DES « BONDS » DANS LA NATURE ET L’HISTOIRE 89 ments par la violence ». C’est son affaire : il n’est ni le premier, ni le dernier. Mais il a tort de penser que les « ca- tastrophes soudaines » ne sont possibles ni dans la nature, ni dans les sociétés humaines. D’abord, la « soudaineté » de semblables catastrophes est une idée relative. Ce qui est soudain pour l’un, ne l’est pas pour l’autre : les éclipses de soleil se produisent soudainement pour l’ignorant, mais ne sont nullement soudaines pour un astronome. Il en est exactement de même des révolutions. Ces « catastro- phes » politiques se produisent « soudainement » pour les ignorants et la multitude des philistins suffisants, mais elles ne sont nullement soudaines pour un homme qui se rend compte des phénomènes qui se passent dans le milieu social environnant. Ensuite, si M. Tikhomirov essayait de tour- ner ses regards vers la nature et l’histoire, en se mettant au point de vue de la théorie qu’il fait sienne maintenant, il s’exposerait à toute une série de surprises renversantes. [1 a bien fixé dans sa mémoire que la nature ne fait pas de bonds, et que, si l’on quitte le monde des mirages révo- lutionnaires pour descendre sur le terrain de la réalité, « on ne peut parler, scientifiquement, que de la lente trans- formation d’un type de phénomène donné ». Mais, cepen- dant, la nature fait des bonds, sans se soucier de toutes les philippiques contre la « soudaineté ». M. Tikhomirov sait très bien que les « vieilles idées de Cuvier » sont erro- nées, et que les « brusques catastrophes géologiques » ne sont rien de plus que le produit d’une imagination savante. Il mêne une existence sans souci, mettons, dans le Midi de la France, sans entrevoir ni alarmes, ni dangers. Mais voilà tout à coup un tremblement de terre, pareil à celui qui s’est produit il y a deux ans. Le sol oscille, les maisons s’écroulent, les habitants s’enfuient terrifiés, en un mot, c’est une véritable « catastrophe », dénotant une incroyable insouciance chez la mère Nature. Instruit par cette amère expérience, M. Tikhomirov vérifie attentivement ses idées géologiques et arrive à cette conclusion que la lente « transformation d’un type de phénomènes » (en l’oceur- rence l’état de l’écorce terrestre) n’exclut pas la possibilité de « bouleversements » pouvant bien paraître, d’un cer- tain point de vue, « soudains » et produits « par la vio- lence » (*). (*) De ce que la science n réfnté les doctrines géologiques de Cuvier, il ne s’ensuit pas encore qu’elle ait démontré l’impossibilité