<?xml version="1.0" encoding="UTF-8"?>
<TEI xmlns="http://www.tei-c.org/ns/1.0">
  <teiHeader>
    <fileDesc>
      <titleStmt>
        <title>Premières notions d'économie politique</title>
        <author>
          <persName>
            <forname>Charles</forname>
            <surname>Gide</surname>
          </persName>
        </author>
      </titleStmt>
      <publicationStmt />
      <sourceDesc>
        <bibl>
          <msIdentifier>
            <idno>1755918933</idno>
          </msIdentifier>
        </bibl>
      </sourceDesc>
    </fileDesc>
  </teiHeader>
  <text>
    <body>
      <div>
        <pb n="1" />
        CAIN NOAA ATA TIN (TART ne
IIE EP EM ETT FETT eres

BIBLIOTHEQUE
[ 0SMOS

PETITE BIBLIOTHEQUE DE CULTURE GENERALE
Jab) faire}
IIB EEE

CHARLES GIDE
Professeur au College de: France
Protesseur honoraire de la Faculte
contin COO DEOL HE Par|s- weir.

P RE
N

{
F)’]

§ =»

3

4

MM * ER F S
B

4:8)
Fr Ns
INIMIE
POLITIOUFE
OF BN BE OE NE a

SE BD NEE A eee Sa mma b
Ll 8. B

(x ()
no

a ¥

ITTV

Nerv N

ho

7

fu:

is

No
13
AE BREN

b&gt;
S88, EDITFUR
“oe RUE ILIV
Nens. Faris

CIN AN AA A AE YAS AD
        <pb n="2" />
        <pb n="3" />
        =a Ri80000men"
oe,

BIBLIOTHEQUE-
((osmos

0000000006000 000000090R22A0R0000000000000000000 008% var ~~-

PETITE BIBLIOTHEQUE

AES

*
lear rrasnsenessscsssnastnss 8
OF
CULTURE GENERALE

APPIN
La Bibliothtque « Cosmos » a pour objet de permetire 3
chacun, par la lecture d'un seul petit ouvrage, de se faire une
idée exacte des questions qui, forment une science, A cet effet,
la rédaction des volumes de la Collection Cosmos a été con-
fiée, non a des spécialistes de la vulgarisation scientifique, mais
a des savanls, qui ont su, sans se départir d'un esprit haute-
ment scientifique, rester accessible a tous. La Collection Cosmos
n'exige du lecteur aucune connaissance spéciale préalable et
s'adresse 3 tous ceux, sans distinction, qui veulent ne pas
étre étrangers aux choses de l'intelligence. On trouvera dans
les petits livres qu'elle réunit un moyen commode d'acqué-
rir — et d'entretenir — ces clartés de tout qui, aujourd'hui
plus que jamais, sont le complément indispensable de I'édu-
cation, L'étudiant y aura recours au début pour embrasser
dun coup d'eeil la matiére qu'il se propose d’approfondir :
on a souvent recommandé ceite vue de l'ensemble précédant
l'examen attentif du détail. Le spécialiste méme s'y intéressera
par curiosité de connaitre ce qu'on a pu exposer d'une science
en si peu de pages,

Aux amis, aux conseillers de la jeunesse, il convient pareil-
lement de signaler la Bibliothtque « Cosmos », qui mérite, a
tous égards, de retenir leur attention. En fajsant connaitre
dans les milieux ‘auxquels va leur sollicitude les petits ouvrages
clairs, précis et fortement pensés dont elle se compose, ils
contribueront a y développer ce golit du savoir, qui est une
source de grandeur pour un peuple,

LF
_———_—_— soon soit
Cit a .e 88sasancesaessna: 000 000000000800300000000000000008 8508005086000008088800se Sa
        <pb n="4" />
        PREMIERES NOTIONS

D’ECONOMIE POLITIQUE
        <pb n="5" />
        PRINCIPAUX OUVRAGES DU MEME AUTEUR

Principes d’ Economie Politique (22° édition francaise,
27 en langues étrangéres) (Librairie Tenin.)
Cours d’ Economie Politique (en 2 vol.), 6° édition. (Li-
brairie Tenin.)

Les Institutions de Progrés Social, 5° édition, (Librairie
Tenin.)

Les Sociétés Coopératives de consommation, 3° édition.
(Librairie Tenin.)

Histoire des Doclrines Economiques (en collaboration avec
M. Charles Rist), 3° édition. (Librairie Tenin.)
Des Institutions en vue de la Transformation oy de U'Abo-
lition du Salariat. (Librairie Giard.).
        <pb n="6" />
        C HAR LE S

GG 1 DF
PROFESSEUR AU COLLEGE L-pE FRANCE
PROFESSEUR HONORAIRE A LA FACULTE DE DROIT DE PARIS
gt BENE ee a EE NE

PREMIERES

NOTIONS
D’ECONO®
POLITIQOU’
EE BE PT TE ee me we re ee rv I ey ee Er

TOE ee me EWE ON DOR BOW RE RS BN MN BR

ALBIN MICHEL,
e 22. RUE

EDITEUR
- PARIS

MUYGHENS, 22
        <pb n="7" />
        <pb n="8" />
        AVANT-PROPOS

En écrivant ce petit livre nous ne mous sommes
point proposé de donner un résumé de la science
économique, ni moins encore de rédiger un memento
pour les étudiants — mats, nous adressant a ceux
qui n’ont jamais étudié I' Economie politique, nous
voudrions simplement éveiller en eux le désir de
Papprendre.

Qn re trouvera donc ici presque point de défi-
nitions, ni de discussions, ni d’ exposé des questions
actuelles. mais seulement quelques apercus sur les
origines et I'évolution des notions sociologiques pri-
mordiales — une douzaine tout au plus qui cons-
tituent la frame de I'Economie politique — com-
ment elles se sont peu a peu formées dans les
esprits et réalisées dans les institutions.

CHARLES GIDE.
        <pb n="9" />
        EE

Notions d’Economie Politique

CHAPITRE PREMIER

LES BESOINS ET LE TRAVAIL

Dans la nouvelle génération, celle qui revient de
la guerre et celle qui n'y est pas encore allée, il y
a une grande avidité de s'instruire — tout au
moins dans les questions pratiques, car peut-
étre pourrait-on constater avec regret quil y a
plutét une certaine indifférence pour la culture
générale et pour les questions théoriques.

Comme I'indique son titre, ce petit livre n’a
d’autre prétention que de donner des notions. pri-
maires d’économie politique. Il semble qu’elles
solent plus faciles &amp; acquérir quand il s'agit de
science économique que de toute autre science,
parce que les faits économiques sont ceux qui nous
        <pb n="10" />
        [35

PREM IERES NOTIONS
touchent de plus pres et qui sont entremélés a la
trame quotidienne de notre vie.
Pourtant tel n'est pas le cas. Les faits écono-
miques ont été. tellement enchevétrés par I’évo-
lution qu'ils forment aujourd’hui un écheveau dans
lequel il est extrémement difficile de découvrir le
bout du fil pour le dérouler. Pour cela, la meilleure
méthode 3 suivre c'est de remonter a l'origine pre-
miere de ces notions économiques.
On a souvent I’habitude, pour expliquer I’écono-
mie politique, de reprendre l'histoire de Robinson.
Et quoique certains économistes ou autres se mo-
quent de ce qu’ils appellent les Robinsonades,
elles ne sont certainement pas a dédaigner quand
il s’agit de découvrir I'action spéciale de telle ou
telle cause. C'est une fagon de remplacer 'expéri-
mentation qui a donné de si merveilleux résultats
dans les sciences physiques ou naturelles, mais qui
est impossible dans les sciences sociales. Ainsi nous
pratiquons une experience, non pas réelle, mais ima-
ginaire. Nous prenons un homme, nous le mettons
dans une ile, seul, et nous cherchons comment il
se comportera.
Mais quand il s’agit de remonter a l’origine des
        <pb n="11" />
        © ECONOMIE POLITIQUE

i3

phénomeénes économiques, 1'ile de Robinson ne
nous enseignera pas grand’chose, car Robinson
n’était pas du tout un primitif. Il apportait dans
son ile toutes ses connaissances acquises, de vraies
richesses intellectuelles, et méme beaucoup de r11-
chesses positives qu'il avait sauvées du naufrage.
Peut-étre les enfants — les petits enfants —
pourraient-ils mieux nous instruire. La psychologie
enfantine pourrait étre extrémement utile pour élu-
cider certains phénomeénes économiques et je crois
qu'on a eu tort de négliger de 1’étudier a ce point
de vue. Néanmoins le petit enfant se trouve, lui
aussi, dans des conditions aussi factices, quoiqu= a
I'inverse, que celles de Robinson. Car on peut dire
que c est un parasite, un amour de parasite si vous
voulez, mais tout de méme il se trouve bien dans la
situation que ce mot exprime; 1l regoit tout et ne
donne rien en échange, que son sourire ou ses
baisers, ce qui, dans I’ordre économique, est insuf-
fisant.
Cherchons ailleurs : il y a les animaux. Cest
chez eux que nous trouverons les premiers germes
des phénomeénes économiques et méme des lois éco-
nomiques qui gouvernent les hommes, car I'écono-
        <pb n="12" />
        PREMIERES NOTIONS
mie politique a bien ses racines dans la biologie :
c'est un des chapitres de histoire naturelle, celle
du genre homo.

LES BESOINS

Nous trouvons chez tous les animaux
des besoins : or, c'est ici le point de départ de toute
I’économie politique. Chez les animaux ces besoins
ne sont pas trés nombreux, ils se réduisent méme A
deux : le besoin d’alimentation, qui tient presque
"unique place dans leur vie, et aussi, ne 'oublions
pas, le besoin du logement. C'est le Christ qui a
dit lui-méme : les renards ont des tanitres et les
oiseaux ont des nids. Il n'y a pas d’animal, en
effet, qui n’ait un domicile, si modeste soit-il, mais
qui répond a ses besoins.

Et ne faisons pas les fiers, car ce sont ces
mémes besoins qui tiennent la plus grande place
dans la vie de I'homme. Si vous prenez les budgets
des familles ouvrieres, vous constaterez que l'ali-
mentation représente les deux tiers 3 peu prés du
budget — de 60 &amp; 65 % suivant qu'il s agit
d'une famille plus ou moins riche. Le logement
absorbait naguére 15 2 16 % (et demain combien
plus!) du budget de la famille ouvriere, en sorte
        <pb n="13" />
        D'EGQONOMIE POLITIQUE
que les deux réunis représentent 80 %, peut-étre
90 % du budget des (classes ouvrieres. Que leur
reste-t-1l pour tous les autres besoins qui éldvent
’homme au-dessus de I’animal ?

Naturellement, chez les animaux, le besoin du
vetement n’existe pas. Ils n’en ont que faire, puisque
la nature y a pourvu et quelle les a habillés
magnifiquement, si magnifiquement méme que c'est
nous, les hommes (et les dames surtout) qui vivons
des défroques du monde animal, de leur peau, de
leur laine, de leur fourrure, de leurs plumes et
de leurs vieilles dents (que nous nommons ivoire) ,
enfin de tout ce qu’ils ont porté durant leur vie.
Pourtant il semble, quand on y regarde de pres,
qu'il y ait déja, chez les animaux, certains besoins
esthétiques, car il y a certaines espéces qui se
plaisent aux objets brillants. Il y a une perdrix en
Asie qui se fait des décorations d’appartements en
suspendant aux arbres qui I’entourent les verro-
teries qu'elle peut trouver. Et ce qui est bien dign~»
de remarque, c'est que ce besoin de la parure, qui
semblerait ne devoir venir qu’au dernier terme de
Iévolution, apparait dans histoire de I'espece hu-
maine tout de suite aprés L’alimentation et le loge-
        <pb n="14" />
        16

PREMIERES NOTI ONS
ment, et avant le vétement, car chez les sauvages,
on se préoccupe de parure avant de songer a s’ha-
biller et on peut méme dire qu’ils ne s’habillent que
pour « se faire beaux ».
Voila les besoins des animaux; quoiqu’ils suffi-
sent a remplir leur vie, ils sont bien réduits.
Faut-il en tirer une lecon pour nous et dire que
les hommes aussi devraient réduire leurs besoins
au minimum? C’est un sujet de méditation qui dé-
passerait de beaucoup les limites de cet opuscule.
Bornons-nous a mettre en garde contre un malen-
tendu. Certes, « la vie simple » n'est pas seulement
un idéal moral, elle est aussi, tout spécialement 3
I’heure actuelle, un devoir économique impérieux.
Mais gardez-vous de voir dans cette recomman-
dation de la vie simple un conseil de retourner a
la vie animale en réduisant nos besoins i ceux de
I'alimentation et du logement! Vivre simplement,
ce nest pas consacrer toute notre vie a nous oc-
cuper de notre table et de notre appartement] C’est
tout au contraire réduire au minimum ces besoins
animaux, surtout le premier, et les remplacer par
des besoins d'un ordre supérieur, intellectuels et
moraux, qui n’exigent pas de grandes dépenses ni
        <pb n="15" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE

7

un grand luxe, mais peuvent mieux remplir la vie.
La vie simple, ce n’est pas supprimer le luxe; c’est
remplacer le luxe matériel par le luxe spirituel, et
cecl n’a aucun rapport avec l'économie des ani-
maux.

LE TRAVAIL

Maintenant, voyons comment les ani-
maux satisfont a leurs besoins. Est-ce par le travail ?
Pas tous, car on ne saurait le dire des herbivores par
exemple : brouter n’est pas travailler. Pourtant on
peut bien dire que ceux qui vivent de graines, de
baies ou de racines, et qui doivent fureter un peu
partout pour faire une cueillette fructueuse, tra-
vaillent. En tout cas, il faut le dire des espéces
carnivores : elles travaillent au sens exact du mot.
Toute leur vie est remplie par la’chasse ou la péche,
qui sont bien des travaux, et méme des travaux exi-
geant des efforts physiques énormes. Et I’espéce
humaine durant des millénaires nen a guére prati-
qué d’autres que ces trois-1a : cueillette, chasse et
péche.
Si nous passons de I'alimentation au logement,
nous voyons que chez les animaux ce besoin exige
        <pb n="16" />
        I'S
PREMIERES NOTIONS
non seulement des travaux mais de véritables rmé-
tiers, merveilleusement variés. Déja Ioiseau est, a
cet égard, beaucoup plus avancé que les mammi-
feres. Vous savez avec quel art et quel amour il
fait son nid et combien sont variés les nids des
oiseaux. Il y a méme des oiseaux qui font leurs nids,
comme le loriot, en cousant des feuilles ensemble.

Mais c’est surtout dans le monde merveilleux des
insectes que nous admirons la variété des métiers :
les uns sont fouisseurs, d’autres travaillent le bois,
d'autres la terre, d'autres les pierres; il y en a qui
sont fossoyeurs — les nécrophores. Une espéce
d’abeille tapisse son nid de pétales de fleurs. Il n’y
a guere de différence entre les métiers des animaux
et ceux des hommes, sinon que chaque espéce ne
fait qu'un métier tandis que I’espéce humaine les
réunit tous.
Cependant, entre le travail des animaux et le
travail de ’homme, il semble qu'il y ait une autre
différence. et celleci si essentielle qu'on peut se
demander si le premier mérite méme le nom de
travail? La caractéristique du travail de ’homme,
de tout temps, c'est I'effort, la peine : « Tu tra-
vailleras a la sueur de ton front. » Peut-on dire des
        <pb n="17" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE

HIV.)

wl

animaux qu’ils travaillent a la sueur de leur front?
Ce n'est pas seulement au sens métaphorique que
cette phrase parait absurde : c’est au sens réel. Il
ne semble pas que leur activité ait le caractére
d’une tiche, comme pour I’homme, mais elle pa-
rait plutot une fonction naturelle. Il semble que
'oisean fasse son nid comme il gazouille et que
’abeille fasse son miel comme elle bourdonne; on
ne se la représente pas bien chaque matin se disant :
Allons faire notre tiche quotidienne! Le travail,
pour eux, parait un exercice, un mode de vivre —
ce que devait étré, d’apres le récit de la Gengse,
le travail de I’homme avant la chute, dans le jar-
din I’Eden oli il n’avait qu’a cueillir les fruits des
arbres — et comme si les animaux, n’ayant pas été
englobés dans la chute, avaient conservé le privilege
divin du travail joyeux. Mais il a été perdu pour les
fils I’Adam et ce n'est pas a tort qu'on a défini
’homme : un animal paresseux.
Pourtant ’homme ne se fait pas faute de dire
que ce sont les animaux qui sont des paresseux!
Serait-ce vrai pour les animaux domestiques que ce
serait bien excusable, puisque ceux-ci n’étant que
des esclaves n'ont a fournir qu'un travail d’esclave.
        <pb n="18" />
        PREMIERES NOTIONS
Et pourtant, méme pour ceux-ci, quelle injustice
quand on pense a |’activité que dépense le chien
a la chasse, courant toute la journée, haletant,
pour rapporter le gibier a son maitre, ou le boeuf
a la charrue, le cheval sous le harnais! Quel est le
patron qui ne serait heureux d’avoir aujourd’hui des
salariés qui ne fussent pas plus paresseux que ces
fidéles compagnons de travail ?

Quant aux animaux libres, il est vrai que lors-
qu’ils ont pourvu a leurs besoins qui sont trés
simples, comme je viens de le dire, ils ne sentent pas
le besoin de se livrer a des efforts supplémentaites.
Par conséquent, ils se reposent; cela ne veut pas
dire qu’ils soient paresseux, cela veut dire qu'ils
ne font que ce qu'il est nécessaire de faire.
Resterait a savoir pourquoi le travail, pour
I'homme, n'est pas aussi joyeux et aussi facile que
pour ’animal? Pourquoi a-t-il le caractére d'une
condamnation? On ne se I'explique que trop quand
il s’agit du travail sous lequel a gémi ’espéce hu-
maine pendant des siécles — travail de I’esclave,
travail du serf — et méme pendant les temps mo-
dernes et jusqu'a une date récente, le travail du
salarié,
        <pb n="19" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE
Mais ce qui complique le probléme, c'est quill
en est de méme pour le travail libre. La preuve,
est l'institution méme de I'esclavage. Il est évident
que les anciens qui ont inventé I'esclavage étaient
des hommes libres, et s'ils ont eu I'idée de faire
travailler d'autres hommes pour eux, c'est donc
qu’ils répugnaient méme au travail libre!
C’était bien pour se soustraire a une corvée, de
méme qu'il y a un demi-siecle, sous le régime de la
conscription, les gens riches se payaient des rempla-
cants qui faisaient leur service militaire a leur place.

On s'est demandé si on ne pourrait pas faire du
travail de I’lhomme un mode d’activité normale, une
joie. Sully-Prudhomme a dit :

1 Jétais Dieu,
De beaux fruits sans écorce
Miiriraient.
Le travail ne serait plus qu'un jeu
Et nous n’agirions plus que pour sentir nos forces
Si j'étais Dieu.

Eh bien ! si j’étais Dieu, jy regarderais a deux
fois avant de donner satisfaction &amp; ce veeu du pocte.
Je ne serais pas bien slir que je rendrais service a
        <pb n="20" />
        Zl
PREMIERES . NOTIONS
I’humanité en faisant du travail «un jeu», et
méme en en faisant une simple fonction naturelle
comme celle des animaux.
Prenons garde, en effet, que cette idée de peine,
de contrainte, attachée au travail, a été la source
de la civilisation elle-méme. Elle a été la loi du
monde, car c’est grace a elle que I’homme, pré-
cisément parce qu'il n’aime pas travailler, cherche
tous les moyens —— utilisation des lois natu-
relles, machines, association, division du travail —
3 diminuer sa peine (c'est ce qu'on appelle la. loi
du moindre effort ou, en termes plus savants, le
principe hédonistique, lequel est le fondement de
toute I’économie politique) . Comme on I’a trés bien
dit, 'homme travaille prodigieusement pour s’éviter
de travailler — exactement comme vous avez enten-
du dire qu’on avait fait la guerre actuelle pour ne
plus avoir a faire la guerre — mais il ne parait pas
y avoir beaucoup mieux réussi. Il joue ainsi, semble-
t-1l, le role de dupe, en accumulant des travaux
d’Hercule pour diminuer sa tache! Mais ce role de
dupe, que la nature lui fait jouer, est une bénédic-
tion. Heureuse déception du but qui fuit devant lui,
et qui s’arréterait du jour ou le travail ne serait
        <pb n="21" />
        D'’ECONOMIE POLITIQUE
plus que le bourdonnement de I’abeille ou le ga-
zouillement de ['oiseau, ou ne serait plus que
ce qu'un socialiste que j'ai beaucoup aimé, Fou-
rier, voulait réaliser sous le nom de « travail at-
trayant )».
Ne regrettons donc pas que pour les hommes le
travail soit autre que pour les animaux, quill ait
cessé d’étre une simple fonction naturelle; ne
souhaitons pas non plus qu'il devienne une forme
de sport, car alors il serait improductif. Mais sui-
vons-le avec sympathie dans cette longue et pénible
ascension a chaque étape de laquelle il s’ennoblit,
ne connaissant d’abord d’autre mobile que le
fouet, puis la contrainte, déja sous une forme
adoucie mais qui n’en est pas moins la nécessité de
gagner le pain quotidien, puis I'intérét personnel
qui réclame une part de plus en plus large des fruits
du travail; et quand le travail s’élévera enfin 3 la
dignité de service social, alors il ne comportera plus
d’autre mobile que le bien public et le devoir de
solidarité.
Au reste, cette €évolution du travail, devenu ser-
vice social, parait déja réalisée dans certaines so-
ciétés animales : assurément on peut dire de
        <pb n="22" />
        PREMIERES NOTIONS
I’abeille qu'elle travaille non pas pour elle mais
pour la ruche, et sans doute en a-t-elle conscience.

LE CAPITAL
SR ——

Voila pour les origines du travail, mais
voici une autre notion qui apparait déja chez les ani-
maux : c'est celle de la propriété. Propriété est un
mot trop ambitieux ici, car il est tout chargé de sens
par une évolution multi-séculaire; disons simple-
ment 1’appropriation; c’est-a-dire ce fait de I'étre
vivant de voir dans le monde extérieur certains
objets qui semblent répondre a ses besoins, qui
excitent chez lui le désir et qu'il cherche alors a
s’approprier, a « faire siens » dans le sens profond
du mot. Or, le premier acte d’appropriation pour
faire une chose sienne, c'est de |’absorber. de la

consommer.
Il suffit de regarder les petits enfants. Comme ils
serrent dans leurs petits poings I'objet qu'on leur
donne et comme ils crient ou pleurent quand on
veut le leur enlever! Ils ont I'instinct de I’appropria-
tion au plus haut degré. Comment I’expriment-ils?
En portant l'objet 4 la bouche pour I’avaler, parce
qu'il n’y a pas de meilleur moyen pour s’approprier
une chose que de I'absorber, de I'ingérer. C'est ce
        <pb n="23" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE
que font aussi les animaux. Ils connaissent aussi
"appropriation sous cette forme de la consom-
mation immédiate.
Voici ce que dit un naturaliste anglais, Thomp-
son Selton (dans un article du Century Magazine,
février 1908, sur les mocurs des animaux) :
« Je m’amusais un jour a jeter des noisettes a
des écureuils; la noisette tombait sur le sol, n’appar-
tenant encore a personne. Alors tous les écureuils
se précipitaient a la fois pour s’en emparer. Mais
le premier qui en avait pris possession en' la saisis-
sant avec ses dents était considéré comme le pro-
priétaire légitime. Au bout de quelques secondes,
son droit ne pouvait plus étre mis en question. »

Ici ce n’est encore I’appropriation que sous forme
de consommation. Mais voici un degré de plus. Il
est possible que I’animal ne consomme pas tout de
suite I’objet et le mette de coté. Il y a des animaux
qui le font, surtout I’écureuil; le chien également.
C’est a ce moment-la, quand il s’agit de I'objet
qui ne peut pas étre consommé immédiatement,
que commence la véritable possession, dans ce sens
qu'elle porte sur un objet qui est séparé du sujet
        <pb n="24" />
        6s

PREMIERES NO TIONS
et peut se trouver 3 une distance plus ou moins
considérable de lui.
Ecoutons encore notre naturaliste anglais :
« S’1l (Pécureuil) avait faim, il mangeait aussi-
tot la noisette; sil n’éprouvait aucun besoin de
prendre de nourriture, il la faisait tourner trois ou
quatre fois dans sa bouche et allait la cacher
ensuite dans son magasin de provisions d’hiver. »
Et pourquoi la faisait-il tourner trois ou quatre
fois dans sa bouche ? Exactement comme le petit
enfant dont je parlais tout a I’heure, qui porte
immédiatement l'objet a sa bouche parce qu'il
voudrait I'avaler. Toutefois, I’écureuil est plus in-
telligent que le petit enfant. Il sait bien qu'il ne
peut avaler sa noisette sans la casser. Alors il la
met dans sa bouche « afin qu'elle soit imprégnée
de son odeur et ainsi facile a reconnaitre par les
autres et par lui-méme quand elle sera dissimulée
dans une cachette ou il la retrouvera ». Il y met
son sceau de propriété par un geste qui constitue
une prise de possession (mancipatio, diront plus
tard les jurisconsultes de Rome).

Voila comment I’appropriation commence : c’est
au moment ou elle se détache de la consommation
        <pb n="25" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE

27

proprement dite pour se continuer sous la forme
d’épargne, d’approvisionnement.

Mais la propriété s’affirme encore chez les ani-
maux sous une autre forme, celle-ci bien humaine,
et qui est le vol. Les animaux se volent souvent les
uns les autres : les faucons pécheurs qui volent le
poisson pris par un autre et qui se font ainsi une
spécialité de parasites; et dans le monde des in-
sectes, le frelon. C'est le sentiment de la propriété
tres caractérisée. On connait le mot fameux de
Proud’hon : La propriété, c'est le vol. La for-
mule peut étre assurément discutée, mais elle de-
vient indiscutable si on la retourne et qu'on dise :
le vol, c’est la propriété. Il est clair, en effet,
que s'il n’y avait pas de propriétaires, il n'y aurait
pas de voleurs. Or, les animaux ont parfaitement
le sentiment que I’objet volé par eux est la propriété
d’autrui.
Les animaux n’ont pas seulement le sentiment de
[appropriation individuelle des objets de consom-
mation. Ils I'ont aussi pour leur logement : I’abeille
défend sa ruche, I'oiseau défend son nid, comme
le chien défend sa niche, sans parler aussi de la
facon dont il défend la propriété de son maitre.
        <pb n="26" />
        2}

A
PREMIERES NOTIONS
Ils ont aussi la conception de la propriété collec-
Eve. Bien connue est histoire des chiens de Cons-
tantinople que les Jeunes-Turcs ont déportés dans
une ile pour les y faire mourir de faim, ce qui est
bien une des plus vilaines choses qu'ils aient com-
mises. Ces chiens avaient leurs quartiers spéciaux,
et il était interdit 3 I’habitant d'un quartier de venir
dans un autre. S’il s’y hasardait, toute la meute
du quartier se mettait aux trousses de l'intrus et le
pourchassait jusqu’a la frontitre a laquelle elle
s’arrétait, reconnaissant que c’était, quoique invi-
+ible, la limite de son territoire.

