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        <title>Le travail dans l'Europe chrétienne au moyen âge (Ve-XVe siècles)</title>
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            <forname>Prosper</forname>
            <surname>Boissonnade</surname>
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        <pb n="1" />
        TU
DES
INSTITUTS
FOR
WELTWIRTSCHAFT
KIEL
BIBLIOTHEK

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ŸÜ 45580
        <pb n="2" />
        HISTOIRE UNIVERSELLE DU TRAVAIL

Publiée sous la direction de
GEORGES RENARD, Professeur au Collège de France

LE

TRAVAIL

dans

l’Europe chrétienne

au Moyen-Âge

(V°-XV" Siècles)

PAR

P. : BOISSONNADE

Professeur à l'Université de Poitier:
Carreenondant de l'Institut

NOUVELLE ÉDITION

LIBRAIRIE FÉLIX ALCAN
        <pb n="3" />
        LE TRAVAIL

RANS

L'EUROPE CHRÉTIENNE AU MOYEN AGE
(v°-xv® SIÈCLE) .
        <pb n="4" />
        LIBRAIRIE FÉLIX ALCAN

MSTOIRE UNIVERSELLE DU TRAVAIL

PUBLIÉE SOUS LA DIRECTION DE GEorcEs RENARD
Professeur au Collège de France,

Volumes in-8, de 400 pages chacun, illustrés.

Ouvrages publiés :

Le travail dans le monde romain, par Paur Louis. Avec 41 gravures.
 :

L'évolution du commercè, du crédit et des transports depuis
cent cinquante ans, par B. Nocaro, professeur adjoint d’économie
 politique à l’Université de Caen, et W. OuauD, professeur à
la Faculté de droit de Strasbourg. Avec 28 gravures.
Le travail en Amérique avant et après Colomb, par L. CAPITAN,
professeur au Collège de France, et Henri Lori, député. Avec
27 gravures et 6 planches en couleurs hors texte.
Le travail dans la Grèce ancienne. Histoire économique de la Grèce
depuis la période homérique jusqu'à la conquête romaine, par
G. GLOTZ, professeur à la Sorbonne. Avec 49 gravures.
Le travail dans l’Europe moderne (XV°-XVIIT° siècles), par G. Rr-NARD,
 professeur au Collège de France, et G. WeuLensse, professeur
 au Iycée Carnot, Avec 29 figures.

Le travail dans l’Europe chrétienne au moyen âge (X°-XV° siècles),
par P. BorssonNADE, professeur à l’Université de Poitiers. À vec
15 gravures.

Le travail dans la préhistoire, par G. RENARD. Avec 24 gravures
        <pb n="5" />
        HISTOIRE UNIVERSELLE DU TRAVAIL
PUBLIÉE SOUS LA DIRECTION DE GEorGES RENARD
Professeur au Callège de France.

LE TRAVAIL

nN4ANS

L’EUROPE CHRÉTIENNE AU MOYEN AGE

(Ve-XVe SIÈCLES)

P à

R

P !BOISSONNADE

Professeur à l’Université de Poitiers.
Correspondant de l’Institut.

NOUVELLE ÉDITION

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(- ape 82LS
Le LL cmeimee
… = 12
A {1485
N7% Kie) *

PARIS
LIBRAIRIE FÉLIX ALCAN
108. BOULEVARD SAINT-GERMAIN, VI‘

1030

Tous droits de reproduction, de traduction et d'adaptation réservés
pour tous pays.
        <pb n="6" />
        AVANT-PROPOS

On a tenté dans cet essai, fondé sur de longues
années de recherches, ainsi que sur la connaissance
directe d’un grand nombre de documents, de monographies,
 d’ouvrages particuliers et généraux, écrits
en langue française et en langues étrangères variées,
de constituer la première synthèse complète, ordonnée
 et précise de l’évolution du travail dans l’Europe
 chrétienne médiévale, On s’est efforcé, non pas
seulement d’y exposer les variations de la condition
juridique des personnes et des terres, sujet auquel
la plupart des historiens çe sont en général bornés,
mais surtout de replacer les classes laborieuses au
milieu des cadres historiques où elles ont vécu, de
dégager l’action réciproque des institutions politiques
 et sociales, celle des échanges, de la produetion
 industrielle et agricole, de la colonisation du
sol, de la répartition de la fortune foncière et
mobilière, sur les transformations économiques qui
ont amené l’avènement de nouvelles formes du travail
 et assuré aux masses dans la société une place
qu’elles n'avaient jamais occupée jusque-là. Le moyen
        <pb n="7" />
        [Ÿ

AVANT-PROPOS
âge apparaîtra donc dans cette étude sous son vrai
jour, non plus comme un abîme vide et ténébreux
entre deux époques pleines de vie et de lumière,
l’antiquité et les temps modernes, mais comme l’une
des périodes les plus brillantes et les plus fécondes du
passé historique, pendant laquelle le travail a franchi
lune des étapes les plus décisives vers le bien-être, la
justice et la liberté.
        <pb n="8" />
        LE TRAVAIL

DANS

L'EUROPE CHRÉTIENNE AU MOYEN AGE

LIVRE PREMIER

Le Travail dans l’Europe Chrétienne pendant le Haut
Moyen Age.
Les Invasions ; l'Œuvre de Destruction et les Essais de
Reconstruction. v°-x° siècle.

CHAPITRE PREMIER

L'EUROPE ROMAINE ET L’EUROPE BARBARE AUX PRE-MIERS
 SIÈCLES DU HAUT MOYEN AGË ; L’ORGANI-SATION
 SOCIALE ET ÉCONOMIQUE DES PEUPLES DÉS
INVASIONS.

Au ve siècle commence une longue période de mille ans,
le Moyen Age, pendant laquelle se sont accomplies quelques-unes
 des plus grandes transformations sociales et
économiques de l’histoire du travail. Elle commence par
une catastrophe, l’effondrement de.l’Empire romain, due
aux invasions et à l’établissement des peuples Barbares.
Rien ne laissait prévoir cet événement capital qui faillit
ruiner la civilisation tout entière. Heureusement pour le
monde nouveau qui allait surgir de ces ruines, le bel ordre
établi par Rome ne devait pas périr tout entier. C’est sur
les solides fondements qui en restèrent que devaient se
bâtir les nouveaux États du haut moyen âge.
ROISSONNADE.
        <pb n="9" />
        2 LE TRAVAIL PENDANT LE HAUT MOYEN AGE
L'Empire romain à la fin du IVe siècle. — Formé
d’un ensemble de pays qui s’étendaient sur 3 millions
de kilomètres carrés, l’Empire romain occupait encore
au commencement de cette période une partie de l’Europe,
 environ un quart (2.400.000 kilomètres carrés),
composée des régions les plus fertiles, à savoir : la Grèce,
la Macédoine, la Thrace, les pays Balkaniques et Danubiens
 qui formaient les préfectures d'Orient et d’Illyrie,
et en Occident, l’Italie avec ses îles, l’Espagne, les Gaules,
la Grande-Bretagne, qui constituaient deux autres préfectures.
 Le tout était divisé en 9 diocèses, 71 provinces
et plus de 200 territoires (cités). L'Empire avait comme
extrêmes limites, au nord le cours du Danube et du Rhin,
et dans les Iles Britanniques, la ligne du Forth et de la
Clyde. Au delà, sur les trois quarts du continent européen,
régnait encore la barbarie. Cet empire, que le christianismé
 venait d'appeler à une vie morale supérieure, avait
réalisé dans le domaine de la civilisation quelques-uns
des plus grands progrès que l'humanité ait jamais accomplis.
 Il avait, pour la première fois, institué un gouvernement
 qui avait plié les volontés individuelles sous le règne
de la loi, et fait triompher sr l’anarchie de la cité antique,
le principe de l’unité politique et de l’autorité. Il avait
créé la première grande association politique, formée de
plusieurs millions d'hommes libres, « frères et cousins du
peuple romain », devenus dès le IT° siècle tous égaux en
droits, soumis aux mêmes lois, admis à l’exercice des
mêmes libertés civiles, protégés par une justice équitable
contre toute autre supériorité que celle de l'État. Il
s'était même élevé, sous l’influence des généreuses idées
du stoïcisme et du christianisme, jusqu’à la conception
de la fraternité humaine et d’une humanité composée
de tous les peuples civilisés. Il avait fait régner partout
l’ordre et la paix; il avait assuré la sécurité des populations.
 Il avait provoqué ainsi dans l’ordre social et économique
 de merveilleux progrès, dont les effets n’avaient
        <pb n="10" />
        LE MONDE BARBARE

2

disparu que dans une faible mesure à l’époque du Bas
Empire.
Partout, la vie sociale s’était épanouie et s’épanonissait
encore au IV® siècle, surtout dans lie cadre urbain. Des centaines
 de villes vivaient d’une vie facile et douce avec
leur parure de palais, de places publiques, de cirques, de
théâtres, de temples, de thermes, de bourses de commerce
ou basiliques, avec leurs balnéaires et leurs aqueducs,
Elles s’étaient munies depuis le 111° siècle d’enceintes
fortifiées, garnies de tours. Rien n’égalait la magnificence
des capitales, Byzance, Rome, Milan, Thessalonique,
Trèves, Arles, où se déployaient toutes les splendeurs du
luxe et de la civilisation. Les campagnes étaient parsemées
de bourgs (vici) de petits propriétaires libres, et d’habitations
 élégantes (prætoria) moitié maisons de plaisance,
moitié châteaux forts, où demeuraient à la belle saison
les grands propriétaires, au milieu de leurs vastes domaines
(villæ). Plus de trente millions d’hommes, malgré la crise
de dépopulation qui sévissait depuis cent cinquante ans,
peuplaient en Europe l’Empire, objet d’envie pour les Barbares
 qui l’entouraient. Bien que la structure de la société
romaine fut demeurée aristocratique, les hautes classes ne
formaient pas des castes fermées ; tout citoyen poùvait
s’élever par le mérite, la fortune, l’exercice des fonctions
publiques jusqu’aux premiers rangs. L'existence d’une
bourgeoisie encore nombreuse de petits propriétaires
fonciers, de marchands et d’artisans, qu’on nommait les
honorés (medioeres, honorati), servait à maintenir une sorte
d’équilibre -social, auquel s’efforçait de veiller le pouvoir
central, en regard de Ia noblesse des grands propriétaires
(possessores, potentes) et des hauts fonctionnaires. Dans les
villes et dans les campagnes, se maintenait le travail libre
des artisans, des fermiers perpétuels, des journaliers, à
côté du travail à demi servile auquel se livraient les
ouvriers des manufactures de l’État et les colons des grands
domaines. L’artisanat indépendant et ses corporations
        <pb n="11" />
        LE TRAVAIL PENDANT LE HAUT MOYEN AGE
(collegia) étaient reconnus et respectés; ils figuraient dans la
hiérarchie officielle, de même que la classe commerciale
des marchands (mercatores) organisée sur le même modèle.
Bien que l’Empire souffrit de l’existence d’un prolétariat
urbain oisif et misérable, de l’extension du paupérisme,
de la dureté du régime imposé aux pauvres et aux classes
inférieures, deux progrès d’une portée capitale avaient
été accomplis. Sous l’influence des idées stoïciennes et
chrétiennes, plus encore sous l'empire des nécessités économiques,
 l’esclavage, cette forme dégradante et peu productive
 du travail avait disparu presque entièrement, au
profit de l’artisanat libre dans les villes et du colonat dans
les campagnes. Une foule d’hommes étaient parvenus,
sinon à la liberté complète, du moins à une demi-liberté.
Le colonat était devenu le régime normal des populations
rurales, préparant l’avènement du vilainage médiéval.
Grossi au Iv° siècle d’une foule d’éléments nouveaux venus
des villes, il assurait aux cultivateurs les droits des citoyens
romains, la liberté personnelle, l’usufruit des terres, la
stabilité, la sécurité de l’existence.
Malgré la erise économique qui'avait été provoquée par
les invasions du 111° siècle et les excès du fiscalisme impérial,
l’Europe romaine n’en était pas moins, au début du
ve siècle, la partie du monde où la prospérité matérielle
se maintenait au plus haut degré. Si quelques contrées,
telles que la Grèce et l’Italie péninsulaire, avaient été très
éprouvées par la dépopulation, les guerres ou les transformations
 économiques, bien d’autres régions présentaient
 le spectacle de la fertilité, de l’aisance ou du bienêtre,
 notamment la Macédoine, la Thrace, la Dalmatie,
l’Italie du Nord, l’Espagne, les Gaules, la Grande-Bretagne.
 Dans des provinces entières, comme l'Aquitaine,
les pauvres sont presque inconnus, observe Ammien
Marcellin. En quatre siècles, Rome a su faire, de la partie
de l’Europe soumise à ses lois, un foyer d’activité produetive.
 Elle en a transformé l’aspect : la forêt y a été éclaircie
        <pb n="12" />
        LE MONDE BARBARE

F

où défrichée, le marais desséché, la lande mise en valeur.
La charrue et la bêche y ont triomphé de la nature inculte.
L’élevage, la production des céréales, des plantes industrielles,
 des arbres fruitiers, de la vigne, de l’olivier, se sont
développés d'une façon prodigieuse, en même temps que
s’étendait le champ de la colonisation romaine. La produetion
 industrielle a dépassé tous les résultats antérieurement
 obtenus dans tous les domaines, aussi bien dans ceux de
l’industrie minérale et métallurgique, que dans ceux des
industries des tissus, des cuirs, de la terre, du verre. Letravail
 avait commencé à se diversifier. La petite industrie
arbaine s’était constituée et avait prospéré au-dessus de
l’industrie domestique, à côté de l’industrie capitaliste
qui s’ébauchait. Enfin.le mouvement des échanges que
favorisaient l’apparition d’institutions commerciales perfectionnées,
 le développement des instruments de crédit et
des moyens de communication par voie fluviale, la construetion
 d’un magnifique réseau de 146.000 kilomètres de routes,
l'aménagement de grands ports, ne s’était guère ralenti,
même à la veille des invasions. « Le monde devient chaque
jour plus cultivé et plus riche, écrivait un ennemi de la
société romaine ; partout le commerce, partout des villes ».
Ilne devait manquer à l’Empire romain pour résister au
nouvel assaut des Barbares qu’un gouvernement moins figé
dans les formes rigides d’une bureaucratie lente, que des classes
 dirigeantes plus conscientes de leurs devoirs et de leur
mission sociale, que des institutions militaires moins altérées
 par l’emploi de troupes mercenaires, qu’un esprit public
moins inerte, moins vicié par l’indifférence politique et par
l’abaissement des caractères. D’autres sociétés ont connu
des misères analogues et ont échappé à la mort par des
réformes profondes. L'Empire ne sut, ne voulut ou ne
put les faire, et il céda la place aux Barbares, mais la civilisation
 dont il avait le dépôt laissa assez de germes pour
permettre à l’Europe d’échapper à l’influence durable de
la barbarie.
        <pb n="13" />
        LE TRAVAIL PENDANT LE HAUT MOYEN AGE ‘
Le monde barbare. Les races ouralo-altaïques. — Parmi
les divers éléments dont se composait le monde barbare,
les plus irréductibles appartenaient aux races ouraloaltaïques.
 Une variété de ces races, celle de Finnois
du Nord et de l’Est, formée de tribus, les unes nomades,
les autres sédentaires qui habitaient la zone de forêts
at de marécages comprise entre l’Océan arctique et la
kaute Volga, couvrant la moitié de la Russie actuelle, ne
joua aucun rôle dans les invasions. L'autre variété était
formée de peuples de l’Asie Orientale et Centrale, Huns,
Avares, Bulgares, Khazars, Petchenègues, Magyars, Mongols,
 Avares, qui ue furent pour la plupart que des ravageurs.
 Ne connaissant que la vie nomade, n’ayant pour
richesse que leurs troupeaux, féroces et cruels, ils tiraient
de la guerre et des rapines leurs principaux moyens d’existence.
 Groupés en hordes ou fédérations de tribus, qui
pouvaient mettre sur pied jusqu’à 2.000 guerriers chacune,
et qui étaient composées elles-mêmes de centaines de
familles patriarcales, ils reconnaissaient l’autorité d’une
aristocratie de chefs ou de rois (khans, khagans ou juges),
qui dirigeaient leurs migrations. La rage de la destruction
animait ces races de proie, dont les membres considéraien t
comme une honte le fait de n’avoir jamais tué d’ennemi, ou
se faisaient gloire de boire dans le crâne des vaineus et de
guspendre des peaux humaines, en guise de trophées, au
poitrail de leurs chevaux. Ils furent, suivant le mot attribué
 à Attila, « les fléaux, de Dieu » ; ils ne semèrent que les
ruines, et il ne resta de leurs invasions que le souvenir
d’une œuvre de mort sauvage et stupide.

6

Les races slaves; leur organisation économique et sociale ;
leur rôle dans la transformation de l'Europe. — Bien plus
profonde et moins négative devait être l'influence des races
slaves.
Celles-ci, d’origine indo-européenne, avaient vécu jusque-là
 obseurément dans la grande plaine de l’est de
        <pb n="14" />
        LE MONDE BARBARE 7

l’Europe, à l’état de tribus sédentaires pour la plupart,
lorsque les grandes invasions hunniques les rejetèrent
dans les bastions boisés des Carpathes. De là, entre le v° et
le vr1® siècle, elles se répandirent dans les territoires laissés
vides par les migrations des Germains et des Finnois,
c’est-à-dire dans la Russie actuelle, dont elles occupèrent
environ la cinquième partie, de la Dvina au Dniepr et aux
grands lacs, dans les plaines de la Vistule, l’actuelle
Pologne, et même le long de la Baltique méridionale et des
Sudètes, dans l’Allemagne du Nord, qui, de Germanie
devint une Slavie, ainsi que dans la Bohême et la Moravie.
Au Sud, elles allèrent peupler les pays danubiens, la
Slovaquie, la Slovénie (Carinthie et Carniole), la Croatie,
jusque sur les bords de l’Adriatique, et passant même
au delà de la Save, elles essaimèrent des tribus, telles des
Serbes, dans la Mésie et en Macédoine. Elles refoulèrent entre
leurs territoires et les bords de la Baltique septentrionale
d’autres tribus, également d’origine indo-européenne,
celles des Borusses des Lives et des Lithuaniens, dont
le rôle resta toujours effacé.
Ces diverses races ne s'étaient pas élevées jusqu’à la- conception
 de l’État. Elles se groupaient en communautés de familles
 (zadrugas, dvorichés, vervs) formées chacune de 30 à 40
membres, au-dessus desquelles apparaissaient parfois, notamment
 chez les Yougo-Slaves, des groupements plus étendus,
 les brastvos, analogues aux gentes de Rome ou aux phratries
 de la Grèce. Plus rapprochés de l’état patriarcal que les
Germains, les Slaves vivaient dans chaque famille sous l’autorité
 d’un chef ou ancien. La propriét éappartenait à la communanuté
 familiale entière. Elle était indivisible et inaliénable.
 Letravail s*y faisait en commun. Le testament était inconnu,
 de même que la propriété individuelle. Tout était en
communauté, même les meubles et les acquêts, fruits du
travail de l’individu. « En quelque lieu que soit conduite
la vache, disait le vieux proverbe slave, c’est toujours à
la maison qu’elle vêle. » Dans chaque famille. tons les
        <pb n="15" />
        8 LE TRAVAIL PENDANT LE HAUT MOYEN AGE
membres avaient un droit égal à la jouissance du labeur
de chacun. Chacune nourrissait ses infirmes, ses vieillards,
et les ménages qui se formaient en se détachant du trone
commun.’ Point de communauté de village, comme chez
les Germains, mais seulement des fédérations de zadrugas,
les tribus (volosts, rods, jupas), sortes de clans peu étendus,
qui pullulaient et qui portaient chacun un nom ou un
surnom. Les tribus avaient à leur tête des chefs religieux,
civils et militaires (joupans, starostes, startchinas, knèzes),
assistés de conseils d’anciens et d’assemblées d'hommes
libres. Elles avaient des propriétés, forêts et pâturages,
dont leurs membres jouissaient en commun, et des terres
eultivables qui étaient partagées périodiquement entre
les associés du groupe tribal. La grande masse de la population
 était formée d’hommes libres (les kmètes), jaloux
de leur indépendance, tous égaux en droits. Ils ne reconnaissaient
 au-dessus d’eux qu’une noblesse sans privilèges,
 celle des chefs élus. Ils faisaient travailler pour eux
les colons romains qu’ils trouvaient fixés au sol, et des
esclaves qu’ils se procuraient par la guerre, la piraterie
et les échanges.
Bien que parvenus déjà à la vie sédentaire, ils n’avaient
point de villes, mais seulement des lieux de refuge ( gorods)
de forme circulaire, pourvus d’enceintes de bois ou de
terre, de fossés et de haies, avec une seule entrée, autour
desquels s’éparpillaient en éventail fermes et jardius.
D'ordinaire ils vivaient disséminés en exploitations séparées
 (derevnias). Parfois, ils se réunissaient en grands
hameaux ou villages de forme oblongue, dont les habitations
 distinctes les unes des autres s’alignaient le long
des routes ou des sentiers.ïL’économie naturelle et domestique
 leur était seule connue. Chaque famille, chaque
tribu s’efforçait de se suffire. Une grande partie du sol,
surtout dans les plaines du Nord, de l’Est et du Sud, formait
 le domaine des marécages et des eaux, d’où Slaves
et Lettons retiraient en abondance le poisson. Une immense
        <pb n="16" />
        LE MONDE BARBARE 9
forêt, en grande partie vierge, formée de hêtres, de bouleaux,
 d’érables, de sapins, couvrait les quatre cinquièmes
des vastes régions qu’ils habitaient. Dans leurs clairières,
ces peuplades chassaient les animaux sauvages, cerfs,
daims, aurochs, ‘ours et capturaient les animaux à fourrures.
 Elles ‘recueillaient le miel des abeilles sauvages.
Elles faisaient paître dans les espaces vides, dans les
pacages des monts et les herbages des bords des rivières
de grands troupeaux de porcs, de bêtes à laine, de bêtes
à corne et de chevaux. Les Slaves étaient réputés comme
éleveurs ; ils avaient pour la culture elle-même plus d’aptitudes
 que les Germains qui leur empruntèrent la charrue
à soc. Bien qu’ils ne connussent que les procédés de la
culture extensive, ils produisaient déjà les céréales dans
les riches -terres de ces régions et retiraient d’ordinaire de
leurs semences un rendement de trois pour un. Ils connaissaient
 les plantes industrielles, le lin et le chanvre.
Mais leur industrie était toute rudimentaire, sauf pour le
travail du fer et des tissus ; et partout elle ne dépassait
pas le cercle de la famille et de la tribu.
Leurs échanges faits à dos d'hommes ou de bêtes de somme,
 sur des pistes primitives, ou encoreau moyen de barques
qui suivaient le cours des fleuves, n’avaient guère d'activité
qu’au voisinage de l’Empire byzantin. Ils ne connaissaient
pas lamonnaie: les peaux deloutresetd’herminesentenaient
souvent lieu. Ils troquaient produits contre produits.
Cependant, ils admettaient des, étrangers (gosts) à séjourner
 dans des enclos particuliers (gostinny dvor) pour y
trafiquer, et, dès le vrr® siècle ils eurent quelques grands
marchés, tels que ceux de Julin ou Vineta dans l’île
de Wollin en Poméranie, de Novgorod, de Smolensk, de
Leczyka et de Kiev. Mais ils ne distinguaient guère le
commerce du brigandage. Chez eux, les termes de marchand
 et de voleur étaient synonymes, et l’entrepôt commercial
 se confondait avec le repaire du brigand (tovary).
Dans la Baltique, c’était la piraterie qui l’alimentait,
        <pb n="17" />
        10 LE TRAVAIL PENDANT LE HAUT MOYEN AGE

chez les Russes les razzias ou les tributs (dans) prélevés
par force sur les populations et que les chefs se réservaient
pour en tirer profit. Ces Slaves n’avaient pu se dégager des
mœurs grossières des peuples primitifs. Ils demeuraient, soit
dans des grottes, soit dans des cabanes et des huttes de
boue; ils se contentaient d’une nourriture grossière. Insouciants
 et dissipateurs, ils étaient la proie des famines. Brutaux
 et querelleurs, sans pitié pour les faibles, ils étaient si
peu ces êtres pacifiques, que la légende a dépeints, que
l’état de guerre était perpétuel chez eux, entretenu par
les rivalités de famille ou de tribu, par le goût et le besoin
du pillage. Le chroniqueur russe Nestor et les historiens
byzantins attestent que ces pasteurs, ces bûcherons et
ces laboureurs excellaient dans la guerre de ruses et d’embuscades,
 de coureurs de bois et de pirates, traversaient
à la nage de grands fleuves, maniaient à merveille l’are
et lançaient des flèches empoisonnées. C’est seulement
sous l’influence de l’Europe chrétienne qu’ils devaient
sJ'’élever à la vie civilisée.

Les Germains et leur état social et économique au Vesiècle,
— Leurs voisins et frères de race, les Germains, n’étaient
pas plus avancés qu’eux en civilisation. Mêlés d’éléments
divers, brachycéphales, bruns et petits, et dolichocéphaies,
grands et blonds, n’ayant pas la pureté de type qu’on
leur attribue souvent, ils s'étaient établis depuis un millier
d’années sur les bords brumeux des mers septentrionales
européennes, L’un de leurs rameaux, celui des ‘Goths,
avait subjugué les populations antérieures de l’âge du
bronze, ainsi que les Finnois, en Scandinavie méridionale,
puis était descendu par le chemin des Varègues, le Dniepr,
jusque dans les grandes plaines d’Europe Orientale, où se
fixèrent les Visigoths et les Ostrogoths. Ils laissaient derrière
 eux, sur les bords de la Baltique, les Scandinaves,
les Angles et les Jutes, enfin les Vandales. Au second
rameau, celui des Teutons, appartenaient une foule de
        <pb n="18" />
        LE MONDE BARBARE 11

peuples établis depuis la mer du Nord jusqu’au Bhin et au
Danube supérieur, Saxons, Frisons, Longobards, Burgondes,
Boiovares, Thuringiens, Frances et Alamans. Sur et espace
étendu, à peine comptait-on aux siècle 2 à 3 millions de
ces Barbares, et probablement 4 millions à la fin du IVE,
Les plus nombreux, les Ostrogoths, ne groupaient guère
plus de 300.000 âmes, les Visigoths 200.000 environ, de
même que les Alamans, les Vandales 80.000, les Francs et
les Burgondes moins encore, ainsi que les Lombards. Les
guerres incessantes, les famines, les difficultés de la vie
matérielle, l’exposition des enfants, l’infanticide, le taux
élevé de la mortalité empéêchaient la croissance d’une race
que la nature avait faite prolifique. En général les Germains,
 étrangers à l’idée de nation ou d’État, ne formaient
que des groupements temporaires ou confédérations guerrières.
 Les seuls éléments stables qu’ils connaissaient étaient
les tribus (Vôlker, civitates), comptant 10 à 20.000 membres,
composées ‘elles-mêmes d’un agrégat de communautés de
villages (gemeinde), de familles et de classes (genealogiæ,
propinquitates), celles-ci peut-être d’origine militaire,
réparties en quelques milliers de cantons (pagi, gauen).
En dehors de l'autorité illusoire des rois, il n’y avait guère
de pouvoir effectif que celui des chefs militaires, « des
seigneurs de la guerre » élus, (Kriegsherren, Herzogen) et des
chefs de bandes, autour desquels vivait volontairement
un cortège de clients (comitatus), attachés à leur fortune.
Point de noblesse héréditaire, mais une masse d'hommes
libres qui se réunissaient en assemblées pour délibérer sur
les affaires communes et pour choisir les rois, les chefs
de guerre et les chefs de villages (principes).
Dans cette démocratie tumultueuse, où se développait
une aristocratie militaire, la cellule la plus vivante était
la famille patriarcale fondée sur les liens du sang (haussgenossenschaft,
 jara, consorteria). Tous les -membres en
étaient solidaires. Ils vivaient dans l’indivision ; ils possédaient
 en commun un patrimoine inaliénable. Formées
        <pb n="19" />
        12 LE TRAVAIL PENDANT LE HAUT MOYEN AGB
de 50 à 500 personnes, ces familles reconnaissaient l’autorité
 absolue (mundiuwm) du père. Celui-ci avait tout
pouvoir sur les femmes, les enfants et les parents du
côté paternel ou maternel. Dans ce milieu, l’inégalité
avait résulté de la division du travail social. Point de
classe sacerdotale, mais une noblesse qui ne se distingue
des hommes libres que par le prestige de la richesse ou
des aptitudes guerrières. La chasse, la’ participation aux
affaires de la communauté villageoise ou de la tribu, surbout
 la guerre, voilà les oceupations communes des nobles
st des hommes libres. Pour tous; le travail est œuvre
subalterne, abandonnée, de même que les soins domestiques,
 soit à des femmes serves (ancillæ), soit à un petit
nombre d’esclaves (mancipia), dont le: prix équivaut à
celui d’un cheval ou de plusieurs bœufs, soit encore, pour
les terres cultivées, à des serfs, les Zites ou aldions, en
nombre aussi restreint que celui des cultures elles-mêmes.
Bien que parvenus à la vie sédentaire, les Germains
étaient restés en grande partie fidèles aux formes primitives
 de l’organisation patriarcale. Parmi eux, domine
la propriété collective de tribu, de canton et de village,
désignée sous les noms de marche ou d’allmend. Elle comprend
 non seulement des landes, des marais, des pâturages,
 des forêts, mais encore des prairies et des terres
arables. De la première, la propriété de tribu, un érudit
allemand a reconnu des traces dans 190 cantons (pagi) de
l’ancienne Germanie. Mais c’était la propriété des communautés
 de village qui présentait le plus d’importance. Les
terres appartenaient à la collectivité des hommes libres
(vicini, pagenses). Ils en avaient la copropriété; ils y
possédaient les mêmes droits d'usage ou d’occupation
temporaire. Ils avaient seuls le droit d’en disposer, après
délibération du groupement. Ils y exerçaient collectivement
 les droits d’administration et dé police. Dans la
forêt, la lande, le marais, le pâturage, chacun pouvait
couper du bois, chasser les bêtes sauvages, recueillir le
        <pb n="20" />
        LE MONDE BARBARE 13
miel des abeilles, faire paître son bétail sous la garde du
berger communal. Chacun pouvait faire saillir ses vaches
ou ses juments par le taureau où l’étalon commun, user
de l’abreuvoir, des puits, du sentier de la communauté.
Les prairies encloses au printemps et divisées en autant
de lots qu’il y avait de familles, étaient livrées à là vaine
pâture après la fenaison; au profit du bétail de tous les
membres de la marche.
Les meilleuresterresréservées à la culture étaientréparties
en bandes longitudinales (gewanne) d’égale valeur, groupées
en trois soles (blés d’hiver, blés de printemps, jachères). On
lesallotissait annuellement ou périodiquement entre les familles.
 Un savant quia fait de eette question une étude approfondie,
 pense que chaque communauté de village comprenait
 10 à 40 exploitations familiales qui recevaient
chacune en moyenne par voie de tirage au sort 15 hectares,
de sorte que la superficie totale des terres cultivées de
chaque communauté villageoise s’élevait à 500 hectares
et que chaque lot comprenait des parcelles des trois soles.
Au-dessus de la communauté de village s'étaient parfois
créées des fédérations ou centaines (Markgenossenschaften)
qui, sur un territoire de 100 à 400 kilomètres carrés, groupaient
 16 à 120 familles pour la jouissance en commun des
terres communes non alloties.
La propriété familiale se composait du droit de jouissance
que chaque famille possédait sur les terres communes, et des
lots de terres labourables assignés, sur lesquels chaque membre
 avait un droit égal. L'ensemble formait le patrimoine
(hufe, manse) qui pouvait comprendre 15 à 50 hectares, dont
la meilleure part était cultivée, dont le restedemeurait en
jachère. C’était la terre salique (terra aviatica) des Francs,
Pethel des Anglo-Saxons, Non seulement la terre, mais
encore les meubles, c’est-à-dire le bétail et l’outillage
aratoire appartenaient à cette coopérative de famille, dont
tous les membres demeuraient dans l’indivision et consommaient
 en commun les produits obtenus. On n’y
        <pb n="21" />
        14 LE TRAVAIL PENDANT LE HAUT MOYEN AGE
connaissait ni partages, ni dots, mais seulement des parts
réparties entre les enfants mâles ‘et les ménages. Les
seules formes connues de propriétés privées ou individuelles
 se restreignaient à la possession d’armes, de têtes
de bétail, d’objets d’alimentation, de mobilier, ou d’une
maison de bois avee son petit enclos.
Le régime économique qui correspondait à ce système
social n’était autre que celui de l’économie naturelle. Les
Germains ne savaient guère que recueillir les produits
qu’ils obtenaient sans travail ou qu’exploiter le sol suivant
les méthodes les plus rudimentaires de la culture extensive.
 Sous un ciel âpre, aux prises avec un climat humide
et froid, ils vivaient en grande partie dans l’étatdesimplicité
des peuples pêcheurs, chasseurs et pasteurs. Sur le littoral de
leurs mers inhospitalières, aumilieu destourbières et des marais,
 sur les plages stériles de boue, inondées par les fleuves
débordants ou bouléversés par les flots furieux, sous les
averses continues, dans le brouillard impénétrable, les
tribus des Jutes, des Angles, des Frisons et des Saxons
tiraient leurs moyens d’existence de la capture du poisson
ou de la chasse à l’homme, et bravant l’embrun dans leurs
vêtements de peaux de phoque, lançaient leurs barques
de cuir où leurs longues embarcations de sapin sur les
étendues marines. Ailleurs, à l’intérieur s’étendaient des
landes couvertes de bruyères ou la sylve immense qui
déroulait son épais manteau de chênes, de sapins et de
hêtres sur les quatre cinquièmes du sol. Semblable aux
forêts vierges de l’Amérique du Nord, elle était traversée
par des fleuves lents qui charriaient les troncs, peuplée
d’animaux sauvages, parcourue par les chasseurs et les
chercheurs d’abeilles. Les bergers y menaient paître dans
les clairières ou sous le couvert des bois leurs troupeaux
de pores. L’élevage pratiqué dans les pacages, les prairies
ou sur la lisière forestière était la principale ressource des
Germains, qui possédaient surtout des troupeaux de chevaux,
 de bôtes à cornes, de moutons et de chèvres. Leur
        <pb n="22" />
        LE MONDE BARBARE 15
paresse et leur ignorance ne savaient tirer de la culture
du sol que de pauvres récoltes de céréales, de seigle,
d'avoine, d’orge, de fèves, de lentilles et de lin au moyen
de l’écobuage, du travail à la houe et à la 'charrue de bois.
La terre vite épuisée, où l’on ne pratiquait que l'assolement
 triennal avec la jachère, sans amendements,
ne donnait que des rendements incertains. La coutume
des partages périodiques y empêchait toute amélioration:
 Sauf au voisinage de l’Empire, les Germains n’avaient
ni jardins, ni vergers, ni vignobles. Leur industrie rudimentaire
 ne s’exerçait que dans le milieu familial ou local;
elle se bornait à fournir aux besoins élémentaires de la vie.
Elle était le plus souvent abandonnée aux femmes et aux
serfs qui broyaient les céréales, au moulin à bras, qui brassaient
 la bière, qui filaient et tissaient à chaque foyer la laine
et le lin. Chez quelques peuples seulement existaient des
artisans libres, tels que les charpentiers burgondes. Un
petit nombre seulement de produits, draps de Frise, toiles
et voiles de Thuringe et de Saxe, étaient fabriqués en assez
grande quantité pour servir aux échanges extérieurs.
On exploitait aussi en Germanie d’une manière toute
primitive des salines et des mines de fer, mais les métaux
ouvrés communs étaient si rares qu’on usait encore, parfois
 d’instruments et d’armes de pierre. On ne connaissait
qu’une poterie grossière. C’est seulement dans le travail
du bronze et de l’orfèvrerie que commençait à se maninifester
 quelque effort artistique de la part des ouvriers
Germains.
Ces barbares pratiquaient des échanges avec les nations
voisines, surtout avec les marchands romains, auxquels
ils achetaient sur les bords du Rhin et du Danube, du vin,
des étoffes, des armes, en retour des produits de la chasse
et de l’élevage. Mais ils ignoraient presque le crédit et la
monnaie. Ils pratiquaient dans toute sa simplicité le
système du troc ou des échanges en nature. Le commerce
était entouré de périls. Le marchand étranger traité en
        <pb n="23" />
        16 LE TRAVAIL PENDANT LE HAUT MOYEN AGE
ennemi ou en suspect n’avait aucune garantie pour sa vie
ou pour ses biens, dans un pays où la piraterie et la razzia
continuelle passaient pour des moyens légitimes de suppléer
à l’insuffisance de la production.
Les Germains étaient demeurés des bêtes de proie.
Tapis dans leurs forêts et leurs marécages, îls y vivaient
en groupes familiaux, barricadés dans leurs villages (dorjer),
leurs hameaux (weiller), leurs fermes (cinode, hufen), dans
leurs huttes ou cabanes (hall, sala), encloses de fossés,
de haies et de palissades, gardées par des chiens féroces,
dissimulées dans l’épaisseur des bois, derrière des rideaux
d’arbres, juchées sur des tertres ou dans des îles. Ils
avaient en horreur les villes et ne possédaient qu’une centaine
 de lieux de refuge (oppida) fortifiés, pour s’y mettre
à l’abri dans les cas les plus graves. Ils portaient des
braies et des tuniques de laine ou de toile, des saies de
peaux de bêtes, allaient pieds nus, se paraient de grossiers
ornements, et certains, comme les Hérules, se tatouaient
le visage. Leur nourriture formée de lait, de fromage,
de lard et de grosses viandes, arrosée à l’occasion de cervoise,
 était subordonnée aux incertitudes de la chasse,
de l’élevage et des récoltes. Les famines décimaient ces
populations ou les jetaient au dehors sur les chemins de
la guerre. Orgueilleux et fiers, capables à l’occasion de
discipline et de dévouement, braves et pleins de mépris
pour le danger, les Germains menaient une existence misérable,
 incertaine et périlleuse, qui avait développé en eux
les instinets de convoitise, de grossièreté, de brutalité,
le mépris des faibles et des vaincus, la griserie du sang,
la volupté de la souffrance infligée (schädigkeit). Des
haines inexpiables les divisaient entre eux. Superstitieux
 et ignorants, paresseux et ivrognes, querelleurs et
violents, ces grands fauves, talonnés par la misère et par
la faim, sentaient s’exaspérer, sous l’aiguillon de la nécessité,
 leurs convoitises séculaires allumées au spectacle de
la civilisation d’un Empire, où la vie leur apparaissait
        <pb n="24" />
        LE MONDE BARBARE

17

pleine de charme, facile et douce, en regard de l’existence
précaire que menait leur race depuis des milliers d’années.
C’est au moment même où les appétits des Barbares devenaient
 irrésistibles quele monde romain s’assoupissait dans
une sorte de torpeur indifférente et de molle quiétude, d’où
allait le sortir brusquement la formidable secousse des
invasions.

