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        <title>Les origines historiques des problèmes économiques actuels</title>
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            <forname>Henri</forname>
            <surname>Hauser</surname>
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        LES ORIGINES HISTORIQUES

DES
PROBLÈMES ÉCONOMIQUES
ACTUELS

+

HENRI HAUSER

Professeur à la Sorbonne,
et au Conservatoire national des Arts et Métiers
Corresnondant de l'Institut.

PARIS
LIBRAIRIE VUIBERT
BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 63

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        LES ORIGINES HISTORIQUES
DES PROBLÈMES ÉCONOMIQUES ACTUELS
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        LES ORIGINES HISTORIQUES

DES
PROBLÈMES ÉCONOMIQUES
ACTUELS

an

HENRI . HAUSER
ra
Professeur à la Sorbonne,
et au Conservatoire national des Arts et Métier s.
Corresnondant de l'Institut

PARIS
LIBRAIRIE VUIBERT
BOULEVARD SAINT-GERMAIN. 63
t27N
        <pb n="4" />
        Tous droits de reproduction, de traduclion
et d'adaptation réservés pour tous pays.
Conyriaht by Librairie Vuihert 1930.
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        AVANT-PROPOS

Lorsque fut fondé, en 1927, l’Institut universitaire
des Hautes Etudes internationales de Genève, le direc-
teur, M. Paul Mantoux, voulut bien me faire l'honneur
de me’ demander ma collaboration.

J'hésitais à répondre affirmativement, car l’Institut se
présentait comme « un centre pour l’étude des questions
internationales contemporaines », et j'étais à cette
époque absorbé par des travaux relatifs au passé plu-
tôt qu'au présent. Tout au plus pouvais-je proposer à
M. Mantoux d’étudier certains problèmes d'autrefois
dans leurs rapports avec ceux d’aujourd'hui. De même
que, de nos jours, un géographe n'’aurait plus l’idée
d'analyser les causes qui modifient sous ses yeux la face
de la terre sans demander au géologue si et comment ces
mêmes causes ont agi dans les périodes antérieures à la
nôtre, de même il me paraissait d’une*bonne méthode
de rechercher quelles pouvaient être les origines histo-
riques des phénomènes économiques actuels. M. Man-
toux admit qu’une pareille extension du programme de
l’Institut était légitime, puisque le cours projeté aurait
« les questions internationales contemporaines » pour
objet, sinon pour contenu. Et c'est ainsi que je fus amené
à professer les six leçons ici reproduites.

Le public — très remarquablement préparé et très cos-
Mopolite — de l’Institut semble avoir partagé l'opinion
de son directeur, puisque ces six leçons furent suivies,
du 1 au 7 février 1928, par un auditoire nombreux et
qui témoigna d’un intérêt constant pour des matières
Qui auraient pu lui paraître étrangères à ses préoccupa-
lions.

Beaucoup de mes auditeurs exprimèrent dès lors le
        <pb n="6" />
        L

AVANT-PROPOS
désir que ces leçons fussent publiées. Lorsqu’elles eu-
rent paru, dispersées, en quelques revues (Hevue d’éco-
nomie politique, Revue d'histoire économique, Nevue
des cours et conférences), de divers côtés me vint l’ex-
pression d’un autre désir, celui de les voir réunies.

En y déférant aujourd’hui, je publie ces leçons telles

à peu près que je les ai prononcées, en leur laissant la
forme de leçons orales. Elles n'étaient pas écrites avant
d’être professées, mais je les ai rédigées presque aussitôt,
en m’efforçant de leur laisser leur allure propre. C’est
dire qu’on ne les trouvera pas accompagnées de notes,
munies de leurs justifications. Il est assurément hardi,
de la part de l’auteur, de demander que l’on fasse con-
flance à cet essai de synthèse et de méthode. Je n'ai fait
subir aux textes déjà publiés que de très faibles change-
ments.

Il m’a paru cependant qu’il ‘existait un moyen de
donner une base plus scientifique à des affirmations qui,
toutes seules, pourraient encourir le reproche d’être
aventurées. Comme les érudits d'autrefois accumu-
laient à la fin de leurs gros volumes leurs « l’reuves », j'ai
pensé qu’il ne serait pas inutile de faire suivre ces six
esquisses de quelques essais où sont étudiés plus à fond,
et sur pièces, certains au moins des problèmes que le
cours de Genève avait passé en revue. D’où les trois
appendices dont l’un s’attache à l’histoire d’une matière
première, le second à l’évolution du crédit, le troisième
à une redoutable crise financière. Le lecteur aura ainsi
l’occasion d’éprouver plus directement la valeur critique
des thèses présentées dans les lecons elles-mêmes (*).

() Le premier appendice, sorti d’une communication présentée au pre-
mier Congrès français des Sciences historiques, a paru dans la Revue écu-
nomigue internationale. Le sccond a eu pour origine un rapport au Con-
erès international tenu à Oslo on 1928 ; complété dans deux leçons pro-
lessées en anglais en mai 1929 à la London School of Economics, il a élé
imprimé dans les Annales d'histoire économique et sociale. Le (roisième
cst le texte original d’un article dont In traduction anglaise est donnée
par le Journal of Business and Economie History, de Boston.
        <pb n="7" />
        LES ORIGINES HISTORIQUES
DES PROBLÈMES ÉCONOMIQUES ACTUELS

PROBLÈMES ÉCONOMIQUES D'AUTREFOIS
ET D’AUJOURD’'HUI

Il semble que l’on doive s’excuser, en une heure où nous
préoccupent d’une façon urgente les problèmes actuels, de
s’attarder à étudier la position de ces problèmes dans un
lointain passé.

Mais, en réalité, l’histoire — et l’histoire économique plus
que toute autre — flotte perpétuellement entre deux écueils,
entre deux illusions, aussi trompeuses l’une que l’autre. La
première, la plus commune et la plus séduisante, consiste à
croire que tout est nouveau, que nous vivons dans un monde
inédit, ne ressemblant à rien de ce qui l’a précédé. Illusion
assez naturelle chez les jeunes hommes nés avec le siècle ou
après le début de celui-ci et qui ont vu, depuis leurs années
d’enfance, les choses se transformer avec une rapidité inouïe,
sur un rythme que n'ont jamais connu ni même soupçonné
les générations précédentes. L'accélération des moyens de
transport terrestres, maritimes, aériens, a si bien rétréci la
terre que le fameux voyage autour du monde en quatre-vingls
jours n’a plus de sens pour les écoliers d’aujourd’hui.

Ils n’ont pas vu seulement se réaliser des progrès méca-
niques immenses. Mais surtout ils sont entrés dans une ère
que l’Américain C.-K. Leith a très bien caractérisée en l’ap-
pelant l’âge de l'énergie. Rechercher et utiliser de nouvelles

Hauser, Probl. écon.
        <pb n="8" />
        7 LES ORIGINES HISTORIQUES DES PROBLÈMES ÉCONOMIQUES
sources d’énergie, telle est la fin dernière de la civilisation
contemporaine. Il s’agit de mettre à la disposition de l'indus-
trie des centaines de millions d’esclaves, faits non plus de
chair, mais d'acier. « Chaque homme, chaque femme, chaque
enfant, aux États-Unis, écrit notre auteur, a le contrôle de
l’équivalent de dix à vingt esclaves astreints à un travail
foreé. » Et ce qui est vrai de la puissante République amé-
ricaine l’est aussi, toutes proportions gardées, des autres na-
tions industrielles. En face de cette immense population ser-
vile, chaque jour acerue, quel intérêt peut-on prendre à la
question jadis débattue entre les États du Nord et les États
du Sud? Un seul perfectionnement technique, une seule de ces
« suggestions » qu’un travailleur adresse au management de
l’usine, supprime en un jour plus d'ouvriers qu’Abraham Lin-
coln n’a libéré de noirs. On comprend que, pour un habitant
de Kansas City, la guerre de Sécession apparaisse comme une
histoire très ancienne, d’un temps où n’existaient encore ni
la babbitienne Zénith (), ni l’orgueilleuse Main Street. C’est
avec la construction des buildings que pour lui commence
Vhistoire.

Non moins formidable est l’exiension des marchés. ;

De la pièce exiguë et sombre qui lui sert de bureau, sans
autres ornements qu’un appareil téléphonique et des machines
à écrire, le grand négociant en grains de la Cité commande
aux récoltes de la planète. Les yeux fixés sur le calendrier
des moissons dans l'hémisphère austral comme dans l’hé-
misphère boréal, sur les cours du marché de Chicago et de
celui de Sydney, sur les listes des navires en voyage avec l’in-
dication de leur capacité et de leur chargement, il lance un
ordre par câble à Buenos-Aires, à l'heure où les greniers
commencent à se vider en Europe et où ne mûrissent pas en-
core les blés de l’Inde. T1 sait que, dans tel port, tel navire
peut aujourd'hui même emmagasiner dans ses flancs tant de
tonnes de blé ou de maïs. Le navire une fois en route, notre
négociant apprend-il que des circonstances locales ont fait
fléchir les cours sur tel marché d’Europe, les ont relevés sur
tel autre? La télégraphie sans fil lui permet de saisir le navire

(1) Tout le monde connaît le célèbre roman de Sinclair Lewis, Babbitt,
description de la servilude que fait peser sur les âmes, dans une ville
du Middle West. le conformisme américain.
        <pb n="9" />
        PROBLÈMES ÉCONOMIQUES D'AUTREFOIS ET D'AUJOURD’HUI 3
en pleine mer et de le dérouter, de le diriger non plus sur
Liverpool, mais sur Bordeaux, à moins que ce ne soit sur
Gênes. Le prix que notre roi du blé consent à payer à Buenos-
Aires est une composante des prix de vente réalisables sur
tous les grands marchés du globe.

Comment, dira-t-on, comparer ce prestigieux brasseur
d’affaires, qui agit sur des millions et des millions de quin-
taux, avec le personnage qui obtenait d’un roi de France une
traite foraine, c’est-à-dire la permission de transporter en
Espagne quelques milliers de boisseaux, quand la France,
d'aventure, n’était pas en guerre avec l’Espagne? Si bien que
le pain coûtait plus cher, au nord des Pyrénées, quand la
France était en paix avec sa voisine.

Ainsi naît l’illusion qu’entre la vie économique de notre
temps et celle du passé il n’est pas de commune mesure, que
la différence n’est pas seulement de degré, mais de hature.
Mlusion aussi décevante que celle qui consiste à croire que
toutes choses sont toujours pareilles — eadem sunt omnia
semper, — que rien ne change avec les époques. Un peu
d'histoire nous donne à l’excès le sentiment de la différence.
Beaucoup d'histoire va nous ramener au sentiment de la
continuité.

À mesure, en effet, qu’on pénètre davantage dans le détail
de l’histoire économique, on s'aperçoit que bien des choses
que nous croyions toutes neuves sont déjà, et à plusieurs re-
prises, apparues sur la terre.

Qu'est-ce qui empêche l’observaleur de les reconnaître de
prime abord?

En premier lieu, elles n’ont pas la même forme, la même
couleur, parce qu'elles baigneht dans un autre milieu. Il ne
faut pas considérer l’histoire économique comme un tout en
soi, comme un monde autonome, un empire dans un empire.
Si nous voulions la définir, nous dirions volontiers qu'il n’y
à pas d’histoire économique, mais seulement une histoire
des aspects économiques de l’histoire humaine. Aspects in-
séparables des autres, dont nous les isolons pour les nécessités
        <pb n="10" />
        ' LES ORIGINES HISTORIQUES DES PROBLÈMES ÉCONOMIQUES
de l’analyse. Il n’y a pas, à une époque donnée, un fromo
œconomicus distinct de l’horno religiosus, ou de l'homo poli-
ticus, etc. Il y a l’homme d’une certaine époque, qui jouit
et souffre, qui prie, qui renverse des ministères, qui lit des
livres, regarde des tableaux, va au théâtre ou au cinéma, et
qui meurt. C’est ce que Michelet appelait l’histoire intégrale.
À tout instant, les divers éléments de la civilisation d’un
peuple forment un ensemble, un tout échérent, dont les di-
verses pièces s’ajustent, et réciproquement se commandent.

Les institutions économiques du Moyen âge sont dominées,
comme toutes les institutions de ce temps, par la pensée reli-
gieuse. C’est dans le droit canon qu’il faut alors aller chercher
les règles sur le prêt à intérêt, et la Réformation calvinienne
émancipera le crédit parce qu’elle fera descendre du ciell sur
la terre toutes les prescriptions qui ne lui apparaîtront pas
comme d'institution divine. Avant Calvin, c’est la considé-
ration du juste prix et le dogme de l’improductivité de l’ar-
gent qui règlent les échanges. Il y a donc une sorte de tho-
misme économique, qui admet des accommodements et des
stratagèmes, et qui persistera longtemps au xvi° siècle, même
dans des sociétés protestantes ; il ne disparaîtra pas au
xvu° siècle.

De même, c’est dans le cadre religieux et charitahle des
sonfréries, derrière les bannières des saints patrons, que se
groupent les forces industrielles. Ft lorsque les ouvriers s’or-
ganisent entre eux pour résister à l’oppression des obligations
patronales, comment donc constituent-ils leurs mystérieux
compagnonriages? Ils copient naïvemeht les cérémonies de
l’Église, et il faudra la terreur des classes menacées pour voir
une parodie sacrilège dans ce qui n’était qu’imitation naïve.
À leur tour, que font ces classes pour se défendre? Elles es-
saïent, toujours dans le cadre des sociétés pieuses, d’opposer
à ces compagnonnages turbulents, révolutionnaires, d’autres
compagnonnages à la fois dévots et dociles. Mais comment
apercevoir tout de suite le lien entre les confréries qui mar-
chent derrière les images des saints Crépin et Crépinien, de
saint Honoré ou de sainte Barbe, et les syndicats qui défilent
derrière leur drapeau rouge... à moins qu’il ne soit jaune&gt;
Et cependant les mêmes intérêts, les mêmes aspirations gui-
dent ceux-ci et celles-là. L’atmosphère seule ä changé.
        <pb n="11" />
        P Èmes É
ROBLÈMES ÉCONOMIQUES D’AUTREFOIS ET p’ausourb'auI 5

T{T

Seconde cause d'erreur, seconde raison qui nous empêche
de voir l’identité foncière entre les faits économiques de notre
lemps et ceux du passé : il existe, entre les uns et les autres,
de prodigieuses différences de volume et de masse. Werner
Sombart a comparé le volume entier du commerce d’un port
allemand durant une série d'années du début du xvr° siècle
avec le chargement d’un seul de nos grands transatlantiques.
I a épuisé les traits d’une raillerie facile sur Joseph Kramer,
l’un des richissimes marchands d’Augsbourg, qui envoyait
Son facteur tout exprès à Venise pour y acheter quoi? seize sacs
de coton !

Assurément, il est difficile d’établir une comparaison entre
les flottes de Philippe ou d’Élisabeth, avec leurs navires jau-
geant 300, 500, exceptionnellement 800 tonneaux, et un seul
de nos Léviathans qui en déplace plus de 50.000 ! Qu'étaient-
Ce que ces cargaisons de précieuses épices que l’impatience de
tout un monde attendait à Lisbonne et qu’Anvers allait distri-
buer à travers l’Europe? Pas même le stock de poivre qui dort
dans un seul de nos grands entrepôts de Marseille ou du Havre,
pas même la quantité de sucre produite par une seule de nos
grandes usines picardes, tchèques, prussiennes.

Encore au xvn° siècle, lorsqu’a lieu, à Lorient ou à Nantes,
Une vente de la Compagnie française des Indes, c’est une
manière de petit événement commercial qui attire en foule les
négociants de Paris, de Lyon, de Tours, d'Orléans et d’ail-
leurs, mais aussi les commissionnaires des étrangers, Hollan-
dais, Flamands, Espagnols, Portugais, etc. Or, qu’y met-on
en vente, par exemple en 1785? Pas même 500.000 kilos de
cafés de Moka et de Bourbon, pas beaucoup plus de 400 kilos
de tabac, 1.700 pièces de guinée bleue, 6 pièces de mousse-
line. La plupart des autres étoffes originaires de l’Inde sont
représentées par quelques centaines de pièces, simples paco-
tilles de matelots. C’est cependant, ne l’oublions pas, sur ces
chiffres modestes que se sont édifiées les fortuhes dont les
superbes hôtels nantais nous gardent le vivant souvenir. C’est
avec le produit de ces ventes que les Nantais allaient acheter
        <pb n="12" />
        6 LES ORIGINES HISTORIQUES DES PROBLÈMES ÉCONOMIQUES

sur la côte de Guinée des noirs qu’ils transportaient aux An
tilles, pour en rapporter du sucre brut et du rhum.

Nous avons du mal à nous persuader que, sur une échelle
aussi restreinte, pouvaient, dès lors, s’échafauder les combi-
naisons savantes du capitalisme commercial.

De même et surtout lorsqu’il s’agit des effectifs humains.

Une crise économique, de nos jours, affecte directement Ja
vie de millions d’individus et de familles. C’est pourquoi
chacune d’entre elles retentit si profondément, parfois si dou-
loureusement, dans l’âme populaire, pourquoi ces questions
intéressent de plus en plus tout le monde. En face du direc-
teur d'usine qui représente des milliers d’actionnaires, des
dizaines de millions de capital et qui commande à des dizaines
de milliers d'ouvriers et d’employés, quelle figure ferait un
maître drapier de jadis, un cloihier du temps des Tudors,
même ce iégendaire Jack de Newbury qui menait sa centaine
d'ouvriers à la bataille?

Au milieu du xvru° siècle, ce qu’on peut appeler « les
masses ouvrières », même à Lyon ou à Paris, même dans une
grande manufacture comme celle des Van Robais à Abbeville,
ce sont quelques centaines, exceptionnellement quelques mil-
liers d’hommes. TI! faut même nous méfier des données an-
ciennes sur le chiffre des métiers battant dans telle ville, sur
le nombre des familles vivant de.tels métiers. Car ces don-
nées sont généralement produites dans des périodes de crise
pour célébrer la prospérité passée, pour apitoyer les autorités
sur les misères nouvelles ; elles émanent des intéressés eux-
mêmes, à savoir de contribuables désireux d’obtenir des re-
mises d’impôts.

Il faut donc en rabattre et ne pas oublier que la civilisa-
tion européenne est encore, dans sa tonalité générale, une
civilisation agraire. Les villes y occupent une place restreinte.
Si le Paris de François I” est déjà une agglomération popu-
leuse de près de 300.000 âmes, si quelques villes des Pays-
Bas peuvent donner l’idée de vraies métropoles industrielles
et commerciales, rivales de Paris et de quelques grandes villes
italiennes, si les circonstances oùt provoqué la croissance

inouïe de Lisbonne, le Londres des Tudors est une assez petite
cité, et les autres ports anglais, Bristol, Plymouth, sont moins
importanis encore.
        <pb n="13" />
        PROBLÈMES ÉCONOMIQUES D’AUTREFOIS ET D’AUJOURD'HUI 7
Même à la veille de la Révolution française, malgré Paris.
d’ailleurs en ce temps-là plus commercial qu’industriel, mal-
8ré quelques grosses villes, la France reste une nation de ru-
Taux. Et en Angleterre, c’est seulement la révolution indus-
trielle qui fait subitement surgir, dans l’Ouest et le Nord.
Ouest, les énormes agglomérations ouvrières qu’un mouve-
ment inverse semble menacer sous nos yeux, ramenant la vie
dans les comtés du Sud-Fst.

Ainsi donc, pour étudier les mouvements ouvriers du passé,
il faut toujours les ramener à ce que j’appellerai l'échelle dé-
Mographique de ce temps.

rV

Il est enfin une troisième chance d’erreur, une troisième et
S8rave raison qui nous empêche de reconnaître dans les faits
d'aujourd'hui la suite de ceux d'autrefois : c’est que l’évo-
lution économique n’est pas continue. De même que les géo-
logues nous parlent de transgressions, d’époques où la mer
est venue recouvrir des terres dont une époque antérieure
avait vu l’émersion, de même l’histoire économique a connu
des périodes de régression. C’est une des grandes erreurs de
Karl Bücher, en son livre si suggestif : Die Entstehung der
Volkswirtschaft, de nous représenter les stades économiques
comme formant partout une série linéaire. Il n’y a ni syn-
chronisme entre les diverses évolutions, ni régularité dans
Une même évolution.

Il est de toute évidence que l’Empire romain, avec sa belle
Organisation des voies de communication, avec ses grands
Ports, ses entrepôts de grains comme Ostie, avec ses métro-
Ppoles commerciales comme Rome, Alexandrie, Antioche, son
trafic intense de denrées alimentaires, de matières et de pro-
duits, son énorme développement du crédit et du commerce de
l’argent, nous donne le spectacle d’une activité qui, sauf dans
l’Orient byzantin, décline et s’arrête, pour cesser à peu près
Complètement vers le v° siècle de notre ère. Tramonto di una
Civiltàä, dira dramatiquement M. Corrado Barbagallo. L’évo-
lution s’interrompt, et une autre évolution recommencera.

Mais il est un exemple plus récent de ces régressions.
        <pb n="14" />
        8 LES ORIGINES HISTORIQUES DES PROBLÈMES ÉCONOMIQUES
L’historien qui se place au milieu du xvu° siècle, au temps
de Colbert par exemple, a le sentiment d’un mouvement éco-
nomique très ralenti, très différent de celui dont le rythme
nous entraihe aujourd’hui à toute vitesse. On dira que c’est
une époque statique, non dynamique. Mais reculez de cent et
quelques années en arrière. Placez-vous entre les débuts de
la conquista espagnole et cette année 1545 qui voit se produire,
dans l’ordre matériel, l’ouverture des mines du Potosi, ren-
dues plus fécondes grâce à la découverte technique de l’amal-
gamation de l'argent ; dans le domaine de l’esprit, la fa-
meuse lettre de Jean Calvin sur la légitimité du prêt à inté-
rêt : vous êtes plongés dans un monde qui diffère du temps
louisquatorzien et qui ressemble singulièrement au nôtre.
Luttes pour l’ouverture et la conquête des marchés, mono-
poles gigantesques, sociétés financières qui se groupent en
organismes analogues à nos cartels et à nos trusts, marchés
à terme et arbitrage, c’est toute une technique déjà fort avan-
cée, correspondant à un véritable essor du capitalisme. C’est
surtout en matière économique que l’on peut et doit parler
de la modernité du xvi° siècle.

Cette vérité a été aperçue et proclamée par Karl Marx dans
plusieurs passages fameux du Capital, notamment dans ce-
lui-ci : « Le commerce mondial et le marché mondial inau-
gurent au xvi° siècle la biographie moderne du capital. » Il
corrige et assouplit ailleurs cette formule trop rigide en disant
que, des siècles auparavant, le capital apparaît à l’état spora-
dique dans les villes marchandes de la Méditerranée. Conces-
sion insulfisante encore, puisque M. Henri Pirenne a montré,
dans d’étincelantes études, que les démocraties des Pays-Bas ne
le cédaient pas, sur ce point, aux républiques italiennes. Mais
ce qui reste de la formule marxiste, c’est que le xvi° siècle,
en sa première moitié, nous fait assister à une révolution éco-
nomique d’une ampleur et d’une rapidité sans précédent.

Avec elle s’ouvre le marché mondial. C’est une mauvaise
querelle que de reprocher à Marx, comme un anachronisme,
l’usage de cette expression, sous prétexte que les marchands
d’alors n’avaient à leur disposition ni la vapeur ni le télé-
graphe. Mais dès ce temps il suffit d’une mauvaise récolte
dans les lointaines Moluques ou d’un typhon sur les routes
de l’Océan Indien pour ébranler des fortunes à Augsbourg.
        <pb n="15" />
        PROBLÈMES ÉCONOMIQUES D’AUTREFOIS ET p'AusourD'HUI: 9
Car les banques de l’Allemagne du Sud ont leurs correspon-
dants à Anvers, et ceux-ci attendent avec anxiété l’arrivée à
Lisbonne de la cargaison de poivre ou de gingembre dont la
vente leur permettra de régler leurs comptes envers des
banques de Gênes, lesquelles peuvent, elles-mèmes, être débi-
trices de banquiers lyonnais.

Nous évoquions au début la figure du moderne négociant
de la Cité londonienne. À cette image nous pouvons en oppo-
ser uhe autre, un curieux dessin qui nous a été conservé par
Mathias Schwarz, le principal teneur de livres de Jacob Fug-
ger. Ce dessin est reproduit dans le joli volume, d’excellente
et agréable vulgarisation, de M. Gustav Strieder — disciple
heureusement infidèle de Sombart — : Jakob Fugger der
Reiche. Le bon comptable est assis devant son pupitre ; il
écrit, sans arrêt, sur un registre dont les pages sont noircies,
et dont la tranche est hérissée de signêts qui se réfèrent aux
divers clients de la banque ; en face de lui, debout, le riche et
génial homme d’affaires dicte ses ordres, la figure tendue et
comme plissée par l’effort. Derrière lui se dresse un carton-
nier, meuble austère de cet austère cabinet. Et sur les cartons
apparaissent ces noms de villes : Rome, Venise, Bude, Cra-
covie, Milan, Innsbruck, Nuremberg, Anvers, Lisbonne. En
ces quelques pieds carrés se concentre le marché mondial.

H ne faut dohc point que les différences de volume et de
forme entre les phénomènes du passé et ceux du présent nous
abusent. Le costume pittoresque du xvi° siècle n’empêche pas
Jacob Fugger d’être le frère de nos rois de l’or. On croit carac-
tériser notre temps err disant, par une formule qui veut être
neuve et profonde et qui n’est que banale : « L’économique
prime le politique. » Mais c’est de tout temps, et probable-
ment dès l’âge des cavernes, que les hommes se sont battus
pour la conquête du pain et des richesses, pour la posses-
sion ou la domination des routes et des marchés. On peut le
dire sans souscrire aux thèses excessives du matérialisme his-
lorique.

Quand nous abordons quelques-uns des problèmes qui nous
paraissent nés avec notre temps, demandons-pous toujours s’ils
Ne se sont pas déjà posés en quelque temps et quelque part,
et comment les hommes ont essayé de les résoudre.
        <pb n="16" />
        IO LES ORIGINES HISTORIQUES DES PROBLÈMES ÉCONOMIQUES
Assurément, les inêmss solutions ne sauraient nous servir,
parce que les temps ne sont pas les mêmes. Mais il n’est pas
vain de les connaître, ne serait-ce que pour mieux comprendre
ce qu’il 7 a de spécifiquement nouveau dans la position ac-
tuelle de ces mêmes problèmes.
        <pb n="17" />
        Il

LES ORIGINES DU PROBLÈME
DES MATIÈRES PREMIÈRES

S'il est un problème qui paraît neuf, up to date, bien
« vingtième siècle », c’est assurément celui des matières pre-
mières. L'organisation de la grande industrie mécahique, à
production ininterrompue, l’a posé dans toute son ampleur,
AVec toutes ses redoutables conséquences. On en eut comme
Un avant-goût, au milieu du siècle ‘dernier, lorsque la guerre
de Sécession, en bloquant dans les ports confédérés le coton
du Sud, priva brusquement de leur nourriture habituelle les
millions de broches du Lancashire, de la Normandie, de
l'Alsace, de la Saxe. Famine du coton, cela voulait dire la
famine pure et simple pour des centaines de milliers d’ou-
vriers européens, pour leurs femmes, pour leurs enfants. II
s'en fallut de peu que cette famine n’amenât une tension
dangereuse entre les Etats nordistes et leur ancienne métro-
pole. Et il est remarquable que l’une des premières victoires
de la procédure arbitrale, l'affaire de l’Alabama, se rattache
indirectement à cette lutte pour le coton américain.

Mais, si pénible que fût pour l’Europe la famine coton-
nière des années 1860-65, elle n’était pas, de la part de l’Union
fédérale, l'effet d’un’ plan concerté. Le désir que pouvaient
avoir les usines naissahtes des Etats du Nord de se réserver
leur part de la production du Sud ne jouait en cette crise
qu’un rôle minime, parce que le Maine et le Massachusetts
Ne pouvaient absorber alors qu’une très faible part de la pro-
duction cotonnière des Carolines. On sait combien. les choses
        <pb n="18" />
        12 LES ORIGINES HISTORIQUES DES PROBLÈMES ÉCONOMIQUES
ont changé depuis. Je n’ai pas besoin de citer ici les chiffres
qui mesurent la part croissante prélevée sur la récolte améri-
caine par les fabriques américaines de cotonnades, non pas
seulement du Nord, mais maintenant aussi du Sud, et la
décroissance de la marge laissée disponible pour l’exporta-
tion. À l’heure actuelle, les cotton corners de Galveston et de
Houston sont en mesure de décréter le blocus de Manchester,
si Manchester ne s’ingénie pour faire pousser la précieuse
fibre sur des territoires où flotte l’Union Jack.

Ce qui est vrai du coton l’est plus ou moins de toutes les
matières qui sont inégalement réparties dans le monde et qui,
par suite, constituent pour leurs détenteurs une sorte de mo-
nopole géographique. Nous avons pu craindre une guerre
pour le pétrole et, si elle n’a pas abouti à des hostilités san-
glantes entre les deux principaux rivaux, la lutte se poursuit,
sous d’autres formes, sur toute la face de la terre. Sous des
formes non sanglantes? Hélas ! en sommes-nous bien sûrs?
Si aucune goutte de sang anglais ou américain n’est répandue
pour cette querelle, pouvons-nous affirmer que, dans telle ou
telle guerre civile qui désole un des Etats ibéro-américains,
dans telle soi-disant « révolution », les partis ne sont pas, en
réalité, les mercenaires, les condottières de la Standard ou de
la Shell? De même en Irak, en Perse ou ailleurs.

Inutile de multiplier les exemples, d’évoquer le caoutchouc,
le café, l’un et l’autre objets de choix pour les plans de valo-
risation, ou le fer qui, après avoir été l’un des buts de
guerre de l’Allemagne, semble devenir l’un des instruments
de la réconciliation franco-allemande, non sans inquiéter par
ailleurs l’autre grand détenteur de fer dans le monde, les
Etats-Unis, et non sans troubler la quiétude des métallur-
gistes d’Angleterre et d’Ecosse.… Parlerons-nous de la potasse,
autre matière d’entente franco-allemande, autre objet des dé-
flances américaines?

On sait combien cette question des matières premières et du
danger qu’elle présente pour la paix du monde a préoccupé
la Société des Nations. Déjà posée par la France au cours des
négociations de paix, évoquée dans l’intervention retentissante
de M. Tittoni à Bruxelles en 1920, exposée avec un scrupuleux
souci du détail par M. Gini à Genève en 1921, elle n’a guère
        <pb n="19" />
        LE PROBLÈME DES MATIÈRES PREMIÈRES 13
approché de sa solution. On semble momentanément trouver
plus sage de la laisser sommeiller.

Mais est-elle si nouvelle qu’elle paraît?

Le grand historien que l'Angleterre vient de perdre, sir
William Ashley, a écrit ces paroles, riches d’un humour pro-
fond : « Le hareng et le clou de girofle ont fait répandre
plus de sang que toute autre cause, excepté la religion chré-
tienne. » Cette formule irrévérencieuse, rapprochant en son
raccourci le plus commun des poissons et l’une des plus
rares épices, a le gros avantage de rappeler que, méme jadis.
le problème ne se posait pas exclusivement, comme on le
dit trop souvent, à propos de produits légers el précieux.

Il est bien vrai que, dans les conditions anciennes du com-
Merce, lorsque les vaisseaux jaugeaient cent, trois cents, excep-
tionnellement huit cents tonneaux, lorsque les risques de la
navigation étaient considérables, le grand commerce interna-
lional portait surtout sur des produits de haute valeur spéci-
fique. Comme l’antiquité avait connu les routes de l’ambre,
de l’ivoire, de la soie, le xv° et le xvi° siècle ont cherché les
routes des épices. Tout le drame qui ouvre les temps mo-
dernes tourne autour de cette question. Le fameux girofle et
le poivre, le gingembre et la cannelle, le sucre aussi, telles
furent, avec l’or, les forces qui poussèrent les Portugais au-
tour du continent noir, et qui, en jetant Colomb sur les routes
de l’Inde, lui firent à son insu heurter un nouveau monde. Ce
sont ces forces qui, entraînant la lente décadence de Venise,
ont fait de la Méditerranée une mer fermée, orienté l’Europe
vers l’Atlantique, préparé, après la prépondérance ibérique,
d'abord la prospérité hollandaise, puis la grandeur de l’An-
gleterre. Que de batailles navales dans la Mer Rouge et le Golfe
Persique pour le monopole des inestimables épices, entre les
flottes lusitaniennes et celles du sultan, que de guerres contre
le More perfide, falso Mourro, détesté de Camoëns, mais aidé
Par la Sérénissime République ! Que de hardis corsaires,
Français d’abord, de La Rochelle et d'Olonne, de Bayonne
et de Saint-Malo, Anglais plus tard, traités avec une atroce
Cruauté par les Portugais qui défendaient jalousement leur
Uonopole !

