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        <title>Principes d'économie politique</title>
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            <forname>Charles</forname>
            <surname>Gide</surname>
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        EIGENTUM
Di:
INST.TUTS
Fuit
WELTUI TSCHAFT
BIBLIOTHEK
T 267
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        I
PHINCIPES
CHARLES GIDE
PROFESSEUR AU COLLÈGE DE FRANCE
PROFESSEUR HONORAIRE A LA FACULTÉ DE DROIT DE PARIS
VINGT-CINQUIÈME ÉDITION
SOCIÉTÉ ANONYME
DU
RECUEIL 'SIREY
22, Rue Soufflot, PARIS-5e
LÉON TENIN, Directeur de la Librairie

PAR
1926
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        PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE
        <pb n="7" />
        OUVRAGES DU MEME AUTEUR
Cours d’Economie Politique, 2 vol. 8° édition, 1925-1926.
Premières Notions d’Économie Politique, 1922.
Histoire des Doctrines économiques depuis les Physiocrates

jusqu’à nos jours, par Gide et Rist, 5° édition, 1924.

Les Institutions de progrès social, 5° édition, 1920,
Des Institutions en vue de la transformation ou de l’abolition

du salariat, 1920.

Les Sociétés Coopératives de consommation, 4° édition, 1924.
La Coopération, Conférences de propagande, 4e édition, 1922.
Cours sur la Coopération au Collège de France, publiés en séries
de brochures ou en petits volumes :
Série ! — Le Juste Prix.
— Charles Fourier.
— La lutte pour le Profit. —
— Les Associations Coopératives de Production.
— Le Programme Coopératiste.
— Le Logement et la Coopération.
— La Lutte contre la Cherte.
— Les Associations Coopératives Agricoles.
… — Le Mouvement Coopératif à l'étranger (Angle-
terre, Russie).
TrADUCTIONS DES Principes ou nu Cours.

Tchèque, 2° édition, 1922. par l'Association d’étudiants Radbuza,
Prague 1922. — Fspagnole, 2° édition, par M. Docteur, Mexico,
1911. — Russe, par le Professeur Totomiantz, 3° édition, Moscou,
1915. — Anglaise, 4° édition, par M. Ernest Row, Londres. —
Finnoise, 2° édition, par le professeur Forsman, 1949. — Alle-
mande, par le D- Weiss von Wellenstein, Vienne, 1905. — /falienne,
1° édition, Milan, par Carlo Bonapace, 1925. — Polonatse, par
le professeur Czerkowski, 5° édition, Cracovie, 1916. — Suédoise,
par les professeurs Schaumann et Braun, 5° édition, 1918. —
Hollandaise, par le professeur Herkenrath, Groningue, 7° édi-
tion, 1919. — Turque, par les professeurs Hamid bey et Tahin,
Constantinople, 1910. — Grecque, 2e édition, par M. Coronis,
Athènes. — Japonaise, par M. Manji-Jijima, Tokio, 1916. —
Géorgienne, par M. Gabilaïa, Tiflis, 1917. — Chinoise, par Tao Lo
Tseng, Pékin, 1920. — Roumaine, par M. Alexianu, 1925. — Arabe,
par M. Sweydy, directeur de l'Ecole de Droit, Bagdad, 1925. —
Edition pour aveugles, 18 volumes, par Miss Getty, Paris 1920-1922 .
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        |
)
CHARLES GIDE
PROFESSEUR AU COLLÈGE DE FRANCE
PROFESSEUR HONORAIRE A LA FACULTÉ DE DROIT DE PARIS
VINGT-CINQUIÈME ÉDITION
SOCIÉTÉ ANONYME
DU
RECUEIL. SIRE Y
22, Rue Soufflot, PARIS-5e
LÉON TENIN, Directeur de la Librairie

PAR
1926
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        AVANT-PROPOS

Comme il est sage, de la part de l’auteur, de prévoir
que cette édition pourrait être la dernière, du moins de
son vivant, qu’il lui soit permis de regarder en ar-
rière, à un peu plus de quarante ans de distance, date
à laquelle a paru la 1"° édition de ce livre. Depuis lors
plus de cent mille exemplaires, pour les éditions de
langue française, sont sortis des presses et quoique ‘ce
chiffre fût peu de chose pour un prix Goncourt, surtout
réparti sur un-si long laps de temps, cependant comme
il s’agit d’un livre d'enseignement qui a pu avoir
quelque influence sur de nombreuses générations de
jeunes gens pour les préparer à la vie publique, il ne
laisse pas que de comporter pour l’auteur une certaine
responsabilité et de l’inviter à faire son examen de
conscience.

Si l’on a-pu autrefois reprocher à ce livre d’avoir
contribué à ébranler la foi en certains principes ou cer-
taines institutions que l’Economie politique classique
nous avait appris à considérer comme intangibles, telles
que l'adaptation spontanée des intérêts individuels à
l’intérêt général, les vertus de la concurrence entre
nations comme entr’individus, la pérennité du salariat,
la nécessité du profit comme unique moteur de l’activité
économique, la légitimité de la propriété foncière per-
pétuelle — l’auteur pourra répondre que déjà l’évo-
lution de la législation a donné satisfaction à bon
nombre de ces critiques et que les autres se trouvent
formulées dans tant de programmes qu’elles sont deve-
nues des lieux communs.
        <pb n="11" />
        AVANT-PROPOS

Du moins ne pourra-t-on nous reprocher d’avoir man-
qué de respect aux grands économistes qui ont fait
notre science, ni à cette science elle-même. Nous nous
sommes appliqués, au contraire, à la disculper de tant
d’appréciations injurieuses qu’elle avait eu à subir,
telle que d’être qualifiée de littérature ennuyeuse par
M. Thiers, ou même de science inhumaine par Carlyle,
— en la présentant comme une science humaine et natu-
relle à la fois : humaine, en ce qu’elle a pour objet
moins la richesse que les besoins et les désirs des
hommes, en tant que ces désirs créent la valeur des
choses ; naturelle, en ce qu’elle suppose l’existence de
lois, au sens d’enchaînement des faits, supérieurs aux
volontés individuelles : « en toutes choses humaines, dit
Shakespeare, il y a une marée qui prise au flot montant
porte à la fortune, ou qui fait échouer dans le voyage
de la vie ». Mais cette marée, le plus souvent, est déclen-
chée par les hommes eux-mêmes, telle que celle dont la
chute du franc nous donne à cette heure un formidable
exemple.

Nous ne sommes même pas de ceux qui dénient à
l’Economie politique le droit de se constituer à l’état
d’Economie pure, en tant que science mathématique de
l’échange ou science psychologique de l’utilité : nous
avons toujours réclamé pour elle une place dans l’en-
seignement, mais nous réclamons aussi le droit à l’exis-
tence et à l’autonomie d'une Economie politique où la
justice aura sa place à côté et au-dessus de l’utilité.

Ce ne sera plus alors, dit-on, la vraie Economie poli-
tique ? Soit ! qu’on lui donne, si l’on veut, un nom
différent. Toujours est-il que la pénétration de la mo-
rale dans la science économique a marqué ce que j'ai
appelé, dans la préface d’une précédente édition, un
grand dégel. La science économique y a perdu ses belles
formes cristallines, et même il en est résulté quelque
débâcle, mais c’est celle du printemps : elle a été vivi-
fiante.

YI c
        <pb n="12" />
        AVANT-PROPOS 7

Il est possible que ce livre en porte la trace, puisqu'on
lui a reproché de ne donner trop souvent que des direc-
tives incertaines, parfois contradictoires. Mais nous
n’en sommes pas très émus, car nous pensons que la
tâche du professeur est de tracer de son mieux la carte
géographique des pays à explorer, de mettre aux carre-
fours des poteaux indicateurs, puis de laisser à l’étu-
diant ou au lecteur le soin de choisir sa voie : in dubiis
libertas. Et s’il se heurte à des contradictions, ainsi en
est-il dans toutes les sciences, même physiques : le cher-
cheur qu veut aller jusqu’au bout aboutit presque tou-
jours à une impasse. Pourquoi dans les sciences mo-
rales et sociales serait-il plus heureux ?

On a reproché aussi à ce livre de trop pencher du côté
du socialisme. Pourtant, si les griefs de la classe ou-
vrière s’y trouvent souvent légitimés, ce n’est point le
socialisme ouvrier, celui des écoles marxiste et syndi-
caliste, qui l’a inspiré : ce serait plutôt le vieux socia-
lisme français de 1848, rajeuni sous la forme du coopé-
ratisme, qui ne croit point que la lutte de classe soit
la condition indispensable du progrès, mais le cherche
plutôt dans l’aide mutuelle. S’il prend pour base, ou
pour symbole, de son programme la société coopérative
de consommation, c’est parce que les consommateurs
représentent l’intérêt de tout le monde au-dessus des
intérêts de classe.

Mais si nous avons cherché à déceler des injustices
trop facilement acceptées, je crois pouvoir dire qu’on ne
trouvera pas dans ce livre un mot qui tende à exciter
la haine, mème contre ceux qui profitent de ces injus-
tices, car la doctrine de la solidarité nous enseigne que
si grands que puissent être les abus qui résultent du
régime économique actuel, tous, y compris parfois les
victimes, nous avons une certaine part de responsabilité.

Et surtout, dans l'exposition des faits, nous nous
sommes efforcés de nous dégager de toute idée pré-
conçue, de toute préoccupation normative. Dans un

II:
        <pb n="13" />
        . AVANT-PROPOS
compte rendu de ce livre, un critique, qui est socialiste,
nous reprochait d’avoir adopté la théorie de la valeur-
utilité alors que nous reconnaissions qu’elle satis-
faisait beaucoup moins la morale que celle de la
valeur-travail : il faut, disait-il, préférer la doctrine
de la valeur-travail, « parce qu’elle est une arme pour
le prolétariat ». Loin de nous une telle méthode !
Jamais, en recherchant l’explication d’un fait, la solu-
tion d’un problème, nous ne nous sommes préoceupés
de savoir si elle pouvait servir ou desservir telle ou
telle cause qui nous serait chère, ni quel aspect aurait
la vérité quand elle serait dévoilée.

*

= *

Je crois devoir avertir que ce livre n’est pas unique-
ment ni même principalement un manuel pour exa-
mens. L’auteur a eu surtout pour but de donner aux
étudiants le goût des études économiques par une
vision claire de ce vaste monde et des efforts passionnés
que font les hommes pour faire tourner les conjonc-
tures économiques au mieux de leurs intérêts privés —
quelques-uns, au mieux de l'intérêt public.

La guerre n’a nullement, comme on l’a dit, démontré
l’inanité des prévisions de l'Economie politique ; elle
les a généralement confirmées, parfois, comme dans
l’infiation, prodigieusement amplifiées. Ses enseigne-
ments s’imposent comme de plus en plus nécessaires.
dans la vie des peuples, aussi bien pour les vieilles na-
tions à demi ruinées qui se relèvent péniblement du
fond du gouffre, que pour celles nouvellement créées
qui cherchent encore leur voie.

Cette édition a été remise à jour pour les faits nou-
veaux et les chiffres. Toutefois, comme à l’heure ac-
tuelle ils changent si vite qu’on ne peut y tenir pied,
nous prions les lecteurs de ne pas négliger de se repor-
ter à l’Appendice.

Charles GIDE.

iv
2
        <pb n="14" />
        PRINCIPES

D'ECONOMIE POLITIQUE

NOTIONS GÉNÉRALES
CHAPITRE PREMIER
LA SCIENCE ÉCONOMIQUE
Objet de l’Économie politique.

Les êtres qui constituent l’univers et les relations qui
existent entre eux — corps célestes, globe terrestre, éléments
contenus dans son sein, animaux et végétaux qui peuplent sa
surface — voilà autant d’objets de sciences distinctes qui
sont les sciences physiques et naturelles.

Mais, dans ce vaste monde, il y a d’autres objets non
moins dignes de notre étude : ce sont les hommes. Ils vivent
en société, ils ne sauraient vivre autrement : des rapports se
forment donc entre eux et voilà l’objet d'un nouveau groupe
de sciences qui s’appellent les sciences sociales. Autant de
relations différentes entre les hommes — rapports moraux,
juridiques, économiques, politiques, religieux, et relations
de langage qui servent de véhicule à toutes les autres —

Give P. R. 25e Edition.

7
        <pb n="15" />
        PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE
autant de sciences distinctes qui s’appelleront la Morale, le:
Droit, l'Economie politique, la Politique, la Linguistique, la
Science des religions, etc.

Il est vrai que les lignes de démarcation entre les sciences
sociales qui ont toutes, en somme, un même objet, l’homme
social, ne sauraient être aussi précises que celles que l’on
peut tracer entre des sciences dont les objets sont dissem-
blables, telles que la géologie, la botanique, la zoologie. Pour
les trois sciences notamment qui se touchent de plus près —
les frontières seront toujours plus ou moins flottantes :
comment étudier l’échange, le fermage, le prêt à intérêt, le
salaire, sans parler de propriété, de contrat, d’obligation ?

Mais si l’économiste, le jurisconsulte et le moraliste se
rencontrent souvent sur le même terrain, ils s’y placent à
des points de vue différents : faire son devoir, — exercer ses
droits, — pourvoir à ses besoins — ce sont là trois fins assez
différentes de l’activité humaine. Et c’est cette dernière qui
fait l’objet propre de la science économique.

Disons donc — sans chercher plus de précision — que
l'Economie politique a pour objet, parmi les rapports des
hommes vivant en société, ceux-là seulement qui tendent à
la satisfaction de leurs besoins, à leur bien-être, en tant
que ce bien-être dépend de la possession d’objets matériels.

Cette science tend à se diviser aujourd’hui en deux disci-
plines ou ordres d’études :

D’une part, l’Economie politique pure (qu’on appelle aussi
parfois L’Economique) étudie les rapports économiques qui se
forment spontanément entre des hommes vivant en société,
comme elle étudierait les rapports qui se forment entre des
corps quelconques. Elle ne se propose pas de les juger, pas
plus au point de vue moral qu’au point de vue pratique,
mais seulement d’expliquer ce qui est. Par là, elle déclare se
constituer comme science exacte et même prétend pouvoir
employer la méthode mathématique.

D’autre part, l'Economie sociale étudie plutôt les relations
volontaires que les hommes créent entre eux — sous forme
d’association, de législation ou d’institutions quelconques

3
        <pb n="16" />
        LA SCIENCE ÉCONOMIQUE 3
— en vue d'améliorer leur condition Elle se propose de
rechercher et d'apprécier les meilleurs moyens pour atteindre
cette fin. Par là, elle participe plutôt au caractère des
sciences morales en recherchant ce qui doit être, et au carac-
tère des arts en recherchant ce qu'il faut faire. Aussi est-elle
désignée parfois, surtout par les économistes allemands,
sous le nom de Politique sociale (1).

Cette séparation entre l’Economie pure et la Politique
sociale s'impose dans tous les traités spéciaux en vertu du
principe de la division du travail. Mais dans un traité
didactique comme celui-ci elle serait plutôt fâcheuse, car,
en dissociant les théories des réalisations, elle nuirait à
l'intérêt de l’exposition. Aussi aurons-nous à parler d’Econo-
mie sociale non moins que d’Economie politique.

Le vaste champ de l'Economie politique doit être lui-même
subdivisé pour permettre de s’y retrouver plus aisément.
C’est à l’'économiste français, Jean-Baptiste Say, qu'est due
la division tripartite qui est restée classique : production,
répartition, consommation, et qui répondent à ces trois ques-
tions primordiales : Comment les hommes produisent-ils la
richesse ? De quelle façon se la partagent-ils ? Quel est l’em-

ploi qu’ils en font ?

Depuis lors, de l’immense domaine de la production on a
détaché, sous le nom de Circulation, tout ce qui se réfère à
l'échange (commerce, crédit, etc.). Pourtant, comme nous le
verrons, échanger c’est produire : seulement cette production
d'utilités n'implique pas, à la différence des opérations
4) L'Economie sociale ou Politique sociale ne doit pas étre confondue avec
l'Economie politique appliquee. L'Economie politique appliquéé indique les
meilleurs moyens pratiques d'accroître la richesse d’un pays, tels que banques,
chemins de fer, systèmes monétaires ou commerciaux, etc. — tandis que
l'Economie sociale cherche surtout à rendre les hommes plus heureux, en leur
procurant non seulement plus d'aisance, mais plus de sécurité, plus d'indépen-
dance, plus de loisirs, et, par conséquent, s'occupe plus spécialement de la
classe ouvrière. Ces deux sœurs vivent dans deux mondes différents et ne sym-

pathisent guère : l’une dans le monde des affaires et l’autre dans les comités
de réformes sociales,

Les questions d'Economie appliquée ne tiennent qu’une très petite place dans
ce volame : on les trouvera dans le Cours.
        <pb n="17" />
        PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE

industrielles, des modifications matérielles de l’objet échangé.

Mais, d’autre part, la plupart ‘des économistes ont sup-
primé la partie relative à la consommation parce que, disent-
ils, la question de l'emploi de la richesse relève de la
morale. Telle n’est pas notre opinion. L’emploi de la richesse,
soit qu’on la consommè, soit qu’on l’économise, est un acte
économique au premier chef et qui est évidemment la cause
finale de tous ceux qui le précèdent. Il est vrai que l'Economie
politique n’avait guère regardé, jusqu’à présent, qu'au pro-
ducteur, mais il y a lieu de penser que le consommateur est
appelé à tenir le premier rôle sur la scène économique.

Ces divisions sont considérées aujourd’Hui comme un peu
surannées et dans les nouveaux traités d’économie politique,
surtout à l’étranger, on les remplace par d’autres classifica-
tions ayant pour but de présenter les faits dans un ordre
plus scientifique. Cela peut avoir des avantages, mais nous
n’avons pas jugé utile, dans un livre comme celui-ci, de bou-
leverser les cadres anciens, au risque de dérouter les étu-
diants auxquels il est particulièrement destiné. Nous avons
cru cependant nécessaire d’ajouter une partie préliminaire
sur les besoins et la valeur.

Comment s’est constituée la science économique.

C’est en 1615 que l’Economie politique a reçu pour la pre-
mière fois le nom sous lequel elle est aujourd’hui connue,
dans un livre français, le Traicté de l'Œconomie Politique, par
Antoine de Montchrétien.

Ce nom a été critiqué et on en à proposé beaucoup
d’autres, soi-disant plus scientifiques, pour le remplacer. Il
serait mieux évidemment comme terminologie que notre
science fût désignée, de même que la plupart des sciences,
par un seul mot: l’Economie ou l’Economique, d’autant mieux
que le mot Economie était déjà usité dans l’antiquité et même
un des livres de Xénophon porte ce titre. Mais les anciens

IT
        <pb n="18" />
        LA SCIENCE ÉCONOMIQUE
entendaient par là l’économie domestique (oïxos, maison ;
vôpos, règle, loi). Le qualificatif politique, choisi par Mont-
chrétien, indique qu’il s’agit, non plus de l'économie de la
maison, mais de celle de la nation, et ce mot venait très à
propos car il annonçait une révolution historique : ’avène-
ment des grands Etats modernes.

Mais il faudrait se garder de croire que cette date, celle
du baptême de l'Economie politique, soit aussi la date de sa
naissance. En tant qu’étude de faits, l’Economie politique
remonte à un passé beaucoup plus reculé; en tant que
science, c’est-à-dire de systématisation de ces faits, elle est
de date plus récente.

Les faits économiques, tout au moins certains d’entre eux,
tiennent une telle place dans la vie des hommes et même
des hommes primitifs, qu’on pourrait croire qu’ils ont dû de
tout temps les préoccuper. L'’échange était pratiqué dès l’âge
de pierre et la loi du travail se trouve inscrite dans les pre-
mières pages de la Genèse. Mais il ne suffit point qu’un fait
nous soit familier pour qu’il fournisse matière à une scienceg
tout au contraire, ce n’est qu’autant qu’il est extraordinaire
qu’il éveille la curiosité et provoque le désir d’une explica-
tion. Il ne semble point que les subtils philosophes grecs
aient éprouvé le besoin de s'expliquer à eux-mêmes pour=
quoi et comment les hommes libres s’étaient soustraits à la
loi du travail par le régime de l'esclavage : cela leur parais-
sait « tout naturel ». Mais ils avaient observé et très finement
analysé la nature de la monnaie, la division des métiers, les
formes d’acquisition de la propriété. Ce furent les prophètes
d'Israël d’abord et plus tard les Pères de l’Eglise et les
Docteurs du Moyen Age, sous la même inspiration religieuse,
qui furent frappés par le contraste entre la richesse et la
pauvreté : ils condamnèrent le luxe et surtout le prêt à inté-
rèt, usura vorax.

Toutefois on n’avait pas cherché le lien entre ces diffé-
rentes questions : on n’avait pas songé à en faire l’objet
d’une science d'ensemble. Elles rentraient dans les attribu-
tions du sage plutôt que du savant. Elles relevaient de la

4
        <pb n="19" />
        9 PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE

morale, ou de la politique, ou de la théologie. Elles se pré-
sentaient sous la forme de bons conseils, donnés soit aux
souverains, soit aux particuliers.

La découverte de l’Amérique provoqua pour la première
fois, dans le cours du xvI® siècle et surtout du xvire siècle, la
formation d’une véritable théorie économique, d’un système,
c’est-à-dire que ces conseils prirent la forme d'un ensemble
de préceptes coordonnés et raisonnés. Les pays, comme la
France, l'Italie et l'Angleterre, qui voyaient d'un œil d’envie
l’Espagne tirer des trésors de ses mines du Nouveau-Monde,
se demandèrent par quels moyens aussi se procurer l’or et
l’argent ? C’est précisément le titre que porte le livre d'un
italien, Antonio Serra, antérieur de deux ans seulement à
celui de Montchrétten (1613): Des causes qui peuvent faire
abonder l’or et l’argent dans les royaumes où il n’y a point
de mines. Ils crurent trouver ce moyen dans la vente à
l’étranger des produits manufacturés ; et à cette fin s’effor-
cèrent de développer le commerce extérieur et l’industrie
manufacturière par tout un système compliqué et artifi-

ciel de règlements. C’est ce qu’on a appelé le système mer-
canfile.

Au milieu du xvr® siècle, nous voyons se produire en
France une vive réaction contre tous les « systèmes ». On ne
rêve plus que revenir « à l'état de nature» et on répudie tout
ce qui paraît arrangement artificiel. Toute la littérature du
xvnrre siècle est imprégnée de ce sentiment, mais la science
politique aussi, avec Rousseau et Montesquieu, s’en inspira.
L’Esprit des Lois commence par cette phrase immortelle :
« Les lois sont les rapports nécessaires qui dérivent de la
nature des choses ».

C’est alors seulement que la science économique va vrai-
ment prendre naissance. Un médecin du roi Louis XV, le
docteur Quesnay, en 1758, publia Le Tableau Économique et
eut pour disciples tout un groupe d'hommes éminents qui ne
se donnaient entre eux que le nom d’Économistes mais qui
sont restés célèbres dans l’histoire sous celui de Physiocrates.

L'école des Physiocrates a introduit dans la science deux

ds
        <pb n="20" />
        LA SCIENCE ÉCONOMIQUE ‘
idées nouvelles qui étaient précisément à l’antipode du sys-
tème mercantile :

1° La foi dans l’existence d’un « Ordre naturel et essentiel
des sociétés humaines » (tel est le titre du livre d’un des
physiocrates, Mercier de la Rivière), ordre qu’il suffit de
constater pour que l’évidence s’en impose et nous oblige à
nous y conformer. Inutile donc d’imaginer des lois, règle-
ments ou systèmes : il n’y a qu’à laisser faire. Le mot de
Physiocratie est composé de deux mots grecs qui veulent
dire précisément « gouvernement de la Nature ».

2° La prééminence de- l’agriculture sur le commerce et
l’industrie. Pour eux, la terre seule, la Nature, est la source

des richesses ; seule elle donne-un produit net : les classes de
la société autres que la classe agricole sont des classes
stériles.

Le premier de ces principes devait servir de fondement à
tout l’édifice de la science économique : en effet, des faits
quelconques ne peuvent servir de base à une science qu'au-
tant qu’on a découvert entre eux des rapports d’interdépen-
dance, «un ordre essentiel et naturel ». Et ce ne fut pas
seulement une science nouvelle que le principe physiocra-
tique inaugura, mais aussi une politique nouvelle qui devait
durer un siècle et accomplir de grandes choses sous le nom
de politique libérale (1).

Malheureusement les Physiocrates avaient été moins heu-
reusement inspirés dans leur conception exclusivement
rurale de la production et de la richesse, comme nous le
verrons ci-après. En ceci, ils furent plutôt en retard qu’en
avance sur leur temps, car ils étaient à la veille de l’avène-
ment du régime industriel et capitaliste et l’ignoraient. Cette
erreur fondamentale entraîna le discrédit de leur système.

(1) Un économiste illustre de la même époque, Turgot, sans partager les
erreurs de l’école physiocratique, fat le premier à appliquer cette politique,
d'abord comme intendant de Limoges, puis comme ministre de Louis XVI:
— premièrement en décrétant la liberté des échanges par l'abolition des
douanes intérieures et droits sur les grains ; — ensuite en décrétant la liberté
du travail par l’abolition des cornorations.
        <pb n="21" />
        R

PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE

L’apparition du livre du professeur écossais Adam Smith,
Recherches sur la nature et les causes de la richesse des
Nations, en 1776, marque une ère décisive dans l’histoire de
l’Économie politique et va assurer à l’école anglaise une
prééminence incontestée pendant près d’un siècle. Il a valu
à son auteur le titre, un peu exagéré, de père de l'Économie
politique.

Adam Smith, en effet, eut une vision géniale de la révolu-
tion économique qui allait s’opérer. Aussi rejette-t-il le
second principe des Physiocrates en rendant à l’industrie sa
place légitime dans la production des richesses, mais il
confirme et développe magnifiquement le premier de ces
principes, c’est-à-dire la croyance à des lois économiques
naturelles et au laisser-faire, du moins comme règle de
conduite pratique.

Il est d’ailleurs très supérieur aux Physiocrates au point
de vue de l’observation des faits et des enseignements à tirer
de l’histoire et a su élargir à tel point le champ de la science
économique que les bornes n’en ont guère été reculées

depuis lui

Peu de temps après Adam Smith apparaissent simultané-

ment, en Angleterre, deux économistes dont les théories,
exaltées par les uns, exécrées par les autres, vont marquer
la science économique d'une empreinte séculaire:— Malthus,
dont la fameuse loi sur l’accroissement de la population
(1803), bien que spéciale en apparence, devait avoir un reten-
tissement considérable dans toute la science économique et
provoquer des polémiques passionnées qui renaissent aujour-
d’hui plus vives que jamais ; — Ricardo, enrore plus célèbre
par sa loi de la rente foncière (1817) qui, progressivement
élargie et transfigurée, a servi de fondement à la science
économique et aux doctrines même qui l'ont remplacée.

En France, à la même époque, Jean-Baptiste Say publiait
un Traité d’Économie politique (1803), livre bien français par
la clarté de l’exposition, par la belle ordonnance du plan et
par la classification des idées, mais qui dans la constitution
de la science n’a pas apporté de contributions aussi fécondes
        <pb n="22" />
        LA SCIENCE ÉCONOMIQUE 3
que les coryphées que nous venons de nommer. Cependant,
traduit dans toutes les langues d'Europe, il a été le premier
traité d’Économie politique vraiment populaire et a servi
plus ou moins de modèle aux innombrables manuels
classiques qui se sont succédés depuis lors.

C’est dans ce dernier livre surtout qu’est mis en relief le
caractère de science naturelle, c’est-à-dire purement descrip-
tive, attribué à l’Économie politique. Adam Smith l'avait
définie comme « se proposant d’enrichir à la fois le peuple
et le souverain », lui assignant ainsi un but pratique et en
faisant un art plutôt qu’une science. Mais J.-B. Say, corrigeant
cette définition, écrit : « J'aimerais mieux dire que l'objet de
l'Economie politique est de faire connaître les moyens par
lesquels les richesses se forment, se distribuent et se con-
somment », voulant dire par là que dans l’ordre économique
tout va de soi-même spontanément, automatiquement (1),
comme s'accomplissent les fonctions essentielles à la vie
physique, la respiration, la circulation, la digestion.

A partir de cette époque, l’Économie politique peut être
considérée comme définitivement constituée sous sa forme
classique. Mais elle ne va pas tarder à se diviser en un grand
nombre d'écoles dont nous indiquerons tout à l’heure les
caractères distinctifs (2).

S’il existe des lois naturelles en Économie politique.

Quand on donne à une branche quelconque des connais-
sances humaines le titre de « science », ON n’entend point
lui décerner simplement un titre honorifique, mais on prétend
affirmer que les faits dont elle s'occupe sont liés entre eux
par certaires relations qui s’appellent des lois.

(1) Tel est le titre significatif qu’il a donné à son livre : Traité d'Eco-
nomie politique — ou simple exposition de la manière dont se forment,
se distribuent et se consomment les richesses.

18) Pour compléter ces indications sommaires, ainsi que celles du chapitre
suivant, nous renvoyons au livre Histoire des Doctrines Economiques
depuis les Physiocrates jusqu’à nos jours, 3* édit. par MM. Gide et Rist.

ï
[Il
        <pb n="23" />
        ‘ PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE

Il est certains domaines dans lesquels l’enchaînement des
phénomènes est si apparent que les esprits les moins habitués
aux spéculations scientifiques n’ont pu faire autrement que
de le remarquer.

Il suffit de lever les yeux au ciel pour constater la régula-
rité avec laquelle se déroule chaque nuit Ia marche des
étoiles, chaque mois les phases de la lune, chaque année le
voyage du soleil à travers les constellations. Aux jours les
plus lointains de l’histoire, les pâtres en gardant leurs
troupeaux ou les navigateurs en gouvernant leurs barques,
avaient déjà reconnu la périodicité de ces mouvements et, par
là, ils avaient jeté les bases d’une vraie science, la plus vieille
de toutes, la science astronomique.

Les phénomènes qui se manifestent dans la constitution
des corps bruts ou organisés ne sont pas aussi simples, et
l'ordre de Ieur coexistence ou de leur succession n’est pas
aussi facile à saisir. Aussi a-t-il fallu de longs siècles avant
que la raison humaine, perdue dans le labyrinthe des choses,
réussit à saisir le fil conducteur, à retrouver l’ordre et la loi
dans ces faits eux-mêmes et à édifier ainsi les sciences
physiques, chimiques et biologiques.

Petit à petit, cette idée d’un ordre constant des phénomènes
a pénétré dans tous les domaines, même dans ceux qui, à
première vue, semblaient devoir lui rester toujours fermés.
Même ces vents et ces flots, dont les poètes avaient fait
l'emblème de l’inconstance et du caprice, ont reconnu. à leur
tour, l’empire de cet ordre universel. On a pu constater les
grandes lois auxquelles obéissent, à travers l’atmosphère ou
les océans, les courants aériens ou maritimes, et la météoro-
logie, l’océanographie, ont été à leur tour fondées.

Le jour devait venir enfin où cette grande idée d’un Ordre
Naturel des choses, après avoir envahi peu à peu commè
une puissance conquérante tous les domaines des connais-
sances humaines, pénétrerait dans la sphère des faits sociaux.
C’est aux Physiocrates, comme nous l'avons vu, que revient
l'honneur d’avoir reconnu et proclamé les premiers l’exis-

tence de ce qu’ils nommaient le « gouvernement naturel des

10
        <pb n="24" />
        LA SCIENCE ÉCONOMIQUE 11
choses » ou, comme on a dit de préférence après eux, les
lois naturelles.

À la suite des Physiocrates, les économistes se sont donnés
pour tâche de découvrir des lois naturelles en Économie
politique et ils en ont indiqué un assez grand nombre dont
l'existence leur a paru non moins certaine que celles
découvertes dans les sciences physiques et naturelles et qui,
comme celles-ci, seraient universelles, permanentes, inéluc-
tables — loi de l’offre et de la demande, loi de la division
du travail, loi de la rente, loi de la décroissance du taux de
l'intérêt, loi de la concurrence, loi monétaire de Gresham,
etc, etc. Et non seulement ils ont trouvé partout des lois,
mais encore bon nombre d’économistes, surtout de l’école
française, ont voulu démontrer que ces lois étaient «bonnes»,
harmoniques et providentielles, comme disait Bastiat, c’est-
à-dire qu’elles allaient au-devant de nos vœux, qu’elles
arrangeaient les choses bien mieux que nous saurions le faire
par nos lois écrites, et même qu’elles travaillaient à réparer
nos sottises.

Une telle conception apologétique des lois économiques
ne pouvait manquer de provoquer une vive réaction. C’est
ce qui eut lieu, en effet, et comme toujours elle dépassa la
mesure. C’est l’école allemande qui, à partir du milieu du
siècle dernier, s’est appliquée à dénoncer comme une erreur
et comme une ridicule manie cette recherche des lois
naturelles. Elle la déclare tout à fait stérile et ne veut
connaître d’autres lois, si tant est qu’on tienne à leur donner
ce nom, que des lois historiques, spéciales par conséquent
à chaque peuple, qui n’ont rien d’universel, ni d’inéluctable,
Celles-ci ne gouvernent pas les hommes mais ne sont au con-
traire que l’expression de leurs mœurs, de leurs caractères
nationaux : telles quelles, elles peuvent fournir l’explication
de leurs actes collectifs.

Pourtant nous ne saurions renoncer à l’idée que les faits
économiques sont gouvernés par des lois et renier ainsi
l'effort magnifique fait depuis deux siècles pour constituer
l'Economie politique à l’état de science au sens propre de
        <pb n="25" />
        ; PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE
ce mot. Mais accordons qu’il faut changer l’idée qu’on s’en
faisait.

Tout d’abord, il faut cesser de leur attribuer un caractère
normatif, c’est-à-dire de les assimiler aux lois édictées par
les législateurs pour le bonheur des peuples. S’il y a dans le
monde économique des lois naturelles analogues à celles
du monde physique, alors, comme celles-ci, elle ne peuvent
être que parfaitement indifférentes à nos préoccupations, et
la tâche qui s’imposera à nous sera plus souvent de lutter
contre elles que nous faire servir par elles.

Il ne faut pas non plus se les représenter assises sur des
trônes d’où elles gouvernent le monde. Il faut les débarraser
de ce caractère impératif qui caractérise les lois civiles ou
pénales et qui, dans toutes les images de la loi, est symbolisé
par le glaive.

Le mot de loi ne doit suggérer d’autre idée qu’une relation
constante entre certains faits, de telle sorte que, l’un de ces
faits étant donné, les autres l’accompagnent ou le suivent
— par exemple un rapport entre la quantité d’un produit et
son prix, ou encore entre son prix et la demande qui en est
faite.

D'ailleurs, il en est exactement de même des lois du monde
physique. Celles-ci aussi n’expriment rien de plus que
certains rapports qui s’établissent spontanément entre les
choses, rapports qu’on peut dire nécessaires seulement si
certaines conditions préalables sont remplies. Les atomes
d’oxygène et d’hydrogène ne sont pas forcés de faire de
l’eau, mais si un atome du premier de ces éléments et deux

du second sont mis en présence sous certaines conditions
de température, de pression, etc., alors ils formeront de
l’eau. De même, les hommes ne sont pas forcés à vendre
et à acheter, mais si un homme disposé à vendre est mis en
présence d’un homme disposé à acheter, et si leurs préten-
tions ne sont pas inconciliables, ils conclueront nécessaire-
ment un marché à un certain prix qu’on peut déterminer.

Et ce prix n’est pas le résultat de la volonté du vendeur,
ni de celle de l’acheteur, ni de celle des deux à la fois, puis-

12
        <pb n="26" />
        LA SCIENCE ÉCONOMIQUE »
qu’il y a, comme l’on dit, un cours, un prix coté dans les
Bourses, un prix qui s'impose sur le marché et auquel, malgré
quelques oscillations en sens opposés, tous ceux qui veulent
vendre ou acheter sont obligés de se conformer. C’est ce
qu’on veut dire quand on dit qu’il y a une loi des prix.

Quelques-uns protestent cependant contre ce qualificatif
de lois et veulent n’y voir seulement que des tendances,
parce que les lois naturelles ne comportent pas d'exceptions
et comportent des prévisions certaines, tandis que les pré-
tendueslois économiques, au contraire, comporteraient beau-
coup d’exceptions et qu’en fait de prévisions elles ne seraient
que de simples conjectures trop souvent démenties par les
événements. Mais cette double objection ne nous paraît pas
fondée.

Car, d’une part, la loi économique ne comporte pas
d’exceptions en un autre sens que les lois naturelles, c’est-à-
dire qu’elle agit toutes les fois qu’elle n’est pas mise en échec
par une force contraire. Ce n’est pas une exception à la loi
de la gravitation que l’avion se décroche de terre. Ce n’est
pas non plus une exception à la loi du travail que des
hommes aient trouvé le moyen de s’en affranchir en faisant
travailler d’autres hommes à leur place. C’est une loi que la
demande d’une marchandise augmente en raison de la baisse
des prix : néanmoins il peut arriver « exceptionnellement »
qu’une baisse de valeur refroidisse la demande au lieu de la
stimuler, comme ce serait le cas, sans doute, pour les dia-
mants, le jour où ils seraient fabriqués industriellement (1).
Mais, même en ce cas, la loi de la demande ne serait pas
violée : seulement elle serait modifiée par une autre loi,
celle qui lie les demandes de luxe à un certain degré de
rareté.

Et, d’autre part, la loi économique comporte des prévisions
tout comme les lois du monde physique. Sans doute il n’est

(1) Et comme c'est le cas au jour où j'écris, la vague de baisse ayant déter-
miné un arrêt de la demande et une mévente générale. Mais pourquoi ? Parce
que les consommateurs attendent une plus forte baisse encore et espèrent la
déclencher par leur grève.

1:
        <pb n="27" />
        14 PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE

pas question de prévisions semblables à celles qui permettent
à l’astronome d'annoncer cent ans à l’avance la minute et la
seconde d’une éclipse de lune ou de soleil. Mais toutes les
sciences sont loin de cette certitude. Le botaniste ne sait pas
toujours ce qui sortira de ses hybridations. Et les prévisions
des météorologistes, à moins que ce ne soient celles des
almanachs de villages, ne dépassent guère deux ou trois
jours : pourtant personne ne met en doute que le vent, la
pluie, la grêle ou les orages, ne soient régis par des lois
naturelles. Or on peut prédire plus lontemps à l’avance
l’arrivée d’une crise commerciale que celle d’un cyclone,
et le transit du chemin de fer de Lyon à Marseille est moins
variable, certes, que le débit du Rhône dont il suit les rives :
pourtant l’un est alimenté par les hommes et l’autre par le
ciel. Si nos prévisions en fait d’Économie politique sont
toujours incertaines et à courte vue, il n’en faut donc point
conclure que les faits économiques ne relèvent que du
hasard et de la fantaisie, mais seulement que les mobiles
qui déterminent les actes des hommes sont trop nombreux
et trop inextricablement embrouillés pour que nous puissions
en démêler l’écheveau. Au resie, si un jour les hommes
pouvaient devenir infiniment sages, il est vraisemblable que
la prévision économique s’exercerait avec autant de sûreté
que pour les corps célestes (1).

Il est vrai qu’il serait absurde de vouloir prédire à l’avance
les faits et gestes de Pierre ou Paul : mais cela n’a aucun
intérêt pour l’économiste. I n’est pas un diseur de bonne
aventure. La seule chose qui lui importe, pour formuler ses
lois comme pour fonder ses institutions, c’est la conduite des-
hommes considérés en masse.

Remarquez d’ailleurs que les gens dits pratiques qui dénient
le plus vivement aux économistes la possibilité de prévision

(1) On donne comme argument, pour nier l’existence de lois naturelles en
matière sociale, ce fait que beaucoup de choses tournent autrement qu’elles
n'avaient été prévues. Cela prouve simplement notre ignorance. Mais pensez
plutôt combien de fois des choses tournent autrement qu'elles n'avaient été
voulues par leurs auteurs. Cela ne prouve-t-il pas que dans ce monde il y à
à l’œuvre des causes plus fortes que la volonté des hommes ?

ha
        <pb n="28" />
        LA SCIENCE ÉCONOMIQUE
dans les questions économiques ne manquent pas pourtant
d’en user dans le train ordinaire de feur vie et dans la con-
duite de leurs affaires quotidiennes. Quiconque spéeule —
et qui ne spécule pas ? — exerce tant bien que mal la pré-
vision scientifique. Ce financier qui achète une action de tel
chemin fer prévoitla continuité etl’augmentation progressive
d’un certain trafic suivant une direction déterminée et, en
payant ce titre fort cher, il affirme par là, qu’il le veuille ou
non, sa ferme confiance dans la régularité d’une loi écono-
mique. Pourtant, il est bien certain que toute personne
ou tout colis qui cireulera sur cette route ne le fera que par
suite d’un acte de volonté. Et le Ministre des Finanees qui
augmente la taxe sur l’alcoo! ou le prix des timbres-poste
sait parfaitement que la consommation de l'alcool et la
cireulation des lettres sont et resteront facultatives :
néanmoins il prévoit qu’elles diminueront : il est même
obligé, pour établir son budget, de calculer le montant de
ces diminutions.

Enfin est-il besoin de dire que l'existence de loi naturelles
n’est aucunement incompatible avec l'initiative et l’activité
individuelles et que, tout au contraire, elle est la condition
sine qua non de leur efficacité? Comment l’homme pourrait-il
agir utilement sur les faits si ceux-ci n'étaient pas liés, entre
eux par une’ chaîne de rapports connus et constants? (1).

Sans doute, il est certains faits qui échappent, par leur
immensité ou leur éloignement, à toute action de notre part,
tels que les phénomènes de l’ordre astronomique ou
géologique ou même météorologique: nous n'avons ici qu’à
les subir en. silence: et notre faculté de prévision ne saurait
nous permettre d’échapper au choc d’une comète ou à un
tremblement de terre — mais que d’autres domaines où notre
science est quasi souveraine ! La plupart des composés de
la chimie inorganique, et les plus importants, ont été créés
par le savant dans son laboratoire. Quand on voit l’éleveur
* (1) Comme le fait remarquer spirituellement M. Espinas (Saciéfés ani-
males) si l’activité humaine était incompatible avec l’ordre des phénomènes,
il faudrait considérer comme un miracle le fait de faire cuire un œuf.

15
        <pb n="29" />
        PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE

de bétail dans ses étables, l’horticulteur dans ses jardins,
modifier sans cesse les formes animales ou végétales et créer
des races nouvelles, il semble que la nature vivante se laisse
pétrir aussi docilement que la matière inerte. Même les
phénomènes atmosphériques n’échappent pas absolument
à l'empire de l’industrie humaine : celle-ci émet la préten-
tion, par des défrichements ou des reboisements appropriés,
de modifier le régime des vents et des eaux et, renouvelant
le miracle du prophète Élie, de faire descendre à son gré du
ciel la pluie et la rosée !

A plus forte raison, notre activité peut-elle s’exercer sur
les faits économiques, précisément parce que ce sont des
faits de l'homme et que nous avons immédiatement prise
sur eux (1). Sans doute, ici comme dans le domaine des
phénomènes physiques, cette action est renfermée dans
certaines limites que la science cherche à déterminer et que
tous les hommes, soit qu’ils agissent individuellement par
des entreprises privées, soit qu’ils agissent collectivement
par des règlements législatifs, devraient s’efforcer de respec-
ter. C’est le cas de répéter le vieil adage de Bacon : Naturæ
non imperatur nisi parendo (pour gouverner la nature, il faut
commencer par lui obéir). L’utopiste torture inutilement la
nature pour lui demander ce qu’elle ne peut lui donner :
l'homme de science ne lui demande que ce qu’il sait être
possible. Mais la sphère de ce possible est infiniment plus
vaste que le pensait l’école classique.

(1) Même les représentants de l’école déterministe, même ceux qui nient le
libre arbitre (et tel, certes, ne saurait être le cas de l’école qui s’intitule
« libérale ») reconnaissent à l’homme le pouvoir de modifier l’ordre de choses
déns lequel il vit. Ils font seulement cette réserve que tout acte modificateur
de l'homme est lui-même prédéterminé nécessairement par certaines causes,
mais ceci est une question de pure méthaphysique dans la discussion de:
laquelle nous n’avons pas à entrer ici.

16
        <pb n="30" />
        LES DIVERSES ÉCOLES ÉCONOMIQUES
CHAPITRE Il
LES DIVERSES ÉCOLES ÉCONOMIQUES
Les écoles au point de vue de la méthode.

On appelle « méthode », dans le langage scientifique, le
chemin qu’il faut suivre pour arriver à la découverte de la
vérité.

La méthode déductive part de certaines données générales,
admises comme indiscutables, pour en déduire, par voie de
raisonnement logique, une série indéfinie de propositions.
La géométrie peut être citée comme type des sciences qui
emploient la méthode déductive. On peut citer aussi, comme
exemple familier à des étudiants en droit, le Droit lui-même,
surtout le droit romain dans lequel on voit le jurisconsulte,
partant de quelques principes posés par la loi des Douze
Tables ou par le jus gentium, construire tout ce prodigieux
monument qui s'appelle les Pandectes. On l’appelle aussi
méthode abstraite, parce qu’elle s’efforce de simplifier les
phénomènes en les réduisant au seul élément qu’on veut
étudier et en écartant tous les autres.

La méthode inductive est celle qui part de l’observation de
certains faits particuliers pour s'élever à des propositions
générales — par exemple, du fait que tous les corps tombent,
à la loi de la gravition.

Ç'a été une grande querelle, aujourd’hui un peu oubliée,
que de savoir laquelle de ces deux méthodes convient le
mieux à la science économique.

Il est certain que c’est par la méthode déductive que
l’Économie politique a été constituée. C’est sur un petit
nombre de principes, considérés comme axiomatiques ou

17
Ï
        <pb n="31" />
        PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE

suggérés par des observations très générales — tels que
l'accroissement de la population, le rendement non propor-
tionnel de la terre — que les économistes de l’école classique
ont dressé les colonnes et la charpente de leur beau
monument. Ft même pour construire toute l’Économie
politique pure, ils se seraient contentés, à la rigueur, d’un
seul principe, à savoir que « l’homme cherche en toute
circonstance à se procurer le maximum de satisfaction avec
le minimum de la peine ». Les économistes classiques ont
cherché: ainsi à simplifier l’abjet de leur étude en considé-
rant l’homme comme un être mû uniquement par son intérêt,
homo œæconomicus, ïdentique à lui-même en tous les pays et
en tout temps, et en faisant abstraction de tout autre mobile
qui serait perturbateur.

Mais il y a un demi-siècle on a commencé à contester
l’efficacité de cette méthode et on a préconisé la méthode
inductive, celle que Bacon avait introduite dans les sciences
physiques et naturelles depuis quelques siècles et qui a
donné de si merveilleux résultats. Dans le domaine écono-
mique, cette méthode s’appelle aujourd’hui, surtout en
Allemagne où elle est généralement pratiquée, réaliste.
Elle s’enferme dans l’observation patiente et accumulée de
tous les faits sociaux, tels qu’ils nous sont révélés — dans
leur état actuel, par les statistiques ou les renseignements
des voyageurs — dans leur état passé, par l’histoire. Elle
s’appelle aussi école historique parce qu’elle déclare que c’est
l’histoire qui, en nous apprenant comment se sont formées
les institutions économiques et sociales et comment elles se
transforment, peut seule nous éclairer sur le véritable
caractère des faits sociaux (1).

(1) C’est en Allemagne que a pris naissance, de même, aussi que dans la
science du Droit avec Savigny. Elle date de la publication du Précis
(rennes d’Economie politique du professeun Roscher, en 4843, ct peut-
tre mieux du Système national d’Economie politique de. List, en 1841.

En France, à peu près à Ia même date, la méthode historique dans les
sciences sociales avait’ été brillamment inaugurée par la publication du livre
de Le Play sur Les Ouvriers. européens (1885) et. elle a été depuis fidèle-
ment appliquée par l’école dite « Le Play », en mémoire de son fondateur

18
        <pb n="32" />
        LES DIVERSES ÉCOLES ÉCONOMIQUES 13

Il en résulte que le double caractère d’universalité et de
permanence que l’école classique attribuait aux phénomènes
économiques, et qu’elle décorait du nom de lois naturelles,
s’évanouit.

Cetie méthode est sans doute plus sûre que l’autre puis-
qu'elle s’abstient de toute généralisation téméraire. Mais
est-elle aussi féconde? Il est permis d’en douter. C’est en
effet une illusion de croire que l’emploi de la méthode pure-
ment inductive puisse jamais être aussi efficace dans les
sciences sociales que dans les sciences physiques et natu-
relles : et cela par deux raisons.

D'abord parce que l’observation des faits y est plus diffi-
cile — bien qu’il puisse sembler paradoxal au premier abord
de déclarer plus difficile l’observation des faits qui nous
touchent de plus près et à l’égard desquels nous sommes non
pas seulement spectateurs, mais acteurs. Mais voilà juste-
ment la raison qui nous empêche de les bien voir! — De
plus, ils sont infiniment plus diversifiés. Qui a vu un seul
hanneton les a tous vus : mais qui a vu un seul ouvrier
mineur n’a rien vu. À vrai dire, l’observation des faits écono-
miques et sociaux est une tâche qui dépasse infiniment les
forces individuelles et qui ne saurait être que l œuvre collec-
tive de milliers d'hommes réunissant leurs observations, ou
des Etats employant à cet effet les puissants moyens d’in-
vestigation dont ils disposent. C’est toute une science
nouvelle qui s’appelle ia Statistique. Par exemple, le plus
simple de tous les faits que puissent étudier les sciences

principalement sous la forme de « monographies de familles ouvrières ».
Néanmoins, l’emploi de la méthode historique a ici un caractère si différent
de celui de l’école allemande que ce serait une grande erreur de les con-
fondre. Le Play, partant de ce principe qu'en matière sociale il n’y a rien à
inventer, cherche surtout dans le passé des leçons et des exemples et se
montre très conservateur comme programme d'action. L'école allemande
cherche dans le passé seulement le germe ou les racines de ce qui est devenu
le présent et se montre au contraire, dans son programme, progressiste et
même radicale.

A la méthode historique et réaliste il convient de rattacher celle qui, sous
le nom de matérialisme historique, a été préconisée par le socialisme dit
scientifique ou plutôt marxiste (voir ci-après).

_
ki
        <pb n="33" />
        PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE
sociales n’est-ce pas le nombre de personnes qui composent
une société ? Cependant, n’est-il pas évident qu’un obser-
vateur isolé est dans l'impuissance absolue d’arriver à
cette détermination ? Les administrations publiques peuvent
seules entreprendre cette tâche, et encore les recensements
officiels sont loin d’offrir des garanties de parfaite certitude ;
— moins encore quand il s’agit de faire le dénombrement de
certaines catégories spécifiées, par exemple, celle des pro-
priétaires fonciers ou celle des millionnaires
De plus, l’observation pure des faits n'aurait jamais donné
dans les sciences naturelles les merveilleux résultats que
nous admirons sans le secours d’un mode particulier d'obser-
vation, pratiqué dans certaines conditions artificielles, et
qui s’appelle l’expérimentation. Or, précisément dans les
sciences sociales, l'expérimentation directe est impossible.
Le chimiste, le physicien, le biologiste même (quoique pour
ce dernier ce soit déjà plus difficile), peuvent toujours placer
le phénomène qu’ils veulent étudier dans certaines conditions
artificiellement déterminées et variables à volonté — par
exemple, pour étudier la respiration d’un animal, placer
celui-ci sous la cloche d’une machine pneumatique et faire
varier à leur gré la pression de l'air: Mais l’économiste, fût-
il même doublé d’un législateur ou d’un despote tout-puis-
sant, n’a point cette faculté. On parle cependant sans cesse
en Économie politique des « données de l'expérience ». On
dit que tel peuple a fait l’expérience du système protection-
niste ou de la réglementation du travail et qu’il s’en est bien
ou mal trouvé. Mais l’expérience n’est pas l’expérimentation
scientifique : tant s’en faut (1)! Et la preuve c'est que depuis
des siècles que tant de peuples ont fait l'expérience du pro-
tectionnisme et d’autres du libre-échange, la solution de la
question n’est guère plus avancée qu’au premier jour.
L’économiste doit se contenter comme expérimentations,
(1) M. Pierson fait observer avec beaucoup de raison la plupart des erreurs,
ou du moins qu’on considère aujourd'hui comme telles, ont passé jadis pour
les fruits de l'expérience.

20
        <pb n="34" />
        LES DIVERSES ÉCOLES ÉCONOMIQUES a
si tant est qu’on puisse leur décerner ce nom, de comparer
les résultats donnés par des législations ou des institutions
différentes : par exemple, il regardera quels sont les résultats
sur le réseau des chemins de fer de l'Etat et sur ceux des
grandes Compagnies — ou bien quel sera l'effet sur les prix
de la création d’une société coopérative.

La récente guerre, par les perturbations énormes qu’elle
aura apportées dans toute l’organisation économique, —
suppression totale ou partielle des échanges internationaux,
suppression totale ou partielle de la loi de l’offre et de
la demande sur le marché intérieur par les réquisitions,
taxations des prix, rationnement des denrées, émission fan-
tastique de billets, suspension de la concurrence intérieure
et extérieure par les monopoles et les blocus, etc. — aura
été un champ d'expérimentation incomparable pour les
économistes du présent et du plus lointain avenir. Néanmoins
les conclusions à en tirer pour l’avenir seront toujours
incertaines et discutables parce que les conditions ne seront
jamais semblables.

Les économistes de la nouvelle école ridiculisent souvent
les « Robinsonades » auxquelles se plaisent les économistes
classiques. C’est pourtant un hommage rendu à la méthode
expérimentale, imaginaire il est vrai. Ne pouvant mettre
l’oiseau sous la cloche pneumatique, nous supposons qu’il y
est et imaginons comment il réagira. Il n’y a pas si loin
qu’on pense de l’abstraction à l’expérimentation, car l’une
et l’autre procèdent de la même façon, en isolant un fait de
la trame des faits connexes dans laquelle il se trouve engagé.
Seulement l’une l’isole en réalité, l’autre l’isole en hypothèse.

Si justifiées que puissent être, à certains égards, les rail-
leries que l’on a dirigées contre l’homme abstrait, homo
æconomicus de l’école classique, il faut bien admettre cepen-
dant qu'il y a certains caractères généraux propres à l’espèce
humaine. Et la meilleure preuve qu’on puisse en trouver est
précisément dans l’histoire, puisque celle-ci nous montre
que partout où des sociétés humeæines se sont trouvées placées
dans des conditions analogues, elles ont reproduit des types

9
        <pb n="35" />
        2 PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE

similaires: — régime féodal en Europe au xm° siècle et au
Japon jusqu’au xix° siècle, formes successives de la propriété
et du mariage, emploi simultané des métaux précieux comme
monnaie, coutumes funéraires, et jusqu’aux contes de fées,
comme celui du petit Poucet, que les Folk-loristes retrouvent
aujourd’hui, plus ou moins identiques, sur tous les points du
globe.

On ne peut donc pas rejeter absolument l’emploi de la
méthode abstraite et ces « Supposons que... », familiers à
l’école de Ricardo et que l’école historique a en horreur. Le
dédale des faits économiques est bien trop inextricable pour
que nous puissions jamais arriver, par le seul concours de
l’observation, à nous y reconnaître et à démêler ces rapports
fondamentaux qui constituent la matière de toute la science.
Ce n’est pas seulement à l’abstraction, mais à l’imagination,
c'est-à-dire à l'hypothèse, qu’il faut faire appel pour porter
la lumière dans ces ténèbres et l’ordre dans ce chaos.

L'opposition ‘entre la méthode déductive et inductive est
quelque peu scolastique. Il n’y a, à vrai dire, qu’une méthode,
laquelle procède par trois étapes :

1s'Observer les faits, sans idée préconçue, et ceux-là surtout
qui paraissent à première vue les plus insignifiants ;

2° Imaginer une explication générale qui permette de rat-
tacher entre eux certains groupes de faits dans des rapports
de causes à effet : en d’autres termes, formulerune hypothèse.

à° Vérifier le bien fondé de cette hypothèse, en recherchant
— sinon par l’expérimentation proprement dite, tout au
moins par l’observation conduite d’une façon spéciale — si
l'application correspond exactement aux faits.

Du reste, c’est ainsi que l’on procède même dans les
sciences physiques et naturelles. Toutes les grandes lois qui
constituent les bases des sciences modernes, à commencer
par la loi de la gravitation de Newton, ne sont que des hypo-
thèses vérifiées. Disons plus: les grandes théories qui ont
servi de bases aux découvertes scientifiques de notre temps
— par exemple l’existence de l’éther dans les sciences
physiques ou la doctrine de l’évolution dans les sciences

2e
&gt;
        <pb n="36" />
        LES DIVERSES ÉCOLES ÉCONOMIQUES ;
naturelles — ne sont que des hypothèses non vérifiées (1).

Le tort de l’école classique ce n’est donc point d’avoir trop
usé de la méthode abstraite, mais seulement d’avoir pris trop
souvent l’abstraction et l’hypothèse pour la réalité: par
exemple, après avoir supposé son homo œconomicus mû uni-
quement par l’intérêt personnel, ce qu’elle était en droit de
faire, d’avoir cru à son existence réelle et de n’avoir plus vu
que lui dans le monde économique.

Aussi la méthode déductive n’est point morte: elle revit
aujourd’hui sous deux méthodes nouvelles.

D'abord la méthode dite mathématique. Celle-ci considère
les relations qui s’établissent entre les hommes en toute cir-
constance donnée comme des relations d’équilibre, semblables
à celles qu’on étudie dans la mécanique et, comme celles-ci,
susceptibles d’ètre mises en équations algébriques. Pour cela
il faut réduire le problème à un certain nombre de condi-
tions données et faire abstraction de toutes les autres, exac-
tement comme on fait d’ailleurs dans la mécanique (2).

La méthode psychologique (dite aussi autrichienne d’après
la nationalité de ses représentants les plus éminents) (3)
s’attache exclusivement à la théorie de la valeur dont elle
fait le centre de toute la science économique ; et comme la
valeur, selon elle, n’est que l’expression des désirs de
l’homme, elle est tout naturellement conduite à réduire la

(1) Comme l’a fait observer Stanley Jevons, dans ses Principes of Science,
ia méthode qu’on emploie pour arriver à la découverte de la vérité dans les
sciences est semblable à celles qu’emploient inconsciemment ceux qui cherchent
l'explication de ces rébus ou de ces langages chiffrés qui figurent à la dernière
page des journaux illustrés. Pour deviner quel peut être le sens de ces énigmes,
nous maginons un sens quelconque, puis nous véri/fons si en effet il s'accorde
avec les chiffres ou les images que nous avons sous les yeux. S'il ne s'accorde
pas, c'est une hypothèse à rejeter. Nous en imaginons alors quelque autre
jusqu’à ce que nous soyons plus heureux ou que nous perdions courage.

(2) Inaugurée par Cournot en France, il y a longtemps (Recherches sur les
principes mathématiques de la théorie des richesses, 1838), mais alors
sans aucun succès, la méthode mathématique a été réhabilitée par Stanley
Jevons, Marshall et Edgeworth en Angleterre, Walras à Lausanne (mais fran-
çais), Vilfredo Pareto et Pantaleoni en Italie, Gossen et Launhardt en Alle-
magne, Irving Fisher aux Etat--Unis,

(3) Les professeurs Karl! Menger, de Bohm-Bawerk, Wieser,

2
        <pb n="37" />
        ‘ PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE

science économique à une étude des désirs des hommes, des
causes qui les tendent ou les détendent, c’est-à-dire à une
analyse psychologique très subtile.D’ailleurs le vieux prin-
cipe classique, qu’elle a rajeuni sous le nom de principe hédo-
nistique (d’un mot grec qui signifie plaisir, jouissance)
— obtenir le maximum de satisfaction avec le minimum
d'effort — était déjà absolument psychologique.

On voit que ces deux récentes écoles se servent de la
méthode déductive poussée à ses extrêmes conséquences.
Toutefois, il faut leur rendre cette justice qu’elles n’ont pas
commis la faute, comme l’avait fait la vieille école déduc-
tive, de se laisser prendre au piège de leurs propres spécu-
lations. Elles ne donnent leur principe hédonistique et leurs
abstractions que comme des hypothèses nécessaires pour
établir la science pure.

D’autre part, si la méthode abstraite de Ricardo revit dans
les écoles mathématique et psychologique, on peut dire aussi
que la méthode naturaliste de J.-B. Say revit dans l’école
organiciste qui fait de l'Economie politique une annexe de
l’histoire naturelle et de la biologie, en assimilant les sociétés
humaines à des êtres vivants, chacune de leurs institutions
n’étant qu’une organe adapté à une certaine fonction. Elle
transpose ainsi les lois physiologiques en lois sociales : le
réseau artériel et veineux ce sont les chemins de fer, les
fils télégraphiques c’est le système nerveux, les riches c’est
« le tissu adipeux », et enfin la Bourse c’est « le cœur » !

Mais cette dernière école, qui a eu un moment d’éclat, a
fort décliné. Bon nombre de sociologues protestent aujour-
d’hui contre cette assimilation. Herbert Spencer, qui avait le
plus brillamment développé ces analogies dans ses Principes
de Sociologie, a protesté plus tard contre toute idée d’assimila-
tion entre les organismes vivants et les sociétés humaines.

I
Les écoles au point de vue des solutions.

Ce n’est pas seulement sur la méthode à suivre, mais plus

encore sur le programme d’actions, sur la politique sociale,

24
4
        <pb n="38" />
        LES DIVERSES ÉCOLES ÉCONOMIQUES ;
comme disent les Allemands, sur les solutions à proposer,
que les économistes sont divisés en nombreuses écoles.

On peut distinguer dans le mouvement économique con-
temporain de nombreuses écoles — presque autant que
d’auteurs — mais, comme les couleurs du prisme, elles
peuvent se ramener à trois fondamentales.

$ 1. — École libérale.

La première de ces écoles, qu’on appelle parfois classique
parce que tous les fondateurs de l'Economie politique, les
Physiocrates, Adam Smith, Ricardo, J.-B. Say, Stuart Mill.
lui appartiennent, parfois aussi individualiste parce qu’elle
voit dans l'individu à la fois le moteur et le but de l’activité
économique — et que ses adversaires appellent ironique-
ment orthodoxe, à raison du caractère dogmatique de ses
affirmations et parce qu’elle exclut de la science tous ceux
qui la comprennent autrement qu'elle — a déclaré à maintes
reprises n’accepter d’autre qualificatif que celui d’école
libérale. Il convient donc de lui donner exclusivement ce
dernier titre, parce que d’ailleurs il la caractérise fort bien
et s'accorde avec la formule fameuse qui lui a servi long-
temps de devise : laisser faire, laisser passer. Mais est-ce
« une école ? » Ses partisans s’en défendent avec hauteur et
prétendent représenter la science elle-même. Ils se donnent
à eux-mêmes et leurs adversaires leur concèdent le titre
de « économistes » tout court. Il est vrai que les origines de
cette école se confondent avec celles de la science écono-
mique elle-même. Sa doctrine est simple et peut se résumer
en trois points :

1° L’école libérale croit à l’existence d’un Ordre Naturel
en ce sens que les sociétés humaines sont gouvernées par
des lois naturelles que nous ne pourrions point changer quand
même nous le voudrions, parce que ce n’est pas nous qui
les avons faites, et que d’ailleurs nous n’avons point intérêt
à modifier quand même nous le pourrions, parce qu’elles
sont bonnes ou du moins les meilleures possibles. La tâche
de l’économiste se borne à découvrir le jeu de ces lois natu-

25
        <pb n="39" />
        eo PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE
relles, et le devoir des individus et des gouvernements est
de s’appliquer à régler leur conduite d’après elles (1).

20 L'école libérale est incividualiste en ce sens qu’elle voit
dans l’effort individuel le premier et même l’unique moteur
de l’évolution sociale. Elle ne croit point se mettre par là
en contradiction avec la doctrine ci-dessus des lois naturelles,
car ces lois, telles qu’elle les conçoit, n’enchaînent point
la liberté humaine : elles ne sont, au contraire, que l’expres-
sion des rapports qui s’établissent spontanément ‘entre les
hommes vivant en société, partout où ces hommes sont
laissés à eux-mêmes et libres d’agir suivant leurs intérêts.
Ces intérêts individuels, antagoniques en apparence, sont
en réalité convergents et entre eux s’établit une harmonie
qui constitue précisément l’ordre naturel, lequel est de
beaucoup supérieur à toute combinaison artificielle que l’on
pourrait imaginer.

3° Le rôle du législateur, s’il veut assurer l’ordre social et
le progrès, se borne donc à développer autant que possible
ces initiatives individuelles, à écarter tout ce qui pourrait
les gêner, à empêcher seulement qu’elles se portent préjudice
les.unes aux autres, et par conséquent J’intervention de
l’autorité doit se réduire à un minimum indispensable à la
sécurité de tous, en un mot à « laisser faire ».

Une telle conception ne manque, certes, ni de simplicité,
ni de grandeur. Quelle que soit la destinée qui lui soit réser-
vée, elle aura du moins le mérite d’avoir servi à constituer

(1) Cette tendance optimiste s’est surtout affirmée dans l’école française. Elle
a atteint son apogée dans le livre de Bastiat, les Harmonies économiques,
et dans celui de Dunoyer, la Liberté du Travail, mais elle se retrouve dans
les écrits de plusieurs ‘économistes français plus récents, par exemple dans le
livre de M. Paul Leroy-Beaulieu sur la répartition des richesses qui porte ce
sous-titre significatif « ou tendance à une moindre inégalité des conditions », et
dans ceux de M. Yves Guyot.

Cette tendance ‘est beaucoup moins accusée dans l’école anglaise qui, à ‘cer-
tains égards, se montre au contraire nettement pessimis/e, notamment dans
les théories de Ricardo, de Malthus et même de Stuart Mill, que nous verrons
plus loin, telles que les lois de la population, de la rente, du salaire méces-
sairement limité aux moyens de subsistance, du rendement non proportionnel,
de l’état stationnaire, ete., mais néanmoins, clle les accepte comme des néces-
sités inéluectables.

DE
        <pb n="40" />
        LES DIVERSES ÉCOLES ÉCONOMIQUES ,
la science économique et si d’autres doctrines doivent la
remplacer un jour, elle n’en restera pas moins le fondement
sur lequel celles-ci auront bâti.

Nous ne lui reprocherons donc point, comme l’a fait l’école
allemande, d’avoir abouti seulement à une stérile métaphy-
sique des lois naturelles. Mais, par le développement logique
des principes mêmes que nous venons de résumer, l’école
libéraie s’est trouvée poussée à faire l’apologie de toutes les
institutions économiques actuelles, à nier ou à atténuer les
griefs dont se plaignent les classes ouvrières, et même là où
leurs misères ne sont pas niables, à y voir la conséquence
inévitable du progrès général et comme une sanction néces-
saire de la loi qui impose aux hommes la prévoyance et le
travail (1). Par là, cette école s’est attiré l’épithète « d’école
dure », qualificatif sans doute tout à fait impropre lorsqu’il
s’agit d’une conception scientifique, mais qui doit être
entendue en ce sens qu’elle s’est rendue haïssable à ceux qui
souffrent et qui attendent un soulagement à leurs maux. Peu
importe, serait-elle en droit de répondre, si telle est la vérité !
Sans doute, mais il semble que cette attitude ait été inspirée
moins par un esprit vraiment scientifique que par le parti
pris de justifier l’ordre social existant. Voici, en effet, ce
qu’il faut répondre :

1° L'idée que l’ordre économique existant est un ordre
naturel — en ce sens qu’il serait le résultat spontané des lois
naturelles et de la liberté et que par conséquent il est, sinon
tout ce qu’il devrait être, du moins [out ce qu’il peut être —
ne paraît pas fondée. L'histoire montre que très souvent ce
que l’on appelle les institutions fondamentales de l’ordre
social, propriété foncière, salariat, etc., sont le résultat —
soit de faits de guerre et de conquête brutale (par exemple,
l’appropriation du sol de l’Angleterre et de l’Irlande par les
laudlords, ou celui des provinces polonaises et baltiques par

(1) « TH est bon qu'il y ait dans la société des lieux inférieurs où soient
euposées à tomber les familles qui se conduisent mal. La misère est ce redou-
table enfer »! (Dunover, Liberté du Travail),

9"
        <pb n="41" />
        ; PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE

les Prussiens, a pour origine historique la conquête, l’usur-
pation ou la confiscation); — soit de lois positives édictées
par certaines classes de la société à leur profit (lois succes-
sorales, lois fiscales, etc.). — Si donc le monde était à refaire
et même s’il pouvait être refait même dans des conditions
de liberté absolue, rien ne prouve qu’il fût semblable à celui
qui existe aujourd’hui.

20 Même en admettant l’existence de lois naturelles, et
même en admettant, comme nous l’avons fait, que ces lois
puissent être définies comme des rapports constants et néces-
saires entre certains faits, il n’y a nullement lieu d’en con-
clure que ces faits eux-mêmes scient constants ni néces-
saires, et par conséquent elles n’impliquent aucunement ce
caractère définitif pour nos institutions sociales que l’école
libérale se plaît à leur prêter. Une loi économique peut être
aussi bien révolutionnaire que conservatrice. En tout cas,
si, comme l'enseigne la science contemporaine, la loi natu-
relle par excellence est celle de l’évolution, alors il faudrait
dire que les lois naturelles, bien loin d’exclure l’idée de
changement, le supposent toujours. L’école libérale voit,
par exemple, dans le salariat un état définitif; les socialistes
et coopératistes y voient au contraire un état transitoire,
comme ceux de l’esclavage ou du servage qui l’ont précédé.
Ce n’est pas le moment de donner raison aux uns ni aux
autres, mais ce qu’on peut dire c’est que les lois naturelles
peuvent aussi bien être invoquées par les seconds que par
les premiers. De même pour la propriété foncière.

3° Moins encore est-on en droit, même en admettant l’exis-
tence deslois naturelles, d’enconclure qu’elles sont nécessaire-
ment bonnes ou du moins les meilleures possibles, et que, par
conséquent, ce qu’il y a de mieux à faire pour le bien de tous,
c’est de ne pas y toucher. La toile d’araignée est un fait tout
à fait naturel, mais à la mouche qui s’y débat cette consola-
tion importe peu. Or le monde économique est rempli de toiles
d’araignée : y porter le balai n’a rien d’anti-scientifique.

Quant à la vis medicatrix naturæ dont s'inspire le laisser-
faire, c’est-à-dire à la croyance que la Nature est le meilleur

28
        <pb n="42" />
        LES DIVERSES ÉCOLES ÉCONOMIQUES :3
des médecins, il n’y a aucun savant qui ne la considérât
aujourd’hui comme une superstition de bonne femme. Sans
deute il y a dans tout corps vivant des énergies qui luttent
spontanément contre le mal et la mort — s’il n’en était pas
ainsi, toute vie aurait disparu de la terre ou, pour mieux
dire, n’aurait jamais pu éclore. Mais lorsqu’on laisse à la
Nature le soin de guérir les malades dans une épidémie ou
de panser les blessés au soir de la bataille, peu en réchap-
pent. Il en est exactement de même dans la vie sociale. Tout
ce qu’on peut dire c'est que la science économique étant
moins avancée encore que la science médicale, ce peut être
souvent de la part des gouvernants une plus sage politique de
s’abstenir que d’intervenir à l’aveugle.

$ 2. Ecoles socialistes.

L'école socialiste est aussi ancienne que l’école classique :
on peut même dire que chronologiquement elle l’a précédée,
car il y a eu des socialistes longtemps avant qu’on connût
des économistes. Cependant ce n’est qu’après que la science
économique a pris un caractère scientifique que le socia-
lisme s’est affirmé, par le fait même de son antagonisme
avec elle. Les doctrines de cette école ayant surtout un carae-
tère critique et étant très divergentes, il est beaucoup plus
difficile de les synthétiser que celles de l’école précédente.
Voici cependant comment on peut les résumer (1) :

1e Toutes les écoles socialistes considèrent l’état social

(1) Le socialisme, en laissant de côté toute la lignée des précurseurs qu’on
peut faire remonter jusqu'à Platon, a eu comme principaux représentants dans
le dernier siècle: — en France: Saint-Simon (Système industriel, 1821) ;
Fourier (Association Domestique Agricole, 1822); Proudhon (Qu'est-ce
que la propriété ? 1840); — en Angleterre, Owen (son principal ouvrage,
JE Views of Society, est de 1812); — en Allemagne : Rodbertus, Lettres
sociales à Kirchmann, 1850, traduit en partie en français sous le titre Le
Gapital, par M. Chatelain ; Karl Marx (Le Capital. vol. 1, 1861, plus trois
volumes posthumes, plusieurs éditions françaises).

C’est la France qui a donné la plus vigoureuse impulsion au socialisme
jusqu'au milieu du xIx*® siècle, mais depuis lors ce sont les Allemands qui ont
donné au socialisme contemporain, dit souvent le marxisme, sa physionomie
caractéristique.

z
        <pb n="43" />
        . PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE

actuel non seulement comme inique parce qu’il confère à
un petit nombre de parasites le pouvoir d'exploiter la masse
en la faisant travailler à leur profit : patcis hamanum genus
vivit, mais aussi comme anti-économique parce qu’il entraîne
un gaspillage du travail et des richesses.

En conséquence, elles attendent un ordre de choses nou-
veau dans lequel la propriété ne sera plus un moyen de se
faire des rentes par le travail d’autrui. Et suivant que ces
écoles se montrent plus ou moins exigeantes sur la restric-
tion du droit de propriété, elles peuvent être ainsi classées
par une gradatiom décroissante : le communisme qui veut
la suppression de toute propriété privée; le collectivisme qui
réclame la suppression de la propriété seulement pour celle
qui implique l’emploi d’un travail salarié ; le socialisme
agraire qui se contente de la suppression de la propriété
seulement pour la terre, parce que richesse naturelle; le
coopératisme qui, sans toucher à la propriété privée, vise
seulement à l'élimination du profit.

29 Ces écoles socialistes sont plus ou moins révolution-
naires, sans nier pour cela Pévolution : elles pensent que
la révolution, en entendant par là le brusque déclanchement
d’un travail latent et lentement mûri, constitue précisément
un des modes normaux de l’évolution ; et cela non pas seule-
ment dans l’évolution sociale, mais aussi dans l’évolution bio-
logique ou géologique. Les tremblen:ents de terre et le
soulèvement des montagnes ont été un des facteurs qui ont
déterminé la forme actuelle de notre globe, et le poussin, pour
sortir de l’œuf, doit casser sa coquille à coups de bec. Toute
naissance est une sorte de révolution, et la violence ne serait
que l’intervention de l’accoucheur lorsque la société nouvelle
est arrivée à terme dans le sein de la société ancienne.

Élles ne croient plus, à la différence des socialistes d’autre-
fois qu’elles qualifient d’utopistes, que le régime social exis-
tant puisse être changé à volonté (1). On peut même dire que

(1) H est vrai que le socialisme marxiste préconise comme moyen « la con-
quête des. pouvoirs publics », mais le: socialisme syndicaliste: se tient à l'écart
de toute action politique.

TT
        <pb n="44" />
        LES DIVERSES ÉCOLES ÉCONOMIQUES 31
les écoles socialistes sont plus déterministes que l’école libé-
rale en ce sens qu’elles affirment la toute-puissance du milieu
sur l'individu. C’était déjà la doctrine d’Owen et de Fourier
et, dans l’école marxiste, elle s’est affirmée sous le nom de
matérialisme historique. On veut dire par là que les faits
d’ordre économique, et plus spécialement encore ceux rela-
tifs à la production et à la technique industrielle, déter-
minent tous les faits sociaux, même les plus éloignés et les
plus élevés dans la hiérarchie, tels que ceux de l’ordre poli-
tique, moral, religieux, esthétique. Marx a écrit : « En chan-
geant leur mode de production, les hommes changent tous
leurs rapports sociaux. Le moulin à bras vous donnera la
société avec le suzerain ; le moulin à vapeur, la société
avec le capitaliste industriel ». Et on se fait fort d’expliquer
ainsi, par des causes purement économiques, l’avènement
du Christianisme ou la Réforme, la Renaissance, les luttes
des partis, Guelfes et Gibelins, whigs et tories, et tout ce
qu’en voudra.

Cependant, ce déterminisme n’a pas le caractère fataliste
qu’on lui prête, car, même si l’évolution sociale est déter-
minée par le moulin à vapeur se substituant au moulin à
bras, *i ne faut pas oublier que l’un et l’autre moulin sont
des produits de l'industrie humaine, et que, par consé-
quent, l’action collective de l’homme est elle-même le pre-
mier facteur de cette évolution qui l’entraîne et le dépasse.

3v Les écoles socialistes visent à transformer en services
publics tout ce qui est aujourd’hui du ressort de l’entreprise
privée.

Mais ceci ne veut pas dire, quoiqu’on le dise fréquem-
ment, que le socialisme ait pour caractéristique de tout faire
faire par l’Etat. Il est si loin de vouloir tout remettre entre les
mains de l’Etat qu’il veut, au contraire, le supprimer! S’il
appuie généralement les projets de loi qui étendent les attri-
butions de l’Etat, c’est seulement comme mesure transitoire
pour transformer les entreprises individuelles en entreprises
collectives. Car il professe non moins de mépris que l’école
libérale pour l’Etat d’aujourd’hui, l’Etat bourgeois, comme
        <pb n="45" />
        ‘ PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE
il l’appelle, c’est-à-dire l’Etat politicien et patron s’inspirant
des mêmes intérêts que les capitalistes. Il évite même, dans
ses plans de réorganisation sociale, de prononcer le mot
d’Etatisation et le remplace par ceux de socialisation ou de
nationalisation, qui veulent dire seulement que tout entre-
prise devra être gérée uniquement dans l’intérêt public et
sans pensée de lucre. Mais ces comités de gestion devront
perdre tout caractère politique pour devenir simplement
économiques : ils ne seront rien de plus que les Conseils
d’administration d’une sorte d’immense société coopérative
embrassant le pays tout entier. C’est par là que le socialisme
pur se distingue du socialisme d'Etat que nous allons voir
tout à l'heure.

4° Enfin, le caractère le plus saillant du socialisme actuel
c’est d’être un socialisme de classe, c’est-à-dire de poser en
fait que les intérêts des classes possédantes sont en antago-
nisme nécessaire avec ceux des travailleurs (1). Il ne nie pas
que les classes bourgeoises ou capitalistes n'aient eu leur
rôle qui a été de former la société actuelle, mais devenues
parasitaires elles doivent être éliminées. De là l’affirmation
de la lutte de classes qui est le principe essentiel du pro-
gramme socialiste. Il faut remarquer que ce caractère n’exis-
tait pas dans le socialisme ancien ni dans le socialisme fran -
çais du siècle dernier. Ce caractère spécifiquement ouvrier
s’est affirmé surtout dans une forme toute récente du socia-

(1) Entre les diverses écoles socialistes l'anarchisme se distingue par des
caractères si tranchés qu'il faudrait lui réserver une catégorie à part. Le nom
même de socialiste ne lui convient guère puisqu'il a au contraire pour carae-
téristique l’individualisme à outrance, l'horreur de toute réglementation et de
toute contrainte. Il apparaît plutôt comme une sorte d’outrance de l’école
libérale (aussi, s’appelle-t-il volontiers socialisme libertaire). Seulement,
tandis que l’école libérale se contente de réduire au minimum le rôle du légis-
lateur, l’école libertaire supprime toute loi. En outre, elle rejette la propriété
individuelle comme incompatible-avec la pleine indépendance de l'individu, car
comme l’a dit spirituellement un socialiste chrétien, M. Wilfred Monod, ce qu’on
appelle le droit de propriété « privée » n'’est-il pas le droit d'en « priver »
autrui ?

Il faut remarquer d'ailleurs que l’anarchisme se distingue du socialisme
syndicaliste en ce qu’il a toujours eu pour adhérents des intellectuels plutôt
que des ouvriers.

29
        <pb n="46" />
        LES DIVERSES ÉCOLES ÉCONOMIQUES 35
lisme qui est le syndicalisme. Comme son nom l’indique, il a
pour organe le syndicat : or le syndicat, par définition même,
ne pouvant admettre que des ouvriers, il ne peut s'agir que
d’un socialisme professionnel. Ce socialisme, dans son pro-
gramme, tout naturellement vise l’abolition du salariat plutôt
que celle de la propriété. Il dédaigne l'emploi de tout moyen
politique car il dispose d’une puissance bien plus eflicace,
celle de la grève générale.

Il est impossible d’apprécier dans ce chapitre la valeur des
griefs que l’école socialiste fait valoir contre l’ordre social
actuel : nous les retrouverons dans la partie relative à la
répartition. Disons cependant dès à présent que les succès
actuels du socialisme par tout pays ne peuvent guère s’expli-
quer que par la part de vérité qu’il contient, et que, en tant
que doctrine critique, il a exercé une influence salutaire sur
les esprits et les tendances de notre temps.

Mais en tant que doctrine constructive, c’est-à-dire en tant
que plan d'organisation économique destiné à remplacer le
régime sous lequel nous vivons, il n’a pu aboutir. Tous les
systèmes proposés autrefois, après avoir recruté quelques
disciples enthousiastes, ont été abandonnés ou ne subsistent
qu'à l’état de vagues espérances (sauf le coopératisme); et
quant au socialisme dit scientifique, il s’est refusé à formuler
un plan d’organisation ou même a dû désavouer ceux que de
plus téméraires avaient prématurément esquissés.

$ 3. Éccles Réformistes.

Nous groupons sous cette rubrique les diverses écoles qui
tout en admettant que l’organisation économique actuelle est
le résultat de lois naturelles et ne pourrait point être détruite
sans ruiner la nation, néanmoins reconnaissent qu'elle est
grosse d’injustices et de dilapidations et sont résolues à
chercher les moyens d’y porter remède.

Ces écoles ont donc pour caractères communs :

1e De rejeter le principe caractéristique de l’école libérale,

Gine P. R. 25e Edition

1%
        <pb n="47" />
        PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE
le « laisser faire », ce qui veut dire se fier à la libre con-
currence des intérêts individuels pour assurer l’intérêt
public. Non : elles croient que Cet intérêt public a au
contraire grand besoin d’être seuvegardé et elles cherchent
les institutions propres à cette fin : pour les uns ce sera
l’Etat, pour les autres l’Association, la Religion, etc.

2° De rejeter aussi la séparation absolue que l’école écono-
mique pure veut établir entre l’utile et le juste, entre
l’économique, le droit et la morale. Toutes ces écoles —
socialisme d’Etat, socialisme chrétien, socialisme juridique,
solidarisme — ont un caractère plus ou moins éthique,
comme on dit.

1° Socialisme d’État.

Cette école rejette absolument et même tourne en ridicule
toute notion de loi naturelle dans le domaine économique
(voir ci-dessus, p. 14); elle attache d’autant plus d'impor-
tance aux lois positives émanées du législateur et y voit un
des facteurs les plus efficaces de l’évolution sociale. Elle est
donc portée à étendre considérablement les attributions de
l'Etat et ne partage nullement à cet égard les antipathies ou
les défiances de l’école libérale ou du socialisme.

Cette école a exercé une grande influence dans ces derniers
temps, non seulement sur les esprits, mais sur la législation.
Le grand mouvement qui date du dernier quart du xIx' siècle
et qu’on appelle la législation ouvrière, les traités conclus
entre Etats pour une réglementation internationale du tra-
vail, l’appui moral et souvent pécuniaire prêté par l'Etat à
une foule d’institutions sociales, lui sont dus en grande
partie. Elle a certainement rendu grand service à la science
en élargissant le point de vue étroit, factice, d’une simplicité
voulue et d’un optimisme irritant, auquel l’école classique
s’était toujours complu. Elle a fait sortir la science de cette
abstention systématique où elle s’enfermait et à cette question
posée depuis silongtemps par la misère humaine : Que faire ?
elle a cherché une autre réponse qu’un stérile « laisser faire ».

D’abord c’est l’Etat qui toujours a fait les lois et c’est la

234
        <pb n="48" />
        LES DIVERSES ÉCOLES ÉCONOMIQUES 5
foi qui crée le droit. Et quand on dit que les lois ne
peuvent changer la morale, quid leges sine moribus ? il suffit
de montrer l'Etat prohibant par des lois l’absinthe, les
publications pornographiques, le malthusianisme, les jeux.
Pense-t-on qu’il ne fasse que suivre et consacrer les
mœurs? Et ne lutte-t-il pas plutôt contre elles ?

Tel quel, et si mal organisé qu’il soit encore, il ne faut
pourtant pas oublier que l’Etat dans l’histoire, même à s’en
tenir au domaine économique, a fait de très grandes et très
belles choses que l’initiative individuelle avait été impuis-
sante à réaliser, qu’il a mis fin à des iniquités que l'intérêt
personnel et le désir du profit avaient précisément couvées
— abolition de l’esclavage, du servage, des maîtrises, régle-
mentation du travail, protection des enfants, établissement
des routes, hygiène des cités. Sans doute, ces réformes ont
été provoquées d’abord par les individus : comment pour-
rait-on oublier, dans l’abolition de l’esclavage des noirs, le
rôle de Wilberforce et Mme Beecher-Stowe ? et dans la libéra-
tion des enfants de la fabrique, celui de lord Shaftesbury ?
Sans doute l’Etat ne se met en branle qu'après les individus
et ne peut agir lui-même que par l'organe d'individus —
l'Etat c’est toujours quelqu’un, héros ou scribe — mais
néanmoins c’est par la puissance collective que ces bonnes
volontés individuelles parviennent à se réaliser (1).

Quant aux principaux griefs contre le socialisme d’Etat,
voici ce qu’on peut répondre :

On dit que l’Etat, même lorsqu'il réalise des réformes
bonnes en elles-mêmes, nele peut faire que par la contrainte.
Mais d’abord il faut remarquer que toutes les fois qu’il s’agit
d’entreprises collectives et même sous le régime de l’associa-
tion libre, la contrainte ne peut être évitée puisqu’il faut
bien que la minorité se soumette à la volonté de la majorité.

(1) Dans la guerre qui vient de bouleverser le monde, le socialisme d'Etat a
pris une extension inimaginable, guère moins dans la libérale Angleterre qu’en
Allemagne. Sans doute on dira que l’état de guerre n'est pas gouverné par les
mêmes lois que l’état de paix. Mais pourtant le salut public est-il autre chose
que le superlatif de l'intérêt public ?

2!
        <pb n="49" />
        PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE

De plus, il est inexact de croire que l'Etat agisse toujours
par voie de contrainte en ordonnant ou en défendant de
faire ceci ou cela : parfois il agit par l’exemple — ainsi comme
patron dans ses chantiers ou ateliers; — plus souvent par
voie d’aide, quand il crée les routes, les ports, les canaux,
les télégraphes, subventionne certaines industries, telles les
chemins de fer, ou des institutions dues à l’initiative privée,
telles les sociétés de secours mutuels, caisses de crédit, de
chômage, de retraite; — ou quand il organise directement
certaines institutions pour les mettre à la disposition des
intéressés, telles les écoles professionnelles, caisses d’épargne
ou d'assurances.

L’autre grief contre le socialisme d’Etat, celui-ci pratique,
c’est que le plus souvent l’Etat a montré la plus déplorable
incapacité en matière économique et souvent aussi s’est fait
l'instrument des partis plutôt que l’organe de l'intérêt
général. Ce n’est que trop vrai, mais ce sont là des vices
tenant moins à la nature de l’Etat qu’à son organisation.

Il ne faut pas oublier que l'Etat et les municipalités, même
dans les pays les plus avancés au point de vue démocratique
(surtout dans ceux-là, faudrait-il dire), n’ont été organisés
qu’en vue de leurs fonctions politiques et nullement de leurs
fonctions economiques — et même que celles-ci sont subor-
données à celles-là : il suffit de voir l’influence des intérêts
électoraux quand il s’agit d’établir un chemin de fer ou de
réduire le personnel des arsenaux ! La forme encore
embryonnaire de la division du travail dans le gouverne-
ment, l’arbitraire avec lequel sont distribuées les fonctions
publiques, l’instabilité du pouvoir, l’organisation grossière
du suffrage dit universel, lequel trop souvent ne représente
même pas la volonté de la majorité, peuvent rendre l’Etat
actuellement impropre à poursuivre des fins économiques.
Mais il est permis d’espérer que du jour où il serait constitué
en vue de ses nouvelles fonctions, il pourrait exercer une
action plus économique et plus eflicace que celle à laquelle
il s’est essayé jusqu’à présent. Et on a commencé à créer çà
et là des organes de l’Etat autonomes et suffisamment com-

26
        <pb n="50" />
        LES DIVERSES ÉCOLES ÉCONOMIQUES ;
pétents, tels que les « Offices publics » d'habitation ou
d’alimentation.

20 Solidarisme.

Le socialisme d'Etat s’est surtout développé en Allemagne
mais en France il apparaît plutôt sous la forme du solida-
risme.

Le fait de la solidarité, c’est-à-dire de la dépendance
mutuelle des hommes, qui apparaît si clairement dans la
division du travail, dans l'échange — et, pour ce qui con-
cerne les générations successives, dans l’hérédité — avait
déjà été signalé depuis longtemps. Mais on y voyait une loi
naturelle qui n'avait pas besoin du concours des individus
pour opérer et qui, d’ailleurs, était loin de pouvoir toujours
être considérée comme un bien, car la solidarité dans le mal
(exemple, la transmission des maladies par la contagion ou
l’hérédité) est plus visible que la solidarité dans le bien. Et,
au point de vue moral, elle paraissait contraire à la justice
qui veut que chacun ne réponde que de ses propres actes.

L'école solidariste, au contraire, veut que la solidarité, qui
n’était qu’un fait brutal, devienne une règle de conduite, un
devoir imnoral, voire même une obligation juridique sanc-
tionnée par la loi. Quelle raison en donne-t-elle ? C’est que
la solidarité, loi naturelle, nous ayant montré clairement que
chacun de nos actes se répercute en bien ou en mal sur cha-
cun de nos semblables, et réciproquement, notre responsa-
bilité et nos risques se trouvent énormément accrus. S’il y a
des misérables, nous devons les aider: 1° parce que nous
sommes probablement en partie les auteurs de leur misère,
par la façon dont nous avons dirigé nos entreprises, nos
placements, nos achats, ou par l’exemple que nous leur avons
donné ; donc, étant responsables, notre devoir est de les
relever ; 2° parce que nous savons que nous ou nos enfants
serons exposés à être les victimes des misères d'autrui : leur
maladie nous empoisonera, leur dépravation nous démora-
lisera. Donc, notre intérêt bien compris est de les guérir.

37
        <pb n="51" />
        PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE

Il faut donc transformer la société des hommes en une
sorte de grande société de secours mutuels où la solidarité
naturelle, rectifiée par la bonne volonté de chacun ou, à son
défaut, par la contrainte légale, deviendra la justice, où
chacun sera appelé à prendre sa part dans le fardeau et à
recueillir sa part aussi du profit d’autrui. Et à ceux qui
craignent de diminuer par là l’individualité, l’énergie qui
compte d’abord sur soi, le self-help, il faut répondre que
l’individualité ne s’affirme et ne se développe pas moins en
aidant autrui qu’en s’aidant soi-même (1).

Le solidarisme se distingue du socialisme en ce qu’il main-
tient ce qu’on appelle les bases de l’ordre social actuel, pro-
priété, hérédité, liberté de disposer, et les inégalités qui en
résultent, mais il atténue ces inégalités en liant les faibles
aux forts par les mille liens d'associations volontaires.
Cependant il admet aussi l’intervention de l'Etat toutes les
fois que, sous forme de réglementation sur le travail, sur les
logements insalubres, ou sur les falsifications de denrées, la
loi peut prévenir la dégradation des masses, ou mème encore
quand, par certaines formes d'assurance ou de prévoyance
obligatoires, la loi tend à inculquer dans les diverses classes
de la nation l’esprit de solidarité. On ne saurait oublier que
l’Etat n’est lui-même que la forme la plus antique et la plus
grandiose de la solidarité entre les hommes. Sans doute la
solidarité n’acquiert toute sa valeur morale qu’autant qu’elle
devient voulue, mais la solidarité imposée par la loi peut être
indispensable pour préparer le terrain sur lequel s’épanouira
plus tard la coopération libre (2).

Le solidarisme, tout comme le socialisme d’Etat, a inspiré
la plupart des lois de protection ouvrière, d’assurance,
d’assistance, d’éducation, promulguées en France au cours
de ces dernières années, et il vient de recevoir une consé-

(1) Vinet, le théologien protestant de Lausanne, a dit admirablement : « Pour
se donner il faut s'appartenir ». ; ;

(2) Voir dans un petit volume, Quatre Ecoles d'Economie sociale
(Genève, 1890), par Claudio Jannet, Frédéric Passy, Stiegler et Gide, le pro-
gramme que nous avons présenté à cette date sous ce titre : L'Ecole Nouvelle.

38
        <pb n="52" />
        LES DIVERSES ÉCOLES ÉCONOMIQUES )
cration grandiose dans l’engagement pris par l'Etat de
rembourser aux habitants des régions envahies tous les
dommages causés par la guerre (1).

3° Christianisme sociol.

L'école chrétienne croit fermement, comme l’école clas-
sique, à l’existence de lois naturelles, qu’il faut appeler lois
providentielles.

Seulement, elle croit que le jeu de ces lois providentielles
peut être profondément troublé par le mauvais emploi de la
liberté humaine, et que, en fait, c’est précisément ce qui est
arrivé : par la faute de l’homme, par le péché d’Adam, le
monde n’est pas ce qu'il devait être, ce que Dieu aurait
voulu qu’il fût. A la différence de l’école libérale, elle n’est
donc nullement optimiste : elle ne considère point l’ordre
social comme bon ni même comme tendant naturellement
vers le mieux. Le devoir de l'homme n’est pas de suivre
sa nature, mais de la dompter.

L'école catholique va plus loin : elle voit dans la foi
orgueilleuse en la liberté, qu’elle appelle le libéralisme, la
véritable cause de la désorganisation sociale.

(1) M. Léon Bourgcois a cherché à donner une forme juridique au concept un
peu vague de la solidarité. Tout homme, dit-il, nait débiteur de la Socièté
en vertu d'un contrat tacite (cu’il appelle un quasi-contrat) et ce contrat
tacite résulte des avantages collectifs, fruit du labeur de tous, dont il recueille
sa part. Il doit donc commencer par payer cette dette — par exemple en con-
tribuant à l'assurance, à l'assistance, à l'instruction de ses frères, et par tous
autres modes ae contribution à déterminer. C’est seulement après avoir satisfait
à cette condition préalable que la liberté économique et la propriété privée
pourront se donner libre carrière.

L'objection à cette théorie ingénieuse c’est qu’il ne peut y avoir de débiteurs
sans qu'il n'y ait des créanciers. Or, il n'est pas facile de savoir quels ‘sont
ceux qui, dans la societé, devront être considérés comme créanciers ? Et quels
comme débiteurs ? Ou mieux, chacun ne devrait-il pas être considéré comme
étant à la fois créancier et débiteur, auquel cas cette dette se trouverait éteinte
par confusion ? À première vue, on pourrait croire que les riches sont les débi-
teurs et les pauvres les créanciers, puisqu'on appelle généralement ceux-ci
« les déshérités ». Mais rien n’est moins certain, car il est très possible que
l'homme riche ait en réalité beaucoup plus donné à la société qu’il n’en a reçu
— tel grand inventeur, par exemple — et qu'inversement l’homme pauvre soit
un incapable ou un infirme qui n’a jamais rien pu donner en échange de ce
qu'il a reçu,

ac
        <pb n="53" />
        , PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE

La véhémence des critiques que l’école cathoiique dirige
contre l’organisation actuelle, contre le capitalisme, contre
le profit, contre l’intérêt qu’elle flétrit, commeau moyen âge,
du nom d’usure (usura vorax), contre les sociétés par actions,
contre le libre-échange et toutes les formes de l'internatio-
nalisme, et surtout contre la concurrence, lui avait valu de la
part des économistes libéraux le nom de socialisme catho-
lique. Elle s’en défend cependant très vivement et, en effet,
malgré certains points de vue qui leur sont communs, elle
diffère de l’école socialiste toto orbe : — d’abord en ce
qu’elle ne propose nullement d’abolir les institutions fonda-
mentales de l’ordre social actuel, propriété, hérédité, sala-
riat, mais bien plutôt de les consacrer dans l'esprit chrétien;
— ensuite, en ce qu’elle ne croit nullement à l’évolution ni
au progrès spontané de l’humanité.

Comme moyen pratique, elle met sa confiance surtout
dans l'association professionnelle pour continuer, dans un
esprit moderne, le régime corporatif.

L’école sociale protestante semblerait devoir se tenir beau-
coup plus loin encore du socialisme que l'école catholique,
puisque le protestantisme est généralement considéré comme
la religion de l’individualisme et du libéralisme. Cependant
elle n’est pas moins hostile au libéralisme économique
en tant que ce libéralisme se fonde sur la confiance dans les
lois naturelles, car, plus encore que l’école catholique, elle
a le sentiment que la nature c’est le péché et que c'est contre
elle qu’il faut lutter (1). Mais ce péché n’apparaît plus à la
jeune école comme purement individuel, mais comme surtout
péché social et, par conséquent, comme appelant un salut social.

Elle croit que le monde devra se transformer radicalement
pour se rapprocher de ce « Royaume de Dieu » dont tous les
fidèles doivent attendre et préparer déjà sur cette terre

(1) La confession de foi des Eglises Réformées de France, lue chaque
dimanche du haut de la chaire, dit : « Nous reconnaissons et confessons que
nous sommes de pauvres pécheurs, enclins au mal, incapables par nous-mêmes
qoisue le bien ». Elle ne fait d’ailleurs que répéter la déclaration de l'apôtre

40)
        <pb n="54" />
        LES BESOINS ET LA VALEUR 41
l’avènement. Elle dénonce aussi la concurrence et la pour-
suite du profit. Elle accepte la propriété, mais à titre de
fonction sociale.

Comme solution pratique, c’est généralement le coopé-
ratisme qui, par sa devise : chacun pour tous, tous pour
chacun, lui paraît le mieux répondre à l’idéal évangélique

CHAPITRE III
LES BESOINS ET LA VALEUR
Les besoins de l’homme.

Les besoins de l’homme constituent le moteur de toute
activité économique et par conséquent le point de départ de
oute la science économique. Dans ce chapitre on pourrait
donc faire rentrer toute l'Economie politique.

En effet, tout être, pour vivre, se développer et atteindre
ses fins, a besoin d’emprunter au monde extérieur certains
éléments et, quand ceux-ci font défaut, il en résulte une
souffrance d’abord et finalement la mort. Depuis la plante
et même depuis le cristal jusqu’à l’homme, à mesure que
l’individualité grandit, cette nécessité va grandissant aussi.
Tout besoin, tant qu’il n’est pas satisfait, engendre donc chez
l’être vivant une excitation qui cherche son objet et qui,
dès que celui-ci est trouvé, devient un désir. Ce désir suscite
à son tour l'effort nécessaire pour se procurer l’objet propre
à le satisfaire.

Et parce que l’effort cst toujours plus ou moins pénible,
l’homme s’ingénie à obtenir le maximum de satisfaction avec
le minimum d'effort. Cette « loi du moindre effort », que les
économistes désignent sous le nom de principe hédonistique
        <pb n="55" />
        PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE
(Aëov, plaisir, satisfaction), est la base de toute la science
économique — et de l’industrie aussi, puisque toute décou-
verte mécanique, tout perfectionnement dans l’organisa-
tion, tout progrès économique, en un mot, dérive de ce
principe.

L’économie politique serait-elle donc fondée sur la paresse ?
Non, car la loi du moindre effort n’est pas précisément la
répugnance à l’effort mais la sage économie de l'effort, c'est-
à-dire la meilleure utilisation du temps et du travail. Les
hommes les plus actifs en affaires, tout comme les sportsmen
les mieux entraînés, sont ceux qui appliquent le mieux la loi
du moindre effort.

Les besoins de l’homme ont divers caractères dont l’impor-
tance est grande, car de chacun de ces caractères dépend
quelque grande loi économique :

1° Ils sont illimilés en nombre. — C’est là ce qui distingue
l’homme de l’animal et c’est là le ressort de la civilisation
dans le sens le plus exact de ce mot, car civiliser un peuple
ce n’est rien de plus que de faire naître chez lui des besoins
nouveaux — voyez la colonisation.

IL en est des besoins de l’humanité comme de ceux de
l’enfant. À sa naissance, il n’en a point d’autres qu’un peu de
lait et une chaude enveloppe, mais peu à peu des aliments
plus variés, des vêtements plus compliqués, des jouets, lui
deviennent nécessaires ; chaque année fait surgir quelque
désir nouveau. Dans les sociétés primitives, l’homme n’a
guère que les besoins primaires, c’est-à-dire physiologiques
dont nous venons de parler. Les autres s'ignorent encore.
Mais plus nous voyons, plus nous apprenons, plus notre
curiosité s’éveille et plus aussi nos désirs grandissent et se
multiplient. De même aussi nous éprouvons aujourd’hui
mille besoins de confort, d’hygiène, de propreté, d’instruc-
tion, de voyage, de correspondance, inconnus à nos aïeux —
le goût des fleurs est de date toute récente — et il est certain

que nos petits-fils en ressentiront davantage encore. Si nous
pouvions connaître dans quelque planète un être supérieur à
l’homme, nul doute qu’il ne nous révélât une infinité de

49
        <pb n="56" />
        LES BESOINS ET LA VALEUR }
besoins dont nous ne pouvons nous faire en ce monde
aucune idée (1).

Cette multiplication indéfinie des besoins a donc créé la
civilisation moderne et tout ce qu’on appelle le progres.
Cela ne veut pas dire qu’elle rende les hommes plus heureux.
On a souvent fait la remarque que la multiplication des
désirs et des objets de ces désirs, autrement dit des
richesses, n’a pas de lien nécessaire avec l’accroissement
du bonheur.

Du reste, il faut remarquer que même les besoins pure-
ment économiques ne sont pas dépourvus de toute valeur
morale. En effet, chaque besoin nouveau constitue un lien de
plus entre les hommes, puisque nous ne pouvons générale -
ment y satisfaire que par l’aide de notre prochain, et par là
augmente le sentiment de la solidarité. L'homme qui n’a pas
de besoins, l’anachorète, se suffit à lui-même : c’est justement
ce qu'il ne faut pas. Et en ce qui concerne les classes
ouvrières il faut se réjouir, non s’attrister, que des besoins
et des désirs nouveaux sans cesse les tourmentent : sans
cela, elles seraient restées dans une éternelle servitude.

2° Les besoins sont limités en capacité. — C’est ici une des
propositions les plus importantes de l’Economie politique

(1) Il serait très utile, tant au point de vue économique qu’au point de vue
moral, de pouvoir dresser une échelle, une hiérarchie des besoins. Mais nous
n'avons aucun étalon pour cela.

Peut-être cependant serait-on en droit de penser que l'importance des
besoins peut être mesurée par l’ordre de leur apparition dans l’histo‘re ou dans
la préhistoire, si la Sociologie nous fournissait des documents assez précis. Il
est évident que le besoin de nourriture a été le premier. Celui de la défense
de l'individu contre les animaux ou contre ses semblables a dû le suivre de
près. C'est ce qui explique l'importance très antique et effrayante du besoin
de l'armement, qui déjà sans doute prenait dans la vie et le travail des
hommes de l'âge de pierre une place égale et peut-être supérieure à celle qui
accapare dans les budgets des pays civilisés du xx°® siècle. Mais ce qui est
curieux et inattendu c’est que le besoin de la parure a précédé celui du
vêtement. Ce besoin est le premier de ceux par lesquels l’homme est séparé
de l'animal. Comme le fait remarquer Théophile Gautier : « Aucun chien n’a
eu l'idée de se mettre des boucles d'oreilles et les Papous stupides, qui
mangent de la glaise et des vers de terre, s’en font avec des coquillages et
des baies colorées ». Au contraire, beaucoup plus tardif, mais, dans ces der-
niers temps, merveilleusement grandissant, a été le besoin de mise en com-
munication rapide des hommes entre eux.

Lu
4-
+
        <pb n="57" />
        4" PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE
puisque, comme nous le verrons, c’est sur elle que se fonde
la théorie nouvelle de la valeur.

Les besoins sont limités en ce sens que, pour la satis-
faction chacun d’eux, une quantité déterminée d’un objet
quelconque suflit. Il ne faut à l’homme qu’une certaine quan-
tité d’eau pour le désaltérer.

Il y a plus. Tout besoin va décroissant en intensité au fur
et à mesure qu’il se satisfait, jusqu’au point où il y a satiété,
c’est-à-dire où le besoin s’éteint et est remplacé par le dégoût
ou même la souffrance (1). C’est le pire des supplices que de
souffrir du manque d’eau ; mais c’était aussi une des pires
tortures du moyen âge que celle dite « de l’eau » quand on
l’ingurgitait de force dans l’estomac du patient.

Plus le besoin est naturel, je veux dire physiologique, et
plus la limite est nettement marquée. Il est facile de dire
combien de grammes de pain et de centilitres d’eau sont
nécessaires et suffisants pour un homme. Plus le besoin est
artificiel, je veux dire social, plus la limite devient élastique.
Il n’est assurément guère possible de dire quel est le nombre
de chevaux pour un sportsman, de mètres de dentelle pour
une femme du monde, de rubis pour un rajah de l'Inde,
surtout de pièces d’or ou d’argent pour un homme civilisé
quelconque, qui pourra être considéré comme suffisant et
qui les fera s’écrier : assez ! Cependant, on peut affirmer que
la satiété pour eux aussi est inévitable et, en tout cas, qu’à
chaque nouvel objet ajouté à ceux déjà possédés, le plaisir
ressenti va décroissant rapidement.

Il est vrai que pour l’argent la satiété est rare et paraît
presque invraisemblable. Pourquoi? Par’ cette raison bien
simple que l’argent est la seule richesse qui ait la propriété
de répondre, non à un besoin défini, mais à fous les besoins
possibles, et par conséquent, il ne cesse d’être désiré qu’au

(1)/C’est comme ces séries bien connues des mathématiciens qui vont dimi-
nuant jusqu’à zéro, puis recommencent à croître au-dessous de zéro, mais en
prenant une valeur négative. Les différents degrés du besoin ce sont les termes
positifs de la série : les différents degrés de la satiété jusqu'au dégoût, ce
sont les termes négatifs : entre les deux se trouve le zéro qui est l'indifférence.

À
        <pb n="58" />
        LES BESOINS ET LA VAIEUR ;
moment où tous les désirs sont satisfaits, ce qui recule la
limite presque à l’infini. Néanmoins, il est évident qu’une
pièce de cent sous en plus ne procure pas à un millionnaire
un plaisir comparable, à beaucoup près, à celui qu’elle cause
à un pauvre diable. Buffon, qui n’était pas économiste, mais
qui était un grand esprit, l’avait déjà remarqué : « L’écu du
pauvre destiné à payer un objet de première nécessité et
l’écu qui complète le sac d’un riche financier sont, aux yeux
d’un mathématicien, deux unités de même ordre, mais, au
moral, l’un vaut un louis, l’autre ne vaut pas un liard ». Bien
entendu, c’est seulement pour son riche possesseur que l’écu
ne vaut pas un liard, car son pouvoir d'acquisition sur le
marché est resté le mème.

3° Les besoins sont concurrents, ce qui veut dire que le plus
souvent un besoin ne peut se développer qu’au détriment
d’autres besoins qu’il abolit ou absorbe; et ils sont très
souvent interchangeables, comme les pièces de fusils ou des
bicyclettes, ce qui leur permet de se substituer aisément l’un
à l’autre. Comme « un clou chasse l’autre », dit le proverbe,
ainsi un besoin en chasse un autre. Et voilà la base d’une
loi économique très importante dite loi de substitution. On
a constaté souvent et en divers pays que le goût ce la
bicyclette et de l’automobile avait porté un préjudice con-
sidérable non seulement au commerce des chevaux de selle
et à la carrosserie, mais même, ce qui était plus inattendu,
à la fabrication des pianos (1)!

Cette loi de substitution a une importance capitale en ce
qu’elle fonctionne comme une sorte de soupape de sûreté
pour le consommateur, lorsque la satisfaction d’un besoin
devient trop onéreuse par les moyens habituels.

(1) 11 importe de distinguer la substitution d’un besoin à in autre besoin
d’avec la substitution d’un objet à un autre objet pour la satisfaction d'un
même besoin (un succédané, comme on dit). Celle-ci est moins intéressante.
La guerre actuelle en a fourni d'innombrables exemples et sur la plus grande
échelle : pain de seigle ou même de pommes de terres substitué au pain de
froment, l'ortie au coton comme textile, la cellulose au coton pour les explosifs,
la saccharine au sucre, et tous les ersate grâce auxquels l'Allemagne a pu si
longtemps braver le blocus.

45
        <pb n="59" />
        PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE

L’hygiène et la morale utilisent cette loi en s’efforcant de
remplacer les besoins inférieurs et brutaux par des besoins.
d’ordre supérieur. Ainsi, pour combattre l’alcoolisme, par
exemple, les sociétés d’abstinence n’ont rien trouvé de mieux
que d’ouvrir des « cafés de tempérance » dans lesquels on
s’efforce d’habituer les consommateurs à boire du thé ou du.
café. Remarquez qu’un besoin matériel peut être remplacé
par un besoin intellectuel, — par'exemple le cabaret par le
cabinet de lecture — ou par un besoin moral, par exemple
un ouvrier se prive d'une « consommation » au café pouür:
verser sa cotisation à une caisse de prévoyance, de résistance.
ou de propagande.

4° Les besoins sont complémentaires, c’est-à-dire qu’ils
marchent généralement de compagnie et ne peuvent que
malaisément se satisfaire isolément. À quoi sert un soulier-
ou un gant dépareillé? A quoi sert une voiture sans cheval
ou une automobile sans essence ? Pour se défendre du froid,
il ne suffit pas d’avoir un bon pardessus, il faut avoir bien
diné. Le besoin de manger, chez l’homme civilisé du moins,
implique le besoin d’un grand nombre d’objets mobiliers, tels
que table, chaise, serviette, nappe, assiettes, verres, couteaux,
fourchettes, et même, pour atteindre son maximum de
satisfaction, il doit — tel dans les banquets — s'associer
à certaines jouissances esthétiques, fleurs, lumières, cristaux,
toilettes, musique, etc.

5° Tout besoin s’apaise ou même s’éteint momentanément
par la satisfaction, mais il ne tarde pas à renaître et d'autant
plus impérieux qu’il a trouvé plus fréquemment et plus régu-
lièrement l’occasion de se satisfaire ; et quand maintes fois
il a trouvé à se satisfaire de la même manière, il tend à se
fixer en habitude, ce qui veut dire qu’il ne peut plus sup-
porter d’interruption sans que l'organisme en ressente une
souffrance physiologique, si faétices d’ailleurs que puissent
être ces besoins : le dicton est vrai qui dit que « l'habitude
est une seconde nature ». Cette loi a aussi une grande impor-
tance, notamment au point de vue du salaire. C’est elle qui
fait le niveau d'existence, le standard of life : il ne se laisse pas-

16
        <pb n="60" />
        LES BESOINS ET LA VALEUR /
rabaisser aisément. Il fut un temps où les ouvriers ne por-
taient ni linge, ni chaussure, où ils n'avaient ni café, ni
tabac, où ils ne mangeaient ni viande, ni pain de froment,
mais aujourd hui ces besoins sont si bien invétérés et incor-
porés que l’ouvrier qui ne pourrait plus les satisfaire et qui
se trouverait ramené brusquement à la condition de ses
pareils du temps de Charlemagne périrait sans doute.

Si l’on ajoute enfin qu'une habitude transmise pendant une
longue suite de générations tend à se perpétuer par l’hérédite,
que les sens deviennent plus sub{ils et plus exigeants, on
comprendra quelle puissance despotique peut acquérir à la
longue tel besoin qui paraissait à l’origine le plus futile ou
le plus insignifiant.

Mais s’il est vrai que tout besoin s’intensifie dans la mesure
même où il trouve à se satisfaire, il est également vrai qu'il
s’éteint quand il n’en trouve plus le moyen. Il en est comme
du feu qui grandit dans la mesure où on l'entretient et
s’éteint faute d’aliments. Sans doute, quand il s'agit d'un
besoin physiologique et essentiel, il n’est pas possible de le
supprimer et s’il ne trouve pas à se satisfaire avec un certain
objet il faudra, sous peine de mort, qu'il en trouve un autre.
Mais quand il s'agit de besoins factices ou nocifs, tels que
ceux qui ont pour objet l'alcool, l'opium, on sait que le
meilleur et même le seul moyen de les supprimer, c’est de
leur refuser toute satisfaction.

La Richesse.

Nos besoins et nos désirs ont nécessairement un objet en
dehors de nous.

Cette propriété remarquable, propre à certains objets, de
satisfaire à l’un quelconque de nos besoins, de servir à
l’entretien de notre vie ou à l’accroissement de notre bien-
être, s’appelle l’utilité (du mot latin uti, se servir de). Et
tout objet qui la possède s’appelle une richesse, indépendam-
ment du plus ou moins de valeur qu’elle peut avoir : un

4”
Il
        <pb n="61" />
        ; PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE
verre d’eau, au sens économique du mot, est une richesse (1).

Toutes les choses qui nous entourent, animaux, végétaux,
corps bruts, ne la possèdent pas, tant s’en faut !

Pour qu’une chose soit utile. il faut trois conditions :

1° Il faut qu’il existe une certaine relation entre les qualités
quelconques d’une chose et l’un de nos besoins. Si le pain
est utile, c’est, d’une part, que nous avons besoin de nous
nourrir, et, d’autre part, que le blé contient justement les
éléments éminemment propres à notre alimentation. Si le
diamant est très recherché, c’est qu’il est dans la nature de
l’homme, comme d’ailleurs dans celle de certains animaux,
d'éprouver du plaisir à contempler ce qui brille et que le
diamant, à raison de son pouvoir réfringent, supérieur à
celui de tout autre corps connu, possède précisément la
propriété de jeter des feux incomparables.

Remarquez bien que des deux termes de ce rapport, c’est
l’homme et non la chose qui est de beaucoup le plus impor-
tant pour l’économiste. On pourrait croire le contraire : on
pourrait croire que la satisfaction que nous attendons tient
à certaines propriétés des choses, que l’utilité de l’or est de
même nature que son poids ou son éclat et son inoxydabilité,
que l'utilité doit être attachée aux objets comme une qualité
sensible. Nullement : la preuve, c’est que cette correspon-
dance de la chose à nos besoins n’est pas toujours due à la
nature : elle peut être imposée par les usages sociaux, par la
mode, ou par les croyances. Des reliques plus ou moins
authentiques ont été pendant bien des siècles, et sont encore
aujourd'hui, dans certains pays, considérées comme des
richesses incomparables‘à raison des vertus qu’on leur prête.
Il ne manque pas d'eaux minérales et de produits pharma-
ceutiques qui sont très recherchés, quoique leurs propriétés
curatives soient loin d’être démontrées. Costumes qu’on ne
porte plus, livres qu’on ne lit plus, tableaux qu’on n’admire

(1) Toutefois le mot de richesse dans le langage courant étant pris comme
synonyme de valeur, peut-être vaudrait-il mieux employer le mot de « bien ».
6h en latin, goods en anglais, ce qui est bon).

AR
        <pb n="62" />
        LES BESOINS ET LA VALEUR

plus, monnaies qui ne circulent plus, remèdes qui ne gué-
rissent plus. que la liste serait longue de ces richesses dunt
l’utilité a été aussi éphémère et fugitive que le besoin qui
l’avait créée ! Et pourtant, même alors, si par aventure le
désir du collectionneur, le plus intense de tous les désirs,
vient à se fixer sur ces richesses mortes, il leur rend une
nouvelle vie et elles reprennent aussitôt une valeur bien
supérieure à celle qu'elles avaient au cours de leur première
existence.

L’alcool et les boissons qui en dérivent ne possèdent, au
dire des savants et des hygiénistes, aucune des vertus qu'on
leur prête ; ils ne sont ni fortifiants ni réchauffants. Mais
qu’importe? Il suffit malheureusement que des millions
d'hommes par tous pays croient qu’ils ont ces utilités pour
qu’ils constituent des richesses, et même des richesses qui
se chiffrent par milliards et dans lesquelles les Etats eux-
mêmes puisent une partie de leurs revenus.

2° H ne suffit pas que cette relation entre une chose et l’un
de nos besoins existe : il faut que nous le sachions (ou, si elle
est imaginaire, comme dans les exemples que nous venons
de citer, que nous le croyons). Une des maximes d’Aristote,
souvent répétée au moyen âge, était: nil amailum nisi
precognitum, «rien ne peut être aimé (disons : désiré) qui
ne soit préalablement connu ».

Il est probable que dans le vaste monde qui nous enve-
loppe il n’y a pas une seule chose qui ne pût être utilisée
pour les besoins de l’homme, si sa science était plus perspi-
cace, et qui ne pût par conséquent accroître nos richesses.
Mais tant qu’elles sont incognito, elles restent aussi inutiles
que les terres fertiles ou les métaux précieux dont l'astro-
nome, à l’aide du ‘télescope ou de l'analyse spectrale,
découvrirait l’existence dans Mars ou dans Vénus. En fait, il
n’y a qu’un très petit nombre de corps qui aient été classés
comme utilités — par exemple, sur quelques centaines de
milliers d’espèces que compte le règne animal, à peine 200
sont utilisées pour notre alimentation, pour nos travaux ou
même pour notre récréation. Et pour les plantes et les

at
        <pb n="63" />
        PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE
minéraux, la proportion est infiniment moindre encore.

Cependant le nombre des utilités s’accroît rapidement avec
les progrès de la science. L’exemple du charbon en est un
des plus remarquables. Son emploi d’abord comme combus-
tible domestique, puis comme force motrice, est de date
toute récente — et c’est de hier seulement qu’on a découvert
dans cette pierre noire et qu’on a su en tirer, comme du
chapeau d’un escamoteur, d’abord la lumière, sous forme de
gaz, puis toutes les couleurs, tous les parfums, toutes les
drogues pharmaceutiques, et finalement presque tous les
explosifs.

30 Il ne suffit pas encore que nous sachions qu’une chose a
la propriété de satisfaire nos besoins : il faut que nous puis-
sions, en fait, l'appliquer à la satisfaction de ces besoins. Il
ne suffit pas qu’une chose soit reconnue utile : il faut qu’elle
puisse être utilisée. Ce n’est pas toujours le cas. I y a bien des
forêts qui pourrissent sur place faute de pouvoir être
exploitées. Beaucoup de rivières, même en France, roulent
de l’or qu’on ne peut en retirer économiquement. Nous
savons que des forces énormes sont latentes dans le flux et
le reflux des mers, dans les ruisseaux des campagnes, dans
les attractions moléculaires, mais de tout cela nous ne pou-
vons tirer parti, du moins dans l’état actuel de nos connais-
sances. Nous savons bien que l'aluminium se trouve dans
l’argile qui fait la boue de nos rues, mais nous n’avons pas
trouvé le moyen de l'en extraire. Et il n’y a que peu de temps
qu’on a réussi à extraire l’azote du réservoir inépuisable de
l’atmosphère.

Cette propriété de satisfaire à nos besoins, de nous pro-
curer une jouissance, n’appartient-elle qu’aux choses (res
comme disaient les jurisconsultes romains)? — Assurément
elle appartient aussi aux actes, aux faits et gestes des autres
hommes, de nos semblables. Nul doute que bon nombre d’entre
eux ne nous procurent beaucoup de joies et même ne nous
soient utiles, dans le sens économique de ce mot, en satisfai-
sant directement nos besoins et sans l’intermédiaire d’aucune
richesse matérielle : le médecin nous procure la santé ; le

50
        <pb n="64" />
        LES BESOINS ET LA VALEUR CE
professeur, la connaissance; le juge, la justice; l’agent de
police, la sécurité ; le littérateur ou l’artiste, les plus hautes.
et les plus pures jouissances ; et le domestique fait nos com-
missions. L'homme est ce qu’il y a de plus utile à l'homme.
Nul doute que ces satisfactions ne soient d'un rang égal, ou
même d’un ordre supérieur à celles que nous procurent les.
choses et que nous ne les estimions autant ou plus, puisque
nous les payons fort cher s’il le faut. On emploie plus volon-
tiers ici, il est vrai, le mot de service que celui d’utilité. Mais
qu’importe ? Ne dit-on pas tous les jours d’un objet quel-
conque, d’une bicyclette, d’un couteau de poche, d’un stylo,
« qu’il nous rend bien service» — de même qu’en sens
inverse nous disons à nos amis (simple formule de politesse,
il est vrai, mais très correcte scientifiquement) : «usez de
moi, je vous prie » ! Et même on peut dire que les choses ne
font pas autre chose que ce que font les personnes, elles nous
rendent des services : ce qu’on appelle leur «utilité» n’est
pas autre chose (1).

Mais si la richesse est si désirée par les hommes ce n'est
pas seulement parce qu’elle leur procure toutes facilités de
satisfaire leurs besoins ou leurs fantaisies, c’est aussi parce
qu'elle leur confère un pouvoir de commandement sur les
hommes et sur les choses, et je ne parle même pas de l’in-
fluence sociale ou politique que peut donner la fortune, mais
du pouvoir dans l’ordre économique, notamment de com-
mander à son gré le travail de centaines et de milliers
d’hommes et il n’est pas besoin pour cela d’être chef
d’industrie : tout capitaliste exerce indirectement ce pouvoir.

Car tels sont les deux aspects sous lesquels se présente la
richesse : richesse-jouissance et richesse-puissance.

Si la richesse ne comportait que la jouissance, comme la
possibilité de jouissance ne dépasse pas un certain maxi-
mum, la poursuite de la richesse ne dépasserait pas nom

(1) Toutefois on est un peu gêné pour qualifier de « richesse» un service
rendu : c’est pourquoi la question de savoir s'il peut exister des « richesses
immatérielles » a fait autrefois l'objet de longues discussions.

5
        <pb n="65" />
        PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE

plus cette limite. C’est l’autre aspect de la richesse, c’est la
richesse en tant que désir de commander aux hommes et aux
choses qui pousse l’effort humain au delà de toute limite
assignable, qui a fait surgir les milliardaires américains,
ceux qu’on appelle si bien les « rois » du pétrole, ou de
l’acier, ou du coton. Et il faut reconnaître que ce désir-là est
plus noble que l’autre, quoique socialement il puisse devenir
plus dangereux.

C’est sous la forme de revenu que s’épanouit et se dépense
la richesse-jouissance, et sous la forme de capital que se
réalise la richesse-puissance. C’est pourquoi le socialisme
actuel vise à abolir la richesse en tant qu’instrument de
puissance de l’homme sur ses semblables, tout en laissant
subsister la richesse en tant que moyen de jouissance,
en tant qu'objet de consommation — mais il n’est pas facile
de dissocier ces deux fonctions de la richesse.

Des différences entre richesse et valeur.

Dans le langage courant les mots de richesse et de valeur
sont synonymes. Et pourtant en économie politique les deux
mots comportent des significations nullement identiques et
même, à certains égards, opposées.

‘1° L’idée de‘richesse implique une relation entre l’homme
et les choses, tandis que la valeur implique un rapport entre
les choses, rapport qui se matérialise dans l’échange ou si
l’échange est impossible, comme entre choses distantes
dans l’espace ou dans le temps, par l'évaluation.

Car toutes les choses bonnes ne sont pas également dési-
rées. Nous établissons entre elles un ordre, un classement.
Sur notre table nous avons nos plats préférés, dans notre
bibliothèque nos livres de chevet. Robinson lui-même dans
son île s’était fait une échelle comparative des objets qu’il
possédait ; et il avait eu à l’appliquer lorsqu’il lui avait fallu

52
WIl
        <pb n="66" />
        LES BESOINS ET LA VALEUR ;
les retirer du vaisseau naufragé en commençant par ceux
auxquels il tenait le plus.

La valeur est donc une notion relative, de mème ordre
que la grandeur ou la pesanteur. S'il n'existait qu’un corps
au monde, on ne pourrait dire s’il est grand ou petit : on ne
pourrait pas dire non plus s’il a peu ou beaucoup de valeur.

C’est par là qu’elle se distingue de l'utilité, car celle ci
existe par elle-même, tout comme le besoin auquel elle
répond. Quand je dis que telle chose est utile, un fusil, un
cheval, j'énonce une proposition parfaitement claire et
définitive. Mais si je dis qu’une perle vaut, cette proposition
est suspensive et même inintelligible, car elle vaut... quoi?
Il faut, pour être compris, ajouter qu’elle vaut tant d’argent
ou, ‘si nous sommes chez les sauvages, tant de pièces de
cotonnades ou de dents d’éléphants, c’est-à-dire la com-
parer à quelque autre richesse.

Il est vrai qu’on dit couramment d’un objet quelconque
qu’il a « une grande valeur » — sans rien ajouter d'autre;
mais le terme de comparaison, pour être sous-entendu, n’en
existe pas moins. On entend par là que l'objet visé a une
grande valeur relativement à l’unité monétaire, auquel cas
on le compare à cette autre valeur qui s'appelle une pièce
de monnaie; ou qu'il occupe un rang élevé dans l'ensemble
des richesses, auquel cas on le compare à toutes les autres
richesses considérées collectivement. De même, quand on
dit d’un corps, comme le platine, qu’il est très lourd, sans
exprimer aucune comparaison, on entend par là qu’il
représente un nombre considérable de kilogrammes, c’est-
à-dire que nous le rapportons au poids d’un litre d’eau ; ou
que, si l’on dressait la liste de tous les corps à nous connus,
il occuperait, au point de vue de la pesanteur, le premier
rang.

De ce caractère relatif de la valeur il résulte qu'une hausse
ou une baisse simultanée des valeurs est impossible ; une
semblable proposition serait dénuée de sens.

Toutes les fois que l’on échange ou que l’on compare deux
choses, la valeur de l’une ne peut augmenter qu’autant que

53
        <pb n="67" />
        PRINCIPES D'’ÉCONOMIE POLITIQUE

la valeur de l’autre diminue. Et ainsi comprise la loi est
évidente ; on pourrait même dire que c’est une tautologie,
car la valeur d’échange d'une chose n’est autre que la
quantité d’une autre chose qu’elle permet d’acquérir. Donc
dire que celle-là vaut plus, c’est dire aussi que celle-ci vaut
moins. C'est ainsi que lorsque la monnaie, qui sert à
acquérir toute chose, baisse de valeur, il faut dans tout
achat donner plus de monnaie pour acquérir toute autre
marchandise ; ce qui revient à dire que toute baisse de
valeur de la monnaie implique une hausse générale des
prix — et vice versa.

Il en est de la valeur comme du poids: les poids respectifs
de deux choses ne peuvent pas changer à la fois, puisque ce
serait supposer que les deux plateaux de la balance montent
ou descendent simultanément. -

2° L’idée de richesse est liée nécessairement à l’idée
d’abondance; on est d’autant plus riche qu’on a plus de biens
— tandis que l’idée de valeur est liée au contraire au fait d’une
limitation en quantité : à l’idée de rareté (1). Et pourtant,
chacun de nous ne mesure-t-il pas sa richesse par la somme
de valeurs qu’il possède en portefeuille ou en biens immo-
biliers? — Il est vrai, mais chacun de nous sait aussi que
si les objets qu’il possède sont partout trop abondants, la
valeur de chacun d’eux se trouvant avilie, la richesse repré-
sentée par la somme de ces valeurs se trouvera amoindrie ;
et par conséquent s’il est en son pouvoir de raréfier sur le
marché les objets qu’il possède, il n’y manquera pas. Cette
loi était déjà connue et pratiquée par les marchands d’épices.
des Indes hollandaises qui détruisaient une partie de la
récolte quand ils la jugeaient surabondante, et elle est encore
aujourd’hui la raison d’être des associations de fabricants,
dites Cartels, qui limitent, sous peine d’amende, la pro-
duction.

(1) Ricardo a été le premier à appeler l'attention sur ce point dans le cha-
pitre. « Valeurs et richesses : leurs propriétes distinctives ». La différence:
essentielle pour. lui c'est que la valeur tient à la difficulté de production et,
au contraire, la richesse à la facilité de production.

54
        <pb n="68" />
        LES BESOINS ET LA VALEUR

Inversement si, faisant un conte bleu, on imaginait que
par l’effet des progrès de la science et de l’industrie tous les
objets devinssent aussi abondants que l’eau des sources ou
le sable des plages et que les hommes, pour satistaire leurs
désirs, n'eussent qu’à puiser à volonté, en ce cas, il est évi-
dent que toutes choses auraient perdu toute valeur d’échange,
car on n’échange pas ce qui est gratuit pour tous. Elles n’en
auraient ni plus ni moins que cette même eau des sources
ou ces mêmes grains de sable. Et comme une somme de
zéros ne peut jamais faire que zéro, il n’y aurait plus, en
effet, ni valeur ni richesse individuelle. Dans ce pays de
Cocagne il n’y aurait plus de riches, puisque tous les
hommes seraient égaux devant la non-valeur des choses,
de même qu'’aujourd’hui le roi et le mendiant sont égaux
devant la lumière du soleil. Mais la richesse réelle y serait
à son maximum (1).

Qu'est-ce que la valeur ?

Nous venons de dire que le mot valeur implique rapport,
comparaison, préférence. Mais pourquoi telle chose vaut-elle
plus que telle autre ? Cette question, que personne ne songe
à se poser tant elle paraît simple, fait depuis des siècles le
tourment des économistes,

Les innombrables réponses qui ont été données peuvent se
classer en deux grandes théories que nous allons examiner
successivement, valeur-utilité, valeur-travail.

(A) J.-B. Say disait . « La richesse étant composée de la valeur des choses
possédées, comment se peut-il qu'une nation soit d'autant plus riche que les
choses y sont à plus bas prix ? » Et Proudhon, dans ses Contradictions
économiques, avait mis au défi «tout économiste sérieux » de répondre à
cette colle… La réponse, c'est que la définition qui sert de base à ce raison-
nement est inexacte ; s'il est vrai pour un individu que sa richesse soit cons-
tuée jar la somme des valeurs qu'il a en portefeuille, ce n’est pas vrai pour

55
IV
        <pb n="69" />
        PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE
8 1. Valeur-utilité.

La réponse qui se présente tout d’abord à l’esprit c’est que
les choses doivent valoir plus ou moins selon qu’elles satis-
font plus ou moins bien à nos besoins, autrement dit, selon
qu’elles sont plus ou moins utiles.

Mais prenons garde tout d’abord que l’utilité dont il s’agit
ici ne peut être l’utilité au sens vulgaire de ce mot. Le mot
utile implique un jugement moral, un rapport de conve-
nance de l’objet avec certains besoins jugés bons : il marque
généralement opposition, d’une part, à ce qui est nuisible,
d'autre part, à ce qui est superflu. Ainsi on met au premier
rang l'utilité du blé, du charbon, du fer, mais on répugne à
parler de « l’utilité » des perles, des dentelles ou de quelque
vieux timbre-posie. Pourtant la valeur respective de ces
derniers objets est très supérieure à celle des premiers.
C’est donc que la valeur n’a aucun lien avec l’utilité norma-
tive. Par conséquent, dans son acception économique, le
mot d’utilité ne peut signifier rien de plus que la propriété
de répondre à un besoin ou à un désir quelconque, et cette
utilité ne peut se mesurer qu’à l’intensité de ce besoin ou
de ce désir.

Pour éviter ce malentendu perpétuel, il serait bon de rem-
placer le mot utilité par quelque autre. Les anciens écono
mistes disaient valeur d'usage (en l’opposant à valeur
d'échange). Ce qualificatif disait assez bien ce qu’il doit dire
et il est peut-être à regretter qu’il ait été abandonné. Nous
avons proposé, dès la première édition de ce livre (en 1883),
celui de désirabilité qui a le double avantage d’abord de ne
rien préjuger quand aux caractères moraux ou immoraux,
raisonnables ou déraisonnables du désir (1), ensuite celui de
bien marquer le caractère subjectif de la. valeur, tandis que
le mot d’utilité suggère inévitablement l’idée d’une qualité

(4) M. Vilfredo Pareto a proposé celui d'ophélimité, mot grec qui exprime
«le rapport de convenance » entre une chose et un désir quelconque. Mais ce
vocable n'a pas eu beaucoup plus de succès que celui que nous avions proposé.

5H
        <pb n="70" />
        LES BESOINS ET LA VALEUR
inhérente à la chose, comme la dureté, l’élasticité, ete. Or,
il n’en est rien, la valeur n’est pas créée par la nature.

Faisons un pas de plus. Même avec cette rectification le
mot d’utilité ne semble pas suffisant pour nous donner la clé
de l’énigme, car tout en reconnaissant que le diamant a une
grande utilité ou une grande désirabilité pour une femme
du monde, n’est-il pas évident que l’eau en a une très grande
aussi, non pas seulement dans le Sahara, mais tous les jours
et pour chacun de nous ? âpistoy uey U3wp, disait déjà le poète
Pindare, l’eau est ce qu’il y a de meilleur, et pourtant géné-
ralement sa valeur est zéro. Et le pain aussi. Ce serait
assurément une grande privation pour tout Français que de
faire un repas sans pain. Alors comment expliquer que cet
objet aussi n’ait qu’une valeur très petite ?

C’est pourquoi on a dû faire intervenir, pour expliquer la
valeur, une autre notion, la rareté. Celle-ci, à elle seule,
ne serait pas suffisante pour créer la valeur, car si rare que
soit une chose et füt-elle même unique au monde, si elle
ne peut servir à rien il est clair qu’elle ne vaudra rien. Les
cerises ne sont pas moins rares à la fin de la saison qu’au
début ; néanmoins comme elles se sont désirées que lors-
qu’elles sont des primeurs, la rareté à la fin de la saison ne
leur confère aucune valeur. En supposant que j'aie écrit
une tragédie, mon manuscrit, quoique seul de son espèce,
ce qui est le maximum de la rareté, n’acquerra par là
néanmoins aucune valeur (1).

On pourrait croire cependant que la rareté à elle seu!e
peut créer la valeur, en citant maints exemples de prix
énormes payés pour des objets tels que certains timbres-
poste qui n’ont d’autre intérêt que d’être seuls de leur
espèce. Mais pourtant, mème dans ces cas, il est bien clair
que cette valeur tient uniquement au désir dn collectionneur

(1) Pourtant l'utilité, au sens vulgaire du mot, c’est-à-dire au sens de
qualité, détermine la valeur quand il s'agit de produits de même catégorie.
C'est ainsi que dans un magasin le prix des draps, des fruits, des bijoux, des
automobiles, est établi selon leurs qualités — c'est-à-dire que, toutes choses
égales, pous préférons celle qui satisfait le mieux nos besoins.

57
        <pb n="71" />
        PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE

qui veut avoir un album plus complet que celui de ses
rivaux : la difficulté de remplir ses lacunes, la rareté de
l’objet, n’agissent qu’à la façon d’un obstacle qui comprime
et fait jaillir, comme un jet d’eau,-le désir (1).

Mais si chacun de ces deux éléments, à lui seul, est insuf-
fisant, il semble que, combinés, ils suffisent. On arrive ainsi
à cette première explication que la valeur c’est l’utilité-
rare et quelques économistes éminents estiment qu’on peut
s’y tenir.

Pourtant aujourd’hui les économistes de l’école psycholo-
gique, spécialement celle devenue célèbre sous le nom d’école
autrichienne, ne s’en contentent plus. Ils se sont mis à
creuser un peu plus à fond ce concept de la valeur et sont
arrivés à cette conclusion que l’utilité suffit parfaitement
pour expliquer la valeur sans qu’il soit besoin d’y ajouter
rien d'autre, à la condition seulement de bien définir ce mot.

Revenons, pour la comprendre, à cette pierre d’achoppe-
ment qui est l'exemple de l’eau. L’eau n’est pas seulement
utile au sens vulgaire du mot : n’est-elle pas utile aussi, au
sens de désirable? Alors pourquoi n’a-t-elle pas de valeur ?
, Mais il faut répondre que l’objection porte à faux : voici
pourquoi.

10 D'abord il n’est pas vrai que l’eau n’ait point de valeur
argent. En tant qu’employée pour l’irrigation ou en tant que
force motrice, elle a une valeur et qui peut même être très
considérable. Elle a même une certaine valeur en tant
qu’eau potable dans toutes les villes (25 centimes le mètre
cube à Paris, par exemple). On n’est donc fondé à dire que
l’eau n’a point de valeur qu’autant que l’on regarde à la
carafe d’eau qui est sur ma table. Celle-ci, en effet, n’a pas
de valeur ou qu’une valeur négligeable. Mais aussi peut-on
dire que l’eau contenue dans cette carafe soit tres désirable ?
Point du tout, car si elle vient à être renversée j'en serais

(1) Un timbre-poste de l'île Maurice émis en 1847 a été payé, dans diverses
ventes, 32 et 36.000 fr. Pourquoi ce prix fabuleux ? Simplement parce que,
par suite d'une bévue du graveur, il porte, au lieu des mots Post paid,
ceux-ci : Post Office.

58
        <pb n="72" />
        LES BESOINS ET LA VALEUR

quitte pour la faire remplir au robinet. Ce qui peut être
remplacé à volonté ne peut jamais être bien vivement désiré,
en ce sens qu’on ne peut ni être très attristé par sa privation
ni être très réjoui par sa possession.

“ Par conséquent, la contradiction que l’on croit apercevoir
entre la grande utilité de l’eau et sa non-valeur n’existe pas.
Elle tient uniquement à une confusion d'idées. Quand on
parle de la grande utilité de l’eau, on pense à l’utilité de l’eau
en général comme élément indispensable à la vie terrestre ;
quand je parle de la non-valeur de l’eau, je pense à la
petite quantité d’eau nécessaire à mes besoins.

Il en est de même du pain. Quand on dit le pain est très
utile, on pense à l’utilité du pain en général pour la race
blanche : elle est grande, en effet, mais grande aussi est sa
valeur globale : au moins quelque 20 milliards avant la
guerre, peut-être 100 milliards aujourd’hui ! Mais, en tant
que consommateur, je n’ai que faire de la récolte du blé du
monde : mon besoin ne peut avoir pour objet que mon pain
quotidien. Or cette petite quantité ne peut exciter bien vive-
ment mon désir, étant donné que je puis facilement aussi
le remplacer — quoique un peu moins facilement que l’eau :
aussi le blé a-t-il notablement plus de valeur que l’eau.

Donc l'utilité qu’il faut considérer, quand on cherche la
base de la valeur, ce n’est jamais l’utilité en bloc, in genere,
mais l'utilité d’une petite fraction, de celle nécessaire à mes
besoins.

2° Non seulement il ne faut considérer, quand on parle de
l’utilité, que l’utilité de la fraction nécessaire à nos besoins,
mais de plus il faut prendre garde que l’utilité de chacune
de ces fractions est très inégale et comporte des degrés pos-
sibles : il importe donc de savoir quelle est celle qu'on a
en vue et qui doit déterminer la valeur.

En effet, imaginons la quantité d’eau dont je puis
disposer journellement distribuée en une série de seaux
numérotés, rangés sur une étagère. Le seau n° 1 a pour moi
une utilité maxima, car il doit servir à me désaltérer ; le seau
n° 2 en a une grande aussi quoique moindre, car il doit

59
        <pb n="73" />
        à PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE

servir à mon pot-au-feu ; le seau n° 3 moindre, car il doit
servir à ma toilette ; le seau n° 4, à faire boire mon cheval;
le seau n°5, à arroser mes dahlias ; le seau n° 6, à laver le
pavé de ma cuisine. Le seau n° 7 ne me servira à rien du
tout ; aussi ne me donnerai-je plus la peine de le tirer du
puits. Et si quelque mauvais génie, comme celui évoqué
par « le sorcier maladroit » d’une légende allemande, s’amu-
sait à m'apporter un 10', un 20:, un 100* seau, jusqu’à
m’inonder, il est clair que de ceux-ci non seulement on ne
pourrait pas dire qu’ils sont utiles, mais au contraire qu'ils
sont positivement nuisibles. Donc, on ne saurait dire de ces
seaux d’eau qu’ils sont utiles ni inutiles, mais qu’ils pré-
sentent toute une gamme d’utilité décroissante depuis l’infini
jusqu’à zéro et même au-dessous.

Arrêtons-nous par la pensée au seau n° 6, le dernier qui
ait une utilité quelconque, quoique petite — suffisante cepen-
dant pour qu’il ait valu la peine de le tirer du puits. Nous
pouvons affirmer, et c’est ici le point le plus curieux de la
démonstration — qu’aucun des autres seaux ne peut avoir
une valeur supérieure à celle mesurée par l’utilité de ce
dernier. Pourquoi donc? Parce que, quoi qu’il advienne,
c’est par cette dernière unité, acquise ou perdue, que nous
mesurons notre jouissance ou notre privation. Supposons,
en effet, que le seau n° 1,celui qui devait servir à ma boisson,
se trouve renversé par accident, vais-je crier miséricorde
en disant que je suis condamné à mourir de soif? Ce serait
un raisonnement de Jocrisse. Il est clair que je ne me priverai
pas de boire pour cela : seulement je serai obligé de
sacrifier, pour le remplacer, un autre seau. Lequel? Evidem-
ment celui qui m’est le moins utile : à savoir, le dernier tiré.
Voilà pourquoi celui-là détermine la valeur de tous les
aûtres. Et comme ce dernier seau n’a qu’une infime valeur
(dans nos pays du moins : il en serait autrement dans les
villages africains), voilà pourquoi l’eau n’a qu’une infime
valeur. C’est que réellement son utilité finale est très minime.

Débarrassons-nous maintenant de ce numérotage qui n’a
été inventé que pour la démonstration, mais qui ne nous

60
        <pb n="74" />
        LES BESOINS ET LA VALEUR L
sert plus à rien, puisqu'il est bien évident que tous les seaux
sont identiques et interchangeables et que, par conséquent,
ils ont tous la même valeur ; et cette valeur, c’est précisément
celle qui correspond au dernier besoin satisfait ou frustré.

Résumons cette démonstration :

La valeur est déterminée non par l’utilité totale, mais seu-
lement par l’utilité de la portion dont on a besoin ;

Cette utilité n’est pas la même pour chaque unité pos-
sédée ; et elle va décroissant, car l'intensité du besoin va
diminuant à mesure que le nombre d'unités possédées
augmente.

Or c’est l’utilité de la dernière unité possédée — de la por-
tion la moins utile, par conséquent, car elle correspond au
dernier besoin satisfait — qui détermine et limite l’utilité de
toutes les autres. C’est pourquoi on l'appelle l'utilité finale (1).

Cette théorie a son fondement dans la loi de satiété que
nous avons indiquée à propos des besoins (voir p. 51). On a
vu que tout besoin et tout désir disparaît dès qu’il est
saturé et se change même en répulsion pour l’objet qu’il
convoitait naguère. Cependant, dira-t-on, l’eau reste utile
même quand nous sommes désaltérés ? Oui, elle est utile en
ce sens qu’elle a toujours physiquement des propriétés
désaltérantes, mais économiquement elle n’est plus désirable
ni pour moi ni pour personne, puisque tout le monde en a
assez, en a même « de reste », comme on dit.

Il faut admirer cette théorie en tant qu’analyse psycholo-
gique très fine et vraie des besoins de l’homme et des varia-

(1) L'utilité finale doit donc être distinguée soigneusement de l'utilité
totale. Celle-ci constitue dans la somme des utilités additionnées de tous les
seaux d'eau et, par conséquent, elle est toujours très supérieure à l'utilité du
dernier seau. Voilà pourquoi l'utilité totale de l’eau est immense quoique
l’utilité d’un seau d’eau soit petite.

Le qualificatif finale n'est pas tout à fait satisfaisant. Il a été critiqué
comme impliquant l'idée d'une série décroissante, d'un numérotage qu'il faut
bien adopter comme procédé de démonstration, mais qui ne correspond pas à
la réalité. Quelques économistes préfèrent le terme utilité-limite, ou mar-
grnale comme disent les Allemands. On pourrait dire mieùx encore utilité-

6
        <pb n="75" />
        PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE

tions de leur intensité (1). Pourtant elle ne fait que rajeunir
une vieille doctrine, celle de Senior et Walras père notam-
ment, qui plaçaient dans la rareté la cause de la valeur,
rareté qui sous-entendait qu’il s'agissait d’un objet désirable,
car sans cela la rareté n'aurait créé aucune valeur (voir ci-
dessus, p. 58). L’utilité finale n’est donc, en somme, que
le nom savant de l’utilité rare. Mais son mérite est d’avoir
réconcilié les deux explications de l’utilité et de la rareté en
démontrant qu’elles sont inséparables et que l’utilité, au
sens économique de ce mot, est nécessairement « en fonc-
tion » de la quantité, comme disent les mathématiciens.

Il faut avouer pourtant c’est un peu par un artifice verbal
qu’elle ramène à une seule idée et fait tenir dans un mot
double des éléments très complexes, car non seulement
l’utilité finale implique la rareté, mais elle implique la diflfi-
culté d’acquisition (2), car la rareté ou limitation dans la
quantité n’est presque jamais un fait nécessaire : dans
notre état économique, elle n’est qu’un fait relatif. Il n’est
pas une chose au monde, même parmi les produits de la
nature, à plus forte raison parmi les produits de l’industrie
humaine, dont la quantité soit si rigoureusement déterminée
qu’on ne puisse l’accroître en y prenant peine. Si les diamants
sont rares, ce n’est point que la nature ait jeté dans la cireu-
lation un nombre d’exemplaires strictement déterminé et,

(1) Mais c’est seulement au milieu du xrx° siècle que cette théorie de l’utilité
finale paraît avoir été formulée pour la première fois par un ingénieur des
mines en France, Dupuit (1844), puis par un Allemand, Gossen (1854). Toute-
fois les travaux de l'un ou de l'autre étaient restés parfailement inconnus
jusqu’au jour où, en 1871-1873, Stanley Jevons en Angleterre, John Clark aux
Etats-Unis, Walras en Suisse, Karl Menger en Autriche, ont créé à nouveau
cette théorie. Le fait que, sans se connaître, ces auteurs sont arrivés simulta-
nément à peu près aux mêmes conclusions, constitue évidemment une pré-
somption de vérité en sa faveur. Cette théorie a trouvé en Autriche ses
principaux représentants, non seulement Karl Menger, mais, après lui, Bohm-
Bawerk et Wieser. EE ;

(2) Ces mots difficulté d’acquisition ont été employés par certains éco-
momistes comme contenant une explication complète et suffisante de la valeur
— à la condition, pourtant de sous-entendre l'utilité, car rien de plus difficile
que de retirer un caillou, jeté au fond de l'Atlantique : mais cela ne lui
«confère aucune valeur.

62
        <pb n="76" />
        LES BESOINS ET LA VALEUR

cela fait, ait brisé le moule : c’est simplement qu’il faut
beaucoup de peine ou beaucoup de chance pour en trouver
et, par conséquent, la quantité existante ne peut s’accroître
que difficilement. Si les chronomètres sont rares, ce n'est
point qu’il n’en existe de par le monde qu’un nombre insuffi-
sant pour les besoins : c’est simplement que la fabrication
d’un bon chronomètre exigeant un temps considérable et
une habileté spéciale, la quantité se trouve limitée par le
temps et le travail disponibles. Il serait mème téméraire
d'affirmer que les tableaux de Raphaël soient en nombre
absolument limité, car il n’est pas impossible qu’on ne
parvienne, un jour ou l’autre, dans quelque grenier ou
quelque vieille église, à en découvrir d’autres que ceux que
nous connaissons.

Donc, dans l’explication de la valeur, mème fondée sur
l’utilité, nous ne pouvons faire abstraction du plus ou moins
de difficulté à produire la richesse : et cela est si vrai que
la simple possibilité non encore réalisée — par exemple la
découverte d’un chimiste pour cristalliser le carbone en
diamant, même avant d’avoir reçu aucune application indus-
trielle — peut très bien suffire pour agir comme réfrigérant
sur la valeur.

D'autre part, cette explication semble mieux faite pour un
Robinson que pour des hommes vivant à l’état de société et
sous le régime de l’échange. Un lorgnon n’a-t-il pas pour
moi une utilité finale énorme si je suis myope au point de
ne pouvoir m’en passer pour lire ni même pour marcher ?
Pourtant, comme je sais que s’il vient à se casser, je trou-
verai toujours à le remplacer chez n’importe quel opticien,
son utilité finale ne saurait être supérieure à celle de 5 ou
6 francs que j'aurai à débourser et qui représentent simple-
ment le coût de production du lorgnon.

$ 2. Valeur-travail.

Cette théorie a tenu une place éminente dans l’histoire
des doctrines. Enseignée pour la première fois, quoique
sous une forme un peu incertaine, par Adam Smith, forte-

63
        <pb n="77" />
        ‘ PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE

ment affirmée par Ricardo, elle a rallié les économistes
appartenant aux écoles les plus opposées, depuis les opti-
mistes comme Bastiat jusqu’atûx socialistes comme Rod-
bertus et Karl Marx.

Tout objet, disait Proudhon, vaut ce qu’il coûte. Et ce qu’il
coûte, ce n’est pas l’argent avec lequel nous le payons, car
l’achat n’est qu’un transfert d’une chose déjà existante : c’est
le travail qui a été dépensé pour sa production (1). —

Cette théorie paraît au premier abord très séduisante :

Premièrement, parce qu’elle donne pour fondement à la
valeur une notion précise, objective, facilement mesurable.
Dire que tel objet, par exemple une montre, vaut cent fois
plus qu’un pain, parce qu'il représente un nombre centuple
d’heurés de travail, voilà qui satisfait l’esprit : l’explication
paraît plausible ; en tout cas, on peut la vérifier par une
enquête — tandis que dire que cette montre vaut le centuple
parce que son utilité est cent fois plus grande, voilà une
évaluation qui ne dit rien de précis. Et ce n’est certes
pas en remplaçant le mot d’utilité par celui d’utilité finale
ou de désirabilité qu’on rendra cette évaluation plus claire.

Secondement, parce qu’elle répond mieux à l’idée de justice,
parce qu’elle donne pour fondement à la valeur un élément
moral : le travail. Et c’est par ce côté surtout qu’elle a séduit
tant d’esprits généreux. Si l’on rédississait à démontrer que
la valeur de toutes les choses appropriées est déterminée
par le travail qu’elles ont coûté, le problème qui consiste à
attribuer à chaque homme une valeur égale au produit de
son travail se trouverait fort simplifié et il deviendrait plus
facile d’asseoir solidement l’organisation sociale sur un
principe de justice.

(1) On entend dire aussi très souvent que la valeur est déterminée par le
coût de production en entendant par là la somme des prix payés pour les
divers services productifs, salaire, intérêt, loyer, ete. C'est ‘ainsi que
l’entend tout industriel. Mais en ce sens le coût de production n'explique
nullement la valeur, puisque ces éléments constitutifs du prix de revient ne
sont eux-mêmes que des valeurs et qu'on se borne;ainsi à expliquer une valeur
par une autre valeur ! Cette explication ne fait que constater une relation
nécessaire entre la valeur du produit et les valeurs additionnées de ses éléments
constituants.

54
        <pb n="78" />
        LES BESCINS ET LA VALEUR

Toutefois, il faut remarquer que cette explication de la,
valeur a été employée à deux fins précisément opposées,
Pour les défenseurs de l’ordre économique actuel, elle sert à
démontrer que toute propriété, y compris celle de la terre et
des capitaux, est conforme à la justice sociale, puisque toute,
valeur est fondée sur le travail. Mais, au contraire, pour les
socialistes, elle sert à démontrer que la propriété est généra-
lement une spoliation des travailleurs puisque le plus souvent
ce sont les travailleurs qui ne sont pas propriétaires et les
propriétaires qui ne sont pas des travailleurs! Donc sous
le régime actuel, disent-ils, la propriété et la valeur sont
bien fondées sur le travail, mais sur le {ravail d’autrui et
non sur celui du propriétaire. Donc si l’on veut que chacun
soit propriétaire de la valeur créée par son travail, il faut
intervertir l’ordre de choses existant.

Mais ces considérations, soit apologétiques, soit criti-
ques, doivent être tenues pour non avenues dans une expli-
cation de la valeur. Reste donc à examiner seulement
l’argument économique que toute valeur implique un cer-
tain travail et que c’est la quantité de ce travail qui mesure
la valeur.

1° Constatons d’abord que cette théorie ne peut nier que
l’utilité, c’est-à-dire la propriété de satisfaire à un besoin ou
à un désir quelconque de l’homme, ne reste la condition
primordiale de toute valeur. Il faudrait, en effet, avoir perdu
le sens pour imaginer qu’une chose qui ne sert à rien puisse
avoir une valeur quelconque, quel que soit d’ailleurs le
travail qu’elle ait pu coûter. Oui, mais, dit-on, si l’utilité est /a
condition de la valeur, elle n’en est point la cause. L’atilité des
choses c’est ce qui les différencie : le travail c’est ce qui
leur donne à toutes ce caractère commun d’être, au point de
vue économique, des valeurs.

À toutes ? Non certes ! Innombrables les choses qui ont
une valeur originelle sans aucun travail, tout simplement
parce que utiles et recherchées : source d’eau minérale ou de
pétrole, guano déposé par les oiseaux de mer, plage de sable
de la Camargue qui n’a été labourée que par le vent du large

Gipe P. R. 25e Edition.

Es
        <pb n="79" />
        PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE
et qui se vend très cher pour y planter des vignes, terrains:
situés à Paris aux Champs-Elysées.

2° Remarquons en second Heu que si le travail employé
à la production d’üne chose dévait déterminer sa valeur,
en ce cas, la valeur dé touté chose serait nécessairement
immuable parce que le travail cristallisé en élle est passé et
que ce qui est passé ne peut plus changer : whdf’s done
cannot be undone, dit lady Macbeth : on né peut faire que ce
qui a été fait ne l’ait pas été. — Or, chacun sait, au contraire,
que la valeür d’uh objet varie dans le temps et sans cesse,
précisément parce qu’elle dépend de la demande, du désir.
Il est bien évident que ces variations sont absolument indé-
pendantes du travail de production originaire. Le travail
passé est mort : la valeur est vivante.

Pour parer l’argument, que dit-on? On répond que ce qui
fait la Valeur ce n’est pas le travail passé qui à été employé
à produire l’objet que lon considère, mais le travail simi-
laire et présent qui est nécessaire, dans les conditions
sociales existantes, pour remplacer le même objet, c’est-à-
dire le travail de reproduetion; ou encore, comme dit Karl
Marx, le travail social nécessaire pour la production de cet
objet, lequel sé mesure par le nombre d'heures nécessaires.
en moyenne actuellement pour l’exécuter.

Soit ! mais il n’en demeure pas moins vrai que ce travail
moyen social ne change que lentement au fur et à mesure
des progrès de l’industrie, et par conséquent ne saurait
expliquer les variations si fréquentes, souvent quotidiennes,
de la valeur des choses — celles qui résultent, surle marché,
de l’offre et de la démande. Il faudrait dire alors qu’il y a
deux valeurs, la valeur normale, qui se règle sur le travail
ou plutôt sur le coût de production, et la valeur courante
déterminée par l’offre et la demande, c'est-à-dire par la
rareté et l’utilité. C’est ce que dit Stuart Mill : il compare la
valeur normale au niveau de la mer et la valeur du marché
au mouvement des vagues qui déplacent sans cesse ce
niveau. Soit! mais alors faudrait-il reconnaître que ce
« niveau de la mer » n'étant qu’uhe abstraction jamais réali-

66
        <pb n="80" />
        LES BESOINS ET LA VALEUR 5/
sée parfaitement, de même la valeur-travail n'est qu'une
conception abstraite et que dans la pratique c’est à la valeur-
utilité qu’il faut revenir.

Mais ce n’est pas seulement sous forme de variations
passagères et d’oscillations autour d’un centre de gravité que
la valeur courante se montre indépendante du travail : c’est,
dans bien des cas, sous forme de divergences définitives.
Tel le cas du vin qui se bonifie et augmente de valeur en
cave sans que ni le travail du vigneron qui l’a récolté ni
même le travail social employé à la vinification ait changé.
Tel est le cas de la terre et des maisons qui, en admettant
même que leur valeur originaire fût due au travail de
défrichement ou de construction, peuvent acquérir plus
tard des plus-values dues uniquement à leur situation, c’est-
à-dire à leur utilité. C’est précisément sur ce phénomène
qu’est fondée la loi si célèbre en économie politique sous le
nom -de rente. Comme nous le verrons, elle implique un
excédent du prix de vente d’un objet sur son coût en travail.
Or, la rente existe, plus ou moins, partout.

3° Enfin cette théorie que la valeur ne serait que du travail
nous paraît suggérer une idée fausse de la valeur en la
matérialisant dans son objet : « du travail cristallisé », dit
K. Marx. Or, rien ne ressemble moins à l’immuable cristal
que la valeur, aussi changeante que la mode. La valeur n’est
qu’un reflet du rayon projeté sur les choses par notre désir.
Selon que le rayon de ce phare à feux tournants se dirige
ici ou là, il fait surgir de l’ombre les objets du monde
extérieur, et, sitôt qu’il les quitte, ceux-ci disparaissent dans
la nuit : ils ont eu une valeur, ils n’en ont plus.

On voit donc que la théorie de la valeur-travail se trouve
encerclée de toutes parts dans la théorie de la valeur utilité
dont elle ne peut s’affranchir, Est-ce à dire qu’il faut la
congédier pour ne garder que sa sœur? Non, car nous
avons vu que celle-ci ne peut se suffire non plus sans remon-
ter aux causes qui limitent la quantité et dont la principale
est la main-d’œuvre,

Interrogeons-nous nous-mêmes. Pourquoi attachons-nous

or
+
        <pb n="81" />
        ; PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE

une certaine valeur à un objet, pourquoi telle chose nous
est-elle chère (1)? Nous sentons bien, avec un peu de
réflexion, que nous pouvons donner deux réponses diffé-
rentes et, à certains égards, opposées : nous pouvons nous
attacher aux choses, soit en raison du plaisir qu’elles nous
donnent par leur possession, soit en raison de la peine
qu’elles nous ont coûtée pour les acquérir. Le plus intense
des amours, l'amour maternel, n’est-il pas lui-même formé
de ces deux éléments?

Le producteur isolé, Robinson dans son île, appréciait
certainement son canot non seulement en raison du service
qu’il lui rendait, mais en raison du travail énorme qu’il
avait dû fournir pour le construire et qu’il serait obligé de
refaire pour le remplacer s’il venait à faire naufrage.

À plus forte raison en est-il de même dans l’état de société
où presque tous les biens nous viennent de l’échange, où
chacun de nous ne peut se procurer un bien qu’à la condition
d’en céder un autre et où par conséquent toute acquisition
se double d’une privation. Acheteur et consommateur, nous
pensons surtout au plaisir que nous procurera l’objet que
nous voulons acquérir; vendeur et producteur, nous
pensons surtout à la peine et aux frais qui seront nécessaires
éventuellement pour remplacer le bien que nous cédons,

Il faut doncretenir les deux théories à la fois comme insé-
parables et complémentaires. Sans doute l’esprit est mieux
satisfait en général par une cause unique, mais il faut penser
qu’ici, puisqu’il s’agit de valeur d’échange, il est au contraire
inévitable que la valeur ait deux visages, bifrons comme
Janus, l’un tourné du côté de l’acheteur, l’autre tourné du
côté du vendeur, l’un qui rit, l’autre qui pleure.

Cependant de ces deux pôles de la valeur, c’est celui utilité
qui nous paraît prédominant, et cela par cette simple raison
que la consommation c’est le but, la production n'étant que

(1) Ce n'est pas pour rien que le même mot (cher, dear) sert à exprimer
deux sentiments bien différents : est cher ce que nous aimons, est cher ce qui
nous coûte gros !

08
        <pb n="82" />
        LES BESOINS ET LA VALEUR 3
le moyen. Logiquement, aussi bien que pratiquement, c'est
le consommateur « qui fait les commandes ».

Pour autant qu’on peut synthétiser en quelques mots des.
notions aussi complexes, nous dirons :

Un bien a d'autant plus de valeur qu’il répond à un désir
plus intense.

L'intensité de ce désir dépend à la fois : — a) des jouissances
que ce bien peut procurer à ceux qui ne le possèdent pas ; —
b) des sacrifices qu’auraient à faire pour le remplacer ceux qui
le possèdent s’ils venaient à le perdre (1).

Comment mesure-t-on la valeur ?

Mesurer c’est comparer deux quantités — longueurs,
volumes, poids, etc. — et non pas seulement les comparer,
mais chercher combien de fois l’une est contenue dans l’autre.
Nous avons pour cela des instruments spéciaux selon la
nature des quantités que nous voulons mesurer, mètre,
balance. Ainsi pour mesurer les poids de deux corps, pour
les peser, nous mettons chacun d’eux dans les plateaux d’une
balance. Si les deux plateaux sont en équilibre c’est que les
deux poids sont égaux. S’il en faut mettre deux fois plus
d’un côté que de l’autre, nous disons que celui-ci pèse deux
fois plus que celui-là.

Avons-nous un moyen de mesurer les valeurs? Assurément :
c’est l’échange. L’échange aussi est une pesée et qui se fait
aussi à la balance : seulement la balance n’est pas visible :
elle est dans le for intérieur de chacun des coéchangistes.
Chacun d’eux, dans son for intérieur, pèse ce qu'il doit céder

(4) Cette loi double de la valeur est d'ailleurs déjà implicitement exprimée
par la formule courante de la loi de l'offre et de la demande. Prise au sens
étroit, ladite loi exprime simplement un rapport entre deux quantités, la quan-
tité offerte et la quantité demandée (à un prix donné).

Mais, dans un sens large, on peut entendre par demande le fait que les
choses sont plus ou moins désirées, c'est-à-dire leur utilité finale, et par offre
le fait qu’il est plus ou moins difficile de se les procurer, c'est-à-dire leur coùt
de production.

6c
U
        <pb n="83" />
        ; PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE
avec ce qu’il veut acquérir et se détermine selon que ceci
ou cela lui paraît plus lourd ou plus léger. Au reste, qui dit
valeur, du moins valeur d’échange, dit par là même mesure,
puisque nous avons vu que l’idée de valeur implique celle
de comparaison, de rapport. On s’exprime donc bien quand
on dit que la valeur d’échange d’une chose est mesurée par
la quantité d’autres choses contre laquelle elle peut s’échanger,
ou plus brièvement par son pouvoir d'acquisition (1).

Si donc, en échange d'un quintal de blé, je puis avoir
d quintaux de charbon, je dirai que la valeur du blé est cinq
fois plus grande que celle du charbon, ou à l’inverse que la
valeur du charbon est le cinquième de la valeur du blé, c’est-
à-dire : les valeurs de deux marchandises quelconques sont
toujours en raison inverse des quantités échangées. Plus il faut
livrer d’une chose dans l’échange, moins elle vaut, et moins
il faut en livrer en échange d’une autre, plus elle vaut.

Remarquons toutefois que si l’échange mesure exctement
la valeur relative des choses, leurs valeurs différentielles, il
ne mesure point leur valeur absolue, si tant est que ce mot
ait un sens intelligible, c’est-à-dire les causes qui agissent
sur la valeur, le degré d'intensité de nos désirs — pas plus
d’ailleurs que la balance ne mesure la pesanteur, au sens
d'attraction terrestre. Si nous transportons notre balance
au sommet du Mont Blanc, voire même dans la lune, elle
marquera impertubablement les mêmes poids quoique la
pesanteur ait sensiblement ou énormément diminué. Et de
même l’échange pourra indiquer les mêmes valeurs respec-
tives, les mêmes prix, quoique les causes quelconques qui
déterminent ces valeurs, désirabilité, rareté, coût de la
production, ete., aient considérablement varié : — par
exemple il se peut que tel progrès de l’industrie humaine qui
aurait facilit&gt; la production de toute chose et créé l’abon-

(1) Mais gardons-nous de dire, comme on le fait trop souvent, que le pouvoir
d'acquisition est ce qui constitue la valeur ! C’est notre désir seul qui cons-
titue la valeur. La puissance d'acquisition n’est qu’un e/fet de la valeur, comme
la puissance d'attraction d’un électro-aimant n’est qu’un effet du courant qui
la pénètre.

7()
        <pb n="84" />
        LES BESOINS ET LA VALEUR il
dance, ou inversement que telle pression de l’accroissement
de la population qui aurait augmenté la demande de toutes
choses et créé la disette, ne se révèle nullement par une
variation des prix, ces causes ayant agi simultanément sur
les deux plateaux de la balance.

Nous avons toutefois certains instruments qui nous per-
mettent de reconnaître les variations non seulement du
poids, mais de la pesanteur elle-même : par exemple le pen-
dule. En avons-nous pour la valeur? Peut-être pensera-t-on
que la monnaie est précisément cet instrument ? Mais non,
puisque la monnaie, n’étant elle-même qu’une valeur, se
trouve nécessairement affectée par les mêmes causes qui
influencent toutes les valeurs. La monnaie ne peut pas plus
nous révéler les causes de variation de valeur que les poids
de cuivre ou de fonte qui servent d’étalons ne peuvent nous
révéler les variations de la pesanteur.

La monnaie est seulement une commune mesure de toutes
les valeurs d’échange : rien de plus, mais c’est beaucoup.

Pour se faire une idée claire de la grandeur, de la pesan-
teur, de la valeur, de n'importe quelles notions quantitatives,
il ne suffit pas de comparer et de mesurer les choses deux à
deux : il faut avoir une commune mesure pour toutes. C'est
ainsi que pour mesurer leslongueurs, on a choisi pour terme
de comparaison, soit quelque partie du corps humain (pied,
pouce, coudée), soit une fraction déterminée de la circonfé-
rence du globe (mètre). Pour mesurer les poids, on a choisi,
pour terme de comparaison, un poids déterminé d’eau
distillée.

Le rôle d’une commune mesure est de pouvoir comparer
deux choses situées en des lieux différents, qui par conséquent
ne peuvent être comparées directement, ou de comparer une
même chose à des moments différents, et de s’assurer si elle a
varié et dans quelle proportion. Le mètre permet de com-
parer la taille des Lapons à celle des Patagonset de mesurer
de combien ceux-ci sont plus grands que ceux-là. I per-
mettra, s’il est usité ou tout au moins connu dans quelques
milliers d’années, de comparer l’homme d'alors à l’homme

H
/
        <pb n="85" />
        ve PRINCIPES D’ÉCONOMIE*POLITIQUE
de nos jours et de s'assurer si la stature humaine a dégénéré.

Pour mesurer la valeur, il ne suffit donc pas de comparer
les valeurs deux à deux (comme on le fait par le troc), il faut
aussi prendre pour terme de comparaison la valeur d’une
chose déterminée. Mais laquelle choisir ?

Chaque peuple, chaque temps, ont usé d’une mesure diffé-
rente. Homère dit que l’armure de Diomède valait cent
bœufs. Un Japonais aurait dit, il y a peu d’années encore,
qu'elle valait tant de quintaux de riz, un noir de l’Afrique
tant de mètres de cotonnades, un trappeur du Canada tant
de peaux de renards ou de loutres

Cependant c’est un fait remarquable que les peuples civi-
lisés se soient trouvés presque tous d’accord pour choisir
comme mesure des valeurs, comme étalon, la valeur des
métaux précieux, or, argent ou cuivre, mais surtout les deux
premiers. Ils se sont tous servis d’un petit lingot d’or ou
d’argent, qu’ils ont appelé le franc, la livre sterling, le mark,
le dollar, le rouble, etc. Pour mesurer la valeur d’un objet
quelconque. on le compare à la valeur de ce petit poids d’or
ou d'argent qui sert d’unité monétaire; c’est-à-dire on
cherche combien il faut céder de ces petits lingots pour
acquérir la marchandise en question, et s’il en faut 10, par
exemple, on dit que la marchandise vaut 10 francs ou
10 dollars, etc. C’est son prix.

Le prix d’une chose est donc l’expression du rapport qui
existe entre la valeur de cette chose et la valeur d’un certain
poids d’or ou d’argent, ou plus brièvement sa valeur expri-
mée en monnaie : et comme, par tout pays civilisé, la
monnaie est là seule mesure usitée des valeurs, le mot prix
est devenu synonyme du mot valeur (1).

Pourquoi a-t-on choisi les métaux précieux comme com-
mune mesure des valeurs? Parce qu’ils ont deux propriétés
particulières qui leur permettent de remplir cette fonction
sinon d'une façon parfaite, du moins mieux que tout autre
objet connu.

(1) Voir au livre II le chapitre Le Prix.

19
        <pb n="86" />
        LES BESOINS ET LA VALEUR "3

Ces deux propriétés sont : d’une part, une très grande
valeur sous un petit volume, ce qui leur donne une grande
facilité de transport ; d'autre part, une inaltérabilité chimique
qui leur assure une durée presque indéfinie. Grâce à la pre-
mière de ces deux propriétés, la valeur des métaux précieux
est de toutes les valeurs celle qui varie le moins d’un lieu à
un autre ; grâce à la seconde, c’est celle qui varie le moins
d’une année à une autre. Et cette double invariabilité dans
l’espace et dans le temps est la condition essentielle de toute
bonne mesure. Cependant nous verrons plus loin que, quand
on embrasse de longues périodes de temps, non pas même
de plusieurs siècles, mais seulement d’une génération, cette
invariabilité est illusoire (voir Historique de la monnaie).

Aurait on pu en trouver une meilleure ? — On en a proposé
plusieurs, d’abord le blé.

Ce choix étonne à première vue, car si l’on considère la
valeur de cette denrée en différents lieux ou à différentes
époques, on constate qu'il en est peu dont les variations
soient plus marquées! On a vu, au même moment, l’hecto-
litre de blé se vendre 20 francs en France, 15 francs à
Londres, et même 3 à 4 francs dans certaines régions de la
Sibérie. Et d'une année à l’autre, suivant les circonstances,
selon que l'année sera bonne ou mauvaise, le blé peut varier
aussi dans des proportions considérables. Au jour où nous
écrivons ces lignes il vaut plus de 100 francs.

A cela on répond que si la valeur du blé est incompara-
blement plus variable que celle des métaux précieux dans
l’espace ou même à de courts intervalles de temps, elle est,
par contre, beaucoup plus stable si l’on embrasse de longues
périodes. Le blé répond à un besoin physiologique, perma-
nent et qui ne varie guère. Aucune marchandise ne présente
au même degré ce double caractère : — 1° d’être presque indis-
pensable (du moins dans les pays de civilisation européenne)
jusqu'à une certaine limite, celle marquée par la quantité
nécessaire pour nourrir un homme ; — 2° d’être presque
tout fait inutile au delà de cette limite, car personne ne se
soucie d’en manger plus qu’à sa faim. Donc, malgré les

; ;
        <pb n="87" />
        Te PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE

brusques et fortes oscillations que les caprices du ciel
infligent à la production du blé, la loi de l’offre et de la
demande tend toujours à la ramener au niveau marqué par
le besoin physiologique et avec d'autant plus de force que la
production a été momentanément écartée de la position
d’équilibre.

Il est donc vrai que le blé présente, au point de vue des
variations de sa valeur, des qualités et des défauts précisé-
ment inverses de ceux qui caractérisent ies métaux précieux.
Mais cela ne suffit pas pour lui décerner le rôle de monnaie :
tout au plus celui de mesure complémentaire et rectificative.
Ft en effet, il a été souvent empioyé par les statisticiens
comme un bon moyen de contrôle pour apprécier le coût de
la vie aux différentes époques de l’histoire.

On a proposé encore pour commune mesure le salaire
minimum, celui de l’ouvrier non « qualifié », du manœuvre
qui gagne tout juste sa vie — en partant de cette idée que le
nécessaire pour faire vivre un homme doit être une quantité
constante. Mais il suffit de se référer à ce que nous avons dit
des besoins (p. 42) et à ce que nous dirons plus loin des
salaires, pour reconnaître que c’est une présomption absolu-
ment contraire aux faits.

Le plus sage est donc encore de se rabattre sur la mon-
naie. Mais y a-t-il lieu de nous décourager parce que cetile
mesure laisse fort à désirer ? Nullement. L’Economie poli-
tique n’est pas la seule science qui ait à s’accommoder d’ins-
truments imparfaits. Les sciences les plus exactes se trouvent
souvent dans le même embarras. J’ai entendu un astronome
illustre, Leverrier, dire qu’il ne lui importait guère d’avoir
uh instrument parfaitement exact et qu’il ne le cherchait
même pas, mais que le point essentiel c'était de connaître ses
erreurs pour le corriger. C’est précisément ce qu’il faut faire
pour redresser l'instrument monétaire : apprendre à décou-
vrir, à mesurer et à corriger ses variations.

Resté à savoir comment on s’y prend.

4
        <pb n="88" />
        LES BESOINS ET LA VALEUR
0:
Comment on corrige l’étalon des valeurs.
Les Index Numbers.

Peut-on trouver un moyen d’abord de constater, puis de
corriger les variations apparentes qui tiennent à la variation
de l’étalon ? — Ce sont là deux questions distinctes.

$ L. En ce qui concerne les moyens de découvrir les varia-
tions de valeur de la monnaie, il est évident que nous ne pou-
vons les reconnaître que par comparaison avec la valeur des
autres produits. Nous aurons beau regarder une pièce d’or
de 20 francs, il est clair que, par définition, ce petit lingot
d’or vaut toujours 20 francs et il semble même absurde de
dire qu’il puisse valoir plus ou moins.

Pourtant supposons qu’on ait dressé à un moment donné,
par exemple à la veille de la guerre, une liste des prix de
toutes les marchandises, sans en excepter aucune. Supposons
qu’on dresse aujourd’hui une nouvelle liste et que, en la
comparant à l’ancienne, on constate que les prix de toutes ces
mêmes marchandises sans exception ont quadruplé. Quelle
est la conclusion qui s’impose ?

Un phénomène tel qu’une hausse générale et uniforme des
prix me comporte que deux explications possibles : — ou bien
il faut admettre que les faits sont ce qu’ils paraissent être,
c’est-à-dire que toutes les marchandises ont subi un mouve-
ment de hausse générale et identique; — ou bien il faut
admettre que la valeur d’une chose, la monnaie, a subi un
mouvement de baisse, rien n’ayant changé d’ailleurs dans la
valeur des autres marchandises. Entre-ces deux explications,
laquelle choisir? Le bon sens ne permet pas d’hésiter un
instant. Autant la seconde est simple et claire, autant la pre-
mière est invraisemblable par le prodigieux concours de
circonstances qu’elle suppose. Comment, en effet, imaginer
une cause ayant la vertu d’agir simultanément et également
sur la valeur des objets les plus dissemblables au point de

75
VI]!
        <pb n="89" />
        ; PHINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE

vue de leur utilité, de leur quantité, de leur mode &amp;ë pro-
duction 2 une cause capable de faire monter à la fois, et
dans une proportion identique, la laine et la houille, ie blé
et le diamant, le papier et les vins, la terre et la main-
d’œuvre, et tous autres objets qui n’ont aucune solidarité
entre eux ?

Préférer cette seconde explication serait tout juste aussi
insensé que de préférer, pour expliquer le mouvement des
astres, le système de Ptolémée à celui de Copernic. Ce mou-
vement, lui aussi, peut s’expliquer de deux façons : soit par
déplacement de la voûte céleste tout entière d'Orient en
Occident, soit tout simplement par le déplacement de notre
terre en sens inverse. Or, même à défaut de toute preuve
directe, il ne serait pas permis d’hésiter entre les deux expli-
cations : comment imaginer en effet que des astres aussi
divers par leur nature et aussi prodigieusement distants les
uns des autres que le soleil, la lune, les planètes, les étoiles
et les nébuleuses, puissent marcher ainsi en conservant leurs
rangs et leurs distances, comme des soldats à une revue ? —
Et bien ! il faut raisonner de même quand on voit un mouve-
ment uniforme des prix; il ne peut raisonnablement s’expli-
quer que comme une sorte d'’illusion d'optique, comme un
mouvement apparent causé par le mouvement réel et inverse
de la monnaie (1).

Mais ceci n’est qu’une hypothèse jamais réalisée. En fait on
ne constate jamais une hausse uniforme et identique des
prix de toutes choses. C’est ainsi qu'en ce moment, quoique
la hausse sur les prix d’avant la guerre soit presque sans
exceptions, elle est très inégale et peut varier du double au

(1) Voir Cournot, Doctrines économiques.

3 Qu’on nous permette d’emprunter encore une comparaison au domaine
astronomique. On a constaté que les étoiles, qualifiées faussement de fixes, se
déplaçaient en réalité dans des directions très divergentes. D'un côté du ciel
elles semblent se rapprocher les unes des autres ; de l'autre côté elles semblent
s’éloigner les unes des autres : c’est surtout la constellation d'Hercule qui
semble se dilater. On n’a d'autre ressource, pour expliquer ce déplacement
général, que de le considérer comme une illusion d'optique produite par un
mouvement de translation de notre système solaire vers la constellation d'Her-
cule. mouvement que l’on a même tenté de mesurer.

76
        <pb n="90" />
        LES BESOINS ET LA VALEUR 7
centuple selon les produits ou selon les pays. Qu'est-ce à dire ?
C’est qu’il y a des causes de hausse spécifiques pour chaque
marchandise. Toutefois la généralité de la hausse des prix
serait inexplicable s’il n’y avait pas, sous les causes spéci-
fiques et locales, une cause générale aussi qui ne peut être
que la dépréciation de la monnaie.

C’est afin de dégager cette cause générale que les écono-
mistes s'appliquent aujourd’hui à dresser des tableaux connus
sous le nom de Index Numbers ou, si l’on veut parler français,
les Nombres Indices. Comme il serait impraticable de mettre
dans ces tableaux toutes les marchandises, on choisit les
principales. Ce choix est assez délicat.

C’est tout un art que de dresser des Index Numbers et il
faudrait bien des chapitres pour en exposer les difficultés et
les méthodes à suivre.

S'il s’agit d’apprécier le coût de la vie, il faut prendre les
prix du détail, puisque ce sont ceux-ci seulement qui sont
ressentis par le consommateur. Mais il s’agit d’apprécier les
variations de la monnaie, il faut, au contraire, écarter les
prix du détail, parce qu’ils sont trop irréguliers et variables
selon les circonstances locales, parce qu’ils ne comportent
pas de cours. On ne prendra donc que les prix du gros, tels
qu’ils sont cotés dans les Bourses de commerce, dans les
statistiques des douanes, etc. Mais il faut les choisir dans les
catégories les plus différentes, afin de neutraliser autant que
possible, par compensation, les causes de variations spéci-
fiques à telle ou telle catégorie.

Le choix fait, voici comment on procède. On totalise les
prix pour chacune des années que l’on veut comparer, mais
au lieu d'inscrire les totaux obtenus en chiffres réels, on
procède par une double simplification : d’abord on prend la
moyenne de tous les prix obtenus ; puis on ramène cette
moyenne au chiffre conventionnel de 100 pour l’année qu’on
veut prendre pour terme de comparaison, pour base, comme
on dit, et en chiffres proportionnels pour les autres années
Supposons, pour prendre un chiffre quelconque, que l’addi-
tion des prix ait donné un total de 2.760 francs pour l’année

7
        <pb n="91" />
        PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE
1913 et de 11.040 en 1920. Au lieu d’écrire, en regard des deux
dates, ces deux chiffres qui ne diraient rien à l’œi!l, on
inscrira 100 et 400 et, les chiffres concrets se trouvant ainsi
éliminés pour ne laisser apparaître que le pourcentage, la
hausse des prix sera immédiatement mesurée : elle est du
quadruple, mais on ne le voyait pas. Telle est en réalité la
hausse des prix depuis la guerre, en Francèe (1).
(1) Voici le nômbre-indice des prix pour la France au cours des dix dernières
années qui embrassent toute la période de la guerre :
Bulletin de la statistique générale de là France, (octobre 1924)
1914 (juillet). . . 100 1918. + +.» — 206
1945 id, . .… 122 1949. . … - . 1261
1916 id. : 8132 1920; - . . -M313
TT. id. 1e RSS 1924. - . . 1180
Donc les prix actuels sont en moyenne le quadruple de ceux d'avant la
guèrre : autrenrent dit il est augmenté de 300 pour 100 (et non de 400 pour
100, comme le disent souvent à tort les journaux, confondant le chiffre de
nombre-indice avec celui du poureentage).
Voici ‘eomme terme de comparaison les nombres-indices de quelques pays à
la fin de 1924 :
Angleterre. . . . 12 Belgique. . .…. . 503
Suisse AT Julie … .… . —- F514
Etats-Unis . . . . 144 Tchécoslovaquie . 908
Les pays de la 1° colonne sont ceux où la monnaie est restée au pair de
l'or: ceux de la 2° colonne sont ceux où la monnaie se trouve dépréciée par
une émission ‘excessive (une inflation, comme on dit). De là les différences
dans les nombres-indices.

78
        <pb n="92" />
        LIVRE I
LA PRODUCTION
PREMIERE PARTIE
LES FACTEURS DE LA PRODUCTION

En vertu d’une tradition qui remonte aux premiers écono-
mistes on a toujours distingué trois agents de la production :

la Terre, le Travail et le Capital. Cette division tripartite a
l’avantage d’être commode pour la classification et il ne nous
paraît pas qu’il y ait utilité à l’abandonner, du moins dans
un livre élémentaire comme celui-ci.

Mais elle a besoin de quelques rectifications préliminaires.
L’Économie politique classique a toujours manifesté une ten-
dance fâcheuse à mettre ces trois facteurs de la production
sur pied d’égalité. Or il est certain qu’ils jouent des rôles très
inégaux.

Des trois, le Travail est le seul qui puisse prétendre au titre
d’agent de la production dans le sens exact du mot. L'homme
seul joue un rôle actif; seul il prend l’initiative de toute opé.
ration productive.

La Terre (ou plutôt la Nature, car il ne s'agit pas seule-
ment du sol cultivé mais du milieu matériel, solide, liquide
et gazeux, dans lequel nous vivons) joue un rôle absolument
passif : elle ne fait qu’obéir à la sollicitation de l’homme, le
        <pb n="93" />
        PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE

plus souvent même après de longues résistances. Pourtant,
elle constitue une condition indispensable de la production,
et pas seulement lorsqu’il s’agit de richesses corporelles. On
peut même appeler à bon droit le facteur originaire de la
production, car non seulement il est concomitant à l’action
du travail, mais encore il lui est préexistant. L'activité de
l’homme ne saurait s’exercer dans le vide ; elle ne procède
pas par un fiat créateur ; elle doit trouver en dehors d'elle
les matériaux indispensables et c’est précisément la nature
qui les lui fournit.

Le troisième, le Capital, non seulement ne joue qu’un rôle
purement passif comme la nature et ne mérite en aucune
façon le nom d’agent, mais même il ne saurait être qualifié
comme celle-ci de facteur originaire. Il n’est qu’un facteur
en sous-ordre qui, au point de vue logique comme au point
de vue généalogique, dérive des deux autres. Le capital,
comme nous le verrons d’une façon plus précise, est un pro-
duit du travail et de la nature, mis à part pour la produc-
tion. Le nom qui lui conviendrait le mieux est celui d’instru-
ment, dans le sens le plus large de ce mot.

On peut remarquer que chacun des trois facteurs de la
production a apparu à son heure sur la scène économique.
Dans les sociétés primitives des peuples chasseurs, pêcheurs
ou pasteurs, c’était presque exclusivement la nature qui
fournissait tout ; — dès l’antiquité le travail est venu s’y
joindre, d’abord agricole, puis industriel ; — dans les sociétés
modernes, le capital a apparu enfin et a dominé les deux
autres à tel point que l’on désigne couramment le réginte
social de notre notre temps par le qualificatif de régime capi-
taliste.

Il est évident que, comme toutes les classifications, celle-
ci est à certains égards arbitraire et qu’en réalité les trois
facteurs se confondent souvent. La terre, quand elle a été
défrichée, drainée, cultivée, devient un produit du travail
et par conséquent un capital. Inversement le travail ne peut
être isolée de la nature : les organes de l’homme sont évi-
demment des agents naturels — tels la main de l’ouvrier.

80
        <pb n="94" />
        LA NATURE 12
l’œil du peintre, le gosier du ténor (1). — Et enfin l'homme
lui-même devient un capital quand par l’éducation il a emma-
gasiné dans son cerveau et incorporé dans ses gestes les
connaissances acquises.

CHAFITAE PREMIER
LA NATURE

[1 faut entendre par le mot de Nature non un facteur déter-
miné de la production, ce mot n’exprimerait qu’une vague
entité, mais l’ensemble des éléments préexistants qui nous
sont fournis par le monde dans lequel nous vivons.

Pour que l’homme puisse produire, il faut que la nature lui
fournisse un milieu climatérique propice, une terre suffisam-
ment fertile, et ultérieurement des forces motrices qui aident
son travail. On pourrait ajouter le temps, puisque le temps
aussi bien que l’espace conditionnent notre existence.

La terre.

La terre fournit à l’homme : 1° l’emplacement nécessaire
pour y poser son pied, pour y bâtir sa maison, pour y cul-
tiver son champ ; 2° les espèces végétales et animales qui
seules peuvent satisfaire aux deux besoins primordiaux,
l’alimentation et le vêtement ; 3° dans son sous-sol les miné-
raux et le combustible qui sont l’aliment de l’industrie.

(1) C’est pour cela que c'est un non-sens de poser la question si le travail
seul peut produire sans la nature ? On est tenté de répondre oui, en pensant
à la production des richesses immatérielles, des services. Mais on oublie que,
même en ce cas, le travail n'est jamais seué. Il implique non seulement des
organes vivants, mais aussi un milieu, une atmosphère, des sons, de la
lumière, ete. Voir ci-après, La productivité du travail.

85
]
        <pb n="95" />
        PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE

$ 1. A l’état primitif, l'homme se contente des produits que
la terre lui donne spontanément, ce qui ne veut pas dire
qu'il n’ait à peiner terriblement pour se les procurer, mais ce
qui veut dire simplement qu’il ne peut ni ne sait les modifier,
C’est la première étape de l’industrie, celle des peuples chas-
seurs ou pêcheurs. Elle a duré, à ce qu’il faut croire, infini-
ment plus longtemps que les périodes industrielles qui ont
suivi — quelque 200.000 ans, à ce qu’assurent certains paléon-
tologistes. Encore n’est-il point vrai de dire que la chasse ait
été la première forme de l’industrie humaine, car elle suppose
des armes, l’arc, le javelot, la fronde ou le piège ; elle a donc
dû être précédée par une phase qui se perd dans la nuit des
temps, où l'industrie humaine ne se distinguait en rien de
l’industrie animale, c’est-à-dire où l’homme en était réduit à
guetter et à attraper, tant bien que mal, quelque misérable
proie : c’est le régime qu’on a appelé, pour le distinguer de la
chasse, d’un nom assez expressif, la quête.

La chasse, quel que soit le nombre des millénaires qu’elle
ait duré, n’a jamais pu élever aucun peuple à l’état civilisé,
au sens où nous entendons ce mot. C’est parce qu'elle est
trop peu productrice, ou pour mieux dire trop dévastatrice,
pour permettre à une population d’atteindre à ce minimum
de densité qu’exigent la vie sociale et le développement de
l’industrie. Si la population française devait vivre de la
chasse, et même en supposant que le gibier disparu pût se
reconstituer, elle se réduirait à quelques centaines de milliers
d'hommes. Le nombre des Peaux-Rouges n’était pas plus
élevé au temps où ils occupaient en maîtres un territoire
deux ou trois fois plus vaste que la France.