BOISSONNADE.
        <pb n="25" />
        CHAPITRE Il

LES INVASIONS ÊT LES ÉTABLISSEMENTS DES BARBARÉS
DANS L’ÉUROPE CHRÉTIENNE; LA RUINE DU RÉGIME
SOCIAL ET ÉCONOMIQUE ROMAIN (V°-VIT® SIÈCLE).

L’infiltration des Barbares dans l'Empire romain et le
caractère des invasions. — Jusque-là, pendant près de six
siècles, à l’aide de son admirable réseau de forteresses et de
camps retranchés, auprès desquelsles 400.000 légionnairesde
ses armées permanentes montaientla garde, l'Empire romain
avait pu résister à la poussée continue de la barbarie menasante.
 Il avait fini par se croire invincible et immortel.
Aur° siècle, il avait résisté à la plus grave des tentatives
qui avaient été faites contre lui, depuis celle des invasions
gauloises, teutoniques et cimbriques. Au bout de cinquante
ans de lutte, Aurélien, Claude et Dioclétien étaient parvenus
 à restaurer la forte armature de l’Empire. Mais déjà
une politique qui se croyait habile, et qui était imprévoyante,
 avait laissé se produire dans l’édifice romain
de lentes infiltrations, funestes pour sa solidité. Beaucoup
d’éléments barbares avaient été introduits dans les provinces."On
 avait fait entrer des Barbares de toute origine
dans les légiofs à titre d’auxiliaires (Iæti, fœderati), isolément
 ou en corps. On en avait distribué un grand nombre
d’autres, faits prisonniers, dans les grands domaines qu’ils
cultivaient à titre de colons : « Les Barbares, disait Probus,
travaillent pour nous ; pour nous ils sèment et combattent. »
Périlleux expédient, qui entretint l'illusion de la force et
        <pb n="26" />
        LES INVASIONS, RUINE DU TRAVAIL 19
de la sécurité dans un État affaibli, en y augmentent l’indifférence
 patriotique, en y relâchant la discipline sociale,
en y amoindrissant le sentiment de la vigilance et de
l’énergie.
Les milliers de Barbares établis dans l’Empire ne
devaient être que de médiocres défenseurs d’une civilisation
 qu’ils ne haïssaient pas, mais à laquelle ils ne tenaient
que par des liens superficiels. Ce ne fut pas d’ailleurs, non
plus, la haine du Barbare contre le civilisé qui détermina
au V° siècle les nouvelles tentatives d’invasions couronnées
de succès. Les envahisseurs ne cherchèrent alors, une fois
de plus, dans l’Empire, qu’un asile, et ils n’y demandèrent
qu’une place, à l’origine, assez humble. Dans l’histoire
de leurs établissements, les irruptions violentes ne furent
que des exceptions déterminées par la nécessité ou par des
sonflits avec d’autres peuples. En général, les futurs
héritiers de l’Empire se présentèrent en mendiants armés,
qui s’estimèrent trop heureux de recevoir des terres et des
colons, en échange des services qu’ils rendaient comme
soldats de Rome. Mais le désordre que provoquèrent les
invasions, les unes pacifiques, les autres violentes, prolongé
 pendant deux siècles, finit par ruiner, sinon l’Orient
qui résista, du moins l’Occident qui n’eut pas la même
force de résistance.

Les invasions et les établissements des Barbares. —
Les grandes migrations des peuples commencèrent en
effet dès la fin du 1v° siècle et se poursuivirent jusqu’à
la fin du vre, se prolongeant même parfois au delà. Ce fut
d’abord la ruée des Huns Occidentaux qui, chassés des
bords du lac d’Aral, se jetèrent sur l’Empire gothique des
bords de la mer Noire, le détruisirent, et, entraînant avec
eux les débris de peuples germaniques et slaves, obligèrent
 les Goths à se réfugier en Dacie et en Mésie, sur le
rerritoire de l’Empire d’Orient, où ils furent accueillis à
titre de fédérés. Bientôt, ces derniers alliés incommodes
        <pb n="27" />
        20 LE TRAVAIL PENDANT LE HAUT MOYEN AGE
cherchaient à s'étendre vers l’Italie, d’où Théodose avait
dû les rejeter par la victoire d’Aquilée (394). Puis l’Empire,
 affaibli et démembré sous les faibles successeurs du
grand empereur, subit successivement le choc de deux
grandes invasions, celle des 200.000 Suèves, Vandales et
Burgondes que Stilicon arrête à Fésules (406), et celle
des Visigoths qu’il brise à Pollentia.
Les Gaules et l’Espagne, laissées sans défense, sont
submergées sous le flot d’autres Germains. Un moment
l’Occident respire après la mort d’Alaric qui a saccagé
Rome et l’Italie (410). Constantius et Aétius, reprenant
la politique traditionnelle, permettent aux Visigoths
de s’établir en Aquitaine et en Narbonnaise, puis en
Espagne (315-346), aux Burgondes de se fixer en Palatinat,
 puis en Savoie, aux Frances Ripuaires de border la
rive gauche du Rhin (400-436), à côté de leurs frères, les
Francs Saliens, déjà établis en terre romaine sur les bords
de l’Yssel. L’Orient paraît alors plus menacé que l'Occident,
 au moment où se fonde le grand empire hunnique
qui s’étend de la Caspienne au Danube et aux Alpes, et
auquel les Empereurs doivent payer tribut (434-435).
Mais la fortune des Huns vient’se briser en Gaule à la
bataille de la Seine ou de la Marne (351), grâce à l’union
des Romains et des fédérés Germains, groupés sous le
commandement d’Aétius. La mort d’Attila (454), délivre
l’Orient du danger hunnique, sans le préserver de nouvelles
invasions, celles des Ostrogoths, des Alains, des Longobards,
 des Slaves, des Bulgares, des Avars (V-VII® siècle),
qui ravagent tour à tour les pays Danubiens, l’Illyrie, la
Mésie, la Grèce et même la Thrace. Mais, grâce à sa forte
organisation militaire, il résiste au temps de Justinien et
d’Héraclius, accueille comme fédérés une partie des envahisseurs
 et refoule les autres sur le moyen Danube. L’Empire
 d'Occident, au contraire, devient la proie des Barbares.
A l’Ouest les pirates Angles, Jutes et Saxons subjuguent
les Celtes romanisés ou Bretons et fondent en Grande-
        <pb n="28" />
        LES INVASIONS, RUINE DU TRAVAIL “ 21
Bretagne leurs sept royaumes (l’heptarchie). A l’Est de la
Gaule, les Burgondes créent en Helvétie et danses vallées
de la Saône et du Rhône l’État éphémère de Burgondie
(434-531). Au Sud, les Visigoths' occupent tout le pays
jusqu’à la Loire, ainsi que la Provence, et s’emparent de
toute l’Espagne (462-480). Au Nord, les Francs s'étendent
sur toute la Belgique, puis, avec l’aide de l’Église orthodoxe,
fondent le premier grand Empire barbare occidental
(486-521). L'Italie, qui reste en dehors de leur influence,
subit enfin, après les irruptions de 406 et de 410, quatre
nouvelles invasions : celles des Vandales de Genséric.
(430-455), des Huns d’Attila (452), des Hérules d’Odoacre
(457-476), des Ostrogoths de Théodoric (475-488), avant
de devenir, après une courte restauration du pouvoir
impérial byzantin, la proie des Lombards (568-590).
A cette dernière date l’Empire d’Occident avait cessé
d’exister depuis plus d’un siècle (476). Par une dérisoire
convention, l’Empereur byzantin avait proclamé la restauration
 de l’unité romaine, avec l’assentiment des Barbares,
 héritiers de la puissance de Rome en Europe occidentale.


Les effets de l'établissement et de la colonisation des Bar -
bares; leur œuvre de destruction et de régression sociale et
économique. — Presque toutes les bandes d’envahisseurs ou
de fédérés n’avaient d’abord en effet songé qu’à vivre dans
l’Empire sous la tutelle et à l’abri du nom respecté de Rome.
Presque tous s’étaient proclamés ses alliés (fédérés), ses
soldats et ses défenseurs. Afin d’obtenir l’obéissance des
populations romaines, ils s'étaient présentés à elles avec la
défroque des hauts fonctionnaires romains, des maîtres
de la milice, des consuls et des patrices qu’ils avaient mise
par-dessus leur costume de chefs militaires Barbares. Ces
rois et ces princes avaient gouverné avec les cadres de
l’ancienne bureaucratie, avec l’appui de l’ancienne aristocratie
 et de l’Église romaines. Mais après plus d’un
        <pb n="29" />
        22 LE TRAVAIL PENDANT LE HAUT MOYEN AGE
siècle, ils avaient reconnu l’inutilité d’une fiction qui les
génait. Forts du servilisme des populations romaines et
sûrs de conserver le pouvoir, tant qu’ils garderaient le
monopole de cette puissance militaire que les Romains
avaient abandonnée aux Barbares, ils ne tardèrent pas à
se révéler sous leur véritable aspect. Le monde civilisé
fit alors la coûteuse expérience du changement de régime
auquel il n’avait su se soustraire, et l’établissement des
Barbares fit sentir ses effets destructeurs.
Le premier de ces. résultats fut l’effondrement de l’idée
de l’État. Les monarchies barbares, étranges amalgames
du despotisme romain et du principat germanique, se
débattirent pendant trois cents ans aux prises avec les
chefs de leurs bandes devenus ceux d’aristocraties turbulentes,
 laissèrent rompre la solide armature de l’administration
 romaine et se montrèrent imp'uissantes à empêcher
 l’effroyable anarchie, où la société de l’Occident
faillit se dissoudre. Si le monde y gagna la disparition
de l’absolutisme et du fiscalisme romains, il y perdit pour
de longs siècles, le bienfait de l’ordre et de la paix intérieure.

Heureusement pour l’avenir de la civilisation, la supériorité
 numérique et sociale des populations romaines était
si grande, que, dans la majeure part de l’Empire, la colonisation
 barbare recouvrit seulement d’une mince couche les
profondes alluvions laissées par la domination de Rome.
Les anciens peuples latins, celtes, ibères, thraces, illyriens,
helléniques dont la culture s’était unifiée au temps de l’Empire,
 assimilèrent, absorbèrent ou modifièrent rapidement
les populations slaves, germaniques, voire même asiatiques
qui s’étaient établies parmi elles. Si elles perdirent à leur
contact bien des caractères des sociétés civilisées, du moins
elles conservèrent, surtout sous la forme religieuse, le
dépôt des institutions romaines. Parmi les Barbares, les
uns, Hérules, Ruges, Ostrogoths, Suèves, Vandales, disparurent
 d’ailleurs sans laisser de traces. D’autres, les Ger-
        <pb n="30" />
        LES INVASIONS, RUINE DU TRAVAIL 23
mains, les Bulgares, les Slaves, qui pénétrèrent en Orient,
furent presque aussitôt hellénisés. Ceux d'Occident, comme
les Lombards et les Visigoths restèrent à l’état d’aristocraties
 conquérantes ; la colonisation germanique ne
laissa que de faibles traces, limitées au nord de l’Espagne,
aux duchés de Bénévent et de Spolète, à la Toscane et au
nord de l'Italie. Toute la Gaule, située au sud de la Loire,
ne garda presque aucune empreinte de ia domination
germanique un moment subie. Quelques éléments saxons
et burgondes persistèrent, les uns dans le Cotentin
et le Maine, les autres à l’Est dans les deux
Bourgognes et la Suisse occidentale. Au tord et au
nord-est sealement de l’ancienne Gaule et dans les pays
romains du Danube, la colonisation germanique marqua
plus profondément son empreinte. Encore celle-ci fut-elle
très inégale. Si dans les Pays-Bas, les Francs Chamaves,
Ripuaires, Saliens, les Saxons et les Frisons colonisèrent
la Néerlande et les Flandres, le Boulonnais et l’Artois,
les Wallons, descendants des Romains, tinrent bon dans
les vallées de la Sambre et de la Meuse. De même, les
Celto-Romains en Alsace et en Palatinat conservèrent le
vieux fond latin et gaulois, malgré l’invasion des Alamans,
 et les Bretons, en Angleterre, malgré le flot anglosaxon.
 C’est uniquement dans les pays de la rive droite du
Rhin, dans ceux du Main, du Danube et des Alpes centrales,
 que la colonisation germanique, représentée surtout
par les Alamans et les Bavarois, réduisit à l’état de faibles
îlots les anciennes populations romaines, s'installa en
maîtresse et fit momentanément triompher la barbarie
teutonne.
Si les invasions modifièrent peu le fond ethnique de
l'ancien Empire romain, en Occident comme en Orient,
elles n’en eurent pas moins des résultats désastreux pour
la‘ société et le travail. L’humanité a connu rarement
d’aussi grandes misères que celles de cette période. Les
masses n’ont fait que perdre à ce changement de maîtres.
        <pb n="31" />
        24 LE TRAVAIL PENDANT LE HAUT MOYEN AGE
Les classes supérieures et moyennes de l’ancienne société
romaine ont été balayées par la tourmente ou spoliées par
les Barbares. Les membres survivants de ces catégories
sociales ont dû fusionner avec les ‘conquérants. La propriété
 a changé de mains, ici partiellement, là en totalité.
Dans les régions danubiennes et rhénanes, non contents
d’avoir occupé les terres du fise et les domaines abandonnés,
 les Germains se sont emparés de toutes les terres
privées. Il en a été de même en Grande-Bretagne, où les
Anglo-Saxons spolièrent en masse les Bretons. Ailleurs
dans la Gaule Belgique, du Rhin à la mer du Nord, les
Francs,’ hôtes anciens de l’Empire, s’approprient les
domaines du fise, dont ils n’étaient que les usufruitiers, et
s’installent sur les terres désertes, sans procéder à un
partage forcé inutile avec les Gallo-Romains. Dans toute
cette vaste zone de l’ancien Empire, le domaine romain
(villa) fait place au domaine familial (heëm, hem) ou au
domaine villageois (iun, weiller, dorf) germanique. Ailleurs,
les Burgondes, les Visigoths, les Hérules, les Ostrogoths,
soit en Gaule et en Aquitaine, soit en Espagne et en Italie,
ont invoqué, en l’altérant, en leur faveur, les droits que
l’État romain reconnaissait à ses défenseurs militaires.
Ils ont requis comme hôtes (hospites), en vertu de la coutume
 officielle de l’hospitalité (hospitalitas), non seulement
le logement et l’habitation, mais encore le, partage des
propriétés et de leurs fruits. Les Visigoths et les Burgondes
 revendiquèrent et occupèrent par les voies légales
les deux tiers des grands domaines de l’État impérial ou
de l’aristocratie, laissant aux grands propriétaires romains
le dernier tiers en toute propriété (tertia romanorum).
Ils se firent céder également les deux tiers des jardins, des
vignobles, du bétail, des esclaves, des colons, des maisons.
 Anciens et nouveaux propriétaires, ceux-ci à titre
d'hôtes (hospites, consortes), cohabitèrent sur les mêmes
domaines et en partagèrent les revenus, suivant la proportion
 légale. Ils jouirent en commun des forêts et des,pâtu-
        <pb n="32" />
        LES INVASIONS, RUINE DU TRAVAIL 25
rages. Comme les Germains n’étaient pas très nombreux,
cette mesure de spoliation s’accomplit sans difficulté, ne
laissa que peu de traces et n’atteignit qu’une minorité de
propriétaires. Plus modérée encore en Italie, la spoliation
n’avait porté que sur le tiers des terres ou des revenus
fonciers des Romains, mais les Hérules avaient rendu
odieuse par leur brutalité une décision que les Ostrogoths
de Théodoric, plus habiles, surent rendre acceptable. Ces
derniers s’étaient bornés à percevoir à titre d’hôtes, par
l’entremise du Trésor, soit en argent, soit en nature, le tiers
des revenus, des domaines publics et des grandes propriétés
privées qui leur avaient été allouées. Mais tout changea
avec les Lombards, conquérants brutaux, qui non contents
 de s'installer avec leurs familles (faraæ) sur les terres
des grands propriétaires romains, massacrés en masse, et
des corps ecclésiastiques spoliés, obligèrent de plus les
populations latines survivantes à payer aux nouveaux
hôtes germaniques le fiers du produit des terres dont elles
conservèrent l’usufruit. Ainsi s’accomplit une vaste translation
 de propriété en Occident. Elle favorisa la croissance
 d’une aristocratie foncière formée d’éléments germaniques
 prédominants, mêlés aux éléments romains
assimilés, au détriment de la classe des petits propriétaires
libres, dont le nombre et l’influence ne devaient pas
tarder à diminuer. La grande propriété aristocratique,
qui tendait à absorber le sol, dès la fin de l’Empire, dut
aux invasions un surcroît de vitalité et d’expansion. En
même temps les formes primitives de possession du sol,
propriété collective de village et de famille reparaissaient,
dans l’Occident civilisé, où le génie romain avait fait
prévaloir la propriété individuelle.
Loin d’apporter avec eux dans l’Empire les principes
de liberté et d’égalité démocratiques, les Germains ne
firent qu’y propager l’oppression du pauvre par le riche,
du faible par le fort, des masses par une oligarchie. de
chefs de bandes. maîtres des hommes et de la terre.
        <pb n="33" />
        .
26 LE TRAVAIL PENDANT LE HAUT MOYEN AGE
Rome avait courbé toutes les classes et toutes les races
fusionnées en elle, sous le niveau égalitaire de ses lois.
Les coutumes germaniques établirent de profondes inégalités
 entre \les divers peuples des États Barbares. En
Gaule, on distingua jusqu’à sept lois différentes suivant
l’origine des habitants, Romains, Francs Saliens, Francs
Ripuaires, Francs Chamaves, Burgondes, Visigoths, Alamans.
 De hautes barrières séparèrent les diverses catégories
 sociales auxquelles s’appliquèrent des législations
pénales différentes, d’une indulgence criante pour les
hautes classes, d’une dureté barbare pour les classes inférieures,
 auxquelles furent réservéesles mutilations et les
supplices. L’aristocratie, s’isolant dans sa condition, s’efforça
 d’empêcher toute ascension sociale, en interdisant
les mariages, sous peine de déchéance, entre ses membres
et ceux des autres classes. Les Barbares n’osèrent porter
ouvertement atteinte à la condition des hommes libres
d’origine germanique, établis à côté des chefs sur les territoires
 de l’Empire. Ils laissèrent subsister, dans la Gaule
méridionale, en Espagne, en Italie, dans les régions profondément
 romanisées, une partie des petits propriétaires
libres, d’origine romaine. Mais partout, au moyen d’un
sourd travail, que favorisaient l’abdication de toute autorité
 et le règne de la force, les aristocraties nouvelles
s’efforcèrent de dépouiller les hommes libres de la propriété
 des terres et de la liberté personnelle. Dans toutes
les régions, où la colonisation germanique prédomina,
disparut, soit décimée, soit asservie, l’ancienne classe des
possesseurs romains. En Grande-Bretagne, les Anglo-Saxons
 réduisirent les Bretons qu'ils épargnèrent à la
condition de colons ou d’esclaves ruraux. Dans toute la
Gaule Belgique, dans les régions rhénanes et danubiennes,
les anciennes populations libres gallo-romaines qui purent
échapper au massacre ou qui n’émigrèrent pas, durent
accepter de cultiver à titre de demi-serfs (tributarii) les
domaines (manses) et les fermes (kufen) des Germains
        <pb n="34" />
        LES INVASIONS, RUINE DU TRAVAIL 27
vainqueurs et vinrent grossir les rangs des anciens colons.
Les Barbares résolurent ainsi le problème de la maind’œuvre
 agricole et purent vivre, en maîtres oisifs, du
travail des anciens propriétaires et cultivateurs romains.
Un sort semblable atteignit une partie plus restreinte des
anciennes classes libres de la Gaule celtique, de l’Espagne
et de l'Italie ; il se généralisa à mesure que s’affermissait
la domination des Barbares. C’est ainsi que dans la péninsule
 italienne, les Lombards réduisirent toute la population
 libre, même les prêtres, à la condition des colons
romains ou germaniques (coloni, tributarii, manentes,
aldiones).

Le colonat lui-même qui, sous l’action des lois de l’Empire
 chrétien, avait marqué l’une des étapes du progrèssocial,
 prend, à d'époque barbare, l’aspect d’une institution
régressive, où loin de s’atténuer, la dépendance de l’homme
s'aggrave. Tandis que le droit romain avait assuré au
colon la liberté personnelle (ingenuitas) et la stabilité
sur le sol qu’il cultivait, on vit les coutumes et les lois
barbares assimiler le colon au serÏ (originarius), c’est-àdire
 au non libre et à l’esclave urbain ou domestique,
qu’on pouvait séparer de sa famille et transplanter d’un
domaine à un autre. D'autre part les serfs (originarit)
cessèrent d’être distingués des esclaves et leur condition
devint aussi précaire que celle de ces derniers. Tandis
qu’à la fin de l’Empire romain, l’esclavage était sur le
point de s’éteindre, pendant les trois siècles qui suivirent
les premières invasions barbares, il se reconstitua et s’étendit
 avec une extrême rapidité. Les guerres incessantes,
les razzias, véritables chasses à l’homme analogues à celles
de l’Afrique centrale actuelle, jetèrent à vil prix sur les
marchés des millions d’individus. La législation pénale
des Barbares multiplia le nombre de ces malheureux, en
décrétant pour d’infimes délits la perte de la liberté, et
d’autre part, la misère fit de l’esclavage une sorte de refuge
pour une foule de désespérés. La plus grande partie des
        <pb n="35" />
        28 LE TRAVAIL PENDANT LE HAUT MOYEN AGE
populations romaines épargnées par'les vainqueurs en
Grande-Bretagne, dans les régions danubiennes et rhénanes,
 voire même en Gaule, en Belgique et en Italie (à
l’époque lombarde), fut ainsi réduite en servitude. La
domesticité de l’aristocratie (pueri, ancillæ) fut recrutée
de cette façon. La culture des champs ou la garde des
troupeaux fut en partie imposée à des bandes d’esclaves
(servi rustici, mancipia). Les lois parquèrent ces hommes,
de nouveau assimilés au bétail et au fonds d’exploitations,
 dans leur affreuse condition, rendirent les affranchissements
 plus rares et plus malaisés, interdirent les
mariaÿes entre les personnes libres et les individus asservis.
Elles rétablirent en faveur des maîtres le droit de vie et de
mort. Elles livrèrent les esclaves presque sans défense à
l’atrocité et aux fureurs bestiales des propriétaires. L’énumération
 des sévices dont les hommes de condition servile
furent victimes, ablations des oreilles, du nez, des yeux,
de la langue, des mains, des parties génitales, et celle des
tortures variées auxquelles ils étaient soumis, remplit des
colonnes entières des codes barbares et provoque le frisson.
 On était loin du grand courant d'humanité qui, depuis
le 11° siècle jusqu’au IVe, avait marqué sa trace dans la
législation romaine relative à l’esclavage.
Toutes les garanties, dont la civilisation antique finissante
 avait entouré la vie et les biens de l’individu, disparurent
 dans l’anarchie séculaire déchaînée par les Barbares.
Chez ceux-là même qui se sont par un long séjour dans
l’Empire à demi romanisés, Visigoths, Ostrogoths,
Francs, des réveils soudains de la férocité ancestrale
transforment ces hôtes en meurtriers déchaînés. Alaric
et les siens en Béotie, en Attique, en Thessalie, en Macédoine,
 ont tué les habitants, emmené les femmes et le
bétail. « Il n’y a plus pour nous, avoue l’évêque de Marseille,
 Salvien, l’apologiste des Barbares, ni paix ni sécurité.
 » Et un autre contemporain, Prosper d’Aquitaine,
s’écrie vers 416': « Il v à dix ans que nous tombons sous
        <pb n="36" />
        LES INVASIONS, RUINE DU TRAVAIL . 29
le fer des Vandales ét des Goths ; le peuple à péri ; on a
sgorgé jusqu’aux enfants et aûx jeunes filles. » Les Austrasiens
 en Auvergne et en Aquitaine au vr° siècle eurent à
leur actif de semblables méfaits. Plus féroces furent ceux
des Germains que la civilisation romaine n’avait pas
touchés. Angles, Jutes, Saxons sont des bêtes fauves
auxquelles il faut du sang à tout prix. Avant de mettre à
la voile, ces pirates égorgent d’ordinaire le dixième de leurs
prisonniers. En Grande-Bretagne, ils commettent de telles
atrocités, que l'aristocratie celto-romaine s’enfuit en
Armorique pour échapper à la mort, et qu’une partie des
Bretons est égorgée. La cruauté des Alamans a laissé dans
l’Europe Occidentale des souvenirs presque aussi profonds
 que celle des Huns. Les bandes de la grande invasion
 de 406 en Italie et en Gaule ont semé partout l'épouvante
 par leurs atroces exploits. À Trèves, elles transformèrent
 la ville en charnier, où les cadavres nus d'hommes
at de femmes étaient mangés par les chiens et les oiseaux
de proie. En Aquitaine et en Espagne, fidèles et clercs
ont été fustigés, mis à la chaîne, brûlés vifs. Partout, au
sac des villes et des bourgs, les femmes subissent les
suprêmes outrages. Après la prise de Rome, les Visigoths
d’Alaric, étendus sous les ombrages, se font servir le Falerne
dans des coupes d’or par leurs harems de fils et de filles de
sénateurs. À chaque expédition, se remplissent les gynécées
 des conquérants. Dans toute la seconde moitié du
ve siècle, assure un contemporain « la forêt des glaives a
fauché l'aristocratie italienne comme les blés ». Plus tard,
au VI° siècle, la férocité des Lombards dépassait toutes
les bornes. « Le meurtre ne leur coûte rien », écrit l’annaliste
Paul Diacre. « Comme une épée sortie du fourreau, dit le
pape Grégoire Ier, cette horde sauvage sévit et les hommes
tombèrent, ainsi que les épis sous les faux. » En Orient,
même spectacle ; les femmes et les enfants ‘sont enlevés,
les hommes massacrés par les envahisseurs, T'ouraniens,
Germains et Slaves en Macédoine, en Thessalie, en Grèce,
        <pb n="37" />
        30 LE TRAVAIL PENDANT LE HAUT MOYEN AGE

en Illyrie, en Epire, dans les provinces danubiennes. Les
Ostrogoths coupent les bras aux laboureurs de Pannonie.
Les Avares empalent les éolons de l’Illyrie. Les Slaves
crucifient la tête en bas, criblent de flèches paysans et
artisans prisonniers. Dans toute la péninsule, des monceaux
d’ossements blanchis marquent la place des villages, dans
lesquels les habitants ont été massacrés ou bien sont morts
de faim.
Les Barbares éprouvent à détruire le même plaisir qu’à
tuer, et à piller la même joie qu’à violenter. Tout est enlevé
sur le passage de ces bandes qui ne laissent après elles que
la lueur des incendies et le spectacle des ruines. De 406 à
416, au témoignage de saint Jérome, tout ce qui s’étend,
des Alpes aux Pyrénées, de l’Océan au Rhin, a été détruit
par les Barbares. « Toute la Gaule, écrit un évêque d’Auch,
æ brûlé sur un même bûcher. » Dans son poème, Prosper
d’Aquitaine s’exprime en ces termes : « Les temples de
Dieu ont été livrés aux flammes, les monastères saccagés.
Si l’Océan eut répandu toutes ses eaux sur les champs
de la Gaule, il eût fait moins de ruines» Il montre les
Visigoths eux-mêmes occupés à piller les villes romaines,
à enlever l’argenterie, les meubles, les troupeaux, à partager
 les bijoux et à boire le vin. Ils enlèvent les vases
sacrés des églises, et, pour couronner leurs exploits, ils
mettent le feu aux maisons. Quand ils sont passés en
Auvergne (471-475), au temps de Sidoine Apollinaire,
ils y ont eu pour cortège, dit le poète, « la flamme, le fer
et la faim ». Saint Jérome, en Italie, parcourant ‘les provinces
 après les invasions du premier tiers du ve siècle, a
peine à trouver une « maison intacte » et un champ en
culture. Quand des demi-civilisés se livrent à de pareils
excès, on peut imaginer quels sont ceux des purs Barbares,
les Vandales, les Huns, les Alamans, les Anglo-Saxons,
les Lombards. Les Alamans dans les pays romains du
Rhin et du Danube entassent sur leurs chariots, meubles,
vêtements et jusqu'aux pierres des villas, livrant aux
        <pb n="38" />
        LES INVASIONS, RUINE DU TRAVAIL 31
flammes ce qu’ils ne peuvent enlever. Les Huns font table
rase et ne laissent après eux que le désert. Les Vandales
saccagent tout avec une telle perfection que leur nom a
symbolisé la fureur même de détruire et les Anglo-Saxons
mériteraient un renom semblable. Les Hérules ont réduit
à la misère l’Italie du Nord par leurs rapines, et Paul
Diacre qualifie les Lombards du nom de « nation de
voleurs», aussi adonnés au vol que prompts au meurtre.
Aux époques mêmes où les Barbares ont stabilisé leurs
établissements, les guerres des rois et des peuples, des
tribus et des familles, perpétuent ces MŒuUrs destructives
de toute vie sociale et économique régulière et productive.
Dans les expéditions, telles que celle des Austrasiens en
Auvergne et en Aquitaine au v1° siècle, ce qui reste de la
prospérité de ces pays disparaît sous les mains brutales
des Barbares, qui incendient les moissons, coupent les
arbres fruitiers, arrachent les vignes, pillent les greniers
et les celliers, poussent devant eux des troupeaux de
captifs et d’animaux domestiques, semant autour d’eux
la désolation et-la mort. Parfois l’exeès du désespoir arme
les paysans contre eux. Les Bagaudes d’Espagne au
v° siècle ont ainsi lutté contre les Suèves et les Visigoths.
Mais en général, la résistance est nulle parce que les masses
la savent inutile.
Dans une société semblable, livrée sans miséricorde à
tous les abus de la force brutale et de la barbarie déchaînée,
la vie économique se ralentit et plus d’une fois semble
près de s’éteindre. La main-d'œuvre agricole se raréfie,
sous l’influence des grandes tueries d'hommes, des razzias
d’esclaves, de la famine et des maladies épidémiques
devenues presque permanentes. La production est découragée
 par l'insécurité croissante. Partout en Occident
comme en Orient, s’étendent de vastes solitudes, d’immenses
 espaces, vides d'habitants et de cultures. Dans tous
les documents, il est fait mention de ces terres désertes,
hermes ou vacants et gâtines (cremi, vastinæ, solitudines,
        <pb n="39" />
        32. LE TRAVAIL PENDANT LE HAUT MOYEN AGE
loca invia). De l’Espagne du ve siècle, d’après l’annaliste
Idace, il « ne reste plus que le nom ». En maintes régions
de la Gaule, c’est le désert. On ne reconnaît plus, en Narbonnaise,
 la place des vignes et des oliviers, à côté des bâtiments
 ruraux en ruines. L’Armorique est redevenue, de
même qu’une partie de l’Helvétie, une espèce de solitude,
et la Gaule du Nord, d’après la loi Salique, abonde en
terres abandonnées. Le chroniqueur Goth Jordanès décrit
la désolation des régions danubiennes, où «l’on ne voit
pas un agriculteur », Procope, celle des campagnes de la
péninsule balkanique « qui ressemblent, dit-il, aux déserts
de Scythie ». Le Kent, le pays de Londres, aujourd’hui
Pune des fourmilières les plus animées de l’univers, n’est,
après l'invasion anglo-saxonne, qu’une étroite bande
côtière à la lisière d’immenses forêts et de landes incultes,
et, le sud de l'Écosse, les Lowlands, qu’un vaste marécage
où surgissent quelques cabanes au milieu de joncs et de
plantes aquatiques. .La forêt a repris son empire et elle
couvre une grande partie de la Gaule, de la Grande-Bretagne,
 de la Rhénanie, des régions danubiennes, de l’Espagne
 du Nord et de l’Italie centrale. La Flandre qui devait
être plus tard « une ville continue » ne fut alors qu’une
sylve marécageuse. Partout, les marécages s’étendirent
dans. les parties basses des Pays-Bas, de l’Angleterre
orientale, de la Gaule océanique et méditerranéenne, des
vallées du Pô, de l’Arno et du Tibre, ainsi que dans la
plupart des vallées fluviales. L'élevage déclinait. Les Barbares
 ne savaient ni soigner ni ménager le bétail que décimaient
 des épizooties continuelles. La terre mal cultivée,
d’après des méthodes primitives, sous la direction des
nouveaux Maîtres ignorants de la savante agronomie
romaine, ne donna plus que des récoltes incertaines. Le
système germanique de la culture en commun et des partages
 périodiques, introduit dans une partie de l’ancien
territoire de l’Empire, aggrava le mal. Les cultures riches,
celles des -vergers, de la vigne, des plantes industrielles,
        <pb n="40" />
        LES INVASIONS, RUINE DU TRAVAIL 33
furent en partie abandonnées dans les pays où les Romains
les avaient introduites. Cependant, les misérables populations
 qui survécurent, se réfugièrent aux champs, dans
les grands domaines, qui se garnissaient de fossés et de
palissades ou de levées de terre et de pierres, ou à proximité
 des anciens bourgs romains (vici), qui pouvaient
servir de refuges aux petits propriétaires. L’économie
naturelle reprit sa prépondérance et la vie se concentra
ou se localisa dans les campagnes, séjours préférés des
Barbares. ;
L’économie industrielle est, en effet, frappée à mort.
comme les villes qui avaient été les foyers de la civilisation
 gréco-romaine. Les Barbares montrent un acharnement
 particulier pour détruire les centres urbains, où
s’étaient développées et survivaient les variétés les plus
Élorissantes de l’industrie, ainsi que les corporations d’artisans.
 Partout, ils en dispersent les populations; ils y
détruisent tout ce qui rappelle la vie civilisée, temples,
églises, basiliques, théâtres, cirques. Les édifices flambent
comme les monuments, Ainsi disparurent dans tout l’Occident,
 comme en Orient, tant de villes encore florissantes,
dont beaucoup ne devaient plus renaître. Les Huns en
détruisirent à eux seuls 70 dans les diocèses d’Orient et
d’Hlyrie. Les Slaves ont ruiné et vidé les villes Illyriennes,
Daces et Dardaniennes, Dans les pays Danubiens, ont
disparu Margus en Mésie, Ratiaria en Dacie, Siscia, Sirmium
 en Savie, Aquineum (Bude) en Valérie, Carnuntum
et Vindobona (Vienne) en Pannonie, Emona, Virunum
(Laibach), Juvavum (Salzbourg), Laureacum (Lorch) en
Norique, Ouria (Coire), Augusta Vindelicoroum (Augsbourg),
Regina Castra (Ratisbonne). Dans les provinces rhénanes
Aurelia Aquensis (Aix-la-Chapelle), Xanten, Cologne,
Utrecht, Mayence, Worms, Strasbourg, Trèves, Augusta
Rauracorum (Augst), Spire furent détruites au cours du
V° siècle. Tongres, Tournai, Reims, Metz dans la Gaule
Belgique éprouvèrent une destruction partielle. En Grande-BO1SSONNADE.
        <pb n="41" />
        34 LE TRAVAIL PENDANT LE HAUT MOYEN AGE