Chez nous, espece humaine, la propriété prend
généralement la forme du capital. Cette notion du
capital se retrouve-t-elle dans les especes animales?
Oui et non. Qui, si 'on s’en tient au capital sous
la forme la plus simple, qui est I’approvisionnement
mis en réserve et destiné a étre consommé au cours
d’un certain laps de temps. [.’écureuil a des caches
dans lesquelles il met ses noisettes. Méme il ap
plique déja le principe qu’ont les péres de famille
chez nous, capitalistes, et qui est de ne pas mettre
« tous ses ceufs dans le méme panier », c’est-a-dire
de ne pas placer toutes ses valeurs sur une méme
        <pb n="27" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE

od al

47

entreprise; 1’écureuil a plusieurs caches, alin que
si I'une est perdue il lui en reste d'autres. Il y a
la un sentiment de prévoyance étonnamment carac-
térisé. Est-il besoin de parler de la ruche de I'abeille
et des provisions de miel qu'elle: accumule? ou des
greniers de la fourmi? On parlait tout a l'heure
des animaux paresseux, ce n'est pas |'opinion de
Salomon qui dit dans les Proverbes : « paresseux,
va trouver la fourmi et elle t'instruira ».

Mais ce qui caractérise le capital, c'est que la
richesse épargnée a pour destination de servir a pro-
duire une richesse nouvelle.
Revenons un moment 3 Robinson. Quand Ro-
binson faisait ses provisions, tout comme |’écureuil,
'abeille ou la fourmi, ce n’étaient pas seulement
en vue de les consommer pendant Ihiver et de les
garder pour les mauvais jours, mais surtout afin de
lui permettre de fabriquer a loisir des instruments,
par exemple de construire sa barque. Pendant qu'il
construisait cette barque il ne pouvait aller a la
chasse, et par conséquent il n’aurait pu la construire
s'il n’avait eu des provisions d’avance qui le libé-
raient de la tiche quotidienne. Voila pourquoi les
        <pb n="28" />
        30
PREMIERES NOTIONS
srovisions de Robinson étaient vraiment un capital,
c’est-a-dire un instrument de production.
Or il ne semble pas que tel soit le cas pour les
animaux : ces provisions de I’écureuil, de 1’abeille
ou méme de la fourmi, ne semblent ire que de la
thésaurisation, c’est-a-dire une richesse mise en ré-
serve uniquement pour étre consommeée.
Il vy a aussi une autre conception du capital :
le capital fixe comme on 'appelle en économie
politique (par opposition au capital circulant dont
nous venons de parler), c’est-3-dire les instruments,
les machines, les travaux d’art. Les trouvons-nous
chez les animaux? On dit généralement que non.
On définit méme homme : le fabricant d’ins-
truments (tool-maker). Il est vrai que [animal
n’a pas fait d’instruments, mais c’est peut-étre pour
la méme raison que celle que j’indiquais tout a
’heure a propos du vétement : c'est parce qu'il n’en
a pas besoin. En effet, pour la seule industrie a
laquelle il s’adonne, la chasse, la nature I'a ma-
gnifiquement doté d’armes, tant chez les mammi-
feres et les oiseaux que chez le peuple innombrable
des insectes. Et quant a l'industrie du logement,
s'il est vrai que la nature n’ait donné aux mammi-
        <pb n="29" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE

-

teres que les ongles des animaux fouisseurs ou aux
oiseaux un bec assez mal approprié, par contre
elle a donné aux insectes des instruments trés com-
pliqués et qui dépassent méme ceux des hommes;
il n'y a pas de taricre, de scie, de seringue, de
poingon, d’aiguille, qu'on ne trouve dans ce monde
effrayant et qui ne soit employé a une foule de
travaux. A quoi bon pour eux s’ingénier a trouver
mieux? Et pourtant, il n’est pas absolument exact
d’affirmer qu'il n’y a point d’animaux qui sachent
créer des instruments : beaucoup d’entre eux
doivent fabriquer des piéges pour prendre le gibier.
Est-il besoin de parler de la toile de ’araignée? Ce
nest pas un vétement ni un logement, c’est un pitge,
comme le filet du chasseur ou du pécheur. Il y en a
d’autre : par exemple, la fosse creusée par le
fourmi-lion, trappe dans laquelle il sait faire tom-
ber le gibier qui passe pres de lui en lui jetant du
sable dans les yeux.
Si donc on veut poser la limite qui sépare I’ani-
malité de ’humanité, ce n’est pas dans la fabrica-
tion des outils qu'il faut la chercher, puisque les
animaux la connaissent dans une certaine mesure
— mais on pourr=* la placer a I'invention du feu.
        <pb n="30" />
        5a
PREMIERES NOTIONS
C’est une chose curieuse que les animaux
n’aient jamais inventé le feu, d’autant plus qu’ils
’aiment beaucoup. Il n'y a qu’a voir comment un
chien ou un chat se prélasse au foyer du salon ou
de la cheminée de la cuisine et comment, lorsque
les caravanes parcourent le désert ou la forét, les
animaux sauvages se pressent autour du cercle de
feu qui les attire tout en les terrifiant. Mais ni parmi
ceux qui se chauffent au foyer, ni parmi ceux dans
les yeux desquels se reflétent avec les lumigres du
brasier toutes les terreurs de I'inconnu, il n'y a eu
de Prométhée!

On dit souvent qu'il n'y a pas de fumée sans
feu — on peut dire encore mieux qu'il n'y a jamais
eu de feu sans homme. Le jour oll quelque part,
en Afrique, on trouvera un cercle de singes assis
autour d'un feu qu’ils auront allumé, ce jour-la
I’homme pourra saluer en eux ses fréres, mais
jusqu’alors Je premier feu jailli des mains de
Prométhée resplendira sur toute la race humaine,
comme cette aigrette de lumiere que les légendes
d’Orient posent sur le front des Génies.
C'est donc le moment de prendre congé de ceux
qui nous ont servi jusqu'a présent d'instructeurs
        <pb n="31" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE
dans ces premiers éléments de la science écono-
mique. Pour eux, Initiation a économie politique
ne va pas plus loin. Nous les laissons en chemin.
L’espéce humaine va devenir riche, mais eux de-
meureront de pauvres diables.
        <pb n="32" />
        <pb n="33" />
        CHAPITRE II

L’ECHANGE ET LA VALEUR

Nous ne sommes encore que sur le seuil de 1’éco-
nomie politique, car I’économie politique propre-
ment dite ne commence que quand I’homme vit
Spy P
en societe,
L’économie politique, comme le mot méme I'in-
dique, n'est pas la science de individu isolé, est
une science sociale. Le mot « économie politique »,
dans son étymologie, vient de trois mots grecs qui
veulent dire : la maison, la loi, la cité. La cité pour
les Grecs était la méme chose que la nation,
en sorte que la traduction littérale serait : les lois
du ménage national.

COMMENT
SE FORME
L’ECHANGE

Cependant, pour que des rapports écono-
miques se forment, il suffit qu'il y ait deux
hommes en présence. Du jour ott Vendredi

vient trouver Robinson dans son ile, vous savez

Pe
        <pb n="34" />
        i 6
PREMIERES NOTIONS
combien, a partir de ce jour-la, le roman devient
plus intéressant : c'est qu'il se rapproche davantage
de la vie.

k

Pourquoi? Parce qu’a deux peut se manifester
ce premier acte qui est le grand fait de la science
économique, qui, méme pour certains auteurs, la
constitue tout entiere : ['échange.
Cependant, I’échange ne pourrait-il exister
méme pour individu isolé? Ne peut-on dire que
pour ’homme, méme seul, tout acte de production
est, dans un sens, un échange puisque par notre
travail nous échangeons notre peine, notre temps,
contre un résultat attendu, escompté? Il y a, dans’
tous les pays, des légendes qui racontent histoire
de "homme qui a vendu son dme au diable; ‘c'est
une sorte d’échange, si 1’on veut.
Mais ce n'est la qu'une subtilité de raisonne-
ment par lequel, aprés coup, pour ainsi dire, nous
projetons dans notre for intérieur, pour I'expliquer,
I'image des phénomeénes empruntés au monde exté-
rieur.
Revenons donc a I’échange économique. Celui-ci
ne commence réellement que quand il s’agit d'un
        <pb n="35" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE

29

objet approprié. L.a premiere « richesse », den-
nons-lui son vrai nom, n’apparait pour la premiere
fois — ne fiit-ce que le miel de la ruche ou les
noisettes entassées par 1’écureuil — que lorsqu’elle
se détache de ia personne et forme un bien appro-
priable pour autrui. Et aussitét ces biens devien-
nent un objet d’envie pour tous ceux, hommes ou
bétes, qui n’en ont point.

Mais comment ces étres qui désirent s’approprier
ce bien y parviendront-ils? Ils le voleront. Lie vol
est le premier acte économique et la preuve, c'est
que I’échange est inconnu des animaux tandis que
le vol est pratiqué par eux, nous I’avons dit déja.
Je ne parle pas seulement du vol fait a leurs
maitres par les animaux domestiques, mais du vol
qu'ils se font entre eux, entre camarades, dans
toutes les espéces animales et qui est extrémement
fréquent. Les pauvres richesses des animaux, 1'os
caché par le chien dans sa niche, le miel accumulé
dans la ruche, tout cela fait I’objet de la convoitise
des autres animaux et, pour se I'approprier, ils ne
connaissent qu'un moyen qui est le plus simple.

Je n’ai pas besoin de vous dire qu'il en est de
méme dans I'espéce humaine, que c’est bien ainsi
        <pb n="36" />
        PN
PREMIERES NOTI ONS
que cela a débuté, que pour les hommes le vol a
précédé de longtemps I'échange et qu'il y a eu
dans les sociétés humaines des pillards et des pirates
longtemps avant qu'il y efit des marchands. Fit
méme quand ceux-ci ont apparu sur la scéne écono-
mique, il était parfois assez difficile de les distinguer
de leurs prédécesseurs. Le vol, c’est déja une forme
de I'appropriation (ou de I'expropriation, si vous
voulez), qui est innée, instinctive chez les animaux,
comme je viens de le dire, tandis que I’échange,
au contraire, n'est nullement un acte instinctif!
C’est un acte raisonné et qui n'est pas 3 la portée
d'une intelligence primitive. Voici pourquoi : ¢’est
que I'échange suppose préalablement une dépos-
session volontaire. II faut que celui qui veut
échanger se dessaisisse de sa propriété pour la céder
a autrui. Or, ce dessaisissement est un sacrifice qui
répugne a la nature. Il n'y a qu’a voir si un petit
enfant se dessaisit volontairement de ce qu’on lui
a donné! On a beau lui dire : donne-le mol, je te
donnerai autre chose — il ne veut rien entendre et
si méme il finit par le licher, immédiatement il
demande a le reprendre.
        <pb n="37" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE

Fit comme on comprend cette répugnance au
dessaisissement, si I'on se reporte aux origines et
si ’on pense de quel travail, de quel labeur, objet
possédé était le produit pour ’homme primitif. C'est
la chair de sa chair! Si on lui demande de s’en
dessaisir, son premier mouvement est de sy refuser,
Pour comprendre cet état d’ame, il faut le cher-
cher a autre extrémité de 1’évolution sociale, non
chez le sauvage, mais chez I’artiste. On raconte de
"artiste italien, Benvenuto Cellini, qu'il était si
jaloux de ses ceuvres, ciselées avec amour, coupe ou

pommeau d’épée, qu'il lui arrivait d’aller poignar-

der celui a qui il avait vendu l'une d’elles pour la
q Pr
reprendre.
Au reste, il est beaucoup d’objets que nous-
mémes n’aimerions pas vendre, méme a bon prix :
tels les livres ou les meubles que nous aimons.
Sans doute, on dit 3 ’homme primitif : vous
ne vous privez que pour avoir mieux. Malis ce
mieux qu’on lui propose en échange, c’est I'inconnu.
Il ccnnait ce qu'il possede et dont il va se des-
saisir, et il ignore encore ce qu'il va acquérir. Il est
donc obligé de se livrer &amp; une pesée intérieure, de
        <pb n="38" />
        a1)
PREMIERES NOTIONS
mettre d'un coté, dans un des plateaux de la
balance, le sacrifice qu'il va faire, et d’autre part,
dans l'autre plateau, la jouissance qu'il attend.
Cruelle alternative! Choix angoissant! Aussi an-
goissant que celui du naufragé qui s’est accroché
a une épave, a qui on dit de la: lacher pour saisir
I'amarre, et qui souvent préfére aller au fond de
I'eau plutét que de s’en dessaisir. Alternative qui se
trouve a toutes les formes et a tous les degrés de
I'échange, depuis les plus humbles jusqu’aux plus
hauts, jusqu’a celui qui en ce moment met en
derenre I'Ttalie de lacher la Dalmatie pour avoir
Fiume!
On peut méme dire que I’échange — sous la
forme brute que nous venons de décrire, le troc
— n'a di prendre naissance que dans des condi-
tions tout a fait spéciales et exceptionnelles : par
exemple, lorsque "objet offert en échange a éveillé
dans I'4me de celui qui ne le possédait pas un
besoin tout a fait nouveau, irrésistible dans sa nou-
veauté; comme quand, 3 un sauvage qui n’avait
jamais eu qu'un arc et des fleches, on a offert un
fusil ou parfois aussi bien quelque objet puéril,
une boite a. musique, une bouteille d’alcool. Ces
        <pb n="39" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE
mervellles détermineront le noir africain a céder
n 1mporte quoi pour les obtenir.
Une autre condition qui peut rendre I'échange
possible, c'est que objet que I'on demande au
possesseur de céder, se trouve pour lui superflu,
ce qui sera le cas s'il le posséde en double ou en
triple exemplaire. Je disais des enfants qu’ils n’ai-
maient pas échanger ni céder — mais quand il
s'agit du collégien, dont la jeune dme a déja été
miirie par le contact de ses camarades et dans
laquelle I'intérét et la cupidité sont déja venus se
loger, il apprend a échanger des timbres-postes.
Le ‘commerce des timbres-poste est un exemple-
type, parce quun timbre-poste en double n'a au-
cune valeur, sinon précisément de servir d’instru-
ment d’échange. Un sauvage, dans sa sphere; fera
de méme. S’il a quelque chose en double, il pourra,
dans ces conditions, consentir. Mais pour un sau-
vage, il n’arrive pas souvent qu'il posséde quelque
chose en double! II est trop pauvre pour avoir du
superflu; comment pourrait-il &amp;tre disposé a
échanger?

Aurrétons notre attention sur ce grand fait que
nous venons de rencontrer, incidemment : ¢’est une
        <pb n="40" />
        PREMIERES NOTIONS
des plus grandes lois de I’économie politique, celle
qu'on appelle la limitation des besoins.
En effet, tout besoin de I’homme est limité en
ce sens qu'il s’éteint sitdt satisfait, soit avec un seul
objet, soit. avec une certaine quantité d’objets, et
d’autant plus vite que le besoin est plus simple et
d’ordre primitif. La soif est apaisée avec un verre
d’eau et on en offrirait cent que cela ne ferait aucun
plaisir a celui qui est déja désaltéré. Pour le pain
quotidien, c’est a peu prés de méme.
Chez les sauvages, tout particulierement, les
besoins sont simples, en sorte que la limite de satu-
ration est atteinte trés vite; quand ils ont ce qu'il
leur faut, ils n’ont pas besoin d’avoir davantage.
Il est vrai qu’a mesure que les besoins sont d'un
ordre plus raffiné, la limite aussi s’étend, elle de-
vient presque indéfiniment élastique. On ne saurait
dire combien il faut de bijoux, de dentelles, pour
qu'une femme arrive au point de satiété. Pourtant
la loi demeure.
Voici un autre cas dans lequel I’échange se
trouve facilité, méme pour [’homme primitif — sur-
tout pour celui-ci — c’est lorsque I'utilité de I’objet
        <pb n="41" />
        D'’ECONOMIE POLI" IQUE
possedé n'est pas immédiate, mais n’est réalisable
qua un temps plus ou moins éloigné. Alors, I'im-
prévoyance de I’homme primitif fait qu'il la consi-
dére comme superflue pour le moment. Il arrive
fréquemment que les indigenes d’Algérie, du
Maroc ou de I'Orient, cédent pour presque rien le
blé qu’ils devaient garder pour la semence. Du
moment que ce n’était que pour l'année prochaine,
ils pensaient que l'objet n’avait pas grande utilité
pour eux. On raconte méme que chez certaines
tribus sauvages des bords de 1’ Amazone I'impré-
voyance est telle que si on veut acheter leur hamac,
celui dans lequel ils dormiront, on peut facilement
I'obtenir en le leur demandant de bon matin, parce
que le soir qui vient est pour eux aussi éloigné que
I'est pour nous I’an 2000, mais si on attend qu’ils
aient sommeil, ils sy refuseront!

Enfin, notons encore une autre condition qui
est de nature a faciliter I'échange. C’est quand ce-
lui qui possede I'objet obéit 3 un certain mobile
de libéralité, d’altruisme. Or, est 13 un sentiment
qui n’est pas le privilege des civilisés, tant s’en faut.
Il y a eu de tout temps dans toute ame humaine
un Cain et un Abel qui habitent ensemble, et Abel
        <pb n="42" />
        PREMIERES NOTIONS
n’est pas toujours tué par Cain, quoiqu’il sommeille
généralement. Et cest ce qui explique cette consta-
tation paradoxale que dans I’évolution économique
le don parait avoir précédé I’échange, autrement dit
’homme s'est décidé a céder a titre gratuit I’objet
possédé plus facilement qu'a le céder a titre
onéreux.
Je disais tout a I'heure du vol qu'il avait précédé
I’échange, disons-en autant du don et ‘voici qui
réhabilite la nature humaine. Peut-étre est-ce vrai
méme des animaux. Je ne sais si on ne pourrait pas
leur rendre cet hommage qu’ils connaissent le don,
tout au moins dans leurs rapports de famille; il
suffit de voir la générosité d'une poule avec ses
poussins, lorsqu’elle a trouvé quelque graine!

Le dori va étre une voie nouvelle pour conduire a
I’échange. Il y menera tout droit si nous supposons
que le don devienne réciproque, car en quoi un
don réciproque se distingue-t-il de I’échange? En
rien, sinon par l'intention. Or, le don réciproque
est tres fréquent dans la civilisation primitive, il
est méme la régle; vous n’avez qu’a lire les récits
de tous les explorateurs en Afrique. Que font-ils?
Quand ils arrivent dans la tribu, le chef, obéissant
        <pb n="43" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE
aux régles de politesse et d’hospitalité de tous les
peuples sauvages, leur envoie, selon sa richesse, un
boeuf ou des poules. Mais il attend un don récipro-
que! Et de méme que dans les visites protocolaires
quand le souverain étranger a fait sa visite, cing mi-
nutes apres le président la lui rend, le protocole du
roitelet négre comporte la méme réciprocité. C'est
pourquol tout explorateur ne manque pas d’avoir
dans ses bagages toute espece d’articles destinés a
servir — dirai-je de paiement ou de cadeau?
cela se ressemble.
Mais il n’est pas besoin d’aller si loin.
Dans certains pays d'Europe un peu isolés, ou
il n’existe pas d’hotel, ce systtme du don récipro-
que est pratiqué. Moi-méme j’en ai fait I'expé-
rience, il y a bien des années, quand je voyageais
en Espagne, dans "Aragon. C’était dans un petit
village ot il n'y avait point d’hétel : il est d’usage
d'aller chez le curé. Il vous loge, il vous héberge
gratuitement, pour I'amour de Dieu, c’est entendu,
mais il serait de la derniére inconvenance si le len-
demain matin, quand on part, on ne lui donnait pas
au moins ’équivalent de ce qu'on a requ.
En droit romain, I'échange est défini ainsi : do
        <pb n="44" />
        4 5
PREMIERES NOTIONS

ut des, don pour don. C’est comme un témoignage
a 2, -
rendu a I’évolution que nous venons de retracer.
C’est d’ailleurs la méme parole que prononce
. - ’, - 9 ew
inconsciemment 1’écolier lorsqu’il dit 3 son cama-
rade : donne-moi ce que tu as, je te donnerai ce
que j al.
Et n’est-ce pas un sentiment réconfortant de
rr ’ .

penser que 1’échange est né aussi du don et non pas

seulement du vol comme nous disions tantot! Il est

vrai que si I’échange vient du don réciproque, il

finit parfois par dégénérer en vol réciproque, mais

ceci est une autre affaire : nous la retrouverons
plus loin.
Le moment ot I’échange proprement dit s’est
affirmé est vraiment un moment solennel dans I’his-
toire de la civilisation.

LA VALEUR

Car voici ce qui va se passer : tout bien
possédé, approprié par I’homme — disons toute
richesse, puisque, quelque humble qu'elle soit, elle
a droit a ce nom ~— toute richesse va prendre désor-
mais un double caractére.
Elle va rester premiérement ce qu'elle a com-
mencé par etre, un moyen de jouissance, de satis-
        <pb n="45" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE
faction aux besoins, comme dit si bien le“mot pian”
bona (les biens) ou, comme disent les Anglais, goods
(ce qui est bon). Kis
Mais, en outre, elle va acquérir un caratiére
nouveau : elle va devenir instrument d’acquisition,
permettant a son possesseur de se procurer ce qu'il
voudra par le moyen de I’échange : soit d’autres
richesses, soit méme le travail de son semblable, les
services de ceux qui ne possedent pas cette richesse.

Et le second de ces caractéres tend A prédomi-
ner sur le premier au fur et a mesure que la civili-
sation grandit.
Pour prendre un exemple, il n’y a qu’a se re-
présenter dans une société primitive la premiere des
richesses, le blé. homme qui en a rempli son
grenier peut considérer cette richesse au double
point de vue que je viens d’indiquer. Il peut se
dire, comme le riche de I'Evangile : « Mon ame,
réjouis-tol, tu as des biens en abondance et tu peux
vivre pendant des années sans t’inquiéter du lende-
main. » Mais il peut aussi se dire : ce blé qui
est 13, je vais ’employer A faire travailler d'autres
hommes pour moi. Ceux qui n'ont pas de pain
seront trop heureux de venir prendre le mien et de
        <pb n="46" />
        ro
“+ J

PREMIERES NO TIONS
me fournir, en échange, leur travail. Ils travailleront
pour mol, ils seront mes serviteurs.
C’est donc un pouvoir de commandement que
la richesse doit a ’échange. Eit ce pouvoir est qua-
lifié par un mot — le plus grand de toute I’écono-
mie politique — le mot de valeur.

On emploie quelquefois ce mot de valeur méme
dans le premier sens que j’ai donné tout a I’heure au
mot richesse, mais c’est une erreur économique —
je dirais presque une faute de francais. Quand les
économistes 1'emploient en I'appliquant aux biens
de jouissance, ils ont soin de rectifier en disant
« valeur d’usage »; mais quand on dit « valeur
d’échange » ou « valeur » tout court, cela s’ap-
plique uniquement au second sens du mot de ri-
chesse, et il y a 1a une différence essentielle. Il y a
des biens qui méritent parfaitement le nom de biens
en ce sens qu ils ont pour leur possesseur une utilité
immense, mais qui n’ont aucune valeur d’échange.
Pour celui qui est myope, son lorgnon a une utilité
de tout premier ordre; pourtant sa valeur d’échange
est nulle, car en admettant qu'il puisse le revendre
au prix qu'il I'a payé chez le marchand — ce qui
est peu probable — c'est, en tout cas, un prix
        <pb n="47" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE
qui sera loin de compenser le préjudice éprouvé.
Une jambe de bois pour un amputé quelle utilité
n'a-t-elle pas — et pourtant quelle sera sa valeur
d’échange?

Ce mot de « valeur » est un mot si chargé de
sens que depuis des siecles, depuis Auristote, les éco-
nomistes le creusent sans avoir pu encore le bien
expliquer, ou du moins sans avoir donné une expli-
cation qui les satisfassent. Je n’ai donc pas la pré-
tention d’exposer ici le sens ésotérique de la va-
leur, mais le sens vulgaire, le sens courant. Or, on
peut le résumer d'un mot : c’est le pouvoir d’acqui-
sition, ce qui revient a dire que ce qui fait la valeur,
c’est beaucoup moins le désir de celui qui possede
le bien que le désir de ceux qui ne le possedent pas,
qui 'envient, qui voudraient I’acquérir, et qui sont
disposés a céder n’importe quoi pour l’obtenir.
Dans ce cas, l'objet que je posséde a une grande
valeur; celle-ci se mesure 3 I'intensité du désir
d’autrui, elle permet d’exercer sur les autres une
pression proportionnelle a I'intensité de ce désir et
de lui demander de faire n’importe quoi pour
acquérir Ja valeur que je possede. Quand on pré-
sente un morceau de sucre i un chien et qu’on
        <pb n="48" />
        JJ

PREMIERES NOTIONS
Ini dit : Fais le beau! il fait n’importe quel exercice
pour I'avoir. La valeur a ce méme effet sur les
hommes. C'est donc le désir d’autrui qui fait la
valeur.
Il y a donc comme une racine d’immoralité dans
la valeur économique. Car si la valeur économique
est ce qui nous permet d’exercer une domination
sur autrui en spéculant sur le désir que cette valeur
éveille chez lui, combien différente apparait-elle
de ce qu'on appelle les valeurs morales! II ne faut
pas se laisser tromper par ’homonymie du méme
mot : les valeurs morales ont ceci de magnifique
quelles peuvent se communiquer a tous gratuite-
ment et que tous peuvent en jouir sans que celui
qui les posséde. en soit privé.

