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        <title>Premières notions d'économie politique</title>
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            <forname>Charles</forname>
            <surname>Gide</surname>
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BIBLIOTHEQUE

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PETITE BIBLIOTHEQUE DE CULTURE GENERALE

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CHARLES GIDE

Professeur au College de: France

Protesseur honoraire de la Faculte

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 BIBLIOTHEQUE

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CULTURE GENERALE

APPIN

La Bibliothtque « Cosmos » a pour objet de permetire 3
chacun, par la lecture d'un seul petit ouvrage, de se faire une
idée exacte des questions qui, forment une science, A cet effet,
la rédaction des volumes de la Collection Cosmos a été confiée,
 non a des spécialistes de la vulgarisation scientifique, mais
a des savanls, qui ont su, sans se départir d'un esprit hautement
 scientifique, rester accessible a tous. La Collection Cosmos
n'exige du lecteur aucune connaissance spéciale préalable et
s'adresse 3 tous ceux, sans distinction, qui veulent ne pas
étre étrangers aux choses de l'intelligence. On trouvera dans
les petits livres qu'elle réunit un moyen commode d'acquérir
 — et d'entretenir — ces clartés de tout qui, aujourd'hui
plus que jamais, sont le complément indispensable de I'éducation,
 L'étudiant y aura recours au début pour embrasser
dun coup d'eeil la matiére qu'il se propose d’approfondir :
on a souvent recommandé ceite vue de l'ensemble précédant
l'examen attentif du détail. Le spécialiste méme s'y intéressera
par curiosité de connaitre ce qu'on a pu exposer d'une science

en si peu de pages,
Aux amis, aux conseillers de la jeunesse, il convient pareillement
 de signaler la Bibliothtque « Cosmos », qui mérite, a
tous égards, de retenir leur attention. En fajsant connaitre
dans les milieux ‘auxquels va leur sollicitude les petits ouvrages
clairs, précis et fortement pensés dont elle se compose, ils
contribueront a y développer ce golit du savoir, qui est une
source de grandeur pour un peuple,

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        <pb n="3" />
        PREMIERES NOTIONS

D’ECONOMIE POLITIQUE
        <pb n="4" />
        PRINCIPAUX OUVRAGES DU MEME AUTEUR

Principes d’ Economie Politique (22° édition francaise,
27 en langues étrangéres) (Librairie Tenin.)

Cours d’ Economie Politique (en 2 vol.), 6° édition. (Librairie
 Tenin.)

Les Institutions de Progrés Social, 5° édition, (Librairie
Tenin.)

Les Sociétés Coopératives de consommation, 3° édition.
(Librairie Tenin.)

Histoire des Doclrines Economiques (en collaboration avec
M. Charles Rist), 3° édition. (Librairie Tenin.)

Des Institutions en vue de la Transformation oy de U'Abolition
 du Salariat. (Librairie Giard.).
        <pb n="5" />
        C HAR LE S

GG 1 DF

PROFESSEUR AU COLLEGE L-pE FRANCE
PROFESSEUR HONORAIRE A LA FACULTE DE DROIT DE PARIS

gt BENE ee a EE NE

PREMIERES

NOTIONS

D’ECONO®

POLITIQOU’

EE BE PT TE ee me we re ee rv I ey ee Er

TOE ee me EWE ON DOR BOW RE RS BN MN BR

ALBIN MICHEL,
e 22. RUE

EDITEUR
- PARIS

MUYGHENS, 22
        <pb n="6" />
        AVANT-PROPOS

En écrivant ce petit livre nous ne mous sommes
point proposé de donner un résumé de la science
économique, ni moins encore de rédiger un memento
pour les étudiants — mats, nous adressant a ceux
qui n’ont jamais étudié I' Economie politique, nous
voudrions simplement éveiller en eux le désir de
Papprendre.
Qn re trouvera donc ici presque point de définitions,
 ni de discussions, ni d’ exposé des questions
actuelles. mais seulement quelques apercus sur les
origines et I'évolution des notions sociologiques primordiales
 — une douzaine tout au plus qui constituent
 la frame de I'Economie politique — comment
 elles se sont peu a peu formées dans les
esprits et réalisées dans les institutions.

CHARLES GIDE.
        <pb n="7" />
        EE

Notions d’Economie Politique

CHAPITRE PREMIER

LES BESOINS ET LE TRAVAIL

Dans la nouvelle génération, celle qui revient de

la guerre et celle qui n'y est pas encore allée, il y

a une grande avidité de s'instruire — tout au

moins dans les questions pratiques, car peutétre
 pourrait-on constater avec regret quil y a
plutét une certaine indifférence pour la culture

générale et pour les questions théoriques.
Comme I'indique son titre, ce petit livre n’a
d’autre prétention que de donner des notions. primaires
 d’économie politique. Il semble qu’elles
solent plus faciles &amp;amp; acquérir quand il s'agit de

science économique que de toute autre science,

parce que les faits économiques sont ceux qui nous
        <pb n="8" />
        [35

PREM IERES NOTIONS

touchent de plus pres et qui sont entremélés a la

trame quotidienne de notre vie.

Pourtant tel n'est pas le cas. Les faits économiques
 ont été. tellement enchevétrés par I’évolution
 qu'ils forment aujourd’hui un écheveau dans
lequel il est extrémement difficile de découvrir le
bout du fil pour le dérouler. Pour cela, la meilleure
méthode 3 suivre c'est de remonter a l'origine premiere
 de ces notions économiques.

On a souvent I’habitude, pour expliquer I’économie
 politique, de reprendre l'histoire de Robinson.
Et quoique certains économistes ou autres se moquent
 de ce qu’ils appellent les Robinsonades,
elles ne sont certainement pas a dédaigner quand
il s’agit de découvrir I'action spéciale de telle ou
telle cause. C'est une fagon de remplacer 'expérimentation
 qui a donné de si merveilleux résultats
dans les sciences physiques ou naturelles, mais qui

est impossible dans les sciences sociales. Ainsi nous

pratiquons une experience, non pas réelle, mais imaginaire.
 Nous prenons un homme, nous le mettons
dans une ile, seul, et nous cherchons comment il

se comportera.
Mais quand il s’agit de remonter a l’origine des
        <pb n="9" />
        © ECONOMIE POLITIQUE

i3

phénomeénes économiques, 1'ile de Robinson ne
nous enseignera pas grand’chose, car Robinson

n’était pas du tout un primitif. Il apportait dans

son ile toutes ses connaissances acquises, de vraies
richesses intellectuelles, et méme beaucoup de r11-chesses
 positives qu'il avait sauvées du naufrage.

Peut-étre les enfants — les petits enfants —
pourraient-ils mieux nous instruire. La psychologie
enfantine pourrait étre extrémement utile pour élucider
 certains phénomeénes économiques et je crois

qu'on a eu tort de négliger de 1’étudier a ce point
de vue. Néanmoins le petit enfant se trouve, lui
aussi, dans des conditions aussi factices, quoiqu= a
I'inverse, que celles de Robinson. Car on peut dire

que c est un parasite, un amour de parasite si vous

voulez, mais tout de méme il se trouve bien dans la

situation que ce mot exprime; 1l regoit tout et ne
donne rien en échange, que son sourire ou ses
baisers, ce qui, dans I’ordre économique, est insuffisant.



Cherchons ailleurs : il y a les animaux. Cest

chez eux que nous trouverons les premiers germes
des phénomeénes économiques et méme des lois économiques

 qui gouvernent les hommes, car I'écono-
        <pb n="10" />
        PREMIERES NOTIONS

mie politique a bien ses racines dans la biologie :

c'est un des chapitres de histoire naturelle, celle
du genre homo.

LES BESOINS

Nous trouvons chez tous les animaux

des besoins : or, c'est ici le point de départ de toute
I’économie politique. Chez les animaux ces besoins
ne sont pas trés nombreux, ils se réduisent méme A
deux : le besoin d’alimentation, qui tient presque
"unique place dans leur vie, et aussi, ne 'oublions
pas, le besoin du logement. C'est le Christ qui a
dit lui-méme : les renards ont des tanitres et les

oiseaux ont des nids. Il n'y a pas d’animal, en
effet, qui n’ait un domicile, si modeste soit-il, mais

qui répond a ses besoins.
Et ne faisons pas les fiers, car ce sont ces
mémes besoins qui tiennent la plus grande place
dans la vie de I'homme. Si vous prenez les budgets
des familles ouvrieres, vous constaterez que l'alimentation

 représente les deux tiers 3 peu prés du
budget — de 60 &amp;amp; 65 % suivant qu'il s agit
d'une famille plus ou moins riche. Le logement
absorbait naguére 15 2 16 % (et demain combien
plus!) du budget de la famille ouvriere, en sorte
        <pb n="11" />
        D'EGQONOMIE POLITIQUE

que les deux réunis représentent 80 %, peut-étre
90 % du budget des (classes ouvrieres. Que leur
reste-t-1l pour tous les autres besoins qui éldvent
’homme au-dessus de I’animal ?
Naturellement, chez les animaux, le besoin du

vetement n’existe pas. Ils n’en ont que faire, puisque
la nature y a pourvu et quelle les a habillés
magnifiquement, si magnifiquement méme que c'est
nous, les hommes (et les dames surtout) qui vivons
des défroques du monde animal, de leur peau, de
leur laine, de leur fourrure, de leurs plumes et
de leurs vieilles dents (que nous nommons ivoire) ,
enfin de tout ce qu’ils ont porté durant leur vie.
Pourtant il semble, quand on y regarde de pres,

qu'il y ait déja, chez les animaux, certains besoins

esthétiques, car il y a certaines espéces qui se
plaisent aux objets brillants. Il y a une perdrix en
Asie qui se fait des décorations d’appartements en

suspendant aux arbres qui I’entourent les verroteries
 qu'elle peut trouver. Et ce qui est bien dign~»
de remarque, c'est que ce besoin de la parure, qui

semblerait ne devoir venir qu’au dernier terme de

Iévolution, apparait dans histoire de I'espece humaine
 tout de suite aprés L’alimentation et le loge-
        <pb n="12" />
        16

PREMIERES NOTI ONS

ment, et avant le vétement, car chez les sauvages,

on se préoccupe de parure avant de songer a s’habiller
 et on peut méme dire qu’ils ne s’habillent que

pour « se faire beaux ».

Voila les besoins des animaux; quoiqu’ils suffisent

 a remplir leur vie, ils sont bien réduits.

Faut-il en tirer une lecon pour nous et dire que
les hommes aussi devraient réduire leurs besoins
au minimum? C’est un sujet de méditation qui dépasserait

 de beaucoup les limites de cet opuscule.
Bornons-nous a mettre en garde contre un malentendu.

 Certes, « la vie simple » n'est pas seulement
un idéal moral, elle est aussi, tout spécialement 3

I’heure actuelle, un devoir économique impérieux.
Mais gardez-vous de voir dans cette recommandation
 de la vie simple un conseil de retourner a

la vie animale en réduisant nos besoins i ceux de

I'alimentation et du logement! Vivre simplement,

ce nest pas consacrer toute notre vie a nous occuper

 de notre table et de notre appartement] C’est
tout au contraire réduire au minimum ces besoins

animaux, surtout le premier, et les remplacer par
des besoins d'un ordre supérieur, intellectuels et
moraux, qui n’exigent pas de grandes dépenses ni
        <pb n="13" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE

7

un grand luxe, mais peuvent mieux remplir la vie.

La vie simple, ce n’est pas supprimer le luxe; c’est

remplacer le luxe matériel par le luxe spirituel, et
cecl n’a aucun rapport avec l'économie des animaux.



LE TRAVAIL

Maintenant, voyons comment les animaux
 satisfont a leurs besoins. Est-ce par le travail ?

Pas tous, car on ne saurait le dire des herbivores par

exemple : brouter n’est pas travailler. Pourtant on
peut bien dire que ceux qui vivent de graines, de
baies ou de racines, et qui doivent fureter un peu
partout pour faire une cueillette fructueuse, travaillent.
 En tout cas, il faut le dire des espéces
carnivores : elles travaillent au sens exact du mot.
Toute leur vie est remplie par la’chasse ou la péche,

qui sont bien des travaux, et méme des travaux exigeant

 des efforts physiques énormes. Et I’espéce
humaine durant des millénaires nen a guére pratiqué
 d’autres que ces trois-1a : cueillette, chasse et

péche.

Si nous passons de I'alimentation au logement,

nous voyons que chez les animaux ce besoin exige
        <pb n="14" />
        I'S

PREMIERES NOTIONS

non seulement des travaux mais de véritables rmétiers,
 merveilleusement variés. Déja Ioiseau est, a
cet égard, beaucoup plus avancé que les mammiferes.
 Vous savez avec quel art et quel amour il

fait son nid et combien sont variés les nids des
oiseaux. Il y a méme des oiseaux qui font leurs nids,
comme le loriot, en cousant des feuilles ensemble.
Mais c’est surtout dans le monde merveilleux des

insectes que nous admirons la variété des métiers :
les uns sont fouisseurs, d’autres travaillent le bois,

d'autres la terre, d'autres les pierres; il y en a qui
sont fossoyeurs — les nécrophores. Une espéce
d’abeille tapisse son nid de pétales de fleurs. Il n’y

a guere de différence entre les métiers des animaux

et ceux des hommes, sinon que chaque espéce ne
fait qu'un métier tandis que I’espéce humaine les

réunit tous.

Cependant, entre le travail des animaux et le
travail de ’homme, il semble qu'il y ait une autre
différence. et celleci si essentielle qu'on peut se

demander si le premier mérite méme le nom de

travail? La caractéristique du travail de ’homme,

de tout temps, c'est I'effort, la peine : « Tu travailleras
 a la sueur de ton front. » Peut-on dire des
        <pb n="15" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE

HIV.)

wl

animaux qu’ils travaillent a la sueur de leur front?

Ce n'est pas seulement au sens métaphorique que

cette phrase parait absurde : c’est au sens réel. Il
ne semble pas que leur activité ait le caractére
d’une tiche, comme pour I’homme, mais elle parait
 plutot une fonction naturelle. Il semble que
'oisean fasse son nid comme il gazouille et que
’abeille fasse son miel comme elle bourdonne; on

ne se la représente pas bien chaque matin se disant :
Allons faire notre tiche quotidienne! Le travail,

pour eux, parait un exercice, un mode de vivre —

ce que devait étré, d’apres le récit de la Gengse,

le travail de I’homme avant la chute, dans le jardin

 I’Eden oli il n’avait qu’a cueillir les fruits des
arbres — et comme si les animaux, n’ayant pas été

englobés dans la chute, avaient conservé le privilege
divin du travail joyeux. Mais il a été perdu pour les
fils I’Adam et ce n'est pas a tort qu'on a défini

’homme : un animal paresseux.
Pourtant ’homme ne se fait pas faute de dire

que ce sont les animaux qui sont des paresseux!
Serait-ce vrai pour les animaux domestiques que ce
serait bien excusable, puisque ceux-ci n’étant que

des esclaves n'ont a fournir qu'un travail d’esclave.
        <pb n="16" />
        PREMIERES NOTIONS

Et pourtant, méme pour ceux-ci, quelle injustice
quand on pense a |’activité que dépense le chien

a la chasse, courant toute la journée, haletant,
pour rapporter le gibier a son maitre, ou le boeuf
a la charrue, le cheval sous le harnais! Quel est le
patron qui ne serait heureux d’avoir aujourd’hui des

salariés qui ne fussent pas plus paresseux que ces
fidéles compagnons de travail ?
Quant aux animaux libres, il est vrai que lorsqu’ils
 ont pourvu a leurs besoins qui sont trés
simples, comme je viens de le dire, ils ne sentent pas
le besoin de se livrer a des efforts supplémentaites.
Par conséquent, ils se reposent; cela ne veut pas
dire qu’ils soient paresseux, cela veut dire qu'ils
ne font que ce qu'il est nécessaire de faire.

Resterait a savoir pourquoi le travail, pour
I'homme, n'est pas aussi joyeux et aussi facile que
pour ’animal? Pourquoi a-t-il le caractére d'une
condamnation? On ne se I'explique que trop quand
il s’agit du travail sous lequel a gémi ’espéce humaine
 pendant des siécles — travail de I’esclave,
travail du serf — et méme pendant les temps modernes
 et jusqu'a une date récente, le travail du

salarié,
        <pb n="17" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE

Mais ce qui complique le probléme, c'est quill

en est de méme pour le travail libre. La preuve,
est l'institution méme de I'esclavage. Il est évident

que les anciens qui ont inventé I'esclavage étaient
des hommes libres, et s'ils ont eu I'idée de faire

travailler d'autres hommes pour eux, c'est donc
qu’ils répugnaient méme au travail libre!
C’était bien pour se soustraire a une corvée, de

méme qu'il y a un demi-siecle, sous le régime de la
conscription, les gens riches se payaient des remplacants
 qui faisaient leur service militaire a leur place.
On s'est demandé si on ne pourrait pas faire du
travail de I’lhomme un mode d’activité normale, une
joie. Sully-Prudhomme a dit :

1 Jétais Dieu,
De beaux fruits sans écorce
Miiriraient.
Le travail ne serait plus qu'un jeu
Et nous n’agirions plus que pour sentir nos forces
Si j'étais Dieu.

Eh bien ! si j’étais Dieu, jy regarderais a deux

fois avant de donner satisfaction &amp;amp; ce veeu du pocte.

Je ne serais pas bien slir que je rendrais service a
        <pb n="18" />
        Zl

PREMIERES . NOTIONS

I’humanité en faisant du travail «un jeu», et
méme en en faisant une simple fonction naturelle

comme celle des animaux.

Prenons garde, en effet, que cette idée de peine,

de contrainte, attachée au travail, a été la source
de la civilisation elle-méme. Elle a été la loi du
monde, car c’est grace a elle que I’homme, précisément
 parce qu'il n’aime pas travailler, cherche
tous les moyens —— utilisation des lois naturelles,
 machines, association, division du travail —

3 diminuer sa peine (c'est ce qu'on appelle la. loi
du moindre effort ou, en termes plus savants, le
principe hédonistique, lequel est le fondement de
toute I’économie politique) . Comme on I’a trés bien
dit, 'homme travaille prodigieusement pour s’éviter
de travailler — exactement comme vous avez entendu
 dire qu’on avait fait la guerre actuelle pour ne
plus avoir a faire la guerre — mais il ne parait pas
y avoir beaucoup mieux réussi. Il joue ainsi, semblet-1l,
 le role de dupe, en accumulant des travaux
d’Hercule pour diminuer sa tache! Mais ce role de
dupe, que la nature lui fait jouer, est une bénédiction.
 Heureuse déception du but qui fuit devant lui,
et qui s’arréterait du jour ou le travail ne serait
        <pb n="19" />
        D'’ECONOMIE POLITIQUE

plus que le bourdonnement de I’abeille ou le gazouillement

 de ['oiseau, ou ne serait plus que
ce qu'un socialiste que j'ai beaucoup aimé, Fourier,
 voulait réaliser sous le nom de « travail attrayant

 )».

Ne regrettons donc pas que pour les hommes le
travail soit autre que pour les animaux, quill ait
cessé d’étre une simple fonction naturelle; ne

souhaitons pas non plus qu'il devienne une forme
de sport, car alors il serait improductif. Mais suivons-le

 avec sympathie dans cette longue et pénible
ascension a chaque étape de laquelle il s’ennoblit,
ne connaissant d’abord d’autre mobile que le
fouet, puis la contrainte, déja sous une forme
adoucie mais qui n’en est pas moins la nécessité de

gagner le pain quotidien, puis I'intérét personnel

qui réclame une part de plus en plus large des fruits
du travail; et quand le travail s’élévera enfin 3 la
dignité de service social, alors il ne comportera plus
d’autre mobile que le bien public et le devoir de

solidarité.

Au reste, cette €évolution du travail, devenu service

 social, parait déja réalisée dans certaines sociétés
 animales : assurément on peut dire de
        <pb n="20" />
        PREMIERES NOTIONS

I’abeille qu'elle travaille non pas pour elle mais

pour la ruche, et sans doute en a-t-elle conscience.

LE CAPITAL
SR ——

Voila pour les origines du travail, mais

voici une autre notion qui apparait déja chez les animaux
 : c'est celle de la propriété. Propriété est un
mot trop ambitieux ici, car il est tout chargé de sens
par une évolution multi-séculaire; disons simplement
 1’appropriation; c’est-a-dire ce fait de I'étre
vivant de voir dans le monde extérieur certains

objets qui semblent répondre a ses besoins, qui
excitent chez lui le désir et qu'il cherche alors a
s’approprier, a « faire siens » dans le sens profond
du mot. Or, le premier acte d’appropriation pour
faire une chose sienne, c'est de |’absorber. de la

consommer.

Il suffit de regarder les petits enfants. Comme ils
serrent dans leurs petits poings I'objet qu'on leur
donne et comme ils crient ou pleurent quand on
veut le leur enlever! Ils ont I'instinct de I’appropriation
 au plus haut degré. Comment I’expriment-ils?
En portant l'objet 4 la bouche pour I’avaler, parce
qu'il n’y a pas de meilleur moyen pour s’approprier
une chose que de I'absorber, de I'ingérer. C'est ce
        <pb n="21" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE

que font aussi les animaux. Ils connaissent aussi

"appropriation sous cette forme de la consommation

 immédiate.

Voici ce que dit un naturaliste anglais, Thompson
 Selton (dans un article du Century Magazine,
février 1908, sur les mocurs des animaux) :

« Je m’amusais un jour a jeter des noisettes a
des écureuils; la noisette tombait sur le sol, n’appartenant
 encore a personne. Alors tous les écureuils

se précipitaient a la fois pour s’en emparer. Mais
le premier qui en avait pris possession en' la saisissant
 avec ses dents était considéré comme le propriétaire
 légitime. Au bout de quelques secondes,
son droit ne pouvait plus étre mis en question. »
Ici ce n’est encore I’appropriation que sous forme

de consommation. Mais voici un degré de plus. Il
est possible que I’animal ne consomme pas tout de
suite I’objet et le mette de coté. Il y a des animaux

qui le font, surtout I’écureuil; le chien également.
C’est a ce moment-la, quand il s’agit de I'objet

qui ne peut pas étre consommé immédiatement,

que commence la véritable possession, dans ce sens

qu'elle porte sur un objet qui est séparé du sujet
        <pb n="22" />
        6s

PREMIERES NO TIONS

et peut se trouver 3 une distance plus ou moins

considérable de lui.

Ecoutons encore notre naturaliste anglais :
« S’1l (Pécureuil) avait faim, il mangeait aussitot
 la noisette; sil n’éprouvait aucun besoin de

prendre de nourriture, il la faisait tourner trois ou
quatre fois dans sa bouche et allait la cacher
ensuite dans son magasin de provisions d’hiver. »

Et pourquoi la faisait-il tourner trois ou quatre
fois dans sa bouche ? Exactement comme le petit
enfant dont je parlais tout a I’heure, qui porte
immédiatement l'objet a sa bouche parce qu'il
voudrait I'avaler. Toutefois, I’écureuil est plus intelligent
 que le petit enfant. Il sait bien qu'il ne
peut avaler sa noisette sans la casser. Alors il la
met dans sa bouche « afin qu'elle soit imprégnée

de son odeur et ainsi facile a reconnaitre par les
autres et par lui-méme quand elle sera dissimulée

dans une cachette ou il la retrouvera ». Il y met

son sceau de propriété par un geste qui constitue

une prise de possession (mancipatio, diront plus
tard les jurisconsultes de Rome).
Voila comment I’appropriation commence : c’est
au moment ou elle se détache de la consommation
        <pb n="23" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE

27

proprement dite pour se continuer sous la forme
d’épargne, d’approvisionnement.
Mais la propriété s’affirme encore chez les animaux
 sous une autre forme, celle-ci bien humaine,
et qui est le vol. Les animaux se volent souvent les
uns les autres : les faucons pécheurs qui volent le

poisson pris par un autre et qui se font ainsi une
spécialité de parasites; et dans le monde des insectes,
 le frelon. C'est le sentiment de la propriété
tres caractérisée. On connait le mot fameux de
Proud’hon : La propriété, c'est le vol. La formule
 peut étre assurément discutée, mais elle devient

 indiscutable si on la retourne et qu'on dise :
le vol, c’est la propriété. Il est clair, en effet,

que s'il n’y avait pas de propriétaires, il n'y aurait
pas de voleurs. Or, les animaux ont parfaitement
le sentiment que I’objet volé par eux est la propriété

d’autrui.

Les animaux n’ont pas seulement le sentiment de
[appropriation individuelle des objets de consommation.
 Ils I'ont aussi pour leur logement : I’abeille
défend sa ruche, I'oiseau défend son nid, comme

le chien défend sa niche, sans parler aussi de la
facon dont il défend la propriété de son maitre.
        <pb n="24" />
        2}

A

PREMIERES NOTIONS

Ils ont aussi la conception de la propriété collec-Eve.

 Bien connue est histoire des chiens de Constantinople

 que les Jeunes-Turcs ont déportés dans
une ile pour les y faire mourir de faim, ce qui est
bien une des plus vilaines choses qu'ils aient commises.
 Ces chiens avaient leurs quartiers spéciaux,
et il était interdit 3 I’habitant d'un quartier de venir
dans un autre. S’il s’y hasardait, toute la meute

du quartier se mettait aux trousses de l'intrus et le

pourchassait jusqu’a la frontitre a laquelle elle
s’arrétait, reconnaissant que c’était, quoique invi-+ible,
 la limite de son territoire.
Chez nous, espece humaine, la propriété prend
généralement la forme du capital. Cette notion du

capital se retrouve-t-elle dans les especes animales?