Il en est tout autrement de la pêche. Celle-ci, du moins la
pêche maritime, s’est montrée beaucoup plus efficace pour
faire vivre les hommes et même pour les élever à un degré
de civilisation relativement élevé. Cette supériorité s'explique
aisément par les caractères différents de ces deux modes
d'exploitation des richesses naturelles :

a) La pêche fournit une alimentation généralement plus
abondante et moins dépendante du hasard que la chasse.

89
        <pb n="96" />
        LA NATURE ;

Elle ne dépeuple pas les mers comme la chasse fait des
forêts, surtout quand elle n’est pratiquée qu’avec des engins
primitifs. Il en résulte donc qu’elle permet à des aggloméra-
tions humaines assez denses de se former et de devenir
sédentaires, tandis que la tribu chasseresse doit sans cesse
aller à la recherche de nouveaux territoires de chasse. En
un mot, elle permet de fonder des villes. Et pourtant comme
tout pêcheur est nécessairement navigateur, cette vie séden-
taire n’exclut nullement les voyages au long cours et même
elle a créé les premières relations internationales. Exemple :
les pays scandinaves et leurs aventureux Normands,

b) La pêche ne peut guère se faire utilement par l’homme
isolé : elle se fait par groupes, tandis que le chasseur va seul
et même s'applique jalousement à dissimuler ses pistes. La
barque et le filet sont le résultat d’un travail collectif et ne
peuvent être employés que par une association dont on peut
dire déjà qu’elle ‘est coopérative. L’influence sociale de ces
instruments est donc tout autre que celle de l’arc ou de la
fronde du chasseur : toute barque apprend nécessairement à
obéir à un chef et à le bien choisir. Par là aussi Ta pèche a
des conséquences sociales et politiques tout autres que la
chrasse.

S 2. La seconde étape est l’industrie pastorale. C’est le pro-
iongement naturel de la chasse, avec'cette-différence immense
que l’homme, au lieu de détruire les animaux, les ‘élève et
que l'exploitation productrice remplace ainsi l’exploitation
déprédatrice. Mais le plus grand service que l’industrie pas-
torale ait rendu à "homme ce n’est pas ‘seulement de lui
avoir fourni l’aliment quotidien (lait, beurre, viande) ‘et le
vêtement (toison, cuir), ‘c’est de lui avoir procuré le loisir,
soit sous la tente, soit même aux champs, durant la garde
inactive des troupeaux, et de tai avoir permis par là d’ébau-
cher les premières industries par le tissage de la laine, les
premières sciences parl’observation des astres'et des plantes,
la première littérature par les chants et les récits héroïques.

L'industrie pastorale a aussi créé la famille patriarcale et,
avec ‘elle, un régime social et des formes ‘de souvernement

8,
        <pb n="97" />
        PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE
dont les survivances se retrouvent encore dans les lois et les
constitutions des peuples contemporains, mais dont nous
n’avons pas à nous occuper ici.

Ainsi c’est à la domestication des animaux que sont liées
les origines de la civilisation. Cette domestication remonte
loin cependant, 16 à 18.000 ans, d’après M. de Mortillet.

Cependant l’industrie pastorale ne sait rien tirer de la
terre que ce que celle-ci donne spontanément. Elle ne peut
donc faire vivre sur une superficie donnée qu’une population
très restreinte, plus que la chasse, mais moins que la pêche ;
et même la tribu ne peut vivre qu’à la condition de changer
souvent de pâturages pour faire vivre ses troupeaux. Elle est
donc condamnée à la vie nomade et en cela ce régime reste
inférieur même à celui des peuples pêcheurs.

$ 3. Les modes d’exploitation de la terre dont nous avons
parlé jusqu’ici ne s’appliquent qu’à l’alimentation animale,
mais l’alimentation végétale a suivi un développement
parallèle.

La cueillette a servi à l’alimentation des hommes bien
avant la chasse : elle a été symétrique à la quêté, mais a tenu
une beaucoup plus grande place dans les moyens d’existence
des populations primitives et même s’est prolongée jusque
dans les premiers âges de la civilisation. Si le chène a été
l'arbre de Jupiter, ce n’est pas seulement parce qu’il attirait
la foudre mais parce qu’il a pour fruit le gland et que le
gland a été le pain des hommes pour les peuples habitant
l'Europe, alors qu'ils étaient déjà, comme les Gaulois,
arrivés à la période historique : on mangeait encore du pain
de glands du temps de Charlemagne (1).

Du jour où l’homme eut appris à domestiquer les animaux
sauvages, l’idée lui vint sans doute qu’il pourrait de même
domestiquer, élever, en un mot cultiver les plantes sauvages

(1) Ceux qui ont essayé de grignoter des glands crus ne peuvent croire que
les hommes aient jamais pu tolérer un pareil aliment. Mais 1ls ne trouveraient
guère plus appétissants les grains de blé s'il fallait les manger tels qu’ils
sortent de l’épi ! Les hommes qui vivaient de glands ne les mangeaient pas
crus non plus : ils savaient sans doute trouver les moyens de les apprêter.

1
        <pb n="98" />
        LA NATURE

Ce jour-là l’agriculture naquit. Cependant elle n’a certaine-
ment pas commencé par l’opération que ce mot implique
aujourd’hui : le labour. Car labourer la terre suppose une
accumulation déjà énorme d’inventions, non pas seulement
la charrue, mais le fer qui arme la charrue et que le bronze
de l’âge antérieur n'aurait pu remplacer. Elle suppose le
dressage du taureau pour subir le joug, car c’est un fait
curieux que pendant des milliers d'années l’homme ait su
utiliser le bétail comme fournisseur d’aliments et de vète-
ments et le cheval comme compagnon de course et de
guerre, mais non comme aides pour son travail. Enfin l’agri-
culture suppose la découverte des céréales, à commencer par
l’orge qui paraît avoir été la première employée. L'imagina-
tion s’effare à mesurer la portée de l’acte de l’homme qui, le
premier, sut reconnaître que quelqu’une de ces humbles
graminées portait des grains bons à manger.

Il parait donc probable que la culture des céréales a dû
être précédée par une horticulture ou arboriculture rudi-
mentaire, pratiquée déjà par les peuples chasseurs ou pas-
teurs, quoique leur vie nomade ne dût guère s’accorder avec
le jardinage. Il y a peut-être une signification historique dans
le récit de la Genèse qui nous montre Adam cultivant le
jardin d’Eden et cueillant les fruits des arbres avant que
Caïn füt labqureur.

L'agriculture, au sens de labour, ne doit guère monter au
delà des débuts des temps historiques. Les auteurs de l’anti-
quité en célèbrent la naissance comme un événement relati-
vement récent (1). Ils la saluent comme l’ère de la civilisa-
tion, se montrant un peu injustes en cela pour l’âge pastoral,
mais parce que celui-ci n’avait pas tenu en Europe la même
place qu’en Asie. La culture du blé a cependant imposé aux
fils de Japhet un travail beaucoup plus intense que les modes
précédents d’exploitation de la terre, non seulement le tra-

(1) « Cérès apprit aux hommies à retourner la terre lorsqu'ils ne trouvèrent
plus de glands ni d'arbouses dans la forêt sacrée ».

(Georgiques, liv. 1, vers 147-149).

85
        <pb n="99" />
        PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE

vail du labour, mais aussi celui de la meule et du pétrin qui
ont fait gémir tant de générations d’esclaves et de femmes.
Mais le froment a bien payé l’homme de son travail ! D’abord
précisément en lui apprenant la loidu travail régulier que la
vie pastorale n’avait pu lui apprendre : « Tu mangeras ton
pain à la sueur de ton front », puis en lui apprenant en
même temps l’épargne. Comme le blé est de conservation
facile, il a pu s’entasser dans les greniers. Le grenier a été la
première caisse d’épargne du genre humain. La famine,
jusque-là toujours menaçante, a été, sinon tout à fait con-
jurée, du moins très atténuée. Les deux autres grandes
céréales, le riz qui a suffi à nourrir les masses profondes de
la race jaune, le maïs qui a été l’aliment national du Nou-
veau-Monde, n’exigent pas autant de travail, sinon pour la
culture, du moins pour la préparation alimentaire : elles n’ont
pas besoin d’être converties en pain. Mais aussi n’ont-elles
pas donné à leurs consommateurs les mêmes vertus : jusqu’à
ce jour du moins l’hégémonie du monde a appartenu aux
mangeurs de pain.

Avec l’agriculture la vie nomade cesse peu à peu — pas
tout de suite, car les premiers essais ont dû vite épuiser la
terre. La cité naît. La substitution d’une alimentation en
partie végétale à l’alimentation carnivore des âges précédents
semble même avoir adouci les mœurs. Les hommes n’ont
plus offert à la divinité des sacrifices sanglants, mais, à la
place des victimes, la farine sacrée et le pain ‘sans levain.
Sans doute les peuples laboureurs ont fait la guerre comme
les peuples pasteurs, mais avec un peu moins de férocité,
semble-t-il. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, les
fils de Caïn ont été plus doux que les fils d’Abel.

Avec l'agriculture, le travail prenant la première place, la
Nature, qui jusqu’alors avait pourvu presque seule aux
besoins de l’homme, passe au second plan. Quittons-la donc
pour le moment.

I] faut dire cependant que les modes primitifs d’exploita-
tion du sol n’ont pas disparu même aujourd’hui. H y a encore
en Asie ‘et en Afrique des peuples pasteurs, et s’il n’y a plus

86
        <pb n="100" />
        LA NATURE

guère de peuples chasseurs ou pêcheurs au sens complet de
ce mot, néanmoins la pêche est encore une très grande
industrie qui fait vivre des millions d'hommes ; et la chasse
elle-même est représentée encore par quelques grandes
entreprises, comme celle de la Compagnie de la Baie
d'Hudson qui approvisionne de fourrures les pays civilisés.
Mais on voit se manifester dans ces entreprises la même
évolution que celle qui, à l’aube de l'histoire, a transformé
les peuples chasseurs en peuples pasteurs.

Quand il s’agit des êtres vivants, animaux ou végétaux,
l’industrie peut conjurer dans une certaine mesure le sort
qui les menace en transformant ses procédés, Au lieu de faire
la chasse, on peut faire de l’élevage ; au lieu de faire la pêche,
on peut faire de la pisciculture ; au lieu de défricher la forêt,
on peut faire du reboisement ; c’est-à-dire qu’on peut s'élever
de la catégorie de l’industrie extractive à celle de l’industrie
agricole.

C’est ainsi qu’au Canada, la peau de renard ayant atteint,
par suite de la dépopulation de l'espèce, des prix exorbitants,
l’élevage des renards est devenu une industrie des plus lucra-
tives. Plus de dix Compagnies ont été fondées à cet effet. En
Floride, il y a de véritables fermes pour l’élevage du croco-
dile dont le cuir a une grande valeur. Quant à l’autruche, on
sait que dans l’Afrique australe anglaise l’élevage se fait en
grand, et quelques essais ont été faits dans nos colonies
françaises d’Afrique (1).

Il
La loi du rendement non proportionnel.

Puisque la terre, dans sa superficie comme dans son con-
tenu, est en quantité limitée, il est impossible que la quantité
des produits qu’on en tire ne se trouve pas limitée par
contre-coup. C’est un fait gros de conséquences.

(1) Pour les végétaux, l'exemple le plus grandiose est celui du eaoutehoue :
l'exploitation dévastatrice des forêts du bassin de l'Amazone et du Congo est
remplacée peu à peu par la culture industrielle dans les colonies holtandaises
et anglaises des Indes. C'est gràce à elle que durant la guerre, et agé
l’énorme consommation de caoutchouc qu'elle a exigée, cette matière pre e
est la seule dont le prix n’ait pas augmenté !
        <pb n="101" />
        PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE
C’est dans l’industrie extractive que la loi de limitation est
la plus évidente. Quand la mine est épuisée, il faut bien
s'arrêter, et généralement même ôn est obligé de s’arrêter
bien avant qu’elle soit vide, parce que l’extraction cesse
d’être rémunératrice — quoiqu’elle puisse le redevenir du
jour où la métallurgie fait un nouveau progrès.
Mais il ne suffit pas de s’élever de la production extractive
à la production agricole pour avoir partie gagnée, c’est-à-
dire pour éluder la loi de limitation qui enserre l’industrie
humaine, car sous cette forme supérieure elle rencontre
encore des barrières.
1° D’abord la production agricole est limitée par la quan-
tité d’éléments minéraux indispensables à la vie des plantes.
Toute terre, même la plus fertile, n’en centient qu’une pro-
portion déterminée (azote, potasse, acièz phosphorique) et
chaque récolte les enlève petit à petit. Sans doute, l’art
de l’agriculture réussit non seulement à restituer à la terre
les éléments qui lui sont enlevés, mais encore à l’enrichir en
lui apportant des éléments nouveaux. Mais il faut remarquer
que les sources auxquelles puise l’agriculteur pour enrichir
le sol sont elles-mêmes limitées, puisque les engrais naturels
ne font que restituer à la terre une partie de ce que les
bestiaux ont consommé, et que les engrais chimiques sont
des minerais (phosphates, potasse, nitrate, guano, etc.) dont
les gisements sont rares et rapidement épuisables.
2° De plus, la production agricole est limitée par les con-
ditions de l’espace et du temps indispensables à la vie végétale
ou animale et qui sont bien plus rigides et bien moins modi-
fiables que dans la production industrielle. Le vrai nom de
cette industrie aurait dé être, comme on l’a suggéré
d’ailleurs, viviculture plutôt qu'agriculture. L’agriculteur est
réduit à un rôle presque passif: il regarde patiemment la
nature accomplir son œuvre, suivant des lois qu’il ne connaît
qu'imparfaitement encore et dont il ne peut changer la
marche lente. Il faut de longs mois avant que le grain qui
dort dans le sillon se soit transformé en épi, de longues
années avant que le gland soit devenu chêne. Il faut aussi à

88
        <pb n="102" />
        LA NATURE &amp;
toute plante, blé ou chêne, pour étendre ses racines et
respirer, un certain espace qu’on ne peut réduire. Sans
doute on peut, à prix d’or, dans des serres, avancer la flo-
raison des lilas ou la maturation des pêches, mais cette
culture qui est déjà de l’industrie ne sert qu’au luxe de
quelques riches. Au contraire, l’industriel n’est pas enfermé
dans le cycle inexorable des saisons: été et hiver, jour et
nuit, il peut pousser ses feux ou faire battre ses métiers.
Dans.ses cuves, dans ses fourneaux, il pétrit à son gré la
matière inorganique. Il n’a affaire qu’à des lois physiques ou
chimiques beaucoup moins mystérieuses que celles de la vie,
La preuve, c’est qu’il les a domestiquées et les fait obéir avec
une précision mécanique.

La limitation de la production agricole n’est pourtant point
inflexible comme celle de la production extractive: elle est
élastique et susceptible même d’un accroissement quasi
indéfini, mais au prix d’un effort qui va croissant et finit par
être hors de proportion avec le résultat.

Cet accroissement peut se réaliser de deux façons :

1° par l'extension de la superficie cultivée. Il n’est aucun
pays, même parmi ceux les plus avancés en civilisation,
où la totalité du sol soit cultivée, même en considérant
comme telle la partie utilisée sous forme de pâturages et de
forêts.

Néanmoins, la marge qui reste disponible est généralement
de peu de valeur et ce n’est pas dans cette voie que l’on
pourra trouver de grandes ressources pour les besoins des
générations futures. Mème dans les pays-relativement neufs,
comme aux États-Unis, la limitation de la terre en étendue
commence à se faire sentir : les terres encore disponibles
sont généralement dépourvues d’eau et ne peuvent être
cultivées que par des procédés onéreux (dry farming). Il ne
reste plus beaucoup de terres à blé disponibles dans le
monde, étant donné que le blé ne peut être cultivé que dans
la zone tempérée et il ne semble pas qu’on puisse en attendie
beaucoup plus de pain que ce qui est nécessaire pour les
600 millions d'hommes qui s’en nourrissent actuellement.

pie
        <pb n="103" />
        PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE
H faudra peut-être que ceux qui viendront en surnombre
cherchent autre chose (1).

20 par l’intensification des cultures.

Sans doute, il n’est peut-être pas une seule terre dont
l’agriculteur ne pût, à la rigueur, accroître le rendement :
seulement, passé un certain stage de l’industrie agricole, il
ne peut le faire qu'au prix d’un travail qui va croissant, en
sorte qu’il arrive un moment où le travail dépensé pour
forcer le rendement dépasserait la valeur de ce rendement.

Soit un hectare de terre qui produit 15 hectolitres de blé, ce
qui est à peu près la moyenne de la France. Supposons que
ces 15 hectolitres de blé représentent 100 journées de travail
ou 300 francs de frais. Eh bien! la loi du rendement non
proportionnel (non proportionuel au travail) affirme que
pour faire produire à cette terre deux fois plus de blé, soit
30 hectolitres, il faudra dépenser plus de 200 journées de
travail ou plus de 600 francs de frais ! Pour doubler le produit,
il faudra peut-être tripler, peut-être quadrupler, peut-être
même décupler le travail et les frais.

Elle est certainement confirmée par la pratique de tous les
jours. Interrogez un agriculteur intelligent et demandez-lui
si sa terre ne pourrait pas produire plus que ce qu’elle
donne ? Il vous répondra : Assurément. La récolte de blé
serait plus considérable si je voulais mettre plus d’engrais,
donner des labours plus profonds, purger le sol des moindres
racines de chiendent, défoncer à bras d’hommes, au besoin
repiquer chaque grain de semence à la main, ensuite protéger
la moisson contre les insectes, contre les oiseaux, contre les
herbes parasites. — Et pourquoi ne le faites-vous pas? —
Parce que je n’y trouverais pas mes frais : ce supplément de
récolte coûterait beaucoup plus qu’il ne vaudrait. — Il y a
donc dans la production d’une terre quelconque un point
d’équilibre qui marque la limite qu’on ne dépassera pas, non

(1) On songe à cultiver l’anbre à pain qui pousse naturellement dans la zône
tropicale et ne beaucoup plus que le blé. Ainsi l’évolution économique nous
ramiénerait 170 qu temps où l'homme se nourrissait des fruits du chène
{voir ci-dessus, p. 853).

9()
        <pb n="104" />
        LA NATURE {:
pas qu’on ne pût la dépasser si on le voulait à tout prix, mais
on ne le veut pas parce qu’il n’y a aucun intérêt à le faire.

La preuve c’est que s’il pouvait en être autrement, c'est-à-
dire si on pouvait augmenter indéfiniment la production
d’une superficie de terrain donné, à la seule condition
d'augmenter proportionnellement le travail et les frais, il est
clair que les propriétaires, certes, ne manqueraient pas de
le faire! Au lieu d’étendre leur exploitation sur un domaine
plus ou moins vaste, ils préféreraient la concentrer sur le
plus petit espace de terrain possible; ce serait beaucoup
plus commode. Mais en ce cas aussi la face du monde serait
tout autre qu’elle n’est. Le simple fait que les choses ne se
passent point ainsi et que l’on étend sans cesse la culture
à des terrains moins fertiles ou moins bien situés, démontre
suffisamment que l’on ne peut pas, en pratique, démander
à un même terrain au delà d’un certain rendement (voir au
livre II, La rente fancière).

Chaque genre de culture comporte un maximum de ren-
dement qui lui est propre. Il est donc évident que si le
propriétaire change dè&amp; culture, il peut déplacer d’un cran
la limite. L’hectare de terre en pommes de terre peut
donner en poids huit à dix fois plus qu’en blé. Mais la culture
de la pomme de terre n’en est pas moins soumise à son tour
à la loi du rendement non proportionnel.

Il ne faut pas confondre le rendement en qualité et le ren-
dement en argent. Celui-ci ne dépend pas seulement de la
fertilité de la terre, mais des circonstances qui déterminent
les prix et qui, celles-ci, ne sont pas soumises à la loi du
rendement non proportionnel. La hausse du prix n’a pas
de limites imposées par la nature. Si l’on remplace, par
exemple, la culture du blé par celle des roses et d'essence de
roses, celle-ci peut donner 5.000 franes à l’hectare. Mais
l’homme ne vit pas d’essence de rose.

La loi du rendement non proportionnel n’est pas d’ailleurs
spéciale, comme on l’enseignait dans l’économie classique,
à l’industrie agricole ou extractive. C’est une loi générale de
la production qu’on peut formuler ainsi : tout accroissement

en
        <pb n="105" />
        PRINCIPES D’ÉCONOM!IE POLITIQUE
de rendement exige un accroissement plus que propor-
tionnel de force. Elle se vérifie également dans le transport :
c’est ainsi que, au delà d’un certain point, pour augmenter
la vitesse d’un navire de 1/10 seulement — par exemple,
pour la porter de 20 nœuds à 22 — il faut augmenter la force
motrice de plus de 1/4. Et si on avait la prétention de la
doubler, il faudrait la décupler : encore n’y arriverait-on pas.
Les forces motrices.

Le travail de production consiste uniquement à façonner
et à déplacer la matière. La résistance qu’elle oppose à toute
modification en vertu de son inertie est souvent considé-
rable et la force musculaire de l’homme est peu de chose.
De tout temps, donc — mais surtout depuis que l’abolition
de l’esclavage ne lui a plus permis d’employer gratuitement
la force de ses semblables — l’homme a cherché à suppléer
à sa faiblesse à l’aide de certaines forces motrices (le mot
propre est « énergies ») que la nature lui fournit.

C’est à l’aide des machines que l’homme utilise les énergies
naturelles. La machine n’est qu’un outil, avec cette diffé-
rence qu’au lieu d’être mû par la main de l’homme, cet
outil est actionné par la chute de l’eau, la dilatation du
gaz, ete. (1).

(4) Cette définition ne vise que la machine-motrice, mais dans le langage
couränt les instruments mus directement par l’homme sont qualifiés aussi de
machines toutes les fois qu’ils rendent le travail plus rapide — métier à tisser,
machine à coudre, machine à écrire : on dit aussi d'une bicyclette « ma
machine » — mais mieux vaudrait les appeler machine-outils.

Les outils ou instruments permettent de mieux utiliser la force de l’homme,
parfois même de l'augmenter, tout comme la machine motrice, mais avec cette
infériorité qu’ils font perdre comme temps tout ce qu’ils font gagner en
forae. Ainsi, à l’aide d’une presse hydraulique, un enfant peut exercer une
pression théoriquement illimitée et, avec un levier et un point d'appui, Archi-
mède se vantait avec raison de pouvoir soulever le monde. Toutefois on s’est
amusé à calculer que, en supposant même qu’il eut trouvé ce point d'appui
qui lui faisait défaut, il n'aurait réussi à soulever la terre, en y travaillant
pendant quelques millions d'années, que d'une quantité infiniment petite.

Or, le temps étant un facteur très précieux, et dont nous devons être très
avares, l’accroissement de force qu'on trouve dans l’emploi des instruments est
en pratique limité, tandis qu’avec la machine motrice il est indéfini.

92
ul
        <pb n="106" />
        LA NATURE

Il est à remarquer que d’autant plus puissantes sont ces
énergies naturelles et d’autant plus de temps et de peine il
a fallu à l'homme pour les dompter et les faire servir à ses
fins. Pour capter le Niagara il faut être autrement armé
que pour capter la chute d’un ruisseau. Et nous verrons plus
loin qu’il en est ainsi même pour l’industrie agricole : une
terre naturellement fertile coûte plus à défricher qu’un ter-
rain de sable. Toute utilisation des énergies naturelles est
une lutte, comme celle d’Hercule contre les monstres, et
l'énergie à déployer par le vainqueur «st nécessairement en
raison de la puissance de l’adversaire.

Voilà pourquoi il n’en est encore que quatre ou cinq que
l’homme ait su utiliser pour la production : la force muscu-
laire des animaux, la pression du vent et des cours d’eau, la
dilatation des gaz (surtout sous forme de vapeur d’eau,
récemment sous forme de gaz explosifs), enfin, depuis peu
de temps, l'électricité (qui d’ailleurs m’est généralement
qu’une transformation de la force de l’eau ou de celle de la
vapeur). Mais il en est une infinité d’autres, déjà connues ou
inconnues. Les vagues que le vent soulève sur la surface des
mers ou le flot de la marée qui, deux fois par jour, vient
ébranler des milliers de lieues de côtes, le foyer de chaleur
que renferme l’intérieur du globe terrestre (1), constituent
des réservoirs de force véritablement inépuisables. Et ceiles
qu’on voit ne sont rien à côté de celles que l’on devine, ne
fût-ce que des énergies latentes dans les combinaisons molé-
culaires que le radium a révélées. S’il faut en croire le phy-
sicien, l’énergie intra-atomique contenue dans un gramme de
matière, si elle pouvait être dégagée, représenterait des mil-
lions de chevaux-vapeur !

La domestication de certains animaux, cheval, bœuf, cha-
meau, éléphant, renne ou chien d’Esquimau, etc, a fourni
aux hommes la première force naturelle dont ils aient fait

(1) En Toscane, dans une région où jaillissaient des jets naturels de vapeur
(soffioni), on les a captés et intensiflés en creusant des trous et on a pu
utiliser ainsi plusieurs milliers de chevaux-vapeur.

93
        <pb n="107" />
        - PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE

usage pour le transport, pour la traction, pour le faboura ge.
C’était déjà une précieuse conquête, car l’animal est propor-
tionnellement plus fort que l’homme. La force d’un cheval est
évaluée à 7 fois celle d’un homme, tandis que son entretien
représente une valeur moindre. Mais le nombre de ces ani-
maux est restreint — d'autant plus restreint qu’un pays
devient plus peuplé, car il faut beaucoup de place pour les
nourrir ; aussi ne représentent-ils qu’une force motrice rela-
tivement peu considérable.

La force motrice du vent et des rivières a été utilisée de
tout temps pour le transport, mais jusqu’à ces derniers temps
elle n’avait guère reçu d’autre application industrielle que
de faire tourner les ailes ou les roues des moulins à vent ou
à eau. Le moulin à eau, qui date des premiers siècles de l’ère
chrétienne, marque la date d’invention de la première
machine proprement dite, dans le sens de force naturelle
asservie à la production.

Mais de ces deux forces naturelles, l’une, le vent, est trop
faible, généralement du moins, ou en tout cas trop intermit-
tente ; l’autre, si elle est plus puissante et plus facile à capter,
a le grave inconvénient d’être localisée sur certains points.
Ce n’est que lorsque Newcomen (1705) ët plus tard James
Watt (1769) eurent employé la chaleur à tendre comme un
ressort la vapeur d’eau enfermée dans un réservoir clos, que
fut créé ce merveilleux instrument de l’industrie moderne
qui s'appelle la machine à vapeur. Et ce qui a fait jusqu’à ce
jour la supériorité de la vapeur, c’est qu’elle est artificielle en
ce sens que ce n’est pas la nature qui l’a créée, c’est l’homme.
C’est précisément pour cette raison qu’elle présente cet avan-
tage inappréciable que l’homme peut l’employer où il veut,
quand il veul, comme il veut. Elle est mobile, portative, con-
tinue, sa pression peut s'élever à 1, 2, 3, 4.., 10 atmosphères
sans qu’il y ait d’autre limite en pratique que celle imposée
par la résistance des parois de la machine.

Mais voici que l’eau, en tant que force motrice, est en train
de conquérir une place de premier ordre depuis que l’on a
trouvé le moyen de rendre cette force transportable à des

94
        <pb n="108" />
        LA NATURE ei.
centaines de kilomètres et non seulement transportable, mais
divisible à l’infini, en sorte que la force de l’eau peut rayon-
ner à volonté autour du point où la nature semblait l’avoir
enchaînée. C’est ainsi que le Rhône qui, depuis qu’il coule,
se dépensait inutilement à user des galets, va aujourd’hui
dans les chambres hautes de la Croix-Rousse faire marcher
les métiers des canuts lyonnais. Déjà la force motrice se
distribue à domicile, comme l’eau et le gaz, et il suffit de
tourner un robinet ou de presser sur un bouton pour se la
procurer.

Mais comme l’eau agit non par sa quantité ou son étendue,
mais seulement par sa chute — car quel parti tirer, en tant
que force motrice, des milliards de mètres cubes qui
dorment dans un lac comme celui de Genève ou même dans
un fleuve à cours paisible comme la Seine? — on a été amené
à utiliser l’eau surtout à son maximum de pente, c’est-à-dire
à la cascade, et, pour cela, à remonter le plus près possible
des sources des fleuves et des réservoirs où ils s’alimentent,
aux glaciers. Voilà pourquoi M. Bergès, un ingénieur de
Grenoble, a donné, il y a plus de cinquante ans (1868), à
cette force nouvelle le nom, qui a fait fortune, de houille
blanche. Il entendait par là, non point, comme on le croit
généralement, l’eau courante en général, mais plus précisé-
ment le glacier en tant que réservoir de force emmagasinée,
celle de la pesanteur, comme celle de la chaleur l’est dans la
houille ; l'homme dégage celle-là par la chute comme celle-ci
par la combustion.

Par un heureux hasard, où l’on aurait vu autrefois une
harmonie providentielle mais qui peut s’expliquer par des
causes géologiques, ce sont précisément les pays les plus
pauvres en houille noire qui ont été le plus richement dotés
par la nature en fait de houille blanche, et vice versa. Ainsi
en Europe, la Suisse, l’Italie du Nord, les États Scandinaves,
qui n’ont pas un atome de houille noire, ont de magnifiques
ressources en houille blanche, tandis que l’Angleterre, la
Belgique et l’Allemagne, si riches en mines, n’ont que peu de
chutes et de cours d’eau utilisables comme force motrice.

yF
        <pb n="109" />
        PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE

De même en Amérique, le Canada et le Brésil, qui ne
paraissent guère avoir de mines de houille, ont des forces
formidables en chutes d’eau. La France est assez bien parta-
gée puisque, sans être déshéritée pour la houille noire (elle
produit les 2/3 de ce qu’elle consomme), elle possède toute une
armée de chevaux hydrauliques équivalant à8 ou 10 millions
de chevaux-vapeur, dont la moitié dans les Alpes, un quart
dans les Pyrénées, le reste dans le Massif Central, le Jura et
les Vosges, mais dont moins de 1.500.000 sont actuellement
utilisés. Elle n’est dépassée en Europe que par la Suède et la
Norvège. Si elle sait l’utiliser en entier, cela suffira pour la
libérer du tribut qu’elle paie annuellement à l’étranger par
l'achat de 20 millions de tonnes de charbon par an.

La supériorité économique de la houille blanche sur la
houille noire c’est qu’elle ne se consomme pas par l’utilisa-
tion qu’on en fait. La houille noire c’est un trésor enfoui
depuis les temps paléontologiques, où nous puisons en
prodigues et qui bientôt sonnera creux. La houille blanche
se renouvelle comme l’eau qui tombe: c’est le soleil qui se
charge de pomper incessament celle qui a fini son travail et
de la remonter sur les sommets, Elle ne tarirait que dans
l’éventualité — dont quelques savants nous menacent, il est
vrai, mais non encore démontrée, heureusement ! — d’un
asséchement général de la terre et de la disparition des
glaciers.

Le coût d’installation d’usines d’hydro-électriques (bar-
rages, conduites forcées, turbines et dynamos, réservoirs ou
lacs artificiels pour régulariser le débit) coûte assez cher,
mais, l'installation une fois faite, le coût d’entretien par
cheval est presque nul, tandis que pour la houille, au con-
traire, ce coût est relativement élevé, chaque cheval consom-
mant en moyenne 1 kilogramme de charbon par heure. C’est
pourquoi dans les villages de montagne éclairés par la
houille blanche on ne prend pas la peine d’éteindre les
lampes pendant la journée.

Mais s’il est vrai que l’eau en temps que force motrice soit
immortelle, ou du moins sans cesse renaissante, à la diffé-

96
        <pb n="110" />
        LA NATURE
rence de la houille qui est morte et fossile, il n’en est pas
moins vrai que la première est en quantité limitée tout
comme la seconde et qu’il ne sera jamais en notre pouvoir
d'augmenter le nombre et la puissance des cours d’eau, mais
seulement de les mieux aménager.

A son défaut on rève d’aller demander au soleil lui-même
la force dont nous avons besoin. Mais, en admettant même
qu'on y réussisse, cette force empruntée au soleil sera limitée
plus encore que les autres forces naturelles, car le soleil ne
brille ni toujours, ni partout. Si c’est lui qui doit faire mar-
cher un jour nos usines, quel coup pour l’Angleterre, bien
pis que la concurrence de la houille blanche ! Les brouillards
de la mer du Nord deviendront son linceul et ce sera désor-
mais au fond du Sahara que l’industrie humaine devra aller
bâtir ses capitales.

La question des machines.

Les forces naturelles captées par les machines font des
prodiges sur lesquels l’habitude nous a blasés. Non seule-
ment elles permettent d’exécuter les mêmes travaux qu’au-
trefois dans des conditions de supériorité stupéfiantes, mais
surtout elles ont permis d'accomplir des travaux auxquels on
n'aurait pu songer autrefois. Pour ne citer que deux exemples
entre cent, le journalisme et les chemins de fer, ces deux
grands facteurs de la civilisation, qui ont si profondément
modifié toutes les conditions de la vie moderne, — non
seulement économiques, mais publiques, intellectuelles et
morales, — sont l’un et l’autre des créations de la machine à
vapeur.

La généralisation de l'automobile, et probablement demain
de l'avion, a aussi déjà des conséquences sociales impor-
tantes.et dont on ne peut encore mesurer la portée. Ce sont
vraiment les instruments de libération de toutes les servi-
tudes que le monde physique impose à l’homme, de la dis-
tance, du temps, de la pesanteur. Et tout en accroissant

Gipe. P. R. 25e édition

97
1V\
        <pb n="111" />
        | PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE
l'indépendance vis-à-vis de ‘latnaäture, ils resserrent ‘les‘liens
de/la-solidarité:entre les/hommes.

Les chemins de fer:suburbainsidans les grandes'villes pour-
ront.apporter le remède /le plusiefficace.aux maux/des agglo-
mérations urbaines et ‘faciliter la solution de l’angoissant
problème‘du‘logementiouvrier.

la supériorité de la :machine sur le ‘travail-de l'homme
tient à des causes soit techniques,'soit‘économiques.

Les causes/fechniques ‘sont : 1° la puissance /qui:permet de
soulever, transporteriou‘pétrir la matière. En rassemblant un
nombre “suffisant de;manœuvres les Pharaons ont pu‘élever
‘les Pyramides etipeut-être ‘aurait-on pu, en y -méttant ‘un
siècle, percer le canal de/Panama. Mais les marteaux de mille
forgerons'tapantrensemble ne pourraient‘faire ce:que font'le
marteau-pilon, la presse hydraulique ou le laminoir, ni‘cent
mille rameurs mouvoir les gigantesques steamers ou cuirassés
à 50 kilomètres à l’heure ; — 2 la rapidité. La main de
l’homme ni même son œil ne peuvent suivre la rotation de
la turbine ou de la broche, le tic-tac des perforatrices ou des
riveteuses:électriques ; — 8° la précision et surtout l’unifor-
mité:du‘travail qui permet tout:de produire ‘des pièces/iriter-
changeal les.:La mainidu plus ‘habile ouvrier peut arriver à
une précision'de 1/10:de millimètres, mais elle ne ‘réussira
pas/à faire deux ‘pièces identiques. La/machine les‘fait‘et:ne
peut même ‘faire autrement, et ainsi ‘toutes les ‘pièces ‘de
milliers de fusils ou/bicyclettes sontiinterchangeables.

Les causeséconomiques de ‘la supériorité de'la/machine sur
le travail humain se ramènent à ‘une ‘seule ‘qui ‘est'le’bon
marché, l’abaissement du coût:de production. Si l’on pense
qu’un ‘cheval-vapeur ne consomme pour ‘son alimentation
qu’un kilo de charbon en moyenne par heure (un peu plus
avec‘de{petitesimachines, un peu moins avec'de grandes) et
que ce kilo de-charbon'ne/coûte’pas (en temps ‘normal, non
àil’heure où nous écrivons'!) plus ‘de 5 ‘ceritimes, on appré-
ciera la différence avec le salaire/de l’ouvrier.'Il est vrai que
le ‘charbon ‘consommé ‘ne ‘constitue -pas la seule‘dépense‘de
la(machine : il y'a l’huile, les ‘frais ‘d’entretien, l’intérêt et

98
        <pb n="112" />
        LA NATURE 3
l'amortissement du capital'représenté par la machine dontla
vie est assez: brève, et enfin le salaire du mécanicien qui la
conduit, car elle ne marche pas toute seule, quoique'peu s’en
faut. Néanmoins, tout compté, l’économie est encore énorme.
Elle l’est d'autant plus, cela va sans: dire, que la main
d'œuvre devient plus: couteuse. Aussi la Hausse’ des salaires
a-t-elle été un’ des stimulants les plus efficaces des progrès
mécaniques ; parfois une seule grève a: suffi pour faire intrd-
duire la machine dans l’usine. Si le régime d’esclavage s’était
perpétué, jamais les machines n'auraient été inventées.

Les manueis: d’Economie: politique abondent en exemples
du lon marché dû aux machines; les plusfrappants-sont ceux
dw transport et de l’imprimerie — la tonne de marchandise
transportée à raison de 6:centimes par kilomètre, le journal
de quatreetsix pages contenant la matière d’un volume vendu
naguère 1 sou — voilà les miracles de la mécanique:

Il’y a à ce jour en France, qui est loin d’être le pays le plus
avancé pour le machinisme, 15 millions de chevaux vapeur,
chacun représentant une fôrce égale à celle d’une vingtaine
d'hommes. Comme le nombre d'hommes employés dans
l'industrie et l’agriculture ne dépasse pas en France 10 mil-
lions d'hommes, on peut dire que la force productive de
chacun d’eux est multipliée par 30, ou, si l'on préfère cette
image plus pittoresque, que chaque travailleur français a

désormais une trentaine d’esclaves: à san: service; ce qui
devrait lui procurer une situation: quasi équivalente à celle
des patriciens; de Rome, c’est-à-dire lui permettre de cumuler
les agréments- de la richesse et ceux de l’oisiveté. Dès lors,
pourquoi, grâce à ce nouveau régime’ d’esclavage qui rem-
placera les antiques servitudes, pourquoi les Hommes: de
demain’ ne pourraient-ils pas vivre de la vie noble des
anciens et, comme les Grecs sur l'Agora ou les Romains:au
Forum, consacrer à l&amp; vie politique; aux délassements artis-
tiques, aux exercices gymnastiques ou aux nobles spécula-
tions de la pensée, les heures dérobées au travail matériel
— avec cette différence que ce qui était'alors le privilège d’un
petit aombre deviendra la loi de tous ?

Jo
        <pb n="113" />
        PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE

Pour calmer cette exultation il suffit de remarquer que les
machines ne sont que d’un très faible secours pour la satis-
faction des deux besoins primordiaux de toute société
humaine : l’alimentation et le logement.

On compte en France moins de 200.000 chevaux-vapeur
employés dans l’agriculture, soit pas même 1,50 p. 0/0 du chiffre
total. Ce lent développement du machinisme dans l’industrie
nourricière est-il dû seulement, comme on le croit, à l’esprit
routinier des populations agricoles ou ne serait-il pas dû
plutôt à la nature même de la production agricole ? C'est
cette dernière explication qui nous parait être la vérité. La
terre est le laboratoire de la vie, et la vie a ses lois de déve-
loppement qui lui sont propres (voir ci-dessus, p. 88). D’ail-
leurs la plupart des machines employées dans l’agriculture
n’ont d’autre but que d’économiser la main-d’œuvre ou
d’accélérer le travail, mais non d’augmenter la quantité des
produits. La machine à battre le blé ou à tondre les moutons,
pas plus que celle à casser le sucre, pas plus que celles qui, à
Chicago, transforment instantanément un porc en saucisses,
n’ajoutent un atome à la somme de nos richesses, au stock
de blé, de laine, de sucre, de viande. Pourtant les machines
pour le défoncement ou l'irrigation peuvent accroître en pro-
fondeur et en fertilité le terrain utilisable.

En ce qui concerne la construction des maisons, les
machines ne s’emploient guère, si ce n’est pour la taille des
pierres ou certaines constructions exceptionnelles.

C’est donc dans un domaine plus restreint qu’on ne pense
— dans la fabrication et le transport seulement — que l’utili-
sation des forces naturelles a donné tout ce qu’on pouvait en
attendre en fait d’abondance et de bon marché. Il est vrai
que les progrès mécaniques dans le transport agissent indi-
rectement sur l’alimentation et le logement en facilitant
l'importation des produits agricoles, des engrais et des maté-
riaux de construction.

Mais voici un autre aspect de la question.

S'il est vrai qu’un cheval-vapeur fasse le travail de

100
        <pb n="114" />
        LA NATURE :
20 hommes, chaque nouveau cheval-vapeur créé va permettre
à un seul homme qui le conduira de supprimer le travail de
20 autres ouvriers et, par conséquent, va condamner ceux-ci
au chômage. Et comme chacun de ces 20 hommes s'efforce
de conserver sa place, il semble bien qu’il doit en résulter
une surenchère au rabais qui avilira les salaires.

L'’économiste Sismondi, il y a un siècle, s’est fait une célé-
brité d'hérétique, mieux méritée à d’autres égards, par l’élo-
quence avec laquelle il a dénoncé le machinisme comme un
fléau pour la classe ouvrière et pour toute la nation. Il disait
que l'invention des machines « rendait la population
superflue » (c’est le titre d'un des chapitres de son livre
Nouveaux Principes d'Economie Politique). Si, disait-il, le
machinisme arrivait à un tel degré de perfection que le roi
d’Angleterre pût en tournant une manivelle produire tout ce
qui serait nécessaire aux besoins de la population, qu’advien-
drait-il de la nation anglaise?

On sait que les ouvriers aussi ont été violemment hostiles
à l'introduction des procédés mécaniques dans l’industrie et
qu'ils ont manifesté maintes fois cette hostilité en brisant les
machines et en pourchassant les inventeurs. Point n’est
besoin de remonter au bateau à vapeur de Papin, mis en
pièces en 1707, ou au métier Jacquard brûlé, il y a cent ans,
à Lyon. Aujourd'hui encore, nous avons vu les ouvriers
déchargeurs des ports de Marseille ou de Boulogne s’opposer
à l'établissement des grues et les pêcheurs de Bretagne s’in-
surger contre l'emploi des grands filets tournants et des
bateaux à vapeur dans la pêche aux sardines, parce qu’ils
croient que plus ils livreront de poissons et moins ils seront
payés, et cela à un moment de disette générale !

C’est naturel, car les ouvriers sont nécessairement les
premiers à subir le contre-coup de l’invention mécanique
qui vient briser leurs bras. Et comme ils vivent au jour le
jour, ils ne peuvent attendre que cela « se tasse »

Mais, au contraire, les économistes préoccupés de prouver
qu'il ne saurait exister dans notre organisation économique
de contradiction entre l'intérêt social et les intérêts indivi-

101
        <pb n="115" />
        ; PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE

duels, ne pouvaient faire moins que de nierles maux attribués
au machinisme et d’affirmer que les machines procurent aux
ouvriers toujours plus de travail et plus de bien-être. De là
une querelle qui tenait autrefois une grande place dans les
traités classiques, mais qui, aujourd’hui, a perdu beaucoup
de son importance.

Voici les arguments classiques par lesquels les économistes
écartent les griefs imputés aux machines. Il faut pourtant
reconnaître qu’ils ne sont pas péremptoires :

1° Diminution du coût de la vie. — Toute invention méca-
nique, diton, a pour résultat un abaissement dans le coût de
la production et par conséquent dans les prix.

Les exemples à citer sont innombrables : nous en avons
rappelé deux tout à l’heure, le transport et les journaux; on
peut citer aussi tous les articles de vêtement qui rentrent
dans ce qu’on appelle « la confection ». Par conséquent, dit-
on, en supposant même que la machine eût pour résultat de
faire baisser le salaire, néanmoins l’ouvrier trouverait une
compensation, en tant que consommateur, aux facheux effets
dont il souffrirait en tant que producteur.

Mais pour que cette compensation opère, encore faut-il
supposer que l’ouvrier soit consommateur des produits qu’il
fabrique. Or, rien n’est moins. fréquent qu’une telle coïnci-
dence. La fabrication de certaines dentelles à la mécanique
a pu en abaisser le prix, mais comme la pauvre femme qui
les brodait n’a pas l'habitude de s’en parer, cela ne la
dédommage en aucune façon.

En admettant même que le produit en question rentrât
dans la consommation du travailleur, il n’y entrerait sans
doute que pour une part infime et la compensation serait
dérisoire. L’ouvrière qui tricotait des bas et qui, par suite
de l’invention d’une machine à tricoter, perd son salaire, ne
s’en consolera pas aisément par la perspective d’acheter
désormais ses bas. à bon compte chez le marchand.

Pour que la compensation dont on parle fût réelle il fau-
drait que le progrès mécanique se réalisât à la fois dans toutes
les branches de la production, de telle façon que la baisse des

102
        <pb n="116" />
        LA NATURE 115
prix qui en est la conséquence fût générale et simultanée
En ce cas, oui, on pourrait dire qu’il importerait peu à
l’ouvrier de toucher un salaire réduit de moitié si toutes ses
dépenses se trouvaient aussi réduites de moitié. Malheureu-
sement nous avons constaté tout à l'heure que les décou-
vertes mécaniques n’ont pas lieu dans toutes les branches de
la production, mais seulement dans un petit nombre d’entre
elles, et notamment qu’elles n’affectent que dans une faible
mesure précisément celles des dépenses qui occupent la plus
grande place dans le budget de l’ouvrier, à savoir la nourri-
ture et le logement.

20 Accroissement de la demande de main-d'œuvre. — Loin
de supprimer ou de restreindre la demande de main-d'œuvre,
le machinisme a pour résultat, dit-on, d’augmenter cette
demande. En effet, tout invention mécanique, par cela seul
qu’elle amène une baisse des prix, doit provoquer une
augmentation de débit correspondante, selon la « loi de la
demande », et par conséquent elle finit toujours par rappeler
les travailleurs qu’elle avait momentanément expulsés. Au
lieu de leur enlever de l’ouvrage, elle leur en crée. Et les
exemples à l’appui abondent. Grâce à la multiplication des
livres depuis l’invention de l'imprimerie, combien plus
d'ouvriers typographes aujourd’hui que de copistes au moyen
âge ! Grâce aux chemins de fer, combien plus de voyageurs
et par conséquent combien plus d'employés de chemins de
fer dans les services de la traction et de l’exploitation qu’il
n’y avait autrefois de postillons, palefreniers et maîtres de
postes ! Grâce aux métiers mécaniques, combien plus
d'ouvriers employés dans l’industrie textile qu’autrefois de
tisserands!

À ceci on peut d’abord répondre que, quoique l’accroisse-
ment du débit soit la conséquence normale de la baisse des
prix, ce n’est pas vrai dans tous les cas, notamment dans les
cas suivants : — a) Toutes les fois qu’un produit ne répond
qu'à un besoin limité. L’exemple des cercueils est classique,
mais il est bien d’autres produits ‘sel, parapluies, lunettes,
clefs) pour lesquels une baisse de prix n’augmenterait que

LS
        <pb n="117" />
        ; PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE

faiblement la consommation. Il n’est pas probable que si le
prix des chapeaux diminuait de moitié, on en usât deux fois
plus. Pour les articles de luxe, il se pourrait même que la
multiplication diminuât la consommation, en les dépréciant.
— b) Toutes les fois qu’une industrie est solidaire d’autres
industries. C’est un cas très fréquent. La production des
bouteilles et des tonneaux aura beau baisser, on n’en vendra
pas davantage si on n’a pas plus de vin à y mettre. De même,
la production des ressorts de montres est limitée par celle
des montres, la production des boulons par celle des rails
ou des chaudières, celle des rails et chaudières est limitée
à son tour par d’autres causes indépendantes des prix,
telles que le développement des transports, la production
minière, etc.

Dè plus, en admettant même une augmentation de consom-
mation proportionnelle ou plus que proportionnelle à
l’abaissement des prix, encore faudrait-il un temps plus ou
moins long et peut-être plusieurs générations avant que cette
évolution s’accomplisse. Il faut du temps pour que les prix
anciens s’abaissent, d’autant plus que la résistance intéressée
des fabricants et les habitudes acquises en ralentissent la
chute; la concurrence finit bien par l'emporter, mais les
industries rivales ne s’établissent pas en un jour. Il faut plus
de temps cncore avant que l’abaissement des prix ait fait
pénétrer le produit dans les nouvelles couches de la société
qui ne changent pas en un jour leurs goûts et leurs besoins.
Si le tisserand du siècle dernier, devant son métier mort, eût
pu savoir qu’aujourd’hui ses petits-enfants trouveraient du
travail et de p'us hauts salaires dans de magnifiques usines,
il y eût trouvé sans doute quelque réconfort moral, mais cela
ne lui aurait pas donné du pain.

En somme, l’argumentation classique revient à dire que si
l’invention des machines peut provoquer des crises et causer
des souffrances, celles-ci ne sont que temporaires et se gué-
rissent spontanément. On peut l’a&amp;mettre en effet, mais c’est
une faible consolation, car on pourrait en dire autant de tous
les maux de ce monde : tous sont temporaires, hormis lamort

104
        <pb n="118" />
        LA NATURE ,

Ce qu’il faudrait dire plutôt — mais l’école optimiste n’aime
pas à faire de tels aveux — c’est que les maux dont on se
plaint n’ont rien de spécial aux machines. Tout progrès éco-
nomique, qu’il s'agisse d’invention mécanique ou de mode
nouveau d'organisation du travail, ne peut avoir pour effet
que de rendre inutile une certaine quantité de travail. Et étant
donnée l’organisation de nos sociétés modernes fondée sur
la division du travail, où chacun de nous vit d’un genre de
travail déterminé, il est impossible que ce progrès, quel qu’il
soit — et non pas seulement l'invention mécanique, mais
tout perfectionnement dans l’organisation, tel que les grands
magasins, les coopératives, les trusts, ete. — ne rende pas
inutile le travail de quelqu’un et ne lui enlève du même coup
son gagne-pain. Là est la contradiction fatale.

C’est à ce point de vue que se placent les socialistes. Pour
eux, tous les maux résultant du machinisme sont imputables
non aux machines mais à l’appropriation du machinisme par
le capitaliste. Les ouvriers éclairés, les chefs des syndicats,
comprennent très bien que le machinisme, nonobstant toutes
les perturbations qu’il entraîne, est une des formes néces-
saires et bienfaisantes de l’évolution industrielle et qu’il
serait non seulement vain mais contraire aux intérêts supé-
rieurs de la classe ouvrière, de chercher à l’enrayer. Ils se
défendent d’être hostiles aux machines par esprit de
misonéisme et de routine : au contraire ils sont inclinés
à exalter outre mesure les miracles de transformation
sociale qu'ils en attendent. Si elles appartenaient à la
communauté, pensent-ils, alors elles n’auraient d’autre effet
que de réduire la part de travail de chacun — mais non plus
de supprimer le gagne-pain de personne. Leur thèse ce
n’est donc plus qu’il faut détruire les machines, mais les
nationaliser.

En attendant, les organisations syndicales, et les patrons
eux-mêmes, ont appris à prendre les mesures nécessaires
pour amortir le choc résultant de l'introduction des ma-
chines dans l’industrie : elles s’efforcent de faire bénélicier
les ouvriers des économies réalisées sur le coût de produc-

1075
        <pb n="119" />
        ] PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE
tion, soit sous forme d'augmentation de salaires, soit sous
forme de réduction des heures de travail.

Néanmoins, il serait bien exagéré d’affirmer qu'on y
réussira complètement. L'existence dans tous les pays indus-
triels d’un excédent de main-d’œuvre, de ce que les socia-
listes appellent la réserve de l’armée industrielle, où les
patrons peuvent puiser selon leurs besoins et qui par sa
présence pèse sur le taux des salaires, ne peut guère être
expliquée que par l’action continue des inventions méca-
niques et autres progrès industriels laquelle tend à réduire
sans cesse le nombre de bras nécessaire pour les besoins.

Tout ce qu’il est permis d’espérer pour l'avenir c'est que
les répercussions douloureuses des inventions mécaniques
tendront à s’atténuer. En effet, il est bien évident qu’une
machine nouvelle apparaissant dans une industrie déjà
mécanisée ne provoque pas une révolution semblable à celle
du premier métier mécanique dans le tissage à la main — de
mème que la découverte d’une mine d’or nouvelle venant se
déverser dans un stock énorme ne provoque pas une pertur-
bation du prix semblable à celle qui suivit la découverte des
premières mines du Nouveau Monde. L'histoire nous montre,
dans l’évolution économique de l'humanité, des poussées de
transformation brusque suivies de longues périodes d’un état
plus ou moins stationnaire : il est donc très possible que la
grande transformation économique de notre temps soit suivie
d’un long temps de repos ou du moins de progrès très lent,
semblable au cours paisible, économiquement parlant, des
périodes qui ont précédé,

106
        <pb n="120" />
        LE TRAVAIL
CHAPITRE II
LE TRAVAIL
Du rôle que joue le travail dans la production.

Pour réaliser ses fins, et principalement pour satisfaire aux
nécessités de son existence, tout être qui vit est forcé d’ac-
complir un certain travail. La graine elle-même fait effort
pour soulever la croûte de terre durcie qui la recouvre et
venir respirer l’air et la lumière. L’huître, attachée à son
banc, ouvre et referme ses écailles pour puiser dans le liquide
qui la baigne les éléments nourriciers. L’araignée tisse sa
toile. Le renard et le loup vont en chasse. L'homme n’échappe
pas à la loi commune ; lui aussi doit faire des efforts persé-
vérants pour suffire à ses besoins. Cet effort, inconscient dans
la plante, instinctif dans l’animal, devient chez l’homme un
acte réfléchi et prend le nom de travail.

N’y a-t-il pas pourtant certaines richesses que l’homme
peut se procurer sans travail, celles que la nature lui octroie
libéralement ? C’est une question délicate.

Il faut remarquer d’abord que pour cette catégorie de
richesses qui s'appellent des produits, il n’en est pas une
seule qui ne suppose dans une mesure quelconque l’interven-
tion du travail. Cela résulte de l’étymologie même du mot
produit, productum (mené en avant). Or, qui l’aurait ainsi
mené, sinon la main de l’homme? Pour que des fruits
puissent servir à la satisfaction de nos besoins, même ceux

107
ï
        <pb n="121" />
        PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE
que la nature nous donne elle-même, fruit de l’arbre à pain,
bananes, dattes, ou tous les crustacés et coquillages que l’on
appelle en Italie frutti di mare, encore faut-il que l’homme
ait pris la peine de les ramasser. La cueillette représente
certainement un travail qui peut devenir fort pénible.

Il faut remarquer d’ailleurs que l’on ne se fait pas

d’ordinaire une idée juste du rôl&gt; considérable que joue le
travail, même dans la création de ces produits qualifiés
souvent très inexactement de « naturels ». On est disposé
à croire, par exemple, que tout ce qui pousse sur la terre,
céréales, légumes, fruits, est une libéralité de cette terre,
magna parens frugum (1). En réalité, la plupart des plantes
qui servent à l’alimentation des hommes ont été, sinon créées,
du moins tellement modifiées par la culture et les travaux
de centaines de générations, qu’à cette heure encore les
botanistes n’ont pu retrouver leurs types originaires. Le
froment, le maïs, la lentille, la fève, nont pu être découverts
nulle part à l’état spontané. Même les espèces que l’on
retrouve à l’état de nature sont singulièrement différentes
de leurs congénères cultivées. Il a fallu les importer d’abord
des quatre coins du monde, puis les soumettre à des siècles
d’acclimatation (2). Entre les grains acides de la vigne
sauvage et nos grappes de raisins, entre les légumes ou les
fruits succulents de nos vergers et les racines coriaces ou
les baies Âpres, vénéneuses parfois, des variétés sauvages,
la différence est telle que l’on peut bien considérer ces fruits
ou ces légumes comme des produits artificiels, c’est-à-dire
de véritables créations de l’industrie humaine. Et la preuve
c’est que si le travail incessant de culture vient à se relâcher
pendant quelques années, ces produits ne tardent pas, comme
l’on dit, à dégénérer, ce qui signifie simplement qu’ils

(1) Xénophon voyait plus juste quand il disait : « Les dieux nous vendent
tous les biens au prix de notre travail ».

(2) La pomme de terre vient du Chili, la tomate du Pérou, la pêche de la
Perse, la cerise de l’Asie-Mineure, etc., et combien modifiées de leurs frustes
ancêtres ! Pour nombre d’autres, on ignore leurs origines parce que les espèces
originaires ont disparu.

108
        <pb n="122" />
        LE TRAVAIL .
retournent à l’état de nature en perdant toutes les vertus
dont l’industrie humaine les avait dotés.

Enfin même pour ces richesses qui ne sont pas « des
produits » parce qu’elles préexistent à tout acte de produc-
tion, telles que la terre d’abord et tous les matériaux à l’état
brut ou organisé qu’elle nous fournit, la source jaillissante
d’eau ou de pétrole, la forêt sur pied, la prairie naturelle, la
carrière de pierre, la mine de métal ou de charbon, la chute
d’eau qui fait tourner la roue du moulin ou la turbine, le
gisement de guano déposé par les oiseaux de la mer,
la pêcherie abondante en poissons, en coquillages ou en
corail — encore faut-il remarquer :

1° Que ces richesses naturelles n’existent en tant que
richesses, c’est-à-dire en tant que choses utiles et valables,
qu’autant que l’intelligence humaine a su découvrir leur
existence, et surtout leurs utilités, c’est-à-dire les propriétés
qui les rendent aptes à satisfaire quelqu’un de nos besoins.
(voir ci-dessus p. 49).

20 Que ces richesses naturelles ne pourront être utilisées,
c’est-à-dire servir ultérieurement à la satisfaction des besoins
de l’homme, qu’autant qu’elles auront subi plus ou moins
l’action du travail : s’il s’agit d’une terre vierge, qu’autant
qu’elle aura été défrichée; s’il s’agit d’une source d’eau
minérale, qu’elle aura été captée et mise en bouteilles; s’il
s’agit de champignons ou de coquillages, qu’ils auront été
ramassés, après une chasse plus ou moins laborieuse, et sans
doute aussi qu’ils auront subi quelque préparation culinaire.

Remarquons pourtant, après avoir rendu au travail cet
hommage qu’il n’est jamais complètement absent dans la
création de la richesse, même pour les richesses dites
naturelles — qu’il ne faudrait pas en conclure que leur valeur
soit en raison du travail dépensé : nous avons déjà exposé
et critiqué cette thèse. Quand, par exemple, dans certaines
régions du Caucase ou du Far-West, il suffit de donner un
coup de sonde heureux pour faire jaillir un fleuve de pétrole
qui vaut des millions, il serait impertinent de prétendre que
cette fontaine d’or est le produit du travail.

109
        <pb n="123" />
        PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE
De ‘quelle façon le travail produit.

Il faut distinguer trois aspects du travail :

te Le travail corporel, qui est généralement mais pas néces-
sairement un travail manuel, est indispensable pour toute
production de richesses matérielles, car il faut toujours,
comme nous venons de le dire, transformer ou tout au moins
extraire la matière première de toute richesse. Et c’est la
main de l'homme qui est l’agent non pas unique, mais initial,
de cette transformation (1).

Les merveilles infiniment variées sorties de cette main
tiennent du prodige. Et pourtant l’homme n’a point des doigts
de fée. Sa main et ses membres ne sont rien de plus qu’une
force musculaire dirigée par une intelligence : ils ne sau-
raient donc produire d’autres effets que ceux d’une force
motrice quelconque, à savoir.un déplacement (2).

Ce déplacement peut consister soit dans un changement de
lieu de l’objet lui-même, soit dans un changement de place de
ses parties constitutives. Dans.ce dernier cas, nous disons bien
que l’objet a subi «une transformation », mais toute trans-
formation se réduit en somme à un déplacement. Les formes
exquises que revêt l’argile sous la main du potier ou du
statuaire, les dessins riches et compliqués que suit le fil
sous les doigts de la dentellière, ne sont que les effets pro-
duits par les déplacements des molécules de l'argile ou des
fils du tissu. Tout ce que peut faire le travail de l’homme
c’est remuer, séparer, intervertir, superposer, arranger, rien
que des mouvements. Prenez par exemple la production du
pain : passez en revue les divers actes de cette production,

(1) Si l'homme a moins de vigueur musculaire que les animaux, il a en
général plus de -dextérité, ‘ét il ‘doit surtout (comme le nom ‘l'indique assez,
dextera, droite) à ce merveilleux ‘organe «qui est là main avec le ponde
opposable.

(2) Probablement le travail de la ‘nature aussi se‘réduit à des mouvements.
mais ceci regarde le physicien.

110
Il
        <pb n="124" />
        LE’ TRAVAIL 111:
labourer, semer, moissonner, vanner, moudre, bluter, pétrir,
enfourner, et vous: verrez’ que tous’ ne représentent‘ que cer-
tains déplacements: imprimés à'la matière: Mais quant aux
vraies transformations; qui:s’opèrent’ dans:larconstitution des
corps, quimodifient/leurs propriétés physiques'ou chimiques
et concourent par là à la production, — l’évolution mysté-
rieuse qui avec un germe fait une plante, là fermentation qui
avecun jus sucré fait de l’alcool, les réactions chimiques qui
avec dufer et du charbon:font de l’acier — celles-ci ne sont
plus/le fait durtravail manuel: l’homme s’est borné à disposer
les matériaux dans l’ordre voulu, le blé danslarterre, la-ven-
dange dans:la cuve, le minerai dans le-haut fourneau : c'est
la nature qui fait:le reste.

En: constatant combien: faible est cette force motrice de
l’homme et combien limité est son mode d’action, on
s'étonnera d’autant plus qu’elle ait suffi à transformer le
monde ! Il ne faudrait pas:croire que l’Homme-ssactie naturel-
lement se: servir de ses mains pour travailler. Il'a fallu des
siècles: d’apprentissage et il lui reste encore beaucoup à
apprendre (1).

Les produits immatériels, autrement dit : les services (voir
ci-dessus p: 51) n’exigent pas généralement un travail manuel,
mais ils exigent toujours un travail’ corporel, c’est-à-dire le
travail d’autres organes que la main — c’est la-voix pour
l’avocat, l’instituteur, l’acteur; c’est la vue pourle médecin,
le marin, l’artiste; l’écrivain ; ce sont’ les jambes paur le
facteur rural — mais: la fatigue physique peut n’être pas
moindre que dans:le travail manuel:

20 Le travail d’invention est purement intellectuel, mais
il n’est pas:moins indispensable à la production que letravail
manuel, car il n’est: pas une seule des clioses utilisées par
l'homme, pas un seul’ de ces gestes productifs, qui n'aient dû
être inventés, C’estigrâce àelle que le patrimoinede l'humanité
s’agrandit tous les jours de quelque nouvelle conquête.

(1) D’après. l'ingénieur américain Taylor, Uhomme- ne’ sait, pas: aujourd’hui
encore travailler. Sur la méthode Tavlor voir le Cours.
        <pb n="125" />
        j PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE

Tantôt, avec cette argile qui fait la boue de nos rues, l’in-
dustrie fabrique ce métal étincelant, solide et léger à la fois,
qui s'appelle l’aluminium, et tantôt elle convertit les vils
résidus de la houille en parfums ou en couleurs plus
splendides que la pourpre de Tyr. Toutefois, bien courte
encore est la liste des choses dont nous savons user, relative-
ment au nombre immense de celles dont nous ne faisons
rien. Sur les 140.000 espèces connues du règne végétal, la
culture n’en utilise pas 300; sur les centaines de mille espèces
que compte le règne animal il en est à peine 200 dont nous
avons su tirer parti (1). Et même parmi ceux qui sont nos
plus proches parents, les mammifères, il n’y en a guère
qu'une vingtaine d’utilisés, soit pour notre alimentation, soit
pour nos travaux, soit pour notre compagnie. Parmi les
corps inorganiques, la proportion n’est pas plus favorable.
Mais le catalogue de nos richesses s’allonge chaque jour et il
y a tout lieu de penser que si notre science était parfaite
il n’y aurait pas dans ce vaste monde un seul brin d’herbe,
pas un grain. de sable, dans lequel nous n’eussions su
découvrir une utilité nouvelle.

Ce ne sont pas seulement les richesses qui doivent être
découvertes, c’est la façon de les transformer et de les uti-
liser — c’est-à-dire le travail manuel lui-même sous toutes ses
formes, chaque mouvement des doigts du tisserand ou des
bras du forgeron — qui n’ait dû être inventé par un premier
artisan. Et il ne faut pas croire qu’en ce domaine l’invention
s'arrête jamais complètement : elle se mêle au travail le plus
humble et l’empêche de se cristalliser dans la routine. L’in-
vention, au sens économique du mot, ce n’est pas l’éclair qui
‘aillit du cerveau d’un homme de génie (2): c’est simplement
l’adaptation d’un moyen nouveau aunefin quelconque. D’après
Hobson, la machine à tisser telle qu’elle existe aujourd’hui
est une accumulation de 800 petites inventions de détail.

(1) De Candolle, Origine des plantes cultivées, p. 366.

(2) Si l'on réfléchit au mot de Buffon que « le génie est une longue patience »,
et si l'on se rappelle la biographie des grands inventeurs, on sera plus porté
à reconnaître que l’invention n’est qu’un des aspects du travail.

1192
        <pb n="126" />
        LE TRAVAIL 2.

Il est à remarquer que toute invention, une fois faite, a ce
privilège de pouvoir servir à un nombre indéfini d’actes de
production ou, pour mieux dire, de reproduction. C’est
même ce qui rend si difficile pour le législateur de régler et
de protéger le droit de propriété de l’inventeur.

3o Enfin, toute entreprise productive, toutes les fois qu’elle
ne s’exerce plus à l’état isolé mais sous une forme collective,
exige un travail d’organisation et de direction ; or, la direc-
tion constitue elle-même un mode de travail très efficace et
dont l'importance va grandissant à mesure que l’industrie
dans nos sociétés modernes tend à prendre les formes de la
grande production. C’est un des caractères les plus connus
et les plus importants du travail que son efficacité s’accroît
par le groupement, en ce sens que le groupement de trois
travailleurs réunis peut rendre plus que le triple du rende-
ment d'un seul. Mais ce n’est point à dire qu’il suffise d’aug-
menter le nombre d’unités du groupe pour augmenter plus
que proportionnellement le produit! Quand on attelle
ensemble dix ou douze chevaux, le rendement est loin d’être
supérieur ni même égal à la somme de leur forces indivi-
duelles. Il y a dans toute entreprise un nombre optimum de
travailleurs, en rapport avec les conditions données, ni plus
ni moins. Le travail collectif ne peut donc être supérieur au
travail individuel qu’autant qu’il est organisé et commandé.
Au reste, même parmi les ouvriers manuels, on n’en trouve-
rait plus guère aujourd’hui pour croire que ce travail-là, le
travail du chef, vaille moins que le travail d’exécution.

De l’évolution des idées
en ce qui concerne la productivité du travail.

C’est une curieuse histoire que celle qui nous montre
comment ce titre de « productif », d’abord réservé à une
seule catégorie de travaux, s’est peu à peu élargi pour finir
        <pb n="127" />
        LL PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE
par être décerné indistinctement à tous, et de suivre'la filia-
tion des doctrines économiques sur cette question.

10 L'école des Physiocrates réservait le titre de productif
au seul travail agricole (et aussi aux industries de la chasse
et de la pêche), mais: le refusait à tout autre, même au travail
manufacturier. La raison qu’elle en: donnait ce n’était pas
seulement que ces industries fournissent les matériaux de
toute richesse, matériaux quelles autres:industries se bornent
à mettre en œuvre — ceci est vrai — mais surtout que ces
industries seraient les seules où la nature travaille conjoin-
tement avec l'homme, que la nature seule peut créer un
« produit net », ce qui est faux.

29 La définition des Physiocrates était incontestablenrent
trop étroite. Tels qu’ils nous sont livrés par les industries
agricoles; ou: extractives, les matériaux sont en général abso-
lument impropres à notre consommation: et ils: ont besoin de
subir de nombreuses modifications qui sont justement le fait
de l’industrie manu/acturière. Celle-ci est done le complé-
ment indispensable des premières et le procès dela produe-
tion est aussi incomplet sans elles qu’un drame dont on
aurait supprimé: le troisième: acte. À quoi servirait le minerai
sur le carreau de la mine s'il ne devait passer par la fonderie
d’abord, puis par la forge? À quoi bon le blé s’il ne devait
passer par les mains du meunier et du boulanger ? Sans le
travail duitisserand, le lin ne serait pas plus:utile que l’ortie.
De quelidroit donc refuser à cesstravaux le titre de productifs,
puisque sans, eux ces richesses; nous: seraient inutiles; en: un
mot ne seraient même pas des richesses ?

Quant à croire que les industries extractives et agricoles
créent la richesse, tandis que l’industrie manufacturière ne
ferait que la transformer, c’est une autre erreur. L’agricul-
teur ne crée rien, pas: plus: que l’industriel'; il ne fait que
transformer, lui aussi, les: éléments simples empruntés'au sol
et à l'atmosphère. Il fait du blé avec de l’eau, de la potasse,
de la silice, des phosphates et des nitrates, absolument
comme le fabricant de saven fait le savon avec de la soude
et des corps: gras.

+
        <pb n="128" />
        LE TRAVAIL mn

Aussi, à partir d'Adam Smith, ‘aucun économiste n’a hésité
à étendre le titre de productif aux travaux manufacturiers.
Toutefois, il faut retenir la part de vérité ‘contenue dans la
doctrine physiocratique, à savoir que dans la hiérarchie des
travaux l’agriculture occupe le premier rang, tout simple-
ment parce que dans la hiérarchie des besoins l’alimentation
tient la première place — et qu’elle ne peut être impunément
sacrifiée ‘ou négligée, ainsi que les pays belligérants en ont
fait la dure-expérience.

3° Pour les travaux de ‘transport, on a hésité plus long-
temps, par cette raison que le fait du transport n’implique,
semble-t-il, aucune modification de l’objet. Le colis n'est-il pas
le mème à la gare d’arrivée qu’à la gare de départ ? ‘C’est là,
disait-on, ‘une différence caractéristique avec l’industrie
manufacturière.

Cette distinction est peu philosophique, car tout déplace-
ment constitue une modification essentielle des corps, et
c’est même, à vrai dire, comme nous l’avons vu tout à
l’heure, la seule modification que nous puissions imposer à
la matière (voir ci-dessus page 110). Si, d’ailleurs, on estimait
qu’un déplacement ne constitue pas une modification assez
essentielle pour être qualifiée de productive, alors il faudrait
refuser le titre de productives aux industriesextractives, car
quelle différence peut-on établir entre le travail du mineur
qui transporte le minerai ou la houille du fond du puits ‘à la
surface du sol et celui du voiturier qui prend:ce minerai ‘ou
cette ‘houille sur le carreau de la mine et le transporte dans
l’usine — à moins de prétendre que le déplacement n’est
productif que quand il s'opère dans le sens vertical et qu’il
cesse de l'être quand il s'opère dans le sens horizontal ? Est-
il besoin, d’ailleurs, de faire remarquer que, de même que
l'industrie manufacturière est le complément indispensable
des industries agricoles et extractives, de même l’industrie
des transports est le complément indispensable de celles qui
précèdent? A quoi servirait-il ‘d’écorcer les arbres à quin-
quina ou de saigner les lianes à caoutchouc ‘dans ‘les forêts
du Brésil, d’extraire le guano des îles du Pérou, de faire la
        <pb n="129" />
        PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE
chasse aux dents d’éléphant dans l’Afrique australe, si l’on
n'avait des marins et des voituriers pour transporter ces
produits là où on doit en faire usage ? À quoi sert à un
propriétaire la plus belle récolte du monde s’il ne peut la
transporter faute de routes?

La guerre actuelle, en coupant ou en gênant les communi-
cations entre les belligérants et le reste du monde, a
terriblement mis en relief le caractère productif du transport
puisqu’il a suffi qu’il fût arrêté pour que de grands pays se
soient trouvés acculés à la disette; et même on a vu des
populations souffrir de la pénurie de certaines richesses qui
étaient pourtant en quantité surabondante dans leur
pays, mais dont le transport était rendu impossible par
l'encombrement ou le manque des chemins de fer, notam-
ment le blé en Russie, le charbon en Allemagne, le beurre
en Suisse.

4o Pour l’industrie commerciale, l’hésitation a été encore
plus longue.

Sans doute le caractère productif des opérations commer-
ciales peut se justifier simplement par le fait que, historique-
ment et logiquement, le commerce est inséparable du
transport et que la séparation comme nous le verrons
ci-après, ne s’est même faite qu’assez tard. Aujourd’hui
encore les commerçants sont les vrais directeurs des trans-
ports dans le monde : l’industrie voiturière ne fait qu’exécuter
leurs ordres. Dès lors et puisque nous avons admis que le
transport est un acte de production, il semble bien qu’il faut
en dire autant du commerce. Mais le commerce fait plus que
transporter les marchandises. Il a pour rôle de les conserver,
ce qui est en quelque sorte les transporter dans le temps.
Souvent aussi il leur fait subir certaines transformations : tel
est le cas du boulanger, du pâtissier, du tailleur, du
pharmacien, tellement que les statisticiens ne savent s’ils
doivent les classer dans la catégorie des fabricants ou celle
des commerçants. Mais même parmi les commerçants
proprement dits, le marchand de vins décante, coupe et
mélange les vins, l’épicier fait griller le café, etc. On ne

116
        <pb n="130" />
        LE TRAVAIL 117
saurait donc, si l’on voulait séparer les commerçants des
industriels, où tracer ia ligne de démarcation.

Mais la question devient plus délicate quand nous sommes
en présence de l’acte de commerce pur, réduit à sa définition
juridique : acheter pour revendre — par exemple dans les
achats en Bourse — et encore plus quand il s’agit d’un
transfert de propriété sans aucun déplacement, par exemple
la vente d’immeubles. Ici l’opération se trouve absolument
dématérialisée, et par conséquent ceux qui estiment que
toute richesse ne peut être que matérielle (voir ci-dessus,
p. 51) doivent logiquement se refuser à qualifier de tels actes
de « productifs ». Mais si l’on croit, comme nous, que la
richesse c’est tout ce qui répond à nos désirs et nous procure
une satisfaction, nous n’hésiterons pas à qualifier acte de
production toute opération qui fait passer la propriété d’une
chose des mains de celui qui ne peut rien en faire entre les
mains de celui qui peut et veut l’utiliser. Pourquoi ne pas
l’appeler productif, puisque rendre utile une chose inutile c’est
tout le secret de la production ? (voir ci-après, L’échange.)

5o Enfin, c’est pour les travaux qui ne consistent que dans
des services rendus, tels que les professions libérales, que la
discussion a été la plus vive. Il peut paraître bizarre, par
exemple, de déclarer « productif » le travail du professeur
de piano ou celui du chirurgien qui ampute une jambe.
Où sont leurs produits ? Où sont les richesses qu’ils ont
créées ?

Mais il suffit de remarquer :

a) Que s’ils ne créent pas des richesses matérielles, ils
créent néanmoins des utilités sous formes de services rendu,
et que c’est l’utilité, non la matière à laquelle elle peut être
attachée, qui est le but de la production ;

b) Que dans l’organisme social, grâce à la loi de la division
du travail que nous verrons plus loin, il y a une telle
solidarité entre tous les travaux des hommes qu’il n’est pas
possible de les séparer, et les services immatériels sont une
condition indispensable de la production de toute richesse
matérielle. Voici, par exemple, la production du pain. Sans

st
        <pb n="131" />
        PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE

doute, nous allons mettre au premier rang les travaux
manuels, ceux des laboureurs, semeurs, moissonneurs,
voituriers, meuniers, boulangers. Mais il est clair que le
travail du fermier ou du maître du domaine, encore qu’il
n’ait pas mis lui-même la main à la charrue, est très utile
pour la production du blé, non moins que celui du berger
pour la production de la laine, encore que celui-ci n’ait pas
fait la tonte lui-même. On ne peut négliger non plus le
travail de l'ingénieur qui a dressé le plan d’un système
d'irrigation, de l’architecte qui a construit les bâtiments
d'exploitation et les celliers. Et même il y aurait ingratitude
à oublier celui des inventeurs, depuis le Triptolème quel-
conque qui a inventé la charrue jusqu’à ses successeurs qui
ont découvert les diverses espèces de céréales, ou les engrais,
ou la rotation des cultures, ou les procédés de la culture
intensive.

Faut-il s’arrêter là? On le peut, sans doute, et c’est ici que
beaucoup d’économistes tracent la ligne de démarcation
entre les travaux qui doivent être appelés productifs parce
qu'ils ajoutent à une chose une utilité nouvelle — et les tra-
vaux qui consistent seulement en services rendus. Mais les
travaux nécessaires à la production du blé sont-ils donc
renfermés dans l’agriculture ? Le travail du garde-champêtre
qui a effrayé les maraudeurs, celui du procureur de la Répu-
blique qui les a poursuivis, du juge qui les a condamnés, du
soldat qui a protégé les récoltes contre ces dévastateurs de
pire espèce que sont les armées ennemies, n’ont-ils pas, eux
aussi, contribué à la production du blé! Et que dire du
travail de ceux qui ont formé l’agriculteur lui-même et ses
gens, de l’instituteur qui leur a inculqué des notions d’agri-
culture ou les moyens de les acquérir, du médecin qui les a
entretenus en bonne santé ? Est-il donc indifférent, même
à ne considérer que la production du blé, que les travail-
leurs soient instruits et bien portants, qu’ils possèdent l’ordre
et la sécurité et qu’ils jouissent des bienfaits d’un bon gou-
vernement et de bonnes lois ? A-t-on même le droit d’écarter
comme indifférents à la production du blé les travaux les

118
        <pb n="132" />
        LE TRAVAIL * 3
plus étrangers à l’agriculture, tels que ceux des littérateurs,
poètes, artistes? Pense-t-on que le goût des travaux agricoles
ne puisse être utilement développé dans une société par les
romanciers qui nous retracent les scènes de la vie rustique
ou les poètes qui célèbrent les charmes des travaux des
champs et qui nous ont appris à répéter avec l’auteur des
Géorgiques :

O fortunatos nimium sua si bona norint
A gricolas !

Où donc s’arrêter ? nous voyons le cercle des travaux pro-
ductifs s'étendre à l’infini jusqu’aux extrèmes confins de la
société — tout comme ces cercles concentriques qui vont
s’élargissant sur la surface des eaux autour du centre que
l’on a touché et se perdre au loin sans que le regard puisse
saisir la limite où ils s'arrêtent. Sans doute, on peut dire que
les travaux que nous venons de considérer n’ont pas con-
tribué tous de la même façon à la production du blé, ceux-ci
ont agi d'une façon directe, ceux-là d’une façon indirecte,
mais il suffit de constater que, depuis le travail du laboureur
jusqu’à celui du Président de la République, on n’en pourrait
supprimer aucun sans que la culture du blé en soulfrit.

Pourtant il ne faut pas en conclure que toutes les catégo-
ries de travaux que nous venons de passer en revue ont une
importance égale dans l’ordre économique. Tous sont néces-
saires, mais chacun à son rang, et un pays marcherait à la
ruine si, par exemple, il avait autant d'avocats que de
laboureurs.

La vérité, c’est que si toute profession peut être utile dans
les limites du besoin à satisfaire, elle devient nuisible au-delà
puisqu’elle dégénère en parasitisme, Ce qu’il faut c’est une
juste proportion entre l’effectif de chaque groupe professionnel
et l'importance du besoin auquel il doit satisfaire. Or, malheu-
reusement, ce juste équilibre est loin d’être réalisé dans nos
sociétés civilisées.

C’est ainsi que les travaux agricoles sont de plus en plus
désertés. C’est là un fait universel et qui n’en est pas moins
regrettable, moins encore au point de vue de la productivité,

116
        <pb n="133" />
        PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE

car la main-d’œuvre agricole peut être remplacée dans une
certaine mesure par des machines, qu’au point de vue de la
santé physique et morale de la population et même au point
de vue de la stabilité politique. La France est encore un
des pays du monde les mieux partagés à cet égard — mais
cela tient simplement à ce que l’industrie y est moins
développée relativement.

Encore, quand les travailleurs quittent la terre pour aller

à l'usine, la productivité générale peut y gagner, toutes
réserves faites des autres inconvénients, mais il n’en est pas
de même quand ils abandonnent le travail agricole pour
aller chercher «une bonne place ». Or, tel est le cas trop fré-
quent. Nous voyons le nombre des personnes engagés dans
le petit commerce ou dans les fonctions publiques augmen-
ter tous les jours, et ce n’est certes pas sans raison que l’on
se plaint de l’accroissement du nombre de ces intermédiaires
et de ces fonctionnaires, et du prélèvement usuraire que les
uns et les autres exercent sur le produit du travail de tous.
De la peine considérée comme élément constitutif
du travail.

C’est un fait indiscutable que l’homme ne travaille guère
spontanément, mais seulement sous la pression de causes
extérieures, telles que, pour l'enfant, les punitions, les prix,
l’'émulation, et pour l’homme, le besoin, l’appât du gain,
l’ambition, l’honneur professionnel. La plupart des hommes
ne travaillent avec ardeur que pour hâter l’heure où ils
pourront ne plus travailler. Il faut donc en conclure que tout
travail productif implique une certaine peine. C’est là une loi
d’une importance capitale en Économie politique. Si le tra-
vail n’était pas une peine, on peut affirmer que tous les
phénomènes économiques seraient autres qu’ils ne sont ; par
exomple, ni l’esclavage ni le machinisme n’auraient existé,

120
IV
        <pb n="134" />
        LE TRAVAIL
puisqu'ils n’ont eu pour but que de dispenser d’un certain
travail.

Mais pourquoi le travail est-il pénible? Quoique tout le
monde le sente, il n’est pas facile de dire pourquoi. Car le
travail, en somme, n’est qu’une forme de l’activité humaine :
or, l’activité n’a en soi rien de pénible : agir, c’est vivre ;
c’est au contraire l’inaction absolue qui est un supplice, et si
atroce que lorsqu'elle est trop prolongée, dans l’emprisonne-
ment cellulaire, elle tue le patient ou le rend fou.

Est-ce parce que le travail implique toujours un certain
efforl et que l'homme est un animal naturellement paresseux?
Ce n’est pas une explication suffisante, puisque beaucoup
d’exercices qui sont considérés comme des plaisirs — ascen-
sion de montagne, canotage, bicyclette, automobile, aviation,
sports de toute nature — exigent des efforts plus intenses
que ceux du travail et que pourtant beaucoup d’hommes s’y
livrent avec passion.

Mais dans le jeu l’effort est volontaire et libre, il cherche
et trouve sa satisfaction en lui-même : il est sa propre fin.
Au contraire, dans le travail l’effort est imposé par la néces-
sité d’atteindre un certain but qui est la satisfaction d’un
besoin : l'effort n’est plus que la condition préalable d’une
jouissance ultérieure, il est, comme l’on dit, « une tâche » et
voilà pourquoi il est pénible. Entre un canotier qui rame
pour s'amuser et un batelier qui rame pour travailler, entre
un alpiniste qui fait une ascension et le guide qui l’accom-
pagne, entre une jeune fille qui passe sa nuit au bal et une
danseuse qui figure dans un ballet, je ne vois qu’une diffé-
rence, c’est que les uns rament, grimpent, dansent, à seule
fin de canoter, grimper ou danser, tandis que les autres
rament, grimpent ou dansent pour gagner leur vie ; mais
cette différence suffit pour que ces mêmes modes d’activité
soient considérés par les uns comme un plaisir et par
les autres comme une peine. Il était agréable pour Candide
de « cultiver son jardin » : cela lui aurait été désagréable s’il
avait dû le cultiver pour y faire pousser des légumes et aller
les vendre au marché. Le touriste qui suit une route uni-

121
        <pb n="135" />
        PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE

quement pour s’y promener y prend plaisir, mais le facteur
rural qui la parcourt matin et soir pour arriver à un but
déterminé la trouve toujours longue et fatigante. Or, pour la
presque totalité de l’espèce humaine, le travail n’est qu’une
voie dans laquelle elle est engagée par la nécessité de vivre.
Elle travaille pour gagner sa vie : elle ne travaille pas « pour
son plaisir ».

Ce qui prouve que la « pénibilité » du travail tient bien à
ce caractère de condition imposée, c’est qu’elle varie en
raison directe de la contrainte et en raison inverse de la
liberté. Elle était à son maximum pour l’esclave romain
attaché à la meule ou pour le galérien lié sur son banc : elle
est lourde encore pour le salarié qui doit gagner son pain
quotidien. Elle est à son minimum pour le paysan qui
laboure avec amour son propre champ, pour le directeur de
trust qui dirige la bataïlle des milliards de dollars comme
un général son corps d’armée, pour l’artiste qui évoque et
fixe l’idée sur la toile ou dans le marbre.

De là à conclure que le travail pourraït se dépouiller com-
plètement de tout caractère pénible sous un régime social où
la pression de la misère et de la faim ne se ferait plus sentir,
il n’y a qu’un pas. Et ce pas a été franchi par la plupart des
socialistes. Fourier avait donné pour pivot à la société
future qu’il se proposait d’organiser le travail attrayant. Il
déclarait que si le travail est pénible cela tient uniquement
à une organisation vicieuse de nos sociétés modernes. Si le
roi Louis XVI, dit-il, prenait son plaisir à fabriquer des
serrures, pourquoi tous les hommes aussi ne pourraient-ils
pas arriver à travailler par plaisir?

On doit admettre en effet que le travail deviendra de moins
en moins pénible au fur età mesure que les hommes devien-
dront plus riches et plus indépendants, parce qu’alors le
travail perdra de plus en plus son caractère de tâche imposée
par la nécessité pour prendre le caractère d’une activité
libre. Cependant, alors même que la loi du travail cesserait
d’être une fatalité économique, elle resterait une loi morale,
un devoir de solidarité. Le travail ne pourrait devenir un

199
        <pb n="136" />
        LE TRAVAIL [5
jeu, par définition même, que le jour où il cesserait d’être
productif de richesse.

En tout cas, présentement, tout homme qui travaille est
soumis à l’action de deux forces opposées : d’une part, le
désir de se procurer une jouissance quelconque ; d'autre part,
le désir de se soustraire à la peine que le travail lui cause. Sui-
vant que l’un ou l’autre de ces mobiles fera pencher le plateau
de la balance, il poursuivra son travail ou s’arrêtera.

Comme l’a fait remarquer très ingénieusement Stanley
Jevons, la peine supportée par le travailleur va toujours
croissant à mesure que le travail se prolonge, tandis que la
satisfaction qu’il en attend va sans cesse en diminuant au
fur et à mesure que ses besoins les plus pressants com-
mencent à être satisfaits. Considérez un travailleur qui tire
des seaux d’eau d’un puits. La fatigue augmente à chaque
nouveau seau d’eau qu’il faut tirer : d’autre part, l’utilité de
chaque seau d’eau diminue (voir p. 60). A quel chiffre
s’arrêtera-t-il ? Cela dépend, dans une certaine mesure, de
sa résistance à la fatigue, mais surtout de l’échelle de ses
besoins. L’Esquimau, qui ne voit d’autre utilité à l’eau que
celle de se désaltérer, s’arrêtera au premier ou au deuxième
seau, mais le Hollandais qui éprouve le besoin de laver
jusqu’au toit de ses maisons, aura peut-être à en puiser
cinquante avant de s’estimer suffisamment pourvu.

De même le soldat qui doit porter tout son bagage sur son
dos, à chaque objet nouveau qu’il va mettre dans son sac, est
obligé d’établir une balance psychologique entre la jouis-
sance additionnelle que lui procurera cet objet et la peine
additionnelle que lui fera subir cette surcharge. Il est évident
qu’au fur et à mesure que le sac se remplit, cette peine va
croissant tandis que l’utilité additionnelle va décroissant, en
sorte qu’il arrivera inévitablement à un dernier objet, le
numéro x, qui devra à regret être abandonné : il coûterait
plus qu’il ne vaut.

Si au stimulant des besoins présents et actuels vient se
joindre le stimulant des besoins à venir — si, par exemple,
dans un pays où l’eau est rare, le travailleur songe à remplir

193
        <pb n="137" />
        PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE
une citerne pour les jours de sécheresse — l’activité produc-
trice peut se trouver singulièrement accrue. Mais cette
faculté de mettre en balance une’peine immédiate et une
satisfaction lointaine, faculté qui de son vrai nom s’appelle
la prévoyance, n’appartient qu’aux races civilisées et, même
dans celles-ci, aux classes aisées. Le sauvage et l’indigent
sont également imprévoyants.
CHAPITRE III
LE CAPITAL
Qu’est-ce que le capital?

Comme nous l’avons déjà fait remarquer (p. 95), on ne voit
pas très bien, au premier abord, ce que vient faire ici ce
troisième facteur de la production et pourquoi il a l’honneur
de figurer sur le même rang que les deux précédents. N’est-il
pas un intrus? Car si le Travail et la Nature nous appa-
raissent comme nettement distincts des richesses qu’ils
produisent, il n’en est pas de même de ce qu’on appelle le
capital, le capital n’étant lui-même qu’un produit du travail
et de la nature. À supposer qu’il eût la vertu d’engendrer à son
tour la richesse, ce ne pourrait être qu’avec le concours de
ses parents nécessairement : n’est-ce pas une sorte d’inceste
économique ou, pour le moins, une confusion des termes ?

Et pourtant il n’y a rien là que de très simple. Car dire
que le capital est un des facteurs nécessaires de la produc-
tion, c’est constater simplement le fait qu’aucune richesse ne
peut être produite sans le concours d’une autre richesse pré-

(24
r
        <pb n="138" />
        LE CAPITAL 125
existante. Or c’est là un fait économique d’une importance
telle qu’on ne saurait certes l’exagérer. Oui, de même que le
feu ne peut être allumé, du moins dans les conditions
ordinaires de la vie, sans une parcelle en ignition (allumette,
tison, briquet); — de même qu’un être vivant ne peut être
produit sans la présence d’une certaine portion de matière
vivante préexistante (germe, cellule, protoplasma); — de
de même aussi nulle richesse ne peut être produite, dans les
conditions économiques normales, sans la présence d'une
certaine portion de richesse préexistante qui joue le rôle
d’amorce. Il faut bien donner un nom à cette richesse
préexistante dont la fonction est si caractéristique. Nous lui
donnons celui de capital.

De tous les innombrables auteurs qui nous ont raconté
des histoires de Robinsons et se sont proposé de nous
montrer l’homme seul aux prises avec les nécessités de
l'existence, il n’en est pas un seul qui n’ait eu soin de doter
son héros de quelques instruments ou provisions sauvés
du naufrage. Ils savaient bien, en effet, que sans cette pré-
caution il faudrait arrêter leur roman dès la seconde page,
l’existence de leur héros ne pouvant se prolonger au delà.
Cependant tous ces Robinsons n’avaient-ils pas pour vivre
les ressources de leur travail et les trésors d’une nature
féconde, quoique vierge ? Oui, mais quelque chose pourtant
leur faisait défaut et, comme ils n'auraient pu s’en passer, il
faut bien que l’auteur s’arrange par un artifice quelconque
pour le leur procurer : ce quelque chose indispensable c’est
le Capital.

Il n’est pas besoin du reste d’aller chercher l'exemple d'un
Robinson pour se convaincre de l'utilité du capital. Au milieu
de nos sociétés civilisées, la situation n’est pas différente.
Il n’est pas de problème plus difficile à résoudre, dans le
monde où nous vivons, que d’acquérir quelque chose quand
on ne possède rien. Considérez un prolétaire, c’est-à-dire un
individu sans aucune avance; que fera-t-il pour produire
ce qui lui est nécessaire pour vivre, pour gagner sa vie,
comme on dit? Un peu de réflexion suflit pour montrer qu’il
        <pb n="139" />
        5. PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE

n'est aucun genre d’industrie productive qu’il puisse entre-
prendre; pas même celle de braconnier, car il lui faudrait
un fusil ou du moins des collets; pas même celle de chiffon-
nier, car il lui faudrait un crochet et une hotte (1). Il se
trouve aussi misérable, aussi impuissant, et serait aussi
sûrement condamné à mourir de faim qu’un: Robinson qui
n'aurait rien sauvé du naufrage — si, par le salariat, il ne
pouvait entrer au service d’un capitaliste qui lui fournit,
sous centaines conditions, les matières, premières, et les
instruments nécessaires pour la production.

Sans doute les animaux sont bien obligés de se contenter
de leur travail et de la nature pour suffire à leurs besoins.
L'homme primitif a été nécessairement dans le même cas. Il
est bien évident que le premier capital de l'espèce humaine
a dû être formé sans le secours d’aucun: autre capital. Oui,
sans doute, de même que, pour reprendre les analogies de
tout à: l'heure, il a bien fallu que le premier feu fût allumé
sans feu, et que la première cellule vivante soit éclose du
monde inanimé, dans des conditions qui sans. doute ne se
reproduiront plus. De même, il a bien fallu qu’un jour
l'homme sur cette terre, plus déshérité que Robinson dans
son: ile, résolût le difficile problème de produire la première
richesse sans le secours d’une richesse préexistante. C’est
réduit au seul secours de ses. mains: que l’homme a dû mettre
en branle l'immense roue de l’industrie humaine. Mais une
fois mise en. mouvement, le plus difficile était fait et la plus
légère impulsion ai suffi pour lui imprimer une vitesse sans
cesse accrue. La première pierre ramassée à ses pieds, le
silex éclaté au feu des anthropopithèques, a servi d’abord
d'auxiliaire pour en créer une nouvelle dans des, conditions
un peu plus favorables et celles-ci, à leur tour, ont servi à en

(1) La production intellectuelle ne fait pas exception. Les professions d'avo-
cat, de médecin, de magistrat, ete, supposent l’utilisation et. la préexistence
d'une certaine. quantité de richesse, non seulement sous forme d'instruments
de travail — bibliothèque, trousses, laboratoire, voiture, costume, ete., —
mais surtout sous forme d’avances en argent pendant les années: d'étu des et
de noviciat.

126
        <pb n="140" />
        LE CAPITAL 1 7
créer d’autres. La faculté de production croît suivant une
progression géométrique, en raison de la quantité de richesse
déjà acquise. Maison sait quesi une progression géométrique,
arrivée à un certain point, s’accroît avec ‘une rapidité
vertigineuse, au contraire, pendant les premiers termes,
l’augmentation est lente. Ainsi nos ‘sociétés modernes qui,
vivant sur les richesses accumulées de mille générations, se
font un jeu de multiplier la richesse sous toutes ses formes,
ne doivent pas oublier:combien lente et périlleuse a dû ‘être,
dans les débuts, l'accumulation des premières richesses et
pendant combien de siècles ont dû se traîner les premières
sociétés humaines à travers les âges obscurs de la pierre
taillée et de la pierre polie, avant de réunir les premiers
capitaux. Certes, beaucoup ont dû périr de misère en traver-
sant ce redoutable défilé : il n’a été donné qu’à un petit
nombre de races d’élite de le franchir heureusement pour
s’élever au rang 'de sociétés vraiment capitalistes, ad augusta
per angusta.

Mais précisons mieux la nature du service rendu par le
capital. Il est double.

L'un est d’ordre technique : le capital se présente ici sous
la forme d’instrument, en prenant cemot au sens large, depuis
la pierre ‘taillée jusqu’à la machine la plus compliquée, jus-
qu’aux travaux d’art comme le canal de Suez et demain le
tunnel de la Manche. Il s’agit d’une richesse qui n’a aucune
utilité directe, en ce sens qu’elle ne peut satisfaire à aucun
besoin de l'homme, mais qui sert à préparer d’autres ri-
chesses, celles-ci destinées à la consommation, — une richesse
intermédiaire, comme disait élégamment l’économiste autri-
chien, de Bôhm-Bawerk. Les modes d’emploi des instru-
ments, la technologie, c’est tout une science, nous n’avons
pas à l’aborder ici.

L'autre ‘est d’ordre économique : le capital se présente
sous la forme d’avances, soit en approvisionnements ‘en
nature, soit, dans nos sociétés modernes, en argent ou même
en titres de crédit, et le service qu’il rend, c’est de permettre
d’attendre les résultats de l’opération productive. Toute opé-

197
        <pb n="141" />
        PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE
ration productive demande du temps, et l’attente, comme
l’effort, est une peine. Mème quand il s’agit de la nature, il
faut du temps pour faire mûrir les,fruits et pour bonifier le
vin dans les bouteilles. De même quand il s’agit du travail
de l’homme. :

En règle générale, cette durée est d’autant plus longue que
l'opération doit être plus productive. Quand il s’agit de tra-
vaux qui font vivre l’homme au jour le jour, from hand to
mouth (de la main à la bouche), comme disent les Anglais,
tels que la chasse, la pêche, ou la cueillette des fruits sau-
vages, quelques heures suffisent ; mais quand il s’agit de tra-
vaux agricoles, d’entreprises industrielles, l’intervalle qui
sépare le premier labour de la moisson ou de la vendange,
l'installation des métiers de la vente des tissus, peut se
mesurer par des années. La durée de tout travail est même
plus longue qu’il ne semble, parce qu’on ne pense pas qu’il
faut y ajouter le temps employé à la production des instru-
ments qui n’ont été fabriqués qu’en vue de ce travail. Et
c’est précisément pour la production de ces machines ou
travaux d’art que les délais sont les plus longs. Combien de
temps s’est-il écoulé entre le jour où le premier coup de
pioche a été donné par de Lesseps dans le canal de Panama
et le jour où le premier navire y a passé ? Trente-cinq ans.

La notion de capital est donc étroitement liée à celle de
durée, et cela non seulement dans le domaine de la produc-
tion, mais aussi dans celui de la répartition, puisqu’on dit
que l’intérêt « est le prix du temps ».

La question : qu’est-ce que le capital? semble en appeler
une autre : qu’est-ce que le revenu ? Mais le revenu se trouve
suffisamment défini par la définition que nous avons donnée
du capital : est revenu, en effet, tout ce qui n’est pas capital,
c’est-à-dire tout produit destiné à nous procurer une satis-
faction immédiate. La vache et son lait, le métier et le tissu,
le titre et les coupons qu’on en détache, voilà les illustra-
tions du capital et du revenu.

Le revenu est donc, comme d’ailleurs le mot le suggère,
un flot qui s'écoule et revient sans cesse, l’eau qui coule de

128
        <pb n="142" />
        LE CAPITAL 175
la fontaine. Il est d’usage de mesurer le débit par période
d’üne année, ce qui fait dire que le revenu est annuel; en
réalité, il est continu.

Mais en vivant en société nous perdons l’habitude de consi-
dérer le revenu sous la forme concrète d’objets de consom-
mation, de produits en nature: le revenu ne nous apparaît
que sous forme de monnaie, c’est-à-dire de moyens d’achat
de ces objets de consommation. Quand on dit d’une per-
sonne qu’elle a 10.000 francs de revenu, cela veut dire qu’elle
a le pouvoir d’acheter et de consommer annuellement pour
une valeur mesurée par ce chiffre.

C’est la valeur du revenu qui mesure la valeur du capital ;
il ne peut en être autrement puisque le capital n’a pas d’autre
utilité que celle de ses produits. Toute valeur énoncée
comme capital — rente. action, ou mème terre — n’est que
la valeur du revenu net capitalisé, c’est-à-dire multiplié par
un certain chiffre qui s'appelle le taux du revenu et qui
varie selon des lois que nous aurons à étudier.

Le revenu peut se transformer en capital toutes les fois
qu'au lieu d’être consommé, il est placé, c’est-à-dire employé
dans une opération productive : c’est heureusement le cas
pour une notable part des revenus dans tous les pays en
progrès. Mais inversement le capital peut-il se transformer
en revenu? Non, s’il s’agit du capital instrument, comme
dans les exemples de tout à l’heure ; oui, s’il s’agit de capital
sous forme d’approvisionnement ou d’argent — ne dit-on
pas manger son capital? (1) — Seulement cette consomma-
tion sera de courte durée, car elle cessera dès que le capital
sera consommé.

Au reste, la notion du revenu s'étend dans une sphère

(1) On peut manger indirectement son capital ou, comme on dit, le réaliser,
même quand il est sous forme d'instrument, usine, mine, troupeau, en le
vendant ou en l'hypothéquant, c'est-à dire en l’échangeant contre un capital
argent et en dépensant celui-ci. Encore faut-il trouver un acheteur ou prêteur
qui consente à faire l'échange. Et c’est pourquoi dans un temps de crise
comme la guerre récente, un pays ne peut faire argent de ses capitaux
qu'autant qu'il trouve des acheteurs ou des prêteurs à l'étranger.

Gipe P. R. 25e Editiar

2
        <pb n="143" />
        150 PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE
beaucoup plus large que celle du capital puisqu'il y a aussi
les revenus de la terre et ceux du travail. Nous aurons à les
classer quand nous en serons à lasrépartition.

Quelles sont les richesses qui sont des capitaux

et celles qui ne le sont pas.

Quand on fait l'inventaire d’une fortune privée, par
exemple dans une succession, on distingue trois catégories
de biens:

10 Les biens immobiliers : terres et maisons ;

20 Les capitaux qu’on appelle aussi valeurs mobilières :
(titres en portefeuille, qui sont des créances sur les Compa-
gnies ou sur l’Etat ou sur des particuliers, actions, obliga-
tiens, rentes, etc.) ;

3° Les meubles qui servent à notre vie quotidienne : meu-
bles d’appartement, vêtements, livres, objets d’art, argente-
rie, vins, tout ce qui figure dans nos polices d'assurance
contre l’incendie, et, en plus, l'argent.

Ces trois catégories correspondent, en effet, à des diffé-
rences marquées par la nature des choses. Dans les deux
premières se trouvent les biens qui rapportent des revenus,
et la troisième comprend ces revenus eux-mêmes réalisés
sous la forme concrète de biens destinés à nous procurer
quelques jouissances, dits biens de consommation.

Il y a cependant certains biens difficiles à classer.

Ainsi les maisons. Pour le juriste, une maison est un
immeuble comme une terre, mais pour l’économisté une
maison n’est qu’un produit : peu importe qu’elle soit fixée
au sol: les rails aussi le sont. Et où ferons-nous passer
les maisons alors ? dans la deuxième catégorie, celle
des capitaux? ou dans la troisième, celle des objets de
consommation ? A notre avis, c’est dans cette dernière
qu’elles doivent être classées, pour autant du moins qu’il

Il
        <pb n="144" />
        LE CAPITAL 131
s’agit de maisons d’habitation, car s’il s’agit d’usines, fer-
mes, magasins, alors évidemment leur place est parmi les
capitaux. Mais si la maison n’a d'autre destination que de
nous loger, c'est-à-dire de nous abriter du froid, de la pluie,
comme un manteau, un parapluie, un lit, et même en tant
qu'elle nous procure le confort du foyer, avec les jouissances
morales et matérielles que comporte ce mot, elle satisfait à
des besoins immédiats. La maison est la boîte où nous ran-
geons tout ce qui sert à nos besoins quotidiens. Le fait que
la maison est un bien de longue durée ne signifie rien, car
cette durée n’est pas plus longue ni même autant que celle
de bon nombre des objets qu’elle renferme. argenterie,
bronzes, argent, et mème certains meubles (1).

Les maisons ne sont pas les seuls biens pour lesquels
le classement dans l’une ou l’autre des catégories peut don-
ner lieu à discussion : il y en a bien d’autres. Entre les trois
catégories les lignes de démarcation sont un peu flottantes.

D'abord entre les capitaux et la terre. Sans doute celle-ci
n’est pas un produit mais la mère de toute richesse,
tandis que le capital n’est qu’un produit du travail et de
la terre elle-même, mais lorsqu’on considère la terre telle
que l'ont faite les travaux de mille générations, la terre
défrichée, cultivée, amendée, irriguée, drainée, la terre
qui dans l’horticulture est devenue un terreau aussi modifié
par la main de l’homme que l’argile du potier, en cet état,
ne faut-il pas qualifier la terre de capital ?

Non! il faut dire seulement qu’elle a absorbé une quantité
énorme de capitaux. Mais ces capitaux, par le fait qu’ils ont
été investis en la terre et comme digérés par elle, ont perdu
le caractère de capitaux et ils suivent désormais sa loi, par
exemple la loi du rendement non proportionnel. C’est seule-

(1) Cependant, je dois dire que cette distinetion est vivement contestée.
Beaucoup d'économistes estiment qu’une maison est toujours capital, mème
quand elle ne sert qu'à l'habitation. parce qu’elle est toujours productive d’un
revenu qui est l'abri, le confort, le service rendu. — Mais, à ce compte. le
fauteuil où je m'assieds devrait être de mème un capital productif de revenn.
car il me rend aussi «un service»? En effet, certains économistes vou!
jusque-là.
        <pb n="145" />
        PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE
ment aux bâtiments élevés sur la terre et à l’outillage qu'ils
contiennent, avec le cheptel, que doit être réservé le qualifi-
catif de capital (1).

Autre difficulté. Entre les capitaux et les biens de consom-
mation, ceux-ci destinés à la ‘satisfaction immédiate de nos
besoins, ceux-là ne servant qu’à produire les seconds, la
distinction paraît très nette et pourtant elle ne l’est pas.

En effet, il faut remarquer que beaucoup de choses pos-
sèdent des propriétés multiples, sont à double fin, en sorte
qu’elles sont à cheval sur la ligne de démarcation et qu'on
peut, selon .celle de leur propriété qu'on utilise, les classer
soit dans la première, soit dans la deuxième catégorie. Un
œuf est à la fois un germe et un aliment : il est donc capital
si on utilise ses propriétés germinatives pour le faire couver,
et objet de consommation si on utilise ses propriétés alimen-
taires pour le servir sur le plat. Le charbon est un capital
s’il sert à chauffer une locomotive, un objet de consomma-
tion s’il sert à chauffer les pieds. Une automobile peut être
indispensable à un médecin, auquel cas elle sera un capital,
mais elle peut aussi ne servir qu’à la promenade.

Mais voici une bien autre difficulté ! C’est qu’il n’y a aucun
bien, même ceux qui par leur nature ne peuvent servir qu’à
la consommation personnelle et à l’agrément, qui ne puisse
être vendu, loué, prêté, et par là ne puisse rapporter un
revenu, un profit à son propriétaire. Or, comme le fait de
rapporter un revenu est devenu aujourd’hui le trait carac-

(1) Si la Nature ne doit pas être confondue ‘avec le Capital, il faut dire de
même du Travail, car il est évidemment un facteur originaire, distinet de ses
produits.

Pourtant le travail ,peut, (lui aussi, comme la terre, se trouver Honifié par
un travail préexistant : l'éducation ne fait pas autre chose. Aussi plüsieurs
économistes qualifient-ils de capitaux les connaissances acquises : “par
exemple, dans les professions libérales ou les fonctions publiques, celles qui
sont constatées par les diplômes. _

Mais ici aussi il faut maintenir ferme la distinction entre le Travail et le
Capital.Il est vrai que ces connaissances pourront être des sources de revenus,
mais ces revenus n’en seront pas moins les fruits du travail. Ce qu'il faut
dire c'est que ces connaissances n'ont pu être acquises et ces diplômes conquis
que grâce à la possession d’un certain capital argent, mais ceci est une autre
question.

139
        <pb n="146" />
        LE (CAPITAL 173
téristique du capital, il faut donc reconnaître qu’il n’y a jas
un seul bien qui ne puisse devenir un capital si le propriétaire,
au lieu de l'employer à ses besoins personnels, s’en fait un
instrument de lucre. Non seulement une automobile, une
villa de bains de mer, un costume de polichinelle, peuvent
être loués et par là devenir capital, mais n’importe quelle
denrée qui se mange ou se boit, n'importe quel article de
parure ou d'amusement, peut devenir ce qu’on appelle « un
fonds de commerce », c’est-à-dire précisément un capital.

En un mot, voici tous les biens de consommation qui vont
rentrer pêle-mèêle, par voie de la vente ou de la location,
dans la catégorie des capitaux et notre classification est à
vau-l’eau !

Il faut la maintenir pourtant, mais en introduisant une
distinction nouvelle et essentielle : celle entre capitaux pro-
ductifs et capitaux lucratifs.

Les capitaux productifs ce sont ceux qui par leur nature
ne peuvent servir qu'à la production de richesses nouvelles
et n’ont été faits que pour cela. Tout ce qui est instrument,
machine, travaux d'ingénieur, a ce caractère.

Les capitaux lucratifs ce sont des richesses qui par leur
natur&gt; ne peuvent servir qu'à la consommation, mais qui,
par la destination que leur donne leur propriétaire en les
vendant, en les louant ou en les prétant, peuvent rapporter
un revenu, comme toutes celles que nous venons de citer
en exemple. Ils ne produisent donc rien au point de vue
social, car ils n’accroissent en rien la somme des richesses
existantes, mais ils produisent fort bien au point de vue
individuel, car ils peuvent donner de gros profits,

Il est à remarquer que précisément ce que tout le monde
appelle « les capitaux » dans le langage courant — par oppo-
sition à la propriété immobilière, à savoir toutes les valeurs
mobilières représentées par des titres de rente sur l’État,
obligations ou actions, créances hypothécaires, etc. — ne sont
en général que des capitaux lucratifs, en ce sens qu’ils ne
donnent d'autre revenu que celui tiré de la bourse du débi-
teur ou du contribuable.

‘
4
        <pb n="147" />
        PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE

Cependant il y a des distinctions à faire. Un titre de rente
sur l’État ne représente généralement qu’un prêt de consom-
mation, le plus souvent pour des dépenses de guerre ou
autres besoins de l’État — sauf le cas assez rare où l’État
aura emprunté pour exécuter des travaux publics ou pour
créer une industrie nationale. Par conséquent le revenu qu’il
donne (les arrérages, comme on dit, quand il s’agit d’em-
prunts en rentes perpétuelles dont le capital n’est jamais
exigible) n’est pas le prix d’un produit ou d’un service écono-
mique, mais une créance prélevée sur les revenus du débi-
teur, en l’espèce sur les revenus des contribuables.

Il en est de même des obligations (de villes, de chemins de
fer, du Crédit Foncier, etc.),-qui ne sont que des créances
chirographaires ou hypothécaires.

Il en est autrement des actions. Celles-ci représentent tou-
jours un prêt fait à quelque société industrielle en vue d’une
entreprise productive, et les dividendes qu’elles touchent
sont prélevés sur les produits de cette entreprise. Des
actions de mines de houille ou de chemins de fer ne sont
que les titres représentatifs des capitaux concrets qui tra-
vaillent sous forme de puits de mines, galeries, bennes, rails,
locomotives, etc. Seulement, il faut prendre garde, quand
on fait l’inventaire de la fortune du pays, de ne pas les
compter en capitaux deux fois — une fois capital en nature,
une fois sous forme de titre qui n’en est que le signe : l’un est
le capital réel, l’autre n’est que son ombre.

Que dire de l’argent, soit monnayé, soit en billets ? Faut-il
le considérer comme un capital ou comme un bien de con-
sommation ? Et si on le qualifie de capital, sera-t-il un capital
productif ou lucratif? La question ne comporte pas de
réponse précise parce que l’argent est tout ce qu'on veut :
c’est précisément sa caractéristique et sa vertu que de pou-
voir servir à toutes fins — à nous procurer des jouissances
immédiates quand il est dans notre porte-monnaie ; — à
servir à la production quand, sous forme de salaires, il est
distribué aux ouvriers; — à pourvoir aux besoins à venir
quand il va, sous forme d'épargne, s'accumuler dans un

134
        <pb n="148" />
        LE CAPITAL 00
coffre-fort. Et si les pièces sont portées en colliers, comme
les sequins par les femmes d'Orient, l’argent deviendra simple-
lement un ornement. C’est donc la destination qu’on lui
donnera qui décidera seule de la qualification qu’on doit lui
donner.

Cependant si nous regardons non aux individus mais à la
société, nous pensons qu'il faut classer la monnaie parmi
les capitaux productifs, ‘en tant qu’instrument et véhicule
nécessaire de l’échange et au même titre que les wagons,
les poids et mesures, etc.

Dans quel sens faut-il entendre la productivité des
capitaux.

Le rôle que joue le capital dans la production donne lieu
à de fâcheuses confusions.

Quand on dit que tout capital donne un revenu on s’imagine
qu'il le donne de la même façon qu’un arbre donne des fruits
ou qu'une poule donne des œufs : en sorte qu’on voit dans le
revenu un produit formé exclusivement par le capital et sorti
de lui, et on est conduit à penser que si un capital ne pro-
duit pas des revenus c’est qu’il est frappé de quelque infir-
mité congénitale (1).

Et ce qui contribue à propager cette idée fausse c’est que
la plupart des capitaux nous apparaissent sous la forme de
titres de rentes, d'actions ou d’obligations, desquels, suivant
la formule consacrée, on détache des coupons qui repré-
sentent le revenu. Pendant six mois ou un an, suivant la
nature du titre, le coupon grossit ; le jour de l’échéance
arrivé, il est mûr : on peut le cueillir, et en effet on le sépare
d’un coup de ciseau, comme un fruit de sa tige.

(1) En grec, l'intérêt se disait téxos qui veut dire « génération » et qui se
retrouve d'ailleurs dans le tèrme juridique employé pour désigner l’intérêt
composé : « anatocisme ».

135
Ill
        <pb n="149" />
        " PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE

Bien plus : de même que quand le fruit ou le grain est
cueilli on peut le semer à nouveau et faire pousser une nou-
velle plante qui donnera de nouveaux fruits, ou de même que
lorsque l’œuf est pondu on peut le mettre à couver et faire
éclore un poussin qui donnera de nouveaux œufs — de
même, en plaçant ce coupon, on peut créer un nouveau
capital qui donnera de nouveaux coupons d’intérêt, et on
croit voir ainsi le capital croître et-se multiplier suivant les
mêmes lois que celles qui président à la multiplication des
espèces végétales ou animales. Mais la loi de l’intérêt com-
posé, car c’est ainsi qu’on l’appelle, est bien autrement mer-
veilleuse que la multiplication des harengs ou des microbes.
Car un simple sou, placé, à intérêts composés au premier
jour de l’ère chrétienne, aurait produit aujourd'hui une
valeur égale à celle de quelques milliards de globes d’or
massif du volume de terre; ce calcul d’arithmétique est
resté célèbre.

Il faut dissiper toute cette fantasmagorie qui échauffe si
fort, et non sans raison, la bile des socialistes. Cette espèce
de force productive et mystérieuse que l’on attribue au
capital et qui lui serait propre, cette vertu génératrice, est
pure chimère. Quoi qu’en dise le dicton populaire, l’argent
ne fait pas de petits, et le capital pas davantage. Non seule-
ment un sac d’écus n’a jamais produit un écu, comme l’avait
déjà remarqué Aristote, mais un ballot de laine n’a jamais
produit un flocon de laine, ni une charrue de petites char-
rues ; et s’il est vrai — comme le disait Bentham pensant
refuter par là Aristote — qu’un troupeau de brebis repro-
duise d’autres moutons, ce n’est assurément point parce que
ce troupeau est un capital, mais simplement parce qu’il se
compose d'animaux et que la nature a doué les êtres vivants
de la propriété de reproduire des individus semblables à
eux-mêmes. Mais le capital en tant que matière première,
instrument ou approvisionnement, est absolument inerte
tant qu’il n'a pas été vivifié par le travail.

Il est vrai que, comme nous l’avons vu (p. 126), le travail,
lui aussi, dans les conditions économiques actuelles, est sté-

136
        <pb n="150" />
        LE CAPITAL ’
rile sans le concours du capital. On pourrait donc être tenté
de conclure qu’ils sont l’un et l’autre également féconds
tant qu'ils sont séparés, créateurs dès qu’ils sont réunis, et
sans qu'on puisse distinguer la part de chacun d’eux, pas
plus que celle des deux sexes dans la génération. Mais il ne
faut pas les mettre sur le même pied, car nous avons vu
(p- 80) que le capital n’est lui-même qu’un produit du tra-
vail. Dire que le travail est stérile sans le concours du
capital, cela veut dire tout simplement que le travail présent
ne peut produire qu’avec la collaboration du travail passé.
Une charrue avec son attelage, entre les mains du laboureur,
peut lui permettre de produire beaucoup plus de blé que le
seul travail de ses mains. Et c’est ce supplément de blé qui
constitue le soi-disant revenu du capital. Néanmoins, ii ne
vient pas de la charrue: il vient de l’homme aidé par la
charrue. Et la charrue elle-même vient du travail d’un
homme présent ou passé. C’est le cas de rappeler, à ceux
qui ne voient dans la charrue que le capital, cette belle
pensée de M. Alfred Fouillée que l’inventeur de la charrue
laboure invisible à côté du laboureur.

Pourtant il y a beaucoup de gens qui ne font rien et qui
vivent du produit de leur capital. On les appelle les rentiers.
Alors comment l’expliquer si le capital n’est pas productif
par lui-même? Bien simplement. Si le rentier ne vit pas des
produits de son travail, paisque par définition il ne travaille
pas, c’est qu’il vit des produits du travail d’autrui, de celui
qui fait valoir son capital. Car le rentier a placé son capital,
ce qui veut dire qu’il l’a prêté à d’autres personnes qui l’uti-
lisent. Donc toutes les fois qu’un rentier touche un coupon,
il fauten conclure qu’il y a quelque part, au loin ou au près,
des hommes qu’on ne voit pas, lesquels travaillent avec ces
capitaux empruntés et dont le travail a produit les intérêts,
profits ou dividendes, touchés par le rentier. Les coupons
d'intérêt des actions ou obligations de charbonnage repré-
sentent la valeur des tonnes de houille extraites par le travail
des mineurs, et les coupons des actions ou obligations de
chemins de fer représentent les résultats du travail des

137
        <pb n="151" />
        PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE

mécaniciens, hommes d’équipe, chefs de gare, aiguilleurs,
qui ont coopéré au transport. C’est ce qu’on appelle parfois
« faire travailler son capital ». Et Rodbertus fait remarquer
que la notion exacte de la situation a été intervertie à ce
point que | on admet couramment que ce sont les capitalistes
qui «donnent du travail » aux travailleurs et les font vivre,
alors qu'en réalité ce sont les travailleurs qui donnent un
revenu au capital et font vivre le capitaliste-rentier.

Il en est ainsi alors même que le capital entre les mains
de l’emprunteur a été dissipé ou consommé improductive-
ment. En ce cas, les intérêts touchés par le prêteur ne repré-
sentent plus le produit du travail de l'emprunteur, mais
toujours celui de quelqu’autre qu’il faut chercher plus loin.
Par exemple, les coupons de titres de rentes sur l'Etat ne
représentent pas généralement des richesses produites par le
travail ou l’industrie de l’Etat. puisque celui-ci a l'habitude
de dépenser improductivement la plupart des capitaux à lui
prêtés, mais ils représentent le produit du travail de tous
les Français qui, sous forme de contributions, a été versé
annuellement dans les caisses du Trésor et passe de là dans
les mains des rentiers. Et quand un fils de famille emprunte
de l'argent pour le manger, les intérêts qu’il paie à l’usurier
ne représentent certes pas le produit de son travail, mais
peut-être celui de ses fermiers ou, s’il doit rembourser le
prêt sur son futur héritage, le produit du travail paternel. Et
longtemps après que le capital prêté aura été dissipé en
débauches par le fils de famille ou qu’il se sera dissipé en
fumées sur les champs de bataille, il demeurera tout de
même en tant que capital lucratif, c’est-à-dire comme titre
de créance, entre les mains de l’usurier ou du rentier sur
l'Etat.

Il faut donc conclure que le soi-disant produit du capital
n’est jamais que le produit du travail — parfois du travail
de son possesseur, mais très fréquemment aussi, dans nos
sociétés, le produit du travail d’autrui. Il n’en résulte pas
nécessairement que le prélèvement du capital soit toujours
parasitaire, comme se hâtent trop de l’affirmer les socialistes.

138
        <pb n="152" />
        LE CAPITAL 173
C’est souvent vrai, mais le fait de vivre sur le travail d’autrui
n'implique nullement en soi une exploitation, puisque cha-
cun de nous, étant donné le régime social de la division du
travail et de l'échange, est appelé à vivre du travail d'autrui.
C'est la mutualité. Elle ne dégénère en exploitation que si le
service rendu, la prestation reçue, ne comporte point de
réciprocité. Il s’agit donc de savoir, en ce qui concerne le
capitaliste-rentier, si la prestation du capital faite par lui à
l’emprunteur a procuré à celui-ci un avantage, précisément
celui de rendre son travail plus productif — avantage dont
l’intérêt payé ne serait que l’équivalent — ou si ce service
n’aurait pu lui être rendu par d’autres moyens? Mais ren-
voyons cette question aux chapitres de l’intérêt et du profit.

Capitaux fixes et capitaux circulants.

Le capital n’est pas éternel. Généralement même il ne dure
pas très longtemps parce qu’il se détruit par l’acte même,
instantané ou indéfiniment répété, de la production (1), mais,
selon que sa durée sera plus ou moins longue, il pourra
servir à un nombre d’actes de production plus ou moins
considérable.

Mais le capital acquiert une durée illimitée quand il ne

(1) C'est par cette loi du renouvel ement incessant du capital que Stuart
Mill expliquait le fait souvent remarqué, mais assez mystérieux, de la rapi-
dité avec laquelle se relèvent les pays qui ont été ravagés par la guerre ou
par quelque grande catastrophe. « La vie du capital est semblable à celle des
hommes : tout ce qui naît est destiné à mourir… Que l'ennemi ravage un pays
par le fer et par le feu, qu'il détruisé ou emporte tout ce qui peut être pris,
qu'il laisse toute la population ruinée — et pourtant, peu d'années après, tout
se retrouve comme auparavant. Il n’y a rien là de miraculeux… C'est sim-
plement parce que tout ce que l'ennemi a détruit eût été détruit en peu de
temps par les habitants eux-mèmes » (Principes d'Economie Politique,
div. 1 ch. v,r$ 1).

La guerre récente fournira aux économistes d'aujourd'hui une incomparable
occasion de voir si la loi de Stuart M'll se vérifie.

1
IV
        <pb n="153" />
        14 PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE

reste plus en nature, sous une forme concrète, mais se mue
en la forme abstraite d’une valeur, car alors il se renouvelle
constamment par le remboursement ou l'amortissement. Tel
est le cas, par exemple, du capital prêté à un emprunteur qui
doit payer éternellement l’intérêt, comme le prêt fait à l’État
en rente perpétuelle, ou lorsque l’argent prêté doit être res-
titué à l'échéance, ce qui permettra de le prêter de nouveau
et ainsi de suite indéfiniment ; ou bien c’est une valeur mise
dans l’industrie ou le commerce par son propriétaire et qui
doit reproduire non seulement un revenu, mais aussi une
plus-value suffisante pour reconstituer cette valeur en cas de
perte. De là les comparaisons mythologiques, appliquées
fréquemment au capital, celles des métamorphoses de Protée
ou du phénix renaissant de ses cendres.

On désigne sous le nom de capitaux circulants ceux qui ne
peuvent servir qu’une seule fois, parce qu’ils doivent dispa-
raître dans l’acte mème de production, par exemple le blé
qu’on sème, l’engrais qu’on enfouit dans le sol, la houille qu’on
brûle, le coton qu’on file ; — et sous le nom de capitaux fixes
ceux qui peuvent servir à plusieurs actes: de production,
depuis les instruments les plus fragiles, comme une aiguille
ou: un sac, jusqu’aux plus durables, comme un tunnel ou un
canal, quoique ceux-ci eux-mêmes ne puissent subsister qu’à
la condition d’être entretenus, c’est-à-dire refaits sans
cesse (1).

ll y a un grand avantage pour la production à employer
des capitaux à longue durée. En effet, si considérable que
soit le travail exigé pour leur établissement et si minime que
l’on veuille supposer le travail épargné annuellement par
leur concours, il doit arriver nécessairement, un peu plus
tôt ou un peu plus tard, un moment où le travail épargné

(1) Quelques économistes cependant prennent un autre critérum pour dis-
tinguer le capital fixe du capital circulant : le premier est celui qui ne peut
être séparé de l'entreprise productive, le second est. celui qui ne donne de
profits qu'en en sortant par l'échange. Ces deux classifications ne sont pas du
tout superposables : ainsi le charbon brûlé dans la machine serait un cap tal
fixe: d’après cette définition, tandis qu'il est capital circulant d’après celle
dé notre texte.

n()
        <pb n="154" />
        LE CAPITAL ra
égalera le travail dépensé, Ce moment arrivé, le capital se
trouvera amorti, pour employer l’expression consacrée, c’est-
à-dire que dorénavant le travail économisé constituera un
gain net pour la société. À dater de ce jour, et pour tout le
temps que le capital durera encore, le service rendu par lui
sera désormais gratuit. Aussi les progrès de la civilisation
tendent-ils incessamment à remplacer des capitaux de
moindre durée par des capitaux plus durables.

Les premiers groupements de population se sont formés
sur les hauteurs, comme aujourd’hui encore les villages de
Kabylie : ce sont les femmes qui pourvoient au besoin de
l’eau en allant la chercher à la fontaine dans des cruches
pour la remonter au village — je l’ai vu encore enfant dans
la petite ville où je suis né — et ce n’est pas un mince travail
si on le multiplie par le nombre des porteuses et le nombre
des courses ! Où est le capital ici ? C’est la eruche et c’est tout
de même, quoiqu’elle se casse souvent, un capital fixe.

Mais voici qu’on établit une pompe pour faire monter l’eau
à la fontaine du village ou, mieux encore, si les circonstances
s’y prêtent, qu’on construit un aqueduc par lequel l’eau
viendra d’elle-même en suivant la pente. La construction de
l’aquedue représentera peut-être 1 million ou 10 millions de
fois le travail qui était employé à fabriquer et à renouveler
les cruches, mais il supprimera pendant mille ans ou plus
tout le travail employé à monter l’eau. L'économie sera
incaleulable (1).

Toutefois il ne faut pas oublier :

to Que la formation des capitaux fixes exige un sacrifice
immédiat sous la forme d’une grande quantité de travail ou
de frais — tandis que la rémunération qui doit en résulter,
sous forme de travail supprimé ou de frais économisés, est

(1) La ville de Los Angeles en Californie a inauguré en 1913 un aqueduc
de 415 kilomètres de longueur, dont la construction a duré neuf ans et a
coûté 125 millions de francs. Mais il peut débiter près de 100’ millions de
mètres cubes par jour. En comptant 7 à 8 millions fr. d'intérêt et amortissement,
cela met le mètre cube à environ 2/100 de centimes par jour ! plus les frais
d'entretien.

PF
        <pb n="155" />
        PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE

ajournée et en général d’autant plus reculée que la durée du
capital est plus longue. Si la construction d’un canal mari-
time, tel que celui de Panama, par exemple, doit coûter
3 milliards et ne doit être amortie qu’au bout de 99 ans, il
faut alors mettre en balance, d’une part, un sacrifice im-
médiat de 3 milliards, d’autre part une rémunération qui
se fera attendre tout un siècle. Or, pour établir une sem-
blable balance, il faut être doué à un haut degré de pré-
voyance et de hardiesse et avoir une foi inébranlable dans
l'avenir, toutes conditions qui ne se trouvent réunies que
dans les milieux très civilisés. C’est pour cette raison que les
peuples dont l’état social est peu avancé et dont la consti-
tution politique offre peu de sécurité n’emploient guère de
capitaux fixes. Toutes les richesses affectent la forme
d’objets de consommation ou de capitaux circulants.
Comparez, par exemple, les royaumes de l’Inde ou de la
Perse, où l’on trouve encore tous les trésors des Mille et Une
Nuits mais ni chemins de fer, ni routes, ni mines, ni
machines.

3e Enfin, il faut remarquer encore, au désavantage des
capitaux fixes, que si leur durée est trop longue ils risquent
de devenir inutiles et que par conséquent il faut une grande
prudence dans les prévisions que nous indiquions tout à
l'heure. En effet la durée matérielle du capital n’est pas
tout, c’est la durée de son utilité qui seule nous intéresse ;
or, si on peut compter jusqu’à un certain point sur la pre-
mière, on ne le peut jamais absolument sur la seconde.
L’utilité, nous le savons, est instable, et au bout d’un certain
temps, celle que nous croyons la mieux établie peut s’éva-
nouir. Il n’est pas à supposer que l’utilité de Peau et de
l’aqueduc qui l’amène puisse jamais disparaître : pourtant le
grand aqueduc que les Romains avaient élevé pour la ville
de Nîmes, le Pont du Gard, n’est plus qu’une ruine magni-
fique mais inutile : c’est que la ville de Nîmes a fait venir
l’eau du Rhôre. Rien ne nous garantit, quand nous percons
un tunnel ou que nous creusons un canal, que d’ici à un siècle
ou deux le trafic ne prendra pas quelque autre route. Or si,

142
        <pb n="156" />
        LE CAPITAL 143
le jour où cette révolution se produira, le capital engagé
dans le tunnel n’a pas été encore amorti, il en résultera qu'une
grande quantité de travail aura été inutilement dépensée. Il
est donc prudent, étant donnée notre incertitude de l’avenir,
de ne pas bâtir pour l’éternité et, à ce point de vue, l'emploi
de capitaux trop durables peut constituer une dangereuse
opération.

Cette réserve est vraie même pour les capitaux lucratifs,
Jamais un particulier ni une banque ne consentiront à
avancer des capitaux qui ne pourraient être amortis ou
remboursés qu’au bout de deux siècles. Pourquoi ? Parce
que des résultats qui ne doivent se produire qu'au bout d’un
si long temps n’entrent pas dans les prévisions humaines.
On peut poser en fait que tout emploi de capital qui ne
donne pas l’espoir de le reconstituer au cours de trois géné-
rations, doit être écarté dans la pratique.

Comment se forme le capital.

A cette question la sagesse populaire et aussi la plupart
des économistes répondent : par l'épargne. Mais qu'est-ce que
cela veut dire puisque nous savons et avons répété à
maintes reprises que tout capital étant un produit ne peut
être formé, comme tout produit, que par les deux facteurs
originaires de toute production : le travail et la nature ? Il
suffit de passer en revue tous les capitaux que l’on peut
imaginer, outils, machines, travaux d’art, matériaux de
toute catégorie, pour s’assurer qu’ils n’ont pu avoir d’autre
origine que celle que je viens d'indiquer.

Alors, qu'est-ce que ce nouveau personnage qui apparaît
sur la scène ? — Serait-ce un troisième facteur originaire de
la production que nous aurions oublié? Certains écono-
mistes l’ont affirmé, notamment l’anglais Senior. Il appelait
l'épargne l’abstinence, afin de lui donner une personnalité

T
        <pb n="157" />
        144 PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE

plus marquée (et aussi de lui créer des mérites spéciaux
lorsque sonnerait l’heure de la répartition), et, très logique-
ment d’ailleurs, dans l’énumération des trois facteurs origi-
naines de la production, il remplaçait le capital par sa cause
et disait : ces trois facteurs sont la Nature, le Travail et l’Abs-
tinence. Et tous ceux qui aujourd’hui encore déclarent que
le capital est le fruit de l'épargne, devraient adopter cette
même terminologie.

Mais elle serait irrationnelle. On ne conçoit pas comment
un acte purement négatif, qu’on l’appelle l’abstinence ou
l'épargne, en tout cas qui n’est qu’une simple abstention,
pourrait produire n'importe quoi. Montaigne a beau dire qu’il
«ne connaît pas de faire plus actif et plus vaillant que ce
non-faire », cela peut être vrai au point de vue moral, mais
cela n'explique pas que ce non-faire puisse créer seulement
une épingle. Produire est un acte positif, non négatif.

Que veut-on dire donc quand on dit que le capital est créé
par l'épargne ? Tout simplement que si la richesse était con-
sommée au fur et à mesure qu’elle prend naissance, le capital
ne se formerait jamais. Il est évident, en effet, que si la fer-
mière ne laissait pas d’œufs dans le poulailler pour faire
couver, il n’y aurait jamais de poulets. Néanmoins, si à un
enfant qui demanderait d’où viennent les poulets on répon-
dait que le seul moyen de produire des poulets est de
s'abstenir de manger des œufs, il serait en droit de consi-
dérer cette réponse comme un bon conseil certes, -mais
comme une sotte explication.

Or, le raisonnement qui fait de l'épargne la cause origi-
naire de la formation des capitaux est tout pareil. Il revient
à dire que la non-destruetion doit être classée parmi les
causes de la production. Disons simplement que l’épargne est
une condition de la formation du capital, en ce sens que si la
richesse produite est consommée au jour le jour pour la
satisfaction des besoins immédiats, il est évident qu’il n’en
restera point de disponible pour prendre une avance et pour
se donner le temps, par exemple, de fabriquer des instru-

ments. Disons que si l’homme, tout comme la fourmi d’ail-

4
        <pb n="158" />
        LE CAPITAL 145
leurs et d’autres animaux, n’avait pas la faculté de prévoir
les besoins futurs, il est certain que toute la richesse pro-
duite aurait été au jour le jour consommée ou gaspillée,
comme c’est le cas d’ailleurs dans certaines tribus sauvages
— et par conséquent le capital ne se serait jamais formé et la
civilisation elle-même, fille du loisir, ne serait jamais née.
Qu’on dise encore que la prévoyance, la sobriété et autres
vertus morales sont des conditions indispensables sinon à la
formation originaire, tout au moins à la conservation du
capital, rien de mieux. Mais les économistes, en donnant
pour cause efliciente au capital l’épargne, le font, inconsciem-
ment ou non, dans le désir de justifier l’intérêt du capital en
tant que rémunération de cette abstinence.

En somme, la naissance du capital suppose toujours un
excédent de la richesse produite sur la richesse consommée,
mais qui peut se réaliser de deux façons : — soit que la pro-
duction ait été portée au-dessus des besoins, soit que la con-
sommation ait été comprimée au-dessous des besoins. Le mot
d'épargne, et surtout celui d’abstinence, ne convient pas du
tout au premier cas qui est heureusement de beaucoup le
plus fréquent, et c’est pourtant de cette façon seule, histori-
quement, que s’est formé le capital.

Qu’on nous cite une seule richesse créée par l’abstinence ?
La première hache de pierre de l’homme quaternaire a été
taillée par un travail surnuméraire, à la suite d’une journée
de chasse heureuse qui lui avait rapporté plus de vivres que
de coutume et lui avait donné une journée de liberté pour
créer ce premier capital. Pense-t-on que, pour passer de
l’état de peuple chasseur à l’état agricole, les peuples aient
dû préalablement épargner des approvisionnements pour
toute une année ? Rien de moins vraisemblable. Ils ont tout
simplement domestiqué les bestiaux, et ce bétail, qui a été
leur premier capital, leur a donné, avec la sécurité du lende-
main, le loisir nécessaire pour entreprendre les longs tra-
vaux, Mais en quoi, comme le fait très bien remarquer
Bagehot, un troupeau représente-t-il une épargne quel-
conque? Son possesseur a-t-il dû s'imposer des privations ?

+
        <pb n="159" />
        , PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE
Tout au contraire, grâce au lait et à la viande, il a été mieux
nourri ; grâce à la laine et au cuir, il a été mieux vêtu.

Et aujourd’hui, comme au temps des peuples pasteurs, les
grands travaux se font non avec les richesses passées mais
avec les richesses présentes.

Mais, dira-t-on, si l’on peut admettre que le capital-instru-
ment n’est le produit que du. travail, ne faut-il pas recon-
naître tout au moins que le capital-approvisionnement est le
résultat de l’épargne ?

Non, cette déduction ne nous paraît pas s'imposer si l'on

admet, comme nous avons essayé de le montrer, que l'appro-
visionnement peut résulter non d’une privation mais d’une
surproduction — d’une journée de chasse heureuse, d’une
récolte surabondante.
Ce qui a suggéré et accrédité l’idée de l'épargne comme
mère du capital, ç’a été l’emploi de la monnaie comme forme
presque exclusive de la richesse : en effet, si l’on remonte à
l’origine de tout capital-argent, on voit un certain nombre
de pièces de monnaie qui ont été mises de côté, c’est-à-dire
enfermées dans une tirelire ou un coffre-fort, ou portées à
la caisse d’épargne. Et c’est aussi l’habitude que nous avons
de ne regarder au capital que sous forme de placement : car,
pour celui-ci,il est vrai que l’on ne place que ce dont on n’a
pas besoin pour soi-même et que, par conséquent, tout prêt
ou placement suppose au préalable un excédent du revenu
sur la dépense, donc une épargne. Et on en conclut que
tous les vrais capitaux, les capitaux de production, ont dû
avoir la même origine. Mais c’est là l'erreur.

Nous n’entendons nullement, du reste, contester l’impor-
tance de l'épargne. Mais si l’épargne joue un rôle considérable
dans la consommation, où nous la retrouverons, il ne faut
pas Ja mettre parmi les facteurs de la production. Il faut
mettre chaque chose à sa place. L'épargne n’agit sur la pro-
duction que lorsqu’elle se fait placement, c’est-à-dire lors-
qu’elle retourne à la production pour s’y consommer sous
forme de capital.

14G
        <pb n="160" />
        DEUXIEME PARTIE
L'ORGANISATION DE LA PRODUCTION
CHAPITRE I
COMMENT SE RÈGLE LA PRODUCTION
De l'entreprise et du coût de production.

Nous venons d’étudier séparément chacun des facteurs de
la production. Mais nous avons vu aussi que séparément ils
ne pouvaient rien. Il faut donc, pour qu’ils puissent agir,
qu’ils soient réunis dans la même main ou tout au moins
sous la même direction. Comment s'opère cette combi-
naison ?

Il est possible qu’une mème personne fournisse à la fois
les trois facteurs : la main-d’œuvre parce qu’elle travaille
elle-même, la terre et le capital parce qu’elle en est proprié-
taire. Le paysan qui cultive sa propre terre, de ses propres
mains et avec le cheval et la charrue qui lui appartiennent,
voilà la forme type de ce premier mode de production. On
l'appelle le producteur autonome.

Mais le plus souvent le même individu ne réunit pas les
trois facteurs de la production. L'un aura bien ses bras et sa
terre, mais pas le capital : ce sera un paysan qui emprun-
        <pb n="161" />
        ; PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE

tera sur hypothèque. Tel autre aura son travail et son capital,
mais il n’aura pas le terrain et sera obligé de le louer : ce
sera le fermier qui afferme une terre, ou le commerçant qui
loue un magasin. D'autres, inversement,auront la terre et le
capital, mais ils ne peuvent ou ne veulent pas fournir le tra-
vail : ils embaucheront des ouvriers.

On peut même supposer le cas où le producteur, ne pou-
vant fournir lui-même ni le travail, ni le capital, ni les agents
naturels, devra emprunter le tout. Telles les entreprises de
mines ou de chemins de fer ou du canal de Suez, qui se
procurent le terrain (sol ou sous-sol) par le moyen de conces-
sions à long terme, le capital par des emprunts et des émis-
sions d’actions, et la main-d’œuvre par l’embauchage de
milliers de travailleurs.

Or toutes les fois que celui qui a l'initiative de la produc-
tion doit emprunter au dehors tout ou partie des moyens de
production, alors il s'appelle l'entrepreneur. Et son rôle, qui
est d’ailleurs le tout premier rôle, est de combiner tous ces
éléments de la production pour en tirer le meilleur parti
possible.

L’entrepreneur est donc le pivot de tout le mécanisme
économique. C’est sur lui que tout tourne. C'est vers lui que
convergent tous les facteurs de la production : c’est de lui
aussi, comme nous le verrons, que divergent tous les revenus,
puisque ce qu’on appelle les revenus sous les noms divers
d'intérêts, dividendes, rentes, fermages, loyers, salaires, trai-
tements, c’est simplement le prix touché pour la location du
capital, de la terre, de la main-d’œuvre, ou des services pro-
ducteurs quelconques. L’entrepreneur est donc tout à la fois
le grand metteur en œuvre et le grand répartiteur.

Nous savons, par l’étude des facteurs de la production,
que pour produire n’importe quelle richesse il faut néces-
sairement consommer une certaine quantité de richesses
préexistantes : la somme de ces richesses est ce qu’on appelle
dans la langue des économistes le coût de production. Mais il
y a deux coûts de production qu’il importe de distinguer,
l’un social, l’autre individuel.

148
        <pb n="162" />
        COMMENT SE RÈGLE LA PRODUCTION 1°)

Le coût de production social, on pourrait dire aussi réel,
se compose de trois éléments : — 1° la terre, c’est-à-dire la
plus ou moins grande superficie de terrain qu’il aura fallu
oceuper; — 2° le travail, c’est-à-dire la plus ou moins
grande somme d’efforts humains qu'il aura fallu employer ;
— 3° le capital, c’est-à-dire la plus ou moins grande somme
de richesse qu’il aura fallu consommer; et comme ce capital
est lui-même en fonction du temps (voir ci-dessus, p. 128),
on pourrait dire en somme que le coût de production social
se ramène à ces trois éléments simples : l’effort, l’espace et
le temps.

Le coût de production individuel, relatif, qu’il est mieux
d’appeler le prix de revient, se compose du prix que doit
payer l’entrepreneur pour se procurer chacun de ces fac-
teurs de la production : — la rente, qui est le prix de location
de l'emplacement qu’il occupe ; — le salaire, qui est le prix
du travail qu’il a embauché ; — l'intérêt, qui est le prix de
location du capital qu’il a emprunté ou, plus brièvement, le
prix du temps.

Voici, par exemple, l'exploitation d’une mine de fer.
L’entrepreneur inscrit dans ses frais de production :

1° Le loyer du terrain qu’il occupe, sous forme de rede-
vance au propriétaire du sol, très élevée en Angleterre,
insignifiante en France (mais remplacée par une participation
perçue par l’Etat) ;

2° Le salaire qu’il paie aux ouvriers qu’il a embauchés ;

3° L'intérêt et l’amortissement pour le capital emprunté.

Et alors même que l’entrepreneur serait propriétaire du
terrain et du capital employé, cela ne changerait rien à ce
caleul, car si sa comptabilité est bien établie, il doit inscrire
dans ses frais de production l’intérêt du capital qu’il a placé
dans l’entreprise et de celui avec lequel il a acheté le terrain.
C’est l’entreprise qui doit lui payer à lui-même, comme elle
paierait à des tiers, le prix de location des services pro-
ducteurs.

Mais il est évident que chacun de ces articles, qui repré-
sente une dépense pour l’entrepreneur, des frais, comme on

4
        <pb n="163" />
        PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE

dit, représente un revenu pour d’autres personnes, pour
l’ouvrier, pour le capitaliste, pour le propriétaire, qui se
trouvent être ses collaborateurs directs ou anonymes. Par
conséquent, ce serait commettre une erreur de calcul énorme
que de croire que la somme des valeurs déboursées par
l’entrepreneur représente la somme des valeurs consommées
réellement par l’acte de production. Celle-ci est heureusement
très inférieure (1).

Si nous passons de l’industrie primaire, que nous avons
prise pour exemple, aux industries de transformation, et que
nous suivions la matière première, ici le minerai de fer,
entre les mains du maître de forges, du fabricant de fers de
charrues ou d’aiguilles à coudre, etc., il est évident que le
coût de production originaire va se grossir, comme une
boule de neige, des couches superposées de frais de produc-
tion, mais qui seront toujours les mêmes : à savoir le prix de
location du travail, du capital et du terrain, disons: le salaire,
l'intérêt et le loyer (2).

L’entrepreneur fait donc une balance entre la somme des
valeurs détruites et la valeur créée ; naturellement il ne
marche qu’autant qu’il prévoit que la seconde sera supé-
rieure à la première. C’est une serte d'échange qu’il fait : il

(1) Cette erreur a été commise maintes fois ces derniers temps dans l’éva-
luation des dépenses de guerre. La guerre peut être assimilée à une énorme
entreprise (ne disant pas pourtant productive !) où c’est l'Etat qui est entre-
preneur. Le coût de production pour l'Etat belligérant français s’est élevé à plus
de 200 milliards, en ce sens que tel aura été le chiffre de ses dépenses. Mais
{el n'aura pas été le coùt de production pour le pays — heureusement ! —
car la majeure partie de ces dépenses (achats aux fournisseurs, solde à l'armée,
allocations aux familles des mobilisés et réfugiés, ete, ete.) a été touchée ‘par
les bénéficiaires et même en a enrichi un bon nombre.

Le coût de la guerre pour la nation, le coût réel, c'est autre chose : c’est la
somme des richesses réellement détruites — maisons bombardées, usines
pillées, navires coulés, et surtout matières premières et stocks engloutis dans
une consommation improductive. Ces pertes rentrent en partie dans les dépenses
publiques ci-dessus, mais pour la plus grande part sont en dehors et forment
le compte dit des réparations.

(2) C’est pourquoi il ne faut pas (comme ne manquent pas de le dire les
étudiants à l'examen quand on demande quels sont les éléments du coût de
production) y faire figurer le cout des matières premières, car il est évident
que le coût des matières premières doit se décomposer à son tour en les trois
éléments primordiaux indiqués ci-dessus.

150
        <pb n="164" />
        COMMENT SE RÈGLE LA PRODUCTION
échange ce qui est contre ce qui sera. ll peut arriver qu’il se
trompe dans son compte, mais c’est accidentel et tant pis
pour lui. ‘

On entend dire souvent, et mème de grands économistes
ont enseigné, que la valeur est déterminée par le coût de
production. Il faut s’entendre ! Si l’on veut dire que la valeur
du produit est égale à la somme des valeurs consommées
pour le produire, c'est un truisme, comme de dire que le tout
est égal à la somme des parties. Mais si l’on veut dire que le
coût de production est la cause de la valeur en ce sens que
tout produit vaudrait plus ou moins parce qu'il a plus ou
moins coûté, cette aflirmation est sans fondement. On pour-
rait dire aussi bien et même à plus juste titre que c’est le
coût de production qui est déterminé par la valeur de l’objet
qu’on veut produire. En effet, la première règle de l'art de
l’entrepreneur, avant d’entreprendre la production d'un
article nouveau, c’est de se demander à quel prix il pourra
le vendre et ensuite s’arranger de façon à ne pas dépenser
pour le produire plus qu'il ne vaudra. À plus forte raison s’il
s’agit d’un article déjà coté sur le marché. Celui qui veut
entreprendre une exploitation de charbon se dit : « le char-
bon valant tant la tonne dans cette région, voyons si je
pourrai l’extraire à un prix plus rémunérateur, de façon qu'il
me laisse une marge de bénéfices ». S'il a mal fait ses calculs,
s'il est obligé de dépenser pour l’extraction plus que le char-
bon ne vaudra, sa sottise n’aura pas pour effet d'augmenter
d’un centime la valeur du charbon. Elle aura pour effet de le
ruiner et de faire fermer la mine : voilà tout.

Pourtant n’est-il pas évident qu’en fait, et pour presque
tous les objets que nous voyons, le prix de vente tend à se
rapprocher du prix de revient ou tout au moins à le suivre
dans ses variations, tout comme s'il y avait entre eux une
solidarité nécessaire, un lien ? — Il est vrai, mais ce phéno-
mène s’explique de la façon la plus simple. Il n’y a pas ici
une relation de cause à effet, mais l’action d’une cause exté-
rieure qui est la concurrence et qui tend toujours, comme
une sorte de pression atmosphérique, à rapprocher et même

151
        <pb n="165" />
        PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE

à faire coïncider le coût de production et la valeur de chaque
produit, et elle agit avec une force d’autant plus grande que
l’écartement des deux tend à s’accroître. Il est facile de com-
prendre en effet que sitôt que le prix de revient et le prix
de vente s’écartent l’un de l’autre, laissant une marge crois-
sante de bénéfice, tous les concurrents se précipitent de ce
côté et ont bientôt fait, en multipliant le produit, d’en
rabaisser la valeur et le prix. On peut même affirmer que
sous un régime de libre concurrence parfaite, la coïncidence
serait parfaitement réalisée, C’est là une des lois les plus
importantes de l’Economie politique parce que c’est elle qui
règle automatiquement la production, comme nous le ver-
rons dans le chapitre suivant.

Seulement, en fait, cette coïncidence ne se produit jamais
parce que la concurrence n’agit jamais qu’imparfaitement :
et, ainsi que nous le verrons, il n’y a guère d’entreprise qui ne
jouisse d’un monopole plus ou moins accentué, tenant soit à
la situation, soit à des brevets, soit à des droits protecteurs,
soit à une coalition expresse ou tacite, ce qui permet aux
entrepreneurs de maintenir un prix de vente supérieur au
prix de revient et de réaliser ainsi un profit (1).

Mais alors, se demandera-t-on peut-être, si la valeur de
toutes choses tend à coïncider avec leur coût de production,
tout le labeur du genre humain n’est-il pas un métier de
dupe, tout pareil à celui des Danaïdes qui remplissaient un
tonneau sans fond ? Car si chaque acte de production ne fait
que reproduire, sous forme de valeurs nouvelles, les valeurs
anciennes qui ont été détruites, où est l’avantage ?

(1) D peut arriver que la valeur de certains produits tombe au-dessous du
coût de production sans que néanmoins la production s'arrête. C'est
lorsque, par suite d'un progrès industriel, le prix de revient d'un objet va
s’abaissant graduellement. En ce cas la concurrence tend à ramener le prix
au niveau non du coût de production ancien, mais du coût de production nou-
veau, autrement dit du coût de reproduction. ;

Ceci se réalise aussi lorsque le capital engagé dans l’entreprise ne peut plus
être dégagé, par exemple dans des mines ou les chemins de fer. Dans ce cas,
alors même que l’entreprise ne couvre plus l’intérêt et l'amortissement de ce
capital de premier établissement, il suffit qu’elle rapporte un peu plus que les
frais d'exploitation pour qu'elle continue tout de même.

152
        <pb n="166" />
        COMMENT SE RÈGLE LA PRODUCTION

Mais cette contradiction n’est qu’une apparence résultant
d’une confusion entre le coùt de production individuel et le
coût de production social que nous avons séparés tout à
l’heure.

C’est au coût de production individuel seulement, au
coût en argent, au prix de revient, que s’applique la loi dont
nous venons de parler, qui tend à ramener sans cesse la
valeur du produit àla valeur de ses éléments constitutifs, au
montant des frais. Et s’il arrive que, par l’effet de la concur-
rence, la valeur des produits ne laisse rien de plus à l’entre-
preneur que ses frais de production, c’est-à-dire ne lui laisse
aucun produit, ce sera un résultat fâcheux pour lui, mais
l’entreprise sera tout de même rémunératrice pour tous ces
collaborateurs dont elle aura payé les services. Il peut même
arriver que ceux-ci gagnent beaucoup alors que l’entrepre-
neur sera en perte. La première entreprise de Panama, celle
de Lesseps, a perdu tout son capital, mais a fait gagner des
centaines de millions à bon nombre de personnes, ingé-
nieurs, banquiers, sans oublier les journalistes.

Mais si l’on regarde au coût de production social, alors il
n’est pas vrai de dire que la richesse produite ne dépasse
pas en général la richesse consommée. Tout au contraire ! I!
est dans la nature de toute opération productive de créer
plus d’utilités qu’elle n’en détruit, de laisser, comme on dit,
un produit net, non pas seulement dans l’agriculture, comme
l’enseignaient les Physiocrates, mais dans toute production.
Il faut bien qu’il en soit ainsi, car comment la civilisation
aurait-elle pu se développer, comment l’humanité aurait-
elle pu s'élever au-dessus de l’animalité si la production ne
laissait pas normalement un produit net qui sert à l’élargis-
sement de ses consommations et à l'accroissement de son
capital? Il est clair que si l’homme ne récoltait jamais plus
de blé qu'il n’en consomme pour la semence et pour sa
nourriture, il n’aurait jamais pu fonder une famille ni
une cité.

153
        <pb n="167" />
        PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE
La réglementation automatique de la production.

L’état de santé pour le corps social, comme pour tous les
corps vivants, consiste dans un juste équilibre entre la pro-
duction ct la consommation.

Ne pas produire assez est un mal, puisqu'une certaine
catégorie de besoins reste en souffrance : produire trop est
un autre mal, moindre que le premier sans doute, mais réel
pourtant. Tout excès de production en effet entraine néces-
sairement, non ‘seulement un gaspillage de richesse, mais
surtout une déperdition de forces, par suite une peine
inutile.

Là où chaque homme produit pour lui-même ce qu’il doit
consommer, comme Robinson dans son île, ou plutôt comme
dans la première phase de l’industrie domestique, dans la
famille antique ou dans la communauté du moyen âge, cet
équilibre s’établit aisément. Chacun de nous individuelle-
ment, ou chaque petit groupe, est capable de prévoir à peu
près ses propres besoins et — quoique ses prévisions ne
soient pas infaillibles — de régler sa production en consé-
quence.

Le problème devient déjà plus diflicile lorsque le produc-
téur ne produit plus pour lui et pour les siens, mais pour le
client, pour autrui, car il nous est évidemment plus malaisé
de prévoir les besoins d’autrui que les nôtres. Et pourtant,
même sous le régime de la division du travail et de l’échange,
l’équilibre entre la production et les besoins n'est pas
encore trop difficile à établir tant que le producteur
travaille sur commande, ou du moins tant que les habitudes
de chaque client sont connues et sa consommation facile à
prévoir : le boulanger ou le pâtissier caleulent assez exacte-
ment le nombre de pains ou de gâteaux qu’ils auront à
débiter chaque jour.

Mais le problème devient vraiment difficile sous un

154
U
        <pb n="168" />
        COMMENT SE RÈGLE LA PRODUCTION :
régime économique comme le nôtre où le marché est devenu
immense, la production vertigineuse, où l'industriel n’attend
plus les commandes du consommateur proprement dit,
mais marche sur les’ ordres de commerçants, d’intermé-
diaires et de spéculateurs — qui eux-mêmes vont de l'avant,
achetant et vendant à terme, et anticipant sur les besoins du
public.

Cependant c’est précisément à l’avènement de ce nouveau
régime que le législateur, avec une hardiesse qui eût été
téméraire si elle eùt été consciente, faisant table rase de
toute la réglementation ancienne, a décidé que la production
n’aurait plus d’autre règle que la liberté. On sait que ce fut
la Révolution française, de par la loi célèbre du 17 mars
1791, qui abolit le régime corporatif, c’est-à-dire le régime
sous lequel un individu ne pouvait prendre un métier
qu'autant qu’il avait satisfait à certaines conditions, et pro-
clama la liberté du travail, c'est-à-dire le droit pour tout indi-
vidu de produire ce que bon lui semble. Cette réforme,
saluée par des acclamations unanimes, ne tarda pas à être
imitée dans toute l’Europe.

Mais cette liberté pour chacun de produire ce qu’il veut,
ajoutant une nouvelle part d’incertain à celle de l’anticipa-
tion sur les besoins, n’a-t-elle pas inauguré l’anarchie dans
la production ?

C’est ce'qu'ont affirmé les socialistes, surtout ceux de la
première moitié du x1x' siècle. Mais les économistes, au con-
traire, ont généralement exulté d’admiration au spectacle
de l’ordre et de l'équilibre qui règnent dans la production.

Le fait est que c’est un phénomène quasi miraculeux au
premier abord que, chaque jour, des centaines de millions
d'hommes, sans s’être entendus entre eux, trouvent chacun
ce qu'il lui faut — du moins quiconque a les moyens de le
payer. Quelle providence, quelle force occulte, règle donc
ainsi au jour le jour la production des richesses, de telle
sorte qu’il n’y en ait ni trop, ni trop peu ?

L'explication qu’en donnent les économistes est très simple.
Ils disent que la production se règle de la façon la plus sûre

155
        <pb n="169" />
        PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE
et la plus rapide et très simplement par la loi de l'offre et
de la dernande, voici comment :

S'il arrive que telle ou telle branche d’industrie ne se
trouve pas suffisamment pourvue de bras et de capitaux, le
besoin auquel elle correspond se trouvant en souffrance, ses
produits acquièrent une valeur plus:haute. Les producteurs,
particulièrement l'entrepreneur qui est le principal agent de
la production et le premier à profiter de la hausse des prix,
réalisent de plus gros profits. Attirés par l’appât de ces
profits supérieurs aux taux normal, d’autres producteurs,
capitalistes ou travailleurs, s'engagent dans ‘cette voie. La
production de la marchandise augmente donc jusqu’à ‘ce
que la quantité produite ne soit élevée au niveau de la quan-
tité demandée.

Toutes les fois, au contraire, qu'une marchandise quel-
conque se trouvera avoir été produite en quantité supé-
rieure aux besoins, sa valeur doit baisser. La baisse de.
valeur a pour effet de réduire le revenu des producteurs et
en particulier les profits de l’entrepreneur — car c'est celui-
ci qui ressent directement tous les contre-coups. Donc il se
retire d’une voie dans laquelle il éprouve des mécomptes et
des pertes, et la production de la marchandise se ralentit
jusqu’à ce que la quantité produite soit retombée au niveau
de la quantité consommée.

Telle est la très belle harmonie et tant de fois célébrée,
notamment par Bastiat, de l’organisation spontanée de la
production. C’est une sorte de mécanisme qui se réglerait
automatiquement et combien supérieur, dit-on, à toute régle-
mentation artificielle, si savante fût-elle |

Cette loi régulatrice est incontestable comme tendance,
mais, pour qu’elle opère en fait, il faut beaucoup de condi-
tions qui ne sont que rarement remplies.

Il faut d’abord que l’offre réponde instantanément à la
demande. Il faut supposer des facteurs de la production par-
faitement mobiles et se déplaçant avec la rapidité de l’élec-
tricité des points où ils sont surabondants vers les points
où ils sont insuffisants. 11 faut un marché mondial unique,

156
        <pb n="170" />
        COMMENT SE RÈGLE LA PRODUCTION ‘
ou du moins des marchés solidaires, comme des vases com-
muniquants, pour que l’équilibre, sitôt troublé, s’y rétablisse
quasi instantanément. — Or, si l’on peut admettre que le
monde économique tende vers cet état, il faut avouer qu’il
est loin encore de l’avoir réalisé. En effet, toute production
agricole ou industrielle suppose des capitaux engagés pour
un temps plüs ou moins long (voir ci-dessus Capilaux fixes
et circulants) et qui, par le fait même «qu’ils sont devenus
« fixes », cessent d’être mobiles. On dit aux viticulteurs, en
France, qu’ils produisent trop de vin et qu'il faut faire
« autre chose » ; et il est probable, en effet, que la loi de
l’offre et de la demande — ne füt-ce que la concurrence des
vins d’Algérie — les y contraindra tôt ou tard. Mais que faire
des milliards de capitaux enfouis dans la terre sous forme
de plantations et de celliers ?

Ce n’est pas tout. Là même où la loi de l'offre et de la
demande agit pleinement, elle n'est nullement «’harmo-
nique », au sens que lui donnait Bastiat, car n'oublions pas
que la valeur n’a aucune relation avec l’utilité au sens vul-
gaire et normatif de ce mot. Elle distribue les productions et
les professions non en raison des vrais besoins des hommes
mais de leurs désirs et du prix qu'ils veulent ou peuvent
mettre à les satisfaire (voir ci-dessus, p. 69).

Il en résulte que les fonctions les plus utiles, telles que
celles de l’agriculture, tendent à être délaissées, alors que
les plus improductives, par exemple celle des boutiquiers
dans les villes, pour ne pas parler de tant de fonctions
publiques parasitaires, sont ridiculement multipliées. Est-il
besoin de rappeler que le nombre des débitants de boissons
alcooliques en France s'élève au chiffre invraisemblable de
près de 470.000, soit environ 1 par 24 hommes adultes, tandis
que le nombre des laboureurs ne cesse de diminuer ?

D’autres professions, comme celles des médecins, ont un
effectif qui serait suffisant, s’ils étaient mieux répartis, mais
ils sont presque tous concentrés dans les villes où beaucoup,
faute de clients, sont réduits pour vivre aux pires expédients,
et il n’en reste qu’un nombre insuffisant pour la population

157
        <pb n="171" />
        PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE

rurale. À Paris, la répartition des médecins par quartiers
révèle assez éloquemment que leur nombre est en raison
non du nombre des malades mais du taux du profit. Dans les
quartiers riches des VirI° et Ix° arrondissements, tels que
ceux de la'Madeleine, Champs-Flysées, on compte un méde-
cin pour 94 ou 131 habitants. Dans les quartiers pauvres de
l’Ouest et Sud, seulement 1 médecin pour 3.000 ou 6.000 ha-
bitants, 30 fois moins; et enfin dans le quartier de Saint-Far-
geau (xx® arrond.), 1 médecin pour 17.772 habitants, 170 fois
moins ! Voilà comment la libre concurrence sait adapter les
services aux besoins. Dira-t-on que les pauvres ont moins
besoin de médecins que les riches (1)!

Enfin, n’oublions pas que «la demande » ne vient pas
directement des consommateurs, mais des intermédiaires,
des commerçants et spéculateurs (2), que c’est une demande
fondée moins sur des besoins réels et présents que sur des
besoins qui ne se réaliseront peut-être pas ; il ne faut donc
pas s'étonner s’il y a surproduction ou, à l’inverse, si la
production reste au-dessous des besoins. C’est ce que nous
verrons tout à l’heure au chapitre des Crises.

De la concurrence.

La loi de l’offre et de la demande implique, pour pouvoir
pleinement fonctionner, deux conditions : 1° liberté pour
chacun de produire et de vendre ce que bon lui semble;
2° liberté pour chacun de vendre au prix que bon lui
semble, ou du moins au prix qu’il peut obtenir.

(1) A propos d'une épidémie de petite vérole qui éclata en Bretagne (janv.
1893). les journaux ont signalé ce fait qu'il ne s'est pas trouvé un seul méde-
ein à 15 kilomètres à la ronde.

(2) Il n’en faut pas conclure, comme on se hâte parfois un peu trop de le
faire, que la spéculation, c’est-à-dire le fait d'anticiper sur des événements
futurs, soit nécessairement un mal. Au contraire, le spéculateur qui achète en
prévision de la disette et vend en prévision de l'abondance peut exercer une
action régulatrice très bienfaisante. Mais enfin la spéculation se trompe sou-
vent. surtout quand elle devient un.jeu.

158
111
        <pb n="172" />
        COMMENT SE RÈGLE LA PRODUCTION

Là où ces conditions se trouvent réunies on dit qu’il y a
libre concurrence. La concurrence apparaît donc comme le
grand régulateur de tout le mécanisme économique dans nos
sociétés modernes.

Il était de règle, autrefois, dans les traités d’Économie
politique, de reconnaître à la concurrence les vertus sui-
vantes :

1° Stimuler le progrès par l’émulation entre les industries
concurrentes, et par l’élimination des industries routinières ;

2° Réaliser le bon marché pour le grand profit de tous et
surtout pour celui des classes pauvres ;

3° Amener une égalisation progressive des conditions en
ramenant le taux des profits, salaires, loyers, intérêts, etc, à
un même niveau.

Bastiat résume les vertus de la concurrence dans cette
définition lyrique : « C’est la plus progressive, la plus égali-
taire, la plus communautaire de toutes les lois à qui la Provi-
dence a confié le progrès des sociétés humaines ». Et on fait
ressortir les bienfaits de la concurrence en l’opposant au
monopole, régime où le public est livré à la discrétion d’un
seul. La concurrence, c’est la démocratie dans le domaine
économique, tandis que le monopole c’est l’autocratie.

En sens contraire, les socialistes de la première moitié du
XIXe siècle, parce qu’ils voyaient la solution de la question
sociale dans l’association, ont dénoncé la concurrence comme
la cause de tous les maux sociaux.

Assurément, il ne faut point méconnaître les services
rendus par la concurrence à l'intérêt public ; elle protège le
consommateur contre l’exploitation des marchands et des
producteurs, mais comment ? Simplement en opposant les
uns aux autres les intérêts de ces producteurs — de même que
les intérêts des petites nations peuvent être sauvegardés par
la concurrence jalouse des grandes puissances. Mais c’est là
une sauvegarde aussi précaire dans l’ordre économique que
dans l'ordre politique et à laquelle il convient de substituer
une forme d'organisation supérieure.

Cette protection du consommateur, la concurrence la fait

1°9
        <pb n="173" />
        PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE
payer trop cher. Si, en effet, nous regardons de plus près
aux trois vertus qu’on lui prête, nous voyons combien facile-
ment chacune d’elles dégénère en vice — et cela parce que la
concurrence est à double face, comme nous venons de le
montrer : à la fois liberté du travail et lutte pour la vie.
Voyez en effet :

1° Il est vrai que la concurrence peut servir de stimulant à
la production par l’émulation qu’eile entretient entre pro-
ducteurs. Mais la concurrence est aussi un stimulant à la
détérioration de la qualité des produits! Chaque concurrent,
pour pouvoir soutenir la lutte, s’ingénie à substituer des
matières premières de qualité inférieure et à vil prix à celles
qui sont de qualité supérieure et partant plus chères, en
sorte que, en fait de progrès, un des plus remarquables assu-
rément est celui de la falsification des denrées. Elle est deve-
nue un art véritable, mettant à contribution toutes les décou-
vertes de la science (1). Certains commerces, tels que celui
de l’épicerie, certaines fabrications, telles que celles des
engrais artificiels ou des conserves, y ont acquis une véri-
table célébrité, à telles enseignes que le législateur a dû
intervenir. Si le régime de concurrence a réalisé un grand
progrès sur le régime corporatif au point de vue de l'essor
industriel, on n’en saurait dire autant au point de vue de la
qualité des produits.

Ce n’est pas seulement une détérioration du produit mais
aussi, si j'ose dire, une détérioration du producteur, qui
est trop souvent le résultat de la concurrence. Si elle assure
la victoire au plus fort et au plus habile, il peut très bien
arriver qu’elle élimine le plus serupuleux, ou plutôt qu'elle
l’oblige à « hurler avec les loups » : tel le commerçant qui ne
voudrait pas falsifier ses produits ou qui voudrait fermer son
magasin le dimanche, le fabricant qui ne voudrait pas dimi-

(1) Les exemples seraient innombrables. On est arrivé à faire du vin potable
sans raisins, des confitures sans fruits et sans sucre, du beurre sans lait, du
lait sans vache, même des œufs: sans: poules, à faire de la farine avec une
forte proportion de tale et à fabriquer des soieries qui contiennent 5 0/0
seulement de soie et 95 0/0 de matière minérale !

160
        <pb n="174" />
        COMMENT SE RÈGLE LA PRODUCTION

nuer le salaire de ses ouvriers ni augmenter la durée de leur

journée de travail.

2o Il est vrai que la concurrence a pour effet de faire
baisser les prix là où elle est « libre », comme disent les éco-
nomistes, ce qui veut dire là où les marchands et fabricants
sont assez naïfs pour se disputer le client et se sous-vendre
les uns les autres. Mais ce temps-là est passé, tout au moins
sur le marché intérieur. Il y a toujours entre commerçants
d’une même ville ou fabricants d’une même industrie une
entente tacite pour vendre au même prix. Cette entente prend
aujourd'hui dans le grand commerce et la grande industrie
la forme de contrats écrits célèbres sous le nom de « cartels »
(voir ci-après) — et parfois aussi, notamment dans les pro-
fessions libérales (avocats, médecins, pharmaciens), cette
entente pour ne pas demander au client moins que le
concurrent (qu’on appelle ici le confrère) prend le carac-
tère d’une règle d'honneur professionnel.

Ce n’est que dans le commerce international que la con-
currence conserve ses effets bienfaisants, parce que la coa-
lition entre producteurs de divers pays est difficile quoique
pourtant elle tende à devenir internationale.

Non seulement la concurrence n’a pas toujours pour effet
la baisse du prix mais souvent, si paradoxale que semble
cette assertion, elle a pour effet de le faire hausser parce
qu’elle augmente le coût de production.

L'exemple le plus frappant est celui d’un nouveau chemin
de fer faisant concurrence à un déjà existant entre deux
villes : il est clair que le trafic, qui restera le même avec
deux lignes qu’avec une seule, devra supporter double frais
de premier établissement et d'exploitation. Un excellent
exemple aussi est la boulangerie. Le nombre de boulangers
dans chaque ville est ridiculement exagéré. Chacun d’eux,
vendant moins de pain, par suite de la concurrence, est
obligé de se rattraper en augmentant le prix du pain, ou en
trichant sur le poids. Et ainsi, comme le dit spirituellement
M. de Foville, la concurrence des marchands fait monter les
prix de mème que celle des arbres dans les hautes futaies

Gipe. P. R. 25e édition.

161
        <pb n="175" />
        PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE
les fait monter vers le ciel pour s’y disputer l’air et la
lumière (1).

Il'n’en était pas de même sous le régime des corporations
où le nombre de marchands était limité dans chaque pro-
fession.

30 Il est vrai enfin que la concurrence doit avoir une action
égalitaire sur les fortunes en nivelant les profits qui dépassent
le niveau commun. Et pourtant quel est le pays où l’inéga-
lité des richesses est la plus grande, où l’on a vu éclore
comme une faune monstrueuse l’espèce des milliardaires ?
C’est précisément le pays où la concurrence est à l’état de
fièvre, où tous se housculent dans la chasse au dollar et où,
au lieu du bienveillant proverbe français : chacun pour soi
et Dieu pour tous! — le dicton américain dit : « le dernier
pour le diable ».

La concurrence ne crée légalité des profits que là où les
concurrents sont égaux en capacités, c’est-à-dire qu'elle
implique préalablement le régime qu’elle est censée créer.
Mais lorsque la concurrence a lieu entre individus inégaux,
entre forts et faibles, elle ne fait au contraire qu'aggraver
les inégalités originaires. Il ne faut donc pas compter sur
elle pour réaliser la justice distributive.

Au reste. même en supposant, comme on le fait dans l'éco-
nomie pure, une société dans des conditions telles que la
concurrence pût s’y ‘exercer absolument et qu’elle assurât à
chacun le maximum de satisfaction pour le moindre prix, il
ne serait guère à souhaiter, au point de vue social et moral,
que cette hypothèse pût se réaliser, car ce serait le régime
individualiste absolu : chacun pour soi, La société ne serait
qu’une salle de ventes, comme « la corbeille de la Bourse »,
où chacun crierait son prix. Nous ne pouvons voir là l’idéal

(1) A Paris on comptait 3.050 boulangeries en 1911, donc 1 pour 900 habi-
tants, soit pour 2 à 300 ménages. La vente moyenne ne dépasse donc pas 4 à
500 kilos par jour pour chacune d’elles. Elle pourrait facilement s'élever au
décuple et les frais généraux grevant chaque pain se trouveraient réduits
du 9/10. Tel est le cas des grandes boulangeries coopératives, par exemple
celle d'Edimbourg qui cuit 20.000 pains par jour.

162
        <pb n="176" />
        COMMENT SE RÈGLE LA PRODUCTION

social, nous le chercherons dans un régime coopératif orga-

nisé en vue non de la poursuite du profit mais de la satis-

faction des besoins (1).

La surproducétion et la loi des débouchés.

À en juger par l’état de pauvreté où se trouve l’immense
majorité des hommes, il semble évident que la production
doit être encore bien au-dessous des besoins et que la grande
préoccupation doit être de l’activer le plus possible. Et pour-
tant, chose curieuse ! c’est tout au contraire la crainte d’un
excès de production, d’un encombrement général des pro-
duits ‘general glut, disent les économistes anglais), qui
tourmente les fabricants et les hommes d’affaires et c’est
d'elle qu’on entend parler le plus souvent. Comment est-ce
possible?

Les économistes, eux, n’ont jamais partagé ces apprèhen-
sions : le péril d’une surproduction générale leur paraît tout
à fait imaginaire et ridicule. Ils né nient pas, certes, qu’il
ne puisse arriver, dans certaines branches et même dans
beaucoup de branches de l’industrie, que la production
dépasse les demandes parce qu’elle à mal fait ses prévisions.
Mais ils dénient toute existence réelle au fait d’une surpro-
duction générale et l’attribuent à une pure illusion d'optique
dont il est d’ailleurs facile de comprendre la cause : c’est
parce que les producteurs dont les produits sont surabon-

dants sur le marché, et par conséquent se vendent mal,
poussent les hauts cris, mais ceux dont les produits sont

(1) Voir notre conférence Concurrence et Coopération, dans le livre Le
Coopératisme.

Il y a d'ailleurs, en dehors des arguments économiques, des arguments d'ordre
moral et philosophique pour croire que /a coopération est destinée à se substi-
tuer de plus en plus à /A compétition. Et même, dans l'ordre biologique, une
école nouvelle commence à enseigner que l’association et l’aide mutuelle
constituent un facteur du progrès et de l’amélioration des espèces, aussi
puissant que la lutte pour la vie.

163
IV
        <pb n="177" />
        PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE
rares, et par suite se vendent bien, ne disent rien. De là vient
qu’on n’entend jamais parler que de surproduction et on
finit par croire qu’elle est partout. ‘

Bien plus! les économistes estiment que, étant donné
l’engorgement dans une branche quelconque de production,
le remède le plus efficace qu’on puisse apporter à ce mal
c’est précisément de pousser à un accroissement proportion-
nel dans les autres branches de la production. La ‘crise
résultant de l’abondance ne peut se guérir que par l’abon-
dance elle-même, conformément à la devise d’une école
célèbre en médecine : similia similibus. Ainsi tous les pro-
ducteurs se trouvent intéressés à ce que la production soit
aussi abondante et aussi variée que possible Cette théorie
est connue sous le nom de loi des débouchés. C'est J.-B. Say
qui l’a formulée le premier et il s'en montrait très fier,
disant « qu’elle changerait la politique du monde ». On peut
l’exprimer de la façon suivante : chaque produit trouve
d'autant plus de débouchés qu’il y a une plus grande variété el
abondance d’autres produits.

Pour comprendre cette théorie, il faut commencer par
faire abstraction de la monnaie et supposer que les produits
s’échangent directement contre des produits, comme sous le
régime du troc. Supposons, par exemple, un marchand qui
arrive sur un des grands marchés de l’Afrique centrale, au
Soudan ou au Congo : n’a-t-il pas intérêt à trouver le marché
aussi bien approvisionné que possible de produits nombreux
et variés? Sans doute il n'a pas intérêt à y rencontrer en
quantité considérable la même marchandise que celle qu’il

peut offrir, par exemple des fusils, mais il a intérêt à en
trouver le plus possible de toutes les autres, ivoire, gomme,
poudre d’or, arachides, etc. Chaque marchandise nouvelle
qui apparaît sur le marché constitue un placement ou,
comme on dit dans cette théorie, un débouché pour sa
propre marchandise * plus il y en a, mieux cela vaut.
Comme le dit très bien J.-B. Say : « ce qui peut le mieux
favoriser le débit d’une marchandise, c’est la production
d’une autre ».

164
        <pb n="178" />
        COMMENT SE RÈGLE LA PRODUCTION

Les choses ne se passent pas autrement, dit-il, sous le
régime de la vente et de l'achat. Chacun de nous a d'autant
plus de chance de trouver le placement de ses produits que
les autres ont plus de ressources, et ils auront d'autant plus
de ressources qu’ils auront produit davantage. Ce qu’on peut
donc souhaiter de plus heureux à un producteur qui a trop
produit d’un article quelconque, c’est que les autres produc-
teurs aient trop produit aussi de leur côté ; la surabondance
des uns corrigera la surabondance des autres. L’Angleterre
a-t-elle, cette année, produit trop de cotonnades ? Eh bien!
si la bonne fortune veut que l'Inde ait produit cette même
année trop de blé, elle y écoulera bien plus facilement ses
cotonnades. Ou bien encore voilà l’industrie qui, grâce au
prodigieux accroissement de sa puissance mécanique, jette
sur le marché une quantité énorme de marchandises, mais la
production agricole n’a pas marché du même pas : ses
produits ne se sont accrus que dans une faible mesure : leur
valeur, relativement à la valeur des produits manufacturés,
s’est élevée et les consommateurs, obligés de dépenser
beaucoup pour se procurer les objets d’alimentation, n’ont
plus assez de ressources pour acheter beaucoup de produits
manufacturés. Supposez au contraire que la production
agricole vienne à marcher du même pas que la production
mécanique, et l'équilibre va se rétablir. Le consommateur,
dépensant moins pour, se nourrir, absorbera sans peine
l'excès des produits manufacturés.

En somme donc, la théorie des débouchés tend simplement
à prouver que l’excès de production n’est jamais un mal
toutes les fois que l'accroissement de la production s'opère
simullanement et proportionnellement dans toutes les branches.
En effet, dans ce cas, les rapports entre les quantités échan-
gées n'étant pas modifiés, l'équilibre économique ne sera
pas troublé.

Et c'est incontestable, en effet. Il faudrait toutefois faire
un pas de plus dans cette hypothèse. Il faudrait supposer
que l'instrument des échanges, la monnaie, elle aussi, a
participé à la surproduction générale, car si la quantité de

165
        <pb n="179" />
        = PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE

la monnaie devait rester la même, il en résulterait que son
rapport d’échange avec les autres produits changerait néces-
sairement : sa rareté relative lui conférerait un plus grand
pouvoir d'acquisition, ce qui veut dire qu’il y aurait une
baisse générale des prix. Mais si on suppose que la produc-
tion de la monnaie augmente dans la même proportion que
toutes les autres marchandises, alors en effet il n’y aura
rien de changé dans les valeurs et les prix et aucun signe
extérieur ne révélera au public qu’il nage dans l’abondance.

La théorie des débouchés est donc parfaitement fondée en
tant que théorie pure, mais en fait l’accroissement de la
production ne se manifeste jamais dans les conditions
voulues par ladite théorie. Il n’y a pas une chance sur un
million de voir un accroissement simultané et égal dans
toutes les branches de la production. C’est par à-coups, par
poussées intermittentes et localisées, que l’accroissement de
la production se manifeste...

Et généralement elle n’a lieu que dans les produits manu-
facturés, c’est-à-dire là où il est déjà abondamment pourvu
aux besoins et où la surproduction implique plutôt un gas-
pillage de travail et de capital — et bien rarement dans
l’agriculture ou la construction de maisons, là où au con-
traire elle serait la bienvenue parce que les besoins y sont
encore bien loin de la limite de saturation.

Voilà pourquoi la loi des débouchés, quoique vraie en
principe, n'empêche pas d’incessantes ruptures d’équilibre
dans l’échange, lesquelles provoquent des crises. Et voilà
aussi pourquoi les producteurs cherchent aujourd’hui à les
prévenir par des ententes commerciales (Cartels, Trusts), qui
sont un des phénomènes les plus caractéristiques de notre
épogne et que nous étudierons plus loin. Ils ont pour carac-
tère essentiel l’engagement réciproque pris par des pro-
ducteurs, dans une même branche d’industrie, de ne pas
produire au-delà d'un certain chiffre fixé selon l’état du
marché.

"66
        <pb n="180" />
        COMMENT SE RÈGLE LA PRODUCTION
Les crises,

La crise, comme le mot le dit assez clairement, c’est une
perturbation brusque dans l’équilibre économique. Mais elle
peut ètre étudiée sous deux aspects très différents et même
opposés.

Les crises peuvent apparaître comme des espèces de
maladies de l’organisme économique : elles présentent des
caractères tout pareils à ceux des innombrables maux qui
afiligent les hommes. Les unes ont un caractère périodique,
les autres sont au contraire irrégulières. Les unes sont
courtes et violentes comme des accès de fièvre ; elles se
manifestent de même par une férte élévation de température
suivie d’une brusque dépression, les autres sont lentes
comme des anémies, dit M. de Laveleye. Les unes sont loca-
lisées à un pays déterminé, les autres sont épidémiques et
font le tour du monde, comme le choléra.

Mais ces comparaisons supposent que la crise est un phé-
nomène de l’ordre pathologique. Or, ne faudrait-il pas y voir
plutôt un phénomène de l’ordre physiologique, c’est-à-dire
des manifestations qui n’ont rien d’anormal et sont très com-
patibles avec un parfait état de santé? plutôt même les
poussées d’une vitalité exubérante, des crises de croissance,
en fonction du progrès économique et qui en seraient peut-
être même la condition nécessaire? Et si jamais les crises
devaient disparaître, ne serait-ce pas le symptôme plutôt
attristant d’une société enlisée dans « l’état stationnaire ? ».

Ainsi nous voyons se dessiner deux conceptions des crises :
l’une pessimiste, l’autre optimiste, et cette opposition de
vues sur leur nature va nécessairement entraîner des diver-
gences tant quant à la façon de les expliquer qu’aux moyens
de les conjurer.

167
7
        <pb n="181" />
        PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE

19 Les symptômes. — Les phénomènes économiques qui
caractérisent les crises sont toujours à peu près les mêmes,
en sorte que leur diagnostic n’est pas difficile. Seulement,
ils sont plus ou moins accentués. S'il fallait les énumérer
tous, la liste serait longue, car comme il n’est guère de rap-
ports économiques qui ne se trouvent plus ou moins affectés
par le déclenchement d’une crise, il n’en est presque aucun
qui ne puisse, si l’on veut, être pris comme signe indi-
cateur (1).

D'abord le signe révélateur des crises c'est leur périodicité.
On les a vues, tout au moins au cours du siècle précédent,
se succéder avec la régularité et la majesté de la houle sur
la mer, chaque vague ayant une amplitude d’une dizaine
d'années environ, dont cinq ou six ans de mouvement ascen-
dant, cinq ou six ans de mouvement descendant. Sans doute
la même alternance se retrouve plus ou moins dans tous les
phénomènes économiques, mouvement des prix, des salaires,
du taux de l'intérêt — et de mème aussi dans les phéno-
mènes naturels, variations barométriques, crue et décrue des
eaux, avance et recul des glaciers. Le rythme est la loi du
monde. Il n’y a rien là de bien mystérieux. Il est même
impossible qu’il en soit autrement. Toutes les fois qu’une
variation est renfermée dans certaines limites, ce qui est le
cas général, il y a nécessairement un va-et-vient entre les
points extrêmes. Mais quand il s’agit des crises, la régularité
de ce balancement a quelque chose d’impressionnant et c’est
le désir de l’expliquer qui a suggéré les premières recherches
des causes de crises.

Un autre caractère révélateur des crises c’est leur carac-
tère epidémique. Il arrive fréquemment qu’il y a excès ou
insuffisance de production dans telle ou telle industrie, et
c'est même par là que débutent la plupart des crises, mais
elles ne prennent le caractère de crises qu’autant que l’ébran-

(1) En France, depuis 4908, une Commission a été constituée par le Gou-
vernement avec la mission de rechercher et de publier « les indices des crises
économiques », dans la préoccupation d'éviter ou d'atténuer les chômages

168
        <pb n="182" />
        COMMENT SE RÈGLE LA PRODUCTION

lement se communique d'une industrie à l’autre et d’un

pays à l’autre, ce qui suppose donc l’action de quelque cause

générale sur laquelle les économistes ne sont pas d'accord.

Mais en outre de ces caractères généraux, voici les trois
signes révélateurs qui annoncent et précèdent les crises :

a) Hausse des prix, laquelle manifeste l’activité de la con-
sommation, l'abondance du numéraire et les facilités du
crédit ;

b) Hausse du cours des valeurs mobilières, surtout des
actions, laquelle signifie activité des entreprises, augmenta-
tion des profits et des dividendes ;

c) Hausse des salaires, laquelle implique l’activité du mar-
ché du travail, l’accroissement de la demande de main-
d’œuvre.

Mais la crise consiste précisément en ceci qu’à un moment
donné, par quelque cause mystérieuse, tous ces mouvements
changent de sens, les lignes ascendantes deviennent brus-
quement descendantes. Et ce sont alors les symptômes
inverses de ceux que nous venons d’indiquer :

a) Baisse des prix, révélatrice de la dépression de la
consommation, de la raréfaction de la monnaie, de la dispa-
rition du crédit;

b) Baisse du cours des valeurs, révélatrice de l’effondrement
des profits et des dividendes, de la faillite pour les entre-
prises les plus aventurées, baisse qui est accompagnée par
l’élévation du taux de l’escompte ;

c) Baisse des salaires, révélatrice de l'arrêt de la produc-
tion, de la cessation de la demande de main-d’œuvre, de
l'imminence du chômage.

C’est le passage de l’état d'activité à l’état de dépression
qui marque le moment de la crise, moment qu’on peut fixer
parfois avec une telle précision qu’on peut indiquer le jour
et presque l’heure, mais qui d’autres fois s’espace sur une
durée plus longue et laisse une certaine indécision même
quant à la date de l’année.

2° Les causes. — C’est Stanley Jevons qui, le premier, avait
remarqué que, dans le cours du xix® siècle, les crises

169
        <pb n="183" />
        176 PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE
s'étaient succédées à des intervalles presque réguliers de dix
ans. Voici leurs dates :
1815 1857
1827 1866
1836 1873
1847 1882
Et si Stanley Jevons, mort en 1882, avait vécu plus long-
temps, qu’elle n’eût pas été sa joie de voir les deux dernières
crises du siècle reparaître juste à la date prédite, l’une en
1890, l’autre en 1900! Une telle régularité peut-elle être
attribuée au hasard et ne suggère-t-elle pas l'idée de quelque
cycle astronomique ? En effet, c’est vers le ciel que Jevons
leva les yeux pour y chercher l’explication, et il crut l’avoir
trouvée dans la périodicité des taches du soleil. On croyait
alors que les maxima et les minima de ces taches se repré-
sentaient à peu près tous les dix ans. Mais quel lien pouvait-
il avoir entre les taches du soleil et les crises ? C’est que ces
variations dans l’intensité du rayonnement solaire se réper-
cuteraient sur la terre en bonnes ou mauvaises récoltes,
lesquelles, à leur tour, détermineraient les crises. On voit
que rien ne manque à ce roman cosmogonique.

Mais ce n’est qu’un roman. Et même en ce qui concerne la
périodicité décennale des èrises, le xx° siècle est venu
donner un démenti à la prétendue loi, car la première crise
est survenue en 1907.

L’explication astronomique des crises étant abandonnée,
reste à en trouver une autre. Les économistes n’ont pas été
en peine : ils en ont donné d’innombrables. Un auteur alle-
mand, M: Bergmann, en 1895, en comptait 230 et on en a
trouvé d’autres depuis. On peut même dire que le nombre
en est illimité. Car étant données la complexité et la solida-
rité de tous les phénomènes économiques, il suffit que l’un
d'eux se trouve enrayé, de même que l'un des rouages d’une
montre, pour que tout le mécanisme se trouve détraqué :
au, si l’on préfère une comparaison physiologique, qu'un
organe soit lésé pour que tout l’organisme soit souffrant.

