230 L'EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS et les eaux du Jura mélancolique, il est permis d’aspirer à plus de lumière, d’avoir besoin de plus de soleil. Une ima- gination un peu chaude peut éprouver le désir nostal- gique de s’arracher à sa province, à sa petite ville, à Paris, pour s’en aller chercher sous un autre climat une inspiration que ne vous donne plus une réalité trop usée. I] me semble bien, pour ma part, que je pensais ainsi, lorsque pour la première fois, je suis parti pour les Orients. Et les Orients, pour moi, c’est surtout le Maroc. Je n’ai pas été déçu. Quitter Marseille ou Bordeaux, et se trouver après quatre jours de voyage à Rabat, à Marrakech ou à Fez, le changement est si rapide, l'im- pression est si forte qu’on n’est pas étonné que des esprits aient subi pour toujours la force de cet envoûtement, et puissent se dire à eux-mêmes au bout de peu de temps, et au grand scandale de Courbet : « C’est ici qu’est mon pays. » Ils peuvent se le dire d’autant mieux que ce Maroc ne vous dépayse pas du tout à la manière dont peut le faire l’Inde, le Tonkin ou la Chine. Dans cet Extrême- Orient, rien ne nous est compréhensible. Tout est au rebours de nos pensées. Nous avons beau chercher, remonter dans notre passé, nous n’y retrouvons rien qui nous apparente à ces contrées. Là-bas, les yeux, les oreilles, l’esprit ont à faire une éducation complète, un long apprentissage de gestes, d’'habitudes, de pensées totalement inconnus. Rien dans cette humanité ne rap- pelle la nôtre. Au milieu de cet Orient 1l faut apprendre à lire. Je ne veux pas dire qu’au Maroc nous nous retrouvions chez nous, et que nous pouvons tout de suite lire comme dans un livre ouvert dans l’âme d’un Fasi ou d’un monta- gnard berbère. Mais au Maroc nous retrouvons des formes d’existence ancienne, des gestes qui furent les nôtres, à nous autres gens d’Europe, il y a très longtemps de cela et que nous avons depuis longtemps oubliés. Aller à Fez