Oui et non. Qui, si 'on s’en tient au capital sous
la forme la plus simple, qui est I’approvisionnement
mis en réserve et destiné a étre consommé au cours

d’un certain laps de temps. [.’écureuil a des caches
dans lesquelles il met ses noisettes. Méme il ap
plique déja le principe qu’ont les péres de famille
chez nous, capitalistes, et qui est de ne pas mettre
« tous ses ceufs dans le méme panier », c’est-a-dire

de ne pas placer toutes ses valeurs sur une méme
        <pb n="25" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE

od al

47

entreprise; 1’écureuil a plusieurs caches, alin que
si I'une est perdue il lui en reste d'autres. Il y a

la un sentiment de prévoyance étonnamment caractérisé.
 Est-il besoin de parler de la ruche de I'abeille

et des provisions de miel qu'elle: accumule? ou des
greniers de la fourmi? On parlait tout a l'heure
des animaux paresseux, ce n'est pas |'opinion de
Salomon qui dit dans les Proverbes : « paresseux,
va trouver la fourmi et elle t'instruira ».
Mais ce qui caractérise le capital, c'est que la
richesse épargnée a pour destination de servir a produire
 une richesse nouvelle.

Revenons un moment 3 Robinson. Quand Robinson
 faisait ses provisions, tout comme |’écureuil,
'abeille ou la fourmi, ce n’étaient pas seulement
en vue de les consommer pendant Ihiver et de les
garder pour les mauvais jours, mais surtout afin de
lui permettre de fabriquer a loisir des instruments,
par exemple de construire sa barque. Pendant qu'il
construisait cette barque il ne pouvait aller a la
chasse, et par conséquent il n’aurait pu la construire

s'il n’avait eu des provisions d’avance qui le libéraient
 de la tiche quotidienne. Voila pourquoi les
        <pb n="26" />
        30

PREMIERES NOTIONS

srovisions de Robinson étaient vraiment un capital,

c’est-a-dire un instrument de production.

Or il ne semble pas que tel soit le cas pour les
animaux : ces provisions de I’écureuil, de 1’abeille

ou méme de la fourmi, ne semblent ire que de la
thésaurisation, c’est-a-dire une richesse mise en réserve

 uniquement pour étre consommeée.

Il vy a aussi une autre conception du capital :
le capital fixe comme on 'appelle en économie
politique (par opposition au capital circulant dont

nous venons de parler), c’est-3-dire les instruments,
les machines, les travaux d’art. Les trouvons-nous

chez les animaux? On dit généralement que non.
On définit méme homme : le fabricant d’instruments

 (tool-maker). Il est vrai que [animal
n’a pas fait d’instruments, mais c’est peut-étre pour
la méme raison que celle que j’indiquais tout a
’heure a propos du vétement : c'est parce qu'il n’en
a pas besoin. En effet, pour la seule industrie a
laquelle il s’adonne, la chasse, la nature I'a magnifiquement

 doté d’armes, tant chez les mammiferes
 et les oiseaux que chez le peuple innombrable

des insectes. Et quant a l'industrie du logement,

s'il est vrai que la nature n’ait donné aux mammi-
        <pb n="27" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE

-

teres que les ongles des animaux fouisseurs ou aux

oiseaux un bec assez mal approprié, par contre
elle a donné aux insectes des instruments trés compliqués

 et qui dépassent méme ceux des hommes;
il n'y a pas de taricre, de scie, de seringue, de
poingon, d’aiguille, qu'on ne trouve dans ce monde
effrayant et qui ne soit employé a une foule de

travaux. A quoi bon pour eux s’ingénier a trouver
mieux? Et pourtant, il n’est pas absolument exact
d’affirmer qu'il n’y a point d’animaux qui sachent
créer des instruments : beaucoup d’entre eux
doivent fabriquer des piéges pour prendre le gibier.
Est-il besoin de parler de la toile de ’araignée? Ce

nest pas un vétement ni un logement, c’est un pitge,

comme le filet du chasseur ou du pécheur. Il y en a
d’autre : par exemple, la fosse creusée par le
fourmi-lion, trappe dans laquelle il sait faire tomber
 le gibier qui passe pres de lui en lui jetant du
sable dans les yeux.

Si donc on veut poser la limite qui sépare I’animalité
 de ’humanité, ce n’est pas dans la fabrication
 des outils qu'il faut la chercher, puisque les

animaux la connaissent dans une certaine mesure
— mais on pourr=* la placer a I'invention du feu.
        <pb n="28" />
        5a

PREMIERES NOTIONS

C’est une chose curieuse que les animaux
n’aient jamais inventé le feu, d’autant plus qu’ils
’aiment beaucoup. Il n'y a qu’a voir comment un

chien ou un chat se prélasse au foyer du salon ou
de la cheminée de la cuisine et comment, lorsque
les caravanes parcourent le désert ou la forét, les

animaux sauvages se pressent autour du cercle de

feu qui les attire tout en les terrifiant. Mais ni parmi
ceux qui se chauffent au foyer, ni parmi ceux dans

les yeux desquels se reflétent avec les lumigres du

brasier toutes les terreurs de I'inconnu, il n'y a eu
de Prométhée!
On dit souvent qu'il n'y a pas de fumée sans
feu — on peut dire encore mieux qu'il n'y a jamais

eu de feu sans homme. Le jour oll quelque part,

en Afrique, on trouvera un cercle de singes assis
autour d'un feu qu’ils auront allumé, ce jour-la
I’homme pourra saluer en eux ses fréres, mais
jusqu’alors Je premier feu jailli des mains de
Prométhée resplendira sur toute la race humaine,
comme cette aigrette de lumiere que les légendes

d’Orient posent sur le front des Génies.

C'est donc le moment de prendre congé de ceux
qui nous ont servi jusqu'a présent d'instructeurs
        <pb n="29" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE

dans ces premiers éléments de la science économique.
 Pour eux, Initiation a économie politique
ne va pas plus loin. Nous les laissons en chemin.
L’espéce humaine va devenir riche, mais eux demeureront
 de pauvres diables.
        <pb n="30" />
        CHAPITRE II

L’ECHANGE ET LA VALEUR

Nous ne sommes encore que sur le seuil de 1’économie

 politique, car I’économie politique proprement
 dite ne commence que quand I’homme vit

Spy P
en societe,

L’économie politique, comme le mot méme I'indique,
 n'est pas la science de individu isolé, est

une science sociale. Le mot « économie politique »,
dans son étymologie, vient de trois mots grecs qui
veulent dire : la maison, la loi, la cité. La cité pour
les Grecs était la méme chose que la nation,
en sorte que la traduction littérale serait : les lois

du ménage national.

COMMENT

SE FORME
L’ECHANGE

Cependant, pour que des rapports économiques
 se forment, il suffit qu'il y ait deux
hommes en présence. Du jour ott Vendredi
vient trouver Robinson dans son ile, vous savez

Pe
        <pb n="31" />
        i 6

PREMIERES NOTIONS

combien, a partir de ce jour-la, le roman devient
plus intéressant : c'est qu'il se rapproche davantage

de la vie.

k

Pourquoi? Parce qu’a deux peut se manifester
ce premier acte qui est le grand fait de la science
économique, qui, méme pour certains auteurs, la

constitue tout entiere : ['échange.

Cependant, I’échange ne pourrait-il exister
méme pour individu isolé? Ne peut-on dire que
pour ’homme, méme seul, tout acte de production
est, dans un sens, un échange puisque par notre
travail nous échangeons notre peine, notre temps,
contre un résultat attendu, escompté? Il y a, dans’
tous les pays, des légendes qui racontent histoire
de "homme qui a vendu son dme au diable; ‘c'est
une sorte d’échange, si 1’on veut.

Mais ce n'est la qu'une subtilité de raisonnement
 par lequel, aprés coup, pour ainsi dire, nous
projetons dans notre for intérieur, pour I'expliquer,
I'image des phénomeénes empruntés au monde extérieur.



Revenons donc a I’échange économique. Celui-ci
ne commence réellement que quand il s’agit d'un
        <pb n="32" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE

29

objet approprié. L.a premiere « richesse », dennons-lui
 son vrai nom, n’apparait pour la premiere

fois — ne fiit-ce que le miel de la ruche ou les
noisettes entassées par 1’écureuil — que lorsqu’elle
se détache de ia personne et forme un bien appropriable

 pour autrui. Et aussitét ces biens deviennent

 un objet d’envie pour tous ceux, hommes ou

bétes, qui n’en ont point.
Mais comment ces étres qui désirent s’approprier
ce bien y parviendront-ils? Ils le voleront. Lie vol
est le premier acte économique et la preuve, c'est
que I’échange est inconnu des animaux tandis que
le vol est pratiqué par eux, nous I’avons dit déja.
Je ne parle pas seulement du vol fait a leurs

maitres par les animaux domestiques, mais du vol

qu'ils se font entre eux, entre camarades, dans

toutes les espéces animales et qui est extrémement

fréquent. Les pauvres richesses des animaux, 1'os
caché par le chien dans sa niche, le miel accumulé
dans la ruche, tout cela fait I’objet de la convoitise
des autres animaux et, pour se I'approprier, ils ne
connaissent qu'un moyen qui est le plus simple.
Je n’ai pas besoin de vous dire qu'il en est de
méme dans I'espéce humaine, que c’est bien ainsi
        <pb n="33" />
        PN

PREMIERES NOTI ONS

que cela a débuté, que pour les hommes le vol a
précédé de longtemps I'échange et qu'il y a eu
dans les sociétés humaines des pillards et des pirates
longtemps avant qu'il y efit des marchands. Fit

méme quand ceux-ci ont apparu sur la scéne économique,
 il était parfois assez difficile de les distinguer
de leurs prédécesseurs. Le vol, c’est déja une forme
de I'appropriation (ou de I'expropriation, si vous
voulez), qui est innée, instinctive chez les animaux,
comme je viens de le dire, tandis que I’échange,
au contraire, n'est nullement un acte instinctif!
C’est un acte raisonné et qui n'est pas 3 la portée
d'une intelligence primitive. Voici pourquoi : ¢’est
que I'échange suppose préalablement une dépossession
 volontaire. II faut que celui qui veut
échanger se dessaisisse de sa propriété pour la céder
a autrui. Or, ce dessaisissement est un sacrifice qui

répugne a la nature. Il n'y a qu’a voir si un petit
enfant se dessaisit volontairement de ce qu’on lui

a donné! On a beau lui dire : donne-le mol, je te
donnerai autre chose — il ne veut rien entendre et
si méme il finit par le licher, immédiatement il
demande a le reprendre.
        <pb n="34" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE

Fit comme on comprend cette répugnance au

dessaisissement, si I'on se reporte aux origines et

si ’on pense de quel travail, de quel labeur, objet
possédé était le produit pour ’homme primitif. C'est

la chair de sa chair! Si on lui demande de s’en

dessaisir, son premier mouvement est de sy refuser,

Pour comprendre cet état d’ame, il faut le chercher

 a autre extrémité de 1’évolution sociale, non

chez le sauvage, mais chez I’artiste. On raconte de
"artiste italien, Benvenuto Cellini, qu'il était si

jaloux de ses ceuvres, ciselées avec amour, coupe ou
pommeau d’épée, qu'il lui arrivait d’aller poignarder
 celui a qui il avait vendu l'une d’elles pour la
q Pr

reprendre.

Au reste, il est beaucoup d’objets que nousmémes

 n’aimerions pas vendre, méme a bon prix :

tels les livres ou les meubles que nous aimons.

Sans doute, on dit 3 ’homme primitif : vous

ne vous privez que pour avoir mieux. Malis ce

mieux qu’on lui propose en échange, c’est I'inconnu.
Il ccnnait ce qu'il possede et dont il va se dessaisir,
 et il ignore encore ce qu'il va acquérir. Il est

donc obligé de se livrer &amp;amp; une pesée intérieure, de
        <pb n="35" />
        a1)

PREMIERES NOTIONS

mettre d'un coté, dans un des plateaux de la
balance, le sacrifice qu'il va faire, et d’autre part,
dans l'autre plateau, la jouissance qu'il attend.
Cruelle alternative! Choix angoissant! Aussi angoissant
 que celui du naufragé qui s’est accroché

a une épave, a qui on dit de la: lacher pour saisir
I'amarre, et qui souvent préfére aller au fond de
I'eau plutét que de s’en dessaisir. Alternative qui se
trouve a toutes les formes et a tous les degrés de

I'échange, depuis les plus humbles jusqu’aux plus
hauts, jusqu’a celui qui en ce moment met en
derenre I'Ttalie de lacher la Dalmatie pour avoir
Fiume!

On peut méme dire que I’échange — sous la
forme brute que nous venons de décrire, le troc

— n'a di prendre naissance que dans des conditions
 tout a fait spéciales et exceptionnelles : par
exemple, lorsque "objet offert en échange a éveillé
dans I'4me de celui qui ne le possédait pas un

besoin tout a fait nouveau, irrésistible dans sa nouveauté;

 comme quand, 3 un sauvage qui n’avait
jamais eu qu'un arc et des fleches, on a offert un
fusil ou parfois aussi bien quelque objet puéril,
une boite a. musique, une bouteille d’alcool. Ces
        <pb n="36" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE

mervellles détermineront le noir africain a céder

n 1mporte quoi pour les obtenir.

Une autre condition qui peut rendre I'échange
possible, c'est que objet que I'on demande au
possesseur de céder, se trouve pour lui superflu,
ce qui sera le cas s'il le posséde en double ou en
triple exemplaire. Je disais des enfants qu’ils n’aimaient
 pas échanger ni céder — mais quand il
s'agit du collégien, dont la jeune dme a déja été
miirie par le contact de ses camarades et dans
laquelle I'intérét et la cupidité sont déja venus se
loger, il apprend a échanger des timbres-postes.
Le ‘commerce des timbres-poste est un exempletype,
 parce quun timbre-poste en double n'a aucune
 valeur, sinon précisément de servir d’instrument
 d’échange. Un sauvage, dans sa sphere; fera

de méme. S’il a quelque chose en double, il pourra,

dans ces conditions, consentir. Mais pour un sauvage,
 il n’arrive pas souvent qu'il posséde quelque
chose en double! II est trop pauvre pour avoir du
superflu; comment pourrait-il &amp;amp;tre disposé a
échanger?
Aurrétons notre attention sur ce grand fait que

nous venons de rencontrer, incidemment : ¢’est une
        <pb n="37" />
        PREMIERES NOTIONS

des plus grandes lois de I’économie politique, celle

qu'on appelle la limitation des besoins.

En effet, tout besoin de I’homme est limité en

ce sens qu'il s’éteint sitdt satisfait, soit avec un seul

objet, soit. avec une certaine quantité d’objets, et

d’autant plus vite que le besoin est plus simple et
d’ordre primitif. La soif est apaisée avec un verre
d’eau et on en offrirait cent que cela ne ferait aucun

plaisir a celui qui est déja désaltéré. Pour le pain

quotidien, c’est a peu prés de méme.

Chez les sauvages, tout particulierement, les
besoins sont simples, en sorte que la limite de saturation

 est atteinte trés vite; quand ils ont ce qu'il
leur faut, ils n’ont pas besoin d’avoir davantage.

Il est vrai qu’a mesure que les besoins sont d'un
ordre plus raffiné, la limite aussi s’étend, elle devient
 presque indéfiniment élastique. On ne saurait
dire combien il faut de bijoux, de dentelles, pour
qu'une femme arrive au point de satiété. Pourtant

la loi demeure.

Voici un autre cas dans lequel I’échange se

trouve facilité, méme pour [’homme primitif — surtout
 pour celui-ci — c’est lorsque I'utilité de I’objet
        <pb n="38" />
        D'’ECONOMIE POLI" IQUE

possedé n'est pas immédiate, mais n’est réalisable

qua un temps plus ou moins éloigné. Alors, I'imprévoyance
 de I’homme primitif fait qu'il la considére
 comme superflue pour le moment. Il arrive
fréquemment que les indigenes d’Algérie, du
Maroc ou de I'Orient, cédent pour presque rien le
blé qu’ils devaient garder pour la semence. Du
moment que ce n’était que pour l'année prochaine,
ils pensaient que l'objet n’avait pas grande utilité
pour eux. On raconte méme que chez certaines
tribus sauvages des bords de 1’ Amazone I'imprévoyance

 est telle que si on veut acheter leur hamac,

celui dans lequel ils dormiront, on peut facilement
I'obtenir en le leur demandant de bon matin, parce
que le soir qui vient est pour eux aussi éloigné que
I'est pour nous I’an 2000, mais si on attend qu’ils
aient sommeil, ils sy refuseront!
Enfin, notons encore une autre condition qui
est de nature a faciliter I'échange. C’est quand celui
 qui possede I'objet obéit 3 un certain mobile
de libéralité, d’altruisme. Or, est 13 un sentiment
qui n’est pas le privilege des civilisés, tant s’en faut.
Il y a eu de tout temps dans toute ame humaine
un Cain et un Abel qui habitent ensemble, et Abel
        <pb n="39" />
        PREMIERES NOTIONS

n’est pas toujours tué par Cain, quoiqu’il sommeille

généralement. Et cest ce qui explique cette constatation
 paradoxale que dans I’évolution économique
le don parait avoir précédé I’échange, autrement dit
’homme s'est décidé a céder a titre gratuit I’objet
possédé plus facilement qu'a le céder a titre
onéreux.

Je disais tout a I'heure du vol qu'il avait précédé
I’échange, disons-en autant du don et ‘voici qui
réhabilite la nature humaine. Peut-étre est-ce vrai
méme des animaux. Je ne sais si on ne pourrait pas
leur rendre cet hommage qu’ils connaissent le don,

tout au moins dans leurs rapports de famille; il
suffit de voir la générosité d'une poule avec ses
poussins, lorsqu’elle a trouvé quelque graine!
Le dori va étre une voie nouvelle pour conduire a

I’échange. Il y menera tout droit si nous supposons
que le don devienne réciproque, car en quoi un

don réciproque se distingue-t-il de I’échange? En
rien, sinon par l'intention. Or, le don réciproque
est tres fréquent dans la civilisation primitive, il
est méme la régle; vous n’avez qu’a lire les récits
de tous les explorateurs en Afrique. Que font-ils?
Quand ils arrivent dans la tribu, le chef, obéissant
        <pb n="40" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE

aux régles de politesse et d’hospitalité de tous les
peuples sauvages, leur envoie, selon sa richesse, un
boeuf ou des poules. Mais il attend un don réciproque!
 Et de méme que dans les visites protocolaires
quand le souverain étranger a fait sa visite, cing minutes
 apres le président la lui rend, le protocole du

roitelet négre comporte la méme réciprocité. C'est

pourquol tout explorateur ne manque pas d’avoir
dans ses bagages toute espece d’articles destinés a
servir — dirai-je de paiement ou de cadeau?

cela se ressemble.

Mais il n’est pas besoin d’aller si loin.

Dans certains pays d'Europe un peu isolés, ou
il n’existe pas d’hotel, ce systtme du don réciproque
 est pratiqué. Moi-méme j’en ai fait I'expérience,
 il y a bien des années, quand je voyageais
en Espagne, dans "Aragon. C’était dans un petit
village ot il n'y avait point d’hétel : il est d’usage
d'aller chez le curé. Il vous loge, il vous héberge
gratuitement, pour I'amour de Dieu, c’est entendu,
mais il serait de la derniére inconvenance si le lendemain

 matin, quand on part, on ne lui donnait pas

au moins ’équivalent de ce qu'on a requ.

En droit romain, I'échange est défini ainsi : do
        <pb n="41" />
        4 5

PREMIERES NOTIONS

ut des, don pour don. C’est comme un témoignage
a 2, -
rendu a I’évolution que nous venons de retracer.

C’est d’ailleurs la méme parole que prononce
. - ’, - 9 ew
inconsciemment 1’écolier lorsqu’il dit 3 son camarade
 : donne-moi ce que tu as, je te donnerai ce

que j al.

Et n’est-ce pas un sentiment réconfortant de
rr ’ .
penser que 1’échange est né aussi du don et non pas
seulement du vol comme nous disions tantot! Il est
vrai que si I’échange vient du don réciproque, il
finit parfois par dégénérer en vol réciproque, mais
ceci est une autre affaire : nous la retrouverons

plus loin.

Le moment ot I’échange proprement dit s’est
affirmé est vraiment un moment solennel dans I’histoire
 de la civilisation.

LA VALEUR

Car voici ce qui va se passer : tout bien
possédé, approprié par I’homme — disons toute
richesse, puisque, quelque humble qu'elle soit, elle
a droit a ce nom ~— toute richesse va prendre désormais
 un double caractére.

Elle va rester premiérement ce qu'elle a commencé

 par etre, un moyen de jouissance, de satis-
        <pb n="42" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE

faction aux besoins, comme dit si bien le“mot pian”
bona (les biens) ou, comme disent les Anglais, goods

(ce qui est bon). Kis
Mais, en outre, elle va acquérir un caratiére

nouveau : elle va devenir instrument d’acquisition,

permettant a son possesseur de se procurer ce qu'il
voudra par le moyen de I’échange : soit d’autres
richesses, soit méme le travail de son semblable, les
services de ceux qui ne possedent pas cette richesse.
Et le second de ces caractéres tend A prédominer

 sur le premier au fur et a mesure que la civilisation

 grandit.
Pour prendre un exemple, il n’y a qu’a se représenter

 dans une société primitive la premiere des
richesses, le blé. homme qui en a rempli son
grenier peut considérer cette richesse au double
point de vue que je viens d’indiquer. Il peut se
dire, comme le riche de I'Evangile : « Mon ame,
réjouis-tol, tu as des biens en abondance et tu peux
vivre pendant des années sans t’inquiéter du lendemain.
 » Mais il peut aussi se dire : ce blé qui
est 13, je vais ’employer A faire travailler d'autres
hommes pour moi. Ceux qui n'ont pas de pain
seront trop heureux de venir prendre le mien et de
        <pb n="43" />
        ro
“+ J

PREMIERES NO TIONS

me fournir, en échange, leur travail. Ils travailleront

pour mol, ils seront mes serviteurs.

C’est donc un pouvoir de commandement que
la richesse doit a ’échange. Eit ce pouvoir est qualifié
 par un mot — le plus grand de toute I’économie
 politique — le mot de valeur.
On emploie quelquefois ce mot de valeur méme

dans le premier sens que j’ai donné tout a I’heure au
mot richesse, mais c’est une erreur économique —
je dirais presque une faute de francais. Quand les
économistes 1'emploient en I'appliquant aux biens
de jouissance, ils ont soin de rectifier en disant
« valeur d’usage »; mais quand on dit « valeur
d’échange » ou « valeur » tout court, cela s’applique

 uniquement au second sens du mot de richesse,
 et il y a 1a une différence essentielle. Il y a

des biens qui méritent parfaitement le nom de biens

en ce sens qu ils ont pour leur possesseur une utilité
immense, mais qui n’ont aucune valeur d’échange.
Pour celui qui est myope, son lorgnon a une utilité

de tout premier ordre; pourtant sa valeur d’échange
est nulle, car en admettant qu'il puisse le revendre
au prix qu'il I'a payé chez le marchand — ce qui

est peu probable — c'est, en tout cas, un prix
        <pb n="44" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE

qui sera loin de compenser le préjudice éprouvé.
Une jambe de bois pour un amputé quelle utilité

n'a-t-elle pas — et pourtant quelle sera sa valeur
d’échange?
Ce mot de « valeur » est un mot si chargé de
sens que depuis des siecles, depuis Auristote, les économistes
 le creusent sans avoir pu encore le bien
expliquer, ou du moins sans avoir donné une explication

 qui les satisfassent. Je n’ai donc pas la prétention
 d’exposer ici le sens ésotérique de la valeur,
 mais le sens vulgaire, le sens courant. Or, on
peut le résumer d'un mot : c’est le pouvoir d’acquisition,
 ce qui revient a dire que ce qui fait la valeur,
c’est beaucoup moins le désir de celui qui possede
le bien que le désir de ceux qui ne le possedent pas,
qui 'envient, qui voudraient I’acquérir, et qui sont
disposés a céder n’importe quoi pour l’obtenir.
Dans ce cas, l'objet que je posséde a une grande
valeur; celle-ci se mesure 3 I'intensité du désir
d’autrui, elle permet d’exercer sur les autres une
pression proportionnelle a I'intensité de ce désir et
de lui demander de faire n’importe quoi pour
acquérir Ja valeur que je possede. Quand on présente

 un morceau de sucre i un chien et qu’on
        <pb n="45" />
        JJ

PREMIERES NOTIONS

Ini dit : Fais le beau! il fait n’importe quel exercice

pour I'avoir. La valeur a ce méme effet sur les
hommes. C'est donc le désir d’autrui qui fait la

valeur.

Il y a donc comme une racine d’immoralité dans

la valeur économique. Car si la valeur économique

est ce qui nous permet d’exercer une domination
sur autrui en spéculant sur le désir que cette valeur
éveille chez lui, combien différente apparait-elle
de ce qu'on appelle les valeurs morales! II ne faut
pas se laisser tromper par ’homonymie du méme
mot : les valeurs morales ont ceci de magnifique

quelles peuvent se communiquer a tous gratuitement

 et que tous peuvent en jouir sans que celui
qui les posséde. en soit privé.

LE
COMMERCE

L’échange sous forme de troc reste un cas
exceptionnel aussi longtemps qu'il n’y a pas

d'autres circonstances tendant a élargir son champ

d'action. Pour que le troc du sauvage se transforme
 en ce mouvement d’échange régulier qu'on

appelle le commerce, il faut passer par une série

d’étapes que je vais trés rapidement énumérer.
Tout d’abord, pour que I'échange se généralise,
        <pb n="46" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE

il faut que cette répugnance au dessaisissement de
objet possédé, que j'indiquais tout &amp;amp; I’heure,
disparaisse. Comment cela se fera-t-il? Cette répugnance
 disparaitra du jour oli certains objets n’auront
 plus été produits dans I'intention de les garder
pour satisfaire aux besoins du producteur, mais
dans intention, au contraire, de s’en défaire en
les cédant. Or, cette situation, celle de homme
travaillant non plus en vue de satisfaire a ses propres
 besoins mais en vue des besoins d’autrui, cela
s’appelle le métier ou, si vous voulez, la profession.
 Si on méne un enfant, qui ne sait rien encore
du monde, dans une boulangerie ou dans une boutique
 de cordonnier, il s’écriera : « Qu'est-ce cue

cet homme peut faire de tous ces pains ou de toutes
ces chaussures? avec quelques-unes il en aurait
bien assez. » Alors on est obligé de lui expliquer
que ces pains ou ces chaussures, le boulanger ne
les a pas faits pour les manger, ni ce cordonnier
pour les chausser. I les fait pour les échanger et
acquérir, par ce moyen, les richesses dont il a besoin.