70
        <pb n="184" />
        COMMENT SE RÈGLE LA PRODUCTION 171

Cependant on doit préciser et limiter la recherche des
causes en remarquant que la crise n’est pas une perturbation
quelconque, mais qu’elle a certains caractères définis et que
par conséquent la cause cherchée doit être telle qu’elle
explique ces caractères et notamment qu’elle explique la
périodicité de ce phénomène.

a) L'explication par la surproduction est celle qui se trouve
tout naturellement suggérée par le spectacle des progrès
de l’industrie mécanique. Le jour doit venir, tôt ou tard, où
cette masse de produits jetés sur le marché dépasse les
capacités de consommations et ne peut plus être absorbée.
Alors la liquidation se fait par une chute générale des prix.
Les fabricants, pour échapper à la nécessité de vendre à
perte, cherchent à se procurer de l’argent par l’escompte
chez les banquiers ou par la vente des titres qu’ils ont en
portefeuille, d’où résultent hausse du taux de l’escompte et
baisse du cours des valeurs en Bourse, en sorte que, préci-
sément par suite de la surabondance des marchandises,
l’argent devient rare. Et les industriels qui ne peuvent réussir
à s’en procurer font faillite. Toutes les manifestations des
crises, ci-dessus énumérées, se trouvent donc, à ce qu’il
semble, assez bien expliquées.

Et la périodicité l’est aussi, car on comprend très bien que
ce mouvement alternatif, par lequel la production devance
la consommation, puis à un moment donné s'arrête essouf-
flée, tandis que la consommation qui marche d’un pas égal
la rattrape et la distance à son tour — prenne nécessaire-
ment les allures d’un mouvement rythmé. Il faut, en effet,
après chaque débâcle, un certain temps à l’industrie pour
réparer ses pertes, refaire ses réserves, renouveler son
outillage en vue de besoins nouveaux.

Pourtant cette explication se heurte à plusieurs objections
graves. Notamment celle-ci: on ne comprend pas pourquoi,
Si les crises avaient pour cause la surproduction, elles
auraient pour prodrome une hausse des prix? Il est vrai que
la baisse et même l’effondrement des prix se manifestent
dans la période descendante de la crise, après que le point

_
Fi
        <pb n="185" />
        1”. PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE
de saturation a été atteint, mais pourquoi ne se manifestenL-
ils pas avant ce moment et dès le moment où la production
a commencé à déborder? Faut-il répondre que c'est parce
que celle-ci se trouve elle-même dépassée par la marche
ascendante de la consommation ? Mais alors ce n’est plus la
surproduction qui serait cause de la crise : il faudrait dire
que c’est la sur-consommation !
b) L’explication par la sous-consommation se présente de
préférence à l’esprit de ceux qui regardent aux misères de
l’état économique actuel, c’est-à-dire les socialistes ou socia-
lisants, comme Sismondi. Ceux-ci ne nient pas que les crises
n’aient pour cause occasionnelle la surproduction due à l'avi-
dité des capitalistes qui, pour compenser la réduction du
taux des profits, cherchent, comme on dit, à se rattraper sur
la quantité; mais la cause fondamentale ce serait l’insuffi-
sance des ressources de la grande masse des consommateurs
de la classe ouvrière, des salariés, qui n’ont pas les moyens
de racheter les produits de leur propre travail. Et qu'on ne
dise pas, pour écarter cette thèse, que les besoins des
hommes sont illimités ou indéfiniment extensibles, car il ne
suffit pas, pour écouler un article, de trouver des gens qui en
aient envie, encore faut-il trouver des gens qui aient les
moyens de l’acquérir. Or, l'accroissement du revenu de la
masse de la population n’a pas marché d’un pas aussi rapide
que l’accroissement de la production manufacturière. Et
comme ces deux causes inverses mais aboutissant au même
résultat — d’une part, la nécessité croissante pour les fabri-
cants d’étendre le plus possible leur production ; d'autre
part, le nombre croissant des salariés et l’insuffisance du
salaire — vont s’intensifiant sans cesse, l’équilibre troublé,
au lieu de se rétablir automatiquement, comme il l’a fait
jusqu’à présent, deviendra de plus en plus instable et les
crises de plus en plus aiguës, jusqu’au jour où elles enseve-
liront sous ses ruines le régime capitaliste. Ainsi celui-ci
est destiné à périr par les conséquences mêmes qu’il a
engendrées.
Mais cette explication ne paraît pas mieux s’adapter aux

72
        <pb n="186" />
        COMMENT SE RÈGLE LA PRODUCTION 17
faits que la précédente, car de même que la première sem-
blait en contradiction avec la hausse générale des prix,
celle-ci semble démentie par la hausse des salaires qui, géné-
ralement, précède les crises. Pourquoi l’impossibilité pour
la classe ouvrière de racireter avec son salaire le produit de
son travail se manifesterait-elle précisément à la suite de la
période où elle a gagné le plus et où par conséquent son
pouvoir de consommation s’est accru? On peut comprendre
que la sous-consommation existe à l'état d’un mal chro-
nique, qu’elle suflise pour expliquer la misère et le paupé-
risme, mais on ne voit pas pourquoi cette sous-consomma-
tion se manifesterait sous la forme de crise à un moment
donné et avec des retours réguliers ?

D'ailleurs, en admettant même la théorie qui fait le fond
de cette explication, à savoir que la classe salariée touche
de moins en moins sur le produit de son travail et se trouve
ainsi de plus en plus spoliée par la classe possédante, on ne
voit pas pourquoi il en résulterait une insuffisance générale
de la consommation, car pourquoi les spoliateurs ne con-
sommeraient-ils pas tout autant que les spoliés ? Auraient-ils
moins d’appétit? C’est peu probable. Ils consommeront
autre chose, c’est entendu: il y aura moins de consommation
de denrées de première nécessité et plus de consommation
des articles de luxe — mais ce devrait être tout à l’avantage
de l'industrie qui gagne généralement plus sur ceux-ci que
sur celles-là?

€). Aussi les économistes s'accordent généralement
aujourd’hui sur une troisième explication ; ils voient la cause
des crises dans la surcapitalisation plutôt que dans la surpro-
duction. Quoique cette théorie elle-même comporte de
nombreuses variantes, voici, dans ses caractères les plus
généraux, comment elle se présente.

S'il ne s’agissait pour l’industrie que d’adapter au jour le
jour la production aux besoins, ce serait assez facile ; et
mème si elle n’y arrivait pas exactement il n’en résulterait
pas une crise — pas plus qu’il n’y a de crises lorsqu’un
pâtissier, ayant mal calculé les besoins de ses clients, se

van
"VR
        <pb n="187" />
        . PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE

trouvera, à la fin de la journée, avec un excédent de petits
gâteaux. Mais la grande industrie ne peut se contenter de
produire au jour le jour : elle doit anticiper les besoins et,
pour se trouver en mesure d’y répondre, créer longtemps à
l’avance tous les moyens de fabrication et de transport,
usines, machines, mines, wagons, navires, etc. : il faudra du
temps pour cela ! En attendant, les besoins qui s'accroissent
et ‘s’impatientent font monter les prix. Puis quand est venu
le jour où les moyens de production préparés peuvent enfin
entrer en ligne, ils vont déverser subitement sur le marché
des flots de produits, et remarquez qu’ils ne pourront plus
s’arrêter à volonté ! car une fois que le capital a été'investi
sous la forme de capital fixe, il ne peut plus se dégager et il
faut qu’il continue à rouler même alors que le marché se
trouve saturé, même alors qu’il travaille à perte. On com-
prend donc très bien pourquoi la baisse des prix peut
prendre les proportions d’un effondrement irrésistible. Il ne
s’arrêtera que lorsqu’un certain nombre des entreprises
nouvelles auront fait faillite ou renoncé à la lutte, ou lorsque
la baisse des prix aura eu son effet accoutumé qui est d'aug-
menter la consommation, et que le trop-plein aura pu ainsi
être peu à peu absorbé.

On comprend aussi pourquoi les crises sont séparées par
des intervalles à peu près réguliers : la durée de ces
périodes est précisément celle qui est nécessaire pour
reconstituer les capitaux détruits par la crise. Et enfin on
s’explique très bien pourquoi les crises sont un phénomène
concomitant avec le régime capitaliste et plus spécialement
avec celui de la grande industrie.

On comprend mieux aussi pourquoi ceux-là même qui ne
sont pas dans les affaires, les rentiers, le grand public, sont
acteurs dans la crise, pourquoi ils contribuent à la préci-
piter et en subissent les conséquences. Que voyons-nous, en
effet ?

Voici une ère de prospérité, bonnes récoltes, pas de
craintes de guerre, l’industrie marche, tout va — alors on
voit monter le cours de toutes les valeurs, mines de cuivre

“T4
        <pb n="188" />
        COMMENT SE RÈGLE LA PRODUCTION

ou de charbon, valeurs de caoutchouc, banques, chemins
de fer. Chaque petit rentier « mouvementé son porte-
feuille » ; chacun demande à ceux qu’il croit bien informés :
dites-moi ce qui va monter? — et il né risque guère d’être
trompé, puisque tout monte en effet. De toutes parts se
créent des entreprises nouvelles, on exploite de nouvelles
mines, on fait de nouvelles plantations de caoutchouc, on
capte des chutes d’eau, on ouvre des cinémas, et même les
entreprises anciennes augmentent leurs capitaux en émettant
des actions nouvelles. Puis vient le jour où toutes ces entre-
prises donnent à la fois et se font concurrence. On entend
un craquement sinistre : c’est l’une d’elles qui sombre.
Aussitôt c’est la panique — et de mème que, naguère, plus
les valeurs montaient, plus empressés étaient les acheteurs,
maintenant plus elles baissent et plus on s’empresse de
vendre. Rares les capitalistes qui ont su, comme on dit,
sortir à temps de l'affaire. De proche en proche, tous ces
titres qui représentaient autant d’anticipations de revenus
et, comme le dit éloquemment M. Seligman, « la capitalisa-
tion de tant d’espoirs », s’affaissent, avant même qu’on puisse
savoir s’il y a réellement surproduction (1).

3° Les remèdes. — D'abord, y a-t-il lieu d’en chercher?

(1) Pourquoi n’y aurait-il pas des crises de sous-production c’est-à-dire
de disette, aussi bien que de surproduction ? L'équilibre entre la production
et la consommation ne peut-il pas être rompu aussi bien par déficit de la
production que par excès ? Il semble mème que ce sont celles-là qui doivent
être les plus à redouter, car enfin l'excès de production, qui est l'abondance,
ne saurait être un mal en soi et ne lé devient que par suite de quelque vice,
dans la structure économique, tandis que l’insuffisance de la production doit
impliquer la -misère et éventuellement la mort.

Il est vrai que les disettes et même les famines ont tenu une grande et terrible
| lace dans l'histoire de tous les peuples et alors que nous les croyions défini-
tivement conjurées, tout au moins en Europe, nous venons de les voir
reparaître dans tout leur horreur à la suite de la guerre.

Néanmoins, c'est avec raison que l'on ne fait pas figurer les diséttes dans la
catégorie des crises, car on n’y retrouve pas ce caractère essentiel qui est la
périodicité, ni aucun des caractères symptomatiques que nous avons énumé-
rés. Il y a, il est vrai, la hausse des prix mais qui s’y présente dans des
conditions précisément inverses, puisqu’ici la hausse des prix n’est que la suite
et la conséquence du déficit, tandis que dans la crise classique la hausse
des prix précède la crise et la baisse des prix ne fait que la suivre.

175
        <pb n="189" />
        f PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE

Nous voici ramenés à la question posée au début de ce
chapitre. Si la crise n’est qu’un phénomène physiologique,
un rythme normal, comme les pulsations de l’organisme
économique, il n’y a qu’à laisser faire. Mais s’il faut y voir
un trouble pathologique, alors, en effet, la recherche d’un
remède est assez indiquée. Or il semble bien résulter de
l’examen des causes que nous venons de passer en revue,
quelle que soit celle qui paraisse la mieux fondée, que
toutes impliquent un certain désordre et des conséquences
fâcheuses qu’il faudrait tâcher d’éviter.

Mais l’indication du remède dépendra évidemment de la
cause supposée. Si on croit que c’est la surproduction, il
faudra s'appliquer à limiter cette production : par exemple,
par l'institution des cartels et trusts (voir ci-après) qui, en
réglementant la production, empêcheraient la hausse exa-
gérée des prix et par suite leur baisse aussi, ou tout au
moins, comme on l’a dit pittoresquement, leur serviraient
de parachute; — ou peut-être simplement par un régime coo-
pératif où la production, n'étant organisée qu’en vue des
besoins et non en vue du profit, ne serait pas incitée à une
surproduction excessive et purement spéculative.

Si on voit la cause de la crise dans le fait que la classe
ouvrière’ n’a pas les moyens d'augmenter sa consommation
aussi rapidement que s’accroît la production, on cherchera
le remède dans l’établissement d’un régime socialiste qui
assurerait à l’ouvrier l’intégralité du produit de son travail.

Si on voit la cause des crises dans la sürcapitalisation, il
faudra compter sur les banques, qui sont les grands et
presque uniques dispensateurs du crédit. C’est à elles qu’il
incombera d’intervenir au moment voulu — soit, quand elles
voient que l’accélération de la circulation devient inquié-
tante, en élevant le taux de l’escompte afin de resserrer le
crédit (voir au Ch. Banques) ; — soit au contraire, quand la
crise est imminente, en se hâtant de procéder au sauvetage
des maisons qui seraient les premières à sombrer et dont la
chute déterminerait l’écroulement général. La législation
peut aussi peut-être exercer une action préventive, soit en

76
        <pb n="190" />
        COMMENT SE RÈGLE LA PRODUCTION
contrôlant l'émission des titres d'entreprises nouvelles, soit
en réglementant les marchés à terme.

Toutefois, dans cette dernière explication des crises, le
remède est plus douteux, car le mal est psychologique plus
encore qu’économique : c’est plutôt une question d’éduca-
tion ; il s’agit d’apprendre au public à ne pas croire que
parce qu'une valeur monte il faut l'acheter, ni que parce
qu’elle baisse il faut la vendre. Cette éducation se fait d’elle-
même en ce sens que la mévente, la baisse des prix, la diff -
culté de se procurer de l'argent et le spectacle des faillites,
en terrifiant les producteurs, ne peuvent manquer d’enrayer
la surproduction. Seulement, dès que l effet réfrigérant de
la douche a cessé, alors le remède cesse d’agir. Peut-être le
remède le plus eflicace serait-il tout simplement une science
des crises assez exacte pour permettre d’en prévoir le retour
à date fixe, car il est permis de croire qu’une crise prévue
et en quelque sorte escomptée se trouverait par là même
évitée ou tout au moins très amortie. Encore ne faut-il point
s’y fier, car il arrive souvent que la peur d’un mal a préci-
sément pour effet d'évoquer ce mal! La grande guerre
actuelle aurait probablement pu être évitée si tout le monde
n’eût répété sottement qu’elle était inévitable.

CHAPITRE Il
L'ASSOCIATION POUR LA PRODUCTION
Les formes successives de l’association
pour la production.

« Aujourd’hui, jour du Verdredi-Saint, écrivait Fourier en
1818, j'ai trouvé le secret de l’Association universelle ». Il se
vantait: il ne l’avait certes pas découverte, bien qu’il l’ait

177
F
        <pb n="191" />
        17 PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE

mise en rélief avec une verve fantastique, car l’association
n’est pas de l’ordre de ces phénomènes qu'il faut découvrir :
elle éclaté à tous lès yeux. C’est la plus générale probable-
ment de toutes les lois qui gouvernent l’univers, puisqu'elle
se manifeste non seulement dans les rapports des hommts
vivant en socièté mais aussi dans ceux qui unissentles mondes
en systèmes solaires, les molécules et les cellules en corps
bruts ou organisés, et jusque dans les rapports logiques qui
nous permettent de penser. Les animaux sauvages obéissent
aux lois de l’association et quelques-unes de ces sociétés
animales, abeilles, fourmis cu castors, ont été et resteront
pour les hommes un inépuisable sujet d'instruction et d’admi-
ration.

L'association s'applique à toutés fins, mais nous n’avons ici
à nous occuper de l’association qu’en vue de la production,
en prenant ce mot d’association non dans le sens juridique
d’unè société contractuelle, mais dans le sens économique,
celui d’un groupement quelconque d’individus travaillant à
uné fin commune. En ce sens, elle s'impose aux hommes pour
tous les travaux qui excèdent les forces individuelles, ne
fût-ce qu’un poids à soulever, et aussi pour ceux qui étant
solidaires doivent être nécessairement exécutés en commun,
tels que les travaux du semeur et du herseur qui recouvre
la semence, du moissonneur et du lieur de gerbes, du méca-
nicien et du chauffeur sur la même locomotive.

L’association des hommes a passé par trois phases :

1° Elle a été d’abord instinctive, tout comme les animaux.
Ce n’est pas seulement pour la lutte que les hommes se
groupent instinctivement, c’est aussi pour le travail et pour
le jeu : ils n’aiment pas plus le travail solitaire que le jeu
solitaire.

La plus naturelle et évidemment la première des associa-
tions a été celle de l'homme et de la femme, des parents et
des enfants. On dira peut-être que celle-ci n'a aucun carac-
tère économique et a pour unique cause l'instinct sexuel et
l’instinet maternel? Et pourtant le mariage au sens d'union
durable et, en tout cas, le ménage, a été dans ses origines

178
        <pb n="192" />
        L'ASSOCIATION POUR LA PRODUCTION 172
une association essentiellement économique. Quand on
demandait aux Indiens de l'Amérique du Nord pourquoi ils
se mariaient, ils répondaient : « Parce que nos femmes vont
chercher le bois, l'eau, les aliments, et portent tout notre
bagage ». Il est très probable que c’est ce caractère écono-
mique qui a conféré à la famille le caractère permanent que
l’instinet sexuel ou la voix du sang auraient été impuissants
à lui donner,

2° L'association est devenue ensuite coercitive. D'abord
sous la forme d’esclavage. L’esclavage doit être considéré en
effet comme un simple élargissement de la famille primitive
déterminé par des causes économiques, le besoin de consti-
tuer une association plus puissante (le mot de familia com-
prend les esclaves et l’esclave lui-même s'appelait familiaris).
Du reste, il n’y a pas à s’étonner, dans un temps où les
femmes elles-mêmes étaient souvent le fruit de la conquête
(enlèvement des Sabines), si la conquête a servi aussi à faire
entrer dans la famille des travailleurs étrangers. Très sou-
vent ceux-ci finissaient par devenir membres adoptifs de la
famille, ainsi qu’on peut le voir, aussi bien par les récits des
antiques tragédies grecques, que par ceux des voyageurs
dans le Maroc d’hier.

C'est par cette association coopérative imposée que les
hommes d'autrefois, attelés ensemble par centaines et s’ébran-
lant au rythme d’un instrument d’airain frappé par une sorte
de chef d’orchestre, comme nous le montrent les bas-reliefs
égyptiens, ont pu élever les Pyramides d'Egypte ou faire
voguer les galères à trois et quatre rangs de rames.

L'association est devenue moins strictement coercitive avec
le servage, en tant du moins que les relations personnelles
entre le maître et le travailleur se sont détendues. Mais,
d’autre part, le lien entre le travailleur et la terre s'est ici
resserré, puisqu’on sait que le trait caractéristique du servage
c’est que le serf était attaché à la terre (serf de la glèbe).

L'association garde encore le caractère semi-coercitif sous
le régime corporatif. Elle est obligatoire en ce sens que nul
ne peut exercer un travail sans faire partie de la corporation
        <pb n="193" />
        PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE

à laquelle ce genre de travail est dévolu, et seulement en se
conformant aux règlements imposés par la corporation ou
plus tard par le gouvernement. Mais l’obligation ici, au lieu
de constituer une servitude, constitue un privilège. C’est un
avantage et un honneur que d’être admis dans cette associa-
tion de métiers qui s'appelle la corporation. On n’y est admis
qu’après avoir fait un long apprentissage et avoir subi un
examen de capacité qui consiste à exécuter un chef-d’œuvre.
Plus tard, le chef-d’œuvre fut remplacé par des droits à
payer, de plus en plus élevés, et la capacité technique fut un
moindre titre à l’admission que l’argent, la faveur ou la
parenté avec l’un des maîtres. C’est ainsi que se creusa le
premier fossé — qui devait peu à peu se transformer en
abiîme — entre l'’ouvrier et le maître. Les ouvriers, compa-
gnons ou varlets, comme on disait alors, se virent fermer
l’accès de la maîtrise, c’est-à-dire de la production indépen-
dante, et condamnés à rester définitivement de simples sala-
riés (1). Ce fut alors qu’ils opposèrent aux corporations,
devenues exclusivement des associations de maîtres (les mai-
trises, on disait bien), les associations composées unique-
ment d’ouvriers qui furent les compagnonnages et dont le rôle
fut grand dans l’histoire des classes ouvrières.

3° Ainsi l’évolution qui au moyen âge semblait devoir
réunir dans une même association le capital et le travail,
échoua. Néanmoins elle a abouti à une nouvelle forme d’asso-
ciation, celle que nous venons d’étudier dans le chapitre
précédent sous le nom d’entreprise, c’est-à-dire un groupe-
ment plus ou moins considérable d'individus dans lesquels
l’un, le patron, fournit le capital, les instruments, la terre,
et les autres, les salariés, la force de travail.
;_Ce régime de l’entreprise a fait merveille en ce qui con-
cerne la production des richesses, mais en tant que mode

(1) 1 serait inexact cependant de croire que le régime corporatif ait jamais
englobé sous sa règle tous les travailleurs. M. Hauser (Ouvriers du temps
passé) a très bien montré que cette façon de généraliser est très exagérée ;
mais il semble s'être à son tour jeté dans l'excès opposé en affirmant qu'au
moyen âge « la forme la plus répandue était le travail libre w,

180
        <pb n="194" />
        L'ASSOCIATION POUR LA PRODUCTION
d’association il ne peut être considéré comme un progrès:
au contraire il marque un recul. Les travailleurs n’ont pas le
moins du monde le sentiment d’être associés dans une œuvre
commune avec le patron ou avec les actionnaires — et même
ils n’ont plus le désir de l’ètre ! car, au lièu d’un accord de
bonnes volontés, ce régime a créé un conflit aigu qui n’est
autre que ce qu’on appelle la question sociale.

Non seulement il n’y a plus entre les ouvriers et le patron
un contrat d’association au sens juridique et précis de ce
mot, qui comporte participation aux profits et aux pertes, à
la direction et à la responsabilité, mais c’est à peine si l'on
peut même y discerner les apparences d’un contrat consen-
suel quelconque, d’un louage de services, car en fait le soi-
disant contrat de travail n'est qu’une « embauche » : c’est le
mot technique.

Cependant nous verrons plus loin que la loi tend aujour-
d’hui à donner au salariat le caractère d’un contrat synallag-
matique en appelant les ouvriers à participer à la rédaction
des « règlements d'ateliers », ou en imposant des dommages-
intérêts en cas de rupture des engagements ; et les parties
en présence, patrons et ouvriers, tendent aussi à lui conférer
certains caractères de l’association par des institutions telles
que le contrat collectif, ja participation aux bénéfices et
l’actionnariat ouvrier que nous retrouverons au chapitre du
Salariat.

L’associat on des travailleurs.

Puisque le contrat actuet d'entreprise ne constitue qu’une
forme d'association bâtarde, association de fait non de droit,
association par nécessité, non par bonne volonté, ne peut-
on espérer qu’elle fera place à une forme d'association libre
ct intégrale où chacun aurait la claire conscience qu'il est
membre d’une œuvre collective et la ferme volonté d’y
coopérer ?

181
Il
        <pb n="195" />
        PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE

Sans doute, ce n’est pas impossible puisque cette forme-là
est déjà réalisée dans l'association ouvrière de production.
On désigne sous ce nom, ou sous celui de coopératives de
produclion, les associations de travailleurs constituées en
vue de se passer du patron, de devenir leurs propres maîtres
et de garder pour eux les fruits de leur travail.

La France est considérée comme la terre natale de ce
genre d'institutions et à juste titre, car c’est chez elle que la
première association ouvrière de production a été fondée,
en 1834, par un publiciste, Buchez. Mais c’est seulement à la
suite de la Révolution de 1848 qu’il y eut un grand élan dans
ce sens. Ce n'est pas pour rien que cette date coïncide avec
celle de l’avènement du suffrage universel : celle-ci c’était la
république dans le gouvernement, celle-là c’était la répu-
blique dans l’atelier. Il se fonda alors en France, à Paris
surtout, plus de 200 sociétés ouvrières de production ; mais
toutes moururent, hormis 3 ou 4 qui vivent encore aujour-
d’hui. Il y eut une nouvelle poussée en 1866-1867. Enfin, dans
ces dernières années, leur nombre s’est accru rapidement.
On en compte aujourd’hui un millier.

Quelques-unes de ces associations ont très bien réussi et
sont devenues des maisons importantes. Néanmoins toutes
ensemble ne comptent guère que 50.000 sociétaires et le chiffre
total de leurs affaires n’atteint pas 100 millions. C’est de la
petite industrie.

Les obstacles que rencontrent les coopératives de produc-
tion sont très nombreux et n’expliquent que trop leur
insuccès :

1° Le premier, c’est le défaut de capital, Nous savons que
si l’on peut éliminer le capitaliste de l’entreprise productive,
on ne peut jamais éliminer le capital; et même, la grande
industrie exige aujourd’hui des capitaux de plus en plus
considérables. Comment de simples ouvriers pourront-ils se
les procurer ? — Sou à sou, prélevés sur leur épargne de
chaque jour ? Cela peut se faire et s’est fait, en effet, dans
quelques entreprises de petite industrie, mais seulement au
prix de sacrifices héroïques et on ne peut y compter d’une

189
        <pb n="196" />
        L'ASSOCIATION POUR LA PRODUCTION 183
façon générale. — Les demander aux capitalistes ? Mais ceux-ci
ne sont guère empressés à placer leurs capitaux dans des
entreprises aussi aléatoires. Et, d'autre part, les ouvriers ne
sont pas disposés à rechercher le concours des capitalistes
puisque leur but est précisément de s’en libérer.

Cependant nous ne considérons pas cette difficulté comme
insurmontable. Des associations ouvrières solidement orga-
nisées, une fois qu’elles auraient fait leurs preuves, trouve-
raient le moyen d’emprunter tous les capitaux qui leur
seraient nécessaires, soit en constituantune banque commune
(il en existe une déjà en France), soit en s'adressant aux
sociétés coopératives de crédit ou aux coopératives de con-
sommation qui disposent les unes et les autres de capitaux
considérables.

L’Etat aussi est disposé à leur faire des avances. Il inscrit
annuellement au budget un peu plus de 1 million de francs
de subventions à répartir entre les associations qui paraissent
les plus intéressantes, pour les unes à titre gratuit et à fonds
perdu, mais pour la plupart à titre de prêt remboursable.
En outre, par la loi du 18 décembre 1915, un fonds de dota-
tion de 2 millions de francs est mis à la disposition des asso-
ciations ouvrières de production, à la condition que ces
associations soient effectivement composées d’ouvriers.

20 Le second, c’est le défaut de clientèle. Les associations
ouvrières ne sont généralement pas assez puissamment outil-
lées pour produire à bon marché et pour la grande consom-
mation populaire. Et, d'autre part, elles n’ont pas générale-
ment un nom, une marque assez connue pour attirer la
clientèle riche. Heureusement pour elles, elles ont trouvé en
France des clients dans la personne de l’Etat et des munici-
palités ! et c'est grâce à leurs commandes que beaucoup de
sociétés de production en France doivent de vivre.

L'Etat, les départements et les municipalités non seule-
ment soutiennent les associations de production par leurs
commandes, mais leur accordent divers privilèges dans les
concessions de travaux publics, tels que : — a) dispense de
cautionnement; — b) dispense de l’adjudication par voie

at.
        <pb n="197" />
        PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE
de sous-enchères pour les petits travaux; — c) s’il y a sous.
enchère, droit de préférence à égalité de prix ; — d) paiement
des travaux par à-comptes tous les quinze jours.

Mais dans ces conditions leur succès est un peu factice.

3o Le troisième est le manque d'éducation économique de la
classe ouvrière qui, jusqu’à présent, ne lui permettait : — ni
de trouver aisément dans ses rangs des hommes capables de
diriger une entreprise industrielle ; — ni, en supposant qu’elle
les trouvât, de savoir les élire et les garder comme gérants,
leur supériorité même devenant trop souvent une clause
d'exclusion ; — ni enfin, en supposant même qu’elle acceptât
leur direction, de savoir leur assurer une part dans les pro-
duits proportionnelle aux services qu’ils rendent, car la
supériorité du travail intellectuel sur le travail manuel n’est
pas encore suffisamment comprise. Néanmoins, il y a eu de
grands progrès réalisés: on voit certaines associations
garder leurs directeurs leur vie durant, les rétribuer très
honorablement et même ne témoigner aucun sentiment de
jalousie quand ils sont décorés ou ont une auto à leur
service.

4e Enfin, le dernier écueil, c’est qu’elles tendent trop sou-
vent à reconstituer les mêmes formes qu’elles se proposaient
d’éliminer à savoir l’organisation patronale avec le salariat.
— Grande est la tentation, du jour où ces associations
réussissent, à se fermer et, refusant tout nouvel associé, à
embaucher des ouvriers salariés : elles deviennent ainsi des
sociétés de petits patrons. C’est le principal grief que les
socialistes font valoir contre cette institution et il faut avouer
qu’il est assez fondé. D’autre part, demander aux ouvriers
de la première heure, à ceux qui à force de privations et de
persévérance ont réussi à fonder une entreprise prospère,
d’admettre sur pied d’égalité les ouvriers de la onzième
heure, c’est vraimenl leur imposer un rare désintéressement.

Et pourtant là aussi l’éducation se fait. D’une part grâce au
contrôle de la Chambre Consultative, ces déviations du prin-
cipe coopératif deviennent de plus en plus rares. D’autre
part, la loi de 1915, que nous venons de citer, n’accorde le

184
        <pb n="198" />
        L'ASSOCIATION POUR LA PRODUCTION
droit de participer aux avances qu’aux sociétés qui rem-
pliront les conditions suivantes, suffisantes pour attester
leur caractère ouvrier et coopératif :

a) s’il y a dans l’association des sociétaires non ouvriers
(c’est-à-dire des bourgeois), ceux-ci ne devront avoir aucune
part au profit, mais auront seulement droit à l’intérêt de
leur capital.

b) s’il y a, inversement, des ouvriers non sociétaires (c’est-
à-dire de simples salariés), ceux-ci devront toucher une part
des bénéfices et la part totale qui leur sera allouée ne pourra
être moindre que le quart des bénéfices nets.

La création des associations de production peut se trouver
très facilitée :

1° Par la participation aux bénéfices, lorsque le patron veut
bien consentir à préparer son abdication en organisant la
participation de telle façon que les ouvriers puissent devenir
de son vivant ses associés, et après sa mort ses successeurs.
C’est ce qu’ont fait, pour ne citer que les exemples les plus
fameux, Godin pour le Familistère de Guise, Mme Boucicaut
pour les magasins du Bon Marché, etc.

2° Par le fait des syndicats professionnels ouvriers. Plu-
sieurs associations coopératives de production en France
n’ont pas d'autre origine, En ce cas, elles ne font pas travailler
simultanément tous les membres de la corporation parce
qu'elles n’ont pas de capitaux ni de débouchés suffisants pour
cela, mais seulement ceux des ouvriers de la corporation qui
le demandent, à tour de rôle.

Cependant ce concours des syndicats tend à se restreindre
de plus en plus, car les syndicats se montrent de plus en
plus hostiles à l’association coopérative de production. Elle
ne leur apparaît plus que comme une cause d’affaiblisse-
ment de l’esprit syndical. Du jour, disent-ils, où les ouvriers
sont entrés dans une association de production, ils ne
pensent plus à leurs intérêts de classe mais seulement à leur
intérêt corporatif : ils ne cherchent qu’à réaliser des profits

et, en cas de grève, à sauver la caisse, et se trouvent par là
infectés de l’esprit capitaliste.

185
        <pb n="199" />
        PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE

3° Par les associations coopératives de consommation qui,
lorsqu’elles sont suffisamment développées et fédérées entre
elles, peuvent soutenir les sociétés coopératives de produc-
tion en leur prêtant les capitaux dont elles ont besoin et en
leur procurant une clientèle assurée pour la vente de leurs
produits — c’est-à-dire précisément deux des éléments qui
leur manquaient pour réussir. C’est ce que font les sociétés
coopératives de consommation en Angleterre.

L’association des capitaux.

Si jusqu’à présent l’association vraiment libre n’a guère
fonctionné en ce qui concerne le travail, il en est tout
autrement pour le capital. Celui-ci, sous forme de mon-
naie ou de titres, jouit d’une liberté d’allures, d’une facilité
de déplacement, que le travail ne saurait posséder, et le
développement du crédit accroît prodigieusement cette
mobilité. Pour que des travailleurs ou des propriétaires
fonciers puissent coopérer à une entreprise productive, il
faut que cette entreprise prenne naissance sur les lieux
mêmes, et dès lors elle ne peut réunir que des personnes
vivant dans la même région. Le travail ne se déplace qu'avec
la personne du travailleur, lequel ne se déracine pas aisé-
ment du lieu où il a vécu : quant à la terre, elle est
immuable. Le capital seul a les ailes de l’aigle et il sait
accourir des extrémités du monde partout où il voit quelque
profit à gagner.

Toutes les fois qu’une entreprise prend des proportions
considérables — et nous avons vu déjà que telle est la ten-
dance générale — l’entreprenéur ne peut plus fournir à lui
seul la main-d’œuvre nécessaire. Alors un nombre plus ou
moins grand de capitalistes se réunissent pour fournir les
capitaux nécessaires et l’entreprise se trouve constituée
sous la forme dite de société par actions, forme inventée en

186
II
        <pb n="200" />
        L'ASSOCIATION POUR LA PRODUCTION
Hollande au xvrrr' siècle et qui se multiplie extraordinaire-
ment de nos jours.

Ce qui caractérise cette forme de société c’est que le
capital nécessaire à l’entreprise est divisé en fractions de
minime valeur — généralement de 500 francs en France (1),
de 25 francs (une livre) en Angleterre — qui s’appelle des
actions, autrement dit des parts de propriété dans la
société (2). Ainsi une société au capital de 50 millions
èmettra 100.000 actions de 500 francs. Et chacun en pren-
dra ce qu’il voudra, selon sa fortune ou selon le degré de
confiance qu’il accorde à l’entreprise, une seule s’il lui plaît.
Il va de soi qu’il n’aura à toucher sur les bénéfices de l’en-
treprise qu’une part proportionnelle au nombre de ses
actions : cette part s’appelle le dividende. Mais ce qui séduit
surtout l'actionnaire c’est que sa responsabilité et ses risques
sont limités aussi au montant des actions qu’il a souscrites,
différence essentielle avec les autres sociétés. Aussi en Angle-
terre, c’est le mot limited qui est imposé par la loi pour
désigner généralement la société par actions. Cette dilution
des risques à dose infinitésimale a rendu possibles les
entreprises les plus aventureuses. Jamais les chemins de fer
n’auraient été construits, jamais l’isthme de Suez n’eût été
percé, ni demain le tunnel sous la Manche, si la société par
actions n'avait été inventée, car aucun capitaliste ne pour-
rait fournir les centaines de millions nécessaires pour de
telles entreprises, tandis que ces risques divisés à l’infini
n’effraient plus même les petites bourses et, par le fait, un
immense écroulement comme celui de l’entreprise de

(1) Et même pour que la société soit valablement constituée, il suffit d’en
verser le quart, soit 125 francs. Et quand il s'agit de sociétés dites « coopéra-
tives », la valeur de l’action peut être abaissée à 25 francs et le versement à
un dixième, soit 2 fr. 501

(2) Légalement, l'action n’est pas une part de copropriété dans le capital
social, car le capital social n'est pas à l’état de copropriété indivise entre tous
les associés : il appartient à la personne juridique qui est la société elle-même
et qui ne se confond avec celle d'aucun des associés. Mais ce n’est là qu'une
fiction juridique imaginée pour faciliter l’administration de la societé : en
réalité, le capital social est bien une propriété collective.

187
        <pb n="201" />
        Ë PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE
Panama, 1.300 millions souscrits presque uniquement par
de petits capitalistes, n’a ruiné que peu de gens (1).

Ces sociétés ont d’ailleurs, pour attirer les capitalistes
grands ou petits, d’autres modes de participation que l’action
ordinaire. Aux capitalistes prudents qui cherchent surtout
la sécurité du placement et la régularité du revenu, elles
offrent des obligations, qui diffèrent de l’action (leur valeur
étant généralement la même que celle de l’action, 500 fr.)
en ce qu’elles donnent droit à un revenu fixe qu’on appelle
intérêt, lequel est toujours payé, que l’année soit bonne ou
mauvaise. L’obligataire est donc un vrai créancier qui ne
court de risques qu’au cas où la société deviendrait insol-
vable et, même en ce cas, il serait payé avant l’actionnaire.
Inversement, aux capitalistes plus aventureux, la plupart des
sociétés offrent des parts de fondateur qui ne donnant droit
à une part des profits qu’au-delà d’un certain chiffre et seule-
ment après les actions, ne conviennent qu’à ceux qui ont
une foi à longue échéance dans l’avenir de l’entreprise.

Ces sociétés par actions ont pris par tout pays un dévelop-
pement prodigieux, à tel point qu’elle tendent à devenir le
mode normal de la production. Chaque année des millers de
sociétés par actions sont créées, et aujourd’hui elles repré-
sentent des centaines de milliards de capitaux. Il est vrai
que toutes ne sont pas des entreprises nouvelles, beaucoup
ne sont que des entreprises individuelles déjà existantes et
qui trouvent avantage à se transformer en sociétés.

La société par actions a généralement un autre caractère
qui sert également à la qualifier : elle est anonyme, ce qui
veut dire qu’elle n’est point une association de personnes,
comme les associations de travail ou les coopératives du

(1) On est done loin d'Adam Smith qui disait de cette forme d'entreprise :
« la société ne convient qu'aux travaux routiniers, uniformes, tels que
banques, assurances, transports, canaux, approvisionnements d'eaux ».

Que ne met-on pas en actions aujourd'hui ? Les journaux de Melbourne, il y
a peu de temps, annonçaient qu’on avait fondé une société pour exploiter la
voix magnifique d'une jeune Australienne. On l’avait envoyée faire des études,
et les actions émises à 25 francs étaient cotées quelques années plus tard
8 francs.

188
        <pb n="202" />
        L'ASSOCIATION POUR LA PRODUCTION ;
chapitre suivant, mais une association de capitaux. Sans
doute, ces capitaux ont des propriétaires, mais on ne s’oc-
cupe pas d’eux. Encore pourrait-on connaître leurs noms
quand les actions sont nominatives, mais si elles sont au
porteur, ce qui devient de plus en plus fréquent; l'anonymat
est complet. C’est la perfection de l'association capitaliste :
ce n’est plus une association d'hommes mais une association
de sacs d’écus.

Il faut bien pourtant qu’il y ait quelqu’un pour diriger ?
Assurément. Il y a des administrateurs, en petit nombre, qui
forment un conseil avec un président, mais leur responsa-
bilité n’excède pas non plus le montant de leurs apports, à
moins de faute grave; ils sont le gouvernement représentatif
de la société, élus par l’assemblée générale des actionnaires
et tenus seulement à lui rendre compte de teur mandat une
fois par an, sans d’ailleurs qu’aucun contrôle efficace soit
possible de la part des actionnaires.

Ce n’est pas seulement dans la production des richesses
que la société par actions a fait une révolution, en permet-
tant des entreprises colossales par la concentration des capi-
taux : c’est aussi dans le domaine de la répartition qu’elle
est en train de l’accomplir par une opération qui paraît à
première vue inverse de la première, en disséminant la
propriété des capitaux en ‘un nombre infini de parts. Mais
nous retrouverons ceci quand nous en serons à la Réparti-
tion.

Au point de vue des ouvriers, les établissements sous
forme de sociétés ou de Compagnies offrent généralement
des conditions de travail plus favorables, tant au point de
vue des salaires que de la stabilité des emplois et des insti-
tutions d’assistance. Les syndiqués et les socialistes eux-
mêmes reconnaissent volontiers leur supériorité et même y
voient des conditions plus propices à leur propagande et au
développement de la solidarité ouvrière.

La législation dans tout pays s’est montrée généralement
très favorable aux associations de capitaux, beaucoup plus
qu’aux associations de travail et à toute autre forme d’asso-

189
        <pb n="203" />
        $ PRINCIPES D'ÉCONOMIÉ POLITIQUE

ciation. C’est ainsi qu’en France, tandis que les sociétés ‘à
forme commerciale ont toujours figuré en bone place dans
la législation et le Code, les associations « sans but lucratif »
ont été ou formellement interdites ou tolérées sous le bon
plaisir de l’administration. Ce n’est qu’en 1884, comme nous
lé verrons ailleurs, que l’association professionnelle, abolie
par la Révolution, a été restaurée sous le nom de syndicat,
et ce n’est qu’en 1901, 112 ans après la déclaration des Droits
de l'Homme et 32 ans après l’avènement de la troisième
République, que le droit d’association a été reconnu à tout
citoyen, et encore avec de nombreuses restrictions quant
aux capacités d’acquérir de ces associations.

Les sociétés capitalistes ont pu au contraire s'enrichir sans
limites et sans que le législateur y vit un danger pour l’Etat,
du moins jusqu'à présent. Maïs aujourd’hui le point de vue se
modifie un peu et les sociétés par actions vont probablement
voir s’ouvrir pour êlles une ère de restrictions.

Ces restrictions s’inspireront d’un quadruple motif :

1° Garanties pour le public qui se laisse induire en tentation
par l’appât d’un profit toujours promis, pas toujours réalisé,
et avec des risques très limités. La facilité avec laquelle les
entreprises les plus extravagantes, dès qu’elles sont mises en
actions, ont pu trouver des souscripteurs crédules et enthou-
siastes, a été constatée depuis longtemps et trouve tous les
jours de comiques ou tragiques illustrations. Mème quand il
s’agit d’entreprises réellement productives, le public est très
souvent dupé par la majoration de valeur de capital réel.

2 Garanties pour les sociéiaives non pas seulement pour
les actionnaires mais aussi pour les obligataires, les uns et
les autres, mais surtout les derniers, étant livrés au bon
plaisir des administrateurs. Mais ceci est du domaine du
droit commercial (1).

3° Garanties pour les ouvriers. — Une loi récente invite les

(1) Les obligataires sont simplement créanciers de la société, créanciers à
très long terme, car leur remboursement s'échelonne sur uno durée d'un
demi-siècle ou plus —et ils n’ont aucun contrôle sur la société, aucune assem-
blée réguliéré qui leur permette de s'entendre.

90
        <pb n="204" />
        L’ASSOCIATION POUR LA PRODUCTION =.
sociétés à constituer des actions-travail qui participeraient
aux bénéfices et à la direction sur le même pied que les
actions-capital. Cette forme nouvelle de société, dite « à par-
ticipation ouvrière », reste jusqu’à présent facultative. Mais
d’autres projets de loi sont pendants pour imposer cette
participation à toutes les sociétés qui seraient concession -
naires de services publics — mines, chemins de fer,
tramways, etc.

4o Garanties pour l'Etat. — Celles-ci surgissent sous des
formes multiples. Les unes ont pour but de tenir en bride la
puissance des sociétés au cas où elles deviendraient des
Etats dans l’Etat. D'autres ont pour but d’empèêcher la péné-
tration des capitalistes étrangers et leur mainmise sur lcs
richesses nationales par la constitution de sociétés soi-disant
nationales, D’autres enfin visent les titres au porteur et les
suppriment pour ne permettre que l'émission de titres nomi-
natifs — en vue d’abord d'empêcher les évasions fiscales,
puis aussi de permettre de reconnaître les capitaux étrangers
d’avec les capitaux français.

Nous ne pouvons entrer dans l'examen de ces questions
qui sont surtout juridiques et pour lesquelles nous renvoyons
aux livres spéciaux. Nous ferons remarquer seulement que
la société par actions étant par sa nature adaptée aux entre-
prises aléatoires et aventureuses, on risque, en la sou-
mettant à un contrôle trop rigoureux, de lui enlever ce qui
fait sa raison d’ètre.

Il est des économistes qui pensent que la société anonyme
est destinée non seulement à devenir le mode type de toutes
les entreprises mais encore à s'étendre à tous les domaines
de l’activité humaine, notamment à tous les services publics.
Nous ne le souhaitons pas. L’anonymat, c’est-à-dire le fait de
n’associer que des capitaux et non des individualités, supprime
presque toute responsabilité, mais cette irresponsabilité, qui
est une force au point de vue économique, est une infériorité
au point de vue moral.

191
        <pb n="205" />
        PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE
CHAPITRE ITI
LA DIVISION DU TRAVAIL
Historique de la division du travail.

Si le travail qu’il s’agit d’exécuter est absolument simple
(défoncer la terre, soulever un poids, ramer, couper du bois),
ce travail ne se prête pas à une division quelconque : chacun
exécutera de son côté les mêmes mouvements. C’est ce qu’on
pourrait appeler la coopération simple.

Mais pour peu que l'opération soit complexe et comprenne
des mouvements variés, il y a tout avantage à décomposer ce
travail qui, considéré dans son ensemble, apparaissait comme
une simple tâche. C’est ce qu’on appelle la division du travail
et qu’on pourrait appeler la coopération engrenée.

C’est par un exposé de la division du travail que s'ouvre le
livre classique d’Adam Smith. Par là ce grand esprit montrait
toute l’importance qu’il fallait attribuer à ce fait (1) et, depuis
lui, on a vu dans ce fait une loi dont la portée, non seule-
ment au point de vue économique mais social, moral et même
philosophique, n’a fait que grandir. Elle déborde infini-
ment les limites de l’atelier où Adam Smith l’avait d’abord
admirée.

(1) La division du travail professionnel, et son utilité sociale, avait été
cependant signalée dès l'antiquité. Dans sa République Platon fait dire à
Socrate : « Les choses se font mieux et plus aisément lorsque chacun fait celle
pour laquelle il est propre et qu’il est dégagé de tout autre soin ». Et l’apo-
logue célèbre de Ménénius Agrippa, aux plébéiens en révolte, dit de même.

192
T
        <pb n="206" />
        LA DIVISION DU TRAVAIL ;

La division du travail suppose, par définition même, l’asso-
ciation — mais non pas nécessairement une association con-
sensuelle, ni même consciente : c’est-à-dire qu'elle peut
fonctionner alors mème que ceux qui y participent l’ignorent.
Elle peut être spontanée, automatique. C’est précisément ce
qui lui donne le caractère d’une loi naturelle.

La division du travail est un des rares faits économiques
— avec l'épargne — qui se retrouve chez certaines espèces
animales.

Il faut distinguer plusieurs formes de division du travail
qui correspondent à des phases successives de l’évolution
économique.

1° Dans là première, celle de l’économie domestique, la
division du travail n’existe qu'à l’état embryonnaire : chaque
membre de la communauté fait un peu de tout, ce tout d’ail-
leurs n’étant pas très varié. Cependant, là déjà, la division du
travail apparaît sous la forme imposée par la nature, celle de
la différenciation des sexes.

Mais cette division primitive du travail est loin de
répondre à ce que nous appellerions aujourd’hui les aptitudes
propres à chaque sexe : à l'homme les travaux de force, à la
femme les travaux du ménage. Nullement. L'homme a pris
les travaux nobles, c’est-à-dire la guerre, la chasse, la garde
du bétail, et la femme les travaux vils, non seulement ceux
du ménage, du tissage, mais ceux du transport, comme de
vraies bêtes de somme, et même de la culture : cura agrorum
feminis delegata, dit Tacite en parlant des Germains — et
c’est ce que nous voyons aujourd’hui encore chez toutes les
peuplades de l’Afrique. La femme a été le premier esclave ; et

l’esclavage proprement dit, celui des captifs, a été pour elle
sa première émancipation! notamment l’a libérée du travail
écrasant qui consistait à broyer le grain et à tourner la
meule (1).

(1) D'après Bücher, l'homme aurait eu comme tâche de se procurer la nourri-
ture animale (chasse, puis garde des troupeaux}; — et la femme, la nourriture
végétale (cueillette, puis agriculture). On voyait naguère encore dans certaines
tribus arabes la femme attelée avec l’âne ou le chameau à la même charrue.
Et cette division des täches ne parait nullement découler d'aptitudes spéciales

Gior P. R. 25e Edition.

192
        <pb n="207" />
        PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE

92° Puis, sous le régime de l'économie domestique, certains
genres de travaux commencent à se spécialiser, celui du
forgeron notamment, le plus vénéré : aussi est-ce le seul
métier qui ait pris place dans l’Olympe sous la figure, un peu
rustre, il est vrai, de Vulcain. Et comme ces premiers arti-
sans n’auraient pas d’emploi suffisant à leur travail dans une
seule famille, ils vont de l’une à l’autre, travaillant pour qui
les demande.

Nous voici déjà à la seconde phase de la division du tra-
vail, à la division professionnelle, celle des métiers. Toutefois,
le métier proprement dit ne se constitue que du jour où
l’artisan nomade devient sédentaire et s’installe dans une
boutique.

La division du travail professionnelle doit-elle sa première
origine aux aptitudes naturelles des individus? C’est possible
pour les travailleurs libres. Mais il ne faut pas oublier que ces
travailleurs libres étaient rares. L’esclave n’avait qu’à faire
ce que le maître lui ordonnait. Et même pour l’homme libre
il paraît plus probable que les travaux assignés à chacun
l’ont été par des raisons sociales, politiques, religieuses,
rituelles — telles que le régime des castes — et que l’aptitude
professionnelle n’est venue qu’après coup, par la pratique et
la transmission héréditaire.

La division du travail sous la forme professionnelle ne
nécessite plus l’association  — puisque précisément elle
implique que l’artisan s’est dégagé de la communauté pri-
mitive et travaille pour son propre compte — mais elle
implique, à la place, l’échange, puisque évidemment l’artisan
spécialisé ne saurait que faire des produits de son travail s’il
devait les garder pour lui : le métier suppose la boutique, la
vente, des clients.

à l'un ou à l’autre de ces travaux, mais avoir uniquement des origines reli-

gieuses. Encore de nos jours, dans l'île bretonne de Sein, dit M. Le Goffic :

« Le champ du labeur humain est ainsi divisé : la mer aux hommes, la terre

aux femmes ».

En tout cas, il semble que ce ne soit qu’assez tard, peut-être dans l’anti-
quité grecque, que la femme a été cantonnée dans les travaux du ménage.

194
        <pb n="208" />
        LA DIVISION DU TRAVAIL

Il en résulte une telle différence entre les deux régimes que
peut-être conviendrait-il de ne pas les qualifier par le mème
mot : au lieu de parler ici de la division du travail, il faut
dire plutôt « spécialisation du travail. »

Sous le régime corporatif, la séparation des métiers devient
plus accentuée parce que chaque « corps de métier » ne fait
qu’un genre de travail, et mème les règlements veillent avec
un soin jaloux à ce que chacun reste enfermé dans sa spécia-
lité. La même industrie se subdivise en branches divergentes
(l’industrie du bois subdivisée en menuisiers, charpentiers,
charrons, etc.) ou en tranches successives (le bois brut passant
successivement des mains des bûcherons à celles des scieurs
de long, etc.) chaque branche formant un métier spécial Et
ces subdivisions et ramifications vont progressant sans cesse
parallèlement à la multiplication des besoins, chaque nou-
veau besoin faisant naître un nouveau métier (1).

3 Mais un jour vient où le métier devient la manufacture
ou la fabrique, c’est-à-dire que l'artisan devenu capitaliste
embauche des salariés, et nous voici à la troisième phase de
la division du travail, la division du travail technique. Tout
travail industriel étant, comme nous l’avons vu déjà (voir
ci-dessus, p. 110), une simple série de mouvements, on s’ap-
plique à décomposer ce mouvement complexe en une série
de mouvements aussi simpliffés que possible, que l’on confie

à autant d’ouvriers différents, de façon que chacun d’eux
n'ait à exécuter qu’un seul de ces mouvements, toujours le
même. C’est ce mode de division du travail, observé dans
une fabrique d’épingles, qui a frappé pour la première fois
Adam Smith et lui a inspiré une page admirable partout citée.

Il est à remarquer qu’à la différence des modes précédents
de la division du travail, qui sont naturels et spontanés,
celui-ci est inventé et combiné, comme d’ailleurs tous les
gestes du travail.

(1) On pourrait représenter cette complexité croissante dans la division du
travail par un tableau en forme d'arbre généalogique — les travaux succes-
Sifs dans une même industrie s'inscrivant dans des colonnes verticales — et
les t‘avaux collatéraux s'inscrivant dans des tranches horizontales.

495
        <pb n="209" />
        PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE

Avec la division du travail d’atelier, nous quittons le
domaine de l’échange — il n’est plus question d'échange
puisque toutes les opérations se passent dans une même
enceinte ou du moins sous une même direction — mais nous
revenons à la coopération, comme dans l’économie domes-
tique ou dans la familia des esclaves romains. Tous les
ouvriers qui participent à ces travaux, chacun dans sa partie,
savent nécessairement et voient qu’ils coopèrent à une même
œuvre, ce qui n’est pas le cas des hommes exerçant des
métiers différents, à moins d’un effort de réflexion.

4o Enfin, en même temps que la division du travail s'inten-
sifiait en s’enfermant dans la fabrique, elle s’élargissait par
le développement des transports et des échanges interna-
tionaux et nous voici à la quatrième phase de la division du
travail, celle internationale, chaque peuple se consacrant
plus spécialement à la production des denrées qui paraissent
le mieux appropriées à son sol, à son climat ou aux qualités
propres de sa race : l’Angleterre au charbon et aux coton-
nades, les États-Unis aux machines, la France aux articles
de luxe, l’Allemagne aux produits chimiques, le Brésil au
café, l’Australie à la laine, ete. (voir plus loin, Protection-
nisme).

À vrai dire, les mots « division du travail » sont ici un peu
exagérés. C’est par une métaphore qu’on assimile le monde
entier à un atelier où chaque peuple aurait sa tâche spéciale.
Il serait plus exact de voir ici une localisalion du travail
(voir ci-après, pp. 210-211).

Les conditions de la division du travail.

La division du travail technique est d’autant plus parfaite
que l’on peut décomposer le travail en un plus grand nombre
de tâches parcellaires. Mais le nombre de travailleurs devra
être nécessairement en rapport avec le nombre de ces opé-

196
YI
        <pb n="210" />
        LA DIVISION DU TRAVAIL

rations distinctes (1) : or, il est clair que le nombre d’ou-
vriers qu’un industriel peut employer dépend de l’étendue
de sa production. De même, s’il s’agit de la division de tra-
vail professionnelle, un artisan ou un marchand ne peut se
spécialiser dans la production ou le commerce d’un seul
article qu’autant qu’il peut compter sur un nombre suffisant
de clients. En sorte qu’on peut formuler cette loi — une des
rares indiscutées : la division du travail est en raison directe
de l’étendue du marché.

C’est pour cette raison que, comme on l’a fait remarquer
souvent, la division du travail n’existe guère que dans les
grands centres et est inconnue à la campagne ou au village.
Là on trouvera pêle-mêle dans une même boutique, épicerie,
charcuterie, jouets d’enfants, papeterie, mercerie, tous les
articles qui constitueraient dans une grande ville autant de
commerces différents (2). La raison en est évidente. L’homme
au village, est obligé de faire tous les métiers par la bonne
raison qu’un seul ne suffirait pas à lui faire gagner sa vie.

Au contraire, quand une industrie réussit à avoir pour
marché le monde entier, alors non seulement elle peut se
spécialiser dans la production de certains articles ne répon-
dant qu’à un besoin très limité — parce que le nombre
immense des consommateurs compense comme débouchés
l’étroitesse du besoin — mais de plus, dans cette industrie
spécialisée, elle peut pousser à ses extrêmes limites la divi-
sion technique du travail. C’est une des raisons qui expli-
quent la force irrésistible de la grande industrie et des trusts,

(1) Ce serait un très faux caleul de croire qu'on pourra réaliser la division
du travail en employant un seul ouvrier pour chaque opération distincte : il
en faut en général beaucoup plus. Supposons que la fabrication d'une aiguille
comprenne trois opérations, la tête, la pointe et l'œil. Supposons qu'il faille
10 secondes pour chaque pointe, 20 pour la tête et 30 pour percer l'œil. Il
est clair que pour tenir pied au seul ouvrier des pointes, il faudra 2 ouvriers
pour les têtes et 3 pour les œils ; il faut done en tout non pas 3, mais
6 pusriers, sans quoi le premier restera une partie de la journée les bras
croisés.

(2) On pourrait croire, à première vue, que les grands barars des capitales,
Louvre ou Bon Marché, sont dans le même cas, puisqu'ils vendent toute espèce
d'objets? Mais point du tout, car chaque « rayon » est spécialisé et forme
comme un magasin autonome.

197
        <pb n="211" />
        PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE
et aussi pourquoi tous les pays tiennent tant à s'assurer une
large exportation. Cette exportation, en permettant à leurs
industries de pousser à fond la division du travail, leur
assurera les supériorités industrielles qui en dérivent.

On indique généralement une seconde condition comme
indispensable à la division du travail : c’est la continuité du
travail. En effet, si le travail est intermittent, comme on ne
peut laisser l’ouvrier oisif dans les intervalles, il faut bien
l’occuper à autre chose et dès lors il ne peut p'us se cantonner
dans une seule occupation. C’est une des raisons pour
lesquelles l’industrie agricole ne se prête guère à la division
du travail, comme nous le verrons ci-après. Cependant cette
condition est moins impérative que la précédente, car un
homme peut très bien, sans perdre les bénéfices de la spé-
cialisation, s’adonner à des travaux différents s'ils ne sont
pas simultanés mais successifs et par périodes assez longues.
On peut même dire que, tout au contraire, il. pourrait y
avoir là un correctif bienfaisant à certains inconvénients de
la division du travail continu.

Les avantages et les inconvénients de la division
du travail.

La division du travail accroît la puissance productive du
travail dans des proportions inimaginables.

En ce qui concerne la division du travail professionnelle,
l’explication est facile.

10 La diversité des tâches qui sont ainsi créées, toutes dif-
férentes au point de vue de la difficulté, de la vigueur ou de
l'attention qu’elles requièrent, permet d’approprier chaque
tâche aux capacités individuelles des travailleurs. Sous un
régime où la division du travail serait inconnue, chacun
aurait à produire selon ses besoins : là où existe la division
        <pb n="212" />
        LA DIVISION DU TRAVAIL

du travail, chacun produit selon ses aptitudes. On peut utiliser
ainsi les aptitudes naturelles de chacun et éviter le gaspil-
lage de forces qui résulterait du fait que tous, forts ou
faibles, ignorants ou intelligents auraient à accomplir la
mème œuvre — gaspillage du travail des plus forts ou des
plus capables sur une tâche trop facile pour eux, ou, à l’in-
verse, déperdition du travail des plus faibles ou des ignorants
sur une tâche au-dessus de leurs forces.

2° La répétition continue du même exercice crée chez tous
les hommes une dextérité qui devient véritablement merveil-
leuse, de même que dans les travaux de l’ordre intellectuel
une application soutenue et persévérante développe singu-
lièrement les facultés mentales et par conséquent la puissance
productrice. Médecins, avocats, peintres, romanciers, savants,
chacun aujourd’hui se fait spécialiste : chacun trouve profit
à se cantonner dans un petit coin du savoir humain pour le
mieux fouiller et en tirer plus de fruits.

Mais en ce qui concerne la division du travail dans l’atelier,
la raison de son pouvoir de multiplication n’apparaît
pas avec la même évidence, car on ne voit pas très bien
pourquoi dix hommes réunis pourraient produire plus que
dix hommes séparés ? Si un homme ne peut soulever qu’une
masse de 100 kilos, il ne faut pas croire que dix hommes
réunis soulèveront un poids supérieur à 1.000 kilos : au con-
traire, une partie de l’effort collectif sera perdue.

Oui, parce qu’il s’agit ici de coopération simple qui ne fait
qu'additionner les forces : mais par la coopération complexe
on peut bien dire qu’elle les multiplie en effet :

a) Parce que le travail le plus compliqué peut se décom-
poser, quand il est exécuté à la fabrique, en une série de
mouvements très simples, presque mécaniques et, par consé-
quent, d’une exécution très aisée, ce qui facilite singulière-
ment la production (voir p. 110).

On peut même arriver par là à des mouvements si simples
que l’on s'aperçoit que l’intervention de l’homme n’est plus
nécessaire pour les exécuter et qu’une machine suffit. Et
c’est, en effet, par ce procédé d’analyse technique que l’on

19%)
        <pb n="213" />
        260 PRINCIPFS D’ÉCONOMIE POLITIQUE
est arrivé à faire exécuter mécaniquement les travaux qui
semblaient les plus compliqués à première vue (1).

b) Parce qu’il y a une économie’ de temps, résultant de la
continuité du travail. Un ouvrier qui change souvent de tra-
vail perdra chaque fois, non seulement l’intervalle de temps
pour passer d’une opération à l’autre, mais surtout le temps
nécessaire pour la mise en train. Karl Marx dit admirable-
ment que la division du travail « resserre les pores » de la
journée de travail.

Il est vrai qu’en regard de ces avantages, on a dénoncé
depuis longtemps des inconvénients graves :

a) Abrutissement du travailleur, réduit, par la répétition
d’un même mouvement aussi simplifié que possible, à un
rôle purement machinal, ce qui rend dorénavant tout appren-
tissage inutile. Que de fois on a répété la phrase de Lemontey :
«C’est un triste témoignage à se rendre que de n’avoir
jamais fait dans sa vie que la dix-huitième partie d’une
épingle»! Et un plus illustre que lui, celui-là même qui a
révélé l’importance et les bienfaits de la division du travail,
Adam Smith, avait dit en termes encore plus durs : « L'homme
dont la vie entière se passe à accomplir un petit nombre
d’opérations simples devient généralement aussi stupide et
aussi ignorant qu’il est possible à une créature humaine de
le devenir ».

b, Dépendance extrême de l’ouvrier qui devient incapable
de rien faire en dehors de l’opération déterminée et spécia-
lisée dont il a pris l’habitude et qui, par suite, se trouve à la
merci d’un chômage ou d’un renvoi. De même que les pièces
qu’il façonne et qui ne valent que par l’assemblage qui en
fera un tout, l’ouvrier lui-même ne vaut que comme rouage
de cette grande machine qui est la manufacture et, séparé
d’elle, il risque de n’être bon à rien.

Ces arguments ne manquaient pas de force à l’époque où
ils ont été formulés, mais aujourd’hui ils sont un peu
surannés.

(4) L'invention des prineipales machines (à tisser, à filer, ete.) coïncide
précisément avec l’apogée de la division du travail dans les manufactures.
        <pb n="214" />
        LA DIVISION DU TRAVAIL nu
1e D'abord il n’y a plus d’ouvrier qui passe sa vie à faire la
dix-huitième partie d’une épingle, parce que les épingles se
font aujourd’hui à la machine. Il est vrai que si l'exemple
fameux d’Adam Smith se trouve ainsi périmé, on peut en
citer d’autres, par exemple la fabrication des chaussures
qui peut comporter 72 opérations différentes, ou celle des
montres qui peut en comporter plus de 300.

Mais de même, dans ces industries ultra-divisées, cette
division du travail est le fait de la machine plutôt que
de l’homme, chacune étant affectée à une opération spéciale
et l’homme se bornant à les conduire ; en effet, sitôt
qu’on en est arrivé à simplifier une opération technique au
point de la rendre purement machinale, on ne tarde pas à
remplacer le travailleur par une machine, car, en pareil cas,
on trouve toujours économie à le faire. Or, la direction d’une
machine est un travail souvent fatigant (non par l’effort
musculaire mais par la tension nerveuse qu’il exige) mais
qui n’est pas, en général, abrutissant. La machine d’aujour-
d’hui n’est plus celle des débuts de l'industrie mécanique
qui pouvait être dirigée par un ouvrier quelconque, une
femme, un enfant : elle est un instrument de précision et
comme un cheval de sang qui ne peut être monté que par
un cavalier expérimenté.

Sans doute, il y a encore beaucoup de besognes abrutis-
santes, mais ce n’est point parce que le travail manuel y
est -divisé : c’est parce qu’il y a un grand nombre de travaux
qui malheureusement, quoique nécessaires, seront tou-
jours, par leur nature même, sans joie. Le travail du
balayeur des rues, ou du déchargeur dans les ports, ou du
casseur de pierres sur la grand’route, n’est point du tout
divisé : est-il plus récréatif que celui d’un ouvrier qui fait
toujours des boulons ?

2e De plus, l’emploi des machines a eu pour conséquence
la limitation de la journée de travail et celle-ci laisse à l’ou--
vrier le loisir de récréer son corps et son esprit. En sorte
que s'il y a peut-être plus de monotonie qu'autrefois dans sa
tâche quotidienne, il y en a moins dans sa vie : celle-ci est

&gt;
        <pb n="215" />
        PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE
plus variée et plus riche Or Roscher a remarqué que s’il est
vrai que la variété est une condition du bonheur, c’est moins
dans le travail qu’il faut la chercher que dans la portion de
la vie réservée en marge du travail.

L’ouvrier spécialisé d’aujourd’hui, qui dispose de 50 à
60 heures de liberté par semaine, en dehors de celles du
sommeil, et peut les employer à tous modes d'activité dans
sa vie domestique, politique, syndicale, religieuse, intellec-
tuelle— soit lire des journaux, soit aller au cinéma, au concert,
à l’église, voire trop souvent chez le bistro — mène une vie
infiniment plus variée et plus riche que celle de l’ouvrier
des temps passés ou même que celle du travailleur rural
d’aujourd’hui qui n’est pourtant pas soumis à la division du
travail.

Enfin l'instruction professionnelle est aussi un correctif de
la division du travail en permettant à l’ouvrier de com-
prendre et de dépasser la tâche fractionnée qui lui incombe,
en l’intégrant dans l'œuvre collective dont elle fait partie et
en lui donnant la conscience de son rôle de coopérateur
dans cette œuvre.

Il est à remarquer que les critiques ci-dessus ne visent
que la division lechnique du travail, mais que la division du
travail professionnelle, par spécialisation de fonctions, de
métiers, d’études, a rarement donné prise aux mêmes griefs.
Et pourtant il ne manque pas de spécialisations aussi
mesquines que les tâches parcellaires de l'atelier. Le métier
de la dactylographe qui tape à la machine n’est guère moins
monotone que celui de l’ouvrier qui frappait des têtes
d’épingles. Et que dire de tant d’heures passées par les chefs
d’Etat à donner des signatures ?

Et même c’est ici que les inquiétudes seraient, à notre avis,
plus justifiées. Il ne faut pas considérer comme un idéal très
désirable une nation où chaque homme ne serait que l'homme
d’un seul métier, où son esprit et son corps porteraient le
pli indélébile du travail professionnel. ll en résulterait
quelque dommage, croyons-nous, pour le développement
intégral de la personne humaine et même pour le progrès

202
        <pb n="216" />
        LA DIVISION DU TRAVAIL

social, car la société serait menacée ainsi de se stéréotyper
comme sous le régime des castes. Nous sommes bien disposé
à reconnaître avec M. Espinas que « l’aptitude à l’isolement
n’est qu’un caractère très inférieur de l’individualité », voire
même que c'est là un trait propre au sauvage — et certes « le
bon sauvage » n’est plus aujourd'hui, comme pour les littéra-
teurs du xvirre siècle, le type idéal de l’humanité — mais tout
de même, c’est une force et une supériorité pour l’homme
que l’aptitude à changer de profession ou de métier. La plu-
part des hommes qui, aux Etats-Unis, sont parvenus aux
plus hautes situations ont fait dans leur vie vingt métiers.
C’est le caractère d’une société dynamique et progressive
que de pouvoir utiliser tous ses membres à plusieurs fins, et
le seul moyen d'y arriver c’est de maintenir — à côté et au-
dessus de l'instruction professionnelle, nécessaire pour
devenir un bon travailleur — la culture générale nécessaire
pour devenir un homme et qui se trouve si bien caractérisée
par ce beau et vieux mot de collège « les humanités ».

Il est à craindre aussi que la spécialisation professionnelle
ne réalise pas tout à fait les fins morales qu’on en attend,
celle de développer la solidarité et l’altruisme en apprenant
aux individus qu’ils ne peuvent se passer les uns des autres,
pas plus que les organes d’un même corps, et qu’ils doivent
mettre en pratique la fable de l’Aveugle et du Paralytique :

Je marcherai pour vous: vous y verrez pour moi!

Tout au contraire, la division du travail professionnelle
tend à créer « l’esprit de corps », lequel se trouve presque
toujours en conflit avec l’intérêt général. C’est un gros danger
social. La société dans son ensemble se trouve comme
assiégée par les âpres revendications des organisations pro-
fessionnelles, celles des agriculteurs, des industriels, des
employés de l’État, des inscrits maritimes, des mineurs, etc.
Les ouvriers eux-mêmes ont si bien senti ce danger, en ce
qui les concerne, qu’ils ont cherché à englober et à subor-
donner les intérêts corporatifs de chaque métier dans une
Confédération Générale du Travail.

203
        <pb n="217" />
        PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE
CHAPITRE IV
LA CONCENTRATION DE LA PRODUCTION
Les étapes de l’évolution industrielle.

Nous avons vu dans le chapitre premier comment se mair =
tient — ou parfois se rompt — l’équilibre de la production et
des besoins. Mais nous plaçant maintenant, non plus au point
de vue statique mais au point de vue dynamique, voyons
comment la production peut suivre le mouvement sans cesse
ascensionnel des besoins. Pour cela, elle a dû passer par des
formes diverses.

L’école historique allemande a eu, entre autres mérites,
celui de découvrir et de dégager les types successifs de l’évo-
lution industrielle.

On peut en distinguer assez nettement six.

1° L'industrie de famille ou domestique. — C’est elle qui
règne non seulement dans les sociétés primitives mais même
dans celle de l’antiquité et se prolonge, au delà du temps
« où la reine Berthe filait », jusque dans la première période
du moyen âge. Les hommes sont divisés par petits groupes
autonomes au point de vue économique, en ce sens qu’ils se
suffisent à eux-mêmes, ne produisant guère que ce qu’ils
doivent consommer. L’échange et la division du travail
n’existent qu’à l’état embryonnaire (comparez ci-dessus
Historique de la division du travail).

Chaque groupe est constitué par une famille: seulement il
faut prendre ce mot dans un sens beaucoup plus large que
celui qu’il comporte aujourd’hui. Non seulement la famille
patriarcale était beaucoup plus nombreuse que de nos jours,

204
Ï
        <pb n="218" />
        LA CONCENTRATION DE LA PRODUCTION a
mais encore elle était grossie artificiellement d'éléments
étrangers — esclaves, plus tard serfs — qui lui sont incor-
porés. Les esclaves à Rome étaient désignés juridiquement
par le terme /amilia. La villa du riche propriétaire romain
avec son armée d’esclaves faisant tous les métiers, la sei-
gneurie du baron du temps féodal avec ses serfs, le couvent
avec ses vastes domaines pourvoyant à tous les besoins intel-
lectuels avec ses copistes et ses enlumineurs, appartiennent
à cette même période économique. On peut trouver des sur-
vivances de l’industrie domestique dans nos campagnes et
nos petites villes de province, là où le pain, la charcuterie,
les confitures, la pâtisserie, le blanchissage, se font « à la
maison ».

2° Le travailleur ambulant. — Dans l’économie domestique
une certaine division du travail se forme déjà. Un jour vient
où certains de ses membres, comme nous l’avons vu dans le
chapitre précédent, se détachent du groupe, comme des
fruits mûrs, et deviennent des travailleurs spécialisés, c’est-
à-dire des artisans. Mais n'ayant point de capital, ni d’éta-
blissement, tout au plus les quelques outils indispensables
à leur travail, ils vont offrir leurs services de porte en porte.
Ils travaillent donc chez le consommateur et avec les
matières premières que celui-ci leur fournit — par exemple,
s’il s’agit d’un forgeron, avec le fer et dans la forge de la
ferme, ou s’il s’agit d’un tailleur, avec l’étoffe que fournit le
client. C’est ce que les économistes allemands appellent la
phase du fravail loué. Ces artisans ne sont pourtant point
encore des « salariés » au sens que nous donnons aujourd’hui
à ce mot, car ils ne travaillent pas pour le compte d’un
patron mais pour le public.

Ce mode de travail n’a point disparu. Non seulement il est
encore pratiqué sur une grande échelle dans les pays
d’Orient, surtout en Russie, mais il se trouve dans nos cam-
pagnes sous la figure du raccommodeur de chaudrons, du
rémouleur, du distillateur, etc. et même dans nos villes
sous celles de la couturière, de la cuisinière, du professeur
de piano ou de langues, qui « vont en ville », comme on dit.

705
        <pb n="219" />
        EL PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE

30 Le métier. — Le travailleur ambulant devient un jour
sédentaire. Il « s'établit », comme on dit, c’est-à-dire qu’il
cesse d’être colporteur et, au lieu d’aller chez le client, il
attend que le client vienne le trouver.

Le voici déjà petit capitaliste, car il produit avec des
matières et des outils qui lui appartiennent : il est devenu
ce qu’on appelait sous le régime corporatif un maître. Pour-
tant il n’emploie guère encore de main-d’œuvre salariée,
mais seulement celle des membres de sa famille ou d’ap-
prentis.

Cette nouvelle phase est liée à l’économie urbaine : elle
est surtout caractéristique du moyen âge. L’artisan ne tra-
vaille que pour le petit marché de la ville où il habite et
qu’il se réserve avec un soin jaloux. Il est associé, pour un
but d’aide et de défense mutuelle, avec les ouvriers du même
métier que le sien et forme avec eux ces corporations qui
ont joué un rôle si important dans l’histoire économique du
moyen âge et dont les règlements ont été codifiés au
xvI° siècle dans le Livre des métiers.

4 L'entreprise. — L'’artisan, après avoir joué un rôle
magnifique non seulement au point de vue économique,
mais aussi au point de vue politique — qu’on se rappelle les
Communes du moyen âge et leurs luttes héroïques — voit
son influence décroître au fur et à mesure que le marché
urbain s’élargit et devient peu à peu marché national, c’est-
à-dire lorsque se constituent les grands États modernes. Il se
trouve concurrencé par les marchands venus d’ailleurs,
même de l’étranger, aux époques des foires. Alors il cherche
à vendre au dehors de la ville, mais pour cela il faut qu’il
s’adresse à un intermédiaire. Et cet intermédiaire c’est celui
qui va devenir le grand premier rôle sur la scène écono-
mique, mais qui ne se présente au début que sous la figure
d’un marchand et non sous celle d’un fabricant.

Du jour où l'artisan a pris pour principal et bientôt pour
unique client l’entrepreneur, du jour où il a perdu le contact
avec le public, il a perdu son indépendance : il a un maître.
Sa dépendance s’aggrave lorsque ce même marchand lui

-06
        <pb n="220" />
        LA CONCENTRATION DE LA PRODUCTION 207
fournit la matière première nécessaire à son industrie et
parfois même lui loue les instruments de son travail. Alors
n'ayant plus la libre propriété ni de la matière première, ni
des produits, ni parfois des instruments de son travail,
l’artisan a perdu tous les caractères du -producteur auto-
nome : il n’est déjà plus qu'un salarié et l'entrepreneur est
déjà « le patron ».

L’évolution tragique, que nous venons de résumer en
quelques lignes, a duré quelques siècles. Elle n’était pas
achevée en Angleterre, dans l’industrie textile, au xvI11® siècle.
Aujourd’hui encore tel est le régime des tisserands de soie-
ries à Lyon, des « canuts », qui sont, il est vrai, proprié-
taires de leurs métiers, mais reçoivent des patrons (dit faus-
sement fabricants quoiqu’en réalité ils ne soient que des
marchands) les fils de soie qu’ils tissent chez eux : ils rap-
portent au patron l’étoffe faite.

Ce n’est point à dire que de nos jours tous les artisans
aient disparu. On saît que dans les plus grandes villes, comme
au village, il y a encore un grand nombre de ces petits pro-
ducteurs autonomes qui travaillent directement pour le
client — serruriers, peintres, horlogers, ferblantiers, électri-
ciens, ete. — mais qui sont plutôt des petits marchands que
des fabricants. Ils ne font guère que poser des pièces achetées
en fabrique ou exécuter les menus travaux d’entretien et de
réparation de nos appartements, et généralement dans les
conditions les plus onéreuses, les plus anti-économiques.

5° La manufacture. — L’artisan, même dépouillé de tous
ses attributs de producteur autonome, travaillait encore
chez lui, à domicile, ce qui lui conservait une certaine indé-
pendance, tout au moins le libre emploi de son temps et le
gouvernement de son travail. Mais il va perdre ce dernier
caractère.

En effet, l’intermédiaire, l'entrepreneur, ne tarde pas à
réunir ces travailleurs dispersés dans un même local. Il y
trouve divers avantages, notamment celui de pouvoir établir

entre eux une division du travail savante qui multiplie la
puissance productrice tout en abaissant les frais de produc-
        <pb n="221" />
        ç PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE

tion (voir ci-après) et surtout celui de pouvoir employer la
machine à vapeur. Voilà l’intermédiaire devenu fabricant.
Mais ce fabricant ne peut être qu’un gros capitaliste, puis-
qu’il a précisément pour fonction de fournir à tous les
ouvriers qu’il emploie les capitaux qui leur sont indispen-
sables pour produire. Cette cinquième phase n’a donc pu
commencer que lorsque des grands capitaux ont été amassés
et réunis entre les mains de grands marchands.

C’est vers le xvre siècle que cette transformation commence

à s’'accomplir. Ce n’est pas sans lutte que l'organisation plus
perfectionnée de l’industrie manufacturière a éliminé l’indus-
trie corporative et a pu conquérir le marché qui lui était
fermé par les règlements des corporations. En France, il n’a
fallu rien moins que l'intervention de l’Etat qui a créé —
sous Sully et sous Colbert notamment — des manufactures
avec privilèges spéciaux, dont quelques-unes mêmes (les
tapis des Gobelins, les porcelaines de Sèvres) sont restées
encore aujourd’hui manufactures d’Etat. En Angleterre, cette
intervention n’a pas été nécessaire parce que l’exportation
pour l’étranger et les colonies a suffi pour permettre aux
manufactures nouvelles de se constituer et de briser les
cadres de l’organisation corporative.

La manufacture a déjà tous les caractères de l’entreprise
moderne au point de vue économique : séparation du patro-
nat et du salariat, du capitalisme et du prolétariat — mais,
au point de vue technique, elle n’a pas encore son caractère
type qui est le machinisme. En effet, comme le nom le dit, la
manufacture c’est le travail à la main. Pourtant, elle emploie
déjà des machines : les métiers à tisser sont déjà des
machines compliquées mais ces machines sont mues unique-
ment par la force de l’homme, ce qui ne permet pas à la pro-
duction de dépasser des limites assez étroites.

6° La fabrique. — Mais, à la fin du xvmre siècle, la force
motrice apparaît sous la forme de machine à vapeur et la
manufacture devient la fabrique (1). Nous voici arrivés à la

(1) Le vrai nom de la fabrique, comme 1e propose M. Vandervelde, devrait
être la machinofacture, pour la distinguer de la manufacture.

208
        <pb n="222" />
        LA CONCENTRATION DE LA PRODUCTION 2
forme type de l’industrie moderne et à la dernière phase de
l’évolution — sauf celles encore à venir.

L'emploi de la machine à vapeur a eu pour conséquences
l'agglomération sur un même lieu de masses ouvrières de
plus en plus nombreuses, le travail de nuit, une réglemen-
tation quasi militaire, l’emploi des femmes et des enfants, la
difficulté de ralentir ou d’arrêter la production en cas de
dépression de la demande, ce qui entraîne la surproduc-
tion et les crises.

Ici donc s'arrête ce rapide exposé historique. Avec la
fabrique, nous voici entrés dans le régime économique
actuel, celui que les socialistes appellent le régime capitaliste,
non point seulement parce que l’entreprise sous cette forme
implique une accumulation de plus en plus grande de capi-
taux, mais parce qu’elle implique, disent-ils, une domination
croissante du capital sur le travail, une séparation, un clivage
de la société entre deux couches de plus en plus opposées —
en bas, un prolétariat n’ayant que son travail pour vivre — en
haut, une foule de capitalistes gros ou petits qui louent,
moyennant salaire, ce travail de millions d'hommes, l’em-
ploient à leur gré ét naturellement en gardent le profit.

Le caractère de l’industrie moderne.

On peut les résumer en quelques traits :

10 Emploi par grandes masses du capital et de la main-
d’œuvre, la proportion ‘respective de ces deux facteurs
étant d’ailleurs très variable selon les industries. Dans une
entreprise comme le canal de Suez la proportion de la
main-d'œuvre (remorquage, draguage, pilotage) est insigni-
flante relativement au capital de premier établissement et
même au capital d’exploitation.

2° Spécialisation croissante de l’industrie, par application
de la loi de la division du travail (voir ci-après). Naturelle-

Sof
Tr
        <pb n="223" />
        - PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE

ment un fabricant qui se consacrera uniquement à la pro-
duction d’un seul article sera mieux en situation de pousser
cette production jusqu'aux approches de la perfection.
Ainsi non seulement l'horlogerie formera une industrie
spéciale, mais dans cette industrie les uns s’occuperont des
montres, les autres des horloges dites coucous, les autres
des réveille-matin; et dans les montres elles-mêmes, tel
fabricant se consacrera aux montpes de précision, tel autre
aux montres à bon marché faites à la mécanique. — Et de
même aussi, dans le commerce, on voit dans les grandes
villes tel magasig uniquement pour les bronzes, tel autre
pour la vannerie, tel autre pour les malles et articles de
voyage, etc.

3° Production par séries, qu’on désigne aussi par le mot

anglais standardisation, ‘c’est-à-dire reproduction à des
milliers d’exemplaires d’un type uniforme, ce qui est une
grande économie tant pour la fabrication que pour l’entre-
tien ; les diverses pièces étant identiques sont aussi inter-
changeables. Si, par exemple, les fabriques d’automobiles
américaines peuvent vendre leurs voitures à des prix très
inférieurs à ceux des fabriques françaises, c’est parce qu’elles
ne font qu’un seul modèle tandis que chaque maison fran-
çaise en fait 8 ou 10 (1). De même pour les chantiers de
construction maritime en Angleterre : ils font les navires par
séries, ce qui permet non seulement de les construire à bon
compte mais de les livrer à bref délai, tandis que nos chan-
tiers français ne font que peu de navires et tous de modèles
différents, selon les goûts individuels des clients.

40 La localisation des industries n’a aucun rapport avec

(1) C’est ainsi que si la maison Ford peut vendre ses autos à un prix qui,
selon la formule, défie toute concurrence, Ce n'est pas seulement parce qu'elle
en vend plus de 3.000 par jour, mais c'est surtout parce qu'ils sont fous du
même modèle.

Cette supériorité de la « standardisation », comme on dit, c'est-à-dire du
modèle unique pour chaque fabrique, est bien reconnue par les fabricants
français, mais sa réalisation à l'intérieur est difficile à raison du désir vaniteux
du consommateur français de se distinguer de ses semblables — ce qui n'est
pas la moins fâcheuse des formes de l’individualisme.

21()
        <pb n="224" />
        LA CONCENTRATION DE LA PRODUCTION
leur spécialisation, ni même avec leur concentration,
quoiqu'’elle puisse prêter à une certaine confusion avec l’une
et l’autre de ces deux modalités de l’évolution indus-
trielle.

Il semble que les industries similaires, et par conséquent
concurrentes, auraient tout intérêt à s’éloigner les unes des
autres le plus possible afin de n’êètre pas obligées de se
disputer les mêmes clients? Cependant, de mème que dans
les villes nous trouvons encore de vieilles rues portant les
noms de rue des Tanneurs, rue des Orfèvres, rue de la
Poissonnerie, etc., qui prouvent qu’autrefois les artisans et
marchands se groupaient par professions, de même aujour-
d’hui nous voyons certaines industries affectionner certaines
régions, par exemple, pour la France, les soieries à Lyon.
les laines à Roubaix, l’horlogerie dans le Jura, l’aluminium
dans le Dauphiné.

Quelles sont donc les causes qui font obstacle à l’effet
dispersif de la concurrence et déterminent ainsi la localisa-
tion des industries ?

La plus fréquente c’est la proximité de la matière première
ou de la force motrice. Il va de soi que les usines de conserves
de sardines ne peuvent s’installer que dans un port à raison
des diflicultés de transport et de conservation du poisson —
et les usines métallurgiques, autant que possible, à proximité
des gisements de minerai ou de houille, à raison des frais
de transport de ces matières pondéreuses (1). La localisation
des industries n'est guère influencée par la proximité de la
main-d'œuvre et pas du tout par celle du capital, à raison
des facilités de déplacement de ces facteurs de la production.
Les usines hydro-électriques s’installeront sur les cours
d’eaux et au pied des chutes.

La facilité du transport peut attirer l’industrie au bord d’un
fleuve ou près d’un port.

(1) Autrefois elles étaient attirées plutôt du côté de la houille ; aujourd'hui
qu'on a appris à consommer moins de houille, elles se rapprochent plutôt des
gisements de minerai.

211
        <pb n="225" />
        &gt; PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE

Les conditions climatériques peuvent avoir aussi une
influence. On a dit que le Lancashire doit la supériorité de
ses filatures à l’état hygrométrique de l’air qui permet
d’obtenir des fils de coton d’une ténuité difficilement
réalisable ailleurs ; et de même la supériorité de certaines
bières allemandes serait due aux qualités naturelles des
eaux du pays.

Mais il faut reconnaître que, dans la plupart des cas, on
ne saurait découvrir de raisons déterminantes au fait qu’une
industrie s’est développée dans tel endroit plutôt que dans
tel autre. La création d’une industrie est due le plus souvent
à une initiative individuelle, dont parfois on peut fixer la
date et suivre Phistoire. Toutefois, cette initiative ne se
généralise qu’autant qu’elle trouve un milieu favorable, de
même que la graine est semée au hasard par le vent, mais ne
peut germer et surtout se multiplier qu’autant qu’elle
trouve un sol propice et des conditions atmosphériques
conformes à sa nature. Rien assurément ne prédéterminait la
petite ville de Saint-Claude, dans le Jura français, à se
spécialiser dans la taille des diamants et dans la fabrica-
tion des pipes, puisqu’elle doit faire venir d’outre-mer
les matières premières de ces industries, mais ces industries,
une fois créées, ont été secondées par les qualités natives et
les habitudes de vie de cette population montagnarde.

Quant aux effets dispersifs de la concurrence, ils n’agissent
que pour la vente sur place, au détail, et là même ils
peuvent se trouver neutralisés par une certaine commu-
nauté d’intérêts et de besoins qui constituent précisément
ce qu’on appelle les intérêts corporatifs, en sorte que la
force attractive peut, même en ce cas, l'emporter sur la
force répulsive.

5° En même temps qu’on voit cette spécialisation s'accen-
tuer, simultanément et par une évolution qui semble à pre-
mière vue contradictoire, de plus en plus nombreuses de nos
jours sont les fabriques qui s’annexent toutes les industries
proches parentes de celle qui fait l’objet propre de leur
entreprise. C’est ce qu’on appelle l’intégration de l’industrie.

219
        <pb n="226" />
        LA CONCENTRATION DE LA PRODUCTION _
L'intégration va en remontant, ou endescendant, ou latérale-
ment, selon que l’annexion porte sur les entreprises qui four-
nissent les matières premières, ou sur celles qui transforment
l’article fabriqué, ou sur celles qui travaillent parallèlement.
L'usine Krupp, en dehors de ses ateliers d’Essen, où elle
fabrique canons, blindages et tout ce qui concerne l’acier,
possède et exploite des mines de fer et de charbon, des chan-
tiers de construction navale, des usines à gaz pour sa con-
sommation. Le trust du pétrole aux Etats-Unis fabrique ses
barils en bois ou en tôle, ses pompes géantes, ses wagons-
réservoirs, et possède toute une flotte de transport. Si c’est
une fabrique de chocolat, elle aura un atelier de menuiserie
pour la fabrication de ses caisses d’emballage, une papeterie
et une imprimerie pour la confection de ses boîtes et de ses
étiquettes ; peut-être même aura-t-elle des plantations de
cacao et des navires pour apporter d’outre-mer la matière
première.

L'utilisation des sous-produits est une des formes les plus
intéressantes de l’intégration. C’est ainsi qu’une filature de
laine aura une usine chimique pour le traitement des
matières extraites du suint de la laine et même une savon-
nerie pour transformer ces matières grasses en savon. C’est
ainsi qu’une usine à gaz, pour utiliser elle-même tous les
sous-produits dérivant de la distillation de la houille — coke,
teintures, parfums, explosifs, remèdes — créera toute une
une gamme d’industries diverses,

L'intégration ne porte pas atteinte à la spécialisation. Dans
la fabrique comme dans le magasin, chaque atelier comme
chaque rayon est spécialisé et garde son autonomie tech-
nique. Il y a dans un grand magasin le rayon des soieries, le
rayon du blanc, le rayon des tapis, dont chacun a son per-
sonnel et ses acheteurs spéciaux. Seulement ces spécialités,
au lieu d’être dispersées dans des mains différentes, se
trouvent groupées sous une même direction et se prêtent un
mutuel appui. L'intégration de la production n’est autre chose
qu'un degré plus élevé de la spécialisation, la spécialisation
coopératisée.

213
        <pb n="227" />
        = PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE

Les sociétés coopératives fournissent aussi, dans les pays
où elles ont atteint un grand développement, un remarquable
exemple tout à la fois de concentration et d'intégration. Les
sociétés qui sont de simples magasins de vente au détail
s’associent pour former de puissantes fédérations d'achat
en gros : puis celles-ci se mettent à fabriquer les marchan-
dises qu’elles vendent dans leurs magasins et même à
créer des exploitations agricoles pour produire les den-
rées alimentaires nécessaires à la consommation de leurs
membres.

Les caractères que nous venons d’énumérer sont surtout
ceux de la grande production industrielle, mais ils ne se
retrouvent pas tous dans le grand commerce ni dans la
grande culture. C’est seulement ie premier de ces caractères
— concentration du capital et du travail — qui est commun
à tous les modes de grande production, mais le machinisme
est inutile dans les grands magasins et ne tient qn’une place
restreinte dans les grandes fermes.

La spécialisation est très fréquente dans l’agriculture
sous forme de monoculture — certaines régions sont spé-
cialisées dans la production des primeurs, des fleurs, du
beurre, surtout du vin — mais ne s’y distingue guère de la
localisation.

La loi de concentration.

Nous venons de voir que, pour pourvoir à des,besoins
croissants et pour approvisionner un marché dont la circon-
férence s’élargit sans cesse, la production tend à évoluer
depuis les modes les plus humbles de la production indivi-
duelle ou familiale jusqu’à ceux de la grande entreprise
groupant les travailleurs par milliers et les capitaux par
millions. Cette tendance à concentrer sur un point le

214
TI
        <pb n="228" />
        LA CONCENTRATION DE LA PRODUCTION
maximum de forces productives est dite la loi de concen-
tration.

Les économistes et les socialistes attachent les uns et les
autres — c’est même un des rares points sur lesquels ils se
trouvent d’accord — une grande importance à la loi de con-
centration. Ils la considèrent comme absolument démontrée
et comme devant régir de plus en plus le monde écono-
mique. Pourquoi ?

D’abord à cause de la supériorité économique de la grande
production. En groupant tous les facteurs de la production,
main-d'œuvre, capitaux, agents naturels, emplacement, elle
réussit à les mieux utiliser, c’est-à-dire à obtenir la même
quantité de richesses avec moins de frais, ou, ce qui revient
au même, à produire davantage avec les mèmes frais. Il
n’est donc pas étonnant que la supériorité due à cette éco-
nomie dans le coût de production permette aux grands éta-
blissements de concurrencer victorieusement les petits éta-
blissements et semble devoir les éliminer petit à petit.

L’emploi en grand tend à se généraliser par suite des
avantages que voici :

a) Economie de travail. Possibilité d’établir une division
du travail plus perfectionnée, meilleure utilisation du temps.
Dans le petit magasin, les heures pour chaque vendeur
restent souvent inoccupées. Voici 100 maisons de commerce
qui entretiennent chacune 10 employés. Réunissez-les en une
seule : chaque employé, pouvant travailler désormais d’une
façon continue, pourra faire deux ou trois fois plus de tra-
vail et, par conséquent, remplacer à lui seul deux ou trois
travailleurs.

b) Economie d’emplacement. Pour avoir cent fois plus de
place dans un magasin ou dans une usine, il n’est pas néces-
saire d’occuper une superficie centuple, ni d'employer cent
fois plus de matériaux pour construire le local. La géométrie
démontre que lorsque les volumes de deux cubes sont entre
eux comme 1 est à 1.000, leurs surfaces sont entre elles comme
1 est à 100. Or, ce sont les surfaces seules qui coûtent. —
D'ailleurs, à défaut de calcul mathématique, l’expérience

15
        <pb n="229" />
        PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE

suffit à apprendre que le coût d’une construction ou le prix
du loyer ne grandit pas proportionnellement à la place
occupée.

c) Economie de capitaux. Une puissante machine à vapeur
consomme relativement beaucoup moins de charbon qu’une
plus faible, parce qu’elle utilise mieux la force : la différence
peut aller même jusqu’au décuple. L’emploi d in grand
navire est beaucoup plus économique que celui d’un petit
tonnage : moins de coût de construction par tonne, moins de
place perdue pour le chargement, moins d’hommes d’équi-
page à payer, ete. Les résidus de la fabrication, les sous-
produits, ne peuvent être économiquement utilisés — parce
qu’ils sont en proportion infinitésimale — que quand on
opère sur de grandes masses.

Pour un grand magasin un fonds de roulement très faible,
proportionnellement au chiffre de ses affaires, peut suffire
pour trois raisons : — parce qu'achetant ses marchandises en
grandes quantités, ou même les faisant fabriquer directement,
il a moins d’argent à débourser pour se les procurer ; —
parce que ces marchandises ne restent que quelques jours
sur ses rayons, au lieu de rester des mois et des années
comme dans le petit magasin, et, par conséquent, son argent
rentre beaucoup plus rapidement : un capital de 100 équivaut
à un capital de 1.000 s’il peut se renouveler dix fois plus vite ;
— enfin parce que la grande entreprise se procure le capital
dont elle a besoin à meilleur compte que la petite, car,
ayant plus de crédit, généralement elle obtient un taux d’in-
térêt plus bas.

Si l’on recherche quels sont les effets de la loi de concen-
tration au point de vue social — soit pour les consomma-
teurs, soit pour les ouvriers — on doit constater que, somme
toute, ils sont favorables. Aux consommateurs, elle procure
généralement les avantages du bon marché et de la rapidité
dans la satisfaction des besoins; aux ouvriers, des salaires
plus élevés et plus stables, des conditions de travail plus
salubres et moins inconfortables, que ne peut le faire la petite
industrie. Le temps est passé où l’on appelait les fabriques les

216
        <pb n="230" />
        LA CONCENTRATION DE LA PRODUCTION ;
« bagnes capitalistes ». Les syndicats ouvriers sont favo-
rables à la grande industrie par une autre raison aussi :
parce qu’elle leur apparaît comme le milieu le plus favorable
au développement du syndicalisme et même du socialisme,
parce que, par les grandes agglomérations ouvrières et par
le travail en commun, elle contribue à créer dans la popula-
tion ouvrière « la conscience de classe ».

Un novice pourrait croire que les socialistes devraient être
hostiles à la grande industrie parce qu’elle tend nécessaire-
ment à étendre le régime du salariat en absorbant progres-
siyement tous ceux qui produisaient pour leur compte —
petits artisans, petits boutiquiers, petits propriétaires, tous
producteurs indépendants — pour les transformer en prolé-
taires réduits à louer leurs services aux grandes entreprises
dirigées par des gros capitalistes ou par des sociétés
anonymes?

Mais tout au contraire ! c’est par cet effet de prolétarisation
que la loi de concentration tient tant à cœur aux socialistes
marxistes et c’est pour cette raison que jusqu’à ces derniers
temps ils en faisaient la pierre angulaire de leur doctrine.
C’est parce qu’ils pensent que du jour où la loi de concentra-
tion aura aggloméré tous les instruments de production
entre les mains de quelques individus et réduit toute la masse
des producteurs indépendants au rôle de salariés — alors
l'édifice capitaliste sera comme une pyramide reposant sur sa
pointe. Au moindre choc elle culbutera ! Il suffira alars d’ex-
proprier ces quelques gros capitalistes au profit de tous, sans
avoir besoin de rien changer d’ailleurs à l’organisation de la
production. Les collectivistes applaudissent mème aux trusts
parce qu’ils y voient comme l’amorce d’une route royale qui
conduira directement au collectivisme.

D'ailleurs, ils ont une grande admiratien pour la grande
industrie, pour sa puissance d'organisation des masses, pour
sa domination des forces naturelles, pour les richesses
qu’elle a su créer — et ils professent un souverain mépris
pour la petite production, pour l’entreprise individuelle. « Ce
régime, dit Karl Marx, exclut la concentration, la coopéra-

217
        <pb n="231" />
        - PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE

tion sur une grande échelle, le machinisme, la domination
savante de l’homme sur la nature, le concert et l’unité dans
les fins, les moyens et les efforts de l’activité collective. Il
n’est compatible qu’avec un état de la production et de la
société étroitement borné. Perpétuer le régime de la produc-
tion isolée, ce serait décréter la médiocrité en tout ».

Toutefois si la grande industrie a rallié la quasi-unanimité
des socialistes et des économistes, cependant la petite indus-
trie a encore des défenseurs, surtout dans les écoles tradi-
tionalistes, mais il s’en trouve aussi parmi les coopératistes
et nous ne sommes pas de ceux qui souhaitent sa mort.

On peut faire remarquer, en effet, que le régime de la
petite industrie (nous ne disons pas de l’industrie à domicile
qui n’est qu’ure forme aggravée du salariat est plus favorable
à une bonne répartition des richesses et par suite à la paix
sociale. À raison de sa simplicité extrême, il prévient la plu-
part des conflits qui surgissent aujourd’hui entre les diverses
classes de copartageants, notamment entre le travail et le
capital. Il ne fait pas régner l'égalité absolue — qui. n’est
guère désirable — mais il ne connaît d’autres inégalités que
celles qui tiennent à la puissance inégale des terres et des
instruments de production employés, ou celles qui tiennent
aux vicissitudes, bonnes ou mauvaises, intimement liées à
tous les faits de l'homme.

Même au point de vue productif, la petite production n’est
pas si impuissante et si arriérée qu’on le pense. Des produc-
teurs autonomes peuvent s'associer et adopter certains pro-
cédés de la grande productiou et de la division du travail
— sans sacrifier leur indépendance, leur initiative, leur res-
ponsabilité, leur intérêt personnel, tous ressorts puissants de
la production que l’entreprise collective risque toujours de
détendre un peu. Ce que font les grands industriels dans les
ententes commerciales ou cartels que nous verrons tout à
l’heure — pourquoi les petits ne pourraient-ils pas le faire
aussi dans les diverses formes d’associations coopératives
d’achat, de vente, de production, de crédit, qui permettent
aux paysans et aux artisans de se procurer certains avan-

218
        <pb n="232" />
        LA CONCENTRATION DE LA PRODUCTION 2.3
tages de la grande production ? La loi de concentration n’im-
plique pas nécessairement la mort des petits, pas plus que
dans l’ordre politique elle ne doit supprimer les petits pays,
mais elle doit aboutir à leur fédération.

Mais ce sont là des appréciations et prévisions a priori
qui sont peut-être dictées par les opinions et les espérances
de chacun ; que disent les faits ?

Rien de bien clair. On peut toujours retourner les statis-
tiques : chaque école y trouve plus ou moins ce qu'elle cher-
che. Voici cependant ce qui paraît incontestable.

Dans l’ensemble le nombre des entreprises ne tend pas à
diminuer mais plutôt à augmenter.

Néanmoins, il ne faut pas se hâter de conclure que la loi
de concentration se trouve démentie par les faits. Il suffit
d’examiner les chiffres de plus près.

D'abord, il n’y a pas à s’étonner que le nombre des entre-
prises augmente régulièrement dans toute société progres-
sive. Nous avons vu qu’une des manifestations du progrès
économique est la multiplication des besoins : or, chaque
besoin nouveau fait surgir une industrie nouvelle. Il n’y a
rien là qui soit en contradiction avec la loi de concen-
tration.

Mais si, au lieu de faire le recensement de toutes les entre-
prises en bloc, on observe séparément chaque genre d’in-
dustrie, alors on voit apparaître clairement le résultat
prévu, à savoir la diminution progressive du nombre des eta-
blissements en même temps que l'augmentation de la produc-
tion globale. Ce double mouvement est particulièrement
marqué dans certaines industries ou commerces, tels que
mines, métallurgie, transports maritimes, banques, com-
merce de nouveautés, etc.

Les loi de concentration se révèle de même, sans faire
cette discrimination des industries et à ne prendre que les
chiffres globaux, si l’on met en regard du nombre des éta-
blissements le nombre des ouvriers employés, le chiffre des
capitaux engagés et la valeur des produits. Alors on voit
qu’à chaque établissement correspond un plus grand nombre

z1C
        <pb n="233" />
        7 PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE
de salariés, un plus gros chiffre de capitaux et une plus
grosse production (1).

D'autre part, même dans les entreprises qui se prêtent le
mieux à la concentration, l’évolution dans le sens de la
grande production semble limitée. Des grands magasins
comme le Louvre ou le Bon Marché paraissent avoir atteint,
depuis déjà un certain nombre d’années, l’état stationnaire.
La croissance des organisations sociales, tout comme celle
des organismes vivants, paraît astreinte par la nature à cer-
taines limites. Et sans insister sur cette analogie biologique,
on peut d’ailleurs en donner une raison économique : c’est
qu’au delà d’une certaine limite la proportion des frais géné-
raux grandit au lieu de diminuer et qu’ainsi l’économie de
la grande production s’évanouit. Ce n’est point que les
causes d’économie ci-dessus indiquées soient inexactes, mais
c’est parce qu’elles sont alors compensées par‘ d’autres
causes qui agissent en sens contraire : frais de publicité,
surveillance, coulage, etc. (2).

Comme conclusion donc, si laloide concentration doit être
tenue pour vraie et pour confirmée par les faits, ce n’est

(1) Aux Etats-Unis, il y a un relevé périodique (Census) des chiffres rela-
tifs à ‘une production industrielle. Voici ceux de 1899 ‘et 1914 comparés pour
l’ensemble des industries principales (leading industries) :

Nombre Nombre Capital Production
d'établissements d'ouvriers … (milliards de fr.) (milliards de fr.)
4399... 207.514 4.712.000 46,490 54,590
as... 275.794 7.036.000 110,067 - 125,594
Ce qui représente comme puissance moyenne pour chaque établissement :
Ouvriers Gapital Production
1899... +. 23 224.000 263.700
TL E 2.0. 25 398.000 456 000

‘On voit que si, au cours de ‘cette période de quinze ans, le nombre moyen
d'ouvriers n'a que faiblement augmenté, sans doute par suite de l’emploi des
machines, le chiffre du capilal et celui de la production ont presque doublé.

(2) « Dans tout pays et à chaque degré du développement industriel, il y a
une certaine dimension des entreprises pour laquelle le maximum net d'écono-
mie se trouve atteint et au delà de laquelle, à moins qu’elle ne s’appuie sur
un monopole légal ou de fait, elle ne peut plus grandir» (Hobson, Modern
Capitalism, V. 15).

20
        <pb n="234" />
        LA CONCENTRATION DE LA PRODUCTION es.
point à dire qu’elle doive aboutir à cet état limite qui serait
le monopole d’un seul établissement colossal ayant absorbé
tous les autres.

Telle qu’elle a été présentée par Karl Marx comme devant
entraîner l’expropriation générale de tous les petits produc-
teurs par les gros, ceux-ci en nombre de plus en plus res-
treint, jusqu’à cequecesexpropriateurs soient à leur tour
mûrs pour l’expropriation sociale — la loi de concentration
n’est qu’un mythe. Et d’ailleurs elle est aujourd'hui assez
discréditée même chez les socialistes marxistes.

Il y a, d’ailleurs, dans cette discussion une certaine confu-
sion sur la signification du mot « concentration », car il peut
être pris soit au point de vue technique comme mode de
production, soit au point de vue juridique et économique
comme mode d’appropriation. Or autre chose est la concen-
tration des entreprises, autre chose la concentration des
fortunes.

Enfin il semble s’établir entre la grande et la petite indus-
trie une sorte de division du travail, chacune ayant sa sphère.
La concentration ne marche à grands pas que dans certaines
branches de la production — les mines, les transports ter-
restres et maritimes, les banques, la métallurgie, déjà moins
dans l’industrie textile. Elle ne se développe aucunement,
quoi qu’on dise, dans l’agriculture. Certaines industries nou-
velles, comme celles de la photographie, de l’électricité, des
bicyclettes et automobiles, ont fait pousser un grand nombre
de petites industries accessoires de fournitures et d'entretien.
Dans la forêt séculaire les vieux arbres n’étouffent pas tous
les jeunes sous leur ombre : ils les protègent parfois.

C’est dans le premier sens seulement que se trouve exposée
la loi de concentration dans ce chapitre: la question de
la concentration des fortunes se retrouvera plus loin, quand
nous en serons à la répartition. Or c’est surtout en ce
second sens que la loi de concentration a été présentée par
les marxistes. Ils voient la grande entreprise sous la forme
d’une pieuvre à mille tentâcules, mais avec une seule tête
— qu’il sera facile de couper, le moment venu. Mais alors

2994
        <pb n="235" />
        212 PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE

même qu’elle n’aurait qu’une tête au point de vue de la direc-
tion de l’entreprise, il n’en résulterait pas qu’elle n’en eût
qu’une au point de vue de l’appropriation du capital. La con-
centration des industries sous la forme de grandes Compa-
gnies n’implique pas nécessairement la création d’une classe
de milliardaires, puisque les capitaux de ces sociétés peuvent
se trouver divisés, sous forme d’actions, en une multitude de
mains. Au lieu d’une pieuvre, il faudrait y voir plutôt une
hydre, comme l’hydre de Lerne, avec aulant de têtes que de
bras — ce qui a rendu malaisée la tâche d’Hercule.

Les Cartels et les Trusts.

Nous avons déjà vu (p. 186) les capitaux s’associer sous la
forme de sociétés par actions, mais nous arrivons ici à une
forme d’association un peu différente et qui constitue une
des manifestations les plus caractéristiques de la grande
production. Il ne s’agit plus, comme dans les sociétés par
actions, de capitalistes non producteurs, dit actionnaires,
commanditant une même entreprise, mais d’associations
formées par plusieurs entreprises (lesquelles peuvent revêtir
ou non la forme de sociétés par actions). Ce sont les Trusis et
les Cartels, ainsi nommés aux Etats-Unis et en Allemagne qui
sont leurs pays d’origine.

Le Cartel (charte, contrat), disons en français le syndicat de
producteurs ou entente -commerciale, est la forme la plus
simple de l’association entre producteurs. Elle est née chez
les producteurs d’un sentiment de réaction contre la concur-
rence ruineuse qu’ils se faisaient entre eux — surtout dans la
production de denrées homogènes où les fabricants ne pou-
vant rivaliser pour la différence de qualités, n’ont d’autre
moyen, pour attirer le client, que d’abaisser le prix —
concurrence qui ne pouvait manquer d’aboutir à un encom-
brement du marché, à la crise avec toutes les perturbations

IV
        <pb n="236" />
        LA CONCENTRATION DE LA PRODUCTION 223
que nous avons déjà énoncées (p. 167). Le cartel est donc une
institution qui ne s'inspire pas uniquement d’un intérêt
professionnel mais aussi d’un intérêt social.

Le cartel est un contrat ou, pour mieux dire, un traité d’al-
liance entre producteurs placés sur pied d'égalité et conser-
vant toute leur indépendance, sauf sur les points spéciaux
qui forment l’objet de cette entente. Il laisse donc à chaque
entreprise son individualité et se borne à grouper ces entre-
prises en vue de la vente de leurs produits dans les meil-
leures conditions possibles. Et pour cela, il a recours à
diverses méthodes qui varient selon les cartels mais qui
toutes ont le mème but : empêcher ou du moins régulariser
la concurrence. Ces moyens sont :

1° La délimitation de zones qui seront réservées à chacun
des associés, c’est-à-dire l'attribution à chacun d'eux d'un
monopole régional (1);

20 La fixation pour chaque associé d’un maximum de pro-
duction qu’il ne devra pas dépasser ;

3° La fixation d’un prix de vente auquel tous devront se
conformer. Ce tarif supprime la concurrence quant aux prix,
mais tend à remplacer la concurrence au rabais par la con-
currence à supériorité de qualité, ce qui est un progrès.
Cependant, comme les conditions de la production sont très
inégales d’une entreprise à l’autre, cette égalisation des prix
peut créer des inégalités de situation injustes ;

4° Chacun de ces trois moyens s’étant montré peu eflicace,
malgré les cautionnements et les amendes destinés à les
sanctionner, on en-est arrivé à une quatrième forme qui
supprime la vente directe au client de la part des associés et
pose le cartel comme intermédiaire obligatoire entre le pro-
ducteur et le public. C’est lui qui achète aux producteurs
associés leurs produits — les quantités à fournir par chacun
et les prix à payer étant fixés d’avance — et c’est lui qui se

(1) Dans diverses villes de Suisse, à Bâle, par exemple, chaque brasserie a
son quartier réservé, en sorte qu’il est très dificile au consommateur de se
procurer la bière qu'il désirerait,

EC
sm
        <pb n="237" />
        22: PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE
charge de vendre pour le mieux. Parfois même le cartel se
charge de fournir à ses membres la matière première
employée dans leur fabrication. Par là, le cartel devient une
sorte d'association coopérative de production.

C’est en Allemagne que les cartels ont pris le plus grand
développement, spécialement dans les mines de charbon, et
aussi dans certaines industries semi-agricoles, lalcool, le
sucre, Il y en avait plus de 500. Ces cartels ont rendu à l’Alle-
magne, au cours de la guerre, les plus grands services ; c’est
grâce à leur organisation que la mobilisation industrielle a
pu s’effectuer sans perturbation, que l’État a pu trouver les
approvisionnements nécessaires et que les prix ont pu être
maintenus à un niveau généralement inférieur à celui des
autres pays belligérants malgré le blocus.

Avec le trust (1), plus spécial aux États-Unis, nous entrons
plus avant dans la voie de la concentration. L’entente devient
fusion. Au reste, les trusts, tout comme les cartels, ont pris
des formes très diverses, parce que, comme nous le verrons,
ils étaient traqués par les lois américaines et obligés de fuir
d’un asile à un autre. On peut indiquer trois formes qui se
sont succédées :

1° La première ne différait guère du cartel: c’était une
entente entre grands industriels ou grandes Compagnies à
l’effet de régler les prix. Mais ces ententes, désignées plutôt
sous le nom de pools, se trouvèrent frappées à partir de 1890
par la loi de Sherman Act, qui interdit « tout contrat, toute
combinaison, en forme de trust ou autrement, toute conspi-
ration en vue de restreindre le commerce ou de le mono-
poliser ».

2° On passa alors au système dit de la consolidation, par
lequel toutes les entreprises associées abandonnaient leur
autonomie pour se fondre en une seule. À cet effet, on fixait
la valeur de chaque usine et cette valeur était payée à son

(1) Le mot trust est un très vieux mot de la langue so qui veut dire
confiance. Les représentants des fondations philanthropiques portent le nom de
trustees, à peu près comme qui dirait fidéi-commissaires. De même pour les
directeurs des trusts : on leur confie les intérêts de tous.

Eh
        <pb n="238" />
        LA CONCENTRATION DE LA PRODUCTION 225
propriétaire sous forme d’aetions de la société nouvelle, du
trust. Les directeurs de celui-ci tenaient donc tout dans leurs
mains et gouvernaient à leur gré cette agglomération d’entre-
prises, supprimant au besoin celles qui leur paraissaient en
moins bonne situation. Mais des lois furent votées pour
empècher aussi cette monopolisation.

3e Enfin, on en arriva au système qui est le plus en usage
aujourd'hui. Laissant à chaque entreprise son autonomie
nominale et légale, on se contente de la supprimer en fait, en
créant une société en dehors d'elles à laquelle on attribue la
majorité des actions de chacune de ces entreprises : cette sur-
société étant toute-puissante dans l’administration de chaque
fabrique, elle l’est aussi en fait pour l'administration de
toutes ensemble. Ces sociétés gouvernantes sont elles-mêmes
le plus souvent aux mains de gros financiers auxquels on
décerne le titre de rois du pétrole, de l’acier, des chemins de
fer, etc., etc.

Le trust se distingue du cartel non pas seulement par le
lien plus étroit qui unit les associés et va jusqu’à la fusion,
mais aussi parce qu’il n'est pas seulement une organisation
commerciale mais une organisation de production. On a
dit du trust du pétrole que c’était la plus complète organi-
sation qu’il y ait eu en ce monde après celle de l’Église
catholique romaine! Le trust pousse au maximum les traits
caractéristiques de la grande industrie, tels que la concen-
tration, la localisation et l’intégration (1), comme aussi il
pousse à l'extrème les abus des sociétés par actions, tels que
la surcapitalisation des actions (2).

Les trusts, dont bien peu de personnes connaissaient le
nom il y a vingt ans et que nous n’avions pas jugé utile de
mentionner dans les premières éditions de ce livre, sont

(1) C'est ainsi que le trust de l'acier ne se contente pas de grouper les
forges mais aussi les mines de fer, et même les chemins de fer et canaux qui
transportent les minerais.

(2) La surcapitalisation, c'est-à-dire l'émission d'actions à un taux
majoré, a ici pour excuse l’anticipation de bénéfices attendus comme devant
résulter précisément de la constitution du monopole.

Gip£ P. R. 25e Edition.
        <pb n="239" />
        Z PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE

devenus le phénomène le plus symptômalique du mouve-
ment économique contemporain. Leur nombre grandissant,
et surtout les proportions colossales qu’ils ont déjà atteintes,
stupéfient même le public indifférent (1. Le pétrole, l'acier,
la viande, le whiskey, le tabac, les chemins de fer, les trans-
ports maritimes, les fils de fer, les cigarettes, tout devient
matière à trust. C’est comme une faune monstrueuse subite-
ment engendrée par l’âge capitaliste, et que socialistes et
économistes de l’école libérale contemplent avec une égale
curiosité quoique dans des sentiments opposés : — les pre-
miers y saluant déjà le dernier degré de concentration capi-
taliste après lequel il ne restera plus que le collectivisme ; —
les seconds, plutôt gênés par ce résultat paradoxal de la
libre concurrence, mais fidèles à l'espoir que, nonobstant, la
même liberté qui les a fait naître suflira à les tuer ou à les
rendre inoffensifs.

Au reste, la question de savoir si dans ce mouvement le
bien l'emporte sur le mal, ou vice versa, n’est pas encore
résolue.

ln faveur des trusts on peut faire valoir deux arguments
de poids :

1° L'économie réalisée sur le coût de production, laquelle
est le vrai critérium du progrès économique.

Un des exemples les plus remarquables de réduction des
frais de production, que les trusts seuls peuvent réaliser,
c’est le réseau de tuyaux en fer par le Oil Trust sur des mil-
liers de kilomètres (83.000 milles, soit plus de 150.000 kilo-
mètres) pour transporter le pétrole des lieux de production

(1) Le trust du pétrole (Standard Oil Trust) est le plus ancien et le plus
fameux de tous. Créé en 1872 par la fusion de 29 sociétés, il a distribué
annuellement de 1 1/2 à 2 milliards de francs de dividendes pour un capital
originaire qui ne dépassait pas 500 millions de francs. Ses manœuvres pour
conquérir toutes les sources de pétrole du monde, et les efforts de l'Angleterre
pour les lui disputer, ont pris des proportions épiques.

Le trust de l'acier (United States Steel C°), créé en 1901 pour fusionner
15 sociétés métallurgiques, dont la principale était celle de Carnegie, dis-
tribue des totaux de dividendes énormes aussi et que la guerre avait accrus
prodigieusement.

2296
        <pb n="240" />
        LA CONCENTRATION DE LA PRODUCTION .
aux lieux de consommation sans avoir besoin de recourir
aux chemins de fer.

On peut citer aussi la suppression ou tout au moins la
diminution du nombre des voyageurs de commerce, des
dépenses de réclame et de publicité, en un mot, de tous les
frais nécessités par la concurrence, lesquels deviennent inu-
tiles du jour où une industrie étant investie d’un monopole
n’a plus besoin de courir après le client, mais n’a qu’à
attendre qu’il vienne : inutile de se mettre en frais d’élo-
quence. Rien que cette économie peut se chiffrer par cen-
taines de millions de francs.

Ajoutez encore la suppression des usines mal situées et la
localisation de la production sur les points les plus favora-
bles. Remarquez que les cartels, ou simples ententes com-
merciales, sont impuissants à atteindre ces résultats.

20 Le maintien de l'équilibre entre la production et la con-
sommation que le régime de libre concurrence s’est montré
impuissant à réaliser et, par cet équilibre, la suppression
des crises et la fixation des prix. D'ailleurs les avocats des
trusts nient qu’ils aient relevé les prix et citent au contraire
de nombreux exemples d’une diminution progressive. La
politique des trusts vise aussi bien à empêcher la hausse
exagérée que la baisse. Du reste, disent-ils, quand bien
même le prix serait un peu relevé, les consommateurs trou-
veraient encore une compensation avantageuse dans cette
stabilité. Généralement aussi les trusts veillent à la bonne
qualité des produits et dédaignent les procédés misérables
du petit commerce qui cherche à faire passer la mauvaise
marchandise pour la bonne. Les raffineries du trust du
pétrole sont soumises au contrôle le plus rigoureux. Enfin
leurs ouvriers et employés sont généralement très bien
payés.

Mais aux adversaires des trusts les arguments ne manquent
pas non plus.

D'abord on peut penser a priori qu'il est bien invraisem-
blable, dans l’ordre économique aussi bien que dans l’ordre
politique, qu’un pouvoir sans contrepoids n’abuse pas de sa

297
        <pb n="241" />
        2. PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE
puissance ou du moins ne la mette pas au service de ses
propres intérêts.

En admettant que les: trusts n’aient pas toujours surélevé
Jes prix, en admettant mème qu’ils aient fait bénéficier le
consommateur, dans une faible mesure, des économies réa-
lisées sur le coût de production, il est certain qu'ils en ont
employé la plus grande partie à enrichir les actionnaires et
à accumuler entre les maïns de quelques-uns d’entre eux des
fortunes fabuleuses C’est le trust qui a créé l'espèce, jus-
qu’alors inconnue, du milliardaire et même du polymilliar-
daire. L’âÂge économique ‘moderne sera caractérisé par
l’apparition de ces mammouths de l’industrie, comme les
âges paléontologiques par celle du mastodonte ou du
dinothérium.

‘Non seulement ils n’ont pas eu pour but de faire bénéficier
le consommateur de l’abaissement du coût de production,
mais encore ils l’ont dans certaïns cas exploité jusqu’à pro-
voquer un boycottage général des consommateurs, comme
dans le trust de la viande, sans parler des révélations
révoltantes sur la fabrication des conserves de Chicago.

Ils tendent à créer des monopoles de fait en écrasant féro-
cement toute concurrence — et cela non pas seulement par
la supériorité de l’organisation et le moindre coût de revient,
ce qui serait légitime et bienfaisant — mais par des procédés
de pirates : soit en faisant vendre à perte partout où surgit
un concurrent (1), soit en exigeant des Compagnies de
chemins de fer des traitements de faveur, contrairement à
la loi.

Enfin, au point de vue politique, l’apparition de ces géants,
armés de tout le pouvoir de corruption que donne une
richesse illimitée, menace de fausser les ressorts du gouver-
nement, tout particulièrement dans les sociétés démocra-
tiques.

(4) M. Martin Saint-Léon cite ce passage d'une enquête officielle faite sur le
trust du pétrole. Le président de la Commission dit au vice-président du trust :

« Vous avez bien pour règle de maintenir vos prix au-dessous du prix de
revient jusqu’à ce que votre rival disparaisse ? — Oui ».

"V8
        <pb n="242" />
        LA CONCENTRATION DE LA PRODUCTION ‘

Y aurait-il quelque moyen de conserver les avantages
économiques des trusts tout en les rendant impuissants pour
le mal ? Tel est, en effet, le problème, quelque peu contradic-
toire, à la solution duquel s’évertuent les économistes et les
gouvernements, mais sans succès, car comment empêcher
une demi-douzaine de grands industriels de s’entendre, de
créer des sociétés ou de racheter celles concurrentes ?

Les économistes de l’école libérale disent que si l’on pou-
vait arriver à la suppression du régime protectionniste,
alors les trusts, qui jusqu’à présent ont grandi à l’abri des
barrières douanières, se trouveraient suffisamment matés
par la concurrence internationale. Ils citent à l’appui de
cette thèse l’Angleterre où les trusts se sont moins déve-
loppés qu'ailleurs. Cependant, rien n’autorise à croire
qu'aux Etats-Unis ou en Allemagne les trusts et les cartels
seraient les premiers tués par la concurrence étrangère. Il
paraît plus probable, au contraire, qu’ils supporteraient le
coup bien mieux que les entreprises plus faibles. L'effet du
libre-échange généralisé serait probablement non de
supprimer les trusts mais de les transformer, de nationaux
qu’ils sont, en internationaux, ce qui ne les rendrait pas
moins redoutables : tant s’en faut ! Le trust du pétrole
l’est déjà.

“Comme conclusion, les cartéls et trusts peuvent être consi-
dérés comme un mode d’organisation supérieur à l’organi-
sation dite « naturelle » de la concurrence individuelle, non
seulement au point de vue technique, mais au point de
vue social, sous cette double condition : 1° qu’ils procèdent
par voie d’entente plutôt que par absorption, réalisant
ainsi une évolution semblable à celle désirable dans l’ordre
politique : fédération mais non centralisation ; 2° qu’ils
trouvent un contrepoids dans une organisation parallèle des
consommateurs sous la forme de sociétés coopératives de
consommation : les fédérations d’achat coopératives sont de
véritables trusts des consommateurs.

999
        <pb n="243" />
        PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE
Les entreprises d’État et municipales.

Après les entreprises sous forme individuelle et celles sous
forme d’associations, il convient de parler des entreprises
organisées par l’État, les municipalités, et généralement les
pouvoirs publics.

Ce n’est pas chose précisément nouvelle que l’État entre-
preneur, puisque quelques-unes des manufactures nationales
de la France remontent à Colbert : cependant le développe-
ment des entreprises d’État, et plus encore celui des entre-
prises municipales, est caractéristique de l’époque actuelle.
Il tient à trois causes:

1° Une cause fiscale qui est la nécessité de trouver des res-
sources nouvelles pour pourvoir à des dépenses sans cesse
grandissantes sans écraser le contribuable. Nul doute que
cette cause n’agisse avec une intensité très accrue à la suite
de la guerre, alors que les États auront à faire face à des
budgets tels qu’on n’aurait pu les imaginer. Étant donnée,
d’une part, l’impossibilité de prélever par l’impôt sur les
revenus les milliards nécessaires, sans aboutir à une totale
confiscation ; étant donnée, d'autre part, l’irritation que pro-
voqueront dans le peuple tous les impôts de consommation
parce qu’ils aggraveront encore le coût de la vie déjà surélevé
— il ne restera plus pour l’Etat qu’à essayer de gagner lui-
même les milliards qui lui seront indispensables, en se
faisant industriel et commerçant.

2° Une cause sociale qui est l’hostilité contre le capitalisme
et l’idée que les profits et dividendes des grandes Compagnies
ont été volés au peuple et qu’il faut les lui restituer. Pour
cela le moyen le plus sûr n’est-ce pas que la nation elle-même,
représentée par l’État ou par la commune, prennee n main les
entreprises lucratives? Mais cette tendance peut prendre des
formes très divergentes : — soit celle du socialisme d’Etat

230
V
        <pb n="244" />
        LA CONCENTRATION DE LA PRODUCTION - 1
laquelle n’est nullement inspirée par un esprit socialiste ou
collectiviste au sens propre de ce mot : exemple l’Etat
prussien ; — soit celle du socialisme syndicaliste (1).

Quelles sont les industries qui par leur nature sont plus
spécifiquement désignées pour devenir entreprises d’Etat ou
municipales ?

Pour la nationalisation ce serait d’abord, cela va de soi,
celles qui représentent un intérêt général, national, telle que
la frappe de la monnaie, les Postes, les Chemins de fer, mais
la liste s'étend peu à peu au fur et à mesure que les intérêts
économiques prennent un caractère national; et on sera porté
à ajouter les mines, les forces hydrauliques, la marine mar-
chande, les assurances, la banque, peut-être même, comme
pendant la guerre, l’importation du blé et du charbon.

Ce serait aussi, en se plaçant au point de vue fiscal, celles
qui paraissent devoir donner de gros profits et d’une percep-
tion facile, telles que raffineries de sucre, de pétrole, assu-
rances contre l'incendie, importation du café, vente de
l’alcool ou du tabac (2).

Pour la municipalisation seront plus spécialement indi -
quées les entreprises qui répondent à un besoin commun à
tous les habitants de la cité, à un besoin uniforme qui com-
porte pour tous les mêmes satisfactions, ou du moins n’admet
que peu d’inégalités, ce qui permet un prix de vente unique
ou avec deux ou trois degrés seulement.

Comme exemple type d’une entreprise répondant à ces
conditions, il faut citer le service des eaux. L’eau répond à un
besoin universel, disons même physiquement et moralement
obligatoire, quotidien, absolument égalitaire; et quoique

(4) Dans le programme de la Confédération Gén‘rale du Travail (GC, GT.)
on emploie la formule de « nationalisation industrialisée » en mettant en garde
contre toute confusion avec « l'Etatisation ».

(2) En France, en dehors des grands monopoles fiscaux du tabac, des allu-
mettes, de la poudre, et des Postes, l'Etat a quelques industries de peu
d'importance : porcelaines de Sèvres, tapis des Gobelins, gravures du Louvre,
imprimerie nationale, haras, établissements thermaux dans les villes d’eau, etc.
Aux abords de toutes les gares de Paris, parmi les écriteaux-réclames, on
voit ceux-ci : Pastilles Vichy-Etat : voilà l'Etat pharmacien !

2931
        <pb n="245" />
        2 PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE

l’installation de ce service puisse représenter de grosses
dépenses, son exploitation est aussi simple que possible.
Aussi tout le monde ici est-il d’accord.

Mais il est d’autres services qui, sans répondre aussi par-
faitement à ces conditions, s’en rapprochent plus ou moins
— notamment le service des transports urbains et subur-
bains : tramways et chemins de fer métropolitains. Celui-ci
répond aussi à un besoin commun à tous les habitants de la
ville, besoin quotidien et si impérieux que si le service
s’arrète c’est toute la vie urbaine qui est paralysée. Son
importance est grande non seulement au point de vue écono-
mique mais au point de vue de l'hygiène, car lui seul peut
permettre aux ouvriers de loger hors des villes. Enfin il ne
comporte qu’un tarif à deux classes.

De même aussi l’éclairage. Au reste on ne bataille plus sur
ces services-là ni sur ceux qui intéressent la santé publique,
tels que bains et douches, inhumations, désinfections, halles
et marchés, abattoirs. Mais il en est autrement quand les
villes entreprennent la construction des maisons pour la
population ouvrière. Ici l’opposition devient ardente ! Et
pourtant la construction de maisons hygiéniques et à bon
marché répond bien au genre de besoin indiqué ci-dessus,
car il n’est rien qui soit plus important pour la santé (nous
ne disons pas seulement pour celle des locataires, mais de
tous les habitants d’une ville) que le logement. On peut en
dire autant de l’approvisionnement du lait, service si utile
pour lutter contre la mortalité infantile.

Mais alors pour les aliments nécessaires, le pain, la viande,
si les besoins de la population sont en souffrance, soit au
point de vue de la qualité, soit au point de vue du prix,
pourquoi ne pas reconnaître aux municipalités le droit
d’ouvrir des boulangeries et des boucheries? Cependant
cette faculté leur avait été refusée jusqu’au jour où la guerre
en a démontré la nécessité là où les consommateurs se trou-
vaient exploités par le commerce local.

En admettant que ces diverses entreprises puissent être

29
        <pb n="246" />
        LA CONCENTRATION DE LA PRODUCTION 14
nationalisées ou municipalisées, une autre question se pose :
celle de savoir si l’État ou les municipalités devront les
exploiter sous la forme d’un monopole ou en se plaçant sous
le régime de la libre concurrence ?

La réponse à donner dépend évidemment du but qu’on se
propose. Si ce but est uniquement fiscal, c’est-à-dire
augmenter les recettes de l’État ou de la ville pour suppléer
aux impôts, alors on devra avoir recours au monopole
parce que ce régime est le seul qui puisse permettre une
majoration des prix sans autre limite que celle imposée par
la capacité d’achat des consommateurs. C’est ainsi qu’en
France l’État vendait le tabac à un prix représentant cinq
fois le prix de revient ! (1).

Mais si la préoccupation fiscale se trouve écartée ou relé-
guée au second plan et si le but essentiel est le service
public, ce qui est généralement le cas pour les entreprises
municipales, alors c’est la nature de l’entreprise qui doit
décider.

Pour le service des eaux, des tramways, du gaz, il
serait anti-économique et souvent matériellement impossible
de juxtaposer dans les mêmes rues plusieurs lignes de trams
ou plusieurs conduites d’eau ou de gaz concurrentes — alors
c’est le régime du monopole qui s’impose. Toutefois ce
monopole peut être limité à un quartier ou secteur déter-
miné, et par conséquent n’exclut pas l’existence d’entreprises
parallèles et, jusqu’à un certain point, concurrentes.

Mais si l'entreprise est de celles qui ont vécu jusqu’à pré:
sent sous le régime de la concurrence, par exemple la bou-
langerie, boucherie, il est mieux que l’entreprise municipale
se place sous ce même régime. En ce cas, il est vrai, elle n’a
à attendre d’autres bénéfices que les profits normaux, et à la
condition (laquelle ne sera pas souvent réalisée !) d’exploiter
aussi économiquement que ses concurrents — mais elle
pourra rendre aux consommateurs le très grand service de

(1) Depuis la guerre le bénéfice est tombé de 80 p. 100 à 50 p- 100, quoique
le rendement ait triplé et s’élève à près de 4 1/2 milliard.

735
        <pb n="247" />
        _ : PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE

modérer les prix par sa seule présence et de briser ces
coalitions lacites qui se forment toujours entre marchands
dans une même localité. Son action sera bien plus eflicace
que celle de la taxation.

On sait que cette évolution dans le sens de l’étatisation a
suscité les plus vives critiques des économistes de l’école
libérale et que l’incapacité dont les pouvoirs publics ont fait
preuve — en France plus encore qu'ailleurs — les a trop
souvent justifiées. Pour la question de principe nous ren-
voyons à ce que nous avons dit au début de ce livre à propos
du socialisme d’Etat (voir p. 34).

Mais il est des mouvements irrésistibles qui ne peuvent
être enrayés ni par les critiques ni même par leurs échecs :
nous croyons que la tendance à la nationalisation est de
ceux-là et nous venons d’en indiquer les causes. Il faut seu-
lement, afin de prévenir les abus signalés, donner à ces entre-
prises nationalisées un caractère purement économique et
les débarrasser de toute intrusion politique, en se confor-
mant aux règles suivantes :

a) Conférer aux entreprises d'Etat ou municipales une
organisation autonome, un budget spécial, une personnalité
morale distincte, un conseil d’administration recruté en
dehors du Conseil municipal (ou du moins dans lequel les
conseillers municipaux ne seront qu’en minorité et avec
interdiction pour ceux-ci et pour leurs proches parents
d’occuper un emploi dans les entreprises municipales), et
leur imposer les mêmes règles de comptabilité qu'aux entre-
prises privées (1).

b) Faire une place dans le conseil d'administration aux
représentants des consommateurs d'une part, à ceux des
employés d’autre part, afin de donner à ces entreprises
d’Etat le caractère de véritables Coopératives, à la fois de

(1) C’est ce que l'Italie a réalisé par l'institution des Ænti autonomi, corps
autonomes composés de délégués élus à la fois par la municipalité, par les
établissements d'utilité publique et d'assistance, par les sociétés de consonma-
tion, chacun de ces éléments ayant une représentation proportionnelle au
capital qu'il a apporté.

334
        <pb n="248" />
        LA CONCENTRATION DE LA PRODUCTION =
production et de consommation — ce qui suffirait peut-être
pour leur éviter de s'encroûter dans le fonctionnarisme.

c) Soumettre ces entreprises, qu’elles soient d’Etat ou muni-
cipales, à une responsabilité de droit commun, identique à
celle des simples particuliers. C’est une condition sine qua
non et sans laquelle l’extension des attributions écono-
miques de l'Etat deviendrait la plus intolérable tyrannie.
Cette responsabilité est déjà reconnue quand il s’agit des
chemins de fer de l’Etat, mais elle est généralement déclinée
quand il s'agit des services des postes, télégraphes et télé-
phones. C’est un abus de pouvoir que de faire couvrir l’Etat-
industriel par l’Etat-gouvernement en disant qu’ils ne sont
qu’un ! Il faut qu'ils soient tout à fait distincts.

Au point de vue fiscal, l’avantage de la nationalisation est
discutable. Il est certain qu’il y a une certaine incompati-
bilité entre ces deux buts : d’une part, procurer des res-
sources à l'Etat, d'autre part, satisfaire le plus économique-
ment possible aux besoins des consommateurs. :

Ce dernier but est certainement le but essentiel ; une entre-
prise d’État doit se proposer pour idéal non le profit à
réaliser, mais les besoins à satisfaire. Pour les services
qui sont utiles à tout le monde ou tout au moins à la grande
majorité des citoyens, pour les consommations nécessaires
et désirables, on s’acheminera probablement même vers la
gratuité. Mais pour les services qui n’intéressent qu’une
minorité, pour les consommations de luxe, on maintiendra
les hauts prix avec bénéfices et ce sera pour le profit de
tous. Il n’y aurait rien de choquant si les majorations de prix
imposées aux fumeurs de tabac ou aux buveurs d’alcool
étaient employées à fournir au-dessous du prix de revient
l’eau, le transport, l’éclairage et peut-être même le chauffage
et la force motrice, à tous les citoyens.

Il est à remarquer que ce programme — la production et
l'échange organisés en vue des besoins et non en vue des
profits — ressemble beaucoup à celui des sociétés coopéra-
tives de consommation. C’est pourquoi ceux qui, comme

2935
        <pb n="249" />
        20 PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE
nous, croient à l’avenir de ces sociétés ne peuvent se
montrer antipathiques, en principe, à la municipalisation,
car celle-ci n’est, en réalité, qu’une association coopérative
en vue de pourvoir au moindre coût possible aux besoins
les plus nécessaires et les plus généraux de tous les membres
d’une même cité. Aussi croyons-nous que les municipalités
tendront de plus en plus à utiliser les sociétés de consom-
mation et à leur déléguer le soin d’organiser les entreprises
commerciales (1). La guerre aura eu ce résultat très important
de leur apprendre combien elles étaient proches parentes.
(1) C’est ce qu’a fait en Russie le gouvernement bolcheviste sur une échelle
colossale.

36
        <pb n="250" />
        LIVRE Il
LA CIRCULATION

La circulation n’est pas un but en soi, les richesses ne
cireulant pas pour circuler. L’échange et le crédit, qui
forment les deux parties essentielles de la circulation des
richesses et qui d’ailleurs, ainsi que nous le verrons, ne
font qu’un, ne sont que des modes d’organisation du travail,
ayant absolument le même but que l’association et la division
du travail, à savoir : faciliter la production.

Si, néanmoins, dans la plupart des traités la circulation
forme une partie spéciale, ce n’est point seulement parce
que cette division correspond à la distinction banale entre
le commerce et l’industrie mais c’est surtout parce que ces
nouveaux modes d'organisation du travail nous transportent
vraiment dans un domaine différent. La richesse est
désormais créée : il s’agit maintenant de la transférer. Elle
ne changera plus de forme : elle changera seulement de
propriétaire. Elle ne sera plus l’objet de transformations
techniques, mais elle va devenir l’objet de contrats.

Néanmoins il ne faudrait pas en conclure que nous sortons
du domaine de l’Economie politique pour entrer dans celui
du Droit. Ce sont bien les caractères économiques de
l’échange et non les caractères juridiques que nous aurons à
étudier. Il ne s’agit pas de déterminer quels sont les ‘droits
ou les obligations qui résulteront de la vente civile ou des
opérations commerciales, mais quelle est l’utilité, la plus-
value, qui en résultera pour les coéchangistes et pour la
nation.
        <pb n="251" />
        238

PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE
CHAPITRE I
L’ÉCHANGE
[
Historique de l’échange.

La place que tient l’échange dans la vie moderne est incal-
culable.

Pour s’en faire quelque idée, il suffit de remarquer que la
presque totalité des richesses n'ont été produites que pour
être échangées. Prenez les récoltes dans les greniers ou dans
les celliers des propriétaires, les vêtements dans les ateliers
de confection, les chaussures chez le cordonnier, les bijoux
chez l’orfèvre, le pain chez le boulanger. et demandez-vous
quelle est la part de ces richesses que le producteur destine
à sa propre consommation? Elle est nulle ou insignifiante. Ce
ne sont que des marchandises, c’est-à-dire, comme le nom
l’indique assez, des objets destinés à être vendus. Notre
industrie, notre habileté, nos talents, sont aussi le plus sou-
vent destinés à satisfaire les besoins des autres et non les
nôtres. Arrive-t-il jamais que l’avocat, le médecin, le notaire
aient à travailler pour eux-mêmes, à plaider leurs propres
procès, à soigner leurs propres maladies ou à dresser des
actes pour leur propre compte ? Eux aussi donc ne consi-
dèrent ces services qu’au point de vue de l’échange. Et voilà
pourquoi, quand il s’agit d'estimer nos richesses, nous les
apprécions non point d’après leur plus ou moins d'utilité
pour nous, mais uniquement d’après leur valeur d'échange,
c’est-à-dire leur utilité pour autrui.

Mais il ne faut pas croire qu’il en ait été ainsi de tout
temps. L’échange n’est pas un procédé aussi simple que
l’association ou la division du travail, ceux-ci si naturels que
certaines espèces animales elles-mêmes savent les mettre en
pratique. Loin d’être instinctif, l’échange paraît avoir été
        <pb n="252" />
        L'ÉCHANGE

antipathique à la nature humaine. L’homme primitif consi-
dérait les produits de son travail corporel comme inhérents
à sa personne. De là les formalités étrangement solennelles
dont l’aliénation est entourée à ses origines (par exemple la
mancipatio du droit romain). Chose curieuse ! le don paraît
avoir été pratiqué avant l’échange et on croit même que c'est
lui qui a donné naissance à l’échange sous la fiction d’un don
réciproque.

A première vue on pourrait croire que l'échange a dû pré-
céder la division du travail, puisque chaque individu n’a pu
historiquement se spécialiser dans une seule tâche qu’autant
qu’il savait pouvoir obtenir des autres hommes de quoi satis-
faire à ses autres besoins : c’est bien ce que disait Adam
Smith. Pourtant la vérité paraît plutôt en sens inverse. C’est
la division du travail qui a précédé l’échange, car elle peut
très bien fonctionner, même sans échange, dans l’état de com-
munauté de la famille ou de la tribu — tandis qu’il n’est guère
facile de concevoir l’échange fonctionnant sans division du
travail, c’est-à-dire sans une certaine spécialisation de la
production.

Dans la première phase d’organisation industrielle, celle de
la famille, il est évident qu’il ne peut y avoir lieu à aucun
échange à l’intérieur, chaque groupe formant un organisme
autonome qui se suflit à lui-même. C’est par le travail de ses
membres et de ses esclaves, plus tard par les corvées de ses
serfs, que la famille, la tribu, le manoir, ou le couvent, pour-
voit à ses besoins. L'échange intervient seulement pour cer-
tains produits exotiques que des marchands étrangers
apportent du dehors.

Dans la seconde phase, celle de l’industrie corporative,
l’échange apparaît en même temps que la séparation des
métiers : le marché devient la place centrale de la cité (1).

(1) 1 faut entendre par marché, au sens économique de ce mot, non pas
seulement une même place ou un même local, mais toute sphère dans laquelle
le déplacement des marchandises et les communications des vendeurs et ache-
teurs sont assez rapides pour qu'un même prix s'établisse. L'étendue du
marché varie done suivant la nature de la marchandise : la France constitue
presque un seul marché pour le blé : le monde, un seul marché pour l'or.

239
        <pb n="253" />
        2 PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE

C’est là que se rencontrent les producteurs et les consomma-
teurs qui sont habitants de la même ville. Les marchands du
dehors, « les forains », sont exclus, ou du moins ne peuvent
entrer que sous certaines conditions rigoureuses.

À la troisième phase, celle des manufactures, le marché
cesse d’être local pour devenir national : alors commencent
véritablement l’échange et le commerce. Et on a fait remar-
quer que l'établissement du marché national coïncide avec
la constitution des grands Etats modernes — et aussi avec le
système des fortifications nationales de Vauban substitué
aux fortifications urbaines — ce qui prouve que l’évolution,
qu’elle soit économique, politique, militaire, suit partout des
voies parallèles.

Le marché s’élargit encore en devenant colonial et c’est
alors que se créent, au xvIy® siècle, ces grandes Compagnies
de commerce qui jouèrent un rôle si considérable, par
exemple la Compagnie des Indes anglaises. — Puis finale-
ment, dans.la quatrième phase, celle de l’industrie méca-
nique et des chemins de fer, le marché devient vraiment
mondial et désormais le commerce prend les grandes allures
qui ont si profondément modifié les rapports économiques
de notre vieille Europe et qui ont fait de cette question du
commerce international une des plus importantes de notre
temps.

La décomposition du troc en vente et achat.

Lorsque l’échange se fait directement, marchandise contre
marchandise, il porte alors le nom de troc, mais c’est la plus
incommode et souvent même la plus impraticable des opé-
rations. Il faut, en effet, pour que le troc aboutisse, que le
possesseur d’un objet quelconque se mette en quête d’une
personne disposée à acquérir la marchandise qu’il possède et
(double coïncidence bien difficile à réaliser !) qui se trouve
disposée à lui cé ler précisément l’objet dont il a besoin. Ce
nest pas tout : il faut encore, en admettant que cette ren-

‘40
il
        <pb n="254" />
        L’ÉCHANGE

contre heureuse puisse s’effectuer, que les deux objets à

échanger soient de valeur égale, c’est-à-dire répondent à des

désirs égaux et inverses, troisième improbabilité (1).

L'invention d’une marchandise tierce remédie en effet à ces
inconvénients. Elle suppose évidemment une certaine con-
vention préalable et tacite établie entre les hommes vivant
en société, à savoir que chacun consentira à recevoir en
échange de ses produits cette marchandise-tierce. Ceci admis,
l’opération marche à souhait. Soit le métal argent choisi à
cette fin. En échange de la marchandise que j'ai produite et
dont je veux me défaire, j'accepte volontiers une certaine
quantité d’argent, alors même que je n’en ai que faire : et
pourquoi cela? Parce que je sais que, lorsque je voudrai
acquérir l’objet dont j'ai besoin, je n’aurai qu’à offrir à son
possesseur cette même quantité d’argent et qu’il l’acceptera
par la même raison qui me l’a fait accepter à moi-mème.

H est clair que par là toute opération de troc va se trouver
décomposée en deux opérations distinctes. Au lieu d’échan-
ger ma marchandise À contre votre marchandise B, j'échange
ma marchandise À contre de l’argent, pour échanger ensuite
cet argent contre la marchandise B. La première opération
porte le nom de vente et la deuxième d’achat (du moins
quand la marchandise tierce se présente sous la forme de
monnaie proprement dite). H semble donc qu’il y ait là une
complication plutôt qu’une simplification. Mais le chemin le
plus court n’est pas toujours la ligne droite et ce détour
ingénieux supprime au contraire une quantité incalculable
de peine et de travail. Ce qui rendait en effet le troc impra-

(1) Le lieutenant Cameron, dans son voyage en Afrique (1884), nous raconte
comment il dut s’y prendre pour se procurer une barque : « L'homme de
Saïd voulait être payé en ivoire et je n'en avais pas. Je donnais donc à
Ibn Guérib le montant de la somme en fil de cuivre : il me paya en étoffe que
je passai à Ibn Sélib ; celui-ci en donna l'équivalent en ivoire à l'agent de Saïd
— et j'eus la barque! ».

Combien le troc est encore plus difficile quand il s'agit de troquer des
services ! L'Almanach des missions de Bâle de 1907 nous apprend que dans le
Groënland, à Godhab, chez les Esquimaux, il y à un journal fait par des mis-
sionnaires dont l'abonnement coûte une oie sauvage par trimestre ou un
phoque nour l’année.

VA41
        <pb n="255" />
        &lt; PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE

ticable, c’est que, comme nous l'avons dit, un producteur
quelconque, Primus, devait rencontrer comme coéchangiste
une autre personne, Secundus, qui se montrât disposée tout
à la fois: a) à acquérir la chose dont Primus voulait se
défaire ; b) à lui céder précisément la chose que Primus
voulait acquérir. Dorénavant, le producteur a encore à se
préoccuper de trouver preneur de sa marchandise, du moins
n’aùra-t-il plus à attendre de ce preneur la marchandise
dont il a besoin lui-même. Ce sera à une autre personné,
dans un autre moment, dans un autre lieu, qu'il s'adressera
pour cela. C'est l'indivisibilité de ces deux opérations qui les
rendait très difficiles : une fois rompu le nœud qui les unis-
sait, chacune d’elles séparément devient assez simple, car il
ne sera pas très difficile de trouver quelqu’un qui ait besoin
de votre marchandise, c’est-à-dire un acheteur. Il sera plus
facile encore de trouver quelqu’un d'autre qui soit disposé
à vous céder la marchandise dont vous avez besoin, c’est-à-
dire un vendeur.

Remarquez que dans l'échange sous forme de troc l’éva-
luation est très incertaine, ce qui donne lieu aux pires
exploitations. Dans le commerce avec les indigènes de
l’Afrique centrale, quand on donne au nègre des fusils ou des
cotonnades en échange du caoutchouc ou de l’ivoire, le
produit qui sert à l’achat est compté à quatre fois sa valeur
et la valeur du produit acheté est diminuée de moitié, ce qui
fait que l’Européen donne 1 contre 8 — encore est-ce là un
taux honnête Dans bien des cas, le rapport est de 1 à 100. À
cet égard, on peut bénir l’intervention de la monnaie : elle a
été un instrument de moralisation et de justice (1)

Mais il ne faut pas oublier que, quoique désormais décom-
posées, ces deux opérations continuent pourtant à former
un tout et qu’on ne saurait concevoir l’une sans l’autre.

(1) Tous les philanthropes qui ont dénoncé l’effroyable exploitation des noirs
dans les Etats du Congo ont indiqué comme une des réformes les plus effi-
caces l'abolition des paiements en nature et l'introduction de la monnaie, tant
pour le paiement des marchandises aux indigènes que pour le paiement des
impôts de la part des indigènes.

249
        <pb n="256" />
        L’ÉCHANGE

Nous sommes trop disposés, par la vie de tous les jours, à
nous imaginer qu’une vente ou un achat sont des opérations
indépendantes et qui se suffisent à elles-mêmes. Cest une
illusion. Tout achat suppose une vente préalable, car, avant de
pouvoir acheter, il faut au préalable avoir échangé quelque
chose, notre travail, nos services, nos produits, contre de
l’argent. A l’inverse, toute vente présuppose un achat pour
l'avenir, car si nous échangeons nos produits contre de
l'argent, ce n’est que pour échanger plus tard cet argent
contre d'autres marchandises : sinon, qu’en ferions-nous? —
Toutefois, comme l’argent peut se conserver indéfiniment
sans être employé, il est possible qu’il s’écoule un entr’acte
très long, plusieurs années, peut-être même plusieurs géné-
rations, entre les deux actes de la pièce, entre la vente et
l’achat complémentaire. Mais la pensée doit rapprocher ces
deux actes et alors on voit que, malgré l'intervention de
l'instrument d’échange et la complication qu'il introduit, nul
homme, dans nos sociétés civilisées aussi bien que dans les
sociétés primitives, ne peut vivre qu’en échangeant ses pro-
duits ou services, présents ou passés, contre d’autres
produits ou d’autres services, présents ou passés. Si on rat-
tache les deux bouts de la chaîne, on trouvera toujours un
échange en nature, un troc.

Cette marchandise intermédiaire qui sert à décomposer le
troc en vente et achat s’appelle /a monnaie. Son rôle dans la
science économique, aussi bien que dans la vie pratique, est
énorme. Nous aurons à lui consacrer plusieurs chapitres.

La valeur d’échange ou le prix.

Les anciens économistes, à commencer même par Aristote
et après lui Adam Smith, distinguaient deux valeurs : celle
qu'ils appelaient valeur d'usage et celle qu’ils appelaient
valeur d'échange. Et ils montraient que ces deux valeurs

243
Ill
        <pb n="257" />
        244 PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE

pouvaient être fort divergentes. Ainsi pour un savant, s’il est
myope, des lunettes ont une valéur d’usage inappréciable,
mais inversement leur valeur d’échange est très modique
tandis que des pendants d’oreille en brillants, dont la valeur
d’échange peut être fort considérable, n’ont certes pour lui
qu’une valeur d'usage infiniment petite.

Pourquoi cette antinomie? Parce que la valeur d'usage
d’une chose est déterminée uniquement par les besoins et
les désirs, par les appréciations personnelles d'un individu
déterminé : elle n’a d’autre fondement que l'utilité subjective
pour cet ‘individu : ‘elle varie au gré des besoins ou des
caprices de cet individu et n’a aucun caractère général ni
aucune importance sociale. La valeur d'échange est plus
stable parce qu’elle est déterminée ‘par les besoins «et les
désirs de tous ceux qui dans un pays, ou même dans le
monde entier ont le désir et les moyens de l’acquérir. La
valeur d’un portrait de famille peut être grande pour moi ;
mais cela ne lui confère aucune valeur d’échange si ce por-
trait est une croûte. Si, au contraire, il est de Van Dyck ou
de Rembrandt, il a une valeur d'échange mondiale détermi-
née par le désir de tous les amateurs de tableaux.

On pourrait donc mieux appeler la valeur d'usage valeur
individuelle et la valeur d’échange valeur sociale, car celle-ci
ne naît qu’autant qu’il y a au moins deux personnes en pré-
sence et généralement même des milliers en relations sur un
même marché.

Il‘est évident que pour l’homme vivant en société la valeur
d'échange tient une place incomparablement plus grande
dans sa vie et ses préoccupations que la valeur d’usage. Car,
si la valeur d’usage peut exister sans valeur d’échange, la
réciproque n’est pas vraie. Toute valeur d’échange implique
nécessairement une valeur d’usage, puisque l’échange consti-
tue par lui-même un très fréquent et très important usage de la
richesse pourson possesseur et que, indépendamment même
de la possibilité de vente, la possession d’un objet de valeur
est une cause de grande satisfaction. Dans l'exemple précé-
dent, il m’est pas improbable ‘que le possesseur ‘du portrait
        <pb n="258" />
        L’ÉCHANGE
d’un inconnu par Rembrandt y tienne encore plus qu’au
portrait de son grand-père.

La valeur d’échange est généralement confondue dans le
langage courant avec le prix.

Ce n’est pourtant point la même chose, puisque nous avons
vu ci-dessus que le prix (p. 84) n’est qu’une des mille expres-
sions possibles de la valeur. La valeur est un rapport établi
entre deux choses quelconques ; /e prix est un rapport dans
lequel l’un des denx termes est toujours la monnaie — je ne dis
point nécessairement monnaie métallique et frappée, ni
monnaie de papier, car en Afrique, où on emploie pour
monnaie des pièces de cotonnade ou des verroteries, la
valeur des marchandises ainsi exprimée est tout de même
leur prix, mais en tout cas le mot « prix» implique une
commune mesure, un étalon choisi comme terme de compa-
raison.

Voyons maintenant quelles sont les conditions auxquel'es
la valeur d’échange, le prix courant, doit satisfaire.

On peut les formuler ainsi :

1° Le prix qui s’établit sur un marché Aun moment donr*,
pour des produits similaires, ne peut être qu’un prix unique.
C'est ce que Stanley Jevons a appelé la loi d'indifférence. I
entend par là que toutes les fois qu’il est absolument indiffé-
rent d'acquérir l’un ou l’autre de plusieurs objets, parce
qu'ils sont identiques — en d’autres termes, lorsque nous
n’avons aucun motif pour préférer l’un à l’autre — nous ne
consentirons pas à payer l’un plus cher que l’autre.

Au premier abord, on pourrait penser le contraire : car
voici sur un marché cinq vendeurs de blé avec cinq sacs
ayant chacun des prétentions différentes, et voici d’autre
part cinq acheteurs de blé attribuant chacun au blé qu’il
désire une valeur différente. Pourquoi n’y aurait-il pas autant
de prix différents qu’il y aura de couples d’échangistes,
l’acheteur disposé à payer le plus cher s’entendant avec le
vendeur le plus exigeant, tandis que l’acheteur le moins
pressé par le besoin s’entendra avec le vendeur le plus
coulant sur le prix ? — Parce que nul acheteur. si désireux

245
        <pb n="259" />
        , PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE

soit-il d’acheter, ne consentira à donner un prix supérieur à
celui de ses concurrents; et nul vendeur, si coulant soit-il,
ne consentira à céder son blé à un prix inférieur à celui de
ses confrères. Les uns et les autres attendent donc que le
prix du marché soit établi.

C’est ce prix unique du marché, à un moment donné, qui
est ce qu’on appelle le cours (1). Ce cours est publié dans les
journaux spéciaux pour toute marchandise de quelque im-
portance, blé, vin, charbon, coton, laine, cuivre, etc., de
même que pour les valeurs mobilières et les fonds d’Etat :
c’est la cote de la Bourse — Bourses de commerce ou Bourses
des valeurs. Et ce cours sert de base à toutes les opérations
commerciales.

2° Ce prix unique doit être tel qu’il fasse coïncider la quan-
tité offerte et la quantité demandée,

Il est de toute nécessité que ces deux quantités coïncident,
car il serait absurde et contradictoire de supposer qu’il
puisse y avoir plus de sacs de blé vendus que de sacs de blé
achetés — puisque ce sont les mêmes !

Seulement, on n’arrive pas tout de suite à cette coïnci-
dence ; elle ne se réalise qu’à la suite d’une série d’oscilla-
tions entre les quantités offertes et les quantités demandées,
correspondant à des oscillations de prix: dès que l’équilibre
est établi, le prix courant apparaît. Voici nos cinq vendeurs
de blé sur le marché en face de cinq acheteurs, mais ils
demandent 22 francs. À ce prix, une partie des acheteurs se
retirent effrayés et il n’en reste que trois. Les cinq vendeurs,

(1) S'il suffit, pour qu’il y ait échange, qu’il se trouve deux cuéchangistes
en présence, cela ne suffit pas pour qu'il y ait un cours : il faut qu'il y ait
concurrence entre les vendeurs d'un côté et les acheteurs de l’autre. Voici
un écolier qui, pour avoir une tartine de son camarade, est disposé à lui
donner ses biMes. Combien en donnera-t-il ? On ne peut le dire : toutes celles
cu’il possède, s'il n'a pas déjeuné ! Ce sera le marché d'Esaü et de Jacob. Mais
sil y a plusieurs écoliers disposés à céder leurs tartines et plusieurs disposés
à céder leurs billes, alors seulement s’etablira un cours, comme on dit.

C’est pourquoi dans la vente d'objets rares où il n’y a en présence qu'un
seul vendeur et parfois un seul collectionneur, il n’y a point de loi des prix,
« l'objet n’a pas de prix », comme l’on dit très bien — ce qui veut dire que le
prix, en ce cas, dépend seulement de la richesse de l’acheteur ou du savoir-
faire du vendeur.

246
        <pb n="260" />
        L’ÉCHANGE

prévoyant que leur blé leur restera sur les bras, font sous
enchère pour obtenir la préférence des trois acheteurs : ils
descendent à 20 francs. Mais à ce prix un des acheteurs qui
avaient fui revient et les voici quatre maintenant disposés à
prendre quatre sacs. Si les cinq vendeurs sont tous décidés
à vendre à tout prix, il faudra qu’ils se résignent à baisser
encore le prix (par exemple à 18 francs) afin de rappeler le
dernier acheteur, le plus timoré, et de faire monter la
demande au niveau de l'offre, c’est-à-dire à cinq sacs. Mais
il est possible aussi que l’un des vendeurs préfère remporter
son sac plutôt que de descendre au-dessous de 20 francs. En
ce cas, le prix de 20 francs restera le prix du marché, car, à
ce prix, il y aura quatre sacs vendus, quatre sacs achetés :
chaque demande trouvera sa contre-partie. La coïncidence
nécessaire se trouve réalisée.

3° Le prix du marché doit être tel qu’il donne satisfaction
au plus grand nombre possible de couples de vendeurs et
d'acheteurs présents sur le marché.

Représentons-nous les vendeurs et acheteurs, V et A, en
face les uns des autres sur le marché au blé, et exprimons
en chiffres leurs prétentions dans l’ordre décroissant — c’est-
à-dire en numérotant les vendeurs depuis celui qui prétend
au prix le plus élevé jusqu'à celui qui se contente du
moindre. et les acheteurs depuis celui qui est le plus serré
dans ses offres jusqu’à celui qui est le plus large :

V! demande. ! . ‘r. At offre...” . M.
V2 . hop

Vs . 15

Vs D . - °

v ea: &gt; 4Fe  _- ET.

Supposons que ce soit V! qui ouvre le feu en demandant
22 francs. À ce prix, il n’y a qu’un seul acheteur, Aë, qui soit
disposé à répondre, car aucun des quatre autres ne veut
monter à ce prix. Il n’y aurait donc à ce prix qu’un seul
marché conclu, un seul sac vendu, tandis qu’il y a quatre
autres vendeurs qui sont désireux de vendre fût-ce mème à

247
        <pb n="261" />
        = PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE

un prix inférieur. D’ailleurs, A° lui-même ne sera pas assez
naïf pour donner 22 francs s’il peut obtenir le blé au-dessous.
Il attendra donc que les autres vendeurs moins exigeants
aient fait leurs demandes. Alors, vient V? qui ne demande
que 21 francs. Cette demande fait accourir un second ache-
teur, A*. Les voici donc deux disposés à répondre, mais,
d’autre part, il y a trois acheteurs qui ne veulent pas monter
jusque-là.

Enfin vint V3 qui ne demande que 20 francs. À ce prix-là
A3 répond à son tour, ce qui fait trois acheteurs sur cinq,
donc la majorité, et puisqu’il y a précisément trois vendeurs
disposés à s’en contenter, il y aura donc trois couples sur
cinq qui obtiendront satisfaction. Aucun autre prix ne don-
nerait satisfaction à autant de coéchangistes. C’est donc ce
prix-là qui fera la loi du marché, qui /era le cours, comme
on dit. On ne descendra pas au-dessous. En effet, si l’on
veut supposer que V* s’avance à son tour et déclare se con-
tenter de 19 francs, que se passera-l-il? Sans doute à ce
prix-là il y aurait les trois premiers vendeurs qui refu-
seraient de traiter et s’en iraient ! I] ne resterait donc que
deux vendeurs en face de quatre acheteurs, et il serait
impossible de conclure.

On s’en tiendra donc à 20 francs. Et que deviendront les
deux vendeurs les plus exigeants, V! et V?, et les deux ache-
teurs à la bourse la plus serrée, A! et A?? Ou bien ils accep-
teront les uns et les autres le prix de 20 francs et suivront le
cours, comme on dit, ou bien, s’ils ne veulent pas rabattre
de leurs prétentions, eh bien! ils s’en iront du marché : ils
ne concourront pas à l’établissement du prix (1).

(1) A première vue, on serait tenté de croire, au contraire, que ce devrait
ttre le vendeur le plus pressé de vendre et l’acheteur le plus sérieux d’achetet
avi devraient les premiers se rencontrer et lier partie, comme s'il s'agissair
d’un mariage; — mais il faut réfléchir que précisément parce que l'un est
impatient de vendre à n'importe quel prix et l’autre d'acheter à n'importe
quel prix, ce prix reste en Suspens. Dans le tableau ci-dessus, l'un demande

{8 francs, mais voudrait tout de même obtenir plus ; l’autre offre 22 francs
mais voudrait, si possible, donner moins. Ils restent done dans l’expectative
en attendant que les moins pressés aient fait l'accrochage des prix. Des trois

248
        <pb n="262" />
        L’ÉCHANGE

Il faut admirer ce qu’il y a d’ingénieux et de vrai au fond
dans cette analyse psychologique du mécanisme de l’échange.
Mais il ne faut l’accepter que comme le cadre qui embrasse
des faits très complexes. En fait, l’unité de prix n’est jamais
réalisée, même sur le marché qui répond le mieux aux condi-
tions théoriques, tel que celui de la Bourse.

La loi de l’offre et de la demande.

Autrefois, dans les traités classiques d’économie politique,
il y avait une formule très simple et très claire, en apparence
du moins, pour expliquer tout ce qui concerne la valeur et
le prix: on disait que la valeur d’échange varie en raison
directe de la demande et en raison inverse de l’offre.

Cette formule est aujourd’hui fort discréditée, un peu trop
peut-être. On peut certainement lui reprocher :

1° D’être, dans ses prétentions mathématiques, en contra-
diction avec les faits. Une réduction de moitié dans la quan-
tité offerte n’entraîne pas nécessairement un doublement des
prix : ce sera peut-être plus, peut-être moins, selon que le pro-
duit déficitaire répond à un besoin plus ou moins urgent (1).

2° De prendre l'effet pour la cause. Si l’accroissement de la
demande fait hausser le prix, il est clair que la hausse du
prix à son tour va faire décroître la demande : et si l’accrois-
vendeurs qui ont trouvé preneur, V® était le moins pressé de vendre, puisqu’il
se tenait le plus haut, et des trois acheteurs qui ont obtenu satisfaction, A*
était le moins pressé d'acheter puisqu'il offrait le moins. Or, il est très logique
que ce soient les deux parties les moïns impatientes de conclute le
marché qui fixent le pe parce que ce sont celles dont les prétentions
antagonistes ont le plus de chances de se rencontrer.

L'école autrichienne désigne les Ceux parties dont le concours détermine le
prix sous le nom de couple-limite.

(1) Nous avons vu durant la guerre des variations de prix qui étaient loin
d'être en proportion exacte de la raréfaction du produit. Le vin, par exemple,
dont le prix a varié de 30 fr. à 120 fr. l’hectolitre alors que la récolte ne
variait ouère.

249
IV
        <pb n="263" />
        _ PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE
sement de l’offre fait baisser le prix, il est clair que la baisse
du prix à son tour tend à restreindre l’offre. En d’autres
termes, au lieu de dire que l’offre et la demande règlent le
prix, on pourrait aussi bien dire que le prix règle l’offre et la
demande. Prenons une valeur quelconque sur le marché de
la Bourse, la rente 3 p. 0,0 par exemple, et supposons-la cotée
à 100 fr. Il y a chaque jour une certaine quantité de rentes
offerte et une certaine quantité demandée. Je suppose qu’à
l’ouverture de la Bourse il y ait demande pour 200.000 francs
de rentes contre 100.000 francs seulement de rentes offertes.
Qui pourra imaginer que le prix de la rente doive doubler et
s’élever à 200 francs ! Et cependant c'est bien le phénomène
qui devrait se produire si la formule ci-dessus était exacte.
Or, en réalité, le cours de la rente ne s’élèvera peut-être pas
même de 1 franc. Et cela, par la raison toute simple que le
plus grand nombre de personnes qui se portaient acheteurs
à 100 francs, se retirent dès que le prix s’élève à 101, 102,
103 francs. D’autre part, tandis que le chiffre de rentes
demandées diminue à mesure que le prix monte, en même
temps et pour la même raison le chiffre de rentes offertes
augmente. Il arrivera donc nécessairement un moment où la
demande qui décroît et l’offre qui croît seront égales, peut-
être au chiffre de 150.000 francs, et à ce moment l'équilibre
se rétablira. Mais une hausse de quelques centimes suffit géné-
ralement pour amener ce résultat.

3° De n’attribuer aux mots offre et demande aucun sens
intelligible. Encore par le mot offre peut-on comprendre la
quantité de marchandises, le stock existant sur le marché
(quoique dans bien des cas, une raréfaction purement vir-
tuelle, par exemple la crainte d’une mauvaise récolte, pro-
duise le même effet) — mais qu’entendre par demande ? La
quantité demandée est indéterminée, puisqu’elle dépend
précisément de la valeur d’échange, du prix de l’objet: à
1 sou la bouteille, la demande du vin de Champagne serait
presque illimitée ; à 100 francs la bouteille, elle serait presque
nulle. Donc, nous tournons dans un cercle vicieux.

Pour sortir de ce cercle, les économistes, abandonnant la

250
        <pb n="264" />
        L’ÉCHANGE -
recherche vaine de savoir si c’est l’offre et la demande qui
déterminent le prix ou le prix qui détermine l’offre et la
demande, s'attachent seulement à préciser les rapports qui
existent entre ces divers faits, et cette analyse a été poussée
à fond par les économistes contemporains.

On constate d’abord comme établi par l'expérience que
toutes les fois que les prix augmentent, la demande diminue
jusqu’à un certain prix auquel elle devient nulle (1).

On traduit cette loi par une figure très simple. Prenons
une marchandise quelconque. Tracez une ligne horizontale
sur laquelle vous marquez, à des intervalles équidistants,
des prix croissants : 1, 2, 3, 4, 5... 10, etc, chiffres conven-
tionnels qui représentent les prix cotés sur un marché, en
centimes, francs ou livres, Représentez par une ligne verti-
cale d’une hauteur quelconque a la quantité demandée au
prix de 1 franc, par exemple le nombre de kilos ou de
mètres ou de litres d’une marchandise quelconque — puis,
par d'autres verticales et à la même échelle, la quantité de
la même marchandise demandée aux prix de 2, de 3, de 4,
de 5.., de 10 fr, etc. On verra ces lignes verticales aller en
décroissant, de plus en plus petites jusqu’à zéro (2). Reliez
enfin les sommets de toutes ces verticales par une même
ligne : cette ligne, toujours descendante, plus ou moins rapi-
dement infléchie, mais qui finit toujours, à point donné, par

(1) Ce théorème semble avoir reçu un démenti des faits depuis la guerre,
car quoique les prix aient prodigieusement augmenté on n'a pas vu que la
demande ait diminué, et même pour beaucoup de produits elle avait augmenté !

Il n’y à pourtant pas là une contradiction avec la loi ci-dessus formulée.
Celle-ci doit s'entendre, comme toute loi économique, sous cette réserve : toute
chose égale d'ailleurs, c’est-à-dire en supposant que les moyens d'achat du con-
sommateur restent les mêmes. Or tel n'est pas le cas, car depuis la guerre
par suite du quadruplement de la monnaie. sous forme de billets de banque,
et de la hausse des salaires et du profit qui en est résulté, les moyens
mis à la disposition de la plupart des consommateurs ont énormément aug-
menté.

Mais dès que l'émission des billets a cessé d'augmenter — en 1920 —
l'ascension des prix s'est arrêtée ; et mème, de 1920 à 1922 il y a eu baisse,
Ce n'est que dans les derniers mois de 1924 que le niveau de 1920 a été
retronvé et un peu dépassé

(2) Dans tous les graphiques les verticales s'appellent /es ordonnées, et
les distances marquées sur l'horizontale /es abcisses.

2951
        <pb n="265" />
        - PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE
s’évanouir dans l'horizontale, montre par une frappante
image comment varie la demande en rapport du prix. On
l’appelle la courbe de la demande.
um! n —__
f of I ES nee
vi 2e GE
vi
T\
I,
u
n T4 +
Ce n’est pas pour rien qu’on dit « la courbe »: ce serait un
hasard bien invraisemblable qu’elle fût droite comme le côté
d’un triangle, car cela supposerait que la demande varie
exactement en rapport du prix, ce qui n’arrive guère. Le
plus souvent, la demande décroît plus vite que le prix ne
monte, par la raison très simple que, les riches étant beau-
coup moins nombreux que les pauvres, il suffit d’une faible
hausse de prix pour rendre le produit inaccessible à la foule.
Ce fait donne à la courbe une forme concave. Mais la forme
de cette courbe varie selon chaque marchandise. Il en est
pour lesquelles la courbe est très rapidement descendante
(ou rapidement ascendante, selon que l’on préfère regarder
la montée ou la descente), notamment pour les objets de
luxe : si le prix des automobiles diminuait de moitié, il est
possible que le nombre des acheteurs décuplât. Alors la
courbe serait à pente beaucoup plus rapide que dans notre
figure, à pente vertigineuse ! Il en est au contraire pour les-
quels la demande ne fléchit que très peu malgré la hausse

259
        <pb n="266" />
        L’ÉCHANGE &gt;
du prix, notamment pour les objets de première nécessité ;
le prix du pain viendrait à doubler qu’on n’en consommerait
guère moins, car il faut la ration ordinaire, et il diminuerait
de moitié qu’on n’en consommerait guère plus, car on le con-
somme par nécessité plutôt que par plaisir.

Donc, tantôt la courbe est concave, tantôt elle est convexe,
tantôt elle est irrégulière et descend ou monte par ressauts
— il n’y en a pas deux de semblables, en sorte qu'un écono-
miste bien renseigné pourrait, rien qu’à l’aspect d’une de ces
courbes et sans autre indication, dire : voilà le charbon ! ou
voilà le blé !

Ainsi chaque marchandise pourrait avoir son portrait
schématique, son signalement, sa fiche, comme les délin-
quants qui ont passé au service anthropométrique ou, si l’on
préfère une comparaison plus noble, comme ces raies du
spectre solaire qui permettent au physicien de reconnaître
chaque élément.

Et l’offre, que fait-elle? Elle varie naturellement en sens
inverse. À chaque accroissement de prix, la quantité offerte
augmente, et l’on peut aussi tracer la courbe de l’offre qui
n'aura pas une nhysionomie moins curieuse que celle de la
demande. Elle est même beaûcoup plus variäble encore, car
en fin de compte de quoi dépend l’offre? De la production.
Selon donc qu’il s’agira d’une production strictement limitée
(objets d'art, crus fameux), ou d’une industrie à rendement
non proportionnel (c’est-à-dire où les frais de production
augmentent plus que la quantité produite, par exemple les
produits agricoles), ou au contraire d’une industrie où plus
on produit et plus le coût de production diminue (ce qui est
le cas de la plupart des produits industriels) — l’essor de la
courbe de l'offre sera plus ou moins gêné ou plus ou moins
hardi (1).

(1) Généralement l'offre commence par augmenter rapidement dès que le
prix hausse, mais arrivée à une certaine limite, elle se ralentit quelle que
soit l'augmentation du prix parce que la production s'essouffle et ne peut
suivre. Cette marche de l'offre apparait sur la figure ci-dessus sous l'image
d’une courbe rapidement ascendante, puis à faible pente se rapprôchant de
l’horizontale.

254
        <pb n="267" />
        E PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE

Et maintenant superposons, dans un troisième diagramme
qui est précisément celui qui figure dans le texte, les deux
courbes déjà tracées, celle de la demande et celle de l'offre :
elles se croiseront nécessairement puisqu’elles vont en sens
inverse. Ce point d’ihitersection est d’une importance capitale,
car il marque précisément le moment psychologique, où les
quantités offertes et demandées étant égales, l'échange s’effec-
tue instantanément, comme une combinaison chimique. Et si
de ce point, marqué b sur la figure, l’on abaisse une verticale
sur l’horizontale où sont inscrits les prix, elle indiquera,
comme fait l’aiguille de la balance, le prix du marché, le prix
courant, 2 francs.

Et après? diront les sceptiques. Que nous apprend tout
cela ? Toutes ces courbes nous permettront-elles de prévoir
quand le café ou le pain haussera? — Hélas ! non. Mais c'est
quelque chose que de serrer dans des formules élégantes et
précises des notions qui n’étaient que des à peu près.

Nous avons supposé jusqu’à présent un nombre quelconque
de vendeurs et d’acheteurs — c’est-à-dire précisément ce
qu’on appelle le régime de libre concurrence — mais si l'on
suppose qu’il n’y a qu’un seul vendeur ou qu’un seul ache-
teur, évidemment tout change. Ce second cas est ce qu'on
appelle le régime du monopole. -

Il ne faut pas croire que sous le régime du monopole le
prix n’est soumis à aucune autre règle que celle du bon
plaisir du monopoleur. Non, il y a sous le régime du
monopole une loi des prix, tout comme sous le régime de
la concurrence, Car le vendeur est obligé, par son propre
intérêt, à établir un prix tel qu’il assure le maximum de
débit.

Seulement, sous le régime du monopole le prix sera généra-
lement plus élevé que sous le régime de la concurrence,
parce que-si le monopoleur n’a pas intérêt à fixer un prix tel
qu’il empêcherait la vente, il a encore moins intérêt à fixer
son prix au plus bas, mais bien à choisir le prix qui lui
rapportera le profit net maximum, alors même qu’il devrait

254
        <pb n="268" />
        L’ÉCHANGE +
laisser perdre ou détruire systématiquement une partie de
sa marchandise.

Au contraire, la concurrence assure le prix minimum, c’est-
à-dire le plus rapproché du coût de production — parce que
les vendeurs, désireux d’écouler leurs marchandises, se
disputent les clients, et pour cela font sous-enchère les uns
contre les autres, espérant que l’accroissement du nombre
des acheteurs compensera avantageusement pour eux la
diminution des profits. — Ce n’est pourtant pas toujours
vrai, puisque nous avons vu ci-dessus (p. 161) que l’exagéra-
tion du nombre des producteurs ou vendeurs pouvait avoir
pour résultat d'élever le coût de production et, par contre-
coup, le prix aussi.

Et, d'autre part, le monopoleur a évidemment intérêt à
réduire le prix de revient et il peut y réussir mieux que la
concurrence. Nous en avons cité de remarquables exemples
dans les trusts (1).

Le prix.

La théorie quantitative.

Le prix, comme nous l’avons vu déjà (p. 91) n’est qu’une
des expressions de la valeur : c’est la valeur mesurée en
monnaie, autrement dit, c’est la quantité de monnaie qu’il
faut donner en échange d’un bien ou d’un service quelconque
pour se le procurer. Il est évident que plus la valeur d’un
objet sera grande et plus grande sera la quantité de monnaie
qu'il faudra donner pour l’acquérir — ou, ce qui revient au

(1) L'opposition établie entre la concurrence et le monopole n'est d'ailleurs
jamais absolue, car il est bien rare que l’un ou l'autre régime puisse se
trouver à l’état pur : en fait, c'est presque toujours un état intermédiaire,
mais plus ou moins rapproché de l'un des deux extrèmes. Il n’est pas de petit
marchand qui n'ait son petit monopole, ne füt-ce que d'être à tel coin de la rue,
et pas de monopoleur qui n’ait à subir une certaine concurrence, voire même
l'Etat marchand de tabac qui lui-même subit celle de la contrebande.

25:
v
        <pb n="269" />
        dE PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE
même, plus petite sera la quantité de cet objet qu’on pourra
acquérir avec une somme déterminée de monnaie.

Le prix n’est donc, comme la valeur elle-même, qu’un
rapport. Or on sait que si l’on change l’un des deux termes
du rapport, on change nécessairement le rapport lui-mème.

Si la longueur du mètre n’était demain que la moitié de ce

qu’elle est aujourd’hui, par suite d’un raccourcissement de
la circonférence terrestre dont le mètre n’est qu’une subdi-
vision, ou plutôt par celle de l’étalon qui sert à le régler,
n’est-il pas évident que pour tous les objets que nous
n’aurions pas sous les yeux, et dont nous lirions les mesures,
nous croirions leurs dimensions changées, puisque là ou
nous comptions un mètre nous en trouverions dorénavant
deux ? Cependant il n’en serait rien : en réalité, il n’y aurait
là .qu’une illusion produite par le raccourcissement de
l’unité de mesure. De même, si l’or et l’argent venaient à
perdre la moitié de leur valeur par suite de quelque cause
beaucoup moins miraculeuse, par exemple par suite de leur
surabondance, il est clair que le prix de tous les objets,
c’est-à-dire leur valeur exprimée en monnaie, nous paraî-
trait avoir doublé. Et ici nous n’aurions pas la ressource,
pour redresser l’erreur, de regarder les objets ou de les
toucher, car, en ce qui concerne la valeur, les sens ne nous
apprennent rien.

Nous pouvons donc formuler cette loi : foule varialion
dans la valeur de la monnaie entraîne une variation inverse-
ment proportionnelle dans les prix.

Mais il serait inexact de retourner la formule en disant
que toute variation dans le prix d’un objet quelconque sup-
pose nécessairement une variation inverse dans la valeur de
la monnaie, car il est possible aussi que cette variation de
prix ait sa cause dans l’objet lui-même : par exemple, s’il
s’agit du blé, qu’elle aît pour cause une récolte déficitaire,

Par conséquent, toutes les fois qu’on se trouve en face
d’une hausse ou d’une baisse des prix, il y a deux catégories
de causes à étudier : 1° celles qui agissent sur la valeur de
cette marchandise unique qui est la monnaie ; 2° celles qui

=6
        <pb n="270" />
        L’ÉCHANGE LT
agissent sur la valeur de marchandise quelconque qui est
sur le marché.

En ce qui concerne les causes spéciliques qui agissent sur
la valeur de la marchandise, elles échappent à toute classifi-
cation générale, car chaque marchandise subit l'effet de
causes qui lui sont propres et qui sont innombrables — tout
événement, non seulement d’ordre économique mais d’ordre
politique ou même moral, se répercutant sur les prix. S'il
y a une hausse du blé, ou du caoutchouc, ou des loyers,
ou des tableaux de maîtres du xvirre siècle, il faudra cher-
cher séparément pour chacune de ces richesses quelles
sont les causes qui ont pu influer sur leur valeur et ces
causes n'auront aucune relation nécessaire entre elles.

Mais au contraire si nous regardons à l’autre terme du
rapport, la monnaie, nous pouvons formuler des proposi-
tions générales et qui s'appliqueront à tous les cas, puisque
la monnaie est le commun dénominateur de tous les prix.

Or, nous voyons quatre causes qui peuvent faire varier la
valeur de la monnaie, dont trois agissent parallèlement et la
quatrième en sens inverse.

a) La plus ou moins grande quantité de numéraire est le
principal élément qui agit sur la valeur de la monnaie. On
peut donc poser cette seconde loi, symétrique à celle de
tout à l'heure : toute variation dans la quantité de monnaie
entraîne une variation directement proportionnelle dans les
prix. Si la quantité de monnaie vient à doubler, il faut donc

conclure de cette formule que, toutes choses égales d’ail-
leurs, les prix doubleront. Pourquoi ? Parce que la monnaie
subit la loi commune qui veut que toute marchandise se
déprécie par l’abondance et renchérisse par la rareté. Si
donc le nombre de pièces vient à doubler, chacune perdra
la moitié de sa valeur, ce qui veut dire qu’il faudra en
donner deux au lieu d’une pour acquérir le même objet.

On peut présenter la démonstration autrement, car
l'échange n’est pas une simple comparaison comme une
pesée et la monnaie n’est pas seulement un instrument pour
mesurer : elle est aussi un instrument d'acquisition ; c’est

Give. P. R. 25e édition.

957
        <pb n="271" />
        2 PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE

par elle que se fait toute demande. Disons donc que si cha-
cun vient à posséder deux fois plus d’argent, la demande de
tout produit doublera et le doublement de la demande déter-
minera le doublement des prix.

Cette loi, désignée sous le nom de théorie quantitative de la
monnaie et dont la découverte fut un des titres de gloire de
Ricardo, se trouve aujourd’hui très discréditée.

C’est le sort de toutes les théories dites classiques. Admi-
rées d’abord, on finit par trouver qu’elles ne serrent pas
d’assez près la vérité et ne sont que grossièrement approxi-
matives. Puis viennent les économistes critiques démontrant
qu’elles sont totalement inexactes. Tel a été le sort de la
théorie fameuse de l’offre et de la demande (voir ci-dessus,
p. 249). Celle-ci avait pourtant du bon, à telles enseignes
qu’on ne peut guère s’en passer dans le langage courant. Il
en est de même de la théorie quantitative de la monnaie.
Sans doute, si on la prend dans un sens absolu, si l’on affirme,

comme nous venons ‘de le faire, que toutes les fois que la
quantité de monnaïe ‘doublera les prix doubleront, on ris-
quera de recevoir des faits un démenti, car la quantité de
monnaie n’est qu’un des facteurs qui agissent sur les prix et
il y en a d’autres, comme nous allons le voir. Mais il est indé-
niable que c'est tout au moins un de ces facteurs et même le
plus important. L'économiste a parfaitement le droit, tout
comme fait l’expérimentateur, de ne regarder qu’à l’une des
causes d’un phénomène, en faisant abstraction de toutes les
autres. Donc, pour restituer aux formules ci-dessus énoncées
leur vérité, il suffit d’ajouter cette réserve «toutes choses
égales d’ailleurs» et c’est bien ainsi que l’entendaient les
économistes classiques qui l’ont d’abord énoncée. Ils n'étaient
pas assez aveugles pour ne pas voir que d’autres causes
agissaient sur la monnaie — sans parler même de celles qui
agissent sur les marchandises — ‘et ‘qu’elles peuvent se
neutraliser.
Ce n’en ‘est pas moins un fait universellement constaté
que partout où la monnaie est surabondante les prix sont
très élevés. Dans toutes les régions où sont les mines d’or

158
        <pb n="272" />
        L'ÉCHANGE 259
tout se paie à des prix fabuleux. De même, toutes les fois que
dans l’histoire la quantité de métaux précieux s’est brusque-
ment accrue, il y a eu une forte hausse de prix : par exemple
au xv1® siècle, après la découverte de l'Amérique, époque à
laquelle la hausse des prix stupéfia les contemporains
d'autant plus qu’ils ne pouvaient s’en expliquer la cause ;
puis au milieu du xixe sièele, après la découverte des mines
de Californie et d'Australie. Enfin la période de grande et
tniverselle hausse de prix qui a précédé la guerre a eu lieu
à la suite de la découverte des mines du Transvaal. Et il en
est de même quand il y a surabondance de monnaie de
papier, ainsi que nous allons le voir.

b) La p'us ou moins grande rapidité de circulation de la
monnaie équivaut à une variation dans la quantité et par
conséquent produit le même effet. Il est évident que si une
Compagnie de chemins de fer peut faire parcourir à ses
wagons deux fois plus de kilomètres dans la journée, cela
revient au même que si elle en avait le double. C’est pour
cela qu’ua navire à vapeur, même à tonnage égal, est compté
pour le triple d’un voilier. De même donc si une pièce d’or
peut servir à trois fois plus d’échanges dans la journée, c’est
comme s'il y en avait trois, et sa valeur sera réduite
d'autant.

Et la rapidité de la circulation de la monnaie dépend à son
lour de la densité de la population. Une même pièce a passé
par bien plus de mains, à Ja fin de la journée, dans une
grande ville qu’à la campagne. C’est pourquoi les prix sont
plus élevés à la ville qu’à la campagne, et s’ils ne le sont pas
encore plus, c’est parce que cette cause de dépréciation de
la monnaie, tenant à la rapidité de circulation, se trouve en
partie compensée par la multiplicité des actes d’échange,
ainsi que nous allons voir à l'alinéa d.

Mais, bien entendu, la monnaie qui ne circule pas du tout,
ia monnaie thésaurisée, n’a aucune action sur les prix ; la
monnaie n’agit sur les prix qu’en tant qu’instrument de la
demande.

c) Le degré de perfectionnement des modes de crédit qui per-
        <pb n="273" />
        ; PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE
mettent de se passer de monnaie et qui par conséquent
rendent la monnaie moins atile et moins demandée.

En ce qui concerne le papier-monnaie et le billet de
banque, leur émission équivaut à un accroissement de mon-
naie métallique et par conséquent doit avoir pour effet sa
dépréciation et une hausse de prix. Il ne faut pas oublier
cependant de déduire de la valeur de cette monnaie de
papier la quantité de monnaie enfermée dans l'encaisse
des banques et que le billet ne fait que remplacer dans la
circulation (Voir au Crédit, chap. Vr)

Mais c’est surtout par le chèque et les compensations que
le crédit se substitue à la monnaie. Sans ces puissants auxi-
liaires celle-ci n’aurait pu suffire, malgré les nouvelles
mines d’or, à l’accroissement général des besoins du com-
merce et très probablement nous aurions vu un mouvement
inverse de celui que nous avons Vu jusqu’à ce jour, à savoir
un renchérissement notable de la monnaie et une baisse
consécutive des prix.

d) La plus ou moins grande activité de l’échange) ventes,
prêts, escomptes, paiement de salaires, etc.) agit aussi sur la
valeur de la monnaie. mais en sens inverse des trois causes
précédentes, c’est-à-dire que plus il y à à faire d’échanges,
plus la monnaie est demandée, et par conséquent plus sa
valeur monte. Et comme tel est le cas généralement par tous
les pays, il y a dans cet accroissement de la demande de la
monnaie une force qui tend à relever sa valeur ou tout au
moins, même quand sa quantité augmente, à enrayer sa
dépréciation, à relever son utilité finale, à lui servir de
parachute.

Cette question des causes de la variation des prix était
déjà passionnément agitée avant la guerre par suite de la
grande hausse des prix qui s’était manifestée par tout pays
dans les dernières années du xx’ siècle et avait donné lieu à
d'innombrables enquêtes dans les journaux et controverses
dans les sociétés savantes. La hausse des prix à partir de
1896, année qui marque le point de départ de la courbe

260
        <pb n="274" />
        L'ÉCHANGE !
ascendante, avait été de 30 à 40 p- 0/0 selon les pays. Et pour
la plupart des économistes, l’explication c’était l’énorme
accroissement de la production des mines d’or. Cette produc-
tion avait, en effet, quintuplé de 1883 à 1912.

Mais la hausse des prix antérieure à la guerre a été comme
effacée par la hausse inouïe due à Ja guerre qui, selon les
pays, a varié de 150 à 1.000 p. 0/0 et au-delà. Celle-ci peut-elle
mieux nous renseigner sur la théorie quantitative ? Peut-on
l’expliquer par l’accroissement de la quantité de monnaie ?
— De la monnaie d’or ou même d'argent, certes pas ! car la
première a totalement disparu de la circulation pour s’en-
fouir dans les caves des Banques d'Etat, comme si l’or était
rentré dans ses mines, et la monnaie d'argent et de billon
sont elles-mêmes devenues rares et insuffisantes pour les
besoins. Mais, par contre, la quantité de monnaie de papier,
des billets de banque, s’est énormément accrue et comme
c’est maintenant la seule monnaie en circulation. ne pour-
rait-on trouver là une explication suflisante de la hausse des
prix ?

L'accroissement du papier-monnaie a eu certainement une
grande action sur les prix, en multipliant le pouvoir d’achat
et par conséquent la demande, mais ce n’est pourtant pas
la cause unique : d'autres causes plus puissantes encore
ont agi dans le sens de la réduction de l'offre : raréfaction
ou même destruction des stocks existants, difficulté ou même
impossibilité de les remplacer par suite du manque de main-
d'œuvre, manque de moyens de transports et par suite
hausse démesurée du fret, etc. (1).