LE
COMMERCE

L’échange sous forme de troc reste un cas
exceptionnel aussi longtemps qu'il n’y a pas
d'autres circonstances tendant a élargir son champ
d'action. Pour que le troc du sauvage se trans-
forme en ce mouvement d’échange régulier qu'on
appelle le commerce, il faut passer par une série
d’étapes que je vais trés rapidement énumérer.
Tout d’abord, pour que I'échange se généralise,
        <pb n="49" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE
il faut que cette répugnance au dessaisissement de
objet possédé, que j'indiquais tout &amp; I’heure,
disparaisse. Comment cela se fera-t-il? Cette répu-
gnance disparaitra du jour oli certains objets n’au-
ront plus été produits dans I'intention de les garder
pour satisfaire aux besoins du producteur, mais
dans intention, au contraire, de s’en défaire en
les cédant. Or, cette situation, celle de homme
travaillant non plus en vue de satisfaire a ses pro-
pres besoins mais en vue des besoins d’autrui, cela
s’appelle le métier ou, si vous voulez, la profes-

sion. Si on méne un enfant, qui ne sait rien encore

du monde, dans une boulangerie ou dans une bou-

tique de cordonnier, il s’écriera : « Qu'est-ce cue
cet homme peut faire de tous ces pains ou de toutes
ces chaussures? avec quelques-unes il en aurait
bien assez. » Alors on est obligé de lui expliquer
que ces pains ou ces chaussures, le boulanger ne
les a pas faits pour les manger, ni ce cordonnier
pour les chausser. I les fait pour les échanger et
acquérir, par ce moyen, les richesses dont il a be-
soin. Le métier est un détour, un circuit. Au lieu
de faire comme ie primitif qui travaille pour ses
propres besoins, pour son pain, pour son vétement,
        <pb n="50" />
        PREMIERES NOTIONS
l'homme civilisé se dit : Je men vais produire
pour des besoins qui ne m'intéressent pas du tout,
mais qui me seront le moyen de pourvoir a mes
propres besoins d'une fagon beaucoup plus avanta-
geuse que si jessayais d’y pourvoir directement.
C’est ce qu'on appelle prendre un métier, une pro-
fession ou, si ¢ est un’ beau métier, une carriere!
C’est aussi ce qu'on appelle la division du travail
et c'est une des plus grandes lois de la science éco-
nomique, et qui méme — tout comme « la loi du
moindre effort » dont elle n’est, d’ailleurs, qu'un
corollaire — déborde le domaine de I’économie
politique pour servir de base a la sociologie.
L’échange ne prend une grande extension que
quand le métier est constitué; c'est alors seulement
que ce dessaisissement dont je parlais tout a I'heure
n’implique aucune espece de privation puisque, au
contraire, ces produits n’ont été faits que pour étre
vendus. Nous parlions de ces artistes qui éprouvent
un déchirement 2 se séparer de leur ceuvre pour la
vendre et de ce Benvenuto Cellini qui allait poi-
gnarder parfois ses acheteurs pour reprendre ce
qu'il leur avait vendu. Mais on ne trouvera pas de
cordonnier assez fou pour pleurer lorsqu’un client
        <pb n="51" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE
vient acheter ses chaussures et moins encore pout
courir apres lui et les reprendre!
re ’ “ i.
Les métiers se sont formés peu a peu; ils se sont
détachés du noyau originel, de ce que nous appe-
lons 1’économie domestique, ¢ est-a-dire du régime
dans lequel homme, ou tout au moins la famille
humaine, produisait tout ce qui était nécessaire
3 ses besoins.
Il n'est pas nécessaire de remonter aux temps
préhistoriques pour voir I'origine des métiers. Moi-
méme jen ai vu naitre plusieurs. Dans la petite
ville out j'ai passé mon enfance, je voyais dans la
maison maternelle faire les confitures — c¢’était un
jour de I’année important dans ma vie — et aussi la
charcuterie et le blanchissage; et dans la ferme j'ai
vu faire le pain.

Mais, qu’est-il arrivé? C'est que la fabrication
des confitures, la blanchisserie, la panification, la
charcuterie, ont émigré de la maison et de la ferme
et ont ét3 ouvrir boutique sur rue pour le public,
c’est-a-dire former des métiers indépendants. En
remontant plus haut, mais sans remonter « au
temps ou la reine Berthe filait », on aurait pu voir
filer 3 la maison: or, la filature est devenue non
        <pb n="52" />
        PREMIERES NOTIONS
seulement un métier mais une des plus grandes
industries du monde.
Alinsi, peu a peu le ménage, la famille primitive,
au lieu de travailler a pourvoir a ses propres be-
soins, a vu émigrer, se détacher d’elle des industries
et des métiers qui, chacune, ont produit en vue de
’échange. Et pourtant, pour que I’échange ait pu
prendre I'immense développement que vous lui con-
naissez, il a fallu encore autre chose. II a fallu que
ces métiers fussent doublés d'une autre catégorie,
encore plus spécialisée dans 1’échange, qu'on ap-
pelle les marchands et qui ont joué dans la civili-
sation un role de tout premier ordre : les marchands
de Tyr et de Sidon, les marchands de Carthage et,
plus tard, les races héroiques des marchands de
Hollande, d’Angleterre, qui ont peuplé, civilisé,
colonisé, cultivé, enrichi et aussi perverti le monde.
Le marchand a apparu sous la forme, trés sim-
ple a I'origine, de celui que nous avons vu et qu’on
voit encore dans certains villages : le colporteur,
le colporteur qui porte sa balle sur le dos ou conduit
sa roulotte de ferme en ferme et de village en vil-
lage, déballe sa marchandise et tente filles et
garcons. Et il en a fallu des étapes pour passer du
        <pb n="53" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE

53

marchand ambulant au grand magasin de nouveau-
tes, ou, mieux encore, a ces maisons américaines qui
n'ont ni magasin ni marchandises mais oti tous les
achats se font seulement par correspondance! Mais
ceux-la ne sont que des business men, tandis que
les premiers marchands étaient des héros.
        <pb n="54" />
        <pb n="55" />
        CHAPITRE III

LA MONNAIE

Si I’échange nous met déja bien en avant des
animaux, néanmoins I’échange en nature de mar-
chandise contre marchandise — le troc — est un
procédé trés incommode, parce qu'il est bien rare
qu'il y ait une exacte coincidence des besoins entre
les deux échangistes, c’est-a~dire que 1’objet dont
je veux me défaire puisse convenir a celui qui pos-
sede précisément l'objet que je voudrais acquérir.

LE TROC

Voici un exemple emprunté a un récit de
voyage du lieutenant Cameroun en Afrique :
« J'avais besoin d'une barque, mais son possesseur
voulait étre payé en ivoire, et je n’en avais pas. Je
        <pb n="56" />
        PREMIERES NOTIONS
cherchai quelqu’un qui piit me céder de I'ivoire.
On m’indique Mohammed-Ibn-Selib qui en avait
mais ne voulait m’en céder que contre de 1’étoffe;
or, je n'en avails pas, ce qui fait que je n’étais pas
plus avancé. Alors, je me mis en quéte de quel-
qu'un qui efit de cette étoffe et je trouvai Ibn Gué-
rib qui en avait et qui consentit &amp; me la céder con-
tre des rouleaux de fil de cuivre dont j’étais abon-
damment pourvu. J’étais sauvé! En effet, je donnai
le fil de cuivre a Ibn Guérib qui me donna I’étoffe.
Je donnai I’étoffe a Ibn Selib qui me donna I'ivoire.
Je donnai I'ivoire &amp; I’homme de la barque. Et j’eus
la barque! »
Si telle est la difficulté de 1’échange pour les pro-
duits matériels, les marchandises, que serait-elle
pour les produits intellectuels, pour les services?
Si, pour avoir du pain ou des chaussures, je devais
aller offrir des lecons d’économie politique, je
pourrais courir loin avant de trouver un marchand
qui fit disposé a conclure ce marché.
Que faudrait-il donc pour résoudre cette diffi-
culté? II faudrait trouver une marchandise qui con-
vint a tout le monde, donc non pas qui répondit a
un besoin individuel en particulier mais qui répon-
        <pb n="57" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE

;
ap

dit 2 un besoin universel. Y a-t-il de telles marchan-
dises? Oui. Il y en a partout, méme dans les so-
ciétés primitives (on peut dire surtout dans celles-
la). Par exemple, certains aliments : c’est ainsi
qu’au Japon, ou tout le monde, riche ou pauvre,
vit de riz, toutes choses, jusqu’a la révolution de
1868, les marchandises, les traitements des fonc-
tionnaires, étaient évalués en riz. Dans d’autres
pays — le territoire de la Baie d’'Hudson, par
exemple — pendant longtemps c’étaient les four-
rures qui servaient de marchandise intermédiaire,
parce que dans ce pays polaire tout le monde en
porte. Dans les sociétés antiques, encore a I’état
pastoral, c'était le bétail qui servait de moyen
d’échange, le beeuf ou le mouton. Et, sans remon-
ter si haut, n’avons-nous pas vu ces jours-ci dans
Paris les timbres-poste employés pour remplacer la
petite monnaie d'argent qui avait fui? Personne ne
faisait de difficulté pour les recevoir parce que tout
le monde a besoin de timbres-poste.
Mais ce ne sont pas seulement les marchandi-
ses d'une consommation générale qui peuvent ser-
vir a I'échange : il y a aussi les objets rares quand
ils répondent a un désir tres vif, ne fiit-ce méme que
        <pb n="58" />
        ty J)

24s
{

PREMIERES NOTIONS

d’un petit nombre, tels que les pierres précieuses,
les métaux précieux — autrefois, d'ailleurs, ils
étaient tous précieux parce qu’ils étaient tous rares :
nous voyons dans I'Iliade que pour les jeux qui
eurent lieu 3 la mort de Patrocle, Achille décerna
comme prix au vainqueut... un bloc de fer!
Entre tous ces métaux, il en est surtout un qui,
de tout temps, a fait la joie des hommes ou leur
envie : c'est I'or. L’or n'est pas seulement le plus
beaux des métaux mais c’est aussi celui qui a été
connu par homme avant tous les autres. Pour-
quoi? Parce que la nature I'a fait inoxydable, ce
qui veut dire qu'il reste inaltérable et qu'on le
trouve 3 ’état pur, ce qui n’est le cas d’aucun autre
métal, pas méme de I'argent. Métal vraiment royal
par son éclat, sa magnifique couleur et, je dirai
aussi, par son inutilité, en ce sens qu'il ne peut ser-
rr : “- :
vir qu'au luxe et non aux besoins de l'industrie.
Il ne peut servir ni d’arme ni d’instrument : on ne
peut en faire ni un glaive ni un soc de charrue. II
semblait vraiment prédestiné a ce role de servir de
monnaie et par la devenir le signe de la richesse.
        <pb n="59" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE

oh

LA VENTE

Voyons quelles modifications 1’empiot
d'une marchandise intermédiaire va introduire
dans ’échange. Celui qui voudra troquer l'objet
qu'il posséde, au lieu de se mettre en quéte (comme
ce voyageur en Afrique dont je vous racontais
Paventure) de quelqu'un qui pourra lui céder ce
qu'il désire, cherchera simplement quelqu'un qui
possede cette marchandise intermédiaire, ce qui ne
sera pas difficile, et il échangera I’objet qu'il pos-
sede contre cette marchandise, contre cet or : cela
s appellera la vente.

Ensuite, quand il aura recu, en échange de la
marchandise cédée, cette marchandise intermé-
diaire, cet or, il se mettra a la recherche de l'objet
qu'il désire et il I’échangera contre 'or qu'il a
recu. Et cela s’appellera "achat.

Ainsi, par 'emploi de cette marchandise inter-
médiaire, le troc se trouve décomposé en deux opé-
rations successives mais solidaires qui sont 'une la
vente, ['autre I’achat.
Cependant, il reste encore une difficulté prati-
que a surmonter : méme avec l’argent en mains,
il n'est pas toujours facile d’acheter, c’est-a-dire de
trouver ce qu'on désire chez quelqu’un qui soit
        <pb n="60" />
        ra
PREMIERES NOTIONS
disposé &amp; le céder, et il est encore moins facile de
vendre, c’est-d-dire de trouver quelqu’un qui con-
sente a nous donner de la monnaie en échange de
ce que nous possédons.

Pour prendre comme exemple un objet qui nous
est familier, les livres, il ne suffirait pas d’avoir
la bourse bien garnie pour mous procurer le livre
que nous désirons, s'il n’y avait pas de libraires
pour cela. Et inversement ceux qui ont 3 se défaire
de livres savent que ce n’est pas facile, alors méme
que ce seraient des livres rares et que, au cas ot
la situation se flit trouvée intervertie, ils eussent a
les payer trés cher.
Donc, pour que I’échange soit facile, il ne suffit
&gt; . . re wi pa
pas qu'une marchandise intermédiaire ait été inven-
tée, il faut aussi qu'une catégorie sociale ait été
créée avec cette fonction sociale ‘de collectionner,
si je puis dire, les objets que leurs possesseurs ont
en trop et dont ils veulent se défaire, pour les céder
ensuite &amp; ceux qui en auront besoin. Ces gens-a,
nous les avons déja vus dans le chapitre précédent :
ce sont les marchands. Dans 'exemple que je vous
citais tout a l'heure, les livres, on va trouver un
libraire ou bouquiniste, ¢’est-A-dire un homme qui
        <pb n="61" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE

63
fait précisément le commerce des livres d’occasion,
qui les achéte a ceux qui désirent s’en défaire.
Voila donc comment nous arrivons, a force de
complications, a la simplification. C'est d’ailleurs
souvent ainsi dans les problémes sociaux économi-
ques. Il faut avoir des machines trés compliquées
pour obtenir un travail simple.

LA MONNAIE

Nous avons déja plusieurs fois pro-
noncé ce mot de monnaie, un des plus grands noms
de I’économie politique.
Il y a en elle quelque chose de mystérieux, de
magique. J'ai le souvenir trés net que c’est ce mys-
tere de la monnaie qui a attiré pour la premiere fois
mon attention sur économie politique quand j’étais
collégien, et je vois encore le lieu ou cette idée
m’a frappé. Enfant tout imbu de la lecture des
contes merveilleux et sachant par coeur [histoire
d’Aladin et de sa lampe merveilleuse qu'il suffit
de frotter pour avoir toutes les richesses, je me
disais : Mais avec la monnaie on peut obtenir
tout ce que donnait la lampe : repas somptueux,
pierres précieuses, palais royal, esclaves noirs
        <pb n="62" />
        PREMIERES NOTIONS

ou blancs — tant qu'on en veut! — et méme la
main des princesses.
[’enfant sait de bonne heure qu’avec « des pe-
tits sous » on se procure tout ce qu'on veut. Il serait
intéressant, au point de vue de la psychologie en-
fantine, de déterminer I’dge auquel l'enfant, au
lieu de trouver sa satisfaction a recevoir un cadeau
en nature, une arche de Noé, ou une 3oupée,
trouve la méme satisfaction ou méme une plus
grande a recevoir une piece d'argent ou d'or —
naguére, aujourd hui un billet — et a s’entendre
dire : tu achéteras avec cela ce qui te fera plaisir.

Les sauvages non plus n’ont pas tout de suite
ce sentiment. Il y a bien des tribus ou, si vous
offriez de la monnaie, fit-elle d'or, cela ne leur
dirait rien du tout, et ot il faut donner des objets
en nature. Tel est le cas, en ce moment, des pay-
sans russes : ils ne cédent les produits de leurs terres
que contre des produits manufacturés et refusent la
monnaie : il est vrai que celle qu'on leur offre n’est
pas tentante.
Comment expliquer cette puissance de la mon-
naie ?
La premiére raison, c’est que, comme je viens de
        <pb n="63" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE

65

le dire tout a I’heure, c’est I'instrument universe]
des échanges, ce qui revient a dire en d'autres
termes que celui qui a la monnaie sait qu'il aura
en échange tout ce qu'il désire, 3 moins qu'il ne
se trouve dans un désert ou dans quelque « petit
trou ». Aucun marchand professionnel ne refusera
de lui céder l'objet qu'il désire en échange de son
argent, pourvu toutefois qu'il en ait une quantité
suffisante.
Voila la supériorité de la monnaie sur tout autre
objet, méme le plus précieux. C'est que celui ‘qui
possede de grandes richesses, collection de ta-
bleaux, pierres précieuses, objets d’art, ne pourra
Rl . » 9» "Nn
sen servir comme instruments d’échange qu’a la
condition de les convertir préalablement en monnaie
par la vente, de les « réaliser », comme ‘on dit,
expression curieuse qui implique que la monnaie
est, en fait de valeur, la seule réalité! En effet, ce-
lui qui a de la monnaie est dispensé de cette opé-
ration préliminaire. Il a la jouissance immédiate au
lieu d’étre parfois obligé d’attendre un certain
temps avant de réaliser. Il est immédiatement
servi. Il sait que cette richesse qu'il possede sous

5
        <pb n="64" />
        Ot

Za,
PREMIERES NOTIONS

forme de monnaie trouvera toujours acquéreur — et
¢’est la seule dont on puisse en dire autant.
Nous avons vu pendant dix ans, dans nos dépar-
tements du Midi de la France, les viticulteurs qui
avaient leurs celliers remplis de vin sans aucune
valeur parce qu’ils ne pouvaient le vendre, c’est-
a-dire le convertir en argent.
Non seulement la monnaie trouve toujours pre-
neur, mais elle fait 'objet du désir intense de tout
le monde; par conséquent, elle donne a celui qui
la posséde non pas seulement ce que j appelais
tout a ’heure le pouvoir d’achat, au sens éco-
nomique du mot, mais un pouvoir de commande-~
ment. Ce n’est pas pour rien que dans les lettres
de commerce on emploie les formules : « faites
vos commandes » et « nous attendons vos or-
dres » ou « tout a votre service ». Ce ne sont pas
uniquement des formules protocolaires; elles sont
I’expression vraie de la situation que donne la pos-
session de la monnaie, non seulement pour com-
mander des marchandises mais pour commander le
travail. On peut ainsi se procurer des services de
toutes catégories, non seulement des services hono-
rables mais méme des services déshonorants.
        <pb n="65" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE

27

Ce n’est pas la seule raison qui explique ce que
j’appelais tout a I’heure le pouvoir magique, le role
de talisman, de la monnaie. Il y en a une autre;
c'est que la monnaie emmagasine la valeur comme
ces accumulateurs de force électrique qui la débi-
tent au fur et &amp; mesure des besoins. Dans une
lampe de poche électrique il y a un petit accumu-
lateur et vous n’avez qu’a presser un bouton pour
obtenir la lumiére. Il en est de méme de la mon-
naie. Elle représente une puissance dont le pro-
priétaire se servira quand il voudra. Voyez le pay-
san qui revient du marché oti il a vendu son beurre
ou ses ceufs ou son vin; il a recu en échange un sac
de monnaie ou une liasse de billets. Il peut I'em-
ployer tout de suite, c’est-a-dire la dépenser,
comme on dit, en achetant les objets dont il a
besoin pour sa consommation. Mais il peut aussi
garder cette somme, « I’épargner », la mettre dans
le bas de laine légendaire du paysan francais
d’autrefois ou dans le portefeuille du paysan d’au-
jourd’hui et I'y laisser. Dans dix ans, dans vingt
ans, et méme; quand il sera mort, pour ses héritiers
cette valeur n’aura pas changé. Ils la feront sortir
immédiatement comme en pressant la Jampe élec-
        <pb n="66" />
        uJ
PREMIERES NOTIONS
trique on fait jaillir la lumiére. Ils jouiront de la
monnaie amassée par le pére ou le grand-pere. Et
s'il I’a mise en terre, craignant la guerre ou la révo-
lution, peut-etre que dans cent ou mille ans on trou-
vera le trésor — car cela s’appellera un trésor —
et ’heureux découvreur disposera de toute la va-
leur endormie qui se réveillera entre ses mains
comme la Belle au Bois Dormant dans les bras
du prince.
Peut-étre direz-vous encore ici que ceci n’est
pas spécial a la monnaie et que celui qui découvri-
rait aujourd’hui une nouvelle Vénus de Milo —
ou méme seulement I'un des deux bras de celle du
[Louvre — pourrait étre riche avec son trésor?
Peut-étre bien, parce que le marbre et le bronze
participent a ce beau privilege de 'immortalité.
Mais il n’y a pas beaucoup de richesses dont on
pourrait dire autant. Le paysan que je citais, s'il
avait voulu thésauriser avec son blé, qui est pour-
tant une des marchandises se conservant le mieux,
n’aurait plus rien au bout de quelques années, car
sa récolte aurait été perdue, rongée, détruite de
facon ou d’autre.
F't pourtant il faut rectifier cette assertion que
        <pb n="67" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE

69
Por ou I'argent conservent intégralement leur va-
leur a travers les ages : c'est leur maticre seule qui
brave le temps, mais non leur valeur. Le trésor en-
foui au temps des Croisades, s'il reparait un jour,
n‘aura plus la valeur qu'il avait pour celui qui
"avait caché en terre, c’est-3-dire qu'il n’aura plus
le méme pouvoir d’achat; il aura perdu peut-étre
les 5/6 de ce pouvoir — et remarquez que je ne
parle que du franc-or, ce serait bien autre chose
si je parlais du franc-papier actuel! La monnaic
métallique, méme celle d'or, est comme ces flacons
d’essence qui, si bien clos qu'ils solent, laissent,
dans le cours des années, évaporer une partie de
leur parfum. La monnaie, elle aussi, laisse évaporer
une partie de sa valeur; pourtant, elle en retient
encore, malgré tout, plus que n’importe quelle mar-
chandise.
Mais voici un autre privilege de ‘la monnaie.
Puisque celui qui la possede peut se procurer tout
ce qu'il veut, il se trouve donc dispensé de travailler
pour produire ce dont il a besoin. Tout homme
en ce monde semblait soumis 3 la loi du travail :
tu travailleras a la sueur de ton front — mais
celui qui possede cette marchandise est exempté
        <pb n="68" />
        gd"
fo

PREMIERES NOTIONS
de la loi. Ny a-t-il pas la un privilege tout comme
celui qui conférait aux nobles d’autrefois I'exemp-
tion de |'impdt?

[ ’économiste Bastiat, un des maitres de 1’école
classique optimiste, dans le trés beau livre intitulé
Les Harmonies Economiques, ou il cherche a jus-
tifier, au point de vue de la morale, tous les phéno-
ménes économiques, remarque bien ce fait que la
monnale dispense celui qui la posséde de travailler;
mais il n’en est point choqué parce que, dit-il, la
monnaie elle-méme représente un travail accompli.
I1 suffit de se reporter a ce mécanisme que j expli-
quais tout a I’heure de la vente et de I'achat pour
voir que les hommes ne se procurent la monnaie
que par la vente : — or que peuvent-ils vendre
sinon les produits de leur travail ou leurs services?
C’est vrai théoriquement. Bastiat ajoute : Il faut
vous représenter chaque piece de monnaie comme
portant cette devise : « Bon, représentant tel tra-
vail accompli, tel service rendu, et donnant droit
a son possesseur de réclamer une valeur équiva-
lente ». La valeur acquise contre argent ne repré-
senterait donc qu'une sorte de remboursement.
Et méme si vous vous reportez a ’exemple du
        <pb n="69" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE

trésor trouvé, peut-on dire que chacune des pieces
qui le constituent a représenté le travail de quelque
ancétre ?
Oui, mais rien ne prouve que ces pieces n’aien:
pas été volées a celui qui les avait gagnées et
qu’elles n’aient été déposées 1a par quelque baron
qui les avait extorquées a ses serfs. Seulement la
possession de la monnaie a cet avantage de dis-
penser de toute enquéte sur la Jégitimité de ses
origines, ou sur la véracité de I'attestation qu'elle
porte gravée en caractéres que Bastiat seul savait
lire. L’argent n’a pas d’odeur, comme disait un
empereur romain, ce qui veut dire qu'il est aussi
bon d’oti qu'il vienne.
Mais fit-il méme prouvé ‘que toute pitce de
monnaie représente un travail passé, n’est-ce pas
un privilege un peu exorbitant que ce travail mort
suffise pour dispenser son possesseur du travail
présent?
Je me souviens que lorsque j’étais au college
on y pratiquait un systéme qui, heureusement,
n'est plus d'usage aujourd’hui : on donnait aux
bons éléves des « exemptions », ¢’est-a-dire qu’a
celu qui avait bien fait ses devoirs on donnait un
        <pb n="70" />
        PREMIERES NOTIONS
bon de 100, 200, 1.000 lignes; lorsqu'’il était puni,
il n’avait qu’a remettre le bon de valeur correspon-
dante et ainsi se trouvait dispensé de faire son
pensum. IN’était-ce pas identiquement ce quest la
monnaie dans la définition optimiste de Bastiat :
une exemption de travail, de pensum, de toute
corvée? Quoique jeusse le plus souvent bénéficié
de ce régime éducatif, ce n'est pas sans quelques
remords que je voyals mes camarades moins riches
en exemptions condamnés a faire leur tache. Et ce
méme scrupule ne peut-il pas se poser a propos
de la monnaie?

Laissons donc de coté toute préoccupation de
moraliser la monnaie : elle n’a pas plus de fonde-
ment que celle inverse de certains moralistes ou
socialistes qui voient dans la monnaie un instrument
d’exploitation et de perdition, les trente deniers
pour lesquels '’homme a vendu son ame a Satan.
Si chaque piece d'or pouvait raconter son histoire,
elle ne serait assurément pas toujours édifiante. La
méme piece qui a servi a récompenser le travail du
laboureur ou I’épargne de la mere de famille va
demain passer entre les mains d'un usurier — mais
en quoi en est-elle responsable?
        <pb n="71" />
        W'ECONOMIE POLITIQUE

73
[a monnaie est un des plus admirables instru-
ments inventés par 1’homme, tout comme I’alphabet
ou le systeme décimal et qui, tout comme ceux-ci,
peut servir indifféremment au mal ou au bien. Un
instrument, dis-je, c'est bien le mot au méme sens
que les struments de mesurage, le métre, les poids,
les litres. Toute marchandise est mesurée par la
quantité de monnaie contre laquelle elle est échan-
gée. Ce double controle, ce double mesurage, par
lequel passe toute chose, vous savez bien comment
il s’appelle : c'est le prix. Le prix des choses
¢’est précisément la mesure de leur valeur en mon-
monnale.
Voila donc I'idée de mesure introduite dans les
rapports économiques. Et ce n'est pas peu de chose
que I'idée de mesure introduite dans une science!
[’E.conomie politique n’est devenue une science, et
ne pouvait le devenir, que du jour ou elle a trouvé
dans la monnaie un instrument de mesure qui lui
permit de ramener toute valeur a une notion quan-
Litative.
L’or et ’argent peuvent se peser trés exactement,
et pendant bien longtemps, dans les échanges, la
monnaie est intervenue sous cette forme, c’est-a-dire
        <pb n="72" />
        PREMIERES NOTIONS
sous celle d'une certame quantité soit d'un ling-
d'argent, soit de poudre d'or qu'on pesait. Na-
guére en Chine les marchands portaient tous
une balance et a chaque vente ou achat ils se ser-
valent de la balance — non pour peser la marchan-
dise comme fait aujourd'hui le boucher ou I’épicier,
mais pour peser la monnaie. Ce fut une idée de gé-
nie que d’employer des lingots tout pesés d’avance,
d'un poids déterminé et connu, et de les frapper
d’un sceau destiné a garantir ’exactitude du poids.
On ne sait pas exactement qui le premier a frappé
la monnaie, mais on sait que ce fut dans I’Asie
grecque, tout prés de cette Phénicie qui nous a
donné alphabet.
C’est 4 ce moment-la seulement que s’ouvre 1’ére
de la monnaie proprement dite, telle que nous la
connaissons, de la monnaie frappée. Tout ce qu’on
appelle les unités monétaires, le franc, la livre, le
mark, la couronne, le dollar, le florin, sont de pe-
tits lingots d'un poids fixé par la loi : le franc, par
exemple, c’est un lingot de 5 grammes d'argent
avec une certaine proportion de cuivre.
C’est I'Etat qui met sa signature sous forme
d'un portrait du souverain ou d'une image conven-
        <pb n="73" />
        D'ECONOMIE : POLITIQUE
tionnelle, pour attester que le lingot pése bien le
poids indiqué. Et ceux qui contrefont cette si
gnature, c’est-a-dire les faux-monnayeurs, sont pu-
nis des peines les plus séveres; au Moyen-Age ils
étaient jetés dans une cuve d’huile bouillante. Ces
abominables sanctions avaient pour excuse la néces-
sité de donner au public toute confiance dans cette
signature de I'Etat marqué sur le lingot.

