CHAPITRE II
Les premiers effets de la Guerre
La guerre ! Personne n’y songeait, n’y avait songé en Belgique.
Il n’y avait peut-être pas de pays au monde où la pensée de la guerre
était plus loin des esprits.
Quatre-vingt-quatre ans de paix ininterrompue, la certitude du
territoire protégé par la garantie des grandes puissances, la conscience
pure de toute faute vis-à-vis de n’importe quel voisin, avaient endormi
les inquiétudes possibles au point que l’armée n’avait rien de ce
qu'il aurait fallu pour une défense efficace du pays. Nous n’avons
pas à faire le tableau du désarroi qui fut général — sauf dans les
caractères — de ces premiers jours de la guerre. Mais nous ne saurions
trop répéter que la catastrophe s’abattit sur la Belgique avec une
soudaineté, une rapidité inouïes.
La première perturbation de l’activité économique fut causée
dès le 31 juillet par la mobilisation : rappel de classes de soldats,
arrachés au travail, modifications et encombrement des trains,
réquisitions de vivres, de bétail, de matériel. Puis, vint le choc de
l’invasion : les batailles autour de Liége et de ses forts, les villages
incendiés, les civils fusillés, jettent la terreur et paralysent morale-
ment la vie avant de l’arrêter physiquement. On a peur d’aller à
l’usine, on ne sait pas travailler. Les opérations militaires en se déve-
loppant bouleversent dans tout le pays la circulation matérielle
d’abord. Tout le trafic des matières premières, des produits, des
ouvriers, est entravé : c’est la vie des usines et des ateliers qui languit,
par l’obstruction du système circulatoire. Le commerce tout de suite,
aussi, est sens dessus-dessous : il n’y a plus que le commerce des
denrées alimentaires ou de première nécessité qui subsiste, et c’est
pour voir les stocks épuisés en un tour de main, sous la ruée de ceux
qui ont de l'argent et qui font des provisions ou des accaparements.
En même temps les banques sont prises d’assaut et ont peine à satis-
faire aux demandes de monnaie métallique. Dès le 5 août, les mesures
juridiques et administratives prises par le Parlement et le Gouver-