LA NATURE ei.
centaines de kilomètres et non seulement transportable, mais
divisible à l’infini, en sorte que la force de l’eau peut rayon-
ner à volonté autour du point où la nature semblait l’avoir
enchaînée. C’est ainsi que le Rhône qui, depuis qu’il coule,
se dépensait inutilement à user des galets, va aujourd’hui
dans les chambres hautes de la Croix-Rousse faire marcher
les métiers des canuts lyonnais. Déjà la force motrice se
distribue à domicile, comme l’eau et le gaz, et il suffit de
tourner un robinet ou de presser sur un bouton pour se la
procurer.
Mais comme l’eau agit non par sa quantité ou son étendue,
mais seulement par sa chute — car quel parti tirer, en tant
que force motrice, des milliards de mètres cubes qui
dorment dans un lac comme celui de Genève ou même dans
un fleuve à cours paisible comme la Seine? — on a été amené
à utiliser l’eau surtout à son maximum de pente, c’est-à-dire
à la cascade, et, pour cela, à remonter le plus près possible
des sources des fleuves et des réservoirs où ils s’alimentent,
aux glaciers. Voilà pourquoi M. Bergès, un ingénieur de
Grenoble, a donné, il y a plus de cinquante ans (1868), à
cette force nouvelle le nom, qui a fait fortune, de houille
blanche. Il entendait par là, non point, comme on le croit
généralement, l’eau courante en général, mais plus précisé-
ment le glacier en tant que réservoir de force emmagasinée,
celle de la pesanteur, comme celle de la chaleur l’est dans la
houille ; l'homme dégage celle-là par la chute comme celle-ci
par la combustion.
Par un heureux hasard, où l’on aurait vu autrefois une
harmonie providentielle mais qui peut s’expliquer par des
causes géologiques, ce sont précisément les pays les plus
pauvres en houille noire qui ont été le plus richement dotés
par la nature en fait de houille blanche, et vice versa. Ainsi
en Europe, la Suisse, l’Italie du Nord, les États Scandinaves,
qui n’ont pas un atome de houille noire, ont de magnifiques
ressources en houille blanche, tandis que l’Angleterre, la
Belgique et l’Allemagne, si riches en mines, n’ont que peu de
chutes et de cours d’eau utilisables comme force motrice.
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