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        <title>L' empire colonial français</title>
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            <forname>Albert François Ildefonso d'; Louis; Louis Dominique Achille</forname>
            <surname>Anthouard; Archinard; Aubier</surname>
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        </author>
      </titleStmt>
      <publicationStmt />
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            <idno>1816640468</idno>
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        F3 À Dir
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        EMPIRE

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“RANCÇAIS
introduction de
GABRIEL HANOTAUX
DE L'A CADÉMIE FRANÇAISE

PARIS

|

PRAIRIE PTO
M. CM.XXIX

pe

mille
        <pb n="5" />
        <pb n="6" />
        <pb n="7" />
        <pb n="8" />
        L’EMPIRE COLONIAL
FRANCAIS
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        Ce volume a été déposé à la Bibliothèque Nationale en 1929.
        <pb n="10" />
        L'’'EMPIRE COLONIAL
FRANCAIS

PAR
BARON D’ANTHOUARD; GÉNÉRAL ARCHINARD; GÉNÉRAL AUBIER;
BOURDARIE ; Gasron BrEToN; RoBERT pE Carx; Docteur CAL-
METTE; Joserm CHaurLEY; J. par Praz; CamiLLE GUY; GABRIEL
Hanoraux; Geonces Harmy; GABRIEL DE JOUBERT; G. JULIEN ;
Louis Frnor; Henri Frorpevaux; Avpré Leon; LEBRUN;
Grorces Masrpero; Merci; PIERRE MiLLE; GEORGES PHILIPPAR
JEAN ET JERÔME THARAUD; VIROLLEAUD; GÉNÉRAL WEYGAND.

Introduction de GaBriEL HANOTAUX

Publié sous le patronage du
COMITÉ FRANCE-AMÉRIQUE

Le
— ad #

PARIS
LIBRAIRIE PLON
PES PETITS-FILS DE PLON ET NOURRIT
IMPRIMEURS- ÉDITEURS — 8, RUE GARANCIÈRE, 6°

Vous droits réserves
        <pb n="11" />
        044919

_
At.
ñÂ 1144

Copyright 1929 by Librairie Plon.
Droits de reproduction et de traduction
-éservés pour tous pays.
        <pb n="12" />
        AVANT-PROPOS

Ce volume a été préparé méthodiquement par le Comité
France-Amérique, en accord avec l'Académie des Sciences
coloniales. Il est destiné à donner au public cultivé une vue
générale sur la constitution de l'empire colonial français,
son rôle dans la politique mondiale et les problèmes que pose
son développement. On se rendra ainsi mieux compte du
poids que la « plus grande France », celle de 100 millions
d'habitants, peut apporter dans la balance des forces, à
côté des autres grands « empires », au sens romain du mot :
États-Unis, Grande-Bretagne, Russie.

On tirera sans doute de la lecture de ce volume la conclu-
sion que, pour tenir pleinement son rôle civilisateur dans
le monde, pour assurer son autonomie économique nationale,
pour être, à la tête des petites nations, l’élément pacifique
qui coordonne leurs efforts et rassure leur esprit d’indépen-
dance, la France doit être forte par son emptre colonial
et ne jamais se laisser détourner du souci d’en consolider
les bases et de le mettre en valeur.

Une France prospère et puissante, avec son esprit libéral,
son goût pour la vie artistique et intellectuelle, son horreur
de la domination qui s’impose, son désir profond de n’avoir
d'influence que par persuasion et en quelque sorte par radia-
tion, est pour tous les États et surtout pour les faibles une
garantie d'indépendance et de paix.

Ces exposés ont d’abord été présentés sur un plan concerté
dans les salons du Comité France-Amérique à une assistance
d'élite; après cette première épreuve, chaque auteur a repris
son étude, l’a écrite après l’avoir confrontée avec les autres
et c'est de ce travail coordonné qu'est sorti ce volume qui

forme vraiment un ensemble, fruit d’une discipline commune
et d’un esprit national. — G. L. …
        <pb n="13" />
        <pb n="14" />
        EXPOSÉ GÉNÉRAL

L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS,
ŒUVRE DE LA TROISIÈME RÉPUBLIQUE
par M. Gabriel HANOTAUX, |
de l’Académie française,
ancien ministre des Affaires étrangères,
président du Comité France-Amérique.

Coloniser est un besoin de toute société humaine.
Partir, aller ailleurs, c’est une des aspirations les
plus naturelles des générations nouvelles qui se
lèvent et interrogent l’horizon pour essaimer au
loin. Le premier colon fut le premier des fils ; son
premier pas l’emporta hors des lieux où 1l était
né, et sa course errante lui fit piétiner la terre
molle encore de la création.

L’histoire grecque n’est qu’une longue histoire
coloniale : Paul Valéry, avec cette force d'expres-
sion qui n'appartient qu’aux poètes, faisait récem-
ment cette observation : « Par l’œuvre de la Grèce,
il faut placer dans l’Europe tout le littoral de la
Méditerranée ! Smyrne et Alexandrie sont d'Eu-
rope, comme Athènes et Marseille. » L’Empire
romain. aui consacra l’unité de l’espèce humaine,
        <pb n="15" />
        L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS
n’est également qu’une longue épopée de poli-
tique coloniale. Quand César portait les légions
au delà du Rhin, au delà de la Manche, il traçait
le cadre où devait s’inscrire la civilisation euro-
péenne. Les croisades ont répandu sur l’Orient une
vague de civilisation occidentale, comme si le
fleuve remontait vers sa source. Saint Louis, fils
de Blanche de Castille, fut le premier des conquis-
tadors.

L'ancien monde s'achève et, tout à coup, par la
même loi d’expansion, naît un monde nouveau :
Christophe Colomb tire des ténèbres l’autre revers
de la planète. Les grands peuples européens
affirment leur caractère et leur avenir à la façon
dont ils inscrivent leurs destinées sur les terres
nouvelles. La découverte de l’Amérique achève, à
la fois, la civilisation et l’humanité.

Si j'entreprenais de dire ce qu’il a fallu de
volonté, d'énergie, de prudence et d’héroïsme pour
mener à bien, — non sans de bien tristes erreurs,
——cette tâche qui s’imposa soudain aux grands
peuples européens, j'aurai lassé l’attention avant
d’avoir lassé l’admiration. Ne parlons que des faits
les plus récents, ceux auxquels furent mêlés les
générations modernes, ceux auxquels partici-
pèrent nombre d'hommes qui sont encore parmi
nous.

Jules Ferry écrivait en 1893, dans la période
d’apaisement qui précéda sa mort : « Je reven-
dique fièrement le titre de Tonkinois, dont les
méchants et les sots croient me faire outrage. »
        <pb n="16" />
        EXPOSÉ GÉNÉRAL

Tous ceux dont la vie s’est consacrée à la poli-
tique coloniale peuvent tenir le même langage.
[ls ont rempli leur devoir national. Ils ont été de
bons serviteurs de la France. Alors qu’une im-
mense rumeur d’opposition s’élevait contre eux,
ils ont tourné la tête, ils ont agi, ils ont réussi.
Maintenant les faits parlent, les yeux se sont
ouverts, justice leur est rendue.

. Rien ne serait plus injuste que de reporter sur
la France entière la responsabilité d’une oppo-
tion qu’inspirait surtout l’esprit de parti et dont
les racines n’étaient en rien attachées au sol pro-
fond du pays.

Tout au contraire, la génération qui se nut à
l’œuvre pour la constitution du nouvel Empire
colonial fut, à la fois, enthousiaste, active et
dévouée. Elle se donna sans hésiter à cette grande
tâche. Ni les chefs ni les soldats ne manquèrent
au pays et il n’est que juste de déclarer, une fois
pour toutes, devant l’histoire que la génération
qui arrivait aux affaires avec la troisième Répu-
blique, fut une génération coloniale. Sans quoi, les
efforts de quelques hommes d’État isolés eussent
été vains.
Le jugement sur cette génération et sur cette
œuvre, je l’emprunterai à un autre grand répu-
blicain, Gambetta. Quand 1l apprit la conclusion
du traité du Bardo, il s’écria : « Il faudra bien
que les esprits chagrins en prennent leur parti,
un peu partout : la France a repris son rang de
grande puissance. »

Telle était, en effet, la pensée de ceux qui se
sont donnés à cette tâche : les vaincus de 1870
        <pb n="17" />
        L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS
voulaient que la France « reprît son rang de grande
Puissance ».
Ce dessein, ils l’avaient conçu avant même que
le plan colonial fût né dans les esprits directeurs
et que l’exécution en fût commencée. La pensée
obscure qui animait tant. de vigoureux esprits,
tant d’hommes d’initiative et d’énergie que nous
pourrions appeler les précurseurs, tenait précisé-
ment à cette élasticité du peuple français qui, au
cours de sa longue histoire, ne s’est jamais laissé
abattre par les revers et qui a toujours puisé en
soi les forces nécessaires pour réparer les erreurs
des époques faibles ou négligentes.

Des fautes avaient été commises par faiblesse
et par négligence. L’ancien régime, qui avait
connu de si belles heures et accompli de si magn1-
fiques réalisations dans le domaine de l'Ultramar,
s’était détourné de sa propre gloire. La l'rance
de François Ie" qui, dès la première heure, s'était
orientée vers les grandes découvertes sur les con-
tinents nouveaux, la France de Richelieu et de
Colbert, avait, à l’heure du déclin de la monarchie,
abandonné Montcalm et Dupleix; et le magni-
fique édifice colonial déjà élevé s'était effondré.
Il n’ên restait plus que des débris. La dernière
des grandes colonies françaises, la Louisiane,
avait été cédée aux États-Unis d’Amérique par
Napoléon et il semblait que la France se fût
retirée du nombre des puissances de la mer.

Le dix-neuvième siècle s’attarda, d’abord, à
cette sorte d’indifférence résignée. La France
de 1815 était épuisée ; elle avait ses grands devoirs
intérieurs et extérieurs. Cependant, une magni-
        <pb n="18" />
        EXPOSÉ GÉNÉRAL

Vi.
fique initiative fut prise par la dynastie légitime
expirante. En pleine conscience de son devoir
civilisateur et-ne s’arrêtant pas à une politique
européenne uniquement verbale, elle mit le pied
sur la terre d’Afrique, conquit Alger, et, en sup-
primant une grande misère, qui s'appelait de son
vrai nom, la plaie « barbaresque », elle s’installa
sur le rivage où, face à Marseille, la future « grande
France » trouverait le point de départ de son
admirable développement.

La politique de Louis-Philippe excluait toute
grandeur coloniale. Le second Empire jeta timi-
dement, en Syrie, en Cochinchine, des germes que
l’avenir devait développer. Mais, tandis que
d’autres puissances, plus prévoyantes, s’assuraient,
sans coup férir, des territoires immenses, l’idée
coloniale restait chez nous en sommeil. Il serait
injuste, toutefois, d'oublier cette belle épopée
algérienne, faite de sacrifices obscurs et de disci-
pline acceptée, longue campagne de pénétration
et d’expérimentation qui imposa aux peuples
indigènes le mot qu’ils s'habituèrent à prononcer :
« La France est une grande tente. » Il serait non
moins injuste d’oublier les efforts d’un Faidherbe
au Sénégal, ceux de nos marins en Océanie, et
une sorte d’éveil colonial commençant à se mani-
fester dans les grandes sociétés scientifiques, l’élan
mondial, enfin, qu’allait donner l’ouverture du
canal de Suez.
Les revers de 1870 et la perte des deux pro-
vinces faisant partie du corps même de la France,
changèrent soudain l’âme du pays, hésitant entre
ses tâches diverses. La conscience de l’effort
        <pb n="19" />
        VIII L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS
nécessaire pour relever la chose publique par elle-
même, c’est-à-dire par la République, s’imposait.
La génération coloniäle allait naître.

Un passage de Talleyrand, souvent cité,
trouve ici sa place parce que, lu devant l’Institut
au lendemain des troubles révolutionnaires, 1l
explique admirablement pourquoi l’esprit colonial,
l’esprit d’expansion, le besoin d’un souffle plus
large et d’une activité plus étendue, résulte sou-
vent, parmi les peuples, d’un abaissement momen-
tané et d’une série de cruelles épreuves.
De tout ce qui vient d’être exposé, dit le sagace observa-
teur du génie des sociétés, il suit que tout presse de s’occuper
de nouvelles colonies : l’exemple des peuples les plus sages,
qui en ont fait un des grands moyens de tranquillité, le besoin
de préparer le remplacement de nos colonies actuelles pour
ne pas nous trouver en arrière des événements, l'avantage
de ne point nous laisser prévenir par une nation rivale, pour
qui chacun de nos oublis, chacun de nos retards en ce genre
est une conquête, …enfin la douceur de pouvoir attacher
à ces entreprises tant d’hommes agités qui ont besoin de
projets, tant d’hommes malheureux qui ont besoin d’espé-
rance.
Appliquons chacune de ces formules, si nettes,
si pressantes, aux années qui suivirent les grands
désastres et nous verrons à quel point les nouvelles
aspirations naissent, avec une logique singulière,
des motifs qui suscitent, dans les esprits dévoués,
l’entreprise du relèvement.

Le relèvement, on le voulait partout, dans le
gouvernement, dans les finances, dans l’instruction
publique, dans la pacification intérieure, dans la
sécurité et les alliances extérieures. Quoi d’éton-
nant qu’on le cherchât dans l’expansion coloniale?
        <pb n="20" />
        EXPOSÉ GÉNÉRAL

[ci, se développe, d’abord, ce que J’oserai
appeler le premier chant de l’épopée coloniale,
l'exploration. Je me contenterai de répéter une
phrase déjà employée : « L’exploration a préparé
l'établissement de l’Afrique française : les armes
et la diplomatie l’ont achevé. »

Sans remonter à René. Caillié qui, par un
voyage illustre, avait atteint Tombouctou, l’explo-
ration française en Afrique s’ouvre, dès la fin du
second Empire, sous l’impulsion de Faidherbe,
nommé gouverneur du Sénégal en 1854. Le capi-
taine Vincent visite l’Adrar ; Mage et Bourré
vont chez les Maures. On aborde le bassin du
Haut-Niger : le lieutenant Lambert pénètre dans
le Fouta-Djallon; Mage et Quintin auprès du
sultan de Ségou Ahmadou et, par leur séjour à
Sansanding, établissent la communication entre
le Sénégal et le Haut-Niger. Voici qu’apparaît
un des plus grands noms coloniaux : Galliéni, qui
reprend leurs traces et consolide leur œuvre
jusqu’en 1880.

Déjà la pénétration par la côte occidentale,
qui sera la plus grande spécialité de la colonisa-
lion française en Afrique, se dessine, tandis que
la pénétration du nord au sud prend naturelle-
ment pour base puissante l’Algérie. Le général
Hanoteau achève l’organisation de la Kabylie ;
Daumas ouvre le désert. Duveyrier, qui a abordé
les Touaregs dès 1859, leur consacre sa vie et le
dévouement admirable de l’un des plus nobles
        <pb n="21" />
        L’RMPIRE COLONIAL FRANÇAIS
cœurs qu’il m’ait été donné de rencontrer. Et,
bientôt, ce sont des fusées sans cesse renouvelées
qui partent du Sud algérien et qui éclairent les
voies obscures de l’immensité saharienne. C'est
Paul Soleillet vers 1872 ; c'est Dournaux-Dupéré,
égorgé par les Chambaas en 1874 ; Victor Largeau
qui échoue, en 1876, à Rhadamès. Paris s’émeut
de tous ces sacrifices et de tels dévouements. La
question. du transsaharien est posée. Bientôt
M. de Freycinet réunira, sous la présidence de
M. E. Picard, la commission qui doit envisager
le programme de la grande entreprise. Les rares
survivants qui y ont siégé se souviennent qu’ils
se rencontraient là avec Duveyrier et avec Jules
Ferry. Étienne en faisait partie. Paul Révoil en fut
le rapporteur. Que de lumières et quelle persévé-
rance !
C’était bien une génération, une grande géné-
ration coloniale qui arrivait à la maturité. Mais
que de souffrances encore ! Flatters, qui part
en 1881, pour reconnaître le tracé oriental, est
surpris et massacré ; Pouyane échoue dans sa
reconnaissance du tracé occidental ; Palat périt, à
son tour, sur le même chemin ; puis, c’est Camille
Doubs en 1889. Le Sahara se défend bien.

Mais voici que l’autre voie, la voie de la côte
occidentale, s’affirme d’un coup de maître. Par
une intuition admirable, le Sahara est tourné. Il
est pris à revers par le sud et on le ramassera
bientôt avec tous les territoires de l'Afrique
équatoriale. La maître de l’Afrique équatoriale
entre en scène : c’est Brazza.

Te vois encore, entrant'en coup de vent dans
        <pb n="22" />
        EXPOSÉ GÉNÉRAL

mon bureau des protectorats, alors que notre
programme africain était sur le chantier, ce jeune
oflicier aux yeux ardents, à la figure longue et à
la barbe hirsute, au langage raboteux. Il appa-
raissait, dans notre sceptique Paris, comme un
prophète du désert. Quel homme ! Et comme nous
l’admirions, et comme nous l’aimions !

Dès 1875, il avait commencé, à la suite de du
Chaillou et de Compiègne, ses belles explorations
dans l’intérieur de la colonie du Gabon. Pendant
vingt années, il labourera ce vaste terrain, aupa-
ravant inaccessible. Pas un ruisseau qui lui soit
inconnu ; pas une piste qui lui soit fermée. Son
idée, qui est la grande trouvaille géographique
de cette époque des découvertes africaines, c’est
que l’Afrique est plus abordable par l’Occident
que par ses autres façades, mème la façade nord.
[1 pense que les grands fleuves et, notamment,
le Congo, sont destinés à devenir les véritables
véhicules portant la civilisation jusqu’au plateau
central, et 1l voit, de ses yeux de visionnaire, le
coude du grand fleuve et ses affluents de la rive
droite menant nos explorateurs vers le lac Tchad,
tandis que les affluents orientaux les mèneront
vers le Nil et vers les grands lacs. Il rêve d’enclore,
sub un sol uniquement français, la plaque tour-
nante des communications africaines. Tout le
monde sait comment, sur le fleuve même, il s’est
rencontré avec Stanley et comment, rien que par
sa présence, il a assuré à la France la partie la
plus considérable des régions marquées sur les
cartes antérieures : terræ incognitæ. Tout cela,
mûri. d’abord. dans son esprit, a pénétré peu à peu
        <pb n="23" />
        KIT L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS

dans nos convictions et s’est transporté finalement
sur le terrain, de 1885 à 1895. Brazza fut mon
maître ès choses africaines, comme il fut le maître
de tant d’autres. Qu’il me soit permis de rappeler,
une fois de plus, ce qu’à ce grand Français, la
plus grande France doit.

Jamais je ne pourrai dire ce qui est resté dans
mon souvenir et dans ma pensée, de la figure de
cet homme à qui la France doit tant : maigre et
long, le dos voûté, la barbe inculte, les yeux infin1-
ment doux, il était, sous ces apparences délicates,
l’homme de la décision, de l’énergie et de la persé-
vérance inlassable. Quand, dans son langage hési-
tant, tout coupé de silences et de détours imprévus
comme une sente africaine, il déployait lentement,
péniblement, ses vastes projets, quand il soulevait
les voiles qui, pour tout autre que pour lui, cachaient
encore « le continent noir », quand il mettait le
doigt sur la carte, vierge de noms, et qu’il disait :
« Il faut aller là! » l’exécution, dans sa bouche,
paraissait si simple, qu’on eût dit qu’il n’y avait
qu’à le suivre pour toucher le but ; et si sa pensée
remontait devant vous un de ces fleuves dont
tous et lui-même parfois, ignoraient le cours, une
Sangha, un Oubanghi, s’il traçait sa route future,
accompagné de quelques porteurs, sur ces rivages
inconnus, si sa foi ardente vous avait convaincu
et qu’il partît…, la porte fermée, vous vous
disiez, dans l’angoisse : « Reviendra-t-il? » Et,
après des années d’attente et d’espoir désespéré,
il entrait sans bruit, timide, modeste, disant :
« J’en reviens. » Alors, on était saisi, en vérité,
du sentiment de la grandeur humaine, celle qui
        <pb n="24" />
        EXPOSÉ GÉNÉRAL

KIIX
sait agir sans parler et fonder sans détruire ; celle
qui sait charmer le troupeau des hommes par la
douceur de l’humanité. Ce grand ami de l’Afrique
l’a prise, si jose dire, parce qu’il l’a aimée.

L’élan est donné, le but se précise, la génération
est prête. Le Comité de l’Afrique française est
fondé où les initiateurs s’appellent Étienne,
d’Arenberg, Edmond de Rothschild, de Fels,
Jonnart, Terrier.

Étienne, ardent, sympathique, alerte, pratique,
accueillant, est l’un des premiers parmi ces fils
de notre Algérie qui ait su, de naissance, ce
que c’est que d'être un colonial; psychologue
sûr, familier avec les hommes et avec les affaires ;
entraînant, persuasif, prêtant les mains aux des-
seins hardis, l’oreille toujours prête aux sages
avis et le cœur ouvert aux beaux courages ;
n’abandonnant jamais ceux à qui il s’était une fois
donné et suivant, si j'ose dire, sur tant de contrées
à la fois, la trace de ces hommes entreprenants
que sa confiance avait élus et auxquels le ratta-
chait, comme un fil mystérieux, la foi dans le
succès. Il fallait à l’équipe un chef qui fût l’opti-
misme enraciné ; tel fut Eugène Étienne.

Quand une fois, l’équipe fut créée, elle multiplia
les dévouements et les œuvres. Que la France
était belle alors, et comme ils étaient de flamme ces
jeunes gens qui partaient pour la découverte, —
et qui ne revenaient pas toujours! Le savant
géographe du ministère des Affaires étrangères,
M. Desbuissons, n’avait même pas le temps de
tracer les traits nouveaux et d’insérer des noms,
ignorés la veille. sur la carte, que la conquête
        <pb n="25" />
        sv L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS

française avait précédé sa science et lui donnait
à inscrire de nouvelles frontières sur des terres
inconnues. On se jrompait d’un degré sur l’empla-
cement du Niger, tant on allait vite, et il fallut
une convention franco-anglaise pour rectifier le
tracé qui n’était qu’indiqué ‘après des récits des
premiers pionniers. Ce fut ma rentrée dans la
brousse de ces problèmes abordés dès le temps de
Jules Ferry.

La diplomatie va joindre ses efforts à ceux de
l’exploration ; voyons, donc comment l’œuvre de
l’héroïsme s’achève et se couronne par le travail
de la diplomatie.

La conception initiale d’une politique d’en-
semble appartient à notre maître à tous, Jules
Ferry. Il eut le sentiment très net que la France
n’avait pas seulement des devoirs européens ; et
il traça, sur la carte du globe, le quadrilatère colo-
nial qui devait se remplir peu à peu : Tunisie,
Congo, Madagascar, Indochine. Avec une sorte de
fièvre qui venait, sans doute, de la peine qu’il
avait à faire comprendre toute sa pensée, il s’en-
gagea partout à la fois ; et l’exécution de son dessein
fut suspendue bientôt, en même temps que sa car-
rière, à la suite d’un incident militaire de dixième
ordre, que les passions politiques grossirent jus-
qu’à le présenter comme une atteinte à l’honneur
national.
Nous sommes en 1881. Cet homme d’État, qui
résume en lui toutes les clairvoyances et toutes les
énergies de la France républicaine, est aux affaires.
        <pb n="26" />
        EXPOSÉ GÉNÉRAL

L£Ÿ
Le premier, il aura à se prononcer sur le grand
problème : la France doit-elle renoncer à ces magni-
gnifiques promesses que tant de dévouement et
de clairvoyance lui ont présentées, doit-elle se
fermer les yeux, se détourner du monde qui
s’ouvre devant elle? Lui convient-il de se circons-
crire dans un seul et unique problème, et doit-elle
ne penser qu’aux provinces qui lui ont été arra-
chées? Lui convient-il, selon une parole célèbre,
due au maître lui-même, de « s’hypnotiser sur
la ligne bleue des Vosges »? Ou bien, doit-elle
aller de l’avant, se saisir des avantages qui
s’offrent, au travail déjà accompli, remplir le
cadre que la vaillance des explorateurs a tracé
sur le terrain?

C’est ce problème que les hommes de cette géné-
ration ont eu à résoudre en descendant au fond
de leur conscience. J'ai assisté au duel d’idées et
de programmes. J’y fus engagé à plein et j'y dus
prendre parti. J’en vois encore, des yeux du sou-
venir, les acteurs et les témoins. J'écoute Vogüé
quand il écrivait les Indes Notres; je m'épanche
avec Albert Sorel, quand il me disait : « Prenez
garde! » J’ai entendu le baron de Courcel, le
directeur Billot, quand ils conseillaient à Jules
Ferry l’action coloniale ; j'ai vu l’amiral Courbet
partant pour l’Extrême-Orient et l’amiral Pierre
partant pour Madagascar, Mizon partant pour
le Niger, Brazza pour la Sangha et combien
d’autres ! Étaient-ils des patriotes ou non, ceux
que je viens de nommer? Et ceux qui ont péri à
la tâche, les Ménard, les Crampel. les d’Uzès,
les Bonnier. et ceux qui ont survécu, tant de
        <pb n="27" />
        xv1 L'EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS
héros d’une gloire si pure, les Decœur, les Decazes,
les Lamy, les Gouraud, les Joffre? Est-ce que la
France, à l’heure du péril national, n’a pas re-
trouvé les Galliéni, les Archinard, les Marchand,
les Mangin? Et tous les grands précurseurs, qui
faisaient leurs premières armes dans la Nouvelle
Afrique, avaient-ils oublié la chère vieille patrie?

Ils pensaient, ces magnifiques aventuriers (lais-
sons-leur ce beau nom), et ceux qui avaient pris le
parti de les soutenir au nom de la France, tous
pensaient que les instants étaient comptés, que
si la France ne se hâtait pas, d’autres la dépasse-
raient et lui barreraient la route. Aujourd’hui,
les faits accomplis, est-il impossible d’entrer dans ce
scrupule, de se pénétrer de leur angoisse? Par-
tout la France trouvait, devant elle, des concur-
rents admirablement armés pour la lutte, mais,
il faut bien le dire, un peu en retard sur l’avance
que nos initiateurs avaient su prendre. Nous
trouvions les revendications anglaises, sinon les
expéditions anglaises, devant nous, au Siam, à
Madagascar, à Obock, au Congo, au Niger, en
Égypte, sur le Nil, au Maroc. Et les Allemands,
les Italiens, les Espagnols, apparaissaient sur
d’autres points du globe. Fallait-il attendre que
ces concurrences imminentes se réveillassent tout
à fait et qu’elles nous opposassent le veto qu’on
a rencontré, en tardant un peu trop, à la fin de la
négociation ; ne valait-il pas mieux aller de l’avant
et suivre nos guides dans les champs divers où ls
nous entraînaient ?

Évidemment, on ne pouvait pas mener de
front toutes les tâches et. comme on l’a dit.
        <pb n="28" />
        EXPOSÉ GÉNÉRAL

xvir
mettre tous les fers au feu simultanément. Mais
on avait un délai, un très court délai, et ce temps
que la fortune nous réservait pouvait être suili-
sant, à condition de faire vite. L'alliance russe
nous donnait une sécurité appréciable sur le con-
tinent. Donc, faire vite, procéder par l'effort
brusqué pour obtenir le bénéfice du moindre effort,
prendre les initiatives, accepter les risques, passer
outre aux critiques, se mordre les lèvres, se ceindre
les reins et marcher. Telle fut la résolution, telle
fut la loi d'activité silencieuse que s’imposa cette
génération. Peut-elle, oui ou non, réclamer devant
l’histoire l’honneur d’avoir été une génération
coloniale?

Jules Ferry eut la première initiative, comme il
avait éprouvé les premières angoisses. Le problème
colonial s’était posé pour la France à Berlin.
C’était à l’heure où les puissances, après la guerre
russo-turque, voyaient le monde s’ouvrir; on
laissait entendre à la République française que la
Tunisie lui offrait, à la fois, un champ naturel
d’expansion et un devoir de sécurité méditerra-
néenne. À son défaut, on le savait, d’autres
accompliraient cette tâche, puisque le beylicat,
accablé de ses dettes et de son impuissance, et
laissant l’anarchie des Khroumirs menacer notre
frontière, s’écroulant.

A Berlin ! L'opposition releva ce grief apparent
avec une violence cruelle : « Protégée de Bis-
marck ! » clamait-on en visant la politique colo-
niale, comme on devait lui crier par la suite,
« protégée de Guillaume ! » Cette injure, Jules
Ferry et ses successeurs l'ont rejetée du pied. S'il
        <pb n="29" />
        xvin —  L'EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS
s'était trouvé, dans les archives secrètes, une seule
pièce prouvant que le patriotisme colonial, l’entre-
prise coloniale, le succès colonial ont été, une seule
minute, les « protégés de l’Allemagne », sûrement
on le saurait, dans ce temps où tous les secrets
d’État ont été dévoilés! On en a assez publié de
ces documents soi-disant révélateurs: on en a
assez jeté sur l’opinion de ces comptes louches,
soit suspects, soit inventés. J’ose l’aflirmer, après
Jules Ferry, la politique coloniale a été, par excel-
lence, celle des mains nettes, dans tous les sens du
mot. Je ne sais si l’on dira et si l’on croira jamais
le peu qu’elle a, relativement, coûté à la France.
En tous cas, elle n’a rien coûté à l’ennemi, ni un
thaler, ni une condescendance, ni une faveur
diplomatique. Tout au contraire! Pied à pied,
elle a été combattue par tous et partout. L’hon-
neur intact en appartient à la France exclusive-
ment. Elle a porté allégrement ses tâches, tout en
traînant l'entrave de ses dissensions intérieures,
plus lourdes, parfois, que celles qui lui venaient
du dehors,

Nous voici, donc, à l’heure des réalisations. Le
champ que l'exploration a ouvert, il appartient à
la diplomatie et à l’intervention de l’État de
l’assurer au pays.

Jules Ferry a pris son parti : l’expédition de
Tunisie est décidée : elle réussit ; elle jette un
premier reflet de gloire sur l’armée française nou-
velle. Le traité du Bardo est ratifié, le protectorat
tunisien est établi. Mais, parmi les troubles inté-
rieurs qui agitent le pays, la solution définitive
        <pb n="30" />
        n’est pas obtenue. Le pays protégé par nous n’est
pas délivré de la lourde chaîne des traités inter-
nationaux. On ne peut ni fonder le port de Bizerte,
ni administrer, ni ordonner, ni enrichir notre nou-
velle possession.

C’est que Ferry a trouvé, à la fois, toutes les
questions coloniales sur le tapis. A force de
retarder, on les a accumulées. La mort du com-
mandant Rivière, la plainte des populations que
nous avons soutenues et que nous ne pouvons
abandonner, l’arrivée en France de Dupuis et des
Français qui se sont engagés sur la foi des traités
et avec l'appui du gouvernement, l’invasion des
Pavillons noirs, le Japon en pleine croissance,
l'Angleterre agissant en Birmanie et, bientôt, au
Siam, tout pose, à la fois, le plus difficile des
problèmes coloniaux, celui du Tonkin ; et ce pro-
blème emporte, avec lui, soit l’autorité sur l’Indo-
chine entière, soit l’abandon de la Cochinchine.
Que faire?

Jules Ferry pèse, dans son vigoureux esprit,
le pour et le contre, non seulement pour le Tonkin
mais pour l’ensemble de l’expansion coloniale.
Je n’ai pas à reprendre ici les termes du problème,
les faits l’ont résolu. Mais comment oublier ces
heures émouvantes de notre histoire, quand on
en a été le témoin? Comment oublier ces études
prolongées, ces mémoires probants qui dorment,
encore inconnus, dans les archives ministérielles?

Comment ne pas évoquer ces longues consulta-
tions avec les compétences les plus variées dont
s’entoura l’homme qui avait présidé déjà. à la
réfection économique de la France? Je citerai

EXPOSÉ GÉNÉRAL

KIX
        <pb n="31" />
        : L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS [
l’une seulement de ces considérations qui déter-
minèrent l’homme d’État dont on a dit « qu’il
avait tant d’avenir dans l’esprit ». Elle permet
d’apprécier sa pénétration, sa perspicacité : « La
politique coloniale, écrit-il, est fille de la politique
industrielle… L’exportation est un facteur essentiel
de la prospérité publique ; le champ d’emploi des
capitaux, comme la demande du travail, se mesurent
à l’étendue du marché étranger. Tout le monde,
aujourd’hui, veut filer et tisser, forger et distiller…
L'entrée en scène des derniers venus de la grande
industrie, les États-Unis, l’Allemagne, la Suisse,
à la vie industrielle sous toutes ses formes, en-
traîne l’Occident tout entier sur une pente que l’on
ne remontera pas... »

Est-ce clair? Ces hommes ont-ils assez bien com-
pris la direction prochaine de la politique mon-
diale? Ont-ils assez bien compris qu’il fallait
parer, d’avance,au manque de travail, au chômage,
à la misère publique? Ont-ils assez bien compris
que les sacrifices du présent seraient payés, par
l’avenir, au centuple?

L’affaire du Tonkin est engagée. J’y reviendrai
bientôt, puisqu’elle doit décider de la carrière
ministérielle du grand homme d’État.

Mais Jules Ferry a d’autres devoirs à remplir,
d’autres négligences à réparer. Il ne recherche
pas les difficultés, certes, mais elles se présentent
partout à la fois. À Madagascar, il faut agir, et la
flotte de l’amiral Pierre commence une pre-
mière surveillanée de la côte et des abords de la
grande île qui a reçu, de Richelieu, le beau nom
de Nouvelle-France. Au Congo, l’initiative véri-

kXK
        <pb n="32" />
        EXPOSÉ GÉNÉRAL
tablement géniale du roi Léopold précède déjà
les réalisations diplomatiques françaises que fai-
saient entrevoir les premières explorations de
Brazza.

Bismarck lui-même se sent ému de ce soudain
élargissement de la politique européenne. J'ai
connu le temps où la diplomatie classique se
refusait à jeter les veux sur les cartes et nous
reprochait, à nous, les jeunes, de nous lancer
dans une politique « à la Jules Verne ». Il fallut
bien y venir, cependant, et l’arrangement des
23-24 avril 1884, les conventions du 5 février 1885
délimitent le nouveau Congo français, établissent
les premières frontières et un règlement d’en-
semble au sujet de l’Afrique congolaise, en assu-
rant, en outre, à la France, un droit de préférence
en cas de renonciation de l’Association interna-
tionale; et ces arrangements jettent, en même
temps, les bases de cette amitié qui devait unir,
désormais, les deux voisins d’Europe dans une
œuvre commune en Afrique.

Faut-il rappeler que, en même temps, le pro-
blème égyptien est arrivé à un état de tension
et d’acuité qui alourdit singulièrement le jeu di-
plomatique de la France. Jules Ferry croit en
saisir une solution honorable pour toutes les
parties, mais le temps va lui manquer.

Encore une fois, Jules Ferry a subi le poids
simultané de toutes les difficultés colomiales accu-
mulées ; il les a acceptées, il y a fait face ; il a
tracé un programme colonial d’un immense
avenir ; il a obtenu de précieux résultats. Mais
l’injustice du sort et des partis le frappent au mo-

XXI
        <pb n="33" />
        xxi1,  ‘ L'EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS
ment où il allait en recueillir de plus complets. de
définitifs.
Désastreuse journée de Lang-son, tant exploitée
par les partis. Il tombe, ayant en main le traité
qui nous assure le Tonkin ; il meurt. Et la ques-
tion se pose de savoir si ces belles décisions, si ces
efforts, à la fois énergiques et pondérés, doivent
tourner à l’échec par renoncement, ou si la France
saura recueillir, malgré tout, le fruit de ce qu’elle
a semé.
L’opinion publique paraît incertaine. On criait
« Tonkin choléra », « Tonkin famine » ; on blaguait
les fameuses «pépites d’or» ;et puis, on assommait
la politique coloniale de ce verdict stupide qui n’a
pas, hélas ! perdu toute son efficacité : « Le Tonkin
est impopulaire. » L’impopularité : mais qui donc
en décide? Et qui donc dispose, à son gré, des
sentiments des peuples?

Une fois de plus, la passion politique se trom-
pait. Le vœu de la nation était à l’opposé de ce
qu’affirmaient ces augures si sûrs d’eux-mêmes.
La génération était et restait coloniale : et, en
dépit d’une polémique atroce, elle renversait les
calculs, retournait, en quelque sorte, les votes et
les opinions, affirmait la volonté de la nation de
sauver ce qui était acquis, de développer’ ce qui
était entrepris. Sous le ministère Brisson nos
droits sur le Tonkin sont maintenus à deux voix
de majorité. Si l’élan colonial se trouve, un mo-
ment, comprimé, du moins il ne s'arrête pas tout
à fait. Après le grand effort, il y eut un temps de
repos, voilà tout. Mais, bien peu d'années s’écou-
lèrent avant que la politique ne se ressaisisse et
        <pb n="34" />
        XXKII1l
ne reprenne en mains la question coloniale. De
nouveaux ministres, élèves de Jules Ferry et de
Gambetta, étaient aux affaires : Spuller, Develle,
Étienne, Félix Faure, Jules Méline, se remettent
à la grande tâche à peine interrompue ; et ce fut,
cette fois, l’heure des rapides et décisives réalisa-
tions.

EXPOSÉ GÉNÉRAL

Une ère nouvelle va s’ouvrir dont les résultats
sont décisifs. C’est alors que se fonde, véritable-
ment, l’Empire colonial de la Troisième Répu-
blique. Il suffit d’en tracer, ici, les grandes lignes :
c’est un tableau qu’il appartiendra à l’histoire
future de développer.

La Tunisie d’abord. En Tunisie, l’œuvre de
Jules Ferry est reprise et mise au point au cours
des années 1896 et 1897. Nous faisons le tour de
l’univers diplomatique, en quelque sorte, pour
nous rendre compte de ses sentiments en présence
de l’œuvre coloniale française; nous avons su
conquérir sa confiance ou, du moins, son assen-
timent ; car onze conventions sont signées succes-
sivement avec l’Autriche-Hongrie, l’Italie, la
Russie, l’Allemagne, la Belgique, l’Espagne, le
Danemark, les Pays-Bas, la Suède et la Norvège et,
enfin, avec l’Angleterre, qui reconnaissent à la
France le droit de créer le port de Bizerte et qui
assurent à la Tunisie sa libération économique,
commerciale et politique.

On peut aborder, alors, le problème africain dans
son ampleur et dans l’ensemble de ses relations
continentales, fluviales, maritimes. Le sujet n’était
        <pb n="35" />
        xx1v L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS

pas intact. Déjà il avait donné lieu à de premières
réalisations au cours des premières négociations
congolaises. Mais la connaissance du continent
intérieur a fait un immense progrès grâce aux
nouvelles découvertes de Brazza lui-même et de
son école. L'hypothèse de Desbuissons, qui rat-
tache au Congo le bassin de l’Arouhimi, a jeté une
lumière éclatante sur les rapports des grands
fleuves africains entre eux. Le Sénégal, le Niger,
le Congo et ses affluents pourront devenir, si on
sait manœuvrer, un seul et unique domaine.

La tactique diplomatique qui consistera à enve-
lopper l’Afrique du Nord d’un immense anneau
circulaire composé uniquement de possessions
françaises pour le mettre à l’abri de toutes
revendications étrangères, est conçue et ordonnée
à partir de 1889. Spécialement en 1892, d'après
les notes fournies par le général Marchand, une
réunion a lieu entre le futur général Marchand et
le futur général Mangin avec le chef du service
des protectorats du ministère des Affaires étran-
gères, et les étapes d’un programme d’explora-
tions sont préparées en vue des résultats diplo-
matiques à obtenir : de vaillantes équipes se sont
divisé la tâche. C’est Binger qui part au Sénégal
et, traversant le pays de Kong, arrive àl a Côte
d’Ivoire; c’est Monteil qui, partant de Saint-
Louis, pénètre dans le bassin du Niger, le parcourt
tout entier, gagne le Sokoto, le Bornou, le lac
Tchad et, de là, rentre en France par la Tripoli-
taine. C’est Mizon qui remonte la Benoué, s'en-
fonce dans l’Adamaoua et, après des péripéties
sans nombre, rejoint Brazza lui-même qui a mené
        <pb n="36" />
        EXPOSÉ GÉNÉRAL

KXY
intrépidement son admirable campagne sur la
Sangha, domaine géographique conquis à peine
découvert. C’est Crampel qui meurt au moment
où 1l entre dans le Baghirmi ; et puis c’est Maistre,
c’est Dybowski, c’est Decazes, Ballay, Liotard,
Decœur, Brosselard-Faidherbe ; c’est Ballot, c’est
Hourst, c’est Beau, c’est Voulet et Chanoine, qui,
après un effort, arrêté, hélas! si tristement, nous
apportent les traités qui nous assurent la perle
de notre couronne africaine, le pays du coton et
des races d’élite : le Mossi.

Quelles paroles célébreraient dignement de tels
exploits! J’ai vu, j'ai connu ces hommes, je les
al devant l’esprit comme des amis, des compa-
gnons du devoir, à jamais regrettés ; j'ai vu ceux
qui partaient, pleins d’enthousiasme, j'ai vu ceux
qui revenaient, accablés de si cruelles fatigues ;
et je garde pieusement le souvenir de ceux qui ne
sont pas revenus. Piétons magnifiques, qu’aucun
obstacle n’arrêtait, qu’aucune ronce du chemin,
aucune embâche des rivaux et des adversaires ne
coupaient leur élan obstiné. Quels hommes!
Quelles œuvres, jusqu’à cette tentative suprême
des Marchand, Mangin, Baratier et leurs compa-
gnons qui vont achever la « geste africaine » en
poussant l’exploration jusqu’au Nil. C’est ce
qu’une polémique renouvelée de l’affaire de Lang-
son, a appelé « l’affaire de Fachoda ». Ici encore
la lumière se fera et l’équitable avenir jugera pièces
en mains. Il dira comme l’a déclaré lord Grey lui-
même dans ses Mémoires que, quand il prononçait
la fameuse parole de « l’acte inamical », il s’était
trompé de dossier et visait. non l’Afrique orien-
        <pb n="37" />
        xxvi L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS

tale, mais l’Afrique occidentale. Il dira que c’était
un moyen de négociation que la décision du
cabinet Bourgeoistcherchait là, et non une con-
quête, qui, avec des moyens si restreints, eût été
absurde. Dans ces limites, notre droit n’était pas
peu douteux; un arrangement antérieur, non
ratifié c’est vrai, mais acquis à la négociation,
était intervenu entre les deux diplomaties et avait
reconnu que les territoires au sud de Kartoum
étaient ouverts à la libre concurrence des explo-
rateurs. Il n’y eut donc ni subterfuge, ni violation
du droit ou des bonnes relations entre les puis-
sances intéressées. L’honneur de la France est
sauf, si ce dernier effort n’a pas été, comme tant
d’autres, couronné de succès. Une négociation
plus habile eût clos l’incident sans tant de bruit
si les passions politiques n’avaient rabaissé bien
péniblement et bien injustement l'honorable pro-
sition de la France (1).

En fait, partout la négociation avait emboîté le
pas à l’exploration. Là où un explorateur fran-
çais avait paru le premier, la carte des frontières
françaises s’élargissait. Oh ! il ne fallait pas perdre
de temps. Mais on n’en perdait pas. En Afrique
occidentale, les conventions de 1889, 1890, 1891,
établissaient les droits de la France en Séné-
gambie, dans la région de Sierra-Leone, sur la
Côte d’Or, sur la Côte des Esclaves, dans le
Haut-Sénégal, et le Haut-Niger, dans les régions
limitrophes de la République de Libéria, du Togo-

(1) Consulter : G. HANOTAUX. le Partage de l'Afrique, Fachoda,
Flammarion. 1909.
        <pb n="38" />
        EXPOSÉ GÉNÉRAL xxvil
land, du Dahomey. Et voilà que, couronnant cette
œuvre qui couvre l’Afrique maritime et fluviale, la
convention d’ensemble du 14 juin 1898 reconnaît
à la France tous les territoires qui s’étendent du
bassin du Congo au bassin du Niger jusqu'à la
Méditerranée. C’est l’Empire dont le lac Tchad est
le centre ; et, comme conséquence, c’est le Maroc
placé définitivement dans notre hinterland ; c'est
le Sahara et les fleuves côtiers englobés dans notre
champ d’action, avec l’indépendance assurée du
futur transsaharien. La déclaration additionnelle
du 14 juin 1898, conclue le jour même où le cabinet
Méline est renversé, établit la ligne définitive des
contacts franco-anglais dans la région est du
Tchad et l’œuvre grandiose de la France en
Afrique a pris sa configuration définitive.

L’arrangement franco-allemand de 1893-1894
avait obtenu, d’avance, l’adhésion de l'Allemagne
en fixant les limites du Togoland et du Came-
roun, celles du Dahomey et du Soudan, tandis
que la proclamation du général Dodds du 3 dé-
cembre 1892 avait placé le Dahomey lui-même, à
la suite d’une courte expédition, sous le protec-
torat de la France. L’Afrique du Nord, de la
Méditerranée à la Côte d’Ivoire et au Congo, cons-
tituera désormais « la plus grande France Afri-
caine ».

Mais, si l’Afrique occidentale forme désormais
un bloc français, le revers: oriental qui, par le
percement du canal de Suez, présente, pour les
communications et l’expansion mondiales, une im-
nortance non moindre, est à reprendre et, principa-
        <pb n="39" />
        EXVIII L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS

lement, en deux points où la France a réservé ses
droits : c’est, d’abord, au débouché de la mer
Rouge et au revers de l’Abyssinie, l’étroit enclos
où s'est établi le poste d’Obock ; et c’est, au sud,
la grande île de Madagascar. La possession de ces
deux champs d’expansion, admirablement déter-
minés par la géographie et par l’histoire, assure-
rait, de ce côté, à la France, un ensemble colonial
de la plus haute importance mondiale.

Dès 1888, un premier arrangement conclu avec
l’Angleterre avait reconnu l’établissement de la
France dans le golfe.de Tadjourah. Mais combien
cet établissement resterait précaire, s’il n’était pas
complété par une consolidation définitive et si un
accord général n’intervenait avec le grand État
indigène limitrophe : l’Abyssinie. C’est l’œuvre
de la convention entre l’Éthiopie et la France,
négociée, non sans peine, parmi les difficultés qui
s'accumulent du fait de l’Angleterre, de l’Italie,
de l’Abyssinie, des populations somalis et qui fut
signée d’ordre du Quai d’Orsay, par M. Lagarde
à Addis-Ababa, le 20 mars 1897, et complétée
par l’arrangement avec l’Italie signé par M. Bar-
rère à Rome, le 24 janvier 1900.

Voici, enfin, la magnifique réalisation de Mada-
gascar. Dès 1890, à propos des arrangements du
Haut-Niger, on a obtenu du gouvernement anglais
la reconnaissance du « protectorat de la France
sur la Grande Ile, avec ses conséquences ». La
principale assurance diplomatique est ainsi acquise.
Quatre ans après, en présence de la malveillance
des Hovas, surexcitée par des aventuriers étran-
gers, la loi du 7 décembre 1894 décide l’expédi-
        <pb n="40" />
        EXPOSÉ GÉNÉRAL xxIx
tion confiée au sage et solide général Duchesne.
l'ananarive est occupée le 30 septembre 1895 et
la loi du 6 août 1896 déclare que Madagascar et
les Îles qui en dépendent sont annezées à la France.

Ces grands faits surprennent la diplomatie
étrangère. Mais elle s’incline. Le moins que l’on
puisse dire, c’est que l’on n’avait pas perdu de
temps (1).

L'ouverture du canal de Suez, l’établissement
d’Obock et du golfe de Djibouti, l’occupation de
Madagascar et des îles avoisinantes ont ouvert
à la France le vaste champ des Océans Indien
et Pacifique. C’est une autre face du monde qui
s’ouvre à nos entreprises. Après le percement du
canal de Suez et en vue du percement du canal
de Panama, œuvres tous deux du génie fran-
çais, cette autre face de la planète est rendue
accessible à l’activité universelle. Ÿ prendrons-
nous notre part ou la laisserons-nous aux mains
de nos concurrents? La France sera-t-elle, oui
ou non, une puissance planétaire?

Aux portes de la Chine, réceptacle inépuisable
d’hommes et de richesses, à proximité des Indes,
en relation avec le Japon et au revers occidental
du continent américain, serons-nous définitive-
ment absents? La réponse à cette question an
goissante a déjà été donnée par Jules Ferry. Il
s’est engagé et il a marqué la première étape.
Mais ce n’est qu’une étape ; il faut, maintenant,

(1) Consulter: G. Hanoraux, l'Affaire de Madagascar. Calmann
Lévy, 1896, et André LEson, la Pacification de Madagascar.
Pion. 1928.
        <pb n="41" />
        sx L’EMPIRE CQLONIAL FRANÇAIS

marcher au but. Le but, nous le connaissons puis-
qu’il est atteint maintenant, c’est l’organisation,
sous l’égide française, de la péninsule indochinoise
ou, plutôt, de cette face de la péninsule indo-
chinoise qui-est comme l’aisselle du monde asia-
tique, au sud de la Chine, face à l’isthme de
Panama.
Je puis le dire : après l’échec de Lang-Son,
l’hésitation fut telle qu’on pensa à se débarrasser
d’un poids que l’on croyait trop lourd et, un
moment, — qui le croirait? mais c’est un fait ;
j'arrivais, alors, au ministère : on négocia la remise
de l’Annam au Siam ! Un tel abandon, dont il est
loisible d’apprécier, maintenant, les funestes con-
séquences, s’il se fût produit, n’a été écarté qu’à
la dernière minute par la reprise énergique qui,
sur ce point comme sur tant d’autres, marqua
l’avènement au ministère de la deuxième équipe
coloniale.
Il était temps, car bientôt sonnait l’heure où le
colosse chinois chancelant, loin de continue» à nous
attaquer, aurait besoin de notre concours. Les
armées japonaises le menaçaient d’une ruine qui
eût été, pour le monde, une véritable catastrophe,
— nous le voyons assez par ce qui est advenu
depuis. La diplomatie française intervient avec
celles des puissances qui avaient le sentiment du
péril ; elle se fait, de l’intégrité de la Chine, une
règle de conduite qui lui donnait, soudainement,
une autorité particulière auprès du gouvernement
de Pékin. C’est alors que la paix de Simonosaki
prévient une querelle du Pacifique qui, sans doute,
eût mis aux prises toutes les puissances intéressées
        <pb n="42" />
        EXPOSÉ GÉNÉRAL xxxi
et qui, en tout cas, eût exposé au plus grave péril
notre établissement du Tonkin encore si frêle. La
France avait joué, dans cette circonstance, un rôle
éminent pour le maintien de la paix. Mais, on n'a
jamais dit quelle fut son équitable récompense

En dépit du silence gardé sur ce grand fait,
comme sur tant d’autres, par notre histoire colo-
niale, l’heure est venue de s’en expliquer : la
récompense fut, d’abord, cette convention du
11 avril 18098, négociée par M. A. Gérard à Pékin,
qui, pour employer les paroles du négociateur
lui-même, « a définitivement assuré la frontière
sino-française de la mer au Mékong et qui a
ouvert cette frontière au commerce des deux
pays. » C’est donc l’Indochine française qui se
trouve ainsi fondée et la guerre des Pirates ter-
minée. Cette première convention fut signée à
Pékin un mois et demi après la convention de
Simonosaki. Et ce n’est pas tout : bientôt après
les arrangements de 1897 assuraient à la France
et à la Belgique, agissant en commun, les grandes
concessions de chemins de fer dans la Chine cen-
trale ; et, enfin, les déclarations de cette même
année 1897 par lesquelles, outre l'établissement
de Quang-Tcheou-Wang, la Chine s’engageait, à
l’égard de la France, l’inaliénabilité du Yunnan,
du Kouang-toung, y compris l’île d'Haïnan.

Ainsi notre domaine colonial indochinois était
fondé dans ses frontières pacifiées. Notre sphère
d’influence pénétrait dans le territoire voisin. La
grande Indochine française, colonie incomparable,
était obtenue sans coup férir. La Chine reconnais-
sait à la France la frontière de 1 200 kilomètres
        <pb n="43" />
        EXXII L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS -

depuis la mer jusqu’au Mékong et aucune puis-
sance n’y faisait obstacle. L’œuvre de la diplo-
matie couronnait les efforts des soldats, des explo-
rateurs, des négociants, des missionnaires. Succès
d'autant plus facile à rejeter dans l’oubli que pour
l'obtenir on n’avait pas eu à répandre une seule
goutte de sang !

La grande Indochine française, enfin constituée,
n'avait plus qu’à prospérer, parmi ses rizières et
ses plantations de caoutchouc, dans ce coin des
mers et des terres asiasiques, abritée contre tout
péril, quoi qu’on en ait dit, non seulement par sa
propre force, mais par l’intérêt commun de tous
les peuples voisins à ce que cette péninsule et ses
rivages ne sortent pas des mains de la grande
puissance de civilisation et de paix qu’est la
France.

Le circuit mondial s’achevait : l’Empire colo-
nial était fondé. Cependant, il demandait encore
d'importants achèvements. Ce sera l’œuvre des
vingt dernières années. En passant rapidement
sur ce qui s’est fait aux Nouvelles-Hébrides,
aux Comores, sur d’autres points de la Côte
d'Afrique, sur le Rio Muni, dans l’Adrar, il faut
en venir, tout de suite, à ce qui sera l’œuvre colo-
niale des premières années du vingtième siècle,
l'établissement du protectorat. français sur le
Maroc. Qu’un pareil couronnement ait pu se
faire à temps, là aussi, et que, l'heure venue, le
Maroc, à peine dominé, ait pu rester français
grâce à l'esprit de décision, à l’énergie, au coup
d’œil, à ia souplesse vigilante et à l’autorité gé-
        <pb n="44" />
        EXPOSÉ GÉNÉRAL xXXIII
niale qui sont celles de ce grand Français qu’est
le maréchal Lyautey, c’est encore un de ces
décrets de la Divine Providence (pour parler
comme Chateaubriand) qui, aux heures décisives,
viennent en aide aux gesta Det per Francos.

La guerre allemande, la guerre dévastatrice, la
guerre des dix millions de morts s'achève, après
un effort accablant, par la victoire de la France et
de ses alliés. La France, après avoir ouvert les
bras aux provinces retrouvées, est prête, en ral-
son même de ses réalisations coloniales déjà
acquises, à se saisir de ces nouvelles régions que
la guerre elle-même a laissées, pour ainsi dire, en
déshérence. Au Togoland, au Cameroun, son
expérience de cesrégions est appelée à les recueillir.
l’Allemagne l’avait sommée brutalement, lors
des événements d’Agadir et de Casablanca, de lui
faire place soit au Maroc, soit en Afrique centrale,
au fameux « bec de canard», et ultérieurement au
Congo belge, — partout où elle promenait ses
insatiables ambitions. Maintenant, le juste retour
des choses d’ici-bas rend à la France l’occasion
de réparer et de restaurer. Elle obtient les mandats
du Togoland et du Cameroun où elle donnera
bientôt les preuves de ses aptitudes et de ses pré-
voyances africaines.

Ce n’est pas tout. Ses anciens efforts dans l'Orient
méditerranéen lui attribuaient naturellement une
autre mission. Cette Syrie, où son activité avait
été depuis longtemps si féconde, ce Liban qu'elle
avait toujours protégé, ces populations actives,
intelligentes, commerçantes, héritières directes des
Phéniciens, et qui avaient vu le nom des Francs
        <pb n="45" />
        RXXIV L'EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS

grandir parmi elles depuis l’époque des Godefroy
de Bouillon et des Saint Louis, ces nobles et
antiques populations avaient besoin de guides pour
les élever jusqu’à ce dernier mot de la civilisation
que seuls préparent des desseins mûris, une longue
expérience, un outillage achevé, la richesse acquise
et l’habitude du progrès: Tout cela leur manquait.
La France, dans son amitié séculaire, avec son
autorité incontestable, sa modération, son amour
des peuples jeunes, son dévouement à toutes les
nobles causes, était désignée pour leur prêter la
main. C’est ainsi qu’elle reçut, des traités, le
« mandat » sur les populations de Syrie et, là
encore, elle fonda, dans un esprit de concorde, de
confiance familière et d’avenir, un système nou-
veau et sagement combiné d’influence amicale.
Que ces peuples, seulement, lui rendent en con-
fiance ce qu’elle leur rapporte en concours et en
affection éprouvée !

I! serait utile, maintenant, et logique, pour
compléter ce rapide tableau, de dire ce que cette
œuvre de la Troisième République, entreprise et
menée à bonne fin en moins de quarante années, a
déjà apporté de résultats décisifs, non seulement
à la France, mais à l’humanité. I] faudrait indiquer
les soins apportés, partout, à la prospérité de nos
colonies et possessions d’outre-mer : les popula-
tions de l’Algérie, s’élevant dans les vingt der-
nières années de 4 milhons à plus de 5 millions
d’âmes, avec un accroissement proportionnel de
plus d’un quart : celles de la Tunisie suivant la
        <pb n="46" />
        KXXY
même progression, qui s’étendra, sans aucun
doute, à tout l’Empire colonial français quand
les avantages de la paix « française », le déve-
loppement de l'hygiène, l’accroissement du bien-
être auront produit leur plein et entier effet. Qu’it
soit permis d’insister, à ce sujet, sur la vigilance
avec laquelle « le système français » défend, par-
tout, les races indigènes et, notamment en Afrique,
le « paysan noir ».

Par contre, il conviendrait d’évoquer le concours
sans prix apporté à la France, pendant la Grande
Guerre, par les contingents coloniaux, la fraternité
d’armes établie entre le soldat français et le soldat
indigène, et de signaler comment s’est établie et
constituée, grâce à ces dévouements assurés à la
métropole, une nation de 100 millions d'âmes
obéissant à une même pensée, parlant une même
langue, vivant de la même vie économique, poli-
tique, sociale.

Il y aurait lieu de rappeler aussi les récents
exploits de notre belle armée qui, avec le concours
d’un grand pays allié, a su pacifier définitive-
ment le Maroc, en dépit des tristes interventions
étrangères, et même françaises. Il faudrait relever,
d’après les récentes statistiques, le développe-
ment magnifique du commerce et des affaires avec
nos colonies, 6 milliards à l’importation, &amp; mil-
Hiards à l'exportation ; Alger devenu un des grands
ports du monde ; Dakar-Saint-Louis s’affirmant
comme l’étape indispensable de la navigation et de
l’aviation vers l’Amérique du Sud ; Saïgon pre-
nant un accroissement prodigieux, face au canal
de Panama. Toutes les esnérances sont dépassées.

EXPOSÉ GÉNÉRAL
        <pb n="47" />
        xxxvr L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS

Mais ces relevés demanderaient des volumes. Il
suffit que les perspectives de l’avenir soient indi-
quées comme conclusion à cette rapide revue de
l’œuvre coloniale de la Troisième République.

Cette œuvre peut être considérée, désormais,
comme l’un des grands faits de l’histoire mo-
derne. La France est restée puissance planétaire,
et voilà ce qui importe à l’avenir du monde lui-
même.

Quant au caractère de l’œuvre, quelques traits
suffiront à le préciser : prévision, mesure, per-
suasion.

La méthode employée consista, en effet, à
s’aboucher avec les puissances qu’inquiétaient le
développement de notre Empire colonial, à leur
prouver qu’il ne les menaçait en rien, à leur
faire sentir que, pour leur commerce, pour les
relations de bon voisinage, pour leurs intérêts
généraux et particuliers, pour leur dignité enfin,
le mieux était, moyennant les concessions néces-
saires, de régler les choses définitivement par la
reconnaissance des droits de la France, l’ample
matière coloniale devenant ainsi, au lieu d’un sujet
de discorde, un sujet d'accord et d’union. Tous les
pactes que je viens de rappeler ont été signés sans
conflit aigu, sans hostilité, sans haine, sans risque
grave, ajoutons presque sans dépense et comme
on cueille un fruit arrivé à maturité : les traités
coloniaux destinés à couronner l’œuvre et à la faire
entrer en quelque sorte dans les mœurs interna-
        <pb n="48" />
        EXPOSÉ GÉNÉRAL XXXVIl
tionales. ont été conçus et conclus par un consen-
tement mutuel.

Disons qu’ils furent l’œuvre, surtout, de l’union
étroite de toute l’équipe française : on faisait
front, partout, devant les rivalités extérieures.
Ministres, diplomates, administrateurs, soldats,
tous hommes de grande conviction et de parfaite
bonne foi, tous agissaient ensemble et du même
cœur pour le pays et pour l'avenir. La France
obtenait ainsi, par le mérite de ses enfants, l’ap-
plication, à son profit, de cette grande loi histo-
rique : « À chacun selon ses œuvres ! » Son expan-
sion coloniale a été reconnue, légitimée, proclamée
par ceux-là mêmes qui avaient cru devoir la com-
battre d’abord. La persuasion gagna ceux mêmes
qui ne voulaient pas être persuadés.

On a beaucoup dit et répété que cette politique
de l’expansion, pour s'imposer à l'Angleterre,
avait eu recours à je ne sais quelle contre-poli-
tique de rapprochement avec l’Allemagne. Pure lé-
gende ! Histoire fantaisiste que les faits démentent.
Jamais on n’a pu produire un document quel-
conque autorisant une telle assertion. Avec les
habitudes de polémique qui furent en usage
« quand les Français ne s’aimaient pas », si cette
preuve eût existé, soyons sûrs qu’on l’eût décou-
verte et publiée. Il n’y a pas de preuves, parce
qu’en fait il n’y eut rien que de sincère, de loyal
et de prudent, malgré tant de querelles parfois
envenimées à plaisir, l’Angleterre est restée l’amie
de la France.
Voyons les choses de haut : l’Empire colonial
francais obtint, de plein gré, l’assentiment de
        <pb n="49" />
        xxxvi1l : L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS

tous les peuples ; il fut consolidé par les traités et
par cette adhésion universelle parce qu’il était
conforme à l’équité et aux intérêts de tous qu’il
en fût ainsi. La plus loyale des diplomaties obtint
le plus loyal des assentiments.

J'espère, qu’après ces explications, on voudra
bien reconnaître que cet Empire est, à sa base,
pur de toute-compromission et de toute intrigue.
Il est français et uniquement français. Quand
l’événement de Fachoda, tant exploité par les
polémiques intérieures, se produisit, cet empire
était, fort heureusement, constitué. La conven-
tion de juin 1898 avait assis, sur des bases iné-
branlables, le puissant bloc colonial africain.

L'édifice est élevé. La tâche de la diplomatie
coloniale est-elle achevée? Je ne le crois pas. Oui,
notre empire colonial est arrivé, selon l’expression
de Vergennes, à un état « d’arrondissement sulli-
sant ». La France ne réclame rien, elle ne prétend
à aucune terre nouvelle. Elle est affranchie de
tout impérialisme en politique coloniale comme
en politique européenne. La grandeur, la variété,
les richesses de son empire lui suffisent. Le beau
livre de M. Sarraut : La Mise en valeur des co-
lonies françaises, est, à la fois, un excellent tableau
de ce qui nous est acquis et un programme
de ce qu’il convient d’y faire. Il assure, pour le
passé et pour l’avenir, cette unité de vues qui ne
peut que se préciser encore par l’active vigilance
de ses successeurs.
        <pb n="50" />
        FXPOSÉ GÉNÉRAI, xxxIx

Cela dit, je ne pense pas que la diplomatie
coloniale ait prononcé son dernier mot et qu’elle
n’ait, comme on dit, « qu’à plier bagage». La diplo-
matie eut son heure pour acquérir ; elle a, et elle
aura son heure pour conserver et pour améliorer.

Cette tâche nouvelle appartient, avant tout,
comme toujours, au gouvernement de la métro-
pole ; mais elle est aussi la mission spéciale de nos
gouverneurs généraux. Tout le monde rend jus-
lice à cette élite nouvelle, mieux armée, plus
instruite, plus expérimentée de nos grands chefs
coloniaux. Elle s’est formée au feu, on peut le
dire : car c’est en faisant carrière parmi tant de
régions diverses et de mœurs différentes qu’elle
s’est recrutée et instruite.

Avec de tels hommes, la partie la plus délicate
de la tâche diplomatique subsistante est en de
bonnes mains ; c’est celle qui consiste à s'assurer,
par une prudence, une sagesse, une sollicitude
constantes, en un mot, par la prévision, le sens de
la mesure et de la persuasion, que les contacts
restent excellents ét sympathiques, confiants de
part et d’autre, avec les populations indigènes.

Dans les pays de protectorat surtout, la diplo-
matie'coloniale est, si j'ose dire, le pain quotidien,
La droiture et la loyauté sont ses qualités domi-
nantes : on ne s’attache les peuples que par la
franchise et la justice. Diplomatie, si vous voulez,
c’est, au premier chef, l’art du gouvernement. Il
se complique, seulement, du fait que les popu-
lations qu’il s’agit de diriger vers leurs nouvelles
destinées, sont de race, de mœurs, de religions
diverses et au’il faut au’elles se sentent comprises
        <pb n="51" />
        KL

L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS
et aimées pour qu’elles se laissent guider vers un
sort meilleur, mais qui les surprend parfois.

Un autre devoir, et celui-là nettement diploma-
tique, incombe, à la fois, aux hautes administra-
tionslocales et au Gouvernement de la mère patrie :
à celui-ci et aux autres, il appartient de maintenir
chez les puissances étrangères la conviction que
le domaine colonial français ne passera pas en
d’autres mains. Nous avons, pour nous, le droit et
les traités, c’est entendu ; mais nous avons aussi la
sécurité universelle, l’intérêt de la paix : voilà
ce qu’il importe de bien saisir et de faire recon-
naître par tous.

Il suffit de le formuler comme un axiome poli-
tique : notre empire africain, notre empire indo-
chinois sont des éléments d’équilibre planétaire.
Supposez que notre Indochine, par exemple, soit
visée par telle ou telle autre puissance, ne vous
rendez-vous pas compte qu’aussitôt, une crise
terrible, une tempête d’une portée immense, s’en-
suivrait? Pensez-vous que l’Amérique, la Chine, le
Japon, l’Angleterre admettraient que l’une quel-
conque d’entre elles s’établîit sur ces côtes? Là
où est la France, sa présence est indispensable,
car elle est équitable et pacificatrice. Voilà de
ces maximes qu’une diplomatie prévoyante incul-
querait d’avance aux autres puissances, en parlant
au nom de l’équilibre, au nom de l'intérêt général
bien entendu, au nom de la paix.

D’autres devoirs découlent de celui-ci : le pre-
mier de tous, celui d’assurer de constantes et
fortes communications entre les colonies et la
mère patrie. celui d’encourager et de développer
        <pb n="52" />
        EXPOSÉ GÉNÉRAL

l'émigration nationale et l’émigration étrangère,
celui d'entraîner, de plus en plus, les populations
locales vers l'idéal qui est celui de la mère patrie,
en préparant, au large banquet des hommes,
la place qui revient à chaque peuple, et en
disposant les échelons qui les élèveront plus ou
moins lentement, mais sûrement, vers le devoir
commun : s'aimer les uns les autres. La sécurité,
la stabilité et une discipline de dévouement et de
secours mutuel deviennent les procédés efficaces
du véritable progrès colonial. Cette diplomatie
sera toujours indispensable : négocier ainsi c’est
prévoir.

XLI

Ainsi se découvre à nos yeux le devoir présent
et le devoir futur de la France, en matière colo-
niale; ainsi, par une perpétuelle vigilance, les
générations qui se succèdent se transmettront les
unes aux autres, sans cesse fortifié, l’héritage que
nous ont laissé nos pères et nos aînés : ainsi s’achè-
vera, dans une réciprocité de services, de dévoue-
ment et de sacrifice, cette nouvelle France, cette
plus grande France, disons cette France de
100 millions d’habitants qui est déjà debout sur
la planète et qui appelle tant de peuples nouveaux
à la civilisation par la confiance mutuelle et par la
liberté.
        <pb n="53" />
        <pb n="54" />
        PREMIÈRE PARTIE

LES COLONIES, PAYS DE PROTECTORAT
ET PAYS SOUS MANDAT
        <pb n="55" />
        <pb n="56" />
        CHAPITRE PREMIER
L’AFRIQUE DU NORD

| — LE PAYS
par M. Dar Praz,
président de la Compagnie générale transatlantique.

J'ai la foi la plus entière et la plus vive dans l’avenir
de notre Afrique du Nord et je n’hésite pas à dire que je
considère que c’est notre plus beau domaine colonial,
je dirai même le chef-d’œuvre colonial de la France.

Je m’en excuse auprès de ceux qui exposent l’œuvre
française dans les autres colonies, Indochine, Mada-
gascar, Antilles, etc. Je ne veux pas comparer les
richesses qu’il peut y avoir dans chacune d'elles,
certes, mais si j’affirme que l’Afrique du Nord est notre
chef-d’œuvre colonial, c’est parce que l’Afrique du Nord
est l'empire colonial le plus rapproché de la métropole
et que je considère que, surtout pour nous autres Fran-
çais qui n’aimons pas à nous éloigner, avoir en prolon-
gement de notre territoire, presque sans interruption,
un domaine colonial aussi considérable, c’est une richesse
inappréciable

Je ne sais pas si l’on se rend bien compte de ce qu’est
l’Afrique du Nord comme superficie et je m'excuse d’avoir
l’air de donner une leçon de géographie ; mais je rappelle
que l’Afrique du Nord représente deux fois le territoire
de la France, que si l’on y ajoute le Sahara, ce n’est
plus deux fois, mais cinq fois, et que si l’on y ajoute ce
        <pb n="57" />
        qu’il y a après le Sahara, qui est encore terre française,
nous arrivons à une superficie équivalente à celle de
l’Europe tout entière. [

On se rend facilement compte du rôle que peut jouer
l’Afrique du Nord, dans la vie d'un pays comme le nôtre.
Ce rôle prend différents caractères : il est militaire, éco-
nomique, financier, artistique, touristique.

Au point de vue militaire, nous savons ce que nous a
donné l’Afrique du Nord, car pendant la guerre nous
avons amené dans la métropole de nombreux soldats,
plus de 300 000, qui sont venus combattre. Pour un
pays comme le nôtre, où la natalité est malheureusement
très faible, c'est une fortune d’avoir à notre porte un
pays où la natalité est toujours croissante, un territoire
qui peut nourrir au moins trois fois plus d'habitants.

Par conséquent, au point de vue militaire, auquel nous
devons toujours songer, tout en étant partisans de la
paix, l’Afrique du Nord est un trésor que nous ne pou-
vons pas méconnaître.

C’est une grande ressource également au point de vue
de‘ la main-d’œuvre, dont nous avons grand besoin ;
nous avons, ces dernières années, introduit sur notre
territoire un nombre considérable d'étrangers de toutes
les nationalités, les uns désirables, les autres qui ne le
sont pas.

Il faut que peu à peu nous préparions les hommes de
notre Afrique du Nord et que nous les fassions venir
travailler sur cette terre qui est également la terre de
leur pays.

Au point de vue économique, l’Afrique du Nord joue
un rôle considérable dans la vie de la France.

Les relations commerciales entre toutes nos colonies
et la France représentent environ 9 milliards ; l'Algérie
seule figure pour 4 milliards ; le Maroc, que nous possé-
dons depuis peu de temps, représente plus de 900 mil-
lions, plus aug l’Indochine.

L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS
        <pb n="58" />
        L’AFRIQUE DU NORD
Nous avons donc déjà des relations commerciales qui
sont considérables et qui vont s'accentuer d’année en
année, car l’Afrique du Nord produit beaucoup et elle
peut produire davantage. Son sol est à peine mis en valeur
et son sous-sol, on peut le dire, ne l'est presque pas.

Je ne passerai pas en revue tout ce que produit l’Afrique
du Nord et je ne donnerai pas de statistiques ; mais je
rappellerai que l'Afrique du Nord produit beaucoup
de céréales. Elle était autrefois le grenier de Rome, et
Rome consommait beaucoup. Elle n'est pas encore mal-
heureusement le grenier de la France, parce qu’elle ne
produit plus actuellement comme au temps des Romains,
mais il n’y a aucune raison pour qu’elle n’y arrive pas
rapidement et qu’elle ne dépasse même cette produc-
tion d’autrefois.

L’Afrique du Nord produit du vin en grande quan-
tité, le bétail y est nombreux. Je signalerai simplement
que tous les ans, d’Algérie, nous recevons un million de
moutons vivants. L'Afrique du Nord a également des
ressources en huile, en alfa, en tabac, etc. ; mais je veux
indiquer d’un mot une production qui, depuis quelques

années, a fait des progrès considérables, une production
qui s’intensifie et qui nous procure des ressources iné-
puisables : celle des primeurs. Je ne sais pas si l'on se
rend compte de ce que sont, en quantités, les primeurs
de l’Algérie : pois, haricots, artichauts, pommes de terre,
raisins frais, etc.; je donnerai l'impression de ce que
peut être cette production en signalant que, dans la
période des raisins, chaque jour le paquebot qui quitte
le port d'Alger transporte 30 000, 40 009 ou 50 0C0 colis.
Et cette production, qui est déjà si éténdue. qui s’étend
encore, sera plus importante quand nous aurons trouvé
le moyen de faire passer les primeurs dans les pays étran-
gers et en particulier sur le territoire de l’Angleterre,
qui n’en reçoit presque pas, par suite des difficultés de
transit à travers la France et à travers la Manche. Quand
        <pb n="59" />
        L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS
les moyens d'amener rapidement ces primeurs sur le

marché anglais seront trouvés, nous aurons une source

de richesse nouvelle ; car les primeurs se vendent fort
cher et nous pouvoBñs nous restreindre dans notre pays,
puisque nous sommes dans une période de restrictions.

Une autre production importante aussi est celle des
oranges en Algérie ; moins forte en Tunisie, elle est encore
nulle au Maroc. Il y a de ce côté encore des espérances
qui, je le crois, se réaliseront rapidement.

En ce qui concerne le sous-sol, des parties de territoire
sont déjà mises en valeur et des mines sont exploitées
qui produisent du plomb, du fer, du cuivre, mais la pro-
duction incontestablement la plus importante est celle des
gisements de phosphates.

Il y a en Algérie des gisements de phosphates qui sont
exploités depuis longtemps, il y en a également en Tunisie
et les exportations de ces deux pays sont déjà considé-
rables, mais au Maroc nous avons, en phosphates, des
richesses encore plus grandes. Nous pouvons dire que les
gisements du Maroc sont les plus riches du monde, qu’ils
ont une étendue permettant de les exploiter pendant des
périodes presque infinies. Ils viennent à peine d’être mis
en exploitation. C’était, en 1921, 8 000 tonnes seulement
de phosphates que nous exportions, actuellement c’est
800 000 tonnes ; dans deux ans, si on le veut, cela peut
être 2 ou 3 millions de tonnes, car, je le répète, les gise-

ments de phosphates ont des étendues considérables, à
proximité de la mer, et nous pouvons dire que la produc-
tion n’est limitée que par les difficultés d’écoulement.

Il faut donc avoir un programme de mise en valeur
de l’Afrique du Nord auquel il faut travailler, auquel on
travaille, mais qui n’a pas encore donné tout ce que nous
pouvons en attendre. Il faut surtout et avant tout
avoir la politique qu'avaient eue nos ancêtres, les Ro-
mains, c’est-à-dire la politique de l’eau. C’est avec la
politique de l’eau, politique de longue haleine, néces-
        <pb n="60" />
        L’AFRIQUE DU NORD
sitant beaucoup de travaux, beaucoup de dépenses, que
les Romains sont arrivés à faire produire à ce sol à tra-
vers les siècles un rendement dont nous ne soupçonnons
pas l’importance.

Cette politique, il faut que nous la reprenions, dans des
conditions pourtant différentes des Romains, avec des
difficultés plus grandes, bien qu'on croie que le progrès
marche toujours et que ce qu’ont fait les ancêtres est faci-
lement réalisable pour nous.

Les Romains avaient pour eux une force que nous
n’avons pas; c’est à la fois un bien et un malheur : ils
avaient l’esclavage. Avec les esclaves ils sont arrivés à
faire des travaux que nous, avec nos méthodes scienti-
fiques, nous n’arriverons probablement jamais à refaire,
en raison de l’élévation des dépenses.

Quand on parcourt l’Afrique du Nord, de l’est à l’ouest,
on retrouve partout des vestiges de celte œuvre considé-
rable : ce sont des aqueducs, ce sont des réservoirs, ce sont
des canalisations. Pour vous donner une idée de ce
qu’étaient ces travaux, je vous citerai l’aqueduc de Cirta
(Constantine) qui avait 32 kilomètres de long, l'aqueduc
de Carthage qui avait 130 kilomètres de long. Ces travaux
permettaient d’alimenter des régions entières avec cette
eau qui est bienfaitrice dans un pays dont le soleil est
vivifiant, mais toujours brûlant.

Il y a deux ans à peine on a créé les grands barrages de
l’oued Fodda, qui forment un lac artificiel de 16 hectares
de superficie, alimenté à raison de 4 000 litres à la seconde.
C’est un beau commencement. Il faut faire mieux encore.

Et quand on descend après l’Atlas, et que l’on entre
dans les régions du désert, dans ces régions où tout pous-
serait, bien qu’il n’y ait que du sable et du soleil, s’il y
avait de l’eau, on comprend la nécessité d’une politique
de l’eau, qu’il faut suivre et dont on obtiendra des résul-
tats, avec de très grandes surprises, sans doute ; car le
désert est mvstérieux. le désert a des secrets que nous
        <pb n="61" />
        L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS
ne connaissons pas, que nous pouvons essayer de sonder,
que nous arriverons peut-être à découvrir si nous y met-
tons tout le soin désirable.

Je vous donnerai un exemple de ce que l’on peut obte-
nir. Il y a à côté de Biskra, tout près de Biskra, une oasis
très étendue, l’oasis de M'rayer, qui formait il y a quelques
années une véritable forêt de palmiers. Tout d’un coup
l’eau a manqué, les palmiers ont dépéri et on voyait dis-
paraître ‘cette belle oasis. On avait creusé, on n'avait pas
trouvé d’eau. On allait abandonner la partie quand on
a pensé que peut-être l’effort fait n’était pas suffisant.
On est allé jusqu’à une profondeur, jamais atteinte aupa-
ravant dans les oasis, de 160 mètres, et on a trouvé une
nappe d’eau jaillissante qui a redonné toute la vie à la
palmeraie, qui est redevenue non seulement aussi belle,
mais même beaucoup plus prospère. C’est avec cette poli-
tique qu’on arrivera, dans toutes ces régions désertiques,
à donner la vie, c’est-à-dire la production et la richesse.

Il faut donc — c'est un devoir pour tous — connaître
l’Afrique du Nord. Autrefois, je disais : il faut que tout
bon Français connaisse l’Afrique du Nord. Je le répète
maintenant. Il est un peu honteux que dans une vie on
ne trouve pas les quelques semaines nécessaires pour
aller à vingt-sept heures de la France, voir ce que nous
possédons en beautés naturelles, en beautés antiques, en
beautés modernes, en beautés indigènes. Il faut y aller
aussi au moment où un sentiment de tristesse nous do-
mine, qui s’explique par la période que nous traversons,
par les difficultés que nous voyons surgir devant nous :
quand vous serez en Afrique du Nord, ce sentiment de
tristesse se dissipera parce que vous comprendrez tout de
suite que grâce à ces colonies, avec un peu de travail et
d’énergie, nous arriverons à surmonter toutes les difficultés.
        <pb n="62" />
        Il faut également que nous travaillions à amener les
étrangers. Je ne dirai pas que c’est seulement pour leur
faire laisser sur notre territoire beaucoup de livres et beau-
coup de dollars, — ce qui, d’ailleurs, serait bien légitime,
car nous en avons besoin : il y en a qui en ont trop, et en
vertu de la loi des vases communicants, il faut que les
pays qui ont beaucoup d’or en fassent pénétrer une partie
dans ceux qui n’en ont pas assez. Mais surtout tous les
étrangers qui sont déjà allés en Afrique du Nord modi-
fient rapidement leur opinion sur notre pays, qu'ils ne
connaissent malheureusement pas très bien. Les Améri-
cains, en particulier, n’aiment pas beaucoup les vieux
pays, la France, l’Angleterre et toutes les autres na-
tions d’Europe ; ils ne croient pas à leur avenir.

Il est certain que la France est un vieux pays ; il est
certain que sa force de production est limitée ; il est cer-
tain que malgré tous les efforts que nous ferons pour in-
tensifier la culture de notre sol nous n’arriverons pas à des
rendements surnaturels et dépassant de beaucoup’ ceux
que nous avons obtenus; mais quand les Américains
voient que. à notre porte, nous avons des étendues deux
fois plus grandes que la France et que nous avons des
terres qui sont à peine cultivées, que nous avons un champ
d’action et d'activité illimités, immédiatement leur men-
talité se modifie et ils comprennent que notre pays a
encore de grandes ressources et un avenir, que notre pays
a une vitalité à laquelle ils ne croient pas toujours quand
ils restent sur le vieux sol de la métropole.

Du reste, que ce soit des Français, que ce soit des étran-
gers qui viennent en Afrique du Nord, ils peuvent y venir
à des titres différents, les uns pour y faire des études,
d’autres pour se rendre compte des beautés de ces pays.
C’est un voyage que l’on peut sans hésiter recommander
à tous, car on y trouve à peu près tout ce que l’on peut
désirer dans un voyage de tourisme ou d’études.

L'Afrique du Nord vous livre d’abord ses beautés natu-

L’AFRIQUE DU NORD
        <pb n="63" />
        lu

L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS
relles qui sont ses sites, ses corniches, ses montagnes, dont
quelques-unes sont plus hautes que les plus hautes Pyré-
nées ; elle livre également à votre admiration les villes,
que ce soit les villes romaines, que ce soit les villes
modernes, que ce soit les villes indigènes. Les ‘villes
romaines sont, je le crois, les plus belles qui existent
encore ; il y a, comme le disait M. Jérôme Tharaud, des
richesses de ruines romaines en Algérie et en Tunisie qui
font l’admiration de tous ceux qui les connaissent et que
nous ne mettons pas suffisamment en valeur. Ces villes
romaines s'étendent, je ne dirai pas depuis Volubilis, qui
n’a pas un grand intérêt, mais depuis Oran jusqu’au Sud
tunisien. Nous avons des villes entières, telles que Timgad
et une autre que l’on ne connaît pas et qui est une mer-
veille : Djemila. Il y a Dougga, il y a El Djem, que citait
aussi M. Jérôme Tharaud, cet admirable cirque incompa-
rablement plus beau que le Colisée, dont tout le monde
parle et qui n’est rien à côté d’El Djem, situé dans un
paysage de soleil, sous un ciel bleu avec ses pierres dorées,
qui font l’admiration de tous ceux qui les ont vues.

Il faut qu’on connaisse ces ruines romaines, il faut
qu’on vienne les voir, il faut surtout que les pouvoirs
publics les mettent en valeur, car il y en a qui sont encore
sous le sable, pour lesquelles on n’a pas fait un effort,
pour lesquelles on n’a pas donné un seul coup de pioche.

Il y a également les villes modernes, dont nous pouvons
être fiers, qu’il s’agisse d’Alger la Blanche qui s’étend
sur une étendue considérable, composée de bâtiments
qui sont aussi beaux que les plus beaux bâtiment
de nos villes de France et qui ont été édifiés en une période
de temps extrêmement courte. Ils constituent dans l’his-
toire de notre pays une œuvre dont nous pouvons être
fiers.
Il y a des villes nées d’hier comme Rabat, comme Casa-
blanca. Naguère, Casablanca n’existait pas et actuelle-
ment c’est une ville considérable qui s’étend sur un grand
        <pb n="64" />
        L’AFRIQUE DU NORD

La
territoire, avec de belles maisons, de grands édifices, des
avenues et des tramways en tous sens.

Il y a des villes indigènes qui sont parmi les plus belles :
à Fez, on pénètre dans une ville où rien n’a changé depuis
de nombreux siècles ; on y retrouve les mêmes habita-
tions, les mêmes habitants, le même langage, on a une
belle vision de l’Orient. Je cite Fez ; je pourrais en citer
bien d’autres : Meknès, Marrakech. Taza, en Tunisie
Kairouan.

Et ce qu’il y a à montrer pour donner la grande impres-
sion que l’on a chaque fois qu’on a traversé l’Atlas, c’est
le désert, le Sahara. Le spectacle est poignant quand on
entre dans le royaume du soleil où il n’y a rien et pour-
tant où il y a tout, bien qu’il n’y ait que de la beauté
faite de la lumière et du sable : il y a, dans ce Sahara, la
grande force créatrice du soleil.

Il y a aussi, dans ce Sahara, un grand attrait : le mi-
rage. Le mirage, c’est l’espérance, c’est ce qui nous fait
vivre, c’est ce qui nous soutient. Le mirage vous l’avez
partout; vous voyez à l'horizon de beaux palais, de
beaux palmiers, de beaux lacs, de belles mers ; tout cela
c’est du domaine, non pas du rêve, mais d’une demi-
réalité qui est charmante. C’est le mirage. Et quand on
a vu le mirage on veut le revoir, parce qu’il fait oublier
toutes les duretés, toutes les tristesses de l’heure actuelle.

Chaque Français doit avoir la plus grande foi dans
l'avenir de l’Afrique du Nord qui assure le crédit de la
France, et doit voir de l’autre côté de la Méditerranée
notre admirable domaine colonial, qui est une de nos
vloires et dont nous avons le droit d’être fiers.
        <pb n="65" />
        2 — LE PEUPLEMENT EUROPÉEN
par M. Pierre MILLE

Par un contraste et utië contradiction qui méritent
qu’on les signale, l’Afrique du Sud anglaise où vit une
population d’un million d'habitants européens environ,
et des noirs de race bantoue dont le nombre ne suffit
pas aux exigences de la main-d’œuvre — si bien qu’elle
a dû faire appel à l'immigration hindoue — attire les
regards du monde entier. Il est beaucoup plus souvent
question d’elle, dans nos propres journaux, que de nos
propres colonies.

À l’autre bout du continent africain, tout près de l’Eu-
rope — Alger n’est qu’à treize heures de Marseille, Tunis
à trente-six heures, le Maroc, géographiquement du
moins, est encore plus rapproché — sur une côte de
2 440 kilomètre possédant un hinterland utile de 400 kilo-
mètres en moyenne vivent également un million d’Euro-
péens, 800 000 en Algérie, 175 000 en Tunisie, 75000 au
Maroc et 10 millions d’habitants de race arabe ou
berbère, à la peau blanche ou à peine cuivrée, aptes à
fournir la main-d’œuvre désirée à tel point qu’ils émigrent
jusque dans les campagnes et les usines de la métropole
française.
Il est vrai que l’Afrique du Sud possède des mines d’or
et de diamants, ce qui suscite une sorte de romantisme
économique, justifié d’ailleurs ; toutefois la durée d’explo1-
tation de ces mines n’est pas illimitée. D'autre part, du
fond de la Tunisie à l’intérieur du Maroc, s'étendent de
facon brusque, continue. les gisements de phosphates les
        <pb n="66" />
        43
plus riches du monde, pouvant suffire aux besoins actuels
de l’agriculture, sur la planète, pendant deux mille ans.
Ajoutez-y des masses de minerai de fer — hématite ana-
logue à celle des gisements de Suède — énormes : 100 mil-
lions de tonnes au bas mot — des mines de plomb, de zinc
et de cuivre. La valeur de la seule mine de fer de l'Ouenza
était évaluée, alors que le franc, en 1914, gardait sa
valeur or, à 2 milliards de francs. Le plus curieux est que
ces mines de fer ne sont qu’à peine exploitées, la France
métropolitaine possédant sur son propre sol de quoi
répondre aux exigences de son industrie et de celle de
l’Allemagne. L'exploitation du cuivre, du zinc, du plomb,
du manganèse, débute à peine.

Et, enfin, il y a les progrès extraordinaires de l’agricul-
ture en Algérie et en Tunisie dans ces dernières années.
L’Afrique du Sud ne se suffit pas à elle-même. I lui faut
faire venir des bœufs et du riz de Madagascar, des légumes,
des fruits de la Réunion et de Maurice. Non seulement
l’Afrique du Nord subsiste sur son propre fond, mais elle
exporte. Elle exporte en quantités de plusen plus consi-
dérables. À tel point que, dans la plupart des rapports des
agents diplomatiques étrangers — anglais, allemands, tché-
coslovaques, serbes — à leurs gouvernements, on trouve
cet avertissement : « Le développement économique de
l’Afrique du Nord est tel qu’il sera très probablement le
grand fait nouveau dans l’histoire du vingtième siècle… »

Il est en tous cas légitime d’espérer que, d'ici à une
quinzaine d’années, la production de l'Afrique du Nord
en céréales se sera accrue de telle sorte que la France
n’aura plus besoin d'importer des blés étrangers.

Mais un autre phénomène encore est digne d'attirer
l’attention : certains aspects du développement de
l’Afrique du Nord, ainsi que de la psychologie sociale des
Européens qui s’y sont transplantés, évoquent en cer-
tains points le souvenir de ce qui s'est passé pour le
peuplement des grandes colonies anglo-gaxonnes.

L’AFRIQUE DU NORD
        <pb n="67" />
        L'EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS

On peut faire partir la colonisation.des États-Unis de
1606, date à laquelle le roi d’Angleterre Jacques Ier
octroya les chartes qui permirent la constitution des
États de Virginie et de Nouvelle-Angleterre. Toutefois
il y avait déjà un certain nombre d’Anglo-Saxons et
de Hollandais, hardis pionniers, sur les côtes.

En 1790 — 184 ans plus tard — les États comptaient
4 millions d’Européens.

En 1830, la population européenne de l’Afrique du
Nord peut se chiffrer à zéro. En 1926 — après 96 ans seu-
lement — elle contient un million d’Européens établis à
demeure. Si la cadence de peuplement est la même, il ne
serait pas trop aventuré de croire que, en 2026, dans un
siècle, cette région comptera une population occidentale
approchant aux trois quarts, sinon à la totalité de la popu-
lation blanche résidant aux États-Unis en 1790. Cette
population augmente, en effet : 19 par immigration ;
29 par les naissances, la natalité des familles françaises
redevenant assez forte sur ce sol neuf, et celle des Ita-
liens et des Espagnols restant au maximum. Au Canada,
la population de race française double en 30 ans, mais
l’injonction religieuse y est pour quelque chose. Doublons
ce temps pour l’Afrique du Nord, où le catholicisme —
et n’importe quelle autre confession chrétienne — ont
peut-être moins d’influence : dans 60 ans, rien que par
l’effet des naissances, elle comptera un million d’Euro-
péens en plus, auxquels il est'possible qu’il faille ajouter
des immigrés de plus en plus nombreux venant non plus
seulement d’Espagne et d’Italie, mais de l’Europe cen-
trale : Tchécoslovaquie, Pologne, Yougoslavie, Hongrie.

Cela rappelle assez ce qui s’est passé pour le peuple-
ment de l'Amérique du Nord. Il y a toutefois une diffé-
rence : aux États-Unis. à un fond anplo-saxon sont
        <pb n="68" />
        L’AFRIQUE DU NORD 15
venus se mêler des apports surtout nordiques, Allemands
et Scandinaves. Il en a été ainsi, du moins, jusque vers
la fin du dix-neuvième siècle. En Afrique du Nord, à un
fond d’origine française sont venus se mêler des apports
surtout méridionaux. Pour l’Algérie, la Tunisie, le Maroc,
on peut compter aujourd’hui 700 000 Français et 300 000
Espagnols et Italiens, les Espagnols dominant dans la
province d'Oran, les Italiens en Tunisie. Mais la fusion
de ces éléments ethniques se fait aussi rapidement
qu’aux États-Unis, et pour les mêmes causes, surtout
quand il s’agit des Espagnols. Elle résulte de l’attraction
d’une civilisation supérieure — ce qui veut dire seule-
ment, dans mon esprit, que les colons riches, influents,
demeurent les colons de langue française, et que l’immi-
grant étranger se modèle sur eux — et de la francisation
par la langue, le français étant, comme l'anglais aux
États-Unis, la langue générale indispensable, la langue
« truchement ». Enfin il y a, toujours comme aux États-
Unis, l’influence des écoles.

Ceci est vrai surtout pour les Espagnols, et aussi pour
les Italiens d’Algérie. D'ailleurs, dans cette « colonie »
— qui n’est pas une colonie, mais constitue trois dépar-
tements français, votant au suffrage universel — on sait
que la loi française impose la qualité de Français aux
étrangers nés sur le sol algérien, à moins que, à leur
majorité, ils ne déclarent vouloir conserver la leur propre.

Il n’en est pas tout à fait de même en Tunisie, pour
deux causes : d’abord les Italiens y sont en plus grand
nombre que les Français — 85 000 contre 72 000 — en-
suite une convention de 1896 permet aux Italiens de
garder indéfiniment leur nationalité. Mais l’immigra-
tion italienne diminue, et le nombre des Français aug-
mente. On calcule que, en 1926, le nombre des Français
égale celui des Italiens. De plus une quantité assez no-
table d’Italiens se font naturaliser, malgré les efforts de
l’Italie… 5 000 dans les trois dernières années. Enfin. au
        <pb n="69" />
        16 L'EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS

bout de peu de temps, tous ces Italiens se mettent à
parler français. Beaucoup viennent de Sicile, et préfèrent
le régime français au régime italien.

