<?xml version="1.0" encoding="UTF-8"?>
<TEI xmlns="http://www.tei-c.org/ns/1.0">
  <teiHeader>
    <fileDesc>
      <titleStmt>
        <title>Les questions fondamentales du marxisme</title>
        <author>
          <persName>
            <forname>Georgij Valentinovič</forname>
            <surname>Plechanov</surname>
          </persName>
        </author>
      </titleStmt>
      <publicationStmt />
      <sourceDesc>
        <bibl>
          <msIdentifier>
            <idno>1747759791</idno>
          </msIdentifier>
        </bibl>
      </sourceDesc>
    </fileDesc>
  </teiHeader>
  <text>
    <body>
      <div>
        <pb n="1" />
        en
+ *
Ç ‘
        <pb n="2" />
        BIBLIOTHEQUE MARXISTE N°2
G. V. PLÉKHANOV
Les
questions fondamentales
du marxisme

07"
        <pb n="3" />
        <pb n="4" />
        Les questions fondamentales
du marxisme
        <pb n="5" />
        BIBLIOTHEQUE MARXISTE N°2
G. V. | PLÉKHANOV
Les
questions fondamentales
du marxisme
        <pb n="6" />
        »
4
4
%
        <pb n="7" />
        Préîace

Les Questions fondamentales du marxisme, le dernier
ouvrage de Plékhanov, qui donne un expos systématique
du marxisme dialectique, ont paru en 1908, un quart de
siècle après que Plékhanov eut lancé son célèbre pamphlet:
Le socialisme et la lutte politique, qui inaugura l’histoire
de la social-démocratie révolutionnaire de Russie.

Cette brochure, publiée en 1883, marquait la rupture
complète avec les vieux préjugés des « narodniki ». Au
mouvement révolutionnaire battu, elle indiqua une voie
nouvelle, au terme de laquelle l’attendait la victoire, lente
à venir, mais sûre. C’est dans la réalité russe elle-même
qu’elle montra le processus social et économique qui minait
lentement, mais avec ténacité, l’ancien régime. Elle prédit
que la classe ouvrière russe, se développant parallèlement
au capitalisme, porterait le coup mortel à l’absolutisme
russe, et prendrait sa place, à égalité, dans les rangs de
l’armée internationale du prolétariat.

Mais Plékhanov ne s’est pas borné à la critique du vieux
populisme des « narodniki ». Dans un brillant traité, qui
conserve encore toute sa valeur, il a fait l’exposé des
« questions fondamentales » du socialisme scientifique et
indiqué la méthode du matérialisme dialectique comme
l’arme la plus sûre dans la lutte théorique et pratique.

« Qu'est-ce que le socialisme scientifique ? Par socia-
lisme scientifique, nous entendons cette doctrine commu-
niste qui, dès 1840, commença à se dégager du socialisme
utopique, sous la forte influence dè lu plrlosophie hégé-
lienne, d’une part, et de l’économie classique, d’autre part;
qui donna pour la première fois une explication réelle
de toutes les étapes du développement de la civilisation
humaine ; qui démolit sans pitié les sophismes des théo-
riciens bourgeois et qui, &lt; armée de tout le savoir de son
        <pb n="8" />
        u G. V. PLÉKHANOV

siècle &gt;, partit à la défense du prolétariat. Cette doctrine
non seulement démontra, avec une clarté parfaite, toute
l’inconsistance scientifique des adversaires du socialisme,
mais, indiquant leurs erreurs, elle en donna en même temps
lPexplication historique. Et ainsi, comme l’a dit jadis Heim
de la philosophie de Hegel, « elle attachait à son char de
triomphe chacune des opinions dont elle avait triomphé ».

« De même que Darwin a enrichi la biologie de la théo-
rie de l’origine des espèces, si étonnante de simplicité en
même temps que rigoureusement scientifique, de même
les fondateurs du socialisme scientifique nous ont montré,
dans l’évolution des forces productives et la lutte de ces
forces contre les formes sociales de production arriérées,
le grand principe de la transformation des espèces sociales.»

Mais ce.n’est pas comme un cliché, ou comme une
« vérité définitive et sans appel » que Plékhanov avait
recommandé aux révolutionnaires russes le système du
socialisme scientifique. « Il va de soi, écrivait-il, que l’évo-
lution du socialisme scientifique n’est pas encore terminée
et qu’elle peut aussi peu s’arrêter aux travaux d’Engels
et de Marx que la théorie de l’origine des espèces pouvait
être considérée ‘comme définitivement à point avec la
parution des œuvres principales du biologiste anglais. A
Pétablissement des principes fondamentaux de la nouvelle
doctrine doit succéder l’étude détaillée des questions se
rattachant à cette dernière, étude qui doit compléter et
mener à son terme la révolution accomplie dans la science
par les auteurs du Manifeste communiste. Il n’y a aucune
branche de la sociologie devant laquelle ne se soient ouverts
des horizons nouveaux et d’une ampleur extraordinaire,
au fur et à mesure que chacune d’elles s’assimilait leurs
conceptions philosophiques et historiques. L’influence
bienfaisante de ces conceptions se fait actuellement sentir
dans le domaine de Vhistoire du droit et de ce qu’on
appelle la « civilisation primitive ».

Plékhanov juge nécessaire déjà de souligner la parti-
cularité suivante de celte doctrine qu’il expose. « Remon-
tant dans sa généalogie, entre autres, à Kant et à Hegel,
le socialisme scientifique se présente néanmoins comme
l’adversaire le plus acharné et le plus résolu de l’idéalisme
philosophique. II le chasse de son dernier refuge, la socio-
logie, où les positivistes lui avaient fait un accueil si cha-
leureux. Le socialisme scientifique présuppose la « concep-
tion matérialiste de l’histoire », c'est-à-dire qu’il explique
        <pb n="9" />
        LES QUESTIONS FONDAMENTALES DU MARXISME I
l’histoire spirituelle de humanité par l’évolution des rap-
ports sociaux au sein de celle-ci (entre autres, sous l’in-
fluence de la nature ambiante). »

Un travail opiniâtre pour créer le parti révolutionnaire
du prolétariat, la nécessité d’appliquer une méthode nou-
velle à l’étude des problèmes concrels de l’actualité russe, à
l’exploration des « destinées du capitalisme en Russie »,
tout cela, en même temps qu’une activité pratique intense,
n’empéchait pas Plékhanov de travailler à « Pétude dé-
taillée &gt; des questions fondamentales du marxisme, en se
concentrant de plus en plus sur Phistoire de la philoso-
phie, de la civilisation et de l’art. En même temps qu’il
effectuait ce travail spécial, consacré à développer les con-
ceptions de Marx et d’Engels, Plékhanov continuait à dé-
fendre celles-ci contre les différents représentants du revi-
sionnisme russe et international, ce revisionnisme qui
entreprend chaque fois de « compléter », ou de « corriger »,
ou de « remplacer » certains principes du marxisme par
de vieux « dogmes » bourgeois depuis longtemps surannés.

Cet ouvrage de Plékhanov est consacré principalement
au‘côté philosophique et historique du socialisme scienti-
fique. Pour Plékhanov, le marxisme est toute une concep-
tion du monde, une et indivisible, pénétrée de l’unité d’une
idée fondamentale. Plékhanov proteste contre les nouvelles
tentatives, entreprises par Bogdanov, Lounatcharsky, Baza-
rov, Fritsche, de séparer les côtés historique et économique
de cette conception du monde d’avec le fondeinent philoso-
phique sur lequel elle s’appuie. Il proteste contre tous ces
essais d’ « asseoir le marxisme » sur des bases nouvelles, en
l’accouplant à telle ou telle philosophie, comme le néo-
kantisme, le machisme, l’empiriocriticisme, etc, essais
entrepris le plus souvent sous l’influence de courants phi-
losophiques à la mode, à un moment donné, parmi les
idéologues de la bourgeoisie.

De l’avis de Plékhanov, émis par lui pour la première
fois lors d'une polémique contre Bernstein, le matéria-
lisme de Marx et d’Engels est fondé sur le spinozisme
débarrassé par Feuerbach des éléments théologiques qui
Pencombraient. De même que Feuerbach, les fondateurs
du socialisme scientifique reconnaissent qu’il ÿ a unité,
mais non identité entre le « penser » et l” « être ». Les
rectifications apportées par Marx à la philosophie de Feuer-
bach consistent principalement en ce que les rapports d’ac-
tion et de réaction réciproques entre l’objet et le sujet sont
        <pb n="10" />
        E G. V. PLÉKHANOV

envisagés par Marx du côté où le sujet apparaît dans un
rôle actif, comme un être agissant, et non plus seule-
ment contemplatif.

« En agissant sur la nature extérieure et en la modi-
fiant, l'homme modifie en même temps sa propre nature. »

Plékhanov a parfaitement raison lorsqu’il dit que Marx
a été fortement influencé par un article de Feuerbach,
intitulé : Thèses préliminaires pour la réforme de la philo-
sophie, paru en 1843, dans le deuxième tome du recueil où
avait paru (1 tome) un article de Marx sur la censure
prussienne (Anecdota).

« Le penser est conditionné par l’être, mais non lêtre
par le penser. L’être est conditionné par lui-même. l’être
a son fondement en lui-même ». Cette conception, ajoute
Plékhanov, est mise par Marx à la base de l’interprétation
matérialiste de l’histoire.

Ce n’est pas tout à fait exact. Marx a modifié radica-
lement et complété la thèse de Feuerbach, qui est aussi
abstraite, aussi peu fondée dans l’histoire, que son homme
qu’il a mis à la place de Dieu et de sa modification hégé-
lienne la Raison, « L’essence humaine n’est pas quelque
chose d’abstrait, propre à l’individu isolé. Dans sa réalité,
dit Marx dans les thèses connues sur Feuerbach, cette
essence est l’ensemble des rapports sociaux ». C’est préci-
sément parce qu’il n’arrive pas jusqu’à cette conclusion,
que Feuerbach est obligé de « s’abstraire du cours de
l’évolution historique et de partir de la supposition de
l’individu humain abstrait, isolé ».

En complet accord avec cette critique de l’homme abs-
trait de Feuerbach, Marx modifie aussi sa thèse fondamen-
tale : « Ce n’est pas, dit-il, la conscience des hommes
qui détermine leur manière d’être, mais, au contraire, leur
manière d’être sociale qui détermine leur conscience ».
Jusqu’à présent encore l’erreur fondamentale de tous les
systèmes philosophiques cherchant à expliquer le rapport
entre la pensée et l’être, c’est de vouloir ignorer cette même
circonstance que Feuerbach, lui non plus, ne voyait pas,
notamment le fait que « l’individu abstrait, analysé par
eux, appartient dans la réalité à une forme déterminée de
la société ».

Déjà, dans ses premiers ouvrages, Plékhanov avait sou-
ligné plus d’une fois la différence entre la méthode dia-
lectique de Marx et d’Engels et la théorie vulgaire de
l’évolution, selon laquelle ni la nature, ni l’histoire ne font
        <pb n="11" />
        LES QUESTIONS FONDAMENTALES DU MARXISME ÿ
de bonds, tout dans le monde ne se transformant que posé-
ment et graduellement. Dans sa polémique contre Tikho-
mirov, qui, de révolutionnaire, s’était changé en réaction-
naire, Plékhanov explique au « nouveau défenseur de l’ab-
solutisme » l’inéluctabilité des bonds dans l’évolution. Nous
reproduisons ici en annexe ces pages éclatantes, d’autant
plus que Plékhanov lui-même se réfère à sa vieille brochure,
qu’il est actuellement assez difficile de se procurer.

Particulièrement intéressants dans l’œuvre de Plékhanov
sont les chapitres où l’auteur montre comment les savants
contemporains, le plus souvent sans le savoir, sont obligés,
en raison de l’état actuel de la science sociale, de donner
une explication matérialiste des phénomènes qu’ils étu-
dient. Chaque découverte nouvelle relative à l’histoire de
la civilisation, à la mythologie, à l’art, apporte de nouveaux
arguments à l’appui de l’interprétation matérialiste de l’his-
toire. Aux sources de documentation qu’il énumère et aux-
quelles il se réfère, Plékhanov aurait pu ajouter, pour 1908,
les nombreux travaux d’autres savants bourgeois dans le
domaine des sciences historiques et sociologiques. Sans s’en
apercevoir, ces savants parlent un langage et rassemblent,
pierre par pierre, des matériaux et des faits qui confirment
la justesse des conceptions philosophiques et historiques
du marxisme.

Quelques mots sur la présente édition. Outre le frag-
ment sur les « bonds », nous donnons en annexe l’article
de Plékhanov sur le « rôle de la personnalité dans l’his-
toire », ainsi qu’un grand extrait de sa préface à la brochure
d’Engels sur Feuerbach. Conformément au désir de Plé-
Kkhanov, ces remarques sur la dialectique et la logique
avaient été insérées dans le texte de la traduction allemande
de son livre, publiée en 1910. Le lecteur trouvera également
une série d’annotations nouvelles faites par Plékhanov
pour les lecteurs allemands. De notre côté, nous y avons
ajouté quelques notes explicatives, et complété, là où c’était
nécessaire, les références indiquées par Plékhanov.

D. RrAzAanov.
        <pb n="12" />
        <pb n="13" />
        Les questions fondamentales
du marxisme

Le marxisme, c’est toute une conception du monde.
Brièvement parlant, c’est le matérialisme contemporain qui
représente le plus haut degré actuel de cette conception
du monde dont les bases avaient été jetées, dans la vieille
Hellade, par Démocrite, ainsi que par les penseurs ioniens,
ses devanciers. Ce qu’on appelle l’hylozoïsme, n’est autre
chose, en effet, qu’un matérialisme naïf. Le mérite princi-
pal d’avoir dégagé et formulé les principes fondamentaux
du matérialisme moderne revient incontestablement à Karl
Marx et à son ami Frédéric Engels. Les côtés historique et
économique de cette conception du monde, ce qu’on désigne
ordinairement sous le nom de matérialisme historique,
ainsi que l’ensemble, étroitement lié à celui-ci, des concep-
tions sur les problèmes, la méthode et les catégories de
l’économie politique, sur le développement économique de
la société, et tout particulièrement de la société capitaliste,
sont presque exclusivement l’œuvre de Marx et d’Engels.
Ce qu’avaient apporté, dans ce domaine, leurs prédéces-
seurs ne doit être considéré que comme un travail prépa-
ratoire. Des matériaux, parfois abondants et précieux,
avaient été rassemblés, mais ils n’avaient pas été systéma-
lisés, ni éclairés du point de vue d’une pensée générale et,
partant, n’avaient pu être appréciés ni utilisés comme ils
auraient dû l’être. Ce qu’ont fait, dans ce domaine, les
adeptes de Marx et d’Engels en Europe et en Amérique
n’est que l’étude plus ou moins heureuse de problèmes
spéciaux, parfois, il est vrai, de la plus haute importance.
Voilà pourquoi on n’entend souvent par « marxisme »
que les deux côtés susmentionnés de l'actuelle conception
matérialiste du monde, et cela non seulement dans le
        <pb n="14" />
        12 G. V. PLÉKHANOV

« grand publie », qui ne s’est pas encore élevé à la com-
préhension approfondie des doctrines philosophiques, mais
même parmi ceux qui se considèrent comme les disciples
fidèles de Marx et d’Engels, tant en Russie que dans le
reste du monde civilisé. Ces deux côtés sont considérés
comme quelque chose de complètement indépendant du
« matérialisme philosophique » et même, peu s’en faut,
comme opposé à celui-ci (1). Mais comme ces deux côtés,
arbitrairement détachés de l’ensemble des conceptions qui
leur sont apparentées et en forment la base théorique,
ne peuvent rester suspendus en l’air, les gens qui les ont
détachés se sentent tout naturellement le besoin d’ « étayer
le marxisme &gt; à neuf, en l’accouplant — et cette fois encore
tout à fait arbitrairement et le plus souvent sous l’emprise
de courants philosophiques prédominant parmi les idéolo-
gues de la bourgeoisie — à tel ou tel philosophe, à Kant,
Mach, Avenarius, Ostwald, et, dans les derniers temps, à
Joseph Dietzgen. Il est vrai que les conceptions philoso-
phiques de J. Dietzgen se sont formées tout à fait indépen-
damment des influences bourgeoises, qu’elles sont, dans
une mesure notable, apparentées à celles de Marx et d’En-
gels. Mais les conceptions philosophiques de ces derniers
ont un contenu incomparablement plus ordonné et plus
riche, et, pour cette seule raison déjà, ne peuvent pas être
complétées, mais tout au plus popularisées jusqu’à un
certain point à l’aide de la doctrine de Dietzgen. Jusqu'ici
on n’a pas essayé de « compléter Marx » par saint Thomas
d’Aquin (2). Cependant, il n’y a rien d’impossible à ce que,
malgré la récente encyclique du pape contre les moder-
nistes, le monde catholique ne donne naissance à un pen
seur capable de cette prouesse théorique.

Ordinairement, on plaide la nécessité de « compléter »
le marxisme par telle ou telle philosophie en alléguant que
Marx et Engels n’ont nulle part exposé leurs conceptions
philosophiques. Mais pareille allégation est peu convain-
cante, et si même elle était fondée, ce ne serait pas une
raison pour remplacer les conceptions philosophiques de
Marx et d’Engels par celles du premier penseur venu se
plaçant souvent à un point de vue totalement différent. Il
        <pb n="15" />
        LES QUESTIONS FONDAMENTALES DU MARXISME 13
faut se rappeler que nous disposons de données suffisantes
pour nous faire une idée juste des conceptions philoso-
phiques de Marx et d’Engels (*).

Ces conceptions sous leur aspect définitif ont été expo-
sées d’une façon assez complète, quoique sous forme polé-
mique, dans la première partie du livre d’Engels : Herrn
Eugen Dührings Umwdälzung der Wissenschaft (dont il y a
plusieurs traductions russes). Dans la remarquable bro-
chure du même auteur : Ludwig Feuerbach und der Aus-
gang der klassischen deutschen Philosophie (brochure tra-
duite par nous en russe et munie d’une préface et de notes
explicatives), les conceptions qui constituent la base philo-
sophique du marxisme sont exposées cette fois sous une
forme positive. Une caractéristique brève, mais brillante,
de ces mêmes conceptions, dans leurs rapports avec l’agnos-
ticisme, a été fournie par Engels dans la préface à la tra-
duction anglaise de la brochure Socialisme utopique et
socialisme scientifique (3). En ce qui concerne Marx, il y
a lieu de signaler, comme ayant une très grande impor-
tance pour la compréhension du côté philosophique de sa
doctrine, d’abord la caractéristique de la dialectique maté-
rialiste faite par lui-même, en opposition avec la dialectique
idéaliste de Hegel, dans la préface de la deuxième édition du
premier tome du Capital ; ensuite, les nombreuses obser-
vations détaillées, consignées en passant dans le même
tome au fur et à mesure de l’exposé. Telles pages de la
Misère de la Philosophie sont également, à certains égards,
de la plus haute importance (4). Enfin, le processus de
l’évolution des idées philosophique de Marx et Engels se
dégage avec une netteté suffisante de leurs premiers écrits,
publiés tout récemment par F. Mehring sous le titre : Aus
dem literarischen Nachlass von Karl Marx, Friedrich Engels
und Ferdinand Lassalle, Stuttgart 1902.

Dans sa thèse de doctorat, intitulée Differenz der De-
mokritischen und Epikureischen Naturphilosophie, de
même que dans certains articles reproduits par Mehring
dans le premier tome de l’édition précitée, le jeune Marx
apparaît encore comme l’idéaliste pur sang de l’école hégé-
lienne. Mais, dans les articles publiés d’abord dans les
Deutsch-Franzôsische Jahrbücher et insérés maintenant

(*) Le livre de VI. Verigo : Maræ als Philosoph (Berne et Leip-
zig, 1904), est consacré à la philosophie de Marx et Engels. Mais
il est difficile d’imaginer œuvre aussi peu satisfaisante que celle-là.
        <pb n="16" />
        14 G. V. PLÉKHANOV

dans le même tome premier, Marx, et avec lui Engels, qui
collabora égafement aux Jahrbücher, se place déjà ferme-
ment au point de vue de l’humanisme de Feuerbaeh (5).
Dans l’ouvrage intitulé Die Heilige Familie, oder Kritik der
kritischen Kritik, publié en 1845 et reproduit dans le deu-
xième tome de l’édition de Mehring, les deux auteurs,
c’est-à-dire Marx et Engels, réalisent quelques progrès
importants en ce qui concerne le développement de la phi-
losophie de Feuerbach. Dans quelle direction ils avaient
entrepris ce travail, on le voit par ces onze Thèses sur Feuer-
bach que Marx avait rédigées au printemps de 1845 et
qu’Engels avait publiées dans l’annexe à la brochure
Ludwig Feuwerbach que nous avons mentionnée plus haut
(6). En un mot, ce ne sont pas les matériaux qui manquent
en l’occurrence ; seulement il faut savoir s’en servir, c’est-
à-dire être préparé à les comprendre. Mais précisément les:
lecteurs actuels n’y sont pas préparés et, par suite, ne savent
pas s’en servir.

Et pourquoi ? Pour des raisons multiples. L’une des
plus importantes c’est qu’actuellement on connaît très
mal, premièrement, la philosophie Khégélienne, sans
laquelle il est difficile de s’assimiler la méthode de Marx,
et, deuxièmement, Phisftoire du matérialisme, sans laquelle
on ne peut se faire une idée nette de la doctrine de Feuer-
bach, qui fut, en philosophie, le prédécesseur immédiat
de Marx, et qui a fourni, dans une mesure considérable, la
base philosophique de la conception du monde de Marx et
Engels.

On présente ordinairement l’ « humanisme » de Feuer-
bach comme une chose très confuse et indéterminée. F. A.
Lange, qui a beaucoup contribué à répandre, dans le
« grand public » et le monde savant, une idée complètement
fausse de l’essence du matérialisme et de son histoire, se
refuse complètement à reconnaître l’ « humanisme » de
Feuerbach comme une doctrine matérialiste. L’exemple de
F. A. Lange a été suivi par la presque totalité de ceux qui
ont écrit sur Feuerbach, tant en Russie qu’à l’étranger.
P. A. Berline, qui dépeint l’humanisme de Feuerbach
comme une sorte de matérialisme non « pur &gt; (*), n’a pu,
visiblement, non plus, se soustraire à l’influence de Lange.
(7) Voir son livre intéressant : l’Allemagne à la veille de la
Révolution de 1848, Saint-Pétersbourg, 1906, pages 228-22%.
        <pb n="17" />
        LES QUESTIONS FONDAMENTALES DU MARXISME . 15

Nous avouons ne pas voir très clairement ce que pense sur
cette question Fr. Mehring, le meilleur et peut-être l’unique
connaisseur de la philosophie parmi les social-démocrates
allemands. Par contre, il nous est parfaitement clair que
Marx et Engels voyaient en Feuerbach un matérialiste.
I est vrai qu’Engels souligne l’inconséquence de Feuer-
bach. Mais cela ne l'empêche aucunement de reconnaître
les principes fondamentaux de sa philosophie comme pure-
ment matérialistes (7). Et il ne peut en être autrement pour
quiconque se donne la peine d’étudier à fond la doctrine
de Feuerbach.

En disant cela, nous nous rendons parfaitement compte
que nous risquons d’étonner un grand nombre de nos lec-
teurs. Mais cela ne doit pas nous effrayer, car il avait raison
le penseur antique qui disait que l’étonnement était le com-
mencement de la science. Et pour que nos lecteurs ne res-
tent pas, pour ainsi dire, au stade de l’étonnement, nous
leur recommandons; avant tout, de se demander ce que
Feuerbach voulait exprimer au juste, lorsque, esquissant
brièvement, mais d’une façon très caractéristique, son
curriculum vitæ philosophique, il écrivait : « Dieu fut ma
première pensée, la raison ma seconde, et l’homme ma
troisième et dernière ». Nous affirmons que cette question
trouve incontestablement sa solution dans ces mots très
significatifs de Feuerbach lui-même : « Dans la discussion
entre le matérialisme et le spiritualisme, il s’agit… de la
tête humaine... Une fois fixés sur la matière dont le cerveau
est fait, mous arriverons bientôt à une vue nette en ce qui
concerne également toute autre matière, en ce qui concerne
la matière en général » (*). Ailleurs, il déclare que son
anthropologie, c’est-à-dire son humanisme, signifie nnique-
ment que Dieu. n’est autre chose que l’esprit humain lui-
même (**). Ce point de vue anthropologique, remarque
Feuerbach, n’était pas étranger déjà à Descartes lui-même
(***). Mais que signifie tout cela? Cela signifie que Feuer-
bach avait pris « l’homme » pour point de départ de ses rai-

(*) Ueber Spiritualismus und Materialismus, Œuvres, X, p. 128.
(°*) Œuvres, IV, p. 249.
(°*") Ibid, p. 249.

Li
        <pb n="18" />
        16 G. V. PLÉKHANOV

sonnements philosophiques uniquement parce qu’il espérait,
en partant de ce point, arriver plus tôt au but, qui était de
donner une idée juste de la matière, en général, et de ses
rapports avec « l’esprit ». Par conséquent, nous avons,
dans ce cas, affaire à un procédé méthodologique dont la
valeur était conditionnée par les circonstances de temps et
de lieu, c’est-à-dire par les modes de raisonner coutumiers
aux savants allemands, ou simplement aux Allemands cul-
tivés de l’époque (*), mais qui ne dépendait nullement d’une
conception particulière quelconque du monde (8).

On voit déjà, d’après notre citation des paroles de Feuer-
bach à propos de la « tête humaine », qu’à l’époque où il
les écrivit, la question de la « matière dont est fait le cer-
veau &gt; avait été résolue dans un sens purement matéria-
liste. Et cette solution de la question avait été adoptée
également par Marx et Engels. Elle devint la base de leur
propre philosophie, ce qui ressort avec la clarté la plus
complète des ouvrages d’Engels : Ludwig Feuerbach et
Anti-Dühring, que nous avons déjà mentionnés. Voilà pour-
quoi nous devons examiner cette solution de plus près, car
en l’étudiant, nous étudierons en même temps le côté phi-
losophique du marxisme.

Dans son article intitulé : Vorläufige Thesen zur Reform
der Philosophie, paru en 1842, et qui exerça une très grande
influence sur Marx, Feuerbach déclare que « les véritables
rapports entre le penser et l’être doivent être exprimés de
la façon suivante : l’être est le sujet, et le penser est l’attri-
but &gt;». La pensée est conditionnée par l’être, mais non l’être
par la pensée. L’être est conditionné par soi-même. a son
fond en soi-même (**).

Cette conception des rapports de l’être avec la pensée
mise par Marx et Engels à la base de l’interprétation maté-
rialiste de l’histoire constitue le résultat le plus important
de cette critique de l’idéalisme hégélien qui, dans ses traits
principaux, avait été faite par Feuerbach lui-même, et dont
les conclusions peuvent être résumées ainsi :

Feuerbach a trouvé que la philosophie de Hegel avait
supprimé la contradiction existant entre l’être et le penser.

(") Feuerbach dit très bien lui-même que le début de toute
philosophie est déterminé par l’état précédent de la pensée philoso-
phique.

(") apres, II, p. 263 (Œuvres, édition de l’Institut Marx et Engels,
t.L p. 71.)
        <pb n="19" />
        LES QUESTIONS FONDAMENTALES DU MARXISME = 17

Mais, selon lui, elle a supprimé cette contradiction tout
en se maintenant à l’intérieur de celle-ci, c’est-à-dire d’un
des éléments de cette contradiction, à savoir la pensée.
Chez Hegel, la pensée c’est précisément l’être : la pensée
est sujet, l’être est attribut (*). Il s’ensuit que Hegel — et
en général l’idéalisme — ne supprime la contradiction
qu’au moyen de la suppression d’un de ses éléments cons-
lilutifs, à savoir l’être ou l’existence de la matière, de la
nature, Mais supprimer un des éléments constitutifs de la
contradiction ne signifié nullement résoudre cette contra-
diction. « La doctrine de Hegel d’après laquelle la nature
« est posée &gt; par l’idée ne représente que la traduction
en langage philosophique de la doctrine théologique suivant
laquelle la nature est créée par Dieu, la réalité, la matière,
par un être abstrait, immatériel » (**). Et cela ne se
rapporte pas seulement à l’idéalisme absolu de Hegel. L’idéa-
lisme transcendant de Kant, suivant lequel le monde exté-
rieur reçoit ses lois de la Raison, et non inversement, est
étroitement apparenté à la conception théologique selon
laquelle c’est la raison divine qui dicte au monde les lois qui
le régissent (***). L’idéalisme n’établit pas l’unité de l’être
et de la pensée et ne peut pas l’établir, il la brise, au con-
traire. Le point de départ de la philosophie idéaliste — le
moi, comme principe philosophique fondamental — est
totalement erroné. Le point de départ de la philosophie véri-
table doit être non pas le moi, mais le moi et le toi. Seul,
ce point de départ permet d’arriver à une juste compréhen-
sion des rapports entre la pensée et l’être, entre le sujet
et l’objet. Je suis « moi » pour moi-même et simultanément
« toi &gt; pour un autre. Je suis en même temps sujet et
objet. Et il faut remarquer, en outre, que « moi », ce n’est
pas l’être abstrait avec lequel opère la philosophie idéaliste.
Je suis un être réel ; mon corps appartient à mon essence $
bien plus, mon corps, considéré comme un tout, c’est préci-
Sément mon « moi », ma véritable entité. Ce n’est pas l’être
abstrait qui pense, mais précisément cet être réel, ce corps.
Il en résulte que, contrairement à ce qu’affirment les idéa-
listes, c’est l’être matériel réel qui est sujet, et la pensée
attribut. Et c’est précisément en cela que consiste l’unique
solution possible de cette contradiction entre l’être et le

(°) Œuvres, Il, p. 261.

(**) Ibid, p. 262.

(°**) Ibid. p. 295.
        <pb n="20" />
        _18 G. V. PLÉKHANOV

penser, laquelle se butait sans résultat à l’idéalisme.
Dans le cas présent, on ne supprime pas un seul des élé-
ments de la contradiction ; ils sont conservés tous les deux,
tout en manifestant leur véritable unité. « Ce qui, pour
moi, ou subjectivement, est un acte purement spirituel,
immatériel, non-sensible est en soi, objectivement, un acte
matériel sensible » (*).

. Remarquez qu’en disant cela, Feuerbach se rapproche
de Spinoza, dont il exposait la philosophie avec beaucoup
de sympathie déjà à l’époque où son propre divorce avec
l’idéalisme ne se dessinait qu’à peine, c’est-à-dire lorsqu’il
écrivait son histoire de la nouvelle philosophie (9). En 1843,
il remarquait très finement dans ses Grundsätze que le pan-
théisme est un matérialisme théologique, une négation de
la théologie, négation qui se maintient à un point de vue
théologique. C’est dans cette confusion du matérialisme
avec la théologie que résidait l’inconséquence de Spinoza,
inconséquence qui, cependant, ne l’empêcha pas de trouver
« l’expression juste, au moins pour son temps, pour les
concepts matérialistes de l’époque moderne ». Aussi Feuer-
bach appelle-t-il Spinoza « le Moïse des libres-penseurs et
matérialistes modernes » (**). En 1847, Feuerbach pose la
question : « Qu’est-ce que Spinoza appelle, logiquement ou
métaphysiquement, substance, et théologiquement, Dieu ? »
Et, à cette question, il répond catégoriquement : « Rien
d’autre que la nature ». Il voit le défaut principal du spino-
zisme en ce que, « l’essence sensible, antithéologique de la
nature, prend chez lui l’aspect d’un être abstrait, métaphy-
sique ». Spinoza a supprimé le dualisme de Dieu et de la
nature, car il considère les phénomènes naturels comme
étant des actes de Dieu. Mais, précisément parce que les
phénomènes naturels sont à ses yeux les actes de Dieu, ce
dernier reste chez lui une sorte d’être distinct de la nature et
sur lequel celle-ci s’appuie. Dieu se présente comme sujet, la
nature comme attribut. La philosophie, qui s’est définitive-
ment émancipée des traditions théologiques, doit supprimer
ce défaut considérable de la philosophie, exacte au fond, de
Spinoza. « À bas cette contradiction ! &gt; s’exclame Feuer-
bach. Non pas Deus sive natura, mais Aut deus aut natura.
C’est là qu’est la vérité (***).

() Œuvres, II, p. 350.
(**) Ibid, p. 291.
(***) Ibid, p. 350.
        <pb n="21" />
        LES QUESTIONS FONDAMENTALES DU MARXISME = 19

Ainsi donc, l’« humanisme » de Feuerbach apparaît
comme n’étant pas autre chose que le spinozisme, débar-
rassé de son appendice théologique. Et c’est précisément ce
Spinozisme, débarrassé de son appendice théologique par
Feuerbach, que Marx et Engels adoptèrent, lorsqu’ils eurent
rompu avec l’idéalisme.

Mais débarrasser le spinozisme de son appendice théo-
logique signifiait mettre à jour son véritable contenu maté-
rialiste. Par conséquent, le spinozisme de Marx et Engels,
c’était précisément le matérialisme le plus moderne (10).

Mais ce n’est pas tout. Le penser n’est pas la cause de
l’être, mais sa conséquence, ou plus exactement sa pro-
priété. Feuerbach dit : Folge und Eigenschaft (conséquence
et propriété). Je sens et je pense, non point comme un sujet
opposé à l’objet, mais comme un sujet-objet, comme un
être réel, matériel. Et l’objet est pour moi, non seulement
la chose que je sens, mais aussi le fondement, la condition
indispensable de ma sensation. Le monde objectif ne se
trouve pas seulement en dehors de moi, il est aussi dans moi-
même, dans ma propre peau (11). L'homme n’est qu’une
partie de la nature, qu’une partie de l’être : c’est pourquoi
il n’y a pas de place pour la contradiction entre sa pensée
et son être. L’espace et le temps n’existent pas seulement
pour la pensée. Ils sont également des formes de l’être. Ils
Sont des formes de ma contemplation. Mais ils le sont uni-
quement pour la raison que je suis moi-même un être
vivant dans le temps et dans l’espace et que je ne perçois
et ne sens qu’en tant que je suis un tel être. De facon
Sénérale, les lois de l’être sont en même temps aussi les
lois du penser.

Ainsi s’exprimait Feuerbach (*). Et c’est également ce
que disait Engels, quoique en d’autres termes, dans sa
polémique contre Dühring (12). On voit déjà quelle partie
importante de la philosophie de Feuerbach a passé dans
la philosophie de Marx et Engels.

Si Marx a commencé l’œuvre de son interprétation
Matérialiste de l’histoire par la critique de la philosophie
hégélienne du droit, il n’a pu procéder ainsi que parce que
la critique de la philosophie spéculative de Hegel avait déjà
été faite par Feuerbach.

() Œuvres, II, p. 334, et X, pp. 184-186.
        <pb n="22" />
        20 G. V. PLÉKHANOV

Même en critiquant dans ses thèses Feuerbach, Marx
développe et complète assez souvent les idées de ce dernier.
Voici un exemple tiré du domaine de la « gnoséologie ».
D’après Feuerbach, l’homme, avant de penser à l’objet,
éprouve sur soi son action, le contemple, le sent.

Marx a en vue cette pensée de Feuerbach, lorsqu’il dit :
« Le principal défaut du matérialisme — y compris celui
de Feuerbach — consistait jusqu’ici en ce qu’il ne consi-
dérait la réalité, le monde objectif et sensible que sous la
forme de l’objet ou sous la forme de la contemplation,
non comme activité humaine concrète, non comme exer-
cice pratique, non subjectivement ». C’est ce défaut du
matérialisme, dit Marx plus loin, qui explique que Feuer-
bach, dans son livre sur l’Essence du christianisme, ne con-
sidère comme activité vraiment humaine que l’activité
théorique. En d’autres termes, Feuerbach fait ressortir
le fait que notre « moi » connaît l’objet seulement en
s’exposant à son action (*) ; cependant que Marx réplique :
notre « moi » connaît l’objet en agissant à son tour
sur lui. La pensée de Marx est parfaitement juste ;
déja Faust avait dit: « Au commencement était l’ac-
tion ». Certes, pour la défense de Feuerbach, on peut
répondre qu’aussi bien dans le processus de notre
action sur les objets, nous ne connaissons leurs propriétés
que dans la mesure où ils agissent, à leur tour, sur nous.
Dans les deux cas, la pensée est précédée de la sensation :
dans les deux cas, nous éprouvons d’abord les propriétés
des objets, et ce n’est qu’après que nous pensons à eux.
Mais Marx ne le niait pas. Pour lui, il ne s'agissait pas du
fait incontestable que la sensation précède la pensée,
mais du fait que l’homme est amené à la pensée princi-
palement par les sensations qu’il éprouve dans le proces-
sus de son action sur le monde extérieur. Et comme cette
action sur le monde extérieur lui est imposée par la lutte
pour l’existence, la théorie de la connaissance est, chez
Marx, étroitement liée à sa conception matérialiste de l’his-
toire. Ce n’est pas sans raison que ce même penseur, qui
avait rédigé contre Feuerbach la thèse dont il a été ques-
tion plus haut, a écrit dans le premier tome de son Capital:
« En agissant sur la nature, en dehors de lui, l’homme
modifie en même temps sa propre nature ». Cette formule

(*) « Le penser, dit-il, est précédé A Pêtre ; avant de penser la
qualité, tu la sens. » (Œuvres, II, p. 253.)
        <pb n="23" />
        LES QUESTIONS FONDAMENTALES DU MARKXISME = 2i
ne révèle tout son sens profond qu’à Ia lumière de la
théorie de la connaissance formulée par Marx. Et nous
verrons dans la suite à quel point cette théorie est confir-
mée par l’histoire de la civilisation, et, entre autres, par
la linguistique.

Il faut reconnaître cependant que la théorie de la con-
naissance de Marx provient en droite ligne de celle de
Feuerbach ou, si l’on veut, qu’elle est, à proprement parler,
celle de Feuerbach, mais seulement approfondie d’une
façon géniale par Marx.

Ajoutons, en passant, que ce perfectionnement génial
avait été suggéré par l’ «esprit de l’époque ». Cette ten-
dance à considérer ce rapport d’action et de réaction réci-
proque entre l’objet et le sujet précisément du côté où le
sujet joue en rôle actif, était le reflet de l’état d’esprit qui
animait la société de l’époque, où se précisa la conception
du monde de Marx et d’Engels (13). La révolution de 1848
n’était plus loin.

TI

La théorie de l’unité du sujet et de l’objet, du penser et
de l’être, qui est propre aussi bien à Feuerbach qu’à Marx
et à Engels, a été également celle des matérialistes les plus
éminents des XVII° et XVIII siècles.