 Le métier est un détour, un circuit. Au lieu

de faire comme ie primitif qui travaille pour ses

propres besoins, pour son pain, pour son vétement,
        <pb n="47" />
        PREMIERES NOTIONS

l'homme civilisé se dit : Je men vais produire
pour des besoins qui ne m'intéressent pas du tout,
mais qui me seront le moyen de pourvoir a mes
propres besoins d'une fagon beaucoup plus avantageuse
 que si jessayais d’y pourvoir directement.
C’est ce qu'on appelle prendre un métier, une profession
 ou, si ¢ est un’ beau métier, une carriere!
C’est aussi ce qu'on appelle la division du travail
et c'est une des plus grandes lois de la science économique,
 et qui méme — tout comme « la loi du
moindre effort » dont elle n’est, d’ailleurs, qu'un
corollaire — déborde le domaine de I’économie

politique pour servir de base a la sociologie.
L’échange ne prend une grande extension que
quand le métier est constitué; c'est alors seulement
que ce dessaisissement dont je parlais tout a I'heure
n’implique aucune espece de privation puisque, au
contraire, ces produits n’ont été faits que pour étre
vendus. Nous parlions de ces artistes qui éprouvent
un déchirement 2 se séparer de leur ceuvre pour la
vendre et de ce Benvenuto Cellini qui allait poignarder
 parfois ses acheteurs pour reprendre ce

qu'il leur avait vendu. Mais on ne trouvera pas de
cordonnier assez fou pour pleurer lorsqu’un client
        <pb n="48" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE

vient acheter ses chaussures et moins encore pout
courir apres lui et les reprendre!

re ’ “ i.
Les métiers se sont formés peu a peu; ils se sont

détachés du noyau originel, de ce que nous appelons
 1’économie domestique, ¢ est-a-dire du régime
dans lequel homme, ou tout au moins la famille
humaine, produisait tout ce qui était nécessaire
3 ses besoins.

Il n'est pas nécessaire de remonter aux temps
préhistoriques pour voir I'origine des métiers. Moiméme
 jen ai vu naitre plusieurs. Dans la petite
ville out j'ai passé mon enfance, je voyais dans la
maison maternelle faire les confitures — c¢’était un
jour de I’année important dans ma vie — et aussi la
charcuterie et le blanchissage; et dans la ferme j'ai
vu faire le pain.
Mais, qu’est-il arrivé? C'est que la fabrication
des confitures, la blanchisserie, la panification, la

charcuterie, ont émigré de la maison et de la ferme
et ont ét3 ouvrir boutique sur rue pour le public,
c’est-a-dire former des métiers indépendants. En

remontant plus haut, mais sans remonter « au
temps ou la reine Berthe filait », on aurait pu voir

filer 3 la maison: or, la filature est devenue non
        <pb n="49" />
        PREMIERES NOTIONS

seulement un métier mais une des plus grandes
industries du monde.

Alinsi, peu a peu le ménage, la famille primitive,
au lieu de travailler a pourvoir a ses propres besoins,
 a vu émigrer, se détacher d’elle des industries

et des métiers qui, chacune, ont produit en vue de

’échange. Et pourtant, pour que I’échange ait pu
prendre I'immense développement que vous lui connaissez,
 il a fallu encore autre chose. II a fallu que
ces métiers fussent doublés d'une autre catégorie,

encore plus spécialisée dans 1’échange, qu'on appelle
 les marchands et qui ont joué dans la civilisation
 un role de tout premier ordre : les marchands
de Tyr et de Sidon, les marchands de Carthage et,
plus tard, les races héroiques des marchands de
Hollande, d’Angleterre, qui ont peuplé, civilisé,
colonisé, cultivé, enrichi et aussi perverti le monde.

Le marchand a apparu sous la forme, trés simple

 a I'origine, de celui que nous avons vu et qu’on
voit encore dans certains villages : le colporteur,
le colporteur qui porte sa balle sur le dos ou conduit
sa roulotte de ferme en ferme et de village en village,
 déballe sa marchandise et tente filles et
garcons. Et il en a fallu des étapes pour passer du
        <pb n="50" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE

53

marchand ambulant au grand magasin de nouveautes,

 ou, mieux encore, a ces maisons américaines qui

n'ont ni magasin ni marchandises mais oti tous les

achats se font seulement par correspondance! Mais
ceux-la ne sont que des business men, tandis que
les premiers marchands étaient des héros.
        <pb n="51" />
        CHAPITRE III

LA MONNAIE

Si I’échange nous met déja bien en avant des

animaux, néanmoins I’échange en nature de marchandise

 contre marchandise — le troc — est un
procédé trés incommode, parce qu'il est bien rare
qu'il y ait une exacte coincidence des besoins entre
les deux échangistes, c’est-a~dire que 1’objet dont

je veux me défaire puisse convenir a celui qui possede
 précisément l'objet que je voudrais acquérir.

LE TROC

Voici un exemple emprunté a un récit de
voyage du lieutenant Cameroun en Afrique :
« J'avais besoin d'une barque, mais son possesseur
voulait étre payé en ivoire, et je n’en avais pas. Je
        <pb n="52" />
        PREMIERES NOTIONS

cherchai quelqu’un qui piit me céder de I'ivoire.
On m’indique Mohammed-Ibn-Selib qui en avait
mais ne voulait m’en céder que contre de 1’étoffe;
or, je n'en avails pas, ce qui fait que je n’étais pas

plus avancé. Alors, je me mis en quéte de quelqu'un
 qui efit de cette étoffe et je trouvai Ibn Guérib
 qui en avait et qui consentit &amp;amp; me la céder contre
 des rouleaux de fil de cuivre dont j’étais abondamment
 pourvu. J’étais sauvé! En effet, je donnai
le fil de cuivre a Ibn Guérib qui me donna I’étoffe.
Je donnai I’étoffe a Ibn Selib qui me donna I'ivoire.
Je donnai I'ivoire &amp;amp; I’homme de la barque. Et j’eus
la barque! »

Si telle est la difficulté de 1’échange pour les produits
 matériels, les marchandises, que serait-elle
pour les produits intellectuels, pour les services?
Si, pour avoir du pain ou des chaussures, je devais
aller offrir des lecons d’économie politique, je
pourrais courir loin avant de trouver un marchand

qui fit disposé a conclure ce marché.
Que faudrait-il donc pour résoudre cette difficulté?
 II faudrait trouver une marchandise qui convint

 a tout le monde, donc non pas qui répondit a
un besoin individuel en particulier mais qui répon-
        <pb n="53" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE

;
ap

dit 2 un besoin universel. Y a-t-il de telles marchandises?

 Oui. Il y en a partout, méme dans les sociétés

 primitives (on peut dire surtout dans cellesla).
 Par exemple, certains aliments : c’est ainsi
qu’au Japon, ou tout le monde, riche ou pauvre,
vit de riz, toutes choses, jusqu’a la révolution de
1868, les marchandises, les traitements des fonctionnaires,
 étaient évalués en riz. Dans d’autres
pays — le territoire de la Baie d’'Hudson, par
exemple — pendant longtemps c’étaient les fourrures
 qui servaient de marchandise intermédiaire,
parce que dans ce pays polaire tout le monde en
porte. Dans les sociétés antiques, encore a I’état

pastoral, c'était le bétail qui servait de moyen
d’échange, le beeuf ou le mouton. Et, sans remonter

 si haut, n’avons-nous pas vu ces jours-ci dans

Paris les timbres-poste employés pour remplacer la
petite monnaie d'argent qui avait fui? Personne ne
faisait de difficulté pour les recevoir parce que tout
le monde a besoin de timbres-poste.

Mais ce ne sont pas seulement les marchandises

 d'une consommation générale qui peuvent servir

 a I'échange : il y a aussi les objets rares quand
ils répondent a un désir tres vif, ne fiit-ce méme que
        <pb n="54" />
        ty J)

24s
{

PREMIERES NOTIONS

d’un petit nombre, tels que les pierres précieuses,
les métaux précieux — autrefois, d'ailleurs, ils

étaient tous précieux parce qu’ils étaient tous rares :
nous voyons dans I'Iliade que pour les jeux qui
eurent lieu 3 la mort de Patrocle, Achille décerna
comme prix au vainqueut... un bloc de fer!
Entre tous ces métaux, il en est surtout un qui,
de tout temps, a fait la joie des hommes ou leur
envie : c'est I'or. L’or n'est pas seulement le plus
beaux des métaux mais c’est aussi celui qui a été
connu par homme avant tous les autres. Pourquoi?
 Parce que la nature I'a fait inoxydable, ce
qui veut dire qu'il reste inaltérable et qu'on le
trouve 3 ’état pur, ce qui n’est le cas d’aucun autre
métal, pas méme de I'argent. Métal vraiment royal

par son éclat, sa magnifique couleur et, je dirai
aussi, par son inutilité, en ce sens qu'il ne peut serrr
 : “- :
vir qu'au luxe et non aux besoins de l'industrie.
Il ne peut servir ni d’arme ni d’instrument : on ne

peut en faire ni un glaive ni un soc de charrue. II
semblait vraiment prédestiné a ce role de servir de
monnaie et par la devenir le signe de la richesse.
        <pb n="55" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE

oh

LA VENTE

Voyons quelles modifications 1’empiot
d'une marchandise intermédiaire va introduire
dans ’échange. Celui qui voudra troquer l'objet
qu'il posséde, au lieu de se mettre en quéte (comme
ce voyageur en Afrique dont je vous racontais
Paventure) de quelqu'un qui pourra lui céder ce
qu'il désire, cherchera simplement quelqu'un qui
possede cette marchandise intermédiaire, ce qui ne
sera pas difficile, et il échangera I’objet qu'il possede
 contre cette marchandise, contre cet or : cela
s appellera la vente.
Ensuite, quand il aura recu, en échange de la
marchandise cédée, cette marchandise intermédiaire,
 cet or, il se mettra a la recherche de l'objet
qu'il désire et il I’échangera contre 'or qu'il a
recu. Et cela s’appellera "achat.
Ainsi, par 'emploi de cette marchandise intermédiaire,

 le troc se trouve décomposé en deux opérations
 successives mais solidaires qui sont 'une la
vente, ['autre I’achat.

Cependant, il reste encore une difficulté pratique

 a surmonter : méme avec l’argent en mains,

il n'est pas toujours facile d’acheter, c’est-a-dire de
trouver ce qu'on désire chez quelqu’un qui soit
        <pb n="56" />
        ra

PREMIERES NOTIONS

disposé &amp;amp; le céder, et il est encore moins facile de

vendre, c’est-d-dire de trouver quelqu’un qui consente
 a nous donner de la monnaie en échange de

ce que nous possédons.
Pour prendre comme exemple un objet qui nous
est familier, les livres, il ne suffirait pas d’avoir
la bourse bien garnie pour mous procurer le livre
que nous désirons, s'il n’y avait pas de libraires
pour cela. Et inversement ceux qui ont 3 se défaire
de livres savent que ce n’est pas facile, alors méme

que ce seraient des livres rares et que, au cas ot
la situation se flit trouvée intervertie, ils eussent a

les payer trés cher.

Donc, pour que I’échange soit facile, il ne suffit

&amp;gt; . . re wi pa
pas qu'une marchandise intermédiaire ait été inventée,
 il faut aussi qu'une catégorie sociale ait été
créée avec cette fonction sociale ‘de collectionner,

si je puis dire, les objets que leurs possesseurs ont
en trop et dont ils veulent se défaire, pour les céder
ensuite &amp;amp; ceux qui en auront besoin. Ces gens-a,
nous les avons déja vus dans le chapitre précédent :
ce sont les marchands. Dans 'exemple que je vous
citais tout a l'heure, les livres, on va trouver un

libraire ou bouquiniste, ¢’est-A-dire un homme qui
        <pb n="57" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE

63

fait précisément le commerce des livres d’occasion,
qui les achéte a ceux qui désirent s’en défaire.

Voila donc comment nous arrivons, a force de
complications, a la simplification. C'est d’ailleurs
souvent ainsi dans les problémes sociaux économiques.

 Il faut avoir des machines trés compliquées

pour obtenir un travail simple.

LA MONNAIE

Nous avons déja plusieurs fois prononcé
 ce mot de monnaie, un des plus grands noms

de I’économie politique.

Il y a en elle quelque chose de mystérieux, de
magique. J'ai le souvenir trés net que c’est ce mystere
 de la monnaie qui a attiré pour la premiere fois
mon attention sur économie politique quand j’étais
collégien, et je vois encore le lieu ou cette idée
m’a frappé. Enfant tout imbu de la lecture des
contes merveilleux et sachant par coeur [histoire
d’Aladin et de sa lampe merveilleuse qu'il suffit

de frotter pour avoir toutes les richesses, je me
disais : Mais avec la monnaie on peut obtenir

tout ce que donnait la lampe : repas somptueux,
pierres précieuses, palais royal, esclaves noirs
        <pb n="58" />
        PREMIERES NOTIONS

ou blancs — tant qu'on en veut! — et méme la

main des princesses.

[’enfant sait de bonne heure qu’avec « des petits
 sous » on se procure tout ce qu'on veut. Il serait
intéressant, au point de vue de la psychologie enfantine,
 de déterminer I’dge auquel l'enfant, au
lieu de trouver sa satisfaction a recevoir un cadeau

en nature, une arche de Noé, ou une 3oupée,

trouve la méme satisfaction ou méme une plus
grande a recevoir une piece d'argent ou d'or —
naguére, aujourd hui un billet — et a s’entendre

dire : tu achéteras avec cela ce qui te fera plaisir.
Les sauvages non plus n’ont pas tout de suite
ce sentiment. Il y a bien des tribus ou, si vous
offriez de la monnaie, fit-elle d'or, cela ne leur
dirait rien du tout, et ot il faut donner des objets
en nature. Tel est le cas, en ce moment, des paysans

 russes : ils ne cédent les produits de leurs terres
que contre des produits manufacturés et refusent la
monnaie : il est vrai que celle qu'on leur offre n’est

pas tentante.

Comment expliquer cette puissance de la monnaie

 ?

La premiére raison, c’est que, comme je viens de
        <pb n="59" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE

65

le dire tout a I’heure, c’est I'instrument universe]
des échanges, ce qui revient a dire en d'autres

termes que celui qui a la monnaie sait qu'il aura
en échange tout ce qu'il désire, 3 moins qu'il ne
se trouve dans un désert ou dans quelque « petit

trou ». Aucun marchand professionnel ne refusera
de lui céder l'objet qu'il désire en échange de son

argent, pourvu toutefois qu'il en ait une quantité
suffisante.
Voila la supériorité de la monnaie sur tout autre

objet, méme le plus précieux. C'est que celui ‘qui
possede de grandes richesses, collection de tableaux,
 pierres précieuses, objets d’art, ne pourra

Rl . » 9» "Nn
sen servir comme instruments d’échange qu’a la

condition de les convertir préalablement en monnaie
par la vente, de les « réaliser », comme ‘on dit,

expression curieuse qui implique que la monnaie
est, en fait de valeur, la seule réalité! En effet, celui

 qui a de la monnaie est dispensé de cette opération

 préliminaire. Il a la jouissance immédiate au
lieu d’étre parfois obligé d’attendre un certain
temps avant de réaliser. Il est immédiatement
servi. Il sait que cette richesse qu'il possede sous

5
        <pb n="60" />
        Ot

Za,

PREMIERES NOTIONS

forme de monnaie trouvera toujours acquéreur — et

¢’est la seule dont on puisse en dire autant.

Nous avons vu pendant dix ans, dans nos départements
 du Midi de la France, les viticulteurs qui
avaient leurs celliers remplis de vin sans aucune
valeur parce qu’ils ne pouvaient le vendre, c’esta-dire
 le convertir en argent.

Non seulement la monnaie trouve toujours preneur,
 mais elle fait 'objet du désir intense de tout

le monde; par conséquent, elle donne a celui qui
la posséde non pas seulement ce que j appelais
tout a ’heure le pouvoir d’achat, au sens économique
 du mot, mais un pouvoir de commande-~
ment. Ce n’est pas pour rien que dans les lettres
de commerce on emploie les formules : « faites
vos commandes » et « nous attendons vos ordres

 » ou « tout a votre service ». Ce ne sont pas

uniquement des formules protocolaires; elles sont

I’expression vraie de la situation que donne la possession

 de la monnaie, non seulement pour commander
 des marchandises mais pour commander le
travail. On peut ainsi se procurer des services de

toutes catégories, non seulement des services honorables

 mais méme des services déshonorants.
        <pb n="61" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE

27

Ce n’est pas la seule raison qui explique ce que

j’appelais tout a I’heure le pouvoir magique, le role
de talisman, de la monnaie. Il y en a une autre;

c'est que la monnaie emmagasine la valeur comme
ces accumulateurs de force électrique qui la débitent

 au fur et &amp;amp; mesure des besoins. Dans une

lampe de poche électrique il y a un petit accumulateur
 et vous n’avez qu’a presser un bouton pour
obtenir la lumiére. Il en est de méme de la monnaie.
 Elle représente une puissance dont le propriétaire
 se servira quand il voudra. Voyez le paysan
 qui revient du marché oti il a vendu son beurre

ou ses ceufs ou son vin; il a recu en échange un sac
de monnaie ou une liasse de billets. Il peut I'employer
 tout de suite, c’est-a-dire la dépenser,
comme on dit, en achetant les objets dont il a
besoin pour sa consommation. Mais il peut aussi

garder cette somme, « I’épargner », la mettre dans
le bas de laine légendaire du paysan francais
d’autrefois ou dans le portefeuille du paysan d’aujourd’hui
 et I'y laisser. Dans dix ans, dans vingt
ans, et méme; quand il sera mort, pour ses héritiers
cette valeur n’aura pas changé. Ils la feront sortir
immédiatement comme en pressant la Jampe élec-
        <pb n="62" />
        uJ

PREMIERES NOTIONS

trique on fait jaillir la lumiére. Ils jouiront de la
monnaie amassée par le pére ou le grand-pere. Et

s'il I’a mise en terre, craignant la guerre ou la révolution,

 peut-etre que dans cent ou mille ans on trouvera

 le trésor — car cela s’appellera un trésor —

et ’heureux découvreur disposera de toute la valeur
 endormie qui se réveillera entre ses mains
comme la Belle au Bois Dormant dans les bras

du prince.

Peut-étre direz-vous encore ici que ceci n’est

pas spécial a la monnaie et que celui qui découvrirait
 aujourd’hui une nouvelle Vénus de Milo —

ou méme seulement I'un des deux bras de celle du
[Louvre — pourrait étre riche avec son trésor?
Peut-étre bien, parce que le marbre et le bronze
participent a ce beau privilege de 'immortalité.
Mais il n’y a pas beaucoup de richesses dont on

pourrait dire autant. Le paysan que je citais, s'il

avait voulu thésauriser avec son blé, qui est pourtant
 une des marchandises se conservant le mieux,

n’aurait plus rien au bout de quelques années, car
sa récolte aurait été perdue, rongée, détruite de
facon ou d’autre.

F't pourtant il faut rectifier cette assertion que
        <pb n="63" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE

69

Por ou I'argent conservent intégralement leur valeur
 a travers les ages : c'est leur maticre seule qui

brave le temps, mais non leur valeur. Le trésor enfoui
 au temps des Croisades, s'il reparait un jour,
n‘aura plus la valeur qu'il avait pour celui qui
"avait caché en terre, c’est-3-dire qu'il n’aura plus
le méme pouvoir d’achat; il aura perdu peut-étre

les 5/6 de ce pouvoir — et remarquez que je ne

parle que du franc-or, ce serait bien autre chose

si je parlais du franc-papier actuel! La monnaic
métallique, méme celle d'or, est comme ces flacons
d’essence qui, si bien clos qu'ils solent, laissent,
dans le cours des années, évaporer une partie de
leur parfum. La monnaie, elle aussi, laisse évaporer

une partie de sa valeur; pourtant, elle en retient

encore, malgré tout, plus que n’importe quelle marchandise.


Mais voici un autre privilege de ‘la monnaie.
Puisque celui qui la possede peut se procurer tout
ce qu'il veut, il se trouve donc dispensé de travailler
pour produire ce dont il a besoin. Tout homme

en ce monde semblait soumis 3 la loi du travail :
tu travailleras a la sueur de ton front — mais
celui qui possede cette marchandise est exempté
        <pb n="64" />
        gd"
fo

PREMIERES NOTIONS

de la loi. Ny a-t-il pas la un privilege tout comme
celui qui conférait aux nobles d’autrefois I'exemption
 de |'impdt?
[ ’économiste Bastiat, un des maitres de 1’école
classique optimiste, dans le trés beau livre intitulé

Les Harmonies Economiques, ou il cherche a justifier,
 au point de vue de la morale, tous les phénoménes
 économiques, remarque bien ce fait que la
monnale dispense celui qui la posséde de travailler;
mais il n’en est point choqué parce que, dit-il, la
monnaie elle-méme représente un travail accompli.
I1 suffit de se reporter a ce mécanisme que j expliquais
 tout a I’heure de la vente et de I'achat pour
voir que les hommes ne se procurent la monnaie
que par la vente : — or que peuvent-ils vendre
sinon les produits de leur travail ou leurs services?

C’est vrai théoriquement. Bastiat ajoute : Il faut

vous représenter chaque piece de monnaie comme

portant cette devise : « Bon, représentant tel travail
 accompli, tel service rendu, et donnant droit

a son possesseur de réclamer une valeur équivalente
 ». La valeur acquise contre argent ne représenterait

 donc qu'une sorte de remboursement.
Et méme si vous vous reportez a ’exemple du
        <pb n="65" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE

trésor trouvé, peut-on dire que chacune des pieces
qui le constituent a représenté le travail de quelque
ancétre ?

Oui, mais rien ne prouve que ces pieces n’aien:

pas été volées a celui qui les avait gagnées et

qu’elles n’aient été déposées 1a par quelque baron
qui les avait extorquées a ses serfs. Seulement la

possession de la monnaie a cet avantage de dispenser
 de toute enquéte sur la Jégitimité de ses
origines, ou sur la véracité de I'attestation qu'elle
porte gravée en caractéres que Bastiat seul savait
lire. L’argent n’a pas d’odeur, comme disait un
empereur romain, ce qui veut dire qu'il est aussi

bon d’oti qu'il vienne.

Mais fit-il méme prouvé ‘que toute pitce de

monnaie représente un travail passé, n’est-ce pas

un privilege un peu exorbitant que ce travail mort
suffise pour dispenser son possesseur du travail

présent?

Je me souviens que lorsque j’étais au college

on y pratiquait un systéme qui, heureusement,
n'est plus d'usage aujourd’hui : on donnait aux
bons éléves des « exemptions », ¢’est-a-dire qu’a

celu qui avait bien fait ses devoirs on donnait un
        <pb n="66" />
        PREMIERES NOTIONS

bon de 100, 200, 1.000 lignes; lorsqu'’il était puni,
il n’avait qu’a remettre le bon de valeur correspondante

 et ainsi se trouvait dispensé de faire son

pensum. IN’était-ce pas identiquement ce quest la
monnaie dans la définition optimiste de Bastiat :
une exemption de travail, de pensum, de toute
corvée? Quoique jeusse le plus souvent bénéficié
de ce régime éducatif, ce n'est pas sans quelques
remords que je voyals mes camarades moins riches

en exemptions condamnés a faire leur tache. Et ce

méme scrupule ne peut-il pas se poser a propos
de la monnaie?
Laissons donc de coté toute préoccupation de
moraliser la monnaie : elle n’a pas plus de fondement
 que celle inverse de certains moralistes ou
socialistes qui voient dans la monnaie un instrument
d’exploitation et de perdition, les trente deniers
pour lesquels '’homme a vendu son ame a Satan.
Si chaque piece d'or pouvait raconter son histoire,
elle ne serait assurément pas toujours édifiante. La
méme piece qui a servi a récompenser le travail du
laboureur ou I’épargne de la mere de famille va

demain passer entre les mains d'un usurier — mais
en quoi en est-elle responsable?
        <pb n="67" />
        W'ECONOMIE POLITIQUE

73

[a monnaie est un des plus admirables instruments
 inventés par 1’homme, tout comme I’alphabet
ou le systeme décimal et qui, tout comme ceux-ci,
peut servir indifféremment au mal ou au bien. Un
instrument, dis-je, c'est bien le mot au méme sens

que les struments de mesurage, le métre, les poids,
les litres. Toute marchandise est mesurée par la
quantité de monnaie contre laquelle elle est échangée.
 Ce double controle, ce double mesurage, par

lequel passe toute chose, vous savez bien comment
il s’appelle : c'est le prix. Le prix des choses

¢’est précisément la mesure de leur valeur en monmonnale.


Voila donc I'idée de mesure introduite dans les

rapports économiques. Et ce n'est pas peu de chose
que I'idée de mesure introduite dans une science!
[’E.conomie politique n’est devenue une science, et
ne pouvait le devenir, que du jour ou elle a trouvé
dans la monnaie un instrument de mesure qui lui
permit de ramener toute valeur a une notion quan-Litative.



L’or et ’argent peuvent se peser trés exactement,
et pendant bien longtemps, dans les échanges, la
monnaie est intervenue sous cette forme, c’est-a-dire
        <pb n="68" />
        PREMIERES NOTIONS

sous celle d'une certame quantité soit d'un lingd'argent,
 soit de poudre d'or qu'on pesait. Naguére
 en Chine les marchands portaient tous
une balance et a chaque vente ou achat ils se servalent

 de la balance — non pour peser la marchandise
 comme fait aujourd'hui le boucher ou I’épicier,
mais pour peser la monnaie. Ce fut une idée de génie

 que d’employer des lingots tout pesés d’avance,
d'un poids déterminé et connu, et de les frapper
d’un sceau destiné a garantir ’exactitude du poids.

On ne sait pas exactement qui le premier a frappé
la monnaie, mais on sait que ce fut dans I’Asie
grecque, tout prés de cette Phénicie qui nous a
donné alphabet.

