LES BESOINS ET LA VALEUR quitte pour la faire remplir au robinet. Ce qui peut être remplacé à volonté ne peut jamais être bien vivement désiré, en ce sens qu’on ne peut ni être très attristé par sa privation ni être très réjoui par sa possession. “ Par conséquent, la contradiction que l’on croit apercevoir entre la grande utilité de l’eau et sa non-valeur n’existe pas. Elle tient uniquement à une confusion d'idées. Quand on parle de la grande utilité de l’eau, on pense à l’utilité de l’eau en général comme élément indispensable à la vie terrestre ; quand je parle de la non-valeur de l’eau, je pense à la petite quantité d’eau nécessaire à mes besoins. Il en est de même du pain. Quand on dit le pain est très utile, on pense à l’utilité du pain en général pour la race blanche : elle est grande, en effet, mais grande aussi est sa valeur globale : au moins quelque 20 milliards avant la guerre, peut-être 100 milliards aujourd’hui ! Mais, en tant que consommateur, je n’ai que faire de la récolte du blé du monde : mon besoin ne peut avoir pour objet que mon pain quotidien. Or cette petite quantité ne peut exciter bien vive- ment mon désir, étant donné que je puis facilement aussi le remplacer — quoique un peu moins facilement que l’eau : aussi le blé a-t-il notablement plus de valeur que l’eau. Donc l'utilité qu’il faut considérer, quand on cherche la base de la valeur, ce n’est jamais l’utilité en bloc, in genere, mais l'utilité d’une petite fraction, de celle nécessaire à mes besoins. 2° Non seulement il ne faut considérer, quand on parle de l’utilité, que l’utilité de la fraction nécessaire à nos besoins, mais de plus il faut prendre garde que l’utilité de chacune de ces fractions est très inégale et comporte des degrés pos- sibles : il importe donc de savoir quelle est celle qu'on a en vue et qui doit déterminer la valeur. En effet, imaginons la quantité d’eau dont je puis disposer journellement distribuée en une série de seaux numérotés, rangés sur une étagère. Le seau n° 1 a pour moi une utilité maxima, car il doit servir à me désaltérer ; le seau n° 2 en a une grande aussi quoique moindre, car il doit 59