Il faut ajouter à cela que, dans un siècle, la masse
indigène — aujourd’hui plus de 5 millions d’hommes
en Algérie, 4 millions au Maroc, 2 millions en Tunisie —
aura sans doute atteint 20 millions. Et, en Algérie et en
Tunisie, sinon au Maroc, ils auront évolué dans le sens
de la civilisation occidentale, dans une mesure limitée.
mais intéressante.

Pour la plus grande part ce ne sont pas des Arabes.
comme on le croit généralement, mais des Berbères.
Cette race berbère a occupé, aux époques antéhistoriques,
non seulement l’Afrique du Nord, mais une partie de
l’Espagne, où elle a laissé de nombreux descendants.
Elle se rapproche davantage de la nôtre que l’arabe.
Toutefois elle est musulmane, et la foi oppose à une
totale assimilation un obstacle pour longtemps infran-
chissable. Peut-être ne faut-il pas s’en plaindre : nul
mélange, nul métissage n’est possible : il est infiniment
rare que des croisements entre la population indigène
et la population européenne aient lieu. Par surcroît le
standard of life d’un indigène islamisé reste inférieur à
celui de l’Européen, d’où il résulte que le colon est tou-
jours assuré de trouver la main-d'œuvre à bon marché :
avant la guerre, la journée de travail était payée de 2 à
3 francs or, et les salaires ne se sont accrus depuis qu’en
proportion de la baisse de la devise. Enfin, il est difficile
à l’Arabo-Berbère de réclamer des droits politiques
identiques à ceux des Européens : pour les obtenir, 1l
faudrait qu’il renonçât à la loi coranique pour adopt
la loi française, à quoi il ne peut se décider. Il ny a donc
pas grand risque, en Afrique du Nord, d’un mouvement
général des indigènes pour atteindre la libération par
l’égalité des droits politiques avec les Français ou francisés.

Mais d’autre part ces indigènes se transforment. Il
        <pb n="70" />
        L’AFRIQUE DU NORD

ty
existe, en géologie, un phénomène appelé « métamor-
phisme » : quand une masse de calcaire ou d'argile est
traversée par un jet de minéraux cristallins portés à
une haute température et qu’elle est en même temps
comprimée de toutes parts, elle change d’aspect, de den-
sité, de qualité. Elle devient du marbre ou du schiste,
elle se métamorphise. De même, au contact de la race
européenne, et, pour ainsi dire, surchauffée par elle,
l’Arabo-Berbère ne change pas dans son essence. Il
demeure Arabe, Berbère et musulman, de même que
le marbre, en somme, reste toujours du calcaire. Cepen-
dant cet indigène n’est plus ce qu’il était. Il ne pourrait
plus supporter de vivre autrement qu’il s’est accoutumé
à vivre sous l’influence de la race qui l’entoure, le presse,
le dirige. Il est « métamorphisé. » Il ne redeviendra
jamais ce qu’il était.

Mais l’Européen est aussi métamorphisé. Il se méta-
morphise par la pratique habituelle du commandement,
et par les possibilités que lui offrent un sol neuf. Le Fran-
çais, l’Italien, l’Espagnol ne sont dans leur pays d’ori-
gine, ni autoritaires ni entreprenants. Ils le deviennent
en Afrique du Nord. « Nous sommes, fait dire à un colon
algérien le romancier Robert Randau, des laboureurs-
soldats, des laboureurs-aventuriers. Fatalement, nous
devenons les seigneurs de la terre. » Cet esprit d’entre-
prise se rapproche assez de l'esprit américain. Et, même
dans la politique, il commence à réagir jusque sur la
métropole : Étienne, Viviani, Thompson nous vinrent
d’Algériens ; ils ont montré, dans la vie politique, une
hardiesse et un réalisme, tout à la fois, qui a paru neuf
au Français de France.

Le commerce général de l’Afrique du Nord s’est
chiffré en 1925 par 8 milliards 770 millions de francs,
dont près de 80 pour 100 avec la France. Sa production
        <pb n="71" />
        L’'EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS

en céréales atteint 25 millions de quintaux environ.
Celle des phosphates a dépassé 4 millions de tonnes, celle
des vins 8 millions d’hectolitres, celle de l’alfa, destiné à
la fabrication du papier de luxe, 1 400 000 quintaux,
dirigés presque entièrement sur l'Angleterre, de même
que 1 500 000 quintaux d'orges et avoines employés à
la distillation du whisky et à la fabricatioñ de la bière.
Les blés, au contraire, sont exportés, sauf la partie
absorbée par la consommation locale, presque unique-
ment sur la France. La’ valeur des vins et alcools, que
celle-ci reçoit d'Algérie et de Tunisie, atteint 700 millions
de francs. Le commerce total de l’Afrique du Nord a
atteint en 1927 le chiffre remarquable de treize milliards
et demi de francs.

Il est nécessaire de faire une remarque sur la produc-
tion du blé en Afrique du Nord. La moyenne du rende-
ment à l’hectare apparaît faible : un peu moins de 8 quin-
taux. Mais c’est que la culture des céréales est encore en
grande’ partie entre les mains de l’indigène. Il n’y a
que peu de temps que les Européens l'ont entreprise à
leur tour, réalisant alors ‘des rendements qui atteignent
20 et même 30 quintaux à l’hectare, grâce d'abord à
l’emploi de semences sélectionnées, ensuite à l’applica-
tion généralisée du dry-farming sur les hauts plateaux
d'Algérie et dans le nord de la Tunisie. Il y a là de vastes
étendues de torres très riches, en jachère depuis deux
mille ans, et contenant jusqu’à 2,5 pour 100 d'acide
phosphorique. Actuellement, tandis que les plantations
de vignobles ne s'étendent plus guère, tout l’effort
des colons se porte dans la culture des céréales, et les
résultats sont tels qu’on s’attend, ainsi que je l’ai dit,
que l’Algérie et la Tunisie fournissent bientôt la France
des quantités dont elle a besoin.

De plus la Tunisie, avec ses 1 700 000 pieds d’oliviers,
est à cette heure une des plus grandes exportatrices
d’huile d’olive du bassin de la Méditerranée.

18
        <pb n="72" />
        L'AFRIQUE DU NORD

-n
- w

Mais voici une ‘question qui se pose, et j'avoue que je
n’oserais la résoudre. Le peuplement de l’Afrique du Nord,
au vingtième siècle et au vingt et unième, suivra-t-il la
même cadence que celui des Étate-Unis au dix-huitième
et au dix-neuvième siècle?

Il est malheureusement nécessaire de garder en vue
un fait nouveau, qui n’est que trop manifeste dans plu-
sieurs colonies, soit françaises, soit étrangères : une certaine
sorte de malthusianisme, en ce qui concerne l’immigra-
tion.

Ni en Australie ni en Nouvelle-Zélande, depuis cin-
quante ans, la population européenne ne s’est sensible-
ment accrue. Le taux de la natalité y est aussi modéré
qu’en France, et l’Australie, tout particulièrement, se
refuse à favoriser l'immigration. On ne parle pas seulement
ici de l’immigration asiatique, que ce dominion peut avoir
quelque motif de redouter, mais de l'immigration euro-
péenne. Ayant à leur disposition tout un continent, les
Australiens de souche anglo-saxonne qui s’y sont ins-
tallés entendent le garder pour eux. Pourquoi admet-
traient-ils des concurrents? Leur prospérité individuelle
est faite, justement, de ce qu’ils s’y trouvent au large, y
ont les coudées franches.

Pour des raisons ethniques les Européens d’origine
anglo-hollandaise, qui détiennent la majorité des suf-
frages en Afrique du Sud, ne verraient qu’avec répugnance
pénétrer parmi eux un plus grand nombre d’Anglo-Saxons.
Ils estiment qu'il y en a déjà assez. Ils préfèrent rester
entre eux.
Or, on peut signaler un phénomène analogue en Algérie.
Cela se discerne à maints symptômes. Le gouvernement
algérien accorde de moins en moins de concessions de
terres à des Français de la métropole. Il tend à les réserver
        <pb n="73" />
        20 L'EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS .
à des Algériens. Et il faut dire que cette attitude est
justifiée dans une large mesure. L'Algérie est un pays de
petite colonisation. Les exploitations n’y ont qu’une faible
étendue. On est parvenu à un moment où elles ne suffisent
plus, morcelées, à des familles nombreuses. Les Algériens
demandent à être servis d’abord : et cela est tout naturel.
Il faut ajouter que, préparés héréditairement à la tâche, ils
s'entendent mieux à la mise en valeur du sol que les
immigrants. Mais par conséquent — c’est cela qui,
dans une certaine mesure, est inquiétant pour l'avenir
démographique, ils préfèrent peut-être voir arriver chez
eux des Espagnols et des Italiens plutôt que des Français.
Ces étrangers, ordinairement pauvres, n’apportent que
leurs bras. C’est de la main-d’œuvre, on en a besoin.
Le Français qui achète la terre est accueilli avec moins de
satisfaction.

Par bonheur, aux deux extrémités de l’Afrique du
Nord française, la Tunisie et le Maroc ne se trouvent
pas dans la même situation. Au Maroc la colonisation
est encore, à part d’heureuses exceptions, et comme
cela est fatal au début, surtout « urbaine », donc com-
merciale, plus qu’agricole. La Tunisie est jusqu’à présent
un pays de grande colonisation, de domaines allant de
plusieurs centaines à plusieurs milliers d'hectares. Mais
pour faire équilibre à l'immigration italienne, elle se
soucie de plus en plus de penser à la phase, sinon de la
petite, du moins de la moyenne colonisation. De là vient
que, en Tunisie comme au Maroc, l’'immigrant français
demeure le bienvenu. -

Certes, c’est encore ici le descendant de colons algériens
connaissant les conditions de culture, parlant suffisam-
ment arabe, sachant la meilleure manière de tirer parti
de la main-d’œuvre indigène, qui aura le plus de chances
de succès. Les Algériens du département de Constan-
tine s’étendent vers la Tunisie, ceux du département
d’Oran vers le Maroc. Mais on ne refuse personne, on
        <pb n="74" />
        L’AFRIQUE DU NORD 21
admet tout le monde — sauf au Maroc, en temps de crise
Économique où le gouvernement se voit obligé de serrer
les freins, et où il reste quelque chose par ailleurs, sous
l’empire d’exigences pressantes de politique indigène, des
conceptions du « royaume arabe » dont Napoléon III
avait eu l’idée pour l’Algérie.

On peut donc espérer que le peuplement européen de
l’Afrique du Nord continuera, non seulement par le jeu
de la natalité, mais par immigration, et désormais sur-
tout par ses deux bouts, jusqu’à ce que, à un des bouts,
la densité de la population occidentale ait rejoint celle
de l’Algérie. Mais après?

Après, il se peut que l’accroissement de cette popula-
tion européenne n’aille pas si vite qu’aux États-Unis il y
a deux siècles. Les époques sont différentes. Les exigences
du colon français ont changé, l’immigrant s'adapte moins
aisément à une vie pénible. Et dans quelle proportion
l'accroissement de la population indigène, dont il faut
se féliciter, ne limitera-t-1l pas les possibilités de l’exploi-
tation du sol par les Européens?

Il faut tenir compte de tout cela. Mais aussi lutter
contre tout cela. Par une politique de moyenne, sinon de
petite colonisation, au Maroc et en Tunisie, politique
prudente, mais continue. Et aussi par une politique de
grands travaux publics, irrigations et chemins de fer.
Car ces grands travaux publics ne font pas seulement
qu’étendre la surface des terres exploitables. Elles font
venir « du monde », ouvriers et techniciens. Et, parmi
ceux-ci, il en est toujours une partie qui se fixe.
        <pb n="75" />
        <pb n="76" />
        CHAPITRE II
L’AFRIQUE OCCIDENTALE FRANÇAISE
par M. Albert LEsrun,
ancien ministre des Colontes.

L’Afrique occidentale, grande comme huit fois la métro-
pole, étend ses immensités depuis les arrières de la magni-
fique devanture méditerranéenne que constituent le
Maroc, l’Algérie et la Tunisie jusqu’au golfe du Bénin,
depuis l’Atlantique jusqu’au Tchad.

Je ne vais pas pouvoir évoquer lea souvenirs d’histoire
qui viennent nécessairement à l’esprit quand on pose
son regard sur cette partie de la carte du monde, rappeler
les grands noms de soldats, d’explorateurs et d’adminis-
trateurs qui la jalonnent depuis l’époque lointaine où
Faidherbe engageait la lutte avec El Hadj Omar et
dont plusieurs vivent au milieu de nous, entourés de notre
respect toujours reconnaissant.

Je ne pourrai pas davantage m'’attarder paresseuse-
ment devant les originalités, les contrastes, les beautés
d'un tel pays, visiter ses villes et ses villages, où, à côté
des paillotes et des cases indigènes, se dressent, toujours
plus serrées, les villas et les constructions européennes ;
courir le long de ses fleuves, tantôt resserrés entre leurs
rives abruptes et tantôt épandus en de larges nappes fécon-
dantes ; rêver sous ses hautes forêts dans le charme trou-
blant de leurs profondeurs parfois encore impénétrées,
errer dans les immensités désertiques qui le limitent à
ses confins septentrionaux.
        <pb n="77" />
        ‘A

L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS
Je me propose seulement, arrêtant mon attention
sur deux matières principales, de tenter de fixer à
travers elles l’état ‘présent de notre A. O. F., je veux
parler de la situation générale et financière d’une part,
et, d’autre part, de l’effort de production en cours de
réalisation.
Je m'excuse par avance de faire appel aux chiffres,
mais je tiens que c’est encore la manière la plus simple,
la plus claire de bien traduire les réalités.

Il en va des colonies comme des métropoles. Celles
qui ont su se donner des finances à l’aise, bien adaptées
aux formes de la production, connaissent une vie aisée,
facile. Elles peuvent regarder l’avenir avec confiance et
travailler en sécurité.

Où en sommes-nous à cet égard en A. O. F.? L’orga-
nisme budgétaire assez complexe comporte, vous le
savez, un budget général pour l’ensemble des colonies
du groupe, des budgets locaux pour chacune d’elles, des
budgets annexes pour certaines exploitations indus-
trielles.

Les recettes ordinaires du budget général sont formées,
pour 95 pour 100, des droits perçus à l’entrée et à la
sortie des marchandises (augmentés des taxes accessoires
de douane et des droits de consommation). Les droits
sont, soit ad valorem et par conséquent à même de
suivre les variations de prix des choses, soit spécifiques, et
alors sont affectés d’un coefficient qui, jusqu’à une date
récente, ne pouvait être supérieur à 3, et qui vient
d’être porté à 4 ou 6 suivant les matières.

L'ensemble des recettes effectuées par le services
a atteint en 1924.....0505000000000
Bu 1005. couvesanraunr
En 1926.11.1011 0000010 sa aa 00e 000000

+ + + #6 © 6 € à

des Douanes
103 millions,
133 —
190 _—
        <pb n="78" />
        L'AFRIQUE OCCIDENTALE FRANÇAISE 25
Ces chiffres, rapprochés des moyennes par période quin-
quennale antérieure, disent les progrès accomplis.
Moyenne de la période
1899-1908...
1904-1908...

1909-1913.

1914-1918 (guerre)..........
1919-1923...

1924...

1925, 20000007

1996.

1 0. se

francs
11 000 000
15 000 000
22 500 000
18 000 000
53 500 000
103 000 000
133 000 000
190 000 000

En francs-or. et pour tenir compte de la dépréciation
de la monnaie, on aurait la progression suivante
11 000 000
15 000 000
22 500 000
13 000 000
22 000 000
27 000 000
32 500 000
44 000 000

Tableau montrant qu’en vingt-cinq ans et malgré les
perturbations de la guerre, les recettes douanières de
l'A. O. F. ont vu leur rendement quadrupler.

Est-ce à dire que ces chiffres correspondent à une charge
trop lourde pour le commerce? Il n’en est rien. Quand
on compare, en effet, leur rapport avec la valeur même
des produits importés et exportés en À. O. F. et dans les
colonies de l’Ouest-Africain anglais, on obtient les rap-
prochements suivants :

Importations
Spiritueux... ….

Tissus et vêtements......,...
Tabacs..........0&gt;000000000s
Sucres........000s0cu eve 0 0000
Movenne...….....…0+.au0 vo00000

francaises
128 %
5,5
27,6
14,6 »
11,4 »

anglaises
266 a
14,5 »
88,4 »
16,3 »
4199 »
        <pb n="79" />
        2

L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS
Importations - françaises

2,7 9e

1,8

Arachides.......
Amandes de palme..…..…..…..……...
Huile de palme...
P0iGeue à uvirsanisiassis nes
Moyenne... 111 Lu

9.

anglaises
2,3
4,6 »
EE? x»
4
Cette différence importante dans la taxation s’explique
d’ailleurs en partie par ce fait que nos voisins demandent
aux droits de douane l’essentiel de leurs ressources bud-
gétaires, tandis que chez nous, comme nous le verrons,
les budgets locaux s’alimentent surtout aux impôts
directs.

À l’aide de ces ressources, le budget général pourvoit à
diverses dépenses : a) aux dettes exigibles, comprenant le
service des emprunts (amort. et int.) souscrits par la
colonie, ainsi que les contributions diverses fixées par
les lois de finances et notamment la contribution aux
dépenses militaires (7 500 000 francs en 1926); b) les

frais d'administration générale (23,5 pour 100); c) les
dépenses d'intérêt économique (24 pour 100) ; d) enfin, les
dépenses d'intérêt social.

En fait quels ont été les résultats définitifs? Avant
guerre les budgets se soldaient par des excédents de
2 à 4 millions. Pendant les hostilités il y a eu quelques
déficits, et depuis la guerre on est revenu à des excédents
successifs de 12 millions en 1919, 20 millions en 1920,
4 millions en 1921, 10 millions en 1922, 18 millions en 1923,
43 millions en 1924, 59 millions en 1925 et 66 millions en
1926, résultats merveilleux qui sont dus, d’une part, au
développement du mouvement commercial et, d’autre
part, à la prudence extrême avec laquelle ces budgets
ont été établis.

La Caisse de réserve, qui reçoit chaque année les excé-
dents budgétaires, présente, elle aussi, tout naturelle-
ment, une situation prospère. Avant et pendant la guerre,
elle oscillait autour de 4 ou 5 millions ; depuis, elle eat
        <pb n="80" />
        L'AFRIQUE OCCIDENTALE FRANÇAISE 27
montée par étapes à 87 millions où elle se trouvait au
fe juillet 1927, en situation par conséquent de pourvoir
à toutes aventures.

Les budgets locaux, chargés de satisfaire aux dépenses
spéciales des colonies du groupe, sont alimentées par
divers impôts directs : impôt de capitation, patentes et
licences, contribution foncière sur la propriété bâtie, etc.
Ces taxes ont été réglées, les années dernières, de ma-
nière à pourvoir aux dépenses, et ces budgets marquent
une certaine aisance comme le budget général. Ils s'élèvent
globalement à environ 170 millions avec un excédent
annuel de 20 millions.

Les caisses de réserve des diverses colonies du groupe
sont, elles aussi, en bonne situation. Au 125 juillet 1927,
elles disposaient d’un solde créditeur total de 93 millions.

En résumé, le total des projets des divers budgets de
1927 s’est élevé au chiffre de 517 millions, en augmenta-
tion de 45 millions sur ceux de 1926. Déduction faite
des ressources extraordinaires, des subventions de budget
à budget. etc, le montant des impôts et taxes de toute
nature des divers budgets s’élève à 400 millions environ.
Augmentation importante, et cependant augmentation
prudente, puisqu’elle ressort, d’une part, de l'application
de la règle qui fait état de la moyenne des trois derniers
exercices connus, augmentée de la progression ou dimi-
nuée de la régression constatée pendant la même
période, et qu’elle s'appuie, d’autre part, sur des relè-
vements du taux des impôts et taxes, décidés pour tenir
compte de la dévalorisation du franc et de l’accroisse-
ment de l’activité économique du pays.

Une pareille situation budgétaire, tout à fait remar-
quable, il faut en convenir, au moment où tant de pays
souffrent du mal financier, permet à la colonie, et e’est
        <pb n="81" />
        28 — L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS

fort intéressant, de poursuivre son outillage économique.
alors qu’il lui est à peu près impossible de contracter des
emprunts dans la métropole.

À cet égard, les besoins sont immenses. Dans tous les
domaines à la fois : chemins de fer, ports, routes, naviga-
tion, on voudrait travailler, mais on est limité par la
main-d’œuvre et le matériel plus encore peut-être que
par l’argent.

Le Thiès-Kayes-Niger ouvre aujourd'hui, il est vrai,
une voie directe du Soudan à la mer, mais autant dans
sa partie récente Thiès-Kayes avec ses courbes de
500 mètres de rayon et ses pentes maxima de 7 milli-
mètres, il constitue un bon outil comportant des
trains de 100 tonnes, autant dans la seconde partie
Kayes-Koulikoro avec des courbes de 150 mètres et des
pentes de 28 millimètres, il est insuffisant pour assurer
le service. En travaux de rectification de voies et en
achat de matériel moderne, il y a plus de 100 millions
à dépenser sur la ligne.

Le Chemin de fer de la Côte d'Ivoire se poursuit en
pleine forêt dont il facilite assurément l’exploitation,
mais, tant qu’il ne débouchera pas dans les régions
peuplées de la Haute-Volta, il ne remplira pas son plein
office. Il lui faut pour cela s’allonger encore d’environ
500 kilomètres.

Enfin, la voie ferrée principale du Dahomey ne prendra
non plus tout son prix que quand elle aura été prolongée
jusqu’au Niger à Malanville, de façon à desservir le bief
navigable en amont de ce fleuve et garder dans notre
dépendance des activités qui s’orientent dès aujourd’hui
vers le chemin de fer de la Nigeria.

Le réseau routier, tout en appelant encore des dévelop-
pements au fur et à mesure de la mise en valeur du pays,
est déjà fort important : 2 500 kilomètres de routes em-
pierrées ; 17 000 kilomètres de routes non empierrées
utilisables pendant presque toute l’année ; 15 000 kilo-
        <pb n="82" />
        L’AFRIQUE OCCIDENTALE FRANÇAISE 29
mètres de routes praticables en saison sèche, soit au total
plus de 30 000 kilomètres.

À noter que la circulation automobile y est de plus en
plus intense ; 1 500 camions ou camionnettes, autant de
voitures de tourisme.

La question des moyens d'embarquement est actuelle-
ment la plus pressante. Elle n’a pas suivi celle des voies
intérieures et menace de donner lieu bientôt à de sérieux
embarras.

Dakar est assurément déjà un port magnifique comme
exutoire du Soudan-Sénégal et comme nœud de commu-
nications internationales. Il aura manipulé, en 1927,
près d’un million de tonnes, mais il est insuffisant pour
les 100 000 tonnes d’arachides et plus qui demain s’écou-
leront vers lui ; un programme de travaux de 80 millions,
réparti sur cinq années, est en cours aux môles à arachides,
à charbon et à mazout.

Kaolack sur le Saloun, Koulikoro sur le Niger, Conakry
au point terminus du chemin de fer de la Guinée, doivent
ètre également ou aménagés ou améliorés.

La Côte d’Ivoire est en moins bonne situation. Le nou-
veau wharf de Grand-Bassam, heureusement terminé au
moment où l’ancien était emporté par un raz de marée,
est tout à fait insuffisant. Sept ou huit bateaux sont
souvent au large attendant l’heure du déchargement.

Aussi en a-t-on commencé un autre à Vridi, vis-à-vis
Abidjan, terminus du chemin de fer, Mais tout cela ne
résout pas la question toujours controversée du port en
eau profonde. Peut-être l’expérience poursuivie en ce
moment en Gold Coast par les Anglais dans le port de
Takoradi, d’un coût estimé à un milliard et demi de
francs, nous aidera-t-elle dans nos propres projets.

Au Dahomey, on a prévu également l’agrandissement
du wharf de Cotonou.

Les fleuves Sénégal et Niger constituent, à n’en pas
douter, une richesse précieuse dans ces pays tropicaux.
        <pb n="83" />
        80 L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS

Mais 1ls demandent à être aménagés. Le Sénégal a vu cer-
taines populations s'éloigner de ses rives dont les terrains
s’asséchaient de plus en plus par suite, semble-t-il, de
l’usure et de la destruction d’un seuil qui formait retenue
d’eau à 125 kilomètres de Saint-Louis et aussi de la fer-
meture des saignées et affluents du fleuve. Il faudrait
reconstituer en partie sous une autre forme les œuvres du
passé.
Au Niger, on a creusé, à hauteur de Sotuba, où est
élevé un barrage dans le fleuve, un canal de 20 kilomètres
qui permet d’irriguer 6 000 hectares.

Plus tard, à la hauteur de Sansanding, sera effectué un
travail analogue portant sur 100 000 hectares.

Tout cela constitue, on le perçoit aisément, et je n’ai
envisagé que les sommets, un programme de travail fort
important par les capitaux, le matériel, et la main-d'œuvre
nécessaires.

En fait, et pour résumer, il était prévu une somme qui
se montait à environ 112 millions au budget général
de 1927.
En ajoutant à cet effort du budget général celui que
les colonies ont entrepris sur leurs budgets propres pour
des travaux d’intérêt plus local mais non moins primor-
dial pour le développement du pays, tel le Sénégal cons-
truisant des voies ferrées économiques dans le Ferlo et
le Baol servant d’affluents à l’ossature des grandes voies.
exécutant des travaux maritimes, hydrauliques, de naviga-
tion intérieure, d’adduction d’eau, telle la côte d’Ivoire
ouvrant une voie pour la desserte de la région à cacao, on
arrive à un total d'environ 135 millions en 1926 et 200 mil-
lions en 1927.

Quelle meilleure consécration pourrait-on rêver de
l’excellence d’une situation financière qui permet d’ac-
complir un tel effort avec les excédents budgétaires et
à laquelle on ne peut que souhaiter‘ de longs lende-
mains?
        <pb n="84" />
        L’AFRIQUE OCCIDENTALE FRANÇAISE 34

Un pays qui peut se donner de telles finances connaît
évidemment des heures de prospérité économique. Pour
en juger, jetons d’abord un regard d’ensemble sur son
mouvement commercial {importations et exportations
comprises) au cours du dernier quart de siècle :
Millions
de francs
Movenne de la période quinquennale :

1899-1903......
1904-1908.
1909-1913.
1914-1918.
1919-1923.

Année 1924....,

Année 1925.....

Année 1996...

134
168
260
360
851
1 418
2 000
» 200

Progression impressionnante dont la courbe ascen-
dante accuse manifestement le développement écono-
mique du pays.

Pures apparences, diront certains, en ce sens que cet
accroissement de chiffres est dû surtout à la dévalorisa-
tion de la monnaie.

Allons donc au fond des choses, et voyons comment
s'exprime, non plus en valeur mais en poids, le mouve-
ment commercial de la colonie, si tant est que l’on puisse
additionner des arachides, du coton, du cacao, du bois.

En 1913, le trafic-tonnage était de 700 000 tonnes ; 11
passait en 1923 à 864 000 tonnes, en 1924 à 965 000 tonnes,
en 1925 à 1 080 000 tonnes, ét en 1926 à 1 172 000 tonnes,
accrèissement dû d’ailleurs davantage aux exportations
qu’aux importations, car ces dernières, de 1913 à 1926,
sont passées de 325 000 tonnes à 385 00Û tonnes seule-
ment, tandis que les exportations se sont élevées dans
le même temps de 382 000 tonnes à 789 000 tonnes.
        <pb n="85" />
        32 : L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS
Quels sont les éléments essentiels entrant dans la
composition de ces totaux au regard des exportations,
les seules que nous veuillions envisager ici?

L’A. O. F. est par excellence le pays des matières
grasses. Les graines oléagineuses occupent le premier
rang dans ses exportations avec 620 millions de francs,
dont 500 millions pour les arachides, 115 millions pour
les amandes de palmes et le reste pour les graines de
sésame et de ricin, les graines et amandes de karité, le
coprah. La moyenne annuelle en poids n’atteignait pas
160 000 tonnes il y a vingt ans, elle a été en 1925 de
560 000 tonnes, les arachides seules entrant dans ce total
pour 453 000 tonnes.

La Côte d’Ivoire exporte 110 000 stères d’ébénisterie.
surtout d’acajou, pour 45 millions de francs.

Enfin, 6 300 tonnes de gomme arabique, 1 900 tonnes
de caoutchouc, 6 900 tonnes de. cacao, 2 200 tonnes de
coton, 600 tonnes de laine, 2000 tonnes de bananes
constituent les principaux produits à retenir dans la
production présente de l’A. O. F. parmi tous ceux dont,
naturellement ou par. la main de l’homme, se pare son
sol si divers dans ses immensités, encore que soumis dans
son ensemble au'régime tropical.

Mais ce qui est plus intéressant peut-être à noter pour
apprécier la valeur vraie de notre colonie de l’Ouest-A fri-
cain, ce sont moins encore les chiffres de la production
actuelle envisagés dans leur valeur absolue que les efforts
faits pour la développer et les espérances qu’ils portent
en eux.
J'ai parlé tout à l’heure de l’arachide, j'ai montré
quelle avait été la rapidité de progression, puisqu'on en
est à près de 500 000 tonnes. Culture essentiellement
indigène, elle s’est développée toute seule, dans les ter-
rains si favorables du Sénégal, le long des voies ferrées
de Saint-Louis et du Soudan. Mais que sera-ce demain
quand les terrains également propices de la Haute-Volta
        <pb n="86" />
        L’'AFRIQUE OCCIDENTALE FRANÇAISE 38
et du Haut-Dahomey seront desservis par la voie ferrée
‘déja 4000 tonnes du Dahomey sont transportées au-
jourd’hui à Kano, en Nigéria), quand la station expéri-
mentale de Bambey aura donné dans la sélection des
graines et la mise au point des méthodes de cultüre les
améliorations attendues, quand une partie de la culture
3e fera en terrain irrigué où, dès aujourd'hui, on atteint
des rendements de 2000 kilogrammes à l’hectare au
lieu des 700 ou 800 kilogrammes de la culture indigène?

L’exploitation du palmier à huile est encore dans la
première enfance. Les grandes palmeraies de Malaisie
sont là pour nous servir d’exemple. Aux stations de La Mé,
en Côte d’Ivoire, et de Pobé, au Dahomey, on travaille
ferme à la sélection des espèces, à l’expérimentation des
méthodes culturales, à l’essai des appareils pour l’extrac-
Hon de l’huils. Quant tout cela sera au point, quelles
ambitions ne peut-on pas avoic dans la production des
amandes et de l’huile de palme?

Le cacao reste l’exemple de ce que l’on peut attendre
d’une politique de production poursuivie avec continuité
et méthode. En 1913, à la veille de la guerre, une misère,
50 tonnes. En 1926, plus de 8 000 tonnes d’origine indi-
gène, tant il est vrai que dans le domaine de la produc-
tion agricole, le meilleur élément de succès réside encore
dans la mise en œuvre généralisée de l’indigène. Ce n’est
pas être trop ambitieux, semble-t-il, d’envisager l’époque
où, marchant sur les traces de sa voisine la Gold-Coast,
productrice de 200 000 tonnes de cacao, la Côte d’Ivoire
fournira à la France les 30 000 tonnes dont elle a besoin,

Le coton reste la grande difficulté et le grand espoir.
Les essais poursuivis d’abord en ordre dispersé semblent
avoir pris corps en 1924, d’une part, par la mise sur pied
d’un programme d’amélioration méthodique de la pro-
duction indigène en terrain sec : fermes cotonnières pour
la sélection des graines et l’enseignement aux indigènes
des procédés culturaux, usines d’égrenage, camions de
        <pb n="87" />
        34 L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS
transport, d’autre part, par l’expérimentation en terri-
toire irrigué du Niger, soit par l'Administration, soit par
des sociétés privées Les chiffres nets d’exportation, sans
parler des quantités restées sur place pour les indigènes,
sont passées de 400 tonnes en 1922, à 1200 tonnes
en 1923, 1 750 tonnes en 1924, 2 250 tonnes en 1925 et à
5 000 tonnes dans la campagne de 1926-1927.

Chiffres modestes sans doute, mais qui permettent les
plus vastes espoirs quand on voit les résultats auxquels
est parvenue la Compagnie de culture cotonnière du
Niger dans ses domaines de Diré, de Dioro, Sama et
Senenkou, d’une superficie cultivée de 4 500 hectares,
avec 5 000 ouvriers, quand on sait qu’elle récolte, avec
un rendement de 300 kilogrammes nets à l’hectare, une
fibre de 42 millimètres, de belle couleur, de belle résis-
tance, faisant prime sur les marchés du Havre.

Une mission formée de délégués du Syndicat général
de la filature, du Comité central de la laine, de l’Union
des fabricants d’huiles et de deux ingénieurs ayant visité
il y a quelques mois cette exploitation, écrivait dans son
rapport : « Au cours actuel, on nous a dit que la Com-
pagnie de culture cotonnière du Niger ferait sortir du
sol, à Diré seul, près de 7 millions de produits avec
9 500 hommes. Cinquante domaines comme Diré donne-
raient 350 millions de produits avec 125 000 hommes,
ce qui transformerait le sort de toute l’Afrique occiden-
tale française. Est-ce possible? Nous le croyons ».

Je pourrais citer maintes autres tentatives, telles la
Sociëté de culture de Diakandapé créant aux environs
de Kayes des exploitations de sisal avec une centrale
de 450 CV. pour l’usine de défibragé et produisant déjà
600 tonnes en 1925.

Et je devrais encore, sous peine de méconnaître la
partie la plus essentielle, la plus humaine, de notre œuvre
        <pb n="88" />
        L’AFRIQUE OCCIDENTALE FRANÇAISE 35
de colonisation, me pencher sur les hommes de ce pays
après en avoir considéré les choses, évoquer les races qui
y résident côte à côte depuis les Maures, les Touaregs
et les Toubous des confins Nord, jusqu’aux Dahoméens,
aux Appolloniens, aux Baoulés et aux Kroumen de la
côte Sud, depuis les Ouolofs, les Toucouleurs, les Man-
dingues et les Peuls du Sénégal jusqu’aux Bambaras
du Soudan, aux Mossis de la Haute-Volta, aux Haoussas
du Niger ; les montrer associées toujours plus étroitement
à l’œuvre commune par leurs représentants dans les
divers conseils administratifs, sensibles aux mesures
d'assistance et d'hygiène que décrit avec tant d’autorité
M. le docteur Calmette et qui les protègent contre les
anciennes et cruelles épidémies, prêts à recevoir les bien-
faits d'une instruction que des écoles toujours plus
nombreuses, quoique encore insuffisantes, mettent à leur
portée.

Je conclus. Lorsqu'on jette sur l’A. O. F. un coup
d’œil rapide, notamment sur ses budgets et sur sa capa-
cité de production actuelle ou en puissance, on en rap-
porte une impression très favorable et l’on est autorisé
à concevoir pour elle au cours du quart de siècle pro-
chain, les plus larges espérances.

À une condition pourtant, c’est que les hommes qui
ont la lourde responsabilité de son avenir sachent la
guider dans des voies sages, veiller à ce que ses diverses
activités grandissent dans le rythme et l'harmonie néces-
saires. Car à quoi servirait-il d’aménager les immenses
plaines du Niger si l’on ne trouvait le moyen d'y faire
venir et d’y maintenir la main-d’œuvre nécessaire à leur
mise en culture? Et à quoi servirait-il de produire à
l'infini si l’on ne pouvait transporter et évacuer? Quand
on songe qu'un simple domaine comme celui de Diré, de
3 000 hectares, peut produire 300 tonnes de fibres de
coton, 600 tonnes de graine de coton et 2 000 tonnes
d’arachides, soit une tonne à l’hectare et que par consé-
        <pb n="89" />
        36 L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS

quent une superficie de 100 000 hectares, ce qui est
encore peu de chose dans l’immensité de la colonie, exi-
gerait une évacuation de” 100 000 tonnes, on est un peu
effrayé de la complexité et des difficultés du problème.

On l’a bien vu, il y a trois ans, lorsque ayant posé la
dernière traverse et boulonné le dernier rail du Thiès-
Kayes, et ayant, c’était bien légitime, embouché la trom-
pette pour l’annoncer au monde, on s’est trouvé soudain
tout penaud d’entrer en crise pour n’avoir ni les installa-
tions de voie, ni le matériel de traction et de transport
nécessaires.

C’est une grosse tâche de faire évoluer dans les voies
de la civilisation un immense corps tel que celui de
l’A. O. F., encore attardé aux premiers stades de l’huma-
nité. Il v faut à la fois prudence et hardiesse, expérience
et audace, science et chance. Elles-n’ont manqué à aucun
de ceux qui ont porté dans le passé le poids de ces res-
ponsabilités, et dont nous gardons les noms avec recon-
naissance et fierté. Nous sommes assuré, et c’est le vœu
que nous formons en terminant, que ce pays, où la France
coloniale présente au monde une de ses plus légitimes
fiertés, connaîtra toujours la même faveur.
        <pb n="90" />
        CHAPITRE III
L’AFRIQUE ÉQUATORIALE FRANÇAISE
par M. P. BOURDARIE,
secrétaire perpétuel
de l'Académie des Sciences coloniales.

L’Afrique équatoriale française offre ces particulä-
rités de n’être pas, comme l’Indochine, Madagascar ou
l’Afrique occidentale française, dans un état brillant
de prospérité ; de n’avoir jamais intéressé profondément
sa métropole ; de l'avoir seulement inquiétée deux fois
en moins de dix ans : d’abord, quand la passion anticolo-
niale de certains partis politiques daubait sur des histoires
fâcheuses qu’elle généralisait à plaisir, et ensuite quand
la pression hypocrite et brutale d’un ennemi, qui préludait
ainsi à la formidable entreprise de guerre de 1914, l’am-
putait d’une partie de ses territoires…

L'histoire de notre Congo — je dis notre, parce que
sur les bords du grand fleuve Zaïre des anciennes cartes
il y a deux Congo, le français et le belge, qui, pleinement
comparables peut-on dire, ont eu une fortune différente
— l’histoire de notre Congo, dis-je, est bien celle d’une
Cendrillon coloniale comme l’a appelée M. le gouverneur
général Merlin. Parce que, dans son enfance, elle n’a
presque rien coûté ; parce que l’on n’a pas eu besoin
d’envoyer aucune de ces grandes expéditions qui, à
côté des troupes de la marine, mobilisaient des régiments
        <pb n="91" />
        F

L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS
de France ; parce que, lorequ’elle était dans la peine,
elle réclamait faiblement, ne trouvant pas au Parlement
ou dans la grande presse les grands avocats de sa cause
pourtant si intéressante, et peut-être aussi parce qu’aucun
de ses premiers grands chefs : de. Brazza, de Lamothe,
Gentil, n’a, en acceptant son poste, exigé les moyens
financiers nécessaires pour outiller ces pays absolument
neufs, la France n’a jamais donné à sa fille cadette que
de maigres subsides, n’a jamais pu se résoudre, avant
1914, à lui donner sa dot, dans un pays où tout était à
faire : l’exploration géographique, l'inventaire scienti-
fique, l’organisation administrative, l’outillage écono-
mique, les expériences techniques d’agriculture, d’éle-
vage ou d'exploitation forestière, les recherches minières
sur les données de la pratique indigène, etc. Ministres et
Parlement n’avaient conçu et appliqué que le système
paresseux des subventions annuelles réduites à un petit
nombre de millions. Débrouillez-vous avec ça !

Il ne fallut pas moins que le coup de force d’Agadir
pour amener la France à s’apercevoir qu’elle avait là-bas,
sous l'équateur, une grande colonie riche en puissance,
enviée par un voisin entreprenant. Mais ce jour-là nous
dûmes payer les fautes et les erreurs accumulées pendant
plus de trente années. Et le Congo paya pour sa mère, à
qui, ce faisant, il permit ces deux choses capitales : se
ressaisir en appréciant comme il fallait les jours dange-
reux qui allaient venir et garder les mains libres dans un
Maroc qui, malgré toutes les embâches germaniques,
serait un élément de résistance et de victoire. La fille
cadette se vengeait noblement de sa mère négligente.

Racontons brièvement l’histoire de Cendrillon : elle
abonde en leçons de toutes sortes.
C’est, en 1840, la fondation par l’amiral Bouet-
        <pb n="92" />
        L’AFRIQUE ÉQUATORIALE FRANÇAISE 39
Villaumez des établissements du Gabon, simple point de
relâche pour la marine, comportant atelier de répara-
tions, et la fondation de Libreville avec des noirs pris sur
un bateau négrier et délivrés de l’esclavage dont ils
étaient menacés. À cette époque les vues du département
de la marine qui a charge des colonies ne dépassent pas
l’horizon restreint des points de relâche où les officiers
descendent à tour de rôle pour y chercher des distractions,
parmi lesquelles la chasse dans les environs immédiats
est à coup sûr la plus innocente et la plus hygiénique.
Peu se demandent ce qu’il peut y avoir au delà ;il leur
suffit de savoir que la côte est inhospitalière, le pays
sans routes, et les habitants sauvages.

L’un d’eux, cependant, d’origine italienne, se préoc-
cupe, après que Marche et le marquis de Compiègne ont
exploré çà et là, de reconnaître le fleuve Ogooué et de
rejoindre, en remontant son cours, la grande nappe d'eau
que les noirs lui ont dit exister dans l’intérieur. Et c'est
le point de départ de notre expansion dans cette partie
de l’Afrique dont de Brazza obtient qu’elle soit d'abord
détachée de Gorée — rade de Dakar — pour être combinée
avec les établissements du golfe de Guinée, jusqu'au
moment où, en 1883, sera créée la colonie du Gabon.

Les premières explorations de de Brazza coïncident avec
le premier grand voyage de Stanley « à travers les té-
nèbres de l’Afrique », à la recherche de Livingstone. Et
l’on sait comment, ensuite, le roi Léopold II de Belgique,
qui vient de fonder l’Association internationale africaine
pour lutter contre l’esclavagisme noir, obtient les ser-
vices de l’explorateur anglais qui, cette fois, remonte le
fleuve Congo dont il a, précédemment, reconnu les rives
et les affluents, pour aller en hâte fonder, après avoir
créé des établissements sur la côte, une grande station
sur les bords de cette sorte de lac formé par le fleüve en
amont des premiers rapides, et qui prendra son nom :
Stanley Pool. Mais de Brazza devance en ce point son
        <pb n="93" />
        +0

L'EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS
émule et y plante les trois couleurs, dont il confie la garde
au sergent sénégalais Malamine, qui, n’ayant avec lui
que trois laptots, saura faire respecter le drapeau, résis-
tant aussi bien aux menaces qu’aux séductions de l’Anglo-
Saxon.
Premières grandes épreuves où la Cendrillon apparaît
bien, sous les espèces de de Brazza et de Malamine, dans
son rôle et ses atours symboliques : de Brazza voyageant
souvent seul ou accompagné d’une faible escorte, vivant à
l’indigène, marchant souvent pieds nus et dépenaillé,
tandis que son rival dispose de troupes nombreuses et
de tout le confort possible. Mais si la nappe d’eau devant
laquelle se déroulent ces incidents doit s'appeler « Stanley
Pool » sur les cartes, le point même où Malamine garde
le drapeau qu’on lui a confié s’appellera, un jour pro-
chain, Brazzaville.

Le roi Léopold, derrière le rideau de l’A. I. A., poursuit
ses objectifs ; ce qu’il veut, c’est fonder en Afrique une
manière d’empire noir dont il soit le souverain ; il demande
aux puissances la transformation de l’A. I. A. en État
indépendant. Et cela se fait au Congrès de Berlin en 1885.
L'acte international qui en sort, et dont certains colo-
niaux français demandaient avec raison, pendant la
guerre, la dénonciation, en même temps qu’il institue le
régime international du Congo et du Niger (et sur ce der-
nier fleuve les Anglais ont su le rendre quasiment caduc)
précise les conditions de l’expansion africaine : obliga-
tion d’occuper les territoires revendiqués.

L’Allemagne, tard venue dans l’ère coloniale africaine,
mais qui a déjà réussi à prendre pied çà et là sur les côtes
du continent noir, espère, sans grand enthousiasme du
reste — Bismarck professant que la colonisation ne vaut
pas lés os d’un seul grenadier poméranien — espère,
dis-je, en tirer tout de même quelques profits.

Et voici que commence l’ère des compétitions terri-
        <pb n="94" />
        L'AFRIQUE ÉQUATORIALE FRANÇAISE " 41
toriales qui n’iront pas sans soulever parfois les plus
rraves conflits. Ces compétitions prendront d’abord une
allure tranquille, chacun développant ses bases en remon-
tant, plus ou moins lentement ou vite, le cours des rivières
qui viennent de l’intérieur. Et c’est ainsi que de Brazza
remontera la Sangha avec Crampel et Fourneau, tandis
qu’il enverra d’autres collaborateurs le long de l’Oubanghi.
Mais du jour où Crampel sera venu en France pour y
exposer et faire sienne la thèse d’une jonction, sur les
bords du Tchad, de l’Algérie, du Soudan et du Congo, et
aura réussi à faire adopter ses plans par le Comité de
l'Afrique française spécialement fondé en vue de cette
politique par Harry Alis et le prince d’Arenberg, — 1890
— de ce jour-là la lutte pôur l’hinterland prendra sa plus
grande vivacité, surtout dans la direction du Tchad et
du Nil.

Le Tchad peut être atteint par deux voies différentes,
en dehors de celle de l'Algérie : la voie du sud-ouest par
le Niger et la Bénoué, à quoi s’appliquera Mizon en s’expo-
sant aux brimades des Anglais ; la voie du sud au nord
en- venant de l’Oubanghi. Échec complet sur la première,
réussite sur la seconde. Mais entre les Anglais du Niger
st nous, 1l y a les Allemands du Cameroun qui, eux aussi,
se dirigent vers le Tchad. Nous avons quelque avance sur
eux. Si on leur barrait la route? De fait, Mizon trace une
ligne de barrage en descendant de la Bénoué vers la
haute Sangha. Et pour doubler cette ligne d’arrêt, la
mission Maistre qui, après Dybowski, a pris la route de
Crampel : Oubanghi-Chari, ne pouvant pousser davantage
au nord, oblique à l’ouest vers la Bénoué. Logiquement,
les Allemands sont écartés du Tchad. Mais l’art de la
diplomatie existe pour redresser l’absolu des faits maté-
riels, et le réduire au relatif de la politique internationale.
Et l’accord franco-allemand de 1894 dessine au Came-
roun des frontières qui devront être mieux précisées.
        <pb n="95" />
        “

L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS
Mais il y a dans cet accord un point particulier qui
mérite de retenir l’attention. Les Allemands nous ont
demandé un point d'accès au bassin du Congo pour favo-
riser leur commerce qui bénéficiera ainsi de la navigation
fluviale. Bons princes, je veux dire bons voisins, nous avons
donné cet accès — 30 kilomètres de rives de la Sangha.
Qui peut se douter, à cette date, que c’est sur ce point
de la frontière que le Reich nous cherchera des que-
relles d’Allemand qui préluderont à l’accord du 4 no-
vembre 1911, conclusion de l’affaire d'Agadir? Personne,
et pas même, je le crois, les Allemands qui n’entreront
guère au plein de leur politique coloniale que dix ans
plus tard, vers 1904. Cependant, un modeste voyageur
congolais pousse un cri d’alarme dans le journal l’Éclair :
« Ces 30 kilomètres, ce sera un nid à querelles. » Il n’est
pas entendu, manquant de relations et d’une suffisante
autorité.

Tandis que les compagnons de de Brazza remontent
l’Oubanghi, les Belges s'efforcent de les gagner de vitesse
et ils y parviennent sans beaucoup de peine, car les mé-
thodes différentes qui ont déjà caractérisé la luite entre
Stanley et de Brazza se retrouvent ici : rive gauche, un
personnel déjà nombreux et bien approvisionné ; rive
droite, peu d’hommes et peu de moyens. Et pourtant
on se suit de si près que les rivaux étant parvenus
presque en même temps au delà de l’embouchure du
M’Bomou dans l’Oubanghi, les Belges useront d’un sub-
terfuge de linguistique géographique en soutenant que
ce n’est plus l’Oubanghi, mais l’Ouellé, et, bons voisins
toujours, nous finirons par consacrer ce distinguo oppor-
tun. Liotard, accompagné de son dévoué collaborateur
Bobichon, est déjà là qui devra subir, sans s'abandonner
à l’irréparable, les brimades des Belges qui ont franchi
le M’Bomou et commencé une marche en direction du
Tchad, tandis que d’autres officiers de l’E. I. C. amorcent
        <pb n="96" />
        L'AFRIQUE ÉQUATORIALE FRANÇAISE 43
leurs entreprises en direction du Bahr-el-Ghazal, affluent
du Nil, où le roi Léopold espère pouvoir, tertius gaudens,
départager l’Angleterre et la France. Et c’est l'accord
franco-congolais de 1894.

Cependant, la marche au Tchad n’a pas été abandonnée
après l’assassinat de Crampel, l’arrêt à El-Kouti de la
mission Dibowsky et le déroutement de la mission
Maistre. Deux hommes ont repris le projet : un membre
de cette dernière mission, F. de Béhagle, et un membre
de la misssion de Brazza, Gentil. Avec des conceptions
différentes, tous deux tendent au même but : le premier
a adopté les méthodes de Mizon basées sur la création
directe d’intérêts commerciaux, à l’exemple de la Royal
Niger Company ; l’autre, Gentil, s'adresse à l’État et au
Comité de l’Afrique française. Mais tous deux savent
déjà qu’ils auront à affronter une puissance indigène
dont l'étoile née à l’est du Tchad semble grandir tous les
jours et qui, sans doute, ordonna le massacre de Crampel :
c’est Rabah, sultan esclavagiste qui, dans sa marche de
l’est à l’ouest, courbe tous les peuples sous sa loi de fer
et renverse tous les obstacles.

Gentil, le premier, arrive sur les eaux du Tchad avec
le Léon-Blot et y promène les trois couleurs. Pendant ce
temps, la métropole, sous l'impulsion de deux mi-
nistres, M. Lebon, ministre des Colonies, et M. Hano-
taux, ministre des Affaires étrangères, a préparé la
réalisation matérielle du plan de Crampel par l’envoi
de deux grandes missions : la mission Faureau-Lamy
partie de l’Algérie, et la mission Voulet-Chanoine, bientôt
remplacée, après un drame douloureux, par la mission
Joalland-Mevnier et qui devront se concerter avec la
deuxième mission Gentil pour abattre la puissance
mauvaise de Rabah. Entre cette première et deuxième
mission Gentil, Rabah a déjà massacré, à Niellim, Bre-
tonnet, Durand-Autier, Pouret et leurs 44 miliciens, et
        <pb n="97" />
        L'EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS
quand les trois missions réunies auront livré le combat
de Kousseri (1900) qui verra en même temps la mort de
Rabah et celle du èommandant Lamy, les troupes vic-
torieuses de Robillot qui entreront à Dikoa, l’ancienne
capitale du sultan esclavagiste, y trouveront les osse-
ments de Ferdinand de Béhagle venu pacifiquement à
son contact et qu’il a fait pendre aussitôt après Niellim.

La politique d’expansion vers le Tchad est close : les
accords de 1894 et 1898 ont défini les frontières. Peut-
être nos victoires sur la barbarie africaine (car ce n'est pas
seulement de Rabah que nous avions délivré l’Afrique,
mais encore de Béhänzin et de Samory) auraient-elles
dû nous valoir l'attribution du Bornou et je garde pour
le moins le regret de Dikoa où le cadavre glorieux de
mon ami de Béhagle montait la garde et que nous n'avons
pas su, après la victoire de 1918, nous réserver dans le
partage d’un Cameroun qui aurait dû nous revenir tout
entier.

Quittons le bassin du Tchad et revenons vers l’Ou-
banghi où une autre politique d’expansion est en cours
et qui va vers sa conclusion. Ici il s’agit du Soudan
égyptien. Que les Anglais aient l’intention de s’en em-
parer, qui se sont installés en Égypte en 1882, profitant
de notre carence, et pour n’en plus sortir, c’est certain.
Mais l’occupation de l’Égypte est une question et la des-
tinée du Soudan en est une autre. Le président Carnot
l’a pensé sous l'inspiration de l'ingénieur Prompt, spé-
cialiste des barrages du Nil, et il a, tandis que Liotard
poursuit son avance, avance forcément lente étant donnés
ses faibles moyens, pressenti le capitaine Monteil qui
revient de sa traversée de l’Afrique, de Saint-Louis à
Tripoli. Mais Monteil tarde à partir. Jai le souvenir très
précis d’une séance à la Chambre où M. Hanotaux,
ministre des Affaires étrangères, en réponse à un dis-
cours de lord Salisburv, définit clairement la position
        <pb n="98" />
        L’AFRIQUE ÉQUATORIALE FRANÇAISE 45
de la France dans cette question internationale et annonce
qu’il donne l’ordre à Monteil de s’embarquer.

En réalité, c’est Marchand qui accomplira, avec 6 offi-
ciers, 54 sous-officiers et 200 tirailleurs sénégalais, la
geste de la France. Les noms vous sont connus : Mar-
chand, Mangin, Baratier, Largeau, Fouques, héros de la
grande guerre (Germain était mort avant le cataclysme)
et Dyé. Les faits ne se sont pas effacés dans votre mé-
moire : la France et l’Angleterre face à face à Fachoda,
et toujours avec la même disproportion dans les moyens ;
dans la métropole un trouble grave de caractère poli-
tico-social, une hésitation marquée à engager une guerre
dont le pays ne comprendrait pas la portée… et la mis-
sion Congo-Nil prend, avec armes et bagages et tous
les honneurs que lui rend l’armée de Kitchener, le che-
min de France en passant par l’Éthiopie. Aussitôt les
Anglais effacent sur la carte le nom de Fachoda, manière
de modifier le destin des choses — nomen, numen. Et
s'achève la grande histoire du Congo français qui, lui
aussi, pour d’autres raisons, mais avec la même inten-
tion, devra changer de nom et deviendra l’Afrique Équa-
toriale française.

Mais, en vingt-cinq ans, que de courage dépensé par
la pléiade des explorateurs, grands et petits ! Que de souf-
frances, que de dévouements, que d’héroïsmes qui font
que le Congo, plus que toute autre partie de notre Afrique
noire, pouvait être appelé : terre d’apôtres et de martyrs !

Une des causes du marasme congolais - pouvait être
trouvée dans le fait qu’une grande partie des charges
financières de l’expansion territoriale étaient laissées à
son compte.

Mais il v avait d’autres causes

Dro-+
fondes.
        <pb n="99" />
        . L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS

Tout d’abord ses conditions géographiques et démogra-
phiques.

- Sur près de la moitié de sa superficie, qui est de
2500 000 kilomètres carrés, la forêt étend son lourd
manteau qui écrase l’homme et celui-ci n’a pas su ou n’a
pas pu se constituer en grandes unités raciales ou poli-
tiques. Poussière de tribus réparties sur des surfaces
restreintes et dont les villages se déplacent suivant les
besoins de leurs cultures; tribus en guerre, villages
d’une même tribu jalousement cantonnés dans leurs
terres de parcours. La vie y est dure et précaire : culture
du manioc, chasse ou pêche, et quand la viande manque
l’homme se rabat sur les insectes.

Ce n’est que vers le centre du continent qu'on trouvera
des groupements humains plus ou moins puissants et un
pouvoir politique plus ou moins développé et hiérarchisé.
Les races y sont plus belles, soit qu’elles se livrent active-
ment à la pêche, soit qu’elles aient un élevage plus ou
moins abondant.

Et donc, soit pour mettre en mouvement de produc-
tion les races de forêt, soit pour mettre les races de
brousse à portée du mouvement d’importation et d’ex-
portation, il était indispensable de construire des voies
ferrées. On avait pour motif déterminant la parole ei
juste de Stanley : « Sans un chemin de fer, je ne donnerais
pas un shilling de tout le Congo. » Cette parole allait
rencontrer en Belgique l'oreille attentive du roi Léopold
et du capitaine Thys. Sans doute aussi fut-elle entendue
chez nous et, dès 1889, la mission Jacob, et plus tard la
mission Le Chatelier étudièrent une voie ferrée de la
côte vers Brazzaville. Et les Belges aussi en avaient
étudié une : de Matadi, terminus de la navigation du
Congo en aval de ses rapides qui s’étendent sur 400 kilo-
mètres, vers le Stanley-Pool, à travers le formidable
massif du Palaballa. Mais, tandis que les Belges traçaient
une voie terrestre de bout en bout, nos ingénieurs étu-
        <pb n="100" />
        L’AFRIQUE ÉQUATORIALE FRANÇAISE 47
diaient une voie mi-partie terrestre, mi-partie fluviale le
long du Kouilou-Niari. Et puis — mais c’est peut-être
une légende — de Brazza n’aurait-il pas répondu, quand
on lui parlait des travaux de Thys : « Laissez, les Belges
travaillent pour nous. » Ce qui s’expliquait par la croyance
qui existait bien en 1892-94 que l’État indépendant du
Congo, dont les finances étaient faites en partie par les
fonds personnels du roi Léopold, ne pourrait pas supporter
longtemps la charge fort lourde de sa vaste entreprise et
que la France serait bientôt appelée à excercer son droit
de préemption inscrit dans un accord diplomatique.

Et 1l arriva ce qui devait arriver : en 1898, les Belges
inauguraient leur chemin de fer, nous n’avions pas posé
un seul kilomètre de rail. Nous restait-il un moyen de
reprendre le problème à notre profit? Un publiciste, que
Je connais bien, soutint qu’il fallait aller chercher le
trafic plus haut que le Stanley-Pool, à l'embouchure de
l’Alima, pour le ramener au Gabon, sur la belle rade de
Libreville. Mes amis Fourneau et Fondère préconisaient
un tracé Libreville-Ouesso, sur la Sangha. La discussion
s’éternisait, et ni le gouvernement local, ni la métro-
pole ne se décidaient à l’action. Ici et là-bas, on semblait
résignés à subir la domination économique du Matadi-
Léopoldville et les vues se tournaient vers un système
demise en exploitation desterritoires, inspiré par l’exemple
du Congo belge et activement suggéré par les Belges, à
la recherche de nouveaux éléments de trafic pour leur
chemin de fer.

Le roi Léopold, en même temps qu’un politique pro-
fond, était un homme d’affaires remarquable. Il avait
déjà essayé de s'emparer de l'instrument, mais Thys
avait vigoureusement résisté à la pression. Pour recueillir
et expédier les richesses du Congo, il avait imaginé un
système de colonisation étatiste par le moyen de sociétés
associées dans lesquelles l’État figurait comme apporteur,
        <pb n="101" />
        13

L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS
non en espèces, mais en organisation de sécurité, et de
telle manière que l’E. I. représenté par le commandement
et la force publique, après avoir prélevé l'impôt en
nature (ivoire, caoutchouc) pour son propre compte,
soutenait directement l’action économique des sociétés,
achetant les mêmes produits à un prix d'achat qu’elles
étaient seules à fixer à leur gré. C’est, en particulier,
l’histoire de la société Abir, dont les actions valurent
vers 1900 jusqu’à 32 000 francs.

L’engouement se fit en France pour un système appa-
renté à celui-là. Il n’était pas possible de faire une colo-
nisation de caractère nettement étatiste. On se contenta
de répartir des territoires entre quarante-deux sociétés
concessionnaires représentant un capital nominal d’un
peu plus de 55 millions de francs. Et l’on crut avoir paré
à tous les inconvénients du système en imposant un
cahier des charges uniforme, munide clauses de déchéance,
et agrémenté : 19 de l’obligation de planter 150 pieds de
caoutchouc (arbres ou lianes) par tonne de gomme
exportée — si cette clause eût été réalisée l'A. E. F. pro-
duirait aujourd’hui 10000 tonnes de caoutchouc ; — 2° de
l’avantage de recevoir tant d'hectares en toute propriété
par tête d’éléphant domestiqué ou centaine de bêtes à
cornes.

Raconter l’histoire du régime concessionnaire m'en-
traînerait trop loin. Ce régime a fait faillite. Le Congo
pouvait supporter et alimenter quatre ou cinq grandes
sociétés dont le programme eût été non pas seulement
d'exploitation, mais d’organisation de la production
indigène et d’exécution de travaux publics en associa-
tion avec la colonie. Par exemple, en 1901, 1l fut pro-
posé aux sociétés concessionnaires de se constituer en
consortium pour la création de la voie ferrée Gabon-Alima.
Les avantages de cette action eussent été considérables.
Îls ne furent compris et reconnus qu’au moment d’Agadir,
        <pb n="102" />
        L’AFRIQUE ÉQUATORIALE FRANÇAISE ‘ 49
quand l’Allemagne inscrivait sur la carte les trois antennes
qui devaient ultérieurement, dans ses plans de Mittel-
Afrika, lui livrer le reste de la colonie et quand elle
réclamait Libreville et sa rade dont hous continuions à
ne rien faire d’utile et de grand.

À la faute des colons, le Parlement ajouta la sienne en
ne votant pas, le jour même où il ratifiait l’accord franco-
allemand du 4 novembre 1911, l'emprunt nécessaire à la
construction d’une voie ferrée. Ce vote ne devait inter-
venir que trois ans plus tard, à la veille même des hos-
Hilités.
Le régime concessionnaire était-il apte, en soi, à réa-
liser la colonisation du territoire? Non, parce que basé
sur la seule et rapide exploitation des richesses. L'Afrique
occidentale l’avait compris qui refusa l'application d’un
tel système dans ses colonies.

Comme le constatait M. Messimy dans son rapport de
[910 : « Il faut conclure que ces pays se vident de leurs
richesses naturelles. » En effet, et on l’avait déjà dit pour
le Congo belge, c’est la razzia commerciale si les sociétés
n'aménagent pas le territoire pour préparer un avenir
plus fructueux encore.

Cependant, on a pu s’y tromper. Ce système amène
avec lui une période de prospérité apparente.

De 18 690 000 en 1900, à l’installation du régime, le
commerce passe à 25 millions en 1905, à 40 millions
en 1910 et à 57 millions en 1913. On est loin de l’essor
des colonies de l’Afrique occidentale française où le com-
merce est libre. C’est que déjà, à la veille de la guerre,
les deux tiers des sociétés concessionnaires ont disparu et
les autres, sauf de rares exceptions, ont continué l’ex-
ploitation ‘comme elles pouvaient; mais nous allons
voir que cette exploitation était de moine en moins facile.

Les sociétés avaient établi leurs calculs sur deux vro-
duits principaux : le caoutchouc et l’ivoire.
        <pb n="103" />
        50

L’'EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS
Le caoutchouc était fourni par les lianes que les indi-
gènes avaient coutume de couper. Conséquences : plus
l’exportation augmente, plus la liane disparaît ; plus
elle tend à disparaître, plus le noir doit s’éloigner de son
village pour aller à la recherche des lianes qui restent ;
plus il s’éloigne de son village, plus il néglige sa famille
et ses cultures sans qu’aucune compensation lui vienne
par l’augmentation du prix de la marchandise, et ce ne
sera pas sans dommage pour l’état physique et social
des populations.

Et voici quelques chiffres d’exportation du caoutchouc :
655 tonnes en 1900, 1 735 en 1909, 2 780 en 1913 (chiffre
le plus élevé). Après la guerre, les hauts prix de la ma-
tière sur le marché soutiennent encore la production :
2 125 tonnes en 1920. Elle fléchit ensuite à 1 430 tonnes
en 1921 pour tomber à 780 en 1922. Puis elle remonte
en 1923 et 1924. Mais ici apparaît le vrai système de
production, qui est celui appliqué par le gouverneur
Lamblin et dont je dirai tout à l’heure un mot.

Passons à l’ivoire.
Chantent dans ma mémoire ces vers de Leconte de
Lisle :
Sans borne, assise au nord sous les cieux étouffants,
L'Afrique, s’abritant d’ombre épaisse et de brume,
Menait coucher ses lions sur le sable qui fume

Et paître au bord des lacs ses troupeaux d’éléphants.
Hélas ! trois fois hélas ! où sont, en effet, ces troupeaux
d’éléphants qui parcouraient tantôt la grande forêt par
des sentiers tracés par eux à coups d’épaules ou à l'aide
de leurs trompes, arrachant les jeunes arbres, tantôt la
savane, parmi les hautes herbes, visibles à mille mètres,
semblables là dedans à une grande cabane en déplacement ;
où sont les éléphants du cap Lopez dont tout voyageur
de passage pouvait. sans aller bien loin de la plage.
        <pb n="104" />
        L’AFRIQUE ÉQUATORIALE FRANÇAISE 51
relever les traces toutes fraîches et parfois tenter sporti-
vement un beau coup de fusil? où les éléphants qui,
au-dessus de Brazzaville, franchissant un petit bras du
fleuve, venaient jusque dans l’île M’Bamou se baigner et
prendre leurs ébats dans les eaux du Congo? Disparus,
parce que l’ivoire étant le produit le plus cher sous le
plus faible volume, le plus gros effort des sociétés à la
poursuite d’un dividende rapide portait sur son acquisi-
tion : grosses pointes, provenant d’animaux qui, du
moins, avaient eu le temps de se reproduire, et petites
pointes, jusqu’à moins d’un kilo, provenant d’animaux
qui n’avaient pas pu encore s’accoupler. Et voici quelques
chiffres :

La moyenne annuelle pour les années 1896-1900 est de
107 tonnes d’ivoire. Pour les années 1901-1905, c’est le
plein du régime concessionnaire, la moyenne monte à
174 tonnes. Quand ce régime périclite, années 1906-1910,
la moyenne descend à 160 tonnes. Pour les années 1910
et 1911 elle est de 143 tonnes. Et les chiffres vont des-
cendre à 131 tonnes en 1913, 106 en 1914, 92 tonnes en
moyenne pour 1915 et 1916. En 1917, pas d’exportation :
on stoke sur place, faute de bateaux. Et donc elle remon-
tera à 104 tonnes en 1918 et à 170 tonnes en 1919, mais
elle retombera à 96 tonnes en 1920 et à 68 en 1921. La
voilà, la disparition de l’éléphant d’Afrique, et ces chiffres
ne trompent pas, ils sont pleinement d’accord avec les
renseignements objectifs obtenus.

Et je ne puis m'empêcher de rappeler, en voyant dans
un magasin des jeux de brosses en ivoire, que Pline
assurait que cette matière était pour faire les statues
des dieux — J'ajoute ceci : et pour représenter, de couleur
gt de fraicheur, le corps féminin.

Et je pense, en outre, que c’est folie de laisser détruire
ainsi, pour un intérêt d’avidité purement mercantile,
une espèce animale qui se distingue entre toutes par sa
force et son intelligence et qui, dans la seule exploitation
        <pb n="105" />
        52 L’ÉMPIRE COLONIAL FRANÇAIS
de la forêt vierge, rendrait des services inappréciables,
comme dans l'Inde! ,

Au Congo belge, on compte soixante-trois éléphants
domestiqués et qui travaillent. Aucun dans notre Congo.
Passons, cé sujet est vraiment trop triste !

Cendrillon n’à&amp; pas eu à souffrir que de carences,
d’erreurs ou d’expériences mal établies dans leurs plans
et méthodes. Elle a souffert aussi d’une grande pauvreté
démographique et des conséquences à longue portée de
l’abandon où on l’a si longtemps laissée, comme des
erreurs commises dans la gérance de ses intérêts.

Songeons que, pour une superficie de 2 500 000 kilo-
mêtres carrés, elle n’avait qu’une population des plus
réduites. En 1894, en raisonnant sur les données des explo-
rateurs, je l’évaluais à 8 millions. On pouvait discuter
et soutenir avec d’excellentes raisons qu’elle ne dépassait
pas 5 millions, aucun recensement valable n'ayant pu
être institué. Mais le fait d’un dépeuplement marqué
n’est pas discutable. Il n’est pas un seul colonial, ayant
voyagé au Congo avant 1900, qui puisse reconnaître
cé pays dans les tableaux qu’on lui en présente aujour-
d’hui. Les causes de dépopulation sont multiples.

On ne peut nier que la pénétration et l’organisation du
pays, en abaissant les barrières dont s’entouraient les
tribus et les villages, ait donné à des fléaux naturels
(variole, trypanosomiase) qui n’existaient çà et là qu'à
l’état sporadique, le caractère d’endémies meurtrières.
On ne peut nier que les besoins de l’expansion par l’inten-
sité nécessaire des transports à tête d'homme, et la récolte
du caoutchouc d’impôt et de commerce en éloignant
les hommes du village pendant de longs jours ou semaines,
aient eu une influencé fâcheuse sur la vie du village et de
la famille. Si l’on n’a pas fait à proprement parler la con-
quête du pays, il a bien fallu tout de même procéder à
des répressions nécessaires là où des anthropophages
        <pb n="106" />
        L’AFRIQUE ÉQUATORIALE FRANÇAISE 53
mangeaient dix-sept Sénégalais et trois blancs, ou pil-
laient et brûlaient des factoreries en massacrant leurs
habitants, Et puis enfin, c’est un fait humain que
d’autres ont constaté aussi dans leurs colonies : il est
des races indigènes que le contact trop direct de notre
civilisation frappe d’une sorte de stupeur qui annihile
toutes leurs facultés. Tout ce qui vient de nous les décon-
certe et les décourage, à quoi ils ne peuvent s’accoutumer
ou se plier. Et vient un moment où leurs ressorts de vitalité
sont brisés. Ces races s’étiolent, n'ayant même plus le
courage de travailler pour leur propre subsistance et
tendent à disparaître. C’est le cas des races de la côte et
de celles de la forêt.

En tous cas, le dernier recensement ne donne, pour l’en-
semble du territoire, qu’un chiffre de 3122000 habitants,
ainsi répartis : Gabon : 388 000 ; Moyen-Congo : 695 000 :
Oubangh: : 1 066 000 ; Tchad : 973 000.

Ici, encore, nous sommes loin des 11 à 12 millions de
l'Afrique occidentale ; la tâche coloniale dans un tel pays
est singulièrement difficile. Malgré cela, nous avons le
droit d'espérer que les malheurs de Cendrillon pourront
bientôt prendre fin.

Et voici les conditions du redressement de sa destinée.
Elles sont trois principales :

19 On lui donne enfin son chemin de fer.

Je connais un publiciste colonial qui, lorsque M. Auga-
gneur fut nommé gouverneur général de l’A. E. F., alla
trouver celui-ci et lui tint ce langage : « Monsieur le gou-
verneur général, le plus grand mal de cette colonie vient
de ce qu’elle ne possède pas encore l'instrument du mou-
vement et de la vie, le chemin de fer, et si on ne le lui
donne pas, elle en mourra. Si vous voulez la sauver, exigez
les moyens de le construire. Et quant à son tracé, prenez
une décision qui soit irrévocable.

« Deux projets sont en présence. dont chacun a ses
        <pb n="107" />
        54

L'EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS
mérites respectifs : le « Gabon-Alima » et le « Pointe Noire-
Brazzaville ». Choisissez librement et définitivement
le tracé qui vous parhîtra répondre le mieux à l'intérêt
le plus certain du groupe et, sans un jour de retard,
amorcez les travaux. »

M. Augagneur écouta l'avis désintéressé qui lui était
donné, et résista à des attaques intéressées dont sa déci-
sion fut l’objet. Et ce lui est à grand mérite.

M. Antonetti a continué en redoublant d’efforts, et
comme, justement, le chemin de fer belge s’est embou-
teillé, ne pouvant suffire au trafic — résultat prévu par
d’aucuns depuis longtemps, — il a donné au nôtre une
conception de grande envergure en formulant l'espoir
que, tant par sa puissance de transport que par son abou-
tissement en rade abritée, il pourra devenir à son tour
Pinstrument maître du trafic de tout le bassin du Congo.

2° Au système de la razzia commerciale se trouve déjà
substitué le système de la production indigène directe-
ment encouragée et guidée. On le doit au gouverneur
Lamblin. La colonie de l’Oubanghi-Chari a eu la chance
que ce fonctionnaire colonial n’eût d’ambition que celle
de faire œuvre utile et se donnât tout entier à sa colonie
où iladministre depuis douze ans. M. Lamblin a reconnu la
vérité de nos dires : que le noir travaillant pour son compte
travaillait avec plus de cœur et se pliait plus aisément
aux conseils qu’on pouvait lui donner. Et, ayant assisté
aux exodes des récolteurs de latex sur des distances tou-
jours plus grandes jusqu’à la disparition à peu prês
totale des lianes, il a conçu qu’il était possible de mettre
les arbres à caoutchouc à portée immédiate des noirs
par un système de plantations de villages et de familles.
Et les plantations sont sorties de terre. Le nombre
d’arbres à caoutchouc s’élève maintenant à 25 millions
de pieds et la production purement indigène du caout-
chouc à 2 000 tonnes.

Que se généralise en Afrique noire ce système, capable
        <pb n="108" />
        L’AFRIQUE ÉQUATORIALE FRANÇAISE 55
de reconstituer la production caoutchoutière qui s’étei-
gnait, et la France, dans peu d’années, produira la
majeure partie des 50 000 tonnes de caoutchouc qu’elle
emploie.

M. Lamblin va continuer par le caféier qui pousse
dans sa colonie à l’état spontané.

C’est l’analogue de ce qui se passe dans mon pays
d’origine, pays de très petite propriété où chacun possède
qui 5, qui 10, qui 20, qui 50 noyers et, dans la même
proportion, des pruniers reine-Claude. Dans l'ensemble
du pays ces récoltes produisent des millions.

Et la conséquence la plus heureuse du système est
celle-ci : les noirs de l’Oubanghi verront leur vie s’amé-
liorer considérablement, et ceux-là résisteront beaucoup
mieux à l'assaut des fléaux naturels.

30 La lutte contre leg fléaux naturels est engagée avec
une vigueur toujours croissante. Institut Pasteur de
Brazzaville, médecins de l’assistance médicale, plus nom-
breux et mieux payés pour une tâche qui exige tant
d’abnégation de soi, sont attelés à la besogne et les ré-
sultats obtenus sont des plus démonstratifs. On ne sau-
rait trop encourager, une telle œuvre. Il ne manquera que
d’y ajouter une politique générale de démogénique
destinée à sortir les races les plus aveulies du régime habi-
tuel de sous-alimentation où elles vivent. Il les faut
reconstituer ethniquement.

La cause du Congo m'a toujours été particulièrement
chère ; l’histoire de Cendrillon peut paraître par moments,
et à certains points de vue, assez triste, mais je la trouve
passionnante. Il nous faut la doter : nous serions criminels
si nous la laissions retomber dans le quasi-abandon de jadis.

L'Afrique équatoriale est par excellence le pays où
l’homme, fonctionnaire ou civil, peut trouver la joie la
plus forte qui soit, celle de créer — car tout y est à faire.
J’ai la conviction que tout y sera fait !
        <pb n="109" />
        <pb n="110" />
        CHAPITRE IV
MADAGASCAR
par le baron D'ANTHOUARD,
Ministre de France,
ancien résident à Madagascar

Pour exposer la situation de cette colonie, que j'ai
habitée et explorée pendant neuf ans, mais que j'ai
quittée il y a trente ans passés, j'ai dû y faire un quatrième
voyage et rajeunir mes souvenirs, contrôler mes anciennes
observations par de plus récentes. La science ayant sup-
primé les distances, j'ai pu mener cette enquête sans
sortir de France, avec l’aide de l’office de Madagascar.

À une époque où nous prétendons équilibrer, enfin,
l’économie nationale, avec l’appoint des ressources de nos
colonies, la question qui vient naturellement à l’esprit
est celle-ci : Que vaut Madagascar? Les Français ne le
sauront que dans quelques décades d'années, car la
réponse dépendra de la façon dont ils sauront mettre en
œuvre les richesses naturelles de la Grande Ile,en un mot,
de la sagesse et de la persévérance de leur politique colo-
niale. Mais nous pouvons déjà enregistrer des résultats
qui ne sont pas négligeables et en induire prudemment
l'avenir. Notre politique coloniale a, en effet, un passé
et un présent qui ne permettent pas d’augurer du futur
sans quelques réserves.

Madagascar est une île et ceci comporte l’avantage de
supprimer les voisinages gênants; une très grande île,
la troisième du globe, grande comme la France et la Bel-
gique réunies. deuxième avantage très important suctout.
        <pb n="111" />
        L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS

si, ce qui est vraisemblable, il est possible de lui assurer
un jour une vie indépendante. Cette île, dans la partie
australe de l’océan Indien, sur le chemin du Cap aux Indes,
à 400 kilomètres du flanc sud-est de l’Afrique, occupe
une position statégique de premier ordre. À l’est, ses côtes
rectilignes sont inhospitalières, mais la nature a placé
le remède à côté du mal : à ‘courte distance du rivage.
court un chapelet de lagunes faciles à réunir et qui
formeront ainsi un canal de plus de 670 kilomètres.
Déjà 250 kilomètres sont aménagés.

À l’ouest, face à l’Afrique et au nord, s’ouvrent plu-
sieurs baies, dont quelques-unes sont très profondes, l’une
entre autres, celle de Diégo-Suarez, est à mes yeux com-
parable à la magnifique baie de Rio de Janeiro. Des
estuaires de fleuves offrent aussi des mouillages abrités
et spacieux. Quant aux cours d’eau, généralement de
régime torrentiel et encombrés d’écueils, ils ne sont navi-
gables que sur des biefs de peu d’étendue. La naviga-
tion, on le voit, rencontre des facilités qui ne sont pas
négligeables et que l’industrie saura développer.

Madagascar est un immense plateau montagneux
d’une altitude moyenne de 1 000 à 1 400 mètres, avec des
massifs plus élevés dépassant 2 000 mètres, qui, à l’est,
s’abaisse par des contreforts venant mourir au bord des
lagunes côtières, tandis qu’à l’ouest, il tombe, par une
falaise abrupte de 600 à 800 mètres, sur de grandes
plaines d’alluvions de faible altitude. Cette disposition
orographique, combinée avec des latitudes s’échelonnant
de 12° à 25° latitude sud, et aussi avec les vents réguliers
de l’océan Indien et du canal de Mozambique, compose
une variété de climats allant du climat tropical, chaud
et humide, au climat tempéré. Sur le plateau central le
thermomètre descend jusqu’à O degré en hiver.

La fertilité du sol est inégale avec les régions, mais
offre cependant à l’agriculture des ressources aussi
étendues que diverses ; la plupart des cultures des pays

58
        <pb n="112" />
        MADAGASCAR
chauds et des pays tempérés y sont possibles. Enfin,
l’étendue et la valeur des pâturages favorisent l'élevage,
le cheptel bovin comprend déjà 8 000 000 de têtes; on
compte plus de 60 000 moutons et plus de 300 000 porcs.

Les richesses minières sont encore peu connues ; le
fer et le cuivre ont été exploités autrefois par les indi-
gènes, mais actuellement le graphite, le mica, le cristal
de roche, les minéraux radioactifs retiennent l'attention
des exportateurs. L'or est également une réserve d'avenir,
on ‘en traite 400 à 500 kilogrammes actuellement.

Lorsque nous aurons dit que la ceinture de forêts
plus ou moins compactes couvrant les contreforts orien-
taux du plateau central et les plaines orientales renferment
des bois d'œuvre et d’ébénisterie abondants et de grande
valeur ; que la pêche maritime, elle aussi, peut fructueu-
sement s’exercer le long des côtes; qu'enfin le relief
tourmenté du sol fut pendant longtemps le principal obs-
tacle à la pénétration dans l’intérieur, car seul l’homme
pouvait transporter voyageurs et marchandises par des
sentiers où les forêts, les rivières. les marais, les pluies et
la fièvre accumulaient une collection d’obstacles dont
ceux qui les ont surrhontés péniblement gardent le sou-
venir, lorsque nous aurons donné ces indications nous
aurons montré que Madagascar est riche en ressources
naturelles de toutes sortes, dont l'exploitation n’est pas
toujours facile et que la parole du fabuliste y trouve son
application : c’est le fonds qui manque le moins.

Il s’agit de le travailler, de se donner de la peine et,
pour cette mise en valeur, trois conditions sont néces-
aires : une population intelligente et laborieuse, de
l’énergie industrielle et des moyens de transport. Lais-
sons la première pour la fin.

L'énergie industrielle ne manque pas. La déclivité des
rivières, la quantité d’eau tombant annuellement, variant
d’un mètre à trois, assurent des réserves d’énergie hy-
draulique indéfinies. Des gisements de charbon ont été

50
        <pb n="113" />
        L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS
découverts dans le sud-ouest et des masses énormes de
grès bitumineux ont été reconnues dans l’ouest. Leur
exploitation, déjà ftudiée, est subordonnée à la créa-
tion de voies ferrées d’extraction.

Jusqu’en 1895, le portage à dos d’homme fut le seul
moyen ‘de transport pratiqué. Aujourd’hui il existe un
réseau de 5821 kilomètres s'étendant sur toute l’ile :
690 kilomètres de chemins de fer relient au port de Tama-
tave une partie du plateau central, Tananarive, le lac
Aloatra et Antsirabe, ainsi que les ports de la côte ouest
à leur hinterland ; 60 kilomètres de tramways desservent
la banlieue de Tananarive ; 3 189 kilomètres de routes
carrossables sont tracées à travers les diverses régions
et parcourues par des services réguliers d’automobiles ;
1273 kilomètres sont en voie d’achèvement ; de nom-
breuses pistes régulièrement entretenues serrent les
mailles de ce réseau déjà considérable. Des projets à
l’étude vont l’étendre encore, ils comportent 1 263 kilo-
mètres de voies ferrées, 51 kilomètres de tramways,
300 kilomètres de routes, l'achèvement du canal des
Pangalanes, l’amélioration de l’éclairage des côtes et
la construction de plusieurs ports. Comme autrefois
dans l’Empire romain, la route accompagne la colonisa-
tion française et à Madagascar cette tradition n’a pas
été méconnue. Ajoutons que le télégraphe et le télé-
phone rayonnent sur toute l’île.

La colonisation française, on le voit, n’a pas été inac-
tive ; deux chiffres marquent ses étapes. En 1894, à la
veille de notre prise de possession, la valeur du mouve-
ment commercial des quatre principaux ports attei-
gnait à peine 10 000 000 de francs, vingt ans après elle
dépassait 102 000 000 et en 1925 elle a excédé 936 000 000.

Il s’en faut cependant que notre politique ait été à
l’abri de critiques sérieuses. Dans la métropole les excès
d’un esprit doctrinal étroit, des habitudes systématiques
et une centralisation abusive ont causé de lourdes

59
        <pb n="114" />
        MADAGASCAR

51
erreurs, un gaspillage de sang et d’or français et ausel
de la main-d’œuvre indigène qui ont retardé la mise en
valeur de la Grande Ile. Si ces fautes ont enrichi notre
expérience elles n’auront pas été en pure perte. À voir
l’intelligence, la hardiesse des conceptions du gouver-
neur général, M. Marcel Ollivier, il est permis de le croire.

La population malgache n’est pas homogène : les autoch-
tones se sont fondus dans des apports arabes, malais,
javanais et nègres. De toutes les tribus, l’une, les Hovas,
dépasse les autres par l’intelligence et le caractère. Îls
ont accompli la seule œuvre de civilisation notoire anté-
rieure à l’occupation française. Afin de se nourrir ils
ont recouru à la culture par irrigation et celle-ci,
comma partout où elle est née, a imposé à la popula-
tion un effort de solidarité, de discipline sociale d’où
est sortie l’unité politique de l’Imérina. Une soif de con-
quête démesurée, une intelligence mal ordonnée chez les
souverains de Tananarive arrêtèrent cette civilisation
naissante et la dévoyèrent. En vain des Français, des
Anglais, les missions catholiques et protestantes tentè-
rent-ils d’introduire des progrès, la Cour d'Imérina
succombant sous le poids des fautes et des charges
que son ambition démesurée avait accumulées fut
incapable de diriger ce mouvement civilisateur et versa
dans l’anarchie. Nous dûmes intervenir militairement. et
le 6 août 1896 nous annexions l’île.

Si l’on prend en considération ce fait, malheureusement
évident, que. les Français ne sont pas actuellement
en état de peupler — je ne dis pas coloniser, mais peupler
— les hauts plateaux malgaches, bien que ceux-ci soient
favorables à l’établissement de la race blanche, on doit
chercher à activer ce peuplement au moyen des éléments
indigènes. Avec ses 625 000 kilomètre carrés, Madagascar
pourrait aisément nourrir plusieurs dizaines de million
d’habitants. Le pays en compte à peine 3 millions et demi,
18 000 Européens dont les neuf dixièmes Francais et
        <pb n="115" />
        52

L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS
1000 Asiatiques et Africains. Ces chiffres indiquent
la grandeur du déficit à combler. Nous y réussirons par
une hygiène sociale”appropriée qui augmentera les nais-
sances et diminuera la mortalité chez les enfants aussi
bien que chez les adultes. Les races malgaches sont
décimées par certaines maladies contagieuses, les fièvres,
l’alcool et aussi par une alimentation et un habillement
insuffisants. La lutte contre ces causes de dégénérescence
doit être poussée aussi énergiquement que la création
de l’outillage économique ; elle y est intimement liée, car
l’homme est le facteur de production et de consomma-
tion par excellence. Elle sera complétée par le développe-
ment intensif de l’éducation professionnelle et de la cul-
ture morale qui, en augmentant la qualité et la quantité
du rendement du travailleur, favorisera les bienfaits des
mesures d’hygiène sociale et accélérera l’accroissement
de la population indigène. Les programmes des grands
travaux tiennent compte de ces considérations et cela
est juste, car le rythme de leur avancement sera d’autant
plus rapide que l’hygiène sociale et l’instruction profes-
sionnelle et morale seront améliorées.

Toutefois, craignons de céder à la tentation de vouloir
précipiter ce mouvement en recourant à la main-d’œuvre
étrangère, si tant est que l’on en trouve. Notre objectif
n’est pas seulement économique, il est national. Nous
voulons une colonie prospère et française. Or, dans cette
partie de la terre, au milieu de cet océan dont toutes les
rives sont envahies par les Indous sous pavillon britan-
nique, Madagascar a seul, jusqu'ici, échappé à cette
emprise anglo-indienne. L'âpreté au gain du Hova est
une concurrence qui a éloigné les émigrants asiatiques.
Gardons-nous de les attirer en grand nombre. Favor:-
sons plutôt la multiplication et l’éducation des indigènes,
nous y gagnerons une population dont l’unité d’origine et
de formation sous notre influence écartera de l'avenir
plus d’une éventualité redoutable
        <pb n="116" />
        MADAGASCAR

La société franco-malgache que nous fondons est
éloignée de plus de 10 000 kilomètres de la métropole,
elle devra donc, le plus tôt possible, posséder les forces
nécessaires à sa défense personnelle. Cette nécessité, im-
posée par la nature des choses, heurtera peut-être cer-
taines conceptions routinières plus ou moins apparentées
aux vieilles idées du pacte colonial, dont la politique fran-
çaise a peine à se détacher. Il faudra cependant s’y sou-
mettre et reconnaître que seule l’école de la responsabilité
est propre à former le caractère des peuples comme
celui des hommes.

[1 dépend de nous que cette indépendance inévitable
accroisse notre puissance nationale et sauvegarde l’avenir.
Si notre race, en France, n’est malheureusement pas,
dans les conditions présentes, assez prolifique pour peu-
pler, elle retrouve heureusement sa fécondité dans les
colonies, comme nous le voyons dans l’Afrique du Nord,
et au Canada ; elle possède aussi des vertus d’assimila-
tion sans égale, qui lui permettent de greffer son âme
sur celle des races indigènes et de créer, par cette sorte
de métissage, une population fille de la terre malgache
et de la pensée française. Ces qualités spéciales nous
ont conquis au cours des siècles une clientèle immense
de dévouements fidèles et précieux. Utilisons-les avec
diligence. Appliquons-nous à grossir le noyau de ces
16 000 Français déjà fixés dans la Grande Ile ; que l’in-
dustrie, le commerce, l’agriculture, la finance de notre
pays dirigent vers celle que nos ancêtres appelaient
« la France antarctique », leurs efforts et surtout leur
jeune personnel. Essaimons l’énergie intellectuelle et
morale de la France à défaut de bras. Sa puissance de
rayonnement, d’attirance et de pénétration ont fait des
conquêtes dans maints pays qui ont résisté aux pires
vicissitudes. Elle sera l’animatrice de notre colonisation,
et puisque les peuples mnalgaches n’ont pas d’histoire,
ils adopteront plus facilement la nôtre.

63
        <pb n="117" />
        54

L’'EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS
Parmi les propagateurs de l'influence française, faisons
une place à part à nos missions religieuses. À l’étranger,
elles ont été les premières propagatrices de notre langue
et, dans la plupart de nos colonies, sinon dans toutes,
leur initiative a guidé nos premiers pas, leur activité a
empêché la preseription de droits que nous paraissions
peu soucieux de faire valoir à une époque qui n’est pas
très éloignée. Artisans laborieux et ingénieux de notre
colonisation, nos missionnaires ont été les gardiens de
la flamme française lorsque certaines de nos anciennes
possessions nous furent arrachées.

La France a des traditions coloniales séculaires. Maintes
grandes nations les lui ont empruntées et ont construit
leur puissance sur ces conceptions géniales. Elles n’ont
pas suffi à défendre notre ancien empire colonial parce
que notre politique intérieure les à trop souvent ignorées.
Souhaitons au nouvel empire, fondé dans la seconde moitié
du dix-neuvième siècle, que la métropole, que les Fran-
çais de France se décident enfin à concevoir clairement,
à pratiquer fermement la politique coloniale que l’audace,
‘initiative, l’expérience des pionniers français ont éla-
borée avec un succès déjà si encourageant.
        <pb n="118" />
        CHAPITRE V
LA SYRIE

La

LE PROBLÈME SYRIEN
par le général WEyGAND.

Ce problème pourrait être examiné de points de vue
très différents :

On pourrait se demander si, en 1919, la France — au
lleu d’accepter en Syrie une situation qui entraînait
autant de responsabilités qu’elle réclamait de sacrifices
—— N'eût pas mieux agi en se contentant de maintenir
et d'étendre l’influence et le prestige qu’elle devait à
l’action de ses misssionnaires et de ses maîtres, à la diffu-
sion de sa langue et de sa culture. Cela ne lui eût coûté
que quelques millions.

On pourrait se demander, d’autre part, si un système
d'administration directe ou de protectorat, qu’une partie
au moins de la Syrie appelait de ses vœux, n’eût pas été
préférable à un mandat, formule nouvelle et d’applica-
tion très délicate.

On pourrait se demander, enfin, si, en présence de
certaines difficultés et de lourdes dépenses de vies hu-
maines et d’argent, la France doit, comme. certains le
réclament, abandonner la Syrie au risque de manquer à
Yes engagements, d’ouvrir dans ce pays une ère de troubles
et de massacres des chrétiens, de compromettre sa situa-
tion en Orient, de renoncer à paraître en Méditerranée
prientale
        <pb n="119" />
        66

L'EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS
Mais ce seraient là des études académiques. car ces
problèmes sont résolus :

Le premier, puisque nous sommes en Syrie.

Le deuxième, puisque nous y exerçons l’autorité par
le fait d’un mandat.

Et sur le troisième le président du Conseil s’est pro-
noncé à la tribune de la Chambre en disant : « Quant
à nous retirer du Maroc et de la Syrie, a-t-il dit, rien
de plus criminellement absurde. Ce serait livrer ces pays
à d’effroyables représailles, à l'incendie, au massacre,
à la misère. Le gouvernement français ne fera pas cela. »

Il semble donc que le seul problème syrien qu'il soit
aujourd’hui opportun d’étudier soit celui que la France
a, pour le moment, à résoudre, celui que pose l’applica-
tion lovale du mandat.
Auparavant il eût été bon d’avoir dit ce que sont
ce mandat et les pays dans lesquels il s’exerce.

On sait que les droits et devoirs du mandataire sont
fixés par un texte approuvé par le Conseil de la Société
des Nations et agréé par le gouvernement français ;
charte à laquelle on aura l’occasion de se reporter au
cours de cet exposé. .

On sait également que le mandat français s'exerce en
Syrie sur un territoire d’une étendue de 150 000 kilo-
mètres carrés el peuplé d’un peu moins de 2 millions et
demi d’habitants sédentaires, de 3 à 400 000 nomades, et
de 100 000 chrétiens environ réfugiés de Turquie ; que ces
populations présentent, à l'exception des Bédouins qui
sont de pure souche arabe, un mélange de races tel
qu’en fin de compte c’est la religion qui classe entre

elles ces populations; que l’on compte en Syrie une
vingtaine de groupements religieux principaux se ratta-
chant aux trois catégories : musulmans, chrétiens.
juifs, citées dans l’ordre de leur importance numérique ;
que dans les pavs de l’intérieur les musulmans sont en
        <pb n="120" />
        LA SYRIE

67
majorité et les chrétiens présentent dans les principales
villes de fortes minorités ; que sur le littoral, au Liban
l'élément chrétien s’équilibre en nombre avec l’élément
musulman tout en le dépassant en culture, tandis que
dans le pays des Alaouites les trois quarts au moins
de la population appartiennent à une secte diseidente
de l'Islam, les Ansahriés, qui n’a aucune inclination pour
les Sunnites.