C’est seulement depuis apparition de la mon-
naie qu'on a pu mesurer la valeur de toute mar-
chandise et aussi la valeur des services de chacun.
Quand nous voyons dans la Bible qu’Abraham
ou Job étaient tres riches, qu’ils avaient de grands
troupeaux et beaucoup de serviteurs, cela ne nous
dit pas grand chose sur leur fortune. Tandis qu’au-
jourd’hui, nous savons, a un centime prés, quelle
est la fortune exacte de n’importe quel citoyen. Le
fisc le sait aussi! et c’est bien heureux pour lui, car
que ferait-il s'il n’avait pas un instrument de préci-
sion lui permettant de faire ses calculs d’imp6t sur
le revenu. Et ce n’est pas seulement pour le fisc que
ce mesurage est indispensable, c'est aussi pour qui-
conque est « dans les affaires ». Que fait le mar-
chand? Il calcule sur son livre le prix d’achat de
        <pb n="74" />
        5

PREMIERES NOTIONS
sa marchandise, puis le prix de vente : il fait la
différence entre ces deux chiffres — et la diffé-
rence constitue son profit ou bénéfice.
Sans la monnaie la réalisation du juste prix est
impossible et je n’entends pas seulement juste prix
au sens arithmétique comme quand on dit : [’ad-
dition est juste — j’entends au point de vue moral.
Dans les pays d’Afrique ou cette mesure exacte
de la monnaie n’existe pas, ot I'on en est encore au
systeme du troc, le commerce ne peut se faire qu’en
mettant des différences énormes entre le prix
d’achat et le prix de vente, c’est-a-dire en vendant
les objets trois et quatre fois leur valeur. Et si les
Noirs sont victimes de 1’exploitation la plus éhon-
tée, c'est en partie au manque de monnaie, permet-
tant de fixer un juste prix, qu'elle est due. L’avéne-
nement de la monnaie est pour eux une libération.

LA VALEUR
FIDUCIAIRE

Qu'estce qui fait la valeur de la
monnaie? Je viens d’indiquer pour quelles
raisons la monnaie d’or est supérieure aux autres
richesses — parce qu'elle permet d’acquérir tout ce
qu'on désire, parce qu'elle permet de commander
le travail d’autrui et exempte du travail personnel,
        <pb n="75" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE

/
parce qu'elle permet de conserver indéfiniment la
valeur — c’est entendu! mais pourquoi possede-
elle toutes ces qualités?
J'ai dit que I'or et méme I’'argent avaient été
choisis comme monnaie parce qu’ils étaient beaux
et avaient fait de tout temps l'objet des désirs des
hommes, aussi bien pour faire des parures pour les
femmes que des couronnes aux rois. Il en est encore
ainsi dans ces pays d’Orient dans lesquels la piece
d'or ou d'argent sert tout a la fois de moyen
d’échange et de parure, et ou la dot des jeunes
filles est composée des sequins cousus a leur cein-
ture ou a leur robe.
Mais nous avons passé cet dge-la. Chez nous, si
or ne devait servir qu'a fabriquer des colliers,
bagues, bracelets, boitiers de montre, et I'argent a
faire de la vaisselle ou des couverts, ce ne serait
pas suffisant pour supporter la valeur de cet
énorme édifice d'une centaine de milliards qui
compose aujourd hui le stock monétaire des peuples
civilisés. Il faut qu'il y ait quelque autre support a
cette valeur. Quel est-il donc? La seule explication
que vous trouverez dans la plupart des livres d’éco-
nomie politique, c’est que la monnaie est aussi une
        <pb n="76" />
        ”s

PREMIERES NOTIONS

marchandise et a pour toute valeur la valeur mar-
chande du lingot dont elle est formée. A notre
question : pourquoi la piece d'or de 20 francs
vaut-elle 20 francs, on répond : parce que vous
n'avez qua la porter chez un orfévre et qu'il
vous donnera vingt francs. Et méme vous pouvez
la faire fondre ou en effacer 'empreinte a coups
de marteau, elle ne perdra pas pour cela un sou de
sa valeur — ce qui prouve que celle-ci est indépen-
dante de sa valeur monétaire. Le sceau de I'Etat
et le chiffre inscrit dessus sont comme I'étiquette
fixée sur la marchandise : elle dit la valeur mais ne
la crée pas.
Mais alors comment expliquer la valeur du bil-
let de Banque? Ce n'est assurément pas par la
valeur intrinséque du papier qui. le constitue,
quoique ce soit du fort beau papier et qui coiite
fort cher. — C’est, répond-on, parce que ce billet
n’est que le signe d'une somme d’or ou d'argent
égale A celle qu'il annonce et contre laquelle il peut
s’échanger a la volonté du porteur.
En temps normal, soit! mais les billets de ban-
que ne sont plus remboursables. La Banque de
France serait bien en peine de rembourser les 38
        <pb n="77" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE

IE
milliards de billets mis en circulation, car elle n’a
dans sa caisse que 6 milliards environ d’or ou
d’argent. Quant a I'Etat — que’ certaines per-
sonnes croient, bien a tort d’ailleurs, tenu de rem-
bourser les billets — il en serait également inca-
pable, n’ayant pu jusqu’a présent rembourser a
la Banque les 27 milliards qu’il lui a empruntés.
Il ne faut donc pas dire que le billet de banque
est échangeable contre de I’or, ni qu’on puisse expli-
quer par la sa valeur. Et méme en temps normal
I’explication est insuffisante, car lorsque nous rece-
vons un billet de banque, nous ne pensons guére
3 aller 3 la Banque de France pour I’échan-
ger contre de lor ou de I'argent. On prend le
billet de banque non pour se le faire rembour-
ser mais pour le dépenser et parce qu'on a la
ferme confiance — justifiée par I’expérience de
tous les jours et d’ailleurs sanctionnée par la
loi — que lorsqu’on voudra faire un achat quel-
conque, ou payer une dette, le marchand ou le
créancier acceptera ce billet de 100 francs comme
valant 100 francs.
Et méme quand il s’agit de la monnaie métal-
lique, personne n’a jamais eu 1'idée, quand il regoit
        <pb n="78" />
        80
PREMIERES NOTIONS
une piece d'or ou d'argent, de se dire : je vais aller
la vendre chez I’orfévre! — On prend la piece d’or
ou d’argent parce qu’on sait que n’importe qui la
prendra également pour la méme valeur. Ce qui
revient a dire que ce qui fait la valeur d’une mon-
naie, c est la confiance unanime que chacun pren-
dra cette monnaie (1).
La valeur de la monnaie repose donc sur une
convention réciproque de tous les porteurs — soit,
quand il s’agit d’une monnaie nationale comme le
billet de banque, tous ceux d'un méme pays; soit,
quand il s’agit d'une monnaie internationale comme
lor, tous ceux du monde entier — que chacun I'ac-
ceptera. De méme que dans les parties de cartes,
au lieu de se servir de monnaie, on se sert souvent
(1) Remarquez que s'il est vrai que le lingot d’or qui
constitue la piece de 20 francs vaut sur le marché
20 francs, ce n’est point parce que 1’or sert a faire des
bijoux : c'est parce qu'il sert princpalement &amp; faire de la
monnaie. Les principaux acheteurs d’or ce ne sont pas
les orfévres mais les Hotels ‘de la Monnaie. C’est donc un
raisonnement en cercle, comme on dit, et en cercle vicieux.

S’il était vrai que la valeur de la monnaie n’eiit d’autre
base que la valeur marchande du métal, elle ne serait
que peu de chose. Et pour s’en convaincre il suffit de se
demander ce qu'il resterait de la valeur de ces pitces du

q
jour.ott elles seraient démonétisées.
        <pb n="79" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE
de jetons ou de fiches blanches, vertes ou rouges, qui
ont une valeur convenue et qu sont acceptées
comme telles 3 la fin de la partie sans s’occuper de
leur valeur intrinstque — de méme fait-on pour les
monnaies, avec cette différence que ces jetons d'or
ou d'argent, au lieu d’avoir leur valeur fondée sim-
plement sur la convention de quatre partenaires
d'une table de whist ou de bridge, ’ont assise sur
la convention de plusieurs centaines de millions
d’hommes,

Ce caractére conventionnel de la valeur se re-
trouve d’ailleurs a la base de toutes les richesses;
quand une femme paye un collier de perles
100.000 francs, c'est parce qu'elle croit qu'il la fera
belle — et si un nouveau riche achdte un chateau,
c’est parce qu'il croit qu'il le rendra heureux. II se
peut qu'ils se trompent I'un et 'autre, mais qu’im-
porte. Toutefois, quand il s’agit des richesses en
nature, cet acte de foi est comme masqué par les
qualités réelles, naturelles, de ces biens, par la
beauté des perles, I'agrément et le confort du cha-
teau, tandis que quand il s’agit de monnaie d’or ou
d'argent ou d'un sale billet de banque, ici il n'y a
pas d’erreur; il n'y a dans la matiere qui sert de
        <pb n="80" />
        PREMIERES NOTIONS
support a leur valeur aucune ou bien peu d’utilité
réelle : leur valeur n’a d’autre base que le crédit qui
leur est attribué par chacun et par tous.

Cela revient a dire que ce qui fait, en derniére
analyse, la valeur de la monnaie, c'est, comme le
disait le sociologue Gabriel Tarde, la foi. Clest
un simple acte de foi réciproque oil chacun croit
a la valeur d’une chose parce que I'autre y croit,
et ces confiances s’arc-boutent mutuellement de
facon a rendre [I'édifice aussi solide qu’une
cathédrale. Mais si elles viennent a céder, tout
croule. C'est ce que nous voyons en ce moment
dans une grande partie de I'’Europe.
        <pb n="81" />
        CHAPITRE IV

LA PROPRIETE ET L’HEREDITE

On entend dire souvent que la propriété est le
fondement de I'ordre social. Clest, en tout cas, une
des plus grandes institutions non seulement de
I’économie politique mais de la civilisation. Nous
n’avons pas la prétention d’en faire le tour dans ce
petit chapitre, je me bornerai seulement 3 Vous mon-
trer combien ce « fondement de la civilisation » a
été long a se former, et comment il est en train de
se transformer, ou plus exactement de se déformer.
EVOLUTION Nous avons déja vu I'appropriation ap-
a py paraitre sous la forme la plus élémentaire,
celle nécessitée par le besoin physiologique

de I’alimentation : I'ingestion de ce qu'on mange,

ce qu'on avale, ou tout au moins ce qu'on porte a

ee p—
 —
        <pb n="82" />
        PREM IERES NOTIONS

la bouche — comme chez les enfants ou les ecu-
reuils dont je vous ai raconté histoire. Voila la
prise de possession la plus incontestable : a vrai
dire, elle se confond avec la consommation.
Mais le sentiment de I’appropriation s’étend ra-
pidement 3 tous les objets que la main peut sasir
et toucher. Tous les étudiants en droit savent qu’en
droit romain le mode essentiel de la propriété s’ap-
pelait la « mancipation » qui vient de deux mots
latins qui veulent dire : prendre avec la main.
Done, originairement, seuls les objets qu'on pouvait
saisir et manier étaient considérés comme les objets
appropriables. Et tel est le cas tout naturelle-
ment des objets qui sortent des mains de 1’homme
sous forme de produits de son travail, Ce sont
d’abord les premiers instruments et les premieres
armes : la pierre taillée ou polie, les vétements ou
parures. Plus tard, ce furent les animaux domes-
tiques. Des animaux domestiques elle passe aux
esclaves. Les femmes méme ont:été parmi les pre-
miers objets de la propriété. Au début, la maison
aussi était un objet mobilier : c’était la tente des
peuples nomades. Dans ses humbles origines, 1abri,
la hutte, la tente, ne se distinguaient guére du véte-
        <pb n="83" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE
ment. Pour I'escargot, qu’est-ce que sa coquille?
Dira-t-on que c'est son habit ou sa maison? Pour
le sauvage aussi, I’abri est lié a la personne : c'est
pourquoi il est devenu objet de propriété. Les ani-
maux eux-mémes ont tres bien le sentiment de la
propriété en ce qui concerne leur gite ou leur niche.
Pourtant ici déja la propriété change un peu de
caractére : au lieu d’étre uniquement individuelle,
comme arc et les fleches, ou la parure — elle
devient familiale. L.a maison n’est pas seulement
la propriété de I’homme, mais aussi et surtout de
la femme, des enfants. Comment le nid de I'oiseau
ne serait-il pas un objet de propriété? C’est la plus
sacrée de toutes les propriétés, et il n'y a pas dans
toute la gent volatile d’oiseau plus méprisable que
celui qui vole le nid d’autrui et qui s’appelle le
coucou.
Et ce n'est pas seulement [objet de la pro-
priété qui change, c’est aussi son fondement. Quand
il s’agissait de la propriété individuelle, c’était le
travail ou 'occupation qui la créait. Mais la pro-
priété de la maison, ce qui la crée c'est le rappro-
chement des sexes et I’éducation des enfants. Pour
tout dire en un mot, c’est I’amour qui crée ce qu'on
        <pb n="84" />
        PREMIERES NOTIONS
appelle en francais d’un si beau mot — bien supé-
rieur au mot anglais « home » — le foyer.

Mais faisons un pas de plus. Autour de cette
maison, dés le jour oti elle n'est plus la tente du
xomade ou la grotte de I’homme des cavernes,
mais qu’elle est devenue la maison proprement dite,
le foyer, comme nous I'appelions tout a l'heure,
c’est-a-dire une demeure stable — la propriété
rayonne tout autour d’elle comme la lumidre au-
tour d'un véritable foyer. Elle enveloppe tout ce
qui est proche, le petit jardin, le terrain qui sert a
nourrir-la famille. La premiére forme de la pro-
priété immobiliere apparait ainsi comme simplement
la dépendance de la maison.

Chez les Romains — c'est toujours 3 eux qu'il
faut en revenir quand on étudie origine et I’his-
toire de la propriété fonciere — jusqu’aux guerres
puniques, c’est-a-dire 200 ans avant Jésus-Christ,
il n'y avait pas d’autre propriété fonciere qu'une
petite étendue de terrain (que Ion appelait juger et
qui ne dépassait pas un quart d’hectare) autour de
a maison.
Mais la propriété ne s’est pas renfermée dans ces
étroites limites que la main peut toucher ou que le
        <pb n="85" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE
&amp;
regard embrasse. Au fur et 3 mesure que la charrue
défrichait le sol, la propriété a suivi la charrue jus-
qu'au bout du sillon et 1a elle a planté la borne
sacrée qu'un dieu garde, le dieu Terme.

Mais cette borne qu’elle-méme a plantée, va-t-
elle la respecter? Non, insatiable, la propriété va
s’étendre indéfiniment en absorbant la terre vacante
jusqu’a ce quelle I'ait toute recouverte. Elle va de.
venir « la grande propriété », celle qui deviendra
une institution non plus seulement économique mais
politique, celle qui créera le régime féodal et la
noblesse. Mais de quel droit? Car lorsqu’il s’agis-
sait de propriété mobilidre ou méme de la petite
propriété fonciere — soit de ces objets mobiliers que
homme saisissait dans sa main, soit de la maison
qu'il habitait ot il installait son foyer et ses dieux
pénates, soit du coin de terre qu'il labourait de sa
charrue — on voyait une prise de possession maté-
rielle, mais &amp; mesure que la propriété s’étend et
qu'elle couvre la terre, sur quoi s’appuie-t-elle? Ce
n’est plus sur l'occupation effective que peut se
baser la propriété d’immenses domaines comme
ceux de I’Angleterre, de la Russie, de I'Italie, de
I" Amérique, comprenant des milliers d’hectares, Ce
        <pb n="86" />
        B5

PREMIERES NOTIONS
n'est pas non plus sur le travail de leurs posses-
seurs, car ces grands domaines n’ont été cultivés
— quand ils T'ont été — que par le travail des
esclaves, des serfs, ou des fermiers de leurs posses-
seurs. Quels sont donc les titres originaires de la
grande propriété? C'est la conquéte. L'histoire ne
peut laisser de doute sur ce point. C'est la conquéte,
soit celle par les armes d’abord, qui a créé les pre-
miers grands domaines, soit plus tard celle réalisée
par ['expropriation des propriétaires primitifs, au
moyen de lois que la classe conquérante faisait elle-
méme. Les Romains n’entretenaient pas d’illusions
3 cet égard. La propriété du sol qu’ils considéraient
comme la plus respectable c’était celle créée par
la guerre : le mot de propriété « quiritaire », qui
désigne chez les Romains la propriété par excel-
lence, la propriété-type, la propriété de droit, est le
mot qui désignait ’homme portant la pique du sol-
dat. C’était la propriété créée par le fer, non le fer
de la charrue mais le fer de la lance! sub hasta.
Ce méme mode d’acquisition de la propriété a
continué a travers les ges. Si nous prenons encore
un pays comme 1’Angleterre, par exemple, nous
voyons ces deux actes successifs dont je parlais tout
        <pb n="87" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE

39
5 I’heure dans la formation de la propriété des land-
lords anglais. D’abord la conquéte normande ot,
apres que I’Angleterre a été conquise, la terre an-
glaise a été partagée entre une série de domaies
inscrits sur le fameux Domesday Book qui est le
Registre officiel du partage de la terre anglaise
entre les conquérants. Puis beaucoup plus tard, ces
premiers domaines des nobles se sont agrandis, sim-
plement en accaparant dans leurs limites les petits
domaines des anciens possesseurs qui = avaient
échappé au premier partage de la conquéte.
Plus tard ce fut le tour de I'Irlande et on sait
quelles ont été les conséquences politiques de cette
dépossession! Un prédicateur irlandais racontait
une fois devant un auditoire de paysans qui en tré-
pignaient d’aise, quoique les Sinn-Feiners ne
fussent pas encore inventés, cette histoire : « J étais
entré [autre jour, sur la terre d’un propriétaire qui
me dit : Sortez de 13, cette terre m’appartient. —
Je lui dis : Pourquoi? De qui la tenez-vous? —- Il
me répondit : de mon pére. — Et votre pére de qui
la tenait-il?&gt; — De mon grand-pére. — Et votre
arand-pere? — Alors, impatienté, il dit : Il I'avait
eue en se battant pour avoir. — Bravo, lui dis-je,
        <pb n="88" />
        +3
PREMIERES NOTIONS
habit bas! nous allons nous battre aussi pour savoir
qu aura. »
Nous n’avons cité les Iles Britanniques que
comme exemple, mais I'histoire a été.la méme par-
tout, méme en Amérique. Quand on cite les pion-
niers comme les représentants-types de la propriété
la plus sacrée, ceux qui ont conquis la terre améri-
caine par la hache du biicheron et la charrue, on
oublie que d’abord ils I’ont prise, cette terre, en dé-
possédant les Peaux-Rouges. Il en est de méme
dans toutes les colonies et il ne faut pas oublier
que tous nos vieux pays d’Europe ont été a une
date quelconque des colonies — la Gaule a été
une colonie romaine, puis franque — et la méme
histoire a recommencé dix fois.
Ces origines de la propriété foncitre n’incriminent
point les propriétaires actuels, car elles ont &amp;té
depuis longtemps recouvertes et purgées par une
série de transferts, d’achats, d’héritages, mais sous
cette superposition « de titres de propriété »,
comme on les appelle en droit, et surtout sous ce
titre qui s’appelle la prescription, si I’on remonte
assez loin, la conquéte n’en demeure pas moins 3
I’origine de toute la propriété fonciere.
        <pb n="89" />
        D'ECON OMIE POLITIQUE
Si on pouvait trouver quelque part, dans le
monde, méme en France, qui est de tous les pays
peut-étre celui ott la propriété de la terre est la
mieux assise, une terre qui depuis le jour ou
pour la premiére fois I'homme y a posé le pied et
I'a défrichée, fit restée telle entre les mains du tra-
vailleur et de ses héritiers, épouse fidele du travail
de I'’homme, ce serait une curiosité qu'il faudrai
mettre sous verre avec une inscription commémora-
tive, car ce serait le monument le plus rare de
histoire.

Mais la propriété ne s’en est pas tenue 3 I'enva-
hissement de la terre. Elle va faire un bond de
plus : elle va devenir propriété immatérielle, com-
bien différente de cette propriété originelle dont
nous parlions tout a I’heure, de ces produits qui
peuvent étre saisis par la main de homme! elle
deviendra ce qu'on appelle « une valeur mobi-
liere ».
C'est ce qui constitue aujourd’hui la fortune de
la plupart de nous. Sans doute il y en a bien encore
quelques-uns qui sont propriétaires de maisons, de
terres, d'immeubles. Mais la plupart de ceux qui
        <pb n="90" />
        PREMIERES NOTIONS
forment ce qu'on appelle la classe bourgeoise ou la
classe capitaliste, ont leur propriété « en porte
feuille », comme on dit, c’est-d-dire sous forme
de morceaux de papier bariolés couverts de chiffres
et d'images. Les uns représentent une part de pro-
priété dans les mines d’Anzin ou dans les chemins
de fer de P.-L..-M., ou dans le Canal de Suez, ou
dans des mines lointaines comme celles du Trans-
vaal ou de Rio-Tinto. Les propriétaires ont-ils vu
ces mines ou ces canaux? Jamais. Savent-ils méme
ot ils sont? Pas tous. Et ces titres de propriété ne
sont méme pas a leur nom. Ils sont au porteur,
comme on dit. Ils sont anonymes. Ce sont de sim-
ples numéros qu'ils détiennent. Et quand je dis
qu'ils les ont en portefeuille, j’exagére encore. Ce
ne sont que les petits bourgeois qui gardent leurs
titres chez eux. Les riches les déposent chez leur
banquier. Celui-ci leur donne alors tout simplement
un récépissé de ces titres avec un carnet de chéques
sur lequel, quand ils ont un achat ou paiement a
faire, ils inscrivent la somme dont ils ont besoin. Le
carnet de cheques, voila la propriété d’aujourd’hu,
la grande propriété, celle des riches.

Les premiéres propriétés individuelles étaient
        <pb n="91" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE
comme attachées 3 la personne, comme des especes
d’organes qui externaient sa personnalité — comme
la coquille de I’escargot. Ici, nous voyons une forme
de la propriété qui s’est désincarnée, qui est comme
ce que les spirites appellent le « corps astral »,
qu’ils croient exister autour du corps matériel.

Cette évolution dans l'objet de la propriété a été
mise en lumiere d'une facon saisissante par Jaures,
dans ses « Etudes socialistes ».

« La propriété du paysan, dit-il, est un morceau
de sa vie. Elle a porté son berceau; elle est vor-
sine du cimetidre out dorment ses aieux, oi il dormi-
ra a son tour; et du figuier qui ombrage sa porte il
apercoit le cyprés qui abritera son dernier sommeil,
Sa propriété est un fragment de la patrie immé-
diate, de la patrie locale, un raccourci de la grande
pattie... Autrefois, les hommes ne recouraient aux
journaux que pour s'informer de ce qui n'était point
leur propre vie. Ils n’achetaient point le journal

RS

pour savoir quelle était leur fortune et quels seraient
leurs revenus. Maintenant il ny a guére de possé-
dant bourgeois qui ne soit obligé de lire des jour-
naux financiers pour savoir ou en est sa propre fore
tune. La propriété est devenue si étrangere au pos
        <pb n="92" />
        PREMIERES NOTIONS
sédant que c’est par la voie du journal que le possé-
dant regoit des nouvelles de sa propriété ».

Cest absolument exact. Voyez ceux qui ache-
tent un journal du soir : ne commencent-ils pas par
aller a la dernitre page et regarder la cote de la
Bourse, ce qu'on appelle le « cours des valeurs 5?
Ils regardent combien valent leurs actions, leurs
titres de rente, leurs obligations, et c'est le journal
qui leur apprend s’ils sont devenus dans la journée
plus riches ou plus pauvres, et de combien,

Mais sous cette forme-13, la propriété ne risque-
t-elle pas de se volatiliser? Je ne I'entends pas en
ce sens qu'elle serait plus exposée 3 plus de risques
que la propriété sous la forme matérielle. Non,
au contraire : elle risque moins d’&amp;tre volée ou per-
due que I'argent que serre le paysan dans son
armoire, car c’est le banquier qui en a la garde et il
la garde bien. Mais elle est plus précaire en ce
sens qu'au jour d'une Révolution il suffirajt de
souffler sur tous ces chiffons de papier pour les
faire envoler.
Ce n'est pas seulement en ce qui concerne son
objet que la propriété a évolué au cours des ages,
c’est aussi en ce qui concerne ses droits, -
        <pb n="93" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE

5

Quels sont en somme les caractéres de la pro-
priété, car jusqu a présent nous avons raconté son
histoire, mais nous ne I’avons pas définie. Qu’est-ce
donc ce qu'on appelle la propriété privée, indivi-
duelle? C’est le droit de posséder une chose priva-
tivement, comme on dit, ¢’est-a-dire a I’exclusion
de toute autre personne. A I'origine, la propriété
n’était autre chose que le droit d’user d'une chose
en vue de la satisfaction de ses besoins, mais com-
portait-elle cet attribut qui parait inséparable : le
droit d’échanger sa chose contre celle d’autrui?
Non, sans doute, car nous avons déja vu que
’échange est un acte qui suppose déja un effort
moral et des conditions économiques assez com-
plexes. J'ai appelé I'attention, en parlant de
I’échange, sur cette répugnance qu’a dii éprouver
I'’homme a se dessaisir des objets qu'il possédait
pour les céder a autrui. Cette répugnance a natu-
rellement disparu du jour ou les produits ont été
faits précisément pour la vente, c’est-d-dire du
jour ol, par la division du travail, ils sont deve-
nus comme on dit. des marchandises. Mais la mai-
son et la terre n’étaient pas des marchandises. Elles
étaient plus qu'une propriété individuelle, c’était la
        <pb n="94" />
        PREM IERES NOTIONS
propriété familiale. Et c’était plus encore, ¢’était la
propriété sacrée par les morts qui y étaient enterres,
sacrée par les dieux pénates qui étaient les ancétres
et auxquels chaque ‘matin on offrait la libation
d’huile et de vin; et aujourd’hui encore, dans les
religions d’Orient et de Chine l'image des ancétres
trone dans la salle, divinité qui garde la maison. En
sorte que la propriété appartenait aux morts autant
qu’aux vivants, et elle appartenait aussi a ceux qu
viendraient aprés les vivants : ils. y avalent droit.
Les choses sacrées ne sont pas dans le commerce.