C’est contre ce monopole que, malgré la bulle de démar-
cation. Charies-Ouint essaie de lutter en 1519. Il accueille les
        <pb n="20" />
        14 LES ORIGINES HISTORIQUES DES PROBLÈMES ÉCONOMIQUES
offres de service d’un déserteur portugais, le glorieux Mage!
lan, et c’est en cherchant la route des Moluques que celui-c
commence son prodigieux voyage. Ce fut après sa mort une
bien extraordinaire rencontre, au pied des girofliers et des pol
vriers, que celle des deux grandes rivales ibériques venues,
l’une par la route de l'Ouest, l’autre par la route de l'Orient.
Cette rencontre faillit aboutir à une guerre hispano-portu-
gaise, en attendant le jour où Philippe IX, par la réunion des
deux couronnes, essaiera d’accaparer, à la fois pour Lisbonne
3t pour Séville, tout le commerce dés épices.

Mais les concurrents veillaient. Lorsque Jacques Cartier.
remontant le Saint-Laurent, l'avait pris pour un bras de mer.
les cartes avaient inscrit ces mots sur l’estuaire : Per hoc fre-
fum iter patet ad Moluccas : par ce détroit passe le chemin
des Moluques, c’est-à-dire des épices. Et lorsqu’en 1578-79
Francis Drake tente cette audacieuse aventure de refaire le
voyage de Magellan, il's’arrête à Ternate, première en date
des colonies anglaises, et se fait concéder par le sultan de
l’île le monopole du commerce des épices ; il emporte, de cette
précieuse marchandise, tout ce que les flancs du Golden Hind
en peuvent contenir, et c’est cette réception à Ternate que la
reine Elisabeth fera graver sur la coupe qu’elle offrira à son
fidèle serviteur en l'armant chevalier. Puis, après l’annexion
des possessions portugaises à l’Espagne, ce sont les gens
d'Amsterdam qui enlèveront ce trafic à Philippe II et devien-
dront, si j'ose dire, les grands épiciers de l’Europe.

Longtemps le roi de Portugal avait joué ce rôle et il en avait
cuit à plus d’un de l’ignorer. Le grand humaniste Erasme
n’avait-il pas eu la maladresse de protester contre le mono-
pole portugais ! En 1530, un de ses amis, négociant d'Anvers,
l'avait sollicité de dédier une de ses œuvres à S. M. dom Ma-
noël le Fortuné. Erasme s’était exécuté. Puis, plus de nou-
velles. Rien ne vint de Lisbonne, ni une réponse, ni une de
ces gratifications dont les têtes couronnées avaient coutume
de payer les épîtres du prince des humanistes. Pourquoi cette
disgrâce? Parce que, dans sa dédicace, Erasme avait commis
le crime inexpiable : il avait. osé se plaindre à Manoël que le
sucre, plus abondant que jamais, fât vendu plus cher qu’au-
trefois par les agents du monopole royal. Le frileux écrivain,
qui ne pouvait supporter l’air surchauffé des poêles alle-
        <pb n="21" />
        LE PROBLÈME DES MATIÈRES PREMIÈRES 15
Mands, aimait à sucrer ses boissons chaudes. Le fait, au reste,
était vrai. Depuis la prise de possession du Brésil, le Portugal
Contrôlait plus de la moitié de la production mondiale du
Sucre, ce qui lui avait permis de relever les prix. Mais il ne
fallait pas le dire. Averti de sa faute, Erasme essaya de chan-
ler la palinodie, de plaider qu'il avait été mal renseigné. Tout
fut inutile. La Cour de Lisbonne refusa de sortir de son hau-
tain silence.

Mais, encore une fois, la question des matières premières
n’est pas, même en ces temps lointains, exclusivement une
Guestion de produits de prix. I y a déjà dans le monde des
Industries assez avidement consommatrices pour que la raré-
laction de la matière première aboutisse pour elles à un dé-
Sastre. Au temps où l’Angleterre est encore à peu près uni-
quement une productrice de toïsons, ses laines sont indis-
Pensables aux arts florentins, qui les font chercher par des
flottes, surtout vénitiennes, dans les ports de la Manche.
Elles sont encore plus indispensables aux villes drapières des
Flandres. On sait le mot d’Artevelde : « Toute Flandre est
fondée sur draperie ; or, sans laine, on ne peut draper », et
Comment cette question de la laine anglaise, dominant la poli-
lique flamande-bourguignonne, -éclaire par là-même toute
l'histoire de la guerre dite de Cent Ans. Luttes dynastiques,
Querelles de succession, interprétations plus ou moins fantai-
Sistes de la loi salique, Armagnacs contre Bourguignons, ce
Sont les apparences. La réalité, c’est que les métiers gantois
Ne peuvent se passer du mouton anglais. Et, plus tard, quelle
Sera la politique de Henri VIII? Quand il voudra exercer une
Pression sur Charles-Quint, il aura recours à uhe arme très
Simple et très efficace : l’interdiction ou la restriction de l’ex-
Portation des laines anglaises vers Anvers. Car la fortune nais-
Sante d'Anvers est liée essentiellement à ces foires où l’on
ÉXpose les laines anglaises et qui deviennent de vraies foires
d’échantillons, les show days. C’est en partie de ces show
days que sortira la célèbre Bourse anversoise.

Il est curieux de constater l’analogie entre l’évolution de la
Question lainière en Angleterre au xvr° siècle et celle de la
Question cotonnière aux Etats-Unis au xx° siècle. L’industria-
lisation de l’Angleterre sous les Tudors, le tribut de plus en
Plus lourd prélevé par la draperie anglaise sur l’élevage an-
        <pb n="22" />
        16 LES ORIGINES HISTORIQUES- DES PROBLÈMES ÉCONOMIQUES
glais a pour effet de réduire, pour parler le langage modernu
la marge disponible pour l'exportation.

Même lorsque le coton fait son apparition en Angleterre
lorsque l’on commence à y tisser avec cette autre « laine ».
c’est ainsi qu’on l’appelle, qui pousse sur la terre et qui vient
de Perse, la question se pose pour le cotton wool, pour lë
« laine de coton », comme pour la laine des toisons. Le roi,
soucieux de se procurer de l’argent par tous les moyens, ayant
mis un droit d'entrée sur ce textile mal connu, les marchands
protestent qu’on va ruiner le Lancashire et le Cheshire si
l’on y crée — le mot apparaît déjà — une famine du coton
une dearth of wool, laine étant ici pour coton. .

A côté des textiles figurent les matières. tinctoriales. Le
pastel, ou guède, constituait pour la France du Sud-Ouest un
précieux monopole. C’est sur le pastel que se sont édifiées les
fortunes toulousaines: Lorsque nous admirons aujourd’hui les
superbes hôtels de la Renaissance qui font de cette cité une
des plus belles villes d’art de la France, n'oublions pas que
ces palais de pierre et de brique, d’un caractère si original.
ont été bâtis par des.exportateurs de pastel. À mesure que
progressait la draperie anglaise, la flotte du pastel prenait.
dans nos relations avec l’Angleterre, une part presque égale
à celle de la flotte des vins, du claret bordelais. Il s’agissait
parfois de 200.000 balles, valant 1.500.000 écus, qui descen-
daient la Garonne sur des gabares pour le compte des Assézat
ou des Bernuy. A Bordeaux, leurs correspondants gascons
parmi lesquels figure un Eyquem, le grand-père de Mon-
taigne, les chargent pour Anvers, pour l'Angleterre, pour
l’Ecosse. Grosse émotion lorsque ce monopole pouvait être
ébranlé par l’apparition d’un succédané, d'un Ersatz. Dans une
lettre adressée en 1578 à un marchand toulousain par un de
ses correspondants à Anvers, nous lisons cette phrase in-
quiète : « Les teinturiers de drap usent pour le présent plus
que la moitié de l’anil de Barbarie et de l’indigo de Portugal
qui fait un grand mal à pastel. » Aussi cherche-t-on à inter-
dire et à -décrier ces matières nouvelles.

Plus curieuse, plus piquante est l’histoire de l’alun. Ce
mordant, indispensable alors pour la teinturerie, était un pro-
duit levantin, donc, depuis la conquête turque, un produit
musulman. Or, huit ans seulement après la prise de Constan-
        <pb n="23" />
        LE PROBLÈME DES MATIÈRES PREMIÈRES 17
tinople, on eut la joie de découvrir l’alun non seulement en
terre. de chrétienté, mais au cœur des Etats de l’Eglise, à
Tolfa, près de Civita-Vecchia. N’hésitant pas à mettre les
foudres pontificales au service des intérêts commerciaux de
l'Etat romain, le pape interdit la vente de l’alun des infidèles
êt consacra les bénéfices de son propre monopole à la Croi-
sade. Mais voilà qu’on trouve l’alun près d’Ischia, dans le
Foyaume de Naples. Impossible d’empêcher la concurrence
de cet alun chrétien. Alors, entre l’alun romain et l’alun
Napolitain se négocie un cartel pour empêcher l’avilisse-
ment des prix. Il s’agit donc d’une matière dont l’histoire
commerciale touche. à l’histoire politique et à l’histoire re-
ligieuse.

J'ai essayé récemment, à propos d’une denrée de première
nécessité, le sel, de rechercher dans quelles conditions les
articles massifs de consommation courante pouvaient acqué-
tir une haute valeur politique et devenir, par conséquent,
dangereux pour la paix du monde ("). Je résume ici cette
démonstration. Non seulement au Moyen âge, mais jusqu’au
Milieu du xix° siècle, le chlorure de sodium était, bien plus
qu’aujourd’hui, un produit inestimable, parce qu’en dehors
de son utilité directe pour l’alimentation de l’homme et des
Animaux domestiques, il était à peu près le seul moyen de
Conservation des matières brganiques, spécialement des
viandes et du poisson. En particulier, le poisson de mer à
l’état frais avait alors un rayon de pénétration étroitement
limité - il ne pouvait, en raison de la lenteur et de l’irré-
gularité des communications, être d’ordinaire transporté à
l’intérieur qu’à une très faible distance des côtes. La salai-
Son était donc une nécessité, surtout en un temps où la mul-
tiplicité des jeûnes prescrits par l’Eglise faisait du poisson
UK article de grande consommation populaire.

Or, jusqu’au xvmn° siècle, on connaissait en Europe un très
Pelit nombre de districts producteurs de sel. Les marais sa-
lants étaient rares par définition, puisqu'ils ne peuvent s’ins-
taller que dans des mers à forte salure et sous des climats fa-
Vorables à l’évaporation. On prétendait même qu’il y fallait,
Comme diraient nos savants, des conditions de température
mme
{") Voyez l'appendice I.
Hauvsrr. Probl. écon.
        <pb n="24" />
        18 LES ORIGINES HISTORIQUES, DES PROBLÈMES ÉCONOMIQUES
optima. C’est ainsi que les exploitations espagnoles ou por
tugaises passaient pour donner des sels plus âcres que ceux
de France. Les plus réputés étaient ceux de la baie de Bour-
gneuf, si bien que le nom de bay salt, en Angleterre, de Baie
Salz, dans le domaine de la Hanse, finit par désigner le sel
marin. Au sel océanique se joignait d’ailleurs celui des salines
de la Méditerranée, le sel des environs d’Aigues-Mortes ou
de Peccais. Mais il rencontrait la concurrence des salines de
sel gemme, celles de la Comté, de la Lorraine, de la Bavière,
du Tirol autrichien, de la Hongrie, de la Pologne, sans par-
ler de la Russie, où les plus anciennes formes du capitalisme
sont nées. autour du sel. ‘

Il se trouvait qu’en face des pays détenteurs de sel se dres-
saient les pays acheteurs, qui s’en croyaient démunis. Les
bouviers suisses de ce temps-là ne se doutaient pas qu’il y
avait du sel dans le territoire des cantons, de leurs alliés el
confédérés. Surtout les peuples du Nord, spécialisés dans la
pêche, vivaient dans des mers froides à faible salure, mer du
Nord et Baltique. Pour conserver et ensuite pour vendre
leur poisson, ils étaient dans la- dépendance des terres plus
heureuses. En 1582, Thomas North écrivait de Copenhague
à Walsingham, le ministre d’Elisabeth : « Si stérile et si
pauvre est ce pays de Danemark, qu’il n’a commerce en
aucunes marchandises, sinon harengs et poissons, si bien
que le sel de la baie est la meilleure marchandise que re-
quièrent toutes les possessions du roi de Danemark. »

Pour nous représenter dans toute son ampleur le rythme de
ces échanges entre les pêcheurs nordiques, écossais, anglais,
néerlandais et les pays salifères, il faut penser à ces cara-
vanes qui, aujourd’hui encore, chargent sur leurs chameaux
le sel des chotts algéro-tunisiens pour aller ravitailler, à tra-
vers le Sahara, les populations dépourvues de sel de la steppe
soudanaise, ou encore songer à ce prodigieux bloc de sel du
Taoudéni qui a joué un rôle essentiel dans la formation des
empires de l’intérieur de l'Afrique.

Ce qui complique ce rythme, c’est que, depuis le milieu du
xvi° siècle, les pays pêcheurs, acheteurs de sel, passent, en
général, à la Réforme, tandis que la vieille Eglise continue
à dominer, dans l’ensemble, sur des pays producteurs. Une
distinction s’établit. pour parler la langue de Rabelais entre
        <pb n="25" />
        LE PROBLÈME DES MATIÈRES PREMIÈRES . 18
les’ terres des Andouilles et celles de Carême-prenant. Aux
pêcheurs protestants les jeûneurs ‘catholiques achètent Je
Poisson, salé avec le sel qu'ils leur ont eux-mêmes vendu.

Jai essayé de dégager le rôle du sel. de Brouage dans les
relations entre l’Angleterre et la France, qui est maîtresst
d'ouvrir ou de fermer ses marais. Mais l'exemple ‘ typique
est celui de la Suisse, où les divers rivaux sé livrèrent, durant
trois siècles, une de ces luttes dont nous parlerons tout à
l'heure, une lutte pour la ‘conquête des débouchés. Le bel-
lumsuitense contre Maximilien est né en partie des démêlés
relatifs à la fourniture du sel comtois, et la politique, fran-
çaise vis-à-vis de la Confédération est, pour une‘large part;
jusqu'aux traités de Bâle, une politique du sel. Que cette
politique pût aboutir à des conflits militaires, il suffit, pour
s’en convaincre, de relire ce que Richelieu écrivait en 1637
à Longueville : « Si vous aviez pu prendre les salines de la
Bourgogne, c’eût été une bonne affaire ; mais ce qui ne peut
Se faire en une fois se fera en une autre. » Louis XIV, en
1668, puis en 1678, suivra le conseil de Richelieu. D'autre
part, les producteurs rivaux, Bavière, Tirol, Lorraine, .lut-
tent contre le sel français et aboutissent dès le xvn° siècle. à
des cartels internationaux.

Pourquoi cette denrée, dont le rôle reste considérable dans
l’économie mondiale, n’a-t-eile plus la valeur politique qu’elle
avait autrefois? Parce que la découverte de nouvelles sources
salifères a fait disparaître les‘ anciens monopoles géogra-
phiques : parce que l’accélération et le perfectionnement des
Moyens de communication a étendu le rayon dé pénétration
des denrées alimentaires à l’état frais ; parce que le rôle du
sel a décru par suite de l’apparition de nouvelles techniques
de la conservation.

Nous pouvons, grâce à cet exemple, démêler ce qui donne
à une matière, indifférente par elle-même, un caractère po-
litique, ce qui peut en faire une cause de guerre. Le sel fut,
jadis, ce que sont aujourd'hui le pétrole ou le caoutchouc.
Il était une arme politique entre les mains de ceux qui le
détenaient et qui pouvaient le refuser aux autres, ou le leur
faire surpayer. Chez les peuples qui en étaient dépourvus et
qui en avaient un besoin urgent naissait tout naturellement
une sourde irritation contre les jaloux détenteurs de l’indis-
        <pb n="26" />
        20 LES ORIGINES HISTORIQUES DES PROBLÈMES ÉCONOMIQUES

pensable condiment et aussi le désir, lorsqu’ils se sentaient
les plus forts, d’aller s’en emparer par la violence. Tel, de
nos jours, un pays à qui les maîtres des matières refusent
ces produits de première nécessité, le fer, la houille, les
céréales.

Ce qui est nouveau, par conséquent, ce n’est pas la possi-
bilité, le danger d’une guerre pour la conquête des matières
premières. Ce qui est nouveau, ce qui change, ce sont les
matières à propos desquelles la guerre peut éclater.

Encore est-il certaines de ces matières, comme la houille,
dont le rôle commercial et même le rôle politique sont plus
anciens qu’on n’est d'ordinaire porté à l’admettre. De très
bonne heure, st surtout depuis le xv° siècle, le charbon de
Newcastle devient un objet important de consommation sur le
marché de Londres. Le transport de cette marchandise pondé-
reuse donne lieu à un mouvement maritime assez actif pour
qu’on l’appelle à Londres du nom, assez bizarre à nos oreilles,
de « charbon de mer », sea coal. Vers 1615 ne disait-on pas
que ce trafic occupait annuellement 400 navires dont la moitié
ravitaillait Londres, tandis que les navires hanséatiques s’occu-
paient de la Flandre, et qu’une flotte française d’une cinquan-
taine de voiles venait chercher la houille dans l’estuaire de
la Tyne?

Après avoir été en grande’ pârtie aux mains des étran-
gers, ce commerce avait été réglementé, depuis 1600, par
la création de la compagnie des Hosimen. Non seulement
ce contrôle favorisa l’enrichissement des classes mar-
chandes, mais ilmit entre les mains de l’Etat une arme des
plus utiles. Dans l’histoire si compliquée des relations entre
l’Angleterre et les Provinces-Unies, nous voyons que la per-
mission et l’interdiction d’exporter le charbon anglais ont
servi de moyen de pression sur la politique néerlandaise, —
exactement comme elles pourraient servir la politique an-
glaise ou américaine à l’égard de l'Italie d’aujourd’hui (').

(t) C’est à mon éminent coliègue de l’Université de Londres,
M. R.-H. Tawney. que je dois d’avoir eu mon atlention arrêtée sur cé
rôla du charbon dans les relations anglo-néerlandaises.
        <pb n="27" />
        =

"TT

LE PROBLÈME DES DÉBOUCHÉS

Le problème des débouchés a pris, de notre temps, une
acuité au moins égale à celle du problème des matières pre-
Mières, et parfois des formes plus’ violentes encore. Assuré-
ment, un peuple industriel, s’il se sent nombreux et fort, ne
Supportera pas patiemment que les détenteurs de matières lui
refusent ou lui fassent surpayer les denrées, la houille, le co-
ton, les métaux nécessaires à son existence. Mais le rythme
de la production est tel dans l’industrie moderne qu’aux fa-
Mines de matière s’opposent les crises de pléthore des pro-
duits. Le chômage engendré par la surproduction est au
Moins aussi grave que celui qui a pour cause le manque de
Matière, Et si le peuple qui souffre a le sentiment que l’éléva-
ton des tarifs douaniers ou les conditions politiques des pays
étrangers l’empêchent de vendre, il aura la tentation quasi-
irrésistible de bousculer les barrières qui s'opposent à son ex-
pansion,

Ori croit qu’il s’agit d’un phénomène nouveau, parce que
l’ancienne industrie,travaillant pour un marché limité et dont
les besoins lui étaient connus d'avance, était peu exposée aux
l'isques de la surproduction. Aujourd’hui, peut-on dire, c’est
le rythme de la production qui commande le rythme des
échanges : on produit d’abord et, ensuite, il faut vendre.
Avant la révolution industrielle, c'était l'inverse : c’est le
Marché qui commandait la production.

Antithèse vraie dans l’ensemble, mais qu’il ne faudrait pas
Pousser à l'extrême. Elle ne s'applique ni à tous les temps, ni
À tous les pays, ni à toutes les industries. Déjà le
commerce des foires, très différent du commerce Ur-
bain normal. travaillait pour un marché incertain, aléa-
        <pb n="28" />
        32 LES ORIGINES HISTORIQUES DES PROBLÈMES ÉCONOMIQUES
toire. De même ce que l’on appelait, par exemple
dans les villes flamandes ou dans le Nord-Est de là
France, le commerce de l'étape : les marchandises s’y accur
mulent, attendant le client ; elles n’ont pas été commandées
par lui. Bien plus encore lorsqu’il s’agit du commerce
d'outre-mer, même à l’époque où il ne sort guère encorê
des mers closes, Méditerranée ou Baltique : la galère véni-
tienne ou catalane qui se remplit d’une cargaison pour les
Echelles, le navire hanséatique qui franchit les détroits da-
nois, ne sait pas ce qu’ils vont pouvoir décharger à Alexan-
drie, à Beyrouth, à Narva. Que le voyage soit peu fructueux,
et l’on emportera, ‘l’année suivante, une moindre quantité
de produits de l’industrie occidentale. Donc celle-ci aura
des difficultés d'écoulement.

Ajoutez que si la plupart des métiers traditionnels ont une
production nécessairement limitée, certaines industries font
exception. Bien des fois l’on a insisté sur les caractères spé-
viaux de l’industrie drapière ; dans un monde économique
d’uñe relative stabilité, elle représente de bonne heure un
élément dynamique, révolutionnaire. Par l'importance et la
complexité de son outillage, par la multiplicité de ses opéræ-
tions et son recours à la division du travail, elle est, dès le
xvrn° siècle, une industrie capitaliste, une industrie à produc-
tion massive et à peu près continue, elle ne peut se contenter
du marché local ni même des marchés voisins. Elle travaille
pour l’incertain ; elle n’est pas à l’abri des crises.

Il en est de même des industries qui naissent ou se dévelop-
pent du xv° au début du xvr° siècle, industries de luxe et in-
dustries intellectuelles, soierie, imprimerie, papeterie. Wil-
Fam Ashley a très bien dit que la révolution économique du
xvr° siècle n’était pas autre chose que la forme économique de
l’individualisme de la Renaissance. À l’organisation des corps
de métier, qui tend à modeler constamment la production
sur la consommation, s'opposent des forces nouvelles. ‘

L’imprimeur lyonnais — ou le libraire qui de plus en plus
-é substitue à l’imprimeur pour les opérations commerciales
_ ne fixe plus le chiffre de ses tirages d’après les com-
Mmandes, comme faisait naguère le copiste de manuscrits. Tl
säüppute, d'après le contenu et les chances de succès du livré,
"un Volume: de Pantaaruel ou une traduction de Térencé.
        <pb n="29" />
        LE PROBLÈME DES DÉBOUCHÉS . . 23
— Qu'il peut en tirer tant d’exemplaires: Après quoi, il en
vendra aux prochaines foires de Lyon, il en remplira des
tonneaux que ses correspondants emmêneront en ‘Espagne ;
Îl eh enverra surtout à la grande foire du livre, celle. de
Francfort. Ses nouvelles productions figureront sur des cata-
logues, souvent avec des prix fixés à l’avance. Car, contraire-
ment'à ce que l’on dit parfois, la publicité est déjà née.

Îl se produit même alors, ce qui contrarie nos idées toutes
faites, une industrialisation et une .sorte de démocratisation
des objets artistiques. N’est-ce pas une nouveauté caractéris-
tique de voir les tapisseries flamandes, les traditionnels arazzi,
devenir, vers le milieu du xvr siècle, un article régulier d’ex-
portation, si bien qu’on achète à Anvers tant de longueurs
de « bocages » ou de « vies de saints »? Et M. Goris nous ré-
vèle qu’à la Bourse de la même ville les peintures se vendent
par séries. On les expédie en gros en Espagne: L'art flamand
descend au rang d'industrie, et qui cherche un:marché.

Dès lors, à la lutte pour l’acquisition des matières s'ajoute
là lutte pour la conquête des débouchés.

Elles ne peuvent se concevoir indépendamment l’une de
l’autre. Les caravanes qui, des ports égyptiens de la mer
Rouge, apportaient à Alexandrie pour les galères vénitiennes
les produits d'Orient, ces caravanes ne faisaient pas à vide le
Voyage de retour, Et si, vers 1504, on s'aperçoit que les épices
deviennent rares et plus chères ‘sur le Rialto que sur les
bords du Tage ou dans le centre de distribution que Lisbonne
s’est créé dans le Nord, à Anvers, le commerce vénitien d’ex-
Portation n’est pas atteint moins cruellement. Atteinte d’au-
tant plus sensible que le commerce du Levant se compose sur-
tout, à l’importation, de produits de haute valeur‘ spécifique
êt entraîne au retour un drainage de mélaux précieux ; il y à
donc’ un grand avantage à augmenter, à l’exportation, la
quantité des marchandises européenhes, de façon à réduire
les sorties de monnaies.

C’est ce que font les‘ Portugais, en chargeant Sur leurs
flottes. des métaux usuels, jusqu’à du cuivre que les ban-
Quiers d’Augsbourg ont fait venir de Hongrie par Dantzig, ou
du mercure d’Iädria, dé l’étain — alors l’étain allait des Cas-
sitérides à Malacca l'— des projectiles d’artillerie, des maté-
Tlaux pour les constructions navales. des céréales, des tissus
        <pb n="30" />
        Z4 LES ORIGINES HISTORIQUES DES PROBLÈMES ÉCONOMIQUES
flamands. La casa da India règle aussi bien le commerce d’ex-
portation que celui d’importation ; elle fixe le prix de vente
des marchandises européennes, que le facteur embarqué su!
le navire délivrera contre quittance à l’agent royal du port de
débarquement. Les Indes sont un débouché en même temps
qu'un pays producteur.

C’est pour les débouchés, autant que pour les épices, que
les Portugais et les Espagnols luttent de vitesse. C’est le
marché mondial qu’ils essaient de se partager en obtenant
des papes les bulles de marcation. Le traité de Tordesillas de
1494 divise en deux l’hémisphère occidental, l’Atlantique ;
par le traité de Saragosse, en 1529, les deux rivaux essaient de
réaliser la même opération, d’un pôle à l’autre, dans le Paci-
fique. Mais les autres puissances protestent. François I de-
mande à voir la clause du testament d’Adam qui l'aurait
exclu de l’universel héritage, et les Tudors ne sont pas plus
enclins à se laisser fermer les débouchés récemment ouverts.

Corsaires rochelais, olonnais, dieppois ou malouins, gens de

Bristol, de Plymouth ou de Londres, ils ne cherchent pas seu-
lement à conquérir les épices ou à cueillir au passage les ga-
lions qui s’en retournent chargés d’or. Lorsqu’en 1529 Jean
Parmentier arrive dans une rade de Sumatra, il cherche à
y vendre des pacotilles, miroirs, outils, verroteries. Dans un
mémoire de 1555, un capitaine qui prépare une expédition
pour le Congo ne manque pas d’énumérer les peuplades qui
préfèrent la quincaillerie, celles qui attendent la mercerie,
les bonnets, les chemises ou les draps rouges. Quant à John
Hawkins, lorsqu’il s’emploie à forcer le blocus portugais des
côtes de Guinée, il ne cherche pas seulement à ouvrir aux
marchandises anglaises le marché local, il veut y embarquer
des nègres et trouver à sa précieuse cargaison un autre débou-
ché, celui de l’Amérique espagnole. En dehors des produits
de l’industrie nationale, on veut vendre ceux qu’on s’est pro-
curés ‘par le commerce.

Mais il est un exemple plus saisissant : c’est celui de l’expé-
dition de Willoughby et Chamcellor pour découvrir, en
1553, la route du Catay par le Nord-Est. Lorsque les hardis
« marchands aventuriers » abordèrent à Arkhangel, lorsqu’ils
entrèrent en relations avec le terrible Ivan TV, lorsqu’un de
leurs émissaires descendit la Volga et réussit à pénétrer jus-
        <pb n="31" />
        LE PROBLÈME DES DÉBOUCHÉS 25
qu’en Perse, ils ne voulaient pas seulement aller chercher
là-bas des beurres et graisses, des pelleteries, du lin et du
chanvre, des salaisons ; ils y portaient, pour le compte des
Marchands de Londres, du drap, des armes, et les premières
Cotonnades anglaises. Il s’agissait d’enlever le monopole du
Marché moscovite aux Hanséates, dominateurs de la Baltique.
Déjà ce monopole avait été battu en brèche par les Hollan-
dais, au temps où un roi de Danemark s’était trouvé le beau-
frère de Charles-Quint. La lutte tragique du Danemark contre
Lubeck, l’écrasement de l’orgueilleuse Venise baltique, avait
commencé cette ouverture en installant dans le Sund, pour
près de trois cents ans, la domination de la douane danoise.
Cette question des débouchés était, pour l’Angleterre, parti-
Culièrement angoissarite, parce que ce pays venait de faire son
Premier grand pas en avant dans la voie de l’industrialisa-
ton et qu’elle commençait dès lors à redouter la surproduc-
tion. Déjà, sous Henri VIII, chaque fois que des démêlés avec
Charles-Quint amenaient la fermeture du marché des Pays-
Bas, il devenait impossible d’écouler les stocks ahglais en
draps larges et en kerseys. Les grands fabricants de draps, les
Slothiers capitalistes, avaient beau porter leurs draps à Black-
Well Hall, ils n’y trouvaient pas de marchands pour les ache-
ter, et, à feur tour, ils mettaient en chômage filateurs, tisse-
rtahds, foulons, etc. On craint des rébellions, dès 1527, dans
le sud et l’ouest, et Wolsey essaie de ces mesures étatistes
que le monde moderne connaît bien : obliger les marchands à
acheter, au besoin en leur accordant des prêts ; persuader les
clothiers de donner de l’ouvrage aux travailleurs. On s’ex-
plique que, dès lors, on ait cherché d’autres débouchés. moins
Sensibles aux fluctuations de la politique.
Parmi les marchés où pouvait se répandre le drap anglais,
l y avait les pays du Levant. Mais la concurrence y était
forte, Depuis 1535, le pavillon français dominait dans les
Echelles et, au xvir° siècle, on essaiera de le mettre au service
de la draperie lahguedocienne. Elisabeth a bien tenté de lut-
ler en créant la Levant Company. Mais la guerre civile a
Momentanément affaibli la position de l’Angleterre dans la
Méditerranée ; les efforts de Colbert et des iMarseillais,. quoi-
que le ministre et la grande vills ne fussent pas toujours
d'accord. ont agi en des directions parallèles : et, en dehors
        <pb n="32" />
        26 LES ORIGINES HISTORIQUES DES PROBLÈMES ÉCONOMIQUES
des Français, il a fallu compter avec la concurrence des
Provinces-Unies, non pas que les fabriques néerlandaises de
draps fussent alors très prospères, mais parce que les roy
tiers des mers ravitaillaient les Echelles en draps de Loute ork
gide. Cependant, l’organisation de la Levant ou Turkey Com
pany était si forte, c’était si bien une exploitation ration
nelle du débouché, avec envois proportionnés aux besoins,
marchandises choisies au goût des consommateurs, sûreté e!
loyauté dans le règlement des affaires, valeur du personnel,
que les draps anglais, les londres et les londrines premières el
londrines secondes, finissaient, au xvin® siècle, par s'assurer
les marchés de Smyrhe et de Constantinople.

Et, en même'temps que leur commerce d’exportation, les
Anglais voulaient maintenir leur commerce de distribution.
En 1654, lorsque le lord protecteur avait cessé de rembourser
les droits d’accise sur les marchandises réexportées, les mar-
chands de Londres l’avaient supplié d'attirer le commerce, de
faire de leur pays — expressions remarquables — « le maga-
sin'à la fois des nations orientales et occidentales ». L'erreur
de Cromwell ne sera pas commise par ses successeurs.

Avant de remplacer la Hollande dans ce rôle d’entrepôt
du monde, il ne faut pas oublier que l’Angleterre avait eu
souvent partie liée avec les Provinces-Unies.

L'une des grandes pensées de Colbert avait été d'enlever à
la Hollande le marché baltique et scandinave, et la guerre de
1672 a compté parmi ses causes le désir qu'avait le ministre
de faire vivre sa Compagnie du Nord, créée sur son initiative
surtout par des capitalistes de La Rochelle.