En outre, des différences profondes séparent ces popu-
lations au point de vue de l’aptitude à recevoir l’appli-
cation d’un régime politique mioderne, c’est-à-dire en
concordance avec les idées semées à la volée à travers
tout le vaste monde à la fin de la guerre, sans aucun
souci du terrain sur lequel elles allaient germer. Le Liban
mis, par sa situation sur le littoral, en contact avec la
civilisation occidentale, ‘surtout latine, et avant tout
avec les traditions, les mœurs et l'esprit français, mêlé
par ses émigrés à la vie internationale des peuples, pré-
sente un terrain propice à l’action de la puissance manda-
taire ; la Syrie, à l’écart derrière les chaînes de l’Anti-
Liban et les Ansahriés regardant la sainte et intellec-
tuelle Damas, renfermée sur elle-même, moins évoluée
dans ses élites et moins instruite dans ses masses, offre
évidemment à cette action un terrain beaucoup moins
favorable.

Les populations alaouites et druses, plus simples et
plus rudes, nécessitent encore un mode de collaboration
différent.

Ce très bref aperçu suffit à faire comprendre à quel
point la mission acceptée par la France est délicate à
remplir. L’accomplissement de cette tâche est une œuvre
toute d’adaptation. de tact et de doigté.

Le problème étant ainsi défini, il paraît intéressant
de l’envisager successivement sous chacun de ses aspects :
politique. financier. économique et militaire.
        <pb n="121" />
        L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS

Le problème politique se présente du point de vue
extérieur et du point de vue intérieur.

La politique-extérieûre est, en vertu de l’article 3 de la
charte, affaire du gouvernement français et de son repré-
sentant, le haut-commisaire, et non des États sous
mandat.

*Q

On n’en retiendra que les relations avec les États
voisins : Turquie au nord, Irak et Palestine, c’est-à-dire
Angleterre puisque ces derniers pays sont sous mandat
britannique, à l’est et au sud. De ces voisins, la France
doit s’efforcer d’obtenir des traités rendant accessibles
au commerce de la Syrie, qui est essentiellement un pays
de transit, ses marchés d’avant-guerre afin qu’elle retrouve
ses vieux clients d’Anatolie, d’Irak et de Palestine dont
la séparent aujourd’hui, du fait des nouvelles frontières,
de trop hautes barrières douanières. On s’est efforcé de
conclure ces traités, on a obtenu des résultats intéressants,
:l faut arriver à mieux encore. Et en particulier l’amitié
franco-turque, souvent évoquée, ne saurait se mani-
fester plus utilément que par une juste compréhension
les intérêts de populations voisines, jadis étroitement
unies par des liens économiques.

La politique intérieure réclame qu'on s’y arrête davan-
tage, parce que les différentes questions qui en constituent
les données ne sont pas encore définitivement résolues
et parce que c’est justement cette face du problème, dont
les véhémentes réclamations de partis ou d'individus,
vivant pour la plupart hors de la Syrie, et par là d'autant
moins qualifiés pour le faire, saisissent périodiquement
la commission de la Société des Nations. Il s’agit en
somme du « statut organique » que la puissance manda-
taire doit élaborer en vertu de l’article 1°" de la Charte.

Ce statut est à examiner sous deux aspects ; la répar-
tition même du pays entre les États, et le régime prési-
dant à la vie politique de ces États.
        <pb n="122" />
        LA SYRIE

69
Et d’abord la répartition du territoire : les différents
États dont se compose le pays sous mandat français
sont : les États du Grand Liban, de la Syrie, des Alaouites,
et du Djebel Druze. Il eût été fort intéressant, si le temps
l'avait permnis, de dire comment on cest arrivé à cette
répartition et quelle justification elle trouve dans les
termes mêmes de la Charte, invitant le mandataire à
favoriser dans certaines circonstances les autonomies
locales. Disons seulement qu’elle rencontre des oppo-
sants : les uns réclament l’unité syrienne absolue, ce qui
mettrait à la merci d’une majorité, non encore animée
d’un suffisant esprit de tolérance, des minorités telles
que les chrétiens et les Alaouites, pour ne parler que des
plus nombreuses, que nous avons le devoir absolu de
protéger ; les autres bornent leur désir à la désarticula-
Hon du Grand Liban, tel qu’il a été constitué en 1920
lorsque le général Gouraud a joint à la montagne qui
constituait l’ancien Liban, la plaine de la Békaa pour lui
donner du pain, et la côte pour lui fournir des débouchés.
Il semblerait que ces questions dussent être closes,
puisque, en ce qui concerne par exemple l’État de Syrie,
sa contexture actuelle a pour base les vœux nettement
exprimés par les Assemblées représentatives régulière-
ment élues en 1922. Il faut enfin sortir du provisoire ;
et d'ailleurs, quelles que puissent être les modifications
adoptées, elles ne satisferont pas tout le monde en raison
de l’enchevêtrement des différentes « nations » comme
on dit là-bas, quand on parle des communautés reli-
vieuses.
En second lieu, j'en viens au régime politique de ces
différents États. Ici, dès le début l’examen s’impose d’une
conception particulièrement importante dans l’applica-
tion du mandat : le mandataire a-t-il le droit d'imposer
au pays, qu'il est chargé d’amener à se gouverner plus
tard en toute indépendance, le régime qu’il estime le
meilleur pour atteindre ce but? ou, au contraire, les popu-
        <pb n="123" />
        70 L'EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS
lations de ces pays ont-elles qualité pour décider à elles
seules de ce régime? Il semble que poser la question c’est
la résoudre. N’est-il pas évident que, si ces pays avaient
été jugés capables de régler eux-mêmes les étapes de la
longue route qu’ils ont à parcourir, on ne les eût pas placés
sous la tutelle qu’est le mandat? N’est-il pas certain
d’autre part que pour les amener à vivre d’une vie poli-
tique propre, il faut les faire participer à l’élaboration
même du statut qui les régira, dans une collaboration
qui est l’essence même de l'esprit du mandat? D'ailleurs
il n’est rien de tel que les textes ; l’article Je" de la Charte
dit : « Le mandataire élaborera un statut organique
préparé d’accord avec les autorités indigènes et tiendra
compte des droits, intérêts et vœux de toutes les popu-
lations habitant le territoire. » En fait, ei on envisage le
détail de ce que doit comprendre le statut organique, le
problème se clarifie, semble-t-il.

Le statut organique doit en effet définir ; le régime
propre à chacun des États, le règlement des rapports
entre les États et les attributions du représentant du
pays tuteur, le haut-commissaire. Passons rapidement
en revue ces trois différents points :
40 Dans l’élaboration des textes fixant le régime de
chacun des ‘États, la population locale aura à inter-
venir pour présenter ses Vœux, défendre au besoin ses
droite. Mais est-ce à dire que ces graves décisions doivent
être prises par des sortes « d'assemblées constituantes »
travaillant sans aucune direction. Je ne le crois pas : le
tuteur manquerait au premier de ses devoirs s’il les aban-
donnait à elles-mêmes quand il s’agit de mettre d’aplomb
leur premier statut politique, car dans une assemblée de
cette sorte, des solutions extrêmes pourraient être prises
sous l'influence de quelques meneurs exaltés, qui condui-
raient le pays à l’anarchie. Ce n'est pas sans quelques
paliers prudemment ménages que des peuples peuvent
        <pb n="124" />
        LA SYRIE
s’élever d’un régime d’oppression absolue à la pleine
liberté.
Donc ici le résultat est à atteindre par les États
eux-mêmes, mais en collaboration avec la puissance
mandataire qui leur doit ses conseils. La confiance
qu’inspire son représentant donne la mesure de leur effi-
cacité.

20 Quand il s’agit de régler les relations des États
entre eux, c’est-à-dire ce qui a trait, notamment, aux
frontières, aux questions que peut faire naître l’union
douanière, postale et monétaire dans laquelle ils vivent.
aux affaires économiques d’intérêt commun, les États
ont à intervenir pour défendre leurs intérêts mais il est
nécessaire aussi qu’une autorité supérieure puisse arbitrer
les conflits.

Aussi la participation des États à l’élaboration de
rette partie du statut devient-elle moindre, celle de la
puissance mandataire augmentant.

30 Enfin, en ce qui concerne les attributions du
haut-commissaire, il faut absolument dans ce pays qui
ne respecte que l'autorité, on pourrait dire qui pardonne
toutes les fautes sauf la faiblesse, lui maintenir des pou-
voirs importants. Le haut-commissaire doit conserver,
ainsi que le prévoit l’article 2 de la Charte, autorité et
contrôle sur les forces locales. Il doit avoir un droit de
veto pour interdire l’exécution de toutes dispositions
financières et législatives contraires aux intérêts du
pays ou au mandat lui-même. Mais ce pouvoir négatif
n’est pas suffisant : il doit aussi, en cas de mauvaise
volonté ou d’insuffisance des autorités locales, avoir la
latitude d’ordonner l’exécution des mesures indispensables
à la vie même du pays. Il doit enfin avoir la faculté de
prendre en mains, en cas de troubles. le maintien de
l’ordre public.
        <pb n="125" />
        1)

L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS
Il va de soi que l’élaboration de cette partie du statut
appartient à la puissance mandataire seule.

On voit donc qu’il'est possible de déterminer les points
qui, dans l’élaboration du statut, doivent revenir respec-
tivement aux populations intéressées et au mandataire.
Il semble que l’on s'oriente vers une solution de cette
sorte. Le statut organique comporterait ainsi : une cons-
titution pour chaque État, votée par lui-même; une
Conférence des Etats chargée des questions d’intérêt
commun, avec recours éventuel à l'arbitrage du haut-
commissaire ; un protocole fixant lès pouvoirs du haut-
commissaire dans le sens indiqué. [

Une situation financière constamment améliorée par
la très bonne gestion de nos conseillers financiers, étaye
solidement l’œuvre politique.

Tout d’abord la France, en prenant la tutelle de pays
dévastés par la guerre, dut aider les budgets locaux
d’une subvention de plus de 50 millions en 1920 et de
40 millions en 1921, Mais dès l’année 1922 les subven-
tions devinrent inutiles et la France put réduire le crédit
affecté ‘aux dépenses civiles de la Syrie, qui passèrent
de 185 millions en 1920 et 120 millions en 1921, à 50 mil-
lions en 1922, à 10 millions en 1923 et 1924, à 8 millions
en 1925 et 1926, 11 millions en 1927 et 1928. Le crédit
prévu pour 1929 est égalemènt de 11 millions.

Quant aux budgets des États, qui ne s’équilibraient
en 1920 et 1921 que grâce à ces secours, nous les voyons
dès 1922, exercice pour lequel leur total se monte à
132 millions, s’équilibrer par leurs propres ressources.
L'exercice 1923, dans lequel le total des recettes se

montait à 150 millions, se solda par un excédent de
recette de 24 millions. L'exercice 1924 dans lequel ce
total s’élevait à 212 millions se solda par un excé-
dent de 62 millions. En 1925, malgré les désordres qui
troublèrent le pays, les résultats furent aussi satisfai-
gants : l'excédent fut de 64 millions ; en 1926 il tomba à
        <pb n="126" />
        LA SYRIE

49 millions, mais remonta en 1927 à 117 millions environ.

La dette extérieure des États ne comprend que la part
du capital de la dette publique ottomane mise à leur charge
en application du traité de Lausanne, Elle se monte à
près de 11 millions de livres turques or et le service
des intérêts de cette dette est largement assuré par les
revenus des produits antérieurement concédés à la dette
ottomane ; ces revenus restent en dehors des recettes
budgétaires locales jusqu’à complet règlement de la
question.

La situation financière des Etats est donc excel-
lente.
Du point de vue économique, si de notables progrès
pnt été réalisés, il n’en va pas encore ainsi.

La balance commerciale, terriblement déficitaire au
début, a été toujours en s’améliorant, comme en font foi
les chiffres suivants :

En 1921: 601 m.
En 1922: 526 m.
En 1923: 560 m.
En1924: 797 m.
En 1925: 974 m.
En 1926 : 1267 m.
En 1927 - 1 279 m.

"2 d’importations contre

70m.
114m.
247m.
340m.
459 m.
544 m.
546 m.

d’exportations.

soit une proportion de :

de
de
qui se maintient à
à

et à

8,5 contre 1 en 1921
4,6 contre 1 en 1922
2,2 contre 1 en 1923
2,3 contre 1 en 1924
2,1 contre 1 en 1925
2,3 contre 1 en 1926
23 contre 1 en 1997

Pour avoir une balance exacte des paiements il fau
drait ajouter, à l’avantage des États syriens, les rentrées
de capitaux provenant des émigrés prospérant au loin
mais toujours fidèles à leur terre natale, et aussi l’apport
        <pb n="127" />
        34

L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS
important des riches estivants égyptiens et même méso-
potamiens qui affluent au Liban dès que le pays est calme.

Mais ce n’est là qu’un heureux commencement de
redressement dont on serait coupable de se contenter,
car il faut faire beaucoup mieux. On le peut, et ceci
m’amène à examiner brièvement les diverses sources
de prospérité des pays sous mandat français :

D’abord et en premier lieu le commerce de transit,
favorisé par le fait que le port de Beyrouth est actuelle-
ment le seul organisé entre Smyrne et Port-Saïd, mais qui
a besoin pour prendre son entier développement, nous
l’avons vu et je n’y insiste pas, de conventions douanières
plus favorables. C’est d’autant plus nécessaire que la voie
nouvelle ouverte en 1924 aux transports automobiles à
travers le désert entre Damas et Badgad puis la Perse,
donne passage non seulement à des voyageurs (en 1924,
3 786 voyageurs vers Bagdad ou la Perse, 2 800 en sens
inverse) mais aussi à des quantités intéressantes de mar-
chandises de prix (130 000 kilogrammes en 1925, après
la conclusion d’un accord de transit avec l'Irak).

Du côté de la production c’est la terre qui peut à bref
délai devenir une source importante de prospérité. Par
là il ne faut pas entendre la culture des céréales, car la
Syrie peut tout au plus prétendre à en produire la quantité
nécessaire à sa consommation. En raison du peu d’étendue
de bonnes terres situées à proximité des moyens de trans-
port actuellement existants comme aussi à cause de la
rareté de la main-d’œuvre, c’est de la culture des produits
chers qu’il faut attendre des rendements vraiment rému-
nérateurs ; c’est-à-dire : les fruits (oranges, abricots,
raisins), les olives, le tabac et avant tout la soie et le
coton sur lesquels il convient de s'arrêter un instant.

La sériciculture est depuis longtemps une des richesses
de la région côtière de la Syrie. La guerre, en amenant la
destruction d’un grand nombre de mûriers, lui a porté
un coup sérieux, dont l’administration française a fait
        <pb n="128" />
        LA BYRIE
son possible pour faire disparaître les conséquences.
C’est ainsi que la récolte de cocons, qui était tombée
cn 1920 à 800 000 kilogrammes, a successivement atteint
1 100 000 kilogrammes en 1921; 1900000 en 1922:
2 250 000 en 1923 ; 2 850 000 en 1924 et 3 000 000 en 1925.
La production d’avant guerre est à peu près retrouvée,
elle peut être aisément doublée et triplée.

La culture du coton a été également l’objet de sérieux
efforts ; la récolte, insignifiante les années précédentes, a
atteint en 1923 le chiffre de 18 000 balles de 100 kilo-
grammes et en 1924 et 1925 celui de 30 000 balles ; il
s’agit là surtout de coton à fibres courtes cultivé à sec.
Mais depuis 1923 des expériences et des études concer-
nant la culture irriguée du coton à fibres longues ont
donné les résultats les plus encourageants. Sans parler
des petites plaines que l’on rencontre sur la côte, il existe
dans la vallée de l’Oronte deux vastes plaines, l’une à
hauteur de Hama, l’autre en amont d’Antioche, dans
lesquelles le volume des eaux fluviales comme la qualité
du sol permettent d’envisager, pour commencer, la mise
en valeur de plus de 100 000 hectares de terres propres
à la culture du coton.

Ainsi le commerce et l’agriculture sont en mesure de
transformer dans un délai assez bref la situation écono-
mique, En plus du bien qui en résultera pour ses popula-
tions, la Syrie pourra disposer alors de ressources suffi-
santes pour faire face à ses besoins propres, y compris ceux
que représente la défense de son sol, comme aussi pour
dédommager la France des grands sacrifices qu’elle a
consentis, et cela directement par le remboursement
prévu à l’article 15 de la Charte d’une partie des dépenses
faites par elle, et indirectement grâce au courant d’affaires
qui s’établira entre les deux pavs.

Pour qu’un tel programme politique et économique
puisse se développer. il faut que le pays soit tranquille
        <pb n="129" />
        6

L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS
et par là j'en viens au problème militaire qui n’est en
somme qu’un problème de sécurité intérieure.

Les forces destinées à maintenir l’ordre dans les pays
sous mandat, comprennent : des troupes françaises, des
troupes auxiliaires syriennes et des effectifs de police
et de gendarmerie.

Pour le moment, les troupes françaises sont les seules
forces sur lesquelles il soit possible de compter de façon
absolue. Les troupes auxiliaires syriennes et les gendarmes
ne sont pas encore, quoiqu'il y ait eu de glorieuses excep-
tions, suffisamment solides ou désolidarisées de toute
complicité avec des habitants en insurrection.

Il faut donc maintenir à cet ensemble de forces un
dosage qui lui permette de faire face aux obligations qui
viennent d’être définies. Mais le programme, en ce qui
les concerne, doit être d’augmenter, en les organisant
solidement, les troupes syriennes et la gendarmerie de
façon à diminuer parallèlement la quantité des troupes
françaises. Il y a à cela un double intérêt : tout d’abord
celui de réduire l’effort français en hommes et en argent,
et en second lieu celui de satisfaire à la préoccupation
que doit avoir le mandataire de faire œuvre qui dure une
fois sa mission terminée.

En ce qui concerne l’entretien des forces syriennes,
celui des gendarmes, dont le nombre est d’environ 5 000,
est assuré par les États ; par contre la légion syrienne, qui
coûte annuellement 40 millions, est encore, pour la plus
grande partie, à la charge de la France. En 1922, 1923,
1924, les États lui ont remboursé annuellement 3 mil-
lions ; en 1925 ils ont porté leur contribution à 7 millions
et demi ; en 1926 à 10 millions ; leur situation financière
permet d’entrevoir qu’à bref délai l’entretien complet des
forces syriennes sera à leur charge. La réalisation du
programme est donc amorcée.

D’un autre point de vue, et pour clore ce sujet, un
point important est à mettre en lumière : pour que
        <pb n="130" />
        LA SYRIE

l’action militaire puisse atteindre ses buts de pacifica-
tion, il faut que l’action politique s’exerce en étroite
concordance avec elle. Un succès militaire affirmé dont
une politique trop faible n’aurait pas sanctionné les résul-
tats ne peut produire d’effets durables. Je l’ai dit, je
veux le redire : dans ces pays, être ferme c’est être bon.
car on évite par là tout ce que la faiblesse apporte avec
soi d’anarchie, puis de répression violente.

Pour me résumer et conclure je dirai :

Le problème syrien est un problème délicat, en raison
de l'essence même du mandat et de la diversité des popu-
lations sur lesquelles il s’exerce. Il peut être résolu, il l’est
en partie, je souhaite que ce bref aperçu l’ait fait sentir.

77

Il faut pour cela :

Un personnel directeur de choix, et qui dure, dominant
d'assez haut sa tâche pour faire preuve d’autant de libé-
ralisme et de bonté que de fermeté.

Pas de politique « pure », encore moins de guerre reli-
gieuse. Mais de l'administration, c’est-à-dire de l’organi-
sation, de la justice, de bonnes finances, de la sécurité.

Et sur cette base indispensable, un grand travail
économique. Par la prospérité qu’il apportera, il mettra
tout le monde d'accord et il créera, pour le moment où
le mandat se terminera, des liens matériels qui, complé-
tant les liens moraux qui unissent depuis des siècles la
France au Liban et à la Syrie, maintiendront, entre ces
pays et le nôtre, des relations où le sentiment et l'intérêt
trouveront leur compte, et par là utiles et durables.
        <pb n="131" />
        2. — L’ACTION DE LA FRANCE EN SYRIE
par M. Robert DE Carx,
ancien secrétaire général du haut-commissariat
de la France en Syrie et au Liban,

Je voudrais répondre à la double question que notre
action en Syrie inspire à beaucoup de nos compatriotes
dont plusieurs ne se la posent d’ailleurs qu’avec le parti
pris de lui donner une réponse négative : la revendica-
tion du mandat pour la Svrie et le Liban était-elle né-
cessitée par la nature des intérêts que nous avions à
défendre non seulement en Orient, mais même dans le
reste du monde, et avons-nous réellement appliqué le
mandat?

Répondre à la première de ces questions serait, en
somme, situer l’affaire syrienne dans l’ensemble de nos
entreprises d'outre-mer.

Ici s'impose une observation préalable. C’est seule-
ment par une certaine analogie, mais nullement par l'effet
d’une assimilation, surtout pas d’une assimilation juri-
dique, qu’un exposé sur la Syrie peut être placé dans
une série sur l'empire colonial de la France. Le mandat
diffère essentiellement des dominations coloniales qui
n’ont pas de terme, en ce qu’il est, en principe, une tâche
temporaire. C’est une tutelle chargée de conduire des
populations encore mineures jusqu’à leur majorité poli-
tique. Tel est nettement le caractère que lui imprime
l’article 22 du pacte de la Société des Nations en ce qui
        <pb n="132" />
        LA SYRIE
concerne, comme il dit, les « communautés détachées de
l’Empire ottoman », objets des mandats À, qui sont
sans conteste autrement évoluées que les peuplades de
l’Afrique noire et des terres australasiennes pour les-
quelles ont été constitués les mandats B et C.

Ce n’est pas par une simple précaution oratoire, qui
s’impose à l’homme chargé de représenter le mandat
syrien et libanais auprès de la Société des Nations, que
j'ai tenu à bien différencier, en commençant, le mandat
des dominations coloniales. C’est parce que je crois que
nous avons tout intérêt à y voir très clair dans les con-
ditions dans lesquelles notre action doit s'exercer en
Syrie et au Liban : la clarté des définitions conduit à la
netteté des politiques. Et j'ajoute qu’il me paraît que
nous devons d’autant moins être tentés de nous dissi-
muler notre statut de mandataire et biaiser avec lui
que je suis convaincu qu’il répond à la nature des intérêts
que nous avons à sauvegarder dans les pays syriens.

Cette affirmation, qui est un commencement de réponse
à la première des questions que je viens d’énoncer, doit
être justifiée. Elle me paraît l’être par la nature même
du patrimoine que des siècles de prestige et d’efforts
généreux nous ont donné à défendre dans le Levant.
Qu’étions-nous dans les pays syriens à la veille de la
guerre : rien dans le domaine du gouvernement et de
l’administration, beaucoup dans le domaine économique,
presque tout dans le domaine de la culture. Les grandes
entreprises de développement : port de Beyrouth et
réseau de chemin de fer presque toul entier (plus de
700 kilomètres) étaient l’œuvre de sociétés et de techni-
ciens français. Le développement de la sériciculture au
{iban était, pour une bonne part. le résultat de l’activité
des Lyonnais.

Nos écoles et celles de nos clients libanais et gyriens,
subventionnées par nous, enseignaient à plus de quarante
mille enfants notre langue, dont la connaissance était

79
        <pb n="133" />
        30-- L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS
considérée comme le critérium d’une bonne éducation.
Je me rappelle encore la surprise que j’eus, en débarquant
à Beyrouth en novembre 1919, dans l’équipe du général
Gouraud, de trouver cette ville et le Liban plus francisés
que presque toutes les régions de l’Algérie après quatre-
vingt-dix années de domination française. Pour nous
donner cette emprise prodigieuse, il avait suffi que le
gouvernement de l’ancienne Turquie, qui avait avec la
France de.très vieux pactes et de très vieilles traditions
d'amitié, fit un milieu tolérant au travail de quelques
entrepreneurs et ingénieurs, qui rapportaient à la France
au lieu de lui coûter, et surtout d’un petit groupe de con-
gréganistes français payés principalement en’ traites sur
l’éternité.

Pourquoi, pensera-t-on, si tel était notre patrimoine
et son prix de revient, si l’on peut dire, magnifiquement
modique, ne s’est-on pas contenté de laisser les bons
Français dont il vient d’être parlé continuer sous un
gouvernement indigène leur tâche patriotique? Pourquoi
avoir entrepris en Syrie une œuvre dont on peut, par
analogie, parler dans une série d’exposés consacrés à
notre empire colonial? Pourquoi avoir été assumer des
responsabilités directes, militaires, gouvernementales et
administratives dans un pays où nous n’avions eu besoin
de rien de tel pour nous faire une place unique, pays d’ail-
leurs”excentrique aux régions où nous exercions notre
puissance et où nous n’avions pas, comme dans l’Afrique
du Nord, à consolider un empire, dont la conservation
est vitale pour la France, et à en couvrir les approches?

L'idéal eût été, en effet, que la guerre ne changeät rien
aux nécessités de notre action en Syrie et au Liban. Mais
le malheur est qu’elle devait les changer en altérant
profondément le milieu. Les provinces qui ne pouvaient
manquer d’être détachées de l’Empire ottoman étaient
hors d’état, pour une foule de raisons, de se muer du jour
au lendemain en pays se maintenant et se gouvernant
        <pb n="134" />
        LA SYRIE

31

par eux-mêmes. De là les mandats. Croit-on que sous
celui d'une autre puissance européenne nos écoles auraient
continué à trouver en Syrie le milieu commode que leur
avait fait le vieil Empire ottoman? On a dit que nous
aurions pu faire signer, en ce qui les concerne, une charte
pour laquelle un mandataire quelconque leur eût donné
toutes les garanties. On a même invoqué l’exemple de
l'Égypte où nos écoles et notre langue se maintiennent
après quarante-quatre années d’occupation anglaise. Il
ne faut pas oublier cependant que l’Égypte est un pays
de richesse exceptionnelle où l'on trouve plus d’indépen-
dance envers le pouvoir que dans un pays de richesse
moyenne comme la Syrie. Mais surtout, à côté du droit
que peut se réserver une nation de conserver des écoles
à l’étranger, il y a la réputation qui fait que ces écoles
ont ou n’ont pas une clientèle.

Au lendemain de la guerre, qui a marqué un grand
tournant pour l’histoire et l’opinion des peuples, on nous
attendait en Syrie. Toute notre politique passée avait
montré que la France se réservait de prendre en main
les destinées de ce pays s’il venait à changer de souve-
raineté. En 1912, nous avions obtenu une déclaration du
gouvernement de Londres y reconnaissant la prédomi-
nance des intérêts français. En 1916 nous nous étions,
dans des accords avec l’Angleterre et la Russie sur les
pays à détacher de l’Empire ottoman, fait reconnaître
la Syrie comme zone d’influence. Ne donner à tout notre
passé aucune suite au lendemain de la victoire, c’était
faire faillite aux yeux de tout l’Orient et, par conséquent,
nous exposer gravement, quels que fussent nos contrats
avec la nation qui prendrait la place désertée par nous,
à voir vider nos écoles des confins de la Grèce et de la
Tripolitaine jusqu’à la Perse : on ne se met pas volon-
tiers à l’école des faillis, surtout lorsque d’autres s’offrent.
C’est pourquoi, si nous ne voulions pas voir notre vic-
toire elle-même avoir, en changeant le statut de la Svrie,
        <pb n="135" />
        L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS
pour effet de ruiner le patrimoine légué à notre génération
par sept siècles d’histoire, nous devions revendiquer le
mandat pour la Syrië et le Liban.

Mais le fait que nous devions accepter, au moins pour
un temps, une méthode nouvelle et plus onéreuse pour
sauvegarder ce patrimoine, n’en changeait pas la nature.
Nous n’avions pas après plus qu’avant la guerre à adopter
une politique impérialiste en Orient. Nous devions tendre
à créer, en Syrie et au Liban, un milieu analogue à celui
dans lequel nous avions antérieurement remporté tant de
succès, c'est-à-dire le cadre d’un gouvernement indigène
qui se prêterait au travail de nos œuvres et entreprises.
Nous avions donc à constituer des pouvoirs indigènes,
à nous efforcer de leur passer'de plus en plus la main,
ce qui est précisément l’objet même du mandat. C’est-à-
dire que, à bien considérer le fond des choses, notre intérêt
était en harmonie parfaite avec le système du mandat
et que, ce mandat, que nous devions revendiquer pour
n’être pas déchus, nous avions tout intérêt à le pratiquer
en toute sincérité en remplissant de notre mieux la
tâche d’éducation et d’émancipation qui est son but et
dont le succès doit marquer sa fin.

L'avons-nous réellement appliqué? Dans l’ensemble on
peut répondre oui. Et cependant la tâche était bien
difficile. Tout d’abord on ne disposait d'aucun personnel
français rompu ni même le moins du monde préparé à
l’exercice du mandat. Ayant presque toujours plus de
compétence et de caractère que les autorités locales au-
près desquelles il est placé, il a tendu naturellement à
faire lui-même au lieu de faire faire, ce qui était la néga-
tion du mandat. La tentation était d’autant plus forte
que celui-ci est un instrument de progrès peu maniable
et lent. Pour le constater. il suffit de comparer ce qui a
        <pb n="136" />
        LA B8YRIE

B3
pu être matériellement réalisé, par exemple dans l’État
des Alaouites, où les circonstances nous ont amenés à
introduire provisoirement un régime qui se rapproche
beaucoup de l'administration directe, avec ce qui a
pu être obtenu dans des pays comme le Liban et l’État
de Syrie où l’on s’est appliqué à respecter, aussi exacte-
ment que possible, les règles du jeu du mandat. Le zèle
technique des agents français, irrité par les résistances
qu'il rencontrait et par les erreurs qu’il voyait commettre,
devait souvent être rappelé à la discipline d’une tâche
politique si nouvelle et qui paraissait décevante. Toute
une routine était à créer, difficile et cependant nécessaire
comme toutes les autres, puisque la routine n’est, en
somme, que l’ensemble des réflexes acquis par une admi-
nistration pour répondre à ses fonctions.

L'insuffisance des administrations locales rendait bien
malaisé de l’imposer. De cette insuffisance, du laisser
aller qui était à sa base on pourrait, dans un cadre moins
étroit que celui de cet exposé, donner des exemples édi-
fiants.
I faut d’ailleurs se hâter de dire que rien ne permet
de considérer cette insuffisance comme la marque d’une
incapacité foncière des pays que le mandat doit former :
on ne saurait tirer une conclusion aussi pessimiste de
l'état où l’on a trouvé un pays soumis depuis des siècles
au vieux régime turc. Celui-ci a habilement, astucieuse-
ment, vigoureusement, ‘gouverné à sa manière, qui n’est
pas et ne peut pas être la nôtre, mais il n’a jarnais admi-
nistré au sens que l’Occident moderne donne à ce mot.
Comment s’étonner de ce que nous ayons trouvé un pays
où l'idée du bon plaisir, le dévergondage du passe-droit,
les licences que l’on trouvait naturel de prendre avec la
rectitude, faisaient malgré soi penser parfois aux con-
ceptions de vizirs des Mille et une Nuits. Comment
s'étonner de ce que le personnel français fût souvent
tenté de trop mettre la main à la pâte. Tout cela peut
        <pb n="137" />
        84

L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS
s’améliorer, a même commencé à s’améliorer dès la
seconde année, c&amp; qui est une des preuves des possibi-
lités éducatrices du mandat, mais il faut constater que
dans des pays à la fois aussi évolués et politiquement
arriérés le mandat est difficile dans la mesure ‘où il est
nécessaire.

Il faut enfin signaler qu'au début nous avons trouvé ins-
tallé à Damas, en dehors de nous et même contre nous, un
gouvernement, celui de l’émir Fayçal, qui, loin de vouloir
nous donner le levier indigène que demande le mandat,
se dressait comme le symbole et l’instrument de notre
éviction. C’est un point sur lequel il serait délicat d'in-
sister, mais qu’il est impossible de ne pas mentionner.
car il en ‘est résulté un sérieux accroissement des diffi
cultés qui devaient nécessairement naître du milieu.

Après que le général Gouraud eut été contraint, en
juillet 1920, de donner le coup de balai qu’appelait ce
gouvernement par l’obstination de son insolence, cer-
tains milieux, surtout de Damas, restèrent animés d'un
nationalisme prétentieux, hâtif, incapable de comprendre
qu’il devait arriver à son but par l'étape du mandat. Nous
avons eu à lutter contre les tendances qui avaient été
systématiquement encouragées pendant près de deux
années. Elles animent encore l’opposition que nous ren-
controns en Syrie, qui dénonce l’action de la France à
Genève et à une partie de la France elle-même, trouvant
à exploiter ce sentiment trop répandu chez nous, com-
posé pour une part de générosité, mais pour une part
aussi de la vanité d’être au-dessus des préjugés natio-
naux, qui fait donner raison à l’étranger, à l’exotique,
contre le Français engagé dans une tâche nationale.

Au milieu des critiques, l’œuvre d’organisation du
mandat s’est cependant accomplie. En septembre 1920,
les États, constitués dans l’esprit de la déclaration de
mandat qui recommande au mandataire de favoriser les
autonomies locales partout où cela est possible, étaient
        <pb n="138" />
        LA SYRIE

25

créés, avec une administration indigène. Le général Gou-
raud unissait trois d’entre eux, en 1922, par les liens de
la Fédération syrienne. Leurs relations avec le quatrième,
le Liban, qui avait déjà son passé, ses traditions, depuis
que l'intervention française de 1860 l'avait rendu auto-
nome, qui se montrait fort jaloux de son indépendance,
étaient assurées par la procédure fixée par une convention
passée en janvier 1923 entre le gouverneur du Grand
Liban et le président de la Fédération des États de Syrie.

Si le général Weygand, devenu dans l'intervalle haut-
commissaire, a, pour répondre aux vœux exprimés par
les représentants des populations, uni Alep et Damas en
un seul État et rendu une autonomie plus complète aux
Alaouites, ce qui dissolvait la Fédération, il prévoyait
que le lien fédéral serait remplacé par un autre plus léger,
qu’il ne put constituer, ayant dû malheureusement quitter
sa tâche à la fin de 1924.

Ainsi, dès cette époque, depuis les affaires intérieures
de chacun des États jusqu’au règlement des affaires
d’intérêt commun à l’ensemble de l’Union douanière et
monétaire qu’ils constituent, toute la vie de nos pays de
mandat pouvait être assurée par une hiérarchie complète
de pouvoirs indigènes. La puissance mandataire ne se
réservait que les relations internationales. Pour le reste,
elle n’a gardé qu’un rôle de conseil et, quand 1l le faut,
de redressement. C’est une organisation qui répond exac-
tement aux exirences du mandat.

On l’a contesté pour plusieurs raisons, par exemple
en alléguant la présence en Syrie et au Liban d'une nuée
d’agents français qui prouve que le mandataire y fait de
l’administration directe. En réalité, cette nuée se réduit à
326 personnes, y compris le personnel subalterne et une
notable proportion d'’instituteurs. Ce n’est pas avec un
        <pb n="139" />
        86 L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS

tel effectif que l’on administre un pays contenant plus
de deux millions d’habitants. Il faut ajouter que, sur
ce total, 222 agents techniques sont engagés, soit par
les États, soit par les administrations communes aux
États, servent donc au titre indigène et ne sont pas des
agents de mandat. Ils sont dans la même situation que
ces Anglais, fonctionnaires de l’Irak, que le gouverne-
ment de Bagdad a engagés en vertu des accords passés
entre l'Angleterre et le roi Fayçal qui réservaient au man-
dataire ce moyen indirect d’assurer la bonne adminis-
tration du pays.

On a dénoncé aussi, pour nous accuser de ne pas appli-
quer le mandat, l'insuffisance des attributions données
aux conseils représentatifs créés en 1922 au Liban et
en 1923 dans les autres États, et qui sont élus au suffrage
universel à deux.degrés dont le mandat a hérité du
régime ture, mais dont il a beaucoup amélioré l’usage.

Ces corps ont été dotés d’un pouvoir de décision en
quelques matières et du droit d’émettre des avis et des
vœux dans toutes les autres. Il faut bien voir que cela
mènerait en pratique les conseils élus à pouvoir décider
de tout ce qui intéresse l’État, pour peu qu’ils usent avec
quelque sagesse des droits qui leur sont donnés. Se repré-
sente-t-on, en eflet, des Français ayant à exercer le
mandat se refusant, sans autre mobile que l’autorita-
risme, à sanctionner les vœux raisonnables émis par les
représentants qu’ils ont appelé les populations à élire?

En réalité, le régime adopté il y a déjà cinq ans —
et je ne parle même pas de la constitution encore plus
libérale que M. de Jouvenel a promulguée au Liban —
a donné aux États sous mandat une organisation indi-
gène complète, législative et administrative, qui, si elle
fonctionnait d’une manière convenable, pourrait, dès
aujourd’hui, gouverner le pays sans que le mandataire
ait guère à intervenir. Si bien que l'autorité du mandat
pourra en fait cesser de s’exercer dans toute la mesure où
        <pb n="140" />
        LA SYRIE

8”
elle ne sera plus nécessaire bien avant qu’un acte interna-
tional vienne la faire disparaître en droit.

Ceci me paraît achever de répondre à la question :
avons-nous appliqué le mandat?

Nous l'avons appliqué aussi, il faut le dire, en réser-
vant au mandataire, par les textes déjà en vigueur en
Syrie, comme nous lui réserverons demain par le statut
organique prévu par le mandat, le droit non seulement
de conseiller, mais encore de suppléer, de redresser en
cas d'erreur et de suppléer en cas de carence les pou-
voirs indigènes. Le mandat est une tutelle et ne sau-
rait se borner comme tel à adresser des exhortations
impuissantes au mineur. Il n’est pas de meilleur juge de
ses obligations que la commission des mandats de la
Société des Nations ; or, je puis affirmer que si elle suit
de près notre gestion, elle n’a aucun désir de voir se
réduire les pouvoirs qui sont la condition même de notre
responsabilité.

Je dois d’ailleurs noter en passant qu’il est, dans les
pays de mandat et spécialement au Liban, des hommes
plus soucieux de progrès substantiels que de revendica-
lions théoriques et prématurées, et qui estiment que nous
sommes déjà allés trop loin en dotant les pays syriens
d'institutions que le passé ne les a préparés en rien à
faire fonctionner convenablement.

Ce serait, en effet, être optimiste que d'attribuer au
jeu spontané de ces institulions les améliorations maté-
rielles apportées en Syrie et au Liban. C’est aux efforts
du mandataire et d’un petit nombre de bons fone-
tionnaires syriens et libanais que sont dus ces budgets,
créés et mis en équilibre de 1920 à 1923 et donnant depuis
lors des excédents croissants, et les mesures variées prises
pour assurer la prospérité économique de la Svrie et du
Liban : revision et consolidation du régime foncier par
l’immatriculation des propriétés et l’établissement du
cadastre : efforts techniques pour développer la production
        <pb n="141" />
        . L'EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS
agricole ; arrangements commerciaux avec les pays limi-
trophes pour rendre à la Syrie et au Liban leur rôle de
centre répartiteur dy commerce des régions voisines, rôle
qui avait été très compromis par le cloisonnement doua-
nier résultant du dernier démembrement de l’empire
ottoman. Beaucoup a été fait pour donner le fondement
économique, nécessaire à l’indépendance et à la vic natio-
nale qui naissent à l’abri temporaire du mandat.

Cette indépendance même, on l’oublie trop lorsque
l'on vient à Genève et ailleurs critiquer les méthodes ou
les erreurs inévitables du mandataire, est un don du sang
des Alliés, surtout du nôtre, puisque nous en avons donné
plus que les autres et qu’il ne s’agit pas de savoir sur
quel front il a été versé, l'effort de Verdun ou de Cham-
pagne ayant fixé à l’ouest des éléments ennemis qui,
libres, auraient pu aller renverser la fortune des armes
sur le front de Palestine.

88

Peut-être diriez-vous qu’une personne de bonne foi
ne peut nier les bienfaits du mandat pour les pays qui
en sont l’objet et que, si la Syrie et le Liban sont des
bénéficiaires certains, il faudrait établir le bénéfice de la
France elle-même. On dresse le compte débiteur de
l’œuvre qu’elle a accomplie, on fait une note de frais qui
peut aller aux environs de quatre milliards, selon les
éléments que l’on y fait entrer. Quel actif mettre en regard
de ce passif qui continue à augmenter?

À cette question, il faut commencer par répondre en
en posant une autre. Une nation n’a-t-elle pas intérêt
à ne pas commencer à faire une banqueroute politique
et morale aux yeux des autres et à ses propres yeux?
Cette considération dépasse de beaucoup le cadre des
intérêts que nous avons à défendre en Orient. Elle touche,
par les répercussions possibles, au maintien de notre
        <pb n="142" />
        89
autorité dans l’Afrique du Nord, sensible à tout ce qui
se fait et se dit dans le monde islamique, et à notre crédit
moral dans le monde entier. Elle intéresse donc la soli-
dité de tout l’empire colonial qui est l’objet de cette
série d’exposés. C’est une pente bien glissante que celle
où s’engagerait un peuple en laissant croire aux autres et
surtout à lui-même qu’il commence à liquider ses posi-
tions nationales : personne n’estimera que, précisément
à l’heure où nous sommes, elle ait besoin d’être savonnée.

Pour parler chiffres, on doit faire observer que, en
1923 et en 1924, le prix de revient du mandat, tant mili-
taire que civil, se tenait aux environs de 200 millions, et
encore conviendrait-il de déduire de ce total les dépenses
que la troupe aurait faites mêmes dans les garnisons de
France. Sans doute la charge a lourdement augmenté
en 1925 et en 1926, mais il faudrait beaucoup de pessi-
misme en ce qui concerne la nature des choses et beau-
coup d’optimisme en ce qui concerne les responsabilités
des hommes, pour considérer comme un accident inévi-
table, un cas de force majeure, la situation que nous avons
subie pendant dix-huit mois dans nos pays de mandat.

On doit donc revenir au total de 200 millions, soit à
un deux-centième environ du budget de la France. Ce
n’est pas une somme excessive pour maintenir le legs de
notre passé au Levant et remplir nos devoirs envers les
vieilles clientèles que nous y avons. Et encore ce total
de 200 millions doit-il s’abaisser graduellement. L'article 2
du mandat permet de faire contribuer les pays qui en sont
l’objet aux dépenses militaires du mandataire. Son ar-
ticle 15 prévoit que, dès l'entrée en vigueur du statut
organique, un arrangement sera passé entre les gouverne-
ments sous mandat et le mandataire pour le rembourse-
ment à ce dernier de toutes les dépenses d’intérêt
permanent faites par lui dans le pays.

Nous devons donc être remboursés en partie de nos
dépenses passées et être soulagés dans une mesure gran-

LA SYRIE
        <pb n="143" />
        +d

L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS
dissante de l’avenir. La situation déjà acquise des budgets
de la Syrie et du Liban montre que nous avons, dès à
présent, sur ce point, mieux qu’une vague espérance.

Il conviendra de commencer par faire supporter aux
pays de mandat une part croissante du budget des troupes
indigènes, encadrées en partie d’officiers syriens et qui
sont l'embryon d’une armée nationale. Lorsque celle-ci
sera payée par les États dont elle devra aseurer seule,
plus tard, la défense, on pourra commencer à demander
à la Syrie et au Liban d’assumer une part de plus en plus
large des dépenses d’entretien des forces françaises qui
resteront pour un temps, sans doute encore assez long,
nécessaires à ces pays.

Il est clair cependant que nous ne rentrerons pas dans
la totalité de nos dépenses, Les comptes d’une tutelle
comme le mandat ne peuvent se régler par l’imposition
à de jeunes États d’une dette qui les accablerait pendant
de longues années. Nous sommes d’ailleurs payés en
partie, même matériellement, de nos débours. On peut
en donner des indices statistiques. La part de la France,
dans le mouvement commercial dont les remarquables
progrès vous ont déjà été signalés, n’a cessé de grandir ;
nos importations en Syrie tendent à rejoindre celles de
l'Angleterre (132 contre 159 millions en 1925). C’est la
France qui utilise la plus grande partie des exporta-
tions syriennes, après les pays limitrophes, consomma-
teurs naturels des grains, bestiaux et fruits des pays
syriens.

Cette tendance de la nation mandataire à prendre une
part prépondérante au commerce des pays confiés à sa
tutelle n’est pas due à un régime de faveur qu’exclut le
mandat, lequel stipule pour tous les pays membres de la
Société des Nations une égalité avec laquelle nous n’avons
jamais cherché à biaiser. Mais là comme ailleurs se révèle
la vérité de la maxime : « le commerce suit le drapeau. »
La présence d’une autorité française a amené une grande
        <pb n="144" />
        LA SYRIE

24
augmentation du nombre de nos nationaux. Ils forment
la colonie européenne la plus nombreuse : plus de 2 600,
en dehors des fonctionnaires et des militaires, l’empor-
tant même sur les Grecs, qui pullulent si naturellement
sur toutes les rives orientales de la Méditerranée. On m’a
assuré que nos compatriotes sont dix fois plus nombreux
en Syrie et au Liban qu’avant guerre. C’est un effet
indirect du mandat qui ne les favorise pas légalement,
mais leur donne la confiance et les facilités pratiques
que trouvent dans tout pays les nationaux de l’État qui
y exerce l'autorité.

La diffusion de notre langue, favorisée par le mandat
qui en fait, à côté de l’arabe, une langue officielle, est
aussi un élément favorable aux progrès du commerce
entre la France et les pays svriens. Enfin, il est inévitable
que la présence de nombreux Francais, dont quelques-
uns sont les conseillers techniques des gouvernements
locaux, oriente le développement de la Svrie et du Liban,
dans un sens qui tend à en faire le complément écono-
mique du pays qui guide et protège leur formation. On
a indiqué les progrès de la production de la soie et du
coton ; le premier de ces articles va à Lyon, ville dont
les pionniers ont été les promoteurs du développement
de la sériciculture syrienne et surtout libanaise. La pro-
duction du coton vise le débouché français. Ainsi les pays
de mandat viennent déjà et vont encore plus venir, à
côté de nos colonies, contribuer à résoudre pour nous
le problème des matières premières.

Sans doute, avec leurs 150 000 kilomètres carrés, en
partie désertiques, ne peuvent-ils prétendre fournir à la
longue des quantités de matières premières comparables
à celles que l’on attend dans l’avenir, par exemple, des
immensités de l’Afrique occidentale. Mais ils présentent
pour nous l'avantage d’être plus prêts à en donner, car
ils sont en proportion beaucoup plus riches en hommes,
que nous trouvons en outre déjà mieux rompus au travail.
        <pb n="145" />
        32 L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS

C’est ainsi que la vallée moyenne de l’Oronte, terre à coton,
est dominée par la montagne alaouite déjà surpeuplée
et qui lui fournira la main-d’œuvre voulue dès que les
drainages et les irrigations l’auront rendue utilisable.

L’œuvre d’association économique s’accomplit peu à
peu au milieu et en dépit des criailleries politiques, qu’elle
doit finir par dominer. Le Français y apporte ce qui
manque encore au Levantin, bon commerçant et manieur
subtil d’argent : l’habitude des placements industriels à
longue échéance et des disciplines qu’exige l’industrie.

C’est ce qui fait l’utilité du mandat, la justification
pour l’avenir d’une œuvre que tout notre passé nous
incitait à assumer, bien que les pessimistes l’aient déclarée
vaine parce qu’ils n’en voient que le côté politiquement
temporaire.

J’ai dû dire « justification » : le mandat sur la Syrie
et le Liban est encore, en effet, dans la phase du dis-
crédit et des campagnes d’abdication par où toutes nos
autres entreprises d’outre-mer ont dû passer les unes
après les autres et dont elles sont toutes victorieusement
sorties. Le démenti que leur utilité, surtout dans l’épreuve
de la guerre, a donné aux pessimistes doit nous rassurer
sur la valeur de celle-ci à son tour, bien qu’il n’ait jamais
pu corriger ces dyspeptiques de la politique, qui ont sue-
cessivement promené leur dégoût de l’Algérie au Maroc,
en passant par Tunis, le Tonkin et Madagascar, quitte à
paraître plus tard vouloir éclipser les ouvriers de la pre-
mière heure par l’héroïsme bruyant avec lequel ils se
rallient à ce qui est devenu le consentement universel.
        <pb n="146" />
        CHAPITRE VI
L’INDOCHINE FRANCAISE
par M. MERLIN,
ancien gouverneur général de l’Indochine.

En Indochine, à 15000 kilomètres de Paris, nous allons
parcourir la plus belle, la plus intéressante et la plus riche
de nos possessions, qui ne mesure pas moins de 710 000 ki
lomètres carrés, grande, à elle seule, comme toute la
France, la Belgique et la Hollande réunies.

Un bref aperçu ferait apparaître tout le pittoresque
d’un pays où la mer et la plaine, la montagne et la forêt
se montrent particulièrement prodigues de leurs mer-
veilles. Il évoquera le passé millénaire d’une civilisation
toute différente de la nôtre dans sa théogonie, son éthique
et son esthétique, sa vie sociale, l’âme de populations
intéressantes par leurs qualités d’endurance physique,
de patiente énergie morale, d’intelligence industrieuse —
plus intéressante encore par ce que leur esprit complexe,
subtil, ondoyant et divers a de décevant et de fermé à
la rigueur de notre logique occidentale !

Cependant, combien j'aurais aimé m'’attarder dans
les riches plaines de Cochinchine, que. deux fois l’an,
les jeunes pousses de riz revêtent de leur parure de jade ;
faire assister, au Cambodge, aux danses hiératiques des
gracieuses ballerines du roi Sisowath ; évoquer les impo-
santes ruines d’Angkor qui dorment depuis des siècles
sous le manteau vert de la forêt tropicale.

J'aurais voulu monter à l’escalade des contreforts de
        <pb n="147" />
        3

4

L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS
la chaîne annamitique, sur les plateaux boisés des pays
Moïs où l’on chasse lg tigre, l’éléphant et le gaur, singu-
lier bovidé, cousin de notre auroch, qui mesure souvent
plus de deux mètres au garrot.

J'aurais souhaité me promener à Hué, dans les parcs
sombres et solitaires où les grands empereurs d’Annam,
les Giâä-Long, les Minh-Mang, les Tu-Duc, dorment leur
dernier sommeil ; dans les enclos verdoyants et pleins
de charmes, aux bords des étangs sacrés qui ornent les
pagodes sans nombre de l’Annam et du Tonkin ; puis
redescendre avec vous, des hauteurs du Tonkin jusqu’aux
cataractes de Kelamarat, le long du majestueux Mékong,
au fil de l’eau, dans une confortable sampan, dans la
splendide lumière du Laos et du Siam.

Hélas ! de toutes ces pittoresques et délicieuses flà-
neries, nous n’avons pas le loisir et je dois me borner à
exposer, et encore aussi brièvement que possible, la place
spéciale qu’occupe l'Indochine dans notre empire colonial
par sa situation géographique, par ses richesses écono-
miques, par sa population nombreuse, industrieuse, intel-
ligente et de vieille civilisation, par sa position même aux
confins do l’Extrême-Asie et de l’océan Pacifique.

L’Indochine est une presqu’île qui s’avance au sud-est
de la Chine, entre la mer de Chine et le golfe de Siam,
vers les Indes néerlandaises, Elle s’étend entre le 97° et le
108 de longitude est de Paris, le 8 et le 23° de latitude
nord ; sa latitude moyenne passe par Massouah et Dakar
en Afrique, la Martinique et le Honduras en Amérique.
Elle est baignée par la mer sur la majeure partie de ses
frontières. L’étendue de ses côtes est de 2 500 kilomètres,
à peu près égale à celle des côtes de la France. .

Elle est constituée par les contreforts du massif thibé-
tain qui, se détachant de la chaîne de l’Himalaya, se
ramifient pour enserrer le golfe de Siam et le golfe du
Tonkin. Le rameau qui forme l’ossature de l’Indochine
descend en hautes ondulations, en plateaux successifs, à
        <pb n="148" />
        L’INDOCHINE

35
travers la province chinoise du Yunnam jusqu’aux régions
élevées du Tonkin et du Laos, se continue, en une arête
de 900 kilomètres, entre ce dernier pays et l’Annam pour
s'aplanir finalement dans le delta du fleuve Rouge, d’une
part, et dans le delta du Mékong, d'autre part.

Ces deux fleuves sont les seuls cours d’eau qui
arrosent l'Indochine. Il est vrai qu’ils sont grands ! Le
premier mesure 2000 kilomètres de long, le second
4 200 kilomètres. Le bassin du Mékong ne couvre pas
moins de 1 000 000 de kilomètres carrés. Soit près de deux
fois la superficie de la France ! Que sont nos fleuves en
comparaison de ceux-là : la Seine avec ses 772 kilomètres
et même le Rhône avec ses 812 kilomètres? De simples
cours d’eau.

La population de l’Indochine, qui compte environ
20 millions d’âmes, se divise en deux grouges bien dis-
tinets, habitants l’un à l’est, l’autre à l’oucst de la chaîne
annamitique qui partage la presqu’île dans toute sa
longueur, du nord au sud. /. l’est, la population anna-
mite, la plus nombreuse, 17 millions d'individus, d’ori-
gine et de civilisation chinoises ; à l’ouest, la population
du Laos et du Cambodge, d’origine Thaï, fortement
imprégnée de civilisation hindoue et de religion boud-
dhique. Les Annamites, qui constituent l'élément supé-
rieur de cette population, sont travailleurs, industrieux,
capables de devenir des auxiliaires précieux de la civili-
sation, s’ils sont bien dirigés, à la fois dans un esprit
libéral et d’une main très ferme. Les Cambodgiens et les
Laotiens sont de nature plus indolente mais de tempé-
rament plus artiste, de caractère plus gai, d’âme plus
ouverte que les Annamites.

L’Indochine par sa contexture même, par ses latitudes
qui s'étendent du &amp; au 239, par son orographie qui compte
des altitudes de 0 mètre à 2 600 mètres, se trouve jouir
de climats très variés qui la rendent propre à des cultures
très différentes.
        <pb n="149" />
        20

“  L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS
Les plaines de ces deltas, au Tonkin, au Cambodge,
en Cochinchine, en Annam même, enrichies, chaque année,
par les apports alluvionnaires de ses grands fleuves et
de ses multiples rivières, sont éminemment propres à la
culture du riz. Ses hautes vallées, ses plateaux supéricurs
sont couverts de magniffques forêts. Les plateaux de ses
montagnes sont riches en minéraux de toutes sortes. Ses
mers chaudes regorgent de poissons. Dans les terres basses,
principalement au Tonkin et surtout en Cochinchine, le
riz constitue la culture par excellence. L’Indochine pro-
duit annuellement 8 000 000 de tonnes de riz. Elle en
consomme 6 000 000 de tonnes et en exporte près de
2 000 000 de tonnes.

Les exportations se font à peu près, par moitié, sur
la France et sur les pays d’Extrême-Orient qui lui sont
voisins, surtout sur ce grand emporium qu’est Hong-Kong.
Dans la seule Cochinchine, en quarante-quatre ans,
de 1879 à 1923, la superficie des rizières a, grâce aux tra-
vaux d'irrigation poursuivis par l'administration, passé
de 400 000 hectares à 1 900 000 hectares. Le programme
en cours s’accomplissant normalement, cette superficie
atteindra, dans une vingtaine d’années, 6 à 7 millions
d’hectares. Un tel exemple n’est-il pas pour réduire à
néant les clameurs de ceux qui se plaisent à condamner les
méthodes de colonisation de la France et à prétendre
qu’elle a failli à ses devoirs à l’égard des peuples dont elle
a pris la tutelle?

Dans les terres rouges qui se trouvent au-dessus des
terres alluvionnaires, le caoutchouc, l’hévéa Brasiliensis,
réussit admirablement. Les planteurs qui ont eu, avant
la guerre, la sagesse de suivre les exemples des colonies
étrangères voisines, des Anglais, dans la presqu’îile de
Malacca, des Hollandais aux Indes néerlandaises, se sont
rapidement enrichis, au cours des dernières années. Aussi,
maintenant, les plantations d'hévéas se multiplient-elles
dans toutes les parties de l’Indochine propres à cette cul-
        <pb n="150" />
        L’'INDOCHINE
ture. Au nombre de 250, elles donnent de beaux résultats
financiers. En 1923, l’exportation de la gomme a atteint
6000 tonnes d’une valeur de 28 millions de francs.
En 1925, les bénéfices ont dépassé tous les espoirs.

Dans toute l’Indochine, mais surtout au Cambodg.,
mûrier végète admirablement et peut fournir la nourri-
ture à des multitudes de vers à soie. La soie du Cambodge
est fort belle. C’est celle qui sert à tisser les sampots que
nos grands couturiers sont en train de mettre à la mode.
Les ressources de l’Indochine étant mises méthodique-
ment en œuvre, nous devrions, en quelques années, être
libérés du lourd tribut que nous payons à l’étranger pour
nos achats de soie.

Le Cambodge est également propre à la culture du
coton et toute la région du Tonlé-Sap et du Bas-Mékong
pourrait être transformée en une vallée de cotonniers
comme la vallée du Nil.

Le café a son habitat de choix au Tonkin, la canne à
sucre en Cochinchine, le thé en Annam. La culture du
quinquina peut être entreprise sur les plateaux de la
chaîne annamitique et donner d’aussi fructueux résul-
tats qu’aux Indes néerlandaises. L'exploitation du coco-
tier est sans limites, le long de toutes les côtes maritimes
d’Annam et du Cambodge.

Dans ce pays béni des dieux qu’est l’Indochine le sous-
sol est aussi riche que le sol. Les mines de charbon d’Hon-
ghai, avec leur exploitation à ciel ouvert, sont connues
de tous pour les beaux bénéfices qu’elles rapportent. Elles
ne sont pas les seules. Le charbon gras comme le charbon
maigre abondent au Tonkin. Le zinc, l’étain, le tungstène,
le plomb argentifère, le quartz aurifère, le graphite
s’offrent en de nombreux points à l’exploitation.

Au point de vue économique, l’Indochine constitue un
pur joyau que la métropole doit s’employer à mettre en
valeur, en développant activement son outillage écono-
mique, en facilitant l’apport des capitaux. en secondant
        <pb n="151" />
        28 L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS

les initiatives françaises qui viennent féconder le pays,
en associant le labeur indigène à l’activité européenne pour
le bénéfice des uns et des autres et l’enrichissement général
du pays.

Quand le réseau de chemins de fer nécessaires à l’Indo-
chine sera terminé, quand le transindochinois sera enfin
achevé, quand la voie de Tanap à Takhek reliera le
Mékong à Vinh et à Tourane, quand le rail atteindra
la frontière siamoise, quand les voies secondaires vers les
terres rouges en Cochinchine et au Cambodge, vers les
centres miniers au Tonkin auront été construites ; quand
tout un réseau de routes complémentaires apportera aux
voies ferrées les produits des hautes vallées et des pla-
teaux, c’est-à-dire dans une vingtaine d’années, l’Indo-
chine sera devenue une source de grandes richesses pour
la métropole, la justification de son action civilisatrice.
l’honneur de la nation française.

Mais il est un autre point de vue — point de vue non
plus d’ordre économique mais d'ordre politique, celui-là
— qui doit nous rendre l’Indochine infiniment précieuse.

L’empire indochinois, possession française, se trouve,
par sa situation géographique, par ses populations, par
la nature de ses produits, par sa monnaie même, appar-
tenir au monde de l’Extrême-Orient.

Placé au centre d’un polygone dont les sommets seraient
Singapour, Batavia, Manille, Tokio et Shanghaï, au voi-
sinage des États malais, des Indes néerlandaises, des Phi-
lippines américaines, de Formose la Japonaise, le long
de la frontière chinoise sur 1 800 kilomètres, à l’entrée
du Pacifique, il constitue pour la France une sorte de
métropole seconde, une métropole orientale, comme le fut
Carthage pour Tyr et Sidon.

Il apparaît comme une sentinelle avancée de la France
en Extrême-Orient, une fenêtre ouverte sur le Pacifique,
une base économique, un foyer de rayonnement français
dans tout l’Extrême-Orient.
        <pb n="152" />
        L’INDOCHINE

99
Grâce à son établissement en Indochine, la France est en
mesure de suivre, et de suivre de près, tous les événements
qui peuvent se dérouler en Extrême-Orient et dans le
Pacifique. Elle est en droit d’y intervenir, toutes les fois
que ses intérêts le lui commandent, toutes les fois que
les intérêts supérieurs de la civilisation et de l’humanité
qu’elle ne sépare jamais des siens sont en cause.

C’est une position de premier ordre qui lui a permis de
ne pas se voir écartée de la conférence de Washington,
qui lui permettra de faire entendre sa voix, toutes les
fois qu’elle le désirera, dans le règlement des problèmes
qui se posent déjà et qui ne manqueront pas, dans les
années qui viennent, de se poser, de plus en plus grave-
ment, entre l’Orient et l’Occident, dans toute l’étendue
du Pacifique.

C’est pour toutes ces raisons, d’ordre matériel et d’ordre
moral, que notre empire indochinois doit être l’objet de
toute notre attention, de toute notre vigilance et de toute
notre affection. Aussi souhaiterais-je que tout Français
eût pour cette belle et précieuse possession les sentiments
de fierté et d’attachement indéfectible que tout Britan-
nique éprouve pour son empire des Indes !
        <pb n="153" />
        <pb n="154" />
        CHAPITRE VII
NOS VIEILLES COLONIES

La

GUADELOUPE, MARTINIQUE, RÉUNION
par M. Camille Guy,
ancien gouverneur des colonies.

Nos vieilles colonies qu’on appelle aussi improprement
solonies autonomes sont la Guadeloupe, la Martinique
dans la mer des Antilles et la Réunion dans l’Océan indien,
à quelques heures par mer de Madagascar. Ajoutons nos
établissements de l’Inde enclavés dans l’empire hindou-
britannique et que nous avons conservé par piété pour
un passé glorieux et par affection pour des habitants qui
n’ont pas cessé d’être citoyens français. C’est là l'héritage
de la politique coloniale de l’ancienne monarchie. Si les
rois qui se succédèrent sur le trône de France avaient
partagé les vues de nos grands ministres, si l’opinion
publique avait été sympathique à l’idée d’un empire colo-
nial, si des hommes comme Sully, Colbert et Choiseul
avaient pu imposer leurs conceptions, nous aurions pu,
depuis longtemps, posséder un empire plus grand que
celui que nous a donné la troisième République. Les Indes,
que nous avaient un moment conquises par des prodiges
de valeur et une étonnante divination Dupleix, Mahé de
La Bourdonnais et Lally-Tollendal, nous appartien-
draient ; le Canada nous aurait été conservé ainsi que
la Louisiane aussi, et la destinée de l’Amérique eût été
changée. De même nous avons stupidement cédé Haïti
        <pb n="155" />
        102 L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS
où notre souvenir est encore vivant et aussi les Antilles
anglaises et notamment Sainte-Lucie et la Dominique
où la langue parlée ‘aujourd’hui est encore le français.
Mais à quoi bon revenir sur un passé douloureux? Notre
destinée dans le monde est aujourd’hui très enviable et
des hommes comme Jules Ferry ont réparé l’erreur des
siècles passés.

Ces îles, comme on dit encore, constituent un groupe
spécial ; ce ne sont pas, à vrai dire, des colonies, mais
des départements français ; ce sont des morceaux de la
France. Elles jouent encore un rôle appréciable au point
de vue économique ; elles jouent aussi un rôle dans la
politique internationale, car il est important que nous
possédions sur la route qui va de l’Atlantique au canal
de Panama un port aussi commode et aussi bien outillé
que celui de Fort-de-France. Et puis il est glorieux
d’avoir sur les grandes routes du monde des établisse-
ments dont tous les habitants sont des citoyens français,
qui parlent notre langue, pensent comme nous et sont,
à mille lieues de l'Europe, des sentinelles fidèles, témoins
éloquents d’un passé inoubliable.

Et tout d’abord, un problème se pose. Comment les
deux Antilles et la Réunion séparées par d'immenses
étendues de. mer présentent-elles les mêmes caractères
géographiques et climatériques? Pourquoi leurs habi-
tants, qu’ils soient créoles ou mulâtres, ont-ils les mêmes
mœurs, la même manière de vivre, la même culture et
les mêmes aspirations? Pourquoi un créole de la Marti-
nique arrivant à la Réunion se trouve-t-il immédiatement
chez lui et n’a aucun apprentissage à faire? Poser le pro-
blème n’est pas le résoudre et j'avoue que je n’al pas
trouvé d’explication satisfaisante. Mais il en est ainsi et
il n’est pas difficile de le prouver.

D’abord au point de vue physique toutes trois sont
montagneuses et, toutes trois aussi, volcaniques. Elles
possèdent le même régime fluvial, non pas des fleuves,
        <pb n="156" />
        NOS VIEILLES COLONIES 103
mais des torrents très souvent à sec mais qu’un orage
violent suffit à transformer en rivières déchaînées qui
emportent dans leur course échevelée arbres, rochers et
troupeaux. Dans ces trois îles la végétation est exubé-
rante et les arbres atteignent des hauteurs prodigieuses.
En quelques années les fougères arborescentes, je l’ai
vu, atteignent une hauteur de vingt mètres et les bam-
bous dressent leurs cimes flexibles bien au-dessus de la
plaine. Rien n’est plus curieux à voir que les cannes à
sucre, de couleur vert tendre, onduler à l’infini au moindre
souffle du vent et ce spectacle est le même dans les trois
iles. Elles sont aussi le royaume éclatant des fruits et
des fleurs. L'air est parfumé de l’odeur pénétrante des
vanilliers, des frangipaniers, des arbustes d’ylang-ylang
et du géraniuimn, et la Réunion en particulier, offre à la
vue, ce que je n’ai constaté nulle part ailleurs, des par-
terres immenses d’œillets, d’azalées, de mimosas qui se
cachent çà et là sous les fougères d’or et d’argent. Toutes
trois aussi ont une côte que balaient les vents violents et
les pluies orageuses (côté du vent) et une côte que baigne
une mer tranquille et endormie (côté sous le vent). Placé
sur une des hauteurs de la Martinique que traverse une
route audacieuse et admirable, on peut embrasser d’un
seul coup d’œil la côte de l’Atlantique (sævum et impor-
tuosum mare) et la côte de la mer des Antilles où viennent
s’échouer mollement de petites vagues murmurantes. Il
n’est pas jusqu’au doux parler créole, qui n’est pas à
vrai dire une langue, bien qu’elle comprenne beaucoup
de vieux mots français déformés par la prononciation,
mais un gazouillis harmonieux et plein de saveur, qui ne
soit le même dans les trois îles. Ces trois îles sont telle-
ment apparentées à travers l'immense espace qu’elles
chantent les mêmes chansons et qu’elles ont les mêmes
dictons et à l’abri des tamariniers et des filaos, sous la
clarté éclatante de la lune, les habitants se racontent les
mêmes fables
        <pb n="157" />
        104 L'EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS
Que la Guadeloupe et la Martinique se ressemblent
étrangement, il n’y a pas lieu de s’en étonner. Elles ont
fait, dans les temps préhistoriques, partie d'un même
continent disloqué par des convulsions volcaniques et par
les incessants assauts de la mer. Ce continent s’est effon-
dré, mais nos deux Antilles ainsi que les Antilles anglaises
(Sainte-Lucie, Trinidad, Dominique, Barbade, Saint-
Christophe, peut-être même Cuba et Haïti) sont les piliers
restés debout de l'édifice disparu.

Ces idées générales une fois exposées, entrons dans le
détail. La Martinique est dominée par de hautes mon-
tagnes que les habitants désignent sous le nom de
« mornes ». La cime la plus élevée est le piton du Carbet
d’une hauteur de dix-huit cents mètres environ et la
montagne Pelée (quatorze cents mètres) dont le volcan
est resté lugubrement célèbre puisqu’en 1902 une érup-
tion anéantit la ville et le port de Saint-Pierre et fit en
quelques secondes près de 40 000 victimes. Mais la nature
triomphe des catastrophes ; là où d’énormes cailloux
avaient détruit toutes les routes ; là où des villages entiers
avaient disparu sous un monceau de laves et de cendres,
la végétation a repris ses droits, la forêt s’est reconstituée
et les cannes à sucre ont reconquis leur domaine. Saint-
Pierre renaît de ses cendres. Bien plus, telle est la vitalité
de la race martiniquaise que, dès 1921, elle avait retrouvé
sa population d’avant 1902.

Rien n’est plus curieux que ces mornes revêtus
d’épaisses forêts qui se profilent dans le nord et dans
l’est de l’île et se découpent hardiment sur le bleu
intense du ciel. La Guadeloupe possède aussi ses mornes
et ses pitons moins élevés mais plus difficilement acces-
sibles. Elle possède également son volcan, la Soufrière,
mais il y a bien longtemps qu’il s’est assoupi et n’étaient
les sources d'eau chaude qu’on rencontre sur ses flancs,
on serait tenté de croire que le feu intérieur est éteint.
Il n’en est rien cependant. comme le vrouvent les
        <pb n="158" />
        NO8 VIEILLES COLONIES 105
fréquents tremblements de terre qui secouent les deux
Îles jusqu’aux entrailles. En 1906, Pointe-à-Pitre a connu
près de cent tremblements de terre dont quelques-uns
furent extrêmement violents. Et voilà qu’il y a quelques
semaines la ville de Pointe-à-Pitre et la Guadeloupe tout
entière ont été bouleversées par un violent cyclone qui a
anéanti les usines, les maisons et les cultures et supprimé
plus de mille habitants.

C’est à cette immense chaudière invisible que sont dues
les sources thermales comme les bains d’Absalon, ceux
de la Frégate et de Moutte à la Martinique ; ceux de
Matouba, des bains Jaunes et de Dolé à la Guadeloupe.
Les deux îles sont traversées par des routes dont le tracé
hardi et quelquefois vertigineux est dû souvent au génie
militaire. La route de la Trace, qui se tord au pied du
piton du Carbet et passe devant la montagne Pelée, est
d’une beauté incomparable. Une autre route, celle du
Calvaire, traverse l’île d’est en ouest. De même à la Gua-
deloupe, la route qui, par une série de crochets, va de
Pointe-à-Pitre à Basse-Terre permet aux voyageurs de
contempler les panoramas les plus variés et les plus inat-
tendus.
Ces routes enjambent des torrents qui sillonnent ces
deux pays et de paliers en paliers descendent jusqu’à la
mer. Ce sont, à la Martinique, la Roxelane au nom gra-
cieux et au cours bondissant sur les roches, la Capote,
le plus long de ces cours d’eau dont les crues sont ter-
ribles mais le plus souvent peut se traverser à gué ; la
Lézarde et d’autres encore. De même à la Guadeloupe
des torrents, qu’on appelle des « ravines », bondissent des
montagnes. Telles sont les deux Mamelles et la Soufrière.
« Les unes, a dit un écrivain, naissent de plusieurs sources
minuscules et coulent silencieusement entre leurs rives ;
d’autres bouillonnent et écument comme si elles s’élan-
çaient d’un foyer volcanique. Elles coulent ainsi très
encaissées entre d’abruptes falaises parfois à ciel ouvert.
        <pb n="159" />
        106

L'EMPIRE CÔLONIAL FRANÇAIS
sur un magnifique plateau ou dans une plaine ver-
doyante ».

Quant aux côtes* elles sont, à la Martinique, déchique-
tées, abruptes du côté de l’Océan ; les baies et les golfes
sont innombrables et des caps s’avancent au loin dans
la mer. Du côté de la mer des Antilles ce sont des falaises
qui tombent à pic dans la mer, mais elles sont générale-
ment dépouillées de verdure. Ces falaises s’ouvrent par-
fois pour offrir un havre favorable aux villages de pêcheurs
tels que Case-Pilote et le Carbet. C’est là que se dressait
orgueilleusement la ville de Saint-Pierre, tête et cœur
de l’île. La Guadeloupe apparaît avec son cortège d’îles,
restes de l'ancien continent disparu, la Désirade, les
Saintes, Marie-Galante et Saint-Barthélemy. Emprisonnée
entre ces îles, la mer se révolte et elle est presque cons-
tamment agitée.

Si la Guadeloupe possède son port, Pointe-à-Pitre dont
la vue au soleil levant est d'une indicible beauté, la Mar-
tinique est fière de Fort-de-France. C’est un port admi-
rablement sûr, abrité par un cirque de hauteurs, très bien
outillé et qui serait, le cas échéant, facile à défendre. C’est
une sécurité pour nous que de pouvoir, par là, surveiller
facilement la route du canal de Panama.

Pour parler de la Réunion, nous serons obligés de répéter
à peu près les mêmes phrases et d’user des mêmes épi-
thètes. Toutefois la structure de cette île est plus régu-
lière, mieux ordonnée que celle des îles antillaises. Ce
n’est pas cet enchevêtrement de cimes et d’abîmes qui
caractérisent celles-ci. On raconte qu’un amiral anglais
voulant donner au roi George II une idée de la confi-
guration tourmentée de l’île de la Martinique prit une

feuille de papier qu’il chiffonna-entre ses doigts et la jetant
sur la table : « Sire, dit-il, voici la Martinique ». Il n’en
est pas de même de la Réunion. Là, sur deux massifs
montagneux de 2 à 2 500 mètres d’altitude que relie entre
eux un plateau (la plaine des Cafres) de 1 600 mètres
        <pb n="160" />
        NOS VIEILLES COLONIES 107
d’altitude, se dressent des cimes alignées dont la plus
élevée est le Piton des Neiges qui culmine à 3 200 mètres,
terme d’ailleurs inexact, car la neige y tombe rarement,
et n’y séjourne jamais. De sa base divergent comme les
feuilles d’un trèfle les cirques de Salazie, de Cilaos et de
Mafate d’où s’échappent jusqu’au bord de l'Océan des
rivières qui, elles aussi, se transforment en torrents et dont
les plus importantes sont la rivière de Saint-Denis, celle
du Mât, la rivière des Marsouins et encore celle de l'Est
sur laquelle a été jeté un pont d’une élégance hardie.

La Réunion possède aussi son volcan dont l’activité est
permanente et qui, à certains jours, se coiffe d’un véri-
table chapeau de nuées ; elle a aussi ses tremblements de
terre et ses cyclones ; elle a ses routes audacieuses qui se
faufilent entre les montagnes. Aucune description ne sau-
rait donner l'idée de l'aspect farouche et terrifiant du
sentier qui mène à Cilaos. Large-de 1 m. 50 à peine,
dominé à droite par des murs rigides de 400 mètres, lon-
geant à gauche des abîmes au fond desquels la rivière
apparaît comme un fil d’argent ; des porteurs ataviques
portent le voyageur d’un pas élastique et rapide jusque
sur le plateau de Cilaos. Plus souriant et plus large est
le chemin qui mène à Salazie ; presque inabordable est
le village de Mafate. Cilaos et Salazie sont des stations
thermales dont l'efficacité est renommée dans tout l’océan
Indien et où se pressent les malades accourus de Maurice,
du Mozambique ou de Madagascar. Alors que Saint-Denis
agonise sous trente-cinq degrés de chaleur, on peut en un
jour y trouver des températures de quinze à vingt degrés
et à certains matins de la gelée blanche sur les hauteurs.

L'histoire des habitants. — D’où sont venus les Fran-
çais qui habitent les Antilles et la Réunion? De tous les
pays de la France et notamment de la Bretagne et de
la Normandie ; quelques-uns sont originaires du Sain-
tongeois ; certains de l'Ile-de-France. Aucun de ces trois
pays ne possède une population autochtone. Il paraît cer-
        <pb n="161" />
        108

L'EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS
tain que les Antilles furent jadis habitées par des peuples
d’origine caraïbe. À travers les légendes, il apparaît bien
que ces malheureux ont été massacrés et anéantis par
les compagnons de Christophe Colomb. On sait en effet
que la Guadeloupe fut découverte par ce hardi naviga-
teur, quoi qu’en disent ses récents détracteurs, le 4 no-
vembre 1493, lors de son deuxième voyage au Nouveau
Monde. Il débarqua dans une petite île à laquelle il donna
le nom de Maria-Galande (d’où nous avons fait Marie-
Galante (la Gracieuse). Il fit voile, ensuite, vers une île
beaucoup plus grande, dans la baie actuelle de Sainte-Marie
de Capesterre. Les nouveaux venus eurent à lutter contre
les indigènes caraïbes. « Depuis, dit le P. Dutertre, qu’on
eut déclaré la guerre aux Caraïbes, nos gens, n’osant plus
sortir, mangeaient jusqu’à l’onguent des chirurgiens et
au cuir des baudriers. » Ce fut donc une guerre sans merci
et qui se termina par l’extermination des indigènes. On
dit que dans les taillis impénétrables du centre de la Gua-
deloupe, encore peu connus, certains groupes caraïbes
habiteraient encore, mais ce serait à vérifier. En tout cas,
à la Martinique, il ne reste aucun souvenir de ces popu-
lations. Rien de leurs armes ni de leurs ustensiles, aucune
trace de monuments, aucune indication de leur langage.
C’est le 15 juin 1502, à l’endroit précis où s’élève le bourg
du Carbet, que Christophe Colomb posa le pied sur cette
île, qu’on appelait Madinina. Mais la colonisation n’a été
effective que plus d’un siècle plus tard (1635) quand le
fameux d’Esnambuc accompagné de cent vigoureux com-
pagnons prit possession de l’île et, à partir de cette époque,
l’histoire de la Martinique n’est que le récit continu de
difficultés qu’eurent à vaincre ce héros, son neveu Dupar-
quet et leurs successeurs. Ils eurent, en particulier, à
lutter contre les convoitises des Anglais et des Espagnols.
Fort-Royal, aujourd’hui Fort-de-France, a été plusieurs
fois pris et repris. Mais la vaillance française triompha de
tous ces assauts et les traités de 1815 consacrèrent notre
        <pb n="162" />
        NOS8 VIEILLES COLONIES 109
occupation définitive. Ce sont donc des cadets de famille,
des officiers de la marine marchande, des parents appelés
de France qui créèrent cette race des créoles blancs,
purs de tout croisement de sang noir, à laquelle les deux
iles ont dû leur prodigieuse fertilité, surtout du jour où
la canne à sucre devint la principale et même la seule
entreprise agricole de l’île. Extrêmement prolifiques, ils
se multiplièrent et il se produisit dans ces îles le même
phénomène qu’au Canada. Aujourd’hui encore les familles
qui à la Martinique comme à la Guadeloupe comptent
dix, douze et même quinze enfants sont extrêmement
nombreuses. Sans doute ces créoles imbus de tous les
préjugés de leur temps furent trop souvent des maîtres
cruels et inhumains et les révoltes des noirs qui, par trois
fois, ensanglantèrent le pays et le mirent à deux doigts
de sa perte pouvaient malheureusement se justifier par
trop de bonnes raisons. Mais tout cela est un passé à
jamais périmé. À la Guadeloupe comme à la Martinique
les populations sont accueillantes et honnêtes, paisibles
et laborieuses. On compte à la Martinique des créoles
blancs dans le parti noir et des noirs dans le parti blanc.
En réalité, ce ne sont pas des questions de race, mais des
combinaisons électorales avec cette différence que les
mulâtres à la Guadeloupe sont plus clairsemés, l’île n’ayant
jamais reçu de garnisons très nombreuses, tandis qu’à la
Martinique où les blancs se sont longtemps désintéressés
de la politique, les mulâtres qui ont envahi toutes les pro-
fessions libérales, qui sont intelligents et actifs sont, en
vérité, les maîtres de l’heure.

Les noirs sont donc presque tous d’origine africaine.
Pendant trois siècles les négriers ont puisé dans les popu-
lations du golfe de Guinée et du Gabon plusieurs centaines
de milliers de travailleurs qui ont été transportés dans les
« îles », comme on disait alors. Ils y ont vécu, s’y sont
multipliés et, grâce à notre esprit de générosité et de
justice, ils sont aujourd’hui citoyens français. Heureux?
        <pb n="163" />
        110 L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS
Sans doute, puisque la densité de la population aux
Antilles est d’environ 200 habitants par kilomètre carré.
quand la France n’en compte que 70.

Comme l’a écrit récemment un publiciste : « La Mar-
tinique est restée un peu grande dame de l’ancien régime,
la Guadeloupe fait figure de plébéienne. » Et ceci date
de longtemps puisque, dès 1743, le Père Labat, qui a
laissé sur les Antilles des livres à consulter encore, dis-
tinguait déjà « ces Messieurs de la Martinique et ces
bonnes gens de la Guadeloupe ». Il est malheureusement
certain que par la force logique des choses les créoles
blancs sont condamnés à disparaître. À la Guadeloupe, ils
ont dû céder la place au Crédit Foncier colonial auquel
ils ne pouvaient rembourser les avances faites et certains
ont dû accepter de ce même Crédit des situations d’em-
ployés ou de gérants. À la Martinique, les créoles s’étiolent
et diminuent. Ils étaient 25 000 en 1848 ; ils étaient 5 000
quand la catastrophe de la ville de Saint-Pierre, dont ils
avaient fait leur capitale, en supprima près des trois
quarts ; aujourd’hui ils sont à peine un millier. Mais ce
petit groupe numériquement insignifiant et dépourvu de
toute influence politique, d’autant plus que certains
d’entre eux ont passé, par ambition de l’autre côté de
la barricade, est économiquement tout-puissant, « tant
il est vrai, dit M. Roberto, que les révolutions politiques
respectent les forces sociales ». Il se prépare lentement,
avec tous ces éléments, une race mixte qui n’aura qu’une
civilisation : la nôtre ; une seule religion : le catholicisme ;
une seule langue : le français avec le patois créole pour
les moins instruits. Que de changements en un siècle !
et que penserait Joséphine Tascher de la Pagerie, impé-
ratrice des Français, dont la statue, véritable chef d'œuvre
de grâce et de poésie, se dresse au milieu des palmiers,
sur la place de la Savane, si elle pouvait comprendre l’évo-
lution profonde et inévitable de le race à laquelle elle était
si fière d’appartenir?
        <pb n="164" />
        NOS VIEILLES COLONIES 111

L'ile de la Réunion, dont l’histoire ressemble étran-
gement, je l’ai dit, à celle du Canada, a eu cette fortune
singulière d’attirer et de retenir les émigrants de toutes
les provinces de France. Depuis le jour de juin 1638 où
le capitaine Gaubert, commandant la flûte la Dieppotse,
arbora « contre un tronc d’arbre » les armes de
Louis XIII, roi de France, l’île qui n'avait alors aucun
habitant reçut la visite des navires qui, à la recherche
des épices, cinglaient de là vers les rivages de l’Inde.
Pronis, en 1642, y amena les premiers colons qui n’étaient
d’ailleurs que des esclaves malgaches révoltés. Puis,
en 1662, vingt colons libres vinrent s’y installer, la plu-
part avec leurs femmes, et leurs noms sont encore portés
par leurs descendants. Quels étaient donc ces aventuriers
qui abandonnaient leur village natal pour cette île loin-
taine en partie inexplorée? « C’étaient des gens du peuple
et de la petite bourgeoisie évidemment qui, fatigués de
mener en France une existence mesquine et misérable,
avaient été séduits par les prospectus de la Compagnie des
Indes orientales, par le renom de fertilité de Bourbon, par
les bruits que les dirigeants, Louis XV tout le premier,
faisaient autour de cette affaire. » C’est un peu, comme on
le voit, l’histoire des Antillais et de la Compagnie royale.
[ls s’y fixèrent, y firent souche d’honnêtes gens et aujour-
d’hui cette île minuscule de 200 kilomètres de tour, déserte
il y a à peine trois siècles, compte 180 000 habitants.
Beaucoup d'officiers de la Compagnie des Indes quittèrent
le service pour devenir dans l’île propriétaires et agricul-
teurs. Le plus pur sang français coule donc dans les veines
des créoles de la Réunion qui malheureusement, comme
aux Antilles, s’anémient faute de recrues nouvelles. Au
dix-huitième siècle, l’île Bourbon est déjà riche et prospère.
Elle est la principale escale des bateaux de la Compagnie
se rendant à Madagascar et au pays fabuleux de l’Inde.
Deux hommes ont été les créateurs de cette prospérité :
l’un Mahé de la Bourdonnais. l’autre Poivre qui introduisit
        <pb n="165" />
        112 L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS
dans l’île les plants de tous les arbres fruitiers qui en sont
aujourd’hui une des principales richesses et qui organisa,
avec l’aide du savant Joseph Hubert, la culture ration-
nelle de la canne. Plus tard, les Réunionnais, grands
voyageurs, ont essaimé. Ce sont eux qui furent les pre-
miers colons de Madagascar et qui y viennent aujourd’hui
toujours plus nombreux. On vit des Réunionnais à Dji-
bouti ; on en rencontre en Indochine, ils ne sont pas rares
en Chine ni en Nouvelle-Calédonie ; d’autres contour-
nant l’Afrique gagnèrent le Canada et le Brésil. En
raison de l’exiguïté de l’île, le Réunionnais est par
essence migrateur. « Ainsi la marée de ses fils couvre les
rivages de la mer des Indes et la mer des Indes reflne
vers elle. »

Ces trois îles sont donc essentiellement françaises de
cœur et de volonté. « Bourbon aux Bourbonnais, la Gua-
deloupe aux Guadeloupéens » sont des formules qui n’ont
cours que pendant les périodes électorales. Toutes les trois
nous sont fidèles, la guerre l’a bien prouvé, mais la Mar-
tinique a pour nous une prédilection particulière.

S'il fallait donner une preuve des sentiments français
de ces vieilles colonies, il suffirait de citer le nom de tous
les hommes qui, dans les lettres, les arts, les sciences et
la politique, nous ont fait honneur et ont enrichi notre
patrimoine national. Voici, à la Réunion, Parny qui, avec
ses Poésies fugitives et ses Elégies, fut, je crois bien, le
plus séduisant et le plus tendre des poètes élégiaques du
dix-huitième siècle. Après lui, Lacaussade, avec ses
Poèmes antiques et ses Poèmes et paysages, et, au sommet,
dominant tous les autres, le grand prêtre du Parnasse,
l’impassible Leconte de Lisle. Bien souvent, dans ses
Vers harmonieux, et qu’il s’efforce vainement de faire
impersonnels, l’amour de sa petite patrie le trahit malgré
lui (la Bernica, la Ravine Saint-Gilles), et c'est aussi de
la Réunion que nous est venu Léon Dierx qui, en son
temps, fut proclamé prince des poètes et dont certains de
        <pb n="166" />
        NOS VIEILLES COLONIES 113
ses recueils (les Lèvres closes, les Paroles d’un vaincu, les
Amants) ont mérité de lui survivre.

D’autres Bourbonnais ont marqué leur place dans l’his-
toire de la pensée française. Tel fut le journaliste Édouard
Hervé qui, bien que de l’Académie française, n’a pas
rempli sa destinée ; tel est le médiéval et quasi génial
Joseph Bédier, l’amant rétrospectif de la tant doulce
Yseult ; tels sont enfin les deux frères Marius-Ary Le-
blond, dont le talent puissant et souple nous enchante et
nous enchaîne. Le Miracle de la race, Ulysse Cafre, Ant-
cette et Pierre Desrades ne sont pas seulement des œuvres
d’imagination ; dans leurs pages chante le folklore de
cette île divine.

Le professeur Guyon qui fut, en France, le véritable
créateur de l’urologie et qui, suivant Jean-Louis Faure,
« n’a rien laissé à découvrir à ceux qui sont venus après
lui », était de la Réunion, Enfin, s’il fallait démontrer
que les Réunionnais ont au cœur l’amour de cette France
d’où ils sont venus, nous rappellerions que l'héroïne
de 1870, Juliette Dodu, et le vaillant aviateur Roland Gar-
ros, sont des enfants de ce pays lointain, dignes compa-
triotes d’ailleurs du général Lambert, le glorieux soldat
des « Dernières cartouches ». Qui pourrait ignorer qu’à la
Martinique naquirent Moreau de Saint-Méry, le général
Brière de l'Isle, le grand chirurgien Morestin et, bien
longtemps avant, la sévère Mme de Maintenon.

A la Guadeloupe, nous rencontrons Léon Hennique,
qui fut président de l’Académie Goncourt, le délicat poète
Francis Jammes, le chimiste Sainte-Claire Deville, le fou-
gueux orateur Armand Barbès, le grand spécialiste Ricord
et le chirurgien Ledentu. Par quel caprice de la nature,
ou plutôt par quelle réaction de la race, l’île séparée de
la métropole par trente jours de navigation, qui entretient
avec elle des rapports difficiles et_peu fréquents, dont les
enfants ne connaissent ni nos lvcées, ni nos musées, ni
nos théâtres, a-t-elle été justement celle qui a fourni
        <pb n="167" />
        114 L'EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS
généreusement à la mère patrie le plus grand nombre
d’illustrations dans tous les domaines de l’activité hu-
maine? |

Les ressources économiques. — Arbres gigantesques au
feuillage touffu, cascades de lianes aux tons délicats, filaos
saluant le vent qui passe, tapis de fleurs éclatantes, bam-
bous flexibles d’un vert tendre puis, s’étendant à l’infini,
les champs de cannes à sucre, les caféiers et les bananiers,
les géraniums d’un rouge aveuglant et les cacaovers de
couleur sombre, toute une gamme de couleurs qui tantôt
s’harmonisent et tantôt se heurtent violemment, tel est
le spectacle enchanteur et prenant que nous offrent ces trois
îles. Ce sont nos colonies sucrières. La Martinique surtout
a eu le tort inquiétant de devenir un pays de monocul-
ture. Sa superficie est d’environ de 98 782 hectares (à peine
la huitième partie de la Corse dont 1l faut déduire toute
la région montagneuse). C’est donc 60 000 hectares, au
maximum, qui se prêtent à la culture et ce ne sont par-
tout que des plantations de canne à sucre. Cent cinquante
grands propriétaires de l’île, dont quinze usiniers, se par-
tagent les quatre cinquièmes des terres cultivables. Le
sucre et le rhum, voilà les denrées qui enrichissent la Mar-
tinique. Tant que les champs de betteraves ont été en
jachère dans les départements dévastés, il n’est pas dou-
teux que la Martinique a rendu à la métropole un service
signalé. Mais il n’en est plus de même aujourd’hui et les
fabricants d’eau-de-vie métropolitains du Sud et du Sud-
Ouest ont voulu reconquérir les marchés perdus. De là
un conflit aigu entre la métropole et la colonie qui a
abouti au fameux contingentement des rhums, grâce à
M. Barthe, député de l’Hérault. Par un revirement inat-
tendu, cette loi a favorisé ceux mêmes qu’on voulait
atteindre et des négociations sont actuellement engagées
entre les représentants des intérêts en présence.

Il faudra beaucoup d’adresse pour trouver une solu-
tion dont les deux partis puissent se déclarer satisfaits.
        <pb n="168" />
        NOS VIEILLES COLONIES 115
30 000 tonnes de sucre et 212 000 hectolitres de rhum ont
été exportés en 1924. Cela représente une valeur de 322 mil-
lions d’échange, dont 242 avec la France. Que pèsent à
côté de ces chiffres les exportations des 5 000 quintaux
de cacao, des 198 quintaux de bananes (il y a là une
culture d’avenir dont les Antilles anglaises ont déjà tiré
un fructueux parti) et des 26 tonnes de vanille? Les
importations se chiffrent par 142000 000 de tonnes
dont 82 proviennent de France. Il convient d'ajouter que
ce chiffre est en progrès, car jusqu’à la guerre les États-
Unis étaient le principal et presque l’unique fournisseur
de la Martinique en raison de sa proximité et de son
bon marché, mais une fois l’Amérique entrée dans la
guerre il a bien fallu qu’elle s’adressât ailleurs et notam-
ment à la métropole. L’habitude prise s’est continuée et
il y a là un mouvement qu’il importe de favoriser par
toutes les facilités possibles.

On s’est souvent étonné que la riche Martinique soit
totalement dépourvue de voies ferrées. Pourquoi en aurait-
elle? Chaque usine possède sa voie Decauville qui con-
duit ses cannes jusqu’à l'usine et de l'usine à la mer où
sucres et rhums sont embarqués par des moyens rudimen-
taires. Il n’est pas de Martiniquais moyen qui ne possède
son automobile, d’autant plus que la colonie dispose d’un
merveilleux réseau de routes de 250 kilornètres. Dans ces
conditions, un chemin de fer dont le parcours serait natu-
rellement très médiocre, et dont la construction serait
par contre très coûteuse, car il faudrait beaucoup de
ponts pour traverser les rivières et beaucoup d’œuvres
d’art pour contourner les montagnes, ne payerait certai-
nement pas. Ajoutons enfin que la Chambre de commerce
de Fort-de-France est très nettement opposée à tout
projet de voie ferrée car elle craint que son port ne soit
déserté au profit de celui de Trinité qui attirerait à lui
tout le trafic du Nord, ce en quoi je pense que la Chambre
de commerce se trompe. Il n’en est pas moins vrai*que
        <pb n="169" />
        116 “  L'EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS
le système de monoculture de la Martinique est un système
détestable qui peut lui réserver à l’improviste de cruels
lendemains. Déjà l’île a connu trois crises sucrières dont
elle a failli mourir et qui ont provoqué de sanglants con-
flits. Heureusement, les Martiniquais sont admirables de
courage et de sang-froid, peut-être aussi de résignation.
Un terrible incendie a détruit, en 1891, la majeure partie
de Fort-de-France ; la montagne Pelée, en 1902, a sup-
primé en quelques secondes la ville commerçante de
Saint-Pierre et ses 30 000 habitants, des cyclones ont
anéanti plusieurs fois les récoltes ; des tremblements de
terre ont abattu leurs maisons et leurs usines ; la fièvre
jaune a exercé ses ravages, mais jamais les Martiniquais
n’ont connu le découragement. La catastrophe passée,
ils ont recommencé, ayant dans leur étoile une confiance
aveugle. C’est beau, mais n’est-ce pas dangereux?