Les variations de prix causent de grandes perturbations

(1) En France la quantité de monnaie a quadruplé depuis la guerre, car
avant la guerre la quantité en circulation pouvait être évaluée à 10 milliards
(dont 6 milliards billets en chiffre rond et 4 milliards monnaie métallique, non
compris celle dormant dans les encaisses des Banques) et aujourd’hui elle est
de 40 milliards environ (toute en billets). Or, les prix ont environ quadruplé
ainsi que le montre le nombre-indice des prix de détail. Le parallélisme des
deux mouvements est done remarquable.

JL ne s'est pas moins bien vérifié dans les pays où l'émission des billets a
pris des proportions extravagantes, comme en Allemagne ou en Russie ; là
aussi les prix ont suivi assez exactement cette ascension verticineuse.

261
        <pb n="275" />
        26 PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE

dans les conditions sociales. Etant donné que le bon marché
est le signe ordinaire de l’abondance, on serait en droit ce
croire que la baisse des prix est l’idéal désiré et la hausse
le péril redouté ? Pourtant, il n’en est rien, et nous voyons
au contraire la hausse attendue et saluée comme le beau
temps dans l’ordre économique tandis que la baisse attriste
comme la pluie, Le spéculateur à la hausse est vu d’un œil
indulgent tandis que le spéculateur à la baisse est honni
comme un oiseau de mauvais augure.

Cette contradiction apparente s’explique facilement par le
fait que la hausse bénéficie aux commercants, aux fabricants,
aux propriétaires — et indirectement aux ouvriers dont les
salaires suivent tôt ou tard la hausse des prix, en un mot, à
tout ce qu’on appelle la population « active » — tandis que
la baisse des prix ne bénéficie qu’à la foule muctte des con-
sommateurs.

Pourtant la hausse ou baisse des prix n’est signe d’acti-
vité ou d’abondance: qu’autant qu’elle résulte de causes
affectant les marchandises, mais lorsqu’elle résulte d'une
raréfaction ou surabondance de monnaie, elle n'implique
aucun changement dans la production. On pourrait même
croire qu’en ce cas elle doit être absolument indifférentes
étant purement nominale. Mais tel n’est pas le cas. Sans
doute; la variation des prix, en tant qu’elle résulte unique-
ment d’une variation de l’étalon monétaire, importe peu à
ceux qui achètent d'une main pour revendre de l’autre, mais
elle a de grandes conséquences pour les créanciers à long
terme et surtout pour les crédi-rentiers qui ont à toucher,
durant un grand nombre d'années ou même sous forme de
rente perpétuelle, une somme d’argent fixe — et inverse-
ment pour les débiteurs qui auront à la payer, parmi les-
quels le plus gros de tous qui est l’État. IL est clair que la
dépréciation de la monnaie est aussi désastreuse pour les
premiers qu’elle est avantageuse pour les seconds.

Comme ces perturbations en bien ou en mal sont en sonime
injustes puisqu'elles changent les conditions stipulées dans
les contrats de prêt ou d’émission de rentes, il serait à désirer

&gt;
        <pb n="276" />
        L'ÉCHANGE 263
que l’on pût trouver quelque moyen de les éviter. On peut
essayer d’y arriver par deux voies différentes : — soit en
agissant sur la monnaie (métallique ou de papier) de façon à
en régler la quantité selon les besoins : c’est ce qu’on appelle
la stabilisation de la monnaie, mais ce sont des procédés
trop compliqués pour les exposer ici; — soit en agissant sur
les marchandises : c’est là la fonction essentielle des cartels,
telle que nous l’avons exposée ci-dessus (p. 223).

Les avantages de l’échange.

Voici les avantages de l’échange :

1° L'’échange permet d’utiliser pour le mieux les richesses qui
sans lui seraient restées inutiles.

Sans l'échange, que ferait l’Angleterre de sa houille, le
Transvaal de son or, la Tunisie de ses phosphates, le Brésil
de son café ou de son quinquina ? En analysant la notion de
la richesse, nous avons constaté que la condition indispen-
sable pour qu’un objet quelconque figure parmi les richesses
c'est qu'on puisse l'utiliser (p. 58). Or pour qu’une richesse
puisse être utilisée, il faut que l’échange la mette entre les
mains de celui qui doit s’en servir, la quinine entre les
mains du fiévreux, le phosphate entre celles du cultivateur,
la houille entre celles de l’usinier. Imaginez que demain, en
vertu d’un décret, l’échange soit partout supprimé et que
chaque homme et chaque pays soit obligé de garder chez
soi et pour soi la totalité des richesses qu’il produit : pensez
alors quelle énorme quantité de richesses se trouveraïent
du mème coup frappées d’inutilité et bonnes seulement à
laisser pourrir sur place ! Non seulement il faut dire que
sans l’échange la plupart des richesses resteraient inutiles,
mais encore il faut dire que sans lui elles n'auraient jamais
été produites. L’échange crée donc un accroissement d'utilité
et souvent crée l’utilité elle-même.

VI
        <pb n="277" />
        l PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE

I faut voir dans l’échange le dernier acte de cette série
d'actes de production qui commence par l’invention, acte
immatériel aussi, et qui se poursuit à travers toute la série
«des opérations agricoles, manufacturières et de transport,
acheminant les produits, étape par étape, vers leur desti-
nation définitive qui est d’arriver entre les mains de celui
qui doit en user. Changement de forme, changement de lieu,
changement de mains, tous les trois sont également indispen®
sables pour arriver au résultat final.

Il est vrai qu’il y a certaines opérations d’échange et de
crédit, comme les ventes de maisons, celles des valeurs
mobilières à la Bourse qui se chiffrent par milliards, celles
des objets d’art ou des meubles à l’hôtel des ventes, dont on
ne saurait dire qu’elle constituent des actes de production,
car qu’importe à la production que telle action ou telle obli-
gation, tel titre de rente, tel tableaz ou telle maison, appar-
tienne à Pierre ou à Paul? Ce sont des actes de transfert
purement juridiques. Aussi bien n’ont-ils d'intérêt que pour
le jurisconsulte et non pour l’économiste, mais c’est de la
première catégorie seulement, ceux qui sont liés à la pro-
duction, que nous avons à nous occuper ici.

Et encore est-on en droit de dire, même quand il s’agit de
ventes ou de locations ayant pour objet soit des produits
définitifs, soit des capitaux ou des terres, qu’alors même que
ces opérations ne constituent pas des actes de commerce,
pourtant elles peuvent être considérées comme créalrices
d'utilité et par conséquent comme productives en ce sens que
la chose vendue ou louée acquiert toujours plus d'utilité
finale ‘p. 61) par l’acte même de vente ou de louage, puis-
qu’elle est évidemment plus désirée par l'acheteur ou l’em-
prunteur que par le vendeur ou le prêteur — car s’il n'en était
pas ainsi, ni le vendeur ne l'aurait vendue, ni le bailleur ne
l’aurait louée.

2° L’échange peruuet d’utiliser pour le mieux les personnes
et celles de leurs capacités productives qui sans lui seraient
restées inaclives.

Remarquez en effet que si l’échange n’existait pas chaque

IA
        <pb n="278" />
        L’ÉCHANGE
homme devrait se préoccuper de produire tout ce qui est
nécessaire à ses besoins et, en supposant que ses besoins
fussent au nombre de dix par exemple, il devrait faire dix
métiers différents : qu’il les fit bien ou mal, il n’importe, il
serait obligé de régler sa production non point sur ses apti-
{udes mais sur ses besoins. Du jour où l’échange est mis en
pratique, la situation est complètement intervertie : chaque
homme, sûr désormais de pouvoir se procurer par l’échange
tout ce qui lui sera nécessaire, se préoccupe seulement de
faire ce qu’il pourra le mieux ; il règle désormais sa produc-
tion non sur ses besoins mais sur ses aptitudes ou ses moyens.
Avant l’échange, chacun en ce monde devait se préoccuper
de produire ce qui lui était le plus nécessaire ; depuis
l'échange, chacun se préoccupe seulement de produire ce
qui lui est le plus aisé. Voilà une grande et merveilleuse
simplification.
On peut dire que les avantages que nous venons de
signaler ressemblent beaucoup à ceux que procure la
division du travail, et, en effet, ce sont bien les mêmes,
mais combien singulièrement agrandis et multipliés! Si
l'échange n’existait pas, l’association et la division du travail
exigerait nécessairement un’ concert préalable entre les
coopérateurs : il faudrait que tous s’entendissent pour con-
courir à l’œuvre commune. Mais l'échange dispense de cet
accord préalable et par là permet à la division du travail de
franchir le cercle étroit de l’atelier ou de la communauté de
famille pour rayonner sur toute la surface d’un vaste pays et
jusqu'aux extrémités de la terre. Chacun désormais, de
près ou de loin, produira suivant ses aptitudes naturelles ou
acquises, suivant les propriétés naturelles de la région qu’il
habite ; il pourra se consacrer tout entier à un seul travail
et jeter toujours le même produit sur le marché, assuré qu’il
est, grâce aux mécanismes ingénieux du commerce et des
transports, de retirer en échange n'importe quel autre produit
dont il aura besoin. On a souvent fait remarquer que ce que
chacun de nous consomme dans un jour était le résultat
combiné de l’action de centaines et peut-être de milliers de

265
        <pb n="279" />
        S PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE
travailleurs, tous réunis par le lien d’une association très
réelle quoique inconsciente (f).

L’échange serait presque impossible s’il ne s’était créé luis
même certains organes indispensables :

19 Des agents professionnels désignés: sous le nom de mnar-
chands ou commerçants pour servir d’intermédiaire entre
producteurs et consommateurs:

929 Des lieux de rendez-vous appelés marchés: pour per-
mettre aux propriétaires d’objets différents'de'se rencontrer ;

20 Des instruments dits poids et mesures pour mesurer les
quantités échangées ;

4e Des moyens de transport destinés à faciliter et à accélérer
le déplacement des marchandises ;

5°‘ Une marchandise tierce désignée sous le nom: de monnaie
et destinée à décomposer le troc en vente et achat.

Nous n’étudierons ici de ces instruments de l’échange que
le dernier qui est le plus important.
CHAPITRE IL
LA MONNAIE MÉTALLIQUE
Historique de la monnaie.

Ce n’est pas en vertu d'une convention expresse, d'un con-
trat social, que certains objets ont pu devenir le medium des
échanges, mais par suite de certairis avantages qui les impo-
saient au choix des hommes et les prédestinaient à cette
haute fonction.

(Æ) On raconte que le milliardaire américain, M. Carnegie, en offrant un
splendide festin aux membres du Congrès Pan-américain de 1890, leur dit
fièrement : « Le monde presque entier a contribué au menu qui va vous être
servi ». Sans douté, mais ce qui est admirable c’est qu’un pauvre hommo

266
T
        <pb n="280" />
        LA MONNAIE MÉTALLIQUE 27

Les difficultés du troc (voy. ci-dessus, p. 241) ont ‘forcé les
hommes à choisir une marchandise tierce destinée à figurer
dans chaque échange. Ils ont choisi naturellement celle qui
leur était la plus familière et de l’usage le plus général, tout
d’abord les produits spontanés de la nature et plus tard des
produits fabriqués. Les coquilles (cauries) des populations
côtières de l’Afrique, les noix de coco et plumes colorées
d'oiseaux dans les îles du Pacifique, ont dû précéder
ethnographiquement, sinon chronologiquement, les pointes
de flèche en silex taillé qui sont déjà des produits indus.
triels.

Dans les sociétés patriarcales c’est naturellement leur
unique richesse, le bétail — buffle, bœuf, ou mouton — qui
paraît avoir joué ce rôle de marchandise tierce, et la plupart
des langues indo-européennes, même la langue basque, nous
ont transmis le souvenir de cette forme primitive de la
monnaie dans le nom qu’elles lui donnent et dans l’image
empreinte sur quelques antiques monnaies (une tête de bœuf
à Athènes) (1).

Nombre d’autres marchandises ont aussi, suivant les cas
et suivant les pays, joué le rôle de marchandises tierces — riz
au Japon, briques de thé dans l’Asie centrale, fourrures ou
plutôt couvertures de laine sur le territoire de la baie
d'Hudson, cotonnades dites guinées ou barres de sel d'Afrique
centrale — mais il est, entre tous, une certaine catégorie
d'objets qui ont eu le privilège d’attirer de bonne heure
l'attention des hommes et qui n’ont pas tardé, dans toutes les
sociétés tant soit peu civilisées, à détrôner toute autre mar-
pourrait en dire exactement autant de son diner! Comme le dit très bien
M. de Laveleye : « Le plus pauvre ouvrier consomme les produits des deux
mondes. La laine de ses habits vient d'Australie ; le riz de sa soupe, des
Indes ; le blé de son pain, de l'Illinois : le pétrole de sa Tampe, de Pensylvanie ;
son café de Java... » (Eléments d’Économie politique, p. 198.)

(1) Notamment le mot latin pecunia qui désignait, à l’origine, le bétail, le
troupeau. Et dans Homère, on voit que les valeurs, celles des armures de
Dionède et de Glaucus, par‘exemple, sont évaluées en « bœufs ».

De là l'expression, qui a paru si risible, dans la traduction d'Eschyle
par Leconte de l'Isle, dire pour acheter le silence de quelqu'un : « Mettre un
bœuf sur sa langue ».

2607
        <pb n="281" />
        PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE
chandise, je veux parler des métaux dits précieux : l’or,
l’argent et le cuivre.

Grâce à leurs propriétés chimiques qui les rendent relati-
vement inaltérables, ce sont les seuls qu’on trouve dans la
nature à l’état natif — lor mieux que l’argent et l'argent
mieux que le cuivre — et par conséquent les hommes ont pu
les connaître et les exploiter avant que leurs connaissances
métallurgiques leur permissent de connaître et d’exploiter
d’autres métaux, tels que le fer. Il est à remarquer que la
vieille légende des quatre âges, âge d’or, d’argent, de cuivre
et de fer, range les quatre métaux précisément dans l’ordre
où ils ont été connus des hommes (1). Leurs propriétés phy-
siques aussi, éclat, couleur, malléabilité, qui les ont fait
rechercher de bonne heure, soit pour l’ornementation, soit
pour certains travaux industriels, justifieraient assez le rôle
considérable qu'ils ont joué de tout temps et chez tous les
peuples.

Ces propriétés naturelles entraînent certaines consé-
quences économiques de la plus grande importance et qui
confèrent aux métaux précieux une supériorité très marquée
sur toute autre marchandise :

1° Facilité de transport. — Aueun autre objet n’a une aussi
grande valeur sous un aussi petit poids. Le poids qu’un
homme peut transporter sur son dos est d'environ 30 kilo-
grammes. Ôr, 30 kilogrammes en charbon représenteraient
à peine une valeur de 1 franc ; en blé, de 7 à 8 francs; en
laine, 30 à 40 francs ; en cuivre, 50 à 100 francs selon le
cours : en ivoire, 7 à 800 francs ; en soie grège, 1.500 francs ;
en argent au pair, 3.000 francs, et, en or pur, 100.000 francs
(prix d’avant la guerre).

L'importance de ce premier caractère est énorme, beau-
coup plus grande qu’on ne peut le penser à première vue.
Voici pourquoi.

(1) L'or en effet, là où on en trouve, se présente généralement à l’état pur,
tandis que l’argent est toujours à l’état d'alliage, de minerai. C’est pourquoi
dans Homère, l'argent et le cuivre paraissent-ils plus appréciés, parce que
plus rares, que l’or.

268
        <pb n="282" />
        LA MONNAIE MÉTALLIQUE )

Il est clair que si la difficulté de transport pouvait être
supprimée pour une marchandise quelconque, si on pouvait
lui conférer le don d’ubiquité, si le monde ne constituait
pour elle qu’un seul marché, on arriverait à ce résultat que
sa valeur serait exactement la même sur tous les points du
monde. Suppose-t-on, en effet, qu’une telle marchandise
coûtäât moins dans un pays que dans un ‘autre? On ne man-
querait pas de venir la chercher dans le premier de ces pays
pour la transporter dans le second, et comme le transport,
par hypothèse, ne présenterait aucune difficulté ni aucun
frais, la plus légère différence suffirait pour que l’opération
fût profitable. L’équilibre, en le supposant rompu, se rétabli-
rait donc instantanément comme le niveau se rétablit instan-
tanément dans un liquide dont les molécules sont parfaite-
ment fluides.

Or, les métaux précieux étant de toutes les marchandises,
hormis les pierres précieuses, celles qui ont la plus grande
valeur sous le plus petit volume, ce sont celles dont le trans-
port est le plus aisé et dont la valeur par conséquent
reprendra le plus rapidement son niveau normal. Moyennant
! p. 0,0 de sa valeur, frêt et assurances compris, on trans-
portera une masse d’or ou d’argent d’un bout du monde à
l’autre, tandis que le même poids de blé ou de charbon
devrait payer, suivant les distances, 20, 30 et peut être
100 0/0 de sa valeur. L'or se précipite vers les marchés où
il a le plus de valeur avec la force d’un courant d’air.

Il résulterait de là que la valeur des métaux précieux
devrait être la même, à 1 p. 0/0 près, sur tous les points du
monde. Ce serait là, toutefois, une conclusion exagérée. 1l
est certain, au contraire, que la valeur des métaux précieux
n’est pas la mème partout et que naturellement elle est
moindre sur les lieux de production. Ce qui explique les prix
incroyables qui ont été cités tant de fois pour les régions
minières où l'or jaillit de terre comme une source (Australie,
il y a un demi-siècle, Transvaal ou Klondyke naguère) —
mais néanmoins on peut dire que la valeur de ces métaux
satisfait très suffisamment à la première condition d’une

266
        <pb n="283" />
        n PRINCIPES, D'ÉCONOMIE POLITIQUE
bonne mesure des valeurs, invariabilité dans l’espace.

20 Durée indéfinie. — A raison de leurs propriétés chi-
miques qui les rendent réfractaires à presque toute combi-
naison avec l’air, l’eau, ou tout autre corps, l’or et l'argent
peuvent se conserver sans altération. Il n’est aucune richesse
dans la nature ‘dont on puisse en dire autant; les produits
d’origine animale ét végétale se gâtent et même les métaux,
tels que le fer, s’oxydent et finissent par tomber en pous-
sière.

Cette propriété a une importance presque égale à la pré-
cédente. Car elle produit dans le (emps le même effet que
l’autre dans l’espace, à savoir une invariabilité au moins
relative de la valeur d’une époque à une autre. À raison de
leur durée, qui fait que les mêmes particules de métal nron-
nayées et remonnayées peuvent traverser les âges, les
métaux précieux s'accumulent petit à petit en une masse
imposante — quelques 100 milliards de francs aujourd’hui,
dont 60 milliards en or (sur lesquels les Etats-Unis, la France,
la Russie, l’Allemagne et l’Angleterre, en détiennent pius de
la moitié) — dans laquelle la production annuelle se déverse
comme dans un réservoir toujours grandissant, et dans
laquelle, par conséquent, les variations accidentelles vont
s’atténuant de plus en plus. Dans un torrent qui se précipite
les moindres crues se manifestent par des changements de
niveau énormes, mais les’ plus fortes crues du Rhône
n’élèvent le niveau du lac de Genève que de quelques centi-
mètres. De même le fleuve d’or qui vient se déverser dans le
trésor du monde, quelles que soient ses crues, ne peut en
faire monter le niveau que lentement. Ainsi, quoique l’ac-
croissement de la production aurifère ait été énorme depuis
vingt-cinq ans puisqu'elle s’est élevée de 500 millions à p:us
de 2 milliards fr., cependant cette production ne représente
qu’une petite fraction du stock bi-métallique existant. Et
encore s’en faut-il de beaucoup que toute cette récolte d’or
annuelle vienne grossir le stock monétaire: une grosse part,
entre un tiers et la moitié, est dérivée vers l’industrie ou la
thésaurisation des pays d’Orient, en sorte que l’afflux moné-

270
        <pb n="284" />
        LA MONNAIE MÉTALEIQUE 271
taire n’est guère que de 1500 millions fr, ce qui, sur une
masse de 60 milliards au moins (rien que pour le métal or),
représente un taux d’accroissement de moins de 3 p. 0/0.

Combien diffère le blé, par exemple! Il ne dure pas, il se
consomme par le premier usage. Aussi quand survient
chaque nouvelle récolte annuelle, les greniers où elle se
déverse sont à peu près vides. Supposez que la récolte de
blé vienne une année à doubler dans le monde entier! le
stock se trouvant également doublé, l’avilissement des prix
sera effrovable.

Toutefois ces variations finissent par être sensibles à la
longue, puisque mème à ce faible taux d’accroisseiwent de
3 p. 0/0 le stock doublerait tous les trente ans. Si done la
valeur des métaux précieux présente des garanties suffisantes
de stabilité dans le temps quand on s’en tient à de courtes
périodes, elle est loin de les présenter au même degré quand
on embrasse de longues durées. De là des inconvénients
graves sur lesquels nous aurons à revenir.

3e Identité de qualité. — Les métaux sont, comme on dit en
chimie, des corps simples, donc partout identiques à eux-
mêmes. Un négociant expérimenté saura distinguer le blé
d’Odessa du blé de Californie, ou une toufte de laine d’un
mouton d'Australie de celle prise sur le dos d’un mérinos
d’Espagne, mais l’orfèvre le plus habile ou le chimiste armé
des plu: puissants réactifs ne trouvera aucune différence
entre l'or d'Australie et celui de l’Oural. Il n’est pas besoin
ici « d’échantillons ».

4o Difficulté de falsification. — Les métaux précieux sont
reconnaissables à la fois, à l’œil, à l’ouïe, au toucher, par
leur couleur, leur sonorité et leur poids, et par là se distin-
guent assez aisément de tout autre corps et même des autres
métaux (1).

5° Divisibilité parfaite. — Cette divisibilité doit s'entendre
non seulement au sens mécanique de ce mot (l’or et l’argent
() Les pièces de nickel peuvent, à la vue, être confondués avec celles
d'argent, mäis au toucher, elles donnent une sensation nettement différente.
        <pb n="285" />
        PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE

étant en effet extraordinairement divisibles, soit à la filière,
soit au laminoir), mais encore au sens économique. Divisez
un lingot en cent parties, vous n’en changez en rien la valeur :
chaque fragment a une valeur précisément proportionnelle
à son poids et tous les fragments réunis ont une valeur pré-
cisément égale à celle du lingot primitif (1).

Autre chose est d’employer les métaux précieux comme
instrument d’échange, autre chose est employer la monnaie
proprement dite. C’est une évolution qui a passé par trois
étapes très distinctes :

1° On a commencé par se servir de métaux précieux sous
la forme de lingots bruts. Il fallait donc dans tout échange
les peser d’abord, les essayer ensuite. Les actes juridiques
du vieux droit romain, la mancipatio par exemple avec son
libripens, conservaient le symbole de ce temps où l’instru-
ment des échanges, argent ou bronze, était pesé. Naguère
encore en Chine, où la monnaie frappée n’était pas en usage,
on voyait les marchands porter à leur ceinture la balance et
la pierre de touche.

20 Las d’être obligés de se livrer à chaque échange à cette
double opération, les hommes ont eu l’idée de se servir de
lingots taillés dont le poids et le titre étaient déterminés à
l’avance et au besoin garantis par quelque sceau, quelque
poinçon officiel. Le législateur qui a eu cette idée ingénieuse
peut revendiquer la gloire d’avoir véritablement inventé la
monnaie, car désormais on ne pèsera plus les lingots, on les
comptera et telle est la caractéristique de la monnaie. Il
paraît probable que c’est un roi de Lydie, un successeur de
Gygès, vers l’an 650 à 700 avant Jésus-Christ, qui a fait
frapper la première monnaie, dont on peut voir encore les
spécimens au musée britannique. Elle n’est ni or ni argent,

(1) Les’ pierres précieuses, qui présenteït une supériorité sur les métaux
précieux au premier point dé vue — grande valeur sous un petit volume —
sont, à tous les autres, dans les conditions très défavorables, Elles sont. très
variables en qualité, susceptibles d'être imitées à s’y tromper ct surtout elles
ne peuvent être divisées sans que leur valeur soit pour ainsi dire anéantie.

37/9
        <pb n="286" />
        LA MONNAIE MÉTALLIQUE -
mais faite d’un alliage des deux métaux que les Grecs nom-
maient « electrum », et elle n’a pas encore la forme d’un
disque, mais celle d’un lingot ovoïde, d’un haricot, portant
seulement la marque de quelques raies et de trois poinçons.
Tel était le cas jusqu’à ces derniers temps pour la Chine où
les lingots sont souvent revêtus de la marque de certaines
maisons de commerce, destinée à certifier leurs poids et
leur titre.

3° Il restait encore un pas à faire. Non seulement la forme
du lingot cubique ou irrégulière est peu commode, mais,
malgré l’empreinte du poinçon, rien n’est plus aisé que de le
rogner sans que cette falsification soit reconnue. Il était
donc nécessaire de le peser pour s’assurer qu’il était intact.
C’est pour remédier à ces difficultés pratiques qu’on a été
conduit à adopter cette forme de la monnaie frappée qui est
familière à tous les peuples civilisés, à savoir celle de petits
disques revêtus d'empreintes en relief sur la totalité de leur
surface, la face, le revers et le cordon, de façon qu'on ne
puisse limer ni altérer la pièce sans laisser des traces visibles
sur les dessins qui la recouvrent de toutes parts.

Désormais, on est arrivé au type de la pièce de monnaie
proprement dite, qui, depuis des siècles, ne s’est pas sensi-
blement modifié et pour lequel on peut adopter la définition
donnée par Stanley Jevons : lingots dans le poids et le titre
sont garantis par l'Etat et certifiés par l'intégrité des empreintes
qui recouvrent la surface.

C’est certainement une des inventions qui sont au premier
rang dans l’histoire de la civilisation — pas au même rang
que celle de l'alphabet mais peu s’en faut. Qu'on songe à ce
que seraient je ne dis pas seulement la science économique.
mais le commerce et lindustrie si on n’avait aucune mesure
de la valeur! On en serait au régime du troc des sauvages.
Tout fabricant, tout exportateur, avant d'accepter une com-
mande, doit calculer son prix de revient el son prix de
vente, et un centime en plus ou en moins par unité du pro-
duit fabriqué peut faire pour lui toute la différence entre la
fortune ou la ruine.

273
        <pb n="287" />
        2 PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE

Ce n’est pas seulement une question de profit : c’est aussi
uné question de justice. Ce n’est pâs pour rien que la figure
allégorique de la Justice porte toujours une balance, L’exploi-
tation dont sont victimes les noirs d'Afrique, quand ils ven-
dent leur caoutchouc ou leurs arachides, tient en grande
partie à l’absence de monnaie qui la dissimule : c’est un fait
bien connu des coloniaux que dès que la monnaie commence
à être employée dans les ventes, la condition des indigènes
s’en trouve très relevée.

Des fonctions de la monnaie.

Nous venons de dire que la monnaie en tant que mesure
des valeurs a été un des meilleurs instruments de la civilisa-
tion. Mais la monnaie, prise au sens de richesse — au sens
où l'on emploie couramment ce mot « l’argent » ou, celui plus
moderne, « l’or » — mérite-t-elle une place à part, hors rang,
entre toutes les richesses? — Ceci est une autre question.

Si l’on consulte l’opinion courante, la réponse à cette
question ne sera pas douteuse. De tout temps, en tout lieu,
sauf chez les sauvages, la monnaie a tenu une place hors
rang dans les préoccupations et dans les désirs des hommes.

Il serait curieux de suivre à travers l’histoire les manifes-
tations diverses de cette idée qui confond l’or avec la
richesse : — dans les tentatives des alchimistes du moyen
âge pour changer en or les métaux et réaliser ainsi ce qu'ils
appelaient « le Grand Œuvre », entendant par là bien moins
une découverte chimique qu’une révolntion économique ; —
dans l’enthousiame qui saisit le vieux monde à l’arrivée des
premiers galions d’Amérique et lui persuada qu’il allait
trouver dans ce pays d’Eldorado la fin de toutes ses
misères; — dans les systèmes compliqués essayés par tous
les gouvernements durant les xvr® et xvir° siècles, pour faire
affluer le numéraire dans les pays qui n’en possédaient pas
        <pb n="288" />
        LA MONNAIE MMÉTALLIQUE

ou l'empêcher de sortir de ceux qui en étaient pourvus; —
et, à cette heure encore, dans les préoccupations avec
lesquelles hommes d’Etat et financiers surveillent de l’œil les
entrées et sorties du numéraire, causées par les différences
des exportations et des importations. Le célèbre financier
Law écrivait encore au début du xvr1r' siècle : « une augmen-
tation de numéraire ajoute à la valeur du pays ».

Mais si on s’adresse aux économistes, la réponse sera bien
différente. On peut dire que c'est par une protestation contre
cette idée, qu’elle qualifit de préjugé, que l'Economie poli-
tique à révélé pour la première fois son existence. Elle venait
à peine de naître et balbutiait encore avec Boisguillebert
(1697) que déjà par sa bouche elle affirmait : « qu’il est très
certain que l’argent n’est point un bien de lui-même et
que la quantité ne fait rien pour l’opulence d’un pays ». Et
depuis lui, il n’est pas d'économiste qui n’aît traité le numé-
raire avec un parfait dédain et n'ait aflirmé que ce n'est
qu’une marchandise comme toutes les autres, et même bien
inférieure à toute autre, car par elle-même elle est incapable
de satisfaire directement aucun besoin ou de nous procurer
aucune jouissance, et c’est en conséquence la seule dont on
puisse dire que son abondance on sa rareté sont choses égale-
ment indifférentes. S'il y à peu de pièces de monnaie dans un
pays, chacune aura un pouvoir d'acquisition plus considé-
rable ; s’il y en a beaucoup, chacune aura un pouvoir d’ac-
quisition moindre. Que nous importe !

Ces deux opinions, si contradictoires qu’elles paraissent,
se concilient très bien. Le public a raison au point de vue
individuel, le seul qui l’intéresse ; les économistes ont raison
en faisant abstraction des individus, car l’utilité de la mon-
naie n’est pas la même pour la société que pour les individus.

Pour les individus, la monnaie a non pas une, mais trois
atilités distinctes :

1e Elle est le seul instrument d’acquisition direct.

Toute pièce de monnaie doit être considérée comme un
bon portant sur l’ensemble des richesses existantes et don-
nant droit au porteur de se faire délivrer une portion quel-

75
        <pb n="289" />
        È PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE
conque de ces richesses à son choix jusqu’à concurrence de
la valeur indiquée sur sa pièce (1).

L'argent peut remplacer toute autre richesse puisqu’il
suffit de le posséder pour se procurer tout ce que l'on peut
souhaiter. C’est la lampe d’Aladin : les génies sont ses servi-
teurs.

Il est clair que l’intérêt de chacun de nous c’est d’avoir le
plus grand nombre possible de ces « bons », et que plus nous
en aurons, plus nous serons riches. Sans doute, les hommes
savent bien que par eux-mêmes cés bons ne peuvent ni les
rassasier ni les désaltérer ; ils n’ont jamais été si stupides que
de le croire et, longtemps avant que les économistes eussent
réfuté cette erreur, la légende antique avait instruit les
hommes en montrant le roi Midas mourant de faim au milieu
des aliments que sa cupidité avait mués en or. Mais, néan-
moins, tous estiment qu’il est infiniment plus commode
d’avoir ces bons que n'importe quelle autre richesse, et tous
ont parfaitement raison de penser ainsi. En effet, étant donnée
l’organisation de nos sociétés, nous savons que toute per-
sonne qui désire se procurer un objet qu’elle n’a pas pro-
duit directement (et c’est le cas de l'immense majorité) ne
peut se le procurer que par une double opération qui
consiste :

Premièrement à échanger les produits de son travail ou
son travail lui-même contre du numéraire, ce qui s’appelle
vendre ;

Secondement à échanger ce numéraire contre les objets
qu'elle désire acquérir, ce qui s'appelle acheter.

Or, de ces deux opérations, la seconde, l’achat, est très

(1) Un bon qui présente cette supériorité sur les titres de crédit de porter
son gage avec lui ; il est garanti en effet, du moins en partie, par la valeur
du métal que contient la pièce. « Si vous savez lire avec les yeux de l'esprit
les inscriptions dont un écu est chargé, vous déchiffrerez distinctement ces
mots : Rendez au porteur un service équivalent à celui qu'il a rendu à la
société, valeur constatée, prouvée et mesurée par celle qui est en moi-même »
(Bastiat, Maudit argent). — Faisons toutefois certaines réserves sur le pos-
tulat optimiste que toute pièce de monnaie représenterait réellement un ser-
vice rendu.

276
        <pb n="290" />
        LA MONNAIE MÉTALLIQUE 277
aisée : avec de l’argont, il est toujours facile de se procurer
ce que l’on veut. La première opération, la vente, est au con-
traire beaucoup plus difficile; avec un objet quelconque,
même de grande valeur, il n'est pas toujours aisé de se pro-
curer de l’argent. Le possesseur de numéraire se trouve donc
dans une position bien plus avantageuse que le possesseur
d’une marchandise, car le premier, pour arriver à la satisfac-
tion de ses besoins, n’a qu’une seule étape à franchir et très
aisée, tandis que le second en a deux et donc l’une est sou-
vent très malaisée. Comme on l’a fort bien dit, une richesse
quelconque ne permet de satisfaire qu’un besoin spécial et
déterminé tandis que le numéraire permet de satisfaire un
besoin quelconque à noire choix. Le possesseur d'une mar-
chandise, même très utile, peut ne savoir qu’en faire. Le pos-
sesseur de monnaie n'est pas en peine ; il trouvera toujours
preneur et, si par hasard il ne trouvait pas à l’employer, il
aurait du moins la ressource de la garder indéfiniment pour
une meilleure occasion, ce qui n’est pas toujours possible
pour toute autre marchandise.

2° La monnaie, en dehors de cette qualité d’être le seul
instrument d’acquisition direct, en possède une autre fort
importante : elle est le seul instrument de libération, Il n’est
aucune autre richesse qui jouisse de cette vertu singulière,
car la loi, comme l’usage, nereconnaît d’autre mode de libé-
ration que la monnaie. Il n’est personne, dans le monde
commercial ou industriel, qui ne soit toujours débiteur de
sommes plus ou moins considérables. Or, vainement le com-
merçant ou le fabricant posséderait-il en magasin des mar-
chandises supérieures au montant de ses dettes (et il arrive
en effet plus d’une fois que dans une faillite l’actif se troave,
tout compte fait, supérieur au passif) — s’il n’a pas, au
moment voulu, pour faire honneur à sa signature, cette
richesse spéciale qui s’appelle des espèces monnayées, il est
déclaré en faillite. Est-il donc surprenant que les hommes
attachent une importance si grande à une marchandise de
la possession de laquelle peut dépendre à tout instant leur
crédit et leur honneur ?

zT
        <pb n="291" />
        5 PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE

On peut dire aussi, en prenant le mot de libération en un
sens plus large, que l’argent libère celui qui le possède de
cette dette originelle à laquelle ii semblait que tous les fils
d’Adam fussent astreints : l’obligation du travail.

3e La monnaie a encore un troisième rôle qui est d’'emma-
gasiner et de conserver la valeur pour le jour où il en aura
besoin. C’est ce rôle-là qu’elle joue toutes les fois qu’elle est
thésaurisée. Il est vrai que ce qui détermine cet emploi c’est
moins le caractère de monnaie frappée que celui de métal
précieux : et autrefois la thésaurisation se faisait aussi bien
sous forme de vases ou ornements d’or ou d’argent et même
sous ‘celle de pierres précieuses. Cependant il est plus com-
mode de thésauriser des pièces d’or que de la vaisselle ou
des bijoux.

Tout individu est «donc bien fondé à s’estimer plus ou
moins riche selon la quantité de monnaie qu’il possède.

Mais si, au lieu de considérer la situation d’un individu,
nous considérons l’ensemble des individus constituant une
société, le point de vue change. C’est ici que se vérifie la
thèse des économistes, en vertu de laquelle le plus ou moins
de numéraire est chose indifférente. Peu importe, en effet,
de voir décuplée la quantité de numéraire que je puis avoir
en ma possession si pour tous les autres membres de la société
il en est de même. Dans cette hypothèse, en effet, je ne serai
pas plus riche, car la richesse est chose purement relative,
et je ne pourrai pas me procurer une plus grande somme de
satisfactions que par le passé, puisque, la somme totale de
richesses sur laquelle portent ces « bons » ne se trouvant pas
accrue, chaque bon désormais ne pourra donner droit qu’à
une part dix fois moindre, chaque pièce de numéraire aura
un pouvoir d’acquisition dix fois moindre, ou, en d’autres
termes, tous ies prix se trouveront décuplés — et ma situation
restera la même.

Mais faisons un pas de plus et considérons les pays dans
leurs rapports les uns vis-à-vis des autres. Alors il apparaîtra
qu’eux aussi ‘ont intérêt, tout comme les individus dans leurs
rapports entre eux, à être bien pourvus de numéraire. Si la

219
        <pb n="292" />
        LA MONNAIE MÉTALLIQUE !
quantité de numéraire existant en France venait à décupler,
cela ne changerait rien sans doute à la situation respective
des Français les uns vis-à-vis des autres (en supposant que
l'augmentation fût proportionnelle pour tous), mais cela
changerait fort la situation de la France vis-à-vis des pays
étrangers, et les économistes ont eu quelquefois le tort, dans
leur luite contre le système mercantile, de sembler nier un
fait aussi évident. Il est bien vrai que, en raison mème de
leur abondance, les pièces de monnaie se trouveraient
dépréciées en France, mais elles conserveraient intact leur
pouvoir d’acquisition sur les marchés étrangers : la France
les emploierait à acheter des marchandises étrangères, et,
par conséquent, elle pourrait se procurer un accroissement
de satisfactions proportionnel à l’accroissement de son
numéraire.

La thèse des économistes que le plus ou moins d’abon-
dance du numéraire est chose indifférente, ne devient donc
absolument vraie que du moment où l’on embrasse par la
pensée, non plus certains individus ni même certains pays,
mais le genre humain dans son ensemble. Alors en effet l’or
ou l’argent monnayé n’ont plus’ d’autre utilité que des ins-
truments de mesure : il en faut une quantité suffisante pour
les besoins de l’échange, ni plus ni moins. Ces besoins aug-
mentant progressivement, il est bon que la quantité de
monnaie augmente parallèlement — et même, comme nous
allons le voir dans le chapitre suivant, il est désirable que
son accroissement soit un peu plus rapide que cclui des
besoins, mais il est certain que la découverte de mines d’or
cent fois plus abondantes que celles qui existent à ce jour ne
serait d’aucun avantage pour les hommes : ce serait même
un événement plutôt désagréable, car l'or, en ce cas, ne
valant pas plus que le cuivre, nous serions obligés de sur-
charger nos poches d’une monnaie aussi encombrante
que celle que Lycurgue voulut imposer aux Lacédémo-
niens,

279
        <pb n="293" />
        PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE
De la production de l’or et de l’argent
et de ses conséquences.

L'or paraît avoir été abondant dans l'antiquité, Lout au
moins relativement aux besoins économiques qui étaient
restreints, et relativement à l’argent : en Grèce le rapport
entre les deux métaux était de 1 à 10 environ ; sous l’Empire
Romain la valeur de l’argent et les prix ne semblent pas avoir
été très différents de ce qu’ils sont aujourd’hui.

Mais à la suite des invasions des Barbares les trésors
accumulés disparurent et l’or et l’argent devinrent très rares.
C’est au temps de Charlemagne que leur rareté et par suite
leur valeur paraît avoir été à son apogée, ce qui veut dire :
les prix au taux le plus bas, Le sou de cette époque était
l’équivalent du franc (d'avant la guerre).

La production des métaux précieux augmenta énormé-
ment à Ja suite de la découverte de l’Amérique, ce fut une
inondation : les prix quintuplèrent au cours du xvie siècle.

Puis la production se ralentit de nouveau quand les stocks
accumulés par les indigènes furent épuisés et qu’il fallut
recourir à l’exploitation des mines. Au cours des trois
siècles qui ont suivi, la production moyenne n’a pas
dépassé 30 millions de francs. Elle augmenta dès le début du
XIXe siècle, mais ce fût seulement à partir de 1850, date de la
découverte des mines de Californie et d'Australie : que la
production moyenne dépassa G00 millions de francs. Puis,
ces mines s’épuisant, la production s’est de nouveau ralentie
mais a rep:is un essor sans précédents dans les dernières
années du siècle passé avec l’exploitation des mines du
Transvaal et de Klondyke, et en 1912 la production annuelle
de l’or seul a alleint presque le chiffre de 2 1/2 millards
francs. Depuis la guerre elle s’est de nouveau ralentie et en
1919 elle est redescendue à 1.900 millions environ.
        <pb n="294" />
        LA MONNAIE MÉTALLIQUE \

La production de l’argent a suivi à peu près les mêmes
fluctuations, quoique pourtant non parallèles. Et si on trace
un diagramme de la production des métaux précieux et du
mouvement des prix depuis mille ans on constate que les
oscillations des deux courbes correspondent à peu près, ce
qui paraît une démonstration irréfutable de la théorie quan-
titative (voir ci-dessus, p. 257).

En sera-t-il de mème dans l’avenir ? C’est à prévoir. L’or
ct l’argent ne sont pas aussi rares qu’on le croit ; il y en a
partout — en quantité infinitésimale, il est vrai, mais les
perfectionnements de l’art métallurgique abaissent progres-
sivement la limite au-dessous de laquelle le traitement du
minerai cesse d’être rémunérateur. Il est donc vraisemblable
que le métal précieux deviendra de plus en plus abondant,
et, par suite, de plus en plus déprécié.

Et on serait donc autorisé à en conclure que, pour autant
que l'or et l’argent resteront l’étalon monétaire, la hausse
des prix sera progressive et illimitée.

Mais nous assistons précisément en ce moment à une Révo-
lution monétaire qui élimine l’or de la circulation pour le
remplacer par le billet de banque. Durant la guerre la subs-
titution de la monnaie de papier à la monnaie métallique a
été totale, l’or restant enfoui dans les caves des Banques
publiques ou exporté en faible quantité pour les paiements
à l’étranger, et cela non seulement dans les pays belligérants
mais même dans les pays neutres.

L’emploi de l’or se restreignant de plus en plus par la
concurrence de la monnaie de papier, il en est résulté cette
conséquence paradoxale que tandis que le prix de toutes
choses, et notamment de tous les métaux, triplait ou quintu-
plait, la valeur de l'or diminuait. Comment savoir, deman-
dera-t-on, si l'or a changé de valeur puisqu’il n’a pour
mesure que lui-même ? En comparant sa valeur à celle des
marchandises ou à celle de l’argent. Ou disons, si l’on trouve
cette expression plus claire, que le prix dulingot d’or exprimé
en billets de banque a beaucoup moins monté que le prix
du charbon, du blé, du fer, de n'importe quoi. Ft le prix

281
        <pb n="295" />
        20, PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE
du kilo d’or exprimé en kilos argent, qui était monté jusqu’à
30, est redescendu presque jusqu’au pair, 15 kilos (1).

Et c’est précisément cette baisse de la valeur de l'or qui a
été une des-principales causes de la diminution de sa pro-
duction que nous avons signalé tout à l’heure.

Ge n’est point à dire que l’or ne puisse garder un rôle moné-
taire important et même être élevé en dignité : car, en
cessant d'être monnaie nationale il deviendra monnaie inter-
nationale ; s’il n’est plus employé pour les paiements entre
individus, il le sera pour les paiements entre nations.

Cette substitution de la monnaie de papier à la monnaie
métallique aura-t-elle pour résultat d'accélérer le mouve-
ment séculaire de dépréciation de la monnaie et de la hausse
des prix que nous venons de signaler? À en juger par les
faits actuels qui nous montrent une hausse des prix dépas-
sant en cinq ans celle qui avaif mis cinq siècles à se réaliser,
il faudrait répondre aflirmativement. Mais peut-être cette
réponse serait-elle trop hâtive, car, avec une monnaie de
papier dont l’émission est réglée à volonté, il serait plus
facile de stabiliser les prix, du moins pour un gouvernement
sage, qu’avec une monnaie dont la production dépend
du hasard des découvertes des mines : en d’autres termes,
une monnaie artificielle se prête mieux à la règlementation
qu’une monnaie naturelle (Voir ci-après, au chap. de la
Monnaie de papier).

La dépréciation de l’étalon monétaire est un phénomène
d’une haute importance sociale et dont les effets doivent
être considérés, à tout prendre, comme bienfaisants.

D'abord, parce que la dépréciation de la monnaie a pour
conséquence ordinaire une hausse des prix. Or, la hausse
des prix est un stimulant utile à la production ; elle tient en
lraleine l’esprit d'entreprise, elle favorise la hausse des

(1) Le prix du kilo or s'est élevé ‘en France jusqu'à 10 et 11.000 franes,
tandis que sa valeur avant la guerre au pair, était de 3.100 francs, il a donc
environ triplé. Mais le prix des marchandises a bien plus augmenté encore,
puisque l'indice moyen des prix a dépassé de 400 ce qui représentait donc plus
du quadruple ‘(voir ci-dessus, p. 78).

R9
        <pb n="296" />
        LA MONNAIE MÉTALLIQUE 3
salaires, elle agit comme un tonique, elle est un symptôme
de bonne santé économique. M est vrai que si ces heureux
effets s'expliquent quaud la hausse des prix tient à laccrois-
sement de l’activité comnrereiale ct de la demande, il n’en
devrait pas être de même quand cette hausse n’a aucun
rapport avec le mouvement des affaires et n’a d’autre cause,
comme ici, qu’une dépréciation de la monnaie. N'importe!
l’apparence a ici les vertus de la réalité.

Tel a été le cas en Europe depuis la guerre. On a gémi de
la cherté, mais la hausse des prix a agi comme un stimulant
opportun à Pheure où il faut que tous Jes pays donnent un
terrible coup de collier pour remettre l’industrie en marche.
On l’a bien vu sitôt que la baisse a commencé, fin 1920, car
elle a agi comme une douche réfrigérante.

De plus, la dépréciation de la monnaie favorise les débi -
teurs, puisqu’ils pourront se libérer en donnant une valeur
moindre que celle qu’ils ont reçue; elle apporte, pour
répéter un mot fameux appliqué à la découverte des mines
du Nouveau Monde, la libération des vieilles dettes. Elle
agit dans le même sens que l’abaissement du taux de l'intérêt
ou, mieux encore, elle vaut un amortissement automatique
du capital (T).

Il est vrai que, dans la mesure même où la dépréciation
de la monnaie favorise le producteur et le débiteur, elle
porte préjudice au consommateur et au créancier. Mais ce
préjudice lui-même est um bien. En ce qui concerne le con-
sommateur d’abord, il pourra compenser l'accroissement
des dépenses par la plus-value de ses produits s’il est pro-

(1) La situation des Etats qui viennent d'emprunter des centaines de milliards
au cours de la guerre se trouve, à ce point de vue, snçuiisrement angois-
sante. Si la dépréciation de la monnaîe continue et s'aggrave, ils en gémiront
en tant que gouvernements, mais ils ne pourront que s'en réjouir en tant que
débiteurs puisque le fardeau de Leur dette se OUT allégée d'autant, Si le
franc tombait à 0,10, alors les 20 milliards d'intérêts de la dette publique ne

représenteraient plus que 2 mi\liard. Et si au contraire, comme on l'espère et
comme on s'efforee de le “aliser, le billet de banque remonte au pair, alors
l'Etat qui a emprunté en monnaie dépréciée devra rembourser deux ou trois
RE qu’il a reçu ! Il en sera écrasé. On ne parle jamais de cette éven-

Au
        <pb n="297" />
        - PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE

ducteur autonome, ou par la hausse de ses salaires s’il est
salarié. S’il consomme sans rien produire, tant pis pour lui :
la hausse des prix le frappe justement. En ce qui concerne
le créancier, si sa créance est à courte échéance, comme
celles en usage dans le commerce, alors la dépréciation de
la monnaie lui est insensible. Si sa créance est à long terme
ou perpétuelle, si elle est sous forme de placements, tels que
rentes sur l’État, rentes foncières, obligations du Crédit fon-
cier, des chemins de fer ou des villes, etc.), alors, il rentre
précisément dans la catégorie des consommateurs impro-
ductifs et il est bon que la réduction croissante de ses
revenus l’avertisse qu’il joue en ce monde le rôle de para-
site et qu’il fera bien, s’il veut conserver ou transmettre aux
siens une situation sociale équivalente à la sienne, de s’éver-
tuer ou du moins d’apprendre à ses enfants à jouer un rôle
actif. Il y a déjà longtemps qu’un homme qui n’était certes
pas socialiste, un grand financier de la Restauration, Laffitte,
disait en parlant du rentier : « Il lui faut ou travailler ou se
réduire. Le capitaliste a le rôle de l’oisif : sa peine doit être
l’économie et elle n’est pas trop sévère ».

D'ailleurs les rentiers ont d'autant moins lieu de se plaindre
que, s’ils sont intelligents, ils ont bien des moyens pour élu-
der cette pénalité et déjouer la dépréciation de valeur de la
monnaie :

Soit en achetant des titres au-dessous du pair (c’est-à-dire
au-dessous du prix auquel le débiteur a promis de les rem-
bourser) et en bénéficiant ainsi de la plus-value ;

Soit en plaçant une partie de leur fortune en actions de
Compagnies industrielles. titres qui. à la différence des obli-
gations ou titres de rente, suivent dans leur cours la hausse
du prix des produits.

Ceux qui sont le plus à plaindre dans le cas de déprécia-
tion continue de la monnaie, ce sont les personnes morales
— fondations charitables ou scientifiques, établissements
d’utilité publique, œuvres sociales, ete. — qui, ne pouvant
rien produire puisqu'elles n’ont pas de but lucratif, ni placer
leurs fonds autrement qu’en rentes sur l'Etat (du moins en

284
        <pb n="298" />
        LA MONNAIE MÉTALLIQUE '
France), voient progressivement fondre leurs revenus. Mais
il n’est pas mauvais, mème pour elles, qu’elles aient à se revi-
vifier par des libéralités actuelles et ne puissent se reposer
indéfiniment sur des-charités mortes.
Les conditions que doit remplir
toute bonne monnaie.

Toute monnaie légale doit avoir une valeur métallique rigou-
reusement égale à sa valeur nominale. Tel est le principe
dominant en cette matière (1).

Nous savons que la monnaie a une triple fonction : celle
d’être instrument d’acquisition, instrument de libération,
instrument de ihésaurisation. Toutes trois sont nées de
l’usage, mais elles doivent être sanctionnées par la loi. La loi
seule en effet peut imposer au créancier ou au vendeur l’obli-
gation de recevoir telle ou telle monnaie en paiement. C’est
ce privilège qui constitue ce qu’on appelle le cours légal. Et
l’épargne aussi ne peut trouver de sécurité qu’autant que la
monnaie thésaurisée conservera son cours légal. Mais ce pri-
vilège suppose une condition, celle-là même que nous venons
d'indiquer dans la définition ci-dessus. Voici une pièce d’or
de 20 francs. En faisant graver sur cette pièce le chiffre de
20 francs en même temps que les armes de l’Etat, le Gouver-
nement entend certifier que la pièce a bien réellement une
valeur de 20 frarcs et que chacun peut la recevoir en toute
confiance. Si la pièce n’a pas la valeur qu’il lui attribue,
l’Etat commet un véritable faux. Pendant de longs siècles,
malheureusement, les souverains ont eu peu de scrupules à

(1) Les explications données dans ce ‘chapitre, comme dans celui ci-après
Les Systèmes monétaires, se trouvent avoir perdu beaucoup de leur intérêt
par suite de la disparition de la monnaie métallique de la cireulation. Elles
n'en conservent pas moins une grande importance théorique, et d'ailleurs cette
disparition de la monnaie métallique peut n'être que temporaire.

285
[V
        <pb n="299" />
        2 PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE

cet égard ; mais aujourd’hui c’est une question de dignité et
de loyauté sur laquelle un gouvernement n’oserait guère se
laisser prendre en faute.

Toute pièce de monnaie doit donc être considérée sous un
double aspect : — en fant que pièce de monnaie frappée, elle a
une valeur déterininée, qui est inscrite sur l'une des faces ; — en
tant que lingot, elle a une valeur identique au prix du métal sur
le marché ; car il y a des marchés et des prix cotés pour l’or
et pour l’argent, tout aussi bien que pour le blé ou le coton.

Toutes les fois que ces. deux valeurs coïncident — toutes les
fois, par exemple, que le petit lingot de 6 gr. 451 milligr. au
titre de 9/10, qui constitue notre pièce de 20 francs, a sur le
marché une valeur de 20 francs (ce qui correspond au prix
de 3.100 francs le kilo) (1) — on dira que la monnaie est
bonne, ou, pour employer l’expression technique, qu'elle est
droite. Reste à savoir comment on assurera et on maintien-
dra cette coïncidence parfaite.

Premier cas. — Si la valeur du lingot est supérieure à celle
de la pièce, si, par exemple, alors que la pièce ne vaut léga-
lement que 20 francs, le poids de métal fin qu’elle contient
vaut 21 francs, on dit que la monnaie est forte.

C’est un beau défaut, pourtant c’est un défaut et qui même,
comme nous le verrons bientôt, peut avoir d’assez graves
inconvénients. Toutefois il n’y a pas lieu de s’inquiéter beau-
coup de cette éventualité: — 1° parce qu’il n’arrivera pas
souvent qu’un gouvernement s’avise de frapper de la mon-
naie trop forte : s’il le fait, ce ne peut être que par ignorance,
car cette opération le constitue évidemment en perte: frap-
per des pièces d’or qui ne valent que 20 francs avec des
lingots qui en valent 21 serait une opération aussi ruineuse
que celle d’un industriel qui fabriquerait des rails à 100 fr.
la tonne avec du fer qui vaudrait 105 ; — 2° parce que, même
en admettant que le fait se produise par suite de certaines
circonstances que nous verrons plus tard (par exemple une

(4) Nous parlons du kilo or au titre de 9/10 qui est le titre de notre mon-
naie. car il‘va sans dire que le kilo or pur vaut 1/9 de plus, soit 3.444 fr. 44.

&gt;86
        <pb n="300" />
        LA MONNAIE MÉTALLIQUE

hausse dans le prix du métal survenue après coup), il ne peut
ètre de longue durée. En effet, du jour où le public saurait
que la pièce de 20 francs vaut comme lingot 21 francs, cha-
cun, pour réaliser ce bénéfice, s'empresserait d’employer sa
monnaie comme une marchandise en la vendant au poids et
cette opération continuerait jusqu’à ce que les pièces d’or
eussent complètement disparu. Nous verrons que, dans les
systèmes bimétallistes, cette situation se présente assez fré-
quemment.

Deuxième cas. — Si la valeur du lingot est inférieure à
celle de la pièce, si, par exemple, alors que la pièce vaut
légalement 20 francs, le poids du métal qu’elle contient ne
vaut que 19 francs, on dit que la monnaie est faible,

Cette éventualité est beaucoup plus à redouter que l’autre
parce que, à l’inverse de la précédente, elle est de nature à
induire en tentation un gouvernement. Faire des pièces de
20 francs avec des lingots qui ne valent que 19 francs est une
opération assez séduisante pour un gouvernement assez
besogneux et peu scrupuleux. Et, par le fait, nombreux sont
ceux qui s’y sont laissés entraîner : il suflit de rappeler le
nom de «faux monnayeur» que le ressentiment public a
attaché à la mémoire de certains rois de France, Philippe le
Bel entr’autres (assez injustement d’ailleurs, paraît-il). Et où
serait le mal, dira-t-on peut-être ? Le mal c’est que le pays
serait peu à peu inondé d’une monnaie avariée, une fausse
monnaie. Et une fois qu’une semblable monnaie est entrée
dans la circulation, elle ne s’élimine pas du tout par la force
des choses comme la monnaie forte : tout au contraire elle
demeure ! et on a même, comme nous le verrons tout à
l'heure (voir Loi de Gresham), toutes les peines du monde à
s’en débarrasser.

Pour maintenir l’équivalence entre la valeur du lingot et
celle de la pièce, il est de règle dans tout bon régime moné-
taire — c’est ici un principe cssentiel — de laisser à qui-
conque voudra transformer un lingot en monnaie la faculté
de le faire (non pas chez lui, bien entendu ! mais par l’inter-
médiaire de l’Hôtel des Monnaies) : c’est ce qu’on appelle la

287
        <pb n="301" />
        - PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE

frappe libre. Aussi longtemps que la frappe est libre, elle
garantit l’équivalence, car s’il arrivait que la valeur de la
pièce d’or fût supérieure à celle du lingot, chacun s’empres-
serait de profiter du bénéfice qui résulterait de la fabrication
de cette monnaie : chacun achèterait des lingots d’or et les
porterait à l'Hôtel des Monnaies pour les faire transformer
en monnaie, jusqu’à ce que la raréfaction du métal or et
l’augmentation de l'or monnayé eussent rétabli l’égalité entre
les deux valeurs. La bonne monnaie doit pouvoir être fon-
due sans rien perdre de sa valeur. C’est pour cela que les
Anglais disent dans une formule pittoresque que la bonne
monnaie se reconnaît à cl’épreuve du feu » — en souvenir
de l'épreuve du feu, qui, dans la procédure du moyen âge,
était employée pour reconnaître le bon droit. C’est ici
l'application d'un axiome économique, à savoir que toutes
les fois que deux objets peuvent se transformer à volonté
l’un dans l’autre, ils ont nécessairement une valeur égale.

Il existe cependant, par tous pays, certaines catégories de
pièees qui ne satis'ont pas à la condition précédente, c’est-à-
dire qui n’ont qu’une valeur intrinsèque plns ou moins infé-
rieure à leur valeur légale : on les appelle monnaies de billon.
Ce sont, en général, des pièces de peu de valeur, le plus
souvent de cuivre, quelquefois aussi d’argent, dont on n’a
pas l'habitude de se servir pour des paiements importants,
mais seulement comme appoint. Dans ces conditions, le
législateur peut sans inconvénient se départir de la rigueur
des principes. Mais en abandonnant le principe de l’équiva-
lence des deux valeurs, il doit sacrifier du même coup les
caractères de la bonne monnaie, c’est-à-dire :

1° Il doit refuser à la monnaie de billon le caractère de mon-
naie légale : personne ne doit être obligé à la recevoir dans
les paiements (1);

2° IL doit suspendre pour la monnaie de billon la liberté du

(1) Ainsi en France on n’est forcé de recevoir les pièces de cuivre on de
nickel que pour une somme inférieure à 5 francs, et quant aux pièces simili or
introduites depuis la guerre, ce ne sont que des jetons sans aucune valeur
légale.

VQR
        <pb n="302" />
        LA MONNAIE MÉTALLIQUE :
monnayage, sans quoi tout le monde ferait frapper du métal
en monnaie de billon pour gagner la différence entre sa
valeur métallique et sa valeur légale. C’est le gouvernement
seul qui se réserve le droit d’en émettre telle quantité qu’il
jugera utile aux besoins,

De la loi de Gresham.

Dans tous les pays où deux monnaies sont en circulation, la
mauvaise monnaie chasse toujours-la bonne.

C’est en ces termes que l’on formule une des lois les plus
célèbres de l'Economie politique, baptisée du nom d’un
chancelier de la reine Elisabeth qui l’aurait découverte,
dit-on, il y a trois siècles. Mais longtemps avant lui, Aristo-
phane avait déclaré ce fait curieux que les hommes préfé-
raient la mauvaise monnaie à la bonne.

Ce qui donne à première vue à cette loi un caractère
paradoxal, c’est qu'elle semble dire que l’on préfère toujours
la mauvaise monnaie à la bonne. Or cela paraît absurde. La
science économique repose tout entière sur ce postulat
qu’en toute circonstance l’homme préférera le produit qui
est de meilleure qualité, qui répond le mieux à ses besoins,
et les faits de tous les jours le confirment. Entre deux fruits
nous préférons le plus savoureux, et entre deux montres
celle qui marche le mieux. Pourquoi alors agirions-nous
d’une façon inverse quand il s’agit de la monnaie ?

Mais aussi n’agissons-nous point différemment ! Nous
nous conduisons de la même façon pour la monnaie que
pour tout autre bien ; nous préférons la bonne s’il s’agit de
de la garder pour nous, mais s’il s’agit de la donner à nos
créanciers et à nos fournisseurs, pourquoi choisirions-nous
la bonne si la mauvaise peut faire aussi bien l'affaire, c’est-à-
diresi on ne peut la refuser en paiement ? La loi de Gresham
n'est donc pas une anomalie, mais au contraire une applica-

Gine. P. R. 25e édition.

289
V
tn
        <pb n="303" />
        PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE
tion du principe hédonislique qui est à la base de toute
l'Economie politique : donner le moins pour obtenir le plus.

C’est généralement lorsqu'il s'agit de deux monnaies qui
sont l’une et l’autre nionnaie légale, ou qui peuvent passer
pour telles, que la loi de Gresham joue. Cependant il est à
remarquer que, même lorsqu’il s’agit de pièces fausses ou
démonétisées, la loi de Gresham s'applique encore en ce
sens que les neuf dixièmes des personnes qui ont eu la mau-
vaise chance de la trouver dans leur porte-monnaie n’ont
rien de plus pressé que de « la faire passer », comme on dit,
en sorte qu'elle circule d’autant plus vite qu’elle paraît plus
suspecte. C’est comme ces petits jeux de salon, « le furet »
ou « petit bonhomme vit encore », où il s’agit de faire passer
un objet de main en main pour ne pas être pris.

Ceci nous explique pourquoi la mauvaise monnaie reste
dans la circulation, mais il est moins facile de s’expliquer
pourquoi la bonne disparaît. Que devient-elle donc ?

Eh bien! nous l'employons là où nous ne pouvons nous
servir de la mauvaise, et ceci se réalise dans les trois cas
suivants, qui sont les trois issues par lesquelles fuit la
bonne monnaie : la thiésaurisation, les paiements à l'étranger
et la vente au poids.

19 La thésaurisation d’abord. Quand les gens veulent se
faire une réserve de monnaie, c’est-à-dire la garder en cas
de besoin, ils ne manquent pas cette fois de se conformer à
la règle commune et ils ne sont pas assez sots pour jeter eur
dévolu sur les mauvaises pièces. Ils choisissent les mreil-
leures, parce qu’ils les gardent pour eux-mêmes et que ce
sont celles qui leur offrent le plus de garantie. Ils préfèrent
thésauriser avee l’or qu’avec l’argent et avee l'argent qu'avec
la monnaie de papier. Ainsi font les banques aussi. La Barque
de France a toujours cherché à grossir son encaïsse or et au
contraire à refouler son encaisse argent dans la cireulation.

Par cette voie déjà une certaine quantité de la meilleure
monnaie peut disparaître de la circulation. Toutefois, cette
première cause de déperdition n’est pas définitive, mais seu-
lement temporaire.

90
        <pb n="304" />
        LA MONNAIE MÉTALLIQUE :

20 Les paiements à l'étranger ont un effet plus considérable.
— Car, si nous avons, de par la loi, la faculté de nous servir
de la mauvaise monnaie, aussi bien que de la bonne, pour
payer nos dettes à l’intérieur vis-à-vis de nos concitoyens,
cette alternative nous fait défaut quand il s’agit de régler un
achat fait à l'étranger. Le créancier étranger, n’étant nulle-
ment tenu de prendre notre monnaie, ne l'acceptera que
pour le poids de métal fin qu’elle contient, c’est-à-dire pour
sa valeur réelle. Nous ne pouvons donc songer à lui envoyer
de la monnaie faible. La conclusion qui s'impose, c’est que
nous devons garder celle-ci pour le commerce intérieur,
puisque dans ce domaine elle rend les mèmes services que
l’autre, et réserver la bonne pour notre commerce extérieur.
Et c’est là une seconde et importante cause de déperdition
de la bonne monnaie (1).

C’est ainsi que au cours de la guerre actuelle la monnaie
d’or des pays belligérants — toute celle du moins dont ils
pouvaient disposer sans trop diminuer l’encaisse de leurs
Banques d’émission — à pris le chemin des pays neutres.

3° Une autre cause qui fait disparaître très rapidement la
bonne monnaie, c’est la vente, la vente au poids. Vendre de
la monnaie au poids! Voilà une opération bien singulière en
apparence et dont on ne s'explique guère l'utilité. Elle est
pourtant fort simple. Sitôt que par suite d’une hausse dans
la valeur de l’or, la pièce d’or se trouve avoir une valeur
métallique supérieure à sa valeur légale, sitôt qu’elle vaut
plus comme lingot que comme monnaie, on a un intérêt évi-
dent à ne plus s'en servir comme pièce de monnaîe, maîs à
s’en servir comme lingot. On la retire donc de la circulation
et on l'envoie sur le marché des métaux précieux. Si la
valeur du bronze haussait notablemment, ne pense-t-on pas
que bon nombre d’objets en bronze, cloches, canons, sta-
tuettes, seraient fondus pour réaliser la valeur du métal
qu'ils contiennent ? Ou bien encore, quand l'alcool vient à

(1) Comme l'a dit très bien M. Paul Lero ;-Beaulieu : la monnaie locale
refoule au dehors la monnaie universelle. ‘

291
        <pb n="305" />
        2 PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE

augmenter de prix dans des proportions très considérables,
beaucoup de vin est envoyé à la distillerie pour être converti
en alcool. De même quand le métal précieux hausse de
valeur, les pièces de monnaie frappées avec ce métal per-
dent leur caractère de monnaie et deviennent des marchan-
dises que l’on s’empresse de réaliser, c'est-à-dire de vendre
aux commerçants qui les font fondre pour des usages indus-
triels ou pour les envoyer comme matière première aux
Hôtels des monnaies de l’étranger (1).

Telle est l’application de la loi de Gresham, mais voyons
maintenant dans quels cas elle s'applique.

La loi de Gresham trouve son application dans trois cas :

10 Toutes les fois qu’une monnaie usée se trouve en cireu-
lation avec une monnaie neuve.

C’est précisément en pareille circonstance que la loi fut
observée par Thomas Gresham. On avait fait frapper, sous
le règne d’Élisabeth, une monnaie neuve pour remplacer
celle en circulation qui était tout à fait détériorée, plus
encore par larognure que par l’usure, mais l’on constata avec
stupeur que les pièces neuves ne tardaient pas à disparaître,
tandis que les anciennès pullulaient plus que jamais (2).

Il importe donc à un gouvernement de procéder à des
refontes fréquentes pour entretenir toujours sa monnaie à
l’état de neuf, sans quoi il rencontrera plus tard de grandes
difficultés à remplacer la monnaie vieillie par la neuve; et
il faut une surveillance attentive, car la monnaie s’use rapi-
dement.

20 Toutes les fois qu’une monnaie de papier dépréciée se
trouve en circulation avec une monnaie métallique.

C’est ainsi que la loi de Gresham a trouvé la plus éclatante

(1) C’est pour éviter cette fuite de la monnaie métallique que durant la guerre
tous les pays belligérants, y compris l'Angleterre, ont prohibé l’exportation de
l’or aussi bien en lingots qu’en monnaie. Et encore cette mesure n’a-t-elle pas
empêché que les pièces d'or et d'argent ne fussent achetées et fondues pour
être exportées en contrebande.

(2) Dans le cas signalé par Aristophane, c’était l’inverse : la monnaie neuve
chassait l'ancienne. Mais c'est parce que la situation était inverse : cette mon-
naie neuve était la mauvaise ; elle était, dit-il, frappée à un titre inférieur.

.99
        <pb n="306" />
        LES SYSTÈMES MONÉTAIRES - }
illustration dans la guerre actuelle. Dès que les billets
de 20 francs et de 5 francs ont été émis, l’or a disparu et
n’est sorti que péniblement et partiellement de ses cachettes
pour répondre aux appels patriotiques de la Banque de
France. Même la monnaie divisionnaire d'argent et de cuivre
est devenue raie Pour remédier à la pénurie, les villes et
les Chambres de Cimmerce ont émis des coupures de papier
de 2 francs, 1 franc, 0 fr. 50, et même de 10 et 5 centimes.
Imprudent remède et qui a aggravé le mal! Dans ces villes
la monnaie de billon a totalement disparu — et cela quoique
la Monnaie frappât sans cesse des pièces neuves.

3o Toutes les fois qu’une monnaie faible se trouve en cireu-
lation avec une monnaie droite, ou même toutes les fois
qu'une monnaie droite se trouve en circulation avec une
monnaie forte.

En ce cas, la plus faible des deux monnaies expulse l’autre.
C’est le cas le plus intéressant : il se présente presque dans
tous les pays qui ont adopté à la fois la monnaie d’or et la
monnaie d'argent. Mais l’examen de ce cas nous amène à la
question du monomélallisme et du bimétallisme, que nous
allons traiter dans le chapitre suivant.

CHAPITRE II
LES SYSTÈMES MONÉTAIRES
De la constitution d’un système monétaire.

Il faut commencer par choisir l’unité monétaire qui don-
nera son nom à la monnaie du pays. Quand il s’agit de la
mesure des longueurs, des capacités ou des poids, on a pour
se guider certaines données, telles que les membres et gestes

95
        <pb n="307" />
        &gt; PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE

du corps, ou la charge que peut porter un homme, mais en
ce ‘qui concerne la mesure des valeurs, le choix est plus arbi-
traire : dirons-nous la valeur représentée par la consomma-
tion moyenne quotidienne-minima ? — Autre embarras : par
suîte ‘de la dépréciation graduelle de l’argent, en vertu d’une
loi que nous avons déjà constatée, l’unité primitivement
choisie se rapetisse de plus en plus jusqu’à devenir insuf-
fisante.

C’est pourquoi l’unité monétaire varie ‘selon les pays,
depuis la livre anglaise qui vaut un peu plus de 25 francs
jusqu’au rei brésilien qui vaut (au pair) environ 1/4 de cen-
time, soit entre ces deux extrêmes le rapport de 1 à 10.000 !

On sait que l’unité monétaire sous l’ancien régime s’appe-
lait la livre. Mais on ne sait pas d’ordinaire que ce nom lui
vient de ce qu’à l’origine, du temps de Charlemagne, elle
représentait réellement un poids d’une livre d’argent (la livre
carolingienne était de 408 grammes seulement), c’est-à-dire
qu’elle représentait an poids égal à celui de 82 francs aujour-
d’hui ! Comment est-elle tombée de chute en chute à ce poids
de 5 grammes qui était à peu près celui de la livre à la fin de
l’ancien régime et qui est devenu celui de notre franc?
— Uniquement par une série continuelle d’émissions de
monnaies de plus en plus faibles ; chaque roi rognait un peu
sur le poids de l’ancienne livre, tout en essayant de lui main-
tenir son ancienne valeur légale. — L'histoire de la livre
anglaise est à peu près la même, un peu plus honorable
cependant pour le gouvernement anglais, puisque, étant
partie du même point de départ, elle s’est arrêtée dans sa
chute à la valeur de 25 francs qui est sa valeur actuelle.

Mais à son tour, le franc, qui a succédé à notre ancienne
livre, est lui-même devenu, par l’effet du temps, une unité
trop petite comme mesure des valeurs. On ne peut guère se
servir de ses sous-multiples et le centime ne sert plus à rien
qu’à faire perdre des milliers d'heures aux comptables.

Le dollar américain, dont la valeur en monnaie française
est 5 fr. 18, paraît être de toutes les unités monétaires celle
qui répond le mieux aux besoins de la vie économique : se

34
        <pb n="308" />
        LES SYSTÈMES MONÉTAIRES ,
trouvant à peu près au milieu de l’échelle, elle permet éga-
lement bien la frappe des multiples jusqu’à la pièce de
5 dollars et celle des sous-multiples jusqu’au centième, le
cent, qui correspond à notre sou. Aussi est-ce celle qui a le
plus de similaires dans les divers pays et le plus de chances
d’être adoptée comme unité internationale, si le projet sou-
vent caressé d’une monnaie internationale vient à se réaliser.

Une fois l’unité choisie, il faut établir des multiples et
sous-multiples en nombre suflisant pour répondre à tous les
degrés de l’échelle des valeurs. Mieux vaut évidemment les
établir conformément au système numérique décimal, puisque
c’est une grande simplification dans tous les caleuls des prix.

Tout système monétaire doit comporter un nombre de
pièces suffisant pour correspondre aux divers degrés de
l’échelle des valeurs et par là aux besoins des paiements
quotidiens. Dans le système français, depuis la pièce de
5 centimes jusqu’à celle de 20 francs (sans compter les pièces
de 1 et 2 centimes et celle de 50 et 100 francs qui ne circulent
pas en fait), il y a 10 pièces de monnaie de valeurs diffé-
rentes. Mais il en résulte une grande complication, à savoir
la nécessité de recourir, pour constituer le système moné-
taire, à des métaux différents : or, argent, cuivre ou d’autres,
En effet, si l’on n’employait qu’un seul métal, étant donnée
la règle impérative de tout honnête système monétaire qui
est de donner à chaque pièce un poids proportionnel à sa
valeur (voir ci-dessus, p. 285), il faudrait, pour les multiples
et les sous-multiples, frapper des pièces trop petites ou trop
grosses et par là trop incommodes pour la circulation.

Comment pourrait-on songer à n’employer que l’or? La
pièce d’or de cinq francs est déjà incommode par sa peti-
tesse : que serait une pièce d’or de 1 sou ! un grain impal-
pable. Bien moins encore pourrait-on songer, à moins de
nous ramener au temps de l’as romain, à n’employer que !e
cuivre, puisqu’une pièce de 20 francs en cuivre devrait peser
une douzaine de kilogrammes ! Même l’argent seul, quoique
moins incommode à raison de sa valeur intermédiaire, ne
pourrait suffire, la pièce de 5 francs étant déjà grosse et la

295
        <pb n="309" />
        À; PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE

pièce de 20 centimes trop petite pour l’usage courant. Il faut
donc de toute nécessité employer au moins trois métaux à
à la fois.

Mais en employant plusieurs métaux, on ne résout la diffi-
culté que pour tomber dans une autre encore plus grave,
car les pièces frappées avec ces différents métaux doivent
obéir à la-même loi que nous avons expliquée, celle qui veut
que leur poids soit exactement proportionnel à leur valeur.
Or, il y a bien entre ces métaux une échelle naturelle des
valeurs — mais échelle qui n’a aucune relation avec le système
décimal : on sera donc obligé, en fixant les poids des mul-
tiples et des sous-multiples, de leur donner des poids frac-
tionnaires. Ainsi la valeur de l’or étant, lorsque le système
fut établit, 15 1/2 fois celle de l'argent, et l’unité monétaire,
le franc, pesant 5 grammes, il a fallu donner au franc d’or
le poids de 5 gr. divisé par 15,5, ce qui fait 0,3226, pièce qui
serait trop petite pour être frappée effectivement, mais qui
correspond à un poids de 3,226 grammes pour la pièce d’or
de 10 francs et de 6,152 pour la pièce de 20 francs.

Ceci sans doute n’est qu’un petit inconvénient : le public
ignore complètement quel est le poids des pièces d’or et
s’inquiète peu que leur poids soit fractionnaire. Mais ce qui
est plus grave c’est que la valeur de ces métaux varie avec le
temps, en sorte que les valeurs une fois établies ne se
trouvent plus concorder avec les poids : l’une des deux
monnaies devient aussi trop forte ou trop faible, la loi de
Gresham va jouer et nous voilà aux prises avec toutes les
difficultés qui ont rendu célèbre la question du bimétallisme
et que nous allons voir dans le chapitre suivant.

En ce qui concerne les pièces de valeur inférieure, celles
de cuivre et même celles d’argent, on peut se tirer d’embar-
ras en rejetant délibérément le principe de la concordance
entre le poids et la valeur, c’est-à-dire en leur donnant un
poids arbitraire, mais alors il faut renoncer à leur maintenir
le caractère de monnaie légale et les réduire au rôle de
monnaie d'appoint. Mais on ne peut traiter les pièces d’or
avec si peu de façon.

396
        <pb n="310" />
        LES SYSTEMES MONÉTAIRES
Les difficultés de fonctionnement du système
bimétalliste.

Nous venons de dire que dans tout système monétaire on
est obligé d'employer des pièces de métaux différents. Mais
cela ne veut pas dire qu’on soit obligé d’attribuer à toutes
ces pièces la dignité de monnaie légale, c’est-à-dire avec les
deux caractères que nous avons définis ci-dessus : pouvoir
libératoire et frappe libre. On peut très bien réduire telle ou
telle de ces pièces au rôle inférieur de monnaie d'appoint,
dire qu’elles n'auront cours que jusqu’à concurrence d’une
certaine somme et que l'Etat ne les frappera qu’à son gré. C’est
ce qu’on fait par tout pays pour les pièces de cuivre ou de
nickel — mais que faut-il faire pour les pièces d'argent ?
Convient-il de leur reconnaître le caractère et les attributs
de monnaie légale comme aux pièces d’or ? Voilà la question.
qu'on désignait autrefois sous le nom de question du
« simple ou du double étalon » et qu’on désigne plus correc-
tement aujourd’hui sous le nom de monométallisme ou
bimétallisme.

Si l’on ne reconnaît lé titre de monnaie légale qu'à un seul
des deux métaux, l'or, par exemple, en ce cas, il n’y a point
de difficultés. La monnaie d'argent se trouve reléguée, comme
la monnaie de cuivre, au rang de monnaie de billon : on lui
attribue une valeur purement conventionnelle, mais aussi
ne force-t-on personne à la recevoir dans les paiements. La
monnaie d’or est la seule qui reçoive cours légal : c’est la seule
aussi pour laquelle on ait à se préoccuper de maintenir une
parfaite équivalence entre sa valeur légale et sa valeur
intrinsèque.

Si l’on veut reconnaître aux deux monnaies à la fois le
caractère de monnaie légale, en ce cas la situation devient
beaucoup plus compliquée. Prenons, pour nous rendre mieux
compte de ces difficultés, le système français, qui peut être

297
II
        <pb n="311" />
        Qu PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE

considéré, surtout dans ses origines, comme le type du
système bimétalliste, et reportons-nous au moment où le
législateur l’organisait de toutes pièces. (Loi du 7 germinal
an XI, 28 mars 1803).

L'unité monétaire était l’ancienne livre transformée en
franc. C’était une pièce d'argent : l’argent fut donc pris
comme monnaie légale ; à cette époque, nul n’aurait songé à
lui contester ce titre. Mais on ne pouvait faire moins pour
l’or que de le lui accorder aussi.

Prenons, pour plus de clarté, les deux pièces similaires
qui existent l'une et l’autre dans notre système monétaire, la
pièce de 5 francs d'argent et la pièce de 5 francs d’or. Nous
voulons que l’une et l’autre soient monnaie légale : il faut
donc que l’une et l’autre aient une valeur métallique rigou-
reusement égale à leur valeur légale; c'est une condition
sine qua non, nous le savons. Pour la pièce d’argent il n’est
pas difficile de satisfaire à cette condition. L'argent vaut,
ou du moins valait à l’époque où nous sommes reporté,
200 francs le kilogramme : donc. un lingot de 25 grammes
valait juste 5 francs; donc nous devons donner à notre
pièce de 5 francs d'argent un poids de 25 grammes, et, en
ce qui la concerne, la condition voulue sera remplie Mais,
pour la pièce d’or de 5 francs, quel poids devons-nous lui
donner? Le kilogramme d’or valait 3.100 francs argent
(au même titre 9/10 : si done, avec un kilo d'or, nous
frappons 620 pièces, chacune d'elles vaudra exactement
5 francs (car 620 x 5 = 3.100) et chacune pèsera 1 gr. 613 : la
condition sera remplie aussi pour celle-ci.

Prenons ces deux pièces et mettons-les dans les deux
plateaux d'une balance ; nous verrons que, pour faire équi-
libre à la pièce d'argent de 5 francs, il faut meltre dans l'autre
plateau 15 pièces d'or de 5 francs, plus une demie, ou que,
autrement dit, pour faire équilibre à 2 écus de 5 francs il
faut mettre dans l'autre plateau 31 pièces d’or de 5 francs.
Cela nous prouve que l’opération a été bien faite. En effet,
le kilo or valait à cette époque tout juste quinze fois et
demie le kilo argent (3.100 francs le kilo or contre 200 francs

38
        <pb n="312" />
        LES SYSTÈMES MONÉTAIRES 249
le kilo argent). Retenons ce rapport de 15 1/2, c'est le rapport
légal entre la valeur des deux métaux : it est aussi célèbre
en économie politique que le fameux rapport géométrique
du diamètre à la cireonférence. = = 3,1416. Jusqu'à présent
donc tout marche à souhait, mais attendons la fin !

En 1847, on découvrit les mines d’or de la Californie ; en
1851, celles d’Australie. La quantité d’or produite annuelle-
ment se trouva quadruplée. Par contre, l'argent se raréfia par
suite du développement du commerce dans l’Inde qui en
absorbait des quantités considérables. Il en résulta que la
valeur respective des deux métaux changea sur le marché
des métaux précieux : pour se procurer 1 kilo or, il ne fut
plus nécessaire de donner comme’ autrefois 15 1/2 kilos
argent, il suffit d'en donner 15; ce qui revient à dire que l'or
perdit plus de 3 p. 0/0 de sa valeur. Dès lors il est clair que
ces petits lingots d’or qui constituent les pièces d’or subirent
une dépréciation proportionnelle: la pièce de 5 francs d’or
ne valut plus en réalité que 4 fr. 84.

Vingt ans plus tard, en 1871, changement inverse. La pro-
duction annuelle de l’or, par l'épuisement des mines d’Aus-
tralie et de Californie, diminua de moitié : au contraire, par
suite de la découverte des mines de l’ouest américain, la
production de l'argent augmenta de moitié. En même temps
l'Allemagne, adoptant l’étalon d’or, démonétisa sa monnaie
d'argent et fit refluer sur le marché ses thalers dont elle ne
veut plus. Encore une fois la valeur respective des deux
métaux changea, maïs cette fois en sens inverse - sur le mar-
ché des métaux précieux, avec un kilo d’or on pûüt se pro-
curer non plus seulement 15 1/2 kilos d'argent, mais 16, 17,
18, et jusqu’à 20 kilos d'argent ! Ce qui revient à dire que
l'argent perdit plus d’un quart de sa valeur relativement à
l'or. Dès lors il est clair que chaque lingot d’argent qui cons-
litue une pièce d’argent subit une dépréciation proportion-
nelle : la pièce de 5 francs d’argent ne valut plus en réalité
que 3 fr. 80.

Quoi donc? Si nous voulons conserver à nos deux mon-
naies leur caractère de monnaie droite, c’est-à-dire l'équiva-

ne
+
        <pb n="313" />
        3 PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE

lence rigoureuse entre leur valeur intrinsèque et leur valeur
légale, faudra-t-il donc refondre perpétuellement tantôt
l’une, tantôt l’autre des deux monnaies pour accomoder
leurs poids aux variations de valeur des deux métaux ? C'est,
semble-t-il, la conclusion qui s’impose (1). Mais c’est impra-
ticable. Nous allons voir au chapitre suivant à quel expédient
on s’est arrêté.

Comment les pays bimétallistes se trouvent en fait

n’avoir qu’une seule monnaie.

Tout système bimétalliste présente, comme nous venons
de le voir, cet inconvénient grave qu’il ne réussit jamais à
maintenir, pour chacune des deux monnaies à la fois, cette
équivalence entre la valeur intrinsèque et la valeur légale
qui doit être le caractère de toute bonne monnaie. Sans cesse,
suivant les variations de valeur des deux métaux, l’une des
deux se trouvera trop forte ou trop faible.

On pourrait penser, peut-être, que cet inconvénient est
plus théorique que pratique. Qu'importe, dira-t-on, que nos
pièces d’or ou d'argent aient une valeur légale un peu supé-
rieure ou un peu inférieure à leur valeur réelle ? Personne
n’y fait attention et en tout cas personne n’en souffre.

C’est une erreur : il y a dans cette situation un inconvé-

(1) À vrai dire, il ne serait pas nécessaire de faire varier le poids des deuæ
monnaies mais d’une seule des deux, en prenant l’autre, toujours la même,
pour unité : par exemple, en prenant pour unité le franc d'argent de 5 grammes,
faire varier le poids des pièces d’or, tantôt au-dessus, tantôt au-dessous du
poids légal, suivant les variations de valeur du métal or, Mais, malgré cette
simplification, ce ne serait guère plus pratique. erreur ;

On pourrait avssi, comme solution du problème, maintenir le poids des pièces
d'or invariable, mais effacer l'indication de la valeur légale qui y est gravée
et laisser leur valeur osciller librement suivant les lois de l'offre et de la
demande : ainsi variait dans certains pays, dans l'Indo-Chine naguère, la
valeur de la piastre.
        <pb n="314" />
        LES SYSTÈMES MONÉTAIRES CU
nient très réel, plus que cela, un véritable péril, et voici
lequel : la monnaie qui est la plus faible des deux expulsera
peu à peu de la circulation la monnaie forte, en sorte que
tout pays qui est soi-disant au régime du double étalon se
trouve en fait dans cette singulière situation qu'il ne conserve
jamnis dans sa circulation qu’une seule des deux monnaies el
justement la plus mauvaise. Un mouvement de flux et de
reflux périodique emporte le métal qui est en hausse et
ramène le métal qui est en baisse.

C’est l'application pure et simple de la loi de Gresham que
nous avons déjà étudiée, mais l'histoire de notre système
monétaire depuis le milieu du siècle dernier en a offert une
merveilleuse démonstration.

Quand, sous le second Empire, l’or se trouva en baisse,
par suite des circonstances que nous avons indiquées dans
le chapitre précédent, notre monnaie d’argent commença à
disparaître et à être remplacée par la monnaie d'or, par ces
beaux « napoléons », monnaie à laquelle on était encore peu
habitué, que l’on admirait fort et dans laquelle les courti-
sans saluaient la richesse et l'éclat du nouveau règne, mais
qui, en réalité, n’était si abondante que parce qu'elle était
faite avec un métal déprécié. Et ce phénomène de la trans-
mutation des métaux s'explique très aisément.

Le banquier de Londres qui voulait de l’argent pour
l’envoyer aux Indes, cherchait à l’acheter là où il pouvait le
trouver à meilleur marché. Car on fait commerce de l’argent
et de l’or comme de toute autre marchandise. L’or ayant baissé
de 3 p. 0/0, avec 1 kilo or il n’aurait pu se procurer sur le
marché, par voie d'achat en lingot, que 15 kilos argent. Mais
en envoyant son kilo or à la Monnaie de Paris, il pouvait y
faire frapper 3.100 fr. or, puis échanger dans n'importe quelle
banque ou quel magasin ces 3.100 fr. or contre 3.100 fr.
d'argent qui pèsent tout juste 3.100 x 5 gr. = 15.500 gr. Avec
son kilo or, il avait donc réussi, en définitive, à se procurer
15 1/2 kilos argent.

Il est facile de voir que, grâce à ce commerce, une certaine
quantité de monnaie d’argent devait sortir de France et se

30
        <pb n="315" />
        = PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE

trouver remplacée par une quantité égale de monnaie d’or.
C’est justement le jeu de la loi Gresham : la monnaie forte
est remplacée par la monnaie faible. C’est par pleines car-
gaisons que l’on emportait aux Indes les pièces d’argent de
France. On les achetait à leur poids d’argent pour les vendre
aux hôtels des Monnaies de Bombay et de Madras et les con-
vertir en roupies. Durant cette période, ces hôtels transfor-
mèrent en monnaie indienne pour plus de deux milliards de
francs de nos pièces françaises.

On ne tarda pas à souffrir d’une véritable disette de mon-
naie d'argent. Pour arrêter sa fuite, on n’aurait pas manqué
au temps jadis de recourir à des mesures prohibitives et
peut-être à des pénalités contre les gens qui exportaient la
monnaie d'argent. La science économique, en indiquant la
cause du mal, permettait d’apporter un remède bien plus
efficace. La monnaie d’argent disparaissait parce qu’elle était
trop forte : il suffisait donc de l’affaiblir en diminuant son
poids ou simplement sa proportion de métal fin et on pou-
vait être certain qu’on lui aurait coupé les ailes : elle ne
bougerait plus. C’est ce que firent dun commun accord la
France, l'Italie, la Belgique, la Suisse, par la convention du
23 décembre 1865 (1). Le titre de toutes les pièces d’argent,
hormis des pièces de 5 francs, fut abaissé de 900 millièmes à
835 millièmes, ce qui leur enlevait un peu plus de 7 p. 0/0 de
leur valeur. Toutes ces pièces devinrent donc et sont restées
monnaie de billon et, suivant les principes invariables en
cette matière, elles ont perdu depuis ce jour leur caractère
de monnaie légale et n’ont plus été reçues que comme mon-
naie d’appoint (2). Pourquoi fit-on exception pour la pièce

(1) C’est ce qu'on appelle l'Union Latine (quoiqu’elle ne comprenne pas
l'Espagne ni le Portugal). Peu après Ia Grèce s’y est jointe. À l’origine il était
convenu que les pièces frappées dans l'un quelconque de: ces cinq pays auraient
droit de cireulation dans tous. Mais cette: libre circulation a été retirée succes-
sivement du jour où les variations du change entre ces pays ont provoqué des
spéculations sur ces monnaies.

(2) Jusqu'à concurrence de 50 francs entre particuliers et de 100 francs
dans, les caisses publiques — mais pour celles-ci en fait sans limitation. Il
es en effet que l'Etat ne puisse refuser la monnaie qu’il a émis lui-

3()9
        <pb n="316" />
        LES SYSTÈMES MONÉTAIRES 393
de 5 francs ? Ce fut la France qui l’exigea, par respect pour
le principe bimétalliste, car billonner toutes les pièces
d'argent c’eût été renoncer complètement à la monnaie
d’argent comme monnaie légale, c'eût été devenir franche-
ment monométalliste or, comme l’Angleterre : unetelle révo-
lution dans notre système monétaire effraya le gouverne-
ment français. On maintint donc la pièce de 5 francs avec
son poids et son titre et son caractère de monnaie légale.
Naturellement elle continua à fuir, mais on pouvait plus
aisément se passer d’elle que de la monnaie divisionnaire :
au besoin, on pouvait la remplacer par la pièce de 5 francs
d’or.

À partir de 1871 nous avons vu qu'une révolution inverse
s’était accomplie dans la valeur respective des deux métaux
et que l'appareil monétaire français s’était trouvé de nouveau
désaccordé, mais cette fois en sens inverse. Ce fut la mon-
naie d’or qui se trouva trop forte et qui, par conséquent,
commrença à émigrer. Ce fut la monnaie d'argent qui se
trouva trop faible et qui commença à pulluler.

Les mêmes opérations que nous avons expliquées tout à
l'heure recommencèrent, mais en sens inverse. Recommen-
çons aussi l’explication, pour éviter toute obscurité sur ce
point essentiel.

Un banquier à Paris se procurait 3.100 francs d’or en
pièces de 20 francs ou de 10 francs, il n’importe. Cela fait
tout juste un kilo d’or. Il les mettait dans un sac et les expé-
diait à Londres. Sur le marché des métaux précieux à
Londres, avec un kilo or, on pouvait avoir jusqu'à 20 kilos
argent. I] achetait done 20 kilos argent, se les faisait réexpé-
dier à Paris et les faisait monnayer à l’Hôtel des Monnaies.
Comme l’Hôtel des Monnaies avec un kilo argent devait
frapper 40 pièces de 5 francs (c’est-à-dire 200 francs’, elle
délivrait à notre banquier 20 x 200 — 4.000 francs, en pièces
de 5 francs. Bénéfice brut 900 francs. Déduisez les frais de
(ransport, de monnayage, ete, et aussi la prime nécessaire
pour se procurer les pièces d’or, à mesure qu’elles devenaient
rares, l’opération n’en était pas moins très lucrative. Et il
        <pb n="317" />
        z PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE

est clair que pour la France l’opération se traduisait par une
diminution de la monnaie d’or ét une augmentation de la
monnaie d'argent. Répétée indéfiniment, cette opération
devait avoir pour résultat inévitable de substituer complète-
ment dans la circulation la monnaie d'argent à la monnaie
d’or.

Il fallut donc que les puissances qui avaient formé l’Union
latine (la Grèce depuis s’y est adjointe) se concertassent
pour remédier à ce nouveau danger. De même qu’en 1865
elles avaient arrêté la fuite de la monnaie d’argent en affai-
blissant son titre, de même elles auraient pu arrêter la fuite
de la monnaie d’or en affaiblissant son titre ou en diminuant
son poids. Mais ces refontes incessantes, portant tantôt sur
une monnaie, tantôt sur l’autre, auraient fini par désorganiser
tout le système mc nétaire. On préféra recourir à un procédé
plus simple mais plus brutal : on trancha le nœud gordien.
La convention du 5 novembre 1878 a suspendu la frappe de la
monnaie d'argent (1). Dès lors, l'opération que nous venons de
décrire est devenue impossible. Il n’y a plus de profit à
acheter des lingots d’argent à l’étranger, puisqu’on ne peut
plus les convertir en monnaie.

Aussi bien cette mesure réussit pleinement à conserver à
la France son beau stock métallique or, qui n’avait pas.
encore été sensiblement entamé. Mais comme on peut bien
le penser, cette convention, qui fermait au métal argent un
marché de près de 80 millions d'hommes et réstreignait
d'autant ses débouchés, eut pour effet de précipiter encore
la dépréciation du métal argent, c’est-à-dire d’aggraver le
mal. C’est alors qu’on a vu le métal argent, qui jusqu’alors
n'avait guère perdu que 10 à 12 p- 6/0, tomber de chute en
chute à 77 francs le kilo en 1903, ce qui représente moins
des 2/5 seulement de sa valeur légale (200 francs) et corres-
pond au rapport de 1 à 40 entre la valeur des deux métaux !

(1) Du moins pour la pièce de 5 francs, la seule monnaie d'argent ayant
cours légal. Car pour les petites pièces d'argent, chaque Etat s’est réservé le
droit d’en frapper une certaine quantité déterminée par le chiffre de sa popu-
lation — chiffre qui depuis la guerre a été très augmenté.

304
        <pb n="318" />
        LES SYSTÈMES MONÉTAIRES 305
En d’autres termes, l’éeu de 5 francs ne valait plus que
2 francs et le franc (à cause du titre plus faible) environ
36 centimes!

Dans ces conditions, la frappe libre de la monnaie d'argent
n’a pas été reprise, et nul ne sait si on la reprendra jamais.
Dès lors, on peut dire que, quoique les pays de l’Union
latine soient encore légalement sous le régime bimétallique,
en fait ils sont à peu près devenus monométallistes or. De
toutes leurs pièces d’argent, il n’en est plus qu’une seule qui soit
encore monnaie légale, et celle-là précisément on ne la frappe
plus !

S’il convient d’adopter le système monométalliste.

Il semble d’après les explications qui précèdent, qu’il n’y
ait plus lieu d’hésiter. Le système monométalliste est, infini-
ment plus simple, il coupe court à toutes les diflicultés que
nous venons de signaler. Pourquoi ne pas l’adopter ?

Tel est le parti qu'ont pris déjà la plupart des pays,
l’Angleterre la première (1816), puis le Portugal (1854), l’Alle-
magne (1873 = Etats Scandinaves (1875), la Finlande (1878&gt;,
la Roumanie ('890), l’Autriche (1892), la Russie (1897, le
Japon (1897), le Pérou (1901).

Et mème dans ceux qui sont encore nominalement bimé-
talliste, tel que le groupe dit de l’Union latine (France, Italie,
Belgique, Suisse et Grèce), l’Espagne, les Etats-Unis, les
Indes, en fait c’est la monnaie d’or qui est le seul étalon.

Même en Asie ou le monométallisme argent régnait — ce qui
faisait dire à Léon Say : les hommes blancs recherchent le
métal jaune et les jaunes le métal blanc — l’argent est de
plus en plus remplacé par l’or.

Pourtant le bimétallisme n’a pas encore tout à fait perdu
la partie. Il a encore quelques défenseurs parmi les écono-
mistes. Voici le principal argument qu’on peut faire valoir et
qui, à notre avis, ne manque pas de force :

es
ei
[V
        <pb n="319" />
        ; PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE

Nous savons que toute variation dans la-valeur de la mon-
naie a pour conséquence immédiate une variation inverse
dans les prix (voir ci-dessus, p. 256); or, quand il n’y a
qu'une seule monnaie, il est à craindre querces variations ne
soient fréquentes-et brusques, qu’elles ne détraquent tout l’or-
ganisme commercial et ne provoquent des erises incessantes.

Quand on emploie, au contraire, pour mesurer les valeurs,
deux monnaies, alors il s’éfablit entre elles une sorte de com-
pensation très favorable à la stabilité des prix et par suite
aissi à la prospérité du commerce, car, dans les affaires,
c'est surtout la stabilité qui est à considérer. L’explication
de ce phénomène de compensation est un peu délicate, mais
il est facile cependant de s’en faire une idée.

Il faut remarquer d’abord que lès variations des deux
nrétaux seront nécessairement solidaires comme s’ils ne
faisaient qu’un. Ceci n’est qu’un cas particulier de la loi de
substitution (voir p. 52), laquelle veut que toutes les fois
qu’un produit peut être substitué à un autre dans la consom-
mation, leurs valeurs s’égalisent nécessairement. Si l’élec-
tricité peut remplacer parfaitement le gaz pour l’éclairage et
vice versa, le-prix de celui-ci se règle nécessairement sur le
prix de celle-là. Or, il n’est aucun cas de substitution plus
parfaite que celle du franc d’argent au franc d’or — ou vice
versa —‘en supposant un négime de bimétallisme vrai, c’est-
à-dire la frappe libre des deux métaux. Donc, tant qu’on
peut indifféremment employer l’un pour l’autre, l’un ne
saurait valoir plus ou moins que l’autre.

Ceci admis, ül faut se rappeler que la cause de la supério-
rité des métaux précieux, en tant que mesure des valeurs,
tient à ce fait que les variations de quantité sont peu de
chose relativement à la masse existante (voir ci-dessus,
p. 270). Or celte condition sera d’autant mieux remplie que
le stock métallique sera plus considérable et s’alimentera à
des sources différentes. Composé de deux métaux il formera
d’abord une :masse double, et, de plus, comme il est peu
prabable que les causes qui amènent un surcroît de produc-
tion de l’un ou de l’autre des deux métaux coïncident, les

3C6
        <pb n="320" />
        LES SYSTÈMES MONÉTAIRES 307
variations seront moins sensibles. C'est ainsi que les crues
d’un fleuve sont d'autant moins soudaines et moins à redouter
que ses affluents sont plus nombreux et qu'ils prennent leur
source dans des régions plus éloignées et plus différentes par
leurs caractères géologiques ou climatériques. À ce point de
vue, il est préférable que notre réservoir métallique soit
alimenté par deux affluents d’origine différente, par l’or et
l'argent, que par un seul, et s'il y en avait trois ou quatre le
niveau serait d'autant plus stable, en sorte que théorique-
ment le poly-métallisme vaudrait encore mieux que le bimé-
tallisme. En fait, s’il n’y avait eu que le métal or, la décou-
verte des mines d’or de Californie et d'Australie aurait
causé la plus profonde perturbation par une hausse déme-
surée des prix, et tel aurait pu être l'effet des mines du
Transvaal ou du Klondyke. Leur épuisement en causerait
une inverse encore plus redoutable. HN n'importe guère que
les prix soient hauts ou bas, mais ce qui importe beaucoup,
c’est qu’on ne voie pas brusquement les bas prix succéder à
de hauts prix et vice versa. L'idéal d'un bon système moné-
taire c’est la s/abilifé des prix.

Non seulement les bimétallistes ne sont pas disposés à
renoncer à leur système, mais encore ils voudraient y con-
vertir les pays monométallistes or, et prétendent qu'aucune
des difficultés que l’on redoute ne se produirait si ce système
était consacré par un accord international de tous les grands
pays sur le pied de 15 1/2 ou tout autre rapport à déter-
miner, peu importe lequel.

Cette affirmation parait choquante aux économistes de
l’école classique. H ne saurait dépendre, disent-ils, de la
volonté d’un gouvernement, ni même de tous les gouverne-
ments réunis, de fixer la valeur respective de l’or et de
l'argent ne varietur, pas plus que la valeur respective des
bœufs et des moutons ou celle du blé et de l’avoine. La
valeur des choses est fixée uniquement par la loi de l'offre
et de la demande et échappe complètement à la réglementa-
tion du législateur : celle des métaux précieux ne fait pas
exception à la règle.
        <pb n="321" />
        = PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE

Ce raisonnement, dans sa généralisation, nous paraît trop
absolu. L'or et l’argent ne sont point des marchandises qui
puissent être assimilées aux bœufs ni aux moutons, ni à
toute autre marchandise, et voici pourquoi : leur principale
utilité est, nous l’avons vu, de servir à fabriquer la monnaie.
Par conséquent, quand on parle de la demande des métaux
précieux, il faut entendre par là presque exclusivement la
demande qu'en font une douzaine de grands Etats pour les
Hôtels des Monnaies. Or il n’y arien d’absurde à penser que
si cette douzaine d'acheteurs s’entendaient pour fixer les
prix respectifs des deux métaux, il ne pussent, en effet, y
réussir. S’ils déclaraient qu’ils achèteront tous le kilo or sur le
pied de 3.100 francs, et le kilo argent sur le pied de
200 fr, il est fort probable qu’ils feraient la loi au marché.

On dit qu’il serait absurde de décréter qu’un bœuf vaudra
toujours dix moutons ou qu’un hectolitre de blé vaudra
toujours deux hectolitres d'avoine ! Oui, sans doute, parce
que le marché de ces marchandises est immense et que leur
cours est déterminé par les besoins de chacun de nous, c’est-
à-dire de millions de consommateurs. Mais s’il n’y avait de
par le monde qu’une douzaine de personnes qui fissent
usage de bœuf ou de mouton, il est vraisemblable qu’il
dépendrait d’elles, en se coalisant. d’en fixer les prix sur le
pied de 1 à 10 ou sur tout autre pied qu’il leur plairait. Un
pareil résultat a été obtenu très souvent, malgré des condi-
tions bien moins favorables, dans les coalitions commer-
ciales que nous avons déjà vues sous le nom de Cartels ou
Trusts.

Sans doute, il ne faut pas pousser cette conclusion à l’ab-
surde. Il va sans dire qu’il ne serait pas au pouvoir des gou-
vernements, fussent-ils unanimes, de décréter que le rapport
entre l’or et l'argent sera désormais sur le pied d’égalité ou,
moins encore, que le rapport sera renversé et que désormais
un kilo d'argent vaudra 15 kilos 1/2 or! Pourquoi une telle
déclaration serait-elle lettre morte ? Parce que l’emploi indus-
triel des métaux précieux, bien que de moindre importance
que l’emploi monétaire (quoique pourtant il absorbe annuel-

08
        <pb n="322" />
        LES SYSTÈMES MONÉTAIRES

tement environ la moitié de la production), serait suflisant
pour empêcher la fixation d’un rapport aussi extravagant que
celui que nous venons d’indiquer. Tous les gouvernements
du monde auraient beau décréter que l’argent vaudra autant
que l’or, jamais hommes et femmes ne paieront pour une
montre ou une bague d'argent le même prix que pour une
montre ou une bague d’or — à moins que l'argent ne devint
aussi rare que le platine.

Mais dans les limites raisonnables, nous n’hésitons pas à
croire qu’un accord international serait efficace pour fixer la
valeur respective des deux métaux et pour supprimer par
conséquent le principal inconvénient du système bimétal-
liste, à savoir la fuite de l’une des deux monnaies. Où fuirait-
elle, puisque par tout pays elle serait soumise à la même loi?

Seulement cet accord international est-il possible en fait ?
Ceci est une autre question, Il ne le semble pas, car chaque
pays met un point d'honneur à adopter l’étalon d’or, et
notamment le gouvernement anglais, dont le concours serait
indispensable au rétablissement du bimétallisme, l’a toujours
repoussé.

Depuis la guerre la situation des bi-métallistes s’est fortifiée
en un sens parce que la valeur de l’argent a beaucoup remonté,
presque au rapport ancien de 1-à 15,5; par conséquent il
n’y a plus à redouter autant les perturbations résultant de la
loi de Gresham (1).

Mais, d’autre part, elle a perdu beaucoup de son intérêt
parce que le retour à la monnaie métallique (jaune ou blan-
che) paraît lointain, non seulement dans les pays ex-belli-

(1) Le métal argent a augmenté de prix, comme tous les autres métaux
d'ailleurs, et du prix de 80 franes le kilo, auquel il été tombé en 1902, il
s’est élevé jusqu’à 300 francs le kilo en 1920. Mais, depuis lors il a derechef
notablement baissé et est redescendu aux environs de 100 francs.

Il s’agit là du prix en francs d’or, car en francs billets le prix de l'argent
a naturellement monté dans la proportion de la dépréciation du billet, c’est-à-
dire a quadruplé.

309
        <pb n="323" />
        È PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE

gérants à cours forcé mais aussi dans les pays neutres. L’or
reste dans les caves des Banques et n’est plus employé que
pour régler les actions ou dettes vis-à-vis de l'étranger.
L’or semble dorénavant devoir être réservé au double rôle
de gage des billets de banque et de monnaie internationale»
la monnaie de papier devant rester la seule monnaie inter-
nationale.

Voici donc le moment de parler de celle-ci.

CHAPITRE IV
LA MONNAIE DE PAPIER

Si l’on peut remplacer la monnaie métallique

par de la monnaie de papier.

Qui a inventé la monnaie de papier? On ne sait. Elle était
connue en Chine de temps immémorial et le voyageur Marco
Polo au x1ve siècle en avait rapporté la description. L’anti-
quité nous a laissé maints exemples de monnaies, sinon de
papier du moins de cuir ou d’une valeur purement conven-
tionnelle, que l’on appelait monnaies obsidionales parce
qu’elles avait en général été émises dans des villes assiégées,
pour suppléer à la monnaie métallique qui faisait défaut.

Si nous ne savions déjà par une expérience journalière
que l’on peut substituer la monnaie de papier à la monnaie
métallique, nous aurions quelque peine à le croire et la
question inscrite en tête de ce chapitre paraîtrait bizarre.

S’il s’agit de monnaie de papier sous la forme de billet de
banque, il n’y a pas là de mystère. Le billet de banque n’est
que le signe représentatif. d’une valeur ésale en or ou en

310
1
        <pb n="324" />
        LA MONNAIE DE PAPIER Ci
titres déposée à la Banque et, quoique la plupart de ceux
entre les mains de qui ils circulent l’ignorent ou ne s’en sou-
cient guère, on comprend facilement qu’ils soient acceptés
comme monnaie. Mais quand il s’agit de papier-monnaie
proprement dit, c’est-à-dire de morceaux de papier émis par
un Etat sans remboursement, pas du moins à date fixée, et
sans aucune couverture en or, argent ou valeurs, on peut à
bon droit s'étonner.

Assurément on ne saurait remplacer du blé, ou du charbon,
ou une richesse quelconque, par de simples feuilles de
papier sur lesquelles on aurait fait graver ces mots : « cent
hectolitres de blé » ou « cent quintaux de charbon ». Ce ne
sont pas ces feuilles de papier qui pourront nous nourrir ou
nous chauffer. Et si même nous nous servions des pièces de
monnaie pour les suspendre à notre cou, comme les filles
d'Orient de leurs sequins d’or ou d’argent, il est clair que
des niorceaux de papier multicolores ne pourraient en tenir
lieu. — Mais nous savons que la monnaie n’est pas une
richesse comme une autre et que dans nos sociétés civilisées
son utilité est tout immatérielle. Une pièce de monnaie n’est
pas autre chose qu’un bon qui nous donne le droit de nous
faire délivrer, sous certaines conditions, une part des
richesses existantes (voir p. 276).-Or, ce rèle de « bon » peut
être joué par une feuille de papier aussi bien — disons
même beaucoup mieux en ce qui concerne les facilités de
circulation — que par un morceau de métal. Le financier
Law, quoique d’ailleurs par ses expérimentations préma-
turées il ait mené la France à la banqueroute, a eu le mérite
de parfaitement comprendre et de démontrer cette possibi-
lité. Et la meilleure démonstration d’ailleurs c’est l'emploi
de la monnaie de papier qui tend à se généraliser de plus
en plus. Pourquoi pas en effet ? Si par la volonté de la loi et
par le consentement général ces morceaux de papiers blancs
ou bleus sont investis de la propriété de servir à payer nos
achats, nos dettes, nos impôts, pourquoi ne circuleraient-ils
pas tout aussi bien que les pièces blanches ou jaunes? Car
celles-ci ne nous servent pas à autre chose.

31
        <pb n="325" />
        - PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE
LE il est à remarquer que la perspective ou la certi-
ude d’un remboursement à un terme plus ou moins éloigné
— ri —— 4 ee — aus + _ a
i elle peut être d’un grand poids pour les financiers, n’en
&gt; ; ee _
presque aucun pour le public, car qu’importe à celui qu
eçoit en paiement des coupures de papier-monnaie d
. . —_ , a 2
avoir qu'il pourra les échanger un jour, on ne sait quand,
ontre de l’or ou de l'argent? Aucun de ceux qui les
iv 9 &gt;. : ï &gt; -
reçoivent n’a 1 intention de les garder Jusgui ce ter me. ]
suffit de savoir, pour les accepter, qu on pourra les faire
passer à d’autres qui les accepteront de même. C’est un acte
de foi réciproque.
; ; : Et
C’est même un fait remarquable que_la facilité avec
laquelle les populations les plus arriérées dans l’évolutio
TA : esldiee LT == 2e ir es
économique acceptent la substitution d’une monnaie pure-
. —22en, &gt; == ve, EE + ï —
nent conventionnelle à une monnaie marchandise. Il est à
- $ Ie ee ET -——lt=22
présumer que parmi les monnaies primitives bon nombre
d’entre elles, telles que les coquillages, étaient déjà mon-
aies conventionnelles, car elles ne représentaient guère une
valeur comestible et encore moins, pour les tribus chez qui
ki E —p&gt; 2; ee : :
elles avaient cours, une valeur de collectionneur. En tou
= == ——2 2 ==
cas, on a pu expérimenter maintes fois, et récemment encor
. . »; STE ma TE
hez les tribus marocaines, l’'empressement avec lequel,
après quelques hésitations, elles acceptent le papier à 1
: ; S :
lace de la grosse pièce d’argent qu’elles avaient toujour
onnue. Et l’histoire de toutes les guerres, surtout de la
s bar — 77 == de 23 -çs— =: -——=—— =
uerre actuelle, fournit maintes preuves de ce fait psycho-
; ; 20e - —_— NS NT
ogique si curieux parce qu’il révèle quelle est la part de la
: . — h — ra &gt; ’
oi dans les choses humaines, même dans l'idée que le
10mmes se font de la richesse. Dans la plupart des ville
e France c’est la population qui a réclamé elle-mêm
émission de monnaie de papier pour remédier à la disett
e la petite monnaie métallique ; les chiffons de papier les
Lu = 7 —" ; — — = A
plus crasseux ont été acceptés partout avec le même empres-
penent que 2e napoléons d’or — et quant à sa belle mon-
naie d’or, ellel’a apportée avec toute la bonne grâce possible
à la Banque de France, en échange de billets (plus de
2 milliards de francs ont été ainsi apportés bénévolement).

319
        <pb n="326" />
        LA MONNAIE DE PAFIER

Non seulement la monnaie de papier a circulé sans diffi-
cultés, mais on s’est mis à la thésauriser à la place de la
monnaie d’or, ce qui est le comble d'honneur qu’on puisse
lui faire !

D'ailleurs on s’étonnera moins de la circulation d’une
monnaie conventionnelle si l’on réfléchit que la.monnaie
métallique n’a elle-même qu’une valeur en grande partie
conventionnelle, car quand on dit, comme dans les manuels
souvent, que toute bonne monnaie d’or ou d’argent a une
valeur intrinsèque égale à sa valeur nominale, il ne faut pas se
laisser abuser par ce mot de valeur in(rinsèque. S’il est vrai
que le petit lingot d’or qui forme la pièce de 20 francs ait
réellement une valeur marchande de 20 francs, c’est en
grande partie parce que l’or sert à faire les pièces de 20 francs
ou toute autre mennaie d’or. S’il ne servait qu’à faire des
bijoux ou à dorer des cadres de tableaux, ce lingot d'or ne
vaudrait certainement pas 20 francs : il ne vaudrait peut-
être pas même 5 francs !

C’est cependant une illusion que se font beaucoup d’éco-
nomistes ou du moins contre laquelle ils ne mettent pas
assez en garde leurs lecteurs. La plupart semblent dire que
le sceau de l’Etat exprimé sur les pièces d’or et d’argent ne
fait que constater leur valeur réelle, comme ces étiquettes
que les marchands piquent sur leurs marchandises. Mais la
déclaration que la pièce d’or de six grammes vaut 20 francs
n'est pas seulement déclarative, elle est en partie attributive
de valeur. C’est parce que la volonté du législateur, ratifiant,
si l’on veut, le libre choix des hommes, a élevé l’or et
l'argent à la dignité suprême de monnaie que ces métaux
ont acquis la plus grande partie de leur valeur, mais du jour
où la monnaie d’or ou d’argent serait démonétisée, elle ne
laisserait plus entre les mains de son possesseur qu’un gage
très déprécié.

Au reste il n’y a rien là de spécial à la monnaie. Pour
qu'un objet quelconque ait une valeur d’échange, il faut
toujours que le choix des hommes y ait une certaine part,
mais si ce choix est déterminé par des causes naturelles, la

313
        <pb n="327" />
        “ PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE

valeur qui en résultera sera pour partie naturelle et pour
partie conventionnelle. Le blé lui-même ne doit sa valeur
qu’au fait que la plupart des hommes civilisés ont adopté
cette céréale, entre tant d’autres, pour leur alimentation, et
si jamais la mode la remplaçait par quelque autre, nul doute
que sa valeur ne fût anéantie : pourtant personne ne songera
à dire que la valeur du blé est conventionnelle. Il en est de
même des métaux précieux. Le choix des hommes, en se
portant sur les métaux précieux, n’a rien eu d’arbitraire, car
il a été dicté par les qualités très réelles que possédent ces
métaux et que nous avons indiquées, La seule différence
c’est qu’il est plus aisé de remplacer les métaux précieux
comme monnaie que de remplacer le blé comme aliment.

Cependant il faut avouer qu’entre la valeur de la monnaie
métallique et celle de la monnaie de papier, il y aura tou-
jours de graves différences. Les voici :

10 La monnaie de papier, n’ayant qu’une valeur conférée
par la loi, ne peut s’étendre en dehors des limites du tcrri-
toire que cette loi régit. Elle ne peut donc servir à régier les
échanges internationaux. Au contraire, la valeur de la
monnaie métallique, étant réglée par celle du métal, est à peu
près la même pour tout pays civilisé : elle peut done circuler
partout, sinon comme monnaie frappée, du moins comme
lingot. Voilà pourquoi la monnaie métallique est essentiel-
lement la monnaie internalionale, tandis que la monnaie de
papier reste essentiellement une monnaie nationale (1).

2° Le papier-monnaie n’a aucune valeur marchande, car il
repose uniquement sur la volonté du législateur, et la même
loi qui l’a créé peut aussi l’anéantir. Si la loi démonétise le
papier-monnaie, il ne restera rien entre les mains du porteur
qu’un chiffon sans valeur : quand il a perdu sa valeur légale,

(1) Pourtant, dira-t-on, un billet de la Banque de France est généralement
accepté à l'étranger? — Qui, mais en ce cas. on le reçoit, non comme une
monnaie, mais comme un titre de créance, c’est-à-dire avec. l'intention de le
renvoyer en France pour le faire payer en monnaie. Le voyageur est
libéré vis à-vis de som hôtelier, mais son pays ne l’est pas, car il faudra que
ce billet soit payé finalement en marchandises ou, valeurs.

314
        <pb n="328" />
        LA MONNAIE DE PAPIER 1
il a tout perdu. Il n’en est pas tout à fait de même de la mon-
naie métallique. En dehors de sa valeur légale, elle a aussi
une valeur naturelle — certes ! bien moindre que sa valeur
nominale, ainsi que nous venons de le dire, mais tout de
même valeur marchande qu’elle doit aux propriétés physi-
ques des métaux qui la constituent et qui sont loin d’être
communes et de peu d'importance, — en sorte que, même
si ces monnaies se trouvaient démonétisées par la loi, tout
de mème le possesseur de ces pièces n'aurait pas tout perdu.
Sans doute, si l'or et l’argent étaient démonétisés par fous
pays la monnaie métallique perdrait la plus grande partie de
sa valeur, parce que leur principal débouché, celui des
Hôtels des Monnaies, leur ferait défaut. Et la preuve c’est
qu’il a suffi que quelques pays seulement aient démonétisé
leur monnaie d’argent pour causer une baisse considérable
dans la valeur du métal blanc. Toutefois, même dans cette
hypothèse extrême, les métaux précieux conserveraient
encore une certaine utilité puisqu'ils pourraient être affectés
à des usages industriels; et comme ces emplois industriels
deviendraient d’autant plus importants et d'autant plus nom-
breux que la valeur du métal baisserait, il est possible que
cette baisse de valeur ne fût pas aussi grande qu'on le pense.
Mettons qu’elle fût des deux tiers. ou des trois quarts de la
valeur actuelle. Encore resterait-il, entre les mains du por-
teur des pièces de monnaie, une certaine valeur que la loi
n'aurait pu lui ravir, probablement même une valeur supé-
rieure à celle de n'importe quelle autre marchandise qu’on
aurait choisie comme monnaie légale et qui viendrait à être
démonétisée.
3° Enfin la valeur de la monnaie de papier est généralement
plus variable que celle de la monnaie métallique : et cela par
la raison que la quantité de monnaie de papier dépend de la
volonté des hommes, tandis que la quantité de monnaie
métallique ne dépend que de causes naturelles, à savoir la
découverte de nouvelles mines. L’une est émise par les gou-
vernements, l’autre par la nature. Il est donc au pouvoir
d’un législateur imprévoyant de déprécier la monnaie de

315
        <pb n="329" />
        PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE

papier en en émettant une quantité exagérée, et le fait n’est
que trop fréquent, tandis qu’il n’est pas au pouvoir d’un gou-
vernement de déprécier par une frappe exagérée la monnaie
métallique.

Il est vrai que la découverte de mines exceptionnellement
riches peut aussi jeter dans le monde, à un moment donné,
une quantité considérable de métaux précieux, et, par suite,
faire baisser la monnaie métallique, mais ces variations dans
la quantité d’or ou d’argent ne causent jamais la même bru-
tale perturbation que les variations dans la quantité de papier-
monnaie, parce qu’elles s’étendent sur toute la surface du
monde civilisé : partout recherchés et reçus, les métaux pré-
cieux, s’ils sont en excès dans un pays, ne tardent pas à
refluer d'eux-mêmes dans les aûtres pays, tandis que les
crues subites du papier-monnaie — étant toujours ren-
fermées dans les limites d’un pays déterminé qui forme
comme réservoir clos et en dehors duquel elles ne peuvent
se déverser — peuvent devenir désastreuses,

Tels sont les inconvénients qui font du papier-monnaie un
instrument d’un maniement plus dangereux que la monnaie
métallique. Ils sont loin cependant de justifier l’anathème
prononcé contre le papier-monnaie quand on a dit « qu'il
est le plus grand fléau des nations : il est au moral ce que la
peste est au physique » (1). À ce compte, toute l’Europe à ce
jour serait pestiférée.

Il faut même remarquer que ces dangers pourraient être
atténués et disparaître presque complètement si l’on imagi-
nait une convention internationale conclue entre tous les
pays civilisés et par laquelle ils s'engageraient tous :

1° à donner cours légal à un même papier-monnaie ;

2° à n’en pas augmenter la quantité, ou à ne l’augmenter
que dans une proportion déterminée à l’avance, par exemple
calculée pour chaque pays d’après l’accroissement de sa
population.

(1) Paroles attribuées souvent à Napoléon, mais qui sont d’un de ses
ministres, M. de Montalivet (Circulaire du 10 octobre 1810).

216
        <pb n="330" />
        LA MONNAIE DE PAPIER 317

En ce cas, la valeur du papier-monnaie, quoique toujours
conventionnelle, artificielle si l’on veut, néanmoins par le
seul fait qu’elle reposerait sur le consentement unanime des
peuples, aurait désormais une assiette aussi large et plus
stable que la valeur de la monnaie métallique elle-mème.
Car s’il est vrai, comme nous l’avons dit, que celle-ci est
émise par la nature et celle-là par les gouvernements, il faut
remarquer que la nature est toujours aveugle, tandis qu’il y
aurait chance qu’un syndicat d’Etats fût éclairé ! Ils ont
aujourd’hui, comme nous le verrons, assez de moyens de se
renseigner pour pouvoir régler l’émission du papier-monnaie
d’après les besoins de la circulation. Dès lors, comme sa
quantité serait réglée par les prévisions scientifiques et non
plus par le jeu du hasard, il est à croire que sa valeur serait
moins sujette à varier. C’est probablement sous cette forme
que sera la monnaie de l’avenir.

Le caractère de la monnaie de papier d’être artificielle
n’est point, d’ailleurs, un signe d’infériorité: bien au con-
traire! Le chronomètre est un instrument artificiel pour
mesurer les heures tandis que le soleil est un instrument
naturel. Cela n’empêche pas que le premier ne soit, pour cet
usage, fort supérieur au second. C’est la caractéristique
même du progrès de remplacer les instruments naturels par
des instruments artificiels : le bâton par le fusil, le cheval
par la locomotive, la lumière du soleil parla lampe électrique
et sa chaleur par le calorifère.

°;
Si la création d’une monnaie de papier équivaut
à une création de richesse.

Les hommes qui les premiers ont eu l’idée de créer de la
monnaie de papier se flattaient par là d’accroître la richesse
générale, de la même façon que s’ils avaient découvert une
mine d’or ou réalisé le Grand-Œuvre de la permutation des
métaux rêvés par les alchimiistes.

[1
        <pb n="331" />
        PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE

Sous cette forme, l’idée était évidemment absurde, car elle
suppose une création de richesse ex nikilo. Et pourtant on l’a
trop tournée en ridicule, car il est très vrai que l’émission
d’une monnaie de papier peut accroître dans une certaine
mesure la quantité de richesses existant dans un pays. Mais
de quelle façon? C’est Adam Smith qui le premier en a
donné l’explication. Il fait observer que la monnaie métal-
lique qui circule dans un pays est un capital improdüctif et
que la substitution de la monnaie de papier, en rendant dis-
ponible ce capital, permet de l’utiliser et de lui donner un
emploi productif. C’est ainsi, dit-il, dans une comparaison
restée célèbre, que si l’on trouvait le moyen de voyager dans
les airs, on pourrait restituer à la culture et à la production
toute la surface du sol occupée par les routes.

La comparaison ingénieuse d’Adam Smith laisse cependant
quelque obscurité dans l’esprit. On voit bien clairement que
du jour où l’on n’aurait plus besoin de routes ni de che-
mins de fer, on pourrait défricher le terrain qu’ils occupent
et rendre ainsi à la culture et à la production environ
400 000 hectares, rien que pour la France, — mais on ne voit
pas aussi clairement ce qu’on pourra faire de la monnaie
métallique du jour où l’on aura trouvé le moyen de s’en
passer. La fera-t-on fondre pour en faire de la vaisselle ou
des pendants d’oreilles? Le gain serait bien mince. — Non !
mais on l’emploiera en achats ou en placements à l’étranger :
soit en achetant des titres de rentes, des actions de chemins
de fer, des terres, des navires, soit en renouvelant l’outillage
industriel ou agricole, placements qui, d’une façon ou de
l’autre, pourront augmenter les revenus du pays : la mon-
naie employée à l’intérieur pouvait bien procurer des revenus
aux individus mais non à la nation.

Ainsi font ces familles qui, possédant une argenterie ou
des bijoux d’une valeur considérable, les remplacent par un
métal d'imitation ou des pierres fausses et, pour grossir
leurs revenus, réalisent le capital ainsi investi. Ou encore
comme ces particuliers bien avisés qui, sachant que
l’arsent ne rapporte rien aussi longtemps qu’il dort dans

318
        <pb n="332" />
        IA MONNAIE DE PAPIER 319
leur poche ou dans leur coffre-fort, ont soin de n’en garder
chez eux que le strict nécessaire et de placer tout le reste.
Les plus riches sont le plus souvent ceux qui ont le moins
d'argent chez eux. Le paysan économe a quelque tiroir
secret plein de napoléons ou d'écus, mais le millionnaire n’a,
pour payer son fournisseur, qu’un carnet de chèques. Les
nations peuvent faire de même. Tandis que la France
employait 8 à :\ millliards de numéraire, l’Angleterre, plus
experte en fait de crédit, se cantentait de 3; elle n’en était
pas plus pauvre pour cela, au contraire!

Quand donc on pose cette question : Est-il au pouvoir
d’un État ou même des banques, en émettant du papier-
monnaie, d’augmenter réellement la richesse du pays? — il
ne fav* nas répondre par une négation absalue En réalité la
chose e't faisable, mais seulement! jusow'à&amp; coneurrence de la
quant'‘? Ze monnaie métallique eristante. En remplaçant les
10 milliards de numéraire que possède la France par égale
somme en billets, l’émission du papier-monnaie pouvait en
effet procurer à la France un suvplément de richesses de
10 milliards — mais pas un sou de plus. |

Et encore faut-il remarquer que si le gain que nous
venons d'évaluer peut être réalisé par certains pays, il ne
saurait l'être par tous à la fois. Un pays peut bien utiliser
son stoek métallique d’une façon productive en l'écoulant à
l'étranger, mais si chacun voulait en faire autant, il est clair
qu'aucun n’y réussirait. En ce cas les pièces d’or et d'argent
étant offertes par tous les pays, qui chrercheraient à s’en débar-
rasser, n'auraient plus que leur valeur industrielle et encore
très dépréciée par l'accroissement de l’offre — tandis que si
l'on découvrait le moyen de se passer de routes, il en serait
autrement : tous les pays à la fois pourraient bénéficier égale-
ment de l'utilité nouvelle qu’ils trouveraient dans les terrains
autrefois consacrés aw transport et désormais devenus
disponibles C'est en cela que la pittoresque comparaison
d’Adam Smith, à notre avis, pèche un peu.

Et pourtant elle reste vraie en ce sens que même en
supposant la monnaie métallique remplacée partout par
        <pb n="333" />
        - PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE

une monnaie de papier, le genre humain économiserait
désormais tout le travail qu’il est obligé d’employer annuel-
lement à entretenir son stock métallique, à combler les vides
que le frai et les pertes accidentelles y creusent chaque
jour, et surtout à en maintenir la masse au niveau qu’exigent
les besoins d’un commerce et d’une population toujours
grandissante. Pense-t-on que ce travail-là soit peu de chose ?
L'exploitation des mines d’or et d'argent, la fonte, le trans-
port, le monnayage des lingots, représentent le travail de
centaines de mille de travailleurs, toute une armée. Suppri-
mez la nécessité d’employer les métaux précieux et tous ces
bras vont devenir disponibles pour une production nouvelle.
La force productive de l'Humanité en sera accrue d’autant.

En résumé, on voit que la réponse à la question qui fait
le titre de ce chapitre est bien différente de celle qu’on
donnait autrefois. Il ne faut plus dire que la monnaie de
papier accroît la richesse d’un pays dans la mesure où elle
augmente son stock monélaire, mais au contraire dans la
mesure où elle permet de le diminuer.

De l’émission exagérée de papier-monnaie
et des signes qui la révèlent.

Nous avons. mesuré l’avantage économique que peut
procurer l’émission du papier-monnaie à un pays. Mais
celui-là n’intéresse que les économistes et ce n’est jamais ce
motif qui détermine les gouvernements à émettre du papier-
monnaie. Le but qu’ils visent est plus pratique et plus
simple : c’est un avantage financier. Quand un gouvernement
se trouve à court d’argent, la création d’un papier-monnaie
est pour lui un moyen très commode de payer ses fournis-
seurs, ses fonctionnaires, ses dépenses, sans être obligé
d’emprunter et par conséquent sans avoir besoin de payer
d’intérêt. Quand un gouvernement est dans cette situation, il

320
[I
        <pb n="334" />
        LA MONNAIE DE PAPIER M
est à croire qu’il ne jouit pas d’un crédit très élevé et que,
s’il a besoin d’argent, où bien il ne trouvera pas de prêteurs,
ou bien le taux d’intérêt sera très onéreux. Voici. pourquoi
beaucoup d'Etats ont eu recours à l’émission de papier-
monnaie, et en somme ne s'en sont pas mal trouvés lorsqu'ils
ont eu la sagesse de ne pas dépasser dans leurs émissions
la limite nécessaire aux besoins du pays, laquelle est repré-
sentée par la quantité de monnaie métallique en circulation.
Malheureusement la tentation est grande pour un gouverne-
ment obéré de franchir ce cercle fatal : beaucoup y ont cédé
qui ont fini par la banqueroute — pas tous pourtant.

Tout le monde connaît la lamentable histoire des assignats.
On sait que ces assignats avaient pourtant pour gage les
biens confisqués aux émigrés et à l'Eglise, mais ils furent
émis en quantité infiniment supérieure à la valeur de ces
biens, jusqu’au chiffre extravagant de 40 milliards de francs,
c'est-à-dire vingt fois probablement la quantité du numéraire
existant à celte époque ! Alors même que cette émission eût
été faite en bonnes pièces d’or et d'argent, elle n’en aurait
pas moins entraîné une dépréciation considérable de la mon-
naie métallique, puisque celle-ci se serait trouvée vingt fois
supérieure aux besoins. On peut penser dès lors quelle dût
être la dépréciation d’une simple monnaie de papier! On vit
une paire de bottes se vendre 4.700 francs, une rame de
papier 450 francs et l’abonnement au Journal Officiel
1.000 francs (1).

Toutefois on peut dire que. dans l’état actuel de la science
économique, un gouvernement qui franchit la limite est
vraiment inexcusable. Il y a en effet des signes certains,
familiers à l’économiste et au financier, qui permettent de
reconnaître le danger, même à distance, et qui donnent des

(1) Ces prix, qui avant la guerre paraissaient fantastiques, paraissent
aujourd'hui peu de choses en regard du prix atteint en Russie, en Allemagne,
eu Autriche. C’est par dizaines de millions de coronnes, par centaines de
millions de roubles, par milliards et par billions de marks, que se chiffraient
les prix de moindres articles. Et la cause était la même : des émissions de
papiér-monnaie en ‘quantité telles que les fabriques de panier ne pouvaient y
suffire.

Gipe P. R. 25e Edition.

32
41
        <pb n="335" />
        $. PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE
indications plus sûres que celles que le plomb de sonde ou
les amers peuvent donner au pilote :

Le premier c’est la prime de l’or. Du jour où le papier-
monnaie a été en quantité exagérée relativement aux
besoins, il commence à se déprécier suivant la loi constante
des valeurs, et le premier effet de cette dépréciation, le pre-
mier signe qui la révèle, alors qu'elle n’apparaît point
encore aux yeux du public, c’est que la monnaie métallique
fait prime. La monnaie métallique fait prime, c’est-à-dire
que sa valeur ressort, dans cette dépréciation commençante
de l’instrument monétaire, comme on voit émerger les
roches à la marée descendante. Les banquiers et les chan-
geurs commencent à la rechercher pour l'étranger sous
forme de lingots et ils paient une petite majoration pour se
la procurer. Voici alors pour les financiers le moment
d’ouvrir l’œil !

Le second, c’est la fuite de la monnaie métallique. Si faible
que soit la dépréciation de la-monnaie de papier, si cette
dépréciation n’est pas immédiatement conjurée par le
retrait du papier en excès et si on Ja laisse se prolonger et
s’aggraver, on verra disparaître le peu de monnaie métal-
lique qui restait encore. Ce phénomène est tout à fait carac-
téristique : il s’est manifesté dans tous les pays où l’on a
abusé du régime du papier-monnaie, depuis longtemps dans
toute l’Amérique du Sud (pays de mines d’or et d'argent
cependant !), tout comme aujourd’hui dans les pays belligé-
rants. Nous l’avons expliqué en détail à propos de la loi de
Gresham : nous n’y revenons pas (voir pp. 290-293).

Le troisième, c’est la hausse du change (1). Nous n'avons pas
encore parlé du change, mais il est facile de comprendre
que les créances payables sur l’étranger, les lettres de
change ou chèques, donnent lieu dans toutes les places com-

(1) Au lieu de hausse du change, on peut dire aussi bien : baisse du change,
il suffit de s'entendre. Si l'on regarde à la valeur des monnaies étrangères, ou
des créances sur l'étranger, en France, il y a hausse — mais si l’on regarde
à la valeur du billet francais à l’étranger, il y a baisse. Voir ci-après Le
Change.

399
        <pb n="336" />
        LA MONNAIE DE PAPIER ;
merciales du monde à un grand mouvement d’affaires. Elles
ont un cours public, comme toute autre marchandise, qui
est justement ce qu’on appelle le cours du change. Or, ces
créances sur l’étranger sont presque toujours payables en
or, puisque l’or c’est la monnaie internationale : une lettre
de change sur Londres est donc considérée comme équiva-
lente à de l’or et par conséquent, si celui-ci fait prime, elle
bénéficiera de la même prime.

Le quatrième, c’est la hausse des prix. Il n'apparaît que plus
tard, mais indique que le mal est déjà grave et que la limite
permise a été beaucoup dépassée. Il ne faudrait pas croire
que c'est le marchand qui augmente ses prix dès que le
papier-monnaie commence à se déprécier. Il ignore cette
dépréciation et le public aussi, et ils ne commencent à la con-
naître que lorsque la hausse des prix la leur a révélée. Mais
alors qu’est-ce qui déclenche la hausse ? C’est l'abondance
des billets qui, se répandant, entre les mains de tous, per-
mettent à chacun d’augmenter sa demande. Le mal, qui
jusqu’alors était à l’état latent, fait éruption au dehors et se
révèle au grand jour.

I faut remarquer pourtant que les anciens prix ne changent
pas pour les personnes qui peuvent payer en monnaie métal-
lique, si toutefois il leur en reste encore : celle-ci en effet n’a
rien perdu de sa valeur, bien au contraire. On assiste donc
à un curieux spectacle, celui du dédoublement des prix :
chaque marchandise se trouve avoir désormais deux prix,
l’un payable en monnaie métallique, l’autre payable en mon-
naie de papier et la différence entre les deux mesures est
précisément la dépréciation de celle-ci. Mais si le phénomène
est curieux, il est fugitif, car l’or disparaissant de la cireula-
tion aussitôt que s’y trouve une monnaie de papier dépréciée,
il ne peut plus être employé comme moyen d’achat.

Sitôt donc qu’un gouvernement constate ces signes précur-
seurs, fuite et prime de l’or, hausse du change, son premier
devoir serait de s’interdire absolument toute émission nou-
velle de papier-monnaie: il a atteint en effet la limite à
laquelle il faut s'arrêter. S’il a eu le malheur de la franchir

393
        <pb n="337" />
        PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE

et s’il voit se manifester en conséquence les redoutables
symptômes de la hausse et du dédoublement des prix, il doit
faire machine en arrière et détruire tout le papier-monnaie
au fur et à mesure qu’il rentre dans ses caisses, jusqu’à ce
qu’il l’ait ramené à de justes proportions. Mais ce remède
héroïque, il n’est pas toujours possible à un gouvernement
de l’appliquer. En effet, pour arrêter l’émission de papier-
monnaie, il faudrait qu’il pût se procurer des ressources par
quelque autre moyen, par l'emprunt, et pour pouvoir rem-
bourser le papier émis en trop, il faudrait qu’il trouvât des
excédents dans le budget. C’est parce que ces conditions
n’ont pu être remplies durant la guerre, dans la plupart des
Etats belligérants, que l’émission du papier a continué
nonobstant la hausse des prix et celle du change.

Les signes révélateurs que nous venons d’énumérer, s’ils
sont précieux pour les gouvernements, leur sont d’autre part
fort désagréables précisément parce qu’ils renseignent aussi
le public et risquent de l’inquiéter. Aussi s’efforcent-ils de les
empêcher d’apparaître au grand jour. C’est pourquoi depuis
la guerre en France une loi de circonstance punit de peines
sévères toute exportation et même toute négociation, avec
primes, de monnaie métallique, ce qu’on appelle l’agio (1). Ik
est donc interdit d’offrir ou de recevoir plus de 100 francs en
billets de banque contre 100 francs d’or. Ces opérations étant
défendues, il n’y a pas de prime de l’or, du moins apparente,
et il n’y a pas non plus de dédoublement des prix. Il est
vrai que la loi ne peut empêcher la hausse du change ni la
hausse des prix, maisle public ne s’inquiète pas de la hausse
du change ou même l’ignore, et quant à la hausse des prix
il l’attribue à de tout autres causes qu’à la dépréciation de
la monnaie de papier.

(1) Loi du 12 février 1946. — La loi a été. appliquée à maintes reprises,
mais n'a pas réussi à empêcher le trafic clandestin ayant pour but la fonte de
la monnaie métallique, ni l'exportation en contrebande.

Peut-être aurait-il été plus sage de ne pas chercher à contrarier le libre
jeu des facteurs économiques, tel: que nous venons de l'indiquer et de per-
mettre la prime de l'or et le dédoublement des prix. Le prix en or fut resté le
prix vrai et il eut été plus faciled’y revenir un jour.

2394
        <pb n="338" />
        L'ÉCHANGE INTERNATIONAL
CHAPITRE V
L’ÉCHANGE INTERNATIONAL
Les avantages du commerce international.

L’échange ne s'impose pas aux nations avec autant de
nécessité qu’aux individus. Pour ceux-ci le rôle de Robinson
ne peut se concevoir que sous forme d’un roman, mais une
nation, ne fut-elle mème qu’une petite nation, dispose
de ressources suffisantes pour vivre sur son propre fonds,
sans rien recevoir de l’étranger. Cependant la grande guerre,
et le blocus auquel elle a soumis plusieurs pays, a montré,
par une illustration tragique, que cette cessation des échanges
internationaux impliquait de telles privations qu’elles n’'au-
raient pu se prolonger longtemps sans entraîner la mort
d’une partie de la population.

I est à remarquer que, contrairement à l’opinion courante
créée par les protectionistes, ce sont les achats, les impor-
tations, comme on dit, et non les exportations, dont une
nation peut le plus difficilement se passer.

En ce qui concerne les richesses naturelles elles sont
réparties de façon très inégale à la surface de la terre, tant
par suite de la diversité des climats que celle des gisements
miniers. Même un pays aussi heureusement situé que la
France ne peut tirer de son sol ni coton, ni cuivre, ni oranges,
ni thé, ni café et elle ne peut produire qu’en quantité insuf-
fisante le charbon, la laine, la soie, le bois de construction,
etc. D’autres pays sont encore bien plus désavantagés que la
France : l’Italie, la Suisse n’ont point de charbon et guère

225
I
        <pb n="339" />
        = PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE
plus de fer ; l’Angleterre n’a point de vin, ni de raisins pour
son pudding national.

Et plusieurs pays en Europe sont arrivés à une densité de
population qui ne leur permet plus de nourrir leurs habi-
tants : la Belgique, l’Angleterre, l’Allemagne, doivent donc
demander à la Russie et aux Amériques une partie de leur
pain quotidien (1).

En ce qui concerne les produits manufacturés. évidem-
ment il n’y a pas de nécessité naturelle qui interdise à une
nation de fabriquer n'importe quoi. Mais il y a pourtant là
aussi des inégalités — telles que le plus ou moins de proxi-
mité des matières premières ou des forces naturelles, les
caractères ethnographiques et psychologiques de la popula-
tion, les situations acquises par le développement de cer-
taines industries sous l’influence de causes historiques ou
parfois du hasard — qui permettent à tel ou tel pays de pro-
duire dans des conditions beaucoup plus économiques et par
conséquent à meilleur marché. Les autres pays, moins avan-
tagés ont donc intérêt à leur acheter ces produits au lieu de
s’obstiner à les produire eux-mêmes dans des conditions
beaucoup plus onéreuses. Par exemple. la France peut très
bien fabriquer elle-même des automobiles et elle en fait de
très belles, ou des machines agricoles, mais elle ne peut les
faire aussi économiquement que les grandes usines des
Etats-Unis, qui sont outillées pour en fabriquer par cen-
taines de mille. De même l’Angleterre pour la construction
des navires, ou l’Allemagne pour les produits chimiques et
colorants, peuvent nous servir à bien meilleur marché que
nous ne pouvons le faire par nos propres moyens.

En ce cas, l’avantage de l’importation consiste dans l’éco-
nomie de travail réalisée par le pays importateur et se

(1) On sait que les importations ont été à peu près complètement arrêtées
durant et depuis la dernière guerre pour l’Europe Centrale et Orientale et que,
malgré un rationnement des plus rigoureux, ces pays n'ont pu éviter la famine
et ses conséquences. Elle dure encore.

La France elle-même est obligée, sauf dans les bonnes années, d'importer une
dizaine de millions de quintaux de blé pour compléter son alimentation.

396
        <pb n="340" />
        L'ÉCHANGE INTERNATIONAL 4
mesure par la différence entre le prix à payer pour la mar-
chandise importée et le prix auquel elle reviendrait s’il
fallait la produire sur place. Si une auto américaine ne
représente que 500 journées de travail américain, alors qu’en
France elle exigerait 1.000 journées de travail, il est clair
que si la France peut l'acheter à sa valeur, c’est-à-dire en
donnant en échange une marchandise n’ayant coûté en
France que 500, disons (pour tenir compte du bénéfice et du
transport, 600 journées de travail) ou avec une somme
d'argent équivalente à ces 600 journées, elle aura économisé,
c’est-à-dire gagné la différence, soit 400 journées de travail.

Cet avantage-là est celui que la théorie classique met au
premier rang dans l’échange international. Bastiat le formu-
lait en ces termes : « Obtenir une satisfaction égale avec
moins d’efforts ». Et, en effet, tel est bien l’avantage de
l'échange entre individus, tel que nous l'avons expliqué
(p. 263): c’est comme un élargissement de la division du
travail.

L’exportation, à la différence de l'importation, n’est jamais
une nécessité, une question de vie ou de mort, pour un pays.
Elle est, si j'ose dire, une sorte de luxe. Et pourtant c’est
touiours celle-ci et jamais celle-là qui fait l’objet de la poli-
tique commerciale de chaque pays. Tous les efforts du gou-
vernant tendent à développer les exportations et à se
défendre plutôt contre les importations ! Comment expliquer
une telle aberration? C’est que les avantages de l’importation
— accroissement de satisfactions ou économies — n’inté-
ressent que les consommateurs, chacun d’eux que pour une
petite part et ceux-ci se perdent dans la foule indifférente
tandis que les avantages résultant de l’exportation bénéficient
aux producteurs. Les hommes mettent beaucoup plus de
passion à la poursuite du profit qu’à la réalisation de quel-
ques économies.

Au cours de cette guerre, innombrables sont les articles et
même les livres qui ont été publiés en vue d'étudier les
moyens d’étendre nos exportations — banques d’exporta-
tion, sociétés d’exportation, agences à l’étranger, ensei-

397
        <pb n="341" />
        PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE
gnement commercial, ete. — tandis que je ne sache pas
qu'aucune étude ait été publiée en vue de développer nos
importations, si ce n’est dans le cas particulier d’importa-
tions de nos colonies. Et on déclare qu'après la guerre la
restauration économique de la France dépendra du dévelop-
pement de ses exportations.

Il faut donc que les avantages de l'exportation soient bien
séduisants. Quels sont-ils ?

10 Il faut reconnaître que l'exportation peut mieux que
l'importation -servir la politique d'expansion d’un pays :
l’importation est la forme passive du commerce, tandis que
l'exportation est la forme active. Pour s'ouvrir des débou-
chés, il faut plus d’initiative, un sens commercial plus déve-
loppé, que pour faire venir des marchandises, de même
d’ailleurs qu’entre individus il est assurément plus difficile
de véndre que d’acheter. Toute industrie qui est en état
d’exporter prouve, par cette faculté même, qu’elle n’a plus
besoin de protection, qu’elle est émancipée, qu’elle peut
sortir et aller seule dans le monde, qu’elle s’est élevée du
rang d’industrie nationale à celui d'industrie internationale.

L’exportation des produits est une des formes de la propa-
gande — tout comme celles de la langue, des idées et des
modes, et comme celles-ci se crée une clientèle non pas seu-
lement au sens commercial, mais au sens antique et politique
de ce mot.

2° L’exportation, étant une vente, implique par conséquent
un paiement, donc une rentrée d’or dans le pays. C'est là
l’avantage qui impressionnait surtout les économistes de
jadis : une abondante exportation équivalait à la possession
des mines d’or tant enviées. Et d’ailleurs, même à l’heure
présente, pour les pays ex-belligérants qui sont submergés
de papier-monnaie, l'exportation est le moyen pour eux de
reconstituer leur stock d’or ou tout au moins de leur pro-
curer les traites sur l’étranger qui leur sont indispensables
pour payer leurs dettes et relever le cours de leur papier-
monnaie.

30 L’exportation a aussi cet avantage, pour les pays qui

398
        <pb n="342" />
        L'’ÉCHANGE INTERNATIONAL 24)
disposent de certains produits, naturels ou artificiels, en
quantité supérieure à leurs besoins, d’utiliser l’excédent qui,
sans l’exportation, resterait inutile et sans valeur. Sans elle,
que ferait le Brésil de son café, la Tunisie de ses phosphates,
l’Australie de sa laine, le Transvaal de son or, l’Angleterre de
son charbon, et demain la France de son fer ?

4° Enfin, et surtout, l'exportation est le seul moyen par
lequel un pays puisse payer les importations qui lui sont
nécessaires, car, comme on peut bien le penser, ce n’est pas
avec son or qu’il peut le faire, même quand il en a, et en ce
moment on sait que les pays d’Europe n’en ont plus, du
moins tous ceux qui ont fait la guerre. Aussi ne peuvent-ils
compter que sur leurs exportations pour payer tout ce qui
est nécessaire à leur reconstitution économique (voir ci-après).

Ce qu'il faut entendre par balance du commerce.

On appelle balance du commerce la différence entre la
valeur des importations et celle des exportations. Si nous con-
sultons les statistiques des exportations et des importations
dans tous les pays, nous voyons cette balance du commerce
pencher tantôt du côté des importations, tantôt du côté des
exportations : toutefois, le premier cas est de beaucoup le
plus fréquent.

Prenons pour exemple la France. Les importations dans
les trente années avant la guerre (sauf une seule) ont toujours
dépassé les exportations : en moyenne un peu plus de 8 mil-
liards pour les importations, moins de 7 milliards pour les
exportations — donc déficit annuel, si on veut l’appeler ainsi,
de plus de 1 milliard (1.633 millions en 1913) (1).

(1) Ce sont les chiffres du commerce spécial.

On entend par commerce général le mouvement de toutes les marchan-
dises qui entrent en France ou en sortent, ne füt-ce même que pour passer, et
par commerce spécial seulement le mouvement des marchandises qui ont été

dm
apA"
êi
        <pb n="343" />
        330

PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE

Faut-il conclure de ces chiffres que la France était obligée
de payer tous les ans à l'étranger plus de 1 milliard de francs
en monnaie par an ? Ce n’est pas probable, car il était
facile de constater, par l’observation la plus superficielle, que
la quantité de monnaie en circulation n’avait pas sensible-
ment diminué. Mieux que cela ! elle avait augmenté, En effet,
les mêmes douanes qui enregistrent les exportations et les
importations de marchandises, enregistrent aussi les entrées
et les sorties de métaux précieux. Ord’aprèsles chiffres
relatifs à la même période, tous les ans il y avait plus de
numéraire ou lingots à l’entrée qu’à la sortie (en 1913 excé-
dent 619 millions).

Si nous prenions l’Angleterre, les chiffres seraient plus
surprenants encore. L’excédent annuel des importations sur
les exportations y dépassait régulièrement(3 milliards francs,
c’est-à-dire qu'une année aurait dû suffire pour enlever tout
le numéraire de l'Angleterre, car. il ne dépassait guère
3 milliards de francs! Il n’en est rien pourtant et on voyait
au contraire, là comme en France, les entrées de numéraire
dépasser ordinairement les sorties.

Quel est donc le mot de l’énigme ? Celui-ci tout simplement :
pour savoir si un pays exportera où importera du numéraire
ce n’est point uniquement la balance de ses exportations et
de ses importations qu’il faut considérer, comme on le fait
généralement dans le public, mais la balance de ses créances
et de ses dettes. Or, la balance des comptes n’est pas la mème
que la balance du commerce : les exportations constituent
bien une créance sur l’étranger et même la principale,
mais il y a bien d’autres créances qui peuvent aussi procurer
de l’or : les importations constituent bien la principale dette
vis-à-vis de l’étranger, mais elle n’est pas la seule.
produites à l’intérieur ou qui sont destinées à la consommation intérieure : il
ne comprend done ni les marchandises en transit, ni les admissions tempo-
raires. Le commerce spécial est nécessairement inférieur au commerce
général : cette différence, pour la France, est de plusieurs milliards. La pro-
portion est plus considérable dans d’autres pays à raison de leur situation
géographique : en Suisse par exemple.
        <pb n="344" />
        L'ÉCHANGE INTERNATIONAL

Et quelles sont donc ces créances ou ces dettes interna-
tionales distinctes des exportations et des importations, que
l’on a appelées très bien les exportations invisibles?

Elles sont nombreuses, voici les principales :

1e Les frais de transport des marchandises exportées, c’est-
à-dire le fret et l’assurance. — Si le pays qui exporte fait
lui-même le transport de ces marchandises ce qui n’est pas
toujours le cas, il acquiert une créance sur l’étranger qui
assurément ne figurera pas dans les exportations, puisqu'elle
ne prend naissance qu’après que la marchandise est sortie
du port et en route pour sa destination. Un pays comme
l’Angleterre a de ce chef une créance énorme sur l’étranger :
elle avait été évaluée par le Board of Trade, avant la guerre,
à plus de 2 milliards de francs par an (et le triple durant la
guerre). Non seulement l’Angleterre transporte la presque
totalité de ses propres marchandises, mais encore la plus
grande partie des marchandises des autres pays, et naturelle-
ment elle ne le fait pas gratis.

La France au contraire avait, de ce chef, une dette évaluée
à 300 ou 400 millions de francs. En effet elle ne transportait
sur ses propres navires que moins de moitié du tonnage de
ses exportations et guère plus du quart de ses importations
par voie de mer.

2o Les intérêts des capitaux placés à l'étranger. — Les pays
riches placent à l’étranger une grande partie de leurs
épargnes et, de ce chef, ont à toucher au dehors tous les ans
des sommes très considérables en coupons de rentes, d’actions
ou obligations, ou même sous forme de fermages ou de
profits d’entreprises industrielles ou commerciales. On éva-
luait le montant des capitaux anglais placés au dehors, avant
la guerre, à près de 4 milliards de livres (100 milliards de
francs, dont 60 milliards aux Indes et dans les autres colo-
nies britanniques, 40 milliards à l'étranger) — ce qui repré-
sentait un tribut annuel de 4 à 5 milliards de francs que
l'Angleterre prélevait de ce chef sur l’étranger ou sur ses
propres colonies. Non seulement c’est sur la place de Londres
que les Indes et les colonies d’Australasie ont négocié la

331
        <pb n="345" />
        Je. PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE

presque totalité de leurs emprunts, mais encore que d’entre-
prises que les Anglais dirigent ou commanditent dans le
monde entier! Ils se sont rendus acquéreurs aux États-Unis
de terrains dont la superficie est évaluée à 8 millions d’hec-
tares, la superficie de l'Irlande. — La France aussi avait des
créances considérables sur l’étranger. On les évaluait avant
la guerre à 40 milliards de francs, représentant donc un
revenu annuel de 2 milliards environ. Il est vrai que depuis
la guerre les créances de ces deux pays sur l’étranger ont
subi une forte diminution et même, en ce qui concerne la
France, se trouvent presque compensées par des dettes con -
tractées vis-à-vis de l’étranger, principalement vis-à-vis des
Etats-Unis (voir ci-après).

Au contraire, l'Espagne, la Turquie, l'Egypte, les Indes,
les Républiques de l’Amérique du Sud, figurent à ce cha-
pitre comme débitrices.

Toutefois remarquez que lorsque les pays obérés émettent
un emprunt — et aussi longtemps que cet emprunt n’est pas
entièrement souscrit — les rôles sont renversés : ce sont eux
qui deviennent momentanément créanciers des pays qui ont
à leur envoyer des fonds, et ce sont ceux-ci qui sont consti-
tués leurs débiteurs. Tous les ans la France fait des place-
ments nouveaux à l’étranger et doit par conséquent envoyer
de l’argent qui est à déduire de celui qu’elle fait venir pour
les intérêts de ses placements anciens, Il peut même y avoir
telle année où elle ait plus à envoyer qu’à recevoir.

3° Les dépenses faites par les étrangers résidant dans le
pays. — Comme l'argent qu’ils dépensent n’est pas le pro-
duit de leur travail, mais qu’ils le tirent de leurs terres ou
des capitaux placés dans leur pays d’origine, il y a là, pour
tout pays fréquenté par de riches étrangers, un courant de
créances continu. Elles ont été évaluées à 350 millions fr.
pour l’Italie, à 200 millions fr. pour la Suisse. Elles devaient
s’élever au moins à 400 millions fr. pour la France, qui
héberge à Paris, à Nice, à Pau, etc., un nombre considérable
de rentiers étrangers.

Au contraire, les Etats-Unis, l'Angleterre et la Russie, étaient

39
        <pb n="346" />
        L’ÉCHANGE INTERNATIONAL se)
débitrices de ce chef de centaines de millions. C’est comme
un prix de pension qu’ils ont à payer pour leurs nationaux
en séjour à l’étranger.

4° Les envois d'argent des émigrants pour les pays d’émi-
gration. — Ainsi pour l’Italie ils s'élevaient à 450 millions,
déduction faite des sommes relativement minimes que les
émigrants emportent sur eux à leur départ, et pour la
Hongrie à 200 millions de francs.

Inversement on évaluait à près de 1.300 millions de francs
(270 millions de dollars) le montant des paiements faits
annuellement par les Etats-Unis à l'Europe, sous forme de
mandats-poste ou de chèques envoyés par les émigrants.

5° Les commissions des banquiers quand ils étendent leurs
opérations à l’étranger. — Des places comme celles de
Londres, de Paris ou de Berlin, reçoivent des ordres et font
des opérations pour le monde entier, et, comme elles ne les
font pas gratis, elles sont créancières de ce chef de sommes
considérables.

6° La vente des navires. — Les navires achetés.ne figurent
pas sur les registres des douanes, pas plus à l’entrée qu’à la
sortie. Or, l’Angleterre, qui construit des navires pour tous
les pays, est créancière de ce chef d’une somme énorme,
tandis que la France à cet égard est plutôt débitrice.

On voit que, dans les relations internationales, les
créances résultant des exportations et les dettes résultant
des importations ne sont que des chapitres faisant partie
d’un vaste ensemble — et que, par conséquent, la balance
du commerce proprement dite peut se trouver favorable ou
défavorable sans que la balance générale des comptes le
soit. Sans doute, de toutes les créances ou dettes, ce sont
bien celles résultant des opérations commerciales qui sont
les plus considérables : néanmoins, comme on vient de le
voir, les autres aussi peuvent s’élever à des chiffres très
importants. Le milliard, ou peu s’en faut, que l’Italie reçoit
de ses visiteurs et de ses émigrants n’a pas peu contribué à
améliorer sa situation financière.

Si l’on pouvait connaître assez exactement le montant des

4
        <pb n="347" />
        ; PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE
créances et des dettes de chaque pays — y compris, bien
entendu, les exportations et les importations — on saurait
quel est le solde qui reste au crédit ou au débit de chaque
pays, et on verrait : — 1° que la quantité de numéraire qui
entre ou qui sort chaque année est égale à ce solde ; — 2° que,
si l'on embrasse une période d’années suffisantes, les soldes
créditeurs et débiteurs se compensent, ce qui veut dire que
créances et dettes se font équilibre automatiquement. Mais
reste à expliquer pourquoi ?
Pourquoi le commerce international tend toujours
à prendre la forme du troc.

Oui, pourquoi ? Quel est le lien qui, dans tout pays, relie
les importations et les exportations? Pourquoi ne voit-on
aucun pays qui vende au dehors sans acheter ou, inverse -
ment, qui achète sans vendre? C’est pourtant un cas fréquent
entre individus: par exemple, le rentier achète toujours mais
ne vend jamais, n’ayant rien à vendre, ni produits, ni ser-
vices, tandis qu’inversement tel paysan qui vit sur la terre et
de sa terre s’enrichit en vendant l’excédent de ses récoltes
sur sa consommation et n’achète presque jamais rien. — Oui,
cette situation peut durer indéfiniment pour un individu
parce que la quantité d’argent qu’il retire du marché par ses
ventes, ou celle qui y apporte par ses achats, est insignifiante
par rapport au stock monétaire existant, mais quand il s’agit
d’opérations se chiffrant par milliards, la quantité de mon-
naie existant dans un pays quelconque ne peut suffire. Si, par
exemple, la France était uniquement importatrice et avait
dû payer en monnaie les 8 à 9 milliards auxquels s’élevait
la valeur de ses importations, il ne lui serait plus resté un sou
dès la première année, puisque tout son stock monétaire or
(le seul qui serve aux paiements à l’étranger) est loin d’at-
teindre ce chiffre. Ce serait bien pis pour l'Angleterre, puisque

334
Ill
        <pb n="348" />
        L’ÉCHANGE INTERNATIONAL 335
te chiffre de ses importations s’élève à 20 milliards et son
stock monétaire seulement à 3 ou 4 milliards ! En deux mois
il serait ratissé !

Les achats faits à l'étranger sous forme d’importations ne
se paient donc presque jamais en argent, mais par le moyen
de lettres de change ou titres de créance similaires. Mais
d’où viennent ces lettres de change, quelle est leur origine ?
Chacune d’elles représente une vente faite à l'étranger, une
exportation. Et c’est bien mieux que la monnaie, car le stock
monétaire s’épuise tandis que cette source se renouvelle sans
cesse.

Il n’y a donc qu’un moyen pour un pays de régler ses
importations — du moins s’il s'agit d’un courant régulier
d'importation — c’est de les payer en marchandises, c’est-à-
dire par des exportations (1). Que se passerait-il si n'ayant
rien à vendre, il devait payer en monnaie ? — En ce cas la
monnaie disparaissant, acquerrait une plus-value énorme,
conformément à la loi de l’offre et de la demande, ce qui
veut dire qu’il y aurait une baisse énorme de prix de toute ;
choses. Or il est clair que du jour où toute chose serait à
plus bas prix dans ce pays qu'à l'étranger, personne ne serait
assez fou pour continuer à acheter au dehors ce qu’il pour-
rait se procurer à bien meilleur marché chez lui. On ne voit
guère les marchandises aller des endroits où elles sont chères
vers ceux où elles sont à bas prix, pas plus qu’on ne voit les
fleuves remonter leur pente. Donc les importations s'arrête-
raient absolument. C’est pourquoi on formule cette loi : un
pays ne peut importer qu’autant qu’il peut exporter cet dans
la mesure de ses exportations.

Soit ! dira-t-on, on comprend qu’un pays ne puisse jouer
toujours le rôle d’importateur, faute de numéraire en quan-

(1) 11 en est de même de toutes les dettes d’un pays vis-à-vis de l'étranger :

non pas seulement dettes résultant d'importations, mais celles résultant, par
exemple, d’une indemnité de guerre — celles-ci aussi ne peuvent être payées
qu'en -marcliandises, c'est-à-dire par des exportations. C'est ce qui rend si
difficile le règlement de l'indemnité allemande et c'est ce que le public a
peine à comprendre.

0
U .
        <pb n="349" />
        z PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE

tité suffisante, mais pourquoi ne pourrait il exporter indéfi-

niment et sans contre-partie ? — Exactement par les mêmes

raisons que tout à l’heure.

1e D’abord, parce que pour qu'un pays pût toujours jouer
le rôle d’exportateur sans importer jamais, il faudrait que
les autres pays acceptâssent le rôle inverse, c’est-à-dire
celui d'importer sans exporter ; or nous venons d'expliquer
pourquoi ils ne le pourraient pas, alors même qu’ils le vou-
draient ; — 2° de plus, en supposant Même qu’un pays pût
trouver, par force ou par ruse, le moyen d’exporter sans
importer, que se passerait-il ? Il se trouverait accumuler une
telle quantité de monnaie que celle-ci se trouverait énormé-
ment dépréciée et qu’il s’ensuivrait une hausse générale des
prix, laquelle aurait nécessairement pour effet d’arrêter ses
exportations. Comment, en effet, des marchandises qui
seraient beaucoup plus chères à l’intérieur qu'à l’étranger
pourraient-elles trouver acheteur à l'étranger ? Si la France,
devait toucher en monnaie, chaque année, le prix de ses
7 milliards d’exportations, son stock numéraire se trouverait
doubler chaque année — et que pourrait-elle faire de cette
masse de numéraire dépréciée, sinon s’en débarrasser en
l’employant précisément en achats à l'étranger, c’est-à-dire
en importations ?

L'engrenage des faits se présente donc ainsi :

Y a-til excès d’importations ? Alors il y a une sortie de
numéraire, laquelle détermine une baisse des prix, laquelle
baisse a pout effet tout à la fois d’enrayer l'importation et
de stimuler les achats de l'étranger, c’est-à-dire les exporta-
tions: €

Y a-til excès d’exportations? Alors il y a une inondation
de numéraire, laquelle détermine une hausse des prix,
laquelle hausse a pour effet tout à la fois d’arrêter les achats
de l'étranger, c’est-à-dire les exportations, et de stimuler au
contraire les achats des nationaux au dehors, c’est-à-dire les
importations.

En résumé, il y a un jeu automatique dans la balance des
comptes qui lui permet de reprendre d’eile-même la position

336
        <pb n="350" />
        L'ÉCHANGE INTERNATIONAL 337
d'équilibre quand elle s’en est écartée — la variation de
valeur de la monnaie opérant à la façon de ces régulateurs
des machines à vapeur qui tendent à ramener toujours la
vitesse de la machine à sa position d’équilibre. Le courant
ne peut jamais persister dans le même sens, pas plus qu’un
courant de marée : tôt ou tard il se renverse et, après avoir
emporté le numéraire, il le rapporte.

C’est Ricardo qui a donné à cette démonstration une
formule très frappante en disant que l’échange international
tend toujours à prendre la forme du troc — comme chez les
sauvages, sauf, bien entendu, la supériorité des procédés
employés, c’est-à-dire que l'échange ne se fait pas en nature,
en troquant marchandises contre marchandises mais plus
exactement en compensant les titres de créances qui repré-
sentent les marchandises échangées.

Et mieux encore, dit-on, l'expérience a démontré que
toutes les fois que, à la suite d’un traité de commerce ou par
toute autre cause, un pays a vu ses importations augmenter
dans une forte proportion, il n’a jamais manqué de voir ses
exportations augmenter parallèlement. Et réciproquement
si, par le moyen d’un tarif protectionniste, il réussit à dimi-
nuer ses importations, il doit s’attendre à voir diminuer pro-
portionnellement ses exportations.

Cette théorie trouve certainement ‘une confirmation dans
les faits, puisque les statistiques démontrent que le numéraire
n’intervient que pour une très faible part dans le règlement
du commerce international — 6 à 7 p. 0/0 environ. I faut
donc bien admettre que la balance des comptes se règle
d’elle-même et que créances et dettes tendent à s’équilibrer.
C’est ce que, dans l’école de Bastiat, on appelait une « har-
monie économique » (1).

(1) Les choses se passent autrement quand un pays se trouve au régime du
papier-monnaie et n'a plus d’or à envoyerà l'étranger. En ce cas il est évident
que le mécanisme automatique expliqué ci-dessus ne peut plus jouer. En ce
cas le pays peut importer indéfiniment sans que les prix baissent : ils montent
au contraire par suite de l'inflation croissante du papier-monnaie. Telle est la
situation de la France aujourd’hui.

Mais si en ce cas l'équilibre ne peut se rétablir par la sortie du numéraire
        <pb n="351" />
        PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE

Néanmoins aujourd’hui on n’est pas si affirmatif et on

p

admet que c’est une situation fâcheuse pour un pays que
d’avoir — nous ne disons plus une balance de commerce
défavorable, ce qui, en effet, ne signifie rien — mais
une balance des comptes qui le constitue débiteur de
l’étranger.

En effet la diminution de son stock monétaire implique
un appauvrissement — sinon en soi, du moins relativement
aux autres pays — et la baisse des prix, en admettant qu’elle
soit le remède, n’en est pas moins un mal aussi: tous les pro-
ducteurs en savent quelque chose car ils voient leurs prolits
diminuer, et aussi les ouvriers, car la baisse des prix est tou-
jours suivie d’une baisse des salaires.

D’autre part l’existence d’un solde débiteur, en dehors
même de ses conséquences, est généralement la révélation
d’une situation fâcheuse : — elle indique, soit que le pays ne
peut sutfire à ses besoins ni payer avec son travail ce quil
demande à l’étranger ; — soit qu’il doit payer tribut à des
citoyens absentéistes qui vont manger leurs revenus au
dehors.

Et le pire sera si le pays, ne trouvant pas d'argent pour
payer ce solde éternellement débiteur, emprunte pour s'ac-
quitter, comme ces fils de fa:nille qui font renouveler à chaque
échéance les billets qu'ils ont souscrits ! (1).
et la baisse des prix, il tend nécessairement à se rétablir par une autre voie,
par la dépréciation de la monnaie nationale relativement à la monnaie étran-
gère : c’est ce qu’on appelle la hausse du change (voir ci-après). La hausse
du change a pour conséquence que l'achat de produits étrangers devient de
plus en plus onéreux, et au contraire la vente à l'étranger de plus en plus
lucrative. ,

En effet nous voyons les exportations de la France augmenter rapidement
malgré la désorganisation de ses industries, et la différence entre les expor-
tations et les importations, qui était effrayante, diminuer d'une année à l'autre.
Et déjà dans l’annéé 1924 le chiffre des exportations a dépassé celui des
importations : la balance est devenue favorable. , -

(4) Telle est malheureusement en ce moment la situation de la France, mais
la guerre est une excuse et d’ailleurs la situation actuelle de beaucoup d'autres
pays d’Europe est bien pire. -

238
        <pb n="352" />
        L'ÉCHANGE INTERNATIONAL
Le protectiornisme.

Les protectionnistes n’en sont plus à croire que la monnaie
constitue la plus enviable des richesses et ne se donnent plus
pour but principal d’en augmenter le stock, quoique pour-
tant ils soient encore obsédés par la préoccupation d’une
balance du commerce défavorable (voir le chap. précédent),
Is ne sont pas hostiles au développement du commerce
international et ils le prouvent d’ailleurs par les efforts qu'ils
font par tous pays pour se le disputer. Mais ils pensent que
l'échange entre nations ne peut être abandonné au même
laisser-faire que l’échange entre individus. Pour ceux-ci on
peut laissez libre cours à la concurrence et à la loi de l’offre
et de la demande: tant pis si les intérêts particuliers se
trouvent sacrifiés à l’intérêt général. Mais quand il s’agit de
sa patrie, on ne peut courir le risque de la voir ruinée ou
assujettie par la prépondérance économique de nations
rivales. L'intérêt national, l’égoïsme sacré, comme le nommait
un ministre italien au cours de cette- guerre, doit diriger la
politique commerciale. En sorte que ce qu’on appelle le
système protectionniste serait mieux nommé système nationa-
liste.

Voici leurs principaux arguments (1) :

10 Indépendance économique.

Si on laisse l'échange international sans contrôle, les
nations qui sont douées d’une supériorité économique par la
nature ou par leur évolution historique, dans certaines
branches de la production, accapareront progressivement
tout le marché mondial, ainsi que c’est le cas pour les
grandes maisons sur le marché national. Les nations moins

(1) Ajoutez l'argument déja exposé ci-dessus p. 330, à savoir que toute
importation crée une dette, et la plus grosse, à la charge du pays acheteur.

239
IV
        <pb n="353" />
        240)

- PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE
favorisées devront se contenter des industries qui ne leur
seront pas disputées et finiront par être réduites à la condi-
tion de simples clientes. En supposant qu’elles puissent, elles
aussi, trouver quelque branche où elles seront économique-
ment supérieures, elles devront s’y réfugier.

Mais s’il a été reconnu que, même pour les individus, la
spécialisation dans un même travail est funeste à leur déve-
loppement physique, intellectuel et moral (voir p. 200), que
dire pour un peuple ! Devons-nous prendre pour idéal un
monde dans lequel la France ne produirait que des vins fins
et des chapeaux de dames, l’Angleterre des cotonnades,
l’Allemagne des produits chimiques, les Etats-Unis des
machines, la Chine du thé, l’Australie de la laine, la Russie
du blé, la Suisse des horloges, et la Grèce des raisins secs !
Un pays où, en poussant le système à l’extrême, tous les
hommes feraient le même métier, ne serait plus qu’une
masse amorphe, sans organisation. La biologie nous enseigne
que le développement d’un être organisé et son rang sur
l’échelle de la vie sont en raison de la variété et de la multi-
plicité de ses fonctions et de la différenciation des organes
qui y pourvoient. Il en est exactement de même d’un peuple ;
s’il veut s’élever à une vie intense et riche, il doit s’efforcer
de multiplier chez lui toutes les formes d’activité sociale, toutes
ses énergies, et veiller par conséquent à ce que la concur-
rence étrangère ne vienne pas les détruire l’une après l’autre.

Et d’ailleurs si une nation se laisse cantonner dans une
spécialité, qu’adviendra-t-il d’elle au jour d’une déclaration
de guerre ? La guerre d'hier n’a-t-elle pas suffisamment
montré quel danger court un pays qui a désappris à se suf-
fire à lui-même et doit demander le nécessaire au pays
voisin, peut-être ami aujourd’hui, ennemi demain? C’est la
défaite certaine, quelle que pût être par ailleurs sa supé-
riorité militaire (1).

(A) « Le tarif douanier est une des conditions d'indépendance de la patrie ».
Discours du Ministre du Commerce (alors M. David) au Sénat le 11 mars 4940.
Et depuis la guerre cet argument a pris une force invincible sur l'opinion
publique.
        <pb n="354" />
        L'ÉCHANGE INTERNATIONAL

2° Travail national.

Pour les libres-échangistes l’échange international a pour
avantage essentiel d'économiser pour chacun des pays co-
échangistes une part du travail qu’il devrait fournir s’il voulait
se procurer ce produit par son propre travail (voir p. 327).
Mais la où les libres-échangistes voient une écononiie de tra-
vail et s’en réjouissent, les protectionnistes voient une suppres-
sion de travail et s’en affligent. En effet, étant donnée notre
organisation sociale fondée sur la division du travail, on ne
saurait économiser une certaine quantité de travail sans
rendre inutile une certaine catégorie de travailleurs. Le com-
merce des soies avec la Chine est un avantage pour les con-
sommateurs français puisqu'il leur permet de se procurer
des soies avec moins de dépenses et moins de travail : mais
les agriculteurs et travailleurs des Cévennes qui vivaient de
cette industrie se trouvent en quelque sorte expropriés.

A l'heure actuelle les fabricants d’automobiles et ceux de
papier déclarent que si on laisse entrer librement les autos
des Etats-Unis et le papier d’Allemagne, ils n’auront qu’à
fermer leurs usines et à congédier leurs ouvriers.

3e Argument fiscal.

Les droits de douane sont le meilleur des impôts puisque
c’est l'étranger qui les paie. Un pays ne doit donc pas hésiter
à y recourir, puisqu’il y trouve l'avantage non seulement de
protéger son industrie, mais de se procurer des ressources
qui ne coûtent rien à ses citoyens (1).

Et combien plus à cette heure où les contribuables suc-
combent sous le poids d'impôts invraisemblables ! La France
avait espéré que ses alliés prendraient à leur charge une
part de ses frais de guerre ; ils n'ont pas cru pouvoir le faire.
Mais on peut du moins les y faire participer sous forme de
droit sur l'importation de leurs marchandises !

Les arguments que nous venons de résumer ont assuré-
ment une grande force puisqu’ils ont converti presque tous

(4) M. Méline, le leader protectionniste, disait à la tribune de la Chambre
(séance du 28 février 1898) : « C’est l'étranger qui paie les droits de douane»,

341
        <pb n="355" />
        7 PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE
les pays à la politique protectionniste. Toutefois il n’est pas
difficile de convertir les hommes, collectivement ou indivi-
duellement, à un système quand il se trouve d’accord avec
leurs intérêts. Or ce qui fait la force du système protection-
niste c’est qu’il donne satisfaction évidemment aux intérêts
des producteurs industriels et agricoles lesquels constituent,
économiquement et politiquement, la partie active de la
population, celle qui gouverne — jusqu’à présent du moins.

Les libres-échangistes, au contraire, ont à lutter contre
fous les intérêts particuliers parce qu’ils se placent non seule-
ment au point de vue international mais au point de vue des
intérêts généraux et supérieurs de chaque nation.

Voyons d’abord ce qu’on peut répondre aux arguments des
protectionnistes.

1° En ce qui concerne l’autonomie économique il faut recon-
naître que la diversité des tâches, de même que celle des
conditions sociales, est nécessaire au progrès. Et même nous
admettons volontiers qu’il ne faut pas se laisser aller, comme
les libre-échangistes y sont peut-être trop enclins, à accep-
ter l’idée fataliste d’une division naturelle du travail entre
les peuples, déterminée par les conditions physiques du sol
et du sous-sol ou par de prétendues aptitudes innées des
habitants. Il faut reconnaître au contraire qu’en dehors de
certains cas de localisation d’industries, imposés par la force
des choses (vol. I, p. 286), ce qu’on appelle les supériorités
naturelles d’un pays ne sont généralement que des supério-
rités acquises qui ont eu pour point de départ des initiatives
heureuses, souvent même des causes fortuites, mais qui se
sont peu à peu enracinées par la pratique et propagées par
l’exemple. On peut dire, si l’on veut, que la France a une
supériorité naturelle pour la production des grands vins ou
l’Allemagne pour la fabrication des teintures, parce que déri-
vées de la houille, mais on ne voit guère quelle nécessité
naturelle, quel décret providentiel, auraient conféré aux
midinettes parisiennes la spécialité des chapeaux de dames
ou aux brasseurs de Munich celle de la bière — et moins
encore celle dela fabrication des cotonnades ou des draps, ici

349
        <pb n="356" />
        L’ÉCHANGE INTERNATIONAL 343
ou là. Il n’est jamais trop tard pour un pays, même quand il
s’agit d’un pays aussi vieux que la France, pour tenter des
voies nouvelles et essayer de faire aussi bien que les autres.
Reste à savoir seulement si l’établissement de droits de
douane est le meilleur moyen de stimuler les énergies natio-
nales : ce n’est pas bien sûr (voir ci-après, p. 351). -

Dans un livre allemand célèbre, List, le précurseur sinon
le fondateur de l’Economie politique dite nationale, disait
que chaque nation doit passer par une série de phases — agri-
cole, industrielle, commerciale — et que la protection lui était
indispensable à cet âge critique qui marque la transition de
la première phase à la seconde. Dans son système donc il ne
protégeait pas l’agriculture mais seulement l’industrie, et
pour celle-ci seulement durant son enfance et jusqu'à sa
maturité : aussi approuve-t-il l’Angleterre de s'en être éman-
cipée. List serait aujourd’hui considéré plutôt comme un
libre-échangiste. C’est ce qu’on appelait la protection-tutelle.

Mais en fait il n’est pas facile de fixer le terme auquel la
tutelle devra cesser: les industries intéressées trouveront
que ce n’est jamais le moment et n’ont aucune honte à récla-
mer le bénéfice d’une minorité perpétuelle.

Aujourd’hui on parle plutôt de droits compensateurs. Si tel
pays étranger, disons par exemple l’Amérique — à raison des
ressources naturelles d’une terre encore vierge, ou parce
qu’il n’a pas à supporter dans son budget les conséquences
d’un lourd passé historique — peut produire du blé à 18 fr.
le quintal, tandis que l’agriculteur français ne peut le pro-
duire qu’à 25 francs en moyenne, il est juste, dit-on, qu'un
droit compensateur de 7 francs à l’importation vienne rétablir
l’égalité des charges, de même qu’on le fait dans les courses
de chevaux quand les jockeys n’ont pas le même poids.

Ainsi présenté, le néo-protectionnisme semble équitable.
Seulement, quand on demnande de rétablir l’égalité dans la
concurrence par des droits compensateurs, encore faudrait-
il savoir de quel côté est l’infériorité, de quel côté penche la
balance ? Nous disons en France que cette compensation doit
être faite contre les Américains, parce qu’ils ont plus de res-

ue
        <pb n="357" />
        3 PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE

sources naturelles, un sol non épuisé encore par vingt siècles
de culture et un budget moins lourd. Mais les Américains
disent que la compensation doit exister contre nous, parce
que les salaires inférieurs payés à nos ouvriers, les journées
plus longues qui leur sont imposées, la moindre valeur de
l’argent en Europe, nous permettent de produire à des prix
très inférieurs aux leurs,

Alors que conclure et qui trompe-t-on ici ? À qui la protec-
tion est-elle nécessaire ? Est-ce aux jeunes contre les vieux ou
aux vieux contre les jeunes ? Est-ce aux faibles contre les
forts ou aux forts contre les faibles? Et que penser d’un
argument qui peut servir indifféremment à deux thèses con-
tradietoires ? (1)

D’autre part, il faut prendre garde que s’il est dangereux
pour un pays de se spécialiser dans une seule tâche, comme
un ouvrier d'atelier, ce ne serait pas une politique moins
absurde que de prétendre tout faire et, pour mieux atteindre
ce but, de prendre pour règle de se passer de l’étranger « à
tout prix », ce qui veut dire même en s’infligeant des efforts
inutiles et des sacrifices indéfinis. Or il est à craindre que la
guerre actuelle n’ait pour effet de pousser dans cette voie
tous les pays, belligérants ou même neutres, par la hantise
du blocus et des privations qu’ils ont eu à subir. Déjà l’Angle-
terre se prépare à faire l’œuvre inverse de celle qu’elle avait
faite il y a un demi-siècle, c’est-à-dire à remettre en culture
les terres à blé qu’elle avait converties en pâturages. Et ce
n’est pas seulement la production des aliments et des matières
premières que chaque pays va s’efforcer de se réserver
—, mais aussi toutes les industries que les Anglais appellent
industries-clefs (key-industries), celles prétendues indispen-
sables au fonctionnement d’autres industries, comme, par

(1); En ce qui concerne l'inégalité des impôts, l'argument des droits compen-
sateurs est fondé sur l’idée que les droits de douane sont supportés. par les
producteurs étrangers. Mais si, comme nous l'avons vu, ces droits retombent le
plus souvent, sous la forme d’une élévation des prix, sur les nationaux, alors on
pourra apprécier l’ironie de cette soi-disant compensation qui, sous.prétexte
d'égaliser la lutte, met double charge sur les épaules de celui qui est déjà le
plus lourdement chargé !

44
        <pb n="358" />
        L’ÉCHANGE INTERNATIONAL 345
exemple, celle des teintures dont l’Allemagne avait eu jusqu’à
présent le quasi-monopole. Or, étant donné le caractère
d’intégration des guerres modernes qui mobilisent pour leurs
besoins non pas seulement tous les hommes mais tous les
produits, il n’est plus guère d’industries dont on puisse dire
qu’elle soit inutile à la défense nationale, et on se voit
entrainé ainsi à tout protéger pour garantir l’indépendance
nationale.

Il y aurait peut-être une leçon toute différente à tirer de
la dernière guerre : c’est, tout au contraire, l’impuissance du
blocus, tant d’un côté que de l’autre, à obtenir la décision
attendue. En tous cas, pour éviter le retour de telles priva-
tions, la liberté des mers (1) serait un moyen plus sûr que de
vains et onéreux efforts pour dresser entre les pays des cloi-
sons étanches, régime qui ne serait qu’une façon de prolonger
indéfiniment après la guerre le régime du blocus.

20 Quant à l’argument du travail supprimé ou tout au moins
diminué, déplacé, on ne saurait non plus le contester. Mais
c’est exactement le même que celui qu’on a fait valoir contre
le machinisme et contre tout progrès iudustriel. Il est évi-
dent que toute invention, toute organisation qui permet
d’obtenir une plus grande satisfaction avec un moindre
effort (et c’est bien là le but de l'activité économique, voir
p. 105) a nécessairement pour résultat de rendre inutile une
certaine catégorie de travailleurs (2)

Mais il faut répondre aux protectionnistes, tout comme aux
briseurs de machines ou aux adversaires des coopératives et

(1) Entendons par ces mots l'abolition du droit de capture des navires et de
leurs cargaisons en temps de guerre, c'est-à-dire l'application à la propriété
privée sur mer de la même règle de droit que celle admise aujourd'hui pour
la propriété privée sur terre.

(2) Cette réduction du travail peut d'ailleurs n’ètre que temporaire :

a) Parce que l'abaissement des prix, résultant du libre-échange lui-même,
entraînera un accroissement de consommation et par conséquent un
accroissement de production : par exemple, la baisse des autos ou des soieries
fera que nous en consommerons davantage.

b) Parce que l'abaissement des prix, en diminuant les dépenses des consom-
mateurs sur un article déterminé, peut leur permettre de reporter l’éco-
nomie ainsi réalisée sur d'autres dépenses, ou de la placer.
        <pb n="359" />
        ; PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE

des grands magasins, que ce préjudice a pour compensation
la baisse de prix réalisée précisément par cette économie de
travail. Or les droits protecteurs, en maintenant ce travail
inutile, tendent à renchérir le coût de la vie ou tout au moins
à l'empêcher de diminuer. La plupart des artiéles de grande
consommation, ceux qui intéressent l’ouvrier, sont meilleur
marché dans les pays libre-échangistes, comme l’Angleterre
ou la Belgique, qu’en France.

Comment pourrait-il en ètre autrement? Il va de soi que
le commerçant qui importe des marchandises devra ajouter
à la valeuf d’origine de cette marchandise le montant des
droits payés par lui à la douane, exactement comme il doit
y ajouter les frais de transport et d’assurance. Et encore,
si la majoration de prix ne portait que sur les produits
importés ce serait peu de chose, mais elle se répercute sur
toute la production intérieure en sorte que le public se
trouve payer de sa poche, sous la forme de supplément de
prix, dix fois ce que perçoit l’Etat !

Les protectionnistes répondent que la hausse des prix
n’est pas une conséquence nécessaire des droits à l’importa-
tion, car pourquoi ne pas admettre que le vendeur étranger
les prendra à sa charge ? Cela est possible en effet. Le droit
qui frappe ses produits mettant le vendeur dans cette alter-
native ou de restreindre le chiffre de ses ventes ou de faire un
sacrifice sur le prix, il est possible que, tout compte fait, son
intérêt l’engage à choisir le second parti, c’est-à-dire à
prendre à sa charge tout ou partie du droit. Remarquons
pourtant que pour que les producteurs étrangers se résignent
à cette extrémité, il faut deux conditions préalables : — la
première, que le prix de revient le leur permette; — la
seconde, qu’ils ne trouvent pas le moyen d’écouler leurs
produits sur un autre marché.

Mais ce sont là des cas exceptionnels et ce qu’il faut remar-
quer c’est que lorsqu’ils se réalisent le résultat est fout à fait
contraire aux intentions des protectionnistes : ceux-ci ne sont
donc pas fondés à les invoquer en faveur de leur système. Il
est bien évident que lorsque des industriels ou des agricul-

346
        <pb n="360" />
        L’ÉCHANGE INTERNATIONAL 347
teurs réclament auprès des pouvoirs publics des droits pro-
tecteurs c’est parce qu’ils estiment que leurs prix de vente
sont insuffisants ou parce qu’ils craignent de les voir baisser
et, par conséquent, les droits réclamés n’ont d’autre but que
de déterminer cette hausse ou, ce qui revient au même,
d'empêcher la baisse prévue. Et si on venait leur dire : Nous
vous accordons les droits demandés, mais nous vous avertis-
sons qu'ils ne feront pas monter les prix — nul doute que les
intéressés ne répondissent : s’il doit en être ainsi, gardez vos
droits protecteurs, nous n’en avons que faire !

La hausse des prix est donc, sinon toujours le résultat, du
moins toujours le but du protectionnisme. Cela est si vrai que
dans les temps de disette le législateur se hâte de suspendre
je droit. Dès le début de la guerre aciuelle tous les États se sont
empressés de décréter la libre entrée des céréales et autres
denrées, afin d’enrayer si possiblela hausse des prix. Com ment,
en présence de tels faits, pourrait-on soutenir de bonne foi
que les droits de douanes n’ont pas d’effet sur les prix ?

3° Quant à l’argument fiscal, il y a été déjà répondu parce que
nous venons de dire. Il ne serait fondé que s’il était établi
que le droit de douane est payé par l’étranger ; cela peut
arriver exceptionnellement, mais il est absurde de l’ériger en
thèse générale. Ce serait vraiment trop commode si un pays
pouvait se procurer l’argent dont il a besoin en le prenant
dans la poche de l'étranger. Et d’ailléurs si tel était le cas,
comme chaque Etat ne manquerait pas d’user du même pro-
cédé, aucun ne s’en trouverait mieux.

Au reste, les libre-échangistes ne critiquent pas le droit de
douane en tant que droit fiscal, mais ils font remarquer avec
raison que le but fiscal non seulement ne doit pas être con-
fondu avec le but protectionniste mais même lui est opposé.
En effet, si le droit a un but protectionniste il ne peut avoir
pour objet que de réduire l’importation et par là de tarir la
source même du revenu fiscal. Au contraire, si le droit est
fiscal, le fisc devra, comme tout marchand pour fixer son
prix, chercher le tarif qui, multiplié par la quantité importée,
donnera le bénéfice maximum.

a
.
        <pb n="361" />
        . PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE

Ne pourrait-on pas établir un système protectionniste sans
droits de douane? (1) Si, certainement. Il y a même plusieurs
modes. Le plus connu est celui des primes à la production,
c’est-à-dire d’une somme d’argent allouée par l’Etat au pro-
ducteur, sous certaines conditions.

Ce mode de protection parait très supérieur, au point de
vue théorique du moins, à celui sous forme de droits de
douane. En effet, il ne donne lieu à presque aucun des
griefs que l’on fait valoir contre les droits de douane :

a) les primes n’apportent aucune entrave au commerce
extérieur et permettent le plein développement des impor-
tations puisqu'elles laissent libre entrée aux produits
étrangers ;

b) il est facile de les payer à qui de droit, tandis que les
droits de douane exigent une administration coûteuse et
créent toute une puissante et démoralisante industrie qui
s’appelle la contrebande ;

c) elles ne portent aucun préjudice aux consommateurs,
puisqu'elles ne relèvent pas le prix des produits ;

d) elles ne gênent en rien la production, puisqu'elles
ne renchérissent pas le prix des matières premières et ne
relèvent pas le coût de production. Au contraire! elles
peuvent être graduées de façon à stimuler les progrès de
l’industrie protégée.

