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LE GRAND DESSEIN DE NAPOLÉON.
passé le Danube. Le grand vizir, encouragé par cette re
traite, le suivit imprudemment sur la rive gauche du fleuve,
et les deux armées se trouvèrent de nouveau en présence à
Slobodzié. Très habilement Kutusof, envoyant son aile
gauche le long du Danube, en arrière des Turcs, coupa
leur ligne de retraite, et les cerna complètement (oc
tobre 1811).
Alors il consentit à négocier ; les pourparlers furent très
longs: les agents de Napoléon s’efforcaient d’empêcher la
paix; le sultan les écoutait peu, se souvenant de Tilsitt. Le
tsar s’impatienta de ces retards, il avait besoin de son armée
du Danube. Il rappela Kutusof et le remplaça par l’amiral
Tchitchagof. A l’arrivée de celui-ci, les préliminaires ve
naient d’être rédigés; ils furent transformés en un traité
définitif, signé à Bucharest, le 28 mai 1812. Il était temps:
ce jour-là même. Napoléon quittait Dresde pour prendre le
commandement de son armée en marche sur le Niémen.
Par le traité de Bucharest, le tsar rendit au sultan les
Principautés de Moldavie-Valachie ; il se contenta de l’an
nexion de la Bessarabie, c’est-à-dire du pays compris entre
le Dniester et le Pruth presque jusqu’à la bouche la plus sep
tentrionale du Danube. Il allait pouvoir employer toutes ses
troupes contre l’invasion française, et surtout il devait lui
être très profitable de n’avoir pas à redouter une diversion
ottomane sur le Danube inférieur : si Marment descendant
la Save avait en effet rejoint les Turcs en Roumanie, les
Russes auraient couru de grands dangers. Le tsar sentait
tout le prix de cette neutralité du sultan ; aussi, pour ne
pas la compromettre, la sentant peut-être mal assurée,
repoussa-t-il le plan de l’amiral Tchitchagof, qui offrait de
remonter le Danube et la Save, eu soulevant les popula
tions slaves des Balkans, et en les entraînant sur l’Illyrie,
Trieste et Venise : première ébauche du Panslavisme.
Tchitchagof reçut l’ordre de ramener ses troupes vers le
Dniéper et la Bérésina.
Abandonné par les Turcs, en guerre avec les Russes, en
hâte d’en finir avec les Anglais, d’achever sa carrière par
une campagne plus merveilleuse que toutes. Napoléon
dresse le grand plan de 1812. Il est difficile d’y distinguer
les réels desseins de sa politique des rêves de son imagina
tion ; mais, dans cette dernière poussée de son génie à tra
vers l’Orient, le rêve est aussi instructif.
Il voulut, comme en 1806, comme alors Talleyrand le lui