Bretagne, les petites villes dont les Romains avaient
suscité la création et qui avaient prospéré, Londinium
(Londres), Éboracum (York), Camelodunum (Colchester),
Dorovernum, (Cantorbery), Venta Icenorum (Norwich),
Aqua Solis (Bath), sont transformées en monceaux de
ruines. En Gaule Celtique, la ville helvétique d’Aventicum
 (Avenches) est détruite de fond en comble, de même
que Lillebonne, la métropole de l’estuaire de la Seine. Les
Austrasiens ont incendié Thiers et Brioude, les Alains
Valence, les Visigoths Bordeaux. En Espagne, les Suèves
ont détruit Mérida, les Vandales Hispalis (Séville) et
Carthagène; les Visigoths, Astorga, Palencia et Braga.
Tarragone a été à demi détruite. En Italie les Vandales
ont traité de telle sorte les villes de Sicile, Palerme, Syracuse,
 Catane, Termini, qu’à la fin du vr®e siècle elle sn’étaient
pas encore relevées. Au nord et au centre de la péninsule
les invasions successives des . Visigoths, des Huns, des
Hérules, des Ostrogoths, des Austrasiens, des Lombards
ont amené la ruine sans rémission ou partielle d’Aquilée,
de Concordia, d’Oderzo, d’Este, de 'Trévise, de Vicence,
de Padoue, de Milan, de Mantoue, de Crémone, de Populonia,
 de Fermo, d’Osimo, de Spolète, et de nombre de
villes de la Cisalpine, de la Ligurie, de la Toscane, des
Marches, de la Campanie. La population a fui en panique
dans les îles, dans les forêts, dans les monts. « Peut se dire
riche alors qui a du pain », écrit un contemporain. Les
débris de l’ancienne population qui reviennent vivre dans
ces ruines y ont la compagnie « des bêtes sauvages ».
Rome même, trois fois saccagée au V° siècle, cinq fois
prise d’assaut au, VI®, n’est que l’ombre de la superbe ville
impériale, et n’a plus au temps de Grégoire le Grand (600)
que 50.000 âmes, à peine le vingtième de son ancienne
population. Dans les enceintes croulantes de ces villes
fantômes, dans leurs rues à demi désertes végètent quelques
misérables artisans, débris des florissants métiers d’autrefois.
 Des champs cultivés et des jardins occupent la
        <pb n="42" />
        LES INVASIONS, RUINE DU TRAVAIL 35

majeure part de ces espaces vides de maisons et d’habitants.
 L'activité industrielle a disparu, les traditions
mêmes de l’industrie ancienne se perdent. Une chute profonde
 ramène l’Occident aux conditions de l’économie
élémentaire des peuples primitifs.
Au milieu de ce désarroi universel, les échanges se
réduisent surtout au trafic des denrées et des prodnits
fabriqués de première nécessité, qui circulent dans un
cercle étroit. Le grand commerce intérieur et extérieur,
qui avait pris sous l’Empire un si brillant essor, n’est plus
possible. Tout fait défaut pour alimenter et faciliter’ les
transactions. La terre est devenue le seul capital et les
produits naturels servent de moyens d’échange. Le commerce
 de troc, comme aux époques primitives et comme
èhez les Germains, reparaît dans l’ancien Empire romain,
où la monnaie s’est raréfiée et où le crédit a disparu. Les
belles routes romaines, qui ne sont plus entretenues, se
dégradent ; les ponts s’écroulent, la poste impériale a cessé,
les relais n’existent plus. Toute circulation rapide est
devenue impossible. L'’insécurité règne partout. Les
brigands détroussent voyageurs et marchands, au coin
des bois, au passage des marais et des fleuves. Des bandes
armées sillonnent en tous sens le pays. Les voyages deviennent
 des expéditions pleines de péril, qu’on n’entreprend
plus qu’en caravanes, avec des escortes armées. Les ports
déclinent, les mers sont infestées de pirates, le commerce
maritime est devenu aussi peu sûr que le commerce terrestre.
 Les grandes compagnies de transport, (nautes,
utriculaires), se sont dissoutes pour la plupart. Les armateurs
 sont ruinés. « Tel, dit un écrivain du ve siècle, qui
armait six grands vaisseaux est heureux d’avoir à lui une
petite barque. »

La décadence matérielle après les invasions; l’èére de
la misère, de la faim, des épidémies et de la dépopulation
— La misère est partout, dans les villes et dans les cam-
        <pb n="43" />
        36 LE TRAVAIL PENDANT LE HAUT MOYEN AGE

pagnes. Des bandes de mendiants demandent l’aumône
aux portes des églises et des maisons (castra) des domaines
aristocratiques ou des résidences (palatia) royales. Parmi
ces misérables se recrutent les associations de malfaiteurs
qui pullulent. À Rome, en 410, il a fallu suffire aux besoins
de 14.000 nouveaux assistés : « Miséreux, miséreux nous
sommes », s’écrient Salien au v° siècle et Grégoire le Grand
au VI° siècle. Un long cri d’angoisse retentit dans les actes
des conciles, dans la correspondance des hommes d’État
de ce temps ; le «monde semble près de sa fin », eomme
l'écrit Grégoire Ier, La mort fauche en effet à coups redoublés
 les populations survivantes. Ceux que le fer et la
flamme épargnent meurent de privations et de faim ou
sont enlevés par les fléaux naturels déchaînés. La famine
accompagne les invasions en Norique, en Gaule, en Espagne,
 en Italie. Même aux temps d’accalmie, l’Occident et
l'Orient vivent dans l’appréhension de la disette. « Tout
plutôt que la faim» (cuncta fame leviora mihi), répètent
les hommes de ce temps. Périodiquement, après les sécheresses,
 les inondations, les ravages des bandes guerrières,
elle reparaît en effet, si atroce parfois, qu’on voit serenouveler
 des scènes de cannibalisme sporadique. Au VI° siècle
en particulier, elle est pour ainsi dire à demeure, et, en
une fois (536), dans une province de l’Italie centrale,
50.000 paysans meurent d’inanition. En 556, l’Orient
lui-même, en plein règne de Justinien, connaît les horreurs
de la faim. Les épidémies, dyssenterie, typhus, peste
asiatique complètent cette œuvre de mort. Elles avaient
sévi au ve siècle, elles sévirent plus encore dans la seconde
moitié du vr2 et au vire, notamment en Grande-Bretagne
et en Italie. En Irlande et en Galles, ainsi que dans les
royaumes anglo-saxons, un tiers ou la moitié de la population
 succomba. . En Auvergne (571), un dimanche,
300 personnes tombaient mortes dans une seule église.
A Rome, Grégoire I°* a vu 80 personnes en une heure
agoniser dans une rue. De 552 à 570, l’Empire d’Orient est
        <pb n="44" />
        LES INVASIONS, RUINE DU TRAVAIL 37
décimé pat la pesté bubonique qui y reparaît et s'étend
en Sicile et en Calabre en 746 et 747. La peste noire du
x1v° seule fera autant de ravages. La misère physiologique
 multiplie les maladies nerveuses, la lèpre, le mal des
ardents. L'épuisement diminue la fécondité des familles et
la natalité. Des vides effroyables ont été faits dans la population
 de l’Occident et de l’Orient, à tel point que cette
période est l’une de celles où le peuplement descendit au
niveau le plus bas qui ait été atteint pendant les deux
millénaires de l’ère chrétienne. Les régions danubiennes.
rhénanes, bretonnes, gauloises, qui avaient un moment
compté au II° siècle plus de 30 millions d’hommes, en perdirent
 probablement la moitié ou les deux tiers. La Pannonie,
 la Norique, la Rhétie, l’Helvétie, la Gaule, la Belgique,
la Grande-Bretagne, l’Espagne, l'Italie du Nord et du
centre furent particulièrement atteintes et la péninsule
balkanique peut-être plus encore. Les contemporains
son. unanimes à décrire la désolation du monde occidental
et oriental, l’impression de solitude, de désert qui s’en
dégage, et plus d’un se croit arrivé à la fin des temps
qu’avaient prédit les Livres Saints.
Le désastre matériel et moral avait été en effet immense
et paraissait irréparable. Les conditions de la vie des
peuples civilisés, surtout en Occident, s’étaient rabaissées
jusqu’à celles des peuples barbares. Ni le travail, ni l’intelligence
 n’étaient honorées. La force régnait en maîtresse
eb la bande guerrière exploitait la société occidentale
sans pitié. En haut, une minorité de chefs et de guerriers
vit de guerre et de pillage, pressure dans ses domaines la
misérable population des colons et des esclaves, entasse
“le fruit de ses rapines, peuple ses gynécées de servantes,
ses écuries de chevaux, ses chenils de meutes, partage ses
loisirs entre la chasse et les banquets, les combats de
chiens, les exercices violents. Grands et hommes lïbres,
fuyant les villes ruinées, vivent dans leurs villæ, leurs
aemeures familiales (sala, fara) ou leurs hameaux, sur la
        <pb n="45" />
        38 LE TRAVAIL PENDANT LE HAUT MOYEN AGE
lisière des grandes forêts communes, en conquérants
paresseux, grossiers et brutaux. Les classes laborieuses,
qui travaillent pour eux, sont exposées à tous les hasards
d’une société déréglée et anarchique, où la violence est
la seule règle. La paresse, la stupidité, la grossièreté,
l’ignorance et la crédulité, la cruauté des Barbares ont
remplacé l’activité réglée, la politesse, la culture, l’humanité
 relative des Romains. Nul respect pour les faibles,
pour le paysan, pour la femme, pour l’enfant. Nulle discipline,
 nul frein moral parmi ces envahisseurs, qui se sont
bornés à ajouter les vices des civilisés à leur dépravation
de Barbares. Loin de régénérer le monde, ils ont failli
faire sombrer pour jamais la civilisation. Ils ont détruit
en Occident des sociétés ordonnées, pour les remplacer
par des sociétés anarchiques. Loin d’apporter avec eux
la liberté, ils rétablirent l’esclavage. Loin de rapprocher
les classes, ils ont dressé entre elles de nouvelles barrières.
Loin d’adoucir la condition des classes inférieures, ils
l’ont rendue plus dure. Loin d’aider au développement
économique, ils ont ruiné toute activité, en semant partout
 le pillage, le désordre et la ruine. Ils n’ont rien créé,
mais ils ont beaucoup détruit. Ils ont enrayé pour plusieurs
 siècles tout progrès. Les établissements des Barbares
ont déterminé dans l'organisation de la société et du
travail une des régressions les plus profondes que le monde
ait connues. Leur seul résultat utile fut de rendre aux
élites le sens de l’énergie et le goût de l’action, de susciter
par contrecoup des essais de retour aux traditions du
gouvernement romain, et d’arracher l’Église à son rêve
mystique pour l’obliger à sauver du naufrage les débris
de la civilisation. En Orient, l'édifice romain avait résisté
à la tempête, il put servir de cadre à la restauration de
la société et du travail. En Occident, l’esprit et les institutions
 de Rome, adaptées aux conditions d’un milieu
nouveau, allaient inspirer les essais de restauration économique
 et sociale de la fin du haut moyen âge.
        <pb n="46" />
        CHAPITRE III

L’EMPIRÉ ROMAIN D'ORIENT ET LA RÉSTAURATION
ÉCONOMIQUE FT SOCIALE DE L'EUROPE DU V2 AU
Xe SIÈCLE. -LA COLONISATION ET LA PRODUCTION
AGRICOLE. LA RÉPARTITION DE LA PROPRIÉTÉ ET
LES CLASSES RURALES EN EUROPÉ ORIENTALE.

La supériorité de l’organisation de l'Empire byzantin.
— L’asile privilégié de la civilisation pendant les six
premiers siècles de cette période, celui où l'organisation
du travail retrouva le plus de stabilité et de puissance, fut
l’Empire d’Orient. Mieux protégé par sa situation géographique
 et surtout par l’armature presque intacte qu’il
hérita de l’État romain et qu’il perfectionna, il brava pendant
 mille ans les efforts de la barbarie. Avec une vitalité
merveilleuse, il sut réparer ses défaites ; amputé de ses
dépendances africaines, gyriennes, danubiennes, occidentales,
 il se replia sur lui-même pour trouver dans la concentration
 de ses forces, un nouvel élément de solidité. Pendant
 six cents ans, avec des intervalles de décadence
suivis d’éclatants retours de prospérité, dont le plus
remarquable dura plus de trois siècles (vrrre-x1°), il se
défend contre la nuit et la ruine. Sa civilisation élégante
et raffinée lui permet de servir d’initiateur aux populations
 barbares de l'Orient et d’éducateur à celles de l’Occident,
 d’échapper à l’anarchie continue où, se débat ce
dernier. Il réussit le premier à reconstituer une véritable
nationalité hellénique, fondée sinon sur l’unité de race
        <pb n="47" />
        40 LE TRAVAIL PENDANT LE HAUT MOYEN AGE
et de langue, du moins sur la communauté des institutions
 politiques et religieuses, animée d’un ardent patriotisme,
 soucieuse de la gloire et de la grandeur de l’État.
À l’abri d’un gouvernement puissant et éclairé, servi par
une administration ordonnée, sous la protection d’une forte
armature militaire et religieuse, il a facilité la restauration
et le développement de l’activité économique sous toutes
ses formes.

La colonisation agricole dans l’Empire byzantin. —
« Deux choses, disait un empereur byzantin du xe siècle,
sont nécessaires à la conservation de l’État, l’agriculture
et l’art militaire ». C’est pourquoi, la repopulation des campagnes
 et la colonisation agricole furent au premier rang
des préoccupations des Byzantins, qui voyaient, comme les
Romains, dans la terre, la source essentielle de la richesse
et de la puissance. Ce fut le grand honneur de l’Empire
d’Orient d’avoir réussi à résoudre ce problème, bien
avant que l’Occident n’y fut arrivé. IL y parvint, grâce
aux méthodes colonisatrices qu’il avait reçues de Rome,
pour une large part, et qu’il sut appliquer avec une méthodique
 persévérance. On établit dans les thèmes (provincès)
de nombreuses colonies militaires, où des soldats surveillèrent
 l’exploitation des domaines qu’on leur attribua,
à charge du service militaire. On colonisa aussi l’Empire
au moyen des populations chrétiennes dissidentes, manichéennes,
 jacobites, pauliciennes, qu’on transporta d’Ar
ménie et d’Asie Mineure jusqu’en Thrace et en Grèce. Au
VII® siècle, on fixa 12.000 aventuriers syrieris du Liban, les
Mirdites, en Thrace, en Péloponèse et en Epire. Au
bèsoin, on affranchissait des esclaves, comme le fit un
empereur pour coloniser les terres désertes de l’Italie
méridionale. Des milliers de colons d’origine barbare
furent installés pendant cinq siècles dans toutes les parties
européennes de l’Empire. C’étaient des Germains, tels
que les Goths en Thrace et en Illvrie, les Gépides, les
        <pb n="48" />
        BYZANCE, LA RÉORGANISATION DU TRAVAIL 41

Hérules, les Lombards, en Pannonie entre Drave et Save.
Ailleurs, ce furent des Sémites, des Arabes, des Egyptiens,
‘ou encore des Perses, des Arméniens, des Circassiens de
race aryenne. Au besoin, on baptise-des captifs d’origine
Touranienne, dont on fait des laboureurs. On établit ainsi
des Avares en Messénie auprès de Navarin, des Bulgares
en Acarnanie, aux environs d’Actium ; 14.000 Tures sont
répartis en Macédoine orientale et d’autres dans la région
du lac d’Ochrida. Mais ée sont les Slaves qui fournissent à
cette colonisation agricole le contingent le plus nombreux.
Justinien IL a établi en une seule fois 70.000 prisonniers
de cette race dans le bassin du Strymon et les pays macédoniens
 de l’Est.
Une partie de la Thrace a été colonisée par ces Barbares
qui fournirent à Byzance un grand empereur, Basile Ter
le Macédonien. Ils sont venus pendant cinq cents ans
en tribus si nombreuses qu’ils ont assimilé les Arméniens,
les Perses, les Tures, les Grecs d’Asie, transportés comme
eux dans le pays, et que la Macédoine a pris un moment
au x° siècle le nom de Sklavénie (Slovénie). Toute la
Thessalie méridionale, la région du Pinde, l’Attique, surtout
 le Péloponèse ont été repeuplés grâce à ces colonies
slaves (sclavinies), et c’est ainsi qu’au x° siècle, de l’aveu
d’un empereur, toute la Morée était slavisée.’On en vit
même dans l'Italie du Sud. Le chef-d’œuvre de Byzance
fut de façonner ces colons, qui n’avaient pas encore de
conscience nationale, et de les helléniser en les convertissant
 à la religion orthodoxe. De cet assemblage de
tant de races la nationalité hellénique sortit rajeunie,
en même temps que'la main-d’œuvre agricole était reconstituée.
 Au x® siècle bien des indices permettent de croire
que l’Europe byzantine était redevenue la partie la plus
peuplée du continent.

Le développement de la production agricole. — Ainsi
fut facilitée la mise en. valeur du sol et le développe-
        <pb n="49" />
        42 LE TRAVAIL PENDANT LE HAUT MOYEN AGE
ment de la production agricole. Les terres désertes
diminuèrent d’étendue. Les empereurs prirent d’énergiques
 mesures pour combattre l’abandon des domaines
ruraux. Ils frappèrent d’abord de déchéance les propriétaires
 qui laissaient les terres sans culture. Puis, au
vI° siècle, ils décrétèrent l’épibole, en vertu de laquelle les
détenteurs des terres cultivées furent rendus responsables
du paiement des impôts qui frappaient les terres abandonnées,
 de manière à obliger les contribuables à les défricher.
 L’épibole persista jusqu’au x° siècle ; elle fut même
rétablie plus tard. Mais c’est plutôt à la colonisation civile
et militaire qu’aux mesures de coercition qu’a été due la
renaissance de l’activité agricole en Orient. Bientôt, la
culture donna, dans un Empire pacifié, de tels bénéfices
que l’État, les grands et les petits propriétaires s’appliquèrent
 avec une égale ardeur à la faire fructifier. Après
des périodes de dépression, l’Empire parvint en effet,
surtout du vrrr° au x1° siècle, à un degré de prospérité
agricole étonnant, spécialement en Thrace, en Macédoine,
 en Thessalie, en ‘Grèce, en Italie méridionale.
L’Orient chrétien fit revivre les traditions de l’agronomie
hellénique et romaine. On y écrivait des traités d’agriculture
 (géoponiques) et d'’élevage (hippiatriques), au
cours même du x° siècle qui fut pour l'Orient l’âge d’or et
pour l’Occident l’âge de fer. Bien des procédés culturaux,
dont on fait‘honneur aux Arabes, tels que l'irrigation,
les méthodes perfectionnées employées dans l’arborieulture,
 la viticulture, les cultures industrielles paraissent
être d’origine syro-byzantine. C’est Byzance qui donna
le premier modèle d’un Code rural (Nomoi georgikoi), dû
aux empéreurs Isauriens, et où-sont édictées les règles
d’une sage police agraire.
La production agricole ne fut nulle part aussi avancée
et aussi bien équilibrée qu’en Orient. Les provinces byzantines,
 alors bien moins dénudées qu’aujourd’hui, conservaient
 d’importantes richesses forestières, notamment dans
        <pb n="50" />
        BYZANCE, LA RÉORGANISATION DU TRAVAIL 43

les Alpes dinariques, les Balkans, le Pinde, la Lucanie et la
Calabre. Les princes et les grands seigneurs avaient de beaux
pares. On retirait des forêts des bois de construction. La
pêche était florissante dans la mer Noire, l’Archipel, la mer
Tonienne, l’Adriatique. Partout, l’élevage des porcs et des
bêtes à laine prospérait, spécialement dans les régions des
forêts et des plateaux. On élevait abondamment le gros
bétail dans les plaines de Thrace, de Mésie, de Macédoine,
de Béotie, d’Elide, de Messénie, d’Italie méridionale. Les
empereurs et les grands propriétaires tenaient à honneur
d’entretenir des haras, d’élever des chevaux de course et
d’armée : ceux de Thrace et de Péloponèse étaient
célèbres. Le miel de Grèce n’avait rien perdu de son
renom. La Thrace, la Macédoine, la Thessalie, la Messénie,
l’Apulie, la Sicile, la Campanie étaient toujours les plus
riches greniers à blé d’Europe. Nul pays chrétien ne pouvait
 rivaliser avec l’Empire d’Orient pour les cultures
fruitières. Les-fruits de l’Archipel, de la Grèce, de l’Italie
méridionale, amandes, citrons, oranges, figues, raisins
secs faisaient l’objet d’une active exportation. Les vins
parfumés et liquoreux de Lesbos, de Samos, de Grèce,
de Sicile avaient une renommée universelle. C’était l’Empire
 d’Orient qui tenait la première place pour la culture
des plantes tinctoriales et médicinales, qui avait dans le
monde chrétien le monopole de celle de la canne à sucre,
du coton, du mûrier et de l’_éducation du ver à soie. C’est
de la production agricole qu’il retirait la majeure part de
cette richesse qui lui valut au moyen âge tant d’admirateurs
 et d’envieux.

La répartition de la propriété foncière dans l'Empire
d'Orient. Les domaines de l'Etat et des communes. La
grande propriété de l'Eglise et de l'aristocratie. — Cette
renaissance économique fortifia en Orient le principe
de la propriété individuelle à la romaine, sur laquelle
le possesseur avait un droit absolu, tandis que la pro-
        <pb n="51" />
        44 LE TRAVAIL PENDANT LE HAUT MOYEN AGE
priété commune qui appartenait à l’État et aux colleetivités
 alla diminuant progressivement. Les domaines
impériaux ou fiscaux, comme on les nommait, bien qu’ils
fussent souvent très considérables par suite des conquêtes,
des confiscations, des deshérences, de la dévolution des
terres vacantes à l’Etat, s’amoindrissaient en général à
cause de la munificence intarissable des empereurs à
l’égard de l’Église ou des concessions continuelles de bénéfices,
 faites au profit des officiers et des soldats. Les
biens des municipes (cités et curies), puis ceux des nombreuses
 communautés rurales groupées autour des bourgs,
chefs-lieux des districts (métrocomies), qui succèdent aux
cités, bien que placés sous la protection de la loi, échappent
avec la plus grande difficulté aux entreprises du fisc, et
surtout du clergé ou des grands propriétaires. Toutefois,
à force d’énergie et de ténacité, les communes parviennent
à conserver une partie de ces pacages, de ces bois, de ces
champs et de ces prés communaux, si utiles pour la masse
des habitants des campagnes peu fortunés.
Malgré tout, la concentration de la propriété foncière fait
de rapides progrès. Les grands domainess’aceroissent au profit
 de l’Église et de l’aristocratie. Déjà fort riche au rve siècle,
le clergé oriental augmente démesurément sa richesse
territoriale, au cours du haut moyen âge, grâce à la piété
des fidèles, des princes, de la noblesse, grâce aux usurpations
 qu’il commet aux dépens des collectivités et des
individus sans défense, grâce aussi à l’intelligence de son
administration économique. Lies patriarcats, les 57 métropoles,
 les 49 archevêchés, les 54 évêchés, les innombrables
couvents, chapelles, oratoires, églises, voire même les
simples Jaures ou ermitages, bénéficient de cette formidable
 extension des possessions ecclésiastiques, qui sont
pourvues d’exorbitants privilèges, soustraites à une partie
des charges publiques, incessibles et inaliénables. Le clergé
æ même eu l’habileté de se faire donner le droit de prélever
des redevances (canons) en nature, ou en argent, sur les
        <pb n="52" />
        BYZANCE, LA RÉORGANISATION DU TRAVAIL 45.
paysans. Il a fait dresser des cadastres minutieux (bréviaires,
 polyptiques). Sa fortune s’enfle sans répit. Si elle
est parfois employée à soutenir des œuvres utiles de propasande
 religieuse, de charité, de progrès scientifique et artistique,
 elle l’est plus souvent encore à favoriser le luxe ou
l’oisiveté d’une caste, qui argue des règlements de son
état pour fuir le travail manuel. Elle fortifie de plus le
fanatisme et la soif de domination d’un corps qui tend à
former un Etat dans l’Etat, en se soustrayant cependant
aux obligations fiscales et militaires de la population
civile. Les meilleurs empereurs, les Isauriens et les Macédoniens,
 aperçurent si bien le péril, qu’ils s’opposèrent
avec vigueur à l’extension de la grande propriété ecclésiastique,
 interdirent aux particuliers de transmettre
teurs biens aux clercs et aux moines, reprirent à ceux-ci les
domaines usurpés, leur défendirent l’acquisition de nouveaux
 immeubles, essayèrent de soumettre leurs propriétés
aux charges communes, en laïcisèrent une partie pour les
distribuer sous forme de bénéfices militaires. L'État
byzantin maintint intaët le principe, d’après lequel l’Église
n’était que la dépositaire provisoire de la fortune foncière
qu’elle détenait, et le droit de puiser à son gré dans cette
réserve pour subvenir aux nécessités publiques. Mais dans
la pratique, soucieux de ménager une puissance aussi
redoutable, il laissa souvent le champ libre aux entreprises
 du corps ecclésiastique, si bien que celui-ci accapara
la majeure part du territoire. Ainsi se constituèrent ces
grands domaines, tels que ceux des 62 couvents de Byzance,
de ce monastère Neamoni qui compta 500 moines et qui
détint le cinquième de Chio ; de celui de Patmos qui posséda
toute l’île de ce nom, outre des terres en Crète ; des trois
fameuses communautés monastiques de l’Athos, enrichies
par tant de dons ; de la célèbre abbaye du Mont Cassin,
dont les possessions s’étendirent en Italie méridionale et
dont l’abbé fut l’égal des princes de Bénévent, de Capoue
et de Spolète. Les domaines d’Église furent de vastes
        <pb n="53" />
        46 LE TRAVAIL PENDANT LE HAUT MOYEN AGE
exploitations avec tout un personnel d’administrateurs,
inspecteurs (sacellaires), receveurs, trésoriers (logothètes),
intendants (économes) et diacres; avec des bâtiments
centraux munis d’enceintes fortifiées, des hôpitaux, des
hôtelleries, des celliers, des ateliers industriels, autour
desquels vécut le peuple des colons. ,

Formation et progrès de.la puissance territoriale de la
noblesse byzantine. — À côté de la grande propriété ecclésiastique
 se développe, après la crise du v° et du vr° siècle,
la grande propriété aristocratique. Elle s’étend, à mesure
que les hauts fonctionnaires civils et militaires (exargues et
stratèges), confondus bientôt sous le terme général d’arshontes,
 profitant de l’autorité dont jouit la noblesse administrative,
 confondent leurs intérêts et leurs ambitions avec
ceux des chefs des grandes familles locales (phylarques) et
des riches propriétaires fonciers (plousioi, potentes, dynatoi),
qui exerçaient dans leurs terres une influence sociale considérable.
 Lies premiers, enrichis par leurs dotations,
s’attribuèrent en même temps que la puissance publique,
la propriété héréditaire des bénéfices qui leur avaient été
concédés ; ils accrurent leurs possessions et leurs sujets,
en forçant leurs administrés à accepter ou à solliciter leur
patronage et à entrer dans leur clientèle. Les autres s’efforcèrent
 de joindre à l’autorité effective qu’ils détenaient
sur les habitants de leurs terres, les prérogatives de la
souveraineté. Peu à peu, en Orient comme en Occident,
s’organisa une noblesse terrienne, dont la puissance fut
fondée sur la possession de grands domaines (massæ,
possessiones), qui sont cadastrés à part dès le règne de
Léon VTI (1x° siècle): Sans cesse agrandies par des mariages,
par des achats, par l’usurpation des terres publiques et communales
 ou des petites propriétés, ainsi que par la généralisation
 du patronage qui transforme la terre libre en terre
dépendante, au détriment des petits propriétaires obérés
ou soucieux de trouver des protecteurs, les possessions
        <pb n="54" />
        BYZANCE, LA RÉORGANISATION DUÜ TRAVAIL 47
territoriales de l’aristocratie égalèrent presque celles de
l’Église. Les empereurs qui appréhendaient pour leur
pouvoir et pour la société elle-même, la croissance de la
grande propriété nobiliaire, montrèrent, notamment à
l’époque des dynasties isaurienne et macédonienne, une
rare énergie pour en enrayer le développement. Les Isauriens
 (VIII® siècle), par les dispositions de leur Code rural,
interdirent le patronage et annulèrent les usurpations
faites aux dépens des petits propriétaires. Les Macédoniens
 prohibèrent les aliénations de domaines, consenties
par la classe pauvre au profit des grands, annulèrent les
contrats entachés de fraude ou de violence, abolirent même
sur ce point la prescription quarantenaire, qui couvrait
les usurpations. [ls renouvelèrent l’interdiction du patronage
 et annulèrent les acquisitions faites au préjudice de
l’État ou des bénéfices militaires (pronoïai). Ils défendirent
 âprement les intérêts du pouvoir central et des
classes moyennes, menacés par les révoltes des grands
seigneurs.
Parfois, on put c-oire, au cours de ce duel, que
la puissance de la noblesse allait être abattue. Mais
l’aristocratie profitait des crises politiques et de la faiblesse
 de certains règnes pour restaurer son autorité. Si
elle ne parvint pas à s’organiser en féodalité indépenlante,
 à la manière de celle d’Occident, si elle n’en connut
ni la hiérarchie, ni les institutions caractéristiques le
contrat féodal, la suzeraineté, la vassalité, l'hommage,
si elle resta légalement dans la dépendance du pouvoir
 central, du moins, elle‘ avait acquis dans ses
domaines, à la fin du haut moyen âge, la quasi-plénitude
de la souveraineté. Le grand propriétaire byzantin fut
le maître dans ses terres ; il y exerça la juridiction sur les
paysans. C’est par son entremise que le gouvernement
dut faire exécuter ses ordres, et de mandataire du prince,
il tendit continuellement à devenir une sorte de souverain
local. Il eut des clients, grâce au patronage, à la recom-
        <pb n="55" />
        48 LE TRAVAIL PENDANT LE HAUT MOYEN AGE
mandation, et même des vassaux, grâce à la généralisation
 de la pratique des concessions de bénéfices. Il continua
 ses usurpations, au détriment des petits propriétaires
qui refusaient d’entrer dans sa clientèle. Il réussit même
à faire déserter le service impérial par des soldats ou des
officiers qui formèrent, dès le xe siècle, une catégorie nouvelle,
 celle des chevaliers (kaballarioi), à laquelle la haute
noblesse concéda des biens, à charge du service militaire.
Aussi déjà l'aristocratie byzantine, à défaut de la
pleine indépendance politique, possède-t-elle la puissance
sociale et économique qui lui vient de la possession du sol
et du nombre de ses sujets ou vassaux. De grands seigneurs,
 non seulement en Asie Mineure, le principal centre
de la classe aristocratique, mais enéore dans les provinces
d'Europe, les Phocas, les Skléros, les Botoniate, les
Doukas, les Commène, les Paléologue, les Bryennios,
les Cantacuzène, détiennent d'immenses propriétés, tantôt
dispersées, tantôt d’un seul tenant. Dès le ve siècle, une
grande dame, Paula, est maîtresse du territoire de Nicovolis
 en Epire. Cinq siècles plus tard, un grand seigneur
byzantin n’a pas moins de 60 domaines, avec 600 bœufs,
100 attelages, 880 chevaux, 18.000 moutons. Une femme
de haut rang, Daniélis, est propriétaire, rien qu’en Péloponèse,
 de 80 massœæ. Elle a d'immenses troupeaux,
une armée d’esclaves ; d’un coup, elle peut affranchir
3.000 de ces derniers. Quand elle voyage, elle emmène
300 porteurs pour sa litière. Elle accumule argent monnayé,
vaisselle, bijoux. Elle semble la vraie reine de la Morée.
Des personnages, tels que l’eunuque Basile et Siméon
Ampelas, eurent en. ce temps la célébrité de nos milliardaires
 américains. Il y avait dans cette haute noblesse
de grands seigneurs fiers, ambitieux, turbulents, des
hommes instruits, de bons administrateurs, d’excellents
généraux, parfois même d’ardents patriotes, animés de
l'esprit religieux et monarchique. Ils formaient vraiment
une élite, fort supérieure à l’aristocratie d’Occident pour
        <pb n="56" />
        BYZANCE, LA RÉORGANISATION DU TRAVAIL 49
la culture, l'intelligence, les aptitudes politiques. Ils
vivaient volontiers, en dehors de leur service de cour et de
guerre, au millieu de leurs domaines, entourés de leurs
vassaux et de leurs soldats, surveillant de haut le travail
de leur peuple de laboureurs et de serfs, entourés d’une
nombreuse domesticité. Dans leurs résidences, moitié
palais, moitié forteresses, décorées avec goût, amples,
de bel aspect, munies de vastes appartements et de gynécées,
 réservés aux femmes, ils pratiquaient une large hospitalité.
 Ils y étalaient le luxe de leurs vêtements ornés
de broderies, de leurs trésors d'orfèvrerie, de gemmes,
d’émaux, de soieries précieuses, de leur table abondante,
de leurs écuries garnies de beaux chevaux et d’équipages.
Ils aimaient les plaisirs de l’intelligence autant que ceux
de la chasse et des voyages, aussi bien que les émotions
de la guerre et que l’orgueil du commandement. Au
demeurant, ce fut une classe admirablement douée à
laquelle il ne manqua que la franchise du caractère, la
tenue morale et l’esprit de droiture.
La petite noblesse vivait aussi dans ses domaines ruraux,
de moyenne et de petite étendue, garnis d’un médiocre
cheptel. Elle les faisait prospérer elle-même, secondée par
quelques serviteurs, grâce à son âpre labeur et à sa sévère
économie. Les gentilshommes campagnards, dont le type
est ce Cecaumenos qui nous a laissé de si curieux Mémoires,
n'étaient pas rares en Orient. Ils avaient une nombreuse
famille ; ils aimaient la terré avec passion ; ils en tiraient
de beaux revenus. « Fais du blé, du vin, du bétail », disait
le sage Cecaumenos, et tu seras heureux. » Ils avaient peu
de goût pour la vie de cour. Ils trouvaient dans l’existence
familiale, dans l’exploitation de leur rustique domaine,
dans la pratique des solides vertus, de la piété et de la
charité, leurs véritables satisfactions. C’est à l’ensemble de
cette classe aristocratique, haute et petite noblesse, qu’appartenait,
 après celle de l’Église, la principale action
sociale.
BOISSONNADE.
        <pb n="57" />
        50 LE TRAVAIL PENDANT LE HAUT MOYEN AGE

La moyenne et la petite propriété libre en Orient, la
classe des petits propriétaires. — Malgré les progrès de
la puissance territoriale de l’Église et de la noblesse, la
petite propriété lïbre se maintint en Orient bien mieux
qu’en Occident, au grand avantage de l’équilibre de la
société byzantine. A côté de la bourgeoisie urbaine qui
possédait dans la banlieue des villes, ‘des propriétés
plus ou moins étendues, il y avait en effet dans
l'empire une classe moyenne de propriétaires ruraux
libres, qui détenaient encore une part importante, des
terres. En première ligne se plaçaient parmi eux, les
soldats (stratiotes) que l’État, aux dépens du domaine
public, des biens en deshérence ou des domaines conquis,
pourvoyait d’espèces de fiefs ou de bénéfices (pronoiai),
à charge perpétuelle du service militaire pour eux et leurs
descendants mâles. En Péloponèse, il existait près de
3.000 de ces fiefs; au x° siècle, îls étaient au nombre de
58.000. Lies petits propriétaires militaires exploitaient euxmêmes
 ou faisaient exploiter ces domaines (stratiotika ktemata)
 d'étendue restreinte, qui continuaient à faire partie des
terres de l’État (gé basiliké), mais ils en avaient l’usufruit.
La déchéance n’était encourue que dans le cas où le détenteur
 cessait de remplir ses obligations militaires, ou dans
celui où il avait subi une condamnation infamante, ou bien
encore, quand il laissait dépérir son fiet. Mais s’il n’était
pas permis à ces bénéficiers d’aliéner leurs domaines. Ils
pouvaient les trangmettre à leurs familles et ils y exersaient
 les droits réels de propriété.
Auprès d’eux, se plaçaient d’autres petits propriétaires libres,
 qui exploitaient seuls, ou avec le concours de colons, ou
encore associésavec desmétayers auxquelsilsabandonnaient
le tiers de la récolte, les biens, jardins, champs, vignes, prairies,
 dont ils avaient la pleine propriété. Ils étaient astreints
à payer l’impôt au fise, la dime au clergé, parfois quelquesredevances
 aux grands. Ils avaient des droits d’usage sur les
bois et pacages communaux. Groupés en communes agri-
        <pb n="58" />
        BYZANCE, LA RÉORGANISATION DU TRAVAIL 5I
coles, ils s’administraient par l'entremise de leurs assemblées
 et de leurs notables (primates), sous le contrôle des
agents impériaux. L'État, qui ménageait en eux les plus
dociles de ses contribuables et les meilleures de ses recrues
militaires, les protégeait contre les usurpations et les violences
 des fonctionnaires et des grands. Il leur accordait,
en cas de trouble de jouissance, l’assistance judiciaire ; il
s’efforçait à leur faire restituer les biens usurpés sur
eux. Il leur accordait un droit de préférence (retrait, prélation,
 protimesis) pour l’acquisition des biens provenant
des membres de leur classe. Il assura même à leurs parents
en ligne collatérale (cognats) la succession de leurs terres
tombées en deshérence. Une longue lutte s’engagea dans
laquelle le pouvoir impérial réussit à plusieurs reprises à
sauver les deux classes des bénéficiers militaires et des
petits propriétaires libres des entreprises incessantes du
tlergé et de la noblesse. Les empereurs isauriens et macédoniens
 en particulier parvinrent à restaurer et à libérer
partiellement la propriété libre, dont l'existence se maintint
pendant quatre siècles de plus qu’en Occident. Ce ne fut
qu’à la longue, après des vicissitudes sans nombre, que la
ténacité invincible des grands propriétaires laïques et
ecclésiastiques vint à bout de la résistance des petits
propriétaires indépendants. Au x1° siècle seulement, la
plupart des bénéficiers militaires tendent à devenir les
vassaux de la haute noblesse foncière. De leur côté, les
paysans libres, pliant sous le faix des charges publiques,
vivant sous la menace constante de leurs puissants voisins,
 souvent endettés, dénués de capitaux et de crédit,
dépourvus des moyens de faire face aux crises de la production
 et d’accroître le revenu de leurs terres, tombent
dans le paupérisme. Ils forment dès lors cette classe de
« pauvres », les pénétes, qui doivent se résigner un à un à
aliéner l’indépendance de leur propriété et celle de leur
personne. De cette nombreuse’ classe moyenne qui avait
Sté pendant cinq cents ans le nerf de l’État et le meilleur
        <pb n="59" />
        52 LE TRAVAIL PENDANT LE HAUT MOYEN AGE
instrument du travail agricole, il ne susbista plus que des
débris.