C’est ainsi que les primes accordées à la marine marchande
sont plus ou moins importantes suivant que le navire est à
voiles ou à vapeur, en bois ou en fer, et suivant la vitesse.
C’est ainsi que les primes accordées par la loi de 1891 aux
filatures de soie sont en raison du degré de perfectionrtement
de leur outillage. De même celles pour le sucre qui ont

(1) 11 y a deu: «nodes de fixation des droits ue douane :

a) Ad valorem, lorsqu'il est un tant pour cent sur la valeur de l’objet
imparti, valeur généralement déterminée par la facture de vente, parfois par
l’estimation de la douane;

db. Spécifique lorsqu’il est fixé d'avance d’après la nature de la marchandise
— un droit pour chaque article, comme les prix de vente dans un magasin —
ce qui nécessite l'établissement d’un énorme catalogue où il faut chercher le
tarif pour chaque article.

348
        <pb n="362" />
        L’ÉCHANGE INTERNATIONAL }
contribué à perfectionner non seulement la production du
sucre, mais la culture des betteraves.

Malheureusement ce système provoque souvent des droits
de rétorsion de la part des autres Etats. En outre il a ce vice
rédhibitoire, c'est que les primes constituent une dépense
pour le budget de l’Etat, tandis qu’au contraire les droits de
douane constituent une recette. Or, les Etats, étant générale-
ment obérés, surtout à cette heure ! sont naturellement plus
disposés à toucher de l’argent qu’à en donner.

À vrai dire nous verrions là aussi un avantage plutôt qu'un
inconvénient parce qu’il n’y aurait plus moyen de faire
croire aux contribuables que la protection les enrichit : ils
sauraient exactement ce qu’elle leur coûte.

Le Libre-Echange.

Après avoir ainsi réfuté les arguments des protectionnistes,
les libre-échangistes prennent l'offensive et font valoir maints
griefs contre le système protecteur :

1° D'abord d’être rétrograde, en sens contraire de l’évolu-
tion économique l«juelle a pour caractéristique l’élargisse-
ment successif du marché, d’abord domestique, puis urbain,
puis national, et voici qu’il veut devenir mondial. Les
douanes extérieures sont une survivance des douanes inté-
rieures qui existaient autrefois entre les provinces d'un
même pays et qui, en France, furent abolies par la Révolu-
tion, et elles ont la même cause. Tout producteur désire
écarter ses concurrents: il a bien été obligé d'y renoncer
vis-à-vis de ses concitoyens à partir du jour où, l’unité natio-
nale étant faite, la loi est devenue la même pour tous, m:is
c’est encore possible vis-à-vis des concurrents étrangers et il

en profite. Ces entraves mises aux échanges internationaux,
à seule fin de satisfaire les intérêts privés, disparaîtront
comme les autres. mais en attendant elles ont les mêmes

349
vV
        <pb n="363" />
        - PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE

effets fâcheux qu’avaient les douanes intérieures. Elles sont
des barrières qui entravent la circulation. Car il ne faut pas
oublier que endiguer le courant de l’importation c’est endi-
guer du même coup le courant de l’exportation (ci-dessus
p. 337) et par conséquent c’est aller au rebours de tous les
efforts que font les peuplées pour faciliter les communica-
tions, pour percer les montagnes, couper les isthmes, sillon-
ner les mers de lignes de paquebots et de câbles télégra-
phiques, ouvrir des Expositions et foires internationales,
établir des conventions monétaires, ete. Peut-on imaginer
pire folie que de commencer par dépenser des centaines de
millions pour percer des tunnels sous les Alpes ou jeter des
ponts sur la Manche et, cela fait, mettre des douaniers à
chaque bout pour arrêter ces marchandises ou les rançon-
ner! On a dépensé des milliards sur la Seine, le Rhône, la
Gironde, les canaux, les ports, pourquoi? pour abaisser de
quelques centimes le coût de transport des marchandises qui
viennent par là de l’étranger, mais en même temps on relève
leur prix de 20 à 30 p. 0/0 par des droits de douane ! (1).

2° Le protectionnisme porte préjudice non seulement aux
consommateurs, cela va sans dire, mais aux producteurs
eux-mêmes, d’abord en renchérissant leurs matières pre-
mières et outillage (2), puis en les endormant dans la routine
d’une situation garantie contre la concurrence extérieure.

(1) « Un droit de 20 p. 0/0 équivaut à une mauvaise route, un droit de 50 p. 0/0
à un fleuve large et profond sans les moyens nécessaires de le traverser ; un
droit de 70 p. 0/0, c'est un vaste marais qui s'étend des deux côtés du fleuve ;
un droit de 100 p. 0/0, c'est une bande de voleurs qui dépouilient le marchand
de presque tout ce qu'il a et l'obligent encore à se sentir heureux d'echapper
avec la vie sauve | » (David Wells, A primer of tarif reform, 1885). Voir
les non moins spirituels pamphlets de Bastiat sur cet argument.

Nous lisions récemment dans un journal de Paris, un article d’un sénateur
exaltant les bienfaits procurés par le blocus durant la guerre et en tirant cette
conclusion ! « Plus les échanges seront difficiles, plus l’ingéniosité humaine
tirera parti des ressources de la planète ». Voilà du moins un protectionniste
logique!

(2) C’est si vrai que dans l'intérêt de certaines industries il a fallu corriger
le droit à l'imputation par l'admission temporaire.

Le'système dit de l'admission temporaire consiste à exempter de droits
les matières premières destinées à la réexportation, lorsque, sous forme de

250
        <pb n="364" />
        L’ÉCHANGE INTERNATIONAL 1

Dans un discours, le prince de Bismarck parlait de ces bre-
chets qu’on piace dans les étangs peuplés de carpes afin de
tenir celles-ci en haleine et les empêcher de prendre le goût
de la vase. Cette comparaison serait de mise ici. Si l’on veut
— et tel est précisément le but des protectionnistes — qu’un
pays garde son rang de grande puissance industrielle et
commerciale, il faut l’obliger à renouveler constamment son
outillage et ses procédés, à éliminer sans cesse les organes
usés ou viciilis.

3° Au point de vue de la répartition, les droits protecteurs
créent une injustice, car ils ont pour effet de garantir un
revenu minimum aux propriétaires, revenu qui leur est payé
par les consommateurs sous forme de majoration de prix,
comme nous venons de le voir, et privilège d’autant plus
choquant que la loi refuse (hormis de rares exceptions) de
garantir aux salariés le salaire minimum qu’ils réclament
aussi. Ce n’est pas à tort que les libre-échangistes reprochent
au protectionnisme d’être le socialisme des riches.

4° Enfin si nous quittons le terrain économique pour nous
transporter sur celui de la politique internationale, le protec-
tionniste nous apparaîtra comme ayant été, dans le passé et
plus encore de nos jours, une des causes les plus redoutables
des guerres internationales. Le vocabulaire des protection-
nistes est lui-mème tout rempli de mots et d’imagesempruntés
à la guerre ; on n’y entend parler que de guerre de tarifs, d’in-
vasion de produits étrangers, de conquète des marchés exté-
rieurs. Quand un pays a été nourri de cette idée qu’il ne
peut s'enrichir ou même faire vivre sa population qu’en
s’ouvrant des débouchés au dehors, il est bien tenté, s’il ne
peut y réussir de bonne grâce, de les ouvrir par la force. Et
il doit arriver encore ceci que lorsqu’un pays se voit fermer
produits manufacturés, elles auront à disputer aux marchandises étrangères
le marché international. C’est ce qu'on appelle l'admission temporaire. A°n
d'éviter des fraudes trop faciles, on fait souscrire à l'importateur un engage-
ment de payer les droits sous peine d'amendes sévères (avec caution, d’où le
nom d'acquit-à-caution) — si, dans un certain délai, il n’a pas justifié de la
réexportation de ces matières premières transformées.

351
        <pb n="365" />
        3: PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE

les marchés des pays voisins, alors il va chercher outre-mer
les débouchés qu’il estime indispensables à son industrie ou
à sa population, en sorte que le protectionnisme apparaît
comme un des facteurs de la politique coloniale, et celle-ci
engendre à son tour de nouveaux conflits. Sans entrer dans
des précisions qui seraient en dehors du cadre de ce livre,
on ne peut mettre en doute que les rivalités coloniales
n’aient été pour beaucoup. dans l’état de tension qui a pré-
cédé et préparé la guerre actuelle (1).

Le régime de traités.

S’il fallait opter entre les deux régimes que nous venons
d’exposer, protectionnisme ou libre échange, nous n’hési-
terions pas à préférer le second, car nous pensons avec
Bastiat que, toutes les fois qu’il y a doute, c’est l’intérêt du
consommateur qui doit servir de norme.

Néanmoins le régime libre-échangiste, compris à la façon
anglaise, le free trade de Manchester, ne nous paraît non
plus réaliser l’idéal désirable dans les relations entre nations.
Il se trouve même, à notre point de vue, entaché d’un vice
quasi rédhibitoire : c’est de s’en remettre, pour le bien de
tous, au laisser-faire, à cet acte de foi que tous les actes indi-
viduels d’échange entre habitants de tous pays doivent cons-
pirer inconsciemment au bien de tous. Or nous avons essayé
dans ce livre à maintes reprises de montrer la fragilité de ce
finalisme optimiste, tout particulièrement quand il s’agit des
bienfaits de la concurrence.

Si donc le régime protectionniste nous paraît haïssable c’est

(1) On sait que dans les fameuses 14 propositions du président Wilson se trouve
celle-ci (la 3°): « suppression, autant que possible, de toutes ‘les barrières éco-
nomiques et égalité des relations commerciales pour toutes les nations consen-
tant à la paix et à une association en vue de la maintenir ».

Mais elle n'a passé que sous une forme méconnaissable et sans portée dans
le Pacte de la Société des Nations (article 23° du Traité de Versailles).

52
V1
        <pb n="366" />
        L'ÉCHANGE INTERNATIONAL 353

en tant qu’il se donne pour but de réaliser pour chaque peu-
ple le « chacun pour soi, chacun chez soi », et parce que les
buts visés par chaque pays se trouvent nécessairement anta-
gonistes, chacun cherchant à pénétrer chez le voisin et à
empêcher le voisin d’entrer chez lui. Mais faut-il en conclure
que le libre-échange répond mieux à l’idéal coopératif « cha-
cun pour tous »? Il est permis d’en douter. Lorsque nous avons
étudié le commerce intérieur, nous avons dû constater que,
quoique né sous les auspices favorables de la liberté du tra-
vail et de la liberté des échanges, il a abouti trop souvent à la
lutte pour la vie entre producteurs, au renchérissement des
denrées ou à la détérioration de la qualité pour les consomma-
teurs, à ce point qu’il a fallu remplacer peu à peu le régime
de libre concurrence commerciale par le régime'des ententes
commerciales et des associations coopératives. Il y donc tout
lieu de craindre que ce mème régime de libre concurrence
étendu au commerce international n’aboutisse aux mêmes
résultats. En somme, le libre-échangisme, tel qu'il s’exprime
dans la formule « laisser-faire, laisser-passer », n’est aussi,
tout comme le protectionnisme absolu, qu’une des faces de
la lutte pour le profit. Entre les nations comme entre les
individus, nous devons chercher à établir des rapports qui
ne soient ni antagonistes, comme ceux du protectionnisme-
nationaliste, ni compétitifs comme ceux du libre-échan-
gisme, mais qui soient vraiment coopératifs.

D'autre part, tout en admettant que le libre-échange doit
provoquer moins de conflits politiques entre nations que le
protectionnisme, il serait exagéré d’en attendre la suppression
de la guerre, comme l’affirment ses protagonistes (1). La lutte
pour les débouchés qui caractérise ce régime ne semble pas
être un facteur de pacification : les marchands de Manchester
ne doivent pas être confondus avec les pionniers de Roch-
dale. Et on ne voit pas que l'Angleterre ait fait beaucoup moins
de guerres que les pays protectionnistes.

(1) On trouvera cette thèse tout particulièrement accentuée dans le livre
récent d’un grand industriel belge, M. Henri Lambert, Pax Economica.

Give. P. R. 25e édition. 49

a
        <pb n="367" />
        304 PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE

Quand on a cherché le moyen de mettre fin à la guerre on
n’a rien trouvé de mieux que de constituer la Société des
Nations. De même si l’on veut supprimer ou réduire au
minimum les guerres commerciales, que peut-on trouver de
mieux que de lier les nations par des contrats, qui s'ap-
péllent des traités et qui, d’abord formés deux à deux, puis
généralisés, constitueront progressivement une Union com-
merciale européenne ou mondiale. Tel est le régime coopé-
ratiste qui doit se substituer aussi bien au régime nationaliste,
dit protectionniste, qu’au régime compétitif, dit libre-échan-
giste. Celui-ci ne permettra à aucun pays de fermer jalouse-
ment son marché, ni de chercher à conquérir les marchés
étrangers, mais il se donnera pour but d’utiliser les ressources
de chaque pdys dans l’intérêt de chacun et de tous.

Ce régime des traités permet de donner, d'ailleurs, des
satisfactions aux deux systèmes antagonistes.

Pour les libre-échangistes, le régime des traités de com-
merce offre les avantages suivants :

1° D’assurer la fixilé des tarifs pendant une longue période
de temps (généralement dix ans), ce qui est très favorable
aux opérations commerciales. Il est vrai que, par contre,
elle lie les pays contractants et leur ôte la possibilité de
modifier leurs tarifs suivant les circonstances, mais ce lien
doit être considéré comme un bien, non comme un mal,
puisque, grâce à lui, les fabricants peuvent calculer et
établir leurs prix pour une période assez longue.

90 D’établir une solidarité entre tous les pays, en dehors
même des deux parties contractantes, par la clause dite
« de la nation la plus favorisée », qu’il est d’usage d’insérer
dans tous les traités et en vertu de laquelle toute concession
faite par un pays à un autre se trouve de plein droit étendue à
tous ceux avec lesquels il a déjà traité.

3° D’acheminer pas à pas. vers un régime de plus en plus
libéral par les concessions réciproques que les parties con-
tractantes s’arrachent à chaque renouvellement, tandis que
l’expérience prouve que le système protectionniste, une fois
installé dans un pays, tend à s’aggraver et à se généraliser,

=
ar
        <pb n="368" />
        L'ÉCx NGE INTERNATIONAL 5
chaque industrie venant réclamer, l’une après l’autre, sa
part.

Les traités de commerce permettent, d’autre part, de
donner satisfaction à certaines réclamations du protec-
tionnisme :

1° En imposant le principe de la réciprocité — ce que les
Anglais appellent fair trade par opposition au free trade —
c’est-à-dire : — a) en ouvrant la porte aux pays qui ouvrent
la leur mais en la fermant à ceux qui la ferment; — b) en
permettant de se défendre contre une politique agressive de
l'étranger, au cas où celui-ci voudrait forcer notre porte en
donnant des primes d’exportation à ses fabricants ou en
pratiquant le système du dumping.

Il a été souvent question du dumping avant la guerre et
plus que jamais on s’en préoccupe pour après la guerre, parce
qu'on voit là une arme de guerre économique spéciale à
l'Allemagne et qui parait aussi redoutable que les gaz
asphyxiants. Le mot anglais(!) qui sert à désigner ce procédé
indique pourtant qu’il n’est pas d’invention allemande —
mais il est vrai que les Allemands ont su en user mieux que
tout autre pays, grâce à l’organisation savante de leurs
Cartels. Ces associations de producteurs, du jour où elles
ont acquis un quasi-monopole sur le marché, ont intérêt
à ne pas déprécier les prix par une production surabondante
et, pour l’éviter, elles peuvent trouver avantage à déverser
au dehors, fût-ce même à perte, le trop-plein de leur pro-
duction. Toutefois on a exagéré les dangers de ce mode de

concurrence, car il ne peut être qu’exceptionnel et même il
peut procurer au pays importateur l'avantage d’une « bonne
vecasion », comme dit le marchand lorsqu’il veut tenter
l'acheteur.

2v En permettant de ménager les situations aconises, de
sauvegarder les industries dont la ruine entrai: er it une
trop grande perturbation, soit au point de vue puliique et
social, soit au point de vue économique — comme aussi en

(1) Littéralement le mot veut dire « jeter au tas, déblayer ».

355
        <pb n="369" />
        S PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE

permettant certaines di/férenciations de droits pour tenir
compte de la situation respective de chaque pays et des
industries qui, pour chacun d’eux, paraissent plus ou moins
menacées par leur concurrence, tandis que le tarif général des
douanes est nécessairement uniforme et ne peut comporter
des majorations ou réductions de droits selon le pays de pro-
venance. car ce serait une mesure de guerre. Si la France
juge, par exemple, que l’industrie de la marine marchande
au point de vue de la défense nationale, ou celle de la
viticulture à raison de l’énormité du capital engagé et de
l’abondance des salaires qu’elle distribue, doivent être main-
tenues à tout prix, les traités de commerce permettront de
le faire.

Tels sont les avantages du régime des traités de commerce.
Malheureusement la France suit une politique peu favorable
à ce régime, car depuis la loi douanière de 1892 le Gouverne-
ment peut conclure seulement des accords commerciaux
mais toujours révocables au jour où il jugera bon de changer
Ja loi des douanes (1), et il ne peut faire de concessions que
dans les limites fixées par un double tarif maximum et mini-
mum. Cette politique, inspirée par la haine des agrariens
contre tout traité de commierce, est une des causes qui ont
mis le commerce international de la France en arrière de

(A) C’est ce qu’il a fait en 1910 par un remaniement de tous les tarifs. —
Voir pour la législation douanière de la France, le Cours, p. 371-390.

Il n’y avait qu’un seul pays, l'Allemagne, avec lequel la France füt liée par
un véritable traité et même par un traité qui, à la différence des traités de
commerce ordinaires, ne comportait aucune limitation de durée et ne pouvait
être dissous que d'un commun accord — ou par une nouvelle guerre. C’est
parce que ce traité faisait partie intégrante du traité politique de Francfort
qui a clôturé la guerre de 1810-1871. C'était seulement un des articles, Te
fameux article 11, qui stipulait que les relations commerciales entre les deux
pays auraient dorénavant « pour base le régime du traitement réciproque sur
le pied de la nation la plus favorisée ». Cette clause d'ailleurs ne fut point
imposée par le vainqueur, comme on n’a. cessé de le répéter à tort dans presque
tous les livres français, mais au contraire elle fut demandée par le négocia-

teur français, M. Pouyer-Quertier. ;

Avec tous les autres pays il n’y avait que de simples accords commerciaux
mais à presque tous, le tarif minimum était concédé.

Depuis la guerre, la France a dénonté tous les accords afin d’avoir les mains
libres, et naturellement a résilié le traité avec l'Allemagne.

356
        <pb n="370" />
        L’ÉCHANGE INTERNATIONAL ”
celui de ses rivales. Pourtant si l’Angleterre finit par consti-
tuer en Union douanière tout son immense empire, si de
leur côté les Etats-Unis réussissent, comme ils l’ont essayé
dans divers congrès pan-américains, de constituer une Union
douanière embrassant toutes les Républiques d'Amérique,
alors, en face de ces deux Zollverein occupant chacun un
tiers du monde, la création d’une Union commerciale embras-
sant tous les Etats du continent Européen serait indiquée :
malheureusement, elle ne se trouvera pas facilitée par la
guerre actuelle.

Historique du Commerce international.

Le commerce international durant l'antiquité et le moyen
âge n’avait pas le caractère général qu’il a pris de nos jours.
Il était aux mains de quelques petits peuples qui, à raison de
leur situation maritime — Tyr et Carthage dans l’antiquité,
les républiques d’Italie ou les villes de la Hanse au moyen
âge, la Hollande au commencement de l’histoire moderne —
avaient pris le monopole du commerce et des transports. Les
autres peuples jouaient un rôle purement passif. Ils accueil-
laient les commerçants étrangers comme les peuplades
nègres de l’Afrique reçoivent aujourd’hui les marchands
musulmans ou européens — avec une certaine bienveillance,
puisqu'ils se procuraient par là des marchandises qu’ils
n'auraient pu produire eux-mêmes : ils cherchaient même à
les attirer, ils leur concédaient au besoin des privilèges.
Toutefois, ils leur faisaient payer, en échange de la protec-
tion qu’ils leur accordaient, certains droits qui étaient
comme une sorte de participation sur leurs bénéfices ; ainsi
font les petits rois africains sur les caravanes qui traversent
leurs territoires. Les droits de douane, si on peut leur don-
ner déjà ce nom, n’avaient donc au début qu’un caractère

55]
VII
        <pb n="371" />
        SX PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE
fiscal et nullement protecteur. Qu’auraient-ils protégé, en
effet, puisqu’il n’y avait point d’industrie nationale ?

Mais au xvr siècle, la question changea de face, et cela

pour deux raisons :

1° Parce que l’ouverture des grandes routes maritimes du

monde donna au commerce international un développement
inconnu jusqu’alors. La concurrence internationale — dont
il ne pouvait être question quand le commerce ne transpor-
tait guère que des objets de luxe : pourpre de Tyr, brocards
de Venise, lames d’épées de Tolède, épices des îles — com-
mença à se faire sentir du jour où ce commerce fut assez
bien outillé pour transporter des articles de consommation
courante, tels que les draps des Flandres ;

2° Parce qu’à cette date se constituaient les grands Etats
modernes de notre Europe, et une de leurs préoccupations
fut de se donner une politique nationale, c’est-à-dire de
faire servir le commerce international à l’agrandissement de
leur richesse et de leur puissance.

Ce fut alors que se constitua un ensemble de théories et
toute une politique que l’on a appelé le système mercantile.
On a un peu défiguré ce système par la façon dont on l’expo-
sait dans les traités classiques. On disait que les mercanti-
listes croyaient que l'argent était la seule et véritable richesse,
que par conséquent un pays ne pouvait s’enrichir qu’en se la
procurant ; et que pour cela, lorsqu’il n’avait pas la chance
d’avoir des mines d’or ou d’argent, il n’avait d’autre moyen
que de vendre le plus possible aux autres pays qui avaient
de l’argent et ainsi de le leur soutirer peu à peu. Si au con-
traire il avait l’imprudence d’acheter au dehors, il se
dépouillait par là de son numéraire. — Donc exporter le
plus possible, importer le moins possible, en un mot cher-
cher à avoir toujours une balince de commerce favorable,
telle était la conclusion du système mercantile.

Elle n'apparaît pas si puérile qu’on le dit, si on la replace
à sa date, à une époque où l’or et l’argent étaient plus
rares qu’ils ne l’ont été peut-être à toute époque de l’his-
toire, alors que les besoins grandissants du commerce et de

38
        <pb n="372" />
        L'ÉCHANGE INTERNATIONAL À
l’industrie, sans parler des budgets des États nouveau-nés,
créaient une véritable famine de monnaie, et que l’on com-
mençait à peine à inventer les moyens de crédit qui allaient
permettre de la mieux utiliser. Si la découverte des mines
du Nouveau Monde fut pour les hommes de ce temps un
éblouissement et provoqua de si grandes convoitises, ce
n’est point sans sujet; c’est qu’elle vint juste au moment
psychologique — providentiel, aurait dit Bastiat.

Les mercantilistes furent les précurseurs de ceux que l’on
appelle aujourd’hui « économistes nationalistes ». Ils fon-
dèrent les premières manufactures nationales, ils cherchèrent
à attirer les bons ouvriers qui leur paraissaient une richesse
non moins précieuse que l’or. Mais surtout ils conçurent l’idée
de faire servir les droits de douane à écarter la concurrence
étrangère et à développer l’industrie nationale : avec eux ces
droits perdirent leur caractère fiscal pour devenir protec-
teurs. Ce fut avec Cromwell, en Angleterre, et Colbert, en
France, que ce système, logiquement bien enchaîné, arriva
à son plein épanouissement. On peut le résumer en trois
points :

10 Repousser par des droits protecteurs l’importation des
produits fabriqués ;

20 Au contraire, favoriser, par une réduction des droits,
l'importation des denrées alimentaires, des matières pre-
mières et de tout ce qui sert aux fabriques ;

3° Stimuler, par des encouragements aux manufactures ou
par des primes, l'exportation des produits du pays.

Ce système, qu’on désigne généralement sous le nom de
Colbertisme, a régné sans conteste jusqu’à l’apparition des
économistes. On sait que les Physiocrates démolirent impi-
toyablement les théories du mercantilisme et que, prenant
le contre-pied, ils arborèrent la devise : laissez faire, laissez
passer. Or ils ne combattirent pas moins énergiquement
pour la liberté des échanges, contre le système protec-
tionniste, que pour la liberté du travail contre le régime
corporatif. Mais la Révolution française, qui fit triompher
leur doctrine en ce qui concerne la liberté du travail, ne

451
        <pb n="373" />
        3 PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE

la réalisa nullement en ce qui concerne la liberté du com-
merce. Il est vrai que les vingt ans de guerre européenne
qui suivirent n’étaient guère propres à préparer l’avènement
du libre-échange.

En Angleterre cependant les idées d’Adam Smith avaient
mûri. D’autre part le régime foncier, tel qu’il était établi
dans les îles Britanniques, était bien fait pour discréditer le
régime protectionniste, car c’était un spectacle particulière-
ment odieux que de voir les lords d’Angleterre, propriétaires
par droit de conquête de presque toutes les terres du
royaume, repousser le blé étranger pour vendre plus cher
le leur, et profiter des besoins croissants de la population
pour toucher des rentes de plus en plus élevées ! La Chambre
des lords se trouvait donc en mauvaise posture pour résister
au mouvement d’indignation déchaîné par la Ligue et, en
1846, à la suite de la conversion éclatante du ministre sir
Robert Peel, elle fut obligée de céder. Les droits sur les blés
une fois abolis, tout le reste de l'édifice protectionniste
(y compris le fameux « Act de Navigation » de Cromwell
auquel on attribuait la grandeur maritime de l’Angleterre)
croula.

En France, une ligue fondée par Bastiat en 1846, à l’exemple
de la ligue anglaise, échoua, les conditions sociales étant
bien différentes. Mais l’empereur Napoléon III, dont la poli-
tique fut fondée sur l'alliance avec l’Angleterre et dont les
instincts étaient’ démocratiques, profita du pouvoir auto-
cratique, qu’il s’était réservé, pour signer avec le Gouver-
nement anglais, sans consulter la Chambre, un traité de
commerce. Ce traité fameux de 1860, qui ne répondait nulle-
ment aux vœux du pays, n’en eût pas moins un retentissc-
ment prodigieux en Europe et fut immédiatement suivi de la
conclusion de traités analogues entre toutes les puissances
européennes, en sorte qu'on crut partout qu’il marquait la
fin du régime séculaire du proteetionnisme et ouvrait l’ère
du libre-échange définitif.

Cependant le règne du libre-échange ne devait pas être de
longue durée. D’abord les Etats-Unis étaient restés en dehors

360
        <pb n="374" />
        L'ÉCHANGE INTERNATIONAL ‘
de ce mouvement libre-échangiste. Ils ont toujours été pro-
tectionnistes, de naissance, peut-on dire. En effet la prin-
cipale cause de leur révolte contre la mère-patrie fût que
celle-ci ne leur permettait pas de fabriquer « même un fer à
cheval » : il était donc naturel que leur première préoccupa-
tion fût de reconquérir leur autonomie industrielle. Mais les
droits protecteurs, très modérés au début, allèrent s’aggra-
vant de période en période et toujours par quelque motif
nouveau, D'abord ce fut pour protéger leur industrie nais-
sante : c'est de là que s’inspira le système de List; - après
1866 ce fut pour payer les frais de la grande guerre civile :
plus tard cette raison disparut, car, la plus grande partie
de leur dette étant remboursée, les Etats-Unis ne surent plus
que faire de l’argent de leurs douanes. tellement que pour
l'utiliser ils distribuèrent un milliard de pensions à de soi-
disant invalides de la guerre — mais alors on découvrit un
nouvel argument pour élever les droits de douanes, à savoir
la nécessité de défendre les hauts salaires d'Amérique contre
les bas prix et les bas salaires d'Europe. Et depuis lors,
tarifs sur tarifs n’ont fait que s’aggraver.

L'Allemagne, dès 1833, en créant une Union douanière
entre les différents Etats allemands, avait préparé son unité
politique. Quand vint la période libre-échangiste, elle s’y
rallia pleinement. Mais quand son unité politique fut faite,
elle eut l’ambition de devenir une grande puissance indus-
trielle et fit volte-face vers un protectionnisme autonome.
On peut mème dire que ce fut elle, avec l'Autriche, qui, en
1879, ouvrit l’ère de la réaction protectionniste qui devait
rapidement gagner l’Europe entière. Pourtant, plus récem-
raent (1392-1894), lorsque, ayant atteint ce premier but, elle
dût chercher des débouchés au dehors, elle adopta un
système mixte des traités de commerce qui était comme
l'amorce d’un nouveau Zollverein embrassant toute l'Europe
centrale, rêve auquel la défaite de 1918 vient de mettre,
provisoirement, un terme.

Quant à la France, dès qu’elle pût se libérer en 1892
des traités de commerce conclus sous Napoléon II, elle

361
        <pb n="375" />
        3 PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE
redevint protectionniste; et elle n'a fait depuis lors qu'ac-
centuer sa marche en ce sens — et en 1910 encore par
une aggravation de ses tarifs de douane.
Enfin il n’est pas jusqu’à l’Angleterre, la terre classique du
libre-échange, où il ne commence à être ébranlé. Ce néo-
protectionnisme s’est présenté d’abord sous la forme d’un
impérialisme, c’est-à-dire inspiré surtout par un motif poli-
tique, celui de réunir par des liens d’intérêt les peuples qui
composent l'immense Empire britannique. Pour cela il fau-
drait que les colonies, pour la plupart fortement protec-
tionnistes, accordassent des réductions de droits aux produits
de la métropole — et inversement que l’Angleterre réservât
un régime privilégié aux produits de ses colonies, ce qui
implique l’établissement de droits sur les produits étrangers.
Mais plus encore que l'ambition impérialiste, d’autres forces
poussent l’Angleterre, comme les autres pays, dans ia voie
protectionniste. Entr’autres la nécessité de se procurer des
ressources pour l’accroissement énorme des dépenses
causées par la guerre et des dépenses de solidarité sociale.
Si elle ne les demande pas aux douanes il faudra qu’elle
les demande aux riches : tel est, en effet, le programme du
parti libéral, mais naturellement les industriels et pro-
priétaires préfèrent les droits protecteurs et, pour gagner
la classe ouvrière, les présentent comme un remède au
chômage.

Il n’y a donc plus guère en Europe à cette heure
que quelques petits pays, Hollande, Norvège, Danemark,
qui soient restés fidèles au free trade parce que leur étendue
est trop limitée pour qu'ils puissent prétendre se suffire ;
partout ailleurs, même en Suisse, les barrières de douane
ont été relevées et les guerres de tarifs ont remplacé les
traités de commerce.

Quelle influence la grande guerre a-t-elle exercé sur le
commerce international ? Elle a commencé par le quasi sup-
primer par l’action d’un double blocus, celui de l’Entente
contre les Empires du Centre par leurs flottes, celui de
l’Allemagne contre l’Entente par les sous-marins. Mais par

269
        <pb n="376" />
        L’ÉCHANGE INTERNATIONAL }
suite de la hausse vertigineuse des prix il s’est trouvé que,
tout ea diminuant comme quantités. le commerce interna-
tional a augmenté prodigieusement comme valeurs (1).

Il est assez difficile de trouver dans les perturbations
créées par l’état de guerre des arguments pour ou contre le
protectionnisme ou le libre échange. Elles se prêtent, en
effet, à des interprétations en sens opposé. On peut dire que
puisque dès le début de la guerre les Etats belligérants se
sont empressés d’abolir les droits sur les denrées alimentaires
(pour la France, les droits sur le blé ont été abrogés dès le
31 juillet 1914, la veille de la mobilisation ; en Allemagne, en
septembre) — c’est bien la preuve que l’on attendait de cette
abrogation une baisse des prix, c’est donc une réfutation sans
réplique de la thèse que les droits de douane sont payés par
l'étranger. Mais, en sens inverse, les protectionnistes n’ont
pas manqué de faire valoir le fait que tous ces Etats avaient
failli être réduits à merci, faute de moyens de subsistances,
et pour en conclure à lanécessité pour tout pays de se rendre
indépendant de l'étranger (voir ci-dessus).

Aussi est-il difficile de dégager des directives pour la poli-
tique commerciale après la guerre. Tout ce qu’on peut dire
c’est qu’elle se trouvera cruellement tiraillée entre des buts

(1) Voici les chiffres pourles trois pays (en milliards francs or) :

France Angleterre Etats-Unis,

1013000 at ervriee ee OUR 15,3 29,6 21,2

1 se : 18,2 43,7 39,4
l'augmentation semble notable, mais si l’on tient compte de la hausse des
prix (mème en or), il y a en réalité diminution pour la France et même pour
l'Angleterre et faible augmentation pour les Etats-Unis.

Si, au lieu du chiffre global du commerce, nous donnions séparément celui
des importations et des exportations, on verrait que le premier a été très supé-
rieur au second pour la France et pour l’Angleterre. Pour les Etats-Unis,
c’est l’inverse.

Pour la France le déficit de la balance commerciale depuis la guerre repré-
sentait un total énorme, qui n'a pas peu contribué à déprécier le franc. En
1924 seulement l’équilibre s’est rétabli.

363
        <pb n="377" />
        PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE
contradictoires : — d’une part, besoin pour chaque pays de
pousser à l’exportation et de s’ouvrir les marchés des pays
amis ou même neutres ; — d’autre part, nécessités pour
chaque pays de procurer des ressources au fisc obéré et
désir d’assurer son indépendance commerciale dans l'intérêt
de la défense nationale.

CHAPITRE VI
LE CRÉDIT
Comment le crédit n’est qu’une extension
de l’échange.

Le crédit n’est qu’un élargissement de l'échange — un
échange dans le temps au lieu d’être dans l’espace. On peut
le définir l’échange d’une richesse présente contre une richesse
future.

Par exemple, un filateur de laine la vend à un fabricant de
drap. Mais celui-ci n’a pas de quoi la payer, c’est-à-dire pas
de richesse présente à donner en échange de celle qui lui est
livrée. Qu’à cela ne tienne! Ce fabricant donne en échange
la richesse future qu’il se propose de créer avec cette laine,
c’est-à-dire une valeur équivalente à prendre sur la valeur
du drap quand il sera fabriqué.

Ici le fait de l’échange apparaît à l’œil nu : c'est bien une
vente. La seule différence avec la vente ordinaire c’est
qu'elle est faite à credit au lieu d’être faite au comptant.
Mais cette différence, qui paraît de peu d'importance, a des
conséquences énormes. Ce n’est pas peu de chose que de
faire entrer l’avenir dans la sphère des contrats !

364
1
        <pb n="378" />
        LE CRÉDIT ,

Voici un autre mode de crédit où l’acte d’échange est
moins facile à voir quoique virtuellement existant. Un fer-
mier, n’ayant pas de blé pour semer, en emprunte à son voi-
sin, c’est-à-dire qu’il s’engage à le rendre à la prochaine
récolte. Bien entendu, il ne rendra pas le même blé puisqu’il
s’en sera servi pour ensemencer son champ, mais un autre
blé, celui qu'il retirera de la moisson. Les jurisconsultes
romains disaient très bien que dans le prêt la chose était
transférée en toute propriété — aussi l’appelaient-ils mufuum
(de mien-tien) — et qu’il en était de même inversement de la
chose similaire donnée lors du paiement. Si, au lieu de blé,
nous supposons une somme d'argent, ce qui constitue aujour-
d'hui l’objet ordinaire du prêt, il n’est pas moins évident
qu'ici encore il y a échange d’une richesse présente contre
une richesse future (1).

Or, ces deux opérations, la vente à crédit et le prêt, consti-
tuent précisément les deux formes essentielles du crédit.

Les caractères essentiels du crédit sont donc : 1° la con-
sommation de la chose vendue ou prêtée ; 2° l’attente de la
chose nouvelle destinée à la remplacer. Car, tandis que,
dans la location d’une maison ou d’une terre, le bailleur sait
qu’elle lui sera restituée et ne la perd pas de vue un instant
entre les mains de l’emprunteur, celui qui prête une chose
destinée à être consommée sait qu’il s’en dépouille irrévoca-
blement; il sait qu’elle va être détruite et que telle est sa
destination. Le sac de blé emprunté devra passer sous la
meule pour devenir farine ou être enfoui sous le sillon en
attendant la moisson nouvelle. Le sac d’écus emprunté, quel
que soit l’usage qu’on veuille en faire, devra être vidé jus-
qu’à sa dernière pièce en attendant l’argent futur que l’on

(1) S'il s'agit d’un, objet certain que l’emprunteur devra rendre tel quel,
prêt d’une maison ou d’une terre (qui s'appelle bail à ferme ou à loyer), prêt
à usage), en ce cas la définition que nous avons donnée ne s'applique plus :
il n’y a plus d'échange, il y a location — mais aussi il n'y a plus de crédit,
dans le sens propre de ce mot. On ne saurait dire que le propriétaire qui me
loue un appartement me fait crédit, surtout quand il rae fait payer le lover
d'avance ! ce qui est la règle pour les petits loyers.

365
        <pb n="379" />
        36: PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE

espère gagner. Or, c'est là une situation redoutable, aussi
bien pour la personne qui emprunte que pour celle qui prête,
car voici ce qui va en résulter :

a) Quant au prêteur d’abord, il est exposé à des risques
considérables. Sans doute, il compte sur une richesse équi-
valente qui viendra remplacer celle qu’il a prêtée, mais enfin
elle n’existe pas encore ; elle devra être produite à cette fin
et tout ce qui est futur est par là même incertain. Les législa-
teurs se sont ingéniés à garantir le prêteur contre tout danger
— et les précautions qu'ils ont imaginées à cet effet consti
tuent une des branches les plus considérables de la législa-
tion civile : cautionnement, solidarité, hypothèques, ete.

- Quand la créance est garantie par la livraison d’un bien de
valeur au moins équivalente, meuble ou immeuble (pour
‘immeuble, ni même parfois pour les objets mobiliers, la
livraison n’a pas besoin d’être effective), en ce cas le maxi-
mum de sécurité est obtenu et on dit que le crédit est réel,
voulant dire par là que la créance porte sur une chose, res.
Pourtant, même en ce cas, la sécurité n’est pas absolue, ca
l’immeuble hypothéqué ou l’ohjet donné en gage peuven
yerdre de leur valeur. Donc il faut toujours de la part du
prêteur une certaine confiance, un acte de foi, et voilà juste-
ment pourquoi on a réservé à cette forme particulière du
prêt le nom de « crédit » qui suppose, en effet, par son ori-
gine étymologique, un acte de foi (creditum, credere, croire).
Et le crédit est appelé à justifier de plus en plus son bea
nom, puisque, comme nous le verrons, le crédit dit réel, c’est-
à-dire garanti par une hypothèque ou un gage, cède de plus
en plus la place au crédit dit personnel, c'est-à-dire à celui
qui, sous forme de comptes-courants en banque ou de société
de crédit mutuel, se fonde uniquement sur la promesse de
‘emprunteur. On dira, il est vrai, que c’est là un retour au
passé, au temps antique de Rome où le créancier n’avait
aussi d’autre gage que la personne même du débiteur ; 5
a différence est grande, car ators c'était le corps même du
débiteur qui servait de gage, un corps qu’on pouvait empri-
sonner, frapper, peut-être mème couper en morceaux ompr

"6
        <pb n="380" />
        LE CRÉDIT 7
secanto, disait la loi des XII Tables), tandis qu’aujourd’hui
le crédit personnel n’a pour gage que l’honorabilité du débi-
teur non sa personne physique, mais sa personne morale.

b) Quant à l’emprunteur, son obligation ne consiste pas
seulement, comme celle du fermier ou du locätaire, à con-
server la chose prêtée et à l’entretenir en bon état pour la
restituer au ‘&gt;rme fixé ; il faut qu’après l’avoir utilisée, c’est-
à-dire détruite, il travaille à en reconstituer une autre équiva-
lente pour s'acquitter au jour de l’échéance. F! faut donc qu’il
ait grand soin d'employer cette richesse d'une façon productive.
S'il a l’imprudence de l’employer improductivement, pour
des consommations personnelles, ou si par malheur il ne
réussit pas à reproduire une richesse au moins équivalente
à celle qui lui a été prêtée, c'est la ruine. Et, de fait, l’histoire
de tous les pays et de tous les temps est un véritable marty-
rologe des emprunteurs qui se sont trouvés ruinés par le
crédit.

Le crédit est donc un mode de production infiniment plus
dangereux que tous ceux que nous avons vu jusqu’à présent
et qui ne peut rendre des services que dans les sociétés dont
l’éducation économique est très avancée.

Qu'appelle-t-on des titres de crédit ?

Le crédit n’a véritablement pris naissance, en tant que
mode de production, que du jour où les richesses futures,
qui constituent son véritable objet, ont été en quelque sorte,
quoique non existantes, réalisées et mises dans le commerce
sous la forme de titres négociables. Il y a eu là une véritable
révolution économique qu’on peut faire dater du xi° siècle.
Voici comment il faut la comprendre.

Au début, la créance n’est pas conçue en tant que richesse
car elle ne porte pas sur un objet matériel, sur une richesse
quelconque : c’est an lien purement personnel entre le créan-
cier et le débiteur. Selon la forte expression des glossateurs,

36”
IT
        <pb n="381" />
        5 PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE

l’obligation adhère au corps du débiteur, ossibus hæret. Et si
le débiteur ne rembourse pas, le créancier ne peut se payer
sur ses biens : il n’a point d’objet à saisir, sinon le corps
même du débiteur, et voilà pourquoi, comme nous le rappe-
lions tout à l’heure, il peut l’emprisonner ou même le couper
en morceaux. Dans ces conditions, l’idée de créances trans-
missibles, c’est-à-dire la possibilité de mettre entre les mains
de n'importe qui un tel pouvoir sur une personne, ne peut
même pas venir à la pensée !

Mais bientôt — et les jurisconsultes romains ont fait ce
grand pas — les créances sont assimiliées aux biens matériels
(bona), et on arrive par d’ingénieux détours à les rendre
transmissibles (par la novatio et la litis contestatio).

Cependant cette transmission est restée toujours plus
difficile que celle des biens matériels — et encore aujour-
d’hui, d’après notre Code civil, la cession des créances exige
des formalités assez compliquées, notamment la notification
au débiteur.

Mais le droit commercial, qui, comme on l’a fait remar-
quer souvent, devance toujours le droit civil et marche en
éclaireur, a réalisé, des le moyen âge, une double et admi-
rable invention qui consiste à représenter le droit de
créance par un titre écrit, une lettre (lettre de change ou
billet à ordre).

Qu’est-ce que la lettre de change ? Un écrit par lequel le
créancier intime à-son débiteur l’ordre de payer, non à lui-
même « tireur », mais à un tiers, lequel est généralement
dans un autre lieu ou dans un autre pays. C’est grâce à cette
forme que la lettre de change a été de tout temps spéciale-
ment employée pour régler les opérations à distance, de
place à place, de pays à pays.

Le marchand de Venise, qui devait 1.000 ducats à un mar-
chand d’Amsterdam, au lieu d’envoyer ces 1.000 ducats en
espèces, ce qui, en ce temps-là, n’était guère commode, les
remettait à quelqu’un de ses confrères de Venise ayant
créance sur Amsterdam ; et celui-ci lui remettait en échange
une lettre ordonnant à son correspondant d’Amsterdam de

368
        <pb n="382" />
        LE CRÉDIT ;
payer 1.000 ducats à qui lui présenterait la lettre. Ainsi le
marchand de Venise n’envoyait à son créancier d’Amsterdam
que la lettre au lieu de monnaie et était tout de même libéré.
Il en est de même aujourd’hui. — Mais, au début, cette lettre
ne pouvait être utilisée que par celui qui l’avait tirée. Ce
n’est que plus tard, au xv® siècle, qu’on imagina de la rendre
négociable par une simple mention au revers de la lettre,
un endossement.

L’endossement n’a pas seulement pour effet de simplifier
merveilleusement le règlement des affaires et de permettre
de payer sans argent par un simple transfert de la lettre,
mais aussi de fortifer la valeur de la lettre de change,
puisque chacun de ceux entre les mains de qui elle passe et
qui appose sa signature au dos devient solidairement res-
ponsable de la dette qu’elle représente. Le proverbe qui dit :
pierre qui roule n’amasse pas mousse, est bien en défaut
ici; traite qui roule fait boule de neige et se grossit de
garanties superposées, C’est donc un instrument de crédit
parfait.

Pourtant l’endossement, quoique créant une facilité nou-
velle pour la circulation, constitue en même temps un
obstacle, non pas tant par la petite formalité de la signature
à apposer que par la responsabilité qu’elle implique. Faisons
un pas de plus : supprimons l’endossement lui-même et
créons des titres de crédit qui pourront se transmettre
simplement de la main à la main comme des pièces de
monnaie : titres au porteur, chèques, billets de banque.

Cette fois, le dernier terme est atteint. Et désormais des
masses prodigieuses de richesses — non pas précisément
fictives, mais futures, ce qui est bien différent — viennent
s’ajouter à la masse des richesses existantes et vont circuler
sous la forme de titres négociables ou au porteur. Ces titres
font l’objet d’un commerce colossal dont on ne pouvait se
faire autrefois aucune idée, et les marchands qui ont la
Spécialité de ce commerce-là s’appellent les banquiers.

La création de titres représentatifs du capital n’a pas
seulement pour utilité de faciliter les ventes, les prêts et les

369
        <pb n="383" />
        £ PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE

paiements : elle a un effet plus curieux et en apparence
quasi miraculeux : elle équivaut à un dédoublement du
capital qui permet à deux personnes de l’utiliser à la fois.

C’est un prodigieux avantage, car s’il est très avantageux
pour l’acheteur, dans l'achat à crédit, de garder son argent
à sa disposition pendant un certain temps, à l’inverse il est
très désavantageux pour le vendeur d’être réduit à s’en
passer pendant le même laps de temps. Un fabricant a
besoin tous les jours de faire des achats et de payer des
salaires. Il ne peut marcher qu’à la condition de renouveler
au jour le jour, par la vente de ses marchandises, le capital
qui lui est nécessaire : mais s’il vend ses marchandises à
crédit, c’est-à-dire sans être payé, il semble qu’il va lui
devenir impossible de continuer ses opérations.

Comment faire? On ne peut pourtant, semble-t-il, faire
que le même capital se trouve en même temps à la disposi-
tion de deux personnes différentes, celle qui l’a prêté et
celle qui l’a emprunté ?

Si, vraiment, on y parvient! et c’est précisément Île titre
négociable qui réalise ce problème en apparence insoluble,
En échange du capital par lui cédé, le prêteur ou le vendeur
à terme reçoit un titre, c’est-à-dire un morceau de papier
sous diverses formes, billet à ordre, lettre de change, etc, et
ce titre représente une valeur qui, comme toutes les valeurs
peut être vendue. Si le prêteur veut rentrer dans ses capi-
taux, rien de plus simple, il lui suffit de vendre, ou, comme
on dit, de négocier son titre.

Bien entendu, il n’y a là aucune sorcellerie et l'opération
s’explique très naturellement, ainsi que nous allons le voir
dans la section suivante.

Si le crédit peut créer des capitaux.

Le crédit a pris une telle importance dans nos sociétés
modernes que l’on est tenté de lui attribuer des vertus
miraculeuses. En parlant à chaque instant des grandes

570
TITI
        <pb n="384" />
        LE CRÉDIT :
fortunes fondées sur le crédit, en constatant que les plus
vastes entreprises de l’industrie moderne ont pour base le
crédit, on se persuade invinciblement que le crédit est un
agent de la production qui peut, tout aussi bien que la terre
ou le travail, créer la richesse.

Il y a là une pure fantasmagorie. Le crédit n’est pas un
agent de la production : il est, ce qui est fort différent, un
mode spécial de la production, tout comme l’échange, tout
comme la division du travail. Il consiste, comme nous
l’avons vu, à transférer une richesse, un capital, d’une main
dans une autre, mais transférer n’est pas créer. Le crédit
ne crée pas plus les capitaux que l’échance ne crée les
marchandises. Comme le dit admirablement Stuart Mill :
« Le crédit n’est que la permission d’user du capital
d'autrui ».

Ce qui favorise l’illusion, c'est l’existence des titres de
crédit. Nous avons vu que tout capital prêté était représenté
entre les mains du prêteur par un titre négociable et de
même valeur. Dès lors, il semble bien que le prêt ait cette
vertu miraculeuse de faire deux capitaux d’un seul. L'ancien
capital de 10.000 francs qui a été transféré à l’emprunteur et
le nouveau capital qui se trouve représenté entre les mains
du prêteur par un titre de 10.000 francs, cela ne fait-il pas
deux ? — Au paint de vue subjectif, ce papier est, en effet.
un capital ; il Fest pour moi, mais il ne l’est pas pour le
pays. Il est clair, en effet, qu’il ne pourra être négocié
qu’autant qu'une autre personne voudra bien me cêder en
échange le capital qu’elle possède sous forme de monnaie ou
de marchandise. Ce titre n’est donc point un capital par
lui-même, mais il me donne simplement la possibilite de me
procurer ur autre capital en remplacement de celui dont je
me suis dessaisi. Il est évident d’ailleurs que, quel que soit
l'emploi que je veuille faire de cette valeur que j'ai en porte-
feuille, que je veuille la consacrer à mes dépenses où à la
production, je ne pourrai le faire qu’en convertissant cette
valeur en objets de consommation ou en instruments de
production déjà existants sur le marché. C’est avec ces

37}
        <pb n="385" />
        $ PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE
richesses en nature que je produirai ou que je vivrai, non
avec des chiffons de papier (1).

Si tout titre de crédit, c’est-à-dire si toute créance consti-
tuait véritablement une richesse, il suffirait donc que chaque
Français prêtât sa fortune à son voisin pour doubler du
coup la fortune de la France et pour l’élever de 250 mil-
liards à 500 milliards !

Ne peut-on dire du moins que ces titres représentent des
richesses futures? Parfaitement! mais c’est précisémeut
parce qu’elles sont futures qu'on ne doit pas les compter.
On les comptera le jour où elles auront pris naissance.
Jusque-là, entre les richesses présentes et les richesses
futures, il y aura toujours cette différence notable que les
premières existent, tandis que les secondes n’existent pas !
On ne produit pas et on ne vit pas avec des richesses en
espérance. Autant vaudrait, en faisant le recensement de la
population de la France, compter, à titre de membres futurs
de la société, tous ceux qui naîtront d’ici à vingt ans.

Mais si le crédit ne peut être qualifié de productif, en ce
sens qu’il ne crée pas les capitaux, il rend cependant d’émi-
nents services à la production en permettant d'utiliser le
mieux possible les capitaux existants.

En effet, si les capitaux ne pouvaient pas passer d’une
personne à une autre et si chacun en était réduit à faire
valoir par lui-même ceux qu’il possède, une masse énorme
de capitaux resterait sans emploi. Il y a dans toute société
civilisée nombre de gens qui ne peuvent tirer parti eux-
mêmes de leurs capitaux, à savoir :

(1) Léon Say dit, dans sa préface à la Théorie des changes de Goschen :

« Cette représentation absolue de la propriété par le titre a fait disparaître
toutes les difficultés qui entravaient l'échéance et la transmission des droits.
On envoie aujourd’hui, dans une lettre de France en Angleterre, d'Angleterre
au Canada, de Hollande aux Indes et réciproquement, les usines, les fabriques,
les chemins de fer, tout ce qui se possède, en un mot. La chose reste immo-
bile, mais son image est sans cesse transportée d’un lieu à un autre. C’est
comme un jeu de miroirs qui enverrait un reflet au bout du monde. Le
miroir s'incline et le reflet va frapper plus haut, plus bas, à droite, à gauche.
La chose est dans un lieu, mais on en jouit partout. Qui a le reflet la
possède. »

379
        <pb n="386" />
        LE CRÉDIT

Ceux qui en ont trop; car dès qu’une fortune dépasse un
certain chiffre, il n’est pas facile à son possesseur de la faire
valoir par ses seules forces — sans compter que, d'ordinaire,
en pareil cas, il n’est guère disposé à prendre la peine néces-
saire pour l’employer;

Ceux qui n’en ont pas assez : car les ouvriers, paysans,
domestiques, qui ont fait quelques petites économies, ne
sauraient donner eux-mêmes un emploi productif à ces capi-
taux minuscules; et pourtant ces petits sous, une fois réunis,
peuvent former des milliards ;

Ceux qui, à raison de leur âge, de leur sexe ou de leur pro-
fession, ne peuvent faire valoir par eux-mêmes leurs capitaux
dans des entreprises industrielles : les enfants, les femmes,
les personnes exerçant une profession libérale, avocats,
médecins, militaires, prêtres, fonctionnaires et employés de
tout ordre.

Et, d'autre part, il ne manque pas de gens de par le
monde, faiseurs d’entreprises, inventeurs, agriculteurs,
ouvriers même, qui sauraient tirer bon parti des capitaux,
s'ils en avaient : malheureusement, ils n’en ont pas.

Dès lors si, grâce au crédit, les capitaux peuvent passer
des mains de ceux qui ne peuvent ou ne veulent rien en
faire aux mains de ceux qui sont en mesure de les employer
productivement, ce sera un grand profit pour chacun d’eux
et pour le pays tout entier. Or, c’est par milliards que se
chiffrent par tout pays les capitaux ainsi soustraits, soit à
une thésaurisation stérile, soit à une consommation impro-
ductive, et fécondés par le crédit. On a dit avec raison que
le crédit avait cette vertu de faire passer à l’état acfi/ les
capitaux qui étaient à l’état /atent. En somme, le crédit joue
vis-à-vis des capitaux le même rôle que l’échange vis-à-vis
des richesses. Nous avons déjà vu que l’échange, en les
transférant d’un producteur à un autre. ne les crée pas mais
sert à les mieux utiliser et à mieux utiliser aussi le travail
des producteurs et les ressources naturelles.

373
        <pb n="387" />
        PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE
Comment le crédit permet de supprimer la monnaie.

Que le crédit permette d’ajourner le paiement, cela est
évident et résulte de sa définition même, mais qu’il permette
de le supprimer, cela n’apparaît pas aussi clairement : car,
dira-t-on, tôt ou tard, au jour de l’échéance, il faudra bien
que le débiteur s’exécute et paie? — Mais non ! cela même
ne sera pas nécessaire.

Supposons que toute vente, au lieu de se régler en argent,
se règle par la création d’un titre de crédit — lettre de change
ou chèque — et que ces titres de crédit soient jetés sur le
marché et passent de mains en mains par des transmissions
successives. Il devra arriver pour la plupart d’entre eux
qu’ils finissent par se rencontrer et par s’annuler les uns et
les autres, soit par compensation, soit par confusion, comme
disent les jurisconsultes.

Soit dans le monde trois pays, ou trois personnes, que
nous appellerons À, B, C. Supposons, comme tantôt, que A
est débiteur de B, lequel est débiteur pour la même somme
de C, lequel à son tour est débiteur de A, n’est-il pas évi-
dent qu’au lieu de faire faire un circuit complet à la somme
d'argent due respectivement par ces trois débiteurs à leurs
trois créanciers — c’est-à-dire d’obliger A à payer 1 000 à B,
lequel ensuite paiera 1.000 à C, lequel enfin remettra les
1.000 à A des mains de qui ils étaient sortis — il est plus
simple de régler tout sans débourser un sou?

Mais n’est-il pas bien invraisemblable, dira-t-on sans doute,
que C soit justement débiteur de A et se trouve là, comme à
point nommé, pour fermer le cercle ? — Il est vrai, mais si
C n’est pas débiteur de À, il sera peut-être débiteur de D. ou
de E, ou de F, ou de G, ou de H, etc, jusqu’à ce que finale-
ment, à force de voyager, le titre arrive par chance à
quelqu’un, quelque X qui setrouvera débiteur de À, et alors
le problème sera résolu. Plus il y aura de personnes qui

374
IV
        <pb n="388" />
        LE CRÉDIT 5
entreront en jeu, plus grand sera le cercle, et, évidemment,
plus il y aura chance de fermer le cercle, de boucler la boucle,
D'ailleurs il y a des intermédiaires tout exprès pour faire
de ces chances-là des réalités : ce sont les banquiers, entre
les mains de qui viendront se concentrer les lettres de change
ou chèques de À, B, C, ete…

C'est tout d’abord dans le commerce international, dans
l’échange de pays à pays, que l’on a appris à recourir au
crédit pour se passer de monnaie. Les difficultés et les dan-
gers de transporter à grande distance de grosses quantités
de numéraire avaient inspiré aux Lombards, avons-nous
dit, l’idée de la lettre de change, dont l’utilité principale était
d’éviter un transport de monnaie entre deux places, grâce à
un double paiement, un sur chacune des places. Mais si le
transport de monnaie était supprimé, le paiement sur place
ne l’était donc pas! Il ne restait qu’un pas à faire pour y
arriver — car il suffit de supposer que de chacune des deux
places, disons Londres et Paris, il ait été tiré une lettre de
change sur l’autre : puisque chacune des deux places se
trouve créancière et débitrice de la mème somme, il est clair
que les deux créances pourront être éteintes par le mode de
paiement qu’on appelle la compensation; et si les sommes sont
inégales, la compensation aura lieu tout au moins jusqu’à
concurrence de la plus petite. lI suffit pour cela que des
intermédiaires, qui sont les banquiers, se chargent de faire
la balance.

Sans ces ingénieuses combinaisons, le commerce interna -
tional eût été vraiment impossible. Comme nous l'avons
montré ci-dessus, le numéraire qui voyage d’un pays à l’autre
ne représente qu’une faible fraction de la valeur des marchan-
dises échangées.

Mais ce n’est pas seulement dans les rapports internatio-
naux, c’est aussi dans les rapports entre habitants d’une
même ville ou d’un’même pays que le titre de crédit peut
remplacer la monnaie et la rendre inutile. C’est sous la forme
de chèque surtout qu’il remplit cette fonction (voir ci-après
p. 387).
        <pb n="389" />
        PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE

Ne pourrait-on remplacer ie ‘chèque lui-même par de
simples opérations d’écritures ? Supposons que tous les habi-
tants d’un pays aient un compte ouvert dans une seule
banque (1) qui sera chargée d’encaisser, pour chacun de ses
clients, toutes leurs recettes qu’elle inscrira à leur crédit, et
de régler pour eux toutes leurs dépenses qu’elle inscrira à
leur débit. À la fin de l’année, la Banque enverrait à chacun
son compte. Il se solderait par une balance, soit en faveur
de la Banque, soit en faveur du client. On reporterait ce
solde pour l’année suivante, soit au débit du client dans le
premier cas, soit à son crédit dans le second cas, et ainsi de
suite. Il est clair qu’en généralisant ce système on pourrait
théoriquement régler la totalité des transactions par de
simples règlements d’écritures, par des virements de parties,
comme l’on dit. Et on ne verrait plus cette armée de garçons
de recettes coiffés d’un bicorne, et avec un portefeuille
attaché par une chaînette, qui vont toucher les traites à
domicile et se font de temps en temps assassiner !

Mais un tel régime en supprimant complètement l’instru-
ment des échanges, tendrait alors, comme l’avait remarqué
Stanley Jevons, à nous ramener à l’échange direct de mar-
chandises contre marchandises, c’est-à-dire, en somme, au
troc. C’est un phénomène analogue à celui qui tend à sup-
primer le marchand pour la mise en contact du producteur
et du consommateur par les coopératives (2). Il y a, en
effet, dans les procédés savants et compliqués qui consti-
tuent le dernier mot du progrès économique, une curieuse

(1) Ou à la Poste, qui a nécessairement pour client tout le monde. Le
régime du chèque postal a été inauguré d’abord en Autriche en 1883, puis
récemment en France. ; Ë

(2) On pourrait en trouver dans les autres sciences sociales bien d’autres
exemples non moins curieux : — le formalisme verbal des législations primi-
tives tend à revivre dans les législations avancées, sous forme de formules ins-
crites sur des registres et créant le droit; — le gouvernement direct par le
peuple des cités antiques reparaiît dans le referendum des constitutions
modernes ; — le service militaire obligatoire pour tous les citoyens nous ramène
au régime qui a précédé l'institution des armées permanentes, etc., sans parler
de certaines armes, casques, chars de guerre, etc., et procédés de la guerre
actuelle qui font revivre si curieusement ceux d’autrefois.

376
        <pb n="390" />
        LE CRÉDIT 577
ressemblance avec les procédés primitifs des sociétés encore
barbares. Ce n’est pas la première fois que l’on signale dans
le développement historique des peuples cette marche sin-
gulière de l’esprit humain qui, parvenu au terme de sa car-
rière, semble revenir tout près de son point de départ, ayant
décrit ainsiynon pas précisément un de ces grands cercles
qui avaient si fort frappé l'imagination de Vico, mais plutôt
une courbe en forme de spire ascensionnelle.

N’avons nous pas vu dans le chapitre précédent que le
commerce international entre deux pays tend automatique-
ment à prendre la forme du troc, les exportations tendant
toujours à se mettre en équilibre avec les importations ?

N'est-ce pas à une sorte de troc que l’on arriverait dans
l’hypothèse que nous avons supposée, celle où tous les habi-
tants d'un pays seraient clients d’une même banque ? Ce
régime social, où nul n’aurait plus besoin de monnaie, ne
pourrait fonctionner que parce que chacun paierait les
produits ou les services qu’il consommerait avec ses propres
produits ou ses propres services.

N’est-ce pas une sorte de troc qui est réalisé dans la mer-
veilleuse institution du Clearing-House ? (voir ci-après p. 389)
car ces liasses monstrueuses de chèques, lettres de change,
qui y sont échangés et compensés chaque jour, ne sont que
des signes représentatifs de monceaux de caisses, de bal-
lots, de barriques, qui ont été échangés en nature; et, pour
qui sait regarder derrière les coulisses, le Clearing-House
apparaît comme un grandiose marché analogue à ceux des
peuplades africaines ou des cités disparues, avec cette seule
différence qu’au lieu d’échanger des marchandises en nature
on échange les titres qui les représentent.

La monnaie tend à devenir ainsi une pure abstraction. Et
pourtant que nous voilà loin, malgré cette ressemblance
superficielle, du régime grossier du troc ! Combien la
monnaie, et avec elle la richesse dont elle est le signe, se
trouve d'étape en étape — métal, papier, écriture — dématé-
rialisée et comme sublimisée !

3
fe
        <pb n="391" />
        PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE
CHAPITRE VII
DES BANQUES
Les fonctions et l’évolution des banques.

Nous avons vu que l’échange des marchandises était à peu
près impossible sans le secours de certains intermédiaires
qui sont les marchands. De même, le commerce des capitaux
serait impossible sans le secours de certains intermédiaires
qui s'appellent les banquiers.

L'histoire des banques se rattache étroitement à l’histoire
du commerce depuis le moyen âge, et chaque grande banque
créée marque une étape nouvelle du développement com-
mercial. Les premières furent celles des richés Républiques
italiennes : Venise (1400 ?), Gênes (1407). La prééminence
commerciale pnsse ensuite à la Hollande et nous voyons
apparaître la célèbre banque d’Amsterdam (1609), suivie
bientôt par celles de Hambourg et de Rotterdam. Enfin la
création de la Banque d’Angleterre, en 1694, nous apprend
que cette nation va hériter de la suprématie commerciale
dans le monde La Banque de France n’est venue que beau-
coup plus tard, au commencement du x1x° siècle seulement.
Toutefois, en 1716, Law avait fondé une banque remarqua-
blement en avance sur son temps, mais célèbre surtout par
sa triste fin.

Les banquiers, à l’origine, ont été tout simplement des
marchands d’argent, des changeurs, comme on dit aujour-
d’hui. A Londres, au xvir° siècle, c’étaient les orfèvres qui
jouaient ce rôle. Mais tandis que les changeurss n’ont
aujourd’hui qu’un rôle insignifiant — on ne les voit que dans

378
        <pb n="392" />
        DES BANQUES
les villes frontières ou les gares, là où les étrangers ont
besoin de changer leur monnaie — au moyen âge, la multi-
plicité prodigieuse des monnaies (chaque seigneur avait le
droit de faire battre monnaie), la fréquence des falsifications
clandestines, souvent commises par le souverain lui-même,
rendaient très important le rôle de ces banques où chacun
pouvait trouver de la bonne monnaie en payant un agio,

Les banquiers sont des commerçants tout comme les
autres. Les commerçants opèrent sur des marchandises : les
banquiers opèrent sur le capital circulant représenté par des
titres de crédit ou du numéraire. Les premiers achètent pour
revendre, et trouvent leur bénéfice à acheter le meilleur
marché possible pour revendre le plus cher possible. Les
seconds empruntent pour prêter, et trouvent leur bénéfice à
emprunter le meilleur marché possible pour prêter le plus
cher possible. Mais il est facile de comprendre que ces
commerçants exercent une fonction économique de la plus
haute importance, car nulle marchandise n’est plus impor-
tante que l’argent, dans notre vie moderne du moins, et ceux
qui la détiennent ont le pouvoir, selon qu’ils l’accordent ou
la refusent, de dispenser la fortune ou la ruine, ou tout au
moins de réduire le commerçant ou l’industriel à l’impuis-
sance. Dans les affaires, la suppression du crédit c’est la
mort.

Voilà donc les deux opérations fondamentales de tout
commerce de banque : emprunter et prêter — et comme ces
emprunts se font le plus souvent sous forme de dépôts et ces
prêts sous forme d’escompte, les banques sont fréquemment
désignées sous ce nom « banques de dépôt et d’escompte »,

Mais à côté de ces deux opérations fondamentales, les
banques en font beaucoup d’autres.

Il y a le prêt sur la simple honorabilité de l’emprunteur,
qui consiste à ouvrir un crédit, généralement sous la forme
d’un compte*courant. Le compte est débiteur lorsque le
client a touché plus qu’il n’a versé — et créditeur lorsque,
au contraire, le client a versé plus qu’il n’a touché. Toute-
fois, cette facon de prêter « à découvert », comme l’on dit,

2379
        <pb n="393" />
        PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE
est fort dangereuse et n’offre aucune garantie réelle, et
comme elle exige de la part du directeur de la banque une
appréciation très exacte de ce que vaut chacun de ses clients,
certaines banques s’y refusent. Les règlements de la Banque
de France la lui interdisent absolument.

Il y a l’avance sur titres, qui est un prêt sur gage, le gage
étant les valeurs mobilières déposées par l’emprunteur, les-
quelles doivent représenter une somme toujours supérieure
à la somme prêtée, pour parer aux risques de dépréciation.

Il y a le report, qui est aussi un prêt sur titres mais à court
terme : il est fait pour ceux qui ayant acheté à la Bourse des
valeurs à terme et ne se trouvant pas en mesure de payer au
jour de l’échéance, veulent faire « reporter » le règlement de
leur achat au mois suivant.

Il y a le prêt sous forme de commandite industrielle, c’est-
à-dire de participation à la création d'entreprises, soit par
l’avance d’un capital, soit par souscription d’actions, opéra-
tion aventureuse dont nos grandes banques françaises
s’abstiennent généralement, mais ‘que les banques ‘alle-
mandes pratiquent sur grande échelle et qui n’a pas peu
contribué à l’essor industriel de leur pays.

1l y a le prêt hypothécaire, mais celui-ci constitue sous le
nom de crédit foncier une opération d’une nature spéciale
qui est incompatible avec celles que nous venons d’énumérer
et doit être réservée à des établissements spéciaux (voir dans
le Cours Crédit foncézr).

Enfin les banques ne se bornent pas à emprunter pour
prêter : elles rendent aussi à leurs clients — qu’ils soient
commerçants, Etats ou simples rentiers — divers services.

Aux capitalistes, elles rendent le service de garder leurs
valeurs et d’en toucher les coupons, ce qui est une grande
commodité pour eux, et aussi de leur faciliter le placement
de leurs épargnes en leur indiquant de bons placements, ce
qui est une source considérable de bénéfices pour le ban-
quier, non à raison du droit de garde très minime qu’il per-
çoit, mais parce qu’il devient ainsi l’intendant de la fortune
de ses clients; il contrôle la vente de leurs titres et le rem-

380
        <pb n="394" />
        DES BANQUES
ploi en titres nouveaux. Elles rendent aussi à leurs clients le
service de faciliter leurs paiements à leurs fournisseurs ou
créanciers en leur remettant des carnets de chèques payables
sur leur caisse, et, quand ils voyagent, des lettres de crédit
sur l'étranger. ,

Aux Etats et aux grandes sociétés, elles rendent le service
de placer leurs emprunts auprès de leur clientèle — et comme
elles ne rendent pas ce service gratis, tant s’en faut ! et que
ces opérations se chiffrent parfois par milliards, c'est là une
des sources des plus gros bénéfices pour les banques, parti-
culièrement pour les grands établissements de crédit en
France.

Il n’est pas nécessaire qu’une même banque fasse toutes les
opérations que nous venons d’énumérer. Dans le commerce
de banque, comme dans tous les autres, la loi de la division
du travail et de la spécialisation s'applique. On peut même
dire que certaines de ces opérations sont incompatibles entre
elles. C’est ainsi que la commandite industrielle ou même
l'escompte de traites à long terme, telles que celles tirées par
un exportateur sur ses acheteurs dans les pays éloignés, et
tout mode de prêt qui entraîne une immobilisation plus ou
moins durable du capital, sans parler même du prêt foncier
— ne peuvent être pratiquées par des banques de dépôt,
lesquelles doivent tenir leurs fonds toujours remboursables
à première demande. Il faut donc des banques spéciales pour
aider à la création d'entreprises ou pour développer l’expor-
tation.

La loi dite de concentration ne fait pas moins sentir son
action dans le commerce de banque que dans celui des mar-
chandises. Il est naturel que le même mouvement qui a con-
duit aux grands magasins conduise aux grandes banques.
Cela est bien visible en France où depuis trente ans on a vu
quelques établissements de banque, sous forme de sociétés
par actions — notamment les trois dont les noms sont si
connus du public : le Crédit Lyonnais, la Société Générale, le
Comptoir d’Escompte — étendre leurs milliers de succursales
sur tous les points de la France et faire aux banques locales,

381
        <pb n="395" />
        - PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE

qui sont généralement des entreprises individuelles, une
concurrence écrasante. Le même mouvement se manifeste
dans de bien plus grandes proportions dans les autres pays.

Les banques locales ne disparaissent pourtant pas com-
plètement parce que, mieux que les grands établissements de
crédit, elle peuvent aider et développer les industries locales.
Si elles n’ont pas assez de fonds pour cela, elles ont la res-
source de se syndiquer, de se fédérer. C’est la tendance qui
s’accusait avant la guerre, et qui sans doute s’accentuera
après.

Les dépôts.

La première chose à faire pour un banquier c’est de se
procurer des capitaux. Comment? Il va sans dire qu’il peut
employer d’abord son capital propre, s’il en a en quantité
suffisante, et c’est ce que font encore la plupart des ban-
quiers de province. Sila banque est constituée sous la forme
de société par actions, alors son capital se trouve constitué
par les souscriptions d’actions de tous les sociétaires et peut
s’élever à des centaines de millions, comme celui de nos
grands établissements de crédit. Elle peut s’en servir pour
ses opérations et c’est ce que font quelques grandes banques,
mais c’est l’exception. Généralement les grandes banques,
du moins les banques d’escompte, n’emploient pas dans
Jeurs opérations leur capital propre, individuel ou social : il
ne figure que comme capital de garantie (1). Pourquoi ?
Parce que ce capital reviendrait trop cher: il faudrait lui
attribuer dans la comptabilité l’intérêt courant, 5 ou
6 p. 0/0, et, par conséquent. la banque ne pourrait, à moins
d’y perdre, le prêter qu’à un taux supérieur. Il faut done que
le banquier fasse ses opérations avec l’argent du public et

(1) La plupart des grandes banques placent leurs capitaux propres, soit en
immeubles, soit en titres de rente, comme une réserve ou comme garar ie
pour leurs clients. C’est le cas, par exemple, de la Banque de France.

382
TI
        <pb n="396" />
        DES BANQUES &gt;
que pour csla il le lui emprunte. Ce mot d’une comédie, qui
a paru un trait sanglant : « les affaires c'est l'argent des
autres », n’est, en matière de banques tout au moins, que la
pure vérité économique : c’est l’essence même du commerce
de banque.

Et d’ailleurs, ce n’est pas seulement l’intérêt des banquiers
qui le veut ainsi, c’est l’intérêt du commerce puisque, comme
nous venons de le dire, si le banquier ne se servait que de
son capital ou de celui des actionnaires il ne pourrait faire
l’escompte à bas prix, descendre mème à 3 p. 0/0 comme fait
la Banque de France.

Mais comment empruntera-t-il cet argent ? Ce ne sera pas
à la façon des Etats, des villes ou des sociétés industrielles
qui empruntent à long terme (sous forme de rentes, d’obli-
gations, d’actions) les capitaux que leurs possesseurs
cherchent à placer. Non : ce mode d’emprunt exige un taux
d'intérêt trop élevé pour que le banquier pût y trouver son
profit. Ce que le banquier demande au public c’est le capital
circulant, flottant, qui se trouve sous forme de numéraire
dans la poche de chacun de nous ou dans le tiroir de notre
bureau. ll y a dans tout pays, sous cette forme, un capital
considérable qui n’est encore fixé nulle part, qui ne fait rien,
qui ne produit rien et qui attend le moment de s’employer.
Le banquier dit au public : « Confiez-le-moi en attendant
que vous ayez trouvé l’emploi : je vous éviterai l’ennui et le
souci de le garder et vous le restituerai dès que vous en
aurez besoin, à première réquisition ; c’est déjà un service
que je vous rendrai. De plus, je vous en donnerai un petit
intérêt, par exemple, 1 ou 2 p. 0/0 (1). Ce sera toujours plus
qu’il ne vous produit, puisque chez vous il ne rapporte rien.

(1) II pourrait mème ne donner aucun intérêt. Certaines banques, telles que
la Banque de France et d'Angleterre, n'en donnent point, en effet, car elles
estiment qu'elles rendent un service suffisant aux déposants ; et ce qui prouve
bien qu'elles ont raison c'est que, nonobstant, elles reçoivent des sommes
énormes en dépôt. Bien mieux : autrefois, les banques de dépôts, ces anciennes
banques dont nous avons cité les noms, se faisaient payer par les déposants
un droit de garde, parce qu’en ce temps-là elles ne placaient pas l'argent
déposé chez elles et n’en tiraient aucun nrofit.

385
        <pb n="397" />
        J PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE

Enfin, je vous rendrai encore un troisième service, celui
d’être votre caissier, de payer vos fournisseurs sur les indi-
cations que vous me donnerez,:ce qui vous sera très com-
mode ». C’est ce qu’on appelle le dépôt (1).

Là où ce langage est écouté et compris du public, les ban-
quiers peuvent se procurer par là, à très bon compte, un
capital considérable. Le dépôt est ainsi la source de vie des
banques : c’est par là qu’elles s’alimentent et, à leur tour,
alimentent l’industrie en capital circulant.

Pourtant, s’il faut attendre que le public vienne apporter
lui-même son argent disponible, comme il le fait par exemple
dans les caisses d’épargne, le montant des dépôts restera
assez limité. Il faut que le dépôt devienne automatique pour
que la source dont nous venons de parler coule à pleins
bords : et comment deviendra-t-il automatique? Là seulement
où les capitalistes, même les plus petits, prendront l’habi-
tude de déposer toute leur fortune, toutes leurs valeurs dans
les banques et de confier à celles-ci le soin de toucher leurs
revenus. Alors leur compte se grossit de lui-même, à chaque
échéance, du montant des coupons détachés des titres. Dans
les pays où cette habitude existe, comme en Angleterre et
aux Etats-Unis, tout l’argent oisif se trouve draîné de la cir-
culation et pompé par les banques où il trouve à s'employer
utilement.

Mais il est des pays, au contraire, où avoir un banquier
semble un luxe réservé aux millionnaires. T'el était naguère,
et tel est encore un peu aujourd’hui, le cas de la France : le
petit capitaliste aime à garder ses titres chez lui; il ne
croit les posséder que quand il les voit et, malgré les ennuis
de faire queue aux guichets, il préfère lui-même toucher ses
coupons. Une fortune mobilière déposée dans une banque

(1) Il ne faut pas prendre ici ce mot de dépôt dans son sens juridique. Le
dépôt proprement dit est chose sacrée à laquelle le dépositaire ne doit jamais
toucher, tandis que le dépôt d'argent en banque est une sorte de prêt que le
banquier se propose parfaitement d'utiliser et qu'il n'accepte même que pour
cela. Il en est de même différemment quand il s’agit d'un dépôt de titres,
que leur propriétaire laisse chez son banquier pour qu'il les garde et en touche
les revenus : en ce cas, le banquier ne peut en disposer.

284
        <pb n="398" />
        DES BANQUES ;
et dont il n'aura de nouvelles que tous les six mois par une
feuille de comptes, c’est là une forme abstraite de la pro-
priété qui ne lui dit rien. Et puisqu’il garde les titres et
touche les coupons, il en résulte nécessairement qu’il garde
aussi dans son tiroir l’argent de ces coupons. C’est ainsi
qu'au lieu du dépôt productif, on a la thésaurisation impro-
ductive (1).

Le dépôt, représentant une dette exigible à tout instant,
est évidemment une opération périlleuse pour la banque,
car si elle veut faire fructifier l’argent déposé, elle risque de
ne plus l’avoir le jour où le déposant viendra le réclamer (2).

Mais ce risque est-il une raison suffisante pour empêcher
les banques de faire valoir les capitaux déposés chez elles
et pour les obliger à les garder intacts comme un véritable
dépôt, ainsi que le faisaient les vieilles banques de Venise
ou d'Amsterdam ? Certainement non. Tout le monde se trou-
verait fort mal de cette rigueur :

10 Les déposants eux-mêmes tout d’abord. Car il est clair
que si la banque devait garder leur argent dans ses caves
sans l’emplover, bien loin de pouvoir les bonifier d’un
intérêt, elle devrait leur faire payer au contraire un intérêt
pour ses frais de garde : c’est précisément ce que faisaient

les banques anciennes.

2° Le pays lui-même. Car la fonction sociale des banques
consiste à réunir les capitaux qui restaient improductifs sous
forme d’argent de poche ou de réserve, pour en faire un
capital actif et productif: or il leur serait impossible évidem-

(1) Cependant depuis la guerre ces habitudes de rentier français se sont
modifiées : il a appris à se servir des banques. Aussi le montant des dépôts
a-t-il plus que triplé et on voit s'ouvrir de nouvelles banques à chaque coin
de Le risque de remboursement des dépôts est même plus dangereux que
le risque de remboursement des billets, car le remboursement des dépôts est
certain ; il est sûr que tôt ou tard le dépôt sera réclamé à la Banque, tandis
qu'il n'est nullement certain ni même probable que le remboursement des
billets sera demandé, La plupart circulent jusqu'à être hors d'usage sans avoir
jamais été portés à la Banque pour être remboursés. Bon nombre n’y revien-
nent jamais !

Gme. P. R. 25e édition.

385
13
        <pb n="399" />
        * PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE
ment de jouer ce rôle du jour où elles ne pourraient plus
employer leurs dépôts.

Aussi les banques n’hésitent-elles pas à faire emploi des
sommes à elles confiées. Seulement elles ont soin, pour faire
face aux demandes qui pourraient se produire, de conserver
toujours une certaine encaisse.

Aucune proportion ne peut être établie a priori entre le
montant de l’encaisse et celui des dépôts. Une banque
doit avoir une encaisse d’autant plus considérable que son
crédit est moindre, que les gros dépôts sont plus nombreux,
et elle doit surtout renforcer son encaisse au moment des
crises commerciales, à l’approche des émissions de rentes
d’Etat ou autres titres, en un mot dans toutes les circons-
tances ou elle peut prévoir que les déposants auront besoin
de leur argent (1).

Le Chèque.

Quand le déposant a besoin de retirer son argent, que fait-
il? Il peut tout simplement aller le toucher à la banque, mais
là où l’on a quelque habitude du crédit on procède autre-
ment. Le déposant se fait délivrer par la banque un carnet
de chèques, carnet à souches contenant un certain nombre
de feuilles imprimées avec les indications nécessaires et sur
lesquelles il n’aura qu’à inscrire la somme qu’il désire tou-
cher ou qu’il doit payer à un tiers. Selon le cas, il y ins-
crira le nom du destinataire ou son propre nom s’il veut le
toucher lui-même, ou même aucun nom si le chèque est au
porteur, c’est-à-dire payable à n'importe qui.

(1) Pour atténuer le risque des dépôts, la plupart des banques accordent un
intérêt plus élevé aux déposants qui acceptent de déposer leur argent pour
une certaine durée minima, six mois ou un an, voir même cinq ans.

Au jour de la déclaration de guerre le gouvernement erut devoir déeréter
un moratorium, c'est-à-dire un ajournement du remboursement. Cette
mesure destinée à prévenir une panique fût plutôt fâcheuse, ear pour sauver
tes banques ou risqua de tuer le crédit. Et d’ailleurs les banques auraient
très bienñ tenu le coup : il n’y eût pas de panique.

386
uil
        <pb n="400" />
        DES BANQUES 287
L'invention de ce modeste instrument de crédit qui est le
carnet de chèque n’a été rien moins qu'une révolution dans
l’ordre économique : il tend en effet à rendre la monnaie
inutile, ainsi que nous l'avons montré précédemment (p. 377).
Dans quel cas, en eflet, a-t-on besoin d’argent? Uniquement
pour payer des dépenses. Or, le chèque est précisément le
moyen le plus commode de payer toute dépense puisqu'il
suflit d’inscrire un chiffre et un nom sur une feuille de papier
et de la remettre, après l’avoir détachée du carnet, à son
créancier, à son fournisseur, à quelque bonne œuvre pour
sa cotisation, à l’Etat pour l’impôt, ete. En Angleterre et aux
Etats-Unis, l’usage du chèque est si répandu qu’un homme
riche n’a jamais d'argent sur soi ni chez lui : l’anecdote a été
souvent répétée de ces voleurs qui, ayant dévalisé un
milliardaire, furent eux-mêmes volés, n’ayant trouvé sur lui
que 27 cents (27 sous), plus l’inséparable carnet de chèques.
Mais, en France, le chèque, s’il est très employé dans les
affaires, est encore aujourd’hui très peu usité pour le règle-
ment des dépenses quotidiennes, et les efforts pour faire
l’éducation du public à cet égard — on s’y est appliqué sur-
tout depuis la guerre — n’ont pas donné encore de grands
résultats. Pourquoi ?
C’est parce que, il est vrai, le chèque a certains inconvé-
nients, mais auxquels il est facile de porter remède :
1e Celui qui a reçu le chèque doit prendre la peine d’aller
le toucher chez le banquier : or n’est-il pas naturel qu’il pré-
fère être payé immédiatement par son débiteur ? — Oui, tel
est le cas, en effet, en France, et c’est un des principaux
obstacles à la diffusion du chèque, mais tel n’est pas le cas
dans un pays où chacun a un compte courant chez un ban-
quier — celui qui reçoit le chèque aussi bien que celui qui le
donne. En ce cas le créancier, ou fournisseur, qui reçoit le
chèque ne prend pas la peine de le toucher, mais l’envoie à
son banquier qui se charge de l’encaisser et le portera au
crédit de son client ;
20 Le chèque peut être perdu ou volé. — C’est, en effet, un
risque qui lui est commun avec le billet de banque, mais il y

té
        <pb n="401" />
        PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE
a précisément un moyen d’y parer qui n’est pas possible
pour le billet de banque : c'est ce qu’on appelle le chèque
barré (crossed), c’est-à-dire qui porte deux barres parallèles
tracées obliquement sur le chèque. Non seulement ce chèque
ne peut être payé que chez un banquier, comme tous les
chèques, mais il ne peut être touché que par un banquier :
ce sera celui nominativement désigné entre les deux barres,
ou si le signataire du chèque n’a inscrit aucun nom, en
ce cas, le créancier qui recevra le chèque y inscrira le
nom de son propre banquier : mais, de toutes façons, le
chèque ne peut être présenté à la banque débitrice que par
une autre banque. Or ce qui est curieux c’est que le ban-
quier, dont le nom figure sur le chèque, ne le touche jamais
en argent, mais l’emploie à régler ses comptes avec ses
confrères. Le chèque barré est donc un chèque qui ne peut
servir qu’aux règlements par voie de compensation. Aussi
a-t-on pu définir humoristiquement le chèque barré: un
chèque fait pour n’être jamais payé. Et la loi allemande de
1908 permet mème d’interdire absolument le paiement en
espèces du chèque en inscrivant ces mots « à payer par
compensation » ou « à porter en compte ». L'avantage de
ce chèque c’est qu’il ne peut servir à personne autre qu'au
banquier dont il porte le nom ; et par conséquent peu importe
qu’il soit volé ou perdu puisque le possesseur illégitime ne
saurait qu’en faire — à moins de supposer que le voleur
se trouvât être lui-même en compte courant avec le banquier
désigné pour le toucher et qu’il eût l’audace de le faire
porter au crédit de son compte ! Même en ce cas la fraude
serait vite découverte (1).
3° Il y a enfin et surtout le risque que le chèque ne soit pas
payé à présentation parce que le signataire malhonnèête du
(1) Le chèque tend mème aujourd'hui à remplacer la lettre de change, ce
qui est fâcheux car cela revient à supprimer un admirable instrument de crédit
qui permettait au fabricant de renouveler sans cesse son capital (voir ci-dessus
p. 369). Cette élimination avait été aggravée par une loi fiscale qui soumettait
Ja lettre de change à un impôt de 2 p. 0/0, tandis que Je chèque, quelle que soit
sa valeur, ne paie que 10 centimes (ou 20 centimes d’une place à l’autre).
Heureusement cet impôt anti-économique vient d'être aboli.

288
        <pb n="402" />
        DES BANQUES ‘
chèque n’aura pas fait de dépôt ou l’aura retiré avant la
presentation du chèque.

Que faut-il faire pour écarter ou atténuer ce danger ? Il
faut que la loi punisse comme un délit d’escroquerie le fait
de tirer un chèque sans provision (c’est le terme juridique)
suffisante. C’est ce que le législateur s’est décidé à faire en
France, mais seulement par la loi récente du 22 juin 1917.
La guerre, en effet, a apporté de puissants motifs pour
tâcher de réduire au minimum la quantité de billets en
circulation et par conséquent pour propager l’emploi du
chèque puisque tel doit en être l’effet.

Mais il faut surtout un niveau de la moralité publique
assez élevé pour que le fait de remettre un chèque sans
provision soit considéré comme un acte déshonorant et qui
discrédite absolument celui qui s’en rend coupable. C’est
pourquoi la généralisation du chèque dans un pays doit
être considérée comme le signe d’une éducation économique
et morale de la population déjà assez avancée (1).

Il faut done des conditions assez nombreuses pour la géné-
ralisation du chèque dans un pays, mais la condition préa-
lable et sine qua non c’est l’habitude des dépôts en banque.
C’est en ce cas seulement que le chèque peut réaliser la
révolution économique dont nous avons parlé, à savoir
l'élimination des paiements en espèces. C’est cette révolution
qui est déjà en voie de réalisation en Angleterre et en
Amérique. Tous les banquiers s’y trouvant réciproquement
créanciers et débiteurs les uns des autres pour des sommes
énormes, leurs correspondants à Londres ou à New-York
n’ont qu’à balancer leurs comptes. C’est ce qu’ils font en se
réunissant tous les jours dans la Clearing-House (Chambre
de liquidation). Elle date de longtemps puisqu’elle a
commencé en 1773; c’est là que se règle par de simples com-

(1) La généralisation duchèque chez des personnes peu habituées à la réflexion
peut d'ailleurs devenir une incitation dangereuse à la dépense, car lorsqu'il
suffit, pour satisfaire n'importe quelle fantaisie, de mettre sa signature sur
une feuille de papier, il est facile de céder à la tentation. La vue de l'argent
à donner est un frein qui n'existe plus ici.

389
        <pb n="403" />
        ? PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE
pensations un chiffre de transactions qui avant la guerre
s’élevait annuellement à près de 16 milliards de livres
(400 milliards fr.) et aujourd’hui (1920) à plus de 32 milliards
de livres (800 milliards fr.), soit 2 à 3 milliards par jour !
La monnaie métallique ou même les billets, ne figurent que
pour un appoint insignifiant. Il est clair que la valeur de
tous ces papiers, billets de banque, etc., repose en fin de
compte sur la monnaie métallique. Seulement cette base
devient chaque jour de plus en plus étroite relativement à
l’énorme édifice que le crédit bâtit sur elle. C’est. comme on
l’a dit, une pyramide grandissante qui repose sur le sommet,
ou une toupie tournant avec une rapidité vertigineuse sur
une pointe de métal immobile, et dans ces conditions l’équi-
libre paraît terriblement instable. Car dès que la toupie
cesse de tourner, elle tombe !
L’escompte.

Ce capital, une fois emprunté à bon compte par la banque,
il s’agit pour elle de le faire valoir en le prétant au public.

Mais comment le prêter ? Nous avons dit tout à l’heure
que le banquier ne peut le prêter à long terme, sous forme
de prêt hypothécaire par exemple, ou en commanditant des
entreprises industrielles (1), parce qu’il ne doit pas oublier
que ce capital n’est qu’en dépôt chez lui, c’est-à-dire qu’il
peut être tenu de le rembourser à première réquisition ; par
conséquent il ne doit s’en dessaisir que par des opérations à
court terme qui ne lui enlèvent la disposition de ce capital
que pour peu de temps et qui, en quelque sorte, le laissent à
sa portée et sous son regard.

(1) Le chèque étant payable immédiatement ou à bref délai ne s'escompte
pas, en sorte que sa substitution à la lettre de change, dont nous avons parlé
ci-dessus, aurait cet effet ficheux de supprimer cette opération de crédit.

390
[\
        <pb n="404" />
        DES BANQUES sat

Peut-on trouver quelque opération de prêt qui remplisse
ces conditions ?

I en est une qui les remplit admirablement. Quand un
commerçant vend ses marchandises, suivant l’usage du com-
merce il accorde un délai pour payer ; si donc il a besoin
d’argent avant l’arrivée du terme, il faut qu’il s'adresse au
banquier. Celui-ci lui avance la somme qui lui est due pour
la vente de ses marchandises, déduction faite d’une petite
somme qui constitue son profit, et se fait céder en échange
par le commerçant sa lettre de change sur son acheteur. Le
banquier serre la lettre de change dans son portefeuille et,
au jour fixé par l’échéance, il l’envoie toucher chez le débi -
teur ; il rentre ainsi dans le capital qu’il avait avancé.

C’est là ce qu'on appelle l’escompte. C’est une forme de
prêt, disons-nous : en effet, il est clair que le banquier qui, en
échange d’une lettre de change de 1.000 francs payable dans
trois mois, a avancé au commerçant 985 francs en attendant
de faire toucher à l’échéance les 1.000 francs chez le débiteur,
se trouve en réalité avoir prêté son argent (pour une période
de trois mois) à 6 p. 0/0 et même un peu plus. Et ce prêt est
toujours à court terme, car non seulement les lettres de
change négociées par le banquier sont payables à un terme
qui, dans l’usage, ne dépasse pas trois mois, mais encore ce
délai est un maximum qui, en moyenne, est rarement atteint.
Les négociants n’ont pas toujours besoin de négocier leurs
lettres de change dès le lendemain du jour où ils ont vendu ;
il est possible qu’il les gardent un certain temps en porte-
feuille, il est possible même qu’ils n'aient besoin de les négo-
cier que la veille de l’échéance. A la Banque de France, le
délai maximum fixé par la loi est de 90 jours, mais en fait il
est bien moindre et le temps moyen durant lequel les lettres
de change restent en portefeuille ne dépasse guère trois
semaines. Ce n’est donc que pour bien peu de temps que le
banquier se dessaisit de l’argent qu’il a en dépôt, puisque à
bref délai chaque écu doit rentrer dans sa caisse.

Les grands établissements de crédit se règlent sur la
Banque de France, c’est-à-dire qu’ils n’escomptent générale-

AS
        <pb n="405" />
        327 PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE

ment que des lettres de change à 90 jours afin d’avoir la
faculté, s’ils ont besoin d’argent, de les réescompter à leur
tour à la Banque de France. Ils ne veulent, comme on dit,
que du papier bancable.

On voit qu’il suffirait que les demandes en remboursement
des dépôts fussent échelonnées sur une période de 3 à
4 semaines pour que le banquier fût toujours en mesufe de
faire face aux demandes, grâce à ses rentrées : or, il est peu
probable que les demandes de remboursement de dépôts
soient si fréquentes, en temps normal tout au moins. Il serait
donc difficile de trouver une opération de prêt qui se conci-
liât mieux avec les exigences du dépôt. Sans doute si tous
les déposants se donnaient le mot pour venir réclamer leur
argent le même jour, la banque se trouverait dans l’impossi-
bilité de les satisfaire, puisque son argent ou plutôt leur
argent est en train de courir le monde. Il est vrai qu’il ne
tardera pas à rentrer, mais enfin, entre les capitaux emprun-
tés par la banque sous forme de dépôt et ceux prêtés par
elle sous forme d’escompte, il y a toujours cette différence
que les premiers peuvent lui être réclamés sans délai, tandis
qu’elle ne peut réclamer les seconds qu’au bout d’un certain
lemps, et cette différence pourrait suflire,e à un moment
donné, pour entraîner sa faillite.

Ajoutez que non seulement l’escompte est un mode de prêt
commode, mais encore qu’il est extrêmement sûr, à raison
de la solidarilé de tous les cosignataires. En effet il n’y a pas
un seul débiteur, le tiré, comme on dit — il y en a toujours
au moins deux, car, à défaut du tiré, c’est le fireur qui est
responsable. Et s’il passe la lettre de change à un tiers,
celui-ci, en cas de non-paiement, devient responsable aussi.
En sorte que la situation est la même que si le débiteur avait
autant de cautions qu’il y a eu de porteurs de la lettre, en
comptant celui qui l’a émise. Donc plus elle circule, plus elle
se couvre de signatures — parfois il faut mettre des rallonges
en papier parce qu’il n’y a plus de place pour les mettre —
et mieux sa valeur est garantie. La Banque de France exige
trois signatures, c’est-à-dire que, en plus du tireur et du tiré,

9
        <pb n="406" />
        DES BANQUES 2x
il faut un endosseur : généralement c’est une banque qui
joue ce rôle. Or, les pertes pour la Banque de France résul-
tant des effets non payés (en souffrance, comme on dit), ne
dépassaient pas, année moyenne 2 à 3 centimes par 100 fr. !
Le change.

Ce mot de change, qui naguère effrayait les étudiants à
l'examen, est devenu familier à tout le monde depuis la
guerre tant on en a entendu parler !

Le change pourrait être défini : l’art de régler les dettes
d’un pays à l’autre sans débourser de monnaie.

Les portefeuilles de toutes les grandes maisons de banque
— de celles du moins dont les opérations s’étendent à
l'étranger — sont bourrés de liasses de lettres de change et
de chèques payables sur toutes les « places » comme on dit,
sur Londres, sur New-York, sur Milan, ete. Elles repré-
sentent des valeurs de centaines de milliards et sont l’objet
d’un commerce fort actif. On les désigne sous le nom
générique de papier ou aussi de devises.

Les banquiers qui les possèdent et qui en font le commerce
ne sont évidemment que des intermédiaires. Il faut donc se
demander chez qui ilsachètent cette marchandise, ce papier,
et à qui ils le revendent.

Chez qui l’achètent-ils ? — Chez ceux-là qui le produisent,
chez tous ceux qui par une cause quelconque se trouvent
avoir des créances sur l’étranger, mais surtout chez les
négociants français qui ont vendu des marchandises à
l’étranger et qui, à la suite de cette vente, ont tiré une lettre
de change sur leur acheteur de Londres ou de New-York,
ou reçu de lui en paiement un chèque sur Londres ou
New-York.

A qui le vendent-ils? A tous ceux qui en ont besoin et
ceux-là aussi sont très nombreux. Ce papier est fort
recherché par toutes les personnes qui ont des paiements à

7
er
y.
        <pb n="407" />
        $ PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE

faire à l’étranger, surtout par les négociants français qui ont
acheté des marchandises à l’étranger. Voici pourquoi : en
droit toute créance est payable au domicile du créancier.
Quiconque a acheté en Angleterre se trouve donc dans la
nécessité d’envoyer le montant du prix d’achat en livres
sterling au domicile de son créancier, ce qui n’est pas com-
mode et même pas toujours possible, car il peut arriver que
le débiteur se trouve dans un pays où il n’y a point de
monnaie anglaise. Mais s’il réussit à se procurer du papier
payable en livres sterling sur la place où se trouve son
créancier, du papier sur Londres, il le lui enverra, et il
aura là un moyen de se libérer plus commode et moins
coûteux : cela se dit faire remise (1).

Il semble que ce papier devrait se vendre, se négocier,
pour un prix toujours égal à la somme d’argent qu’il donne
droit de toucher. Une lettre de change ou un chèque de
1.000 francs ne devrait-il pas valoir exactement 1.000 francs,

(1) Comme on peut le penser, le débiteur qui a besoin d'une traite n'a pas

toujours la chance d’en trouver une précisément payable sur la place où il
doit payer, surtout s'il s'agit d'une place avec laquelle il y a peu de rapports
d'affaires, disons Shangai. Mais il ne sera pas embarassé pour si peu! Il
achètera une traite payable sur Londres et l'enverra à son créancier chinois
qui s'en servira pour payer ses achats en Angleterre ou, en tout cas, trouvera
facilement à la faire escompter. :
- Cette opération de change en deux actes s'appelle l’arbitrage. Elle n'a pas
seulement pour objet de faciliter le paiement par compensation, comme dans
le cas que nous venons de citer, et n'est pas seulement la ressource d’un
débiteur embarrassé. Elle constitue tout un commerce spécial et très lucratif
qui consiste à acheter les devises sur les places où elles se trouvent à bon
marché pour: les revendre sur celles où elles sont cher.

Les arbitragistes passent leur temps au téléphone pour demander les cours
d’une place à l’autre.

L'arbitrage produit cet effet.intéressant d'étendre à tous les pays les faci-
lités du paiement par compensation. Quels sont les pays où le papier sur
l’étranger est cher ? Ce sont ceux où les dettes dépassent les créances et qui,
en conséquence, ne pourraient se libérer seuls par voie de compensation. Mais
par le moyen du papier que ses arbitragistes iront chercher à l’étranger —
et qu’ils iront prendre précisément dans les places qui se trouvent dans une
situation inverse, c’est-à-dire là où les créances ‘dépassent les dettes,
car c’est là seulement qu’on trouvera du papier à bon marché — on pourra
rétablir l'équilibre et régler la totalité des dettes par compensation. Et par
cette mise en communication de tous les marchés, le papier sur un pays
quelconque se vend à peu près au même prix par tous pays.

94
        <pb n="408" />
        DES BANQUES ;
ni plus ni moins? — Il n’en est rien cependant. Il va sans
dire d’abord que le plus ou moins de confiance que l’on
accorde à la signature du débiteur, ou le terme plus ou
moins éloigné du paiement, peuvent faire varier la valeur
du papier. Mais même en faisant abstraction de ces causes
de variations évidentes par elles-même, même en supposant
que le papier soit de tout repos et payable à vue, même en
ce cas, sa valeur variera tous les jours suivant les oscillations
de l'offre et de la demande, comme d’ailleurs la valeur de
n’importe quelle marchandise; et ces variations sont ce
qu'on appelle le cours du change, cours coté dans les jour-
naux, comme le cours de la Bourse.

Il est aisé de comprendre comment il faut entendre le jeu
de l’offre et la demande appliqué aux effets de commerce.
Supposez que les créances de la France sur l'étranger, soit
à raison de ses exportations, soit pour toute autre cause,
s'élèvent à 20 milliards de francs. Supposez que les dettes de
la France vis-à-vis de l’étranger, à raison de ses importa-
tions, de ses emprunts, ou pour toute autre cause, s’élèvent
à 10 milliards. En ce cas, il est clair qu’il n’y aura pas assez
de papier pour ceux qui en auront besoin, puisqu’on ne
pourra en offrir que jusqu’à concurrence de 10 milliards.
Tous ceux qui ont besoin de ce papier pour s’acquitter feront
donc surenchère et le papier sur l’étranger sera en hausse,
c’est-à-dire qu’une traite de 1.000 francs payable sur
Bruxelles, Genève, ou Milan, au lieu de se vendre 1.000 fr,
se vendra, disons, 1.005 francs. Elle sera, comme l’on dit,
au-dessus du pair : elle fera prime (1),

(1) Nous avons pris pour exemple des places où la monnaie est la même
que la nôtre, ie franc. Mais lorsque la monnaie des pays créanciers et débi-
teurs est différente, ce qui est le cas le plus fréquent, alors le calcul est plus
compliqué. Il faut commencer par savoir d’abord quelle est la valeur de la
monnaie étrangère relativement au franc, au pair comme on dit, c'est-à-dire
calculée d’après le poids d'or que chacune contient : il faut donc savoir que
la livre anglaise vaut 25 fr. 22, le dollar 5 fr. 18, le mark (or) 1 fr. 24, le
rouble (or) 2 fr. 66 etc. Dans la cote des changes, pour simplifier on prend
une unité conventionnelle : pour l'Angleterre c'est 1 livre, pour les autres pays
cest 100 marks, ou 100 couronnes, ou 100 pesetas, etc. Comparant alors le
cours de la devise avee la valeur de l’unité monétaire au pair, on voit d’ur
coup d'œil et on mesure l'écart du pair. Voir ci-après n. 399.

395
        <pb n="409" />
        ! PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE

A l’inverse, si l’on suppose que les créances de la France
sur l’étranger s'élèvent à 20 milliards de francs tandis que les
dettes de la France vis-à-vis de l’étranger ne s’élèvent qu’à
10 milliards, il est certain que le papier sera surabondant
puisqu’il y en aura pour 20 milliards de francs de disponible
et que le règlement des échanges ne pourra absorber que
10 milliards. Un grand nombre de traites ne trouveront donc
pas preneurs et ne pourront être utilisées qu’en les envoyant
à l’étranger pour les faire toucher. Aussi les banquiers
s’efforceront-ils de s’en débarrasser, en les cédant même au-
dessous de leur valeur. La traite de 1.000 francs sur Bruxelles
sera ainsi cédée peut-être à 995 francs: elle tombera au-
dessous du pair.

Toutes les fois que dans un pays quelconque, en France
par exemple, le papier sur l'étranger est coté au-dessus du
pair, on dit que le change est défavorable à ce pays, à la
France dans l’espèce. Que veut-on dire par cette expression ?
Car il faut remarquer que si le cours du papier est
défavorable aux acheteurs, en sens inverse il est favorable
aux vendeurs 9 — Il est vrai, mais on veut dire que le
cours du change, dans ces conditions, indique que les
créances que la France peut avoir sur l'étranger ne sont pas
suffisantes pour faire équilibre à ses dettes vis-à-vis de
l'étranger et que, par conséquent, elle aura, pour régler la
différence, à envoyer une certaine quantité de numéraire à
l’étranger. La hausse du cours du change, autrement dit la
cherté du papier sur l’étranger, présage donc, comme un
symptôme infaillible, une sortie de numéraire, et c’est pour
cela qu’on emploie cette expression de « change défavo-
rable ». À l’inverse, toutes les fois qu’en France le papier sur
l’étranger est coté au-dessous’ du pair, on dit que le change
est favorable à la France et le raisonnement est le même ; la
baisse du prix du papier sur l’étranger indique que, tout
compte fait, la balance des comptes se soldera au crédit de
Ja France et fait donc présager des arrivages de numéraire du
dehors.

Sans doute, il ne faut pas attacher à ces mots de favorable

396
        <pb n="410" />
        DES BANQUES 397
et de défavorable une importance exagérée. Nous savons que,
pour un pays, le fait d’avoir à envoyer du numéraire à
l’étranger ou d’en recevoir ne constitue ni un très grand péril
ni un très grand avantage, car sa richesse ne dépend pas de
la quantité de monnaie qu’il possède. Mais au point de vue
des banquiers, cette situation a une très grande importance,
car s’il y a du numéraire à envoyer à l’étranger, c’est dans
leur caisse qu’on viendra le chercher. Tous les signes qui la
révèlent ont donc pour eux un intérêt capital : aussi ont-ils
toujours les yeux fixés sur le cours du change. Ce cours
se trouve coté dans tous les journaux, aujourd’hui surtout
où l’on s’en préoccupe beaucoup. On l’y trouve généralement
à côté du « temps qu’il fait ». C’est bien sa place et on pourrait
même très bien le représenter, comme font beaucoup de jour-
naux pour la température, par un petit graphique, une courbe
qui indiquerait les variations du change. Ce serait d'autant
plus à propos que le change c’est le vrai baromètre financier.
Comme l’autre, il indique la pluie et le beau temps ; seule-
ment il faut prendre garde que les indications sont inter.
verties ! Quand le baromètre monte, c’est le beau temps, et
quand il baisse, c’êst la pluie. Au contraire, quand on voit le
change (c’est-à-dire le prix du papier étranger) monter, c’est
le mauvais temps, cela veut dire que l’or s’en va. Et quand,
au contraire, le change est bas, alors c’est le soleil qui vient ;
c’est l’or qui brille !

Toutefois, il est à remarquer que les variations de prix des
traites sont renfermées dans des limites beaucoup plus res-
serrées que celles des marchandises ordinaires. En temps
normal, ce prix ne peut jamais être coté ni très au-dessus,
ni très au-dessous du pair.

En effet pourquoi celui qui est débiteur vis-à-vis de
l’étranger recherche-t-il une lettre de change? — Unique-
ment pour s’épargner les frais d’envoi du numéraire et la
conversion de la monnaie française en monnaie étrangère.
Mais il est bien évident que si la prime qu’il devait payer
pour se procurer la traite était supérieure à ces frais, qui
sont en somme peu élevés, il n’aurait aucune raison pour
        <pb n="411" />
        2 PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE

acheter la traite. De son côté, le négociant créancier de
l’étranger, ou le banquier qui lui sert d’intermédiaire, ne
négocient ces lettres de change que pour anticiper le paie-
ment mais ils n’accepteraient pas de céder ces traites à un
prix trop inférieur à leur valeur réelle, et préféreraient
attendre tranquillement que le débiteur leur envoie l’argent,
comme il le doit.

En somme donc, le trafic du papier n’ayant d’autre but
que de servir à économiser les frais de transport du numé-
raire d’un pays à l’autre, il est facile de comprendre
que ce trafic n’aurait plus sa raison d’être du jour où il
deviendrait plus onéreux pour les parties que l’envoi direct
du numéraire, c’est-à-dire du jour où les variations de prix,
soit au-dessus, soit au-dessous du pair, dépasseraient les
frais d’envoi. Or, ces frais, même en y comprenant l’assu-
rance, sont très minimes : très minimes aussi par conséquent
devront être les variations du change (1).

On appelle gold point (point de l’or) le cours du change au
delà duquel il devient plus économique, pour le débiteur,
d’envoyer du numéraire que d’acheter des lettres de change.
Ce gold point a une grande importance pour le banquier,
car puisqu'il marque le moment où l'exportation de l’or
devient profitable, la banque doit s'attendre à ce qu’on
viendra chercher cet or à la banque par des demandes de
remboursement de billets de banque (2).

En temps normal, non seulement ces variations ont peu
d’amplitude mais elles tendent à se corriger d’elles-mêmes.
“ (A) Pourtant s’il s’agit d'une place forte éloignée ou avec laquelle les
moyens de communication ne sont pas faciles, les frais d'envoi du numéraire
devenant beaucoup plus considérables, les. variations de prix des lettres de
change pourront aussi être beaucoup plus accentuées. Il est clair qu'un négo-
ciant qui aurait à faire des paiements à Pékin ou à Khartoum pourra s'estimer
très heureux de trouver du papier sur ces places, alors même qu'il devrait
le payer fart au-dessus de sa valeur nominale ! Mais le cas a peu d'impor-
OU y a nécessairement deux gold points qui se correspondent comme
les deux pôles : celui au-dessus du pair qui marque le moment de la sortie
du numéraire, celui au-dessous du pair qui marque le moment de l’entrée du
numérailre.

98
        <pb n="412" />
        DES BANQUES 399
En effet, dès que le papier sur l'étranger fait prime, il en
résulte un profit supplémentaire pour tous ceux qui ont
à vendre ces devises, c’est à-dire pour les exportateurs.
C’est donc un grand stimulant à l’exportation. Mais l’accrois-
sement des exportations va avoir pour résultat de renverser
la balance du commerce et de la rendre favorable : ainsi donc
l'équilibre tend à se rétablir automatiquement, comme nous
l’avons vu déjà. Au cas où le papier sur l'étranger est
au-dessous du pair, le mécanisme agit de même mais en sens
inverse.

Mais tout ceci est en ce moment de l’histoire ancienne, car
depuis la guerre nous voyons le cours des changes varier
par tout pays dans des proportions fantastiques — et sans
que l’équilibre tende à se rétablir.

C’est ainsi qu’au jour où nous écrivons ces lignes le chèque
de 1 livre sur Londres, qui vaut au pair 25 fr. 22, est coté
87 francs ; le chèque de 1 dollar sur New-York, qui vaut au
pair 5 fr. 18, est coté 19 francs : le chèque de 100 francs sur
Genève, qui au pair vaut 100 francs, est coté 360 francs, etc.
Ce qui veut dire que le papier sur l’étranger vaut aujour-
d’hui en notre monnaie, en billets de banque, le double ou
le triple de sa valeur ancienne.

Et inversement, puisque des deux plateaux d’une balance.
l’un ne peut monter que l’autre ne descende d’autant, cela
veut dire que sur les places de Londres, de New-York, de
Genève, le billet de 100 franes ne vaut guère plus du quart
de sa valeur d’avant la guerre (1).

Les causes de ce phénomène, qui désorganise si profon-
dément les relations internationales, sont multiples. On peut
en indiquer trois :

(1) Toute dépréciation de la monnaie se reflète dans un double miroir :

le cours des changes qui exprime sa valeur à l'étranger ;

le nombre-indice des prix (p. 78) qui exprime sa valeur à l'intérieur du
pays, son pouvoir d'achat.

Naturellement il y a parallélisme entre les deux courbes mais elles ne
coincident pas toujours.

231
        <pb n="413" />
        PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE

19 Celle dont nous venons de parler, la dépréciation du
papier-monnaie — énorme en Russie, Autriche, Allemagne, et
notable aussi quoique moindre, en France, Italie, Belgique ;

2° Celle que nous avons expliquée au début de ce chapitre,
le déséquilibre de la balance du commerce et de celle des
comptes. -

Si le change se trouve si défavorable à la France et à
d'autres pays, c’est, d’une part, parce que ses dettes vis-à-vis
de l’étranger, surtout vis-à-vis des Etats-Unis et de l'Angleterre,
ont énormément augmenté tant par suite des emprunts con-
tractés pour payer ses dépenses de guerre que des importa-
tions de denrées alimentaires et de matières premières.

3° Enfin la spéculation. Car les billets de banques se trouvent
recherchés par les financiers dès qu’ils espèrent la hausse
du frane, ou du mark — etrejetés au contraire sur le marché
lorsqu'ils craignent une aggravation de baisse.

Et pourquoi aujourd’hui l’équilibre ne peut-il se rétablir
comme en temps normal ? Parce que presque tous les
moyens de régler ces dettes font défaut. La France, par
exemple, ne peut ni envoyer de l’or puisqu’elle n’a pas trop
ni même assez de celui déposé à la Banque de France pour
servir de garantie à l’énorme émission de billets de banque,
ni des marchandises puisque par suite de l’épuisement des
stocks, du manque de matières premières et de main-d'œuvre
et de la désorganisation générale, elle a peine à produire
assez pour suffire à sa consommation intérieure, bien moins
encore un excédent à exporter.

Vi
Le billet de banque.

L'intérêt d’un banquier, comme de tout commerçant, c’est
d'étendre autant que possible ses opérations. En les dou-
blant, il doublera ses bénéfices, Comment faire donc pour
les développer le plus possible ?

400
k
        <pb n="414" />
        DES BANQUES

Si le banquier pouvait créer ex nihilo des capitaux sous
forme de numéraire, au lieu d'attendre patiemment que le
public voulût bien les lui confier, ne serait-ce pas un pro-
cédé infiniment avantageux pour lui?

Assurément, et comme il a fallu quelques siècles avant que
le public prit l’habitude de venir apporter son argent en
dépôt, des banquiers eurent l’idée ingénieuse de créer, sans
l’attendre, le capital dont ils avaient besoin en émettant de
simples promesses de payer, des billets de banque, — et
l’expérience a prouvé que le procédé était bon (1). Il a mer-
veilleusement réussi. *

En échange des effets de commerce qui leur sont présentés
à l’escompte, les banques, au lieu de donner de l’or ou de
l'argent, peuvent donc donner leurs billets. Mais on peut
s'étonner que le public accepte cette combinaison. Voici un
commerçant qui vient faire escompter une lettre de change
de 1.000 francs et il reçoit en échange un billet de banque
de 1.000 francs, c’est-à-dire tout simplement un autre titre
de crédit, «A quoi cela me sert-il, pourrait-il dire? C’est de
l'argent qu’il me faut, non des créances. Créance pour
créance, autant aurait valu garder celle que j'avais dans les
mains!» — Mais qu’il réfléchisse que quoique le biliet de
banque ne soit qu’un titre de créance, tout comme la lettre
de change, il représente pourtant un titre de créance infini-
ment plus commode puisqu'il équivaut à la monnaie. Ce qui
fait sa supériorité sur les titres de crédit et notamment sur
la lettre de change, ce sont les caractères suivants :

10 Il est transmissible au porteur, comme une pièce de mon-
naie — tandis que la lettre de change est soumise aux
formalités et aux responsabilités de l’endossement.

2° Il est remboursable à vue, c’est-à-dire quand on veut : on
le voit, mème aujourd’hui, inscrit en toutes lettres sur le

(1) C’est à Palmstruch, fondateur de la Banque de Stockholm, en 1656,
que l'on attribue cette ingénieuse invention.

Mais c'est le financier Law qui le premier a fait sur une grande échelle, en
1721, l'émission de billets de banque ; on sait à quelle catastrophe aboutit son
système,

401
        <pb n="415" />
        4 PRINCIPES D’'ÉCONOMIE POLITIQUE
billet — tandis que l'effet de commerce n’est payable qu’à un
terme déterminé.

3° Il reste toujours exigible — tandis. que les titres de
créance sont prescriptibles par un certain laps de temps,

40 Il a une valeur ronde en harmonie avec le système moné-
taire, 50, ou 100, ou 1.000 francs — tandis que les autres
titres de crédit, représentant une opération commerciale,
ont en général une valeur fractionnaire.

5° Il est émis et signé par une Banque connue dont le nom
est familier à tout le monde, même au public étranger
aux affaires, telle que la Banque de France, ou celle d’Angle-
terre — tandis que les noms des souscripteurs d’une lettre
de change ne sont connus le plus souvent que par les per-
sonnes qui sont avec eux en relations d’affaires.

Toutes ces considérations font que le billet de banque est
accepté par le public comme argent comptant puisqu’il peut
toujours être échangé contre argent.

Il est vrai qu’il a une grave infériorité vis-à-vis de la lettre
de change, c’est qu’il ne rapporte point d’intérêt. Mais cela
même est plutôt une supériorité, car si le billet de banque
rapportait un intérêt, sa valeur varierait, comme celle de la
lettre de change elle-même, selon que le jour de l'échéance
serait plus ou moins rapproché. Or, c’est ce qu’il ne faut
point. Le billet de banque n’est pas un capital, tant qu’il cir-
cule : il est une monnaie. Ce qui importe donc c'est que
sa valeur soit aussi invariable que celle de la monnaie.

Mais le fait que le billet de banque ne produit pas intérêt,
s’il est sans inconvénient pour le porteur, est singulièrement
avantageux pour la Banque qui peut ainsi se procurer des

capitaux dans des conditions bien plus avantageuses que
sous forme d’emprunts ordinaires ou même sous forme de
dépôts, puisque ceux-ci leur coûtent généralement, comme
nous l’avons vu, un intérêt de 1 ou 2 p. 0/0, tandis que celui-là
ne leur coûte rien, sauf les frais de fabrication qui sont de
peu d’importance.

Toutefois, si l’émission de billets peut procurer de beaux
bénéfices aux banques, il va sans dire qu’elle est faite aussi

02
        <pb n="416" />
        DES BANQUES 403
pour leur créer de graves dangers. En effet, le montant des
billets en circulation, qui peuvent à tout instant être pré-
sentés au remboursement, représente une dette immédiate-
ment exigible, tout comme celle résultant des dépôts, et, par
suite, la banque se trouve exposée désormais à un double
péril : elle aura à répondre à la fois du remboursement de ses
dépôts et du remboursement de ses billets.

Si la nécessité d’une encaisse s’imposait déjà quand la
banque n'avait à faire face qu’au remboursement de ses
dépôts, elle sera bien plus urgente quand la banque ajoutera
à la dette déjà résultant de ses dépôts à vue celle résultant
de ses billets en circulation! On comprend donc que, dans
plusieurs pays, la loi impose aux banques, quand elles
veulent faire l'émission, l’obligation de garder toujours une
certaine encaisse (1). Et, à défaut de la loi, la sagesse le com-
mande. Aussi la Banque de France n’y a-t-elle jamais
manqué.

Des différences entre le billet de banque
et le papier-monnaie.

Nous avons étudié dans un chapitre "précédent (p. 310) le
papier-monnaie et nous avons expliqué pourquoi et dans
quelles limites il pouvait remplacer la monnaie métallique.

La monnaie de papier proprement dite est celle qui non
seulement ne représente aucune couverture en espèces, mais
qui ne représente aucuné promesse de payer ou du moins
aucune échéance prévue. Elle est généralement émise par un
Etat qui l’'émet précisément parce qu’il n’a pas d’autres res-
sources et qui, dans ces conditions, ne peut prendre aucun
engagement de la rembourser en or ou argent ; c’est à cette
espèce de monnaie de papier qu’il convient de réserver le
nom de « papier-monnaie » proprement dit. Et sur quoi donc

(1) Voir plus loin le chapitre sur Za réglementation de l’émission.

Il
        <pb n="417" />
        ; PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE

repose sa valeur puisque ce n’est ni sur un gage ni sur le
crédit? Uniquement sur le cours légal qui lui est conféré par
la loi, uniquement sur le fait qu’il remplit les fonctions de la
monnaie, qu’il n’y en a point d'autre pour le remplacer et
qu’on ne peut s’en passer.

Ce papier-monnaie sous forme de billets d’Etat a cours
dans divers pays et la guerre actuelle en a fait éclore beau-
coup de variétés.

Le billet de banque, quand il est émis dans des conditions
normales, se distingue du papier-monnaie par trois carac-
tères :

a) Le billet de banque est toujours remboursable, toujours
convertible en monnaie d’or ou d’argent au gré du porteur,
tandis que le papier-monnaie ne l’est pas. Celui-ci a bien
l’apparence d’une promesse de payer une certaine somme,
et, en fait, on peut bien espérer qu’un jour l’Etat, revenu à
meilleure fortune, remboursera son papier ; mais cette pers-
pective plus ou moins lointaine ne peut guère toucher ceux
qui reçoivent ces billets, car ils n’ont pas l’intention de les
garder jusque-là ;

b) Le billet de banque est émis au cours d'opérations com-
merciales et seulement dans la mesure où ces opérations
l’exigent, généralement pour une valeur égale à celle des
lettres de change qui sont présentées à l’escompte — tandis
que le papier-monnaie est émis par le gouvernement pour
subvenir à ses dépenses, et cette émission ne connaît dès
lors d’autres limites ni d’autres freins que les nécessités
financières du moment;

c) Enfin, comme le nom le dit assez, le billet de banque
est émis par une banque, c’est-à-dire une entreprise privée
ayant pour principal objet des opérations commerciales et
pour principal souci de ménager son crédit — tandis que
le papier-monnaie est toujours émis par un Etat qui, même
s’il a pour souci l’intérêt public, n’y trouve pas toujours un
frein suffisant.

Mais si tels sont les caractères normaux du billet de
banque aussi longtemps qu’il reste « monnaie fiduciaire », il

4()4
        <pb n="418" />
        DES BANQUES
peut arriver exceptionnellement qu’il prenne les caractères
du papier-monnaie proprement dit.

Il peut se faire que le billet de banque rentre dans la caté-
gorie de monnaie représentative si l’encaisse qui sert de
garantie est égale à la valeur des billets émis. Ce cas s’est
présenté en France, il y a une dizaine d'années; et, en
Angleterre, c’est la règle, le montant des billets émis ne pou-
yant dépasser que d’une somme relativement modique le
chiffre de l’encaisse métallique — cette marge étant elle-
même couverte par des valeurs sûres — et cette règle a été
observée même pendant la guerre.

Il se peut, au contraire, que le billet de banque passe dans
la catégorie de la monnaie de papier conventionnelle, du
papier-monnaie proprement dit. Encore faut-il distinguer
plusieurs phases dans cette tranformation fâcheuse.

Il peut arriver d’abord que le billet reçoive cours forcé,
c’est-à-dire cesse d’être remboursable, du moins pour une
période plus ou moins longue. Cette éventualité s’est réalisée
bien souvent, à des époques de crise, pour les billets de
presque toutes les grandes banques. — Il faut se garder de
confondre le cours légal avec le cours forcé. Un billet a cours
légal quand les créanciers ou les vendeurs n'ont pas le droit de
le refuser en paiement. — Un billet a cours forcé quand les
porteurs n’ont pas le droit de demander à la Banque son rem-
boursement en monnaie. Le cours forcé suppose toujours le
cours légal, mais la réciproque n’est nullement vraie. Les
billets de banque ont toujours eu cours légal en France, mais
jusqu’à la guerre ils n’avaient pas cours forcé ; chacun était
tenu de les recevoir, mais chacun, à son gré, avait la faculté
de se les faire rembourser par la Banque. Aujourd'hui, pres-
que tous les pays, sauf l'Angleterre, sont au régime du cours
forcé.

Toutefois, même en cas de cours forcé, il reste encore
entre le billet de banque et le papier-monnaie les deux
autres différences que nous avons indiquées et principale-
ment la deuxième : à savoir que la quantité émise n’est pas
indéfinie ni fixée d’une façon arbitraire, qu’elle se trouve

405
        <pb n="419" />
        1 PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE
réglementée par les besoins mêmes du commerce. C’est une
très sérieuse garantie.

Mais il est possible que cette garantie disparaisse aussi,
c’est-à-dire que non seulement le billet de banque reçoive
cours forcé, mais que, au lieu d’être émis au cours d’opéra-
tions commerciales, il soit émis à seule fin de faire des
avances à l'Etat et de lui permettre de payer ses dépenses.
Telle est la situation actuelle. Les gouvernements, ayant
besoin d'argent, disent aux Banques : « Fabriquez-moi des
billets pour tel chiffre de milliards que je vais vous fixer et
que vous allez me prêter, et je vous dispenserai de l’obliga-
tion de les rembourser en imposant le cours forcé ».

En ce cas, l'émission des billets n’a plus d’autre limite que
les besoins de l’Etat, et alors le billet de banque ressemble
beaucoup, il faut l'avouer, au papier-monnaie.

Pourtant, même alors, le billet de banque diffère du
papier monnaie proprement dit, ou billet d’Etat, par la per-
sonnalité de l’émetteur qui, à elle seule, suffit pour que le
billet de banque soit beaucoup moins sujet à se déprécier
que le papier-monnaie. L'expérience l’a si bien prouvé que
les Etats ont en général renoncé à l’émission directe du
papier-monnaie pour recourir à l’intermédiaire des banques.
Le public, en effet, pense que les banques résisteront autant
que possible à une émission de billets exagérée qu’on vou-
drait leur imposer, car il y va pour elles de la ruine et il
croit (non sans raison, hélas !) que la sollicitude d’une société
financière qui à à veiller sur ses propres intérêts est plus
vigilante et plus tenace que celle d’un gouvernement ou
d’un ministre des Finances qui n’a à se préoccuper que de
l’intérêt public.

Le billet de banque étant l’équivalent de la monnaie, sa
surabondance a la même influence sur le prix que la sura-
bondance de la monnaie métallique (voir ci-dessus p. 257).
C’est le phénomène que nous voyons présentement dans le
monde entier et qui est connu sous le nom de inflation. Sans
doute il serait inexact de voir dans l’émission illimitée des
billets de banque l’unique cause de la hausse énorme des

106
        <pb n="420" />
        DES BANQUES 417
prix — il y en a bien d'autres : pourtant si l’on traçait les
deux courbes, celle des prix et celle de l'émission, elles
apparaîtraient à peu près parallèles. Le public attribue la
hausse uniquement à la rareté des produits et à la difficulté
des transports, ce qui est vrai d’ailleurs, et n’aperçoit pasla
cause cachée qui est la dépréciation des billets, d'autant
moins que les gouvernements s'efforcent de la dissimuler
ou de la nier afin de maintenir intact le crédit du billet.
Toutefois il devient difficile de cacher cette cause quand la
hausse dépasse un certain niveau.

Aussi l’inflation apparaît-elle comme le mal le plus grave
dont souffre l’Europe, et tous les financiers, hommes d’Etat
et économistes, s’évertuent à trouver le remède. H semble
qu’il est bien simple; il n’y a qu’à ramener le montant du
billet en cireulation au chiffre d'avant la guerre ? Mais pour
détruire les 30 milliards de billets émis en trop, il faudrait
d’abord que la Banque les remboursät — et pour cela il fau-
drait que l’Etat lui remboursât à elle-même les 30 milliards
qu’il lui a empruntés. Sans doute a-t-il promis expressément
de le faire au plus vite, mais il a besoin de tant de milliards
pour d’autres emplois (ne fut-ce que la reconstitution des
régions dévastées de la zône de guerre) qu’il est douteux
qu’il en reste beaucoup pour rembourser la Banque.

D'ailleurs, même si ce remboursement était faisable, il
serait très dangereux, car cette raréfaction subite de la
monnaie — cette déflation, comme on dit — déterminerait une
baisse des prix et une crise terrible. On ne pourra y pro-
céder que peu à peu.

VII
L’élévation du taux de l’escompte.

Tl est un cas dans lequel les banques courent le risque
d’avoir à rembourser une grande quantité de leurs billets :
c’est toutes les fois qu’il est nécessaire de faire de gros paie-
ments à l’étranger. Comme ces paiements ne pourront point
être faits en billets, mais seulement en numéraire, il faudra

1
        <pb n="421" />
        PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE
bien que les débiteurs s’adressent à la Banque pour convertir
les billets en espèces.

Si, à la suite d’une mauvaise récolte, il faut acheter une
vingtaine de millions de quintaux de blé à l'étranger, voilà
une somme de 1 ou 2 milliards de francs, au prix actuel,
qu’il faudra envoyer en Amérique, et la Banque doit compter
que l’on viendra puiser dans sa caisse la plus grande partie
sinon la totalité de cette somme. Les caves de la Banque,
comme nous l'avons vu, sont le réservoir dans lequel
vient s'accumuler la plus grande partie du capital flottant
du pays sous la forme de numéraire et le seul dans
lequel on ait la ressource de puiser en cas d’urgence. C’est
une situation qui peut devenir périlleuse pour la Banque si
son encaisse, et surtout celle d’or, n’est pas énorme. Heu-
reusement, elle est avertie à l’avance de cette situation par
une indication plus sûre que celles que le baromètre peut
donner au marin : c’est lorsqu'elle voit le cours du change
s'élever au point critique, au gold point (voir p. 398'. Si, en
effet, le change devient défavorable, c’est-à-dire si le papier
sur l'étranger se négocie au-dessus du pair, la Banque doit
en conclure que les débiteurs qui ont des paiements à faire
à l’étranger sont trop nombreux, beaucoup plus nombreux
que ceux qui auront des paiements à recevoir, et que, par
conséquent, comme tout ne pourra pas se régler par voie de
compensation, il faudra envoyer du numéraire au dehors
pour solder la différence.

Même sans supposer une élévation du cours du change,
l’accroissement progressif du nombre des effets de com-
merce, coïncidant avec une diminution du montant de l’en-
caisse, indique une situation inquiétante.

Le danger ainsi constaté, la Banque va prendre ses pré-
cautions. Pour parer à cette éventualité de remboursements
trop considérables il faut qu’elle prenne les mesures néces-
saires — soit pour augmenter son encaisse, soit pour dimi-
nuer la quantité de ses billets qui se trouvent en ciréulation.

Il n’est pas précisément au pouvoir de la Banque d’aug-
menter son encaisse, mais il dépend d’elle de ne plus mettre

408
        <pb n="422" />
        DES BANQUES ;
de billets en circulation, c’est-à-dire de ne plus faire de prêts
au public, ni sous forme d’avances, ni sous forme d’escomptes :
or, comme c’est par ces deux opérations que la Banque
introduit ses billets dans la circulation, il est clair que ce
moyen atteindra parfaitement le but.

Car, d’une part, l’émission des billets étant arrêtée, la quan-
tité existant déjà en circulation ne s’accroitraît plus.

D’autre part, l’échéance successive des effets de commerce
(de ceux déjà entrés dans le porteuille de la Banque) ferait
rentrer chaque jour une quantité considérable — soit de
billets, ce qui diminuerait d’autant la circulation — soit de
numéraire, ce qui augmenterait d'autant l’encaisse.

La quantité de billets en circulation peut être comparée à
un courant d’eau dans un circuit de tuyaux, qui, entrant par
un robinet et sortant par un autre, se renouvelle constam-
ment. Le flot des billets entre dans la circulation par le robi-
net de l'émission, c’est-à-dire de l’escompte, et, après avoir
circulé, rentre à la Banque par le robinet des encaissements.
Or, si la Banque ferme le robinet de l’émission, tout en lais-
sant ouvert le robinet de retoür, il est clair que la circulation
ne tardera pas à tarir complètement (1).

(1) Supposons, par exemple, que la Banque ait dans son portefeuille pour
un milliard de francs d'effets de commeree, qu'elle ait dans son encaisse pour
un milliard de numéraire, et enfin qu’elle ait en circulation pour deux milliards
de francs de billets.

Dans cette situation, il est clair que si, par suite de quelqué panique, tous
les porteurs de billets venaient lui demander de les changer immédiatement
contre du numéraire, elle serait dans l'impossibilité de le faire. Mais le jour
où elle a lieu de craindre un semblable danger, elle n'a qu'à arrêter doréna-
vant tout escompte. Voici alors ce qui va se passer. Les lettres de change
quelle a en portefeuille arrivant successivement à échéance, c’est une somme
d'un milliard qui va lui rentrer jour par jour d’ici à quatre-vingt-dix jours au
plus tard, et même en moyenne vingt-cinq jours (voir p. 391). A ce moment-
là, que sera devenue sa situation ? Si on lui a payé ce milliard en numéraire,
elle se trouve alors avoir en caisse deux milliards de numéraire, juste le mon-
tant de ses billets. Elle n’a donc plus rien à craindre. — Si on lui a payé ce
milliard en billets, alors elle se trouve n'avoir plus en circulation qu’un mil-
liard de francs de billets, juste le montant de son encaisse : elle n’a rien à
craindre non plus. — Si on lui a payé ce milliard moitié numéraire, moitié
billets, alors elle se trouve avec une encaisse portée à 1.500 millions de franes
et une circulation de billets réduite à 1.500 millions de francs : rien à craindre
non plus. — Et d &gt; mème avec toute autre combinaison que l'on voudra imagirer.

409
        <pb n="423" />
        4: PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE

Toutefois cet arrêt complet des avances et de l’escompte,
que nous venons de supposer, serait une mesure trop radi-
cale. D’une part, il provoquerait dans le pays une crise ter-
rible en supprimant ses opérations et, du même coup, ses
bénéfices. Mais la Banque peut obtenir le même résultat,
d’une façon plus douce pour le commerce et plus avanta-
geuse pour elle-même, en restreignant simplement le montant
de ses avances et de ses acomptes : il lui suffit pour cela soit
d’en élever le taux, soit de se montrer plus exigeante pour
l’acceptation du papier présenté à l'escompie, notamment en
refusant celui dont l’échéance est trop éloignée ou dont la
signature ne lui paraît pas assez solide.

Sans doute cette mesure, appliquée avec modération, est
peu agréable aux commerçants — d’autant moins qu’elle
rend plus difficile de se procurer le numéraire justement au
moment où l’on en a le plus besoin. On l’a même accusée
d’avoir souvent provoqué des crises et nous le croyons sans
peine, C’est un remède héroïque, mais à cause de cela, c’est
bien celui qui convient à la situation, et une Banque pru-
dente ne doit pas hésiter à y recourir pour défendre son
encaisse — on appelle cela « serrer l'écrou ». Son effica-
cité a été pleinement démontrée par l'expérience,

Non seulement elle a d’heureux résultats pour la Banque
en ce sens qu’elle pare le coup qui la menace, mais elle pro-
duit d’heureux effets pour le pays lui-même en modifiant
d’une façon favorable sa situation économique.

Supposons, en effet, que la France soit menacée d’avoir
à faire de gros paiements à l’étranger. Le relèvement du
taux de l’escompte, fait à propos, va intervertir sa situa-
tion en la rendant créancière de l’étranger pour des
sommes considérables et par conséquent va provoquer un
afflux de numéraire étranger, ou tout au moins empêcher
la sortie du numéraire national. Voici, en effet, ce qui va se
passer :

Le premier résultat de l'élévation du taux de l’escompte
c’est une dépréciation de tout le papier de commerce. La
même lettre de. change de 1.000 francs, qui se négociait à

10
        <pb n="424" />
        DES BANQUES 411
970 francs à Paris (1) quand l’escompte était à 3 p. 0/0, ne se
négociera plus qu’à 930 fr. quand l’escompte sera à 7 p. 0/0;
c’est une dépréciation de plus de 4 p. 0/0. Dès lors les ban-
quiers de tous pays, notamment ceux qui font l’arbitrage (2),
ne manqueront pas de venir acheter ce papier en France,
puisqu’il y est à bas prix, et ils se trouveront constitués
débiteurs de la France pour tout le montant des sommes
qu’ils consacrent à ces achats.

Le second résultat c’est la dépréciation de toutes les valeurs
de Bourse. — Chaque financier sait que la Bourse est très
impressionnée par le taux de l’escompte et qu’une élévation
de l’escompte entraîne presque toujours une baisse des
cours. C’est qu’en effet les valeurs de Bourse (en particulier
celles qu’on appelle internationales parce qu’elles sont
cotées sur les principales Bourses de l’Europe) sont souvent
employées par les commerçants ou du moins par les ban-
quiers, au lieu et place du papier de commerce (3), pour
payer leurs dettes à l’étranger. Du jour où ils voient qu’ils
ne peuvent faire argent avec leurs effets en portefeuille ou
qu’ils ne le peuvent qu’avec de grosses pertes, ils préfèrent
se procurer des fonds en veadant leurs titres de rentes ou
valeurs mobilières quelconques. Celles-ci baissent donc et
suivent le sort du papier de commerce. Mais de même que
la baisse du papier attirait les dernandes des banquiers
étrangers, de même la baisse des valeurs de Bourse va pro-
voquer de nombreux achats des capitalistes étrangers, et
ainsi la France va se trouver constituée créancière de
l'étranger pour tout le montant des sommes considérables
consacrées à ses achats,

(4) Pour rendre le caleul plus clair, nous supposons l’escompte calculé pour
un an de terme.

2) V-ir ci-dessus, p. 394.

G Si vous avez un paiement à faire à Londres, le plus simple est sans doute
de chercher du papier de commerce payable à Londres, mais vous pouvez
vous servir également des coupons de la rente italienne, des obligations des
chemins de fer Lombards, des actions de la Banque ottomane, des Mines d'or
du Transvaal, du Rio Tinto, etc., qui sont également payables à Londres. Ce
sont de véritables monnaies internationales et employées continuellement à
ce rôle (nous nous placons, bien entendu, avant la guerre).
        <pb n="425" />
        PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE

Enfin si l’élévation de l’escompte est forte et suffisamment
prolongée, elle amènera un troisième résultat, la déprécia-
tion de toutes les marchandises. — Nous venons de dire que
les commerçants qui ont besoin d’argent commençaient
d’abord par s’en procurer en négociant leur papier de com-
merce, que si cette ressource leur faisait défaut ou était trop
onéreuse, ils se rabattaient sur les valeurs de Bourse qu’ils
pouvaient avoir en portefeuille ; mais enfin, s’ils sont à
bout de ressources, il faudra bien, pour se procurer de
l’argent, qu’ils vendent, qu’ils « réalisent » les marchan-
dises qu’ils ont en magasin. De là une baisse générale des
prix. Mais cette baisse, ici encore, va produire les mêmes
effets et sur une plus grande échelle, c’est-à-dire qu'elle va
provoquer les achats de l'étranger, augmenter par là les
exportations de la France et par suite la rendre créancière
de l’étranger.

En somme, on peut résumer tous ces effets en disant que
la hausse du taux de l’escompte crée une rareté artificielle de
monnaie (1) et par là provoque une baisse générale de toutes
les valeurs — ce qui est sans doute un mal; mais qu’elle pro-
voque aussi, par voie de conséquence, des demandes consi-
dérables de l’étranger et par suite des envois d'argent — ce qui
est un bien, et précisément le remède qui convient à la
situation.

Il ne faut pas croire que la guerre, quoiqu’elle soit la plus
terrible des crises, ait eu pour effet une hausse énorme du
taux de l’escompte. Car il ne faut pas oublier que les Banques
de tous pays se trouvent suffisamment garanties par la dis-
pense de rembourser leurs billets, comme aussi par l’inter-
diction d’exportation de l’or : elles n'ont donc nullement
besoin, pour défendre leur encaisse, de recourir à la mesure
défensive qui est la hausse du taux de l’escompte. Cependant

(1) Arlificielle, disons-nous, mais qui correspond pourtant à une réalité ou
du moins à une éventualité qui tend à se réaliser, à savoir la fuite du numé-
raire à l’étranger. On guérit le mal par un mal semblable : c’est le précepte
de l’école homéopathique en médecine, sim?lia similibus.

419
        <pb n="426" />
        DES BANQUES :
la hausse du taux de l’escompte aurait eu le bon effet de
réduire l’inflation, et par là indirectement la hausse des
prix, et il est à regretter que les Banques n’aient pas serré
les freins avec plus de rigueur.

IN
De la réglementation des Banques.

La question dite de la liberté des banques, qui tenait
autrefois une grande place dans les traités d'Economie
politique, comprend deux questions différentes et qu’il
importe du ne pas confondre.

$ 1”. Monopole ou Concurrence.

La première question est celle-ci : vaut-il mieux n'avoir
qu’une Banque investie du droit d’émettre des billets ou
laisser cette faculté à toutes les banques sous certaines
conditions à déterminer?

Sur cette première question il n’y a plus guère de discus-
sion. Si la libre concurrence peut rendre de grandsservices
quand il s’agit de marchandises, il ‘en est autrement quand
il s’agit de l’émission d’une monnaie nationale et tel est le
rôle du billet de Banque. Il semble même que cette fonction
dût être un privilège réservé à une Banque l’Etat, tout
comme la frappe de la monnaie. Aussi la tendance générale
est-elle de réserver le privilège de l’émission, sinon à une
Banque d’Etat au sens exact de ce mot (1), tout au moins à
une Banque qui serait placée sous le contrôle de l'Etat,
comme la Banque de France.

Là même où le monopole d’émission n’est pas légalement

(1) La « banque privée » est celle dont le capital est fourni uniquement
par des actionnaires et qui, comme tel, leur appartient et est gouverné par
eux. Si, au contraire, tout ou partie de ce capital a été fourni par l'Etat, en
ce cas elle est, totalement ou en partie. Banque d'Etat.

413
        <pb n="427" />
        4 PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE

établi et où le droit d’émission est encore attribué à plu-
sieurs banques, comme aux Elats-Unis et même en Angle-
terre, on marche vers un monopole de fait. Aux Etats-Unis
le droit d’émission, quoiqu’il soit exercé encore par plus de
7.000 banques locales (dites néanmoins National banks) se
trouve depuis 1913 concentré en fait entre les mains de
12 grandes Banques Fédérales. En Angleterre, lorsque les
banques qui ont conservé le droit d’émission viennent à
mourir, les banques n’étant pas plus immortelles que les
hommes - ou que, par une cause quelconque, elles renon-
cent à leur droit d’émission — elles ne sont plus remplacées
ét c’est la Banque d’Angleterre qui hérite de leur droit
d’émission.’

Cette marche vers le monopole n’est pas, comme on peut
bien le penser, vue avec sympathie par les économistes de
l’école libérale, surtout si c’est par une Banque d’Etat pro-
prement dite que ce monopole doit être exercé.

S’il ne s'agissait que de l’émission des billets, si la Banque
d’Etat ne devait être, comme l'Hôtel des Monnaies dans
chaque pays, qu’un atelier de fabrication de billets de
banque, ils l’accepteraient aisément. Mais les partisans
socialistes ou radicaux-socialistes de la Banque. d’État ne
l’admettent nullement réduite au rôle de guichet d’émission.
Ils la veulent entière. Ils la veulent précisément pour lutter
contre ce qu’on appelle l’oligarchie financière. Ils la veulent
avec l’encaisse qui doit servir de trésor de guerre à l'Etat et
avec la puissance que la fixation du taux de l'escompte
confère sur tout le mouvement des affaires. Et dès lors nous
retrouvons ici les arguments connus contre l’inaptitude de
l’Etat à exercer les fonctions industrielles et surtout celles
si délicates d’un magistère du crédit. On dira :

1° Qu’une Banque d’Etat apportera forcément dans ses
opérations des préoccupations politiques beaucoup plus que
commerciales, qu’elle ne refuséra jamais d’escompter le
papier des amis influents du Gouvernement mais qu'elle
refusera souvent celui de ses adversaires ;

2° Qu’elle sera mise en demeure de faire du crédit popu-

14
        <pb n="428" />
        DES BANQUES 3

laire, de commanditer toutes les œuvres de solidarité sociale ;

3° Qu’elle ne pourra jamais refuser de prêter à l'Etat lui-

même et que dès lors elle se trouvera à la merci de celui-ci,

et entraînée à des émissions inconsidérées qui aboutiront à
la dépréciation du billet ;

40 Que lorsque l’Etat et la Banque ne feront qu’un, bien
loin que le crédit de l’Etat bénéficie du crédit de la Banque,
ce sera le crédit de la Banque qui, en temps de crise, subira
le contre-coup ressenti par l'Etat :

50 Enfin qu’en cas de guerre malheureuse, le vainqueur,
qui jusqu’à présent a respecté les banques privées 1), n'aura
plus de raison pour respecter la Banque d'Etat et la consi-
dérera comme de bonne prise.

Si le monopole est confié à une banque privée, ce qui est le
cas en France et en Angleterre, les arguments précédents ne
portent plus, quand bien même elle serait contrôlée par
l’Etai, mais pourtant l’école libérale fait valoir quelques cri-
tiques contre ce régime aussi. Le monopole d’une Banque,
même s’il est restreint à l'émission, crée en effet une inéga-
lité injuste pour les banques concurrentes, car il confère à
la banque qui en est investie le droit de faire l’'escompte
avec des billets qui ne lui coûtent rien. C’est ainsi qu’en
France ie monopole de l’émission a conféré à la Banque de
France une prééminence telle qu’elle a fait de toutes les
autres banques ses vassales. On félicite la Banque de France
pour avoir maintenu toujours son escompte à un taux plus
modéré que dans les autres banques, Mais elle n’a pas grand
mérite à cela puisqu'elle fait cet escompte avec des billets
qui ne lui coûtent que les frais de papier et de gravure !

C’est vrai, répondent les partisans du monopole, mais
la Banque de France rend aux autres banques un grand
service en les dispensant de garder du numéraire ; car ces
banques, au lieu d’accumuler un argent qui dort, quand elles
en ont besoin d'argent, le font chercher à la Banque de

(1) Ainsi fit l'Allemagne pour les succursales de la Banque de France
durant la guerre 1870-71.

415
        <pb n="429" />
        : PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE

France qui leur sert ainsi de caissier. Celle-ci est donc la
Banque des banques. Et pour suffire à ce rôle de réserve de
toutes les banques du pays, il faut qu’elle ait une encaisse
énorme. Cela ne lui laisse pas une grande marge pour l’émis-
sion de ses billets ni par conséquent pour des bénéfices
exceptionnels, surtout si l’on tient compte des charges nom-
breuses que l’Etat lui impose comme prix de ce privilège.
D'ailleurs, à l’étranger aussi le droit d’émettre des billets ne
fait pas beaucoup de jaloux, et la preuve c’est que le ben
nombre de banques, qui en jouissent encore en Allemagne
et en Angleterre, l’abandonnent volontairement.

En somme donc, le monopole d’émission conféré à une
Banque unique — banque privée mais contrôlée par l’Etat —
paraît la meilleure solution, du moins en pratique. Flle se
trouve réalisée dans l’organisation de la Banque de France,
qui a été mise à l’épreuve depuis un siècle et a subi victo-
rieusement bien des crises politiques et économiques.

$ 2. Réglementation ou liberté de l’éraission.

Voici une autre question. Autre chose est la liberté des
banques au sens de libre concurrence entre elles, autre chose
la liberté des banques au sens de liberté d’émettre des billets
à leur gré. Non seulement la première ne comporte pas
nécessairernent la seconde, mais même on peut dire que là
où existe la liberté des banques au sens de libre concurrence,
c’est là que la réglementation de l’émission est la plus sévère
— comme nous le verrons pour les Etats-Unis — et là au con-
traire où le monopole est le mieux réalisé, c’est là que la
réglementation de l'émission est la plus libérale, comme
nous le verrons pour la France. Et cette contradiction appa-
rente s'explique aisément, car il est clair que d’autant plus
nombreuses seront les banques d’émission et d’autant plus
dangereux sera-t-il de leur laisser la bride sur le cou.

Au beau temps de la doctrine libérale, c’est-à-dire au
milieu du siècle dernier, c’était un principe admis que toute

+16
        <pb n="430" />
        DES BANQUES 17
réglementation légale de l’émission était inutile parce que la
liberté suffisait parfaitement, ici comme ailleurs. C’est ce
qu'on appelle le banking principle — opposé au currency prin-
ciple que nous allons voir tout à l'heure, lequel veut que la
circulation des billets se règle uniquement sur la quantité de
numéraire qui se trouve dans la caisse de la Banque. La lutte
entre ces deux principes est célèbre dans l’histoire écono-
mique et a tenu une grande place dans toutes les discussions
de la première moitié du xixe siècle.

Voyons la thèse du banking principle, c’est-à-dire de la
liberté d’émission. Qu’a-t-on à craindre du laisser-faire ? Une
émission exagérée de billets ? — Ce danger est chimérique,
dit-on : le simple jeu des lois économiques restreindra cette
émission dans de justes limites, alors mème que les banques
voudraient les dépasser. Voici pourquoi :

a) D'abord les billets de banque ne sont émis qu'au cours
d'opérations de banque, c’est-à-dire par des escomptes ou
des avances sur titres. Il ne suffit donc pas, pour qu'un billet
de banque pénètre dans la circulation, que la banque veuille
l’y faire entrer : encore faut-il qu’il y ait quelqu’un disposé à
l'emprunter ! Ce sont donc les besoins du public et nullement
les désirs de la banque qui règlent l’émission. La quantité de
billets qu’elle émettra dépendra du nombre des effets qu’on pré-

sentera à l'escompte, et la quantité de ces effets eux-mêmes
dépendra du mouvement des affaires.

b) Ensuite les billets de banque n’entrent dans la circula-
tion que pour peu de temps : quelques semaines après être
sortis, ils reviendront à la banque. Voici en effet un billet de
1.000 francs qui sort en échange d’une lettre de change : mais
dans quelques semaines, dans 90 jours au plus tard, quand
la banque fera toucher cette lettre de change, le billet de

banque de 1.000 francs lui reviendra. Ce ne sera pas le mème,
mais qu’importe ? Autant il en sort, autant il en rentre.
Le flux les apporta ; le reflux les remporte !

c) Enfin, en admettant même que la banque puisse en
émettre une quantité exagérée, il lui serait impossible de les

Give. P. R. 25e édition.

4t
(4
        <pb n="431" />
        ; PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE

maintenir dans la circulation, car si le billet est émis en
quantité surabondante, il sera nécessairement déprécié et
sitôt qu’il sera déprécié, si peu qu’il le soit, les porteurs du billet
s’empresseront de le rapporter à la banque pour en demander
le remboursement. Elle aura donc beau s’efforcer d'en inon-
der le public, elle ne pourra y réussir, car elle en sera
inondée la première.

Cette argumentation est de celles qui sont irréfutables en
théorie, mais dangereuses dans l’application pratique.

Il est vrai que la quantité de billets qui sera émise
dépend de la demande des commerçants et non de la volonté
des banques. Remarquez cependant que si une banque peu
scrupuleuse se donne pour unique but d’attirer les clients,
elle pourra toujours, en abaissant suffisamment le taux de
l’escompte, accroître inconsidérément le nombre de ses
clients en les enlevant aux autres banques, et par conséquent
accroître aussi le chiffre de ses émissions.

Il est vrai encore que les billets émis en quantité exagérée
par cette banque imprudente reviendront au remboursement
sitôt qu’ils seront dépréciés, mais la dépréciation ne se fait
pas sentir instantanément: ce ne sera qu’au bout de quelques
semaines peut-être. Et si, pendant ce temps, la banque a con-
tinué à jeter dans la circulation une quantité de billets exa-
gérée, le jour où il reviendront, il sera trop tard ! Elle ne sera
plus en mesure de les rembourser et sera submergée sous ce
reflux dont nous parlions tantôt. Il est vrai que Ja banque
sera la première punie de son imprudence par la faillite.
Mais que nous importe ! Nous devons nous préoccuper de
prévenir la crise et non d’en punir les auteurs.

La liberté absolue d'émission suppose donc, comme condi-
tion préalable, la sagesse des barques. Et si on peut faire
fonds sur cette sagesse quand on n'a à faire qu’à une seule
grande banque qui a fait ses preuves, il serait imprudent de
la supposer a priori pour toutes les banques,

Et c’est pourquoi le système de Ja liberté absolue, sans
aucune réglementation de l’émission, n’est réalisé dans
aucun pays.

i18
        <pb n="432" />
        DES BANQUES )

On peut elasser les systèmes de réglementation qui ont été
pratiqués dans les divers pays sous quatre chefs :

1° Limitation du montant des billets en circulation au
montant de l’encaisse.

Dans ce cas, le billet de banque n’est plus qu’une monnaie
représentative pour remplacer l’or. Il présente une sécu-
rité absoluË, mais d’autre part aussi il n’a guère d’utilité,
sauf celle de tenir moins de place dans la poche que l'or et
d’économiser le frai (c’est-à-dire l’usure) de celui-ci. La
banque n’est plus alors un établissement de crédit : elle
n’est plus une banque, elle n’est qu’un coffre-fort; une
simple caisse qui sert à faire les paiements et à garder une
réserve de monnaie pour les éventualités,

Aussi ce système n’est-il appliqué dans sa rigueur nulle
part, et c’est seulement pour procéder par ordre logique que
nous le mentionnons.

20 Le second procédé consiste à fixer, soit une certaine
marge, soit un certain rapport, entre le montant de l’encaisse
et celui des billets en circulation.

Une marge, c’est-à-dire que la différence entre l’encaisse
et la circulation, le découvert, comme on dit, est fixé ne
varielur : telie est la règle pour la Banque d’Angleterre,
comme nous le verrons.

Un rapport, c’est-à-dire une proportion établie une fois
pour toutes, généralement 1/3, mais cette proportion pure-
ment empirique varie selon les pays.

Le second de ces systèmes, le rapport, est un peu plus
élastique que celui de la marge : cependant l’un comme
l’autre aboutissent au même résultat qui est de rendre à un
moment donné tout escompte ef même tout remboursement

de billets impossible et de créer par conséquent le danger
qu’on voulait prévenir. Soit 100 millions d’encaisse et
300 millions de billets : la Banque est juste dans les limites
fixées — mais à ce point elle ne peut plus rembourser un
seul billet sans faire tomber l'encaisse au-dessous du tiers
du montant des billets (car 99 n’est pas le tiers de 299). Aussi
est-on oblige, dans ce système aussi, de suspendre la règle.

41C
        <pb n="433" />
        ‘ PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE

30 Le troisième procédé consiste à fixer simplement ur
maximum à l’émission, sans rien fixer pour l’encaisse.

C’est le système qui est appliqué à la Banque de France.
Le maximum était fixé, avant la guerre, à 6.800 millions.
Mais il n’y a aucun minimum fixé pour l’encaisse même en
temps normal. Quoique tous les étudiants à l’examen s’obs-
tinent à affirmer que l’encaisse doit être le tiers du chiffre
des billets, il n’en est rien, et la Banque aurait le droit de
laisser tomber son encaisse à zéro. À vrai dire, ils sont
excusables de ne pas croire à l’existence d’un tel régime.
Car il est évident qu’un maximum d’émission ne sert absolu-
ment à rien pour garantir le remboursement des billets s’il
n’y a pas un minimum fixé pour l’encaisse. Il faut pourtant
reconnaître que, nonobstant ce régime contradictoire —
maximum imposé pour l’émission, mais point de minimum
imposé pour l’encaisse, — la Banque de France en temps
normal a eu toujours la sagesse de maintenir son encaisse à
un chiffre dans une proportion plutôt exagérée relativement
à la circulation des biilets, et ce fait constitue évidemment
le plus fort argument qu'on puisse faire valoir en faveur du
principe de la liberté, du banking system.

4o Un quatrième système consiste à obliger les banques à
garantir les billets qu'elles émettent par des valeurs sûres,
représentant une valeur au moins égale à celle des billets.

Si en valeurs destinées à servir de garanties sont des titres
de rentes sur l'Etat, ce qui était la règle aux Etats-Unis
jusqu’à une loi toute récente de 1913, c’est un mauvais sys-
tème, car il n’est pas au pouvoir d’une banque de les réaliser
instantanément.

Si toutefois ces valeurs sûres qui doivent servir de cou-
verture aux billets de banque peuvent être des lettres de:
change, c’est-à-dire des valeurs à court terme — et c'est ce
que vient de permettre la nouvelle loi américaine — en ce
cas, on peut voir là une garantie sérieuse quoique insufli-
sante à elle seule. Mais remarquez qu’une telle condition
nest plus, à proprement parler, une réglementation : c'est
tout simplement le retour au régime de liberté, car, comme

120)
        <pb n="434" />
        DES BANQUES !
nous l'avons dit tout à l'heure, la caractéristique du banking
principle c’est précisément que l’émission du billet est
suffisamment réglée par l’escompte des lettres de change.

En somme il ne faut pas espérer qu’aucun des systèmes
imaginés puisse garantir absolument le remboursement des
billets. En effet, les banques sont et doivent être des institu-
tions de crédit. Si l’on veut user du crédit il faut en subir
les inconvénients : c’est poursuivre la quadrature du cercle
que de vouloir réunir à la fois les avantages du crédit et
ceux du comptant : l’un exclut l’autre

Toutefois il y a lieu de penser qu’une banque occupant
une situation unique dans un pays, forte de son histoire et
de sa majesté, ayant le sentiment de sa responsabilité,
apportera dans l émission des billets toute la prudence dési-
rable. L'expérience a confirmé ces prévisions pour la plu-
part des grandes banques et particulièrement pour la
Banque de France dont l organisation a été mise à l’épreuve
depuis plus d’un siècle et a subi victorieusement bien des
orages politiques et économiques. Il semble donc, à s’en
tenir aux leçons de l’expérience, que la meilleure solution
c’est le monopole d’émission confié à une banque privée,
sous le contrôle de l’Etat, mais avec le minimum de régle-
mentation.

Les grandes Banques d’émission.

Nous ne pouvons passer en revue les banques d’émission
de tous les pays (voir le Cours). Cependant nous ne pouvons
laisser ignorer le fonctionnement de celles sur lesquelles
repose en France et en Angleterre tout l’édifice du crédit.

$ 1. La Banque de France.

La Banque de France est plus jeune d’un siècle que sa
grande sœur la Banque d'Angleterre. Elle est née le 13 février
1800. Elle a été créée par Napoléon : elle est, avec le Coce

425
        <pb n="435" />
        4 PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE

civil, le plus gran! des monuments civils qu’il ait laissés et
elle aurait pu, tout aussi bien que ‘celui-ci, porter son nom.
Malgré cette paternité, sa constitution était des plus libé-
rales à l’origine, et ce n’est que plus tard qu’elle a eu peu à
peu à subir quelques restrictions,

La Banque de France n’est point, comme on le croit par-
fois, une Banque d’Etat : elle est une banque privée, c’est-à-
dire qu’elle a été constituée, comme toute société par actions,
avec un capital fourni par les sociétaires et qu’elle est gou-
vernée par un conseil d’administration élu par les action-
naires. Toutefois, dès 1806, une dérogation grave fut apportée
à cette autonomie : le gouverneur et les deux sous-gouver-
neurs furent nommés par l'Etat.

C’est de 1803 seulement que date son privilège d’émettre
des billets. Ce privilège comporte certaines conditions qui
n’avaient originairement d’autre but que de mieux assurer
l’accomplissement de ces hautes fonctions — mais qui, lors
des derniers renouvellements, ont pris un peu trop le
caractère d’un prix réclamé pour l’octroi d’un privilège.

Voici quelles sont ces conditions :

10 En ce qui concerne l’escompte, la banque ne peut
escompter que des lettres de change :.— à revêtues de trois
signatures : c'est pour prémunir contre tout risque d’insol-
vabilité ; — b) tirées à 90 jours de date au plus ; nous avons
expliqué ci-dessus pourquoi (p- 301).

20 En ce qui concerne les compte-courants, elle ne peut
jarnais rester à découvert avec ses clients — sauf avec l’Etat,
auquel, au contraire, elle est obligée de consentir certaines
avances gratuites. Elle peut faire à tout le monde des avances
sur titres mais seulement sur certaines valeurs mobilières
désignées (et au porteur) ou sur lingots.

3» En ce qui concerne les dépôts, elle ne doit pas payer
d’intérêts — ceci pour ne pas attirer trop de déposants, car
les dépôts constituent une dette dangereuse par son exigibi-
lité. D’ailleurs la Banque de France n’a nas besoin, pour
faire ses escomptes, de l’argent des dépôts puisqu’elle le

fabrique à discrétion avec ses billets.

29
        <pb n="436" />
        DES BANQUES -

Telles sont les règles statutaires, mais voici celles plus
limitatives qui ont été ajoutées postérieurement :

4° L'émission, qui était libre jusqu’en 1870, a été limitée à
un maximum.

Ce maximum a été relevé sans cesse depuis la guerre la
Banque ou l’Etat ont eu besoin qu’il le fût : de 1.800 millions
en 1870, il a été élevé, de palier en palier, à 6.800 avant la
guerre, et depuis la guerre il a été porté à 41 milliards (1)!

5° L’Etat a imposé à la Banque diverses contributions.

Il a exigé d’abord de la Banque une avance de 200 millions
de francs à titre permanent et sans intérêts 2), Puis il lui a
imposé la charge de faire gratuitement pour son compte tous
les mouvements de fonds qui concernent l’Etat.

À chaque renouvellement de son privilège, l’Etat a imposé
à la Banque diverses charges : a) en 1897 une participation
aux bénéfices sous la forme d’une redevance calculée d’après
le montant de la circulation productive, d’une part, et d’après
le taux de l’escompte, d’autre part, redevance qui avant la
guerre avait atteint la somme assez ronde d’une quinzaine
le millions annuellement et maintenant représente plus du
double de ce chiffre; — b) en 1911 une contribution de
20 millions destinee à subventionner le crédit industriel et
diverses formes d’associations coopératives (2).

Ce monopole de la Banque de France a été très attaqué,
comme tous les monopoles. et à chaque renouvellement du
privilège, notamment la dernière fois, il a donné lieu à des
discussions passionnées.

Mais la Banque rend de très grands services à l’Etat»
puisque dans tous les cas graves elle met à la disposition du
gouvernement premièrement les milliards en numéraire

(1) Le maximum légal a été serré de près en 1924 (40.600 millions), l’en-
caisse or et argent restant depuis la guerre aux environs de 5.800 miltions.

Le rapport entre la circulation et l'encaisse, que l'on considère comme
normal quand il est de 1/3, n'est donc plus que de 14 p. 100.

(2) En 1918, nouvelle participation de l'Etat lorsque le dividende dépasse
une certame limite (240 fr).

493
        <pb n="437" />
        ‘ PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE

amassés dans ses caves et, en outre, des fonds en quantité
quasi illimitée sous forme de billets qu’elle se charge
d émettre au fur et à mesure des besoins de l’Etat.

Lors de la guerre de 1870 la Banque avança ainsi à l’Etat
une somme de 1.470 millions.

Au cours de la dernière guerre, elle a prêté la somme
énorme de 24 milliards à l’Etat, et en outre plus de 4 mil-
liards à ses Alliés. Et cette avance a été faite sinon gratuite-
ment, du moins à un taux inférieur à 1 p- 0/0, alors que le taux
auquel l’Etat empruntait au public était de 6 p. 0/0, donc lui
procurant une économie de plus de 1 milliard d’intérêts.

Et la Banque de France rend service aussi aux autres
banques, même aux grands établissements de crédit que l’on
pourrait croire, au premier abord, devoir être animées de
l'esprit d’hostilité que crée la concurrence.….C’est qu’en effet,
il n’y a point ici de concurrence. Tout au contraire, la
Banque de France est devenue la Banque des banques et
celles-ci ne pourraient plus s'en passer. Elle leur rend le ser-
vice éminent de les dispenser de garder en caisse de l’or, ou
même des billets, et leur permet ainsi de faire travailler tous
les fonds dont elles disposent. Quand ces banques ont besoin
d’argent, que font-elles en effet ? Elles font tout simplement
réescompter à la Banque de France les effecs de commerce
qu’elles ont escomptés elles-mêmes. Il leur sulfit donc, pour
être parées à tout événement, d'avoir leur portefeuille suffi-
samment garni de papier bancable, comme on dit, c’est-à-dire
remplissant les conditions voulues pour être escompté par la
Banque de France. Et elles gagnent la différence entre le
taux auquel elles réescomptent à la Banque et celui auquel
c'les ont escompté elles-mêmes, lequel est toujours de 1 ou
2 p. 0/0 plus élevé.

Les grands établissements de crédit peuvent donc, débar-
rassés du gros souci des remboursements, se consacrer tout
entiers aux opérations lucratives de l’escompte, souscription

d’emprunts, etc. Ils ont tous les profits du commerce de
banque et presque aucune de ses responsabilités.

Le reproche qu’on entend adresser le plus fréquemment à

d94
        <pb n="438" />
        DES BANQUES

la Banque de France c’est qu’elle ne prête pas une aide suff-

sente à l’agriculture. Mais ce reproche, déjà peu fondé quand

il s'adresse aux grands établissements de crédit, l’est bien

moins encore quand il s’agit d’une Banque qui porte la res-

ponsabilité des remboursements non seulement pour elle-
même, mais pour toutes les banques du pays, et qui commet-
trait la plus grave faute si elle engageait ses fonds dans des
opérations à long terme.

S 2. La Banque d’Angleterre.

La constitution de la Banque d’Angleterre présente de nom-
breuses différences avec celle de la Banque de France :

a) Elle est une banque tout à fait privée qui n'appartient
qu’à ses actionnaires et, comme telle, se gouverne librement,
sauf les exceptions ci-après. Elle est donc tout à fait indé-
pendante de l’Etat.

b) Elle n’a pas un monopole d’émission aussi absolu que la
Banque de France. Elle n’a de privilège exclusif pour l’émis-
sion de ses billets que dans Londres; il y a des banques en
province qui émettent également des billets. Toutefois le
nombre des banques qui peuvent émettre des billets est limi-
tativement déterminé, Et depuis 1844 (date de la loi fameuse
sur l’organisation des banques qui était due à l'initiative dur
ministre Robert Peel), celles qui disparaissent ne peuvent
plus être remplacées. Leur nombre, qui était de 279 à cette
date, décroît d’année en année, en sorte que bientôt la Banque
d'Angleterre se trouvera investie d’un monopole de droit,
comme héritière légitime de toutes les banques provinciales
prédécédées, et déjà elle exerce un monopole de fait (1).

c) Elle est soumise à une réglementation beaucoup plus
sévère en ce qui concerne l’émission et l’encaisse. Le chiffre
des billets émis ne peut jamais dépasser les chiffres addi-
tionnés de l’encaisse et du capital. Ce capital ne consiste

(1) Chaque fois qh une des banques concurrentes vient à décéder, la Banque
d'Angleterre peut augmenter son capital jusqu'à concurrence des deux tiers de
celui de la banque disparue, mais elle doit déposer une somme égale en titres
de rentes sur l’Etat.

4925
        <pb n="439" />
        : PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE

d’ailleurs, pour la plus grande part, qu’en une créance sur
l'Etat indisponible et inutilisable. Mieux vaut dire plus simple-
ment que le chiffre de l’émission ne peut dépasser celui de
l’encaisse que d’une somme fixe qui est en’ ce moment de
465 millions de francs — faible marge, comme on voit, pour
une Banque comme la Banque d’Angleterre.

En vue de mieux assurer l’observation de ce règlement, la
Banque d’Angleterre est divisée en deux départements dis-
tinets : — l’un, chargé des opérations de banque, dépôts et
escomptes (banking department), mais qui ne peut émettre
aucun billet; — l’autre, chargé de l’émission des billets
(issue department), mais qui ne peut faire aucune opération
de banque. Celui-ci délivre ses billets au département voisin
au fur et à mesure de ses besoins seulement ; quand il lui en
a délivré jusqu’à concurrence de 465 millions de francs, il
ne lui en délivre plus désormais que contre espèces ou lingots.

Cette limitation automatique de l’émission donne lieu, et
justement en temps de crise, à de si grands inconvénients
qu’à trois reprises différentes déjà (en 1847, 1857, 1866), il a
fallu suspendre la loi et permettre à la Banque de franchir
la limite fatale.

‘Au jour de la déclaration de guerre le gouvernement dut
passer par cette heure angoissante. On se rua à la Banque et
l'encaisse tomba le 4 août au-dessous de 10 millions liv. st.

(250 millions de francs). Fallait-il suspendre l’Act 9 Tout était
prêt pour cela. Mais le ministère eut l’héroïsme de n’en rien
faire. Il préféra recourir à un autre moyen : il fit émettre des
billets par l’Etat (currency notes), billets de 1 livre et 1/2 livre,
remboursables non en or mais en billets de Banque, et en
même temps il fit interdire l’exportation de l'or. La panique
se calma sans qu’on eut été obligé de recourir au cours
forcé. Et à ce jour encore l’Angleterre est le seul des pays
ex-belligérants, ceux de l’Europe du moins, où le billet soit
encore convertible en or (1).
(1) En principe ; en fait il ne l’est pas et personne n’a intérêt à faire chan-
ser des banknotes contre de l'or, car qu’en ferait-on puisqu'il est interdit de
l'exporter ou de le fondre ?

196
        <pb n="440" />
        LIVRE III
LA RÉPARTITION
PREMIÈRE PARTIE
LES DIVERS MODES DE RÉPARTITION
CHAPITRE PREMIER
LE MODE EXISTANT
L’inégalité des richesses.

De tout temps les pauvres ont été en grand nombre et les
riches en petit nombre, paucis humanum genus vivit — et
cela non pas seulement dans les sociétés pauvres, ce qui
serait naturel, mais dans les sociétés les plus riches. C’est
donc que la richesse est très inégalement répartie — ne
disons pas encore très injustement, puisque c’est là précisé-
ment ce que nous avons à examiner.

Cependant nous pouvons tout au moins constater que
l'inégalité des richesses a de tout temps suscité des plaintes
amères. La querelle des riches et des pauvres est vieille
comme le monde,

Mais on aurait pu espérer qu’elle s’atténuerait au fur et à
mesure que la richesse des nations augmenterait. Il n’en est
rien, car s’il est vrai que le niveau général s’élève, il n’en

I
        <pb n="441" />
        ; PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE

résulte pas que les distances entre les riches et les pauvres
diminuent : au contraire ! Le nombre des indigents diminue,
oui : un beaucoup plus grand nombre d’hommes qu’autre-
fois arrivent à l’aisance, mais les sommets de la fortune se
trouvent sans cesse dépassés par d’autres plus vertigineux.
Entre le salaire du travailleur de terre et les dividendes du
milliardaire roi des trusts il y a bien plus d'intervalle
qu'entre les revenus du serfet ceux du baron féodal.

Si l’on représente les diverses catégories de revenus —
telles, par exemple, qu’elles figurent dans les statistiques de
l’impôt général sur le revenü ou dans celles des successions
— par des assises horizontales d’une longeur proportion-
nelle au nombre des personnes comprises dans chacune de
ces catégories, et qu’on les superpose, on aura une figure
semblable à une pyramide — ou plutôt à une pointe de flèche,
à une toupie — dont la base représentera les classes pauvres
et la pointe la classe riche. Si la pyramide a une large base
pour une faible hauteur, ce sera le signe que l’inégalité des
revenus n’est pas très grande : c’est le cas pour la France —
et plus grande sera l'inégalité des revenus, plus grande sera
la distance de la base au sommet : si l’inégalité est extrême,
le haut de la figure prend la forme d’une aiguille (1).

Au reste, à défaut de figures, cette forme pyramidale
apparaît assez clairement dans les chiffres superposés des
tableaux ci-dessous.

En France jusqu'à la guerre il n’y avait pas d’impôt global
sur le revenu, ce qui ne permet pas d’avoir une statistique
exacte sur les revenus, mais, en ce qui concerne la réparti-

(1) M. Vilfredo Pareto (Cours d'Economie politique, t. IL, p. 322-318),
croit avoir trouvé l'expression mathématique, l'équation de cette figure : c’est
ce qu’il appelle la courbe des revenus. Et de la comparaison entre les
statistiques des différents pays dans le présent et dans le passé, il croit
pouvoir conclure que la forme de cette courbe est à peu près immuable, la
même en tous lieux et en tout temps, même « pour des pays dont les conditions
économiques sont aussi diflérentes que celles de l’Angleterre, de l'Irlande, de
l'Allemagne, des villes italiennes (du moyen âge) et même du Pérou (au
xvIIr° siecle) ». Il en résulterait donc que non seulement l'inégalité des
richesses serait une loi ‘universelle, mais encore que les proportions de ces
inégalités ne seraient pas susceptibles de changer sensiblement.

198
        <pb n="442" />
        LE MODE EXISTANT 3
tion des capitaux, nous avons les statistiques annuelles des
successions. Voici celle de l’année 1913, la dernière avant la
guerre. Dans la statistique officielle, elles sont groupées en
treize catégories, mais pour simplifier, nous les réduisons à
trois; et nous ajoutons une troisième colonne donnant le
quotient du deuxième nombre divisé par le premier, c’est-
à-dire la part moyenne de chaque successible.

Nombre Sommes Moyenne

de successions mil «is [&gt; par tête
Plus de 1 million. . . . . 548 1 436.821 2.620 000 fr.
De 10.000 à 1 million. . . 62.970 -3 424 815 54 300 fr.
Moins de 10.000 francs. . 297.0 ! 669.886 2.255 fr.
360.539 5.531.522 15.400 fr.

On voit du premier coup d’œil quelle est l’inégalité des
parts! Encore faut-il remarquer que la dernière catégorie
ne comprend pas les plus pauvres, puisqu'elle ne comprend
précisément que ceux qui ne sont pas « déshérités » ; il y en
a beaucoup d’autres qui ne recueillent rien du tout.

Mais, dira-t-on, qu’importe que l'inégalité des fortunes
augmente, s’il y a accroissement de bien-être pour tous ?
Qu'importe que les riches soient de plus en plus riches
pourvu qu’il y ait moins de pauvres ? L’envie seule peut y
trouver un motif de plainte. Ce qui importe c’est que tous
avancent, mais non que tous avancent du même pas.

Et on ne manque pas d'ajouter que ces inégalités sociales
sont non seulement inévitables, mais à certains égards bien-
faisantes. Inévitables, en tant que conséquences de tant
d'autres inégalités — physiques mentales, morales — que la
nature a créées entre les individus et dont les inégalités de
richesse ne sont en quelque sorte que les appendices. Bien-
faisantes, parce que, aussi longtemps du moins que les
sociétés humaines seront dans un état de pauvreté relative,
l'inégalité des richesses agit, plus encore que le besoin,
comme stimulant de la production. Elle tient tous les
hommes en halcine, du bas en haut de l’échelle sorjale, par

45
SG
        <pb n="443" />
        3 PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE

la perspective d’un avancement toujours espéré. Elle donne
à l'initiative individuelle toute sa portée en concentrant de
puissants capitaux entre les mains des plus audacieux. Elle
crée dans les travaux des hommes une variété féconde grâce
à la gamme infinie de besoins et de ressources qu’elle établit
entre eux.

Pourtant, depuis si longtemps qu'ils sont répétés, ces
vieux arguments ne‘ semblent pas avoir réussi à réconcilier,
les masses avec l’inégalité des richesses et même celle-ci est
assurément beaucoup moins acceptée aujourd'hui qu'au
temps jadis. Il est facile de l’expliquer.

C’est d’abord que l’inégalité des richesses est presque la
seule qui subsiste alors que les autres inégalités qui distin-
guaient les hommes sont tombées l’une après l’autre. Les lois
ont réalisé l’égalité civile ; le suffrage universel a conféré
l’égalité politique; la diffusion croissante de l'instruction
lend même à faire régner une sorte d'égalité intellectuelle.
Seule l’inégalité des richesses demeure et grandit et, tandis
qu’elle était autrefois dissimulée derrière des inégalités plus
hautes, la voici qui apparaît au premier plan et concentre
sur elle toutes les colères.

En second lieu, les inégalités économiques sont beauconp
plus envahissantes que les inégalités anciennes : leurs conse-
quences sociales sont plus étendues, soit pour le bien, soit
aussi pour le mal. On peut même dire qu’elles dominent et
ont comme absorbé en elles toutes les autres inégalités
— celles de la noblesse, du pouvoir, de l’intelligence, de
l’éloquence — en ce sens que ces forces-là elles-mêmes ne
peuvent plus guère se passer aujourd’hui de l’appoint ou de
l’appui de la richesse.

La possession de la richesse modifie beaucoup plus les
conditions de vie, pour ceux à qui elle dispense ses faveurs
ou ses rigueurs, qu’elle ne le faisait autrefois. Du temps de
Charlemagne sans doute, de même qu’aujourd’hui chez les
Arabes du Sud algérien, l’inégalité entre le riche et le pauvre

ne creusaît pas entre concitoyens un abîme de haine. C’est
que les richesses, ainsi que les jouissances qu’elles pouvaient

430)
        <pb n="444" />
        LE MODE FXISTANT '
procurer, étaient rares et peu variées. De nos jours au con-
traire, les richesses et les jouissances qui y sont attachées
se sont prodigieusement multipliées, en sorte que les riches
peuvent puiser à pleines mains dans les bazars de cette foire
aux vanités tandis que les pauvres en sont réduits à regarder
avidement à travers les vitrines.

Et encore si l’inégalité des fortunes n’impliquait que des
inégalités de jouissance ou de puissance ! Mais la statistique
montre que la vie moyenne est trois fois plus longue dans
les classes riches que chez les pauvres (1), en sorte que, par
une cruelle ironie du sort, d'autant plus petite est la part de
richesses qui revient à un homme et d’autant plus grand est
le tribut qu’il doit payer à la maladie et à la mort, Et pis
encore ! plus l’homme est pauvre, plus grand est le tribut
qu’il doit payer au vice et au crime, car les statistiques
montrent aussi, ce que le raisonnement a priori suffisait à
faire prévoir, que la criminalité des classes pauvres est supé-
rieure à celle de la classe aisée. En sorte que la science
moderne a fait crever comme une bulle de savon cetaxiome de
la morale banale que la pauvreté a pour compagnes la santé
et la vertu. Les pauvres n’ont plus même cette conso-
lation.

Enfin, l’inégalité des richesses n'apparaît nullement comme
naturelle, mais bien plutôt comme artificielle, comme la
résultante d’une certaine organisation sociale, de cer-
taines institutions économiques, telles que la propriété ou

(1) D'après les statistiques de la ville de Paris (Annuaire Statistique du
Dr Bertillon, 1912), voici le taux de la mortalité dans quelques quartiers de
Paris : elle varie de plus de t à 4!

Porte Dauphine. . 79 p. 10.000 Père-Lachaise . . 237 p. t0.000

Champs-Elysées. . 90 D Salpêtrière. . . . 335 D

Pour qui connaît les quartiers de Paris, la comparaïson entre les deux
colonnes est suffisamment claire et telle qu'elle donne le frisson. Entre les
Champs-Elysées et le Père-Lachaise (c'est le nom du grand cimetière bien connu
des Parisiens) quelle opposition symbolique !

L'inégalité est la même et pire pour la mortalité infantile. Voir l'article
de M. Hertz l'inégalité devant la mort dans la Revue d'Economie Politique
de mai-juin 1920.

Dans les statistiques du suicide, quoique les causes soient nombreuses et
diverses, la misère figure toujours au premier rang et hors de pair.

431
        <pb n="445" />
        PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE
l’hérédité, créées et maintenues par ceux à qui elles
profitent.

Si l’on pouvait mesurer avec quelque dynamomètre imma-
tériel les inégalités d’ordre intellectuel ou moral qui existent
entre les hommes, probablement on constaterait qu’elles
coïncident bien rarement avec les inégalités des richesses.
Ce n’est point à dire que la richesse ne soit due souvent à
certaines qualités d’initiative, d’audace, de persévérance, à
celles qui font les conquérants et soumettent la chance, mais
c’est une constatation banale que la fortune ne paraît nulle-
ment proportionnelle aux mérites ou aux vertus des hommes.
Encore moins paraît-elle proportionnelle « à la peine prise »,
puisqu'il semble au contraire, selon la remarque amère de
Stuart Mill, que l’échelle de la rémunération va en descendant
au fur et à mesure que le travail devient plus pénible, jusqu’à
ce degré où le travail le plus dur suffit à peine aux néces-
sités de l’existence.

Au reste, si peu flatteuse pour la nature humaine que
puisse être cette remarque, l’opinion publique accepte plus
facilement les inégalités de fortunes dues uniquement à la
chance que celles qui sont la récompense des talents ou
même du travail; et cela par la raison que ces mérites et ces
talents sont eux-mêmes des inégalités enviées ou contestées
sur lesquelles viendrait se greffer une inégalité nouvelle, celle
des richesses. Si les dons du hasard sont ceux qui font le
moins de jaloux, c’est parce que ce sont les seuls auxquels
tout le monde puisse également prétendre.

Il est à remarquer que dans les loteries les gagnants des
gros lots ne sont généralement pas jalousés et que leur bonne
fortune est accueillie plutôt avec bonne humeùr. Pourquoi ?
Parce que l’on sait que dans la loterie les chances sont égales
pour tous et que le sentiment de justice simpliste des masses
se trouve satisfait : il accepte que la Fortune ait un bandeau

pourvu qu’elle ait aussi saroue. Mais quand le peuple regarde
à la répartition des richesses, la roue d’où sortent les numéros
gagnants lui parait avoir été truquée.

Ce à quoi il faudrait viser c’est donc moins à l'égalité des

432
        <pb n="446" />
        LE MODE EXISTANT &gt;
fortunes qu’à l’égalite des chances, c’est-à-dire assurer à chacun
les mêmes possibilités de faire fortune.

En effet, si l’inégalité est personnelle et passagère, elle
n’est pas un mal : ce qui est fâcheux c’est son caractère de
permanence, c’est-à-dire la formation de couches sociales
superposées et aussi immuables que les stratifications géolo-
giques. Car alors l’inégalité des richesses ne donne aucun
des effets stimulants, au point de vue économique, indiqués
tout à l'heure et qu’on pourrait en effet en attendre. Quand
elle devient inégalité « de classes », elle décourage ceux qui
sont au bas de l’échelle en leur enlevant toute chance d’y
monter ; elle endort ceux qui sont en haut dans la sécurité
d’une situation définitive. Elle rompt le lien de la solidarité
sociale en creusant entre Lazare et le Riche un abîme sur
lequel on ne peut jeter aucun pont. Elle rend paresseuses
aussi bien les mains de ceux qui sont trop pauvres — parce
qu’ils n’ont plus la possibilité de produire — que de ceux
qui sont trop riches — parce qu’ils n’en sentent plus lc
besoin. Elle engendre ces deux maux qui s’appellent l’un
l’oisiveté, l’autre le paupérisme, et entretient ainsi, en haut
et en bas de l’échelle sociale, deux classes de parasites.

La Grande guerre, entre tant d’effets funestes, aura eu celui
d’aggraver encore les inégalités : on a parlé souvent déjà des
« nouveaux riches », mais il ne manquera pas non plus de
« nouveaux pauvres », non seulement tous ceux que la guerre
aura ruinés mais tous ceux aussi qui, quoique ayant con-
servé le mème revenu, se trouveront écrasés entre la hausse
des prix d’une part et l'acroissement énorme des impôts
d’autre part.

Et pourtant toutes ces conséquences de l'inégalité ne suf-
fisent point à la faire condamner, car la vraie question n’est
point de savoir si les uns ont plus que les autres mais si ce
que les uns ont-en plus a été pris aux autres, et c’est la
réponse à cette question que la théorie de la répartition va
essayer de nous donner. Suspendons donc notre jugement.

43"
        <pb n="447" />
        PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE
De la richesse des nations.

L'inégalité extrême des richesses apparaît donc comme un
mal social dont il faut rechercher les causes afin, si possible,
d’y porter remède, mais il ne faut pas se faire illusion sur
la portée d’une meilleure répartition des richesses, en admet-
tant qu’elle soit réalisable. En effet, là où la masse à partager
est petite, les plus ingénieuses combinaisons ne pourront
faire que les parts soient grosses. Or pour les sociétés
modernes, même celles qui figurent au premier rang, c’est
pauvreté des nations « plutôt que « richesse des nations »
qu’il faudrait dire.

Voici l’évaluation en capital et en revenu (en milliards de
francs) d’un certain nombre de pays, avant la guerre et, en
regard, le quotient par tête d'habitant (en francs d’avant la
guerre, c’est-à-dire ‘en francs d’or): .

Richesse Part Revenu Part

totale par tète total par tète
Etats-Unis. . . . 500 180 1.800
Allemagne. . . . 000 50 800
Angleterre. . . . i&lt;  : 000 55. 1.250
France... . - - 250 7 000 5 900
Halle. . . . 10 2.900 ‘ 350
Belgique. .  .… 45 6.400 5 ‘700

On peut évaluer la somme des fortunes privées dans un
pays de deux façons :

a) Soit en faisant l’évaluation de chacune des catégories de
biens (terres, maisons, capitaux, etc.) et en les additionnant ;

b) Soit en prenant le chiffre des biens transmis par succes-
sion ou donation, (ce qu’on appelle l'annuité successorale), et
en le multipliant par lé nombre d’années qui s’écoule en
moyenne entre le passage des mêmes biens d’une génération
à la suivante, nombre évalué (évaluation d’ailleurs très arbi-

434
11
        <pb n="448" />
        LE MODE EXISTANT 435
traire à36(1). L’annuité successorale en France (moyenne des
trois années 1911-1913, avec donations comprises) est de
7.083 millions qui, multipliés par 36, donnent 255 milliards,
chiffre inférieur de 1/10 environ à celui inscrit ci-dessus dans
le tableau. Cependant il faut tenir compte que le chiftre
obtenu par cette seconde méthode doit être inférieur à la
réalité: 1° parce que les biens de mainmorte (Etat et per-
sonnes morales) ne figurent pas dans les successions ; 2’ parce
que les valeurs déclarées sont toujours notablement au-
dessous de la valeur réelle.

On voit combien minime serait la part de chacun, en sup-
posant une répartition égalitaire. Il est vrai qu’il serait
mieux de compter par ménage au lieu de compter par iète,
les enfants ne jouissant pas d’un revenu indépendant Il
suffit alors de multiplier par 4 ou 5 les chiffres ci-dessus, ce
qui ferait 4 à 5.000 francs pour le revenu moyen d’une
famille française ou allemande, en cas de répartition égale
— 6 à 8.000 francs pour une famille anglaise ou américaine
— 15 à 1.800 francs pour une famille italienne.
vOn dira, sans doute, que 4 à 5.000 franes de rente (en
francs d’avant la guerre) c’est déjà un revenu qui suffirait à
contenter la majorité des habitants de nos pays. Arithméti-
quement, c’est incontestable et c’est bien à tort que, dans les
traités d’apologétique du régime économique actuel, on cher-
che à contester ce fait. Disons seulement qu’une société
où tous seraient réduits à ce revenu moyen, devrait renoncer
à toute dépense de luxe et sans doute à tous les progrès dont le
luxe est l’amorce (ci-après, Da Luxe). Et si elle borne ses vœux
à cette modeste aisance — qui ne dépasserait guère « la poule
au pot » d'Henri IV — elle pourra sans doute y arriver par des
moyens plus économiques qu’une révolution sociale.

(1) La durée qu'il s'agit de calculer n'est point relle qu'on appelle d’ordi-
naire une génération, ‘c’est-à-dire celle qui s'écoule entre la date moyenne de
la naissance des parents et la date moyenne de la naissance des enfants, mais
celle qui s'écoule entre la date où une personne recueille une succession et
celle où par sa mort elle la transmettra à son tour. Or les éléments ,pour
calculer cette durée sont très incertains. Ce problème a fait l'objet de nom-
Dbreuses études dans les Bevues italiennes.
        <pb n="449" />
        PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE

La part serait bien moindre encore si, au lieu de verser
dans la masse à partager toutes les fortunes sans exception,
comme nous l’avons supposé dans/les calculs ci-dessus, on n’y
versait que les fortunes des riches, ce qui est bien la pensée
du socialisme populaire : alors on arriverait à des parts
dérisoires. Si l’on pouvait raser le Mont Blanc et niveler sa
masse sur la superficie totale de la France, on n’exhausserait
le niveau du sol que de quelques 15 centimètres. Ainsi, en
France, si chaque année toutes les successions supérieures
à un million de francs étaient partagées entre tous les Fran-
çais, cela ne ferait pas même 40 francs par tête. Ce résultat,
s1 déconcertant à première vue, s’explique par la proportion
relativement infime des riches.

l’aut-il conclure de cette médiocrité de la richesse natio-
nalc, et de l'impossibilité de faire une grosse part à chacun,
que la question de la répartition a peu d’importance ? Tout
au contraire, puisque c’est précisément lorsqu’il y a insuffi-
sance que la justice distributive s'impose impérieusement
— nous en savons quelque chose dans cette période de
rationnement mondial ! — et c’est au contraire dans l’abon-
dance que la question de la répartition pourrait devenir
négligeable. Mais ce qu’il faut conclure des chiffres qui pré-
cèdent c’est que si l’on veut élever notablement la condition
de tous, non seulement celle des salariés, mais aussi des
classes moyennes, c’est du côté de la production que doivent
tendre les efforts. C’est bien par cette tendance que le socia-
lisme moderne se distingue, comme nous le verrons, du
socialisme ancien. La répartition est un problème plutôt
juridique, mais le problème économique de demain c’est
d’élever la production au maximum.

Pourtant il ne faut pas oublier que la production est dans
une large mesure dépendante de la répartition en ce sens
que, si celle-ci est injuste, celle-là ne saurait être abondante.
Je travail ne peut être fécond que là où le travailleur sait
qu'il en recueillera les fruits. Et voilà peut-être bien pour-
quoi nos sociétés modernes ne sont pas plus riches.