C’est 4 ce moment-la seulement que s’ouvre 1’ére

de la monnaie proprement dite, telle que nous la
connaissons, de la monnaie frappée. Tout ce qu’on
appelle les unités monétaires, le franc, la livre, le
mark, la couronne, le dollar, le florin, sont de petits
 lingots d'un poids fixé par la loi : le franc, par
exemple, c’est un lingot de 5 grammes d'argent
avec une certaine proportion de cuivre.

C’est I'Etat qui met sa signature sous forme
d'un portrait du souverain ou d'une image conven-
        <pb n="69" />
        D'ECONOMIE : POLITIQUE

tionnelle, pour attester que le lingot pése bien le
poids indiqué. Et ceux qui contrefont cette si
gnature, c’est-a-dire les faux-monnayeurs, sont punis

 des peines les plus séveres; au Moyen-Age ils
étaient jetés dans une cuve d’huile bouillante. Ces
abominables sanctions avaient pour excuse la nécessité
 de donner au public toute confiance dans cette
signature de I'Etat marqué sur le lingot.
C’est seulement depuis apparition de la monnaie
 qu'on a pu mesurer la valeur de toute marchandise
 et aussi la valeur des services de chacun.

Quand nous voyons dans la Bible qu’Abraham
ou Job étaient tres riches, qu’ils avaient de grands
troupeaux et beaucoup de serviteurs, cela ne nous
dit pas grand chose sur leur fortune. Tandis qu’aujourd’hui,
 nous savons, a un centime prés, quelle
est la fortune exacte de n’importe quel citoyen. Le
fisc le sait aussi! et c’est bien heureux pour lui, car
que ferait-il s'il n’avait pas un instrument de précision

 lui permettant de faire ses calculs d’imp6t sur
le revenu. Et ce n’est pas seulement pour le fisc que
ce mesurage est indispensable, c'est aussi pour quiconque

 est « dans les affaires ». Que fait le marchand?

 Il calcule sur son livre le prix d’achat de
        <pb n="70" />
        5

PREMIERES NOTIONS

sa marchandise, puis le prix de vente : il fait la
différence entre ces deux chiffres — et la différence
 constitue son profit ou bénéfice.

Sans la monnaie la réalisation du juste prix est

impossible et je n’entends pas seulement juste prix
au sens arithmétique comme quand on dit : [’addition
 est juste — j’entends au point de vue moral.
Dans les pays d’Afrique ou cette mesure exacte

de la monnaie n’existe pas, ot I'on en est encore au

systeme du troc, le commerce ne peut se faire qu’en
mettant des différences énormes entre le prix
d’achat et le prix de vente, c’est-a-dire en vendant

les objets trois et quatre fois leur valeur. Et si les
Noirs sont victimes de 1’exploitation la plus éhontée,

 c'est en partie au manque de monnaie, permettant
 de fixer un juste prix, qu'elle est due. L’avénenement
 de la monnaie est pour eux une libération.

LA VALEUR
FIDUCIAIRE

Qu'estce qui fait la valeur de la

monnaie? Je viens d’indiquer pour quelles
raisons la monnaie d’or est supérieure aux autres
richesses — parce qu'elle permet d’acquérir tout ce
qu'on désire, parce qu'elle permet de commander
le travail d’autrui et exempte du travail personnel,
        <pb n="71" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE

/

parce qu'elle permet de conserver indéfiniment la

valeur — c’est entendu! mais pourquoi possedeelle

 toutes ces qualités?

J'ai dit que I'or et méme I’'argent avaient été
choisis comme monnaie parce qu’ils étaient beaux

et avaient fait de tout temps l'objet des désirs des

hommes, aussi bien pour faire des parures pour les

femmes que des couronnes aux rois. Il en est encore

ainsi dans ces pays d’Orient dans lesquels la piece

d'or ou d'argent sert tout a la fois de moyen
d’échange et de parure, et ou la dot des jeunes
filles est composée des sequins cousus a leur ceinture

 ou a leur robe.

Mais nous avons passé cet dge-la. Chez nous, si
or ne devait servir qu'a fabriquer des colliers,
bagues, bracelets, boitiers de montre, et I'argent a
faire de la vaisselle ou des couverts, ce ne serait

pas suffisant pour supporter la valeur de cet
énorme édifice d'une centaine de milliards qui
compose aujourd hui le stock monétaire des peuples
civilisés. Il faut qu'il y ait quelque autre support a
cette valeur. Quel est-il donc? La seule explication
que vous trouverez dans la plupart des livres d’économie

 politique, c’est que la monnaie est aussi une
        <pb n="72" />
        ”s

PREMIERES NOTIONS

marchandise et a pour toute valeur la valeur marchande

 du lingot dont elle est formée. A notre
question : pourquoi la piece d'or de 20 francs
vaut-elle 20 francs, on répond : parce que vous
n'avez qua la porter chez un orfévre et qu'il
vous donnera vingt francs. Et méme vous pouvez

la faire fondre ou en effacer 'empreinte a coups
de marteau, elle ne perdra pas pour cela un sou de
sa valeur — ce qui prouve que celle-ci est indépendante
 de sa valeur monétaire. Le sceau de I'Etat
et le chiffre inscrit dessus sont comme I'étiquette
fixée sur la marchandise : elle dit la valeur mais ne

la crée pas.

Mais alors comment expliquer la valeur du billet
 de Banque? Ce n'est assurément pas par la
valeur intrinséque du papier qui. le constitue,
quoique ce soit du fort beau papier et qui coiite
fort cher. — C’est, répond-on, parce que ce billet
n’est que le signe d'une somme d’or ou d'argent
égale A celle qu'il annonce et contre laquelle il peut

s’échanger a la volonté du porteur.

En temps normal, soit! mais les billets de banque
 ne sont plus remboursables. La Banque de
France serait bien en peine de rembourser les 38
        <pb n="73" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE

IE

milliards de billets mis en circulation, car elle n’a
dans sa caisse que 6 milliards environ d’or ou
d’argent. Quant a I'Etat — que’ certaines personnes
 croient, bien a tort d’ailleurs, tenu de rembourser
 les billets — il en serait également incapable,

 n’ayant pu jusqu’a présent rembourser a
la Banque les 27 milliards qu’il lui a empruntés.
Il ne faut donc pas dire que le billet de banque
est échangeable contre de I’or, ni qu’on puisse expliquer
 par la sa valeur. Et méme en temps normal
I’explication est insuffisante, car lorsque nous recevons

 un billet de banque, nous ne pensons guére
3 aller 3 la Banque de France pour I’échanger
 contre de lor ou de I'argent. On prend le
billet de banque non pour se le faire rembourser
 mais pour le dépenser et parce qu'on a la
ferme confiance — justifiée par I’expérience de
tous les jours et d’ailleurs sanctionnée par la
loi — que lorsqu’on voudra faire un achat quelconque,

 ou payer une dette, le marchand ou le
créancier acceptera ce billet de 100 francs comme

valant 100 francs.

Et méme quand il s’agit de la monnaie métallique,
 personne n’a jamais eu 1'idée, quand il regoit
        <pb n="74" />
        80

PREMIERES NOTIONS

une piece d'or ou d'argent, de se dire : je vais aller
la vendre chez I’orfévre! — On prend la piece d’or

ou d’argent parce qu’on sait que n’importe qui la
prendra également pour la méme valeur. Ce qui
revient a dire que ce qui fait la valeur d’une monnaie,

 c est la confiance unanime que chacun prendra

 cette monnaie (1).

La valeur de la monnaie repose donc sur une

convention réciproque de tous les porteurs — soit,
quand il s’agit d’une monnaie nationale comme le
billet de banque, tous ceux d'un méme pays; soit,
quand il s’agit d'une monnaie internationale comme
lor, tous ceux du monde entier — que chacun I'acceptera.

 De méme que dans les parties de cartes,
au lieu de se servir de monnaie, on se sert souvent

(1) Remarquez que s'il est vrai que le lingot d’or qui
constitue la piece de 20 francs vaut sur le marché
20 francs, ce n’est point parce que 1’or sert a faire des
bijoux : c'est parce qu'il sert princpalement &amp;amp; faire de la
monnaie. Les principaux acheteurs d’or ce ne sont pas
les orfévres mais les Hotels ‘de la Monnaie. C’est donc un
raisonnement en cercle, comme on dit, et en cercle vicieux.
S’il était vrai que la valeur de la monnaie n’eiit d’autre
base que la valeur marchande du métal, elle ne serait
que peu de chose. Et pour s’en convaincre il suffit de se
demander ce qu'il resterait de la valeur de ces pitces du
q
jour.ott elles seraient démonétisées.
        <pb n="75" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE

de jetons ou de fiches blanches, vertes ou rouges, qui
ont une valeur convenue et qu sont acceptées
comme telles 3 la fin de la partie sans s’occuper de
leur valeur intrinstque — de méme fait-on pour les
monnaies, avec cette différence que ces jetons d'or
ou d'argent, au lieu d’avoir leur valeur fondée simplement

 sur la convention de quatre partenaires
d'une table de whist ou de bridge, ’ont assise sur
la convention de plusieurs centaines de millions
d’hommes,
Ce caractére conventionnel de la valeur se retrouve
 d’ailleurs a la base de toutes les richesses;
quand une femme paye un collier de perles
100.000 francs, c'est parce qu'elle croit qu'il la fera
belle — et si un nouveau riche achdte un chateau,
c’est parce qu'il croit qu'il le rendra heureux. II se
peut qu'ils se trompent I'un et 'autre, mais qu’importe.
 Toutefois, quand il s’agit des richesses en

nature, cet acte de foi est comme masqué par les
qualités réelles, naturelles, de ces biens, par la
beauté des perles, I'agrément et le confort du chateau,
 tandis que quand il s’agit de monnaie d’or ou
d'argent ou d'un sale billet de banque, ici il n'y a
pas d’erreur; il n'y a dans la matiere qui sert de
        <pb n="76" />
        PREMIERES NOTIONS

support a leur valeur aucune ou bien peu d’utilité
réelle : leur valeur n’a d’autre base que le crédit qui

leur est attribué par chacun et par tous.
Cela revient a dire que ce qui fait, en derniére
analyse, la valeur de la monnaie, c'est, comme le
disait le sociologue Gabriel Tarde, la foi. Clest
un simple acte de foi réciproque oil chacun croit
a la valeur d’une chose parce que I'autre y croit,
et ces confiances s’arc-boutent mutuellement de
facon a rendre [I'édifice aussi solide qu’une
cathédrale. Mais si elles viennent a céder, tout

croule. C'est ce que nous voyons en ce moment

dans une grande partie de I'’Europe.
        <pb n="77" />
        CHAPITRE IV

LA PROPRIETE ET L’HEREDITE

On entend dire souvent que la propriété est le
fondement de I'ordre social. Clest, en tout cas, une

des plus grandes institutions non seulement de
I’économie politique mais de la civilisation. Nous
n’avons pas la prétention d’en faire le tour dans ce

petit chapitre, je me bornerai seulement 3 Vous montrer
 combien ce « fondement de la civilisation » a
été long a se former, et comment il est en train de
se transformer, ou plus exactement de se déformer.

EVOLUTION Nous avons déja vu I'appropriation apa
 py paraitre sous la forme la plus élémentaire,
celle nécessitée par le besoin physiologique
de I’alimentation : I'ingestion de ce qu'on mange,
ce qu'on avale, ou tout au moins ce qu'on porte a

ee p—
 —
        <pb n="78" />
        PREM IERES NOTIONS

la bouche — comme chez les enfants ou les ecureuils
 dont je vous ai raconté histoire. Voila la

prise de possession la plus incontestable : a vrai
dire, elle se confond avec la consommation.

Mais le sentiment de I’appropriation s’étend rapidement

 3 tous les objets que la main peut sasir
et toucher. Tous les étudiants en droit savent qu’en
droit romain le mode essentiel de la propriété s’appelait
 la « mancipation » qui vient de deux mots
latins qui veulent dire : prendre avec la main.

Done, originairement, seuls les objets qu'on pouvait
saisir et manier étaient considérés comme les objets
appropriables. Et tel est le cas tout naturellement
 des objets qui sortent des mains de 1’homme
sous forme de produits de son travail, Ce sont
d’abord les premiers instruments et les premieres
armes : la pierre taillée ou polie, les vétements ou
parures. Plus tard, ce furent les animaux domestiques.
 Des animaux domestiques elle passe aux
esclaves. Les femmes méme ont:été parmi les premiers
 objets de la propriété. Au début, la maison
aussi était un objet mobilier : c’était la tente des

peuples nomades. Dans ses humbles origines, 1abri,
la hutte, la tente, ne se distinguaient guére du véte-
        <pb n="79" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE

ment. Pour I'escargot, qu’est-ce que sa coquille?

Dira-t-on que c'est son habit ou sa maison? Pour

le sauvage aussi, I’abri est lié a la personne : c'est
pourquoi il est devenu objet de propriété. Les animaux
 eux-mémes ont tres bien le sentiment de la
propriété en ce qui concerne leur gite ou leur niche.
Pourtant ici déja la propriété change un peu de
caractére : au lieu d’étre uniquement individuelle,
comme arc et les fleches, ou la parure — elle
devient familiale. L.a maison n’est pas seulement

la propriété de I’homme, mais aussi et surtout de
la femme, des enfants. Comment le nid de I'oiseau
ne serait-il pas un objet de propriété? C’est la plus
sacrée de toutes les propriétés, et il n'y a pas dans
toute la gent volatile d’oiseau plus méprisable que
celui qui vole le nid d’autrui et qui s’appelle le

coucou.

Et ce n'est pas seulement [objet de la propriété
 qui change, c’est aussi son fondement. Quand
il s’agissait de la propriété individuelle, c’était le
travail ou 'occupation qui la créait. Mais la propriété

 de la maison, ce qui la crée c'est le rapprochement
 des sexes et I’éducation des enfants. Pour

tout dire en un mot, c’est I’amour qui crée ce qu'on
        <pb n="80" />
        PREMIERES NOTIONS

appelle en francais d’un si beau mot — bien supérieur

 au mot anglais « home » — le foyer.
Mais faisons un pas de plus. Autour de cette
maison, dés le jour oti elle n'est plus la tente du
xomade ou la grotte de I’homme des cavernes,
mais qu’elle est devenue la maison proprement dite,

le foyer, comme nous I'appelions tout a l'heure,
c’est-a-dire une demeure stable — la propriété
rayonne tout autour d’elle comme la lumidre autour
 d'un véritable foyer. Elle enveloppe tout ce
qui est proche, le petit jardin, le terrain qui sert a
nourrir-la famille. La premiére forme de la propriété
 immobiliere apparait ainsi comme simplement
la dépendance de la maison.
Chez les Romains — c'est toujours 3 eux qu'il
faut en revenir quand on étudie origine et I’histoire
 de la propriété fonciere — jusqu’aux guerres
puniques, c’est-a-dire 200 ans avant Jésus-Christ,
il n'y avait pas d’autre propriété fonciere qu'une
petite étendue de terrain (que Ion appelait juger et
qui ne dépassait pas un quart d’hectare) autour de

a maison.

Mais la propriété ne s’est pas renfermée dans ces
étroites limites que la main peut toucher ou que le
        <pb n="81" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE

&amp;amp;

regard embrasse. Au fur et 3 mesure que la charrue
défrichait le sol, la propriété a suivi la charrue jusqu'au
 bout du sillon et 1a elle a planté la borne
sacrée qu'un dieu garde, le dieu Terme.
Mais cette borne qu’elle-méme a plantée, va-telle

 la respecter? Non, insatiable, la propriété va

s’étendre indéfiniment en absorbant la terre vacante
jusqu’a ce quelle I'ait toute recouverte. Elle va de.
venir « la grande propriété », celle qui deviendra
une institution non plus seulement économique mais
politique, celle qui créera le régime féodal et la
noblesse. Mais de quel droit? Car lorsqu’il s’agissait

 de propriété mobilidre ou méme de la petite
propriété fonciere — soit de ces objets mobiliers que
homme saisissait dans sa main, soit de la maison
qu'il habitait ot il installait son foyer et ses dieux
pénates, soit du coin de terre qu'il labourait de sa
charrue — on voyait une prise de possession matérielle,
 mais &amp;amp; mesure que la propriété s’étend et
qu'elle couvre la terre, sur quoi s’appuie-t-elle? Ce
n’est plus sur l'occupation effective que peut se
baser la propriété d’immenses domaines comme
ceux de I’Angleterre, de la Russie, de I'Italie, de
I" Amérique, comprenant des milliers d’hectares, Ce
        <pb n="82" />
        B5

PREMIERES NOTIONS

n'est pas non plus sur le travail de leurs possesseurs,
 car ces grands domaines n’ont été cultivés
— quand ils T'ont été — que par le travail des
esclaves, des serfs, ou des fermiers de leurs possesseurs.
 Quels sont donc les titres originaires de la
grande propriété? C'est la conquéte. L'histoire ne
peut laisser de doute sur ce point. C'est la conquéte,
soit celle par les armes d’abord, qui a créé les premiers
 grands domaines, soit plus tard celle réalisée
par ['expropriation des propriétaires primitifs, au
moyen de lois que la classe conquérante faisait elleméme.
 Les Romains n’entretenaient pas d’illusions
3 cet égard. La propriété du sol qu’ils considéraient
comme la plus respectable c’était celle créée par
la guerre : le mot de propriété « quiritaire », qui
désigne chez les Romains la propriété par excellence,
 la propriété-type, la propriété de droit, est le
mot qui désignait ’homme portant la pique du soldat.
 C’était la propriété créée par le fer, non le fer
de la charrue mais le fer de la lance! sub hasta.

Ce méme mode d’acquisition de la propriété a

continué a travers les ges. Si nous prenons encore
un pays comme 1’Angleterre, par exemple, nous
voyons ces deux actes successifs dont je parlais tout
        <pb n="83" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE

39

5 I’heure dans la formation de la propriété des landlords
 anglais. D’abord la conquéte normande ot,

apres que I’Angleterre a été conquise, la terre anglaise

 a été partagée entre une série de domaies
inscrits sur le fameux Domesday Book qui est le
Registre officiel du partage de la terre anglaise
entre les conquérants. Puis beaucoup plus tard, ces
premiers domaines des nobles se sont agrandis, simplement

 en accaparant dans leurs limites les petits
domaines des anciens possesseurs qui = avaient
échappé au premier partage de la conquéte.

Plus tard ce fut le tour de I'Irlande et on sait

quelles ont été les conséquences politiques de cette
dépossession! Un prédicateur irlandais racontait

une fois devant un auditoire de paysans qui en trépignaient
 d’aise, quoique les Sinn-Feiners ne
fussent pas encore inventés, cette histoire : « J étais
entré [autre jour, sur la terre d’un propriétaire qui
me dit : Sortez de 13, cette terre m’appartient. —

Je lui dis : Pourquoi? De qui la tenez-vous? —- Il
me répondit : de mon pére. — Et votre pére de qui
la tenait-il?&amp;gt; — De mon grand-pére. — Et votre
arand-pere? — Alors, impatienté, il dit : Il I'avait
eue en se battant pour avoir. — Bravo, lui dis-je,
        <pb n="84" />
        +3

PREMIERES NOTIONS

habit bas! nous allons nous battre aussi pour savoir

qu aura. »

Nous n’avons cité les Iles Britanniques que

comme exemple, mais I'histoire a été.la méme partout,

 méme en Amérique. Quand on cite les pionniers
 comme les représentants-types de la propriété
la plus sacrée, ceux qui ont conquis la terre américaine
 par la hache du biicheron et la charrue, on
oublie que d’abord ils I’ont prise, cette terre, en dépossédant
 les Peaux-Rouges. Il en est de méme
dans toutes les colonies et il ne faut pas oublier
que tous nos vieux pays d’Europe ont été a une
date quelconque des colonies — la Gaule a été
une colonie romaine, puis franque — et la méme
histoire a recommencé dix fois.

Ces origines de la propriété foncitre n’incriminent
point les propriétaires actuels, car elles ont &amp;amp;té

depuis longtemps recouvertes et purgées par une
série de transferts, d’achats, d’héritages, mais sous
cette superposition « de titres de propriété »,
comme on les appelle en droit, et surtout sous ce
titre qui s’appelle la prescription, si I’on remonte
assez loin, la conquéte n’en demeure pas moins 3
I’origine de toute la propriété fonciere.
        <pb n="85" />
        D'ECON OMIE POLITIQUE

Si on pouvait trouver quelque part, dans le
monde, méme en France, qui est de tous les pays
peut-étre celui ott la propriété de la terre est la

mieux assise, une terre qui depuis le jour ou
pour la premiére fois I'homme y a posé le pied et
I'a défrichée, fit restée telle entre les mains du travailleur

 et de ses héritiers, épouse fidele du travail

de I'’homme, ce serait une curiosité qu'il faudrai

mettre sous verre avec une inscription commémorative,
 car ce serait le monument le plus rare de

histoire.

Mais la propriété ne s’en est pas tenue 3 I'envahissement
 de la terre. Elle va faire un bond de
plus : elle va devenir propriété immatérielle, combien
 différente de cette propriété originelle dont
nous parlions tout a I’heure, de ces produits qui
peuvent étre saisis par la main de homme! elle
deviendra ce qu'on appelle « une valeur mobiliere

 ».

C'est ce qui constitue aujourd’hui la fortune de
la plupart de nous. Sans doute il y en a bien encore

quelques-uns qui sont propriétaires de maisons, de
terres, d'immeubles. Mais la plupart de ceux qui
        <pb n="86" />
        PREMIERES NOTIONS

forment ce qu'on appelle la classe bourgeoise ou la
classe capitaliste, ont leur propriété « en porte
feuille », comme on dit, c’est-d-dire sous forme
de morceaux de papier bariolés couverts de chiffres
et d'images. Les uns représentent une part de propriété
 dans les mines d’Anzin ou dans les chemins
de fer de P.-L..-M., ou dans le Canal de Suez, ou
dans des mines lointaines comme celles du Transvaal
 ou de Rio-Tinto. Les propriétaires ont-ils vu
ces mines ou ces canaux? Jamais. Savent-ils méme
ot ils sont? Pas tous. Et ces titres de propriété ne

sont méme pas a leur nom. Ils sont au porteur,
comme on dit. Ils sont anonymes. Ce sont de simples
 numéros qu'ils détiennent. Et quand je dis
qu'ils les ont en portefeuille, j’exagére encore. Ce
ne sont que les petits bourgeois qui gardent leurs
titres chez eux. Les riches les déposent chez leur
banquier. Celui-ci leur donne alors tout simplement
un récépissé de ces titres avec un carnet de chéques
sur lequel, quand ils ont un achat ou paiement a
faire, ils inscrivent la somme dont ils ont besoin. Le
carnet de cheques, voila la propriété d’aujourd’hu,
la grande propriété, celle des riches.
Les premiéres propriétés individuelles étaient
        <pb n="87" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE

comme attachées 3 la personne, comme des especes

d’organes qui externaient sa personnalité — comme
la coquille de I’escargot. Ici, nous voyons une forme
de la propriété qui s’est désincarnée, qui est comme
ce que les spirites appellent le « corps astral »,
qu’ils croient exister autour du corps matériel.
Cette évolution dans l'objet de la propriété a été
mise en lumiere d'une facon saisissante par Jaures,
dans ses « Etudes socialistes ».
« La propriété du paysan, dit-il, est un morceau
de sa vie. Elle a porté son berceau; elle est vorsine
 du cimetidre out dorment ses aieux, oi il dormira
 a son tour; et du figuier qui ombrage sa porte il
apercoit le cyprés qui abritera son dernier sommeil,
Sa propriété est un fragment de la patrie immédiate,
 de la patrie locale, un raccourci de la grande
pattie... Autrefois, les hommes ne recouraient aux
journaux que pour s'informer de ce qui n'était point
leur propre vie. Ils n’achetaient point le journal

RS

pour savoir quelle était leur fortune et quels seraient
leurs revenus. Maintenant il ny a guére de possédant
 bourgeois qui ne soit obligé de lire des journaux

 financiers pour savoir ou en est sa propre fore

tune. La propriété est devenue si étrangere au pos
        <pb n="88" />
        PREMIERES NOTIONS

sédant que c’est par la voie du journal que le possédant
 regoit des nouvelles de sa propriété ».
Cest absolument exact. Voyez ceux qui achetent
 un journal du soir : ne commencent-ils pas par
aller a la dernitre page et regarder la cote de la
Bourse, ce qu'on appelle le « cours des valeurs 5?
Ils regardent combien valent leurs actions, leurs
titres de rente, leurs obligations, et c'est le journal
qui leur apprend s’ils sont devenus dans la journée

plus riches ou plus pauvres, et de combien,
Mais sous cette forme-13, la propriété ne risquet-elle
 pas de se volatiliser? Je ne I'entends pas en
ce sens qu'elle serait plus exposée 3 plus de risques
que la propriété sous la forme matérielle. Non,
au contraire : elle risque moins d’&amp;amp;tre volée ou perdue
 que I'argent que serre le paysan dans son

armoire, car c’est le banquier qui en a la garde et il
la garde bien. Mais elle est plus précaire en ce
sens qu'au jour d'une Révolution il suffirajt de
souffler sur tous ces chiffons de papier pour les

faire envoler.

Ce n'est pas seulement en ce qui concerne son

objet que la propriété a évolué au cours des ages,

c’est aussi en ce qui concerne ses droits, -
        <pb n="89" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE

5

Quels sont en somme les caractéres de la propriété,

 car jusqu a présent nous avons raconté son
histoire, mais nous ne I’avons pas définie. Qu’est-ce
donc ce qu'on appelle la propriété privée, individuelle?
 C’est le droit de posséder une chose privativement,
 comme on dit, ¢’est-a-dire a I’exclusion

de toute autre personne. A I'origine, la propriété
n’était autre chose que le droit d’user d'une chose

en vue de la satisfaction de ses besoins, mais comportait-elle
 cet attribut qui parait inséparable : le
droit d’échanger sa chose contre celle d’autrui?
Non, sans doute, car nous avons déja vu que
’échange est un acte qui suppose déja un effort
moral et des conditions économiques assez complexes.
 J'ai appelé I'attention, en parlant de
I’échange, sur cette répugnance qu’a dii éprouver
I'’homme a se dessaisir des objets qu'il possédait
pour les céder a autrui. Cette répugnance a naturellement
 disparu du jour ou les produits ont été
faits précisément pour la vente, c’est-d-dire du
jour ol, par la division du travail, ils sont devenus
 comme on dit. des marchandises. Mais la maison

 et la terre n’étaient pas des marchandises. Elles
étaient plus qu'une propriété individuelle, c’était la
        <pb n="90" />
        PREM IERES NOTIONS

propriété familiale. Et c’était plus encore, ¢’était la

propriété sacrée par les morts qui y étaient enterres,
sacrée par les dieux pénates qui étaient les ancétres
et auxquels chaque ‘matin on offrait la libation
d’huile et de vin; et aujourd’hui encore, dans les
religions d’Orient et de Chine l'image des ancétres
trone dans la salle, divinité qui garde la maison. En

sorte que la propriété appartenait aux morts autant

qu’aux vivants, et elle appartenait aussi a ceux qu
viendraient aprés les vivants : ils. y avalent droit.
Les choses sacrées ne sont pas dans le commerce.