Inversement, l’Angleterre et la Hollande, uñies par les
liens de l’union personnelle avec Guillaume IH, veulent s'op-
poser à cette intrusion d’un rival sur un domaine qu’elles se

sont réservé. M. Clark a démontré que la guerre que nous
appelons de la ligue d’Augsbourg ou de la succession d’An-
gleterre fut, pour une large part, une guerre anglo-hollandaise
contre le commerce français. Anglo-dutch .war against the
French trade. De même la guerre de succession d'Espagne.
La reine Anne célèbre la victoire du commerce anglais en
1713. :
Mais une autre, une bien plus importante question de dé-
bouchés domine l’histoire internationale du xvm° stècle ‘1
        <pb n="33" />
        LE PROBLÈME DES DÉBOUCHÉS . : °°° 27
S'ägit du débouché ibéro-américain. Productrices de denrées
sa de matières, les terres de l’Amérique du Centre et du:Sud
W'Ont, pour ‘ainsi dire, pas d'industrie ; leurs métropoles
Sont hors d’état de les ravitailler en produits fabriqués y elles
ve peuvent même plus aller chercher pour leurs sujets, sur. la
Côte d’Afrique, le cheptel humain dont ils ne savent pas se
passer: Ces tâches sont dévolues à d’autres. Les Français, en
Particulier les gens de Saint-Malo, portent les ‘toiles bretonnes
à Cadix, d’où les commissionnaires espaghols les font partir
pour Porto-Bello et Carthagène desIndes. Mais ils font aussi
le commerce « interlope », c’est-à-dire la contrebande, jusque
dans la mer du Sud. Quänt aux Anglais, ils ont transformé
leur « vaisseau de permission » en une sorte d’entrepôt flot-
tant, qui se remplit du côté du large, pour se vider vers la
Côte : tels ces bateaux chargés d’alcool que les bootleggers
visitent dans la rade de New-York. En même temps, par. le
traité d’asiento, ils se sont assuré le monopole dé l’impor-
tation des nègres.

N’oublions pas que la fièvre de spéculation de 1720, le
South Sea Bubble, a d’abord pour obiet les côtes espagnoles
du Pacifique. |

Ët qu’arrive-t-il lorsque les Espagnols ont le mauvais goût
dé se défendre contre cette pénétration illicite? Un capitainis
de contrebandiers anglais apporte au Parlement, soigneuse-
Ment enveloppée dans du coton, la paire d’oreilles qu'il-pré-
tend lui avoir été coupée par les autorités espagnoles. Les
oreilles de Jenkinson deviennent un symbole du droit britan-
nique sur le marché américain ; l'opinion prend feu, et le pa-
Sifiste Walpole ne peut résister aux clameurs populaires : la
Juerre, en 1739, est déclarée à l’Espagne. Toute la politique
Suivie depuis 1715 est abandonnée.

En un certain sens, la révolution d’Amérique elle-même
°st une lutte pour les débouchés. Il s’agit de réserver à l'East
India Company la clientèle forcée des buveurs de thé d’Amé-
’ique, tandis que ceux-ci veulent pouvoir se fournir en thé
Néerlandais. Et, avant la rupture définitive, que de scènes
auxquelles une récente histoire nous a habitués? Le marché
AMéricain se ferme aux produits anglais, aux étoffes-en parti-
Culier. Ne voit-oh pas les fils des puritains renoncer à porter
le deuil de leurs morts. parce que les étoffes noires viennent
        <pb n="34" />
        28 LES ORIGINES HISTORIQUES DES PROBLÈMES ÉCONOMIQUES
de la métropole ! Le mot célèbre d’un des pères de la patrie :
« Nous n’avons pas à rougir d’avouer que le thé et la mélassé
furent parmi les ingrédients essentiels de la liberté améri
caine », indique bien ce rôle des causes économiques : les
gens de Boston ne voulaient pas que leur pays fût un débou-
ché réservé pour la puissante Compagnie, et ils voulaient, en
continuant de recevoir pour une de leurs industries une M*
lière première indispensable, la payer avec des nègres, c’est
à-dire poursuivre leur fructueux triangular trade.

Plus apparente encore est la question des débouchés — of
l’appelait alors du « pacte colonial » — dans les révolutions
de l’Amérique latine. Ce que l'Angleterre cherche là-bas, c'es!
la porte ouverte. Ce qui, en face de la Sainte-Alliance, rap-
proche Canning de Monroë, c’est le désir de remplacer le ré-
gime du « vaisseau de permission » par un régime nouveau qui
fera de Londres, pour tout un siècle, le principal fourhisseu!
des républiques ibéro-américaines.

Les'oreilles du capitaine Jenkinson, l'Espagne les a payées
cher, de la perte d’un monde que lui avait donné Colomb.
Plus tard, c’est le sucre de Cuba qui lui vaudra son expul-
sion définitive de l’hémisphère occidental. De l’arrivée de Fer-
nand Cortez à la victoire de l’amiral Dewey, toute cette his
toire est dominée par trois questions : celle des débouchés
celle des matières premières, celle de la route vers le Paci
fique.
        <pb n="35" />
        {&gt; 7

PROBLÈME MONÉTAIRE ET PROBLÈME DES PRIX

Lorsque l’on étudie dans le passé quelques-uns des pro-
blèmes économiques auxquels nous sommes habitués, par
exemple le problème des matières premières ou celui des dé-
bouchés, la difficulté est le plus souvent de faire comprendre
Tue ces questions se sont posées, en des termes différents
Mais analogues. dans les temps antérieurs au nôtre.

Pour le problème monétaire, la difficulté est presque in-
‘erse, ou du moins elle eût paru telle avant 1914. Quand on
parlait alors devant des étudiants originaires de l'Europe oc-
‘identale ou centrale ou de l’Amérique du Nord, habitués à
Une monnaie saine et stable, il était malaisé de pénétrer avec
eux dans les arcanes de la monnaie de compte, de leur faire
Comprendre les variations de la livre tournois ou du shilling.
Une expression comme celle-ci : tant de livres, à telle date,
étaient taillées au marc, nécessitait un ample commentaire.
Ce commentaire est superflu aujourd’hui. Nous avons si bien
ässisté, sur le continent, à une rupture de toute solidarité
sitre la monnaie de compte et les espèces métalliques, nous
avons si bien vu, dans un même bloc d’or, « tailler », c’est-à-
dire émettre pour une même valeur or des quantités variables
de francs, de lires ou de couronnes-papier que ces notions
Nous sont devenues familières. Comment nous étonner de
lire chez Gresham que la livre sterling, acceptée à Anvers au
début du règne de Henri VIII pour 26 sh. 8 pence, ne valait
Plus en 1551 que 16 sh., en 1558 que 13 sh. 4 d.? Ne parlons-
NOUS pas, couramment, du « franc à cinq sous »? Ici, c’est
donc le phénomène actuel qui nous aide à comprendre les
Phénomânes anciens.
        <pb n="36" />
        30 | LES ORIGINES HISTORIQUES DES PROBLÈMES ÉCONOMIQUES
Comme de pos jours, le problème monétaire s’est imposé

à l'opinion sous la forme la plus propre à frapper les masses-

à savoir la hausse des prix. C’est sous cet aspect que les con-

temporains ont perçu, par exemple, ce que nous appelons

la révolution économique du-xvi° siècle.

Sur ce fait même de la crise des prix, il n’y a pas de doute
possible. Tous les témoignages concordent. Rappelons-en
quelques-uns au hasard. Ch. du Moulin, que sa pratique du
métier d'avocat d’affaires avait rendu familier avec ces pro-
blèmes, écrit que le boisseau de blé de rente, après s’être
lenu aux environs de 120 livres jusqu’en 1524, est monté au
milieu du siècle à plus de 140 ; car, dit-il, depuis 1524 « les
prix de toutes choses ont commencé à hausser non pas mo-
mentanément, mais d’ûne façon constante ». En 1539, à Sé-
govie; les Cortès de Castille déclarent que le salaire des audi-
teurs, à savoir 120.000 maravédis, est devenu insuffisant :
« selon les temps d’aujourd’hui, c’est très petit salaire pour
pouvoir s’en sustenter conformément à leur autorité ». Dès
1525, les employés à salaire fixe se plaignaient, et en 1560 on
double leurs salaires. En 1555 les Cortès de Valladolid
n’avaient-elles pas reconñu que lés prix avaient triplé depuis
le temps où l’on avait taxé les divers services du royaume?
Les pétitions n’établissaient-elles pas que le cuir avait monté
de 100 %, que les chaussures, en 1560, étaient plus chères que
n’était autrefois tout un costume? La taxe du blé, sur les
marchés de Castille, est de 110 maravédis en 1503, de 240
déjà en 1539, de 310 en 1558, de 374 en 1571, de 476 en
1582, pour monter à 810 en 1600. En ramenant à 100 la valeur

au début du xvr® siècle, cela nous fait un nombre indice de
556 pour la fin.

On a discuté, on peut discuter encore sur les points sui-
vants : à partir de quelle date la hausse a-t-elle commencé? à
partir, de quelle date le mouvement, d’abord assez lent, s’est-
il précipité? Y a-t-il synchronisme dans l'apparition du phé-
nomène pour les divers pays? Y a-t-il un certain parallélisme
êntre les courbes de chacun de ces pays? Enfin les causes
des phénomènes sont-elles les mêmes partout? Aux csuses
générales est-ce que ne viennent pas s’ajouter des causes lo-
cales, par exemple, pour l’Espagne, une diminution de la pro-
        <pb n="37" />
        PROBLÈME MONÉTAIRE ET PROBLÈME DES PRIX 31
duction, une crise économique contribuant ainsi à aggraver
la crise monétaire? .

Nous négligerons pour l'instant ces questions, et ne retien-
drons que l’essentiel : les prix s’exprimant forcément en mon-
Naie, la crise est d’abord sentie comme une crise monétaire:
. Cette idée était d’autant plus naturelle que dans tous les
Etats on assistait depuis la. fin du Moyen Âge à un processus
Andlogue de dégradation à peu près constante de la valeur de
la monnaie. Ce processus, remarquons-le, était double. D'abord,
là quantité de métal fin contenue dans les espèces réelles dé-
croissait, la dénomination.de ces espèces restant souvent la
même, L'Etat, en se livrant à des opérations que nous qualifie-
lions de faux monnayage, y trouvait un bénéfice momentané,
Puisqu’il se libérait en monnaie faible de dettes contractées
en forte monnaie. On aura une idée de l'importance de ces dé-
Préciations en constatant que les vieux nobles à la rose ou les
Angelots d'Angleterre étaient au titre de 989 ou 990 millièmes,
landis qu'avec les écus à la rose il s’abaisse à 917, que les
ducats portugais ont passé de 951 à 908, que nos écus de
France, considérés comme ayant 958 millièmes de fin, oscil-
laient, autour de 1540, entre 938 et 948 seulement. Les vieux
ducats espagnols étaient à 989, les nouveaux à 958, la pistole
à 907 seulement.

Mais à la dépréciation des espèces réelles d’or et d'argent
— Qu’avait pu expliquer, à la fin du xv° et au début du
Xvi° siècle, l’insuffisance du stock métallique — s’ajoutait une
lépréciation bien plus grave : celle de l’unité de compte elle-
Même. De même qu’à certains moments nous avons vu des
Juantités croissantes de marks-papier correspondre au même
90ld-mark ou au même dollar, de même une masse d'argent
théoriquement invariable, le marc équivalant à 245 grammes,
fOrrespondait à des quantités croissantes de l'unité de
Compte. En France, tandis que l’on taillait au marc 11 livres
13 sols tournois au début du siècle, on en tire 13 1. 12 au mi-
lieu du règne de François I”, 16 1. sous Henri II, 17 1. 10 s.
Sous Charles IX, 18 1. 17 sous Henri III, 21 L à la fin du siècle.
C'est-à-dire, en langage moderne, que le poids ‘d'argent cor-
lEspondant à une livre tournois de compte, de 21 gr. en 1511,
8BSt descendu à 11 gr. 50 en 1601.

I n’est donc pas. surprenant que les théoriciens aient
        <pb n="38" />
        3% LES ORIGINES HISTORIQUES DES PROBLÈMES ÉCONOMIQUES
d’abord cherché à expliquer la cherté par cette cause uniqu®
ta dépréciation des monnaies. Nous ne faisons pas autre chose
lorsque, ramenant la valeur du franc-papier à celle de J’aw
cien franc-or, nous établissons que le loyer d'une maison 0%
te prix d’un billet de transport n’a, en réalité, pas haussé de-
puis 1914. De même lorsqu’en 1566 on ouvrit en France un°
grande enquête sur la question, un conseiller à la Cour des
zomptes, M. de Malestroict, soutint ce qu’il appelle lui-même cè
Paradoze, à savoir « que l’on se plaint à tort en France de l’en-
shérissement de toutes choses, attendu que rien n’y est 1
chéri depuis trois cents ahs ». Il affirme que le prix des ob-
jets, calculé en métal fin, n’a pas varié, d’où s’ensuivrait qu@
« l’enchérissement que l’on croit être maintenant sur toutes
choses, ce n’est qu’une opinion vaine, ou image de complés
sans effet ni substance quelconque ». De même, dirions-nous:
peu importe à l’ouvrier français que l’indice des prix de détail
soit de 500 par rapport à 1913, si son salaire a quintuplé.
L'analyse de Malestroict, si elle était incomplète, n’était
pas sans mérite, Il était parfaitement justifié à dire qu’avant
de comparer entre eux deux nombres indices, il faut préala-
blement s'assurer qu’ils s’expriment en une monnaie de va-
leur invariable. Grâce à lui, la controverse sur les prix deve-
nait une controverse sur les monnaies, Aussi l'effort du gou-
vernement porta essentiellement sur la stabilisation de la mon-
naie, et on essaya de supprimer toute différence entre la
monnaie réelle et la monnaie de compte. La baisse de la va-
leur de la livre, c’était la hausse du prix de l’écu, cest-à-
dire de la pièce de monnaie la plus répandue dans la cireu-
lation. IL fallait aussi, mais j’écarte ce problème accessoire,
reviser le rapport de l’or à l’argent. On voulut donc en 1577
substituer au compte. par livres et sols le compte par écus et
fractions d’écus en fixant une fois pour toutes l’écu à 3 livres.
Mais on ne décrète pas à volonté la stabilisation (!). Dans la
France troublée de 1577, aucune des conditions nécessaires à
une opération de ce genre n’était réalisée. Aussi dès l’année
suivante, nous savons que l'ordonnance n’était pas respectée.
En 1602 Henri IV reviendra au compte par livres, l’écu étant

(1) Vérité que les experts expriment aujourd’hui en disant que la sta-
Milité de fait doit nrécéder la stabilisation légale.
        <pb n="39" />
        PROBLÈME MONÉTAIRE ET PROBLÈME DES PRIX 33
alors à 3 livres 5 sols. La France ne connaîtra pas la mon-
naie stable avant la crise qui suivit le système Law. Cela ne
date pas de plus de deux cents ans.

L'Angleterre avait été plus heureuse, et la réforme qu’elle
réalisa de 1560 à 1587 est le type d’une stabilisation ration-
nelle. La question avait été posée dès 1558 par une lettre que
l'agent de la reine à Anvers, le Queen’s Merchant Thomas
Gresham lui avait adressée et qu’il imprima deux ans plus
lard. C’est dépasser la réalité, on le sait, que de lui attribuer
Une loi dont la formule courante se trouve pour la première
lois dans le Dictionary of political economy de Macleod en
(863, et qui avait déjà été énoncée par le grand savant polo-
nais Copernic dès 1522-26. Mais Gresham a eu le grahd mérite
de régler, d'accord avec le lord trésorier Burleigh, le méca-
nisme de l'opération. Un emprunt contracté sur le 1rarché
ANversois permit à la reine d’acheter une quantité considérable
Plus de 630.000 livres de poids) de monnaies faibles, et de
les tefrapper en monnaies saines. L’opération ayant été réalisée
rès vite, on put ensuite déclarer que le Trésor achèterait désor-
Mais les pièces en circulation pour leur valeur d'argent. En
réalité on estampilla les testons qui, au lieu de leur ancienne
‘aleur nominale de 6 pence, ne valaient plus en argent fin
Tue 4 1/7 ou même 2 1/4, et la reine put se féliciter d’avoir
’onduit la lutte « jusqu’à la victoire sur ce hideux monstre
le la basse monnaie ». En réalité elle avait introduit dans le
Monde, pour un long avenir, une puissance nouvelle : la
loyauté de la sterling. Royauté qui demeurera incontestée
jusqu’en 1914. ,Ç

L'expérience hardiment tentée par Elisabeth a réussi parce
qu’elle coîncidait avec une situation politique et économique
favorable et parce qu’elle faisait partie de tout un ensemble
de mesures. Ce n’est qu’une pièce d’un système que Cecil et
Sa souveraine établirent en Angleterre et qui, à cette date, de-
Yait lui assurer une prospérité durable, à savoir le mercanti-
lisme. TI est facile, au nom de la vérité économique, de blâ-
Mer aujourd’hui ce système. Mais la vérité, dans toutes les
Sciences autres que la mathématique, est relative. Et encore
Einstein dira : même en mathématiques. Pour l’histoire éco-
Nomique, elle est le terrain -de choix de la relativité. Le mer-
‘Antilisme a eu son heure.

Hauser, Probl. écon.
        <pb n="40" />
        34 LES ORIGINES HISTORIQUES DES PROBLÈMES ÉCONOMIQUES

Au fond la crise monétaire n’était qu’un des aspects de l«
crise économique. Les conseillers de la Cour des comptes de
Paris n’avaient vu que les fluctuations de la livre ; un penseu!
génial, Jean Bodin, fut le premier à démêler la vraie. causé
de la hausse des prix. En répondant dès 1568 aux Paradoæes
de Malestroict, il écrivait ces paroles mémorables : « la cherté
vient quasi pour quatre ou cinq causes. La principale e!
presque seule (que personne jusqu'ici n’a touchée) est l’abor-
dance d’or et d’argent, qui est aujourd’hui en ce royaume
plus grande qu’elle n’a été. » Et il explique que les quan-
lités d’or et d'argent, extraites du Nouveau Monde, n’ont fait
que transiter par l’Espagne, parce que l’Espagne est importa-
trice de produits français et qu’elle attire chez elle de nom-
breux travailleurs, dont les économies sont rapatriées en
France.

On a contesté l’originalité des vues de Bodin. On décou-
vrit, dans le dialogue intitulé Common Weal of England,
une page décrivant l’effet produit sur l’économie européenne
par l’arrivée de l’or et de l’argent américains. Or ce dialogue
remonte aux temps antérieurs à Elisabeth.

Mais le dernier éditeur du Common Weal, miss Lamond.
à victorieusement établi que si John Hales a écrit son dialogue
vers 1550, si le manuscrit date de 1565, le passage en question
ne s’y trouve pas. Il est interpolé dans l’édition princeps de
1581 ; il a été copié sur Bodin par un homme qui s’est aperçu
que la réforme monétaire d’Elisabeth n’avait pas suffi à arrê-
ter la montée des prix. Tout dernièrement on a opposé à Bo-
din un auteur humoristique, Noël du Fail. Mais on avait lu
un peu vite la date — 1548 — de ses Baliverneries. T1 faut
lenverser les deux derniers chiffres de ce millésime, lire 1584
‘ou plutôt 1585) et par cohséquent voir dans ce savoureux pas-
sage une preuve de l'influence de Bodin. Un seul homme
pourrait revendiquer sur Jean Bodin l’antériorité, c’est en-

core Nicolas Copernic qui avait bien posé, d’une façon
abstraite, les principes d’une théorie quantitative de la mon-
naie. Mais il reste à Bodin le mérite d’avoir, lui premier,
étudié les phénomènes qui se passaient sous ses veux et d’en
avoir tenté l'interprétation.

Assurément, cette explication n’est ni complète ni stricte-
ment exacte. Bodin était, comme tous ses contemnorains
        <pb n="41" />
        l'ROBLÈME MONÉTAIRE ET PROBLÈME DES PRIX 35
lrappé par l’importation massive du métal américain. Il ne
s’est pas aperçu que l’activité, fragmentaire et disperséo, des
mines européennes avait fourni tout d’abord à la circulation
UN appoint à peu près équivalent à celui du Nouveau Monde.
Mais il écrit précisément après la date critique de 1545 : la
découverte des mines du Potosi, le progrès technique qui per-
Mit l’application du mercure à l’amalgamation de l'argent,
issurèrent brusquement la primauté du métal américain, plus
Particulièrement du métal blanc. Bodin a eu le spectacle de
Cet afflux métallique, sous la forme surtout de monnaies espa-
Snoles, Il a vu les prix se relever en France, comme ils se
‘elèveront un peu plus tard en Angleterre, jusqu'au niveau
précédemment atteint en Espagne, aux Pays-Bas, en Franche-
Comté, en Italie. II a compris que le phénomène monétaire
était de nature mondiale et que l’équilibre finissait par s'éta-
blir entre ces vases communicants que sont les Etats. Il a
donc bien exprimé ce que nous appelons la théorie quanti-
tative.
Assurément, cette théorie a cessé de nous suffire. Bodin
Ne pouvait mesurer un phénomène aussi délicat à saisir que la
vitesse de circulation des valeurs monétaires. Il ne s’est pas
\perçu qu’en dehors de ces valeurs monétaires elles-mêmes, il
eût fallu tenir compte des pouvoirs d'achat supplémentaires
mis à la disposition des capitalistes et des consommateurs
par le crédit. Ici la lacune est évidente : car la prochaine le-
20n nous montrera que les opérations de crédit étaient dès
lors très perfectionnées, et que Bodin lui-même avait eu l’oc-
tasion d’en étudier quelques-unes (").

dt
. {*) Ce chapitre est déjà à compléter par P, Harsin, Les doctrines moné-
pures et financières en France du xvre au xvnr® siècle (Paris, 1928) ;
SL, Hamilton, American Treasure and Andalusian Prices (Journal of
“conomic and Business Hisiory, 1929, p. 1) ; les études de M. A. Sayous
der les prix sud-amnéricains, et les articles de M. Paul Raveau sur La crise
€s prix au xvi® siècle en Poitou (Revue historique, sept.-oct. et nov.-déc.
1929). Voir L. Febvre, Le Problème historique des prix (Annales d'his-
loire économique et sociale, 15 janv. 1930, p. 67)
        <pb n="42" />
        WT,

LE CAPITALISME COMMERCIAL ET BANCAIRE

L’une des caractéristiques de notre âge, c'est le rôle joué
par le crédit. Il n’est pas possible de concevoir J’activité d’une
industrie ou d’une entreprise commerciale sans faire entrer
en ligne de compte les banques qui les ont financées. La
création des sociétés anonymes, la diffusion entre des milliers
de mains des actions et des obligations ont rendu cette no-
tion familière à tous les esprits. Sous cette forme, elle est
une chose nouvelle, que nous pourrons dater du premier
quart ou du premier tiers du xIx° siècle, à peu près contem-
poraine à ses débuts de la railway mania ; elle ne prend vrai-
ment son essor qu’à l’époque du second: Empire.

Mais remontons à l’essence même du phénomène : au lieu
de vendre les produits de son travail et d’attendre qu’il ait
encaissé le prix de ses ventes pour racheter des matières pre-
mières, le producteur escompte ses rentrées futures ; pour ce
faire, il s'adresse aux détenteurs des richesses actuelles, aux
manieurs d'argent, lesquels à leur tour travaillent avec des
fonds prêtés par autrui. « Dettes, dit Rabelais, sont un entre-
tenement unique de l'humain lignage, l'âme qui toutes
choses vivifie… Figurez-vous notre microcosme en tous ses
membres, prêtans, empruntans, devans… Car nature n’a
sréé l’homme que pour prêter et emprunter. »

Ainsi réduit à ses éléments essentiels, le phénomène est an-
cien. Dès que les ports de la Méditerranée inaugurent les opé-
rations de commerce à grande distance, le transport des
marchandises aux Echelles du Levant, ils ont recours au prêt,
à la commandite. Dès lors apparaissent, avec la lettre de
change, les banques. Dès lors, aux foires de Champagne,
s’opèrent les paiements par compensation, ancêtres du mo-
        <pb n="43" />
        LE CAPITALISME COMMERCIAL ET pancame 1 37
derne clearing house. L'Eglise est obligée d’assouplir la ri-
gueur des règles contre l’usure, d'admettre des accommode-
ments et des stratagèmes.-

Il n’y a donc rien, à cet égard, de spécifiquement nou-
veau avec le xvr° siècle. Mais toutes les proportions sont chan-
gées. Ce n’est plus À quelques jours ou à quelques semaines,
c’est à plusieurs mois de navigation qu’il faut aller chercher
les marchandises. Pour qu’un navire parti de Lisbonne at-
teigne Cochin ou Diu, pour qu’il ramène dans l'estuaire du
Tage sa riche cargaison d’épices, près de deux ans, parfois
plus de deux années s'écoulent. Il a donc fallu, d'avance.
construire ou affréter les navires, les outiller et les armer, ré-
cruter et payer les équipages, acheter les marchandises d’ex-
portation, en imputant ces dépenses immédiates sur le pro-
duit des ventes futures. Produit très aléatoire puisqu’au retour
comme à l’aller la flotte peut être à demi détruite par un ty-
phon, s’écraser sur Un récif, subir l'attaque d’une escadre
turque, des pirates malais, des corsaires de France ou d’An-
gleterre. Il faut donc trouver des prêteurs, et leur consentir

un bénéfice qui représente à la fois l’intérêt de leur argent et

tune prime d'assurance.

Ce qui complique l’opération, c’est qu’on ignore, au 1M0-
ment où ja flotte lève l'ancre, quel sera l’état du marché eu-
ropéen le jour où elle reviendra de l'Inde. Il faut, deux ans à
l'avance, raisonner sur le prix du poivre, qui est la grande
valeur régulatrice du marché des épices. Suivant que la ré-
colte des tropiques, SUr laquelle manquent ’ les renseigne-
ments, sera déficitaire ou surabondante, suivant que les Vé-
nitiens auront plus ou moins réussi à rétablir l’ancien. trafic
méditérranéo-égyptien — Sans parler de la concurrence espa-
gnole inventée par Magellan, — la vente du poivre se soldera
par un bénéfice ou par une perte. Ces spéculations sont donc
des spéculations à terme. Cas de conscience pour les mar-
chands. Nous voyons, en 1531, les marchands espagnols d'An-
vers consulter les docteurs de Sorbonne sur la licéité de ces
opérations ; gravement, les théologiens en condamnent le
principe, mais il faut bien se plier au temps.

Vers cette même date, on à consulté aussi l’un des plus
célèbres humanistes de l'Allemagne du Sud, illustre Con-
rad Peutinger, sur la question de savoir si les condamnations
        <pb n="44" />
        38 LES ORIGINES HISTORIQUES DES PROBLÈMES ÉCONOMIQUES
portées par l’Eglise et par les diètes impériales contre les me-
nopoles s'appliquent au monopole exercé par le roi de Por-
tugal. Peutinger répond que Sa Majesté lusitanienne a rendu
au monde l'immense service de découvrir des terres et des
mers nouvelles ; que, dans cette prodigieuse aventure, Elle
a exposé et Elle expose tous les jours sa fortune, ses res-
sources, le sang de ses sujets ; il est bien juste qu’Elle reçoive
quelque récompense. Corament Peutinger aurait-il pu répondre
autrement? Par son milieu, par ses attaches familiales, il
est lié aux grands banquiers d'Augsbourg et de Nuremberg.
Or ceux-ci, les Welser, les Fugger, les Hœchstetter, les Seiler
et consorts, sont les commanditaires du roi de Portugal. Par
leurs succursales d’Anvers, ils négocient avec le facteur que
le roi entretient dans cette même ville. Celle-ci devient ainsi
le grand centre de distribution des produits vehus des Indes
portugaises. Déjà, en 1505, lorsque dom Francisco d’Almeida
emmène vers l’Inde une flotte de quinze navires, trois d’entre
eux appartiennent à un consortium italo-allemand, et sur les
navires s’embarquent des Allemands, représentants du sÿn-
dicat.

Mais c’est pour autre chose encore que pour des opérations
commerciales que les chefs d’Etat avaient besoin de recourir
aux banquiers. La Curie romaine, en même temps qu’une for
midable puissance religieuse, était une énorme organisation
financière qui récoltait des taxes dans tout le monde chré-
tien de rite latin. Comment les faire venir à la Chambre
apostolique, sans les exposer aux périls des routes ou de la
mer? De bonne heure les banques italiennes s’étaient chargées
de recueillir à Londres le denier de Saint-Pierre sous ls
forme des laines anglaises réclamées par les arts florentins.
Mais ces banques toscanes, les Bardi et Peruzzi, les Médicis,
les Pazzi, les Strozzi, ne suffisent pas aux besoins de la Cu-
rie. Pour les taxes à percevoir dans l’Europe centrale et l’Eu-
rope du Nord, les Fugger d’Augsbourg ont leur succursale à
Rome ; ils s’intitulent changeurs suivant la cour Tomaine,
Campsores romanam curiam sequentes, et c’est l’un des
éléments de leur colossale fortune. On sait le rôle qu’ils ont
joué dans la grande opération des indulgences, et comment
Tetzel, dans sa tournés de prédication, était accompagné d’un
employé de banque qui tehait la caisse.
        <pb n="45" />
        LE CAPITALISME COMMERCIAL ET BANCAIRE 39
Deux ans plus tard ils étaient mêlés, avec presque toute la
bahque haut-allemande, à une opération politique d’égale
envergure, l'élection impériale. Il s’agissait, en spéculant
sur la vénalité des électeurs, de faire triompher celui des deux
candidats qui avait le moins de fonds disponibles. Ce qui
perdit François I”, ce fut précisément sa richesse, et la mala-
dresse avec laquelle il envoya vers le Rhin des mulets chargés
d’or. Cet or étourdit, sans l’assouvir, la grosse faim des élec-
teurs : ils se retournèrent alors vêrs les banquiers qui avaient
en main les lettres de change du roi de Castille et d’Aragon.
Les archives nous ont conservé au moins un exemplaire de
ces étonnantes lettres, souscrites à Saragosse, et payables
« pourvu que soit élu comme roi des Romains Charles d’Fs-
pagne ».

Ce fut la première grande victoire du crédit sur le terrain
international. Mais dès lors les couronnes d’Espagne, les do-
Tnaines des ordres de chevalerie, les mines de mercure d’Al-
maden, les trésors du Nouveau Monde étaient hypothéqués au
profit des banquiers de l'Allemagne du Sud, et surtout des
Fugger. Lorsque Charles-Quint se montrera mauvais payeur,
lorsqu'il essaiera d’éteindre ses dettes en contractant des obli-
gations nouvelles, le vieux Fugger pourra lui rappeler orgueil-
leusement que, s’il l’avait voulu, l’Empire serait aux Valois
et non pas aux Habsbourg. Aussi quand Philippe II recevra
de ses théologiens l'autorisation de faire banqueroute, les
faillites se multiplieront dans l'Allemagne du Sud, et la mai-
son Fugger elle-même en sera ébranlée. Ce n’est pas de nos
jours, on le voit, que des liens étroits et réciproques ont uni
pour la première fois politique et haute finance.

Ces appels incessants au crédit donnaient une importance
hors ligne à certaines places, réservoirs de capitaux. Nous
avons déjà vu le rôle joué par Anvers, où les gens du Midi,
Portugais, Espagnols — parmi eux des Marrahes plus ou
moins convertis, — Italiens, se rencontrent avec les gens
d’Augsbourg et de Nuremberg, avec les Français, avec les
Anglais vendeurs de Jaine et de drap. C’est pour eux qu’en
1533 on crée la première grande Bourse, ouverte, dit l’ins-
cription, « AUX commerçants de toute langue et de toute na-
tions » et où les Gresham trouveront le modèle du Royal Ex-
change de Londres. C'est là, que dès 1537 au moins, les
        <pb n="46" />
        40 LES CRIGINES HISTORIQUES DES PROBLÈMES ÉCONOMIQUES
lettres de change reçoivent la clause au porteur, si dange

reuse mais si féconde. Sur la Méditerranée c’est Gênes, sur

tout après que la sottise de François I” a jeté l’altière répu
blique, qui est en même temps une maison de banque, dans
le camp de Charles-Quint. Située entre les possessions ita-
liennes et ibériques du roi d'Espagne, pas loin de ses do-
maihes bourguignons ni de l'Allemagne, Gênes est le lien
financier entre les fragments dispersés de la maison de Habs-
bourg. Mais son rôle est moins considérable que celui de
Lyon. Nous ne pouvons décrire ici l’organisation des foires
lyonnaises, dont les paiements ont perfectionné le mécanisme
inventé jadis en Champagne. Lyon s’est d’abord peuplé de
Succursales des banques italiennes, surtout florentines, qui
après avoir agi pour la Curie romaine, ont financé les guerres
d'Italie. Elles aussi ont agi sur la politique, car ces ban-
quiers étaient souvent des exilés, des fuorusciti, qu’une in-
tervention royale ramènerait victorieusement dans leur cité :
c’est sous la pression des adversaires des Médicis que Henri Il
fera passer les monts aux troupes du duc de Guise. À côté des
Italiens les Allemands, ceux qui appartiennent au camp hos-
tile à Charles-Quint, par exemple les banquiers luthériens
amis de la ligue de Smalkalde, et aussi les éclectiques, ceux
qui pensaient dès lors que les affaires sont les affaires et
jouaient habilement sur les deux tableaux. C’est grâce à cette
situation que Lyon pouvait donner- la loi au marché interna-
tional des valeurs mobilières.