Moins exclusive, la Guadeloupe est restée, il est vrai,
une colonie sucrière, mais elle a consacré de vastes espaces
à d’autres cultures. Elle a exporté, en 1924, près de
8 000 quintaux de café, 7 000 de vanille et 643 de bananes
et le cacao prend de plus en plus dans l’île une place im-
portante. C’est un progrès, mais combien lent ! Elle n’en
a pas moins produit, en 1927, 26 000 tonnes de sucre et
138 000 hectolitres de rhum. Le total de son commerce
général est un peu inférieur à celui de la Martinique
mais la part de la France y est notablement plus grande.
C’est presque la seule cliente (180 millions avec la
France sur 185 millions d’exportations en 1924). De
même aux importations, la colonie a demandé à la
métropole 74 millions de produits sur un total de 107.
C’est donc une situation très favorable et qui ne peut que
s’améliorer. Mais les réflexions que nous avons exposées
en ce qui concerne les voies ferrées conservent toute leur
valeur d'autant plus que les échanges qui se font entre
la Guadeloupe et les îles qui dépendent d’elles ont lieu
exclusivement par mer.
        <pb n="170" />
        NOS VIFEILLES COLONIES 117
Des trois îles c’est certainement la Réunion qui a le
mieux compris l'intérêt de varier ses cultures et de ne
pas se consacrer à celle de la canne. Elle vend à l’exté-
rieur ses essences et ses parfums, son tapioca et ses fécules,
ses cafés et son tabac. M. Jacob de Cordemoy, qui a
consacré à son pays d’origine une magistrale étude, a
rappelé ce qui avait déjà été dit par Élysée Reclus :
« que la Réunion est le microcosme de la végétation uni-
verselle ». Si un cataclysme engloutissait le monde entier
à l'exception de la seule Réunion, on y retrouverait des
schantillons de toutes les plantes et de toutes les cultures,
depuis les espèces tropicales sur le bord de la mer jus-
qu’aux arbres fruitiers et aux céréales d'Europe à partir
de quatre cents mètres ; plus haut, les forêts où voisinent
les arbres des pays chauds et ceux des pays tempérés ;
à quinze cents mètres la pomme de terre et sur les cimes
les plus élevées les mousses et les lichens. Si trente jours
de navigation et même davantage, car ni les Messageries,
ni la Compagnie Havraise péninsulaire n’assurent de
services bien réguliers, si le percement de l’isthme de Suez
n’avait pas détourné les bateaux qui, allant aux Indes,
passaient en grand nombre devant l'île, la Réunion serait
de toutes nos vieilles colonies la plus riche et la plus
active.
Aussi a-t-elle voulu avoir son chemin de fer et son port-
À cette époque elle était ruinée parce qu’elle était coupée
de toute communication avec l’Europe et l’océan Indien.
L’État lui vint en aide pour réaliser son projet, mais quelle
étrange histoire ! On avait le choix entre Saint-Pierre qui
possédait déjà un port médiocre, mais qui avait tout
au moins le mérite d’exister, la baie de Saint-André qui
était un port naturel qui n'aurait exigé que des travaux
peu coûteux et la rade de Saint-Denis, qui n’était, il est
vrai, qu’une rade foraine, mais bien placée. Mais le député
de Saint-Pierre avait été ministre, le maire de Saint-Denis
était sénateur. Pour ne mécontenter ni l’un ni l’autre.
        <pb n="171" />
        118

on se décida à improviser à la pointe des Galets un port
en un lieu qui ne possédait ni eau, ni arbres, ni maisons.
Il en coûta un nontbre respectable de millions. Il fallut
ensuite rattacher ce port, où tout navire qui veut entrer
est en perdition, par un chemin de fer qui, pour gagner
Saint-Denis, dut passer sous un tunnel d’un kilomètre
de longueur percé sous la montagne. Cette voie ferrée
devait, dans la pensée de ses promoteurs, faire le tour
de l’île, mais l’argent manqua, tar on avait dépensé plus
de cent millions et maintenant encore, les travaux, bien
qu’on y pense, n’ont pu être repris. Beautés de la poli-
tique locale! Qu’on s’étonne ensuite que la Réunion ait
connu des heures très sombres. La guerre lui a rendu son
activité et lui a permis de cenouer avec la France, la Côte
d’Afrique et Madagascar des relations suivies. Souhaitons
que la prospérité que devraient lui assurer son sol mer-
veilleux, ses produits multiples et la vaillance de ses habi-
tants lui reste désormais fidèle.

L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS

2, — LES ÉTABLISSEMENTS FRANÇAIS
DE L’INDE

La France a conservé sur les côtes de Coromandel et
de Malabar, au fond du golfe du Bengale, cinq territoires
(Pondichéry, Chandernagor, Yanaon, Karikal et Mahé)
dont l’étendue représente à peine le quart du plus petit
de nos départements et dont la population, dense cepen-
dant, ne dépasse pas trois cent mille habitants. C’est
tout ce qui reste à la France d’un rêve radieux, irrémédia-
blement évanoui et d’un passé héroïque. L'histoire a gardé
le souvenir des hauts faits d'hommes qui s'appelaient
Dupleix, La Bourdonnais, De Bussy et Lally-Tollendal.
Ils ont accompli sur cette terre lointaine d’homériques
exploits et n’ont échoué dans leur admirable entre-
prise que par l’imprévovance des pouvoirs publics et les
        <pb n="172" />
        NOS VIEILLES COLONIES - 119
appétits féroces de la vieille Compagnie des Indes.
Le territoire de Pondichéry, qui occupe une superficie
d'environ 29 000 hectares, contient 93 aldées ou grands
villages à 140 kilomètres de Madras. Il est enfermé entre
le golfe de Bengale et une chaîne de collines jaunes con-
nues sous le nom de « montagnes rouges ou gondelour ».
I] est arrosé par deux cours d’eau : le Ponnéar qui le
limite au sud et la rivière de Jingy qui le traverse diago-
nalement du nord-ouest au sud-est.

Le territoire de Karikal se trouve à cent einq kilomètres
au sud de Pondichéry. Il est situé au milieu du delta du
Cavéry et sa superficie est d’environ 15 000 hectares.
Le Cavéry qui le traverse est un fleuve très important.

Celui de Yanaon, qui n’a que 1 400 hectares, est cons-
litué par une bande de terre bornée au sud par le Goda-
véry, le plus grand cours d’eau du Dékkan. Ce fleuve se
termine par un delta, d’où cette conséquence que Yanaon
est séparé de la mer aux basses eaux et que les navires
n’osent s’y aventurer.

Celui de Mahé (6 000 hectares) est situé sur la côte de
Malabar, dans la province de Calicut. Il est emprisonné
entre la mer et une bande de collines calcaires qui le rat-
tachent à la chaîne des Ghats. Mahé, comme on l’a dit,
est moins une ville « qu’un jardin touffu où on a ccnstruit
des maisons ». C’est un peu le cas de Conakry en Guinée
française.

Enfin Chandernagor (940 hectares) est encadré dans la
province du Bengale, à 28 kilomètres seulement de Cal-
cutta ; mais le golfe, envahi par les alluvions boueuses
du Gange ne permet pas l’accès de Chandernagor aux
navires.
Le climat, dont à certaines époques de l’année la cha-
leur est insupportable, s'explique par la position de ce
pays placé entre l'immense étendue des terres du Nord
et le vaste océan du Sud. Pendant que l'hiver règne sur le
Nord, quand le soleil, dans sa marche, s’écarte de l’hémi-
        <pb n="173" />
        120 L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS
sphère boréal, un froid intense règne sur toute l’Asie cen-
trale. Les vents d’ouest soufflent alors dans les provinces
de l'Inde, car les cyclones de la zone tempérée prennent
la direction du sud. C’est la saison sèche. Quand, au con-
traire, l’hémisphère boréal est éclairé par le soleil, l’Asie
méridionale devient une région surchauffée qui attire un
immense courant d’air chargé.de quantités énormes de
vapeur d’eau qui se condensent au-dessus de l’océan
Indien, Il en résulte que dans une certaine période de
l'année, certaines parties de l'Inde sont inondées par les
pluies, tandis qu'une sécheresse persistante y sévit pen-
dant le reste de l’année. C’est exactement de la même
façon que s'explique le climat de notre Afrique occiden-
tale, bornée au nord par le Sahara et à l’ouest et au sud
par l’Atlantique et le golfe de Guinée.

La faune est naturellement la même que celle de l’Inde
anglaise. Les tigres disparaissent peu à peu, mais il n’en
est pas de même des reptiles et notamment du trop célèbre
cobra-capello et du serpent-minute dont la morsure donne
la mort en quelques instants. Quant à la flore, elle est
naturellement d’une incroyable exubérance : bois d’ébé-
nisterie et de teinture, arbres fruitiers (papayers, goya-
viers, mangulers, orangers et citronniers). Le coton et la
sésame y poussent à merveille, ainsi que le ricin et l’ara-
chide. Les légumes d'Europe réussissent dans les jardins.
Enfin, les épices donnent des récoltes qui non seulement
suffisent à la consommation locale, mais même sont un
élément du commerce d’exportation. Le riz constitue la
nourriture fondamentale des habitants. Dans les années
mauvaises le riz est acheté en Indochine.

La capitale de la colonie est Pondichéry, peuplé de
50 000 habitants. « Ses monuments et ses hôtels parti-
culiers rappellent, dit M. Bluysen, ceux du grand siècle. »
La ville a, en effet, le charme de sa splendeur déchue. Le
silence de ses rues qu’un rare passant parcourt lentement
        <pb n="174" />
        NOS VIEILLES COLONIES 121
provoque une mélancolie d’abandon et de déclin. Sur la
vrande place de la ville blanche se dresse fièrement la
statue de Dupleix dont le nom et le souvenir ont gardé
dans toute l’Inde un légitime prestige.

Le commerce de nos établissements n’est pas négli-
geable. Les importations par mer dépassent actuellement
700 millions (l’unité monétaire est constituée par la
roupie dont la valeur, comme la piastre en Indochine,
est essentiellement variable). Les exportations n’entrent
dans ce chiffre que pour trente millions (indigo, arachides,
toiles et guinées à destination de la côte d’Afrique).

Nos établissements sont habités par’ des Hindous,
mélange d’Aryens venus du cœur de l’Asie, de Toura-
niens arrivés du Turkestan par la porte de Kaboul, enfin
par des Musulmans, Arabes, Persans et Mongols qui, par
croisements, ont singulièrement modifié la physionomie
primitive des premiers habitants. Ces peuples sont répartis
en castes qui n'ont aucune relation les unes avec les
autres : les Brahmanes, les gens de campagne, les mar-
chands et les industriels. Les Brahmanes sont au sommet
et les « Tchandala » — rebut du rebut — au dernier
degré de l’échelle L’Hindou n’a d’autre tribu que sa caste
at le brahmanisme constitue encore aujourd’hui la reli-
vion fondamentale des Hindous, avec son rituel, son orga-
nisation et ses prêtres.

La population de l’Inde française était au dernier re-
censement de 280 000 habitants (62 habitants par km’),
dont 3 000 Européens ou descendants d’Européens.

Tels sont nos établissements de l'Inde « qui semblent
de minuscules marbrures sur le grand corps anglo-indien,
mais les habitants attachés à la mère patrie en dépit
d’une hétérogénéité presque paradoxale, gardent un carac-
tère particulier dont notre amour-propre national ne peut
manquer de ressentir une véritable fierté ».

Et pourtant, il est des Français qui, pour faire face à des
difficultés financières, peut-être passagères, envisagent
        <pb n="175" />
        122_ L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS
froidement l’idée impie de vendre nos établissements de
l’Inde et la Réunion à l’Angleterre et nos colonies des
Antilles aux ÉtatstUnis. Ils ne se rendent pas compte
que ce honteux marché serait, pour nous, une écrasante
humiliation, que le peu d’argent que nous recevrions ne
nous servirait à rien et que la France victorieuse ne sau-
rait brocanter pour les 30 deniers de Juda trois siècles
de grandeur, d’héroïsme et de fidélité. L’épopée française
dans l’Inde, le souvenir de La Bourbonnais à la Réunion,
les luttes glorieuses de nos Antillais contre les Anglais,
tout cela, paraît-il, ne vaut pas la peine qu’on y pense.
Des mots, des mots, dira-t-on, oui, sans doute, mais c’est
avec ces mots qu’on construit une nation au rayonnement
et au foyer de laquelle les étrangers du monde entier
sont venus tour à tour s’éclairer et se réchauffer. Ces fous
et ces inconscients oublient qu’une nation comme la nôtre
a peut-être le droit de vendre des territoires, mais qu’il
lui est absolument interdit par son passé comme par ses
principes, de vendre, ainsi que du bétail en foire, des
hommes qui parlent notre langue, qui sont intéressés
dans notre histoire, dont les cœurs battent au même
rythme que le nôtre et qui ont été depuis trois siècles
nos frères dans la joie comme dans la douleur.
        <pb n="176" />
        CHAPITRE VIII
LES POSSESSIONS FRANÇAISES
DE L’OCÉANIE OCCIDENTALE
par M. G. JuLIEN,
gouverneur honoraire des colonies.

L’on a tendance à confondre sous la dénomination
« Océanie française » toutes nos possessions du Pacifique
austral. Il est cependant nécessaire de spécifier dès ici
qu’il s’agit en réalité de deux groupes d'archipels assez
différents, mais également intéressants. L’un, constitué
par la Nouvelle-Calédonie et ses dépendances, fait partie
de la Polynésie occidentale ; l’autre, constitué par l’île
de Tahiti et dépendances, appartient à la Polynésie
orientale, dont il est séparé par huit à dix jours de navi-
gation à vapeur.

Nous allons jeter un coup d’œil rapide sur le premier de
es domaines insulaires et nous nous rendrons compte
ainsi de l'importance qui s’attache à ce que la France y
développe soñ activité économique, y fortifie sa position
morale et politique.

19 Nouvelle-Calédonte et dépendances.
Le groupe occidental, officiellement dénommé « Nou-
velle-Calédonie et dépendances », comprend la Nouvelle-
Calédonie proprement dite, ou Grande-Terre, par oppo-
sition à ses satellites, l’île des Pins qui la prolonge vers le
sud, les îles Ouvéa, Lifou et Maré aussi appelées Loyalty,
qui la flanquent à l’est ; les petits archipels madréporiques
        <pb n="177" />
        124 L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS
intéressants seulement pour la pêche et leurs gisements
de guano que sont les Huon et les Chesterfield, situés au
nord de la Grande-Terre, les terres éloignées de Fotuna
et de Wallis, situées entre Fiji et Samoa, deux groupes
placés sous la domination britannique, et enfin, distribuées
du nord au sud, parallèlement à la Grande-Terre et aux
Loyalty la demi-douzaine de terres placées sous le condo-
minium anglo-français et qui sont les Nouvelles-Hébrides.

À de très rares exceptions près, toutes ces îles appar-
tiennent au monde mélanésien, c’est dire que les hommes
qui les habitent sont en grande majorité des noirs de la
famille papoue comme ceux de la Nouvelle-Guinée, des
îles Salomon et les Australiens.

La Nouvelle-Calédonie, trois fois grande comme la
Corse, se profile en longueur dans une direction sud-est-
nord-ouest, parallèle à la côte du Queensland. Elle est
orientée vers la Nouvelle-Guinée dont la mer de Corail
la sépare. Nouméa, chef-lieu de la colonie, bâtie sur
une vaste et sûre rade tournée vers l’occident, est à cinq
jours de Sydney et quatre seulement de Brisbane.

Le relief de la Nouvelle-Calédonie est très accidenté.
Des pics et des chaînes jalonnent du nord au sud le sys-
tème orographique : Mont Kaata, 1083 mètres; Pic
Homédéboua, 1 200 mètres ; Pic Table, 1 243 mètres ; la
Table Unie qui s’aperçoit des deux côtes; le Kanata,
1 040 mètres ; la Dent de Saint-Vincent, 1 547 mètres, et
le Pic Humboldt, 1 850 mètres. Ce système est assez caho-
tique, tantôt rapproché d’une côte, tantôt plus près de
l’autre, ménageant parfois dans l’intérieur de vastes
\ plaines facilement transformables en champs d’abondance
et coupé dans les deux sens de nombreuses et profondes
vallées, bien arrosées, fertiles, aux aspects pittoresques
et d’une richesse de végétation parfois merveilleuse.

La Nouvelle-Calédonie est un pays au premier chef
agricole. Son sol, recouvert presque partout d’une riche
couche d’humus, a l'avantage de se prêter également
        <pb n="178" />
        LES POSSESSIONS FRANÇAISES DE L’OCÉANIE 125
aux cultures tropicales et à celles des régions tempérées.
Les plantations de cocotiers y sont possibles sur tous les
rivages marins, y compris les centaines d’ilots madrépo-
riques à peine émergés des flots salés et sur lesquels
aucune autre végétation utile ne peut se développer. À
l’intérieur des vallées, les mieux exposées, le caféier et
le coton se comportent comme en terre d’élection. On
estime à 800 000 hectares la superficie des terres à pâtu-
rages et à 225 000 celles occupées par des forêts d’où
l’on extrait des essences telles que le niaouli, dont on
fabrique en Europe le goménol, et des bois odoriférants,
tel le santal, ainsi que nombre d’autres utilisables pour
la charpente, la menuiserie et l’ébénisterie.

Le climat de la Nouvelle-Calédonie est agréable et sain.
L’Européen y peut travailler de ses bras tout comme en
France, en sorte que cette colonie et la plupart des terres
qui en dépendent sont, au premier chef, des payé de
peuplement. Le nombre des Néo-Calédoniens de race
blanche atteint 10 000, celui des indigènes est de 16 105
et tend, il faut le déplorer, à diminuer en dépit des
mesures prises pour assurer sa conservation. Nos com-
patriotes de l'hémisphère sud se caractérisent par une
prande vigueur physique, un esprit d’initiative qu’aucune
épreuve n’abat. Les familles sont nombreuses et essaiment
non seulement dans l’intérieur, mais aussi dans les autres
les, Fotuna, Wallis, et les Nouvelles-Hébrides surtout où
leur nombre sans cesse grandissant oppose aux préten-
Lions de nos antagonistes une situation de fait susceptible
d'amener dans un avenir assez proche le règlement à
notre avantage d’un régime bâtard, véritable entrave
au développement matériel et moral de cet archipel.

Les Néo-Calédoniens se distinguent également par leur
sens aigu de la nationalité qu'ils représentent aux anti-
podes. Ils en sont justement orgueilleux et luttent éner-
giquement pour disputer la place qui leur revient de
l’activité générale dans cette partie du monde. Disons. à
        <pb n="179" />
        126 [ L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS 2

la louange de la Calédonie, que sur une population totale
de 38 000 habitants la grande guerre en vit venir plus
de deux mille sur lès fronts d’Europe. Le quart environ
furent tués à l’ennemi.

Au début de l’année 1925, s’est dessiné dans le nord
de la France, un mouvement d’émigration vers la Nou-
velle-Calédonie qui a porté sur plus de deux cents per-
sonnes des deux sexes et quelques enfants. La colonie prit,
dès leur arrivée, les dispositions les plus libérales et les
plus judicieuses pour faciliter à ces pionniers leur premier
contact avec la terre calédonienne. Certains d’entre eux
se sont fixés comme colons sur les terres domaniales mises
à leur disposition, quelques autres sont restés à Nouméa
pour y exercer diverses professions et métiers ; d’autres
enfin n’ont pas craint d’aller se fixer aux Nouvelles-
Hébrides où l’effort de mise en valeur dû à l'initiative
française se manifeste en de très beaux domaines : coco-
teraies, caféières, cotonneraies et bananeraies.

À l'effet de Ménager à la colonisation européenne les
facilités d’expansion qui lui sont nécessaires, l’actuel et
très distingué gouverneur, M. J. Guyon, haut-commis-
saire de la France dans le Pacifique, a soumis au départe-
ment des Colonies le projet d’organisation d’une brigade
topographique dite de « colonisation ». Son rôle serait de
déterminer de grands périmètres de colonisation en fonc-
tion de la valeur intrinsèque des terres dans les diverses
régions de la colonie, afin de procéder ensuite à leur allo-
tissement.

Les indigènes ne sont pas en Nouvelle-Calédonie fon-
cièrement réfractaires à toute collaboration avec nos
colons, mais leur faible densité et la nécessité où sont
le plus grand nombre de se consacrer à leurs propres
cultures et aux soins de leurs troupeaux, ont imposé le
recours à la main-d’œuvre étrangère d’origine exclusi-
vement asiatique.

Diverses demandes de recrutement de travailleurs du
        <pb n="180" />
        LES POSSESSIONS FRANÇAISES DE L’OCÉANIE 127
sol et de coolies faites simultanément aux autorités néer-
landaises et de notre Indochine, ont permis à l’adminis-
tration locale d’introduire d’assez gros effectifs de Malais
et de Javanais, ainsi que d’Indochinois. Cependant, en
raison des hauts salaires auxquels sont engagés ces tra-
vailleurs, il faut reconnaître que leur emploi n’est pas à la
portée des petits colons dépourvus de capitaux ; ils ont
surtout pour but de satisfaire aux besoins des grosses
exploitations agricoles, minières ou industrielles, ce qui
a d’ailleurs pour résultat de laisser le peu de main-d’œuvre
autochtone disponible à la disposition des petites entre-
prises et des colons isolés.

C’est ici l’occasion de dire que, contrairement à certains
bruits fâcheux répandus dans la métropole, la Nouvelle-
Calédonie et ses dépendances offrent de larges possibilités
culturales aux immigrants résolus à demander à un sol
généralement fertile leur subsistance d’abord et, aveo le
temps et quelque persévérance, les moyens de s’enrichir.

La Nouvelle-Calédonie est donc, au sens complet du
mot, un pays de peuplement, au même titre et peut-être
même mieux que ne le sont nos colonies de l’Afrique du
Nord. Mais pour que des colons puissent en nombre consi-
rable venir s’implanter sur les terres vierges qui abondent
là-bas, dont beaucoup d’ailleurs sont inaccessibles faute
de voies de communication, ou parce que nominalement
réservées à l’élevage, alors qu’elles sont en fait abandon-
nées à l’envahissement d’une brousse parasitaire, il faut
que des mesures foncières appropriées et un programme
routier adéquat soient élaborés et le plus tôt possible
réalisés. C’est, nous le savons, l’un des soucis de l’adminis-
tration locale.

Celle-ci songerait d’ailleurs, afin d’activer la mise en
valeur de bien des places actuellement vacantes, à recourir
à un système de métayage qui fixerait au sol pour un
temps ou*à titre définitif, des cultivateurs indochinois
ou javanais. Ceux-ci constitueraient pour l’avenir d’in-
        <pb n="181" />
        128 L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS
téressants noyaux de peuplement partout où les bras indi-
gènes font défaut. Ces mêmes colons asiatiques pourraient,
le cas échéant, louër leurs services aux colons venus d’Eu-
rope, notamment pour l’exécution de certains travaux
saisonniers qui ne les détourneraient que momentanément
de leurs propres occupations.

Depuis longtemps le manque de bras a paralysé la plu-
part des entreprises d’envergure. C’est l’Asie, l’Asie seule
qui pourrait sauver la situation. Les Japonais ont pris
l’habitude de venir en assez grand nombre dans les colo-
nies du groupe. Ils s’y livrent surtout à la pêche des trocas,
ces coquillages fournisseurs de nacre qui, ensuite, est
transformée en boutons par des ateliers spéciaux de Naga-
saki et de Kobé. Le Japonais exerce divers métiers
manuels, mais ne s’emploie guère sur les concessions agri-
coles. .

Il ‘est temps de dire quelques mots de la richesse du
sous-sol et de l’activité commerciale de la Nouvelle-Calé-
donie.
Nous ne savons plus qui avait comparé cette terre
lointaine à un lingot de métaux précieux amalgamés,
mais la figure donne une idée exacte de sa richesse dans
la variété des minéraux qui la composent. On en jugera
mieux si nous disons que le chrome, le manganèse, le
cobalt, l’or, l’argent, le platine, le fer, le plomb, le zinc,
l’antimoine, le gypse, les phosphates, le nickel, les terres
rares, enfin le charbon, s’y rencontrent en des gisements
de minéralisation plus ou moins riches, presque toujours
exploitables avec bénéfice. Les gisements de nickel sont
particulièrement abondants et riches ; on estime qu’ils re-
présentent une réserve d’au moins cinq millions de tonnes.
Leur teneur varie de 5 à 7 p. 100, ce qui est très supérieur
à ce que donnent les meilleurs gisements d'autres pays.

La « Société des hauts fourneaux de Nouméa » et
celle du « Nickel » ont, en 1923, exporté 3 900°tonnes de
ce métal en mattes
        <pb n="182" />
        LES POSSESSIONS FRANÇAISES DE L’OCÉANIE 129

L'exploitation de charbon de Moindou produisait à la
même époque, par mois, 500 tonnes de combustible,
chiffre qui doit être porté actuellement, grâce à la main-
d’œuvre importée d’Indochine et de Java, à 5 000 tonnes
environ.

La production du chrome s’inscrivait aux exportations
de 1923 pour un chiffre de 23 000 tonnes.

Des recherches pétrolifères sont poursuivies par la
« New Caledonian Mineral Exploration Propriety L‘ »,
au capital de 120 000 livres sterling. On ne désespère pas
d'aboutir à un résultat favorable.

Le mouvement commercial pendant l’année 1925 s’est
élevé à 146 487 862 francs, en augmentation de plus de
18 millions sur l’année précédente. Sur ces chiffres, les
importations dépassent de 37 millions les exportations,
ce qui traduit les grands besoins à satisfaire en matière
d'outillage. Dans les 91 mill’ons que représentent ces
Importations, 37 constituent la part de la France, 10 la
part des Nouvelles-Hébrides et 30 celle de l’Australie.
Un excellent indice pour l’avenir, c’est le nombre des
produits nouveaux et susceptibles de se développer qui
apparaissent aux statistiques. Ce sont aussi les consé-
quences que vont amener l'introduction récente de plus
de 6 000 travailleurs asiatiques, et l’œuvre audacieuse due
aux sociétés « Le Chrome » et « Le Nickel », qui viennent
de construire à Yaté une usine hydro-électrique dont le
rendement va bientôt peser sur le plateau de la balance
commerciale en faveur des exportations.

On n'aurait pas tout dit des ressources culturales et
minières de la Calédonie, si on ne soulignait l’importance
de cette colonie au pèint de vue de l’élevage, encore que
cette source de richesse soit loin d'avoir atteint le maxi-
mum de ses possibilités.

On compte environ 125 000 têtes de bovins, 10 000 ovins
et 20 000 caprins.

Le bœuf acclimaté vient d’Australie. il descend de la
        <pb n="183" />
        130 L'EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS
race Durham et produit 300 kilos de viande en moyenne
par animal.

La consommation de viande par tête d’habitant n’at-
teint que 130 kilos par an, aussi a-t-on songé à créer à
Ouaco une usine de conserves de bœuf. Les résultats
obtenus incitèrent les initiatives et il s’en créa deux autres,
l’une à Muco, l’autre à Nemeara. Il en résulta que le
prix du kilo de viande monta de O fr. 40 à 1 fr. 50, ce
qui était trop. La dernière venue des usines dut bientôt
fermer ses portes et les deux autres continuèrent à
abattre dans les 4 200 têtes de bétail par an. Mais un
nouveau danger a surgi. Les cerfs qui se multiplient comme
par enchantement, envahissent les pâturages et broutent
ce qui constituerait la ressource de l'élevage. On estime
à plus de 200 000 le nombre des cervidés. On a songé à
les détruire, à utiliser leur chair sous forme de conserves,
mais le problème devient angoissant et l’on compte beau-
coup sur l’énergie du gouvernement local pour prendre
les mesures que commande cette situation.

Le mouton fut introduit en Calédonie en 1855. Trente
ans plus tard, on comptait de nombreux troupeaux de
race mérinos de 1 000 à 2 000 têtes, mais l'élevage en est
resté délicat, contrarié qu’il est par une herbe à piquants
dont on a cherché vainement à débarrasser le pays.

Le porc réussit partout, mais sans être nulle part l’objet
d’un engraissement systématique. Les chevaux, au
nombre de 6 à 7 000 têtes, sont d’origine australienne.
Ils se sont si bien adaptés à leur nouveau milieu qu’ils
y ont acquis une robustesse plus grande que dans leur
pays d’origine.  -

Les produits agricoles et d’éleväge du cru calédonien,
sont montés en 1924 à près de 20 millions contre
15 millions atteints par les produits miniers. La produc-
tion agricole l’emporte donc sur la production minière !

Les principaux produits exportés sont, par ordre d'im-
portance, le café, le coton (culture bénéficiaire au bout
        <pb n="184" />
        LES POSSESSIONS FRANÇAISES DE L'OCÉANIE 181
de six mois : 10 hectares de coton donnent 300 kilos de
fibres à l’hectare, soit 3 tonnes), le coprah, les con-
serves, etc., dont les prix de plus en plus rémunérateurs
constituent le meilleur stimulant de la colonisation ter-
rienne.
Le commerce général de la Nouvelle-Calédonie est passé
de 33 546 000 francs en 1913 à 146 467 000 francs en 1925.
En 1927 il avait atteint 244 967 038 francs, en augmen-
tation de 9567296 francs sur les résultats de 1926.
Ce résultat est dû pour beaucoup au travail acharné et
à l’audace de nos compatriotes, qui ont retrouvé sur ces
terres lointaines la même énergie, la même vitalité que
celles de leurs pères de la métropole.

La situation financière de la colonie, qui avait été fran-
chement mauvaise dans la période d’après-guerre, s’est
notablement améliorée. L'exercice 1924 s’était soldé par
un excédent de dépenses de 470 000 francs. L’exercice
1925 a laissé au contraire un excédent de recettes de
586 762 francs, qui a permis de porter à 888 963 francs
l’avoir de la caisse de réserve. Cet avoir s’est accru
dans une forte proportion, l’excédent des recettes sur les
dépenses ayant, en 1927, dépassé le million et des plus-
values importantes s’étant déjà produites au cours de 1928.

Le budget ordinaire de 1926 se montait, crédits supplé-
mentaires compris, à 19040 000 francs, et le budget
extraordinaire à 2780000 francs, ce qui portait à
21 820 000 francs le total. M atteindra celui de
28 420 860 francs en 1928.

L'administration actuelle poursuit avec persévérance
l’exécution d’un grand programme de travaux publics
et d’outillage qui auront pour effet de faciliter la mise
en valeur du pays. Le port de Nouméa, où se concentre
toute l’activité commerciale et industrielle non seulement
de la Grande-Terre mais aussi des archipels. Nouvelles-
Hébrides et Wallis principalement, a grand besoin d’être
modernisé et agrandi. On y travaille. De nombreuses
        <pb n="185" />
        132 L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS

routes sont en voie d’exécution pour mettre les régions
minières ou agricoles de l’intérieur en relation avec les
ports d’embarquement ou d’évacuation des produits sur
les côtes.

Les relations radiotélégraphiques sont encore achemi-
nées via Saïgon en attendant qu’un grand poste d’État,
pouvant utiliser les ondes courtes et qui devait être ter-
miné au cours de 1927, soit ouvert. -

Un gros obstacle à la colonisation subsiste encore, c’est
le haut prix qu’atteignent les passages de France à
Nouméa et qui, en particulier pour les fonctionnaires,
dont les déplacements sont malheureusement assez fré-
quents et pas toujours très justifiés, obèrent le budget
dans une proportion vraiment exagérée.

L’administration locale et le département se préoc-
cupent d'apporter une atténuation à cette dépense.

Obéissant à une conception plus élevée de la solida-
rité intercoloniale, la riche Indochine a tendu une main
secourable à nos colonies, trop délaissées vraiment jusque-
là de l’océan Pacifique ; elle leur envoie désormais une im-
portante partie des travailleurs dont elles ont besoin et elle
a mis à leur disposition, à titre de prêt à faible intérêt
remboursable par échéances lointaines, une somme d’un
million, destinée à une caisse de colonisation qui a déjà
permis de sauver de la débâcle les établissements français
des Nouvelles-Hébrides un moment menacés de la ruine.

La Nouvelle-Calédonie est reliée à la métropole du côté
de l’ouest par la ligne des Messageries maritimes dite
d’Australie. Cette ligne, qui dessert entre Dunkerque et
Sydney, le Havre et Bordeaux, parfois Marseille, Port-
Saïd, Suez, Aden, Colombo, Freemantie, Adélaïde, Mel-
bourne et facultativement Brisbane, est desservie par des
paquebots mixtes de 13 à 20 000 tonnes. À Sydney, un
paquebot annexe de 4 000 tonnes continue sur Nouméa,
les Nouvelles-Hébrides, les Loyalty.

Ces mêmes grands paquebots opèrent au retour le
        <pb n="186" />
        LES POSSESSIONS FRANÇAISES DE L’OCÉANIE 133
transport des laines d'Australie, leur fret principal ; aussi
leurs dates de départ sont-elles dictées par cette consi-
dération capitale.

Du côté de l’est, les services contractuels de la même
compagnie ont inauguré en 1924 une ligne de cargos
mixtes partant de Dunkerque, touchant au Havre, Bor-
deaux, facultativement à Lisbonne et Marseille, Pointe-
a-Pitre, Fort-de-France, Cristobal et Balboa (Panama),
Papeete, Suva (Samoa), parfois Fidji, Port-Vila (Nou-
velles-Hébrides), pour aboutir à Nouméa. Les départs
ont lieu depuis fin 1925 tous les deux mois et représentent
soixante-dix jours de voyage contre quarante-cinq que
comporte l’autre voie. Depuis le début de 1926, la Com-
pagnie Ballande a relié par des vapeurs de charge les
ports du nord-ouest de la France à Nouméa, en passant
par Boston, New-York, Baltimore, Panama, Tahiti et
les Nouvelles-Hébrides. Ces navires apportent dans nos
archipels les pétroles, essences et marchandises améri-
caines de consommation courante et remportent comme
fret de retour les minerais de chrome et les mattes de
nickel, dirigés sur l’usine d’affinage que la Société des
hauts fourneaux de Nouméa possède dans l’État de
New-Jersey, à New-Brunswick.

Une société américaine, « la Vacuum Oil Company »,
envoie deux fois par an ses navires-citernes réapprovi-
sionner le dépôt pétrolier de Nouméa. Enfin, une autre
ligne régulière qui desservirait Saîgon, Port-Vila, Nouméa
et Papeete à Tahiti, est à l’étude. Elle ravitaillerait nos
possessions du Pacifique austral en riz, thé, sucre, ciment,
métaux, produits chimiques et nattes et aurait pour
effet de faciliter entre les diverses possessions la circula-
tion et l’échange de travailleurs qui, en majorité, et de
plus en plus, seront d’origine asiatique. Un autre projet
à l'étude consisterait à relier Saïgon et Auckland (Nou-
velle-Zélande) par Sourabaïa (Java), Déli (Sumatra),
Port-Vila. Nouméa et Svdnev
        <pb n="187" />
        194 L'EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS
Tels sont en résumé les intérêts supérieurs qui dictent
à la France de rester avec vigilance dans ses positions du
Pacifique austral ; ils sont, dans le double domaine moral
et matériel, de première importance, on pourrait, sans
exapération, les qualifier de vitaux.

20 Condominium des Nouvelles-Hébrides.

Au nord-est de la Nouvelle-Calédonie, et à 400 kilo-
mètres de Nouméa, s’échelonnent dans la direction sud-
est-nord-ouest, les vingt-cinq ou trente îles et îlots for-
mant l'archipel des Nouvelles-Hébrides. Par les Banks
et Torrès, cet archipel continue le chapalet insulaire rejoi-
gnant la Nouvelle-Guinée par les îles Salomon et l’ar-
chipel Bismarck. La dernière des petites terres, au nord
des Banks, est Vani-Koro où, en 1788, le navigateur Lapé-
rouse après son naufrage fut massacré avec tout son équi-
page. Sur ces terres, on le voit, nos titres sont anciens
et respectables. Il serait étrange qu’elles passassent jamais
aux mains de concurrents.

Tout l’archipel dont il s’agit est, sans conteste possible,
une annexe géographique et ethnique de la Nouvelle-
Calédonie.

Du sud au nord, s’échelonnent les îles Anatom, Tanna,
Erromango et Vate. Celle-ci, à peu près au centre de
l’archipel, offre au sud-est l’excellent mouillage de Port-
Vila ‘et au nord-ouest celui de Port-Havanna. Dans le
premier se trouve le siège du gouvernement bicéphale
appelé condominium, résultat malheureux de la conven-
tion franco-anglaise du 20 octobre 1906, modifié par un
protocole du 6 août 1914, promulgué seulement en 1923.

Au nord de Vate, dans une position bifurquée, se
groupent l’île Épi ou Api, qui signifie « feu », à cause du
volcan qui la domine, et dans la branche ouest, les grandes
îles Mallicolo et Saint-Esprit, séparées par le détroit de
Boucainville. Dans la branche orientale succèdent. en
        <pb n="188" />
        LES POSSESSIONS FRANÇAISES DE L’OCÉANIE 135
face des précédentes, Ambryn avec son volcan en activité,
Pentecôte, l’île des Lépreux et Aurore. Comme pour relier
les deux pointes, au nord, les Banks formées de Sainte-
Marie, Vanna Lava et Ababa ou île Torrès. Tout cet
ensemble représente en superficie de 45 à 16 000 kilo-
mètres carrés.

C’est Cook, les visitant à son deuxième voyage, qui
baptisa ces îles Nouvelles-Hébrides. D'Entrecasteaux, en
1793, Dumont d’Urville, en 1828. visitèrent aussi ces
régions, les reconnurent, firent sondages et levés hydro-
graphiques, bref, en préparèrent l’occupation qui s'’af-
firma en 1840 par l’arrivée de pionniers calédoniens.

Des recruteurs de main-d’œuvre sans scrupule venus
en majorité du Queensland opérèrent à diverses reprises
des rafles qui déchaînèrent chez les indigènes à demi sau-
vages une haine féroce des blancs dont ils ne-sont pas
encore partout débarrassés. De là ces massacres qui, à
périodes successives, ont réduit à néant les efforts de
la colonisation.

Les Nouvelles-Hébrides sont de formation volcanique
et madréporique. Certains sommets, comme le cratère
d’Api, y atteignent jusqu’à 1 000 mètres d’altitude. Trois
volcans y sont encore en activité (Ambryn, Lopevi et
Tanna) ; les commotions de ce dernier sont ressenties en
Nouvelle-Calédonie, tant il est vrai que la formation géo-
logique en est tinique.

La plupart de ces îles apparaissent de la haute mer
comme de véritables bouquets de verdure. Elles sont rare-
ment entourées d’un banc coralligène. Beaucoup d’entre
elles sont des plateaux superposés d’origine nettement
madréporique et dont chaque étage, en retrait sur son
inférieur, représente une poussée plus ou moins accentuée
du bas vers le haut. Ce sont des atolls surgis de la mer
et que la végétation a partout recouverts d’un humus
d’une richesse extraordinaire. Il faut aller à Vaté, Anatom
ou à Saint-Esprit pour découvrir à l’intérieur de véritables
        <pb n="189" />
        136 L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS
plaines alluvionnaires. Partout ailleurs, ce sont des fonds
de mer sur lesquels la végétation tropicale revêt une
magnificence, à plus’ d’un égard comparable aux meil-
leures régions de Java et de Bornéo.

Port-Vila, dans la vaste baie de Mélé, au sud de l’île
Vaié, est le plus fréquenté de l’archipel. Franceville est
au fond pour attester l’effort persévérant et patriotique
de notre colonisation calédonienne. D’autres excellents
ports existent, à Mallicelo, Port-Sandwich, véritable bas-
sin circulaire, ancien cratère offrant partout des fonds
de vingt à trente mètres, le meilleur certainement de
l’archipel, et Port-Stanley qui ne lui est que de très peu
inférieur.
Les populations, encore qu'assez mélangées par des
migrations dont il serait bien difficile de débrouiller les
origines, sont, comme celles de la Nouvelle-Calédonie,
nettement mélanésiennes : cheveux crépus, parfois lai-
neux, front bas, nez aplati aux ailes très développées,
prognathisme assez accusé quoique moins toutefois que
chez les Australiens, yeux parfois bridés, pommettes sail-
lantes et lèvres très accusées, peau brun noir à reflets par-
fois rougeâtres. La race est plus grande dans les îles du
nord. Les populations des plages, depuis longtemps en
contact avec les Européens, font assez volontiers avec eux
du négoce, travaillent à leurs cultures et plantations.
Dans l’intérieur vivent à l’état absolument sauvage de
nombreux groupes d’hommes souvent en hostilité déclarée
entre eux, obéissant chacun à un chef d’une autorité
indiscutée. Il y aurait beaucoup à dire sur les mœurs, les
coutumes, la vie sociale des Néo-Hébridais, sur leur art,
leurs industries, leurs idiomes ; bornons-nous à constater
qu’ils resteront longtemps encore pour les ethnologues et
les philologues un champ admirable d’investigations.

Avec de bons procédés, mais en excluant toute fami-
liarité trop grande dans leurs rapports avec eux, les Euro-
péens peuvent obtenir de certains Néo-Hébridais des
        <pb n="190" />
        LES POSSESSIONS FRANÇAISES DE L’OCÉANIE 137
services non seulement intelligents et dévoués, mais par-
fois aussi spontanés et désintéressés.

Aucun recensement sérieux n’a pu être fait dans ces îles,
mais on admet généralement comme très près de la
vérité 15 000 habitants pour Saint-Esprit ; Mallicolo et
Tanna en auraient 8000 chacune, Vaté, de 3 à 4 000,
Noba et Ambryn 3 000, enfin Erromango, de 1500 à 2000,
soit de 40 à 43 000 âmes pour l’ensemble de l’archipel-

On peut regretter qu’ici, comme dans presque tout le
domaine colonial du grand Océan, le mouvement déme-
graphique n’accuse aucun progrès. Comme les Polynésiens,
les Mélanésiens ne résistent pas au contact de la civili-
sation occidentale. Leur malheureux sort semble, hélas !
de devoir disparaître.

Le climat des Hébrides se ressent énormément du voi-
sinage de la zone équatoriale. Les pluies y sont fréquentes,
l'humidité considérable, la chaleur parfois fort pénible à
supporter, encore que ne dépassant guère 32°. Aussi le
paludisme règne à l’état permanent. Les organismes y
sont vite débilités et les Européens, en tout cas, ne sau-
raient comme en Calédonie s’astreindre à des travaux
manuels sans beaucoup en souffrir.

Il est évident que les défrichements, les irrigations, la
mise en culture du sol atténueront ces inconvénients.
et l’on peut, dès à présent, assurer que la race blanche
s'adapte assez aisément à ce milieu. De nombreux
exemples de grande longévité démontrent que la colo-
nisation de peuplement y sera. dans l’avenir, chose très
possible.

Les indigènes néo-hébridais étant peu soucieux d’alié-
ner leur liberté au profit des colons, travaillés qu’ils ont
êté par des influences obstinément hostiles, celles des
missionnaires presbytériens, maîtres en quelque sorte du
pays, force a été ces temps derniers de recourir à la main-
d'œuvre importée. Des contingents javanais et indochi-
nois ont vermis de relever certaines entreprises agricoles
        <pb n="191" />
        138 “ L’'EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS
tombées dans une décadence voisine de la faillite. Les
heureux accords que le haut-commissaire de la République
dans le Pacifique a pu conclure à cet égard avec le gouver-
nement des Indes néerlandaises et celui de notre Indo-
chine vont permettre une mise en valeur plus intensive
de terres produisant à souhait kola, vanille, épices,
manioc, coprah, cacao, coton, café, mil et toutes autres
récoltes de fruits et légumes qu’on leur demande. C’est le
coton dit « péruvien » amélioré au Queensland qui réussit
ici le mieux.

Au cours de l’année 1925 il a été exporté des Nouvelles-
Hébrides 11 000 tonnes de produits agricoles. Sur ce
chiffre 7 300 représentent le coprah.

Il existe dans les archipels d'importants troupeaux de
moutons, principalement à Erromango.

La « Compagnie française immobilière des Nouvelles-
Hébrides », fondée au début de 1925 pour poursuivre et
développer l’œuvre jadis commencée par la « Compagnie
calédonienne » et continuée par la « Société française
des Néo-Hébridais ». vient, avec le concours financier du
gouvernement général'de l’ Indochine, d’entreprendre la
patriotique tâche du re!èvement général de nos entreprises
de colonisation dans l'archipel.

Le commerce total est passé de 2 millions en 1923 à
53 millions en 1925. Sur ce chiffre déjà significatif, les
quatre cinquièmes environ représentent la part de la
France dans l’activité générale de l’arclipel.

20 Protectorat des Wallis.
Les Wallis comprennent trois îles principales : Ouvea
où se trouve, sur un port orienté vers le sud-ouest, la
capitale Mata-Outou, Foutouna et Alofi. Ouvea est
entourée d’un récif présentant quatre coupures ; celle du
sud, nommée passe d’Honikulu, est la seule accessible aux
grande navires. Cette île peut mesurer quatre kilomètres
        <pb n="192" />
        LES POSSESSIONS FRANÇAISES DE L’OCÉANIE 139
dans son diamètre est-ouest et le double dans son dia-
mètre nord-sud. Plusieurs autres petits îlots sont dis-
persés çà et là au sud et à l’ouest de l’îÎle au milieu de
laquelle règnent quelques montagnes d’une hauteur de
100 à 200 mètres et plusieurs lacs.

Dans l’île Fotuna, le pic Pouke atteint 750 mètres et
à Alofi, le mont Kolofaou en a 360.

À égale distance des Fiji et des Samoa, ce groupe d’îles,
placé sous le protectorat de la France, est peuplé de Poly-
nésiens.

Le coup d’œil, vu du large, offre un spectacle enchan-
teur à cause de la belle végétation qui recouvre le sol
et des jolies cocoteraies qui courent le long des plages.
C’est le 14 novembre 1887 que le protectorat de la France
fut établi sur ces îles, la souveraineté restant nomina-
lement entre les mains d’un chef, roi ou reine, traditionnel.

Le budget du protectorat pour 1926 a été arrêté à la
somme de 177 651 francs, soit 87 801 francs de plus que
l’année précédente, écart qui marque le progrès général
accompli en un court espace de temps.

Afin d’activer les échanges et la mise en valeur de ce
petit domaine qui constitue une avant-garde de notre
influence dans la zone polynésienne du Pacifique, le gou-
verneur de la Nouvelle-Calédonie vient d'organiser un
service mensuel régulier entre Nouméa, Mata-Outou et
éventuellement l’île Fotuna.

Un médecin-résident installé à Lifou est chargé de
veiller sur la santé publique des diverses îles.

M. le gouverneur Guyon, soucieux d’intensifier les rela-
tions entre les Wallis et le chef-lieu du commissariat
général, avait, au début de 1926, fait dans ces îles, accom-
pagné des représentants du haut négoce nouméen,
un voyage d’étude qui a démontré la richesse incontes-
table de ces terres d’une beauté, assure-t-on, enchante-
resse. Le sol y donne abondamment le riz, le maïs, le
tabac. le conrah et le coton. Malheureusement. le com-
        <pb n="193" />
        140 . L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS
merce de ces produits était jusqu’alors presque entièrement
détourné au profit des Anglais et surtout des Chinois, nos
concurrents.

Le service dont il vient d’être parlé plus haut, en ren-
dant les rapports d’affaires plus fréquents et réguliers
avec les postes français des Nouvelles-Hébrides, des
Loyalty et de la Nouvelle-Calédonie, procurera certai-
nement un renversement de la situation à notre profit.

Et ainsi, bien groupée, bien desservie et stimulée par
une main habile et ferme, notre Polynésie occidentale
s’achemine, on peut en être sûr, vers une ère de prospérité
dont les premiers effets, déjà visibles, sont pleins de riches
promesses.
        <pb n="194" />
        DEUXIÈME PARTIE

LES PROBLÈMES COLONIAUX
        <pb n="195" />
        <pb n="196" />
        CHAPITRE IX
LES PRINCIPES DE LA
POLITIQUE FRANCAISE COLONIALE

—- LA SAUVEGARDE DES RACES INDIGÈNES
par le D' CALMETTE,
sous-drrecteur de l’Institut Pasteur.

La question de la sauvegarde des races indigènes peut
Ître traitée de différentes manières. On pourrait par
exemple l’envisager du point de vue ethnographique ou
anthropologique et se demander comment on pourrait
intervenir utilement pour empêcher les races indigènes
de nos colonies de dégénérer, d’être, permettez-moi
l'expression, polluées par des sangs impurs et de subir
le sort qu'ont subi certaines populations qui n’ont pas
pu résister à la lutte pour l’existence, par exemple, les
Indiens peaux-rouges de l’Amérique du Sud, les Aztèques
du Mexique, les Boschimans de l’Afrique australe. Ces
races auront probablement tout à fait disparu avant peu
de temps et l’on peut se demander s’il y a un intérêt social
à empêcher leur disparition. On peut se demander aussi
par quelles mesures administratives on pourrait régénérer
les races qui se défendent mal et s’il n’y aurait pas lieu
de préparer une sorte de réglementation à ce sujet.

En ce qui concerne ce point de vue de la question, ma
compétence ne serait pas très grande et j'avouerai que
je suis un peu pessimiste. Je crois qu’il n’y a pas grand’-
chose à faire pour empêcher les races qui ne peuvent pas
        <pb n="197" />
        144  L’'EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS

lutter pour l’existence, de dégénérer et de disparaître. Je
ne crois pas non plus, hélas, que nous puissions nous
opposer à l'invasion, que nous subissons actuellement, des
races étrangères. Car, si l’on réfléchit à ce qu’est, à l’heure
actuelle, la natalité en France et à ce qu’est la mortalité,
on est obligé de penser — et c’est une pensée bien triste
— que dans cent ans, si cette natalité si réduite qui sévit
sur nous continue à persister, il n’y aura plus du tout de
Français. La France sera devenue une colonie étrangère.

Aujourd’hui, et depuis la guerre, nous voyons avec
quelle intensité s’effectue chez nous l'immigration des
étrangers. C’est un danger social immense.

Je laisse de côté cette question ; elle n’entre pas dans

mon sujet. Je dois traiter de la sauvegarde des races
indigènes en hygiéniste, en pastorien, et non pas en
anthropologiste ou en ethnographe.
_ Pour ce qui concerne la sauvegarde des races indigènes
au point de vue sanitaire, déjà un certain nombre de
grands gouverneurs, qui ont eu à présider aux destinées
de nos colonies, se sont persuadés qu’il était indispen-
sable, si l’on voulait assurer l'essor économique de nos pos-
sessions, d’établir un lien très étroit, une collaboration
permanente entre les services administratifs et les ser-
vices sanitaires.

Nos colonies ne peuvent espérer se développer ct tirer
profit desrichesses économiques considérables qu’elles pos-
sèdent que si la population qui se trouve sur leur sol, qui
est adaptée à leur climat, se développe elle-même, se mul-
tiplie suffisamment pour fournir à l’exploitation de leurs
richesses locales ou régionales, une main-d’œuvre locale
et de la multiplier autant que le nécessitent les besoins de
chacune de nos colonies.

Comment la développer? Comment en assurer la pro-
tection?
D’une part, en empêchant les indigènes de mourir des
maladies qui les déciment, d'autre part en les habituant
        <pb n="198" />
        LES PRINCIPES DE LA POLITIQUE COLONIALE 145
à s'alimenter d’une façon suffisante pour subvenir à leurs
besoins physiologiques et aux nécessités de leur repro-
duction, et enfin — et c’est peut-être le côté le plus essen-
tiel de la question — en empêchant la mortalité infantile
d’être aussi intense qu’elle l’est aujourd’hui et en tâchant
de la réduire au minimum.

Jusqu’il y a environ quarante ans, on considérait l’in-
tervention des médecins dans les colonies comme ayant
exclusivement un but thérapeutique, médical, c’est-à-dire
que le médecin avait comme rôle essentiel de soigner les
malades. Il faut reconnaître qu’à cette époque on ne s’oc-
cupait guère d’hygiène dans le sens que nous donnons
aujourd’hui à ce mot, c’est-à-dire de prévention des
maladies. Il n’y avait guère que la prophylaxie de la
variole qui soit entrée dans la pratique ; on faisait, par
exemple, des vaccinations contre la variole dans l’Indo-
chine mais c’était à peu près la seule prophylaxie qui
existât.

Depuis l’ère pastorienne, nous avons appris quelles
étaient les causes des grandes maladies qui sévissent
dans nos colonies et qui occasionnent une forte mortalité,
non pas seulement parmi les Européens qui y viennent,
mais parmi les races indigènes. Nous avons appris quelle
était la cause du choléra, de la peste, de la tuberculose,

de la syphilis, de la lèpre et d’une foule de maladies aiguës
qui sévissaient gravement dans certains pays, par exemple
la dysenterie, la méningite cérébro-spinale, le typhus, les
fièvres typhoïde et para-typhoïde. Aujourd’hui, nous
sommes maîtres de toutes ces affections, parce que nous
en connaissons les causes et que nous serions très cou-
pables si nous ne nous arrangions pas pour les éviter.

Prenons la grande endémie de nos colonies : le palu-
disme, Il y a quelque quarante ans, nous ne connais-
sions pas du tout quelle était sa cause. Aujourd’hui, non
seulement nous en connaissons le parasite, non seulement
Nous savons très bien comment on peut couper court
        <pb n="199" />
        146 L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS
aux accès de paludisme par une administration ration-
nelle de la quinine, rpais encore, ce qui est beaucoup plus
important, nous savons que le paludigme est transmis par
certaines espèces de moustiques qu'on appelle les ano-
phèles. Et nous savons que là où il n’y a pas d’anophèles, il
ne peut pas y avoir de paludisme.

Nous savons aussi quels sont les moyens de lutter contre
Ja diffusion des anophèles et du paludisme : mesures de
destruction des moustiques et surtout mesures de des-
truction des larves de ces moustiques qui pullulent dans
les mares d’eau.

Ce que je viens de dire pour le paludisme peut s’appli-
quer égelement à la fièvre jaune qui, jadis, faisait de
terribles ravages dans notre colonie du Sénégal et à la
Côte occidentale d’Afrique, ainsi qu’à la Guyane et aux
Antilles. La fièvre jaune a totalement disparu, quand
on l’a voulu, des pays où elle était le plus endémique,
par exemple du Brésil. Il a suffi de donner de pleins pou-
voirs sanitaires à quelques hommes particulièrement
compétents, et de se résoudre à dépenser quelques mil-
lions pour voir la ville de Rio-de-J aneiro, qui était jadis
régulièrement décimée par la fièvre jaune, devenir depuis
plus de quinze ans absolument salubre.

La fièvre jaune est propagée par une espèce de mous-
tiques autre que celle qui propage le paludisme : le sté-
gomia, qui se reproduit dans des conditions tout à fait
particulières de température, seulement au-dessus de 16° ;
par conséquent il ne peut offrir des dangers et devenir
l’hôte du parasite de la fièvre jaune que dans les régions
où les températures nocturnes et diurnes restent au-dessus
de 16°. On sait également que les stégomias ne piquent
jamais pendant le jour, mais seulement à partir du cou-

cher du soleil jusqu’au lever du soleil. Par conséquent,
il suffit de s’abriter dans les demeures et d’avoir une pro-
tection mécanique suffisante (toiles. grillagées ou mous-
tiquaires), pour être à l’abri de la fièvre jaune. Tout cela
        <pb n="200" />
        LES PRINCIPES DE LA POLITIQUE COLONIALE 147
et beaucoup d’autres choses analogues, nous les connais-
sons depuis l’ère pastorienne. Il faut que nous sachions
en profiter. Il faut que ces notions, nouvelles pour nous,
soient profitables aux races indigènes que nous avons la
mission de préserver et, cette mission, la France y tient
plus que toute autre nation. Nous pouvons avoir la fierté
d’être, de tous les peuples colonisateurs, celui qui s’at-
tache le plus à assurer la protection des races indigènes
contre les fléaux qui les déciment. Nous sommes la nation
qui se préoccupe le plus d’épargner la vie, de sauvegarder
la santé des indigènes et d’empêcher la mortalité infantile
d’exercer des ravages excessifs.

Pour atteindre ces objectifs, il faut renoncer à conce-
voir le rôle du médecin comme le concevaient les gou-
verneurs des colonies d’il y a quarante ans. Il faut
admettre qu’aujourd’hui le médecin n’est plus placé dans
les colonies exclusivement pour soigner des malades. Sa
fonction capitale doit être d’empêcher les maladies de se
développer et de protéger les races indigènes contre ces
maladies.

Il faut bien sans doute soigner aussi les malades, mais
au lieu de multiplier, comme on l’a fait jadis, les centres
hospitaliers dans les colonies, il faut en réduire le nombre
et les mieux outiller. Il ne devrait y avoir dans chaque
grande colonie qu’un seul centre hospitalier, au chef-lieu,
et dans ce centre hospitalier, on devrait réunir des méde-
cins et des chirurgiens d’élite avec des spécialistes de
toutes les branches de la médecine, de manière que
puissent être assurés les soins les plus efficaces. Il faut
que ce centre hospitalier unique possède un accoucheur,
un ophtalmologiste, un oto-rhino-laryngologiste, un neu-
rologiste, un stomatologiste, etc, et qu’il serve de centre
d'études à une école de formation de médecine auxiliaires
indigènes où l’on enseignera au plus grand nombre pos-
sible de jeunes autochtones, suffisamment élevés jusqu’à
nous, les notions essentielles qui leur permettront d’être
        <pb n="201" />
        148 L’'EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS
des aides précieux et indispensables, surtout pour l’exer-
cice de la médecine préventive. ;

À côté de ce grand hôpital central du chef-lieu, 1l doit
y avoir un Institut Pasteur. Il en existe d’ailleurs déjà
dans beaucoup de nos grandes colonies. Il y en a trois
en Indochine, un à Saïgon, un à Nha-Tang et un à Hanoï ;
deux en Afrique occidentale, à Dakar et à Kindia, un à
Brazzaville, en Afrique équatoriale ; demain, il y en aura
un à Tananarive, car le gouverneur général, M. Olivier,
prépare actuellement une entente avec l’Institut Pasteur
de Paris pour la création de cet établissement. Dans nos
autres petites colonies, il y a des laboratoires secondaires
qui permettent de réaliser sur place la prophylaxie des
maladies contagieuses. Ces Instituts Pasteur ont des
fonctions multiples. D'abord, ils servent à dépister et à
diagnostiquer les maladies contagieuses, à préparer les
sérums ou les vaccins curatifs ou préventifs de ces mala-
dies. Ils servent aussi à donner au gouverneur et au chef
des services sanitaires locaux toutes les informations,
tous les renseignements techniques qui peuvent leur être
utiles. Un de leurs rôlesessentiels est de faire des recherches
pour contribuer au progrès de nos connaissances sur les
moyens d’éviter ces maladies et d’en arrêter l’exten-
sion. Leur utilité est donc grande.

Dans le reste de la colonie, on peut supprimer tous les
hôpitaux parce que nous n'aurons jamais les moyens de
les outiller convenablement, d’y installer les services de
radiologie, de rayons X, de mécanothérapie, devenus
indispensables, et nous n’aurons jamais non plus le per-
sonnel médical nécessaire pour les desservir. Par contre,
il faudra diviser la colonie en circonscriptions sanitaires
et dans le chef-lieu de chacune d’elles on installera un
médecin français avec un dispensaire que nous appelle-
rons polyvalent, c’est-à-dire qui devra s’occuper de la
prophylaxie et du dépistage de toutes les maladies qu’on
peut traiter sur place ou d’une façon amovible. par
        <pb n="202" />
        LES PRINCIPES DE LA POLITIQUE COLONIALE 149
exemple le dépistage des tuberculeux, des syphilitiques,
des paludéens et celui des lépreux, l'isolement éventuel
de ceux-ci et leur traitement, etc.

À côté de ce dispensaire polyvalent, nous envisage-
rons une petite infirmerie indigène comme le maréchal
Lyautey en a fait créer une au Maroc avec un si grand
succès.
Cette petite infirmerie permettra au médecin de garder
près de lui des malades intéressants et de faire quelques
petites opérations d’urgence.

Partout ailleurs où ce sera utile pour les indigènes, nous
disposerons un réseau de postes sanitaires mobiles à la
tête desquels nous placerons un médecin auxiliaire indi-
gène qui aura reçu une instruction appropriée, et qui
sera sous les ordres d’un médecin de circonscription.

Cet auxiliaire indigène sera doublé ou triplé par des
infirmiers ou des infirmières indigènes dont la fonction
ne consistera pas du tout à soigner les malades, mais à
rechercher ces derniers là où il peut y en avoir — à les
signaler au poste, à les y diriger s’il y a lieu — et surtout
à faire la prophylaxie des maladies contagieuses, celle de
la variole, de la tuberculose, de la fièvre typhoïde, de
la dysenterie, etc. On leur aura appris à pratiquer les
vaccinations. Ainsi, ces agents sanitaires pourront rendre
d'immenses services à leurs frères de race, qu’ils auront
ainsi pour mission essentielle d’éduquer en matière d’hy-
giène, car cette éducation ne peut pas être faite par nous
autres, Européens. Il faut absolument qu’elle soit con-
tinuée et exercée au sein des familles avec une autorité
suffisante, d’où la nécessité de donner à ces agents sani-
taires et médecins indigènes un certain prestige vis-à-vis
des indigènes."
Je ne veux pas m’étendre plus longuement sur ce sujet
mais je tiens à dire que les lignes essentielles du programme
que je viens de tracer sommairement, se trouvent déjà
dans un règlement qui a été récemment promulgué par
        <pb n="203" />
        150 L'’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS

M. le gouverneur général de l’Afrique occidentale fran-
çaise,-et qui a certainement été inspiré d’abord par les
travaux de mon vieil ami Paul Gouzien, ancien inspecteur
général du Service de santé des colonies, puis plus direc-
tement par l'inspecteur général actuellement en fonc-
tions, le docteur Lasnet, qui se trouve précisément au
Sénégal, aux côtés de M. Carde, et qui veille à la mise en
train de tous ces organismes nouveaux. On voit donc que
déjà les gouverneurs généraux ou gouverneurs de nos
colonies comprennent parfaitement la nécessité de déve-
lopper, à côté de la vieille médecine thérapeutique dont
jai parlé, la médecine préventive pastorienne qui doit
sauvegarder les rates indigènes de l’avenir.

Peut-être pensez-vous que la réalisation d’un pareil
programme va coûter fort cher. Détrompez-vous : je crois
qu’une organisation comme celle que j'ai esquissée ne
serait pas trop onéreuse si l’on veut se donner la peine
de faire appel à la collaboration des indigènes en multi-
pliant pour eux les centres d’instruction technique.

D'autre part, nos colonies ont compris que si l'on ne
lutte pas contre la mortalité infantile et contre les mala-
dies contagieuses par des moyens pratiques : éducation
hygiénique, organisation d’institutions, comme le Ber-
ceau africain, indochinois, dispensaires d'hygiène so-
ciale, etc, on court à un échec absolu de la politique colo-
niale française.

Comment ne pas reconnaître que si, dans certaines
colonies, en Afrique équatoriale, par exemple, certaines
mesures ne sont pas rapidement prises pour protéger
les races, celles-ci disparaîtront peu à peu et qu'il ne
restera plus de main-d'œuvre pour exploiter le pays.

Donc, il ne faut pas hésiter à dépenser assez d'argent
pour assurer le fonctionnement régulier et continu de ces
services de protection. Je rappellerai du reste qu’il y a
quelques années, en 1900, le budget de l'Assistance médi-
cale indigène, dans nos grandes colonies. s'élevait au total
        <pb n="204" />
        LES PRINCIPES DE LA POLITIQUE COLONIALE 151
à un peu moins de 3 millions. Or, en 1925, le budget de
l'Assistance médicale indigène, dans l’ensemble de nos
colonies, était exactement de 83 millions.

Vous voyez le chemin que nous avons parcouru. Nous
n’avons qu’à nous engager davantage dans cette voie
féconde, et n’oublions jamais que toutes les fois qu’on
dépense de l’argent pour protéger des vies humaines, en
fait on réalise des économies. Il ne peut pas exister, pour
les budgets de nos zolonies, de placement d'épargne plus
avantageux qu: |‘ menees faites pour la protection de
la santé des 1°"
        <pb n="205" />
        2. — LA POLITIQUE INDIGÊNE
par M. Gabriel pe JousErT.

Nulle question n’est plus difficile, plus délicate que ce
problème. Un homme l’a étudié dans le monde, dans les
colonies anglo-saxonnes et françaises, et avec la plus large
compréhension en a tiré des déductions et des conclusions
qu’adoptent aujourd’hui la plupart des grands coloniaux
français. C’est M. Jean Brunhes, professeur au Collège
de France, dont les lignes qui suivent n’ont d’autre ambi-
tion que de résumer fidèlement les idées.

La politique indigène peut se définir la politique régis-
sant les rapports des métropolitains, des hommes de races
plus évoluées, des sociétés dites civilisées, avec les popu-
lations indigènes.

Qu’on le veuille ou non, ces civilisations se mélangent
sur tous les points de la terre. Quelques-uns voudraient,
en ce moment, sous prétexte de progrès, susciter partout
des nationalismes excessifs qui arriveraient à faire rétro-
grader l’humanité. | | ,Ç

Nous devons concevoir, au contraire, que c’est un
mélange harmonieux des différentes sociétés et des diffé-
rentes civilisations qui peut aboutir à l’établissement
d’une certaine harmonie sur l’ensemble de notre planète ;

les Français doivent être plus que d’autres partisans d’une
telle théorie, puisque la France a été la puissance assi-
milatrice par excellence. Nous avons eu des Celtes, des
Germains, des Slaves, avant même l’ère chrétienne : toutes
sortes de races ont passé et nous sommes arrivés à en
faire le peuple le plus homogène de l’univers. Voilà un
        <pb n="206" />
        LES PRINCIPES DE LA POLITIQUE COLONIALE 153
splendide exemple et c’est dans cette orientation que doit
marcher l'humanité.

Lorsque les grandes puissances se sont trouvées en face
de populations tout à fait différentes, que nous appelons
populations indigènes, — les unes primitives, les autres
provenant de sociétés très évoluées, très anciennes, —
diverses politiques se sont présentées et il en est trois,
auxquelles aujourd’hui tous les gens raisonnables ont
renoncé : d’abord l’extermination, comme en Tasmanie,
où l’on nous montre le crâne du dernier indigène d’une
race exterminée. La seconde manière de procéder a été le
refoulement dans des réserves : on a parqué des hommes
comme on parque des bestiaux. Une troisième solution a
été la mise en esclavage, l’établissement d’une catégorie
humaine destinée à servir de main-d’œuvre à ceux qui
commandaient.

Depuis lors, les esprits pondérés ont hésité entre deux
thèses qui ont, l’une et l’autre, une part de vérité, qui
dans leur excès peuvent être aussi déplorables l’une que
l’autre, et ce sont ces deux thèses que je voudrais mettre
en présence pour faire comprendre à ceux qui n’ont pas
été mêlés à la vie coloniale, combien est difficile le pro-
blème de direction et d’administration que certains de
nos contemporains ont résolu avec une si haute conscience.

Lorsque nous nous trouvons en face de ces populations
primitives, on a eu tendance à vouloir les assimiler, c’est-
à-dire à vouloir les amener brusquement à un état de
civilisation pareil au nôtre et on a voulu, en attendant
même qu’elles puissent arriver à cet état, leur imposer
notre législation. On a cru que c’était un moyen de les
lever que de leur imposer nos lois. Cette théorie, à laquelle
on a presque partout renoncé, survit encore dans maintes
pratiques de notre régime de colonisation. Nous nous
imaginons que faire le bonheur des autres, c’est leur
imposer notre concept de bonheur.

Je me rappelle ce que le colonel Azan a écrit sur l’ar-
        <pb n="207" />
        1546‘.  L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS '

mée indigène : en voulant traiter ces hommes à l'euro-
péenne, nous les faisons souffrir terriblement ; en réalité,
nous les maltraitons. Cette théorie de l'assimilation n’est
pas, hélas! évanouie comme on pourrait se l'imaginer,
et je voudrais indiquer le fruit d’essais tourmentés qui
ont duré un siècle et derni aux Indes anglaises. Vers le
commencement du dix-neuvième siècle, les Anglais ont
fait prévaloir dans l'Inde la conception du code anglo-
indien, appliquée à toutes les populations de l'Inde :
ils traduisaient les lois anglaises et les imposaient à ces
peuples divers pour arriver à les rendre homogènes. Ils
étaient convaincus qu’ils faisaient le bonheur de ces
peuples et ils espéraient que tous les codes seraient prêts
à être promulgués avant 1850. Quelle illusion ! Bien que
la Charte de 1833 ait ordonné l’exécution de ce code
anglo-indien, il fallut y renoncer ; les Anglais essayèrent
alors de constituer péniblement une législation spéciale
anglo-indienne. On s’est trouvé alors en face d’un double
péril ; incompréhension de la part des sujets ; absence de
tradition de la part des magistrats. À la suite de ces expé-
riences, on arriva enfin à une solution opposée : la codi-
fication de la coutume. C’est la règle à appliquer aux
sociétés dans lesquelles nous pénétrons. Ainsi donc, au
bout de plus d’un siècle d’expériences, les Anglais étaient
parvenus à cette solution : comprendre les coutumes poli-
tiques, juridiques et sociales, tâcher de les codifier d'abord
pour les connaître, quitte à voir ensuite ce qu’il faut main-
tenir ou modifier.

Et nous nous trouvons ainsi portés à l’autre théorie.
qui est aujourd’hui répandue dans certains milieux colo-
niaux : le respect absolu de la coutume indigène. Quel-
ques-uns, en effet, vont à l’extrême, croient qu’il faui
suivre ces coutumes jusque dans le détail et que nous ne
devons juger les indigènes que d’après leurs propres
idées.
Dans cette théorie. qui aujourd’hui domine les milieux
        <pb n="208" />
        LES PRINCIPES DE LA POLITIQUE COLONIALE 155
coloniaux, qui inspire les législations nouvelles, nous
évitons de créer, ce qui est évidemment la sagesse ; mais
il faut redouter comme un autre excès la rigueur trop
déductive de ces idées.

La coutume sera organisée et codifiée, mais le fait de
sa codification l’altère : lorsqu'elle sera codifiée, elle ne
sera peut-être déjà plus existante; par conséquent on
donne une valeur de code indélébile et indéfini à une cou-
tume en pleine évolution ; par suite vous pouvez arriver
à l'injustice en croyant servir la cause indigène. La cou-
tume variait dans notre ancienne France et elle varie
dans tous ces pays primitifs de la mème manière. C’est
pourquoi, en croyant servir la cause des indigènes, nous
dénaturons les conditions habituelles de vie de ces pays.
L’énoncé de ces observations montre la difficulté du pro-
blème. Voici, par exemple, une forme de mariage par
achat qui est répandue dans les sociétés indigènes : un
homme achète une femme en donnant des troupeaux.
Une femme vaut un ou deux bœufs. Voici que la femme,
après avoir passé quelques jours avec son mari, le quitte
sous prétexte qu'elle n’est pas bien traitée et revient chez
son père. Comment le juge, qui se trouve en face de ce
cas, peut-il juger l’affaire? Ce mariage est un fait de cou-
tume qui a sa valeur certaine. D’autre part, peut-il, étant
donné la civilisation qu’il représente, donner une sorte
d’autorité morale, une consécration définitive à l’achat
de la femme moyennant un porc ou un bœuf? Voilà le
problème.
Les grands problèmes de ces sociétés indigènes, ce sont
la possession des terres et celle des femmes. C’est en cela
que notre civilisation diffère profondément de ces sociétés
indigènes, et c’est sur ces questions que les indigènes entre
eux se trouvent en lutte perpétuelle.

En ce qui concerne la possession des terres, examinons
seulement le cas des colonies anglaises de l’Afrique du
Sud - dans l’Union sud-africaine, 13 p. 100 des terres
        <pb n="209" />
        156 L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS
appartiennent aux indigènes; dans la République
d'Orange, les réserves d’indigènes ne couvrent pas
même 1 p. 100 etbc’est là que vit 7 p. 100 de la popu-
lation indigène, qui ne peut rien posséder ailleurs. Dans
le pays voisin, qui relève en principe de la même autorité
anglaise, toute la propriété est aux indigènes.

Lorsqu’un gouverneur général est nommé dans de telles
régions, que va-t-il faire? Va-t-il appliquer une règle
absolue? Va-t-il imposer la loi métropolitaine? ou au
contraire une coutume locale? Quel problème difficile !
Orientons-nous toutefois vers une connaissance scrupu-
leuse de la coutume ; obligeons tous les fonctionnaires —
sauf ceux de l'enseignement —— à savoir les langues du
pays, à comprendre les coutumes, à pénétrer vraiment
dans l'intelligence des sociétés indigènes. L'enseignement
pratique et réel dans ces régions est donné par les fonc-
tionnaires et les ingénieurs des travaux publics.

Tenant compte de la coutume, comprenant ces sociétés.
il faut toutefois éliminer les usages et les coutumes anti-
moraux, qui sont trop fréquents ; ceux qui exagèrent la
valeur de ces coutumes primitives font de la philosophie
à la Jean-Jacques et ne se rendent pas compte de ce
qu’est la réalité humaine ; professer une indulgence sans
limite pour toutes les pratiques de cés sociétés serait en
vérité contredire l’œuvre même de la colonisation.

Nous sommes donc partisans de la politique indigène, en
ce sens que nous voulons traiter les différents peuples
selon leur moralité et selon leur degré d’évolution, tâcher
de leur faire comprendre ce qu’est le progrès, sans leur
imposer une discipline d’autorité qui va à l’encontre du
généreux dessein que nous poursuivons.

Les Français ont vu ce dessein facilité par le fait qu’il
n’y a pas chez nous de préjugés de race, ni de couleur.
Nous le devons à notre passé, à notre formation chré-
tienne. Par suite, l’ensemble de notre personnel colonial
— et surtout de notre personnel administratif, qui a le
        <pb n="210" />
        LES PRINCIPES DE LA POLITIQUE COLONIALE 157
plus de responsabilités dans cet ordre de questions —
se met en état de sympathie compréhensive à l’égard des
peuples qui l’entourent.

Nous n’avons pas non plus l’impression qu’en coloni-
sant nous sommes un peuple destiné à jouer un rôle excep-
Honnel ; nous n’avons pas l’idée que nous accomplissons
une mission divine et que tout ce qui vit sans avoir nos
coutumes est de seconde catégorie, comme on trouve
parfois cet état d’esprit chez d’autres peuples et chez
certains Américains. Voici par exemple un livre : le Flot
montant des peuples de couleur, qui contient toute une
philosophie destinée à ameuter les blancs contre les
hommes de couleur, en faisant de cette directive comme
un programme de civilisation. Lorsque vous lisez ce livre
attentivement, vous vous rendez compte que cela signifie
que la race nordique, le blanc anglo-saxon ou scandinave,
est la race privilégiée, la race élue et que toutes les autres
races sont de seconde zone ; parmi les peuples de couleur,
l’auteur range les peuples blancs méditerranéens, les
Arabes, les Juifs, etc…

C’est là un état d’esprit qui n’est pas français et nous
pouvons dire que s’il y a, de temps en temps, des excès
regrettables, comme il s’en produit partout, même à Paris,
1 n’y a pas de Français aux colonies qui ait de préjugé
de races et de mépris de races. Nos administrateurs sont
très préoccupés de connaître les coutumes indigènes, quitte
à les modifier, à les amener à un degré supérieur de socia-
bilité ; nos agents sont préoccupés à l’extrême de dépouiller
les colons français. de tous préjugés vis-à-vis des popu-
lations indigènes. C’est ainsi que l’un d’eux envoya à
ses subordonnés une circulaire modèle, qui peut se résu-
mer ainsi : à chacun ses chefs. à chacun ses juges, à chacun
ses coutumes.

Nous essayons de faire accéder les indigènes aux
emplois supérieurs quand ils en sont dignes, nous tâchons
de comprendre — et c’est une œuvre des plus utiles à
        <pb n="211" />
        158 L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS
l’heure actuelle — le développement et la destinée des
civilisations auxquelles appartiennent ces indigènes ; nous
tâchons de les laisser dans leur cadre social, de ne pas
en faire des déracinés, des citoyens français médiocres
ou des électeurs qui ne savent pas ce qu’ils font ; nous
voulons au contraire leur faire comprendre la beauté de
la tradition sociale et spirituelle des milieux auxquels
ils appartiennent. Un Français, par exemple, qui vécut
longtemps dans l'Inde, dans l’intimité de Rabindranath
Tagore, Sylvain Lévy, après avoir passé six mois dans
l’Inde, était émerveillé du progrès réalisé en Indochine
en ce qui concerne la politique indigène.

La France est donc dans la bonne voie ; le jugement
est droit, l’intention est bonne et, malgré quelques erreurs
inévitables, l’œuvre est déjà près d’être accomplie. -
        <pb n="212" />
        CHAPITRE X
LA VALEUR COMMERCIALE
ET PRODUCTIVE DES COLONIES

1 — LE DÉBOUCHÉ COLONIAL
par M. André LEBon,
ancien ministre des Colontes.

Je voudrais faire tout d’abord deux remarques préli-
minaires. Je n’emploierai pas le mot colonie dans le sens
administratif où cette expression est généralement
employée, sens extrêmement restreint et qui ne vise que
ceux des territoires hors d’Europe, administrés par le
ministère des Colonies de la rue Oudinot. Je me permet-
trai d’englober dans la même expression ce qui est la
partie la plus belle de notre domaine colonial : l'Afrique
du Nord, que des raisons politiques ont divisée entre deux
ministères, celui de l’Intérieur et celui des Affaires étran-
gères, mais qui constitue incontestablement une des plus
magnifiques œuvres coloniales du monde. D'un autre
côté, je ne donnerai que très peu ou pas de chiffres,
parce que cela alourdirait inutilement le cours de mon
rapide exposé et aussi parce que nous vivons dans un
temps où les chiffres n’ont aucune espèce de signification
à raison de l’incessante variation des valeurs à quelques
années d’intervalle. De simples indications de propor-
tions vous donneront des notions plus exactes que les
chiffres soi-disant absolus fournis par les statistiques.

Notre domaine colonial constitue pour la métropole
        <pb n="213" />
        160 L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS

un débouché d’une importance trop souvent méconnue
il est un débouché pour les hommes, pour les capitaux
pour les marchandises.

Ma vie est assez longue pour que je me souvienne de
l'époque où l’on considérait les colonies et même l’Afrique
du Nord comme le déversoir où l’on envoyait le rebut
des familles bourgeoises. Les choses ont singulièrement
changé depuis cette époque. Tous ceux d’entre vous qui
connaissent les coloniaux de carrière savent ce que ces
hommes, quand ils reviennent en France, y apportent de
largeur d’esprit, de goût pour le risque et l’entreprise.
qualités que l’on ne rencontre plus très fréquemment dans
les civilisations un peu vieilles comme la nôtre. Et nous
possédons aujourd’hui un corps de fonctionnaires colo-
niaux qui ne le cèdent à aucun similaire étranger en
valeur intellectuelle et morale.

Si vous considérez en particulier les militaires, ceux
qui ont marqué dans l’administration coloniale repré-
sentent incontestablement des échantillons supérieurs de
l'humanité. Je n’en veux pour preuve que la dernière
guerre. Au lendemain de 1870, c’était un fait d’observa-
tion courante. que les militaires qui s’étaient formés en
Afrique du Nord, habitués à la guerre de guerillas, aux
opérations par petits paquets, étaient complètement
insuffisants pour manœuvrer les grandes masses d’hommes
utilisées dans la stratégie continentale. En 1914, au con-
traire, la plupart des grands chefs qui nous ont conduits
à la victoire sont de formation coloniale. Ils sont de
l’école des Gallieni, des Lyautey, de ces hommes qui,
pendant un long séjour dans les diverses parties de notre
empire d’outre-mer, ont eu à traiter toutes les questions
qu’un homme d’État doit connaître : questions admi-
nistratives, d’hygiène, d’alimentation, de transport, ques-
tions de psychologie tant française qu’indigène, car j'ose
dire que la psychologie joue un rôle prédominant lors-
qu’il s’agit de tenir, durant près de cinq ans, un grand
        <pb n="214" />
        LA VALEUR COMMERCIALE ET PRODUCTIVE 161
peuple sous les armes, à travers les difficultés que vous
vous rappelez tous.

Voilà donc ce que sont les colonies au point de vue de
la formation des hommes. Elles sont aussi un débouché
pour les capitaux. En 1923, — je vous dirai tout à l’heure
pourquoi je prends 1923 comme type, — on a fait une
statistique des capitaux français investis dans les colo-
nies. Ceux-ci, d’origine métropolitaine pour la plupart,
que des société: - minières, d’armement, bancaires, etc.
— ont mis en œuvre représentaient deux milliards d’ac-
tions et un milliard d’obligations de francs pour l'Afrique
du Nord, et, pour les autres colonies, un milliard d’ac-
tions et 250 millions d’obligations, sans parler ni des
sommes, impossibles à calculer, investies par les parti-
culiers dans leurs entreprises, ni du millard d’emprunts
publics contractés par les départements, communes, etc.

Ces chiffres se sont beaucoup accrus depuis lors. parce
que les colonies sont à la mode et parce que la moindre
entreprise que l’on fait maintenant représente sur le
papier, en chiffres apparents, cinq, six, sept fois plus de
capitaux qu’elle n’en représentait en 1923, où l’on comp-
tait encore en francs-or.

Les colonies sont un débouché pour les marchandises
venant de la France continentale. Ici, je dois rappeler
sommairement la conception extrêmement simpliste que
tous les pays du monde se sont faite à l’origine de leur
domaine colonial. « Nous prendrons, disait-on au début,
les produits locaux. les matières premières, soie ou coton,
le café, le cacao, la vanille, les épices, quelques autres
produits alimentaires, le sucre par exemple, dont les
régions tropicales avaient le monopole avant l'invention
du sucre européen, du sucre de betterave ; nous les amè-
nerons chez nous, sur nos propres navires, et, par contre,
nous ne permettrons aux indigènes de consommer que
les produits fabriqués par nous. » Ce régime était connu
sous le nom de pacte colonial.
        <pb n="215" />
        i62 L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS

Cette conception s’est peu à peu modifiée sous l’action
des événements et des progrès de la civilisation. Plus on
va, plus les frais de transport pèsent sur les marchandises :
l’idée est donc venue d’utiliser sur place les matières pre-
mières qui en étaient susceptibles. D'autre part, la main-
d’œuvre est encore, en général, beaucoup meilleur marché
dans les. pays de nouvelle civilisation qu’elle ne l’est
chez nous. Enfin, avec le développement continu du ma-
chinisme, il devient chaque jour plus facile de repro-
duire n’importe où n’importe quel produit, parce qu'il
n’est pas besoin pour ce faire d’ouvriers qualifiés, et qu’i)
suffit uniquement d’une main-d’œuvre primitive surveil-
lant la marche automatique des broches à filer, des métiers
à tisser, etc.

Sous l'empire de ces circonstances, il s’est créé plusieurs
industries dans diverses colonies. tantôt par accident,
tantôt d’une manière permanente. Vous savez par exemple
que notre belle colonie du Sénégal produit énormément
d’arachides, qu’on importe en France pour fabriquer
l’huile, le savon, etc. L’arachide est enveloppée dans
une petite coque extrêmement légère et relativement
volumineuse par rapport à la graine. Pendant la guerre,
alors que le fret était très rare et cher, on s’est avisé qu'il
était bien inutile de transporter de Dakar en France l’en-
veloppe de l’arachide et on ainstallé au Sénégal des usines
de décorticage ; mais cette organisation a disparu à la
fin de la guerre parce que la graine, au Sénégal, transportée
sans sa coque, prend en cours de route une acidité qui
la rend infiniment moins avantageuse au moment où elle
parvient dans la métropole.

Par contre, l’Inde est grosse productrice de coton. On
s’est demandé pourquoi on l’envoyait travailler en Angle-
terre, pour rapporter ensuite les cotonnades d’Angleterre
dans l’Inde. Et celle-ci est devenue une grosse concurrente
de la célèbre industrie textile du Lancashire. Voici main-
tenant la métallurgie qui commence à se développer dans
        <pb n="216" />
        LA VALEUR COMMERCIALE ET PRODUCTIVE 169
l'Inde anglaise : ceux qui sont attentifs à la statistique
des marchandises transitant par le canal de Suez auront
noté qu’il est passé l’année dernière plusieurs dizaines
de mille tonnes de fonte venant d'Orient vers l’Europe.
Nul ne sait, dans la préoccupation générale d’atteindre
partout les plus bas prix de revient, où s’arrêtera cet
essor industriel tout récent dans l’histoire.

Sous ce rapport, la France n’a pas encore eu à s’aper-
cevoir sensiblement d’une réaction industrielle de son
domaine colonial sur ses exportations de produits fabriqués.

[ci se placent les seuls chiffres que je mentionnerai.
En 1913, c’est-à-dire à la veille de la grande guerre, les
importations faites par la France, de produits français,
dans l'ensemble de son domaine colonial, Afrique du Nord
comprise, représentaient la valeur de 1 035 000 000 de
francs, contre 638 millions d’importations faites par les
pays étrangers ou les autres colonies françaises.

En 1924, nos importations se sont élevées à 5 milliards
316 000 000 de francs, mais, pour comparer utilement
avec 1913, il faut apporter à ce dernier chiffre un correctif
indispensable : il faut se rappeler que notre franc avait
perdu les trois quarts de son ancienne valeur, le dollar
étant monté à 19,35 en moyenne au cours de cette
année 1924. Il en résulte que, ramenées à une commune
mesure, nos importations dans nos colonies ont repré-
senté, en 1924, 1425000000, en augmentation de
40 p. 100 sur le chiffre de 1913. Ce mouvement continue
selon un rythme analogue.

Il est intéressant de savoir dans quelle proportion les
diverses parties de notre empire colonial concourent à la
formation de ce total considérable : l’Afrique du Nord
absorbe, sur ces 1 425 millions, 68 p. 100 pour sa con-
sommation, dont les deux tiers pour la seule Algérie ;
l’Afrique occidentale, 5,60 p. 100 ; Madagascar, 6,60 p. 100 ;
l’Indochine, 12,70 p. 100 : le reste est réparti entre les
autres colonies.
        <pb n="217" />
        16% L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS
Si nous n’avons pas encore, à l'heure actuelle, à nous
resséntir d’une. concurrence industrielle de nos propres
colonies à l’égard de Vindustrie métropolitaine, du moins
devons-nous faire attention à la concurrence étrangère
qui, en 1924, a introduit dans nos colonies un peu plus
du tiers des produits qu’elles importent. Je vous ai indiqué
tout à l’heure quelles considérations avaient présidé à
la naissance de l’industrie coloniale ; je dois maintenant
vous montrer comment, pourquoi et dans quelles limites,
il a fallu ouvrir nos possessions lointaines aux exporta-
tions étrangères.

Tous les pays, ai-je dit, ont commencé par pratiquer
le système du pâcte colonial, c’est-à-dire qu'ils se réser-
vaient le monopole intégral et exclusif du commerce avec
leurs colonies, et cela jusqu’à une époque récente. Cela
n’alla pas, on peut le croire, sans provoquer des pro-
testations parfois violentes de la part de celles-ci qui se
plaignaient d’être par là entravées dans leur essor normal
et exploitées d’une manière abusive.

Chez nous, en 1866, après une série de concessions de
détail qui ne terminèrent pas le conflit, un sénatus-con-
sulte vint brusquement bouleverser le régime antérieur :
chaque colonie eut désormais le droit d'instaurer, à l’en-
trée de ses frontières douanières, un tarif qui, sous le nom
d’octroi de mer, frappait également les produits étrangers
et les produits métropolitains. À un système beaucoup
trop protectionniste on substitua ainsi un système beau-
coup trop libre-échangiste ; ce fut au tour des industriels
et commerçants de la métropole de se plaindre de ce que
la France, continuant à faire des sacrifices financiers pour
les colonies. celles-ci ne réservaient aucun avantage éco-
nomique aux contribuables de la mère patrie.

C’est ainsi qu’on en est arrivé au régime actuel, qui est
une sorte de compromis entre ces idées extrêmes. Quand
notre régime douanier a été réformé ‘en 1892, la loi a
décidé que ce régime douanier serait intégralement appli-
        <pb n="218" />
        LA VALEUR COMMERCIALE ET PRODUCTIVE 165
cable à un premier groupe de colonies qu’on appelle les
« colonies assimilées » ; encore a-t-il été admis que pour tel
ou tel cas particulier intéressant telle ou telle colonie,
des dérogations partielles aux tarifs généraux pourraient
être consenties par décrets en Conseil d’État.

Un second groupe de colonies, dites « non assimilées »,
est dans la situation précisément inverse : pour celles-là,
c’est sur l’avis des assemblées locales que le tarif douanier
est établi, mais toujours par décret en Conseil d’État,
et ce n'est qu’exceptionnellement qu’on y applique les
taxations en usage dans la métropole.

Reste une troisième catégorie de nos possessions colo-
niales qui est sous un régime spécial, parce qu’à l’origine
de notre établissement notre liberté d’action a été limitée
par des conventions internationales. En 1885, par
exemple, les puissances européennes ont interdit, pour le
bassin du Congo, tout traitement différentiel entre impor-
tations de diverses origines ; de même, en 1898, pour le
bassin du Niger. En Tunisic, le gouvernement français a
été d’abord obligé, pour faire accepter l’établissement de
son protectorat, de respecter les conventions commer-
ciales antérieurement conclues par le bey avec d'autres
puissances, notamment l’Angleterre et l’Italie ; il lui a
fallu près de quarante ans de négociations pour s’en débar-
rasser par étapes, et c’est il y a cinq ou six ans seulement
que la franchise douanière a été acquise aux importations
françaises. Au Maroc enfin. l’acte d’Algésiras a obligé les
importations françaises à payer les mêmes droits que ceux
qui frappent les provenances étrangères.

Loin de mui la pensée que les taxes douanières n’ont
pas de répercussion sur les relations économiques d’un
pays déterminé, et qu’elles n’ont pas souvent pour effet
de favoriser dans une certaine mesure les importations
de telle ou telle provenance ; elles n’ont pourtant pas
l’importance décisive que l’on est généralement porté à
leur attribuer.
        <pb n="219" />
        166 L'EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS
Je n'ai pas dit encore, sachant que j'aurais à y revenir,
quelles étaient les colonies assimilées et les non assimi-
lées. Prenons d’abord les colonies assimilées, celles qui
sont placées sous le même régime douanier que la métro-
pole. En première ligne figure l’Algérie où les quatre cin-
quièmes des importations sont d’origine française. Puis
viennent, pour les deux tiers seulement, Madagascar, la
Martinique, la Guadeloupe, la Guyane; nous descendons
à la moitié à La Réunion, au Gabon, en Nouvelle-Calé-
donie, et tombons à un tiers seulement en Indochine. Au
contraire, en ce qui concerne la Tunisie où les marchan-
dises françaises n’ont que tardivement été protégées, au
Maroc, où elles ne le sont aucunement, nous retrouvons,
en faveur des produits français, la proportion des deux
tiers, qui semble être ainsi la règle normale de nos éta-
blissements d’outre-mer.

Quant aux non assimilées, celles qui ont leurs tarifs
propres, nous constatons que les produits français cons-
tituent la moitié des importations au Sénégal, les deux
tiers au Soudan, à la Côte d’Ivoire, au Congo, dans l’Ou-
banghi. C'est seulement en Guinée que l’on retrouve la
faible proportion du tiers, fournie par l’Indochine, et
dans de minuscules domaines que l’on descend au-dessous :
un quart au Dahomey, un cinquième en Océanie, ete…

Quelle est la raison profonde de cette inefficacité rela-
tive du régime douanier? On ne peut même pas dire que
ce soit l'éloignement de la métropole. Je crois que cela
tient beaucoup plus, en général, à la nature des produits
dont chacun des pays considérés a besoin et, dans d’autres
cas, à la difficulté souvent insurmontable qu’il y a à
changer les vieilles traditions contmerciales.

Si en Indochine, par exemple, la proportion de nos
importations n’est que d’un tiers, c’est qu’en matière de
tissus, pour ne parler que d’eux, l’article dont elle con-
somme le plus est la soie. Elle va s’approvisionner chez
ses plus proches voisins, en Chine, au Japon ; elle aurait
        <pb n="220" />
        LA VALEUR COMMERCIALE ET PRODUCTIVE 167
grand tort de venir la chercher en France, alors que la
matière première utilisée par la fabrique lyonnaise vient
précisément, pour une très large part, de l’Extrême-Orient.