L’HEREDITE.

Cependant, le droit individuel sur la chose
a réussi a se dégager peu a peu de la co-propriété
collective, méme sur la terre, et ’histoire du droit
Romain en offre le plus remarquable exemple. II
s’est affirmé par le droit de vendre, de louer, de

préter (voir le chapitre suivant).
Mais si le droit de propriété se consolide ainsi,
de plus en plus absolu sur la téte de I'individy, que
va-t-il devenir le jour oli, par la loi de la nature,
cet individu mourra et qu’ainsi le droit de propriété
n’aura plus de support? Moment critique en effet!

Que va-t-on faire?
        <pb n="91" />
        D'ECONOMIE POLITIQ UE

S'il s’agit de la propriété sous la forme primitive,
on décide que la propriété suivra le propriétaire. Au
tombeau les instruments dont I’homme s’est servi!

les joyaux dont la femme se parait! au tombeau le
chien fidele avec lequel le maitre a chassé, le cheval
 qui Ia porté a la course ou la guerre! au tombeau
 ses esclaves, et ses femmes aussi! Aujourd’hui
 encore il en reste quelques survivances. On
dépose parfois les bijoux dans le cercueil et vous
avez vu dans les enterrements des généraux, conduire
 en main, derriere le cercueil, leur cheval
d’armes. On ne le tue plus, il est vrai, mais cela
rappelle le temps ou il suivait le maitre dans la
mort. Pour les femmes, vous savez qu'il ny a pas
si longtemps — jusqu’au milieu du siécle dernier,
jusqu’au jour ou les Anglais ont aboli ce rite cruel
— les épouses hindoues étaient briilées sur le bicher
 avec le corps de leur mari.

Mais prenons garde qu'on peut voir 1a non une

extinction mais au contraire une extension et une
prolongation du droit de propriété dans une vie future.
 C'est pour que le mort retrouve sur autre rive

du tombeau ses armes, ses instruments, ses esclaves
et ses femmes, qu'on les enterre avec lui,
        <pb n="92" />
        08

PREMIERES NOTIONS

‘Heureuse superstition” d’ailleurs — pour nous!
Car est 2 elle que nous devons la conservation de

tant d objets qui nous ont plus instruits sur les civilisations

 antiques que ne le feraient beaucoup de
livres, tant d objets précieux trouvés dans les tom:
beaux égyptiens, étrusques, grecs, gallo-romains, et
qui remplissent nos musées.
Cependant, on ne pouvait enfermer dans le tombeau
 la maison ni les terres. Qu’en faire?

Eh bien! ces biens vont rentrer dans la propriété

collective d’ot ils étaient momentanément sortis, soit
dans celle de la famille, soit dans celle de la tribu.

Dans un pays naguere sauvage, aujourd hui civilisé
 par les missionnaires protestants, dans le pays
des Bassoutos, en Afrique Australe, quand un indigene
 meurt, les héritiers ont le droit d’emporter non
seulement les meubles, mais, en outre, tout ce qui

peut se détacher de la maison et qui a pour eux une

grande ‘valeur, les portes, les fenétres, les poutres
du plafond, les tuiles... Mais la maison — du
moins ce qu'il en reste — revient a la tribu.
Chez les Romains — nous y revenons encore —
la propriété de la maison et de la terre a constitué

pendant longtemps la propriété de la famille. Sax
        <pb n="93" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE

3

doute le chef de famille, le pater familias, avait

des pouvoirs absolus sur tous ces biens comme

d’ailleurs sur ses enfants et sur sa femme, justement

 parce quill représentait la famille, comme
comme le roi représente I’Etat. Mais quand il mourait,

 les biens passaient aux mains des autres membres

 de la famille alors méme qu’ils n’en auraient
pas voulu (heredes necessarii, héritiers obligatoires) .
Pourtant la propriété individuelle ne s’est pas résignée

 a rester simplement viagére : elle a voulu se
perpétuer et a cherché une téte, un individu sur qui
se poser a chaque déces. Elle 1'a trouvée tout
d’abord tout naturellement dans la personne du fils,
ou proche parent du décédé — non plus sous forme
de propriété familiale collective, comme celle de la
tribu- antique ou encore aujourd’hui de la zadruga
serbe, mais sous forme de propriété individuelle,

c’est-a-dire avec partage des biens entre les survivants.
 Mais plus tard le -oit de propriété s'est posé
de préférence sur celui qu’avait désigné le défunt :

celui-ci, se survivant ainsi a lui-méme, par un acte

de derniére volonté. Le droit de tester, c’est-a~dire

d’ordonner ce que deviendra la ropriété apres la
Pp

mort, est le droit le plus énorme qu'on puisse re-
        <pb n="94" />
        100

PREMIERES NOTIONS

connaitre 3 un individu, et par conséquent la consécration
 de la propriété de I'individu sous la forme

la plus absolue; on ne peut aller au dela.
Toutefois ’hérédité testamentaire n'a pas éliminé
la succession ab intestal, comme on I'appelle. Le
|égislateur s'est montré méme généralement plutét
soucieux de défendre I’hérédité ab intestat, c’est-adire

 la propriété familiale, contre la toute puissance
de la propriété individuelle sous forme de liberté
de tester. Cest ainsi qu’en France le droit pour un
homme de disposer librement de ses biens apres sa

mort, n'est pas reconnu absolument, car le pere de
famille ne peut disposer que dans une certaine mesure
 de ses biens — c'est ce qu'on appelle la quotité
 disponible — mais il ne peut pas dépouiller ses
enfants. Cependant la succession ab intestat perd

de plus en plus de terrain et tandis que naguere les
parents les plus éloignés, les cousins au 12° degré,

pouvaient en bénéficier, le cercle se restreint de

plus en plus et une loi récente vient de réduire la

famille successorale aux parents les plus immédiats.

Seulement ce nest point du tout au profit de

la liberté de tester que la succession ab intestat est
resserrée de plus en plus : c'est au profit de I'Eitat,
        <pb n="95" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE

101

lequel vient prendre la place des héritiers éliminés.

Et ici nous nous trouvons en présence d’un changement
 de sens dans la marche de I’évolution :

apres avoir longtemps marché dans le sens de I'individualisation,

 voici que la propriété tend a redevenir

 soclale en revenant en quelque sorte a ses origines,

 évolution en cercle dont [’histoire nous offre

maints exemples curieux.

SOCIALISATION

DE LA

PROPRIETE

I1 faut reconnaitre que toute propriété
est, dans une certaine mesure, le résultat

d'une ceuvre collective. Il en est de toute

propriété comme de celle qui est la plus auguste, la
propriété d'un auteur sur son livre. Personne ne

\ 9. ’ . . « .
songera a contester ce qu'il y a de création individuelle

 dans une ceuvre comme Polyeucte ou Le

Cid, par exemple, et pourtant, si 'on songe &amp;amp; tout

ce que Corneille, en écrivant l'un et "autre, a emprunté

 a l'histoire et méme a d'autres auteurs, on

sera obligé de reconnaitre en méme temps que cette
propriété-la a des origines largement collectives.
Or, il en est de méme de I'artisan qui fait des sabots

ou du vannier qui tresse ses brins d’osler : persone;

assurément, ne songe a lui contester son droit de
        <pb n="96" />
        102

PREMIERES NOTIONS

propriété sur ce qu'il appelle les produits de son travail,
 et pourtant la propriété de ces humbles objets

il la doit a tous ceux qui ont précédé, a tous ceux
qui lui ont appris son métier, a toutes les traditions
transmises de génération en génération, sans parler

méme de ceux qui acheteront ses sabots ou ses paniers
 et sans la demande desquels ceux-ci ne vaudraient
 rien du tout, malgré tout le travail qu’ils

auraient cotité.

Or, de méme que toute propriété a été créée,
plus ou moins, par le travail de tous, de méme elle
doit étre employée dans I'intérét de tous — sauf

pour la part qui est consommée par le producteur
lui-méme, pour ses propres besoins, mais ce n’est
qu'une infime portion de la richesse générale.

Ainsi donc la propriété individuelle nous apparait,

 pour ainsi dire, comme un moment d’individualisation
 entre deux états de propriété collective,

’'un dans ses origines, I’autre dans ses fins.
C’est le tronc de 'arbre dont les racines plongent
dans la terre et dont les branches s’étalent dans le
ciel. Mais le tronc est important et il serait imprudent

 de le couper.

Cependant ceux-la méme qui ne sont pas socia-
        <pb n="97" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE

103

listes admettent que la propriété doit devenir de
plus en plus sociale, ce qui veut dire quelle
doit étre envisagée au point de vue de [utilité sociale.
 On ne se préoccupe donc plus gure de rechercher
 ses origines ni si elle a pour fondement le

travail ou la conquéte, I’occupation ou la prescription,
 ou le droit naturel, mais bien quels services
elle a rendus et elle peut rendre encore &amp;amp; I’E.conomie

 nationale,

Quelles sont les conséquences pratiques qui découleront

 de ce point de vue? Voici trés bridvement
indiquées, quelques-unes des conséquences.
Tout d’abord, puisque la propriété a pour fondement
 l'utilité sociale, il faut qu'elle se rende

utile et le propriétaire qui néglige de retirer de sa
propriété les utilités qu'elle comporte n’a plus aucun
droit a exercer cette fonction. Par exemple, toute

terre est faite pour étre mise en culture et un propriétaire
 n'a pas le droit de la laisser en friche.

C’était pourtant toléré jusqu’a la guerre, parce que

dans tous les pays on respectait le droit de la proarr

 .
priété sous sa forme romaine telle que nous I’avons

exposée dans une précédente lecon, la propriété
« quiritaire », le droit absolu d’user, de jouir, et
        <pb n="98" />
        104

PREMIERES NOTIONS

d’abuser. Par conséquent, on admettait qu'un propriétaire
 était libre de laisser sa terre en friche ou,

comme cela s'est fait 3 maintes reprises en Angleterre,
 d’expulser des villages entiers de paysans
et de faire de ses immenses domaines des terrains
 de chasse pour y tirex le faisan ou le coq de
bruyére. On I'admet difficilement aujourd’hui, depuis
 que la guerre a donné a cet égard — comme
dans beaucoup d autres domaines — des legons singulierement
 éloquentes.
En France pendant la guerre le governement a
décrété que tout propriétaire serait obligé de mettre
sa terre en culture et que s'il la laissait en friche,
elle serait cultivée par le voisin ou, a défaut du
voisin, par la commune. C'est la une illustration
remarquable de cette conception nouvelle de la propriété.
 Il est vrai que la loi n’a pas partout été appliquée,
 mais cependant elle I'a été en certaines régions.

 Et méme des sociétés ont été constituées précisément
 pour mettre en culture les terres abandonnées

 par leur propriétaire.
D’ailleurs, le caractére absolu de la propriété

ne se trouve pas chez les peuples issus d'une autre
civilisation que celle de Rome. La législation mu-
        <pb n="99" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE

105

sulmane ne reconnait le droit de propriété fonciére

individuelle que sur la terre que le propriétaire a

cultivée ou irriguée et, pout reproduire le beau mot
’ . «app .
qu'emploie le Coran, « vivifiée ». Et quoique
malheureusement toutes les terres qui sont tombées

sous la domination musulmane aient été aussi peu

vivifides que possible, le principe n’en reste pas
moins admirable et supérieur a celui de la propriété
romaine. Méme en France voici bien des manifestations

 de cette conception nouvelle. Dans les régions

 ou il y a des terres marécageuses a dessécher,
 ou des terres séches a irriguer, ou des
terres tellement découpées en petites parcelles
que la culture en est quasi impossible, on a le
droit d’établir des « syndicats obligatoires », ce
qui veut dire des associations de propriétaires qui

ont le droit de contraindre les récalcitrants a supporter
 leur part des dépenses d’assechement, d’irrigation,
 ou d’abornement de leurs terres. Il y a 1a une
atteinte a la propriété privée, mais imposée au
nom de I'intérét général, une solidarité obligatoire.
Le propriétaire s’écrie : Je suis bien maitre de

ne pas arroser ou de ne pas assécher mon marais!
mais on lui dit : Non, vous n’étes pas maitre de ne
        <pb n="100" />
        106

PREM IERES. nN 'OTIONS

pas le faire; vous étes obligé d’utiliser cette terre

pour le bien de tous. Le propriétaire ne peut plus

dire égoistement « ma terre », mais « notre terre j.
Voici encore la loi d’expropriation « pour cause
d’utilité publique » — c'est le terme officiel,
et il est assez significatif. Mais, cette loi n’était

appliquée que dans des cas rares et avec um
luxe de précautions pour défendre les intéréts des
propriétaires, tel qu'il n'y avait pas de meilleure
affaire pour un propriétaire que d’étre exproprié et

qu’il suffisait qu'une terre, ou une maison, fit « menacée
 » d’expropriation pour qu'elle acquit aussitot
 une énorme plus-value.
Or, cette expropriation pour cause d'utilité publique
 vient d’étre étendue sur la plus vaste échelle
dans la plupart des jeunes Républiques récemment

écloses sur les ruines de I'Empire russe et méme

dans plusieurs des anciens pays voisins, tels que la
Grece et la Roumanie. On a décrété I'expropriation
 partielle de toutes les grandes propriétés. Dans

tous ces pays on vient depuis deux ou trois ans de
promulguer des lois qui exproprient tous les domaines
 d'une superficie supérieure 3 une certaine
étendue, variable suivant les pays.
Remarquez qu'il ne s’agit pas ici de substituer
        <pb n="101" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE

107

la propriété collective a la propriété individuelle,

puisque tout au coniraire il s’agit de faciliter la
création et la multiplication d'une classe de petits
propriétaires. Mais cette expropriation n’en a pas

moins un caractére socialiste en ce sens qu'elle
tend a abolir la propriété patronale et rentitre pour

y substituer la propriété assise sur le travail et qu’on
juge plus conforme a I'intérét social.
Au reste, que dire des impbts, surtout avec
I'extension formidable qu'ils ont pris depuis la
guerre dans presque tous les pays, sinon qu’ils sont
une sorte d’expropriation des revenus? Quand on
voit, comme en Angleterre, en Allemagne, aux
Etats-Unis — et chez nous demain — les grosses
fortunes payer a I'Etat la moitié (et méme aux
Etats-Unis, pour les tres gros revenus, jusqu’a
72 %) de leurs revenus, ne faut-il pas dire qu’elles
subissent une expropriation de moitié ou des trois
quarts — et sans indemnité! Avec I'impét sur le
capital qu'on prépare, I’expropriation apparaitra
bien plus visiblement encore.

Que d'autres exemples de cette mainmise de
Etat sur la propriété privée, au nom de I'intérét

public, ne pourrait-on pas citer! Par exemple, on
défend aujourd'hui aux propriétaires capitalistes
        <pb n="102" />
        108

PREMIERES NOTIONS

d’emporter leurs capitaux au dehors, soit en or ou

en argent. A chaque frontiere, sont postés des douaniers,
 qui défendent d’emporter plus de 5.000
francs en billets et rien en or, titres, ou valeurs.

C'est une atteinte au premier chef 3 la propriété

 individuelle, car une propriété individuelle

a pour caractéristique le droit pour le propriétaire
de I'emporter. Et voici maintenant qu'on veut
supprimer les titres au porteur pour les remplacer
par des titres nominatifs afin, précisément, qu'ils
ne s’échappent pas sans laisser de traces. Et voici

encore que, depuis hier, la loi défend d’exporter
les objets d’art. Le propriétaire d'une magnifique
galerie de tableaux ne peut plus la vendre a
I’étranger et elle se trouve par la perdre une grande

partie de sa valeur marchande.

Je ne discute pas la question de savoir si ces

mesures sont opportunes; prenons-les seulement
comme illustration de cette conception nouvelle de
la propriété qui tend a faire du propriétaire un
simple gérant de son bien pour le compte de la
Nation devant qui il en est responsable.
Ce qui veut dire que la propriété est désormais
« une fonction publique ».
        <pb n="103" />
        CHAPITRE V

LE FERMAGE ET LE PRET A INTERAT

LE FERMAGE

La vente, le don, le legs (ou, comme disent

 les jurisconsultes, le transfert entre vifs ou par

déces) ne sont pas les seuls modes pour un propriétaire
 de disposer de son bien. II se peut qu'il ne
veuille pas aliéner sa chose de facon définitive,
Supposons qu'il possede une terre : jl est possible
 qu'il tienne a la garder pour beaucoup de
raisons — parce que c’est un patrimoine de famille
qu'il doit transmettre A ses enfants, parce que c'est
cette terre qui a donné son nom 3 ses aieux,

parce que, présentement, elle aide a son élection
comme député —— mais que néanmoins i] ne puisse
pas l'exploiter lui-méme. En ce cas il préte sa

terre a quelque agriculteur, il la donne 3 farme,
ce qui veut dire qu'il céde 3 autrui pour un certain
        <pb n="104" />
        110

PREMIERES NOTIONS

laps de temps son droit d’user et de jouir de la
chose, 3 charge pour le fermier de remettre au

propriétaire une certaine part des produits ou I'équivalent

 en monnaie; le premier de ces deux modes
est le métavage, le second le bail a ferme proprement
 dit. L’un et 'autre sont de tres ancienne

date.

Il est clair que les mémes circonstances peuvent

se présenter pour le propriétaire de capitaux, soit

en nature, soit en argent; il peut ne pas avoir la

possibilité ou le désir d’en user immédiatement pour
ses propres besoins et en ce cas il les préte a ceux
qui les désirent — lesquels, assurément, ne manqueront
 pas — a charge aussi de lui payer un prix
de location qui est I'intérét.

Cette facon d’employer son bien semble, a premiére

 vue, n’avoir que des avantages pour tout le

monde.
D’abord pour le propriétaire, parce que sl
s’agit d'une terre il est possible qu'il ne puisse pas
lui-méme la faire valoir, soit parce qu'il n’habite
pas sur les lieux, soit parce quill n'a pas les

moyens pécuniaires ou les connaissances techniques

nécessaires, soit parce que le propriétaire se trouve
        <pb n="105" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE

i

étre une femme mariée qui a d’autres devoirs, ou un

enfant mineur, un malade, ou ce qu'on appelle une
personne morale, c’est-a-dire un établissement reli

gieux, philanthropique, scientifique.
Ce n'est pas seulement un avantage pour le

propriétaire; c’en est un aussi pour la société, parce

que s'il n'y avait pas ce mode d’utiliser la propriété,

 elle resterait en friche.

Avantages aussi de "autre ¢8té, pour le fermier

— notamment parce qu'il est peut-étre dans une

situation telle qu'il ne pourrait pas acheter la propriété

 faute d'argent; et méme s'il dispose d’un

petit capital mieux vaut pour lui le garder pour
exploiter la terre, car s'il le dépense tout entier

pour acheter la terre, qu'en fera-t-il et comment
la cultivera-t-il?

En Angleterre — oii, depuis quelques années, le
gouvernement, les ‘communes ou les autorités locales,

 pour encourager la culture, sont tenus de
fournir aux travailleurs agricoles qui le désirent, des
parcelles de terre, ce qu'on appelle en Angleterre
des « allotments » — on leur offre le chojx entre

ces deux partis : soit de les acquérir en toute propriété,
 soit de les prendre 3 ferme pour un long bail :
        <pb n="106" />
        112

PREMIERES NOTIONS

la plupart préferent le second systeme. Pourquoi?

Parce qu'un paysan ayant un tout petit capital

de 10.000 francs, par exemple, comprend tout de
suite qu'il vaut mieux garder ce capital pour
acheter des beeufs, des chevaux, des instruments
agricoles, que de les sacrifier pour le vain plaisir de
se dire plein propriétaire méme sans moyen d'en
retirer un revenu!

Le bail 3 ferme se présente ainsi comme un

mode trés avantageux pour tous ceux qui n'ont
pas les moyens d’acheter un bien en toute propriété
 et qui, cependant, pourront, grace a ce systéme,
 l’utiliser, le faire fructifier au profit du pays

tout enter.
Donc, de quelque cbté qu'on considére ce bail
3 ferme, 3 premiere vue, on n'y voit que des

avantages pour les deux parties et pour la société
tout entiere. En méme temps, ce contrat parait
parfaitement répondre au sentiment de justice, car
ne serait-il pas injuste que le fermier puisse jouir
gratuitement de la terre d’autrui — si du moins

on admet la légitimité de la propriété?

Et pourtant c'est cette institution du fermage qui
a engendré le socialisme sous sa premiere forme,
        <pb n="107" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE

113

celle qu'on a appelée «la question agraire » et
qui a tenu une si grande place dans l'histoire de
Rome, comme dailleurs dans celle de tous les
peuples jusque dans l'histoire moderne.
Pourquoi? C'est d’abord parce que cette dissociation
 de la propriété et de la culture a fait perdre
au droit de propriété le fondement sur lequel elle
s’appuyait, a savoir : le travail. Sans doute, méme
quand le propriétaire cultive lui-méme sa terre, il y
a dans le produit, dans la récolte, moisson ou vendange,

 une part qui n’a pas pour cause unique le
travail de ’homme mais qui est due, sinon a la
collaboration de la nature, du moins a I'inégale
fertilité des terres : c’est ce que les économistes

appellent la rente fonciére et qui est pour eux,
depuis plus d'un siecle, un inépuisable theme de
méditations et de discussions. Mais si cette rente
« non gagnée », disent les Anglais, se révele a
|’analyse scientifique, elle ne se distingue par aucun
signe apparent du produit du travail lorsque le

propriétaire est en méme temps le cultivateur. Au

contraire elle saute aux yeux de tous et sous le

jour le plus cru, dés que la terre est affermée.
Et du méme coup on a vu apparaitre la division

R
        <pb n="108" />
        1" 4

PREMIERES NOTIONS

des classes : d'un coté ceux qui travaillent la terre

sans en recueillir les fruits; de l'autre, ceux qui
recueillent les fruits sans avoir travaillé; division

qui n'est pas seulement économique mais est devenue
 politique, la classe possédante devenant classe
gouvernante, 1égiférante, enseignante, par le seul
fait des loisirs que la rente lui procure; la premiere
restant pauvre, ignorante et dépendante, par le seul
fait du travail quotidien auquel elle est assujettie.
Cependant, ces funestes effets ne se sont pas

fait sentir tout de suite ni pour tous les pays. Aussi
longtemps que dans un pays il y a de la terre a
discrétion, de la terre «libre», comme par
exemple dans un pays neuf, en Amérique ou dans
les colonies, dans ces conditions, en effet, le bail
4 ferme n’a que les avantages que j'indiquais tout
a ’heure. Mais, peu 3 peu, soit par effet des
causes historiques et de la conquéte, soit par I'action
 des lois qui sont faites au profit de la classe

possédante, soit méme par la pression qui résulte

 de 'accroissement de la population, il arrive
qu'il ne reste plus de terres disponibles en dehors

de celles accaparées par les propriétaires du sol
et, dans ces conditions, la propriété du sol devient
        <pb n="109" />
        D'ECONOMIE POLI TIQUE

115

un monopole. Ceux qui la possédent peuvent fixer
le prix qu'ils voudront et la population agricole,

qui ne peut avoir acces a la terre que par leur
permission, est bien obligée de le payer. Le prix

du fermage peut alors augmenter dans de telles
proportions que presque tout le produit de la
terre et du fravail du fermier se trouve prélevé

par le propriétaire sous la forme de fermage et
qu'il ne reste au cultivateur qu'a peine de quoi

Vivre.

Pour ne prendre que I'exemple le plus célebre,
voici I'Irlande, oui les grands propriétaires, les landlords,
 installés par la conquéte du temps de Cromwell,
 avaient pris toutes les terres et ou la population
 ne pouvait plus trouver de ferme qua
des prix absolument ruineux pour elle. Cette

situation a été certainement la cause du terrible
probleme irlandais que Angleterre ne parvient

pas a résoudre. Pourtant la question du fermage a

fini par étre résolue par le rachat des terres par les

fermiers a 'aide des fonds avancés par le gouverne
ment, mais le mal était fait,

Cependant la question agraire a, aujourd’hui,
perdu beaucoup de son acuité dans les sociétés
        <pb n="110" />
        PREMIERES NOTIONS

qu'on appelle démocratiques et surtout en France.
Pourquoi? Parce qu'il n’y a plus d’accaparement
de la terre, 3 proprement parler. Par effet de la
loi du partage égal dans I'héritage, comme pai
les facilités d’aliénation de la terre, comme aussi

et surtout par suite de la faible densité de la population
 francaise et de I’émigration rurale, il y
a assez de terre disponible, sinon pour tout le
monde, du moins pour tous ceux qui en désirent,
lesquels ne sont pas si nombreux qu’autrefois.
Dans ces conditions, les propriétaires de la terre
qui veulent I'affermer, ne jouissent pas d'un monopole,
 de fait ni de droit, et ne sont pas en situation
de faire la loi aux fermiers — quelquefois: ce
sont les fermiers qui la leur font! C'est pourquor
en France le fermage, généralement, ne dégénére

pas en exploitation.