Les classes agricoles dépendantes. Disparition du salariat,
 du mètayage, du fermage libres et de l'esclavage.
Diffusion du colonat et apparition du servage en Orient.
— La grande majorité des habitants des campagnes se
composa en Orient à la fin du haut moyen âge de colons et
de serfs. En effet, en même temps que s’affaiblissait et que
succombait finalement la petite propriété indépendante,
les diverses formes du travail libre disparaissaient une à
une. Les salariés agricoles ou journaliers (misthotes), qui
louaient encore au v° et au VIi° siècle leurs bras pour la
sulture des grands et même des petits domaines, moyennant
 salaire (misthos), furent bientôt éliminés dans un
milieu, où les propriétaires préférèrent recourir aux services
 de cultivateurs plus stables qu’ils retenaient sur
leurs terres, au moyen de contrats de longue durée, et qu’ils
gardaient davantage dans leur dépendance. Pour des
motifs semblables, les fermiers et les métayers libres, ‘liés
aux propriétaires par des contrats d’entreprise ou d’association
 temporaire, qui stipulaient d’ordinaire le paiement
d’une rente fixe de la moitié ou du tiers du revenu foncier,
furent de moins en moins employés à la culture. Ils durent
se résigner, comme les journaliers, à émigrer dans les
villes ou à grossir les rangs. des colons et des serfs.
Il est vrai qu’en même temps, l’esclavage rural tendit à
disparaître. Encore recruté parfois par le commerce, avec la
tolérance intermittente du pouvoir, il fut discrédité par
la campagne que menèrent contre lui, au nom de l’Eglise
chrétienne et de la dignité humaine, les évêques, les moines,
tes empereurs, les grands et les penseurs, héritiers de la
tradition humanitaire ou religieuse du IV° siècle. D'ailleurs,
le travail esclavagiste ne donnait qu’un rendement inférieur.
 La législation impériale interdit aux hommes libres
de se faire esclaves. Elle permit à ces derniers le mariage
        <pb n="60" />
        BYZANCE, LA RÉORGANISATION DU TRAVAIL 53
avec des personnes de condition ingénue, de manière à les
émanciper par ce seul acte. Elle libéra ceux qui entraient
dans le clergé ou dans l’armée. Elle prohiba la mise en
vente des esclaves. Elle leur reconnut la propriété de leur

…
SEE 4) 6 épiai ctE

Scènes de la vie rurale d'après une miniature byzantine (DrenL, Manuel
d'art Byzantin).

pécule. Elle favorisa et multiplia les .affranchissements.
L’esclavage se limita au service domestique. Toutefois,
bien que la loi eut aboli toute distinction entre les affranchis
 (liberté) et les hommes libres (ingenui), peu d’anciens
 esclaves s’élevèrent jusqu’à la liberté complète, qui
ne leur eût d’ailleurs conféré aucun moyen pratique d’indépendance
 dans l’ordre économique. Ils contribuèrent
        <pb n="61" />
        54 LE TRAVAIL PENDANT LE HAUT MOYEN AGE
au contraire en grand nombre à grossir la foule des colons
et des serfs de la glèbe (adscriptitit).
De ces divers éléments, petits propriétaires libres déchus,
journaliers, métayers, fermiers, esclaves affranchis, tous
obligés de rechercher dans un contrat d’étroite dépendante
les moyens de vivre en cultivant le sol, seformèrent, en effet,
le colonat et le servage. Le colonat déjà constitué pendant les
derniers siècles de l’Empire romain se généralisa dans
l’Empire byzantin, sans cesse grossi par le Éot de nouveaux
arrivants : débiteurs insolvables, vagabonds fixés d’office
sur les domaines, individus sans ressources, étrangers
‘advenæ) sans avoir venus sur la terre d'autrui, prisonniers
de guerre répartis sur les propriétés publiques ou privées.
Les colons sont inscrits sur les registres de la capitation,
pour que l’État puisse percevoir sur eux l'impôt dont ils
sont redevables. Ils figurent sur le cadastre de chaque
domaine, au même titre que le matériel d’exploitation.
Établis sur le sol, ils en assurent la culture, sans avoir
aucun droit à la propriété. Ils paient au propriétaire une
large part du revenu foncier, à titre de cens ou de tribut,
de prestations en nature ou en argent (canons). Mais en
retour, ils ont l’usufruit perpétuel, transmissible et héréditaire,
 de la parcelle qu’ils mettent en valeur. Parmi eux
toutefois, s’établissent deux catégories d’exploitants. La
plus favorisée, celle dont les membres continuent à porter
le nom de colons pendant les premiers siècles du moyen
âge, possède la plupart des prérogatives de la liberté
civile, telles que celle de contracter mariage sans condition
 de domicile, la plénitude de la puissance maritale et
paternelle, la capacité testamentaire.
La moins favorisée, celle des cultivateurs à demi asservis,
appelés les inscrits, les cadastrés (adscriptitit, enapographoi),
qui se confond bientôt avec les serfs (servi rustici, paroikoi),
est déjà astreinteàdesrestrictions génantes ouonéreuses pour
le mariage et pour la transmission de la tenure ou du pécule,
en même temps que ses obligations ont augmenté en
        <pb n="62" />
        BYZANCE, LA RÉORGANISATION DU TRAVAIL 55
nombre, qu’elle est fixée au sol, sans être garantie contre
des mutations de domicile. Peu à peu, en dépit des interdictions
 du Code rural (vrrre siècle), les colons eux-mêmes
furent privés du droit d’abandonner le domaine. Ils çe
rapprochèrent des inscrits et les deux catégories du colonat
se fondirent au IX° et au x° siècle en une seule classe, celle
des serfs de la glèbe. Le servage apparut alors avec ses
deux caractères : l’obligation pour le cultivateur de résider
 sur la terre et de l'exploiter, l’interdiction pour le propriétaire
 d’expulser le tenancier ou d’augmenter ses charges.
 Il y eut encore en Orient à la fin du haut moyen âge, en
dehors des serfs, des colons assez voisins des vilains d’Oceident
 par leur condition. C’étaient les mortites (mortitai), qui
avaient conservé diverses prérogatives des hommes libres,
qui avaient le droit de quitter leur tenure, qui ne pouvaient
en être dépossédés après une jouissance de trente ans,
et qui ne payaient au propriétaire que le dixième de la
récolte. Mais ils formèrent une minorité infime en regard de
la masse immense des seris ou manants (paroïkoi), qui
comprit presque toute la population des campagnes.
Ceux-ci, astreints à des redevances invariables, à des
services déterminés, n’ont néanmoins aucune garantie
contre l’extension illégitime de leurs charges et contre les
mauvais traitements du propriétaire. Ils ont de plus l'obligation
 de fournir des corvées pour là culture de la réserve
seigneuriale, pour les charrois et autres travaux.
En Orient, la transformation du travail agricole s’était accomplie
 suivant le même rythme, suivant les mêmes nécessités
 économiques et sociales qu’en Occident. Mais la disparition
 de la petite propriété libre fut moins rapide et moins
complète à l’est de l'Europe. L'établissement du servage
y fut compensée par la disparition de l’esclavage. Le servage
 lui-même y eut pour contre-partie l’admission du
droit d’usufruit perpétuel du cultivateur sur le sol et la
stabilité de la vie rurale. On à d’ailleurs peu de renseionements
 sur la condition matérielle et morale des popu-
        <pb n="63" />
        56 LE TRAVAIL PENDANT LE HAUT MOYEN. AGE
lations agricoles de l’Empire byzantin. Elle paraît avoir
êté très variable suivant les époques, très dure aux deux
premiers siècles du haut moyen Âge, plus douce et sortable
aux trois derniers. Elle variait aussi suivant les propriétaires.
 En général, les tenanciers des terres de l’Église et
de PÉtat jouissaient d’une protection supérieure et étaient
l’objet de ménagements peu connus sur les propriétés
de la noblesse. Les paysans byzantins vivaient, tantôt
groupés en villages (choria), tantôt disséminés en fermes et
hameaux (aroi, argiridia), parfois enfin en bourgs fortifiés
(castra) d’où chaque jour hommes et bêtes se rendaient
aux champs. Ils se contentaient d’habitations de pierres
grossièrement assemblées, de pisé et de chaume. Leur nourriture
 était frugale, à base de lait, de fromage, d’œufs, de
légumes, de fruits, auxquels ils ajoutaient du poisson et un
peu de viande. Ils vécurent d’une vie sans horizon, dans
laquelle la religion, les. superstitions, le souci du pain quotidien
 tenaient, avec les préoceupations familiales, la
première place, satisfaits de leur sort quand ils n’avaient
pas trop à souffrir de la guerre, des fléaux naturels, de la
rapacité du fisc et des propriétaires. Dans la société
byzantine, c’est leur travail discipliné, mis en œuvre sous
la direction d’un État, conscient de son rôle butélaire,
garant de l’ordre et de la paix publique, promoteur de la
colonisation et de là production, qui assura à l’Empire
d’Orient sa principale suprématie économique.
        <pb n="64" />
        CHAPITRE IV

L’HÉGÉMONIE INDUSTRIELLE ET COMMERCIALE
DE L'EMPIRE D'ORIENT PENDANT LE HAUT MOYEN AGE

Persistance de l'économie urbaine et de l'activité industrielle
 en Orient. L'organisation des corporations et métiers
urbains. — L'activité industrielle et commerciale contribua
aussi à ce résultat, de même qu’à l’enrichissement de l’État.
En effet, l’économie urbaine, si profondément atteinte
dans les pays occidentaux, resta intacte et se développa
même dans l’Empire byzantin.
L'industrie, bien plus avancée en Orient qu’en Occident,
èut les villes pour foyers, Il y avait sans doute, sur les
terres de la noblesse et de l’Église, des ateliers ruraux où
travaillaient des serfs et des serves. Quelques-uns même,
sels que ceux du domaine de Danielis à Patras, produiaient
 des objets de luxe, tissus de pourpre, toiles fines,
sapis, et ceux des grands monastères se spécialisaient
parfois dans la pratique des arts industriels, mosaïque,
enluminure, peinture, sous la direction des moines. De
plus, l’industrie familiale était très répandue parmi les
populations rurales libres ou non libres ; elle y suffisait aux
besoins essentiels de la vie courante. Mais l’industrie
drbaine si déchue en Occident s’est conservée et a prospéré
3n Orient. Elle s'exerce, soit dans les petits ateliers des
’itrepreneurs et des artisans libres, soit dans les grandes
Nanufactures de l’État, où travaillent des ouvriers
istreints À suivre leur profession de père en fils. Les lois
        <pb n="65" />
        B8 LE TRAVAIL PENDANT LE HAUT MOYEN AGE
impériales (novelles) et le recueil de règlements de police
intitulé le Livre du Préfet (de Byzance), rédigé au x° siècle,
montrent quels étaient le nombre et l’activité des corporations
 industrielles (systematæ) des grandes villes de
l’Empire, héritières des associations (collegia, artes,
scholæ) de l’époque romaine. Elles groupent à la fois des
industriels et des commerçants. Les notaires y figurent à
côté des banquiers, des changeurs et des joailliers, les
marchands épiciers auprès des bouchers, des charcutiers
et des boulangers, les aubergistes et les marchands de vin,
de marée, de bestiaux tout près des maquignons et des
pêcheurs. Les parfumeurs et les fabricants de cierges y
voisinent avec les’ tanneurs et les fabricants de savon.
Les plus nombreuses de ces corporations sont celles de
l’industrie textile, marchands de soie brute, fileurs de
soie, tisseurs, teinturiers de soieries, de lainages, de toiles,
marchands d’étoffes syriennes et de tissus de toute sorte.
D’autres professions, par exemple celles des serruriers, des
menuisiers, des peintres, des marbriers, des mosaïstes
sont groupées en métiers non privilégiés. Le régime corporatit
 s'applique surtout aux industries de luxe ou de
première nécessité. De plus, il y a des manufactures impériales,
 dônt le personnel travaille uniquement pour l’armée
et pour la fourniture des palais impériaux.
Les corporations privilégiées ou officielles et les métiers
libres occupent dansles grandes villes des quartiers spéciaux,
par exemple, à Byzance, larue Centrale et les alentours du
Forum. L'atelier et la boutique y sontréunis, comme dans les
souks et les bazars levantins. Il y règne un mouvement
incessant, une activité bruyante. Souvent, l’État a accordé
des privilèges aux fabricants, aux artisans et aux Marchands.
 Il exempte du service militaire les matelgts, les
parcheminiers, les teinturiers en pourpre. La plupart des
membres des métiers sont pourvus d’exemptions fiscales
partielles. Toutes les corporations possèdent leurs monopoles.
 Toutes ont leurs assemblées, leurs chefs, leurs digni-
        <pb n="66" />
        BYZANCE, LA RÉORGANISATION DU TRAVAIL 59
taires, leurs confréries. On n’y est admis au patronat qu’en
payant des droits élevés, après avoir fait apprentissage et
donné des preuves de capacité professionnelle. Mais en
retour des avantages concédés, l’État étend sur les corporations
 la plus lourde des tutelles. Byzance n’est pas seulement
 le paradis du monopole et du privilège, elle l’est

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Atelier de femmes brodant et tissant, d'après un manuscrit du x° siècle
breur. Manuel d'art byzantin)

aussi de la réglementation. Placée sous l’autorité du préfet
de la ville, qui statue sur l’admission des aspirants, chaque
corporation officielle doit se soumettre strictement aux
règlements administratifs qui déterminent avec minutie
les modes d’approvisionnement, réservent à chaque groupe
corporatif l'achat des matières premières, règlent les
rapports avec les marchands étrangers, limitent la quantité
 des acquisitions, fixent les prix, les jours, les lieux de
vente, tarifent les bénéfices des patrons. Ces règlements
        <pb n="67" />
        60 LE TRAVAIL PENDANT LE HAUT MOYEN AGE
s’appliquent aussi à la technique, en vue d’assurer la
bonne qualité des produits. Les agents de l’État pénètrent
dans les ateliers et les magasins, examinent les marchandises
 et les livres de comptes. À certaines époques, le
pouvoir a même essayé de fixer le maximum des salaires,
ainsi que le prix des articles de luxe. Cette expérience
désastreuse, inaugurée au temps de Justinien, a été renouvelée
 à plusieurs reprises. L'État, protecteur tâtillon et
inquisiteur méfiant, s’est efforcé de tout régler dans l’organisation
 corporative ; il n’y a laissé aucune place à la
liberté économique. Mais les membres des corporations
sont des hommes libres, des citoyens, pourvus de monopoles
 et de privilèges qui les garantissent de la concurrence,
 leur assurent la stabilité de l’existence et les rehaussent
 aux yeux de tous. Dociles administrés, ils se plient
aux exigences de la fiscalité impériale ou aux tracasseries
administratives.
Ce régime, malgré ses défauts, donna à l’industrie urbaine
une forte armature, une haute valeur technique, bien qu’il
ait été peu accessible au progrès et qu’il soit resté, pour la vitalité
 et l’énergie, inférieurà celuidontl’_émancipation du x11°
siècle devait doter l’Occident. Au surplus, en dehors des corporations
 officielles, l’Orient bénéficia du développement de
nombreux métiers libres, groupés en associations dans une
foule de villes, grandes ou petites, et qui comprirent la masse
des membres du petit commerce et de la petite industrie.
Dans ces groupements, uniquement soumis aux règles générales
 de la police économique, l’initiative individuelle et la
liberté du travail purent s’exercer davantage. Les uns et les
autres, corporations et métiers libres, par leur activité et
leur habileté, assurèrent à l’Orient le premier rang dans
la production industrielle,

La production industrielle et ses variétés dans l'Empire
byzantin. — Savante dans sa technique, variée dans ses
formes, l'industrie byzantine posséda pendant six siècles dans
        <pb n="68" />
        BYZANCE, LA RÉORGANISATION DU TRAVAIL 61
le monde une primauté incontestée. Elle travailla pour le
marché extérieur aussi bien que pour le marché intérieur ;
elle fournit de ses produits l’Occident comme l'Orient,
Elle excella surtout dans la fabrication des articles de

Etoffe byzantine (châsse de Charlemagne), d'après Viollet Le Duc

luxe, où elle déploya une ingéniosité et une élégance rares.
Elle occupa alors la place qui appartient actuellement à
l’industrie française, sans se heurter à la même concurrence
 que cette dernière. L’Empire byzantin fut célèbre
par le nombre et l’excellence de ses fabriques de tissus
précieux, spécialement de ses soieries et de ses toiles fines.
Des manufactures impériales sortirent ces étoffes splen-
        <pb n="69" />
        62 LE TRAVAIL PENDANT LE HAUT MOYEN AGE

dides, teintes de pourpre, de violet, de vert ou de jaune,
souvent rehaussées (historiées) de figures, ornées de broderies,
 parfois tissées de fil d’or ou d’argent, qui servirent à
confectionner les vêtements de cérémonies sacrées ou profanes,
 et que recherchèrent les princes, les prélats, les
classes riches de toute l’Europe. Les sSoieries unies,
merveilleuses étoffes de nuance délicate, de texture soignée
 et variée, impériales, draps d’or et d’argent, orfrois,
samits, cendaux, baudequins, ceyclatons, chrysoclaves,
d’autres encore, rayées ou mélangées de fil ou de poil de
chèvre, alimentèrent les trésors des églises, les intérieurs
élégants et aristocratiques. C’est aux ateliers byzantins
qu’on demanda les passementeries délicates, les ornements
et les galons. Il se fit de ces produits une consommation
prodigieuse. L’exportation en fut si active que les centres
de fabrication : Byzance, Thessalonique, Patras, Corinthe,
Athènes, Thèbes, eurent alors autant de célébrité qu’en
ont aujourd’hui Lyon et Paris. On fabriqua aussi, notamment
 à Patras, de beaux lainages fins, décorés de riches
broderies ; dans le Pont, en Macédoine et à Naples, de fines
toiles de lin. Les Byzantins excellèrent dans l’art de la
tapisserie ; leurs tentures, faites d’étoffes brochées ou
damassées, ornées de compositions d’une rare perfection,
leurs tapis de pied qui imitaient les peaux de panthère,
leurs cuirs travaillés, leurs peaux teintes en pourpre furent
sans rivales et partout recherchées.
Passés maîtres dans le travail des mines et des métaux, ils
exploitèrent les gisements de fer, de cuivre, deplomb del’Asie
Mineureetdel’Europeorientale. Isexpédièrent dans les pays
méditerranéens leurs marbres de Proconnèse, d’Attique, de
T'hessalie, de Laconie, de l’Archipel, leur sel extrait des marais
 salants d’Italie méridionale et de Mésie. Ils eurent des
fabriques d'armes à Thessalonique, à Nicopolis en Épire,
en Eubée, à Athènes, à Thèbes, en Péloponèse, où ils
fabriquèrent des ares, des flèches, des lances, des cuirasses
parfois décorées ou travaillées avec art. De leurs ateliers de
        <pb n="70" />
        BYZANCE, LA RÉORGANISATION DU TRAVAIL 63
Byzance et de Thessalonique sortirent de merveilleux
produits, châsses et reliquaires, autels et croix, vases
sacrés, encensoirs, dalmatiques, bijoux étincelants de
rubis et de perles, vaisselle précieuse et argenterie de toute
espèce. Dès le vr° siècle, ils triomphèrent dans l’art de
l’émaillerie, et répandirent partout leurs beaux émaux
cloisonnés et champlevés. Leurs ciseleurs et leur fondeurs
 travaillèrent le bronze qu’ils niellèrent d’argent et
exécutèrent ces plaques ornées, ces fontaines, ces portes
monumentales dont on a d’admirables spécimens à
Sainte-Sophie, à Pavie et à Rome. Leurs ivoiriers fabriquèrent
 de délicieux coffrets sculptés, des diptyques, des
couvertures d’évangéliaires d’un goût délicat. Ils poussèrent
 à un degré de perfection sans égal les arts décoratifs,
 la verrerie d’apparat colorée, filigranée, émaillée,
la mosaïque et la céramique. De leurs ateliers de Byzance,
de Salonique, de Ravenne, d'Italie méridionale sont sortis
à cet égard de véritables chefs-d’œuvre. Ces maîtres des
élégances fournirent enfin le monde de tous les articles
de luxe, parfums, papyrus, manuscrits, psautiers, évangiles
 décorés et enluminés, que leurs officines et leurs
ateliers savaient seuls préparer ou Oorner. C’est grâce à
cette supériorité dans le travail industriel, autant que grâce
à la richesse de leur production agricole, qu’ils gardèrent
si longtemps leur suprématie commerciale.

Organisation et suprématie mondiale du commerce byzantin.
 — Dans la chrétienté du haut moyen âge, l’Empire
byzantin a détenu en effet le monopole du commerce international
 dont la Méditerranée continuait d’être le centre.
Situé au carrefour des grandes routes maritimes et terrestres
 de l'Asie occidentale et de l’Europe, au point de
rencontre des voies traditionnelles du commerce, possédant,
 ce qui manquait à l’Occident, un système de transports
 réguliers par terre et par mer, un ensemble de moyens
d'échange perfectionné, pratiquant à la fois le trafic de
        <pb n="71" />
        84 LE TRAVAIL PENDANT LE HAUT MOYEN AGE
transit et celui d'exportation, il put donner à la circulation
 commerciale une ampleur que les États occidentaux
furent impuissants à atteindre. Pendant six cents ans, le
commerce de Byzance garda un essor incomparable. Des
seuls droits de marché et de douane prélevés à Constantinople,
 le Trésor impérial retirait au XI° siècle un revenu
annuel de 7.300.000 sous d’or (un milliard de franes).
Pourtant, la politique commerciale de l’État, inspirée de
traditions surannées ou de préoccupations fiscales, gênait
singulièrement les échanges. Le gouvernement s’était
attribué le monopole de certains commerces, tels que ceux
les céréales et de la soie. Il prohibait l’exportation de
divers produits, tels que les étoffes de grand luxe, les
métaux précieux, de même que celle de nombreuses marchandises
 étrangères. D’autres articles, par exemple les
savons de Marseille, étaient simplement frappés de droits
d’entrée. On percevait d’autres droits à la sortie. À l’intérieur,
 des taxes étaient établies sur les achats et les ventes.
Elles avaient toutes un caractère plus fiscal qu’économique,
 et c’était leur multiplicité aggravée par les tracasseries
 des agents du fise qui les rendaient surtout gênantes.
Mais la faute la plus grave que commit l’Empire byzantin
fut de laisser aux étrangers en quelque sorte le monopole
des importations et des exportations, au lieu de stimuler
l'effort des nationaux, dont la paresse et la passivité
s’accentuèrent. Les empereurs avaient éru inspirer ainsi
à ces étrangers, attirés sur les rives du Bosphore par les
besoins du commerce, le respect de la grandeur et de la
richesse de Byzance. Ils préparèrent de cette façon, sans
le vouloir, la voie à lessor commercial des Barbares
d'Occident qu’ils méprisaient et redoutaient à la fois. Ils
paralysèrent à la longue le commerce national, en le réduisant
 au rôle de courtier passif, et firent la fortune des
jeunes nations commerçantes qui leur servirent d’intermédiaires.
 La politique byzantine avait besoin des étrangers
 et cependant se méfiait d’eux, Aussi les accueillait-
        <pb n="72" />
        BYZANCE, LA RÉORGANISATION DU TRAVAIL 65
elle en leur accordant des exemptions et privilèges, mais
elle s’efforçait, par l'inégalité du traitement qu’elle leur
consentait, de les mettre en rivalité les uns avec les autres.
Elle multipliait à leur égard, sans lasser leur patience
inspirée par l’amour du lucre, les mesures inquisitoriales,
les formalités, les marques, les perquisitions, les amendes,
les vexations.
D'ailleurs, malgré cette politique économique à courte
vue et cette réglementation étroite, qu’appliquaient une
nuée de douaniers (commerciaires) et de juges (parathalassites),
 l’Empire byzantin posséda à certains égards
une organisation commerciale supérieure, propre à développer
 les échanges. Dès le moyen âge il inaugura le
règne de la monnaie internationale, de l’étalon d’or. Ce
fut le « bon » besant ou sou d’or byzantin, type de la saine
monnaie, en général de titre invariable, qui fit la loi sur
tous les marchés du monde. Bien qu’une législation restrictive
 et compliquée gônât le crédit, bien que, sous des
influences religieuses, le prêt à intérêt fut assimilé à l’usure,
le commerce byzantin, grâce à l'abondance de la richesse
mobilière, trouvait de l’argent à un taux modique de
8 à 12 p. 100, abaïssé encore au x° siècle, et qui restait
inconnu au reste de l’Europe. La loi limitait le taux de
l'intérêt, mais il n’existait aucune restriction permanente
aux prêts monétaires. Le nombre et l'importance sociale
des changeurs et des banquiers (argentarii) à Byzance,
où ils étaient groupés en une puissante corporation, y
sont les indices du développement du commerce de l’argent.
 Avant les Italiens, les Byzantins usèrent de la lettre
du change ou des papiers de crédit qui en sont l’équivalent.
 Sur les routes de terre, sur les anciennes voies
romaines réparées et achevées dans la péninsule balkanique
 et l'Italie méridionale, la circulation fut active.
Us jetèrent ou rétablirent de nombreux ponts sur les
leuves. Ils multiplièrent les puits, les citernes et les abris
3ur les chemins des caravanes; quoique Justinien, mal
BOISSONNADE.
        <pb n="73" />
        66 LE TRAVAIL PENDANT LE HAUT MOYEN ÂGE

inspiré, eût supprimé le service de la poste publique, ils
favorisèrent en général les transports. Ils attirèrent les
marchands de toutes les nations aux grandes foires de
Byzance et de Thessalonique, pourvues d’exemptions et
de privilèges. S'ils établirent sur les marchés une police
tracassière, ils y assurèrent la sécurité et la régularité
des transactions. Si les marchands étrangers furent
astreints à résider dans des quartiers spéciaux et soumis à
la surveillance administrative, si certains, tels que les
Russes, n’eurent la permission de faire qu’un séjour limité,
la plupart purent résider dans l’empire d’une manière
permanente, former des colonies privilégiées, posséder
des consuls. Les Bulgares eux-mêmes bénéficièrent de
cette faveur. Aux négociants. italiens, sujets impériaux,
venus d’Amalfi, de Naples, de Gaète, de Venise ou de
Gênes, Byzance, plus accueillante encore, accorde la
faculté d’établir des comptoirs dans les ports. Les Vénitiens
 ont dès lors leur quartier près de la Corne d’Or et les
Génois à Galata. D’importantes exemptions et des privilèges
 facilitent leurs opérations.
Une politique intelligente et active cherche à ouvrir,
sinon aux commerçants nationaux qui ne s’expatrient
pas volontiers, saut les Syriens, du moins au commerce
de Byzance, les marchés extérieurs, au moyen de nompreux
 traités avec les États étrangers. L'Empire à su
aménager et outiller ses ports, y organiser des services de
manutention et des corporations de dockers. Il a favorisé
le commerce de mer. Il à pratiqué le contrat d'assurances
et lé prôt à la grosse aventure. Son droit commercial a
aidé à l’organisation de compagnies d’armateurs, entre
lesquels se répartissaient les profits et les pertes. Le Code
nautique byzantin, œuvre de Léon ITI et adaptation des
lois anciennes de Rhodes, donne le premier ensemble de
règles commerciales qui ait régi le moyen âge chrétien.
C’est sous l’inspiration de Byzance que seront rédigées au
&amp;lt;T® siècle les coutumes des républiques italiennes de Trani
        <pb n="74" />
        BYZANCE, LA RÉORGANISATION DU TRAVAIL 67

ot d’Amalfi. La marine marchande byzantine, facilement
recrutée parmi les populations côtières de l’Archipel,
rompues de longue date au trafic maritime, est la maîtresse
 de la Méditerranée, où son pavillon apparaît partout.
 Une police vigilante fait la guerre à la piraterie et
entretient la sécurité des mers contre les Dalmates, les
Varègues et les musulmans.
Un immense mouvement d’échanges, le plus actif du
monde civilisé, a pour centre l’empire byzantin. De là,
d’abord par l’entremise des colonies de marchands Syriens,
ancêtres des Levantins, puis par celle des Amalfitains,
des Vénitiens, des Génois, des Arméniens, se répandent,
en Orient comme en Occident, les produits du sol et des
manufactures byzantines, belles soieries, toiles fines, pièces
d’orfèvrerie, ivoires sculptés, verreries délicates, coupes
d’onyx, vases ciselés et émaillés, mosaïques, fruits, vins
fins et autres articles de choix ou de luxe. Par le commerce
 byzantin qu’alimentent les caravanes venues de
toute l’Asie et de l’Afrique, de même que les marchands
arabes et tures établis à Constantinople avec la permission
 des empereurs, l’Europe reçoit les marchandises
précieuses de l’Asie Mineure, de la Chaldée, de l’Assyrie,
de la Perse, de PInde, de l’Extrême-Orient, de l'Égypte
et des pays africains ; épices, parfums, pierres précieuses,
métaux rares, bois de santal, muse et camphre, soies
grèges et cotons, soieries, lainages fins, mousselines et tapis.
De bonne heure, des traités de commerce conclus avec les
puissances musulmanes facilitent ces échanges. Des
régions barbares de la Caspienne, du Turkestan, de la
Volga et du -Dniéper, par l’entremise de la république
grecque de Kherson ou même par voie directe, au moyen
des marchands varègues, bulgares, turcs , khazars,
qu’elle attire sur les rives du Bosphore, Constantinople se
procure une foule de produits naturels : des blés, du poisson
 salé, de la cire, des peaux, des fourrures, du sel, du
Miel, du caviar, des dépouilles d’animaux, de l’ambre et
        <pb n="75" />
        68 LE TRAVAIL PENDANT LE HAUT MOYEN AGE

des esclaves. Depuis le vrrre siècle, Thessalonique et
Byzance voient affluer par les voies fluviales et les grandes
routes les trafiquants slaves, bulgares, magyars qui y
débitent le lin, le miel, le poisson salé, le bétail, les peaux,
les cuirs, les fourrures, le fer et l’acier mi-ouvrés. De l’Italie,
 de la Germanie, de l'Espagne, de la Gaule, arrivent
dans les ports et entrepôts byzantins les métaux bruts
ou ouvrés, les laines brutes, les toiles de chanvre ou de
lin, les lainages communs, les tapis grossiers. Comme
autant d’affluents, ces courants commerciaux convergent
vers le vaste empire pour grossir l’immense mouvement
d’échanges qui &amp;amp;’y concentre.