Quant à la ténacité des habitudes commerciales, voici
un fait qui vous prouvera à quel point il est malaisé de
détourner les courants existants.

Notre Provence française est, vous le savez, un grand
centre de fabrication et d’exportation d’huile d'olive.
L’Australie, colonie anglaise, est, de son côté, un gros
centre de consommation d’huile comestible. Or, bien qu’il
existe une ligne française directe allant de Marseille en
Australie, jamais, entendez-le bien, il n’a été possible à
cette ligne de porter l’huile de Provence à Sydney ou à
Melbourne. Il lui est arrivé d’en porter à Londres et de
l’y reprendre ensuite pour la ramener vers sa destination
définitive. Pourquoi? Parce que les Australiens n’en
achètent qu’à Londres, ne croient à son authenticité que
si la marchandise a été garantie, estampée par un cour-
tier de Londres. Même chose pour le champagne, il faut
que le champagne destiné aux colonies anglaises passe
par les docks de Londres pour que l’on croie vraiment
qu’il vient de Reims.

Tels sont quelques-uns des obstacles auxquels se
heurtent, sans en triompher toujours, et la volonté du
législateur, et l’ingéniosité du commerce. Par contre, là
où la situation nous est présentement favorable, nous ne
devons pas somnoler sur nos lauriers ; il nous faudra une
inlassable activité pour défendre les positions acquises.

Quels sont en effet nos principaux articles d'importa-
tion dans nos colonies : les tissus et, au premier rang, les
cotonnades ; les conserves, le sucre, la bougie, tout ce qui
concerne la métallurgie et surtout la mécanique. Or, pour
aucun de ces articles, sauf peut-être pour les vins, nous
ne jouissons d’un monopole quelconque, ni en fait, ni
en droit.

Nous allons être. dans les années

prochaines. extrême-
        <pb n="221" />
        168 : L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS
ment menacés par la concurrence étrangère. Tous les pays
sans exception sont sortis de la guerre plus puissamment
outillés, au point* de vue de la production industrielle,
qu'ils ne l’étaient en 1914, parce qu’au cours des hostilités
ils ont été obligés de créer des fabrications qu’ils n’avaient
pas auparavant. et que là où l’ennemi a pris le soin de
détruire de vieilles usines démodées, on les a recons-
truites sur un plan plus raisonné, avec un outillage plus
moderne et plus puissant qu’autrefois. Or, dans le même
temps, quelque 200 millions de consommateurs sont venus
à manquer dans le monde par l’indescriptible anarchie
où sont plongées d'immenses régions de l’univers. Rebu-
tées dans ces régions, les grandes nations exportatrices
seront tout naturellement portées à aller chercher des
acheteurs là où il s’en trouvera encore. Nos colonies ne
peuvent manquer de les tenter.

Nous avons, certes, des armes utiles pour soutenir la
lutte. D'abord la qualité de nos produits. Ceux que nous
envoyons à nos colonies sont généralement d’une qualité
supérieure à celle des similaires étrangères. Nos tissus
notamment sont préférés presque toujours par les indi-
gènes à ceux d’autres provenances. Nous jouissons, d’autre
part, d’un incontestable crédit moral, que nous envient
jusqu’aux Anglais, sur nos sujets et clients autochtones.
Mais il nous faut veiller à la multiplication et à la santé
de ceux-ci, pour augmenter le nombre de nos clients ; 1!
nous faut aussi développer la coquetterie féminine locale.
car, avec le désir très naturel qu’ont les hommes de satis-
faire les fantaisies de leurs compagnes, nous trouverions
là, en même temps qu’un débouché féminin, un vigoureux
stimulant au travail masculin. Si enfin, nos industriels
poursuivent avec persévérance leur effort actuel d’adap-
tation de leur production à la variété des besoins et des
goûts indigènes, — effort auquel ils ont été lents à se déci-
der au début, — nous avons toutes chances de voir se
maintenir et se développer notre prépondérance présente.
        <pb n="222" />
        LA VALEUR COMMERCIALE ET PRODUCTIVE 169
Quoi qu’il en soit de l’avenir, j'espère au moins avoir
démontré que, contrairement à ce qu’on a coutume de
dire, les colonies ne sont pas une mauvaise affaire pour
la métropole. En se rappelant par ailleurs tout ce qu'elles
nous ont donné pendant la guerre comme denrées ali-
mentaires, comme matières premières, comme main-
d’œuvre civile, comme soldats admirables, il n’est pas
possible de terminer ce trop sommaire exposé sans évo-
quer avec une pieuse gratitude le souvenir de nos grands
hommes d’État de la fin du siècle dernier, qui ont joué
leur popularité. leur vie même. pour doter la France,
presque malgr! cle, de l’admirable empire colonial dont
elle dispose aujourd’hui.
        <pb n="223" />
        2, — LES COLONIES,
SOURCES DE MATIÈRES PREMIÈRES
par M. Joseph CHarLLEY,
ancien directeur général de l’Union coloniale francaise.

La troisième République, dès 1874, s’est attachée à
reconstituer un empire colonial nouveau, digne de l’an-
cien par l'étendue, mais très différent de lui par ces deux
caractéristiques : il est, sauf en Afrique du Nord, situé
entre les tropiques, et habité par une population, sans
doute inadéquate à de si vastes étendues (seize fois la
France au minimum), mais qui ne représente guère moins
de 50 millions d'habitants ; et, pour ces deux raisons, il
ne répond plus à cette politique coloniale de peuplement
par des hommes de race blanche qu’un Richelieu, par
exemple, avait envisagée. Aussi la politique coloniale de
la France contemporaine a-t-elle dû tout de suite s’atta-
cher à des tâches différentes. Notamment, ces 45 ou
50 millions d'habitants ont attiré d’abord son attention.
Il ne s’est plus agi comme jadis de les convertir à la reli-
gion catholique et de les contraindre à travailler au profit
de leurs maîtres. Sans exception, nos indigènes sont libres
et — heur ou malheur, cela est à décider — libres aussi
de travailler. Nous, voyant les choses d’un point de vue
très honorable, nous nous sommes préoceupés de les
pacifier, de les administrer, de les instruire, de les édu-
quer, de les préparer à leur rôle de sujets de nation
civilisée et de membres bientôt participants de la civi-
lisation.

Nos colons. d’ailleurs. trop veu nombreux pour un
        <pb n="224" />
        LA VALEUR COMMERCIALE ET PRODUCTIVE 171
domaine si vaste (puis-je rappeler qu’il y avait
50 000 blancs jadis dans notre seule Saint-Domingue, et
qu’il y a aujourd’hui plus de 150 000 Hollandais dans le
seul Java), certes songeaient à la production et y em-
ployaient leurs capitaux, parfois audacieusement. Mais
— je me place dans la période qui va de 1880 à 1900 —
l’administration à l’ordinaire s’en souciait peu. Un admi-
nistrateur était jugé sur ces deux principaux critériums :
le budget en équilibre et l’ordre maintenu. Pas d’affaires
et pas de demandes de crédit, et l’on était bien noté.
Mais un pareil programme ne pouvait suflire longtemps.
Les conditions bientôt changèrent ; les pays furent paci-
fiés, l’administration put aborder des problèmes nouveaux
et toute la politique fut modifiée sous l’influence de grands
chefs éminents. Éminents, j'insiste sur le mot ; car avec
notre manie de nous décrier, nous avons laissé sinon fait
croire que notre personnel était habituellement et demeu-
rait inférieur à sa tâche, et à celui des autres nations.
Ce qui fut vrai en de certains endroits et à certaines
époques, pour des raisons que nous connaissons tous,
mais qui ne l'était pas en Cochinchine, par exemple, durant
la période des amiraux; ni au Sénégal, au temps de
Faidherbe, ni en Afrique occidentale, depuis Ballay et
Roume, et sous la plupart de leurs successeurs jusqu’à nos
jours ; ni en Indochine depuis Paul-Bert, Lanessan, Dou-
mer, pour m’en tenir à quelques noms ; ni à Madagascar,
avec Gallieni et plus d'un de ceux qui ont gouverné après
lui; ni enfin en Afrique du Nord, Algérie, Tunisie et
Maroc, où, de Bugeaud à Lyautey, en passant par Paul
Cambon, nous avons rencontré des hommes d’un mérite
incomparable et ne.redoutant aucune comparaison avec
le haut personnel d’aucune nation.

Pour se Tendre compte des progrès effectués, l
suffira tout à l’heure de comparer deux années : 1913
et 1925. -

Pour l’année 1925. la dernière dont nons avons

lee
        <pb n="225" />
        172 L'EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS
statistiques à peu près complètes, la part de nos calonies
dans le commerce extérieur de la France a été d’à peu
près 10,4 p. 100 &amp; l’exportation des colonies sur la France
et 14,2 p. 100 à l'importation de la France dans ses
colonies.

Nous ne nous occupons ici que de leurs exportations
c’est-à-dire de leur production intérieuré. Encore, avant
d'aller plus loin, faut-il noter que cette production n’est
pas tout entière dirigée sur la France. Bien loin s’en faut.
Elle va en partie vers l’étranger pour des causes diverses,
Celle de l'Indochine, parce qu’elle vend par exemple la
plus grande partie de son riz à l'Extrème-Orient, Chine.
Japon, ete, qui. en échange, lui fournissent beaucoup
des objets fabriqués ou autres dont elle use ou qu’elle
consomme. Celle des autres colonies, comme le Sénégal.
une fraction de sa production si considérable d’arachides
ne Vient pas en France, mais va en Angleterre, Allemagne.
Hollande, Belgique, etc. ; non pas que cette production
dépasse ce que la France utiliserait : elle broie chaque
année un million de tonnes d’arachides. Or, en 1925, le
Sénégal en a produit 450 000 tonnes, et la France n’en a
utilisé que 314 000 (1). Et, je pourrais multiplier d’autres
exemples, pour les bois, le graphite, etc., en indiquant
pour quelles causes la métropole n’absorbe pas encore le
production totale de son empire colonial.

Mais retenons que même cette production totale absor-
bée serait loin de suffire aux besoins de l'industrie et de
l'alimentation nationales. Sans doute, pour certains pro-
duits de grande valeur sous peu de volume, la contribu-
tion des colonies à la consommation de la métropole
atteint une proportion très satisfaisante.

La vanille coloniale nous fournit 97 p. 100 de notre

(1) Avec les fines arachides du Sénégal, qui arrivent en coques
on fait de l’huile ; avec celles de l’Inde, qui arrivent décortiquées
on fait du savon.
        <pb n="226" />
        LA VALEUR COMMERCIALE ET PRODUCTIVE 173
consommation : cela fait 53 000 quintaux métriques, d’une
valeur de 11 millions de francs.

Nos poivres représentent 95 1/2 p. 100 de notre consom-
mation ; 28 300 quintaux d’une valeur de 29 millions de
francs. Mais qu’est-ce que cela dans l’énormité de notre
importation totale?

Le riz représente 86,9 p. 100, 2 060 000 quintaux valant
246 millions de francs ; le manioc et similaires, 73,7 p. 100,
475 000 quintaux pour 40 millions de francs, etc. Ce sont
là des proportions vraiment déjà satisfaisantes. Et plût
à Dieu que nous les retrouvions dans d'autres articles
plus intéressants ! Mais, pour le sucre, ce n’est plus que
38 p. 100 ; pour le cacao, que 35,3 p. 100 ; pour les oléa-
gineux, que 34,8 ; pour le caoutchouc, que 19,5 ; pour la
laine, que 6,5 ; pour le café, que 3,1 ; pour le coton, que
0,9 ; pour la soie que 0,4. Et, si nous voulons mesurer
l’importance du déficit, il faut savoir que nous payons à
l’étranger, pour le caoutchouc, plus de 890 millions de
francs ; pour la soie, plus de deux milliards ; pour la laine,
plus de trois milliards, pour le coton plus de quatre mil-
liards (prix de 1925).

Ces chiffres permettent de mesurer l'énorme tribut que
nous versons à l’étranger et ce que nous avons le devoir
de demander sans retard à nos colonies et à nos colons.
L'écart est vaste.

Mais il serait très injuste de méconnaître l'effort consi-
dérable qui a été tenté pour le combler. Et si nous ne
sommes pas encore parvenus à rapprocher les lèvres de
la plaie, du moins la blessure, pour d'importants articles,
a-t-elle cessé d’être béante et permet-elle d’espérer qu’elle
3e fermera un jour.

Je ne puis passer en revue toutes nos colonies ni tous
nos produits ; je prends seulement trois colonies et dans
chacune trois ou quatre produits comme objets d'étude.
Ce seront l’A. O. F., l’Indochine, Madagascar. Afin de
mesurer le progrès, je compare deux années, 1913 et 1925.
        <pb n="227" />
        174 | L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS

En A. O. F., année 1913, les exportations totales sur
la France et sur l’étranger se chiffraient par 127 millions
335 000 francs et, en 1925, par 899 063 000 francs. Le
progrès est certain. Sans doute, ce ne sont pas des valeurs
comparables et il faut mettre en regard des quantités.
au lieu des sommes d’argent :

Exportations

|. Arachides....

2. Amandes de palme......…..
3. Huile de palme...........
+. Bois d’ébénisterie......…..

1913
1925
1913
1925
1913
1925
1913
1995

tonnes

francs
242 000 valant 59 890 000
453 730 509 857 000
40 390 59 891 000
"2 206 113 830 000
‘An 7 000 000

26 AC 6% 600 000
L2 651 5 000 000
61 304 L9 654 000

Et je pourrais allonger la liste. Mais la preuve est faite.
Un progrès certain, encore que ce ne soit qu’un certain
progrès, est réalisé.

Je passe à l’Indochine

Exportations
1. Riz...
9 Maïs...
«+ 0 ue =

3. Minerai de zinc......…..
4. Houille .............

d. Caoutchouc .........….

.
°

tonnes

francs
1913

1925

1913

1925

1913

1925

1913

1925

1913 .
1925 49 46°

1 286 800 valant 176 000 000
1 519 600 1 430 000 000
13 309 16 000 000
56 80€ 27 500 000
26 20C 34 000 000

&gt;0 00 31 000 000
a33 25 6 750 000
Ens 7° 73 360 000
962 700

192 176 000

Il y a là encore un grand progrès réalisé par certains
produits du sol et du sous-sol : la houille a doublé sa
production, le caoutchouc a centuplé la sienne. Et ce
n’est qu’un début.
        <pb n="228" />
        LA VALEUR COMMERCIALE ET PRODUCTIVE 175
Mêmes constatations pour Madagascar, qui, elle, est
cependant plus jeune que les deux autres.

Exportations

|. Vanille ......

2. Café...

3. BRiz.........

,.

Manioc ..

3.

Sucre...

. - ...

tonnes francs
1913 59 valant 2 075 000
1925 (mais je fais observer que 1925
fut une très mauvaise année et je
citerai aussi parfois les chiffres
d’autres années).
1925 412 valant 87 000 000
(en 1920, 533)
830 valant
3360 = -
10 600
42 600
{en 1924, 79 500)
1913 22 900 valant
1925 44 500 —
(en 1924, 53 000)
1913 Néant Néant
1025 3 200 valant 4 0060 000

Et j'aurais pu citer maint autre article en progrès mar-
qué : nos colonies ont fait un effort méritoire et créé une
richesse appréciable, et, dans une proportion intéressante,
fourni à la métropole des matières premières et des articles
d’alimentation. Et il est bien naturel que ceux qui ont
la charge de nos colonies, ou qui sont chargés d'instruire
le public ou de répandre ou d’entretenir la foi se soient
laissés aller à l’enthousiasme et aient formulé des pré-
visions optimistes.

Mais l’enthousiasme, qui a son prix dans la période
d’action, a son danger dans la période d’attente et de
réflexion.

Je crois bien qu’avant de longues années, sans que j'ose
en fixer les chiffres, mais je compterais par huit ou dix,
l’Indochine, pour ne parler que d’elle, fournira à l’in-
dustrie française tout le caoutchouc nécessaire.

Et il serait possible, si on le voulait. si le mouvement
        <pb n="229" />
        76 L'EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS
actuel continuait, que le cacao en fit autant. Et après le
cacao, les oléagineux, le thé et le café même. D'autres
encore. Mais pour deux ou trois produits considérables, qui
représentent pour le commerce français des sorties d’ar-
gent se chiffrant par milliards, je veux dire pour la soie,
la laine et le coton, je pense qu'il serait périlleux d’at-
tendre avant de longues années (que je mesurerais au
moins par un quart de siècle) que ce que notre industrie
en emploie pût être tiré de nos propres domaines. Et j'en
vais dire les raisons.

Après quoi, pour rester dans l’esprit d’un programme
d’action, je dirai par quelles mesures on pourrait pré-
parer, et déjà l’on prépare, la réalisation de nos désirs
et de nos espérances.

Voici, par exemple, deux produits d'importance capi-
tale dans l’industrie française : le coton et la laine.

Le coton, nous en consommons 350 000 tonnes (1925)
d’une valeur supérieure alors à 4 milliards 100 millions.
Nous le tirons principalement d’Amérique, des États-
Unis. Et, ce faisant, nous imitons tous les peuples qui
filent le coton et le tissent. Mais, depuis un certain nombre
d’années, ces peuples croient avoir des raisons de s’alar-
mer et redoutent que la production américaine ne devienne
un jour rçoins abondante ou qu’à la supposer demeurant
égale à elle-même, il ne leur soit refusé d'y puiser aussi
libéralement qu’ils le peuvent faire actuellement.

Les États-Unis ont maintenant comme filateurs et tis-
seurs une telle puissance de production et une si grande
consommation qu’on s'attend à les voir absorber, de leur
propre récolte, pour leur propre industrie, une quantité
de coton toujours croissante, qui pourrait s'élever un jour
jusqu’à la totalité, en sorte que les nations européennes
seraient exposées à voir leur industrie cotonnière manquer
de la matière première même. Ce danger, les intéressés
ne l’ont pas tenu pour négligeable, puisque ceux qui l'ont
pu se sont efforcés depuis une douzaine d'années, pour
        <pb n="230" />
        LA VALEUR COMMERCIALE ET PRODUCTIVE 177
ne pas remonter plus haut, de développer, dans des ter-
ritoires surtout intertropicaux qui dépendent d'eux, la
culture d’espèces particulièrement favorables. En Angle-
terre et en France, avec des moyens nettement différents,
des associations cotonnières se sont instituées et, par des
agents choisis et avec l’aide de l’administration, ont déjà
obtenu des résultats qui ne sont pas négligeables. La pro-
duction du coton dans les colonies anglaises ou dans les
pays soumis à l'influence anglaise s’est élevée en 1925 à
quelque 125 000 tonnes.

En France, pour beaucoup de raisons, les résultats ont
été moins rapides. L'Association cotonnière a tenté d'ac-
climater le coton dans des régions nouvelles. Puis, des
compagnies puissantes par les capitaux se sont formées
pour en implanter la culture dans diverses colonies. En
même temps, on a tenté de cultiver le coton un peu par-
tout, en Algérie, dans le Pacifique, aux Nouvelles-Flé-
brides, dans la mer des Indes, à Madagascar, si bien
qu’en dix années la production du coton en terre fran-
çaise a passé de 900 tonnes, en 1914, à 9 000 tonnes en
1924 (chiffres de l’Association cotonnière coloniale, bul-
letin n° 67). Et ce chiffre doit être à l’heure actuelle
largement dépassé.

Évidemment, cela est encourageant. Mais pour mesurer
la légitimité de notre espoir, mettons en face le chiffre
des besoins de notre industrie, 325 000 tonnes, et celui
de notre production actuelle. L'écart est énorme. Pou-
vons-nous penser — comme je le disais tout à l'heure
pour d’autres produits — qu’il peut être comblé en un
nombre d’années relativement court? Je n’oserais pas
l’affirmer. La culture du coton n’est ni très facile ni très
rémunératrice. Le coton n’est pas un produit si riche qu’il
puisse pousser l’indigène à déserter d’autres cultures pour
celle-ci. On pourrait tenter de l’introduire au Sénégal.
Mais, au Sénégal, les oléagineux, et particulièrement l’ara-
chide. sont autrement attirants. La production en a passé
        <pb n="231" />
        178 — … L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS {

en moins d’un siècle de 40 tonnes à 450 000 tonnes ; et,
pour ne parler que de la période 1913-1925, de
213 000 tonnes à 450 000 tonnes. Pourquoi? Parce que
c’est une culture en quelque sorte aujourd’hui tradition-
nelle, relativement facile, sans outillage compliqué, sane
longs travaux préparatoires, sans grand besoin de main-
d’œuvre'et qui, surtout, à l’hectare rapporte davantage.
Cela étant, l’indigène se tient à l’arachide ou même s’y
porte dans les espaces neufs que lui ouvre par exemple
une voie ferrée nouvelle. Et l’administration aura fort
à faire pour modifier ses préférences.

Après le coton, parlons de la laine. La France, jadis
vieux pays d'élevage du mouton, ne se préoceupait guère
de ses approvisionnements : elle trouvait sa laine sur
place. Les lainages français étaient estimés. Mais les pays
neufs vinrent les concurrencer : doublement, par la finesse
et par le prix. Au même moment, la consommation accrois-
sait ses exigences. Elle voulait plus et mieux. L’élevage
du mouton pour la laine devint moins rémunérateur.
L’éleveur demanda à la viande le profit que la laine ne
donnait plus ; le tisseur et le fileur de laine avaient pour
habitude de chercher hors de France les sortes que leur
industrie réclamait. Ils les trouvèrent surtout en Argen-
tine et en Australie, ou à Londres, grand marché du pro-
duit. Nos colonies, dès lors, étaient assez distancées. Leurs
espèces indigènes étaient hors d’état de fournir les quan-
tités et les qualités désirables ; et leurs pâturages n’étaient
pas alors jugés assez gras ni assez abondants pour attirer
l’attention des spécialistes. Toutefois, par le lent travail
des croisements, grâce à l’introduction d’espèces plus fines
quoique encore rustiques, on aurait pu, avec le long
concours du temps, améliorer celles de nos colonies et en
développer la production. Et c’est bien ce que l’on essaya.
Mais toujours la persévérance manqua. Quand l'auteur
de la tentative disparaissait, elle disparaissait avec lui
et l’oubli se faisait, jusqu’à ce que survint quelque nouvel
        <pb n="232" />
        LA VALEUR COMMERCIALE ET PRODUCTIVE 179
ami du progrès, qui, sur une table rase et sur nouveaux
frais, reconstruisait l’édifice abandonné. On pourrait
compter dans nos diverses colonies une bonne dizaine
de ces essais.

Tout récemment, deux nouvelles très intéressantes
tentatives ont eu lieu. Les filateurs et tisseurs du Nord,
notamment la Chambre de commerce de Tourcoing, ima-
ginèrent de reprendre l’expérience, mais surtout de la
prendre en mains eux-mêmes. Ils ne demandèrent à l’ad-
ministration que des pâturages ou plutôt que des espaces
à pâturages. Et ils convoquèrent, avec des reproducteurs,
quelques techniciens de l'élevage, vétérinaires ou autres.
Leur tentative fut double : à Madagascar et en Afrique
occidentale. Le ministère des Colonies et les gouverne-
ments généraux s’y intéressèrent. Le docteur Woronoff,
connu pour des tentatives de rajeunissement des reproduc-
teurs, alla sur place expérimenter sa méthode sur des
bêliers de choix. Jusqu'ici nous attendons les résultats.
Déjà, il semble permis d’augurer qn’ils seront favorables.

Seconde tentative, en Afrique du Nord. Une Union
ovine se mit en rapport avec des Australiens, qui vinrent
sur place, examinèrent les pâturages, les jugèrent suffi-
sants et envoyèrent, avec des géniteurs choisis, quelques
spécialistes pour dresser les bergers.

L'Union ovine réussit et va étendre son effort à nos
autres colonies.

Tout cela est intéressant. Mais tout cela est encore
peu de chose et permet d’affirmer que, même si on ne
s'arrête pas en route, ce n’est pas avant de très longues
années que les colonies seront en mesure de fournir à
l’industrie française la laine qu’il lui faut.

J'aurais voulu entrer dans des explications même aussi
sommaires concernant la soie et les tentatives faites en
Indochine, à Madagascar, ailleurs encore, pour acclimater
de nouvelles espèces de vers et développer une produc-
tion de la soie telle que ces colonies puissent envover à la
        <pb n="233" />
        189 : - L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS

France, grande consommatrice de soie, des quantités
importantes de ce produit si précieux et, comme pour le
coton, comme pour la laine, alléger et un jour abolir ce
tribut de 10 milliards environ que nous payons à l'étranger.
Mais je dois arriver à une autre partie de mon exposé.

Produire des matières dans nos propres colonies,
exempter la France de ces achats si coûteux hors de nos
frontières, cela semble possible — je ne dis pas facile —
et ça l’est. Mais il y faut du temps, parce que les obstacles
sont nombreux et quelques-uns formidables.

10 Tout d’abord, la métropole n’attache pas assez de
monde à l’exploitation de nos colonies. Si vous laissez
de côté l’Afrique du Nord, qui, elle, est une entreprise
quasi continentale, toutes nos autres colonies ne renfer-
ferment pas actuellement 70 000 blancs. C’est tout à fait
insuffisant : car les blancs sont les directeurs techniques-
nés du travail des indigènes.

2° Si le personnel est insuffisant, le capital l’est aussi
Et non pas’ seulement le capital total des entreprises,
mais le capital initial d’équipement et d'outillage. Nos
colonies manquent de chemins de fer, de routes, de ports.
L’automobile se prêterait à l’ouverture de marchés et
débouchés. Le gouvernement de la métropole. même au
temps de notre grande prospérité, au temps de la toute-
puissance du franc et de notre crédit, n’a jamais faut
l’effort d’équiper et d’outiller suffisamment nos colonies.
[1 y a bien eu quelques gouverneurs généraux, M. Dou-
mer en Indochine, M. Roume en À. O. F., le général
Lyautey au Maroc, pour oser dépenser et entreprendre,
mais leur exemple n’a pas été assez largement suivi. Je
ne veux pas jeter devant vous les chiffres impression-
nants des capitaux que les étrangers, Anglais et Hollan-
dais, particuliers et gouvernements ont introduits dans
leurs colonies pour accroître et la production et les
moyens de transport. Mais j’affirme sans crainte, sou-
tenu var l’unanimité de l’opinion, que sans un large
        <pb n="234" />
        LA VALEUR COMMERCIALE ET PRODUCTIVE 181
concours de capitaux publics et privés, nos colonies ne
fourniront jamais à la métropole les matières premières
nécessaires. Je suis sûr que ces capitaux viendront, que
ces travaux s’exécuteront.

3° De beaux espoirs seraient donc permis s’il ne sur-
gissait devant nous un nouvel obstacle, formidable celui-là.
Je veux dire celui de la main-d’œuvre et de la population.
Aucune de nos colonies n’est assez peuplée. Dans aucune,
la population n’est assez abondante ni bien répartie.
D’immenses étendues sont non peuplées. Chose plus grave,
de grandes étendues commencent à se dépeupler. La cause?
Les causes plutôt. Je ne dirai que les principales. Et je
songe surtout à l’Afrique, continentale et insulaire. Mais
je n'exclus pas de ma pensée même l’ Indochine, en dépit
de ses 18 millions d’habitants. Elle concentre le gros de
sa population dans ses deux deltas et dans le chaud
Annam ; mais si ses provinces éloignées de la mer et voi-
sines de la Chine étaient peuplées à proportion, elle devrait
avoir 60 millions d’habitants. Madagascar a 3 millions 1/4
d’habitants et elle est plus grande que la France.

L’Afrique, notre Afrique occidentale, compte 12 mil-
lions d'habitants ; notre Afrique équatoriale 2 millions 1 /2.
Elles devraient en avoir 80. Pourquoi en ont-elles si peu?
Je résume : ces gens ne mangent pas, ils n’ont jamais
mangé à leur faim. Ils sont débiles et victimes fragiles
des maladies endémiques : fièvre, paludisme, fièvres récur-
rentes, maladie du sommeil. Ils sont décimés par des
maux ou des vices apportés par nous ou contractés par
eux chez nous : alcoolisme, maladies vénériennes, etc.…
Et cela ruine pour quelque temps nos espoirs économiques.
Comment assurer, comment développer la production
avec une main-d’œuvre en décroissance?

Toutefois, il se tente en ce moment une épreuve capi-
tale et magnifique. Un homme de bien, un cerveau de
savant, un cœur de saint, le docteur Lasnet, inspecteur
générat du service de santé. homme éminent qui, après
        <pb n="235" />
        182 … L’'EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS
l'armistice, fut entre cent rivaux chargé d’organiser le
service sanitaire de notre armée de Rhénanie, homme
désintéressé qui récemment renonçait à servir dans la
séduisante Indochihe avec un magnifique traitement et
se consacre à l’Afrique parce que là est le mal, cet homme
est en train d'organiser la lutte. Il multiplie les contin-
gents de médecins, 1l renonce à l'assistance individuelle
et organise l’assistance sociale, et tente de sauver la race
dès le sein de la mère ; il fait appel aux auxiliaires indi-
gènes ; il crée des maternités, des sages-femmes, des centres
de vaccination, de consultations, ete… Il est puissam-
ment aidé par le gouverneur général Carde qui s’est révélé
un grand gouverneur et ne s’est pas refusé à inscrire
pour commencer une quinzaine de millions à l’Assistance
des indigènes. L'opinion publique le suit. M. Le Cesne,
président de l’Union coloniale, trouve en deux villes un
million pour créer un « Berceau africain », embryon d’une
œuvre qui prendra l’enfant à sa naissance et le conduira,
à travers les mille dangers de l’éducation infantile, jus-
qu’à l’âge de trois ou quatre ans, où les grands périls
semblent conjurés. Les ministres des Colonies, M. Sar-
raut, surtout M. Daladier, puis M. Hesse et M. Perrier,
ont soutenu cette noble entreprise et M. Lasnet ose dire
que, si on persévère pendant quinze ans dans cette poli-
tique, il garantit le salut, l’accroissement des naissances,
la santé des enfants et des adultes et l’abondance de la
main-d’œuvre. De cela dépend la richesse des colonies,
et, pour une part, celle de la métropole. Ne sourions
pas et rappelons-nous que la population de Java, de
3 millions en 1811, a passé à 40 millions en 1926; et
pour une période que j'ai personnellement observée, de
1898 à 1924, de 28 à 39 millions d'habitants, sous de
multiples influences, dont les deux plus efficaces étaient
l’organisation d’une politique sanitaire rationnelle, cons-
ciencieusement appliquée, et la création de richesse, source
de bien-être et de santé.
        <pb n="236" />
        LA VALEUR COMMERCIALE ET PRODUCTIVE 183
4 Cette rareté de la main-d’œuvre nous amène fata-
lement à une conséquence : là, où la main-d’œuvre est
rare, s'imposent l'outillage perfectionné et l’intervention
constante de la science. Or, jusqu’ici, l’un et l’autre ne
se rencontrent pas assez dans nos colonies.

Quant à l’intervention de la science, il semble absurde
en un pays comme la France d’avoir même à la men-
tionner. Notre pays abonde en savants hautement qua-
lifiés, en organisations scientifiques, en comités où les
compétences et le zèle s'offrent spontanément. Ce qu’on
peut en critiquer, c’est que jusqu'ici ces organisations
et comités travaillent en ordre dispersé, ne se communi-
quant ni leurs travaux ni leurs résultats, et, au lieu de
se partager la besogne et de se spécialiser dans des
recherches déterminées, font souvent double emploi, si
même ils ne se jalousent et ne se combattent. Récemment,
des efforts sérieux ont été tentés pour porter remède à
ces rivalités surannées.

Mais si la science et les savants abondent en France, ils
sont plus rares dans nos colonies mêmes, où leur inter-
vention serait autant et même plus nécessaire. Labora-
toires, instituts, jardins, etc, à Java notamment, s’effor-
cent.et d’améliorer les espèces cultivées et de combattre
les innombrables ennemis de ces cultures. Il y a des
laboratoires spéciaux, magnifiquement dotés, avec un
personnel de choix attaché à chacun d’eux, pour le riz,
le thé, le café, le tabac, le quinquina, ete. Et ces
centres de recherches ont obtenu ce double résultat de
sélectionner et de répandre dans le pays les espèces
les meilleures par la qualité et les plus abondantes par
la quantité, si bien que les riz, les cafés, les tabacs, les
quinquinas de Java sont plus productifs et obtiennent
des prix plus élevés que ceux de la plupart des autres
pays. Tous ces organes scientifiques ont été au début
créés et entretenus par le gouvernement, par l’intermé-
diaire de ce magnifique établissement qui s’appelle le
        <pb n="237" />
        184 L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS

Jardin de Buitenzorg. Grâce à eux, les cultures ont pros-
péré, les colons se sont enrichis, et aujourd’hui ils ont
pris la charge de ces laboratoires, instituts, stations, etc. ;
ils les ont déplacés, les installant à grands frais dans
les régions les plus favorables ; ils contribuent ainsi à
une création de richesse qui est bien faite pour exciter,
sinon l'envie, du moins le désir de les imiter. Toutes
nos colonies en retireraient le profit le plus certain.

Je me résume. Si je reprends la question posée : « Les
colonies sont-elles, peuvent-elles être un champ de ma-
tières premières pour le bénéfice de la métropole? »
Voici les réponses très nettes que je puis faire. |

Oui, de par leur latitude, leur climat, leur sol, ces colo-
nies peuvent produire toutes ces matières premières.

Elles ont déjà commencé. Et, pour certaines qualités
d’arachides, par exemple, pour le riz et aussi pour ce
que j'appellerai des produits précieux mais moindres
(minores), elles fournissent déjà un contingent satisfai-
sant.

Pour les caoutchoucs, le cacao, le thé, et, à la rigueur.
le café, vu certains efforts, elles seront en mesure de satis-
faire les besoins de notre pays dans un délai de dix à
douze ans.

Mais, quant aux grands produits industriels, les oléa-
gineux, le coton, la laine et la soie, pour qu’elles en pro-
duisent les quantités et les qualités nécessaires, il paraît
raisonnable de s'attendre à des délais plus longs, qui se
chiffrent par des dizaines d'années, vingt à trente années
peut-être.

Et encore à la condition que les entrepreneurs blancs
soient plus nombreux, qu’on ne ralentisse pas le magni-
fique effort de défense des races indigènes contre la
maladie, qu’on outille et équipe très bien nos colonies
et qu’on établisse sur de solides et larges bases scienti-
fiques la lutte pour les meilleures espèces et contre leurs
ennemis les plus dangereux.
        <pb n="238" />
        CHAPITRE XI
LA VALEUR MILITAIRE DES COLONIES

i. — LES COLONIES, POINT D’APPUI
DE LA FLOTTE MARCHANDE ET MILITAIRE
A TRAVERS LE MONDE
par M. Gaston BRETON,
ancien directeur général des « Chargeurs Réunis ».

Un navire moderne est une usine, cette usine produit
du transport. Telle marchandise sans valeur, ou presque,
en un certain point du globe, confiée au navire qui la
restituera, transportée en un autre point du globe où
elle est demandée, se retrouve en ce point investie ou
accrue de valeur.

Également tel engin de guerre, à peine utile dans un
arsenal, embarqué sur un navire se voit attribuer une
mobilité, c’est-à-dire une valeur d'utilité qui lui per-
mettra de manifester la puissance de notre pays au lieu
précis où cette manifestation est désirable. ;

Qu’il s’agisse donc de transporter d’un continent à
l’autre voyageurs et marchandises, rôle de la marine mar-
chande, ou qu’il s'agisse d'étendre sur mer le rayon-
nement de la force nationale, rôle de la marine militaire,
nous rencontrons, à la base de l’une et de l’autre des opé-
rations, une série d’exigences complexes mais identiques
qui constituent ce que j'appellerai le problème industriel
de la navigation pure.

Ce vroblème industriel, vour impérieux au’il soit. n’est
        <pb n="239" />
        186  L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS
pas le seul. Il n’est certainement pas suffisant de faire
naviguer sportivement, pour ainsi dire, un navire de
commerce ou un navire de guerre (je laisse de côté la
navigation de plaisance), il faut le rendre utile, c’est-
à-dire, suivant l'un ou l’autre cas, se préoccuper de son
rendement commercial ou de son rendement politique.
Ces préoccupations d’ordre spéculatif se distinguent des
préoccupations purement matérielles qui dominent le pro-
blème industriel. J’ai cru utile d’établir cette distinction
avant de préciser les avantages multiples, eux aussi,
d'ordre matériel ou d’ordre spéculatif, que la marine
marchande et la marine militaire de notre pays sont appe-
lées à retirer de notre domaine colonial.

Si nous nous attachons, en premier lieu, au problème
purement industriel de la navigation, il n’est guère besoin
de nous embarrasser des différences qui peuvent exister
entre la conduite d’une flotte marchande et la conduite
d’une flotte militaire. Gardons présente à l’esprit l’image
de l’usine terrestre avec toutes ses servitudes, toutes ses
dépendances qui rendent si important le choix de son
emplacement, et nous saisirons plus facilement toute la
complexité des exigences de l’usine flottante.

Celle-ci a constamment besoin de combustible, d’huile
pour les machines, d’eau douce pour les chaudières, de
matériel et d’outils ; les hommes qui la manœuvrent
consomment des vivres qu’il faut renouveler. Enfin 1l
faut pouvoir assurer l’entretien des divers appareils méca-
niques, souvent même réparer et pour cela disposer d’ate-
liers puissants, de pièces de rechange, de cales sèches,
de docks flottants, d’engins de levage. Or ces approvi-
sionnements, ces ateliers, s’ils s’établissent peu à peu à
demeure à la disposition de l’usine terrestre ou peuvent
y être conduits par la route ou le rail, c’est dans les ports
        <pb n="240" />
        LA VALEUR MILITAIRE DES COLONIES 187
d’escale qui jalonnent les diverses routes du globe que
le navire, usine flottante, est obligé d’y recourir. À défaut
de ces relais où se groupent les conditions requises pour
un nouvel élan, le navire serait dans l'impossibilité de
continuer sa route, de remplir sa mission.

Certes, à notre époque de civilisation et de concurrence
industrielle, il est permis à tout navire de s’abriter, d’opé-
rer, de s’approvisionner et de se faire réparer dans n’im-
porte quel port important, au moins lorsqu’il porte le
pavillon d’une puissance qui n’est pas en guerre. Certes,
nous bénéficions pratiquement des grands principes qui
ont nom : liberté des mers, égalité de traitement des
pavillons ; mais qui ne voit combien il est désirable pour
le navire, même en temps de paix, de retrouver outre-
mer, lorsqu'il faut se résoudre à entrer en relâche, un
établissement national? Là il est chez lui, certain d’être
bien accueilli. Les règlements des ports, les coutumes,
les êtres lui sont familiers, son équipage peut employer
la langue maternelle. Il a moins à craindre les avantages
occultes et les passe-droits, soit dans l’ordre de priorité
des accostages, soit pour l’usage des engins de levage ou
des cales de réparation. Dans des établissements natio-
naux, il est plus facile de procéder à l’avance à l’accu-
mulation de stocks qui, en toute occurrence, faciliteront
l’exécution matérielle de la fonction commerciale et mili-
taire de notre navire. Enfin, il n’est pas à démontrer
qu’il est préférable que les dépenses — souvent consi-
dérables — effectuées en relâche par un navire pro-
fitent à des intérêts nationaux plutôt qu’à des intérêts
étrangers.

J'ai à peine besoin d’insister sur cet ordre d’avantages
pratiques, multiples et évidents, qui justifient l’utilité
de nos ports nationaux envisagés comme points d’appui
matériels de nos deux marines.

Je me bornerai à énumérer ceux dont la flotte fran-
çaise dispose actuellement à travers le monde. en indi-
        <pb n="241" />
        188 L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS
quant les principes qui doivent présider à leur équi-
pement.

En dehors de nos ports de l'Afrique du Nord (Algérie,
Maroc, Tunisie), je citerai les principaux points de relâche
de notre domaine colonial jouissant d’une situation géo-
graphique qui leur permet de jouer un rôle prépondérant :

Dakar, seul grand port digne de ce nom de notre Afrique
occidentale ;

Duala, au Cameroun, port de rivière, qui attend un
équipement moderne ;

Port-Gentil, le plus beau port naturel de notre Afrique
équatoriale ;

Diégo-Suarez, à Madagascar, où nous pourrions établir
une base de premier ordre ;

Saïgon, Camranh, Haïphong, qui constituent, avec des
avantages différents et des particularités répondant à tous
les besoins commerciaux et militaires, le groupe de relais
français en Extrême-Orient;

Djibouti, capable de remplir le même office qu’Aden
et que Périm.

Enfin sur la grande route transversale Atlantique.
Nord-canal de Panama-océan Pacifique-Australie, la belle
rade de Fort-de-France, puis Papeete où il serait possible
de créer un port magnifique.

Je n’oublierai pas Nouméa dont la rade d’accès facile
et parfaitement abritée pourrait attirer de nombreux
navires si elle était mieux outillée.

Cette liste de ports, qui tous arborent le pavillon fran-
çais, a transporté en quelques secondes votre esprit tout
autour du globe terrestre. Il y a lieu d’être fiers de
posséder un nombre de bases navales aussi considérable.
Mais je n’ai pas cru devoir cacher que la plupart ex-
geaient un effort d’équipement pour qu’elles puissent
remplir efficacement leur rôle de point d’apput.

Tout ce qu’il y a à réaliser a été dûment inventorié
dans le magistral rapport établi par M. Albert Sarraut,
        <pb n="242" />
        LA VALEUR MILITAIRE DES COLONIES 189
comme introduction au projet de loi fixant un programme
général de mise en valeur des colonies françaises. Ce projet
a été déposé sur le bureau de la Chambre en 1921 ; j'ose
à peine rappeler qu’il n’a jamais été discuté.

Le jour où l’on entrera dans l’ère des réalisations, je
souhaite que les efforts d’équipement puissent être
sérieux et surtout concentrés sur un petit nombre de
points d’appui, cinq au plus, plutôt que d’éparpiller nos
efforts entre un trop grand nombre de ports.

De plus, il est indispensable que cette parfaite concor-
dance des besoins du navire de guerre et du navire mar-
chand pour l’utilisation des points d'appui matériels
offerts par nos colonies se manifeste par l'intervention
de la marine nationale pour la détermination des pro-
grammes d’équipement. À une époque où toute prodi-
galité est interdite, évitons de dépenser des millions pour
un port purement militaire à proximité d’un port com-
mercial et réciproquement si une entente préalable permet
de concentrer l’effort sur un seul d’entre eux pour la
parfaite satisfaction de besoins identiques, au demeurant
bien faciles à accorder.

Considérons maintenant les buts distincts qui sont
assignés au navire marchand et au navire de guerre,
but commercial chez l’un, but politique chez l’autre,
et, pour éviter toute confusion, envieageons séparément
le parti que l’un et l’autre peuvent tirer des points
d’appui coloniaux.

Je suis personnellement d’autant plus à l'aise pour
définir ce que j'entends par exploitation commerciale d'un
navire que javais, dans la compagnie que je dirigeais,
confié à un de mes collaborateurs toute l'exploitation
industrielle de cette compagnie, et à un autre collabo-
rateur toute l’exploitation commerciale.

Le premier concevait le navire. en traçait les plans, le
        <pb n="243" />
        i90 L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS

faisait construire, le soumettait aux épreuves de résis-
tance et de rendement, l’armait, lui signifiait un itiné-
raire, le mettait en mesure d’embarquer et de débarquer
des marchandises, logeait les passagers, les nourrissait,
les soignait, les distrayait même. Le second recherchait
les marchandises à transporter, s’ingéniait à créer des
courants d’échanges nouveaux, incitait les passagers à
donner leur préférence ‘à nos bateaux, aitirait sur la
mer le simple touriste en soulignant la séduction des
croisières de plaisance. Il fixait les prix de transport
d’après le coût des dépenses qui lui était communiqué.
Il devait avoir l’intuition des fluctuations d’un trafic
dans un sens ou dans ‘un autre, car, somme toute, 1l
était responsable de la recette sous toutes ses formes,
alors que son collègue assumait le poids infiniment lourd
de toutes les dépenses. ,Ç

Dans quelle mesure la possession d’un empire colonial
est-elle de nature à fournir un aliment fécond à l’acti-
vité commerciale, telle qu’elle vient d’être précisée, de
la flotte métropolitaine, c’est ce que je vais essaver de
vous indiquer.

À première vue, un pays qui possède une colonie y
répand, avec ses hommes, ses institutions, ses méthodes,
ses mœurs, sa langue, ses goûts, ses modes, sa presse,
toutes choses qui incitent l’indigène à acheter les pro-
duits qu’il voit utiliser par les Européens installés autour
de lui. C’est ainsi, pour prendre un exemple, que trente
mille Français, civils ou militaires, installés en Indochine,
ont habitué vingt millions d’Annamites, de Cochinchi-
nois et de Tonkinois à acheter nos‘ automobiles, nos
tissus, nos produits pharmaceutiques, nos objets de
ménage, etc.…

C’est‘au pavillon national que revient le soin d'assurer
les transports effectués pour le compte de l’État : troupes,
fonctionnaires, approvisionnements de la guerre et de la
marine, matériel de travaux publics, postes, colis pos-
        <pb n="244" />
        LA VALEUR MILITAIRE DES COLONIES 491
taux, tout cela constitue un courant de trafic non négli-
geable.
Comment expliquer alors que, disposant d’un empire
colonial qui est le deuxième du monde en importance,
la marine marchande française ne s’inscrive pas au moins
au second rang derrière la marine marchande britan-
nique? L’appui apporté par la possession de colonies est-il
ou non un appui direct, se suffisant à lui-même, ou doit-il
être accompagné d’autre chose? C’est ce que nous allons
demander aux faits de nous montrer.

Tout d’abord, notre propre histoire affirme nettement
que les colonies jouent un rôle positif dans le dévelop-
pement de la marine marchande. À la fin des guerres
napoléoniennes la France, dépouillée de la plupart de
ses colonies, voit ses échanges, qui s’élevaient en 1789 à
1 125 millions, tomber à 585 millions en 1814, à 621 mil-
lions en 1815. Ce n’est qu’en 1828 qu’elle revient au chiffre
d’avant la Révolution. À cette époque, notre marine ne
comprend que 2297 navires jaugeant 245 388 ton-
neaux ; l’Angleterre possède 25 000 navires, les États-
Unis 14 000.

En 1830, l’expédition d’Alger, conçue au début comme
une simple opération punitive, oblige la France, presque
à contre-cœur, à entreprendre la conquête de l’Algérie.
I se produit alors un phénomène moral qui entraîne
en peu d’années la plus admirable série des conséquences
matérielles. La jeune génération, qui souffrait du « mal
du siècle » à l’intérieur des frontières terrestres, sort de
l’inaction, traverse les mers, foule de vastes espaces avec
les armées de Clauzel, de Lamoricière, de Bugeaud. À
sa suite, tout ce que notre pays compte de négociants
hardis s’enfonce en Afrique, d’abord pour participer aux
fournitures de l’intendance, puis pour commercer avec
les indigènes, enfin pour acheter des terres, construire
des fermes, créer des villes, creuser des ports. De 1830
à 1847. le chiffre des escomptes de la Banque de France
        <pb n="245" />
        192 L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS

passe de 300 à 1 800 millions ; notre commerce extérieur
passe de 988 à 1867 millions; le tonnage de notre
marine marchandë de 250 000 à 732 000 tonnneaux.
contre 2 784 000 en Angleterre et 1 800 000 aux États-
Unis. Puis c’est l’œuvre d’expansion et d’établissement
des cinquante dernières années, présente à tous vos
esprits, qui ouvre à notre pavillon un développement
de 29 000 kilomètres de côtes bordant nos possessions.

Certes, la marine marchande française a considéra-
blement bénéficié des échanges qui se développent len-
tement mais progressivement entre nos colonies et la
métropole puisqu’à cette heure elle suffit à enlever la
presque totalité des marchandises importées ou expor-
tées. Mais il ne faut pas se dissimuler que les échanges
purement coloniaux sont aujourd’hui encore insuffisants
à employer les 3 500 000 tonneaux que représente notre
flotte. Autrement dit nos colonies, en dépit de leur super-
ficie et de leur répartition à travers le monde, si elles
constituent un point d’appui positif, ne constituent pas
encore un point d’appui suffisant pour faire vivre une
marine marchande.

Il y a encore beaucoup à faire. Chaque région pose un
problème particulier à résoudre : problème de la produc-
tion, problème de la main-d’œuvre, problème du trans-
port par routes ou voies ferrées, problème de l’équipement
des ports. Ces problèmes ne sont pas insolubles ; ils
demandent seulement du temps, de l’argent, de la mé-
thode, beaucoup de méthode.

Ce n’est pas ici le lieu de les examiner, quelque intérêt
que la question présente. Permettez-moi seulement d’at-
tirer votre attention sur un exemple très significatif de
réussite dont l’analyse nous fournira de précieux ensei-
gnements en même temps qu’il nous montrera d’une façon
éclatante de quelle manière une politique coloniale réaliste
assure la prospérité d’une marine marchande.

C’est le petit royaume des Pays-Bas que je veux citer :
        <pb n="246" />
        LA VALEUR MILITAIRE DES COLONIES 193
une nation qui prend place immédiatement après la
Grande-Bretagne et la France parmi les grandes puissances
coloniales. Les Pays-Bas. avec une population métropo-
litaine évaluée en 1925 à 7 300 000 habitants, possèdent
un domaine colonial grand soixante fois comme leur
métropole et sept fois plus peuplé. Et c’est ce domaine
colonial, offrant comme principaux points d'appui les
Indes orientales et les Indes occidentales, qui permet
l’existence d’une marine marchande hollandaise jaugeant
2 800 000 tonneaux.

Or, si nous examinons minutieusement l'organisation
de cette marine marchande, qui apparaît, au premier
abord, comme desservant bien d’autres points que ceux
où flotte le pavillon néerlandais, nous constatons que
l’épine dorsale pour ainsi dire de toute l'organisation,
c’est le point d’appui colonial donné par les Indes néerlan-
daises. Cette colonie peut être appelée sans conteste le
deuxième réservoir mondial de matières premières tro-
picales, après l’empire britannique. Elle est desservie par
un réseau de lignes qui drainent toute sa production,
jusqu’aux marchés consommateurs. Et les autres lignes
hollandaises qui desservent l’Atlantique sud, l’Atlantique
nord et les mers d’Europe ne sont en réalité que des rami-
fications de l’artère centrale qui absorbe toutes les
richesses coloniales, ramifications qui ont pour but de
suivre ces richesses, sous pavillon hollandais, jusqu’aux
destinations définitives. Inversement, ce réseau de lignes
annexes participe au transport des marchandises ou den-
rées similaires en provenance d’Amérique du Sud et
d’Amérique centrale pour les acheminer vers les grands
entrepôts de la mère patrie, qui se trouvent figurer ainsi
parmi les plus grands marchés mondiaux des produits
tropicaux.

Nous avons à tirer profit'de cet enseignement. Les
temps du « pacte colonial » sont révolus. Nous n’avons
        <pb n="247" />
        194 L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS
plus le droit d’envisager nos possessions sous le seul point
de vue étroit du ravitaillement de la métropole. Nous
devons les aider à accroître leur production en vue de
la consommation mondiale, les autoriser et les encourager
même à développer leurs échanges soit avec des colonies
voisines, soit avec d’autres pays européens que la France.
Par là, les capitaux étrangers s’ajoutent peut-être aux
capitaux nationaux, insuffisants pour l’œuvre coûteuse
de mise en valeur qui doit utiliser tous les progrès de la
technique et de la science, et les richesses ainsi créées
seront réparties aisément par les navires français, pour
leur très grand profit particulier sans doute, mais aussi,
soyvez-en sûrs, pour le très grand profit de la collectivité
française.

Si les colonies mettent à la disposition de la naviga-
tion commeérciale un utile réseau de points d’appui, si
elles sont capables de déterminer la prospérité de la
marine marchande, leur rôle à l’égard de la marine mili-
taire apparaît encore primordial.

Une marine de guerre a pour but principal : de détruire
les communications maritimes de l'ennemi avec le monde
extérieur, de maintenir intactes ces communications au
bénéfice de son propre pays ; autrement dit d’exercer la
maîtrise de la mer.

Pour supprimer les communications maritimes de
l’ennemi avec le monde extérieur, le moyen le plus effi-
cace est incontestablement de détruire ses forces navales
et d’exercer un blocus étroit de ses eaux territoriales. Or
jamais un tel blocus n’a pu être exercé sans être accom-
pagné d’opérations exécutées au large, parfois à des
milliers de lieues des pays en lutte, où celui qui dis-
pose de points d’appui nombreux bien fortifiés, bien
outillés, jouit d’avantages écrasants.

Un navire de guerré ne peut séjourner, sé réparer, se
        <pb n="248" />
        LA VALEUR MILITAIRE DES COLONIES 195
ravitailler que dans les ports soumis à son propre pavillon
ou à celui d’une puissance alliée. Vous avez tous présente
à l’esprit l’odyssée de l’escadre russe envoyée en 1905
de Cronstadt à Vladivostock, qui ne put accomplir son
périple de 16 000 milles que grâce à une amitié étrangère
aussi fidèle que rare : l’amitié de la France.

La dernière guerre offre des exemples encore plus frap-
pants :
Les Alliés déclarent l’Allemagne et l’Autriche en état
de blocus. Seules des forces légères font de rapides incur-
sions dans les eaux territoriales. C’est avec Bizerte comme
base que l’armée navale française croise dans le canal
d’Otrante. C’est à Gibraltar et à Suez que doivent se
faire visiter tous les navires en entrant en Méditerranée.
Bientôt ces bases ne suffisent plus aux Alliés, qui profitent
des incorrections politiques de la Grèce pour occuper
Corfou, Salonique et toutes les îles de l’Archipel.

Les Empires centraux, dont les forces de surface sont
trop faibles pour rompre le blocus, déclarent « zones de
guerre » de larges espaces océaniques entourant la France
et l’Angleterre où tout navire de commerce, belligérant
ou neutre, risquera d’être détruit. Leurs sous-marins
exercent le droit de visite, d’abord en examinant les car-
gaisons des navires isolés qui sont, le plus fréquemment,
coulés sans souci du sort de leurs équipages ; puis c’est
l’attaque au canon, enfin l'attaque à la torpille sans aver-
tissement.

En 1917, les Allemands coulent 6 623 000 tonnes de
navires de commerce. Leurs sous-marins croisent entre
New-York, Dakar et Alexandrie. Le ravitaillement des
Alliés en matières premières, en vivres, en munitions est
si gravement menacé que les États-Unis et l’Angleterre
doivent organiser leurs chantiers pour une production
massive de navires de commerce. L'objectif à atteindre
en douze mois est la production de 8 millions de ton-
neéaux.
        <pb n="249" />
        196 L’EMPIRÉ COLONIAL FRANÇAIS
Mais bien avant que ces navires n’entrent en service,
les marines alliées dominent le péril : les Américains
arment 500, les Français 1 000, les Anglais 3 000 unités
de patrouille spécialement destinées à escorter leurs
navires de commerce et à combattre les sous-marins.
Dans tous les ports de l’Atlantique et de la Méditerranée.
les Alliés constituent des escadrilles de dirigeables, de
ballons remorqués, d’avions, d’hydravions, perfectionnant
leurs procédés d’écoute et de repérage. Au début de 1918,
ils coulent plus de sous-marins que l’Allemagne n’en peut
construire. Le tonnage marchand détruit par les sous-
marins tombe à 150 000 tonnes par mois ; la puissance de
production’ des Alliés va être à même de considérer
comme insignifiantes des pertes de cet ordre.

Si les Alliés ont pu mettre en œuvre d’une manière
victorieuse ces flottilles de petits navires et d’engins
aériens, c’est parce qu’ils disposaient d’un nombre presque
infini de points d’appui et ce, sur toutes les mers du globe.
Par contre, les Allemands ne pouvaient compter que sur
Wilhelmshafen et Zeebrugge dans le Nord, sur Pola et
Cattaro dans le Sud. S’ils avaient possédé au large trois
ou quatre bases, quelques îlots aussi bien fortifiées qu’Héli-
goland, l'issue de la guerre eût pu être absolument diffé-
rente.

Voyons maintenant ce qui se passe sur les théâtres
d’opérations extra-européens.

Les forces navales allemandes pouvant agir hors d’Eu-
rope consistent en deux croiseurs cuirassés. six croiseurs
légers, trois ou quatre paquebots secrètement armés en
guerre. Presque toutes ces unités sont groupées dans l’es-
cadre de Chine.

Parmi toutes leurs colonies d’Afrique, de Chine et du
Pacifique, les Allemands ne disposent que d’un point
d’appui fortifié, le port de ‘Kiao-Tchéou dans le Chan-
toung. L’entrée en guerre du Japon condamne cette
unique place à subir un sort plus rapide encore que celui
        <pb n="250" />
        LA VALEUR MILITAIRE DES COLONIES 197
de Port-Arthur en 1904. Le premier soin que prend
l’amiral von Spee est d’en sortir pour faire la guerre de
course, ne comptant pour se ravitailler que sur ses vapeurs
de commerce réfugiés dans les ports neutres et sur ceux
que son service d’étapes lui enverra bondés de charbon
et de vivres à des rendez-vous convenus.

Un seul croiseur, l’Emden, est envoyé au cœur des lignes
de communication alliées de l’océan Indien. Trois mois
de croisière sans relâche possible lui font perdre cinq
nœuds de vitesse. Le jour arrive de la rencontre inévitable
avec un assaillant plus fort que lui, en pleine possession
de tous ses moyens, qui le coule après quatre-vingt-dix
minutes de combat.

Pendant ce temps, von Spee avec ses cinq croiseurs
erre dans le Pacifique. Il tente un coup de main contre
Tahiti, n’ose le pousser à fond contre cinq pièces d’artil-
lerie légère que la canonnière la Zélée a débarquées et
installées dans la forêt pour battre la rade. Craignant
les rencontres du large, craignant la terre ennemie qui
recèle peut-être des escadres, évitant les terres amies qu'il
sait nulles en ressources, il se rend compte de l'impos-
sibilité de sa tâche et ne voit plus qu’une solution : essayer
de ramener son escadre en Allemagne.

Au large des côtes du Chili, il se heurte à la division
anglaise de l’amiral Craddock qu’il détruit en deux heures,
puis entre à Valparaiso, charbonne et reprend la longue
route du Sud. Il double le cap Horn ; il débouche dans
l’Atlantique avec des navires tellement fatigués par une
croisière ininterrompue de quatre mois, que la nécessité
d’un port de relâche lui apparaît comme absolue. L’AI-
lemagne n’en possède aucun. Von Spee est donc obligé
de s’en procurer un de vive force ; il se décide à enlever
les îles Falkland par surprise.

Vous savez comment une escadre anglaise de croiseurs
de bataille, arrivée la veille à Port-Stanley, détruisit
l’escadre de von Spee en trois heures de combat.
        <pb n="251" />
        198 L'EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS
Au cinquième mois de guerre, l’Allemagne ne comp-
tait plus hors d’Europe que deux croiseurs soigneusement
cachés et inactifs djailleurs : le Dantzig à l’île de Pâques,
le Kæœnigsberg dans le delta de la rivière Roufidji. Ils
furent détruits, le premier en mai, le second en juillet 1915.

Voici ce qu’ont pu faire les Alliés d’une part, les Alle-
mands d’autre part, en haute mer, selon qu’ils possédaient
des points d’appui ou n’en possédaient pas.

Quelles conclusions devons-nous tirer?

Je ne suis pas un technicien de la partie, je ne sais pas
si les marines militaires de l’avenir seront composées de
cuirassés ou de croiseurs de bataille, ou de croiseurs légers
à grande vitesse, ou de sous-marins, ou d’avions géants,
ou d’un ensemble harmonieux de tous ces engins,

Ce que je sais, c’est que notre France n’est plus une
nation purement agricole, qui se suffit à elle-même. À
un moindre degré que l’Angleterre et que l’Allemagne,
elle est devenue une nation industrielle. En temps de
guerre, elle aura besoin plus encore qu’en temps de paix
d’importer du charbon, du blé, du pétrole, du coton,
du cuivre, pour ne parler que des principales matières
premières qu’elle tire de l’étranger, qu’elle tirera de plus
en plus de son domaine colonial. Elle devra procéder aussi
au rapatriement des armées qu’elle entretient au loin
et au transport des défenseurs coloniaux qui accourront
à son appel. D’une manière certaine, elle verra s’acheminer
vers ses ports des milliers de navires bondés de troupes
ou chargés de cargaisons précieuses.

Pour défendre ces navires, pour articuler leurs mou-
vements, pour grouper les flottes marchandes en convois
avant leur entrée dans les zones dangereuses, les ports
de nos colonies seront plus précieux que jamais. Pour
attaquer le commerce ennemi, rompre ses croisières,
        <pb n="252" />
        LA VALEUR MILITAIRE DES COLONIES 199
détruire ses corsaires, le réseau mondial de nos colonies
décuplera l’efficacité de nos moyens de combat.

Je lisais naguère, dans le Times, le compte rendu d’une
conférence impériale britannique qui, après cinq semaines
de travail, vient de rendre publiques ses conclusions.
Au milieu de quelques réticences et beaucoup de pré-
cautions dans les expressions d'opinion sur des sujets
aussi délicats, notamment sur le maintien d’une politique
pacifique appuyée sur l’organisme de Genève, le moins
averti des lecteurs ne peut qu’être fortement impres-
sionné par l’importance capitale que la grande nation
anglaise attache au maintien de la liberté des grandes
routes de mer et la place qu’a prise dans les préoccupations
de Ja conférence l’équipement des points d’appui  colo-
niaux pour la marine marchande et pour la marine
militaire britaniques. Il n’a pas suffi de donner aux
membres de la Conférence impériale venus à Londres de
tous les pointa de l’Empire les spectacles de Portland pour
la flotte navale, de Camberley pour le matériel de guerre
terrestre, de Croydon et de Cardington pour le matériel
aérien, Il a encore paru nécessaire de convaincre les délé-
gués des Dominions de l’importance que présente la cons-
titution d’une flotte de guerre indienne et d’une flotte de
guerre australienne, possédant leurs bases propres. On
est allé plus loin en traitant ensuite la question des
points d’appui coloniaux et en soulignant la nécessité
d’un rééquipement de Singapore et d’un équipement du
nouveau port africain de Takoradi en Afrique occidentale,

Nos Alliés nous font comprendre que, malgré un ardent
désir de paix, une grande nation doit rester forte et savoir
être prête à toutes les éventualités.

Gardons présents à notre esprit de pareils enseignes
ments et soyons convaincus qu’il est nécessaire de con-
server tout coin de terre coloniale où flottent nos trois
couleurs et où nos deux marines peuvent trouver un point
d’appui.
        <pb n="253" />
        2, — L’ARMÉE NOIRE ET LE TRANSAFRICAIN
par le général AuUsIER.

On a tant parlé, dans ces derniers temps, du Transsaha-
rien que quelques lecteurs pourraient s’étonner, s'inquiéter
même, de voir employer ce nouveau vocable : le Transafri-
cain.
Qu'ils se rassurent. Ces deux termes, comme les choses
qu’ils représentent, ne s’opposent pas mais se complètent.
Seule une question de mesure les différencie.

Le premier se dit d’une voie ferrée qui, du nord de
l’Afrique, se dirigerait directement sur la boucle du
Niger ; le second désigne celle qui, traversant aussi le
Sahara, se prolongerait, soit avant d’avoir atteint le
Niger, soit après, jusqu’au Tchad et de là jusqu’au Congo
belge, pour rejoindre le chemin de fer du Cap.

De ces deux tracés, le premier — le Transsaharien pro-
prement dit — est de toute évidence le plus indispensable
et le plus urgent, puisque reliant par le plus court chemin
notre Afrique du Nord à notre Afrique occidentale, il
nous permettrait d’utiliser, dans le plus bref délai, les
immenses ressources en hommes et en produits de tous
genres contenues en puissance dans l’une des plus grandes
et des plus fertiles régions de notre domaine d'outre-mer.
Mais il est certain que, dans un avenir proche, le Trans-
saharien devra se prolonger ou se compléter par un em-
branchement sur le Tchad. Cet embranchement partirait
du Niger même, à Bourem ou Tosaye ; ou bien encore,
suivant le projet Berthelot, étudié de 1910 à 1912 par
la mission Niéger — alors que les automobiles n’avant pas
        <pb n="254" />
        LA VALEUR MILITAIRE DES COLONIES 201
encore sillonné le désert, le Tanezrouft paraissait un
obstacle insurmontable — la voie ferrée venant de Béni-
Abbès et traversant obliquement le Sahara en direction
du Tchad, lancerait à Silet une ramification vers la boucle
du Niger.

Entre les deux solutions la seule différence est que, dans
la première, c’est le Transsaharien qui apparaît comme le
tronçon principal ; tandis que, dans la seconde, ce rôle
est joué par le Transafricain.

Une fois le Tchad atteint, il est dans l’ordre des choses
qu’un jour ou l’autre, le rail aille rejoindre, par Bangui
et le Congo belge, le chemin de fer du Cap, créant ainsi
l’une des plus grandes voies mondiales de l’avenir. À
moins que, grâce à nos perpétuels atermoiements, l’Italie,
dont le gouvernement ne s’embarrasse pas des objec-
tions sinon des intrigues parlementaires, ne réussisse
à nous devancer dans cette grande œuvre internationale.

Quoi qu’il en soit, ces distinctions determes se résument,
comme nous venons de le dire, en une question de mesure
dans le temps et dans l’espace ; 12" stade : le Transsaha-
rien ; 2e stade : le Transafricain français ; d stade : le Trans-
africain mondial.

Et si, dans cette étude, nous nous occupons exclusi-
vement du Transsaharien, c’est qu’il est le premier dans
l’ordre d’urgence et qu’il nous offre le moyen le plus
rapide de nous procurer l’appui de notre Armée Noire
sur laquelle nous devons pouvoir sûrement compter.

Elle est à la fois très vieille et très actuelle cette ques-
tion du Transsaharien.

Très vieille, puisque le premier projet officiel établi
par le lieutenant-colonel du génie Hanoteau, en 1863,
remonte à plus de soixante années.

Et elle est très actuelle ou vour mieux dire d’une actua-
        <pb n="255" />
        102 L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS

lité renouvelée, puisqu’après des lenteurs et des tergi-
versations sans. nombre, le gouvernement s’est enfin
décidé à présenter au Parlement, un projet de loi portant
création d’un Office du Transsaharien, doté de 11 mil-
lions 1/2 dont quatre fournis par l’État, trois par
l'Algérie, trois par les Compagnies des chemins de fer
du P.-L.-M., du Midi et d’Orléans et 1 500 000 francs par
l'A. O. F., la Tunisie et le Maroc, Ce projet, récemment
adopté par le Parlement, vient définitivement d’aboutir
à la création, par la loi du 7 juillet 1928, d’un organisme
d’études d’un chemin de fer transsaharien, ayant pour
objet de rechercher les conditions techniques, écono-
miques et financières de constructions et d’exploitation.

Et donc ce qui, il y a trente ans, apparaissait, encore
comme une chimère (on se souvient du discrédit en
lequel étaient tombés les projets de Transsaharien après
le massacre, en 1381, de la mission Flatters), semble
aujourd’hui « à la veille » d’entrer dans la voie des réa-
lisations,

« À la veille, » disons-nous, non sans quelque appréhen-
sion. Car la susdite loi ne vise, en somme, qu’une étude
technique et ne préjuge en rien des décisions ultérieures
du Parlement. Ce n’est, en effet, que lorsque cette étude
sera terminée que le Gouvernement et le Parlement
seront appelés à décider s’il faut ou non construire la
ligne.

Et, d'autre part, n’y a-t-on pas introduit une véritable
clause de retardement? Était-il nécessaire, sinon pour
donner satisfaction à des revendications locales qui n’ont
que trop duré, d’y insérer l’obligation préalable de faire
établir « des avant-projets par l’ouest, le centre et l’est
de l’Algérie », alors que, par tous les parcours automo-
biles qui depuis quatre ans ont sillonné le Sahara, et tout
récemment par les missions économiques des trois dépar-
tements d'Algérie, la question paraissait définitivement
tranchée en faveur du tracé par l’ouest? Alors surtout que
        <pb n="256" />
        LA VALEUR MILITAIRE DES COLONIES 203
le Conseil supérieur de la Défense nationale, après le
rapport si complet et s1 documenté de M. le sénateur
Mahieu, inspecteur général des ponts et chaussées, avait
nettement préconisé cette solution?

On sait que ce tracé, partant de Ras-el-Ma, point ter-
minus de la voie à 1 m. 44 dans le département d'Oran,
allait rejoindre Colomb-Béchar, à proximité des houil-
lères de Kenadsa, franchissait l’Qued-Guir à Igli, suivait
la rive ouest du lit desséché de la Saoura jusqu’à Adrar,
et de là piquait en ligne droite, à travers le Tanezrouft,
jusqu’à Bourem sur le Niger.

C’est, à peu de variations près. le tracé connu sous le
nom de projet Sabatier, et que son auteur, M. Camille
Sabatier, ancien député, avait présenté dès 1918.

Assurément, les tracés partant de Constantine et sur-
tout d’Alger sont fort intéressants au point de vue tou-
ristique.

Celui partant d’Alger offre, en outre, l’avantage de relier
plus directement la capitale de l’Algérie au Soudan, par
une voie également éloignée de la Tripolitaine. du Tafi-
let et du Rio de Oro, derniers refuges de quelques bandes
de nomades pillards. Mais, outre que cette voie est infi-
niment plus accidentée, et se heurte fréquemment à des
dunes ou à des massifs montagneux, il est très façile d’or-
ganiser, ou plutôt de renforcer la protection nécessaire
sur les parties du parcours, d’ailleurs restreintes, qui, dans
le Sud-Oranais, pourraient, à l’extrême rigueur, être expo-
sées à quelques tentatives de destruction, Si nous sommes
bien informés, c’est aujourd’hui une question réglée.
Quant aux touristes qui désireraient passer par Alger,
ils auraient toutes facilités de rejoindre le Transsaharien
à Sainte-Barbe du Tlelat.

Quoi qu’il en soit, il est incontestable qu’au point de
vue stratégique qui, en les circonstances actuelles, doit
primer tous les autres, le tracé par l’ouest serait à la fois
le plus court, le plus direct et. en raison de la nature du
        <pb n="257" />
        20% L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS
sol, le plus rapide en même temps que le plus facile à
construire, considérations qui ne sont pas sans valeur,
puisqu’elles nous procureraient une double économie de
temps et d’argent. -

Dans les parcours automobiles qu’ont effectués récem-
ment les missions économiques des trois départements,
celle du département d'Oran est arrivée à Bourer en sept
jours ; celle du département d’Alger en seize jours, celle du
département de Constantine en dix-sept.

En admettant que ces deux dernières se soient quelque
peu attardées en cours de route, il suffit de consulter
une carte d’Afrique un peu détaillée pour constater que
leur itinéraire était plus long et plus accidenté. Il con-
vient enfin d’ajouter que le port d’Oran et la magnifique
rade de Mers el Kébir, constitueraient une base navale
de première valeur.

La question du tracé pouvait donc être considérée
comme résolue. En la remettant en discussion, ne risque-
t-on pas de provoquer des retards à la faveur desquels
peuvent surgir des controverses et des manœuvres nou-
velles?

N’avons-nous pas entendu, en ces derniers temps,
quelques techniciens qui attribuent aux transports auto-
mobiles des capacités de rendement et un avenir quasi
illimités, préconiser, soit à titre temporaire, soit même à
titre définitif, l’organisation de ces transports au Sahara,
en lieu et place du rail?

Et aux yeux des observateurs qu’ont séduits les magni-
fiques performances accomplies par les automobiles dans
les différentes régions du désert, aux yeux de ceux surtout
qui hésitent encore sur l’opportunité de construire le rail,
cette propagande peut revêtir quelque apparence de
raison.

Cette apparence ne résiste pas d’ailleurs à un sérieux
examen.

Que ce mode de transport, en effet, soit très praticable
        <pb n="258" />
        LA VALEUR MILITAIRE DES COLONIES 205
et même agréable pour les touristes, pour certains per-
sonnages officiels ou simplement bien rentés ; qu’il puisse
même être utilisé pour les colis postaux, pour quelques
marchandises riches, telles par exemple que l'ivoire, le
cacao ou le café ; ou encore pour le transport de quelques
spécialistes à effectifs restreints, nul n’y contredit. Mais
on se laisserait aller à de singulières illusions si l’on
s’imaginait que de tels procédés pourraient définitivement
remplacer la voie ferrée, car lorsque, des théories plus
ou moins tendancieuses on veut passer aux précisions, on
constate bien vite qu’entre le rail et l’automobile, au
double point de vue de la vitesse et du tonnage, il y a
en faveur du premier des avantages considérables.

Si, en effet, les routes empierrées construites dans les
zones côtières et dans certaines parties de l’A. O. F. per-
mettent aux automobiles des vitesses pouvant atteindre
60 à 70 kilomètres à l’heure, il est loin d’en être ainsi
pour les voitures lourdes, telles que les autocars qui ont
transporté les missions nord-africaines dans le Sahara,
lesquelles n’ont pu marcher qu’à 20 kilomètres. Même
dans la partie la plus roulante, dans le Tanezrouft, la
mission oranaise n’a pas dépassé 23 kilomètres ; alors
que, sur le rail, la vitesse commerciale serait de 50 à 60 ki-
lomètres.

Peut-on espéter que de gros camions marcheront plus
vite que des autocars?

En ce qui concerne le tonnage, la différence est plus
grande encore. |

Sur des voies à 1 m. 44 (comme serait celle du Trans-
saharien) un wagon de marchandises peut facilement
transporter 20 à 30 tonnes. Un camion dans le Sahara
ne pourrait supporter que 3 à 4 tonnes de chargement.
Les Anglais qui, dans leurs colonies, ont construit de
magnifiques camions à six roues — ayant coûté chacun
110 à 120 000 francs — ne les chargent qu’à 6 tonnes.

En définitive. pour éaquivaloir à un train moven de
        <pb n="259" />
        206 L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS ;

10 wagons, transportant 2 à 300 tonnes, il faudrait
75 camions, 75 moteurs. 75 conducteurs et 75 méca-
niciens,

Et commé le train marche deux fois plus vite, on de-
Vrait encore doubler cé chiffre pour obtenir un rendement
égal dans un temps égal. Tout cela en faisant abstraction
des pannes inévitables sur un pareil nombre de voitures,
et dés difficultés de se procurer de l’essence.

De ce simple parallèle on peut conclure à l’impossi-
bilité radicale d’assurer uniquement par des automobiles,
non seulement des transports stratégiques, c’est-à-dire à
grand rendement dans un temps mesuré, mais encore des
transports commerciaux susceptibles de éréer des liaisons
permanentes et un trafic normal entré l’Afrique du Nord
et l’A. O. F.
Laissons donc au rail et à l’automobile le rôle et l’em-
ploi respectifs qui leur conviennent. Au rail les parcours
à grandes distances et à gros rendements ; à l’automobile,
en dehors du tourisme, les parcours à distances et à
rendement moyens, qui leur permettront d’amener à leurs
points d’embarquement sur le Transsaharien les hommes
ou les produits prélevés dans les régions voisines,

Cè n’est pas la concurrence entre le rail et l’automobile
qu’il faut envisager au Sahara, c’est leur collaboration.

Ce qui est vrai pour l’automobile, l’est davantage encore
pour l’avion, car il n’est pas, au Sahara, de meilleur guide
et de plus sûrs atterrissages qu’au long d’une voie ferrée.
Ces trois moyens conjugués : rail, automobile, avion,
s’assuréraient réciproquement le maximum de facilités
et de sécurité.

De toutes les raisons qui motivent, qui exigent la
construction du Transsaharien, il n’en est pas de plus
urgente, avons-nous dit, que celle qui concerne notre
sécurité.
        <pb n="260" />
        LA VALEUR MILITAIRE DES COLONIES 207
Sur la foi d’une parole devenue en quelque sort
légendaire, mais que nous croyons assez mal inter-
prétée, il est aujourd’hui d’un usage courant d’affirmer
que « nous sommes un peuple de cent millions d’âmes ».
Et, en effet, on obtient à peu près ce chiffre en addi-
tionnant les quelque 54 à 55 millions d’habitants de nos
colonies avec les 40 millions d’habitants de la métro-
pole.

Mais c’est là une pure opération de l’esprit. On ne peut
additionner entre elles que des unités d’égale valeur et
il s’en faut de beaucoup que les unités en question réa-
lisent, au point de vue de leur rendement militaire ou
économique, cette égalité.

Il est admis, en principe, que pour ne pas porter pré-
judice à la vitalité et à la production d’un pays, il ne
faut pas que l’effectif de son armée du temps de paix
prélève plus de 1 p. 100 de la population totale, pour-
centage qui, d’ailleurs, n’est pas atteint.

C’est ce qui a lieu en France et en Algérie où les effec-
tifs de paix représentent de 0,92 à 0,95 p. 100 des popu-
lations ; mais, en raison des besoins spéciaux des colonies
et des conditions physiologiques des indigènes, cette pro-
portion s’abaisse entre 0,30 et 0,35 p. 100 ; plus bas encore
dans certaines d’entre elles, par exemple, en Indochine
et en Afrique équatoriale.

D’après le projet de loi des cadres et effectifs récemment
rapporté par lv. /.ccambravy :

La France, pour une population de 39 millions d’habitants
fournirait : 240 000 incorporés.

L'Afrique du Nord, pour une population de 13 millions d’habi-
tants fournirait : 94 000 incorporés.

L'A. O. F. et A. E. F., pour une population de 15 millions d’ha-
bitants fourniraient : 47 000 incorporés.

L'Indochine, pour une population de 20 millions d'habitants
fournirait : 18 000 incorporés.

Madagascar, pour une population de 3 millions d'habitants four-
nirait : 8 500 incorporés.
        <pb n="261" />
        208 L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS
Dans ces chiffres ne sont pas compris les militaires de
carrière (106 000) destinés à constituer l'encadrement des
troupes, tant métropolitaines que nord-africaines et colo-
niales.

Ceci ne veut pas dire que nous n’arriverons pas un jour
à amener nos populations coloniales à un rendement à
peu près équivalent à celui de nos populations métropo-
litaines, mais ce sera au prix de progrès et d’efforts dont
il serait imprudent d’escompter par avance les résultats
en les tenant pour acquis.

En définitive, notre situation actuelle est la suivante :
en face d’une nation de 65 millions d’âmes entretenant
tout autour d’elle, en Autriche, en Hongrie, en Tchécoslo-
vaquie, de véritables foyers d’essaimage qui, dans un
avenir proche, pourraient la porter à 75 ou 80 millions
d’âmes ; en face de cette nation en pleine période de
recrudescence vitale, manifestement avide de revanche et
se préparant à la prendre soit par la diplomatie, soit par
les armes ; en présence donc d’une éventualité d'agression,
nous ne disposons que d’une population de 40 millions
d’âmes sur le continent.

La disproportion est énorme. Elle le sera bien davan-
tage à l’époque où notre plus faible courbe de natalité,
correspondant aux quatre années de guerre, diminuera
d'autant nos possibilités de recrutement militaire. Or,
sept années à peine nous séparent de cette date de 1935,
que M. Mussolini, dans un récent discours, n’a pas craint
de représenter comme « l’année cruciale » du siècle. Il
ne s’agit pas, d’ailleurs, d’une année, mais bien d’une
période cruciale, s’étendant de 1935 à 1939.

N’est-il pas alors légitime que nous demandions à nos
colonies de rétablir (comme elles l’ont fait en partie dans
la dernière guerre) un équilibre si fortement compromis?

Et c’est là qu’apparaît le point de jonction entre le
Transsaharien et cette Armée Noire qui représente, sans
contredit. la partie de beaucoup la plus forte en même
        <pb n="262" />
        LA VALEUR MILITAIRE DES COLONIES 209
temps que la plus proche de toutes nos troupes colo-
niales.

En vain alléguera-t-on qu’en présence de l’évolution des
formes de la guerre et de la prépondérance toujours crois-
sante du matériel — surtout en aviation — le facteur
« nombre de combattants » passe au second rang et cède
la place au facteur chimique et balistique ; il n'en reste
pas moins que ces derniers exigent, tant pour leur renou-
vellement que pour leur transport et leur utilisation, un
personnel nombreux ; et qu’en fin de compte il faudra
bien en venir à l’occupation des terrains conquis. Toutes
choses égales, d’ailleurs, une trop grande disproportion
numérique créerait une infériorité certaine.

Qu’est donc aujourd’hui cette Armée Noire et dans
quelle mesure son concours nous est-il assuré?

On comprendra que nous ne donnions ici que des
chiffres approximatifs.

Au début de la grande guerre, elle comprenait six régi-
ments de tirailleurs et huit bataillons formant corps,
dont plusieurs éléments stationnés en Algérie, au Maroc
et à Madagascar.

Les bataillons d’Algérie, ceux du Maroc furent presque
immédiatement jetés dans la fournaise.

Ils y périrent en grande partie après des prodiges
d’héroïsme, à Dixmude, sur l’Yser et en Champagne.
Quelques mois après, un régiment envoyé à la hâte com-
battit dans la Somme. Les hommes qui composaient ces
unités étaient des volontaires ou des rengagés.

En 1915, un premier recrutement fournit trente mille
hommes. En 1917, 40 000 noirs formaient un magnifique
corps d’armée sous Mangin.

A la fin de la même année, et en 1918. M. le député
Diagne et le gouverneur Angoulvant, envoyés en À. O. F.
        <pb n="263" />
        210 L'EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS
par M. Clemenceau, réussirent à recruter encore 70 006
noirs.

En somme, par»apports successifs, l’Armée Noire, dont
le recrutement avait atteint 180 000 hommes, fournit
à la métropole environ 135 000 combattants qui tous, tant
sur le front qu’aux Dardanelles et à l’armée d’Orient.
donnèrent les plus incontestables preuves de leur disci-
pline, de leur héroïsme, de leur dévouement.

Cette armée compte aujourd’hui 17 régiments, dont
16 de tirailleurs sénégalais et un de l’A. E. F. ; et 9 ba-
taillons formant corps ; soit environ 50 000 combattants
qui, par l’appel des deuxièmes portions du contingent
et des réservistes, verraient leurs effectifs rapidement qua-
druplés dès la mobilisation. Le projet de loi des cadres
et effectifs prévoit 47 000 Sénégalais, qui sont d’ailleurs
pour la plupart des Soudanais, non compris les mili-
taires de carrière, c’est-à-dire les cadres blancs.

Il n’est donc pas téméraire d’estimer que, s’il existait
des moyens de transport appropriés, l’Armée Noire pour-
rait nous fournir, à bref délai, une magnifique troupe de
choc de plus de 200 000 combattants.

En l’absence de ces moyens, et tout particulièrement
du Transsaharien, nous ne pourrons immédiatement
disposer que des éléments actifs des 6 régiments sta-
tionnés en France et d’une partie de ceux stationnés en
Afrique du Nord, c’est-à-dire d’environ 25 000 tirailleurs
sénégalais. La différence est grande et pourrait peser
d’un gros poids sur le sort des premiers combats. Cette
carence des transports exercerait une influence encore
plus fâcheuse dans la suite des opérations, tant pour l’ap-
port des combattants que pour celui des matières pre-
mières et des produits alimentaires que pourrait nous
fournir l’Afrique occidentale.

Est-il besoin d’ajouter, tant les récents événements du
Maroc l’ont démontré, que pour la défense intérieure de
l’Afrique — défense qu’il faut bien faire entrer dans nos
        <pb n="264" />
        LA VALEUR MILITAIRE DES COLONIES 211
prévisions si nous voulons faire œuvre d’avenir — le
Transsaharien, complété plus tard par le Transafricain,
doit nous procurer la possibilité de transporter des troupes
non seulement du nord au sud mais aussi de l’ouest à
l’est ou inversement.

Si aux débuts de 1925 le Transsaharien eût existé, on
n’aurait pas eu à enregistrer le sublime sacrifice des
postes sur l'Ouergha — dont ceux, par exemple, de
Bihane et de Beni-Der-Koul, défendus par des noirs, et
qui ont immortalisé les noms du sergent Bernès-Cambot
et du sous-lieutenant Lapevre.

À tout considérer, notre système ferroviaire africain
devrait affecter la forme d’une croix lorraine : une per-
pendiculaire : le Transsaharien, d’Oran à Ouagadougou,
et deux transversales : celle du nord, de Casablanca à
Bizerte ; celle du sud, de Dakar au Tchad.

Or, la perpendiculaire qui devrait être la base du sys-
tème, l’arête dorsale sur laquelle viendraient s’embran-
cher les transversales, n’existe pas. La transversale du
Nord serait déjà constituée si elle n'offrait, entre Fez et
Oudjda, une interruption de voie large qu’on est fort
heureusement en train de combler ; celle du Sud, par le
Thiès-Kayes, s'arrête à Koulikoro. Elle devra être pro-
longée jusqu’au Tchad, car, au point de vue politique et
diplomatique, il n’est pas indifférent qu’on sache que nous
pourrions tout aussi bien transporter 20 à 30 000 hommes
sur les frontières du Soudan égyptien, que sur nos ports
de l’Atlantique où au Maroc.

En somme, tant pour la défense de la métropole que
pour celle de l'Afrique française totale, le Transsaharien,
appelé à devenir plus tard le Transafricain, apparaît
comme un puissant et indispensable moyen stratégique
pour prévenir, par le seul fait de son existence. des acres-
        <pb n="265" />
        212 ° L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS

sions éventuelles, et pour les briser si elles venaient à se
produire. Avant de devenir, au pis aller, un instrument
de guerre, ce serait’une assurance de paix.

Ce n’est pas tout !

Il ne saurait être question dans cette étude dont l'objet
est limité et précis, de faire entrevoir les vastes perspec-
tives que nous ouvrirait un Transafricain allant, par Ban-
gui, jusqu’au cœur du Congo belge, se reliant au Cap et
à Mozambique. Constatons seulement que, depuis que le
canal de Rove fait communiquer le port de Marseille au
Rhône, dont l'aménagement, ainsi que celui du Rhin, est
en voie d’exécution, cette sorte de Mittel-Africa pour-
rait être appelée à devenir l’un des plus grands chemins
du monde, chemin que pourraient emprunter les Afri-
cains et Américains du Sud.

Mais, à s’en tenir aux conditions immédiates et à notre
sujet spécial, il convient d'affirmer que le Transsaharien
n’est pas seulement un moyen de transport stratégique
indispensable à notre sécurité, tant sur le continent qu’en
Afrique, mais qu’il serait aussi le facteur le plus rapide
du développement ethnique, économique et social des
populations noires de notre empire africain.

Car le rail a toujours constitué un incomparable instru-
ment de pénétration, de civilisation et de progrès. Dans
les régions les plus incultes, dans les populations les plus
arriérées, il introduit les cadres et l’outillage qui vont
faire lever les récoltes, combattre les épidémies, procurer
aux indigènes des ressources vivrières, faire naître chez
eux un mieux-être, et, avec de nouveaux besoins, les
moyens de les satisfaire, en un mot transformer les con-
ditions de vie et l’état social et, par là, favoriser le déve-
loppement et le rendement des populations.‘

Au fur et à mesure qu’en Algérie nous avons multiplié
les voies ferrées et les routes, la population indigène s'est
accrue. De 2200 000 au recensement de 1851, elle est
passée à plus de 5 millions en 1926. À cette même date,
        <pb n="266" />
        LA VALEUR MILITAIRE DES COLONIES 213
la population de l’Afrique occidentale était de 13 540 000,
en augmentation de 1 260 000 sur le recensement de 1921
et de 2 180 000 sur celui de 1911. Celle de l’Afrique équa-
toriale elle-même, bien que la région du Tchad accuse une
légère régression, offre, dans son ensemble, sur le recen-
sement de 1921, une augmentation de 383 000 âmes.

Ce simple rapprochement suffit à montrer l’erreur de
ceux qui attribuent à notre occupation l’état encore
précaire de certaines régions de notre Afrique occidentale
et équatoriale, autrefois ravagées et dépeuplées par les
massacres et les razzias des Ahmadou, des Samory et
des Rabha qui, sans notre venue, perpétreraient encore
leurs sanguinaires exploits.

Il n’est pas douteux que le jour où le rail pourra péné-
trer dans ces régions et y faire affluer plus de cadres
français, cadres qui pourraient d’ailleurs être en grande
partie fournis par les fils des colons d’Algérie, l’état
général des populations noires encore insuffisamment ali-
mentées, incapables de se préserver contre les intempéries,
et dont la mortalité et la morbidité sont excessives, s'amé-
liorera rapidement et permettra, sans préjudice pour
l’agriculture, d'augmenter avec toute la prudence et la
progression nécessaires le recrutement des indigènes.

Actuellement la proportion des réformés ou ajournés
chez les noirs dépasse 55 p. 100, alors que dans la métro-
pole elle est environ de 23 p. 100. Et c’est un fait d’expé-
rience que les indigènes — après que les premiers mois
de service ont éliminé les quelques sujets qui avaient
échappé à la sélection de l’incorporation — mieux nourris.
mieux vêtus, mieux logés, astreints à un exercice régulier,
voient rapidement s’accroître leurs forces. Leur séjour
au régiment est ‘pour eux une source de vigueur et de
santé.
La pénétration du rail, avec tous les progrès qu’elle
comporte, augmentera donc rapidement le nombre des
incorporés.
        <pb n="267" />
        214  /L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS
Et ainsi se conciliera la double exigence de notre sécu-
rité et de l’amélioration d’une race qu’il est de notre
devoir, au point de vue physique et moral, d’engager
toujours plus avant dans la voie du progrès.

Au point de vue physique et moral, disons-nous, et il
faut y insister.

Car s’il paraît relativement simple, par des moyens
connus, de développer le mieux-être matériel de nos popu-
lations noires, il l’est peut-être moins de sauvegarder
leur hygiène morale et d’empêcher que leur crédulité
native ne les livre sans défense aux entreprises des sti-
pendiés de Moscou. On peut redouter même que leur
séjour en France et leur contact avec certains milieux ne
favorisent les desseins de la propagande à la fois anti-
coloniale et antimilitariste que le parti communiste
cherche à organiser jusque dans les corps de troupes.

Certes, les noirs y sont moins accessibles que d’autres
indigènes chez lesquels des civilisations millénaires ont
mieux préparé le terrain. Ce sont des enfants, des enfants
simples et gais, affectueux et fidèles, tout prêts à aimer
leurs chefs si leurs chefs les aiment. Mais c’est préci-
sément en raison de leur prédisposition à la confiance
et à l'expansion, qu’ils réclament une protection vigi-
lante et ferme.

Car l'avantage stratégique qui résulte de la présence,
sur notre territoire, d’une partie de leurs effectifs, dispa-
raîtrait vite devant le danger d’une contamination morale
qu'ils rapporteraient dans leur pays natal.

Il n’y a pas que des épidémies d’ordre physiologique,
il y en a aussi d’ordre social ; la lutte contre les deux doit
être menée avec une égale énergie. -

Enfin, et c’est la un point essentiel, il est indispen-
sable que cette Armée Noire, non seulement soit en
majeure partie composée, de soldats de métier — ce à
quoi tend la loi du 7 septembre 1925, qui prévoit le recru-
lement par appels comme un complément des engage-
        <pb n="268" />
        LA VALEUR MILITAIRE DES COLONIES 215
ments et rengagements — mais encore et surtout qu’elle
soit solidement encadrée par des officiers et sous-officiers
d’élite, non pas interchangeables, mais en quelque sorte
spécialisés. À cette double condition, sa valeur et son
rendement seront hors de pair.

Mais, pour constituer cet encadrement, il faut accorder
aux officiers et sous-officiers des avantages susceptibles
de les attacher à une carrière qui met à une rude épreuve
leur résistance physique et morale. Il ne faut pas, d’autre
part, prendre à leur égard certaines mesures inoppor-
tunes, telles par exemple que celle qui les prive du béné-
fice de leurs campagnes coloniales (comptées comme cam-
pagnes simples) au delà du maximum de leur pension de
retraite, alors que l’article 80 de la loi relative à ces
pensions accorde, à très juste raison d’ailleurs, ce béné-
fice pour les campagnes de 1914 à 1918 (comptées comme
campagnes doubles). Si justifiée qu’elle puisse paraître.
cette différence de traitement peut avoir sur l’encadre-
ment des troupes coloniales un fâcheux retentissement.
Les guerres continentales connaissent les trêves de la
paix. Quarante-quatre années se sont écoulées entre les
deux guerres contre l’Allemagne. Aux colonies, la lutte
contre le climat et les maladies n’ont pas de fin, et trop
souvent les anciens coloniaux terminent prématurément
une existence ravagée par le paludisme ou la dysenterie.
Si de sérieux avantages de solde et de retraite ne viennent
pas récompenser les rudes années passées loin de France
au milieu des troupes indigènes, il est à craindre que le
recrutement des cadres soit sérieusement compromis. Le
risque est grand ; il faut l’éviter. Et au demeurant, la
réalisation d’une voie ferrée permettant de venir plus
fréquemment dans la métropole, par des moyens plus
rapides et moins onéreux, s'ajoutant aux avantages pré-
cités, ne contribuera pas peu à mieux assurer l’encadre-
ment de nos troupes noires.