Nous avons montré ailleurs (*) que La Mettrie et Dide-
rot étaient arrivés — quoique, il faut le dire, chacun par
Une voie distincte — à une conception du monde qui était
« une espèce de spinozisme », c’est-à-dire à un’ spino-
zisme privé de son appendice théologique, qui défigurait
Son contenu véritable. Il serait aisé de démontrer qu’en ce

a qui concerne l’unité du sujet et de l’objet, Hobbes est éga-
z lement très proche de Spinoza. Mais cela nous mènerait
: trop loin. Et puis, il n’y a aucune nécessité pressante à
ÿ le faire. Il sera vraisemblablement plus intéressant pour le
lecteur de constater qu’actuellement tout naturaliste qui
réfléchit tant soit peu à la question des rapports entre le
penser et l’être, aboutit à cette théorie de leur unité que

Nous avons trouvée chez Feuerbach.
() Voir l’article intitulé : « Bernstein et le matérialisme », dans
Notre recueil Critique de nos critiques (Plékhanov, Œuvres, t. XD.
        <pb n="24" />
        22 G. V. PLÉKHANOV

Lorsque Huxley écrivait : « De nos jours, aucun de
ceux qui sont au courant de la science contemporaine et
qui connaissent les faits, ne peut douter qu’il faille cher-
cher les bases de la psychologie dans la physiologie du sys-
tème nerveux et que ce qu’on appelle l’activité de l’esprit
ne soit un complexe des fonctions cérébrales » (*), il expri-
mait précisément ce que disait Feuerbach. Seulement, il y
rattachait des conceptions bien moins claires, et c’est pour-
quoi il a pu tenter d’allier sa manière de voir au scepti-
cisme philosophique de Hume (**).

De même, le « monisme » de Haeckel, cette doctrine
qui fit tant de bruit, n’est rien d’autre qu’une doctrine pure-
ment matérialiste, au fond proche de la doctrine de Feuer-
bach sur l’unité du sujet et de l’objet. Mais Haeckel connaît
très mal l’histoire du matérialisme, et c’est pourquoi il
juge nécessaire de combattre le « caractère unilatéral » de
ce dernier, alors qu’il aurait dû se donner la peine d’étu-
dier la théorie matérialiste de la connaissance dans la
forme qu’elle avait prise chez Feuerbach et Marx. Cela
l’aurait préservé lui-même de bien des erreurs et des opi-
nions unilatérales, qui facilitent considérablement à ses
adversaires leur lutte contre lui sur le terrain philoso-
phique (14). ,

Dans ses différents ouvrages, comme, par exemple, dans
le rapport intitulé Cerveau et âme, lu au 66° congrès des
naturalistes et médecins allemands à Vienne (26 septembre
1894), Auguste Forel (***) se rapproche de très près du
matérialisme moderne, du matérialisme de Feuerbach-Marx-
Engels. Par endroits, Forel non seulement exprime des
idées très proches de celles de Feuerbach, mais, ce qui est
vraiment frappant, il dispose ses arguments exactement
de la même façon que Feuerbach.

D’après Forel, chaque jour nous apporte de nouvelles
preuves convaincantes du fait que la psychologie et la phy-
siologie du cerveau ne sont que deux façons différentes de
considérer « une seule et même chose ». Le lecteur n’aura
pas oublié le point de vue identique de Feuerbach, que
nous avons cité plus haut, sur cette question. Ce point de
vue, on peut le compléter ici par cette phrase de Feuer-

Gi ame, a 2 sa philosophie, p. 108.

(?**) Voir également le troisième chapitre de son livre : l’Ame et
le Système nerveux. Hygiène et Pathologie, Paris, 1906.
        <pb n="25" />
        LES QUESTIONS FONDAMENTALES DU MARXISME = 23
bach : « Je suis un objet psychologique pour moi-même,
mais un objet physiologique pour autrui » (*). En fin de
compte, l’idée principale de Forel se réduit à la thèse que
la conscience est « un réflexe intérieur de l’activité céré-
brale » (**). Et cela est déjà une conception purement
matérialiste.

Les idéalistes et les kantistes de toute espèce et de toute
nuance objectent aux matérialistes que nous ne pouvons
directement connaître que le seul côté psychique des phé-
nomènes dont il est question chez Forel et chez Feuerbach.
Cette objection, Schelling l’avait déjà formulée d’une façon
extrêmement saillante. Il disait que « l’esprit restera à
jamais une île, à laquelle on ne saurait accéder de l’océan
de la matière, à moins de faire un saut ». Forel sait parfai-
tement cela, mais il prouve d’une façon concluante que la
science serait vraiment impossible, si nous ne voulions pas
dépasser les limites de cette île. « Chaque homme, disait-il,
n’aurait que la psychologie de son subjectivisme et devrait
positivement mettre en doute l’existence du monde exté-
rieur, y compris celle des autres hommes » (***). Mais pareil
doute est une absurdité (15). « Les conclusions tirées par
analogie, l’induction appliquée selon les sciences naturelles
et physiques, la comparaison de l’expérience de nos cinq
sens, nous prouvent l’existence du monde extérieur, ainsi
que celle de nos semblables et de leur psychologie. De même,
elles nous montrent qu’il y a une psychologie comparative,
une psychologie des animaux. Enfin, notre propre psycho-
logie serait pour nous incompréhensible et remplie de con-
tradictions, si nous voulions la considérer en dehors de tout
rapport avec l’activité de notre cerveau ; elle serait en con-
tradiction surtout avec la loi de la conservation de l’éner-
gie &gt; ges),

Feuerbach ne se borne pas à repérer les contradictions
dans lesquelles tombent inévitablement ceux qui répudient
le point de vue matérialiste ; il montre aussi par quel
chemin les idéalistes accèdent à leur « île », Il dit : « Je
suis moi pour moi-même et foi pour les autres. Mais je ne
suis tel que comme être sensible, c’est-à-dire matériel. Mais

() Œuvres, II, p. 348-349.

(**) Die pyschischen Fähigkeiten der Ameisen, etc, Munich,
1901, p. 7.

(1) Fbid. p. 7 et 8

(1%) Fbid,
        <pb n="26" />
        24 G. V. PLÉKHANOV
la raison abstraite isole cet « être pour soi-même » en tant
que substance, atome, « moi », Dieu. C’est pourquoi elle
ne peut établir que d’une manière arbitraire la liaison entre
l’ «être pour soi-même » et l’« être pour les autres ». Ce
que je pense sans sensibilité, je le pense en dehors de toute
liaison » (*). Cette considération extrêmement impor-
tante est accompagnée chez Feuerbach de l’analyse du pro-
cessus d’abstraction qui aboutit à la naissance de la logique
hégélienne en tant que doctrine ontologique (**).

Si Feuerbach avait disposé des connaissances que four-
nit l’ethnologie actuelle, il aurait pu ajouter que l’idéa-
lisme philosophique procède historiquement de l’ani-
misme propre aux races primitives. Cela avait déjà été
indiqué par E. Taylor (***), et certains historiens de la phi-
losophie (****) commencent déjà à en tenir partiellement
compte — quoique, pour le moment, plutôt comme d’une
curiosité que comme d’un fait d’une importance théorique
considérable,

Tous ces considérations et arguments de Feuerbach non
seulement étaient bien connus de Marx et d’Engels qui y
avaient profondément réfléchi, mais ont indubitablement
contribué dans une très large mesure à former leur propre
conception du monde. Si, dans la suite, Engels manifesta
le plus grand mépris pour la philosophie allemande posté-
rieure à Feuerbach, c’est parce que cette dernière ne fai-
sait, à son avis, que ranimer les vieilles erreurs philoso-
phiques que Feuerbach avait déjà révélées. Et, en réalité, il
ent était ainsi. Pas un seul des critiques modernes du maté-
rialisme n’a apporté un argument qui n’ait déjà été réfuté,
soit par Feuerbach lui-même, soit encore, avant lui, par les
matérialistes français (16). Mais, pour les « critiques de
Marx » — E. Bernstein, K. Schmidt, B. Croce et autres —

(*) Œuvres, IL, p. 322.

Cr) « L’esprit absolu de Hegel n’est rien d’autre que l’esprit
abstrait, que l’esprit isolé de lui-même, ce qu’on appelle l’esprit
fini, de même que l’Etre infini de la théologie n’est rien d’autre
que l’Etre abstrait fini. » (Œuvres, II, p. 263.)

(°**) La civilisation primitive, Paris, 1876, t. II, p. 143. Il faut
d’ailleurs remarquer que Feuerbach a eu, à ce propos, une intuition
vraimient géniale. Il dit : « Le concept de Pobjet n’est primitivement
pas autre chose que le concept d’un autre « moi ». C’est ainsi que
l’homme conçoit dans l’enfance tous les objets comme des êtres agis-
sant librement et arbitrairement ; c’est pourquoi le concept de l’objet
naît, en énéral, par l’intermédiaire du toi, qui est le moi objectif ».
Reymond, Lausanne, 1905, p. 414-415.

(****) Voir T. Gomperz : Les penseurs de la Grèce, trad. parc Aus.
Reymond, Lausanne, 1905, p. 414-415,
        <pb n="27" />
        LES QUESTIONS FONDAMENTALES DU MARXISME = 25
la « piteuse panade éclectique » de la philosophie alle-
mande la plus moderne leur semble un plat tout à fait nou-
veau : ils en faisaient leur nourriture et, voyant qu’Engels
ne trouvait pas utile de s’en occuper, ils s’imaginèrent qu’il
« esquivait » l’examen d’une argumentation qu’il avait
depuis longtemps analysée et déclarée sans aucune valeur.
C’est une vieille histoire, mais cependant toujours neuve.
Les rats ne cesseront jamais de croire que le chat est beau-
coup plus fort que le lion.

Tout en reconnaissant la ressemblance frappante et,
en partie, l’identité des conceptions de Feuerbach et
de Forel, remarquons toutefois que, si ce dernier possède
des connaissances beaucoup plus considérables dans le do-
maine des sciences naturelles, Feuerbach lui était très supé-
rieur dans le domaine philosophique. C’est pourquoi Forel
commet des erreurs que nous ne trouvons pas chez Feuer-
bach. Forel appelle sa théorie la théorie psycho-physiolo-
gique de l’identité (*). À cela, il n’y a rien à objecter d’es-
sentiel, car toute terminologie est chose conventionnelle.
Mais comme la théorie de l’identité était autrefois à la base
d’une philosophie idéaliste très déterminée, Forel aurait
mieux fait d’appeler sa doctrine, franchement et coura-
Seusement, une doctrine matérialiste. Mais il a, visiblement,
conservé certains préjugés contre le matérialisme, et c’est
la raison pour laquelle il a choisi une autre appellation.
Voilà pourquoi nous trouvons nécessaire de signaler que
l’identité, dans le sens que lui donne Forel, n’a rien de com-
mun avec l’identité dans le sens idéaliste courant.

Les « critiques de Marx » ne savent pas cela non plus.
Dans sa polémique avec nous, K. Schmidt attribuait
aux matérialistes la doctrine idéaliste de l’identité.
En réalité, le matérialisme reconnaît l’unité du sujet et de
l’objet, mais nullement leur identité. Et c’était encore
Feuerbach qui avait bien expliqué cela.

Selon Feuerbach, l’unité du sujet et de l’objet, du pen-
ser et de l'être, n’a de sens que lorsque l’homme est pris
pour base de cette unité. Cela a encore un certain air
d’ « humanisme », et la plupart de ceux qui ont étudié
Feuerbach n’ont pas cru nécessaire de réfléchir sérieu-

, @) Voir son article intitulé : Die psycho-physiologische Iden-
titätstheorie als wissenschaftliches Postnlat, dans le recueil Fests-
chrift, 1, Rosenthal, Leipzig, 1906, l'e partie, p. 119-132.
        <pb n="28" />
        26 G. V. PLÉKHANOV
sement à la façon dont l’homme sert de base d’unité
des oppositions ci-dessus indiquées. En réalité, Feuerbach
comprend cela de la façon suivante : « Là seulement, dit-il,
où la pensée n’est pas un sujet pour soi-même, mais l’attri-
but d’un être réel [c’est-à-dire matériel], là seulement
elle n’est pas détachée de l’être » (*). Or, dans quels
systèmes philosophiques la pensée est-elle « sujet pour soi-
même », c’est-à-dire quelque chose d'indépendant de l’exis-
tence corporelle de l’individu pensant ? La réponse est
claire : dans les systèmes idéalistes. Les idéalistes trans-
forment d’abord la pensée en une entité autonome, indé-
pendante de l’homme (en « sujet pour soi »), et, ensuite,
ils déclarent que, dans cette entité — précisément parce
qu’elle a une existence distincte, indépendante de la
matière — se résout la contradiction entre l’être et la
pensée (17). Et elle s’y résout, en effet, car qu’est-ce que
cette entité ? C’est la pensée. Et cette pensée a une exis-
tence complètement indépendante. Mais cette solution de
la contradiction n’est qu’une solution purement formelle.
On y arrive uniquement, comme nous l’avons déjà dit, en
supprimant un des éléments de la contradiction, à savoir
l’être indépendant du penser. L’être apparaît comme une
simple propriété du penser, et lorsque nous disons que tel
objet existe, cela signifie seulement qu’il existe dans notre
pensée. C’est ainsi que le comprenait, par exemple, Schel-
ling. Pour lui, le penser était le principe absolu, dont pro-
cédait nécessairement le monde réel, c’est-à-dire la nature
et l’esprit « fini ». Mais comment ? Que signifiait l’exis-
tence du monde réel? Rien d’autre que l’existence
dans la pensée. Pour Schelling, l’univers n’était que
l’auto-contemplation de l’esprit absolu. l en était de
même chez Hegel. Mais Feuerbach ne se contenta pas
d’une pareille solution purement formelle de la contra-
diction entre le penser et l’être. Il montra qu’il n’y a et ne
peut y avoir de pensée indépendante de l’homme, c’est-à-
dire de l’être réel, matériel. La pensée est une activité du
cerveau. « Mais le cerveau n’est un organe de pensée qu’au-
tant qu’il est relié à une tête et à un corps humains » (**).

On voit maintenant dans quel sens l’homme est,
chez Feuerbach, la base de l’unité de l’être et du pen-
ser. Il l’est dans ce sens que lui-même n’est rien d’autre

(*) Œuvres, 11, p. 340.

(**) Ibid, p. 362 et 363.
        <pb n="29" />
        LES QUESTIONS FONDAMENTALES DU MARXISME 27

qu’un être matériel ayant la faculté de penser. Mais s’il
est un tel être, il est clair qu’aucun des éléments de la con-
tradiction n’a besoin d’être supprimé en lui : ni l’être, ni
le penser, ni la « matière », ni l’ « esprit », ni le sujet, ni
l’objet. Ils s’unissent en lui exactement comme dans un
sujet-objet. « Je suis et je pense. uniquement comme un
sujet-objet », dit Feuerbach.

Etre ne signifie pas exister dans la pensée. Sous ce rap-
port, la philosophie de Feuerbach est beaucoup plus claire
que celle de J. Dietzgen. « Prouver qu’une chose existe, dit
Feuerbach, c’est prouver qu’elle n’existe pas simplement
dans la pensée » (*). Et cela est parfaitement juste. Mais
cela veut dire que l’unité du penser et de l’être ne signifie et
ne peut nullement signifier leur identité.

Ici, apparaît l’un des traits les plus importants qui dis-
tinguent le matérialisme de l’idéalisme.

IV

Quand on dit que Marx et Engels ont été pendant un
certain temps des adeptes de Feuerbach, on veut souvent
dire par là que leur conception du monde se modifia dans
la suite et se distingua complètement de celle de Feuerbach.
C’est également ce que pense K. Diehl, qui trouve qu’on
exagère ordinairement beaucoup l’influence exercée par
Feuerbach sur Marx (**). C’est là un erreur formidable.
Même après avoir cessé de suivre Feuerbach, Marx et Engels
ont continué à partager une partie considérable de ses
vues philosophiques. C’est ce qui apparaît nettement dans

les thèses de Marx sur Feuerbach. Ces thèses ne réfutent
nullement les idées fondamentales de la philosophie de
Feuerbach ; elles les amendent seulement et, surtout, elles
demandent que ces idées soient, d’une façon plus consé-
quente que chez Feuerbach, appliquées à l'interprétation
de la réalité qui entoure l’homme et, en particulier, à l’in-
terprétation de la propre activité de ce dernier. « Ce n’est
pas le penser qui détermine l’être, c’est l’être qui détermine
le penser ». Cette pensée qui est à la base de toute la philo-
sophie de Feuerbach, Marx et Engels la mettent également

() Œuvers, X, p. 187.

(°*) Handwôrterbuch der Stautswissenschaften, V, p. 708.
        <pb n="30" />
        23 G. V. PLÉKHANOV _
à la base de l’interprétation matérialiste de l’histoire. Le
matérialisme de Marx et d’Engels est une doctrine beau-
coup plus développée que le matérialisme de Feuerbach.
Mais les conceptions matérialistes de Marx et d’Engels se
sont développées dans le sens même indiqué par la logique
interne de la philosophie de Feuerbach. Voilà pourquoi
ces conceptions, et particulièrement leur côté philosophique,
ne seront jamais complètement claires pour celui qui ne
voudra pas se donner la peine de savoir quelle partie con-
sidérable de la philosophie de Feuerbach est entrée dans la
conception du monde des fondateurs du socialisme scienti-
fique. Et si vous voyez quelqu’un s’efforcer de trouver un
« fondement philosophique’ &gt; au matérialisme historique,
soyez persuadé qu’il y a, dans le savoir de ce mortel, mal-
gré toute sa profondeur, une très grande lacune sous ce
rapport.

Mais laissons les esprits profonds à leur travail. Déjà
dans sa troisième thèse sur Feuerbach, Marx aborde le
problème le plus ardu de tous ceux qu’il devait affronter
dans le domaine de la « pratique » historique de l’homme
social et résoudre à l’aide du concept juste, élaboré par
Feuerbach, de l’unité du sujet et de l’objet. Cette thèse est
ainsi conçue : « La doctrine matérialiste, selon laquelle
les hommes sont le produit des circonstances et de l’éduca-
tion. ne tient pas compte du fait que les circonstances sont
modifiées précisément par les hommes et que l’éducateur
doit être éduqué lui-même ». Une fois ce problème résolu, le
« secret » de l’interprétation matérialiste de l’histoire est
trouvé. Mais, précisément, Feuerbach ne pouvait le résou-
dre. Dans le domaine de l’histoire, il restait idéaliste (18)
— tout comme les matérialistes français du XvIrt® siècle,
avec lesquels il avait d’ailleurs beaucoup de traits com-
muns. Ici, il fallut à Marx et à Engels contruire tout à neuf,
en utilisant le matériel théorique accumulé jusqu'alors par
la science sociale et, en particulier, par les historiens fran-
çais de l’époque de la Restauration. Mais, sous ce rapport
également, la philosophie de Feuerbach leur fournissait un
grand nombre d’indications précieuses. Feuerbach dit
notamment : « L'art, la religion, la philosophie et la science
ne sont que les manifestations ou les révélations de l’ « es-
sence humaine » (*), Il s’ensuit qu’il faut chercher dans

(°) Œuvres, II, p. 343.

*C
        <pb n="31" />
        _ LES QUESTIONS FONDAMENTALES DU MARXISME 29
« l’essence humaine » l’explication de toutes les idéologies,
C’est-à-dire que l’évolution de ces dernières est déterminée
par l’évolution de l’ «essence humaine ». Mais qu’est-ce
que l’ «essence humaine » ? À cela, Feuerbach répond :
« L’essence humaine ne réside que dans la communauté,
dans l’unité de l’homme avec l’homme » (*). Cest très
vague. Et nous voilà devant la limite que Feuerbach n’a
jamais dépassée (19). Mais c’est justement au delà de cette
limite que commence le domaine de cette interprétation
matérialiste de l’histoire que Marx et Engels ont découverte.
Cette interprétation nous indique les causes qui détermi-
nent, au cours de l’évolution humaine, « la communauté,
l’unité de l’homme avec l’homme », c’est-à-dire les rapports
mutuels que les hommes nouent entre eux. Cette limite ne
fait pas que séparer Marx de Feuerbach, elle montre égale-
ment à quel point ils sont proches l’un de l’autre.

On lit dans la sixième thèse sur Feuerbach que
l’essence humaine est l’ensemble de tous les rapports
sociaux. C’est bien plus précis que chez Feuerbach, mais
ici se révèlent peut-être plus clairement que partout ail-
leurs les rapports étroits existant entre la conception du
monde de Marx et la philosophie de Feuerbach.

Lorsque Marx écrivit cette thèse, il connaissait déjà
non seulement la direction dans laquelle il fallait chercher
la solution du problème, mais aussi la solution elle-même.
Dans son Introduction à la critique de la philosophie du
droit de Hegel, il avait montré que les rapports des hom-
mes en société, « les rapports juridiques, de même que
les formes d’Etat, ne peuvent être expliqués ni par eux-
mêmes, ni par ce qu’on appelle l’évolution générale de
l’esprit humain ; qu’ils ont leur racines dans les conditions
d’existence matérielles, dont l’ensemble a été dénommée
« société civile » par Hegel, à l’instar des Anglais et des
Français du xvir* siècle ; que l’anatomie de la société
civile doit être cherchée dans son économie ».

Il ne restait, dès lors, qu’à expliquer l’origine et l’évo-
lution de l’économie pour avoir la solution complète du
problème dont le matérialisme n’avait pu venir à bout plu-
sieurs siècles durant. C’est cette explication qui a été donnée
par Marx et Engels.

(*) Œuvres, II, p. 344.
        <pb n="32" />
        30 G. V. PLÉKHANOV

Il va de soi qu’en parlant de solution complète de ce
srand problème, nous n’avons en vue que sa solution géné-
rale, algébrique, que le matérialisme n’avait pu trouver
durant plusieurs siècles. Il va de soi qu’en parlant de solu-
tion complète, nous avons en vue non pas l’arithmétique
du développement social, mais son algèbre, non pas l’ex-
plication des causes des différents phénomènes, mais l’ex-
plication de la manière dont il faut s’y prendre pour décou-
vrir ces causes. Cela signifie que l’interprétation matéria-
liste de l’histoire a surtout une valeur méthodologique.
Engels le comprenait parfaitement lorsqu’il écrivait : « Ce
qu’il nous faut, ce ne sont pas tant les résultats bruts que
l’étude : les résultats ne sont rien sans l’évolution qui y a
conduit » (*). Mais c’est ce que ne comprennent, la plupart
du temps, ni les « critiques » de Marx — auxquels le Sei-
gneur pardonnera, comme on dit — ni certains de ses
« adeptes », ce qui est bien pire. Michel-Ange disait de
lui-même : « Mes connaissances engendreront un grand
nombre d’ignorants ». Cette prédiction s’est vérifiée, mal-
heureusement. Maintenant, ce sont les connaissances de
Marx qui engendrent des ignorants. La faute n’en est évi-
demment pas à Marx, mais à ceux qui disent tant de sot-
tises en son nom. Mais pour éviter ces sottises, il faut
précisément comprendre la valeur méthodologique du ma-
térialisme historique.

Un des plus grands mérites de Marx et d’Engels à
l’égard du matérialisme est d’avoir créé une méthode juste.
En concentrant tous ses efforts sur la lutte contre l’élément
spéculatif de la philosophie de Hegel, Feuerbach en avait
peu apprécié et utilisé l'élément dialectique. Il déclarait :
« La véritable dialectique n’est nullement un monologue
du penseur solitaire avec lui-même, c’est un dialogue entre
le moi et le toi » (**). Mais, premièrement, chez Hegel,
la dialectique n’avait pas non plus la valeur d’ « un mono-
logue du penseur solitaire avec lui-même », et, deuxième-
ment, l’observation de Feuerbach définit de façon juste le

(*) Œuvres posthumes, I, p- 471.

(**) Œuvres, II,\ p. 345.
        <pb n="33" />
        LES QUESTIONS FONDAMENTALES DU MARXISME _ 31
point de départ, mais non la méthode de la philosophie.
Cette lacune a été comblée par Marx et Engels, qui avaient
compris qu’il ne fallait pas, en combattant la philosophie
spéculative de Hegel, ignorer sa dialectique. Certains cri-
tiques affirment que, dans les premiers temps qui sui-
virent sa rupture avec l’idéalisme, Marx manifestait égale-
ment une grande indifférence à l’égard de la dialectique.
Mais cette opinion, qui semble exacte à première vue, est
démentie par le fait, signalé plus haut, que déjà, dans les
Deutsch-franzôsische Jahrbücher, Engels traitait de la mé-
thode comme de l’âme même du nouveau système (*).

Et, en tout cas, la deuxième partie de la Misère de la
philosophie ne laisse aucun doute sur le fait que Marx, à
l’époque de sa polémique avec Proudhon, appréciait parfai-
tement la valeur de la méthode dialectique et savait bien
s’en servir. Dans cette discussion, la victoire de Marx sur
Proudhon était celle d’un homme sachant penser dialecti-
quement sur un autre homme qui, lui, n'avait pas su com-
prendre l’essence de la dialectique, mais s’était efforcé
cependant d’appliquer la méthode dialectique à l’analyse
de la société capitaliste. Et cette même deuxième partie
de la Misère de la philosophie monire que la dialectique
qui, chez Hegel, avait eu un caractère purement idéaliste,
et l’avait gardé chez Proudhon, dans la mesure où celui-ci
se l’était assimilée, avait été assise par Marx sur un fon-
dement matérialiste (20).

Dans la suite, caractérisant sa dialectique matérialiste,
Marx écrivait : « Pour Hegel, le processus logique qu’il
transforme même en sujet autonome, en le dénommant idée,
est le démiurge de la réalité, laquelle n’est autre chose
que sa manifestation extérieure. Pour moi, c’est juste le
contraire : l’idéal n’est que le matériel transformé et tra-
duit dans le cerveau humain ». Cette caractéristique pré-
suppose un accord complet avec Feuerbach, premièrement,
en ce qui concerne l’opinion sur l’ « idée » de Hegel, et
deuxièmement, en ce qui concerne les rapports entre la
pensée et l’être, Seul, un homme convaineu de la justesse
du principe fondamental de la philosophie de Feuerbach :
ce n’est pas le penser qui conditionne l’être, mais l’être

(*) Engels n’avait pas en vue sa seule personnalité, mais, en géné-
ral, tous ceux qui avaient les mêmes idées : « Il nous faut. »,
disait-il Nul doute que Marx était de ceux qui pensaient comme lui.
        <pb n="34" />
        32 G. V. PLÉKHANOV
qui conditionne le penser, était capable de « mettre sur
ses pieds » la dialectique hégélienne.

Beaucoup de gens confondent la dialectique avec la doc-
trine de l’évolution. La dialectique est, en effet, une doc-
trine de l’évolution. Mais elle diffère essentiellement de la
vulgaire « théorie de l’évolution », qui repose essentielle-
ment sur ce principe que ni la nature, ni l’histoiré ne font
de bonds, et que tous les changements ne s’opèrent dans
le monde que graduellement. Déjà Hegel avait démontré
que, comprise ainsi, la doctrine de l’évolution était incon-
sistante et ridicule.

« Quand on veut se représenter l’apparition ou la dis-
parition de quelque chose — dit-il dans le premier tome
de sa Logique — on se les représente ordinairement comme
une apparition ou une disparition graduelles. Pourtant les
transformations de l’être sont non seulement le passage
d’une quantité à une autre, mais aussi le passage de la
quantité à la qualité et inversement, passage qui, entrai-
nant la substitution d’un phénomène à un autre, est une
rupture de la progressivité » (*). Et chaque fois qu’il y a
rupture de la progressivité, il se produit un bond dans le
cours du développement. Hegel montre ensuite par toute
une série d’exemples avec quelle fréquence des bonds se
produisent dans la nature aussi bien que dans l’histoire,
et il dévoile l’erreur ridicule qui est à la base de la vul-
gaire « théorie de l’évolution ». « A la base de la doctrine
de la progressivité, dit-il, se trouve l’idée que ce qui surgit
existe déjà effectivement, et reste imperceptible unique-
ment à cause de sa petitesse. De même, quand on parle de
disparition graduelle d’un phénomène, on se représente
que cette disparition est un fait accompli, et que le phé-
nomène qui prend la place du phénomène précédent existe
déjà, mais qu’ils ne sont encore perceptibles ni l’un ni
l’autre. Mais, de cette manière, on supprime en fait toute
apparition et toute disparition. Expliquer l’apparition ou
la disparition d’un phénomène donné par la progressivité
de la transformation, c’est tout ramener à une tautologie
fastidieuse, car c’est considérer comme prêt d’avance [c’est-
à-dire comme déjà apparu ou bien comme déjà disparu] ce
qui est en train d’apparaître ou de disparaître » (**).

() Wissenschaft der Logik, t. 1, Nuremberg, 1812, p. 313-314.

(*) En ce qui concerne da mostion des « bonds », voir notre
brochure L’infortune de M. Tikhomirov, Saint-Pétersbourg, édition
M. Malykh, p. 6-14 (v. l’annexe).
        <pb n="35" />
        LES QUESTIONS FONDAMENTALES DU MARXISME = 33

Marx et Engels ont entièrement adopté cette conception
dialectique de Hegel sur l’inévitabilité des bonds dans le
processus du développement. Engels la développe d’une
manière détaillée dans sa polémique avec Dühring et, à
cette occasion, il la « met sur ses pieds », c’est-à-dire sur
une base matérialiste.

C’est ainsi qu’il montre que le passage d’une forme
d’énergie à une autre ne peut s’accomplir autrement qu’au
moyen d’un bond (21). Ainsi, il cherche dans la chimie
moderne la confirmation du principe dialectique de la
transformation de la quantité en qualité. En général, les
lois de la pensée dialectique sont confirmées, selon lui,
par les propriétés dialectiques de l’être. L’être conditionne
ici encore le penser,

Sans entrer dans une caractéristique plus détaillée de
la dialectique matérialiste (sur ses rapports avec ce qu’on
peut appeler la logique élémentaire, parallèlement à la
mathématique élémentaire, voir notre préface à notre tra-
duction de la brochure Ludwig Feuerbach) (*), nous rappel-
lerons au lecteur que la théorie qui ne voyait dans le pro-
cessus de l’évolution que des modifications progressives
et qui domina au cours de ces vingt dernières années, a
commencé à perdre du terrain même dans le domaine de
la biologie, où elle était auparavant à peu près universel-
lement reconnue. Sous ce rapport, les travaux d’Armand
Gautier et d’Hugo de Vries semblent devoir faire époque.
ll suffit de dire que la théorie des mutations de Vries n’est
Autre chose.que la théorie de l’évolution des espèces s’opé-
rant par bonds. (Voir son ouvrage en deux tomes Die
Mutationstheorie, Leipzig 1901-1903 ; son rapport : Die
Mutationen und die Mutationsperioden bei der Entste-
hung der Arten, Leipzig 1901, ainsi que ses conférences à
l’université de Californie, éditées en traduction allemande
Sous le titre: Arten und Varietäten und ihre Entstehung
durch die Mutation, Berlin 1906) (22).

De l’avis de ce naturaliste éminent, le côté faible de la
théorie de Darwin sur lorigine des espèces est précisément
l’idée que cette origine peut être expliquée par des chan-
Jements graduels (**). Très intéressante également et très
juste est la remarque de De Vries, qui constate que la

(") Voir l’annexe Dialectique et Logique.

C*) Die Mutationen, p. 7-8.
        <pb n="36" />
        34 G. V. PLÉKHANOV

théorie des changements graduels, qui dominait dans la
doctrine de l’origine des espèces, a exercé une influence
défavorable sur l’étude expérimentale des questions se rat-
tachant à ce domaine (*).

Il convient d’ajouter que, dans les milieux naturalistes
modernes, et tout particulièrement parmi les néo-lamarc-
kitses, on observe une diffusion assez rapide de la théorie
de la matière animée, théorie d’après laquelle la ma-
tière en général, et particulièrement la matière orga-
kistes, on obesrve une diffusion assez rapide de la théorie
considérée par certains comme étant en opposition directe
avec le matérialisme (voir, par exemple, le livre de R. H.
Francé : Der heutige Stand der Darwin’schen Frage, Leip-
zig 1907), ne représente, en réalité, si elle est comprise
d’une façon juste, que la traduction, dans le langage natu-
raliste moderne, de la doctrine matérialiste de Feuerbach
de l’unité de l’être et du penser, de l’objet et du sujet (**).
On peut affirmer avec certitude que Marx et Engels auraient
montré le plus vif intérêt pour ce courant dans les sciences
naturelles, qui est, à la vérité, pour le moment, encore trés
insuffisamment étudié,

Alexandre Herzen dit avec raison que la philosophie
de Hegel, considérée par beaucoup comme conservatrice au
premier chef, est une véritable algèbre de la révolution (***).
Mais, chez Hegel, cette algèbre restait sans aucune applica-
tion aux questions brûlantes de la vie pratique. L'élément
spéculatif devait nécessairement introduire l’esprit de con-
servatisme dans la philosophie du grand idéaliste. Il en est
tout autrement de la philosophie matérialiste de Marx.
L’ « algèbre » révolutionnaire y apparaît dans toute la puis-
sance invincible de sa méthode dialectique. Marx dit :
« Dans sa forme mystique, la dialectique devint une mode
allemande, parce qu’elle semblait couvrir d’une auréole
l’état de choses existant. Sous sa forme rationnelle, la
dialectique n’est, aux yeux de la bourgeoisie et de ses
théoriciens, que scandale et horreur, parce que, outre la
compréhension positive de ce qui existe, elle englobe égale-
ment la compréhension de la négation, de la disparition

() Arten, ete, p. 421.

("") Sans parler de Spinoza, il ne faut pas oublier se beaucoup
de matérialistes français du xvin° siècle penchaient vers la théorie de
la « matière animée ».

(***) Voir Engels : Ludwig Feuerbach, p. 1-5.
        <pb n="37" />
        LES QUESTIONS FONDAMENTALES DU MARXISME ‘35
sc 2 ae Le
inévitable de l’état de choses existant ; parce qu’elle consi-
dère toute forme sous l’aspect du mouvement, par con-
Séquent aussi sous son aspect transitoire ; parce qu’elle
Ne s’incline devant rien et qu’elle est, par son essence, cri-
tique et révolutionnaire »

Si l’on considère la dialectique matérialiste du point de
vue de la littérature russe, on peut dire que cette dialecti-
que fut la première qui fournit une méthode nécessaire et
Suffisante pour la solution de la question du caractère ras
tionnel de tout ce qui est, question qui avait tant tourmenté
notre génial Biélinski (*). Seule, la méthode dialectique de
Marx, appliquée à l’étude de la vie russe, nous a montré ce
qu’il y avait de réel dans cette dernière et ce qui semblait
seulement l’être.

VI

Lorsque nous abordons l’interprétation matérialiste de
l’histoire, nous nous heurtons tout d’abord, comme nous
l’avons vu, à la question de savoir où sont les véritables
causes du développement des rapports sociaux. Nous savons
déjà que l’ « anatomie de la société civile » est déterminée
par l’économie de cette dernière. Mais par quoi cette éco-
Nnomie elle-même est-elle déterminée ?

À cela Marx répond : « Dans la production sociale de
leur vie, les hommes se trouvent liés par certains rapports
indispensables, indépendants de leur volonté, par des rap-
Ports de production, qui correspondent à un degré déter-

Miné de l’évolution de leurs forces productives matérielles.
3 L’ensemble de ces rapports de production constitue la
a Structure économique de la société, le fondement réel sur
3 lequel s’élève la superstructure juridique et politique » (**).
; Cette réponse de Marx réduit ainsi toute la question du
ù développement de l’économie à celle des causes qui condi-
; tionnent le développement des forces productives de la
Société. Et sous cette dernière forme, la question se résout
() Voir notre article « Biélinski et la réalité rationnelle », dans

= le recueil Vingt années (Œuvres, t. X).
(*) Voir la préface au livre Zur Kritik der politischen Oekonomie,
        <pb n="38" />
        36 G. V. PLÉKHANOV
avant tout par l’indication des propriétés du milieu géo-
graphique.

Déjà Hegel signale, dans sa philosophie de l’histoire, le
rôle important de la « base géographique de l’histoire uni-
verselle &gt;». Mais comme, chez lui, la cause de toute évolu-
tion est, en fin de compte, l’Idée, et comme il ne recourait
à l’explication matérialiste des phénomènes qu’en passant
et que dans des cas d’importance secondaire, pour ainsi dire
à contre-cœur, la conception profondément juste exprimée
par lui sur la grande portée historique du milieu géogra-
phique ne pouvait l’amener à toutes les conclusions fécon-
des qui en découlent. Ces conclusions n’ont été tirées dans
toute leur ampleur que par le matérialiste Marx (*).

Les propriétés du milieu géographique déterminent le
caractère aussi bien des produits de la nature qui servent
à l’homme pour ses besoins, que des objets que ce dernier
produit lui-même dans le même but. Là où il n’y avait pas
de métaux, les tribus aborigènes ne pouvaient pas dépasser,
avec leurs propres moyens, les limites de ce que nous appe-
Tons « l’âge de pierre ». De même, pour que les pécheurs
et les chasseurs primitifs pussent passer à l’élevage et à
l’agriculture, il fallait des conditions géographiques appro-
priées, c’est-à-dire une faune et une flore correspondantes.
L. G. Morgan remarque que l’absence, dans l’hémisphère
occidental, d’animaux susceptibles d'être apprivoisés, ainsi
que les différences existant entre les flores des deux hémis-
phères expliquent le cours très différent de l’évolution
sociale de leurs habitants (**).

Waitz dit au sujet des Peaux-Rouges de l’Amérique du
Nord : « Chez eux, il y a absence complète d’animaux
domestiques. Ce fait est très important, car il constitue
la raison principale qui les maintient à un bas niveau de
développement &gt; (***). Schweinfurth relate qu’en Afrique,
lorsqu’une localité se trouve être surpeuplée, une partie de
la population émigre, et alors il arrive qu’elle modifie son
genre de vie selon le milieu géographique : « Des tribus

(°) Ainsi que nous l’avons déjà dit, Feuerbach n’était pas, dans
&amp;e cas, allé plus loin que Hegel.

(**) Die Urgesellschaft, Stuttgart, 1891, p. 20-21.

(**) Die Indianer Nordamerikas, ». 91.
        <pb n="39" />
        LES QUESTIONS FONDAMENTALES DU MARXISME = 37
qui jusqu'alors s’occupaient d’agriculture, passent à la
chasse, et des tribus qui vivaient de l’élevage de leurs trou-
peaux, passent à l’agriculture » (*). D’après Schwein-
furth, les habitants d’une région riche en fer et qui englobe
Une partie considérable de l’Afrique centrale, se sont natu-
rellement mis à produire et à travailler le fer.