Activité et prospérité de la vie urbaine dans l'empire
byzantin. — Les ports offrent le spectacle d’une prodigieuse
activité. C’est le commerce qui entretient, de concert avec
l’industrie, cette vie urbaine, dont l’Orient a conservé le
privilège. L’empire byzantin est couvert de grandes cités
industrielles et marchandes, dont l'animation frappe
d’étonnement les Occidentaux. C’est d’abord Constantinople,
 la plus belle cité de l’univers, « celle qui, de toutes
les autres est souveraine », de l’aveu de Villehardouin ;
la ville des merveilles « la plus riche qui soit au monde
et qui détient les deux parts (tiers) de l’avoir de l’univers »,
d’après Robert de Clari. Elle est l’entrepôt du commerce
mondial. Navires et caravanes se dirigent Vers ses rades.
Dans les bazars de ses rues centrales, c’est un entassement
prodigieux des produits du monde entier ; ses quais et
ses docks regorgent de marchandises. Une forêt de Vaisseaux
 se range le long de ses quais. Une foule immense
emplit ses quartiers. Dans ce foyer de richesse et de luxe,
qu’embellissent tous les dons de la civilisation, vivent un
million d’hommes, la plus forte agglomération du moyen
âge. On y compte jusqu’à 7 0.000 Barbares. Mais son aspect
de cité cosmopolite et ses bas-fonds de cité levantine
n’altèrent pas sa physionomie de ville des élégances et du
        <pb n="76" />
        BYZANCE, LA RÉORGANISATION DU TRAVAIL 69
luxe, où les affaires vont de pair avec le culte de Pintellicence
 et de l’art. L'empire possède d’autres cités qui dépassent
 toutes celles du reste de la chrétienté : Héraclée,
Sélymbria, Rodosto sur la côte de Thrace ; Thessalonique,
la seconde métropole et le second port byzantin, «une des
plus fors-et plus riches villes de la chrestienté », au dire
de Croisés, et où vécurent jusqu’à 500.000 âmes ; Négrepont,
 Athènes, Patras, Nauplie et Corinthe en Grèce :
Corfou, Durazzo, Avlona, Nicopolis à l’entrée de la mer
Tonienne ou de l’Adriatique, sans compter la république
de ‘Crimée Kherson, protégée de Byzance, et les cités
dalmates placées sous le protectorat byzantin, telles que
Raguse et Spalato. À l’intérieur de la péninsule balkanique
 prospèrent Andrinople et Chrysopolis. La domination
 byzantise a fait la fortune des cités de l’Italie méridionale,
 de Bari et de Reggio, de Tarente et de Salerne,
de Brindes et de Naples, qui rivalisent en richesse, surtout
d’Amalfi, qui, du Ix° au XI° siècle, domina dans la Méditerranée
 occidentale. C’est enfin sous les auspices de
Byzance qu’une humble agglomération de pêcheurs,
Venise, est devenue en six cents ans la reine de l’Adriatique
et du commerce méditerranéen, l’héritière de la splendeur
de Ravenne.
Partout dans ces cités, au-dessous d’une aristocratie
de sénateurs, hauts dignitaires et grands propriétaires,
qui étalent le luxe de leur train de vie élégante et raffinée,
vit une bourgeoisie active et intelligente de banquiers,
d’industriels et de marchands. Elle forme, avec les patrons
des métiers et du petit commerce, ingénieux et âpres au
gain, une classe moyenne, qui a été l’une des principales
forces de la société byzantine, et qui l’a enrichie par son
labeur. Cette classe n’a cessé de grandir. Elle a remplacé
les curiales de l'époque romaine disparus dans la crise du
vie siècle. Au xe et au x1° siècle, associant ses intérêts
avec ceux de la noblesse foncière qui réside volontiers
dans les villes, elle participe au pouvoir municipal, délègue
        <pb n="77" />
        70 LE TRAVAIL PENDANT LE HAUT MOYEN AGE

ses notables”(judices,” boni homines) pour aider à l’administration
 urbaine, se fait pourvoir de privilèges. économiques
 et financiers. C’est dans cette classe, qui eut les
défauts inhérents à la recherche incessante de la fortune,
que se transmirent les fortes vertus sociales, l’amour du
travail, l’économie, la simplicité et la régularité de l’existence,
 la’ pratique de la charité. La plèbe des artisans
(laos), groupée en corporations ét confréries, forme, avec
la classe moyenne (les mesoi), l’élément vivant des cités
byzantines. C’est à elle qu’est dû le renom de l’industrie
orientale.‘ Elle est intelligente et laborieuse. Elle à le sentiment
 de sa valeur. On'a vu à Byzance un ancien ouvrier,
Léon l’Isaurien, ceindre le diadème et faire souche d’une
dynastie. La vie corporative entretient en elle le goût d’une
certaine indépendance et le sens de la solidarité. Les
lettrés, qui ont décrit la vie de ce menu peuple des ateliers,
le montrent plein d’entrain, de vivacité et de saillies,
volontiers ami du plaisir, content de peu, fort attaché à
la vie de famille, et, suivant les moments, turbulent et
docile, sceptique"et railleur, dévot et fanatique, mobile et
exubérant, à tout prendre facile à conduire, pourvu que
l’autorité sache le manier sans brutalité et lui assurer à
bon compte des vivres et des amusements. C’est seulement
à Constantinople et à’ Thessalonique que cette plèbe, au
demeurant honnête et travailleuse, parfois même affinée
d’intelligence et de sentiments, a pâti du voisinage du
prolétariat de fainéants et d’aventuriers qui grouillait
dans les bas-fonds de ces grandes cités. C’est à ces éléments
troubles, à”ces parasites lâches, séditieux, sanguinaires
et féroces à l’occasion, qu’incombe la fâcheuse réputation
dont le peuple byzantin des villes a si longtemps souffert.
En réalité, dans la société orientale, la prospérité de l'industrie
 et.du commerce est autant l’œuvre des artisans
libres urbains que celle de la bourgeoisie intelligente des
classes moyennes, et que celle de l’État, protecteur du travail.
 Tous, grands propriétaires et princes promoteurs de la
        <pb n="78" />
        BYZANCE. LA RÉORGANISATION DU TRAVAIL 7
rolonisation, paysans libres et colons acharnés à mettre
en valeur la terre, marchands attentifs à développer les
changes, patrons et ouvriers soucieux du bon renom et
de l’activité des ateliers, ont aidé à faire de l’empire byzantin
 l’État le plus riche de l’univers, celui où les recettes
publiques atteignirent le chiffre de 600 millions, l’équivalent
 de 6 milliards actuels, et où le Trésor impérial put
accumuler des réserves de 2 à, 4 milliards, celui dont le
prestige éblouit si longtemps les nations d’Occident.
        <pb n="79" />
        CHAPITRE V

L'INFLUENCE ÉCONOMIQUE ET SOCIALE
DE LA CIVILISATION BYZANTINE EN ORIENT
ET EN OCCIDENT

L'action de Byzance en Italie, dans les pays roumains et
slaves du Sud. — L’empire d’Orient, avant de décliner,
rendit à la civilisation des services éminents. Il restitua
à l’ÎItalie ruinée par les invasions une vie nouvelle. La
Romagne, la Pentapole (Ancône et Rimini), l’Istrie, la
Vénétie, la Sicile, surtout la Grande Grèce, redeviennent,
grâce à elle, des oasis de richesse dans la péninsule ruinée
par les Barbares. à
Grâce à sa diplomatie et à la supériorité de ses armes,
mais surtout grâce à l’activité de ses missionnaires et au
prestige de sa culture, Byzance accomplit dans le monde
barbare de l’Orient la même œuvre de civilisation que
jadis Rome avait réalisée dans le monde occidental. Elle
l’initia au travail ordonné et fécond en le civilisant et en
l’amenant au christianisme, Elle hellénisa et slavisa les
änciens colons romains, les Valaques d’Épire, d’Albanie
méridionale, d’Acarnanie, de Thessalie, du Pinde, sans
parvenir d’ailleurs à leur faire perdre leurs habitudes de
brigandage et à les amener de la vie pastorale à la vie
agricole. Si elle laissa les Albanai£ retourner à leur vie primitive
 de clan et de sauvagerie, du moins elle parvint à
élever jusqu’aux formes de l’existence civilisée les tribus
de la grande race slave, dont elle a été l’éducatrice. Un
        <pb n="80" />
        L'INFLUENCE DE BYZANCE AU DEHORS 73
moment elle a répandu sa civilisation parmi les Slaves de
Dacie qui s’étaient mélés aux colons latins, les futurs
Roumains, ainsi que parmi les Slaves de l’Empire Morave,
convertis au IX° siècle à la religion grecque par les apôtres
byzantins Cyrille et Méthode, de même’ que parmi les
Slovènes de Pannonie et de Norique. Si l'influence de
l’Occident se substitua à celle de Byzance parmi les Moraves
ei les Slovènes, du moins cette dernière persista chez les
Roumains slavisés de Transylvanie.
C’est la culture byzantine qui triompha de la barbarie des
Serbes établis sur les borde du Danube, de la Save et dans
les monts de la Dioclée (Monténégro), de la Dalmatie, de
la Bosnie et de la Rascie, sur la lisière des bassins du Vardar
 et dans la région de la Morava, entre le Vr1® et le x° siècle.
C’est Byzance qui les convertit à la religion orthodoxe.
C’est sous son influence que les tribus serbes et croates,
groupées en confédérations (plemés) et en tribus (volosis),
sous de petits chefs (jupans), en arrivent, après être devenues
les vassales du Basileus, à s’organiser en États dirigés par
an grand-jupan pourvu au x° siècle du titre de prince,
de duc, de consul ou de roi par l’empereur, à former une
cour imitée de celle de Byzance, à posséder une noblesse
d’archontes ou de comtes et de barons, ainsi qu’un corps
ecclésiastique de rite grec, riche et considéré. En même
temps, la communauté de famille (radruga) se modifiait,
et à la propriété familiale ou tribale primitive se juxtaposait.
 par les allotissements la propriété individuelle de
type romain ou byzantin. La masse plus ou moins homogène
 des immigrants se dissocia au contact des anciens
cultivateurs du sol, dont la plupart passèrent du colonat
au servage sous ces nouveaux maîtres. La vie sédentaire
et le voisinage de l’empire transformèrent partiellement
les institutions économiques des Slaves du Sud, dont les
uns restèrent dans les monts voués à la vie pastorale et
sur la côte à la piraterie, mais dont les autres devinrent
des éleveurs, des cultivateurs, des viticultears habiles.
        <pb n="81" />
        74 LE TRAVAIL PENDANT LE HAUT MOYEN AGE
Dans un État devenu plus stable et plus pacifique, cette
population agricole, qui ne connaissait guère de villes,
se développa au point que la Serbie-Croatie du x° siècle
compta 2 millions d’habitants.

Influence de Byzance sur les Bulgares. — D’autres
populations durent à Byzance leur accession à la vie civitisée.
 Ce furent en Mésie, les Bulgares, Touraniens féroces
et frustes venus des plaines russo-asiatiques sur les deux
rives du Danube au cours du vrr siècle (659), convertis
par Byzance (864-65) et slavisés avec une extrême rapidité,
 au point qu’ils adoptèrent la langue serbe. Ces hideux
ravageurs se transformèrent, comme les Slaves, sous l’action
 des Byzantins. On les vit renoncer à leur turban et à
leurs étendards à queue de cheval, à leurs petits chefs de
guerre, pour adopterle costumeetlesinstitutions byzantines.
Ils fondèrent une monarchie despotique, dont le prince
(khagan) se proclama tsar ou knèze, et au début du x° siècle,
fonda dans les Balkans, ainsi qu’au delà du Danube, un
empire où il se posa en rival de Basileus, si bien que
ce dernier dut se résoudre à le détruire après ‘une lutte
acharnée. Il eut à Preslav sur le grand fleuve une capitale
où il singea grossièrement le luxe de la cour byzantine.
Son aristocratie de boliades et de boîars, noblesse de fonctionnaires
 et de grands propriétaires, comme celle de
Byzance, s’allia aux familles byzantines et reçut une éducation
 grecque, de même que son clergé forma une Église
indépendante (autocéphale) de rite grec, qui obtint une
bonne part de la richesse foncière. Les colons romains
furent asservis en majorité. Sous ce gouvernement à la
grecque, la prospérité agricole fut très grande. Une relation
 du x° siècle atteste que cette Bulgarie hellénisée
«abondait de tous biens », spécialement de blés, de bétail,
de sel, et que la population y avait pullulé (multitudo
magna et populus multus), bien qu’il n’y eût pas de villes.
Les Bulgares, dont Byzance raillait la rusticité, s’enri-
        <pb n="82" />
        L’INFLUENCE DE BYZANCE AU DEHORS 75
chirent par le commerce avec la Hongrie et l’Empire
vrec, d’où ils recevaient les vins, les fruits et l’or, les vêtements
 brodés, les perles et les diadèmes. Dans leurs villages
 fortifiés (aouls), plus d’une fois les Byzantins trouvèrent,
 comme à Ochrida, des richesses accumulées par
ces demi-barbares, frottés de civilisation grecque. Peu
s’en fallut que les Magyars eux-mêmes au x®° siècle ne
subissent l’attraction de Byzance avec laquelle ils avaient
noué des relations de commerce ; ce n’est qu’au x1° siècle
que les influences de l’Occident les rattachèrent à la civilisation
 latine.

L'action de la civilisation byzantine sur la Russie varègue.
— Enfin, au delà du Danube, dans la grande plaine sarmatique,
 les Slaves païens conquis par les Scandinaves,
dont ils prirent le nom slavisé (Varègues, Rouss) se déterminèrent,
 au cours du x° siècle, à s’orienter vers Byzance
qu’ils n’avaient pu détruire dans leurs expéditions de 907
st de 945. Les Varègues avaient pu fonder les premiers
États, ceux de Novgorod, de Smolensk et de Kiew. Ils
avaient groupé la population slave sous leurs cheïs de
guerre (konumgs) et transformé l’ancienne noblesse
patriarcale en une nouvelle aristoeratie militaire, celle
des bofards et des compagnons du chef (la droujina). Mais
ils s’étaient montrés incapables de civiliser la Russie, où
Îls avaient créé simplement une vaste entreprise de brizandage
 qui exploitait les populations indigènes, au moyen
de tributs (dans) en nature, et les étrangers, au moyen
de la piraterie. Byzance les attira par degrés à la vie civilisée.
 Elle les enrôla comme mercenaires. Elle les séduisit
par l’appât de relations de commerce régulières, en leur
ouvrant l’accès de ses marchés. Dès le règne de l’empereur
Léon VI (Ixe siècle) elle leur envoyait ses missionnaires.
Elle les convertit enfin, à la fin du x° siècle (989). Dès lors
la Russie s’élève à demi à la vie civilisée, mêlant dans un
étrange alliage les institutions germaniques aux institu-
        <pb n="83" />
        76 LE TRAVAIL PENDANT LE HAUT MOYEN AGE

tions byzantines. Le premier État, dans lequel se fondirent
 les tribus, y apparaît sous Jaroslov le Grand (1015-1054)
 qui se pare de titres grecs. Son pouvoir garde toutefois
 un aspect à demi scandinave, et son entourage aristo -
cratique de gridi, de boïars et de mouges, rappelle tantôt
la truste (les compagnons) des rois germains et tantôt la
noblesse byzantine. Une Église s’organise avec la liturgie,
les traditions, la richesse territoriale de celle de l'empire
grec. Le régime patriarcal s’atténue, de même que diminue
la classe des hommes libres et que se développe la dépendance
 des mougicks (hommes de rien), à l’image du colonat
de Byzance. La société se stabilise ; la propriété commune
s’individualise ; la culture progresse et l’État russe s’enrichit
 par l’activité de son commerce avec Byzance, à
laquelle il est uni par des conventions qui abolissent les
anciens usages barbares. La civilisation byzantine a pendant
 deux siècles encore imprégné si bien la Russie Chrétienne
 naissante qu’elle y laissa une empreinte ineffacaæable.


L'œuvre de Byzance dans l’histoire du travail pendant le
moyen âge. — L'Empire romain d’Orient avait donc accompli
 pendant le haut moyen âge une tâche de première importanée.
 Il avait reçu sans faïblir l'héritage de Rome et il
l’avait accru. Il avait marqué profondément sa trace dans
bous les domaines du travail. II avait réussi à coloniser les
pays chrétiens de l’Europe orientale. Il y avait civilisé les
Barbares et les avait appelés au labeur fécond de la paix.
Il avait donné à l’activité économique, sous toutes ses
formes, l'impulsion la plus puissante ; il avait porté au plus
haut point le développement de la richesse. Si dans l’ordre
social, il n’avait qu’à demi réussi à protéger le travail et
la propriété libre contre l’exploitation et les usurpations
des classes aristocratiques, du moins il avait supprimé
l’esclavage et lutté de toutes ses forces pour le maintien
des classes moyennes urbaines et rurales. Il s’était “ainsi
        <pb n="84" />
        L'INFLUENCE DE BYZANCE AU DEHORS IT
placé à l’avant-garde de la civilisation, dont il continuait
les grandes traditions, et c’est pour une part à son école
que l’Occident allait à son tour se former à sa mission
civilisatrice.
        <pb n="85" />
        CHAPITRE VI

L’ACTION DE L’ÉTAT ET DE L'ÉGLISE SUR L'ŒUVRE
DE RÉORGANISATION DU TRAVAIL ET SUR LA RFS-TAURATION
 ÉCONOMIQUE DE L’OCCIDENT CHRÉTIEN
PENDANT LE HAUT MOYEN AGE.

Pendant les, siècles qui suivirent les invasions et l’établissement
 des Barbares, -l’Occident chrétien travailla
obscurément et péniblement à sa reconstitution sociale
et économique. C’était une œuvre de longue haleine qui se
heurta à une foule de difficultés et qui ne réussit qu’imparfaitement,
 mais qui prépara l’essor de la civilisation
occidentale dont le milieu de l’ère médiévale devait être
le témoin.

Les essais de reconstitution de l'Etat en Occident et
la politique économique et sociale des princes. — Les
essais de restauration furent dus aux nouveaux gouvernements
 pour une part, et pour la plus grande à
l’action de l’Église et des diverses classes de la société
d’Occident. La notion de l’État presque abolie à l’époque
des invasions se fit de nouveau jour dans les pays occidentaux.
 Les royaumes germaniques, après avoir laissé
périr, sans le vouloir, l’organisation de l’Empire romain,
se mirent à l’école de la tradition impériale dont l’Église
et une fraction de l’aristocratie avaient gardé le dépôt,
pour organiser les cadres stables dans lesquels se reconstitua
 peu à peu la nouvelle société. La tendance invin-
        <pb n="86" />
        RECONSTITUTION DU TRAVAIL EN OCCIDENT 79
cible des populations du haut moyen âge au morcellement
 et à la vie locale se ‘trouva ainsi corrigée par un
minimum d'autorité et d’unité. Les États d'Occident
amalgamèrent tant bien que mal les institutions germaniques
 avec les principes hiérarchiques’et administratifs
romains, de manière à rendre aux administrés les principes
d’organisation nécessaires à la reconstitution des forces
de production. L’effort fut incohérent et discontinu,
coupé par des périodes d’anarchie, mais il eut assez d’efficacité
 pour permettre entre le vIr® siècle et le milieu du Ix°
à l’Europe occidentale chrétienne de se réorganiser
partiellement. Cette œuvre qui tenta et qui a sauvé de
l’oubli les plus intelligents des rois barbares, fut ébauchée
en Aquitaine par le Visigoth Euric, en Burgondie par
Gondebaud au v° siècle, par Clovis, Brunehaut et Dagobert
en Gaule au vI° et au Vrr® siècle, surtout par Théodorie
le Grand et les Ostrogoths en’Italie au début du vi. Les
rois lombards, convertis - au catholicisme, notamment
Autharis, Rotharis et Luitprand, devaient la reprendre
avec plus de succès au VII° et au vru® siècle, et les rois
visigoths en Espagne s’y essaÿèrent après leur conversion
 à la fin du vr° siècle. Elle a été le principal titre de
gloire des Carolingiens et surtout de Charlemagne qui en
généralisa les effets en, Occident. Enfin, en Grande-Bretagne,
 elle a. valu à quelques-uns des successeurs des
premiers rois chrétiens, tels qu’Egbert et surtout Alfred
le Grand (1xe siècle) une renommée légitime. Seule de tous
les pays chrétiens d’Occident, l’Irlande fut impuissante à
s'élever du régime politique du clan et des confédérations
de tribus, jusqu’à la conception de l’État, défaut d’orgaaisation
 qui devait contribuer à l’éclipse ‘de sa brillante
civilisation. Partout ailleurs, s’organisaient des monarchies
 héréditaires, à tendances centralisatrices qui s’efforçaient
 de restaurer dans la société ces idées de“paix et
d’ordre, sans lesquelles le travail ne peut s'exercer avec
efficacité. Ce besoin ‘d'autorité amenait en l’an 800 la
        <pb n="87" />
        80 LE TRAVAIL PENDANT LE HAUT MOYEN AGE
restauration de l’Empire d’Occident, au profit de Charlemagne
 et des Carolingiens, les principaux promoteurs
de la. restauration de l’État. C'était en quelque sorte, la
consécration de l’effort accompli depuis deux cents ans
par les princes occidentaux en faveur de la stabilité
publique.
Les gouvernements de l’Occident, quoique obligés de
faire leur part aux influences aristocratiques et aux survivances
 des institutions germaniques, s’inspirèrent des
idées romaines et chrétiennes pour améliorer leur justice,
pour unifier ou amender leur législation et réorganiser
leur police, pour substituer à l’action familiale ou privée
la répression des délits et des crimes par la puissance
publique. Partout ils essayèrent de favoriser la paix
sociale en encourageant la fusion des divers éléments
dont se composaient les populations de l’Occident. Partout,
 ils favorisèrent la diffusion du christianisme et de
la civilisation chrétienne. Partout, ils ont tenté de ressusciter
 la culture intellectuelle. Les rois barbares, héritiers
de Rome et serviteurs de la pensée de l’Église romaine,
ont été les promoteurs de la conquête des pays païens,
de la colonisation et de la repopulation de l’Occident.
[ls ont stimulé de toutes leurs forces le travail dans leurs
domaines. Ils ont essayé de sauver la propriété libre. Ils
ont protégé les colons et les serfs, et même certains d’entre
eux, les Carolingiens et les souverains anglo-saxons, ont
bracé une ébauche d’assistance publique. Leur sollicitude
s’est étendue dans tous les domaines de la production
économique. Ils montrent le souci de rétablir la richesse
publique en ramenant les hommes à la terre, en favorisant
 les travaux d’amélioration agricole ou de conquête
du sol stérile. Ils font de leurs domaines des exploitations
modèles, analogues aux villæ de Charlemagne. Ils se
préoccupent d’empêcher l’épuisement inconsidéré des
réserves forestières. Ils ont de même encouragé la production
 industrielle, essayé sur leurs terres, comme le
        <pb n="88" />
        RECONSTITUTION DU TRAVAIL EN OCCIDENT 81

lait Charlemagne, d'organiser les meilleurs ateliers. Le
rétablissement de l’activité des échanges a surtout attiré
leur attention, parce qu’ils y voient le moyen le plus sûr
d’enrichir leurs États. De là, cette sollicitude que montrent
Théodorie, Rotharis, Luitprand, les rois visigoths et
anglo-saxons, surtout nos Carolingiens, et en premier lieu
Charlemagne, pour rétablir les routes et leur sécurité, pour
réorganiser les moyens de transports terrestres et mari-Limes,
 pour restaurer marchés, foires et ports, pour protéger
 à la fois les marchands et les consommateurs, pour
rétablir de bonnes monnaies, pour garantir le commerce
national contre l’excès de la concurrence étrangère, pour
développer à la fois les échanges intérieurs et extérieurs.
Il ne manqua vraiment à ces gouvernements d’Occident
que l’esprit de suite et la puissance d’exécution pour faire
briompher de nouveau la tradition romaine dans le domaine
du travail. Is ne purent qu’ébaucher une œuvre qui sera
reprise trois siècles plus tard.

L'Action de l'Eglise sur la renaissance économique de
l’époque carolingienne. — Plus profonde, parce ‘qu’elle
à été plus méthodique et plus continue, fut l'action
de l’Église occidentale. Héritière de la tradition romaine
d'autorité, détentrice de la civilisation antique transformée
 par le christianisme, elle offre à l’Occident
le modèle du seul gouvernement ordonné et stable,
où l'autorité se combine avec la Liberté, da seule
unité vraiment vivante, fondée sur la communauté des
croyances et des principes de la société chrétienne. Sous
la direction continue, méthodique et clairvoyante de
la papauté, surtout depuis Grégoire le Grand, avec l’appui
de l’État mérovingien et carolingien, avec le concours
de la mystique armée des moines et des missionnaires
aquitains, irlandais, anglo-saxons et francs, elle a successivement
 converti les Visigoths et les Burgondes
ariens, les Celtes d'Irlande et de Galles, les Francs Saliens,

BOISSONNADE.
        <pb n="89" />
        82 LE TRAVAIL PENDANT LE HAUT MOYEN AGE
les Anglo-Saxons et les Germains païens, dans l’espace de
quatre cents ans. Elle a ainsi fondé les provinces d’un
nouvel Empire latin et chrétien et donné à l’Europe occidentale
 la forme qu’elle gardera au cours du moyen âge.
Non seulement, elle porte jusqu’à l’Elbe et jusqu’aux
monts de l'Écosse les frontières de la civilisation restaurée,
mais encore elle exerce sur la rénovation sociale et économique
 de l’Occident une influence décisive. Cleres et
moines prennent une place capitale parmi les détenteurs
du sol ; ils s’efforcent d’y attirer ou d’y retenir les populations
 rurales, soit en multipliant les affranchissements
en faveur des esclaves, soit en stabilisant la condition des
serfs. L'Église travaille en faveur de la paix sociale ; elle
introduit le bienfait du droit d'asile, elle restreint le droit
de vengeance. Elle seconde les efforts des rois dans la
répression de l'anarchie, du banditisme, des guerres, de
famille. Elle multiplie les œuvres de charité, hôpitaux,
léproseries, aumôneries. Elle ennoblit la vie de famille.
Elle relève la condition de la femme en prohibant la polygamie
 païenne, en combattant le désordre moral, en faisant
reconnaître les droits légitimes des héritiers féminins
dans les successions. Elle s'efforce enfin à policer la société
barbare d'Occident, en réorganisant les écoles et l’instruction.

Dans l’ordre économique, le rôle de l’Église est plus
efficace encore. Elle n’a cessé depuis l’origine de proclamer
 l’obligation du travail comme une loi divine. Les
instituts monastiques l’inscrivent dans leurs règles,
comme un article fondamental, et l’Imposent à tous
leurs membres. D'ailleurs les nécessités de l’existence
 et de l’exploitation des grands domaines qui lui ont
été attribués forcent l’Église à prendre en mains la direction
de la colonisation agricole, à laquelle elle a eu une part
essentielle. L'idéal mystique et le réalisme pratique ont
amené ses chefs à entreprendre les défrichements, la mise
en valeur du sol, à assumer l’initiative des améliorations
        <pb n="90" />
        RECONSTITUTION DU TRAVAIL EN OCCIDENT 83
eulturales. Pour les mêmes raisons d’intérêt' général et
d’intérêt de classe, évêques et moines secondèrent la renaissance
 des centres industriels, réorganisèrent la production
dans les ateliers monastiques, s’efforcèrent de faciliter
et de ranimer les échanges, prirent même une part directe
à leur réorganisation. L'exemple de l’Église et celui des
chefs d’État stimulant l’ardeur de l’aristocratie laïque
et des hommes libres, un mouvement général entraîna
l’Occident dans les voies nouvelles et l’orienta vers le
rétablissement de l’activité économique détruite par les
invasions barbares. Sous la direction et parfois avec la
collaboration directe de ces classes que formaient l’élite
sociale de’ l’Occident, les masses populaires furent les
humbles instruments de cette œuvre de restauration.
        <pb n="91" />
        CHAPITRE VIT ‘

L'ÉCONOMIE AGRAIRE DE L'OCCIDENT CHRÉTIEN, LE
PREMIER EFFORT DE COLONISATION, LA PRODUCTION
AGRICOLE ET LA REPOPULATION DU VII° AU
Xe SIÈCLE.

Importance, nature, et méthodes du premier essai
le colonisation agricole en Occident (VII-IX° siècles).
Ses promoteurs, les royautés, l'Eglise. — Cette œuvre
porta surtout sur la terre, devenue presque le seul
capital dans une société où prévalait l’économie naturelle.
 Tout le cycle de la production et de la consommation
 ge déroulait autour du sol. La terre fournissait aux
hommes de ce temps à peu près tous les éléments de la vie.
Elle alimentait les échanges limités à l’existence d’une
infinité de petits groupements isolés. De sa mise en valeur
dépendirent le progrès économique qui commença à se
manifester, et l’évolution sociale qui se dessina. La colonisation
 agricole a été la grande préoccupation dessiècles qui suivirent
 les invasions et l’établissement des Barbares. Elle
est, à vrai dire, si l’on donnait aux événements de l'ordre
économique la place qui leur revient, l’un des faits capitaux
 de l’histoire des quatre cents dernières années du
haut moyen Âge. Elle a eu pour l’orientation de la société
médiévale des conséquences décisives.
Il fallutreprendre à partir du VIe siècle le cours du travail
 de civilisation poursuivi par les Romains. Les nouveaux
États qui s’inspirèrent de l’esprit de Rome, s’attachèrent à
        <pb n="92" />
        ÉCONOMIE AGRAIRE DE L’OCCIDENT 85
cette œuvre. Telle fut la politique de Théodoric le Grand
en Italie, des rois lombards du vrre et du VIIIÉ siècle, des
rois de Wessex et d’Alfred le Grand, des Carolingiens et
en particulier de Charlemagne. Ils s’efforcent, suivant les
termes qu’emploie Orôse à propos du roi des Ostrogoths,
« de tourner les Barbares vers la charrue » et de les amener
« à exécrer le glaive ». Ils rappellent les propriétaires à la
tête de leurs domaines, donnant l’exemple de la sollicitude
 pour l’exploitation rurale. Ils tâchent de fixer les
populations au sol. Ils encouragent les défrichements
par des exemptions d’impôts et par la concession du droit
de propriété ou d’usufruit aux défricheurs. Tls appellent
sur les terres désertes des colons. Ils transportent des
populations entières pour défricher les pays dévastés ou
les terres vierges des contrées barbares. C’est ainsi que la
Septimanie (Bas-Languedoc) est colonisée au Ixe siècle
par les Goths émigrés d’Espagne, la Catalogne au x° par
des colons venus de Gaule. La Germanie entière commence
à être défrichée par des immigrants gallo-romains et
francs qui s’établissent entre le Rhin et l’Elbe, entre les
Alpes et le Danube, tandis que des colons d’origine germanique
 viennent par milliers coloniser lAlamanie, la
Neustrie occidentale, l’Autriche et la Styrie, et que des
colonies slaves, de vraies sclavinies, sont crées en Hesse et
en Thuringe. La colonisation militaire aide sur les frontières,
 sur les marches, au développement de la colonisation
 civile ; les soldats prêtent main-forte aux colons défricheurs.
 L'une et l’autre sont à l’ordre du jour spécialement à
l’époque carolingienne. Elles ont notablement contribué
à transformer l’aspect de l'Occident.
Plus efficace encore a été l’activité colonisatrice de
l’Église, surtout celle de l’Église monastique. Souvent les
évêques se font ‘entrepreneurs d’améliorations, agricoles.
Germain de Paris plante des vignes, Eleuthère de Lisieux
vit au milieu de laboureurs. L'église de Reims remet son
domaine en valeur au vrr® siècle. au moyen d’un appel
        <pb n="93" />
        86 LE TRAVAIL PENDANT LE HAUT MOYEN AGE
aux colons. Le monachisme occidental, s’éloignant de
l’idéal contemplatif des moines d’Orient et renonçant
pour la majeure part au séjour des villes, assigne d’abord
pour but à l’activité de ses ermites disséminés dans les
campagnes, le défrichement du sol. Son impulsion devient
décisive, lorsque les deux grands rénovateurs de l’institution
 monastique, l'Italien Benoît de Nursie (vr° siècle)
et l’Irlandais Columban: (vrr® siècle), groupent les moines
en puissantes associations, les concentrent en de vastes
monastères et leur imposent pour règle le travail manuel
limité ou illimité, comme une obligation imposée par la
divinité même et comme une moyen de dompter la nature
humaine. Pour bannir l’oisiveté, « cette ennemie de l’âme »,
Benoît de Nursie assigne six à sept heures de travail
manuel par jour à ses moines, que l’Europe désigne dès
lors sous le nom de « travailleurs » par excellence (monachi
laborantes). Columban exige que ses disciples travaillent
jusqu’à l’épuisement, « qu’ils se couchent brisés de fatigue
et qu’ils dorment debout ». D'ailleurs l’idéal ascétique est
d’accord avec les nécessités économiques. Établis dans les
forêts et sur les terres désertes, les moines sont obligés, pour
vivre en communauté, de devenir défricheurs. Les Bénédictins
 portent donc, en vertu de leur règle, une serpe à
la ceinture comme insigne de leur habituelle occupation.
Columban marche en tout temps avec une escorte de
bâcherons. Le moine Théodulf près de Reims ne cesse
pendant 22 ans.de manier la charrue, qu’après sa mort on
garde, en signe de vénération, à l’église de Saint-Thierry.
Le célèbre réformateur bénédictin du Ix° siècle, Benoît
d’Aniane, laboure, bêche, moissonne, en compagnie de
ses moines. Les vastes étendues de landes, de déserts et
de bois que concèdent les grands et les fidèles sont aussitôt
entamés par les pieux défricheurs, que viennent aider des
bandes de paysans, assurés de trouver à lombre 'des
cloîtres, une vie plus douce et plus sûre. Dans les elairières
des bois, sur les îles des marais, aux environs des sources,
        <pb n="94" />
        ÉCONOMIE AGRAIRE DE L’OCCIDENT ; 87
les moines élèvent leurs cabanes de branchages, puis leurs
édifices de bois ou de pierre, drainent, débroussaillent,
coupent les arbres, extirpent les souches, créent des
prairies et des champs, parfois même des vignobles et des
vergers. Pendant trois cents ans, ils se font les promoteurs
 persévérants et méthodiques de la première colonisation
 agricole de l’Occident.

L'œuvre de la colonisation monastique en Occident. —
Même en tenant compte des exagérations des récits hagiooraphiques,
 il est indéniable que le rôle du monachisme
a été de premier ordre. Peu considérable en Espagne,
où l’invasion arabe ne lui a pas permis de se développer,
 la colonisation monastique eut les plus heuveux
 effets dans le reste des États chrétiens occidentaux.
En Italie, s’élèvent comme autant de centres de culture,
tantôt dans les monts, tantôt dans les plaines désertes
et marécageuses, les abbayes du Mont Cassin, de Subiaco,
de Farfa, de Saint-Vincent du Vulturne, de Polirone, de
Novalese, de Leno, de Pomposa et surtout de Bobbio.
L’Hibernie, l’île des saints, organisatrice de ce dernier centre
monastique italien, rivalise avec l’Aquitaine gallo-romaine
et avec l’Angleterre, pleine de l’ardeur des néophytes,
en essaimant dans l’Occident ses laborieuses colonies
monastiques. Elle rend ainsi à la civilisation un service
inoubliable. L'Irlande, les îles d'Écosse, les côtes de Galles,
se peuplent de grands monastères, tels que ceux de Bangor
et d’Iona. Les royaumes anglo-saxons doivent aux leurs, à
Tarrow, à Streoneshath, à Crowland, à Ramsay, à Evesham,
à Glastonbury, l’apparition des premières grandes exploitations
 de défrichement. En Gaule, dès le vie siècle,
30 établissements sont créés par les moines dans les vallées
dela Saône et du Rhône, 94 des Pyrénées à la Loire, 54 de la
Loire aux Vosges. De 228 au début du VIr® siècle, ce chiffre
passe à 1.108 dans les quatre cents ans qui suivent jusqu’à la
fin du x° siècle. Partout à ces créations monastiques se
        <pb n="95" />
        88 LE TRAVAIL PENDANT LE HAUT MOYEN AGE
rattachent les souvenirs des défrichements exécutés et
des villages créés, dont les noms attestent encore l’origine,
C’est par centaines, par milliers que s’organisent les centres
agricoles autour de ces grandes abbayes, telles que Montmajour
 et Aniane, Saint-Guilhem du Désert et Moissac,
Solignae et Charroux, Saint-Maixent et Ansion, Saint-Benoît-sur-Loire
 et Saint-Mesmin, Saint-Wandrille et
Jumièges, Saint-Riquier et Corbie, Luxeuil et Remiremont.
 La Gaule du Nord et la Burgondie, l’Alamanie,
la Franconie, la Souabe sont colonisées sous la direction
de pieux missionnaires, Amandus, Eligius, Colamban,
Gall, Emmeran. Les monastères, Saint-Omer, Saint-Bertin,
 Saint-Bavon, Saint-Pierre de Gand, Elnone, Saint-Trond,
 Stavelot, Malmédy, Prüm, Echternach, Saint-Hubert,
 Murbach, Wissembourg, Haguenau, Reichenan,
Saint-Gall, Kempten, Ebersberg, Friessen, Saint-Pierre
de Salzbourg et bien d’autres ont été les premiers centres
de grande colonisation agricole dans ces régions. Dans la
vieille Germanie païenne, convertie. par Winfried (saint
Boniface) et ses disciples, le rôle des moines a été encore
plus actif. Là, autour de Fulda, de Fritzlar, d’Hameln,
d’Erfürth, de Marbourg de Corvey et des autres monastères
 s’est vraiment organisé le travail de défrichement
du sol germanique. La colonisation monastique, unie à la
colonisation officielle, civile et militaire, a porté jusqu’à
l’Elbe, au Danube, à la mer du Nord. les limites de la
sulture.

La participation des grands propriétaires, des hommes
libres et des pionniers paysans à la première colonisation.
 — Elle a d’ailleurs été vigoureusement secondée par
Y’effort des grands propriétaires qui, surtout à l’époque carolingienne,recherchent
 dans le défrichement du sol unaceroissement
 de la valeur et du revenu de leurs domaines. Plus
féconde encore fut dans cette œuvre la participation
obscure, mais tenace de légions de petits propriétaires
        <pb n="96" />
        ÉCONOMIE AGRAIRE DE L'OCCIDENT 89
libres et de paysans pionniers (les hôtes) dont le rôle a été
trop longtemps méconnu et a été mis récemment en
lumière. Sous la protection des rois, des évêques, des grands
propriétaires, souvent même de leur propre initiative, ces
bhumbles travailleurs s’en vont à la recherche des terres
désertes et incultes ou des parcelles forestières qu’on abandonne
 à leur activité. Plus souvent encore, ils profitent
du droit reconnu à tout pionnier de s’approprier, en les
mettant en valeur (aprisio, bifang), les terres qui appartiennent
 aux communes rurales et aux collectivités. Ils
tracent avec la hache dans les forêts des clairières (roden,
essarts) ; ils débroussaillent la lande. Ils essaient de fertiliser
 ces terres conquises en y accumulant les souches,
les troncs, les ronces et les épines, en tas énormes, auxquels
ils mettent le feu (procédé du brûlis). Ils extirpent avec
la charrue ou la bêche, les nouveaux rejets ou racines.
Ils coupent les marais par des chaussées, ils les égouttent
au moyen de canaux d’assèchement. Ils entreprennent,
parfois avec le concours de l’État, comme au temps de
Charlemagne, d’endiguer les rivières, telles que la Loire.
Des conquêtes partielles sont ainsi faites surtout en Italie,
en Gaule, en Flandre, sur les eaux sauvages. Œuvre modeste
encore, mais dont l'intensité est attestée par la multitude
des noms de lieux, qui, en Occident, dès cette époque, ont
conservé le souvenir de ces défrichements, de ces desséchements,
 de ces endiguements, par lesquels, rois, moines,
grands et petits propriétaires, pionniers libres, demilibres
 ou serfs, ont essayé, pour la première fois au moyen
âge, d’arracher la bonne terre nourricière à la sauvagerie
infééonde.