Sachons envisager nettement les réalités et ne nous
        <pb n="269" />
        216 L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS
dissimulons pas que sans nos troupes d’Afrique, dont
l'Armée Noire forme — et est appelée à former — un
contingent toujours plus important, nous n’aurions
jamais pu adopter le service d’un an.

Des considérations qui précèdent, on est fondé à con-
clure qu’il existe une relation étroite entre l’avenir des
populations de notre Afrique occidentale et la construc-
tion du Transsaharien.

D’autres ont dit les richesses de ce Soudan que Melchior
de Vogüé appelait « nos Indes noires », et qu’arrose un
immense fleuve plus fécond que le Nil. D’autres ont dit
quelles ressources économiques et quels débouchés com-
merciaux pouvait nous ouvrir ce merveilleux domaine,
le plus fertile peut-être qui ait jamais été mis entre les
mains d’une grande nation!

Dans une étude particulièrement consacrée à la ques-
tion des transports stratégiques — transports qui, ne
l’oublions pas, ne concernent pas seulement les troupes,
mais aussi les approvisionnements en matières premières
et produits alimentaires — on ne saurait longuement
revenir sur des considérations d’ordre économique d’ail-
leurs maintes fois développées.

Il ne paraît cependant pas inutile de rappeler que le
seul fait de mettre en communication directe, permanente
et rapide, deux contrées et deux groupements humains
essentiellement différents par les mœurs des populations
et par les productions du sol, l’une l’Afrique du Nord,
de plus de 13 millions d’âmes ; l’autre approchant, avec
les pays à mandat, de 18 millions d’âmes, ce seul fait,
dis-je, doit créer en quelque sorte instantanément un
vaste mouvement d’échanges.

Est-il besoin de spécifier enfin que c’est en A. O. F.
et A. E. F., que se trouvent. en puissance, les matières
        <pb n="270" />
        LA VALEUR MILITAIRE DES COLONIES 217
premières et produits alimentaires qui nous sont les plus
indispensables et que nous payons le plus cher à l’étran-
ger (plus de 10 milliards en ces dernières années) : le coton,
la laine, les oléagineux, la viande, le caoutchouc, le café,
le cacao. toutes productions qui n’attendent que des
capitaux, des techniciens, de la main d’œuvre et de l’ou-
tillage pour être développées.

La dernière guerre a prouvé qu’en plus de ces richesses,

notre Afrique occidentale nous offrait une précieuse
réserve de magnifiques soldats.
- Certes, sous l’impulsion des remarquables gouverneurs
qui ont successivement administré notre domaine colo-
nial africain, des progrès considérables ont déjà été accom-
plis, et l’on peut dire que toute la périphérie de l’A. O. F.
et bientôt de l’A. E. F. (quand sera ouverte la voie ferrée
Brazaville-Pointe Noire) est en plein essor de mise en
valeur. Mais la boucle supérieure du Niger, depuis
Bamakou jusqu’à Ouagadougou et Say, le territoire
militaire du Niger, les régions du Tchad et de l’Ouban-
gui-Chari jusqu’à l’Ogôué, toutes ces contrées au sol
prodigieusement fertile, privées de voies de pénétration et
d’évacuation, sans suffisant contact avec l’élément colo-
nisateur, sont encore plus ou moins en sommeil.

Quand nous déciderons-nous à cultiver ce merveilleux
jardin? Attendrons-nous que d’autres nations, jalouses
d’une œuvre coloniale qu’elles n’auraient vraisembla-
blement pas pu conduire au point où nous l'avons ame-
née, ne viennent cependant nous reprocher — comme
déjà elles l’insinuent — d’être impuissants à tirer de ce
magnifique domaine un suffisant parti, et, par là, de

priver l’humanité des ressources potentielles qu'il ren-
ferme?

Nous avons charge d’âmes et gérance de biens.

Si nous voulons que ce sol africain et cette Armée Noire
nous constituent une force grandissante, il faut mettre
un terme à ces hésitations trop prolongées, 11 faut au
        <pb n="271" />
        218 L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS
plus tôt poser le rail qui joindra la Méditerranée au Niger
et plus tard au Congo belge et au Cap.

« Le Transsaharien ! — écrivait récemment le maréchal
Lyautey, en réponse à une enquête de M. Pierre Deloncle,
l’unité de l’Afrique française enfin réalisée par le rail, il
n’est pas de colonial averti, il n’est pas de Français sou-
cieux de la grandeur et de la prospérité nationales, qui,
depuis cinquante ans, n’ait caressé ce beau rêve ! Quel
essor ne devons-nous pas en attendre pour nos posses-
sions tropicales actuellement frappées d’asphyxie ; quelle
sécurité aussi, tant pour notre empire africain, que pour
la métropole elle-même! »

C’est, en quelques mots, toute la synthèse de la ques-
tion.
Quand ils étudieront notre histoire, nos arrière-petits-
neveux auront de la peine à comprendre que nous n’ayons
pas plus tôt entrevu le parti que nous pouvions tirer de
cet empire africain. Ils s’étonneront que nous n’ayons
pas su mieux interprêter les grands enseignements de
notre passé colonial, et qu’après avoir perdu deux grands
empires d'outre-mer que rattachaient à la métropole des
liens trop étendus et trop fragiles, nous n’ayons pas mieux
apprécié la singulière fortune que nous apportait un nouvel
et magnifique empire, à la fois si fertile et si proche !

Si nous savons enfin comprendre que notre plus sûr
avenir est en Afrique, l’ouverture du Transsaharien —
premier et principal tronçon du Transafricain — mar-
quèra, comme il y a un siècle la prise d’Alger, l’une des
prandes dates de notre histoire.
        <pb n="272" />
        3. — LES TROUPES INDIGÈNES
par le général ARCHINARD

Pendant la grande guerre, les indigènes de nos colo-
nies ont été utilisés dans la mesure des possibilités en
fournissant soit des soldats, soit des ouvriers, mais ils
l’ont été, pour une grande partie, trop tard, en nombre
trop faible et sans avoir eu une préparation suffisante.

Pour diverses causes, plus ou moins valables, mais à
coup sûr regrettables, l’emploi des indigènes n'avait pas
été regardé comme possible ou comme nécessaire dans
une guerre européenne.

Les pertes en hommes que nous eûmes à subir dessil-
lèrent les yeux, et les convictions d’un certain nombre
d’hommes qui avaient été à même de pouvoir apprécier,
au point de vue militaire, la valeur de nos indigènes,
gagnèrent du terrain et finirent par s'imposer.

En dehors de ce qui s’est passé dans notre propre his-
toire, et pour montrer tout de suite que nous ne sommes
pas les seuls à considérer les indigènes comme dignes de
combattre pour le droit, la justice et la liberté, je ne dirai
qu’un mot de ce qui s’est passé aux États-Unis.

Pendant la guerre de Sécession, les troupes noires
employées y furent nombreuses, on en estime le nombre
à 300 000. Commandées par des officiers blancs, elles se
firent remarquer par leur discipline, leur bonne tenue et
leur fidélité, et l’on peut dire qu’elles eurent un rôle
décisif sur l’issue des opérations et la victoire des fédé-
raux.
Depuis cette guerre. il V eut toujours des noirs dans
        <pb n="273" />
        220 . L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS

l’armée des États-Unis et ils y ont montré les plus solides
qualités militaires à Cuba et aux Philippines, pendant la
guerre contré les Espagnols. Le régiment noir qui prit
d’assaut la colline de San-Juan est célèbre dans l’armée
américaine et fut appelé à New-York pour y défiler dans
une pompe triomphale.

En France, nombreux étaient les officiers des troupes
coloniales qui se rappelaient les hauts faits de nos turcos
(arabes et noirs) pendant la guerre de 1870, qui avaient
fait ensuite plus ample connaissance avec nos indigènes
pendant leurs séjours coloniaux et qui pensaient qu’une
armée noire pouvant entrer tout de suite en campagne,
dès le début d’une guerre que l’appétit de conquête de
l’Allemagne leur laissait voir inévitable, pourrait être
d’une grande importance.

Toute notre histoire coloniale leur avait montré ce
qu’on peut obtenir des noirs enrôlés et groupés dans
des corps organisés luttant contre des Européens ou
contre d’autres noirs à la solde d’Européens en guerre
avec nous.

Nos bataillons de tirailleurs algériens, nos turcos du
second Empire, comprenaient un grand nombre de
noirs pour la plupart provenant du Soudan d’où, vendus
comme esclaves, ils avaient été dirigés à travers le
Sahara vers le Maroc, l’Algérie ou la Tunisie, et avaient
fini par arriver jusqu’à nous et à s'engager comme hommes
libres dans nos troupes. J’en ai connu qui participalent
à nos premières campagnes du Soudan, commandées
de 1880 à 1883 par le général Borgnis-Desbordes. Ils
regagnaient dans nos rangs, comme soldats ou comme
interprètes, leur- pays d’origine et nous les interrogions
curieusement sur leur passé au Soudan, puis en France
et dans les guerres qu’elle eut à soutenir alors.

C’est Faidherbe qui, gouverneur du Sénégal, forma les
premières troupes noires régulières et permanentes.

En 1860. colonel gouverneur, il demanda que des
        <pb n="274" />
        LA VALEUR MILITAIRE DES COLONIES 221
tirailleurs algériens lui fussent envoyés d’Algérie pour
participer à des opérations militaires qu’il préparait.

Les compagnies qui lui furent envoyées comprenaient
une grande proportion de noirs du Sénégal et du Soudan.
Il fut si satisfait de leurs services qu’au moment du rapa-
triement des compagnies en Algérie, grand nombre des
tirailleurs furent autorisés à passer dans le nouveau corps
des tirailleurs sénégalais qui ne comprenait alors qu’un
bataillon créé en 1857.

Les tirailleurs d’alors étaient, comme ceux d’aujour-
d’hui, des Toucouleurs (noirs mêlés de Poul), des Poul,
des Sarakhollé, des Wolof, des Bambaras, des Khassouké.
Faidherbe, qui se servit d’eux avec tant de succès, se
montre cependant très sobre dans ses appréciations sur
leur valeur :
Ces noirs, dit-il, ont, comme tous les hommes, des défauts
et des qualités. Ils sont braves, dévoués, mais nonchalants
et superstitieux ; ils deviennent de jour en jour plus éclairés.
Malheureusement le commerce auquel se livraient les pre-
miers navigateurs qui visitèrent ces contrées et les premiers
colons qui s’y établirent, consistait surtout en achat d'es-
claves pour en faire des travailleurs dans les colonies d’Amé-
rique ; ce commerce, contre nature par lui-même, se faisait
dans des conditions si révoltantes qu’il finit par soulever la
réprobation générale.
[1 est un peu moins laconique quand il parle notamment
des Toucouleurs. Il les déclare :
Une race intelligente et perfide ; ils ont été viciés par l'is-
lamisme qui les a rendus aussi menteurs et aussi voleurs que
les Maures.
En parlant des hostilités qui allaient commencer entre
El-Hadi-Omar et nous, il dit :
Ses gens étaient en grande partie des Toucouleurs et des
Poul du Fouta-Djallon, du Bondou, du Damga, du Fouta-
Sénégalais, du Toro et du Vimar, il y avait aussi des Sarakhollé
        <pb n="275" />
        222. L’'EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS
du Gadiaga et du Güidimakha et, plus tard, des Bambaras
du Kaarta et des Khassouké.

Les nouveaux ennemis que nous allions avoir à combattre
étaient les plus redoutables de tous. Les guerres de religion
sont impitoyables et le fanatisme inspire un courage qui ne
recule devant rien, puisque, pour ceux qui en sont animés, la
mort elle-même est regardée comme un bien
Enfin, en parlant de la campagne du colonel Frey
contre le marabout Mahmadou Lammi, il dit :
Le colonel Frey partit de Bamako le 13 février 1886. Il
était à Khayes le 2 avril, le 10 avril il avait réuni une force
de 150 Européens et 450 tirailleurs et spahis, le 12 avril com-
mença une seconde campagne de six semaines qui offre un
grand intérêt.

Marches forcées, marches de nuit, surprises de nuit, tout ce
qu’un chef ingénieux et.hardi peut demander à une troupe
aguerrie, dévouée et admirablement entraînée fut essayé et
presque toujours obtint plein succès. On est étonné des preuves
de vigueur que sut encore donner cette vaillante troupe quand
on considère que deux mois avant, elle combattait sur le
Niger à plus de 800 kilomètres de ce nouveau théâtre d’opéra-
tion.

Ce sont là les seules appréciations intéressant nos soldats
noirs que nous trouvons dans le livre le Sénégal, la France
dans l’Afrique occidentale, que Faidherbe a publié en 1889,
et dont il m’a fait le grand honneur, lui, grand chancelier
de la Légion d'honneur, de me donner un exemplaire
en « hommage de l’auteur à M. le commandant Archi
nard, commandant supérieur du Soudan français ». Il est
dédié à M. Schælcher, sénateur, ex-membre du gouver-
nement provisoire en 1848. en ces termes :

Cher maître et ancien collègue,
Permettez-moi de vous dédier ce livre où :l est question de
l’esclavage des noirs, à l’émancipation desquels vous avez
consacré votre vie entière.
        <pb n="276" />
        LA VALEUR MILITAIRE DES COLONIES 293
Le général Borgnis-Desbordes qui commanda si bril-
lamment les trois premières campagnes du Soudan (1880-
1883) que l’entreprise put résister ensuite à toutes les
critiques et toutes les campagnes soulevées contre elle et
que son succès, rêve du général Faidherbe, fut définiti-
vement assuré, nous a donné aussi, dans son livre Sénégal
et Niger, la France dans l’Afrique occidentale (1879-1883),
édité en 1884 par le ministère de la Marine et des Colo-
nies, des observations sur les troupes indigènes. J’en
extrais ces quelques lignes :
Les troupes indigènes présentent un intérêt considé-
rable dans les pays tropicaux, non seulement parce qu’elles
permettent de diminuer le nombre des soldats européens,
mais parce qu’elles seules sont susceptibles d’accomplir
des travaux qui ne pourraient pas être exécutés par des
blancs.

En outre, les troupes indigènes se battent à côté des troupes
européennes et elles ont montré beaucoup d’entrain et d’intré-
pidité.

Il existe aujourd’hui au Sénégal diverses troupes indi-
gènes :

19 Troupe à pied. Les tirailleurs, dont une partie du cadre
seulement est constituée par l’infanterie de la marine.

2 Troupes à cheval. Spahis, train d’artillerie. Ces deux
troupes ont à la fois des soldats européens et indigènes dans
une proportion déterminée.

Les spahis sont une troupe instruite, bien disciplinée, brave,
en un mot excellente.

Les tirailleurs sont moins bien recrutés. Il en résulte des
inégalités regrettables dans la valeur des compagnies.

Le train d'artillerie est de formation toute récente et il ne
peut encore être porté de jugement équitable sur lui.

Nous devons chercher à développer et à améliorer les troupes
indigènes qui ne sont pas encore arrivées, comme les spahis,
à un degré suffisant d’instruction et de discipline, de manière
à diminuer de plus en plus la proportion des troupes fran-
çaises, mais on ne saurait se flatter de l’espoir de supprimer
complètement ces dernières.
        <pb n="277" />
        224 L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS
Le colonel Desbordes, dans son rapport sur la cam-
pagne 1882-1883, s’exprime ainsi :
Il faudrait bien se garder de tomber dans la solution pré-
conisée par quelques personnes tout à fait étrangères aux
conditions de la guerre dans ce pays, à savoir : l’emploi exclusif
des indigènes ; et je répéterai à cet égard ce que j'ai déjà
dit les années précédentes : au point de vue militaire, le per-
sonnel européen est indispensable ; avec un personnel exclu-
sivement indigène on marcherait à des échecs certains. Ces
échecs se transformeraient rapidement en véritables déroutes
et il faudrait des efforts considérables pour les réparer.

Les diverses questions que soulèvent le développement et
l’amélioration des troupes indigènes du Sénégal sont actuel-
lement à l’étude, et il n’est pas douteux qu’on ne puisse obtenir
d’excellents résultats, car le soldat indigène est brave, il a
l’esprit de corps et il aime son métier. Ce sont des éléments
essentiels dont il suffit de savoir tirer parti.

Il existe au Sénégal des officiers indigènes distingués qui
ont acquis un juste renom par leur bravoure et leurs actions
d’éclat, et qui peuvent compter parmi les plus fidèles servi-
teurs de la France.
Et dans l’allocution qu’il a prononcée le 5 février 1883,
à l’occasion de la pose de la première pierre du fort de
Bamako, je relève encore
Mais vraiment, allons-nous si vite dans la voie du
progrès pour avoir le droit d’exiger des noirs qu’ils s’y préci-
pitent avec tant d’ardeur? Est-ce que nos ancêtres les
Gaulois n’étaient pas plus sauvages, plus rudes, plus têtus,
plus ignorants que ces Malinkès et ces Bambaras, au milieu
desquels nous venons de passer? Ce que nous savons, c’est
que le Malinké est doux, malléable, ‘communicatif, qu’il
accepte notre autorité sans arrière-pensée.

Quant au Bambara, vous avez tous vu comme moi le
courage dont il a fait preuve à Daba ; les chefs se sont fait
tuer à leur place de combat, et le courage militaire n’est-il
pas la pierre de touche des nations?

Vous savez que les Malinkès et les Bambaras ne sont pas
        <pb n="278" />
        LA VALEUR MILITAIRE DES COLONIES 225
musulmans, Ne saurions-nous rien faire de ces populations
que la religion du Prophète n’a pas figées dans une immobi-
lité sans remède? »

C’est avec des tirailleurs sénégalais que furent entre-
prises les premières campagnes du Soudan, mais le Soudan
ne tarda pas à recruter sur place et les succès militaires
constamment remportés nous valurent un recrutement
plus que suffisant pour alimenter les corps réguliers auto-
risés par le gouvernement.

On recrutait au Soudan les hommes appartenant aux
mêmes races que les tirailleurs sénégalais, mais en pro-
portions différentes, les Bambaras et les Malinkés du
Soudan devenant tout naturellement plus nombreux que
les Toucouleurs et les Wolofs.

Puis le Soudan devenant à peu près indépendant du
Sénégal et formant une colonie sous le nom de Soudan
français succédant à l’appellation de « Haut-Fleuve », les
troupes soudanaises se séparèrent aussi des troupes séné-
galaises et les bataillons soudanais succédèrent, au Sou-
dan, aux bataillons sénégalais; enfin le premier régi-
ment de tirailleurs soudanais stationné à Khaves, fut
régulièrement créé le 1°" juillet 1892 à l’effectif de 40 offi-
ciers et 1 362 sous-officiers, caporaux et soldats.

J’eus la bonne fortune, en 1892, comme commandant
supérieur du Soudan français, d’en passer l’inspection, et
je relève ici quelques passages du rapport d’ensemble
de cette inspection dont un exemplaire était destiné au
ministre, un second au corps et un troisième au général
inspecteur »

Résumé des appréciations de l’inspecteur général.
…« Les compagnies sont en opérations pendant sept
mois de l’année ; le reste du temps, qui est la saison d’hi-
vernage, elles stationnent dans leurs vostes. et leurs offi-
        <pb n="279" />
        226 L'EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS

ciers, qui doivent marcher avec elles, ont tout intérêt à
reprendre l'instruction pour les anciens soldats et à activer
celle des recrues. Lies résultats obtenus permettent d’ap-
précier que l'instruction, qui dans les postes est menée
de front avec toutes les corvées, escortes, etc…, qui in-
combent aux tirailleurs, est donnée dans toute la mesure
du possible.

« L’esprit de corps, dans le sens élevé qui s’attache pour
nous à cette expression, n'existe pas chez les tirailleurs,
c’est un sentiment qu’ils ne comprendraient pas. La plu-
part servent parce qu'ils y trouvent des avantages pécu-
niaires et des facilité d'existence qu’ils ignoraient jusqu’à
leur arrivée au corps et qu’ils ne retrouvent pas quand
ils l’ont quitté. Mais à défaut d’esprit de corps proprement
dit, ils ont un certain amour-propre militaire, une certaine
ardeur pour tout ce qui touche aux choses de la guerre,
qui arrivent à en tenir lieu. Il en est cependant qui sont
véritablement dévoués, attachés à leur régiment par amour
de leur métier et par un sentiment plus élevé que celui
de leur bien-être matériel. Les désertions sont très rares.

« La police et la discipline sont très bonnes. Les fautes
ayant un caractère spécial de gravité et les plus répétées
sont l’ivrognerie et le désir de s'approprier le bien d’au-
trui qui sont sévèrement réprimées quand elles se pro-
duisent. Mais il est intéressant de constater combien la
discipline est généralement bien observée par ces hommes
et combien on obtient aisément de s’en faire obéir : le
tirailleur est, en effet, très doux, docile, attentif, et très
facile à conduire et à faire marcher. Ses plus grands défauts
sont une très mauvaise mémoire et une certaine légèreté
d’esprit. Il n’y a que très peu de fortes têtes. Bien que
vivant en famille et n'étant pas caserné, il est très ponc-
tuel à se rendre à son service et les manquements sont
très rares.
« Les sous-lieutenantsindigènes ont de la bonne volonté
mais un certain nombre sont fatigués.
        <pb n="280" />
        LA VALEUR MILITAIRE DES COLONIES 227
« Les sergents indigènes sont de bons et braves ser-
viteurs et de précieux auxiliaires des cadres européens,
qu’ils secondent avec dévouement et une connaissance
suffisante de leurs fonctions, dans tous les détails du ser-
vice et de l’instruction. Leur nombre étant très restreint,
surtout par rapport à celui des caporaux, le choix du
chef de corps peut s’exercer sur un grand nombre de
candidats et se limiter dès lors à la nomination de sujets
presque tous d'élite.

« Les caporaux se conduisent et servent généralement
très bien, mais il en est qui sont très anciens dans leur
grade, parce que les vacances de sergent sont très rares.

« L’école de compagnie se borne à apprendre le plus
possible la langue française aux indigènes.

Ordre laissé au corps par l’inspecteur général.
« Le régiment de tirailleurs soudanais vient d'être
formé, alors que ses éléments étaient tous en campagne.
Malgré les difficultés de toutes sortes qui ont entouré
ses débuts, le zèle de tous a surmonté tous les obstacles.

« J'ai demandé avec instance la création d’un 3° ba-
taillon qui permettrait d’avoir une compagnie d'ins-
truction et une ou deux compagnies qui ne seraient pas
en première ligne, comme toutes le sont de façon conti-
nuelle.
« J’espère qu’officiers et soldats pourront continuer à
défendre notre nouvelle colonie comme ils ont fait jus-
qu’à présent, sans ménager leur peine et en faisant bon
marché de leur vie, mais sans se voir condamnés aux
excès de fatigue et au manque de confortable qui, à la
longue, usent les plus robustes et font perdre à la France,
sous prétexte d'économie, des défenseurs qui prouvent
tous les jours leur valeur.

« Le colonel commandant supérieur du Soudan, ins-
pecteur rénéral des troupes. félicite les lieutenants-cola-
        <pb n="281" />
        228 L'EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS

nels Lefèvre et Combes des résultats obtenus et rend
hommage au zèle et au bon esprit de discinline dont tout
le régiment est animé. »

Je ne donnerai pas l’opinion du général Mangin sur
la valeur des noirs, elle est trop connue, elle fait autorité,
et son livre : la Force notre (1910) est trop répandu aujour-
d’hui ; j'en cite cependant quelques lignes qui résument
tout ce qu’il en a pensé, tout ce qu’il en a écrit :
Après de tels récits, nous ne pouvons nous étonner de voir
les qualités guerrières des noirs se compléter par d’autres qui
les rendent utilisables dans les armées modernes ; les races
de l’Afrique occidentale sont non seulement guerrières, mais
essentiellement militaires. Non seulement elles aiment le dan-
ger, la vie d’aventures, mais elles sont essentiellement disci-
plinables. L’attachement des Sénégalais à la France est
absolu : on cite quelques très rares exemples de désertion et
même de trahison dans le persornel civil à notre service ; le
fanatisme musulman en a provoqué parfois : jamais il n’est
arrivé qu’un de nos soldats soit même soupçonné d’un acte
de cette nature ; jamais il n’y a eu dans les rangs la moindre
hésitation.

Les Sénégalais sont aussi fiers de leurs chefs que leurs
chefs sont fiers d’eux, et ceux qui ont vu les étrangers disent :
Sénégalais premiers des noirs, Français premiers des blancs.
Nos noirs de l’Afrique française proviennent pourtant
de milieux absolument différents les uns des autres,
n’ayant ni les mêmes mœurs, ni les mêmes coutumes,
ni les mêmes langues, à tel point qu’on a pu compter
dans un de nos bataillons jusqu’à quarante-trois langues
ou dialectes différents, parlés par nos troupiers. Le
français ou plutôt, pour commencer, un certain sabir où
le français domine, devient vite un trait d’union entre
tous et, entre les mains de leurs officiers et de leurs cadres,
ils acquièrent vite de l’homogénéité et forment des
unités de grande valeur.
        <pb n="282" />
        LA VALEUR MILITAIRE DES COLONIÈS 229

Dans les premières campagnes du Soudan, alors que les
troupes régulières n’étaient pas assez nombreuses pour
faire face aux exigences du moment et résister aux agres-
sions qui se produisaient en des points très éloignés les
uns des autres et à quelques soulèvements, tout en pour-
suivant le programme assigné par les instructions minis-
térielles, j'ai dû créer des compagnies auxiliaires et un
escadron de spahis auxiliaire. Ils portaient la même tenue
que les réguliers avec seulement un petit signe distinctif
au collet.

Les tirailleurs auxiliaires étaient recrutés autant que
possible parmi d’anciens tirailleurs libérés, mais comme
au début de notre occupation du pays ils étaient rares,
il fallait bien aussi engager d’autres volontaires n'ayant
aucun passé militaire et j'en ai toujours trouvé autant
qu’il était nécessaire. Ils n’étaient engagés que pour la
durée de la campagne et, dès l’approche de la saison
des pluies, pendant laquelle aucune opération militaire
n’était plus possible, ils étaient libérés et retournaient
à leurs champs. Leur commandement et leur instruction
étaient confiés à des officiers comptant à l’état-majer
qui en était toujours largement pourvu en prévision de
tout ce qu’il y.avait d’imprévu dans ces premières cam-
pagnes.

Pour l’escadron de spahis auxiliaire, après sa formation
et après en avoir assuré la remonte et l'entretien par les
budgets locaux, je demandai au ininistre de le faire
reconnaître comme corps régulier pour pouvoir proposer
des récompenses, demander des médailles militaires, et
aussi le rendre passible du code de justice militaire. Ma
demande fut accueillie favorablement et ce second esca-
dron subsista jusqu’au moment où l’un de mes succes-
seurs n’en eut plus besoin pour des opérations de guerre
et put le remplacer par des gardes-frontières pour assurer
les taxes de douane à l’entrée dans le Soudan.

Tous ces corns auxiliaires rivalisaient d’ardeur avec
        <pb n="283" />
        250 L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS

les corps réguliers ; ils avaient généralement, en raison
de leur qualité de volontaires, des places de choix dans
les opérations et les combats, ils marchaient en tête
dans les assauts, et les officiers et sous-officiers qui le
savaient briguaient leur commandement.

Pendant la grande guerre, à défaut d’une armée noire,
nous avons eu cependant de nombreux bataillons sur le
front, aux Dardanelles, en Afrique, en guerre contre les
Allemands. Nos noirs n’ont pas cessé de justifier la bonne
opinion qu’on avait d’eux. Ils se sont mesurés, à leur
très grand honneur, à la garde prussienne dans les marais
de Saint-Gond :

Aux Dardanelles, sur la rive asiatique, c’est à un régiment
colonial mixte (un bataillon blanc et deux bataillons noirs) que
l’honneur échut, pour faire une diversion, de prendre pied
le premier sur la côte turque.

Les bataillons sénégalais comptaient une grande majorité
de très jeunes tirailleurs, recrutés sans grande sélection et
instruits à la hâte. Le régiment n’avait pu acquérir un peu
de cohésion que pendant une ‘quinzaine de jours passés en
Égypte.

Le débarquement s’opéra en plein jour. Dès que, nos vais-
seaux ayant interrompu le bombardement, les embarcations
remorquées par des vedettes de l’escadre furent à bonne
portée de la côte, une grêle de balles les accueillit, tandis que
la batterie d’In-Lepe activait son tir; une marmite de 210
tombe en plein dans un canot et broie une trentaine d’hommes ;
une autre marmite disloque l’unique débarcadère.

Sans s’affoler, Sénégalais et marsouins sautent dans l’eau
jusqu’au cou, mettent baïonnette au canon, et les deux vagues,
la noire et la blanche, déferlent sur la plage sous les balles
et la mitraille.

Le vieux fort est enlevé de haute lutte, et après lui, sur les
talons des Turcs en fuite, rue par rue, le village tout entier.
Ce tour de force est réalisé avant midi. On se heurte alors
aux tranchées turques, On organise la défense et pendant la
        <pb n="284" />
        LA VELEUR MILITAIRE DES COLONIES 231
nuit, le régiment, sans se laisser entamer un seul moment,
refoule sept assauts de toute la division d’Erenkeni. Deux
mille cadavres gisent devant nous, on se bat toute la journée
du lendemain, nous faisons plus de 500 prisonniers et à huit
heures du soir, quand la diversion est jugée suffisante et que
l’ordre arrive de rembarquer, l’opération se fait dans le plus
grand ordre pendant que les Turcs trompés par l’activité
qu’ils observent du côté de la plage croient à un débarque-
ment de renforts et continuent leur arrosage méthodique de
marmites. Une seule fut meurtrière, elle tomba dans un groupe
et nous mit une quarantaine d'hommes hors de combat.

Pour jeunes de service qu’étaient ces.noirs qui s’illustrèrent
à Koum-Kaleh, on en avait fait cependant des tirailleurs
avant de leur faire quitter le Sénégal. Il n’en a pas toujours
été de même, et l’instruction qu’on ne leur donna qu'après
leur arrivée en France n’eut pas les mêmes heureux résultats.
Quelques critiques venues de Gallipoli ont été une indication
qui a été mise à profit.

Sans prétendre énumérer tous leurs prodiges de valeur
sur l’Aisne et sur l’Yser, j'ai sous les yeux quantité de
lettres d’officiers qui ont vécu et combattu avec eux, et
je ne résiste pas au plaisir d’en détacher quelques pas-
sages. Ils diront ce que pensaient d’eux ceux qui les con-
naissaient le mieux *

Le soldat sénégalais a prouvé depuis le commencement de
la guerre qu’il n’avait rien perdu de son aptitude guerrière.

Les effets de l’artillerie, particulièrement de la grosse artil-
lerie, lui étaient inconnus. Il n’en a ressenti aucune surprise.
Journellement, nuit et jour le bataillon était arrosé, à Reims,
par des bordées de shrapnells et d’obus de gros calibre, Dès
le deuxième jour, les noirs en plaisantaient et jamais, malgré
les avertissements, ils ne se sont abrités quand ils étaient hors
de leurs tranchées ; il y a eu des tués et des blessés, un caporal
a eu la tête emportée, pas une fois l'artillerie n’a fait faire aux
Sénégalais un mouvement de recul.

Espérant les terroriser, chaque fois qu’ils se sont trouvés en
face d’eux aux tranchées. ou en rase campagne. les Allemands
        <pb n="285" />
        232 - L’'EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS

ont fait contre eux de grands efforts d'artillerie. D'eux-
mêmes, plutôt que par souvenir des recommandations faites,
c’est en se portant en, avant que les tirailleurs cherchaient à
se soustraire au feu de l’artillerie.

Sur l’Yser, le bataillon a attaqué en terrain entièrement
découvert coupé de cinquante en cinquante mètres de canaux
ayant parfois de quatre à cinq mètres de large et deux mètres
de profondeur. Il a dû faire diverses manœuvres et des déploie-
ments, traverser des canaux à la nage sous le feu de l’artil-
lerie et de l’infanterie. Il a combattu depuis huit heures du
matin jusqu’à la tombée de la nuit, s’est mis à creuser des
tranchées à cent mètres de l’ennemi; il a repris l’offensive
le lendemain matin et de même pendant trois jours et trois
nuits, restant au contact de l’ennemi sous un feu violent, les
hommes mouillés jusqu’aux épaules par les bains forcés,
transis par la pluie et la température de novembre. Et la vie
continua quelque temps ainsi, quand le 9 novembre, à huit
heures du soir, le bataillon a l’ordre de prononcer une attaque,
Il part en pleine nuit sous le brouillard glacial ; à cinq heures
du matin, l’ennemi n’a pas éventé le mouvement, le dispositif
d'attaque se déclanche, deux premières lignes de Sénégalais,
des tirailleurs algériens qui les appuient forment des échelons
débordants et la réserve.

La consigne d'avancer sans bruit est observée, on arrive
aux fils de fer allemands que les sapeurs du génie coupent.
Accueillie par une décharge formidable, la première ligne est
couchée par terre, la deuxième la dépasse et entraîne les sur-
vivants. Les tirailleurs foncent dans les fils de fer, se battent
corps à corps dans la tranchée avec les chasseurs à pied alle-
mands ; non soutenus et en trop petit nombre, la plupart des
officiers tués, ils se sont retirés sans avoir été chassés et le
bataillon fortement diminué reprend le service des tranchées ;
mais quelques jours après, il subit de nouvelles pertes et ses
débris sont renvoyés à l’arrière, le bataillon a fini son rôle faute
de combattants, mais, s’il a disparu. du front, il a fait payer
cher sa disparition à l’ennemi.

L’état sanitaire a été au moins aussi bon que chez les troupes
voisines et, s’il y a eu des enflures de pied provenant du froid
dans les tranchées, le pourcentage des évacués n’a pas été
        <pb n="286" />
        LA VALEUR MILITAIRE DES COLONIES 233
supérieur à celui des autres troupes ; je suis d'avis cependant
qu’on ne doit les employer que dans des conditions de tem-
pérature moyenne.

Ayant exercé, pendant une longue carrière en Afrique, le
commandement de compagnies sénégalaises de réguliers ou
de volontaires, c’est-à-dire de recrues employées pour ainsi
dire immédiatement et sans préparation très grande, je suis
un admirateur de nos troupes noires. Elles peuvent être em-
ployées à tous les genres de combat. Elles brillent cependant
tout particulièrement dans les combats si on les emploie comme
troupes de choc, Nos deux bataillons noirs ont été placés dans
des tranchées ébauchées le jour même de leur arrivée, courant
septembre. Dès le premier jour, ils ont fait bonne figure et
ont repoussé les attaques allemandes tout aussi bien que les
autres troupes du secteur (près de Reims). Ils se sont mis tout
de suite à cette guerre spéciale et ont fait au bout de peu
de temps des tranchées mieux conditionnées que beaucoup
d’autres. Chaque fois qu’ils ont eu à attaquer, ils l’ont fait avec
l’ardeur qui les caractérise.

A Dixmude, je n’ai pas pu les suivre de près, car j'ai été
très grièvement blessé dès mon arrivée. .

Sous la pluie et par le froid, ces soldats perdent peut-être
un peu de leur valeur. Leurs membres s’engourdissent et ils
ne peuvent plus se servir de leurs fusils. Par le temps froid,
il faut donc les tenir en réserve pour ne les utiliser que pour
le choc.

Sous les obus, 1ls restent à leur poste. En un mot, les troupes
noires sont excellentes pour la guerre européenne, si on sait
les employer et si les officiers qui les commandent sont à la
hauteur de leur tâche. Tout est là.

La compagnie avait passé l’hiver à Laghouat et Gardaïa
avec un mètre de neige et 4° au-dessous de zéro pendant
des semaines. Les hommes s’amusaient beaucoup à se battre
avec des boules de neige. Pas de malades, alors qu’il y avait
des bronchites l’été, la chaleur les poussant à se mettre dans
les lavoirs en pleine transpiration.

Quinze jours d’étape à pied. sans traînards, pour arriver
        <pb n="287" />
        234 L’'EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS

au chemin de fer. Les tirailleurs se sont bien conduits à Reims,
puis à Arras, où aucune troupe n’aurait pu mieux faire dans
les circonstances où ils étaient placés.

Le froid a commencé à se faire sentir en novembre, non par
maladie (ni rhume, ni bronchite), mais par l’ædème des pieds,
les tirailleurs retirant leurs chaussures qui n’étaient pas faites
pour eux.

Ils ont marché en terrain découvert sans broncher sous une
pluie d’obus et de mitraille de gros et de petit calibre. Leurs
grosses pertes n’ont pas le moins du monde affecté leur moral.
Ils ont séjourné dans les tranchées pleines d’eau sans autre
inconvénient que de l’œdème aux pieds et des pieds gelés.
leur capitaine, bien que blanc, a d’ailleurs eu le même sort.

En résumé, les Sénégalais ont été de la plus admirable bra-
voure, ils ont tenu toutes leurs promesses. Le froid ne les a
touchés que parce qu’il rend leur sommeil lourd, mais il ne
les atteint pas autrement et à cet égard ils sont encore supé-
rieurs aux Algériens. Un peu plus acclimatés à la France, ils
auraient été égaux à ce point de vue à toute autre troupe.
Leur bravoure se manifeste en toute chose. Il est difficile
d’amener les Sénégalais à se courber sous les balles ou à changer
leur route quand ils sont en liaison et doivent traverser un
endroit battu de feux. Quant aux gros obus, au début, ils en
ont été surpris ; par la suite, leur chute les faisait rire.
Devant Arras, dans la nuit du 24 octobre 1914, les tirail-
leurs, terrés dans une tranchée évacuée la veille par les nôtres,
s’élancèrent à l’assaut six fois de suite, sonnant la charge
pour reprendre d’autres tranchées tombées la veille aussi aux
mains de l’ennemi. Ils n’y parvinrent pas, ayant perdu presque
tous leurs officiers et sous-officiers, mais l’attaque allemande
contre Arras fut arrêtée et on put lire dans les journaux d’outre-
Rhin que jamais depuis le début de la campagne attaque aussi
acharnée n’avait été subie.

De tout cela on peut conclure que l’hiver pour les noirs
comme pour tout le monde en France est la saison la plus
dure, mais qu’ils y sont d’autant plus sensibles quand
rien n’a été fait pour les acclimater. Il faut prévoir et
        <pb n="288" />
        LA VALEUR MILITAIRE DES COLONIES 235
chercher à parer à cette nécessité. Les noirs qui viennent
isolément en France s’y acclimatent bien vite et se con-
fondent avec la population au point de vue des heures
de travail et de la résistance au froid. L'Afrique du Nord
offre des climats de transition entre ceux de l'Afrique
au sud du Sahara et ceux d’Europe. On peut en tenir
compte dans les répartitions des garnisons et les mou-
vements de troupes. Mais même sans acclimatement et
en évitant les trop brusques changements et en prenant
les précautions utiles, telle que de leur donner des vête-
ments chauds au départ du Sénégal au lieu de ne le faire
en hiver qu’à leur arrivée en France, alors qu’ils ont déjà
souffert du froid en route et pendant les premiers jours
de leur débarquement, les noirs peuvent immédiatement
rendre des services. Soignons-les en France comme nous
soignons le soldat français aux colonies, et au moment du
besoin nous les trouverons dans toute leur force et leur
vigueur. Ils nous récompenseront de nos soins en ne se
ménageant pas sous les balles. Ils l'ont largement prouvé.

Ce qu’on lit dans la presse allemande, ce qu’on voit
dans les manifestations allemandes, alors que nous savons
qu’une campagne de presse allemande de trois semaines
réveillerait toutes les haines, sans aucun souci de la vérité,
nous fait penser qu’une dépêche d’Ems et des vols ima-
ginaires d'avions de bombardement sont toujours pos-
sibles et qu’il ne faut rien négliger de ce qui peut nous
rendre forts.

Et maintenant, après la guerre, j'ai cherché aux sources
les meilleures, les plus récentes et les plus autorisées, ce
qu’on dit de nos troupes noires et de leur recrutement et
des résultats auxquels ont concouru les premiers pion-
niers, « alors que, comme le dit le général Mangin, nous
faisions la guerre sans haine, que les populations délivrées
accueillaient avec joie leurs libérateurs et que, dans les
ennemis mêmes, nous vovions toujours nos soldats de
demain. »
        <pb n="289" />
        236 L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS

J’ai cherché dans quelle mesure la vie en commun, dans
nos régiments, des indigènes de toutes races avait pu et
pourra contribuers à transformer l’individualisme qui
pousse les noirs aux luttes de religion et de races et aux
querelles intestines, et c’est avec joie que j'ai lu le beau
discours prononcé par M. J. Carde, gouverneur général
de l’Afrique occidentale française, à l’ouverture de la ses-
sion du Conseil de gouvernement en décembre 1926, et
dont, pour terminer cette modeste étude, je reproduis ic:
quelques courts passages :
Félicitons-nous de voir enfin les colonies prendre, dans la
mise en valeur du territoire français, la place prépondérante
qui leur revient.

Certes, on connaissait l’histoire coloniale française et les
pages sublimes qu’elle a présentées. L’amour-propre national
en avait été flatté, ainsi que les sentiments chevaleresques
qui sommeillent dans le cœur de tout Français ; mais l'écho
des combats s’était tu; la Grande Guerre, depuis, avait
éclipsé même les plus brillants épisodes d’une épopée sans
égale et, il faut bien le dire, les Français avaient un peu oublié
les colonies. Or brusquement, devant le danger de raréfaction
des matières premières venant de l’étranger, on s’est souvenu
que notre domaine colonial ne devait pas être seulement l’an-
cien théâtre d’opérations militaires dont le seul rôle était de
faire flotter le pavillon national sur un point nouveau du globe,
mais que la conquête ne pouvait trouver sa justification que
dans la mise en valeur du territoire de façon à lancer, dans le
courant mondial, des richesses qui, faute d’expérience des
populations, restaient inexploitées.

Et c’est pourquoi je me félicite d’avoir rencontré en France
les signes certains de cet esprit nouveau tourné non plus vers
l’exaltation des hauts faits d’armes, mais vers le dévelop-
pement économique de nos possessions.

Quelle transformation profonde dans les conditions de la
vie indigène ! Des chefs se sont formés, désireux de collaborer
à l’œuvre émancipatrice qu’ils avaient enfin comprise, et les
plus éminents siègent aujourd’hui dans cette assemblée, Une
solidarité créatrice s’est substituée aux luttes de races, aux
        <pb n="290" />
        LA VALEUR MILITAIRE DES COLONIES 237
querelles intestines, et la sécurité, définitivement assise, n’a pas
tardé à répandre le goût de l’ordre, du travail et de l’épargne…
Comment ces populations ne nous seraient-elles pas attachées
après une semblable évolution? Les marques de cet attache-
ment nous sont données chaque jour, par l’intime et totale
collaboration des chefs, par la bonne volonté apportée par les
contribuables à se libérer de leurs obligations, par l’accueil
favorable presque partout rencontré par nos commissions de
recrutement.

L’établissement de la conscription est cependant de date

relativement récente ; les populations à qui nous venions de
donner la paix répugnaient à reprendre les armes ; fraîchement
libérées de la servitude, elles redoutaient une nouvelle disci-
pline ; attachées au terroir, elles avaient l’appréhension des
horizons inconnus. Mais ces craintes, peu à peu s’évanouirent.
Le retour de ceux qui étaient partis rassurent ceux qui partent,
et ainsi 13 000 hommes ont pu être levés cette année dans des
conditions satisfaisantes, malgré la suppression récente des
primes d’incorporation. Si l’on rencontre parfois quelques dif-
ficultés encore, c’est dans les groupements les plus arriérés
qu’elles se manifestent : population ‘ sylvestre de la Côte
d’Ivoire ou de Casamance, dont l’individualisme farouche
s’accommode plus difficilement de la règle militaire. Ils
obéissent à une répulsion instinctive que leurs habitudes
sociales expliquent dans une certaine mesure et qui disparaîtra
avec le temps. Au Niger, l'instabilité d’une population semi-
nomade, prompte à l’exode, nous oblige encore à quelques
tempéraments, Mais le moment est proche où sur tout le ter-
ritoire la conscription sera acceptée comme une obligation
à laquelle il est à honneur de se soumettre. Cet individualisme
se transformera lui-même rapidement, les races se mêlent, les
idées s’échangent avec les produits, les organismes indigènes
se trouvent mélangés par le progrès qui les brasse, les galva-
nise, et prépare peu à peu cet amalgame où se forgera plus
tard une âme purement française.

Ainsi, le concours de l'Afrique occidentale française s’avère
déjà aussi efficace et vigoureux dans le domaine économique
qu’il eut de prix, aux heures sombres de la guerre, par la
légendaire valeur de nos tirailleurs.….
        <pb n="291" />
        L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS
…ÔL’attention publique attirée sur les fâcheuses lacunes de
notre ravitaillement national, les yeux se tournèrent vers
cette France lointaine qui, pendant la tourmente, avait fourni
à la métropole, en soldats, ouvriers et produits, une aide
inespérée.
        <pb n="292" />
        CHAPITRE XII
L'APPORT INTELLECTUEL DES COLONIES

L’APPORT DES COLONIES A LA FRANCE
par M. Gabriel HANOTAUX,
de l’Académie française.

L’apport intellectuel des colonies à la France : sujet
extrêmement vaste et varié, et dont il ne peut être ques-
tion que d’indiquer, dans une esquisse rapide. les grandes
lignes, même si l’on s’en tient uniquement au point de
vue littéraire. De combien ont pesé les pays de l’Ultramar,
l’Extrême-Orient, l’Amérique, l’Afrique dans la civili-
sation contemporaine, telle est la question qui se pose
à l’esprit comme l’une des principales conséquences de
l’expansion maritime et coloniale, et c’est cette question
que je voudrais examiner rapidement.

À peine les nouvelles parties du monde furent-elles
abordées que la littérature se saisit du spectacle de ces
ciels nouveaux, de ces terres et de ces races nouvelles. Ces
grandes découvertes produisirent une telle secousse sur
l’imagination des contemporains, qu’ils y virent une
sorte de miracle, de sortilège. Une philosophie, une poésie
élargie, en quelque sorte, se levèrent sur leur horizon
en même temps que ces terres inconnues apparaissaient.

Les détails apportés peu à peu par les navigateurs ren-
contrèrent à la fois, dans les gsprits, le scepticisme et la
crédulité ; on acceptait tout, et on doutait de tout. Le
vieux monde, enfermé, jusque-là. dans son étroite prison.

Pau"
        <pb n="293" />
        240 L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS -

brise ses chaînes. On s’élance à la poursuite de cette Toison
d’or, d’où l’on ne sait si on doit attendre de grandes joies
ou de grandes tristesses, de grandes prospérités ou de
grandes misères. Les bons « rhétoriqueurs » de la cour
de Bourgogne, G. Chastellain et Jean Mollinet, font, déjà,
ce que j’appellerai de la «littérature coloniale », quand
ils s’écrient, à propos de la découverte des premières îles
surgissant sur l’Océan, les Açores :
J’ai vu deux ou trois Îles
Trouvées en mon temps,
En chicanes fertiles

Et dont les habitants
Sont, d’étranges manières,
Sauvages et velus.….
D’or et argent minières
Voit-on en ces palus.

Voilà donc, d’abord, ce grand rêve de l’enrichissement
subit qui se saisit de nos hommes : « D'or et d'argent
minières », c’est la première pensée, Mais ils prévoient,
en même temps, que « la politique coloniale » n'ira pas
sans de grands dissentiments et conflits, au sein de la
vieille Europe : « En chicanes fertiles. » Faut-il rire?
Faut-il pleurer?

Il faut rire, répond Rabelais, « parce que le rire est le
propre de l’homme ». Et le contemporain de ce roi Fran-
çois ler, qui fondait le Havre de Grâce pour servir de
port d’attache aux grandes entreprises coloniales, le curé
de Meudon lance Pantagruel à la recherche de Balbuc
et de la « dive bouteille ». Rabelais est notre premier
grand écrivain de l’Ultramar, M. Abel Lefranc l’a démon-
tré. Son « odyssée » remue profondément les esprits. Elle
n’est pas ignorée du pays navigateur par excellence,
l’Angleterre, puisque Shakespeare emprunte à Rabelais
la description de la Tempête. La littérature coloniale entre
ainsi en Europe, toutes voiles dehors.
        <pb n="294" />
        L’APPORT INTELLECTUEL DES COLONIES 241
Les navigateurs et les découvreurs ont beau jeu à racon-
ter ce qu’ils ont vu. Évocateurs de l’inédit et de l’inoui,
ils sont, à leur façon, des écrivains. Combien en est-il
d'excellents parmi eux ! Les pères des Missions sont des
Hérodotes. Champlain est un Thucydide. Son livre Sur
les devoirs du bon marinier est un des plus beaux mor-
ceaux de haute littérature d’action qui nous aient été
laissés. Écoutez, plutôt, cet admirable portrait du bon
« capitaine de la mer » : « Doit estre robuste, dispos, avoir
le pied marin, infatigable aux peines et travaux, afin que,
quelque accident qu’il arrive, il puisse se présenter sur le
tillac et, d’une voix forte, commander à chacun ce qu’il
doit faire. Il doit estre doux et affable en sa conversa-
tion, absolu en ses commandements, ne se communiquer
trop facilement avec ses compagnons... châtier sévè-
rement les meschants et faire estat des bons, les aymant
et les gratifiant, de fois à autres, de quelque caresse… »
Ces hommes hardis et tenaces, qui restaient des mois
et des mois sur la mer, à la merci des flots et des vents,
qui n’abordaient les terres nouvelles que pour y souffrir
des maux indicibles, savaient parfaitement ce qu’ils fai-
salent : ils servaient Dieu et la France, et leur âme, toute
gonflée de foi et d’idéal, soutenait leur corps vigoureux
et inlassable, dans cette vie étrange qu’ils poursuivaient
parmi les aventures et les périls journaliers. Non, ce
n’était pas l’appétit des « minières » qui les poussait ;
c’était une ambition plus noble. J’en prends à témoin
ce sage Lescarbot, qui n’est que l’écho des propres pa-
roles de Champlain à Henri IV, à propos du Canada :
« Les demandes ordinaires que l’on nous fait sont : « Y
a-t-il des trésors?. Ÿ a-t-il des mines d’or et d’argent?… »
Les plus belles mines que je sache, c’est du blé ou du
vin avec la nourriture du bétail. Qui a de ceci, il a de
l'argent. On y trouvera seigle, orge et avoine, la chose la
plus précieuse que l’on puisse récolter en quelque temps
que ce soit. »
        <pb n="295" />
        249 L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS

Et croyez-vous qu’il existe un hymne à la France colo-
nisatrice plus beau que celui qui s’échappe du cœur de
ce même Lescarbot®... « France, bel œil de l’Univers,
ancienne nourrice des lettres et des armes, secours des
affligés, ferme appui de la religion chrétienne, très chère
mère ! Nos pères et majeurs ont jadis, par plusieurs siècles,
été les maîtres de la mer ;… ils ont avec grande puissance
occupé l’Asie ;… ils ont porté les armes et le nom français
en Orient et au Midi. Toutes ces choses sont marquées
de votre grandeur. Il faut, chère France, reprendre ces
vieux errements,. faire une alliance du Levant et du
Ponant, de la France orientale et de la Franée occiden-
tale ; de telle sorté que continuellement votre civilité,
votre justice, votre piété, bref votre lumière se trans-
portent là même par vos enfants. »

Quel admirable développement du génie national résul-
tant du simple fait que cet homme a parcouru les mers
et les terres lointaines et vu les choses dans l’espace et
dans le temps! Quel chant sublime, mais, aussi, quel
beau programme colonial! Non, il ne s’agit pas de con-
quérir de l’or, il s’agit de conquérir des âmes.

Notre sceptique Montaigne va donner soudain un autre
son de cloche. C’est lui qui, sans y prendre garde, intro-
duit, dans la littérature française, le thème, bientôt déve-
loppé à l’infini, de la pureté et de la moralité de « l’homme
sauvage », opposée à la corruption et à la décadence de
l’homme civilisé. La comparaison des mœurs s'impose aux
esprits réfléchis et qui jugent. Et voici, tout à coup, que
la vieille idée d’une étroite Europe, embourbée au sillon
de l’antiquité, apparaît comme désuète, mesquine, et
qu’un sillon nouveau s’enfonce vers des horizons infinis.
La morale et la philosophie s’annexent ces agrandisse-
ments ; elles les relèvent, les comparent, les exploitent,
idéalisés par l’imagination, par la critique, par l’ironie
même.

Et c’est Montaigne qui commence : il raconte le plaisir
        <pb n="296" />
        L’APPORT INTELLECTUEL DES COLONIES 243
qu’il a eu à se faire instruire, par quelque homme « simple
et grossier », sur ces peuples inconnus, ces barbares :
« Or, je trouve, dit-il, qu’il n’y a rien de barbare et de
sauvage en cette nation, sinon qu’on appelle barbarie ce
qui n’est pas à son usage » ; et, s’élevant à son tour, mi-
éloquence, mi-plaisanterie, mi-bon sens, mi-paradoxe, à
sa manière ordinaire, il s’en prend au philosophe Platon :
« C’est une nation, dirais-je à Platon, en laquelle il n’y
a aucune espèce de trafique, nulle connaissance de lettres,
nulle science des nombres, nul nom de magistrat et de
supériorité politique, nul usage de service, de richesse ou
de pauvreté, nuls contrats, nulle concession, nuls par-
tages, nulles occupations qu’oysives, nul respect de
parenté que commun, nuls vêtements, nulle agriculture,
nul métal, nul usage de vin ou de bled ; les paroles même
qui signifient le mensonge, la trahison, la dissimulation,
l’avarice, l’envie, la détractation, le pardon, inouyes…
Combien trouverait-il que l’île qu’il a imaginée est éloi-
gnée de cette perfection !….. »

Or, cette phrase, c’est toute l’inspiration de l’œuvre de
Jean-Jacques : « L'homme est bon sortant des mains
du Créateur. »

Je ne m'’attarderai pas aux sophismes du Genevois qui
n’accomplit jamais plus ample navigation, il me semble,
que celle du lac Léman : le Contrat social, le Discours
sur l’inégalité parmi les hommes pèsent encore sur la so-
ciété présente et l’on peut se demander si elles n’achèvent
pas leur orbe funeste sur le triste champ moscovite. Quoi
qu'il en soit, il faut y reconnaître, à l’origine, la surprise
d’une importation, d’une épice coloniale. Souvenez-vous
que, dans l’œuvre de Montaigne, — le bon bourgeois de
Bordeaux, avide de nouveautés, — nous avons entendu
comme une première révélation du « communisme de la
nature ». « Nul respect de parenté que commun, nuls
vêtements, nulle agriculture, nul métal! » Bonté de
l’homme sauvage. que de crimes seront commis en ton
        <pb n="297" />
        244 L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS

nom! Peut-être, à prendre les thèses de Jean-Jacques
en cette origine ironique et sceptique, donnerait-on une
singulière atteinte à leur fortune déclamatoire.

Voltaire, du moins, y mettait de la bonne humeur et
de la gaieté : « Un jour, saint Dunstan, Irlandais de
nation et saint de profession, partit de l'Irlande sur
une petite montagne et arriva par cette voiture à la
baie de Saint-Malo. Quand il fut à bord, il donna la
bénédiction à la montagne qui lui fit de profondes
révérences et s’en retourna en Irlande par le même
chemin qu’elle était venue. Dunstan fonda un petit
prieuré dans ces quartiers-là' et lui donna le nom de
Prieuré de la Montagne, qu’il porte encore, comme cha-
cun sait… En l’année 1689, le 15 juillet au soir, l'abbé
de Kerkabon, prieur de Notre-Dame de la Montagne,
se promenait sur le bord de la mer avec Mlle de Ker-
kabon, sa sœur, pour prendre le frais. Ils virent en-
trer dans la baie de Rance un petit bâtiment qui arri-
vait avec la marée. C’était des Anglais qui sautèrent
à terre sans regarder M. le Prieur ni Mademoiselle sa
sœur qui fut très choquée du peu d’attention qu’on avait
pour elle. Il n’en fut pas de même d’un jeune homme
très bien fait qui s’élança d’un saut par-dessus la tête
de ses compagnons et se trouva vis-à-vis de Mlle de Ker-
kabon… »

Et c’est ainsi que nous est présenté le Huron ou l’In-
génu, chargé, par Voltaire lui-même, de passer au crible
toute notre civilisation. Et vous saurez, ainsi, ce que
l’Ingénu pense du Pape, de la religion catholique, des
pièces de théâtre jouées à Paris et de mille autres choses
encore. Le Huron, l’Ingénu, « l’homme colonial », en un
mot, s’assoit au parterre et son naïf jugement compte.
désormais, dans l’appréciation des choses européennes.
        <pb n="298" />
        L’APPORT INTELLECTUEL DES COLONIES 245

Le dix-huitième siècle a été l’heure d’une admirable
prospérité coloniale : on ne l’a pas assez dit. Pour nous
en tenir à la France, la splendeur de nos grandes villes,
Bordeaux, Marseille, Lyon même, La Rochelle, Rouen,
vient de là. Par la pacotille, la population entière, même
celle qui ne naviguait pas, participait au risque et au
gain du prêt à la grosse aventure. À la veille de la Révo-
lution, Paris a rayonné d’un éclat extraordinaire dû, en
grande partie, à l’enrichissement colonial. L'expression la
plus brillante de cette « réussite », c’est la créole qui régna
sur la France, Joséphine.

C’est aussi l’heure de l’épanouissement intellectuel ins-
piré de l’Ultramar. Les deux plus grandes œuvres d’ima-
gination du dix-huitième siècle sont des romans coloniaux.
Manon Lescaut trouve son douloureux dénouement à la
Louisiane. La sentimentalité de tout un siècle s’idéalise
dans Paul et Virginie. « Déjà leurs mères parlaient
de leur mariage sur leurs berceaux ; et cette perspective
de félicité conjugale, dont elles charmaient leurs propres
peines, finissait par les faire pleurer : l’une se rappelant
que ses maux venaient d’avoir négligé l’hymen et l’autre
d’en avoir subi les lois ; l’une de s’être élevée au-dessus
de sa condition, l’autre d’en être descendue ; mais elles
se consolaient en pensant, qu’un jour, leurs enfants, plus
heureux, jouiraient à la fois, loin des cruels préjugés de
l’Europe, des plaisirs de l’amour, et du bonheur de l’éga-
lité. »
Paul et Virginie, c’est le Télémaque colonial, avec des
passions plus ardentes, des effluves plus chauds, des
horizons plus vastes. « Loin des préjugés de l’Europe. »
ne trouve-t-on pas aussi, en cette courte incidence, un
je ne sais quoi venu de Jean-Jacques, qui mêle au raffi-
        <pb n="299" />
        246 L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS

nement d’une civilisation épuisée cette lassitude sociale
et ce goût de la nature qui annoncent le romantisme.
Il fallait, de toute évidence, le reflux des expansions loin-
taines sur la métropole pour les âmes vibrassent ainsi.
Mais quels beaux sujets de pendules préparent, bientôt,
d’après ces types, des mains maladroites ! Les Ingénues
coloniales sont parfois un peu gauches : toutes les Atala
ne trouveront pas un Chateaubriand. Toutes les Éléonore
ne trouveront pas un Parny. Toutes les Joséphine ne
mettront pas la main sur un Napoléon.

Robinson Crusoé, les contes de Fenimore Cooper ont,
en Angleterre, la même origine et le même destin. Ils
apprennent à lire à la jeune humanité. Un large courant
d’aventure et de risque, un goût d’errance et de solitude
mettent en mouvement des générations entières. Le noma-
disme franchit le « grand espace des mers ». La planète
est investie ; elle se peuple. Voici que s’élève la plus
grande voix de l’épopée coloniale, — Chateaubriand.

Les admirables poèmes en prose que sont les descrip-
tions du Meschacebé, telle page de l’Itinéraire de Paris à
Jérusalem, Atala, les Natchez prolongent leur écho dans
toutes les mémoires. Quelle part l’aventure géographique,
le mirage de l’exotisme, la leçon des Ruines prennent
soudain dans la vie moderne ! Volney, qu’on ne lit plus,
est plein de grandeur et de poésie. Nos missionnaires
d’abord, puis Volney, Chateaubriand, Lamartine, les pre-
mières pages de Renan, l’œuvre du marquis de Vogüé,
et tant d’autres, préparent cette union de la Syrie et de
la France qui est une des réalisations coloniales les plus
lentement mûries et les plus justement méritées de notre
histoire. Par cette longue incubation, les Croisades
reprennent une étonnante actualité.

Et, soudain, tout change encore. Les brumes se dis-
sipent ; lumière éblouissante ! La poésie des îles envahit
le romantisme et l’inonde de soleil. De cette île de France,
douce mère des poètes, le chevalier de Parny apporte,
        <pb n="300" />
        L’'APPORT INTELLECTUEL DES COLONIES = 24)
le premier, une sensualité toute créole, — délicate et
voluptueuse. Ce n’est déjà plus Delille, si ce n’est pas
encore Lamartine. À sa suite, les grands poètes insulaires
se présentent tout vêtus de rayons et de splendeur. C’est
Leconte de Lisle :
Midi roi des étés…

C’est Heredia :
…ÔOu penchés à l’avant des blanches caravelles,
Ils regardaient monter en un ciel ignoré
Du fond de l’Océan des étoiles nouvelles.

Et c’est Baudelaire lui-même :

Une île paresseuse, où la nature donne

Des arbres singuliers et des fruits savoureux :

Des hommes dont le corps est mince et vigoureux,
Et des femmes dont l’œil par sa franchise étonne.
Guidé par ton odeur vers de charmants climats
Je vois un port rempli de voiles et de mâts
Encor tout fatigués par la vague marine.
Pendant que le parfum des verts tamariniers
Qui circule dans l’air et m’enfle la narine,
Se mêle dans mon âme au chant des mariniers.

Il est impossible, je ne dis pas de tout dire, mais de
tout évoquer. Comment, cependant, passer tout à fait
sous silence la prose nombreuse, ardente et forte de ces
grands coureurs de l’aventure? Que l’on parcoure seu-
lement les Aventures de guerre au temps de la République
et du Consulat, de Moreau de Jonnès. Voici, au hasard,
parmi ces morceaux si pleins de vie vécue, une descrip-
tion de l’ouragan des Antilles : « Cependant, on ne sen-
tait aucun souffle de vent, mais toute la nature prenait,
par degrés, un aspect qui inspirait l’effroi. La mer se
soulevait et bouillonnait comme l’eau d’une chaudière en
        <pb n="301" />
        248 L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS

ébullition. Elle avait changé sa température et son niveau ;
au lieu d’être moins chaude que l’air, elle l’était beaucoup
plus ; elle devenait thermale. La surface s’exhaussait sous
une pression inconnue et ses eaux, franchissant leurs
limites, débordaient dans le port et s’avançaient dans le
lit-des rivières dont elles refoulaient le courant… C’était
surtout l’atmosphère qui était le théâtre des phénomènes
précurseurs de l’ouragan. À son lever, le soleil avait paru
resplendissant et radieux dans un ciel pur, lumineux et
profond ; mais, à midi, il s’était voilé de vapeurs qui
changeaient entièrement son aspect. Il était tout à fait
privé de ses rayons et ressemblait à la lune. Son disque
avait la couleur rouge-obscur d’une fournaise qui
s’éteint… » Le morceau est, tout entier, d’une somptuo-
sité magnifique. Ce flibustier est, par quelque côté, un
frère de Chateaubriand.

Nous voici revenus en Amérique. J’aurais voulu donner
une idée, si insuffisante soit-elle, de la sève vigoureuse
qui est celle du rejeton que la poésie française a laissé
en terre du Canada. Ce n’est plus seulement Crémazie et
Fréchette avec leur plainte patriotique, si douce au cœur
de la France :
Dis-moi, mon fils, ne paraissent-ils pas?...

C’est toute une pléiade que MM. Monpetit et Jean Char-
bonneau, celui-ci lui-même un grand poète, viennent
d’évoquer et d'offrir en bouquet à la France. Nos écoles
devraient les connaître et apprendre par cœur les beaux
vers de G. Desaulniers, de Charles Gill, d’Émile Nelli-
gan, d’Albert Ferland, de Paul Morin, de René Chopin,
d’Albert Lozeau, d’Alphonse Beauregard, de L.-J. Dou-
cet, où l'expression assouplie, purifiée, cadencée, évoque
des visions et des émotions que notre âme « vieux con-
tinent » ignore.
        <pb n="302" />
        L’APPORT INTELLECTUEL DES COLONIES 249
Prenons, au hasard, quelques-uns de ces vers canadiens ;
ceux-ci, par exemple, d’Albert Ferland
Lorsque le blanc hiver, aux jours tièdes mêlé,
Recule vers le nord de montagne en montagne,
La gaieté du semeur envahit la campagne,

Et du sein du grenier renaît l’âme du blé.

Ennui de Mars, espoir d’Août, attente et rêve !
C’est, avant les bourgeons et les proches labours,
L’inquiétude en quête et sourde des amours ;
C’est, dans l’arbre vivant, la marche de la sève.
C’est ton œuvre, Soleil, créateur des matins.

En voici d’autres, tout glacés d’un froid pénétrant ;
ls sont de René Chonin :

Le soir est déchiré de dentelles de givre,
Mais, tandis que le gel étreint les troncs tordus.
Où le verglas met un miroitement de cuivre,
Voici mes souvenirs, mes songes assidus,
Voyageurs attardés en des palais de givre

Et qui semblaient perdus.

Tout ce qui est resté de poésie française au cœur de
l’Amérique, c’est aux Américains, eux-mêmes, qu’il faut
le demander. Il faut relire le beau livre que M. John Finley
a écrit sous ce titre pour apprendre quelle tranchée, quel
silo’ de gloire et de génie repose, à jamais, tout plein de
riçhesses, au sein de la terre qui fut celle de ces grands
découvreurs et dans cette colonie incomparable qui
s’étendait des Lacs à la Louisiane, formant l’ossature de
ce qui est maintenant la République des États-Unis. A
cet Américain, M. Finley lui-même, empruntons l’évoca-
tion de cette ineffaçable survivance

« Grâce à sa bravoure et à la foi de ses enfants, la
France a conquis la vallée du Mississipi sur un passé
d’un millier de siècles ; grâce à des héroïsmes ignorés. elle

»
F
        <pb n="303" />
        250 L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS ‘
l’a fait sienne et l’a gardée pendant un siècle sous sa
domination et, bien que, nominalement, elle n’ait plus
aucun droit de propriété sur son territoire, elle conserve,
du moins, le droit de toucher encore une sorte d’arriéré
de fermage, de partager les fruits des vertus humaines
qu’elle y a semées jadis. Ce droit-là, jamais le temps ne
pourra le lui enlever ni le prescrire : il ne saurait qu’aug-
menter. »

M. Finley a dit, aussi, ce qui reste, sur cette terre démo-
cratique, de grâce et de gentilhommerie francaises.

Quittons ces terres de glorieux passé, sans cesse rever-
dissant. Revenons vers la mère patrie. Le réalisme a
balayé le romantisme. Flaubert clame de sa voix forte
sa prose cadencée ; mais l’aventure conjugale de Mme Bo-
vary ne suffit pas à son génie fougueux. Il lui faut d’autres
sonorités et d’autres lumières : il écrit cette Salammbô,
toute brûlante du soleil de l’Afrique du Nord et où s’an-
nonce, par l’héritage de saint Louis, la future Tunisie
française. C’est un droit de préemption que le génie fran-
çais affirme sur ces terres antiques, de même que Chateau-
briand et Lamartine l’ont fait pour l’Orient syrien. Fro-
mentin vibre des résonances du désert et emporte, dans
son âme, je ne sais quelle lucide émotion qui illumi-
nera Dominique.

Et voici que l’âge ‘moderne devient planétaire. Les
grands noms se pressent : c’est Loti, cet Hamlet du soleil,
qui cherche, aux pays de la lumière, la joie qui le fuira
toujours. C’est Claude Farrère, qui projettera sur l’écran
un: de ces poèmes devenus, soudain, universels. C’est
Louis Bertrand qui, du cœur de cette vieille Afrique
latine, fait couler à flots le Sang des races. C’est Charles
Géniaux, qui reconquiert notre Tunisie. Ce sont les frères
Tharaud, qui étendent le protectorat des lettres sur le
        <pb n="304" />
        L’'APPORT INTELLECTUEL DES COLONIES = 251
Maroc et qui accrochent les vieilles légendes orientales à
l’émotion moderne : À Pâques, l’An prochain, à Jérusalem.
C’est Maurice Barrès, c’est Pierre Benoit, c’est Henry Bor-
deaux qui reprennent en chœur la vieille Chanson d'An-
tioche. Ce sont les frères Leblond, qui signalent à nouveau
l’île conservée comme un joyau, par un dessein providen-
tiel, pour qu’elle serve d’agrafe à la grande île africaine.
C’est Paul Claudel, qui soulève les voiles de la Connais-
sance de l’Est. C’est Abel Bonnard, qui, dans les déliques-
cences de la vieille Chine putréfiée, montre les germes
d’une vie nouvelle…

Je ne veux pas finir sur une agonie… Revenons vers la
jeunesse. Et c'est encore notre Canada qui nous reprend.
Ne lui devons-nous pas le dernier grand chef-d'œuvre,
Maria Chapdelaine, ce Paul et Virginie des neiges?

Toutes les saveurs de la terre forte et arable, toutes
les puissances des sols tels que les a laissés la main du
Créateur, la verdeur de la forêt qui, sous le tranchant
de la hache, succombe pour faire place à la plaine
nourricière, la fécondité du grain jeté à la volée, tout
ce poème des Travaux et des Jours, tel que le chanta
le plus vieux des poètes, Hésiode, le voilà renouvelé par
le poète d’aujourd’hui qui regarde, écoute, sent, s’émeut.
Ce poème de la terre, il nous le dévoile dans sa rudesse
et dans sa douceur, avec ses amours lentes, ses douleurs
profondes, ses aspirations muettes, sa mélancolie et son
apaisement résigné. C’est une berceuse, une cantilène,
une chanson de Bretagne : « Vous n’irez plus au bal,
madame la mariée »; c’est un écho de la terre des
ancêtres qui se prolonge indéfiniment au cœur de cette
magnifique enfant qu’elle a laissée là-bas, si loin d’elle.

Pages admirables où la vieille mère et la fille grandie
se retrouvent et se serrent les mains comme Anne et
Marie, en une ineffable Visitation !

Telle est la dernière moisson que le génie français a su
cueillir sur les terres de l’expansion coloniale.
        <pb n="305" />
        252 L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS

À en juger d’après le panorama rapide qui vient de se
dérouler devant nous, quels sont les apports intellectuels
que notre avenir colonial, si largement agrandi et déve-
loppé, ne réserve pas à la France?

Et je n’ai parlé ni des sciences, ni des arts plastiques, ni
de la musique: Je n’ai pas parlé des puissants eflluves
politiques et de ce que fut, pour la France de 1789, la
création de la République des États-Unis.

Je n’ai rien dit de l’éloquence, de l’histoire, des
conquêtes géographiques, préhistoriques, astronomiques,
ethnographiques. Surtout, j'ai à peine effleuré, d’un mot,
cet admirable sujet, l’apport moral, l’apport chrétien,
trempé du sang de nos missionnaires. Ni l’évêque d’Adran.
ni Mgr Puginier, ni les missions de Chine, ni le cardinal
Lavigerie, ni Mgr Augouard, ni Mgr Livinhac, ni le
Père de Foucauld, ni le Père Delattre n’ont apparu sur
ce tableau où ils devraient tenir la place d’honneur.

Sur ces données si vagues et si insuffisantes, l’apport
intellectuel colonial à la France, n’apparaît-il pas, désor-
mais, comme appelé à un prodigieux élargissement et
enrichissement?… Les voilà, les vraies « minières » décou-
vertes par les premiers navigateurs. Champlain les avait
annoncées : c’est celles que l’esprit exploite. L'or y ruis-
selle des doigts du mineur.

L'homme colonial est grand par l’initiative, la réflexion
et l’endurance. Il pense en agissant, comme d'autres
pensent en parlant. Il s’est fait des reins et il s’est fait
des lobes cérébraux endurcis et entraînés à des tâches
nouvelles, humaines et surhumaines.

La solitude a nourri sa méditation. Le spectacle de la
nature l’a séduit jusqu’à le tromper parfois. Mais, peu
à peu, par l'expérience, maîtresse de l’imagination, les
erreurs de l'enthousiasme se sont corrigées. L’illusion
romantique s’est dissipée ; en revanche, la raison raison-
nante classique s’est assouplie.
        <pb n="306" />
        L’APPORT INTELLECTUEL DES COLONIES 253

C’est toute la terre et toute la vie qui ont été perçues

enfin d’un même et tranquille regard. L'homme a senti

ce que vaut l’homme. Il tient la planète entière dans ses
bras.
La grande tâche s’accomplit devant nous. Quel
bonheur d’y participer ! On s’y est mis de cœur. Et le
cœur se chargera du reste. Nos neveux sauront ce qu’il
y eut de grandeur dans cet effort consacré, par les plus
vieux peuples du monde, à prolonger et à agrandir encore.
sur l’étroite planète, la vie meilleure de l’humanité.
        <pb n="307" />
        2. — L’EXPANSION DE LA LANGUE FRANÇAISE
DANS LE MONDE PAR LES COLONIES
par M. Henri FroipEvaux,
doyen de la Faculté libre des Lettres.

Pour les métropoles auxquelles elles demeurent atta-
chées de façon étroite, officielle, ou même beaucoup plus
lâche et purement officieuse, les colonies fondées en pays
étrangers ont toujours été de précieux instruments d’in-
fluence. Elles ont partout, et chacune dans la mesure
de ses forces, contribué pour leur part à faire mieux con-
naître et apprécier la civilisation morale, intellectuelle
et matérièlle des contrées dont leurs membres étaient
originaires ; elles ont été des agents de diffusion de leur
génie, sous tous ses aspects, et même de leur langue.
Les multiples colonies, de formes très variées, fondées
par la France métropolitaine sous les cieux les plus
divers, n’ont jamais fait exception à cette règle ; ce bref
exposé va permettre de s’en rendre compte. Succine-
tement, mais par des exemples topiques, il s’efforcera de
montrer le rôle joué dans la propagation de la langue
française par des colonies depuis longtemps séparées de
la métropole, par les différentes parties de notre présent
empire d’outre-mer et enfin par ces groupements aux-
quels les Allemands ont naguère appliqué le nom de
« colonies sans drapeau ».

.— Les anciennes colonies françaises.
Au temps des croisades déjà, dans les colonies fondées
sur les rivages grecs ou svriens de la Méditerranée orien-
        <pb n="308" />
        L’APPORT INTELLECTUEL DES COLONIES 255
tale par ces Francs parmi lesquels prédominaient. des
guerriers originaires de la terre des fleurs de lis, l’action
des vainqueurs s’est fait sentir d’une manière assez pro-
fonde. Sans doute, dans ces pays de civilisation plus
raffinée que la leur propre, les Occidentaux avaient-ils
beaucoup à apprendre ; ils le comprirent, et ils ne se
privèrent pas de le faire. Mais tout en étudiant les langues
indigènes et en s’adaptant aux usages de leurs sujets et
aux civilisations musulmane et byzantine, ils demeu-
rèrent fermement attachés à leur langue et à leur litté-
rature. Au Liban, en Palestine et en Morée comme en
France, on lut et on récita les premières de nos chansons
de geste; si, de bonne heure, le souvenir en disparut
complètement des bords de l’Oronte et de ceux du Jour-
dain, il persiste encore dans les parties méridionales du
royaume de Grèce. En Syrie, en effet, on a oublié, et
depuis des siècles (l’histoire permet de le comprendre
aisément) la geste des Lorrains, et ces « romans d'’outre-
mer » et ces « Chansonniers » dont plus d’un chevalier
franc possédait des copies et aimait à entendre réciter
des fragments. Dans les parties de la Grèce qui consti-
tuèrent la « principauté de Morée », c’est-à-dire dans le
Péloponnèse, en Attique, en Béotie, dans l’île d'Eubée,
les Cyclades et aussi dans les îles Ioniennes, on retrouve,
par contre, des souvenirs manifestes — imitations ou
traductions grecques — de quelques-unes de nos chan-
sons de geste et de certains romans de la Table ronde.
En narrant les exploits et la fin tragique d’une « belle
fille de France, aux belles robes et au grand cœur », la
ballade du Château de la Belle évoque les temps de la
lutte des Francs contre les Turcs et témoigne de la vail-
lance et de la loyauté de nos aïeux. C’est aussi de l’époque
franque que datent nombre de noms de localités, et les
noms de ces familles de « châtelains » des Cyclades qui,
depuis le treizième siècle, gardent avec un soin pieux leur
blason. leur généalogie et leur langue. — la langue fran-
        <pb n="309" />
        256 L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS

çaise… Ainsi s'avère, aujourd’hui encore, l’influence de
cette « Cour de Morée » dont le chroniqueur Villani a dit
qu’elle était « les délices des Latins » et où l’on parlait,
au début du quatorzième siècle, au témoignage du Catalan
Ramon Muntaner, « aussi bon français qu’à Paris ».

La persistance de notre lañgue nationale s’affirme
d’une façon beaucoup plus nette dans des pays qui, au
cours des temps modernes, furent d’abord colonisés et
mis en valeur par des gens partis de France, mais qui,
depuis, à une époque plus ou moins éloignée de nous,
ont conquis leur indépendance ou sont passés sous l’hégé-
monie d’une autre métropole. Sur les rives du Saint-
Laurent, où la canadienne province de Québec porta
jusqu’en 1760 le beau nom de Nouvelle-France, dans
les provinces — canadiennes aussi — de la Nouvelle-
Écosse et dans l’État américain du Maine, qui en est
limitrophe au sud, c’est-à-dire dans le pays que nos
aïeux des dix-septième et dix-huitième siècles appelaient
l’Acadie, en Louisiane enfin, et en particulier à la Nou-
velle-Orléans, qui conservent leurs noms officiels de
l’ancien régime, subsistent toujours des groupes de fran-
cophones, masses compactes ici, et là simples îlots en-
tourés d’une foule immense d’individus parlant un
autre langage.

Est-il besoin d’insister? Chacun connaît le « miracle
canadien », la merveilleuse histoire de ces 60 à 65 000 Fran-
çais que le déplorable traité de Paris abandonna en 1763
à l'Angleterre et qui sont actuellement, dans la vallée
du Saint-Laurent et aux alentours, près de 2 500 000,
conservant toujours leur vieux parler français, comme
aussi la religion catholique, le défendant avec énergie
contre tout empiétement, le cultivant avec amour, —
car il existe une véritable littérature canadienne-fran-
        <pb n="310" />
        L’APPORT INTELLECTUEL DES COLONIES 257
çaise, — l'étudiant et l’enseignant dans de nombreuses
écoles à la tête desquelles se placent les universités
de Québec, de Montréal et d'Ottawa, bref lui con-
servant, comme à leur vieux pays d’origine lui-même,
un véritable et fidèle attachement. Chacun connaît
aussi le miracle acadien, encore plus étonnant et plus
admirable que le miracle canadien. Grâce à lui, les
abandonnés de 1713, les pauvres persécutés du « grand
dérangement », les frères et les sœurs d’Évangéline, la
touchante héroïne de Longfellow, ont pu revenir — en
partie tout au moins — sur le sol qu’avaient naguère, à
si grand labeur, commencé de défricher leurs ancêtres.
Dans le Nouveau-Brunswick surtout, mais aussi sur
tous ses confins : Maine, Nouvelle-Écosse, îles du Cap-
Breton, du Prince-Édouard, de la Madeleine, aux noms
souvent si français. en Gaspésie, et, par delà l’estuaire
ou golfe du Saint-Laurent, jusque dans le Labrador bas-
canadien et jusqu’à Terre-Neuve, on trouve groupés
des Acadiens. Par l’admirable vigueur de leur natalité,
ces groupes plus ou moins importants de marins, de
pêcheurs, de cultivateurs, toujours catholiques, toujours
francophones, témoignent de la vitalité de notre race et
travaillent en même temps de la manière la plus efficace
à la propagation de la langue qu'ils se sont transmise de
génération en génération, avec la piété la plus admirable
et la plus touchante.

Comme les Canadiens-Français et les Acadiens, les
Français de la Louisiane sont demeurés très attachés
au parler de leurs aïeux. Dans la partie sud de l’ancienne
« terre de Louis », certains coins de campagne contiennent
des agglomérations de « Cadiens », autrement dit de des-
cendants d’Acadiens réfugiés, qui continuent de parler
fidèlement une langue française quelque peu archaïque
— elle date de deux siècles — et remontant au temps
du Grand Roi. Mais c’est surtout à la Nouvelle-Orléans,
autour de ce « Vieux Carré » qui évoque les plus lointains
        <pb n="311" />
        258 L'EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS

souvenirs de leur histoire, dans de vieilles demeures
ouvrant sur des rues aux appellations d’autrefois, que
les Louisianais consetvent pieusement leur langue d’ori-
gine. Non contents de la parler et de l’écrire, ils la cultivent
avec amour ; aussi existe-t-il en Louisiane une véritable
littérature française, due à une petite pléiade d’auteurs
locaux qui, hors le genre épique, se sont essayés dans
tous les genres : poésie, roman, nouvelle, drame, histoire,
critique littéraire, pamphlet. Ils veulent également per-
pétuer son existence ; de là, dès 1876, la fondation, à la
Nouvelle-Orléans, de l’Athénée louisianais qui organise
des concours pour le maintien de l’usage du parler des
ancêtres, au moins dans la vie privée, car, depuis 1898,
le français n’est plus. langue officielle dans l’État, — qui
décerne des prix de français aux élèves des écoles supé-
rieures publiques de la ville et à l’École de l’Union fran-
çaise, qui publie enfin une revue française, travaillant
ainsi de tout son pouvoir à maintenir dans le pays « la
langue ct le souvenir des ancêtres venus de la douce
France ».

Dans l’archipel antillien dont, comme dans le Nord-
Amérique, tant de terres furent autrefois françaises,
notre langue compte encore de vaillants défenseurs.
Quelque éloigné que soit le temps où le pavillon flottait
sur la Dominique, sur Sainte-Lucie, sur la Grenade, ces
petites Antilles comptent encore une population — sou-
vent peu riche, et de condition assez humble — très
attachée à sa vieille langue et la défendant avec énergie
contre les empiétements de la langue officielle, c’est-à-dire
de la langue anglaise. De même en est-il de ces asiles de
Français enfuis de Saint-Domingue que furent la Tri-
nité et, dans l’hispanisante Cuba, le pays de Santiago
et de Guantanamo ; mais il en va autrement de la Ja-
maïque et de Saint-Thomas. Quant à la partie occiden-
tale de l'île d’Haïti, qui fut naguère la florissante
colonie française de Saint-Domingue, elle n’a guère
        <pb n="312" />
        L’APPORT INTELLECTUEL DES COLONIES 259
gardé, de son passé colonial, que l'amour des lettres
classiques et l’usage de notre langue. Et encore, comme
le constatait naguère M. Eugène Aubin dans son excel-
lent En Haïti, n’est-ce là « que la façade extérieure… ;
l’intérieur est tout autre chose et se passe de cet appareil
superflu. » Certes, le vestige le plus apparent des origines
coloniales de la république d'Haïti est la pratique géné-
rale, constante et exclusive du parler français, mais
non pas de notre langue actuelle, ni même de celle de la
fin du dix-huitième siècle. Ce qu’emploient les classes
populaires, la démocratie rurale, c’est en effet une sorte
de patois, le « langage créole », mélange de mots français,
espagnols et africains, où dominent les expressions
françaises. « Un babillement de nourrice, un balbutie-
ment d’enfant, un parler doux, chantant, naïf, à peu près
sans conjugaisons, avec un minimum de syntaxe, gra-
cieux pourtant, parce qu’il est puéril », voilà ce qu’est
ce langage créole, défini par M. E. Aubin « du français
en constante déformation, se bornant à rendre les sons que
l’oreille des nègres est capable de percevoir, avec des
élisions dans les mots et une grammaire simplifiée ».
Les classes élevées, par contre, parlent et écrivent le
français littéraire, et le font de façon très correcte, très
élégante, souvent même fort recherchée. L'enseignement
primaire et secondaire qu’elles reçoivent dans leur propre
pays, l’instruction supérieure qu’elles viennent chercher à
Paris contribuent à maintenir en Haïti la prédominance
exclusive du français et à pousser les Haïtiens à recourir
à la seule langue française pour composer les ouvrages
d’histoire, de politique, de science économique, de polé-
mique aussi, et même, parfois, les essais poétiques que
leur goût les pousse à écrire. Mais cette petite littérature
exotique, comme aussi le folklore créole, sont simplement
des preuves nouvelles que, en dépit des révolutions poli-
tiques, la vieille tradition se perpétue d’une certaine
manière et que les anciennes colonies de la France ont
        <pb n="313" />
        260 L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS
joué leur rôle dans la diffusion de la langue française par
toutes les parties de notre planète.

Par delà les étendues océaniques de l’Atlantique et
continentales de l'Afrique, on trouve encore de nouvelles
preuves de ce fait historique dans certaines îles de la
mer des Indes, aux Seychelles et surtout au pays de
Paul et de Virginie, dans la ci-devant « Ile de France ».
Aujourd’hui même, au milieu d’une population hétéro-
gène où se mêlent les Européens de race britannique.
des Asiatiques et des Africains de tous pays : Chinois,
Malais, Hindous, Arabes, Cafres, Malgaches, etc., sub-
siste toujours, dans les classes supérieures et moyennes
de Maurice, un élément français. Séparé depuis près de
cent vingt ans de la mère patrie, il persiste à parler la
langue de ses pères et à penser en français comme à con-
server les mœurs simples et patriarcales d'autrefois. La
toponymie d'une foule de localités et de lieux dits de
l’île, comme de rues de la ville de Port-Louis, nombre de
noms de famille attestent une emprise française que
confirme l’emploi constant de notre langue, non plus
dans les actes officiels, dans la discussion et le vote des
lois, ni devant les tribunaux, — tout cela est interdit
depuis 1832, 1842 ou 1847, — mais dans les conversa-
tions privées, dans les sociétés littéraires, dans la plu-
part des journaux insulaires et jusque dans les enseignes
« à la mode parisienne ». Si les basses classes se servent
d’un naïf patois créole, dérivé du français, qui a sa litté-
rature et ses littérateurs, c’est du français lui-même que
se servent toujours les classes supérieures, et c’est dans
ce français un peu archaïque que prosateurs et poètes
locaux ont composé des romans, des récits historiques.
des études et travaux de tous genre, de beaux vers aussi,
tels que ceux des Poèmes païens et bibliques de Léoville
l’Homme.

Le fait est donc constant, et général : une ancienne
colonie française, même séparée depuis longtemps de sa
        <pb n="314" />
        L'’'APPORT INTELLECTUEL DES COLONIES 261
métropole, n’a garde de faire fi de son passé. Elle en est
fière, bien au contraire, et demeure toujours un foyer
intense de propagande, un centre de diffusion de la
langue et, par la langue, de la pensée et de la civilisation
de la vieille mère patrie.

à
—- Les colonies contemporaines.
De même en est-il également des colonies actuelles,
de celles sur lesquelles flotte aujourd’hui le drapeau tri-
colore. Non seulement sur les rivages méditerranéens,
mais aux plages opposées de l’Afrique et de l’Asie, dans
les îles du Pacifique et au Nouveau Monde, elles cons-
tituent, de façon différente suivant les cas, un instru-
ment plus ou moins actif, mais toujours efficace, d’expan-
sion de la langue et, par elle, de l'influence française.

Dans les vieilles colonies des Antilles et de l'océan
Indien, épaves du bel empire colonial de l’ancien régime,
à la Guadeloupe, à la Martinique, à la Réunion, terres
françaises depuis le dix-septième siècle, et dont la popu-
lation entière parle denuis longtemps notre langue de
façon correcte ou sous la forme de patois. le rôle est
double. Tout en maintenant la connaissance du bon
français chez ceux qui le parlent et qui l’écrivent pure-
ment, et en le faisant progresser parmi ceux — métis et
créoles surtout — qui emploient uniquement le patois
créole, il faut enseigner natre idiome aux émigrants, et
surtout encourager, par l'exemple, à continuer à s’en
servir, les francophones des îles plus ou moins voisines
passées depuis nombre de décades sous une domination

étrangère. L'École préparatoire de droit de Fort-de-

France à la Martinique, les lycées et collèges de garçons

des « Isles » et aussi le lycée de la Réunion, différents

pensionnats de jeunes filles ici et là, les écoles primaires
qui gravitent autour de ces établissements remplissent
la première partie de cette tâche, à laquelle collaborent
        <pb n="315" />
        262 L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS
également les publications locales : ces œuvres litté-
raires, dont, pour la Martinique, le travail de M. J. Gazin
contient la liste très copieuse (1), ces bulletins de sociétés.
ces journaux locaux qui paraissent dans chacune de ces
terres françaises. Ces institutions officielles ou libres ne
peuvent malheureusement guère jouer, par contre, le
second des rôles qui leur est dévolu, surtout aux Antilles :
elles n’entretiennent pas avec les groupes francophones
plus ou moins éloignés du vaste monde des « Isles »,
entre les terres duquel les communications sont encore
rares et difficiles, les rapports suivis qui, seuls, permet-
traient à tel ou tel d’entre eux de ne pas se sentir
isolé et, en quelque sorte, perdu dans une île éloignée de
toute terre française, au milieu d’une population dont
les mœurs, la civilisation et la langue sont différentes.
Au contraire, les petites îles de Saint-Pierre et Miquelon,
au sud de Terre-Neuve, s’acquittent de ce rôle dans une
certaine mesure, grâce aux visites qu’y rendent parfois les
pêcheurs des terres américaines lès plus voisines et aux
rencontres qui s’y produisent entre marins de la France
d'Europe et marins des rivages opposés de l’Atlantique.
Si elle ne se trouvait pas isolée, au nord de l’Amazone,
dans la zone des Selvas, la Guyane pourrait sans doute,
si mal peuplée soit-elle, jouer en quelque façon un rôle
un peu analogue, celui de « point d’appui » de groupe-
ments francophones assez proches ; elle n’est pas, en
effet, si éloignée des plus méridionales des îles du Vent,
et, en particulier, de Trinidad. Mais la rareté des com-
munications entre les « Isles » et cette partie de la côte
de « Terre ferme » et aussi son peu d’essor économique
la contraignent de vivre sur elle-même, sans rayonne-
ment extérieur, travaillant exclusivement à l’instruction

(1) J. Gazrn : Éléments de bibliographie générale, méthodique et
historique de la Martinique (Antilles françaises). Fort-de-France,
[Imprimerie antillaise, 1926, in-8°.
        <pb n="316" />
        L'APPORT INTELLECTUEL DES COLONIES 268
de ses habitants blancs, mulâtres et noirs, et ne cherchant
même pas à atteindre les Indiens aborigènes. Telle est
également la tâche unique qu’impose l’immensité des
espaces océaniques dont elles se trouvent entourées aux
colonies relativement récentes de la Polynésie, administra-
tivement groupées sous le nom d’ « Établissements fran-
çais de l’Océanie ». Superposer notre langue aux idiomes
indigènes, lutter sans relâche contre l’usage de l'anglais
et surtout de ce ramassis de mots de toute origine qu’est
le Pidgin english, ce labeur suffit à ceux qui, aux Mar-
quises, aux Tuamotou, aux Gambier, — véritable pous-
sière d’îles et d’îlots disséminés dans les parties tropi-
cales du grand Océan, — agissent au nom de la France et
travaillent de toutes les manières à l’essor de ces îles si
diverses et à l’instruction de leurs petites populations
polynésiennes.

Plus complexe est la tâche des colons de la Nouvelle-
Calédonie. En Mélanésie, en effet, l’isolement n’est plus
le même qu’en Polynésie, et non loin de la principale
des possessions françaises qu’entourent les flots du Paci-
fique, se trouvent d’autres terres aux admirables possi-
bilités économiques, avec lesquelles les relations sont
faciles et suivies, les Nouvelles-Hébrides. Les colons
français de la Nouvelle-Calédonie ont débordé sur ces
terres fécondes, dont les séparent seulement 400 kilo-
mètres de mer (1) ; ils y ont fondé (à Vaté ou Sandwich,
à Mallicolo, à Spiritu Santo) de magnifiques plantations
dont, seule, la rareté de la main-d’œuvre retarde l’essor.
Sur les Canaques des îles où ils sont venus s’établir,
comme sur les quelques centaines de coolies ou travail-
leurs annamites qu’ils ont obtenus de l’Indochine, ces
planteurs exercent une autorité dont bénéficie naturelle-
ment la langue française. En outre, les relations qui
existent entre Nouméa et les ports de la côte orientale

(1) Entre Nouméa et Anatom, l’île la plus méridionale du groune.
        <pb n="317" />
        264 L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS

de l'Australie, et la présence inême d’une terre française
à peu de distance de jl'ex-Nouvelle-Hollande ne sont pas
sans exercer quelque influence — une influence d’ailleurs
très faible — sur l’étude de notre langue par quelques
colons anglo-saxons du petit continent voisin. Ces faits
imposent à la population française de la Nouvelle-Calé-
donie des devoirs qui, s’ajoutant à l’œuvre d’éducation
des Canaques de' l’île elle-même et de ses dépendances.
parfois très lointaines (1), rendent son rôle plus intéres-
sant, mais aussi beaucoup plus délicat.