Mais ce n’est pas encore tout. Déjà aux degrés les plus
bas de l’évolution humaine, les tribus entrent en rapports
les unes avec les autres, en échangeant entre elles cer-
tains de leurs produits. Cela a pour résultat d’élargir les
limites du milieu géographique, lequel influe à son tour
sur le développement des forces productives de chacune de
ces tribus, en accélérant ainsi la marche de ce développe-
ment. Mais on comprend que la facilité plus ou moins
grande avec laquelle de pareilles relations s’établissent et se
développent dépend également des propriétés du milieu
géographique. Hegel disait déjà que les mers et les rivières
rapprochent les hommes, tandis que les montagnes les
séparent. D'ailleurs, les mers ne rapprochent les hommes
que lorsque le développement des forces productives a déjà
atteint un niveau relativement élevé. Quand ce niveau est
bas, la mer — comme le dit si justement Ratze!l — entrave
fortement les relations entre les races qu’elle sépare (**).
Mais, quoi qu’il en soit, il est indubitable que plus les pro-
priétés du milieu géographique sont variées, plus elles sont
Propices au développement des forces productives. « Ce
n’est pas la fertilité absolue du sol, dit Marx, mais la diffé-
renciation de ce dernier, la variété de ses produits naturels,
qui constituent la base naturelle de la division sociale du
travail et qui poussent l’homme, en vertu de la variété des
conditions naturelles au milieu desquelles il vit, à varier
Ses besoins et ses capacités, ses moyens et ses modes de
Production » (***). Presque dans les mêmes termes que
Marx, Ratzel dit : « Ce qui importe surtout, ce n’est pas
Une plus grande facilité de se procurer la nourriture, c’est
Je certains penchants, certaines habitudes et, finalement,
Certains besoins soient éveillés dans l’homme même » (****).

(*) Au cœur de l’Afrique, t. I, p. 209.

C*) Antnropogeographie, Stuttgart, 1882, p. 29.
(**) Capital, t. L, 8° édition, p. 524-526.
C++") Välkerkunde, Leipzig, 1887, t. I, p. 56.
        <pb n="40" />
        uv G. V. PLÉKHANOV |

“Ainsi donc, les propriétés du milieu géographique déter-
minent le développement des forces productives, qui, à son
tour, détermine le développement des forces économiques,
et, avec ces dernières, celui de tous les autres rapports
sociaux. Marx explique cela dans les termes suivants :
« Les rapports sociaux que les producteurs contractent entre
eux, les conditions de leur activité réciproque et leur parti-
cipation à l’ensemble de la production diffèrent également
selon le caractère des forces productives. L'invention d’un
nouvel instrument de guerre, l’arme à feu, devait nécessai-
rement modifier toute l’organisation intérieure de l’armée,
les rapports dans le cadre desquels les individus forment
une armée et qui font de celle-ci un tout organisé, enfin
également les rapports entre armées différentes » (23).

Pour rendre cette explication plus concluante, nous
citerons un exemple. Les Massaï, en Afrique orientale,
tuent leurs prisonniers, parce que — comme dit Ratzel —
ce peuple de bergers n’a pas encore la possibilité technique
de mettre à profit leur travail d’esclaves. Mais les Wa-
kamba, qui sont agriculteurs et qui avoisinent ces bergers,
ont le moyen d’exploiter ce travail, et c’est pourquoi ils
laissent la vie à leurs prisonniers, dont ils font des esclaves.
L’apparition de l’esclavage présuppose ainsi que les forces
sociales ont atteint un degré de développement permettant
d’exploiter le travail des captifs (*). Mais l’esclavage est
un rapport de production dont l’apparition marque le début
de la division en classes pour une société qui ne connais-
sait jusque là d’autres divisions que celles qui correspon-
dent au sexe et à l’âge. Quand l’esclavage atteint son plein
épanouissement, il met son empreinte sur toute l’économie
de la société, et, par cette économie, sur tous les autres
rapports sociaux, et avant tout sur le régime politique.
Quelque différents que fussent les Etats antiques par leur
régime politique, ils avaient tous un trait commun : chacun
d’eux était une organisation politique exprimant et défen-
dant uniquement les intérêts des hommes libres.

( Vôlkerkunde, I, p. 83. Il est à remarquer d’ailleurs que réduire
en esclavage c’est parfois, aux premiers degrés de l’évolution, tout
simplement incorporer de force des prisonniers dans l’organisation
sociale des vainqueurs en leur conférant les mêmes droits qu’à ces
derniers. Il n’y a pas alors de profit fourni par le surtravail du pri-
sonnier, mais simplement un avantage commun découlant de la colla-
boration avec ce dernier. Mais cette forme d’esclavage présuppose
Pexistenge de certaines forces de production et d’une certaine orga-
nisation de la production.

150
        <pb n="41" />
        LES QUESTIONS FONDAMENTALES DU MARXISME = 89
VII

Nous savons mainténant que le développement des
forces productives, qui détermine en définitive le dévelop-
pement de tous les rapports sociaux, dépend lui-même des
propriétés du milieu géographique. Mais, une fois que des
rapports sociaux donnés ont pris naissance, ils exercent, à
leur tour, une grande influence sur le développement des
forces productives. De sorte que ce qui, primitivement, est
une conséquence, devient à son tour une cause ; entre l’évo-
lution des forces productives et le régime social, il se pro-
duit une action et une réaction réciproques qui prennent,
à différentes époques, les formes les plus variées.

Il ne faut pas perdre de vue non plus que l’état des
forces productives conditionne non seulement les rapports
intérieurs existant au sein d’une société donnée, mais aussi
les rapports extérieurs de cette même société. A chaque
degré du développement des forces productives correspond
un caractère déterminé de l’armement, de l’art militaire
et, enfin, du droit international, ou plus exactement du
droit intersocial, entre autres, du droit de tribu à tribu. Les
tribus de chasseurs ne sont pas à même de constituer des
organisations politiques considérables, précisément parce
que le bas niveau de leurs forces productives les oblige,
selon une vieille expression russe, à se disperser chacune
pour soi, par petits groupes sociaux, à la recherche de leur
subsistance. Mais plus ces groupes sociaux « se dispersent
chacun pour soi », plus il est inévitable que des luttes plus

È ou moins sanglantes se livrent pour résoudre même des
,( litiges qui, dans une société civilisée, pourraient être faci-
&gt; lement réglés par le juge de paix. Eyre relate que, quand
: plusieurs tribus australiennes se rencontrent pour certains
E buts dans une localité déterminée, ces prises de contact
iL ne sont jamais de longue durée. Avant même que le manque
- de nourriture ou la nécessité de se remettre à la chasse
aient obligé les aborigènes australiens à se séparer, des
conflits éclatent entre eux qui aboutissent rapidement à des
batailles (*). er
© Chacun comprend que de semblables collisions peuvent
se produire pour les causes les plus diverses. Mais il est
5
5 rt 2
ir () Ed. J. Eyre : Manners and customs of the aborigines of
te the Australia, Londres, 1847, p. 243.
        <pb n="42" />
        40 G. V. PLÉKHANOV
remarquable que la plupart des voyageurs les attribuent à
des causes économiques. Lorsque Stanley demandait à des
indigènes de l’Afrique équatoriale pourquoi ils faisaient la
guerre aux tribus voisines, on lui répondit : « Les nôtres
partent à la chasse. Les voisins se mettent à les refouler.
Alors, nous attaquons les voisins, ils nous attaquent à leur
tour, et nous nous battons jusqu’à ce que nous en ayons
assez ou qu’un des deux camps soit vaineu » (*). Burton
dit de même : « Toutes les guerres en Afrique ont deux
causes principales : le vol de bétail ou la capture d’hom-
mes » (**). Ratzel considère comme probable qu’en Nou-
velle-Zélande, les guerres entre indigènes n’avaient souvent
d’autre mobile que le désir de se régaler de chair hu-
maine (***). Mais l’inclination marquée des indigènes à l’an-
thropophagie s’explique elle-même par la pauvreté de la
faune néo-zélandaise (24).

Chacun sait combien l’issue d’une guerre dépend de
l’armement des parties belligérantes. Mais leur armement
est déterminé par l’état de leurs forces productives, par
leur économie et les rapports sociaux qui se sont constitués
sur la base de cette économie (****). Dire que tels peuples
ou telles tribus ont été conquis par d’autres peuples, ce
n’est pas encore expliquer pourquoi les répercussions so-
ciales de leur assujettissement ont été précisément celles-ci
et non pas d’autres. Les conséquences sociales de la con-
quête de la Gaule par les Romains ne furent pas du tout
les mêmes que celles de la conquête de ce pays par les
Germains. Les conséquerfces sociales de la conquête de l’An-
gleterre par les Normänds ne furent pas du tout les mêmes
que celles qu’entraîna la conquête de la Russie par les
Mongols. Dans tous ces cas, la différence fut déterminée
en dernière analyse par la différence existant entre le
régime économique de la société qui avait été assujettie
et celui de la société qui l’avait assujettie. Plus les forces
économiques de telle tribu ou de tel peuple se développent,
plus augmente pour cette tribu ou ce peuple la possibilité
tout au moins de mieux s’armer en vue de la lutte pour
l’existence (25).

() Dans les ténèbres de l’Afrique, Paris 1890, t. II, p. 91.

(*) BurTon : Voyage aux grands lacs de l’Afrique Orientale,
Paris 1862, p. 666.

(***) Vôlkerkunde, t. I, p. 93.

(****) Cest ce qu’explique très bien Engels dans les chapitres de
l’Anti-Dühring consacrés à l’analyse de la « théorie de la violence »,
Voir également Les maîtres de la guerre, par le lieutenant-colonel
Rousset, professeur à l’Ecole supérieure de guerre, Paris, 1901 (p. 2).
        <pb n="43" />
        _ LES QUESTIONS FONDAMENTALES DU MARXISME = 41

Cependant, cette règle générale admet beaucoup d’excep-
tions qui méritent qu’on s’y arrête. Quand le développe-
ment des forces productives est à un niveau très bas, la
différence dans l’armement de tribus se trouvant à des.
degrés très différents de développement économique — par
exemple, des bergers nomades ou des agriculteurs séden-
taires — ne peut pas être aussi grande qu’elle le devient
dans la suite. En outre, la progression dans la voie du déve-
loppement économique, en exerçant une influence déter-
minante sur le caractère d’un peuple donné, diminue l’es-
prit guerrier de celui-ci, parfois jusqu’à un degré qui le
rend incapable de s’opposer à un ennemi économiquement
plus arriéré, mais, par contre, plus accoutumé à la guerre.
Voilà pourquoi il n’est pas rare que de paisibles tribus
d'agriculteurs tombent sous le joug de peuples belliqueux.
Ratzel remarque que les plus solides organismes étatiques
sont réalisés par les « peuples semi-cultivés » du fait que
ces deux éléments : l’élément agricultural et l’élément pas-
toral, se sont trouvés réunis par la conquête (*). Pour juste
que soit cette observation en général, il faut cependant se
rappeler que, même dans de pareils cas — la Chine en est
un excellent exemple — les conquérants économiquement
arriérés subissent peu à peu complètement l’emprise du
peuple conquis plus avancé sous le rapport économique.

Le milieu géographique exerce une grande influence
non seulement sur les tribus primitives, mais aussi sur
ce qu’on appelle les peuples cultivés. Marx dit : « La nèces-
sité d’établir un contrôle social sur telle force naturelle, de
l’exploiter d’une façon économique, de la capter d’abord
ou de la dompter au moyen d’ouvrages considérables élevés
par l’effort humain organisé, cette nécessité joue un rôle
décisif dans l’histoire de l’industrie. Telle fut la portée de
la réglementation des eaux en Egypte, dans la Lombardie,
les Pays-Bas, en Perse et aux Indes, où l’irrigation au moyen
des canaux artificiels amène au sol non seulement l’eau
indispensable, mais en même temps, avec la vase que
celle-ci charrie, l’engrais minéral des montagnes. Le secret
de l’essor de l’industrie en Espagne et en Sicile sous la
domination arabe résidait dans la canalisation » (**).

La doctrine de l'influence que le milieu géographique
exerce sur l’évolution historique de l’humanité était sou-
vent réduite à la simple reconnaisance de l’influence immé-

(°) Vôlkerkunde, p. 19.

(*) Le Capital, p. 524-526.
        <pb n="44" />
        4 G. V. PLÉKHANOV

diate du « climat &gt; sur l’homme social : on supposait que,
sous l’influence du « climat », une « race » devenait éprise
de liberté, une autre inclinait à subir patiemment le pouvoir
d’un souverain plus ou moins despotique, une troisième
devenait superstitieuse et, par suite, tombait sous la coupe
du clergé, etc. Une pareille conception prévaut, par exemple,
encore chez Buckle (*). Selon Marx, le milieu géographique
agit sur l’homme par l’intermédiaire des rapports de pro-
duction qui naissent dans un milieu déterminé, sur la base
de forces de production déterminées, dont la première con-
dition de développement est précisément représentée par
les propriétés de ce milieu même. L’ethnologie moderne
se rallie de plus en plus à ce point de vue et, par suite,
réserve à la « race » une place de plus en plus restreinte
dans l’histoire de la « civilisation ». « La possession d’un
certain fonds de civilisation, dit Ratzel, n’a rien à faire
avec la race en soi » (26).

Mais une fois qu’un certain état de &lt;« civilisation » est
atteint, il exerce incontestablement son influence sur les
qualités physiques et psychiques de la « race » (**).

L’influence du milieu géographique sur l’homme social
représente une quantité variable. L’évolution des forces
productives conditionnée par les propriétés de ce milieu
augmente le pouvoir de l’homme sur la nature et, par là
même, crée un rapport nouveau entre l’homme et le milieu

(°) Voir son History of civilisation in England, vol. I, Leipzig,
1865, p. 36-37. D’après Buckle, « l’aspect général du pays » (the
general aspect of nature), qui est une des quatre causes déterminantes
du caractère particulier d’un peuple, influe surtout sur l’imagination,
et une imagination fortement développée engendre les superstitions
qui, à leur tour, ralentissent le développement du savoir. La fré-
quence des tremblements de terre au Pérou, en agissant sur l’imagi-
nation des indigènes, a exercé aussi son influence sur leur régime
politique. Si les Espagnols et les Italiens sont superstitieux, cela pro-
vient encore des tremblements de terre et des éruptions volcaniques
(Ibid, p. 112-113). Cette action directement psychologique est partieu-
lièrement forte aux premiers stades du développement culturel. La
science moderne établit cependant une ressemblance frappante entre
les croyances religieuses des races primitives situées au même
niveau de développement économique. Les opinions de Buckle, que
celui-ci emprunte aux écrivains du xvn° siècle, avaient déjà été expri-
mées par Hippocrate (voir Des airs, des eaux et des lieux, traduction
de Coray, Paris, 1800, paragraphes 76, 85, 86, 88, etc.)

(*) Pour tout ce qui concerne la race, voir le travail intéressant
de J. Finot : Le préjagé des races, Paris, 1905. Waitz dit : « Cer-
taines tribus nègres présentent un exemple frappant du lien existant
entre l’occupation principale et le caractère national » (Anthropologie
der Naturvôlker, II, p. 107).

©
        <pb n="45" />
        LES QUESTIONS FONDAMENTALES DU MARXISME 43
géographique ambiant. Les Anglais de nos jours réagissent
sur ce milieu tout à fait autrement que le faisaient les
tribus qui peuplaient l’Angleterre au temps de Jules César.
Par là se trouve définitivement écartée l’objection d’après
laquelle le caractère de la population d’un pays donné peut
se transformer fondamentalement, bien que ses conditions
géographiques restent les mêmes.

VIII

Les rapports juridiques et politiques (*) engendrés par
une structure économique donnée exercent une influence
décisive sur toute la psychologie de l’homme social (27).
Marx dit : « Sur les différentes formes de la propriété, sur
les conditions sociales de l’existence, vient s’ériger toute
une superstructure de sensations, d’illusions, de manières
de penser, de concevoir la vie, toutes diverses et singulières
dans leur genre ». L’ « être » détermine le « penser ». Et
l’on peut dire que chaque progrès nouveau réalisé par la
science dans l’explication du processus du développement
social, représente un nouvel argument en faveur de cette
thèse fondamentale du matérialisme moderne.

Déjà en 1877, Ludwig Noiré écrivait : « Ce fut l’activité
en commun, dirigée vers un but commun, ce fut le travail
primordial de nos ancêtres qui donnèrent naissance au lan-
gage et à la vie culturelle » (**). Développant cette remar-
quable pensée, L. Noiré indique que, primitivement, le
langage désigne les choses du monde objectif, non comme
des figures, mais comme des choses ayant pris une figure

(*) Pour ce qui concerne l’influence exercée par l’économie sur
les rapports sociaux, voir Engels : Der Ursprung der Familie, des Pri-
vateigenthums und des Staats, 8° édition, Stuttgart, 1900 ; R. Hilde-
brand : Recht und Sitte auf verschiedenen Kulturstufen, 1'° partie,
Iéna, 1896. Malheureusement, Hildebrand ne sait pas bien utiliser
les données économiques. La brochure intéressante de T. Achelis :
Rechtsentstehung und Rechtsgeschichte, Leipzig, 1904, traite du droit
en tant que produit du développement social, mais n’approfondit pas
la question de savoir par quoi est conditionné ce développement,
Dans le livre de M. A. Vaccaro : Les bases sociologiques du droit et
de l’Etat, Paris, 1898, on trouve éparses bien des observations de
détail qui répandent la lumière sur certains aspects de la question,
mais, en somme, l’auteur lui-même ne s’est pas encore fait une idée
nette du sujet. Voir également Teresa Labriola : Revisione cri-
tica delle più recenti teorie sulle origini del Diritto, Rome, 1901.

(**) Der Ursprung der Sprache, Mayence, p. 331.
        <pb n="46" />
        44 G. V. PLÉKHANOV

(nicht als Gestalten, sondern als gestaltete), non comme des
êtres actifs, exerçant une action, mais comme des êtres
passifs, subissant une action (*). Et il explique cela par
cette considération juste que « toutes les choses font leur
apparition dans le champ visuel de l’homme, c’est-à-
dire qu’elles prennent pour lui existence de choses unique-
ment dans la mesure où elles subissent son action, et c’est
conformément à cela qu’elles reçoivent leurs appellations,
leurs noms » (**). En résumé, c’est l’activité humaine,
de l’avis de Noiré, qui donne leur contenu aux raciites pri-
mitives du langage (***). Il est intéressant de constater
que Noiré voyait le premier germe de sa théorie dans cette
pensée de Feuerbach que l’essence de l’homme réside dans
la communauté, dans l’unité de l’homme avec l’homme.
Visiblement, il ignorait tout de Marx ; autrement il se
serait aperçu que sa conception du rôle de l’activité dans
la formation du langage est plus proche de celle de Marx
qui, dans sa théorie de la connaissance, insistait surtout
sur l’activité humaine, à l’opposé de Feuerbach, qui parlait
de préférence de la « contemplation » (28).

Il n’est guère besoin de rappeler à propos de la théorie
de Noiré que le caractère de l’activité humaine dans le
processus de la production est déterminé par l’état des
forces productives. Cela est évident. Il est plus utile de noter
que l’influence décisive du mode d’existence sur la pensée
est particulièrement visible chez les races primitives, dont
la vie sociale et intellectuelle est incomparablement plus
simple que celle des peuples civilisés. Van den Steinen
écrit au sujet des indigènes du Brésil central que nous ne
les comprendrons que quand nous les considérerons comme
le produit d’une société basée sur la chasse. « La source
principale de leur expérience, dit-il, était leur contact avec
les animaux, et c’est de cette expérience surtout qu’ils s’ai-
daient… pour s’expliquer la nature, pour se former une con-
ception du monde » (****). Les conditions d’une vie faite
de chasses ont déterminé non seulement la conception du
monde propre à ces tribus, mais aussi leur idées morales,
leurs sentiments et, remarque le même auteur, jusqu’à
leurs goûts artistiques. Et nous voyons exactement la même

(") Der Ursprung der Sprache, p. 341.

(**) Ibid, p. 847

(°**) Fbid, p. 369,

&amp;"*") Unter den Naturvôlkern Zentral-Brasiliens, p. 201.
        <pb n="47" />
        LES QUESTIONS FONDAMENTALES DU MARXISME 45
chose chez les peuples pasteurs. Chez ceux d’entre eux que
Ratzel appelle des peuples pasteurs exclusifs, « le sujet
de 90 % des conversations est le bétail, ses origines, ses
habitudes, ses qualités et ses défauts » (*). Les malheureux
Herreros, que les « Allemands civilisés » ont récemment
pacifiés avec tant de cruauté bestiale, appartenaient à ces
« peuples pasteurs exclusifs » (**).

Puisque la principale source d’expérience était pour le
chasseur primitif le bétail et que toute sa conception du
monde se basait sur cette expérience, il n’est pas étonnant
que ce soit à la même source qu’ait été puisé le contenu de
toute cette mythologie des tribus de chasseurs, qui leur
tient lieu aussi bien de philosophie que de théologie et de
science. « Ce qui caractérise la mythologie des Boschi-
mans, dit Andrew Lang, c’est le rôle presque exclusif qu’y
jouent les animaux. À part une vieille femme qui apparaît,
de-ci de-là, dans leurs légendes incohérentes, l’homme n’y
joue aucun rôle » (***). Suivant Br. Smith, les indigènes
de l’Australie, qui, comme les Boschimans, en sont encore
au stade de la chasse, ont principalement pour dieux des
viseaux et des bêtes (****).

La religion des races primitives n’est, pour le moment,
pas encore suffisamment explorée. Mais ce que nous en

() Ibid, p. 205-206.

("”) Pour ce qui concerne les « peuples pasteurs exclusifs », voir
particulièrement le livre de Gustav Fischer : Eingeborene Süd-Afrikas,
Breslau 1872. Fischer dit : « L’idéal du Cafre, l’objet dont il rêve et
qu’il exalte avec prédilection dans ses chants, ce sont ses bœufs,
C'est-à-dire son bien le plus précieux. Les éloges du bétail alternent
dans les chants avec ceux du chef de tribu, et c’est encore son
bétail qui joue un grand rôle dans l’éloge qu’on fait de lui » (t. i
p. 85). Les soins à donner au bétail sont, aux yeux de l’homme cafre,
la besogne la plus honorable (I, p. 85) ; la guerre même est Poccu-
pation favorite du -Cafre principalement parce que, dans sa pensée,
elle est liée à l’idée d’un butin composé de bétail (I, p. 79). « Les
litiges chez les Cafres viennent de disputes au sujet du bétail »
(I, p. 322). Fischer a fait également une description très intéressante
de la vie des Boschimans chasseurs (I, p. 424 et suivantes).

, ss Mythes, cultes et religions, trad, par Charillet, Paris, 1896,

drees Il convient de se rappeler ici la remarque de R. Andree,
qui dit que, primitivement, l’homme se pe piésqite, ses dieux sous
l’aspect d’animaux. « Quand on en vient, pris tard, à concevoir les
Animaux avec des attributs anthropomorphiques, les mythes de Ja
Métamorphose d’hommes en animaux prennent naissance ». (Ethno-
fraphische Parallele und Vergleiche, Neue Folge, Leipzig, 1889, p. 116).
’apparition des idées anthropomorphiques sur les animaux pré-
Suppose déjà un niveau relativement plus élevé du développement des
forces productives. Comparer également Frobenius : Die Weltan-
schauung der Naturvôlker, Weimar, 1898, p. 24.
        <pb n="48" />
        46 G. V. PLÉKHANOV

savons déjà confirme absolument la justesse de cette brève
formule de Feuerbach-Marx que « ce n’est pas la religion
qui fait l'homme, mais que c’est l’homme qui fait la reli-
gion ». Taylor dit : « Il est évident que, chez tous les
peuples, l'homme était le type de la divinité. C’est ce qui
explique pourquoi la structure de la société humaine et
son gouvernement deviennent le modèle sur lequel sont
représentés la société céleste et le gouvernement des
cieux » (*). Cela est déjà, à n’en pas douter, une conception
matérialiste de la religion. On sait que Saint-Simon soute-
nait un point de vue opposé, qu’il expliquait le régime
social et politique des anciens Grecs par leurs croyances
religieuses. Mais bien plus important encore est le fait que
la science commence déjà à découvrir le lien causal exis-
tant entre le développement de la technique des races
primitives et leur conception du monde (**). Il est certain
que des découvertes nombreuses et précieuses l’attendent
de ce côté-là (29).

De toutes les idéologies de la société primitive, l’art
est actuellement celle qui a été le mieux explorée. Dans ce
domaine on a rassemblé des matériaux extrêmement abon-
dants qui constituent la preuve la plus inattaquable et la
plus concluante de la justesse et, pour ainsi dire, de l’iné-
vitabilité de l’interprétation matérialiste de l’histoire. Ces
matériaux sont si nombreux que nous ne pouvons énumé-
rer ici que les œuvres les plus importantes de la littérature
sur ce sujet : Schweinfurth, Artes Africanæ, Leipzig 1875 ;
R. Andree, Ethnographische Parallelen, article intitulé Das
Zeichnen bei den Naturvôlkern ; Von den Steinen, Unter
den Naturvôlkern Zentral-Brasiliens, Berlin 1894 ; C. Mal-
lery, Picture Writing of the American Indians — Annual
Report of the Bureau of Ethnology, Washington 1893 (les
rapports pour les autres années contiennent des renseigne-
ments précieux sur l’influence exercée par la technique,
principalement de l’art textile, sur l’ornementation) ; Hoer-
nes, Urgeschichte der bildenden Kunst in Europa, Vienne
1898 ; Ernst Crosse, Die Anfänge der Kunst et son autre
livre : Kunstwissenschaftliche Studien, Tübingen 1900 ;
Yrjô Hirn, Der Ursprung der Kunst, Leipzig 1904 ; Karl

(*) La civilisation prete Paris, 1876, t. IL, p. 322. —

(*) Comparer G. Schurz : Vorgeschichte der Kultur, Leipzig et
Vienne, 1909, p. 559-564. Plus loin, nous reviendrons sur ce sujet
à une autre occasion.
        <pb n="49" />
        _ LES QUESTIONS FONDAMENTALES DU MARXISME = 47
Bücher, Arbeit und Rythmus, 3° édition, 1902 ; Gabriel et
Adr. de Mortillet, Le Préhistorique, Paris 1900, pages
217-230 ; Hôrnes, Der diluviale Mensch in Europa, Bruns-
Wick 1903 ; Sophus Müller, l’Europe préhistorique, traduit
du danois par Em. Philippot, Paris 1907 ; Rich, Wallaschek,
Anfänge der Tonkunst, Leipzig 1903 (30).

On verra d’après les thèses qui suivent et que nous
puisons chez les auteurs cités plus haut, quelles sont les
conclusions auxquelles aboutit la science moderne dans la
question de la naissance de l’art.

Hôrnes dit (*) : « L’art ornemental ne peut se déve-
lopper qu’en partant de l’activité industrielle qui en est
la condition matérielle préalable. Des peuples sans aucune
industrie n’ont pas d’ornementation et ne peuvent point
en avoir ».

Von den Steinen estime que le dessin (Zeichnen) est
sorti des signes (Zeichen) adoptés dans des buts pratiques
pour désigner les objets.

Bücher est arrivé à la conclusion que « le travail, la
musique et la poésie avaient dû, à leur stade primitif,
former un amalgame unique, mais que l’élément fonda-
mental de cette trinité était le travail, tandis que les deux
autres n’avaient qu’une valeur accessoire ». À son avis,
« Porigine de la poésie doit être cherchée dans le travail ».
Il observe qu’aucune langue ne dispose en ordre rythmique
les mots qui forment une proposition. Il est donc impos-
sible que les hommes soient arrivés au langage poétique
cadencé par voie d’emploi de leur langage ordinaire. À cela
s’opposait la logique interne de ce dernier. Mais comment
expliquer la naissance du langage rythmé ? Bücher suppose
que les mouvements rythmiques et coordonnés du corps
ont communiqué au langage imagé les lois de leur coordi-
nation. C’est d’autant plus plausible que, aux degrés infé-
rieurs de l’évolution, ces mouvements rythmiques sont
habituellement accompagnés de chant. Mais comment s’ex-
plique la coordination des mouvements corporels ? Par le
caractère des processus de production. Ainsi donc, « le
secret de la versification réside dans l’activité produc-
tive &gt;» (**).

() Urgeschichte, etc, p. 38.

(°*) Arbeit und Rythmus, p. 342.
        <pb n="50" />
        45 G. V. PLÉKHANOV

R. Wallaschek formule sa conception sur l’origine des
productions scéniques chez les races primitives dans les
termes suivants (*) :

« Les sujets de ces jeux scéniques étaient :

« 1° La chasse, la guerre, le canotage (chez les chas-
seurs, la vie et les habitudes des animaux ; pantomimes
animalières et masques) (**) :

« 2° La vie et les habitudes du bétail (chez les peuples
bergers) ;

« 3° Le travail (chez les agriculteurs : les semailles, le
battage du blé, le soin des vignobles).

« La représentation est assurée par la tribu entière
(chœur), qui chante et joue. On chante des paroles quel-
conques, car le contenu des chants, c’est précisément le
côté scénique (pantomime). On ne figure que les actes de
la vie quotidienne dont l’accomplissement est absolument
nécessaire dans la lutte pour l’existence ». Wallaschek dit
que, dans un grand nombre de tribus, lors de pareilles
représentations, le chœur était divisé en deux parties pla-
cées l’une en face de l’autre. « Tel était, ajoute-t-il, l’aspect
primitif du drame grec qui, originairement, était également
une pantomime animalière. L’animal qui jouait le plus
plus grand rôle dans la vie économique des Grecs était la
chèvre (d’où le mot tragédie, qui vient de tragos, bouc).

Il n’est guère possible d’imaginer illustration plus bril-
Jante à la thèse que ce n’est pas l’être qui est déterminé par
la pensée, mais la pensée par l’être.

Le

La vie économique se développe sous l’influence de la
croissance des forces productives, C’est ce qui explique
pourquoi les rapports existant entre les hommes dans le
processus de la production se transforment, et avec eux
l’état psychique humain. Marx dit : « À un certain degré
de leur évolution, les forces productives de la société se
trouvent être en contradiction avec les rapports de pro-
duction existant au sein de cette société, ou, en termes
juridiques, avec les rapports de propriété dans le cadre

(°) Anfänge der Tonkunst, p. 257.
(**) Figurant, ordinairement, eux aussi, des animaux.

H À
        <pb n="51" />
        LES QUESTIONS FONDAMENTALES DU MARXISME = 49
desquels ces forces avaient évolué. De formes favorisant
l’évolution des forces productives, ces rapports deviennent
des chaînes qui entravent ces dernières. Alors, commence
une époque de révolution sociale. Avec la transformation de
la base économique, toute la formidable superstructure,
édifiée sur elle, se transforme à une allure tantôt plus lente,
tantôt plus rapide. Aucune formation sociale ne ‘disparaît
avant que se soient développées toutes les forces produc-
tives auxquelles elle offre assez d’espace, et des rapports de
production nouveaux et supérieurs ne prennent jamais la
place des précédents avant que les conditions matérielles
indispensables à leur existence aient mûri dans le sein de
la vieille société elle-même (31). C’est pourquoi l’humanité
ne se pose jamais que des problèmes qu’elle peut résoudre,
car à y regarder de plus près, il se trouvera toujours que
le problème ne vient se poser que là où les conditions maté-
rielles nécessaires à sa solution existent déjà, ou du moins
sont en voie d’apparition » (*).

Nous avons ici sous les yeux une véritable &lt;« algèbre »,
une « algèbre » purement matérialiste de l’évolution so-
ciale. Dans cette algèbre, il y a de la place aussi bien pour
les « bonds » — de l’époque de révolution sociale — que
pour les transformations graduelles. Les transformations
graduelles qui s’opèrent au point de vue quantitatif dans
les propriétés d’un ordre de choses donné aboutissent fina-
lement à une transformation de la qualité, c’est-à-dire à la
disparition de l’ancien mode de production — ou de l’an-
cienne formation sociale, suivant l’expression employée par
Marx dans ce cas — et à son remplacement par un mode
de production nouveau. Selon Marx, les modes de produc-
tion oriental, antique, féodal et bourgeois contemporain,
peuvent être considérés, de façon générale, comme des
époques consécutives (« progressives ») de l’évolution éco-
nomique de la société. Mais il faut croire qu’après avoir,
dans la suite, pris connaissance du livre de Morgan sur la
Société primitive, Marx a modifié sa conception du rapport
existant entre le mode de production antique et le mode
de production oriental. En effet, la logique du développe-
ment économique du mode féodal de production a amené
la révolution sociale qui a marqué le triomphe du capita-
lisme. Mais la logique du développement économique, par
=. () Préface à la Critique de l’économie politique.
£
        <pb n="52" />
        50 G. V. PLÉKHANOV

exemple de la Chine ou bien de l’Egypte ancienne, n’a nul-
lement conduit à l’apparition du mode antique de pro-
duction. Dans le premier cas, il est question de deux phases
du développement, dont l’une fait suite à l’autre et est
engendrée par elle, tandis que le deuxième cas nous pré-
sente plutôt deux types coexistants de développement éco-
nomique. La société antique a succédé à l’organisation
sociale par clans, et celle-ci a également précédé l’avène-
ment du régime social oriental. Chacun de ces deux types
d’organisation économique fit son apparition comme résul-
tat de la croissance des forces productives, qui s’était opé-
rée au sein de l’organisation sociale basée sur le clan et
qui devait, finalement, amener la décomposition de cette
organisation. Et si ces deux types diffèrent considérahle-
ment l’un de l’autre, leurs signes distinctifs principaux se
sont formés sous l’influence du milieu géographique. Dans
un cas, celui-ci prescrivait à la société ayant atteint un
degré déterminé de développement des forces productives
tel ensemble de rapports de production, dans un autre cas
tel autre ensemble, bien distinct du premier.

La découverte de l’organisation en clans est évidemment
appelée à jouer en sociologie le même rôle que la décou-
verte de la cellule en biologie. Et tant que Marx et Engels
n’avaient pas connaissance de l’organisation de clan, leur
théorie de l’évolution sociale ne pouvait pas ne pas com-
porter des lacunes notables, ce qui, dans la suite, a été
reconnu par Engels lui-même.

Mais la découverte de l’organisation sociale de clan,
qui, pour la première fois, permettait de comprendre les
stades inférieurs de l’évolution sociale, n’a été qu’un argu-
ment nouveau et puissant en faveur de l’interprétation ma-
térialiste de l’histoire, et non contre elle. Cette découverte
a permis de comprendre bien mieux le processus des pre-
mières phases de l’être social, ainsi que la manière dont ce
dernier déterminait alors la pensée sociale. Mais, par là,
cette même découverte a donné un éclat éblouissant à cette
vérité que la pensée sociale est déterminé par l'être social.

D'ailleurs, cela n’est dit qu’en passant. La chose princi-
pale, sur laquelle il faut arrêter ici l’attention, c’est cette
indication, faite par Marx, que les rapports de propriété
établis à un degré déterminé du développement des forces
productives favorisent pendant un certain temps la crois-
        <pb n="53" />
        LES QUESTIONS FONDAMENTALES DU MARXISME = 51
sance de ces forces, et ensuite commencent à l’entraver (*).
Quoiqu’un état donné des forces productives soit la cause
qui suscite des rapports déterminés de production et, en
particulier, de propriété, ces derniers, une fois qu’ils sont
apparus comme la conséquence de la cause indiquée, com-
mencent à leur tour à influer sur cette même cause. ll s’éta-
blit ainsi un système d’action et de réaction réciproques
entre les forces productives et l’économie sociale. D’autre
part, il vient s’édifier sur la base économique toute une su-
perstructure de räpports sociaux, ainsi que de sentiments et
de conceptions du même ordre. Or, comme cette superstruc-
ture, elle aussi, commence par favoriser le développement
économique, pour l’entraver ensuite, il s’établit également
une action et une réaction réciproques entre la superstruc-
ture et la base. Ce fait résout entièrement le mystère de
tous ces phénomènes, qui semblent de prime abord con-
tredire la thèse fondamentale du matérialisme historique.

Tout ce qui a été dit jusqu’à présent par les « criti-
ques » de Marx sur le prétendu caractère unilatéral du
marxisme et sur son soi-disant mépris pour tous les « fac-
teurs » de l’évolution sociale en dehors du facteur écono-
mique, vient simplement de l’incompréhension du rôle que
Marx et Engels réservent à l’action et à la réaction réci-
Proques entre la « base » et la « superstructure », Pour
se convaincre combien peu Marx et Engels voulaient igno-
rer, par exemple, l’importance du facteur politique, il suffit
de lire les pages du Manifeste communiste où il est ques-
tion du mouvement d’émancipation de la bourgeoisie. Il
ÿ est dit: « Classe opprimée par le despotisme féodal,
Association armée se gouvernant elle-même dans la com-
mune, ici libre république municipale, là tiers état taillable
de la monarchie, puis, durant la période manufacturière,

() Revenons à l’esclavage. À un certain niveau, il contribue au
développement des forces productives, mais, après, il commence
à l’entraver. Sa disparition chez les nations civilisées de l’Occi-
dent est la conséquence de leur développement économique. (Sur
l'esclavage, voir l’œuvre intéressante du prof. Et. Cicotti : 7Z tra-
Monto della schiavitü, Turin, 1899). ;

J-H. Speke dit dans Les sources du Nil (Paris, 1865, p. 21) que,
chez les nègres, les esclaves estiment que s’évader, c’est commettre
à l’égard du maître qui a payé de l’argent pour eux une action con-
traire à l’honneur et infamante. A cela, il faut ajouter que ces mêmes
esclaves considèrent leur situation comme plus honorable que celle
d’un travailleur salarié. Pareille manière de voir correspond à cette
passe de la société « où Pesclavage reste encore un phénomène de

ToOgrès »,
        <pb n="54" />
        52 G. V. PLÉKHANOV

contrepoids de la noblesse dans les monarchies limitées ou
absolues, pierre angulaire des grandes monarchies, la bour-
geoisie, depuis l’établissement de la grande industrie et du
marché mondial, s’est finalement emparée du pouvoir poli-
tique exclusif dans l’Etat représentatif moderne. Le gou-
vernement moderne n’est qu’un comité administratif des
communes affaires de la classe bourgeoise. »

L’importance du « facteur » politique apparaît ici avec
une netteté suffisante — certains « critiques » allaient
jusqu’à la trouver exagérée. Mais l’origine et la puissance
de ce facteur, ainsi que la manière dont il exerce son
action dans chaque période donnée du développement de
la société bourgeoise, sont expliquées elles-mêmes dans le
Manifeste par la marche du développement économique, et,
par suite, la variété des « facteurs » ne nuit en rien à
l’unité de la cause initiale.