Il nen était pas de méme dans les pays de
I’Europe orientale oti il y avait de grandes propriétés,
 ou la terre fait encore I'objet d'un monopole

 et ou, par conséquent, le fermier se trouve
dans une certaine mesure exploité. Mais précisément
 en vue de rendre la terre disponible et d’abolir
 par 12 le monopole des propriétaires, des lois,
        <pb n="111" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE

117

qui datent de deux ou trois ans, limitent 1'étendue
maxima des terres que pourra posséder le propriétaire
 : tout ce qui dépasse cette limite est exproprié

 avec indemnité et offert aux paysans qui ne

sont pas propriétaires, soit pour les acheter, soit

pour les affermer. Dans ces conditions-1a, histoire
tragique du fermage peut &amp;amp;tre considérée comme
close, mais non celle de la propriété fonciere; cee

est une autre affaire.

LE PRET

A INTERET
rey

Arrivons a l'autre mode de location qui
‘s’applique non plus a la terre mais a !'argent,
 et qui porte spécialement le nom de prét.

Ici encore, a premiere vue, le prét d'argent est
un mode de disposer de son argent qui ne présente

que des avantages pour tout le monde.
Nombreuses les personnes qui ont des capitaux

mais qui, pour cent raisons, ne peuvent les faire
valoir personnellement en se faisant entrepreneurs
d’industrie ou marchands. Que peuvent-elles faire
de mieux que de préter ces capitaux a quelqu’ug
qui, lui, se chargera de les faire valoir, non seule

ment dans son intérét propre, mais aussi dans I'intérét
 dé tout le monde? Qu'y a-t-il aussi de plus
        <pb n="112" />
        118

PREMIERES NOTIONS

avantageux, pour quelqu'un qui n’a pas d’argent,
ou pas le temps de créer un capital par I’épargne
— car pour créer un gros capital par I’épargne, il
faut toute une vie d’homme et méme plusieurs
vies — que de trouver ce capital tout prét qu'il
peut utiliser immédiatement, moyennant une faible
indemnité qu’il paiera chaque année et qui s’appelle
Uintérét?
En somme, le prét A intérét est un moyen de
mettre des capitaux a la disposition de tous ceux

qui n’en ont pas, moyennant une indemnité généralement
 inférieure la somme de sacrifices qui incomberaient

 a I’emprunteur pour créer lui-méme ce

capital qui lui manque.
Il n’y a donc, ni au point de vue des avantages
de part et d’autre, ni au point de vue de la justice,
a premiere vue, rien qui choque dans le prét a
intérét. Mais ici encore, et bien plus que dans le
cas précédent, nous allons voir comment une institution,

 toute simple et toute bonne en soi, va se pervertir
 peu a peu de facon a causer des désordres
immaginables dans la société.

Si l'on veut se placer, non au point de vue de
lutilité mais a celui de la justice, le prét a ntérét
        <pb n="113" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE

119

parait tout a fait raisonnable et c’est le prét gratuit
qui parait une idée absurde, 4 moins qu'on n’en
fasse un acte de charité comme dans certaines
ceuvres d’assistance. Cela paralt méme tellement
légitime et juste qu'on se demande 3 premiére
vue comment la chose a pu étre contestée... Et
pourtant elle n’a cessé de I'étre pendant des sidcles!
Pourquoi? Parce que, disait-on, ce n'est pas la
méme chose que de préter de I’argent ou de préter
une terre. Il y a trois différences essentielles :
1° La terre donne des fruits; il est donc assez

naturel que celui qui la loue et qui s’enrichira de
ces fruits — en I’espece le fermier — en restitue

une partie au proprietaire, en nature ou en valeur.
Et, en outre, c'est visible, tandis- que lorsqu'’il
s'agit d'un sac d'argent ou d'une liasse de billets
de banque, on ne voit pas a premitre vue que
ce sac donne des fruits. Une vache produit du lait
et des veaux, une poule pond des ceufs, une terre
porte des moissons; mais un sac d'argent, rien!
Et portant le mot grec « intérét » (qui est tokos)
signifie enfantement. C'est pourquoi le grand
philosophe grec Anistote protestait : mais non,
disait-il, I’argent ne fait pas de petits!
        <pb n="114" />
        120

PREMIERES NOTIONS

Il avait raison si le sac d'argent devait étre
gardé dans un coffre-fort; il est clair qu’au bout

d’un an, vous ne trouverez pas dans le sac d’argent

un sou de plus. Mais il n’en est plus de méme si
le sac d'argent est transformé par I’échange en
capital frugifére; or rien n’empéche, avec le sac
d'argent, d’acheter une vache qui, elle, fera des

petits.
"2° La terre donne une récolte visible qu'on peut
évaluer quantitativement. Quand un propriétaire
donne 3 ferme sa terre, on sait a peu prés ce qu'elle
donnera d’hectolitres de vin ou de blé, de sacs de
pommes de terre ou de paniers de fruits. Sachant
ce quest le revenu de cette terre, on peut donc
apprécier plus ou moins exactement si la part qui
reviendra au propriétaire sera juste ou exageérée,

surtout si cette part est donnée en nature.
Mais lorsque le prét a lieu sous forme d’argent,

nous n’avons aucune norme qui nous permette de
mesurer quel devra étre, comme on dit, le « taux
de I'intérét », c’est-a-dire la proportion — rélativement
 au capital — de la somme que devra payer

I’emprunteur annuellement. Sera-ce le vingtiéme, ce
qui fait du 5 %, ou le vingt-cinquiéme, ce qui fait
        <pb n="115" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE

121

du 4 %, ou le trente-troisieme, ce qui fait du 3 %?

Comment le savoir? En admettant que I'argent ait
été employé de facon productive, c'est au loin,
peut-étre au bout du monde, et peut-étre en changeant
 sans cesse d'emploi. Alors, ‘qu’est-ce qui

détermine ce taux de I'intérét? C'est uniquement la

loi de offre” et de la demande, c’est-a-dire que
’intérét pourra monter sans frein dans tous les cas

oti I'argent sera rare et les amateurs d'argent nombreux,

 ce qui est plus ou moins le cas dans tous les

pays.

On peut voir, dans ces conditions, le taux de

P’intérét atteindre des proportions fantastiques. II

était courant, dans ’antiquité, &amp;amp; Rome par exemple
ou I’argent était rare, de prendre 1 % d’'intéréts du
capital par mois, ce qui fait 12 % par an. Il en
est de méme aujourd'hui en Algérie pour le prét
aux indigenes, et dans les pays neufs en général,
En Pologne, dans les Balkans, on a vu pour des
préts de courte durée, il est vrai, payer 1 % par
jour, ce qui fait 365 % au bout de I'année.

C'est ainsi que I'intérét a pris ce nom flétrissant
d’usure. Remarquez que le mot « usure », dans
son acception originelle, n’avait rien de péjoratif;
        <pb n="116" />
        122

PREMIERES NOTIONS

il vient du latin usura qui veut dire simplement
I'usage d'une chose. Le changement dans I'acception

 de ce mot, son évolution étymologique, nous
indique précisément quelle a été aussi I’évolution
du prét lui-méme, de I'usage 3 exploitation. Cest
pour cela qu'il a fallu que le 1égislateur intervint
pour réprimer |'usure en fixant un .maximum au
taux de 'intérét, comme nous I’avons vu durant la
guerre fixer un maximum pour le prix des denrées.
Mais ce taux légal ne reposait sur aucune donnée
scientifique.
3° La différence la plus caractéristique c’est que

dans le bail a ferme ou bail &amp;amp; loyer, la richesse
prétée demeure entre les mains du fermier ou du
locataire. Donc quand viendra la fin du bail, le pire

qui puisse arriver au fermier ou au locataire c’est
d’étre expulsé, mais il est clair qu'il ne sera pas en
peine de rendre la terre ou la maison. Elle est 13,
intacte; le propriétaire la reprend et tout est dit.
Tandis que quand il s’agit d'argent prété, c’est
tout différent! Le sac d'argent ou la liasse de
billets prétés ne demeurent pas entre les mains
de I'emprunteur. Personne n’a jamais été assez

fou en ce monde pour emprunter de argent et
        <pb n="117" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE

123

n'y pas toucher. Quand on emprunte de I’argent
c’est soit pour le dépenser improductivement —
pour le manger comme on dit, comme font les

fils de famille, ou sur une beaucoup plus grande
échelle les Etats — soit pour le dépenser d'une

facon productive en créant quelques entreprises
lucratives. Mais dans un cas comme dans 1’autre,
[argent prété sera toujours dépensé. En sorte que
quand viendra le jour de I’échéance, il n’y aura
plus entre les mains de I’emprunteur une seule des
pieces d'argent prétées. Donc il ne pourra rembourser
 qu’a la condition d’avoir reconstitué une
somme d’argent égale a celle qu'il a recue. Or,

ce n'est pas toujours facile et ce n'est pas toujours
réalisé. Et si 'emprunteur n’a pas réussi 3 ressusciter
 la valeur qu'il a recue, qu'arrive-t&amp;lt;l? II
devient ce qu'on appelle un débiteur insolvable;
s'il est commercant, il est mis en faillite. Il est
déshonoré commercialement ou du moins il perd
toute espéce de crédit, et sa situation. Ei ceci est

peu de chose encore a coté du sort qui était réservé
au débiteur insolvable, autrefois! Cest un drame
épouvantable que celui des débiteurs qui n’ont pas
        <pb n="118" />
        124

PREMIERES NOTIONS

pu payer au terme. L histoire de tous les peuples

est remplie de ce drame.
Shakespeare I'a illustré dans la tragédie de
Shylock, Le Marchand de Venise, qui a I'échéance

devait payer, a défaut d'argent, avec une
une livre de sa chair. Ce mode atroce de paiement

n'est pas uniquement une imagination du poéte.
Nous trouvons dans un texte de loi — la plus
célebre de toutes les lois humaines apres celle du
Décalogue de Moise — dans la loi des Douze
Tables, un article qui stipule que si, a ’échéance,
le débiteur ne peut payer, il doit étre découpé en

parties égales au nombre des créanciers. Beaucoup
de jurisconsultes croient que cette menace ne fut

pas réalisée. Mais ce qui est certain, c’est que si le
débiteur n’était pas coupé en morceaux, il était
réduit en esclavage. Ceci était une loi universelle.

Dans tous les pays de 'antiquité, le débiteur était
réduit en esclavage et devait travailler pour le
compte du créancier jusqu’a extinction de la dette.
Les sous-sols des maisons des patriciens de Rome
— ce qu'on appelait les « ergastules » — étaient
remplies de débiteurs insolvables qui travaillaient

pour le maitre jusqu'a ce qu'ils pussent payer le
        <pb n="119" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE

15

montant de leurs dettes; ils n'y arrivaient jamais.
Méme plus tard, quand ces meeurs ont été abolies,
la vie était tres dure pour les débiteurs insolvables.
Ceux qui ont lu La petite Dorrit, de Dickens,
savent que cest précisément histoire d'un pauvre
débiteur insolvable qui passe toute sa vie — ou du
moins trente années de sa vie — dans la prison pour
dettes, oti 'on enfermait les débiteurs insolvables
jusqu’a ce qu'ils pussent trouver le moyen de payer;
st comme ce n'est pas en prison, généralement,
qu'on trouve le moyen de gagner de I'argent, beaucoup

 y restaient toute leur vie, et méme y mouraient.
 Or, I’emprisonnement pour dettes, la contrainte

 par corps, comme on l'appelait, n'a cessé
qua une date trés récente. Savez-vous quand
elle a été abolie en France? En 1867 seulement!
Quand on pense aux millions de gens qui, dans
tous les pays, n'ont pu payer leurs dettes, ont
souffert tout ce dont nous venons de donner une
si faible idée, on comprend le cri de fureur qui a
retenti A travers les Ages et non pas seulement l'accusation

 des débiteurs contre les créanciers, mais
aussi les protestations de tout de ce qu'il y a de
plus grand dans ce monde : de législateurs comme
        <pb n="120" />
        126

PREMIERES NO TIONS

Moise qui, dans ses lois, a dit aux Israélites: « Tu

A AS a A LU Ld » - 3 |
preteras a interét a I’étranger, mais jamais a ton
frére »; de penseurs comme Avristote, dont nous
venons de citer le mot ironique; des Romains euxmémes,

 aussi durs que le vieux Caton qui disait :

« Qu'est-ce que préter A intérét ? autant dire

qu’est-ce qu'assassiner? », puis de toute I'Eglise
catholique par la voix de ses Péres comme par
les décrets de ses Conciles.

Cependant, ici encore, soyons heureux de copstater
 que c’est 1a une question qui a perdu beaucoup
 de son acuité, tout comme la question du
fermage. Aprés avoir rempli des siécles de son
bruit, le silence s'est fait.
Il est vrai qu’en 1849 — i y a plus de soixantedix
 ans — Bastiat écrivait encore ces mots :

« L'esprit humain ne peut s’attacher, sauf pour les

problémes religieux, 3 une question plus grave que
celle de la légitimité de I'intérét. » Mais aujourd’hui,
 le probleme de I'intérét passionne moins
encore |'opinion que le probleme religieux. Non
seulement on n’entend plus d’anathémes contre Je

prét a intérét, mais au contraire nous n’entendons

que des encouragements pour engager les gens 3
        <pb n="121" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE

127

préter. Hier, les murs ‘de Paris étaient couverts

d’affiches pour engager les gens a préter a I'Etat.
On lit : « Apportez, apportez votre argent! 6 %
d’intérét! 50 % de plus-value certaine! Clest le

devoir patriotique. »

Ce n'est pas seulement pour les préts a I’Etat

que nous voyons solliciter tout le monde de venir

préter. Nos sociétés coopératives, pourtant institutions
 déja a demi socialistes, font aussi des emprunts.
 Elles en font en ce moment méme. Elles

promettent aussi du 6 % a tous ceux qui apportercnt
de P’argent a cette ceuvre de solidarité, de confraternité;
 peu s’en faut qu'on n’ajoute : ceuvre de
bon socialisme!
Il y a donc quelque chose de changé dans Thistoire

 du prét a intérét? Quoi donc? Qu’est-ce qui

fait que cette question dont histoire est ce long
martyrologe que je vous ai esquissé, est devenue
aujourd’hui chose admise?
Il y a deux raisons qui expliquent cette transformation
 : une raison de doctrine et une raison

de fait.

La raison de doctrine, c'est qu’aujourd’hui les

socialistes eux-mémes ont fini par comprendre que
        <pb n="122" />
        {28

PREMIERES NOTIONS

le prét a intérét était nécessairement lié a la propriété
 individuelle et qu'il est absurde, aussi longtemps

 que la propriété individuelle est reconnue, de

supposer que le prét pourra étre gratui’. Par conséquent
 la question ne se pose plus sur ce terrain
de la légitimité de I'intérét, mais elle se pose sur
le terrain de la légitimité de la propriété du capital,
en sorte que la discussion s’est déplacée. Si la premiére
 a disparu, 'autre demeure; nous la retrouverons
 plus loin.

Mais il y a aussi une raison de fait qui explique

ce changement : c'est que la situation des créanciers

 et des débiteurs s'est intervertie. Pendant toute
histoire du passé, le créancier, c’est-a-dire le
préteur, était le fort, et le débiteur, c’est-a-dire ’emprunteur,
 était le faible. Lun était le riche, le
puissant, le patricien; I'autre était le besogneux,
le prolétaire, le misérable. Aujourd’hui, il n’en est
plus ainsi. Qui sont donc maintenant les plus grands
débiteurs? les plus grands emprunteurs? Ce sont
les ‘Etats d’abord, puis les grandes banques, les
grandes Compagnies. Eit qui sont les préteurs? Mais
c’est vous, c'est moi, ce sont souvent de trés petites

. ’, si 9
gens, ceux qui ont économisé un peu d'argent et
        <pb n="123" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE

129

qui viennent le porter pour des entreprises dont ils
ont vu les noms dans les journaux. Pourquoi voudriez-vous
 qu’aujourd’hui nous allions nous atten-J


drir sur le sort des emprunteurs? Voudriez-vous
que nous allions faire campagne, comme les Péres
de I'Eglise et comme Proudhon, pour demander
la gratuité du crédit au profit de la Banque de
France? ou de la Compagnie de Suez? ou de la

Royal Dutch?

Qu’on nous demandat, a la rigueur, quand il
s’agit d'un emprunt d’Etat, de préter gratis, parce
que tant d autres, durant la guerre, ont donné leur

sang et leur vie gratuitement, cela pourrait se soutenir
 — quoique d’ailleurs on croit plus prudent de

ne pas le risquer.
Mais qu'on nous demande de préter gratis a
des Compagnies de chemins de fer ou de mines, a
des sociétés industrielles, a seule fin de leur permettre
 de distribuer de plus gros dividendes et de
faire monter le cours de leurs actions a la Bourse,

ce serait du plus haut comique.
C’est 1a un exemple saisissant de la facon dont

les problémes économiques évoluent au cours de

histoire.

i
        <pb n="124" />
        LE 1.OYER

153)

ay

PREMIERES NOTIONS

Toutefois, si la question du fermage et

celle de I'intérét sont apaisées, il en est une troisieme,

 toute parente, pour laquelle la question est
devenue plus aigué qu'elle ne I’a jamais été : c'est
celle du loyer des maisons.
Voici, a l'inverse, un exemple curieux d’une
question qui n’existait pas autrefois et se pose aujourd’hui
 avec une gravité redoutable. Par suite
de la création de grands centres urbains, les maisons
 sont devenues un monopole, alors que les capitaux
 ont cessé de I’étre; et pour elles en conséquence,
 comme autrefois pour 'argent, le loyer
des maisons devient « usuraire », a ce point qu'on
se demande s'il ne faudra point lui appliquer la
loi du maximum qu'on vient d’abroger pour le
loyer de ’argent.
Mais une telle mesure ne serait pas plus efficace
que ne I’ont été les lois contre 'usure. Au contraire,
elle aggraverait le mal en décourageant la construction

 des maisons a louer, maisons « de rapport »,
comme on dit. Ce serait mettre tous ceux qui ng
possédent point de maisons dans la ficheuse nécessité
 d’en faire batir, chacun la sienne, s’ils veulent
se loger, ce qui serait encore plus onéreux.
        <pb n="125" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE

131

Je ne vois que deux solutions a la question du

loyer. La premiére, c’est que la population diminut,
 tout au moins dans les villes, — ce qui n’est

guére a prévoir, tout particulierement en France :
dans ces conditions la loi de I'offre et de la
demande jouerait et occasionnerait la baisse des
loyers. La seconde, c’est que l'industrie inventat
des procédés de construction tout a fait différents
de ceux qu'on a employés jusqu’a présent, c’esta-dire
 trouvat le moyen de fabriquer des maisons

par les procédés de la « standardisation », comme
les bicyclettes ou les montres.
Et, malgré tout, il est probable que dorénavant

ce n’est plus seulement un septieme de notre budget,
ce qui était considéré comme la proportion normale,
 mais un quart ou un tiers qu'il faudra consacrer

 au logement.

LE RENTIER

Le double attribut du droit de propriété
que nous venons d’examiner, fermage et prét, a une
conséquence dune portée incalculable : c'est de

permetire au propriétaire de vivre ‘du revenu de
ses terres ou de ses capitaux ‘sans travailler, en
rentier, comme on dit. Or, rentier, -oisif. parasite,
        <pb n="126" />
        132

PREXIERES NOTIONS

entre ces trois qualificatifs la transition est facile

et on peut penser si les socialistes n'ont pas manqué
de dénoncer cette conséquence du droit de propriété
 comme étant sa condamnation.
Ce que le rentier peut dire pour se défendre
c'est qu'il a toujours été indispensable, dans toutes
les sociétés, d’avoir un certain nombre d’hommes
disposant de loisirs suffisants — précisément afin
quils se trouvent libérés, par leur situation, du

souct du pain quotidien et libres de consacrer leur
temps aux spéculations désintéressées et aux travaux
 d’ordre non lucratif : culture des sciences et
des arts, philosophie, pratique de la charité, hautes
fonctions du gouvernement lesquelles, jusqu’a une

epoque toute récente, étaient gratuites.
On peut se demander si jamais les civilisations

dont nous avons hérité et toute leur floraison, qui

nous ont fait intellectuellement ce que nous sommes,
celles de la Gréce ou. de Rome, ou plus pres de
nous une aristocratic comme celle de 1’Angleterre
et Empire qu'elle a créé, auraient jamais pu apparaitre
 au monde si une classe d’homme investie de
ce magnifique privilege du loisir n’avait pas existé?
Ce n'est point assurément que les grands
        <pb n="127" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE

133

hommes soient sortis exclusivement ni méme principalement

 de la classe des rentiers, méme en prenant

 ce mot au sens large de nobles ou bourgeois.

Mais du moins c’est dans ces milieux sociaux qu'’ils

ont trouvé le plus souvent des protecteurs, ou des
clients, ou ne fit-ce que des lecteurs.
Il est vrai que s'il en était ainsi, c’est parce que

I'instruction et le loisir étaient le privilege d'un petit

nombre. Au fur et 3 mesure que ces biens sont
plus largement accordés a tous, la fonction sociale
du rentier s’amoindrit et tourne peu a peu au parasitisme.
 Des lors elle est condamnée 3 disparaitre.

Dans la société d’aprés-guerre tout le monde sera
plus ou moins rentier — pensez donc aux mille
milliards de rente que les Etats ont déja émis ou
vont émettre! — mais il ny aura plus personne, ou

bien peu, qui pourront vivre de leurs rentes.
        <pb n="128" />
        CHAPITRE VI

LE SALARIAT ET LE PROFIT

Nous avons déja vu trois fagons différentes pour
le propriétaire d’utiliser son bien : employer a la
satisfaction de ses besoins, c’est-a-dire le consommer;

 le transférer 3 autrui par don, legs ou vente;
céder seulement 1'usage temporairement, ce qui
veut dire le louer ou le préter. Reste un dernier
mode d'emploi, le plus important de tous par ses

conséquences et qui pourtant, chose curietse, n'a
pas recu de nom spécial dans la nomenclature économique
 : c’est le « faire valoir ».
Clest le fait d’employer la chose possédée 3
produire de nouvelles richesses, le faire fructifier :
utiliser le petit jardin domestique non plus pour
y respirer des roses et y faire la sieste, mais pour
le convertir ep jardin maraicher oy fruitier: se
        <pb n="129" />
        136

PREMIERES NOTIONS

servir de la barque de Robinson, non pour aller se

promener en mer ou attendre l'occasion favorable
de s’échapper de lille, mais pour pécher et rapporter
 chaque jour du poisson; et s'il sagit de la
richesse sous sa forme banale, I’argent, I’employer

non en le dépensant, en le « mangeant », comme
on dit familicrement, mais en le placant dans
quelque entreprise productive.
Or, toutes les fois qu'un bien quelconque est
employé 3 produire d'autres richesses, on I'appelle
un capital. Généralement le capital ne peut engendrer
 d'autres richesses qu'autant qu'il est fécondé
 par le travail.

Il y a pourtant quelques cas oll un capital peut
produire par le seul concours de la nature, tel que
Pceuf mis a couver pour produire des poulets, au
lieu d’étre mis en omelette, ou le tonneau d’eau-devie

 conservé en cave pendant vingt ans en attendant
que le temps le miirisse et en fasse du cognac.
Et méme si l'on ne regarde qu’a I'utilité ou a la
qualité on peut dire que dans tous les produits
la part de la nature est incommensurable. Mais si
I’on ne regarde qua la valeur, au prix, la collaboration
 de la nature disparait sous celle du travail.
        <pb n="130" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE

Or, tant que cette- fructification se fait par le
travail personnel du propriétaire, qu'il s’agisse de
la terre cultivée par le paysan, de la barque employée
 par le pécheur, il n'y a guére de socialistes

qui aient protesté contre cet emplol de la richesse.
Seulement il arrive ceci : c'est que des que le bien

possédé atteint certaines dimensions qui dépassent
les limites dans lesquelles le travail individuel peut
sexercer utilement, alors le propriétaire est obligé
de recourir au travail d’autrui. Si le jardin est trop

grand pour qu'un homme puisse le travailler, il
faudra bien que le propriétaire prenne un ouvriet
pour I'aider. Si c’est la barque de Robinson qui

est trop grande pour qu'il puisse la conduire seul,
il se fera aider par Vendredi, et pendant que lui
tiendra le gouvernail, l'autre jettera le filet.
Il n'est pas possible a I'individu, si actif soit-,

d’utiliser par son travail personnel une richesse
quelconque au-dela de certaines limites et ces

limites sont trés peu étendues. Si l'on promettait un

11 - ’ 2 Jey
million a l'un de nous a condition que nous le

fissions valoir uniquement par notre propre travail

et sans recourir a ’aide de personne, nous n’aurions

qua le refuser, car ce serait absolument impossible;
        <pb n="131" />
        138

PREMIERES NOTIONS

le dépenser, oui! quoiqu’il y_falliit encore un certain

 entrainement, mais le faire valoir productivement,

 non! Le proprétaire du capital est donc
obligé de prendre quelqu’un pour I’aider, un ouvrier,
 comme on dit, et naturellement, ce quelqu’un
ne fournira pas son travail gratuitement. Le propriétaire
 devra lui payer une indemnité qui sera
une part dans le produit de la terre ou de la péche
ou, ce qui sera plus commode pour I'ouvrier, I'équivalent
 évalué en argent et donné d’avance. Cette
rémunération qui n'est autre que le prix de location
 de la main-d’ceuvre, comme I'intérét est le
prix de louage du capital, s’appelle le salaire, et
celui qui le touche prend le nom de salarié. Quant
a celui qui le paie, le propriétaire, quand il joue
ce role nouveau, il prend le nom de « patron ».

LE SALARIAT

Or, ce mode d'emploi du capital,
appelé louage de travail, est gros de conséquences
 formidables, bien plus qu’aucun des autres
modes d'emploi déja exposés. Ce n'est point
qu'il ne paraisse, tout comme les modes précédents,
tres avantageux pour les deux parties. D’abord
pour le propriétaire, puisque cela lui permet d’uti-
        <pb n="132" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE

net

liser une richesse que sans cela il n’auraii pu que
faire passer entre les mains d’autrui par 1’aliénation

 ou le prét, qu’en donnant en quelque sorte sa

démission. C’est avantageux pour celui dont il demande
 les services, pour le salarié, puisque celui-la
trouve dans le salaire quotidien ou hebdomadaire,
qui lui est alloué, un revenu fixe sans avoir a
prendre I'initiative de la création, sans avoir la
peine de diriger ni les soucis des risques inhérents

a toute entreprise.