436
        <pb n="450" />
        LE MODE EXISTANT
De quelle façon s'opère la répartition des biens.

Si chacun produisait isolément, comme Robinson dans son
île, chacun garderait pour soi la chose qu’il aurait faite et la
question de la répartition ne se poserait même pas. La règle
à chacun le sien, cuique sum, s’appliquerait par la force des
choses.

Mais un semblable régime, qui exclurait par hypothèse
tout échange et toute division du travail, est incompatible
avec toute vie sociale. Même chez les sauvages, qui vivent de
chasse ou de pêche, il n’est jamais absolument réalisé. Et
dans nos sociétés combien chacun de nous serait désagréa-
blement surpris si on voulait l’appliquer, si, par exemple,
l’on disait au boulanger ou au cordonnier : vous avez pro-
duit tant de pains ou de paires de chaussures, c’est bien :
gardez-les. Ce sera votre part! Il est évident que ce que
chacun de nous réclame ce n’est pasle produit de son travail
en nature, mais le juste équivalent du produit de son travail.
Or ce desideratum est-il réalisé dans nos sociétés?

Dans toute société civilisée nous voyons chaque individu,
par la vente de ses marchandises ou le louage de ses services,
jeter sans cesse dans le torrent de la circulation des valeurs,
et sans cesse aussi en retirer, sous forme de revenus divers,
d’autres valeurs. Chacun de nous offre sur le marché ce qu’il
possède : — le propriétaire foncier, les récoltes de sa terre ;
le propriétaire de maisons, des logements; le capitaliste, des
capitaux en monnaie ; le fabricant, des produits de son usine
— et celui qui ne possède ni terre ni capital offre ses bras ou
sonintelligence. Naturellement, chacun d’eux cherche à vendre
ses produits ou à louer ses services au meilleur prix possible,
mais cela ne dépend pas de lui, car ces produits ou ces ser-
vices se vendent sur le marché au prix fixé par la loi de
l'offre et de la demande, ce qui revient à dire, si nous nous

43
[TI
        <pb n="451" />
        4 PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE
reportons aux explications données sur la valeur (voir p. 68),
qu’ils se vendent à un prix plus ou moins élevé suivant qu’ils
répondent à des désirs plus ou moins intenses du public. Par
conséquent, c’est le public, le consommateur, qui, par le prix
qu’il attribue à nos produits ou à nos services et qu’il con-
sent à nous payer, fixe lui-même Ja part qui nous revient : et
ce sont ces parts qui — sous les noms divers de salaires,
honoraires, loyers, fermages, intérêts, ou profits sur la vente
des produits — constituent nos revenus.

C’est donc, en somme, la loi de l’offre et de la demande
qui est la dispensatrice des richesses.

Cependant, les économistes de l’école optimiste acceptent
que la discussion soit portée même sur le terrain de la justice.

La loi de l’offre et de la demande qui maintient l’équiva-
lence des valeurs échangées, disent-ils, n’est-elle pas préci-
ment le mécanisme qui permet à chacun de retirer de la
masse une somme de valeurs équivalent à celle qu’il y
a versée ? Et cette équivalence n’est-elle pas mesurée ainsi
de la façon la plus impartiale et la moins arbitraire, puisque
l’échange sur le marché c’est le libre contrat ? Les valeurs
reçues par chacun sont très inégales sans doute : mais n’est-
il pas conforme à la justice, aussi bien qu’à l’utilité sociale,
que les biens les plus désirés et les plus rares — c’est-à-dire
ceux qui répondent aux plus pressants besoins de la société
et qui sont encore en quantité insuffisante pour y satisfaire
— soient payés au plus haut prix? Et la justice commutative
n’est-elle pas en même temps la justice distributive ? Nous
ne pouvons apprécier la valeur des services rendus que par
le prix que la société leur attribue. Le public, en attribuant
à mes produits un prix élevé, ou aux vôtres, au contraire,
un prix vil, ne mesure-t-il pas exactement par là le degré
d’importance, le degré d’utilité sociale qu’il attribue à nos
produits ou à nos travaux respectifs? — Il n’est pas bon
juge, dira-t-on — Qui donc le sera mieux que le consomma-
teur ? En fin de compte, chacun étant rénuméré par la valeur
qu’il a produit, on peut dire que chacun se trouve rémunéré
selon les services qu’il a rendus à la société.

198
        <pb n="452" />
        LE MODE EXISTANT HA

D'ailleurs ces inégalités trouvent une limite dans la con-
currence. Celle-ci tend toujours à corriger les injustices
qu’un pareil régime pourrait entraîner, car s’il arrive que
tel produit ou tel service se trouve coté à un prix exagéré,
immédiatement une foule de rivaux, désireux de profiter de
cette bonne aubaine, se précipiteront dans la même indus-
trie ou la même carrière et ne tarderont pas, par la multipli-
cation de l'offre de ces mêmes produits ou de ces mêmes
services, à en ramener la valeur au niveau du coût de pro-
duction, c’est-à-dire que finalement la valeur de toute chose
tend à se régler sur la peine prise et les dépenses effectuées,
Que pourrait-on imaginer de mieux en fait de règle de répar-
tition ?

Et au point de vue pratique, ajoute-t-on, le régime actuel
de distribution possède une incomparable supériorité sur
tous les autres systèmes imaginables, c’est qu’il va de lui-
même : il fonctionne automatiquement. La loi de l'offre et de
la demande dispense de l’intervention de toute autorité : le
législateur n’a pas à faire à chacun sa part — comme une
mère de famille partageant un gâteau à ses enfants — puisque
chacun se fait lui-même sa part. Il n’a à intervenir que pour
empêcher de prendre la part d’autrui,

Voilà la thèse! Mais comment le mode de répartition
pourrait-il être juste si c’est-la loi de l’offre et de la demande
qui est la souveraine dispensatrice de la fortune ? C’est une
loi naturelle, nous le voulons bien, mais précisément parce
qu’elle est une loi naturelle, elle est amorale — aussi étran-
gère à toute préoccupation de moralité ou de justice que
n'importe quelle autre loi naturelle, celle de la circulation
du sang qui fait battre également les cœurs pour le bien ou
pour le mal, ou celle de la rotation de la terre qui, comme
dit l'Evangile, « fait lever le soleil sur les méchants comme
sur les bons »,

Il n’est aucun travail (si j'ose lui donner ce nom) qui ait
jamais été plus rémunéré que celui de la boxe : il peut rap-
porter 100.000 franes par minute. Si l’on demande pourquoi
ce travail est payé cent mille fois plus que celui du laboureur,

a+
        <pb n="453" />
        : PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE

l’école de Bastiat ne peut que répondre : parce que le premier
rend à la société un service cent mille fois plus grand que
le second. et la preuve c’est que la société consent à le
payer cent mille fois davantage.

Bien ! mais alors ne parlons plus de justice sociale puisque
les services dont les hommes ne peuvent se passer pour
vivre, depuis les travaux manuels jusqu’à ceux des inven-
teurs morts de misère, peuvent n’avoir presque aucune
valeur d’échange, tandis, au contraire, que tels actes qui
n'impliquent que certains dons naturels ou certaines cir-
constances propices, qui ne procurent qu’à un petit nombre
de riches la plus fugitive, peut-être même la plus immorale
jouissance, peuvent être recherchés à prix d’or et assurer la
fortune à ceux qui savent les offrir à point.

Et quant à la concurrence, on ne peut guère compter sur
elle pour corriger ces inégalités et ramener la rémunération
de chacun à un taux mieux en rapport avec la peine ou le
mérite, car la concurrence s’exerce précisément sur les
travaux et les services les plus communs, les plus utiles
aussi, pour les déprécier encore davantage, tandis que les
satisfactions de luxe; les gestes rares, les services soi-disant
nobles, sont toujours plus ou moins, et par définition même,
des monopoles.

Il faut remarquer que les personnes, qui viennent sur le
marché échanger leurs produits ou services, s’y présentent
dans des conditions non point égales, mais extraordinairement
inégales. Les chances de fortune, les billets gagnants, ne sont
accessibles qu’à ceux qui peuvent faire la mise, c’est-à-dire
qui ont déjà quelque propriété acquise, et les chances de
gain sont proportionnelles à l’importance de la mise. Entre
le manœuvre qui ne peut offrir que ses bras, c’est-à-dire une
force surabondante sur le marché et par conséquent de peu
de valeur, et le capitaliste qui apporte ses sacs d’or, ou le
propriétaire, foncier ou urbain, qui apporte un terrain indis-
pensable à la vie, quelle différence dans les possibilités de
faire fortune ! Combien d’occasions favorables pour faire des
placements avantageux, combien de renseignements auprès

440)
        <pb n="454" />
        LE MODE EXISTANT 441
des financiers et des gouvernants, qui sont offerts au riche
capitaliste et interdits au petit rentier, à plus forte raison au
salarié.

Il est donc évident que l'inégalité des rémunérations obte-
nues résulte surtout de l'inégalité des apports. La répartition
des revenus est nécessairement prédéterminée par l’appro-
priation des terres et des capitaux. Il ne suffit pas de constater
que « chacun retire l’équivalent de ce qu’il a versé ». Encore
faudrait-il savoir d’où chacun a tiré ce qu'il verse. Pourquoi
les uns arrivent-ils sur le marché, ou plutôt arrivent-ils en
ce monde, déjà nantis en naissant, et presque sûrs d’avance
de se faire la part du lion ?

Et par qui donc ont-ils été nantis ? — Est-ce par leur
propre travail ? — Est-ce par la loi ? — Est-ce par la force?
Voici ce qu’il faut maintenant examiner.

Constatons encore que s’il est vrai que ce régime ait cette
supériorité qu’on vante d’aller « tout seul », pourtant il n’est
pas vrai qu’il se soit fait tout seul! S’il va de lui-même c’est
parce que maintenant le mécanisme est tout monté. Mais
quand il s'est agi de le mettre en branle, c’est-à-dire de créer
la propriété individuelle avec tous ses attributs, fermage,
rente, intérêt, il a fallu des siècles de conquêtes, cent révolu-
tions, mille lois, toute la puissance des rois, ou des nobles, ou
des Parlements. Et à vrai dire, ce travail de transformation
se poursuit sans cesse, en sorte qu’il serait bien difficile de
découvrir ce qui peut rester de l’ordre soi-disant naturel sous
l’ordre économique existant.

Comment on acquiert la propriété.

La question de la propriété ne tient pas grande place dans
les traités d'Economie politique : il y en a même beaucoup
et des plus importants, surtout à l’étranger, où on ne la
trouvera pas mème mentionnée dans la table des matières.

1V
        <pb n="455" />
        “ PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE

C’est parce qu’on pense que le droit de propriété ressort de
la science juridique plutôt que de l’économique. Il est vrai,
mais pourtant si le droit de propriété est le fondement de tous
les autres droits, du moins des droîts réels, il tient aussi une
place énorme dans l’économie politique puisqu'il est la
condition préalable de l’échange et par là le pivot de tout
le mécanisme de la distribution, ainsi que nous venons de le
voir.

Qu'est-ce donc que la propriété ?

L'utilisation des choses implique presque toujours leur
possession. Pour utiliser le pain, il faut le manger ; — le
vêtement? il faut le porter; — la maison? il faut l’habiter :
— la terre ? il faut la cultiver. Mais la possession ne suppose
pas nécessairement la propriété : on peut jouir d’une chose
à titre d’usufruitier, de locataire, d’emprunteur, etc., sans
en être propriétaire. La propriété n’apparaît que lorsque
l'appropriation se dégage de la simple utilisation personnelle
des richesses. On n’est propriétaire que lorsqu'on a le droit
de garder la chose précisément sans l’utiliser soi-même,
mais en empêchant tout autre d’y toucher. C’est le droit d’en
faire ce qu’on veut, y compris le droit de n’en rien faire ;
c’est le droit sans limites et sans conditions, c’est le jus abu-
tendi. Telle est du moins la conception juridique du droit de
propriété individuelle, celle que le droit romain a coulée en
bronze.

Comment s’acquiert la propriété? Sans doute, dira-t-on,
par le travail, car on ne voit guère qu’un acte de création,
sous forme de production ex nihilo, qui puisse conférer à
un homme un droit aussi formidable. C’est bien ainsi, en
effet, que les économistes comprennent et justifient le droit
de propriété. Mais tant s’en faut que les jurisconsultes fassent
de même !

C’est un fait bien digne de remarque — quoique pourtant
rarement signalé — que les textes du droit romain, ni
même les articles du Code civil francais, issu pourtant de la
Révolution, n’ont fait figurer le travail au nombre des divers
modes d’acquisition de la propriété qu’ils énumèrent. On le

149
        <pb n="456" />
        LE MODE EXISTANT 3
comprend à la rigueur pour le passé, parce que dans l’anti-
quité le travail ne pouvait servir à acquérir la propriété
puisqu’il était presque toujours servile, c’est-à-dire que le
travailleur était lui-même la propriété du maître. Mais
aujourd’hui ? Eh bien ! aujourd’hui encore le travail à lui seul
ne constitue jamais un titre juridique d’acquisition de la
propriété : la caractéristique du « contrat de travail »,
comme on l'appelle, c’est que le travailleur salarié n’a aucun
droit à exercer sur le produit de son travail. C’est celui qui
le fait travailler, le patron, qui acquiert et garde la propriété
du produit (voir ci-après, Le salaire). Et mème dans les cas
où l’ouvrier producteur autonome, par exemple le paysan ou
l'artisan, a droit à la propriété des produits, ce n’est nulle-
ment parce qu’ils sont les fruits de son travail, mais parce
que, étant propriétaire de la terre ou de la matière
première, son droit de propriété s'étend à tout ce qui s'ajoute
à celle-ci en vertu du droit d’accession.

Quels sont donc les modes d'acquisition de la propriété qui
sont formules dans les lois ? Les seuls dont elles s'occupent,
ou ceux du moins qui y tiennent presque toute la place, ce
sont l’achat, la donation, la succession (soit testamentaire,
soit ab intestaf). Mais, dans tous ces modes d’acquisition, il
s’agit de transmission de propriété, c’est-à-dire d’une pro-
priété qui passe d’une tête’ sur une autre. Aucun d’eux
donc ne nous révèle le fondement de la propriété, puisque
tous la présupposent déjà constituée : ce que nous voudrions
voir c’est la propriété à l’état naissant et savoir comment elle
s’est constituée originairement.

Or, les jurisconsultes, à côté des modes d’acquisition
dérivés, nous indiquent bien quelques modes d'acquisition
originaires mais autant le Code est prolixe sur les premiers,
autant il est laconique sur ceux-ci. Pourtant, même dans
nos vieilles sociétés, la propriété à l’état naissant ne doit
pas être une rareté puisqu’il s’y crée sans cesse des richesses
nouvelles?

Comme modes d’occupation originaires, les jurisconsultes
en indiquent trois — qui, d’ailleurs peuvent se ramener à

a43
        <pb n="457" />
        1 PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE
un seul: une possession de fait se transformant en droit.

C’est d’abord l’occupation qui figure comme le fait initial
d'où découle tout droit de propriété. Il faut remarquer d’ail-
leurs que, si peu moral qu’il paraisse, pourtant en tant qu’elle
suppose la prise de possession d’un bien qui n'appartient à
personne, le fait de l’occupation constitue un titre morale-
ment supérieur au droit de conquête, laquelle suppose l’ex-
pulsion du faible par le fort (1).

L’accession ou incorporation est un mode d'’acquisition
fondé sur le principe que l’accessoire suit le principal. C’est
à ce titre qu’est attribué au propriétaire du sol non seule-
ment tout ce qui est détaché du sol sous forme de fruits et
récoltes (exception faite cependant dans certaines législations
pour ce qui sort du sous-sol), mais aussi la propriété des
constructions et des plantations élevées sur son terrain par
le travail d’autrui. Et c’est à ce même titre qu'est attribuée
au capitaliste, qui a fourni la matière première, la propriété
de l’objet fabriqué par l’ouvrier. L’accession n’est donc
qu’une sorte d’extension du droit d’occupation et ne saurait
avoir plus de vertus que celui-ci.

Mais ces deux modes d'acquisition n’occupent que quelques
articles du Code civil: une plus large place est faite au troi-
sième, la prescription (ou usucapion, comme disait le vieux
droit romain), qui attribue la propriété de toute chose a
celui qui l’a possédée pendant un certain temps — et même,
s’il s’agit d’un objet mobilier, sans qu’aucun laps de temps
soit nécessaire. La prescription, quand il s’agit d'immeubles,
dispense de remonter au fait originaire de l’occupation dont
la vérification serait impossible : et quand il s’agit de pro-
duits, elle dispense de vérifier s’il y a eu, ou non, accession.

(1) Le droit d'occupation dans ses origines n’est d'ailleurs que le droit de
conquête. Dans les sociétés antiques, on ne craignait pas de l’appeler par son
vrai nom Le type de la propriété quiritaire à Rome, c'est celle qui a été acquise
sub hasta, sous la lance. Et une vieille chanson grecque dit : « Ma richesse
est ma lance, mon glaive et mon bouclier rempart de mon corps ; c'est avec
cela que je laboure, que je moissonne, que je vendange le vin de ma vigne »
(Cité par Guiraud, La propriété en Grêce, p. 127).

: 44
        <pb n="458" />
        LE MODE EXISTANT ,
En fait, donc, voilà aujourd’hui le seul fondement juridique
de la propriété en tant qu’on veut remonter à ses origines,
Or, il n’y a là rien de plus, par définition mème, qu’un fait
brutal destitué de toute valeur morale. La prescription dis-
pense précisément de rechercher si la propriété a bien pour
origine le travail et l’épargne : au point de vue juridique elle
couvre tous les vices originaires.

Si donc les juristes se tiennent pour satisfaits, on com-
prend que les économistes et les moralistes ne le soient pas
et qu’ils se soient évertués à rechercher pour le droit de
propriété un fondement plus solide que le simple fait de la
possession, — fondement qui serait le travail du produe-
teur (1). Malheureusement, il n’est pas facile de démontrer
que tel il est en réalité.

Celui qui voudrait se servir de ce critérium'dans la
pratique s’exposerait à d’étranges déceptions. Faisons l’inven-
taire de votre patrimoine : Cette maison est-elle le produit
de votre travail? — Non : elle vient de ma famille. — Cette
forêt, ces prairies, sont-elles le produit de votre travail? —
Non, elles ne sont le produit du travail de personne. — Ces
marchandises qui remplissent vos magasins ou ces récoltes
qui remplissent vos greniers, sont-elles le produit de votre
travail? — Non : elles sont le produit du travail de mes
ouvriers. — Mais alors. ?

On a donc cherché un autre fondement : l’utilité sociale.
C’est dans ce fort qu’ont dû se réfugier les défenseurs de la
propriété individuelle, et jusqu’à présent il a pu résister aux
assauts. Il est vrai qu’on peut citer nombre de cas dans
lesquels l'intérêt du propriétaire va à l’encontre de l'intérêt
général — l’exemple est classique de la forêt que le proprié-

(1) On a cherché aussi un fondement dans le droit naturel, mais que veut
dire ceci sinon que la propriété est une condition indisp-nsable de l'indépen-
dance personnelle, puisque celui qui ne possède rien se trouve dans la néces-
sité de se mettre au service d'autrui pour gagner sa vie? — et dès lors
aucune théorie n’est plus révolutionnaire que celle-ci, car si la propriété est
de droit naturel, que dire à tant d'hommes qui en sont privés et qui la
réclament ?

4475
        <pb n="459" />
        4e PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE

taire a intérêt à couper, tandis que la nation a intérêt à la
conserver : il y en a bien d’autres. Mais n’importe, car
inversement bien plus graves et plus nombreux sont les cas
de dilapidation et de stérilisation imputables à l’absence de
propriété individuelle ! Somme toute, l’histoire et les faits
nous montrent que la propriété individuelle ‘a été, jusqu’à
présent, le meilleur moyen et même la condition sine qua non
de l’utilisation des richesses, le plus énergique stimulant de
la production.

Seulement, si telle est la raison d’être du droit de pro-
priété, il en résulte que l'individu n’est plus propriétaire
dans son intérêt, mais dans l’intérêt de tous. La propriété
n’est plus « propriété privée », mais devient, dans le sens le
plus auguste et le plus littéral à la fois de ce mot, une
fonction ‘publique. Elle ne sera donc plus absolue, dans le
vieux sens romain du mot, mais seulement dans la mesure
où la souveraineté sur les choses et le droit de libre disposi-
tion seront indispensables pour tirer le meilleur parti de ces
choses. Elle pourra varier selon les circonstances et le
milieu. On pourra admettre qu’un droit de propriété absolue
puisse être utile dans certains cas, par exemple pour le
pionnier dans un pays neuf — comme le dominium ex jure
Quiritium l’était pour le paysan romain — mais on pourra
aussi admettre que ce caractère absolu doit fléchir quand il
s’agit du droit de propriété sur une fabrique, une mine, un
chemin de fer, une forêt, une chute d’eau. On pourra imposer
au propriétaire certaines conditions, ne füt-ce que celle de
cultiver sa terre (1). On admettra plus facilement l’expro-
priation pour cause d’utilité publique, etc,

Voyons maintenant sur quels objets peut porter le droit de
propriété, quelles personnes peuvent l'exercer, et quels
pouvoirs il confère.

(1) Au cours de la guerre actuelle, une loi a imposé expressément au pro-
priétaire l'obligation de cultiver spécialement le blé. Nous verrons que pour la
propriété des mines, la loi prévoit la déchéance en cas de non-exploitation,

46
        <pb n="460" />
        LE MODE EXISTANT
Quels biens peuvent faire l’objet du droit
de propriété.

Aujourd’hui toute richesse — à la seule exception de celles
qui, par leur nature mème sont rebelles à toute appropria-
tion, telles que la mer, les grands cours d’eau — peut faire
l’objet d’un droit de propriété individuelle et, en fait, dans
tous les pays d’Europe, la presque totalité des richesses
sont appropriées. Mais il n’en a pas toujours été ainsi. Il fut
un temps au contraire où la sphère de la propriété indivi-
duelle était infiniment petite.

Elle n’a porté au début que sur certaines richesses — et
d’abord celles qui précisément ont cessé depuis longtemps
d’être l’objet du droit de propriété dans tous les pays civi-
lisés, je veux dire les esclaves et les femmes. Elle compre-
nait aussi les objets servant directement à la personne, les
bijoux, les armes, le cheval, et dont l’appropriation indivi-
duelle se reconnaissait à ce signe qu’on les enfermait avec
le propriétaire dans son tombeau (et on y enfermait, assez
souvent aussi, ses esclaves et ses femmes !).

Puis elle s’étendit aussi, sinon encore à titre de propriété
individuelle, du moins comme propriété familiale, à la
maison, parce que la maison c’était le foyer, c’étaient les
dieux pénates, et que les dieux appartenaient à la famille.

Puis elle s’étendit à quelque portion de terre, d’abord
celle où étaient les tombeaux des ancêtres, car les ancêtres
aussi étaient une sorte de propriété de famille. Mais, malgré
ce premier pas, la propriété individuelle sur la terre, le
bien par excellence, presque l’unique richesse des anciens,
fut très lente à s’établir. Le temps n’est pas loin où la pro-
priété individuelle aura recouvert la terre entière et tout ce
qu’elle porte à sa surface. À peine si aujourd’hui les hautes
montagnes et une partie des forêts gardent encore leur
indépendance.

447
        <pb n="461" />
        4° PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE

Tour à tour et suivant l’époque, telle ou telle propriété
prend une importance particulière : le bétail chez les
peuples pasteurs ; — la terre sous le régime féodal; — les
mines de charbon dès que vient l’ère de la machine à
vapeur. La propriété individuelle s’est même créé de nos
jours des objets nouveaux, inconnus des anciens, dont voici
les principaux types :

19 Les valeurs mobilières c’est-à-dire des parts de propriété
ou simplement des créances, le plus souvent sous la forme de
litres au porteur, des feuilles de papier qu’on glisse dans
un portefeuille et qui constituent aujourd’hui la forme la
plus commode et la plus enviée de la richesse. Grâce à elles,
la propriété s’est déracinée du sol et a pris des ailes : ce
n’est point assez dire, elle s’est comme dématérialisée. Le
propriétaire ne la voit ni ne la touche plus, mais aussi elle
se rit des gouvernements qui veulent la saisir. Sur la fortune
totale de la France, on peut évaluer à près de moitié la part
qui est placée sous cette forme,

2° Les biens incorporels dont la propriété. encore mal
assise et mal définie, comporterait pour chacun d’eux tout
un chapitre ; nous nous bornons à les énumérer :

a) La propriété industrielle, sous forme de brevets d’inven-
tion.

b) La propriété des marques de fabrique.

c) La propriété de la clientèle commerciale ou achalan-
dage.

d) La propriété littéraire.

Il est possible que dans l’avenir la propriété individuelle
revête d’autres formes dont nous ne pouvons présentement
nous faire aucune idée,

La notion de propriété nous apparaît donc comme évo-
luant sous l’action de deux forces contraires, quoique logi-
quement interdépendantes : extension quant à son objet,
limitation quant à sa durée et à ses attributs.

AB
        <pb n="462" />
        LE MODE EXISTANT
Quelles personnes peuvent être propriétaires ?

Nous venons de voir que l’objet du droit de propriété va
sans cesse s’étendant et se diversifiant. En est-il de mème du
sujet du droit de propriété, c’est-à-dire des catégories de
personnes qui peuvent être propriétaire ? Oui.

À l’origine, leur nombre était très restreint : il n’y avait de
vrai propriétaire que le souverain, plus tard que le chef de
famille : en tout cas étaient exclus les esclaves et les étrangers,
parfois les femmes. Aujourd'hui non seulement le droit de
propriété est reconnu à tout être humain, mais mème on l’a
étendu à des personnes fictives qui s'appellent personnes
morales.

La personnalité juridique, c’est-à-dire la capacité de
recevoir et de posséder des biens, fut d’abord attribuée aux
dieux, en la personne des collèges de prètres attachés à leur
temple, et plus tard aux églises chrétiennes et aux congréga-
tions religieuses. Et on sait quelle extension à prise dans
l’histoire cette dernière forme de propriété et quels orages
elle a soulevés

Les Etats, les villes, les communes et de grands services
pubiics, tels que l’Assistance publique, les Académies, les
Chambres de commerce, etc., ont été investis du droit de
propriété.

Les associations, mème privées, ont pu aussi devenir pro-
priétaires. Ce n’est pas pourtant sans résistance de la part de
l'Etat que ce droit leur a été reconnu. C'est aux associations
à caractère économique, aux « sociétés », comme on dit,
à celles qui poursuivent un profit industriel ou commercial,
que le droit de posséder a été accordé le plus facilement.
Mais c'est aux « associations sans but lucratif », comme dit la
loi, c’est-à-dire à celles qui poursuivent des fins supérieures

et désintéressées, que, contrairement à ce qu’on aurait pu

(or. Pl. R: 25e édition

«
        <pb n="463" />
        4 PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE
croire, ce droit a été très longtemps refusé, surtout en
um + pipes +=" = = =x + ee _ - —
rance ! et à cette heure encore, il ne leur est accordé que
d’une main avare. Dans cette vieille antipathie pour ce qu’o
ppelle la mainmorte il y a d’abord une cause économique,
- , - Le et « « . ,
idée que les biens appartenant à des collectivités seront
mal administrés et en tout cas retirés de la circulation et du
——e EEE sr Etes
ommerce pour une durée indéfinie; et plus encore une cause
politique, la crainte de voir ces associatious devenues puis-
santes se dresser contre l’Etat et se substituer à lui pour les
rands services sociaux. Dans le droit français — en dehors
e certaines associations privilégiées comme les syndicats
rofessionnels et les sociétés de secours mutuels — aucune
2 ji == - te re ri eee = T0
association en principe ne peut acquérir par donation ou
egs, à moins d’une double autorisation du Conseil d’Etat :
&gt; A 2 em
’abord une générale pour conférer la capacité, ensuite une
spéciale pour chaque nouvelle acquisition. lKenrarquez
ependant que l'acquisition à titre gratuit est la seule facçor
_ : um 1 7e
ont ces associations puissent se constituer un patrimoine,
juisque, par définition, étant sans but lucratif, elles ne
euvent se livrer ni à l’industrie ni au commerce.

Cette terreur de la mainmorte, qui remonte aux vieux
se ; et te et Li
égistes français, nous paraît bien surannée. Si la propriété
a vraiment pour fondement l'utilité publique, comme nous
’avons montré tout à l’heure, alors où pourrait-elle appa-
raître plus légitime qu'entre les mains de ces personnes
morales qui, comme le dit si bien leur nom, représentent €
qu’il y a en ce monde de plus désintéressé, l'Enseignement,
a Santé Publique, l’Assistance, la Solidarité, les Droits de
‘Homme ou ceux des Peuples, la Science, la Religion, la

. . 5 2 : ; F A . i |
aix, les Croix llouges, Blanches ou Bleues, ou même la
écréation et la Joie sous les innom formes des arts

2 ; it "leur fair ; :
t des sports? On ne saurait donc leur faire une trop large
part. Elles sont comme la rédemption des abus de |
propriété individuelle. Il-est très à souhaiter qu’il y ait
je" ---&gt;-_-_--—-_—_—AR—&gt;"" ; ELA
une part des richesses qui soit soustraite aux intérêt
= mr resp" Tr ;
individuels et consacrée à des fins altruistes. L'objection
“conomique de la mise hors commerce peut avoir quelque

-50)
        <pb n="464" />
        E MODE EXISTANT
valeur s’il s’agit de la terre, mais aucune quand il s'agit de
la propriété sous forme de titres ou de celle sous forme de
maisons. Qu'on se contente donc de limiter le droit Ë
ropriété des personnes morales en ce qui concerne la terre
— on peut admettre que celle-ci, étant en quantilé limitée,
doit être réservée aux personnes vivantes — mais quand il
‘agit de toutes autres valeurs données à des personnes
morales, il n’y a pas de raison économique pour fixer
d’autres limites que celles qui peuvent résulter du but visé
ar l’association ou la fondation.
Enfin, on a attribué le droit de propriété non pas même à
des associations mais à des œuvres — on pourrait dire à
des idées. C’est ce qu’on appelle les fondations. Il suffit qu’un
homme ait voulu se rendre utile après sa mort et qu’il ait
assuré à cette œuvre un patrimoine suffisant à la faire vivre,
pour qu’elle puisse vivre à perpétuité, posséder, et même
s'enrichir d'acquisitions nouvelles. C’est la volonté du mort
qui vit d’une seconde vie, incarnée dans la fondation. Tou-
tefois ici la loi française est plus rigoureuse encore que
quand il s’agit de la personnalité des associations. L’Etat
eul peut consacrer l’existence des fondations et il pourra
a leur retirer le jour où elle n’aura plus de raison d’ètre.
En effet, entre la personnalité morale attribuée à une fon-
ation et celle attribuée à une association, il y a une diffé-
ence essentielle. Car une‘association est encore une sorte
d’être vivant qui sans cesse se renouvelle, et meurt dès qu’il
ne sert plus à rien. Mais la fondation est plutôt un mort qui
se survit, embaumé, immuable, incapable de changer et de
‘adapter aux inévitables changements des choses, et dès
ors ii arrive nécessairement un jour où il tombe en
on 2 Une fondation pour le culte de Jupiter ne peut
durer quand Jupiter n’a plus d’autel, et des fondations pour
mess tomberaient nécessairement dans un pays qui passe-
ait du catholicisme au protestantisme.

451
        <pb n="465" />
        452
WII

PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE
Les attributs du droit de propriété. — L’hérédité-

«Le droit de propriété, dit l’article 544 du Code Napoléon,

est le droit de jouir et de disposer des choses de la façon la
plus absolue ». Quoique cette disposition ait cessé d’être tout
à fait vraie parce que le droit de propriété est soumis
aujourd’hui à des restrictions qui vont se multipliant, elle
met vigoureusement en relief ce qu'est la propriété — un
droit absolu : — 1° absolu en ce qu’il embrasse la totalité des
satisfactions qu’on peut tirer d’une chose, y compris même
celle stupide de la détruire (1); — 2° absolu en ce qu’il
n’est pas limité dans le temps ou ne l’est du moins que par
la durée de son objet. — Donc perpétuité et libre disposition,
voilà la double caractéristique du droit de propriété.

$ 1. Quand le droit de propriété n'a pour objet que les
biens qui périssent par la consommation ou dont la durée
est éphémère, sa perpétuité n'a pas un grand intérêt écono-
mique puisqu’elle ne peut se réaliser en fait. Mais quand le
bien approprié est de sa nature perpétuel ou tout au moins
de très longue durée, alors le droit de propriété, se dilatant
à la mesure de son objet, apparaît dans toute sa grandeur et
avec toutes ses conséquences.

Sont-ils nombreux ces objets de perpétuelle durée? I y a
d’abord la terre dont la durée n’a d’autre terme que celle de
la planète qui nous porte ou du moins des cycles géologiques
qui modèlent sa surface. Et c’est bien pourquoi la propriété
foncière a toujours eu un caractère exceptionnel, et nous
aurons à lui consacrer un chapitre spécial. Les, maisons
n’ont pas, en tant qu’édifices, le même caractère de perpé-
tuité, mais elles y participent tout au moins en ce qui con-
cerne le terrain sur lequel eltes sont bâties. Les objets d'art,

(4) Cependant, le propriétaire ne peut pas mettre le feu à sa maison — nous
trouvons ici une première restriction au droit de propriété. C’est à raison des
dängers que l’incendie ferait courir aux voisins.
        <pb n="466" />
        LE MODE EXISTAN
surtout ceux taillés dans le marbre ou coulés dans le bronze,
euvent aussi aspirer à l’immortalité 3 et il en est de même
de la monnaie métallique. Toutefois, pour ces richesses,
et surtout pour la dernière, la fréquence des échanges, qui
es fait rentrer à chaque instant dans le tourbillon de la cir-
ulation, enlève en fait presque toute importance à la per-
étuité du droit de propriété, sauf le cas de thésaurisation.
Mais si l’objet du droit de propriété est parfois perpétuel,
e sujet, lui, ne l’est pas (à moins qu’il ne soit une personne
morale). Il'meurt. C’est un moment critique pour le droit de
propriété. Que va-t-il devenir? Puisque le droit ne meurt
pas, il faut qu’il passe sur la tète de quelque autre titulaire.
e qui? — Sera-ce celui que le défunt aura désigné ? Soit !
quoique, comme nous allons le voir tout à l'heure, ce soit là
un droit qui n’a pas été reconnu sans hésitation. Mais si le
léfunt n’a désigné personne, qui alors? La loi dit : les plus
roches parents. Mais quelle est la raison de cette dévolution
b intestat, comme on la nomme ?-
On cherche à la justifier pour les motifs que voici :
«a) Comme interpretation raisonnable de la volonté du testa-
eur quand il n’a rien dit. N’est-il pas naturel de penser,
quand il s'agit de proches parents, enfants, époux, père,
mère, ou même frère ou sœur, que si le décédé avait voulu
es déshériter il l’aurait dit expressément? S'il n’a rien dit,
ne doit-on pas présumer qu’il a voulu leur 'aisser ses biens ?
Soit! pour les proches, mais quand il s'agit d’un parent
soigné, le silence du défunt ne saurait être _interprêté
omme une présomption de volonté, comme une désigna-
ion nominative. cc
-b) Comme application de l'obligation alimentaire consacrée
Ë el cr
ar la nature et par toutes législations vis-à-vis de certains
arents, les enfants, les pères et mères et les conjoints à
‘égard. N'est-ce pas un devoir envers ceux à qui nous avons
onné la vie, de ceux de qui nous l'avons reçue, de celui
u celle avec qui nous l'avons partagée ? — Sans doute, il
y a là des obligations que la mort ne peut supprimer .
éanmoins, la raison est insuffisante, car si l’hérédité n’avai

453
        <pb n="467" />
        ‘ PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE
d’autre fondement que  l’obligation alimentaire, elle ne
devrait pas dépasser les limites d’une pension alimentaire.

Il n’y a donc point d’argument solide pour la succession
ab intesiat, du moins en ligne collatérale. C’est une survi-
vance du terips où la propriété n’existait encore que sous la
forme familiale

Et pourtant même au point, de vue de la famille, on ne
peut dire que l'hérédité ab intestat soit utile pour la fortifier,
surtout quand elle va contre la volonté expresse du chef de
famille ! Cela est si vrai que l’Ecole de Le Play, qui veut
faire de la famille la base de l’ordre social, demande pré-
cisément que la liberté de tester soit rendue au chef de
famille ou tout au moins que la part réservée aux héritiers
du sang soit très restreinte.

Au point de vue économique il faut reconnaître que ce
mode de succession a un effet plutôt malfaisant que stimu-
lant — soit qu’assurant aux enfants l’héritage paternel sans
qu’ils aient rien fait pour le mériter, il les dispense de tout
effort — soit que faisant échoir à quelque arrière-petit-
cousin l’héritage d’un oncle d’Amérique, il introduise dans
la dévolution légale des fortunes les chances de la loterie.

Aussi beaucoup d’économistes, même non socialistes, sont-
ils disposés aujourd’hui à abandonner la succession ab intes-
lat, tout au moins en ligne collatérale. En France une loi de
1917, due à la guerre et aux nécessités du budget, a décidé
qu’elle serait supprimée à partir du sixième degré, c’est-à-
dire au delà des proches cousins (issus de germains, comme
on dit).

$ 2. L'autre attribut essentiel du droit de propriété c'est,
nous l'avons dit, le droit de libre disposition. Nous venons de
rappeler la définition du Code civil français : le droit de
jouir et de disposer des choses de la manière la plus absolue.
Dans cette définition, comme le savent tous les étudiants en
droit, c’est le droit de disposer — le jus abulendi, comme dit
avec plus de force le droit romain — qui est le seul attribut
caractéristique du droit de propriété : là où il fait défaut
ce n’est qu’un droit d’usufruit. Mais ce: droit de « disposer

ce) 4
        <pb n="468" />
        LE MODE EXISTANT 1-5
à son gré de sa chose» n’a pas toujours existé. Ce n’est
que peu à peu que la propriété s’est ainsi élargie : à ce point
de vue, elle a accompli la même évolution progressive que
quant à son objet. Et le titre de gloire des Romains, au point
de vue juridique, c’est justément de lui avoir conféré ce
caractère souverain qu’elle n’avait point eu jusqu'alors — et
que d’ailleurs elle commence à perdre en partie sous l’in-
fluence des idées nouvelles.

Voici, autant qu’on peut le conjecturer, dans quel ordre la
propriété s’est enrichie successivement de ses attributs
essentiels :

a) Le premier, vraisemblablement, a été le droit de faire
valoir son bien, c’est-à-dire de l’exploiter par le travail
d’hommes libres salariés. C’est l’attribut dont les consé-
quences sociales ont été les plus graves, parce que c’est
grâce à lui qu’a pu se constituer la classe « noble », c’est-à-
dire celle qui, se trouvant libérée du travail pour le pain
quotidien, a pu partager sa vie entre les loisirs et les occu-
pations qui confèrent à ceux qui en sont investis le pouvoir
et l’influence — otium cum dignitate — tels que la politique,
les lettres, les beaux-arts.

b) Le droit de donner paraît avoir été un des modes les
plus anciens de disposer de la richesse — du moins pour les
objets mobiliers — et antérieur même au droit de vendre
(voir p. 239). Et en effet, si le propriétaire a le droit
de consommer une chose pour sa propre satisfaction, pour-
quoi n’aurait-il pas le droit de la faire consommer à un
autre ? S’il peut la détruire, pourquoi ne pourrait-il pas la
donner ? Le plus noble et le plus enviable privilège du droit
de propriété n’est-il pas de pouvoir en communiquer aux
autres le bienfait ?

c) Le droit de vendre et de louer paraissent n’avoir apparu
que beaucoup plus tard — du moins pour la propriété im-
mobilière. Aristote, au rv' siècle avant J.-C,, déclare que c’est
là un attribut nécessaire du droit de propriété, mais n’a pas
l’air de dire que de son temps déjà cet attribut fût générale-
ment reconnu. En effet, il y avait beaucoup de raisons pour

anF
        <pb n="469" />
        PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE
À fût pas. D'abord, -opriété
qu’il PISE t, she re la propriété est sous 1
orme familiale et sous © sqœau d'une consécration religieuse
———" 314
7 ge qui était le caractère de la prop lèté antique = l’alié,
ation n’est pas possible parce qu’elle constitue un acte
- : rose pa gère
mpie de la part d’un membre quelconque de cette famille.
e plus, la division du travail et l'échange n’existaient pas
encore. chaque famille se suffisant à elle-même ; et les
ichesses mobilières étant rares, chacun les gardait, parfois
ême jusque dans son tombeau où on les enfermait avec lui
en sorte que, dans ces conditions, la vente ne pouvait être
qu’un acte exceptionnel, anormal. Aussi, quand elle com-
nence à apparalire, NOUS la voyons entourée de solennités
au : : e a A : »
xtaordinaires : ceskane sorte d'événement public. C’est
ainsi que la mancipalio doit être faite en présence de cinq
émoins qui représentent les cinq: classes du peuple
omain.
d) Le droit de léguer, c’est-à-dire de disposer de ses biens
2 — = —=  ——e" + - 5
our après sa mort par un acte de dernière volonté, est le
ouronnement du droit de propriété puisqu'il prolonge ce
- . x , ÿ
roit au delà de la mort. Ce n est nullement, comme or
ourrait le croire, une application ou un élargissement du
droit d hérédité. Tout au contraits “le doit de disposer d
ses biens à sa mort, loin d’être lié à l'hérédité ab inleslat,
‘est trouvé de tout temps en conflit avec elle (voir ci-
dessus p. 454). Il y a eu lutte entre deux idées — celle de l
ropriété individuelle souveraine et progressivement élargie
jusqu’à la liberté de tester, et celle de l’antique propriété
amiliale avec conservation des biens, chaque chef de
. œ- ———= = IR
amille les recevant successivement comme un dépôt avec
obligation de les transmettre à la génération suivante. O
roit que même à Rome, où la propriété individuelle a
svolué avec tant de vigueur, le père de famille n’avait pas le
ef ; &gt; ts pe
roit de tester jusqu’à la loi des XII Tables (450 av. J.-C). La
olennité dont fut entouré le testament, qui devait se faire
pates ee = =—" == — some”  —_—
n prenant à témoin (lestamentum) le peuple rassel dans
es convices et qui revétait ainsi les formes sacrées de la pro
—" _—
nulçation des lois) — uti pater legassit, ita jus esto, dit la lo

456
        <pb n="470" />
        E MODE EXISTANT
es XII Tables (legassit, a fait la loi !) — c’est dire assez clai-
ement qu’il ne s'agissait pas d’un acte banal. Aujourd’hui,
n permettant de faire un testament par un acte dit olo-
raphe, c’est-à-dire par un simple écrit dépourvu de toutes
ormes, autre que la date et la signature, la loi a singulièr
ent rabaissé la majesté de ce droit.
‘Ce conflit s’est terminé dans divers pays, comme aux Etats-
nis, par la victoire complète de la propriété individuelle
sous la forme de liberté absolue de tester. Mais on sait
qu'il n’en a pas été de même partout et que sous le régime
du Code Napoléon la liberté de tester se trouve limitée
au profit de certains héritiers, dits réservataires parce que la
oi leur assure une part minima que le testateur ne peut leur
enlever. Généralement, il est vrai, les pères de famille er»
usent assez modestement et ne trompent guère « les espé-
rances » des héritiers naturels, c’est-à-dire que l’hérédité
estamentaire ne fait que confirmer l’hérédité ab intestat. En
rance, il est très rare que le père de famille use même de la
aculté restreinte que la loi lui a laissée de disposer de sa
ortune dans les limites de la quotité disponible. C’est seule-
ment lorsqu’il n’y a point d’enfants, d’époux ou de proches
arents, que le droit de tester se donne libre carrière et il
aut reconnaître qu’il ne se montre pas toujours éclairé Ce
roit de léguer est formidable en tant qu’il permet à un
individu de statuer pour l'éternité et sans que cette volonté,
uisque éteinte, puisse jamais revenir sur ce qu’elle a décidé.
eu nombreux les hommes qui ont les capacités nécessair
our exercer une si haute magistrature
‘On ne peut contester cependant que pour l'homme la
aculté de disposer de son bien non seulement de son vivant
mais même pour après sa mort, ne soit un puissant stimulant
sinon à la production — car les célibataires ne sont pas
moins empressés à s'enrichir que les pères de famille — du
moins à l’épargne. Nombreux en ce monde, disons-le à l’hon-
neur de la nature humaine, sont les hommes qui travaillent
t qui épargnent moins pour eux-mêmes que pour d’autres.
i vous les forcez à ne songer qu’à eux-mêmes, ils travaille-

497
        <pb n="471" />
        PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE
ront moins et dépenseront davantage. Que de richesses en
ce cas jetées à la consommation improductive par une dissi-
pation égoïste ! Que d’années soustraites au travail productif
par une retraite prématurée |

Mais si la propriété, par chacun des attributs que nous
venons d’énumérer, a donné à la production des richesses et
par là à la civilisation elle-même une impulsion que rien
sans doute n’aurait pu remplacer, il s’en faut qu’on puisse lui
attribuer les mêmes bienfaits en ce qui concerne la réparti-
tion des richesses. Quoique fondement de l’ordre social,
comme on dit, ce droit de propriété va être la cause de pro-
fondes mais inévitables perturbations.

D’abord, ne fût-ce que par le droit d’échange, la propriété
sur le produit va se transformer en propriété sur la valeur,
de ce produit : du même coup, elle va subir toutes les oscil-
lations de l’offre et de la demande. toutes les chances heu-
reuses ou malheureuses, tous les jeux de la fortune et du
hasard, et revêtir cette forme instable, aléatoire, qui carac-
térise la richesse dans les sociétés modernes. Et en admet-
tant mênie qu’elle eût pour point de départ le travail indivi-
duel ou l’épargne de son premier auteur, il sera souvent
difficile de retrouver le titre originaire à travers les méta-
morphoses de l’échange.

Par le prêt, le fermage, le loyer, voici que le droit de pro;
priété va créer la classe des rentiers, c'est-à-dire de ceux qui
peuvent vivre sur le revenu d’un capital ou d’une terre, mis
en valeur par le travail d’autrui, mais sans avoir besoin de
travailler eux-mêmes. En outre, il ne peut manquer de créer
maints conflits — entre créanciers el débiteurs, proprié-
taires ruraux et fermiers, propriétaires urbains et locataires
__ conflits dont les deux premiers ont tenu tant de place
dans l’histoire économique (et même dans l’histoire poli-
tique), et dont le dernier, de date plus récente, ne s’annonce
pas comme moins violent.

Par le faire valoir, le droit de propriété va créer une divi-
sion de la société en deux classes, celle des salariés et des

458
        <pb n="472" />
        LES MODES SOCIALISTES ;
patrons — les premiers qui travailleront pour le compte
d'autrui, les seconds qui prélèveront, en apparence tout au
moins, les fruits du travail de ces salariés — et va ainsi
préparer la lutte entre le travail et le capital.

Enfin, par sa perpétuité, le droit de propriété va nécessai-
rement survivre à la personne de celui sur la tête duquel il
s'était constitué et devra nécessairement passer à des héri-
tiers qui ne pourront se prévaloir des mêmes litres person-
nels. Beaucoup d'hommes se trouveront propriétaires de
richesses qu’ils n’auront pas produites eux-mêmes, mais que
l'on peut simplement présumer avoir été le produit du
travail de leurs ancêtres dans un passé plus ou moins
obscur, présomption que «les déshérités » n'admettront pas
facilement.

CHAPITRE II
LES MODES SOCIALISTES
Les systèmes socialistes.

Puisque le mode de répartition existant paraît, à divers
égards, si peu conforme à l’idée de justice et même peu
satisfaisant au point de vue de l’utilité sociale. il est naturel
que de tout temps on ait cherché mieux. C’est de là que sont
nés tous les systèmes socialistes.

Nous avons déjà parlé du socialisme en exposant les pro-
grammes des diverses écoles (1).

Ce qui, tout d’abord, a frappé le plus les esprits simples

(4) Voir ce qui a déjà été dit dans l’Introduction sur Les: Ecoles Socia-
listes (pp. 29-33).

459
1
        <pb n="473" />
        PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE
c’est l’inégalité des richesses, dont nous avons montré tout à
l’heure, en eflet, les apparences monstrueuses — et c’est
pourquoi, dans ses formes primitives, le socialisme n’a visé
qu’à rétablir l’égalité des parts : c’est un socialisme de parta-
geux.

Ce mode de répartition enfantin paraît avoir existé dans
un passé très lointain, puisque tous les antiques législateurs
dont l’histoire ou la légende nous ont transmis les noms,
Minos, Lycurgue, Romulus, paraissent avoir procédé à un
partage égal de la terre, sinon par tête, du moins par famille.
Et comme, au bout de quelques générations, l’égalité primi-
tive se trouvait nécessairement rompue, on la rétablissait
par de nouveaux partages. Un tel système était possible
dans les sociétés primitives qui ne comptaient qu’un petit
nombre de citoyens et une seule catégorie de richesses, la
terre, mais il n’avait guère chance de ressusciter dans les
décrets des maximalistes russes. D’ailleurs il reste quelque
chose de cette idée simpliste au fond de tous les systèmes
socialistes. Car tous présupposent que les richesses sont
en quantité plus que suffisante pour les besoins de tous et
que, s’il y a des misérables, c’est simplement parce que les
gros ont pris la part des petits. Il suffirait donc de reprendre
— soit par l’expropriation pour les socialistes révolution-
naires, soit par l’impôt progressif pour les modérés — ce que
les riches ont indûment accaparé. En tout cas, tel est certai-
nement le sentiment populaire.

‘Néanmoins on n’a pas tardé à voir que l’inégalité des
richesses n’était qu’un effet et que c’est à la cause qu’il fallait
remonter, c’est-à-dire au droit de propriété.

Mais si toutes les écoles socialistes modernes ont ceci de
commun qu’elles veulent modifier le régime de la propriété
individuelle, elles se distinguent les unes des autres par le
caractère plus ou moins absolu de ces modifications.

La plupart des socialistes, mème ceux qui ont repris
aujourd’hui le nom de communisles, se contentent de récla-
mer des limitations au droit de propriété privée, soit quant
à son objet, soit quant à ses attributs.

4600
        <pb n="474" />
        LES MODES SOCIALISTES

Limitation quant à son objet. Ils abandonnent à la propriété
privée toutes les richesses qui ne servent qu'à la consomma-
tion, c’est-à-dire à la satisfaction de besoins personnels, et
ne réclament l’abolition ou, pour employer l’expression
propre, la « socialisation » que pour les biens qui servent
à la production, à savoir les capitaux et la terre. Encore
verrons-nous que même pour ceux-ci une partie pourrait
rester sous le régime de la propriété privée.

Limitation quant à ses attributs — par l'abolition soit
de l’hérédité, soit du prêt à intérêt, soit de toute entreprise
lucrative,

Les écoles socialistes se distinguent aussi par les moyens
qu’elles veulent employer pour réaliser leur programme et
qui comportent toute la gamme depuis les plus violents jus-
qu’aux plus modérés et dont voici les principaux :

1° Expropriation, immédiate ou ajournée: — soit par
décret, à la suite d’une révolution victorieuse comme viennent
de le faire les maximalistes russes ; — soit même par une loi
votée en bonne forme à la suite d'élections qui auront donné
la majorité au parti socialiste: c’est ce qu’on appelle la
conquête des pouvoirs publics.

Cette expropriation comporte diverses modalités, selon
qu’elle se ferait sans indemnité, ou avec indemnité comme
se font actuellement les expropriations « dites pour cause
d’utilité publique ». Les révolutionnaires estiment que les pro-
priétaires et capitalistes seraient mal venus à réclamer une
indemnité alors qu’on ne ferait que leur retirer le privilège
dont ils ont joui, des siècles durant, celui d’exploiter travail-
leurs et consommateurs. Mais les modérés répondent que
la propriété s’étant constituée sous la garantie des lois, c’est-
à-dire de la volonté nationale, il est du devoir d’une société
de respecter les engagements du passé. Toutefois, il ne sau-
rait entrer dans les vues des collectivistes, même modérés, de
payer ces indemnités, comme elles le sont actuellement en
cas d’expropriation, sous forme d’un capilal qui remplace
pour l’exproprié sa propriété et qu’il peut placer pour en
tirer un revenu égal ou supérieur — car, de cette façon, la

A6 1
        <pb n="475" />
        PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE

situation économique ne serait modifiée en rien: on aurait
simplement remplacé les capitalistes producteurs par autant
de capitalistes rentiers — mais l’indemnité serait payée sous
forme de bons de consommalion, destinés à disparaître par
l’usage, comme l’argent qu’un prodigue garde dans sa caisse
sans le placer et dans laquelle il puise au fur et à mesure de
ses besoins jusqu’à ce qu’elle soit vide. Et, par conséquent,
ces bons, quand ils auraient été dépensés, laisseraient leur
possesseur retomber dans les rangs de simples prolétaires
ne pouvant vivre que de leur travail.

2° Socialisation graduelle de la propriété par l’abolition du
droit de succession (testamentaire et ab intestat), abolition qui
pourrait même, pour ménager la transition, être ajournée à
la seconde ou troisième transmission ; ou même qui ne frap-
perait d’exhérédation que les personnes futures, non encore
nées au jour: de la promulgation de la loi d’expropriation.
Ainsi, aucune personne vivante ne serait dépouillée, et quant
à celles qui n’existent pas encore, quel droit auraient-elles à
se plaindre ? On ne peut avoir de droit acquis avant d’exister.

3° Impôt progressif, soit sur le revenu, soit sur le capital,
soit sur les successions, à un taux tel qu’il pût suffire à
réaliser une véritable expropriation. Et nous n'en sommes
pas loin, si Yon pense qu’à la suite de la guerre actuelle la
charge des emprunts représentera dans plusieurs Etats plus
des 2/3 des très gros revenus privés.

Les principes de justice distributive.

Supposons le but atteint, la propriété abolie. este à savoir
par quoi le remplacer? Nous avons vu (p- 438) que dans la
société actuelle chacun est rémunéré par la valeur créée»
mais que ces valeurs étant déterminées par la loi de l’offre
et dela demande; où la chance entre pour une bonne part,
on ne saurait voir là un principe de justice distributive,

462
al
        <pb n="476" />
        LES MODES SOCIALISTES 4
quoique les économistes croient l’y découvrir sous la for-
mule équivoque à chacun selon les services rendus, Il faut
donc chercher quelque autre principe de répartition. On en
a proposé trois.

$,1. — A chacun selon ses besoins.

Ce principe suppose que les richesses seront surabondantes
ou bien que chacun des convives assis à cette table
commune se servira avec discrétion, comme les gens bien
élevés autour d’une table d’hôte. Or malheureusement, la
première hypothèse et même la seconde sont purement
utopiques. Sans nier le fait, les socialistes communistes
répliquent que si présentement les richesses sont insufl -
santes, la faute en est précisément au régime de propriété
mais que sous un régime communiste les richesses se mul-
tiplieraient en telle abondance que, comme pour l’eau des
sources, on n’aurait qu’à y puiser librement, à « prendre au
tas».

Rien ne justifie ces imaginations : tout porte à croire, au
contraire, que la quantité de richesses sera toujours en
quantité insuffisante pour nos besoins ou nos désirs, d'autant
plus que, en vertu d’une loi psychologique partout vérifiée
(voir, p. 42), ceux-ci grandissent en raison des facilités que
nous trouvons à les satisfaire. Donc, la prise au tas est
impossible et c’est le rationnement qui s’imposera. Or si la
guerre actuelle nous a appris à pratiquer ce régime, elle ne
nous l’a pas fait goûter.

Et nous avons appris combien, pour faire fonctionner ce
système égalitaire, il fallait de règlements, de contrôle, de
sanctions, et combien il comportait de fraudes.

Néanmoins, le système communiste a été réalisé, et même
assez fréquemment, et il serait inexact de dire qu'il ait
toujours échoué. Mais les expérimentations confirment ce
que nous vénons de dire : c’est que là où le communisme
paraît réalisable c’est sous des conditions qui sont précisé-
ment l’inverse de l’idéal libertaire.

46°
        <pb n="477" />
        t PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE

D’abord il n’a été réalisé que dans de petites sociélés ne dé-
passant pas quelques centaines ou un millier de membres.

Ceci est généralement admis par les communistes eux-
mêmes, car Fourier fixait le chiffre maximum de 1.500 per-
sonnes pour son phalanstère ; Owen l’établissait entre 500 et
2.000 ; et pour les anarchistes la base de l’organisation com-
muniste est la Commune autonome avec suppression de
l’Etat (1). La raison en est fort simple : c’est que, à mesure
que le nombre des associés grandit, l’intérêt que chaque
associé porte au succès de l’association diminue. Quand elle
est très petite, chacun peut espérer bénéficier dans une
mesure appréciable de ses efforts personnels, mais dans une
société communiste qui comprendrait tous les Français,
chacun ne serait intéressé que pour 1/39.000.000° ; ce serait là
une fraction trop infinitésimale pour stimuler le zèle de
personne.

Et d'’autre'part, si l’on voulait diviser la nation commu-
niste en autant de sociétés qu’il y a de communes, en ce cas
il y aurait des communes riches et des communes pauvres et
l’inégalité des personnes serait remplacée par l’inégalité des
groupes.

En outre, ces sociétés doivent s’astreindre à une discipline
très sévère (2). Il est facile, en effet, de prévoir a priori que la
communauté de vie et l’égalité de traitement doit être incom-
patible avec tout empiétement des individus pour consom-
mer plus que leur part, avec toute velléité d’émancipation

(1) Toutes celles qui existent aux Etat-Unis n’ont qu'un très petit nombre de
membres.

C'était une raison de penser qu’un régime communiste ne serait pas réali-
sable pour l'immense Russie.

(2) L'histoire de la République d'Icarie est riche en enseignements à ce point
de vue : on voit les néophytes s’efforcant sans cesse de se soutraire à une
règle qu’ils trouvaient insupportable et (Cabet lutfant vainement pour
obtenir, dans l'intérêt de la communauté, des pouvoirs dictatoriaux. — Voir
Règlements de la Colonie Icarienne de l'année 1856 : «….. Art. 4. Agir
par dévouement à la communauté... Art. 16. S'engager à exécuter le travail
qui sera attribué par l'administration.……, Art. 26. N'avoir ni prédilection, ni
répugnance pour certains aliments... Art. 27. Etre résigné aux gênes et aux
inconv‘nients de la vie commnne….. A-*. 37 Se soumettre à la disci
pline, ete., ete. ».

"04
        <pb n="478" />
        LES MODES SOC!ALISTES ,
pour se soustraire à leur tâche. Et l'expérience le confirme,
car tous les établissements où règne la vie commune,
couvents, casernes ou lycées, sont aussi ceux où l’obéissance
est de rigueur. Il est mème à remerquer que dans tous les cas
de succès relatif, c’est presque toujours le sentiment religieux
poussé jusqu’au fanatisme qui seul a été assez puissant pour
maintenir dans ces communautés la discipline indispensable
à leur existence. Toutes les sociétés communistes des Etats-
Unis, hormis celle des Icariens qui n’a fait que végéter, sont
des sectes religieuses, et les républiques des Jésuites du Para-
guay — le seul grand exemple de communisme, par son
ctendue et sa durée, qu’on puisse citer — constituaient une
véritable théocratie.

Et finalement toutes ces sociétés sont restées pauvres, ou
du moins les conditions de vie de leurs membres ne
dépassent pas sensiblement celles de la moyenne des habi-
tants du pays où ils vivent, en sorte que la « prise au tas» v
paraît une ironie et que c’est au contraire une économie
sévère qui s'impose.

Ce n’est point à dire qu’il ne puisse s’y trouver des gens
parfaitement heureux — et une certaine multiplication de
ces couvents laïques n’est point invraisemblable.

$ 2. — A chacun selon sa capacité.

Saint-Simon, socialiste, si l’on veut, mais d’un socialisme
aristocratique et capitaliste, bien loin de proscrire les
industriels, les grands patrons, les banquiers même, voulait
leur conférer — sous le contrôle d’une Chambre de savants
— le gouvernement de la société (1). L’école Saint-Simo-
nienne ne s'offusquait point de l’inégalité : seulement elle
voulait remplacer l’inégalité artificielle par celle qui tient

(1) Le Saint-Simonisme a retrouvé depuis la guerre un renouveau d’actua-
lité. Elle a pour organe une Revue où collaborent industriels, techniciens et
intellectuels, qui a pris pour titre celui mème de l’ancien journal Saint Simo-
nien. Le Producteur.

467
        <pb n="479" />
        PRINCI ES D’ÉCONOMIE POLITIQUE
aux mérites individuels. Et c’est ce qu’elle exprimait par sa
formule célèbre : « À chacun selon sa capacité, à chaque
capacité selon ses œuvres »

Mais la difficulté, c’est de trouver.le moyen de mesurer
les capacités ou même d’apprécier les œuvres de chacun.
Nomination par le gouvernement? examens ou concours ?
élection ? cooptation ? tous ces moyens se sont montrés à
l’expérimentation si défectueux qu'on en vient, de décourage-
ment, à se demander si le tirage au sort, comme pour les
membres des jurys criminels, ne vaudrait pas autant !

Et du reste, même en supposant qu’on pût trouver un
critérium infaillible des talents, est-on bien sûr qu’un tel sys-
tème, qui répartirait les fortunes selon les capacités, fût le
plus conforme à la justice ? On peut très bien soutenir, au
contraire, que la supériorité intellectuelle, pas plus que la
supériorité physique, ne doit être un titre à la richesse. Elle
constitue déjà par elle-même un privilège assez enviable et
n’a pas besoin d’être aggravée encore par un nouveau
privilège, à savoir le droit de revendiquer une plus forte
part des biens matériels (1).

$ 3 — A chacun selon son travail.

Pour les écoles socialistes actuelles, le principe de répar-
tition c’est à chacun selon son travail : mais ce principe
compoite deux interprétations très différentes selon que
par le mot travail on entend la peine prise, l’effort exercé ;
— ou bien /e résultat obtenu, l’œuvre accomplie,

C’est généralement dans le premier sens que le principe « à
chacun selon son travail » est entendu par les collectivistes
et socialistes ouvriers. Dans le marxisme ce principe de
répartition est parfaitement logique, car il est lié à la
théorie marxiste qui fait du travail l’unique fondement de la

(1) Voir ce que dit M. Renouvier : « À consulter l’opinion publique, il sem-
blerait que le plus intelligent et le plus habile est une sorte de créanciernaturel
des esprits ordinaires. Mais ce sont là de graves erreurs contre la loi morale »
(Morale, t. 11).

166
        <pb n="480" />
        LES MODES SOCIALISTES ;
valeur (1). Mais si, comme nous l’avons indiqué et comme le
croient aujourd’hui presque tous les économistes, le travail
n’est qu’un des éléments de la valeur, et si c’est l’utilité
finale ou la désirabilité qui en est le fondement (pp. 76-80),
alors le système de répartition marxiste ne cadre plus avec
la réalité. La valeur ne se laisserait pas lier sur le lit de Pro-
custe où on veut l’entraîner. On pourra bien me donner. en
échange de mon travail, un nombre de bons égal au nombre
d'heures que j'ai fournies : mais on ne pourra pas me
garantir qu’en échange de ces bons je pourrai me procurer
des produits représentant le même nombre d’heures de tra-
vail : car on ne pourra jamais empêcher qu’un objet rare
ne vaille plus qu’un objet abondant. eüùt-il coûté le même
nombre d'heures de travail.

D'ailleurs, est-il conforme à la justice sociale que chacun
soit rétribué en raison de la peine prise, du nombre d’heures
et de minutes mesuré à l’horloge, et n’est-ce pas le cas de
répéter avec le Misanthrope :

Voyons, Monsieur! le temps ne fait rien à l'affaire.

Mais si le principe à chacun selon son travail est pris dans
le second sens : à chacun selon les résultats de son travail,
tant mieux pour celui qui réussit, tant pis pour celui qui
échoue ! — en ce cas, c’est tout autre chose. Un tel principe
peut être accepté comme le meilleur au point de vue
de l'utilité sociale, mais il ne peut guère l’ètre que comme
un pis aller au point de vue de la justice. Une justice qui ne
regarde qu’aux résultats, indépendamment des efforts et
des intentions, n’est plus la justice au sens supérieur du
mot. Et même on peut dire que le principe ainsi compris ne
diffère guère de celui qui régit déjà la répartition des
richesses dans l’ordre économique actuel, puisqu’en somme
chacun y reçoit pour sa part la valeur des produits ou des

(1) « La quantité du travail a pour mesure sa durée dans le temps ». Le
travail qui forme la substance et la valeur des marchandises est du travail
égal ou indistinet, une dépense de la même force (Edition française du
Capital de Kar! Marx, 1°“ vol, p. 15).

46"
        <pb n="481" />
        PRINCIPES D'LLUNOMIE POLITIQUE
services qu’il peut apporter sur le marché tels qu’ils sont
déterminés par l'échange. Cependant, nombre de socialistes
s'en contenteraient, car ce serait tout de même un progrès si
l’on parvenait à éliminer ou au moins à atténuer ce qui le
vicie dans le régime actuel, à savoir la part exagérée des
chances — bonnes ou mauvaises — qui déterminent le succès
ct dans lesquelles il faut faire rentrer toutes les conjonctures
sociales indépendantes de l'effort individuel (voir p. 440).

Ces explications générales données, exposons brièvement

la caractéristique des principales écoles socialistes actuelles.
Le collectivisme.

Le collectivisme diffère du communisme en ce qu’il ne
réclame pas l’abolition générale de la propriété individuelle
et prétend même la rendre plus solide en lui donnant pour
fondement le travail personnel (1). Mais pour cela il veut la
restreindre aux produits et l’abolir en ce qui concerne les
instruments de production. Et même en ce qui concerne les
biens qui servent à la production, le collectivisme ne réclame
pas présentement la mise en commun de tous ceux qui sont
employés productivement, mais seulement de ceux qui sont
exploités collectivement, c’est-à-dire par le moyen d’ouvriers
salariés. Ainsi la terre cultivée par le paysan, la barque du

(1) Le collectivisme est de date assez récente. C'est Pecqueur (1838) et
Vidal (1846), en France, qui ont posé les premiers la distinction entre les ins-
truments de production et les objets de consommation, laquelle constitue le
trait caractéristique du système. C’est le Manifeste du part? communiste,
par Marx et Engels, en 1847, qui en a fait pour la première fois une doctrine
de combat. C’est Karl Marx, dans son livre fameux Le Capital (dont le pre-
mier volume a été publié en 1867 et deux autres après sa mort par son com-
pagnon d'armes, Engels), qui lui a donné sa forme critique en fournissant à ce
système toutes les armes dont il se sert pour battre en brèche l'organisation
actuelle de nos sociétés.

Bien que le collectivisme soit souvent désigné sous le nom de Marxisme —
du nom de son plus illustre théoricien, — tous les collectivistes ne sont pas
marxistes et même on voit de nlus en plus de collectivistes dissidents.

468
Ill
        <pb n="482" />
        LES MODES SOCIALISTES
pêcheur, l’échoppe de l'artisan, quoique instruments de pro-
duction, ne seront pas socialisés et resteront propriété indi-
viduelle parce qu’ils sont encore, et pour aussi longtemps
qu’ils y resteront, sous le régime de la production indivi-
duelle (1).

Ce sont donc seulement les capitaux et terres exploités
avec main-d’œuvre, soit par les entrepreneurs individuels,
soit par les sociétés par actions, qui seront retirés à la pro-
priété privée, socialisés. Mais que faut-il entendre par ce
mot ?

On dit généralement, et même parfois dans les livres, que
«socialiser» c’est tout remettre entre les mains de l’Etat.
Non ! Socialisation ne veut pas dire Etatisation (2). L'Etat,
tel qu’il existe aujourd’hui, le gouvernement, comme on
l’appelle, représentant de la classe possédante ou bourgeoise,
«era remplacé par un gouvernement purement économique,
semblable au conseil d’administration des Fédérations coo-
pératives de consommation et qui ne sera que l'organe
central des travailleurs organisés.

Mais sans nous arrêter à définir ce que sera l'Etat collec-
tiviste, demandons seulement ce qu'il fera des moyens de
production désormais libérés de l’appropriation indivi-
duelle? Comment exploitera-t-il Jes terres et les capitaux ?
Les indications sur ce point, pourtant esssentiel, ne sont
pas très précises ni même très concordantes. Et même
généralement les socialistes « scientifiques» s’y refusent

(1) C’est grâce à ce distinguo que le parti collectiviste dans ses programmes
cherche à rassurer les petits producteurs et les paysans que la perspective
d'une expropriation générale aurait épouvantés. En limitant pour le moment
l'expropriation aux propriétaires qui emploient un travail salarié, c'est-à-dire
aux riches, on rassure les autres — et on néglige d'ajouter que leur tour
viendra plus tard.

C'est bien cette distinction qui a été appliquée dans les décrets d'expro-
priation de la Révolution russe, mais seulement après l'échec des tentatives
de socialisation générale de la terre.

Du reste nous savons (p. 198) que les collectivistes ne considèrent pas
comme capitaux les instruments de production tant qu'ils sont dans la main
du travailleur. Ils sont donc logiques dans leur distinction.

2) Dans la première partie de ce traité (p 32), et dans toutes les éditions,
nous avons mis en garde contre cette confusion qui est très courante.

469
        <pb n="483" />
        PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE

parce qu’ils estiment que toutes prévisions et anticipations
quant à ce qui arrivera après la Révolution, doivent être
laissées aux faiseurs de romans sociaux. Toutefois on peut
conclure de leurs critiques contre les modes d’entreprise
actuels, tant ceux capitalistes que ceux étatistes, que c’est
aux travailleurs eux-mêmes, organisés en Fédérations, que
sera confiée l'exploitation de la terre et des capitaux.

Le collectivisme, pour se distinguer de tous les autres sys-
tèmes socialistes qui l’ont précédé, s’intitule socialisme scien-
tifique : il veut dire par là qu’il ne se donne pas comme un
système mais comme une démonstration. Il ne propose pas
un idéal désirable de justice ou de fraternité, il ne proclame
pas ce qui devrait être, il prétend dire ce qui est. Le
programme que nous venons d'exposer — socialisation des
instruments de production — n’est pas une solution trouvée
par un effort d’imagination, comme les visions de Fourier: il
se présente comme celui que l’évolution économique elle-
même est en train de réaliser et qui s’imposera demain ou
après-demain aux sociétés modernes (1) — pacifiquement si
elles s’y prêtent, par la force si elles résistent : volentem
ducunt, nolentem trahunt. Et voici comment il le démontre.

Autrefois, si la propriété était individuelle c’est parce
que la production l’était aussi: il y avait harmonie entre le
mode de production et le mode de répartition. Tel le petit
atelier du moyen âge. Mais aujourd’hui; par suite du _déve-
loppement de la grande industrie, du grand commerce, de la
grande propriété, c’est-à-dire par la loi de concentration
des entreprises, la production individuelle disparaît chaque
jour pour faire place à la production collective. Telle la
grande fabrique, la mine, la Compagnie de chemins de fer.

Cependant la répartition, elle, continue à être fondée sur
la propriété individuelle. I y a donc entre le régime de-la
production et celui de la répartition une antinomie, une sorte
de fissure qui va s’élargissant et qui doit à un moment quel-

(1) Cette conception d’une évolution toute déterminée par les nécessités
économiques est désignée sous le nom de matérialisme historique.

470)
        <pb n="484" />
        LES MODES SOCIALISTES 471
conque provoquer une rupture d’équilibre et la ruine du
régime capitaliste actuel.

On reproche aux collectivistes de vouloir exproprier les
riches. Mais, répondent-ils, où nous mène le laisser-faire ? A
un état social prochain où fous les petits producteurs auront
été expropriés par les gros. Alors s’éveillera « la conscience de
classe », c’est-à-dire le sentiment chez les prolétaires de leurs
droits et de leur puissance, et qu’en résultera-t-il? C’est que
les expropriés étant devenus la presque totalité de la nation
et les expropriateurs n’étant plus, par le succès mème de
leur œuvre de concentration, qu’une poignée — il arrivera
nécessairement un jour où, soit par un coup de force, soit
simplement par la conquête légale des pouvoirs publics, les
expropriateurs à leur tour seront expropriés au profit de
tous, au profit de la société, de la nation ! Alors sera rétablie
l’harmonie entre la production et la répartition, et satisfac-
tion sera donnée à la logique de l’évolution qui veut que à
un mode de production collective corresponde désormais un
mode d’appropriation collective.

Le collectivisme peut donc se résumer en ceci : — comme
but la socialisation progressive des instruments de production ;
— comme moyen, la lutte de classes, travailleurs contre capi-
talistes. ouvriers contre bourgeois (1).

Mais tout d’abord cette orgueilleuse prétention de s’affirmer
comme une anticipation de l’évolution économique et de
s'imposer comme lé destin, ne saurait être acceptée.

La loi prétendue historique sur laquelle tout le collecti-
visme se fonde, à savoir la transformation graduelle de
toute production individuelle en production collective, n’est
qu’une généralisation. qui est loin d’embrasser tous les faits
et se trouve même contredite par beaucoup. Dans la produc-
tion agricole, malgré les affirmations des collectivistes, on ne

(1) Cette formule de « lutte des classes » n'implique pas nécessairement la
lutte à main armée et la guerre civile — pas plus que la lutte des partis
politiques, des églises ou des langues — mais elle implique l'élimination finale
de la classe capitaliste.

4 s
        <pb n="485" />
        4. PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE

trouve aucune preuve décisive de cette évolution. Au con-
traire, nous voyons la terre de plus en plus divisée et les
exploitations agricoles de plus en plus réduites, au fur et à
mesure de la densité croissante de la population et des pro-
grès de la culture intensive. Le régime de l’actionnariat n’a
été appliqué à la propriété foncière que dans quelques cas
tout à fait exceptionnels. Et même dans l’industrie on ne
peut affirmer que la petite industrie disparaisse devant la
grande, car elle se développe au moins autant que l’autre.
Rien ne prouve donc que cette expropriation générale
des producteurs individuels, au profit d’un- petit nombre
d’entreprises collectives qui se trouveront müres à point
pour la mainmise de la nation, se réalise jamais. Et «la
logique de l’évolution » se trouve ainsi en défaut — ce qui
ébranle du même coup la logique du collectivisme.

D'autre part, l'opposition entre le mode de production
qui deviendrait collectif et le mode de répartition qui reste-
rait individuel, est une antithèse plus apparente que réelle.
En réalité, les deux se transforment parallèlement. Dans
l’entreprise sous forme de société par actions, qui se géné-
ralise de plus en plus, ce n’est pas seulement la production
qui devient collective, mais aussi la propriété puisque celle-
ci se répartit entre une foule d’actionnaires dont le nombre
est généralement supérieur à celui même des ouvriers qui y
travaillent.

Cette séparation, ce clivage de la société en deux couches
superposées, l’une devenant de plus en plus nombreuse et
plus pauvre, l’autre de plus en plus riche et réduite en nombre,
et l’opposition d'intérêts de plus en plus violente entre les
deux, tout cela n’est qu’une représentation schématique
d’un régime social beaucoup plus complexe. Il y a non pas
deux classes dans la société, mais un grand nombre et dont
les intérêts sont très enchevêtrés, en sorte que ce duel
gigantesque qu’expriment les mots « la lutte des classes » se
présente en réalité sous la forme d’un grand nombre de
conflits indépendants.

Il en résulte que la force de résistance des possédants à

72
        <pb n="486" />
        LES MODES SOCIALISTES ;
l’expropriation finale, c’est-à-dire à la socialisation de leurs
biens, ne va pas en s’affaiblissant comme l’affirment les col-
lectivistes : elle va, plutôt, semble-t-il, en se multipliant. Les
millions de petites gens, employés, domestiques, ruraux cet
ouvriers aussi, qui ont acheté des rentes sur l’Etat, des obli-
gations de la ville de Paris ou du Crédit Foncier, voire des
actions des chemins de fer, et dont le nombre s'accroît
chaque jour (1), tiennent aussi fermement à leurs titres
que le paysan à son champ. Naturellement ils ne demande-
raient pas mieux que d'ajouter à leurs petites coupures une
part du portefeuille des riches s’il s'agissait du partage
égal, mais ils ne seraient pas disposés à les sacrifier, si
modiques soient-elles, en échange d’un vain droit collectif
et indéterminé sur le capital national.

Mais laissant de côté la question de savoir si le collecti-
visme ne serait que la réalisation d’une loi naturelle de
l’évolution économique, reste à voir ce qu’il apporterait en
tant que solution pratique du problème de la répartition.
Or, il donne prise, à cet égard, à de nombreuses critiques.

1° Etant donnée la catégorie de biens qui seront abandonnés
à la propriété privée, à savoir les biens de consommation
personnelle, 4 en résultera que le droit de propriété sera
réduit à celui de ses attributs qui est le plus individualiste.
Ce soi-disant propriétaire ne pourra vendre ou prêter sa part,
ni l'employer à faire travailler autrui, mais 11 pourra seule-
ment la manger, la garder, peut-être la donner, en tout cas il
lui sera interdit d’en faire aucun autre emploi qu’un emploi
improdunetif (2). Sans doute, ces attributs, dorénavant ampu-
tés, étaient ceux qui avaient permis, dans bien des cas, à la

(1) Et la guerre actuelle va grossir l’armée des renliers — surtout des
petits rentiers, car ce ne sont pas parmi les gros capitalistes que se treuvent
les plus nombreux souscripteurs aux emprunts — dans des proportions invrai-
semblables ! Il n'y aura plus personne qui ne possède quelque coupure des
2 ou 300 milliards de titres de rente qui auront été émis rien qu'en France,

(2) Pourra-t-il même l'enployer pour travailler lui même d'une façon
indépendante ? — Provisoirement et autant qu'il y aura des producteurs auto-
nomes, oui peut-être, mais logiquement non, toute production individuelle
devant être finalement remplacée par la production sociale.

473
        <pb n="487" />
        4 PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE

propriété de devenir un instrument d’exploitation, mais
c’étaient ceux aussi qui en avaient fait un instrument incom-
parable de production.

2° Ce ‘n’est pas seulement tout emploi productif de la
richesse sous forme d’entreprise qui se trouvera condamné,
mais aussi toute formation de capitaux nouveaux par
l’épargne. Car, en admettant même que quelques travailleurs
continuent à épargner une partie de leur revenu sous forme
de bons de travail, ils ne pourront songer à la placer, puisque
cet emploi leur sera sévèrement interdit. Ils n'auront le droit
de faire qu’une thésaurisation stérile et sans utilité sociale.
Pourront-ils même la prêter à la Nation ? A titre gratuit peut-
être, mais/ils y seront peu tentés. Et comme il faut bien pour-
tant entretenir et accroître le capital national, par quelle
source remplacera-t-on l’épargne privée ? — Par l’épargne
publique, nous dit-on. La Nation fera comme font aujour-
d’hui toutes les sociétés financières : elle prélèvera sur ses
revenus une part de 10 ou 20 p. 0/0 qui sera affectée au
fonds de réserve. — Soit' seulement il faudra supposer que
ce gouvernement ne ressemblera à aucun de ceux qui l’ont
précédé, qu’il sera économe, prévoyant, en un mot qu’une
fois devenu collectiviste il acquerra toutes les vertus « des
bourgeois ».

3° La suppression de la propriété individuelle — ou, là
même où elle subsistera nominalement, la suppression de la
libre disposition — ne pourra manquer d’entraîner d’innom-
brables restrictions à Ja liberté individuelle, ne fût-ce que
pour.empèêcher les individus d’essayer de tirer parti de leur
propriété mutilée.

Sous le régime actuel il y a du moins un certain nombre
d’individus, non seulement parmi les riches mais même
parmi les pauvres, qui sont producteurs indépendants, qui
cherchent librement leur voie. Il n’y en aura plus; il n’y
aura plus d’autres producteurs que ceux qui produiront
pour le compte et sous les ordres de la Nation. On ne les
appelera plus salariés, ni même fonctionnaires, parce que
dans ce prolétariat libéré chacun sera censé être son propre

74
        <pb n="488" />
        LES MODES SOCIALISTES 475
maître et travailler pour son propre compte — soit ! mais ce
n’est qu’une question de mots 1). Dans la société coopérative
de consommation, que l’on nous présente souvent comme une
anticipation sur petite échelle de la future grande société
collectiviste, les ouvriers et employés se considèrent parfai-
tement comme des salariés et même font grève à l’occasion.

Le syndicalisme.

Le syndicalisme est moins une doctrine qu’un « mouve-
ment », comme disent les Anglais; ou, si on veut y voir une
doctrine, alors elle doit être classée dans le pragmatisme, si
à la mode aujourd’hui, philosophie qui cherche la vérité
dans l’action pratique. On a voulu présenter le syndicalisme
comme une déduction et une réalisation de la doctrine
marxiste, un néo-marxisme — mais, en ce cas, elle est incons-
ciente de la part des syndicalistes dont bien peu sans doute
ont lu Karl Marx, et ce sont des intellectuels qui leur ont
révélé cette filiation. A bien des égards c’est plutôt de
l’anarchisme que se sont inspirés les militants du syndica-
lisme. Voici, d’ailleurs, les caractères essentiels qui l’appa-
rentent ou le différencient de ces deux écoles.

1° Le syndicalisme est un socialisme exclusivement ouvrier.

C’est en ceci qu’ik peut être considéré comme dérivé du
rmarxisme, car nous avons fait remarquer que ce qui avait
fait la force du socialisme-marxisme (ou social-démocrate,
comme disent les Allemands) c’est de s'être fait l’organe des

(1) La question de la rémunération du travail (pour ne pas dire le salaire)
sous le régime collectiviste, n'apparait pas comme facile à résoudre.

On a cherché souvent (Thompson, Owen, Rodbertus, etc., voir surtout
Georges Renard, Le Régime socialiste) un mécanisme destiné à assurer d'une
façon automatique la on proportionnelle du travail.

, Mais, en fait de mécanisme automatique, on ne peut guère en imaginer
d'autre que la loi de l'offre et de la demande. Et le néo-marxisme le reconnait
lui-même aujourd'hui.

Le
-.
        <pb n="489" />
        ; PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE
revendications ouvrières. En ceci, au contraire, le syndica-
lisme diffère de l’anarchisme qui a été plutôt une doctrine
idéologique, politique, et s’est recruté dans les milieux intel-
lectuels. Mais il se sépare aussi du marxisme en ce qu'il se
désintéresse de ses théories sur l’évolution de la propriété :
sa formule c’est l’abolition du salariat.

2° Le syndicalisme fait du syndicat, comme son nom le dit
assez, la base de tout son système. Et pourquoi? Précisé-
ment parce que le syndicat étant, par définition même et
d’ailleurs aussi par sa constitution légale, une association
professionnelle qui ne peut admettre que des travailleurs de
même profession — tous les éléments bourgeois et même
socialistes politiques se trouvent forcément exclus.

Néanmoins, le syndicat isolé est trop pénétré d’intérêts
égoïstement corporatifs pour représenter les intérêts géné-
raux de la classe ouvrière. Ce sont donc les Fédérations de
syndicats et, mieux encore, la Confédération Générale de
tous les syndicats (la célèbre C. G. T.) qui doit donner la
direction du mouvement.

Par le moyen de la propagande, de la grève — au besoin
même du sabotage, quoique sur l'emploi de ce moyen de
guerre l’opinion des ouvriers soit très divisée — le syndi-
calisme veut arriver à faire au patronat une situation
intenable jusqu’à ce qu’il soit abattu ou s’élimine de lui-même,
ce qu’il fera du jour où il -constatera que l’entreprise ne
lui rapporte plus rien que des soucis et des pertes. Ce
jour-là la partie sera gagnée et, disent les manifestes syndica-
listes : « le syndicat, aujourd’hui groupement de résistance,
sera à l'avenir le groupe de production et de répartition,
base de la réorganisation sociale », Et tous les profits, béné-
fices, rentes, appartiendront au travail, sauf le prélèvement
nécessaire aux besoins communs,

Mais la destitution de tous les chefs d’industrie, patrons,
propriétaires, capitalistes, et leur remplacement par des
comités d’administration qui seront les organes des syndi-
cats ouvriers, est bien de nature à éveiller de vives appréhen-
sions chez ceux qui ont quelque expérience du faible degré

476
        <pb n="490" />
        LES MODES SOCIALISTES 1/
d’éducation économique des classes ouvrières : plus d’un
chef syndicaliste l’a reconnu. Il est à croire que les griefs
si nombreux qu’on fait valoir contre les entreprises indus-
trielles d'Etat se représenteront avec plus de force encore ici.

Ce programme se fonde sur ce postulat que la classe
ouvrière est tout parce que c’est elle qui, par son travail,
produit toute la richesse. Or, ce fondement n’est solide que
si la théorie de la valeur-travail est reconnue exacte, mais si
l’on croit au contraire, et telle est l’opinion aujourd hui de la
plupart des économistes (voir pp. 64-67), qu’elle est inexacte
ou, en tout cas, incomplète et ne contenant qu’une part de
vérité — alors le syndicalisme se fait illusion sur la toute-
puissance du travail et ne peut prétendre résoudre à lui
seul la question sociale. En fait, tous les progrès industriels,
tout le prodigieux accroissement de richesses du dernier
siècle, ont été dus aux initiatives et inventions de ces chefs
d’entreprise et de ces intellectuels qu’on prétend éliminer
comme parasites : en sera-t-il autrement à l’avenir? Ce n’est
pas impossible ; toutefois, si cette élimination doit se faire,
il est à prévoir que la guerre aura pour résultat plutôt de
l’ajourner que de l’accélérer, car la nécessité de relever les
ruines et de remplacer les immenses richesses détruites
sera trop pressante pour qu'il soit possible d’éliminer
préalablement ceux qui les avaient créées.

Le coopératism'e.

Les nécessités de la vie pratique, plus puissantes que les
systèmes, ont fait surgir spontanément dans différents pays
toute une flore d'associations infiniment variées, chaque
espèce étant adaptée à un but spécial. mais toutes apparen-
tées par certains caractères généraux que nous allons indi-
quer : en Angleterre, coopératives de consommation : en
France, coopératives de production ; en Allemagne, coopé-
ratives de crédit ; en Danemark, coopératives rurales : aux

4T,
        <pb n="491" />
        £7. PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE

Etats-Unis, coopératives de construction, etc. — toutes qui,
quoique dans des proportions encore modestes, ont déjà
commencé à réaliser d’ores et déjà plusieurs des desiderata
les plus importants du socialisme et en attendant, ce qui
n’est pas à dédaigner, ont procuré immédiatement à ceux
qui en ont essayé une amélioration très réelle dans leurs
conditions d'existence.

La guerre actuelle, qui semblait devoir les ruiner, leur a
donné au contraire, surtout aux sociétés de consommation,
une impulsion prodigieuse. Elle s’explique en parlie par la
hausse des prix et la pénurie des denrées qui ont fait de ces
sociétés comme des lieux d’asile pour les consommateurs.
Mais il y a plus que cela : les gouvernements et les munici-
palités ont dû dans bien des cas recourir à elles parce
qu’elles se sont révélées comme un mode supérieur de dis-
tribution, le seul qui assurât ce que la taxation avait été
impuissante à réaliser, le juste prix.

Mais peut-on vraiment classer la coopération, même en
lui donnant une désinence en isme, parmi les systèmes
socialistes ? Il ne le semble pas, à première vue, puisqu’au-
cune des diverses formes d’association que nous venons
d’énumérer ne vise à abolir la propriété ni même à réaliser
un principe nouveau de répartition des richesses. Ce sont
des associations bien sages, constituées sous la forme légale
de sociétés par actions, et qui par conséquent semblent
avoir pour but non d’abolir la propriété individuelle,
mais de la généraliser en la rendant accessible à tous sous la
forme de petites coupures. Elles ne font nullement la guerre
au capital. mais, au contraire, apprécient fort ses services,
le recherchent et, presque toujours, rémunèrent ses services
sous forme d’intérêt.

C’est à raison de ce pacifisme social que les socialistes se
sont longtemps refusés à reconnaître la coopération comme
étant de la famille et n’y ont vu qu’une institution bour-
geoise camouflée pour induire en erreur les vrais socialistes.
Mais, comme nous allons le voir, les socialistes sont aujour-
d'hui revenus de ce faux jugement.

R
        <pb n="492" />
        LES MODES SOCIALISTES 473
1° En effet, s’il est vrai que les sociétés coopératives ne se
proposent nullement de supprimer la propriété ni le
capital, néanmoins toutes ont pour but de le destituer de
son rôle dirigeant dans la production et, en même temps, de
lui retirer la part qu’il prélève, précisément à titre de pou-
voir dirigeant : leur but c’est l'abolition du profit, soit qu’elles
s'interdisent par leurs statuts de faire aueun profit, ou le
versent au fonds de réserve. Et celles mème qui en font les
restituent à leurs membres au prorata de leurs achats (ou
de leur travail, s’il s’agit d’une coopérative de production),
mais jamais au prorata de leurs actions, c’est-à-dire du
capital apporté par eux. Il est vrai que le service du capital-
actions, comme celui du capital emprunté, est générale-
ment payé, mais seulement par un intérêt modique, jamais
par un dividende : et même certaines sociétés n’allouent
aucun intérêt au capital. Si l’on songe que dans la société
anonyme, qui tend à prendre une si grande extension de
nos jours, c’est le capital qui prend tout le profit de l’entre-
prise en même temps que la direction, réduisant le travail
au rôle de salarié, on comprendra que le système coopé-
ratif constitue une véritable révolution sociale puisqu’il
renverse la situation actuelle, et c’est le capital qu’il ramène
à son tour au rôle de salarié !

Sans doute, aussi longtemps que les sociétés coopératives
n’engloberont qu’une minime partie du commerce et de la
production, ce régime nouveau n’aura qu’une valeur indi-
cative, mais si l’on suppose la société coopérative étendue
jusqu'à absorber toute la nation, alors l’abolition du profit
entraînerait une modification radicale dans la distribution
des richesses; car le profit est, sous le régime actuel, le
seul moyen de s'enrichir et s’il disparaissait, c’est avec lui
la source des grosses fortunes qui tarirait (1).

(1) A part quelques cas de gains extraordinaires réalisés par des médecins,
avocats, peintres, acteurs ou chanteurs, on sait bien qu’on ne fait fortune
que dans les affaires, ce qui veut dire par le profit. On peut se demander
toutefois si une nation, où par hypothèse le stimulant du profit aurait disparu.

7€
        <pb n="493" />
        4 PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE

20 Toutes les sociétés coopératives ont un caractère socia-
liste en ce sens qu’elles ont pour but l’émancipation écono-
mique de certaines catégories de personnes et leur libéra-
tion d’une exploitation: La société de consommation permet
aux consommateurs de se passer du boulanger, de l’épicier,
du marchand quelconque, en faisant directement leurs
achats aux producteurs ou, mieux encore, en fabriquant eux-
mêmes tout ce qui leur est nécessaire. La société de crédit
permet aux emprunteurs d'échapper aux griffes des usuriers
en leur procurant directement les capitaux nécessaires ou
même en leur permettant de créer eux-mêmes ces capitaux
par d’ingénieuses combinaisons d’épargne et de mutualité.
La société de production permet aux ouvriers de se passer
des patrons en produisant par leurs propres moyens et pour
leur propre compte, en vendant directement au public et
en gardant pour eux l’intégralité du produit de leur travail.
On exprime le plus souvent cette politique de la coopération
en disant qu’elle a pour but de supprimer les interiné-
diaires, il faut entendre par là les parasites. Sans doute, toul
intermédiaire n’est pas nécessairement un parasite, tant
s’en faut! mais il le devient du jour où la coopéralion a
démontré que l’on peut se passer de ses services.

Evidemment, cette élimination des intermédiaires inter-
posés entre la production primaire et la consommation, au
fur et à mesure que la coopération arrive à les rendre inu-
tiles, équivaut à une expropriation et même à une expro-
priation sans indemnité ! Seulement cette expropriation se
fait non par voie coercitive mais par les voies normales de
la libre concurrence. conformément aux règles du fair play,
et en s’abstenant de recourir à toutes les pratiques trop sou-
vent en usage dans le commerce — falsification des den-
rées, réclames, annonces, étalages, timbres-rabais, primes,
sweating syslem vis-à-vis des employés, etc. Si donc les
ne verrait pas se ralentir son activité productrice et ne risquerait pas de
s'enliser dans l'état stationnaire. C'est en effet une objection grave, mais nous
nous en occuperons ailleurs (ci-après, au chapitre du Pro/it. Voir aussi dans
notre livre Coonératisme une des conférences sous ce titre).

-80)
        <pb n="494" />
        LES MODES SOCIALISTES Ut
coopératives réussissent à l’emporter, on pourra dire que
leur succès sera dû non à la concurrence du mode actuel
qui est la lutte pour la vie, mais à celle qui agit par la sélec-
tion « des plus aptes ». Et s’il y a expropriation, ce ne sera
point sous forme de confiscation ; les coopérateurs ne disent
pas aux capitalistes : Nous allons vous prendre vos capi-
laux — ils disent : Gardez-les, nous en ferons d’autres qui
uous dispenseront de recourir aux vôtres !

Mais si la coopération s’apparente au socialisme par les
caractères que nous venons d'indiquer, elle s’en distingue
par d'autres, qui lui donnent une physionomie à part.

3° D'abord ce n’est point du côté des producteurs qu’elle
regarde, comme le font généralement les socialistes et sur-
tout les socialistes marxistes et syndicalistes, mais du côté
des consommateurs. Le profit dont elle vise la suppression
ce n’est point celui prélevé par le patron sur l’ouvrier, mais
celui prélevé par le marchand ou fabricant sur l’acheteur.
Sans doute, en fait, ce sont bien les travailleurs qui cons-
tituent la masse des consommateurs et par conséquent leur
intérêt est le même, mais il est envisagé sous une face diffé-
rente, comme force de consommation et non plus comme
force de travail.

De plus, et à raison même du caractère que nous venons
d'indiquer, la coopération ne se préoccupe point de la lutte

des classes ; elle l’ignore même puisque le consommateur ne
représente point une classe spéciale, mais tout le monde,
sans distinction de profession, ni même d'âge ou de sexe :
son intérêt se confond donc absolument avec l’intérêt public.
Il est vrai que toutes les sociétés coopératives n’ont pas pour
but la vente, mais aussi la production, le crédit, la construc-
tion, etc. Néanmoins, c’est la société de consommation qui
prend de plus en plus le rôle prédominant, qui tend à absor-
ber les autres ou du moins qui trace les directives du mou-
vement.

Non seulement la coopération ne pousse point à la lutte,
mais on peut même dire que toute grande forme d’associa -
tion coopérative a pour caractéristique l’abolition d’un

Gibe. P. R. 25e édition

a8
16
        <pb n="495" />
        â PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE

conflit quelconque, d’un duel d'intérêts antagonistes: —
l’association de consommation supprime le conflit entre
vendeur et acheteur ; — celle de construction, le conflit entre
propriétaire et locataire; — celle de crédit, le conflit entre
créancier et débiteur ; — celle de production, le conflit entre
patron et salarié.

4o Enfin la coopération sous ses diverses formes — con-
sommation, crédit ou production — prétend exercer une
action non pas seulement économique mais morale. Elle ne
fait point appel, en effet, pour son œuvre d’émancipation, à
la révolution ni même à l’action coercitive des lois, mais à
des forces morales : l’énergie individuelle et l’esprit de soli-
darité, forces qui sont généralement en opposition mais
qu’elle réconcilie — et c’est ce qui fait sa vertu éducative (1).
Elle prend pour devise à la fois le sel/-help, c’est-à-dire la
fierté de pourvoir à ses besoins par ses propres moyens,
être soi-même son marchand, soi-même son banquier, soi-
même son prêteur, soi-même son patron — et aussi le chacun
pour tous, c’est-à-dire le désir de chercher la libération non
pas seulement pour soi, mais pour autrui et par autrui, ne
pas vouloir faire son salut seul.

C’est à cette inspiration morale, autant et peut-être plus
qu’à ses avantages pratiques, que la coopération doit son
extension. C’est elle qui avait séduit les «socialistes-chré-
tiens » d'Angleterre au milieu du siècle dernier ; c’est elle
qui a in£piré, avec Raiffeisen et ses imitateurs, les sociétés
de crédit rural; c’est cet élément mystique qui à ce jour
propage le mouvement coopératif, comme une religion nou-
velle, parmi les populations de l’immense Russie.

(1) Une des premières sociétés coopératives fondée à Lyon en 1835, avait
pris cette enseigne : Au commerce véridique, entendant par là qu’elle
voulait inaugurer le règne de la vérité dans les rapports commerciaux — et
ceci seul serait une grande révolution morale.

AR9
        <pb n="496" />
        DEUXIEME PARTIE
LES DIVERSES CATEGORIES DE COPARTAGEANTS

Nous venons de voir quels sont les principes qui règlent la
répartition des richesses, tant ceux qui sont appliqués pré-
sentement que ceux qu'on propose pour les remplacer.
Voyons maintenant quelles sont les personnes qui se pré-
sentent comme co-partageants et quelle est la part que cha-
cune réclame. Il va sans dire que nous n’avons pas à exami-
ner les réclamations individuelles, mais celles formulées par
des groupes de population importants, par des « classes »,
comme on dit, c'est-à-dire par tous ceux qui, réunis par une
communauté d'intérêts, invoquent les mêmes titres au par-
tage. Les prétentions de ces copartageants étant antagonistes,
il faut s’aitendre à ce qu’elles créent un état de lutte
permanent entre ces classes.

Quels sont les titres qu’invoquent chacune d’elles? Nous
prendrons seulement les quatre classes-types: — le proprié-
taire foncier qui touche la rente ; — le capitaliste rentier qui
touche l’interêt ; — l’ouvrier qui touche le salaire ; — l’entre-
preneur qui touche le profit (1).

Quant à ce qu’on appelle la « classe moyenne » ce n’est

(4) 1 y aurait, en outre, à considérer deux autres copartageants, les indi-
gents et l'Etat, car l’un et l’antre prélèvent une part qui n'est pas négligeable
sur le revenu général, les premiers par l'œaumône, le second par l'impôt ;
seulement ce sont des revenus de seconde main. La place nous fait défaut
pour en parler ici: voir le Cour s.
        <pb n="497" />
        4 * PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE
pas une classe, économiquement parlant, et il n’y a pas lieu
de lui ouvrir un chapitre spécial au livre de la répartition
puisque pour elle il n’y a pas lieu à partage : là, chacun garde
la propriété de ce qu’il produit.
CHAPITRE |

LES PROPRIÉTAIRES FONCIERS ‘!)

L’évolution de la propriété foncière.

Non seulement l’appropriation de la terre est consacrée
aujourd’hui par toutes les législations, mais encore elle est
considérée comme la propriété-type : quand on parle de «la
propriété », sans autre qualificatif, chacun sait que c’est de
la propriété foncière qu’il s’agit.

Cependant, que la propriété foncière est de date relative-
ment récente et qu’elle a eu même beaucoup de peine à se
constituer.

On peut distinguer dans l’évolution de la propriété foncière
six étapes successives que nous allons brièvement indiquer.

1° Il est facile de comprendre que la propriété foncière n’a
pas de raison d’être chez les tribus qui vivent de la chasse

(1) La classe des propriétaires fonciers comprend trois catégories, à savoir :
a) les propriétaires « faisant valoir » par les bras de salariés ; — 6) les proprié-
taires affermant leurs terres ; — c) les propriétaires cultivant de leurs mains
— lesquelles correspondent à ce que sont dans l’industrie les capitalistes actifs
(entrepreneurs), les capitalistes passifs (rentiers), les travailleurs autonomes
(artisans). Néanmoins, la séparation n'est pas très rigide, car il arrive souvent
que le même propriétaire exploite directement certaines terres et donne à
ferme les autres, ou que, tout en étant fermier, il possède aussi des terres en
propriété.
        <pb n="498" />
        ES PROPRIÉTAIRES FONCIERS
ou même chez les peuples pasteurs qui vivent à l’état
nomade. Elle ne peut naître qu’avec l’agriculture. Et même,
dans les premières phases de la vie agricole, elle ne se
onstitue pas encore : — d’abord, parce que la terre, durant
cette période, étant en quantité surabondante, personne
n’éprouve le besoin de déterminer sa part ; — ensuite, parce
ue les procédés agricoles étant encore à l’état embryon-
aire, le cultivateur abandonne son champ, sitôt qu’il est
épuisé, pour en prendre un autre. La terre, au début, est
ultivée, sinon en commun, du moins indistinctement : elle
ppartient à la société tout entière ou plutôt à la tribu, Les
fruits seuls appartiennent au producteur,

20 Cependant la population devient peu à peu plus séden-
aire et se fixe davantage sur le sol : elle devient plus dense
ussi et éprouve le besoin de recourir à une culture plus

produtrice. Alors à la première phase en succède une
econde, celle de la possession temporaire avec partage
ériodique. La terre, quoique considérée toujours comme

appartenant à la société, est partagée également entre tous
es chefs de famille, non pas encore d’une façon définitive,

mais seulement pour un certain temps : d’abord pour une

année seulement puisque tel est le cycle ordinaire des opé-
ations agricoles, puis — au fur et à mesure que les procédés
gricoles se perfectionnent et que les cultivateurs ont besoin
un plus long espace de temps pour leurs travaux — pour
es périodes de temps de plus en plus prolongées. Ce régime
u partage périodique se trouvait hier encore dans un grand
ays d'Europe, en Russie, sors la forme célèbre du mir.

3° Un jour vient où ces partages périodiques tombent en
ésuétude — ceux qui ont bonitié leurs terres ne se prêtant
as volontiers à une opération qui les dépouille périodique-
ent, au profit de la communauté, de la plus-value due à

eur travail — et on arrive à ia constitution de la propriété
amiliale, chaque famille restant alors définitivement proprié-
aire de son lot. Toutefois, ce n’est pas encore la propriété
individuelle, car le droit de disposer n’existe pas : le chef
e la famille ne peut ni vendre la terre, ni la donner, ni en

485
        <pb n="499" />
        , PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE

disposer après sa mort, précisément parce qu’elle est consi-
dérée comme un patrimoine collectif et non comme une
propriété individuelle. Ce régime-se trouve encore aujour-
d’hui dans les communautés de famille de l’Europe orientale,
notamment dans les Zadrugas de la Bulgarie et dela Croatie
qui comptent jusqu’à 50 et 60 personnes, mais elles tendent
à disparaître assez rapidement par suite du moderne esprit
d'indépendance des membres de la famille.

4° L'évolution de la propriété foncière passe par une phase

qui, bien qu’accidentelle de sa nature, n’a malheureusement
jamais manqué dans l’histoire des sociétés humaines, je
veux parler de la conquête. Il n’est pas un “seul territoire, à
Ja surface de la terre, qui n’ait été, à une époque quelconque,
enlevé par la force à la population qui l’occupait pour être
attribué à la race conquérante. Toutefois les vainqueurs,
précisément parce qu’ils étaient les vainqueurs et les
maîtres, ne se sont point souciés de cultiver la terre et s’attri-
buant simplement la propriété légale, le « domaine
éminent », comme on disait autrefois, ils ont laissé à la popu-
lation soumise la possession du sol sous forme de tenure
(censive). Cette tenure, d’abord viagère et inaliénable, a fini
par devenir une véritable propriété, mais limitée néanmoins
par les conditions mêmes de la concession qui avait été faite
au cultivateur, par les servitudes qui pesaient sur lui, par
les redevences qu’il était tenu de payer au propriétaire
supérieur, par l'impossibilité d’aliéner sans l’autorisation de
celui-ci. Ce système, qui, pendant plusieurs siècles a servi de
fondement à la constitution’ sociale et politique de l’Europe,
sous le nom de régime féodal, a laissé encore des traces en
maints pays. En Angleterre surtout, presque toute la pro-
priété foncière a conservé, en droit, la forme d’une tenure
et est encore entravée par une multitude de liens dont on
s’efforce à grand’peine de la dégager (1).

(1) « C’est ainsi que s'établit, dans notre droit anglais, la maxime fonda-
mentale en fait de possession du sol, à savoir que le roi est le seul maître et
le propriétaire originaire de toutes les terres du royaume » (Commentaires
de Blackstone).

RG
        <pb n="500" />
        LES PROPRIÉTAIRES FONCIERS 17
5o Le développement de l’individualisme et de l’égalité
civile, lasuppression du système féodal, notamment dans les
pays qui ont subi l’influence de la Révolution française
de 1789, ont amené une cinquième phase, celle-là même qui
s’est réalisée de notre temps : la constitution définitive de la
propriéte foncière libre avec tous les attributs que comporte
le droit de propriété 11). Cependant même aujourd’hui cette
propriété foncière, telle qu’elle est constituée par exemple
dans le Code Napoléon, n’est pas encore de tous points iden-
tique à la propriété mobilière : elle en diffère par de nom-
breux caractères qui sont familiers aux jurisconsultes,
notamment par les difficultés plus ou moins grandes impo-
sées à la vente. Il suffit de rappeler l’inaliénabilité des
immeubles pour les femmes mariées sous le régime dotal ou
pour les enfants en tutelle, les formalités exigées pour le
transfert des immeubles, ete.
6° Il restait, pour assimiler complètement la propriété fon-
cière à la propriété mobilière, et marquer ainsi le dernier
terme de cette évolution, une étape à franchir : c’était la
mobilisation de la propriété foncière, c’est-à-dire la possibi-
lité pour tout individu, non seulement de posséder la terre,
mais encore d’en disposer avec la même facilité que d’un
objet mobilier quelconque. Ce dernier pas a été fait dans un
pays nouveau, en Australie, par le système célèbre connu
sous le nom de système Torrens, qui transforme le droit de
propriété sur la terre en simple inscription sur un registre,
et permet ainsi au propriétaire de mettre en quelque sorte
sa terre en portefeuille, sous la forme d’une feuille de papier,
et de la transférer d’une personne à une autre presque avec
la même facilité qu’une lettre de change. On fait campagne
depuis quelque temps déjà pour introduire ce système dans
nos vieux pays d’Europe : il est probable que par l’évolution
(1) Il reste encore certaines servitudes qui sont comme un souvenir de la
communauté primitive: par exemple, l'obligation de tolérer le glanage après la
moisson ou le grapillage après la vendange. Et même, ce qui est tout à fait
curieux, il est interdit au propriétaire de grapiller dans sa propre vigne ! Des
procès-verbaux ont été plusieurs fois dressés pour cette contravention.

R7
        <pb n="501" />
        PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE
naturelle que nous venons d’esquisser, il finira par triompher
partout (1).

La conclusion qui se dégage dé cette rapide revue, c’est
donc que la propriété foncière a évolué progressivement et
constamment de la forme collective vers la forme indivi-
duelle, et tend à se rapprocher de plus en plus de la pro-
priété des choses mobilières et des capitaux jusqu'à se
confondre avec celle-ci.

Il semble qu’on doive attendre encore une autre étape,
celle où la propriété foncière sera représentée par une
action, c’est-à-dire par un titre nominatif ou même au por-
teur, lorsque l’entreprise agricole aura pris, comme tend
à le faire l’entreprise industrielle, la forme d’une société
anonyme ? Mais ce terme logique de l’évolution ne semble
pas devoir se réaliser pour la propriété foncière : du moins
les expériences faites jusqu’à ce jour n’ont guère réussi.

I
Le revenu foncier. — La loi de la rente.

Les premiers économistes — les Physiocrates, Adam Smith,
J.-B. Say — enseignaient que la terre produisait une rente
par une vertu naturelle, de la même façon qu elle produit
des fruits (2). Mais une telle doctrine était bien dangereuse
pour la défense de la propriété foncière, car elle invitait à se
poser cette question : pourquoi, si la rente est une libéralité
de la nature, n’est-elle pas commune à tous les hommes ? De
quel droit les propriétaires l’interceptent-ils et, l'ayant reçue

(1) Le but du système Torrens, comme le déclarait l'auteur lui-même, est de
débarrasser la propriété foncière de toutes les entraves qui en empêchaient
le libre accès : « semblables à ces herses, ponts-levis et fossés qui défendaient
l'accès des châteaux de nos ancêtres ».

(2) Voici ce que dit Adam Smith : « Dans l’agriculture, la nature travaille
conjointement avec l'homme et sa part représente souvent le tiers et jamais
moins du quart du produit total... On peut considérer la rente comme le
produit de cette puissance de la nature».

488
,l
        <pb n="502" />
        LES PROPRIÉTAIRES FONCIERS
ratuitement de la nature, la font-ils payer chèrement à leurs
tar rt ,
emblables ? À cette question, ces pères de l'Economie Poli-
ique donnaient des réponses divergentes. Les uns, les Phy-
siocrates, disaient que le propriétaire du sol est investi de la
onction de distributeur de la richesse et que la rente qu’il
ouche n’est qu’une sorte d'honoraire de cette haute fonction.
Mais déjà Turgot, et après lui surtout J.-B. Say, voient sim-
lement dans la propriété de la terre un monopole résultant
e la prise de possession. Il n’y aurait pas de rente en effet
si la terre était en quantité illimitée comme l’eau, l’air et la
umière — et tel est le cas dans les pays neufs où il y a de la
terre libre à discrétion. Mais dans les vieux pays la terre
ayant été accaparée par la propriété privée, il en résulte,
que les détenteurs de cette terre peuvent en tirer un revenu
n vendant chèrement ces dons de la nature, c’est-à-dire en
a louant à prix d’argent. D'ailleurs, il faut dire que ces
économistes ne se préoccupaient pas de justifier la rente,
ais seulement d’en expliquer l’existence, et cette attitude
stait d’ailleurs la plus conforme à la méthode scientifique.
Mais cette explication ne pouvait plaire évidemment aux
éfenseurs de la propriété foncière et nous verrons plus loin
omment ils ont cherché à la réfuter.

Une telle explication ne pouvait satisfaire l’esprit subtil de
Ricardo, car nous savons que ce grand économiste est le prin-
ipal auteur de la doctrine qui fonde la valeur sur le travail
t le coût de production. Donc, d’une part, il ne pouvait
dmetitre, sans ruiner sa doctrine, que la valeur de la terre
u de ses produits fût créée par la nature, ni directement ni
même en collaboration. D’autre part, il fallait pourtant bien
cenre que le revenu de la terre représente quelque chose
de plus que le travail de culture, puisqu’il voyait en Angle-
e toute terre trouver un fermier : or on ne peut être fer-

mier que si, après avoir vécu et payé tous ses frais de culture
on trouve encore sur le produit de la terre un excédent suffi-
sant pour payer son fermage ? C’est pour expliquer ce cas
rrassant qu’il imagina sa théorie de la rente foncière, la

us fameuse de l’Economie politique et qui a servi de thème

48G
        <pb n="503" />
        PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE
pendant plus d’un siècle, aux discussions des économistes.

Cette théorie est présentée sous deux aspects qu'ilimporte de
distinguer : — sous la forme qu’on peut appeler statique, elle
explique la rente foncière par la façon dont se fixe le prix
des produits agricoles sur le marché ; — sous la forme qu’on
peut appeler dynamique, elle montre l’élévation graduelle de
la rente foncière dans l’histoire économique. C’est sous celte
dernière forme que la théorie de la rente a le plus frappé les
esprits, mais c’est sous la première qu’elle a fourni la contri-
bution la plus précieuse à la science économique. Commen-
cons donc par celle-ci.

Considérons quelques centaines de sacs de blé vendus sur
un marché. Il est évident qu’ils n’ont pas tous été produits
dans des conditions identiques; les uns ont été obtenus à
force d’engrais et de travail, les autres ont poussé çomme
d'eux-mêmes sur un terrain fertile : ceux-ci arrivent du bout
du monde, ceux-là de la ferme voisine. Si donc chaque sac
portait, inscrit sur une étiquette, son coût de production, on
n'en trouverait pas deux peut-être sur lesquels on pût lire le
même chiffre. Supposons, par exemple, dix sacs : le sac À
aura coûté 10 francs de frais de production, B coûte 11 francs,
C coûte 12 fr., etc, jusqu’à Z qui a coûté 20 francs.

Mais nous savons, d’autre part, qu’il né saurait jamais y
avoir qu’un seul et même prix sur un marché pour des pro-
duits similaires (p. 245). Le prix de vente sur tous ces
sacs de blé sera donc le même. Alors, comment — les prix
de revient étant tous différents et les prix de vente étant tous
identiques — la coïncidence entre le prix de vente et le prix
de revient pourra-t-elle s’établir ?

Voici la réponse : la coïncidence aura lieu seulement entre
le prix de vente et le prix de revient du sac qui a coûté le
plus à produire — soit le sac Z qui a coûté 20 francs, dans
l’exemple que nous avons pris. La raison en est bien simple :
il faut que le prix de vente soit au moins suffisant pour rem-
bourser les frais du vendeur malheureux qui a produit le blé
dans les conditions les plus défavorables, car, s’il en était

autrement, celui-ci n’en apporterait plus sur le marché ; or,

490
        <pb n="504" />
        LES PROPRIÉTAIRES FONCIERS “1
nous supposons que la quantité de blé n’est pas supérieure
aux besoins et qu’on ne saurait se passer du dernier sac Z,
ni par conséquent du concours de ce dernier producteur.

Nous arrivons done à cette conclusion que toutes les fois
que les produits identiques se vendent sur un même marché,
la valeur de tous tend à coïncider avec le coût de production
maximum.

Or, il est clair que ce prix de 20 francs va laisser un béné-
fice différentiel à tous les producteurs de sacs de blé plus
favorisés dont le coût de production est moindre : — bénéfice
de 10 francs pour celui dont le sac de blé revient à 10, de 8
pour celui dont le sac revient à 12, de 5 pour celui dont le
sac revient à 15, etc. C’est le revenu provenant de ces béné-
fices réguliers qui s’appelle, à proprement parler, la rente.

La démonstration est des plus élégantes car elle résout la
contradiction qui semblait insoluble. Tout en donnant satis-
faction à la loi de la valeur — coût de production, telle que
la concevait Ricardo, néanmoins elle montre qu’il y a dans
le prix quelque chose de plus que le coût de production.
La solution de l'énigme c’est que le prix du blé de tous les
sacs est bien déterminé par le coût de production, mais
par le coût d’un seul d’entre eux, de celui qui a été produit
dans les conditions les plus défavorables. C’est cette unité dis-
grâciée qui fixe le prix sur le marché — sous la condition,
bien entendu, qu’elle soit indispensable — et tous les autres
sacs bénéficient ainsi d’une marge plus ou moins élevée
entre ce prix identique pour tous et leurs coûts de produc-
tion respectifs, tous différents.

Cette thèse implique qu’il y a toujours-au moins une terre,
celle qui produit les sacs de la catégorie Z, qui ne donne
point de rente foncière, rien d’autre que le revenu du capital
et du travail dépensé, et c’est celle-là qui joue le rôle décisif
puisqu’elle sert de limite à toutes les autres. Quant au revenu
de toutes les autres terres, il ne faut pas dire qu’il est dû à
leur fertilité (car si elles étaient toutes également fertiles, le
prix du blé se réglerait pour toutes sur le même coût de
production et il n’y aurait donc point de rente), mais à l’in-

497
        <pb n="505" />
        ‘ PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE

fertilité des terres concurrentes, non à la générosité de la
nature mais à sa parcimonie. La situation du propriétaire
d’une terre fertile constitce bien un privilège, un monopole,
si l’ont veut, mais un monopole d’une nature très particu-
lière, car il consiste non dans la faculté de pouvoir vendre
plus cher, mais dans celle de pouvoir produire à meilleur
marché. Question de mots! dira-t-on. Non, car tandis que
le monopoleur porte préjudice au public en surélevant le
prix, le propriétaire rentier ne fait que subir le prix
fixé sur le marché par la loi des prix, autrement dit, par
la nécessité. Et quand bien même, dans un esprit de généro-
sité, tous les propriétaires de terres à blé voudraient faire
l'abandon de leurs rentes, le prix courant du blé n’en dimi-
nuerait pas d’un centime : ce serait simplement un don fait
à leurs fermiers ou à leurs acheteurs immédiats (1).

On voit que dans cette théorie il n’y a que des rentes diffé-
rentielles, ce qui veut dire qu’il n’y aurait point de rentes si
tous les terrains étaient de même qualité. Or, c’est ici que la
théorie de Ricardo paraît sinon inexacte, du moins incom-
plète comme explication de la rente. En effet, peut-on croire
que si toutes les terres de France devenaient identiques,
cette égalisation aurait pour résultat de faire évanouir la
rente et avec elle la valeur vénale de toutes les terres? La
rente subsisterait tout de même assurément, quoique, dans
l’hypothèse, égale pour toutes les terres (2. Il faut donc
qu’elle ait quelque autre fondement, non plus seulement

(1) Ricardo disait: « Ce n’est pas la rente qui détermine le prix du blé :
c’est le prix du blé qui détermine la rente ».

Cette formule célèbre peut aussi se traduire ainsi : /a rente ne rentre pas
dans les frais de production. C'est le salaire et l'intérêt qui constituent
seuls les frais de production — et par là, sous l'action de la concurrence, la
valeur du produit. Cependant cette question est une des plus ardues et des
plus controversées de l'économie politique théorique: Nous aurons à y revenir
à propos du profit. Au point de vue pratique, on en tire cette conclusion inté-
ressante et qui a été mise à profit par Stuart Mill et Henri George (voir ci-
après, La nationalisation du sol), que l'on pourrait confisquer par l’impôt
la totalité de la rente foncière sans que le prix du blé s'en ressentit. ;

(2) À moins de supposer que la surabondance des produits n’eût pour résultat
de faire évanouir la rente.

199
        <pb n="506" />
        LES FROPRIÉTAIRES FONCIERS ;
relatif mais absolu, et nous voilà ramenés par là à l'explica-
tion du monopole.

Mais la théorie de Ricardo n’en a pas moins une valeur
doctrinale incomparable et telle qu’elle s'est élargie sans
cesse et a étendu son empire bien au-delà de la propriété
foncière. C’est dans toutes les branches de la science écono-
mique, c’est partout où il y a inégalité de situation dans la
production que la loi de la rente se manifeste. D'ailleurs,
Ricardo lui-même l'avait très clairement dit. Partout où des
produits similaires sont vendus à un même prix quoique
obtenus dans des conditions très inégales, le phénomène de
la rente qui résulte de l'excès du prix de vente sur le coût de
production se manifeste au profit des producteurs les mieux
servis par les circonstances. Et nous verrons que « le profit »
lui-même n’est qu’une sorte de rente.

Néanmoins, il ne faut pas dire que la doctrine de Ricardo
s’est comme suicidée par son extension et s’en faire un argu-
ment pour la nier, car c’est bien à peu près exclusivement
comme attribut de la propriété foncière que la loi de la
rente apparaît avec la force « d’une loi », c’est-à-dire comme
un phénomène permanent et qui s'impose, aussi longtemps
du moins que les conditions économiques générales (progrès
de cultures, densité de la population, etc.). dont nous par-
lerons tout à l’heure, ne sont pas modifiées. En effet, partout
ailleurs, ce phénomène ne se manifeste que d’une façon
temporaire, parce que là généralement les producteurs les
plus favorisés suflisent à eux seuls pour approvisionner le
marché en augmentant indéfiniment la production. Il est de
leur intérêt, au lieu de profiter de leur situation privilégiée
en continuant à vendre aux prix anciens, de les abaisser de
façon à sous-vendre leurs concurrents et à les expulser peu
à peu du marché. Ils gagnent moins sur chaque article, mais
ils se rattrapent sur la quantité.

Voilà pourquoi dans l’industrie, quoiqu’il soit vrai là aussi
que le prix général du marché, à un moment donné et pour
chaque jour, y soit déterminé par le coût de production
maximum, à la lonque il se trouve déterminé au contraire

493
        <pb n="507" />
        : PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE

par le coût de production minimum — ce qui constitue d’ail-
leurs un grand avantage pour la société et ce qui se traduit
en fait par la baisse graduelle du prix des produits indus-
triels et du taux des prolits. Il en est toüt autrement dans
la production agricole, où il est à craindre que les prix ne
soient déterminés par un coût de production sans cesse
croissant, ce qui se traduira par une élévation progressive
de la rente foncière.

Mais nous voici devant la seconde face de la loi de
Ricardo.

La hausse de la rente et la plus-value.

A l’origine, dit Ricardo, les hommes n’ayant besoin de
mettre en culture qu’une petite quantité de terre choisissent
les meilleures. Cependant, malgré la fertilité de ces terres,
ces premiers occupants ne retirent pas de leur exploitation
un revenu supérieur à celui qu’ils pourraient retirer d’un
emploi quelconque de leur travail et de leurs capitaux. En
effet, comme il y a des terres de reste, ils sont soumis à la
loi de la concurrence qui rabaisse la valeur de leurs pro-
duits au niveau du prix de revient. Ils ne touchent donc
point de rentes, dans le sens propre de ce mot.

Mais un jour vient où l’accroissement de la population
exige un accroissement de production, et, dés lors, les ter-
rains de prémière catégorie se trouvant en totalité appro-
priés, À faut mettre en culture des terres moins fertiles, ce qui
veut dire des terres sur lesquelles le coût de production
sera plus élevé. En supposant que les terrains de première
catégorie donnent 30 hectolitres de blé à l’hectare avec une
dépense de 300 francs, ce qui fait revenir l’'hectolitre à
10 francs, il n’en sera plus de même des terrains de deuxième
catégorie, car ceux-ci ne produiront, avec la même dépense,
que 20 hectolitres, ce qui fera revenir le coût de production

494
LIT
        <pb n="508" />
        LES PROPRIÉTAIRES FONCIERS (05
de chaque hectolitre à 15 francs. Il est évident que les pro-
priétaires de deuxième catégorie ne pourront céder le blé
au-dessous de ce prix, car au-dessous, ils seraient en perle
et n’en produiraient plus : or, nous avons supposé justement
qu’on ne pouvait se passer d'eux. Il n’est pas moins évident
que les propriétaires des terres occupées en premier lieu ne
s’amuseront pas à vendre leur blé à un prix inférieur à celui
de leurs voisins; ils le vendront donc aussi à 15 francs,
mais, puisque ce blé ne leur revient toujours qu’à 10 francs,
ils réaliseront dorénavant un bénéfice de 5 francs par hec-
tolitre ou de 150 francs par hectare. Nous retrouvons ici
cette marge entre des coûts de production différents et un
prix de vente uniforme, que nous avions trouvés par une
autre voie dans le chapitre précédent et qui est précisément
ce que, dans le vocabulaire de l'Economie politique où ce
mot célèbre a pris droit de cité, on appelle la rente (1).

Plus tard l’accroissement de la population, qui ne s’arrête
pas, exige encore un supplément de subsistances et con-
traint les hommes à mettre en culture des terrains de qualité
encore plus médiocre qui ne produiront, par exemple, que
15 hectolitres de blé par hectare : dès lors le prix de revient
sur ces terres s’élèvera à 20 francs et, par les mêmes raisons
développées tout à l’heure, il en résultera une hausse égale
pour tous les hectolitres sur le marché. Dès ce moment, les
propriétaires des terrains occupés en premier lieu verront
leur rente s’élever à 10 francs, et même les propriétaires
des terrains de deuxième catégorie verront à leur tour
naître à leur profit une rente de 5 francs.

Mais, dira-t-on, pourquoi supposer que les hommes seront
obligés, pour accroître la production, d’étendre la culture à
de nouvelles terres? Ne pourraient-ils pas accroître la pro-
duction en cultivant mieux les bonnes terres? — Ils le
pourraient sans doute, mais il faut se rappeler qu’en vertu

(A) Ce nom n’est autre que le mot anglais francisé ren? qui veut dire sim-
plement fermage ; mais il est regret!able qu’on n'ait pas créé un mot spécial
pour désign-r cette catégorie de revenus, car celui-ci prête à malentendu : la
rente ne doit nullement être assimilée au fermage.

aŸT
        <pb n="509" />
        PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE

de la loi du rendement non proportionnel tout accroissement
du rendement exige un accroissement de dépenses plus que
proportionnel et, par conséquent; entraînera une élévation
dans les frais de production. Si, à ces terres qui donnaient
30 hectolitres à l’hectare avec une dépense de 300 francs, on
demande 60 hectolitres, on pourra peut-être les obtenir,
mais il faudra dépenser pour cela 900 francs, et le prix de
revient de chaque hectolitre s’élèvera ainsi à 15 francs ! Le
résultat final sera donc exactement le même que dans le
cas précédent, celui où l’on avait défriché les terres de
deuxième catégorie. ll faut relire ici le chapitre sur la Loi
du rendement non proportionnel (pp. 87-92) à laquelle la loi
de Ricardo est intimement liée.

Cet « ordre des cultures », comme l’appelle Ricardo, peut
se poursuivre indéfiniment, ayant toujours pour effet d’élever
le prix des subsistances au détriment des consommatèurs et
d'accroître la rente au profit des propriétaires, lesquels voier t
leurs revenus grossir ‘sans y prendre peine — unearned
increment, accroissement non gagné, disait Stuart Mill.

L’accroissement de la rente ne correspond donc à aucun
accroissement réel de richesses pour la société, mais plutôt
à un appauvrissement, puisque c’est être plus pauvre que
de se trouver dans la fâcheuse nécessité de recourir pour
vivre à des terres plus pauvres.

L'opposition entre l’intérêt individuel du propriétaire et
l’intérêt de la société apparaît plus clairement encore en
ceci que tout progrès agricole doit causer une diminution
de la rente : cette conséquence, si paradoxale qu’elle semble,
est caractéristique de la théorie de Ricardo. Mais pourquoi
donc ? À première vue, on serait tenté de croire au contraire
(et telle serait sûrement l’opinion du propriétaire lui-même)
que tout progrès agricole doit se traduire par un accroisse-
ment de rente et par suite, par une augmentation de la
rente ? Nullement, dit Ricardo, car ces progrès, en permet-
tant d’augmenter en effet le rendement des bonnes terres,
auront nécessairement pour effet de rendre inutile la mise en
culture des mauvaises terres. Celles-ci seront donc délaissées,

496
        <pb n="510" />
        LES PROPRIÉTAIRES FONCIERS 7
ou converties en pâture, bois, etc., et comme ce sont elles
précisément qui maintenaient le prix du blé à son plus haut
niveau, leur pression cessant de s'exercer, le niveau du prix
s’abaissera jusqu'au degré marqué par le coût de production
sur les bonnes terres, cultivées par les procédés nouveaux;
et la rente, qui n'est que la résultante du prix, s’abaissera
avec lui. Le propriétaire a donc bien intérêt individuelle-
ment à appliquer tel ou tel perfectionnement agricole, mais
il est contraire à ses intérêts que ce progrès devienne
général.

Telle est la théorie de Ricardo. On a dit qu’elle ne corres-
pondait nullement à la réalité historique et n’était qu’une
conception a priori imaginée pour appuyer sa thèse de la
valeur-travail. Un économiste américain, Carey, a même
prétendu démontrer, non sans bonnes raisons, que l’ordre
des cultures, en réalité, avait été précisément inverse, c’est-
à-dire que la culture avait débuté par les terres les moins
fertiles, les plus légères, parce que ce sont les plus faciles à
cultiver, ou par celles situées sur les hauteurs, parce que ce
sont les plus faciles à défendre — et que ce n’est que lentement
et progressivement que l’agriculture, mieux outillée et mieux
instruite, avait pu défricher les terres riches et lourdes,
défendues par l’excès même de leur végétation (1).

Mais il n’y a pas contradiction entre les deux thèses.

Car d’abord on peut dire que l’un et l’autre ont vu juste
selon le milieu où ils vivaient. Ricardo vivait en Angle-
terre, dans une terre insulaire, depuis des siècles appropriée
et où la valeur du sol grandissait avec la population. Carey
avait le spectacle d’un Nouveau Monde où les terres étaient
surabondantes et où on n’utilisait que celles qui étaient les
plus faciles d’accès et de culture.

D'autre part, tout dépend de ce qu’on appelle les meilleures
terres. Si on entend par là celle qui, à l’analyse chimique, se
trouvent les plus riches en azote, phosphates, potasse, alors
la théorie de Ricardo pourrait se trouver en défaut car

(1) Carey, Science Sociale (traduit en français).

497
        <pb n="511" />
        à PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE

une agriculture primitive les ignore ; mais Ricardo entendait
par meilleures terres simplement celles qui donnent le
maximum de produit pour le minimum de travail; il rai-
sonnait non comme chimiste, ni comme agronome, mais
commeéconomiste au point de vue hédonistique.

Cependant, l'intérêt de la querelle est celui-ci : s’il était
vrai, comme le croit Carey, que dans chaque pays — et dans
le monde en général — ce sont les terres les plus riches, au
sens physique de ce mot, qui restent encore en réserve, la
culture n’ayant encore utilisé que les plus pauvres, en ce
cas il y aurait lieu de prévoir pour l'avenir un rendement
croissant de la terre, l’abondance et ie bon marché des pro-
duits alimentaires et, comme conséquence, une baisse gra-
duelle de la rente pour le plus grand avantage des consom-
mateurs et de la société tout entière. La rente se dépouillerait
ainsi de ce caractère odieux qu’elle présente dans la théorie
ricardienne.

Mais voici alors la thèse de Ricardo reprise sous une
autre forme, celle de la loi de la plus-value croissante de la
terre, qui coñfirmerait sesconclusions quoiques'appuyantsur
une argumentation différente et plutôt inverse. Elle a trouvé
dans Henri George son plus éloquent interprète (1). Elle ne
présente pas la rente comme due à une sorte de parcimonie
de la Nature, à la difficulté croissante de la culture, à la
hausse du prix du blé, mais au contraire comme la résul-
tante de toutes les causes de progrès social — accroissement
de la population d’abord, mais aussi accroissement de la
richesse, de l’ordre, de la sécurité, progres de la science,
développement des inoyens de transport, etc, qui tous
poussent à la hausse de la valeur de la terre — et cela indé-
pendamment de tout travail du propriétaire qui n’a, selon
l’expression pittoresque de Henri George, qu'à s’asseoir et à
fumer sa pipe en attendant l’infaillible plus-value.

Dans cette doctrine, à la différence de celle de Ricardo, on

(1) Voir son livre célèbre Progrès el Pauvreté traduit en français. En ce
qui concerne la solution préconisée par Henri George, voir ci-après,

1098
        <pb n="512" />
        LES PROPRIÉTAIRES FONCIERS 430

n’a plus même l'espoir que les progrès de la science agricole
fassent baisser la rente ; sans doute, ils auront pour effet
d'augmenter la quantité des produitset par là d’en abaisser
le prix: mais ce sera pour peu de temps parce que cette
multiplication des produits agricoles déterminera une aug-
mentation de population et de richesses qui relèvera la
valeur des terres. Il n’en est pas ici comme dans l’industrie
où l'accroissement de l'offre entraine une dépréciation ;
c’est parce que, quand il s’agit de la terre qui nourrit les
hommes, celle-ci crée elle-même la demande.

Et maintenant que disent les faits? Confirment-ils ces
théories de la hausse progressive de la valeur de la terre et
de la rente, ou les démentent-ils ?

Ils les confirment avec éclat pour deux catégories de pro-
priétés foncières : d’abord pour toutes les terres dans les
pays neufs et aussi pour les terrains situés dans les villes, du
moins dans celles en voie de croissance, ce qui est le cas
général.

En ce qui concerne les pays neufs, si l’on prend comme
exemple les Etats-Unis, le pays qui a inspiré à Henri George
sa théorie, les statistiques sont impressionnantes. Entre
1850 et 1900, la valeur de la propriété agricole (farms) s’est
élevée de 20 milliards de francs à 85 milliards, et à 173 mil-
liards en 1916 (205 avec les bâtiments). Sans doute on peut
dire que cette énorme plus-value tient en grande partie à
une extension de la superficie cultivée, mais celle-ci ne
suffirait pas à l’expliquer, surtout pour le doublement de

valeur de la dernière période de seize années seulement (1).

Mais dans les pays vieux de l'Europe, les statistiques sont

(1) Comme le dit M. d'Avenel : « à chaque coucher de soleil, la propriété
rurale enregistre une hausse de 17 millions de francs » (15 exactement).

Henri George avait déjà fait ce compte que chaque émigrant augmentait de
400 dollars environs (2.000 francs) la valeur du territoire des Etats-Unis.
Gomme depuis le commencement du siècle derrier il est débarqué environ
20 millions d'émigrants, ce serait done, rien que par le fait de leur présence,
une plus-value de 40 milliards de francs dont ils auraient doté le sol améri-
cain. Il y a done beaucoup d'ingratitude de la part des Américains à dresser
aujourd'hui tant d'obstacles contre l'immigration et à qualifier tant d'immi-
erants de « indésirables ».

a Ÿ
        <pb n="513" />
        ae PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE

moins affirmatives et même semblent donner raison à la
thèse opposée, celle des économistes de l’école optimiste qui
répugnent à reconnaître comme une loi un accroissement
d’une rente indépendante de tout travail individuel. C’est
ainsi que, pour la France, les statistiques, après avoir
marqué, il est vrai, une hausse continue de la valeur de la
terre jusqu’en 1880, ont enregistré depuis lors une baisse
considérable, d’un tiers environ. Et il en est de même en
Angleterre.

Voici, pour la France, les évaluations officielles de la valeur
de la terre à trois époques, en capital et en revenu (valeur
locative), globalement et par hectare (Annuaire Sfatis-
fique, 1917, p. 97):

Valeur totale Valeur Revenu total Revenu
Dates (millions de fr.) parhectare (millions de fr.) par hectare
1851-53. . 61.189 1.276 1.824 38
1879-81. . 91.184 1.830 2.646 53
1908-12. . 61.757 1.244 2.057 41

On voit que la valeur de la terre, après avoir monté de
près de 50 p. 0/0 de 1851 à 1881, est redescendue exactement au
même chiffre qu’en 1851 dans la première année de ce siècle.
Cependant si, au lieu de la valeur en capital, on prend le
revenu, il restait une petite augmentation de 7 à 8 p. 0/0 en
6) ans : c’est peu. Il est vrai que si l’on remonte à 1815 la
valeur de l’hectare n'était estimée qu’à 600 francs.

Mais cette rétrogradation ou cet arrêt dans la marche
ascendante de la valeur terre est due à la concurrence de
terres nouvelles (1) s’exerçant à la suite des grandes entre-
prises de colonisation et de grands perfectionnements dans

(1) Principalement en ce qui concerne l'Angleterre, mais en ce qui concerne
la France, elle peut être due en partie au fait que la population n'augmente
pas et même, en ce qui concerne les campagnes, est en diminution notable. En
Allemagne, la baisse de la rente et de la valeur des terres ne s'est nullement
manifestée ; au contraire, la valeur de la terre a triplé de 1850 à 1900 ; et de
1900 à 1913 elle a encore augmenté de 25 0/0. C’est qu’en Allemagne la
propriété foncière est plus protégée contre la concurrence d'outre-mer qu'en
Angleterre, et que l’Allemagne bénéficie d'une augmentation de la population
qui n'existe nas en France.

“00
        <pb n="514" />
        LES PROPRIÉTAIRES FONCIERS 501
les moyens de transport, comme celle qui s’est manifestée
depuis une quarantaine d années avec une intensité surpre-
nante et qui a ouvert la porte toute grande aux blés d’Amé-
rique, des Indes ou d'Australie et mème à la viande sur pied
ou frigorifiée. Ce fait ne contredit donc nullement la thèse
de Ricardo, quoique beaucoup d’économistes s’en servent
comme d’un argument pour démontrer l’absurdité de cette
prétendue loi — pas plus que l’état stationnaire actuel de la
population ne démontre l'absurdité des lois de Malthus — et
il est très possible que ce ne soit qu’un simple accident, si
j'ose dire, dans l’histoire économique. Il y a eu, dans la
seconde moitié de ce siècle, un tel essor de défrichement sur
des terres inoccupées que l'offre des produits agricoles a
dépassé les capacités d'absorption actuelles, mais ce phéno-
mène n’aura qu’un temps et quand ces pays neufs seront
peuplés la rente foncière reprendra sa marche un moment
interrompue. Déjà dans les dernières années avant la guerre
la valeur de la terre, avec la hausse énorme des produits
agricoles, avait commencé à se relever assez notablement. Et
que sera-ce après la guerre? Etant données, d’une part la
hausse des prix qui va se maintenir longtemps encore, et la
résolution de chaque pays de s'assurer dorénavant ses
moyens de subsistance en les demandant à son propre fonds,
il est à prévoir que la valeur de la terre et la rente vont
reprendre leur marche ascendante.

En somme, si l’on pense que la terre réunit, sinon exclusi-
vement, du moins à plus haut degré que toute autre richesse
ces trois caractères :

De répondre au besoin le plus essentiel du genre humain,
cclui de l'alimentation ;

D’avoir une durée perpétuelle ou, en tout cas, plus longue
que celle de l'humanité ;

D’être en quantité limitée : limitée pour chaque catégorie
de culture, limitée pour chaque nation, limitée pour la popu-
lation du globe ;

Alors la hausse progressive et indéfinie de la valeur de la
terrc apparaîtra comme une fatalité inéluctable.
        <pb n="515" />
        PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE
De la légitimité de la propriété foncière.

H faut avouer que les explications qui viennent d’être
données sur la propriété de la terre et sur la rente semblent
très compromettantes pour la légitimité de cette institution
et pour l’opinion généralement professée qu’elle est la base
de l’ordre social.

En effet, si la propriété foncière est, comme l’enseignaient
les Physiocrates, Adam Smith, J.-B. Say, etc., un monopole
tenant à l'appropriation des facultés naturelles de la terre
— il paraît difficile de parer l’apostrophe de Proudhon :
«Qui a fait la terre? Dieu?..... En ce cas, propriétaire,
retire-toi ».

Si l’on préfère croire, avec Henri George, que la valeur de
la terre et l’ascension fatale de la rente sont dues à l’action
de causes sociales — accroissement de la population, progrès
de la civilisation, etc. — en ce cas, il semble que cette valeur
devrait appartenir à qui l’a créée, c’est-à-dire à la société,
et non au propriétaire qui n’en est pas l'auteur.

Si l’on préfère la théorie de Ricardo, d’après laquelle la
rente serail due à la loi générale qui régit les prix, la situa-
tion du propriétaire serait un peu meilleure, car il pourrait
dire : Je n’ai rien pris à personne et si même j’abandonnais
ma rente au fermier ou au consommateur, elle n’en subsis-
teralt pas moins. Néanmoins, ce revenu, dû aux circons-
tances, n’en n’est pas moins un revenu indépendant de tout
travail, unearned increment, disent les Anglais.

Les économistes classiques se préoccupaient peu de cher-
cher à établir la légitimité de la propriété foncière ; ils
cherchaient seulement à établir ses origines et ses caractères
— et en cela d’ailleurs leur attitude était parfaitement con-
forme à la méthode scientifique qui doit se proposer d’expli-
quer les faits et non de faire leur apolosie. C’est donc au

502
[NV
        <pb n="516" />
        LES PROPRIÉTAIRES FONCIERS #3
jurisconsulte ou au moraliste, plutôt qu’à l’économiste, qu’il
appartient de répondre à la question qui sert de titre à ce
chapitre.

Nous avons déjà discuté la légitimité de la propriété privée
en général (pp. 146-149), en cherchant quel était le fondement
de ce droit de propriété — travail ? utilité sociale ? — et on
pourrait penser qu’il suffit de nous y référer, la propriété
foncière n’étant qu’un cas particulier de la propriété en
général.Il est vrai, mais pourtant elle a certains caractères
uniques et tels que bon nombre d’économistes qui acceptent
la propriété privée en général, qui se défendent d’être socia-
listes et mrême se donnent comme individualistes, n’ont pu
consentir à admettre que la terre pût rester l’objet de l’ap-
propriation individuelle. Pourquoi done ?

C’est que l’un et l’autre des deux titres qui ont servi à la
justification de la propriété ordinaire paraissent ici tout
particulièrement fragiles.

Si l’on admet, comme le font généralement non seulement
les socialistes mais les économistes, que le fondement de la
propriété ce doit être le travail, alors comme la terre évidem-
ment n’est point créée par l’homme, il faudrait logiquement
en conclure que la terre ne doit pas être individuellement
appropriée.

Il est vrai que l’école optimiste nie absolument cette dis-
tinction entre la terre et les richesses mobilières. Elle
déclare que la terre est un produit du travail du cultivateur
tout aussi bien que le vase d’argile façonné par la main du
potier. Sans doute. l’homme n’a pas créé la terre, mais il n’a
pas non plus créé l’argile : le travail ne crée jamais rien ; il
se borne à modifier les matériaux que la nature lui fournit ;
or cette action de travail n’est pas moins réelle ni moins
efficace quand elle s'exerce sur le sol lui-même que sur les
matériaux tirés de son sein. Et elle nous cite en exemple
des terres telles que celles que les paysans du Valais ou des
Pyrénées ont rapportées de toutes pièces sur les pentes de
leurs montagnes, en les portant dans des hottes sur leur dos.
Un auteur ancien nous raconte qu’un paysan accusé de sor-

KR
        <pb n="517" />
        PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE

cellerie à raison des récoltes abondantes qu’il obtenait sur
sa terre, alors que les champs voisins n’étaient que des
landes, fut cité à comparaître devant le prêteur de Rome, et
là, pour toute défense, montrant ses deux bras, il s’écria :
veneficia mea hæc sunt ! « voilà tous mes sortilèges ». La pro-
priété foncière, pour se justifier des attaques qu’on dirige
contre elle, n’a qu’à répéter aujourd’hui la même fière
réponse (1).

Et si même la terre n’était pas un produit direct du tra-
vail, elle serait du moins, dit-on, le produit du capital. La
valeur de la terre et sa plus-value séculaire s’expliqueraient
suffisamment par les améliorations et les dépenses faites par
les propriétaires, et on aflirme même que si l’on faisait le
compte de toutes les dépenses accumulées par les proprié-
taires successifs, on arriverait à cette conclusion qu’il n’y a
pas de terre qui vaille ce qu’elle a coûte,

Malgré la part de vérité que contient incontestablement
cette argumentation, elle ne nous paraît point suflisante.
Sans doute, l'homme et la terre ont été unis de tous temps
par le lien du travail quotidien et même dus travail le plus
dur, celui pour lequel on a inventé l’expression de travailler
à la sueur de son front : le mot labor est le même que labou-
rer. Mais si la terre est l’instrument du travail, elle n’en est
pas le produit. Elle préexiste à tout travail de l’homme. Sans
doute, l’homme perfectionne et modifie tous les jours par son
travail et ses dépenses ce merveilleux instrument de pro-
duction que la nature lui a fourni, pour le mieux adapter à
ses fins, et en ce cas il lui confère évidemment une utilité et
une valeur nouvelles. Nous reconnaissons même que, au fur
et à mesure que l’art agricole fait des progrès, la terre tend
à devenir de plus en plus un produit du travail, puisque,
dans la culture maraîchère, par exemple, le terreau est un
composé artificiel préparé de toutes pièces par le jardinier.

(1) L’historien Michelet a dit : «L’homme a sur la terre le premier des
droits : celui de l’avoir faite». Les Physiocrates aussi faisaient reposer le
droit de propriété sur les dépenses faites pour créer le domaine, ce qu’ils
appelaient les avances foncières ».

504
        <pb n="518" />
        LES PROPRIÉTAIRES FONCIERS ,
Néanmoins, il est toujours possible, en théorie sinon en fait,
de retrouver sous les couches accumulées du capital ou du
travail humain la valeur primitive du sol.

Elle apparaît d’abord comme à l’œil nu dans la forêt ou la
prairie naturelle qui n’ont jamais été défrichées ni cultivées
et qui peuvent pourtant se vendre et se louer à un haut prix ;
dans ces plages de sables des départements du Gard et de
l'Hérault qui n’ont jamais été labourées que par le vent du
large et qui ont fait néanmoins la fortune de leurs heureux
possesseurs du jour où l’on a découvert par hasard qu’on
pourrait y planter des vignes indemnes de phylloxéra ; dans
les terrains à bâtir des grandes villes où jamais la charrue
n’a passé et qui ont pourtant une valeur infiniment supé-
rieure à celle de la terre la mieux cultivée.

Mème pour les terres cultivées, cette valeur naturelle du
sol apparaît encore d’une façon bien sensible dans l’inégale
fertilité des terrains, puisque, de deux terres qui ont été
l'objet des mêmes dépenses, l’une peut rapporter chaque
année une fortune, tandis que l’autre paiera à peine ses frais,

Quant à l'argument qu’aucune terre ne vaut ce qu’elle a
coûté de frais de culture, il repose sur une erreur de comp-
tabilité (1). Certes! nous ne contestons pas que si l’on addi-
tionnait toutes les dépenses faites sur une terre française
depuis le jour où le premier Celte est venu la défricher au
temps des druides, le total ne se trouvât infiniment supérieur
à la valeur actuelle de la terre; mais pour que le calcul fût
juste, il faudrait additionner d’autre part toutes les recettes
à partir de la même date! et alors certainement le compte
ainsi rectifié montrerait que la terre a fort bien donné une
rente permanente et grossissant régulièrement avec le
temps (2).

(1) D'ailleurs cet argument n'a pas de sens pour les terrains à bâtir puis-
qu ils sont toujours des terrains incultes.

(2) À plus forte raison ne peut-on justifier la propriété fonrière et son revenu
par l'argument que toute terre a été pénelés à ue d'argent et que par
conséquent le revenu de la terre n'est que l'intérêt de l'argent ainsi placé.
Cette réponse, qui, à première vue, parait convaincante, n'est qu’un cercle
SICIEUX.

En effet, ce n'est pas parce qu’une terre s'est vendue 100.000 francs qu'elle

505
        <pb n="519" />
        PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE

Pour établir la légitimité de la propriété foncière, veut-on
se rabattre sur l’autre fondement, celui de l’utilité sociale ?
Celui-ci paraît, en effet, plus solide.

Etant donné l’accroissement plus ou moins rapide mais
général de la population sur la terre, il faut choisir le mode
d’exploitation du sol qui permettra de nourrir le plus grand
nombre d'hommes sur une superficie donnée.

Dès lors on a senti toujours la nécessité, pour stimuler le
travail, d’assurer au cultivateur un droit non seulement sur
les produits de sa terre, mais sur la terre elle-même comme
instrument de son travail — droit d’abord temporaire, mais
de plus en plus prolongé, à mesure que les progrès de la cul-
ture ont exigé des travaux de plus longue haleine, et qui a
fini par devenir perpétuel.

Le droit aux fruits emporte le droit au fonds, pendant un
certain temps du moins, Il faut bien laisser à celui qui a fait
les semailles le temps de faire la moisson. Il faut bien comp-
ter cinq ou six ans avant que celui qui a planté la vigne fasse
sa première vendange, et il faut un demi-siècle avant que
celui qui a semé le gland puisse couper le chêne. Remarquez
d’ailleurs que, même dans les cultures annuelles, pour peu
qu’elles soient perfectionnées, il y a des travaux engrais,
amendements, drainages, irrigation, construction et installa-
tion) qui ne pourront être récupérés que par les récoltes suc-
cessives de dix, vingt, peut-être de cinquante années. Il est
pourtant indispensable de laisser à celui qui les a faites la
possibilité de se rembourser : sinon on peut tenir pour cer-
tain qu’il ne les fera pas.
rapporte 3.000 francs de rente — maïs c’est au contraire parce qu'elle rap-
portait naturellement 3.000 francs de rente, indépendamment de tout travail
du titulaire, qu’elle a pu se vendre 100.000 francs : or, il s'agit précisément
de savoir pourquoi elle les rapportait. C’est comme si à eeux qui critiquent le
monopole des notaires ou agents de change et réclament son abolition, on
croyait fermer la bouche en disant que la propriété de ces offices est légitime
et indiseutable puisque les titulaires aetuels les ont achetés et payés.

Tout ce qu’on peut conclure de cet argument, c’est que le propriétaire de la
terre ‘comme le titulaire d'un office pelouse acheté à prix d'argent) a droit
au remboursement du prix s’il est exproprié — mais c’est là une tout autre
question.

506
        <pb n="520" />
        LES PROPRIÉTAIRES FONCIERS ér)

Voilà pourquoi la société, même si elle revendique en droit
un domaine éminent sur la terre, ne saurait mieux faire dans
l'intérêt de tous que de déléguer son droit à ceux qui pour-
ront tirer de cette terre le meilleur parti. Or, jusqu’à ce jour,
ce sont les individus qui y ont le mieux réussi et, jusqu’à
preuve contraire, il y a lieu de penser que ce sont les plus
aptes à remplir cette fonction sociale (1). Voilà pourquoi
c’est sous le régime de la propriété individuelle que s’est faite
la colonisation dans tous les pays neufs, Amérique, Australie,
Algérie, etc.

Mais, tout en rendant hommage aux services rendus à la
civilisation par l’institution et l’intensification de la propriété
foncière (ci-dessus, p- 484-488), il ne faut pas fermer les yeux
sur les antagonismes entre l'intérêt social et l’intérêt privé
qu’elle crée bien souvent et qui se résument en cette for-
mule: le propriétaire, dans l’exploitation de sa terre, ne
cherche pas nécessairement à lui faire produire le plus pos-
sible en quantité ou qualité, mais à obtenir le bénéfice maxi-
mum. ou, comme disent les économistes, il vise moins à la
productivité qu’à la rentabilité. Par exemple, il n’hésitera pas
à transformer des terres arables en pâturages, voire même,
s’il est aussi riche lord anglais, en terrain de chasse ou de
sport, sans s'inquiéter de savoir s’il ne vaudrait pas mieux
que la terre nourrit des hommes plutôt que des bœufs ou
des faisans. Ou inversement il fera couper une forêt pour en
réaliser la valeur, parce qu’il fera le calcul que le prix capi-
talisé lui rapportera plus que les revenus de la forêt.

En tout cas, si le fondement de la propriété n’est autre
que l'utilité publique, alors il semble qu’elle ne devrait
pas avoir le caractère absolu que le droit lui confère.

(1) Les colleetivistes nous assurent, il est vrai, que l’exploitation collective
du sol donnera des résultats Iron soyériquié, même au point de vue technique,
à ceux que peut donner la propriété individuelle, parce qu'elle seule pourra
permettre d'employer les procédés de la grande production et d'en réaliser les
avantages. Mai- c'est là une pure conjecture que l'on ne peut vérifier, tandis
que l'institution de la propriété foncière, mème de la petite propriété, peut
faire valoir de belles réalisations et elles seront plus belles encore quand la
netite propriété sera complétée par la coopéra!'on.

507
        <pb n="521" />
        ; PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE

1° Premièrement il semble qu’il était inutile, et même con-
traire au but visé, d’étendre le droit de propriété aux terres
qui n’ont été l’objet d’aucun travail effectif. C’est ainsi que la
législation musulmane, se montrant plus fidèle aux prin-
cipes de l’économie politique que la nôtre (qui l’aurait cru !),
n’admet la propriété individuelle que sur les terres qui ont
été l’objet d’un travail effectif et qu’on appelle les terres
« vivantes », par opposition à la terre en friche qu’on appelle
la terre « morte » et qui doit rester propriété collective.

2° En admettant même qu'on ne remonte pas dans le
passé pour rechercher si la propriété foncière a pour ori-
gine la culture, et en ne regardant qu’au présent, il semble
qu’elle devrait comporter comme condition la mise en valeur
de la terre : car si la propriété est une fonction sociale, la
reconnaissance du droit de propriété aurait dû être sou-
mise à la condition de l’exercice effectif de cette fonction.
C’est précisément la règle généralement suivie aujourd’hui
pour toutes les concessions ou ventes de terres dans les
colonies : on exige la résidence et la mise en culture effec-
tive. On ne voit pas pourquoi ce qui est jugé nécessaire
pour asseoir le droit de propriété dans les pays neufs serait
jugé superflu dans lès pays vieux ; et on éviterait le scan-
dale de voir dans maints pays, comme en Europe Orientale et
en Italie, de vastes étendues de terres possédées par des pro-
priétaires qui n’en font rien pendant que les travailleurs
agricoles émigrent ou meurent de misère faute de terres.

Pour la propriété des mines, la loi a bien su prévoir la
déchéance au cas de non-exploitation.

Au cours de la guerre, une loi spéciale a mis en demeure
les propriétaires de cultiver leurs terres, faute de quoi la
culture serait faite par d’autres propriétaires ou par la com-
mune. Et quoique cette loi n’ait été appliquée que rarement,
elle a cependant une valeur indicative pour ce que devrait
être le régime de la propriété après la guerre.

58
        <pb n="522" />
        LES PROPRIÉTAIRES FONCIERS
Les systèmes de socialisation de la terre.

Les critiques et les griefs que nous venons de résumer, en
ce qui concerne l’institution de la propriété foncière,
devaient nécessairement susciter des programmes de réforme
agraire ; ils comportent tous les degrés, depuis le retour au
communisme agraire jusqu’à une simple extension de l’impôt
foncier.

S$ 1. Communisme agraire.

Ce système se présente rarement sous la forme de
communauté complète, plus souvent sous forme d’exploi-
tation par lots séparés, avec partage périodique, afin d'éviter
précisément que la possession individuelle ne se transforme
à la longue en droit de propriété. Ce système est bien
connu, parce qu’il a trouvé un champ d’application immense
en Russie : c’est le mir. On appelle ainsi la communauté
des habitants de chaque village qui possède la terre et
répartit la jouissance entre ses membres par tirages au sort.
Le régime du mir était en voie de dissolution, mais ce n’est
pas sans regrets ni résistances que les paysans y renon-
çaient, et la preuve c’est que dans bien des cas, après que
la communauté avait cessé en droit, elle était néanmoirs
maintenue en fait.

La révolution russe, tout en décrétant le communisme,
s’est bornée en fait à la confiscation de la grande propriété
mais sans toucher à la propriété paysanne. Il semble même
que celle-ci sera grandement multipliée et que ce sera le
régime communisme du mir qui se trouvera éliminé !

$ 2, Rachat de la terre par l’Etat.

Dans d’autres systèmes, la propriété foncière individuelle

serait maintenue, mais avec certaines restrictions : elle

509
        <pb n="523" />
        PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE
serait soumise à un contrôle de l'Etat et perdrait son carac-
tère de perpétuité pour devenir une sorte de concession.

L’Etat, propriétaire du sol, le concéderait aux individus
pour l’exploiter pour des périodes de longue durée, 50ou même
99 ans, comme il fait pour des concessions de chemins de
fer. Le terme arrivé, l’Etat rentrerait en possession de la
terre (comme en France il doit rentrer vers 1950 en posses-
sion des chemins de fer) et il la concéderait alors pour une
nouvelle période, en faisant payer aux nouveaux conces-
sionnaires — soit par une somme une fois versée, soit par
une rente annuelle — l’équivalent de la plus-value dont ils
bénéficieraient. De cette façon, l'Etat représentant la collec-
tivité, bénéficierait de toute la plus-value, laquelle finirait
par lui constituer un revenu énorme.

Un sembable système ne paraît pas inconciliable avec une
bonne exploitation du sol, surtout si on avait la précaution
de renouveler les concessions un certain temps avant
l’arrivée du terme. Il semble même incontestable qu’un te]
état de choses serait plus favorable à une bonne culture que
là situation présente de beaucoup de pays, dans lesquels la
presque totalité de la terre est cultivée par des fermiers
qu’on peut congédier à volonté. L'homme, être de peu de
durée, n’a pas besoin d'avoir l’éternité devant lui pour
entreprendre les plus grands travaux : la preuve, c’est que
les entreprises des chemins de fer et les canaux de Suez et
de Panama ne reposent que sur des concessions de quatre-
vingt-dix-neuf ans.

Ce système implique seulement l’abandon du principe de
la perpétuité qui veut que le droit de propriété dure autant
que son objet et l’objet, ici, a une durée perpétuelle; le
temps, qui détruit toutes choses, ne touche à elle que pour
lui rendre à chaque printemps une jeunesse nouvelle. Mais
prenons garde que ce qui dure éternellement c’est seulement
le fonds et ses forces naturelles : quant aux transformations
résultant du travail, même incorporées à la terre, elles ne
durent qu’un temps.

Ici encore la constitution de la propriété aux colonies peut

51()
        <pb n="524" />
        LES PROPRIÉTAIRES FONCIERS bot
nous instruire. Dans les colonies hollandaises, et naguère
en Australie, la terre n’est concédée que pour un temps
limité : il est vrai qu’ici la durée de la concession va jusqu’à
99 et même 999 ans! Mais quoiqu’une telle durée soit l’équi-
valent de la perpétuité, cependant cette clause suffit pour
sauvegarder le domaine éminent de l’Etat et lui permettre
d’exercer un contrôle sur le propriétaire : en effet, le pro-
priétaire n’étant plus qu’un concessionnaire, qu’une sorte
de fermier à bail quasi perpétuel, n’a plus le droit caracté-
ristique de la propriété, le jus abutendi, le droit de faire ce
que bon lui semble.

Dans tous les pays neufs et dans les colonies il restait
encore, il y a un demi-siècle, un immense domaine public,
qui malheureusement a presque disparu par les conces-
sions démesurées et à vil prix consenties à des individus ou
à des Compagnies. Si ces concessions n’avaient été faites
qu’à titre temporaire les Etats se seraient ménagés de pré-
cieuses ressources pour l’avenir et auraient facilité peut-
être aux générations futures la solution de la question
sociale. Seulement il se trouve que c’est justement là où il
serait le plus facile de prévenir les abus de la propriété
foncière qu'on en sent le moins le besoin! En effet, la pro-
priété foncière, quand on la considère dans un pays neuf et
à l’état naissant, telle par exemple qu’on peut la voir encore
dans les pampas de la République Argentine ou dans l’Aus-
tralie, n’a que des avantages et point d’inconvénients.
Comme, d’une part, elle ne porte que sur des terres défri-
chées par les pionniers et ne s’étend que dans la mesure
même où s'étend la culture, elle apparaît comme consacrée
par le travail. Comme, d’autre part, elle n’occupe encore
qu'une petite partie du sol et que la terre est en quantité
surabondante, elle ne constitue en aucune facon un mono-
pole et reste modestement soumise, comme toute autre
entreprise, à la loi-de la concurrence.

C’est seulement au fur et à mesure que la société se déve-
loppe et que la population devient plus dense qu’on voit le
caractère de la propriété foncière commencer à changer

ei
        <pb n="525" />
        : PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE

et prendre peu à peu les allures d’un monopole qui peut
aller grandissant indéfiniment — et alors il est déjà bien
tard pour la racheter!

Car la mise à exécution d'un semblable projet comporte-
rait l'opération préalable du rachat, si on voulait la faire
avec équité comme il se doit. Or, celle-ci serait absolument
ruineuse, puisque la valeur de la terre en France est évaluée
à 70 ou 80 milliards (francs or), et que l’Etat par conséquent,
aurait à emprunter pareille somme pour indemniser les
propriétaires.

Cependant, on pourrait trouver certaines combinaisons
financières qui la rendraient moins onéreuse. Nous avions
suggéré nous-même, il y a longtemps (1), un système de
rachat qui serait beaucoup moins onéreux. L’Etat pourrait
acheter les terres payables comptant et livrables dans 99 ans,
Il est certain que dans de telles conditions, il pourrait les
obtenir à un prix minime, car le propriétaire, mettant en
balance, d’une part une dépossession à un terme si éloigné
que ni lui ni même ses petits enfants n’auraient à en souffrir,
et d’autre part une somme à toucher immédiatement —
n’hésiterait guère à accepter le prix, si faible qu’il fût. Nous
avions même calculé mathématiquement ce prix par les
tables d’annuités: 1.000 francs à toucher dans 100 ans, au taux
de 5 p. 0/0, valent aujourd’hui 7 fr. 98. Donc, 80 milliards,
en admettant que telle soit la valeur de la propriété foncière
en France, livrables dans 100 ans, ne valent présentement
que 658 millions comptant. Ce ne serait pas très cher pour
une telle opération.

S$ 3. La confiscation de la rente par l’impôt.

C’est le système auquel Henri George a fait une célébrité (2),
mais qui lui avait déjà été suggéré, comme il le reconnait lui-
même, par les Physiocrates. Il consiste à frapper la propriété

(1) De quelques doctrines nouvelles sur la propriété foncière, Jour-
nal des Economistes, mai 1883.

(2) Auteur américain, dont le livre principal, Progress and Poverty, a eu
an prodigieux succès (traduit en francais). Henri George est mort en 1397.

312
        <pb n="526" />
        LES PROPRIÉTAIRES FONCIERS 513
foncière d’un impôt croissant, dont la progression serait
calculée de façon à absorber tout le revenu dû à des causes
extérieures et indépendantes de l’activité du propriétaire
(unearned increment), au fur et à mesure que ce revenu
prendrait naissance (1).

H. George pensait que, par suite de l’accroissement continu
de la rente, cet impôt suflirait pour couvrir toutes les
dépenses de l'Etat et qu’ainsi tous les autres impôts pour-
raient ètre supprimés au grand avantage des producteurs et
des consommateurs. C’est pourquoi le système est générale-
ment désigné sous le nom de Single tax system (système de
l’impôt unique).

Ce système, pour lequel diverses ligues, en Amérique,
en Australie et mème en Angleterre, ont fait campagne,
donne lieu à de graves objections.

En droit, la confiscation de la rente par l'impôt devant
avoir pour effet, tout aussi bien que la confiscation du fonds
en nature, de réduire considérablement la valeur de la terre,
de ne laisser au propriétaire que la coque de la noix, dit
H. George lui-même, la nécessité d’une indemnité s’impose-
rait en équité; et alors les diflicultés fiscales seraient à peu
près les mêmes que celles que nous venons d'exposer. Sans
doute H. George répond que c’est plutôt la société qui aurait
à réclamer une indemnité au propriétaire en compensation
du revenu dont il a joui si longtemps sans aucun droit,
mais il faut considérer que ce propriétaire a acheté et payé
cette terre, avec la rente qui en découle, sur la foi des lois
et que les lois engagent la responsabilité de la société qui
les a votées.

De plus, il y a cette objection pratique que dans la plus-
value du sol il faut distinguer deux éléments : l’un tient bien
à diverses causes sociales et impersonnelles, mais l’autre
provient du travail du propriétaire ou du moins de ses

(1) « Nous voulons simplement prendre la communauté ce qui lui appartient :
la valeur qui s'attache à la terre par suite de l'accroissement de la commu-
nauté — et laisser à l'individu scrupuleusement ce qui appartient à l'individu »,

Gine P. BR. 25e Edition. ;

{7
        <pb n="527" />
        ë PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE’

avances. Or H. George lui-même (nous venons de citer ses
paroles) reconnaît qu’il faudrait se garder de toucher à
cette seconde part, non seulement sous peine de violer
l'équité, mais encore sous péine de décourager toute initia-
tive et tous progrès dans les entreprises agricoles qui ne
sont déjà que trop routinières Mais une telle séparation est
bien difficile en pratique. Le propriétaire lui-même ne réus-
sirait pas à l’établir exactement : à plus forte raison un
agent du fisc quelconque (1).

Enfin, quant à l’idée que l'impôt « unique » sur la rente
permettrait de supprimer tous les autres impôts, elle était
déjà d’un optimisme très exagéré à la date à laquelle elle a
été émise et combien plus le sera-t-elle après la guerre !

Les systèmes de démocratisation
de la propriété foncière.

La démocratisation de la propriété ce n’est pas sa sociali-
sation ; il ne s’agit pas de supprimer ni même de limiter la
propriété individuelle, mais au contraire de la rendre acces-
sible à tous. Néanmoins, les deux systèmes ont ceci de commun
qu’ils visent à supprimer ou atténuer les abus de la propriété
foncière en mariant la propriété de la terre au travail.

Comment faire donc pour créer ou généraliser la petite
propriété? Il y a trois moyens :

(1) Une autre objection à faire c'est que si la société confisque à son profit
toutes les bonnes chances, sous prétexte qu’elles ne sont pas le fait du pro-
priétaire, il serait juste qu’elle prit à sa charge toutes les mauvaises chances,
exactement par la même raison — non seulement les pertes dues aux intem-
péries des saisons, mais Jes dépréciations de valeurs qui peuvent résulter de
transformations industrielles, des importations, de l’émigration des campa-
gnes, de la dépopulation et toutes autres causes qui peuvent entraîner une
moins-value de la terre. En un mot, ce système devrait avoir pour consé-
quencs logique, en supprimant tout profit pour le propriétaire, de lui garantir
un revenu fixe.

514
VI
        <pb n="528" />
        LES PROPRIÉTAIRES FONCIERS ‘
$ 1. Le plus direct c’est que l'Etat prête au travailleur agri-
cole l'argent nécessaire pour acquérir la terre — d’une super-
ficie modeste, bien entendu. C’est le système adopté dans un
grand nombre de pays. Il répond au désir du paysan qui
voudrait devenir enfin propriétaire de la terre qu’il a si
longtemps cultivée comme journalier, fermier ou métayer,
mais qui ne le peut faute d’argent. Il y a déjà des établisse-
ments de crédit foncier qui répondent à ce besoin, mais ils
sont trop chers, et trop dangereux par le risque d’expropria-
tion, pour qu’on puisse conseiller au paysan d’en user.
L'Etat peut offrir des conditions plus douces.

C’est en Angleterre d’abord que le besoin d’une telle
mesure s’est fait sentir puisqu’on n’y compte que 60.000
petits  propriétaires-paysans, c’est-à-dire cultivant eux-
mêmes leur terre (contre trois ou quatre millions en
France) Et en effet, de nombreuses lois ont été votées
récemment pour permettre au prolétaire agricole d’acheter
de la terre ou de l’affermer, et, s’il ne s’en trouve pas sur
le marché, pour lui en procurer en recourant à l’expropria-
tion pour cause d’utilité publique.

Nulle part, cette démocratisation de la propriété n’a été
poursuivie avec plus de vigueur et, on peut dire, avec plus
de générosité de la part de l’Etat, qu’en Irlande. Il est vrai
qu'il y avait de grands péchés historiques à réparer ; mais ils
l’ont été. Déjà les deux tiers des terres d'Irlande sont deve-
nus la propriété des anciens fermiers, grâce à des avances

qui ont atteint plusieurs milliards de francs et ont été rem-
boursées par petites annuités. Grâce à cette pacifique révo-
lution agraire et aussi au développement des associations
coopératives agricoles, les conditions sociales de la popula-
tion ont été transformées.

Mais c’est surtout depuis la guerre que dans presque tous
les Etats de l’Europe Orientale (Roumanie, Grèce, Hongrie,
etc.) la transformation des grands domaines en propriétés
paysannes a été imposée par la législation nouvelle.

En France, mème, quoique la petite propriété y soit déjà
nombreuse, plusieurs lois mettent des fonds à la disposition

515
        <pb n="529" />
        5 PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE
de ceux qui voudraient acquérir des terres (ou qui, en ayant
déjà, auraient besoin de capitaux pour les mettre en valeur).
$ 2. Un second système c’est d’imposer par la loi le partage
égal de la terre à chaque succession. C’est ce qu’a fait le Code
Napoléon, accentuant ainsi l’évolution de la propriété dans
le sens individualiste et égalitaire. On sait que le fameux
article 826 ne se borne pas à imposer le partage égal entre
tous les enfants, en se contentant de l’égalité par équivalence,
mais qu’il confère à chacun d’eux le droit de réclamer sa
part en nature, c’est-à-dire que, pour le plus petit champ,
chacun des héritiers pourra réclamer son tiers ou son quart
ou son dixième ; et, si le partage est impossible, alors ce sera
la vente en justice avec des frais énormes. Le père de famille
ne peut guère éviter ce résultat puisqu’il ne peut tester que
pour une quotité disponible qui est très limitée.

Nul doute qu’un tel système, quoique brutal, ne soit effi-
cace et que si l’Angleterre, par exemple, l’adoptait, beaucoup
d’immenses domaines de ses landlords ne fussent, après peu
de générations, réduits en petits morceaux.

Les statistiques, dont les chiffres ne concordent pas tou-
jours, peuvent être interprétées de façons assez différentes.
Cependant il semble qu'on puisse en tirer les conclusions
suivantes :

a) Que le nombre des propriétaires ruraux en France est
très grand, de 4 à 5 millions — ce qui, en comptant les
membres de la famille, doit représenter près de la moité de
la population française — mais qu’il tend à augmenter tant
à raison des acquisitions faites avec les profits réalisés
durant la guerre que de celles dues au Crédit agricole.

b) Que, parmi eux, les petits propriétaires l'emportent
énormément comme nombre, puisque ceux qui ont moins de
10 hectares représentent 84-p. 0/0 du nombre total — mais non
comme étendue, car les propriétés de moins de 10 hectares
n’occupent même pas le tiers de la superficie totale;

c) Que le nombre des propriétaires cultivateurs, c’est-à-
dire indépendants, va augmentant, tandis que celui des cul-
tivateurs salariés, d’une part, et celui des propriétaires non

16
        <pb n="530" />
        LES PROPRIÉTAIRES FONCIERS i
cultivateurs, c’est-à-dire patrons, d’autre part, va diminuant.
$ 3, Un dernier moyen, plus indirect mais eflicace, c’est de
mettre la terre dans le commerce, (1) c’est-à-dire de la rendre
aussi facilement aliénable qu’une marchandise. C’est un
bon moyen de faire tomber les griefs imputables à la pro-
priété foncière, car qu’importe que par sa nature la propriété
foncière constitue un monopole si chacun peut l’acquérir?
Et qu’importe qu’elle soit perpétuelle si elle ne reste que
peu de temps sur la tète de chaque titulaire ? De cette façon,
la loi de la plus-value, si elle se réalise, ne servira plus à
enrichir une seule famille, mais la propriété étant à la fois
dispersée et mobile, chacun en aura sa part. C’est le meilleur
moyen aussi d'attirer vers la terre les capitaux dont elle a
besoin, car ceux-ci n’y viendront pas volontiers s’ils doivent
s’y enterrer à perpétuité.

Et quelles sont les mesures à prendre pour faire rentrer la
terre dans le torrent de la circulation ?

D'abord, cela va de soi, il faut supprimer les causes d’ina-
liénabilité qui peuvent la lier: — telles que celles édictées
par la loi, en France, pour protéger la femme dotale ou le
mineur ou les personnes morales : — ou, en Angleterre,
pour conserver le domaine en cas de substitution.

Ensuite, il faudrait réduire au minimum les formalités et
les frais de l’aliénation, qui sont d’autant plus lourds, relati-
vement, que la valeur de la terre est plus petite et pèsent
ainsi sur la petite propriété plus que sur la grande.

Enfin, il faut donner à l’acquéreur une complète sécurité,
de facon qu’il n’ait à craindre ni éviction, ni ennuis. La
facon dont est constatée la propriété foncière dans la plu-
part des pays, et même en France, est bien loin de satisfaire
à ce desideratum, car l'acquéreur n’est jamais parfaitement
sûr que le vendeur fût le vrai propriétaire, et pourtant il ne
peut avoir plus de droits que celui-ci ne lui en a transmis.

(1) On dit aussi la mobilisation de la terre, mais ce mot prête à confusion
parce qu’il sert aussi à désigner tout autre chose, à savoir les modes de crédit
employés pour faciliter l'emprunt sur la terre.

51”
        <pb n="531" />
        PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE

On a imaginé en Australie un système, dit système Tor-
rens, du nom de l’homme d’Etat qui l’inventa (en 1358 dans
l’Etat de l’Australie du Sud), et qui depuis lors s’est propagé
dans d’autres pays, spécialement dans le pays neufs (en
Tunisie, par exemple). On pourrait dire brièvement que
c’est l’application à la terre du système de l’état civil qui
régit les personnes et dans lequel; comme on sait, on inscrit
sur un registre la naissance, le mariage, la mort, etc, et on
délivre aux intéressés, pour faire foi, des « extraits de l’état
civil » De même chaque immeuble a son histoire et son
signalement inscrits sur la page d’un registre, et on en
délivre une copie à l’intéressé. Le certificat que reçoit celui-
ci vaut comme s’il portait sa terre dans sa poche. Quand il
veut la vendre, il rapporte le titre au Registrar qui inscrit
le transfert sur le registre et délivre un titre neuf à l’acqué-
reur, sans que l’intervention d’un notaire ni d’aucun homme
de loi soit nécessaire.

Les systèmes de conservation
de la propriété foncière.

La politique agraire, exposée dans le chapitre précédent,
qui tend à rendre la propriété foncière accessible à tous,
tant par sa division que par la facilité d’aliénation — n’agrée
pas à tous les économistes. Certains, ceux qui appartiennent
à l’école sociale catholique ou à l’école dite de Le Play,
estiment que ce système qui consiste à monnayer la terre
et en faire une marchandise est contraire à la fois aux inté-
rêts de la culture et à ceux de la famille. Il ampute la terre
du double caractère d’immobilité et de perpétuité que la
nature y avait imprimé et grâce auquel la propriété foncière
pouvait le mieux soutenir la perpétuité de la famille, la
stabilité des entreprises et les longs espoirs.

518
VI]
        <pb n="532" />
        LES PROPRIÉTAIRES FONCIERS

Les conséquences funestes de cette mobilisation de la
terre seraient notamment les trois-suivantes :

1° Le morcellement de la propriété. La division de la pro-
priété par le partage égal leur paraît s'inspirer moins de
l’amour de la petite propriété que de la haine de la grande
et, dans son mécanisme brutal, elle irait souvent à l’encontre
des fins qu’elle se propose. Elle n’atteint guère les grands
domaines parce que leurs propriétaires ont généralement
assez de valeurs en portefeuille pour pouvoir maintenir le
domaine sur la tête de l’un des enfants, tout en assurant
aux autres une part égale en argent ; et ceux-ci, pour l’honneur
du nom, se prêtent volontiers à cet arrangement. Tandis au
contraire que Je propriétaire qui n’a pour toute fortune
que son petit « bien », ne peut le soustraire au couperet du
partage égal. Ainsi à chaque décès son petit domaine ira se
subdivisant, suivant une progression géométrique, jusqu’à ce
qu'il ne reste plus que des lambeaux de terre dont il ne
saura plus que faire — sinon, pour s’en débarrasser, les
vendre à quelque gros voisin qui les emploiera à arrondir
son domaine !

On cite en maints endroits des exemples incroyables de
pulvérisation, des bandes de terre qui n’ont que la largeur
de la faux et même de la faucille ! Si le partage égal n’a pas
eu en France une action aussi destructrice de la propriété
qu’on aurait pu le craindre c’est parce qu’il a été en partie
neutralisé par deux causes qui sont d’ailleurs plus funestes
encore : le malthusianisme, qui évite la division de la terre
entre les enfants en supprimant les enfants; — l’émigration
des campagnes qui, là même où il y a plusieurs enfants,
n’en laisse qu’un sur la terre, si mème il en reste un !

Tout au moins faudrait-il fixer une limite minima au-
dessous de laquelle tout partagt serait prohibé, de façon
que les héritiers n’auraient que le choix entre laisser mettre
ce morceau de terre dans le lot de l’un d’entre eux ou le
vendre. Ce serait comme l’atome de propriété — semblable
à l’atome des physiciens qui, disent-ils, est insécable.

2° Le morcellement de la propriété est fréquemment

519
        <pb n="533" />
        5 PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE

accompagné d’un autre mal qui est le parcellement. Ce n’est
pas la même chose. Il y a morcellement quand la terre est
divisée entre un grand nombre de propriétaires : il y a par-
cellement quand le même propriétaire possède un grand
nombre de morceaux de terre. Le parcellement n’est pas
nécessairement lié à la petite propriété. Il peut y avoir, et il
y a dans certains pays, des domaines considérables qui sont
formés de morceaux disséminés parfois à d’assez grandes
distances. En ce cas se trouvent cumulés tous les inconvé-
nients de la petite propriété et de la grande.

Mais contre ce mal il y a du moins un remède indiqué :
c’est que chaque propriétaire échange les parcelles éloignées
contre celles limitrophes, de façon à reconstituer des pro-
priétés d’un seul tenant. Cette opération s'appelle le remem-
brement. Elle est pratiquée depuis longtemps dans les pays
germaniques, comme aussi en Alsace, et depuis la guerre
dans les départements dévastés du Nord de la France.

Enfin, si l’extrême division de la terre a ses dangers,
l’extrême facilité d’aliénation en aurait un plus grand encore
qui n’est rien moins que la ruine de la petite propriété
rurale. À quoi servirait-il de constituer à grands frais, avec
les avances de l’Etat, une classe de petits propriétaires si on
laisse ensuite ceux-ci libres de vendre et d'emprunter, Ils
auront bientôt fait de retomber dans les rangs du prolétariat?
Il faudrait donc prendre le contre-pied de la mobilisation,
c’est-à-dire rendre inaliénable et insaisissable, sinon toute
terre, du moins celle nécessaire à l’existence et au maintien
de la famille.

Néanmoins, dans aucun pays on n’a osé retirer le droit de
vente car on risquerait, en frappant ainsi tous les petits pro-
priétaires d’une incapacité civile, de dégoûter les agriculteurs
de la petite propriété et d’aller précisément à l'encontre du
but que l’on vise. Mais dans certains pays on a donné au
petit propriétaire la faculté de rendre sa terre insaisissable,
ce qui a pour résultat d’écarter tout prêteur.

C’est ce qu’on appelle le homestead, du nom que porte
cette institution aux Etats-Unis où elle a été établie dès 1839

390
        <pb n="534" />
        LES CAPITALISTES RENTIERS 4
(dans le Texas), mais qui tend aujourd’hui à s’acclimater
dans divers pays. En France, après une quinzaine d’années
d’hésitations et plusieurs projets de loi, finalement la loi du
12 juillet 1909 est venue consacrer le homestead, ou, pour
parler français, le bien de famille. Mais cette expérience
législative, très préconisée non seulement par les écono-
mistes de l’école conservatrice mais aussi par des libéraux,
a complètement échoué. À la fin de 1913, donc après plus de
quatre ans d'application, on ne comptait que 243 biens de
famille, dont 158 ruraux, les seuls intéressants. Les petits
propriétaires français répugnent à se frapper eux-mêmes
d'incapacité, ne fût-ce que l’incapacité d’emprunter.

CHAPITRE II
LES CAPITALISTES RENTIERS
De la situation de rentier.

De tout temps, l'homme — qu’on définit « un animal
paresseux », définition d’ailleurs injuste car il ne l’est pas
plus ni mème autant que n’importe quel animal — a déployé
une ingéniosité prodigieuse pour échapper à la loi du
travail : l’esclavage, le parasitisme, la mendicité, le vol, le
jeu, n’ont pas d’autre origine. Mais le meilleur moyen d’y
échapper, parce qu’il est à la fois le plus sûr et le plus
honoré, c’est d’avoir des rentes.

Quoique les rentiers ne travaillent pas, cela ne les empêche
pas de vivre et, pour bon nombre, de bien vivre. Et non seu-
lement leurs revenus sont souvent plus élevés que ceux qui
viennent du travail mais ils ont surtout cette supériorité

59
        <pb n="535" />
        PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE

d’être plus réguliers : qu'il neige ou qu’il vente, que le
rentier soit bien portant ou confiné dans son lit par la
maladie, qu’il soit jeune ou invalide, qu’il reste chez lui ou
qu’il coure le monde comme globe-trotter, toujours son
revenu court après lui et ne lui fait jamais défaut. Ainsi le
fait d’avoir des rentes assure tout d’abord ces deux biens,
supérieurs à toutes les jouissances que la fortune sous
d’autres formes peut procurer : la sécurité et l'indépendance.
Voilà assurément une situation bien privilégiée et il est
permis de demander à ces heureux mortels quel dieu leur
a fait ces loisirs, deus vobis hæe otia fecil ?

Ils répondent : c’est le travail lui-même. Nous vivons sur
le produit d’un travail passé.

Que vaut cette réponse ? — Quand ce travail passé est le
sien, quand le rentier est un fonctionnaire qui touche sa
pension de retraite, ou quiconque a économisé pour ses
vieux jours — personne n’a rien à objecter. L'homme ne
peut être condamné aux travaux forcés à perpétuité : quand
il a travaillé pendant la période productive de sa vie, il est
bien juste qu’il puisse se reposer pendant la période impro-
ductive.

Mais quand ce travail passé est celui d'autrui — père,
grand’père, bisaïeul, ou même étranger, qui, à une époque
quelconque, a créé la fortune et l’a laissée au rentier avec le
droit de la manger dans l’oisiveté — la question devient plus
embarrassante.

Pourquoi cela, dira-ton? Nous avons comparé les pièces
de monnaie à des bons de consommation donnant droit à
consommer telle quantité de richesses qu’on choisira, jusqu’à
concurrence de leur valeur (p. 276). Eh bien! un homme a
gagné par son travail un grand nombre de ces bons : s’il ne
veut pas les utiliser pour lui-même (présentement ou plus
tard), il les transmettra à quelqu’un qui les utilisera à son

lieu et place.

Au point de vue économique, soit ! mais au point de vue
moral on peut être exigeant. L’oisif rentier est-il quitte
envers la société par le simple fait qu’il a payé avec un

522
        <pb n="536" />
        LES CAPITALISTES RENTIERS A
argent qui ne représente, même en mettant tout au mieux,
qu'un travail passé, le travail des morts? Ne devrait-il pas
payer en services présents et personnels l’équivalent du
revenu qu’ii touche ? Remarquez que le rentier ne vit pas du
tout sur son travail passé, comme il le croit, mais sur le tra-
vail présent d'autrui. Ce qu’il consomme chaque jour ce sont
les produits d’un travail vivant et non d’un travail mort, du
pain frais, des primeurs, des habits neufs, le journal du matin,
etc. Or, la justice ne demande-t-elle pas qu’en échange de ce
que ses semblables font chaque jour pour lui, il fasse lui-
même quelque chose pour eux ? Un économiste, nullement
socialiste mais catholique, Augustin Cochin, a dit: « le ren-
tier est un salarié qui a été payé d'avance ». S’il a été payé
d'avance, c’est donc qu’il reste devoir un certain travail à
fournir. En effet il doit, comme on dit : « se rendre utile ». S’il
ne sert à rien, les économistes auront beau démontrer qu’il a
fourni en bonne monnaie le juste équivalent de tout ce qu’il
a mangé, il subira le sort des parasites et tôt ou tard sera
éliminé.

Mais il ne faut pas confondre l’oisiveté avec le loisir.
L'oisiveté, c’est l’état de révolte contre la loi du travail. Le
loisir, ce sont les intermittences dans le travail, au cours
d'une vie qui peut d’ailleurs être très laborieuse et très
active, qui l’est même d'autant plus qu’elle est coupée de
loisirs. Ce sont les clairières ménagées dans la forêt sombre
où la lumière du soleil peut se glisser : loisirs des soirées
quotidiennes après la journée du travail, loisirs des repos
hebdomadaires, loisirs des vacances, qui ne resteront pas
toujours le privilège des travailleurs intellectuels mais
deviendront aussi une possibilité et un droit pour les travail-
leurs manuels — et enfin, après une vie bien remplie, loisirs
de la retraite. Le loisir, en tant que récréation, n’est pas seu-
lement utile au bon fonctionnement du travail lui-même ; il
est indispensable pour le développement*de la vie intérieure
et extérieure; pour la méditation, qui ne doit pas être seule-
ment réservée aux sages; et pour l’accomplissement des nom-
breux devoirs autres que celui de gagner son pain, devoirs

592
        <pb n="537" />
        5 PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE

de famille, relations de société, participation aux œuvres de
bienfaisance, aux comités, aux conseils des syndicats ou des
coopératives, aux réunions politiques, au culte, etc, etc.

Il est vrai qu’il n’est pas très facile de déterminer où com-
mence l’oisiveté et où finit le loisir, Sans doute, quand il
s’agit d’un homme qui vit de la mendicité ou du jeu, il sera
facile de le classer, mais quand il s’agit du rentier que nous
venons de nommer, c’est plus difficile. Le rentier est-il un
homme oisif ou simplement un homme de loisirs?

Il faut reconnaître que, au point de vue historique, les ren-
tiers ont rempli dans le passé une véritable fonction sociale,
et même la première en importance, celle de créer les arts,
les lettres, les sciences, la politique, la haute culture, la civi-
lisation en un mot. Nous devons tous ces biens — dont les
plus pauvres ont leur part — aux rentiers oisifs de la Grèce,
de Rome ou de la Judée, de toutes ces sociétés antiques où
pourtant l’oisiveté se présentait sous un jour particulière-
ment odieux, puisqu’elle reposaït uniquement sur la force, le
vol et l’esclavage De nos jours encore, dans toutes ces
sociétés civilisées, les rentiers ne sont pas nécessairement
des parasites, quoiqu'il puisse arriver trop souvent qu’ils le
soient en fait. Mais généralement, et de plus en plus sous la
pression de l’opinion publique, c'est aux rentiers qu’incombe
Ja tâche de remplir ce qu’on peut appeler les fonctions gra-
tuites, c’est-à-dire celles qui, ne comportant aucune rétribu-
tion — telles que la bienfaisance sous ses innombrables
formes, la politique, la litté: ature — ne peuvent être exercées
que par les hommes qui ont par ailleurs les moyens de vivre.
C’est ainsi que les choses se passent dans des sociétés démo-
cratiques telles que les Etats-Unis.

Mais faut-il en conclure qu’il en sera toujours ainsi ? Pour
gérer convenablement les grands intérêts sociaux, pour
démêler les fils subtils de la politique et de la diplomatie
pour porter dignentent le sceptre du goût dans le royaume

des lettres et des arts, faudra-t-il toujours des mains blanches
que le travail n’ait pas endurcies, de libres intelligences
sur lesquelles n’aient jamais pesé les préoccupations d’une

94
        <pb n="538" />
        LES CAPITALISTES RENTIERS 5
tâche à remplir et du pain quotidien à gagner ? — Peut-être
non. Ces hautes fonctions ne sont pas nécessairement incom-
patibles avec le travail, même manuel. L'existence d’une
classe de rentiers ne serait plus indispensable à la vie intel-
lectuelle, artistique et morale d’une société, du jour où des
loisirs suffisants seraient assurés à tous ces travailleurs.

Historique du prêt à intérêt.
L’usure et la réglementation de l'intérêt.

Toute l’antiquité a pratiqué le prêt à intérêt et sous des
formes terriblement dures; néanmoins nombreux ses grands
hommes, Moïse, Aristote, Caton, usurier lui-même, qui l’ont
flétri. Presque toutes les religions l’ont réprouvé. Après
l'avènement du christianisme, les attaques redoublèrent de
vigueur dans les écrits des Pères de l'Eglise, et quand
l’Eglise eut solidement établi son pouvoir elle réussit à faire
prohiber formellement le prêt à intérêt, dans le droit civil
aussi bien que dans le droit canonique. La loi de Mahomet
a d’ailleurs fait de même : « Dieu a permis la vente, mais
interdit l’usure », dit le Coran. Le vrai musulman.ne touche
pas d’intérêt sur l’argent prêté, pas même chez le banquier
chrétien où il l’a déposé (1).

Quoique cette doctrine ait été depuis lors traitée avec un
profond mépris et considérée comme une marque d’igno-
rance de toutes les lois économiques, elle peut au contraire
très bien s’expliquer historiquement.

Nous avons déjà fait remarquer (p. 367) que le crédit, sous
forme de prêt d'argent, ne pouvait conduire qu’à la ruine
s’il n'avait pas un caractère productif. Or autrefois il ne
pouvait servir et ne servait, en effet, qu’à la consommation.