L’HEREDITE.

Cependant, le droit individuel sur la chose
a réussi a se dégager peu a peu de la co-propriété
collective, méme sur la terre, et ’histoire du droit
Romain en offre le plus remarquable exemple. II
s’est affirmé par le droit de vendre, de louer, de
préter (voir le chapitre suivant).

Mais si le droit de propriété se consolide ainsi,
de plus en plus absolu sur la téte de I'individy, que
va-t-il devenir le jour oli, par la loi de la nature,
cet individu mourra et qu’ainsi le droit de propriété
n’aura plus de support? Moment critique en effet!
Que va-t-on faire?
        <pb n="95" />
        D'ECONOMIE POLITIQ UE
S'il s’agit de la propriété sous la forme primitive,
on décide que la propriété suivra le propriétaire. Au
tombeau les instruments dont I’homme s’est servi!
les joyaux dont la femme se parait! au tombeau le
chien fidele avec lequel le maitre a chassé, le che-
val qui Ia porté a la course ou la guerre! au tom-
beau ses esclaves, et ses femmes aussi! Aujour-
d’hui encore il en reste quelques survivances. On
dépose parfois les bijoux dans le cercueil et vous
avez vu dans les enterrements des généraux, con-
duire en main, derriere le cercueil, leur cheval
d’armes. On ne le tue plus, il est vrai, mais cela
rappelle le temps ou il suivait le maitre dans la
mort. Pour les femmes, vous savez qu'il ny a pas
si longtemps — jusqu’au milieu du siécle dernier,
jusqu’au jour ou les Anglais ont aboli ce rite cruel
— les épouses hindoues étaient briilées sur le bi-
cher avec le corps de leur mari.
Mais prenons garde qu'on peut voir 1a non une
extinction mais au contraire une extension et une
prolongation du droit de propriété dans une vie fu-
ture. C'est pour que le mort retrouve sur autre rive
du tombeau ses armes, ses instruments, ses esclaves
et ses femmes, qu'on les enterre avec lui,
        <pb n="96" />
        08

PREMIERES NOTIONS

‘Heureuse superstition” d’ailleurs — pour nous!
Car est 2 elle que nous devons la conservation de
tant d objets qui nous ont plus instruits sur les civi-
lisations antiques que ne le feraient beaucoup de
livres, tant d objets précieux trouvés dans les tom:
beaux égyptiens, étrusques, grecs, gallo-romains, et
qui remplissent nos musées.

Cependant, on ne pouvait enfermer dans le tom-
beau la maison ni les terres. Qu’en faire?
Eh bien! ces biens vont rentrer dans la propriété
collective d’ot ils étaient momentanément sortis, soit
dans celle de la famille, soit dans celle de la tribu.
Dans un pays naguere sauvage, aujourd hui civi-
lisé par les missionnaires protestants, dans le pays
des Bassoutos, en Afrique Australe, quand un indi-
gene meurt, les héritiers ont le droit d’emporter non
seulement les meubles, mais, en outre, tout ce qui
peut se détacher de la maison et qui a pour eux une
grande ‘valeur, les portes, les fenétres, les poutres
du plafond, les tuiles... Mais la maison — du
moins ce qu'il en reste — revient a la tribu.

Chez les Romains — nous y revenons encore —
la propriété de la maison et de la terre a constitué
pendant longtemps la propriété de la famille. Sax
        <pb n="97" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE

3

doute le chef de famille, le pater familias, avait
des pouvoirs absolus sur tous ces biens comme
d’ailleurs sur ses enfants et sur sa femme, jus-
tement parce quill représentait la famille, comme
comme le roi représente I’Etat. Mais quand il mou-
rait, les biens passaient aux mains des autres mem-
bres de la famille alors méme qu’ils n’en auraient
pas voulu (heredes necessarii, héritiers obligatoires) .
Pourtant la propriété individuelle ne s’est pas ré-
signée a rester simplement viagére : elle a voulu se
perpétuer et a cherché une téte, un individu sur qui
se poser a chaque déces. Elle 1'a trouvée tout
d’abord tout naturellement dans la personne du fils,
ou proche parent du décédé — non plus sous forme
de propriété familiale collective, comme celle de la
tribu- antique ou encore aujourd’hui de la zadruga
serbe, mais sous forme de propriété individuelle,
c’est-a-dire avec partage des biens entre les survi-
vants. Mais plus tard le -oit de propriété s'est posé
de préférence sur celui qu’avait désigné le défunt :
celui-ci, se survivant ainsi a lui-méme, par un acte
de derniére volonté. Le droit de tester, c’est-a~dire
d’ordonner ce que deviendra la ropriété apres la
Pp
mort, est le droit le plus énorme qu'on puisse re-
        <pb n="98" />
        100

PREMIERES NOTIONS
connaitre 3 un individu, et par conséquent la con-
sécration de la propriété de I'individu sous la forme
la plus absolue; on ne peut aller au dela.
Toutefois ’hérédité testamentaire n'a pas éliminé
la succession ab intestal, comme on I'appelle. Le
|égislateur s'est montré méme généralement plutét
soucieux de défendre I’hérédité ab intestat, c’est-a-
dire la propriété familiale, contre la toute puissance
de la propriété individuelle sous forme de liberté
de tester. Cest ainsi qu’en France le droit pour un
homme de disposer librement de ses biens apres sa
mort, n'est pas reconnu absolument, car le pere de
famille ne peut disposer que dans une certaine me-
sure de ses biens — c'est ce qu'on appelle la quo-
tité disponible — mais il ne peut pas dépouiller ses
enfants. Cependant la succession ab intestat perd
de plus en plus de terrain et tandis que naguere les
parents les plus éloignés, les cousins au 12° degré,
pouvaient en bénéficier, le cercle se restreint de
plus en plus et une loi récente vient de réduire la
famille successorale aux parents les plus immédiats.
Seulement ce nest point du tout au profit de
la liberté de tester que la succession ab intestat est
resserrée de plus en plus : c'est au profit de I'Eitat,
        <pb n="99" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE

101
lequel vient prendre la place des héritiers éliminés.
Et ici nous nous trouvons en présence d’un chan-
gement de sens dans la marche de I’évolution :
apres avoir longtemps marché dans le sens de I'in-
dividualisation, voici que la propriété tend a rede-
venir soclale en revenant en quelque sorte a ses ori-
gines, évolution en cercle dont [’histoire nous offre
maints exemples curieux.

SOCIALISATION
DE LA
PROPRIETE

I1 faut reconnaitre que toute propriété
est, dans une certaine mesure, le résultat
d'une ceuvre collective. Il en est de toute
propriété comme de celle qui est la plus auguste, la
propriété d'un auteur sur son livre. Personne ne
\ 9. ’ . . « .
songera a contester ce qu'il y a de création indivi-
duelle dans une ceuvre comme Polyeucte ou Le
Cid, par exemple, et pourtant, si 'on songe &amp; tout
ce que Corneille, en écrivant l'un et "autre, a em-
prunté a l'histoire et méme a d'autres auteurs, on
sera obligé de reconnaitre en méme temps que cette
propriété-la a des origines largement collectives.
Or, il en est de méme de I'artisan qui fait des sabots
ou du vannier qui tresse ses brins d’osler : persone;
assurément, ne songe a lui contester son droit de
        <pb n="100" />
        102

PREMIERES NOTIONS
propriété sur ce qu'il appelle les produits de son tra-
vail, et pourtant la propriété de ces humbles objets
il la doit a tous ceux qui ont précédé, a tous ceux
qui lui ont appris son métier, a toutes les traditions
transmises de génération en génération, sans parler
méme de ceux qui acheteront ses sabots ou ses pa-
niers et sans la demande desquels ceux-ci ne vau-
draient rien du tout, malgré tout le travail qu’ils
auraient cotité.
Or, de méme que toute propriété a été créée,
plus ou moins, par le travail de tous, de méme elle
doit étre employée dans I'intérét de tous — sauf
pour la part qui est consommée par le producteur
lui-méme, pour ses propres besoins, mais ce n’est
qu'une infime portion de la richesse générale.
Ainsi donc la propriété individuelle nous appa-
rait, pour ainsi dire, comme un moment d’individua-
lisation entre deux états de propriété collective,
’'un dans ses origines, I’autre dans ses fins.

C’est le tronc de 'arbre dont les racines plongent
dans la terre et dont les branches s’étalent dans le
ciel. Mais le tronc est important et il serait impru-
dent de le couper.
Cependant ceux-la méme qui ne sont pas socia-
        <pb n="101" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE

103
listes admettent que la propriété doit devenir de
plus en plus sociale, ce qui veut dire quelle
doit étre envisagée au point de vue de [utilité so-
ciale. On ne se préoccupe donc plus gure de re-
chercher ses origines ni si elle a pour fondement le
travail ou la conquéte, I’occupation ou la prescrip-
tion, ou le droit naturel, mais bien quels services
elle a rendus et elle peut rendre encore &amp; I’E.cono-
mie nationale,
Quelles sont les conséquences pratiques qui dé-
couleront de ce point de vue? Voici trés bridvement
indiquées, quelques-unes des conséquences.

Tout d’abord, puisque la propriété a pour fon-
dement l'utilité sociale, il faut qu'elle se rende
utile et le propriétaire qui néglige de retirer de sa
propriété les utilités qu'elle comporte n’a plus aucun
droit a exercer cette fonction. Par exemple, toute
terre est faite pour étre mise en culture et un pro-
priétaire n'a pas le droit de la laisser en friche.
C’était pourtant toléré jusqu’a la guerre, parce que
dans tous les pays on respectait le droit de la pro-
arr .
priété sous sa forme romaine telle que nous I’avons
exposée dans une précédente lecon, la propriété
« quiritaire », le droit absolu d’user, de jouir, et
        <pb n="102" />
        104

PREMIERES NOTIONS

d’abuser. Par conséquent, on admettait qu'un pro-
priétaire était libre de laisser sa terre en friche ou,
comme cela s'est fait 3 maintes reprises en Angle-
terre, d’expulser des villages entiers de paysans
et de faire de ses immenses domaines des ter-
rains de chasse pour y tirex le faisan ou le coq de
bruyére. On I'admet difficilement aujourd’hui, de-
puis que la guerre a donné a cet égard — comme
dans beaucoup d autres domaines — des legons sin-
gulierement éloquentes.

En France pendant la guerre le governement a
décrété que tout propriétaire serait obligé de mettre
sa terre en culture et que s'il la laissait en friche,
elle serait cultivée par le voisin ou, a défaut du
voisin, par la commune. C'est la une illustration
remarquable de cette conception nouvelle de la pro-
priété. Il est vrai que la loi n’a pas partout été appli-
quée, mais cependant elle I'a été en certaines ré-
gions. Et méme des sociétés ont été constituées pré-
cisément pour mettre en culture les terres abandon-
nées par leur propriétaire.
D’ailleurs, le caractére absolu de la propriété
ne se trouve pas chez les peuples issus d'une autre
civilisation que celle de Rome. La législation mu-
        <pb n="103" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE

105
sulmane ne reconnait le droit de propriété fonciére
individuelle que sur la terre que le propriétaire a
cultivée ou irriguée et, pout reproduire le beau mot
’ . «app .

qu'emploie le Coran, « vivifiée ». Et quoique

malheureusement toutes les terres qui sont tombées
sous la domination musulmane aient été aussi peu
vivifides que possible, le principe n’en reste pas
moins admirable et supérieur a celui de la propriété
romaine. Méme en France voici bien des manifes-
tations de cette conception nouvelle. Dans les ré-
gions ou il y a des terres marécageuses a des-
sécher, ou des terres séches a irriguer, ou des
terres tellement découpées en petites parcelles
que la culture en est quasi impossible, on a le
droit d’établir des « syndicats obligatoires », ce
qui veut dire des associations de propriétaires qui
ont le droit de contraindre les récalcitrants a sup-
porter leur part des dépenses d’assechement, d’irri-
gation, ou d’abornement de leurs terres. Il y a 1a une
atteinte a la propriété privée, mais imposée au
nom de I'intérét général, une solidarité obligatoire.
Le propriétaire s’écrie : Je suis bien maitre de
ne pas arroser ou de ne pas assécher mon marais!
mais on lui dit : Non, vous n’étes pas maitre de ne
        <pb n="104" />
        106
PREM IERES. nN 'OTIONS
pas le faire; vous étes obligé d’utiliser cette terre
pour le bien de tous. Le propriétaire ne peut plus
dire égoistement « ma terre », mais « notre terre j.

Voici encore la loi d’expropriation « pour cause
d’utilité publique » — c'est le terme officiel,
et il est assez significatif. Mais, cette loi n’était
appliquée que dans des cas rares et avec um
luxe de précautions pour défendre les intéréts des
propriétaires, tel qu'il n'y avait pas de meilleure
affaire pour un propriétaire que d’étre exproprié et
qu’il suffisait qu'une terre, ou une maison, fit « me-
nacée » d’expropriation pour qu'elle acquit aussi-
tot une énorme plus-value.

Or, cette expropriation pour cause d'utilité pu-
blique vient d’étre étendue sur la plus vaste échelle
dans la plupart des jeunes Républiques récemment
écloses sur les ruines de I'Empire russe et méme
dans plusieurs des anciens pays voisins, tels que la
Grece et la Roumanie. On a décrété I'expropria-
tion partielle de toutes les grandes propriétés. Dans
tous ces pays on vient depuis deux ou trois ans de
promulguer des lois qui exproprient tous les do-
maines d'une superficie supérieure 3 une certaine
étendue, variable suivant les pays.

Remarquez qu'il ne s’agit pas ici de substituer
        <pb n="105" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE

107
la propriété collective a la propriété individuelle,
puisque tout au coniraire il s’agit de faciliter la
création et la multiplication d'une classe de petits
propriétaires. Mais cette expropriation n’en a pas
moins un caractére socialiste en ce sens qu'elle
tend a abolir la propriété patronale et rentitre pour
y substituer la propriété assise sur le travail et qu’on
juge plus conforme a I'intérét social.

Au reste, que dire des impbts, surtout avec
I'extension formidable qu'ils ont pris depuis la
guerre dans presque tous les pays, sinon qu’ils sont
une sorte d’expropriation des revenus? Quand on
voit, comme en Angleterre, en Allemagne, aux
Etats-Unis — et chez nous demain — les grosses
fortunes payer a I'Etat la moitié (et méme aux
Etats-Unis, pour les tres gros revenus, jusqu’a
72 %) de leurs revenus, ne faut-il pas dire qu’elles
subissent une expropriation de moitié ou des trois
quarts — et sans indemnité! Avec I'impét sur le
capital qu'on prépare, I’expropriation apparaitra
bien plus visiblement encore.
Que d'autres exemples de cette mainmise de
Etat sur la propriété privée, au nom de I'intérét
public, ne pourrait-on pas citer! Par exemple, on
défend aujourd'hui aux propriétaires capitalistes
        <pb n="106" />
        108
PREMIERES NOTIONS
d’emporter leurs capitaux au dehors, soit en or ou
en argent. A chaque frontiere, sont postés des doua-
niers, qui défendent d’emporter plus de 5.000
francs en billets et rien en or, titres, ou valeurs.
C'est une atteinte au premier chef 3 la pro-
priété individuelle, car une propriété individuelle
a pour caractéristique le droit pour le propriétaire
de I'emporter. Et voici maintenant qu'on veut
supprimer les titres au porteur pour les remplacer
par des titres nominatifs afin, précisément, qu'ils
ne s’échappent pas sans laisser de traces. Et voici
encore que, depuis hier, la loi défend d’exporter
les objets d’art. Le propriétaire d'une magnifique
galerie de tableaux ne peut plus la vendre a
I’étranger et elle se trouve par la perdre une grande
partie de sa valeur marchande.
Je ne discute pas la question de savoir si ces
mesures sont opportunes; prenons-les seulement
comme illustration de cette conception nouvelle de
la propriété qui tend a faire du propriétaire un
simple gérant de son bien pour le compte de la
Nation devant qui il en est responsable.

Ce qui veut dire que la propriété est désormais
« une fonction publique ».
        <pb n="107" />
        CHAPITRE V

LE FERMAGE ET LE PRET A INTERAT

LE FERMAGE

La vente, le don, le legs (ou, comme di-
sent les jurisconsultes, le transfert entre vifs ou par
déces) ne sont pas les seuls modes pour un proprié-
taire de disposer de son bien. II se peut qu'il ne
veuille pas aliéner sa chose de facon définitive,

Supposons qu'il possede une terre : jl est pos-
sible qu'il tienne a la garder pour beaucoup de
raisons — parce que c’est un patrimoine de famille
qu'il doit transmettre A ses enfants, parce que c'est
cette terre qui a donné son nom 3 ses aieux,
parce que, présentement, elle aide a son élection
comme député —— mais que néanmoins i] ne puisse
pas l'exploiter lui-méme. En ce cas il préte sa
terre a quelque agriculteur, il la donne 3 farme,
ce qui veut dire qu'il céde 3 autrui pour un certain
        <pb n="108" />
        110

PREMIERES NOTIONS
laps de temps son droit d’user et de jouir de la
chose, 3 charge pour le fermier de remettre au
propriétaire une certaine part des produits ou I'équi-
valent en monnaie; le premier de ces deux modes
est le métavage, le second le bail a ferme pro-
prement dit. L’un et 'autre sont de tres ancienne
date.
Il est clair que les mémes circonstances peuvent
se présenter pour le propriétaire de capitaux, soit
en nature, soit en argent; il peut ne pas avoir la
possibilité ou le désir d’en user immédiatement pour
ses propres besoins et en ce cas il les préte a ceux
qui les désirent — lesquels, assurément, ne man-
queront pas — a charge aussi de lui payer un prix
de location qui est I'intérét.
Cette facon d’employer son bien semble, a pre-
miére vue, n’avoir que des avantages pour tout le
monde.

D’abord pour le propriétaire, parce que sl
s’agit d'une terre il est possible qu'il ne puisse pas
lui-méme la faire valoir, soit parce qu'il n’habite
pas sur les lieux, soit parce quill n'a pas les
moyens pécuniaires ou les connaissances techniques
nécessaires, soit parce que le propriétaire se trouve
        <pb n="109" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE
i
étre une femme mariée qui a d’autres devoirs, ou un
enfant mineur, un malade, ou ce qu'on appelle une
personne morale, c’est-a-dire un établissement reli
gieux, philanthropique, scientifique.
Ce n'est pas seulement un avantage pour le
propriétaire; c’en est un aussi pour la société, parce
que s'il n'y avait pas ce mode d’utiliser la pro-
priété, elle resterait en friche.
Avantages aussi de "autre ¢8té, pour le fermier
— notamment parce qu'il est peut-étre dans une
situation telle qu'il ne pourrait pas acheter la pro-
priété faute d'argent; et méme s'il dispose d’un
petit capital mieux vaut pour lui le garder pour
exploiter la terre, car s'il le dépense tout entier
pour acheter la terre, qu'en fera-t-il et comment
la cultivera-t-il?
En Angleterre — oii, depuis quelques années, le
gouvernement, les ‘communes ou les autorités lo-
cales, pour encourager la culture, sont tenus de
fournir aux travailleurs agricoles qui le désirent, des
parcelles de terre, ce qu'on appelle en Angleterre
des « allotments » — on leur offre le chojx entre
ces deux partis : soit de les acquérir en toute pro-
priété, soit de les prendre 3 ferme pour un long bail :
        <pb n="110" />
        112

PREMIERES NOTIONS
la plupart préferent le second systeme. Pourquoi?
Parce qu'un paysan ayant un tout petit capital
de 10.000 francs, par exemple, comprend tout de
suite qu'il vaut mieux garder ce capital pour
acheter des beeufs, des chevaux, des instruments
agricoles, que de les sacrifier pour le vain plaisir de
se dire plein propriétaire méme sans moyen d'en
retirer un revenu!
Le bail 3 ferme se présente ainsi comme un
mode trés avantageux pour tous ceux qui n'ont
pas les moyens d’acheter un bien en toute pro-
priété et qui, cependant, pourront, grace a ce sys-
téme, l’utiliser, le faire fructifier au profit du pays
tout enter.
Donc, de quelque cbté qu'on considére ce bail
3 ferme, 3 premiere vue, on n'y voit que des
avantages pour les deux parties et pour la société
tout entiere. En méme temps, ce contrat parait
parfaitement répondre au sentiment de justice, car
ne serait-il pas injuste que le fermier puisse jouir
gratuitement de la terre d’autrui — si du moins
on admet la légitimité de la propriété?
Et pourtant c'est cette institution du fermage qui
a engendré le socialisme sous sa premiere forme,
        <pb n="111" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE

113

celle qu'on a appelée «la question agraire » et
qui a tenu une si grande place dans l'histoire de
Rome, comme dailleurs dans celle de tous les
peuples jusque dans l'histoire moderne.

Pourquoi? C'est d’abord parce que cette disso-
ciation de la propriété et de la culture a fait perdre
au droit de propriété le fondement sur lequel elle
s’appuyait, a savoir : le travail. Sans doute, méme
quand le propriétaire cultive lui-méme sa terre, il y
a dans le produit, dans la récolte, moisson ou ven-
dange, une part qui n’a pas pour cause unique le
travail de ’homme mais qui est due, sinon a la
collaboration de la nature, du moins a I'inégale
fertilité des terres : c’est ce que les économistes
appellent la rente fonciére et qui est pour eux,
depuis plus d'un siecle, un inépuisable theme de
méditations et de discussions. Mais si cette rente
« non gagnée », disent les Anglais, se révele a
|’analyse scientifique, elle ne se distingue par aucun
signe apparent du produit du travail lorsque le
propriétaire est en méme temps le cultivateur. Au
contraire elle saute aux yeux de tous et sous le
jour le plus cru, dés que la terre est affermée.
Et du méme coup on a vu apparaitre la division

R
        <pb n="112" />
        1" 4

PREMIERES NOTIONS
des classes : d'un coté ceux qui travaillent la terre
sans en recueillir les fruits; de l'autre, ceux qui
recueillent les fruits sans avoir travaillé; division
qui n'est pas seulement économique mais est deve-
nue politique, la classe possédante devenant classe
gouvernante, 1égiférante, enseignante, par le seul
fait des loisirs que la rente lui procure; la premiere
restant pauvre, ignorante et dépendante, par le seul
fait du travail quotidien auquel elle est assujettie.

Cependant, ces funestes effets ne se sont pas
fait sentir tout de suite ni pour tous les pays. Aussi
longtemps que dans un pays il y a de la terre a
discrétion, de la terre «libre», comme par
exemple dans un pays neuf, en Amérique ou dans
les colonies, dans ces conditions, en effet, le bail
4 ferme n’a que les avantages que j'indiquais tout
a ’heure. Mais, peu 3 peu, soit par effet des
causes historiques et de la conquéte, soit par I'ac-
tion des lois qui sont faites au profit de la classe
possédante, soit méme par la pression qui ré-
sulte de 'accroissement de la population, il arrive
qu'il ne reste plus de terres disponibles en dehors
de celles accaparées par les propriétaires du sol
et, dans ces conditions, la propriété du sol devient
        <pb n="113" />
        D'ECONOMIE POLI TIQUE

115
un monopole. Ceux qui la possédent peuvent fixer
le prix qu'ils voudront et la population agricole,
qui ne peut avoir acces a la terre que par leur
permission, est bien obligée de le payer. Le prix
du fermage peut alors augmenter dans de telles
proportions que presque tout le produit de la
terre et du fravail du fermier se trouve prélevé
par le propriétaire sous la forme de fermage et
qu'il ne reste au cultivateur qu'a peine de quoi
Vivre.
Pour ne prendre que I'exemple le plus célebre,
voici I'Irlande, oui les grands propriétaires, les land-
lords, installés par la conquéte du temps de Crom-
well, avaient pris toutes les terres et ou la popu-
lation ne pouvait plus trouver de ferme qua
des prix absolument ruineux pour elle. Cette
situation a été certainement la cause du terrible
probleme irlandais que Angleterre ne parvient
pas a résoudre. Pourtant la question du fermage a
fini par étre résolue par le rachat des terres par les
fermiers a 'aide des fonds avancés par le gouverne
ment, mais le mal était fait,
Cependant la question agraire a, aujourd’hui,
perdu beaucoup de son acuité dans les sociétés
        <pb n="114" />
        PREMIERES NOTIONS
qu'on appelle démocratiques et surtout en France.
Pourquoi? Parce qu'il n’y a plus d’accaparement
de la terre, 3 proprement parler. Par effet de la
loi du partage égal dans I'héritage, comme pai
les facilités d’aliénation de la terre, comme aussi
et surtout par suite de la faible densité de la po-
pulation francaise et de I’émigration rurale, il y
a assez de terre disponible, sinon pour tout le
monde, du moins pour tous ceux qui en désirent,
lesquels ne sont pas si nombreux qu’autrefois.
Dans ces conditions, les propriétaires de la terre
qui veulent I'affermer, ne jouissent pas d'un mono-
pole, de fait ni de droit, et ne sont pas en situation
de faire la loi aux fermiers — quelquefois: ce
sont les fermiers qui la leur font! C'est pourquor
en France le fermage, généralement, ne dégénére
pas en exploitation.
Il nen était pas de méme dans les pays de
I’Europe orientale oti il y avait de grandes pro-
priétés, ou la terre fait encore I'objet d'un mono-
pole et ou, par conséquent, le fermier se trouve
dans une certaine mesure exploité. Mais précisé-
ment en vue de rendre la terre disponible et d’abo-
lir par 12 le monopole des propriétaires, des lois,
        <pb n="115" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE

117
qui datent de deux ou trois ans, limitent 1'étendue
maxima des terres que pourra posséder le proprié-
taire : tout ce qui dépasse cette limite est expro-
prié avec indemnité et offert aux paysans qui ne
sont pas propriétaires, soit pour les acheter, soit
pour les affermer. Dans ces conditions-1a, histoire
tragique du fermage peut &amp;tre considérée comme
close, mais non celle de la propriété fonciere; cee
est une autre affaire.