Il est indubitable que les rapports politiques influent
sur le mouvement économique, mais il est également indu-
bitable qu’avant d’influer sur ce mouvement, ils sont créés
par lui.

Il faut en dire autant de l’état psychique de l'homme
social, de ce que Stammiler appelait, d’une façon un peu
unilatérale, les concepts sociaux. Le Manifeste prouve sans
conteste que ses auteurs avaient bien compris la valeur du
« facteur » idéologique. Mais nous voyons d’après le même
Manifeste que, si le « facteur » idéologique joue un rôle
important dans le développement de la société, il est lui-
même préalablement créé par ce développement.

« Lorsque le monde antique fut sur le point de som-
brer, les vieilles religions furent vaincues par la religion
chrétienne. Lorsque les idées chrétiennes succombèrent
devant les idées de progrès du xvin® siècle, la société féo-
dale livrait une lutte à mort contre la bourgeoisie alors révo-
lutionnaire ». Mais dans le cas qui nous intéresse, le dernier
chapitre du Manifeste est encore plus convaincant. Ses au-
teurs y disent que leurs compagnons d'idées aspirent à
inculquer aux ouvriers, aussi nettement que possible, la
conscience de l’antagonisme existant entre les intérêts de
la bourgeoisie et ceux du prolétariat. Il est compréhensible
que quiconque n’attache pas d'importance au « facteur »
idéologique, n’a aucune raison d'’aspirer à faire prendre
conscience de quoi que ce soit à n’importe quel groupe
social.

15
        <pb n="55" />
        LES QUESTIONS FONDAMENTALES DU MARXISME 53

Nous citons le Manifeste de préférence aux autres
écrits de Marx et Engels parce qu’il se rapporte à cette pre-
mière époque de leur activité où, comme l’assurent certains
de leurs « critiques », ils avaient une façon particulière-
ment « unilatérale » de comprendre les rapports existant
entre les différents « facteurs » du développement social.
Nous voyons clairement qu’à cette époque également, Marx
et Engels se distinguaient non pas par une « manière unila-
térale » de comprendre les choses, mais seulement par une
tendance au monisme, par une répugnance pour cet éclec-
tisme qui se faisait si manifestement jour dans les obser-
vations de messieurs les « critiques ».

Il n’est pas rare qu’on se réfère à deux lettres d’Engels,
publiées dans le Sozialistischer A kademiker et écrites l’une
en 1890, l’autre en 1894. M. Bernstein s’est emparé avec joie
de ces deux lettres, dont le contenu constituerait soi-disant
un témoignage évident de l’évolution qui se serait accom-
plie dans les opinions de l’ami et collaborateur de Marx.
Il en a extrait deux passages, à son avis, des plus convain-
cants, que nous estimons nécessaire de reproduire ici, étant
donné qu’ils prouvent tout le contraire de ce qu’a voulu
prouver M. Bernstein.

Voici le premier de ces passages : « Il existe par consé-
quent des forces innombrables qui s’entre-croisent, un
nombre infini de parallélogrammes de forces, donnant une
résultante, l’événement historique, qui peut, à son tour,
être considéré comme le produit d’une puissance agissant
comme un tout, sans conscience ni volonté. Car ce que
veut chacun séparément est empêché par tous les autres,
et ce qui en résulte, c’est quelque chose qu’aucun n’a
voulu » (Lettre de 1890).

Et voici maintenant l’autre passage : « Le développe-
ment économique, juridique, philosophique, littéraire, artis-
tique, etc, repose sur le développement économique. Mais
tous ils réagissent, conjointement et séparément, l’un sur
l’autre et sur la base économique » (Lettre de 1894).
M. Bernstein a trouvé que « ceci sonne quelque peu diffé-
temment » de la préface de l’ouvrage Zur Kritik der politis-
chen Oekonomie, laquelle fait remarquer la liaison entre
la « base » économique et la « superstructure » qui s’érige
Sur cette dernière. Mais pourquoi donc « différemment » ?
Le passage ci-dessus ne fait en réalité que répéter ce qui est

X
        <pb n="56" />
        04 G. V. PLÉKHANOV

dit dans la préface en question. Ce développement politique
et autre repose sur le développement économique. M. Berns-
tein a, évidemment, lui-même compris la préface de Zur
Kritik un peu différemment, c’est-à-dire dans ce sens que
la superstructure sociale et idéologique, qui vient se dresser
sur la « base économique », n’exerce aucune influence sur
celle-ci. Mais nous savons déjà qu’il n’y a rien de plus
erroné qu’une telle manière de comprendre la pensée de
Marx. Et ceux qui ont suivi de près les essais « critiques »
de M. Bernstein ne pouvaient que hausser les épaules
en voyant que l’homme qui jadis avait entrepris de popu-
lariser la doctrine de Marx, ne s’était pas donné la peine
ou, plus exactement, s’était montré incapable de compren-
dre au préalable cette doctrine.

Dans la seconde des lettres citées par M. Bernstein, il
ÿ à, pour élucider le sens causal de la théorie historique
de Marx et Engels, des passages peut-être beaucoup plus
importants que les lignes si mal comprises par M. Berns-
tein, et que nous avons reproduites plus haut. Un de ces
passages est conçu en ces termes : « Il n’y a donc pas un
effet automatique de la situation économique, comme d’au-
cuns aiment se le figurer par commodité. Ce sont les hom-
mes qui font eux-mêmes leur propre histoire, mais dans un
milieu donné qui les conditionne (in einem gegebenen, sie
bedingenden Milieu), sur la base de rapports effectifs don-
nés. Parmi ces derniers, les rapports économiques, quelque
puissante que soit l’influence exercée sur eux par les autres
rapports d’ordre politique et idéologique, sont pourtant ceux
dont l’action est décisive en fin de compte et qui constituent
le fil conducteur permettant de comprendre l’ensemble du
système &gt;.

Parmi les gens qui interprètent la doctrine historique
de Marx et Engels en ce sens qu’ « il y a un effet automa-
tique de la situation économique », se trouvait également,
comme nous le voyons maintenant, M. Bernstein lui-même,
à l’époque où il était encore « orthodoxe » ; parmi ces gens,
il faut ranger également un grand nombre de « critiques »
de Marx qui ont fait machine en arrière « du marxisme
à l’idéalisme ». Ces esprits profonds font preuve d’une
grande suffisance, quand ils découvrent et montrent à ces
esprits « unilatéraux » que sont Marx et Engels que l’his-
toire est faite par les hommes, et non par le mouvement
automatique de l’économie. Ils font ainsi à Marx offrande
        <pb n="57" />
        LES QUESTIONS FONDAMENTALES DU MARXISME = 55
de son bien à lui et ne soupçonnent même pas, dans leur
incroyable naïveté, que le Marx qu’ils « critiquent &gt;» n’a
rien de commun, sauf le nom, avec le véritable Marx, le
premier n’étant que la création de leur propre incompré-
hension qui, chez eux, est vraiment « multilatérale ». Il
est naturel que des « critiques » de cet acabit aient été
totalement incapables de « compléter » et de « corriger »
quoi que ce soit dans le matérialisme historique. Aussi, ne
nous occuperons-nous plus d’eux, préférant avoir affaire
à ceux qui jetèrent les bases de cette théorie.

Il importe extrêmement de remarquer que lorsque En-
gels, peu de temps avant sa mort, répudiait la façon « au-
tomatique &gt; de concevoir l’action historique de l’économie,
il ne faisait que répéter — presque dans les mêmes ter-
mes — ef commenter ce que Marx avait écrit déjà en 1845
dans la troisième thèse du Feuerbach reproduite par nous
plus haut. Marx reprochait au matérialisme antérieur à lui
d’avoir oublié que « si, d’un côté, les hommes sont un
produit du milieu, celui-ci est, d’autre part, modifié précisé-
ment par les hommes ». La tâche du matérialisme dans le
domaine de l’histoire, telle que Marx la concevait, consistait
par conséquent à expliquer précisément de quelle manière
le « milieu &gt;» peut être modifié par les hommes qui sont
eux-mêmes le produit de ce milieu. Et il trouvait la solu-
tion de ce problème en indiquant les rapports de production
qui s’établissent sous l’empire de conditions indépendantes
de la volonté humaine. Les rapports de production, ce sont
les rapports qui s’établissent entre les hommes dans le
processus social de la production. Dire que les rapports de
production se sont modifiés, c’est dire que les rapports
existant entre les hommes dans le processus en question
se sont modifiés. Le changement de ces rapports ne peut
pas s’accomplir « automatiquement », c’est-à-dire indépen-
damment de l’activité humaine, parce que ces rapports
sont de ceux qui s’établissent entre les hommes dans le
processus de leur activité.

Mais ces rapports peuvent se transformer — et se trans-
forment en effet très souvent — dans une direction tout
autre que celle dans laquelle les hommes voudraient les
modifier. Le caractère de la « structure économique » et le
sens dans lequel ce caractère se transforme ne dépendent
pas de la volonté humaine, mais de l’état des forces
productives et de la nature même des changements qui se
        <pb n="58" />
        56 G. V. PLÉKHANOV

produisent dans les rapports de production et qui devien-
nent nécessaires à la société par suite du développement
de ces forces. Engels explique cela dans les termes sui-
vants : « Les hommes font eux-mêmes leur propre his-
toire, mais jusqu’à présent, même dans les sociétés bien dé-
limitées, ils ne l’ont pas faite avec une volonté d’en-
semble ni selon un plan général. Leurs aspirations s’entre-
croisent, et c’est précisément pour cela que, dans toutes
les sociétés semblables, règne la nécessité, dont le hasard
est le complément et la forme, sous laquelle elle se mani-
feste ». L'activité humaine se définit elle-même ici non
comme une activité libre, mais comme une activité néces-
saire, c’est-à-dire conforme à des lois et pouvant faire
l’objet d’une étude scientifique. Ainsi done, le matéria-
lisme historique, tout en signalant constamment que le
milieu est modifié par les hommes, donne en même temps
pour la première fois le moyen de considérer le processus
de cette modification du point de vue de la science. Et
voilà pourquoi nous sommes en droit de dire que l’inter-
prétation matérialiste de l’histoire fournit les prolégomènes
indispensables à toute doctrine sociologique qui prétendra
au titre de science.

Cela est si vrai que, d’ores et déjà, toute étude d’un
côté quelconque de la vie sociale n’acquiert une valeur
scientifique que dans la mesure où elle se rapproche
de l’explication matérialiste de son sujet. Et, mal-
gré la fameuse « résurrection de l’idéalisme &gt;» en socio-
logie, pareille explication devient de plus en plus cou-
rante là où les savants ne se livrent pas à des méditations
édifiantés et à des discours grandiloquents sur l’ « idéal »,
mais s’assignent la tâche de découvrir le lien causal entre
les phénomènes. Actuellement, des gens, qui non seule-
ment ne sont pas partisans de la conception matérialiste
de l’histoire, mais n’en ont même pas la moindre idée,
s’avèrent matéfialistes dans leurs recherches historiques.
Et alors leur ignorance de cette conception matérialiste
ou leur prévention contre elle, en les empêchant de bien
la comprendre sous tous ses aspects, les amène effective-
ment à ce qu’il convient d’appeler des conceptions unilaté-
rales et étroites.
        <pb n="59" />
        LES QUESTIONS FONDAMENTALES DU MARXISME 57

En voici un exemple. Il y a dix ans, le célèbre savant
français Alfred Espinas — soit dit en passant, grand adver-
saire des socialistes actuels — publiait les Origines de la
technologie, « étude sociologique » extrêmement intéres-
sante, tout au moins par l’idée qu’elle développe. Partant
de cette thèse purement matérialiste que, dans l’histoire de
l’humanité, la pratique précède toujours la théorie, il exa-
mine dans son ouvrage l’influence de la technique sur le
développement de l’idéologie, c’est-à-dire de la religion et
de la philosophie, dans la Grèce antique. Il en arrive à cette
conclusion que, dans chaque période de ce développement,
la conception du monde des anciens Grecs était déterminée
par l’état de leurs forces productives. C’est là, certes, un
résultat très intéressant et important. Mais celui qui a
l’habitude d’appliquer la méthode. matérialiste pour la com-
préhension des phénomènes historiques trouvera certaine-
ment que l’idée exprimée dans l’ « étude » d’Espinas est par
trop unilatérale. Et cela pour la simple raison que le savant
français n’a presque pas porté son attention sur les autres
« facteurs » de développement de l’idéologie, tels que, par
exemple, la lutte des classes. Et pourtant ce « facteur » a
une importance vraiment formidable.

Dans la société primitive, qui ignore la division en
classes, l’activité productive exerce une influence directe
sur la conception du monde et sur le goût esthétique. L’or-
nementation emprunte ses motifs à la technique, et la danse
— l’art peut être le plus important dans une telle société —
se borne le plus souvent à reproduire un processus de
production. Cela est particulièrement visible chez les tribus
de chasseurs placées au plus bas degré de développement
économique accessible à notre observation (*). C’est pour-
quoi nous nous sommes référés principalement à ces tribus
quand nous avons traité de la dépendance dans laquelle
l’état psychique de l’homme primitif se trouve à l’égard
de son activité économique (32). Mais, dans une société

() Les peuples chasseurs avaient été précédés pat les peuples
cueilleurs de fruits et de racines, Sammelvôlker, selon l’expression
employée à présent par les savants allemands. Mais toutes les peu-
plades sauvages que nous connaissons ont déjà franchi cette étape
de développement.

KI
        <pb n="60" />
        58 G. V. PLÉKHANOV
divisée en classes, l’influence directe de cette activité sur
l’idéologie devient bien moins apparente. Cela se comprend.
Si, par exemple, un genre de danse exécutée par l’Austra-
lienne indigène reproduit au figuré son travail de récolte
des racines, il va de soi qu’aucune des danses élégantes
auxquelles s’amusaient, par exemple, les belles mondaines
de France, au xvIn° siècle, ne pouvait être la figuration
d’un travail productif de ces dames, vu qu’elles ne s’oceu-
paient d’aucun travail productif, préférant se vouer à « la
science du doux amour ». Pour comprendre la danse de
l’Australienne indigène, il suffit de connaître le rôle que
joue dans la vie d’une tribu australienne la récolte, par les
femmes, des racines des plantes sauvages. Mais, pour com-
prendre, par exemple, le menuet, il ne suffit nullement de
connaître l’économie de la France au xvim° siècle. Dans ce
dernier cas, nous avons affaire à une danse qui est une
expression de la psychologie d’une classe non productrice.
La grande majorité des « usages et convenances » de ce
qu’on appelle la bonne compagnie s’explique par ce même
genre de psychologie. Ainsi donc, le « facteur » économique
cède ici la place au facteur psychologique. Mais n’oubliez
pas que l’avènement de classes non productrices sans la
société est lui-même le produit du développement écono-
mique de cette dernière. Cela veut dire que le « facteur »
économique conserve entièrement sa valeur prédominante,
même lorsqu’il cède la place à d’autres. Au contraire, c’est
précisément alors que cette valeur se fait le mieux sentir,
car c’est alors que sont déterminées par elle la possibilité et
les limites de l’influence des autres facteurs (*).

Mais ce n’est pas encore tout. La classe supérieure
regarde la classe inférieure avec un mépris non voile, même

(”) Voici un exemple tiré d’un autre domaine : Le « facteur de
population », suivant l’expression employée par A. Kost (voir son
ouvrage : Les facteurs de population dans le développement social,
Paris 1910), exerce incontestablement une très grande influence sur le
développement social. Mais Marx a parfaitement raison quand il dit
que les lois abstraites de la multiplication n’existent que pour les
animaux et les plantes. L’accroissement- (ou la diminution) de la
population dans la société humaine dépend de l’organisation de cette
société, organisation déterminée par la structure économique de cette
même société. Aucune « loi abstraite de multiplication » n’expliquera
rien au fait que la population de la France actuelle n’augmente
presque pas. Grande est l’erreur de ces sociologues et de ces écono-
mistes qui voient dans l’accroissement de la population la cause
initiale du développement social. (Voir A. Loria : La legge di popu-
lazione ed il sistema sociale, Sienne 1889).
        <pb n="61" />
        LES QUESTIONS FONDAMENTALES DU MARXISME = 59
quand elle prend part au processus de production en qua-
lité de classe dirigeante. Cela se reflète également dans
l’idéologie des classes en question. Les fabliaux français
du moyen âge, et particulièrement les chansons de geste,
représentent le paysan d’alors sous un jour des plus rebu-
tants. À les en croire :

Li vilaen sont de laide forme
Aine si tres laide ne vit home ;
Chaucuns a XV piez de granz,.
En auques ressemblent jâianz.
Mais trop sont de laide manière ;
Boçu sont devant et dérrière (*).

Mais les paysans, cela se conçoit, avaient d’eux-même
une idée toute différente. S’indignant de la morgue des
féodaux, ils chantaient :

Nous sommes des hommes, tout comme eux,
Et capables de souffrir tout autant qu’eux,
et ainsi de suite.

Et ils demandaient : « Quand Adam labourait et qu’Eve
filait, où était le gentilhomme ? » En somme chacune de
ces deux classes envisageait les choses de son propre point
de vue, dont le caractère particulier était conditionné
par la situation que ces classes occupaient dans la société.
La lutte des classes mettait son empreinte sur la psy-
chologie des parties en lutte. Et il en était ainsi, naturelle-
ment, non seulement au moyen âge et non seulement en
France. Plus la lutte de classe s’envenimait dans un pays
donné et à une époque donnée, plus forte devenait son
influence sur la psychologie des classes en lutte. Celui qui
veut étudier l’histoire des idéologies dans une société divisée
en classes, doit consacrer toute son attention à cette in-
fluence. Autrement, il n’y comprendra rien. Essayez de
donner une explication économique directe de l’apparition
de l’école de David dans la peinture française du xvi°
siècle, et vous aboutirez à un résultat qui ne sera rien de
plus qu’un non-sens ridicule et fastidieux. Mais considérez
cette école comme le reflet idéologique de la lutte de classe

(*) Comparer Les classes rurales et le régime domanial en France
au moyen âge, par Henri Sée, Paris, 1901, p. 554, Voir également
Fr. Mever : Die Stände, ihr Leben und Treiben, Marburg 1882, p. 8.
        <pb n="62" />
        63 G. V. PLÉKHANOV

qui se déroulait au sein de la société française à la veille
de la grande Révolution, et immédiatement la question
changera totalement d’aspect. Des qualités de l’art de Da-
vid qui, pourrait-on croire, sont tellement en dehors de
l’économie sociale qu’on ne peut par aucun lien les ratta-
cher à cette dernière vous deviendront alors parfaitement
compréhensibles (33).

Il faut en dire autant de l’histoire des idéologies dans
la Grèce antique : elle s’est très profondément ressentie
de l’influence de la lutte des classes, Et c’est précisément
cette influence qu’Espinas n’a que trop peu marquée dans
son intéressante étude, ce qui donne à ses importantes con-
clusions un caractère par trop unilatéral. On pourrait, main-
tenant déjà, citer nombre d’exemples semblables, et tous
ils témoigneraient que l’influence du matérialisme de Marx
sur bien des savants serait extrêmement bienfaisante, en
ce sens qu’elle leur apprendrait à considérer d’autres « fac-
leurs » en dehors des facteurs technique et économique.
Cela a l’air d’un paradoxe, mais c’est une vérité incontes-
table qui ne nous étonnera plus si nous nous rappelons
que, quoique, chez Marx, tout mouvement social soit expli-
qué par le développement économique de la société, il n’est
très souvent expliqué par ce développement qu’en der-
nière analyse, c’est-à-dire que ce mouvement présuppose
l’action intermédiaire de toute une série d’autres « fac-
teurs ».

XIT

Dans la science moderne, une autre tendance com-
mence à se dessiner actuellement, qui est diamétralement ‘
opposée à celle que nous venons de constater chez Espinas.
C’est la tendance à expliquer l’histoire des idées par l’in-
fluence exclusive de la lutte des classes. Cette tendance
toute nouvelle, et pour le moment encore peu apparente,
s’est développée sous l’influence directe du matérialisme
historique de Marx. Nous la trouvons dans les ouvrages
de l’auteur grec A. Eleuthéropoulos, dont l’ouvrage prin-
cipal, Wirtschaft und Philosophie (t. I, Die Philosophie
und die Lebensauffassung des Griechentums auf Grund
der gesellschaftlichen Zustände; et t. II, Die Philosophie
und die Lebensauffassung der germanisch-rëmischen Vôl-
ker), a paru à Berlin en 1900. Eleuthéropoulos soutient que
la philosophie de chaque époque exprime la conception du
        <pb n="63" />
        LES QUESTIONS FONDAMENTALES DU MARXISME 61
monde et de la vie (Lebens-und Weltanschauung) propre
à cette époquê. Cela n’est pas très nouveau. Hegel disait
déjà que chaque système de philosophie n’est que l’expres-
sion idéologique de son époque. Mais, chez Hegel, les parti-
cularités des différentes époques et, par conséquent, des
phases correspondantes au développement de la philosophie
étaient déterminées par le mouvement de l’Idée absolue,
alors que, chez Eleuthéropoulos, chaque époque est carac-
térisée avant tout par l’état économique qui lui correspond.
L'économie de chaque peuple détermine la conception du
monde de ce peuple, conception qui trouve, entre autres,
son expression dans la philosophie. En même temps que
se transforme la base économique de la société se trans-
forme également sa superstructure idéologique. Mais le
développement économique conduisant à la division de la
société en classes et à leur lutte, la conception du monde
propre à une époque donnée n’a pas un caractère uni-
forme : elle diffère selon les classes et se modifie selon la
situation, les besoins, les aspirations de ces classes et les
vicissitudes de la lutte entre elles.

Tel est le point de vue d’Eleuthéropoulos sur toute
l’histoire de la philosophie. Il mérite incontestablement la
plus grande attention et une approbation entière. Depuis
longtemps déjà, on constatait dans la littérature philoso-
phique une certaine tendance à ne plus vouloir accepter
la vieille méthode consistant à ne considérer l’histoire de
la philosophie que comme la simple filiation des systèmes
philosophiques. Dans sa brochure publiée vers 1890 et
consacrée à la question de savoir comment il faut étudier
l’histoire de la philosophie, Picavet, l’écrivain français bien
connu, déclarait que pareille filiation explique, en réalité,
très peu de chose (*). On pourrait saluer la publication
du livre d’Eleuthéropoulos comme un nouveau pas en
avant dans l’étude de l’histoire de la philosophie et comme
une victoire du matérialisme historique appliqué à une des
idéologies les plus éloignées de l’économie. Mais, hélas !
Eleuthéropoulos n’a pas fait preuve d’un grand art dans
le maniement de la méthode dialectique de ce matéria-
lisme. Il a simplifié à l’extréme les problèmes qui se po-
saient devant lui et n’a pu, par suite, leur trouver que des

(*) L?’histoire de la philosophie, ce qu’elle a été, ce qu’elle peut
être, Paris 1888.
        <pb n="64" />
        bi G. V. PLÉKHANOV
solutions très unilatérales et, partant, fort peu satisfai-
santes.

Prenons, par exemple, Xénophane. Selon Eleuthéro-
poulos, Xénophane fut, en philosophie, l’interprète des as-
pirations du prolétariat de la Grèce antique. C’est le Rous-
seau de son époque (*). Il était partisan d’une réforme
sociale dans le sens de l’égalité de tous les citoyens, et
sa théorie de l’unité du monde n’était que la base théorique
de ses projets de réformes (**). Sur cette base théorique
des tendances réformatrices de Xénophane venaient logi-
quement s’édifier tous les détails de sa philosophie, à com-
mencer par sa conception de la divinité, pour finir par sa
théorie selon laquelle nos sens nous donnent une repré-
sentation illusoire du monde extérieur Ce)

La philosophie d’Héraclite l’Obseur avait été engendrée
par la réaction des aristocrates contre les aspirations révo-
lutionnaires du prolétariat grec. L’égalité universelle est
impossible ; la nature elle-même fait les hommes inégaux,
Chacun doit se contenter de son sort. Dans l'Etat, il faut
tendre non pas à renverser l’ordre établi, mais à supprimer
l’arbitraire, possible aussi bien sous la domination de quel-
ques-uns que sous celle de la masse. Le pouvoir doit appar-
tenir à la loi, dans laquelle la loi divine trouve son expres-
sion. La loi divine n’exclut pas l’unité ; mais l’unité con-
forme à cette loi est l’unité des antagonismes. C’est pour-
quoi la réalisation des plans de Xénophane serait une
infraction à la loi divine. En développant cette pensée et
en l’appuyant d’autres arguments, Héraclite a créé sa doc-
trine dialectique du devenir (****).

Voilà ce que dit Eleuthéropoulos. Le manque de place
ne nous permet pas de produire d’autres échantillons de
l’analyse qu’il fait des causes ayant déterminé l’évolution
de la philosophie. Mais il n’y a guère nécessité à le faire.
Le lecteur, nous l’espérons, voit lui-même que cette analyse
est peu réussie. En réalité, le processus de l’évolution des
idéologies est incomparablement plus complexe (*****), En

(*) Wirtschaft und Philosophie, t. I, p. 98.

[**) Fbid., p- 99.

(°**) Ibid, p. 99-101.

{11 *) Ibid, p 103-107,

("7***) En outre, se référant à l’économie de la Grèce antique,
Eleuthéropoulos n’en donne aucune idée concrète et se borne à des
lieux communs qui, ici comme ailleurs, n’expliquent rien.

3%}
        <pb n="65" />
        LES QUESTIONS FONDAMENTALES DU MARXISME = 63
lisant ses considérations on ne peut plus simplistes. sur
l’influence que la lutte des classes a exercée sur l’histoire
de la philosophie, on se prend à regretter qu’Eleuthéro-
poulos n’ait pas connu le livre précité d’Espinas, dont la
manière unilatérale, ajoutée à celle dont il fait preuve lui-
même, aurait peut-être réparé bien des lacunes dans son
analyse.

Quoi qu’il en soit, la tentative malheureuse d’Eleuthé-
ropoulos n’en constitue pas moins un nouvel argument en
faveur de cette thèse — inattendue pour beaucoup — qu’une
connaissance plus approfondie du matérialisme historique
de Marx serait d’une grande utilité à maints savants contem-
porains, justement pour les préserver de tomber dans la
manière unilatérale de traiter les questions. Eleuthéro-
poulos connaît le matérialisme historique de Marx. Mais
il le connaît mal. La preuve en est la prétendue rectifica-
tion qu’il trouve nécessaire d’y apporter.

Il remarque que les rapports économiques d’un peuple
donné ne conditionnent que « la nécessité de son déve-
loppement ». Le développement lui-même serait une affaire
individuelle, de sorte que la conception du monde de ce
peuple est déterminée d’abord par le caractère de ce dernier
et du pays qu’il habite, ensuite par les besoins de ce
peuple et, finalement, par les qualités personnelles des
hommes qui font œuvre de réformateurs dans son sein,
C’est dans ce sens seulement, ainsi qu’Eleuthéropoulos le
fait remarquer, qu’on peut parler d’un rapport de la phi-
losophie avec l’économie. La philosophie satisfait aux exi-
gences de son temps, et cela conformément à la personnalité
du philosophe.

Eleuthéropoulos estime, évidemment, que cette concep-
tion des rapports de la philosophie et de l’économie repré-
sente quelque chose de tout nouveau en face de la concep-
tion matérialiste de Marx et d’Engels. Il juge nécessaire
de donner un nom nouveau à son interprétation de l’his-
toire, en l’appelant la théorie grecque du devenir (*). C’est
tout simplement amusant, et à ce propos on ne peut dire
qu’une chose : la « théorie grecque du devenir » n’étant,
en réalité, rien d’autre que du matérialisme historique
assez mal digéré et exposé d’une manière assez incohérente.

() Zbid., p. 17.
        <pb n="66" />
        64 G. V. PLÉKHANOV

promet néanmoins beaucoup plus que ne donne Eleuthé-
ropoulos, lorsqu'il passe de la caractéristique de sa méthode
à son application. Alors, il s’éloigne déjà tout à fait de
Marx.

En ce qui concerne spécialement la « personnalité du
philosophe » et, en général, celle de tout homme qui laisse
dans l’histoire humaine la trace de son activité, c’est une
grave erreur que de croire que la théorie de Marx et d’En-
gels ne lui ait laissé aucune place. Elle lui en a laissé,
certes. Mais cette théorie a su, en même temps, éviter
l’inadmissible opposition de l’activité de la « personnalité »
à la marche des événements, déterminée, elle, par la néces-
sité économique. Recourir à pareille opposition, c’est prou-
ver par là même qu’on n’a pas compris grand’chose à
l’explication matérialiste de l’histoire. La thèse initiale du
matérialisme, comme nous l’avons répété maintes fois, dit
que l’histoire est faite par les hommes. Et si elle est faite
par les hommes, il est clair qu’elle est faite, entre autres,
par les « grands hommes ». Il ne reste qu’à se rendre
compte par quoi précisément l’activité de ces hommes est
déterminée. À ce propos, Engels dit dans une des lettres
que nous avons citées plus haut :

« Qu’un pareil homme, et précisément celui-là, s’élève
à telle époque déterminée et dans tel pays donné, c’est,
naturellement, un pur hasard. Mais si nous l’éliminions, il
lui faudrait un remplaçant, qu’on arriverait finalement
à trouver tant bien que mal. C’est au hasard qu’il faut
attribuer le fait que le dictateur militaire dont la Répu-
blique française, épuisée par ses propres guerres, avait
rendu l’avènement nécessaire, fut précisément le Corse Na-
poléon. Mais qu’à défaut de Napoléon, un autre eût rempli
sa place, cela est prouvé par le fait que l’homme nécessaire:
César, Auguste, Cromwell, ou autre, s’est trouvé chaque
fois qu’il le fallait. Si Marx a découvert la conception maté-
rialiste de l’histoire, l’exemple de Thierry, de Mignet, de
Guizot et de tous les historiens anglais jusqu’en 1850 montre
que l'on tendait à ce résultat, et la découverte de cette
même conception par Morgan prouve que le temps était
venu de la faire et qu’elle était une nécessité. Il en est
ainsi de tous les hasards ou de tout ce qui paraît hasard
dans l’histoire. Plus le domaine que nous explorons s’éloi-
gne de l’économie et revêt un caractère idéologique abs-
trait, plus nous trouvons de hasard dans son développe-
        <pb n="67" />
        LES QUESTIONS FONDAMENTALES DU MARXISME = 65
ment, plus sa courbe se dessine en zigzag. Mais tracez l’axe
moyen de la courbe, vous trouverez que, plus la période à
examiner est longue et plus le domaine traité est vaste,
plus cet axe tend à devenir parallèle à celui du dévelop-
pement économique &gt;» (*).

La « personnalité » de tout homme éminent dans le
domaine intellectuel ou social appartient au nombre de
ces hasards dont l’apparition n’empêche nullement la ligne
« moyenne &gt;» du développement intellectuel de l’humanité
de suivre un cours parallèle à celui de son développement
économique (**). Eleuthéropoulos se serait mieux rendu
compte de ce qui précède, s’il avait étudié attentivement
la théorie historique de Marx et se fût moins soucié de
créer sa propre « théorie grecque » (***).

Inutile d’ajouter que nous sommes actuellement loin
de pouvoir toujours découvrir le lien causal existant
entre l’apparition d’une idée philosophique et la situa-
tion économique de l’époque dans laquelle elle se situe.
Mais c’est que nous commençons à peine à travailler dans
cette direction, et si nous étions en mesure de donner une
réponse à toutes les questions qui se posent ici, ou même
seulement à la plupart d’elles, notre travail serait déjà
terminé, ou sur le point de l’être. Ce qui importe dans le
cas présent, ce n’est pas le fait que nous ne savons pas
encore venir à bout de toutes les difficultés rencontrées
par nous dans ce domaine. Il n’y a pas et il ne peut pas
y avoir de méthode capable de supprimer d’un seul coup
toutes les difficultés qui surgissent dans la science. Ce
qui importe, c’est que l’interprétation matérialiste de l’his-
toire vient à bout des difficultés en question avec incom-
parablement plus de facilité que les interprétations idéa-
liste et éclectique. La preuve en est que la pensée scienti-
fique dans le domaine de l’histoire tendait avec une force
exceptionnelle vers une explication matérialiste des phéno-
mènes, que, pour ainsi dire, elle la cherchait avee insis-

(*) Der sozialistiche Akademiker, Berlin 1895, n° 20, p. 374.

(°*) Voir notre article intitulé : « Du rôle de la personnalité
dans l’histoire » dans notre livre Vingt années (Œuvres, t. VIII).

(***) II a appelé grecque « sa théorie » parce que, selon lui, les
« thèses fondamentales » en ont été proclamées 2e le Grec Thalès,
et développées à nouveau par un Grec (c’est-à-dire par Eleuthéro-
poulos : v. son livre, p. 17).
        <pb n="68" />
        66 G. V. PLÉKHANOV

tance depuis l’époque de la Restauration (*), et ne cessait
de graviter vers elle, de la chercher jusqu’à l’époque ac-
tuelle, et cela malgré la noble indignation qui s'empare
de tout idéologue bourgeois qui se respecte dès qu’il entend
le mot « matérialisme ».

L’ouvrage de Franz Feuerherd, intitulé Die Entstehung
der Stile aus der politischen Oekonomie, erster Theil (Leip-
zig 1902), peut servir de troisième exemple montrant com-
ment sont actuellement inévitables les tentatives de fournir
une explication matérialiste de tous les aspects de la cul-
ture humaine. Feuerherd dit : « Suivant le mode de pro-
duction prédominant et la forme d’Etat conditionnée par
ce mode, l’intelligence humaine se développe dans des sens
déterminés, les autres lui restant inaccessibles. C’est
pourquoi l’existence de tout style [dans l’art] sup-
pose l’existence d’hommes vivant dans des conditions
politiques déterminées, produisant selon un mode de pro-
duction déterminé et animés d’idéals déterminés. Quand
ces causes préalables sont données, les hommes créent les
styles correspondants, aussi nécessairement et inévitable-
ment que la toile blanchit, que le bromure d'argent noircit
et que l’arc-en-ciel apparaît dans les nuages aussitôt que
le soleil, leur cause, provoque ces effets » (**). Cela est
juste, en effet, et il est intéressant de constater que c’est
un historien de l’art qui le reconnaît. Mais lorsque Feuer-
herd se prend à expliquer l’origine des divers styles grecs
par l’état économique de la Grèce antique, il aboutit à un
résultat par trop schématique. Nous ne savons pas si la
deuxième partie de son œuvre est parue. Nous ne nous
y sommes pas intéressés, parce que nous nous étions bien
rendu compte à quel point il possède mal la méthode
matérialiste moderne de ces doctrines. Par leur schéma-
tisme, ses raisonnements nous rappellent ceux de nos doc-
trinaires Fritsche et Rojkov, auxquels il faut souhaiter,
comme à lui, d’étudier avant tout et surtout le matéria-
lisme contemporain. Seul, le marxisme peut les préserver
tous de tomber dans le schématisme.

(*) A ce sujet, voir notre préface à la deuxième édition de
notre traduction russe du Manifeste.

(**) Pages 19 et 20 du livre de F. Feuerherd.
        <pb n="69" />
        LES QUESTIONS FONDAMENTALES DU MARKXISME _67-
XIII

Feu Nicolas Mikhaïlovsky affirmait jadis, dans sa polé-
mique avec nous, que la théorie historique de Marx n’aurait
jamais une large expansion dans le monde des savants.
Nous venons de voir et nous allons voir encore que cela
n’est pas tout à fait exact. Mais, auparavant, il nous faut
écarter encore quelques autres malentendus qui nuisent
à l’intelligence du matérialisme historique.

Si nous nous proposions d’exprimer brièvement la con-
ception de Marx et d’Engels sur le rapport de la célèbre
« base » à la non moins célèbre « superstructure », nous
aboutirions à ceci :

1° Etat des forces productives ;

2° Rapports économiques conditionnés par ces forces ;

3° Régime social-politique, édifié sur une « base » éco-
nomique donnée ;

… 4° Psychologie de l’homme social, déterminée en partie
directement par l’économie, en partie par tout le régime
social-politique édifié sur elle ;

5° Idéologies diverses reflétant cette psychologie.

“Cette formule est assez large pour que toutes les « for-
mes » du développement historique y trouvent leur place,
en même temps qu’elle est complètement étrangère à cet
éclectisme qui ne sait pas aller plus loin que l’action réci-
proque entre les différentes forces sociales et ne se doute
même pas que le fait de l'action ré@proque entre ces forces
ne résout encore pas la question de leur origine. Notre
formule est une formule moniste. Et cette formule moniste
est essentiellement imprégnée de matérialisme. Hegel
disait dans la Philosophie de l’esprit : « L'esprit est l’uni-
que principe moteur de l’histoire ». On ne peut pas penser
autrement, si l’on s’en tient au point de vue de cet idéalisme
selon lequel l’être est conditionné par le penser. Le maté-
rialisme de Marx montre de quelle manière l’histoire de la
pensée est conditionnée par l’histoire de l’être. Mais l’idéa-
lisme n’a pas empêché Hegel de reconnaître l’action de
l’économie comme celle d’une cause « devenue effective
par l’intermédiaire du développement de l’esprit ». Et, de
même, le matérialisme n’a pas empêché Marx de recon-
naître, dans l’histoire, l’action de « l’esprit » comme celle
d’une force dont la direction, à chaque époque donnée, est
déterminée par le développement de l’économie.
        <pb n="70" />
        68 G. V. PLÉKHANOV

Que toutes les idéologies aient une racine commune,
à savoir la psychologie de l’époque en question, cela n’est
pas difficile à comprendre, et chacun s’en convaincra en
se mettant, même superficiellement, au courant des faits.
Comme exemple, nous citerons, entre autres, le romantisme
français. Victor Hugo, Eugène Delacroix et Hector Berlioz
travaillaieñht dans trois domaines artistiques totalement
différents. Ils étaient tous les trois assez éloignés l’un de
l’autre. Du moins, Victor Hugo n’aimait pas la musique,
et Delacroix dédaignait les musiciens « romantiques ».
Et, malgré cela, on appelle avec raison ces trois hommes
remarquables la « trinité romantique ». Dans leurs œuvres
s’est reflétée une même psychologie. On peut dire que le
tableau Dante et Virgile, de Delacroix, exprime le même
état d’âÂme que celui qui a dicté à Victor Hugo son Hernani
et à Berlioz sa Symphonie fantastique. Cela, leurs contem-
porains le sentaient, c’est-à-dire ceux d’entre eux qui s’in-
téressaient sérieusement à la littérature et à l’art. Clas-
sique par ses goûts, Ingres appelait Berlioz « l’affreux musi-
cien, le monstre, le bandit, l’Antéchrist » (*). Cela rappelle
les opinions flatteuses exprimées par les classiques à l’égard
de Delacroix, dont ils qualifiaient le pinceau de « balai
ivre ». On sait que Berlioz, tout comme Victor Hugo, ‘eut
à soutenir de véritables batailles (**). On sait également
qu’il remporta la victoire après des efforts incomparable-
ment plus grands qu’il n’en coûta à Hugo, et bien plus
tard. Pourquoi en fut-il ainsi, bien que la psychologie expri-
mée dans sa musique fût la même que celle qui avait trouvé
son expression dans la poésie et le drame romantiques ?
Pour répondre à cette question, il faudrait s’expliquer à
soi-même bien des détails dans l’histoire comparée de la
musique et de la littérature françaises (***), détails qui
resteront sans explication peut-être longtemps, sinon tou-

(°) Voir les Souvenirs d’un hugolâtre par Augustin Challamel,
Paris 1885, p. 259. Ingres a été plus conséquent que Delacroix qui,
romantique en peinture, avait conservé une prédilection pour la
musique classique.

