LA GUERRE DE GRIMÉE ET SES SUITES.
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pouvoir sur la distinction des races, conservé même
jusqu’au xix* siècle les grandes divisions territoriales
correspondant aux diverses nationalités soumises, Erménis-
tan ou Arménie, Bosna, Bulgaristan, Roumélie, c’était une
chimère que de les croire capables de se fondre avec leurs
ennemis, de constituer avec eux une unité politique et
sociale, un Etat moderne; c’était une antinomie historique.
Chimère plus étrange encore que d’imaginer sous le
gouvernement des Turcs le relèvement économique des pays
de leur domination. Les seules provinces prospères de
Tempire n’étaient-elles pas, au contraire, justement celles
qui avaient obtenu des libertés suffisantes, une indépen
dance plus ou moins complète, comme les îles de l’Archipel,
de tout temps privilégiées par leur situation même, comme
Samos libre depuis 1832, comme l’Égypte enfin. « L’Égypte,
dit Ferdinand de Lesseps, a une population propre qui n’est
ni turque, ni grecque, ni arabe. C’est le peuple des
Pharaons. Or, toutes les fois qu’elle a été réduite en simple
province soumise aux lois générales, ou sa prospérité a
décliné, ou elle a recouvré sa liberté. »
D’après ces raisonnements, le gouvernement russe
prétendait que les puissances occidentales se trompaient à
rechercher la solution du problème ottoman dans la centra
lisation fondée sur l’égalité. Car ce système devait rencon
trer des obstacles infranchissables, non seulement de la
part des musulmans qu’il blessait dans leur orgueil et
dans leurs préjugés, mais encore de la part des chrétiens
dont l’ancien régime avait sauvegardé l’individualité et qui
se sentaient menacés par les institutions nouvelles dans la
jouissance séculaire des privilèges civils inhérents à leur
organisation religieuse. *
Les faits donnaient alors raison à la Russie et obligeaient
la France à se démentir en favorisant le démembrement de
l’empire et de l’autorité du sultan : malgré les victoires de
ses alliés et la proclamation solennelle de l’intégrité et de
l’indépendance de la Sublime Porte, le principe de l’auto
nomie de ses sujets chrétiens se développa par la force des
choses.
Les principautés moldo-valaques furent évacuées par les
Autrichiens le 30 mars 1857. Selon les stipulations du traité
de Paris, leur dépendance à l’égard du sultan n’était plus
1, Engelhardt, La Turquie et le Tanzimât, I, 227.