LE PRET
A INTERET
rey

Arrivons a l'autre mode de location qui
‘s’applique non plus a la terre mais a !'ar-
gent, et qui porte spécialement le nom de prét.
Ici encore, a premiere vue, le prét d'argent est
un mode de disposer de son argent qui ne présente
que des avantages pour tout le monde.
Nombreuses les personnes qui ont des capitaux
mais qui, pour cent raisons, ne peuvent les faire
valoir personnellement en se faisant entrepreneurs
d’industrie ou marchands. Que peuvent-elles faire
de mieux que de préter ces capitaux a quelqu’ug
qui, lui, se chargera de les faire valoir, non seule
ment dans son intérét propre, mais aussi dans I'in-
térét dé tout le monde? Qu'y a-t-il aussi de plus
        <pb n="116" />
        118
PREMIERES NOTIONS
avantageux, pour quelqu'un qui n’a pas d’argent,
ou pas le temps de créer un capital par I’épargne
— car pour créer un gros capital par I’épargne, il
faut toute une vie d’homme et méme plusieurs
vies — que de trouver ce capital tout prét qu'il
peut utiliser immédiatement, moyennant une faible
indemnité qu’il paiera chaque année et qui s’appelle
Uintérét?

En somme, le prét A intérét est un moyen de
mettre des capitaux a la disposition de tous ceux
qui n’en ont pas, moyennant une indemnité généra-
lement inférieure la somme de sacrifices qui in-
comberaient a I’emprunteur pour créer lui-méme ce
capital qui lui manque.

Il n’y a donc, ni au point de vue des avantages
de part et d’autre, ni au point de vue de la justice,
a premiere vue, rien qui choque dans le prét a
intérét. Mais ici encore, et bien plus que dans le
cas précédent, nous allons voir comment une insti-
tution, toute simple et toute bonne en soi, va se per-
vertir peu a peu de facon a causer des désordres
immaginables dans la société.
Si l'on veut se placer, non au point de vue de
lutilité mais a celui de la justice, le prét a ntérét
        <pb n="117" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE

119
parait tout a fait raisonnable et c’est le prét gratuit
qui parait une idée absurde, 4 moins qu'on n’en
fasse un acte de charité comme dans certaines
ceuvres d’assistance. Cela paralt méme tellement
légitime et juste qu'on se demande 3 premiére
vue comment la chose a pu étre contestée... Et
pourtant elle n’a cessé de I'étre pendant des sidcles!
Pourquoi? Parce que, disait-on, ce n'est pas la
méme chose que de préter de I’argent ou de préter
une terre. Il y a trois différences essentielles :

1° La terre donne des fruits; il est donc assez
naturel que celui qui la loue et qui s’enrichira de
ces fruits — en I’espece le fermier — en restitue
une partie au proprietaire, en nature ou en valeur.
Et, en outre, c'est visible, tandis- que lorsqu'’il
s'agit d'un sac d'argent ou d'une liasse de billets
de banque, on ne voit pas a premitre vue que
ce sac donne des fruits. Une vache produit du lait
et des veaux, une poule pond des ceufs, une terre
porte des moissons; mais un sac d'argent, rien!
Et portant le mot grec « intérét » (qui est tokos)
signifie enfantement. C'est pourquoi le grand
philosophe grec Anistote protestait : mais non,
disait-il, I’argent ne fait pas de petits!
        <pb n="118" />
        120

PREMIERES NOTIONS
Il avait raison si le sac d'argent devait étre
gardé dans un coffre-fort; il est clair qu’au bout
d’un an, vous ne trouverez pas dans le sac d’argent
un sou de plus. Mais il n’en est plus de méme si
le sac d'argent est transformé par I’échange en
capital frugifére; or rien n’empéche, avec le sac
d'argent, d’acheter une vache qui, elle, fera des
petits.

"2° La terre donne une récolte visible qu'on peut
évaluer quantitativement. Quand un propriétaire
donne 3 ferme sa terre, on sait a peu prés ce qu'elle
donnera d’hectolitres de vin ou de blé, de sacs de
pommes de terre ou de paniers de fruits. Sachant
ce quest le revenu de cette terre, on peut donc
apprécier plus ou moins exactement si la part qui
reviendra au propriétaire sera juste ou exageérée,
surtout si cette part est donnée en nature.
Mais lorsque le prét a lieu sous forme d’argent,
nous n’avons aucune norme qui nous permette de
mesurer quel devra étre, comme on dit, le « taux
de I'intérét », c’est-a-dire la proportion — rélative-
ment au capital — de la somme que devra payer
I’emprunteur annuellement. Sera-ce le vingtiéme, ce
qui fait du 5 %, ou le vingt-cinquiéme, ce qui fait
        <pb n="119" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE

121
du 4 %, ou le trente-troisieme, ce qui fait du 3 %?
Comment le savoir? En admettant que I'argent ait
été employé de facon productive, c'est au loin,
peut-étre au bout du monde, et peut-étre en chan-
geant sans cesse d'emploi. Alors, ‘qu’est-ce qui
détermine ce taux de I'intérét? C'est uniquement la
loi de offre” et de la demande, c’est-a-dire que
’intérét pourra monter sans frein dans tous les cas
oti I'argent sera rare et les amateurs d'argent nom-
breux, ce qui est plus ou moins le cas dans tous les
pays.
On peut voir, dans ces conditions, le taux de
P’intérét atteindre des proportions fantastiques. II
était courant, dans ’antiquité, &amp; Rome par exemple
ou I’argent était rare, de prendre 1 % d’'intéréts du
capital par mois, ce qui fait 12 % par an. Il en
est de méme aujourd'hui en Algérie pour le prét
aux indigenes, et dans les pays neufs en général,
En Pologne, dans les Balkans, on a vu pour des
préts de courte durée, il est vrai, payer 1 % par
jour, ce qui fait 365 % au bout de I'année.
C'est ainsi que I'intérét a pris ce nom flétrissant
d’usure. Remarquez que le mot « usure », dans
son acception originelle, n’avait rien de péjoratif;
        <pb n="120" />
        122
PREMIERES NOTIONS
il vient du latin usura qui veut dire simplement
I'usage d'une chose. Le changement dans I'accep-
tion de ce mot, son évolution étymologique, nous
indique précisément quelle a été aussi I’évolution
du prét lui-méme, de I'usage 3 exploitation. Cest
pour cela qu'il a fallu que le 1égislateur intervint
pour réprimer |'usure en fixant un .maximum au
taux de 'intérét, comme nous I’avons vu durant la
guerre fixer un maximum pour le prix des denrées.
Mais ce taux légal ne reposait sur aucune donnée
scientifique.

3° La différence la plus caractéristique c’est que
dans le bail a ferme ou bail &amp; loyer, la richesse
prétée demeure entre les mains du fermier ou du
locataire. Donc quand viendra la fin du bail, le pire
qui puisse arriver au fermier ou au locataire c’est
d’étre expulsé, mais il est clair qu'il ne sera pas en
peine de rendre la terre ou la maison. Elle est 13,
intacte; le propriétaire la reprend et tout est dit.
Tandis que quand il s’agit d'argent prété, c’est
tout différent! Le sac d'argent ou la liasse de
billets prétés ne demeurent pas entre les mains
de I'emprunteur. Personne n’a jamais été assez
fou en ce monde pour emprunter de argent et
        <pb n="121" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE

123
n'y pas toucher. Quand on emprunte de I’argent
c’est soit pour le dépenser improductivement —
pour le manger comme on dit, comme font les
fils de famille, ou sur une beaucoup plus grande
échelle les Etats — soit pour le dépenser d'une
facon productive en créant quelques entreprises
lucratives. Mais dans un cas comme dans 1’autre,
[argent prété sera toujours dépensé. En sorte que
quand viendra le jour de I’échéance, il n’y aura
plus entre les mains de I’emprunteur une seule des
pieces d'argent prétées. Donc il ne pourra rem-
bourser qu’a la condition d’avoir reconstitué une
somme d’argent égale a celle qu'il a recue. Or,
ce n'est pas toujours facile et ce n'est pas toujours
réalisé. Et si 'emprunteur n’a pas réussi 3 ressus-
citer la valeur qu'il a recue, qu'arrive-t&lt;l? II
devient ce qu'on appelle un débiteur insolvable;
s'il est commercant, il est mis en faillite. Il est
déshonoré commercialement ou du moins il perd
toute espéce de crédit, et sa situation. Ei ceci est
peu de chose encore a coté du sort qui était réservé
au débiteur insolvable, autrefois! Cest un drame
épouvantable que celui des débiteurs qui n’ont pas
        <pb n="122" />
        124

PREMIERES NOTIONS
pu payer au terme. L histoire de tous les peuples
est remplie de ce drame.
Shakespeare I'a illustré dans la tragédie de
Shylock, Le Marchand de Venise, qui a I'échéance
devait payer, a défaut d'argent, avec une
une livre de sa chair. Ce mode atroce de paiement
n'est pas uniquement une imagination du poéte.
Nous trouvons dans un texte de loi — la plus
célebre de toutes les lois humaines apres celle du
Décalogue de Moise — dans la loi des Douze
Tables, un article qui stipule que si, a ’échéance,
le débiteur ne peut payer, il doit étre découpé en
parties égales au nombre des créanciers. Beaucoup
de jurisconsultes croient que cette menace ne fut
pas réalisée. Mais ce qui est certain, c’est que si le
débiteur n’était pas coupé en morceaux, il était
réduit en esclavage. Ceci était une loi universelle.
Dans tous les pays de 'antiquité, le débiteur était
réduit en esclavage et devait travailler pour le
compte du créancier jusqu’a extinction de la dette.
Les sous-sols des maisons des patriciens de Rome
— ce qu'on appelait les « ergastules » — étaient
remplies de débiteurs insolvables qui travaillaient
pour le maitre jusqu'a ce qu'ils pussent payer le
        <pb n="123" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE

15

montant de leurs dettes; ils n'y arrivaient jamais.
Méme plus tard, quand ces meeurs ont été abolies,
la vie était tres dure pour les débiteurs insolvables.

Ceux qui ont lu La petite Dorrit, de Dickens,
savent que cest précisément histoire d'un pauvre
débiteur insolvable qui passe toute sa vie — ou du
moins trente années de sa vie — dans la prison pour
dettes, oti 'on enfermait les débiteurs insolvables
jusqu’a ce qu'ils pussent trouver le moyen de payer;
st comme ce n'est pas en prison, généralement,
qu'on trouve le moyen de gagner de I'argent, beau-
coup y restaient toute leur vie, et méme y mou-
raient. Or, I’emprisonnement pour dettes, la con-
trainte par corps, comme on l'appelait, n'a cessé
qua une date trés récente. Savez-vous quand
elle a été abolie en France? En 1867 seulement!

Quand on pense aux millions de gens qui, dans
tous les pays, n'ont pu payer leurs dettes, ont
souffert tout ce dont nous venons de donner une
si faible idée, on comprend le cri de fureur qui a
retenti A travers les Ages et non pas seulement l'ac-
cusation des débiteurs contre les créanciers, mais
aussi les protestations de tout de ce qu'il y a de
plus grand dans ce monde : de législateurs comme
        <pb n="124" />
        126
PREMIERES NO TIONS
Moise qui, dans ses lois, a dit aux Israélites: « Tu
A AS a A LU Ld » - 3 |
preteras a interét a I’étranger, mais jamais a ton
frére »; de penseurs comme Avristote, dont nous
venons de citer le mot ironique; des Romains eux-
mémes, aussi durs que le vieux Caton qui disait :
« Qu'est-ce que préter A intérét ? autant dire
qu’est-ce qu'assassiner? », puis de toute I'Eglise
catholique par la voix de ses Péres comme par
les décrets de ses Conciles.
Cependant, ici encore, soyons heureux de cops-
tater que c’est 1a une question qui a perdu beau-
coup de son acuité, tout comme la question du
fermage. Aprés avoir rempli des siécles de son
bruit, le silence s'est fait.

Il est vrai qu’en 1849 — i y a plus de soixante-
dix ans — Bastiat écrivait encore ces mots :
« L'esprit humain ne peut s’attacher, sauf pour les
problémes religieux, 3 une question plus grave que
celle de la légitimité de I'intérét. » Mais aujour-
d’hui, le probleme de I'intérét passionne moins
encore |'opinion que le probleme religieux. Non
seulement on n’entend plus d’anathémes contre Je
prét a intérét, mais au contraire nous n’entendons
que des encouragements pour engager les gens 3
        <pb n="125" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE

127
préter. Hier, les murs ‘de Paris étaient couverts
d’affiches pour engager les gens a préter a I'Etat.
On lit : « Apportez, apportez votre argent! 6 %
d’intérét! 50 % de plus-value certaine! Clest le
devoir patriotique. »
Ce n'est pas seulement pour les préts a I’Etat
que nous voyons solliciter tout le monde de venir
préter. Nos sociétés coopératives, pourtant ins-
titutions déja a demi socialistes, font aussi des em-
prunts. Elles en font en ce moment méme. Elles
promettent aussi du 6 % a tous ceux qui apportercnt
de P’argent a cette ceuvre de solidarité, de confra-
ternité; peu s’en faut qu'on n’ajoute : ceuvre de
bon socialisme!

Il y a donc quelque chose de changé dans This-
toire du prét a intérét? Quoi donc? Qu’est-ce qui
fait que cette question dont histoire est ce long
martyrologe que je vous ai esquissé, est devenue
aujourd’hui chose admise?

Il y a deux raisons qui expliquent cette trans-
formation : une raison de doctrine et une raison
de fait.
La raison de doctrine, c'est qu’aujourd’hui les
socialistes eux-mémes ont fini par comprendre que
        <pb n="126" />
        {28

PREMIERES NOTIONS
le prét a intérét était nécessairement lié a la pro-
priété individuelle et qu'il est absurde, aussi long-
temps que la propriété individuelle est reconnue, de
supposer que le prét pourra étre gratui’. Par con-
séquent la question ne se pose plus sur ce terrain
de la légitimité de I'intérét, mais elle se pose sur
le terrain de la légitimité de la propriété du capital,
en sorte que la discussion s’est déplacée. Si la pre-
miére a disparu, 'autre demeure; nous la retrou-
verons plus loin.
Mais il y a aussi une raison de fait qui explique
ce changement : c'est que la situation des créan-
ciers et des débiteurs s'est intervertie. Pendant toute
histoire du passé, le créancier, c’est-a-dire le
préteur, était le fort, et le débiteur, c’est-a-dire ’em-
prunteur, était le faible. Lun était le riche, le
puissant, le patricien; I'autre était le besogneux,
le prolétaire, le misérable. Aujourd’hui, il n’en est
plus ainsi. Qui sont donc maintenant les plus grands
débiteurs? les plus grands emprunteurs? Ce sont
les ‘Etats d’abord, puis les grandes banques, les
grandes Compagnies. Eit qui sont les préteurs? Mais
c’est vous, c'est moi, ce sont souvent de trés petites
. ’, si 9
gens, ceux qui ont économisé un peu d'argent et
        <pb n="127" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE

129
qui viennent le porter pour des entreprises dont ils

ont vu les noms dans les journaux. Pourquoi vou-

driez-vous qu’aujourd’hui nous allions nous atten-
J
drir sur le sort des emprunteurs? Voudriez-vous
que nous allions faire campagne, comme les Péres
de I'Eglise et comme Proudhon, pour demander
la gratuité du crédit au profit de la Banque de
France? ou de la Compagnie de Suez? ou de la
Royal Dutch?
Qu’on nous demandat, a la rigueur, quand il
s’agit d'un emprunt d’Etat, de préter gratis, parce
que tant d autres, durant la guerre, ont donné leur
sang et leur vie gratuitement, cela pourrait se sou-
tenir — quoique d’ailleurs on croit plus prudent de
ne pas le risquer.

Mais qu'on nous demande de préter gratis a
des Compagnies de chemins de fer ou de mines, a
des sociétés industrielles, a seule fin de leur per-
mettre de distribuer de plus gros dividendes et de
faire monter le cours de leurs actions a la Bourse,
ce serait du plus haut comique.
C’est 1a un exemple saisissant de la facon dont
les problémes économiques évoluent au cours de
histoire.

i
        <pb n="128" />
        LE 1.OYER

153)

ay
PREMIERES NOTIONS
Toutefois, si la question du fermage et
celle de I'intérét sont apaisées, il en est une troi-
sieme, toute parente, pour laquelle la question est
devenue plus aigué qu'elle ne I’a jamais été : c'est
celle du loyer des maisons.

Voici, a l'inverse, un exemple curieux d’une
question qui n’existait pas autrefois et se pose au-
jourd’hui avec une gravité redoutable. Par suite
de la création de grands centres urbains, les mai-
sons sont devenues un monopole, alors que les capi-
taux ont cessé de I’étre; et pour elles en consé-
quence, comme autrefois pour 'argent, le loyer
des maisons devient « usuraire », a ce point qu'on
se demande s'il ne faudra point lui appliquer la
loi du maximum qu'on vient d’abroger pour le
loyer de ’argent.

Mais une telle mesure ne serait pas plus efficace
que ne I’ont été les lois contre 'usure. Au contraire,
elle aggraverait le mal en décourageant la construc-
tion des maisons a louer, maisons « de rapport »,
comme on dit. Ce serait mettre tous ceux qui ng
possédent point de maisons dans la ficheuse néces-
sité d’en faire batir, chacun la sienne, s’ils veulent
se loger, ce qui serait encore plus onéreux.
        <pb n="129" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE
131
Je ne vois que deux solutions a la question du
loyer. La premiére, c’est que la population dimi-
nut, tout au moins dans les villes, — ce qui n’est
guére a prévoir, tout particulierement en France :
dans ces conditions la loi de I'offre et de la
demande jouerait et occasionnerait la baisse des
loyers. La seconde, c’est que l'industrie inventat
des procédés de construction tout a fait différents
de ceux qu'on a employés jusqu’a présent, c’est-
a-dire trouvat le moyen de fabriquer des maisons
par les procédés de la « standardisation », comme
les bicyclettes ou les montres.
Et, malgré tout, il est probable que dorénavant
ce n’est plus seulement un septieme de notre budget,
ce qui était considéré comme la proportion nor-
male, mais un quart ou un tiers qu'il faudra con-
sacrer au logement.

LE RENTIER

Le double attribut du droit de propriété
que nous venons d’examiner, fermage et prét, a une
conséquence dune portée incalculable : c'est de
permetire au propriétaire de vivre ‘du revenu de
ses terres ou de ses capitaux ‘sans travailler, en
rentier, comme on dit. Or, rentier, -oisif. parasite,
        <pb n="130" />
        132
PREXIERES NOTIONS
entre ces trois qualificatifs la transition est facile
et on peut penser si les socialistes n'ont pas manqué
de dénoncer cette conséquence du droit de pro-
priété comme étant sa condamnation.

Ce que le rentier peut dire pour se défendre
c'est qu'il a toujours été indispensable, dans toutes
les sociétés, d’avoir un certain nombre d’hommes
disposant de loisirs suffisants — précisément afin
quils se trouvent libérés, par leur situation, du
souct du pain quotidien et libres de consacrer leur
temps aux spéculations désintéressées et aux tra-
vaux d’ordre non lucratif : culture des sciences et
des arts, philosophie, pratique de la charité, hautes
fonctions du gouvernement lesquelles, jusqu’a une
epoque toute récente, étaient gratuites.
On peut se demander si jamais les civilisations
dont nous avons hérité et toute leur floraison, qui
nous ont fait intellectuellement ce que nous sommes,
celles de la Gréce ou. de Rome, ou plus pres de
nous une aristocratic comme celle de 1’Angleterre
et Empire qu'elle a créé, auraient jamais pu ap-
paraitre au monde si une classe d’homme investie de
ce magnifique privilege du loisir n’avait pas existé?

Ce n'est point assurément que les grands
        <pb n="131" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE

133
hommes soient sortis exclusivement ni méme prin-
cipalement de la classe des rentiers, méme en pre-
nant ce mot au sens large de nobles ou bourgeois.
Mais du moins c’est dans ces milieux sociaux qu'’ils
ont trouvé le plus souvent des protecteurs, ou des
clients, ou ne fit-ce que des lecteurs.
Il est vrai que s'il en était ainsi, c’est parce que
I'instruction et le loisir étaient le privilege d'un petit
nombre. Au fur et 3 mesure que ces biens sont
plus largement accordés a tous, la fonction sociale
du rentier s’amoindrit et tourne peu a peu au para-
sitisme. Des lors elle est condamnée 3 disparaitre.
Dans la société d’aprés-guerre tout le monde sera
plus ou moins rentier — pensez donc aux mille
milliards de rente que les Etats ont déja émis ou
vont émettre! — mais il ny aura plus personne, ou
bien peu, qui pourront vivre de leurs rentes.
        <pb n="132" />
        <pb n="133" />
        CHAPITRE VI

LE SALARIAT ET LE PROFIT

Nous avons déja vu trois fagons différentes pour
le propriétaire d’utiliser son bien : employer a la
satisfaction de ses besoins, c’est-a-dire le consom-
mer; le transférer 3 autrui par don, legs ou vente;
céder seulement 1'usage temporairement, ce qui
veut dire le louer ou le préter. Reste un dernier
mode d'emploi, le plus important de tous par ses
conséquences et qui pourtant, chose curietse, n'a
pas recu de nom spécial dans la nomenclature éco-
nomique : c’est le « faire valoir ».

Clest le fait d’employer la chose possédée 3
produire de nouvelles richesses, le faire fructifier :
utiliser le petit jardin domestique non plus pour
y respirer des roses et y faire la sieste, mais pour
le convertir ep jardin maraicher oy fruitier: se
        <pb n="134" />
        136

PREMIERES NOTIONS
servir de la barque de Robinson, non pour aller se
promener en mer ou attendre l'occasion favorable
de s’échapper de lille, mais pour pécher et rap-
porter chaque jour du poisson; et s'il sagit de la
richesse sous sa forme banale, I’argent, I’employer
non en le dépensant, en le « mangeant », comme
on dit familicrement, mais en le placant dans
quelque entreprise productive.

Or, toutes les fois qu'un bien quelconque est
employé 3 produire d'autres richesses, on I'appelle
un capital. Généralement le capital ne peut en-
gendrer d'autres richesses qu'autant qu'il est fé-
condé par le travail.
Il y a pourtant quelques cas oll un capital peut
produire par le seul concours de la nature, tel que
Pceuf mis a couver pour produire des poulets, au
lieu d’étre mis en omelette, ou le tonneau d’eau-de-
vie conservé en cave pendant vingt ans en attendant
que le temps le miirisse et en fasse du cognac.
Et méme si l'on ne regarde qu’a I'utilité ou a la
qualité on peut dire que dans tous les produits
la part de la nature est incommensurable. Mais si
I’on ne regarde qua la valeur, au prix, la collabo-
ration de la nature disparait sous celle du travail.
        <pb n="135" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE
Or, tant que cette- fructification se fait par le
travail personnel du propriétaire, qu'il s’agisse de
la terre cultivée par le paysan, de la barque em-
ployée par le pécheur, il n'y a guére de socialistes
qui aient protesté contre cet emplol de la richesse.
Seulement il arrive ceci : c'est que des que le bien
possédé atteint certaines dimensions qui dépassent
les limites dans lesquelles le travail individuel peut
sexercer utilement, alors le propriétaire est obligé
de recourir au travail d’autrui. Si le jardin est trop
grand pour qu'un homme puisse le travailler, il
faudra bien que le propriétaire prenne un ouvriet
pour I'aider. Si c’est la barque de Robinson qui
est trop grande pour qu'il puisse la conduire seul,
il se fera aider par Vendredi, et pendant que lui
tiendra le gouvernail, l'autre jettera le filet.

Il n'est pas possible a I'individu, si actif soit-,
d’utiliser par son travail personnel une richesse
quelconque au-dela de certaines limites et ces
limites sont trés peu étendues. Si l'on promettait un
11 - ’ 2 Jey
million a l'un de nous a condition que nous le
fissions valoir uniquement par notre propre travail
et sans recourir a ’aide de personne, nous n’aurions
qua le refuser, car ce serait absolument impossible;
        <pb n="136" />
        138
PREMIERES NOTIONS
le dépenser, oui! quoiqu’il y_falliit encore un cer-
tain entrainement, mais le faire valoir productive-
ment, non! Le proprétaire du capital est donc
obligé de prendre quelqu’un pour I’aider, un ou-
vrier, comme on dit, et naturellement, ce quelqu’un
ne fournira pas son travail gratuitement. Le pro-
priétaire devra lui payer une indemnité qui sera
une part dans le produit de la terre ou de la péche
ou, ce qui sera plus commode pour I'ouvrier, I'équi-
valent évalué en argent et donné d’avance. Cette
rémunération qui n'est autre que le prix de loca-
tion de la main-d’ceuvre, comme I'intérét est le
prix de louage du capital, s’appelle le salaire, et
celui qui le touche prend le nom de salarié. Quant
a celui qui le paie, le propriétaire, quand il joue
ce role nouveau, il prend le nom de « patron ».

LE SALARIAT

Or, ce mode d'emploi du capital,
appelé louage de travail, est gros de consé-
quences formidables, bien plus qu’aucun des autres
modes d'emploi déja exposés. Ce n'est point
qu'il ne paraisse, tout comme les modes précédents,
tres avantageux pour les deux parties. D’abord
pour le propriétaire, puisque cela lui permet d’uti-
        <pb n="137" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE
net
liser une richesse que sans cela il n’auraii pu que
faire passer entre les mains d’autrui par 1’aliéna-
tion ou le prét, qu’en donnant en quelque sorte sa
démission. C’est avantageux pour celui dont il de-
mande les services, pour le salarié, puisque celui-la
trouve dans le salaire quotidien ou hebdomadaire,
qui lui est alloué, un revenu fixe sans avoir a
prendre I'initiative de la création, sans avoir la
peine de diriger ni les soucis des risques inhérents
a toute entreprise.
Comment se fait-il donc qu'un mode d’emploi
si innocent en apparence, méme si fraternel dans
ses origines, ait engendré le socialisme, la lutte de
classes, la révolution sociale et ouvert la boite a
Pandore de tous les fléaux sociaux? Voila la troi-
sieme fois que nous voyons une institution écono-
mique qui, dans ses origines apparait comme bien-
faisante, devenir un ferment de discorde dans la
société. On dirait vraiment quelque esprit satanique
qui s'appliquerait, comme dans le jardin d’Eden,
a transformer ces questions en fruits empoisonnés,
comme ceux qui poussaient sur I’Arbre de la
Science.