(°*) Comparer le livre de Challamel, p. 258.

(°*”) Et surtout dans l’histoire du rôle joué par chacun de ces arts
en qualité d’interprète des états d’âÂme de l’époque. On sait qu’à des
époques différentes apparaissent au premier plan des idéologies
différentes et des branches idéologiques différentes. La théologie a
joué au moyen âge un rôle beaucoup plus important qu’à présent ; la
danse était dans la société primitive l’art le plus important, main-
tenant il est loin d’en être ainsi, etc. etc.
        <pb n="71" />
        LES QUESTIONS FONDAMENTALES DU MARXISME 69
jours. Mais ce qui ne peut faire le moindre doute, c’est
que la psychologie du romantisme français ne nous devien-
dra compréhensible que quand nous la considérerons
comme la psychologie d’une classe déterminée se trouvant
dans des conditions sociales et historiques déterminées (*).
J. Tiersot dit : « Le mouvement de 1830 dans la litté-
rature et dans l’art était loin d’avoir un caractère de révo-
lution populaire » (**). C’est absolument vrai. Le mouve-
ment en question était essentiellement bourgeois. Mais ce
n’est pas encore tout. Dans la bourgeoisie même, il n’avait
nullement la sympathie générale. De l’avis de Tiersot, il
exprimait la tendance d’un petit groupe d’« élus » assez
perspicaces pour savoir découvrir le génie là où il s’abri-
tait (***). Tiersot constate par là de façon superficielle —
c’est-à-dire idéaliste — le fait que la bourgeoisie de Pépo-
que ne comprenait pas une grande partie des aspirations
et des sentiments qui, dans la littérature et dans l’art, ani-
maient alors ses propres idéologues. Semblable désaccord
entre les idéologues et la classe dont ils expriment les
tendances et les goûts n’est pas chose rare dans l’histoire.
Ce désaccord explique bien des particularités dans le déve-
loppement intellectuel de l’humanité. En l’oceurrence, il
avait provoqué, entre autres, l’attitude méprisante de
l’ «élite » « raffinée » à l’égard des bourgeois « obtus »,
attitude qui, jusqu’à nos jours, induit en erreur les gens
naïfs et les rend décidément incapables de comprendre
() Il y a dans le livre de Chesneau (Les Chefs d’Ecole, Paris
1883, p. 878-379) une remarque très fine sur la psychologie des roman-
tiques. Chesneau fait remarquer que le rômantisme a fait son appa-
rition au lendemain de la Révolution et de l’Empire. « Dans la lit-
térature et l’art, il y eut une crise, semblable à celle qui se produisit
dans les mœurs après la Terreur, une véritable crise des sens. Les
gens. avaient véçu dans une peur perpétuelle. Après, leur peur cessa
et ils s’abandonnèrent au plaisir de vivre. Les apparences extérieures,
les formes extérieures attiraient exclusivement l’attention. Le ciel
bleu, la lumière éblouissante, la beauté des femmes, les velours
somptueux, les soies aux couleurs chatoyantes, l’éclat de l’or, le feu
des diamants, tout donnait de la jouissance. Les fes ne vivaient
qu’avec les yeux, ils avaient cessé de penser. » Cela ressemble sur
bien des points à la psychologie de l’époque que nous vivons actuel-
lement en Russie. Mais la marche des événements, qui était la cause
de cet état d’âÂme, était elle-même provoquée par la marche de
l’évolution économique.
(**) Hector Berlioz et la société de son temps, Paris 1904, p. 190.
(***) Ibid, p. 190.
        <pb n="72" />
        70 G. V. PLÉKHANOV -
le caractère archibourgeois du romantisme (*). Mais, ici
comme ailleurs, l’origine et le caractère d’un tel désaccord
ne peuvent être expliqués, en dernière analyse, que par la
situation économique de la classe sociale au sein de laquelle
ce désaccord s’est manifesté. Ici, comme partout, seul, l’être
fait la lumière sur les « secrets &gt; du penser. Et voilà pour-
quoi ici — comme partout ailleurs — seul, le matérialisme
est capable de donner une explication scientifique de la
« marche des idées ».

XIV

Dans leurs efforts pour expliquer cette marche, les idéa-
listes n’ont jamais su regarder attentivement du point de
vue du « cours des choses ». Ainsi, Taine explique les
œuvres d’art par les propriétés du milieu qui entoure
l’artiste. Mais lesquelles ? Les propriétés psychologiques,
c’est-à-dire cette psychologie générale qui est propre à
une époque donnée et dont les propriétés ont elles-mêmes
besoin d’une explication (**). Le matérialisme, en expli-
quant la psychologie d’une société ou d’une classe don-
née, se réfère à la structure sociale créée par le développe-
ment économique, mais Taine, qui est idéaliste, expliquait
l’origine du régime social par la psychologie sociale, ce qui
l’a fait s’empêtrer dans des contradictions sans issue. Les
idéalistes de tous les pays n’aiment pas Taine maintenant.
On comprend pourquoi : par « milieu », il entend la psy-
chologie de la masse, la psychologie de l’ « homme moyen »
d’une époque et d’une classe déterminées, et cette psycho-
logie est chez lui la dernière instance à laquelle le savant
puisse faire appel. Par suite, chez Taine, le « grand »
homme pense et sent toujours en s’inspirant de l’homme
« moyen &gt;», des « médiocrités &gt;. Or, cela est faux, et, de
plus, désobligeant pour les « intellectuels » bourgeois, tou-
jours enclins à se situer plus ou moins dans la catégorie
des grands hommes. Taine a été cet homme qui, ayant dit
A, s’est révélé impuissant à prononcer B, ruinant ainsi sa

(”) Ici, nous avons ce même quiproquo qui fait que les partisans
de l’archibourgeois Nietzsche deviennent vraiment amusants quand
ils attaquent la bourgeoisie.

(7) « L’œuvre d’art, dit Taine, est déterminée par un ensemble qui
est l’état général de l’esprit et des mœurs environnants. »
        <pb n="73" />
        LES QUESTIONS FONDAMENTALES DU MARXISME — 71
propre cause. Pour sortir des contradictions dans lesquelles
il s’était empêtré, il n’y avait pas d’issue en dehors du
matérialisme historique, qui réserve une place adéquate à
la « personnalité » comme au « milieu », aux gens
« moyens » comme aux grands « élus du sort ».

Depuis le moyen âge jusqu’en 1871 inclusivement, la
France a été le pays où l’évolution sociale et politique et
la lutte entre les différentes classes sociales ont revêtu le
caractère le plus typique pour l’Europe occidentale. Ceci
dit, il ne sera pas sans intérêt de remarquer que c’est pré-
cisément en France qu’on peut découvrir le plus facilement
le lien causal existant entre le développement et la lutte
susmentionnés d’une part et l’histoire des idéologies de
l’autre.

Parlant de la raison pour laquelle se répandirent, à
l’époque de la Restauration en France, les idées de l’école
théocratique sur la philosophie de l’histoire, R. Flint remar-
que : « Le succès d’une pareille théorie resterait cependant
inexplicable, si la voie ne lui avait été préparée par le sen-
sualisme de Condillac, et si elle n’avait pas été manifeste-
ment destinée à servir les intérêts de cette autre théorie
qui représentait les idées d’une vaste classe de la société
française avant et après la Restauration » (*). Cela est juste
évidemment. Et il est facile de comprendre quelle était la
classe qui avait trouvé, dans l’école théocratique, l’expres-
sion idéologique de ses intérêts. Mais poussons plus à fond
notre étude de l’histoire française et posons-nous cette ques-
tion : ne serait-il pas possible de découvrir également les
causes sociales du succès du sensualisme dans la France
d’avant la Révolution ? Le mouvement intellectuel dont
étaient issus les théoriciens du sensualisme n’exprimait-il
pas, à son tour, les tendances d’une certaine classe sociale ?
Incontestablement. Ce mouvement exprimait les tendances
d’émancipation du tiers état français (34). Si nous allions
plus loin dans ce sens, nous verrions que, par exemple, la
philosophie de Descartes reflète très vivement les nécessités
de l’évolution économique et la relation des forces sociales
de son époque (**). Enfin, si nous nous reportions au x1v°

(*) The philosophy of history in France and Germany, p. 149.

(**) Voir l’Histoire de la ai fratnire Française de G. Lanson
(Paris 1896, p. 394-397), où la liaison entre certains côtés de la phi-
losophie de Descartes et la psychologie de la classe dominante en
France dans la première moitié du xvin® siècle est assez bien
expliquée.
        <pb n="74" />
        72 G. V. PLÉKHANOV

siècle et si nous fixions notre attention, par exemple, sur
les romans de chevalerie qui eurent un grand succès à la
Cour et dans l’aristocratie française de l’époque, nous ver-
rions encore une fois que ces romans étaient le miroir de
la vie et des préférences de la classe en question (*). En
un mot, dans ce remarquable pays, qui, naguère encore,
était parfaitement en droit de dire qu’il « marchait à la
tête des nations », la courbe du mouvement intellectuel
prend une direction parallèle à la courbe du développe-
ment économique et à celle du développement social et poli-
tique, conditionné lui-même par le précédent.

Tous ces messieurs qui avaient « critiqué » Marx sur
différents tons n’avaient aucune idée de tout cela. Ils ne
se doutaient pas que, si la critique est, évidemment, chose
belle et louable, il faut critiquer en connaissance de cause,
c’est-à-dire comprendre ce qu’on critique. Critiquer une
méthode donnée d’investigation scientifique, c’est déter-
miner à quel point elle peut servir à découvrir le lien causal
des phénomènes. Mais on ne peut le faire qu’au moyen
de l’expérience, c’est-à-dire par l’application de cette mé-
thode. Critiquer le matérialisme historique, c’est essayer
d'utiliser la méthode de Marx et Engels en étudiant le
mouvement historique de l’humanité. Ce n’est que de cette
façon qu’on peut découvrir les côtés forts et faibles de
cette méthode. « The proof of the pudding is in the eating »
(la preuve que le pudding existe est qu’on le mange), a dit
Engels en expliquant sa théorie de la connaissance. C’est
également vrai pour le matérialisme historique. Pour cri-
tiquer ce plat, il faut d’abord l’avoir goûté. Pour goûter
à la méthode de Marx et Engels, il faut savoir s’en servir,
Mais s’en servir adroitement, cela suppose une préparation
scientifique incomparablement plus sérieuse et un travail
intellectuel bien plus opiniâtre que d’éloquents discours
pseudo-critiques sur le caractère « unilatéral » du
marxisme.

Les « critiques » de Marx disent, les uns avec regret,
les autres avec reproche, d’autres encore avec une joie
mauvaise, que, jusqu’à présent, il n’a pas paru un seul
livre fournissant une justification théorique du matéria-
serre a

(©) Dans son Histoire des Français (t. I, p. 59), Sismondi émet
sur la signification de ces romans une opinion intéressante qui
Fours renseignements pour l’étude sociologique de l’imita-
        <pb n="75" />
        LES QUESTIONS FONDAMENTALES DU MARXISME 73
lisme historique. Par un tel livre, ils entendent ordinaire-
ment quelque chose dans le genre d’un traité abrégé de
l'histoire universelle au point de vue matérialiste. Mais,
en ce moment, un pareil traité ne saurait être écrit ni par
un savant isolé, quelque universelles que puissent être ses
connaissances, ni par tout uñ groupe de savants. Pour un
tel livre, il n’existe pas suffisamment de matériaux et il n’y
en aura pas de longtemps. Ces matériaux ne peuvent être ac-
cumulés qu’au moyen d’une longue série d’investigations
portant sur les détails des domaines correspondants de la
science et faites à l’aide de la méthode de Marx. Autrement
dit, les « critiques » qui réclament un tel livre voudraient
que le travail fût commencé par la fin, c’est-à-dire que fût
préalablement expliqué du point de vue matérialiste ce
même processus historique qu’il s’agit, à proprement par-
ler, d'exposer. En fait, ce livre s’écrit précisément dans la
mesure où les savants contemporains — le plus souvent
sans s’en rendre compte, ainsi que nous l’avons déjà dit —
se voient obligés, par tout l’état actuel de la sociologie, de
donner une explication matérialiste des phénomènes qu’ils
étudient. À eux seuls, les exemples précités sont une preuve
suffisante qu’il y a eu jusqu'ici très peu de ces savants.
Laplace dit qu’après la grande découverte de Newton,
cinquante années s’écoulèrent avant qu’elle fût complétés
par d’autres découvertes de quelque importance. Il fallut à
cette grande vérité tout ce temps pour être comprise de
tous et pour vaincre les obstacles qui lui étaient dressés
par la théorie des tourbillons, et peut-être aussi par l’amour-
propre des mathématiciens contemporains de Newton (”).
Les obstacles que rencontre le matérialisme moderne,
en tant que ‘théorie harmonieuse et conséquente, sont
incomparablement plus considérables que ceux que ren-
contra à son apparition la théorie de Newton. Contre lui
se dresse directement et résolument l’intérêt de la classe
actuellement dominante, à l’influence de laquelle se sou-
met nécessairement la plus grande partie des savants de
nos jours. La dialectique matérialiste, « qui ne s’incline
devant rien et considère les choses sous leur aspect tran-
sitoire », ne peut pas jouir de la sympathie de la classe
conservatrice, qui est actuellement, en Occident, la bour-
(“) Exposition du système du monde, Paris l’an IV, t. IL,
p. 291-292.
        <pb n="76" />
        74 G. V. PLÉKHANOV
geoisie. Elle est à tel point contraire à l’état d’esprit de
cette classe qu’elle se présente naturellement à ses idéolo-
gues comme quelque chose d’intolérable et d’inconvenant,
comme quelque chose qui n’est digne ni des « honnêtes
gens » en général, ni, en particulier, des « respectables »
hommes de science (*). Il n’est pas étonnant que chacun de
ces « respectables » savants se considère comme morale-
ment obligé d’écarter de lui tout soupçon de sympathie
pour le matérialisme. Et, très souvent, il le dénonce avec
d’autant plus de force qu’il met une certaine persistance,
dans ses recherches spéciales, à s’en tenir à un point de vue
matérialiste (**). Il en résulte une sorte de « mensonge
conventionnel » demi-conscient, qui, évidemment, ne peut
avoir qu’une influence des plus nuisibles sur la pensée
théorique,
XV

Le « mensonge conventionnel &gt; d’une société divisée en
classes prend des proportions d’autant plus considérables
que l’ordre de choses existant est plus ébranlé par l’action
du développement économique et dè la lutte de classe
provoquée par ce développement. Märx a dit très juste-
ment que plus se développent les antagonismes entre les
forces productives croissantes, plus l’idéologie de la class:
dominante se pénètre d’hypocrisie. Et plus la vie dévoile
la nature mensongère de cette idéologie, plus le langage
de cette classe se fait sublime et vertueux (Sankt Max.

(") À ce sujet, voir entre autres, dans l’article d’Engels mentionné
plus haut : Ueber den historischen Materialismus.

(°”) Rappelez-vous avec quelle fougue Lamprecht se justifiait
du reproche de matérialisme. Voyez également comment s’en défen-
dait Ratzel (Die Erde und das Leben, p. 631). Et cependant, le même
Ratzel écrit : « Le total des acquisitions culturelles de chaque
peuple à chaque étape de son développement se compose d’élé-
ments matériels et spirituels. Ils ne sont pas acquis avec- des
moyens identiques, avec la même facilité et en même temps par
tous. A la base des acquisitions intellectuelles, il y a les acqui-
sitions matérielles. Les créations de l’esprit apparaissent, comme
un luxe, seulement après que les nécessités physiques ont été satis-
faites. Toute question posée sur l’avènement de la culture se ramène
par conséquent à celle des facteurs favorisant le développement
des bases matérielles de la culture » (Vôlkerkunde, t. 1, 1'e édition,
p: 17). Cela c’est du matérialisme historique le plus incontestable,
mais seulement d’une conception beaucoup moins profonde et, par-
Lans d’une qualité moins élevée que le matérialisme de Marx et
ngels.
        <pb n="77" />
        LES QUESTIONS FONDAMENTALES DU MARXISME 75
Dokumente des Sozialismus, août 1904, p. 370-371). La
justesse de cette pensée saute aux yeux avec une évidence
particulière maintenant que, par exemple, en Allemagne,
la propagation de la débauche, révélée par le procès Harden-
Moltke, va de pair avec la « renaissance de l’idéalisme &gt;»
en sociologie. Et, chez nous, il se trouve, même dans les
rangs des « théoriciens du prolétariat », des gens qui ne
comprennent pas la cause sociale de cette « renaissance »
et se soumettent à son influence. Tel est le cas des Bogda-
nov, Bazarov et autres,

Du reste, les avantages que la méthode de Marx donne
à tout investigateur sont si considérables qu’ils commen-
cent à être reconnus hautement même par des gens qui se
soumettent volontiers au « mensonge conventionnel » de
notre temps. Parmi ces gens, il faut ranger, par exemple,
l’Américain Seligman, auteur du livre intitulé The economic
interpretation of history, paru en 1909. Seligman réconnaît
ouvertement que ce qui faisait reculer les savants devant la
théorie du matérialisme historique, c’étaient les déductions
socialistes qu’en avait tirées Marx. Mais il trouve qu’on peut
satisfaire la chèvre tout en sauvant le chou, qu’ « on peut
être partisan du matérialisme économique » et cependant
rester adversaire du socialisme. « Le fait que les conceptions
économiques de Marx étaient erronées, dit-il, n’a aucun
rapport avec la véracité ou la fausseté de sa philosophie
de l’histoire » (*).

En réalité, les conceptions économiques de Marx étaient
liées de la manière la plus étroite à ses conceptions histo-
riques. Pour bien comprendre le Capital, il est absolument
indispensable de bien approfondir la célèbre préface à
Zur Kritik der politischen Oekonomie et de s’en pénétrer.
Mais nous ne saurions ici ni exposer les conceptions écono-
miques de Marx, ni élucider ce fait, au sujet duquel il ne
peut pas y avoir, néanmoins, le moindre doute, qu’elles ne
sont autre chose qu’une partie intégrante de la doctrine
appelée matérialisme historique (**). Nous ajouterons seu-

(*) Pages 24 et 109 du livre de Seligman. - :

(**) Quelques mots encore pour expliquer ce qui précède. Selon
Marx, « les catégories économiques ne sont que les expressions théo-
riques, les abstractions des rapports sociaux de production » (Misère
de la philosophie, I1° partie, 2° remarque). Cela signifie que Marx
considère les catégories économiques également du point de vue des
rapports mutuels qui existent entre les hommes dans le processus
social de la production et par l’évolution desquels il suplique dans
ses lignes fondamentales le mouvement historique de l’humanité.
        <pb n="78" />
        76 G. V. PLÉKHANOV

lement que Seligman est un homme suffisamment « res-
pectable &gt;» pour s’effrayer également du matérialisme. Ce
« partisan » du matérialisme économique estime que c’est
pousser les choses à une extrémité intolérable que de cher-
cher à expliquer « la religion et jusqu’au christianisme »
par des causes économiques (*). Tout cela montre claire-
ment à quel point sont profondément enracinés les préju-
gés et, par conséquent, aussi les obstacles que doit com-
battre la théorie de Marx. Et pourtant, le fait même de la
parution du livre de Seligman, ainsi que le caractère des
réserves que ce dernier formule, permettent, dans une cer-
taine mesure, de nourrir l’espoir que le matérialisme histo-
rique — fût-ce sous une forme rognée, « épurée » — finira
par être reconnu par ceux des idéologues de la bourgeoisie
qui n’ont pas encore tout à fait renoncé à mettre de
l’ordre dans leurs conceptions historiques (**).

Mais la lutte contre le socialisme, le matérialisme et les
autres extrêmes désagréables, suppose l’existence d’une
certaine « arme spirituelle ». Cette arme spirituelle pour la
lutte contre le socialisme c’est surtout, actuellement, ce
qu’on appelle « l’économie politique subjective », complétée
par une statistique à laquelle on fait violence plus ou moins
adroitement. La principale forteresse dans la lutte contre
le matérialisme est représentée par toutes les variétés pos-
sibles du kantisme. Dans la sociologie, on utilise à cet effet
le kantisme comme une doctrine dualiste, qui rompt le lien
entre l’être et le penser. Comme l’examen des questions
économiques ne fait pas partie de notre plan, nous nous
bornerons ici à l’appréciation de l’arme philosophique dont
se sert la réaction bourgeoise dans le domaine idéologique.

(*) Ibid, p. 37. L’Origine du christianisme, de Kautsky, étant
un livre dans le même genre « extrême », mérite évidemment, selon
Seligman, d’être blâmé. ; =

(**) Le parallèle que nous allons tirer dci sera extrêmement
instructif. Selon Marx, la dialectique matérialiste, en expliquant
ce qui existe, explique, en même. temps, sa disparition inévitable.
C’est en quoi Marx voit le côté avantageux, la valeur de cette
dialectique au point de vue du progrès. Mais Seligman dit : « Le
socialisme est une théorie qui se rapporte à l’avenir, le matérialisme
historique une théorie qui se rapporte au passé » (Ibid, p. 108).
C’est uniquement pour cette raison que Seligman estime possible
pour lui de défendre le matérialisme historique. Ge qui revient à
dire qu’on peut, ignorer ce matérialisme dans la mesure où il explique
la disparition inévitable de ce qui existe, mais s’en servir pour
l’explication de ce qui a existé. C’est là une des nombreuses variétés
de la « comptabilité en partie double » dans le domaine idéologique,
comptabilité engendrée elle-même par des causes économiques,
        <pb n="79" />
        LES QUESTIONS FONDAMENTALES DU MARXISME 17

À la fin de sa brochure Socialisme utopique et socialisme
scientifique, Engels remarque que, quand les puissants
moyens de production créés par l’époque capitaliste seront
devenus propriété sociale et que la production aura été
organisée d’une façon conforme aux besoins de la société,
les hommes deviendront enfin maîtres de la nature et
d’eux-mêmes. C’est alors seulement qu’ils commenceront
à faire consciemment leur histoire ; c’est alors seulement
que les causes sociales mises en action par eux auront de
plus en plus les effets désirables pour eux. « L'humanité sau-
tera du royaume de la nécessité dans le royaume de la
liberté ».

Ces paroles d’Engels suscitèrent les objections de tous
ceux qui, réfractaires en général à l’idée des « bonds »,
ne pouvaient ou ne voulaient en aucune façon comprendre
le « bond » du royaume de la nécessité dans celui de la
liberté. Pareil « bond » leur semblait même être en contra-
diction avec cette conception de la liberté qu’Engels lui-
même avait formulée dans la première partie de l’Anti-
Dühring. Par suite, pour expliquer en quoi consistait la
confusion dans leurs idées à ce sujet, nous sommes obligés
de rappeler ce qu’Engels avait dit dans le livre en question.

Expliquant les paroles de Hegel : « La nécessité n’est
aveugle que dans la mesure où elle n’est pas comprise »,
Engels affirmait que la liberté consiste « dans l’empire
exercé sur nous-mêmes et sur la nature extérieure, empire
fondé sur la connaissance des nécessités inhérentes à la
nature » (*). Engels a développé cette pensée de façon
suffisamment claire pour ceux qui sont au courant de la
doctrine de Hegel, à laquelle il se référait. Mais le malheur
est précisément que les kantistes modernes ne font que
« critiquer &gt;» Hegel, mais sans l’étudier. Ne connaissant
pas Hegel, ils ne pouvaient pas comprendre non plus Engels.
Ils faisaient à l’auteur de l’Anti-Dühring l’objection qu’il
n’y a pas liberté là où il y a soumission à la nécessité. Et
c’était tout à fait logique de la part de gens dont les
conceptions philosophiques sont imprégnées d’un dua-
lisme qui ne sait pas unir le penser à l’être. Du

point de vue de ce dualisme, le « bond » de la nécessité à
la liberté reste, en effet, totalement incompréhensible. Mais
la philosophie de Marx — de même que celle de Feuer-

() Herrn Eugen Dühring’s Umwälzung der Wissenschaft, 5° édi-

tion, p. 113.
        <pb n="80" />
        7 G. V. PLÉKHANOV

bach — proclame l’unité de l’être et du penser. Et bien
qu’elle comprenne — ainsi que nous l’avons vu plus haut,
en parlant de Feuerbach — cette unité tout à fait autre-
ment que ne la comprenait l’idéalisme absolu, elle ne se
différencie cependant pas de la théorie de Hegel dans la
question qui nous occupe, à savoir celle du rapport de la
liberté à la nécessité.

Tout le problème est dans la question de savoir ce
qu’il faut entendre précisément par nécessité. Aristote (*)
avait déjà indiqué que le concept de la nécessité a beau-
coup de nuances : il est nécessaire de prendre le médica-
ment pour guérir ; il est nécessaire de respirer pour vivre ;
il est nécessaire de faire un voyage à Egine pour recouvrer
une somme d'argent. C’est une nécessité, pour ainsi dire,
conditionnelle : il faut que nous respirions, si nous voulons
vivre ; il faut que nous prenions un médicament, si nous
voulons nous débarrasser de la maladie, et ainsi de suite.
L'homme a constamment affaire à des nécessité de ce genre
dans le processus de son action sur la nature extérieure :
il lui est nécessaire de semer, s’il veut récolter ; de déco-
cher la flèche, s’il veut tuer le gibier : de s’approvisionner
en combustible, s’il veut mettre en marche une machine à
vapeur, et ainsi de suite. Si l’on se place au point de vue
de la « critique néo-kantienne de Marx », il faut admettre
que, dans cette nécessité conditionnelle, il y a également
un élément de soumission. L’homme serait plus libre s’il
pouvait satisfaire ses besoins sans dépenser aucun effort. Il
se soumet toujours à la nature, même quand il l’astreint
à le servir. Mais cette soumission est la condition de son
affranchissement : en se soumettant à la nature, il augmente
par là même son pouvoir sur elle, c’est-à-dire sa liberté.
Il en serait de même dans le cas où la production sociale
serait organisée d’une façon rationnelle. Tout en se sou-
mettant aux exigences de la nécessité technique et éconu-
mique, les hommes mettraient un terme à ce régime insensé
qui fait qu’ils sont dominés par leurs propres produits,
c’est-à-dire augmenteraient formidablement leur liberté,
Ici également, leur soumission deviendrait la source de leur

libération.
Ce n’est pas tout. S’étant faits à l’idée que le penser
est séparé par tout un abîme de l’être, les « critiques »
(°) Métaphysique, livre V, chap. 5.
        <pb n="81" />
        LES QUESTIONS FONDAMENTALES DU MARXISME 79
de Marx ne connaissent qu’une seule nuance de la néces-
sité : pour nous servir encore une fois des termes d’Aris-
tote, ils se représentent la nécessité uniquement comme
une force nous empéchant d’agir selon notre désir et nous
obligeant à faire ce qui est contraire à lui. Une telle néces-
sité est, en effet, en opposition avec la liberté et ne peut
pas ne pas peser sur nous plus ou moins lourdement.’ Mais
il ne faut pas perdre de vue ici non plus qu’une force qui
se présente à l’homme comme une force extérieure de
coercition allant à l’encontre de son désir, peut, en d’autres
circonstances, se présenter à lui sous un jour totalement
différent. Prenons, comme exemple, la question agraire
telle qu’elle se présente de nos jours chez nous en Russie.
L’ « expropriation obligatoire de la terre » peut paraître à
un propriétaire foncier intelligent, à un « cadet », une né-
cessité historique plus ou moins triste — plus ou moins
triste selon le montant de la « compensation équitable »
qui lui est allouée. Mais aux yeux du paysan, qui caresse
l’idée de se voir attribuer, comme il l’appelle, la « petite
terre », la nécessité plus où moins triste, ce sera, au con-
traire, uniquement cette « compensation équitable », cepen-
dant que l’«expropriation obligatoire » elle-même lui
semblera, à coup sûr, être l’expression de sa libre volonté
et le gage le plus précieux de sa liberté.

Nous touchons ici au point peut-être le plus impor-
tant de la doctrine de la liberté, à un point qui n’avait
pas été mentionné par Engels, pour la seule raison évidem-
ment que ce point était compréhensible, sans plus d’expli-
cations, à quiconque avait suivi l’école de Hegel.

Dans sa philosophie de la religion, Hegel dit: « Die
Freiheit ist dies : nichts zu wollen als sich » (*), c’est-à-
dire : « La liberté consiste à ne rien vouloir que soi-
même » (36). Et cette observation jette une lumière éc!a-
tante sur toute la question de la liberté, dans la mesure
où elle concerne la psychologie sociale : le paysan qui
réclame la « petite terre » du gros propriétaire ne veut
« rien que soi-même ». Mais ce que l’agrarien « cadet »
qui consent à lui céder cette « petite terre » veut, ce n’est
plus « soi-même », mais ce à quoi l’histoire le contraint.
Le premier est libre, le second se soumet sagement à la
nécessité.

() Heoer : Œuvres, t, XII, p. 98.
        <pb n="82" />
        &amp;) G. V. PLÉKHANOV

Il en serait de même pour le prolétariat qui ferait pas-
ser les moyens de production en propriété sociale et orga-
niserait la production sociale sur des bases nouvelles : il
ne voudrait rien que soi-même. Et il se sentirait complète-
ment libre. Mais, pour ce qui est des capitalistes, ils se senti-
raient, dans le meilleur des cas, dans la situation de cet
agrarien ayant accepté le programme agraire des « cadets » ;
ils ne pourraient pas ne pas constater que la liberté est
une chose et la nécessité historique une autre.

Nous avons l’impression que ceux qui critiquaient
Engels ne le comprenaient pas, et l’une des raisons de cette
incompréhension, c’est qu’ils étaient capables de se mettre
mentalement dans la situation d’un capitaliste, mais ne
pouvaient, d’aucune façon, s’imaginer eux-mêmes dans la
« peau &gt; des prolétaires. Et nous estimons qu’à cela, il y
avait également une cause sociale particulière, cause éco-
nomique, en dernier ressort.

XVI

Le dualisme, vers lequel penchent actuellement les.
idéologues de la bourgeoisie, adresse encore un autre re-
proche au matérialisme historique. En la ‘personne de
Stammler, il lui reproche de ne tenir nullement compte
de la téléologie sociale. Ce deuxième reproche, d’ailleurs
étroitement apparenté au premier, n’est pas moins dénué
de fondement.

Marx a dit : « Pour produire, les hommes contractent
entre eux des rapports déterminés ». Stammler voit dans
cette formule la preuve que Marx lui-même, en dépit de sa
théorie, n’a pas pu éviter les considérations téléologiques.
Les paroles de Marx signifient, à son avis, que les hommes
contractent consciemment les rapports sans lesquels la
production est impossible. Donc, ces rapports sont le résul-
tat d’une action accomplie en vue du but à atteindre (*).

Il n’est pas difficile de montrer le point de ce raison-
nement où Stammler pèche contre la logique et commet
une erreur qui mettra son empreinte sur toutes ses obser-
vations critiques ultérieures.

(*) Wirtschaft und Recht, 2° édition, p. 421.

“t
        <pb n="83" />
        _ LES QUESTIONS FONDAMENTALES DU MARXISME 81
&amp; +

Prenons un exemple. Des sauvages, chasseurs, vont
poursuivre une proie, mettons un éléphant. À.cet effet, ls
se réunissent et disposent leurs forces dans ‘un. certain
ordre. Où est ici le but ? Où est le moyen de l’atteindre ?
Le but consiste, évidemment, à capturer ou à tuer l’élé-
phant, et le moyen, c’est.de poursuivre l’animal, toutes
forces conjuguées. Par quoi le but est-il suggéré ? Par les
nécessités de l’organisme humain. Par quoi le moyen est-il
déterminé ? Par les conditions de la chasse. Les nécessités
de l’organisme dépendent-elles de l’homme; de sa volonté ?
Non, elles n’en dépendent pas, et, d’ailleurs, c’est du res-
sort de la physiologie et non de la sociologie. Que pouvons-
nous, ici, demander à la sociologie ? C’est d’expliquer pour
quelle raison les hommes, cherchant à satisfaire leurs be-
soins — mettons le besoin de nourriture — contractent
tantôt tels ou tels rapports, tantôt des rapports totalement
différents. Et ce fait, la sociologie — en la personne de
Marx — l’explique par l’état des forces de production.
Maintenant, l’état de ces forces dépend-il de la volonté des
hommes et des buts qu’il poursuivent ? La sociologie, de
nouveau en la personne de Marx, répond : non, il n’en
dépend pas. Et s’il n’en dépend pas, c’est que ces forces
surgissent en vertu d’une certaine nécessité déterminée par
des conditions données et situées en dehors de l’homme.

Qu’en résulte-t-il ? C’est que si la chasse est une acti-
vité conforme au but que poursuit le sauvage, ce fait incon-
testable ne diminue en rien la valeur de cette pensée de
Marx : les rapports de production qui s’établissent entre
les sauvages se livrant à la chasse s’établissent en vertu
de conditions tout à fait indépendantes de cette activité
conforme au but poursuivi. En d’autres termes, si le chas-
seur primitif aspire consciemment à tuer autant que possi-
bie de gibier, il ne s’ensuit pas encore que le communisme,
propre à la vie que mène ce chasseur, ait surgi comme le
produit conforme au but de son activité. Non, le commu-
nisme est né, ou plus exactement, s’est conservé lui-même
— vu qu’il s’est constitué bien avant — comme le résultat
inconscient, c’est-à-dire nécessaire, de cette organisation
du travail dont le caractère était totalement indépendant
de la volonté des hommes (*). C’est précisément ce que n’a

(7) « La nécessité, par contraste avec la liberté, n’est rien d’autre
que l’inconscient. » (Schelling, System des transzendentalen idealis-
mus, 1880, p. 524.)
        <pb n="84" />
        E- G. V. PLÉKHANOV
pas compris le kantiste Stammiler, c’est ici qu’il a fait fausse
route, en même temps qu’il entraînait dans son sillage nos
Strouvé, Boulgakov et autres marxistes temporaires, dont
les noms sont légion (*).

Continuant ses observations critiques, Stammiler dit
que, si le développement social s’accomplissait exclusive-
ment en vertu de la nécessité causale, toute tendance cons-
ciente à concourir à ce développement serait un non-sens
manifeste. D’après lui, de deux choses l’une : ou bien j’es-
time un phénomène quelconque nécessaire, c’est-à-dire
inévitable, et alors je n’ai nul besoin de concourir à son
apparition ; ou bien mon concours est nécessaire afin que
ce phénomène puisse se produire, et alors on ne peut pas
l’appeler nécessaire. Qui donc cherche à contribuer au lever
du soleil, lever nécessaire, c’est-à-dire inévitable ? (**).

Ici se manifeste d’une façon éclatante ce dualisme
propre aux gens élevés dans la philosophie de Kant : le
penser est toujours détaché chez eux de l’être.

Le lever du soleil n’est lié en aucune façon, ni comme
cause, ni comme conséquence, avec les rapports sociaux
des hommes. C’est pourquoi on peut l’opposer, en tant que
phénomène de la nature, aux aspirations conscientes des
hommes qui, elles non plus, n’ont aucun lien causal avec
lui. Mais il en est autrement des phénomènes sociaux de
l’histoire. Nous savons déjà que l’histoire est faite par les
hommes. Par conséquent, les aspirations humaines ne peu-
vent pas être un facteur du mouvement historique. Mais
l’histoire est faite par les hommes d’une certaine façon et
non pas d’une autre, en conséquence d’une certaine néces-
sité dont nous avons suffisamment parlé plus haut. Une
fois que cette nécessité est donnée, les aspirations des hom-
mes, aspirations qui constituent un facteur inévitable de
l’évolution sociale, sont également données comme con-
séquences. Ces aspirations n’excluent pas la nécessité, mais
sont elles-mêmes déterminées par cette dernière. Par con-
séquent, c’est une grosse faute de logique que de les oppo-
ser à cette même nécessité.

(*) Ce côté de la question a été exposé par nous de façon assez
détaillée en différents endroits de notre livre sur le Monisme histo-
rique (Œuvres, t. VID).

(°*) Ibid, p. 421 et suivantes. Comparer également l’article de
Stammler : Materialistische Geschichtsauffassung dans Handwôrter-
buch der Staatswissenschaften, t. V, p. 735-737.

747)
        <pb n="85" />
        LES QUESTIONS FONDAMENTALES DU MARXISME 83

Lorsqu’une classe aspirant à son émancipation accom-
plit une révolution sociale, elle agit en l’occurrence de
façon plus ou moins appropriée au but poursuivi, et, en
tout cas, son activité est la cause de cette révolution. Mais
cette activité, avec toutes les aspirations qui l’ont suscitée,
est elle-même la conséquence du développement économi-
que, et, par suite, elle est elle-même déterminée par la
nécessité,

La sociologie ne devient science que dans la mesure
où elle parvient à comprendre l’apparition de buts chez
l’homme social (« téléologie » sociale) comme conséquence
nécessaire du processus social, conditionné en dernier
ressort par la marche du développement économique.

Et il est très caractéristique que les adversaires consé-
quents de l'interprétation matérialiste de l’histoire se
voient obligés de démontrer que la sociologie est impos-
sible en tant que science. Cela signifie que le &lt; criticisme »
devient un obstacle au développement scientifique de notre
époque. Ceux qui cherchent à trouver une explication scien-
tifique de l’histoire des théories philosophiques pourront
entreprendre ici une tâche intéressante : déterminer la ma-
nière dont ce rôle du « criticisme » se rattache à la lutte
de classe dans la société moderne.