Malgré les difficultés auxquelles elle se heurte, elle
remplit ce rôle de son mieux et travaille à mener à bien,
du moins en partie (2), une œuvre d’expansion à laquelle
ne sauraient aspirer les Français des Établissements de
l'Inde, noyés dans l'immense empire britannique des
Indes. Heureux sont ces derniers de maintenir la connais-
sance et l’emploi de notre langue dans un pays où s’af-
firment de toutes les manières, en face des vieilles civili-
sations indigènes, l’hégémonie anglaise et la constante
nécessité de l’usage de la langue des maîtres de la contrée.
Au contraire, les créoles de la Réunion, — l’île Bourbon
de l’ancien régime, — qui ont naguère colonisé l’Ile de
France et fréquenté la côte orientale de Madagascar,
peuvent toujours rendre de grands services à la cause du
français. Soutenir les francophones de Maurice, répandre,
d’accord avec les colons de Madagascar, l’usage de notre
langue parmi les naturels de cette grande terre et, en
même temps, continuer la francisation des éléments allo-
gènes de la Réunion, quel beau programme d’action pour
les habitants de cette Mascareigne ! Pour le réaliser

(1) Les îles Wallis et Futuna sont situées loin dans le nord-est
de la Nouvelle-Calédonie, au nord-est des Fidji, qui se trouvent
alles-mêmes à 1 220 kilomètres dans l’est-nord-est de la Nouvelle-
Calédonie.

(2) La distance n’a pas permis d'établir de communications mari-
times directes entre Nouméa (non plus que Tahiti) et les Wallis.
        <pb n="318" />
        L'APPORT INTELLECTUEL DES COLONIES 265
pleinement, ils devront dépenser de longs et persévé-
rants efforts.

Sans doute les Français de Madagascar assument-ils
la majeure partie, voire même la presque totalité de
l’œuvre de francisation des indigènes de la vieille île
portugaise de Saint-Laurent; c'est surtout par leur
présence et par l’appoint qu’ils fournissent à la popula-
tion européenne et à la mise en valeur de la grande terre
que les créoles de la Réunion collaborent à la diffusion
du- parler métropolitain dans tel ou tel canton de Mada-
gascar. Il est légitime et nécessaire qu’il en soit ainsi ;
le gouvernement général assume la direction comme la
responsabilité d’une tâche qui lui incombe, mais pour
la réalisation de laquelle il est heureux de trouver des
auxiliaires bénévoles. L’œuvre à parfaire est lourde en
effet, alors même que l’école officielle et l’école libre
coordonnent leurs efforts et agissent d’un commun accord.
Le recensement de 1921 n’a-t-il pas montré l’existence à
Madagascar (Comores et Nossi-Bé comprises) de plus
de 3 400 000 âmes, dont moins de 30 000 sont des allo-
gènes, et dont 17 000 seulement sont des Français? Le
seul rapprochement de ces trois chiffres en dit long
sur l’importance de l’œuvre à mener à bien, et voici
quelques faits qui en montrent les difficultés : ces indi-
gènes sont disséminés sur un territoire beaucoup plus
vaste que celui de la métropole (627 000 kilomètres
carrés contre 551000) et se répartissent en une foule
de peuplades ou de tribus parmi lesquelles Hovas et
Betsiléos sur le Plateau Central, Sakalaves sur la côte
ouest et Betsimisarakas sur la côte est sont les plus
importantes et les plus facilement accessibles. Mais com-
bien d’autres, beaucoup moins nombreuses d’ailleurs,
demeurent encore fort peu aisément atteignables !… Tou-
tefois, grâce aux écoles de toute nature : européennes et
indigènes, générales et techniques, qui ont été créées
dans la colonie par l’État, et que complètent souvent
        <pb n="319" />
        266 L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS

les écoles primaires fondées par l’initiative privée, —
c’est-à-dire presque toujours par les missionnaires,
catholiques surtout, mais aussi protestants, — la con-
naissance et l’usage du parler français se répandent de
plus en plus, surtout sur le plateau central et sur les
points des rivages de la grande île où les Européens sont
les plus nombreux, comme aussi dans les archipels qui en
dépendent.

Pour de multiples raisons, l'immense Afrique équato-
riale française est loin de présenter une situation aussi
satisfaisante ; elle est demeurée la possession délaissée,
l’ «enfant pauvre ». Le recensement de 1926 lui attribue
près de 3125 000 habitants et, pour une telle popula-
tion répartie sur un territoire où tiendraient à l’aise
quatre Frances d’Europe, le pays ne possède encore que
25 écoles publiques, une école primaire, 19 instituteurs
européens, — auxquels s’ajoutent, il est vrai, des moni-
teurs et des instituteurs indigènes, — et 2 880 élèves.
Du moins, peut-on espérer que, grâce aux efforts du gou-
verneur général Antonetti, grâce à la création d’écoles de
village, régionales et primaires supérieures, la métropole
parviendra enfin, assez vite, à « donner la connaissance
du français ‘parlé, véhicule essentiel de notre civilisa-
tion, au plus grand nombre possible d’indigènes », tout
en ‘procurant une instruction plus développée. à des
élèves bien doués et choisis. Ainsi sera préparée cette
lente accession des populations de l’A. E. F. à un degré
supérieur de civilisation, que déjà, de tout leur pouvoir,
les missionnaires travaillent à réaliser dans leurs stations.

Cette accession s’accomplit dès maintenant dans
nombre de parties de cette Afrique occidentale française,
qui se soude à l’A. E. F. sur les rives du Tchad. Grâce
au zèle de gouverneurs et de gouverneurs généraux émi-
nents, secondés parfois par de remarquables directeurs
de l’enseignement qui ont su stimuler la bonne volonté et
l’ardeur de leurs collaborateurs, on voit l’usage de la
        <pb n="320" />
        L'APPORT INTELLECTUEL DES COLONIES 267
langue française s'étendre peu à peu depuis les rivages de
l’Atlantique jusque dans l’intérieur du Soudan et pénétrer
jusque sur les bords du Niger et au cœur de la boucle de ce
fleuve. Chacun y travaille de son côté : administrateurs
coloniaux, soldats, prêtres et religieuses missionnaires,
colons, et jusqu’aux noirs qui ont servi dans les troupes
coloniales et qui ont combattu sur le front ou peiné dans
les ateliers de France pendant la Grande Guerre, tous
font de leur mieux et propagent autour d’eux une langue
qu’ils parlent eux-mêmes, la langue maternelle de ceux-ci,
la langue par laquelle ceux-là se haussent jusqu’au
niveau des blancs. Comme l’a si bien dit un des hommies
les mieux qualifiés pour apprécier l’œuvre commune à
l’essor de laquelle il a tant contribué lui-même, on procède
prudemment, sans brûler d’étapes, en révélant d’abord
le Français par ceux de ses caractères qui s'opposent
heureusement aux défauts d’esprit des indigènes (1).
Ainsi se prépare, avec des ménagements et une méthode
dont les Anglais reconnaissent les mérites, le lent mais
sûr triomphe de notre langue en À. O. F.

Par delà les espaces presque déserts du Sahara, où
nomadisent les Touareg, dans les pays les plus septen-
trionaux de l’Afrique, ce triomphe est dès maintenant
une réalité, du moins dans cette partie centrale du
Maghreb où la France est établie depuis bientôt un
siècle, en Algérie. Certes, immense y demeure encore la
tâche à mener à bien ; ne faut-il pas, en effet, travailler
à instruire ou à perfectionner l’indigène dans la connais-
sance de la langue française, instruire ses enfants dès
leur jeune âge afin de les élever, avec tous les ménage-
ments nécessaires, d’un degré dans l’échelle de la civi-
lisation? et ne faut-il pas en même temps faire des
francophones des nombreux étrangers qui viennent

{1} Georges HArpy : Une Conquête morale. « l’Enseignement en
A. O. F. », p. 195.
        <pb n="321" />
        268 L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS

chercher, surtout en Oranie et dans le département de
Constantine, des salaires meilleurs, un peu plus de bien-
être, une vie moins dre qu’en Espagne ou en Italie? ne
faut-il pas enfin défendre la langue française contre
toutes les contaminations qui peuvent précisément
résulter du contact avec ces. immigrés et avec ces indi-
gènes, des emprunts faits par le vocabulaire et par la
syntaxe aux autres langues européennes ou même
indigènes parlées dans le pays?’ Œuvre considérable,
œuvre complexe, dont une partie sera vite réalisée, car
« la fusion des divers éléments européens est très avancée,
presque achevée (1) ». Il n’en va pas de même de l’ensei-
gnement du français aux indigènes, car on n’a pas encore
pu atteindre, par la femme, le cœur même de la famille.
Néanmoins la langue française a fait de remarquables
progrès parmi les naturels du pays ; pas une région, pas
un douar même, où ne se trouvent des indigènes la par-
lant plus ou moins bien. « Dans les assemblées algé-
riennes, il y a maintenant fort peu de musulmans qui
ne soient en.état de suivre une discussion en français (2) ».
L’école, la guerre, la conscription indigène — dans cer-
tains villages de la Kabylie les vieux tirailleurs retraités
parlent français entre eux — ont collaboré à ce très bril-
lant résultat.

En Tunisie, l’œuvre à mener à bien se rapproche
beaucoup de celle qui a été entreprise en Algérie
(2 160 000 habitants en chiffres ronds, contre 4 615 000,
dans les territoires du Nord) et est aussi moins hétérogène.
Pas de colonie espagnole ; à côté des Français, les étrangers
sont surtout et presque exclusivement des Italiens et des
Anglo-Maltais. Quant à la population indigène, elle est
identique à celle du reste du Maghreb. Par contre,
(1) Écrit en 1922 par Augustin BERNARD, dans « la Langue fran-
paise en Algérie ». (Notre langue dans le bassin de la Méditerranée,
p. 74.)

(2) Ibidem, p. 78.
        <pb n="322" />
        L’'APPORT INTELLECTUEL DES COLONIES 269
l’action de la puissance protectrice ne s'exerce guère
que depuis quarante-cinq ans de façon ininterrompue
dans la contrée ; la population est souvent plus dissé-
minée qu’en Algérie; les gouvernants des pays d’où
viennent les immigrés s’efforcent, par tous les moyens, de
maintenir leur influence sur ces derniers, et donc s’ingénient
à leur faire conserver l’usage de leur langue maternelle.
De là des difficultés réelles, plus grandes encore dans un
pays de protectorat que dans une possession ; elles n’en-
travent pas complètement, mais elles retardent l’œuvre
de francisation des Italiens et des Anglo-Maltais de la
régence. Du moins ne contrarient-elles pas les efforts
de l’administration du protectorat à l’égard des jeunes
gens et même des jeunes filles indigènes, ni, non plus,
de ceux qui travaillent à répandre la connaissance de
notre idiome parmi les adultes. En Tunisie, tout au
moins parmi les indigènes, la diffusion de l’instruction
française et de la langue française va progressant de
façon constante, mais à. un rythme moins vif qu’en
Algérie, pour le plus grand bénéfice de la civilisation et
de l’influence métropolitaines.

A l’autre extrémité du Maghreb, dans les pays de
« l’Occident lointain », du Maroc, la situation ne se pré-
sente pas du tout de la même manière. Longtemps, la con-
trée est demeurée hermétiquement fermée aux influences
européennes; une partie vient à peine d'accepter la
paix française et, pour employer une vieille expression
indigène, l’autre demeure encore pays siba. Il ne faut pas
oublier, d’autre part, que les montagnes du Maroc cons-
tituent le dernier refuge des plus vieilles traditions ber-
bères ; là, sous un vernis plus ou moins musulman,
persistent encore les vestiges de très anciennes et très
primitives civilisations. Aussi, en plein cœur de la contrée,
n’existe-t-il pas de vraie pénétration de la langue fran-
çaise ; dans la plaine atlantique et sur la côte, il en va
tout autrement, C’est que les colons européens (Esva-
        <pb n="323" />
        270 L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS
gnols ou Italiens surtout) comprennent très bien l'intérêt
que présente pour leurs enfants la connaissance de notre
parler ;. c’est qu’après avoir dû, au lendemain de la
Grande Guerre, renoncer à accueillir tous les enfants mu-
sulmans et israélites disposés-à devenir les élèves de nos
maîtres, le maréchal Lyautey et ses collaborateurs ont
agi, fondant de nouvelles écoles. françaises, utilisant les
écoles coraniques, organisant les « écoles de l’avant »,
confiées à des militaires de bonne volonté, ‘agissant de
façon que les jeunes générations marocaines échappent
difficilement à la connaissance du français. Aussi, dès
1922, M. Georges Hardy, alors directeur général de l’Ins-
truction publique du Maroc, était-il fondé à dire que,
dans un nombre d’années relativement faible, ce pays
« pourrait, tout en conservant l’usage de l’arabe, être
considéré comme un pays de langue française (1). »

On n’en peut vraisemblablement pas écrire autant du
bel et grand empire que la France possède à l’extrémité
opposée de l’ancien monde, de l’Indochine. L’'antiquité
de la civilisation chinoise, dont ils sont justement fiers,
leur politesse, leur savoir purement livresque et tradi-
tionnel, tout, récemment encore, contribuait à détourner
les Annamites, qui constituent la grande masse de la
population de notre empire d’Extrême-Orient, d’étudier
langue et civilisation françaises. Il n’en va plus de même
aujourd’hui. Avant la guerre de 1914-1918, les Annamites
commençaient à comprendre les avantages de la civilisa-
tion occidentale et de la langue de la métropole, et une
élite souhaitait d’être largement initiée à l’une et à l’autre ;
ils s’en rendent aujourd’hui mieux compte encore, et ils
désirent beaucoup plus ardemment ce que quelques-uns
d’entre eux demandaient seuls naguère. De là ces mani-
festätions si remarquables que sont certaines représen-

1} Dans « la Langue française au Maroc » (Notre langue dans
ie bassin de la dédiierranée. p. 741.
        <pb n="324" />
        L’APPORT INTELLECTUEL DES COLONIES 274
tations de comédies de Molière traduites en annamite
ou le succès obtenu par les traductions de certaines fables
de La Fontaine et des Contes de Perrault dues à
M. Nguyên van Vinh (1); de là les efforts de M. Albert
Sarraut et de ses successeurs pour donner satisfaction
aux désirs de la population indigène de l’Indochine
et pour agir en même temps au mieux des intérêts bien
entendus de la métropole. Les efforts tentés au double
point de vue scientifique et technique pour créer un ensei-
gnement supérieur — l’Université indochinoise d’Hanoï
— et pour développer, au double point de vue général
et professionnel, l’enseignement complémentaire et l’en-
seignement primaire, n’ont pas tous été d’un égal succès,
mais la victoire de l’enseignement franco-indigène sur
l'enseignement traditionnel local s’avère complète ; ne
comptait-on pas, en 1924, plus de 165 000 élèves dans les
seules écoles primaires? et n’a-t-on pas vu tout récemment
des Annamites demander l’enseignement de « beaucoup
de français » dans les écoles primaires de la contrée, et
réclamer, en alléguant des arguments très sérieux, un
enseignement scientifique uniquement donné en français?
L’abondante diffusion de manuels comme les Cinq Fleurs,
l’intéressant, instructif et charmant précis de Géogra-
phie de l’Indochine dû à M. Jean Marquet, l’auteur du
beau livre intitulé De la Rizière à la Montagne, activera
sans doute encore le mouvement (2). Même les filles sont

:1) Sait-on qu’en une dizaine d'années, plus de 100 000 exemplaires
de la traduction des Fables de La Fontaine et près de 260 000 exem-
plaires de celle des Contes de Perrault, dues à M. Nguyên van Vinh,
ont été achetés par les Annamites? Ce succès a suggéré l’idée de
fonder « la Pensée de l’Occident », qui veut faire connaître aux
lecteurs du quôc-ngu, c'est-à-dire des caractères chinois très sim-
plifiés, une série d’ouvrages occidentaux, et surtout français,
devenus populaires. Ainsi les écarterait-on sans doute de la lecture
de traductions annamites de romans chinois, aujourd’hui très popu-
laires par toute l’Indochine.

(2) Jean MarquET, les Cinq Fleurs : l’Indochine expliquée. Pus
        <pb n="325" />
        272  L’'EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS -
maintenant touchées, soit dans les écoles primaires, soit
dans les écoles profasssionnelles. Tient-on compte, d'autre
part, de l’influence des soldats et des artisans venus en
France pendant les années de la Grande Guerre, des
tirailleurs annamites, rentrés dans leurs villages respec-
tifs avec une petite retraite, qui prêchent d'exemple
et sont de précieux propagateurs de notre langue, on
sera vite amené à conclure que, même dans un pays si
différent de sa métropole à tous les titres, l'usage et
même l’amour du français sont destinés à progresser
très vite.

Que dire maintenant de cette partie du Levant asia-
tique dont le traité de Versailles a fait, non pas une
colonie, mais un pays sur lequel notre pays a reçu un
mandat de la Société des Nations? Plusieurs États s’y
sont constitués, dont les chefs dirigent les affaires avec
l’assistance d’un haut-commissaire et de conseillers tech-
niques français. Partout, encore que de manière inégale,
notre langue y est répandue. Grâce aux efforts heureux
et persévérants de nos missionnaires, comme au prestige
plusieurs fois séculaire dont jouit la France dans les
divers cantons de la Syrie, elle est vraiment la seconde
langue des chrétiens de la contrée, surtout de ce Liban
d’où; avant la guerre de 1914-1918, rayonnait déjà par
toutes-les parties de la Méditerranée orientale et jusqu’au
Turkestan l’influence de l’Université Saint-Joseph de
Beyrouth et de ses multiples écoles. Les efforts officiels
se sont joints depuis 1920 à ceux des bons Français qui,
clercs et laïcs, travaillaient de leur mieux à assurer dans
ce pays le prestige de leur patrie comme aussi à pro-
pager dans les autres régions de la Syrie (État de Syrie,
État des Alaouites. sandjak autonome d’Alexandrettc)
blié par la Direction de l’Instruction publique en Indochine
(Hanoï, Imprimerie Tonkinoise), 1928, in-8, carré de 162 pages,
illustrations (Collection des Livres classiques à l'usage des Écoles
élémentaires indigènes ).
        <pb n="326" />
        L'APPORT INTELLECTUEL DES COLONIES 278
une connaissance plus complète du français en face de
l’arabe et du turc. Aux 966’ écoles privées, de toutes
catégories comme de tous rites et confessions, et grou-
pant plus de 72000 élèves des deux sexes, dans les-
quelles l’enseignement du français était pratiqué au même
titre que celui de la langue arabe,se joignaient en 1922 un
ensemble de 427 écoles officielles, comptant environ
17 000 élèves. Depuis lors, les difficultés auxquelles a dû
faire face le haut-commissariat ont nui à l’enseignement
du français comme à l’ensemble de l'instruction publique ;
les dernières statistiques parlent seulement de 260 écoles
officielles, groupant 27 000 élèves, et de 609 écoles pri-
vées (1), mais, avec la sécurité, une reprise encore plus
accentuée ne tardera sans doute pas à se produire. Au
reste, comme le constatait en 1922 M. Auguste Terrier à
la fin de son étude sur « l’Œuvre scolaire française en
Syrie et au Liban (2) », il importe surtout de créer dans
ces pays des établissements — telles les écoles normales
d’État — où les futurs maîtres recevront une formation
leur permettant de remplir leur tâche avec compétence
par la suite. Ce dont la Syrie a besoin, plus que de cette
connaissance de la langue française dont les élèves préfé-
reraient souvent l'étude à celle même de la langue arabe,
si nous ne réagissions pas contre cette tendance, c’est « de
nos méthodes, pour développer chez les jeunes généra-
tions, avec le goût dutravail consciencieux et persévérant,
la rectitude du jugement qui mène à la droiture et à la
sincérité dans la conduite ».

1) Les premiers chiffres sont tirés du travail de M. Auguste Ter-
rier, dont nous donnons le titre un peu plus bas ; les seconds de
l'Annuaire général pour 1927.

(2) Aux pages 138-161 de Notre langue dans le bassin de la Médi-
terranée.
        <pb n="327" />
        L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS

3. — Les colonies sans drapeau.

Comme nombre de nos anciennes possessions, colonies
actuelles, pays de protectorat et pays de mandat con-
tribuent donc (ce succinet exposé vient d'en fournir. les
preuves) à propager la langue française par toutes les
parties du globe, puisque le territoire de chacun de ces
pays aux conditions politiques différentes couvre un
canton plus ou moins étendu de notre planète. Non
moinsactivement, peut-être même plus activement encore.
parce que vivant au milieu des populations étrangères,
amies parfois, indifférentes souvent, mais aussi, dans cer-
tains cas peu favorables à la France et à sa civilisation,
les colonies sans drapeau travaillent très efficacement à
cette œuvre patriotique.

On ne saurait songer à les passer toutes en revue ; ce
serait accomplir un trop long tour du monde. Aussi bien,
partout ou presque partout, présentent-elles les mêmes
caractères. Faisant abstraction complète des préocceu-
pations politiques et philosophiques qui, dans la métro-
pole, sont capables de les diviser, leurs membres, clercs
ou laïcs, industriels, commerçants ou intellectuels, gens
de classes différentes, se groupent autour des représen-
tants officiels de la France et travaillent de leur mieux,
sous leur direction, à servir les intérêts de leur patrie. Soit
dans un pays d’ancienne influence française comme
l’Égypte, soit dans ces contrées d’Extrème-Orient ou-
vertes — tel le Japon — depuis quelques décades seule-
ment à la culture de l’Occident ou même commençant
simplement à l’accepter (comme la Chine), dans les
États latins comme les peuples germaniques du Nouveau
Monde, en Europe même, leur attitude est, dans les
grandes lignes, identique ; seuls, les détails d’applica-
tion varient. On soutient les établissements français
existants, on les développe ou on en fonde de nouveaux,
        <pb n="328" />
        L'APPORT INTELLECTUEL DES COLONIES 275
s’il est possible ; on se groupe dans des sections de cette
admirable « Alliance française » qui a tant fait pour la
diffusion de notre langue et de notre littérature, et on y
attire par des conférences, par des lectures. par des audi-
tions littéraires ou artistiques, parfois aussi par des repré-
sentations dramatiques, les habitants du pays suscep-
tibles de s’intéresser à de telles manifestations. Sans doute
n’est-il pas question de faire prédominer le français sur
la langue nationale, — à tous égards ce serait folie, —
mais conquérir la seconde place pour la langue officielle
de la vieille diplomatie, lui assurer, à côté des langues
commerciales, une situation privilégiée, en faire tenir la
connaissance et la pratique pour preuves de haute cul-
ture, de suprême éducation, d’esprit affiné et raffiné,
voilà ce que s’efforcent de réaliser nos compatriotes de
l’étranger. Les agents officiels de la France et leurs res-
sortissants laïques sont puissamment aidés dans cette
difficile entreprise par les missionnaires, hommes et
femmes, que les « maisons-mères » de notre pays envoient
encore en grand nombre dans les pays d'outre-mer.
Partout, en effet, ceux-ci enseignent, avec leur foi, avec
les bonnes manières, la langue et la littérature de leur
pays ; s'ils ne peuvent pas leur faire toujours toute la
place qu’ils voudraient, du moins leur en assurent-ils
une et contribuent-ils de cette manière, eux aussi, à la
diffusion de la langue française dans le monde.

Faut-il donner quelques preuves de la façon dont les
afforts de tous convergent vers ce but? Voyez ce qui se
passe en Égypte. Dans sa note si précise sur l'Enseigne-
ment français dans ce pays, le directeur de l’École fran-
çaise de droit du Caire, M. Pelissié de Rauzas, le résu-
mait naguère (1), après avoir montré la gravité du coup
porté en 1904 à la diffusion de notre idiome par la sup-

(1) « L’Enseignement français en Égypte », aux pages 123-128
de Notre lanque dans le bassin de la Méditerranée.
        <pb n="329" />
        276 L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS

pression des sections françaises dans les écoles officielles.
Grâce à Ja « Mission laïque », à l’Alliance française, aux
missionnaires, à l’« Alliance israélite universelle », les
écoles françaises de toutes natures se sont multipliées, et
dans tous les ordres d’enseignement, et pour l’un comme
pour l’autre sexe ; elles ont su d’autre part, avec un sens
pratique très avisé, s’adapter aux nécessités de la situa-
tion tout en maintenant leur enseignement dans le cadre
français. Des établissements d’éducation (pensionnats et
externats) fondés à partir de 1881 par les sœurs de Notre-
Dame des Apôtres au Caire, à Tantah, ailleurs encore,
reçoivent non pas seulement les jeunes filles des diffé-
rentes colonies européennes d'Égypte, quelles que soient
leurs croyances, mais même de jeunes musulmanes de
la classe aisée; leurs directrices réservent dans leur
enseignement, à côté des cours spéciaux d'anglais,
d’arabe, d’italien et de grec, une place à part aux autres
études françaises, pour lesquelles elles se conforment
aux programmes officiels établis en vue de la prépara-
tion des examens. Plus remarquable encore est le rôle
joué en Chine par un certain nombre d'écoles fondées,
celles-ci par l’initiative gouvernementale el laïque,
celles-là par les missionnaires. L'ensemble d’œuvres
créées à Changhaï par les Jésuites, à côté de l’« Institut
franco-chinois de commerce et d’industrie » et en face
d’établissements américains tels que la Saint-John's
University, mérite d’être qualifié d’admirable. Il s’élève
eraduellement depuis les classes les plus humbles, les
classes enfantines, jusqu’aux études les plus fortes,
celles qui se font à l’Université « l’Aurore-» (fondée en
1903), en passant par tous les degrés et par toutes les
formes de l’enseignement (1): hier encore, à Nankin, le

(1) J. DE LA SERVIÈRE : Une Université française en Chine : « l’Au-
rore » de Changhaï (Relations de Chine, avril 1925. — Tir. à part de
23 p. gr. in-8°).
        <pb n="330" />
        L'APPORT INTELLECTUEL DES COLONIES 277
collège Ricci dirigé par le savant et regretté Père Henry
Dugout (1), constituait une annexe du groupe de Changhaï
et formait des élèves capables de devenir un peu plus
tard des étudiants de l’Aurore. Partout la langue fran-
vaise est étudiée avec soin, à l’Aurore comme dans les
stablissements de degré moindre, comme aussi dans
cette œuvre si remarquable de haut enseignement pour
les jeunes païennes qu'est « l’Étoile du Matin» de Zi-ka-
wei. Les jeunes filles qui y fréquentent et qui appar-
tiennent pour la plupart à des familles lettrées ou à des
familles de grands commerçants, veulent presque toutes
jouer leur rôle dans l’œuvre de la transformation de la
Chine par les nouvelles méthodes d’enseignement. Sous
la direction des Dames Auxiliaires de Zi-ka-wei, elles
se préparent longuement à cette tâche par l’étude du
français, du chinois et d’autres langues européennes,
par l’acquisition de connaissances générales, par la pra-
tique du travail manuel et des arts d'agrément (2)... Que
dire, par ailleurs, de l’œuvre accomplie au Japon par la
colonie française et en particulier par les missionnaires
Marianites?

Il ne faut certes pas croire que le travail des colonies
françaises sans drapeau soit toujours aussi considérable
ni, par ailleurs, aussi fructueux ; mais partout l'effort
est réel et partout il porte des fruits. Cet effort complète
très heureusement, par suite, l’œuvre menée à bien dans
les colonies actuelles de la France comme dans les pays
qui en furent naguère des dépendances et des possessions.

(1) Le R. P. Henry Dugout afété tué à Nankin par les sudistes,
le 24 mars 1927.

‘2) Une Œuvre de haut enseignement pour les jeunes païennes :
P « Étoile du Matin » de Zi-ka-wei (Relations de Chine, juillet-oc-
tobre 1918, mai-août 1923, janvier 1924. — Tir. à part de 18 p.
y, in-8°).
        <pb n="331" />
        278 L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS
Aussi est-il permis de terminer cet exposé en concluant
que les colonies de ‘notre patrie, à quelque catégorie
qu’elles appartiennent, servent efficacement la cause de
la métropole. De tout leur pouvoir et par tous les pays,
elles propagent la connaiseance et l’amour de la langue
française. Ainsi font-elles connaître et apprécier notre
civilisation nationale — mieux encore que la France
elle-même.
        <pb n="332" />
        CHAPITRE XIII
L’APPORT ARTISTIQUE DES COLONIES

L’APPORT ARTISTIQUE DU MAROC
À LA FRANCE
par MM. Jérôme et Jean THARAUD

Un jour, un jeune apprenti peintre se rendit chez Gus-
tave Courbet pour lui montrer son ouvrage. Le vieux
peintre d’Ornans jeta un regard sur la toile, dit ce qu’il
en pensait au jeune homme, après quoi il lui demanda :
« Et qu’allez-vous faire maintenant? » L'autre lui répondit
qu’il avait un peu d’argent et qu'il se proposait de voyager
en Orient. À ce mot d'Orient, Courbet ouvrit un œil
tout rond, et avec son gros accent franc-comtois : « Ah!
dit-il, vous allez dans les Orients (il disait les Orients
comme on dit les Iles ou les Indes) ah! vous allez dans
les Orients? Vous n'avez donc pas de pays? »

Le mot ne manque pas de grandeur. Mais ce n’est pas
un mot qu’aurait dit Delacroix. Courbet avait de l’art
une conception extraordinairement limitée. On peut
d’ailleurs se demander si l’une des conditions de la puis-
sance n’est pas de s’enfermer strictement dans ses limites.
Quoi qu’il en soit, le jeune peintre, que je ne connais
pas, et qui voulait s'en aller dans les Orients, m'est tout
à fait sympathique. C’est un pays, c’est votre pays aussi,
le pays inconnu, le pays mystérieux vers lequel vous
entraîne on ne sait quel instinct. Même parmi les forêts
        <pb n="333" />
        230 L'EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS
et les eaux du Jura mélancolique, il est permis d’aspirer à
plus de lumière, d’avoir besoin de plus de soleil. Une ima-
gination un peu chaude peut éprouver le désir nostal-
gique de s’arracher à sa province, à sa petite ville, à
Paris, pour s’en aller chercher sous un autre climat une
inspiration que ne vous donne plus une réalité trop usée.

I] me semble bien, pour ma part, que je pensais ainsi,
lorsque pour la première fois, je suis parti pour les Orients.
Et les Orients, pour moi, c’est surtout le Maroc.

Je n’ai pas été déçu. Quitter Marseille ou Bordeaux,
et se trouver après quatre jours de voyage à Rabat, à
Marrakech ou à Fez, le changement est si rapide, l'im-
pression est si forte qu’on n’est pas étonné que des esprits
aient subi pour toujours la force de cet envoûtement, et
puissent se dire à eux-mêmes au bout de peu de temps,
et au grand scandale de Courbet : « C’est ici qu’est mon
pays. »

Ils peuvent se le dire d’autant mieux que ce Maroc
ne vous dépayse pas du tout à la manière dont peut le
faire l’Inde, le Tonkin ou la Chine. Dans cet Extrême-
Orient, rien ne nous est compréhensible. Tout est au
rebours de nos pensées. Nous avons beau chercher,
remonter dans notre passé, nous n’y retrouvons rien
qui nous apparente à ces contrées. Là-bas, les yeux, les
oreilles, l’esprit ont à faire une éducation complète, un
long apprentissage de gestes, d’'habitudes, de pensées
totalement inconnus. Rien dans cette humanité ne rap-
pelle la nôtre. Au milieu de cet Orient 1l faut apprendre à
lire.
Je ne veux pas dire qu’au Maroc nous nous retrouvions
chez nous, et que nous pouvons tout de suite lire comme
dans un livre ouvert dans l’âme d’un Fasi ou d’un monta-
gnard berbère. Mais au Maroc nous retrouvons des formes
d’existence ancienne, des gestes qui furent les nôtres,
à nous autres gens d’Europe, il y a très longtemps de cela
et que nous avons depuis longtemps oubliés. Aller à Fez
        <pb n="334" />
        L’APPORT ARTISTIQUE DES COLONIES 281
c'est faire, en vérité, un bien petit voyage dans l'espace,
mais à travers notre passé c’est une immense randonnée.
Quel passé? Tout notre passé. Notre passé gréco-latin,
at notre passé du moyen âge.
Oh! ce n’est pas qu’au Maroc vous trouverez de mer-
veilleux vestiges de la civilisation romaine. Non. Les
ruines de Volubilis, dont l’are de triomphe domine tou-
jours, du haut de son plateau, l'immense étendue de la
plaine, Volubilis a bien son intérêt. Pourtant c’est peu
de éhose si on compare ce reste de la force romaine aux
vestiges grandioses qu’elle a laissés en Algérie, en Tunisie,
à Timgad, à Tebessa, à Dougga ou à El Djem. Mais en
quittant ces pierres et cette froide archéologie, faites seu-
lement deux kilomètres à travers une forêt d’oliviers,
qui n’est qu’un vaste bois sacré, vous arrivez à une petite
ville, la petite ville de Moulay Idriss, et vous voici en
pleine vie antique. J’y suis entré un jour de fête. Toutes
les tribus environnantes s’étaient réunies là pour sacri-
fier des bœufs dans la mosquée d’Idriss, le fondateur et
le patron du Maroc. Les bêtes étaient couronnées de
rubans et de feuillages. Des joueurs de flûtes les précé-
daient, et aussi des joueurs de tambourins. Les hommes
dansaient devant les bœufs, les femmes poussaient des
vris aigus. On avait sous les yeux le cortège d’une héca-
tombe antique, un cortège grec ou romain, qui se dérou-
lait là avec les mêmes couleurs, les mêmes formes et les
mêmes rites que deux mille ans plus tôt, sur la colline
d’en face, là-bas, à Volubilis, quand on y sacrifiait à
Jupiter ou à Vénus. Il semblait que tout l’effort des
temps, l’effort de deux mille ans n’eût abouti, en fin de
compte, qu’à faire changer de colline à ce cortège.

Et c’est là la raison pour laquelle le Maroc m'intéresse
beaucoup plus que l’Algérie. Les pierres y sont moins
éloquentes, mais l’humanité m’y parle davantage. On y
trouve une vie, une humanité antique infiniment moins
touchée par les siècles qu’en Algérie ou en Tunisie. Dans
        <pb n="335" />
        282 L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS
cette fête de Moulay- Idriss, si éloigné que je fusse de tous
ces gens en délire, je ne me sentais pas pourtant si dé-
paysé que cela, je n'avais aucun effort à faire pour com-
prendre et me retrouver dans un pays de mon esprit.

A Fez comme à Moulay-Idriss, Homère, Théocrite et
Virgile vous apparaissent à tout moment, à chaque dé-
tour du chemin. Mais le vrai climat de cette ville, c’est
le climat de notre moyen âge. Cette capitale de l’Islam
offre peut-être l’image la plus approchée qui soit de ce
que pouvait être Paris au temps de saint Louis. Un Paris
sombre, étroit, avec son université, ses innombrables
chapelles, son organisation sociale, ses confréries, ses
corporations, ses métiers. À Fez, on prie, on étudie, on
trafique, comme on faisait en Europe, il y a dix siècles de
cela. De là l’intérêt prodigieux, unique, de cette cité où
respire tout familièrement un passé qu’il nous est impos-
sible d'imaginer autrement que par la rêverie et les livres.
Des villes, comme Fez, sont pour nous des témoignages
sans prix. Entre notre vie d’autrefois et notre vie d’au-
Jourd’hui, elles sont là comme des relais, des étapes où
nous pouvons voir de nos yeux, je ne dis pas naturelle-
ment, ce que nous avons été, mais quelque chose de ce
que nous avons été. Par là ces villes immobiles ont un
intérêt puissant. Hâtons-nous de les voir dans leur aspect
intact ! Essayons de n’y rien changer ! Quand il n’y aura
plus dans l’univers ces points du monde, dont les mœurs
et les usages permettent de se représenter sans effort de
très anciennes vies, un passé qu’on ne pourra plus combler
sera creusé dans l’histoire. L’humanité appauvrie, en-
laidie, abêtie par sa propre intelligence, ne sera même
plus capable de comprendre quel trésor elle a gaspillé.
        <pb n="336" />
        L’APPORT ARTISTIQUE DES COLONIES 283

Je vous disais tout à l’heure que vous ne trouviez pas
au Maroc les grandes merveilles de l’art antique. Vous
n’y trouverez pas non plus les types les plus achevés de
l’ancien art moresque. Sans doute vous verrez au Maroc
de beaux spécimens de cet art, les médersas de Fez, les
tombeaux des princes saâdiens à Marrakech. Mais ils
demeurent très rares, ces vestiges de la beauté d’autre-
fois. Comment d’ailleurs s’en étonner? Au Maroc, même
un palais neuf porte déjà sur lui la menace d’une destruc-
tion prochaine. Murs de boue, colonnes de briques, déco-
ration de faïence et de plâtre, tous ces matériaux péris-
sables ont tôt fait de retourner au néant. Aussi n’ai-je
jamais pu voir sur son échafaudage, près de sa bouilloire
à thé, l’artisan marocain tracer tant de caprices char-
mants sur de la chaux friable, ou bien le maître mosaïste
dessiner sur le sol ses parterres de brique émaillée, sans
éprouver de la tristesse pour le précaire de tout cela. À
peine ces choses gracieuses ont-elles vu le jour qu’elles
sont déjà condamnées. Leur fragilité et l’indifférence
orientale s’unissent pour en précipiter la ruine. Ajoutez à
sela qu’au Maroc la tendresse pour les vieux logis est
un sentiment inconnu. S'il possède les moyens de se
construire une habitation nouvelle, jamais le Marocain
n’habitera la maison où son père est mort. Pourquoi?
Est-ce orgueil de bâtir? ou l'entretien de ces palais de
terre est-il vraiment impossible, et faut-il se résigner à les
laisser tomber? Je crois plutôt qu’en allant vivre ailleurs,
dans une maison neuve, où la mort n’a jamais passé, on
pense échapper peut-être à toutes les influences malignes
que la mort laisse derrière elle.
Le certain, c’est que partout, au Maroc, les murs
&amp;boulés attestent l’éphémère des pensées et des désirs.
Ce qu’on n’habite plus, on ne l’entretient plus. Le soleil
        <pb n="337" />
        284 L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS
et la pluie ont bientôt fendu la terrasse ; une goutte d’eau,
la première, tombe dans la salle luxueuse à travers la
riche plafond, et tout de suite c’est un déluge. L’humi-
dité pourrit les poutres peintes, délite les parterres de
mosaïque, les parterres ‘de pierres fleuries. L'oiseau
construit son nid dans le stuc délicat que son bec a
creusé, et l’homme qui a bâti le superbe édifice ne s’est
pas dissous dans la terré que déjà son palais commence d’y
descendre avec lui.

Le passé, au Maroc, c’est invariablement de la ruine. Ce
n’est jamais quelque chose que les générations successives
se sont appliquées à conserver avec soin. S’il en demeure
quelque vestige, on peut dire que vraiment ce n’est la
faute de personne. Personne ne s’en est jamais soucié.
Et je crois bien que nous sommes arrivés juste à temps
pour sauver, par exemple, les derniers restes qui sub-
sistent du grand art mérinide, ces admirables médersas
qui sont l’orgueil de Fez, et qui ont échappé à la destruc-
tion totale grâce à leur charpente de cèdre imputrescible.

J’ajoute, entre parenthèse, que ce sauvetage s’est
accompli d’une façon très intelligente. Nous nous sommes
gardés des excès de reconstitution auxquels se sont livrés
les Espagnols à Grenade, et qui font de l’Alhambra res-
tauré un palais d'exposition. Très sagement, très modes-
tement, nous nous sommes bornés à consolider, à pro-
téger, à empêcher de disparaître ce qui n’avait pas
encore disparu, à laisser vivre et parler le témoignage.

Remarquez encore que dans ce glissement universel vers
l’anéantissement, les choses matérielles ont été encore
moins maltraitées que celles qui ne relèvent que du sou-
venir et de l’intelligence. Si fragiles qu’elles soient, il y a
dans la matérialité des choses une solidité, un principe
de conservation. Mais une idée, un événement ne laisse
sa trace derrière lui que si quelqu’un a pris soin de l’ins-
crire, de le consigner quelque part. Or, ce soin, au Maroc,
on l’a toujours terriblement négligé, une incuriosité com-
        <pb n="338" />
        L’APPORT ARTISTIQUE DES COLONIES 285
plète laisse tous les événements s'en aller à l’oubli. La
ruine du passé dans les esprits est encore bien plus par-
faite que la ruine des choses elles-mêmes.

Voilà, je le sens bien, des pensées mélancoliques qui
risquent de vous désenchanter. Il faut donc renoncer, me
direz-vous, à retrouver au Maroc tout ce que les artistes
d’autrefois ont déposé dans une matière trop périssable
d'imagination et d’esprit. Quelle sinistre aventure!
N’allons-nous plus voir là-bas qu’un pays sans passé
st sans pensée?

Eh! bien, non, rassurez-vous. Le malheur n’est pas si
prand. Il est perpétuellement réparé, et réparé grâce à
quoi ! Grâce à cette même apathie de l’esprit qui a tout
laissé se détruire. Je m’explique. Le Marocain, trop pa-
resseux pour conserver, est trop paresseux pour inventer.
Ce qu’il construit aujourd’hui est exactement pareil à
ce qu’il construisait hier. Une pensée toujours la même,
presque pareille à un instinct, refait toujours la même
chose dans le même endroit du monde. Le présent, le
passé, c’est exactement la même chose. Là-bas on a
fait ce miracle : on a supprimé le temps. C’est tout le
contraire de chez nous. Chez nous, dans une quelconque
de nos villes, vous avez toujours sous les veux la diffé-
rence entre les temps, l’opposition du passé et du présent.
Dans une même ville vous voyez des étages de civilisa-
tions différentes, des variétés de stvle qui vous donnent
le sentiment de vies, d’époques disparues. Ne cherchez
point cela au Maroc, vous ne le trouveriez pas. La même
humanité, les mêmes pensées, le même temps vivent
toujours là-bas dans la même coquille. Et tandis que,
chez nous, des modes de vies différentes ont créé des
styles différents, qui s'accordent entre eux plus ou moins
pour créer de la beauté, à Fez il n’y a qu’un style, celui
        <pb n="339" />
        286 L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS

d’hier, d’aujourd’hui et de demain. Et c’est cette unité-là
qui donne à -cette ville son caractère, unique peut-être
dans l’univers, et sûrement dans le monde de la Méditer-
ranée. À Fez, le grand enseignement que peut retirer un
artiste, c’est de saisir sur place une beauté complète,
absolue, qui résulte non pas de la diversité des choses,
mais de leur parfaite unité.

D’une façon plus particulière, demandons-nous ce
qu’un artiste, un architecte, un peintre, un musicien
peut apprendre au Maroc.

Un architecte, par exemple, entre dans une maison
marocaine. Que voit-il? Tout le contraire de ce qu’il voit,
de ce qu’il construit chez nous. Une maison, chez nous,
est toute projetée vers le dehors. Nous croirions déjà
être descendus au tombeau si la vie que nous venons de
laisser à la porte ne rentrait aussitôt par la fenêtre. Il
n’en va pas ainsi du tout de la maison marocaine. Le
Marocain déteste la fenêtre qui appelle les curiosités
du dedans au dehors et du dehors au dedans. Ce qu’il lui
faut, c’est lé secret.

Donc, un mur nu, et une porte. Presque toujours
l’entrée que nous voulons dans nos logis le plus aimable
possible, est là-bas d’une extrême modestie. C’est souvent
l’écurie, ou plus exactement l’endroit où attendent pen-
dant toute la journée les esclaves et les mules endormies
sous leur harnais, car un Marocain de condition ne sort
jamais à pied dans la rue. Vous suivez assez longtemps ce
long couloir sans ornements, et cette nudité déconcerte
dans une demeure qui tout de suite va se révéler magni-
fique. Évidemment l'esprit arabe n’éprouve pas, comme
le nôtre, le besoin d’une perfection totale. À quoi bon
décorer un lieu où la vie ne séjourne pas? Ces couloirs
sont à l’image de ce pays où de grands espaces vides,
        <pb n="340" />
        L’APPORT ARTISTIQUE DES COLONIES 287
d’une monotonie qui va jusqu’à la tristesse, séparent des
endroits pleins d’agrément et de civilisation. Le senti-
ment qui tant de fois a inspiré la poésie arabe, le plaisir
de retrouver l’eau courante, la verdure et l’ombre après
le bled embrasé, guide aussi le Marocain dans la cons-
truction de sa demeure. On laisse le corridor à son triste
abandon afin de multiplier le plaisir d’arriver à l’impro-
viste dans un enclos enchanté. Et c’est en effet un enchan-
tement, une surprise ravissante de déboucher tout à
zoup dans un de ces patios couverts de mosaïque, qui
sont l’orgueil de la maison marocaine, avec les fontaines,
les vasques, les bassins, les jets d’eau, les colonnades et les
poutres de cèdre sur lesquelles vient s'appuyer l'extré-
mité d’un toit couvert de tuiles vernissées. Sur cette cour
brûlante. animées par le bruit de l’eau, s'ouvrent de
hautes portes qui montent jusqu’au toit, peintes elles
aussi de couleurs vives, de fleurs et d’arabesques. Ces
portes donnent dans les chambres qui sont toutes, uni-
formément, de hautes pièces toutes en longueur, qu’en-
tourent des matelas et des coussins couverts de mousse-
line et de soie. Comme la cour, le sol de ces chambres est
couvert de mosaïques, et le mur jusqu'à hauteur
d’homme est orné, lui aussi, de ces petits morceaux de
brique émaillée, assemblés avec un art infini en rosaces,
en fleurs, en étoiles, et qu’on appelle des zelliges. Jusqu’à
hauteur d’homme, et pas plus. Au-dessus, le mur rede-
vient nu, comme pour laisser l’œil se reposer de tant de
couleurs ravissantes. Puis après cet espace vide, qui peut
avoir trois ou quatre mètres, règne un large bandeau de
plâtre, que l’artisan marocain a sculpté de la dentelle la
plus compliquée, la plus variée, la plus légère. Souvent,
dans ce bandeau de plâtre, s’ouvre une suite de petites
fenêtres, en plâtre elles aussi, dans lesquelles se trouvent
incrustés des verres multicolores, qui éclairent doucement
la pièce, et particulièrement le plafond. Le plafond ! c’est
la partie de la chambre la plus somptueuse, la plus char-
        <pb n="341" />
        286 L'’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS

mante. Et cela se comprend. Dans ces salles on vit étendu.
Étendu sur ces coussins qui en font tout le tour. Conti-
nuellement les regards sont tournés vers le haut. Et
cela explique aussi cette décoration murale qui consiste à
orner le haut et le bas de la muraille, tandis que le milieu
reste vide. Le milieu, on ne le voit pas. Les yeux glissent,
sans s’y arrêter, sur la surface plane et vont chercher leur
plaisir dans les ornements du plafond, dans ces nids
d’abeilles, dans ces stalactites de bois, dans ces parterres
fleuris, que le peintre y a dessinés, dans mille inventions de
formes et de couleurs où excelle l’artisan marocain.

S1 vous me demandez maintenant ce que notre archi-
tecte peut prendre à tout cela, à çette ordonnance des
pièces et à cette décoration faite pour des besoins qui ne
sont pas les nôtres, je vous répondrai : « tout, s’il s’agit
de construire là-bas. » Nous n’y avons d’ailleurs pas
manqué. Et c’est en cela que les villes que nous édifions
au Maroc diffèrent si heureusement de celles que nous
avons construites en Algérie. À Alger, nous nous sommes
contentés de rebâtir Marseille ou Bordeaux, et non pas
dans leur beauté, mais dans ce qu’elles ont de plus banal.
Au Maroc, plus sagement, nous nous sommes mis à l’école
de l’art indigène, et cela nous a porté bonheur. Que de
réussites parfaites à Casablanca, à Meknès et à Rabat !

Mais en France, sous notre ciel, ces dispositions, ces
formes, ces couleurs ne donnent jamais de résultats très
heureux. Même sur la Côte d’Azur, une villa construite
dans le style moresque est perdue, mal à sa place. Tout
au plus peut-on transporter quelques éléments décoratifs,
et encore avec prudence, car les éléments du décor sont
le plus souvent formés de phrases coraniques, dont le
caractère n’est pas seulement esthétique, mais moral et
eligieux. Non, quand on y réfléchit, une demeure maro-
        <pb n="342" />
        L'APPORT ARTISTIQUE DES COLONIES 289
caine, en dehors du Maroc, on ne désirerait pas y vivre.
Ce style, si bien adapté à un climat particulier, à une vie
particulière, n’a pas sa raison d’être chez nous.

Mais il ne s’agit pas de transporter ainsi, brutalement.
les choses d’un pays dans un autre. Le résultat est tou-
jours détestable. Il suffit que la vue de ces demeures et
de leur décoration éveille chez l’artiste le désir de trans-
poser je ne sais comment, par quels moyens, l'émotion
qu’il a ressentie. L'important, c’est que les choses vous
mettent dans cette sorte d’ivresse où naissent les 1dées, où
l’inspiration se forme. Et il est bien certain que la vue de
ces palais, ou même simplement d’une maison bourgeoise
au Maroc, jette l’esprit dans cet état de joie intérieure, de
satisfaction profonde où il peut naître quelque chose.
Après cela, que ce quelque chose soit tout à fait différent
de l’objet qui en a donné l’idée, peu importe. L'essentiel,
c’est l’enthousiasme.

J’en dirai autant du musicien. Quels motifs d’inspira-
Hion pourra trouver un musicien dans les bruits de la rue
marocaine, dans ces musiques de guitare et ces airs de
violon, qu’on joue en appuyant son instrument sur la
cuisse? Que pourra-t-il emprunter à ces petits concerts
tumultueux, monotones, qui pendant des nuits entières
s’échappent quelque part, d’une cour? À ces chants du
muezzin qui, au beau milieu de la nuit, m’ont si souvent
éveillé et que je croyais écouter dans l’irréalité d’un
rève? Ou bien encore à ce plain-chant qui vous arrête, à
l’heure de la prière, à la porte d’une mosquée ou d’une
chapelle de confrérie? Quel bénéfice le musicien recueillera-
t-il de tout cela? Encore une fois je n’en sais rien, mais il
est bien possible qu’il trouve le moyen de faire passer
dans son art la poésie qui est au fond du bruit de la rue
marocaine, de son silence et de ses musiques.

Entre tous les artistes, le plus favorisé au Maroc est
assurément le peintre. Tout concourt à son plaisir. Cette
nité du stvle dont je parlais tout à l'heure, qui fait que
        <pb n="343" />
        290 L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS
rien là-bas ne blesse le regard, et qui ne s'étend pas seule-
ment aux choses mais à l'humanité même, les formes, les
couleurs et tout le pittoresque délicieux de la rue. Depuis
Eugène Delacroix jusqu’à Bernard Boutet de Monvel,
les peintres du Maroc composent toute une confrérie.
Enfin, si on se demande, d’une façon un peu plus géné-
rale, en quoi cette vie marocaine peut influencer heureuse-
ment l’esprit de tous les gens qui s’y mêlent, et non pas
seulement l’esprit d’un architecte, d’un musicien, d’un
littérateur ou d’un peintre, on pourrait dire ceci : pas
plus qu'ailleurs, tout n’est pas noble au Maroc, mais
extérieurement tout y a l’aspect de la noblesse. Là-bas,
rien n’est vulgaire, pas même la plus extrême misère.
Une noblesse, dont nous avons à peu près perdu l’idée dans
nos rapports aflairés les uns avec les autres, continue de
donner là-bas sa couleur à la vie. Et ne rapporterions-nous
d’un voyage au Moghreb que-cette idée, qu’un certain
calme, une sérénité immuable, une politesse qui ne se
dément jamais, ajoutent à la beauté et au bonheur de
l’existence, ne rapporterions-nous que cela, nous n’aurions
pas perdu notre temps au Maroc.
        <pb n="344" />
        2.

— L’APPORT ARTISTIQUE DE LA SYRIE
par M. Ch. VrroLLEAUD,
directeur de service au haut-commissartat de la France.

La Syrie et le Liban offrent au voyageur curieux du
passé un nombre illimité d’excursions instructives et à
l’archéologue un champ très vaste d’explorations fécondes.
Nul pays, en effet, qui ait été mêlé à tant d’événements,
depuis les origines de l’histoire jusqu’à l’invasion mon-
gole, et comme toutes les civilisations voisines ont, simul-
tanément ou tour à tour, exercé leur influence sur ces
régions, la diversité des ruines qu’on y rencontre est
extrêmement grande.

Si haut qu’on remonte le cours des siècles, c’est l’in-
fluence de l’Égypte qui apparaît dominante, sur la côte
phénicienne du moins et tout spécialement à Byblos
(aujourd’hui : Djebaïl, à 37 kilomètres au nord de Bey-
routh).

Les fouilles récentes ont révélé en effet que, dès les
premières dynasties de l’Empire memphite, au temps
d’Ounas et de Mycérinus, à une époque où Tyr et Sidon
n'étaient encore que de simples ports de pêche, Byblos
entretenait des relations suivies avec les riverains du Nil,
à qui il fournissait le bois nécessaire à leurs chantiers
maritimes.

Ces relations se développèrent encore sous la douzième
dynastie (vingtième et dix-neuvième siècles av. J.-C.),
comme on le voit au mobilier funéraire des princes de
Byblos contemporains des Amenemhat, et dont les
objets les plus précieux — conservés maintenant au
        <pb n="345" />
        292 L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS

Musée de Beyrouth — sont de style nettement égyp-
tien, bien que certains d’entre eux aient pu être fabri-
qués en Phénicie même, d’après des modèles égyptiens.

De tous les sarcophages qu’a produits la nécropole
royale de Byblos, le plus remarquable est celui qui fut
fait, au treizième siècle avant Jésus-Christ, par Itho-
baal pour son père Ahiram et qui présente le plus haut
intérêt, tant pour l’histoire de l’art que pour celle de
l'écriture alphabétique, — invention merveilleuse dont
l'humanité est redevable à la Phénicie.

La cuve même du tombeau d’Ahiram, qui est en pierre
calcaire, repose sur le dos de quatre lions accroupis ; ses
quatre côtés sont décorés de scènes sculptées en léger
relief et représentant le roi assis sur son trône, entouré
de dignitaires qui lui apportent des présents. Le couvercle
porte la double image d’Ahiram, vu de profil et tenant
à la main une fleur de lotus; les deux effigies étant
séparées par deux lions dont les têtes font saillie à chaque
extrémité et servaient de tenons.

L’épitaphe, qui est gravée partie sur la cuve et partie
sur le couvercle, constitue le plus ancien spécimen connu
de l'alphabet, système d'écriture si simple que tout le
monde pouvait l’employer et si complet que, sauf un
petit nombre de perfectionnements dus à l’ingéniosité
des Grecs, rien n’y a été changé depuis lors.

Les anciens disaient que les Phéniciens avaient cons-
truit, à l’imitation de l’Égypte, beaucoup de palais et
de sanctuaires ; et leur réputation à cet égard était si
bien établie, que lorsque le roi Salomon voulut élever un
temple à Jéhovah, c'est aux architectes de Tyr qu’il
confia l’entreprise ; Hiram lui prêta la main-d’œuvre né-
cessaire et aussi les matériaux, le bois en particulier,
dont la Judée était bien dépourvue et que le Liban pro-
duisait alors en abondance.

Cependant, de toutes ces constructions de la Phé-
nicie antique, deux seulement ont été exhumées jusqu'ici :
        <pb n="346" />
        L’APPORT ARTISTIQUE DES COLONIES 293
la temple d’Adonis à Byblos et le temple d'Echmoun, à
proximité de Saïda, l’ancienne Sidon. Mais tous les deux
sont très ruinés, et ce n’est plus qu’à grand’peine qu’on
peut maintenant imaginer ce qu’ils furent.

L'architecture funéraire est mieux connue, car il sub-
siste encore sur la côte (Amrit et Kabr-Hiram) et dans
l’intérieur (Kamaouat el-Hirmil) plusieurs mausolées ou
tombeaux à base rectangulaire surmontés d’une pyra-
mide, type de sépulture que les Syriens paraissent avoir
créé, et qui devait se répandre ensuite jusque dans
l’Afrique du Nord et en Germanie.

Dès le vingtième siècle, les Égyptiens. venant de
Byblos sans doute, avaient pénétré dans la vallée de
l’Oronte, au cœur même de la Syrie. La preuve de ce
fait important a été fournie tout récemment par la décou-
verte à Katna (aujourd'hui : Michrifé, à 18 kilomètres
au nord-est de Homs) d’un petit sphinx de diorite qui
porte le nom de la princesse Ita, fille d’Amenemhat IT.

Toutefois l’influence de l’Égypte était contre-balancée
dans ces contrées par celle des grands empires de la
Mésopotamie. Le sphinx d’Ita faisait en effet partie du
trésor de la déesse Nin-Egal, vieille divinité chaldéenne
qui était primitivement associée à Sin, le dieu suprême
d’Our-Kasdim, d’où Abraham était originaire.

Le trésor même du temple de Nin-Egal à Katna
a disparu à peu près tout entier ; mais l'inventaire en a
été fort heureusement retrouvé. Il est écrit en langue baby-
lonienne et contient une très longue énumération d'objets
de lapis-lazuli, de marcassite et autres pierres précieuses.
I] y avait aussi des vases d’argent en forme de tête de
taureau ou de lion, des aigles et des poissons en or, une
statuette en or de la déesse même. La présence d’un trésor
aussi riche dans les jardins de l’Oronte vers le dix-huitième
siècle avant Jésus-Christ, suffit à attester combien était
grande alors la prospérité du pays syrien.

Le temple de Katna fut détruit et pillé vers l’an 1375
        <pb n="347" />
        29% L'EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS
par les Hittites qui étaient venus d’Asie Mineure et qui
occupaient, depuis longtemps déjà, de vastes territoires
dans la Syrie du Nord. La lutte entre Égyptiens et Hittites
pour la possession de la Syrie fut très âpre, et c’était d’or-
dinaire sous les murs de Kadesh (aujourd’hui Tell Nebi
Mand) que les armées s’affrontaient. Cependant les
fouilles qui ont été pratiquées sur ce site en 1921-1922
n’ont fourni qu’un fragment de stèle portant le nom du
célèbre pharaon Séti Ier, qui est le père de Ramsès II.

De Ramsès II lui-même, il ne reste plus en Syrie qu’un
seul monument : la stèle que le conquérant fit graver à
même le roc pour commémorer son passage par le défilé
du Nahr el Kelb (à 12 kilomètres au nord de Beyrouth).

Plus tard, les rois de Ninive. depuis Assournazirabal
jusqu’à Sennachérib (neuvième-septième siècle av. J.-C.)
dresseront. à leur tour, des stèles de victoire sur ces
mêmes rochers, qui séparaient-la Syrie du Nord de celle
du Sud et qu’une armée ne pouvait franchir qu’au prix
de grandes difficultés.

L'influence de la Grèce et particulièrement de l’art
grec, s’est fait sentir en Syrie, — ou du moins en Phénicie
— avant même la conquête de l’Asie par Alexandre.
Mais une fois la conquête achevée, après 320, la Syrie se
trouva, du jour au lendemain, hellénisée tout entière.

Les célèbres sarcophages qui ont été découverts fortui-
tement à Saïda, en 1887, et qui sont conservés au Musée
de Constantinople, en fournissent la preuve formelle.
Le plus connu est celui qu’on appelle d’ordinaire le sar-
cophage d'Alexandre, mais qui est en réalité le tombeau
d’un satrape rallié à la cause macédonienne. Ce magni-
fique monument, en qui l’on doit saluer « l’un des chefs-
d’œuvre les plus étonnants et le plus intact peut-être
que nous ait laissé l’art antique », atteste que, dès le len-
demain de la mort du conquérant, l’art grec se substitua
        <pb n="348" />
        L'APPORT ARTISTIQUE DES COLONIES 295
en Syrie aux anciens arts locaux comme aux arts étran-
gers que le pays avait adoptés successivement, au cours
de trente siècles de vie civilisée.

Alexandre lui-même paraît n’avoir construit en Syrie
qu’une seule ville : Alexandrette ou la Petite Alexandrie,
mais il rebâtit entièrement la ville de Tyr qu'il avait
détruite en 322, dans l’intention de réduire à néant le
commerce phénicien, concurrent redouté des négociants
grecs. Et c’est Alexandre aussi qui relia l’île de Tyr au
continent par une digue que les sables apportés par le
vent du Sud ont considérablement élargie depuis lors.

Séleucus Nicator construisit ou restaura un grand
nombre de cités auxquelles il donna les noms des membres
de sa famille ou le sien propre. La reine de ces villes nou-
velles était Antioche qui fut fondée en 301 et qui com-
mandait, non seulement à la Syrie, mais à l’Orient tout
entier.

Cependant de tous les édifices qui faisaient la gloire
de cette capitale, il ne reste rien aujourd’hui, à la surface
du sol du moins. Et il en est de même pour Daphné
laujourd’hui : Beit-el-ma,) qui fut si longtemps la villé-
giature préférée des riches citadins et où Séleucus
avait élevé un temple d’Apollon, qui contenait une admi-
rable statue du dieu, faite, en bois de vigne rehaussé d'or,
par l’Athénien Bryaxis, élève de Scopas.

Sous la domination romaine, de la conquête de Pompée
64 av. J.-C.) à la fin du quatrième siècle, la Syrie connut
une ère de grande prospérité. La ville jusqu'alors obscure
de Béryte (aujourd’hui : Beyrouth) devint comme la
métropole de la Phénicie. Elle était célèbre surtout par
son école de droit, qui a produit des juristes de premier
ordre et où les étudiants de toutes les provinces de
l’Empire venaient poursuivre et achever leur éducation.
        <pb n="349" />
        296 - L'EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS

Mais Béryte devait être anéantie, au sixième siècle, par un

tremblement de terre très violent: Ces cataclysmes

étaient d’ailleurs fréquents jadis en Syrie, et c’est l’une
des raisons qui expliquent la disparition de tant d’édi-
fices, qui pourtant avaient été construits avec soin.

Au pied de l’Anti-Liban, les anciens sanctuaires de
Baalbec, qui prit alors le nom d’Héliopolis (« la ville du
Soleil »), furent entièrement reconstruits par les Antonins
et les Sévères. Le plus grand temple, de proportions
vraiment colossales et dont six colonnes sont encore
debout, était consacré à Hadad ou Baal, le dieu suprème
des Syriens, que les Romains identifiaient avec leur
Jupiter, bien qu'il s'agisse en réalité d’un dieu tout diffé-
rent, puisqu’on le représentait sous les traits d’un Jeune
homme tenant d’une main un fouet et, de l’autre, un
foudre ou trois épis.

Cependant, à l’époque impériale comme au temps des
Séleucides, Antioche ne cessa pas d’être la vraie capitale
de la Syrie, et, dès le début de l’ère chrétienne, elle devint
le siège d’un patriarcat qui ne le cédait en importance
dans tout l’Orient qu’à celui d’Alexandrie.

Tandis qu’Antioche, qui joua un rôle si brillant pen-
dant tant de siècles, a disparu tout entière, Palmyre au
contraire, dont la destinée fut si brève, a laissé des ruines
qui sont parmi les plus imposantes du monde. Cette oasis,
simple étape sur la route qui va de Syrie en Mésopotamie
par le désert, se transforma au troisième siècle en grande
ville, par l’effet du génie de ses princes, l’émir Odenath et
sa femme Zénobie, qui avaient conçu le projet de sous-
traire l’Orient à la domination de Rome et qui furent, un
moment, bien près de réussir. Dès qu’ils eurent échoué
(273), Palmyre retomba à son isolement, et son nom même
était presque oublié lorsque des commerçants anglais
venus d'Alep la découvrirent en 1678. Et ce n’est d’ail-

leurs qu’à une époque toute récente que ses ruines ont
fait l’objet d’études attentives, qui ont démontré que
        <pb n="350" />
        L’APPORT ARTISTIQUE DES COLONIES 297
l’influence romaine y est peu sensible, tandis que celles
de la Babylonie et de la Perse éclatent à chaque pas,
aussi bien dans la technique même que dans les thèmes
décoratifs.

A 200 kilomètres à l’est de Palmyre, à Salihyeh sur
l’Euphrate s’élevait alors une ville du nom de Doura qui
a été retrouvée sous les sables en 1920. Fondée par les
Macédoniens, elle fut restaurée par Trajan et elle était
florissante encore au troisième siècle ; mais comme sa
fortune était liée à celle de Palmyre, elle succomba du
même coup. Les fouilles de Doura ont produit notam-
ment d’étonnantes peintures murales, qui annoncent
déjà l’art byzantin et qui présentent avec les mosaïques
de Ravenne de frappantes analogies.

Dès le quatrième siècle, au temps des premiers empe-
reurs chrétiens, plusieurs églises avaient été édifiées en
Syrie, et la plus belle de toutes était cette « église dorée »
d’Antioche, qui n’avait pas sa pareille pour l’ampleur du
plan ni la magnificence du décor. Mais à partir du cin-
quième siècle un nombre prodigieux de basiliques, de
couvents et d'écoles surgirent de toute part, surtout dans
la région qui s’étend entre Hama et Alep. Toutefois
c’est au nord-ouest de cette ville que se trouve « le joyau
archéologique de la Syrie centrale », autrement dit le
Kalaat Sim’an, qui a été construit, d’après un plan aussi
original que savant, autour de la colonne sur laquelle
avait vécu saint Siméon, le fondateur des Stylites.

Les ruines de ces monuments byzantins de Syrie ont
fourni toute une collection de pièces  d’orfèvrerie, dont
la plupart ont servi à des usages liturgiques et dont
plusieurs témoignent d’un réel talent. Elles sont ornées
habituellement de sujets empruntés à l’Évangile ou à
l’Ancien Testament ; mais on y rencontre aussi des scènes
        <pb n="351" />
        298 L'EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS
de genre traitées à la mode hellénistique. La décoration
qui fait l’intérêt, principal de ces pièces se compose
presque uniquement de feuillages entrelacés, de quadru-
pèdes et d’oiseaux, réels ou imaginaires. Or ce sont ces
combinaisons de décor floral, de figures symboliques ou
de dessins géométriques qui constituent ce qu’on est
convenu d'appeler des arabesques, ornements qu’on
retrouve d’ailleurs à la même époque, gravés dans la
pierre, sur les murs de tous les édifices, qu’ils revêtent
comme d’une draperie somptueuse.

L’époque des Omméiades, la première des dynasties
arabes, compte parmi les plus brillantes de l’histoire de
la Syrie ; mais il ne reste maintenant qu’un bien petit
nombre des monuments qui ont été élevés à cette époque.
Le plus remarquable est la grande mosquée de Damas.
C’était d’ailleurs primitivement une église, dédiée à saint
Jean et que l’empereur Théodose avait fondée en 379
sur l’emplacement d’un ancien temple païen, dont les
portiques ont subsisté, en partie, jusqu’à ce jour. Le
calife El-Walid, qui transforma cette église en mosquée
(708), la reconstruisit dans le style byzantin le plus pur, et
l’empereur de Constantinople lui envoya, sur sa demande,
des artistes et, en particulier, des mosaïstes pour achever
ou restaurer ce grand édifice sur le plan même que
Théodose avait conçu. Cependant, la mosquée des
Omméiades a beaucoup souffert du temps ; des incendies
d’une extrême ‘violence l’ont ravagée à différentes
reprises, et c’est ainsi que de ses trois minarets il n’en
est qu’un, celui « de la Fiantée », qui date du huitième
siècle, tandis que les deux autres, ceux « de Jésus » et
« de l’Ouest », ont été construits aux onzième et quin-
zième siècles. Quant aux mosaïques, qui étaient, au dire
des chroniqueurs, d’une merveilleuse beauté et qui
        <pb n="352" />
        L'APPORT ARTISTIQUE DES COLONIES 299
représentaient « des villes et des arbres mêlés d’inscrip-
tions », elles ont été presque entièrement détruites par
l’incendie de 1893.

L’amour du luxe était fort développé chez les Arabes
de Syrie aux premiers siècles de l’Hégire. On peut d’ail-
leurs se faire une idée de l’architecture de ce temps-là,
en visitant à Damas le Khan d’Assad-pacha, construc-
tion qui date il est vrai de l’époque turque, mais où l’on
retrouve les caractères principaux du style syrien de la
belle époque.

On sait, d’autre part, que la fabrication des armes
se trouvait au premier rang des industries damasquines
et que les lames de Damas étaient les plus recherchées
de toutes. La capitale des Omméiades possédait en outre
des verriers très habiles, qui travaillaient au long de la
grande mosquée, à côté du bazar aux cuivres, et dont
certaines œuvres figurent au quatorzième siècle, dans les
inventaires de plusieurs princes d'Occident, parmi lesquels
le roi de France Charles V.

Cependant, fidèle à la vieille tradition phénicienne, la
ville de Tyr demeurait la métropole de l’industrie du
verre, et le célèbre rabbin Benjamin de Tudèle témoigne
que les verreries tyriennes étaient en pleine activité
au douzième siècle encore. Il est d’ailleurs vraisemblable
que c’est à Tyr que les Vénitiens ont emprunté les pro-
cédés qui devaient faire d’eux les verriers les plus célèbres
de l’Europe ; et, d'autre part, on possède le texte d’un
traité qui a été conclu en 1277 par le doge de Venise avec
le prince d’Antioche, concernant l'importation en Europe
des « verres brisés » de Syrie qui, comme aux temps
antiques, valaient leur pesant d’or.

C’est aussi qu’aux douzième et treizième siècles les
relations du Levant avec l’Europe étaient très étroites.
        <pb n="353" />
        300 L'EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS

La défense du Saint-Sépulcre avait attiré et retenu en
Syrie une foule de seigneurs, d'hommes d’armes et de
marchands, appartenant à tous les peuples d'Occident,
mais à la France d’abord.

Comme les conflits étaient fréquents entre les diffé-
rentes nations, cetté grande entreprise collective des
Croisades échoua finalement ; mais la lutte n’en fut pas
moins poursuivie avec une remarquable ténacité, et les
forteresses de Syrie attestent maintenant encore que les
Francs, en s’installant dans ce pays, avaient bien la ferme
intention d’y rester toujours.

Le comté de Tripoli surtout fut solidement fortifié.
On en fit un véritable camp retranché, composé de toute
une série de citadelles puissantes qui gardaient les pas-
sages des monts Ansaryés et maintenaient libre la route
de Homs. D'ailleurs les villes du centre, Homs même, et
aussi Damas, Hama, Alep avaient conservé leur autono-
nomie, bien qu’elles fussent obligées de payer tribut à
l’un ou l’autre de ces grands ordres de chevalerie qui
étaient le plus ferme rempart du Royaume Latin.

De tous les châteaux forts qu’ils ont construits, c’est
celui de Kalaat-el-Hosn ou le Krak qui donne la plus
haute idée de leur génie et de leur richesse. Il a été bâti
au début du treizième siècle, sur un plan si vaste que les
habitants d’un village entier s’y meuvent à l’aise, et de
telle sorte que, en dépit des assauts subis, il est aujour-
d’hui à peu près dans l’état où les chevaliers de l’Hôpital
l’abandonnèrent au mois d’avril 1271. -

À côté de leurs châteaux, les Croisés ont laissé en Syrie
un assez grand nombre d’églises. Les plus dignes d'intérêt
se trouvent toutes sur la côte et trois surtout sont remar-
quables : celles de Beyrouth et de Djebaïl (Byblos),
placées toutes les deux sous le vocable de saint Jean, et
plus encore la basilique de Tortose (aujourd’hui Tartous).
dédiée à Notre-Dame, et construite avec une science et un
soin qu’on rencontre rarement. même en France.
        <pb n="354" />
        L’APPORT ARTISTIQUE DES COLONIES 301

L'église de Tortose a été extrêmement célèbre au Moyen
âge. Joinville et bien d’autres personnages illustres y
sont venus prier, car elle passait pour avoir été bâtie
sur l'emplacement d’un très vieux sanctuaire, le plus
ancien qui ait été consacré à la Vierge, dans toute la
chrétienté. On y conservait une image de Notre-Dame
qui avait été peinte, disait-on, par saint Luc, et qui, à la
fin des Croisades, fut transportée à Nicosie, dans l’île
de Chypre.

Au sud de Tripoli, s'élève, sur un contrefort du Liban,
une abbaye qui est désignée aujourd’hui encore, chose
bien rare, sous le nom qu’elle portait au temps des
Croisades ; c’est le couvent de Belmont qui a été cons-
truit au douzième ou au treizième siècle par des moines
de l’ordre de Cîteaux, dans un style mixte, où l’on trouve
alliés à l’art du midi de la France les motifs principaux
de la décoration bourguignonne, chers aux Cisterciens

Tous ces monuments ont été bâtis à la franque, mais
avec l’aide d'architectes byzantins ou sarrasins, de sorte
qu’ils se distinguent par certains traits des édifices du
même genre qui ont été élevés au même moment dans les
vallées de la Loire et du Rhône.

Tels qu’ils apparaissent, ils constituent l’une des
parures de la Syrie et ils sont aussi, avec les documents
d'archives, les derniers témoins d’une époque qui fut
très vivante, puisqu'elle a produit beaucoup d’idées
neuves et fécondes. Les Croisades, en effet, n’ont pas été
uniquement, pour les Occidentaux, un pieux pèlerinage,
ou une série de passes d'armes brillantes, ni seulement
une entreprise prodigieusement lucrative pour les Répu-
bliques de Gênes et de Venise. Elles ont aussi et surtout
révélé aux peuples d'Europe un monde très différent du
leur : le monde musulman, sur lequel les notions les plus
fausses avaient cours avant Pierre l’Ermite.

Pour la Syrie, le séjour prolongé des Francs sur son
sol retarda. semble-t-il, l’heure où elle devait devenir
        <pb n="355" />
        302 ‘  L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS.

la proie des Mamelouks et des Mongols. Le quator-
zième siècle, celui qui suit immédiatement les Croisades,
est en effet le plus sombre que ce beau pays ait jamais
connu. Aucun événement saillant d’ailleurs; nulle
figure originale qui s’impose au regard ; rien que des
luttes obscures, des ambitions secrètes ou avouées, des
rivalités mesquines, des trahisons, des massacres. Et la
fin de ce quatorzième siècle fut plus lamentable encore.
Mettant à profit les divisons qui épuisaient l’ancien
royaume des Omméiades, Tamerlan l’envahit et saccagea
tout. Il s’acharna particulièrement sur Damas, et ceux-
là même qui faisaient la gloire de la grande ville : ses
savants, ses artistes, ses artisans les plus habiles, tous
furent déportés au centre de l’Asie, dans Samarcande, la
capitale du vainqueur (1400).

La production artistique et poétique fut arrêtée net,
l’activité commerciale même se trouva paralysée ; toutes
les énergies, frappées par ce coup funeste, se détendirent
et s’abandonnèrent à un lourd sommeil qui devait se
prolonger jusqu'à nos jours.
        <pb n="356" />
        3 — L’APPORT ARTISTIQUE DE L’INDOCHINE
par M. Louis F1NoT,
professeur au Collège de France.

Il n’y a pas très longtemps que l’Indochine, autrefois
ronfinée dans le domaine étroit de l’archéologie, a pris
place dans l’histoire de l’art. Ce n’est pas qu'il y ait eu
alors une brusque révélation des arts indochinois. L'un
au moins d’entre eux, et le plus important, l’art khmer,
était connu depuis de longues années, tant par les pièces
originales exposées dans deux de nos musées (1) que par
les belles reproductions publiées à la suite de la mission
Fournereau (2). Mais il faut bien avouer que le public n’y
prenait qu’un faible intérêt. Ni ses tendances esthétiques,
ni sa connaissance trop incomplète des arts asiatiques ne
le préparaient à goûter des œuvres si éloignées des canons
reçus. Tout est changé aujourd’hui. Le goût, assoupli à
un point qu’on peut même juger excessif, est prêt à
admettre les créations les plus singulières ; l’exotisme
attire au lieu de rebuter ; on est moins séduit par la forme
que par la vie, moins intéressé par la réussite que par
l’effort. Les arts de l’Indochine ont profité de ces disposi-
tions nouvelles. Ils ont bénéficié aussi du développement

(1) La collection Delaporte au Musée du Trocadéro et la collec-
tion Aymonier au Musée Guimet. Voir G. Cœpès, Catalogue des
pièces originales de sculpture khmère conservées au Musée indochinois
du Trocadéro et au Musée Guimet (Bulletin de la Commission archéo-
logique de l’Indochine, 1910).

(2) L. FournerEaU, Les Ruines d'Anghor et Les Ruines khmères.
Paris, 1890, 2 vol. in-fol.
        <pb n="357" />
        304 L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS

du tourisme. De nombreux voyageurs ont eu à Angkor une
vision de grandeur que les salles des musées ne pouvaient
leur donner. Les sculptures khmères ont conquis la
faveur des Américains. Les commandes ont suivi. Les
marchands d’antiquités se sont mis en chasse. Les pilleurs
de ruines ont fait leur apparition. Angkor est devenu un
sujet de romans et de films. Bref, la modeste notoriété de
jadis s’est muée en une éclatante célébrité.

La question se pose maintenant de savoir si nous
sommes en présence d’un caprice de la mode ou d’un enri-
chissement véritable de la culture moderne, en d’autres
termes, quel est au juste l’apport artistique de l’Indo-
chine.
Des distinctions sont ici nécessaires. I] n’existe pas un
art indochinois, mais des arts différents par leur origine,
leur évolution, leur valeur. On ne saurait les apprécier
justement sans connaître les grandes lignes de leur his-
toire, et d’abord le fait primordial que l’Indochine fran-
çaise est constituée par deux parties hétérogènes : l’une
chinoise, comprenant les pays annamites (Tonkin,
Annam actuel, Cochinchine), l’autre hindoue, embrassant
le Cambodge et le Laos.

|

. — ANNAM

Le Tonkin et le Nord-Annam ont été, pendant une durée
de onze cents ans (troisième siècle avant-dixième siècle
apr. J.-C.), — égale à celle qui sépare les premiers Méro-
vingiens de Louis XIV, — sous la domination politique de
la Chine. D’abord assez légère et respectueuse des cou-
tumes locales, cette domination se fit plus lourde avec
les Han (vers le début de l’ère chrétienne) et se donna
pour but l’assimilation des indigènes. Les Annamites,
sous la rude poussée des gouverneurs chinois, s’enga-
gèrent à grands pas dans le chemin du progrès. Ils abdi-
quèrent quelques usages barbares (le tatouage, le lévirat)
        <pb n="358" />
        L’APPORT ARTISTIQUE DES COLONIES 305
et reçurent en échange de fortes institutions administra-
lives, communales, familiales, une technique agricole
supérieure, une religion plus haute. Privilèges inesti-
mables sans doute, mais en retour desquels ils durent
céder l'autonomie de leur pensée, de leur littérature, de
leur langue, de leur art. Non seulement ils pensèrent
désormais à la chinoise, mais ils délaissèrent leur idiome
national pour écrire d’un pinceau, bientôt aussi habile
que celui de leurs maîtres, des compositions calquées sur
les modèles chinois. Les annales officielles, les actes admi-
nistratifs, les contrats privés furent de même écrits en
chinois. C’est pourquoi la langue annamite a vieilli dans
une longue enfance et pourquoi, de notre temps, des
lettrés patriotes sont contraints à de tels efforts pour
l'enrichir artificiellement et la rendre capable d’exprimer
plus que l’humble vie courante. L'art a subi le même
sort (1). Lorsque l’Annam s’émancipa au dixième siècle
et se donna une dynastie nationale, il était tellement
imprégné de culture chinoise que l’indépendance poli-
tique n’y changea rien. On continua à étudier les mêmes
livres, à copier les mêmes modèles, à pratiquer les mêmes
rites, à construire les mêmes temples, à sculpter les
mêmes dieux. Certes il serait excessif de conclure de
là que les artistes annamites n’ont jamais été que de
plats copistes. Quiconque a vu les gracieuses pagodes du
Tonkin et de l’Annam dans leur cadre de grands arbres
et de pièces d’eau, les dinkh (2) solennels, les nobles et
mélancoliques tombeaux des rois à Hué et tant de petites
merveilles réalisées dans les arts mineurs, ne songera
jamais à prononcer un jugement aussi sommaire. Il faut
toutefois reconnaître que la part de l’invention est ici
bien restreinte et que l’art annamite n’est, à tout prendre,

«4} Voir M. BennanosE, Les Arts décoratifs au Tonkin, Paris, 1922,
et la collection du « Bulletin des Amis du Vieux Hué », notamment
janvier-mars 1919 : L’Art à Hué,

(2) Maisons communes.
        <pb n="359" />
        306 - L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS

qu’un foyer local de l’art chinois (1). Foyer qui aura
peut-être, d’ailleurs}le privilège d’en préserver la dernière
étincelle : au moment où les Chinois évolués vendent à
l’encan les statues et le mobilier des temples et proserivent
comme idolâtrique le culte de Confucius, le Van Miëu (2)
de Hanoï voit toujours les mandarins en grand costume
célébrer les rites millénaires, et l’Esplanade des Sacri-
fices, à Hué, n’a pas cessé d’être consacrée au culte
impérial du Ciel et de la Terre. Ce respect des belles tra-
ditions du passé durera ce qu’il pourra : c’est en tout cas
un «apport » dont il ne faut pas méconnaître le prix.

Il. — FouNAN ET CAMBODGE
Si nous nous tournons maintenant vers l’Indochine
hindoue, le contraste est complet : indépendance poli-
tique, originalité de l’art.

Tout d’abord, l’Inde n’a jamais exercé de souveraineté
ni même de suzeraineté sur aucun État de la péninsule.
C'est là un fait assuré, malgré l’obscurité qui enveloppe
les origines de la colonisation indienne. Le seul témoi-
gnage qui existe — et qui peut tout au plus être considéré
comme l’écho légendaire d’événements réels — concerne
l’État qui domina, avant le Cambodge, le bassin de
Mékong et auquel les textes chinois donnent le nom de
Founan. Ces textes nous ont conservé une tradition
locale, suivant laquelle le civilisateur du Founan et son
premier roi aurait été un brahmane nommé Kaundinya
qui, envoyé par un oracle et porteur d’un arc magique,
soumit les naturels du pays, épousa leur reine et enseigna

(1) En dehors de l’art local, le Tonkin et le Nord-Annam ont gardé
de précieux vestiges de l’occupation chinoise : de nombreux tom-
beaux ont livré des mobiliers funéraires de l’époque des Han et
des Song (bronzes, terres cuites, porcelaines), qui sont entrés au
Musée de l’École française d’Extrême-Orient. à Hanoï.

12) Temple de Confucius.
        <pb n="360" />
        L’APPORT ARTISTIQUE DES COLONIES 307
à ses nouveaux sujets l’usage du vêtement et les cou-
tumes de l'Inde. Cette première hindouisation se place ap-
proximativement vers le début de notre ère.

Le royaume de Founan subsista jusqu’au sixième siècle.
Au temps de sa plus grande extension, il embrassait à
peu près les territoires actuels du Cambodge, du Siam,
du Laos, de la Cochinchine, avec une’ partie de la pénin-
sule malaise. C’était donc un très grand État, plus grand
même que l’empire cambodgien à son apogée. On y prati-
quait les arts du bois et du métal (statues de bronze,
bijoux); on ne peut guère douter que la sculpture sur
pierre y ait été également connue, mais rien n’en a subsisté,
rien au moins qu'on puisse rapporter en toute sûreté à
cette origine. Toutefois, à en juger par les traits communs
que présente la plastique ancienne au Cambodge, au Siam
et dans la péninsule malaise, on est porté à voir dans ces
trois pays les héritiers d’une même tradition artistique,
qui ne peut être que celle du Founan. De ces rameaux,
le plus vigoureux et le plus vivace fut le rameau cambod-
sien. Les premiers monuments qui en subsistent remontent
au septième siècle : ce sont de simples tours de brique,
mais où l’on peut constater une recherche de la variété,
une science du décor ornemental, une assurance technique
qui attestent l’existence d’une grande école d’art. Dans
la sculpture, on note une recherche des belles formes, du
modelé, de la musculature, qui ne se retrouve plus au
même degré à l’époque classique : il suffit de citer comme
exemples l’homme au bras levé de la collection Stoclet,
le dieu à quatre bras du Prasat Damre: Krap, les deux
Harihara, du musée de Pnom Penh et du musée Gui-
met (1). L'influence hindoue est plus prononcée dans cet
« art khmèr primitif » dans dans les œuvres des époques

(1) Voir H. PARMENTIER, l’Art khmèr primitif, Paris, 1927,
fig. 84-87, 110; H. Gorousew, le Harihara de Maharosei, dans
Études asiatiques. Paris, 1925, I, p. 285.
        <pb n="361" />
        308 L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS

suivantes et elle se manifeste plus fortement encore dans
des buddhas de Var Romlok, qui pourraient être anté-
rieurs (1).

Cette sève artistique n’a pas cessé de couler, généreuse
et forte, pendant environ sept siècles, et de couvrir le sol
du Cambodge de monuments nouveaux.

Sa plus éclatante floraison fut celle de l’architecture en
grès, qui eut pour conséquence un développement consi-
dérable du plan des édifices, avec la création du temple à
étages et à galeries, dont Angkor Vat (douzième siècle)
est le chef-d’œuvre incontesté. Et au delà même d’Angkor
Vat, à une époque tardive où l’on pourrait croire que
l’art khmer a dit son dernier mot, au début du quator-
zième siècle, nous trouvons encore le petit temple d’Içâ-
napura (Banteai Srei), où la sculpture tire des effets nou-
veaux de l’expression des visages et de la vivacité des
gestes. Ainsi, jusqu’à la dernière péripétie qui mit fin
à sa brillante carrière, le Cambodge a eu un art national,
qui n’a cessé de chercher de nouvelles formes et de réa-
liser de nouveaux progrès.

III, — CHAMmPA

Sur la côte orientale de la péninsule, au bord de la mer
de Chine et du golfe du Tonkin, était un autre royaume,
le Champa, séparé du Cambodge à l’ouest par la cordillère
annamite, au sud par une barrière de dunes et de maré-
cages, et voué ainsi à une sorte d’isolement, qui explique
en partie le contraste qu’il présente avec l’État voisin, en
dépit d’une culture commune.

Les premiers établissements hindous sur cette côte

(1) Entrées au Musée de Pnom Penh en 1923. M. Groslier croit
qu’ils sont l’œuvre d’artistes hindous et qu’ils peuvent remonter
au cinquième siècle, sinon plus haut (Études asiatiques.…, 1, p. 304-
313}. Dans cette hypothèse ils appartiendraient à l’époque pré-
khmère. à celle du Founan.
        <pb n="362" />
        L’APPORT ARTISTIQUE DES COLONIES 309
paraissent remonter, comme ceux de la vallée du Mékong,
au commencement de notre ère. Pas plus que pour ces
derniers, nous ne possédons la moindre donnée sur leurs
origines, pas même une tradition plus ou moins légen-
daire, comme celle de Kaundinya. Mais nous savons au
moins quand et comment naquit le royaume de Champa.
Ce fut, à la fin du deuxième siècle, une révolte heureuse
d’un groupement hindou ou hindouisé établi à l'intérieur
de la marche chinoise, qui lui donna naissance. Il con-
quit rapidement tout le territoire de l’Annam actuel
entre la Cochinchine et le Tonkin.

Ses premiers édifices religieux durent être construits
en bois et mortier : ils ont disparu. Les plus anciens qui
nous aient été conservés sont en brique et datent, comme
ceux du Cambodge, du septième siècle. Dès cette époque,
la comparaison des deux architectures fait ressortir, dans
les profils, la mouluration, le décor des édifices, des dis-
semblances que le temps ne fera qu’accentuer.

L'évolution des deux arts a suivi une courbe diver-
vente. Tandis que l’art khmèr, par la substitution du grès
à la brique, renouvelait sa technique et inaugurait les
grands monuments à galeries et à étages, l’art cham (1)
restait fidèle à la brique et aux tours isolées. Et non seule-
ment il n’a pas su se renouveler, mais il a même été im-
puissant à se maintenir. Son histoire est celle d’une
longue décadence et ses monuments primitifs sont aussi
les plus beaux. Mais ceux-là au moins sont d’une réelle
beauté. Le grand temple de Mi-säôn (Quang-nam) avec
ses nobles lignes, sa voûte majestueuse et ses pilastres
finement ciselés de rinceaux en pleine brique, est une

(1) Les Chams (prononcer T'iames) sont les habitants du Champa.
Sur l’art cham, voir H. PARMENTIER, Inventaire descriptif des monu-
ments chams de l’Annam. Paris, 1909-1918, 2 vol. et 2 atlas ; In, Les
sculptures chames au musée de Tourane. Paris, 1922. (Ars asiatica,
[V); Jeanne LEusa, Un royaume disparu, Les Chams et leur art.
Doris. 1999
        <pb n="363" />
        810 L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS
œuvre de premier drdre. Le monastère bouddhique de
Dong-düong, dans la même province, le temple de Pô
Nagar à Nhatrang sont aussi de nobles créations.

Il ne faut pas exagérer, d’ailleurs, cette décadence
graduelle ; jusqu’à une époque avancée, l’art cham con-
serve de belles qualités : la science des proportions et des
lignes, l’habileté à situer les édifices et à détacher sur le
ciel des profils nets et animés.

La sculpture est inégale, mais elle s’est parfois élevée
à des hauteurs que l’art khmèr lui-même n’a pas atteintes.
Le musée de Tourane en offre des exemples décisifs
qu’on trouvera reproduits dans l’ouvrage de M. Parmen-
tier, Les sculptures chames au musée de Tourane : le buste
de femme d’un accent moderne si curieux, les puissants
torses de dvärapâlas, la danseuse qui tord si gracieuse-
ment son corps flexible sur le devant d’un piédestal
de Trâkiêu, enfin les spirituelles figurines qui ornent
d’autres piédestaux. En un mot, sans égaler l’art khmèr
par le nombre des édifices (mais il faut tenir compte des
destructions opérées par les Annamites et aussi des ves-
tiges qui sont encore enfouis dans le sol), l’art du Champa
peut rivaliser avec lui par l’excellence de quelques
œuvres maîtresses.

IV. — Laos

A l’exception des monuments khmèrs situés à l’inté-
rieur de ses frontières. le Laos français -ne compte guère
d’édifices anciens. Cette architecture en matériaux légers
n’était pas faite pour traverser les siècles. Mais elle a
conservé des formes archaïques intéressantes pour l’ar-
chéologie et un style décoratif qui n’est pas sans beauté.
Les pagodes à trois nefs, avec leurs colonnes élancées, avec
leurs fenêtres sommées d’un élégant pinacle, avec leurs
portes peintes et dorées, leurs toits « télescopiques », où
des cornes se redressent aux angles. sont de fragiles,
        <pb n="364" />
        L'APPORT ARTISTIQUE DES COLONIES 311
mais gracieuses constructions. On en peut dire autant des
édicules affectés à la conservation des manuscrits (ho
trai), dont quelques-uns sont des merveilles de délica-
tesse. Enfin il ne faut pas oublier les that en cloche, si
caractéristiques des paysages laotiens et dont le That
Luong de Vieng-chan, malgré la fâcheuse restauration
qui l’a défiguré, offre un type accompli.

Les Laotiens ont surtout excellé dans la sculpture sur
bois et la statuaire en bronze, et l’on conserve quelques
spécimens de leur habileté dans ces deux industries.

Observons que le Laos français n’est, au point de vue
archéologique, qu’un prolongement du Laos siamois, où
se trouvent, à Xieng-mai, Lamphun, Lampang, Sukhothai,
les plus anciens et les plus importants monuments de
l’art thai, qui, sans égaler ceux du Cambodge et du
Champa, tient une place honorable dans l’ensemble des
arts indochinois.

V. — ÉTAT AacTUEL. — CONCLUSION.

Si maintenant, après cette rapide revue des quatre
arts indochinois, le lecteur se demande quel est leur état
actuel et quelles sont leurs chances d'avenir, nous crai-
gnons de ne pouvoir donner à cette question une réponse
très optimiste. L'art cham est hors de cause, puisque
le peuple qui lui donna naissance n’est plus qu’un débris
sans aucune chance de relèvement. Le Laos, où les ou-
vriers d’art ont à peu près disparu, ne paraît guère plus
apte à restaurer ses traditions. La situation est moins
compromise au Cambodge, où, sous l’habile direction
de M. Groslier, l’École des arts cambodgiens a suscité un
renouveau très intéressant et fait la preuve que les Khmèrs
n’ont perdu ni leur habileté technique, ni leur aptitude
naturelle aux travaux artistiques. Mais les pagodes qui
3e restaurent ou se construisent trahissent une désolante
absence de goût et le style européen exerce ici sa perni-
        <pb n="365" />
        312 , L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS ©
cieuse influence. Quant aux Annamites, ils ont de remar-
quables dons d’intelfigence et d'adresse, mais il leur reste
à faire preuve d'originalité. L'École des Beaux-Arts,
récemment fondée à Hanoï, résussira peut-être à les
préserver du piège de l’imitation et à les diriger dans une
voie où s’alliera le goût des traditions et la recherche de
réalisations nouvelles.

