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remarquable que la plupart des voyageurs les attribuent à
des causes économiques. Lorsque Stanley demandait à des
indigènes de l’Afrique équatoriale pourquoi ils faisaient la
guerre aux tribus voisines, on lui répondit : « Les nôtres
partent à la chasse. Les voisins se mettent à les refouler.
Alors, nous attaquons les voisins, ils nous attaquent à leur
tour, et nous nous battons jusqu’à ce que nous en ayons
assez ou qu’un des deux camps soit vaineu » (*). Burton
dit de même : « Toutes les guerres en Afrique ont deux
causes principales : le vol de bétail ou la capture d’hom-
mes » (**). Ratzel considère comme probable qu’en Nou-
velle-Zélande, les guerres entre indigènes n’avaient souvent
d’autre mobile que le désir de se régaler de chair hu-
maine (***). Mais l’inclination marquée des indigènes à l’an-
thropophagie s’explique elle-même par la pauvreté de la
faune néo-zélandaise (24).
Chacun sait combien l’issue d’une guerre dépend de
l’armement des parties belligérantes. Mais leur armement
est déterminé par l’état de leurs forces productives, par
leur économie et les rapports sociaux qui se sont constitués
sur la base de cette économie (****). Dire que tels peuples
ou telles tribus ont été conquis par d’autres peuples, ce
n’est pas encore expliquer pourquoi les répercussions so-
ciales de leur assujettissement ont été précisément celles-ci
et non pas d’autres. Les conséquences sociales de la con-
quête de la Gaule par les Romains ne furent pas du tout
les mêmes que celles de la conquête de ce pays par les
Germains. Les conséquerfces sociales de la conquête de l’An-
gleterre par les Normänds ne furent pas du tout les mêmes
que celles qu’entraîna la conquête de la Russie par les
Mongols. Dans tous ces cas, la différence fut déterminée
en dernière analyse par la différence existant entre le
régime économique de la société qui avait été assujettie
et celui de la société qui l’avait assujettie. Plus les forces
économiques de telle tribu ou de tel peuple se développent,
plus augmente pour cette tribu ou ce peuple la possibilité
tout au moins de mieux s’armer en vue de la lutte pour
l’existence (25).
() Dans les ténèbres de l’Afrique, Paris 1890, t. II, p. 91.
(*) BurTon : Voyage aux grands lacs de l’Afrique Orientale,
Paris 1862, p. 666.
(***) Vôlkerkunde, t. I, p. 93.
(****) Cest ce qu’explique très bien Engels dans les chapitres de
l’Anti-Dühring consacrés à l’analyse de la « théorie de la violence »,
Voir également Les maîtres de la guerre, par le lieutenant-colonel
Rousset, professeur à l’Ecole supérieure de guerre, Paris, 1901 (p. 2).