Si je tends à prendre part à un mouvement dont le
triomphe me semble être une nécessité historique, cela si-
gnifie uniquement que je considère ma propre activité éga-
lement comme un maillon indispensable dans la chaîne
des conditions dont la totalité assurera nécessairement le
triomphe du mouvement qui m'est cher. Ni plus ni moins.
Cela, un dualiste ne le comprend pas. Mais cela est parfai-
tement clair pour quiconque s’est assimilé la théorie de
l’unité du sujet et de l’objet et a compris de quelle ma-
nière cette unité se manifeste dans les phénomènes d’ordre
social.

Il est extrêmement important de noter que les théori-
ciens du protestantisme dans l’Amérique du Nord ne com-
prennent manifestement rien à cette opposition de la
liberté à la nécessité qui a tellement préoccupé et préoc-
cupe encore bien des idéologues de la bourgeoisie euro-
péenne. A. Bargy dit que « en Amérique, les « professeurs
d’énergie » les plus convaincus sont peu enclins à recon-
naître la liberté de la volonté » (*). Il explique cela par le

(") A. Baroy : La religion dans la société aux Etats-Unis, Paris
1902, p. 88-89,
        <pb n="86" />
        84 G. V. PLÉKHANOV

fait que ces hommes, en tant qu’hommes d’action, préfè-
rent les « décisions fatalistes ». Mais Bargy se trompe. Le
fatalisme n’a rien à faire ici. Et cela se voit dans sa propre
remarque au sujet du moraliste Jonathan Edwards : « Le
point de vue d’Edwards.. c’est le point de vue de tout homme
d’action. Pour quiconque s’est jamais dans sa vie proposé
un but déterminé, la liberté, c’est la faculté de mettre toute
son âme à poursuive ce but » (*). Cela est très bien dit et
ressemble beaucoup au « ne rien vouloir que soi-même »
de Hegel. Mais quand l’homme « ne veut rien que soi-
même », il n’est nullement fataliste ; il est homme d'action,
exclusivement.

Le kantisme n’est pas une philosophie de combat, ce
n’est pas une philosophie d’hommes d’action. C’est une
philosophie de gens qui, en tout, restent à mi-chemin, une
philosophie de compromis.

Engels dit qu’il faut que les moyens de supprimer le
mal social soient découverts dans les conditions matérielles
données de la production, mais non pas inventés par tel ou
tel réformateur social. Stammler est d’accord avec Engels
sur ce point, maïs il lui reproche de manquer de clarté,
çu que, selon lui, le fond de la question est de savoir
« à laide de quelle méthode cette découverte doit être
faite » (**). Cette objection ne témoigne que de la con-
fusion qui règne dansla propre pensée de Stammler.
Et elle tombe d’elle-même, du fait très simple que, si
même le caractère de la « méthode &gt; est en de pareils
cas déterminé par un grand nombre de « facteurs &gt;» extrê-
mement variés, tous ces « facteurs » néanmoins peuvent
être ramenés en fin de compte à leurs source, à savoir la

marche du développement économique. Le fait même que
la théorie de Marx ait pu naître a été conditionné par le
développement du mode de production capitaliste, tandis
que la prédominance de l’utopisme (**”) dans le socialisme
antérieur à Marx est tout à fait compréhensible pour une
société ayant souffert non seulement du développement du
mode de production indiqué, mais également, sinon davan-
tage, de l’insuffisance de ce développement.

(*) A. Barcy : La religion dans la société aux Etats-Unis, p. 97-98-

(°*) Handwërterbuch, p. 736.

(***) Ibid. même page.
        <pb n="87" />
        LES QUESTIONS FONDAMENTALES DU MARXISME = 8

Il est inutile de nous étendre davantage sur ce sujet.
Mais, peut-être, le lecteur ne nous en voudra-t-i] pas si,
en terminant cet article, nous attirons son attention sur
la liaison étroite de la « méthode » tactique de Marx et
Engels avec les thèses fondamentales de leur théorie his-
torique.

Nous savons déjà qu’aux termes de cette théorie, l’hu-
manité ne se pose que des problèmes qu’elle peut résoudre
« car… le problème même ne se présente que là où les
conditions matérielles indispensables à sa solution existent
déjà, ou bien sont en voie d’apparition ». Mais là où
ces conditions existent déjà, la situation est totalement
différente de celle où elles « sont seulement en voie d’ap-
parition ». Dans le premier cas, le moment du « bond »
est déjà arrivé ; dans le second, le « bond » reste l’affaire
d’un avenir plus ou moins éloigné, un « but final », doni
l’approche est préparée par toute une série de &lt;« transfor-
mations graduelles » dans les rapports des classes sociales
entre elles. Quel doit être le rôle des novateurs à l’époque
où le « bond » est encore impossible ? Evidemment, il ne
leur reste qu’à contribuer aux « transformations graduel-
les », autrement dit à lutter pour obtenir des réformes.
Ainsi le « but final » aussi bien que les réformes trouvent
leur place, et l’opposition de la réforme au « but final »
perd toute raison d’être et se trouve reléguée dans le domaine
des légendes utopiques. Quel que soit l’homme qui admet
une pareille opposition — « revisionniste » allemand, dans
le genre d’Edouard Bernstein, ou « syndicaliste révolution-
naire » italien, dans le genre de ceux qui siégèrent au
récent congrès syndicaliste de Ferrare — il révèle dans la
même mesure son incapacité de comprendre l’esprit et la
méthode du socialisme scientifique moderne. Cela, il est
utile de le rappeler à l’heure actuelle où le réformisme et
le syndicalisme osent parler au nom de Marx.

Mais quel optimisme robuste émane de ces paroles :
« L’humanité ne se pose que des problèmes qu’elle peut
résoudre » ! Evidemment, elles ne signifient pas que toute
solution des grands problèmes de l’humanité présentée par
le premier utopiste venu soit bonne. Autre chose est l’uto-
piste, autre chose est l’humanité, ou plus exactement par-
lant, la classe sociale qui représente au moment donné les
intérêts suprêmes de l’humanité. Le même Marx a très bien
dit : « Plus une action historique portera à fond, plus
        <pb n="88" />
        SD G. V. PLÉKHANOV
grandira l'ampleur des masses qui l’accomplissent ». Par là
se trouve condamnée définitivement toute attitude utopi-
que à l’égard des problèmes historiques. Et si Marx pensait
néanmoins que l’humanité ne se pose jamais de problèmes
insolubles, ses paroles, au point de vue théorique, repré-
sentent uniquement une expression nouvelle de l’idée de
l’unité du sujet et de l’objet dans son application au pro-
cessus du développement historique. Au point de vue pra-
fique, elles expriment cette foi calme et virile que le « but
final &gt;» sera atteint, foi qui fit jadis s’exclamer notre inou-
bliable N. G. Tchernychevsky avec une chaude conviction :
« Advienne que pourra, mais c’est quand même notre
camp qui fêtera la victoire ! »
        <pb n="89" />
        mere = - FI S ces ee

Des “bonds” dans la nature

et dans l’histoire

« Chez nous, et d’ailleurs pas seulement chez nous, dit
M. Tikhomirov, s’est profondément enracinée l’idée que nous
vivons dans une « période de destruction » qui, croit-on,
finira par un terrible bouleversement, avec des torrents de
sang, dans les détonations de la dynamite, et ainsi de suite.
Après quoi — suppose-t-on — va s’ouvrir une « période de
construction ». Cette conception sociale est totalement erro-
née et n’est, comme on l’a déjà fait remarquer, que le reflet
politique des vieilles idées de Cuvier et de celles de l’école
des brusques catastrophes géologiques. Mais, dans la réa-
lité, la destruction et la construction vont de pair, elles sont
même inconcevables l’une sans l’autre. Qu’un phénomène
aille vers sa destruction, cela tient, à vrai dire, au fait qu’en
lui-même, à sa place, quelque chose de nouveau se consti-
tue, et, inversement, la formation d’un nouvel ordre de
choses n’est rien d’autre que la destruction de l’ancien » (*).

Ces paroles ne donnent pas une conception très nette ;
en tout cas, on peut en dégager deux thèses :

1° « Chez nous, et d’ailleurs pas seulement chez nous »,
les révolutionnaires n’ont aucune idée de l’évolution, de la
graduelle « transformation du type des phénomènes », se-
lon l’expression employée ailleurs par M. Tikhomirov ;

(°) Pourquoi j'ai cessé d’être révolutionnaire, p. 19.
        <pb n="90" />
        58 G. V. PLÉKHANOY

2° S'ils avaient une idée de l’évolution, de la graduelle
« transformation des phénomènes », ils ne s’imagineraient
pas que « nous vivons dans une période de destruction ».

Voyons d’abord comment sont les choses sous ce
rapport ailleurs que chez nous, c’est-à-dire en Occident.

Comme on le sait, il existe actuellement en Occident
un mouvement révolutionnaire de la classe ouvrière, la-
quelle aspire à son émancipation économique. Or, la ques-
tion se pose’ : les représentants théoriques de ce mou-
vement, c’est-à-dire les socialistes, ont-ils réussi à accorder
leurs tendances révolutionnaires avec une théorie tant soit
peu satisfaisante du développement social ?

À cette question, quiconque a une idée, si faible soit-elle,
du socialisme contemporain répondra sans hésitation par
l’affirmative. Tous les socialistes sérieux d’Europe et d’Amé-
rique s’en tiennent à la doctrine de Marx ; mais qui donc
ignore que cette doctrine est avant tout la doctrine de l’évo-
lution des sociétés humaines ? Marx était un défenseur
ardent de l’ «activité révolutionnaire ». Il sympathisait
profondément avec tout mouvement révolutionnaire dirigé
contre l’ordre social et politique existant. On peut, si l’on
veut, ne pas partager des sympathies aussi « destructives ».
Mais, en tout cas, le seul fait qu’elles aient existé n’autorise
pas à en conclure que l'imagination de Marx était exclu-
sivement « fixée sur les bouleversements par la violence »,
qu’il oubliait l’évolution sociale, le développement lent
et progressif. Non seulement Marx n’oubliait pas l’évolution,
mais il a découvert un grand nombre de ses lois les plus
importantes. Dans son esprit, l’histoire de l’humanité s’est
déroulée pour la première fois en un tableau harmonieux,
non fantastique. I! a été le premier à montrer que /’épo-
lution économique mène aux révolutions politiques. Grâce
à lui, le mouvement révolutionnaire contemporain possède
un but clairement fixé et une base théorique strictement for-
mulée, Mais s’il en est ainsi, pourquoi donc M. Tikhomirov
s’imagine-t-il pouvoir, par quelques phrases décousues sur
la « construction » sociale, démontrer l’inconsistance des
tendances révolutionnaires existant « chez nous, et d’ail-
leurs pas seulement chez nous » ? Ne serait-ce pas parce qu’il
ne s’est pas donné la peine de comprendre la doctrine des
socialistes ?

M. Tikhomirov éprouve maintenant de la répugnance
pour les « catastrophes soudaines » et les « bouleverse-
        <pb n="91" />
        DES « BONDS » DANS LA NATURE ET L’HISTOIRE 89
ments par la violence ». C’est son affaire : il n’est ni le
premier, ni le dernier. Mais il a tort de penser que les « ca-
tastrophes soudaines » ne sont possibles ni dans la nature,
ni dans les sociétés humaines. D’abord, la « soudaineté »
de semblables catastrophes est une idée relative. Ce qui
est soudain pour l’un, ne l’est pas pour l’autre : les éclipses
de soleil se produisent soudainement pour l’ignorant, mais
ne sont nullement soudaines pour un astronome. Il en
est exactement de même des révolutions. Ces « catastro-
phes » politiques se produisent « soudainement » pour les
ignorants et la multitude des philistins suffisants, mais elles
ne sont nullement soudaines pour un homme qui se rend
compte des phénomènes qui se passent dans le milieu social
environnant. Ensuite, si M. Tikhomirov essayait de tour-
ner ses regards vers la nature et l’histoire, en se mettant
au point de vue de la théorie qu’il fait sienne maintenant,
il s’exposerait à toute une série de surprises renversantes.
[1 a bien fixé dans sa mémoire que la nature ne fait pas
de bonds, et que, si l’on quitte le monde des mirages révo-
lutionnaires pour descendre sur le terrain de la réalité,
« on ne peut parler, scientifiquement, que de la lente trans-
formation d’un type de phénomène donné ». Mais, cepen-
dant, la nature fait des bonds, sans se soucier de toutes
les philippiques contre la « soudaineté ». M. Tikhomirov
sait très bien que les « vieilles idées de Cuvier » sont erro-
nées, et que les « brusques catastrophes géologiques » ne
sont rien de plus que le produit d’une imagination savante.
Il mêne une existence sans souci, mettons, dans le Midi
de la France, sans entrevoir ni alarmes, ni dangers. Mais
voilà tout à coup un tremblement de terre, pareil à celui
qui s’est produit il y a deux ans. Le sol oscille, les maisons
s’écroulent, les habitants s’enfuient terrifiés, en un mot,
c’est une véritable « catastrophe », dénotant une incroyable
insouciance chez la mère Nature. Instruit par cette amère
expérience, M. Tikhomirov vérifie attentivement ses idées
géologiques et arrive à cette conclusion que la lente
« transformation d’un type de phénomènes » (en l’oceur-
rence l’état de l’écorce terrestre) n’exclut pas la possibilité
de « bouleversements » pouvant bien paraître, d’un cer-
tain point de vue, « soudains » et produits « par la vio-
lence » (*).
(*) De ce que la science n réfnté les doctrines géologiques de
Cuvier, il ne s’ensuit pas encore qu’elle ait démontré l’impossibilité
        <pb n="92" />
        90 G. V. PLÉKHANOV

M. Tikhomirov fait chauffer de l’eau, et l’eau restant
de l’eau tant qu’il chauffe de 0° à 80° (*), il ne s’inquiète
d’aucune « soudaineté ». Mais voilà que la température s’est
élevée jusqu’à la limite fatale, et tout à coup — à terreur !
— la « catastrophe soudaine &gt; est là : l’eau se transforme
en vapeur, comme si son imagination avait été « fixée sur
les bouleversements par la violence ».

M. Tikhomirov laisse refroidir l’eau, et voilà que la
même étrange histoire se répète. Peu à peu, la température
de l’eau se modifie, sans que l’eau cesse d’être de l’eau.
Mais voilà que le refroidissement atteint 0° et l’eau se
transforme en glace, sans nullement songer au fait que
les « bouleversements soudains » représentent une concep-
tion erronée.

M. Tikhomirov observe l’évolution d’un des insectes qui
subissent des métamorphoses. Le procès d’évolution de la
chrysalide s’effectue lentement, et, jusqu’à nouvel ordre,
la chrysalide reste chrysalide. Notre penseur se frotte les
mains de plaisir. « Ici, tout va bien, se dit-il, ni l’orga-
nisme social, ni l’organisme animal n’éprouvent de ces
bouleversements soudains que j'avais été obligé de re-
marquer dans le monde inorganique. En s’élevant à la
création d’être vivants, la nature devient posée ». Mais
bientôt sa joie fait place au chagrin. Un beau jour, la chry-
salide accomplit un « bouleversement par la violence » et
fait son entrée dans le monde sous la forme d’un papillon.
Ainsi donc, force est à M. Tikhomirov de se convaincre
que même la nature organique n’est pas assurée contre les
« soudainetés ».

Il en sera exactement de même, pour peu que M. Tikho-
mirov « tourne son attention » sur sa propre « évolution ».
®
en général des « catastrophes » ou « bouleversements » géologiques.
Elle ne pouvait pas démontrer cela, sous peine d’être en contradic-
tion avec ces phénomènes généralement connus que sont les érup-
tions volcaniques, les tremblements de terre, etc. La tâche de la
science consistait à expliquer ces phénomènes comme le produit de
Paction cumulée de ces forces de la nature, dont nous pouvons,
à chaque instant, observer l’influence lentement progressive. Autre-
ment dit, la géologie devait expliquer les révolutions que tra-
verse l’écorce terrestre par l’évolution de cette même écorce. Une
tâche semblable dut être envisagée par la sociologie qui, en la
personne de Hegel et de Marx, en vint à bout avec le même succès
que la géologie.

(*) En Russie, on ne fait généralement usage que du thermo-
mètre Réaumur (N. du Tr).
        <pb n="93" />
        DES « BONDS » DANS LA NATURE ET L’HISTOIRE 91
Il est certain qu’il y trouvera également un semblable point
de revirement ou de « bouleversement ». Il se rappellera
quelle fut précisément cette goutte qui fit déborder la coupe
de ses impressions et le transforma, de défenseur plus ou
moins hésitant de la « révolution », en adversaire plus ou
moins sincère de cette dernière.

M. Tikhomirov et moi, nous nous exerçons à faire des
additions arithmétiques. Nous prenons le chiffre cinq et,
en gens sérieux, nous lui ajoutons « graduellement &gt;» cha-
que fois une unité : six, sept, huit. Jusqu'à neuf, tout va
bien. Mais aussitôt que nous voulons augmenter ce chiffre
d’une unité, un malheur nous arrive : brusquement et sans
raison plausible, nos unités se transforment en une dizaine.
La même affliction vient nous éprouver, quand nous pas-
sons des dizaines à la centaine.

M. Tikhomirov et moi ne nous occuperons pas de mu-
sique : il y a là trop de passages « soudains » de toute
sorte, ce qui pourrait mettre en déroute toutes nos «.con-
ceptions ».

À tous les raisonnements confus de M. Tikhomirov sur
les « bouleversements par la violence », les révolutionnaires
contemporains peuvent répondre par cette simple ques-
tion : que faut-il faire, à votre avis, de ces bouleversements
qui se sont déjà produits dans la « réalité de la vie » et
qui, dans tous les cas, représentent des « périodes de des-
truction » ? Allons-nous les déclarer nuls et non avenus,
ou les considérer comme l’œuvre de ces gens frivoles et
nuls dont les actes ne méritent pas l’attention d’un « so-
ciologue » sérieux ? Mais quelque cas qu’on fasse de ces
phénomènes, il faut, tout de même, reconnaître qu’il y a
eu dans l’histoire des bouleversements par la violence et
des « catastrophes » politiques. Pourquoi M. Tikhomirov
pense-t-il qu’admettre la possibilité de phénomènes sem-.
blables dans l’avenir, c’est avoir des « conceptions sociales
erronées &gt; ?

L'histoire ne fait pas de « bonds » ! C’est parfaitement
vrai. Mais, d’autre part, il est tout aussi vrai que l’histoire a
commis nombre de « bonds », accompli une foule de « bou-
leversements &gt;» par la violence. Les exemples de semblables
bouleversements sont innombrables. Que signifie donc cette
contradiction ? Elle signifie uniquement que la première
de ces thèses n’est pas formulée tout à fait exactement, ce
        <pb n="94" />
        9Z G. V. PLÉKHANOV

qui fait que beaucoup la comprennent mal. On devrait
dire que l’histoire ne fait pas de « bonds » sans qu’ils
soient préparés. Aucun bond ne peut avoir lieu sans une
cause suffisante, qui réside dans la marche antérieure de
l’évolution sociale. Mais, étant donné que cette évolution
ne s'arrête jamais dans les sociétés en voie de développe-
ment, on peut dire que l’histoire est constamment oceupée
à préparer des bonds et des bouleversements. Elle fait
cette œuvre assidûment et impertubablement, elle travaille
lentement, mais les résultats de ses efforts (les bonds et
les catastrophes politiques) sont inéluctables et inévita-
bles.

Lentement s’accomplit la « transformation du type &gt;
de la bourgeoisie française. Le citadin de l’époque de la
Régence ne ressemble pas au citadin de l’époque de
Louis XI, mais, en somme, il ne dément quand même pas
le type du bourgeois de l’ancien régime. Il est devenu plus
riche, plus instruit, plus exigeant, mais n’a pas cessé d’être
le roturier qui doit toujours et partout céder le pas à l’aris-
tocratie. Mais voilà que l’année 1789 arrive, le bourgeois
lève fièrement la tête. Quelques années encore se passent,
et il devient le maître de la situation, mais de quelle ma-
nière! « avec des torrents de sang », au roulement des tam-
bours, accompagné des « détonations de la poudre », sinon
de la dynamite, qui n’était pas encore inventée. Il oblige
la France à traverser une véritable « période de destruc-
tion », sans se soucier le moins du monde qu’avec le temps,
il se trouvera peut-être un pédant qui proclamera que les
bouleversements par la violence sont une « conception
erronée ».

Lentement se transforme le « type » des rapports so-
ciaux de la Russie : les duchés-apanages, dont les posses-
seurs avaient démembré le pays par leurs luttes intestines,
disparaissent, les boyards frondeurs se soumettent défini-
tivement au pouvoir du tsar et deviennent de simples no-
bles, astreints, comme toute leur classe, au service de la
Couronne. Moscou soumet les royaumes tartares, acquiert
la Sibérie, s’annexe la moitié de la Russie Méridionale,
mais reste quand même Moscou l’Asiatique. Pierre le Grand
fait son apparition et accomplit un « bouleversement par
la violence » dans la vie de la Russie. Une période nou-
velle, européenne, de l’histoire russe commence. Les sla-
vophiles appellent Pierre le Grand l’Antéchrist, précisément
à cause de la « soudaineté » du bouleversement accompli

"E
        <pb n="95" />
        ; DES « BONDS » DANS LA NATURE ET L’HISTOIRE = 93
par lui. Ils affirment que, dans son zèle réformateur, il
a oublié la nécessité de l’évolution, la lente « transfor-
mation du type » du régime social. Mais tout homme capa-
ble de penser comprendra facilement que le bouleversement
accompli par Pierre le Grand était lui-même imposé par
l’ « évolution » historique de la Russie, qui l’avait préparé.
Les changements quantitatifs, en s’accumulant peu à
peu, deviennent finalement des changements qualitatifs.
Ces transitions s’accomplissent par bonds et ne peuvent
pas s’accomplir autrement.
Les « gradualistes » de toutes nuances, les Moltcha-
line (*), qui font un dogme de la modération et de la
minutie dans l’ordre, ne peuvent pas comprendre ce fait
depuis longtemps mis en lumière par la philosophie alle-
mande. Dans ce cas comme dans bien d’autres, il est utile
de se rappeler la conception de Hegel, qu’il serait, certes,
difficile d’accuser de se passionner pour « l’activité révo-
lutionnaire &gt;». « Quand on veut concevoir l’avènement ou
la disparition de quelque chose, dit-il, on s’imagine ordi-
nairement comprendre la question en se représentant cet
avènement et cette disparition comme se produisant gra-
duellement. Il est pourtant avéré que les transformations
de l’être s’accomplissent non seulement par le passage
d’une quantité à une autre, mais aussi par la transfor-
mation des différences quantitatives en différences quali-
tatives et inversement, transformation qui est une inter-
ruption du &lt; devenir graduel » et une manière d’être quali-
tativement différente de la précédente. Et chaque fois qu’il
y a interruption du « devenir graduel », il se produit dans
le cours de l’évolution un bond, à la suite duquel la place
d’un phénomène est occupée par un autre. À la base de la
doctrine de la gradualité se trouve l’idée que ce qui est en
devenir existe déjà en fait, mais reste encore impercep-
tible à cause de ses petites dimensions. De même, lors de
la disparition graduelle d’un phénomène, on se repré-
sente l’inexistence de celui-ci ou l’existence de celui qui
prend sa place comme des faits qui ne sont pas encore
perceptibles. Mais, de cette manière, on supprime tout
avènement et toute disparition. Expliquer l’avènement ou
la disparition de quelque chose par la gradualité du chan-
(*) Personnage d’un drame de Griboïédov (N. du Tr.).
        <pb n="96" />
        94 G. V. PLÉKHANOV

gement, c’est tout ramener à une tautologie fastidieuse,
car c’est considérer comme prêt d’avance [c’est-à-dire
comme déjà advenu ou bien comme déjà disparu} ce qui
est en train d’advenir ou de disparaître » (*). Ce qui revient
à dire que, s’il vous fallait expliquer la naissance
d’un Etat, vous vous imagineriez tout bonnement une mi-
croscopique organisation d’Etat, laquelle modifiant peu à
peu ses dimensions, ferait enfin sentir aux « gens » son
existence. De même, s’il vous fallait expliquer la dispa-
rition des rapports primordiaux de clan, vous vous
donneriez la peine d’imaginer une minuscule inexistence
de ces rapports — et l'affaire serait faite. Il va de soi
qu'avec de tels procédés de pensée, on n’irait pas loin dans
les sciences, C’est un des plus grands mérites de Hegel
d’avoir épuré la doctrine de l’évolution de semblables ab-
surdités. Mais qu’importent à M. Tikhomirov Hegel et ses
mérites ! Il s’est dit, une fois pour toutes, que les théories
occidentales ne nous sont pas applicables.

En dépit de l’opinion de notre homme sur les boule-
versements violents et les catastrophes politiques, nous
dirons avec assurance qu’à l’époque actuelle, l’histoire pré-
pare dans les pays avancés un bouleversement d’une im-
portance exceptionnelle, dont on est fondé à présumer qu’il
se produira par la violence. Il consistera dans la transfor-
mation du mode de répartition des produits. L'évolution
économique a créé des forces de production colossales qui,
pour être mises en œuvre, exigent une organisation déter-
minée de la production. Ces forces ne peuvent trouver leur
application que dans de grands établissements industriels
basés sur le travail collectif, sur la production sociale.

Mais l’appropriation individuelle des produits, tirant son
origine des conditions économiques totalement différentes
d’une époque où dominaient la petite industrie et la petite
exploitation agricole, est en contradiction flagrante avec
ce mode social de production. En vertu de ce mode d’ap-
propriation, les produits créés par le travail social des
ouvriers deviennent la propriété privée des entrepreneurs.
Cette contradiction économique initiale conditionne toutes
les autres contradictions sociales et politiques existant au
sein de la société actuelle. Et elle devient de plus en plus
_ () Wissenschaft der regis, t. I, p. 313-314, Nous citons d’après
l’édition de 1812, parue à Nuremberg.
        <pb n="97" />
        DES « BONDS » DANS LA NATURE ET L’HISTOIRE 95
grave. Les entrepreneurs ne peuvent pas renoncer à l’orga-
nisation sociale de la production, car elle est la source de
leur richesse. Au contraire, la concurrence les oblige à
étendre cette organisation à d’autres branches de l’industrie
où elle n’existe pas encore. Les grandes entreprises indus-
trielles éliminent les petits producteurs et déterminent
ainsi l’accroissement en nombre et, par conséquent, en
force, de la classe ouvrière. Le dénouement fatal approche.
Pour supprimer la contradiction entre le mode de produc-
tion des produits et le mode de leur répartition, contra-
diction nuisible aux ouvriers, ceux-ci doivent s’emparer
du pouvoir politique qui se trouve actuellement entre les
mains de la bourgeoisie. Si cela vous plait, vous pouvez
dire que les ouvriers devront faire « une catastrophe poli-
tique ». L’évolution économique mène nécessairement à la
révolution politique, et cette dernière sera, à son tour, la
source de changements importants dans le régime écono-
mique de la société. Le mode de production prend lentement
et graduellement un caractère social. La transformation du
mode de production sera le résultat d’un bouleversement
accompli par la violence.

C’est ainsi que le mouvement historique se déroule,
non pas chez nous, mais en Occident. M. Tikhomirov n’a
aucune « conception » de la vie sociale de cet Occident,
bien qu’il se soit occupé de « l’observation de la puissante
civilisation française ».

Bouleversements par la violence, « torrents de sang »,
haches et échafauds, poudre et dynamite, ce sont là de
« tristes phénomènes ». Mais que faire, puisqu’ils sont iné-
vitables ? La force a toujours joué le rôle d’accoucheuse,
chaque fois qu’une société nouvelle venait au monde. Ainsi
parlait Marx, et il n’était pas seul à penser de la sorte.
L’historien Schlosser était convaineu que c’est uniquement
« par le fer et le feu » que s’accomplissent les grands boule-
versements dans la destinée de l’humanité (*). D’où vient
cette triste nécessité ? A qui la faute ?

(”) Par sa science approfondie de Phistoire, Schlosser était dis-
posé à accepter même les vieilles conceptions géologiques de Cuvier.
Voici ce qu’il dit à propos des projets de réforme qui avaient été
conçus par Turgot et qui, maintenant encore, suscitent l’attendris-
sement des philistins : « Ces projets comportaient tous les avan-
tages essentiels acquis plus tard par la France au moyen de la Révo-
lution. Ces avantages pouvaient être obtenus uniquement par une
révolution, car le ministère Turgot avait fait preuve, par les résul-
tats qu’il escomptait, d’un esprit où la philosophie et l’illusion
        <pb n="98" />
        - G. V. PLÉKHANOV
Alors donc le pouvoir de la vérité
Ne peut tout atteindre sur cette terre ?

Non, pour le moment, pas encore tout ! Et la raison en
est dans la différence existant entre les intérêts des diffé-
rentes classes de la société. Pour l’une des classes, il est
utile, et même indispensable, de remanier d’une cer-
taine façon la structure des rapports sociaux. Pour l’autre,
il est profitable, et même indispensable, de s’opposer à pareil
remaniement. Aux uns, il promet bonheur et liberté ; aux
autres, il présage l’abolition de leur situation privilégiée,
et même leur suppression en tant que classe privilégiée.
Et quelle est la classe qui ne lutte pas pour son existence,
qui n’a pas l’instinet de conservation ? Le régime social
profitable à une classe donnée semble être à cette dernière
non seulement équitable, mais même le seul possible. Cette
classe considère que tenter de changer de régime, c’est
détruire les fondements de toute communauté humaine,
Elle estime qu’elle est appelée à défendre ces fondements,
füt-ce même par la force des armes. D’où les « torrents
de sang », d’où la lutte et les violences.

D'ailleurs, les socialistes, en méditant sur le boulever-
sement social à venir, peuvent se consoler à l’idée que plus
leurs doctrines « subversives » se répandront, plus la classe
ouvrière sera développée, organisée et disciplinée, moins
l’inévitable « catastrophe » nécessitera de victimes.

En même temps, le triomphe du prolétariat, en mettant
un terme à l’exploitation de l’homme par l’homme et, par
conséquent, à la division de la société en classe d’exploi-
teurs et en classe d’exploités, rendra les guerres civiles non
seulement inutiles, mais même directement impossibles,
Alors l’humanité progressera par le seul « pouvoir de la
vérité » et n’aura plus besoin de l’argument des armes.
tenaient trop de place : en dépit de l’expérience et de l’histoire, il

espérait changer uniquement par ses ordonnances l’organisation
sociale qui s’était formée au cours des temps et se maintenait
par des liens solides. Les réformes radicales, aussi bien dans la
nature que dans l’histoire, ne sont pas possibles avant que tout
ce qui existe ait été anéanti par le feu, le fer et la destruction. »
(Histoire du XVIII° siècle, % édition, St-Pétersbourg 1868, t. III,
p. 361.) Quel fantaisiste étonnant que ce savant allemand ! dira
M. Tikhomirov.

96
        <pb n="99" />
        Dialectique et logique

La philosophie de Marx et d’Engels n’est pas seule-
ment une philosophie matérialiste, elle est le matérialisme
dialectique. Mais on s’élève contre cette doctrine en disant
premièrement, que la dialectique en elle-même ne résiste
pas à la critique et, deuxièmement, que, précisément, le
matérialisme est incompatible avec la dialectique. Exami-
nons ces objections.

Le lecteur se souviendra probablement comment M.
Bernstein expliquait, par l’influence nocive de la dialec-
tique, ce qu’il appelait les « erreurs » de Marx et d’Engels.
La logique habituelle s’en tient à la formule : « oui est
oui, et non est non », alors que la dialectique lui donne une
forme d'amétralement opposée : « oui est non, et non est
oui &gt;. Ayant cette dernière formule en aversion, M. Berns-
tein affirmait qu’elle est susceptible d’induire aux tenta-
tions et aux erreurs les plus dangereuses. Et il est probable
que l’énorme majorité de ce qu’on appelle les lecteurs ins-
truits étaient d’accord avec lui, car la formule : « oui est
non et non est oui » est, apparemment, en contradiction
flagrante avec les lois fondamentales et immuables de la
pensée. C’est justement ce côté de la question qu’il nous
faut examiner ici.

Les « lois fondamentales de la pensée » sont au nombre
de trois : 1° La loi d’identité, 2° la loi de contradiction,
3° la loi du tiers exclu.

La loi d’identité (principium identitatis) dit: À est A
(omne subjectum est prædicatum sui), ou À = A.

La loi de contradiction : A n’est pas B, ne représente
que la forme négative de la première loi.
        <pb n="100" />
        D’après la loi du tiers exclu (principium exclusi tertii),
deux propositions contraires, s’excluant l’une l’autre, ne
peuvent être vraies toutes les deux. En effet, ou bien A est
B ou bien A n’est pas B ; si l’un de ces deux jugements est
juste, il en résulte nécessairement que l’autre est erroné,
et inversement. Il n’y a pas de milieu ici et il ne peut pas
y en avitainioni 19 9upizosiaiti ;

Uhormis M attie que ü Tr de DE itrhdiction” et
celle du tiers exclu peuvent être unifiées dans la règle logi-
que suivante : À toute question-bien déterminée — et com-
prise dans son sens — sur l’appartenance d’une propriété
donnée à un objet donné, on doit répondre oui ou non, et
non : oui et non (*).

. I est difficile d’objecter quoi que ce soit à cette règle.
NÉS st'élle Est justel-c'est que 14 fôrmiule! 7 Out est non,
etHon"est'oui 3° est fausse! I né nous ’résterd dôtic ‘plus
ces rire x°Petemple"dé M” Bernstein, ét a”lever’Tes
: rés ut otet et ôsant que ‘dés”'perïseüts’ aussi” profonds
due MIS RARE et"Mdrx'ont pu 44 trouver plus’ satis-
faïsante-“que‘1a'Tormule*’é ouf ‘est oui,let Ron est nor 5,
formule solidement basée sur les trois“ fôïs ’fondatèntälés
de li'pensée dont'nousavons!iparté plus‘haut 95" +
=° ctué cctonision ratate por 1 itébtiqué paraît irrarg-
fable. Mais ayant de l’accepfer, examitions Ia chose de plis
RS ro int ouritoeiain ft ann eo 10e nou ipo non ts tue
\…. La,base de tous les phénomènes de la mature. est, cons
tituée par le monyement, de Ja me Mods qu'est-ce qe
le qaouyemient 2, 11 esk ame. contradiction, évidente =3i lon
Vous; de pndergt BASSE. SRE CES aie sons
moment donné à fe nAaroM p'OUSRCSPOBIERE Malgré. votre
bonne, vo ont, ponts 51à règle A UNEEWES, GESt
à-dire, selon, la, formu rép fa q4Ef est, ou et RON EST FOR
Un. corps, en, mouvement se, trouve, à un, endroit, donné,
et on même lemps, il ne, sy Lroube Ras cOR DE-POu, DA
juger de lui autrement que d’après la Forte its Qui et
non,.et, nan, gst oui, a. Ce corps se présente done. comit
une proute irecfutable où Kaypin Me IA
contradiction », et quiconque ne veut, pis. prendre” so
parti, de cette logique doit proclamiér avéc Zéhon ‘que le
mouvement N'est tien d'autre qu’une illusion des sens,
sirozdrtior au À ‘ana fes‘ À - snottoïhottsnos 9b iol al

C3 System der Thot onu STE: D C10 RSS CAC IQT AE OUR
        <pb n="101" />
        _ DIALECMQUE ET rôcique … … ___ ‘99

“PMais à PT 1e duéemont “TOUS
démiäiidétons Qué devons-nous pénst a éd «foi fon:
dumentale*&gt; de la*penséé ui jp) fit tonaatiental
de Pétre“2°Ne" dévoné-nots ‘pas À itéf°dveg” quelque
cifcorispectibA? si ai951G Lis sionr pup £ Doria SIMON
1 semble dès lors que nous soyons Ttoës” ne
ditéhimme Stivant où bfei damoitre 168 1014 fôndkitentales
de IA Togique Foiitille mir 16 inétivéiet, GboR «8
éontratré, filtre Té‘mbtvement ét Mer s6S fois: Ce
lémme Sst DORE Ie shoëe deciptenpte. Voyons afors sit
n'ÿ Hi pas pi ES ren ®i Gper i ss
… Le'mouvement de à matière est'à'la’ basé déPtous Tes
a pe ES Une éontra-
ton 1 ét eu Ses diétéétiqueitient, C'est 42dire, coméie
dipit M’ Bernsté ET formule? € oui est'non, et
1 EE AA as devons admettre ‘qué,
tänt° qu'il est’ question de cette’basé’ de “tous Tes” 5
mènes, nous demeurons dans le d'omaine”’de 5 ANS
dé‘ ft contradiction 5! Mais"lès 'mo?fetiles’ de [’ matière en
mibuvement, “ên’ s'unissant Tes tries aux °Autres, Torinet
cértaitiés cüthpinaisons; Tes choses) les dbjèts! Piretléd'com
bitiaisons St adeut ‘dHe"Solidité na ‘Hidins
grande; cites 6 istent peñdant”‘im esp pq ju ’fhoihs
Tong ét’ Hèpa Le te por ‘être °F après” pif
d'Hutres te qui'est:étérnel, d'est té Seur Mouv state
maftièré, et ld'itatiéré“ent&amp;-méme)° Sibstance itidéstruttiple)
Mis ‘ne Fois “qu’uné certaine ‘combinaison’ détrinatière
est tiée‘contine résiitat'du mouvement de téleti et'tant
qu’elle Ha pas disparu’ Comme téstatat de Ce ménte® mots
véitient, "Ta question‘ dé“son” existence’ doit'êtré‘Hécessatre
ment rébblué défis 1 Senis positif.” C'ést pourquoi, si Pan
nous mohtfe 14! prinété "Vénus" et si Po ‘néus! demande
Cette planète. existe-t-ellé'?!Hotis” Tépotiirohs oui? sans
Hésitée. mais 4 fon tous defiäñdé sifles sôréiéreWexisfent,
nous répondrôns mon, tôtit Htissi Kesorriment seat
céla ‘signifié ? Ceta signinie qu'é) Norsguri!'est Ghestion don
jets distineté'nows"devons date “darts n6s jugements" sur
eux, la régle sûSfirentionnte dUbeFves et? 0H général Mois
ébhl6rmet ut * 1ois fondifméntatés &gt; ‘del1! pensée? Dans
ce domaîné-d Tégde Ja” «Formule “&gt;° dércApIe 4° M! Berne)
5 te rs a 6 ho
°, Dhfieurs) ici now! pras°T6‘potvoiraé botte téspeetdpre
pie Es RTE IR ie OUEST Stnate TE
réalité dd objet quid'existe déja, a faut ‘tépondre positi
&lt; 200 3M09I0FR9 ML 19 Yatatsies 2o1fa
        <pb n="102" />
        100 G. V. PLÉKHANOV

vement. Mais quand un objet n’est encore qu’en voie d'ap-
parition, on peut parfois avec raison hésiter à répondre.
Lorsque, chez un homme, la moitié de la tête est dégarnie
de cheveux, nous disons : il a une belle calvitie. Mais allez
donc déterminer à quel moment précis la chute des che-
veux produit la calvitie !

