L’APPORT INTELLECTUEL DES COLONIES 259 gardé, de son passé colonial, que l'amour des lettres classiques et l’usage de notre langue. Et encore, comme le constatait naguère M. Eugène Aubin dans son excel- lent En Haïti, n’est-ce là « que la façade extérieure… ; l’intérieur est tout autre chose et se passe de cet appareil superflu. » Certes, le vestige le plus apparent des origines coloniales de la république d'Haïti est la pratique géné- rale, constante et exclusive du parler français, mais non pas de notre langue actuelle, ni même de celle de la fin du dix-huitième siècle. Ce qu’emploient les classes populaires, la démocratie rurale, c’est en effet une sorte de patois, le « langage créole », mélange de mots français, espagnols et africains, où dominent les expressions françaises. « Un babillement de nourrice, un balbutie- ment d’enfant, un parler doux, chantant, naïf, à peu près sans conjugaisons, avec un minimum de syntaxe, gra- cieux pourtant, parce qu’il est puéril », voilà ce qu’est ce langage créole, défini par M. E. Aubin « du français en constante déformation, se bornant à rendre les sons que l’oreille des nègres est capable de percevoir, avec des élisions dans les mots et une grammaire simplifiée ». Les classes élevées, par contre, parlent et écrivent le français littéraire, et le font de façon très correcte, très élégante, souvent même fort recherchée. L'enseignement primaire et secondaire qu’elles reçoivent dans leur propre pays, l’instruction supérieure qu’elles viennent chercher à Paris contribuent à maintenir en Haïti la prédominance exclusive du français et à pousser les Haïtiens à recourir à la seule langue française pour composer les ouvrages d’histoire, de politique, de science économique, de polé- mique aussi, et même, parfois, les essais poétiques que leur goût les pousse à écrire. Mais cette petite littérature exotique, comme aussi le folklore créole, sont simplement des preuves nouvelles que, en dépit des révolutions poli- tiques, la vieille tradition se perpétue d’une certaine manière et que les anciennes colonies de la France ont