Comment se fait-il donc qu'un mode d’emploi
si innocent en apparence, méme si fraternel dans
ses origines, ait engendré le socialisme, la lutte de
classes, la révolution sociale et ouvert la boite a
Pandore de tous les fléaux sociaux? Voila la troisieme
 fois que nous voyons une institution économique
 qui, dans ses origines apparait comme bienfaisante,
 devenir un ferment de discorde dans la
société. On dirait vraiment quelque esprit satanique
qui s'appliquerait, comme dans le jardin d’Eden,
a transformer ces questions en fruits empoisonnés,
comme ceux qui poussaient sur I’Arbre de la
Science.
L explication, c'est que le contrat de travail
        <pb n="133" />
        140

PREMIERES NOTIONS

entre un capitaliste et un travailleur ne s’est jamais

réalisé sous la forme idyllique d'une aide mutuelle.
Qu’est-il arrivé, en effet? Avant la constitution
de la propriété individuelle, aussi longtemps que

les hommes ont vécu sous le régime de 1’économie

domestique dont j'ai eu l'occasion de parler déja,
dans la famille patriarcale, par exemple, le salariat
 n’existait pas; il n’était pas nécesaire, car le
chef de famille faisait valoir et fructifier sa terre
et ses troupeaux par le travail des siens. De sa
femme d’abord, qui a été, sinon la premiere salariée
 du moins la premitre ouvritre, puis par ses
enfants. Mais du jour ol cette économie familiale

a disparu pour étre remplacée par la division du
travail et la propriété individuelle, le propriétaire
a été obligé de chercher quelqu'un qui vint travailler
 pour lui; et il ne I'a pas trouvé facilement
parce que dans une société a ses débuts, 1a oti il
y a de la terre disponible pour qui en veut, la olt
les capitaux ont encore peu de valeur et out n'importe

 quel travailleur peut créer de ses mains le
filet, I'arc ou méme la charrue de bois, qui lui permettront

 de produire pour son compte, personne
n’est disposé a aller se mettre au service d’autrui.
        <pb n="134" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE

"141

Pas besoin, d’ailleurs, de remonter aux origines

des sociétés humaines : quand on se transporte dans

des pays neufs, dans les colonies, la aussi la question

 de se procurer la main-d’ceuvre nécessaire est

trés angoissante pour les colons : par exemple, en
ce moment en Tunisie.

Dans cette situation, qu’ont fait les propriétaires
primitifs pour se procurer le travail d’autrui? Ils
ont inventé 'esclavage. Ils se sont procuré par la
conquéte les bras dont ils avaient besoin pour cultiver

 leur terre. Voila un événement considérable
dans histoire de 'humanité. Et il s’est reproduit

par les mémes causes dans les colonies. En Amérique,

 quand les propriétaires des Etats-Unis ont
voulu cultiver leurs terres, ils ont été chercher des

esclaves en Afrique; ¢’a été la seconde phase de
I'esclavage, I'esclavage noir. Et méme aprés que
I'esclavage a été aboli dans les colonies, il a été
remplacé en maintes colonies par I’engagement des
coolies qui a été I’esclavage jaune. Mais laissons
de coté cette reviviscence de I'esclavage dans
le systéme colonial et revenons a I’heure oti I'esclavage

 antique se dissolvait en méme temps que

I'Empire romain. Le travailleur va-t-il alors deve
        <pb n="135" />
        142

PREMIERES NOTIONS

“wr libre? Pas encore dans la campagne, ou il va

rester sous le joug du servage qui n’était qu'un esclavage
 atténué. Mais dans les villes, il va connaitre

 une période relativement heureuse, mais brave,

/interméde lumineux, peut-on dire, dans Ihistoire
du travail, quoiquon parle toujours des téndhres
du Moyen Age, celle de I'ouvrier « artisan 5 alors

que, possédant les instruments de son travail, il
n’avait besoin ni de prendre des salariés nj de

le devenir lui-méme.

Mais cette période n’a pas duré longtemps —
cing ou six sidcles, peut-étre — parce que, d'une
part, les serfs émancipés ou réfugiés dans les villes

sont venus créer un prolétariat nouveau, et parce

que, d’autre part, les capitaux nécessaires pour produire
 ont pris de telles proportions qu’ils sont devenus
 inaccessibles 4 ceux qui n’avaient pas déja fait
fortune. En sorte que la possession du capital est
devenue, dans une certaine mesure, un monopole
pour les possédants et ceux-ci ont pu dicter leurs
conditions. En effet, que peut faire un « prolétaire
 » — c'est le nom que I'on donne 3 ceux qui
ne possédent que leurs bras —- lorsqu’il veut
travailler, s'il n’a pas un de ces instruments. de. pro~
        <pb n="136" />
        D'’ECONOMIE POLITIQUE

143

duction que sont la terre ou le capital? Que peut
faire celui qui ne trouve pas de travail aujourd'hui?

Aller pécher a la ligne? Encore faut-il une canne
a péche, ce qui est déja un commencement’ de
capital. Aller cueillir du muguet pour le vendre?

ou attendre les voyageurs a la gare pour porter
les bagages? ou attendre les voitures a ’abord du

théatre pour ouvrir les portieres? Ce n’est plus du
travail, c’est de la mendicité. Le capitaliste donc
seul peut donner du travail.
Pesez-vous ce qu'il y a de singulier dans ces

mots « donner du travail » ? Remarquez que c’est
la formule que vous avez tant de fois entendue,

qui est prononcée par tant: de miséreux-: Je ne
demande pas ’auméne : donnez-moi du travail.

Alors, le travail qui est, semble-t-il, non seulement
une faculté, mais un devoir pour tout homme,
voila donc qu'il se trouve subordonné a la permission
 d’autrui? On ne peut travailler qu’a la condition

 de trouver un propriétaire ou capitaliste qui en
fournira les moyens :. sinon le travailleur devient

un chémeur.
Cependant, ‘aussi longtemps que Ientreprise a

conservé des proportions modestes, aussi longtemps,
        <pb n="137" />
        144

PREMIERES NOTIONS

comme je le disais tout &amp;amp; I’heure, que le prolétaire
a pu avoir l'espoir, la perspective, de devenir luiméme
 capitaliste, patron — ce qui a été le cas dans
toute cette période du Moyen Age, alors que presque
 tous les ouvriers travaillaient d’abord comme

apprentis, puis compagnons, enfin maitres, et ol ce
qui est aujourd’hui des distinctions de classe n’était
alors que des distinctions de grade puisqu’on pouvait
 toujours s’élever a un grade supérieur — dans
ces conditions, la situation a été acceptée. Clest
pourquoi, cette parole insolente « donner du travail
 » n'a choqué personne pendant des siecles, pas
méme les travailleurs. Ils ’acceptaient comme 'cxpression
 d'une vérité; celui qui donnait le travail,

c’était le « maitre », un nom qui est aujourd’hui encore
 traditionnel dans les campagnes et prononcé

sans aucune animosité. Le maitre est en méme temps
le bienfaiteur, puisque c’est lui qui procure la
possibilité de travailler, de gagner sa vie. La
forme la plus haute de [assistance que le riche
 puisse préter au pauvre, celle que lui recommandent
 économistes et moralistes, n’est-ce pas
celle-la — et combien supérieure &amp;amp; ’auméne ?
Oui, seulement une heure est venue, heure tra-
        <pb n="138" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE

8

gique ou, dans ['esprit des masses, un soupgon
s'est éveillé. Et ce soupcon s'est traduit sous cette
forme : ests bien vrai que ce soit le propriétaire

 qui nous fasse vivre? ou bien, est-ce que ce

n’est pas nous qui le faisons vivre? et, alors, au lieu
d’étre un bienfaiteur, ne serait-il pas un exploiteur?
 Et le jour oli cette pensée est entrée dans
esprit des masses, le socialisme est né.
Si, en effet, le capitaliste peut dire qu'il donne
du travail a 'ouvrier, celui-ci ne peut-il pas répondre
 que c’est lui qui donne au capitaliste le produit
de ‘son travail et qu'il ne lui en sera remboursé
qu'une part, peut-étre la moindre part, sous le nom
de salaire? Il est vrai que argent payé au salarié
est pris sur le capital déja existant qui en fait
I'avance, mais ce n’est qu'une anticipation sur le

produit final et c’est comme prix de renoncement 3

tout droit sur le produit futur de son travail que

Iouvrier recoit son salaire. C’est un avantage, sans
doute, puisqu'il touche comptant et qu'il n’a pas les
moyens d’attendre, mais il est évident qu'il se

trouve par la méme en ficheuse situation pour savoir
 ce qui doit lui revenir. Il ne sait pas quelle sera
la valeur de ce produit, alors surtout qu'il s’agit

1¢€
        <pb n="139" />
        146

PREMIERES NOTIONS

du produit d'un travail collectif oli personne ne

saurait reconnaitre sa part. En fait, on sait que le
prix de louage du travail, qui est le salaire, ne fait
A , * 9 9 .
méme pas objet d'un marchandage : c’est un prix
fixe a prendre ou a laisser, comme dans les gr. ads
magasins, mais avec cette différence que le client de

ceux-ci a toujours la faculté de ne pas acheter s'il

trouve le prix trop élevé, tandis que I'ouvrier n’a
pas toujours le choix de ne pas vendre, méme s'il
trouve le prix trop bas. Ce n’est que depuis [’organisation
 des syndicats que le salaire a pu étre

débattu.

C’est pourquoi on a vu dans histoire le salaire
du travail descendre a un taux incroyablement bas,
a ce niveau minimum, au-dessous duquel I’ouvrier

ne pouvant plus se nourrir et vivre, le matériel humain,
 la main-d’ceuvre, disparaitrait. Ei, hier encore,
 jusqu'a la guerre, tel était le cas dans les industries
 oli le travailleur n’était pas en situation de

discuter, notamment pour les femmes ouvritres
dans 'industrie 3 domicile,

Cette situation s’est heureusement modifiée, non

seulement parce que I’organisation syndicale et la
menace des gréves ont agi puissamment sur le taux
        <pb n="140" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE

147

des salaires, quoi qu’on en dise, mais aussi — il faut
étre heureux de le constater — parce que, dans les

grands pays industriels, on a su reconnaitre que !’on
ne pouvait obtenir un grand rendement avec des ouvriers
 mal payés, et que la part du produit brut

allouée au travail a titre de salaire pouvait augmenter
 de plus en plus sans que, d’ailleurs, la part

prélevée par le patron a titre de profit diminut;
tout au contraire, il se rattrapait, comme on dit,
sur la quantité des produits.

LE PROFIT

Sil est facile d’expliquer le salaire, c’est
un peu plus embarrassant pour le profit.
Qu'estce, en effet, que le profit? Le plus petit
épicier vous répondra : c'est ’excédent que laisse
le prix de vente sur le prix de revient. N’empéche
que, malgré cette simplicité apparente, la définition
exacte du profit est un des problémes les plus ardus
 de la science économique. Les économistes,
pour le justifier, disent que c’est &amp;amp; la fois la rémunération
 du travail de direction, I'intérét du capital
engagé, la prime d’assurance contre les risques de

perte. Mais nous prétendons qu'aucun de ces trois
éléments ne constitue le profit puisque,’ dans une
        <pb n="141" />
        148

PREMIERES NOTIONS
—r—— era

comptabilité bien faite, ils doivent figurer tous les

trois dans le prix de revient. N’est-ce pas le cas
dans toutes les entreprises sous forme de sociétés
par actions? Ne porte-t-on' pas dans les frais :
1° le traitement du directeur; 2° I'intérét du capital
 (non seulement du capital-obligations, mais
méme du capital-actions) ; 2° le prélevement pour
le fonds de réserve destiné a parer aux risques?
Certainement! et alors le dividende — lequel n’est
distribué qu’aprés que tous ces frais ont été couverts,

— qu’est-ce que c'est? C’est précisément le profit
a I’état pur, tout a fait indépendant des soi-disant

facteurs énumérés ci-dessus, et s'il vient a faire défaut

 on ne manquera pas de dire, avec raison, que

Pentreprise n'a point fait de bénéfices et on marquera
 cette année-la d'une croix noire.
Mais alors, si le profit ne peut s’expliquer par
aucune de ces trois causes — travail de direction,
intérét, risques — comment I'expliquer? D’oii
prend-il naissance? Les uns — ce sont les socialistes
 — disent : le profit est tout simplement prélevé
 sur le produit du travail de I'ouvrier, du sala-11€,

 a qui le patron n'a pas payé son juste salaire.
Les autres — les coopérateurs — disent : lq
        <pb n="142" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE

149

profit est prélevé aux dépens du consommateur 3
qui l'on fait payer le produit au-dessus du juste
prix. Et d'autres, plus indulgents, disent : le
profit est le résultat de circonstances heureuses qui
ont permis au producteur ou marchand de fabri
quer ou de vendre dans de meilleures conditions
que son concurrent, 3 peu prés comme le propriétaire
 d'une terre plus fertile ou d’une maison mieux
située : le profit c’est la bonne chance, depuis celle
du camelot vendeur de journaux lorsqu’arrive une
catastrophe, jusqu'a celle de la Compagnie des
mines lorsqu’on découvre un filon. « Il y a, dit
Shakespeare, dans les choses humaines une marée
 qui, prise au flot montant, conduit a la fortune.

 » Aucun économiste n'a si bien défini le profit.
 Il est vrai qu’encore faut-il savoir saisir le flot
montant : ce n'est pas donné a tout le monde.

Mais quelle que soit celle de ces trois explications

 qu'on préfére, on voit que dans aucune le profit,
 le dividende, n’apparait comme le fruit dun
travail proprement dit; c’est, comme disent les

Anglais, une plus-value non gagnée (unearned increment)

 . Ce n’est point a dire pour cela qu'il faille
le considérer comme un vol; profiter d’une bonne
        <pb n="143" />
        =

0

PREMIERES NOTIONS

occasion ce n'est pas voler. La vie deviendrait un

peu fade si toute chance bonne — et méme maua."

 ’, . rye le, ’
vaise — en était éliminée

Mais si 'on admet la place de la chance dans
la vie, encore faudrait-il qu'elle fit égale pour tous.
Si les hommes ne sont pas en droit de demander
I'égalité des parts, ils sont en droit de réclamer
I'égalité des chances : que chacun dans la vie,
par son travail, par son épargne, par son initiative,
par son intelligence, puisse avoir la chance d’aryiver
 aux plus hauts sommets, comme dans la vie
politique, par exemple. Avoir- la chance au moins
une fois dans sa vie, c’est ce que les Américains

réclament pour tout individu. J'ai lu dans un livre

américain ce fait touchant d'un écriteau fixé dans

une pelouse nouvellement ensemencée, dans un parc
de New-York, oli on lisait ces mots : Give the

grass a chance (laissez 3 ce gazon sa chance),
c’est-3-dire, ne marchez pas dessus!
C’est une chose curieuse que Iopinion publique
qui accepte si difficilement Iinégalité, alors méme
qu'elle a des causes honorables, telles que I’héritage
paternel ou méme une fortune gagnée dans I'indusrie,
 accepte avec bienveillance qu'un individu ga-
        <pb n="144" />
        D'’ECONOMIE POLITIQUE

mld

gne le gros lot d'une loterie. Quand on annonce

dans les journaux qu'un tel a gagné un gros lot,
fat-1l, comme dans une récente loterie en Espagne,
de 7 millions, nul ne proteste. C'est parce que,
quand il s’agit du gros lot, chacun se dit : J'aurais
 pu gagner! Et cela suffit pour répondre
a I'idée simpliste de la justice que se fait I’opinion

populaire : I'égalité. Mais voici justement ce qui

cloche! C'est que les chances ne sont pas égales

pour tous. Ce monde n'est pas précisément une
loterie, mais plut6t un champ de courses sur lequel,
pour jouer, il faut avoir des « tuyaux ». Et seuls
les riches, ou tout au moins les gens instruits, gens
g
qui lisent les journaux financiers, qui vivent dans
les milieux politiques, qui fréquentent les antichambres

 des ministres, qui sont en relations avec les

banques, savent a peu prés quels seront les numéros

 gagnants et peuvent jouer a coup sir. Les

valeurs que ’on voit monter de centaines de francs
entre deux cotes de la Bourse ne sont pas de véritables
 billets de loterie, car il n’y a que les malins

qui les gagnent. Nous avons vu depuis un mois telle

ou telle valeur de pétrole, par exemple, doubler
et tripler en quelques mois. Mais croyez-vous que
        <pb n="145" />
        152

PREMIERES NOTIONS

le brave homme qui aura économisé quelque argent
en sera informé A temps? Et, d’ailleurs, le saurait-il

qu'il n’oserait se risquer. Pour courir ces risques il
faut avoir déja beaucoup d’argent.

Mais poursuivons notre histoire, car le contrat

d’entreprise et le salariat ont continué leur évolution.

 Ils ont dépassé de beaucoup la période de la
petite entreprise individuelle et celle du systeme
familial corporatif du Moyen Age. Et alors, pour
mettre en ceuvre de grands domaines et de grands
capitaux, le capitaliste s’est vu obligé a recourir au
travail non pas seulement de quelques hommes,
mais de centaines, de milliers d’hommes. On a vu

et on voit chaque jour surgir des entreprises colossales
 qui groupent des milliers d’hommes : 15.000
comme les usines Renault &amp;amp; Paris, 100.000 hommes
 comme |’usine Krupp hier, 170.000 employés
comme la Compagnie du P.-L.-M.
Mais I’entreprise ne s’arréte pas la. Elle va plus
haut encore. Ce n’est plus un seul établissement, ce
sont des établissements nombreux qui, se groupant

a leur tour en Fédérations plus vastes, portent le
nom, célebre depuis peu, de trusts. Ce sont de
        <pb n="146" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE

15

véritables armées industrielles, composées de corps

d’armée, au-dessus desquels se trouvent des especes
de généralissimes qui ne s’occupent plus de la direction
 technique de I'entreprise, laissant ce soin a des
chefs en sous-ordres, mais s’occupent uniquement
de la direction financitre. Ce sont les présidents
des grands conseils d’administration, les mémes

&amp;amp;tant souvent présidents de dix, vingt conseils d’administration

 a la fois, qui englobent toute I'industrie
 d'un pays. On voit alors apparaitre ces figures

colossales que les Américains appellent, d'un nom
si juste, les Rois de 1'Industrie; le roi du pétrcle,
roi de l'acier, roi des chemins de fer. Le
centurion de I'Evangile disait : « Seigneur, je ne
suis qu'un petit officier; j'ai peu d’hommes sous
mes ordres. Cependant, je dis a celui-ci : Val

et il va. Et &amp;amp; cet autre : Viens! et il vient. »
Aujourd’hui, c’est a des milliers d’hommes que
commandent’ les centurions capitalistes, et quand
ils disent : Va! on va, et quand ils disent : Viens!

on vient.

Il est facile de comprendre qu’entre les mains
de ces hommes s’accumulent des profits énormes,

comme toutes les gouttes d’eau qui se réunissent
        <pb n="147" />
        [5%

PREMIERES NOTIONS

dans un méme lit forment les grands fleuves, et
I’on voit apparaitre ces fortunes inouies jusqu’a une

date tres récente et qui se chiffrent par centaines de
millions en revenus et par milliards (tout au moins
en Amérique) comme capital.Il est bien évident que
jamais ni le travail personnel, ni I'épargne, méme
prolongée durant plusieurs vies, ne pourraient
créer de telles fortunes. Ces mammouths ‘de

l'industrie semblent étre une création-type de 1'age

capitaliste, de méme que les créatures monstrueuses
de la faune paléontologique écloses dans la boue
chaude des premiers ages de la Terre.

Pourtant, ce ne sont point des monstres et ni

méme des accapareurs, au sens ordinaire de ce mot,
mais plus exactement, au sens vraiment scientifique
du mot, des « accumulateurs » de richesse. S’ils
concentrent la fortune, c’est pour la distribuer. Ces
détenteurs de la grande richesse n’en sont que les
répartiteurs. On a comparé les riches aux fontaines
publiques qui recoivent I’eau, mais pour la déverser
 au dehors. On pourrait peut-étre les comparer

a plus juste titre a ces hautes cimes de montagnes
sur lesquelles viennent se concentrer, s’accumuler Jes
neiges au cours des saisons et qui ne les gardent
        <pb n="148" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE

155

pas pour elles mais les épanchent dans le pays
bas, soit sous forme de houille blanche pour faire
tourner les dynamos et éclairer les villes, soit pour
irriguer les terres et y faire pousser les récoltes. En

effet, arrivé A ce degré supréme de la richesse,

il est rare que ses possesseurs |’emploient aux
mémes usages vulgaires que les petits riches ou
les nouveaux riches. Il est rare qu’ils consacrent
leurs immenses fortunes &amp;amp; des jouissances personnelles.
 Ce n’est pas pour eux qu’ils entassent
ces milliards, et ce n’est pas méme pour leurs fils,
car tres souvent il arrive qu’ils les déshéritent. Caxnegie
 disait que c’était une honte pour un homme
riche de laisser quelque chose apres sa mort. Ei

ce n'est pas seulement aux emplois industriels qu’ils
consacrent leurs capitaux, c’est aussi 3 des oeuvres
philanthropiques ou scientifiques. Ce sont des centaines
 de millions consacrés par un Rockfeller ou un
Carnegie a fonder des bibliothéques, des laboratoires,

 des institutions pacifiques, comme le palais du
Tribunal international de la Haye (hélas! vide),

des établissements pour la lutte contre la tuberculose.
 Et c’est une question que de savoir si sous un

régime socialiste — ou méme coopératiste, comme
        <pb n="149" />
        156

PREMIERES NOTIONS

celui que nous révons — il sera possible de remplacer
 ces « accumulateurs » de richesse? Si le capitalisme

 n’avait été qu'une institution purement parasitaire,
 il aurait déja été balayé. S’il a duré, c’est

assurément qu'il a rendu certains services. Et ces
services ne sont pas peu de chose : c’est d’avoir créé

le monde économique actuel, avec toutes ses tares,

avec tous ses abus, je veux bien, mais qui tout de

méme avait donné au monde 1’abondance et le bon

marché. Nous ne nous en apercevons que depuis
que nous les avons perdus! Au reste, il ne faut pas
croire que les socialistes soient les derniers 4 admi-9
 . . . ’ ”
rer ce qua fait le capitalisme dans I’ordre économique
 — j'entends du moins ceux qui sont bien
informés. D’abord, ils n’ignorent pas que sans le ca~

pitalisme le socialisme lui-méme ne serait jamais né :
celui-ci est fils de celui-la, Karl Marx de Ricardo,
et cela seul suffirait a lui valoir de leur part une
certaine gratitude. Aussi bien ne se proposent-ils
point de jeter bas I’édifice capitaliste, mais seulement
 de s’y installer en excluant les capitalistes.