Les événements ébranlèrent la position de Lyon et ruinèrent
celle d’Anvers. Ils firent ainsi la fortune d’une autre place,
celle d’Amsterdam. Pendant une longue période du xvn° siècle,
il est vain de se demander si la- capitale de l’Europe, qui n’a
pu se fixer à Madrid, est à Versailles, ou bien à Londres. Elle
est chez les marchands de l’Amstel. L’admirable essor de
l'art néerlandais coïncide avec le moment où une habile poli-
tique financière fondée sur le bas loyer de l’argent, a fait de
la Banque d’Amsterdam la plus grande banque de virements
que le moude ait encore connue. Amsterdam a été la première
des grandes villes protestantes à profiter de la révolution in-
tellectuelle opérée par Calvin lorsque, rejetant les subtilités
des canonistes, il a établi la légitimité du prêt à intérêt.
C’est là que s’est opérée la première fois la conjonction du
        <pb n="47" />
        y ;
)
= Qué er Ÿ
5 Bibliothe“ Z
puritanisme et du capitalisme. Cette primauté, nv isparai- &amp;
tra que le jour où, la Hollande devenant un satellite l’An- &gt;
gleterre, Londres héritera partiellement d’Amsterda Paie"
complètement, puisqu’Amsterdam financera encore ’
lution d’Amérique.
En attendant, le grand roi lui-même sait bien que, pour
commercer dans le Nord, dans la Baltique, en Russie, il faut
Se procurer des traites hollandaises. Le seul moyen d’échapper
à cette sujétion, qui fait le. cauchemar d'un Colbert, c’est
de s’adresser à la banque de Hambourg.
L'originalité de ces banques, c’est qu’elles font directement
appel aux détenteurs de capitaux. Mais cela non plus n’était
pas absolument nouveau. Déjà, en 1526, l’un des plus hardis
banquiers de l’Allemagne du Sud — une espèce de forhan à
qui la victoire seule a manqué pour en fairé un financier de
génie — Ambroise Hœchstetter, captait les économies des pe-
tiles gens, leur servait un intérêt de 5 %, et employait ces
capitaux dans ses énormes opérations sur les bois, les vins,
les métaux, surtout sur le mercure. Vaincu dans une lutte
titanesque contre les Fugger, le roi du mercure fit une ban-
queroute retentissante. Mais son exemple devait être suivi
par le cardinal de Tournon, qui, au nom de l’Etat français,
lança dans le Lyon de 1555 le premier appel direct au crédit
public, ce qu’on appela le grand parti. Ce fut une ruée de
folie. « Chacun, nous disent les témoins, y courait comme
au feu », petits rentiers, serviteurs et servantes, et aussi gros
marchands allemands, cantons suisses, et jusqu'aux pachas
turcs par leurs représentants. Il s'agissait à la fois, par une
opération gigantesque, d’éteindre le déficit, d’amortir la dette
et de fournir à l’Etat de nouvelles ressources pour faire la
guerre. La débâcle arriva sans tarder, et cette crise, coïnci-
dant avec la banqueroute espagnole, précipita la conclusion
de la paix du Cateau-Cambrésis.
Si l’histoire financière du xvn° siècle est moins fertile que
celle du xvi° en incidents dramatiques, la bahque continue
à y jouer un rôle essentiel dans l’organisation des affaires.
À la Rochelle, à Bordeaux, à Paris, sous le régime de l’Edit
de Nantes, les bahquiers huguenots, parangons de régularité
dans les comptes, de simplicité dans la vie, réalisent en leurs
personnes l’union du puritanisme et du capitalisme. Il est

UE

7
        <pb n="48" />
        42 _ LES ORIGINES HISTORIQUES DES PROBLÈMES ÉCONOMIQUES
curieux de les voir éclaircir la situation financière, fort com
pliquée et précaire, du cardinal de Richelieu. Ils mettent sur
pied quelques-unes des compagnies de Colbert, et leur départ.
après 1685, ne fut pas étranger à la victoire de la finance an-
glo-hollandaise. Cependant, même en France, la banque resté
l’auxiliaire du grand commerce d'exportation, c’est elle au

Xvm° siècle qui rend possible l’organisation du commerce m*

louin avec l’Amérique du Sud. Elle draîne les capitaux dans

toute la France pour armer les flottes qui vont à Cadix ou

à Lima,

À propos. de toutes ces opérations bancaires se posait le
question du change. Là encore il ne faut pas croire que l’an-
cien régime ne l’a connue que sous la forme rudimentaire du
change manuel des monnaies contre les monnaies. Les finan
ciers du xvi° siècle savaient très bien qu'une valeur mobilière
une obligation souscrite par un prince ou par une ville, une
lettre de change tirée sur un banquier, ne représente pas
exactement la même somme sur une place que sur une autre
Ce qui. assurait alors à la place de Lyon une position prépon-
dérante, c’est précisément que Lyon était le grand régulateur
du cours des changes. De même, à Anvers, nous dit un con-
lemporain anonyme, « journellement lesdits changes soni
pratiqués, par le moyen de la grande affluence des marchan
dises et marchands. qui abondent et changent pour Rome
Florence, Venise, Milan, Gênes et autres villes d’Italie, el
aussi pour Espagne, Allemagne et Angleterre ». Cet anonyme
sait déjà que, selon les villes et pays où l’on fait lesdits
changes et achats, ils sont « plus chers ou à meilleur marché »
suivant l’abondance de l’argent : « car s’il y a peu d’or et
d'argent esdits lieux, ledit marc d’or était acheté plus cher,
et s’il y avait abondance d'argent, ledit marc d’or était à
meilleur marché », la valeur théorique de ce marc étant à
Lyon de €5 écus.

Ces variations de valeur entre les places avaient donné un
grand essor aux opérations d’arbitrage. Les théologiens ou les
moralistes étaient particulièrement scandalisés par ce genre
de spéculation. Un Espagnol n’hésite pas à la qualifier de
contrat infernal, infernal contratacion. C'était, pour les gens
avisés et renseignés, le meilleur moyen de faire rapidement
        <pb n="49" />
        LE CAPITABISME COMMERCIAL ET BANCAIRE 43
fortune. Les banquiers se faisaient adresser par. leurs services
de correspondance des notes, avvisi ou zeylungen, donnant
l’état du marché de l’argent sur les diverses places où ils
avaient des agents ; les Fugger en particulier avaient admira-
blement organisé ce service de nouvelles, d’où devaient sortir
nos journaux. Et l’on comprend que des financiers malhon-
nêtes pouvaient répandre de fausses nouvelles, ce que nous
appellerions des bruits de bourse. Quelques-uns de ces aigre-
fins sont restés célèbres, comme, à Anvers, Gaspar Ducci.

Au xvn° siècle, Jacques Savary, dans son Parfait négociant
de 1675, expose la théorie des changes avec une remarquable
exactitude. Je ne m'arrêterai pas sur ce personnage, auquel
j'ai consacré une étude. En m’appuyant sur ses renseigne-
ments, j'ai essayé de démontrer que, durant tout le règne du
Roi-Soleil, le change français avait été déprécié sur les mar-
chés de Londres et d’Amsterdam. C’est peut-être l’explication
définitive de l’échec de Colbert, de la ruine de la France et
de la défaite finale. Louis XIV a vécu tout son règne avec une
valuta dépréciée.

La matière des changes était encore plus difficile lorsqu'il
S'agissait des pays du lointain outremer. Tout récemment,
M. Sayous a étudié la question pour les colonies espagnoles. Il
Montre que les lettres de change sur le Mexique, bien qu’il
S’agit de monnaies identiques à celles de la métropole, per-
daient environ 15 %, parce que les affaires se faisaient au
Moyen de crédits et qu’il fallait en outre tenir compte des.
lisques. Nos marchands, qui négociaient avec l’Amérique par
l’intermédiaire de l’Espagne, faisaient entrer cette perte dans
leurs calculs.

Durant la Révolution française, le phénomène bien connu
de la dépréciation des assignats à souvent masqué, aux yeux
des historiens, le phénomène des changes. Mais un jeune
érudit hollandais, M. Manger, dans une étude sur les relations
commerciales entre la France et les Provinces-Unies, a fort
bien réussi à mettre en lumière ce point essentiel : en dehors
de la valeur-or de l’assignat, qui finit par tendre vers zéro, il
y à lieu de tenir compte des fluctuations des valeurs françaises
sur le marché d’Amsterdam. Cette distinction, à laquelle nous
sommes aujourd’hui habitués et qui éclaire la théprie mo-
        <pb n="50" />
        £4 LES ORIGINES HISTORIQUES DES PROBLÈMES ÉCONOMIQUES
derne des changes, ne correspond donc pas non plus à unt
absolue nouveauté.

Dans l’ensemble on peut donc dire que, dès l'aube des
temps modernes, se constitue le capitalisme commercial. Ce
qui sera la nouveauté dé l’époque postérieure à 1750, c'est
l'apparition du capitalisme industriel ().

(1) Nous croyons devoir renvoyer à la publication d’A. Chamberlan®
ct H. Mauser, La banque et les changes au temps de Henri II (Revue
historique. mars-avril 1929, p. 268).
        <pb n="51" />
        vi
LES PROBLÈMES DU TRAVAIL

; À toute personne un peu familière avec les travaux récents,
il semble tout d’abord qu’on enfonce des portes ouvertes
quand on vient dire que les problèmes dont s'occupe le Bureau
international du travail ne sont pas aussi neufs, aussi inédits
qu’on le croyait généralement il y a quelque trente ans. Après
des études comme celles de sir William Ashley et George Un-
win en Angleterre, celles de M. Boissonnade, de M. Germain
Martin et les nôtres en France, après celles de nombreux au-
teurs allemands, il paraît impossible de soutenir que les rap-
Ports entre patrons et ouvriers ont conservé un caractère fa-
Tailial et en quelque mesure idyllique jusqu'à ia révolution
technique qui commença en Angleterre vers 1750 et la révolu-
tion politique et sociale qui se produisit en France à la fin du
xvm° siècle. On sait que cette idylle ne s’est réalisée, et en-
core, que dans quelques métiers très simples.
Cependant, toute la lumière n’est pas faite dans les esprits.
En cette matière surtout ils sont victimes de ce mirage que
nous appellerons le mirage contemporain. L'industrie mo-
derne est quelque chose de si formidable, et .qui s’est de notre
vivant développée si vite, les armées ouvrières ont atteint des
effectifs si démesurés, leur vie collective affecte si bien le ca-
ractère de mouvements de masse, ie patronat lui-même est si
bien devenu, en nombre de cas, Une force anonyme et plu-
rale, qu'entre les problèmes ouvriers du présent et ceux du
passé, même d’un passé pas très lointain, il semble d'abord
qu’il y ait une différence non de degré, mais de nature.
La patiente étude des textes confirme-t-elle cette impres-
sion?
Au vrai, si nous faisons abstraction des considérations nu-
mériques, par quoi se caractérisent aujourd’hui les relations
entre le patron et l’ouvrier? Par la mobilité de l’ouvrier. qui
        <pb n="52" />
        16 LES ORIGINES HISTORIQUES DES PROBLÈMES ÉCONOMIQUES
ne se sent pas altaché à vie, par des liens quasi-indestruc-
tibles, à l’entreprise dont il est l’auxiliaire, et qui se déplace
pour aller chercher ailleurs de plus hauts salaires ou de meil-
leures conditions de travail ; par l'irrégularité du marché de
travail, par la création de ce que Karl Marx appelait une armée
de réserve industrielle, Aout entière mobilisée dans les pé-
riodes d’intense activité, partiellement démobilisée par le chô-
mage. Surtout, ce qui caractérise l’histoire ouvrière depuis
tantôt cent ans, c’est la conception, nous dirons même la
conscience de la masse ouvrière comme classe, en face du
patronat comme classe. Assurément ces deux classes ne soni
pas toujours et nécessairement antithétiques et antagonistes.
Ici l'analyse marxiste a simplifié à l’excès et d’une façon ten-
dancieuse. Il n’y a pas toujours lutte des classes parce qu’il y
à parfois conjonction entre les intérêts des classes. C’est pour
l’avoir aperçu que le syndicalisme tout à fait contemporain
représente, au point de vue purement dialectique, uh progrès
sur l’idéologie socialiste.

Mais, pour être parfois convergents, les intérêts des deux
classes n’en restent pas moins différents. Et cette différence
s’est traduite historiquement par des oppositions. Les deux
classes se disputent le contrôle de la production, le règlement
des conditions du travail, d’où les lock-out et les grèves. Elles
se disputent le contrôle du placement de la main-d'œuvre
parce que les conditions du placement dominent, en défini-
tive, les conditions mêmes du travail ouvrier,

Cela établi, ces caractéristiques de la vie ouvrière contem-
poraine n’apparaissent-elles pas quand apparaît le capita-
lisme, dont elles sont la conséquence»

Nous avons déjà touché ce point dans notre première leçon.
Nous avons déjà indiqué que, si haut que l’on remonte dans
l’histoire économique du Moyen âge, on y trouve une indus-
trie organisée sur le type capitaliste. Qu’on l’étudie à Flo-
rence, en Flandre, en France, en Angleterre, 15 résultat est le
même. Elle nous apparaît menée par un petit nombre de gens
riches, qui achètent la matière et sc chargent de vendre le
produit, soit directement sur le marché local ou dans les
foires, soit plus souvent à des marchands qui se donnent à
cette fonction. Ils possèdent, quolques-uns au moins, des ins-
ruments de travail, qui sont coûteux, c’est-à-dire qui cons-
        <pb n="53" />
        LES PROBLÈMES DU TRAVAIL

AT

tituent un capital industriel. Ils appliquent pour des raisons
lechniques un système déjà avancé de division du travail
avec des équipes relativement nombreuses et nettement spé-
cialisées dans les divers stades de la production. Tisserands,
lanneurs, arçonneurs, tondeurs, foulons, teinturiers ne sont
pas interchangeables. La production d’une équipe commande
le travail de l’équipe suivante, et tout est commandé par les
besoins du marché, par la demande probable.

Aussi, de bonne heure, la draperie connaît-ellé les irrégula-
rités dans le rythme de la production, le chômage et aussi la
coalition, patronale et ouvrière. C’est à propos de la draperie
que, dès le xnr° siècle, Philippe de Beaumanoir définit la coali-
tion, « alliance qui est faite contre le commun profit », et dé-
crit une grève des ouvriers drapiers de Rouen. Pour résister
aux réclamations de la main-d'œuvre organisée et pour échap-
Per aux règlements corporatifs, les marchands drapiers, en
tout pays, suivent la même tactique ; ils font travailler hors
de la ville et de sa banlieue, autour des grandes villes dra-
Pières flamandes, dans les vallées qui entaillent le pays de
Caux, dans les campagnes du Surrey ou du Norfolk. Ce travail
dispersé à la campagne, le domestic system des historiens an-

glais, est pratiqué par des paysans, qui restent paysans, et

cherchent à se procurer un salaire d’appoint en faisant battre
le métier prêté ou loué par le capitaliste urbain. Celui-ci peut
leur faire fabriquer des étoffes que n'accepteraient pas les
gardes-jurés du métier ni les autorités municipales qui mar-
quent du sceau de la ville les pièces de drap. Ce sont des étoffes
plus légères, plus fines, plus séduisantes et moins coûteuses,
celles que réclame, avec l’évolution de la mode, le marché
international. La new drapery est la conséquence du domestic
system. Mais celui-ci met l’ouvrier à domicile dans ja dépen-
dance du capitaliste, et agit par voie de conséquence sur la
position des ouvriers organisés en communautés.

Or la situation de la draperie se reproduira, au xvi* siècle,
dans d’autres industries, à la fois pour des raisons techniques
€t pour des raisons économiques. Ces créations de la Renais-
sance sont ou bien des industries de luxe, comme la soierie,
ou des industries intellectuelles, comme l'imprimerie. Les
unes et les autres exigent un capital industriel, qui dépasse la
capacité de l'ordinaire maître de métier : ici des moulins et
        <pb n="54" />
        18 LES CRIGINES HISTORIQUES DES PROBLÈMES ÉCONOMIQUES
chaudières, des métiers et aussi des stocks d’une matière pre-
mière très coûteuse ; là des caractères ou du métal pour la
fonte, des papiers, de l’encre, des presses, des livres en ma-
gasin. Cet outillage très compliqué ne peut se soumettre aux
règles corporatives, parce que des perfectionnements, des in-
ventions le modifient. Il peut se transporter, se léguer, se
donner en dot à l’occasion d’un mariage, il est susceptible de
se partager entre associés, soit pour un objet temporaire, soit
d’une façon permanente. Il commande une division du tra-
vail très avancée. IL permet de recourir, pour certaines opéra-
tions, à une main-d'œuvre qui n’a point passé par la filière
compliquée de l’apprentissage et du compagnonnage, main-
d'œuvre féminine ou enfantine, peu payée ou pas payée du
tout, et qui pèse de tout son poids, pour l’abaisser, sur le ni
veau des salaires.

Ajoutons que la soierie et les autres industries somptuaires
— gaîterie, lingerie, etc. — travaillent pour un marché très
peu sûr, déjà asservi aux fluctuations de la mode. Tous les
moralistes du xvi° siècle sont d'accord là-dessus avec les or-
donnances royales. L’art typographique, lui, et par conséquent
la papeterie et la fonderie de caractères qui en dépendent,
doivent constituer des stocks, dont l’écoulement est, par na-
ture, irrégulier. Ces industries sont donc entraînées au régime
de la surproduction, et c’est surtout pour elles que se consti-
tue une armée de réserve industrielle. Notons que cette his-
toire sera, au xvmn° siècle surtout, celle du coton, industrie
créée elle aussi en dehors des cadres corporatifs et réglemen-
taires, si bien qu’elle les fera éclater. Dans ces industries il y
a un prolétariat.

J'ai conté ailleurs, trop longuement pour y revenir ici, la
tragédie de l'imprimerie française, lyonnaise d’abord, puis
parisienne, à partir de 1539. Je voudrais seulement rappeler
les caractères particuliers de cette grève, qui durait encore,
avec des alternances de trêves et de luttes, en 1571. Toutes
modernes en sont les causes : révolte des ouvriers contre l’em-
ploi de la main-d’œuvre payée au-dessous du tarif ; insuffi-
sance des salaires, abus du truck system ; durée trop longue
de la journée de travail. Toute moderne est l’organisation des
grévistes, qui agissent en bandes, qui ont une caisse de grève,
qui obéissent à des meneurs, qui se livrent, hélas ! à des vio-
        <pb n="55" />
        LES PROBLÈMES DU TRAVAIL - 49
lences sur les non-grévistes. Le picketing n'est pas une inven-
tion du x1x° siècle. Moderne enfin est l’accent des revendica-
tions prolétariennes. Quand on lit que « les compagnons font
société avec les maîtres et sont les vrais imprimeurs à propre-
ment parler : là où la plupart des libraires et maîtres préten-
dus sont plutôt marchands, fournissant les matières, outils
ct instruments » ; que les travailleurs ont acquis aux maîtres
et leur « acquièrent journellement de grandes el honorables
richesses, au prix de leur sueur et industrie merveilleuse, et
même plus souvent de leur sang », ne faut-il pas un effort pour
se persuader que ce texte date de 15729
On a éludié souvent les grèves, dégénérant en émeutes, qui
ont marqué d’épisodes dramatiques les crises de la fabrique
lyonnaise. Le terrible soulèvement des canuts de 1T44 est
presque une révolution. Déjà s’annonce le Lyon du xix° siècle,
le Lyon tragique de 1830, de Michelet, le Lyon des deux col-
lines. Pour la papeterie, en raison de sa technique spéciale,
c’est une industrie dispersée, dont les moulins s’égrènent le
long des rivières fournisseuses de force motrice. Par défini-
tion, c'est donc une industrie capitaliste dont les ouvriers se
tiennent étroitement entre eux, correspondant de moulin à
moulin, cherchant du travail tantôt dans l’un, tantôt dans
d’autre. « Ils se sont liés, dit-on, en 1777, par une association
générale. Ils ont fait entre eux des règlements dont ils main-
tiennent l'observation par-des amendes qu’ils prononcent tant
contre les maîtres qui ont des démêlés avec leurs ouvriers que
contre les ouvriers qui n’abandonnent pas les fabriques où ces
démêlés ont lieu. »

Nous voilà menés à une institution que l’on considère. par-
fois comme très « ancien régime », très différente des institu-
tions ouvrières actuelles, le compagnonnage. Nous savons
quand il est né, non pas dans lanuit des temps où la légende
place son origine, mais à l’époque où naît le capitalisme,
lorsque se constituent les métiers non réglementés et que,
même dans les communautés jurées, l’organisation corpora-
tive devient de plus en plus une oligarchie patronale, quasi-
héréditaire de fait. C’est une évolution que nous constatons
en Angleterre comme en France. Trop souvent les historiens
du compagnonnage se sont laissés tromper par ce que j'appel-
lerai le décor du compagnonnage, le ‘caractère clandestin et
Hauser, Proll. écon.
        <pb n="56" />
        50 LES GRIGINES HISTORIQUES DES PROBLÈMES ÉCONOMIQUES
miyslique de ses cérémonies, les cannes et les rubans du tou!
de France, les rixes entre « devoirs » rivaux. Ils n’ont pas vu
l'essentiel, à savoir que les compagnonnages, confréries oppo
sées aux confréries patrohales et condamnées au secret, on!
pour objet constant de s'emparer du monopole du placement
C’est contre ce monopole que luttent les maîtres et les muni-
cipalités. Ils profitent du mystère inquiétant des cérémonies
compagnonniques pour mettre dans leur jeu l'Eglise. La cé-
lèbre compagnie du Saint-Sacrement n’a pas seulement ob-
lenu de la Sorbonne, en 1655, qu’elle condamnât les compa-
gnonnages comme une institution impie, elle a essayé de les
ruiner par le dedans, en constituant des compagnonnages à
la fois soumis à l’Eglise et au patronat. Devant ces associa-
tions de + bons » compagnons, devant ces « cabales des dé-
vots » ouvrières, les mots très modernes de Notre-Dame-de-
l’Usine, de syndicats jaunes, nous viennent à l’esprit. C’est
qu’entre les compagnonnages libres et les syndicats il y a plus
de rapports qu’on ne pense. Mise à l'index des maisons récal-
citrantes, chasse aux renards, etc.

Au raste les lois qui, en France et en Angleterre, s’oppo-
sèrent longtemps à l’évolution syndicale, c’étaient les vieilles
lois contre le compagnonnage. La loi le Chapelier de 1791, où
l’on voit une sorte de manifeste de la pensée économique,
n’est qu’une mesure de circonstance, fabriquée sous la me-
nace d’une insurrection de compagnons, faite de pièces qu’on
alla chercher dans l'arsenal de l’ancien régime : l’une des
plus anciennes était un article de l’édit de Villers-Cotterets de
1539, promulgué contre les compagnons imprimeurs en grève.

Au reste, s’il est bien vrai que la Révolution française fu£
avant tout une révolution paysanne, les ouvriers y ont joué
un rôle qu’on a longtemps méconnu. Par suite de l’organi-
sation des métiers, on a trop peu de cahiers de corporations,
et il est encore plus rare que ces cahiers contiennent les
plaintes des compagnons. Ecoutez cependant les doléances des
marins d'une petite paroisse bretonne dénonçant les « capita-
listes avides » qui ont accaparé l’appât nécessaire à la pêche.
A trois reprises ils emploient ce mot dans le sens même où
nous l’employons aujourd’hui.

Dirai-je que dès lors l'association ouvrière dépasse parfois
le cadre national? Les documents ne nous permettent de l’af-
        <pb n="57" />
        LES PROBLÈMES DU TRAVAIL

51

firmer que pour une profession. M. des Marez a publié de cu-
rieuses correspondances qui établissent l’entente entre les
chapeliers bruxellois et ceux de quelques villes flamandes avec
leurs collègues parisiens avant la Révolution.
1 semble que la conclusion s'impose. Dans les diverses sé-
ries de faits que nous avons rapidement passées en revue :
Techerche des matières premières, des débouchés, système
Monétaire, essor du capitalisme, organisation du travail, les
problèmes économiques qui nous préoccupent ont des origines
lointaines. Même pour l'étudiant ès sciences politiques con-
temporaines, il vaut la peine de comprendre comment ils se
Sont posés depuis la révolution géographique qui, vers la fin
du xve siècle, a subitement Tétréci pour nous la planète, de-
puis les révolutions techniques qui ont singulièrement élargi
le cercle de ceux que ces phénomènes intéressent directement.
LA est le grand changement. Aux groupes d'individus qu’attei-
Snait jadis une crise commerciale ou bancaire, une crise de
Surproduction ou de chômage, ont succédé des foules énormes,
Secouées par tous les remous, par tous les orages de la psycho-
logie collective. Voilà pourquoi ces problèmes prennent une
place de premier plan dans l’histoire er dans les préoccupa-
tions de notre temps.

De là nous pouvons, semble-t-il, nous élever à une conclu-
sion plus hauts et plus générale. Nous pouvohs distinguer,
dans les phénomènes économiques, ce qui demeure et ce qui
passe. Ce qui demeure, ce sont les besoins humains, disons
plutôt les désirs humains, et la recherche des moyens destinés
à les satisfaire. Ce qui change, c’est le détail des moyens, et
C’est aussi la quantité d'hommes qui sont touchés, de matières
et d'outils qui sont mis en branle. Aussi les solutions qu’il
faut donner à ces problèmes éternels sont-elles variables avec
les époques. Il exista un temps où le mercantilisme fut la
vérité, puis un temps pour le libre-échange. Nous avons assisté
à un renouveau de l’économie nationale. Sommes-nous en
Marche, aujourd’hui, vers une économie internationale? Nous
aimerions à le croire, bien que trop de faits contraires nous
donnent à tout instant des leçons de modestie et nous enseli-
gnent, conclusion suprême et quelque peu décevante pour les
esprits dogmatiques, le relativisme des théories économiques.
        <pb n="58" />
        <pb n="59" />
        APPENDICE

Le sel dans l’histoire.

Parmi les problèmes qui préoccupent les conférences écono-
miques, à Genève ou ailleurs, l'un des plus graves, je dirat
presque l’un des plus angoissants, est celui de l’équitable ré-
partition des matières premières. Posé dès le 6 mars 1919 par
Ja délégation française à la Commission économique de la
Conférence de la Paix, il a fait l’objet à Bruxelles, en octobre
1920, d'une intervention retentissante de l’ancien ministre
italien M. Tittoni ; le fond en a été exposé avec un admirable
souci du détail, dans le rapport présenté par M. Gini à la So-
ciété des Nations en septembre 1921. On ne peut pas dire que
la récente Conférence économique eh ait apporté la solution.
Ce problème ne date pas d'hier.

L’un de nos plus vieux économistes, Jean Bodin, disait en
1568 : « Dieu a tellement départi ses grâces, qu’il n’y à pays
au monde si plantureux qui n'ait faute de beaucoup de choses.
Ce que Dieu semble avoir fait pour entretenir tous les sujets
de sa république en amitié. » En Jh75, Jacques Savary Tepre-
nait la même thèse dans son Parfait Négociant : « De la ma-
nière que la Providence de Dieu a disposé les choses sur la
terre, l’on voit bien qu’il a voulu établir l’union et la cha-
rité entre tous les hommes, puisqu'il a imposé une espèce de
nécessité d’avoir toujours besoin les uns des autres. T1 n’a
pas voulu que tout ce qui est nécessaire à la vie se trouvât en
un même lieu ; il a dispersé ses dons, afin que les hommes
eussent commerce ensemble. »
        <pb n="60" />
        54 LES ORIGINES HISTORIQUES DES PROBLÈMES ÉCONOMIQUES
Hélas ! l’harmonie économique rêvée par les vieux auteurs
est loin de se retrouver toujours dans la réalité. Certains Etats.
favorisés par la nature, détiennent, pour certaines matières
premières, une sorte de monopole géographique. Assurément,
on peut soutenir que ce monopole géographique n’est pas
absolu *). À part d’infimes et négligeables exceptions, ii n’e5!
pas de matière qui n’existe absolument que dans un seul Etat :
lorsqu’il s’agit d’une matière végétale ou animale, les concur-
rents du principal détenteur peuvent, avec des efforts, essayer
de briser son monopole ; pour toutes matières, ils peuvent
recourir à un Ersatz, et la science moderne met à leur dispo-
sition, dans cet ordre d’idées, d’infinies ressources. Cepen-
dant, lorsqu’un Etat se trouve, à un moment donné, domi-
ner d’une manière décisive le marché de certains produits
essentiels : houille, pétrole, potasse, coton, caoutchouc, etc.,
il est en mesure d'exercer une pression dangereuse sur les
Etats consommateurs. Il faut du temps À ceux-ci, et des ca-
pitaux, pour trouver ou créer de nouvelles sources d’appro-
visionnement, pour organiser sur des bases industrielles la
production des succédanés. D'autant plus que le monopole
géographique, pendant qu’il dure, favorise dans le pays dé-
tenteur la formation d’un monopole commercial et d’un mo-
Uopole financier encore plus puissants.

Tant que ces monopoles subsistent, certains Etats se trouvent
en position de dicter leurs lois, économiques ou politiques,
aux Etats moins favorisés. Il suffit d’un jeu de tarifs, ou
même de la constitution d’un corner, pour imposer à de
grandes régions industrielles la famine du charbon, celle du
coton, etc., avec toutes les conséquences démographiques que
ces catastrophes entraînent. Les âmes tendres se sont api-
toyées, durant et après la guerre, sur les effets du blocus des
Empires centraux ou du blocus de la Russie. Mais c’est en
pleine paix qu’une nation peut en mettre d’autres en état de
blocus. Il suffit pour cela d’établir des prix différentiels d’ex-
portation, de constituer des cartels de vente.

Ces pratiques, si dangereuses pour la paix du monde, sont-
elles une nouveauté? Plus où étudie le détail de l'histoire éco-

(1) Voyez, dans le numéro de février-mars 1927 de l’Année politique
francaise et étrangère, les articles de MM. F. Maurette et B. Lavergne.
        <pb n="61" />
        LE SEL DANS L'HISTOIRE

E3

nomique,-plus on s'aperçoit qu’il n’y a guère, au sens absolu,
de nouveautés en ce domaine. Ce qui diffère, c’est l'ampleur
des phénomènes beaucoup plus que leur nature.

Personne, par exemple, ne conteste que certaines denrées
ou matières aient joué un rôle essentiel non seulement dans
l'histoire économique, mais dans l’histoire politique et sc-
ciale du passé, Cependant, en général, les historiens se sont
attachés à des produits rares et d’une haute valeur spécifique
métaux précieux, perles et gemmes, épices, soies et soieries,
etc. Il semble que les matières plus lourdes et plus communes
ne soient devenues de grands articles d'échange, et par con-
séquent n’aient acquis une importance politique qu'à partir
du jour où la transformation des moyens de transport en a
facilité la circulation.

C’est une thèse qui aurait besoin d’être discutée, même en
ce qui concerne les céréales, comme l’a indiqué le regretté
Fueter dans ses études sur la constitution des Etats au début
du xvi* siècle (*). Dans tous les cas, il est une denrée de con-
sommation courante qui, de tout temps, à donné matière à
des échanges à longue distance, et qui, en raison de sa répar-
tition géographique, à constitué entre les mains des Etats qui
en étaient pourvus une arme politico-économique analogue à

celles que représentent, pour les Etats modernes, la bouille,
le pétrole, le cuivre. Il s’agit du vulgaire sel de cuisine.