Nous sommes maintenant en état de répondre à la
question que -nous nous posions en tête de cette étude :
qu’apporte l’Indochine dans le domaine de l’art? Elle
apporte d’abord une contribution essentielle à l’histoire
des arts asiatiques : quiconque voudra connaître avec
précision ce grand mouvement artistique, dont notre
temps se montre si justement préoccupé, ne saurait faire
abstraction du pays où les deux grandes forces qui ont
exercé leur action dans ce mouvement, celle de l’Inde et
celle de la Chine, sont entrées en contact et où l’une au
moins s’est diversifiée avec tant de vigueur et d’éclat.
Elle nous apporte en outre une quantité de motifs ingé-
nieux, dont l’art décoratif de l’Occident pourrait faire
son profit. Et enfin les destinées si différentes de ces écoles,
le mystère de leurs rapports avec la souche originelle,
leur indépendance réciproque dans le contact le plus
étroit, l’action de la race, les effets des facteurs politiques,
dans le domaine de l’art, offrent à ceux qu’intéresse
l'histoire de la civilisation un sujet d’études que peu
d'autres contrées seraient en état de leur fournir aussi
riche et aussi complèt.
        <pb n="366" />
        CHAPITRE XIV
LES PROBLÈMES GÉNÉRAUX

LE PROBLÈME DE L’EXTRÉME-ORIENT
par M. Georges PHiLIPPAR,
Président des « Messageries Maritimes »,
de l’Académie de Marine.

Parmi les quatre puissances de race blanche installées
an Extrême-Orient, la France occupe le troisième rang,
venant après l’Angleterte et la Hollande, avant les États-
Unis.

Malgré le rôle très considérable joué depuis si long-
temps par l’Extrême-Orient dans les trois domaines intel-
lectuel, économique et politique, cette situation présente,
à l’heure actuelle, pour notre pays, un intérêt d’autant
plus réel et sérieux qu’à la suite des événements de ces
dernières années l’Extrême-Orient semble appelé à jouer
dans le monde un rôle économique de plus en plus grand.

La guerre de 1914-1918, en effet, a eu, notamment,
pour résultat de transformer les données de l'équilibre
économique mondial, en ébranlant la suprématie que
notre continent avait acquise depuis l’époque de la
Renaissance.

Le centre de gravité économique du monde, fixé en
Europe depuis trois siècles, tend aujourd’hui à se déplacer
vers l’Amérique et l’Extrême-Orient.

L’unité de direction de la race blanche est rompue et
deux influences nouvelles vont se précisant : celle de
        <pb n="367" />
        314 L'EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS
l'Amérique, représentée par les États-Unis, et celle de
l'Extrême-Orient, représentée par le Japon.

Aussi bien est-il désirable de connaître notre situation
dans le monde extrême-oriental, où nous jouons un rôle
économique et politique: Nous possédons donc de ce
fait des moyens d’action’ qui sont susceptibles d’être mis
en œuvre et dont dépend, en partie, l’avenir de notre
pays.

Le domaine extrême-oriental de la France est cons-
litué, d’une part, par notre vaste et riche possession
d’Indochine et, d’autre part, par les concessions que
nous possédons en Chine, à Shanghaï, Tien-Tsin, Canton
et Hankéou. Il convient, également, de citer, en quelque
sorte pour mémoire, les Établissements Français situés
sur la côte de l’Inde.

Ces derniers, simples comptoirs, vestiges d’un passé
glorieux, se trouvent inclus dans l’immense empire anglo-
indien, vis-à-vis duquel ils se trouvent placés dans un
état de dépendance économique dont les inconvénients
peuvent être atténués par la conclusion d’un accord
d'union douanière.

Bien meilleure est la situation, bien plus important
est le rôle de notre magnifique concession de Shanghaï,
encore que cette possession ne se présente elle-même que
sous l'aspect d’une enclave de 10 kilomètres carrés en
territoire chinois, c’est-à-dire, territorialement parlant,
bien peu de chose. Cette importance s’explique cependant
parfaitement quand on réfléchit au fait que, mêlée à la vie
économique des régions avoisinant la riche vallée agricole
du Yang-Tsé-Kiang, elle est, ainsi que la concession
internationale, située sur l’un des poinis du globe où
l’activité humaine atteint le plus d'intensité.
        <pb n="368" />
        LES PROBLÈMES GÉNÉRAUX 815

Shanghaï, en effet, sert de point d’accès et de débouché
à la partie orientale de la Chine : c’est dire que son im-
portance résulte surtout de son commerce extérieur,
lequel constitue un trafic extrêmement actif, desservi par
de nombreuses lignes de navigation avec une fréquence
qui a fait de Shanghaï l’un des premiers ports du monde.

Au nord et au sud de Shanghaï se trouvent respective-
ment Tien-Tsin, la métropole commerciale de la Chine
septentrionale, et Canton, la capitale de l'immense et
riche province du Kouang-Toung.

Ces deux centres, dans lesquels nous possédons des
concessions moins importantes que ne l’est celle de Shang-
haï, se trouvent, chacun, à l'embouchure d’un grand
fleuve, alors que Hankéou, où nous sommes également
installés, est située à l’intérieur des terres, sur le Yang-
Tsé qui est, comme vous le savez, l’une des grandes voies
de communication de la Chine.

Malgré tout l’intérêt que présentent nos comptoirs
indiens et, surtout, nos concessions chinoises, il est évi-
dent que, dans notre domaine d’Extrême-Orient, ces
établissements ne sont que de bien petites choses com-
parées à notre belle et vaste possession d’Indochine.

C’est elle qui symbolise notre action et notre puissance
en Extrême-Orient et, en fait, n’occupe-t-elle pas, dans
cette partie de la terre, une position exceptionnelle, qui
la rend précieuse pour nous à tant d’égards.

D’autres vous diront ici, je suppose, ce qu’est l’Indo-
chine. Je n’ai à vous en parler qu’en passant. Il n’entre
certes pas dans ma pensée de paraître vouloir diminuer,
par cette comparaison, la valeur de l’œuvre admirable
accomplie pour la France par le maréchal Lyautey au
Maroc — non — bien loin de là. Mais je tiens à indiquer
que beaucoup estiment que les résultats obtenus dans
        <pb n="369" />
        816 L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS
l’Union indochinoise ne le cèdent en rien à ceux acquis
dans la zone française de l’empire chérifien.

Au point de vue économique, tout d’abord, si nous exa-
minons comment l’Indochine remplit son rôle colonial
envers la grande nation industrielle qu'est la France, nous
sommes amenés à constater que notre possession est,
pour sa métropole, un bon client de produits manufac-
turés. C’est ainsi qu’en 1925, 50 pour 100 de la valeur
des importations indochinoises ont êté demandés à la
France. Elles représentaient une valeur de 800 millions
de francs, soit 13 pour 100 des exportations françaises
absorbées par nos colonies,

Si le courant commercial qui s’est établi de France en
Indochine est extrêmement actif, il n’en est malheureuse-
ment pas de même en ce qui concerne le courant d'échanges
en sens contraire : la part de la France dans les exporta-
tons de l’Indochine n’est; en effet, que de 20 pour 100
seulement. Ce faible pourcentage des exportations vers
la France s’explique par la situation géographique de
l’Indochine, en raison de laquelle notre colonie se trouve
prédestinée à trafiquer avec ses voisins, la Chine, le J apon,
la Malaisie et le Siam, qui sont pour elle des clients na-
turels,

Il faut même prévoir que, dans l’avenir, nos impor-
tations d’Indochine diminueront encore, au fur et à
mesure que les matières premières que nous y recher-
chons actuellement seront produites dans certaines régions
d'Afrique ou d’Amérique beaucoup plus rapprochées de
l’Europe que ne l’est l’Extrême-Orient.

On peut aller, à ce sujet, jusqu’à se demander si,
dans l’avenir, l’Indochine ne sera pas appelée à cesser
toutes ses exportations vers l’Europe, excepté celle du
riz et peut-être celle de la soie, dont l’industrie se déve-
        <pb n="370" />
        LES PROBLÈMES GÉNÉRAUX 317
loppe, actuellement, dans des conditions qui font bien
augurer de son avenir. Il faut souhaiter et espérer, aussi,
que l’Indochine arrivera à être notre fournisseur de thé.

Quant à nos exportations en Indochine, il est vraisem-
blable qu’elles suivront un développement parallèle à
celui de la richesse de ce pays dont la mise en valeur est
loin d’être terminée et qui, néanmoins, à vu doubler le
volume de son commerce extérieur au cours de ces vingt
dernières années.

Mais l’Indochine ne constitue pas seulement un dé-
bouché de premier ordre, grâce à la capacité d'absorption
de son marché intérieur. Un autre rôle semble lui être
dévolu en raison de la place exceptionnelle qui est la
sienne dans le monde et qui ne saurait manquer, dans
l’avenir, d’être exploité avec profit.

Notre possession est, en eflet, située à une distance
sensiblemen‘ ‘-:'e des grands centres commerciaux que
sont Canton =— aille, Batavia, Singapore et Rangoon,
et se trouve. en conséquence, admirablement placée
pour servir d’entrepôt à tous ces grands marchés. La
réalisation d’une telle hypothèse ne manquerait pas de
stimuler les exportations françaises et de développer les
aliments de fret de notre flotte marchande dans cette
partie du monde.

Au point de vue purement financier je ne saurais
pmettre ce qui suit.

S’il peut être désagréable, parfois, pour un Français,
de constater que la monnaie d’une colonie fait prime
sur notre monnaie nationale, il n’en reste pas moins, à
se placer au point de vue de l'intérêt général, le seul que
nous ayons à prendre ici en considération, que cette situa-
tion a une contre-partie très favorable. N’existe-t-il pas
de nombreuses entreprises françaises qui, du fait de cet
état de choses, possèdent en piastres indochinoises, c’est-
        <pb n="371" />
        318 L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS

à-dire en une monnaie dont le cours est fort élevé, des
avoirs importants® Il n’est, par exemple, certes pas indif-
férent pour la France de compter dans son patrimoine
national un établissement comme la Banque de l’Indo-
chine. Point n’est besoin, d’autre part, d'insister sur les
services que cet établissement rend à notre pays, non
seulement en Indochine, mais encore dans tout l’Extrême-
Orient.

Au point de vue politique, il ne vous échappera pas
que la possession d’une colonie peuplée de vingt millions
d'habitants, répartis sur une superficie de 730 000 kilo-
mètres carrés, suffit à marquer l’importance des intérêts
français en Extrême-Orient, en dehors de toutes considé-
rations relatives à l’existence des relations que nous entre-
tenons depuis des siècles avec cette partie du globe.

J'ai à peine besoin d’ajouter que le prestige d’un pays
puissant et fortuné comme l’Indochine ne peut manquer
de rejaillir, en partie, sur nos divers établissements
d’Extrême-Orient, ainsi que sur les possessions françaises
disséminées par ailleurs dans le Pacifique.

S'il appartient ainsi à l’Indochine d’exercer, en quelque
sorte, un rôle tutélaire envers ses sœurs moins favorisées,
] ne faut pas oublier que c’est à la métropole qu’il incombe
de veiller à la sécurité de toutes ses possessions.

À cet égard, il n’est pas douteux que la communauté
de frontières qui existe entre l’Indochine et la Chine
serait pour la France une raison suffisante de s’intéresser
aux affaires chinoises si, d’autre part, l’établissement de
nos missionnaires au delà de cette frontière et l’existence
de nos concessions en Chine ne nous imposaient, déjà,
le devoir d’avoir une politique chinoise.
        <pb n="372" />
        LES PROBLÈMES GÉNÉRAUX 319
Or, nous nous rencontrons à ce propos avec les grandes
puissances d'Europe, d’Amérique et d’Asie qui donnent
toute leur attention au problème chinois.

Il est, d’ailleurs, facile de comprendre l’attraction
qu’exerce sur les grandes puissances industrielles ce
pays vaste comme un continent, cet immense marché
de 400 millions d’habitants, qui n’a pas d’organisation
industrielle, ni d’organisation commerciale et qui, d'autre
part, possède de considérables richesses agricoles et
minières encore inexploitées.

La Chine, en effet, est le seul pays d’Extrême-Orient
qui, jusqu’à présent, soit resté réfractaire au progrès
industriel. Or, il est certain que, soit par la voie d’une
évolution économique spontanée, soit par le moyen d'une
intervention étrangère imposée directement ou non, la

Chine sera amenée, dans un avenir plus ou moins éloigné,
à mettre ses ressources en valeur. Cela signifie qu'il fau-
dra y construire des chemins de fer, des routes, des ou-
vrages d’art et des usines. Cela signifie encore que le
marché chinois. qui est déjà très riche aujourd’hui,
le sera davantage encore demain.

Ce développement économique, auquel la Chine est
inévitablement vouée, cette mise en valeur d’un terri-
toire énorme, qui promet tant de profits à ceux qui pour-
ront y participer, voilà le secret des événements qui se
déroulent en Extrême-Orient, et la question qui se pose,
à ce sujet, est de savoir lesquels triompheront finalement
des intérêts antagonistes qui se trouvent en jeu — ceux
de l’intérieur comme ceux de l'extérieur.

On sait quelle est la crise de désordre et d’anarchie
dont souffre la Chine, et l’on devine facilement toutes les
ambitions que cet état de choses a fait naître.

L’incertitude même des nouvelles qui nous parviennent
de Chine et leurs constantes variations semblent être
l’image de l’incohérence qui règne en maîtresse incontestée
en ce pays jadis si civilisé — trop civilisé.
        <pb n="373" />
        320 L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS

Aussi toutes les grandes puissances ont-elles les yeux
fixés sur la Chine ’où s'affrontent déjà et s’affronteront
sans doute demain, avec une ardeur accrue, les diverses
rivalités économiques et politiques qui se sont déjà ma-
nifestées dans toutes les parties du monde.

Cette question soulève un problème important et
grave, qui intéresse solidairement toutes les puissances
blanches, lesquelles, en dehors de leurs affinités de race,
se trouvent théoriquement réunies, pour la circonstance
et pour un instant de raison, par une analogie d’intérêt :
il s’agit de l’évolution politique des peuples d’Extrême-
Orient et de leur changement d’attitude vis-à-vis des
puissances coloniales de race blanche.

Ce problème, qui domine en quelque sorte l’avenir de
nos possessions en Extrême-Orient et ne peut pas ne
pas influer sur le développement de nos relations avec
cette partie du globe, mérite certainement d’être étudié
et c’est de lui maintenant, qu’il va être question.

C’est dans la deuxième partie du dix-neuvième siècle
que les puissances de race blanche ont implanté leur civili-
sation matérielle dans cet Extrême-Orient auquel elles
demandaient de’ participer au développement écono-
mique mondial.

Comme il s’agissait, pour les continents blancs, de se
procurer des matières premières en vue de les transformer,
les efforts des colonisateurs portèrent surtout sur la pro-
duction minière et agricole.

La plupart des peuples asiatiques témoignaient d’ail-
leurs d’une grande indifférence à l'égard du progrès
industriel. Seul, en Extrême-Orient, le Japon, résolu à
se moderniser suivant les dernières méthodes, poursuivit
dans tous les domaines une adaptation systématique,
minutieuse et cependant extraordinairement rapide,
        <pb n="374" />
        LES PROBLÈMES GÉNÉRAUX 321
qui devait bientôt le placer au rang des grandes puissances
mondiales.

En dehors de la prépondérance que cette transforma-
tion lui assurait, au point de vue économique, sur ses
voisins asiatiques, le Japon possédait sur ceux-ci une
supériorité politique considérable.

En face d’une Chine trop immense pour avoir conservé
le sentiment de ses frontières et trop étroitement tradi-
tionaliste pour sacrifier aux idées de progrès sa philo-
sophie à la fois sceptique et timorée ; en face de l'Inde,
trop divisée par ses castes sociales et ses querelles reli-
gieuses pour réaliser une unité et trop fataliste pour
tenter une réaction contre ses maîtres, le Japon était
un vieux pays devenu soudainement une jeune nation.
Situation unique dans l’histoire du monde, il a possédé
et possède encore — pour combien de temps? — l’avan-
tage surprenant, et presque impossible à parfaitement
apprécier, qui résulte de ce paradoxe réalisé pour une
fois : un pays qui dispose de tous les procédés modernes
mis au service d’un peuple qui a conservé toutes les
vertus, tous les enthousiasmes, toute la force, toutes les
convictions — non soumises à l’examen, à la critique —
des temps anciens.

La métamorphose qui s'est ainsi accomplie avec une
prodigieuse rapidité était bien le résultat logique des cir-
constances naturelles.

On peut dire, à ce sujet, que la configuration géogra-
phique de l’archipel japonais, aux îles étroites et dé-
coupées, commandait, d’une part, son patriotisme insu-
laire et que, d’autre part, les qualités de la race nipponne,
son intelligence, sa ténacité et surtout sa morale rigide
devaient effectivement, cette transformation se produisant,
la faire telle que nous l’avons connue. Oui, mais, comme
toujours en semblable matière, se pose la question à la-
quelle nos esprits ne peuvent guère répondre : comment,
pourquoi, la transformation se produisit-elle alors, pour-
        <pb n="375" />
        322 L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS
quoi à ce moment} qu’est-ce qui la provoqua — hommes
ou circonstances, coïncidences ou logique et normal
enchaînement ?

Quoi qu’il en puisse être, le Japon possédait, dès la
fin du dix-neuvième siècle, une armée que son instrue-
tion et son armement moderne rendaient d’autant plus
redoutable qu’elle était la seule force terrestre importante
en Extrême-Orient. Elle ne devait pas tarder, au surplus,
à donner la mesure de sa valeur.

La guerre russo-japonaise, en effet, se produisit en 1904,
La victoire japonaise, éclatante et décisive, souleva dans
tout l’Extrême-Orient un enthousiasme extraordinaire.
La fin, dit-on, justifiant les moyens, chacun parut perdre
le souvenir, même en Occident, de la manière…, mettons
un peu spéciale, dont les hostilités avaient été engagées…

Le succès japonais témoignait aux yeux de l’Asie que
les races blanches n’étaient pas invincibles. Il né repré-
sentait pas seulement la victoire du Japon sur l’Empire
des tsars, mais symbolisait la victoire du monde jaune sur
le monde blanc.

A la lueur de cet événement, la Chine comprit la néces-
sité d’une modernisation radicale et essaya, sans succès
d’ailleurs, d’entrer dans cette voie. Les Indes subirent
de ce fait uné véritable révolution morale.

Pour ce qui est du vainqueur, sa victoire, sous l’in-
fluence des États-Unis, ne lui donna pas tout ce qu’il en
espérait. Elle marqua cependant après quelques incidents
d’ordre intérieur, dus à cette déception et dont vous
avez sans doute conservé le souvenir, le début de son hégé-
monie en Extrême-Orient. Le Japon devenait, désormais,
le champion des races jaunes vis-à-vis de l’Europe et de
l’Amérique, le dominateur en Asie.

De son côté, l’Europe avait dû tenir compte de la trans-
        <pb n="376" />
        LES PROBLÈMES GÉNÉRAUX 323
formation qui s’était produite. C’est ainsi qu’en 1911,
lors du renouvellement de son alliance avec le Japon,
l’Angleterre, traitant de pair avec son allié asiatique,
lui abandonna la suprématie navale en Extrême-Orient.
En retour, le Japon s’engageait, en cas de guerre euro-
péenne, à assurer la défense maritime des Indes.

Trois ans plus tard, la guerre de 1914 faisait jouer cette
dernière clause du traité et donnait, en outre, au Japon
l’occasion d’expulser certains Européens d’Extrême-Orient
et d’étendre son influence dans le Pacifique.

La guerre, qui consolida sa situation politique, con-
tribua, par ailleurs, à développer sa puissance écono-
mique dans des proportions considérables.

Devenu l’un des principaux fournisseurs des Alliés
pour la fabrication des munitions et la livraison des ma-
tières premières, il profita, également, de l’absence des
produits européens en Extrême-Orient pour s'emparer
de la plupart des marchés du Pacifique. Certaines mala-
dresses compromirent cependant quelques-uns des résul-
tats sur lesquels il était fondé à compter.

Parallèlement, il développait sa marine marchande
qu’il considérait, à juste titre, comme un puissant outil
d’expansion commerciale.

L’ère de collaboration politique du Japon avec l’Eu-
rope ne devait pas toutefois survivre longtemps à la fin
des hostilités, au cours desquelles l'archipel nippon
avait réalisé tant de profits.

Des froissements s’étaient déjà produits lors de l’éla-
boration du traité de Versailles quand le Japon, voulant
porter devant la Conférence la question de l’émigra-
tion jaune en Australie et en Amérique, s'était heurté au
veto des délégués anglo-saxons qui ne consentirent pas à
examiner sa demande.
        <pb n="377" />
        324 L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS
On refusait ains? de consentir à la réalisation de
l’expansion à laquelle le Japon se prétend en droit de
procéder, en raison de l’accroissement constant de sa
population.

C’est dans ces conditions que la Diète japonaise vota,
en 1920, un programme de constructions navales, qui
porta ombrage aux États-Unis, lesquels adoptèrent eux-
mêmes un programme plus considérable encore que celui
du Japon.

Cette course aux armements, qui faisait prévoir de
graves événements, ne pouvait laisser l’Angleterre indif-
férente. Ses intérêts lui commandaient de prendre parti.

Son traité d’alliance avec le Japon venait à échéance
en 1921. Non seulement il ne fut pas renouvelé, mais, peu
de temps après, une entente semblait virtuellement con-
clue entre les États-Unis et le gouvernement britannique.

Depuis lors, le Japon paraît s’être rapproché des
Soviets, avec lesquels il a signé, en janvier 1925, des
accords qui ne sont pas étrangers, semble-t-il, à l’action
diplomatique que Moscou poursuit dans l’ancien « Empire
du Milieu » et qui vise à donner, à travers la Chine anar-
chique, un débouché sur le Pacifique aux steppes mos-
covites. Politique conforme aux principes de celle ins-
taurée, il y a deux siècles, par Pierre le Grand…

Ainsi, au point de vue politique, un nouvel état de
choses s’est établi en Extrême-Orient, où les peuples
viennent, sous l'impulsion du Japon, d’entrer dans une
phase de nationalisme et d’esquisser un mouvement
d’émancipation qui prouve leur intention de se soustraire
à la tutelle des races blanches.

Bien que ce mouvement n’ait pas eu, jusqu’à présent, de
suites véritablement graves, il faut retenir qu’il y a là
une indication à ne pas négliger pour les puissances colo-
niales qui exercent leur autorité ou leur contrôle dans les
régions asiatiques.

S'il était nécessaire d’articuler un fait à l’appui de
        <pb n="378" />
        LES PROBLÈMES GÉNÉRAUX 325
cette manière de voir, il me suffirait de rappeler la fonda-
tion par le Japon, en 1926 je crois, de l’Association pan-
asiatique. En août 1926, ce groupement réunissait à Naga-
saki une conférence — à laquelle participèrent les repré-
sentants de divers peuples d’Orient et d'Extrême-
Orient — afin d’y « discuter les questions intéressant
l’Asie avec une liberté plus grande qu’à la Société des
Nations ».…

Après avoir tracé dans ses grandes lignes l'évolution
de la politique asiatique, examen auquel il était néces-
saire de procéder pour nous permettre, en quelque sorte,
de « faire le point », il n’est pas sans intérêt d’étudier
les circonstances qui régissent principalement l’avenir
de la France en Extrême-Orient.

Ces circonstances peuvent se résumer dans la sécurité
politique intérieure de nos possessions territoriales d’une
part, et, d’autre part, dans l’état de nos relations actuelles
avec cette partie du globe.

Pour ce qui est de la situation politique intérieure de
notre domaine extrême-oriental, on peut dire qu’en dépit
de certaines manifestations, provoquées en Indochine
par une minorité turbulente et parfois facilitées par des
erreurs de notre part, les populations soumises à notre
autorité ont conservé à notre égard une attitude qui nous
permet de croire qu'elles resteront aussi relativement
loyalistes que possible.

En Indochine, comme dans toutes ses colonies, la
France a réussi à se faire apprécier par ses protégés,
en les guidant d’abord et en sachant ensuite les faire
graduellement participer à la gestion des affaires pu-
bliques.

L’union indochinoise trouve, en’ outre, dans notre
suzeraineté l’avantage d’être garantie contre l'éventua-
        <pb n="379" />
        326 \ L’'EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS

lité de désordres intérieurs analogues à ceux dont elle a
déjà eu à souffrir gravement au dix-huitième siècle,
et aussi contre les incursions possibles de ses voisins.

Il ne faut pas oublier, à ce sujet, que l’Indochine
possède, entre autres richesses, une production considé-
rable de riz qui ne manque pas d’exciter des convoitises
en Extrême-Orient, où cette céréale constitue la base de
l’alimentation humaine. L’Indochine est le plus grand
exportateur de riz dont le Japon et la Chine doivent im-
porter des quantités considérables pour nourrir leur popu-
lation.

En ce qui concerne les Établissements Français de
l’Inde, la France n’a eu qu’à se louer du dévouement que
lui ont toujours témoigné les habitants de ces territoires,
qui nous sont fidèlement attachés et conservent même un
culte touchant pour les fondateurs de notre Empire des
Indes.
Il va de soi qu’on ne saurait logiquement demander
un pareil attachement aux habitants de notre concession
de Shanghaï qui, on le sait, se présente surtout comme une
agglomération anglo-américaine. Mais il est intéressant
de constater que les éléments indigènes de Shanghaï
ont fait preuve, à notre égard, de sentiments presque
amicaux, lors du mouvement xénophobe qui s’est récem-
ment produit dans cette ville. Les commerçants et les
industriels français furent, en effet, avec les Américains,
les seuls, parmi les étrangers, qui furent exclus des mau-
vais procédés généralement appliqués aux blancs. Il est
juste de remarquer qu’en ce cas comme en tel auquel je
songe — je veux dire en Égypte — nous avons bénéficié
de dispositions hostiles à d’autres, qui ont été ainsi inten-
tionnellement précisées et soulignées.

Malgré cette exception que je tenais à signaler, il
n’est guère possible d’envisager avec une complète
quiétude l’avenir de notre concession de Shanghaï,
comme de nos autres concessions chinoises.
        <pb n="380" />
        LES PROBLÈMES GÉNÉRAUX 327
Quel sera, en effet, l’avenir politique de la Chine quand
elle sera sortie des difficultés si graves dont elle souffre
actuellement?… Question facile à poser, mais à laquelle
il est difficile de répondre. Le fait qu’elle se puisse poser,
cette question, doit suffire à nous conseiller de nous tenir
sur nos gardes.

On peut cependant penser à ce sujet que, quels que
soient les événements qui se produiront, l’Extrême-Orient
ne deviendra pas du jour au lendemain un monde clos,
sans relations avec l’Europe et l'Amérique.

En dehors des liens que créent plus ou moins nêces-
sairement les échanges de produits, l’Extrême-Orient
aura besoin, pendant longtemps encore, de recourir à la
science et à l’expérience des étrangers pour organiser et
diriger certaines parties de son activité économique.

C’est donc à ce double point de vue une question im-
portante pour la France que celle de ses relations avec
l’Extrème-Orient.

En ce qui concerne nos relations d'ordre matériel avec
le groupe de nos possessions asiatiques, on peut dire
qu’elles sont presque totalement assurées par notre flotte
marchande, mais il faut malheureusement constater que
celle-ci ne prend dans le trafic maritime général avec
l’Extrême-Orient qu’une part relativement modeste —
en voie d’augmentation constante cependant — par rap-
port à celle d'autres pays, et plus particulièrement de
l’Angleterre.

Cette situation est la même en ce qui concerne les
échanges des produits entre notre pays, d’une part, et
la Chine, le Japon et les Indes anglaises, d'autre part.
Ces trois pays réunis entrent pour 10 pour 100 dans nos
importations et pour 2 pour 100 dans nos exportations.
        <pb n="381" />
        328 \ L’EMPIRE COLONtat FRANÇAIS

Notons cependant à ce propos que la ligne de quinzaine
des Messageries maritimes, qui assure des relations entre
Marseille et Yokohama, viâ Colombo, Singapore, Saïgon,
Hong-Kong, Shanghaï et Kobé, est l’une des très peu
nombreuses lignes européennes permettant aux passagers
Un voyage sans transbordement jusqu’au Japon.

Notons encore dans le même ordre d'idées, fait peu
connu, pour ne pas dire ignoré, que c’est la Compagnie
française qui tient, depuis longtemps et avec une grande
avance, la tête dans les importations de soies extrême-
orientales en Europe.

Pour primordiales qu’elles soient, ces relations d'ordre
matériel ne sont pourtant pas les seules qu’il faille consi-
dérer, si l’on veut examiner les rapports des peuples entre
eux. Les relations d’ordre moral ont, elles aussi, leur im-
portance — qui n’est pas petite.

À ce point de vue, et bien que nul d’entre nous ne puisse
se flatter de.connaître la véritable pensée asiatique, il
semble que la France bénéficie d’une situation plus favo-
rable que dans le domaine des relations purement éco-
nomiqueès.

On sait la place importante qu’occupent en Chine les
trois grandes congrégations françaises que sont les Laza-
ristes, les Missions étrangères et les Jésuites. |

Ces congrégations font à notre pays le plus grand
honneur et leur œuvre est fort appréciée des Chinois, sur
lesquels elles exercent une influence relativement consi-
dérable.
Le gouvernement français a, lui aussi, créé en Chine
des centres d’études et de secours médicaux. ainsi qu’une
École et un Institut techniques.

Au Japon, l’établissement de nos religieux et religieuses
est déjà relativement ancien et leur action vient d’être
heureusement complétée par la création d’un centre de
        <pb n="382" />
        LES PROBLÈMES GÉNÉRAUX 329
rapprochement intellectuel, qui est la Maison franco-japo-
naise de Tokio. Les échanges intellectuels entre le Japon
et la France ne sont d’ores et déjà pas négligeables.

Pour ce qui est de notre influence dans les Indes, 1l
suffit de se rappeler la hiérarchie des castes qui domine
la vie sociale de ce pays pour comprendre que nos reli-
gieux ne pouvaient espérer y faire une aussi belle moisson
spirituelle qu’en Chine.

Grâce aux efforts innombrables et magnifiques de nos
missionnaires et grâce aussi à des œuvres officielles, nous
exerçons en Extrême-Orient, particulièrement en Chine,
une influence qui nous assure dans le domaine moral une
place privilégi*e par rapport aux autres puissances de
race blanche.

La supériorité que nous possédons, à ce point de vue,
résulte, semble-t-il, des qualités qui nous sont propres : le
Français est plus ouvert que les autres à l’esprit des races
indigènes, parce qu’il a une souplesse de pensée qui lui
permet d’assimiler puis de s’adapter au milieu psycholo-
gique. Il a la curiosité artistique et intellectuelle et la
faculté d’émotion qui le portent à déchiffrer le mystère
des civilisations exotiques et anciennes, à pénétrer,
autant que faire se peut, l’âme des peuples. Il sait encore,
pour se livrer à de telles investigations, se placer, aussi
parfaitement que cela lui est loisible, au point de vue de
ceux qu’il souhaite comprendre. Et ceci au lieu d'envisager
choses et gens sous le seul angle français. Qualités. pré-
cieuses qui, nous le savons, comportent de graves re-
vers.
Ce sont là, cependant, des avantages qui nous ont
permis de nous approcher, moralement et intellectuelle-
ment parlant, des peuples de couleur et, notamment, des
peuples d’Extrême-Orient, avec lesquels nous sommes
entrés en contact.
        <pb n="383" />
        330

* L'EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS

Est-il besoin de dire combien il serait désirable que.
parallèlement au développement de son influence morale
en Extrême-Orient, la France cherchât à augmenter
l’importance des intérêts matériels qu’elle y possède.

La situation que nous avons acquise dans cette partie
du globe nous commande, tout d’abord, de ne pas nous
désintéresser de l’expansion économique, à laquelle est
appelé l’Extrême-Orient. D’autre part, il ne faut pas
oublier que les circonstances nées de la guerre nous mettent
dans l’obligation de rénover, pour ainsi dire, notre com-
merce extérieur en développant nos exportations.

Il est donc naturel que nous tournions les yeux vers
l’Extrême-Orient et que nous nous efforcions de prendre,
dans les échanges internationaux, la part à laquelle nous
pouvons prétendre en raison des droits que nous tenons
d’une situation matérielle et morale qui est assez souvent
méconnué pour qu’il me semble à la fois utile et opportun
d’en souligner l’importance et la vitalité.

Et si, comme je l’espère, le succès vient couronner les
efforts de ceux qui travaillent à l'expansion française en
Extrême-Orient, il sera, en grande partie, obtenu grâce
à l’existence de nos colonies et particulièrement de l’Indo-
chine, dont la possession présente pour nous un intérêt
capital, puisque c’est elle qui constitue, en somme, la
base de notre action économique, financière et diploma-
tique en Extrême-Orient, où nous sommes et devons
rester une grande puissance coloniale, aimée par ses
sujets et respectée par seë voisins.

Notre pays possède donc là-bas des intérêts importants
pt des possibilités très grandes. Il est de notre devoir
        <pb n="384" />
        LES PROBLÈMES GÉNÉRAUX 831
de ne rien négliger dans ces régions, de ne rien abandonner.
En dehors de la valeur actuelle de tout cet ensemble,
l’avenir nous commande, abstraction faite de toute
vanité tirée du passé, à un point de vue absolu comme à
un point de vue relatif, non seulement de conserver et de
préserver ce patrimoine national, mais de tout faire pour
le développer — car tout ce qui ne se développe pas di-
minue.
Qu'on n’aille surtout pas, pour reprendre une expression
qui ne m’est pas sympathique et dont on ne fait que trop
souvent emploi, mais que j'utilise, faute de lui trouver un
remplaçant convenable, qu’on n'’aille pas, de grâce,
parler une fois de plus, à ce propos, de l’ « impérialisme »
français.

Que si, d’aventure, on le faisait, comme il me serait
facile, hélas! de rappeler que nos moyens, en matière
maritime surtout, ne sont malheureusement pas toujours
en rapport avec nos droits et surtout nos devoirs. Sans
prétendre dominer, nous souhaitons ne l’être pas, et
demeurer. Notre politique navale montre bien qu’il en
est ainsi, tout juste. Qu’on n’aille pas dire non plus,
comme certains n’auraient que trop tendance à le faire,
qu’il s’agit pour nous d’une ambition exagérée dans les
circonstances actuelles, compte tenu surtout de la situa-
tion avec laquelle nous sommes aux prises à la suite de
la grande guerre. Non, bien loin de là. Des difficultés
transitoires, si graves soient-elles, ne doivent pas faire
douter de l’avenir de la France. Or la France a et doit
continuer d’avoir un avenir dans l'Est.
        <pb n="385" />
        2. — LES INTÉRÊTS FRANÇAIS
EN EXTRÊME-ORIENT
par M. Georges MAsPERro,
ancien résident supérieur en Indochine.

La France, — en dehors du devoir général qui peut
s'imposer à elle de défendre la vie et les droits de ses na-
tionaux en terre étrangère, et qui l’a obligée en ces
derniers temps à renforcer sa divison navale d’Extrême-
Orient pour être à même, le cas échéant, d'intervenir
efficacement en faveur des Français établis en Chine, —
possède en Extrême-Asie, du fait de ses possessions
indochinoises et des concessions territoriales qui lui ont
Été consenties en territoire chinois, des intérêts impor-
tants qui la mettent dans la nécessité d’entretenir des
relations constantes avec les trois grands États extrême-
orientaux du continent asiatique : la Chine, le Japon
et le Siam.
Les concessions qu’elle détient en territoire chinois,
celle de Chang-haï depuis 1849, de Tien-tsin et de Can-
ton depuis 1861, de Hankéou depuis 1886, bien qu’oc-
troyées par les empereurs de la dynastie mandchoue
aujourd’hui déchue, n’en ont pas moins fait l’objet de
traités et de conventions régulièrement signés et reconnus.
Et, si les intérêts qu’elle y a acquis de ce fait ne peuvent
l’autoriser à intervenir dans les luttes politiques qui
maintiennent depuis plus de dix-sept ans la Chine dans un
perpétuel état de guerre civile, ils lui imposent cependant
la nécessité de faire respecter, dans la limite de ces con-
cessions, des droits légitimement acquis, et d’y protéger
        <pb n="386" />
        LES PROBLÈMES GÉNÉRAUX 333
l’effort loyalement et régulièrement effectué par ses na-
tionaux au prix de leur travail et de leurs capitaux.
Ceux-ci, en effet, y ont constitué de toutes pièces des
villes aujourd’hui prospères. Ils y ont élevé de nombreux
immeubles, exécuté des travaux de municipalité : voirie,
quais, ports, etc, installé l’eau, l’électricité, les tramways,
créé des sociétés qui ont pris des engagements à long
terme, non seulement à l'égard de l'administration
municipale, mais encore à l’égard des tiers, engagements
consentis sur la foi des traités. Il ne saurait donc être ques-
tion pour la France d’accepter une dénonciation pure et
simple de ces traités qui serait la ruine immédiate de
toutes les entreprises françaises dans ces concessions, la
ruine de ceux de ses nationaux qui ont apporté à leur mise
en valeur leur intelligence, leur activité et leurs capi-
taux.
Mais les rapports de la France avec la Chine sont bien
plus étroits du fait de la proximité de sa grande colonie
d'Indochine que des concessions qu’elle détient surle sol
même de la Grande République extrême-orientale, et
la « question jaune » en devient pour elle d’un intérêt
très immédiat.

L’Indochine française est en effet, par le Tonkin, limi-
trophe de trois provinces chinoises : Yun-nan, Kouang-si
et Kouang-tong. Avec ces deux dernières, les rapports
se réduisent à des questions de frontières, leur débouché
naturel étant la ville de Canton avec laquelle nos rela-
tions sont purement maritimes. Pour le Yun-nan, il en
va tout autrement. Cette province, très peuplée, très
riche en produits agricoles aussi bien qu’en produits
miniers, séparée de la Chine par de hautes montagnes, a
son débouché naturel sur le Tonkin, débouché dont elle
use plus encore que par le passé, depuis que nous y
avons assuré la sécurité aux transactions fluviales et
ferroviaires et que notre voie ferrée relie directement
Yun-nan fou au port de Haï-nhong sur le volfe du
        <pb n="387" />
        334 L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS
Tonkin. Aussi bien, sans intervenir dans la politique
intérieure de la Chine, la France ne doit-elle pas, pour
employer l’heureuse expression du gouverneur général
Varenne, rester indifférente aux troubles et aux vio-
lences de la tourmente chinoise dont nous pouvons avoir
à craindre les remous qui justifient « notre attention
vigilante en nous donnant quelque droit de nous émou-
voir de certaines conséquences désastreuses ou tragiques
qui ont pu atteindre nos compatriotes et nos intérêts. »
Si notre pays doit, d’autre part, voir la Chine retrouver
bientôt la stabilité nécessaire à son avenir et au besoin
y aider de tout son pouvoir, il lui est interdit, cependant,
au cas où, l’anarchie y continuant, des étrangers seraient
appelés directement ou indirectement à y rétablir l’ordre,
de souffrir cette intervention au Kouang-tong, au
Kouang-si, dans l’île de Haï-nan, et, moins encore, au
Yun-nan. .
Aux termes des déclarations du 15 mars 1897 et du
10 avril 1898, la Chine s’est engagée, en effet, à ne « ja-
mais. aliéner ni concéder l’île de Hai-nan à aucune
autre puissance étrangère, à titre de cession définitive
pu temporaire ou à titre de station navale ou de dépôt
de charbon ; » et elle a reconnu que les provinces limi-
trophes du Tonkin « devront être toujours administra-
trées par (elle) et rester sous sa souveraineté. (qu)'il n’y
a aucune raison pour qu’elles soient cédées ou louées à
une puissance ». Le jour, par conséquent, où elle ne serait
plus capable de respecter ni faire respecter ses engage-
ments ni de s’opposer au morcellement de son territoire,
c’est à nous seuls que devra incomber le soin de ramener
l’ordre et la sécurité dans ces régions qui sont en’ fait,
d’ores et déjà, dans notre « zone d'influence »,

Si même ces provinces — c’est une hypothèse aussi
vraisemblable que la première — se séparaient un jour de
la Chine ; si, trop faibles pour assurer leur existence et
trouver les capitaux et les ressources nécessaires à leur
        <pb n="388" />
        LES PROBLÈMES GÉNÉRAUX 335
organisation et à leur développement, elles cherchaient
un protecteur qui les leur fournisse, nous ne pourrions
admettre que le soin de ce protectorat incombât à nul
autre que nous.

Mais nous devons espérer que la Chine saura établir
elle-même son unité et constituer son indépendance
nationale sur des bases fortes et durables. Nous n’aurons
plus alors qu’à examiner avec elle les questions, nom-
breuses à la vérité, mais de règlement facile, qui résultent
non seulement des échanges commerciaux maritimes et
terrestres constants que l’Indochine effectue avec elle,
mais encore de la présence sur le sol de notre grande
colonie d’une très importante colonie chinoise qu’une
immigration, accélérée par les événements actuels, ne
cesse d'accroître chaque année.

Cette question d'immigration est, à vrai dire, de pre-
mière importance.

Avant notre arrivée en Indochine, le Chinois bénéfi-
ciait, en Annam comme au Cambodge et au Laos, d'un
statut personnel très particulier et que nous lui avons
conservé. Aux termes de ce statut, il n’est considéré
comme un étranger dans aucun des pays d’Indochine, Il
y jouit des mêmes droits que l’indigène, à condition de se
soumettre à certaines formalités telles que l'inscription
sur les registres d’impôts personnels et l’enrôlement dans
les corporations, constituées sous notre égide par leurs
congénères, et responsables non seulement du paiement
de ses impôts et taxes, mais encore de ses faits et gestes.
Au même titre et dans les mêmes conditions que lui,
il peut circuler, commercer et acquérir librement sur toute
l’étendue du territoire. Bien plus, il lui est permis de
contracter en la forme indigène, ce que ne peut faire le
Français établi dans la colonie. On voit le parti qu’il
a su en tirer. À l’heure actuelle, il détient, en Indo-
chine, la presque totalité du commerce indigène et il y
èst provriétaires d’un domaine foncier des plus imvor-
        <pb n="389" />
        236.  L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS
x
tants. Et ce, sans grand profit pour la colonie, puisqu’il
exporte sur la Chine la majeure partie des capitaux
qu’il a su ainsi acquérir dans notre colonie. Aussi peut-
on dire qu’à l’heure actuelle, en Indochine, les Chinois
jouissent d’une situation absolument privilégiée non
seulement à l’égard des Français, mais même à l’égard
des indigènes qui s’en indignent et comprennent mal que
nous supportions pour nous un tel état de choses et moins
encore que nous le leur infligions.

Possédant leurs chambres de commerce propres,
groupés dans les villes importantes : Cholon, Saïgon,
Haï-phong, Hanoï, etc. où 1ls ont des représentants au
sein du corps municipal, et dans les centres adminis-
tratifs, Mytho, Cantho, Nam-dinh, Haï-duong, etc, où
ils ont leurs écoles, leurs cercles, leurs temples, 1ls cons-
tituent d’autre part, en Indochine, une force que la
France se devait de surveiller de très près, non seulement
pour la sécurité du pays, mais encore pour la défense des
intérêts de la population indigène. Elle a donc maintenu
à leur égard, en se bornant à la perfectionner, la régle-
mentation administrative établie par les souverains de
l’Annam et du Cambodge et qui lui permet de sou-
mettre tous les « Asiatiques étrangers », résidant sur le
territoire de l’Indochine ou venant s’y fixer, à un contrôle
très strict, en les obligeant à se faire immatriculer sur
les rôles du service de l'immigration et à se faire inscrire
sur les registres d’une congrégation officiellement re-
connue par notre autorité, et en se réservant le droit de
les expulser sans autre forme de procès lorsqu’ils se sont
rendus indésirables ou que la congrégation déclare ne
plus vouloir en accepter la responsabilité.

Les Chinois souffrent impatiemment ce contrôle et ne
cessent, depuis des années, d’en réclamer la suppression.
et l’opinion publique en France, mal au courant de l’im-
portance de la question pour l’Indochine, serait assez
disposée à leur voir donner satisfaction. Ce serait une
        <pb n="390" />
        LES PROBLÈMES GÉNÉRAUX 337
grave erreur de le faire, au moins sans contre-partie.
L’Indochine n’y pourrait souscrire que sous la condition
expresse, pour les Chinois y établis ou venant s’y établir,
de l’abandon de tous les privilèges qu’ils détiennent ac-
tuellement du fait de leur statut spécial « d’Asiatiques
étrangers » et retour au droit pur et simple reconnu par
la loi française à tout étranger résidant sur un territoire
colonial ou protégé. Il leur sera donc interdit d’acquérir et
contracter autrement que dans la limite où ce droit est
reconnu aux étrangers, d’accepter un mandat électif
quelconque, conseiller municipal ou membre d’une
assemblée locale, de se réunir en congrégations, d’avoir
des clubs fermés. Ils seront tenus d’autre part de se sou-
mettre strictement aux lois et règlements en vigueur
dans la colonie et notamment de tenir les registres de
commerce exigés par la loi et de les rédiger en français.
Faute à la France de prendre ces précautions, les
Chinois, échappant à la surveillance immédiate de l’ad-
ministration de sa colonie d’Indochine et relevant direc-
tement de leurs consuls, deviendraient en fait les maîtres
de la situation, et ce, non seulement, au détriment du
Français, mais encore et surtout de l’indigène. Patients,
travailleurs, vivant comme l’indigène dont ils parlent la
langue, mariés la plupart du temps à une femme du pays
dont ils ont des enfants, ils ont su dans chaque village y
devenir les intermédiaires obligés entre le gros exporta-
teur français et le consommateur ou le petit boutiquier
indigène. Prêteurs à la petite semaine, ils détiennent à
certains moments, par droit de créance, la presque tota-
lité de la récolte pendante et deviennent vite de très impor-
portants propriétaires fonciers. Notre contrôle’ direct
suspendu, ils deviendraient vite les maîtres absolus de la
colonie par droit de propriété et de créance et il est à
craindre que, complètement dépouillés par eux et sen-
tant notre protection inefficace les indigènes ne se livrent
un jour à leur égard à de véritables jacqueries comme celle
        <pb n="391" />
        338 “ L'EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS
que nous avons vue se manifester à Haï-phong le
22 août 1927. Et obligée, pour les réprimer, de sévir
rigoureusement, la France deviendrait rapidement
odieuse à l’indigène qui se plaindrait à bon droit de n’avoir
plus, de son fait, la situation prépondérante à laquelle
il a droit dans son propre pays.

Déjà, par le traité de commerce du 25 avril 1386,
dit traité Cogordan, nous avions accepté la nomination
de consuls chinois à Hanoï et à Haï-phong « et, disait le
traité, plus tard dans d’autres villes du Tonkin ». Mais
lorsque le gouvernement chinois voulut se prévaloir de
cette clause, notre administration reconnut l’impossi-
bilité d’y consentir sous peine de voir se créer dans ces
villes des centres d’agitation funeste pour son influence.
Ne renouvelons pas la même erreur par un traité trop
hâtivement conçu.

Je me suis, pour ma part, souvent entretenu de la ques-
tion avec de riches Chinois de Cho-lon ou de Haï-phong.
Toujours, ils ont reconnu qu’ils auraient plus à perdre
qu’à gagner à troquer leur statut d’Asiatiques étrangers
contre celui d’étrangers tout court. Mais tous, par contre,
ont souhaité que les mesures de contrôle prises à leur
égard soient effectuées dans des conditions moins vexa-
toires qu’elles le sont aujourd’hui. Prêts à se soumettre
aux lois et aux impôts du pays dont ils reconnaissent la
modération, ils voudraient voir respecter cependant
leur dignité et leur amour-propre et échapper surtout à
l’arbitraire ‘de fonctionnaires indigènes trop heureux
de les brimer et de leur faire perdre la face.

L’Indochine est voisine par deux de ses frontières, celle
du Cambodge et celle du Laos, du royaume du Siam.

Cet État, qui fut notre allié pendant la guerre, et envoya
quelques détachements sur le front. s’est résolument
        <pb n="392" />
        LES PROBLÈMES GÉNÉRAUX 389
adapté depuis une trentaine d'années à la civilisation
occidentale et y accomplit une œuvre remarquable. Son
armée est bien équipée, bien entraînée, et tout ce qui
concerne plus particulièrement les voies de communi-
cation par chemins de fer a reçu un développement con-
sidérable et qui permet aujourd’hui de parcourir le pays
aussi rapidement que possible.

Le gouvernement siamois, il faut le reconnaître, ma-
nifeste à l’égard de la France un désir de loyale colla-
boration auquel il est juste de rendre hommage.

Avons-nous fait tout ce qui dépendait de nous pour y
répondre? Et, ce que nous avons fait, l’a-t-il été aussi
complètement et d’une façon aussi avisée qu’il eût été
désirable? Il est malheureusement difficile de répondre à
cette question par l’affirmative.

Alors, par exemple, que nous engagions le Siam à
poursuivre activement la construction de sa voie ferrée
vers notre frontière où elle devait rejoindre la nôtre et
mettre ainsi en relation directe Hanoï, Hué, Saïgon et

Pnom-Penh avec Bangkok et la vallée du Ménam,
nous avons tant tardé pour des raisons diverses, je ne
dirai pas à construire, mais à décider la construction
de notre tronçon Saïgon frontière du Siam, que sa voie
ferrée a rejoint notre frontière à la gare d’Anrana, non
seulement avant qu’un mètre de rail ait été posé par nous,
mais avant même que la route ait été rendue automo-

bilisable sur ce parcours, si bien que la voie siamoise à

abouti au néant.

D'autre part, aux termes des traités que nous dête-
nions à l’égard de ce royaume, nous possédions un cer-
tain nombre de droits qu’il eût été bon, non de maintenir
puisqu’ils n’ont plus leur raison d’être, mais au moins de
troquer contre d’autres avantages plus en rapport avec
l’amitié qui réunit les deux pays. Nous eussions pu faire
reconnaître notamment à notre commerce et à notre
‘ndustrie des débouchés’ privilégiés, à nos officiers de
        <pb n="393" />
        340 . L’'EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS

terre et de mer, à nos savants, à nos ingénieurs, des

postes de choix paur aider le peuple siamois dans l’œuvre

d’adaptation à laquelle il s’efforce. Or, au lieu d'observer
cette politique très simple et que, il faut le dire, le Siam
s'attendait à nous voir suivre, nous avons, par une
politique d’abandon dont le moins qu’on puisse dire est
qu’elle est incompréhensible, signé, à Paris, le 14 fé-
vrier 1925 et à Bangkok le 25 août 1926, deux traités
qui ont attiré les plus vives critiques de l’opinion aussi
bien dans la métropole que dans notre grande colonie et
qu’un journaliste a pu traiter d’imbroglio volontaire ou
involontaire, et dont il a pu se demander dans quelles
ténèbres ils vont égarer les plénipotentiaires de l’avenir.

La France, en effet, n’a guère de rapports avec le
Siam qu’en fonction et à propos de l’Indochine.

Or, le premier traité qui prétend régler la question du
Mékong frontière apporte une solution qui ne satisfait
à la fois ni la France ni le Siam, puisqu'elle est établie en
contradiction absolue avec les règles de droit inter-
national en la matière et les conlusions dés experts con-
sultés, et on doit constater avec les représentants du
gouvernement siamois qu’il ne mettra certainement pas
fin aux discussions entre les deux pays.

Pour toutes les autres questions, il s’en remettrait à
des arrangements spéciaux qui devaient être réglés.
ultérieurement, par une convention concernant les rap-
ports du Siam et de l’Indochine française. Cette conven-
tion a été signée à Bangkok le 25 août 1926 et ratifiée à
Paris le 22 septembre 1927. Or, pas plus que le traité
initial, elle n'apporte de règlement définitif à aucune des
questions pendantes. Elle s’en remet elle aussi à des arran-
gements ultérieurs du soin de régler toutes ces questions
et elle laisse ouverts jusqu’à leur conclusion tous les

sujets de controverse entre les deux pays voisins. Alors
qu’il eût été indispensable de régler toutes ces questions,
en une discussion où nous n’aurions rien abandonné de
        <pb n="394" />
        LES PROBLÈMES GÉNÉRAUX 341

nos droits antérieurs que contre des sécurités correspon-
dantes, et où grâce aux gages du passé nous aurions pu
assurer à la France au Siam une situation prépondérante,
notre diplomatie s’est contentée de textes vagues dont le
moins qu’on puisse dire est qu’ils ne règlent rien et laissent
ouvertes toutes les discussions et controverses auxquelles
il eût été cependant désirable, dans l'intérêt réciproque
des deux pays, de mettre un terme définitif et sans équi-
voque.

Avec le Japon, la France entretient des rapports des
plus amicaux qui se sont considérablement développés
au cours de ces dernières années.

À la Société des Nations, à la, Conférence internationale
du travail et généralement dans toutes les circonstances
où se produit une collaboration internationale, les repré-
sentants de la France et du Japon se trouvent soutenir
les mêmes idées pour le plus grand bien de la paix du
monde, et la presse japonaise, à l’heure actuelle, se plaît à
le reconnaître, ajoutant que ce sont les Français qui ont
été les premiers à découvrir « l’art du Japon » et qu’ils
ont toujours été les critiques les plus encourageants et les
plus enthousiastes, montrant ainsi qu’ils possèdent
mieux que quiconque la compréhension de l’esprit japo-
nais.
Un traité de commerce franco-japonais avait été signé
le 11 août 1911, assurant au Japon le traitement de la
nation la plus favorisée. À la vérité, si l’application des
tarifs qu’il instituait a été immédiate dans toutes les
colonies françaises, elle a été ajournée en ce qui concerne
l’Indochine, les autorités locales et les corps élus de la
colonie aussi bien que les Chambres de commerce de la
métropole ayant aussitôt protesté et ayant renouvelé
leurs protestations chaque fois qu’il était à nouveau
question de promulguer le texte du traité en Indochine.
        <pb n="395" />
        342 L’'EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS
I est plus particulièrement deux produits pour lesquels
le Japon voudrait jouir d’un traitement de faveur : les
tissus et filés de coton, -et les fers manufacturés. Or,
l’Indochine est un débouché des plus rémunérateurs pour
les tissus et filés de coton exportés de France, et, parmi
ceux-ci, figurent actuellement et en très bonne place ceux
qui sont fabriqués en Alsace. Celle-ci, au temps où elle
faisait partie du Reich, écoulait ses produits vers l’Alle-
magne. Sa réunion à la France, en lui fermant les portes
de notre ennemie d’hier, l’a obligée à chercher à ses pro-
duits un nouveau débouché qu’elle a trouvé dans nos
colonies françaises et particulièrement en Indochine. En
accordant par conséquent aux produits japonais les
mêmes avantages qu’aux produits français, ceux-ci,
handicapés par un prix de fret plus onéreux, seraient
bientôt éliminés de la colonie, et ce au détriment de nos
industriels du Nord et de l’Est aussi bien que de celui des
provinces redevenues françaises.

Pour l'industrie sidérurgique, la question est tout
autre. Ne possédant pas de minerai de fer et pauvre en
mines de charbon, le Japon, depuis les guerres qu’il a
menées contre la Chine d’abord, la Russie ensuite, et
surtout depuis la Grande Guerre, a vu l'importance
qu’il y avait pour lui à avoir ses hauts fourneaux chez
lui. Pendant la Grande Guerre, cette nécessité devint
vitale et entraîna le gouvernement japonais à créer des
usines de guerre au Japon, en Corée et en Mandchourie.
Celles-ci créées, il fallut leur assurer le minerai en quantité
suffisante et c’est la clé, semble-t-il, de la politique japo-
naise à l’égard de la Chine. Mais, au jour où la guerre a été
finie, ces usines ont été obligées de chercher à l’étranger
des marchés où écouler leurs produits. Or, la concurrence
des marchés européens, concurrence qui leur a été faci-
litée par la formation du cartel métallurgique, par la
dépréciation des monnaies de France, de Belgique et du
Luxembourg, par le dumping pratiqué par l’Allemagne.
        <pb n="396" />
        LES PROBLÈMES GÉNÉRAUX 343
lui a été tellement défavorable, que, en juillet et en
août 1926, les prix sont tombés si bas que les produc-
teurs d’acier japonais se sont déclarés incapables de fournir
dans ces conditions et envisageaient la fermeture de leurs
usines ; les constructeurs japonais eux-mêmes se décla-
rèrent incapables de continuer à employer des aciers de
production locale si on ne les protégeait pas par des
taxes locales importantes. Ainsi donc, si nous accordions
au Japon l'entrée en Indochine dans les mêmes condi-
tions qu’à nos produits des aciers japonais, au moment
même où le Japon par des taxes nouvelles interdirait
chez lui toutes importations, notre production française
verrait se fermer tout à la fois le marché du Japon et
celui de l’ Indochine.

En ce qui concerne le marché intérieur de l’Indochine,
d’autre part, il est à remarquer que certains produits
japonais à peu près identiques arriveraient facilement à les
concurrencer s’ils n’étaient pas protégés par des tarifs
douaniers.

Au Japon, en effet, la main-d’œuvre est beau coup
moins payée qu'en Indochine et, pour assurer d’autr
part à sa population une exportation rémunératrice, le
gouvernement japonais protège cette exportation par des
primes très importantes. Aussi bien, le consommateur
indigène de notre colonie a-t-il tendance à les préférer
aux siens propres parce que d’un prix moins élevé. D'où
la protestation des corps élus de la colonie qui ne font que
suivre en cela celle de la population indigène aussi bien que
française.

Jusqu'ici, donc, la question est en suspens, et il est
probable que la modification due au relèvement, de
30 pour 100 sur les tarifs, loi du 4 avril et décret du
14 août 1926, promulgués en Indochine, ainsi que le
traité de commerce de l’Allemagne, décret du 30 août 1927,
entraîneront de nouveaux délais. I] est à souhaiter que
dans ces négociations notre diplomatie ne négligera pas
        <pb n="397" />
        344 L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS

les intérêts vitaux de l'Indochine. Elle le peut d’autant
mieux qu’elle vient de fixer, par un protocole signé à Paris
le 30 août 1927, le régime de l’établissement et de la navi-
gation dans les rapports entre l’Indochine et le Japon.
L'article 1€' reconnaît aux ressortissants du Japon qui
sont ou seront admis à s'établir en Indochine, à y jouir
du traitement de la nation la plus favorisée tant en ce
qui concerne les conditions de leur activité en toute ma-
tière d'ordre économique, qu’en ce qui concerne les
taxes et charges fiscales auxquelles elles pourraient être
soumises et pour tout ce qui a trait à l’administration
de la justice.

Il y est bien noté cependant que le Japon ne pourra
réclamer le traitement spécial accordé aux ressortissants
de certaines régions limitrophes de l’Indochine aux termes
des traités antérieurs à l’institution du protectorat
français, et nous y voyons avec plaisir l’indice que, en
signant ce traité, le ministère des affaires étrangères a
bien entendu ne créer aucun précédent au regard des
Chinois qui sont justement ceux qui jouissent du traite-
ment spécial dont il est fait allusion dans le paragraphe.

Telle est la situation de notre colonie d’Indochine
par rapport aux trois grands États d’Extrême-Orient
avec lesquels elle est en relations directes. On voit que,
si ces rapports sont à l’heure actuelle des plus amicaux,
ils sont cependant d’une telle importance qu’ils nécessitent
de la part de notre diplomatie une vigilance et une com-
préhension de tous les instants, qui doit, chaque fois
qu’un nouveau traité est envisagé avec ces États, consi-
dérer très étroitement la répercussion qu’ils pourraient
avoir sur l’Indochine francaise.
        <pb n="398" />
        3 — LE PROBLÈME MUSULMAN
par M. Georges Harpr,
directeur de l’Ecole coloniale

D’après les statistiques les plus récentes et les mieux
établies, la France compte en Afrique, y compris Mada-
yascar et ses dépendances, plus de dix-neuf millions
de sujets ou protégés musulmans.

Dans l'Afrique du Nord et le Sahara, on peut dire que
tous les indigènes, en dehors des groupements israélites,
sont musulmans ou du moins islamisés. C’est par excel-
lence le pays des mosquées et des confréries.

L'Afrique occidentale est beaucoup moins homogène :
si les musulmans peuplent la Mauritaine, s’ils dominent
largement au Sénégal, en Guinée française et au Niger,
s'ils sont encore nombreux au Soudan et en Haute-Volta,
ils sont manifestement en minorité en Côte d’Ivoire, au
Dahomey, au Togo, et ils se heurtent, au Soudan, en
Haute-Volta et même au Sénégal, à d’importants blocs
animistes.

En Afrique équatoriale, les populations de la Forêt
n’ont guère été touchées par l’Islam ; mais le Tchad est
essentiellement musulman, le Cameroun et l’Oubangui-
Chari le sont un peu.

À Madagascar, l'Islam n’est guère installé que chez les
Comoriens, sur la côte ouest et à l’extrême-sud-est.

L’islamisation dans les colonies françaises d'Afrique
est donc beaucoup moins générale qu’on n’a tendance à
le penser. Mais ces dix-neuf millions de musulmans,
soumis à l’autorité de la France, suffisent à faire d’elle.
        <pb n="399" />
        346 L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS

selon l’expression courante, une grande puissance musul-
mane, et il est clair qu’elle n’a pas le droit de se désin-
téresser des questions islamiques.

L’Islam — c’est une vérité assez banale aujourd’hui,
mais qu’il faut tout de même rappeler — est plus qu’une
religion : c’est tout un monde, séparé du nôtre par les
moindres détails de sa vie.

C’est une religion, sans doute, et singulièrement impé-
rieuse. Le dogme en est simple : c’est la croyance en
l’existence et la toute-puissance d’un Dieu unique, adoré
sans images, et dans la mission du prophète Mahomet qui
servit d’intermédiaire entre Lui et les hommes ; c’est
aussi la croyance à l’immortalité de l’âme et aux sanctions
éternelles.

La prière est en somme le seul rite du culte isla-
mique, une prière toute mécanique et qui n’a rien d’une
effusion : la récitation, à cinq heures différentes de la
journée, de formules dans lesquelles le nom d’Allah et de
ses attributs revient avec persistance.

Cette religion aux contours nets se tient, plus que toute
autre, sur une constante défensive. L’Islam arme ses
fidèles d’un farouche orgueil religieux ; il leur commu-
nique le mépris du païen, du juif et du chrétien ; ce sont
à ses yeux des chiens, des suppôts de Satan, des êtres
« lapidables », qu’on peut à la rigueur tolérer quand ils
sont utiles et paisibles, mais qu’il faut en tout cas mater
et tenir en respect. Il est donc nourri de xénophobie et
de fanatisme, et par là contient, si l’on peut dire, toute
une politique extérieure : il conquiert, il soumet ou, faute
de mieux, il s’isole.

Il contient aussi toute une organisation de gouverne-
ment. Il confond dans une même personne, il réunit dans
une même main l’autorité relisieuse et l’autorité poli-
        <pb n="400" />
        LES PROBLÈMES GÉNÉRAUX 347
tique ; il instaure une théocratie parfaite. En pays musul-
man, la mission de gouverner l’État et de défendre la foi
revient régulièrement à un calife, issu de la famille de
Mahomet, — parenté qui lui confère le titre de chérif.

Ainsi, le Coran est à la fois un livre saint, un code reli-
gieux et la charte constitutive de l’État musulman. Et
c’est aussi un code civil et un code pénal. Toute l’orga-
nisation familiale et sociale est, en effet, réglementée par
l’Islam, qui établit, par exemple, la légitimité de la poly-
gamie.

L’Islam apporte encore toute une morale, simple sans
doute, mais nettement formulée et liée intimement à la
vie religieuse. Certaines de ses obligations, empruntées
au judaïsme et au christianisme, mais élargies et renfor-
cées, communiquent à l’ensemble de la vie individuelle
et sociale une saisissante allure de noblesse : tel le prin-
cipe de l’égalité humaine, qui trouve un magnifique sym-
bole dans les cimetières musulmans, champs de pierres
anonymes où rien ne distingue le riche du pauvre ; tel
aussi le principe de l'aumône obligatoire et la sollicitude
pour les mendiants et les infirmes.

Mais voici surtout ce qui domine cette morale et donne
sa couleur propre à l’âme musulmane : aucune religion
n’a formulé avec autant de vigueur ce devoir par excel-
lence, l’obéissance à la loi de Dieu. C’est le sens même dn
mot Islam, et de là est né tout naturellement le fatalisme
le plus complet et le plus constant. Frappé par le malheur,
même le plus injuste en apparence, le musulman dit :
« C’était écrit ! » ou bien : « Allah est grand ! » Nulle action
ne s’engage, nul accord ne se conclut, sans qu’on ne fasse
‘ntervenir la volonté divine, sans qu'on ne prenne soin

de se remettre en sa main. La moindre conversation est
ponctuée de formules comme celles-ci : « Que Dieu aide !
Que Dieu supplée ! Que Dieu donne ! » et si l’on forme le
plus insignifiant projet, il est de toute nécessité d'ajou-
ter : « Si Dicu le veut ! » On devine qu’un bon musulman
        <pb n="401" />
        348 L’EMPIRE FOLONIAL FRANÇAIS
trouve dans ce fanatisme une résignation naturelle et
spontanée aux coups du sort, une facilité exceptionnelle
de renoncement, une sérénité parfaite.

Du même coup, les conceptions intellectuelles qui pour-
raient l’inciter à l’action prennent une tournure spéciale :
comment concilier, par exemple, la notion de progrès
avec cette soumission aveugle et constante aux desseins
de la Divinité? Comment justifier raisonnablement l’ini-
tiative humaine et le désir de changement? En somme,
pour un musulman convaincu, la vérité est immobile,
et elle est à la portée de tous, puisqu’elle réside tout
entière dans la loi divine, connue par le Coran ; elle n’est
pas amenée par une connaissance de plus en plus exacte
de la réalité, elle est constante, intégrale et fixée dans un
texte : il n’y a de vrai que la parole de Dieu. Le progrès
ne peut donc se trouver que dans une observance de’ plus
en plus complète de la loi divine, le changement ne peut
venir de nous, il n’est que la manifestation de la volonté
de Dieu, et ce que nous tentons pour modifier le rôle que
Dieu nous a attribué peut passer, en fin de compte, pour
un commencement de révolte. Voit-on bien quels rythmes
de pensée et d'action naissent d’une telle conception, et
quel abîme l’Islam doit creuser entre la mentalité du
musulman et la nôtre?

Cette religion absorbante paraît _ particulièrement
adaptée à la vie africaine. Adaptation fort mystérieuse,
d’ailleurs, et qu’il serait bien malaisé d'expliquer avec
certitude. Simplicité du dogme? Netteté des rites?
Absence d’ascétisme et conciliation facile de la vertu et
de la jouissance? Il y a bien un peu de tout cela dans
l’attachement de lAfricain à l’Islam; mais ne nous
hâtons pas de conclure et de généraliser, puisque tous les
Africains ne sont pas musulmans. Il serait même préfé-
rable de dire tout bonnement que l'Afrique s’est appro-
        <pb n="402" />
        LES PROBLÈMES GÉNÉRAUX 349
prié l’Islam, l’a adapté à son tempérament, et que l’Is-
lam, si roide en apparence, est au fond merveilleusement
souple. Mais il faut bien reconnaître que, dans l’en-
semble, les régions de l’Afrique qui ont adapté l’Islam,
même quand elles l’ont arrangé à leur façon, y puisent
un orguéil de secte qui les rend plus ou moins accessibles
à toutes les influences d’origine islamique.

Or, si l’Islam est relativement immobile dans une
bonne partie de son domaine, il apparaît beaucoup plus
vivant, remuant et même changeant dans les régions voi-
sines de son berceau, dans ces « terres de fermentation
religieuse », comme dit Barrès, d’où les dogmes jaillissent
plus abondamment que les sources. On discute beaucoup
là-dessus : d’aucuns prétendent que l’Islam, même chez
des peuples doués pour la spéculation, ne peut changer
qu’en surface, que le fond de la philosophie religieuse et
la morale restent les mêmes, que Vieux et Jeunes Turbans
gardent la même tête sous des bonnets différents. Mais il
semble bien, tous ces temps-ci, qu’il faille renoncer à ces
idées simples, en contradiction avec tout ce qu’on sait
de l’histoire des hommes.

En tous cas, il est incontestable que des foyers isla-
miques du Proche-Orient se dégage une radio-activité
qui n’est pas purement un jeu de mots ou même d’idées,
qui tend à des réalisations politiques et qui annonce, sous
des formes extrêmement modernes, une guerre sainte
où la passion religieuse n’est qu’un masque du nationa-
lisme, une guerre tout court. îÎ

Dans quelle mesure les possessions françaises d’Afrique
sont-elles atteintes par ce rayonnement? Que tentons-
nous, que devons-nous tenter pour en limiter ou atténuer
les effets dans notre domaine? Le problème vaut assuré-
ment la peine d’être posé.
        <pb n="403" />
        350

L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS

Il n’est pas besoin d’être un spécialiste des questions
islamiques ou des questions ‘africaines pour savoir que
l’Islam en Afrique est rarement pur et qu’il est impur
à des degrés fort différents. Or, il y a là un ensemble de
faits fort importants, qui commencent à être bien connus
et qui enlèvent une bonne part d’intérêt à nos idées géné-
rales sur l’Islam et ses mouvements.

Dans certaines régions, dites musulmanes, qui ne sont

pas nécessairement des déserts, et dont les villages sont
formés de vraies maisons en pierre ou en pisé, il n’y a
pas la moindre mosquée, pas même une tente, pas même
un de ces temples conventionnels — cercles de cailloux ou
de sable — comme en improvisent les noirs du Sénégal.
À quoi servirait, d’ailleurs, une mosquée? On n’y dit ja-
mais la prière. On célèbre bien quelques fêtes, — la fête
du mouton, — parce que c’est l’occasion de manger un
mouton ; mais les moins catholiques d’entre nous dé-
bouchent une bonne bouteille le jour de Pâques. On n’ob-
serve pas le jeûne du Ramadan, le ronronnement des écoles
coraniques en est absent, et s’il se trouve là par hasard
quelque « fqih », quelque « marabout » qui épelle l’arabe,
c’est qu’il vient du dehors et qu’on le tolère ou encore
qu’on l’utilise comme un détenteur possible de « baraka ».
Et qu’on ne croie pas que cette absence de vie islamique
soit réservée à une Afrique toute primitive, qu'un conqué-
rant de passage a baptisée musulmane :il suffit de pousser
une pointe dans le Moyen-Atlas pour rencontrer des
musulmans de ce calibre-là.

Ce qu’il faut surtout noter, c’est qu’ils ne sont nulle-
ment dépourvus de vie religieuse. Ils ont même une vie
religieuse très intense, ils sont en rapports constants avec
un monde surnaturel. Seulement ce monde surnaturel
n’a rien à voir avec l’Islam : c’est le monde des forces
        <pb n="404" />
        LES PROBLÈMES GÉNÉRAUX 351
naturelles et des génies, c’est aussi le monde des saints
qui, de leur vivant, se sont distingués par des mérites
exceptionnels, fort différents de ceux de nos saints à
nous, et qui gardent une influence sur les destinées
humaines. Cultes agraires, anthropolâtrie, voilà ce qui
domine ordinairement les préoccupations religieuses de
ces peuplades, et il faut voir comme le Dieu de l'Islam
tient une petite place à côté de ces puissances innom-
brables du panthéon animiste : quand une mosquée
a trouvé le moyen de s'installer dans les environs,
elle sert de temple pour des rites agraires, où Allah ni
Mahomet n’ont rien à voir; l’animisme a domestiqué
l’Islam.
Bien entendu, toutes les institutions politiques, s0-

ciales, familiales, que l’on considère comme inséparables
de l’Islam, sont restées à la porte. Dans ces mêmes régions
du Moyen-Atlas que nous avons prises comme type, le
droit musulman, le « chraa », est plus que négligé, il est
abhorré, et ce n’est pas une des moindres raisons de résis-
tance à notre domination que la crainte de nous voir
suivis par des cadis et leurs tablettes ; on ne prétend régler
la vie du groupement que sur un droit coutumier, qui est
généralement séparé du droit coranique par des diffé
rences profondes. Le vrai musulman est polygame, au
moins en droit : ce mueulman de la montagne est mono-
game, il fait à la femme une large place dans la société,
il se réjouit de la naissance d’une fille autant que de la
naissance d’un garçon; c'est, en un mot, un tout autre
homme.
Même dans les villes les plus policées de ces régions,
l’islamisme simplement moyen est un fruit rare. On
n’imagine pas à quel point la masse de la population
reste sous l’emprise de l’animisme. Dira-t-on qu’il s’agit
là de superstitions, fort analogues à celles qui parasitent
nos religions à nous? S'il n’y a vraiment que différence
de degré, elle est si forte qu’elle vaut une différence de
        <pb n="405" />
        852 L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS

nature. On croit gans doute encore, au fond de nos cam-
pagnes, aux jeteurs de sorts et aux revenants, mais on
n’y vit pas, on n’y a jamais vécu — au moins depuis
des siècles — dans l’obsession continue des « djinns »
comme à Rabat, Fès ou Marrakech, on n’y calcule pas
ses moindres gestes par rapport à ce qu’en pensent « ces
gens-là », ces hôtes généralement invisibles qui peuvent
tout pour le bien ou pour le mal et qui sont vraiment les
guides et les inspirateurs de tous les actes humains.

Si, de l’Afrique du Nord, nous passons aux régions
islamisées de l’Afrique occidentale, de l'Afrique équato-
riale ou de Madagascar, la prédominance de l’animisme
sur l'Islam est plus accusée encore. Nous ne pouvons ici
qu’indiquer la question, mais elle a été serrée de près par
des spécialistes, notamment par Paul Marty et le tant
regretté Maurice Delafosse, et il n’y a plus de doute à cet
égard : tandis que le vrai musulman s’abandonne à la
volonté irréductible de Dieu, le noir d'Afrique, simple-
ment islamisé, garde toujours l’espoir d’enchaîner la
volonté réductible d’un dieu ; il continue à vivre en fami-
liarité avec les esprits des morts et les esprits des forces
naturelles ; il a beau « faire salam » avec un zèle admirable
et porter orgueilleusement au front le petit rond de pous-
sière qui atteste sa piété, il n’a pas admis le fond de l’Is-
lam, et tout semble indiquer qu'il ne l’admettra pas de

longtemps, si jamais il l’admet avant d'adopter, sous des
influences nouvelles, une autre attitude d’esprit.

En fin de compte, l’Islam ne semble pas aussi naturel-
lement adapté à la vie africaine qu'on le croit souvent ;
1 n’est le plus souvent qu’un vêtement, une mode qui a
duré, et il masque la persistance de goûts profonds. qui
sont fort opposés à ses tendances essentielles. Il apparaît,
notamment, que si l’Islam — et les institutions qu’il
comporte — convient assez bien aux nomades et aux cita-
dins, il s’accommode mal du sédentarisme rural : les cul-
livateurs de la Nigritie ne seront jamais que de piètres
        <pb n="406" />
        LES PROBLÈMES GÉNÉRAUX 353
musulmans, et c’est là un trait de caractère que M. Brévié
a fort bien mis en lumière dans un ouvrage intitulé : Isla-
misme contre naturisme au Soudan français.

Il y a donc, — c’est tout à fait certain, mais on en doute
parfois, — des «régions » dans l’Islam africain, des régions
dont l’existence ne tient pas à des circonstances passa-
gères ni à des individus, mais à des influences profondes,
à des causes physiques, économiques, ethniques, sociales,
__ en somme à des causes qui ne changeront pas de sitôt.
Et il est non moins certain qu’il subsiste entre ces régions
des différences qui sont de vrais fossés, qui arrêtent ou
du moins contrarient grandement les communications.

Si tel entraînement collectif nous inquiète, gardons-
nous de l’attribuer automatiquement à la communauté
de foi islamique. N’oublions pas que, même dans les ré-
gions demeurées tout à fait étrangères à l’Islam, le grou-
pement social exerce sur l’individu une tyrannie que nous
avons peine à imaginer : chez les populations qui nous
occupent, l'individu n’a pas encore de valeur propre ; les
institutions et les mœurs tendent à l’absorber dans la
collectivité ; l’individualisme sera l'événement de demain,
mais de demain seulement ; l’instinct grégaire, pour le
moment, l’emporte sans effort, et c'est pourquoi nous
trouverons des phénomènes d'entraînement collectif tout
aussi caractérisés chez des Dahoméens ou des Congolais
«fétichistes » que chez des Berbères ou des Peuhls islamisés.
Par ailleurs, les mouvements d’opposition qui se ma-
festent de temps en temps chez les jeunes générations
ne sont pas nécessairement liés à l'Islam : ne prenons pas
à la lettre l’expression « Jeunes Turbans » ; elle est com-

mode, mais elle vaut tout autant pour de jeunes Congo-
lais porteurs de chapeaux et nullement islamisés que
pour les Jeunes-Tunisiens ; elle indique surtout, ar-nd on
        <pb n="407" />
        354 L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS

regarde le phénomène à la loupe, un réveil du sentiment
de solidarité ethnique ou sociale, qui se sert de l’Islam
quand 1l le trouve à sa portée, mais sait fort bien se passer
de lui.

Pour ces raisons-là, l’idée d’un panislamisme africain
peut être le rêve de quelques-uns ou le cauchemar de cer-
tains autres ; mais elle ne correspond guère à la réalité,
et c’est le régionalisme qui se manifeste, non seulement
par la persistance de tendances locales, mais par une mé-
fiance et parfois une hostilité de région à région. On n’ima-
gine pas le dédain qu’un savant musulman de Tunis est
capable de professer à l’endroit d’un musulman, même
instruit, du Maroc, ni le mépris dont le Marocain, à son
tour, peut accabler un musulman soudanais : on ne s’en
cache pas, même devant un Roumi, si l’on se sent un
peu en confiance avec lui, et les marques extérieures de
fraternité musulmane n’empêchent pas ‘ces sentiments
d’éclater.

Pour ces raisons-là aussi, l’Islam, autant qu’on puisse
l’affirmer pour un aussi vaste espace, ne gagne pas de
terrain en Afrique. C’est par la guerre qu’il s’est imposé
à l’Afrique, ne l’oublions pas, et c’est sur les hautes
classes qu’il a commencé à régner ; sa propagande n’a
presque jamais ressemblé à l’évangélisation qui a gagné la
plus grande partie de l’Europe, et les petits succès de
quelques prosélytes dioula en Côte d’Ivoire ou ailleurs
ne doivent pas faire perdre de vue l’islamisation à coups
de sabre des savanes soudanaises ou sénégalaises. Le temps
de l’islamisation est fini, parce que la paix française
règne partout, et il n’y a plus guère que quelques Euro-
péens en quête de sérénité ou de sensations nouvelles
pour se donner à l’Islam.

Bien mieux, l’Islam, dans nos colonies d’Afrique, a
tout l’air de reculer. C’était là une idée chère à Maurice
Delafosse : il l’a développée avec une rare vigueur dans
un article de la Revue du monde musulman. de mars 1922,
        <pb n="408" />
        LES PROBLÈMES GÉNÉRAUX 355
et les faits semblent lui donner raison. C’est que, selon le
mot de Doutté, l’islamisation de l’Afrique noire et même
blanche n’a été souvent qu’une « islamisation par la
crainte » : crainte du conquérant musulman, sans doute,
mais aussi crainte du conquérant européen, resserrement
des groupements menacés autour de la seule idée qui
puisse leur tenir lieu d’esprit national : « Il semble, disait
Doutté, que le musulman ne prenne conscience de son
individualité religieuse qu’au contact d’une autre indivi-
dualité. » Aussi, dès que la crainte disparaît, dès que le
conquérant européen s’est fait admettre et qu’on se ras-
sure sur ses intentions, l'agriculteur ne tarde pas à se
débarrasser, au moins progressivement, de ce vêtement de
vuerre qui lui pèse aux épaules : 1l revient de lui-même, et
sans trop s’en apercevoir, à ses Vieux rites agraires et
familiaux, et l’on voit des régions entières se détacher
doucement et sans remords de l’emprise musulmane.

Faudrait-il conclure de tout cela que le prétendu « dan-
ver islamique » en Afrique est un mythe et que la « poli-
tique musulmane » est une invention de coloniaux affolés,
ignorants ou prétentieux? Assurément non; et nous
demandons instamment qu’on ne voie pas dans ces brèves
indications plus d’optimisme que nous ne voulons en
mettre. Nous nous efforçons d'opérer une différenciation
de l’Islam, mais nous ne prétendons nullement que cette
différenciation ruine toute unité, et nous reconnaissons
volontiers que l'Islam demeure, pour des influences peu
désirables, un véhicule ou, comme disent les médecins,
un « vecteur » possible.

Ce qui, du wioins, ressort clairement d’un examen de
l'Islam africain, c'est qu’il n’est pas homogène, partant,
qu'il suppose des traitements différents selon les régions
et qu’avant tout ilest nécessaire dele bien connaître sous
        <pb n="409" />
        356 ‘ L'EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS

ses multiples aspects. À cet égard, on ne risquera jamais
de trop encourager les études de détail, même quand
elles ne sont pas entreprises par des islamologues de pro-
fession : l’islamologie est une science aride et rébarbative ;
les arabisants — je le dis librement, parce que beaucoup
d’entre eux sont mes amis et qu’à ses amis il faut dire la
vérité — sont généralement sévères pour les amateurs,
exigent une érudition parfaite, relèvent durement les
moindrës erreurs, et surtout ne se soucient pas assez de
mettre à la disposition des non initiés des moyens de
recherche, des plans d’enquête et des manuels lisibles ;
quels services n’auront pas rendus, par exemple, des
ouvrages comme le petit manuel de Houdas ou les Ins-
titutions. musulmanes de Gaudefroi-Demombynes (1)?
Beaucoup de fonctionnaires, d’officiers, d’universitaires
coloniaux ne demandent pas mieux que de recueillir des
renseignements, mais n’allez pas exiger d’eux qu'ils lisent
couramment l’arabe littéral, qui n’a pas toujours grand”-
chose à voir dans l’affaire ; signalez-leur les points im-
portants, les problèmes centraux : ce ne sera pas parfait,
mais ce sera mieux que rien.

L’Islam connu et délimité, comment se comportera-
t-on à som égard? D'aucuns répondent carrément : il faut,
par tous les moyens possibles, l’éliminer. Mais, si on l’éli-
mine, par quoi le remplacera-t-on? Par l’évangélisation
chrétienne, disent les uns ; par le rationalisme et la pensée
libre, disent les autres, et je connais un excellént homme
— oh! excellent — qui envoie à de jeunes Kabyles ins-
truits des résumés et des extraits de l’œuvre d’un grand
philosophe positiviste. Mais l’évangélisation se casse les
ongles contre les âmes islamisées, les missions le savent
bien, elles renoncent à la lutte, cherchent simplement à

(1) Il convient de signaler, dans le même ordre d'idées, un bel
article de M. Louis Milliot sur « Notre politique musulmane ».
Extrait de l’Année politique et étrangère, 1926.)
        <pb n="410" />
        LES PROBLÈMES GÉNÉRAUX 357
entretenir de bons rapports avec les musulmans et vont
travailler en pays animiste, où les conversions demeurent
possibles. Quant an rationalisme, à la pensée libre, c’est
un vin bien fort pour des estomacs et des têtes bien jeunes.

Le pôle extrême de la politique musulmane, c’est l’al-
liance offensive et défensive avec l’Islam. On sait que ce
fut, il n’y a pas bien longtemps, une mode courante. L'is-
lamisation était considérée comme une étape dans la
voie de la civilisation, une moralisation relative des
groupements indigènes, et c'était aussi un moyen com-
mode de gouvernement, parce qu’il semblait fournir des
têtes à qui s'adresser. De là une déférence, une sympathie
pour l'Islam qui, chez certains adeptes de cette politique,
allèrent jusqu’à la momerie ; on célébrait à grand orchestre
l’éclat de la civilisation musulmane, les vertus moralisa-
trices de l'Islam, etc. ; un prosélyte n'aurait pas été plus
éloquent, et l’on faisait naïvement le jeu des prêcheurs
en eau trouble, ou simplement on agaçait les musul-
mans intelligents qui ne pouvaient voir là que tartufe-
rie : « Il y a chez nous, dit un personnage du savoureux
romancier Maurice Le Glay, des gens qui exagèrent, et en
tout cas bien imprudents de poser des questions touchant
d'aussi près à la constitution même de l’Islam avec
l’espoir, sinon la certitude, de réponses favorables à leur
dessein. Ces questions indiscrètes ne peuvent servir qu’à
réveiller le sentiment d’unité de doctrine chez ceux qui
tendraient à l’oublier en raison de leur sujétion actuelle
à des puissances chrétiennes, situation que tout bon mu-
sulman doit considérer, d’ailleurs, comme provisoire,
sinon précaire. »

M semble qu’un peu partout l’administration française
ait pris aujourd’hui un moyen terme entre ces extrêmes.
Là où l’islamisation a échoué ou n’a pas commencé, elle
se tient en liaison de plus en plus étroite avec les institu-
tions traditionnelles et leur confère ainsi aux yeux des
populations un regain de prestire qu’elles méritent sou-
        <pb n="411" />
        358 L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS
,[ &gt; :
vent autant que l’Islam : il y a, en effet, dans la plupart
des religions animistes, de fort belles choses, un dogme
qui n’est nullement ridicule, une morale sociale vraiment
élevée et que ne doit pas rejeter dans l’ombre telle ou
telle pratique barbare appelée à disparaître. Là où l’is-
lamisation est toute en surface, on semble décidé à ne la
point renforcer, on s’abstient — en pays berbère par
exemple — de favoriser l’enseignement de l'arabe, d’en-
courager la création d'écoles coraniques, de faire sa place
au cadi, armé de son « chraa. » Enfin, là où l'Islam règne
en maître, on le respecte comme il convient, on tient
compte des règles qu’il impose à ses adeptes, on l’aide à
vivre ; mais on se garde de l’admirer comme une religion
supérieure à celles que tant d’entre nous ont délaissées
et qui le valent bien ; il semble aussi qu’on tende de plus
en plus à mesurer exactement les réalités, à séparer de la
guerre sainte et du fanatisme xénophobe la simple crainte
de l’étranger, à distinguer les réactions collectives et les
sentiments individuels et à chercher, sous le musulman
qui nous déclare impurs et lapidables, le brave homme qui
ne demande qu’à s’entendre avec de braves gens.
Connaître, admettre, apprivoiser, — ces grandes règles
de politique indigène et même de politique tout court,
valent assurément pour la politique musulmane, et il
faut croire que les coloniaux d’Afrique les connaissent
et les pratiquent avec un certain doigté, car l’Islam dans
les colonies françaises de l’Afrique, s’il doit retenir l’at-
tention, n’apparaît pas, jusqu’à nouvel ordre, comme un
danger.

44
« ‘l
        <pb n="412" />
        TABLE DES MATIÈRES

lares
INrroDucTIOoN. — La Constitution de l'Empire colonial
français, par M. Gabriel HANOTAUX .....

PREMIÈRE PARTIE

LES COLONIES, PAYS DE PROTECTORAT
ET PAYS SOUS MANDAT

CHAP

n
PL —

iaue du Nord :
says, par M. Dar-Praz, président
1e la Compagnie générale transat-
lantique....... nu HRURE
-2uplement européen, par M. Pierre
,iaue occidentale française, par M. LE-
-  … _Inateur, ancien ministre des Colo-
ne lquatoriale française, par M. Bour-
»AR:T, secrétaire perpétuel de l’Académie
des Sciences coloniales... ..+….00...
jiadagascar, par le baron D'ANTHOUARD,
‘Ministre de France...
La Syrie, pays sous mandat :

I. Le problème syrien, par le général
WEYGAND....0000- a.
II. L'action de la France en Syrie, par
M. Robert pE Carx, ancien secré-
taire général du haut-commissariat
de France en Syrie et au Liban..
L’Indochine, par M. MERLIN, ancien gou-

verneur général de l’Indochine.....

*.…

3

34

27

55
ie"

18

mn
        <pb n="413" />
        350

L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS

Pages
Cuar. VIT. — Nos vieilles‘ colonies, par M. Camille Gur,
ancien gouverneur des colonies :
[ Guadeloupe, Martinique, Réunion... 101
II. Les établissements de l’Inde.......… 118
VIIT. — Les possessions françaises de l'Océanie, par
M. JULIEN, gouverneur honoraire des colo-
nies..….…...…...

DEUXIÈME PARTIE :
LES PROBLÈMES COLONIAUX

Crar. IX, —

Les principes de la politique coloniale fran-
faise :

I. La sauvegarde des races indigènes, par
le D' CALMETTE, sous-directeur de
l’Institut Pasteur..............

IT. La politique indigène, par M. Gabriel
DE JOUBERT is Trnussuannansueuaes

— X. — La valeur commerciale et productive des colo-
nies :

I. Le débouché colonial, par M. André
LEBoN, ancien ministre des Colonies.

IT. Les colonies, sources de matières pre-
mières, par M. Joseph CuarrLEY,
ancien directeur général de l’Union
soloniale française..........….….

XI. — La valeur militaire des colonies :

[. Les colonies, point d’appui de la
flotte marchande et militaire à
travers le monde, par M. BrETon,
ancien directeur général des « Char-
geurs Réunis ».....00.0000000000

IL. L'armée noire et le Transafricain, par

le général AUBIER..........0000.
IIL. Les troupes indigènes, par le général
ARCHINARD....500000000.
XIT. — L'apport intellectuel des colonies :

[. L'apport intellectuel des colonies à la
France, par M. Gabriel HANorAUx,
de l’Académie française.......…....

L'expansion de la langue. française
dans le monde par les colonies, par

- +: = +» 2e

143
152

154

17

185

200
219

3.
        <pb n="414" />
        TABLE DES MATIÈRES

361
Payres.
M. Henri Froipevaux, doyen de la
Faculté libre des Lettres.........
Cuar. XIII. — L'apport artistique des colonies :

I. L'apport artistique du Maroc, par

MM. J. et J. THARAUD..........

II. L'apport artistique de la Syrie, par

M. ViroLLEAUD, directeur de ser-

vice au haut-commissariat de la

France, en Syrie.........….….....

11. L’apport artistique de l'Indochine,
par M. Louis F1NoT, professeur au

Collège de France...

XIV. — Les problèmes généraux :

I. Le problème de l’Extrème-Orient, par
M. G. PuiLiPPAr, de l’Académie de
Marine, président de la Compagnie
des « Messageries maritimes »....

II. Les intérêts français en Extrême-
Orient, par M. Georges MasPERO,
ancien résident supérieur en Indo-
GHine..uusuvuuvssensanennennu es

IN. Le problème musulman, par M. Geor-
ges Harpy, directeur de l’École
coloniale....--- -

“...

254

970

294

203

213

332

344
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        DARIS

TYPOGRAPHIE PLON
rue Garancière
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PARIS. — TYPOGRAPHIE PLON. 8. PUE GARANCIÈRE —
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        L’APPORT ARTISTIQUE DES COLONIES 305
et reçurent en échange de fortes institutions administra-
tives, communales, familiales, une technique agricole
supérieure, une religion plus haute. Privilèges inesti-
mables sans doute, mais en retour desquels ils durent
céder l'autonomie de leur pensée, de leur littérature, de
leur langue, de leur art. Non seulement ils pensèrent
désormais à la chinoise, mais ils délaissèrent leur idiome
national pour écrire d’un pinceau, bientôt aussi habile
que celui de leurs maîtres, des compositions calquées sur
les modèles chinois. Les annales officielles, les actes admi-
nistratifs, les contrats privés furent de même écrits en
chinois. C’est pourquoi la langue annamite a vieilli dans
une longue enfance et pourquoi, de notre temps, des
lettrés patriotes sont contraints à de tels efforts pour
l’enrichir artificiellement et la rendre capable d’exprimer
plus que l’humble vie courante. L'art a subi le même
sort (1). Lorsque l’Annam s’émancipa au dixième siècle
et se donna une dynastie nationale, il était tellement
imprégné de culture chinoise que l'indépendance poli-
tique n’y changea rien. On continua à étudier les mêmes
livres, à copier les mêmes modèles, à pratiquer les mêmes
rites, à construire les mêmes temples, à sculpter les
mêmes dieux. Certes il serait excessif de conclure de
la que les artistes annamites n’ont jamais été que de
plats copistes. Quiconque a vu les gracieuses pagodes du
Tonkin et de l’Annam dans leur cadre de grands arbres
et de pièces d’eau, les dinh (2) solennels, les nobles et
mélancoliques tombeaux des rois à Hué et tant de petites
merveilles réalisées dans les arts mineurs, ne songera
jamais à prononcer un jugement aussi sommaire. Il faut
toutefois reconnaître que la part de l’invention est ici
bien restreinte et que l’art annamite n’est, à tout prendre,

{1) Voir M. BeananosE, Les Arts décoratifs au Tonkin, Paris. 1922,
et la collection du « Bulletin dee Amis du Vieux Hué », notamment
janvier-mars 1919 : L’Art à Hué.

(2) Maisons communes.

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