Persistance des caractères de l’économie agraire primilive,
 Les terres ‘incultes, les eaux, les forêts, la culture
pastorale. — Les résultats restèrent, il est vzai, inférieurs à
P’effort, et la production agricole fut loin de répondre par
son développement à l’ardeur de là colonisation. Les inva-
        <pb n="97" />
        90 LE TRAVAIL PENDANT LE HAUT MOYEN AGE
sions du 1x° et du x° siècle contribuèrent pour,une part
aux médiocres effets de cette tentative. Mais la cause
principale de cette inefficacité relative doit être recherchée
 dans la prédominance du système de l’économie
naturelle elle-même, qui stimule alors insuffisamment l’activité,
 qui s’accommode de formes d’exploitation rudimentaires,
 et qui, par suite de l’étroitesse des marchés de
sonsommation, n’excite guère à la productivité.
Dans la société occidentale se maintiennent encore puissantes
 lestraditions del’économieagraire primitive, la cueillette
 des produits que la terre fournit sanstravail, l’exploitation
 traditionnelle des eaux et des forêts, les procédés
immuables de-la culture pastorale. Une bonne partie du
soi de l’Europe, en Irlande, en Basse-Écosse, dans l’Angleterre
 orientale, dans les Pays-bas et la Basse-Allemagne,
sur les côtes de Picardie, de Bas-Poitou, de Bas-Languedoc,
d’Espagne orientale, de Toscane et de Lombardie, est
couverte de marais. Sur les plateaux, nombreuses sont
les régions de tourbières. Le domaine des landes, des
déserts couverts de broussailles, d’ajoncs, de bruyères,
commons, velds, boschen, houien, loos, herines, gastimnes,
ronceraies, épinaies, comme on les appelle suivant les pays,
est encore immense. Il couvre une bonne part de l’Irlande
et du pays de Galles, de la Calédonie, le tiers de l’Angleterre
 (avec le marais), de vastes étendues des Pays-Bas,
de l’Allemagne du Nord et du Sud, une partie de la Suisse,
du Plateau central de France, de l’Armorique, de l’Aquitaine
 du Sud, de l’Italie centrale. Les chartes mentionnent
fréquemment ces terres incultes qui forment une partie
considérable des grands domaines.
Tousles peuples chrétiens d’Occident tirent de la pêchefluviale
 et côtière d’importantes ressources. On sait se servir,
pour capturerle poisson, d’écluseset de barrages. On créemême
 à l’époque carolingienne, dansles exploitations monastiques
 et seigneuriales, des étangs et des viviers. Les rois et les
vrands séigneurs peuvent vendre le poisson de leurs villæ.
        <pb n="98" />
        ÉCONOMIE AGRAIRE DE L’OCCIDENT 91
Les populations du littoralde la Manche et delamer du Nord
où de l’Océan pratiquent la pêche du hareng, du saumon,
du homard, de la lotte, se hasardent même à pêcher le
phoque, le marsouin et la baleine. Celles de la Méditerranée
continuent à capturer le thon et les espèces particulières
de cette mer. Partout le poisson entre pour une large part
dans l’alimentation.
Malgré les défrichements, les forêts recouvrent de leur
manteau une grande partie du sol de l’Occident. L'Irlande,
te Galles, le Cornwall, la Haute-Écosse aujourd’hui dénulées,
 possédaient de vastes bois de chênes, de hôtres, de
sapins et de pins dont on retrouve des troncs entiers dans
les tourbières. Toute la poésie celtique est pleine des
enchantements de la vieille forêt primitive. Presque toute
l’Armorique est une vaste sylve dont le souvenir à été
immortalisé par les séculaires halliers de Broceliande. Un
tiers de l’Angleterre était recouvert de grands bois qui
s’avançaient dans le Sussex et le Dorset, poussant jusqu’à
la basse vallée de la Tamise, à laquelle ils formaient une
ceinture. De leurs fourrés sortaient jusqu’au IX® siècle
des bandes de loups qui assiégaient les villages. Les plaines
de la Néerlande et des Flandres, actuellement si nues,
étaient avant le x1 siècle, pour une grande part, des régions
forestières, des houtlands, qui allaient rejoindre les forêts
immenses des Ardennes et de l’Eifel, la célèbre forêt
Charbonnière des légendes. Les Vosges, le Haardt, PAllemagne
 centrale étaient des pays forestiers, où la colonisation
 n’avait ouvert que des clairières, et la grande forêt
Hercynienne s’avançait toujours, réduite à peine par les
essarts, jusqu’au delà de la Bohême. En Gaule, tout porte
à croire que les deux tiers dû sol appartenaient encore
au temps de Charlemagne, au domaine de la forêt, et, même
dans les parties cultivées, la proportion semble avoir varié
lu tiers à la moitié. De l’Argonne aux Alpes et aux Pyrénées,
 de l'Océan au Jura, c’étaient, interrompus par les
plaines découvertes, consacrées aux cultures, les grands
        <pb n="99" />
        92 LE TRAVAIL PENDANT LE HAUT MOYEN AGE
bois de la Voivre, de la Champagne humide, du Morvan,
de la Haute-Picardie, de la Neustrie occidentale, de la
Brie et du Gâtinais, du Perche et du Haut-Maine, du
Bocage poitevin et du Plateau central, des Cévennes et
de la région pyrénéenne et alpine. L’Espagne du Nord et
de l’Est avaient recouvré leurs forêts, et le domaine forestier
 avait repris, dans l’Italie du Nord, du Centre et du
Sud, une large part de son empire. Déjà des lois protectrices
 défendaient la forêt contre l’incendie et contre les
dévastations des usagers. Charlemagne avait essayé d’introduire
 les principes d’une sylviculture rationnelle, en
réglementant les coupes et en ordonnant des recépages.
La forêt jouait en effet dans l’économie de ce temps un
rôle capital. Elle fournissait aux populations les bois de
construction et de chauffage, la poix et la résine, les éléments
 d’une partie de l’éclairage et les fruits de ses arbres
sauvages. Sous ses ombrages, de grands troupeaux de
pores venaient à la glandée. La chasse, d’abord permise
à tous les hommes: libres, et que les grands avaient réussi
à se réserver en général, donnait en abondance du gros
et du menu gibier. Ours, sangliers, daims, cerfs abondaient
 ; des animaux auj ourd’hui disparus, bisons, aurochs,
castors se rencontraient encore sous le couvert des bois.
C’est de la venaison que l’on retirait alors une partie de
l’alimentation des gr&amp;amp;@nds domaines.
L’élevage était une autre grande ressource et la plupart
les Celtes, des Anglo-Saxons et des Germains restaient,
même après leur adaptation à la vie civilisée, avant tout
des pasteurs. L’Anglais du Ix° siècle est bien plus un
éleveur qu’un marin, puisque, dans un district de la côte
du Devonshire on trouve 1.168 porchers en regard de
17 pêcheurs. En Irlande, le bétail avait plus de valeur
que la terre, et la richesse dépendait du nombre des vaches
que chacun possédait. En Allemagne centrale, il servait
encore de moyen d’échange au VII° siècle. Sauf dans les
pays maritimes et alpestres, où les herbages prospéraient,
        <pb n="100" />
        ÉCONOMIE AGRAIRE DE L’OCCIDENT 93
les prés bien irrigués (prata) étaient plutôt rares, et c’étaient
les pâturages (pascua) qui dominaient, de même que les
terrains de parcours. Aussi le gros bétail bovin et chevalin
stait-il surtout abondant dans les régions favorisées par
la nature ou dans la partie réservée (dominicum) des grands
domaines. On y élevait volontiers des chevaux de guerre,
des étalons et des taureaux. Le cheval, plus rare que l’âne,
coûtait fort cher ; il valait en Gaule le tiers ou la moitié
du prix d’un esclave. Le petit bétail, qui exige moins de
capitaux et qui convient mieux à une agriculture primitive,
 abondait. On élevait spécialement le porc pour les
nécessités de l’alimentation, le mouton pour la laine, la
chèvre pour sa chair et sa peau, la volaille pour la nourriture
 de la maison seigneuriale, l’abeille pour le miel qui
remplaçait alors le sucre et pour la cire que le luminaire
le luxe exiseait. Telle grande collectivité, comme Saint-Germain-des-Prés,
 possède 7.720 pores; telle autre, par
exemple Bobbio, 5.000. Une villa impériale au IX®° siècle
renferme 200 agneaux, 120 moutons, 150 brebis, 160 porcelets
 et 5 verrats, 17 ruches, 30 oies, 80 poulets et 22 paons.
Une autre a un troupeau de 100 chèvres. En, Allemagne,
la proportion du gros bétail, par rapport au petit, était
de 8 p. 100, s’élevant sur quelques points seulement à
50 p. 100. Quelques progrès avaient été introduits au
moyen de l'irrigation en Espagne. Les moines et les intendants
 royaux avaient développé les prairies, accru le
cheptel, introduit même des améliorations dans le choix
des animaux de basse-cour, du gros et du menu bétail,
mais c’étaient des exceptions. Faute de capitaux, d’enzrais,
 de transports faciles et de débouchés étendus, l'Occident
 ne possède pas encore les formes progressives de
l’exploitation du sol.

Faibles progrès et lacunes des formes progressives de
oulture en Occident : les céréales, les cultures arboricoles,
 la vigne, les cultures industrielles. — La marne
        <pb n="101" />
        94 LE TRAVAIL PENDANT LE HAUT MOYEN AGE

est cependant connue comme amendement dès l’époque
de Charlemagne, mais le fumier de ferme est peu
abondant, comme le gros bétail. On connaît en général
l’assolement triennal qui ne réserve plus à la jachère
qu’une année sur trois au lieu de deux. C’était un
progrès réel, mais bien insuffisant pour que la culture
extensive fût sérieusement atteinte. Celle-ci dominait,
épuisant rapidement le sol qui ne donnait que de faibles
rendements. Le labourage dans les pays celtiques, anglosaxons
 et germaniques se faisait souvent en commun, au
moyen de forts attelages groupés. Mais l’outillage agricole
était en général réduit à la Loue, à la herse, à la charrue
de bois primitive. Les transports ruraux se faisaient souvent
 à dos d’homme, d’âne, de cheval, quand on n’avait
pas recours au char à deux roues. Dans l’Occident germanique
 et celtique persistait le système de la culture
abligatoire en commun, suivant rotation déterminée. Les
méthodes de l’agronomie romaine ne sont guère connues
que sur quelques grands domaines et sur les terres monastiques.
 La culture des céréales gagna cependant du terrain
 dans les régions celtiques et germaniques. L’Occident
cultivait surtout le seigle qui fournissait le pain du pauvre,
l’épeautre et le blé, ce dernier moins répandu que les deux
autres, l’avoine et l’orge, pour les animaux et la brasserie.
De brusques variätions de récoltes, jointes à l’insuffisance
des ensemencements et aux difficultés de transport,
amènent souvent des disettes. D'ailleurs, sauf dans les
anciens pays de culture, les champs cultivés, de même
que les vergers, les jardins et les vignobles n’occupent,
qu’une place très inférieure à celle des pâturages, des
forêts et des landes.
On commença cependant dans les quatre derniers
siècles du moyen âge, surtout sous l’influence des instituts
monastiques et des intendants des grands domaines princiers,
 à étendre les cultures horticoles, florales, arboricoles
et viticoles. Dans les régions celtiques, on cultiva le pom-
        <pb n="102" />
        ÉCONOMIE AGRAIRE DE L’OCOIDENT 95
mier et le poirier. Dans les pays germaniques du sud furent
introduits des jardins et des vergers, et on y obtint comme
dans les anciens pays romains, les pois, les fèves, quelques
fleurs communes, quelques plantes médicinales, les arbres
fruitiers communs. Dans la région méditerranéenne, en
Espagne et en Italie, on recueille encore beaucoup de
truits, et l’olivier donne un bon produit qui s’exporte hors
des marchés locaux. La vigne propagée par les rois, les
grands et les moines reprend une partie de l’empire qu’elle
avait perdu. Elle se hasarde jusqu’en Irlande ; on la plante
depuis le vrrr® siècle sur les bords de la Moselle, du Rhin
st du Danube ; les vins de Spire, de Worms et de Mayence
ont une clientèle régionale au IX° siècle. En France, les
besoins de la consommation locale poussent aux plantations
 jusqu’en Neustrie. La Bourgogne est déjà célèbre
au VII siècle pour ses vins de la Côte d’Or, comme le
redeviennent la Saintonge, le Bordelais, la Narbonnaise,
l’Espagne et lItalie. Pour les besoins de chaque domaine,
s’est généralisée la culture de certaines plantes industrielles.
 La plus cultivée dans tout l’Occident est le
lin. Les plantes tinctoriales, la garance et plus encore le
pastel, sont répandus dans les grands domaines où se
trouvent des ateliers. L’Aquitaine et l’Espagne du Nord
en fournissent en assez grande abondance, mais la culture
 est loin d’être spécialisée. Dans l’Occident de cette
époque, la production agricole, bien qu’elle ait été stimulée
 par la colonisation, est donc toujours rapetissée
aux dimensions des petites sociétés locales auxquelles
alle est presque exclusivement réservée. Mais déjà, avant
les invasions normandes, la hausse des produits agricoles
indique que cette production progressait lentement. Des
témoignages dignes de foi attestent la prospérité agricole
de l'Irlande jusqu’au 1xe siècle, celle des pays rhénans,
de la Gaule, de l’Italie pendant la période carolingienne,
de l’Espagne elle-même pendant une partie de la domination
 des Visigoths.
        <pb n="103" />
        96 LE TRAVAIL PENDANT LE HAUT MOYEN AGE

Renaissance limitée de la production agricole en Occident.
 La reconstitution partielle des populations. — Une
autre preuve de cette renaissance relative et éphémère
est la reconstitution partielle des populations de l’Occident
 chrétien entre te vrr° siècle et le xe siècle. Peu à
peu, les races avaient fusionné ; Celtes et Anglo-Saxons,
Germains, Gallo-Romains, Visigoths et Ibéro-Latins,
Lombards et Italiens s’étaient méêlés ensemble. L’élément
germanique avait même été facilement absorbé dans la
plus grande partie de l’Occident, notamment en Gaule,
sn Espagne et en Italie. Des courants d’émigration et des
translations de peuples avaient transformé certaines
régions, telles que l’'Armorique, les pays rhénans et saxons.
En dépit des fléaux qui sévissaient encore à des intervalles
an peu moins fréquents, malgré les épidémies, les disettes,
malgré une natalité peu élevée et une nuptialité médiocre,
la population de l’Europe occidentale se reformait peu à
peu. En Irlande, elle-est assez abondante pour aider par
l’émigration au peuplement de la Calédonie et de la Bretagne
 occidentale française. Si dans l’Angleterre la population
 n’atteint encore au xI° siècle (abstraction faite des
quatre comtés du Nord) que 1.500.000 âmes, dans l’Allemagne
 le peuplement a si bien prospéré qu’au x° siècle,
entre le Rhin et la Meuse, le nombre des villages a triplé.
On à pu évaluer la population de la Gaule au temps de
Charlemagne entre 8 et 9 millions d’âmes. Dans l’Italie
lombarde du vIr1° siècle, la paix, au dire de Paul Diacre,
à fait multiplier « les peuples à la manière des moissons ».
Ainsi a été possible cette première colonisation agricole
de l’Occident qui est en quelque sorte l’ébauche du grandiose
 mouvement du xI12 et du XII siècle.
        <pb n="104" />
        CHAPITRE VIII

L’ÉVOLUTION DU RÉGIME DE LA PROPRIÉTÉ EN OCCI-DENT
 DU VII. AU X° SIÈCLE : LA DÉCADENCE DES
ANCIENNES FORMES DE POSSESSION DU SOL ; LE PRO-GRÈS
 DES GRANDS DOMAINES ; LA CRISE DE LA PETITE
PROPRIÉTÉ ET DE LA CLASSE DES HOMMES LIBRES.

Les formes de propriété et les classes possédantes dans
l'Occident chrétien du VII au X° siècle. — La colonisation
at le progrès relatif de la production agricole tournèrent
surtout à l’avantage des hautes classes de la société occidentale.
 Au contraire, les communautés libres, qui possé-Jaient
 en commun le sol dans une partie de l’Europe
chrétienne, se trouvèrent peu à peu éliminées totalement
ou vartiellement de cette antique possession.

Le déclin de la propriété collective et de la propriété
familiale, le progrès de la propriété individuelle. — Du
vire au xe siècle, la propriété collective des tribus et
des communautés de village, plus encore que celle des
communautés familiales, a reçu de rudes atteintes. La
forme primitive du collectivisme agraire, celle de la propriété
 de tribu, ne se maintient alors que dans les pays
celtiques : Irlande, Galles, Calédonie. Le sol de l’Hibernie
appartient encore au viré siècle à 184 tribus ou clans,
dont chacun possède le territoire nécessaire pour nourrir
3.000 à 9.000 vaches et qui se gubdivisent en 552 districts
{carrows) de 211 à 420 hectares chacun, en quartiers, au

BOISSONNADE.
        <pb n="105" />
        98 LE TRAVAIL PENDANT LE HAUT MOYEN AGE

nombre de quatre par district, et en domaines familiaux.
au nombre de quatre par quartier. Le clan, de même qu’en
Écosse et en Galles, possède collectivement la terre; il est
solidaire dans la paix comme dans la guerre. Il a des roitelets,
 des chefs, des nobles, des clients, mais nul n’y
possède en propre que des meubles et n’y détient une
parcelle du domaine tribal qu’à titre d’usufruit. Les
landes, les forêts, les pâturages sont réservés à la jouissance
 commune. Les terres de culture sont réparties périodiquement
 pour un temps à chaque groupe familial. Il y
avait encore des traces de l'ancienne copropriété du bétail
lui-même, au profit du clan, ‘bien que le troupeau füt
devenu au vur° siècle objet de propriété privée. Dans
chaque district d'Irlande, la population libre vit à l’état
de communisme, en des sortes de phalanstères, bâtiments
de bois immenses, défendus par des levées de terre, divisés
 en trois nefs. On y vit et on y mange en commun, On
s’y assied sur des planches. Toutes les familles libres du
district y couchent sur des lits de roseaux. Mais la propriété
 tribale, même dans ces régions, où s'étaient perpétuées,
 grâce à l'isolement, les formes de civilisation primitive,
 ne tarda pas à être ébranlée par la formation des
grands domaines des chefs de tribus (pencenedl), des nobles
(wchelwr ou machtiern), aussi bien que par la constitution
de la grande propriété de l’Église celtique, ainsi que par
l’organisation de la propriété familiale.
Partout ailleurs, dans l’Occident germanique converti
au christianisme, le déclin de la propriété collective de
tribu fut infiniment plus rapide. En Angleterre, on ne
trouve pas de trace, comme l’a démontré Vinogradoff,
de propriété appartenant collectivement (foikland) aux
tribus anglo-saxonnes constituées en États, pas plus que
de propriété collective de comté (shire) et de district.
Tout au plus, y a-t-il quelques vestiges de terres communes
 dans la petite circonseription de la centaine (kundred)
 et quelques survivances du régime tribal dans les
        <pb n="106" />
        LA PROPRIÉTÉ. EN OCCIDENT 99
régions où les Celtes exerçaient de l'influence. Mais
partout survivait la vieille institution germanique de la
propriété communautaire de village (tounship). Les
forêts, les pâturages, les landes, les marais restaient indivis
entre les membres de la communauté villageoise, qui y
possédaient des droits de propriété et d’usage égaux. Les
prairies et les terres de culture étaient divisées en lots,
les premières clôturées une partie de l’année, les secondes
dépourvues de clôture (openfields). Chaque membre libre
de la communauté de village avait droit à une longue
bande (furlong) de 200 mètres carrés ou d’un tiers à un demihectare
 séparée des autres par des bandes de gazon, de
manière que toute famille eût une part équivalente dans
les terres à céréales et les jachères. Après la moisson et la
fenaison, ces terres, de même que les pâturages communs,
étaient ouvertes aux troupeaux de chaque groupe familial
villageois. Lies terres sont soumises aux mêmes méthodes
d’exploitation et cultivées en commun par les membres
de la commune rurale qui groupent des attelages de 8 à
12 bœufs pour labourer le sol. La propriété collective du
village anglo-saxon s’amoindrit rapidement à mesure
que s'organisèrent les domaines seigneuriaux (manors)
et royaux qui s’adjugèrent les forêts et les terres communes,
 ne laissant guère à la communauté de village que
ses vieilles habitudes de culture en coopération et de distributions
 périodiques des champs cultivés.
La Germanie, s’arrachant plus complètement encoreau régime
 du collectivisme agraire, ne connaît déjà plus la propriété
 tribale et renonce peu à peu au système de la propriété
collective de village (marche). Amoindrie d’un côté par les
appropriations légales qui résultent des défrichements
(bifangs, biloken, purprisia, comprehensiones), de l’autre par
les aliénations volontaires que consentent les communautés
de village (markgenossenschaften) et par les usurpations
des princes ou des grands propriétaires, la marche se désagrège
 dans tous les territoires germaniques, de l’Elbe au
        <pb n="107" />
        100 LE TRAVAIL PENDANT LE HAUT MOYEN AGE
Rhin et à l’Escaut. Elle ne se maintient plus que dans les
nombreux communaux (allmends), sur lesquels souvent
d’ailleurs la communauté villageoise n’a plus conservé
que des droits d’usage. Dans les régions de la Gaule, de
l’Espagne et de l'Italie, où la propriété de village (marche)
avait réussi à s’implanter, elle ne put survivre. Elle n’y
laissa d’autre trace que des communaux, des droits d’usage,
tels que celui de vaine pâture, et parfois le système de la
coopération de labourage. Les paysans romains continuèrent
 à ne connaître que la propriété publique ou de
l’État qui passa aux rois et que la propriété communale
des bourgs d’hommes libres (vici), celle-ci qui, de plus
en plus, apparaît dénuée d’importance.
Sans subir la même profonde décadence, la propriété
familiale, avec ses formes primitives, dut se modifier sous
l’action des conceptions individualistes du droit romain et
sous l'influence des nécessités économiques qui travaillaient
 en faveur de la propriété privée individuelle. Mais
en même temps, elle regagnait sur la propriété collective
de la tribu ou du village une part du terrain qu’elle perdait
de l’autre côté, de sorte que sa force fut moins atteinte.
D'abord limitée à, la possession de meubles, du bétail,
du jardin et de la maison, la propriété familiale, qui ne
comprenait que l’usufruit temporaire des lots de terre
arable (tate celtique, hide anglo-saxon, hufe germanique),
d’environ 16 à 40 hectares répartis à intervalles plus ou
moins réguliers, finit par s'étendre à ces lots dont elle
obtient l’occupation définitive. Elle s'accroît des terres
défrichées par la communauté de famille et devenues ainsi
propriétés privées. Mais, en même temps, l’ancienne propriété
 familiale (l’éthel anglo-saxon, la terra aviatica,
salica), indivisible, inaliénable, appartenant à l’ensemble
des parents (consanguinei, consories), réservée aux seuls
membres mâles, à l’exclusion des femmes, cultivée en
commun et objet de jouissance commune, telle qu’elle
existait encore dans les pays celtiques et germaniques au
        <pb n="108" />
        LA PROPRIÉTÉ EN OCCIDENT 101
vI° siècle, subit, sous l'influence des tendances individualistes
 de la civilisation romaine, une série d’atteintes.
Du VII au IX° siècle, dans ces régions, le père reçoit le
droit d’avantager un héritier, de procéder à des partages,
de faire des donations. Le testament se généralise. Les
femmes et les filles sont admises à succéder à une partie
de lhéritage, même immobilier. Les aliénations du
domaine familial sont permises dans certaines limites.

Le progrès de la propriété individuelle. Prédominance de
la grande propriété princière, ecclésiastique, aristocratique.
 — Ainsi se constitue et grandit parmi ces peuples
nouveaux la propriété privée individuelle. Provenant des
partages ou des successions, elle s'accroît du fruit du
travail personnel, de ce qu’on nomme les acquêts (conquesta),
 et spécialement des terres défrichées (essaris
et pourpris) par le labeur des pionniers. Elle se borne à
prendre des noms barbares, ceux de bookland en Angleterre,
 d’alleu (alod) en Germanie et en Gaule. Au fond,
c'est la vieille propriété à la romaine (possessio, sors), le
bien sur lequel l'individu a tout droit, qui triomphe de la
conception primitive, longtemps survivante chez les
Celtes et les Germains.
Ce mouvement qui tend à transférer la propriété du
sol, source presque unique de la richesse, des groupes collectifs,
 tribu, centaine, village, famille, aux individus,
tourne principalement au profit des classes qui détiennent
 alors la puissance politique et sociale. Ce n’est pas la
petite propriété, c’est surtout la grande, qui bénéficie de la
disparition de la propriété communautaire. La possession
de la terre devient l’apanage de ceux, qui dans la division
du travail social se sont emparés des fonétions de gouvernement,
 de la force matérielle et spirituelle. D’abord les
nouveaux chefs d’État, rois et roitelets de toute origine,
se sont constitué de vastes domaines. En pays celtique,
ils les ont formés au moyen des biens en déshérence, du
        <pb n="109" />
        103 LE TRAVAIL PENDANT LE HAUT MOYEN AGE
tiers du produit du butin, des terres de la tribu. Ailleurs,
en pays germanique, par la conquête, par les sentences de
justice, par l’appropriation partielle des terres de la communauté
 de village et de la marche, par la mainmise sur
le domaine du fise romain, ils ont acquis une bonne part
du sol. Il en a été à peu près de même sur les territoires
de l’ancien empire romain. Souvent, ils ont eu ainsi en
leur possession le tiers des terres, et même, dans l'Italie
lombazde, à un moment, la moitié. Partout, il est vrai, ils
ont gaspillé ce trésor, mais il leur en reste encore de magnifiques
 vestiges au IX° siècle. Dans la péninsule italique,
c’est alors la neuvième partie du sol qui fait partie du domaine
 royal. Les princes carolingiens ont à cette époque 100
domaines (curtes regiae, reichsgüter) en Lombardie, 205 en
Piémont, 320 rien qu’en Alamanie, Bavière, Thuringe et
Ostmark. Des centaines de milliers d’hectares font partie
des possessions royales en Occident. Elles comprennent
surtout des forêts, des terres vacantes, mâis aussi bon
nombre de terres cultivées. \
En regard de cette grande propriété princière, s'étend
de siècle en siècle la grande propriété ecclésiastique, constituée
 lentement de pièces et de morceaux, partout disséminés.
 Elle s’est formée grâce à la munificence des rois,
des hautes classes, des humbles même, grâce aussi aux
acquisitions et à la colonisation agricole. Des indices probants
 paraissent démontrer qu’un tiers environ du sol de
Occident chrétien appartient au Ix° siècle à l’Église,
bien qu’elle ait eu à souffrir de la sécularisation décidée
par les premiers Carolingiens et des nusurpations fréquentes
des laïques puissants. En Angleterre, on à vu des rois doter
d’un coup 40 abbayes et leur attribuer le dixième de leurs
domaines. Dans la Germanie chrétienne, abbayes et
évéchés sont comblés de dotations. Prum a 2.000 manses,
119 villages, deux grandes forêts ; Fulda, 15.000 charruées
de terre ; Tegernsee, 12.000; Saint-Gall, 160.000 arpents.
A l’abbaye de Lorsch appartiennent 2.000 manses et
        <pb n="110" />
        LA PROPRIÉTÉ EN OCCIDENT 103
2 grandes forêts; à Gandersheim, 11.000 charruées de terres.
Hersfeld a 702 domaines. Beaucoup de monastères
n’ont pas moins de 1.000 à 2.000 charruées de propriétés,
et les évêchés d’Augsbourg, de Salzbourg, de Freisingen,
sont propriétaires de 1.000 à 1.600 manses. Selon le mot
d’un roi mérovingien «toute la richesse est transférée aux
églises ». De Charlemagne on à 79 dotations en faveur de
celles de Germanie ; Louis le Pieux a fait à ces mêmes
églises, 600 donations, et les deux premiers Ottons 1,541.
Églises et monastères des anciens pays de l’empire n’ont
pas été moins favorisés. Un évêque, celui de Langres,
possède tout un comté. L'abbaye Saint-Rémi de Reims
détient 693 domaines; Saint-Germain-des-Prés en a
1.727, couvrant 150.000 hectares. Saint-Wandrille près
de Rouen avait 1.727 manses dès la fin du vire siècle, avec
10.000 sujets; il a 4.824 domaines au 1x° siècle. Luxeuil
en a compté 15.000. L’abbé de Saïnt-Martin de Fours
règne sur 20.000 laboureurs setfs, En Italie, l’évêché de
Bologne a dans sæ dépendance 2.000 manses, et le patrimoine
 du Saint-Siège est une sorte de vaste État, dont les
possessions sont disséminées dans une partie de l'Occident.
Par. l’usurpation commise aux dépens de la propriété
commune, par la violence déployée à l’encontre des petits
propriétaires, par la pression exercée sur les chefs d’État,
par la colonisation elle-même, s’est développée la puissance
 territoriale de l’aristocratie laïque. Déjà grandissante
sous l’empire romain, elle a dépassé toutes les bornes pendant
 le haut moyen âge. Elle triomphe dans tout l’Occident,
depuis les pays celtiques où les wchelwer et les machtierm
se créent de vastes domaines, avec les terres de la tribu
et de la famille, jusqu'aux pays romains, où nobles nouveaux
 et anciens fusionnés s’énrichissent des dépouilles
de la royauté imprévoyante et de la petite propriété
défaillante. En Angleterre, les nobles, earls, thanes, ealdormen,
 ont constitué d’opulents domaines (manors), si
bien qu’au XI° siècle quelques grandes familles ont réussi
        <pb n="111" />
        104 LE TRAVAIL PENDANT LE HAUT MOYEN AGE
à accaparer les deuæ tiers du sol britannique. En Germanie,
un due de Bavière au VITIÉ siècle possède 276 manses dans
un district et 100 dans un autre. Dans le même pays, le
chef de la grande maison des Welf au x° siècle en à 4.000.
On a calculé qu’au lieu des 900 hectares que comptait
en général le grand domaine romain en Gaule, le grand
domaine mérovingien en compta jusqu’à 1.800 et 2.600.
Or un même personnage possède d’habitude plusieurs de
ces domaines. À l’époque carolingienne, les possessions
aristocratiques sont assez souvent disséminées dans
diverses régions. Nobles de premier ou de second ordre
(possessores, nobiles, nobiliores), gallo-romains, visigoths
et lombards sont ainsi parvenus à achever à leur avantage
l’œuvre de concentration de la propriété foncière commencée
 à l’époque antérieure.

Formation de la noblesse foncière, le système de la vassalité
 et du bénéfice. — La possession de la terre assure aux
corps, aux familles ou aux individus qui arrivent à la
monopoliser une puissance telle qu’elle amène la formation
d’une noblesse nouvelle, distincte à la fois de celle de la
société germanique et de celle de la société romaine, mais
qui se constitue d’éléments empruntés à l’une et à l’autre,
zombinés avec des institutions plus récentes.
A peu près partout en Occident, des pays celtiques
aux pays germaniques et aux pays romains, s’efface la
noblesse de race ou de naissance, mais grandit, sous des
noms divers, une aristoeratie foncière qui fusionne avec
l’aristocratie domestique, formée des personnages de
condition même humble, attachés au service du roi, et avec
celle des hauts fonctionnaires, détenteurs par délégation
de l’autorité publique, qui transforment leur fonction
révocable en office héréditaire. Ainsi wchechelvers, pencenedls,
 cinnidls, machtierns, baires (propriétaires de vaches)
irlandais, gallois, armoricains, thanes, earls, ealdormen
anglo-saxons, edelings, antrustions, nobiles, proceres, opti-
        <pb n="112" />
        LA PROPRIÉTÉ EN OCCIDENT 105
mates, dues et comtes francs et gallo-romains, nobiliores,
gardings, judices, ducs et comtes visigoths et ibéro-romains,
gasindes, gastaldes, dues et comtes lombards et italiens,
en viennent à former une même classe, celle des seigneurs
et des grands (seniores, optimates, proceres, potentes), qui
remplace celle des sénateurs romains et des anciens nobles
germains et celtes, Au-dessous d’eux et- à leur service, ils
groupent leurs agents, leurs familiers, leurs hommes d’armes
(familia, maisnie, comitatus, truste), que leur patronage
anoblit, au point qu’en Allemagne, aux Pays-Bas, en
Italie, et même un moment en Gaule, de simples domestiques,
 les ministeriales, souvent de condition servile, se
trouvent promus au rang de nobles, Soit de gré, soit de
force, tantôt malgré les rois, tantôt avec leur assentiment,
l’aristocratie, assumant le rôle de protection que l’État
dans une société civilisée revendique seul à l'égard des
individus, se subordonne les moyens et les petits propriétaires,
 en leur donnant son patronage (patrocinium), en
généralisant parmi eux la recommandation, et en les enrôlant
 dans la vassalité. Toute une hiérarchie de domaines
et de personnes libres dépendantes se crée ainsi, sous la
tutelle des grands propriétaires, moyennant un mutuel
échange de services et moyennant la concession au profit
des vassaux de propriétés (bénéfices, précaires) qui, données
à titre révocable ou viager, ne tardent pas à devenir héréditaires.
 Enfin, dans une partie de l’Occident, une nouvelle
 étape est accomplie, lorsque l’État, se dépouillant,
en vertu des concessions d’immunités, des attributions
de la puissance publique, administration, police, justice,
levée des impôts et des troupes, le grand propriétaire
devient, en même temps que le haut fonctionnaire, une
sorte de souverain dans sa circonscription. Alors au
régime seigneurial qui mettait les hommes, au point de
vue économique et social, dans la dépendance de l’aristocratie
 foncière, se superpose le régime féodal qui, au IX°
et surtout au X° siècle, confère définitivement à la classe
        <pb n="113" />
        106 LE TRAVAIL PENDANT LE HAUT MOYEN AGE
aristocratique la souveraineté politique, au moins en
France et dans, l'Espagne du Nord, sinon en Allemagne,
en Italie et en Angleterre.

Le grand domaine en Occident et son organisation pendant
1e haut moyen âge. — Maîtresse de la plupart des terres, l’aristocratie
 foncière est devenue ainsi en quatre cents ans la
maîtresse des hommes qui y résident. Le grand domaine est
en effet, l’assise solide sur laquelle est fondée sa puissance
Conservant son intégrité fondamentale, en dépit des partages
 qui en détachent des fragments, portant dans son
nom même le souvenir de son principal possesseur, romain
ou barbare, la villa, la massa, la curtis, le saltus, la sala,
le fundus, comme on l’appelle, est un petit royaume, un
petit monde que gouverne un maître, le seigneur (dominus,
senior), investi d’une autorité absolue et où il a sous sæ
main tous les éléments de la vie économique. Une organisation
 fondée sur la hiérarchie des fonctions et sur la
division du travail y assure la satisfaction de tous les
besoins des maîtres et des sujets. Au centre, s’élève la
résidence seigneuriale (palatium, hall, fronhof, sathof,
easiellum) moitié château, moitié ferme, souvent entourée
d’une enceinte ou d’une ‘palissade rustique et grossière
en pays celtes ou germaniques, déjà plus élégante et plus
confortable en pays romain. Tout y est disposé pour le
séjour du maître et de son entourage. Bâtiments d’exploitation,
 écuries, magasins, celliers, granges, ateliers, s’y
groupent autour du palatium. Tout s’y trouve, même la
chapelle (oratorium) pour la vie spirituelle, qui n’a pas
été plus oubliée que la vie matérielle.
C’est dans le grand domaine monastique, puis dans le
grand domaine impérial ou royal que l’organisation économique
 atteint au plus haut degré de perfection. Dans
le premier, où prévaut yne sorte d’idéal communiste, où la
règle refrène l’individualisme, où tous les moines sont
égaux dans la distribution du labeur et de ses produits,
        <pb n="114" />
        LA PROPRIÉTÉ EN OCCIDENT 107
règne une discipline inflexible, qui assigne à chacun sa
tâche et sa rémunération, d’après les principes d’une sorte
de coopérative de production et de consommation. À
l’administration de chacun des serviceséconomiques préside,
soit an économe (cellarius), soit un prévôt ou un doyen.
Chaque moine a sa fonction, de même que chaque sujet
des moines a la sienne, sous les ordres de chefs jardiniers,
laboureurs, pêcheurs, forestiers, porchers, bouviers ou
bergers. Une stricte économie règle la distribution et la
conservation des produits. On garde avec un soin extrême
les récoltes, les instruments de labour et les ferrements,
jusqu’aux vieux habits et aux vieilles chaussures. Dans
les grands domaines royaux, tels que ceux de l’Aquitaine
auxquels s’applique le fameux capitulaire de Charlemagne
 (de villis), on retrouve la même organisation avec
moins de rigidité. Des agents généraux (judices, majores)
ou intendants y gouvernent un ou plusieurs domaines,
ayant sous leurs ordres, à la tête de chaque service, des
agents spéciaux et tout le peuple des sujets. La maison lombarde
 avec son gastald, son massarius, son domesticus, le hof
germanique avec son meier ou son vogt, présentent le
même spectacle. Partout, en Occident, l’identité des
besoins a créé dans le grand domaine des organes semblables.