L explication, c'est que le contrat de travail
        <pb n="138" />
        140
PREMIERES NOTIONS

entre un capitaliste et un travailleur ne s’est jamais
réalisé sous la forme idyllique d'une aide mutuelle.
Qu’est-il arrivé, en effet? Avant la constitution
de la propriété individuelle, aussi longtemps que
les hommes ont vécu sous le régime de 1’économie
domestique dont j'ai eu l'occasion de parler déja,
dans la famille patriarcale, par exemple, le sala-
riat n’existait pas; il n’était pas nécesaire, car le
chef de famille faisait valoir et fructifier sa terre
et ses troupeaux par le travail des siens. De sa
femme d’abord, qui a été, sinon la premiere sala-
riée du moins la premitre ouvritre, puis par ses
enfants. Mais du jour ol cette économie familiale
a disparu pour étre remplacée par la division du
travail et la propriété individuelle, le propriétaire
a été obligé de chercher quelqu'un qui vint tra-
vailler pour lui; et il ne I'a pas trouvé facilement
parce que dans une société a ses débuts, 1a oti il
y a de la terre disponible pour qui en veut, la olt
les capitaux ont encore peu de valeur et out n'im-
porte quel travailleur peut créer de ses mains le
filet, I'arc ou méme la charrue de bois, qui lui per-
mettront de produire pour son compte, personne
n’est disposé a aller se mettre au service d’autrui.
        <pb n="139" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE

"141
Pas besoin, d’ailleurs, de remonter aux origines
des sociétés humaines : quand on se transporte dans
des pays neufs, dans les colonies, la aussi la ques-
tion de se procurer la main-d’ceuvre nécessaire est
trés angoissante pour les colons : par exemple, en
ce moment en Tunisie.
Dans cette situation, qu’ont fait les propriétaires
primitifs pour se procurer le travail d’autrui? Ils
ont inventé 'esclavage. Ils se sont procuré par la
conquéte les bras dont ils avaient besoin pour culti-
ver leur terre. Voila un événement considérable
dans histoire de 'humanité. Et il s’est reproduit
par les mémes causes dans les colonies. En Améri-
que, quand les propriétaires des Etats-Unis ont
voulu cultiver leurs terres, ils ont été chercher des
esclaves en Afrique; ¢’a été la seconde phase de
I'esclavage, I'esclavage noir. Et méme aprés que
I'esclavage a été aboli dans les colonies, il a été
remplacé en maintes colonies par I’engagement des
coolies qui a été I’esclavage jaune. Mais laissons
de coté cette reviviscence de I'esclavage dans
le systéme colonial et revenons a I’heure oti I'escla-
vage antique se dissolvait en méme temps que
I'Empire romain. Le travailleur va-t-il alors deve
        <pb n="140" />
        142
PREMIERES NOTIONS
“wr libre? Pas encore dans la campagne, ou il va
rester sous le joug du servage qui n’était qu'un es-
clavage atténué. Mais dans les villes, il va connai-
tre une période relativement heureuse, mais brave,
/interméde lumineux, peut-on dire, dans Ihistoire
du travail, quoiquon parle toujours des téndhres
du Moyen Age, celle de I'ouvrier « artisan 5 alors
que, possédant les instruments de son travail, il
n’avait besoin ni de prendre des salariés nj de
le devenir lui-méme.
Mais cette période n’a pas duré longtemps —
cing ou six sidcles, peut-étre — parce que, d'une
part, les serfs émancipés ou réfugiés dans les villes
sont venus créer un prolétariat nouveau, et parce
que, d’autre part, les capitaux nécessaires pour pro-
duire ont pris de telles proportions qu’ils sont deve-
nus inaccessibles 4 ceux qui n’avaient pas déja fait
fortune. En sorte que la possession du capital est
devenue, dans une certaine mesure, un monopole
pour les possédants et ceux-ci ont pu dicter leurs
conditions. En effet, que peut faire un « prolé-
taire » — c'est le nom que I'on donne 3 ceux qui
ne possédent que leurs bras —- lorsqu’il veut
travailler, s'il n’a pas un de ces instruments. de. pro~
        <pb n="141" />
        D'’ECONOMIE POLITIQUE

143
duction que sont la terre ou le capital? Que peut
faire celui qui ne trouve pas de travail aujourd'hui?
Aller pécher a la ligne? Encore faut-il une canne
a péche, ce qui est déja un commencement’ de
capital. Aller cueillir du muguet pour le vendre?
ou attendre les voyageurs a la gare pour porter
les bagages? ou attendre les voitures a ’abord du
théatre pour ouvrir les portieres? Ce n’est plus du
travail, c’est de la mendicité. Le capitaliste donc
seul peut donner du travail.

Pesez-vous ce qu'il y a de singulier dans ces
mots « donner du travail » ? Remarquez que c’est
la formule que vous avez tant de fois entendue,
qui est prononcée par tant: de miséreux-: Je ne
demande pas ’auméne : donnez-moi du travail.
Alors, le travail qui est, semble-t-il, non seulement
une faculté, mais un devoir pour tout homme,
voila donc qu'il se trouve subordonné a la permis-
sion d’autrui? On ne peut travailler qu’a la condi-
tion de trouver un propriétaire ou capitaliste qui en
fournira les moyens :. sinon le travailleur devient
un chémeur.
Cependant, ‘aussi longtemps que Ientreprise a
conservé des proportions modestes, aussi longtemps,
        <pb n="142" />
        144
PREMIERES NOTIONS
comme je le disais tout &amp; I’heure, que le prolétaire
a pu avoir l'espoir, la perspective, de devenir lui-
méme capitaliste, patron — ce qui a été le cas dans
toute cette période du Moyen Age, alors que pres-
que tous les ouvriers travaillaient d’abord comme
apprentis, puis compagnons, enfin maitres, et ol ce
qui est aujourd’hui des distinctions de classe n’était
alors que des distinctions de grade puisqu’on pou-
vait toujours s’élever a un grade supérieur — dans
ces conditions, la situation a été acceptée. Clest
pourquoi, cette parole insolente « donner du tra-
vail » n'a choqué personne pendant des siecles, pas
méme les travailleurs. Ils ’acceptaient comme 'cx-
pression d'une vérité; celui qui donnait le travail,
c’était le « maitre », un nom qui est aujourd’hui en-
core traditionnel dans les campagnes et prononcé
sans aucune animosité. Le maitre est en méme temps
le bienfaiteur, puisque c’est lui qui procure la
possibilité de travailler, de gagner sa vie. La
forme la plus haute de [assistance que le ri-
che puisse préter au pauvre, celle que lui recom-
mandent économistes et moralistes, n’est-ce pas
celle-la — et combien supérieure &amp; ’auméne ?
Oui, seulement une heure est venue, heure tra-
        <pb n="143" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE
8
gique ou, dans ['esprit des masses, un soupgon
s'est éveillé. Et ce soupcon s'est traduit sous cette
forme : ests bien vrai que ce soit le proprié-
taire qui nous fasse vivre? ou bien, est-ce que ce
n’est pas nous qui le faisons vivre? et, alors, au lieu
d’étre un bienfaiteur, ne serait-il pas un exploi-
teur? Et le jour oli cette pensée est entrée dans
esprit des masses, le socialisme est né.

Si, en effet, le capitaliste peut dire qu'il donne
du travail a 'ouvrier, celui-ci ne peut-il pas répon-
dre que c’est lui qui donne au capitaliste le produit
de ‘son travail et qu'il ne lui en sera remboursé
qu'une part, peut-étre la moindre part, sous le nom
de salaire? Il est vrai que argent payé au salarié
est pris sur le capital déja existant qui en fait
I'avance, mais ce n’est qu'une anticipation sur le
produit final et c’est comme prix de renoncement 3
tout droit sur le produit futur de son travail que
Iouvrier recoit son salaire. C’est un avantage, sans
doute, puisqu'il touche comptant et qu'il n’a pas les
moyens d’attendre, mais il est évident qu'il se
trouve par la méme en ficheuse situation pour sa-
voir ce qui doit lui revenir. Il ne sait pas quelle sera
la valeur de ce produit, alors surtout qu'il s’agit
1¢€
        <pb n="144" />
        146
PREMIERES NOTIONS
du produit d'un travail collectif oli personne ne
saurait reconnaitre sa part. En fait, on sait que le
prix de louage du travail, qui est le salaire, ne fait
A , * 9 9 .
méme pas objet d'un marchandage : c’est un prix
fixe a prendre ou a laisser, comme dans les gr. ads
magasins, mais avec cette différence que le client de
ceux-ci a toujours la faculté de ne pas acheter s'il
trouve le prix trop élevé, tandis que I'ouvrier n’a
pas toujours le choix de ne pas vendre, méme s'il
trouve le prix trop bas. Ce n’est que depuis [’orga-
nisation des syndicats que le salaire a pu étre
débattu.
C’est pourquoi on a vu dans histoire le salaire
du travail descendre a un taux incroyablement bas,
a ce niveau minimum, au-dessous duquel I’ouvrier
ne pouvant plus se nourrir et vivre, le matériel hu-
main, la main-d’ceuvre, disparaitrait. Ei, hier en-
core, jusqu'a la guerre, tel était le cas dans les in-
dustries oli le travailleur n’était pas en situation de
discuter, notamment pour les femmes ouvritres
dans 'industrie 3 domicile,
Cette situation s’est heureusement modifiée, non
seulement parce que I’organisation syndicale et la
menace des gréves ont agi puissamment sur le taux
        <pb n="145" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE

147

des salaires, quoi qu’on en dise, mais aussi — il faut
étre heureux de le constater — parce que, dans les
grands pays industriels, on a su reconnaitre que !’on
ne pouvait obtenir un grand rendement avec des ou-
vriers mal payés, et que la part du produit brut
allouée au travail a titre de salaire pouvait aug-
menter de plus en plus sans que, d’ailleurs, la part
prélevée par le patron a titre de profit diminut;
tout au contraire, il se rattrapait, comme on dit,
sur la quantité des produits.

LE PROFIT

Sil est facile d’expliquer le salaire, c’est
un peu plus embarrassant pour le profit.
Qu'estce, en effet, que le profit? Le plus petit
épicier vous répondra : c'est ’excédent que laisse
le prix de vente sur le prix de revient. N’empéche
que, malgré cette simplicité apparente, la définition
exacte du profit est un des problémes les plus ar-
dus de la science économique. Les économistes,
pour le justifier, disent que c’est &amp; la fois la rému-
nération du travail de direction, I'intérét du capital
engagé, la prime d’assurance contre les risques de
perte. Mais nous prétendons qu'aucun de ces trois
éléments ne constitue le profit puisque,’ dans une
        <pb n="146" />
        148

PREMIERES NOTIONS
—r—— era
comptabilité bien faite, ils doivent figurer tous les
trois dans le prix de revient. N’est-ce pas le cas
dans toutes les entreprises sous forme de sociétés
par actions? Ne porte-t-on' pas dans les frais :
1° le traitement du directeur; 2° I'intérét du capi-
tal (non seulement du capital-obligations, mais
méme du capital-actions) ; 2° le prélevement pour
le fonds de réserve destiné a parer aux risques?
Certainement! et alors le dividende — lequel n’est
distribué qu’aprés que tous ces frais ont été couverts,
— qu’est-ce que c'est? C’est précisément le profit
a I’état pur, tout a fait indépendant des soi-disant
facteurs énumérés ci-dessus, et s'il vient a faire dé-
faut on ne manquera pas de dire, avec raison, que
Pentreprise n'a point fait de bénéfices et on mar-
quera cette année-la d'une croix noire.

Mais alors, si le profit ne peut s’expliquer par
aucune de ces trois causes — travail de direction,
intérét, risques — comment I'expliquer? D’oii
prend-il naissance? Les uns — ce sont les socia-
listes — disent : le profit est tout simplement pré-
levé sur le produit du travail de I'ouvrier, du sala-
11€, a qui le patron n'a pas payé son juste salaire.
Les autres — les coopérateurs — disent : lq
        <pb n="147" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE

149
profit est prélevé aux dépens du consommateur 3
qui l'on fait payer le produit au-dessus du juste
prix. Et d'autres, plus indulgents, disent : le
profit est le résultat de circonstances heureuses qui
ont permis au producteur ou marchand de fabri
quer ou de vendre dans de meilleures conditions
que son concurrent, 3 peu prés comme le proprié-
taire d'une terre plus fertile ou d’une maison mieux
située : le profit c’est la bonne chance, depuis celle
du camelot vendeur de journaux lorsqu’arrive une
catastrophe, jusqu'a celle de la Compagnie des
mines lorsqu’on découvre un filon. « Il y a, dit
Shakespeare, dans les choses humaines une ma-
rée qui, prise au flot montant, conduit a la for-
tune. » Aucun économiste n'a si bien défini le pro-
fit. Il est vrai qu’encore faut-il savoir saisir le flot
montant : ce n'est pas donné a tout le monde.
Mais quelle que soit celle de ces trois explica-
tions qu'on préfére, on voit que dans aucune le pro-
fit, le dividende, n’apparait comme le fruit dun
travail proprement dit; c’est, comme disent les
Anglais, une plus-value non gagnée (unearned in-
crement) . Ce n’est point a dire pour cela qu'il faille
le considérer comme un vol; profiter d’une bonne
        <pb n="148" />
        =

0
PREMIERES NOTIONS
occasion ce n'est pas voler. La vie deviendrait un
peu fade si toute chance bonne — et méme mau-
a." ’, . rye le, ’
vaise — en était éliminée
Mais si 'on admet la place de la chance dans
la vie, encore faudrait-il qu'elle fit égale pour tous.
Si les hommes ne sont pas en droit de demander
I'égalité des parts, ils sont en droit de réclamer
I'égalité des chances : que chacun dans la vie,
par son travail, par son épargne, par son initiative,
par son intelligence, puisse avoir la chance d’aryi-
ver aux plus hauts sommets, comme dans la vie
politique, par exemple. Avoir- la chance au moins
une fois dans sa vie, c’est ce que les Américains
réclament pour tout individu. J'ai lu dans un livre
américain ce fait touchant d'un écriteau fixé dans
une pelouse nouvellement ensemencée, dans un parc
de New-York, oli on lisait ces mots : Give the
grass a chance (laissez 3 ce gazon sa chance),
c’est-3-dire, ne marchez pas dessus!

C’est une chose curieuse que Iopinion publique
qui accepte si difficilement Iinégalité, alors méme
qu'elle a des causes honorables, telles que I’héritage
paternel ou méme une fortune gagnée dans I'indus-
rie, accepte avec bienveillance qu'un individu ga-
        <pb n="149" />
        D'’ECONOMIE POLITIQUE

mld
gne le gros lot d'une loterie. Quand on annonce
dans les journaux qu'un tel a gagné un gros lot,
fat-1l, comme dans une récente loterie en Espagne,
de 7 millions, nul ne proteste. C'est parce que,
quand il s’agit du gros lot, chacun se dit : J'au-
rais pu gagner! Et cela suffit pour répondre
a I'idée simpliste de la justice que se fait I’opinion
populaire : I'égalité. Mais voici justement ce qui
cloche! C'est que les chances ne sont pas égales
pour tous. Ce monde n'est pas précisément une
loterie, mais plut6t un champ de courses sur lequel,
pour jouer, il faut avoir des « tuyaux ». Et seuls
les riches, ou tout au moins les gens instruits, gens
g
qui lisent les journaux financiers, qui vivent dans
les milieux politiques, qui fréquentent les anticham-
bres des ministres, qui sont en relations avec les
banques, savent a peu prés quels seront les numé-
ros gagnants et peuvent jouer a coup sir. Les
valeurs que ’on voit monter de centaines de francs
entre deux cotes de la Bourse ne sont pas de véri-
tables billets de loterie, car il n’y a que les malins
qui les gagnent. Nous avons vu depuis un mois telle
ou telle valeur de pétrole, par exemple, doubler
et tripler en quelques mois. Mais croyez-vous que
        <pb n="150" />
        152

PREMIERES NOTIONS
le brave homme qui aura économisé quelque argent
en sera informé A temps? Et, d’ailleurs, le saurait-il
qu'il n’oserait se risquer. Pour courir ces risques il
faut avoir déja beaucoup d’argent.

Mais poursuivons notre histoire, car le contrat
d’entreprise et le salariat ont continué leur évolu-
tion. Ils ont dépassé de beaucoup la période de la
petite entreprise individuelle et celle du systeme
familial corporatif du Moyen Age. Et alors, pour
mettre en ceuvre de grands domaines et de grands
capitaux, le capitaliste s’est vu obligé a recourir au
travail non pas seulement de quelques hommes,
mais de centaines, de milliers d’hommes. On a vu
et on voit chaque jour surgir des entreprises colos-
sales qui groupent des milliers d’hommes : 15.000
comme les usines Renault &amp; Paris, 100.000 hom-
mes comme |’usine Krupp hier, 170.000 employés
comme la Compagnie du P.-L.-M.

Mais I’entreprise ne s’arréte pas la. Elle va plus
haut encore. Ce n’est plus un seul établissement, ce
sont des établissements nombreux qui, se groupant
a leur tour en Fédérations plus vastes, portent le
nom, célebre depuis peu, de trusts. Ce sont de
        <pb n="151" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE

15
véritables armées industrielles, composées de corps
d’armée, au-dessus desquels se trouvent des especes
de généralissimes qui ne s’occupent plus de la direc-
tion technique de I'entreprise, laissant ce soin a des
chefs en sous-ordres, mais s’occupent uniquement
de la direction financitre. Ce sont les présidents
des grands conseils d’administration, les mémes
&amp;tant souvent présidents de dix, vingt conseils d’ad-
ministration a la fois, qui englobent toute I'indus-
trie d'un pays. On voit alors apparaitre ces figures
colossales que les Américains appellent, d'un nom
si juste, les Rois de 1'Industrie; le roi du pétrcle,
roi de l'acier, roi des chemins de fer. Le
centurion de I'Evangile disait : « Seigneur, je ne
suis qu'un petit officier; j'ai peu d’hommes sous
mes ordres. Cependant, je dis a celui-ci : Val
et il va. Et &amp; cet autre : Viens! et il vient. »
Aujourd’hui, c’est a des milliers d’hommes que
commandent’ les centurions capitalistes, et quand
ils disent : Va! on va, et quand ils disent : Viens!
on vient.
Il est facile de comprendre qu’entre les mains
de ces hommes s’accumulent des profits énormes,
comme toutes les gouttes d’eau qui se réunissent
        <pb n="152" />
        [5%
PREMIERES NOTIONS

dans un méme lit forment les grands fleuves, et
I’on voit apparaitre ces fortunes inouies jusqu’a une
date tres récente et qui se chiffrent par centaines de
millions en revenus et par milliards (tout au moins
en Amérique) comme capital.Il est bien évident que
jamais ni le travail personnel, ni I'épargne, méme
prolongée durant plusieurs vies, ne pourraient
créer de telles fortunes. Ces mammouths ‘de
l'industrie semblent étre une création-type de 1'age
capitaliste, de méme que les créatures monstrueuses
de la faune paléontologique écloses dans la boue
chaude des premiers ages de la Terre.
Pourtant, ce ne sont point des monstres et ni
méme des accapareurs, au sens ordinaire de ce mot,
mais plus exactement, au sens vraiment scientifique
du mot, des « accumulateurs » de richesse. S’ils
concentrent la fortune, c’est pour la distribuer. Ces
détenteurs de la grande richesse n’en sont que les
répartiteurs. On a comparé les riches aux fontaines
publiques qui recoivent I’eau, mais pour la déver-
ser au dehors. On pourrait peut-étre les comparer
a plus juste titre a ces hautes cimes de montagnes
sur lesquelles viennent se concentrer, s’accumuler Jes
neiges au cours des saisons et qui ne les gardent
        <pb n="153" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE

155

pas pour elles mais les épanchent dans le pays
bas, soit sous forme de houille blanche pour faire
tourner les dynamos et éclairer les villes, soit pour
irriguer les terres et y faire pousser les récoltes. En
effet, arrivé A ce degré supréme de la richesse,
il est rare que ses possesseurs |’emploient aux
mémes usages vulgaires que les petits riches ou
les nouveaux riches. Il est rare qu’ils consacrent
leurs immenses fortunes &amp; des jouissances per-
sonnelles. Ce n’est pas pour eux qu’ils entassent
ces milliards, et ce n’est pas méme pour leurs fils,
car tres souvent il arrive qu’ils les déshéritent. Cax-
negie disait que c’était une honte pour un homme
riche de laisser quelque chose apres sa mort. Ei
ce n'est pas seulement aux emplois industriels qu’ils
consacrent leurs capitaux, c’est aussi 3 des oeuvres
philanthropiques ou scientifiques. Ce sont des cen-
taines de millions consacrés par un Rockfeller ou un
Carnegie a fonder des bibliothéques, des labora-
toires, des institutions pacifiques, comme le palais du
Tribunal international de la Haye (hélas! vide),
des établissements pour la lutte contre la tubercu-
lose. Et c’est une question que de savoir si sous un
régime socialiste — ou méme coopératiste, comme
        <pb n="154" />
        156

PREMIERES NOTIONS
celui que nous révons — il sera possible de rempla-
cer ces « accumulateurs » de richesse? Si le capi-
talisme n’avait été qu'une institution purement pa-
rasitaire, il aurait déja été balayé. S’il a duré, c’est
assurément qu'il a rendu certains services. Et ces
services ne sont pas peu de chose : c’est d’avoir créé
le monde économique actuel, avec toutes ses tares,
avec tous ses abus, je veux bien, mais qui tout de
méme avait donné au monde 1’abondance et le bon
marché. Nous ne nous en apercevons que depuis

que nous les avons perdus! Au reste, il ne faut pas

croire que les socialistes soient les derniers 4 admi-
9 . . . ’ ”

rer ce qua fait le capitalisme dans I’ordre écono-

mique — j'entends du moins ceux qui sont bien

informés. D’abord, ils n’ignorent pas que sans le ca~
pitalisme le socialisme lui-méme ne serait jamais né :
celui-ci est fils de celui-la, Karl Marx de Ricardo,
et cela seul suffirait a lui valoir de leur part une
certaine gratitude. Aussi bien ne se proposent-ils
point de jeter bas I’édifice capitaliste, mais seule-
ment de s’y installer en excluant les capitalistes.
Le mot de « nationalisation industrialisée », for-
mulé par la C. G. T. et si souvent répété dans ces
derniérs temps, n'a pas d’autre signification. On
        <pb n="155" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE

157
conservera et méme on généralisera les trusts aves
tous les caractéres de I'industrialisation la plus mo-
derne — machinisme, standardisation, intégration,
concentration, localisation, etc. Seulement, dans les
nouveaux conseils d’administration les capitalistes
actionnaires seraient remplacés par les représentants
du Travail et par ceux de la Consommation, en
entendant par ces derniers ceux pour les besoins de
qui fonctionne [’entreprise, les « usagers », lesquels
ont intérét non a ce que l'entreprise rapporte des
profits mais a ce qu'elle produise le plus écono-
miquement possible.
        <pb n="156" />
        <pb n="157" />
        CHAPITRE VII

LA CONCURRENCE ET LA COOPERATION

Le monde économique, tel qu'il nous apparait
avec les caractéres essentiels que nous venons de
passer en revue — avec |'intérét personnel comme
moteur et le profit comme but; — avec la dissocia-
tion entre la propriété et le travail qui résulte de
I’hérédité, du prét a intérét, de la rente; — avec
la division de classes créée par le salariat entre
capitalistes et prolétaires; — ne semble guere un
milieu favorable a la réalisation de la justice sociale
et de la paix sociale.

Pourtant, ce monde-la va tout de méme, cahin-
caha, et les économistes, tout au moins ceux de
I’école libérale, se sont appliqués a démontrer qu'il
marchait mieux qu'il ne semble parce qu'il est
gouverné par certaines lois, qu'ils appellent lois
        <pb n="158" />
        | 15()
PREMIERES NOTIONS
naturelles, et qui tendent en fin de compte a assure
le bien général.

Voici, pour autant qu'on peut résumer en quel-
ques lignes un siécle et demi d’histoire et des cen-
taines de volumes de doctrine, la conception opti-
miste de I’ordre économique :
1° L’homme est guidé par l'intérét personnel qui
le pousse, en tous les actes de la vie économique,
a chercher le profit maximum, et c’est ce qui consti-
tue le ressort irremplacable de son activité;
2° Mais la poursuite individuelle du profit n’est
nullement en opposition avec I'intérét général : au
contraire, car elle stimule tout producteur 3 pro-
duire ce qui se vendra le mieux; or, tant donnée
la loi de offre et de la demande, qu’est-ce qui se
vend au plus haut prix, marchandise ou service,
sinon ce qui est le plus demand, ce qui est le
plus utile au sens économique du mot, ce qui est
le plus désiré? C'est donc précisément grace au
désir du profit que les besoins les plus pressants
sont les premiers servis.
3° 11 est vrai que cet intérét individuel et cette
poursuite du profit pourraient avoir pour résultat
I'exagération des profits et Pexploitation du con-
        <pb n="159" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE
e———

161]

sommateur si le producteur ou marchand était seul,
autrement dit s'il était investi d'un monopole (mo-
nos veut dire seul), mais ce danger se trouve sup-
primé sous le régime de la libre concurrence. Lors-
que la concurrence est libre, en effet, chaque pro-
ducteur ou marchand se trouve sur le marché en
présence d’autres producteurs non moins désireux
que lui de vendre et qui font surenchére pour atti-
rer les clients. Cette surenchére a nécessairement
pour résultat d’abaisser les prix et de réduire les
profits par une pression qui s’exerce jusqu’a ce que
les prix de vente soient ramenés au niveau du prix
de revient — auquel cas le profit se trouve réduit
a zéro — ce qui revient a dire que la valeur de
chaque produit tend a se régler sur la quantité de
travail et de frais qu'il a cofités, ce qui est précisé-
ment 'idéal de justice que le socialiste et le coopé-
ratiste s'efforcent de réaliser par des systémes beau-
coup plus compliqués et inefficaces.

Voila comment, grace a la concurrence, les inté-
réts individuels se trouvent mis en échec les uns
par les autres, les prix se trouvent ramenés au juste
prix et les profits au taux minimum, le bon marché
et la justice se trouvent réalisés i la fois — et le

4
        <pb n="160" />
        162

PREMIERES NOTIONS
« chacun pour soi » se transforme, bon gré mal gre,
en (( chacun pour tous ).