Cette vérité s’impose avec évidence lorsqu’on envisage les
relations entre des peuples totalement dépourvus de sel et
d’autres aux ressources salifères surabondantes. Les géo-
graphes nous ont habitués à l'exemple classique des chotts
algériens et tunisiens, dont les produits sont portés par des
caravanes à travers le désert, jusqu’aux pâturages soudanais :
Une part importante de l’histoire africaine serait incompréhen-

sible si le sel n’y apparaissait toujours présent. Mais il serait
tout à fait inexact de confiner celte histoire dahs certaines
parties de l’espace, comme dans c rtaines périodes. En réa-
lité. c’est partout et toujours que le chlorure de sodium, d’ori-

EE
(1Y Geschichte des europäischen Staatensystems von 1492-1559.
        <pb n="62" />
        56 ‘ LES GRIGINES HISTORIQUES DFS PROBLÈMES ÉCONOMIQUES
gine terrestre ou marine, a été réclamé pour l’alimentation
de l’homme et du bétail : il a été longtemps le moyen unique,
il est resté un moyen usuel de conservation des aliments.
Vaste sujet que nous ne pouvons songer même à esquisser
dans son ensemble. Il a été largement brossé, dans un brillant
essai de Victor Hehn, qui appelle le sel « un des premiers et
des plus importants éléments de la civilisation ». Mais ce tra-
vail, qui date de 1873, et où est résumée l'histoire du sel chez
les primitifs, en Egypte et en Asie, en Grèce et à Rome, ne va
pas plus loin que le haut Moyen âge (!). Alfred Schmidt est
revenu sur le sujet dès 1874 (?). L'année suivante, M. J. Schlei-
den a donné, en utilisant Hehn, une monographie de l’his-
toire, de la symbolique, de la signification sociale du sel () :
à un exposé historique qui, lui non plus, ne dépasse guère le
Moyen âge, il a joint une description, mais très rapide, de ce
qui se passe dans les divers pays. Les deux gros volumes,
beaucoup plus récents, de J. O. von Buschman #) sont uné
série d’études régionales, mais qui se bornent au xrx° siècle.
Dans d’autres langues que l’allemand on ne trouve guère
que des études locales, analogues à celles que Fürsen avait
données en cette langue pour la Saxe électorale (*) ou H. Heins-
ken pour le commerce du sel entre Lüneburg et Lübeck (°).
Nous pouvons citer en français L'industrie du sel en Franche-
Comté avant la conquête française de Max Prinet ("), Les sa-

() Das Salz, eine kulturhistorische Studie. Berlin, 1873.

(2) Das Salz, eine volkswirtschaftliche und finanzielle Studie. Leipzig
1874. — Le Ueber das Salz in seiner kullurgeschichtiichen und naturimis.
senschaftlichen Bedeutung (Berlin, 1874) n’est, en dépit de son titre,
qu’une réclame de médecin de vies d’eaux.

@) Das Salz. Seine Geschichte, seine Symbolik und seine Bedeutung ir
Menschenleben. Eine monograpHische Shizze. Leipzig, 1875.

(4) Das Salz, dessen Vorkommen und Verwertung in sämilichen Staater
der Erde. Leipzig, 1906-1909. T. jer (paru en 1909) : Europa : t. II (1906) :
1sien, Afrika, Amerika und Australien mit Oceanien, 768 p. et 508 p. in-4o

(5) Geschichte des Kkursächsischen Salzwesens bis 1586. Leipzig, 1897.

(6) Der Salzhandel Lüneburgs mit Lübeck bis zum Aufgang des 15.
Jahrhundert. Berlin, 1908. — Voy. dans Alf. Wissxe, Der Elbhandel
Halberstadt, 1927) la concurrence, favorisée par les ducs de Brunswick,
du Baiensalz français et du sel espagnol contre le sel de Lüneburg. De
même en Saxe, où les uns et les autres ‘rencontrent au xvi® siècle la
poncurrence de Halle.

(7) Besançon. 1900.
        <pb n="63" />
        LE SEL DANS L’HISTOIRE

57

lines et le sel en Lorraine de Boyé ('), un discours de Bligny
ot Loth sur Le sel en Normandie au XVIII° siècle (?).

Il appartient aux érudits des divers pays de compléter cette
liste, car le présent essai n’a pas la prétention d’être une mise
AU point, et encore moins un programme d’études. Nous vou-
drions seulement, à propos de quelques exemples pris surtout
dans les débuts de la période moderne, indiquer que le sujet
bourrait fournir de données utiles à l’histoire générale.

11

Nous nous contenterons donc, pour le Moyen âge (*), de
rappeler rapidement quelques faits capitaux. Dans son étin-
celant essai sur Les villes du Moyen âge, M. Henri Pirenne
admet comme « infiniment probable » que, pour la Venise du
IX° siècle, « le sel, préparé dans les flots de la lagune, fut de
très bonne heure l’objet d’une exportation lucrative ». Pour
le même siècle, il indique, « comme ayant fait l’objet d’un
rommerce de quelque étendue, le sel de Noirmoutiers, où sont
signalés, des vaisseaux irlandais. Le sel de Salzbourg, de son
côté, était transporté par le Danube et ses affluents vers l’inté-
rieur de l’Empire ».

Le sel est dès lors réclamé en grandes quantilés par deux
catégories de populations. D’une part, les populations monta-
gnardes, éleveuses de bétail, qui en ont besoin et pour nour-
rir leurs animaux et pour saler leurs viandes et leurs cuirs, et
qui n’ont pas de salines chez eux, ou du moins ne croient pas
en avoir : par exemple les Suisses, qui seront longtemps avant
de connaître et d'exploiter leurs propres gisements de Bex et
Rheinfelden. T'’autre part, les populations maritimes des mers
du Nord. Ces pays ont cette double caractéristique de posséder
d’énormes ressources en poissons, notamment les bancs de ha-
rengs, et d’être baignés par des mers à faible salure, sous un
climat où l’évaporation est insuffisante. Un rythme d'échanges
S’établit entre ces peuples pêcheurs, Scandinaves, Néerlandais,
Ecossais. Anglais. Irlandais d’une part. d’autre part les con-

(4) Nancy, 1904. (

(2) Rouen, 1887. Ajoutons une pièce du R. P. L.-Ed. Jacquer : Le sel
chez les anciens. Dax, 1892.

(3) Et négligcant l’antiquité.
        <pb n="64" />
        58 — LES ORIGINES HISTORIQUES DES PROBLÈMES ÉCONOM'QUES
trées de l’Ouest qui ont des mers tièdes et les pays de l’Eu-
rope centrale qui recèlent des salines. Pour se faire une idée
du volume de ces échanges, il faut se représenter à la fois
l’importance du rôle alimentaire du poisson dans une Europe
chrétienne où les jours d’abstinence étaient nombreux, et l’im-
possibilité où l’on se trouvait, vu l’état des transports à cette
époque, de faire voyager le poisson de mer à quelque distance
des côtes autrement qu’à l’état de salaison. Grâce à la Seine,
il y avait à Paris, au moins depuis la fin du xm° siècle, des
« poissonniers de mer », donc le poisson de Ja Manche pou-
vait y être consommé. Mais si, « dès la fin du xxw° siècle.
comme nous l’a fait remarquer M. Henri Laurent dans la Re-
vue belge de philologie et d’histoire (1928, t. VIT), les chevau-
cheurs de la cour de Dijon approvisionnaient régulièrement
en marée fraîche la cuisine des ducs de Bourgogne », n'ou-
blions pas que rien n’était trop cher pour satisfaire les appé-
tits de ces princes de la gastronomie. Mais ce luxe n’était pas
accessible aux simples gourmets.

Il suffit, pour mesurer l’importance de ce rôle joué par le
sel, de cônsulter la toponymie géographique : les noms de
Salins, de Saulnier, de Saulnois, de Seille en France, les noms
comme Salzburg ou Hall en Allemagne, Ssol en Russie, le
suffixe wich en Grande-Bretagne disent assez l’importance
qu’on attache, dans chaque pays, au précieux condiment.
Dans la Moscovie du xvr° siècle, la première grande fortuhe
capitaliste, celle des Stroganov, s’édifie sur cette base : ils
accaparent les salines, les raffineries, le matériel, les con-
duites, les greniers, et à ce monopole du sel ils joignent ceux
des pêcheries et des peaux de castors, c’est-à-dire des princi-
paux articles à saler (*). ;

‘Mais il est rare, pour les raisons ci-dessus données, que la
récolte indigène suffise aux besoins des pays qui font des
salaisons. Le sel est donc, pour eux, un produit d’importa-
tion. C’est là que l’histoire du sel est inséparable de celle du
hareng, inséparable aussi de l’histoire de la Hanse. Car c’est
la Hanse qui apporte à ses clients de la mer du Nord le Baie

(1) Kurrscuer, Russische Wirtschaftsgeschichte, t. L, 1925. Sur la Pe-
logne, voy. Sxipivsk1, Le commerce du sel au Moyen Age polonnis (en
pol. dans Mélanges Hundelsmann., 1928).
        <pb n="65" />
        LE SEL DANS L'HISTOIRE

59
Salz, le sel de la baie de Bourgneuf ou de Noirmoutiers, sel à
gros grains, de couleur grise, préféré des pêcheurs. Ce nom
de Baie Salz — day salt des: Anglais — finira par désigner tout
le sel de mer, français, espagnol et portugais. C’est la Hanse
aussi qui, pour la Baltique, achète le sel des salines de la
Basse-Allemagne ().

Entre les mains des princes, le sel, comme d'ordinaire tous
les produits minéraux, devient un objet de régale et même de
monopole. Les princes de la maison de Chalon s'emparent
des salines de Salins, et les ducs de Bourgogne essaient de s’en
assurer le monopole, même à l'encontre des autres salines con-
currentes de la Comté. Dès 1373, un officier spécial, le Par-
dessus de la Saunerie, est placé à la tête de cette organisation
Au xv° siècle, on arrive à fermer complètement les deux Bour-
gognes au sel de mer. Si Louis XI, à son tour, ferme la Bour-
gogne ducale, devenue royale, au sel de Salins (?), une des
clauses de la paix de Senlis rétablit la situation ancienne :
pour avoir l’amitié de Maximilien, le futur conquérant de
l'Italie promet, pour dix ans, que le sel de Salins se vendra
seul, à l’exclusion du sel marin, dans le duché de Bourgogne,
ressort de Saint-Laurent et vicomté d’Auxonne. Prorogé en-
suite, ce régime durait encore en 1515, malgré les guerres, el
François I fait au jeune Charles la politesse de le maintenir
par le traité de Noyon. T1 sera renouvelé dans le traité par
lequel Charles-Quint renoncera à son duché en 1529. à Cam-
brai.

Ce monopole comtois excite de bonne heure l’irritation et
les menaces des cantons suisses, gros consommateurs, particu-
lièrement des Bernois. Aussi, pour obtenir le renouvellement
de la ligue héréditaire en 1477, la maison d’Autriche, héri-
tière de Bourgogne, leur garantit la fourniture du sel, et les
démêlés relatifs à cette fourniture seront l’une des causes de
la cuerre des Suisses contre Maximilien. du fameux bellum

(4) Voy. l’excellente étude posthume (publiée par O.-À. Johnsen et
P.-J. Charliat, dans la Revue de l'Institut de sociologie de Bruxelles, 1929,
n° 1) de Louis DELAVAUD Le commerce des vins et du sel en Norvège au
Moyen Age, notamment pour le commerce de Danzig avec la Baie et, dès
1411, avec Brouage. En 1474, Danzig recevait 71 vaisseaux venant de la
Baie, et deux de Brouage, Reval, en 1491, a envoyé 23 vaisseaux à la Baie.

(2) Voy. dans A. Auuix, Le trafic en Dauphiné à la fin du Moyen Age
fRavue de uéog. alpine. 1923). la p. 394 sur la circulation du sel.
        <pb n="66" />
        60 LES ORIGINES HISTORIQUES DES PROBLÈMES ÉCONOMIQUES
Suitense. Les Bernois s'emparent même d’une saline com-
toise en 1499, et qu’ils ne rendront qu’en 1502. La sage Mar-
guerite, en 1514, ordonne de leur. donner satisfaction « pour
le bien et preservacion de son pays et comté de Bourgogne,
combien qu’elle y ait de la perte ». Car leur refuser serait
« par aventure les esmouvoir à y faire dommage » (*). On peut
juger par là de la gravité du problème.

Si nous passons au nord de l’Europe, un fait nous fera me-
surer toute l'importance de ce commerce en Danemark (*). En
1534, le duc Albert de Mecklembourg envoie du sel à son plé-
nipotentiaire, le chancelier Joachim de Jetzen, pour le vendre
en Danemark. Il aurait voulu conserver les bénéfices que cette
vente lui avait procurés pendant la guerre, et se passer de
l’intermédiaire des villes danoises et allemandes. Entre elles
et lui, il y a une lutte du sel.

Aux Pays-Bas, c’est-à-dire dans le grand centre de la pêche
européenne, cette question du sel prend une place de pre-
mier ordre. M. Goris, dans ses études sur Anvers (°), dit que
c’est l’une des « denrées-types, d’après les fluctuations de
laquelle lc sentiment populaire prévoyait les crises écono-
miques ». Objet d’un intense trafic, le sel servait de fret de
retour aux navires qui revenaient du Sud. On l’entreposait
à Berg-op-Zoom à l’état brut, et 400 « salines 5» — entendons
par là des usines — s’occupaient à le raffiner. Dès 1557 il était
l’objet de tentatives de monopole d’Etat, dues à d’ingénieux
Italiens, que M. Goris nous a contées.

IT

Mais, au xvi° el au xvn° siècle, une nation jouit, sur le
marché du sel, d’une situation privilégiée, c’est la France.

Assise sur deux mers, elle fournit aux pêcheurs du Nord les
produits de ses marais salants. de l’Ouest, d’abord celui de
Noirmoutiers — le sel de la Baie, — puis de plus en plus celui
de Brouage. D’autre part, elle exploite sur la Méditerranée.
près d’Aigues-Mortes. les salins de Peccais

(*) La même question se pose avec les Vaudois. Voy. M. Brucuwr, Mar-
guerite d’Autriche, p. 127.

(2) D. Somaren, Gesch. v. Dänemark.

(3) Les Colonies méridionales à Anvers, pp. 465-471
        <pb n="67" />
        LE SEL DANS L'HISTOIRE

61

L’exportation la plus visible est celle de l’Ouest, du Ponant.
L'importance de ce trafic est mise en lumière par divers textes
de Jean Bodin. Dans sa célèbre Réponse de 1568 aux Paradoxes
de M. de Malestroit, il écrit : « L’Anglois, l’Escossois, et tout
le peuple de Norvège, Suède, Danemark, et de la coste bal-
tique, achètent surtout nostre sel, qui est une manne que
Dieu nous donne d’une grâce spéciale avec peu de labeur, car
la chaleur défaillant au peuple de septentrion outre le quarante
septiesme degré, le sel ne s’y peut faire. » Ici, sur l’exemplaire
de la Réserve de la Bibliothèque nationale, un lecteur attentif
du xvi° siècle a écrit : « La Bretaigne nostre (?) est soubz le
19° degré de latitude », ce qui indique qu’au nord de Noir-
moutiers, qui est sous le 47°, on commençait dès lors à ex-
ploiter les marais de Guérande. Mais Bodin continue, pour
écarter la concurrence dû sel espagnol et portugais : « Et au
dessoubs du quarante et deuxiesme, la chaleur trop ardente
rend le sel corrosif, qui gaste les personnes et les saleures,
tellement que les salines de la Franche Comté, et la pierre de
sel en Espagne et en Hongrie, n’aproche en rien qui soit de la
bonté du nostre. Cela fait que l’Anglois, le Flameng et l’Escos-
sois, qui font grande trafique de poissons salez, chargent bien
souvent de sable leurs vaisseaux à faute de marchandise »
_— c'est-à-dire viennent sur lest, — « pour venir acheter "otre
sel à beaux deniers conlans ».

Il revient plus loin sur cette supériorité du sel français :

« Quelques défenses qu’on aye fait en Flandres de ne
prendre du sel de France, si ‘est ce que les estalz du pays ont
toujours remonstré que leurs saleures se gastoyent au sel
d’Espagne, et de la Franche Comté. Et quand il advient que
les marez salans et brouages de France » — le mot brouages
est dès lors si connu qu’il est employé comme nom commun
— « ont faute de sel pour les pluyes ou froidures, l’estranger
ne laisse-pas de l’acheter au triple pour en avoir, quoy qu’il
en couste ». Au reste, en temps ordinaire, grâce à l’organira-
tion de la gabelle, « le sel est à meilleur marché en Angleterre,
en Ecosse et en Flandres qu’il n’est en France, hormis en la
Guyenne, qui est une lourde incongruité en matière d’estat
et de ménagerie » — nous dirions aujourd’hui : une absurdité
Économique.

Onze ans plus tard, au livre IV de sa République. Bodin re-
        <pb n="68" />
        G2 LES ORIGINES HISTORIQUES DES PROBLÈMES ÉCONOMIQUES
vient sur cette question du sel, à la fois sur les mesures fiscales
qui font payer le sel très cher aux Français, et sur l’impor-
tance primordiale de cette exportation : « L’étranger, répète-
t-il, ne saurait se passer du sel de France » ; il rappelle et la
défense faite par l’Empereur Charles-Quint à « ceux du bas
païs de prendre du sel en France » et la remontrance des Etats,
à savoir « que leurs saleures, qui est la manne du païs, et la
plus grande marchandise, se gastoyent au sel d’Espagne et
de Bourgogne ». Il reprend sa théorie du £7° degré, il répète
que l’ « on void assez souvent les hourques du bas païs et
d'Angleterre venir aux brouages chargées de sable et de
pierres, n’ayans de quoy troquer pour avoir du sel, du vin
et du blé de France ». Les affirmations de Jean Bodin sont
reprises par son plagiaire du Haillan dans le Discours sur
l'extrême cherté de 1574, puis par Montchrestien en 1614.

Ce trafic est encore plus actif depuis que, par un curieux
hasard, les peuples pécheurs du Nord, devenus presque tous
réformés, ont à fournir de poissons salés les peuples restés
fidèles au catholicisme : rencontre inattendue de l’histoire
économique avec l’histoire religieuse : nouveau contraste, di-
rait Rabelais, entre les pays des Andouilles et ceux de Caresme
prenant. C’est alors, suivant l'expression de Michelet, que les
Hollandais, pêcheurs et saleurs de harengs, transmuèrent
leurs tonnes infectes en tonnes d’or. M. Boissonnade(') adonné
une idée de l’activité de ce commerce. Il a décrit les flottes
du sel qui, venues d'Angleterre, se rencontraient sur nos côtes
avec celles des Hanséates. Il a montré Henry VIII se faisant
concéder, en 1527, une exportation annuelle de sel de Brouage
portant sur 15.000 couronnes. Lors du sac de Brouage par
Mayenne en 1577, on y saisira 400.000 livres tournois de car-
gaisons de sel pour l’Angleterre, et le trafic s’en transportera
à la Rochelle, à Marennes, à Bordeaux.

Quant aux Etats scandinaves, en 156%, l’envoyé anglais dé-
crivait à Walsingham le mouvement des flottes qui passent
le Sund, et ajoutait : « si stérile et pauvre est ce pays de
Danemark, qu’il n’a commerce en aucune marchandise si-

(1) Mouvement commercial entre la France et l’Angleterre, dans Revue
hist., t. CXXXIV, 1920, pp. 226 et suiv. — Voy. sur les négociations de
1527-29. V. Bornrizrr, Guillaume du Bellay, p: &amp;9
        <pb n="69" />
        LE SEL DANS L'HISTOIRE

63

non harengs et poissons, si bien que le bay-salt est la meil-
leure marchandise que requièrent toutes les possessions du roi
de Danemark » ("). -

TV

Il y aurait lieu de suivre l’histoire. de ce sel de Brouage au
cours du xvir° siècle, — Richelieu fera de Brouage une forte-
resse ; — mais elle est dépassée en importance politique par
l’histoire du sel de Peccais, parce que cette dernière est étroi-
tement liée à l'histoire des relations franco-suisses, Quoique
la belle publication du regretté Edouard Rott soit plutôt
pauvre en documents économiques, il-h’a pu ne pas faire au
sel uhe large place : 27 renvois à ce mot dans l'index du
tome II (le tome I n’a pas d’index rerum), 29 au tome IIL
etc.

On répète toujours la fameuse formule : « Pas d'argent, pas
de Suisses ». Hélas ! la royauté française, toujours beso-
gneuse et mauvaise payeuse, à eu, trois siècles durant, beau-
coup de Suisses pour peu d'argent. Mais, quand il s'agissait
de liquider une dette criarde, d'obtenir une levée, de renou-
veler l'alliance, on remplaçait les écus manquants par des
minots de sel de Provence.

H s'agissait de lutter contre la concurrence des autres four-
nisseurs de sel du marché suisse : les salines comtoises, dont
nous avons déjà parlé ; les salines autrichiennes, celles du
Sal/kammergut (*) ; enfin, les salines lorraines. Chacun des
voisins des cantons avait, comme la France, sa politique du
sel, liée à sa politique d'influence. Chacun cherchait à dépré-
cier le sel de l’adversaire. On reprochait notamment au sel
gris de Provence de ne pas valoir le sel blanc des salines con-
tinentales. On reprochait surtout aux intermédiaires employés
par la France de grossir indûment leurs bénéfices en mélani
au sel d’autres matières — comme les noirs de Guinée met
taient naguère des cailloux dans les balles de caoutchouc.

Cette lutte pour la conquête du marché suisse commence de

(4) Ch-E. Hrx, Sound dues, p. 61, cite le tarif de 1550 qui vise les
cargaisons de « Lisebon, Mariport or Burvas sall ». Burvas est-il là pour
Brouage ? Voy. aussi p. 64.

(2) La Hongrie étzit trop loin pour agir sur le marché suisse.
        <pb n="70" />
        64 LES ORIGINES HISTORIQUES DES PROBLÈMES ÉCONOMIQUES
bonne heure. Dès 1538, les instructions du sieur d’Yzernay
portaient, d’après Rott, que le roi était disposé « à permettre
à Berne de s’approvisionner de sel de Provence, mais à la
condition que ce canton appuyât la politique suivie par la
France à l’égard de la Franche-Comté ». Et le même Rott
constate qu’en 1549 « le sel de Peccais commençait à entrer
en concurrence avec celui de la Franche-Comté sur les mar-
chés de Berne ». En 1558, Mathieu Coignet reçoit pour instruc-
tions de ne pas présenter comme irrévocable le refus, d’abord
opposé aux Bernois, « d’une nouvelle traite de sel de Peccais
franche des droits de gabelles ». C’est aussi au Valais que des
traités, à partir de 1564, assurent la fourniture du ‘sel de
France.

Il s’agit en effet de lutter contre le duc de Lorraine, qui
tente d'attirer les Suisses dans ses intérêts par l'offre du sel
de son duché, contre Anguisciola, qui offre aux cantons occi-
dentaux la traite du sel comtois, même contre le duc de Sa-
voie, qui ne craint pas, vers 1575-1576, de faire des largesses
avec le sel que la France a bien voulu lui accorder.

Avec l'impécunieux Henri IV, ce problème du sel va devenir
encore plus important. Le roi, désespérant de liquider ses
dettes suisses, « cet abîme », ne voit qu’un moyen de ne pas
perdre l'alliance des cantons, c’est de leur engager le produit
de la ferme du sel en Languedoc. En 1601, Méry de Vic
obtient que cent mille écus en sel de France seront agréés
en représentation de six cent mille écus de dettes, et l’al-
liance de Soleure de 1602 est en partie fondée sur le sel. Le
grognon Sully trouve ces conditions onéreuses. Mais Méry de
Vic démontre le danger de la concurrence des Comtois et des
Lorrains, qui baissent leurs prix pour conquérir l'alliance
helvétique : « L’establissement de la traite du sel de Pro-
vence » dans les cantons, dit-il, est « un commerce » appelé
« à croistre tous les jours au grand advantage de la France et
très grande incommodité et perte de tous ses ennemis. » Sa
politique triomphe en Valais, en 1607, où Henri IV, contre

une augmentation de pensions de 6.000 livres, obtient des
dizains valaisans qu'ils renonceront au sel comtois et italien,
moyennant l'engagement d’une livraison annuelle minima
de 9.000 minots de sel de Provence. Et, pour assurer le fanc-
tionnement du système, on installera à Sion ou à Saint-Mau-
        <pb n="71" />
        LE SEL DANS L’IHISTOIRE

65

rice un contrôleur français, qui sera en même temps une
sorte d’agent politique.

Il y a dès lors une « politique du sel », élément de la
lutte entre les Bourbons et les Habsbourg. Teannin et Miron
essaient de la développer sous Louis XIII. Une savante ré-
clame veut démontrer que le sel qui arrive par Versoix est
« meilleur et plus sain que celuy de Bourgogne et d’Alle-
magne ». Malheureusement nos envoyés, dans la lutte des
prix, sont gênés par les résistances aveugles et intéressées des
fermiers des gabelles. L'heure serait pourtant propice, car
un mémoire comtois constate au même moment que l’inter-
ruption de la fourniture du sel bourguignon a eu pour consé-
quence « l’aliénation desdits trois cantons (Berne, Fribourg
et Soleure) qui par tout le passé avaient été nos intimes amis
à cause du dit sel, car tout leur bien consiste en bétail auquel
notre sel est propre ». D'autre part, les cantons ne vont-ils
pas mettre d'accord les deux rivaux en s'adressant à d’autres?
En 1625, une convention est signée à Schaffouse entre Berne
et la Bavière. Mais d’autres Bernois, dont le résident bernois
à Paris, négocient avec un groupe français pour accaparer le
sel de Peccais.

Le vrai danger, c’est l’entente des salines allemandes contre
le sel français. Par nature, le sel est un objet qui se prête au
monopole, et aussi à la constitution des cartels. En 1649, les
gouvernements bavarois et autrichien concluent un accord à
Rosenheim pour leurs salines de Reichenhail et de Hall, dont
la concurrence était utilisée par les habiles marchands en gros
de Memmingen, Lindau, Bâle, etc. Le Tirol et la Bavière
admettent le principe de la répartition géographique des mar-
chés et de la fixation des prix. En 1677 , ils iront jusqu’à re-
courir au dumping. Au reste, en 1659, le cartel austro-bava-
rois s'est presque complété, à Kempten, par un accord avec
les fermiers-généraux de Salins ‘!).

C’est donc une tentative concertée pour fermer à la France
le marché suisse. Richelieu avait bien vu l’importance du
problème. Il avait d’abord essayé de négocier uhe entente « sur
le sel de France et d’Espagne. afin que les nations septen-

(1) STRIEDER. Kapitalistische Organisationsformen, p. 198. Les contrats
sont reproduits aux pp. 406 et 411.
Hauser, Probl. écon.
        <pb n="72" />
        66 LES ORIGINES HISTORIQUES DES PROBLÈMES ÉCONOMIQUES
trionales qui en ont besoin le trouvassent avec un égal avan-
tage en l’un et l’autre royaume » (*). Mais Olivarès n’a yas
exécuté les engagements pris (1627-28). Aussi Richelieu en
1637 écrit à Longueville : « Si vous aviez pu prendre les salines
de Bourgogne, c’eût été une bonne affaire ; mais ce qui ne
peut se faire en une fois se fera une autre. » Et si les Bernois
étaient hostiles à la conquête de la Comté par la France, c’est
en partie parce qu'ils voulaient garder leur liberté d’approvi-
sionnement. Aussi Louis XIV aura-t-il soin, après l’annexion,
de maintenir tous les traités relatifs au sel et même d’aug-
mienter les livraisons. Lorsque nous admirons, À Versailles, la
superbe tapisserie qui rappelle le renouvellement de l’alliance
séculaire, n'oublions pas que derrière les pompes de Notre-
Dame, il y a une réalité très prosaïque, la question du sel.
Elle ne disparaîtra jamais des rapports entre l’ancienne mo-
narchie et les cantons. En particulier la question du sel com-
tois se retrouve à la fin du xvir° siècle, jusque dans les papiers
de Barthélemy. Pour s’assurer des appuis chez les Helvètes,
la République française doit prendre'à son compte la vieille
politique royale du sel.

La question du sel a sa place dans le Système continental :
le sel est à cette époque la matière première de la soude.
Lorsque les ministres du Consulat et de l'Empire envoient des
enquêteurs s’informer des ressources économiques de la Hon-
grie, leur attention se porte sur le sel. Et le sel est aussi un
des éléments que l’on recherche dans les Provinces illy-
riennes. La question du sel, et notamment du combustible né-
cessaire aux salines de Lorraine, joue son rôle en 1815 dans
les négociations relatives à la Sarre, car, écrit Bœcking, le
gendre de Stumm, « les provinces allemandes sont tributaires
de la France pour le sel ».

Nous ne pousserohs pas plus loin cette étude. Nous vou-
drions seulement inviter les érudits des divers pavs — à la

(*) Ricnenrev, Mémoires, t. VIII, p. 122. Les éditeurs renvoient aux
Archives des Aff. étrangères, Espagne, t. XV, fos 131, 1382 et 152 où celte
affaire est traitée. Giorgio Zorzi (Relazioni degl’ ambasciatori veneti,
Aiberi, Francia. t. IT) signale en 1627 l'importance du sel francais de
l'Océan.
        <pb n="73" />
        LE SEL DANS L'’HISTOIRE

67

fois des pays producteurs et des pays acheteurs — à orienter
leurs recherches dans ce sens. C’est seulement en confrontant
leurs travaux que l’on pourra enfin mesurer toute l’impor-
tance du rôle joué par le sel dans l’histoire.

On se rendra compte aussi des raisons pour lesquelles ce
rôle, toujours considérable dans l’économie mondiale, n’a
plus cependant le caractère politique qui fut le sien jusque
dans les premières années du xrx° siècle.

En premier lieu, plusieurs pays qui passaient pour être plus
ou moins totalement dépourvus de sel ont découvert chez eux
des ressources salifères importantes, et les progrès techniques
ont singulièrement diminué la position des régions qui s’enor-
gueillissaient de la supériorité de leur sel. Il n'y a plus, en
réalité, de monopole géographique du sel {"). I suffit de con-
sulter les tableaux récents de la production par pays pour s’en
convaincre. La distinction entre pays producteurs et pays con-
sommateurs s’est atténuée, et il n’est plus au pouvoir d’un
Etat possesseur de marais salants ou de salines de ruiner un
peuple de pêcheurs en lui fermant ses « brouages » ou en lui
refusant l’accès de ses mines de sel gemme.

En second lieu, l’accélération des moyens de communica-
tion a changé complètement la position d’un important pro-
blème alimentaire, celui du poisson. Nous l'avons dit : le
rayon d’action du poisson de mer frais était limité aux dis-
tricts très voisins des côtes, et encore s’ils étaient traversés
par de bonnes routes ; en dehors de ces lieux privilégiés, on
he pouvait consommer à l’état frais que le poisson d’eau
douce ; de là, soit dit en passant, le soin avec lequel les ab-
bayes, observatrices des abstinences, entretenaient leurs
étangs ; de là les singulières habitudes qui faisaient maintenir
ou périodiquement remettre en étangs des terres où l’on aurait
pu se livrer, dans des conditions plus économiques et surtout
plus hygiéniques, au travail agricole, par exemple les terres
de la Dombes. Hormis le poisson d’eau douce, l’Europe ne
consommait donc, en général, que du poisson salé, auquel
l’ingéniosité néerlahdaise ajouta le poisson fumé.

(1) Il serait très intéressant d’étudier la disparition progressive des
marais salants de la France de l’Ouest. Non seulement ceux de Brouage
ne sont plus guère qu’un souvenir, mais ceux de la Seudre et d'Oléron
disparaissent peu à peu devant l’ostréicutture.
        <pb n="74" />
        68 LES ORIGINES HISTORIQUES DES PROBLÈMES ÉCONOMIQUES
De même pour les pays d’outremer où il s'agissait de trans-
porter non plus du poisson, mais de la viande. Pour récolter
du sucre, fabriquer de la mélasse et du rhum aux Antilles, il
fallait alimenter en viande la population noire. Or les Indes
occidentales, vouées à la monoculture, n’avaient pas de chep
tel, sauf une petite quantité de porcs. Pour le bœuf, les îles
dépendaient des arrivages de la métropole, souvent attendus
avec impatience. En avril 1665, on écrit de la Guadeloupe :
« Dans cinq jours, il n’y aura plus une livre de viande dans
nos magasins » (*). Naturellement il s’agit du bœuf salé et,
comme on en manque en France, on s'adresse à l'Irlande. Il
est très curieux de constater que, durant tout l’ancien régime,
malgré les idées mercantilistes en matière coloniale, on n’ar-
riva pas à substituer le bœuf français au bœuf irlandais. Jus-
qu’au bout le Bureau du Commerce accorda des licences pour
ce genre de trafic (*).

