LES QUESTIONS FONDAMENTALES DU MARXISME 79 de Marx ne connaissent qu’une seule nuance de la néces- sité : pour nous servir encore une fois des termes d’Aris- tote, ils se représentent la nécessité uniquement comme une force nous empéchant d’agir selon notre désir et nous obligeant à faire ce qui est contraire à lui. Une telle néces- sité est, en effet, en opposition avec la liberté et ne peut pas ne pas peser sur nous plus ou moins lourdement.’ Mais il ne faut pas perdre de vue ici non plus qu’une force qui se présente à l’homme comme une force extérieure de coercition allant à l’encontre de son désir, peut, en d’autres circonstances, se présenter à lui sous un jour totalement différent. Prenons, comme exemple, la question agraire telle qu’elle se présente de nos jours chez nous en Russie. L’ « expropriation obligatoire de la terre » peut paraître à un propriétaire foncier intelligent, à un « cadet », une né- cessité historique plus ou moins triste — plus ou moins triste selon le montant de la « compensation équitable » qui lui est allouée. Mais aux yeux du paysan, qui caresse l’idée de se voir attribuer, comme il l’appelle, la « petite terre », la nécessité plus où moins triste, ce sera, au con- traire, uniquement cette « compensation équitable », cepen- dant que l’«expropriation obligatoire » elle-même lui semblera, à coup sûr, être l’expression de sa libre volonté et le gage le plus précieux de sa liberté. Nous touchons ici au point peut-être le plus impor- tant de la doctrine de la liberté, à un point qui n’avait pas été mentionné par Engels, pour la seule raison évidem- ment que ce point était compréhensible, sans plus d’expli- cations, à quiconque avait suivi l’école de Hegel. Dans sa philosophie de la religion, Hegel dit: « Die Freiheit ist dies : nichts zu wollen als sich » (*), c’est-à- dire : « La liberté consiste à ne rien vouloir que soi- même » (36). Et cette observation jette une lumière éc!a- tante sur toute la question de la liberté, dans la mesure où elle concerne la psychologie sociale : le paysan qui réclame la « petite terre » du gros propriétaire ne veut « rien que soi-même ». Mais ce que l’agrarien « cadet » qui consent à lui céder cette « petite terre » veut, ce n’est plus « soi-même », mais ce à quoi l’histoire le contraint. Le premier est libre, le second se soumet sagement à la nécessité. () Heoer : Œuvres, t, XII, p. 98.