(1) Les banquiers chrétiens du Caire savent très bien tirer profit de cette
forme de la piété musulmane.

52
[I
        <pb n="539" />
        ; PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE

Les anciens et les canonistes ne se trompaient donc pas
si grossièrement qu’on le croit et avaient au contraire une
notion très exacte de l’état économique de leur temps quand
ils déclaraient le prêt stérile.

Ceux qui empruntaient c'étaient les pauvres plébéiens aux
patriciens de Rome, pour s'acheter du pain, les chevaliers
besogneux aux Juifs et aux Lombards du moyen âge, pour
s’équiper pour la croisade, tous pour des consommations
personnelles et par conséquent improductives. Naturelle-
ment, quand venait l'échéance, ils ne pouvaient payer ni les
intérêts ni même le capital, et alors ils devaient payer de
leur corps et de leur travail comme esclaves de leurs créan-
ciers (1). Dans ces conditions, le prèt à intérêt se manifestait
comme un abus du droit de propriété chez le prêteur,
comme un instrument d’exploitation et de ruine pour l’em-
prunteur, et cela suffisait pour expliquer une réprobation
si antique et si tenace.

A cette époque, on ne connaissait presque pas le capital,
même de nom. Mais néanmoins, autrefois de même qu’au-
jourd’hui, il y avait beaucoup de gens qui avaient grand
besoin d’argent, et comme autrefois, de même qu’aujourd’hui,
il n’y avait personne qui fût disposé à le prêter gratis, il
fallut bien trouver les accomodements avec le principe. On
s’y ingénia, en effet. et les expédients nombreux et subtils
que la casuistique du moyen âge imagina constituent un des
chapitres les plus intéressants de l’histoire des doctrines.
Voici les principaux :

19 Dans tous les cas où il était établi que l'emprunteur
pouvait réaliser un bénéfice, par exemple, en faisant le com-
merce et surtout le plus aventureux des commerces, le
commerce maritime, l’intérêt n’était plus usuraire, mais de-

(1) Les maisons des praticiens de Rome avaient des caves qui servaient de
prisons, ergastula, pour y tenir enfermés les débiteurs insolvables. Au
moyen âge malgré le type shakespearien de Shylock, les débiteurs sont moins
durement traités. Quand il s'agissait d’un débiteur puissant et insolvable, il
devait seulement fournir des otages à ses créanciers et aussi [payer leur
nourriture, ce qui ne laissait pas que d’être fort onéreux. C'est pourquoi les
canonistes disaient : jus usuræ, jus belli.

590
        <pb n="540" />
        LES CAPITALISTES RENTIERS

venait légitime à raison des risques courus par le prêteur (1).

2° Si le prêteur transférait définitivement à l’emprunteur la
propriété du capital de la somme prêtée, c’est-à-dire renon-
çait à tout remboursement, en ce cas encore on admettait
très bien la légitimité du revenu de l'intérêt, car on ne pou-
vait demander au prêteur de sacrifier à la fois le fonds et le
revenu : c’était le prêt sous forme de constitution de rente.

3° Si l’intérêt était stipulé sous forme de clause pénale
pour le cas où le capital ne serait pas remboursé à
l’échéance, c’était valable aussi. Et comme rien n’empêchait
de fixer cette échéance au lendemain même du prêt, si l’on
voulait, on voit que, de cette façon, la règle pouvait être
assez facilement éludée.

La Réforme réagit naturellement contre la doctrine cano-
nique, non pas seulement par esprit d’opposition, mais par
la même anticipation des idées modernes qui s’est exprimée
aussi dans ses ‘conceptions politiques et démocratiques.
Toutefois ceci n’est vrai que de la Réforme calviriste et non
de celle de Luther qui, lui, continua à condamner l'intérêt.
Mais Calvin se montra disposé à tolérer le prêt à intérêt
sous certaines conditions, et au xvr® siècle ce furent deux
grands jurisconsultes français huguenots, Dumoulin et
Saumaise (celui-ci réfugié en Hollande), qui réfutèrent les
arguments scolastiques contre l’usure. Cependant il est
curieux de constater que les Jésuites, aussi bien que les
Réformateurs, contribuèrent à faire admettre dans la pra-
tique le prêt à intérêt, en inventant des combinaisons sub-
tiles pour éluder la loi économique: parexemple, le contractus
trinus, contrat à triple face, par lequel le prêteur était censé
s’associer aux risques et profits de l’entreprise, mais en même
temps s’assurait contre les risques et renonçait aux profits
en échange d’une somme fixe payable annuellement. Toute-
fôis, il faut arriver jusqu’aux économistes — Turgot (Mémoire

(1) Le Concile de Latran (1515) définit parfaitement la situation : «il y a
usure là où il y a gain qui ne provient pas d'une chose frugifère, et qui
n'implique ni travail, ni dépenses, ni risques, de la part du prèteur».

597
        <pb n="541" />
        = PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE

sur les prêts d'argent, 1769) et Bentham (Lettres sur l’usure,
1789) — pour voir la doctrine économique s’affirmer en faveur
du prêt à intérêt.

À partir de cette date, tousles économistes sont unanimes.
Et cette fois ils ont raison. Pourquoi ? Parce que les choses
avaient changé de face.

D’une part, les rôles se sont intervertis. Aujourd'hui, ce ne
sont plus les besogneux qui empruntent aux riches, les
plébéiens aux patriciens — ce sont au contraire, le plus sou-
vent, les riches, les puissants, les spéculateurs, les grandes
Compagnies, les banquiers, les propriétaires de mines d’or,
les grands Etats surtout, qui empruntent au public, aux
petites gens, qui puisent dans l’épargne populaire, dans le
bas de laine du paysan. Et il en résulte ceci : c’est que, très
souvent, ce n’est plus l’'emprunteur dont le sort est digne de
pitié, mais plutôt le prêteur ! Ce n’est plus l’emprunteur faible
et désarmé, dont l’opinion publique et la loi doivent prendre
la défense contre la rapacité du prêteur, c’est le prèteur
ignorant que la loi et l’opinion publique doivent protéger
contre l'exploitation des gros emprunteurs dont l’histoire
financière de notre temps offre maints scandaleux exemples.

D'autre part, et ces deux changements sont concomitants,
le but du contrat de prêt a changé. Dorénavant, on n’em-
pruntera plus guère pour avoir de quoi manger, mais pour
faire fortune. Aujourd’hui, quoique toujours qualifié par les
juristes de « prêt de consommation », le prêt a pris son véri-
table caractère, son caractère économique, qui est d’être un
mode de production. C’est « l’entrepreneur », comme nous
l’avons montré (p. 148), c’est-à-dire le véritable agent de la
production, qui loue le capital et paie l’intérêt, et cet intérêt
figure dans ses frais de production au même titre que le
salaire de la main-d’œuvre ou le loyer de son usine, Il serait
donc insensé de vouloir, dans un but humanitaire, dispenser
cel entrepreneur de payer l’intérêt, ce qui n’aurait d’autre
résultat que d'augmenter ses profits !

Sans doute cette évolution n’est pas encore généralisée
partout. Dans les régions agricôles d’Orient, de Russie, du

598
        <pb n="542" />
        LES CAPITALISTES RENTIERS 3
Danube, d’Italie, d’Algérie, le crédit a conservé ses formes
anciennes et c’est, comme jadis, l'emprunteur, le paysan,
qui est finalement exproprié par le prêteur. Aussi est-ce
là qu’est né ce mouvement qu’on appelle l’antisémitisme.
C’est pourquoi les vieilles lois contre l’usure peuvent être
encore parfaitement de saison dans certains pays et sous
certaines conditions.
. Au reste, même dàns la législation française, la vieille
suspicion contre l’intérêt a subsisté jusqu’à hier, sinon sous
la forme de prohibition, du moins sous celle de limitation.

Jusqu’à la guerre, la loi civile fixait un taux maximum
de 5 p. 100 pour le prêt d'argent toutes les fois qu’il n’a pas
un caractère commercial — par exemple pour les prêts
hypothécaires ou les prêts de consommation. On peut
retrouver ici une trace de la distinction des canonistes : la
loi admet le taux illimité de l’intérêt seulement dans le
commerce parce que là le prêt est présumé réellement
productif et en même temps aléatoire.

Mais une loi du 20 avril 1918 a décidé que la limitation du
taux de l’intérêt serait aboli, même pour les prêts civils,
durant la guerre et jusqu’à cinq ans au moins après. ll est à
croire que l’abolition sera définitive.

Les économistes protestent contre toute. limitation. Il
est certain que la fixation d'un maximum pour le loyer
de l’argent est une mesure tout à fait exceptionnelle puis-
qu’elle n’existe ni pour le lover des maisons ni pour le
loyer des terres. Et nous croyons qu’on pourrait la supprimer
sans inconvénients.

Néanmoins, le fait de prêter habituellement au-dessus du
taux courant, même si ce taux est libre, constitue un délit,
le délit d’usure qui est puni de peines correctionnelles.

Il n’y a aucune contradiction, quoi qu’on en pense, à
reconnaître la liberté de l’intérêt et néanmoins à punir ceux
qui font métier de prêter à gros intérêt — pas plus qu’il
n’est contradictoire de reconnaître aux consommateurs la
liberté de boire et de punir néanmoins le cabaretier qui
verse à boire à des ivrognes.

59€
        <pb n="543" />
        PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE
Quelle est la cause de l’intérêt ?

La question de la légitimité de l’intérêt est la plus vieille
de l'Economie Politique, car elle a été discutée plus de deux
mille ans avant qu’il y eût une Economie Politique : nous
venons d’en retracer les principaux épisodes dans le cha-
pitre précédent. Mais il faut distinguer deux aspects de la
question généralement confondus.

Ce.qu’on a discuté autrefois c’était surtout la légitimité de
l’intérêt, c’est-à-dire sa cause juridique : le prêteur a-t-il le
droit de toucher quelque chose en plus du capital prêté ?

Ce qu’on discute aujourd’hui c’est surtout l’explication de
l’intérêt: quelle est sa cause économique ? représente-t-il une
plus-value réelle du capital et alors d’où vient celle-ci ?

S$ 1. — De la cause juridique de l’intérêt.

Cette cause c’est le fait que tout capital est propriété
privée, car le droit de propriété implique nécessairement
que nul ne peut être obligé de céder son bien sans rien rece-
voir en retour : le prêt gratuit serait aussi inintelligible que
la vente gratuite.

Ce qui rend, en effet, cette discussion surannée et seolas-
tique c’est que aucun de ceux qui niaient la légitimité de
l’intérêt — pas plus les légistes que les canonistes ou
qu’Aristote — ne contestaient la légitimité de l’appropriation
du capital. Ils n’étaient nullement socialistes. Ils n’ont
jamais contesté le droit du propriétaire de percevoir des
fermages ou des loyers — alors, pourquoi lui dénier le
droit de toucher un intérêt?

Rappelons néanmoins leurs arguments :

1° On disait qu’il fallait distinguer selon que l’emprun-
teur avait fait, oui ou non, un emploi productif du capital
emprunté.

530
TI
        <pb n="544" />
        LES CAPITALISTES RENTIERS "1

Mais qu'importe ? Mème dans le cas où le capital emprunté
n’a pas reçu et ne pouvait pas recevoir, par le fait des cir-
constances, un emploi productif, en d’autres termes, dans
le cas où il n’est pas un capital mais un simple objet de
consommation, pourquoi le propriétaire de cette richesse
serait-il obligé à le prêter gratis? Est-ce sa faute si l'emprun-
teur gaspille le capital qu’il a reçu au lieu de l’utiliser? Le
commandement du Christ, mutuum date nil inde sperantes,
relève uniquement de l’ordre évangélique, mais non de
l'ordre économique, absolument comme le commandement
à celui qui à deux habits d’en donner un. Au point,de vue
juridique, le simple principe que nul ne peut être dépouillé
de son bien et que celui qui consent à s’en dessaisir au
profit d’autrui a le droit de ne le faire qu’à telles conditions
qu’il lui plait de fixer, suffit évidemment pour justifier
l'intérêt.

20 On disait qu’il fallait distinguer du côté du prêteur,
s’il avait oui ou non, éprouvé une privation.

Mais qu'importe qu’il se prive ou non ! Depuis quand la
rémunération quelconque que je réclame, profit ou salaire,
est-elle en raison des privations que j'éprouve ? En vertu de
quel principe serais-je tenu de mettre gratuitement à la dis-
position de mes semblables les biens dont je ne puis pas ou
ne veux pas faire usage pour moi-même? Faut-il que je
laisse les gens s'installer dans mon appartement parce que
je suis forcé de m’absenter, ou que je les laisse mänger dans
mon assiette parce que je n’ai pas faim ? On ne pourrait sou-
tenir cette thèse qu’en partant du principe que l'homme en
ce monde a droit seulement à la quantité de richesses stricte -
ment necessaire à sa consommation personnelle et que l’excé-
dent appartient de droit à la masse, c’est-à-dire en se plaçant
sur le terrain du communisme pur.

3° On disait qu’il ne fallait pas confondre l’intérêt du capi-
tal avec le fermage d’une terre ou le loyer d’une maison, car
la terre fournit des récoltes périodiques et si la maison ne
donne pas de fruit au sens matériel du mot, du moins elle
fournit des utilités multiples — abri contre les intempéries,

53
        <pb n="545" />
        S PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE

home confortable et familial, domicile légal — toutes utilités
perpétuelles, ou du moins qui durent autant que la maison.
Le fermage ou le loyer c’est le prix de ces récoltes ou jouis-
sances et qui, comme elles, doit être perpétuel ou du moins
périodique. Sans doute l’argent versé par le locataire sous
forme de loyer est sorti de sa poche, mais il lui a été donné
en échange une valeur égale, tout comme le prix qu'il paye
pour son pain quotidien.

Au contraire, le capital qui a été prêté, lequel se présente
toujours sous la forme du capital circulant et surtout sous la
forme-type de capital-argent, n’est pas un bien durable
comme la maison : il se détruit par l’acte même de produc-
tion. La houille jetée dans le fourneau s’en est allée en
fumée, la matière première a été transformée, l’argent a été
dépensé en salaires. Comment donc l'intérêt paierait-il l’usage
d’une chose qui a précisément pour caractéristique de se
consommer par le premier usage ?

En outre, quand il s’agit d’une terre ou d’une maison, pré-
cisément parce que ce sont des biens durables, elles restent,
même louées, la propriété du bailleur, tandis que l'argent
prêté, parce qu’il est chose fongible, est nécessairement con-
sommié. C’est ce que disent les mots mêmes qui servent à
désigner le prêt d’argent dans la langue juridique — en droit
romain, mutuum (ex meo tuum, le mien devient tien), en droit
français, prèt de consommation : le prêteur aliène définitive-
ment ses écus et l’emprunteur en devient propriétaire défi-
nitif. Or, ne serait-il pas contradictoire d'admettre que l'em-
prunteur devint en même temps propriétaire et locataire de
la même choge ?

Cette dernière objection n’est pas mieux fondée que les
précédentes. Car, si le loyer de la terre ou de la maison est
légitime, comment le loyer du capital ne le serait-il pas,
puisque le capital peut toujours être employé à acheter une
terre ou une maison ? Calvin avait déjà fait cette remarque.
Lorsque deux biens sont interchangeables, l’un ne saurait
valoir moins que l’autre. — Quant à l’argument juridique
qu’on.ne peut taucker un loyer sur un bien qu’on ne possède

-99
        <pb n="546" />
        LES CAPITALISTES RENTIERS 533
plus, il est facile de répondre que le capital prêté ce n’est pas
la houille ni la monnaie, c’est le capital abstrait, une pure
valeur : or, c’est là un bien permanent, conservant son iden-
tité tout autant et bien mieux qu’une maison qui tôt ou tard
dépérit et tombe en ruines. Le capital-valeur, comme le
Protée mythologique à travers ses métamorphoses, reste
éternel. Et quant à l’emprunteur, il devient bien propriétaire
des écus et, en effet, les gardera définitivement, mais il n’est
pas devenu propriétaire de la valeur : c’est pourquoi il devra
la rendre sous la forme d’autres écus. L'idée de location
s’adapte donc très bien au prêt d’argent (1).

Mais la question est tout autre si on met en cause non plus
la légitimité de l’intérêt mais celle de l’appropriation privée
du capital, comme le font aujourd’hui les socialistes. Il est
clair, en effet, que si l'appropriation des capitaux est une
spoliation, la perception d’un intérêt l’est aussi. Ceci est un
tout autre procès,

Nous avons vu (p. 479) que l’appropriation capitaliste a été
vivement attaquée par les socialistes, et le livre célèbre de
Karl Marx, Le Capital, a précisément pour but de démontrer
que cette appropriation a été le résultat d’une spoliation
historique et reste le moyen de poursuivre et d’aggraver indé-
finiment cette spoliation. Les collectivistes admettent bien
que le capital puisse faire l’objet d’un droit de propriété
légitime quand il apparaît sous l’humble forme sous laquelle
les économistes se plaisent à l’évoquer, le canot creusé par
Robinson, le rabot fait par le menuisier de Bastiat, les écus
serrés dans un vieux bas ou déposés à la caisse d’épargne
par le paysan — mais, disent-ils, le vrai capital, celui qui

(4) 11 y a une autre thèse a laquelle nous ne faisons pas place ici, quoi-
qu’elle en ait tenu une assez grande dans l’historique de cette question : c'est
celle qui justifie l’intérèt par l'abstinence nécessaire de la création du capital.
Nous avons déjà rejeté l'abstinence en tant que facteur dans la formation du
capital (voir p. 144): à plus forte raison, l’écartons-nous en tant que justi-
fication de l'intérêt. En admettant même que l'épargne constitue un sacrifice,
celui-ci se trouve suflisamment récompensé par l'acquisition du capital lui-
même sans qu’il soit besoin d'y ajouter la prime d’un intérêt.
        <pb n="547" />
        E PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE

donne la richesse et la puissance, n’est pas cela. Il n’est
jamais le produit du travail personnel, ou l’épargne réalisée
sur le produit d’un travail personnel, mais tout au contraire,
l’épargrie réalisée sur le produit du travail d'autrui, le travail
d’ouvriers salariés, épargne qui ne peut grossir qu’autant
qu’elle est employée à faire travailler d’autres ouvriers pour
en retirer de nouveaux profits. Aucune grande fortune ne
s’est créée autrement.

Il faudrait donc conclure de ce raisonnement qu’il y aurait
deux catégories de capitaux? Les petits, dont l’appropriation
serait légitime parce qu’ils sont le fruit d’un travail indivi-
duel et honnête ; les gros, les capitaux vampires dont l’appro-
priation serait illégitime parce qu’elle implique l’appropria-
tion du produit du travail d’autrui? Or, comme tous les gros
capitaux ont commencé évidemment par être petits, il s’en-
suivrait que l’appropriation du capital est légitime à sa nais-
sance et jusqu’à un certain point de son développement, après
quoi elle devient abusive. Il en serait du capital comme de
certains animaux qui sont bons tant qu’ils sont petits, mais
qui deviennent méchants en grandissant. Mais quel sera le
point critique ? Ce sera celui où le capital, étant devenu trop
grand pour servir simplement d’instrument au travail de son
maître, sera employé par lui à faire travailler d’autres
hommes en nombre suflisant pour que son propriétaire (et
ses héritiers à perpétuité) puissent vivre de leurs rentes. Ici
nous rentrons dans la doctrine collectiviste et nous ne pou-
vons que nous référer à la discussion ci-dessus (pp. 471-474).

Rappelons seulement qu’on ne saurait poser en principe
que tout capital, fût-il même gros, soit nécessairement et par
sa nature propre un instrument d’exploitation et qu’il ne
puisse grossir qu’en suçant le sang du travail: le capital-
vampire est non point la forme normale mais. au contraire,
une perversion monstrueuse du vrai capital, dont le véritable
rôle est d’être l'instrument et le serviteur du travail. On peut
dire de lui ce qu’on a dit de l’argent : c’est un mauvais
maître, mais un bon serviteur: il s’agit seulement de le
remettre à sa place. C’est ce que font les sociétés coopéra-

534
        <pb n="548" />
        LES CAPITALISTES RENTIERS &gt;
tives : elles savent bien qu’on ne peut s’en passer, mais elles
ne lui permettent pas de gouverner ni de s'emparer du profit.

Rappelons aussi que si l’on admet que l’existence de nom-
breux capitaux est une condition indispensable au progrès
économique, et aucun socialiste ne conteste plus ce postulat,
si l’on croit que le développement de la production exige
impérieusement un stock de richesses accumulées, nous
devons considérer la fonction de ceux qui accumulent ces
richesses pour les offrir sur le marché comme très impor-
tante : et le mode le plus eflicace pour encourager ces fabri-
cants de capitaux neufs, ces économes sociaux, paraît bien
être de leur attribuer la propriété des richesses qu’ils
auront capitalisées, avec le droit d'en tirer profit. Et si la
propriété privée des capitaux était abolie, il faudrait bien,
dans le régime collectiviste qui la remplacerait, entretenir
un personnel chargé de ces services et le rétribuer.

Néanmoins on a le droit de se demander si ces « éco-
nomes » ne se font pas payer trop cher pour la fonction
qu’ils exercent et si on ne pourrait pas obtenir leurs
services à meilleur marché? Ceci est une autre question.
Les économistes assurent que la concurrence se charge de
réduire leur rémunération par la baisse inéluctable de
l’intérêt. Cela nous parait très douteux (voir ci-après), mais
on peut avoir plus de confiance dans une bonne organisation
du crédit et notamment du crédit mutuel.

s 2. De la cause économique de l’intérèêt.

Il ne s’agit plus de justifier l'intérêt, mais de l’expliquer
dans sa nature et son origine. Il ne s’agit plus de la question
juridique, à savoir si le prêteur a droit à réclamer un
intérêt, mais de la question économique, à savoir si le
capital engendre réellement une plus-value qui est l’intérêt
— question qui dépasse celle du prêt et même celle de
l'appropriation du capital. Pour le fermage, par exemple,
on peut discuter la question de savoir s’il est bien dû au
propriétaire ou s’il ne devrait pas plutôt être nationalisé,

535
        <pb n="549" />
        5 PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE

mais, en tout chs, nul doute qu’il ne représente une valeur
réelle et nouvelle, la récolte de la terre. En est-il de même
de l'intérêt, représente-t-il une contre-partie, une valeur
égale reçue par l’'emprunteur comme dans tout échange (1)?
ou n'est-il qu’une sorte d’impôt que l’emprunteur devra pré-
lever sur ses propres revenus, en sorte qu’il sera plus
pauvre d’autant ?

Cette question n’est pas surannée, comme celle traitée
tantôt : elle est des plus actuelles et très loin d’être vidée.
Elle a fait l’objet depuis trente ans de gros livres et
d'innombrables articles de revues. On peut ramener à
deux explications-types celles qui ont été proposées :

1e La plus ancienne est celle de la productivité du capital :
l'intérêt existe parce qu’il est dans la nature du capital
d'engendrer une valeur supérieure à la sienne propre, et cet
accroissement, cette plus-value, c’est précisément l'intérêt.

Il ne s’agit pas d’une productivité au sens matériel du
mot, par génération — comme une vache produit des
veaux et comme pourrait inviter à le croire l’origine
étymologique du mot capital (cheptel, le bétail; ni même
par fructification, comme le croit le rentier qui détache à
l'échéance les coupons de ses titres, de même qu’il cueille
des fruits quand ils sont mûrs: Non, il est entendu (voir
ci-dessus p. 136) que le capital n’agit dans la production que
comme aide du travail, mais ce qu’il faut entendre par pro-
ductivité du capital c’est le supplément de produits dû au
travail quand il est assisté par le capital : le pêcheur, grâce
au filet, pêchera dix fois plus de poissons; le menuisier,
grâce à la scie et au rabot, fera dix fois plus de planches.
C’est en ce sens que Bastiat l’entendait et c’est l’argument
qu’il répète à satiété dans sa controverse avec Proudhon.
C’est l'explication dont se sont contentés longtemps les
économistes et qui, sans doute, paraîtra suflisante au

(1) Il semble bien qu’il y ait quelque chose de fictif dans l'intérêt, à en
juger par les résultats fantastiques auxquels peut conduire l'intérêt composé,
lesquels évidemment ne peuvent correspondre à aucune réalité.

36
        <pb n="550" />
        LES CAPITALISTES RENTIERS 537
lecteur : elle est simple et claire. Mais les économistes plus
récents la qualifient de « naïve » et l’ont soumise à une
analyse impitoyable (1). Elle a subi le même sort que la loi
de l'offre et dela demande (p. 249) ou la théorie quanti-
titive (p. 258).

D'abord, on fait remarquer que si c’est la productivité du
capital qui explique l'intérêt, cette explication fait complète-
ment défaut quand il s’agit du prêt de consommation. Il
faut donc conclure en ce cas que l'intérêt est sans cause,
c’est-à-dire qu’il n’est qu’un prélèvement perçu sur la
bourse de l’emprunteur, prélèvement légitime en droit, si
l’on veut, puisqu'il résulte d’un contrat, mais qui ne
correspond à aucune valeur échangée.

Mème s’il s’agit d'un capital employé productivement, du
raboi, on dit que l’idée de productivité est équivoque, car
elle implique une productivité matérielle, planches, pois-
sons, etc.; or, s’il est évident que l'emploi du capital
permet au travail de produire davantage en quantité et en
utilité, il n’est nullement démontré qu’il lui permette de
produire davantage en valeur. Créer l’abondance ce n’est
pas créer la valeur (p. 54). Il ne faut pas confondre la pro-
ductivité fechnique et la productivité économique. Les
machines confèrent-elles aux produits fabriqués par elles
une valeur supérieure à celle des produits faits à la main ?
Oui, s’il y a monopole : non, s'il y a concurrence. En ce cas
les produits ramenés au coût de production n’acquièrent
aucune valeur supplémentaire autre que celle représentée
par le coût et l'usure de la machine. On comprend qu’il faut
que le prix des planches comprenne la valeur nécessaire
pour reconstituer la machine ou le rabot (la prime d’amor-
tissement), mais on ne comprend pas en vertu de quelle loi

(1) Il faut nommer au premier rang l’économiste autrichien Bohm-Bawerk
qui, en 1884, dans un livre qui marque une ère dans l’histoire des doctrines,
a criiqué la théorie de la productivité, ainsi d'ailleurs que toutes les autres
explications qui avaient été données de l'intérêt Dans un second volume,
en 1889, il a exposé sa propre théorie dont nous allons parler. Ces deux
volumes ont été traduits en français en 1902-1904 sous le titre Histoire des
théories de l'intérêt.
        <pb n="551" />
        PRINCIPES D'ÉCONOMIE POIITIQUE
naturelle il devrait contenir une valeur supplémentaire qui
serait le revenu de la machine ou du rabot.

‘Enfin, sila productivité-était la véritable ou du moins la
seule cause de l'intérêt, le taux de l'intérêt devrait se régler
sur le degré de productivité du‘capital — et comment expli-
quer alors la tendance générale de l’intérêt à la baisse,
puisque les capitaux ne cessent de devenir de plus en plus
puissants et plus productifs ?

20 Une explication plus moderne est celle-ci : l’intérêt est
le prix du temps ou, selon l’expression spirituelle de l’écono-
miste américain Irving Fisher, il a pour cause et pour mesure
l’'impatience de jouir. A vrai dire, l’explication n’est pas
nouvelle, car l’idée que l’intérêt est le prix du temps n’avait
pas passé inaperçue des canonistes (1) et avait été fortement
exprimée par Turgot dans sa défense de l’intérêt. Mais
c’est seulement avec Boehm-Bawerk et l’école psychologique
qu’elle a trouvé son expression scientifique, grâce à une
admirable ingéniosité d’analyse. Cette théorie très abstraite
et qui a rempli des volumes, ne pourrait être exposée en
détail ici mais nous pouvons la traduire ainsi.

Cette explication a ce très grand avantage de s’appliquer
aussi bien et peut-être mieux encore au prêt de consomma-
tion qu’au prêt de production. En effet, celui qui emprunte
pour consommer est généralement encore plus «impatient »
de toucher que celui qui emprunte en vue de la production.

Elle a de plus cette supériorité de ne pas s'appliquer seu-
lement au cas de prêt : elle a une portée beaucoup plus
vaste. Elle est là même quand, au lieu d’un capital-prêté, il
s’agit d’un capital entre les mains du propriétaire. Si, étant
propriétaire d’un capital de mille francs, je préfère le faire
valoir moi-même — le jeter en terre ou dans le foyer de la
machine, sous forme de semences, d’engrais ou de charbon,
ou le faire consommer à des ouvriers sous forme de subsis-

(1) Mais les canonistes, tout en connaissant l’argument que l'intérêt est le
prix du temps, le réfutaient noblement en disant que le temps ne peut se
vendre et n’a pas de prix parce qu’il n'appartient qu’à Dieu. C’est là une
conception bien différente de celle des Américains qui disent : Z'ime às money.

538
        <pb n="552" />
        LES CAPITALISTES RENTIERS J
tances, ou de salaire en argent — dans tous ces cas je sacrifie
un bien présent pour avoir un bien futur sous forme de
récoltes de la terre ou de marchandises fabriquées. Je me le
prête à moi-même si je puis ainsi dire. C’est donc toujours
un échange du présent contre le futur et je ne le ferais pas si
je ne devais pas retrouver au bout de l’an l’argent que j'ai
dépensé plus quelque chose. C’est ce que veut dire incons-
ciemment le capitaliste quand il dit que son capital doit lui
rapporter un intérêt. Si cette plus-value ne se réalise pas, il
dira avec raison qu’il a été en perte. Si sa comptabilité est
bien tenue, il ne comptera comme bénéfice net que ce qui
excédera l’intérêt des capitaux engagés.

En somme, comme le dit très bien le langage courant, tout
prêt est une avance, expression d’ailleurs courante : or que
veut dire avance, sinon gagner du temps?

Pourtant, cette théorie, après un règne éclatant, commence
aujourd'hui à être un peu ébranlée.

A la réflexion, en effet, on peut se demander s’il est bien
sûr que l'homme préfère toujours un bien présent à un bien
futur? C’est incontestable toutes les fois qu’il s’agit d’un
besoin présent, mais il n’en est pius de même s’il s'agit d'un
besoin futur ; en ce cas, au contraire, les situations pourront
être renversées. Un sac de blé à semer vaudra beaucoup
plus pour moi au moment des semailles, dans neuf mois,
que maintenant en janvier puisque d’ici-là.je n'aurais que
l’embarras de le garder. L’hommne qui s’assure sur la vie ou
qui assure une dot à ses enfants et qui paie pour cela une
prime unique ou échelonnée ne sacrifie-t-il pas des biens
présents à un bien à venir ? Et pourquoi, sinon parce qu’il
juge celui-ci préférable. Mais bien plus ! Quiconque prête son
argent ne le fait-il pas précisément parce qu’il ne sait pré-
sentement qu’en faire, et parce qu’il estime que cet argent
lui sera plus utile à l’époque du remboursement que présen-
tement ? Or, comme il y a nécessairement autant de prêteurs
que d'emprunteurs, on ne saurait dire qu’il y ait toujours
plus de gens préférant les biens présents que ceux préférant
les biens futurs.

536
        <pb n="553" />
        / PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE

Un bien futur, quoique identique à un bien présent, a tou-
jours une valeur moindre; c’est une loi psychologique
confirmée par l’expérience de tous les jours. Tout autre
chose est d’avoir à dîner pour aujourd’hui ou d’avoir à dîner
dans un an, dans dix ans, dans cent ans ! Au fur et à mesure
qu’un bien s’éloigne de nous par le temps, sa valeur diminue
— exactement comme se réduit la dimension d’un objet
quand il s'éloigne dans la perspective, et de même que par
distance celui-ci finit par devenir imperceptible et s’évaniouir,
de même dans lointain du temps la valeur finit par devenir
négligeable ou même nulle (1). S’il en était autrement, c’est-
à-dire si les biens futurs avaient la même valeur que les biens
présents, il en résulterait les conséquences les plus éton-
nantes : par exemple la valeur de n’importe quelle terre,
même la plus modeste, serait infinie ou du moins se chiffre-
rait par milliards de francs ; en effet dans ce cas cette valeur
serait la somme de toutes les récoltes à attendre de la terre
aussi longtemps que la terre durera ou du moins aussi
longtemps qu’il y aura des hommes pour la cultiver ! Or on
sait qu’il n’en est rien : la valeur d’une terre ne dépasse pas
20 ou 30 fois la valeur de la récolte présente parce que la
valeur de chacune des récoltes qui suivront n’est comptée
que pour une valeur décroissant rapidement jusqu’à zéro (2).

Ceci admis, considérons ce qui se passe dans le prêt. Le
prêt d’argent n’est pas un contrat de louage, comme s’il
s’agissait d’une terre ou d’une maison : c’est un contrat
d’échange — mais échange de quoi, puisque tous les capitaux
sous forme d’argent sont identiques? Echange d’un bien

(1) Cette loi semble ne faire que traduire en langage scientifique-des dictons
populaires tels que : un tiens vaut mieux que deux tu l’auras, ou mieux
vaut un oiséau dans la main que deux sur la branche. Mais ces dictons
signifient seulement que toute satisfaction à venir est toujours aléatoire,
tandis que la théorie ci-dessus exposée a un sens plus profond, à savoir que la
satisfaction future, alors même qu'elle serait certaine, ne vaut pas la satis-
faction présente.

(2) C’est ainsi que dans les discussions sur l'indemnité à payer par
l’Allemagne, le publie a appris, non sans surprise, que 200 milliards à toucher
par annuités durant 42 ans ne valaient présentement que 60 ou 80 milliards.

54()
        <pb n="554" />
        LES CAPITALISTES RENTIERS 541
présent contre un bien futur. Je vous remets un bien présent
sous la forme d’un sac d’écus de 100 francs ou d’un billet de
banque de même valeur — et je reçois en échange un bien
futur, sous la forme d’une promesse de payer dans un an
100 francs. Mais si l’échange se faisait dans ces conditions il
ne se ferait pas à valeur égale, puisque 100 francs à toucher
dans un an ne valent pas 100 francs touchés aujourd’hui. Si,
prenant la balance de l’échange, je mets dans un des plateaux
les 100 francs présents et dans l’autre plateau les 100 francs
à venir, ce plateau-ci sera plus léger ; pour rétablir l’équi-
libre il faut donc bien ajouter un petit supplément de poids
dans le plateau du bien futur, disons 5 francs. Cet appoint
c'est précisément l’intérêt. Ou bien, cela revient au mème, il
faut retrancher quelque chose du plateau le plus lourd,
disons 5 francs à déduire, ce qui fait qu’il ne restera que
95 francs ; ce retranchement c’est ce qu’on appelle l’es-
compte. Le prêt proprement dit et l’escompte ne diffèrent,
comme on sait, qu’en ce que pour le premier l’intérêt est
ajouté au capital au jour du remboursement, tandis que pour
le second, l'intérêt est déduit du capital au jour de l’em-
prunt.

N’y a-t-il pas aussi dans cette explication un cercle
vicieux ? Je veux dire, si l’on préfère généralement un capi-
tal présent à un capital futur n’est-ce pas précisément parce
qu’on aurait, en attendant, la possibilité de le placer à inté-
rêt ? Ne serait-ce pas l’existence de l'intérêt qui motiverait
la préférence pour l’argent comptant — et non cette préfé-
rence qui motiverait l'intérêt ?

Entre ces deux explications on peut choisir : au reste, elles
ne sont pas incompatibles : on peut même les présenter
comme complémentaires, et cela non par un commode
éclectisme mais par la même raison que nous avons exposée
à propos de la valeur. De mème que la valeur parait déter-
minée non par une seule force mais par deux forces oppo-
sées, l’une du côté du vendeur, l’autre du côté de l’acheteur,
s’arc-boutant — de même pour l'intérêt, il faut regarder à la
        <pb n="555" />
        8 PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE
fois du côté du prêteur et du côté de l’emprunteur. Du côté
de l’emprunteur, s’il s’agit d’un prêt de production, c’est le
plus ou moins de productivité qu’il attend du capital à
emprunter ; du côté du prêteur, c’est le plus ou moins de
préférence pour le bien futur qu’il attend sur le bien présent
dont il se dessaisit — et c’est le taux de l’intérêt qui, en
s’élevant ou s’abaissant, arrive à concilier ces prétentions
opposées, étant données, bien entendu, la concurrence des
emprunteurs et celle des prêteurs.
Qu’est-ce qui détermine le taux de l’intérêt.

Nous avons vu que le taux de l’intérêt (1) avait été long.
temps fixé par la loi et l’était encore hier en France pour les
prêts non commerciaux. Mais la limitation posée par le
législateur ne peut que consacrer à peu près le taux
courant, sans quoi elle serait vaine. Ce qui importe donc
c’est de reconnaître les lois économiques et naturelles qui
déterminent le taux de l’intérêt, tout comme le taux des
salaires et comme le prix des marchandise

Si les capitaux étaient loués en nature, sous la forme
d’usines, machines ou instruments de production quelcon-
ques, il s’établirait pour chacun d’eux un prix de location
différent suivant leurs qualités, durées et productivités res-
pectives, de même que varie le prix de location des maisons
suivant qu’elles sont plus ou moins confortables ou plus ou

(1) Le faux de l'intérêt est le rapport entre le chiffre du revenu et celui du
ea l’exprimer plus commodément, on représente le capital par le chiffre
conventionnel de 100 et le taux de l’intérèt s’exprime alors par un pourcentage,
Sont calculait d'une façon différente : on cherchait quelle était la
fraction du capital représentée par l’intérêt. Au lieu de dire qu'on prêtait à
5 p. 0/0, on disait prêter au denier vingt parce que l'intérêt représente en
ce cas le vingtième du capital), au lieu de 4 p. 0/0, on disait au denier vingt-
€inq, ete.

42
iV
        <pb n="556" />
        LES CAPITALISTES RENTIERS "5
moins situées, ou celui des terres suivant qu’elles sont plus
ou moins fertiles.

Mais les capitaux se présentent toujours sous forme de
monnaie (ou de ses équivalents en titres de crédit) : d’abord
parce que l’emprunteur préfère toujours toucher de l’argent
plutôt que des capitaux en nature, ayant ainsi plus de liberté
pour adapter l'emprunt aux emplois auxquels il le destine ;
— et aussi parce que c’est nécessairement sous cette forme
que les capitaux sont offerts sur le marché par tous ceux
qui ont fait des économies et cherchent à les placer. On ne
saurait en effet créer par l’épargne des capitaux en nature,
mais seulement un capital argent.

Or, cette substitution, qui transforme la location en prêt
d'argent, produit certains effets remarquables.

D’autre part, elle tend’ à éliminer toutes les causes de
variation et à égaliser le prix de location pour tous les capi-
taux, car tous les capitaux étant désormais prêtés et
empruntés sous une forme identique, en monnaie, se valent.
Il n’y a plus entre eux de différences qualitatives mais seule-
ment quantitatives. D'ailleurs, les capitaux sous cette forme
étant essentiellement mobiles se transportent presque ins-
tantanément partout où un taux plus élevé les attire, ce qui
fait que les différences, s'il y en a, sont rapidement nivelées.
Aussi n’y a-t-il, à un moment donné, sur le marché national
et même international, qu’un mème taux d'intérêt:

Mais, d’autre part, elle fait intervenir dans la détermina-
tion du prix de location une cause de différenciation qui
prend une importance énorme : le plus ou moins de so/va-
bilité de l’emprunteur. En effet l’emprunteur, comme nous
l’avons fait observer déjà (p. 365), n’est plus un locataire :
il acquiert la propriété définitive de l’argent dont il va faire
ce qu’il voudra. Il est donc possible qu’il ne puisse rendre
l’argent : de là un risque pour le prèteur, ce qui détermi-
nera celui-ci à demander un intérêt plus élevé comme com-
pensation de la perte eventuelle de son capital : c’est une
prime d’assurance. comme on dit, prime que naturellement
le prêteur fait payer à l’emprunteur.

545
        <pb n="557" />
        5 PRINCIPES, D'ÉCONOMIE POLITIQUE

L'intérêt doit donc être décomposé en deux parties :

1° L’intérêt proprement dit, qui représente le prix payé
pour avoir le droit de disposer, du capital, et qui est le
même pour tous les prêts (sur un même marché et à la
même date);

20 La prime d'assurance contre les risques de perte. qui
varie pour chaque prêt : c’est elle qui détermine presque
uniquement les différences entre les taux d’intérêt de tous les
placements en fonds publics ou valeurs de Bourse (1).

Ceci dit, quelles sont les causes qui déterminent ce taux
général de l'intérêt, autrement dit, le prix de location du
capital argent? — Pas plus que quand il s’agit de la valeur
des marchandises, pas plus que quand il s’agit du prix de la
main-d’œuvre, nous ne devons nous flatter de découvrir
une cause unique, mais il y a un grand nombre de causes,
qui peuvent d’ailleurs se grouper sous la vieille formule de
l’offre et de la demande.

L’offre du capital, sous forme de monnaie ou de titres de
crédit. dépend : — 1° d’abord de la puissance d’épargne du
pays, secondée de bonnes institutions d’épargne et de crédit
pour faciliter cette épargne et lui ouvrir des débouchés ; —
20 mais- il ne suffit pas que les capitaux soient abondants
dans le pays : il faut de plus qu’ils soient abondants sur le
marché, qu’ils s'offrent pour le prêt, et ceci implique l’exis-
tence d'une nombreuse catégorie de personnes ne pouvant
ou ne voulant utiliser leurs capitaux par leur industrie person-
nelle, car, dans une société où chacun ferait valoir les capi-
taux qu’il possède, il est clair que, si abondants fussent-ils,
ils ne seraient pas offerts ; — 3° enfin l’offre des capitaux
dépend de la sécurité des placements sans laquelle, comme au
temps passé et encore de nos jours dans les pays exposés
aux razzias de l’ennemi ou à celles de leurs propres gouver-

(4) A ces deux éléments doit s’en ajouter un troisième : la prime d'amor-
tissement veprésentant l’annuité nécessaire pour reconstituer le capital une
fois usé. s’ ! s’agit d’un capital en nature, ou pour reconstituer le capital
argent a,rs qu’il a été dépensé, Mais ceci n’est plus l'intérêt : c'est une
fraction du capital futur qui vient remplacer le capital passé.

"44
        <pb n="558" />
        LES CAPITALISTES RENTIERS ,
nements, les capitaux, loin de s'offrir, s’enfouissent dans une
thésaurisation stérile.

Quant à la demande, elle est déterminée par la productivité,
non pas précisément la productivité moyenne des entreprises
dans un pays donné et à un moment donné, mais plus exac-
tement la productivité des entreprises les moins productives
parmi celles auxquelles s’offre le capital, car ce sont celles-
là qui, précisément parce qu’elles ne peuvent pas donner
davantage, font la loi sur le marché du capital. Si celles-ci
ne peuvent donner que 3 p. 0/0 d’intérêt, les autres entreprises
plus rémunératrices qui pourraient, s’il le fallait, donner
plus, se garderont bien de le faire.

Si on se trouve dans un pays neuf, doté de toutes les res-
sources, terres vierges à défricher, mines à exploiter, réseaux
de voies de communication à créer, le taux de l'intérêt sera
très élevé : — d’abord parce que le capital y est rare, d’autant
plus rare que ceux qui le possèdent le gardent pour le faire
valoir et ne le portent pas sur le marché ; — et aussi parce
qu’il n’y a point en un tel pays d'entreprises à petit rende-
ment ; elles y sont dédaignées.

Au contraire, dans un pays vieux, les causes inverses agi-
ront: d’une part, les capitaux multipliés par une épargne
séculaire s'offrent en abondance ; et d'autre part, les emplois
à productivité élevée étant tous déjà occupés, les capilaux
en sont réduits à se placer dans les entreprises à producti-
vité minima, lesquelles pèsent sur le taux général de l'intérêt.

Le prêt à intérêt est, comme le salaire et le fermage, un
contrat à forfait, c’est-à-dire que le prêteur se désintéresse
de tout droit sur les profits de l’entreprise moyennant une
annuité fixe. Cependant, nous avons vu (p. 188) que lorsque
les prêteurs préfèrent les chances de gain et de perte à
la sécurité d’un revenu fixe, l’emprunteur leur promet seule-
ment une part des bénéfices s’il y en a, rien s’il n’y en a pas.
et, s’il y a des pertes, c’est sur le capital apporté par les
actionnaires que ces pertes retomberont d’abord. Mais alors,
ce n’est plus un contrat de prêt, juridiquement parlant, c’est

Gipe. P. R. 25e édition.

545
18
        <pb n="559" />
        5er PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE

un contrat d'association : la créance de ces prêteurs, au lieu
de s'appeler une obligalion, s'appelle une action, et leur
révenu, au lieu de s'appeler intérêt, s'appelle dividende. Natu-
rellement, le taux du dividende ‘doit être supérieur au taux
de l'intérêt puisqu’il représente un revenu plus aléatoire : il
doit comprendre en plus la prime d’assurance contre les
risques de mauvaises années. Et, généralement, le dividende
comprend aussi, en plus de l’intérêt et de la prime d’assu-
rance, ce qu’on appelle le profit; mais nous retrouverons
cette question au moment où nous nous occuperons des
profits.

Si le taux de l’intérêt tend à la baisse.

Si, au point de vue social, il faut souhaiter la hausse du
salaire, inversement quand il s’agit de l’intérêt il faut sou-
haiter la baisse.

Il faut la souhaiter d’abord au point de vue de la jüstice
dans la répartition: car par cela même que cette baisse
réduit le prélèvement exercé par les capitalistes rentiers
sur la production totale (en supposant toutes choses égales),
elle doit accroître d’autant la part disponible pour le travail ;
d’autant plus que le taux de l’intérêt ne détermine pas seule-
ment le revenu des capitalistes mais aussi, indirectement, le
taux des profits, des loyers, des fermages et, par conséquent,
de tous les revenus des classes possédantes.

Il faut la souhaiter aussi comme stimulant de la produc-
tion : — car par cela même qu’elle abaisse sans cesse le
prix de location du capital, et, par conséquent, les frais de
production, elle doit faciliter l’exécution d’entreprises jusque-
là impossibles. Voici des terres à défricher, des maisons
qu’on voudrait bâtir pour y loger des ouvriers, mais on sait
que terres ou maisons ne rapporteront pas plus de 3 p. 0/0.

+0
        <pb n="560" />
        LES CAPITALISTES RENTIERS Ï
Si donc le taux courant de l’intérêt est de 5 p. 0/0, on ne
pourra trouver de capitaux pour ces entreprises, car on ne
pourrait les entreprendre qu’à perte : on s’abstiendra. Mais
supposez que le taux de l’intérêt tombe à 2 p. 0/0: aussitôt
on s’empressera de les exécuter. Turgot, dans une image
célèbre, compare l’abaissement du taux de l'intérêt à la
baisse graduelle des eaux qui permet d’étendre la culture sur
de nouvelles terres.

Mais il ne suffit pas que cette baisse soit désirable. Est-elle
probable ? A-t-elle un caractère permanent ? Faut-il la consi-
dérer comme une véritable loi économique, naturelle, sem-
blable à celle de la hausse de valeur de la terre ou de la
baisse de valeur de la monnaie ?

L’économie politique, particulièrement l’école optimiste
française depuis Turgot jusqu’à Paul Leroy-Beaulieu, a tou-
jours affirmé cette loi. Bastiat la mettait au nombre de ses
plus belles harmonies.

Cette thèse s'appuie à la fois sur le raisonnement et sur les
faits.

En fait, la baisse considérable du taux de l'intérêt cons-
titue un des phénomènes économiques les plus caractéris-
tiques de la seconde moitié du xix° siècle : de 5 p. 0/0 vers
le milieu du siècle, il était tombé dans les dernières
années du siècle — 1897, année qui a marqué le minimum —
à 3 p. 0/0.

En théorie, la plupart des causes que nous avons énumé-
rées comme déterminant le taux de l’intérêt semblent devoir
agir dans le sens de la baisse. Il semble raisonnable de
penser que dans toute société progressive les capitaux
doivent devenir de plus en plus abondants, comme d'ailleurs
toute richesse produite, et que, par suite, leur utilité finale
et leur valeur doit aller en décroissant. La sécurité aussi
doit aller en augmentant, si du moins on admet que la civi-
lisation implique, de la part des individus et des Etats, plus
de fidélité à leurs engagements ou des moyens de contrainte
plus eflicaces de la part des créanciers. Et même, à côte de
-ces prévisions optimistes, il y a lieu d’inscrire cette prévi-

547
        <pb n="561" />
        c PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE

sion pessimiste mais qui agira dans le même sens, à savoir
qu’à l’avenir les capitaux devierdront moins productifs et
que les profits diminueront, soit dans l’agriculture par suite
de la loi du rendement non proportionnel, soit même dans
l’industrie ou les transports parce que les possibilités
d'emploi y sont limitées : par exemple, il semble incontes-
table que les chemins de fer qu'on pourra encore construire
en France seront beaucoup moins productifs que les grandes
lignes par lesquelles on a commencé.

Il semble même qu’il n’y ait guère de limite assignable à
cette décroissance, car il n’y a pas ici. comme quand il
s’agit d’une marchandise, la limite minimum des frais de
production, ou, comme quand il s’agit du salaire, celle fixée
par le coût d’existence d’un ouvrier. Ici, la seule limite c’est
celle au-dessous de laquelle le capitaliste renoncerait à
prêter et préférerait thésauriser son capital ou le manger ;
mais quel est le taux au-dessous duquel le capitaliste pré-
férera dépenser son argent, ou le garder sous clé, que le
prêter ? Sera-ce 1 pour cent ? Sera-ce 1 pour mille ?

Bastiat dit que l’intérêt peut descendre au-dessous de
toute quantité assignable sans jamais pourtant descendre &amp;
zéro, comme ces courbes, célèbres en mathématiques, qui se
rapprochent de plus en plus d’une ligne droite nommée
asymptôte, sans arriver à la toucher, sinon à l’infini.

Il s’est même trouvé des économistes qui vont plus loin
encore et croient que le taux de l’intérêt pourra descendre
à zéro, ce qui impliquerait la disparition de l’intérêt et le
crédit gratuit.

Voilà les arguments pour la thèse de la décroissance indé-
finie du taux de l’intérêt. Pourtant aucun ne nous paraît
décisif.

En fait, dans l’histoire économique, la baisse du taux de
l'intérêt n’apparaît nullement comme une ligne régulière-
ment descendante — telle que la dépréciation de la monnaie
qui depuis plus de mille ans ne s’est guère ralentie — mais
comme une ligne brisée et sans directive bien marquée
dans le sens de la hausse ni de la baisse. On a été très

548
        <pb n="562" />
        LES CAPITALISTES RENTIERS F3
frappée de la baisse du taux de l'intérêt dans la seconde
moitié du xix° siècle, mais qu’est-ce qu’une période de
cinquante ans dans l’histoire ? Sous l’empire romain le taux
de l'intérêt n’était pas plus élevé qu’aujourd’hui, et au
xviIIe siècle, en Hollande, il était déjà tombé aussi bas qu’à
la fin du siècle dernier. Il est donc très possible que dans
l’avenir le taux de l’intérêt devienne ascensionnel et déjà on
constatait, même avant la guerre, un relèvement très marqué
du taux de l'intérêt pour les fonds publics et les principales
valeurs.

C’est en 1897 que la baisse du taux de l’intérêt s’est arrêtée
et qu’une période inverse de hausse a commencé, se tradui-
sant par une baisse des cours de toutes les valeurs à revenu
fixe. La rente 3 p. 0/0, qui était montée au-dessus de 105 francs,
était déjà descendue à la veille de la guerre à 83 francs, ce
qui représentait un taux d’intérêt de 3,6 p. 0/0

Mais c’est bien autre chose depuis la guerre! Le mouve-
ment de hausse de l'intérêt et de baisse des titres s'est préci -
pité et à ce jour le taux s’est élevé au-dessus de 8 p. 0/0. Cette
hausse ne s’explique que trop par les énormes besoins
d’argent des Etats belligérants et la destruction incaleculable
de capitaux. La hausse de l'intérêt eût été bien autre encore
si les Etats belligérants n’avaient eu recours sur large
échelle à l'émission de papier-monnaie, ce qui a eu le
double effet, d’une part, de réduire d'autant les émissions
d’emprunts de la part des Etats; d’autre part, de fournir
au public des fonds disponibles pour souscrire à ces
emprunts.

Il y a tout lieu de penser que la hausse de l'intérêt s'accen-
tuera et se maintiendra longtemps après la guerre puisque
les mêmes causes continueront à agir (1). Etant données la
nécessité et l’urgence de tout reconstruire, ce sera dans le

(1) Voir en ce sens de nombreux arguments dans un article de M. Irving
Fi-her dans les Annals de l'Académie de Philadelphie (novembre 1916), The
rate of interest after war. — Cependant la thèse contraire a été soutenue
aussi.

AC
AAC
        <pb n="563" />
        D PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE

monde une vraie famine de capitaux — et si, comme le dit
M. Irving Fisher, la véritable cause de l’intérêt c’est « l’impa-
tience », jamais elle n’aura agi avec une telle intensité ! Et
comme, d'autre part, l’offre des capitaux sera au minimum,
à raison de l’effroyable consommation qui en aura été faite,
enfin que après la guerre la productivité des entreprises
sera sans doute plus grande qu’elle n’a jamais été, par
suite de Ja hausse des prix — on n’aperçoit vraiment pas
une seule raison de croire que le taux de intérêt baissera
bientôt.

Mais ce temps passera aussi et si nous portons les regards
au delà et que nous essayions de formuler des prévisions sur
les variations des divers facteurs qui agissent sur le taux de
l'intérêt, elles ne pourront être que bien incertaines. —
Pour l’abondance croissante des capitaux, elle est vraiserm-
blable en effet, mais pourra très bien être compensée par
une demande croissante. Toute entreprise n’exige-t-elle pas
une quantité de capitaux de plus en plus considérable ? —
En ce qui concerne les risques, pense-t-on qu’il y ait aujour-
d’hui moins de débiteurs insolvables, moins de faillites,
moins de colossales escroqueries, moins de capitaux
engloutis dans des entreprises aventureuses et surtout dans
le gouffre sans fond des armements, qu’au temps jadis ?
Certes non ! Pourquoi donc se croire autorisé à conclure
qu’il en sera différemment dans l’avenir ? — En ce qui con-
cerne la productivité, il est certain que si on ne regarde
qu’à une industrie déterminée, par exemple les chemins de
fer ou l'éclairage au gaz, il y a une limite à leur développe-
ment, mais si l’on considère la production en général, on
voit que les industries anciennes sont sans cesse remplacées
par de nouvelles : orrien ne permet d’affirmer que les trans-
ports par automobiles, par exemple, seront moins rémuné-
rateurs que ceux par chemins de fer, ou que l’éclairage
électrique le sera moins que l’éclairage au gaz.

En résumé, ce qui paraît le plus probable c’est que le
taux de l'intérêt passera dans l’avenir par les mêmes longues
périodes alternantes de hausse et de baisse que dans le

50
        <pb n="564" />
        LES CAPITALISTES RENTIERS }
passé (1): Il ne nous paraît donc pas établi que la foi en une
baisse indéfinie de l’intérêt puisse être érigée en loi ni qu’on
soit fondé à y voir un des facteurs qui tendraient à préparer
l'égalisation des conditions humaines.

Ce n’est point à dire pourtant qu’on ne soit en droit
d’attendre de l’avenir que la part du capital ne se réduise,
mais plutôt sous forme de profit que sous celle d’intérèt
(voir ci-après, Le Profit). Et un tel résultat ne sera point dû
au jeu de quelque loi naturelle mais à l’action raisonnée et
persévérante des hommes, probablement s’exerçant par la
voie des associations coopératives de crédit et celles de
consommation.

Quant à l’hypothèse que le taux de l’intérêt pourrait
tomber à zéro ou même au-dessous de zéro, ce n’est point
une absurdité telle que le serait celle de voir, par leur
surabondance, toutes les richesses devenir gratuites ; car la
production de toute richesse suppose nécessairement
un travail, elle est donc onéreuse, tandis que la transforma-
tion d’une richesse en capital n'est qu’un changement de
destination qui n'implique pas nécessairement un travail ni
même une peine. Sans doute un prêt purement gratuit sera tou-
jours une liéralité et, comme tel, en dehors de l'économie
politique. Mais on peut concevoir, en cas d’abondance de
capitaux, que le prèteur secontentât, comme contre-pres-
tation, de la certitude de retrouver son capital au moment
opportun et d’être délivré, en attendant, du ,soin de le
garder. C’est précisément ce qui est réalisé parfois dans les
prêts sous forme de dépôt (voir p. 422).

(1) Cette prévision, que nous avions émise dès la 1'° édition de ce livre
en 1883, ne se trouvait pas d'accord avec celle de M. Paul Leroy Beaulieu,
qui, comme presque tous les économistes de l'école libérale, a toujours annoncé
la baisse - laquelle en effet s’est réalisée jusqu’en 1897, mais a été remplacée
depuis lors nar la hausse.

551
        <pb n="565" />
        552
]

PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE
CHAPITRE III
LES SALARIÉS
Qui sont les salariés ?

Le salaire, tel que le définissent bon nombre d’économistes,
ce serait « tout revenu touché par un travailleur en échange
de son travail ». Mais cette définition qui embrasse pèle-
mêle, avec l’ouvrier, le paysan, l’artisan, le boutiquier, le
fonctionnaire et le patron lui-même en tant que celui-ci
prend une partie active à l’entreprise — est tendancieuse dans
son extension démesurée. Elle est inspirée par le désir de
réfuter les attaques du socialisme en niant toute différence
entre les titres des copartageants et en englobant tous les
revenus sous une même rubrique : ainsi capitalistes et pro-
priétaires « font camarades » avec les salariés (1). Le mot de
salaire, dans la langue économique, comme d’ailleurs dans
la langue vulgaire, doit servir à qualifier non point un
revenu quelconque. ni même tout mode de rémunération du
travail, mais seulement un mode très spécial, à savoir le
prix du travail loué et employé par un entrepreneur, « le
louage de services », dit le Code civil, article 1780.

Nous avons vu en effet, à maintes reprises, que l’entreprise
constitue le trait caractéristique de l'organisation écono-

(1) C’est en ce sens que Mirabeau, l’orateur de la Révolution, disait : « Je
ne connais que trois manières d'exister dans la société : il faut y être men-
diant, voleur ou salarié. Le propriétaire n’est lui-même que le premier des
salariés ».
        <pb n="566" />
        LES SALARIÉS ;
mique moderne. Or, le salariat est inséparable de l’entre-
prise, comme la fage et le revers d’une même médaille, ou
plutôt comme la vente et l’achat d’une même marchandise.
La marchandise ici c’est le travail ou la main-d'œuvre : le
salarié c’est celui qui la vend, l’entrepreneur c’est celui qui
l’achète.

Ainsi défini, le salariat ne constitue qu’un mode de rému-
nération nullement nécessaire et unique mais relativement
récent dans l’histoire économique, qui ne s’est généralisé
qu’avec l’organisation capitaliste et patronale moderne et
qui pourrait très bien disparaître avec elle. C'est ce qui va
nous apparaître plus clairement dans le chapitre suivant.

Notre définition du salariat comprend évidemment tous
ceux qui travaillent sous les ordres d’un patron, dans l’agri-
culture, l’industrie, les transports, le commerce, qu’ils soient
travailleurs manuels, employés, ingénieurs ou mème direc-
teurs, fût-ce à 500.000 francs d’appointements.

Mais inversement, cette définition exclut tous les produc-
teurs qui travaillent pour leur propre compte, c'est-à-dire :
— a) les producteurs autonomes : paysans, débitants, arti-
sans, quoique souvent plus pauvres que les salariés ; — b)
ceux qui exerçent une profession libérale : médecins, avocats,
artistes, etc. — Car les uns et les autres travaillent non pour
un parron, mais pour le public, pour le client.

Historique du salariat.

Le salariat était encore inconnu dans cette longue période
que nous avons appelée « l’industrie de famille » (p. 239),
où le maître de la maison se procurait par le travail de
ses serviteurs, de ses esclaves, de ses serfs, tout ce «jui lui
était nécessaire. Il est vrai que de tout temps, même dans
l’antiquité et sous le régime de l'esclavage, il y a eu des
hommes pauvres, mais libres, qui louaient leurs bras à un

555
Il
        <pb n="567" />
        : PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE

riche en échange d’an certain prix en argent ou en nature.
Mais ces travailleurs libres de l’antiqutté étaient plutôt ce
que nous appelons aujourd’hui des artisans, c’est-à-dire des
producteurs autonomes vivant de quelque métier et qui, à
certains moments, étaient loués comme surnuméraires quand
le personnel esclave ou domestique ne suffisait pas.

Il n’y avait guère plus de place pour le salarié proprement
dit sous le second régime, celui de l’industrie corporative.
Sans doute « les compagnons » étaient payés par le maître,
mais ils n’étaient point vis-à-vis de lui dans les rapports de
salariés à patron. L’étymologie même du mot compagnon
(cum pane, commensal), dit assez quel est le genre de
rapports qui existait entr’eux, du moins à l’origine. Et ce
n’étaient pas seulement des rapports de vie commune et
d’aide mutuelle, c'étaient aussi des liens d'obligations réci-
proques et assez rudes. Les compagnons ne pouvaient être
congédiés au gré du patron, mais ils ne pouvaient le quitter ;
leurs salaires étaient réglés par les statuts des corporations
et parfois par les autorités locales, mais ils ne pouvaient les
faire augmenter. Mais tous avaient l’espoir de s'établir
comme maîtres un jour, et pour nombre d’entre eux cet
espoir se réalisait.

Mais quand, à la fin du moyen âge, les petits marchés
urbains cessent d’être le centre de la vie économique et que
la constitution des grands Etats modernes, l'ouverture de
routes nouvelles, préparent la création des marchés natio-
naux et même internationaux, les petits maîtres d’autrefois
ne sont plus assez riches pour suffire à la production. Ils
sont remplacés progressivement par des capitalistes, de gros
marchands, qui, plus tard, deviendront des chefs d'industrie,
et c’est ainsi que se dessine peu à peu le type du patron. En
même temps, les compagnons voient se fermer l’accès de la
maîtrise. Ils commencent à former une classe distincte, ils se
voient exclus des corporations et, par conséquent, de toute
participation à la fixation de leur propre salaire, et opposent
aux « maîtrises », c’est-à-dire aux associations des patrons,
les « compagnonnages », c’est-à-dire les associations d’ou-

554
        <pb n="568" />
        JES SALARIÉS
vriers, première forme de nos syndicats ouvriers. Désormais
e capital et la main-d ‘œuvre vont marcher séparés. “a
Il fallait faire encore un pas de plus pour créer le type du
alarié tel qu’il existe aujourd’hui. Il fallait que fûssent sup-
rimées toutes les restrictions et réglementations qui eau
aient l’infériorité économique du régime corporatif, qui
iaient l’ouvrier tout en le protégeant, et rendre la main-
d’œuvre absolument mobile pour pouvoir l’organiserà volonté.

’est ce que firent d’abord des manufactures qui, étant ie
avec privilèges de l’Etat en dehors des corporations, se arou
vèrent par là même affranchies de tous leurs règlements et

urent appliquer librement la division du travail et la pro-

uction sur grande échelle. C’est ce que réalisèrent d'une
façon plus générale les édits de Turgot et ceux de la Révolu-
tion, décrétant la liberté complète du travail.

Désormais les ouvriers furent libres en effet, libres de
rendre leur travail au prix fixé par la loi de l’offre et de a
emande sur le marché, libres de le refuser, libres de s’en
aller quand bon leur semblait. Mais naturellement les patrons
aussi furent libres, sous les mêmes conditions, de les payer
au prix minimum auquel ils pourraient se les procurer,

ommes, femmes ou enfants, et de les congédier à leur gré,

e contrat de salaire fut désormais un contrat aussi libre
qu’un contrat de vente et même, en un sens, beaucoup plus
libre parce que la loi ne daigna pas s'en occuper — et la
main-d'œuvre devint une marchandise dont la- en

églée par les mêmes lois qu’une marchandise quelconque.
Alors le salariat fut véritablement constitué.

Personne, même parmi les socialistes, ne songe à nier que
ce régime n’ait donné un grand essor à la production et
n'ait puissamment armé l’industrie. Mais aucun esprit im-

artial ne niera non plus que cette liberté réciproque n’ait

‘abord beaucoup plus profité aux patrons qu’aux ouvriers.

eux-ci isolés, désorganisés, victimes d’une législation qui ne
eur permettait pas de s'associer, se trouvèrent dans les plus
mauvaises conditions pour tirer parti de leur marchandise,

’est-à-dire de leur travail, et ne purent le vendre qu’à vi

557
        <pb n="569" />
        5 PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE

Jrix — d’autant plus que cette désorganisation du régime
corporatif coïncida avec l’avènement du machinisme, que
d’ailleurs elle facilita. Et on s’accorde généralement à recon-
naître que, depuis la fin du xvir1* siècle jusque vers le milieu
du x1x° siècle, la condition des ouvriers salariés en Europe
a ététrès dure, bien plus dégradée que celle des plus pauvres
paysans, et que le régime de la liberté leur a été moins
avantageux que les régimes antérieurs.

De la hausse des salaires.

Même de nos jours il faut reconnaître que la part allouée
au travail salarié, soit manuel, soit même intellectuel, a tou-
jours été très médiocre en regard de celle touchée par les
autres facteurs de la production. Le taux des salaires avant la
guerre était en moyenne de 7 fr. 24 à Paris et de 4 fr. 22
dans les villes de province, ce qui, en comptant 300 jours de
travail par an, chiffre très supérieur à la moyenne, donne
comme revenu annuel 2.172 francs à Paris et 1.266 francs en
province. Mais il s’agit là des ouvriers de l’industrie. Pour
les ouvriers agricoles la moyenne ne dépassait pas 3 francs
par jour, soit 900 francs par an. Et il s’agit là des salaires des
hommes : pour les femmes ce n’était que la moitié: la
moyenne ne dépassait pas 3 francs à Paris, 2 fr. 10 dans les
départements. Quand l’ouvrier est en famille, lorsqu'il peut
cumuler, avec son propre salaire celui de sa femme et ceux
de ses enfants qui ont plus de treize ans et n’ont pas encore
quitté la maison, alors le total de ces revenus additionnés
peut suffire ; mais ce cumul ne peut avoir lieu que pendant
une courte période de sa vie, puisqu’il faut attendre que les
enfants aient atteint l’âge de treize ans et que dès qu’ils sont
âgés de dix-huit ou vingt ans, très souvent ils quittent la
maison paternelle. Ajoutons que l’ouvrier est contraint à

“56
ill
        <pb n="570" />
        LES SALARIÉS i
prendre sa retraite bien plus tôt que le bourgeois ou le fonc-
tionnaire et que son salaire, au lieu d’augmenter comme
pour ceux-ci, tend à baisser rapidement avec l’âge.

Il est vrai que si chétifs que soient ces salaires, ils sont
considérables comparés à ce qu’ils étaient il y a seulement
un demi-siècle. La hausse graduelle des salaires est un fait
indiscutable. Des milliers de statistiques dressées par tous
pays permettent de conclure que les salaires (agricoles ou
industriels) ont beaucoup plus que doublé au cours du
x1xe siècle (1).

Depuis la guerre on peut dire que le taux des salaires a
environ triplé, soit 20 à 25 francs dans l’industrie, 12 à 15
francs dans les campagnes — mais si l'on remarque que le
nombre indice des prix s’est élevé de 100 en 1914 à plus de
400 en 1920 et est encore au-dessus de 300, on reconnaîtra que
si le salaire nominal a prodigieusement haussé, le salaire réel
a plutôt diminué, car il ne faut jamais perdre de vue la dis-
tinction entre le salaire nominal qui est simplement la somme
d’argent (papier ou métal) touchée par le salarié, et le salaire
réel qui est la somme de satisfaction, la quantité de mar-
chandises, que ce salaire peut lui procurer.

Au reste, il y a tout lieu de croire qu’il n’y a là qu’une
inflation temporaire qui se dégonflera dès que les prix eux-.
mêmes baisseront et déjà d’ailleurs la baisse commençante
des prix a été suivie immédiatement d’une baisse des salaires
dans nombre d'industries.

Même en supposant qu’on put constater une hausse du
salaire réel, il ne faudrait pas croire la question résolue, car
il faudrait reconraître qu’elle a été dépassée et de beaucoup
par l'accroissement des besoins. Et comme le sentiment de
l'aisance ou de l’indigence résulte beaucoup moins du revenu
absolu et de la quantité consommée que du rapport entre le
revenu et les besoins, il en résulte que, même avec un salaire

(1) Pour la France de 1810 à 1910, un siècle, le nombre-indice des salaires
avait monté de 100 à 275, donc avait presque triplé, tandis que le nombre-
indice du coût de la vie s'était élevé seulement de 100 à 140.

557
        <pb n="571" />
        3 PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE
accru, la classe ouvrière peut se sentir plus pauvre, car telle
est la nature de l’homme que l’aisance même lui apparaît
comme un état de misère si elle fait contraste avec l’opu-
lence de ceux qui l’entourent. Et il ne faut pas dire que
l'accroissement de ces besoins est imputable à la classe ou-
vrière elle-même, car il est bien évident qu’au contraire la
plupart lui ont été suggérés par l’imitation des classes riches.

Ce n’est pas ici simplement une question d’appétits qui se
trouvent en souffrance, mais aussi un sentiment de justice.
Les ouvriers estiment qu’ils ont droit non pas seulement à
une amélioration jugée suffisante par les patrons, mais à un
accroissement derevenu au moins proportionnellement éga]
à celui des autres classes de la société. Or est-ce le cas?
L’accroissement des salaires a-t-il été proportionnel à l’ac-
croissement général de le richesse ? Tous les économistes de
l’école libérale répondent affirmativement et s'efforcent de.
démontrer que la part prélevée par le travail a proportion-
nellement plus augmenté que la part prélevée par le capital.

Mais cette démonstration n’était pas très probante pour le
passé et ce n’est pas la dernière guerre qui lui aura apporté
de nouveaux arguments, car s’il est vrai que les salaires
aient bénéficié d’une énorme plus-value, il est facile de
voir qu’elle est restée au-dessous de celle des profits. Sans
doute les ouvriers peuvent s’estimer favorisés en compa-
raison des capitalistes rentiers qui ont subi, sans presque
aucune compensation, tout le préjudice de la dépréciation
de la monnaie : toutefois les véritables profiteurs de la
guerre ce ne sont point les salariés mais les industriels, les
commerçants et surtout les agriculteurs.

Les lois du salaire.

Définir les lois du salaire c’est essayer de mettre en
formule leur action ; c’est chercher à découvrir les causes
générales qui en déterminent le taux et le font monter ou

“58
1V
        <pb n="572" />
        LES SALARIÉS ;
descendre. C’est un des gros problèmes de l’Economie Poli-
tique : il a fourni matière à des controverses qui durent
depuis un siècle et plus — tout comme celles sur la loi de la
rente ou la loi de l'intérêt (voir ci-dessus, pp. 490 et 542).

On pourrait être tenté d'abord de se demander s’il existe
vraiment des lois naturelles qui régissent le taux des salaires ?
N’est-ce pas là une recherche vaine puisque le taux des
salaires varie d’un métier à un autre, d’un lieu à un autre,
et que, dans chaque cas particulier, il est déterminé par un
libre débat — ou présumé libre — entre le patron et l’ou-
vrier?

Ce serait mal raisonner, car le prix des marchandises
aussi varie suivant leur nature, suivant le lieu, suivant le
temps; d’elles aussi on peut dire qu’il résulte d’un libre
débat entre le vendeur et l'acheteur, et pourtant cela n'em-
pêche pas de rechercher les lois qui régissent les prix. Il n’y
a là aucune contradiction. Les prix et les salaires sont réglés
certainement par les conventions des hommes (1), mais ces
conventions elles-mêmes sont’ déterminées par des causes
générales qu’il s'agit de découvrir. Croire à l’existence des
lois naturelles en économie politique c’est croire précisé-
ment que les hommes, dans leurs conventions, sont déter-
minés par certains mobiles psychologiques ou par certaines
circonstances extérieures qui ont un caractère général et
qui peuvent être dégagés de la masse confuse des marchan-
dages particuliers.

Or, puisque, dans notre organisation économique actuelle,
le travail n’est qu’une marchandise comme une autre qui,
sous le nom de main-d’œuvre, se vend et s'achète (ou se
loue) sur le marché, il paraît évident que le prix de la

(1) Et encore, n'est-il pas exact de dire pour les salaires, pas plus que
pour les prix, qu’ils sont fixés par des conventions particulières ; chacun sait
au contraire que de même qu'il existe un cours général pour chaque mar-
chandise lequel ne saurait être influencé que d'une façon insignifiante par
le marchandage des parties, — de même aussi il existe un taux général des
salaires pour chaque genre de travail qui s'impose aussi bien aux patrons
qu aux ouvriers.

55€
        <pb n="573" />
        5, PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE
main-d’œuvre doit être déterminé par les mêmes lois que
celles qui régissent le prix de n'importe quelle marchandise,
lois déjà étudiées à propos de la valeur et qui se résument
dans la formule vulgaire de l’offre et de la demande, ou
dans la traduction vive et pittoresque qu’en a donné Cobden :
« Les salaires haussent toutes les fois que deux patrons
courent après un ouvrier ; ils baissent toutes les fois que
deux ouvriers courent après un patron ».

Mais c’est là une simple constatation des faits et non une
explication. Il s’agit en effet de savoir pourquoi ce sont à tel
moment les ouvriers qui courent après le patron, ou les
patrons qui courent après l’ouvrier ?

Une bonne loi des salaires doit expliquer toutes les varia -
tions des salaires : — 1° pourquoi les salaires sont plus
élevés dans tel pays que dans tel autre ? — 20 pourquoi plus
ou moins à telle époque que dans telle autre? — 30 pour-
quoi plus ou moins dans tel métier que dans tel autre ?

Dans l’histoire des doctrines, il faut en distinguer trois
principales, mais dont les deux premières, après avoir brillé
au premier rang, sont aujourd’hui éclipsées.

$ 1. Théorie du fonds des salaires.

Cette théorie a été longtemps classique en Angleterre, ce
qui fait qu’on la désigne généralement par le terme anglais
wage-fund qui est précisément ce que nous traduisons par
« le fonds des salaires ». Elle a tenu une place considérable
dans l’histoire des doctrines économiques.

C'est elle qui se rapproche le plus de la formule de l’offre
et de la demande et elle s'applique seulement à la pré-
ciser.

L'offre, dit-elle, se sont les ouvriers, les prolétaires, qui
cherchent de l’ouvrage pour gagner leur vie, et qui offrent
leurs bras. La demande, ce sont les capitaux qui cherchent
un placement; nous avons déjà vu, en effet (pp. 137-138), qu’il
n'existe pas d’autre moyen de donner un emploi productif

“60
        <pb n="574" />
        t Sa
i 20h20) -
LES SALARIÉS 252$ -
à un capital que de l’employer à faire travailler des éuvri@sbliothek €
C’est le rapport entre ces deux éléments qui déterritèra le ®
taux des salaires. ce $.
Prenez le capital circulant d’un pays (que les écononit se Kie) 202
anglais appelaient le wage-fund, parce que dans leur peitsée
il avait pour fonction d’entretenir les travailleurs au cours
de leur travail); prenez ensuite le nombre de travailleurs.
Divisez le premier chiffre par le second, et le quotient vous
donnera le montant du salaire. Soit 10 milliards le capital
circulant, 10 millions le nombre des travailleurs, et vous
aurez tout juste 1.000 francs pour le salaire annuel moyen.
Il est clair que, d’après cette théorie, le salaire ne peut
varier qu’autant que l’un des deux facteurs variera. Une
hausse de salaire n’est donc possible que dans les deux cas
suivants :
a) Si le wage-fund, c’est-à-dire la masse à partager, vient
à augmenter — et elle ne pourra augmenter que par
l’épargne ;
b) Si la population ouvrière, c’est-à-dire le nombre des
copartageants, diminue — et elle ne pourra diminuer que si
les ouvriers mettent en application les principes de Malthus,
soit en s’abstenant de se marier, soit en n’ayant que peu
d’enfants.
Mais cette théorie, quoique encore défendue par certains
économistes, est aujourd’hui très discréditée. .
D'abord le fait sur lequel elle s'appuie, à savoir qu’il faut
un certain fonds de roulement pour pouvoir faire travailler
des ouvriers, n’a d’intérêt qu’au point de vue de la produc-
tion et nullement de la répartition. Il est incontestable que
les salaires sont payés sur le capital puisque l’argent que
l’entrepreneur emploie à payer les ouvriers est certainement
un capital, mais il n’en résulte nullement que le taux de ces
salaires soit déterminé par le montant de ce capital. Autre
chose est la question de savoir si un entrepreneur aura de
quoi faire travailler des ouvriers, c’est-à-dire assez de
matière première ou d’instruments — autre chose est de
savoir quelle est la part dans le revenu de l’entreprise qu’il
        <pb n="575" />
        Ë PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE

pourra leur céder. La réponse à la première question
dépend de ce qu’il possède ; la réponse à la seconde dépend
de ce qu’il produira. La demande des bras dépend de l’acti-
vité industrielle, mais cette activité dépend à son tour des
espérances des entrepreneurs bien plus que de la somme
qu’ils ont en caisse ou de celles dont leur crédit permet de
disposer chez leurs banquiers.

De plus la prétendue précision de cette théorie n’est qu’un
leurre. En fin de compte, quand on la serre de près, elle se
réduit à ceci que le taux des salaires s’obtient en divisant le
total des sommes distribuées en salaires par le nombre des
salariés, ce qui est une simple tautologie. Ou, si on veut la
prendre dans le sens le plus large, elle signifie que les
salaires sont d’autant plus élevés que la richesse d’un pays
est plus grande, proposition trop banale pour avoir aucun
intérêt scientifique.

S 2. Théorie de la loi d'airain.

Ceite théorie prend également pour point de départ ce
fait que la main-d’œuvre, la puissance du travail, dans
l’organisation actuelle de nos sociétés, n’est qu’une marchan-
dise qui se vend et s’achète sur le marché. Ce sont les
ouvriers qui sont vendeurs, ce sont les patrons qui sont
acheteurs, Or, partout où la concurrence peut librement
s’exercer, n’est-ce pas une loi commune à toutes les mar-
chandises que leur valeur se règle sur le coût de produc-
tion ? C’est là ce que les économistes appellent le prix naturel
ou la valeur normale. Donc il doit en être de même de cette
marchandise qu’on appelle la main-d’œuvre. Pour elle aussi
le prix, c’est-à-dire le salaire, est déterminé par le coût de
production.

Reste à savoir ce qu’il faut entendre par ces mots de coût
de production appliqués à la personne du travailleur.

Prenons par exemple une machine. Les frais de produc-
tion sont représentés : 1° par la valeur de la houille qu’elle

sh9
        <pb n="576" />
        LES SALARIÉS 3
consomme ; 2° par la prime qu'il faut mettre de côté annuel-
lement pour l’amortir, c’est-à-dire pour la remplacer par
une autre quand elle sera hors de service. De même aussi le
coût de production du travail sera représenté : 1° par la
valeur des subsistances que doit consommer l’ouvrier pour
se maintenir en état de produire ; 2° par la prime d’amortis-
sement nécessaire pour remplacer ce travailleur quand il
sera hors de service, c’est-à-dire pour élever un enfant
d’ouvrier jusqu’à l’âge adulte.

Voilà comment le salaire doit se réduire au minimum stric-
lement nécessaire pour permettre à un travailleur de vivre, lui
et sa famille, ou, d’une façon plus générale, pour permettre
à la population ouvrière de s’entretenir et de se perpétuer.

Telle est la théorie généralement connue sous le nom de
Loi d'airain. Ce nom sonore, trouvé par Lassalle, a d’abord
fait fortune ; pendant trente ans, il a retenti comme le
refrain d’un chant de guerre socialiste et a servi à attiser les
haines sociales en démontrant aux ouvriers que l’organisa-
tion économique ne leur laissait aucune chance d’améliora-
tion de leur sort.

Cette théorie est vraie et fausse à la fois.

Elle est vraie en tant qu’elle veut dire que le salaire nor-
mal tend à se régler sur le coût de la vie, augmentant quand
celui-ci augmente, diminuant quand il diminue (1). En effet, il
faut bien que le travailleur, ne fut-il mème qu’un esclave,
trouve le moyen de vivre — si toutefois on ne peut se passer de
lui. Et d’ailleurs, en outre de la nécessité économique, ilya
une nécessité morale qui agit aussi, soit par des concessions
spontanées des patrons, soit par la pression de la grève.
Quelle plus éclatante démonstration que celle dont nous

sommes les témoins, puisque nous avons vu depuis cinq ans
le coût de la vie et le taux du salaire s’élever parallèlement
— et depuis peu, la courbe du prix qui descend déclanchant
une baisse des salaires.
(1) Le salaire normal, disons-nous, car exceptionnellement le salaire
courant peut tomber au-dessous de cette limite — par exemple lorsque la
main-d'œuvre féminine ou celle des immigrants s'offre en surabondance.

562
        <pb n="577" />
        PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE

Mais la théorie est fausse si on veut lui faire dire, comme
c’était la pensée de ses doctrinaires, que le salaire ne peut
jamais s’élever au-dessus du strict nécessaire pour vivre,
c’est-à-dire que le minimum est aussi un maximum. Il suffit
d’ouvrir les yeux pour voir que le salaire de l’ouvrier n’est
assujetti à aucun maximum — si ce n’est celui qui résulte
pour l’ouvrier, comme pour tout autre co-partageant, de la
limitation de la production. Et reconnaître que le salaire est
en fonction du coût de la vie, comme nous venons de le dire,
n’implique nullement qu’il soit invariable puisque ce coût de
la vie est lui-même susceptible d’augmenter indéfiniment,
dans la mesure même où s’accroissent les besoins de l’ouvrier.
Au lieu de parler de salaire d’airain on parle aujourd’hui
de « salaire vital » (living wage) en entendant par là un
salaire qui permette à l’ouvrier de vivre conformément aux
habitudes, à l’étiquette, pourrait-on dire, du milieu social
où il est appelé à vivre.

&amp; 3. Théorie de la productivité du travail.

Une troisième théorie, tout en cherchant, comme les pré-
cédentes, à déduire la loi du salaire de celle de la valeur,
arrive pourtant à des conclusions tout à fait opposées.

La valeur du travail, dit-on, ne peut être assimilée à la
valeur d’une marchandise soumise uniquement à la loi de
l’offre et de la demande sous l’action de la concurrence, car
le travailleur n’est pas un produit, mais bien le facteur de
toute production. Par conséquent, sa valeur doit être régie
par les mêmes causes que celles de la valeur des instruments
de production, terre ou capital, c’est-à-dire surtout par la
productivité de ces instruments. Quand un entrepreneur loue
une terre, le taux du fermage qu’il paie n’est-il pas calculé
d’après la productivité de cette terre ? Nous l'avons vu aussi
pour la location du capital (p. 545). Pourquoi, quand il s'agit
de louer le travail, le taux du salaire ne serait-il pas en rai-
son de la production du travail, de son efficacité (e/ficiency) ?

564
        <pb n="578" />
        LES SALARIÉS 0

Toutefois la théorie de la productivité comporte des
expressions assez diverses. L'ancienne forme est très opti-
miste. D’après celle-ci l’ouvrier toucherait en principe — non
évidemment la valeur intégrale produite par l’entreprise
puisqu’en ce cas le patron, ne gagnant rien, ne ferait plus tra-
vailler — mais du moins fout ce qui reste sur le produit total,
déduction faite des parts afférentes aux autres collaborateurs
(intérêt, profit, rente) : ces parts seraient strictement définies,
tandis que la sienne aurait l’avantage d’être indéfinie.

Si cette théorie était fondée, elle serait aussi encourageante
que les précédentes étaient désespérantes. Si, en effet, le taux
des salaires dépend seulement de la productivité du travail
de l’ouvrier, le sort de celui-ci est entre ses mains. Plus il
produira, plus il gagnera : tout ce qui est de nature à
accroître et à perfectionner son activité productrice — déve-
loppement physique, vertus morales, instruction profession-
nelle. inventions et machines — doit accroître infailliblement
son salaire.

Cette théorie s'adapte assez bien à certains faits.

D'abord il est évident que la productivité du travail exerce
une influence générale sur le taux des salaires en ce sens
que, en accroissant la richesse du pays, elle accroît la masse
à partager et par là finit nécessairement par accroître aussi
la part de tous les copartageants, y compris celle des ouvriers.

De plus, elle réussit mieux que les autres théories à expli-
quer les inégalités des salaires, car si le graveur touche plus
que le manœuvre, l’Américain plus que le Français, l’ouvrier
du xx siècle plus que celui des siècles passés, n'est-ce point
parce que le travail de ceux-là est plus productif que le tra-
vail de ceux-ci? Et si l’on croit que l’apprentissage est utile à
l’ouvrier, n’est-ce point parce qu’on suppose qu’un ouvrier
qui sait bien son métier produit plus et que, produisant plus,
il sera mieux payé ?

Mais, d'autre part, si elle explique assez bien les différencia-
tions du salaire, elle n’explique aucunement ses variations.
Pourquoile salaire baisse-t-il ou monte-t-ilà certains moments?
Pourquoi a-t-il doublé depuis la guerre, par exemple ? Pour

565
        <pb n="579" />
        5 PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE
quoi les ouvriers par tous pays redoutent-ils tant la concur-
rence des travailleurs qui précisément sont les moins
productifs, femmes, apprentis,» indigènes des colonies,
ouvrières à domicile ? Cette explication laisse évidemment
dans l'ombre un des facteurs essentiels du taux des salaires,
à savoir l’abondance ou la rareté de la main-d’œuvre.
__ Avjourd'hui cette théorie du salaire réglée par la producti-
vité du travail se présente sous une forme plus scientifique
et dégagée de toute préoccupation optimiste ou finaliste. Elle
ne fait d’ailleurs qu’étendre au salaire, considéré comme
prix du travail, la même explication que celle adoptée pour
expliquer la valeur de toute chose, celle de l’utilité finale. De
même que chaque unité nouvelle d’un bien quelconque,
ajoutée à celle qu’on possède déjà, n’apporte qu’une utilité
décroissante jusqu'à la limite où elle tombe à zéro — se
reporter à l'exemple que nous avons donné des seaux d’eau
(p. 60) — de même, dit-on, chaque dose nouvelle de tra-
vail, chaque travailleur nouveau, employé pour l'exécution
d’une œuvre déterminée — ramassage de pommes de terre,
ensemencement ou moisson, mine, fabrique, magasin, etc. —
n’apporte qu'un concours d'utilité décroissante, qu’une pro
ductivité de plus en plus réduite. Or c’est sur la productivité
de dernier ouvrier que se réglera le taux du salaire pour tous
les ouvriers de l’entreprise. C’est donc bien la productivité
du travail qui règle le taux du salaire, mais seulement la pro-
ductivité la plus faible, la productivité marginale — de même
que c’est la valeur de l’unité la moins utile d’une catégorie
de produits qui règle la valeur de tous ces produits, ou
encore de même que c’est le coût du blé poussé sur la terre
la moins productive qui détermine le prix et la rente pour
toutes les autres terres. Supposons dix ouvriers appelés suc-
cessivement : le premier produira 10, le second 9, le troi-
sième 8, etc., jusqu’au dixième qui ne produira que 1. Eh
bien ! le salaire sera de 1 pour ce dernier et aussi pour tous
ses camarades.

Mais pourquoi, demandera-t-on sans doute, pourquoi les
ouvriers qui ont beaucoup produit se trouveraient-ils réduits

“66
        <pb n="580" />
        au salaire de celui d’entre eux qui a produit le moins?
pourquoi le salaire de fous ne serait-il pas égal au produit
maximum ou tout au moins au produit moyen? — Parc
que s’il en était ainsi, le dernier ouvrier, l’ouvrier marginal,
se trouverait toucher un salaire supérieur au produit de son
ravail et qu’en ce cas le patron s’empresserait de congédier
et ouvrier qui lui coûterait plus qu’il ne lui rapporte. —
Et pourquoi alors ne pas supposer que chaque ouvrier
ouchera comme salaire ce qu’il a produit, le premier 10, le
second 9, etc.? — Ce serait juste, mais c’est impossible parce

ue tous ces ouvriers sont, par hypothèse, de capacité
sgale, interchangeables à volonté, et que c’est un axiome
d’économie politique que sur un marché il ne peut y avoir,
qu’un même prix pour des objets identiques. Les dix travail-
eurs touchent le même salaire parce que, comme le di
rès bien le langage courant, ils se valent.  -

Comme on le voit, cette théorie nouvelle de la producti-
vité. à la différence de la première, tient compte de l'abon -
dance ou de la rareté de la main-d’œuvre puisque c’est pré-
cisément du nombre des ouvriers employés que dépend la
productivité finale ; elle se prête donc mieux à l’explication
des faits et notamment à l’effet de dépression qu’exerce sur
e taux des salaires l'introduction de nouveaux ouvriers,
par exemple des femmes, ou l'immigration étrangère e
indigène : on peut dire que ceux-ci agissent comme travail-
eurs « marginaux ». ,

Comme conclusion, il semble qu’il faut renoncer à trouver
une explication simple, c’est-à-dire une cause unique du taux
es salaires, de même d’ailleurs que, de la valeur des pro-
duits ; encore moins est-ce possible quand il s’agit du travail.
Pour l'employeur, la main-d'œuvre est une marchandise e
son prix sera déterminé surtout par des facteurs économi-

ques que l’on peut résumer dans la formule populaire de
l'offre et de la demande — ou dans celle de la productivité
inale qui n’en est en somme que l'expression scientifique.
= pour l’ouvrier il y a d’autres facteurs qui agissent aussi

le taux du salaire : urs économiques, dont le plus
        <pb n="581" />
        PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE

important est le niveau de ses besoins, standard of life,
mais aussi facteurs moraux, dont le plus important est le
sentiment qu'a pu acquérir l’ouvrier de sa valeur sociale et
des moyens d’action qu’il peut trouver pour faire prévaloir
ses droits dans les organisations syndicales ou dans la
politique.

Du juste salaire.

Expliquer, comme nous venons de'le faire, quelles sont
les lois qui déterminent le salaire dans la société, c’est cher-
cher ce qu’est le salaire en fait. Mais la question peut se poser
autrement : on peut rechercher ce que devrait être le salaire,
soit au point de vue de la justice, soit au point de vue d’une
économie rationelle.

Au point de vue économique le problème théorique du
juste salaire se pose en ces termes, mathématiques, peut-on
dire: étant donnés deux facteurs, dont l’un est le travail
manuel et l’autre le capital, qui coopèrent à une entreprise
quelconque, quelle est la part qui doit revenir à chacun d’eux
dans le produit ? Sans doute au prorata de la part de produc-
tivité de chacun des deux facteurs dans le produit total ? —
Mais où est l’étalon qui permettra d’établir une commune
mesure entre les deux ? Voici Robinson qui fournit un canot
et un filet, Vendredi qui ne fournit que ses bras. La journée
finie, Vendredi rapporte 10 paniers de poissons. Combien
doit-il en revenir à Robinson (le capital)? combien à Ven-
dredi (le travail) ?

Malheureusement le problème ainsi posé apparaît aussi
insoluble que celui énoncé ironiquement par Stuart Mill
quand il dit: étant données les deux lames d’une paire de
ciseaux employée à couper une étoffe, quelle est celle des
‘deux qui a droit à la plus grosse part? — ou tel que celui
rapporté par un correspondant du journal Le Temps, de

568
        <pb n="582" />
        LES SALARIÉS J
Brazzaville: le propriétaire d’une pirogue disputait aux
pagayeurs le prix de son passage en disant : Que pourraient
les pagayeurs sans la pirogue ? — à quoi ceux-ci répondaient :
Que pourrait la pirogue sans les pagayeurs ? (1)

Au point de vue moral la question se pose autrement : quel
est le salaire qui donnera satisfaction aux justes revendica-
tions de l’ouvrier ? La productivité n’est plus seule en cause
ici : il y a bien d’autres facteurs, et d’abord les besoins, la
dignité de la personne des travailleurs, le sentiment de ses
droits, etc.

Cette question du juste salaire a toute une noble histoire et
qui a commencé longtemps avant qu'il y eût une science éco-
nomique. Elle a fait l’objet de subtiles recherches de la part
de tous les canonistes au moyen âge. Pour eux, le juste
salaire c’était celui qui donnait à l’ouvrier l’équivalent exact
du travail fourni, mais comme leurs connaissances écono-
miques n’élaient pas assez avancées pour leur permettre de
définir ce que pouvait être la « valeur exacte du travail
fourni », cette conception restait dans le vague ou, à vrai
dire, se réduisait à une tautologie (2). Aussi leur conception
du juste salaire se réduisit-elle en fait à une définition beau-
coup plus simple — celle-là même qui a été consacrée par le

(1) II s'est trouvé cependant un économiste allemand pour aborder la solution
du problème, de Thünen. Dansun livre traduit en français sous, le titre Le
salaire naturel (mais qui n'est qu’une partie de son livre déjà cité L'Etat
isolé), il a cherché à déterminer par l'emploi des mathématiques le salaire
naturel — en entendant par là le salaire tel qu'il devrait être (et que, par con-
séquent, il eut mieux valu appeler salaire rationnel ou idéal, car la nature n’a
vien à voir avec ces laborieux calculs), D'équations en équations, il aboutit à
cette formule simplifiée S = Vap. ce qui veut dire que le salaire naturel, le
juste salaire, c’est la moyenne géométrique entre la valeur représentée par le
coût de la vie pour le travailleur, à d'une part, et la valeur du produit total,
p d'autre part. Il suffit de multiplier ces deux valeurs l'une par l'autre et
d'extraire la racine carrée, Pour rendre la formule plus claire, traduisons-la
en chiffres : représentons les frais d'entretien du travailleur par 2, la valeur
du produit par 4,5 ; multiplions le second par le premier, nous aurons 9, dont
la racine carrée est 3 ; voilà le salaire naturel.

(2) La notion du juste salaire se confond d'ailleurs pour les canonistes avec
celle du juste prix, et cela par la raison bien simple que « le salarié », à
proprement parler, n'existait guère de leur temps et que le travailleur était
plutôt l'artisan dont le travail était rémunéré par la vente de ses produits.

56€
        <pb n="583" />
        i PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE
pape Léon XIII dans sa célèbre encyclique sur la condition
d &lt; ri ; dit TT No . LS LT te ae . .
es ouvriers, dite Rerum Novarum : « C est une loi de justic
naturelle que le salaire ne doit-pas être insuflisant à faire
subsister l’ouvrier sobre et honnête ». Mais on ne voit pa
2 . 2 pe : = aden ;
pourquoi la justice ne réclamerait, en ce qui concerne
l'ouvrier, que ce qui suffit à une existence modeste, à un
ouvrier « sobre », tandis que pour les autres classes de la
4 » À . : me
société et pour les patrons aucune limitation semblable ne
eee ” } &gt; = Ne — ee:
serait posée ? C’est au « salaire minimum » que cette défini
tion convient mais non au « juste salaire ».
“ &gt; + = \ ” . = . :

Aujourd'hui on tend à élargir cette conception du juste
salaire en prenant pour mesure des besoins non ceux indivi
duels à l’ouvrier mais ceux de la famille ouvrière, ce qui

&gt; nt = drama 2 - en ;

revient à dire que le juste salaire devra'être plus élevé pour
celle qui a beaucoup d'enfants que pour celle qui n’en a que
peu ou point. Au point de vue économique la thèse est insou
tenable car pourquoi alors ne pas appliquer la même règle
our le « juste prix » et ne pas dire qu’il devrait y avoir des
prix différents dans les magasins pour les clients selon le
nombre de leurs enfants? Mais au point de vue de l’huma
nité, de la paix sociale, et surtout de l'intérêt de la natalité
rançaise, cette différenciation des salaires selon le nombr
des enfants est très justifiable. D'ailleurs le salaire familial,
comme on l'appelle, est déjà entré dans la pratique. Bon
nombre d’entreprises industrielles et de Compagnies (che-
mins de fer, mines, etc.) sont entrées dans cette voie (1).

Au reste, pour la plupart des économistes, il n’y a pas de
question du « juste salaire », car le salaire est ce qu'il est et
ne peut être autrement : il est juste, tout comme le juste prix,
en tant qu’il résulte de Ia loi de l’offre et de la demande, à la

AR Pa Ne te
condition toutefois que celle-ci agisse librement. Et si o

; = re ae — @ 7 —=—# =&gt; == ' = — ———par
veut le rendre plus juste encore, la seule chose à faire est d

(1) L’objection à la généralisation du salaire familial c’est qu'il risque de
aire préférer les célibataires aux pères de famille quand il s’agit d'embaucher
un ouvrier. Pour y répondre, des Caisses de Compensation collectives entr

atrons ont été établies, qui reçoivent collectivement les contributions patro
nales et les répartissent sous forme de majorations de salaires à qui de droit.

570
        <pb n="584" />
        LES SALARIÉS
travailler à écarter les causes de pression ou d’oppression
qui mettent obstacle au jeu de la libre concurrence.

Sans doute cette école ne conteste pas que le salaire ne
soit souvent insuffisant et qu’il ne soit désirable de le voir
augmenter: mais, dit-elle, le seul moyen de l’améliorer c'est
de mettre l’ouvrier et le patron sur le même pied que le ven-
deur et l’acheteur d’une marchandise quelconque, et à cet
effet, elle propose de créer : — soit, comme M. de Molinari,
des Bourses du Travail dans lesquelles la main-d’œuvre serait
cotée comme le sont les valeurs mobilières dans les Bourses
de commerce ou de fonds publics; — soit, comme M, Yves
Guyot, des sociétés commerciales de travail qui vendraient la
main-d'œuvre de leurs membres dans des conditions plus
avantageuses que ne peuvent le faire des ouvriers isolés.

Mais le mot juste est pris ici comme synonyme d’exact : on
dit juste salaire comme on dirait que « le compte est juste » ;
mnais c’est prendre le fait pour le droit. Puisqu’on nous pré-
sente la loi de l’offre et de la demande comme une loi natu-
relle, c’est précisément comme telle qu’elle ne saurait créer
la justice, pas plus que la loi de la gravitation.

Pour les socialistes, la question du jus‘e salaire ne se pose
pas plus que pour les économistes, mais par un motif
opposé ! Ce qui doit revenir à l’ouvrier ce n'est rien moins
que la valeur totale du produit. Et cette prétention est
logique si l'on admet avec Karl Marx que toute valeur n’est
que du travail cristallisé (p. 64). Mais nous avons vu que
cette théorie n'était pas plus admise comme explication
suilisante de la valeur, et par conséquent la solution sim-
pliste du salaire égal à la valeur totale du produit croule
avec elle.

VI
Les modalités du salaire.

1° Le mode de salaire le plus simple, et longtemps le seul
usité, est le salaire au temps, établi soit à la journée, soit
fréquemment aujourd’hui, à l’heure. Les inconvénients de ce

571
7
        <pb n="585" />
        PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE
mode de salaire sont grands : aucun stimulant à la produc-
tion, prime à la paresse, dévalorisation du bon ouvrier.
Néanmoins c’est le mode préféré par les syndicalistes parce
qu’il est précisément absolument égalitaire et ne risque pas
de surmener l’ouvrier, ni de le pousser à trop produire.

2° Dans le travail aux pièces ou à la tâche, le salaire est
établi non plus sur le temps mais sur la quantité d’ouvrage
réellement exécuté. Ce mode de rémunération stimule gran -
dement l’activité de l’ouvrier et il parait aussi le plus juste,
au sens économique de ce mot. Il ne laisse pas cependant
que de faire courir un risque assez grave au patron et même
au consommateur, le risque de sacrifier la qualité à la quan-
tité, là surtout où le travail ne peut être immédiatement
contrôlé (1).

Mais, en général, les ouvriers et surtout leurs syndicats
sont hostiles au salaire aux pièces par beaucoup de raisons:
— parce que le salaire de base, c’est-à-dire le prix alloué
par pièce, pouvant toujours être modifié, le patron ne
manque pas de l’abaisser dès qu’il constate que le bon
ouvrier peut se faire un gros salaire; et plus celui-ci s'évertue
à produire, plus le prix alloué par pièce est diminué, en sorte
que l’on peut arriver ainsi à extorquer de l’ouvrier le maxi -
mum de travail pour le minimum de salaire; — parce que
le travail aux pièces établit au profit de l’ouvrier plus capable
ou plus vigoureux une supériorité qui répugne à l’esprit
égalitaire de ses camarades moins bien doués; — parce
qu’il pousse à la surproduction et par là à l’avilissement des
prix et à celui même des salaires : — parce qu’il augmente

(1) Dans l'industrie l’infériorité productive du travail aux pièces est moins
sensible parce que là ce travail peut être surveillé de près et parce que ses
résultats peuvent être immédiatement contrôlés. Mais dans la production
agricole l'intériorité du travail à la täche est plus à redouter :

a) parce que la surveillance y est b:aucoup plus difficile que dans une
usiné et d'autant plus difficile que le domaine est plus grand ;

b) parce que les résultats du travail d'un ouvrier agricole ne peuvent en
général être appréciés qu’au bout d'un très long temps et encore d'une façon
fort incertaine ; si la récolte manque, comment savoir si c’est la faute du semeur?

c) parce que dans l’agriculture la bonne exécution du travail a beaueoup
plus d'importance que la rapidité.

572
        <pb n="586" />
        LES SALARIÉS 3
le chômage en poussant l’ouvrier à faire le travail de deux
ouvriers ; — parce qu’il incite l’ouvrier au surmenage, par
l’appât d’un gain plus élevé, ils ruinent ses forces et sacrifient
ainsi le présent à l’avenir.

30 Ces griefs peuvent être atténuésen remplaçant le salaire
aux pièces individuel par le salaire aux pièces collectif (ne
pas confondre avec le contrat collectif dont nous avons déjà
parlé). Le patron traite avec un groupe, une équipe d'ouvriers,
qui se charge d’exécuter un certain travail moyennant un
prix que ces ouvriers se répartissent entre eux comme bon
leur semble. Cela s’appelle aussi la commandite d'atelier. Ce
système donne, au point de vue de la productivité, les mêmes
résultats que le travail aux pièces, mais il est généralement
mieux accueilli par les ouvriers à raison de l’indépendance
qu'il leur laisse. C’est comme une petite association coopéra-
tive qui se forme dans le sein de l’usine patronale et qui
vend au patron le produit de son travail.

4 Le salaire à primes est un salaire qui comporte, avec un
minimum fixe, un supplément calculé soit d’après le supplé-
ment de production obtenu au-dessus d’un certain minimum,
soit d’après les économies réalisées sur la matière première
ou le charbon, soit d’après l'économie de temps réalisée
pour une production donnée. D'ailleurs, ces primes se
prêtent à un nombre infini de combinaisons ; ellés peuvent
être simples, progressives, etc. Ainsi, dans le système Taylor,
elles se combinent avec un minimum de salaire assuré à
l’ouvrier, la prime servant à accroître la rémunération de
ceux qui dépassent ce niveau. C’est le mode qui se rapprocte
le plus du salaire théorique déterminé par la productivité.

Vil
La participation aux bénéfices
et l’actionnariat ouvrier.

La participation aux bénéfices n’est qu’une modalité du
salaire, au dire même de ceux qui la préconisent, toute-
fois elle mérite un chapitre spécial, car on peut y voir une

57.
        <pb n="587" />
        / PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE
transformation de salariat en contrat d’association entre le
patron et l’ouvrier.

Le système de rétribution du travail par la participation
aux bénéfices semble avoir été pratiqué de temps immémo-
rial chez les pêcheurs et dans l’agriculture; le métayage
peut être considéré comme une forme de participation aux
bénéfices entre le propriétaire et le cultivateur. Mais dans le
domaine industriel, la première expérience qui ait été con-
sacrée par un succès remarquable est celle faite à Paris, en
1842, par un peintre en bâtiment, Leclaire (1).

La participation aux bénéfices a compté des partisans
enthousiastes et mème des apôtres qui en attendent de nom-
breux avantages tant au point de vue moral qu’économique :

1° Réconcilier le travail avec le capital, et relever la
personnalité de l’ouvrier en transformant celui-ci de simple
instrument de production en associé ;

20 Accroître la productivité du travail en stimulant l’acti-
vité de l’ouvrier et en l’intéressant au succès de l’entreprise ;

30 Augmenter le revenu de l’ouvrier en ajoutant au salaire
ordinaire et hebdomadaire, qui reste aflecté aux dépenses
courantes, un dividende de fin d’année qui peut être con-
sacré à l’épargne ou aux dépenses extraordinaires ;

4o Eviter le chômage en créant entre le patron et ses
ouvriers des liens permanents.

Mais la participation aux bénéfices compte aussi de nom-
breux adversaires; d’une part, chez les économistes et les
patrons; d’autre part, chez les socialistes et les ouvriers
eux-mêmes.

Les économistes, tout en lui reconnaissant certaines vertus,
n’y voient tout au plus comme P, Leroy-Beaulieu, qu’un « con-

(1) La part allouée aux ouvriers peut leur être remise en argent ou être
versée à leur compte dans une caisse d'épargne ou de retraite. Ce dernier
système, qu'on désigne parfois sous le nom de participation différee, est
le plus souvent pratiqué en France ; il a cet avantage d'assurer le bon emploi
de l'allocation supplémentaire, mais d'autre part, en ajournant à une échéance
lointaine l’entrée en jouissance, il affaiblit d'autant l’action stimulante qu'on
attend de la participation.

574
        <pb n="588" />
        LES SAI ARIÉS

diment» du salariat, mais se refusent à v chercher une trans-
formation du salariat. En tant que solution générale, ils font
valoir contre elle cette objection grave que les ouvriers ne
sauraient prétendre à un droit proprement dit sur les béné-
fices, attendu que ces bénéfices, ne sont nullement leur
œuvre mais exclusivement celle du patron. En effet, dit-on,
les bénéfices sont le résultat, non de la fabrication technique
et matérielle, mais de la vente faite au bon moment et au
bon endroit, art tout commercial et auquel les ouvriers
restent absolument étrangers. La preuve c’est qu’on voit par-
tout des entréprises dont les unes font de gros bénéfices et
les autres des pertes et qui pourtant emploient un personnel
ouvrier absolument identique — dans les mines, dans les
chemins de fer, etc.

Si par cette objection on veut dire que toute la valeur
produite par une entreprise est due uniquement au travail
de direction et à cet art spécial qui consiste à créer une
clientèle, l'affirmation paraît vraiment bien exagérée : la
qualité de la main-d'œuvre doit compter pourtant pour
quelque chose. Si on veut dire que les profits sont dus le
plus souvent à des circonstances, des conjonctures, indé-
pendantes du travail de l’ouvrier, nous n’y contredirons
pas, mais nous ferons remarquer que c’est là une assertion
dangereuse, car elle peut conduire aussi bien à nier toute
participation aux profits — pour le patron! Mais puisque
personne ne conteste à celui-ci le droit de bénéficier des
bonnes chances sous forme de profits ou dividendes, alors
pourquoi les ouvriers n’auraient-ils pas droit, eux aussi, à
bénéficier de ces mèmes chances heureuses qui n’auraient
pu être exploitées sans leur concours? Notez bien que l’on
trouve cela tout naturel quand il s’agit des simples action-
naires, quoique assurément les bénéfices soient encore moins
leur œuvre que celle des ouvriers !

Quant aux patrons, ils font deux objections : — l’une, de
principe, c’est qu’une participation aux bénéfices qui n’a
pas pour contre-partie une participation aux pertes, est
injuste ; — l’autre, d’ordre pratique, c’est qu’ils ne veulent

575
        <pb n="589" />
        PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE
pas être obligés de faire connaître à leurs ouvriers, et par
là même au public, le montant de leurs bénéfices, ni, moins
encore, l’absence de bénéfices !

Mais cette dernière objection ne porte pas en ce qui con-
cerne les entreprises sous forme de sociétés par actions,
puisque leurs bilans doivent être publiés.

Et quant à la première, elle a plus d'apparence que de
réalité, car la participation ne porte que sur les bénéfices
nets; or, les bénéfices nets sont calculés évidemment déduc-
tion faite des pertes ou, plus exactement, déduction faite
des prélèvements qui sont versés annuellement au fonds de
réserve en garantie des pertes éventuelles. Est-ce que les
actionnaires participent aux pertes — autrement que par une
réduction ou une suppression de leurs dividendes ? — Oui,
répondra-t-on : ils sont exposés à les subir jusqu'à concur-
rence du capital-actions qu’ils ont versé. — Eh bien! les
ouvriers sont exposés aussi à les subir sous forme de perte
de leur emploi qui est leur gagne-pain.

Pour les socialistes, leur aversion pour la participation
aux bénéfices est très logique : si le profit est un vol commis
par les patrons au détriment des ouvriers, alors une pré-
tendue réforme qui légitime ce vol, en y faisant participer
les volés eux-mêmes, paraît fort impertinente.

Les ouvriers eux-mêmes craignent que la participation
ne soit employée comme appât à seule fin de leur faire pro-
duire, par un supplément de travail, une valeur supérieure
à celle qui leur sera octroyée sous forme de supplément de
revenus, ou pour les détacher des syndicats et escamoter
le droit de grève. Elle leur apparaît d’ailleurs avec le carac-
tère toujours un peu humiliant d’une libéralité, d’une gratifi-
cation, d’une sorte de pourboire.

Si la participation aux bénéfices ne se développe pas,
c’est surtout parce qu’elle subit la défaveur qui s'attache
aujourd’hui à tout mode de patronage et même à tout ce qui
tend à resserrer les liens entre le patron et l’ouvrier : ce
qu’ils recherchent au contraire, l’un et l’autre, c’est à être
le plus possible indépendants l’un et l’autre.

576
        <pb n="590" />
        LES SALARIÉS /

C’est aussi parce que les parts distribuées aux ouvriers
ont été généralement très faibles, ne représentant en
moyenne que 5 ou 6 p. 0/0 de leur salaire, moins que ce que
peut leur procurer une grève réussie. Mais ce résultat
médiocre n’étonne que parce qu’on est porté à surélever le
montant réel des bénéfices. Comme dans toute entreprise !e
profit apparaît accumulé entre les mains d’un seul, tandis
que le salaire est éparpillé entre les mains de centaines
ou de milliers de copartageants, on se fait illusion sur leur
importañce respective. Mais si, par la suppression de tous
les patrons, on en venait à distribuer leurs profits entre les
mains de tous ouvriers, ceux-ci seraient fort désagréable-
ment surpris en constatant que cette expropriation ne grossi-
rait que dans une bien faible proportion la part de chacun
d’eux.

Cependant, cette institution n’a pas dit son dernier mot.

D'abord, il y a quelques grandes branches de la production
dans lesquelles la participation n’a pas encore été sérieuse-
ment essayée, quoique ce soit celles où elle semblerait pou-
voir donner les meilleurs résultats et où d’ailleurs elle a pris
naissance : nous voulons parler de l’agriculture et de la
pêche maritime.

De plus, il est possible qu’eile soit rendue obligatoire
dans un certain nombre d'entreprises, dans celles concédées
par l’Etat ou les municipalités, les mines, les chemins de fer,
les tramways, l’éclairage, etc

On ne saurait voir dans la participation aux bénéfices
une véritable transformation du salariat parce qu’elle n’en
change pas la nature ; elle n’est qu’un faux semblant d’asso-
ciation. Mais ne pourrait-on faire un pas de plus et trans-
former le contrat de salaire en contrat de société véritable,
c’est-à-dire comportant une participation non pas simple-
ment aux bénéfices mais aussi à l’administration et à la res-
ponsabilité, y compris les pertes ? Oui, si l’ouvrier possédait
des actions de l’entreprise dans laquelle il est employé : en
ce cas il participerait à l’administration et aux pertes dans

Give. P. R. 25e édition.

57"
10
        <pb n="591" />
        PRINCIPES' D'ÉCONOMIE POLITIQUE

la même mesure que tout autre actionnaire. C’est ce que les
Anglais appellent la copartnership et que nous avons nonmé
l’actionnariat ouvrier.

La difficulté pratique est, comme on peut bien le penser,
de fournir à-l’ouvrier les moyens d’acquérir les actions. La
participation aux bénéfices est'la voie là plus simple — car
il suffit de convertir les parts de bénéfices en parts d’actions
dans l’entreprise — mais on peut aussi y arriver sans le
secours de‘ la! participation, en facilitant, par exemple,
l'acquisition des actions par. petités coupures accessibles à
l'épargne de l’ouvrier.

Mais une loi était nécessaire pour donner forme légale à
ces. actions-lravail en: dehors: de toutes les catégories juri-
diques déjà connues. C’est ce que vient: de faire la loi du
26 avril 1917 créant une nouvelte forme de société anonyme,
dite société à participation ouvrière: Toute entreprise consti-
tuée sous forme de société anonyme: aura le droit de créer,
à côté des actions-capital ordinaires, des actions-cravai qui
seront attribuées gratuitement’ aux ouvriers travaillant dans
l'entreprise, actions conférant les mêmes: droits que les
actions: ordinaires, tant comme dividendes que comme
participation aux assemblées générales. Seulement, à la
différence des actions: ordinaires, elles ne seront’ pas attri-
buées aux ouvriers à titre de propriété individuelle, mais à
l’ensemble des ouvriers: de l’usine constitués en forme de
sociétés coopératives : c’est cette société, annexée à l’entre-
prise, qui fera tel emploi que bon lui semblera de la part de
dividendies qui lui reviendra.

Il est à souhaiter que ce régime se généralise, mais il faut
constater qu’il a. été assez froidement accueillie par’ les
patrons, comme on pouvait s’y attendre. Il n’est pas à croire
qu'ils mettent beaucoup d’empressement à user'de'cette faculté
d'attribuer gratuitement aux ouvriers une part du capital et
de diminuer d’autant les bénéfices: à attendre de l’entreprise
— etce qui les en détournera plus'encore c’est la perspective
de voir:leurs ouvriers venir exercer un droit de contrôle, à
titre d'actionnaires, dans l’administration de la société,

578
        <pb n="592" />
        LES SALARIÉS d19

D'autre part, contrairement à‘ce:qu’on aurait pu croire, la
loi n’a pas trouvé meilleur accueil du côté ouvrier. Il est plus
difficile qu’on le croit de persuader l’ouvrier de devenir
actionnaire de l’entreprise où il travaille. Généralement il a
montré très peu d’empressement à user de cette faculté là où
elle lui a été accordée, àtelles enseignes qu'il a fallu souvent
en arriver à transformer ceite faculté en'obligation : mais
alors on peut avoir quelques doutes sur l’efficacité morale
et sociale d’uu régime qui créerait des associés par force.

Viil
Les syndicats ouvriers.

Dans les conditions ordinaires, quand l’ouvrier traite
seul avec le patron, il est placé dans une situation d’infério-
rité forcée : il ne peut ni défendre, ni même discuter son
salaire ; c’est à prendre ou à laisser. Et s’il est affamé, il
capitule. Voici par quelles raisons :

lo Parce que le capitaliste peut attendre tandis que le
travailleur ne le peut ‘pas. Celui-ci est dans la situation d'un
marchand qui a absolument besoin de vendre sa marchan-
dise : la marchandise ici c’est la main-d’œuvre ;

20 Parce que l'entrepreneur peut se passer facilement
de ‘l’ouvrier quand celui-ci est isolé, tandis que l'ouvrier
ne peut pas se passer du patron. On trouve toujours un
autre ouvrier; au besoin on le fait venir de l’étranger ;
au besoin même on le remplace par une machine. Mais on
ne trouve pas aussi aisément un autre patron ; on.ne le fait
pas venir du dehors par chemin de fer ou par bateau :
on n'a pas trouvé le secret de le remplacer par une
machine ;

3o Parce que l'entrepreneur est mieux au courant de la
situation du marché. Il voit de plus haut et de plus loin et
surtout il lui est bien facile de s'entendre avec ses collègues
ou tout au moins de savoir ce qu’ils font.

-
1
        <pb n="593" />
        PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE
Mais tout change du jour où l’ouvrier peut constituer une
association avec ses camarades du même corps de métier,
car l’égalité de situation se trouve rétablie jusqu’à un certain
point :

1° Parce que l’association donne à l’ouvrier le moyen de
refuser son travail en le soutenant pendant ce temps à
l’aide des cotisations des associés. Si l’association a des
fonds suffisants, elle crée une caisse de chômage pour
empêcher ces capitulations par la famine dont nous venons
de parler ;

9° Parce qu’elle solidarise tous les ouvriers d’une industrie,
en sorte que le patron ne peut plus traiter avec un seul
mais avec tous. Au contrat de salaire individuel, qui n’a que
l’apparence d’un contrat, vient se substituer le contral
collectif;

30 Parce qu’elle leur procure au bureau de renseignements
et des directeurs compétents et exprimentés, capables de se
rendre compte de la situation aussi bien que les patrons
eux-mêmes, et qui empêchent les ouvriers de faire de fausses
manœuvres.

Donc, aux économistes qui déclarent qu'il n’ st pas au
pouvoir des syndicats ouvriers de fixer un taux des salaires,
il faut répondre qu’ils n’ont pas cette prétention, mais qu’ils
veulent seulement obtenir le salaire tel que le comporte l’état
général du marché — et non plus tel que le leur imposaient
certaines circonstances accidentelles et perturbatrices, par
exemple le fait de n'avoir pas diné, ou d’avoir une nom-
breuse famille à nourrir.

Pourtant ce droit de s’entendre et de s’associer, les
ouvriers ne l’ont‘conquis que récemment.

Sans doute, les associations professionnelles ouvrières
remontent loin — non aux corporations du moyen âge qui
n’étaient généralement composées que de maîtres (les maî-
trises) et dont il faudrait plutôt chercher les successeurs dans
les syndicats patronaux d’aujourd’hui — mais aux compa-
gnonnages et, par delà le moyen âge, aux associations
ouvrières de Rome et de l’antiquité. Mais cette institution

580
        <pb n="594" />
        LES SALARIÉS ;
vénérable fut abolie, du moins en France, par les lois de la
Révolution et, en tant que survivance de l’ancien régime,
elle subit le même sort que les corporations de maîtres. Ce
fut seulement un siècle plus tard que la loi célèbre du
21 mars 1884, due à l'initiative de Waldeck-Rousseau, resti-
tua aux ouvriers (et aux patrons aussi) le droit de former des
associations qui sont désignées en France sous le nom de
syndicats professionnels. A remarquer qu’à cette date le
droit de s'associer pour défendre leurs intérêts profession-
nels, ainsi reconnu aux ouvriers et patrons, constituait pour
eux un véritable privilège puisqu’il était refusé à tous les
Français pour tout autre motif.

Pour ètre légalement constitués, ces syndicats ne doivent
comprendre que des membres exerçant une profession et la
même profession. Il est certain que, dans la pensée du législa-
teur, les syndiqués ne devaient appartenir qu’à l'industrie,
au commerce et à l’agriculture, ce qui excluait les profes-
sions libérales et les employés de l'Etat. Mais ceux-ci ont
vivement réclamé le droit de se syndiquer.

En ce qui concerne les professions libérales, l’agitation
n’a pas été longue : une loi spéciale a reconnu aux médecins
le droit de se syndiquer et on ne fait plus guère de distinc-
tion aujourd’hui.

Pour les employés de l’Etat, au contraire, on sait à quelle
véhémente controverse cette question a donné lieu depuis
quelques années.

Pourtant le droit d’association étant devenu le droit com-
mun depuis la loi de 1901 pour tous les citoyens français,
sans distinguer s’ils sont ou non fonctionnaires, s’ils exercent
ou non une profession, et l’association de droit commun con-
férant à peu près les mêmes droits que l’association, on ne
s’explique guère l’acharnement qu'on met à réclamer celle-ci.
Mais c’est précisément parce qu'elle a été refusée qu’elle est
devenue une sorte de drapeau des revendications des fonc-
tionnaires mécontents ; elle symbolise aussi une soi-disant

communauté d’intérêts avec le prolétariat.

Pour fonctionner légalement et sans s’exposer à être dis-

581
        <pb n="595" />
        PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE

sous par les tribu: aux, les syndicats doivent s'occuper uni-
quement des intérèts professionnels. Ils n’ont pas le droit de
faire des opérations commerciales ou industrielles et de jouer
le rôle des sociétés coopératives de production, de consom-
mation ou de crédit. Cependant par une loi récente leur
capacité économique a été élargie : ils peuvent se livrer à la
fabrication et à la vente de produits concernant leur pro-
fession.

Les syndicats ouvriers se groupent en Fédérations — soit
par catégories d'industries (par exemple Fédération des Tra-
vailleurs du Livre; — soit par circonscriptions régionales
(Bourses du Travail).

Et ces Fédérations se groupent à leur tour en une Confé-
dération Générale du Travail, la fameuse C. G. T. qui — pré-
cisément parce qu’elle rassemble des ouvriers de tous les
métiers a l’ambition d'élever au-dessus des intérêts corpo-
ratifs les intérêts communs à toute la classe ouvrière (voir
ci-dessus Le Syndicalisme p. 475).

L'action syndicaliste vise à la fois à des résultats immé-
diats, et à d’autres à plus longue portée.

Comme articles principaux du programme syndicaliste,
indiquons seulement ceux-ci :

1° Faire accepter aux patrons le syndicat comme seul in-
termédiaire entre eux et leurs ouvriers pour toutes les rela-
tions et pour la signature de conventions collectives, et
réclamer un droit de contrôle dans chaque entreprise sur
tout ce qui concerne le travail ; (1)

2° Maintenir un salaire minimum, dit tarif syndical, au-
dessous duquel les patrons ne pourront descendre sans être
menacés de grève et au-dessous duquel il sera interdit aux
ouvriers d'accepter du travail ;

39 Imposer aux ouvriers la fidélité au syndicat en sanction-
nant cette fidélité par la mise en quarantaine des réfractaires,
c’est-à-dire de ceux qui refusent d’adhérer au syndicat, et, à

(1) En Italie et Norvège des lois ou projets de loi ont déjà été déposés par
le gouvernement pour établir ce « contrôle ouvrier » dans les usir.es.

582
        <pb n="596" />
        LES SALARIÉS ;
plus forte raison, des renégats, c’est-à-dire de ceux qui l’ont
quitté ;

4° Et comme but ultime : abolition du salariat et du patro-
nat et gouvernement économique remis entre les mains du
Travail (1).

Les grèves.

La grève, c'est-à-dire le refus de travail, est généralement
considérée comme l’unique but et la fonction essentielle du
syndicat : mais c’est une grave erreur, Un syndicat bien orga-
nisé peut remporter des victoires sans faire de grèves — tout
comme un général sans gagner de batailles — et ce sont
mème les mieux organisés et les plus puissants qui font le
moins de grèves. Néanmoins, c’est bien la grève qui cons-
titue l’ullima ratio. mais seulement après que tout autre
moyen a échoué. Qu’est-ce en effet que la grève ? Ce n’est pas
simplement le fait de se refuser à travailler, car un tel acte
n'a jamais été puni par la loi. Ce n’est pas le fait d’aban-
donner le travu«l.-ommencé, car la résiliation du contrat de
travail, comme de tout contrat fait sans terme fixé, est de
droit. C’est un méyen de contrainte exercé par les salariés sur
le patron pour le forcer à modifier certaines conditions du
travail, par exemple relever le salaire convenu ou diminuer
le temps de travail. Ce n’est pas le seul moyen de contrainte :
il peut y en avoir d’autres, tels que le sabotage — mais ici la
coercition consiste dans l’interruption brusque du travail et
dans le préjudice qui en résulte pour l’entrepreneur. Ce
moyen n’est d’ailleurs efficace qu’autant qu’il est exercé
collectivement par un grand nombre d’ouvriers, tous ceux

(1) Ajoutons toutefois: et des autres représentants des intérêts nationaux.
C'est ainsi que dans le Conseil Economique du Travail, que la C. G. T.
avait institué, elle a fait place, à côté des délégués des Syndicats, à ceux des
coopératives de consommation et des Fédérations d'ingénieurs et de fonction-
naires,
        <pb n="597" />
        AINTC NPSOANTANMID DAT VIT
PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE
de l'usine sans exception, et même, si possible, par tous les
: —— A . 7 vd — = —
ouvriers de la même industrie, afin que les patrons ne puis-
sent s’aider les uns les autres — ou/même enfin, auquel cas i
tieindrait son efficacité maximum, par tous les ouvriers de
ouftes les industries, ce qui constitue la grève générale. Ce qu
caractérise donc la grève, c'est la coalition : c’est même là sa
seule dénomination juridique.
La grève doit donc être considérée comme un moyen de
. » ‘2m ——mr—-——— —
guerre puisqu’elle a pour but d’obtenir par la contrainte c
“l A a ; 3 et -- —
ui n’a pu être obtenu de bon gré. Et d’ailleurs la tactique
\ = . _ — 4
e la grève tend de plus en plus à se régler sur celle de 1
uerre : — ouverture des hostilités sans déclaration préa
lable pour frapper à l'improviste ; — organisation d’un état-
major qui est fourni par le syndicat ou la Confédératio
énérale du Travail: — installation d’un quartier généra
ui est la Bourse du travail, avec un service d’intendance
——0mpume — —— &gt; aus — —;
des «soupes communistes » pour alimenter les grévistes e
\ . , P ; x. ; à
eurs familles ; — évacuation des enfants sur d’autres ville
our ménager les ressources ; — établissements de senti
nelles et de piquets (picketing) aux abords des usines pour
empêcher les non-grévistes, les jaunes, d’entrer, ou même
‘ x A . ——
aux abords des gares pour les empêcher d’arriver : — et
inalement, trop souvent lutte à main armée, soit contre les
« jaunes » parce que les ouvriers les assimilent aux traître
8 : ; — 227" —
passés à l’ennemi en temps de guerre, soit contre les troupe
hargées de protéger les non-grévistes, parfois même incen-
ie des usines ou, selon la nature des grèves, chemins de fe
barrés, villes plongées dans les ténèbres — ne reconnait-or
as là tous les aspects de la guerre ? D'ailleurs, c’est parfai -
: Ÿ ï , -—le + _m
ement ainsi que le parti ouvrier et syndicalis'e comprend la
grève : il y voit la forme-type de la lutle de classes. Au
reste, la grève est employée aujourd’hui non plus seulemen
; —2— = —_— — ; *
dans les conflits entre patrons et ouvriers, mais aussi dans
es conflits d’ordre politique : c’est ainsi que plusieurs fois
en ; un "= NES
déjà, en Suède et en Belgique, la classe ouvrière a décrété la
; = - 7. — —— = ie
rève générale pour obtenir le suffrage universel.
re rte E 200 | 2e EE
On ne s’étonnera donc pas que la grève, ou plus générale-

584
        <pb n="598" />
        LES SALARIÉS ;
ment la coalition, ait constitué par tout pays, et jusqu'à une
époque récente, un délit spécialement frappé par les lois
pénales. Cependant, en France, le droit de grève a été
reconnu avant le droit d’association, car la loi abolissant les
pénalités contre les grèves est du 25 mai 1864 tandis que
celle reconnaissant le droit d’association professionnelle
n’est que du 21 mars 18S4. Aujourd'hui personne ne conteste
plus la légitimité de la grève, et il faut rendre cette justice
aux économistes de ] école libérale qu’ils ont été les premiers
à la proclamer, longtemps avant qu’elle eût été légalement
reconnue. Pourquoi? Mais parce que, même si l’on considère
la grève comme un attentat à la solidarité sociale, comme
un acte de guerre, néanmoins, il faut bien reconnaître à
la classe ouvrière le droit de défendre ses intérèts par ses
propres forces, à défaut de tribunaux pouvant statuer sur
les conflits entre le capital et le travail — de même qu’en
cas de conflits internationaux, à défaut de Cour suprème
pour les résoudre, il faut bien reconnaître aux peuples le
droit de guerre pour défendre leur indépendance ou leur
honneur. Au reste, il serait d'autant plus injuste de refuser
le droit de coalition aux ouvriers qu’il est impossible de le
refuser aux patrons ; en effet, toute loi punissant le délit de
coalition ne frappe en réalité que les ouvriers, Car si la loi
peut empêcher effectivement les ouvriers de prendre les
mesures nécessaires à l’organisation de la grève, telles que
convocations, réunions, manifestations diverses, elle est tout
à fait impuissante à empêcher quelques patrons de se réunir
chez l’un d’eux et de s'entendre pour abaisser les salaires (1).
Adam Smith avait déjà fait remarquer qu'entre les patrons

(1) Le lock-out, qui était très usité en Angleterre, ne s’est introduit en
France que tout récemment et assez timidement (en 1906 dans l’industrie des
chaussures à Fougères). Le lock-out a surtout pour but de répondre à une
manœuvre des grévistes qui s'appelle la grève par échelons ou la grève
tampon et qui consiste à décréter la grève d'abord ‘dans une seule usine,
puis, quand celle-ci a capitulé, dans une autre, et ainsi de suite, les grévistes
étant successivement entretenus -par les camarades qui continuent à travailler.
Le /ock-out déjoue cette tactique en supprimant d'un même coup les salaires
de tous les ouvriers de l’industrie visée, dans la même région.

585
        <pb n="599" />
        ; PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE

il y a toujours un état de coalition tacite et d'autant plus
facile qu’ils sont moins nombreux, S'il n’y a pas de contre-
poids du côté des ouvriers, ceux-ci seront nécessairement
opprimés.

Cependant il y a certains cas dans lesquels la grève appa-
raît comme si dangereuse pour la sécurité publique que la
question se pose de savoir si, exceptionnellement, le carac-
tère délictueux et les pénalités ne devraient pas être main-
tenus.

Ce danger ne se présente pas seulement pour les fonc-
tions publiques, les services de l’Etat, mais pour tous les
«services publics », au sens large de ce mot, et dont l’inter-
ruption est beaucoup plus préjudiciable à la sécurité
publique que celle de telle ou telle catégorie de fonction-
naires administratifs : par exemple, la distribution de l’eau,
ou l’éclairage dans les villes, ou le service des chemins de
fer, alors même que ces , chemins de fer sont entre les
mains de Compagnies privées. L'interruption du service
des chemins de fer n’est pas moins grave que la grève
des Postes, puisque les Postes ne peuvent fonctionner
sans les chemins de fer (1).

C’est une question encore très débattue que celle de savoir
si les grèves peuvent exercer une action efficace pour la
hausse des salaires. Les économistes de l’école libérale ne
sont pas disposés à l’admettre puisqu'ils croient que le taux
des salaires est, tout comme le prix des marchandises,
déterminé par des lois naturelles qui dominent de très haut
tous les marchandages et disputes des parties intéressées.

Néanmoins; nous ne croyons pas qu’on puisse contester que
ce moyen violent n’ait contribué à relever le taux des salaires
__ et surtout à réduire la durée de la journée de travail, car
ici ce qu’on appelle l’action des lois naturelles serait vrai-

(1) Dans beaucoup de pays il y a des lois qui punissent les grèves dans les
services publics — en Hollande, Italie, Russie, pour les chemins de fer, en
Angleterre pour l’eau et la lumière et pour toute grève qui peut porter atteinte
à la vie ou à la propriété. En France il y a eu de nombreux projets de loi
mais que les protestations des syndicats ont tenu en échec.

586
        <pb n="600" />
        LES SALARIÉS ;
ment inintelligible. Il ne faut pas juger de l’efficacité des
grèves seulement par la proportion des grèves ayant réussi
ou échoué que donnent les statistiques. Une seule grève qui
réussit peut faire augmenter les salaires dans une foule
d'industries. Et d’ailleurs ce qui agit pour relever le taux
des salaires c’est moins la grève elle-même que la crainte
toujours imminente de la grève.

Ceux qui nient l’efficacité des grèves pour accroître le
salaire font remarquer que la hausse des salaires a été au
moins égale ou supérieure pour les salariés qui n’ont jamais
fait grève et même qui n’ont point de syndicats organisés :
par exemple, pour les ouvriers agricoles et les domes-
tiques. — Mais pourquoi? Parce que ceux-ci ont bénéficié
indirectement de la hausse des salaires dans les autres
industries où les ouvriers sont organisés. Si les salaires ont
monté à la campagne c’est parce que les ouvriers des cam-
pagnes les ont quittées pour aller chercher à la ville de plus
hauts salaires. Et, de même, les gages des domestiques
suivent le taux des salaires industriels. En sorte que ce sont,
en définitive, les métiers organisés qui deviennent les régu-
lateurs du marché du travail, tandis que, jusqu’à présent,
c’est au contraire la foule des misérables qui pesait sur ce
marché — et c’est là un immense progrès, économique et
moral.

On dit aussi que les ouvriers perdent plus qu’ils ne gagnent
à la grève, même quand la grève a été victorieuse. On veut
dire par là que les salaires qu'ils perdent par suite du chô-
mage, les petites économies qu'ils sont obligés de dépenser
pour vivre, ou les dettes qu'ils contractent chez leurs four-
nisseurs, font plus que compenser l’accroissement de salaire
qu’ils peuvent conquérir. Mais les calculs que l’on a faits
dans les Offices du Travail de France et d'Italie démontrent
arithmétiquement que cet argument est inexact et qu'au
contraire, les accroissements de salaires obtenus par les gré-
vistes, en supposant même qu'ils ne durassent qu’un an —
supposition certainement trop défavorable aux ouvriers, car
les augmentations une fois acquises sont le plus souvent

587
        <pb n="601" />
        588

PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE
définitives — laissent un bénéfice assez considérable, même
déduction faite des salaires perdus (1).

Il est vrai qu'on peut répliquer que rien ne prouve que
les ouvriers ne pussent gagner autant ou plus — et sans
pertes — par des négociations amiables, et on peut citer
l’exemple de l’Angleterre où la plus grande partie, les neuf
dixièmes des augmentations de salaires, sont obtenus par
des négociations amiables entre ouvriers et patrons. Mais
on oublie que si ces négociations aboutissent c’est le plus
souvent parce que les ouvriers anglais sont puissamment
organisés et que leurs grèves sont redoutables !

Le misérable salaire des femmes ouvrières paraît bien
tenir, au moins en partie, au fait qu’elles ne-font jamais
grève et qu'on sait qu’elles ne la feront pas.

C’est une question difficile aussi que celle de savoir quelle
influence peuvent avoir les grèves sur le prix des produits
et par suite quelle répereussion sur les consommateurs.
C’est une opinion très répandue que cette action est réelle
et c’est même à elle qu'on attribuait pour une bonne part la
hausse des prix déjà antérieure à la guerre. Mais ce n’est

nullement démontré. Sans doute, on peut constater souvent
un parallélisme entre le mouvement des grèves et le mouve-
ment des prix, mais dans ces cas il est très possible que, con-
trairement à ce qu’on croit, ce soit le second qui agisse sur
le premier. La hausse des prix, en effet, agit comme un res-
sort sur les grèves de deux côtés à la fois — en élevant le
coût de la vie et en augmentant les profits — d’où il résulte que
les ouvriers sont plus pressés de demander une augmenta-
tion de salaire et ont d’autant plus de chance de l’obtenir.

On ne peut nier qu'il n’y ait certaines industries où la

hausse des salaires, consécutive à des grèves, n’entraîne

une hausse des prix — notamment dans la construction des

maisons en ces dernières années, et parce que là il y a un

monopole — mais ce n’est pas une raison pour croire que

les grèves puissent déterminer une hausse générale des prix.
(4) Voir notre livre Institutions de Progrès Social.
        <pb n="602" />
        LES SALARIÉS 8
Au reste, nulle cause autre qu’une variation dans la valeur
de la monnaie ne peut avoir un effet général sur les prix
(p- 75).

Pourtant, dit-on, toutes les fois qu’une grève aboutit à une
augmentation de salaire, ce qui est un cas très fréquent, ne
faut-il pas que cette augmentation soit prise quelque part?
— Nullement ! elle peut se trouver compensée par une dimi-
nution des profits ou par une réduction du coût de produc-
tion : rien n’a fait plus progresser le machinisme que les
grèves.

La conciliation et l’arbitrage.

Puisque les conflits internationaux, qui autrefois ont provo-
qué des guerres incessantes, tendent aujourd’hui à être réso-
lus par la conciliation et l’arbitrage déjà dans un assez grand
nombre de cas — pourquoi de même dans les conflits entre
le capital et le travail, à la solution brutale par la grève,
c’est-à-dire au droit du plus fort, n’essaierait-on pas de subs-
tituer la même institution ? Et, en effet, c’est bien à cela qu'on
travaille par tout pays.

Il faut soigneusement distinguer la conciliation et l'arbi-
trage. Ces deux institutions, quoique ayant souvent les
mêmes organes, diffèrent par des caractères essentiels :

a) Par le moment où elles fonctionnent. La conciliation
agit avant que le conflit n’éclate et afin de le prévenir. L’ar-
bitrage n’intervient généralement qu’après que le conflit a
assez duré et afin de le résoudre ;
 b) Par la procédure. Dans la conciliation, les deux parties
sont en présence pour causer et s'efforcent de se convaincre
l’une l’autre. Dans l’arbitrage, il y a toujours un tiers pris en
dehors des parties : c’est l’arbitre, et c’est celui-ci que cha-
cune des parties s'efforce de convaincre, comme les plaideurs
le juge ;

c) Mais surtout par leurs résultats. Dans la conciliation, les

58,
y
        <pb n="603" />
        . PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE

parties ne s'engagent à rien : si elles ne réussissent pas à se
convaincre l’une l’autre, elles se retirent et il n’y a rien de
fait. Dans l’arbitrage, une solution intervient nécessairement
et elle est nécessairement acceptée: d’avance par les deux
parties — tellement qu’il est de règle, là du moins où les
ouvriers comprennent ce que c’est que l’arbitrage, que du
jour où l’arbitrage est accepté, et sans attendre la décision
les grévistes reprennent le travail.

De ces différences. il résulte que l'arbitrage est bien plus
grave que la conciliation et sera bien plus difficilement
accepté par les parties, puisqu’il implique leur abdication
absolue entre les mains d’un tiers. Mais, par la même raison,
il est aussi bien plus efficace. On est donc tout naturellement
conduit à se demander si on ne'pourrait pasl’imposer aux
patrons et aux ouvriers ?

Dans plusieurs pays, on a institué des tribunaux d’arbitrage
obligatoire (1), mais entre le rôle du juge dans les procès
civils et le rôle du juge dans les conflits entre le Capital et
le Travail, il y aura toujours cette différence capitale que le
premier doit juger d’après une loi écrite ou tout au moins
d’après des principes de droit généralement admis, tandis
que, dans les conflits économiques, le juge n’a aucun crité-
rium. Voici un ouvrier qui réclame un salaire de 5 francs et
le patron qui déclare ne pouvoir lui en donner que 4,
Quelle est, je ne dirai même pas la loi écrite, mais la loi éco-
nomique, la loi morale, sur laquelle l’arbitre motivera sa
sentence ? — Le juste salaire? Mais quel est-il ? Nous avons
vu (ci-dessus. p: 337) quelles difficultés présentait un tel pro-
blème. Faut-il prendre pour norme les besoins de l’ouvrier?

(1) À existe en Nouvelle-Zélande un tribunal d'arbitrage obligatoire. C'est
un véritable tribunal à la juridiction duquel personne-ne peut se soustraire.
Cette institution (loi du 21 décembre 1894), adoptée successivement par les
autres Etats d'Australie, a donné longtemps de bons résultats : on se flattait
qu’elle ferait régner la paix sociale. Mais elle commence aujourd'hui à provo-
quer une vive hostilité non seulement du côté des patrons qui se voient im-
poser un salaire officiel par la Cour d'arbitrage, mais du côté des ouvriers
eux-mêmes qui ne veulent plus être privés du droit de grève et ont refusé
plusieurs fois déjà d'obtempérer à la décision arbitrale.

590
        <pb n="604" />
        LES SALARIÉS 591
ou les bénéfices de l’entrepreneur ? ou simplement la cou-
tume ? Les économistes depuis des siècles s’évertuent en vain
sur ces problèmes. Alors que fera l’arbitre ? Il coupera la
poire en deux, comme on dit. Et voilà pourquoi l’arbitrage
est généralement réclamé avec le plus d’insistance par celle
des deux parties qui ale moins de droits, car celle-ci a tout à
gagner et rien à nerdre. L'arbitrage avantage presque tou-
jours les mauvais plaideurs : s'il est accepté des deux parties
c’est bon, mais non s’il est imposé (1).

On s’est demandé si, à défaut de J’arbitrage obligatoire, on
ne pourrait pas au moins rendre obligatoire la tentative de
conciliation, c'est-à-dire la comparution des parties devant
un conseil élu, comme elle est obligatoire d’ailleurs dans les
procès civils, et aussi imposer une enquête ? Les parties res-
teraient libres de ne pas s'entendre, mais le simple fait de
leur mise en présence et la publicité de l’enquête pourraient
donner quelques bons résultats.

Mais il ne suffira pas, pour éviter les conflits, d’organiser
des conseils de conciliation ; il faudrait des organes perma-
nents mettant en rapport les patrons et ouvriers et permet-
tant à ceux-ci d’exercer-sur l’industrie cette part de contrôle
à laquelle ils mettent plus de prix encore qu’à une augmen-
tation de salaires et qu’ils réclameront plus impérieusement
que jamais après la guerre. C’est ce qu’on a essayé de faire
en France par l’institution de Conseils du Trawail mais sans
avoir réussi à leur donner une forme d'activité suffisamment
définie. Et c’est ce qu’on se propose de 'faire‘en Angleterre
par l'institution de conseils industriels permanents (à deux

(1) En France, une loi du 27 décembre 1893.a constitué l'arbitrage etla con
ciliation — facultatifs d'ailleurs — sous une forme assez timide. C’est le juge
de paix qui est chargé d'inviter les parties à s'entendre. 11 ne peut intervenir
d'office que s’il y a grève déclarée, sinon ce n'est que»sur la demande de l’une
des parties. Si les deux consentent, elles nomment des délégués qui discutent
en présence du juge de paix. Si la discussion ne peut aboutir, le jnge de paix
propose de nommer un arbitre (jamais lui, en aucun cas : il n'aurait ancune
compétence technique) ; les parties sont libres d'accepter ou de refuser. Mais
cette loi n'a donné que des résultats médiocres, il n'est même pas exag(ré
de dire qu’elle a échoué.
        <pb n="605" />
        PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE
degrés, régionaux et nationaux), composés de délégués élus
moitié par les patrons, moitié par les ouvriers, et assistés par
un représentant de l’Etat avec voix simplement consultative.
Ils constitueraient une sorte de gouvernement parlementaire
dans l’industrie. Néanmoins, les Conseils Whitley, comme
on les appelle du nom de l’auteur de la loi, n’ont pas donné
les résultats espérés. Le mécanisme le plus ingénieux ne
donnera pas la paix sociale s’il n’est mû par un esprit nou-
veau, le sentiment d’une solidarité d’intérêts entre des
groupements antagonistes.
La protection légale des salariés.

La réglementation du travail constitue le domaine propre
de ce qu’on appelle la législation ouvrière. Depuis un demi-
siècle environ l’intervention des législateurs, en vue de
protéger les salariés, s’est prodigieusement développée par
tout pays (1). Voici les principaux cas :

$ 1. Limitation de la durée du travail.

La réduction de la journée du travail est une des réformes
auxquelles on attache le plus d’importance de nos jours et
qui, avant la guerre, était célébrée à chaque Premier Mai
par une grande manifestation internationale. Les socialistes
y voient le moyen d’émanciper l’ouvrier, de le libérer pour
partie ‘de l’exploitation patronale, de lui permettre de se
préparer à lutte sociale et politique. Les ouvriers y voient
le moyen de travailler moins, sans réduction de leur salaire,
et, au contraire, avec chance de hausse, grâce à la raréfac-

(1) On sait que par le Traité de Versailles a été constitué, à côté de la
Société des Nations, un Bureau International du Travail, qui a aussi son siège
à Genève, et qui a pour mission de contrôler et d’intensifier la législation
ouvrière par tout pays.

592
Vi
        <pb n="606" />
        LES SALARIÉS J
tion de la main-d'œuvre causée par la réducäon du
nombre d’heures de travail. Mais ce qu’il faut y voir surtout
c’est le moyen de relever le niveau intellectuel, moral et
même physique de l'ouvrier, ea lui assurant les loisirs
nécessaires pour se recréer, selon la forte signification que
comporte ce mot, c'est-à-dire pour cesser d'être une
machine à produire et pour devenir un homme pendant un
certain nombre d'heures par jour. La vie professionnelle
n’est pas tout : la vie de famille, la vie civique, la vie intellec-
tuelle veulent du temps aussi. Une longue journée de travail,
ne füt-elle même que de dix heures, oblige à commencer le
travail trop matin : l’ouvrier, qui très souvent habite loin de
la fabrique, ce qui est d’ailleurs très désirable, doit se lever
avant le jour et quitter la maison sans avoir eu le temps de
déjeuner, et bien moins encore, s’il s’agit de la femme
ouvrière. a-t-elle le temps de faire le ménage. C’est un régime
très contraire à l'hygiène et très favorable à l’alcoolisme.
Du même pour là rentrée du soir. Une des causes de l'échec
du mouvement des Universités populaires a été certainement
la journée de travail trop longue qui ne laissait venir les
ouvriers que trop tard et trop fatigués pour écouter (1).

La question se pose d'une façon différente suivant qu'il
s’agit de l’enfant, de la femme ou de l’homme.

a) En ce qui concerne l'enfant, tous les pays civilisés, sauf
quelques rares et honteuses exceptions, sont aujourd'hui
d’accord pour interdire le travail des enfants dans les usines.
La limite d’âge seule varie. En Angleterre, elle est de 12 ans
En France, elle est ‘de 13 ans, parce que c’est l’âge où se
termine l’enseignement obligatoire et où l’enfant doit avoir
reçu son certificat.

Il serait très désirable que l'âge légal de travail, la majo-

(1) Une grande amélioration serait « la journée anglaise », c'est-à-dire de
supprimer le repas de midi avec l'intervalle de près de deux heures qu'il
comporte, ce qui permettrait à l'ouvrier de ne partir pour la fabrique que
deux heures plus tard ou de rentrer chez lui deux heures plus tôt. L'utilisa-
tion des loisirs, qui est le principal avantage du régime des courtes journées,
n'est guère possible qu’à cette condition.

593
        <pb n="607" />
        8 PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE

rité industrielle, comme on dit, fût relevé jusqu’à 14 ans
de même qu’en Suisse et en Autriche, parce que l’âge de 13 ans
est prématuré, non seulement pour commencer le travail
industriel, mais aussi pour clôturer l’instruction primaire.
Malheureusement, d’autre part, l’état déplorable de la natalité
en France rend bien dangereuse l’adoption d’une réforme
qui aurait pour résultat d’aggraver les charges des parents
en prolongeant la période pendant laquelle l’enfant dépense
sans gagner. Entre ces deux périls nationaux également
graves — risque de voir dégénérer la génération présente,
risque de supprimer les générations à venir — on pourrait
essayer d’un régime transactionnel : intercaler entre l’âge de
13 ans et celui de 16 ou même 18 ans une période d’appren-
tissage où le travail à la fabrique rétribué et l'instruction
professionnelle pourraient aller de front, un certain nombre
d'heures par semaine étant réservé obligatoirement à
cet enseignement.

b) En ce qui concerne les femmes, la question est déjà
plus difficile. Quelques esprits absolus voudraient que, tout
comme les enfants, elles fussent exclues des fabriques. Et ils
ne manquent pas de bons arguments — le foyer de famille
détruit, l’effroyable mortalité des enfants abandonnés, les
dangers de la vie à l'usine pour la moralité et pour la
santé de la jeune fille et de la femme, et même, pour
l’ouvrière enceinte, le risque d’avortement ou d’enfants
mort-nés ! Mais, en sens contraire, il faut dire qu’à .une
époque où l’on parle plus que jamais de l'émancipation
de la femme et de l’égalité des sexes, il serait vraiment
monstrueux de frapper toutes les femmes d’une sorte d’inca-
pacité de gagner leur vie par leur travail : élles ont déjà
assez de peine à la gagner honnêtement, sans qu’encore on
leur ferme les portes des usines! Et si l’on commettait
l'imprudence de restreindre cette incapacité de travail aux
femmes mariées ou mères, laissant la liberté de travail pour
les autres, ce serait pire, car il est certain qu’on porterait au
mariage et à la maternité un coup funeste — plus dangereux
en France qu’en tout autre pays.

394
        <pb n="608" />
        LES SALARIÉS À
Mais le droit au travail pour les femmes étant admis,
restent diverses mesures de protection du travail féminin
instituées avant la guerre dont la principale est l’interdiction
du travail pendant une période de quelques semaines avant
et après l'accouchement. Le travail des femmes à la fabrique,
quand elles sont en état de grossesse, provoque de fréquentes
fausses couches ; et même quand l’enfant vient à terme, très
souvent il naît rachitique. De plus, tant que les enfants sont
en bas âge, le travail de la mère en fabrique entraîne néces-
sairement l'allaitement artificiel et, par voie de conséquence,
une extraordinaire mortalité de la population infantile
ouvrière dans certains quartiers ouvriers (jusqu’à 30 p. 0/0 des
nouveau-nés dans l’année qui suit la naissance! au lieu de
11 p. 0 0 pour l'ensemble de la France). En ce qui concerne
la femme elle-même, le travail repris tout de suite après les
couches peut causer des désordres graves. Toutefois la loi
ferait plus de mal que de bien, et même la femme cher-
cherait à s’y dérober, si elle devait impliquer la perte du
salaire durant le repos des couches, précisement au moment
où la mère a besoin de se mieux nourrir. On ne peut
non plus imposer au patron l'obligation de payer ce salaire,
car alors les femmes mariées risqueraient de ne pas trouver
de travail. M ne restait donc qu’une solution : c’est de mettre à
la charge de l’Etat (1) le salaire de la femme durant cette
période critique. C’est ce qu’a fait la loi du 19 juin 1913.

c) Pour les hommes adultes le principe de la limitation
légale, c’est-à-dire obligatoire, a eu bien plus de peine à
l'emporter sur les arguments de l’école libérale. À quoi bon,
disait-elle, faire intervenir la loi quand il s’agit d'hommes
majeurs qui sont les meilleurs’ juges de leurs intérêts et de

(1) A défaut de l’État, des sociétés dites Mutualités maternelles (quoique
l'assistance y ait plusde part que la mutualité) s'occupent de fournir aux
mères ouvrières les secours nécessaires . pendant cette période. Et leur
efficacité s'est manifestée admirablement par une diminution notable de la
mortalité infantile.

Les femmes sociétaires peuvent cumuler ces secours avec les allocations de
l'Etat parce que les allocations versées par les Mutualités maternelles son*
censées ne représenter que l'équivalent des primes qu'elles ont versées.

59:
        <pb n="609" />
        PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE

l’emploi de leur temps? qui d’ailleurs, là où ils sont syndiqués,
disposent de moyens suffisants pour faire réduire la journée
de travail. La preuve c’est que dans les pays où les journées
sont les plus courtes, Angleterre, Etats-Unis, Australie, il n’y
a pas de loi générale qui impose la limitation. — C’est vrai
mais tous les pays n’en sont pas arrivés à ce degré d’organi-
sation et il est même à remarquer que, précisément, cette
organisation syndicale ne peut se constituer si la classe
ouvrière ne dispose de loisirs suflisants, en sorte qu’au lieu
de dire que l’organisation syndicale peut dispenser de la
limitation légale, il serait plus vrai de dire qu’une limitation
légale ou du moins est souvent la condition préalable de
l’organisation syndicale.

Quant à l’argument du libre choix, il suflit de répondre
qu’étant donné le régime de la grande industrie, cette liberté
n’existe nullement. L’ouvrier doit entrer à l’usine et en sortir
quand sonne la cloche: il est obligé de subir, quelle que
puisse être sa volonté personnelle, le nombre d’heures de
travail qui est imposé non pas seulement par le règlement de
l’usine, mais par l’usage ou par la concurrence non moins
tyranniques de la loi. Dès lors la question de liberté n’est
plus en jeu, et il s’agit simplement de considérer si la réduc-
tion de la journée de travail est favorable au bien-être de la
classe ouvrière, voire même indispensable au progrès de la
Nation. Or l'expérience des pays où elle est déjà réalisée
paraît décisive.

Après l’objection de principe, voici celle pratique : c’est
que cette diminution de la journée de travail aura pour effet
nécessaire d’entraîner une diminution de production et une
diminution de salaire. — A cela on peut répondre que des
ouvriers, moins surmenés, ayant plus de loisir pour se déve-
lopper intellectuellement, moralement, physiquement aussi,
pourront produire davantage; et s’ils produisent davantage,
il n’y a pas de raison pour que leur salaire diminue.

Toutefois, il ne faut pas pousser cette thèse à l’absurde et
prétendre, comme les syndicalistes sont trop enclins à l’affir-
mer, que moins on travaillera et plus on produira! Il faut

596
        <pb n="610" />
        LES SALARIES {
prendre garde surtout de ne pas faire valoir, comme ils le
font fréquemment, des arguments contradictoires en affir-
mant, d’une part, que les courtes journées rendront le tra-
vail plus productif et, d’autre part, que les courtes journées
donneront plus de travail à tous et supprimeront le chômage.
Car il est bien évident que si les ouvriers,quoique travail-
ant moins, produisent autant, on n’aura pas besoin d'em-
ployer un plus grand nombre d’ouvriers ! Il faut choisir
entre ces deux arguments.

En fait, nous voyons que les pays où sont pratiquées les
plus courtes journées (Australie, Etats-Unis, Angleterre) sont
en même temps les pays à plus hauts salaires et à plus grande
production. Seulement, pour que la diminution de la durée
du travail donne ces beaux résultats, il faut certaines condi-
tions qui ne sont pas remplies par tout pays (1): — a) Il faut
d’abord que les ouvriers consentent à intensifier leur travail
de façon à compenser la réduction de durée. Or, les ouvriers,
en France par exemple, ne le veulent point, car ils pré-
tendent qu’en ce cas ils se fatigueraient autant et feraient
gagner le patron. Ils veulent que la réduction du travail
oblige celui-ci à embaucher un plus grand nombre d'ouvriers,
ce qui, à ce qu’ils croient, supprimerait le chômage et ferait
monter les salaires ; — b) Il faut que les ouvriers, alors mème
qu’ils aient la bonne volonté de fournir plus de travail en
moins de temps, soient capables de le faire, car cette inten-
sification suppose une endurance et une énergie dont toutes
les races ne sont pas douées. L'ouvrier français ne semble

pas pouvoir conduire à la fois autant de métiers que l’ouvrier
américain ; — c) Il faut enfin que l'outillage soit assez per-
fectionné pour permettre l’intensification du travail et mème
pour l’imposer : il faut que la machine soit en mesure non
seulement de suivre, mais de devancer l'ouvrier. Or, ceci
est l'affaire des patrons : l’ouvrier n’y peut rien.

(1) Voir un remarquable article, et toujours actuel quoique déja ancien, de

M. le professeur Luio Brentano dans la Revue d'Economie politique

d'avril 1893 : Les rapports entre le salaire, la durée du travail et sa

productivilé.

597
        <pb n="611" />
        PRINCIPES D ÉCONOMIE POLITIQUE

C’est la France qui a donné l'exemple, il y a plus d’un demi-
siècle, par la loi de 1848: la limite avait été fixée à douze
heures, mais en fait, cette loi, qui avait devancé l’évolution
économique, resta longtemps lettre morte. Pourtant dans la
grande industrie, avant la Suerre, la journée était réduite à
neuf ou dix heures.

On sait que les ouvriers réclamaient les Trois Huit (huit
heures de travail, huit heures de loisir, huit heures de som-
meil). C’est le refrain d’une vieille chanson anglaise ; laquelle
d’ailleurs comptait non pas trois mais quatre « huit » :

Eight hours to work, eight hours to play,
Eight hours to sleep, eight shillings a day.

Et on sait que chaque Premier Mai de ‘grandes manifesta-
tions par tout pays étaient organisées avec grand fracas pour
réclamer cette réforme. Elle semblait encore tout à fait pré-
maturée. Et il y avait tout lieu de croire que la guerre aurait
pour résultat de l’ajourner longtemps puisque la journée
de travail avait été prolongée sans limites au cours de la
guerre, dans l’intérêt de la Défense nationale, et qu’après la
guerre les nécessités de la reconstruction nationale ne
seraient pas moins pressantes. Or, contrairement à ces pré-
visions, la guerre a eu au contraire pour résultat de faire
décréter la journée de huit heures (loi du 23 avril 1919), et
cela avec une soudaineté qui a bouleversé toute l’économie
nationale, notamment l’exploitation des chemins de fer.
Mais les revendications des ouvriers sont devenues si mena-
çantes dès la fin de la Suerre que le gouvernement n’eût pu
différer plus longtemps.

D'ailleurs la mesure a été générale pour toute l’Europe et
sous la même poussée. De la signature de l’armistice
(novembre 1918) à la fin de 1919, au cours de la seule année
1919, il y a 13 pays d'Europe, y compris toutes les nouvelles
Républiques, qui ont décrété la limitation à huit heures; et
les autres s’y préparent.

Et même on commence à regarder les huit heures comme
un maximum qui devra bientôt être réduit à sept et même
six heures. Malheureusement il ne semble pas, jusqu’à pré-

598
        <pb n="612" />
        LES SALARIÉS
sent du moins, que cette réduction de la journée de travail
ait été compensée par une augmentation du rendement
horaire. Les ouvriers n’ont même nullement admis la nèces-
sité de cette compensation. Ils rejettent la responsabilité de
diminution du rendement sur les défectuosités de l’organi-
tion et les insuflisances de l’outillage.

$ 2. Garantie d’un minimum légal de salaire.

C’est là une mesure réclamée instamment non seulement
par les socialistes mais même par bon nombre de catho-
liques sociaux.

On pourrait dire en effet qu’il n'est pas plus exorbitant
de fixer un taux minimum du salaire qu’un taux maximum
de l’intérêt. Mais le danger d’un salaire minimum c’est que
s’il est fixé trop bas, il est à craindre qu’il ne ramène à son
niveau la moyenne des salaires; et s’il est fixé trop haut,
l’autre danger c’est qu’il ne détermine les patrons à ne plus
embaucher que les ouvriers dont le travail vaudra plus que
ce minimum et à refuser tous les autres, en sorte que tous
les mauvais ouvriers, ou novices, ou trop âgés, ou infirmes,
ou maladroits, qui aujourd’hui gagnent tout de même leur
vie en touchant un médiocre salaire pour un médiocre tra-
vail, dorénavant ne trouveront plus d’emploi et tomberont à
la charge de l’assistance publique. Cela est si vrai que les
législations australiennes ont dû autoriser les salaires au-
dessous du taux légal pour les « demi-ouvriers ». Néanmoins,
on peut répondre à cette objection que mieux vaudrait peut-
être un régime social où les capables toucheraient de bons
salaires et où les incapables seraient simplement assistés
qu’un régime comme celui d’aujourd’hui où la concurrence
des mauvais ouvriers fait trop souvent tomber à leur niveau
le salaire des bons ouvriers.

Nonobstant ces difficultés, en plusieurs pays on a fait un
pas dans cette voie, en Australie, en Angleterre. Toutefois
il ne s’agit pas d’un salaire minimum général inscrit dans la
loi, mais d’une tarification des salaires dans certaines

599
        <pb n="613" />
        can PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE

industries — celles qui paraissent spécialement infestées par
le sweating system (1) — tarification établie par les inté-
ressés eux-mêmes et à laquelle le législateur ne fait que
donner force légale. C’est plutôt une sorte de contrat
collectif obligatoire.

En France, par une loi, un minimum de salaire a été
garanti aux femmes employées dans les industries du vête-
ment qui font travailler à domicile. La difficulté pratique
c’est d’assurer une sanction à cette loi, car les ouvrières
généralement préférent ne pas porter plainte dans la crainte
d'être privées d’ouvrage par les patrons dénoncés. Alors,
pour sortir d'embarras, des Ligues bénévoles de protection
féminine se sont constituées pour veiller à l’exécution de la
loi en portant plainte directement.

$ 3. Remplacement du contrat individuel de travail
par la convention collective.

Cette réforme est la grosse question du jour et a déjà été
formulée en projets de loi dans plusieurs pays, en France,
en Italie, etc. On avait remarqué depuis longtemps que les
abus du contrat de travail tiennent surtout à l’extrême
inégalité des parties contractantes (2) : l’ouvrier offre une
marchandise qui ne peut attendre, puisqu'elle n’est autre
que sa personne, puisqu'il faut tout à la fois travailler pour
pouvoir manger et manger pour pouvoir travailler, tandis
que le patron ne perd à l'attente que le manque à gagner et
l'intérêt du capital, d’ailleurs minime, qui dort par la vacance
de l’ouvrier. Mais la situation change du tout au tout si, en
face du capitaliste, se dressent tous les ouvriers qu’il
emploie, formant un bloc, et si, de plus, ces ouvriers groupés
s’appuient sur des caisses de solidarité qui leur permettent

(1) Le mode de travail dit sweating system (système pour faire suer) est
celui des ouvriers travaillant à domicile et aux pièces pour le compte d’un
patron, généralement simple sous-entrepreneur, qui lenr répartit le travail et
tire son bénéfice de l'abaissement illimité du prix de façon.

(2) I y a vingt-trois siècles que Thucydide avait dit : « Il nest question de
justice entre les hommes que quand ils traitent à force égale », (livr. V.
chap. LXxxIx).

304
        <pb n="614" />
        LES SALARIÉS OT
aussi d’attendre et de marchander. En ce cas, le jeu de la loi
de l’offre et de la demande se trouve non pas faussé, mais au
contraire rétabli dans les mêmes conditions que pour tous
les autres contrats. C’est là ce qu’on appelle le contrat col-
lectif du travail. Jusqu’à présent, il n’avait fonctionné que
sous forme de traités de paix à la suite de grèves. Mais pour-
quoi, au lieu d’intervenir accidentellement et comme dé-
nouement d’un conflit, n’interviendrait-il pas normalement
comme mode de constitution du contrat de salaire ?

La difficulté c’est que tout contrat implique un échange de
volontés, par conséquent l’existence de personnes réelles. Or,
comment donner à un groupe d'ouvriers une personnalité
juridique et des représentants légaux. Qui signera? et qui sera
engagé par les signatures données ? Peut-être que demain, ou
dans peu de temps, ces ouvriers auront été remplacés par
d’autres ; ce ne seront plus les mêmes. Dira-t-on qu’ils seront
représentés collectivement par le syndicat de leur métier?
Oui : c’est bien à cette solution qu’on se raccroche. Mais
les syndicats ne groupent qu’une fraction minime de la popu-
lation ouvrière. Peut-être aucun des ouvriers de l'usine où
doit se négocier ce contrat collectif -n’en fera-t-il partie.
Alors le patron n’aura-t-il pas le droit de répondre — c’est
la formule stéréotypée : «Je veux bien traiter avec mes
ouvriers, mais non avec des étrangers». Et en admettant
même qu’on passe outre à cette difficulté, le syndicat lui-
même offrira-t-il plus de garanties ? Quelle sera sa responsa-
bilité en cas d’inexécution du contrat? Paiera-t-il des
dommages-intérêts en cas d’inexécution ? et avec quoi, s’il
n’a rien en caisse ?

Ce qui rend les patrons très antipathiques au contrat
collectif c’est qu’ils ont le sentiment que dans ce contrat
nouveau eux seuls seraient moralement et pécuniairement
engagés, mais non les ouvriers. Il faut avouer que si les
essais de contrat collectif faits jusqu’à ce jour ont donné de
bons résultats en Angleterre et mème en Allemagne, il n’en
est pas de mème en France. Très souvent ils ont été violés,
les deux parties rejetant l’une sur l’autre la responsabilité de

oO.
        <pb n="615" />
        GN2 PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE

la rupture. Le contrat collectif ne peut guère être efficace
que là où la classe ouvrière est presque tout entière organisée
et a acquis la conscience de sa responsabilité, que là du
moins où les chefs ont assez d’autorité pour signer au nom
de tous et pour forcer les ouvriers à tenir les engagements
pris en leur nom.

À parler exactement, la convention collective (car c’est
bien ainsi qu’il faut dire : convention et non contrat) n’est
pas un vraï contrat de travail, car elle n’oblige point Pierre
à travailler pour le compte de Paul, ni ne fixe le prix que
Paul doit payer à Pierre. Il se borne à poser certaines règles
générales — auxquelles devront se conformer’ patrons et
ouvriers à l’avenir — telles qu’une échelle de salaires, un
maximum d’heures de travail, l’obligation de n’embaucher
que des ouvriers syndiqués, ete. — et comme on ne peut
régler ces conditions pour un avenir illimité, on fixe géné-
ralement un terme de deux ou trois ans. C’est comme un
cadre dans lequel devront rentrer tous les contrats indivi-
duels qui concerneront le même établissement, voire même
tousles établissements d’une même industrie ou d’une région,
et ainsi le contrat collectif peut s’élargir aux proportions
d’une sorte de législation locale, à cela près que cette loi, au
lieu d’ètre votée par le Parlement, le serait par l’entente des
syndicats ouvriers et patronaux. Ce serait un acheminement
vers le régime qu’on qualifie de syndicat obligatoire : on
entend par là non pas précisément que tous les ouvriers
seront forcés d’adhérer au syndicat, mais qu’ils seront tenus
de se conformer à ses décisions.

Evidemment de telles conventions, par le caractère de
solidarité qui les distingue, sont en opposition avec l’indi-
vidualisme : elles tendent à stéréotvper les salaires sans
acception de personnes (1). Mais le sacrifice que font par là
les ouvriers d’élite à la masse n’est pas sans valeur morale.

(A) Aussi les économistes. de l’école libérale se sont-ils parfois exprimés
sévèrement sur leur compte. M. d'Eichthal écrivait dans le Journal des Keo-
nomastes (1907): « La convention collective tend à faire de la médiocrité la
règle et la limite de tous».

270
U
        <pb n="616" />
        LES SALARIÉS
X11
Les garanties contre les risques.

Ce n’est pas tout pour le salarié que de toucher un salaire
suffisant et de n’être pas soumis à un travail trop écrasant. Il
est encore une troisième condition sans laquelle sa vie est
pleine d’angoisses : c’est la sécurité. À l’homme qui doit vivre
au jour le jour il faut une garantie contre les risques qui
menacent à chaque instant de lui enlever son travail et par
consé‘"&gt;nt son pain. Il en est trois qui lui sont communs
avec tous les hommes, à savoir la maladie, la vieillesse et la
mort, et mème quatre si l’on compte à part l'invalidité — et
deux qi sont spéciaux à sa condition et qui sont les accidents
du iravail et le chômage. Cela fait cinq ou six, c'est beaucoup.
Et tous ont ce caractère commun de le priver temporaire-
ment ou définitivemient de son salaire et par conséquent de
le réduire, lui ou les siens, à la misère. Or que peut-il faire à
lui seul contre tant d’ennemis ! Peu de chose.

l+faut distinguer entre les mesures préventives qui ont pour
but d'empêcher la réalisation du risque et' celles réparatives
qui ont pour but, au cas où le mal n’a pu être évité, tout au
moins de réparer les dommages pécuniaires qu’il a causés.
Ce'sont ces derniers seulement qui rentrent sous la dénomi-
nation d’assurance.

Au point de vue preventif, l’ouvrier, par la tempérance et
en se conformant aux indications de l'hygiène, dans la
mesure où son modique budget lui permettra de les suivre,
peut éviter en partie la maladie, retarder l'heure de la vieil -
lesse et même celle de la mort; mais il n’est guère en son
pouvoir d'éviter les deux autres risques, accidents et chô-
mage, car il est évident que l’un et l’autre tiennent à des
causes techniques ou sociales qu’il subit, mais qu’il ne peut
modifier.

Au point de vue réparatif, l’ouvrier peut, tout au plus, par

603
        <pb n="617" />
        PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE

l’épargne, se ménager quelques ressources pour passer les
mauvais jours ou pour vivre sur.ses vieux jours. Mais s’il n’a
pour cela que la Caisse d'épargne, qui pourra croire qu’elle
puisse suffire à assurer à l’ouvrier ou aux siens l'équivalent
du salaire enlevé par toutes les fatalités que nous venons
d’énumérer, ou même par une seule d’entre elles, telles que
la maladie prolongée, l’invalidité résultant d’un accident, ou
la vieillesse !

Il y a, il est vrai, des Compagnies d’assurances capitalistes
qui assurent contre tous les risques imaginables mais leurs
tarifs sont tout à fait inaccessibles à un budget d'ouvrier ;
d’ailleurs elles ne recherchent guère la petite clientèle
ouvrière.

Si donc l’ouvrier à lui seul est impuissant, ne faut-il pas
demander à d’autres de l’aider ? — À qui ? — Au patron et à
l'Etat.

1° Au patron, tout au moins en ce qui concerne les risques
d'accident et de chômage. Car pour le premier on peut
dire que, puisque sous le régime actuel du salariat l’ouvrier
n’est qu’un instrument employé au service du patron, celui-
ci doit supporter les fräis de la casse et de l’usure, de
même qu’il supporte ceux de ses machines. Et en ce qui con-
cerne le chômage, on peut dire qu’il dépend dans une cer-
taine mesure du patron de l’éviter en réglant mieux sa pro-
duction, comme il sait bien le faire d’ailleurs par des ententes
et cartels lorsqu’il s’agit pour lui d’éviter la mévente.

Même en ce qui concerne les risques communs à tous les
hommes, la maladie, la vieillesse et la mort, une certaine
responsabilité peut incomber au patron en tant que le pre-
mier a pu être aggravé et que les deux autres ont pu être
hâtés par l’insalubrité de la profession : car il n’est que trop
certain que pour l’ouvrier les maladies professionnelles sont
plus fréquentes et que la vieillesse et la mort viennent beau-
coup plus prématurément pour Jui que pour les autres classes
de la société. Il n’y aurait donc rien d’injuste à faire parti-
ciper les patrons, pour partie seulement, à l’assurance contre
ces derniers risques.

604
        <pb n="618" />
        LES SALARIÉS 505

20 A l'Etat, en tant que représentant de la Nation et en
vertu de la loi de solidarité sociale qui veut que puisque
tous les membres de la société participent aux fruits de la
production, tous participent aussi à ses charges nécessaires.
Cela est frappant surtout pour le chômage, parce que ce
fléau est toujours dû à des causes sociales (voir ci-après,
p. 610).

Seulement, lorsque l'Etat prend l’engagement de garantir
l'ouvrier contre les conséquences des risques de la vie, n’a-
t-il pas le droit, en retour, d'imposer à celui-ci l’obligation
de coopérer lui-même dans la mesure de ses ressources à
cette assurance — et s’il l’impose à l’ouvrier, ne faut-il pas,
par égalité, l’imposer du même coup au patron ? C’est ainsi
que l’intervention de l’Etat dans l’assurance conduit logique-
ment à l’assurance obligatoire.

Ces deux traits — obligation légale de l'assurance pour les
intéressés, et collaboration (par portions variables selon la
nature du risque) de trois facteurs, le salarié, le patron,
l'Etal — caractérisent le système dit allemand parce qu’il a
été inauguré dans ce pays par des lois célèbres dont la pre-
mière date de 1883.

Après ces données générales sur les assurances de la vie
ouvrière, voici quelques indications sommaires sur chacune
d’elles.

$ 1. La maladie.

C’est le seul des cinq auquel l’initiative privée ait réussi à
faire face, dans une mesure à peu près suflisante, par le
moyen de l’association. En effet, si la maladie, pour peu qu’elle
soit prolongée, fait une terrible brèche dans le budget de
l’ouvrier qu'elle frappe individuellement et constitue mème
une des causes les plus fréquentes du paupérisme, il n’en
est pas moins vrai que si l’on prend un assez grand nombre
d'hommes, d’âge et de santé moyens, le nombre des jour-
nées de maladie ne dépasse pas sept à huit par an. Par con-
séquent les frais de maladie proprement dits, c’est-à-dire les
honoraires du médecin et le prix des médicaments, qui

u
        <pb n="619" />
        ‘ PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE
constitucraient une charge écrasante pour un budget
normal d’ouvrier, ne grèvent que faiblement le budget d’une
société.

De là, le succès des associations contre Jes risques de
maladie qu’on appelle en France les sociétés de secours
muftuels. Moyennant une très faible cotisation, ces sociétés
garantissent à leurs membres en cas de maladie : — 1° les
frais de traitement, médecin et pharmacien; — 2 une
indemnité égale à la moitié du salaire ; — 3° généralement
quelques autres avantages, tels que les frais funéraires, de
modiques secours pour la veuve et les orphelins; — 4° en
outre, environ un tiers des sociétés donnent une modeste
pension de vieillesse.

Mais ces sociétés n’assurent pas, généralement, les membres
de la famille, ni même, pour les hommes, les cas de maladie
prolongée.

L'association privée ne paraît donc pas suffisante pour
garantir la population ouvrière contre ce risque (1). C’est
pourquoi la loi allemande a voulu que l'assurance contre la
maladie fût obligatoire pour tous les salariés, en adoucissant
cette obligation par l’avantage que nous indiquions tout à
l'heure, c'est-à-dire en faisant payer aux patrons un tiers des
cotisations. Elle a étendu le bénéfice de cette assurance aux
femmes en couches.

S 2. Les accidents du travail.

L'accident survenant au cours du travail diffère de la
maladie par ses causes, mais il n’en diffère pas par les résul-
tats qui sont un chômage plus ou moins prolongé, et peut-
être permanent au cas où l’accident entraîne une mutila-
tion. Il en diffère surtout en ce que la responsabilité du
patron est ici beaucoup plus strictement engagée. Si en effet
on ne peut lui imputer la responsabilité de la maladie de

(1) En France il y a bien un droit légal à l’assistance en cas de maladie,
mais seulement pour les indisents.

006
        <pb n="620" />
        LES SALARIES

l’ouvrier, sauf dans le cas exceptionnel de maladie profes-
sionnelle, au contraire, il lui est difficile d’éluder celle de
l'accident, mème survenu par cas fortuit, car le fait que
l'accident a eu lieu dans la fabrique ou en cours de travail
suffit pour engager la responsabilité de celui chez lequel et
pour !&gt;quel le travail se fait. C’est la théorie, aujourd’hui
généralement admise et connue sous le nom de risque profes-
sionnel : on veut dire par là que les accidents du travail subis
par le personnel doivent rentrer dans les frais généraux de
l’industrie, tout comme les accidents survenus au matériel et
à l'outillage, et par conséquent doivent incomber unique-
ment au chef d'industrie, et que l’ouvrier doit être dispensé
de toute contribution à l’assurance contre ce risque. — Alors
même qu'il y aurait faute de l’ouvrier ? Oui, parce que la
négligence, l’imprudence et même la désobéissance de l’ou-
vrier aux consignes données, sont elles-mêmes des risques
professionnels qui doivent rentrer dans les prévisions nor-
males de l'entrepreneur et dans le compte de ses frais géné-
raux.

Mais puisque c’est le patron qui devra payer l’indemnité,
c’est à lui dorénavant (et non plus à l’ouvrier) à s’assurer
contre ce risque. La loi doit-elle l’obliger à s’assurer ? C’est ce
que fait la loi allemande, mais non la loi française : elle laisse
les patrons libres de s'assurer où ils voudront, soit à une
Compagnie ordinaire à prime fixe ; soit à une mutuelle et
même pas du tout.

S 3. La vieillesse.

Il peut paraître bizarre de classer la vieillesse parmi les
risques puisqu’elie est au contraire attendue et espérée par
tout homme : le risque c’est bien plutôt de mourir avant la
vieillesse ! Mais néanmoins — et c’est là peut-être que l’iné-
galité des conditions sociales se fait le plus cruellement sentir
— la vieillesse sans épargnes, la vieillesse qui ne laisse que
la perspective de l’hospice ou celle, à certains égards plus
amère, de tomber à la charge de ses enfants, est le cauchemar

607
        <pb n="621" />
        ‘ PRINCIPES D'’ÉCONOMIE POLITIQUE

de tous les salariés. Il est vrai que puisque la vieillesse peut
être prévue longtemps à l’avance et qu’on a toute la vie pour
y parer, celui qui se laisse surprendre par elle, sans avoir
pris ses précautions, encourt le reproche d'imprévoyance,
Mais même le voulant, encore faut-il pouvoir épargner pour
ses vieux jours : y a-t-il done tant de bourgeois qui le fassent,
même pouvant le faire sans peine ?

La constitution d’une pension de retraite par la voie de
l’épargne individuelle imposerait à l'ouvrier une lourde
charge — un prélèvement ininterrompu et depuis sa jeunesse
de 15 p. 0/0 au moins sur son salaire, prélèvement le plus
souvent, impossible et mème égoïste puisqu'il serait pris sur
le pain de ses enfants.

C’est pourquoi la loi française du 5 avril 1910, votée après
d’interminables discussions, reproduit la loi allemande dans
ses traits essentiels, à savoir : — 1° assurance obligatoire
pour tous les salariés par le moyen d'une retenue sur le
salaire opérée par le patron ; — 2° contribution égale des
ouvriers et des patrons (1); — 3° subvention de l'Etat sous
forme d’une majoration de pension, très modique (100 fr.); —
4o droit à une pension de retraite à l’âge de 60 ans, dont le
montant variera selon le nombre de versements effectués.

Ce régime de l’assurance obligatoire pour la vieillesse n’a
pas eu en France le même succès qu’en Allemagne. On peut
mieux dire qu’il a échoué. Il n’y a guère plus de la moitié
de ceux qui devraient être inscrits qui paient la prime et
encore sont-ce seulement les plus âgés. La loi s'est heurtée
à la fois aux résistances des économistes de l’école libérale,
parce qu’elle ne veut pas de l’obligation (2,7 à celle des socia-
listes qui repoussent toute contribution à la charge de

(1) Fixée à un taux uniforme (9 francs pour les hommes, 6 francs pour les
femmes, et autant pour les patrons), tandis qu'en Allemagne il y a une échelle
de cotisations graduée selon les salaires.

(2) Un des principaux représentants de l’école libérale, M. Colson, au Con-
grès de la Société d'Economie Sociale de 1916, disait : « Il ne faut pas hésiter
à affirmer que le développement des retraites ouvrières est une mauvaise
action .… c’est faire œuvre de désorganisation sociale ».

008
        <pb n="622" />
        LES SALARIÉS 609
l’ouvrier; à celle des sociétés de Secours Mutuels qui
craignent de voir les cotisations de leurs membres absorbées
par les contributions obligatoires des caisses de l’Etat ; enfin
et surtout à celle des ouvriers qui se refusent à payer en vue
d’une retraite insignifiante et à laquelle la plupart n’attein-
dront pas.

Aujourd'hui, la guerre ayant bouleversé à la fois la valeur
de l’argent et le taux de l’intérêt, tous les calculs sont à
refaire et la loi est à reprendre de fond en comble (1).

$ 4. Le chômage.

Le chômage, c’est-à-dire l’interruption de travail par suite
du renvoi de l’ouvrier et de la difliculté pour lui de s'embau-
cher ailleurs — renvoi causé soit par la morte-saison, soit
par une crise économique entraînant la suspension ou le
ralentissement de la production, soit par la fermeture d’ate-
lier à la suite d’événements tels qu’incendie, faillite, décès du
patron, ete. — constitue le plus fréquent et, disons aussi, le
plus incompréhensible de tous les risques pour le salarié.

C’est, en effet, un mystère terrible de notre organisation
économique que l’homme qui voudrait gagner sa vie par son
travail se trouve si souvent dans l'impossibilité de le faire ;
car enfin, que le travail d’un homme puisse être inutile,

(1) L'invalidité constitue un risque spécial qui ne se confond ni avec la vieil-
lesse puisqu'elle peut exister dès la naissance. ni avec la maladie puisqu'elle
est permanente. Ce serait le plus redoutable de tous les risques si heureuse-
ment il n'était exceptionnel. La loi allemande, qu'on désigne généralement
sous le nom de loi d'assurance contre la vieillesse, porte en réalité pour titre
« loi sur l'invalidité » et c’est celle-ci surtout qu'elle vise. En effet, on peut
admettre que l'assurance contre l’invalidité dispense de l'assurance contre la
vieillesse, car de deux choses l’une : — ou le vieillard est invalide et, en ce
cas, il pourra bénéficier de l'assurance contre l'invalidité ; — ou il est valide
et, dans ce cas, puisqu’il peut travailler, il ne semble plus très nécessaire de
l’indemniser.

Le proiet de loi français, au contraire, ne vise guère que la vieillesse et en
cela il répond au sentiment public, car il est à remarquer que tout le monde
souhaite être assuré contre la vieillesse parce que tout le monde espère
devenir vieux, tandis que l'assurance contre l’invalidité n'intéresse personne
parce que personne ne s'attend à devenir invalide.

Ge. P. R. 25e édition.

20
        <pb n="623" />
        PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE
cela ne pourrait se comprendre que du jour où tout le
monde serait suffisamment pourvu non seulement pour le
nécessaire mais pour le superflu? or, le fait même que 1
chômeur est dépourvu de tout et pressé par le besoin suflit
à prouver que cette abondance est loin d’être réalisée !
Aussi le socialisme qui a précédé la Révolution de 184
demandait-il que le Droit au Travail fût assuré par l'Etat
tout homme, et allait même jusqu’à voir dansla consécration
légale de ce droit la solution de la question sociale. On sai
que la déplorable expérience des ‘ateliers nationaux sous
cette Révolution se rattachait à cette idée. Aujourd'hui, on n
arle plus guère dù droit au travail. On a reconnu, en effet,
l’impossibilité absolue pour l’Etat de procurer à n’import
qui un travail utile, j'entends par là un travail réellemen
roductif de valeur. Ce qui importe d’aïlleurs à l’ouvrier c
n’est pas précisément le droit au travail mais le droit à
la vie, en sorte que la réclamation du socialisme actue
porte moins sur le droit au travail que sur la garantie d’un
salaire minimum — en attendant la socialisation des instru-
ments de production qui peut-être ne pourrait supprime
toute cessation de travail mais qui, même en ce cas, l’ouvrie
ouchant un juste équivalent de son salaire, transformerai
le chômage en vacances.
Contre ce terrible mal il y a deux remèdes, l’un préventif,
—— — —_ pesé
autre réparatif, mais l’un et l’autre insuffisants.
a) Le placement : procurer à l’ouvrier quelque autre emploi
es institutions spéciales s’en oceupent. Il y a des bureaux
de placements payants mais qui ont donné lieu à detels abu
qu’une loi en France (14 mars 1904) a donné le droit aux
municipalités de les exproprier, moyennant une indemnité.
Les syndicats ouvriers voudraient avoir le monopole du
placement parce que ce serait un sûr moyen pour eux de
recruter tous les ouvriers, d'exercer sur eux un contrôle en
ne plaçant que les camarades syndiqués, et de soutenir les
grévistes en écartant les ouvriers qui se présenteralent pour
les remplacer. Mais il va sans dire que les patrons de leur
ôté résistent à cette prétention et cherchent au contraire à

010
        <pb n="624" />
        LES SALARIÉS 1
se réserver le placement, ce qui leur est d'autant plus facile
que ce sont eux qui tiennent les places.

Entre ces deux-extrèmes on doit préférer le système mixte
qui combine les trois éléments, en composant le bureau
moitié d’élus natronaux, moitié d’élus ouvriers, avec un pré-
sident neutre ; le bureau fonctionne ‘aux frais et sous le
contrôle du pouvoir municipal. C’est ce qu'on appelle en
Allemagne les bureaux paritaires. Hs n’ont été introduits en
France que depuis la guerre. Dies subventions ont été accor-
dées par l'Etat à toutes les municipalités qui établiraient des
bureaux paritaires.

Des Offices de placement bien organisés pourraient avoir
une action qui dépasserait la lutte contre le chômage, notam-
ment celle si importante de guider les jeunes ouvriers dans
le choix d’une profession.

Mais le placement n’est qu’un remède insuffisant au chô-
mage, car toutes les statistiques montrent que, sauf pour de
rares industries, les demandes sont toujours plus nombreuses
que les emplois vacants. À quoi peut tenir ce phénomène,
en somme assez mystérieux si l’on réfléchit qu’il y a tant
d'hommes qui manquent du nécessaire et alors qu’il paraît
si simple d'employer la main-d'œuvre vacante à produire
précisément ce nécessaire manquant ? Pourquoi y a-t-il nor-
malement un surplus de main-d’œuvre sur les besoins, ce
que Marx appelle une armée de réserve du travail ? C’est sans
doute par la cause déjà indiquée (p. 105), parce que le machi-
nisme ce. généralement tout ce qu’on appelle le progrès
industriel, tend à réduire la quantité de travail nécessaire
pour un résultat donné. C’est pourquoi il faut compléter le
placement par l'assurance.

b) L'assurance c’est indemniser le chômeur du préjudice
éprouvé en lai remboursant tout ou partie du salaire perdu,
comme pour tous les autres risques ‘que nous avons passés
en revue. Seulement il faut remarquer que l’assurance ici
est bien plus difficile, non seulement à raison de l’étendue
et de la fréquence de ce risque, mais surtout parce qu’il est
presque impossible de distinguer le vrai chômage, subi par

61
        <pb n="625" />
        612
æ

PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE
le manque de travail, du faux chômage, celui de la paresse.

De là est venue l’idée d’une collaboration entre les syndi-
cats ouvriers et les municipalités, celles-ci fournissant les
fonds nécessaires, ceux-là organisant l’assurance et payant
les indemnités à qui de droit.

Dans le système dit de Gand, qui date de 1901, une subven-
tion est allouée par la municipalité et répartie par l’intermé-
diaire d’un organisme autonome. En fait, le système de Gand
prend généralement pour intermédiaire le syndicat, mais
pourtant ont droit également aux subventions ceux qui,
sans faire partie d’un syndicat professionnel sont membres
d’une association quelconque contre le chômage. Et même
l'épargne individuelle, sous forme de dépôts à la caisse
d’épargne, est assimilée à une assurance contre le chômage
et bénéficie de subventions proportionnelles au montant des
retraits de fonds à la caisse d’épargne.

La France est très en retard en ce qui concerne cette
assurance. Quoique le chômage ait pris des proportions
redoutables depuis la crise mondiale de mévente qui a suivi
la guerre dès la fin de 1920, on en est encore au palliatif à la
fois humiliant, inefficace et terriblement onéreux pour l'Etat
ou les villes, qui consiste à distribuer des aumoônes dites
allocations de chômage.

AI
De l’avenir du salariat.

L’abolition du salariat — plus encore que l’abolition de la
propriété, laquelle est plutôt le moyen que le but — figure
au premier rang dans les revendications de la classe
ouvrière ou, pour mieux dire, les résume toutes (1).