Tout change avec l’apparition du baleau à vapeur et du che-
min de fer. On aurait bien ‘étonné nos aïeux — j'ehtends ceux
d’il y a un siècle seulement — en leur révélant qu’un des
principaux marchés européens de la marée fraîche serait à
Bâle, que vers cet emporium de l’Europe centrale se diri-
geraiont les provenances de Geestemünde et d’Ostende, de Bou-
logne et de la Rochelle ; bien plus, que cette ville deviendrait
à son tour un centre de redistribution, même pour des pays
pourvus de ports de pêche. Ce miracle, dû à deux causes :
l’accélération des transports‘et la haissance de l’industrie du
froid, a presque totalement dissocié ces deux éléments qui
paraissaient indissolubles, le poisson et le sel. La viande salée
a presque passé, pour les mêmes raisons, au rang de curiosité
culinaire.

Le rôle du sel a décru dans la mesure où apparaissaient
d’autres procédés de conservation. Les légumes ne sont plus
justiciables du sel que dans des économies domestiques extrê-
mement restreintes et rudimentaires. L’autoclave a tout trans-
formé. En ce qui concerne les chairs des animaux terrestres
ou marins, la gamme des procédés de conservation est plus
riche encore. De Liebie à Tellier. tout le progrès a consisté à

(1) Stewart L. Miws. Colbert’s West India Policy. 1912
        <pb n="75" />
        LE SEL DANS L’HISTOIRE

69
enlever au chlorure de sodium sa royauté. Voilà pourquoi il
faut faire un effort d’imagination historique pour se repré-
senter la place prépondérante qu’il a tenue dans la vie écono-
mique et politique du passé.

Excellent exemple où nous voyons en raccourci à la fois ce
qu’il y a de permanent et ce qu’il y a de changeant, de relatif.
dans les faits économiques.
        <pb n="76" />
        TI

Réflexions sur l'histoire des banques à l’époque moderne
de la fin du XV° à la fin du KVIIT siècle (!).

Il est impossible de concevoir la structure économique des
sociétés actuelles, Ja vie de l’industrie et du commerce, celle
des finances publiques comme des finances privées, si l’on
fait abstraction des banques : le rôle politique et social de ces
organismes apparaît à tous les yeux. Réservoirs de capitaux,
détenteurs des encaisses métalliques, émetteurs d’instruments
monétaires, escompteurs d’effets de commerce, leurs gui-
chets s’offrent, mais s’imposent au lancement des affaires
privées comme des emprunts d’Etat. Depuis le jour où

Un million joyeux sortit de Waterloo.
ce rôle est allé croissant. Si bien qu’on a tendance à y voir
une chose spécifiquement nouvelle, particulière à notre
époque, ou du moins à considérer tout ce que l’on sait sur
les banques de jadis comme une pure et assez vaine archéo-
logie.

Il ne faut cependant pas que l’ampleur des phénomènes
dont nous sommes témoins nous fasse illusion. Si, par leur
forme et leur volume, ils diffèrent de ceux du passé, ils ne
sont pas inédits. Le simple bon sens eût dû nous avertir que
les besoins auxquels les institutions bancaires donnent satis-
faction ne sont pas nouveaux. Ce n’est pas d'hier que les
hommes, j'entends que les gouvernements, les corps poli-
tiques, les groupements commerciaux, se sont trouvés dans

(1) Cet article est le remaniement d’un rapport, L'histoire de la banque
et des changes du xve siècle au début du XIX®, présenté au Congrès d’Oslo,
et reproduit dans Bulletin of the international Committee of historical
sciences, n° 5. iuillet 1978. n. GAO-EKR
        <pb n="77" />
        RÉFLEXIONS SUR L’HISTOIRE DES BANQUES 71
la nécessité d’escompter leurs richesses futures et de disposer
sur place de ressources disponibles à de longues distances.
fls ont dù recourir à des organes qui fissent circuler la ri-
chesse dans le temps et dans l’espace, et qui établissent une
commune mesure entre des instruments d’échange, Non
seulement inégaux en eux-mêmes, mais doués d’un inégal
pouvoir suivant que leur abondance était plus ou moins
grande sur tel ou tel marché.

C’est, à y bien réftféchir, une chose assez curieuse que l’es-
pèce de pudeur spiritualiste qui a souvent empêché les histo-
riens d’évaluer le rôle des affaires d’argent dans l’histoire ()
On parle guerres, défaites et victoires, généraux et diplo-
mates : on oublie que les armées, comme disait un grand
soldat du xvi° siècle, se forment. « par le ventre ». On décrit
les famines louisquatorziennes, on ‘Ya même jusqu’à compter
les boisseaux de blé amenés dans nos ports ; on néglige de se
demander par qui et comment, dans la pénurie du Trésor,
ces gigantesques opérations pouvaient être financées. En 1694,
en 1709 comme aujourd’hui, il fallait trouver des prêteurs
pour acheter du grain à Danzig ou sur le marché de Hollande.
Montrer Louis XIV et Samuel Bernard sur l’escalier de Ver-
sailles, cela n’est peut-être pas suffisant. Les gouverne:nents
du temps passé ne pouvaient, pas plus que ceux du nôtre, faire
banne chère avec peu d'argent, et sans recourir au crédit.

Nous ne parlerons pas de ce que l’on peut appeler la période
précapitaliste de l’histoire des banques. Il faut même le cons-
tater, nous sommes relativement bien renseignés sur cette
période : banques italiennes de l’époque médiévale, banques
florentines, siennoises, génoises @), rôle européen des « Lom-
hards ». Les érudits se sont attachés à multiplier sur ce ter-

(1) Peu d'ouvrages généraux : Lawson, History of Banking ; LANDMANN,
Entiwicklungsgeschichte der Formen des ôffenilichen’ Kredits dans Finanz-
archiv, 1912. Parmi les histoires économiques générales, l’une de celles
qui accordent le plus de place à ces problèmes est la toute récente Allge-
meine Wirtschaftsgeschichte, par Jos. KULISCHER. Munich et Berlin, 1928,
t, Il. M. Kulischer avait déjà donné, pour le Moyen âge, Warenhändler
und Geldausleiher im Mittelalter dans Zeitschrift für Volkswirtschaft,
1908.

(2) L'ouvrage capital est celui de SIEVEKING.
        <pb n="78" />
        79 LES ORIGINES HISTORIQUES DES PROBLÈMES ÉCONOMIQUES
rain les découvertes, et hier encore, on nous révélait l’activité
des banquiers astésans dans une aussi petite ville que Fribourg
en Suisse (!). L'organisation de la compensation dans les
foires, grâce aux historiens du droit commercial, n’a plus de
secrets pour nous. ;

Assurément, il reste encore des trouvailles à faire. Preuve
en soit l’extraordinaire nouvelle qui nous vient d’Amérique :
une bonne centaine (ce chiffre fait rêver) de livres de comptes
de la Casa Medici, d’une branche de la plus célèbre des fa-
milles bancaires d’outre-monts, trouvés à Boston ‘). -Et com-
bien de succursales provençales, catalanes, etc., des banques
italiennes dont les papiers dorment encore dans les archives
locales?

Mais le rôle des manieurs d’argent devient surtout l’un des
facteurs essentiels de l’histoire depuis l’époque où, avec les
grandes découvertes et l'augmentation du stock métallique,
commence l’essor du capitalisme. Commerce des valeurs mo-
bilières, opérations de large envergure qui mettent des fonds
abondants à la disposition des Etats ou des entreprises, antict-
pation par le crédit des richesses non encore disponibles, cir-
culation de ces richesses de place à place et de pays à pays
sans recourir aux transferts massifs d’or ou d'argent, spécu-
lationhs sur les différences de niveau entre les divers marchés,
tout, jusqu’aux combinaisons destinées à fixer les prix des
marchandises, bref toute la technique financière moderne ap-
paraît dès le temps de la Renaissance. ;

Or nous sommes, ici, moins bien pourvus que pour la pé-
riode antérieure. Les documents, sans doute très nombreux,
sont très dispersés, et aussi très inégalement répartis entre les
divers pays, très inégalement connus et publiés. Quelques
firmes, surtout allemandes, ont eu la bonne fortune de devenir
des dynasties, non seulement bahcaires, mais nobiliaires : elles
ont conservé leurs archives et, comme certaines de ces familles
vivent encore, elles ont mis leur orgueil à ouvrir ces archives
aux chercheurs et à les publier. Depuis le temns (1896) où

(1) Paur Æpiscurr, Banquiers, commerçants et diplomates italiens à
Fribourg uvant 1500 dans Zeitschrift für Schiceizerische Geschichte, 1927,
+, VII, p. 1-59.

(2; D, Havezocx Fisuen, The Medici Account books dans American his-
toriea! Review. juillet 1998. n. 829-3!-
        <pb n="79" />
        RÉFLEXIONS SUR L’HISTOIRE DES BANQUES T3
Ehrenberg a donné son grand ouvrage sur les Fugger, c'est
toute une Fuggerlitteratur ©) qui est née, multipliant les pu-
blications de textes et les commentaires. Les Welser ont eu,
plus récemment, la même chance (*), et même des maisons
secondaires. Qu’en 1728 le fils d’un maître-sellier de Landau
soit venu créer à Breslau une maison d'expédition, de com
mission et de change, c’en est assez pour qu’un de ses suc-
cesseurs et descendants publie en 1905 un Soll und Haben der
Firma Moritz Eichborn in 175 Jahren (*). En Hollande, M. Van
Dillen a pu entreprendre une monumentale publication de
sources sur l’histoire des banques de virements (*).
Mais qu'avons-nous pour la France? Il semble bien que,
d’une part, on y ait attaché aux papiers d’affaires trop peu
d’importance pour les juger dignes de la conservation et que,
d’autre part, les maisons — même quand il s’agit de quelques
rares sociétés séculaires — soient restées trop fidèles à la fa-
meuse doctrine du « secret des affaires » pour livrer leurs
documents, voire les plus anciens, à la publicité. Nous n'avons
que des informations fragmentaires, quelques paquets isolés
de correspondances, des parties de comptes dans les archives
judiciaires quand ces maisons ont eu des procès. Ce sont des
exceptions que la découverte dans les Archives de l'Isère, par
M. Paul Masson, des papiers de la Compagnie du Corail (8).
et dans les archives de Honfleur, de ceux de Lion par De
charme (*) ; c’est une chance que l’arrivée aux Archives d’Ille-
et-Vilaine, sous l’œil attentif de M. Henri Sée, des papiers
de Magon de la Balue. Il faudrait, pour compléter nos archives
économiques, se livrer à des explorations méthodiques : dans
le fonds du séquestre des Archives Nationales (on verra pour-
quoi tout à l’heure); dans les archives notariales, comme l’ont
fait, par exemple, les Baudrier pour l'imprimerie et la librai-
rie Ivonnaises (7). À part quelques études sur des Ttaliens du

(*) Résumée par G. Srrpoun dans Jakob Fugger der Reiche. Leipzig.
3, à

(2) Voir V. PANTORST, Deutschland und Amerika. Munich, 1928.

(3) Devenu depuis le Soil und Haben von Eichborn und Co. in 200
fahren, par Kurt von Eronsonw. Leipzig, 1928.

(#) Bronnen lol de Geschicdeniss der Wisselbanken. La Haye, 1925.

(5) Les compagnies du Corail. Paris-Marseille, 1908.

(6) Le Comptoir d’un négociant au xvn® siècle, 1910:

(7) Biblioaranhie Ivonnaise
        <pb n="80" />
        T4 LES ORIGINES IISTORIQUES DES PROBLÈMES ÉCONOMIQUES
Xvi° siècle et sur quelques grands partisans, l’histoire de la
banque est presque, chez nous, terra incognita. L’Angleterre
n’est pas, avant le xvir° siècle, mieux partagée.

Il est vrai qu’aux pièces d'archives, il faut joindre les ou-
vrages, plus nombreux qu’on ne le croit, émanant des contem-
porains eux-mêmes. Au premier rang se trouvent les livres
des juristes et des praticiens, qui ont eu à étudier des cas d’es-
pèce. Il n’y a pas moins à tirer des écrits théologiques et mo-
raux qui, en discutant la valeur éthique des stratagèmes em-
ployés pour tourner les lois canoniques, nous permettent ie
saisir les transactions dans leur réalité toute crue. En parti-
culier la position prise à l’égard du problème du crédit par
Calvin donnait plus de précision à la controverse, puisqu’on
lui avait demandé « s’il était licite de déposer ‘une somme
d’argent chez les banquiers, summam pecuniariam apud tra-
pezitas deponere » (*). En éditant un de ces.textes de contro-
verse, le Discourse upon usury de Thomas Wilson, de 1572,
M. Tawney a fait faire un progrès décisif à notre connaissance
des origines de la banque en Angleterre (*).

Mais il ne faut pas se dissimuler que l’interprétation de ces
textes est une œuvre rude pour laquelle ce n’est pas trop que
la collaboration des historiens du droit commercial et des spé-
cialistes de l’histoire religieuse. Qu’il s’agisse du traité sur
l’usure de Dumoulin, trésor des expériences d’un grand avo-
cat d’affaires, ou de celui de Saumaise, discussions avec des
ministres hollandais plus calvinistes que Calvin, ce latin hé-
rissé de citations empruntées aux Pères ou à l’Antiquité, ces
digressions interminables ont rebuté les lecteurs. Il faudra
bien cependant que nous ayons un jour là-dessus autre chose
que de médiocres thèses, et qu’un érudit intrépide prenne
sur lui d’entrer en ces labyrinthes (3).

Reste une troisième catégorie d'ouvrages, si nombreux à
partir de la fin du xvw° siècle. les manuels de comptabilité.

() Lettre de CI. de Sachins (1545) dans Calvini Opera, t. XH, p. 210
Ce que j'ai dit de Sachins dans mes Débuts du capitalisme, p. 46, est :
corriger d’après ce que dit M. Jon VréNoT dans Bull. hist. du protest.
franç., 1928, p. 165.

(2) Ajouter R. D. Rrciranns, Early english banking schemes dans Jour-
nal of economic and Business History, 1928, n° 1, p. 36-76.

(3) Sur Dumoulin, voir le compte-rendu de M. L. Frovre dans Annales.
15 janvier 1929. n. 130.
        <pb n="81" />
        RÉFLEXIONS SUR L HISTOIRE DES BANQUES TD
Mais là les historiens auraient besoin de la collaboration, non
seulement des spécialistes de l’art des comptes, mais des purs
mathématiciens.
IT

Comment, en l’élat actuel de nos connaissances, pouvons-
nous envisager le rôle des banques dans la vie publique, et
aussi dans la vie industrielle et commerciale durant l’époque
moderne?

Ce qui saute d’abord aux yeux, c’est l’étroitesse des rapports
de la banque avec l'Etat. I] he faut pas oublier, en effet, qu’au
Moyen âge, uhe des raisons qui avaient favorisé la croissance
des banques italiennes, c’est la nécessité où se trouvait la
Curie romaine de faire rentrer des taxes levées sur toutes les
Eglises de la chrétienté occidentale sans exposer les fonds aux
risques de la route à travers les Alpes, et aussi en déchargeant
ses bureaux des délicates opérations relatives au change des
monnaies (*). Dès ce moment aussi l’élément commercial se
joignait à l’élément politique : si les banquiers florentins s’en
allaient chercher jusqu’en Angleterre le denier de saint Pierre,
c’est qu’ils y trouvaient les matières réclamées par l’Arte della
lana: ; ils évitaient ainsi, non seulement les dangereux trans-
ferts d'argent, mais jusqu’aux paiements considérables en
espèces : une compensation élémentaire s’établissait entre la
créance politique de la Curie et la dette commerciale des dra-
piers de Florence.

C’est sur le terrain pontifical que nous voyons d’abord évo-
luer les banques de la Haute-Allemagne. Lorsque, dès le mi-
lieu du xv° siècle, nous rencontrons des Fugger à Rome, c’est
à titre de changeurs pontificaux, campsores romanam curiam
sequentes. Pour eux, comme pour leurs confrères toscans,
génois, etc, la Chambre apostolique était le centre des
affaires, mater pecuniarum. Ils finissent par accaparer ce fruc-
tueux service, non seulement pour les Allemagnes, mais pour
les pays scandinaves, slaves, hongrois. Lorsqu'ils participeut
à l’affaire du pallium de Mavence, lorsqu’ils chargent leur

(4) Voir Clemens Baurn, Die Epochen der Papsifinanz dans Hist. Zeit-
schrift. 1998. CXXXVIII. 3. p. 457-503
        <pb n="82" />
        76 ‘LES ORIGINES HISTORIQUES DES PROBLÈMES ÉCONOMIQUES
caissier de recueillir les fonds remis à l’éloquent Tetzel, ils
ne font rien de nouveau : dès le début du siècle, ils ont financé
des prédications d'indulgences. Ils ont en dépôt l'argent du
pape, des cardinaux. Ils ont livré au belliqueux Jules assez de
cuivre et d’étain pour qu’en 1510 celui-ci leur doive, de ce
fait, 10 000 ducats.

Métaux du Tirol, de la Bohême, de la Hongrie — qu'ils
exploitent seuls ou en commun avec les Thurzo, — telle est la
monnaie dont ils paient, à Venise, les cotons du Levant né-
cessaires à leurs métiers d’Augsbourg. Ces métaux. sont le
gage des emprunts qu’ils consentent aux Habsbourg, et qui
font d'eux les banquiers de la dynastie. L'astucieuse fille de
Maximilien, Marguerite, le grand homme de cette famille, le
sait bien (*). C’est en s’appuyant sur eux, tantôt en leur sus-
citant des concurrences pour faire monter leurs offres, tantôt
en les associant à d’autres banques allemandes et italiennes,
qu'elle a fait élire son neveu roi des Romains, comme son
père avait essayé d’obtenir la tiare. « La banque et l’élection
impériale » : c’est Michelet, aidé par les publications de Mone,
qui a, lui premier, quarante ans avant Ehrenberg, aperçu dans
un éclair de génie l’action de cette puissance dans cet événe-
ment.

Banques d’Augsbourg, de Nuremberg, d’Ulm, de Memmin-
gen, avec leurs filiales d’Anvers, de Séville, de Lisbonne, elles
étendent, au moins depuis l’avènement de la maison de Bour-
gogne en Castille, leur réseau sur la vie économique de la pé-
ninsule, comme sur celle des Pays-Bas. Elles financent, parfois
en se syndiquant avec des banques italiennes, les navigations
portugaises et le trafic des Indes ‘?). Comme elles ont permis
à Massimiliano pochi danari de livrer la série des batailles
magnifiées avec emphase par Dürer, Burgkmair et leurs
émules, ce sont elles qui ont négocié, agents du monopole de
S. M. Très Fidèle, le poivre et « l’ardent girofle », chantés
par Camoëns. On sait la lutte épique qui mit aux prises les
deux rois du mercure, deux banquiers, Ambroise Hôchstetter
et Jacob Fugger. et comment Charles-Ouint avait confié à la

(1) Voir Max BrucueT, Marguerite d'Autriche. Lille, 1927.
(2) FR. Hünmmenton, Die erste deutsche Handelsfahri nach Indien dans
Hist. Bibliothek. t XLIX. 1999.
        <pb n="83" />
        RÉFLEXIONS SUR L'’HISTOIRE DES BANQUES T7
banque Welser, représentée au Vénézuéla par les Ehinger,
l’exploitation du mystérieux Eldorado ().

Augsbourg, Nuremberg, Anvers (2), Gênes (à qui sa situa-
ton centrale vaut de revivre d’une vie nouvelle, seule entre les
banques italiennes, comme régulatrice financière de l’em-
pire espagnol), ces villes ont pour rivale une ville française.
Lyon. Malgré de nombreuses publications, d’inégale valeur (*),
nous croyons pouvoir promettre encore d’heureuses décou-
vertes à ceux qui dépouilleront systématiquement les archives
lyonnaises. La banque lyonnaise, ce n’est pas telle ou telle
maison, c’est le rendez-vous des filiales des banques ita-
liennes, florentines ou autres, qui, depuis la fin du xv° siècle
y ont été attirées par les foires el qui ont fait de cette place.
grâce à l’organisation des paiements et de la compensation.
un prodigieux réservoir de capitaux, et l’arbitre des changes.
En ce microcosme italien, en cette « Toscane française » se
transposent sur le terrain financier les révolutions de la pé-
ninsule : banques médicéennes contre anti-médicéennes, ro-
maines, siennoises, lombardes. C’est elles qui ont financé les
guerres d’Ttalie. « Et, ce jour, écrit Commynes, furent emn-
pruntez cinquante mil ducaiz d'ung marchant de Millan. »
Plus tard, souvent représentées à Lyon par des fuorusciti, qui

rêvaient de mettre la force française au service de leurs pas-

sions, elles ont agi sur la politique de François I” et de

Henri IT, poussé Catherine à se venger du duc de Florence,

prolongé l'aventure ultramontaine (*).

A Lyon, ces Italiens, dont beaucoup deviendront, « regni-
roles ». se rencontrent avec les agents des banques alle-

(1) L’extension des relations et correspondances de ces banques, leurs
opérations d'arbitrage, expliquent le rôle joué par ces maisons dans la
circulation des nouvelles, et bientôt dans la diffusion de celles-ci sous
forme d’Avvisi ou Zeytungen, précurseurs de la presse. Voir VAN HoOUTTE,
Un journal manuscrit intéressant, 1557-1678. Bruxelles, 1926, et V. vox
KranwieL, The Fugger news letters, 1568-1605. New-York, 1924 et 1926.

(2) Gonss, Les colonies marchandes méridionales à Anvers. Touvain,
1925.

(3) Mancet Vrone, La Banque à Lyon du xvi? au xvm® siècles Tvcm,
1903 ; Bonzon, La Banque à Lyon aux xvi®, xvniê et xvinié siècles dans Revue
d'histoire de Lyon, 1902 et 1903; Yven, De Gadagntis. Lyon, 1902 ;
Roucre, La nation florentine à Lyon dans Revue d’hist. de Lyon, 1913 :
E. VraL, Jean Cléberger. Lyon, 1914, et dans Revue d'hisi. de Lyon. 1913
et 1913. Je renverrai à mes Débuts du capitalisme.

(#) Voir notamment L. RomiEn, Les origines politiques des guerres de
reliaion. et Gaston 7rrirn. La réninion de Metz à la France.
        <pb n="84" />
        78 LES ORIGINES HISTORIQUES DES PROBLÈMES ÉCONOMIQUES
mandes, des banques hostiles à l’Empereur, protestantes ou,
comme nous disons, smalkaldiennes : l’infidèle employé des
Imhoff y devint « le bon Allemand », Jean Cléberger. Mais
aussi les éclectiques, ceux pour qui l'argent n’a pas d’odeur,
et qui spéculent sans vergogne sur les différences entre Anvers
et Lyon. À côté d’eux, les Suisses, etc.

Le rôle de cette place dans la politique des Valois est si
considérable que, lorsqu’en 1557 Emmanuel-Philibert essaie
de déterminer Philippe IX à tenter un coup de main sur Lyon,
il fait valoir cet argument : « En prenant cette ville, on en-
lève au roi de France presque tous les moyens qu’il a de se
procurer de l’argent »/ car « il y a là quantité d’argent et
beaucoup de riches marchands » .

La position internationale de Lyon aboutit à une création
originale et grosse d’avenir. Aux monnaies réelles, différentes
de poids, d’aloi, d’usure — fractions changeantes, au gré des
ordonnances, d’une même masse métallique, — la banque
lyonnaise réussit à substituer ou à Superposer une monnaie
unique, monnaie de compte idéale et invariable, un mètre
international des valeurs : l’écu de marc, à 65 écus au marc,
qu'il s’agit de traduire en monnaies réelles, soit en espèces
métalliques, soit en lettres de change. C’est donc par rapport
à cet écu de marc, ancêtre du bankgeld d’Amsterdam, que
se calcule, à tout moment, le change de Lyon sur les princi-
pales places européennes et que se règlent les arbitrages : « Et

le prix desdictz ducats (de la Chambre apostolique) est plus
haut ou plus bas, ainsi que se trouve que l’argent est cher
ou à bon marché, et selon les affaires qui survienrent ès
royaumes et pays, soit pour les affaires de la guerre ou aultre-
ment… » (2).

En dehors des prêts à l’Etat, la banque lyonnaise jouait
déjà un rôle considérable dans les négociations commerciales,
Un auteur anonyme, une sorte de fonctionnaire des
douanes ‘*), qui écrit en 1551, et qui partage contre le nrêt à

(M) EMMANUELE FiuisEnTo, ! diari delle campagne di Fiandra, éd. Bru-
nelli. Turin, 1928,

(2) Extrait d’un manuscrit dont une partie avait été publiée en 1894
par M. CramgenLann dans la Rev. de géographie, 1892-1895, et dont une
autre, copiée par le même érudit et relative à la banque et aux changes,
à paru par nos soins dans la Revue historique, mars-avrit 1928.

(8) Un « visiteur des ports », auteur du manuscrit ci-desssus cibé.
        <pb n="85" />
        RÉFLEXIONS SUR L'HISTOIRE DES BANQUES ‘79
intérêt et le change tous les préjugés des théologiens pré-cal-
viniens, admet cependant la légitimité de certaines opérations
indispensables au commerce, surtout au commerce interna-
tional :

La deuxiesme raison pourquoy lesdictz changes royaulx {foppo-
sés aux changes secs, qui lui font horreur] ont esté inventez a esté
pour le faict du cours et train de la marchandise, à ce que les
marchans allans ès pays estranges et loinglains de leurs maisons
pour achepter quelzques espèces de denrées et marchandises où
Îlz puissent proufficter, et saichans ne pouvoir recouvrer icelles
marchandises sans avoir, ès lieux où ilz les vont querir, leur ar-
gent pour !cs achepter ou recouvrer, affin d’obvier aux dangers
et inconveniens qui leur peuvent survenir, sur les champs ou sur
la mer, de leursdictz deniers, les ayans portez contans, îÎlz les bail-
loient à change en leurs pays s’ilz avoient moyen de le faire, si-
non aux plus prochains lieux où ils scavoient que la coustume
estoit du feiet desdictz changes, et prenoient lettres affin que leur
frest payé les sommes qu’ilz avoient baillées ausdictz changes ès
pays où ilz voulloient aller achepter leursdictes marchandises.

On n’a pas assez remarqué à quel point cet. usage de la
lettre de change, ce recours aux banquiers est alors universel.
Mathias Schiner demande que la pension qui lui est servie par
le roi d'Angleterre lui parvienne, pour plus de sûreté, par le
canal des Fugger ('). Marguerite d’Autriche, en 1519, n'’ac-
ceptait, pour être remboursée de Charles III de Savoie, « que
la garantie des grosses banques qu’elle connaissait à Anvers »,
Fugger, Welser, Hächstetter ; elle désigne ses banquiers en
1523, en 1524, en 1527 (?). Détail piquant, Ignace de Loyola (°),
lorsqu'il arrive à Paris, a uhe lettre de change sur Barcelone
pour 25 écus. C’est en lellres sur Paris qu'il reçoit des au-
mônes de marchands espagnols des Pays-Bas, ou d’Angle-
terre ; il remet ces lettres à un banquier et, quand il veut aider
un pauvre étudiant, il tire sur ce banquier ce que nous appel-
lerions un chèque. En 1595, un marchand allemand de
Londres, sollicité par un envoyé du duc de Wurtemberg,
exprime son étonnement de ce que ce voyageur ne soit pas
porteur d’une letire sur Londres ‘#).

(*) K. Bücm, Akten und Korrespondenz des K. M. Schiner.

(2) M. BrucreT, ouv, cité, p. 101. La Correspondance de Marguerite de
Parme et de Philippe I nous montre, en 1565, le gouvernement des
Pays-Bas obligé de recourir constamment aux banques.

(3) Paur Van DrykE, Ignatius Loyola. New-York et Londres, 1926, p. 78.

(#) Von Kranwir., Queen Flizabeth and some foreigners. Londres, 1928,
np. A00
        <pb n="86" />
        80 LES ORIGINES HISTORIQUES DES PROBLÈMES ÉCONOMIQUES
Un point qui mériterait d’être mis en pleine lumière, et qui
semble avoir élé négligé depuis Ehrenberg, c’est la grande
crise . bancaire internationale qui secoua l’Espagne et la
France, puis se répercuta en Allemagne et probablement en
Italie, entre 1557 et 1550, jusqu’en 1565 ;. elle fut l’un des
causes de la paix hâtive de Cateau-Cambrésis. Ce krach euro-
péen sucuède à une période d'inflation de crédit, Il serait par-
ticulièrement intéressant d’étudier, sur pièces d'archives,
l’opération si hardie tentée à Lyon par le cardinal de Tournon
sous le nom de grand parti, et décrite de façon pittoresque par
Jean Bodin et Claude de Rubys. Dépassant de beaucoup les
pratiques encore timides des rentes sur l'Hôtel de Ville,
c’était l’application directe au crédit public de la formule déjà
employée en 1526 par Ambroise Hächstetter, et qui avait, dès
lors, provoqué une banqueroute retentissante. Celle de 1559
fut gigantesque, car la place de Lyon, comme celle d’An-
vers, était gorgée de papier, et les banques, dont beaucoup
sautèrent, eurent bien de la peine à se remettre de cette crise,
qui fut suivie par les guerres de religion.

Il est curieux de noter que l’Angleterre, future patrie du
banking, est alors pourvue d’uhe technique bien moins per-
fectionnée que l’Allemagne, l'Italie ou la France. Les grandes
ôpérations financières et commerciales d’Elisabeth, sa ré-
forme monétaire, les opérations des Stuarts ne se sont pas
failes sans le concours des banques, mais avec les banques
du continent, principalement celles d'Anvers. Le rôle de
Gresham, le célèbre Queen's merchant, s'explique en partie
par là, Et lorsqu’on s’étonne du retard de l’évolution bancaire
anglaise, de l'échec des diverses créations tentées pour se-
couer le quasi-monopole des goldsmiths, il ne faut pas ou-
blier que l'Angleterre avait ses banques de l’autre côté de
l’eau (").

C’est ce que des marchands italiens expliquent fort congrû-
meñnt à Gresham en 1576, en protestant contre les obstacles
apportés aux opérations de change. L’un de nous, disent-ils,
a de l’argent à Venise et veut entrer en Angleterre des mar-

(1) I ne faut pas oublier non plus « le rôle joué par la Cité de Londres
comme banquier du roi », facteur essentiel et d'importance croissante du
xIvé au xvii® siècle (Miss E.-J. Davres et M.-I. PRAKE dans Bulletin of the
Institute of Historical Research, t. TV. 1997. n. 165)
        <pb n="87" />
        RÉFLEXIONS SUR L'HISTOIRE DES BANQUES 81

chandises françaises, un autre a des londs à Lyon et voudrait
importer des marchandises italiennes. 1ls se donnent mutuel-
lement des lettres, l’un sur Lyon, l’autre sur Venise. Dès
qu’ils apprennent que ces marchandises sont vendues, ils
pensent se procurez de l'argent par change sur Londres et
acheter des marchandises anglaises, Si elles ne sont pas ven-
dues, ils donnent à leurs facteurs de Londres l’ordre de
prendre des rechanges, soil à un ou deux usages sur Anvers,
soit à un usage sur Lyon. Ainsi peuvent-ils, sans grande
perte, disposer de la valeur de leurs marchandises, « bien
longtemps avant que l’argent soit réellement disponible ». Ils
peuvent donc remettre aussitôt, et pour la même durée, cet
argent dans les affaires (*). Certaines banques hollandaises
(Delft et Rotterdam) seront encore créées, en 1621 et 1635, à
la demande des Merchant Adventurers ().

A beaucoup d’égards, la période qui correspond aux der-
niers temps d’Elisabeth et de Henri IV et à la trêve de douze
ans est une période de stabilisation après la crise, mais aussi
de resserrement du marché de l'argent. Il n’est plus possible,
ni aux Etats faméliques, ni aux négociants en quête d’avances,
de puiser à leur gré dans les grands réservoirs lyonnais, an-
versois, génois. Les paiements en foire, les changes reportés
de foire en foire n’ont pas disparu, mais ils ne sont plus le
principal moyen de règlement des grandes affaires, surtout
des affaires internationales. Ils sont remplacés par des insti-
tutions à caractère permanent, à responsabilité plus tangible.
Aux virements de parties pratiqués sur la Place du change se
substitue une formule non pas nouvelle, puisqu'elle avait été
usitée à Venise, mais renouvelée, celle du giro, c’est-à-dire
du virement entre comptes en banque.