A toute autre question déterminée sur l’appartenance
de telle propriété à tel objet, il faut répondre ou bien par
oui ou bien par non. Cela ne peut faire aucun doute. Mais
comment voulez-vous qu’on réponde, lorsqu’un objet se
modifie, lorsqu’il est déjà en train de perdre une propriété
donnée ou bien seulement sur le point de l’acquérir ? Il
va de soi qu’une réponse déterminée est également dans ce
cas de rigueur. Mais précisément cette réponse ne sera
déterminée que si elle est conçue d’après la formule : « oui
est non, et non est oui », tandis qu’il sera même impossible
de répondre selon la formule : « ou bien oui, ou bien non &gt;,
recommandée par Uberweg. ,

Certes, on peut objecter que la propriété que l’objet
est en train de perdre n’a pas encore cessé d’exister, et que
celle qu’il est en train d’acquérir existe déjà ; que, par con-
séquent, une réponse conçue d’après la formule : « ou bien
oui, ou bien non » est possible, voire obligatoire, alors
même que l’objet dont il s’agit est en état de transforma-
tion. Pourtant, c’est faux. L’adolescent, sur le menton du-
quel le « duvet » commence à pousser, gagne déjà de la
barbe incontestablement, mais cela ne nous autorise pas
encore à le qualifier de barbu. Duvet sur le menton n’est
pas barbe, bien qu’il se transforme peu à peu en barbe.
Pour devenir qualitatif, le changement doit atteindre une
certaine limite quantitative. Quiconque oublie cela, perd
précisément la possibilité d’exprimer un jugement déter-
miné sur les propriétés des objets.

« Tout coule, tout change », dit l’antique penseur
d’Ephèse. Les combinaisons que nous appelons des objets
se trouvent en état permanent de transformation plus ou
moins rapide. Dans la mesure où des combinaisons données
restent ces mêmes combinaisons, nous devons les apprécier
d’après la formule : « oui est oui, et non est non ». Mais
dans la mesure où elles se transforment et cessent d’exister
comme telles, nous devons faire appel à la logique de la
contradiction : il faut que nous disions — au risque de
nous attirer le mécontentement de MM. Bernstein, N. G.
et de toute la confrérie des métaphysiciens — « oui et non:
elles existent et n’existent pas ».
        <pb n="103" />
        DIALECTIQUE ET LOGIQUE 101

De même que l’inertie est un cas particulier du mou-
vement, de même la pensée conforme aux règles de la
logique formelle (conforme aux « lois fondamentales » de
la pensée) est un cas particulier de la pensée dialectique.

On disait de Cratyle, un des élèves de Platon, qu’il
n’était pas d’accord même avec Héraclite, qui avait dit :
« Nous ne pouvons descendre deux fois un seul et même
fleuve ». Cratyle affirmait que nous ne pouvions le faire
même une seule fois : pendant que nous descendons le
fleuve, il se modifie, il devient autre. Dans des jugements
semblables, l’élément qui constitue l’être présent est, pour
ainsi dire, supprimé par l’élément du devenir. Cela, c’est
abuser de la dialectique, et non l’appliquer justement. He-
gel remarque : Das Etwas ist die erste Negation der Nega-
tion (Le quelque chose est la première négation de la
négation).

Ceux de nos critiques qui n’ignorent pas complètement
la littérature philosophique aiment se référer à Trende-
lenburg, qui aurait soi-disant réfuté tous les arguments
en faveur de la dialectique. Mais ces messieurs, comme cela
se voit, ont mal lu Trendelenburg, si toutefois ils l’ont lu.
Ils ont complètement oublié — s’ils l’ont jamais connue,
ce dont je ne suis nullement sûr — la bagatelle que voici.
Trendelenburg reconnait que la loi de contradiction est
applicable, non pas au mouvement, mais uniquement aux
objets créés par ce dernier. Et cela est juste. Mais le mou-
vement ne ‘fait pas que créer les objets. Comme nous l’avons
déjà dit, il les modifie constamment. Et c’est précisément
pour cette raison qüe la logique du mouvement (« logique
de la contradiction ») ne perd jamais ses droits sur les
objets créés par le mouvement. Et c’est pourquoi, tout en
rendant aux « lois fondamentales » de la logique formelle
l’hommage qui leur est dû, nous devons nous rappeler que
ces lois sont valables uniquement dans certaines limites,
dans la mesure où elles ne nous empêchent pas de laisser
aussi sa part à la dialectique. Voilà comment la loi se
présente en réalité d’après Trendelenburg, bien que lui-
même n’ait pas tiré toutes les conclusions qui découlent
du principe par lui formulé, principe d’une importance
exceptionnelle pour la théorie de la connaissance.

Nous ajouterons ici, en passant, que les Logische Unter-
suchungen (Etudes de logique) de Trendelenburg contien-
nent de nombreuses remarques très justes, qui ne témoi-
gnent pas contre nous, mais en notre faveur. Cela peut
        <pb n="104" />
        lan: ÉUOROL PRÉERANOUAAIG

paraîtré, étrângé,,mais»s’expliquei'trés simplement: par ce
fait,égalementitrèsmsimaple, que:Trendelenburg® faisait' la
guerres à «vnai\diré, aola dialectique nidéaliste:""C’estiaïnsi
qu’il) voitile sdéfaut rdesta ‘dialectique:en ce qu’elleaffirme
Un ymouveffient inhérent-&lt;t proprérirlidée puré) mOUve-
niènt j quis est rensitême ffemps: l’autoscréation de d'être: (be
haüptet» éine SelbstVeweghng:!des&gt;reiremwGedankens; “die
zugleieh «diévBelbsterzeugung rdèss Seitis: ist)!cCèla&lt; est; en
effet;une-trës granderepréur:bMais : qui idoféne&gt;éomprend
pas; queuée:défaut est» propre; précisémenbcet uniquement,
da dialectique, idéaliste/?!Qui&gt; donc' ignore que; “lorsque
Marx voülutmettte le dialectique x surrsés pieds.» A1 con
niénçaopar/-corrigeri/cetté erreur initidte/reausée parzison
anciénné, base idéaliste ?.:Un-'autre Sexetfâple.r/Prendeler-
burg ditqu’enrréalité;chez-Heëel, leamouvenmient est'le fon-
dement de cette logique, laquelle n’aurait, paraît4k0 besoin
d'aucunesprémissés: pour :s’étayer.&gt; Celà ‘aussi' est parfaite-
nient-exaet, mais1c’est ide rmouveau ‘un ‘argument 'eñ&gt;frveur
de:Jar dialectique miatéritlisteuNdicio un! troisième exemple,
les plus ‘intéressant. D’aprèssTrendelenbritg;'or a'tort ‘de
croire) ‘que, aheziMegel,.larchaturesest 'uniquement'‘dé Ja
logique appliquée:o C’est -juste&gt;lelicontraire!S lalogiqure “de
Hegel rest uillemient une:créatiom de l’idée purei; elté ést
le; produit d'une abstractionsanticipéede: la”matute” (etre
anticipirte Abstraction ‘derNatwr). Dans“la'dialectique:‘de
Hegel, présquertout àrété'puisé dans'l’expérience;&gt;et si l’ex-
périence rôtait ràrlaà dialectiquestont&gt;ce qu’elle! tai) a ‘em-
prunté, réette/ dérnière devrait ‘prendre ‘la besace! C’ést par-
faitement exact»! iMais:c’est) précisémentceisque ‘ disaïent
les disciples ‘de Hegel qui ‘s’insurgèrent (contre: Pidéalisnie
de leur maîtreet passèrent /aureamp ‘du nratérialismeido

(11 Je: pourrais citer; encore miombré d’éxemiples- semblables,
mais:dela;m’éloignerait&gt;de mon sijét.» Paiivouhu seulement
mantrérràrnosocritiques! ques dans' leur’ Airtta!contreonons,
ils Aztaiént miewx dé me pas'imvoquer ’Fréndelenburg.! 208h

»» Côontinuons:( J'ai dit» que le mouvement est tine“contra-
dictionpdans! l’action©et que; par‘isuîte; ‘les :« "ois! fonda-
mentales » de daologique&gt;formelle/ne ‘pétuvent pas'lui'être
appliquées. Afin'que ‘cette thèsene' donner pas“lieu'ä dés
malentendus; zilrconvient'de préciser, Quand'nous‘avons
affaire au passage d’une ‘espèce: de mouvement ‘à‘une autre
—— mettons:au passage du mouvement» mécanique ‘à la'xha-
leur il mous faut -également: raisonner'selon là règle
fondamentale d’Uberwezg. Cette (‘espèce de:'mouvement est
        <pb n="105" />
        DIALE€TIQUE;ET; LOGIQUE __ 08
oui bien; de; larrchâleur, ou” bien:idir:mouvemenit mécanique;
ou; bienia et-ainsi:dé sûité, Cela estrévident.s Mais° b'iP en
est ainsi;rc'estique les lois fondamentales:derla tbgique for4
melles sont, «dans certaines:dimités,rapplicdbles ‘dnssis‘au
mouvement. Et- il én: résulte) encorè aunerfois quelda dids
lectique ne :supprime. pas; la&gt; logique formelle;:imais! ne fait
qu’ôter, à, ses,:lois,:la maleux, absolie s qui Ami) iestiattribuée
par,‘les métaphysiciens.c11 jsaqze noz enoa Idoupderos 189

… Si-le, lecteur a: fait:attention &amp; ce: qui aétéiditpras haut;
il comprendra sans peine ‘(Te peurde:rvaletirväde cette pidée
sur laquelle on revient si souvent, et selon 1 ] cdia-
rétique 63L inéompatibie avec te Mmatértaikne, Nate fi
téétique; “a éontse; à 4 da Bic da conception, maria
liste‘dé ld'haturé. Elle s'appuie sur cetté dernière et s’effan
drérait ‘si, pér‘un hasard du ‘sort, ‘fe malérialisme, venait,
d“s'effondrér lti-mème. Et, inversement, sans, 5 dfaleeti-

Jars Sessit sibanens 1 9h Du fiyu, SSI SI
que, la théorie matérialiste de ld conndissance est incom-
plète, unilatérale, bien, plus, elle est,impossible.1s 325 1
u.Lhez Hegel, la: dialectique, coïncide cavec. Ja, métapiy-
sique, Chez nous, la dialectique, S'appyigsur, la: doctrine de:
la nature, 3 gob j9 1dsersq iup zus9 ob supigoi s!l-sb

, Ghez Hegel, le. démiurge de, lacréalité.srp pour; nouss
séryir ici de cette expression de, Marx + étaik l'idée nbse-
2e. Pour nous, l Idée absolne, n’est.-que. l'abstraetion du
mouvement, par lequel sont .provoqués.:toutes, les. combi.
naisons, et los des .éfatsde la Mmatiérars inomoani 9.1 2852

D'après Hegel, :la pensée, progresse. grâce à la | décou&lt;
verte et à la -seolution des contradiations contenues; dans des:
concepts. Conformément à notre, doctrine, maténialiste,les
contradictions contenues, dans; les -conçepts, ne-sont ‘que: les
rellet, la traduction dans, le langage dela pensée: des:con-
tradictions qui, résident dans, les . phénomènes, pay: i suite:
de la nature contradictoire. de, la. base, quicleur esti-comr
mune, à savoir le mouvement. sl .antt93 99 sb_« eloido »

, D'après Hegel, la marche. des; choses ‘est déterminée.
par Ja marche des idées ;; d'après, nous, la, marçhe, des idées |
s'explique par la marche des choses, la marche dada pensi
sée par la marche de la vie. 291 ensb aelg sdenv ant aupid

Le matérialisme met la Aaleetiane Su! }« ses pieds. »..
et, par là même, il. en, ôte ce, voile, mystique dans lequel
elle était enveloppée chez Hegel. Mais, par la même encore,
il montre le caractère révolutionnaire de la dialectique. —-

« Sous sa forme mystique, dit Marx, la dialectique
dévint ue mode allemande; parce qu’elle semblait.au-
        <pb n="106" />
        104 G. V. PLÉKHANOV

réoler l’état de choses existant. Sous sa forme rationnelle,
la dialectique n’est, aux yeux de la bourgeoisie et de ses
porte-parole doctrinaires, que scandale et horreur, parce
qu’à côté de la compréhension positive de ce qui existe,
elle englobe en même temps la compréhension de la néga-
tion, de la ruine nécessaire de l’état de choses existant; parce
qu’elle conçoit chaque forme dans le flux du mouvement,
par conséquent sous son aspect transitoire ; parce qu’elle
ne s’incline devant rien et qu’elle est, par son essence,
critique et révolutionnaire » (*).

Que la bourgeoisie, imbue d’esprit réactionnaire, ait pris
en horreur la dialectique matérialiste, cela est dans l’ordre
des choses. Mais que des gens s’en détournent, qui sympa-
thisent sincèrement avec le mouvement révolutionnaire,
cela est tout à fait ridicule et extrêmement triste : c’est
le nec plus ultra de l’absurdité.

Il est encore une chose sur laquelle nous devons porter
notre attention. Nous savons déjà qu’Uberweg avait rai-
son — et dans quelle mesure il avait raison — en exigeant
de la logique de ceux qui pensent et des réponses pré-
cises à des questions précises sur l’appartenance de telle
ou telle propriété à tel ou tel objet. Mais imaginez-vous
que nous ayons affaire à un objet, non pas simple, mais
complexe, possédant des propriétés diamétralement oppo-
sées. Le jugement exigé par Uberweg peut-il être appliqué
à un tel objet ? Non, et Uberweg lui-même — adversaire
résolu, autant que Trendelenburg, de la dialectique hégé-
lienne — trouve que, dans ce cas, il faut juger selon une
autre règle, selon la règle qui a reçu en logique le nom de
« principium coincidentiæ oppositorum ». Mais l’énorme
majorité des phénomènes auxquels ont affaire les sciences
naturelles et sociologiques appartiennent au nombre des
« objets » de ce genre. Le plus simple globule de proto-
plasme, la vie d’une société au plus infime degré d’évolu-
tion, contiennent des propriétés diamétralement opposées.
Il est donc évident qu’il faut réserver à la méthode dialec-
tique une vaste place dans les sciences naturelles et dans
la sociologie. Et depuis qu’on a commencé à le faire, ces
sciences ont accompli des progrès vraiment formidables.

() Voir la préface à la deuxième édition allemande du t. I du
Capital.
        <pb n="107" />
        DIALECTIQUE ET LOGIQUE 105
Voulez-vous, lecteur, savoir comment la dialectique a
conquis ses droits dans la biologie ? Rappelez-vous les dis-
cussions sur l’espèce soulevées par la théorie de l’évolu-
tion. Darwin et ses partisans affirmaient que les différentes
espèces d’une seule et même famille d'animaux ou de plan-
tes ne sont autre chose que les descendants différenciés
d’une même forme primitive. En outre, selon la théorie de
l’évolution, tous les genres d’un même ordre proviennent
également d’une forme primordiale, et il faut en dire autant
de tous les ordres d’une même classe. Selon l’opinion op-
posée, celle des adversaires de Darwin, toutes les espèces
animales et végétales sont complètemenf indépendantes
l’une de l’autre, et seuls les individus appartenant à une
même espèce proviennent d’une forme commune. La même
conception de l’espèce avait déjà été exprimée par Linné
en ces termes : « Il existe autant d’espèces que l’Etre
suprême en a créé primitivement ». C’est là une conception
purement métaphysique, car le métaphysicien considère
les choses et les concepts comme des « objets distincts,
immuables, rigides, donnés une fois pour toutes, et à exa-
miner l’un après l’autre et indépendamment l’un de l’autre »
(Engels). Le dialecticien, au contraire, selon Engels, consi-
dère les choses et les concepts « dans leur connexion, leur
enchaînement, leur mouvement, leur avènement et leur
disparition ». Et cette conception a fait son apparition
dans la biologie depuis l’époque de Darwin et y restera
à jamais, quelles que soient les rectifications apportées à
la théorie de l’évolution par le développement de la science.
Pour comprendre l’importance considérable de la dia-
lectique pour la sociologie, il suffit de se rappeler de quelle
manière le socialisme a évolué de l’utopie à la science.
Les socialistes utopistes s’en tenaient au point de vue
abstrait de la « nature humaine » et jugeaient des phéno-
mènes sociaux selon la formule : « oui est oui, et non est
non &gt;. La propriété ou bien correspond, ou bien ne cor-
respond pas à la nature humaine ; la famille monogami-
que ou bien correspond, ou bien ne correspond pas à cette
nature, et ainsi de suite. Considérant la nature humaine
comme immuable, les socialistes étaient fondés à espérer
que, parmi tous les systèmes possibles d’organisation so-
ciale, il y en avait un qui correspondait plus que tous les
autres à cette nature. D’où le désir de trouver ce suys-
tème le meilleur, c’est-à-dire correspondant le mieux à la
nature humaine. Chaque fondateur d’école pensait l’avoir
        <pb n="108" />
        106 AUSGOWS PLÉRHANOVIJAIC
trouvé:}soekijc’est pourquoi il propasait,-sor ratopiéuàYlui.
Marx, introduisit,dans/ le socialisme la méthode dialectique
et, en:fit par, là-même une science, portant:'ainsi unccoup
mortel à ljutopisme.; Marx,n’invoque: pas, la-naturehurfaines
il-me connaît ,pas d'institutions sociales. quirons bien cortes-
pondentrou bien ne. correspondent. pas à; cette: dernière:
Déjà; dans  Misère dela philosophie, nous, trouvonsircé
reproche significatif,et caractéristique, à l'adresse, de Prous
dhon,:, «M. Proudhon, ignore, que..l‘histoire, entière. n'est
autre chose- qu’une modification constante, de ;la nature
humaine 3; Cdwot niv 18 sb zotisatovhe zob allso .9520G
°7/Dans-1e Capital, Marx) dit°qué l’homme; eh dgissat"édr

lermonde: extérieuret en leMmodifiant&gt; modifié ‘pâr' là&gt;mé@nte
sarpropré nature”(5*);: ‘C’est 1 un point dé vie &gt; ataléctique;
quirrépand unjour nouveätl'sut Tés questions” de“ta vie’ so-
cialé.! Prenons, “entre iatres, la“'question ‘dé°i propriété
privée.» Les «utopistes Avaient ‘ beatcoupi écrit ES
discuité:entreseuxvetravec'les! économistes pour sävoit” si ere
doitréxister,'c’ést-à-dire sirelle°cotrespond “al 1a° nätitré” ht
maine: Marx pläçar cette question “sur” un ‘térrain’ concret:
D’après sa/doctrine;(les formes et les ‘ra pports de ‘pro priété'
sontodétérmiriési-par l’évolution: des forces “prod Uctives. À
tel «degré /de l’évolution ‘correspondourte ‘forme détertninée
de: propriété;rà ‘tel cautre, une autre; ‘mais il n°y‘à° pas‘ ici
de solution absolue! et: ilmé‘peut&gt;pas y en“ avoir; car‘ tôtit
coule, tout ‘changer; ! «&gt;la sagesse devient fôhé, le épläisir
souffraneeys. anofinoîlilnor caf tnoio2 aup zalioup fu) 5
“)Bége1 ‘dit : ‘€ La ‘contradiction côhauit en! avant &gt;. Et
à‘cette conception dialéetiquie, ‘Ia Science trouve uné con
firmätion éclatante dans la lüfte des classes. Si l’on ne tient
pas ss de cetté dernière, on ne peut rien, comprendre
À l'évolution de la ve socialé ct spirituelle d’une société
dpaséslonhntssaoeul 1 « Int} SAS ae Eee
Mais pourquoi la« logique,-de la contradiction », qui
représente, comme;nous l’avons, vu, le. reflet; dans Îlecer-;
veau, humain, de l'éternel, processus, du, mouvement, s’ap-
pelle-t-elle « dialectique »;?. Pour me, pas, entrer dans::des:
considérations trop, amples à.ce sujet, je donne.la parole.
à EIRE Ndà auidinata cantédetre sol mot tn oup
61C9 Misère: de Id philosophie) Houvelle tdition, Paris 1896,° p. 7204
aibn Das, Kapital,| 89 éditions ip.h195-156s5ed3 snipat surtan
        <pb n="109" />
        DIALECTIQUE ET LOGIQUE 107

« La vie humaine ressemble à un dialogue en ce sens
qu’avec l’âge et l’expérience, nos vues sur les gens et sur
les choses se transforment peu à peu, comme les opinions
des interlocuteurs au cours d’une conversation féconde et
riche d’idées. C’est proprement dans cette transformation
involontaire et nécessaire de nos vues sur la vie et sur le
monde que consiste l’expérience… C’est pourquoi Hegel,
comparant le développement de la conscience à celui d’une
conversation philosophique, l’a désigné du mot « dialec-
tique », ou mouvement dialectique. Cette expression a été
employée par Platon, Aristote et Kant dans un sens émi-
nent et différent, mais, dans aucun système, elle n’a pris
une signification aussi ample que dans celui de Hegel ».
        <pb n="110" />
        <pb n="111" />
        Notes

(1) Mon ami Victor Adler a remarqué très justement, dans
l’article qu’il a écrit le jour des funérailles d’Engels, que le
socialisme, tel que Marx et Engels le comprenaient, est une doc-
trine non seulement économique, mais aussi universelle. (Je cite
d’après l’édition italienne : F. Engels, Economie politique.
Introduction et notes biographiques et bibliographiques, par
Filippo Turati, Victor Adler et Karl Kautsky, Milan 1895). Mais
plus est vraie cette caractéristique du socialisme tel que le com-
prenaient Marx et Engels, plus est étrange l’impression que l’on
ressent en voyant Victor Adler admettre la possibilité de rem-
placer la base matérialiste de cette « doctrine universelle » par
une base kantienne. Que penser d’une doctrine universelle dont
la base philosophique n’a aucune liaison avec tout son édi-
fice ? Engels écrit : « Marx et moi, nous étions à peu près les
seuls à avoir transposé la dialectique consciente dans la con-
ception matérialiste de la nature et de l’histoire » (v. préface
à la 3° édition de l’Anti-Dühring). Ainsi les pères du socialisme
scientifique, malgré certains de leurs adeptes actuels, étaient
des matérialistes conscients, non seulement en histoire, mais
aussi en sciences naturelles et physiques.

(2) Dans un article spécial consacré à Dietzgen (Sovré-
mionny Mir, 1907, n° 7, reproduit dans le recueil intitulé De
la défense à l’attaque [ Œuvres, t. XVII]) Plékhanov démontre
que « les écrits de cet ouvrier exceptionnellement doué ne
renferment en théorie absolument rien qui puisse être consi-
déré comme nouveau comparativement à ce qui est déjà contenu
dans les écrits de Marx, d’Engels et de Feuerbach &gt;.

Plékhanov se trompe en disant que, jusqu’à présent, on
n’avait pas essayé de « compléter Marx » par Thomas d’Aquin.
Dans une série d’aperçus très intéressants consacrés aux théo-
ries de Marx, qu’il estime être le plus grand économiste de tous
        <pb n="112" />
        [ EN PLERHANOY

les temps, Wilhem Hohof, l’écrivain catholique allemand bien
connu, s’efforce de prouver que, dans sa théorie de la va-
leur, Marx est en accord sur beaucoup de points avec
le grand théologien du moyen âge. Voir : Die Bedeutung der
Marxschen Kapitalkritik (La signification de la critique du ca-
pital par Marx) et Warenwert und Kapitalprofit (Valeur de
la marchandise et profit du capital), En France, parmi les so-
cialistes catholiques, il y at Mônil des admirateurs de Marx
et de Thomas d’Aquin (D. Rrazanov).

(3) Dans cette préface, -Engets-montre, à l’instar de Marx,
que le matérialisme est l’enfant de la Grande-Bretagne, que
Bacon était réellement l’aïeul du matérialisme anglais, qu’avec
Hobbes et Locke, il est le père de l’école matérialiste fran-
çaise, que l’actuel « agnosticisme » anglais n’est qu’un ma-
térialisme peureux, . age
2 5e md tt Eee Taitosicute estiif autre chote, pour
nous“ Servir Pr Pté Pme trés exprestif du'LäneasHiré, Vqu’tn'tha-
térialisiite @ pddiquement von #04 Lridéé/quelrhgnostiqire 8e
fait de la? Nature Est profondément rimpréandé de” matérrilione:
Dätis ‘totite at réghètit"des" Lois #iriaéy af'enl'ené, absorqu
rh clbtirié” Es ia PSE dit 'déhors. Mais;'ajoiite'
Pagtostique, fous n'avons Tes moyens nitde déniéntrérFextstanée
did Etre'Saprème at déta ‘du Monde connu) Al de T4 Were? Cela
avait ’éfcott an" fond à d'Epoqué‘ot lé grænd-hstronôme! Faprace)
répondant à Napoléon qui“hn "dénardait “pétérquoi:" “dans tx
Mécanique Céleste, Ye Créateur H'étaib jamais tiétitiome,aéemra
fiéremt nt 10 @ 17e ‘vais Ppas” bésoitt! dé cétté®'hypotrése °51
Maïs, # époque ’défuelté/Td'côtiception ‘évolitionniste‘du trohde
ne laisse ‘abe huit aittihe Pièré aie créatétit ou’'Hégisset,
él tout pfüpos ste ai tré super à né eHAEHot dé monde
état senait Sie contradiction A s0k ét, af sésabreit ht:
serait “iritt tréthétté fé sentiment 8 sole 1010 ‘6 sl £
OR PES a e“adiref que tou eSPHOS Con?
HaïssanttS Soit Baséés'Sür" des Ÿ préssions qui nous SOnt fhanel
mises par nos sens. Mäis; “ajôtte-t-if,) d’or savonsinôts que ‘116$
Sens nous donnent, une, idée, exacte des choses que nous, .per-
sctohs At 14005 chti VE gets ous dorer
Jr, orsqu' il parle des éhopes ou dé Jeuxs péoptiètes, 1 parlé, eù
réalité, fon, Point, de des choses et propriétés donf 11 né Jeut
Savoie Tien pies confitude, hais Seulement, des imipressighe
qu'elles, ant, Droddités sur Ses sens," 01000 49 PCSI
. &lt; 1 n'est pas douteux, pourrait-6n" dis, que“ paréine ma
nière , dé “raisonner est irréfutà le. Maïs ‘avant “de raisontiér”
L1Q 1092510 À DUT AOUD {B2iD HS SCNIOT De O4 A1SOnN ,
les, Hommes agissaient. € À Le mmencème Létait l’action de
EL {euyite Bümaine PS résolu ‘cette Aifneuité Jongtemps avant.
que Ja raison humaine lait javomnée The proof of the pudding
is in the éating (la preuve du’ pudding Se fait eh 1e ti médatth
        <pb n="113" />
        VOYANUTES .Ÿ .0 SsEBl
Du-mdmenth même ‘où ousoûtilisons pouflirous (césschoses, nous
Soumettans pàrnunes épreuve rinfaiHible! dai-véracité® oùi Ia rfaussété
deomos:perceptionhsirsensibles:1:Si 2ces pereeptiohs/ ‘sont: fausses;
notféappréciation:sur la /mpnière:dont''làchose dénnéei peut
êtreoutilisée doit l’être-égalementy et notræiténtative doiteaboutir
Wim ÉéchecoéMais: siimous!réussissonsita tâche .queinonso nous
sSommues: assignée;o si mous constatons: qu’une-ckose/7dohné&amp; cor
respond àb l’idée ique môtis-nous en'’faïsons,: qu’elle répond'au
but) auquel imousid’avonsodestimée;! alors: nousavons: une prewvé
positive;que æotpernperoeption idécia xhosevét/-de‘ses propriétés
gonrespondyodanszicertainess Kimitesi; As da eréalité]extérieurel
Parricôntre; darisstous:les-:das Où mous inous-trfôuvons-en face
d’uni(échée;pfñous ne: tardonss pas ‘ehogénéralià enrdécoimvrir les
causes. I énilrésulte; quezlaperceptionm-isurylaquelleinous nous
somimesirfondés:idähsi notre:äction étaitssoit: faite superficielle:
nient,» soitrfaussementorittachée alx résultats S d’autres! percép:
tions, et que, parconséquentyonotrb raisonnenient rétaitrerroné
Mais, si, nous nous employons:à entrainer et, à piillsen nus sens
d'ung facon, précise et,à maintenir, notre activité dans, Je cadre
des. perceptions obtenues, el. utilisées, d’une, façon, juste; nous
constaterons que le résultat de nos actes prouve; l’accord; de, nos
perceptions avec.la. nature, :abjective, des.choses perçues , par
nous, Pour, 1é moment on,ne peut, çiter aucun.cas qui nous oblige
à conchiré que. nos perceptions sensibles, contrôlées, scientifi-
ARE n af CRJUERS pars a ROBo ea GES 0 US le, monde
Mir divergeant, parleur. nature même, de Ja réalité;ou
qu'il existe une, divergence fondamentale. entre de monde exté-
rieur, éh,pos Dersep} Ons;; sensibles. 4 noliaq othbnsins ns 2sq
PE Mais, yoiel, JU UE agnostique, néo-kantien. se présente,et
déclare de il se Rent, que, nous, soyons; capables, de, saisir. justement
les. Prapr iétés, d'une, chose, ;mais. nous me sommes ;pas,en, état;
Par - UN PFOCessus Sensible O3k, mental 5 quelconque, ; de, saisix da
chose en, Sok, Cette, © chose £M, SOL »,SE tTQUYE. çM, Mehons, (de
Boite horizon. À cela, Hegel a déié répondu, depais, longtemps
0 Une GONNAISSEZ, toutes les. proprié ês (d’une,-chose;
Hs one Lesmême (vous, est, connue; ;il;-reste, seulement, de
Fait ge, a chose, donnée, existe indépendamment de; yousjiset;
SUSSITOt que Vos sens vous on* Appris,cela, vous, avez; déjà saisi
Eu UE reste de la. EE soi, Jane chose
eHSOIS dé Kant SUR éeRX) on peut'afotiter’qu'À Vépôgtie'Ae Kan
nôtre notiôt dés deHôdés de te AE EE de Mat
fragtñentaités “et Kant etait” tohde a'GoëpconHer ‘€ u6, ‘détriète
ke peuque” notissavidns de Ces CHôsés! 11 Se ‘Cachatt' dant Char
éthoelid’elles, 14 MystérieWse *"tH6 ch’ Soi "5! Mais toutes ces
chèdes 3nétisissabtes ont‘êté, ant” aprés Pants, SAGE ay
séesi; bien plus) ellés® ont #8" reconstit ibes grillé Aux progrès
ris de 1d’stiènce? Ft cout te que nos sofimes nous-
mêmes en“létdt dé” téconstitäbs Tous HE pouvons Dlut Te vénistr

-—
        <pb n="114" />
        112 G. V. PLÉKHANOV

dérer comme impossible à saisir. Pour la chimie, dans la pre-
mière moitié du xIx° siècle, les substances organiques étaient
des choses mystérieuses de ce genre, et maintenant nous avons
appris à les reconsfituer l’une après l’autre par la synthèse
de leurs éléments chimiques, sans recourir à l’aide des proces-
sus organiques. Les chimistes contemporains déclarent que,
dès que la structure chimique d’un corps quelconque nous est
connue, ce dernier peut être reconstitué à l’aide de ses élé-
ments. Nous sommes, pour le moment, encore loin de con-
naître la composition des substances organiques supérieures,
les corps albuminés, mais il n’y a aucune raison pour que nous
ne puissions, fût-ce au bout de plusieurs siècles, acquérir ce
savoir, etarriver ainsi à produire de l’albumine artificielle. Quand
nous y serons parvenus, nous aurons la possibilité de repro-
duire la vie organique, de ses formes inférieures jusqu’aux
formes les plus élevées, car la vie n’est pas autre chose que la
forme normale d’existence des corps albuminés.

« Mais, après avoir fait ces réserves formelles, notre agnos-
tique parle et agit comme un matérialiste ordinaire, qu’il est
essentiellement, Autant que nous le sachions, dira-t-il peut-être,
la matière et le mouvement ou, comme on dit maintenant,
l'énergie, ne peuvent être ni créés, ni anéantis, mais nous
n’avons aucune preuve que l’un et l’autré n’aient pas été créés
à une époque ou à une autre. Mais si vous essayez de vous
servir de cette affirmation contre lui dans un cas particulier
quelconque, il vous fera vivement abandonner cette position.
Admettant in abstracto la possibilité du spiritualisme, il ne veut
pas en entendre parler in concrefo. Il vous dira : Autant que
nous le sachions et puissions le savoir, il n’existe pas de créa-
teur ou de régisseur de l’Univers ; autant que nous le sachions,
la matière et l’énergie ne peuvent être ni créées, ni annihilées ;
pour nous, la pensée n’est qu’une forme de l’énergie, qu’une
fonction du cerveau ; tout ce que nous savons indique que le
monde est régi par des lois immuables, etc, etc. Ainsi, dans
la mesure où il est homme de science et où il sait quelque
chose, il est matérialiste. Au delà de sa science, dans les do-
maines où il ne sait rien, il traduit son absence de savoir
en grec et l’appelle agnosticisme. &gt;

Le représentant le plus typique de l’agnosticisme et l’au-
teur de ce terme est Thomas Henry Huxley (1825-1895), élève
de Darwin et l’un des plus grands biologistes anglais, qui a
beaucoup fait pour la vulgarisation des principes des sciences
physiques et naturelles modernes. De 1860 à 1880, il fut
très populaire en Russie, surtout parmi les « réalistes pen-
sants &gt;. Son livre La place de l’homme dans la nature a paru
en 1864 en deux traductions. Les Leçons de physiologie
élémentaire avaient été préfacées par D. Pissarev (D. R.).
        <pb n="115" />
        N 28 113

(4) Dans la Misère de la philosophie, Marx expose la mé-
thode dialectique de Hegel de la manière suivante :

« Tout ce qui existe, tout ce qui vit sur terre et dans l’eau,
n’existe, ne vit que par un mouvement quelconque. Ainsi, le
mouvement de l’histoire produit les rapports sociaux, le mouve-
ment industriel nous donne les produits industriels, etc. De
même qu'au moyen de l’abstraction on transforme toute chose
en catégorie logique, de même on n’a qu’à faire abstraction de
tout caractère distinctif des différents mouvements pour arri-
ver au mouvement à l’état abstrait, au mouvement purement
formel, à la formule purement logique du mouvement. Si l’on
trouve dans les catégories logiques la substance de toute chose,
on s’imagine trouver dans la formule logique du mouvement
la méthode absolue qui, non seulement explique toute chose,
mais implique encore le mouvement de la chose. C’est de cette
méthode absolue que Hegel parle en ces termes : « La méthode
est la force absolue, suprême, infinie, à laquelle aucun objet
ne ‘saurait résister, c’est la tendance de la raison à se recon-
naître elle-même en toute chose » (Logique, t. III.)

« Alors qu’est-ce que la méthode absolue ? L’abstraction du
mouvement. Qu’est-ce que l’abstraction du mouvement ? Le
mouvement dans l’aspect abstrait. Qu’est-ce que le mouvement
dans l’aspect abstrait ? Une formule purement logique du mou-
vement ou le mouvement de la raison pure. En quoi consiste
le mouvement de la raison pure ® En ce qu’elle se pose elle-
même, qu’elle s’oppose et qu’elle s’unit à elle-même ; en ce
qu’elle se formule en thèse, synthèse et antithèse, ou enfin en
ce qu’elle s’admet elle-même, se nie et nie sa négation.

« Mais de quelle manière la raison s’admet-elle, de quelle
manière se pose-t-elle elle-même comme une catégorie déter-
minée ? C’est déjà l’affaire de la raison même et de ses apo-
logistes. Mais la raison s’est posée elle-même en thèse ; cette
thèse, cette idée, en s’opposant à elle-même, se divise en deux
idées dont l’une contredit l’autre, en affirmation et en néga-
tion, en oui et en non. La lutte de ces deux éléments opposés
renfermés dans Jl’antithèse constitue le mouvement dialec-
tique. Oui se transforme en non ; non se transforme en
oui ; oui devient simultanément oui et non ; non devient si-
multanément non et oui. De cette façon, les oppositions s’équi-
librent réciproquement, se neutralisent et se paralysent. La
fusion de ces deux idées, dont l’une contredit l’autre, forme
une idée nouvelle : la synthèse. Cette nouvelle idée se divise
de nouveau en deux idées opposées, lesquelles, à leur tour, se
fondent en une synthèse nouvelle. Ce processus de décompo-
sition forme un groupe d’idées. Le groupe d’idées se soumet au
même mouvement que la catégorie simple, et a pour antithèse
un autre groupe d’idées opposé. De ces deux groupes naît un

VOTE
        <pb n="116" />
        114 G. V. PLÉKHANOV
nouveau groupe d’idées, leur synthèse. De même que le groupe
naît du mouvement dialectique des catégories simples, de même,
du mouvement dialectique des groupes surgit la série, et le
mouvement dialectique des séries engendre la totalité du sys-
tème.

« Appliquez cette méthode aux catégories de l’économie
politique et vous obtiendrez la logique et la métaphysique de
l’économie politique, ou, en d’autres termes, vous traduirez les
catégories économiques, connues de tout le monde, en un lan-
gage peu connu, grâce auquel on pourra croire qu’elles vien-
nent de naître dans un cerveau bourré de raison pure, tant ces
catégories paraissent s’engendrer les unes les autres, se lier et
S’entrelacer sous l’influence du seul mouvement dialectique.
Selon Hegel, tout ce qui s’est passé et se passe encore dans le
monde est identique à ce qui se passe dans sa propre pensée. Il
en résulte que la philosophie de l’histoire n’est que l’histoire de
la philosophie, et de la philosophie de Hegel seulement ».

Parlant de ce défaut qui est à la base de la dialectique hégé-
lienne, Marx, dans la préface à la deuxième édition du Capital,
souligne la différence existant entre la dialectique matérialiste
et la dialectique idéaliste.