Cette attente de l'abolition du salariat ne s’inspire pas

(1) Les statuts de la Confédération Générale du Travail, la fameuse C. G.
T., disent (art. 1°) : « Elle groupe, en dehors de toute école politique, tous
les travailleurs conscients de la lutte à mener pour la disparition du salariat
et du patronat ».
        <pb n="626" />
        LES SALARIÉS ;
nécessairement d’un sentiment de haine de classes mais de
griefs très fondés, tant au point de vue moral et social qu'au
point de vue purement économique. Ces griefs ne sont point
tant ceux de la part trop exiguë que le salariat fait à l’ou-
vrier (ci-dessus, p. 556) comme mode de répartition, car cette
inégalité pourrait s’atténuer plus tôt qu’on ne pense, mais il
en est de plus graves. Sans méconnaitre que le régime du
salariat n’ait été l’instrument peut-être indispensable grâce
auquel l’industrie et la richesse générale ont pu faire
depuis un siècle d'immenses progrès, il faut avouer qu’il n’a
pas assuré les conditions d’une paix sociale durable et
même qu’il semble maintenant enrayer l'accroissement de
de la production. Et voici pourquoi.

a) Au point de vue social, le salariat crée un conflit d'inté-
rêts inévitable entre le patron et l’ouvrier, identique d’ail-
leurs à celui qui existe entre le vendeur et l’acheteur d’une
marchandise quelconque — l’un cherchant à donner le
moindre salaire possible en échange d’un maximum de tra-
vail, l’autre au contraire à fournir le moindre travail pos-
sible en échange du salaire reçu — et par là envenime la
lutte de classes.

En effet, plus le salaire sera élevé, plus le profit sera
réduit, toutes choses égales d’ailleurs, et réciproquement.
Nous disons et nous soulignons « toutes choses égales d’ail-
leurs », car il est bien évident que si les conditions de pro-
ductivité changent, si par exemple le produit total des entre-
prises vient à doubler, les salaires et les profits pourront
doubler simultanément. Ce cas est même fréquent dans les
pays neufs, où la productivité est grande : on y voit à la fois
de hauts salaires et des profits élevés. Mais l’antagonisme
d'intérêts n’en subsiste pas moins, même en ce cas. Et d’ail-
leurs les grèves incessantes se chargent de le mettre en évi-
dence. Ainsi donc, dans l’ordre économique actuel, le patron
et l’ouvrier nous apparaissent comme deux personnages
dressés l’un contre l’autre dans une attitude de mutuel défi,
èt pourtant ne pouvant se passer l’un de l’autre et comme
rivés ensemble par une chaine de fer.

613
        <pb n="627" />
        ‘ PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE

b) Au point de vuc économique, le salariat a pour résultat
ide désinléresser l'onvrier de bien faire et par là de porter un
grave préjudice à la production. Car l’ouvrier, n’ayant rien
à prétendre ‘sur les bénéfices de l’entreprise, ayant vendu
d'avance sa part éventuelle au produit ide son ‘travail pour
lun prix fixe, n’a plus d’autre stimulant à travailler que la
‘craïnite d’être congédié (1). Mais si un semblable mobile peut
déterminer l’ouvrier à fournir un ‘travail :minimum, äl ‘est
bien insuffisant pour le déterminer à utiliser pour le mieux
ses «capacités productives, car il fait du travail une véritable
corvée. ‘Sans «doute, nous ‘avons vu divers moyens inventés
pour remédier à ce vice du travail salarié en stimulant
l'activité de l’ouvrier par le travail aux pièces ou les primes
(voir p. 573 ou le système Taylor (2), mais ‘ce ne sont que
des palliatifs. Le ‘caractère de contrat à forfait réduit
l’ouvrier à un rôle purement passif et le dépouille de tout
intérêt sinon dans le résultat immédiat de son travail, du
moins dans le succès :comme ‘dans les revers de l’entne-
prise. ll est difficile de persuader les ouvriers qu’ils
doïvent travaïller de leur mieux alors qu’ils n’ont aucun
droit sur les richesses sorties de leurs mains.

c) Au point du vue moral, le ‘salariat (fait de l'homme un
instrument d’enrichissement pour un autre homme. Sans
doute, par la division du travail, tout homme est ‘appelé à
travailler pour autrui et, loin de protester contre cet état de
choses, il faut y voir une manifestation d’une loi morale,
celle de la solidarité. Mais les rapports de salarié à patron
ne sont ‘pas ceux d’interdépendance, mais de dépendance
tout court. Les ouvriers sont désignés dans la langue anglaise
par cetteexpression cruellement réaliste de «mains » (hands).
Ils ne sont que cela, en eflet, mais on ne saurait les empê-
cher de voir avec amertume les (générations de patrons et

(1) « Le bon berger donne sa vie pour ‘ses brebis. Quant ‘au mercenaire à
qui les brebis n’appartiennent pas, dès qu’il voit venir le loup, il laisse là les
brebis et s’enfuit… Le mercenaire fuit parce qu’il est mercenaire et qu’il n’a
nul souci de ses brebis » (Evangile de int Jean, chap. X, v. 11-13).

(2) Voir le Cours, Tom I, p. 162.

014
        <pb n="628" />
        LES SALARIÉS 9
d’actionnaires se succéder et s’enrichir dans telle usine ou
telle mine dans laquelle, de père en fils aussi, ils ont tra-
vaillé et pourtant sont restés pauvres. Il est vrai qu’on peut
leur démontrer que cette fortune n’est pas leur œuvre, au
sens économique du mot, mais on ne démontrera pas facile-
ment que cet état de choses soit conforme à ce principe de
morale formulé par Kant, et qu’il appelait le « principe pra-
tique suprême » : se souvenir en toute occasion que nous
devons considérer la personne de notre prochain comme
une fin et non comme un moyen.

Mais quand on parle d’abolir le salariat, que faut-il
entendre exactement par là ?

La seule façon catégorique de supprimer le salariat ce
serait de faire de chaque salarié un producteur autonome,
produisant par ses propres moyens et pour son propre
compte, comme l'artisan ou le paysan. Mais un tel régime
serait incompatible avec la grande industrie et enrayerait
l’élan de l’évolution économique : d’ailleurs il n’est réclamé
par personne, pas plus par les socialistes que par l’école
économique libérale. Or, du moment que l’on admet la
nécessité d’une organisation collective du travail, on aura
beau substituer au régime capitaliste de la société par actions
un régime quelconque de socialisation — entreprise syndi-
cale, ou coopérative, ou nationalisée — on ne pourra éviter
que l’ouvrier ne soit employé au service de l’entreprise qui
commandera et paiera son travail : et alors ne sera-t-il
pas encore un salarié ? (1)

Mais du moins, dira-t-on, ils ne travailleront plus pour un
patron, mais pour une association dont ils seront eux-mêmes
membres, ou la Commune, ou la Coopérative, ou la Nation.
Soit, mais alors la formule adéquate devrait être « abolition
du patronat » plutôt que « abolition du salariat ». Et faut-il
croire que l’ouvrier sera très sensible à ce changement ? Ce
n’est pas: bien sûr, à en juger par l’état d’esprit des ouvriers

(1) Voir notre petit livre Les Instilutions en vue de la transformation
et: de l'abolition du salariat.

617
        <pb n="629" />
        PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE
qui, étant au service de l'Etat, ou des municipalités, ou des
coopératives, se trouvent déjà dans les conditions prévues :
ils ne sont pas les derniers à se mettre en grève !

Pourtant il y aurait tout de même dans ces nouveaux
modes d'entreprise quelque chose de changé : c’est que le
profit aurait été éliminé et que par conséquent le salarié ne
serait plus tourmenté par le sentiment qui, à tort ou à raison,
le ronge aujourd’hui, celui que son travail sert à enrichir le
patron. En sorte que la formule fameuse : abolition du salariat
semble devoir être transposée en celle-ci : abolition du pro-
fit. Et ceci nous mène au seuil du chapitre suivant.

CHAPITRE lV
LES ENTREPRENEURS
L’évolution historique du patronat. #

Nous connaissons déjà ce personnage important qui s’ap-
pelle dans la langue économique l'entrepreneur (voir p. 148).
Nous avons vu que c’était lui qui prenait l’initiative et la
direction de toute opération productive dès qu'elle excède
les limites de l’action individuelle. Mais il n’occupe pas une
place moins considérable dans la répartition, puisque c'est
lui aussi qui est le grand répartiteur. C’est lui qui paie le
concours de ses collaborateurs, et la part qu’il donne à cha-
cun d’eux est précisément ce qui constitue leur revenu. Au
travailleur, il paie son salaire, au capitaliste son intérêt, au
propriétaire foncier sa rente ou son loyer; — après quoi il

616
1
        <pb n="630" />
        LES ENTREPRENEURS
garde pour lui ce qui reste, s’il y a un reste: c’est ce qui
constitue son revenu à lui entrepreneur, le profit.

Dans le langage courant, l’entrepreneur s’appelle le patron,
mais, à y regarder de près, ce nom n’est pas absolument
synonyme de celui d’entrepreneur, car il peut y avoir des
entreprises sans patrons, comme celles des sociétés coopé-
ratives. D'ailleurs le titre de patron — on disait autrefois et
on dit encore dans les campagnes : le maître — vise plus
spécialement les rapports avec les salariés; il connote une
certaine idée morale de protection, de patronage, une certaine
conception des droits et des devoirs d'un chef vis-à-vis de
ses subordonnés, laquelle est étrangère à la définition stricte-
ment économique de l’entrepreneur ou, comme on dit aussi,
de l'employeur.

Cette idée des devoirs du chef de l’industrie vis-à-vis des
ouvriers a subi depuis un siècle, et sans remonter jusqu’au
régime corporatif, des transformations dont l’histoire, même
sommaire, est curieuse. On peut distinguer trois périodes :

10 Au début de la période industrielle et jusque vers le
milieu du x1x° siècle, l’idée du patronat au sens que nous
venons d'indiquer n’existait pas. Il n’y avait que des entre-
preneurs s'en tenant à leur fonction économique et se préoc-
pant seulement de produire le plus possible, avec le mini-
mum de frais, et d’utiliser pour le mieux — c’est-à-dire au
mieux de leurs intérêts — la force de travail disponible: non
seulement celle des hommes, mais celle, plus lucrative
parce que moins coûteuse, des femmes et des enfants. C’était
le régime du laisser-faire, caractérisé par ce mot célèbre
d’un patron anglais à qui on demandait ce qu’il adviendrait
d'ouvriers qu’il congédiait et qui répondit : « Je m’en remets
aux lois naturelles ».

Cependant, au point de vue économique, il faut reconnaître
que les patrons capitalistes de cet âge héroïque ont créé la
grande industrie moderne, mais c’est au point de vue moral
que leur histoire n’est pas belle — sauf, bien entendu, des
exceptions individuelles parmi lesquelles il faut rappeler sur-
tout celle d'Owen, grand industriel écossais, plus digne de

617
        <pb n="631" />
        5 PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE
mémoire pour avoir créé le premier une fabrique modèle
que pour ses théories communistes.

2° Vers 1850, on voit poindre une conception nouvelle —
dont on peut indiquer même le lieu de naissance et les
auteurs, à savoir un groupe d’industriels protestants de la
ville de Mulhouse — ce fut celle du bon patron. Elle trouva sa
formule dans cette parole non moins célèbre d'un autre
patron, Dollfus de Mulhouse: « le patron doit à l’ouvrier plus
que son salaire ». Qu’est-ce à dire ? — Que le paiement du tra-
vail, fixé d’après le cours de la main-d'œuvre, d’après la loi
de l'offre et de la demande, n’épuisait pas la justice et qu’il
restait encore un dû ; que l’ouvrier ne devait pas être consi-
déré comme un simple instrument mais comme un collabo-
rateur du patron, que celui-ci devait s’enquérir de ses
besoins et tâcher d’y pourvoir.

Par là fut inauguré le grand mouvement des institutions
patronales — logements ouvrierseet cités ouvrières,économats,
caisses de secours et de retraites, parfois participation aux
bénéfices, écoles pour les enfants, etc. etc. qui occupaient
les places d’honneur dans toutes les expositions d’Economie
sociale et remplissaient le Livre d’Or des récompenses. 1l
faut rendre cette justice aux patrons que la plupart des
réformes introduites par da législation ouvrière ou par les
revendications des syndicats ont été d’abord réalisées par
des initiatives patronales. C’est la confirmation d’une loi
sociologique, souvent vérifiée, que les réformes sont «dues
surtout à l’action de ceux qui n’y sont pas directement
imitéressés (1).

Malheureusement ice généreux mouvement dégénéra fré-
quemment en un ‘contrôle exercé sur la vie privée de
l’ouvrier qui lui devint intolérable (2). Il était assez naturel

(1) Voir notre livre Institutions du Progrès social.

(2) Dans ‘un des grands établissements américains ‘(les wagons lits Pullman)
où ces institutions ‘avaient pris forme d’une véritable cité ouvriere, les
ouvriers disaient : « Nous sommes nés dans une maison Pullman, nourris dans
le magasin Pullman, élevés duns l’école Pullman, catéchisés dans l'Eglise
Puliman. ‘et quand mous mourrons nous serons ‘enterrés ‘dans le cimetière

918
        <pb n="632" />
        LES’ ENTREPRENEURS :
que'le bon patron, qui se reconnaissait des devoirs paternels
enversl'ouvrier, s’attribuât aussi des « droits de père » et que,
s’il consentait à faire des sacrifices, il voulut ne'les faire qu’à
bon escient, en s’assurant que l’ouvrier s’en montrerait
digne. Mais on: pouvait s’attendre à ce que l’ouvrier se
montrât ingrat, et c’est ce qui ne manqua pas d’arriver.
Etant donnée surtout la mentalité de l’ouvrier d’aujourd’hui,
entraîné à la lutte de classes, il est évident que voir um père
dans son patron lui apparaît comme une idée grotesque et
odieuse. I/ ne croit pas aux prétendus sacrifices du patron
et, fussent-ils même réels, il les repousse comme une
aumône. Il les réclame sous forme d’accroissement de
salaire : rien de plus et rien. de moins.

Nous croyons qu’on peut définir le rôle du patron moderne
en disant qu’il doit s’en tenir à sa fonction industrielle: il
doit s'abstenir de toute intervention. dans la vie de l’ouvrier
en dehors de l’usine, même pour « lui faire du bien», mais
faire tout le possible pour lui procurer dans l’usine les con-
ditions de travail les plus: parfaites au point de vue de la
sécurité, de l’hygiène et du confort, lesquelles d'ailleurs
concourent au maximum de productivité. C’est d’ailleurs
l'exemple que donnent déjà quelques grands patrons en
Angleterre et aux Etats-Unis.

3° Une'troisième période a commencé récemment quand
les patrons, se trouvant en face d’ouvriers organisés et syn-
diqués qui déclaraient ne vouloir avoir de rapports avec les
patrons que sur le terrain de la lutte de classes, ont dû
songer non plus à protéger leurs ouvriers mais à se défendre:
Cet esprit d’hostilité semble grandir en raison même des
améliorations réalisées dans la condition de l’ouvrier. Les;
patrons voient dans ce fait, déconcertant au premier abord,
la marque d’une décourageante ingratitude — mais c’est là
la manifestation d’une loi psychologique bien connue. Le
Pullman et irons dans l'enfer Pullman ». Même il est arrivé que quelques-
unes de ces institutions patronales ont dégénéré en exploitations seandaleuses
et telles que le législateur a dû intervenir. En France, la loi du 21 mars 1940
à dù supprimer les économats (voir ci-après, les Sociétés de Consommation).

61!
        <pb n="633" />
        PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE

sentiment de besoins nouveaux ne s'éveille qu’autant que
ceux du premier degré sont satisfaits : pour l’ouvrier abruti
par quinze heures de travail, le seul besoin est de manger et
dormir, mais pour celui qui a conquis l’avantage de la courte
journée et par là des loisirs, mille exigences nouvelles sur-
gissent. Elles paraissent exagérées si on les compare à celles
antérieures, mais généralement elles ne le sont pas si on les
apprécie en elles-mêmes (1).

Alors les institutions de patronage ont fait place aux insti-
tutions qu’on pourrait appeler militantes, car elles ont pour
but d’opposer aux organisations ouvrières des organisations
patronales plus puissamment armées et en état de rendre
coup pour coup, de répondre aux grèves par les lock-out et
par l’enrôlement de strike-breakers (les briseurs de grèves),
de répondre aux mises à l'index des ouvriers par la mise à
l’index des meneurs (listes noires), de créer en face des
caisses syndicales de grève des caisses patronales d'assurance
contre la grève, etc. Le métier de patron va devenir très
dur : ce ne sera plus un patrimoine qu’on se transmettait de
père en fils comme une étude de notaire. Beaucoup renon-
ceront à la lutte et il se fera une sélection naturelle qui
d’ailleurs augmentera les forces de la classe patronale.

4o N’y a-t-il pas à prévoir une dernière phase : l’élimina-
tion définitive du patron? Telle est en effet la thèse syndi-
caliste et socialiste. Elle prétend démontrer que le patron
désormais ne sert plus à rien et qu’il est un simple parasite.
La généralisation de l’entreprise sous forme de société
anonyme indique assez clairement, disent-ils, que là déjà il
n’y a plus de patron dans le sens que les économistes
donnent à ce mot, c’est-à-dire un individu à la fois proprié-
taire de l’entreprise et directeur touchant les profits, mais
fournissant en échange un travail quotidien. Le patron a été
éliminé, ou plutôt s’est décomposé d’une part en gérants et

(1) Un moraliste chrétien, aux antipodes pourtant du socialisme ouvrier,
Vinet, de Lausanne, a écrit cette parole étonnamment révolutionnaire : « Un
peuple ne demande jamais au-delà de ses véritables besoins ».

620
        <pb n="634" />
        LES ENTREPRENEURS

ingénieurs salariés, d’autre part en une multitude d’action-
naires oisifs qui ne se connaissent pas et parfois ne con-
naissent rien de l’entreprise à laquelle ils sont soi-disant
associés, sauf le nom de la Compagnie inscrit sur le titre
qu’ils ont en portefeuille ! Qu'on supprime ces parasites, el
l’entreprise marchera tout comme auparavant. Or, par suite
de l’évolution présente qui substitue la grande production à
la petite et la société anonyme à l’entreprise individuelle,
tous les patrons seront bientôt réduits à ce rôle d’action-
naires bornant leur rôle à détacher des coupons : alors léur
inutilité se trouvera démontrée par les faits et leur rôle
social sera fini.

Cependant l’argument n’est pas probant, car dans la société
par actions il y a tout de même des patrons. Les patrons ce
ne sont pas sans doute les actionnaires, simples bailleurs
d’argent que les Anglais appellent si bien les associés dor-
mants, sleeping partners, mais ce sont les membres du con-
seil d’administration et le plus souvent quelques-uns d’entre
eux seulement, le président ou le secrétaire, qui font tout
marcher. Ce n’est plus, il est vrai, le gouvernement monar-
chique héréditaire du patronat individuel, mais c’est le gou-
vernement oligarchique, élu par un petit nombre de
capitalistes et investi de plein pouvoir : une République à la
façon de celle de Venise.

Si donc on peut envisager pour l’avenir un mode d’entre-
prise dans lequel le patronat aura disparu sous la forme capi-
taliste monarchique, il ne semble pas possible de le sup-
primer sous la forme démocratique de chefs élus. Qu'il s’agisse
d’entreprise sous la forme coopérative, syndicaliste, ou même
communiste, il faudra toujours une direction. Seulement on
peut admettre que ce rôle de chef ne sera plus lié comme
aujourd’hui à la possession d’un capital et qu’il ne compor-
tera plus l'attribution des profits. Ainsi élargie, l’abolition
du patronat se confond avec l’abolition du salariat : c’est face
et revers d’une même revendication. Nous ne pouvons que
renvoyer au chapitre précédent.

En attendant, l’autorité patronale devra vraisemblablement

621
        <pb n="635" />
        PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE
se résigner de plus. en plus à un: triple contrôle qui ira
croissant :

10 Celui de l'Etat, qui ne retirera pas complètement la
mainmise, sur l’industrie que la guerre lui a value; car il
dira que les nécessités du relèvement national ne sont pas
moins urgentes que celles de la défense nationale.

29 Celui des ouvriers, pour qui la reconnaissance d’une
participation au gouvernement de l’industrie a plus de prix
encore qu’une élévation du salaire.

3e Enfin celui des consommateurs eux-mêmes qui s’est
déjà, quoique encore timidement, amorcé par l’admission
dans quelques Conseils officiels de délégués des sociétés
coopératives de consommation.

Qu’est-ce que le profit ?

C’est bien simple au premier abord et le petit épicier
pourrait le dire : c’est l'excédent du prix de vente sur le prix
de revient.

Mais cette simplicité n’est qu’apparente, carla détermina-
tion exacte de ce revenu spécifique qu’on appelle le profit
et qui apparaît comme le résulat normal de toute entreprise
industrielle, agricole ou commerciale, n’en est pas moins
une des questions les plus difficiles.et à ce jour encore les
plus controversées de la science économique.

Interrogeons l’épicier ou mieux le paysan. À la fin de
l’année il fait son compte et dit : J'ai encaissé tant, j'ai
donc gagné la différence. — Est-ce là le profit au sens:écono-
mique du mot 2 Nullement. D’une part, dans cet excédent
qui constitue son bénéfice, il y a la rémunération de son
travail, l'intérêt du capital qu’il a employé dans l’exploita-
tion, le loyer de la terre (qu’il l’ait affermée ou qu’il la
possède) ou du magasin — et tout cela ce sont les catégories
de revenu qui nous sont déjà connues, salaire, intérêt,

622
IL
        <pb n="636" />
        LES ENTREPRENEURS 3
rente : nous ne voyons rien là de distinct qui exige un nom
nouveau. Le paysan ou l’épicier ne distingue pas, dans cette
salade de revenus, les éléments ‘constitutifs et n’a pas besoin
de le faire.

Prenons, à l’autre extrémité de l’échelte, une grande entre-
prise, telle qu’une Compagnie de mines : ici les diverses
catégories de revenu apparaîtront plus clairement car elles
sont séparées. La Compagnie paie au travail le salaire, y
compris les traitements les plus élevés de ses ingénieurs et
directeurs ; elle paie au’ capital emprunté, sous forme
d'actions ou obligations, l’intérêt ; et si généralement elle ne
paie pas un fermage proprement dit pour le terrain parce
qu’elle en à acquis la propriété, cependant pour le sous-sol
qu’elle ne possède qu'à titre de concession, elle doit payer
une certaine redevance à l’Etat. Voilà le coût de production
nettement déterminé sous sa triple forme : salaire, intérêt,
rente — et ce qui reste c’est le produit net, le profit — qui
sera, soit distribué sous forme de dividende, soit versé à la
réserve, soit employé à l’amortissement des capitaux fixes.
Ici le profit apparaît donc bien comme un revenu nettement
distinct des trois autres.

En somme, l'entrepreneur doit défalquer de la valeur du
produit la part de tous ses collaborateurs : rien de plus
simple que cette première opération. Mais sa part à lui,
comment l’expliquer et à quel titre la touche-t-il? Remar-
quons d’abord que cet entrepreneur le plus souvent a
fourni le terrain et les bâtiments, probablement aussi tout
ou partie du capital, enfin, en tout cas, un travail quel-
conque d’organisation et de direction. Or, dans tous ces cas,
évidemment il a droit à toucher une part au même titre que
ses collaborateurs. Qu'importe que ces éléments représen-
tent l’apport personnel de l’entrepréneur et qu’il n’ait pas
eu besoin de les demander à d’autres ? S'il ne les avait pas
engagés dans cette entreprise, il aurait pu en tirer parti
autrement ; de son emplacement en le louant, de son capital
en le plaçant, de son propre travail et de son intelligence
en l’utilisant ailleurs. Dès lors, il faut bien qu’il retrouve

Ôz.
        <pb n="637" />
        ‘ PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE

dans l’entreprise au moins l’équivalent de ce ‘qu’il aurait pu
retirer, de toute autre façon, des valeurs qu’il possède :
sinon il ne tentera pas l’entreprise.

Pour le loyer, rien de plus simple : on l’évaluera au même
prix que l'entrepreneur devrait payer lui-même pour se
procurer un emplacement équivalent.

Pour le capital, rien de plus simple non plus; on calcule
l'intérêt au taux courant, celui auquel l’entrepreneur doit
payer les capitaux qu’il emprunte lui-même. Et, par le fait,
dans toute comptabilité bien lenue, l’entrepreneur fait
figurer sur son livre de compte l’intérêt du capital qu’il a
apporté.

C’est seulement pour le travail personnel de l’entrepre-
neur que le caleul devient plus difficile : quel est le salaire
qu’on doit lui attribuer? Il faut répondre : le même traite-
ment que l'entrepreneur devrait allouer à celui qui aurait les
capacités voulues pour le remplacer, à un bon gérant — ou le
même auquel il pourrait prétendre lui-même s’il voulait
louer ses services. Sans doute cette évaluation est assez
arbitraire : pourtant il ne manque pas d’entrepreneurs qui
comptent dans leurs frais et inscrivent sur leurs livres un
certain traitement qu’ils s’attribuent à eux-mêmes. Il est à
présumer que le traitement que s’attribuera le patron sera
supérieur à celui qu’il allouerait à un employé à mérite
égal, et même supérieur au traitement auquel il prétendrait
lui-même s’il cherchait une place comme gérant. Mais cela se
comprend, car il faut compter les responsabilités, les préoc-
cupations et les risques du métier d’entrepreneur — non
point les risques du capital, déjà comptés, mais les risques
de sa situation et de son honneur commercial — et si l’on
ne devait pas gagner plus comme entrepreneur que comme
employé salarié, mieux vaudrait se faire employé : on y

gagnerait au moins la tranquilité. Il n’y a que trop de gens,
en France surtout, qui font précisément ce raisonnement.

Ainsi donc si l’entrepreneur tient bien sa comptabilité, il
ne manquera pas de l’établir sur ces bases : il calculera la
somme représentant l’intérèt de son propre capital, une

024
        <pb n="638" />
        LES ENTREPRENEURS 625
autre représentant le salaire de son -propre travail, une
autre représentant le loyer de la maison ou terrain qu’il
possède. Mais est-ce là ce qu’on appelle le profit? Non, car
l’entrepreneur inscrira tous ces articles dans le coût de pro-
duction de son entreprise et il n’estimera avoir réalisé un
profit net qu’autant que, tout ce décompte fait, il trouvera
un excédent.

Oui, mais pourquoi y aurait-il un excédent ? et s’il y en a
un, à quel titre l'entrepreneur le touchera-t-il, car il semble
qu’il ait maintenant épuisé tous ses titres? Il a touché
comme travailleur, il a touché comme capitaliste, il a
touché comme propriétaire, que lui faut-il de plus encore !
Si c’est seulement cet excédent, ce résidu, comme disent
les économistes, qui constitue le vrai profit, alors le profit
reste en l'air, sans fondement; comment le justifier en droit
et même comment l’expliquer économiquement ?

C’est un des plus gros probièmes : les solutions données
sont nombreuses et très divergentes.

$ 1. Voici d'abord l’explication courante, celle de « l’homme
dans la rue », comme disent les Anglais, et aussi celle des
économistes de l’ancienne école.

Ce «surplus » représenterait une création réelle de valeur
et cette plus-value serait due à l'entrepreneur en vertu des
titres que voici :

a) L'invention, acte capital de toute production, ainsi que
nous l’avons vu (p. 111). — On en conclut que les grandes
fortunes industrielles (acier Bessemer, machine à coudre
Singer, etc.) sont le résultat d’inventions. Nous avons vu que
l’acte véritablement productif c’est l’idée. Or, dit-on, le rôle
de l’entrepreneur est justement d’avoir des idées — non pas
nécessairement des idées de génie mais des idées commer-
ciales, c’est-à-dire surtout de découvrir ce qui plaira au
public. Il ne suffit pas que l'entrepreneur invente de nou-
veaux modèles, il faut qu’il invente de nouveaux besoins.

b) La direction,ou mieux la coordination des éléments de la
production. — Le travail collectif est plus productif que le
travail isolé, c’est une des lois fondamentales de l’économie
        <pb n="639" />
        fsA PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE

politique, mais à la condition d’être organisé, discipliné,
commandé. Il faut donc quelqu’uan qui distribue les tâches et
assigne à chacun sa place : c’est le rôle de l’entrepreneur et
c'est pour cela qu’on l’a appelé « le capitaine de l’industrie».
En effet, il en est de l’industrie comme de la guerre. Qui
gagne la bataille 2 C’est le général. Sans doute de bons soldats
y contribuent, tout comme de bonnes armes, mais ce ne sont
que les conditions du succès, non la cause efficiente : et la
preuve c'est que les mêmes troupes avec le même matériel,
mais mal commandées, seront battues. Dans l’entreprise
aussi, c’est le commandement qui fait tout, et la preuve c’est
que de deux entreprises employant un personnel d’ouvriers
de capacité équivalente, on voit tous les jours l’une réussir
là où l’autre échoue misérablement.

c) La spéculation commerciale. — Ce n’est rien que de pro-
duire : l’important c’est de vendre, c’est de trouver des
débouchés. Aussi aujourd’hui l’entreprise tend-elle à prendre
de plus en plus un caractère commercial. Et voilà encore un
des traits caractéristiques du travail de l’entrepreneur, et de
la plus haute importance sociale, puisque par là il tend,
quoique inconsciemment, à rétablir sans cesse l’équilibre
entre la production et la consommation.

d) L'assurance ‘contre le risque. — Il est dans la nature de
toute entreprise de comporter certains risques, plus ou
moins, puisque par définition il s’agit de faire des avances
sans savoir quand elles seront remboursées, d’entreprendre
sans savoir si on réussira, Or, personne ne sera disposé à
assurer ces risques s’il n’y est pas attiré par la perspective
d’un certain profit, c’est-à-dire de retirer de l’entreprise plus
qu'il n’y aura engagé. Ce n’est pas dans l’entreprise indus -
trielle qu’on peut accepter la maxime fameuse de Guillaume
d'Orange : « point n’est besoin d’espérer pour entreprendre,
ni de réussir pour persévérer ».

Mais ces explications, quoique parfaitement raisonnables,
ne nous donnent pas le mot de l’énigme qui est de savoir si
et en quoi le profit constitue un revenu spécifiquement dis-
tinct des autres revenus. En effet, tout ce qu’on appelle inven-

17 LAU
        <pb n="640" />
        /
ion, direction, spéculation, ne sont que des modes de tra-
vail qui, comme tels, comportent un salaire ei rien d'autre
- —— ——_ =
ait-on une catégorie à part du travail intellectuel opposé au
ravail manuel ou du travail du commerçant opposé au tra-
rail du fabricant? Non: alors pourquoi faire une catégorie
part du travail d’invention, de direction ou de spéculation
Ce que l’entrepreneur touchera à ces divers titres devra être
inscrit comme rémunération de son travail, voilà tout! Et la
preuve c’est que de tous ces travaux énumérés comme
caractéristiques de l’entrepreneur — invention, direction, et
même recherche des débouchés — il n’en est aucun qui ne
— gp A
puisse êtreet qui, parle fait, dans toutesles grandes entreprises
constiluées en sociétés, ne soit confié le plus souvent à de
salariés : à des gérants, ingénieurs, chimistes, commis voya
geurs, ete. Et si l’entrepreneur se charge lui-même de ce tra-
vail, en ce cas, il s’'attribue à lui-même un traitement à ce
itre, ainsi que nous l’avons fait remarquer, ce qui veut bien
dire qu’il considère celte rémunération comme rentrant
dans ses: frais de production et non dans son profit. .
Quant à l'assurance contre les risques c’est autre chose ; il
ne s'agit plus ici de rémunération d’un travail. Mais, à vrai
dire, nous ne réussissons pas à comprendre comment on
eut voir dans le risque une explication du profit. San
oute, dans toute entreprise qui comporte de bonnes et de
nauvaises années il faut prélever sur les bonnes années l
omme nécessaire pour compenser les pertes des mauvaise
nnées, ce qui revient à dire qu’il faut tabler non sur une
année mais sur une moyenne de cinq ou dix années, par
xemple. De nmrême aussi dans toute entreprise qui comporte
a possibilité d’échees définitifs, comme les entreprises de
mines, sil’on admet qu’il n’y en a qu’une sur deux qui réus-
sisse, il faut que les entreprises qui réussissent produisent
assez pour compenser les pertes de celles qui échouent, san
quoi il n’y aurait pas d'entrepreneurs disposés à tenter l'aven
ure. Mais pourquoi /aut-il que les gains des bonnes entre
yrises donnent plus que la compensation des pertes des mau
yaises 2 C’est cette nécessité que nous n’aperce percevons point.

62"
        <pb n="641" />
        PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE

$ 2. Avec les socialistes, le profit s’explique de la façon la
plus simple : c’est un prélèvement sur le produit du travail
de l’ouvrier.

C’est surtout depuis le livre de Karl Marx sur le capital que
l’attaque s’est précisée. Voici sommairement de quelle façon
ce rude jouteur démolit lerevenu de l’entrepreneur, du patron.

L'assimilation établie par les économistes entre le rôle
d’entrepreneur et celui de travailleur, dit-il, est absurde ou
du moins surannée. Autrefois le patron qui travaillait lui-
même avec ses ouvriers, primus inter pares, pouvait être
considéré comme un travailleur et un producteur. Le cas
peut encore se présenter exceptionnellement dans la petite
industrie ; mais dans la grande industrie, qui, pour Marx,
est la seule forme de l’avenir, le patron n’est patron que
parce qu’il est riche et capitaliste, comme on était officier
sous l’ancien régime parce qu’on était noble. Et le patron
fait rapporter un profit à son capital simplement par la
vente, comme un trafiquant : il achète pour revendre.
Qu'’achète-t-il ? la force de travail de l’ouvrier, sons forme
de main-d’œuvre, Que revend-il? cette mème force de
travail sous la forme concrète de marchandises. Et c’est
l’excédent qui constitue son profit.

Seulement il s’agit d’expliquer cet excédent qui fait le
profit. D'où sort-il? Car la théorie marxiste sur la valeur
consiste précisément à affirmer que les choses n’ont d’autre
valeur que celle qui leur est conférée par le travail et
qu’elle se mesure par la quantité de ce travail (p. 64). Il
semble donc que le patron ne puisse revendre les produits
de travail de l’ouvrier pour une valeur supérieure à celle
qu’il a payée pour cette main-d’œuvre? — Voici justement le
nœud du problème, « le mystère d'iniquité » dont la décou-
verte a fait la gloire de Karl Marx. Ecoutons !

Le produit livré par l’entrepreneur sur le marché a, en
effet, une valeur déterminée par le travail qu’il a coûté :
mettons que l’ouvrier ait mis dix heures à le faire : la valeur
du produit sera mesurée par dix heures de travail : le pro-
duit vaudra dix heures.

628
        <pb n="642" />
        LES ENTREPRENEURS !

Mais la valeur de la main-d’œuvre, de la force du travail
de l’ouvrier, que sera-t-elle? Elle est déterminée comme
celle du produit lui-même, comme celle de toute marchan-
dise, comme celle d’une machine, par exemple, par son coût
de production. Or, quand il s’agit de cette machine
humaine qui est la main-d’œuvre, les frais de production ne
sont autres que les frais indispensables pour produire un
ouvrier, c’est-à-dire pour l’élever et le faire vivre. Suppos-
sons que les frais nécessaires pour entretenir cet ouvrier et
pour amortir ce capital humain soient représentés par cinq
heures de travail quotidien : eh bien ! la main-d'œuvre vaudra
cinq heures de travail, ni plus ni moins. Donc, en donnant à
l’ouvrier sous forme de salaire une valeur équivalente à cinq
heures de travail, le patron paie la main-d’œuvre précisé-
ment ce qu’elle vaut, d’après les lois mèmes de la valeur et
de l’échange. Mais comme le produit du travail de ce même
ouvrier vaut dix heures, il y a donc une différence entre le
prix d'achat et le prix de revente, un excédent de valeur de
cinq heures. C’est ce que Marx appelle mehrwerth qu’on
traduit par la plus-value : c’est la clé de voûte de sa doctrine.

En somme, 11 y a donc un certain nombre d'heures de
travail dont le patron profite sans avoir à les payer, et pen-
dant lesquelles l’ouvrier travaille gratis. Le profit c’est une
certaine quantité de travail non payé : voilà tout le secret de
l’exploitation capitaliste (1). Et il va sans diré que ces heures
non payées se multiplient par le nombre d'ouvriers employés,
en sorte que plus il y en aura plus grand sera le profit.

On peut mettre cette démonstration sous une forme plus
claire, mais moins précise, en prenant pour point de départ
ce fait que la valeur produite par le travail d'un homme est
généralement supérieure à la valeur nécessaire pour faire vivre
cet homme — et cela même pour le travailleur isolé et pri-
mitif (la preuve c’est que sans cette plus-value jamais la
civilisation n’aurait pu naître, ni même la population

(1) La démonstration de Marx est plus compliquée que nous ne pouvons
l'indiquer ici. Pour la reproduire exactement, il faudrait distinguer le profé de
la plus-value. Voir l'Histoire des Doctrines, par Gide et Bist.

62C
        <pb n="643" />
        cr
s'accroître), à plus forte raison pour le travailleur civilèse
dont la puissance est multipliée par la division du travail e
l’organisation collective. Or, le patron devenu possesseur: de
cette force de travail parce qu'il l’a achetée, invente mille
moyens ingénieux pour accroître cette plus-value — en
prolongeant autant que possible la- durée de la journée de
travail, en stimulant l’ouvrier par l’appât trompeur du tra-
ail à prix fait, en épuisant les femmes et les petits enfants à
l'aide de machines qui permettent d’utiliser leurs faibles
bras. Et d’autre part, les progrès techniques, en permettant
de produire a moins de frais tout ce qui est indispensable à
Ja vie matérielle et à l’entretien d’un ouvrier, réduisent
d'autant la valeur de la main-d’œuvre puisque cette‘ valeur
e peut dépasser celle des frais d’entretien. Si nous voulons
imaginer que: la productivité du travail s’accrût dans: des
proportions telles que cinq minutes: fussent suffisantes pou
produire la nourriture d’un homme travaillant dix heures
par jour, en ce cas une journée d'ouvrier n'aurait plus
alors: qu’une valeur équivalente à celle de 5 minutes de
ravail: tel est le salaire que donnerait le patron désormais
etilgarderait l’excédent, c’est -à-dire toute la valeur produite
pendant les 9 heures 55 minutes, restant !
_ Toute cette ingénieuse dialectique, destiné à démontrer
que le profit constitue, par sa nature même, une spoliation
dutravail, qu’il: est constitué par une certaine: quantité de
ravail non payé, est impressionnante et même: irréfutable
si l’on admet le postulat que toute marchandise ne vaut
que la quantité de travail qui ‘y est’ incorporée et que
la force de travail, sous le régime économique actuel
étant une marchandise comme une autre, elle aussi ne
peut valoir plus que la quantité de travail qui a servi à
la produire elle-même. Mais si l’on admet au contraire
(voir pp. 65-68) que la valeur est déterminée par d’autres
acteurs que le travail de l'ouvrier — et autres'aussi que le
travail de l'entrepreneur — qu’elle est déterminée par le jeu
de ces causes complexes qu’on résume &gt; dans la formal

56
        <pb n="644" />
        LES ENTREPRENEURS ]
plus savante de l’ulilité finale — alors l’explication du profit
par l’exploitation du travail s'évanouit, tout au moins comme
explication théorique.

$ 8. Voici enfin l'explication ‘donnée par les économistes
des écoles nouvelles. Le profit proprement dit est un revenu
spécial dû à certaines circonstances favorables, personnelles
ou réelles, lesquelles permettent à l'entrepreneur :

‘soit de vendre ‘au-dessus du coût normal de production
parce qu'il se trouve jouir d'un véritable monopole ;

soit de produire au-dessous du coût normal de production
et par là de bénéficier d’une véritable rente différentielle, ana-
logue ‘à celle que nous avons exposée à propos du proprié-
taire foncier.

Cette situation de monopole est beaucoup plus fréquente
qu'on ne croit. D'abord «elle peut être légale ‘et résulter d’un
brevet d'invention ou ‘d’un tarif de douane protecteur. Mais
elle peut résulter aussi de maintes circonstances, telles que
le fait de posséder un capital plus ou moins considérable, ce
qui dans un pays pauvre ou neuf constitue toujours un cer-
tain monopole, ou le fait de porter un nom déjà connu dans
l'industrie, ou d’occuper un emplacement bien situé — par
exemple, pour un débit de boissons, se ‘trouver aux abords
d’une usine ou même d’un cimetière. Qui est-ce qui n’a pas
son petit monopole ? C’est ce surprofit qui, lorsque se pré-
sentent des circonstances exceptionnellement favorables,
crée les grandes fortunes. II semble que ce soit à lui que
pensaït Shakespeare quand il parlait de ce flux et de ce
reflux « qui, pris au flot montant, élève à la fortune et laisse
sombrer dans la misère ceux qui manquent le moment oppor-
tun ». Jamais ce flux et reflux n’avait eu une amplitude com-
parable à celle de la guerre actuelle. Jamais, en aucun temps,
on n’avait vu surgir de plus énormes et plus rapides fortunes
à côté de plus effroyables ruines.

Mais s’il en est ainsi, alors le profit apparaît comme un
revenu occasionnel, accidentel, destiné à s'évanouir sitôt que
les conjonctures qui l’ont fait naître ont disparu? Et tel est

bien le cas en effet ; le profit ‘de chaque invention ‘diminue

63
        <pb n="645" />
        PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE
et peut disparaître sitôt qu’elle est tombée dans le domaine
public, c'est-à-dire sitôt que le monopole a disparu. C’est
une des lois classiques de l’économie politique que la con-
currence exerce une pression continue sur les prix jusqu’à
ce qu’elle les ait ramenés au niveau du coût de production,
c’est-à-dire jusqu’à ce que le profit ait disparu.

Seulement dans toute société progressive, dynamique,
comme dit Clark, chaque invention périmée est rem-
placée par une autre, à chaque monopole détrôné un autre
lui succède. Le profit n’est que le vague qui passe, mais sans
cesse le flot succède au flot. Toutefois si l’on veut supposer
une société à l’état stationnaire et sous le régime d’une con-
currence absolue, alors en effet le profit aurait disparu en
tant que catégorie distincte de revenu (voir ci-après), de
même que les vagues et la marée dont parlait Shakespeare
cesseraient dans un monde sans vents et sans lune ({).

Du taux des profits.

On est porté généralement dans la classe ouvrière à s’exa-
gérer le taux des profits, par un effet de contraste violent
entre les bénéfices du patron et les maigres salaires.

Sans doute, à ne prendre que des cas isolés, on peut citer
maints exemples nombreux et amusants d’énormes profits
et de millions gagnés par des inventions qui pourtant ne
sont rien moins que géniales, le lacet à souliers, 1 épingle de
sûreté, le bouton de manchette à bascule, la plume d’acier,
le patin à roulettes, le porte-crayon muni à l’autre bout
d’un bâton de gomme à effacer, divers jouets d'enfants, etc.
Quelle fortune n’aurait pas réalisée l’inventeur de la carte
postale illustrée s’il avait pu la faire breveter !

(1) C’est ce que veut dire Léon Walras par une formule frappante mais qui
étonne à première vue ; le faux normal du profit est zéro. Il entend par
là que, sous le régime hypothétique de libre concurrence qui sert de base à
son système d'équations mathématiques, le prix auquel l'entrepreneur achète
les services producteurs (y compris ceux qu’il apporte lui-même) et le prix
auquel il revend les produits fabriqués doivent être nécessairement égaux —
ce qui réduit évidemment son bénéfice à zéro.

632
Il
        <pb n="646" />
        LES ENTREPRENEURS 3

On peut même assurément citer des profits dus à la spolia-
tion — soit celle des ouvriers, soit celle des consommateurs,
et ce ne sont pas seulement les socialistes mais un prédica-
teur, Bourdaloue, qui parlait de ces fortunes « à l’origine
desquelles on trouve des choses qui font frémir »

D'ailleurs pourquoi s'en étonner ? Ne savons-nous pas que
la valeur des choses est déterminée par des causes indépen-
dantes de toute appréciation normative ? et ceci est vrai de
tout producteur.

Mais on peut trouver nombre d’autres cas où tout au con-
traire le profit touché par l'entrepreneur ne représente
qu’une bien faible part de l’enrichissement qu’il a procuré à
le société. Au reste, toutes les fois que le profit tient à une
économie réalisée sur le coût de production, en ce cas loin
d’impliquer un prélèvement parasitaire sur les consomma-
teurs ou sur les ouvriers, il implique un profit bien plus
grand encore pour la nation que pour l’entrepreneur. En
ce cas, l’entrepreneur ne garde généralement sous forme de
profit qu’une faible partie de l’économie réalisée ; ct même
cette juste rémunération ne tarde pas à lui être arrachée
des mains par l’action de la concurrence, en sorte que ce
qui était d’abord un coût de production minimum pour lui
seul devient bientôt le coût de production normal.

Si au lieu de nous attacher à des cas isolés nous embras-
sons l’ensemble des profits dans une société ou même seule-
ment dans une industrie, on n’a plus l’impression qu’ils
soient démesurés. Ils ne représentent même qu’un prélève-
ment assez faible sur la valeur totale des produits (1).

(1) En 1907 une enquête fut faite en Angleterre sur les bilans des grandes
industries, mines et chemins de fer, Elle donna les chiffres que voici :

Salaires.…......... 446 millions livres 66 p. 100.
Rentes et loyers: 31 &gt; 4,55 —
intérêts... .:...+.. 104 — 15 —
Profits. +: 4-97 — 14,5 —

678 too,0

Donc si les profits, 97 millions livres étaient restitués en entier aux sala-
riés, l'augmentation pour ceux-ci seraient de moins de 1/4 (2 fr. 20 pour un
salaire de 10 francs).

63:
        <pb n="647" />
        * PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE

Pour que l'élimination du profit transformât considérable-
ment la situation du salarié actuel, il faut supposer beaucoup
plus qu’un simple transfert du profit des mains du patron
dans, celles de l’ouvrier, changement médiocre : il faut sup-
poser que l’abolition: du salariat, dont l’abolition du profit
n’est que le reflet. aurait pour résultat de transformer la
mentalité et l’actiit&gt; de l’ouvrier, en sorte. que la richesse
créée par chacun d'eux augmentât beaucoup. Nous ne
sommes pas de ceux qui traitent cet espoir de chimérique,
mais, c’est affaire d’éducation sociale plus que de: réparti-
tion (f).

On enseigne généralement que: le taux des profits est régi
par les mêmes causes que le taux de l'intérêt et « la décrois-
sance des profits » est, pour la plupart d'es économistes, une
loi non moins certaine que celle de la décroissance graduelle
de l’intérêt (ci-dessus, p. 547).

Cependant celle-là ne paraît guère plus certaine que
celle-ci. On peut admettre, il est vrai, qu’au: fur et à mesure
que: les entreprises grandissent, le taux du profit, qui n’est
autre que le rapport entre le capital engagé et le bénéfice,
va diminuant puisque l'entrepreneur peut gagner plus avec
un bénéfice moindre: par unité. On peut admettre aussi que
le profit n’étant, comme nous l’avons montré, que le résultat
d’un monopole, doit diminuer et même disparaître, par le
fait de la concurrence, pour chaque entreprise. Mais, comme
chaque monopole, quand il vient à disparaître, est remplacé
par quelque monopole nouveau, comme un flot par un autre
flot, il ne semble pas qu’on soit en droit d'étendre cette
conclusion à l’industrie dans son ensemble.

(1) Croit-on, par» exemple, qu’il suffirait de dire, en réponse à l'argument
arithmétique de la note précédente, que si la mine appartenait aux mineurs,
le mineur extrairait beaucoup de charbon? — C’est vrai pour le paysan qui
laboure son champ, mais parce qu’il s’agit ici d’une entreprise individuelle,
c'est le même homme qui sème, laboure ef moissonne. Il n’en est pis néces-
sairement ainsi dans: les entreprises: où le travail est collectif.

U34
        <pb n="648" />
        LES ENTREPRENEURS
IV
De l’élimination du profit.

Nous venons de donner l'explication du profit, mais cette
explication comporte-t-elle une légitimation ?

De toutes les catégories de revenus äl n’en est pas une qui
ait été plus ardemment contestée que le profit. Ce n’est pas
seulement parce que l'entrepreneur comme nous l'avons
expliqué à maintes reprises, étant, le grand premier rôle
sur la scène économique, le héros, c'est ‘naturellement sur
lui que se concentrent l’attaque et la défense. Ce n'est pas
seulement parce que c'est le profit qui est la source presque
unique de la fortune, car c’est seulement dans «les affaires »,
comme on dit, que l’on gagne de l'argent. Ce n’est pas seule-
ment parce qu’on voit dans le profit la cause detoute hausse
des prix et que à toutes les époques de bouleversement,
comme ‘celle-que le monde subit en ce moment, on incrimine
de spéculation le profiteur (pro/iteer, vocable devenu cou-
rant en Angleterre depuis la guerre) et on le flétrit du nom
«’accapareur. Mais c’est surtout parce que le profit est un
revenu de nature équivoque, auquel il est difficile de trouver
une base solide et qui apparaît moins comme une rémunéra-
tion nécessaire de services rendus que comme la résultante
de circonstances fortuites, une bonne fortune accidentelle
— tout comme la rente ou la majoration résultant d’un mono-
pole — et que par conséquent il pourrait disparaître de même
que ‘ceux-ci sans ‘que la production en fût compromise.

Et il ne faut pas croire que ce soit là seulem ent l’opinion des
socialistes : c’est aussi celles des économistes de l’école néo-
classique puisque, comme nous venons dele voir, ils déclarent
que sous un régime de libre concurre nce ‘absolue le taux du
profit serait zéro. C’est aussi celles des coopératistes, car
ceux-ci ne se contentent pas de présenter l'abolition du profit
comme théoriquement réalisable, mais la réalisent en fai!
dans le fonctionnement de leurs sociétés de consommation(1).

(1) C’est bien ce que nous voyons réalisé déjà dans les sociétés eoopératives
de consommation et c'est Ià précisément ce qui Jes rend si intéressantes

635
        <pb n="649" />
        PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE
En sorte que ces écoles opposées s'accordent à admettre, en
, ; Jr semer = ne Dront naisse di A , |
théorie tout au moins, que le profit puisse disparaître, les
des . ee
unes par la suppression de tout monopole, les autres par un
mécanisme qui, comme le collectivisme ou le coopératisme,
feraient revenir le trop-perçu à la collectivité.
. . S . . * ——2
Toutefois il faut distinguer. Le profit dont l’abolition es
, A 7 N , - . ’ —_ me
annoncée ou même déjà réalisée, c'est le profit pur, le pro-
{fit-résidu, le surprofit, comme nous l’avions dénommé dans
des précédentes éditions — mais ce n’est pas le profit te
qu’on entend ce mot dans le langage courant, le profit au
sens de rémunération du concours effectif apporté par l’en-
trepreneur à la production et des risques assumés par lui.
: +54 —— ie nn" : ;
Supprimer cette rémunération ce serait supprimer tout
entreprise et par là la production elle-même. On ne pourrai
- ; — .
supprimer le profit sous cette forme qu'autant qu’on aurai
; A € : s* BE z &gt; &gt; pr
émontré que l'entrepreneur n’est qu’un parasite, que sa
fonction est surannée et qu’on peut p arfaitement s’en passer.
Mais ce jour ne semble pas encore venu.
Même en ce qui concerne le surprofit, celui résultant d
; pe = ee . ; _—
monopole ou de la chance, il y a lieu de se demander si s
disparition ne porterait pas coup à la production ? Les
économistes qui enseignent la loi de la décroissance des
profits prévoient comme conséquence, « l’état stationnaire »
en entendant par là que du jour où la possibilité de profiter
- —2 ; —0" = FE mem
des chances heureuses serait refusée aux hommes, le pro rès
&gt; cs 4 100
de l’industrie se trouverait enrayé. -
C’est probable, mais alors sans doute on verra surgir d’au
; Sy 425 ; = —= = ==
tres mobiles de l’activité humaine plus nobles que le lucre, e
————rar=—=gr——=
dût-on en ce cas aboutir à un état stationnaire, industrielle
EE rene ie — RÉ : =
ment parlant, que cette perspective ne nous paraîtrait pas bien
ET 8 SE Te ee
effrayante. Stuart Mill lui-même l’envisageait avec sérénité
comme annonciatrices d’un ordre économique nouveau. Le profit, en tant qu
salaire de direction et intérêt du capital, n’est pas supprimé chez elles et
il est inscrit dans les frais de production, mais le surprofit, en tant qu
majoration sur le prix de vente, est aboli puisque, si mème il subsiste en fai
sous la forme de répartition de bonis, il est restitué à ceux sur lesquels i
a été prélevé, aux acheteurs : ce n’est plus un profit, c'est, comme le disen
si bien les termes usités dans les coopératives françaises, une 7is/ourne ou u
trop-pereu. Voir ci-après Sociéles de consommation.

536
        <pb n="650" />
        LIVRE IV
LA CONSOMMATION
CHAPITRE I
LA DÉPENSE

Que faut-il entendre par le mot consommation ?

Ce dernier livre est absent dans beaucoup de traités d'’Eco-
nomie politique et même il ne manque pas d’économistes qui
déclarent que la consommation n’a rien à faire dans l’Eco-
nomie politique mais relève de la Morale ou de l’Hygiène.

La consommation, dit l’un d’eux, n’est qu’un acte essentiel-
lement individualiste. Mais on ne voit pas pourquoi la con-
sommation serait un acte plus individualiste que la produc-
tion puisqu’au contraire c’est plutôt une idée de convivialité
qu’elle évoque, la table de famille, le banquet où les hommes
ont coutume de fraterniser et même la Sainte Cène, qui est
le symbole de la communion entre chrétiens.

La consommation n’est pas seulement l’acte de manger : il
faut prendre ce mot dans le sens large du meilleur emploi
possible de la richesse disponible : c’est la cause finale
et, comme le nom le dit si bien, « l’accomplissement » de
        <pb n="651" />
        PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE

tout le procès économique, production, circulation, répar-
tition.

Le mot « consommation » prête à certains malentendus
auxquels il faut prendre garde.

1° Il ne’faut pas croire que consommation soit synonyme
de destruction. T1 est vrai — et c’est ce qui prête à cette con-
fusion — qu'il y a certains ‘Besoins, l’alimentation par
exemple ou le chauffage, qui ne peuvent être satisfaits que
par la transformation des objets propres à nous servir d’ali-
ments ou de combustibles. Pour utiliser le pain et le vin,
c’est-à-dire pour les transformer en chair et en sang, nous
sommes obligés de les manger, et pour nous chauffer, nous
sommes obligés de brûler le bois ou le charbon, c’est-à-dire
de les réduire en cendres et en fumée : c’est une nécessité
fâcheuse (1). Mais il ‘est beaucoup d’autres richesses qui
peuvent être utilisées sans être détruites : maisons, jardins,
monnaies, meubles, objets d’art. Il est vrai que celles-là non
plus ne sont pas éternelles et que généralement elles périssent
tôt ou tard, soit par accident, soit par le simple fait de la
durée, fempus edax rerum ! mais cette destruction ne doit
nullement être imputée à la consommation. La preuve c’est
que nous tâchons de faire durer les choses le plus possible
et si l'on pouvait faire toutes les choses inusables (vêtements,
linge, meubles, maisons, etc.) elles répondraient non pas
moins bien, mais bien mieux, à leur destination économique.
car, en telle hypothèse, elles pourraient ‘être utilisées à per-
pétuité et ce serait l’idéal de la consommation : prenons
garde qu’inusable ne veut pas dire ‘inutilisable! Le progrès
dans la consommation consiste précisément à consommer le
plus possible en détruisant le moins possible. La consomma-
tion d’art par son caractère immatériel est le type du genre
de consommation désirable : ici la jouissance ne cause aucun
dommage à l’objet. Si la Vénus de Milo est mutilée, la faute

(1) Æst-il besoin de dire que, par destruction, il! ne faut entendre que la
destruction de l’utilité et de la valeur, non l’anéantissement de la matière, car
il est bien évident que de même que l'homme par la production ne peut rien
créer, (le même par la consommation il ne peut rien détruire.

638
        <pb n="652" />
        LA DÉPENSE 9
en est aux barbares et non à la contemplation de ses ado-
rateurs.

Même dans le cas où la consommation a pour résultat une
destruction d'utilité, une sage économie trouve le moyen de
tirer encore parti de ces utilités mortes en faisant sortir de
leurs cendres quelque utilité nouvelle. Dans la production
industrielle on connaissait déjà et on pratiquait l’utilisation
des restes, c’est-à-dire des sous-produits, et nous avons vu
que c'était une des causes de la supériorité de la grande
industrie: avec les chiffons, on fait du papier; avec les
détritus d’aliments ou les scories des fourneaux, de l’engrais ;
avec les résidus de la houille, toute la gamme des parfums et
des couleurs ; avec les ordures ménagères, du savon ou de la
lumière. Mais c’est la Grande Guerre qui a eu pour effet de
mettre au tout premier rang cette science, jusque-là un peu
méprisée, de l’économie dans la consommation. Elle a été
poussée à un degré incroyable dans celui des pays belligé-
rants qui a eu le plus à souffrir de la pénurie des denrées,
en Allemagne. Il faut espérer que cet enseignement ne sera
pas perdu et qu’il mettra un terme à l’effrayant gaspillage de
richesses d’avant la guerre. Qu’est-ce que la science écono-
mique si elle n’est pas la science de « l’économie » ? Dans
une économie parfaite, aucune unité ne périrait, mais toutes
seraient transformées. Et la consommation ne serait que
l’histoire des métamorphoses de la richesse (1).

20 Si la consommation ne doit pas être confondue avec la
destruction, elle ne doit pas l’être non plus avec la produc-
tion. On pourrait croire que cette confusion est beaucoup
moins à craindre que la précédente: elle est pourtant fré-
quente et facile.

En effet, toute production de richesses exige une consom-
mation incessante de matières premières, houille, approvi-
sionnements, tout ce qu'on appelle capital circulant (p. 140).

(1) C'est ainsi que, grâce à la disette de papier, on vient de découvrir que
les feuilles mortes elles-mèmes, dont l'automne: jonche la terre, pouvaient servir
à faire du papier.

63‘
        <pb n="653" />
        PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE

Le procès économique forme un circuit fermé : l'homme
produit pour manger et il faut bien aussi qu’il mange pour
produire.

Mais il faut pourtant, si l’on veut s’y reconnaître, marquer
à un point quelconque la fin et le commencement du circuit.
Or, la fin de tout le procès économique c’est la satisfaction
des besoins de l’homme ; c’est à ce moment seulement que la
richesse se consomme définitivement : jusque-là et à travers
toutes ses transformations elle est simplement en cours de
production. Le « geste auguste du semeur » doit rester le
symbole de l’acte de nroduction par excellence ; le qualifier
d’acte de consommation, assimilant par là deux faits aussi
opposés que semer le blé et le manger, serait tout brouil-
ler (1).

3° Quoique la consommation soit le but unique de la pro-
duction, c’est une erreur de croire que le meilleur moyen
d’accroître la production c’est d'accroître la consommation.
C’est là pourtant une opinion courante et qui rend l’opinion
publique si indulgente et même si sympathique pour tous
les actes de prodigalité.

On peut admettre, il est vrai, que la consommation intense,
à l'américaine, est un puissant stimulant de la production,
comme aux Etats-Unis. Il est évident que la consommation
est le but et la seule raison d’être de toute production. Il est
clair que du jour où les hommes ne mangeraient plus de
pain ils ne sèmeraient plus de blé. Mais de ce que la con-
sommation apparaît comme la cause finale de la production,
il ne s'ensuit point qu’elle en soit aussi la cause efficiente. Il
faut prendre garde que les seuls facteurs de la production
sont ceux déjà connus, travail, terre et capital, et ce n’est
pas la consommation qui peut avoir pour effet de créer ou

(1) Pour éviter cette confusion, les économistes généralement désignent la
consommation de richesses qui a pour but la production sous le nom de con-
sommation « reproductive », tandis qu’ils qualifient celle qui a pour but la
satisfaction immédiate de nos besoins de « consommation improductive ». Mais
ce qualificatif est fàcheux, car il paraît comporter une sorte de blâme ; or,
c’est cellc qualifiée c'improductive qui est précisément la vraie et la seule
consommation.

640
        <pb n="654" />
        LA DÉPENSE 1
d'augmenter aucun des trois. Au contraire ! c'est la consom-
mation qui sans cesse défait l’œuvre de ceux-ci et vide le
réservoir qu’ils travaillent à remplir. Si ce réservoir était
alimenté par un courant continu, de telle façon que plus on
tirerait et plus il en viendrait, alors l’erreur qui consiste à
croire que plus on consommera de richesses et plus on en
produira, pourrait s’excuser. Mais tel n’est pas le cas. Per-
sonne n’oserait prétendre que plus on cueillera de fruits et
plus le verger en produira, que plus on pêchera de poissons
et plus la mer en nourrira, que plus on brûlera de bois et
plus la forêt sera haute et touffue.

Ce qui favorise cette confusion c’est que, dans la pratique,
la consommation c’est la dépense; c’est le prix qu’il faut
payer pour se procurer ce qu'on désire. La dépense c’est la
consommation exprimée en monnaie. Or l'argent dépensé
n’est jamais consommé ; il est seulement transféré de l’ache-
teur au vendeur. C’est pour cela qu'aux yeux du public toute
dépense, même la plus folle, apparait comme inoffensive
puisqu'elle ne fait que transférer l'argent de Pierre à Paul —
voire même comme louable parce qu’elle «fait marcher le
commerce» Mais pour bien juger de la dépense il faut
regarder non à l’argent mais à la richesse payée avec l'argent
et voir si celle-ci a été consommee utilement ou non.

Les droits et les devoirs du consommateur,

Une des dernières paroles de Bastiat sur son lit de mort
fut : «Il faut apprendre à envisager toutes choses au point de
vue du consommateur ». En cela, d’ailleurs, il n’a fait
qu'exprimer le sentiment de l’économie politique classique.
Seulement, les économistes libéraux, fidèles à l’esprit de
leur école, pensent qu'il n’est pas nécessaire de prendre
Aucune mesure spéciale pour établir le gouvernement des

Gine P. R. 25e édition.

61
IT
2}
        <pb n="655" />
        ; PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE
consommateurs et que la libre concurrence y pourvoira. En
effet, disent-ils, sous le régime de libre concurrence tout
producteur doit s’évertuer à servir pour le mieux le client,
le consommateur, à lui donner ce qu’il a de mieux pour le
moindre prix. En sorte que le consommateur n'aurait,
comme un roi, qu’à se laisser servir.

Les faits ne justifient pas ce tableau optimiste. Sans doute
le producteur a intérêt à satisfaire le client puisque c'est
généralement pour lui le plus sûr moyen d’accroître sa
clientèle et par là ses bénéfices, mais ce but n’est qu’un but
médiat : le but immédiat c’est le profit et nullement le ser-
vice d’autrui. Et s’il peut arriver à augmenter davantage son
profit en majorant ses prix ou en vendant des denrées
falsifiées, l’expérience prouve qu’il n’y manquera pas. On
sait combien, dans ces derniers temps et par tout pays, la
majoration des prix et la falsification des denrées ont pris
des proportions inquiétantes. Sans doute l’esprit profession-
nel, l’honneur commercial, peuvent donner au consomma-
teur certaines garanties, mais alors nous sommes ici sur le
terrain de la morale et non plus de l’économie politique.

Le consommateur fera donc bien de ne pas se fier au
laisser-faire et de ne pas s'endormir dans le rôle du roi fai-
néant. Il a besoin de défendre énergiquement ses intérêts
qui se confondent d’ailleurs, et c’est ce qui fait leur supério-
rité, avec les intérêts les plus généraux de la Société.

Mais ce pouvoir du consommateur est resté absolument
théorique jusqu’à ces derniers temps, faute d’organisation.
La consommation ne crée pas entre les hommes la même
communauté d’intérêts, la même concentration permanente
d’efforts, que le fait l’exercice d’une même profession,
nonobstant la concurrence. C’est pourquoi l’organisation
professionnelle a devancé de beaucoup l’organisation des
consommateurs. Mais depuis peu celle-ci commence à se
réaliser sous des formes d’associations très diverses,

Les unes ont l’ambition de faire une révolution en faisant
passer le gouvernement économique des mains du produc-
teur entre celles du consommateur : ce sont les sociétés

042
        <pb n="656" />
        LA DÉPENSE 3
coopératives de consommation. Nous leur réservons une
place à part dans la section suivante.

Mais il y en a d’autres, beaucoup plus nombreuses qu’on
ne croit, qui ont des buts plus spécialisés. Ces associations
de consommateurs appartiennent à deux types différents :
— les unes qui ont pour but d’enseigner aux consommateurs
quels sont leurs droits et leurs intérêts, et quels sont les
moyens d’y satisfaire ; — les autres, de leur enseigner quels
sont leurs devoirs et quels sont les moyens de s’en acquitter.

1° En ce qui concerne les associations de consommateurs
qui visent à défendre leurs droits, il faut citer : d’abord les
ligues contre la cherté, qui ont été nombreuses au cours de
la guerre ; les ligues de défense contre le protectionnisme,
comme celle pour l’abolition des droits sur les céréales qui
a joué un si grand rôle en 1840 dans l’histoire économique
de l’Angleterre (ci-dessus, p. 360) ; — celles contre les falsi -
fications de denrées ; — celles qui ont pour but de défendre
les intérêts des consommateurs de certains services publics,
comme la « Société des Abonnés au téléphone » ou celle des
« Voyageurs abonnés aux chemins de fer ».

Ce n’est pas seulement par l'emploi de l’association, du
syndicat, que les consommateurs se sont mis à l’école des
professionnels; tout comme ceux-ci, ils n’ont pas hésité à
recourir depuis quelque temps à l’arme de la grève (plutôt
connue sous le nom de boycottage, quoique à tort) et qui
s’est montrée non moins eflicace entre leurs mains qu'entre
celles des ouvriers — grève des consommateurs contre le
Trust de la viande (Bee/ Trust) aux Etats-Unis, grève des
consommateurs de bière contre les brasseurs en Allemagne,
grève des consommateurs de gaz contre les Compagnies en
diverses villes de France, et même en 1910 à Roubaix, grève
des buveurs d’alcool, mais hélas ! celle-ci ne s’est pas géné-
ralisée et a été courte, Généralement ces grèves ont réussi à
faire capituler les fournisseurs.

En un mot, le consommateur ne veut plus jouer simple-
ment le rôle de client, au sens historique et humiliant de ce
mot, mais prétend participer au gouvernement économique.

64:
        <pb n="657" />
        044

PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE

2° Les associations du second type visent à enseigner et à
pratiquer les devoirs des consommateurs, car si le consom-
mateur est roi dans l’ordre économique, cette royauté com-
porte évidemment des responsabilités. L’une ne va pas sans
l’autre.Il dépend du consommateur, en changeant la nature de
ses dépenses, c’est-à-dire en donnant à son argent des emplois
différents, de détourner le capital et le travail des branches
où ils semployaient pour les porter ailleurs, où il lui plaît.
Par là le consommateur, alors même qu’il vit en simple ren-
tier, exerce sur les trois facteurs de production, terre, tra-
vail, capital, une action décisive. Il les commande. Comme
le centurion de l’Evangile, il dit à l’un : « Va ! et il va, et à
l’autre : Viens! et il vient ». Et ce pouvoir de commande-
ment est précisément ce qui crée au riche des devoirs spé-
ciaux, si peu compris jusqu’à présent.

Mais à leur tour, celles-ci doivent se subdiviser en deux
catégories :

a) Les unes ont pour règle de combattre les consomma-
tions nocives, immorales et ruineuses, et de prêcher
d’exemple. D'abord parmi elles figurent au premier rang les
sociétés antialcooliques, puis les sociétés végétariennes, et
d’autres telles que celles contre l’usage du tabac ou de
l’opium, ou contre le port des plumes d'oiseaux sur les
chapeaux de dames.

b) Les autres ont pour but de faire cesser toutes exigences
des consommateurs qui seraient de nature à imposer un
surcroît inutile de travail : par exemple, les commandes
de toilettes faites au dernier moment, qui exigent, pour être
livrées en temps utile, le travail de nuit ou les veillées, les
livraisons le dimanche, le transport de malles trop lourdes
pour les porteurs, la location d'appartements dans lesquels
les cuisines et les chambres de domestiques sont trop sacri-
fiées. Elles s’appellent les Ligues sociales d'acheteurs. Les
sociétés ont des listes blanches sur lesquelles elles inscrivent
seulement les magasins qui prennent l’engagement de se
conformer, en ce qui concerne leurs ouvriers et employés,
à certaines conditions de salaires, de repos, etc.; ou bien
        <pb n="658" />
        LA DÉPENSE "15
elles distribuent des étiquettes (labels) pour être apposées
sur les marchandises comme certificats d’une industrie
loyale. On comprend que si ces ligues comptaient un grand
nombre de consommateurs riches, les commerçants auraient
un grand intérêt à figurer sur les listes blanches ou à obtenir
des labels, et par là seraient très stimulés à bien traiter
leurs ouvriers.

Ces ligues d’acheteurs, dont le but ne saurait trop être
loué et qui constituent mème une ère nouvelle dans l’orga-
nisation économique, ont cependant provoqué dans ces
derniers temps d'assez vives critiques, et plutôt inattendues,
car elles viennent des économistes de l’école libérale. Ils
estiment que le consommateur est totalement incompétent
pour s’occuper de l’organisation technique du travail et pour
distribuer de bons ou mauvais points aux producteurs.

D'ailleurs sur cette question de la fonction à conférer aux
consommateurs, les socialistes se montrent encore moins
favorables que les économistes individualistes. Ils estiment
que c’est du côté du producteur qu’il faut regarder et que
c’est lui seul qui doit faire la loi. Ce n’est pas sur l’associa-
tion des consommateurs, c’est sur l’association profession-
nelle que doit reposer la société future. Et ils estiment
même que c’est dans celle-ci seulement, et non dans celle-là,
que s’élabore la morale de l'avenir. L'idée de la royauté du
consommateur ne serait qu’une idée de bourgeois (1). Et on
comprend aisément en effet que la suprématie du consom-
mateur soit inconciliable avec les théories essentielles du
socialisme marxiste qui sont la lutte des classes et la vic-
toire de la classe ouvrière, puisque précisément la fonction
de consommateur exclut toute division de classe. La produc-
tion divise nécessairement les hommes en créant l’antago-
nisme des intérêts, des groupes et des classes. La consom-
mation ne fait aucune acception de personnes ni de classes :
c'est en cela qu’elle nous paraît supérieure.

(1) Voir en sens contraire notre livre Le Coopératisme, notamment la
conférence qui s'y trouve sous le titre Le règne du consommateur.

64:
        <pb n="659" />
        646
II

PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE
La société coopérative de consommation.

Nous avons eu déjà à nous occuper des sociétés de con-
sommation (p. 477) en exposant les doctrines socialistes,
comme apportant un programme nouveau. Ce programme
se trouve déjà clairement formulé dans la Déclaration de
quelques ouvriers tisserands immortalisés sous le nom des
Pionniers de Rochdale, en 1844. Ils disaient : « Sitôt qu’il
sera possible, la société procédera à l’organisation de la
production, de la distribution et de l'éducation, dans son
sein et par ses propres moyens ». « Dans son sein », ce qui
veut dire qu’il ne s’agit pas de’ refondre d’abord la nation,
il s’agit de créer l’économie nouvelle à l’intérieur de chaque
société et d’en faire ainsi un microcosme qui se propa-
gerait et se multiplierait par voie d’imitation. Quoique les
économistes aient toujours tourné en dérision ce pro-
gramme comme ridiculement prétentieux, cependant il
commence à se réaliser.

En effet, déjà en Angleterre, ces sociétés de consommation
comptent un personnel de 4 millions de membres (ce qui,
avee les membres de la famille, représente une vingtaine de
millions de personnes, soit près de la moitié de la popula-
tion de la Grande-Bretagne (l'Irlande n’en comptant qu'un
très petit nombre) et le chiffre de leurs affaires s’élève à 4 mil-
liards de francs, sur lesquels elles réalisent plus de 500 mil-
lions de francs de bénéfices qu’elles répartissent presque
intégralement entre leurs membres. Presque toutes sont
fédérées et réunies non seulement par un gouvernement
central (Cooperative Union) et par des congrès annuels, mais
par deux puissants centres d’achat (Wholesales), l’un à Man-
chester, l’autre à Glascow (1).

(1) Voir pour plus amples renseignements notre livre Les Sociétés coopé-
ratives de consommation.
        <pb n="660" />
        LA DÉPENSE 647

En Danemark, Finlande, Russie, les sociétés de consom-
mation sont nombreuses aussi et leur éclosion se propage
dans le monde entier, depuis le Caucase jusqu’à l’Islande. En
France, le nombre des sociétés est assez grand, plus de
4.000, malheureusement la plupart très petites et inorga-
nisées. Il a fallu vingt-six ans d'efforts pour arriver à créer
(1913) une grande Fédération d’achats en commun.

La guerre, qui a fait tant de ruines, a donné au mouve-
ment coopératif une impulsion qui a dépassé tout ce que
pouvaient attendre ses plus fervents apôtres — et cela par
tout pays. En Russie, la coopération, sous ses diverses
formes, couvre aujourd’hui l'immense Empire jusqu’en
Sibérie (50.000 sociétés). Elle est la seule armature qui soit
restée debout au milieu de l’effrondrement social, la seule
d’ailleurs qui ait été respectée par le gouvernement des
soviets, et c’est grâce à elle que la vie économique a pu tant
bien que mal continuer.

En Angleterre, en Allemagne, en Italie, en Suisse, partout
le chiffre des ventes a énormément augmenté, parfois plus
que doublé. Il est vrai que l’augmentation est pour partie
nominale, en tant qu’elle est due à la hausse des prix — mais,
d'autre part, il faut tenir compte de la réduction de la con-
sommation causée par cette même hausse. D'ailleurs, le
nombre des sociétaires a augmenté notablement aussi et
surtout la Coopération a grandi en autorité, dans l’opinion
publique. Ces sociétés sont devenues un des organes indis-
pensables de la vie sociale, au sens propre du mot. Il n’y aura
bientôt guère de ville ou village qui n’ait sa coopérative
comme elle a sa mairie, son école et son église.

Par tout pays, ces sociétés sont constituées généralement
sur ce qu’on appelle « letype de Rochdale » qui est caracté -
risé par les quatre traits suivants :

1° Vente au prix du détail et non au prix de revient, de
façon à réaliser des trop perçus ;

2° Répartition de ces trop perçus entre les sociétaires au
prorata de leurs achats — et non au prorata de leurs actions,

4
        <pb n="661" />
        PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE

lesquelles ne donnent droit qu’à un modique intérêt (1) ;
3° Affectation d’une certaine part de ces bonis à des œuvres

de solidarité sociale, ‘telles que instruction des sociétaires,

caisses de secours, propagande, fêtes, excursions, etc.

4° Dans les assemblées une voix par sociétaire, quel que
soit le nombre de ses actions; principe d’égalité démocra-
tique qui rend impossible toute mainmise du capital.

Les avantages immédiats de ces associations, dans l’ordre
économique et dans l’ordre moral à la fois, sont :

a) Etablissement d’un juste prix, c’est-à-dire d’un prix tel
qu’il suffise à couvrir tous les frais de production et même
qu’il satisfasse à toutes les nécessités économiques qu’on
résume dans la formule de la loi. de l’offre et de la
demande, mais prix purgé de toutes les majorations usuraires
qui ne seraient dues qu’à la coalition des producteurs et à
l’ignorance des consommateurs.

b) Fixation d’un prix véridique (2), par la suppression des
falsifications de denrées, des tromperies sur le poids ou sur
la qualité, des réclames mensongères. Ce ne serait pas une
petite révolution que le règne de la vérité dans le commerce !

Cette action salutaire des sociétés de consommation sur
les prix a apparu au cours de la guerre avec une telle évi-
dence qu’elle a dessillé tous les yeux, non seulement ceux du
public qui a accouru vers ces lieux d’asile, mais mème ceux

(1) Cette répartition semble en contradiction avec le caractère de l’entreprise
coopérative, tel que nous l’avons défini, qui est de ne pas faire de profits.
Mais non. Il est vrai que les Anglais appellent ces trop perçus des divi-
dendes ou familièrement des « divi », mais en France les coopérateurs leur
donnent le nom plus correct de naistournes ou, mieux encore, de trop perçus,
ce qui indique clairement que c’est simplement le remboursement à l acheteur
de ce qu’on lui a fait payer en plus des prix de revient. Ce n'est donc pas un
profit, et la preuve c’est que lefisc, à qui pourtant on n'en fait pas facilement
accroire, a renoncé à prélever sur ces ristournes l’impôt sur les revenus ou
sur les bénéfices. ;

Il faut avouer cependant que les sociétaires eux-mêmes ne se rendent pas bien
compte de la différence et attendent leurs bonis avec non moins d'avidité que
les simples actionnaires capitalistes leurs dividendes. :

(2) La première société de consommation qui ait été créée en France — et
une des plus ancienne dans le monde — en 1835, à Lyon, portait cette enseigne
significative : Au commerce véridique.

618
        <pb n="662" />
        LA DÉPENSE

des gouvernements qui, naguère étaient plutôt hostiles par
suite d’influences électorales. Là où la taxation administrative
des prix s’était montrée impuissante et même nuisible,
l’action des coopératives s’est montrée parfaitement efficace.
Les municipalités ont dû recourir à leurs services ou, là où
il n’y en avait point, chercher à les remplacer par la création
de magasins de vente municipaux (boucheries surtout).

c) Education du consommateur, en lui apprenant quelles
sont les denrées qu’il doit préférer, quelles sont celles qui
sont les moins coûteuses en tenant compte de leurs pro-
priétés nutritives. En Belgique, les sociétés de consomma-
tion ont été le plus puissant facteur du mouvement antial-
coolique. En tous pays, durant la guerre, les coopératives
ont enrayé les funestes effets de la disette, en conjurant les
paniques, en disciplinant leurs membres, en leur apprenant
à ne pas se ruer sur les magasins et ne pas faire d’accumula-
tion de denrées à domicile, comme l’a fait la foule des
consommateurs. Et lorsqu'il y a eu pénurie d’une denrée,
elles ont su rationner leurs membres avant que les gouverne-
ments eussent inventé les cartes d'alimentation.

Quant aux résultats plus lointains et qui ne pourraient se
réaliser que par l’absorption progressive des entreprises
industrielles au fur et à mesure que les sociétés de consom-
mation produiraient elles-mêmes tout ce qui leur serait néces-
saire, nous les avons déjà indiqués en exposant le programme
coopératiste (pp. 477-482.)

En ce qui concerne les derniers articles de ce programme,
les sociétés de consommation sont encore loin du but, c’est
entendu; peut-être n’y arriveront-elles jamais. Mais du
moins il n’est pas téméraire d’affirmer qu’elles sont appelées
à prendre une place grandissante dans l’économie nouvelle
et surtout dans celle des pays à reconstituer après”la guerre.
En effet, s’il est vrai que pour ces pays, vidés à fond, l’inten-
sification de la production soit une nécessité urgente, une
sage économie dans la consommation ne le sera pas moins.

649
        <pb n="663" />
        650
TV

PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE
Le logement.

Entre toutes les dépenses, celle du loyer mérite une étude
spéciale par une double raison: — d’abord parce que, de
tous les besoins privés, c’est celui dont l'importance sociale
est la plus grande, plus même, au point de vue social, que
l'alimentation ; — et aussi parce que de toutes les dépenses
c’est celle qui a le plus rapidement augmenté et qui grève le
plus lourdement le budget des familles ouvrières et même
des familles aisées.

Dans l’antiquité la maison était non seulement le foyer de
la famille, mais l’autel des dieux pénates : aussi chacun, riche
ou pauvre, avait la sienne. Aujourd’hui que les exigences de
la vie moderne ont refait aux hommes une sorte de vie
nomade et ne leur permettent plus de prendre racine là où
ils sont nés, la grande majorité des hommes vit dans des
appartements loués. Et toutes les causes sociales, écono-
miques, politiques, qui poussent la population à s'agglomérer
dans les grandes villes — centralisation administrative,
grande production, développement des chemins de fer, fêtes,
spectacles et cafés-concerts — tendent à élever constamment
le prix des loyers, au grand profit du propriétaire urbain
mais au grand dommage du public.

La plupart des vices qui affligent la population ouvrière —
relâchement des liens de la famille, fréquentation du cabaret,
débauche précoce, transmission des maladies contagieuses
et des épidémies — tiennent surtout à la disette de loge-
ments. La dignité de la vie pour l'homme, et plus encore
pour la femme, est d’ailleurs intimement liée à un certain
confort du foyer.

Pourquoi donc n’en est-il pas des maisons comme de tous
les autres produits pour lesquels l'offre généralement suit la
demande et parfois même la dépasse ? Car pourtant la maison
        <pb n="664" />
        LA DÉPENSE ol
est bien aussi «un produit » de l’industrie humaine, à la
différence de la terre, des chutes d’eau ou des mines ? — En
un sens oui, mais il y a pourtant deux différences essentielles
entre la production des maisons et celle des marchandises.
Les voici :

1° La maison ne peut être bâtie que sur un terrain donné :
or, les terrains à bâtir sont en quantité limitée, à ce point
que pour construire une maison neuve on doit généralement
en démolir une vieille. C’est pourquoi le prix du loyer reste
un prix de monopole qui ne comporte d’autres limites que
les ressources des locataires

Le seul remède efficace serait une évolution en sens con-
traire de celle qui s’est manifestée jusqu’à présent, à savoir
l’arrêt de la croissance des grandes villes, le retour dans les
campagnes des populations qui les ont désertées et, comme
le disait M. Luzzatti, la restauration du culte des dieux domes-
tiques. Rien de l’annonce encore. Pourtant on peut remar-
quer un certain mouvement centrifuge qui se manifeste dans
nos grandes villes. La création de moyens de transport à bon
marché (autobus, tramways, chemins de fer urbains) accé-
lère ce mouvement en permettant aux ouvriers et employés
d’aller chercher loin du centre des grandes villes des loge-
ments plus salubres et moins chers. Mais les ouvriers
n’aiment pas beaucoup à s’éloigner des centres urbains où ils
trouvent les cabarets et les cinémas.

20 La production des maisons, en entendant par là l’indus-
trie de la construction, le bâtiment, comme on dit, n’a pas
bénéficié des mêmes progrès mécaniques que les industries.
On ne bâtit aujourd’hui guère autrement, ni mieux, qu’au
temps des Romains (1).

Il faut noter encore que toutes les mesures de salubrité
publique et d'hygiène impoéses par la loi aux appartements,

(1) La guerre vient d'aggraver encore la crise du logement, et cela par une
double action : 1° en quadruplant le coût de construction des maisons ; 2° en
doublant le taux de l’intérêt, lequel se répercutera sur le taux des loyers. Les
sociétés d'habitation ouvrière ne pourront guère louer à moins de 1,500 francs
ce qu'elles louaient 300 francs.

67
        <pb n="665" />
        PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE

qui vont jusqu'à exproprier et démolir les quartiers
insalubres, si excellentes soient elles pour la santé publique,
ne font qu’aggraver le mal. En effet, elle sont nécessai-
rement pour effet de faire renchérir le coût des maisons
nouvelles par les conditions sévères imposées aux construc-
teurs et de les rendre par là encore plus inaccessibles pour
les pauvres — et si on va jusqu’à la démolition, d’en dimi-
nuer le nombre!

Peut-on chercher une solution en taxant les loyers, comme
on le fait pour le pain et par le même motif, à savoir qu’il
s’agit de satisfaire à un besoin indispensable ? — Mais il y a
cette différence essentielle que le boulanger est un commer-
cant et que son pain n’est fait que pour être vendu, tandis
que le propriétaire d’une maison peut toujours se refuser à
la louer. Sans doute si l'on suppose la location déjà faite et
le locataire en possession, la loi peut, comme elle l’a fait
pour toute la durée de. la guerre, par une mesure révolu-
tionnaire, réduire ou même supprimer complètement le
loyer. Mais le problème c’est de trouver des logements pour
ceux qui n’en’ ont pas: or, un tel remède ne peut pour l’avenir
que réduire l’offre, car du jour où en ne paierait plus de
loyer, il est clair que personne ne ferait plus construire de
maisons à louer : les riches seuls feraient bâtir des maisons
pour s’y loger.

On ne voit donc d’autres ressources que de faire appel à la
collaboration de tous les facteurs du progrès social —
patrons, philanthropes, établissements d’utilité publique,
sociétés de secours mutuels, municipalités, Etat, et aux inté-
ressés eux-mêmes associés en coopératives. Il faut leur
demander les capitaux nécessaires pour construire le plus
grand nombre possible de maisons, dans les conditions les
plus économiques, en renonçant à tout profit et en se conten-
tant d’un modique intérêt, de facon à réduire les loyers au
prix de revient.

En effet tous ces moyens ont été employés :

1° Un très grand nombre de maisons ont été construites
par des patrons ou des Compagnies pour leurs ouvriers, sous

652
        <pb n="666" />
        LA DÉPENSE ‘
forme de cités ouvrières. Ce n’est pas uniquement par philan-
thropie, mais parce que les fabriques et mines situées loin
des centres urbains ne pourraient recruter des ouvriers si
elles ne leur assuraient les moyens de se loger.

En Angleterre et aux Etats-Unis, quelques-unes de ces
cités ouvrières sont des merveilles de confort, d’hygiène et
même d’aménagement artistique.

Mais ces cités ouvrières ne touchent que de loin à la ques-
tion du loyer, car c’est dans les villes et non à la campagne
qu’elle se pose à l'état aigu. (1)

2° Les sociétés coopératives de construction, formées par les
ouvriers eux-mêmes, ou plus souvent avec le concours de
capitalistes philanthropes. Elles achètent elles-mêmes le
terrain, font bâtir les maisons et les vendent ou les louent au
prix de revient à ceux de leurs membres qui le désirent.
Mais en Amérique et en Angleterre la plupart ne se chargent
pas elles-mêmes de la construction des maisons : elles
prêtent simplement l’argent pour les faire bâtir, suivant des
combinaisons très ingénieuses et très économiques. Ces
prêts, étant parfaitement garantis, servent de placement aux
épargnes de ceux des associés qui sont obligés d'attendre
longtemps leur tour d’être logés ou à ceux — et ce sont les
plus nombreux — qui n’ont pas l’intention de devenir pro-
priétaires; en sorte que ces sociétés fonctionnent plus
encore comme caisses d'épargne que comme sociétés de
construction.

3o Les capitalistes philanthropes peuvent aussi aider à la
construction de maisons : — soit, de leur vivant, en prêtant
des capitaux sans intérêt, ou à petit intérêt, à des sociétés de
construction ; — soit, après leur mort, sous forme de fonda-
tions. C’est peut-être le plus utile emploi qu’un homme puisse
faire de sa fortune, au point de vue social, et qui ne lui

(1) En France on ne comptait (en 1912) que 4 à 500 sociétés de construc-
tion coopératives ou philanthropiques, toutes très petites et qui depuis une
vingtaine d'années avaient fait construire tout au plus pour 150 millions de
francs de maisons (soit de quoi loger environ 20.000 familles).

653
        <pb n="667" />
        s PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE
impose que le minimum de sacrifices, Il est malheureuse-
ment trop peu répandu.

4° Enfin les municipalités et l’Etat peuvent aider à la solu-
tion du problème du logement, soit directement en cons-
truisant des maisons, soit indirectement en aidant les
sociétés de construction. Etant donnée la gravité de la situa-
tion des locataires, grosse peut-être d’une Révolution, il
semble bien qu’il n’y ait que les pouvoirs publics qui puis-
sent fournir l’effort nécessaire.

Nombre de villes d’Angleterre, d’Allemagne, de Suisse,
sont déjà entrées dans cette voie. Elles y sont entraînées
forcément par la raison indiquée tout à l’heure : c’est parce
que si elles font fermer les logements insalubres, il faut bien
qu’elles cherchent à les remplacer. En Angleterre dès que
la mortalité dans un quartier dépasse un certain taux, la
municipalité le fait démolir et le remplace par des maisons
neuves qu’elle loue à prix de revient. Après la guerre on se
propose en Angleterre de faire un effort extraordinaire pour
assurer un logement décent aux familles de tant de cen-
taines de milliers d'hommes qui auront combattu ou seront
morts pour le pays (1).

Les dépenses de luxe.

Dans son acception ordinaire le mot luxe signifie la satis-
faction donnée à un besoin superflu. Mais une telle définition,
quoique courante, ne peut nous fournir aucun élément

(1) Tout cela ne peut donner des résultats qu’à longue échéance : c’est
pourquoi les impatients, et il y en a beaucoup qui sont en droit de l'être,
réclament la prise de possession immédiate de toutes les maisons par les
municipalités. Cette solution révolutionnaire n'aurait évidemment pas pour
effet d'augmenter le nombre des maisons ! au contraire !, mais elle permettrait
de loger un plus grand nombre de personnes en rationnant le nombre de pièces
par ménage -— et de diminuer les loyers, si l'expropriation se faisait sans
indemniser les propriétaires, ou si elle était faite aux frais des contribuables.

554
U
        <pb n="668" />
        LA DÉPENSE 5
d'appréciation morale ni économique, Car, comme l’a dit
Voltaire, le superflu est chose très nécessaire. Nous devons
souhaiter qu’il y ait un peu de superflu et, par conséquent,
un peu de luxe pour tout le monde, même pour les plus
pauvres. D'autre part, l’histoire économique nous apprend
qu’il n’est aucun besoin, sans en excepter ceux qui nous
apparaissent aujourd’hui comme les plus impérieux, qui
n’ait été considéré à l’origine comme superflu. Il ne peut en
être autrement : — premièrement parce que lorsqu'un
besoin est nouveau il en résulte, par définition même, que
personne, en dehors de celui qui éprouve cette première
sensation, ne l’a encore ressenti; — secondement parce
qu'il exige nécessairement un travail considérable pour sa
satisfaction, à raison même de l’inexpérience de l’industrie
et des tâtonnements inévitables des débuts. S'il est un objet
qui paraisse aujourd’hui indispensable c’est assurément le
linge de corps : « être réduit à sa dernière chemise » est une
expression proverbiale pour exprimer le dernier degré du
dénûment. Cependant, à certaines époques, une chemise a
été considérée comme un objet de grand luxe et constituait
un présent royal. Mille autres objets ont eu la même histoire.
Si donc on s’était prévalu de la doctrine ascétique pour
réprimer tout besoin de luxe, on aurait étouffé en germe
tous les besoins qui constituent l’homme civilisé, dès la pre-
mière phase de leur développement, et nous en serions
aujourd’hui encore à la condition de nos ancêtres de l’âge
de pierre. Le luxe c’est la fleur qui contient le fruit : à vou-
loir supprimer toutes les fleurs, on tuerait tous les fruits.

Ce n’est point à dire que nous ne puissions établir à un
moment donné une certaine hiérarchie des besoins, mais à
condition de se rappeler que, dans cette hiérarchie, il y a
un avancement en grades ou plutôt une transformation con-
tinuelle des besoins, ceux qualifiés de superflus se cristalli-
sant peu à peu, se solidifiant en besoins nécessaires —
transformation qu’on ne pourrait arrêter sans ruiner le
progrès de la civilisation, C’est pourquoi les lois à l'effet de
réprimer le luxe, « lois somptuaires », comme on les appelle,

_
Ar
6F:
        <pb n="669" />
        ; PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE

tant de fois édictées dans le passé, auraient eu des effets

funestes si heureusement elles n’étaient restées vaines.

On ne saurait donc condamner une dépense, ni au point
de vue moral, ni même au point de vue économique, par ce
seul motif qu’elle ne répond qu’à un besoin superflu, car
s’il est considéré présentement comme tel, on ne peut prévoir
l'avenir. Pour le juger, il faut se placer à un autre point de
vue : il faut considérer quels sont, à l’époque et dans le pays
où l’on se place, les moyens employés pour satisfaire au luxe
et si la part de richesses et de travail qui y est affectée ne
risque pas de réduire la part qui doit être réservée à d’autres
besoins plus immédiats. C’est une question de proportion.

Mais reste à savoir comment mesurer ce défaut de
proportion ?

Quand il s’agit du luxe privé, on ne peut le faire qu’en
comparant la somme d'argent dépensée au revenu individuel
sur lequel elle a été prélevée. Mais au point de vue social, le
vrai critérium ce n’est point la somme d'argent dépensée
mais la quantité de richesse ou de travail consommée pour
la satisfaction d’un besoin donné. Or, il faut avoir toujours
présent à l'esprit ce double fait : — que la quantité de
richesses existantes est insuffisante présentement pour satis-
faire aux besoins élémentaires de la grande majorité de nos
semblables (voir p. 436); — que les forces productives,
terre, travail et capital, qui alimentent et renouvellent
ce réservoir de richesses, sont toutes trois limitées en quan-
tité. Et, dès lors, il apparaîtra comme un devoir très catégo._
rique de ne pas détourner vers la satisfaction d’un besoin
superflu une trop forte part des forces et des richesses dis -
ponibles pour les nécessités de l’existence de tous.

Prenons pour exemple le goût des fleurs, absolument
inconnu à nos ancêtres: c’est assurément un luxe dans le
sens que l’on donne à ce mot, puisqu’il répond à un besoin
superflu : le pot de fleurs que l’ouvrière met sur sa fenêtre est
incontestablement du luxe, mais c’est un luxe aussi inoffensif
que charmant. Mais si pour un banquet — ou un enterrement
— On couvre la table ou le cercueil de fleurs qui représentent

056
        <pb n="670" />
        LA DÉPENSE 7
la récolte de tout un jardin et le travail d’une année ; si,
pour décorer un salon, il faut des orchidées rapportées de
Madagascar ou de Bornéo au prix d’expéditions qui auront
coûté des centaines’de mille francs et même des vies
d'hommes, ou des dalhias bleus que l’on aura fait épanouir
dans des serres en brûlant plus de charbon qu’il n’en faudrait
pour chauffer dix familles tout un hiver — dans tous ces cas
ce n’est plus le mot de luxe qu’il faut employer mais celui
de prodigalité, ou de faste, ou d’ostentation.

Qu’un viveur offre à ses amis ou à ses maîtresses un diner
à miile francs par tête, la morale pourra s’en aflliger et sa
famille fera bien de lui faire nommer un conseil judiciaire,
mais l'Economie politique s’en désintéresse, car l’argent sorti
de la poche du prodigue n’en sera que mieux placé dans celle
du restaurateur. Et quant aux plats qui auront été consom-
més — huîtres, bisques, truffes, vins de grande marque — ils
n'auront rien enlevé à la table des pauvres. Pense-t-on qu’il
soit au pouvoir d’un seul individu de consommer pour mille
francs d’aliments ? Non, il n’est pas au pouvoir d’un prodigue
de se faire ogre: par ce dîner l’approvisionnement national
n’est pas plus réduit qu’il ne le serait par un repas de 3 fr. 50,
même moins. Mais si à la fin du dîner les convives se mettent
à briser les verres, ce qui, paraît-il, était de mode dans les
banquets des ofliciers russes, alors c’est le moment où le
luxe devient socialement nuisible.

Qu’une élégante porte une robe payée 2.000 francs chez un
couturier, la société n’y perd rien si le prix est payé seule-
ment pour la nouveauté de la coupe ou le renom du coutu-
rier, car il n’est pas probable qu’on ait employé ici plus
d'étoffe ni beaucoup plus de main-d’œuvre que pour
une robe ordinaire. Mais que cette même dame fasse coudre
à sa robe de bal quelques mètres de dentelle qui auront exigé
plusieurs années de travail, sans doute l’ouvrière ne s’en
plaindra pas mais la nation en souffrira.

Qu'un lord d’Angleterre dépense quelques millions pour
une galerie de tableaux, c’est bien (quoiqu'il vaudrait mieux
encore qu’il en dotât un musée public) : mais si, pour se don-

us
        <pb n="671" />
        PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE

ner le plaisir de faire tirer à ses invités quelques coqs de
bruyère, il convertit en terrains de chasse des terres qui
auraient pu produire des aliments pour plusieurs centaines
de ses concitoyens et les condamne ‘par là à s’exiler ; s’il
entretient une armée de garde-chasses qui emploieraient plus
utilement leur temps en labourant ses terres qu’en les gar-
dant, surtout dans un pays qui doit faire venir de l’étranger
les trois quarts de son pain, voilà un luxe anti-économique.

On se scandalise du prix fantastique atteint, même au
milieu des détresses de la guerre, par les objets d’art.
Mais qu'importe qu’un tableau ait été payé des millions,
puisque ces millions ont passé des mains de l’amateur mil-
liardaire à celles du marchand? C’est seulement au travail
de l’artiste qu’il faut regarder: or, l'économiste n’a pas
ici de motifs pour protester, car l’art véritable n’exige
généralement pas un travail disproportionné avec le résul-
tat. Bien au contraire: un bloc de marbre et un ciseau:
ou un mètre carré de toile et quelques tubes de couleur,
avec quelques journées de travail, suffisent pour procurer
des jouissances exquises et toujours renouvelées à toutes les
générations humaines. -C’est la caractéristique de l’art de
produire de grandes jouissances par des moyens très
simples. .

Il y a aussi un luxe public, celui des Etats ou des cités. On
est généralement plus indulgent pour celui-ci, et avec raison,
puisqu’étant collectif il bénéficie à tous et que même il peut,
dans une certaine mesure, faire participer aux jouissances
du luxe cette partie de la population qui ne pourrait jamais
les goûter par ses seules ressources, Généralement aussi le
luxe public se manifeste sous forme de monuments dont le
caractère durable, quasi éternel parfois, peut être considéré
comme comportant tôt ou tard un amortissement des dé-
penses faites et ne peut être assimilé à des consommations
fugitives. Cependant ici aussi il y a une question de propor-
tion : la magnificence du palais de Versailles ne peut faire
oublier à l’économiste que les centaines de millions qu’il a
coûtés furent prélevés à cette époque sur le pain du peuple.

028
        <pb n="672" />
        LA DÉPENSE y

Cependant l'opinion publique, et méme quelques écono-
mistes, loin de croire que le luxe gaspille le travail, y voient
un stimulant du travail en tant qu’il fouette les désirs de
l’homme, ne fûât-ce que par l’envie qu’il suscite. Mais si le
travail qu’il suscite est employé à son tour à -produire des
articles de luxe, n’est-ce pas alors le travail des Danaïdes ?

D’autres, tout en admettant que le luxe dissipe les forces
productives, estiment qu’il exerce une action bienfaisante en
ce qui concerne la répartition, parce qu'il opère une sorte
de restitution du superflu des riches sous forme de salaires
pour les pauvres. Mais la restitution se ferait exactement de
mème, et bien plus utilement, sous la forme de placements
dans des entreprises productives (voir ci-après le placement).

Du contrôle de la consommation par l’Etat.

De ‘tout temps les gouvernements ont cru qu’il rentrait
dans leurs attributions et dans leurs devoirs de veiller à ce
que leurs peuples n’eussent pas à souffrir de la disette, ou
d’une excessive cherté, ou de la mauvaise qualité des pro-
duits manufacturés — comme aussi, inversement, à limiter
ou à prohiber les consommations qu’ils jugeaient contraires
au bien public.

Mais, par contre, du jour où il y a eu des économistes ils
n’ont cessé de protester contre cette intervention des légi:-
lateurs qui leur a apparu comme plus intolérable dans la
consommation, c'est-à-dire dans la vie privée, que dans le
domaine de la production et du transport qui rentre plus ou
moins dans le domaine public.

On peut classer sous cinq chefs les modes d’intervention
de l’Etat en ce qui concerne la consommation

1° Assurer aux consommateurs /a quantité suffisante. Il suflit
de rappeler ce que la Bible dit des greniers installés par le
ministre de Pharaon pour assurer l’approvisionnement du

65.
VI]
        <pb n="673" />
        ‘ PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE

blé durant sept années de stérilité, les distributions de blé
aux citoyens romains qui, inaugurées du temps des Gracches,
se prolongèrent jusque sous l’Empire, les mesures prises
sous l’ancien régime à toute époque et jusqu’à la veille de la
Révolution pour assurer l approvisionnement des marché en
blé. Depuis lors, comme c’est moins la crainte de la disettc
que celle de la surproduction qui hantait les esprits, ce pre-
mier mode d’intervention semblait définitivement abandonné,
quand la Grande Guerre est venue lui rendre une terrible
actualité. La mobilisation de presque toute la population
masculine adulte, d’une part, et le renchérissement énorme
des transports, dû aux blocus réciproques que se sont infligés
les beliigérants, d’autre part, ont causé une diseite de toutes
denrées telle que les gouvernements, dans presque toute
l’Europe, ont dû recourir à la mesure la plus rigoureuse,
celle du rationnement obligatoire et égalitaire, afin d’assurer
à la population civile un minimum de subsistances.

2° Protéger les consommateurs contre une majoration de
prix des denrées de première nécessité qui pourrait avoir
pour résultat d’en interdire la consommation aux classes
pauvres. Cette préoccupation diffère de la précédente en ce
qu’elle n'implique pas toujours la disette.

En France une loi du temps de la Révolution, du 22 juillet
1791, reconnaît aux municipalités le droit de taxer le prix du
pain et de la viande. Et il est curieux de constater que,
malgré les vives critiques des économistes, cette loi est
encore en vigueur après près d’un siècle et demi! c’est la
plus vénérable de toutes celles qui existent dans l'arsenal
législatif.

Au cours de la guerre la taxation a pris un tel développe-
ment que dans certains des pays belligérants elle est deve-
nue quasi la règle. En France, elle a été appliquée dès le
début aux denrées de première nécessité, pain, sucre, viande
frigorifiée, puis successivement au lait, beurre, pommes de
terre, etc. Mais les résultats ont été généralement découra-
geants, car ou la loi n’a pas été observée, le marchand ven-
dant au-dessus du prix taxé, avec la complicité de l’acheteur;

060
        <pb n="674" />
        LA DÉPENSE l
ou lorsqu'elle l’a été, le vendeur a cessé d’apporter ses pro-
duits au marché.lla donc fallu compléter la taxation par une
mesure plus rigoureuse, par la réquisition chez le producteur.

La création de magasins municipaux a donné des résultats
beaucoup plus satisfaisants, le prix de vente municipal s’im-
posant sur le marché par l’effet de la concurrence.

3o Protéger les consommateurs contre la falsification des
denrées. Tandis que les deux modes précédents d’interven-
gion de l’Etat n’ont qu’un caractère exceptionnel, celui-ci,
au contraire, prend une extension croissante. La raison en
est double : d’une part, les progrès vraiment merveilleux
dans l’art de la falsification (p. 160) ; d’autre part, les progrès
parallèles dans la connaissance des lois de l’hygiène, c’est-
à-dire des propriétés des substances alimentaires et de leur
meilleure utilisation pour l'entretien de nos fonctions et de
nos énergies. Dans tous les pays, et en France aussi, de
nombreuses lois ont été votées pour la répression des
fraudes sur le vin, sur le beurre, sur le lait, sur le sucre, sur
la viande, etc. Et finalement une loi organique du 5 août
1905 a étendu le contrôle de la loi à « toutes les denrées ser-
vant à l’âlimentation de l’homme ou des animaux ».

De tous les modes d'intervention de l’Etat, c’es€celui que
les économistes de l’école libérale trouvent le plus imperti-
nent. Quand il s’agit de la consommation, cette immixtion
du législateur dans des questions de cuisine, revêtant pour
l’occasion le bonnet de docteur, leur parait aussi grotesque
que celle du médecin de l'Île de Barataria qui désignait de
sa baguette impérieuse les plats que le malheureux Sancho
pouvait manger et ceux qu’il fallait renvoyer.

Pourtant aflirmer, comme ils le font, que le consomma-
teur est suffisamment en mesure de savoir ce qu’il con-
somme et de veiller à ses intérêts, c’est méconnaître que
possédät-il même toutes les connaissances de l’hygiène, il
est le plus souvent dans l’impossibilité de choisir, surtout
s’il est dans la clientèle pauvre. Pense-t-on que les petits
enfants qui sont empoisonnés par le lait soient « les meil-
leurs juges de leurs intérêts » ?

66.
        <pb n="675" />
        1 PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE

Il est vrai que d’assez nombreuses associations privées,
ligues de consommateurs ou d’acheteurs, sociétés contre les
falsifications, syndicats agricoles, sociétés coopératives de
consommation dont nous avons déjà parlé, pourraient pro-
téger les consommateurs, surtout si elles étaient investies
du droit de poursuite que la loi française refuse aux sociétés
privées, mais que la loi anglaise leur confère. Mais précisé-
ment elles ont besoin de pouvoir s’appuyer sur la loi et
la loi de son côté a besoin des collaborations privées, car il
est à craindre que sans elles la loi ne reste inefficace.

4 Empêcher la consommation des denrées nocives, en
prohibant sinon la consommation elle-même, ce qui en fait
serait difficile, du moins la mise en vente et la fabrication.

La mise en vente de l’alcool est prohibée dans divers
pays. On sait qu’aux Etats-Unis la prohibition de toute
boisson fermentée (et non pas seulement distillée), d’abord
localisée dans certains Etats, est devenue générale dans toute
l'étendue de la grande République. En Finlande et en
Norvège la prohibition existe aussi quoique moins absolue.
La Chine, par un décret du 22 novembre 1906, a prohibé la
consommation de l’opium sous des peines sévères et cette
campagne était vivement soutenue par la « Jeune Chine ».
De même au Japon. En France la campagne antialcoolique
n’a abouti jusqu’à présent qu’à la prohibition de l’absinthe (1),

5° Enfin la loi pourrait avoir à intervenir non plus pour
protéger les intérêts du consommateur, mais au contraire
pour lui imposer certains devoirs que comporte sa fonction
sociale (voir p. 644), notamment pour défendre certaines
dilapidations des richesses naturelles. On peut citer la
prohibition de la chasse et de la pêche durant plusieurs
mois de l’année. Il y a d’autres produits dont la mise en
vente sera sans doute interdite tôt ou tard parce que leur
consommation implique des actes de destruction stupide ou
féroce, comme par exemple le port des plumes d’oiseaux sur

(1) La vente de l'opium est interdite en France, mais dans l’Indo-Chine
française elle fait au contraire l’objet d’un monopole lucratif !

662
        <pb n="676" />
        L'ÉPARGNE J
les chapeaux de dames; mais jusqu’à présent il n’y a eu que
quelques ligues privées qui essaient de lutter, sans grand
succès, contre cette mode de Peaux-Rouges.

C’est ici qu’il faudrait classer les lois contre le luxe, dites
somptuaires ; très nombreuses dans le passé, elles ont été
abandonnées non seulement parce qu’elles étaient généra-
lement inefficaces et vexatoires, mais aussi parce que, comme
nous l’avons vu (p. 655), il est difficile et dangereux de tracer
la ligne de niveau au-dessus de laquelle commence le luxe.
Néanmoins, certains impôts sur des objets ou services de
luxe (sur les automobiles et voitures, sur les domestiques,
sur les jeux d'argent, sur les touristes), peuvent agir partiel
lement à la façon des lois somptuaires.

CHAPITRE Il

L’ÉPARGNE
Les deux aspects de l'épargne.

Le mot épargne sert à désigner dans notre langue deux
catégories d’actes très différents et qui n’ont même aucun
rapport entre eux, quoique dans le langage courant et même
dans les traités d'Economie politique ils soient généra-
lement confondus. Il faudrait avoir deux mots différents
pour la désigner, mais la science économique n’a pas encore
sa terminologie; nous sommes donc obligés d’employer le
mème mot avec des qualificatifs différents.

«
Ç

66:
;
        <pb n="677" />
        PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE
S 1. L’épargne-économie

C’est l’art de satisfaire à ses besoins en consommant le
moins de richesses possible, c’est-à-dire à tirer le meilleur
parti des denrées ou de l'argent qu’on a à sa disposition, à
les économiser, au sens propre de ce mot. C’est une applica-
tion du principe hédonistique qui consiste, comme nous le
savons, à se procurer le maximum de satisfaction avec le
minimum de sacrifices.

Nous avors déjà vu, à propos de l’intégration de l’indus-
trie, quelle importance grandissante prenait l’économie des
matières premières et de la force, soit par l’utilisation des
déchets industriels transformés en sous-produits, dans les
usines à gaz, dans le raffinage du pétrole, dans le peignage
de la laine (p. 111), soit par la récupération de la chaleur
perdue dans les gaz jaillis des hauts fourneaux ou celle du
coke incandescent.

Mais cette science de l’économie n’a pas moins d’impor-
tance dans la consommation que dans la production. On ne
l’ignorait pas dans la vie domestique et sous la forme modeste
d’économie ménagère. Une habile ménagère saura faire
cuire et apprêter son dîner avec deux fois moins de charbon
et moins de beurre qu’une autre qui les gaspillera et, mieux
que cela, elle saura, avec une moindre somme d'argent,
faire un menu plus nourrissant pour son mari et ses enfants.
On a assez vanté depuis la guerre les vertus de la marmite
norvégienne comme économie de combustible. Ce n’est pas
seulement pour l'alimentation mais pour les besoins de tout
ordre que l’économie trouve sa place : un homme soigneux
conservera un habit à l’état de neuf trois fois plus longtemps
que tel autre qui l’usera de suite. Et tel avec un modeste
budget arrive à se procurer autant de satisfaction ou même
à mener aussi grande vie que tel autre qui a, comme on dit,
les mains percées. L’économie est un art véritable et qui,
comme tous arts, a besoins d’être appris. Ce serait un grand

664
        <pb n="678" />
        L'ÉPARGNE 5
bienfait, une grande source de richesses, si elle était ensei-
gnée, tout au moins à celles qui ont plus particulièrement
la tâche de l’appliquer : aux femmes. (1)

De plus, il ne s’agit pas seulement ae l’économie dans le
ménage, au foyer domestique : il s’agit de l’économie dans
la consommation nationale au sens le plus large du mot,
laquelle peut se réaliser sous des formes infiniment variées,
dont l'étude a été jusqu’à présent complètement négligée
mais dont la guerre vient de révéler l'importance.

Citons seulement quelques exemples :

a) Application de la loi de substitution (voir p. 45) en rem-
plaçant dans la consommation les denrées coûteuses par
d’autres qui sont plus avantageuses : par exemple, comme
valeur nutritive, s’il s’agit d’aliments. Des tables d’équiva-
lence alimentaire ont été publiées pour indiquer à combien
revient le gramme d’azote ou de carbone selon la nature de
l’aliment. La guerre a eu pour résultat de faire découvrir un
nombre étonnant de succédanés, non seulement comme ali-
ments mais comme textiles ou autres,et sans doute bon
nombre resteront définitivement acquis. Jusqu’à présent les
peuples utilisent mal les ressources de leur territoire, et
peut-être le meilleur argument du système protectionniste,
serait de faire l’éducation des pays à ce point de vue, s’il
était rationnellement établi.

b) Utilisation plus rationnelle dans la consommation,comme
on le fait dans la production, des déchets : par exemple, des
ordures ménagères qui n’étaient jusqu’à présent qu’une cause
d’embarras et de grands frais pour les administrations
municipales, mais qui peuvent être employées soit comme
engrais, soit comme combustible en utilisant la chaleur
dégagée par cette combustion.

(1) L'enseignement ménayer, comme on l'appelle, prend aujourd'hui une
très grande extension, surtout en Allemagne. À Berlin, et dans d'autres villes,
il y a des écoles qui donnent un enseignement théorique et pratique, où les
cuisines remplacent les laboratoires. Il y a même, en Allemagne et en Suisse,
un enseignement ambulant, avec cuisines roulantes qui vont, comme les rou-
lottes des saltimbanques, de village en village.

667
        <pb n="679" />
        PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE

c) Conservätion des denrées périssables, notamment par
l'application des procédés frigorifiques au transport et à la
garde de la viande, des poissons, des fruits, du lait, etc.
Grâce à toutes ces inventions une masse énorme de richesses,
qui auparavant était perdues, se trouve économisée.

d) Utilisation plus économique des richesses naturelles, de
l’eau, de la tourbe, et notamment de la lumière du soleil !
Déjà quelques années avant la guerre cette idée qui paraît
si bizarre, avait surgi en Angleterre, pays où plus qu'ailleurs
on souffre de la désharmonie entre le jour solaire et le jour
civil. Le jour civil, c’est-à-dire celui qui règle la vie et les
affaires, s'adapte mal au jour solaire : il commence trop tard
et finit aussi trop tard, ce qui entraîne une consommation de
lumière artificielle qui, totalisée pour les Iles Britanniques,
représente une dépense considérable. Mais il suffit de mettre
l’heure légale en avance d’une heure sur le soleil pour
obliger tous ceux qui sont de service à se mettre au travail
une heure plus tôt et à finir la journée une heure plus tôt (1).

$ 2. Epargne-prévoyance.

Le mot d’épargne se prend aussi dans un autre sens. Ce
n’est plus, comme tout à l’heure, la consommation écono-
misée : c’est la consommation différée. L'homme, au lieu de
satisfaire ses besoins présents, songe à ses besoins futurs :
il les ressent avec la même intensité que s’ils étaient présents
et, comme le dit très bien la locution populaire, il « met
quelque chose de côté » pour le lendemain, ou pour sa vieil-
lesse, ou pour ses enfants — une poire pour la soif, comme
on dit aussi Ceci n’est plus simplement l’économie, c’est tout
autre chose: la prévoyance.

L’épargne a été longtemps préconisée par les économistes

(1) Cependant si cette réforme donne de bons résultats dans les villes, il
n’en est pas de même dans les campagnes où l’on ne consomme guère de
lotiére se et où les'travaux se règlent nécessairement sur le cours

666
        <pb n="680" />
        L'ÉPARGNE 4
comme la seule source de la fortune et, pour la classe
ouvrière, comme le seut moyen d’améliorer son sort.

Au contraire, l'opinion publique s’est montrée toujours
assez peu sympathique à l'épargne et mème des esprits
supérieurs, comme Montesquieu, ont pu écrire : « Si les
riches ne dépensent pas beaucoup, les pauvres meurent de
faim. »

On concilie généralement ces deux thèses en disant que
c’est aux pauvres à épargner et aux riches à dépenser. Mais
on comprend que ce double conseil — qui pour l’ouvrier fait
un devoir de la privation, et pour le capitaliste un devoir de
la jouissance — ne soit pas sans irriter le premier. Il nous
paraît d’ailleurs peu fondé, mème en restant sur le terrain
économique, et nous serions plutôt disposé à l’intervertir.

En ce qui concerne les classes à qui on prêche l'épargne,
nous ne dirons pas que pour elles l'épargne est impossible,
car elle est toujours possible, mème pour le pauvre : l’élas-
ticité des besoins de l’homme est merveilleuse et, de même
qu’ils sont indéfiniment extensibles, ils sont aussi indéfini-
ment compressibles. D'ailleurs, puisque la classe ouvrière
trouve moyen de dépenser lamentablement des milliards en
petits verres d’eau-de-vie et en pipes de tabac, il est clair
qu’elle pourrait les épargner si elle le voulait et qu’elle ferait
beaucoup mieux,

Si néanmoins les conseils d’épargne donnés avec tant
de morgue aux classes pauvres ne nous paraissent pas
toujours justifiés, c’est parce que toutes les fois que
l'épargne est prélevée sur le nécessaire ou même sur les
besoins légitimes, elle est plutôt funeste qu’utile. Il est
absurde de sacrifier le présent à l’avenir toutes les fois que
le sacrifice du présent est de nature à compromettre l’avenir.
Toute dépense privée ou publique qui a pour résultat un
développement physique ou intellectuel de l'homme doit
être approuvée sans hésiter, non seulement comme bonne
en soi mais comme préférable même à l'épargne. Une ali-
mentation fortifiante, de bons vêtements, un logement
salubre, un mobilier confortable, des soins médicaux el

667
        <pb n="681" />
        PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE
hygiéniques plus fréquents, des livres instructifs, certaines
récréations telles que promenades, voyages, sports, concerts,
surtout l’éducation des enfants — il faut voir là moins des
dépenses qu’un placement, et le meilleur de tous puisqu'elles
augmentent la valeur de l’homme et sa productivité.

Quant aux riches, le conseil inverse que leur donne Mon -
tesquieu et tant d’autres après lui, de dépenser largement,
est-il mieux justifié ?

Mais si c’est aux riches qu’incombe le devoir de dépenser,
à qui donc incombera le devoir d’épargner ? Ne serait-il pas
monstrueux de le rejeter sur les pauvres ?

L’utilité sociale de l’épargne consiste à former, par la
réunion des épargnes privées, une masse de capital dispo-
nible où les entreprises nouvelles pourront venir puiser au
fur et à mesure de leurs besoins. Si la France a pu tenir
honorablement son rang de puissance industrielle, à côté
de pays supérieurs par leur population, leur activité, leur
outillage, c’est surtout à sa puissance d’épargne qu’on
l’attribue.

Puisque l’épargne est utile au pays, elle est donc un devoir
mais seulement pour ceux qui peuvent la faire sans laisser
en souffrance aucun besoin légitime. Ceux-là sont ou
devraient être « les économes » de la société — dans
l'ancienne et forte acception de ce mot.

Il faut donc louer et non blâmer le riche qui épargne.
Et même s’il ne donnait pas à son argent un emploi productif,
s’il le thésaurisait dans le sens le plus étroit de ce mot —
hypothèse qui n’est plus guère à craindre — même alors
il ne porterait préjudice à personne. Ces pièces de monnaie
qu’il enfouit en terre ou dans son coffre-fort, que sont-elles
en effet ? Chacune d’elles, nous le savons, doit être considérée
comme un bon qui donne droit à son possesseur de prélever
sur l'ensemble des richesses existantes une certaine part
(voir p. 276). Or, l'homme qui épargne ne fait rien de plus
que déclarer qu’il renonce pour le moment à exercer son
droit et à prélever sa part. Très bien ! libre à lui : il ne fait
tort à personne. La part qu’il aurait pu consommer et qu’il

668
        <pb n="682" />
        L'ÉPARGNE )
abandonne sera consommée par d’autres, voilà tout (1)!

C’est seulement au point de vue moral que l'on est en
droit de juger sévèrement l’avarice parce qu’elle réalise
l'amour de la richesse sous une forme grossièrement maté-
rialiste et surtout parce que l’avare le plus souvent se dérobe
lui-même à toute fonction sociale et vit en égoïste. Mais au
point de vue purement économique un Harpagon est un
personnage tout à fait inoffensif.

La thésaurisation ne serait susceptible de causer quelque
préjudice à la société que dans le cas où, s’exerçant sur des
objets non suséeptibles d’être conservés, elle aurait pour
conséquence une véritable destruction de richesses ;
comme cet avare de la fable de Florian, qui conservait des
pommes jusqu’à ce qu’elles fussent pourries :

Lorsque quelqu’une se gàtait
En soupirant il la mangeait!

Pourtant, réplique-t-on, si les riches se mettaient à épargner
tous leurs revenus, si, par-esprit de pénitence, ils s’astrei-
gnaient à vivre de pain et d’eau, que deviendraient l’indus-
trie et le commerce?

En ce cas, sans doute, la production des articles destinés
à la consommation des classes riches cesserait, faute de
demandes, mais la production des denrées nécessaires à la
consommation du peuple continuerait. Et comme cette pro-
duction servirait désormais d’unique débouché pour tous
les placements des riches, elle recevrait de ce chef un puis-
sant stimulant : il est donc probable que ces denrées devien-
draient plus abondantes et baisseraient de prix.

(1) Au cours de la guerre on a stigmatisé maintes fois dans les journaux
comme des malfaiteurs ceux qui thésaurisaient l'or ou les billets de banque.
Il est vrai qu’en ce qui concerne l’or, il aurait mieux valu le remettre à la
Banque de France afin de fortifier son encaisse ou de faciliter les paiements
en or à l'étranger. Et il est vrai, en ce qui concerne les billets de Banque, que
les thésaurisateurs auraient mieux fait de les remettre à l'Etat en échange
de Bons de la Défense nationale. Mais néanmoins en thésaurisant les billets

(peut-être une dizaine de milliards, dit-on), ils rendaient au pays un très
grand service qui était de retirer de la circulation l'excès de papier-monnaie
et d'éviter qu’il ne vint augmenter la demande des marchandises et aggraver
la hausse des prix.

606C
        <pb n="683" />
        PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE
Les conditions de l’épargne.

Les animaux eux-mêmes, dû moins certains d’entre eux,
dont le plus connu est la foufmi, connaissent et pratiquent
l'épargne sous forme de thésaurisation. C’est, avec le travail
et parfois une ébauche de division du travail, le seul acte
économique commun auX animaux et aux hommes et
qui peut donc être qualifié par excellence de « naturel ». Et
même dans le monde végétal, l’épargne, sous forme de
réserves accumulées pout les besoins de l’avenir, est un
phénomène très fréquent;

Néanmoins il ne faudrfit pas croire que l’épargne se fasse
d’elle-même et spontarfêment. Il faut au contraire, pour
qu’elle se réalise, un ensemble de conditions assez difficiles
à remplir.

1° I faut d’abord qüe le travail soit assez productif pour
laisser un excédent sur les nécessités de la vie, car s’il est
imprudent de sacrifiet les besoins à venir aux biens présents,
il serait insensé, à l’inverse, de sacrifier le présent à l’avenir.

On ne doit donc épargner que sur les consommations qui
ne sont pas nécessaifes aux besoins de la vie physique et men-
tale, autrement dit, que sur les besoins de luxe : en sorte
qu’on pourrait dir, si contradictoire que paraisse l’accou-
plement de ces déux mots, que l’épargne elle-même est un
luxe qui n’est réalisable et recommandable que dans les
sociétés riches et dans les classes riches (1)

Et c’est pourquoi aussi on ne saurait poser en thèse géné-
râle que l'épargne comporte nécessairement la privation,
l’abstinence. Cette notion tendancieuse était inspiréé, incons-

(1) Dans les nations riches, l’épargne semble varier entre 10 à 20 p. 0/0
du revenu total. C’est à cette proportion que peuvent être évaluées les épargnes
&gt;nouelles de la France : 4 à 5 milliards sur un revenu total de 30 à 35 mil-
li ds.

670
Il
        <pb n="684" />
        L'ÉPARGNE

ciemment ou non, par le désir de fournir argument à l’intérêt
du capital qui apparaissait alors comme la récompense d’un
long jeûne. Cela est vrai sans doute pour l’épargne du
pauvre ; l’épargne pour lui constitue une opération très dou-
loureuse et même dangereuse, car elle entraîne l’amputation
d’un besoin essentiel. Nous venons de dire qu'en ce cas elle
n’est pas à conseiller. Mais, pour l'homme qui dispose d’une
quantité de richesses surabondantes, l’épargne n’est plus un
sacrifice méritoire: elle peut même devenir une nécessité,
car au bout du compte les facultés de tout homme sont
limitées, fussent-elles celles d’un Gargantua. Nos besoins et
même nos désirs ont un terme et la nature l’a marqué elle-
même en y mettant pour borne la satiété (voir p. 44).

90 ]l faut ensuite, comme condition subjective chez celui
qui épargne, une certaine dose de prévoyance, c’est-à-dire
de cette faculté particulière qui consiste à ressentir un besoin
futur comme s’il était présent. L'homme qui veut épargner
met en balance deux besoins, un besoin présent auquel il
doit refuser satisfaction, par exemple la faim qui le presse,
et un besoin futur auquel il voudrait assurer satisfaction, par
exemple le désir d’avoir du pain pour ses vieux jours. D'une
part, il se trouve retenu par la pensée du sacrifice plus ou
moins considérable qu’il devra s’infliger, mais il se trouve
sollicité d’autre part par l’avantage plus ou moins considé-
rable qu’il attend de l’épargne. Sa volonté oscille entre ces
deux forces antagonistes et, selon que l’une des deux sera la
plus puissante, elle se déterminera dans un sens ou dans
l’autre (1). Remarquez que le besoin présent est une réalité,
nous le sentons corporellement ; le besoin à venir, une pure
abstraction : nous ne le sentons que par l'imagination. Il faut
donc des habitudes d’esprit, des dispositions morales, qui
nous aient familiarisés avec l’abstraction, et elles impliquent
un état de civilisation déjà avancé.

Nos occupations, surtout dans nos sociétés modernes,

(1) Nous avons déjà signalé un conflit psychologique analogue à propos du
travail, voir p. 123. Voir aussi à propos de l'intérêt, p. 539.

671
        <pb n="685" />
        PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE

notre éducation, nous forcent à nous préoccuper sans cesse
de l'avenir. Savants cherchant à pénétrer les secrets des
temps futurs, politiques soucieux du lendemain, hommes
d’affaires lancés dans les spéculations, simples commerçants
préoccupés des échéances de la fin du mois et de l’inventaire
de la fin d'année, tous à notre insu, quoique à un degré plus
ou moins élevé, nous sommes familiarisés avec cet inconnu
et nous le faisons entrer en ligne de compte. Mais c’est là un
effort intellectuel inaccessible au sauvage qui n’a conscience
que du besoin qui le presse et qui, suivant l’expression
célèbre de Montesquieu, coupe l’arbre au pied pour avoir le
fruit — difficile même à ceux de nos concitoyens dont la
condition sociale et les habitudes mentales se rapprochent
de celles des hommes primitifs et qui, comme eux, vivent au
jour le jour. Sauvages, enfants, indigents, vagabonds, tous
sont également et pour les mêmes raisons, imprévoyants.

30 Il faut encore, comme condition objective dans la chose
épargnée, une qualité physique : celle de pouvoir être conser-
vée. Or, c’est là une propriété qui, dans l’état de nature, est
assez rare. Il n’est qu’un petit nombre d’objets de consom-
mation dont la consommation puisse être différée sans
inconvénients et sans entraîner la détérioration ou même la
perte totale de la chose. Souvent les choses se détruisent
aussi vite quand on n’en fait point usage et qu’on les met de
côté, que lorsqu’on s’en sert. Les meubles et étoffes se
fanent ; le linge se coupe et jaunit dans l’armoire ; le fer se
rouille ; les denrées alimentaires se gâtent ou sont dévorées
par les insectes ; le vin lui-même, après avoir gagné, finit par
perdre. Le blé lui-même — quoique étant une des richesses
qui se conservent le mieux et qu’il doive certainement à cette
propriêté la place si importante qu’il occupe entre toutes —
ne peut se conserver plusieurs années sans de grands soins.

En fait, l'épargne n’avait qu’un champ très restreint, faute
d’objet propre à cet usage, jusqu’au jour où l’on a su
employer la monnaie, ou tout au moins les métaux précieux
comm, accumulateurs de la valeur. Alors seulement
l’épargne a été créée, contenant en puissance tous les mer-

672
        <pb n="686" />
        L'ÉPARGNE ;
véi!leux développements qu’elle a acquis depuis lors. L'or et
l’argent sont, comme nous l’avons vu, à peu près les seuls
corps qui soient inaltérables. Dès lors, celui qui veut épar-
gner, au lieu de chercher à conserver des objets périssables,
les échange contre de la monnaie qu’il met en lieu sûr, et au
bout d’un temps aussi long qu’on voudra, lui ou ses arrière-
petits-enfants n’auront qu’à échanger cette monnaie contre
la richesse qu’ils choisiront. Quand on découvre aujourd'hui
quelque trésor enseveli depuis des siècles, c'est une consom-
mation différée pendant tout ce temps qui se réalise enfin au
profit de l’heureux découvreur.

Et depuis que les titres de crédit ont été inventés,
l’épargne a trouvé en eux un instrument plus merveilleux
encore que la monnaie. Voici un individu qui dispose d’une
richesse de 1.000 francs sous une forme quelconque : il
pourrait la consommer, mais il déclare ne pas vouloir user
présentement de son droit de consommation et il reçoit
en retour une sorte de bon sur le Grand-Livre de la société
pour une valeur de 1.000 francs. Après un laps de temps
quelconque, lui ou ses arrières-neveux auront le droit de
retirer de la masse des richesses alors existantes non plus
celles qu’il y avait laissées et qui auront été depuis longtemps
consommées par d’autres, mais leur équivalent.

4° Enfin, il faut encore des instruments, des institutions,
pour réaliser et faciliter l'épargne — ne fût-ce qu’un grenier
pour conserver le blé, un cellier pour le vin, une tirelire
pour la monnaie. C’est ce qui va faire l’objet du chapitre
suivant.

Les institutions destinées à faciliter l’épargne.

Il existe, dans tous pays civilisés, des institutions variées
et ingénieuses destinées à faciliter l'épargne.

1° Les plus connues sont les caisses d'épargne proprement
dites. Ce sont des établissements destinés à faciliter

Gine P. R. 25e Edition.

67:
II!
99
        <pb n="687" />
        PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE
l'épargne en se chargeant de la garde des sommes épar-
gnées. Elles rendent au déposant le service de mettre son
épargne en sûreté contre les voleurs — et peut-être plus
encore contre lui-même.

En effet, le meilleur moyen de sauvegarder l’épargne nais-
sante c’est de la retirer des mains de son possesseur, afin
de l'empêcher de céder trop aisément à la tentation de la
dépenser. La tirelire, si connue des enfants, sous la forme
d’un vase de terre dans lequel on introduit par une petite
fente des pièces de monnaie, est une application ingénieuse
de cette idée. Pour rentrer en possession de la pièce, il faut,
en effet, casser le vase et, quoique ce ne soit pas bien diffi-
cile, on pense que ce fragile obstacle sera suffisant pour
donner le temps de la réflexion et pour permettre à l’enfant
de s’armer contre la tentation (1).

La caisse d’épargne n’est qu’une tirelire perfectionnée. Les
petites sommes déposées dans cet établissement restent sans
doute à la disposition du déposant : toutefois, elles ne sont
plus dans sa main ni dans sa poche et, pour les recouvrer,
il faut toujours certaines formalités et un peu plus de temps
que pour casser la tirelire. Et, en plus, c’est une tirelire où
l’argent fructifie.

Car, pour encourager l’épargne, ces caisses assurent au
déposant un petit intérêt. Toutefois, cet intérêt ne doit être
considéré que comme une sorte de prime, de stimulant à
l'épargne, et il ne doit pas être trop élevé. Le rôle de la
caisse d'épargne, en effet, n’est pas de servir d’institution
de placement (2). Elle est faite pour permettre aux gens de se
constituer quelques avances ou même de se former un petit
capital. Mais lorsque ce capital a été constitué, si les dépo-

(1) Ce procédé enfantin est encore employé en quelques pays. Depuis 1906,
la Caisse d'épargne de Paris, pour stimuler l'esprit d'économie, met à la dis-
position de tout titulaire d'un livret, dont le montant est de dix francs au
moins, un petit coffre-fort d'épargne qu’elle prête gratuitement et qui ne peut
être ouvert que par le caissier de la Caisse d’épargne. Or plusieurs milliers
déjà ont été demandés.

(2) C’est pourquoi la loi très sagement limite le montant des dépôts pour
chaque déposant : encore cette limite est-elle souvent tournée.

674
        <pb n="688" />
        L'ÉPARGNE &gt;
sants veulent le placer, c’est-à-dire le faire valoir, ils n'ont
qu’à le reprendre : le rôle de la caisse d’épargne est fini —
et c’est à d’autres institutions (celles déjà étudiées sous le
nom d'institutions de crédit, banques, Crédit foncier, etc.)
qu’il appartient de s’en charger (1).

2° Les sociétés mutuelles de prévoyance sont formées par
des personnes qui versent une cotisation mensuelle pour
constituer un capital el qui an bout d’un certain temps,
vingt ans par exemple, se partagent le capital ainsi accu-
mulé, ou plus généralement se partagent seulement les
revenus.

Comment se fait-il que les hommes réussissent à épargner
davantage en se faisant associés qu’en restant isolés ?
D’abord, parce que la règle de la cotisation mensuelle leur
fait de l'épargne une obligation et une habitude. Ensuite,
parce que la société peut, mieux qu’un seul individu,
utiliser la puissance singulière des intérêts composés. Enfin,
parce que la plupart de ces sociétés font bénéficier les
survivants des cotisations versées parles prédécédés ce qui,
en somme, est une façon d’exploiter la mort d’autrui ou du
moins de spéculer sur elle : c’est à peu près ce qu’on appelait
autrefois les lontines. — Quand ces trois causes agissent
simultanément et cumulent leurs effets, on arrive à des
résultats surprenants comme fructification de l’épargne.

(1) Les caisses d'épargne n'étaient autrefois que des institutions ayant un
caractère privé ou des fondations municipales et c’est encore le cas du plus
grand nombre de caisses, mais dans la plupart des pays aujourd’hui (en France
depuis 1875) il y a une Caïsse d’épargne d'Etat qui a pour succursales tous
les bureaux de Postes.

Les caisses d'épargne, même privées, n’ont pas le droit d'employer comme
bon leur semble les dépôts qu'elles reçoivent. La loi les oblige à les placer
en rentes sur l'Etat (ou valeurs garanties par l’Etat ou par les municipalités).
Néanmoins, il ne faut pas en conelure que c’est l'Etat qui assume la respon-
sabilité des remboursements. Pour la Caisse Nationale, assurément ; mais pour
les caisses privées, non : c'est à elles que la responsabilité incombe. Pour pré-
server les caisses d'épargne en cas de panique — et éviter qu'elles ne soient
obligées de vendre en masse leur stock de titres de rentes sur l'Etat —
la loi a établi la clause dite de sauvegarde qui permet aux caisses de ne
rembourser que par paiements de 50 francs, échelonnés par quinzaines. Elle a
été mise en vigueur au début de la guerre, mais on a pu la supprimer dès 1946.

67.
        <pb n="689" />
        5 PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE

3° Les banques populaires ou sociétés mutuelles de crédit
— quoiqu’elles soient surtout des banques proprement dites
de dépôt et d’escompte pour prêter aux artisans et débitants
— fonctionnent aussi bien comme caisses d’épargne que
comme caisses de prêt; on les a même appelées « des
caisses d’épargne perfectionnées ». Tel est surtout le carac-
tère des banques populaires allemandes type Schulze
Delitzsch (voir le Cours, tome I).

4o Les sociélés coopératives de consommation fonctionnent
aussi comme instruments d’épargne en supprimant l’obstacle
qui rend l’épargne si pénible et qui paraît pourtant inhérente
à toute épargne, à savoir l’abstinence, la privation.

Elles arrivent à résoudre ce problème qu’on aurait pu
croire insoluble et à créer, comme on l’a fort bien dit,
« l'épargne automatique », par le moyen d’un mécanisme
aussi simple qu’ingénieux, avantage à ajouter à ceux déjà
énumérés (p. 648). Les denrées achetées au prix du gros sont
revendues par la société à chacun de ses membres au prix
du détail, et le bénéfice réalisé sur ses achats est porté à son
compte pour lui être restitué au bout de l'an ou être conservé
en dépôt à son nom.

Si donc une famille ouvrière fait tous ses achats, disons
1.000 francs, dans un magasin coopératif el que celui-ci
réalise un bénéfice de 10 p. 0/0, elle se trouvera au bout de
l’an avoir réalisé une épargne de 100 francs qui ne lui aura
rien coûté, j'entends par là qui ne l’aura pas contrainte à
réduire en quoi que ce soit sa consommation ; elle aura
eu même des denrées de meilleure qualité; elle ne les aura
pas payées plus cher et néanmoins elle se trouvera avoir
épargné — et d’autant plus épargné qu’elle aura plus acheté !
En sorte qu’on a pu dire, sous une forme spirituellement
paradoxale, que la société de consommation créait l'épargne
par la dépense.

5° d'assurance peut être considérée comme un mode
d’épargne. L’épargne prend ici la forme d’une petite prime
payée par chacun des assurés.

Il ne faudrait pas cependant exagérer ses vertus : à la

076
        <pb n="690" />
        L'ÉPARGNE C7
différence de l’épargne qui implique un accroissement de
richesses, l’assurance empêche seulement un appauvrisse-
ment — et encore ne l’empèêche-t-elle que pour l'individu,
car il est clair que l’assurance ne peut empêcher la destruc-
tion de la richesse : la maison incendiée est brûlée, le navire
coulé est perdu ; le chef de famille est mort : donc pour la
société la perte est définitive, mais pour l'individu l’assu-
rance peut rendre cette perte inoffensive en la réduisant à
un sacrifice insignifiant.

Le placement.

Ce chapitre semblerait mieux à sa place dans la partie de
l’Economie Politique qui traite de la production, puisque pla-
cer son argent n’est-ce pas le soustraire à la consommation
pour le faire valoir dans une entreprise productive ?

Oui, en ce qui concerne celui qui place, mais il importe de
remarquer que l’argent placé est tout de mème consommé.
Au lieu d’employer son argent à la satisfaction de ses besoins
présents ou à venir, le capitaliste le transfère à d’autres pour
que ceux-ci le consomment reproductivement. Sans doute il
n’agit ainsi que par intérêt, mais au point de vue social son
acte n’en est pas moins très bienfaisant. Comme l’a dit Stuart
Mill dans une formule suggestive : « on est utile aux travail-
leurs non par la richesse qu’on consomme mais seulement
par celle qu’on ne consomme pas soi-même ».

Que tout placement implique une consommation quel-
conque, improductive ou reproductive, c’est évident. Que
peut faire l’emprunteur — Etat, Compagnie, ou simple particu-
lier — de l’argent emprunté, sinon le dépenser ? Si c’eût été
pour le serrer dans son coffre-fort, il est clair qu’il ne
l’aurait pas emprunté.

Cependant le préjugé que nous avons vu si sévère contre
le thésauriseur existe même contre celui qui place son

Û'
IV
        <pb n="691" />
        PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE

argent. On s'imagine que l’homme qui serre des titres de
rentes ou des valeurs mobilières quelconques dans son por-
tefeuille, thésaurise réellement, c’est-à-dire retire de l’argent
de la circulation, et on ne voit pas que cet argent est
dépensé tout aussi bien et aussi vite que s’il avait été
dépensé par le capitaliste lui-même. Il est vrai que l’argent
dépensé directement l’est généralement sur place et au profit
de voisins immédiats, tandis que l'argent placé court le
monde, faisant travailler des ouvriers sur d’autres terres et
sous d’autres cieux, peut-être des Chinois pour construire
les chemins de fer d’Asie, ou des Cafres dans les mines d’or
du Transvaal. En un mot, le placement peut devenir une
forme d’absentéisme des capitaux et alors se pose la grosse
question des placements à l’étranger qui suscite de si vives
polémiques (voir le Cours, tome ID.

Autrefois il n’y avait guère d’autre moyen de placer son
argent que d'acheter des terres ou de le prêter sur hypo-
thèque. Le placement sous toute autre forme était difficile
et même presque impossible, faute de moyens de placetrent.
À une époque où le prêt à intérêt était prohibé, ou du moins
ne pouvait se faire que d’une façon détournée, où les prin-
cipaux emprunteurs, qui sont les grandes sociétés par actions
et les Etats modernes, n’existaient pas encore, où même les
maisons n’étaient guère mises en location, chacun possédant
la sienne — on n’aurait su comment placer son argent. Il n’y
avait que la thésaurisation Tel est encore le cas aujourd’hui
dans les pays d’Orient parce que les deux mêmes causes
qui mettaient obstacle au placement autrefois — à savoir :
prohibition de l’intérêt comme usuraire et surtout crainte de
spoliation — s’y sont maintenues (1).

Aujourd’hui, cet obstacle a été supprimé. Notre époque
offre à ceux qui veulent faire des placements mille res-

(1) Un gouverneur de l'Egypte, lord Cromer, dans un rapport, en 1907,
citait ce fait d'un cheik de village qui, ayant acheté une propriété pour
25.000 liv. st, (630.000 francs) comptant, reparaissait une demi-heure après
la signature du contrat, suivi d'une file de mulets qui portaient sur leur dos
cette somme qu’il avait déterrée de son jardin.

678
        <pb n="692" />
        L’ÉPARGNE )
sources inconnues à nos pères. En 1815, on ne comptait que
cing valeurs cotées à la Bourse de Paris; en 1869, on en
comptait déjà 402; on en compte aujourd’hui plus de
1.200, sans compter des centaines d’autres cotées dans les
départements ou dans les Bourses de l’étranger.

De là vient l’extraordinaire pullulement des petits capita-
listes. La terre, même là où elle est le plus morcelée, ne se
prête pas à une division poussée aussi loin que celle des
placements en capitaux. Rien que pour la rente sur l'Etat
français, on évaluait avant la guerre le nombre de ceux qui
possèdent un titre de rente à plus de 2 millions : que sera-
ce demain, alors que le chiffre des rentes sur l'Etat aura
sextuplé!

Peut-être même pourrait-on trouver que ces placements
sont trop engageants! car ils facilitent trop ce mode d’exis-
tence qui consiste à vivre en rentier. Si les gens n’avaient
pas tant d’occasions pour placer leur argent, ils seraient
contraints, ou tout au moins stimulés, à le faire valoir eux-
mêmes en se faisant industriels, commerçants ou agriculteurs.

On indique généralement une seconde cause comme
expliquant la facilité et la multiplicité des placements de
nos jours : c’est la sécurité. Mais elle est plus discutable, car
s’il est vrai que de nos jours, par suite des progrès de la
législation et des mœurs, le capitaliste prêteur ne soit plus
exposé à des dangers brutaux, à des brigandages privés ou
publics comme ceux du temps passé, on peut dire d’autre
part que les risques ont augmenté au fur et à mesure que le
lieu des placements devenait plus lointain, l’'emprunteur
plus inconnu, l’entreprise elle-même plus aventureuse. On
ne saurait assurément comparer comme sécurité le place-
ment de nos pères sur la terre du voisin, garanti par une
bonne hypothèque, avec tel ou tel placement actuel, sur la
fabrication de cigarettes ou de l'air liquide, et cela dans des
pays que le capitaliste serait souvent bien en peine de situer
sur la carte du globe. Rien ne permet d’affirmer non plus
que le respect des engagements, privés ou publics, soit plus
sacré qu'’autrefois; et pour ceux à l’étranger, de plus en plus

67€
        <pb n="693" />
        PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE
fréquents, le droit international n’assure guère de sanctions.

Mais s’il n’est pas vrai qu’il y aït, plus de sécurité pour le
rentier, en tant que mise à l'abri des révolutions, de la guerre,
voire des atteintes du fisc, il est vrai pourtant que par la
mobilité, presque l’ubiquité du capital placé, parla facilité à
toucher les revenus n’importe où, par la promptitude à
réaliser son capital en cas de besoin — le rentier jouit d’urie
indépendance inconnue autrefois. C’est la cause qui avait fait
abandonner les placements sur la terre pour les placements
«en portefeuille » (1).

CHAPITRE III
LA POPULATION
Les lois de Malthus.

Les questions relatives à la population constituent une
science distincte de l’Economie politique et qui s'appelle la
Démographie. Néanmoins elle touche à l’Economie politique
par un si grand nombre de points, et toutes les grandes lois
classiques de l’Economie politique, telles que celles de la
rente foncière ou des salaires, se trouvent dans des relations
si étroites avec les lois de la population qu’on ne peut refuser
à celles-ci une place dans un cours d'Economie politique,

(1) Ceci n’est plus aussi vrai depuis la guerre, les placements en terre
ayant repris faveur auprès des capitalistes qui redoutent une dépréciation de
l'argent et croient plus sûr d'échanger leurs billets de banque contre des
terres — voire même contre des biens improductifs, comme les objets d'art
ou pierres précieuses.

680
T
        <pb n="694" />
        LA POPULATION 681
place qui peut se trouver, au gré des auteurs, dans n’im-
porte quelle partie de l’économie politique, aussi bien
dans la production que dans la répartition ou dans la con-
sommation.

Cependant toutes les questions relatives à la population
aboutissent, en somme, à celle-ci : la terre suffira-t-elle à
nourrir ses habitants ?

Tout homme venant au monde apporte une bouche — et
deux bras, il est vrai, mais la bouche commence à fonc-
tionner tout de suite tandis que les bras ne commenceront à
fonctionner que dans quinze ou vingt ans. Ainsi, dans l’ordre
naturel des choses, la consommation devance de beaucoup
la production. Et ce n’est pas tout, car nous avons vu que les
économistes redoutent que la production, tout au moins
celle des aliments, ne se trouve limitée dans l’avenir par la
loi du rendement non proportionnel (voir pp. 88-89). Et, dès
lors, se pose la question que nous venons de formuler.

Ces craintes ont été exprimées avec une force admirable,
il y a un peu plus d’un siècle, par l’économiste anglais,
Malthus. Dans une formule qui a eu une prodigieuse célé-
brité, il avait affirmé que toute population tendait à s’accroître
suivant une progression géométrique, tandis que les moyens de
subsistance ne pouvaient s'accroître que suivant une progression
arithmétique. Il exprimait l’accroissement de la population
par une progression géométrique dont la raison, comme
disent les mathématiciens, est 2, c’est-à-dire dont les chiffres
vont en doublant — et l’accroissement des subsistances par
la progression arithmétique la plus simple, celle dont la
raison est 1 qui n’est autre que celle des nombres entiers.
I] inscrivait donc ainsi ces deux lignes de chiffres -

Progression de la population : 1. 2. 4. 8. 16. 32. 64. 128. 256.

Progression de la production : 1.2.3.4. 5. 6. 7. 8. 9.

Malthus évaluait à 25 ans la période de temps qui devait
s’écouler en moyenne entre deux termes consécutifs de sa
progression. Il en résultait donc que, au bout de deux siècles,
la population, si son essor était libre, serait aux moyens de
subsistance comme 256 est à 9, au bout de trois siècles
        <pb n="695" />
        PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE
comme 4.096 est à 13, et après quelques milliers d’années la
différence surpasserait tout nombre imaginable.

Mais comme il est impossible, en fait, que le nombre des
hommes dépasse la quantité de subsistances nécessaire pour
les faire vivre, il en résulte qu’à chaque étape de la double
série le terme d’en haut se trouvera forcément limité par
celui d’en bas — ce qui veut dire que tout l'excédent de
population sera supprimé par le manque de subsistances.

Il faut bien remarquer que ce n’est pas pour un avenir
plus ou moins lointain que Malthus exprimait ces craintes :
c’est, d’après lui, dans le présent comme dans le passé, et à
tout instant, que s’exerce cette redoutable pression de la
population. Et son livre a pour objet de démontrer que
l'équilibre ne s’était maintenu que par une sorte de mise en
coupe réglée de l’espèce humaine, s’exerçant par les guerres,
les épidémies, les famines, la misère, la prostitution et autres
fléaux abominables, mais qui lti apparaissaient, à ce nouveau
point de vue, comme de véritables lois providentielles.

Toutefois, disait-il, l’avenir pourrait être moins sombre si
les hommes avaient la sagesse de substituer aux obstacles
répressifs les obstacles préventifs en limitant eux-mêmes, par
leur propre volonté, l'accroissement de la population.
Malthus leur conseillait à cet effet de ne se marier que lors-
qu’ils auraient des ressources suffisantes pour entretenir des
enfants. C’est ce qu’il appelait la contrainte morale (moral
restraint): « morale » en ce sens qu’il n’admettait pas, comme
atténuation à ce célibat prolongé, le recours aux unions
illégitimes ou à la prostitution.

Un siècle s’est écoulé depuis la publication de cette
célèbre doctrine et il semble, au premier abord, que
l'expérience ait infligé le plus complet démenti à l’une et à
l’autre de ses deux fameuses progressions.

En effet, en ce qui concerne la progression des subsis-
tances, nous voyons partout un accroissement de la richesse
plus grand que l'accroissement de la population, et cela
aussi bien dans des pays neufs comme les Etats-Unis que
dans des pays vieux comme la France. Avant la guerre, les

682
        <pb n="696" />
        LA POPULATION :
marchés étaient encombrés de produits industriels et agri-
coles, à tel point que les Etats élevaient des barrières de
douanes pour se protéger contre ce qu’ils appellent l’inon-
dation des produits étrangers, en sorte que la préoccupa-
tion d'hier, plutôt l'inverse de celle de Malthus, c’était
celle-ci : comment trouver des débouchés suflisants à la
production ?

En ce qui concerne la progression trop rapide des
hommes, le démenti paraît encore plus frappant. Car c’est
le ralentissement de la natalité qui est rapide ! non seulement
en France, mais dans tous les pays qui la suivent dans cette
voie, à ce point qu’il est devenu un sujet d’anxiété pour tous
les hommes qui ont souci de l’avenir de leur pays. L’ordre
des préoccupations se trouve interverti ! celle du jour est :
comment faire pour relever la natalité qui tombe ?

Et pourtant la constatation de ces faits n'implique nulle-
ment, comme on le répète sans cesse, que les lois de Malthus
sont erronées. Laquelle des deux le serait ?

Est-ce celle exprimée par la progression géométrique de
la population? On pourrait lui reprocher plutôt de n’êètre
qu’un truisme : il est évident que la génération est, par
définition même, une « multiplication »; et que, livrée à elle-
même, elle dépasserait infiniment les possibilités de la pro-
duction agricole et même industrielle. Et les faits, loin de
démentir, confirment. L’Europe, à la veille de la guerre,
était arrivée au chiffre de 460 millions d'habitants, ayant vu
sa population tripler au cours d’un siècle; et, malgré la
diminution énorme du taux de la natalité, elle continuait à
s’accroître de 5 à 6 millions d’âÂmes par an, ce qui suffirait
pour la faire doubler en 60 ans — soit 900 millions d’habitants
en l’an 1980 et 1.800 en l’an 2.040!

Serait-ce alors la seconde loi, celle de la progression de
l’alimentation ? Mais on pourrait lui reprocher plutôt d’être
optimiste, car le taux de cette progression dépasse les possi-
bilités. Si on considère la production que Malthus et Ricardo
avaient spécialement en vue, celle du pain, il semble qu’elle
approche déjà de sa limite maxima. En effet, la population

683
        <pb n="697" />
        PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE
de race blanche — celle des mangeurs de pain — qui au
temps de Malthus, c’est-à-dire il y a un peu plus d’ün siècle,
ne dépassait pas 200 millions d'habitants, se trouve dépasser
aujourd’hui le chiffre de 650 millions : donc elle a plus que
triplé, tandis que dans le même laps de temps la production
du blé n’a guère plus que doublé. Sans doute il reste encore
sur le globe de vastes étendues de terres propres à la culture
du blé et, d’autre part, le rendement des terres déjà culti-
vées peut encore s’accroître beaucoup dans les pays neufs
et même en France. Pourtant il ne semble pas que ni l’un ni
l’autre de ces modes d’accroissement puisse tenir pied à
l’accroissement de la population blanche, nonobstant l’uni-
verselle diminution de la natalité — et que serait-ce si la
natalité était restée au taux ancien ! Il est vrai que «l'homme
ne vit pas de pain seulement » et que même il en mange de
moins en moins et, au fur et à mesure que la production se
diversifie, remplace le pain par mille aliments divers — en
sorte que si la limite est bientôt atteinte pour chaque
aliment considéré isolément, il semble qu’on puisse la faire
reculer sans cesse par l’inscription d’aliments nouveaux sur
la carte du menu. Mais même avec ces substitutions, la limite,
quoique reculée, ne peut l’être indéfiniment, car tous les
aliments connus et imaginables sont formés des mêmes
matériaux, un petit nombre de corps simples lesquels sont
en quantité limitée.
II

La baisse de la natalité. — Causes et remèdes.

On n’a donc pas le droit de dire que les lois de Malthus
sont erronées — elles seront éternellement vraies — mais
l’erreur c’est d’avoir cru que la procréation était nécessaire-
ment liée à l’instinct sexuel, alors qu’elle tient en réalité à
de tout autres causes, et de n’avoir pas vu que les causes

684
        <pb n="698" />
        LA POPULATION 550
qui pousssaient autrefois à la procréation ont faibli toutes à
la fois.

10 Causes economiques d’abord. Autrefois les enfants
augmentaient le revenu de la famille par leur travail dès le
premier âge, et longtemps encore après en restant dans
la maison paternelle. Aujourd’hui les lois sur l’instruction
et sur les fabriques interdisent toute utilisation lucrative
des enfants. De plus, dès qu’ils sont en mesure de gagner
leur vie, ils s'empressent de quitter la maison. Pour les bour-
geois, il faut doter les enfants et les diplômes coûtent cher.
Il en résulte que pour tous, ouvriers ou bourgeois, c’est une
bien mauvaise affaire que d’avoir des enfants.

2% Causes sociales et morales. Autrefois, c’était le désir de
perpétuer la famille, d'accroître la force de la cité ou de la
patrie, d’assurer le culte des ancêtres, de créer des âmes
immortelles, ou tout au moins de transmettre le flambeau
de la vie que l’on avait reçu. Aujourd’hui la famille se dis-
perse, non seulement par l’abandon des traditions, mais
surtout par les nécessités professionnelles ; le patriotisme se
glorifie de la qualité plus que du nombre ; les commande-
ments des Eglises, qui condamnent les pratiques néo-mal-
thusiennes, ne sont plus guère obéis.

L’accroissement général de l’aisance agit lui-même comme
frein à la natalité. La preuve c’est que la natalité est
plus faible dans les classes riches que dans les classes
pauvres. On comprend en effet que chez les premières la
concurrence d’une foule de besoins de luxe vienne enrayer
le besoin génésique qui, chez le pauvre, est presque seul
avec celui de l’alimentation. On est donc autorisé à conclure
que la natalité se restreindra dans chaque classe au fur
et à mesure que chacune s’élèvera vers l’aisance, et de
même pour les peuples à mesure qu’ils progresseront en
bien-être. Et c’est ce que les faits confirment pleinement,

car précisément au fur et à mesure que les salaires augmen-
tent, la classe ouvrière commence à devenir, elle aussi,
néo-malthusienne. Et la loi se vérifie aussi bien pour les
nations que pour les classes : les pays où la natalité est
        <pb n="699" />
        PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE
maxima sont les pays des Balkans et de l’Europe semi-
asiatique (1).

3» Causes politiques. L'évolution démocratique agit dans le
même sens, car, toutes choses égales, la natalité paraît dimi-
nuer plus rapidement dans les pays les plus démocratisés,
Les Etats-Unis et l’Australie sont les pays où la natalité est la
plus basse après celle de la France, On a voulu l’expliquer
par les possibilités d’ascension qu’un tel régime ouvre à
chaque individu mais que les charges de famille tendraient
à contrarier : c’est ce que Dumont a nommé d’un nom
pittoresque, la loi de la capillarité. On peut donner une
explication plus claire en disant que le régime démocratique,
par ses qualités comme par ses défauts — par la générali-
sation de l’instruction et de l’aisance, par le développement
du fonctionnarisme et du féminisme, par l’extension du
prolétariat (mot, comme on le sait, qui par son origine
étymologique veut dire : la classe qui fait des enfants) —
crée un ensemble de conditions peu favorable à l’établisse-
ment de familles nombreuses.

On peut donc en conclure que l'espèce humaine est
aujourd’hui plus que garantie en ce qui concerne une multi-
plication exagérée ; et tout au contraire on cherche aujour-
d’hui à stimuler la natalité.

Pourquoi donc, disent les Malthusiens ? Pourquoi vouloir
lutter contre un courant favorable et inespéré qui écarte les
peuples de l’abîme vers lequel ils étaient entraînés ?

Si la diminution de la natalité était la même pour tous
les pays, ou tout au moins pour ceux de l’Europe, il n’y
aurait pas en effet de raison économique, ni politique, ni
même militaire, pour s’inqniéter de la situation, puisque
l'équilibre des forces ne serait pas modifié. Le problème ne

(1) C'est pourquoi Paul Leroy-Beaulieu enseignait que la natalité varie en
raison inverse du degré de civilisation, en entendant par civilisation « le
développement du bien-être, de l'instruction, des idées démocratiques et nou-
yelles » — généralisation exagérée, car il y a des pays non moins avancés que
la France pour l'instruction générale et le bien-être, et dont pourtant la nata-
lité est assez élevée (Etats Scandinaves, Allemagne, Hollande, etc.).

636
        <pb n="700" />
        LA POPULATION dl
se poserait qu’au point de vue de la destinée du genre
humain.

Mais tel n’est pas le cas : le taux de la natalité peut varier
du simple au double selon les pays (1), et ces différences
déterminent des inégalités grandissantes dans les densités
respectives des populations. Les conséquences peuvent être
formidables. C’est pourquoi non seulement en France, qui
est le pays le plus menacé, mais aussi dans les pays plus
prolifiques qui craignent de perdre leur avance, on cherche
les moyens de stimuler l’accroissement de la population ou
tout au moins de faire disparaître les obstacles qui l’enrayent.

Les remèdes proposés à cet égard sont innombrables :
primes pour la procréation des enfants, suppléments de trai-
tements pour les fonctionnaires et de salaires pour les ouvriers
en raison du nombre de leurs enfants, réduction du coût de
la vie par l’abolition des droits protecteurs, facilités pour
le logement, réforme des lois de succession, simplification
des formalités du mariage, impôt sur les célibataires,
exemptions ou aggravations du service militaire. Mais de
tous ces remèdes, il n’est guère que le premier, fortes primes
par enfant à partir du troisième, qui pourrait être eflicace ;
peut-être suffirait-il pour réconcilier l'intérêt individuel et
l'intérêt national qui se trouvent ici à l’état de conflit.

Car il n’est pas douteux que si l'enfant rapportait au lieu
de coûter, il ne fût le plus souvent le bienvenu.

Quelles seront les conséquences de la guerre en ce qui
concerne le mouvement de la population? Tant qu’elle a
duré, elle a déterminé une énorme diminution de la natalité
dans tous les pays belligérants et même dans les pays
neutres. Depuis qu’elle a pris fin, on voit au contraire une
forte recrudescence de la natalité, même en France. Mais
sera-t-elle durable ? Les statistiques des guerres passées

(1) C’est en France que le taux de la natalité est le plus bas de tous
les pays connus (19 p. 1000, alors que dans les autres pays il varie de 25 à
35 p. 1000). Mais la baisse du taux de la natalité est universelle et mème,
dans plusieurs pays, plus rapide qu’en Franee.

6087
        <pb n="701" />
        ; PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE
n'autorisent nullement, quoi qu’on en dise, de telles prévi-
sions. Et si, tout au contraire, on envisage l’aggravation après
la guerre de tous les facteurs qu’on considérait comme agis-
sant dans le sens restrictif — rupture d’équilibre des sexes et
par suite augmentation énorme du nombre des veuves et des
femmes vouées au célibat ; développement du professionna-
lisme féminin par l'invasion des femmes dans tous les
métiers, même dans ceux qu’avant la guerre on croyait inter-
dits à leur sexe, accroissement inouï du coût de la vie et des
impôts et, comme conséquence probable, augmentation de
l’'émigration, — sans oublier la propagation des maladies
vénériennes— il est à craindre que toutes ces causes, cumulant
leur action dans le sens d’un affaiblissement de la natalité, ne
pèsent dans la balance beaucoup plus que la volonté patrio-
tique de remplacer les morts, et que par conséquent la chute
du taux de la natalité, déjà si accentué avant la guerre, ne
reprenne et même ne s'accélère encore après. Il est vrai que
s’il en est de même, plus ou moins, dans tous les pays ex-
belligérants, l'équilibre européen ne sera pas sans doute
très notablement modifié. Toutefois, il pourra l’être, et gra-
vement, au profit des pays neufs d’Amérique et des vieux
peuples de l’Asie.

088
        <pb n="702" />
        APPENDICE

Page 32. — A ces quatre caractères du socialisme il faudrait en
ajouter un autre : c’est de se refuser à reconnaître l'existence d’un
intérêt public au dessus de l'intérêt de la classe ouvrière. Et c'est
logique en effet parcequ’il admet comme évident qu'en dehors de la
classe ouvrière il n’y a que des parasites.

Page 78. — Ces nombres indices sont ceux du prix au détail. En
1926 ils sont un peu plus bas pour l’Angleterre (158) et la Suisse (161)
mais plus hauts pour d'autres pays et malheureusement surtout
pour la France (près de 600 en juillet 1926).

Page 129. — De ce fait que tout capital n’est financièrement qu'un
revenu capitalisé, il résulte que l'impôt sur le capital, tant prôné par
les partis politiques de gauche, ne peut être qu’un impôt sur le revenu.

Page 251 note. — De 1924 à 1926 l'émission des billets a malheureuse-
ment fort augmentée, passant de 40 milliards de franes à 55 milliards,
mais la hausse des prix a monté parallèlement, le nombre-indice passant
de 400 à 600.

Page 266. — Les chapitres sur la monnaie métallique et le bi-métal-
lisme peuvent paraître prendre trop de place, puisque la monnaie, tant
celle d’or que d'argent, a disparu de la circulation et que la nouvelle-
génération ne la connaît plus. Nous n'avons pas cru néanmoins de
voir supprimer ni amputer toute cette partie relative à l’économie
monétaire, non seulement parce que la disparition de la monnaie
métallique peut n’être qu’un phénomène transitoire — elle a déjà
reparu en Suisse et en Russie — mais surtout parce que c’est
l’étude de la monnaie qui a servi de base à presque toute la science
économique.

Page 282-284. — Ces appréciations sur les effets bienfaisants de la
hausse des prix peuvent paraître entachées d’un optimiste excessif,
étant données les proportions démesurées de la hausse en ces derniers
temps. On ne doit pas fermer les yeux, en effet, sur les souffrances
et la ruine qu'elle a infligées à l'épargne, aggravées par l'impôt. Cepen-
        <pb n="703" />
        ‘ APPENDICE
dant la preuve que les avantages dépassent les dommages c’est que
même s'il était possible de revenir aux prix d'avant la guerre, par la
déflation, on n’oserait pas s’y risquer. ‘

Page 321. — La quantité de monnaie-papier émise aujourd’hui
dépasse actuellement celle des assignats (58 milliards au lieu de 45)
et pourtant la dépréciation de la monnaie reste encore loin de
celle des assignats. Mais ceci s'explique : d’abord parce que la confiance
du public dans le relèvement ou la stabilisation du billet de banque
est beaucoup plus grande que n’était celle pour les assignats, et aussi
parce que la quantité de monnaie existant à la fin du 18° siècle était bien
moindre que celle de la France en 1914; probablement n’y avait-il pas
1 milliard en circulation, en sorte qu'elle s’est trouvée multipliée par 50
au plus, tandis que de 1914 à 1926, elle n’a été multipliée que par
un peu plus de 5 — jusqu'à présent du moins.

La dépréciation, quand elle dépasse une certaine limite, dépasse la
vitesse d'accroissement de l’émission, en sorte qu'on arrive à ce fait
paradoxal que plus on émet de papier-monnaie et plus la disette de
monnaie augmente. C’est ce qui s'est passé en Allemagne en 1923.

Page 325 in fine. Les yeux du public ont fini par s'ouvrir et aujour-
d'hui nul n'ignore en France que la hausse des prix est due pour laplus
grande part à la baisse du franc. La loi de 1916, qui n'avait d’autre
but que de cacher au public cette dépréciation, n’a donc plus de rai-
son d'être. On va bientôt, semble-t-il, réintroduire légalement la mon-
naie d'or, sinon matériellement, du moins comme étalon facultatif, dans
les contrats. Alors le dédoublement des prix — prix en or, prix en
papier — apparaîtra : je n’y verrai que des avantages.

Page 332. — Le portefeuille de valeurs étrangères a été en grande
partie anéanti par la guerre : d’abord par l’insolvabilité de certains
gros débiteurs (Russie), puis par les ventes d’une partie de ces titres
au cours de la guerre, et surtout par la fuite de ces valeurs traquées
par le fisc. Aujourd'hui les valeurs en dépôt à l’étranger y vivent
cachées et ne servent plus à rétablir notre balance des comptes, parce
que leurs possesseurs incriminés de fraude, parfois sans raison, n'osent
plus faire rentrer leurs revenus et les laissent s'accumuler à l'étranger.

Page 332. — Les dépenses des touristes étrangers sont évaluées
aujourd'hui à un chiffre bien supérieur, même en les traduisant en
francs d’or, comme étaient ceux d'avant la guerre. C’est précisément la
dépréciation de notre franc qui fait affluer les étrangers. La France est
aujourd'hui, de tous les pays, celui où le possesseur de dollars, livres,
florins ou marks, peut vivre à meilleur marché.

Page 338. — L'excédent des exportations sur les importations a été
de 1 400 millions francs environ au cours de chacune des années 1924

090
        <pb n="704" />
        APPENDICE Ï
et 1925, mais il semble se changer en déficit pour 1926, ce qui serait
particulièrement fàcheux à cette heure où la France va avoir à rem-
bourser des emprunts faits en Amérique et en Angleterre.

Page 390. — En 1926 le chiffre moyen des compensations au Clearing
House est de 800 millions de livres (20 milliards de francs or) par
semaine, donc 1000 milliards (1 trillion) francs or par an.

Les compensations se font aussi en dehors des banques, dañs les
bureaux de postes, par la voie des chèques postaux. En 1925 le montant
de ces opérations s'est élevé à 122 milliards francs (papiers), dont plus
de 100 milliards sans emploi de monnaie.

Page 400. — La baisse du change, au-delà d’un certain degré, s’in-
tensifie d'elle même, par la raison que les possesseurs des valeurs
françaises, voyant leur fortune se volatiliser et craignant de tout
perdre, paient n'importe quel prix pour se procurer des valeurs étran-
ères — et ce nonobstant les vaines mesures édictées contre l'exportation
des valeurs.

Page 422 — En fait, la Banque de France perd de plus en plus son
caractère de banque privée par suite du contrôle exercé par le gouver-
nement en lui imposant des conventions et récemment encore en révo-
quant et remplacant les directeurs.

Page 423. — Le maximum légal a été relevé à 58 milliards francs.
Mais en outre la Banque a recu la faculté d'émettre des billets en
échange d’or ou de devises et ces billets surnuméraires ne laissent pas
que de peser aussi sur les prix.

Page 426. — La Banque d'Angleterre a le droit de ne rembourser
qu'en lingots ou devises sur l'étranger, ce qui veut dire que le rem-
boursement n’est admis que pour l'exportation. Il est à croire que l'or
est destiné à devenir une monnaie servant uniquement aux règlements
internationaux, la monnaie de papier suffisant aux échanges intérieurs.

Page 434. -- C’est une question que de savoir à quel chiffre il faudrait
évaluer actuellement la richesse de la France ?

Evaluée en francs d'avant la guerre, elle aurait certainement
diminué (même en tenant compte de l'annexion de l’Alsace-Lorraine):
il suffit de penser aux régions dévastées, aux épargnes englouties, à
nos créances sur l’étranger quasi perdues et remplacées par une
énorme dette de plus de 30 milliards francs or!

Evaluée en francs actuels, en francs-papier, elle aurait évidemment
beaucoup augmenté. Certaines évaluations, se basant sur le fait que les
prix ont plus que quintuplé, la portent à 1.500 milliards. Mais nous
croyons qu'il y a beaucoup à rabattre de ce chiffre. En effet quant aux
valeurs mobilières, bon nombre sont à un cours inférieur à celui

69
        <pb n="705" />
        ; APPENDICE
d'avant la guerre, même en francs papier, et quant aux propriétés
immobilières c’est tout au plus si elles ont doublé de valeur.

Pagé 488. — En regard de cette évolution individualiste de la propri-
été foncière qui tend à l’assimiler à une valeur mobilière, il faut
signaler une évolution contraire qui tend à mettre la terre hors com-
merce, en la nationalisant. En-ce cas, on ne laisse au possesseur que
le droit de cultiver la terre et d'en recueillir les fruits, mais non
celui de la vendre ou de l'affermer à son gré et de jouir ainsi d’une
rente ou d’une plus-value. Dans la Russie soviétique et dans les colonies
sionistes de Palestine on est entré dans cette voie. Voir page-508 in fine

Page 549. — Si l'émission de papier-monnaie à pour effet, en remé-
diant à la disette de capitaux, d’enrayer la hausse de l’intérêt, il faut
remarquer que lursque cette émission va jusqu’à l'inflation et entraîne
une dépréciation rapide du papier-monnaie, alors elle tend à faire
hausser fortement le taux de l'intérêt, par la raison évidente que le
prêteur court le risque de ne toucher à l'échéance qu'une monnaie
ayant perdu 10, ou 50, ou 100 pour 100 de sa valeur ; il faut alors que
l'intérêt couvre au moins la dépréciation éventuelle En Allemagne, au
moment de l'effondrement du mark, fin 1923, le taux de l'intérêt s’éle-
vait à des taux fantastiques non pas seulement par an mais par jour.

Page 555. — Le travail « devenu marchandise » c’est bien ce qui carac-
térise le salariat. C'est pourquoi la déclaration insérée dans le Traité de
Versailles (article 427 $ 1) « le travail ne doit pas être considéré simple-
ment comme une marchandise ou un article de commerce » — n’est
rien moins qu’une condamnation officielle du régime du salariat.

Page 557. — Le nombre indice des salaires est aujourd'hui environ
le sextuple de celui d’avant la guerre ; cependant il s'est trouvé
encore distancé par la hausse des prix en 1926.

Page 592. — Le Bureau International du Travail créé en 1920, et
dirigé depuis lors par M. Albert Thomas, est devenu une institution de
toute première importance : elle tend à uniformiser les législations
sociales de tous les États, de façon à éviter la concurrence faite par les
pays retardataires à ceux progressifs.

Page 598. — La loi des 8 heures est encore aujourd'hui vivement
attaquée comme très nuisible au relèvement économique de l'Europe,
mais elle est défendue par tous les syndicats ouvriers, avec une réso-
lution indomptable, dont en ce moment, en Angleterre, la grève des
ouvriers des mines de charbon est un remarquable exemple.

‘ Pages 603-605. — Une grande loi organique d'assurance sociale est à
l'ordre du jour du Parlement en France, depuis plusieurs années déjà ;
elle serait obligatoire pour tout travailleur dont le salaire serait infé-

092
        <pb n="706" />
        APPENDICE 9
rieur à 12.000 francs et couvrirait tous les risques, y compris pour le
femme, l’accouchement. Elle impliquerait une prime de 10 °/. sur les
salaires, dont moitié payé par le patron, moitié par l’ouvrier, ce qui
représente un bon nombre de milliards, et, en outre, des subventions
de l'Etat.

Page 612. — L'assurance contre le chômage est aujourd’hui passa-
blement organisée en France, mais les conditions favorables de l'indus-
trie ont presque dispensé d’y recourir. En Angleterre, au contraire
elle impose depuis cinq ou six ans des dépenses dont le total se
chiffre par milliards de francs or et en Allemagne aussi.

Page 646. — Les coopératives de consommation anglaises comptent

aujourd’hui 5 millions de familles, ce qui représente au moins la moitié
de la population de l’Angleterre et Ecosse; et le chiffre de leurs ventes
est de 185 millions de livres (4.600 millions franes or).
“ Page 652 note. — Le nombre des sociétés de construction, coopéra-
tives ou non, n'a pas beaucoup augmenté, parce que les sociétés sont
écrasées par la double charge du quadruplement du coût de construc-
tion et du doublement du taux de l'intérêt. On ne voit plus guère de
solution que dans l'intervention des municipalités, qui se généralise
en effet sous forme « d'Offices d'habitation », mais, évidemment, cette
solution aboutit à rejeter sur l'ensemble des contribuables la majoration
des loyers.

Page 688. — On voit déjà, en France, après la courte impulsion
donnée par la guerre, le taux de la natalité revenir à peu près au
taux antérieur, ainsi que le montrent les chiffres ci-dessous :

Dates nombre de naissances taux de la natalité
1913 790.000 ‘9 p. 1000
1920 834,000 0 —
1925 767.000 D —

6°
        <pb n="707" />
        <pb n="708" />
        C q
TABLE DES MATIÈRES
NOTIONS GÉNÉRALES
‘ 3.
CHAPITRE 1
La science économique. .. °°...
J. Objet de l'économie politique. +. . 2e 2e ee
II. Comment s'est constituée la science économique ... . . . .
WI. S'il existe des lois naturelles en économie politique. . . . . ;
CHAPITRE II
Les diverses écoles économiques .. . . . . 17
I. Les écoles au point de vué de la méthode. . ... . . . . . 41
II. Les écoles au point de vue des solutions : — école libérale ;
— écoles socialistes ; — écoles réformis'es. .. 2... 1 %
CHAPITRE I
Les besoins et la valeur. .. . .. .. . 41
[. Les besoins de l'homme . . . ne 1e at aitu re 1e ee SL
I[.-La richesse: 5 02e ee ee 1e nee dl 11 a ENT
Il!. Les différences entre richesse et valeur. . . . .. .. .. . 8
IV. Qu'est-ce quê là valeur. ... …. . .. +1. RSS
V. Comment mesure-t-on la valeur .. ............ 69
VI, Comment on corrige l'étalon des valeurs. — Les Index Num-
bers . + ee ee ET TS

Page:
        <pb n="709" />
        PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE
LIVRE PREMIER
LA PRODUCTION
PREMIÈRE PARTIE
Les facteurs de la production.

Pages.

CHAPITRE I
La/nature SA
L’Latteérre..... °° coronaire ee Ra
II. La loi du rendement non proportionnel 1... 11. Si
UL  kes forces motress 10000 92
IV. La question des machines 1... 1 111 1; sie Rat 0 Ce CRAN]

CHAPITRE H
Lodravat 1 NON
I. Du rôle que joue le travail dans la production  .. . / : 107
I1. De quelle façon le travail produit... 1. .1.1 1. ss ETAO

II. De l'évolution des idées en ce qui concerne la productivité

duifrovaiL en TT Mn
IV. De la peine considérée comme élément constitutif du travail. 120

CHAPITRE III
Loocapital + … "0e wwe AA
1. Qu'est-ce que le capital 11 em

II. Quelles sont les richesses qui sont des capitaux et celles qui

nen sontpas. . &gt;... - 130
II. Dans quel sens faut-il entendre la productivité des capitaux. 135
IV. Capitaux fixes et capitaux circulants .. . 1... . 1... . . 139
V. Comment se forme le capital... 1.111111 11111 188

696
        <pb n="710" />
        TABLE DES MATIÈRES
DEUXIÈME PARTIE
L'organisation de la production.
CHAPITRE I
Pages.
Comment se rêgle la production. . . . . . . 147
f. De l'entreprise et du coût de production . .. 1... +. . 147
Il. La réglementation automatique de la production . . . . . . 154
M. De la concurrence . . 2° 12-11 SS
[V. La surproduction et la loi des débouchés .. . . . . . . . - 163
V. Les crises Re ae ee eee MOT
CHAPITRE Il
L'association pour la production. . . . . . . 177
!. Les formes successives de l'association pour la production. . 177
It-- L'association-des travailleurs ;. °°. 1e» MSN
IE. L'association des capitaux TA 186
CHAPITRE HI
La division du trasail . . .. - . - . . 192
1. Historique de la division du travail. .. .. . . . .. . .. 192
Il Les conditions de la division du travail . . . . . . . .. .. 196
II. Les avantages et les inconvénients de la division du travail. . 198
CHAPITRE IV
La concentration de la production... . . . . 204
I. Les étapes de l'évolution industrielle .. ....4..., 204
Il. Le caractère de l’industrie moderne. . . . . . ait 7 1. 209
ii! La loi de concentration... 2 22-14 ne 1 0 OV
IV. Les-cartelseltrusts: + °° - 2 + 12 avt veut A 220
V. Les entreprises d'Etat et.-municipales . . …. - . . . . . . …. 230

697
        <pb n="711" />
        PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE
LIVRE DEUXIÈME
LA CIRCULATION
CHAPITRE I
Pages.
d'échange 2°. Te am
I. Historique de l'échange... ste EC RTS
I. La décomposition du troc en vente et achat... . &gt;... ai
III. La valeur d'échange ou le px ue eee DES
[V. La loi de l'offre et de la demande. mere a non ae OS
V. Le prix. La théorie quantitative. . . . APTE ae tS 0 ne 1 MUSS
VI. Les avantages de l'échange 1° 5 fee +203
CHAPITRE I
La monnaie métallique... . ee 21 1200
I. Historique de la monnaie... 1... .. __ ste T0lte 070 200
IT. Les fonctions de la monnaie ... .. 1 SPA pére ET TE
II. La production de l'or et de l'argent et ses conséquences . . . 280
[V. Les conditions que doit remplir toute bonne monnaie . . . . 285
Y. Laloide Gresham. . 1111111111 ET 1 0e
CHAPITRE II
Les systèmes monétaires .. . . . . 293
I. De la constitution d’un système monétaire . . . see 7 MON
II. Les difficultés de fonctionnement du bi-métalliste. , . 297
II. Comment les pays bi-métallistes se trouvent en fait n’avoir
qu’une seule monnaie. . . . .. ee avt Re Te CU ION
IV. S'il convient d'adopter le système mono-métalliste. . . . . . 305
CHAPITRE IV
La monnaie de papier . ...... . 340
[. Si l’on peut remplacer la monnaie métallique par de la
monnaie de papier... . . . th ten ete d70 1810
II. Si la création d’une monnaie de papier équivaut à une créa-
tion de richesse... …….…..........0000.. S17

698
        <pb n="712" />
        TABLE DES MATIÈRES
Pages.
III. De l'émission exagérée du papier-monnaie ‘et des signes qui
larévélent: °°°. sr rete tata 0 0100 een + S8Û
CHAPITRE V
L’échange international. .. .. . . . . 325
I. En quoi consistent les avantages du commerce international. 325
II. Ce qu’il faut entendre par balance du commerce. . . . . . 329
[I[. Pourquoi le commerce international tend à prendre la
forme du trot. , : . + + ewe) een + eee 0e en en ie 304
IV: Le protectionnisme.. este: + += "+ +) 4 tas 4e MEUS0
V; Le libre-échange. ... . 4 2110 4 111 A2 ESR9
VI. Le régime des Traités. … . -. eut td et a eur 0na ie a MODS
VIH. Historique du commerce international. .. . .. .. . . . 351
CHAPITRE VI
Lercrédit.. .. ....... 564
I. Comment le crédit n’est qu'une extension de l'échange . . . 364
IL. Qu'appelle-t-on des titres de crédit. . ..,. . .. . : .. . 361
II. Si le crédit peut créer des capitaux . . . rate de, 0 OO
IV. Comment le crédit permet de supprimer la monnaie. . . . . 374
CHAPITRE VII
les banques... . …… +... 3
[. Les fonctions et l'évolution des banques .. .. .. . . . . 378
11. Les dépôts : +» ++ +" e Venere ruse eee nd ee  3SZ
HI. Le chèque... -…. a. +22 ee u0 ee « Y atale 211-380
IV. L'escompte.... &gt;; 12 2-4 ae eee Ten a eue à aa is ati] 1900
YV,.Le change: . :... 14 + à 1 ee des 8e 908
VL,. Lo billet de banque... °°° 1
VIT. Des différences entre le billet de banque et le papier-
monnaies. + +21 r1 4 7e Ve ee en men ie et ne 408
VII, De l'élévation du taux de l'escompte-... . . -…. .…. . +.- 401
IX, De la réglementation des Banques : — réglementation ou
liberté d'émission ? — monopole ou concurrence ? . . . . 443
X. Les grandes Banques d'émission : la Banque de France, la
Banque d'Angleterre . . . © 21-12 484

699
        <pb n="713" />
        PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE
LIVRE TROISIÈME
LA RÉPARTITION
PREMIÈRE PARTIE
Les divers modes de répartition.
CHAPITRE I
Pages.
Le mode existant... 2-2 2e 142
1. L'inégalité des richesses. .  . ne RE ne 48T
Il. De là richesse dés nations: 1° as
IIT. De quelle façon s'opère la répartition des biens . . . . . . 487
IV. Comment on acquiert la propriété. . . .. ee 40441
V. Quels biens peuvent faire l’objet du droit de propriété . . . 447
VI. Quelles personnes peuvent être propriétaires. .. . . . . . 49
VIT. Les attributs du droit de propriété. — L'hérédité. . . . . . 452
CHAPITRE IT
Les modes socialistes. .. . . . . . . . 489
1. Les systèmes socialistes: 1e ee ee 8e 459
Il. Les prineipes de justice distributive °°: 12
1 Lecollectivisme 2e TT ANS
IN. Lesyndicalisme 51° Re ES AT
V. Lecoopératisme 227622 241 Len ann x M MMATT
DEUXIÈME PARTIE
Les diverses catégories de copartageants.
CHAPITRE I
Les propriétaires fonciers . . . . . . . : 48%
I. L'évolution de la propriété foncière . ..... . ... . . 484
IL. Le revenu foncier. = La loi de larente. . .. .. . . .  . 188
III. La hausse de la rente et là plus-value .. ... . . . . . 494

700
        <pb n="714" />
        TABLE DES MATIÈRES 701
Pages
IV. De la légitimité de la propriété foncière. . . +. +++ ++ = 502
V. Les systèmes de socialisation de la terre . . . . . + + + ++ 509
VI. Les systèmes de démocratisation de ld propriété foncière. . 514
VII. Les systèmes de conservation de la propriété foncière. .. . 518
CHAPITRE II
Les capitalistes rentiers. . . . . . . . 521
I. /De la situation durentier. .:. - - - - . 521
Il. Historique du prêt à intérêt. — L'usure et la réglementation
de lintérét.…. + :- - - + +2 te 2 me creremoe EE
HI. Quelle est la cause de l'intérêt . . 2 22405555 5400 530
IV. Qu'est-ce qui détermine le taux de l'intérêt. - . . +++ 542
V. Si le taux de l'intérêt tend à la baisse . . . - Le: 1046
CHAPITRE II
Les salariéS.+5…….… +. +veee = + + + 1592
[. Qui sontles salariés 2... = ++" +14 000 ee 0 Te 552
II. Historique du salariat . . . . 2e +24 2 4 105 05 50 553
Hi. La hausse des salaires. y... 2222 1 + 0 01-7700 DS0
IV. Les lois du salaire 115 Re 1 SNS
V. ‘Le juste salaire 7 72.2 + en e0 Eee da in te de a 0070 568
vi. Les modalités du salaire . . . . se + DU
v- La participation aux bénéfices et l’actionnariat ouvrier. . . 573
Vlr’ Les syndicats ouvriers … ++ + ee + + + Fa ni +4 519
1X Les grèves 221 E 11 1 VA tn EESS
X. La conciliation et l'arbitrage . : . :.- : . +. ++ + + +. 588
XI. La protection légale des salariés: — limitation de la
journée de travail; — garantie d’un minimum Iégal de
salaire ; — contrat collectif du travail. .. . . 592
XII. L'assurance contre les risques ; — la maladie ; — l'accident;
— la vieillesse: — le chômage: ++ 2e + 28 603
XII. De l'avenir du salariat . ee niet et eu DIR
CHAPITRE IV
Les-entrepreneurs . - . . . … …… …. 616
I. L'évolution historique du patronat. .. .. .... ... . 616
1. Qu'est-ce que-le profit... 2 224 = 102
lit. Du taux des profits. ; ++ . +. 1-72 Lun 082
IV. De l'élimination du profit. . a TR
        <pb n="715" />
        PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE
LIVRE QUATRIÈME
LA CONSOMMATION

CHAPITRE I -
Pages.
Ladépense 2° 68
[. Que faut-il entendre par le mot consommation . . .. = 144091
JL. Les droits et les devoirs du consommateur .. .. . _ 15 641
IIK. La société coopérative de consommation .. . . .. - 0 0G4G
IV. Lelogement.: °°° Eee SU Le EG SO
V. Les dépenses de luxe. . . . . . ue cu CO
VI. Le contrôle de la consommation par l'Etat .. . . . . 1e 1059

CHAPITRE Il
L'épargue. 222 ee en nn 1663
I. Les deux aspects de l’épargne. .... .. als 71 MCOOS
II. Les conditions de l’épargne. . . . neue MA Re 0 ee GT
II. Les institutions destinées à faciliter l'épargne. 4... . 613
IN. Leplacement °°° ee CRT

CHAPITRE II
La population ..,... :-... 0
[. Les lois de Malthus. .. 1.111111 1 0 = ea COSD
II. La baisse de là natalité. — Causes et remèdes. 1. 1... . 684
Il:Appendicee 1220 = 244 10089
IV. Table des matières. . . . : 16695

Bar-le-Duc. — Imp. Edmond Jolibois, s. A. r. L., 55, Boulevard de la Banque.

702
        <pb n="716" />
        <pb n="717" />
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Précis élémentaire de droit romain (notes en cours). Les obliga-
tions (pour la licence en droit), 1926, 1 vol.in16...... 191 50

Cours élémentaire d’histoire du droit français, à l'usage des étu-
diants de première année, pär A. EsmerN, membre de l’Institut, 15° édition
mise à jour par R. GÉNESTAL, professeur à la Faculté de droit de Caen, 1925,
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Histoire générale du droit français des origines à 1789, à l’usage
des étudiants en licence (1'° année) et en doctorat és-sciences politiques,
par J. DecLAREUIL, professeur à la Faculté de droit de Toulouse, 1925,
{ vol. in-8°, broché, 65 francs; cartonné................. 78 francs.

Histoire générale du droit français public et privé des ori-
gines à 1815, tome I, période gallo-romaine, période franque, période
féodale et coutumière, par Emile CHÉNon, professeur à la Faculté de droit
de Paris. 1996. 1 vol. in-S°. broché 65 franes: cartonné... 78 francs

Bar-le-Duc. — Imp. Edm. Jolibois, s A. r, L,, 55, Boulevard de la Banque.
        <pb n="718" />
        &gt;

©

=»

J

L'ÉPARGNE 5 3

sants veulent le placer, c’est-à-dire le faire valoir, ils n'ont 3

qu’à le reprendre : le rôle de la caisse d’épargne est fini —
et c’est à d’autres institutions (celles déjà étudiées sous le
nom d’institutions de crédit, banques, Crédit foncier, etc.)

qu’il appartient de s’en charger (1).

2° Les sociétés mutuelles de prévoyance sont formées par )
des personnes qui versent une cotisation mensuelle pour
constituer un capital el qui au bout d’un certain temps,
vingt ans par exemple, se partagent le capital ainsi accu-
mulé, ou plus généralement se partagent seulement les
revenus.

Comment se fait-il que les hommes réussissent à épargner

davantage en se faisant associés qu’en restant isolés?
D'abord, parce que la règle de la cotisation mensuelle leur
fait de l'épargne une obligation et une habitude. Ensuite,
parce que la société peut, mieux qu’un seul individu,
utiliser la puissance singulière des intérêts composés. Enfin,
parce que la plupart de ces sociétés font bénéficier les
survivants des cotisations versées parles prédécédés ce qui,
en somme, est une façon d’exploiter la mort d’autrui ou du
moins de spéculer sur elle : c’est à peu près ce qu’on appelait
autrefois les lontiness — Quand ces trois causes agissent
simultanément et cumulent leurs effets, on arrive à des
résuitats surprenants comme fructification de l’épargne.

(1) Les caisses d'épargne n'étaient autrefois que des institutions ayant un ;
caractère privé ou des fondations municipales et c’est encore le cas du plus c
grand nombre de caisses, mais dans la plupart des pays aujourd’hui (en France
depuis 1875) il y a une Caisse d'épargne d'Etat qui a pour succursales tous
les bureaux de Postes.

Les caisses d'épargne, même privées, n’ont pas le droit d'employer comme :
bon leur semble les dépôts qu'elles reçoivent. La loi Ies oblige à les placer
en rentes sur l'Etat (ou valeurs garanties par l’Etat ou par les municipalités).

Néanmoins, il ne faut pas en conclure que c’est l'Etat qui assume la respon-

sabilité des remboursements. Pour la Caisse Nationale, assurément ; mais pour

les caisses privées, non : c'est à elles que la responsabilité incombe. Pour pré-

server les caisses d'épargne en cas de panique — et éviter qu'elles ne soient :

obligées de vendre en masse leur stock de titres de rentes sur l'Etat — ;

la loi a établi la clause dite de sauvegarde qui permet aux caisses de ne

rembourser que par paiements de 50 francs, échelonnés par quinzaines. Elle a

été mise en vigueur au début de la guerre, mais on a pu la supprimer dès 1916. 1
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