(!) Texte cité dans BLann, Brown el Tawwey, Economic History. p. 420.
De même, en 1571, le docteur du dialogue Upon usury (p. 68) disait :
« La plus grande quantité de marchandises exportées ou importées est
achetée par argent qu’on se procure par change ». C’est par lettres sur
Lyon que les marchands de vin anglais, avec l’aide des banquiers italiens,
règlent. leurs achats à Bordeaux ; les exportations de « cottons » gallois
sur France sont financées par des marchands londoniens, qui escomptent
des lettres sur Rouen. Voir aussi sur ce point le Canker (1601) et la Lex
Mercatoria (1622) de Gérann ne Mauynes.

(2) Sur les changes entre l’Espagne et l'Amérique, on recourra aux
récents travaux, matériaux d’un livre futur, de M. Savous

Hausee, Prohl. écon.
        <pb n="88" />
        8% LES ORIGINES HISTORIQUES DES PROBLÈMES ÉCONOMIQUES
Cette petite révolution comptable, dont les conséquences
économiques furent incalculables, est contemporaine de l’as-
cension d’une puissance nouvelle, celle des Provinces-Unies,
et elle l’explique pour une grande part. « Les banques établies
en Hollande, écrira au milieu du xvrn° siècle l’un des conti-
nuateurs de Savary, ct la confiance qu’elles se sont acquise
ne sont pas sans doute une des moindres raisons de la répu-
tation et du succès de l’immense commerce que font les Hol-
landais, depuis plus d’un siècle, dans toutes les parties du
monde. »

Heureusement l’Amsierdamsche Wisselbank (à côté de ses
rivales de Middelbourg, de Delft, de Rotterdam) nous est au-
jourd’hui bien connue grâce aux admirables travaux de M. Van
DrimLen (*). Nombre et consistance des comptes courants et des
dépôts, variations de l'’encaisse métallique, tout le mouve-
ment de ce mécanisme. apparaît dans les diagrammes dressés
par cet érudit. Créée avec privilège des Etats généraux et de la
Ville, elle est d’abord un expédient pour sortir d’une dange-
reuse crise d’anarchie monétaire, pour réaliser un étalon
monétaire stable, le précieux bankgeld, l’argent banco qui
fora prime sur les espèces réelles. Elle devient, sur le modèle
vénitien, le caissier central el pratiquement obligatoire de
tout le commerce néerlandais. « C’est proprement, écrit l’autre
Jacques Savary, celui du Dictionnaire, une caisse perpétuelle
pour tous les négociants », et qui procure à chacun d’eux
l’économie d’un caissier particulier @).

Flle attire les dépôts des étrangers comme des Hollandais.

(*) Amsterdam als wereldmarlkt der edele melallen dans De Economist,
1923, et De Amsterdamsche Wisselbank dans Econ.-hist. Jaerboek, 1925,
résumés dans Amsterdam, marché mondial des métaux précieux au xvn®
et au xvm® siècle dans Revue historique, 1926, t. CLII, p. 194-201, et La
Banque d'Amsterdam dans Revue d'hist. moderne, mai-juin 1928, p. 161-
187. Voir aussi De Girobanken van Genua, Venetie en Hamburg dans
Tijdschrift voor Geschiedenis, t. XLIT, p. 33-58.

(2) Dès lors (1600) la théorie des banques de virement était donnée par
GÉRARD DE Mauynes, À treatise of the canker of England’s commion wealth,
cité par CUNNINGHAM, Growth.…., t. [, p. 149 de l'édit. de 1903 : « Une
banque est propremont une collection de tout l’argent disponible d’une
province, cité ou république, entre les mains de quelques personnes pri-
vilégiées et établies par autorité publique... de sorte que ces personnes
ou banquiers deviennent... les serviteurs et caissiers généraux de cette
province, cité ou république ». Cent cinquante ans plus tard, après Ia
publication du Parfait négociant de Jacques Savary, le Dictionnaire de
Jacques II Savary, au mot Banques. énumérera et caractérisera les prin-
rinpanx de ces étahlissements
        <pb n="89" />
        RÉFLEXIONS SUR L'HISTOIRE DES BANQUES 83
Elle est en rapports étroits avec l’Oostindische Kompagnie ;
elle est la face financière, comme l'autre est la face commer-
çante de la République ; à elles deux, elles feront d’Amster-
dam, durant plus d’un demi-siècle, la capitale économique
de la planète. La royauté des rixdales ct des leeuwendaalders
a précédé celle de la sterling. Mais ces monnaies, qu’on re-
cherche sur les marchés lointains, en Pologne, en Moscovie,
aux Indes et jusqu'en Chine, que l’on se procure par lettres
de change, ne circulent guère en HoHande, pays débordant
d’or où tout se règle par un jeu d’écritures (*). C’est à l’instar
d’Amsterdaimn que se crée la banque de Hambourz, célèl.re
par son secret, par le « silence inviolable » des teneurs de
livres. C’est sur ce modèle que l’on souhaiterait d'en créer
d’autres à Paris, à Londres.

Le problème reste encore obscur pour la France. Si l’abso-
lutisme de l’Etat et le développement de la vénalité des offices
ont nui à l’utilisation commerciale des capitaux, les banquiers
n’en sont pas moins nombreux ; mais, comme le remarque
Savary, la banque est d'ordinaire inséparable du trafic d'im-
portation et d’exportation des marchandises ; il n’y a guère,
remarque-t-il, que les étrangers qui fassent le pur commerce
de l'argent ). « L’on sait, écrit-on encore en 1731, que le
sieur de la Rue, outre son négoce, faisant la banque, est obligé
d’avoir sa maison à Rouen et une à Paris (*). »

Sous ces réserves, que d’études à faire ! On connaît encore
bien insuffisamment le rôle des banquiers du Trésor, les de
Meuves, les Hoggers, les Samuel Bernard, ces successeurs des
anciens partisahs qui ont permis à Louis XIV de faire des
guerres, de bâtir Versailles, de pensionner les savants et les
artistes, d'acheter le roi Charles IT et aussi les chefs de l’op-
position parlementaire, bref d’être le Roi-Soleil et. dans les

(1) M. Posthumus a recueilli les bulletins, indiquant le cours du
change, qui étaient publiés en Hollande. Il y aurait lieu de rechercher
ceux qui peuvent se trouver dans les archives françaises .Æ=n 1697 (cité par
A. SÉLIGMANN. La première tentative d’émission fiduciaire, p. 160), le con-
trôleur général recommande de « faire venir deux fois par semaine l’im-
primé d’Amsterdam qui fixe le change de toutes les places de l’Europe ».

(2) « Il n’y a presque que les Etrangers qui fassent le commerce d’ar-
gent en France sans faire celui de marchandises. » Savary préfère d’ail-
leurs les banquiers-marchands, parce qu'il reste nn actif liquide en cas
de faillite.

{34 Dans Drcnanme. otv. cité.
        <pb n="90" />
        841 LES ORIGINES HISTORIQUES DES PROBLÈMES ÉCONOMIQUES
désastres de la fin, de nourrir ses peuples et de terminer son
règne en beauté, par une dernière victoire ("). Car la banque
ast avant tout au service de l'Etat.

C’est le cas en Angleterre, comme en France. Lorsqu’après
bien des tentatives avortées apparaît, en 1694 seulement, le
nom, destiné à un si glorieux retentissement, de Bank of En-
gland, c’est d’abord dans un Tonnage Act, comme un moyen
désespéré, imaginé par les whigs, de parer à la pénurie du
Trésor, de permelitre la continuation de la guerre contre la
France ). C’est presque un hasard si la Banque d’Angleterre,
à côté du certificat de dépôt que n’avait pas dépassé celle
d’Amsterdam, inaugure le vrai billet de banque ou plutôt
prend à son compte la pratique des goldsmiths notes, prépa-
lant ainsi une révolution nouvelle.

En France, c’est aussi de la ruine du Trésor, du chaos des
billets de la Caisse des emprunts, des billets royaux, des
billets de monnaie que sortent les premiers projets de banque
générale sur le modèle d'Amsterdam, projets de 1705, Banque
du dépôt public de 1708, projets de 1709, Quelque jugement
sévère que des économistes modernes, déjà oublieux des leçons
de la dernière guerre, portent sur John Law, il convient de
dire. comme on l’écrivait hier : « Law venait à son henre » ‘3).

(1) Voir Saewac, Le crédit de l’État et les banquiers à la fin du xvne et
au commencement du xvm° siècle dans Rev. d’hist. moderne, 1908; Grn-
MAIN MarTIN, La monnaie et le crédit privé en France aux xvi® et xvuré
siècles, 1550-1664 dans Revue d’hist. des doctrines économiques et sociales,
1909, n° 1; GERMAIN MARTIN et Mancer Brzançon, L'histoire du crédit en
France sous le règne de Louis XIV, I. Le crédit public. Paris, 1913. Les
auteurs écrivent (p. 115) : « Une époque où la plupart des règlements se
laisaient en argent et non en valeurs commerciales », impression toute
sontreire à celle que donnent les dneuments cités dans notre présent
article ; Aumanp SÉLIGMANN, La première tentative d’émission fiduciaire en
Trance. Étude sur les billets de monnaie du trésor royal à la fin du
règne de Louis NIV. Paris, 1925 ; l’auleur-a gravement confondu les
billets royaux et Jes billets de monnaie.

(2) An act for granting to their Mtes several rates and duties upon
fonnage.…, and upon beer, ale, etc., for securing certain rccompenses…
to such persons as shall volantarily advance the sum of filleen hundred
ihousand pounds, towards the carrving of the war againsl France. Voir
Eve. Pririproviren, Die Bank von England im Dienste der Finanzverwal-
tung des Slaates. Vienne, 1885, et, en anglais, Washington, 1911 ; RocErs,
The first nine years of the Bank of England, 1887 ; STwrrnzrenen, Studien
über die Entroicklung des englischen Kredits, 1669-1714 dans Finanz-
Archiv, 1927. Le livre bien connu d’Andréadès passe Lrès rapidement sur
la période antérieure au xix® siècle.

(#) Expression de M. Séligmann. Nous ne donnemns pas ici même un
apercu bibliogranhique du svstème. Rappelons seulement les travaux tont
        <pb n="91" />
        RÉFLEXIONS SUR L'HISTOIRE DES BANQUES 85
Mais la banque (et c’était aussi la conception de Law) reste
avant tout un instrument commercial. C’est elle qui, à Nantes,
avance les capitaux aux acheleurs lors des ventes de la Com-
pagnie des Indes : « Les banquiers nantais tiraient de cette
circonstance le plus clair de leur trafic. Tous les gros arma-
teurs, tous les grands drapiers sont également banquiers »,
escomptent le papier sur l'étranger, consentent des avances
sur marchandises, négocient avec la Monnaie les piastres
ramenées de Cadix par les navires exportateurs ("). Parmi eux,
beaucoup de firmes internationales, spécialement franco-hol-
tandaises (Nantes est depuis Henri IV une petite Hollande),
qui ont des associés à Amsterdam, Cadix, Londres.

Si Etienne de la Rue (2) fait de la banque en ses deux mai-
sons de Paris et de Rouen, c’est « que les négociants des ports
de mer de la province n'ont pas toujours, ou plutôt presque
jamais, tous les fonds nécessaires pour faire leurs armements ;
que, pour en trouver, ils s'adressent aux banquiers... »

Parmi ces derniers, il conviendrait de faire une place à
part, très large, aux banquiers huguenots. Faut-il voir là —
ô culte des idées générales ! — une application de l'équation
fameuse Puritanismus = Kapitälismus? Faut-il dire simple-
ment que, praliquement exclus des charges de judicature et
de finance à partir de 1661, les huguenots avaient déjà vu
auparavant se rétrécir devanl eux les avenues qui y condui-
saient, et qu’ils’avaient élé ainsi garantis contre la maladie
qui frappail en France Lous les commerçants enrichis, le dé-
sir de faire de leurs fils des « officiers »? Ils étaient d'autre
part incités à transformer leurs biens-fonds en valeurs mobi-
lières. Les banquiers protestants doivent-ils leur puissance à
leurs habitudes d’ordre et d'économie, à leur réputation de
régulière honnêteté, à leurs connaissances solides, à leur esprit
commercial à la fois entreprenant et prudent, toules qualités
qui font que tel colon de la Louisiane, envoyant à Rochefort
za fille avec ses économies. a bien soin de mander que l’on

récents de M. llarsin ct, à titre de comparaison, le curieux projet de
Thor Mählen publié par M. Charliat dans Bergens Historiske Forenings
Skrifter, n° 33, 1927.

(4) Gaston Mantis, Nantes et la Compagnie des Indes. Toulouse et
Nantes, 1928.

(2) Drcmarne. ouv. cité.
        <pb n="92" />
        86 LES ORIGINES HISTORIQUES DES PROBLÈMES ÉCONOMIQUES
mette la demoiselle au couvent, mais laisse ses fonds chez le
banquier huguenot?

Il y a, sans doute, de tout cela dans la fortune des gens de
l’Aunis, des protestants de Bordeaux, de Paris. Les Tallemant,
les Rambouillet prêtent sous Richelieu de l’argent à l’Etat,
avancent les frais de l’armement d’Oléron ; bien plus, ils
administrent, la fortune, si embrouillée, du cardinal lui-
même (!). Est-ce pour cela que ses ennemis, bérulliens ou
jésuites, l’appelaient le cardinal de La Rochelle? N’avait-il
pas, en 1628, gracié Jean Gobert, pris sur la flotte anglaise,
« riche banquier rochelais », qui avait été acheter du blé en
Angleterre et'qui, dans la suite, « rendit de sérieux services
au roi », au point d’être décoré de l’ordre de Saint-Michel?
Les Tallemant et les Rambouillet sont aussi engagés dans les
grandes affaires, dans les « partis » et les fermes, dans le
commerce de l'Inde, de l'Amérique, des pays baltiques. C’est
en grande partie avec des banquiers huguenots que Colbert
essaiera de créer sa Compagnie du Nord pour briser le mono-
pole hollandais (?). Il y aurait, rien qu’en dépouillant La
France protestante — -mais les auteurs, premiers et seconds,
s'intéressaient peu à ces problèmes — et la table naissante du
Bulletin du protestantisme, à dresser une jolie liste de ban-
quiers huguenots (Samuel Bernard y sera) et lp bibliothèque
de la rue des Saints-Pères réserve des trouvailles à qui saura v
shercher.

H ne faut pas croire que cette histoire s’achève en 1685.
Notre conte louisianais prouve qu’il y avait encore, bien long-
temps après la Révocation, des banquiers huguenots en
France. On ménageait ces utiles puissances. Il y avait parmi
eux des N, C., plus ou moins bons catholiques. Leurs parents,
qui avaient fui en Angleterre ou en Hollande, restaient en
correspondance avec eux, car l’exode séparait souvent les fa-
milles sans les désunir, et tels gens de l’île de Ré envoyaient
leurs fils jusqu’en Norvège, sans parler. bien entendu. de

(1) Mémoires de Richelieu, éd. Lavollée, t. VIII, p. 202, n. 1; France
protestante, mots Rambouillet et Tallemant ; Max. DrLocne, La maison
du cardinal de Richelieu, 1912 ; Emme Macne, La joyeuse jeunesse de
Tallemant des Réaux, 1921, et Bourgeois et financiers du xvn® siècle. La
fin troublée de Tallemant des Réaux, 1922.

(2) P. BorssonnanE et P. CranuIaT, Colbert et la Compagnie de Com-
merce du Nord dans Revue d'hist. économique et sociale. 1998 no 4
        <pb n="93" />
        RÉFLEXIONS SUR L'HISTOIRE DES BANQUES 87
l’Amérique. Quelle tentation, même pour le nouveau Cons-
lantin, de profiter de ces relations entre ses anciens et ses
nouveaux sujets pour se procurer, Sur les places étrangères.
du blé ou du change ! On saura, un jour, comment les Le-
gendre de Rouen, « nouveaux catholiques », travaillaient avec
les Legendre d’Amsterdam au ravitaillement du royaume {).
Ft Samuel Bernard, fils de huguenots, ne rait-il pas au ser
vice du roi le crédit dont il disposait par toute l’Europe?

Quelques-uns étaient, en France même, restés huguenots,
ou le redevinrent. En 1759, aux heures les plus sombres de la
guerre de Sept Ans, devant le Trésor vide, ne formèrent-ils
pas, ceux de La Rochelle, de Bordeaux, de Nîmes, le projet
d’une grande banque protestante qui aurait prêté de l'argent
au roi (*) — cinquante millions — contre la reconnaissance
des registres du Désert? L’édit de Tolérance de 1787 eût été
avancé de près de trente ans et lié à une opération qui donne
une idée de la puissance financière de ces banquiers hugue-
nots. Les signatures étaient données, les souscriptions étaient
prêtes…

L'esprit huguenot — cet esprit que les théoriciens re-
trouvent dans la banque d’Amsterdam — faisait aussi la force
de la- banque genevoise. Elle devient une puissance dès la fin
du xvn° et au xvi° siècle. On nous parle toujours de Necker,
parce que ce banquier est devenu ministre. Mais combien
d’autres, les Thélusson, les Fatio, etc., ont agi sur la politique
suropéenne, tantôt assurant le règlement des affaires de la
France, protectrice, tantôt, aux heures graves, favorisant sur
le terrain helvétique les manœuvres de Guillaume II, plus
tard formant avec Londres et Amsterdam une sorte de trinité
du crédit européen !

Entre ces capitales du crédit, l’enlente n’est pas toujours
sordiale. La Banque d’Angleterre était née d’une alliance
anglo-hollandaise pour ruiner le commerce français. Mais,
Jans la guerre d’Amérique, nous assistons à une sorte de duel

(1) On trouvera, sur eux, des détails dans une thèse en préparation de
M. Meuvret sur les subsistances sous Louis XIV.

(?) Mentionnée dans DEnrev, Histoire politique des protestants français,
t. L, p. 365-369 ; voir Dez, Protestants de l'île de Ré. Un de nos étudiants,
M. Braemer, a écrit, sur ce suiet.‘un mémoire pour le diplôme d'études
supérieures.
        <pb n="94" />
        B8 LES ORIGINES HISTORIQUES DES PROBLÈMES ÉCONOMIQUES
entre les deux grandes banques. C’est à la Hollande que les
Français s'adressent pour financer les secours, les subsides,
les emprunts qu’ils accordent aux insurgents. Comme l’ont
montré Aulard et M. Marion, c’est encore aux banques hollan-
daises qu’ils demanderont de régler les comptes. Et M. P. C.
Van Winter (") étudie la part que ces banques ont prise direc-
tement à l'établissement de la République américaine.

"TE

Pour éclatantes que soient ces interventions sur le terrain
politique, l’activité des banques était faite d’autre chose. Il
ne faut pas que les grandes manifestations extérieures, Sys-
tème, Bubbles, etc., nous empêchent de voir la vie bancaire
de tous les jours. Les banques continuent d'ordinaire à mener
de front les affaires commerciales et la finance, comme ces
Malouins qui vont chercher des capitaux jusqu’à Dijon pour
envoyer des toiles bretonnes à Cadix et aux Indes espagnoles,
pays du crédit à très long terme. De même, sur un plan plus
solide et plus vaste, la British linen Company, à force de faire
des avances aux fabricants de toiles, se transforme en établis-
sement de crédit ; elle émet, en 1746, des billets « valeur re-
çue en marchandises ». De même encore, les fermiers du Not-
tinghamshire, pour mettre leurs épargnes à l’abri des bandits,
les déposent chez un Smith, fabricant de draps, qui finit par
mettre orgueilleusement sur sa porte le mot Bank.

Banque de Brünn (1751), qui prête aux marchands sur leurs
marchandises, Leinwand-Bankkassa de Saint-Gall (175%), voilà
qui justifie un théoricien d'écrire en 1768 : « Le terme de ban-
quiers ne doit pas étroitement se borner à ceux qui font uni-
quement profession du change ; mais il peut aussi exacte-
ment s'appliquer à d’autres négociants distingués, attendu
que, de nos jours, beaucoup de Messieurs nos négociants,
spécialement nos grossistes, S’occupent aussi fortement des
affaires de change que de leur commerce de marchandises. »
Uni autre texte, de 1774, note cette confusion entre les mêmes
mains des remises et transferts d’argent. de la commission et

(5) Van Wivren, Het aandel van den Amsterdamschen Handel aan den
Dpboum van het amerikannsche Gemeenehest. t I. La Have. 1997.
        <pb n="95" />
        RÉFLEXIONS SUR L'HISTOIRE DES BANQUES 89
de l’expédition. C’est sur ces bases qu'est enfin organisée à
Vienne, en 1787, la Kommerzial-Leih und Wechselbank. C’est
sur ce programme que travaillent, encore au début du
xrx° siècle, les Eichborn de Breslau, vendeurs de drap et ache-
teurs de café d’accord avec une maison de Hambourg, à New-
York et à Philadelphie, exportateurs en Russie, en Chine, ce
qui ne les empêche pas de faire passer en Autriche les sub-
sides anglais et, après Tilsit, d’aider le roi de Prusse et les
villes prussiennes à s’acquitter de leurs indemnités de guerre,
ni de réussir des opérations d'arbitrage sur un marché des
changes désorganisé par la guerre (.
Ces quelques indications éparses suffisent à indiquer les
surprises que nous réserve l’histoire bancaire de l'expansion
européenne et de la révolution industrielle. Et c’est une ques-
tion de sovoir à partir de quand le capital emprunté, sous
forme de commandite ou d'association, a joué dans l’indus-
(rie un rôle analogue à celui qu’il joua de bonne heure dans
le commerce d’outre-mer et des pays lointains.

Nous ne poursuivrons pas plus avant. Nous ne parlerons
pas de sujets plus connus, comme la création de la Caisse
d'escompte, aïeule directe de la Banque de France. Nous ne
toucherons pas À l’histoire bancaire de la Révolution, où l’on
commence à voir qu’il faut distinguer de la dépréciation des
assignats les fluctuations du change français. sur le marché
“nternational (?). Il nous aura suffit de montrer qu’une grande
partie de notre histoire politique et une part encore plus im-
portante de notre histoire économique et sociale est à étudier
de ce voinht de vue : comment étaient financées. de la Renais-

(1) Lupovrer, Grundriss eines vollständigen Kaufmannssystems. Voir en-
sore, en 1774, le Merkantil Schema, sorte d'annuaire commercial franc-
fortois. Ces précioux textes sont dans Kuuiscnenr, Allg. Wirischafisge-
schichte, t. II, p. 276. Fichborn reproduit,-dans ses illustrations, un grand
nombre de ces précieux bulletins qui donnent le cours des changes. Les
variations sont telles (le change sur Hambourg varie, dans ces vingt ans
de guerre, de 162 à 145 ; sur Paris, de 88 à 78.; sur Hollande, de 151 à
[34 ; sur Londres, de &amp; reichs-thalers, 2 1/2 groschen à 7 th. 2 1/4 ; sur
Vienne, il saute de 90 thalers à 8 1/2 pour 150 florins l) qu’entre la
réception d’un ordre pour l'étranger et l’exécution, il v a de grosses diffé-
-ences.

(2) Mancen, Recherches sur les relations économiques entre la France
si Ia Hollande. 1923.
        <pb n="96" />
        90 LES ORIGINES HISTORIQUES DES PROBLÈMES ÉCONOMIQUES
sance à la Révolution, ces opérations, exceptionnelles ou quo-
tidiennes, de la vie nationale qui, pas plus hier qu’aujour-
d’hui, ne pouvaient se réaliser, ni même se concevoir, sans
le constant recours à l’argent, sans une mise en action de
toutes les ressources du crédit?

Plus on étudiera ce problème, mieux on apercevra que, de
bonne heure, une puissance se constitue, qui agit sur toutes
les manifestations de la vie individuelle ou collective, et qui,
dès lors, apparaît mystérieuse et redoutable aux âmes naïves.
Un simple « visiteur des ports » dénonce, sous Henri II, ce
que nos politiciens appellent « l’internationale financière »,
et c’est en 1571 que Thomas Wilson écrit -
Certains riches banquiers, s’accordant ensemble et prenant de
grandes masses enlre leurs mains, peuvent établir à leur gré le
prix de l’argent ; car il faut se procurer de l'argent, quelque effort
que fassent les hommes, qui ne l'ont jamais payé si cher ; ils
veulent en avoir, plutôt que de voir échouer leur projet faute
d'argent. ;
        <pb n="97" />
        [T"

La crise financière européenne de 1559.

Les historiens des crises ont coutume de commencer par
l’étude des cataclysmes qui ébranlèrent le monde de la finance
au début du xvin® siècle : la chute du Système Law en France,
les South Sea Bubbles en Angleterre paraissent les prototypes
de ces phénomènes, devenus si fréquents el quasi-réguliers
dans le monde capitaliste moderne ‘).

Cependant, dès la seconde moitié du xvr° siècle, le monde
financier européen avait été secoué par une crise dont le vo-
lume, l’ampleur et les conséquences ont été considérables.
Elle débute vers 1555-57, elle atteint son point culminant en
1559 et agit alors directement sur la politique internationale :
slle ne s’apaise que quatre ou cinq ans plus tard et les réper-
cussions s’en font sentir longtemps après. Elle a probable-
ment contrarié l’évolution financière qui avait suivi, depuis la
fin du xv° siècle, celle du capitalisme commercial.

Elle n'aurait pas dû rester presque ignorée, car dès 1896 elle
a été magistralement exposée, dans ses traits généraux, par
Ehrenberg @). L'étude d’Ehrenberg a naturellement surtout
porté sur les banquiers de l'Allemagne du Sud, au premier
rang sur les Fugger. Mais il a étudié aussi les centres et les
pays avec lesquels les banquiers allemands étaient en relations
ou en concurrence, Anvers en premier lieu, l’Empire espa-
gnol, Lyon. Cette étude aurait besoin d’être complétée par

(1) Cela est si vrai que l’un des meilleurs parmi nos historiens des
finances, M. Marcel Marion, publiant un petit livre Ce qu’il faut connaître
des crises financières de notre histoire (1926), ne mentionne même pas
celle dont nous parlons ici.

(2) Zeitalter der Fugger, +. If, Die Weltbérsen und Finanzkrisen ; 3e
section. Die Zeit der internationalen Finanzkrisen. ler chapitre : Die Zeit
der ersten Krisen. 1557-66.
        <pb n="98" />
        92 LES ORIGINES HISTORIQUES DES PROBLÈMES ÉCONOMIQUES
des recherches ailleurs, à Gênes, dont le rôle est si considé-
rable dans l’organisation financière de la monarchie espa-
gnole, dans d’autres villes italiennes, en Angleterre, au nord
et à l’est de l’Europe, sans parler d’une utilisation plus com-
plète des sources françaises.

Nous n’avons pas fait ces recherches. Notre ambition n’est
pas d’ajouter rien d’essentiel aux faits rassemblés par Ehren-
berg, mais seulement, autant que faire se peut, de rendre le
raractère et de retracer l’allure du phénomène.

Au début se trouve une crise d'inflation. Nous ne parlons
pas seulement du fait bien connu de l'inflation métallique et
monétaire, mais d’une inflation de crédit. Il nous est impos-
sible, dans l’état actuel de nos connaissances, de savoir dans
quelle mesure il y eut alors excès dans la concession de crédits
AUX négociants, et en général inflation du crédit privé. Mais,
pour le crédit public, aucun doute n’est possible, surtout en
ce qui concerne les deux grandes monarchies qui occupent
alors le devant de la scène, France et Espagne, auxquelles il
faut ajouter au moins l’Angleterre.

Les preuves surabondent. Si nous interrogeons l’histoire de
la monarchie espagnole, nous constatons d’abord qu’au mi-
lieu du xvr° siècle la grande opération de l'élection impériale
n’élait pas encore liquidée. Quelques efforts qu’aient faits
certains historiens modernes pour réhabiliter la politique
financière de Charles-Quint, elle semble avoir été surtout une
politique d’emprunts (*), emprunts aux banquiers pour des
sommes énormes, développement des juros, c’est-à-dire des as-

signations annuelles sur les revenus de l'Etat. Il y a anticipa-
tion à la fois du rendement des taxes fiscales et de l’arrivée es-
pérée des trésors du Nouveau Monde comme des produits mi-
niers du sol espagnol lui-même. Cette politique est aguravée
st en partie expliquée par la hausse des prix qui sévit en Es-
pagne plus tôt qu’ailleurs (au moins vers 1540-1550) et par
l’atonie de l’économie espagnole.

La situation devint particulièrement grave en 1552, lorsque
l'Empereur songea à reprendre Metz qui venait d’être occupée
rt r

(*) Voy. la discussion de R.-B. Mernian, Spanish Empire, t. III, p. 189
et suiv.
        <pb n="99" />
        LA CRISE FINANCIÈRE EUROPÉENNE DE 1559 93
par les Français. Il envoya en Espagne Je banquier anversois
Schetz pour se procurer les 600.000 ducats qu’il devait payer
de décembre à mars 1553. ‘Mais l’infant don Philippe ne put
remettre à l'envoyé de son père que 58.666 ducats immédia-
tement disponibles auxquels s’ajouteraient : 400.000 à prendre
sur les premiers galions attendus (mais après paiement d’une
assignation de 100.000 ducats déjà consentie aux Fugger et
de 50.000 déposés par des particuliers au titre d’un emprunt
forcé à la Casa de contratacion) ; 122.000 sur la ferme des
Maeztrazgos, non pas pour l’année courante, déjà absorbée
-omme la suivante, mais pour les années 1555-58, plus 199.333
sur la bulle de croisade pour les années également à venir
1555-1557 ()... L'empereur continuait donc à manger son blé
en herbe, à emprunter pour payer ses emprunts. Gaspar
Schetz revient avec ses 400.000 ducals assignés sur les arri-
vages des Indes, plus deux lettres de change, faisant un total
de 350.000 ducats (il fallait prévoir le paiement des intérêts)
en faveur des Fugger et des banquiers ilaliens Gentili et
Cattaneo. Il était entendu que si le métal n’arrivait pas avant
mai 1555, ou si (car on s’y attendait déjà) if avait reçu d’ici
là un autre emploi, on leur verserait à la Pentecôte leurs du-
cats espagnols sur le taux non plus de 62, mais de 70 gros de
Flandres. En fait, les flottes de 1554 et 1555 ne purent fournir
que 40.000 ducats, en raison d’autres emplois, et on offrit aux
banquiers, pour le reste, des juros. Ils refusèrent cette conso-
lidation forcée, et s’en prirent à Schetz.

Dès lors, on imagina une série d’expédients qui, sous cou-
leur de reculer la banqueroute, devaient finalement l’aggra-
ver. Anvers regorgeait de papier, obligations du toi, du gou-
vernement des Pays-Bas, des provinces, des villes.

De son côté le roi des Romains, Ferdinand, avait emprunté
comme son frère : de 1547 à 1555 il contracta des emprunts
flottants pour % millions un tiers de florins, plus de nouvelles
dettes pour la guerre Lurque.

Aussi était-il difficile de placer le papier des nouveaux em-
prunteurs, par exemple celui de la reine Mary (). Le 10 no-

(1) Chiffres donnés par Ehrenberg, t. II, p. 147 et suiv.
(2) Calendars : Foreign, n° 69. Voy. n° 71, 83, 104
        <pb n="100" />
        94 LES ORIGINES HISTORIQUES DES PROBLÈMES ÉCONOMIQUES
vembre 1553, Christophe Dawntesey {°) écrit au Conseil que
les Fugger, ayant récemment fourni 100.000 ducats à l’Em-
pereur, n’ont pas de fonds pour la reine tant qu’ils n’ont pas
reçu d’Espagne les lettres de change qu’ils attendent jour-
nellement. Leur concurrent Lazare Tucher a consenti à prêter
50.000 ducats (équivalent de 100.000 florins), remboursables
le 1 novembre 1554 à 13 % ; il a promis, si d’autres de-
mandes ne lui viennent pas d’AHemagne, de fournir encore
100.000 florins dans les huit jours. Gresham, le 18, n’a pas de
peine à démontrer que ces fonds, remis le 30 et en réalité
prêtés pour onze mois, reviennent en réalité à 14 %, tandis
qu’une politique plus habile et à décisions plus rapides au-
rait permis d’obtenir 12 ou 11, et qu’avant l’arrivée de Dawn-
tesey on empruntait à 10 %.