Il y a incontestablement une part de vérité dans
ce tableau, que l'on trouve pent en couleur plus
ou moins rose dans tous les livres des économustes
classiques (1) ; et comment, en effet, ces sociétés
subsisteraient-elles avec leurs caractéres, qui ne
changent guére, s'il n'y avait pas un ordre naturel
qui régle leur destinée? Mais il y a aussi évidem-
ment une part d’illusion puisque le mécontentement
des masses ne cesse de grandir et, en ce moment,
menace |’Europe d'une révolution. Cherchons donc
a dégager ce qu'il faut retenir de 'ordre économi-
que actuel et ce qui doit étre abandonné.
D’abord, gardons-nous du ridicule de mépriser
I'intérét personnel, de le flétrir sous le nom
d’égoisme et de croire qu on pourrait trouver a
remplacer facilement ces moteurs de I'activité hu-
maine par quelque autre ressort. Il est naturel de
penser a soi; I’Evangile méme ne nous dit pas le

(1) Indiquons seulement Les Harmonies Economiques
de Bastiat, Les Lois naturelles de I' Economie politique de
Molinari, et, plus prés de nous, La Morale de la Con-
currence de M. Yves Guyot.
        <pb n="161" />
        D’ECONOMIE POLITIQUE

163
contraire, puisqu’il se borne a dire : Tu aimeras
ton prochain comme tor-méme. Au lieu de I’ap-
peler égoisme, on peut aussi bien | appeler, comme
les Anglais, d'un plus beau nom : le self-help,
’aide-toi toi-méme. L’effort personnel est insépara-
ble de I'intérét personnel. S’aider soi-méme, il ne
faut pas mépriser cet égoisme-la! Un ironiste alle-
mand, Henri Heine, écrit dans un passage char-
mant, en parlant de ses amis : « lls me comblérent
d’attentions et me dirent qu’ils allaient me protéger,
mais avec toute leur protection je serais mort de
faim si un brave homme ne s’était mélé de mon
affaire. Ah! le brave homme! il me donna 3 man-
ger, ce dont je lui saurai toujours gré; quel dom-

mage que je ne pusse ’embrasser! Mais je ne pou-

vais, parce que ce brave homme — c’était moi. »
Les socialistes eux-mémes ne veulent point,
comme on pourrait le croire, remplacer I'intérét per-
sonnel par l'intérét social : ils veulent seulement
empécher que les intéréts de la masse soient sacri-
fiés &amp; ceux d'un petit nombre, et c'est parce qu’ils
pensent que la propriété individuelle a précisément
pour résultat d’empécher le développement des
individualités — tout au moins lorsqu’elle porte sur
        <pb n="162" />
        164

PREMIERES NOTIONS
le capital et se trouve assise sur le salariat — qu'’ils
en demandent [’abolition ou, comme on dit, la so-
cialisation.
Mais ceci accordé, il ne faut pas en conclure
que I'intérét individuel implique inévitablement la
poursuite du profit ni que la disparition de celui-ci
dit entralner nécessairement la cessation de toute
activité et de toute initiative. Le profit, en effet, cu
sens oll nous 1’avons défini, ce n’est pas la rémuné-
ration d'un vrai travail, mais seulement celle du
« savoir-faire » ou, moins encore, le résultat de cir-
constances heureuses. Or, ce serait mettre bien bas
le travail de I’homme que de poser en principe qu'il
ne saurait avoir d’autre mobile que ’appat d'un
gros lot.
Ce serait une plus grande erreur encore de poser
en principe que le désir du profit concorde néces-
sairement avec I'intérét général par cette raison que
la loi de I'offre et de la demande assure les plus
gros profits a ceux qui servent le mieux les besoins
du consommateur. Non, les plus hauts prix — et
ceux, par consequent, qui procurent les profits les
plus élevés, — ne sont pas nécessairement ceux qui
répondent aux besoins les plus urgents; ce sont
        <pb n="163" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE

165

ceux qui satisfont aux désirs ou aux caprices d'un
petit nombre de privilégiés possédant de quoi payer
sans compter. La loi de I'offre et de la demande
est, sans doute, mnéluctable et ne pourra pas plus
étre éliminée que I'intérét personnel, encore qu'elle
soit fort méprisée aujourd’hui par les néo-écono-
mistes, mais elle ne comporte aucune signification
morale ni aucune portée fhinaliste.
Et quant a I'action bienfaisante du profit, que de
besoins essentiels, primordiaux, que le désir du
profit empéche plutét de satisfaire! Faut-il un
exemple tout a fait actuel ? Quel est le besoin le plus
général en ce moment? Clest celui du logement :
besoin des plus urgents — non point seulement au
point de vue privé, parce qu'il n'y a pas de pire
souffrance pour un pére de famille, surtout sil a de
nombreux enfants, que de ne pas trouver i se loger
ou de ne trouver que dans des conditions ruineuses
— mais au point de vue social aussi, parce que I’en-
tassement dans des locaux sordides crée un danger
de contamination permanent pour la société tout
entiere.
Déja avant la guerre, &amp; ce besoin il n’était pas
suffisamment pourvu; aujourd’hui il ne lest plus
        <pb n="164" />
        re

Ho
PREMIERES NOTIONS
du tout. Une famille nombreuse ne trouve plus a
se loger. Il y a Ia un mal si tragique qu'il justifie-
rait presque une revolution.
Qu’ont donc fait I'intérét personnel et la concur-
rence pour résoudre ce probléme? Pourquoi les
entrepreneurs n'ont-ils pas construit de logements
en quantité suffisante, tandis qu’ils prodiguaient sur
le marché tous les produits de luxe? Cest parce
que les entrepreneurs n'ont pas trouvé dans la cons-
truction des maisons, et surtout dans celle des mai-
sons &amp; bon marché, un profit suffisant. Cest telle-
ment vrai qu'il a fallu — déja avant la guerre —
dans tous les pays, que les Etats ou les sociétés phi-
lanthropiques ou coopératives prissent a leur charge
la construction des maisons, mais leur faible effort
n'a pu empécher que ce besoin public ne restat
en souffrance. Combien plus encore a I’heure
actuelle! (Voir ci-dessus, page 131.)

Que d'autres exemples on pourrait citer! Dans
un journal d’hier on racontait que sur la Corniche,
tout le long de la Méditerranée, on avait arraché
tous les oliviers pour les remplacer par des planta-
tions de mimosas, de roses ou d’ceillets, parce que
les fleurs donnaient un beaucoup plus grand profit
        <pb n="165" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE

167
ort
que Thuile. On le regrette aujourd’hui, d’ailleurs,
parce que, depuis la guerre et dans la disette géné-
rale, ’huile a augmenté de prix plus que les fleurs;
mais il est trop tard : I'olivier ne pousse pas aussi
vite qu'un rosier.
Faut-il parler de tant d’industries nocives qui
sont alimentées uniquement par le désir du profit,
9 ys i. .
sans que |’on s’inquiete le moins du monde des be-
soins véritables du public, telle la production de
I’alcool ou celle de la littérature pornographique?
Les économistes diront, ainsi que les entrepre-
neurs de ces tristes industries, que ce n’est pas leur
faute, qu’ils ne sont pas des moralistes et qu’il faut
s’en prendre au public qui demande leurs produits.
Certes, on ne peut nier que le consommateur n’ait
une part de responsabilité et nous cherchons préci-
sément a faire ’éducation du consommateur, mais il
faut avouer que les producteurs, stimulés par [’ap-
pat du profit, ont joué le réle du tentateur vis-a-vis
du consommateur, le role de Satan. Ils ont tendu
la pomme a Eve, et &amp; Adam aussi. Qu’est-ce qui
a créé cette prodigieuse entreprise de mensonge qui,
sous forme de réclame, de publicité et d’affiches,
et en jetant des milliards (I milliard de dollars ap.
        <pb n="166" />
        [£3

AR

PREMIERES NOTIONS

nuellement aux Etats-Unis, dit-on), n’a d’autre
but que de suggérer au consommateur des besoins
factices? C’est le désir du profit. Le marché natio-
nal et international est encombré de produits non
seulement inutiles mais méme nuisibles, que I'indus-
trie a accumulés au détriment de la satisfaction des
besoins essentiels des hommes.
Et méme quand les entrepreneurs pourvoient 3
nos besoins normaux, la encore leur service se
trouve sans cesse vicié par le désir du profit. Cha-
que marchand, pour gagner plus vite, n'a que le
choix : ou bien de majorer le prix des marchan-
dises, ou bien d’économiser sur la qualité en se
servant de matiéres de qualité inférieure et en se
laissant glisser sur la pente de la falsification des
denrées.

Quant a la loi de la concurrence que les écono-
mistes seraient disposés a qualifier — comme disent
les jurisconsultes quand ils parlent de la pres-
cription — de « patronne du genre humain », il
faudrait s’entendre sur la valeur de ce mot car il
comporte deux significations bien distinctes.
En tant qu'on entend par libre concurrence la
        <pb n="167" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE

169

liberté du travail, la liberté des échanges et du trans-
port, la porte ouverte, ouverte a deux battants,
entre tous les pays, en ce sens les bienfaits qu’en
attribue a la concurrence ne sont pas exagérés; en
ce cas il est vrai qu'elle est la protectrice des intéréts
du consommateur et que lorsqu’elle vient a faire
défaut, ceux-ci s’en ressentent cruellement, comme
tel a été le cas depuis la guerre.
Mais la concurrence, au sens plus ordinaire de
ce mot (mieux marqué par le mot anglais compe-
tition) , c'est la lutte, la guerre sur le terrain écono-
mique, le struggle for life; celle-la, nous n’avons
aucune raison de vouloir la garder dans une société
normale et nous espérons bien la voir remplacée
par son contraire qui est la coopération. Sous cette
forme-la, la concurrence ne crée qu'un gaspillage
de forces et de richesses et s'il arrive parfois que
le consommateur puisse bénéficier des coups que se
portent les concurrents, ce n’est qu’occasionnelle-
ment et temporairement. Il ne peut guére échap-
per, en effet, a l'une ou a l'autre de ces deux éven-
tualités

Ou bien les concurrents, las de se faire la guerre,
        <pb n="168" />
        17

i

PREMIERES NOTIONS
se réconcilieront 3 ses dépens, c’est-a-dire conclu-
ront une alliance. Cette alliance qui s’appelle un
trust ou un carfel — ou méme qui, sans porter ces
noms éclatants, consiste tout simplemént dans I'en-
tente tacite existant entre tous les marchands d'une
méme ville, bouchers, boulangers, épiciers, méde-
cins, etc., pour vendre au méme prix — devient
de plus en plus fréquente; elle devient méme la loi
générale du commerce. Celui des marchands qui
vendrait 3 un prix inférieur a celui de ses concur-
rents se trouverait disqualifié, alors méme qu'il ne
serait pas formellement lié, comme dans les car-
tels, par un engagement écrit et par un caution-
nement.
Ou bien la guerre continuera sans entente et sans
merci : en ce cas, la concurrence aboutira a I'écra-
sement et 3 I’élimination des petits par les gros, ou
méme par un seul qui deviendra gros et gras comme
le rat en cage qui a mangé tous les autres. La con-
currence ici ne se présente plus sous la forme bien-
veillante qu’exprime le proverbe francais : cha-
cun pour soi et Dieu pour tous, mais sous celle
qu’expriment les Américains par le méme dicton
        <pb n="169" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE

171

retourné : chacun pour soi et le dernier pour le
diable! (1)
Or, dans un cas comme dans |'autre, et quelle
que soit I’alternative, il est clair que la concurrence
a disparu et que par conséquent la protection qu'en
pouvait attendre le consommateur a disparu du
méme coup. Et telle est la situation qui tend a
se généraliser.
11 n’est méme plus vrai de dire que cette concur-
rence des producteurs procure tout au moins I’abon-
dance, car il arrive fréquemment que les ententes
entre producteurs, et a plus forte raison les mono-
poles, restreignent systématiquement la production
en vue de faire monter les prix ou tout au moins
de les empécher de baisser.
Sans prétendre supprimer I'intérét personnel, il
faut donc chercher s'il n'y aurait pas dans les
sociétés humaines quelque force latente qui pour-
rait, sans le dépouiller de ses vertus, I’empécher de
tenir en échec 'intérét public.

(1) Every man for himself and let the devil take
the hindermost.
        <pb n="170" />
        1/4

PREMIERES NOTIONS
Or, cette force existe : elle n’est pas d’hier, elle
a méme existé de tout temps. On peut méme
dire que dans I’évolution biologique elle a existé
avant que individu lui-méme se manifestat : c’est
la coopération, c’est la solidarité, c’est l'aide mu-
tuelle. Revenons ici a notre point de départ, quand

. 9 . 2

je cherchais ce qu'il y avait de commun entre |’éco- -
nomie politique humaine et 1’économie politique
animale. Nous y avons trouvé le commencement
de toutes les grandes notions économiques, mais
¢’étaient seulement celles de 1’économie individua-
liste : or on peut y trouver aussi celle d'une éco-
nomie socialiste, sous la forme de I’association. Nul
n’ignore que certaines especes animales nous en
présentent de merveilleux modeles : je ne veux pas
seulement parler de ceux des abeilles et des fourmis
qui resteront un éternel objet de méditation, mais il
en existe nombre d'autres qui font I’objet des études
de biologistes, surtout dans la faune marine. Car
il y a ici un mystére, c’est que ’association se ren-
contre presque uniquement dans les especes infé-
rieures, ou du moins dans celles que nous appelons
telles. Au fur et 3 mesure qu'on s’éleéve aux especes
qui se rapprochent le plus de I’espéce humaine,
        <pb n="171" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE

173

'association disparait. Pourtant tout animal’ est
sociable avec les siens. Qui sait si ’association n’a
pas existé aussi bien chez les mammifeéres et autres
especes animales avant ’apparition de [’homme,
et si elles n'ont pas disparu précisément par suite
de son avénement? Peut-étre pourrait-on I'expliquer
par ce fait que, parce que plus proches de nous,
elles ont été I'objet d'une concurrence fratricide
et ont été massacrées, ou réduites a I’état d’esclaves,
ou dispersées et sont alors retournées a I'individua-
lisme, comme les tribus des Peaux Rouges ou des
Canagques, ou comme celles des castors, lesquelles
ont déja presque complétement disparu.
En tous cas, les sociétés animales qui subsis-
tent encore nous offrent un admirable exemple du
chacun pour tous, dont je parlais tout 3 I’heure.
Ou ests] mieux réalisé que dans la ruche de
I'abeille? On peut dire qu'il y est poussé un peu
trop loin et a dépassé la mesure; non seu-
lement la ruche vit pour I'abeille mais il semble
que I'abeille n’ait de raison d’&amp;tre que la ruche.
Nous ne voudrions pas d'une ruche humaine ol
I’homme ne véciit que pour la ruche. Il faut, au
contraire, que la société soit un moyen pour former
        <pb n="172" />
        174

PREMIERES NOTIONS
des hommes, pour créer des personnalités plus fortes
et plus riches dans tous les sens de ce mot, écono-
miquement et moralement. Sans doute elles devien-
nent de plus en plus dépendantes les unes des autres
mais dépendance ne signifie pas appauvrissement
quand elle est réciproque et que chacun est appelé
a recevoir d’autrui autant et plus qu'il lui donne.
C’est peut-étre parce que dans la ruche I'abeille
est complétement sacrifiée a la ruche, c'est peut-
étre précisément pour cela que la ruche n'a jamais
progressé et que depuis que nous la connaissons
elle est restée immuable.
La nation, la commune, sont bien des associa-
tions, naturelles aussi, et obligatoires en ce sens
qu’elles résultent d'un simple fait, la communauté
de résidence dans un méme lieu, comme celles
des animaux qui ne semblent pas en connaitre
d'autres. Mais pour les hommes il y a aussi les
associations qui résultent d'un libre choix et ne
groupent que les bonnes volontés. Elles n’en sont
pas moins, elles aussi, les représentants et les organes
d’intéréts supérieurs aux intéréts individuels. Sans
doute il leur arrive trop souvent, comme aux en-
tentes industrielles ou aux corporations ouvriéres, de
        <pb n="173" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE

175

remplacer les intéréts individuels par des intéréts
professionnels, ou méme des intéréts de classe, et
dans ce cas elles se trouvent aussi en conflit avec
'intérét public. Mais pourtant, sans parler des asso-~
cations dont le champ d’action est en dehors de
I’économie politique — de celles qui représentent la
bienfaisance, la science, les arts, la religion, toute
Activité désintéressée, et qui dans la langue juri-
dique portent ce beau nom d’associations « sans but
lucratif » — et 3 nous en tenir aux trois grands
types de "association dans ordre économique qui
sont le Syndicat, la Coopérative et la Mutualité,
nous voyons que chacune d’elles a pour but de
utter contre tel ou tel des abus que peut engendrer
’expansion de l'intérét individuel, et par la devient
I'organe de l'intérét social, tout aussi bien que
I'Etat et généralement avec une action plus efficace.
[association coopérative, sous la forme de so-
ciété de consommation, de crédit ou de construc-
tion, vise a abolir non I'intérét mais I'usure, non la
juste rémunération du travail de direction mais le
profit en tant que celui-ci n'est que le résultat d'un
monopole ou de la chance, et par 1a elle tend a
éliminer le parasitisme et a réaliser le juste prix.
        <pb n="174" />
        176
PREMIERES NOTIONS
I’association syndicale vise a "abolition du sala-
riat, en entendant par la le régime qui place le tra-
vail sous la domination du capital, pour en faire un
simple instrument de production sans participation
directe 3 la direction des entreprises au service
desquelles il se trouve enrdlé ni a leurs fruits.
L’association mutuelle, plus modeste dans ses
vues, cherche seulement a atténuer les rigueurs
du régime économique actuel pour ceux qui n’ont
pas eu la chance de trouver en naissant un capital
ou qui n'ont pas su le gagner, en leur donnant
a la place les garanties d’une assurance collec-
Hive.

L’éveil, le développement grandissant de cette
conscience sociale a coté de I’égoisme individuel,
qu'elle arrive 3 dominer peu a peu, est un des
beaux spectacles de Ihistoire. Elle ne se mani-
feste pas seulement par intervention de I'Etat qui
crie halte-la! a DI'intérét individuel lorsque celui-ci
risque de porter atteinte 3 I'intérét général et dont
nous avons cité maintes applications en ce qui con-
cerne la propriété individuelle, mais aussi par tous
les efforts privés organisés en vue du bien de tous,
        <pb n="175" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE

177

Mais exposer les caracteres et le fonctionnement
de ces institutions ce serait sortir de I’Eiconomie
politique proprement dite pour entrer dans le do-
maine de I'Economie sociale, laquelle a pour but
de réagir contre la fatalité des lois maturelles :
c'est un autre ordre de faits (1). Arrétons-nous
donc 1c1.

seven live Tes Institutions de Progrés Social.
1

io
        <pb n="176" />
        TABLE DES MATIERES
        <pb n="177" />
        TABLE DES MATIERES

CHAPITRE PREMIER

Les besoins et le Travail

LES ORIGINES DES NOTIONS ECONOMIQUES
CHEZ LES ENFANTS, CHEZ LES ANIMAUX.
I.LES PREMIERS BESOINS : Les premiers tra-
vaux. ~— La travail sans peine........
[LE PREMIER CAPITAL : L'appropriation. —
L’épargne. — Les instruments, — L’in-
vention du feu. «oo iit tee eee eee

13

14-16

24.33

CHAPITRE II
L’Echange et la Valeur

COMMENT EST NE L’ECHANGE : Le vol, —
Difficultés des premiers échanges. — Cir-
constances qui les ‘facilitent. — Le don
TEC IDIOTIC. «a as er one es

35-36
        <pb n="178" />
        182
OT

SoTr——

« JEMIERES NOTIONS
[L.A VALEUR : Sa signification. ..........

46-50
ORIGINES DU COMMERCE : Origines des mé-
tiers. — Avénement des marchands. ... a.

50-55

CHAPITRE III

La Monnaie

DIFFICULTES - DU TROC : Royauté de I'or.
— Décomposition du troc en vente et achat.
Pouvoir MAGIQUE DE LA MONNAIE : Acs
cumulatrice de valeurs 3 le trésor, ==
Exemption, de.-travail. —— Instrument de
justice. — Le juste prix............
QU'EST-CE QUI FAIT LA VALEUR FIDUCIAIRE
DE LA MONNAIE? ® 00 NSQS”" ~ 080 80 00

57-59

63-66

76-82

CHAPITRE IV
La Propriété et I’'Hérédité

E.VOLUTION DE LA PROPRIETE, SON EXTEN-
SION PROGRESSIVE . » «se sosessnssncn,
[LES PREMIERS OBJETS DE LA PROPRIETE :
La propriété de la maison, de la terre, —
La grande propriété : Son origine. La
conquéte. — La propriété immatérielle : la
yaleur en portefeuille; le carnet de cheques,

[73

84.96
        <pb n="179" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE

[LA TRANSMISSION DE LA PROPRIETE : L’hé-
rédité. — La propriété enterrée avec le
propriétaire. — Le droit de tester. — La
succession familiale &amp; uc verso oe scnens
[LA SOCIALISATION DE LA PROPRIETE : So-
ciale dans sa formation, sociale dans ses
fins. — Les devoirs du propriétaire. —
[’expropriation. — La restriction au droit
de propriété. — La propriété fonction pu-
blique ..eovoecesen-

06-101

101-108

183

CHAPITRE V

Le Fermage et le Prét a intérét

[E BAIL A FERME : Ses avantages réci-
proques. — La question agraire. — Pour-
quoi apaisée aujourd’ hui... co vr venus
LE PRET A INTERET : Ses avantages réci-
proques. — Pourquoi cependant plus honni
que le bail 3 ferme? — Pourquoi histoire
si tragique? — Pourquoi la situation du
préteur et des  emprunteurs se trouve-t-elle
plutét intervertie aujourd’hui?..........

[LE LLOYER DES MAISONS. . : +. oss ssmaie

[LE RENTIER ET SON BRILLANT PASSE; SON
TRISTE AVENIR. +. +. evs oo ujqauasie.o

108-117

117-129
130-131

132-133
        <pb n="180" />
        184
PREMIERES NOTIONS

CHAPITRE VI
Le Salariat et le Profit

LE FAIRE VALOIR . oo vio ves ereiaintus nitln
L.A COOPERATION NECESSAIRE DU CAPITAL
ET DU TRAVAIL : L’esclavage, le servage;
les origines du salariat. — Si le capitaliste
fait vivre le travailleur. — Le relévement
des 52)a1Te8 ov vt tt eet e ene nee
LE PROFIT : Définition; explication. — Part
de la chance dans le profit. — De I'inéga-
Lit des chances © vo vo ooo eee ee enon
[.A GRANDE INDUSTRIE : Les trusts, — Les
accumulateurs de richesses.. . . ovo ve...
L.A « NATIONALISATION INDUSTRIALISEE » .

1c

35

136-147

147-152

152-156
157

CHAPITRE VII
La Concurrence et la Coopération

COMMENT, D’APRES LES KCONOMISTES, VA
LE MONDE : L’intérét personnel; la loi de
I'offre et de la demande; la concurrence
égalisatrice et protectrice du consomma-
teur. — Hommage rendu a ’intérét per-
SOIC. a ha ceria neve se ca ear soe oa cs rarer erurd

(50
        <pb n="181" />
        D’ECONOMIE POLITIQUE

Vials ILLUSIONS SUR LES BIENFAITS DE LA
CONCURRENCE : Ses méfaits., — Les deux
sens du mot concurrence : liberté du travail
ou lutte pour la vie. — Comment elle tend
a se supprimer elle-méme. . «co. 00...
NECESSITE DE FAIRE APPEL A QUELQUE
AUTRE FORCE POUR PROTEGER L’INTERET
SOCIAL : Les sociétés animales. — L’As-
sociation libre sous sa triple forme. ....
ABLE DES MATIERES. +o sass eesssosase

168-171

171-177
179

Ff

55
        <pb n="182" />
        APARNA AANL BR oh.

BIBLIOTHEQUE-
{ osmos

SENSE EAN NNEE SRA, ~~
“NS BAB ARRAT Aa Ag

PETITE BIBLIOTHEQUE

Tress aasansas atl
DE
CULTURE GENERALE

AAA AAA

YOLUMES PARUS :

Premiéres Notions d’Economie politique, par M. Charles
GIDE, Professeur honoraire 4 la Faculté de Droit de Paris,
Professeur au Collége de France.

Les Mathématiques, par M. Pierre Boutroux, Professeur au
College de France.

L’Astronomie, par M, LAMBERT, Astronome a I'Observatoire de
Paris, chargé de conférences a la Faculté des Sciences.

La Physique, par M. Biirarp, Professeur au Lycée Saint-
Louis.

La Biologie, par M, KorrmanN, Maitre de Conférences 3 la
Faculté de Rennes.

Bous Pressr :
La Zoologie, par M. RoBerT, Secrétaire général de la Société
Zoologique de France, ancien chargé des fonctions de Maitre
de Conférences a la Faculté des Sciences de Paria.

EN PREPARATION 3
Botanique ,
Embryologie.
Linguistique.

»
“
us iidasesdeesisthee

CREO A0E ESOS EES sa
        <pb n="183" />
        Tr SR
IMPRIMERIE BRAMLOT &amp; Cie
52, avenue du Maine, 52
=== PARIS (14°) =—=cwm=
        <pb n="184" />
        oi
4
        <pb n="185" />
        206%$507830890
        <pb n="186" />
        AYE.
5.

1004804 44000000000000a ~~

ol S450 MGRRE-

PETITE BIBLIOTHEQUE
ASSN LOLS 0
OE
_ULTURE

GENERALE

NINN INNS NS

ane
Cl

VOLUMES PARUS :

OO.

nieres Notions d’Economie politique, par M. Charles
DE, Professeur honoraire 4 la Faculté de Droit de Paris,
ofesseur au College de France.

Mathématiques, par M. Pierre BouTroux, Professeur au
lege de France,

itronomie, par M. LAMBERT, Astronome a 1'Observatoire de
iris, chargé de conférences a la Faculté des Sciences.
Physique, par M. Birrarp, Professeur au Lycée Saint-
juis.

Biologie, par M. KorrmanN, Maitre de Conférences a la
oulté de Rennes.

Sous Presse ;

Loologie, par M. ROBERT, Secrétaire général de la Société
ologique de France, ancien chargé des fonctions de Maitre
Conférences a la Faculté des Sciences de Paris.

ie pe

EN PREPARATION g

migue »
ryologie.
uistique.
oO

LJ
©

(aeEesesIttaey COI EEUSLT ISOS BL

pod
CO

ND
      </div>
    </body>
  </text>
</TEI>
