LA CRISE DE 1840.
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et à attendre TeiTet de l’intérêt qu’elles lui portent ». La
démarche était habile de la part de l’Autriche et de l’Angle
terre ; la Russie ne refusa pas de s’y associer : elle aurait
démasqué ses ambitions et réuni toute l’Europe contre elle.
En France, le ministère Soult n’osa pas, pour des raisons
analogues, se séparer du concert européen : il espérait d’ail
leurs défendre heureusement les intérêts de l’Égypte, dont
les victoires devaient sans doute peser d’un grand poids sur
les délibérations des puissances. Il ignorait de quoi était
capable l’animosité de lord Palmerston contre le pacha et
contre la France.
A vrai dire, la querelle engagée dépassait singulièrement
les frontières de l’empire ottoman ; elle intéressait l’équilibre
européen. L’Angleterre voulait atteindre la France derrière
Méhémet-Ali, et c’est pourquoi la question est alors beau
coup plus grave qu’en 1833.
Le prestige de la France est en effet considérable, à cette
date, sur la mer Méditerranée. Elle exerce sur les libéraux
italiens une sorte de protectorat depuis l’occupation d’An
cône. Il y a en Grèce un parti français très puissant qui ne
tardera pas à arriver au pouvoir. La conquête de l’Algérie
se continue dans de bonnes conditions, malgré les intrigues
et les mauvais procédés de l’Angleterre. Constantine a été
enlevée en 1837; il est question de l’établissement de la
domination française à Tunis. Les Français sont influents
en Égypte; plusieurs sont parmi les conseillers les plus
écoutés du pacha. Par là, l’action de la France s’étend
jusqu’en Palestine, en Syrie, aux portes de l’Asie mineure,
de la Mésopotamie. Vraiment on dirait que la Méditerranée
tout entière va devenir un lac français ; aucune des grandes
puissances de l’Europe n’y veut consentir : Nicolas P' y
mettra autant de passion que Palmerston.
L’opposition des gouvernements de l’Europe est d’autant
plus éveillée que la France prend conscience de sa grandeur
nouvelle, et s’en félicite en des expressions parfois mala
droites. Dès le mois de juin 1839, à l’occasion des événe
ments de Syrie, M. Jouffroy, dans un rapport retentissant à
la Chambre, affirmait la volonté de la France de défendre
la cause de l’Égypte. Il y était question, en des termes déjà
belliqueux, de la formation définitive d’un puissant empire
arabe destiné à faire équilibre ou échec à l’empire ottoman
tombé dans la sphère d’action de la Russie. Un tel langage
devait rapprocher contre la France le tsar et l’Angleterre.