La dette portugaise se montait, en 1552, à 3 millions de
ducats, faisant 300.000 d’arrérages annuels, et destinés à s’ac-
croître dans les années suivantes. Le 20 décembre 1553,
Gresham dépeignait ainsi la situation de la place dans une
lettre au Conseil privé (*) :

La Bourse d’Anvers est étrange… Un jour il y a abondance d'’ar-
gent, et le lendemain plus rien, car il y a tant de gros preneurs
et livreurs que si l’un ne veut pas, un autre veut. Fugger et
Gaspar Schetz sont sans argent, et on ne peut rien faire de bon
avec eux pour le moment, car l'Empereur leur doit environ
300.000 livres.
Au mois de mars de l’année suivante, la situation du Trésor
espagnol s’était encore aggravée, comme en témoigne une
lettre désespérée de don Philippe à son père (?) : pour l’année
courante et la prochaine, le déficit est de 3.135.000 ducats,
« lesquels on ne sait d’où ni comment se pourront trouver,
parce que l'argent des Indes, en raison des lettres de changes
qui sont assignées sur lui, reste indisponible pour plu-
sieurs années ». Et Philippe de faire mélancoliquement le
compte de ce qu’il doit aux banquiers, notamment aux Fu-
cûres, Ces terribles embarras, qui troublaient les nuits de
l’empereur malade, ne sont probablement pas étrangers à la
résolution qu’il prit d’abdiquer.

(L) Calendars, n° 104.
@) 17 mars. Document cité par Lareuesma (Estudios, à. II, p. 142) dont
la thèse est cependant favorable à l’administration financière espagnole.
        <pb n="101" />
        LA CRISE FINANCIÈRE EUROPÉENNE DE 1559 95
Que valait, d'autre part, le crédit du roi de France? Il pa-
raissait excellent : la France passait traditionnellement pour
riche ; le roi, depuis Louis XIT, était à peu près maître de
fixer à sa guise le chiffre des impôts, et ni François I” ni
Henri II ne s’étaient privés d’user de celte liberté ; enfin la
royauté disposait de cet énorme réservoir de capitaux que
constituait le marché lyonnais. Il était extrêmement tentant
d’y puiser en attendant la rentrée des revenus de l’Etat, et au
delà du montant de ces revenus. Le roi -était d’ailleurs incité
à le faire par les banquiers eux-mêmes, non seulement parce
que ceux-ci bénéficiaient de l’écart entre les intérêts élevés
qu’ils demandaient au roi et le taux plus modeste qu’ils ver-
saient à leurs prêteurs, négociants ou autres, et à leurs dépo-
sanls, mais aussi parce que ces banquiers obéissaient à des
considérations politiques. Beaucoup des ‘banquiers italiens
‘surtout toscans) de Lyon étaient des fuorusciti, c’est-à-dire
appartenaient à des partis politiques vaincus en Italie ; ils
étaient les ennemis-nés du régime qui, dans la péninsule,
s’appuyait sur la force espagnole ; ils étaient hostiles à la
casa Medici, parce que cette maison, à Florence et à Sienne,
était l’instrument de l’Espagne ; et contre le grand-duc Co-
simo ils avaient pour alliée sa nièce Catherine, reine de
France ; ils comptaient sur elle et sur les armées françaises
pour opérer à leur profit des révolutions en Italie. Ouvrir des
crédits de guerre au roi de France pour provoquer dans les
Etats italiens des révolutions à leur profit, c’était risquer une
spéculation qui pouvait être avantageuse ("). De même les
banquiers allemands qui avaient des filiales à Lyon apparte-
naient à des partis hostiles à l’Empereur ; ils servaient les
intérêts des princes luthériens, de la ligue de Smalkalde. Cer-
tains, réalisant déjà le type du banquier international, prê-
taient à la fois, avec un savant éclectisme, au gouvernement
de Paris et à celui de Bruxelles. sûrs de gagner sur l’un ou
l’autre tableau. :

Par là le roi de France était perpétuellement invité à suivre
une politique inflationnistee Un homme d’Eglise, homme
d’Fiat doublé d’un très habile financier; avait de bonne heure

(1) Voy. L. Rommn, Origines poliliques des guerres d'Italie, el G. ZeL-
er. Réunion de Mel: À la France.
        <pb n="102" />
        96 LES ORIGINES HISTORIQUES DES PROBLÈMES ÉCONOMIQUES
vu le parti qu’un Trésor toujours obéré pouvait Lirer de cette
situation. Dès 152% le cardinal de Tournon, gouverneur de
Lyon (*), emprunte, emprunte à jet continu. Mais c’est surtout
à partir de 1543, lors de la reprise de la guerre entre Fran-
çois I” et Charles-Quint, que ces recours au crédit ont été sys-
tématisés. L’ambassadeur anglais Paget, signalant l'état dé
plorable des finances royales, montrait l’abondance des va-
pitaux disponibles à Lyon et sur d’autres places (?) ; il ajoutait
que ces capitaux, notamment les dépôts versés dans les
banques par les veuves et les orphelins, recevaient une rému-
nération de 5 à 8 % : or le roi veut s’en emparer et promet
un intérêt de 10 %, allant avec les étrangers jusqu’à 16. Grâce
à la pression exercée par Tournon, qui alla jusqu’à menacer
d’expulsion les étrangers récalcitrants, on obtient des Flo-
rentins 200.000 écus, 100.000 des Lucquois, 50.000 des Alle-
mands ‘les Welser, cependant liés par ailleurs aux Impériaux)
et 50.000 des marchands frariçais.

Ce texte immédiatement contemporain s’accorde très exac-
tement avec celui de Bodin, dans sa République, qui est de
1577 (p. 681) {°). Cette constitution d’un syndicat obligatoire
de prêteurs, c’est ce qu’il appelle « establir la banque à Lyon »,
ajoutant que Tournon, « à la suscitation de certains Italiens »,
persuada au roi qu’il y avait là un moyen infaillible « d’atti-
rer en France les finances de tous costez, et faire fonds à
l’advenir, pour en frustrer les ennemis ». Mais ce grand scep-
tique insinue que le cardinal avait dans l’opération un intérêt
personnel : il voulait placer à gros intérêts 100.000 écus
« qu’il avoit en ses coffres ». Quoi qu’il en soit le roi profita
si bien de ces facilités de crédit qu’à sa mort il était débiteur
envers « la banque de Lyon » — entendez le syndicat des em-
prunteurs — non seulement des 500.000 écus qui étaient dans
le Trésor de l’Epargne, mais de « quatre fois davantage ».

Henri II suivra la même politique. Dès 1548 les Italiens lui
prétaient le projet d’ouvrir trois autres « banques ». à Paris.

(*) Sur ces premières opérations financières, voy. Issac, Le cardinal de
Tournon, 1536-37, dans Rev. d’hist. de Lyon, 1. XI.

(2) Cal. Henry VIII, t, TX, n°8 103, 117.

(8) Cf. du VErpren, Prosopographie Iyonnaise (1563), Cl. de Ruers,
Privilèges de la ville de Lyon (1573) et le texte publié par A.'Chamberland
et H. Hauser (Revue historique. juillet-août 1929).
        <pb n="103" />
        LA CRISE FINANCIÈRE EUROPÉENNE DE 1559 97
Toulouse et Rouen. Et en 1551 il ordonnait même, pour facili-
ter les transactions, l’érection à Lyon d’une « bourse » sur
le modèle architectural de celle d’Anvers, édifice qui aurait
compris à la fois des magasins pour y loger les marchandises
vendues aux foires, et « ue belle court » avec des « galleries »
pour les négociations.

Si ce projet de construction n’eut pas de suite, la « banque »
de Lyon continua de financer la politique royale. Pour cou-
vrir, en 1552, les frais du « voyage d’Allemagne », c'est-à-
dire de l'expédition contre Metz, le roi (c’est-à-dire Tour-
non) s’adressa non seulement aux Italiens, mais, pour
10.000 écus, à deux Augsbourgeois, Jérôme et David Zang-
meister, et à Georges Weikman d'Ulm, tous trois établis à
Lyon. Le roi prenait sous sa sauvegarde les agents financiers
de la politique des princes allemands ses alliés, leur garantis-
sait la liberté de leur religion, et leur promettait le secret. H
fut si bien gardé que leur participation fut ignorée de l’es-
pion impérial qui évaluait la contribution des Lucquois à
120.000, celle des Florentins à 125.000 écus, et qui concluait :
« Le Roy doit par compte fait aux marchands et banquiers plus
de 2 millions d’or » à 16 %. Mais il ne savait pas qu’à la foire
de Pâques 1553 les deux « Sammestre » et « Bicquemant »
étaient déjà respectivement créanciers du roi pour 99.400 et
35.000 écus, et que le total des prêts consentis par les Alle-
mands smalkaldiens dépassait 700.000 (‘). Le 27 octobre.
Wotton écrivait à Marv (”) -
On entend dire de Lyon que l’ambassadeur de France à Venise
a fait affaire ici pour son maître pour g0.000 CÉcus, ct que le Toi
de France a levé à Lyon, à la dernière foire, 400.000 francs à
14 pour cent, eb il devait sur cette plare aunaravant uh million
et demi d’or.
Ces diverses informations ne concordent pas numérique-
ment d’une façon absolue, mais donnent toutes l'impression
d'énormes et constants appels au crédit. Au moment où écrit
Wotton, il s’agit déjà de faire succéder à la guerre de Metz la
reprise des guerres d’Italie, grande pensée du règne. C’est
alors que les Italiens de Lyon — cette « Toscane francaise »

te tre gr
(*) G. Zeurer, Metz, t I ë
(3) Cal. n° 57. » p. 320.
Havser. Prahl éenon.
        <pb n="104" />
        08 LES ORIGINES HISTORIQUES DES PROBLÈMES ÉCONOMIQUES
— s’agitent et vont au-devant des désirs du roi et de Tournon.
Le nonce Gualterio, obligé de s’arrêter trois jours à Lyon,
écrit le 10 juin 1554 au cardinal del Monte (*) : « Quelques-uns
de ces marchands florentins projettent entre eux de faire une
bourse », entendez un fonds commun. « Ils disent que la
somme dont ils se taxeront pourra payer 2.000 fantassins pour
quatre mois. » Et Cosimo est averti par ses agents romains, le
7 juillet, que « la nation florentine de Rome, de Lyon, de
Venise et d’Ancône » — c’est-à-dire les bannis établis dans
ces quatre villes — « contribue à cette guerre pour
38.000 écus ».

Ehrenberg (?) a fait le compte de ces emprunts, qui permet-
tront au Florentin Strozzi, maréchal de France, de faire la
guerre de Sienne, soit 523.000 écus prêtés par les Capponi, les
Rinuccini (non seulement ceux de Lyon, mais ceux de
Londres), les Guadagni, les Canigiani, les Salviati (ils prète-
ront encore près de 100.000 écus en 1555), plus 720.000 prê-
tés par les Hauts-Allemands et les Suisses, Ici encore les textes
sont d’accord avec la République de Bodin, qui dit que
Henri II « emprunta à 10, à 12, à 16 pour cent, comme il fit
l’an 1554 des Caponis, Albicis et participes d’Allemagne ». Il
décrit le mécanisme de l’inflation : l’intérêt était payable aux
quatre foires annuelles ; comme le roi ne le payait pas, cet in-
térêt était joint au capital. Aussi loin d’ « attirer plus d’ar-
gent » comme il l’espérait grâce à des intérêts élevés, le roi
perdait son crédit, car on commençait à prévoir qu’il ne pour-
rait jamais payer des intérêts qui se montaient en réalité à
18 %. Provisoirement, la situation était avantageuse pour ceux
qui avaient des dépôts productifs d'intérêts dans les banques
lyonnaises, et parmi lesquels se trouvaient des « princes el
seigneuries », cantons suisses, princes allemands et même
‘effet de la politique orientale de Henri ID), pachas et mar-
chands turcs « soubs le nom de leurs facteurs ».

Bodin sait très bien que cette crise d’inflation est générale,
que l’empereur emprunte à 10, à 12 %, se servant des nou-
veaux emprunts pour éteindre les vieilles dettes, que la reine
d’Angleterre a emprunté en 1554 aux marchands allemands

(1) Ancen, Nonciatures, p. 37.
(2) T. IL, p. 304.
        <pb n="105" />
        LA CRISE FINANCIÈRE EUROPÉENNE DE 1559 99
100.000 écus à 12 %. C’est tout le marché européen qui est
saturé.

Pour revenir au marché lyonnais, c’est le moment que
choisit Tournon pour y lancer une opération d’une gigan-
tesque envergure. Il s’inspira de deux ordres de précédents.
D’une part, étant donné le peu de confiance qu’on avait dans
les signatures royales, François I” avait fait appel au crédit
public par le moyen des rentes sur l’Hôtel de Ville de Paris,
comme le roi d’Espagne empruntait par l’intermédiaire des
villes et provinces des Pays-Bas. D'autre part le plus auda-
cieux des financiers allemands, Ambroise Hœchstetter, avait
donné en 1528 l’exemple d’un appel direct aux moyens et pe-
tits capitalistes, dont il recevait les dépôts, moyennant un Mo-
deste intérêt, pour les employer dans ses colossales entre-
prises. Il avait fini par une banqueroute, douloureuse pour les
petites bourses, mais la formule restait.

Je n’ai pas à redire ici comment le cardinal de Tournon
la reprit dans ce qu’on appela le grand parti, ni à retracer les
scènes pittoresques auxquelles donna lieu ce placement
d'obligations, type d’une émission moderne lancée par un
syndicat de banquiers, et qui devait servir à remplir les caisses
de l’Ftat tout en amortissant la dette royale. Bodin a décrit
ce rush en traits inoubliables - « On y couroit, dit-il, comme
au feu. » (*) L'opération portait sur 2 millions 2/3 d’écus.

Est-il possible de faire le compte ‘des sommes ainsi em-
pruntées par les divers Etats” Nous ne le croyons pas. Trop
d’éléments nous manquent pour que notre total soit même
approximatif. D'autre part il y a des doubles emplois, car
bien des obligations, par exemple celles des provinces ou cor-
porations, n’étaient lancées dans le public que pour couvrir
les emprunts consentis aux rois par ces entités. I] y avait
donc superposition de crédits, l’inflation s’ajoutant à l’infla-
tion. Et il nous est tout à fait impossible de mesurer l’impor-
lance du crédit privé, c’est-à-dire des appels faits aux banques
par les particuliers, surtout par les commerçants. Nous pou-
vons seulement en avoir une idée grâce à la place que ces ques-

(*) Michel Coquer, Livre d’arithmélique (Anvers, 1573) expose les moda-
lités comptables de l’opération : le roi paiera 4 + 1 0/0 par foire (ou tri-
mestre) durant 41 foires et sera quilte du tout. Les calculs de Coquet
indiquent que les banquiers auraient été en perte.
        <pb n="106" />
        100 LES ORIGINES HISTORIQUES DES PROBLÈMES ÉCONOMIQUES
tions tiennent dans les ouvrages juridiques ou dans les con-
troverses théologiques et morales. Il est remarquable que les
défenseurs du principe même du prèt à intérêt, comme Cal-
vin, et ses adversaires les plus intransigeants, sont d’accord
sur ce point, à savoir que certaines opérations de crédit sont
indispensables au fonctionnement de la vie commerciale du
“emps.

Par ce qui précède, on voit quel était l’état de tension du
marché lorsque s’ouvrit, en 1557, entre la France et l’Es-
pagne la guerre dite de Saint-Quentin. Or la guerre, au
xvi° siècle comme au xx°, se faisait avec du papier.

Au lendemain de son avénement, Philippe IL s’était trouvé
en face d’une situation financière inextricable. Comme les
questions financières, en ce temps, se mélaient aux questions
religieuses cn vertu des lois canoniques sur le prêt à intérêt,
Philippe consulta ses théologiens ("). Ils étaient d’avis que, les
engagements pris par Philippe étant usuraires, il lui était li-
cite, en conscience, de ne pas les tenir. Mais on se rendit
compte qu’une révocation générale des dettes rendrait impos-
sible tout recours ultérieur au crédit, et on proposa aux créan-
ciurs une sorte de funding : on les indemnisetait non en ca-
pilal, mais en rentes perpétuelles 5 %, au lieu d'obligations
à prochaine échéance à 10 et 14 . Comme ils résistaient, un
décret leur donna jusqu’au 1” janvier 1557 pour accepter
ces juros, ou tout perdre. La banqueroute prenait l’allure
d’une consolidation forcée de la dette flottante.

Le résultat, qu’on aurait pu prévoir à Valladolid, fut la
chute des juros à 85, puis à T5 %. Les Fugger, atteints en
outre par les obstacles mis à l’exportation des métaux pré-
cieux, se crurent assez forts pour résister. Ils durent céder
plus-lard, lorsque les juros ne valurent plus que 50 ou 40 %.
Dans l'intervalle les Welser, les Schetz avaient capitulé, puis
les autres à leur exemple.

Le crédit français semblait meilleur, même après le dé-
sastre de Saint-Quentin. Le vrai vainqueur de cette bataille,
Fmmanuel-Philihert de Savoie. avait pronosé à Philippe II

(1) Haebler nous dit que le cardinal Siliceo, son ancien précepteur, lui
conseilla d’employer le produit des mines d’argent de Guadalcanal pour
écraser les ennemis de la religion, et d’augmenter ce trésor en retirant des
mains des usuriers les biéns engagés
        <pb n="107" />
        LA CRISE FINANCIÈRE EUROPÉENNE DE 1559 101
de tenter uns entreprise sur Lyon, pour « enlever au roi de
France presque tous les moyens qu’il a de se procurer de
l’argent ». En fait la crise ne commença sur celte place
qu’aux paiements de la foire d’août, c’est-à-dire en septembre
1557. Les receveurs royaux déclarèrent que le roi ne paierait
les intérêts et primes du grand parti que pour 200.000 écus, et
ferait un nouvel emprunt. Mieux avortis que les nationaux, les
capitalistes étrangers, surtout les Portugais, s’étaient hâtés de
négocier leur papier, qui tombait à 85 %. Pour ‘éviter la ca-
tastrophe, on recourut à tous les stratagèmes : les « nations »,
c'est-à-dire les banques étrangères établies à Lyon, acceptèrent
la jonction au capital des intérêts échus, et prêtèrent
100.000 écus. Mais on s’enfonçait de plus en plus. Un groupe
allemand consentit, sur divers produits des douanes,
400.000 livres à 14 % à la fin de 1557, puis 164.000 livres à
12 % au début de 1558. Par des dons gratuits levés sur les su-
jets, des emprunts sur les biens du clergé, on obtint un relève-
ment passager, mais le papier variait entre 70 et 78 %.

Les appels au crédit ne cessaient pas. « À Lyon, écrivait le
17 mai Mundt (*), 100.000 écus sont pris pour le duc de Lor-
raine, et une plus grande somme est promise, payable pour
le même objet », c’est-à-dire pour favoriser les vues de Lor-
vaine sur la conronne de Suède.

Banqueroute française, banqueroute espagnole, c’était pour
les deux Ftats l’impossibilité de poursuivre la guerre. La paix
bâclée de Cateau-Cambrésis s’explique en partie par ces rai-
sons financières. Elle rendit un peu de confiance aux ban-
quiers. Grâce à un remboursement partiel, à quelques ra-
chats, le papier du grand parti retrouva le Cours de 1557.
Mais la mort de Herr: IT fut le coup de grâce. Elle fit appa-
raître la situation qui Cevait glacer d’effroi les Etats généraux
de 1560 : le roi laissait une dette évaluée entre 36 et 44 mil-
lions de livres.

Or les guerres de religion allaient encore coûter de l'argent,
car on faisait surtout la guerre avec des mercenaires, donc
avec des emprunts, Le 22 janvier, Gresham écrit à Cecil : « Le
roi de France lève au moins 20.000 fantassins en Allemagne

(1) Cal. Eli&gt; For. no f97.
        <pb n="108" />
        10% LES ORIGINES HISTORIQUES DES PROBLÈMES ÉCONOMIQUES
et il a emprunté à Lyon autant d’argent à intérêt qu'il peut en
avoir. »C).

Ce drainage des capitaux lyonnais n’élait sans doute pas
étranger à la nouvelle abondance de fonds — « great store of
money » — que le même Gresham signale alors à Anvers.

L’Anglais W. Herle, s’entretenant en avril à Hambourg
avec l’Allemand Rantzau qui revenait d’Anvers, l’expliquait
ainsi (2) :
Merle se mit à parler de la France ; à quelle pénurie ces longues
guerres l'avaient réduite et que les banquiers de Lyon ont trans-
porté leur argent à Anvers. craignant peut-être des mesures vio-
lentes.
Ces transferts avaient amené à Anvers une telle pléthore que
des prêteurs étaient priés de recevoir immédiatement le mon-
tant de créances qui étaient encore à échéance de 12 à 18 mois,
et au taux de 5 % à peine. Il y eut donc, avant le moment
où commença la crise politique des Pays-Bas, un renouveau
de vie sur le marché anversois, ce qui explique que Ludovico
Guicciardini, en 1566. n’ait pas signalé de symptômes inquié-
tants.

Mais les répercussions de la crise étaient particulièrement
dures pour les banquiers allemands. Le premier qui fut tou-
ché fut Franz Tucher ; grâce à l'intervention de son frère
Lazare, il obtint de payer un tiers en espèces, le reste en obli-
cations garanties et échelonnées sur trois ou quatre ans. Puis
vinrent les Zangmeister, dont nous connaissons la participa-
tion aux affaires françaises. Puis Jacob THerbrot, ancien bourg-
mestre d’Augsbourg. Ehrenberg a fait le compte de ces fail-
lites qui Falayèrent l’Allemagne dù Sud de 1560 à 1565, suite
naturelle de l’inflation. Comme l’écrivait en juin 1561 je Tu-
cher de Nuremberg au Tucher d'Anvers, pendant les guerres,
quand les souverains emprun'aient à gros intérêt, tout le
monde a voulu s’enrichir, petits et grands, et on n’a pas
prévu cette vague de banqueroutes, Vague européenne, à la-
quelle échappe la seule Angleterre d’Elisabeth. de Cecil. de
Thomas Greshaim.

(4) Cal, ne 618. ,
() Ibid, 7 avril 1560, W. Herle to Thomas Parry. Lire Rantzow et non
Rantrnin.
        <pb n="109" />
        LA CRISE FINANCIÈRE EUROPÉENNE DE 1559 - 103
Les Welser ont tenu longtemps. En 1566 Gresham, qui leur
emprunte, les appelle encore « gens de grand crédit dans là
chrétienté ». Leurs difficultés réelles ne commenceront qu’en
1587, et ils essaieront de se sauver par où ils s’étaient enri-
chis, par le commerce d’outremer. Ils ajourneront ainsi jus-
qu'en 16!4 une faillite retentissante. Les Fugger, en raison
même de l’étendue de leurs affaires, seront cruellement at-
teints : tout leur manque à la fois, papiers espagnols, papiers
de la cour de Bruxelles, des Etats, des provinces belges, de la
ville d’Anvers, qui devient mauvaise payeuse. À la liquidation
espagnole de 1563 ils ont perdu 370.000 ducats (*). Leur bi-
lan de 1563 présente un passif presque égal à leur actif ;
celui-ci ne comprend plus de biens-fonds, partagés entre des
membres de la famille que n’unit plus la belle solidarité d'au-
trefois, et le commerce des marchandises ne joue plus dans
leurs affaires le même rôle qu’autrefois.

Il est d’ailleurs impossible de dire en quelle mesure la crise
financière a troublé la vie commerciale. On nous dit bien,
partout, que l’activité en somme malsaine des spéculateurs
en valeurs mobilières a nui au trafic normal et, par voie de
conséquence, à l’industrie. Mais, à côté des faillites des ban-
quiers prêteurs des princes il nous manque une liste des fail-
lites des commerçants. Nous sentons seulement, d’une façon
assez vague, que le grand essor commercial des années 1540-
1550 est passé, de même que s’atténue, pour toute la fin du
xvr et le début du xvr® siècle, l’essor du crédit. La période
qui s’ouvre est, du moins pour les pays qui avaient d'abord
joué le premier rôle, une période de décadence économique.

Les événements politiques précipitent- cette décadence,
L'Espagne, tout en conservant une part de sa prépondérance,
est incapable de restaurer son économie, Gérard de Malynes,
au début du siècle suivant. a fort bien décrit ce processus de
ruine (2) :
Et en ces dernières années les Florentins et autres ont traité
avec Philippe I, roi d’Espagne, durant ses guerres avec la France
et les Pays-Bas. l’entraînant à engager les revenus de ses posses-

(1) K. Hæprer, p. 133.
(2) A Canker.…, p. 27.
        <pb n="110" />
        104 LES ORIGINES HISTORIQUES DES PROBLÈMES ÉCONOMIQUES
sions et territoires et de ses douanes, et néanmoins leur payer
change, rechange et intérêt à 25, 30, voire à 5o pour cent, dévo-
‘ant une grande part de son trésor des Indes.
Le plus grave, c’est que les trente dernières années du
règne vont être remplies surtout par la rébellion des Pays-Bas
st que, véritable coup de folie, les envoyés du roi vont s’achar-
ner contre Anvers. De ses propres mains le duc d’Albe a con-
:ribué à déplacer vers le Nord, vers Amsterdam, le centre de
l’activité économique européenne. La rapidité avec laquelle
ane place s’est substituée à l’autre est un des étonnements de
l’histoire.

En France, la crise de Saint-Quentin est immédiatement
suivie par l’explosion des guerres religieuses. Or la ville de
Lyon, par sa position géographique, était particulièrement
exposée. Elle est occupée, assiégée, saccagée tour à tour par
les catholiques et les huguenots, menacée par tous les enne-
mis de la France, en première ligne par le duc de Savoie.
Malgré tout, la place conserve une importance réelle comme
marché des changes, et encore en 1573 Nicolay emploie les
couleurs traditionnelles pour célébrer les foires lyonnaises.
Seule une étude minutieuse des archives locales nous appren-
drait comment elles se sont acheminées vers la vie ralentie
dont elles vécurent au xvn° siècle, comment peu à peu y dis-
parurent les filiales des banques italiennes. Au reste la paix
du Cateau, en amenant l’hispanisation de l’Italie, avait porté
un coup fatal aux institutions financières de la péninsule.

Telle est, dans ses linéaments essentiels, l’histoire de cette
crise, qui interrompit brusquement l’évolution économique
des temps modernes. Il serait intéressant de rechercher les
liens qui peuvent exister entre cette crise financière et l’autre
crise qui, d'abord limitée à l'Espagne et à l’Italie, se dé-
chaîne après 1560 sur fa France et plus tard sur l’Angleterre.
puis sur teute l’Europe : la révolution des prix.
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        TABLE DES MATIÈRES

Pages.
À VANT-PROPOS.
L — Problèmes économiques d’autrefois et d’aujourd’hui.
I[. — Les origines du problème des matières premières ..….
IE. — Le problème des débouchés ....-

[V. — Problème monétaire et problème des prix ..……-.…...…..

V. — Le capitalisme commercial et bancaire ...

VI. — Les problèmes du travail --

l
I
21
29
36
Le

À PPENDICE

L — Le sel dans l’hisloire ......
II. — Réflexions sur l’histoire des banques à l’époque mo-
derne, de la fin du xv° à la fin du xvrn® siècle-..…..
IL. — La crise financière européenne de 1559 ..........-

33

70
91

PR ee ES
BAR-LE-DUC, — IMPRIMERIE COMTE-JACQUET.

rer ét rte
        <pb n="112" />
        Librairie VOIBERT, Boulevard Saint-Germain, 63, PARIS, He,

La Corporation de l’Acier aux États-Unis. Etude industrieile,
Économique et sociale Par Arundel Correr. Traduit de l’an-
glais par André Aube. — Vol. 22/1#0M,, LL . . 46 fr. 50

La propriété foncière au Maroc, par A. Mesureur, docteur
en droit, avec une préface de M. A. SARRAUT, député, ministre
des Colonies. — Vol. 29/168m, 1 LL LL 11 5 45 fr,
Arinales Tripolitaines, par Ch. Fénaup, publiées avec une
introduction, des notes et un appendice par Augustin Bervarn,
professeur à la Sorbonne. — Vol. a5/16em de xx-480 pages.

508. »

Expériences africaines d'autrefois et d'aujourd'hui (Maroc,
Tripolitaine, Cyrénaïque), par L. Homo, professeur à la Faculté
des lettres de Lyon. — Vol, 18/1208 11111 414, &gt;

Institutions actuelles du Peuple français, par H. Hauser et
L. Canew, docteur ès lettres, professeur au lycée Condorcet.
— 3° édit. — Vol, 1b/r10M, .. -- fr. à

La Vie ou la Mort de la France, par P, Haury, ancien élève
de l’École normale supéricure. Brochure classée première au

Concours organisé par l'Alliance nationale Pour l’accroissement

de la population française (Prix Michelin de la Natalité). —

Broch. 25/1 6em à fr. 75
Le partage de l’Océanie, par H. Russren, docteur ès lettres,
licencié en droit. (Ouvrage couronné par la Société de Géogra-
phie commerciale). — Vol, 25/16em de x1-370 pages, illustré de
95 photographies, 2 cartons et schémas dans le texte, et une
grande carte de l'Océanie, hors texte. 1 4 Sfr. »
La Révolution mexicaine et la dictature militaire, par V,
Brasco [IsaRez, - Vol. 20/13em, traduit del’espagnol. 412fr. »
Voici une étude, prise sur le vif, de la dernière révolution du Mexique,
« ce pays des éternelles révolutions ». L'auteur, le célèbre romancier
espagnol Blasco Ibañez, en a intarviewé les Principaux chefs — ceux
d'hier et ceux d’aujourd’hui — et brosse de chacun d'eux, morts ou
vivants, des Portraits inoubliables, d’une vérité souvent ‘cruelle.

Écrit dans un style simple et clair, mais d’une clarté limpide qui
n’exclut ni la couleur ni la vie, l'ouvrage nous donne du Mexique un
tableau d’un relief saisissant. À côté de crtaines pages virulenles où
l’ardent polémiste cloue au pilori de Fopinion certaines figures trop
connues de ce malheureux Pays, on lira avac délices nombre d'anecdotes
savoureuses, pleines de charme et de finesse, qu'on eroirait échantiées
des Lettres de mon Moulin.
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RÉFLEXIONS SUR L'HISTOIRE DES BANQUES 85
Bis la banque (et c’était aussi la conception de Law) reste
“nt tout un instrument commercial. C’est elle qui, à Nantes,
 ince les capitaux aux acheteurs lors des ventes de la Com-
tznie des Indes : « Les banquiers nantais tiraient de cette
‘ tonstance le plus clair de leur trafic. Tous les gros arma-
‘rs, tous les grands drapiers sont également banquiers »,
omptent le papier sur l’étranger, consentent des avances
marchandises, négocient avec la Monnaie les piastres
nenées de Cadix par les navires exportateurs (*). Parmi eux,
ucoup de firmes internationales, spécialement franco-hol-
idaises (Nantes est depuis Henri IV une petite Hollande),
| ont des associés à Amsterdam, Cadix, Londres.
5i Etienne de la Rue (*) fait de la banque en ses deux mai-
As de Paris et de Rouen, c’est « que les négociants des ports
mer de la province n’ont pas toujours, ou plutôt presque
hais, tous les fonds nécessaires pour faire leurs armements ;
2, pour en trouver, 1ls s'adressent aux banquiers... »
Parmi ces derniers, il conviendrait de faire une place à
t, très large, aux banquiers huguenots, Faut-il voir là —
Trulte des idées générales ! — une application de l’équation
neuse Furitanismus = Kapitalismus? Faut-il dire simple-
nt que, praliquement exclus des charges de judicature et
finance à partir de 1661, les huguenots avaient déjà vu
paravant se rétrécir devant eux les avenues qui y condui-
ent, et qu’ils’avaient élé ainsi garantis contre la maladie
i frappait en France lous les commerçants enrichis, le dé-
de faire de leurs fils des « officiers »? Ils étaient d'autre
rt incités à transformer leurs biens-fonds en valeurs rnobi-
res. Les banquiers protestants doivent-ils leur puissance à
irs habitudes d'ordre et d’économie, à leur réputation de
rulière honnêteté, à leurs connaissances solides, à leur esprit
Hnmercial à la fois entreprenant et prudent, toutes qualités
i font que tel colon de la Louisiane, envoyant à Rochefort
fille avec ses économies a bien soin de mander que l’on

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enis de M. llarsin et, à tilre de comparaison, le curieux projet de
; br Môhlen publié par M. Charliat duns Bergens Historiske Forenings
“rifler, n° 383, 1927.

1) Gasrow Manvix, Nantes et la Compagnie des Indes. Toulouse et

tes, 1928.

2) DecHanme, ouv. cité.
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