« Ma méthode dialectique, non seulement se distingue essen-
tiellement de celle de Hegel, mais lui est diamétralement opposée.
Pour Hegel, le processus de la pensée, qu’il transforme, sous le
nom d’idée, en un sujet indépendant, c’est le démiurge (créa-
teur) de la réalité, qui n’en est que la manifestation extérieure.
Mais, pour moi, c’est juste le contraire : l’idéal n’est rien d’au-
tre que le matériel traduit et remanié dans le cerveau de
l’homme. J’ai fait, il y a déjà presque trente ans, la critique du
côté. mystique de la dialectique hégélienne, à l’époque où elle
était encore à la mode... Le caractère mystique que la dialectique
a pris chez Hegel n’empêche nullement celui-ci d’avoir été le
premier à donner un tableau complet des formes générales du
mouvement de cette dialectique. Chez Hegel la dialectique se
trouve la tête en bas. Il faut la mettre sur ses pieds, pour dé-
couvrir le grain rationnel sous l’enveloppe mystique.

« Sous sa forme mystique, la dialectique devint à la mode
en Allemagne, parce qu’elle permettait de voiler l’état de cho-
ses existant. Sous sa forme rationnelle, la dialectique n’est aux
yeux de la bourgeoisie et de ses porte-parole doctrinaires que
scandale et horreur, parce qu’à la compréhension positive de
ce qui existe, elle ajoute en même temps la eompréhensiom
de la négation, de la ruine nécessaire de l’état de choses exis-
tant ; parce qu’elle conçoit chaque forme dans le flux du mou-
vement, partant sous son aspect transitoire ; parce qu’elle ne
s’incline devant rien et qu’elle est, par son essence, critique
et révolutionnaire » (Préface à la deuxième édition du Capital)
        <pb n="117" />
        N_ ais 115

Pour ce qui est de la loi hégélienne de la transformation
des différences quantitatives en différences qualitatives, Marx
en parle dans le chapitre sur « la norme et fa masse de Ia
plus-value », lorsqu’il examine les conditions dans lesquelles
l’artisan moyenâgeux se transforme en capitaliste. « Le pro-
priétaire de fonds ou de marchandises ne se transforme réel-
lement en capitaliste que lorsque la somme minimum avancée
pour la production surpasse de beaucoup le maximum médiéval.
Ici, comme dans les sciences naturelles et physiques, se confirme
la justesse de cette loi que Hegel a découverte dans sa Logique
et d’après laquelle les changements purement quantitatifs, arri-
vés à un certain degré, se transforment en différences qualîta-
tives ».

Indiquant les contradictions dans lesquelles s’empêtre John
Stuart Mill en cherchant à concilier la théorie du profit de
Ricardo avec la théorie de l’abstinence de Segnor, Marx remar-
que en outre : « Les plates contradictions lui sont aussi. proches
que la « contradiction » hégélienne, source de toute. dialecti-
que, lui est étrangère ».

Dans le Capital, Marx observe que les propriétés d’une chose
ne naissent pas de ses rapports à d’autres, mais ne font que se
manifester dans ces rapports (D. R.).

(5) La lettre que Marx adressait, le 30: octobre 1843, à Feuer-
bach a une grande importance pour la caractéristique de l’évo-
lution de ses conceptions philosophiques. Invitant Feuerbach
à prendre position contre Schelling, Marx écrivait : « Vous: êtes
pour cela l’homme le mieux placé du monde, car vous êtes
Schelling à rebours. L’idée parfaitement juste que Schelling
avait formulée dans sa jeunesse — nous devons reconnaître
ce qu’il y a de bien même chez nos adversaires — et pour la
réalisation de laquelle il n’avait aucune qualité hormis l’ima-
gination, aucune énergie hormis la vanité, aucun stimulant
hormis l’opium, aucun organe hormis l’irritabilité et une intui-
tion toute féminine — cette juste idée de sa jeunesse, idée qui
chez lui éfait restée une vision juvénile fantastique, s’est trans-
formée chez vous en vérité, en réalité, en sérieux viril. C’est
pourquoi Schelling est votre anticipation défigurée, et dès qu’on
oppose la réalité à pareille défiguration, celle-ci doit se dissiper
comme une vapeur, comme un nuage. Je vous considère, pour
cette raison, comme l’adversaire de Schelling, adversaire néces-
saire, naturel, mandaté par Leurs Majestés la Nature et l'Histoire.
Votre lutte contre lui, c’est la lutte de la philosophie elle-même
contre sa propre défiguration. » (K. GrUN : Ludwig Feuerbach
dans ses lettres et ses écrits, Leipzig 1874, t. F, p. 361). D’après
ce qui précède, Marx, vraisemblablement, comprenait l’ «idée
de jeunesse de Schelling » dans le sens du monisme matérialiste,
Mais Feuerbach ne partageait pas cette manière de voir de

"aTE
        <pb n="118" />
        116 G. V. PLÉKHANOV
Marx, comme le montre la réponse qu’il lui fit. Il trouve que
Schelling, déjà dans ses premiers écrits, « ne fait que trans-
former l’idéalisme de la pensée en idéalisme de l’imagination,
et attribue aux choses aussi peu de réalité qu’au moi, avec cette
seule différence que cela a une autre apparence, parce que, à
la place du moi déterminé, il a mis l’ «absolu » indéterminé
et donné à l’idéalisme une nuance panthéiste » (Ibid, p. 402).

(6) On le voit encore plus clairement par la partie de l’Idéo-
logie allemande que nous avons publiée dans le premier tome
des Archives de K. Marx et de Fr. Engels. Voir : K. Marx et Fr.
Engels, leurs opinions sur L. Feuerbach, avec notre préface.
Le texte vérifié des thèses sur Feuerbach s’y trouve également
(D. R.).

(7) Engels écrivait : « L’évolution de Feuerbach, c’est la
fransformation d’un hégélien (à vrai dire, il n’avait jamais été
un hégélien parfaitement orthodoxe) en matérialiste. À un cer-
tain degré de cette évolution, Feuerbach arriva à une rupture
complète avec le système idéaliste de son prédécesseur. Fina-
lement, s’établit en lui, avec une force irrésistible, la cons-
cience que la vie préexistante de l’Idée absolue &gt; et des « ca-
tégories logiques », dont l’existence, selon Hegel, avait précédé
celle de l’Univers, n’est rien de plus qu’un reste bizarre de la
croyance en un Créateur supra-terrestre ; que le monde sensible,
accessible à nos sens extérieurs, auquel nous appartenons nous-
mêmes, est l’unique monde réel, et que notre conscience et notre
raisonnement sont engendrés par un organe matériel, une partie
de notre corps — le cerveau — bien que l’une et l’autre appar-
tiennent, visiblement, au monde immatériel. Ce n’est pas la
matière qui est engendrée par l’esprit, c’est l’esprit qui est
engendrée par la matière. Cela, évidemment, est déjà du maté-
rialisme pur. » (Ludwig Feuerbach, Stuttgart 1907, p. 17-18.)

(8) F. Lange écrit: « Le matérialiste véritable sera tou-
jours enclin à diriger son regard sur l’ensemble de la nature
extérieure et à ne considérer l’homme que comme une onde
dans l’océan du mouvement éternel de la matière. La nature de
l’homme ne représente pour le matérialiste qu’un cas spécial
de la physiologie générale, de même que la pensée n’est qu’un
cas spécial dans la chaîne des processus psychiques vitaux »
(Histoire du matérialisme, t. II, p. 74, Leipzig 1902). Mais
Théodore Dezamy, lui aussi, dans son Code de la Communauté
(Paris 1843), prend pour point de départ la nature humaine
(P «organisme humain »), et pourtant personne ne doutera
qu’il partage la manière de voir du matérialisme français du
xvmu° siècle. D’ailleurs Lange ne mentionne pas du tout Dézamy,
tandis que Marx le place au nombre des communistes français
        <pb n="119" />
        NOTES 117
dont le communisme était plus scientifique que celui de Cabet,
par exemple. « Dézamy, Gay et les autres communistes fran-
çais de la même orientation, dit Marx, développent la doc-
trine matérialiste comme une doctrine de l’humanisme réel et
comme une base logique du communisme &gt; (La Sainte Famille).
A l’époque où Marx et Engels écrivaient ce livre, ils diver-
geaient encore dans l’appréciation de la philosophie de Feuer-
bach. Marx l’appelait du « matérialisme coïncidant avec l’hu-
manisme », (de même que Feuerbach l’est en théorie, le socia-
lisme ct le communisme français et anglais sont, en pratique,
du matérialisme coïncidant avec l’humanisme). Marx considérait
en général le matérialisme comme la base théorique nécessaire
du communisme et du socialisme. Engels, par contre, était d’avis
que Feuerbach en avait fini une fois pour toutes avec la vicille
opposition entre le spiritualisme et le matérialisme (La Sainte
Famille). Plus tard, comme nous l’avons vu, il signale, lui
aussi, dans l’évolution de Feuerbach, celle de l’idéalisme au
matérialisme.

(9) Déjà, à cette époque, Feuerbach écrivait ces lignes re-
marquables : « Quelque opposés que soient, d’une part, le réa-
lisme pratique propre au sensualisme et au matérialisme des
Anglais et des Français, réalisme répudiant toute spéculation, et,
d’autre part, l’esprit de Spinoza, ces systèmes ont mialgré tout
leur base dernière dans cette conception de la matière que Spi-
noza a exprimée en métaphysicien dans sa célèbre formule :
« La matière est la négation de Dieu » (K. GRUN : Feuerbach,
t. I, p. 324-325).

(10) Dans la Sainte Famille, Marx remarque : « L'histoire
hégélienne de la philosophie représente le matérialisme fran-
cais comme la réalisation de la substance spinozienne ». (Le spi-
nozisme de Marx et d’Engels avait été particulièrement souli-
gné par Ie marxiste allemand J. Stern, traducteur de l'Ethique
et auteur d’une monographie spéciale sur la philosophie de
Spinoza. — D. R.).

(11) « Comment saisissons-nous le monde extérieur ? Com-
ment saisissons-nous le monde intérieur ? Car nous n’avons pas
pour nous d’autres moyens que pour les autres ! Puis-je savoir
quelque chose sur moi sans l’intermédiaire des sens ? Est-ce
que j’existe si je n’existe pas en dehors de moi, c’est-à-dire en
dehors de ma pensée ? Mais d’où sais-je que j'existe ? D’où
sais-je que j’existe, non pas dans mon imagination, mais d’une
facon accessible aux sens, réellement, si je ne me perçois pas
moi-même par l’intermédiaire des sens ? » (Aphorismes pos-
thumes de Feuerbach dans le livre de Grün, t. II, p. 311).

(12) Ici, nous recommandons particulièrement à l’attention
du lecteur cette pensée d’Engels selon laquelle les lois de la
        <pb n="120" />
        118 G. V. PLÉKHANOV

nature extérieure et les lois qui règlent la vie corporelle et spi-
rituelle de l’homme sont « deux groupes de lois que nous pou-
vons encore séparer, à la rigueur, dans l’imagination, mais ja-
mais dans la réalité » (Anti-Dühring). C’est là la doctrine de
l’anité de l’être et du penser, de l’objet et du sujet dont nous
avons parlé plus haut. Pour ce qui est de l’espace et du temps,
voir le chapitre V de la première partie du livre indiqué. On
voit dans ce chapitre que l’espace et le temps étaient pour En-
gels, comme pour Feuerbach, non seulement des formes de
l’intuition, mais aussi des formes de l'être.

(13) Feuerbach a dit de sa philosophie : « Ma philosophie
ne peut pas être épuisée par la plume, il n’y a pas place
pour elle sur le papier ». Mais cette phrase n’avait pour lui
qu’un sens théorique. Il déclare plus loin : « Car, pour elle
[c’est-à-dire pour la philosophie de Feuerbach], le vrai n’est
pas ce qui a été pensé, mais ce qui a été, en même temps que
pensé, également vu, entendu et senti » (Aphorismes posthumes,
dans le livre de Grün, t. II, p. 306).

(14) Ernest Haeckel (1834-1919), célèbre zoologiste allemand
qui a beaucoup fait pour la propagation de l’idée évolution-
niste dans les sciences naturelles. Dans deux livres populaires :
les Enigmes de l'Univers et les Merveilles de la Vie, il a dêve-
loppé son système de « monisme », qui est une des variétés
de ce matérialisme naturaliste dont Marx écrit que « ses lacunes
se révèlent déjà dans les conceptions abstraites et idéologiques
de ses défenseurs, dès que ceux-ci s’avisent de sortir des limites
de leurs connaissances spéciales » (D. R.).

(15) Bien plus, de retour de déportation, Tchernychevsky
publia son article intitulé : « Caractère de la connaissance
humaine ». Il y démontre avec esprit qu’un homme qui doute
de l’existence du monde extérieur doit mettre en doute sa pro-
pre existence. Tchernychevsky était et resta fidèle à Feuerbach.
L’idée fondamentale de son article peut être résumée par es
mots de Feuerbach : « Je suis distinct des choses et des êtres
existant:en dehors de moi, non parce que je me distingue moi-
même d’eux, mais je me distingue moi-même parce que je dif-
fère d’eux physiquement, organiquement, effectivement. La
conscince présuppose l’être, elle n’est que l’être dont on est
conscient, elle n’est que la chose réelle dont on a conscience,
qu’on se représente » (Aphorismes posthumes, dans le livre
de K. Grün, t. II, p. 306).

(16) Feuerbach appelait « remâcheurs » les penseurs qui
voulaient ressusciter les éléments de la vieille philosophie. De
pareils « remâcheurs », il y en a, malheuremsement, beaucoup
        <pb n="121" />
        FO _S 119
encore maintenant. Ils ont créé une vaste littérature en Alle-
magne, et aussi en France. Actuellement, ils commencent à se
multiplier en Russie également. Plékhanov consacre à Bogdanov
plusieurs articles reproduits dans le recueil intitulé : De la dé-
fense à l'attaque, et au revisionniste italien Benedetto Croce un
article reproduit dans le recueil Critique de nos critiques.
Dans ce dernier recueil ont également paru des articles contre
Bernstein et Conrad Schmidt (Œuvres, tome XVII, t. X1.) (D. R.).

(17) Ernest Mach et ses adeptes procèdent exactement de
la même façon. Ils transforment d’abord la sensation en entité
autonome, indépendante du corps sensible, entité qui, chez eux,
s'appelle élément, et ensuite ils proclament que cette entité
contient la solution et la contradiction entre l’être et le penser,
entre le sujet et l’objet. On voit par là combien grande est l’er-
reur de ceux qui affirment que Mach est proche de Marx.

(18) Par là s’expliquent les réserves que Feuerbach fait
toujours quand il parle du matérialisme. Par exemple : « En
deçà de ce point, je suis complètement d’accord avec les maté-
rialistes ; au delà, je me sépare d’eux » (Aphorismes posthu-
mes). Ce qu’il voulait dire par là ressort nettement des
paroles suivantes : « Moi aussi, je reconnais l’idée, mais seule-
ment dans le domaine de l’humanité, de la politique, de la
morale, de la philosophie » (Grun, II, p. 307). Mais d’où vient
l’idée de la politique et de la morale ? Cette question n’est pas
résolue du seul fait que nous « reconnaissons » l’idée.

(19) D'ailleurs, d’après Feuerbach également, l’ «être hu-
main » est formé par l’histoire. Ainsi, il dit: « Je pense
seulement comme un sujet éduqué par l’histoire, généralisé,
uni au tout, à l’espèce, à l’esprit de l’histoire universelle. Mes
pensées n’ont pas leur principe et leur fondement directement
dans ma subjectivité particulière, elles sont des résultats ; leur
principe et leur fondement sont ceux de l’histoire universelle
elle-même » (K. Grun, II, p. 309). Ainsi, nous trouvons déjà
chez Feuerbach des germes de la conception matérialiste de
Phistoire. Mais, sous ce rapport, Feuerbach ne va pas plus
loin que Hegel (v. notre article : « À l’occasion du 60° anni-
versaire de la mort de Hegel », dans le recueil intitulé : Vingt
années [Œuvres, t. VIII]). Il reste même en arrière de lui.
Avec Hegel, il souligne l’importance de ce que le grand philo-
sophe idéaliste allemand appelait la « base géographique de
l’histoire universelle ». Il dit : « Le chemin que suit l’histoire de
lPhumanité lui est évidemment prescrit, car l’homme suit le
chemin de la nature, comme cela se voit d’après la direction
des cours d’eaux. Les hommes cherchent à aller là où ils trou-

NOTE “
        <pb n="122" />
        pot G. V. PLÉKHANOV

vent de la place, et la place qui leur convient le mieux. Ils se
fixent dans un certain endroit, et ils sont déterminés à leur
tour par le lieu où ils habitent. L’essence de l’Inde est l’es-
sence de l’Hindou. Ce qu’il est, ce qu’il est devenu n’est que le
produit du soleil hindou, de l’air hindou, de l’eau hindoue, des
bêtes et des plantes hindoues. Comment donc l’homme aurait-il
pu primitivement ne pas surgir de la nature ? Les hommes, qui
s’adaptent à tout genre de nature, sont sortis de la nature qui,
elle, ne tolère aucun extrême » (Aphorismes posthumes, K. GRUN,
t. I, p. 330).

(20) Voir Misère de la philosophie, deuxième partie, pre-
mière et deuxième remarques. Il faut toutefois observer que
Feuerbach, lui aussi, avait critiqué la dialectique hégélienne
d’un point de vue matérialiste. « Qu’est-ce qu’une dialectique,
demande-t-il, qui est en contradiction avec l’origine et l’évo-
lution de la nature ? Qu’est-ce donc que sa « nécessité » ?
Qu'est-ce que l’ «objectivité » d’une psychologie, d’une philo-
sophie qui est abstraite de la seule objectivité catégorique et
impérative, fondamentale et solide, l’objectivité de la nature
physique, et qui va jusqu’à placer la vérité absolue, la perfection
de l’esprit, la fin des fins de la philosophie, dans l’éloignement
complet de la nature physique, dans la subjectivité absolue et
non limitée par aucun « non-moi » de Fichte, par aucune
€ chose en soi » de Kant ? » (K. Grux, I, p. 399.)

(21) « Malgré toute sa gradualité, le passage d’une forme
de mouvement à une autre reste toujours un bond, un tour-
nant décisif. Tels sont le passage de la mécanique des corps
célestes à celle des masses plus petites sur un astre seul et le
passage de la mécanique des masses à celle des molécules,
mécanique qui englobe les mouvements que nous étudions dans
ce qu’on appelle la physique : chaleur, lumière, électricité,
magnétisme. De même le passage de la physique des molécules
à celle des atomes — à la chimie — s’opère encore par la voie
d’un bond résolu, el c’est encore plus vrai en ce qui concerne
le passage de l’action chimique ordinaire à l’action chimique
de l’albumine, que nous appelons la vie. Ce n’est qu’après, dans
la sphère limitée à la vie, que les bonds se font de plus en
plus rares et sont de moins en moins perceptibles » (ENcELs :
Anti-Dühring).

(22) Plékhanov attribue une importance exagérée aux travaux
de De Vries. Il est intéressant de connaître sur ces travaux l’opi-
nion d’un des plus grands botanistes du xrx° siècle, le pro-
fesseur Timiriazev, darwiniste conséquent, qui place les tra-

20
        <pb n="123" />
        NUTES 121
vaux de De Vries au nombre des tentatives destinées à amoin-
drir la valeur du darwinisme.

« Une des affirmations de De Vries attire l’attention : De
Vries prétend avoir réussi à découvrir le véritable processus de
formation des espèces nouvelles. D’après lui, ce processus ne
consisterait pas dans une transformation graduelle s’opérant sous
l’influence de circonstances déterminées, mais procéderait par
bonds, à la suite d’une cause interne inconnue. ‘Mais De
Vries se rend parfaitement compte qu’il est impossible d’ex-
pliquer par ces bonds les adaptations des organismes. Il se
rend compte que, seul, le darwinisme explique cette particula-
rité fondamentale des organismes. Aussi formule-t-il sa position à
l’égard du darwinisme de la façon suivante : la sélection natu-
relle détermine non pas l’origine des espèces, mais la destruc-
tion des espèces non adaptées. Cette distinction entre les deux
théories n’est pas bien grande. Mais même sous cette forme
elle tourne autour d’un jeu de mots, le terme « espèce » étant
pris dans deux sens totalement différents. Lorsque Darwin
publiait son livre De l’origine des espèces, il avait en vue les
espèces « bonnes » généralement adoptées, dans le sens de
Linné. Ce n’est qu’après la parution de ce livre que le bota-
niste français Jordan signala la présence, dans les limites des
espèces généralement adoptées, de groupes plus petits et pour-
vus de cette même stabilité qui était considérée comme la mar-
que distinctive de l’espèce. Et c’est à ce titre qu’on appelle
« espèces de Jordan » ces formes, et « jordanisme » la ten-
dance à remplacer les anciens groupes d’espèces par une clas-
sification en groupes plus petits. Ce sont ces nouvelles espèces,
inconnues à l’époque où Darwin publia son livre, que De Vries
entend par sa formule. Il est à noter que le fait en ques-
tion n’avait pas échappé à l’attention de Darwin. Il signalait
l’existence simultanée de variétés qui, visiblement, ne dispa-
raissent pas à la suite du croisement et partagent cette stabilité
avec les espèces ; autrement dit, il connaissait l'existence de
ce que, après Jordan, on a appelé « espèces mineures » et que,
de son temps, on considérait comme des variétés. Ainsi donc,
les variétés de Darwin (et de tous ses contemporains) sont appe-
lées par De Vries espèces, et cela au sens ultérieur de Jordan.
Résultat : la sélection ne donne pas naissance à. des espèces
nouvelles, elle ne fait que supprimer les espèces qui existent
déjà, mais ne sont pas adaptées. Quoi qu’il en soit, De Vries,
tout comme Darwin, ne trouve pas d’autre explication de la
transformation des espèces que la sélection. Il ne peut pas
se passer de ce principe, car il comprend la différence entre

simple variabilité et adaptation. On ne peut en dire autant
de Korjinsky. De darwiniste fanatique, il s’était subitement
transformé en antidarwiniste déclaré et prétendait avoir ima-
giné une théorie éliminant le darwinisme, alors qu’en réalité

an
        <pb n="124" />
        122 G. V. PLÉKHANOV

il n’avait qu’allongé (en proportion des matériaux accumulés
pendant quarante ans) la liste d’exemples de changements con-
sidérables et soudains que Darwin avait rassemblés en abon-
dance dans ses deux livres. Anssi Korjinsky n’a-t-il jamais com-
pris la différence existant entre le simple changement et l’adap-
tation, c’est-à-dire ce qui est le principal dans le darwinisme.
Il faut encore remarquer que la tentative de De Vries, de Kor-
jinsky et autres ne changeait ni n’ajoutait rien aux conceptions
fondamentales de Darwin, même en ce qui concerne la ques-
tion partielle de la variabilité. Darwin, lui aussi, admettait le
changement brusque, par bonds, et le changement graduel, et
rien n’oblige, maintenant non plus, à attribuer au premier une
valeur non seulement exclusive, mais même prédominante »
(K. Trmirrazev : Les traits fondamentaux du développement
de la biologie au x1x° siècle, Moscou 1908, p. 94-96).

A propos, Armand Gautier, qui a été cité par Plékhanov,
l’a été, vraisemblablement, à la place d’Alexis Jordan. Les mé-
rites de Gautier, chimiste éminent, ont trait à un domaine
tout à fait différent. C’est à lui qu’il faut attribuer les travaux
démontrant l’unité de la matière organique et inorganique.

Que « les bases de la théorie de Korjinsky et de De Vries
se soient avérées assises sur un terrain peu solide », c’est ce
que doit reconnaître le professeur L. S. Berg, l’un des partisans
les plus modernes de la théorie de l’évolution des espèces « par
bonds » (Théorie de l’évolution, Pétrograd 1922). Dans son
volumineux ouvrage intitulé : Monogénèse ou évolution con-
forme aux lois naturelles (Pétrograd 1922), il continue à igno-
rer les réfutations de Timiriazev et, pour prouver que l’évolu-
tion procède « par bonds, paroxysmes, mutations », il oublie
les rectifications apportées par Darwin lui-même à sa doctrine.
Tout comme chez Korjinsky ou Danilevsky, on voit percer chez
le professeur Berg l’intention de réintroduire dans la science,
sous le couvert de l’évolution « régulière », le principe de la
« finalité interne de tout ce qui vit ».

Plékhanov pourrait maintenant se référer à la théorie des
« quantes » de Planck, qui introduit également les « bonds, »
dans le monde des processus électro-mécaniques. Cette « quante »
elle-même — élément d’énergie — est une différence qualitative,
qui est le résultat de changements quantitatifs. De même qu’il
faut une certaine accumulation d’argent — transformation quan-
titative — pour obtenir le minimum, la k quante » nécessaire
à la transformation de cet argent en capital, de même, selon
la théorie de Planck, l’énergie électrique doit s’accumuler -—
transformation quantitative — jusqu’à ce que soit obtenue la
« quante », portion d’énergie produisant un effet déterminé. Il
        <pb n="125" />
        NUTES 123
est facile d’intégrer cette théorie à celle de l’évolution par
bonds, et Planck l’atteste lui-même. Il critique la thèse de
l’ « immuabilité des processus dynamiques &gt;, autrefois prémisse
incontestable de toutes les théories physiques et qui trouvait,
en accord avec Aristote, son expression dans la formule « Na-
tura non facit saltus &gt;».

« L’investigation scientifique contemporaine a fait une brèche
considérable dans ce bastion antique et vénéré de la science
physique. La thèse en question ‘est battue en brèche par les prin-
cipes de la thermo-dynamique et, si les signes ne trompent pas,
ses jours sont comptés. La nature, visiblement, fait des bonds,
et même d’un genre fort étrange. En tout cas, la théorie des
« quantes » amène à conclure que, dans la nature, il se produit
des changements qui ne s’accomplissent pas graduellement, mais
sous forme d’explosions » (M. Pranck : Physikalische Rund-
blicke, 1922, p. 72-75).

La dialectique de Marx synthétisait dès le début l’évolution
graduelle avec la théorie des catastrophes, des bonds. Pour elle,
ces catastrophes sont un moment indispensable dans le pro-
cessus dialectique. Et c’est là qu’est la différence principale
entre la dialectique et l’évolution.

Chaque progrès dans la connaissance de la nature apporte
des preuves nouvelles du fait que tout est en mouvement, tout
évolue. Les derniers progrès de la physique et de la chimie ont
montré que le mouvement, la vie, s’accomplissent également
dans le monde des éléments chimiques « inertes », monde qui
évolue, se transforme aussi bien que celui des organismes. Tout
vit et se meut, tout est dans un processus de transformation
éternelle, dialectique. (D. R.). Comparer la Dialectique de la
nature de Fr. Engels (Archives de Marx et Fr. Engels, t. Il),

(23) Napoléon I" dit: « La nature des armes décide de
la composition des armées, des places de campagne, des mar-
ches, des positions, des ordres de bataille, du tracé et des pro-
fils des places fortes, ce qui établit une opposition constante
entre le système de guerre des anciens et celui des modernes »
(Précis des Guerres de César, Paris 1836, p. 87-88).

(24) Des travaux de Friedrich Ratzel (1844-1904), l’Ethno-
graphie (Vôlkerkunde) a été traduite en russe par D. Koropt-
chevsky et éditée par la librairie Prosvéchtchénié, 1900. L’ou-
vrage le plus important paru après le livre de Plékhanov est
la Géographie humaine, du géographe français Brunhes, 1910.
En russe, il existe également un Précis de l’évolution des idées
anthropo-géographiques (1908) par L. Sinitsky, où le sujet
est traité d’une manière circonstanciée. Parmi les géographes

a”
        <pb n="126" />
        124 G. V. PLÉKHANOV

allemands qui ont étudié l’influence du milieu géographique
sur l’homme et inversement, le plus remarquable est Gettner.
On lui doit également un exposé serré des Conditions géogra-
phiques de l'économie humaine, dans’ son ouvrage récapitulatif
intitulé : Grundriss der Socialôèkonomik (Fondements de l’éco-
nomie sociale), 1914. Le camarade Boukharine s’appuie sur
Gettner dans son livre : Théorie du matérialisme historique,
paragraphe 30 : « La nature en tant que milieu pour la société »,
p. 116-117 (D. RD). s

(25) Il est caractéristique que, déjà dans son ouvrage sur
la théorie économique de Rodbertus, Plékhanov s’arrête sur
le rôle de la conquête. A son avis, Rodbertus n’a pas encore
dépassé cette philosophie de l’histoire qui, au début du xix°
siècle, s’efforçait, en la personne d’Augustin Thierry, d’expli-
quer tout le cours de l’histoire anglaise par le fait qu’ &lt;il y a
une conquête là-dessous », que « tout cela date d’une con-
quête ». Et Plékhanov esquisse de la façon suivante sa réfu-
tation fondamentale : « On peut déjà, par les écrits de Thierry,
se rendre compte de l’inconséquence et de l’inconsistance d’une
telle conception. Si elle conserve encore un certain semblant
de probabilité, tant qu’il n’est question que de la « statique »
d’un régime social donné, la théorie de la violence se révèle
absolument incapable d’expliquer les étapes traversées par ce
régime dans son évolution, de découvrir les causes qui trans-
forment les rapports des forces sociales &gt; (Œuvres, t. I, p. 39-40)
(D. R.).

(26) Déjà Mill disait, répétant les paroles d’&lt;«un des plus
grands penseurs de notre époque » : « De tous les modes vul-
gaires de se soustraire à l’étude de l’action exercée sur lesprit
humain par les influences sociales et morales, le plus vulgaire
est celui qui consiste à attribuer les différences d’attitude et de
caractère à des différences naturelles innées » (Principles of
political Economy, t. I, p. 390).

(27) En ce qui concerne l’influence de l’économie sur les
rapports sociaux, en particulier sur le droit, il faut mentionner
les œuvres de N. I. Sieber, qui ont encore conservé toute leur
valeur. En premier lieu, il faut indiquer ses Aperçus sur la cul-
ture économique primitive, 1883, réédités en 1899, et ses articles,
rassemblés sous le titre: Le droit et l’économie, dans le
deuxième tome de ses œuvres (Saint-Pétersbourg, 1900) (D. R.).

(28) Ludwig Noiré (1829-1889), philosophe allemand presque
complètement ignoré des historiens de la philosophie profes-
        <pb n="127" />
        N ‘5 125
sionnelle, défendit dans un de ses premiers ouvrages (Der mo-
nistische Gedanke, 1875) un monisme proche du spinozisme.
Il part de l’unité de la matière et de l’esprit. Il est l’auteur de
deux ouvrages : l’un, cité par Plékhanov, sur les Origines du
langage (1874), l’autre, qui n’offre pas un moindre intérêt, inti-
tulé : L'instrument et son importance pour le développement
de l’humanité (Das Werkzeug und seine Bedeutung für die
Geschichte der Menschheit) (D. B.).

(29) Nous nous permettrons de signaler notre article paru
dans la revue Sovrémionny Mir (« Des prétendus courants reli-
gieux en Russie »), 1908, septembre et novembre (Œuvres, t.
XVII). Dans cet article, nous avons également examiné l’im-
portance de la technique pour l’évolution des idées religieuses.

(30) Une tentative nouvelle d’exposer l’évolution de la civi-
lisation humaine d’un point de vue matérialiste est représentée
par l’ouvrage inachévé du sociologue allemand M. Müller-
Lière : Entwicklungsstufen der Menschheit (Etapes de l’évolu-
tion de l’humanité), 1908-1914.

Plékhanov a consacré à l’art, considéré du point de vue
de la conception matérialiste de l’histoire, un article spécial
sous le titre : « De l’Art », reproduit dans le recueil : Vingt
années, p. 334-354 (Œuvres, t. XIV).

Ces dernières années, la question de l’origine de l’art a été
étudiée d’un point de vue marxiste par Hausenstein, Die Kunst
und die Gesellschaft (L’art et la société), Munich 1916, et par
Lu Merten : Wesen und die Veranderung der Künste (L’es-
sence et les transformations de l’art), 1920. Comparer Boukha-
rine : Théorie du matérialisme historique, p. 215-233 (D. R.).

(31) On sait qu’en automne 1905, certains marxistes russes
n’étaient pas de cet avis. Ils considéraient la révolution socia-
liste possible en Russie, comme si les forces productives de ce
pays avaient déjà été suffisamment développées pour une telle
révolution.

(32) Engels dit, dans son oûvrage sur l’origine de la famille,
que les peuples purement chasseurs n’existent que dans l’imagi-
nation des savants. Les tribus de chasseurs se livrent également
à la cueillette des fruits et des plantes. Mais, comme nous l’avons
vu, la chasse exerce une influence considérable sur l’évolution
des idées et des goûts de ces races.

(33) Ces idées ont été développées par Plékhanov avec plus
de détails dans son article : « La littérature dramatique et la
peinture française au xvi siècle, considérées du point de vue
de la sociologie » (reproduit dans le recueil Vingt années)
(Œuvres, t. XIV).

« Dire que l’art — de même que la littérature — est un
reflet de la vie, c’est exprimer une pensée qui, en dépit de

TIOTE!
        <pb n="128" />
        126 G. V. PLÉKHANOV

sa justesse, n’en est pas moins encore très vague. Pour com-
prendre de quelle manière l’art reflète la vie, il faut comprendre
la mécanique de cette dernière. Mais il est certain que, chez
les peuples civilisés, la lutte des classes est un des plus impor-
tants ressorts de cette mécanique. Et ce n’est qu’après avoir
examiné ce ressort, après avoir pris en considération la lutte
des classes et en avoir étudié les péripéties dans toutes leurs
variétés multiples, que nous serons en état de nous expliquer
à nous-mêmes d’une façon tant soit peu satisfaisante l’histoire
« spirituelle » de la société civilisée La « marche » des
« idées » de cette société reflète l’histoire des classes dont
elle se compose et des combats que ces classes se sont livrés
entre elles. (Vingt années, p. 323-324) (Œuvres, t. XIV).

En ce qui concerne les causes qui déterminèrent le succès
de la peinture de David, voir au même tome, p. 317-319.

W. Hausenstein, historien allemand de l’art, a consacré plu-
sieurs ouvrages à ce même thème (D. R.).

(34) Dans sa polémique contre les frères Bauer, Marx écrit :
« La philosophie française avancée et particulièrement le ma-
térialisme français du xvirr siècle étaient une lutte non seule=
ment contre la religion et la théologie existantes, mais aussi
contre la métaphysique du xvrr° siècle (et contre toute méta-
physique), contre celle de Descartes, de Malebranche, de Spi-
noza et de Leibniz, et en même temps « contre les institutions
politiques existantes &gt;. C’est un fait universellement reconnu
à présent.

(35) Nous rencontrons déjà cette référence à Sismondi dans
l’article bien connu de Plékhanov : « Quelques mots pour la
défense du matérialisme économique », lettre ouverte à V. Gol-
tzev (reproduite dans le recueil Vingt années), (Œuvres, t. VI).

D’après Sismondi, « en France, sous le règne de Philippe V,
les romans français, qui seuls étaient alors lus à la cour et
dans les châteaux, modifièrent les mœurs nationales en mon-
trant à la noblesse à quoi elle devait aspirer, comme à la per-
fection ». La littérature influença les mœurs. Mais d’où était-
elle sortie elle-même ? A quelle cause les romans de chevalerie
devaient-ils leur existence ? La réponse est claire : « les romans
de chevalerie devaient leur existence à celle des mœurs de la
chevalerie ». (D. R.).

(36) Déjà Spinoza avait dit (Ethique, troisième partie, 2
théorème, annotation) que beaucoup croient agir librement, et
cela parce qu’ils connaissent leurs actes tout en en ignorant les
causes. « Ainsi, l’enfant croit qu’il veut du lait de sa propre
volonté, le petit garçon courroucé, qu’il veut sa vengeance, le
pusillanime, qu’il veut fuir ». La même pensée a été exprimée
par Diderot, dont la doctrine matérialiste était un spinozisme
dégagé de son enveloppe théologique.
        <pb n="129" />
        Table des matières
PRÉFACE 2.200000 000000000000 010000 CUS 5
LES QUESTIONS FONDAMENTALES DU MARXISME ........ 11
DES « BONDS » DANS LA NATURE ET DANS L’HISTOIRE 87
DIALECTIQUE ET LOGIQUE ......000000 000000000000 97
NorEs .. °°... …u+-+ervase eee ee NO

nt
        <pb n="130" />
        IMPRIMERIE CENTRALE
5, Rue Erard - Paris (12)
        <pb n="131" />
        BIBLIOTHÈQUE MARXISTE
D. RiAzANov .... Marx et Engels .......... 12 Frs
G. PLÉKHANOV .. Les questions fondamentales
du markisme ...... 9 »
Pour paraître à la suite :
N. BOUKHARINE .. La théorie du matérialisme historique.
K. Marx ........ Le Dix-Huit Brumaire de Louis Bona-
parte.
K. Marx homme, penseur et révolutionnaire.
(Recueil d'articles et de discours).
N. BOUKHARINE .. L'économie mondiale et l'impérialisme.
Dernières publications
J. REED ......... 10 Jours qui ébranlèrent le
monde... .….……......-. 25 Fre
LÉBÉDINSKy ...... La Semaine ........…..… 7,50
P. SEMAOËEN ...... L'Indonésie a la parole... : »
EDITIONS SOCIALES INTERNATIONALES
3, Rue Valette, Paris (V°)
CHÈQUE PosTar. 974.41
        <pb n="132" />
        La

Dialectique et logique
, philosophie de Marx et d’Engels n’est pas seule-
june philosophie matérialiste, elle est le matérialisme
tique. Mais on s’élève contre cette doctrine en disant
èrement, que la dialectique en elle-même ne résiste
| la critique et, deuxièmement, que, précisément, le
lalisme est incompatible avec la dialectique. Exami-
ces objections.

: ! lecteur se souviendra probablement comment M.
dein expliquait, par l’influence nocive de la dialec-
‘ce qu’il appelait les « erreurs » de Marx et d’Engels.
gique habituelle s’en tient à la formule : « oui est
t non est non », alors que la dialectique lui donne une
diamétralement opposée : « oui est non, et non est
Ayant cette dernière formule en aversion, M. Berns-
sifirmait qu’elle est susceptible d’induire aux tenta-
et aux erreurs les plus dangereuses. Et il est probable
énorme majorité de ce qu’on appelle les lecteurs ins-
étaient d’accord avec lui, car la formule : « oui est
it non est oui &gt;» est, apparemment, en contradiction
nte avec les lois fondamentales et immuables de la
e. C’est justement ce côté de la question qu’il nous
ixaminer ici.
is « lois fondamentales de la pensée &gt; sont au nombre

; dois : 1° La loi d’identité, 2° la loi de contradiction,

loi du tiers exclu.

5 loi d’identité (principium identitatis) dit : A est A

subjectum est prædicatum sui), ou A = A.

5 loi de contradiction : A n’est pas B, ne représente

7 forme négative de la première loi.
      </div>
    </body>
  </text>
</TEI>