Les terres de ce grand domaine forment, les unes l’ensemble
 des parcelles exploitées par les tenanciers auxquels
on en confie la culture (terra indominicata), les autres la
réserve que le propriétaire a gardée pour la faire valoir
directement. Celle-ci est appelé le domaine seigneurial
(dominicum, terra dominicata). Eile comprend, non seulement
 le noyau central des propriétés, où est installée la
résidence du maître (villa, ‘sala, jronhof, hall, curtis), mais
encore d’autres terres disséminées sur divers points plus
éloignés (cellæ, curtes extertores, xenodochiæ, plebes). On
la fait valoir au moyen de la main-d’œuvre des serfs,
groupés autour du centre ‘domanial, ou bien au moyen de
        <pb n="115" />
        108 LE TRAVAIL PENDANT LE HAUT MOYEN AGE

celle des colons et des serfs pourvus de tenures distinetes,
L'abbaye Saint-Germain-des-Prés par exemple, qui s’est
réservé 6.471 hectares et qui en a réparti 17.112 entre
colons et serfs, à recours pour mettre en valeur les premiers
aux‘trois jours de corvée hebdomadaires de ses tenanciers
casés. Le dominicum comprend généralement des terres
de culture, des prés et des forêts. Celui de Verrières renferme
 300 hectares de terres de labour, 95 arpents de
vignes, 60 de prés, outre un grand bois, et il en est de
même de celui de Vitry-en-Auxerrois. De cette façon, le
grand, propriétaire s’assure la masse considérable de produits
 de première nécessité qui lui est indispensable. À
Bobbio, la réserve du domaine de l’abbaye donne au
IX© siècle aux moines 2.100 muids de blé, 2.800- livres
pesant d’huile, 1.600 charretées de foin, quantité de fromage,
 de sel, de châtaignes, de poisson. Elle nourrit un
nombreux bétail, surtout des porcs. Tous les produits
d’alimentation, céréales, viandes, huile, lait, vin, toutes
les matières premières nécessaires à la vie, laine, lin, bois
et la majeure part des produits fabriqués proviennent du
dominicum, ainsi que des redevances imposées aux tenanciers
 des terres alloties par le grand propriétaire. Celui-ci,
de même que son entourage, se nourrit sur son domaine,
s’y habille, s’y entretient de tout, sans avoir généralement
à recourir au dehors. Charlemagne lui-même a vécu avec
les siens de cette façon.
C’est le grand domaine enfin qui est le centre de la vie
sociale des hautes elasses. C’est là que vivent les grands,
tantôt dans des habitations de bois, comme en Irlande
et en Angleterre, grossières et sans art, tantôt, comme
dans les pays romains, dans des résidences de pierre,
où revivent les traditions du luxe d’autrefois, altérées
plus ou moins par la barbarie germanique. Les grands
y mènent la vie d’exercices physiques violents, de chasse,
de repas plantureux, entremêlés de distractions plus ou
moins raffinées, qui est celle des aristocraties aux époques
        <pb n="116" />
        LA PROPRIÉTÉ EN OCCIDENT . 109
de demi-civilisation. Une élite seule à l’époque carôlinsienne
 s’est élevée à la conception des plaisirs intellectuels.
Pour les autres membres des classes aristocratiques la vie
sensuelle, purement matérielle, sous ses divers aspects,
reste le seul idéal auquel ils puissent se hausser.

Le déclin de la petite propriété et du travail libre en
Occident. — Cette aristocratie rurale violente, âpre, ambitieuse,
 qui, dans le grand domaine disciplina et asservit le
travail, poursuivit avec ténacité la destruction de la petite
propriété libre. Celle-ci la génait dans son expansion, et
l'indépendance des petits propriétaires portait ombrage
à son autoritarisme. Les petits propriétaires libres sont
restés longtemps assez nombreux en Occident, pour représenter
 une puissance sociale avec laquelle rois et grands
durent compter. Cymrys gallois et fines irlandais, bont viri
armoricains, ceorls anglo-saxons, frilingen germaniques,
minofledes burgondes, possesseurs ingénus' (libres) galloromains,
 allodiales visigoths, ahrimanns lombards, primi
homines, bozadores italiens, ils se ressemblent tous par bien
des traits. D'abord par la médiocre étendue de leurs
domaines qui n’est guère que de 120 acres (40 hectares)
(le hide oule hufe), en Angleterre et en Germanie, et qui
descend même souvent au-dessous dans le manse galloromain.
 Mais le petit propriétaire y est maître absolu,
comme le grand dans sa villa ou sa curtis. Il a droit de
jouissance sur tous les biens de la communauté de village
germanique, ou sur les communaux des bourgs romains,
Sa propriété est inviolable, comme sa personne. Elle est
sous la protection spéciale de la coutume et de la loi. Il a
le droit de porter les armes ; il siège au tribunal avec ses
pairs; il est appelé aux assemblées. Il administre les affaires
de son village ôu de son bourg, formant avec ses voisins
le conseil de la communauté, qu’on trouve même en pays
romain (conventus publicus vicinorum). Mais il est en
butte à la jalousie tracassière du grand propriétaire, parce
        <pb n="117" />
        110 LE TRAVAIL PENDANT LE HAUT MOYEN AGE
que*ses terres sont entremêlées avec les siennes et l’empêchent
 de s’arrondir. Dans un seul canton du pays de
Salzbourg au VITI°® siècle, 237 petits domaines se trouvent
enchevêtrés dans 21 domaines ecclésiastiques, 17 terres
de vassaux et 12 grandes propriétés ducales. Quand tout
plie devant le grand seigneur terrien, l’homme libre d’humeuf
 indépendante qui vit fièrement avec sa famille dans
son petit village (villare), dans sa terre isolée (villula),
dans son bourg romain (vicus), ose lever la, tête et regarder
en face son puissant voisin. Aussi un duel à mort s’est-il
engagé entre le petit propriétaire et le grand, dans tout
l’Occident. Décimée par les guerres auxquelles elle est tenue
de coopérer, astreinte à des charges publiques absorbantes
st onéreuses, mal défendue par le pouvoir royal . qui aurait
eu intérêt à s’appuyer sur elle et qui ne le comprit que par
intermittence, cette classe moyenne se défendit vigoureusement.
 En décadence au ve et au VI° siècle en Italie et
en Gaule, elle à réussi à se reconstituer au VIII, et elle est
redevenue alors nombreuse et influente dans l'empire
carolingien. L’abdication du pouvoir central pendant la
période suivante, la veulerie des successeurs de Charlemagne
 qui obligea les hommes libres à se recommander
aux grands seigneurs par l’édit de Mersen (847), les
épreuves des dernières invasions assurèrent au capitalisme
 foncier du temps représenté par les grands propriétaires
 (seniores) une victoire presque complète. Elle ne fut
pas obtenue sans résistance. On voit que les hommes libres
se groupent en associations ou syndicats de défense
mutuelle (gildes), organisent sur divers points des
révoltes, font appel à l'insurrection contre l’aristocratie
foncière et sont mis hors la loi par des princes qui se
croyaient les défenseurs de l’ordre social. La petite propriété
 libre, usurpée par l'aristocratie ou aliénée en sa
faveur, fut absorbée enfin dans les grands domaines ou bien
transformée, soit en bénéfices, soit en précaires et placée
dans la dépendance de la grande propriété. Toutefois des
        <pb n="118" />
        LA PROPRIÉTÉ EN OCCIDENT - 411

lots de propriétaires libres parvinrent à se maintenir
partout où la nature physique et la puissance de la tradition
 arrêtèrent le mouvement de concentration de la
terre qui se faisait au profit de la classe aristocratique.
En Basse-Saxe, en Frise, dans les Marches germaniques,
en Flandre maritime, dans les régions alpestres et pyrénéennes,
 en Aquitaine et en Gaule méridionale, dans le
nord et l’est de l'Angleterre, dans la haute Marche d’Espagne,
 dans quelques districts de lItalie se conserva libre
et fière la population des petits propriétaires, minorité
impuissante au milieu des millions d’hommes qui étaient
demeurés ou qui avaient été rejetés dans la sujétion.
        <pb n="119" />
        CHAPITRE IX

LES CLASSES RURALES DÉPENDANTES EN OCCIDENT,
LEUR ORGANISATION ÉCONOMIQUE ET SOCIALE ‘ET
LEUR CONDITION (VIE-X© SIÈCLE).

La masse des populations de l’Occident chrétien vécut,
entre le vrr° et le x° siècle, du travail de la terre qu’elle
ne possédait pas, mais à laquelle elle fut attachée par des
liens plus ou moins étroits. Aux degrés les plus élevés de
cette classe de cultivateurs non propriétaires, placés dans
la dépendance de l’aristocratie, se trouvaient des hommes
qui conservaient la liberté personnelle et qui disposaient
d’une partie plus ou moins importante du produit de leur
bravail.

Cà et là, en Gaule notamment, on trouve encore
quelques journaliers libres ou salariés agricoles, derniers
survivants d’une énoque disparue.

Les journaliers, les fermiers, les métagers libres, les
hôtes et les tenanciers libres dépendants. — Plus
fréquemment, mais non à l’état de catégorie nombreuse,
on rencontre des fermiers ou des métayers à terme
plus ou moins long, liés .aux propriétaires par des
contrats volontaires, ou encore des pionniers défricheurs
(les hôtes), qui jouissent d’une condition supérieure à celle
de la masse des habitants des campagnes. Tels sont, dans
les pays celtiques, les petits éleveurs, fermiers laitiers,
comme les appelle Seebohm, qui concluent avec de
        <pb n="120" />
        LES CLASSES RURALES EN OCCIDENT 113

riches propriétaires des baux à cheptel, ou encore les
tenanciers (en saerath) qui contractent des baux à ferme
de terres pour une durée ‘de sept ans, ou les métayers
tenanciers (en daerath), moins indépendants, qui louent
leurs services comme colons partiaires.
Tels sont aussi ces cultivateurs dépendants de l’Allemagne
 du x° siècle, sortes d’ancêtres des vilains de l’époque
postérieure (les horigen) qui constituent dès lors, dans ce
pays, la moitié des populations rurales et qui, recrutés à
la fois parmi les défricheurs et les anciens colons, ont
acquis, sinon la propriété de la terre, du moins la jouissance
 d’une partie du sol de leurs maîtres, moyennant
des redevances fixes et modérées, des corvées limitées,
avec des garanties inscrites dans les contrats ou consacrées
par la tradition et la coutume. En Gaule, si le fermage
libre tend à disparaître dans la région septentrionale, au
point que dans les domaines de Saint-Germain-des-Prés, à
peine trouve-t-on 8 ménages de cultivateurs libres (ingenui),
 en regard de 2.851 ménages de colons ou de demiseris
 (Zèdes), ailleurs en Touraine, Anjou, Maine, Provence,
il persiste encore un certain temps, jusqu’au moment où
la grande propriété trouvera plus avantageux de recourir
exclusivement à la main-d’œuvre colonique ou serve.
Pour coloniser, il à fallu dans tout l'Occident chrétien,
encourager par des avantages particuliers les entrepreneurs
 de défrichement, ceux qu’on nomme les hôtes. Il
y en a même dans les grands domaines, où.la colonisation
était déjà fortavancée. A Saint-Germain-des-Prés, on en
rencontre 71, à Neuville-Saint-Vaast 37, en regard de
28 colons. La tenure de l’hôte est sans doute souvent révocable
 à volonté, sujette aux mêmes redevances que celle
du colon, mais l’hospes bénéficie en général d’avantages
particuliers. Il n’est pas rare aussi au IX° et au x° siècle
de trouver en Gaule, des paysans émancipés (liberi,
ingenui, rustici) qui exploitent des terres en vertu de
baux stipulant un cens ou redevance minime variant, du

ROISSONNADE.
        <pb n="121" />
        114 LE TRAVAIL PENDANT LE HAUT MOYEN AGE

tiers au 12° seulement des fruits. Il y a encore des tenanciers
 sur terres d’église, dont le contrat (précaire) stipule
une sorte de fermage perpétuel avantageux pour eux. En
Angleterre existe également au X° siècle une catégorie de
cultivateurs dépendants placés sous la juridiction (soc)
d’un grand propriétaire, mais qui ne sont astreints qu’à des
charges limitées et qui conservent la liberté personnelle
et le droit de quitter le domaine seigneurial. On les nomme
les socmanni liberi, les alleutiers et les vilains (allodiarti,
villani). C’est ce dernier terme qui prévaudra pour désigner
 cette classe en Occident à l’époque féodale. En Italie,
où des entrepreneurs libres de culture ‘(conductores) se
rencontraient encore sur une partie du territoire au commencement
 du vIr® siècle, a prévalu ‘ensuite une forme vosine
 du vilainage gallo-romain, anglo-saxon et germanique.
Dès l’époque lombarde a grandi la classe des massari
liberi ou livellarii (cultivateurs et tenanciers libres), liés
tantôt par une location à longue durée (fito ou emphytéose),
 tantôt par des baux d’une durée limitée à 5 ans
dans ce qu’on appelle le précaire, 29 ans dans le bail appelé
livello. Ils ont le droit, comme les akrimanns, d'assister aux
assemblées ; ils peuvent émigrer, quand leur contrat est
expiré, et ils paient une redevance annuelle fixe (canon),
en nature ou en argent, équivalente en général au tiers du
revenu, outre deux à trois semaines de corvées par an,
sans compter de menus cadeaux. Bobbio possède jusqu’à
300 de ces manants (manentes liberi) dont certains, anciens
serfs ou affranchis, sont astreints à rester sur le domaine.
À mesure que se fit sentir le besoin de coloniser, la classe
de ces manants ou vilains alla s’accroissant dans l’ensemble
 de lOcecident.

La classe des colons en Occident. — Au-dessous
d’elle se maintient longtemps la masse des colons, destinée
 dans ses éléments les plus favorisés à s’élever
jusqu’au vilainage et dont les éléments les moins hen-
        <pb n="122" />
        LES CLASSES RURALES EN OCCIDENT 115

reux devaient tomber dans le servage. Cette classe
existe en pays celtique, où le colon s’appelle le ineog,
aussi bien qu’en pays anglo-saxon et germanique, oùil se
nomme le cottier, le bordier, le tributaire, le lide, l’aldion,
tandis qu’il conserve son nom de colon en pays romain.
Tantôt, comme le bordier ou le coitier, il ne détient qu’une
masure (cotiage) avec quelques parcelles de terre; tantôt,
comme la plupart des tenanciers de même situation, il
cultive des terres plus étendues. En principe, il possède
la liberté personnelle; il est Libre (ingenuus), et les tenures
qu’il exploite sont qualifiées manses ingenuiles. Au
IX® siècle, les lides, tributaires ou colons, forment encore
un contingent considérable de la population des campagnes.
 En Germanie, dans les domaines de l’évêché
d’Augsbourg, on compte 1.041 manses ingénuiles, en regard
de 466 manses serviles, et dans un domaine de l’abbaye
de Lorsch 20 manses ingénuiles sur un total de 38. À
Saint-Germain-des-Prés se trouvent 2.000 ménages de
colons, tandis qu’il n’y en à que 851 de serfs.
La condition de cette classe sociale s’est aggravée.
 Sa liberté est purement théorique, puisque le
colon est dépourvu de tout droit politique. En général,
 sauf chez les Celtes, si le colon. à théoriquement
 le droit de porter les armes, d’ester en justice,
même de plaider contre son maître, ces prérogatives sont
nulles en fait, puisqu’il dépend directement du propriétaire,
 pourvu à son égard des privilèges de la puissance
publique et auquel il donne les noms de maître ou de
souverain (dominus). Il est astreint à l’égard de ce maître
à de lourdes charges : la capitation ou chevage payé par
tête de colon, l’agrier, le champart ou terrage, redevance
en nature ou en argent qui varie du tiers au dixième ou au
douzième du revenu du sol. Ilacquitte des droits d’usage,
pour jouir des terres, des bois, des pâturages du domaine
seigneurial. Il est tenu à des corvées pour cultiver la réserve
du propriétaire. À Bobbio, par exemple, les colons (mas-
        <pb n="123" />
        116 LE TRAVAIL PENDANT LE HAUT MOYEN AGE
sariñ) doivent ensemble à l’abbaye 5.000 journées de
travail par an. Le colon a sans doute quelques avantages.
Il peut fonder une famille, contracter un mariage légal,
disposer de son pécule. Il vit indépendant sur son lot
séparé (colonia, manse) et n’est pas astreint à subir la
surveillance d’un intendant. Sa famille hérite de plein
droit de sa tenure (sors, hereditas). Sa redevance est invariable
 ; elle est surtout payable en nature, mode de
paiement préféré du paysan. Eile paraît avoir été parfois
modérée. On a montré qu’à Saint-Germain-des-Prés, au
Ix® siècle, elle ne dépassait pas 17 franes par hectare. Quant
aux corvées, elles sont fixes, et parfois réduites à 12 ou
14 jours par an. Mais sile colon n’est pas toujours un opprimé,
 il est un sujet astreint à une perpétuelle obéissance,
 sans recours contre la tyrannie possible du maître.
En fait, il est devenu taillable et corvéable à merci, et
le plus souvent, sa condition s’est rapprochée de celle de
l’esclave rural au point de se confondre avec elle. Au
Ix° siècle et au x° siècle, de la fusion de ces deux classes
va, naître celle des serfs.

La disparition et la transformation de l'esclavage. — En
effet, l’esclavage, qui avait repris pendant les deux siècles
des invasions une vitalité nouvelle, tend à se transformer
 et à disparaître pendant les quatre cents dernières
années du haut moyen âge. De même que la pénurie de
main-d’œuvre et les besoins de la colonisation agricole ont
obligé les propriétaires à fixer le colon au sol, de même,
il a fallu retenir l’esclave sur la terre et encourager son
travail en relevant sa condition. D'ailleurs, le christianisme,
 qui proclame la dignité et l’égalité de la créature
humaine, sape les fondements de l’institution esclavagiste.
 Assurément la guerre, la misère, la justice criminelle,
 le droit civil continuent, autant que la naissance,
à alimenter l’esclavage qui à d’ailleurs ses marchés et ses
recruteurs. Le bétail humain abonde encore. Le prix de
        <pb n="124" />
        LES CLASSES RURALES EN OCCIDENT 117
l’esclave s’est même avili au point de tomber en 725 pour
des enfants et des femmes entre 12 et 15 sous d’or. En
Irlande, une femme esclave adulte vaut trois vaches laitières.
 Toutes les catégories sociales qui ont accès à la
propriété du sol : rois, grands, évêques, clercs, moines,
hommes libres possèdent des esclaves. C’est même un
avantage que d’être esclave du fisc (fiscalinus) ‘ou d’un
domaine d’Église (servus ecclesiasticus), parce qu’à cette
qualité s’attachent une certaine considération et quelques
avantages. La condition de l’esclave est d’abord restée
fort dure, puisqu’il n’a pas de personnalité civile, qu’il ne
possède pas de famille légale, qu’il n’est le maître ni de sa
femme, ni de ses enfants, ni de son pécule, qu’il est assimilé
 à l'animal, et qu’à une époque barbare, il est l’objet
de traitements qui font frémir l’humanité. Mais peu à peu,
sous l’influence des nécessités économiques qui font qu’on
attache plus de prix à sa vie et à son travail, sous l’action
des maximes de charité évangélique que professent les
élites religieuses, l’esclavage s’adoucit. La vente des
esclaves est réglementée ou prohibée; leur vie est garantie
parla loireligieuse ou civile, leur personnalité spirituelle est
reconnue, puisqu’on les admets au sacerdoce, et leur valeur
morale est rehaussée puisqu’ils sont proclamés fils du même
Dieu que leur maître, appelés comme lui aux récompenses
ou aux châtiments de la vie future. Le mariage de l’esclave
est reconnu, de même que certains de ses droits familiaux. Il
acquiert un commencement de statut civil. Tl accède à la
propriété mobilière, puisqu’on lui reconnaît la faculté de
de posséder un pécule. On lui assure le repos dominical ;
on enseigne aux maîtres les devoirs de charité envers lui.
Le plus grand nombre des esclaves sont devenus à cette
époque des cultivateurs (servi rustici, mancipia, amcillae,
operarii, massarii), ou des ouvriers agricoles. Les uns,
groupés en équipes, travaillent la réserve du propriétaire.
ou soignent son bétail. Ce sont les esclaves non casés. Le
plus grand nombre au Ix® siècle et au x° siècle, appelés
        <pb n="125" />
        118 LE TRAVAIL PENDANT LE HAUT ,MOYEN AGE
servi casati, curtisant, mansionarii, hobarii) sont répartis
dans les tenures du grand domaine, résident sur le lot de
terre et dans la cabane qui leur ont été assignés par le
maître, désireux de les intéresser à la culture et de se
débarrasser du soin de les nourrir. Aux uns comme aux
autres, mais surtout aux seconds, l’affranchissement
apporta un premier bienfait, celui de la liberté personnelle.
L’Église chrétienne s’honora en aidant de toutes ses forces
à la libération des esclaves et en faisant de leur émancipation
 l’œuvre pie par excellence. Papes, évêques et
moines essaient de mettre un terme à l'esclavage et leur
exemple inspire les rois et les grands. D'ailleurs, dans la
grande œuvre de colonisation qui se poursuit, le capital
lui-même n’a pas tardé à reconnaître quel puissant stimulant
 est pour le travail l’octroi de la liberté. C’est pourquoi
dans tout l’Occident se multiplient les affranchissements
sous toutes les formes, par acte authentique, devant le
roi, dans l’église, par testament ou par simple lettre.
Rien ne distingue les affranchis les uns des autres que les
noms romains (lébertus, romanus) ou germaniques (lides).
Cette émancipation ne produisit pas une nouvelle classe
de propriétaires ou d'hommes libres, puisque les affranchis
 restaient sous le patronage du maître, fixés au sol
et astreints à divers services, mais elle eut pour effet de
faire accéder à une demi-liberté des millions d’hommes
avec leurs familles, et surtout de hâter la formation d’une
catégorie sociale nouvelle, celle des serfs de la glèbe, dans
laquelle se confondirent les colons déchus, les affranchis et
les esclaves ruraux.

La formation et l'extension du servage de la glèbe. — Un
nom ancien, celui des serfs (servi ou esclaves), désigna
en effet alors une nouvelle et immense classe qui s’éleva
au-dessus de l’esclavage. Le plus grand nombre des cultivateurs
 et des éleveurs fut rangé dans cette catégorie si
bien que, dans tout l’Occident chrétien, serf (servus) et
        <pb n="126" />
        LES CLASSES RURALES EN OCCIDENT 119
paysan (rusticus) deviennent. en général synonymes. Les
renures ou manses coloniques, lidiles, serviles, d’abord distinguées
 les unes des autres, finirent par s’unifier, parce
qu’elles furent soumises aux mêmes charges, redevances,
services, corvées, et que leurs tenanciers furent astreints
aux mêmes obligations, sous la même autorité (mundium,
patronage), celle du propriétaire (dominus), seigneur et
maître. En dehors de toute loi, par la seule force de la
coutume, par le seul stimulant de l’intérêt qui poussait
les détenteurs du sol à allotir leurs domaines en parcelles,
pour mieux les mettre en valeur au moyen de la petite
culture, le servage devint la condition prédominante
des habitants des campagnes. Chaque serf reçut une
tenure appelée de divers noms suivant les pays, ici, hoba,
hufe, hide, là, manse, mas, meix, d’une étendue variable,
atteignant en Gaule et en ‘Germanie 10 à 30 hectares,
étendue nécessaire pour nourrir une famille. Le grand
domaine arriva à se morceler progressivement en tenures
rustiques. L'abbaye de Saint-Germain-des-Prés en ecomptait
 au IX° siècle 1.646, le grand domaine de Marengo en
Italie 1.300, ceux de Bobbio en renferment de 30 à 3.000;
suivant les régions, et le nombre des cultivateurs d’une
surtis italienne put varier de 20 à 6.500. Chaque famille
rurale se composait en moyenne de 4 à 5 personnes. Le
manse lui-même diminue d’étendue à mesure que prozresse
 la petite culture.
Le cultivateur y réside avec les siens dans sa
maisonnette ou cabane (casa), au milieu des terres
de labour, des vignes, des prés qu’il exploite, à portée
des bois et des pâturages, dont l’usage lui est concédé.
Une association est ainsi formée entre le capital et le
travail, entre le propriétaire et l’exploitant, où chacun
trouve son avantage. Le propriétaire assure au cultivateur
 la jouissance d’une terre qui permet à celui-ci de
subsister et de faire subsister les siens. Il concède aux
hommes de son domaine des droits d’usage dans ses bois
        <pb n="127" />
        120 LE TRAVAIL PENDANT LE HAUT MOYEN AGE
et ses pâtures. Il moud leurs grains à son moulin, leurs
pommes, leurs olives, leurs raisins à son pressoir : il répare
ou fabrique leurs outils à sa forge et brasse leur orge à sa
brasserie. Il met ainsi à leur disposition des établissements
coûteux, que les paysans n’auraient pu créer. Il est tenu
de les nourrir en cas de disette. II leur fournit les secours
spirituels, en organisant la chapelle et le service de la
paroisse rurale. II les sauvegarde contre les excès d’autrui,
en leur assurant la protection de sa force et de sa justice.
Le serf de son côté n’est point maître de sa tenure, mais il en
est l’usufruitier perpétuel, il ne peut en être expulsé et sa
famille en hérite, alors même que le père aurait encouru
la peine de mort. Il trouve sur cette terre, qui parfois
prend même le nom du domaine libre (sors, hereditas,
alodium), la stabilité et la sécurité de l’existence, puisque
l’individu déraciné n’est alôrs qu’un outlaw, vagabond
sans feu ni lieu, proie toute désignée pour l’esclavage ou
la faim. Si le maître a intérêt à garder la famille serve pour
exploiter la parcelle domaniale qui resterait stérile sans
celle-ci, la famille serve n’a pas moins d’avantages à rester
sur ce sol, où elle est née, où elle à grandi, qu’elle a fécondé
par son travail, d’où elle tire les éléments de son existence.
Là, elle a fondé un foyer, béni par la religion, inviolable
et sacré comme celui de l’homme libre, puisqu’il est
établi sur l’indissolubilité du mariage chrétien. Le serf
devant Dieu est légal de son maître. Émancipé, il peut
devenir même son supérieur, puisqu’il est apte à être
prêtre et moine. Le fils d’un chevrier au temps de
Louis le Pieux s’est assis sur le siège épiscopal de Reims,
le premier de la Gaule. La femme du paysan serf est
devenue une mère de famille chrétienne, protégée au
temps de sa maternité et dispensée presque entièrement
des corvées, qu’on l’autorise à remplacer par quelque
ouvrage familial ou par quelque redevance en argent. Le
serf peut vivre entre sa femme et ses enfants qui travaillent
à ses côtés et qui lui appartiennent, avant d’appartenir au
        <pb n="128" />
        LES CLASSES RURALES EN OCCIDENT 121
maître. Moyennant une stricte obéissance, une subordination
 complète, l’acquittement exact de ses charges, il
put vivre sur sa tenure dans une sécurité relative. Désormais
 relevé dans sa condition morale et matérielle, possesseur
 d’un foyer et usufruitier d’une terre dont il percevait
 une partie des fruits, il apprit pour la première
fois la vertu et l’utilité du travail. Le servage réalisa sur
la servitude un grand progrès économique et social. Mais
il n’était encore qu’un état transitoire, précaire et imparfait,
 qui livrait les classes rurales à l’exploitation souvent
arbitraire des maîtres du sol.
Des liens étroits enserraient encore en effet les masses
serviles, au grand avantage des propriétaires fonciers.
Le serf, dépourvu de toute personnalité civile, n’était
toujours qu’un objet de propriété, qu’un homme de poesie
(homo in potestate), ainsi qu’on l’appelait. Il n’avait pas de
statut légal ; la loi ne le connaissait pas. Assimilé au cheptel
domanial, il pouvait être vendu, échangé, transmis avec
la terre et le-bétail. Les membres de sa famille, semblables
au croît des animaux, n’étaient nullement garantis contre
la dispersion. Pour se marier, il lui fallait l’assentiment
du maître. Il ne pouvait posséder qu’un pécule formé de
biens mobiliers, de quelques têtes de bétail, de gains
personnels (conquêts). Encore n’avait-il la faculté de le
transmettre à ses enfants, que sous réserve de l’autorisation
 de son seigneur. Celui-ci le représentait seul en justice;
 il exerçait sur le serf une autorité illimitée ; point de
recours contre les violences du pouvoir seigneurial. En
fait, l’intérêt du propriétaire était la seule règle qui limitât
 ses exigences à l’égard du paysan. C’était celui-ci
qui faisait vivre le maître, À Prum, par exemple, l’abbaye
subsistait à Pl’aide des 6.000 boisseaux de grains, des
4.000 muids de vin, des 20.000 œufs, des redevances en
lin (600 livres par an), en volailles (600 poules) que fournissaient
 les tenanciers. C’est le labeur de ces derniers
qui, seul, permettait de mettre en valeur les terres de la
        <pb n="129" />
        122 LE TRAVAIL PENDANT LE HAUT MOYEN AGE
réserve. À Prum, ils allaient jusqu’à fournir 70.000 journées
 de travail et 4.090 de charrois. On a observé sans
doute qu’en certains domaines monastiques, le serf exploitant
 ne payait guère plus de 10 à 23 franes de rente par
hectare. Mais il semble que ces conditions n’aient été
qu’exceptionnellement obtenues par les paysans. En fait,
le seigneur était libre d’accroître à son gré, redevances,
corvées, droits d’usage, de gîte, prestations, suffrages
(menues obligations), capitations et taxes de succession.
L’arbitraire du gouvernement des propriétaires, encore
aggravé par celui de leurs agents, faisait trop souvent
dégénérer le servage en un état voisin de l’ancienne servitude.


La vie des classes rurales dans la dernière période du haut
moyen âge. — La vie des classes rurales pendant cette
période du moyen âge reste encore pleine d’incertitudes.
Rude et grossière elle s’éloigne bien peu des conditions
d’existence des époques barbares. En pays celtique, le paysan
 gîte dans des huttes de branchages ou dans de véritables
terriers, rarement en hameaux (trefs). Les cultivateurs anglo-Saxons
 préfèrent se grouper en villages (funs, touwns) où
chacun à sa maison de bois (häm), isolés de leurs voisins
par des bornes sacrées, par des chênes séculaires, ornés
de figures de bêtes, ou par des perches plantées au milieu
des marais. Là, le paysan vit en demi-barbare dans sa chaumière
 fangeuse, garnie d’un mobilier sommaire, au solde terré
 battue, à peine séparé de ses animaux. Danses pays germaniques
 du continent, tantôt les paysans sont groupés
en villages (dorfen) plus ou moins considérables, alignés
le long des chemins, ayant autour d’eux les terres de la
commune rurale, tantôt ils sont disséminés en hameaux
(weiller, villaria) sur le grand domaine. En un certain
nombre de régions, Frise, Pays-Bas, pays des Saliers,
des Alamans et des Bajuvares, ils préfèrent la ferme isolée
{hof, heïm, huis), munie de solides portes, d’une clôture
        <pb n="130" />
        LES CLASSES RURALES EN OCCIDENT 133
de fortes planches, gardée la nuit par des chiens, assise à
l’ombre des grands arbres, auprès de quelque source. La
maison est tantôt de bois, tantôt de moellons, de forme
carrée, garnie d’un mobilier rudimentaire, de sièges et de
banes de bois. Les étables y avoisinent, avec les greniers,
la pièce commune unique où vit la famille, auprès du
foyer. Un trou pratiqué dans le toit donne la lumière et
laisse échapper la fumée.
En Gaule même, les bourgs (vici) et les agglomérations
 formées au centre du grand domaine (villa)
font place, depuis le vrr° et le 1x° siècle, à une multitude
 de villages et de hameaux, alors qu’on n’en connaît
guère que 50 à 65 deux cents ans auparavant. Ils prennent
le nom d’un saint, en souvenir de leur origine monastique,
ou celui de leur propriétaire, auxquels ils ajoutent des
désinences caractéristiques (court, ville, inge, ingen, villier,
villard). Dans une bonne partie du territoire gallo-romain,
prévaut encore le système des fermes séparées, notamment
dans les régions montueuses et dans les vieux pays celtiques.
 Partout, le paysan habite dans des chaumières
(pisilia, tuguria) de branchages, de torchis, parfois de
pierre, garnies de quelques meubles grossiers. En Italie,
où sévit la malaria et où l’étendue des côtes favorise la
piraterie, les anciens bourgs (vici) ont été abandonnés,
mais il existe nombre de petits villages (loci), créés en
terres défrichées et beaucoup de nouveaux bourgs. Ils se
groupent souvent autour de forteresses (roches, castra,
castella), munies de tours de guet, et fuient l’isolement.
Partout les classes rurales tirent leurs vêtements du lin
ou de la laine qu’elles recueillent, des peaux de bêtes
qu’elles élèvent ou qu’elles tuent. Des manteaux, des
tuniques, des braies de toile ou de lainages grossiers, la
dépouille des animaux suffisent à leur habillement. Les paysans
 portent en général les cheveux courts ou la tête rasée ;
certaines lois les y obligent; la longue chevelure est la
Marque de l’homme libre. Ils se coiffent d’un bonnet de
        <pb n="131" />
        124 LE TRAVAIL PENDANT LE HAUT MOYEN AGE
laine ou de peau ; ils vont souvent pieds nus ou ne connaissent
 que de grossières chaussures. Leur nourriture
est simple et frugale. De la bouillie d’avoine chez les Celtes,
du pain d’orge ou mélangé de seigle, d’orge et d’avoine
ou de fèves chez les Anglo-Saxons, du pain de seigle,
rarement de froment dans les anciens pays romains, en
forment la base avec le lait, le fromage, le beurre; celui-ci
a été introduit en Germanie par les populations romaines.
Ils ne connaissent guère que la viande de porc ; ils usent
peu de celle de bœuf ou de mouton. Le poisson frais et
salé et surtout les légumes apparaissent souvent sur leur
table. Une sorte de bière (la cervoise) et une variété de
cidre fait avec les fruits de pommiers sauvages, leur sert
de boisson dans les pays celtiques et germaniques et même
gallo-romains. Dans les pays romains ils boivent de l’eau
ou une espèce de petit vin obtenu avee le résidu de la
vendange. Ainsi vivent des générations d’hommes, sans
souci de l’hygiène, exposés à toutes les variétés des maladies
de peau qu’engendre le manque de soins et aux diverses
épidémies, fièvres, varioles, typhus, pestes, dyssenteries.
Le problème de l’existence quotidienne les talonne incessamment
 ; le moindre déficit des récoltes dans ce petit
monde fermé a pour résultat la famine et aggrave les
conditions de la vie matérielle.
Les mœurs’ des classes inférieures sont plus brutales
encore que celles des hautes classes. Les rixes, les meurtres,
les vengeances de famille, les attentats contre les personnes
et contre les propriétés, les violences contre les femmes et
les enfants apparaissent aussi fréquentes chez les uns que
chez les autres. Le paysan de ces temps est généralement
avide, dissolu, vindicatif, fourbe et dissimulé ; il se ressent
encore de l’esclavage et le servage lui-même n’est pas une
école de moralité. La vie religieuse qui s’est répandue,
grâce à la multiplication des paroisses rurales, pourrait
seule l’élever au-dessus de ses instinets, si elle n’était, dans
les masses populaires, aussi bien que dans l’aristocratie.
        <pb n="132" />
        LES CLASSES RURALES EN OCCIDENT 125

réduite trop souvent à des superstitions, à des pratiques
extérieures, encombrée d’une foule de survivances du
paganisme. L’ignorance des classes rurales est profonde,
bien que des moines et des évêques aient essayé de propager
 l’instruction parmi elles, et qu’on ait vu des sers
admis dans les écoles monastiques ou épiscopales. Les
meilleurs éléments d’avenir pour la vie morale des campagnes
 se trouvaient dans le sentiment profond de la solidarité
 de la famille rurale, ce groupement uni et discipliné,
cette école de dévouement et de travail, ainsi que dans
l’existence d'associations coopératives de familles, de
villages ou de domaines (consorteria, vicinia, condoma).
Ces associations dans tout l’Occident se prêtent un mutuel
secours pour le labeur des champs, pour les défrichements,
pour la défense des paysans ou des intérêts ruraux. C’est
dans ces petites sociétés unies que les classes inférieures
des campagnes devaient faire l’apprentissage de la responsabilité,
 de l’effort laborieux, de la vie énergique et
inténse qui les prépara à la liberté.

