354 L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS regarde le phénomène à la loupe, un réveil du sentiment de solidarité ethnique ou sociale, qui se sert de l’Islam quand 1l le trouve à sa portée, mais sait fort bien se passer de lui. Pour ces raisons-là, l’idée d’un panislamisme africain peut être le rêve de quelques-uns ou le cauchemar de cer- tains autres ; mais elle ne correspond guère à la réalité, et c’est le régionalisme qui se manifeste, non seulement par la persistance de tendances locales, mais par une mé- fiance et parfois une hostilité de région à région. On n’ima- gine pas le dédain qu’un savant musulman de Tunis est capable de professer à l’endroit d’un musulman, même instruit, du Maroc, ni le mépris dont le Marocain, à son tour, peut accabler un musulman soudanais : on ne s’en cache pas, même devant un Roumi, si l’on se sent un peu en confiance avec lui, et les marques extérieures de fraternité musulmane n’empêchent pas ‘ces sentiments d’éclater. Pour ces raisons-là aussi, l’Islam, autant qu’on puisse l’affirmer pour un aussi vaste espace, ne gagne pas de terrain en Afrique. C’est par la guerre qu’il s’est imposé à l’Afrique, ne l’oublions pas, et c’est sur les hautes classes qu’il a commencé à régner ; sa propagande n’a presque jamais ressemblé à l’évangélisation qui a gagné la plus grande partie de l’Europe, et les petits succès de quelques prosélytes dioula en Côte d’Ivoire ou ailleurs ne doivent pas faire perdre de vue l’islamisation à coups de sabre des savanes soudanaises ou sénégalaises. Le temps de l’islamisation est fini, parce que la paix française règne partout, et il n’y a plus guère que quelques Euro- péens en quête de sérénité ou de sensations nouvelles pour se donner à l’Islam. Bien mieux, l’Islam, dans nos colonies d’Afrique, a tout l’air de reculer. C’était là une idée chère à Maurice Delafosse : il l’a développée avec une rare vigueur dans un article de la Revue du monde musulman. de mars 1922,