Le mot de « nationalisation industrialisée », formulé

 par la C. G. T. et si souvent répété dans ces
derniérs temps, n'a pas d’autre signification. On
        <pb n="150" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE

157

conservera et méme on généralisera les trusts aves
tous les caractéres de I'industrialisation la plus moderne
 — machinisme, standardisation, intégration,
concentration, localisation, etc. Seulement, dans les
nouveaux conseils d’administration les capitalistes

actionnaires seraient remplacés par les représentants
du Travail et par ceux de la Consommation, en

entendant par ces derniers ceux pour les besoins de
qui fonctionne [’entreprise, les « usagers », lesquels

ont intérét non a ce que l'entreprise rapporte des
profits mais a ce qu'elle produise le plus économiquement

 possible.
        <pb n="151" />
        CHAPITRE VII

LA CONCURRENCE ET LA COOPERATION

Le monde économique, tel qu'il nous apparait
avec les caractéres essentiels que nous venons de
passer en revue — avec |'intérét personnel comme
moteur et le profit comme but; — avec la dissociation
 entre la propriété et le travail qui résulte de
I’hérédité, du prét a intérét, de la rente; — avec
la division de classes créée par le salariat entre

capitalistes et prolétaires; — ne semble guere un
milieu favorable a la réalisation de la justice sociale

et de la paix sociale.
Pourtant, ce monde-la va tout de méme, cahincaha,
 et les économistes, tout au moins ceux de
I’école libérale, se sont appliqués a démontrer qu'il
marchait mieux qu'il ne semble parce qu'il est
gouverné par certaines lois, qu'ils appellent lois
        <pb n="152" />
        | 15()

PREMIERES NOTIONS

naturelles, et qui tendent en fin de compte a assure
le bien général.
Voici, pour autant qu'on peut résumer en quelques
 lignes un siécle et demi d’histoire et des centaines
 de volumes de doctrine, la conception optimiste
 de I’ordre économique :

1° L’homme est guidé par l'intérét personnel qui
le pousse, en tous les actes de la vie économique,
a chercher le profit maximum, et c’est ce qui constitue
 le ressort irremplacable de son activité;
2° Mais la poursuite individuelle du profit n’est
nullement en opposition avec I'intérét général : au
contraire, car elle stimule tout producteur 3 produire
 ce qui se vendra le mieux; or, tant donnée
la loi de offre et de la demande, qu’est-ce qui se
vend au plus haut prix, marchandise ou service,
sinon ce qui est le plus demand, ce qui est le
plus utile au sens économique du mot, ce qui est
le plus désiré? C'est donc précisément grace au
désir du profit que les besoins les plus pressants
sont les premiers servis.
3° 11 est vrai que cet intérét individuel et cette

poursuite du profit pourraient avoir pour résultat
I'exagération des profits et Pexploitation du con-
        <pb n="153" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE
e———

161]

sommateur si le producteur ou marchand était seul,
autrement dit s'il était investi d'un monopole (monos

 veut dire seul), mais ce danger se trouve supprimé

 sous le régime de la libre concurrence. Lorsque

 la concurrence est libre, en effet, chaque producteur
 ou marchand se trouve sur le marché en
présence d’autres producteurs non moins désireux

que lui de vendre et qui font surenchére pour attirer
 les clients. Cette surenchére a nécessairement
pour résultat d’abaisser les prix et de réduire les

profits par une pression qui s’exerce jusqu’a ce que
les prix de vente soient ramenés au niveau du prix
de revient — auquel cas le profit se trouve réduit
a zéro — ce qui revient a dire que la valeur de
chaque produit tend a se régler sur la quantité de
travail et de frais qu'il a cofités, ce qui est précisément
 'idéal de justice que le socialiste et le coopératiste
 s'efforcent de réaliser par des systémes beaucoup
 plus compliqués et inefficaces.
Voila comment, grace a la concurrence, les intéréts

 individuels se trouvent mis en échec les uns
par les autres, les prix se trouvent ramenés au juste
prix et les profits au taux minimum, le bon marché
et la justice se trouvent réalisés i la fois — et le

4
        <pb n="154" />
        162

PREMIERES NOTIONS

« chacun pour soi » se transforme, bon gré mal gre,

en (( chacun pour tous ).
Il y a incontestablement une part de vérité dans
ce tableau, que l'on trouve pent en couleur plus
ou moins rose dans tous les livres des économustes
classiques (1) ; et comment, en effet, ces sociétés
subsisteraient-elles avec leurs caractéres, qui ne

changent guére, s'il n'y avait pas un ordre naturel
qui régle leur destinée? Mais il y a aussi évidemment

 une part d’illusion puisque le mécontentement
des masses ne cesse de grandir et, en ce moment,
menace |’Europe d'une révolution. Cherchons donc
a dégager ce qu'il faut retenir de 'ordre économique
 actuel et ce qui doit étre abandonné.
D’abord, gardons-nous du ridicule de mépriser
I'intérét personnel, de le flétrir sous le nom

d’égoisme et de croire qu on pourrait trouver a
remplacer facilement ces moteurs de I'activité humaine

 par quelque autre ressort. Il est naturel de
penser a soi; I’Evangile méme ne nous dit pas le

(1) Indiquons seulement Les Harmonies Economiques
de Bastiat, Les Lois naturelles de I' Economie politique de
Molinari, et, plus prés de nous, La Morale de la Concurrence
 de M. Yves Guyot.
        <pb n="155" />
        D’ECONOMIE POLITIQUE

163

contraire, puisqu’il se borne a dire : Tu aimeras
ton prochain comme tor-méme. Au lieu de I’appeler

 égoisme, on peut aussi bien | appeler, comme
les Anglais, d'un plus beau nom : le self-help,
’aide-toi toi-méme. L’effort personnel est inséparable
 de I'intérét personnel. S’aider soi-méme, il ne

faut pas mépriser cet égoisme-la! Un ironiste allemand,

 Henri Heine, écrit dans un passage charmant,
 en parlant de ses amis : « lls me comblérent
d’attentions et me dirent qu’ils allaient me protéger,
mais avec toute leur protection je serais mort de

faim si un brave homme ne s’était mélé de mon
affaire. Ah! le brave homme! il me donna 3 manger,

 ce dont je lui saurai toujours gré; quel dommage
 que je ne pusse ’embrasser! Mais je ne pouvais,
 parce que ce brave homme — c’était moi. »
Les socialistes eux-mémes ne veulent point,

comme on pourrait le croire, remplacer I'intérét personnel

 par l'intérét social : ils veulent seulement
empécher que les intéréts de la masse soient sacrifiés
 &amp;amp; ceux d'un petit nombre, et c'est parce qu’ils

pensent que la propriété individuelle a précisément

pour résultat d’empécher le développement des
individualités — tout au moins lorsqu’elle porte sur
        <pb n="156" />
        164

PREMIERES NOTIONS

le capital et se trouve assise sur le salariat — qu'’ils
en demandent [’abolition ou, comme on dit, la socialisation.



Mais ceci accordé, il ne faut pas en conclure

que I'intérét individuel implique inévitablement la
poursuite du profit ni que la disparition de celui-ci
dit entralner nécessairement la cessation de toute

activité et de toute initiative. Le profit, en effet, cu
sens oll nous 1’avons défini, ce n’est pas la rémunération

 d'un vrai travail, mais seulement celle du

« savoir-faire » ou, moins encore, le résultat de circonstances

 heureuses. Or, ce serait mettre bien bas
le travail de I’homme que de poser en principe qu'il
ne saurait avoir d’autre mobile que ’appat d'un

gros lot.

Ce serait une plus grande erreur encore de poser
en principe que le désir du profit concorde nécessairement
 avec I'intérét général par cette raison que
la loi de I'offre et de la demande assure les plus

gros profits a ceux qui servent le mieux les besoins

du consommateur. Non, les plus hauts prix — et

ceux, par consequent, qui procurent les profits les
plus élevés, — ne sont pas nécessairement ceux qui
répondent aux besoins les plus urgents; ce sont
        <pb n="157" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE

165

ceux qui satisfont aux désirs ou aux caprices d'un

petit nombre de privilégiés possédant de quoi payer
sans compter. La loi de I'offre et de la demande

est, sans doute, mnéluctable et ne pourra pas plus
étre éliminée que I'intérét personnel, encore qu'elle
soit fort méprisée aujourd’hui par les néo-économistes,
 mais elle ne comporte aucune signification

morale ni aucune portée fhinaliste.

Et quant a I'action bienfaisante du profit, que de
besoins essentiels, primordiaux, que le désir du
profit empéche plutét de satisfaire! Faut-il un
exemple tout a fait actuel ? Quel est le besoin le plus
général en ce moment? Clest celui du logement :
besoin des plus urgents — non point seulement au
point de vue privé, parce qu'il n'y a pas de pire
souffrance pour un pére de famille, surtout sil a de
nombreux enfants, que de ne pas trouver i se loger
ou de ne trouver que dans des conditions ruineuses

— mais au point de vue social aussi, parce que I’entassement
 dans des locaux sordides crée un danger

de contamination permanent pour la société tout

entiere.

Déja avant la guerre, &amp;amp; ce besoin il n’était pas
suffisamment pourvu; aujourd’hui il ne lest plus
        <pb n="158" />
        re

Ho

PREMIERES NOTIONS

du tout. Une famille nombreuse ne trouve plus a
se loger. Il y a Ia un mal si tragique qu'il justifierait

 presque une revolution.

Qu’ont donc fait I'intérét personnel et la concurrence
 pour résoudre ce probléme? Pourquoi les
entrepreneurs n'ont-ils pas construit de logements
en quantité suffisante, tandis qu’ils prodiguaient sur
le marché tous les produits de luxe? Cest parce

que les entrepreneurs n'ont pas trouvé dans la construction
 des maisons, et surtout dans celle des maisons
 &amp;amp; bon marché, un profit suffisant. Cest tellement
 vrai qu'il a fallu — déja avant la guerre —

dans tous les pays, que les Etats ou les sociétés philanthropiques

 ou coopératives prissent a leur charge
la construction des maisons, mais leur faible effort
n'a pu empécher que ce besoin public ne restat
en souffrance. Combien plus encore a I’heure
actuelle! (Voir ci-dessus, page 131.)
Que d'autres exemples on pourrait citer! Dans
un journal d’hier on racontait que sur la Corniche,
tout le long de la Méditerranée, on avait arraché

tous les oliviers pour les remplacer par des plantations

 de mimosas, de roses ou d’ceillets, parce que
les fleurs donnaient un beaucoup plus grand profit
        <pb n="159" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE

167

ort

que Thuile. On le regrette aujourd’hui, d’ailleurs,

parce que, depuis la guerre et dans la disette générale,
 ’huile a augmenté de prix plus que les fleurs;
mais il est trop tard : I'olivier ne pousse pas aussi

vite qu'un rosier.
Faut-il parler de tant d’industries nocives qui

sont alimentées uniquement par le désir du profit,
9 ys i. .
sans que |’on s’inquiete le moins du monde des besoins

 véritables du public, telle la production de
I’alcool ou celle de la littérature pornographique?
Les économistes diront, ainsi que les entrepreneurs

 de ces tristes industries, que ce n’est pas leur
faute, qu’ils ne sont pas des moralistes et qu’il faut
s’en prendre au public qui demande leurs produits.

Certes, on ne peut nier que le consommateur n’ait

une part de responsabilité et nous cherchons précisément
 a faire ’éducation du consommateur, mais il

faut avouer que les producteurs, stimulés par [’appat

 du profit, ont joué le réle du tentateur vis-a-vis
du consommateur, le role de Satan. Ils ont tendu
la pomme a Eve, et &amp;amp; Adam aussi. Qu’est-ce qui
a créé cette prodigieuse entreprise de mensonge qui,
sous forme de réclame, de publicité et d’affiches,
et en jetant des milliards (I milliard de dollars ap.
        <pb n="160" />
        [£3

AR

PREMIERES NOTIONS

nuellement aux Etats-Unis, dit-on), n’a d’autre
but que de suggérer au consommateur des besoins
factices? C’est le désir du profit. Le marché national
 et international est encombré de produits non
seulement inutiles mais méme nuisibles, que I'industrie

 a accumulés au détriment de la satisfaction des

besoins essentiels des hommes.

Et méme quand les entrepreneurs pourvoient 3
nos besoins normaux, la encore leur service se
trouve sans cesse vicié par le désir du profit. Chaque

 marchand, pour gagner plus vite, n'a que le
choix : ou bien de majorer le prix des marchandises,
 ou bien d’économiser sur la qualité en se
servant de matiéres de qualité inférieure et en se
laissant glisser sur la pente de la falsification des
denrées.

Quant a la loi de la concurrence que les économistes
 seraient disposés a qualifier — comme disent
les jurisconsultes quand ils parlent de la prescription
 — de « patronne du genre humain », il
faudrait s’entendre sur la valeur de ce mot car il
comporte deux significations bien distinctes.

En tant qu'on entend par libre concurrence la
        <pb n="161" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE

169

liberté du travail, la liberté des échanges et du transport,

 la porte ouverte, ouverte a deux battants,

entre tous les pays, en ce sens les bienfaits qu’en

attribue a la concurrence ne sont pas exagérés; en

ce cas il est vrai qu'elle est la protectrice des intéréts

du consommateur et que lorsqu’elle vient a faire
défaut, ceux-ci s’en ressentent cruellement, comme

tel a été le cas depuis la guerre.

Mais la concurrence, au sens plus ordinaire de
ce mot (mieux marqué par le mot anglais competition)

 , c'est la lutte, la guerre sur le terrain économique,
 le struggle for life; celle-la, nous n’avons
aucune raison de vouloir la garder dans une société
normale et nous espérons bien la voir remplacée
par son contraire qui est la coopération. Sous cette
forme-la, la concurrence ne crée qu'un gaspillage

de forces et de richesses et s'il arrive parfois que

le consommateur puisse bénéficier des coups que se
portent les concurrents, ce n’est qu’occasionnellement

 et temporairement. Il ne peut guére échapper,
 en effet, a l'une ou a l'autre de ces deux éventualités



Ou bien les concurrents, las de se faire la guerre,
        <pb n="162" />
        17

i

PREMIERES NOTIONS

se réconcilieront 3 ses dépens, c’est-a-dire concluront

 une alliance. Cette alliance qui s’appelle un
trust ou un carfel — ou méme qui, sans porter ces

noms éclatants, consiste tout simplemént dans I'entente
 tacite existant entre tous les marchands d'une

méme ville, bouchers, boulangers, épiciers, médecins,
 etc., pour vendre au méme prix — devient
de plus en plus fréquente; elle devient méme la loi
générale du commerce. Celui des marchands qui
vendrait 3 un prix inférieur a celui de ses concurrents
 se trouverait disqualifié, alors méme qu'il ne
serait pas formellement lié, comme dans les cartels,
 par un engagement écrit et par un cautionnement.



Ou bien la guerre continuera sans entente et sans
merci : en ce cas, la concurrence aboutira a I'écrasement

 et 3 I’élimination des petits par les gros, ou

méme par un seul qui deviendra gros et gras comme
le rat en cage qui a mangé tous les autres. La concurrence
 ici ne se présente plus sous la forme bienveillante

 qu’exprime le proverbe francais : chacun
 pour soi et Dieu pour tous, mais sous celle
qu’expriment les Américains par le méme dicton
        <pb n="163" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE

171

retourné : chacun pour soi et le dernier pour le

diable! (1)

Or, dans un cas comme dans |'autre, et quelle

que soit I’alternative, il est clair que la concurrence

a disparu et que par conséquent la protection qu'en
pouvait attendre le consommateur a disparu du
méme coup. Et telle est la situation qui tend a
se généraliser.

11 n’est méme plus vrai de dire que cette concurrence

 des producteurs procure tout au moins I’abondance,
 car il arrive fréquemment que les ententes

entre producteurs, et a plus forte raison les monopoles,

 restreignent systématiquement la production
en vue de faire monter les prix ou tout au moins
de les empécher de baisser.

Sans prétendre supprimer I'intérét personnel, il
faut donc chercher s'il n'y aurait pas dans les
sociétés humaines quelque force latente qui pourrait,
 sans le dépouiller de ses vertus, I’empécher de
tenir en échec 'intérét public.

(1) Every man for himself and let the devil take
the hindermost.
        <pb n="164" />
        1/4

PREMIERES NOTIONS

Or, cette force existe : elle n’est pas d’hier, elle

a méme existé de tout temps. On peut méme
dire que dans I’évolution biologique elle a existé

avant que individu lui-méme se manifestat : c’est
la coopération, c’est la solidarité, c’est l'aide mutuelle.
 Revenons ici a notre point de départ, quand
. 9 . 2
je cherchais ce qu'il y avait de commun entre |’éco- -
nomie politique humaine et 1’économie politique
animale. Nous y avons trouvé le commencement

de toutes les grandes notions économiques, mais
¢’étaient seulement celles de 1’économie individualiste

 : or on peut y trouver aussi celle d'une économie

 socialiste, sous la forme de I’association. Nul

n’ignore que certaines especes animales nous en
présentent de merveilleux modeles : je ne veux pas
seulement parler de ceux des abeilles et des fourmis

qui resteront un éternel objet de méditation, mais il

en existe nombre d'autres qui font I’objet des études

de biologistes, surtout dans la faune marine. Car
il y a ici un mystére, c’est que ’association se rencontre
 presque uniquement dans les especes inférieures,
 ou du moins dans celles que nous appelons
telles. Au fur et 3 mesure qu'on s’éleéve aux especes
qui se rapprochent le plus de I’espéce humaine,
        <pb n="165" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE

173

'association disparait. Pourtant tout animal’ est
sociable avec les siens. Qui sait si ’association n’a

pas existé aussi bien chez les mammifeéres et autres
especes animales avant ’apparition de [’homme,

et si elles n'ont pas disparu précisément par suite
de son avénement? Peut-étre pourrait-on I'expliquer
par ce fait que, parce que plus proches de nous,
elles ont été I'objet d'une concurrence fratricide

et ont été massacrées, ou réduites a I’état d’esclaves,
ou dispersées et sont alors retournées a I'individualisme,
 comme les tribus des Peaux Rouges ou des
Canagques, ou comme celles des castors, lesquelles

ont déja presque complétement disparu.
En tous cas, les sociétés animales qui subsistent

 encore nous offrent un admirable exemple du
chacun pour tous, dont je parlais tout 3 I’heure.

Ou ests] mieux réalisé que dans la ruche de

I'abeille? On peut dire qu'il y est poussé un peu
trop loin et a dépassé la mesure; non seulement
 la ruche vit pour I'abeille mais il semble
que I'abeille n’ait de raison d’&amp;amp;tre que la ruche.

Nous ne voudrions pas d'une ruche humaine ol
I’homme ne véciit que pour la ruche. Il faut, au

contraire, que la société soit un moyen pour former
        <pb n="166" />
        174

PREMIERES NOTIONS

des hommes, pour créer des personnalités plus fortes
et plus riches dans tous les sens de ce mot, économiquement
 et moralement. Sans doute elles deviennent

 de plus en plus dépendantes les unes des autres
mais dépendance ne signifie pas appauvrissement
quand elle est réciproque et que chacun est appelé
a recevoir d’autrui autant et plus qu'il lui donne.
C’est peut-étre parce que dans la ruche I'abeille
est complétement sacrifiée a la ruche, c'est peutétre

 précisément pour cela que la ruche n'a jamais

progressé et que depuis que nous la connaissons
elle est restée immuable.

La nation, la commune, sont bien des associations,
 naturelles aussi, et obligatoires en ce sens
qu’elles résultent d'un simple fait, la communauté
de résidence dans un méme lieu, comme celles

des animaux qui ne semblent pas en connaitre
d'autres. Mais pour les hommes il y a aussi les

associations qui résultent d'un libre choix et ne

groupent que les bonnes volontés. Elles n’en sont
pas moins, elles aussi, les représentants et les organes
d’intéréts supérieurs aux intéréts individuels. Sans

doute il leur arrive trop souvent, comme aux ententes

 industrielles ou aux corporations ouvriéres, de
        <pb n="167" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE

175

remplacer les intéréts individuels par des intéréts

professionnels, ou méme des intéréts de classe, et
dans ce cas elles se trouvent aussi en conflit avec

'intérét public. Mais pourtant, sans parler des asso-~
cations dont le champ d’action est en dehors de
I’économie politique — de celles qui représentent la
bienfaisance, la science, les arts, la religion, toute

Activité désintéressée, et qui dans la langue juridique

 portent ce beau nom d’associations « sans but
lucratif » — et 3 nous en tenir aux trois grands
types de "association dans ordre économique qui
sont le Syndicat, la Coopérative et la Mutualité,
nous voyons que chacune d’elles a pour but de

utter contre tel ou tel des abus que peut engendrer
’expansion de l'intérét individuel, et par la devient
I'organe de l'intérét social, tout aussi bien que
I'Etat et généralement avec une action plus efficace.

[association coopérative, sous la forme de société

 de consommation, de crédit ou de construction,
 vise a abolir non I'intérét mais I'usure, non la

juste rémunération du travail de direction mais le

profit en tant que celui-ci n'est que le résultat d'un

monopole ou de la chance, et par 1a elle tend a
éliminer le parasitisme et a réaliser le juste prix.
        <pb n="168" />
        176

PREMIERES NOTIONS

I’association syndicale vise a "abolition du salariat,

 en entendant par la le régime qui place le travail

 sous la domination du capital, pour en faire un

simple instrument de production sans participation

directe 3 la direction des entreprises au service
desquelles il se trouve enrdlé ni a leurs fruits.

L’association mutuelle, plus modeste dans ses

vues, cherche seulement a atténuer les rigueurs

du régime économique actuel pour ceux qui n’ont
pas eu la chance de trouver en naissant un capital

ou qui n'ont pas su le gagner, en leur donnant
a la place les garanties d’une assurance collec-Hive.



L’éveil, le développement grandissant de cette
conscience sociale a coté de I’égoisme individuel,

qu'elle arrive 3 dominer peu a peu, est un des
beaux spectacles de Ihistoire. Elle ne se manifeste
 pas seulement par intervention de I'Etat qui

crie halte-la! a DI'intérét individuel lorsque celui-ci

risque de porter atteinte 3 I'intérét général et dont
nous avons cité maintes applications en ce qui concerne
 la propriété individuelle, mais aussi par tous
les efforts privés organisés en vue du bien de tous,
        <pb n="169" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE

177

Mais exposer les caracteres et le fonctionnement

de ces institutions ce serait sortir de I’Eiconomie

politique proprement dite pour entrer dans le domaine
 de I'Economie sociale, laquelle a pour but

de réagir contre la fatalité des lois maturelles :
c'est un autre ordre de faits (1). Arrétons-nous

donc 1c1.

seven live Tes Institutions de Progrés Social.

1

io
        <pb n="170" />
        TABLE DES MATIERES
        <pb n="171" />
        TABLE DES MATIERES

CHAPITRE PREMIER

Les besoins et le Travail

LES ORIGINES DES NOTIONS ECONOMIQUES
CHEZ LES ENFANTS, CHEZ LES ANIMAUX.

I.LES PREMIERS BESOINS : Les premiers travaux.
 ~— La travail sans peine........

[LE PREMIER CAPITAL : L'appropriation. —
L’épargne. — Les instruments, — L’invention
 du feu. «oo iit tee eee eee

13

14-16

24.33

CHAPITRE II

L’Echange et la Valeur

COMMENT EST NE L’ECHANGE : Le vol, —
Difficultés des premiers échanges. — Circonstances
 qui les ‘facilitent. — Le don
TEC IDIOTIC. «a as er one es

35-36
        <pb n="172" />
        182
OT

SoTr——

« JEMIERES NOTIONS

[L.A VALEUR : Sa signification. ..........

46-50

ORIGINES DU COMMERCE : Origines des métiers.
 — Avénement des marchands. ... a.

50-55

CHAPITRE III

La Monnaie

DIFFICULTES - DU TROC : Royauté de I'or.
— Décomposition du troc en vente et achat.

Pouvoir MAGIQUE DE LA MONNAIE : Acs
cumulatrice de valeurs 3 le trésor, ==Exemption,
 de.-travail. —— Instrument de
justice. — Le juste prix............

QU'EST-CE QUI FAIT LA VALEUR FIDUCIAIRE
DE LA MONNAIE? ® 00 NSQS”" ~ 080 80 00

57-59

63-66

76-82

CHAPITRE IV

La Propriété et I’'Hérédité

E.VOLUTION DE LA PROPRIETE, SON EXTEN-SION
 PROGRESSIVE . » «se sosessnssncn,

[LES PREMIERS OBJETS DE LA PROPRIETE :
La propriété de la maison, de la terre, —
La grande propriété : Son origine. La
conquéte. — La propriété immatérielle : la
yaleur en portefeuille; le carnet de cheques,

[73

84.96
        <pb n="173" />
        D'ECONOMIE POLITIQUE

[LA TRANSMISSION DE LA PROPRIETE : L’hérédité.
 — La propriété enterrée avec le
propriétaire. — Le droit de tester. — La
succession familiale &amp;amp; uc verso oe scnens

[LA SOCIALISATION DE LA PROPRIETE : Sociale
 dans sa formation, sociale dans ses
fins. — Les devoirs du propriétaire. —
[’expropriation. — La restriction au droit
de propriété. — La propriété fonction publique
 ..eovoecesen-06-101



101-108

183

CHAPITRE V

Le Fermage et le Prét a intérét

[E BAIL A FERME : Ses avantages réciproques.
 — La question agraire. — Pourquoi
 apaisée aujourd’ hui... co vr venus

LE PRET A INTERET : Ses avantages réciproques.
 — Pourquoi cependant plus honni
que le bail 3 ferme? — Pourquoi histoire
si tragique? — Pourquoi la situation du
préteur et des  emprunteurs se trouve-t-elle
plutét intervertie aujourd’hui?..........

[LE LLOYER DES MAISONS. . : +. oss ssmaie

[LE RENTIER ET SON BRILLANT PASSE; SON
TRISTE AVENIR. +. +. evs oo ujqauasie.o

108-117

117-129

130-131

132-133
        <pb n="174" />
        184

PREMIERES NOTIONS

CHAPITRE VI

Le Salariat et le Profit

LE FAIRE VALOIR . oo vio ves ereiaintus nitln

L.A COOPERATION NECESSAIRE DU CAPITAL
ET DU TRAVAIL : L’esclavage, le servage;
les origines du salariat. — Si le capitaliste
fait vivre le travailleur. — Le relévement
des 52)a1Te8 ov vt tt eet e ene nee

LE PROFIT : Définition; explication. — Part
de la chance dans le profit. — De I'inéga-Lit
 des chances © vo vo ooo eee ee enon

[.A GRANDE INDUSTRIE : Les trusts, — Les
accumulateurs de richesses.. . . ovo ve...

L.A « NATIONALISATION INDUSTRIALISEE » .

1c

35

136-147

147-152

152-156

157

CHAPITRE VII

La Concurrence et la Coopération

COMMENT, D’APRES LES KCONOMISTES, VA
LE MONDE : L’intérét personnel; la loi de
I'offre et de la demande; la concurrence
égalisatrice et protectrice du consommateur.
 — Hommage rendu a ’intérét per-SOIC.
 a ha ceria neve se ca ear soe oa cs rarer erurd

(50
        <pb n="175" />
        D’ECONOMIE POLITIQUE

Vials ILLUSIONS SUR LES BIENFAITS DE LA
CONCURRENCE : Ses méfaits., — Les deux
sens du mot concurrence : liberté du travail
ou lutte pour la vie. — Comment elle tend
a se supprimer elle-méme. . «co. 00...

NECESSITE DE FAIRE APPEL A QUELQUE
AUTRE FORCE POUR PROTEGER L’INTERET
SOCIAL : Les sociétés animales. — L’Association
 libre sous sa triple forme. ....

ABLE DES MATIERES. +o sass eesssosase

168-171

171-177

179

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55
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        APARNA AANL BR oh.

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CULTURE GENERALE

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YOLUMES PARUS :

Premiéres Notions d’Economie politique, par M. Charles
GIDE, Professeur honoraire 4 la Faculté de Droit de Paris,
Professeur au Collége de France.
Les Mathématiques, par M. Pierre Boutroux, Professeur au
College de France.
L’Astronomie, par M, LAMBERT, Astronome a I'Observatoire de
Paris, chargé de conférences a la Faculté des Sciences.
La Physique, par M. Biirarp, Professeur au Lycée Saint-Louis.

La Biologie, par M, KorrmanN, Maitre de Conférences 3 la
Faculté de Rennes.

Bous Pressr :

La Zoologie, par M. RoBerT, Secrétaire général de la Société
Zoologique de France, ancien chargé des fonctions de Maitre
de Conférences a la Faculté des Sciences de Paria.

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Linguistique.

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GENERALE

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Cl

VOLUMES PARUS :

OO.

nieres Notions d’Economie politique, par M. Charles
DE, Professeur honoraire 4 la Faculté de Droit de Paris,
ofesseur au College de France.
Mathématiques, par M. Pierre BouTroux, Professeur au
lege de France,
itronomie, par M. LAMBERT, Astronome a 1'Observatoire de
iris, chargé de conférences a la Faculté des Sciences.
Physique, par M. Birrarp, Professeur au Lycée Saintjuis.

Biologie, par M. KorrmanN, Maitre de Conférences a la
oulté de Rennes.

Sous Presse ;

Loologie, par M. ROBERT, Secrétaire général de la Société
ologique de France, ancien chargé des fonctions de Maitre
Conférences a la Faculté des Sciences de Paris.

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EN PREPARATION g

migue »
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