Le malaise rural enOccident aux derniers siècles du moyen
âge. — Dans les derniers siècles du haut moyen âge, l’horizon
leur semblait encore si bien fermé de ce côté, qu’un profond
 malaise agitait, en dépit des progrès réalisés, le monde
rural de l'Occident. Cette vie collée au sol, cette existence
sans issues ouvertes sur une condition plus indépendante,
cette sujétion perpétuelle souvent dégénérée en tyrannie
provoquaient, parmi les éléments inquiets et violents de
ces populations, un sourd mécontentement. De là provenaient
 la résistance passive, la mauvaise voldnté (pravus
excessus) qu’opposent parfois les seris à leurs maîtres.
De là, cette épidémie de désertions qui entraîne une
partie des serfs. Les chartes mentionnent assez fréquemment
 les terres abandonnées par leurs cultivateurs (servè
absarii), qui s’en vont sur les chemins, groupés en bandes
de mendiants et de vagabonds, bien que des lois fort dures
        <pb n="133" />
        196 LE TRAVAIL PENDANT LE HAUT MOYEN AGE
prescrivent de ramener les fugitifs enchaînés et leur
infligent des châtiments sévères. De là aussi ces vengeances
sournoises, revanches du faible contre l’oppresseur, ces
empoisonnements, ces meurtres individuels, que les dois
cherchent en vain à prévenir. De là enfin, ces associations
secrètes, confréries, gildes, stellungen, prohibées par l’autorité,
 où s’organisent des mouvements séditieux, et ces
jacqueries rurales qui éclatent de tous côtés en Italie, en
Gaule, en Frise, en Flandre, en Saxe, à intervalles irréguliers,
 du vrrr® au IX° siècle. Alors, des bandes de serfs et
de serves, celles-ci plus cruelles que les hommes, assaillent
les domaines seigneuriaux, pillent, incendient,. torturent,
massacrent sans discernement et sans pitié, jusqu’au
moment où une répression atroce ramène pour quelque
temps l’obéissance. Une fermentation sourde, traversée
d’accès subits de fureur et suivie de longues prostrations,
travaille ce monde rural pour lequel le servage n’est qu’une
étape provisoire vers la liberté et vers lè mieux être, ces
aspirations éternelles, si lentes à se réaliser, des masses
populaires.
        <pb n="134" />
        CHAPITRE XI

LA PRODUCTION INDUSTRIELLE ET LES ÉCHANGES EN
OCCIDENT DANS LES DERNIERS STÈCLES DU HAUT
MOYEN-AGE, LA RENAISSANCE PARTIELLE DE L’ÉCO-NOMIÉ
 ÜRBAINE.

Caractère de l'industrie de cette époque. L'industrie
domestique et l’industrie domaniale. — Dans cette société
occidentale où domine l’économie naturelle et où la production
 agricole est le fondement de l’existence, la production
 industrielle et les échanges hors du domaine n’ont
plus qu’une place très réduite et très limitée.
L'industrie se borne à fournir aux besoins immédiats.
N’ayant guère plus pour objet l’approvisionnement des
marchés extérieurs et éloignés, elle s’exerce surtout dans
le grand domaine. Elle n’est plus qu’une annexe de la
culture. C’est d’abord dans chaque famille que chacun
des membres de la communauté familiale, suivant le sexe,
l’âge, l’aptitude, cherche à produire les objets fabriqués
nécessaires aux besoins élémentaires de la vie. Le paysan
construit sa demeure, fabrique son mobilier, répare ses
instruments aratoires; sa femme et ses filles font le pain,
filent la laine ou le lin, tissent les vêtements. Il ne demande
presque rien aux ateliers domaniaux. La matière première
est transformée dans le même cercle domestique qui l’a
produite, et où chacun participe comme consommateur
au fruit du travail du producteur. Point n’est besoin, dans
ce régime, de spécialisation, d’outillage compliqué, ni de
capital.
        <pb n="135" />
        128 LE TRAVAIL PENDANT LE HAUT MOYEN AGE

Au-dessus de cette forme de production industrielle,
 existe celle du grand domaine où le travail a pu
être divisé et spécialisé, mais où il n’a pour objet que
l’approvisionnement d’un groupe plus étendu que la
famille, sans chercher à alimenter les marchés du dehors.
Les besoins économiques du domaine sont si simples que
l’activité de l’industrie domaniale est assez réduite.
D'ailleurs, les ouvriers sont des esclaves ou des serfs qui
n’ont d’autre stimulant de leur effort que la crainte du
châtiment, et qu’aucun intérêt personnel n’incite à produire.
 Ils reçoivent d’autres serfs la matière première,
provenant du domaine, de sorte que dans ce système, il
n’y a ni entrepreneurs, ni capital d’entreprise à rémunérer,
 ni salaires, ni préoccupations de prix de revient ou
de prix de vente. Tantôt l’ouvrier travaille isolé et dans
ce cas il est tenu de fournir des redevances (cens) serviles
au maître, sous forme d’objets fabriqués. Tantôt il est
groupé avec d’autres ouvriers dans les ateliers seigneuriaux.
 Le degré d’habileté que requiert son métier est le
criterium qui détermine sa valeur personnelle aux yeux
du maître et de la loi. C’est pourquoi l’orfèvre, le forgeron,
le menuisier, le tisseur ou la brodeuse sont placés au premier
 rang de la hiérarchie ouvrière servile.

L'organisation des ateliers monastiques. — Tout grand
domaine à un personnel d’ouvriers qui sont énumérés dans
le fameux capitulaire de villis de Charlemagne et dans les
chartes ou règlements des monastères.
Ces artisans sont groupés en ateliers maseulins (cameræ)
ou féminins (gynecia, sereonæ), distribués en équipes, soumis
à l’autorité hiérarchique et disciplinaire de contre-maîtres,
les ministériauæ (ministeriales), ou de chefs {magistri)
de condition servile comme eux. Ils peuvent être au
nombre de plusieurs centaines dans une villa impériale,
où sont concentrés tous les services industriels, meunerie,
boulangerie, boucherie, brasserie, poissonnerie, oisellerie,
        <pb n="136" />
        L’INDUSTRIE ET LE COMMERCE EN OCCIDENT 199

charpenterie, travail du bois, du fer, des tissus, des filets,
corderie, sellerie, cordonnerie, blanchisserie, savonnerie
et jusqu’aux, ateliers d’orfèvres et de peintres d’enseignes,
Les femmes s’occupent spécialement du filage, du tissage
du lin et de la laine qu’elles teignent en bleu garance ou
vermillon, ainsi que de la confection, de l’ornementation
des étoffes et des vêtements. Tout domaine, même moindre,
à généralement ses fourniers, ses boulangers, ses bouchers,
ses brasseurs, ses tisserands, ses fouleurs et ses teinturiers,
quelques orfèvres, et surtout ses forgerons, ouvriers indispensables
 dans ce milieu rural, ainsi que ses cordonniersg
(sartores) et ses ouvrières de l'aiguille. C’est dans les
domaines monastiques que cette organisation atteint au
plus haut degré de régularité. Ils ont aussi, sous les ordres
des moines, chefs de services, - les diverses catégories
d’ouvriers de première nécessité. Les domaines épistopaux
 sont pourvus du même personnel.
Mais ceux des monastères ont de plus su organiser de véritables
 écoles d’arts et métiers pour les spécialités difficiles ;
on y forme des artistes (artifices), distinets des ouvriers. On
sait quelle fut à cet égard la réputation de l’abbaye limousine
 de Solignac, d’où sortit l’orfèvre Eligius. De plus,
certaines abbayes deviennent des centres industriels, où
le travail se spécialise davantage. C’est ainsi qu’au lieu
d’avoir seulement, comme Corbie, 4 principaux ateliers
avec Un personnel de 28 ouvriers, la plupart appartenant
aux métiers indispensables, Saint-Riquier au IX° siècle
à déjà formé tout un véritable bourg industriel, où sont
groupés, en rues distinctes suivant leurs professions, les
armuriers, les relieurs de manuscrits, les selliers, les boulangers,
 les cordonniers, les bouchers et les foulons,
astreints à des redevances en rapport avec leur métier.
La même organisation avancée se retrouve à Sithiu
(Saint-Omer) qui dépend de l’abbaye de Saint-Bertin.
Pour encourager les ouvriers serfs, on fixe leurs rede-Vances,
 comme celles de leurs frères de la gièbe : on les

BOISSONNADE.
        <pb n="137" />
        130 LE TRAVAIL PENDANT LE HAUT MOYEN AGE

affranchit parfois du droit de succession (mainmorte) pour
leur pécule. Déjà, à ce degré de l’organisation industrielle
domaniale, les ateliers peuvent produire ‘assez pour vendre
le faible excédant de leur production.

La disparition et les survivances de l'artisanat urbain. —
En présence de la concurrence de l’industrie familiale
et de l’industrie domaniale, la fabrique urbaine, devant
laquelle se sont fermés d’ailleurs les débouchés, a langui
et a disparu, ne survivant que sur quelques points et dans
quelques régions, où se maintiennent les vestiges de la
civilisation romaine. Elle renaît timidement pendant la
période carolingienne, sans parvenir à.prendre un large
essor. Les anciennes manufactures impériales ont disparu.
La classe manufacturière qui existait avant les invasions.
n’existe plus en général. Les collegia opificum ou corporations
 romaines ont été dissoutes presque partout. Les
artisans ont été réduits à la condition servile, quand ils
sont demeurés dans l’enceinte urbaine, et ils paient des
redevances à l’évêque ou au seigneur. Cependant le travail
at l’artisanat libres se sont maintenus, à l’état sporadique,
en quelques lieux, soit en Gaule, soit en Espagne, soit surtout
 en Italie. À Naples, au commencement du vIr° siècle,
il y a encore des corps de métiers (arti), tels que celui des
savonniers ; à Ravenne, au VII siècle, on signale celui des
pêcheurs. Les artisans de Comacchio sont libres d’aller d’une
ville à l’autre pour y travailler, y peuvent acquérir et
vendre des terrés. Dans les deux cents dernières années
du haut moyen âge apparaissent aussi des artisans, habitant
 des bourgs (vici) industriels, comme à Saint-Riquier
ou à Corbie, créés sur le domaine, ou bien des villes (castra)
placées en dehors des domaines. Ces ouvriers seigneuriaux,
les uns entièrement libres, les autres à demi libres, souvent
ambulants, appelés à exercer leur métier où on les demande,
ne sont astreints qu’à certaines redevances en argent ou
en nature. Tels sont ceux qu’on rencontre à Soissons. à
        <pb n="138" />
        L’INDUSTRIE ET LE COMMERCE EN OCCIDENT 131

Saint-Omer, à Corbie, à Saint-Riquier, à Comacchio, à
Nonantola, à Brescia. Ils exercent les professions les plus
diverses. Ce sont des monnayeurs, des tailleurs, des cordonniers,
 des chaudronniers, des orfèvres, des forgerons,
des maçons, des’ tisserands, des armuriers. Il arrive parfois
 qu’ils forment, avec ou sans autorisation, des sociétés
de secours mutuels où des confréries de caractère religieux
(confratriæ, gildes, geldoniæ), semblables aux associations
coopératives (conserteriæ) des cultivateurs et que l’autorité
 prohibe, quand elles prennent la forme de syndicats,
orcanisés sous la foi du serment.

La production industrielle, ses variétés, sa faible importance
 pendant le haut moyen âge en Occident. — Sous
ces diverses formes : familiale, domaniale, libre ou
demi-libre, la production industrielle reste peu active et
peu variée. Elle ne sert guère qu’à la satisfaction des
besoins restreints de sociétés agricoles ou pastorales, et ne
produit guère que des objets de première nécessité. Ce
n’est qu’à l’époque carolingienne, sous l’influence de la
renaissance de la tradition romaine due aux monastères,
et de l’exemple des civilisations byzantine et arabe, que
l’industrie de l’Occident se réveille un moment de
sa torpeur.
Les procédés déjà perfectionnés de la technique grécoromaine
 se sont en général perdus. Dans ‘une partie
de l’Occident, par exemple en Angleterre, on ne connaît
plus guère que le moulin à bras. Ailleurs, chez les Visigoths
d’Espagne, on à su conserver l’emploi de la force hydrauligue
 pour la mouture. La seule forme d’industrie minérale
 qui se maintint assez active, parce qu’elle était de
première nécessité, fut celle du sel. On recueillait cette
substance, par évaporation depuis la mer du Nord jusqu’à
la Méditerranée, spécialement à Batz et à Guérande, en
Bas-Poitou et en Narbonnaise, dans les marais du Bas-Pô,
ou par le traitement des eaux des sources salées de la Ger-
        <pb n="139" />
        132 LE TRAVAIL PENDANT LE HAUT MOYEN AGE
manie centrale, du pays de Salzbourg, de la Lorraine et
de la Burgondie, et des gisements de Cardona en Catalogne.
Mais on abandonna la plupart des gîtes métalliques, fer,
plomb, étain de l’Occident, parce qu’on avait oublié la
pratique savante de l’art des mines de l’époque romaine.
C’est seulement pendant la période carolingienne et
othonienne qu’on recommence à exploiter faiblement
ceux de l’Europe centrale. On utilisait quelques sources
thermales, notamment celles de la Sardaigne et du pays
mosan ; celles d’Aix-la-Chapelle eurent la faveur de Charlemagne.
 On savait mal travailler les minerais et les
métaux communs dans de petites fonderies primitives.
Aucun progrès n’apparaît jusqu’au XII° siècle dans la
technique du fer. CÇe dernier métal si utile est tellement
rare que dans un domaine de Charlemagne ne se trouvaient
 que deux cognées, deux bêches, deux vrilles, une
hache, une plane. Le quintal de fer valait alors 50 fois
plus qu’il n’a valu à la fin du Xix° siècle, et le forgeron
était le technicien le plus considéré. À côté de lui, l’armurier
 passait pour un ouvrier de premier ordre; les Burgondes
 avaient acquis une certaine réputation à cet égard.
Une cuirasse valait le prix de 6 bœufs ou de 12 vaches,
un ceinturon celui de 3, un casque celui de 6, une épée
celui de 7 ; un mors coûtait plus cher qu’un cheval.
On ne fabriguait guère dans les ateliers domaniaux
ou monastiques et dans chaque famille que les tissus,
lainages et toiles plus ou moins grossières, qui servaient
à l’habillement. Dans les gynécées et les monastères de
femmes, on brode les vêtements. Mais c’est de l’Orient
byzantin que viennent tous les tissus fins ou de luxe. Tout
au plus à l’époque carolingienne, chez les paysans libres
de la Frise, qui utilisent la laine de leurs moutons,, une
industrie spécialisée est-elle née, celle des draps qui, pendant
 trois siècles, alimenteront le commerce de l’Occident.
A Mayence, des artisans ont introduit cette industrie vers
le 1x° siècle. T1] v a encore quelques ateliers urbains qui
        <pb n="140" />
        L'INDUSTRIE ET LE COMMERCE EN OCCIDENT 133
produisent les toiles, notamment à Metz, à Trèves et à
Reims.
Ce sont principalement les industries de luxe qui
émergent au-dessus des autres variétés de l’activité
industrielle. Leurs ouvriers travaillent pour une clientèle
restreinte, mais qui monopolise la richesse, celle des
princes, des grands seigneurs, des prélats et des monastères.
C’est pour elle que s’organisent, surtout dans les abbayes,
parfois dans les villes, des ateliers d’architectes ou maçons,
de sculpteurs, de mosaïstes, de peintres, de verriers, d’orfèvres,
 d’émailleurs qui construisent ou qui décorent les
églises, les palais et les villæ seigneuriales. Le luxe, d’abord
grossier et à demi barbare, à l’époque mérovingienne,
s’affine sous l’influence byzantine à l’époque carolingienne,
 surtout en Gaule et en Italie. Les architectes
édifient des monuments, inspirés de ceux de Byzance,
d’où se dégagera l’art roman. Des artistes italiens et
yallo-romains vont en Allemagne et en Angleterre apporter
 la tradition des constructions en pierre, au’on appelle
pour ce motif dans ces pays « l’œuvre italienne » (opus italieum).
 Des sculpteurs renoavellent l’art ornemental dégénéré,
 décorent les baptistères et les sarcophages. Pour
orner les palais, les monastères et les églises, se multiplient
les mosaïstes et les peintres de fresques. Des verriers
italiens et gallo-romains propagent leur art de cloître en
dloitre. Dans les villes subsistent quelques ateliers de
céramistes. Le plus prospère des arts industriels de l’Oeccident
 est celui de l’orfèvrerie et de l’émaillerie qui fournit
les églises de châsses et de reliquaires, les particuliers de
vaisselle d’or et d'argent ou de bijoux. Cet art fleurit à
la fois en Irlande, en Angleterre, en Gaule, en Espagne,
en Italie. Il s’exerce dans les ateliers urbains et domaniaux,
 mais surtout dans les ateliers de monastères,
notamment dans ceux de Solignac en Limousin et de
Saint-Denis près de Paris, ce dernier fondé par le célèbre
Elisius (saint Éloi), On v travaille non seulement les
        <pb n="141" />
        134 LE TRAVAIL PENDANT LE HAUT MOYEN AGE

matières précieuses, mais encore le verre et le grenat, qu’on
enchâsse dans l’or (rerroterie cloisonnée), ou l’émail dont on
orne les creux des métaux, Des graveurs sur pierres fines,
des bronziers, des ivoiriers, des monétaires en petit nombre
essaient aussi d’imiter en Occident les procédés de l’art
byzantin. Enfin une foule d’artistes groupés, dans les
cloîtres irlandais, anglais, français, allemands, italiens,
spécialement à Jona, à Armagh, à Jarrow, à Lindisfarne,
à Saint-Martin de Tours, à Reims, à Saint-Denis, à Fulda,
à Saint-Gall, à Bobbio, copient les manuscrits et les
décorent de miniatures, ou les ornent de lettres d’or sur
fond de pourpre, pour les collections princières, épiscopales
 et monastiques. Mais toutes ces manifestations des
arts ne suffisent point à déterminer l’essor d’une véritable
industrie, travaillant pour les grands marchés de consommation
 et camable d’approvisionner un trafic étendu.

Le commerce en Occident. Sa renaissance à l'époque carolingienne.
 — Les échanges, gravement atteints par les invasions
barbares, ont repris une certaine activité entre le vir® et
le 1x°© siècle, mais cette activité est restreinte. Le négoce,
comme aux époques de civilisation peu avancée, où l’on
comprend mal l’utilité des rapports commerciaux confiés
 aux intermédiaires, est peu considéré. Le marchand
 passe souvent, à l’époque carolingienne, pour un
parasite et pour un fraudeur. La plupart des produits se
consomment sur place ; dans beaucoup de cas l’intervention
 du commerçant n’est pas nécessaire. Le trafic se
réduit fréquemment au troc de produits naturels, dont les
lois déterminent parfois la valeur réciproque, comme s’il
s'agissait d’une monnaie. On n’y distingue paî le marchand
 (kaufmann) du cultivateur, l’échange se faisant
directement entre producteurs. On à observé, par exemple,
que les lois anglo-saxonnes ne font pour ainsi dire pas
mention du commerçant. Dans cet état de civilisation,
1*ntervention du commerce n’est nécessaire que pour les
        <pb n="142" />
        L’INDUSTRIE ET ‘LE COMMERCE EN OCCIDENT 135
échanges auxquels l’économie. familiale et domaniale ne
peut pourvoir, c’est-à-dire pour les rares produits naturels
et fabriqués, qui sont des objets de luxe trop chers pour
la masse des consommateurs pauvres de POceident. C’est
seulement à l’époque lombarde et carolingienne que cette
situation se trouva modifiée par l’ouverture de relations
plus faciles avec les Empires byzantin et arabe, et accessoirement
 par l’activité que déployèrent les ateliers des
grands domaines, qui purent fournir au commerce le léger
excédent de leur fabrication. Les souverains et les corps
ecclésiastiques assurèrent au trafic une certaine protection.
 Ils essayèrent d’améliorer la circulation et de la
régulariser, en poursuivant les accapareurs, les spéculateurs,
 les usuriers, en édictant des lois restrictives de
certaines exportations, telles que celle des céréales, en
fixant le prix de certains produits. Mais leur intervention
incohérente et parfois maladroite n’eut qu’une faible
action et quelquefois qu’une influence nuisible sur la
renaissance commerciale éphémère de cette période.

Caractère du commerce à l'époque carolingienne. —
Pourtant, une classe commerciale s’organisa timidement.
 Le commerce ambulant, le colportage se développa
à côté du commerce local ou régional sédentaire. Les
germes du commerce international apparurent avec le
trafic des articles de luxe, qui s’établit entre l’Occident
d’un côté, Byzance et les Arabes de l’autre, et dans lequel
l’énormité des gains compensa l’étendue des risques. On
trouve en effet à l’époque carolingienne, non seulement
des détaillants et des colporteurs, mais encoré des marchands
 en gros (negotiatores), tels que ces trafiquants de
produits du Levant (negotiatores transmarini), dont parle
la loi des Visigoths, ou que ces merciers vendeurs d’articles
 de luxe coûteux (mercemanni cariorum rerum mercatores)
 dont il est question dans d’autres textes. Ils ont
déjà à Paris leur tien de réunion (domus), ailleurs leur rue,
        <pb n="143" />
        136 LE TRAVAIL PENDANT LE HAUT MOYEN AGE
comme à Saint-Riquier ou à Verdun, outre leurs boutiques
(stationes) et leurs bancs aux marchés. Ils sont groupés en
Associations de défense mutuelle (gildes) contre la violence,
et d’assurance réciproque contre les risques de mer, de
spoliation et d’incendie. Ils partent en caravanes avec
leurs bateaux ou leurs charrois et leurs Cargaisons, s’arrêtent
 aux foires, ont leurs entrepôts (emporia) dans les
principaux ports ou villes d’étape. Is emmènent avec eux
leurs agents ou leurs esclaves, voire même des voyageurs
et des passagers. Les clercs, auxquels le commerce est
interdit, les commanditent volontiers. Les princes, notammént
 au delà du Rhin, leur fournissent des escortes
armées. D'ailleurs, les marchands portent la lance et
l’épée. Il n’est pas rare qu’ils aient obtenu des privilèges
d’ordre fiscal ou juridique, qui autorisent leur séjour,
leurs opérations, garantissent leur sécurité, fixent leurs
redevances, spécialement chez les Visigoths et les Francs
Un grand ‘nombre de ces négociants sont des Orientaux,
Byzantins ou Syriens, qui forment de véritébles colonies
en Italie, en Espagne, en Gaule, notamment à Ravenne,
à Marseille, à Narbonne, à Bordeaux, à Tours et à Paris.
D’autres sont des Juifs qui vont jusqu’au fond des pays
celtiques vendre des épices et acheter des esclaves ; ils
affluent surtout dans les cités espagnoles, languedociennes,
 provençales; on en trouve même à Paris, à Clermont
 et à Orléans. À leur tour, les Occidentaux s’initient
au grand commerce. Dès le vrr siècle, on voit des marchands
 lombards aux foires de Saint-Denis, et au rx® les
Vénitiens obtiennent de Charles le Gros le privilège de 883.
De leur côté, les négociants gallo-romains se hasardent
à faire le commerce avec l'Irlande, la Germanie et les
pays slaves, tandis que les Frisons se rendent maîtres du
trafic de la Rhénanie et des Pays-Bas.
Par l'intervention du grand commerce, le crédit commence
 à s'organiser. ‘Malgré les interdictions ecclésiastiques,
 les Juifs et même des clercs pratiquent le prêt
        <pb n="144" />
        L'INDUSTRIE ET LE COMMERCE EN OCCIDENT 137
à intérêt, en vertu d’une tolérance intermittente. En
Espagne, le prêt à la grosse aventure est connu. Le numétaire,
 d’abord fort rare, souvent réduit au stock des
anciennes monnaies romaines, s’accroît légèrement, lorsque
 les rois, dans tout l’Occident, réorganisent les
ateliers et entreprennent la frappe des espèces, du sou
d’or et d’argent, puis, à partir de l’époque carolingienne,
du sou d’argent seulement, qui devient l’unité monétaire.
La valeur intrinsèque de ce dernier équivalait à 4 fr. 30 ;
sa valeur relative à 28 fr. 30 ou à 43 fr. 50. Mais
comme les métaux précieux manquaient, le numéraire
en circulation demeura insuffisant, et on fut encore souvent
 contraint de recourir au système du troc des marrhandises.
 Malgré l’adoption des poids et des mesures
romaines par les Barbares, le désordre est tel dans les
États d'Occident, que le muid carolingien en arriva à
représenter deux fois la capacité de lantique modius, et
que le poids de la livre varia entre 327 et 400 grammes,
de sorte que la fraude avait beau jeu.
Les moyens de transport rapides des Romains n’existaient
plus. Les messageries impériales, un moment restaurées par
Théodoric en Italie, ont disparuen Gaule dès le vre siècle. Les
Carolingiens ont tenté de remettre en état, au moyen des
prestations, les routes romaines dégradées et d’en assurer
l'entretien. Ils ont, de même que les rois Visigoths, réglementé
 la largeur des chemins et les ont mis, ainsi que les
Îleuves navigables, sous la protection du droit public.
Mais ces prescriptions n’ont pas été longtemps observées,
et les voies de toute sorte ont été laissées à l’abandon. Les
transports, lents et malaisés, se font à dos d’homme ou au
moyen de bêtes de somme, où encore de lourds chariots
attelés de bœufs et de chevaux. Comme aux époques primitives,
 on préfère souvent la voie fluviale à celle de terre.
Moines et marchands l’utilisent volontiers, et de véritables
 flotilles, qui ont leurs lieux d’étape (portus), cirtulent
 sur les ’rrandsg fleuves de Gaule et de Germanie
        <pb n="145" />
        138 LE TRAVAIL PENDANT LE HAUT MOYEN AGE
méridionale. Mais aucune circulation intense n’est possible
 en raison de ia dégradation des chemins, de l’insuffisance
 de l’entretien des rivières, de la multiplicité des
droits de péage et de la menace persistante du brigandage.

Les courauts du commerce en Occident à l’époque carolingienne.
 — Cependant, dans quelques régions de l’Occident,
le commerre s’est ranimé faiblement. Par les vallées du
Rhône, du Rhin, du Danube, du Main, de l’Escaut et de
la Meuse, arrivent les marchandises de l’Orient et du
Midi. Par cette même voie et par les passages des Alpes,
les produits bruts de l’Europe centrale et septentrionale,
ambre, peaux, fourrures, esclaves, parviennent dans la
Haute-Italie. Les marchands se rencontrent aux foires
qui coïncident souvent avec les pélerinages. Celle de Troyes
existe dès le ve siècle ; celle de Saint-Denis ou du Lendis
est créée au VIe (629) et-attire un concours énorme de
trafiquants pendant quatre semaines par an. Aux Pays-Bas,
 apparaissent celles de Thourout et de Messines. Au
voisinage des abbayes et des villes importantes s’organisent
 des marchés hebdomadaires. Sur mer, le commerce
3e ranime ; pour se procurer les bénéfices qu’il donne,
les marchands risquent les dangers continuels de la piraterie.
 Kl se réveille jusque dans l’Océan Atlantique et la
Manche, et s’étend vers la mer du Nord. En retour du sel,
des vins, des huiles, des toiles et des draps qu’ils reçoivent
de Gaule par l’entremise des négociants Gallo-Romains, les
Celtes d'Irlande et de Galles se hasardent à porter sur
le continent, dans leurs barques de cuir, leurs peaux et
leurs chairs salées. Mais ce trac est minime, de même
que celui des Anglo-Saxons qui, devenus terriens obstinés,
tournent alors le dos à la mer et laissent aux Frisons
st aux Gallo-Romains le monopole des transports commerciaux
 entre leur Île et l’Occident, où ils écoulent les peaux
at les métaux bruts, le plomb, l’étain, le çuivre. Les Frisons.
 au contraire. nréladant à la fortune future de la
        <pb n="146" />
        L'INDUSTRIE ET LE COMMERCE EN OCCIDENT 139
Néerlande, inventent le large navire ponté (hogge) propre
aux mers septentrionales, font de leurs ports de Dursteede
et de Sluis (Lécluse\ des places de commerce actives, et
trafiquent depuis la Baltique jusqu’à l’estuaire de la
Seine. Dans la Manche et l’Atlantique, les ports de la
Gaule, Boulogne, dont le ‘phare est restauré par Charlemagne.
 Quentovic à l'embouchure de la Canche, en
Ponthieu, surtoùt Rouen, Bordeaux et Nantes, entretiennent
 des relations, dont l’activité grandit, avec les
Pays-Bas, l’archipel Britannique et l’Espagne.
Mais c’est la Méditerranée qui reste le Vrai centre du
grand commerce. Elle est la vraiemédiatriceentrel’Occident
à demi barbare et l'Orient, foyer de la civilisation, la voie
naturelle de ce trafic de luxe qui domine alors tous les
autres. Par elle, les ports de l'Espagne orientale et de
la Gaule méridionale, notamment Narbonne, Marseille,
Arles, ainsi que ceux de l’Italie lombarde, reçoivent les
tissus de soie et de coton, les cuirs ouvrés de l’Empire
byzantin et des khalifats arabes, les draps et les tapis
d’Antioche et de Laodicée, le lin et le papyrus d’Egypte,
les vins de Syrie et de Chypre, les parfums de l’Arabie, les
épices, les perles, les pierres précieuses de l’Extrême-Orient
 et de l’Inde, l’ivoire de l’Afrique, en échange des
produits naturels des pays occidentaux. Les relations
reprises avec le Levant ne cesseront plus, et c’est grâce à
leur persistance que se produira le grand mouvement
de renaissance de la richesse mobilière deux siècles plus
tard.

La première naissance de la vie urbaine en Occident. —
Le premier effet de ce réveil de l’activité industrielle et
sommerciale fut la renaissance partielle de la vie urbaine.
Dans les anciens pays romains, un grand nombre de cités
‘oppida, civitates) ressuscitent au milieu des ruines. La
plupart sont les ombres pâles du passé ; quelques-unes
cependant doivent à leur situation géographique, aux
        <pb n="147" />
        140 LE TRAVAIL PENDANT LE HAUT MOYEN AGE
points de croisements des voies naturelles, le retour d’une
partie de leur ancienne prospérité. Ailleurs, en beaucoup
de lieux de l’Occident, d’autres villes sont nées à l’ombre
du pouvoir épiscopal, si bien que les noms de cité et d’évéché
 deviennent synonymes. Dans les enceintes fortifiées
ccastra) qui se multiplient et qui servent aussi à désigner
les groupements urbains, une foule de petits centres de
population se sont également formés. Par analogie, nombre
de chefs-lieux de domaines seigneuriaux (villæ) pourvus
d’enceintes fortifiées, ont reçu des agglomérations de
sujets et se sont ainsi placés au rang des centres nouveaux
de vie urbaine, qui leur emprunteront leur futur nom de
villes. Mais ce sont surtout l’industrie et le commerce qui
suscitèrent, spécialement dans la plaine occidentale européenne
 ou sur les bords des grandes routes et des grands fleuves,
 la naissance de bourgs industriels, d’entrepôts, de marchés,
 de lieux d’étape (portus) qui ont attiré les populations
 et donné naissance aux plus importants groupements
urbains. Le nom de ees derniers n’est pas encore fixé ; on
les désigne sous les noms divers d’urbes, de curtes, d’oppida,
 de castra, de burgs, de burchs, suivant les pays,
tellement leur caractère est encore neu défini.

Inégalité de la renaissance de la vie urbaine en Occident. —
La renaissance de la vie urbaine réflète d’une manière
exacte, dans l’inégalité de son développement, les différences
 profondes qui séparent les pays d'Occident au
point de vue de la reconstitution de l’industrie et du com -
merce. Lies régions celtiques, où domine le régime pastoral
et l’économie primitive, n’ont pas de villes ; le trafic y a,
en effet, un rôle si effacé que le droit de marché n’apparaît
pas dans le pays de Galles avant la conquête anglo-normande.
 L’Angleterre anglo-saxonne n’a que des villages
fortifiés (burchs) nombreux et fort peu de places de commerce
 (portus). La plus peuplée des villes anglaises,
Londres ou Winchester, n’a pas plus de 8.000 âmes. Le
        <pb n="148" />
        L’INDUSTRIE ET LE COMMERCE EN OCCIDENT 141

nombre total de leurs résidents arrive à peine à 166.000,
dont 11.000 à 25.000 hommes libres (burgenses) en 1060,
sur une population totale de 1.500.000 habitants. De même
dans la Germanie centrale et septentrionale, les nombreux
 châteaux forts (burgs) et. les villes royales (urbes
regiæ) créées au IX© et au X° siècle, ne sont que des
enceintes fortifiées qu’habitent des paysans soldats
(milites agrarii). Les agglomérations nées autour des sièges
épiscospaux et des monastères, telles que Brême, Hambourg,
 Magdebourg n’ont encore qu’une faible importance.
La vie urbaine se développa principalement dans cette
région de passage de l’Escaut, de la Meuse, de la Moselle
et du Rhin, où elle avait déjà autrefois pris racine à l’époque
romaine et où grandirent, au IX° et au x° siècle, Gand,
Cambrai, Liége, Maestricht, Aix-la-Chapelle, Trèves,
Metz, la capitale de l’Austrasie, Cologne, Mayence, Worms,
Spire, Bâle, et la « populeuse » Strasbourg. Cette zone fut
la partie la plus‘active et la plus riche de l’empire carolingien.
 La renaissance urbaine y fut liée, comme dans les
pays du Main et du Danube, à celle du commerce.
Sur les fleuves où aboutissaient les routes des AIpes, de
l'Orient et de l’Europe centrale, grandirent Wurzbourg,
Augsbourg, Passau et Ratisbonne, « rendez-vous des marchands
 et des fabricants », si l’on en droit un écrivain qui les a
visitées en 887. En Gaule, c’est également sur les principales
voies commerciales que se réorganisent les villes, telles que
Toul, Verdun, Arras, Soissons, Paris, Reims, Lyon, Vienne,
Orléans, Tours, Poitiers et Toulouse, de même qu’en
Espagne visigothique fleurissent Saragosse, Carthagène,
Valence, Cadix, Séville, surtout Tolède, dont la splendeur
frappa les conquérants arabes. Mais c’est principaiement en
Italie, en ce foyer vivace de l’antique vie urbaine, que les villes
 ressuscitèrent avec le plus derapidité, auprès des forteresses,
 des centres où se tenaient des foires (mercata) et
des marchés hebdomadaires (fora), dans les faubougrs
(suburbia) des monastères. et sur l'emplacement des cités
        <pb n="149" />
        142 LE TRAVAIL PENDANT LE HAUT MOYEN AGE
romaines. Milan fut la reine de ces cités restaurées, parmi
lesquelles on compta aussi Vérone, Padoue, Modène,
Bologne, Pise, et à côté desquelles surgirent de nouveaux
centres, tels que Ferrare et Pavie.

Les populations urbaines, aspect et caractère des centres
urbains. — Mais la vie urbaine resta malgré tout languissante,
 même en Italie, parce que la véritable activité politique,
 sociale et économique se concentrait dans les grands
domaines ruraux. C’est pourquoi, une minime partie des
populations se groupa dans les villes, qui n’ont guère au
xe siècle qué 1.000 à 1.500 âmes en moyenne chacune, et
dont les plus peuplées en France et en Allemagne arrivent
à peine à 7 ou 8.000 habitants. La ville, jadis étroitement
unie à la campagne dans la même circonscription (ciwitas)
s’est isolée. Elle végète, prend l’aspect d’un grand village
qui, s’il s’agit d’une ancienne ville romaine, ressemble à
un nain glissé dans l’armure d’un géant. Elle à pris un
caractère rural et dans ses espaces vides elle a des jardins,
des vignobles, des champs cultivés. Ce qui la distingue
uniquement, c’est qu’elle possède une enceinte fortifiée,
garnie de portes et de tours (Milan a 310 de ces dernières),
et qu’à l’intérieur on y rencontre des palais-forteresses ou
d’anciens édifices romains, convertis en châteaux forts,
ainsi que de nombreuses églises, à côté des ruines des
monuments anciens qui jonchent le sol. Les rues torjueuses,
 caillouteuses, boueuses ou poussiéreuses sont
bordées de maisons de bois ou de torchis, couvertes de
paille, sombres et enfumées, sans cheminées et sans vitres.
Dans les faubourgs (suburbia) vit une misérable population
 d’artisans et de petits marchands. L'existence y est
monotone et triste.
Elles n’ont aucune unité politique ou juridique.
Des pouvoirs souvent rivaux, ceux des hauts fonctionnaires,
 comtes, ducs, juges, maîtres de la forteresse
 (castrum), ceux des évêques maîtres de la cité, centre
        <pb n="150" />
        CARACTÈRES DU TRAVAIL DANS LE HAUT MOYEN AGE 143
de la vie religieuse, et même ceux des seigneurs châtelains
st autres féodaux qui y possèdent des palais fortifiés ou
des tours, s’y disputent l’autorité administrative et judiciaire,
 ainsi que la police économique. Les organisations
autonomes romaines, curies et conseils (concilia), ont
disparu. Dans quelques centres seulement, sous le contrôle
 des agents du pouvoir, se sont organisées des assemblées
 de notables, propriétaires fonciers ou hommes libres
‘vicini, ahrimanns) qui participent à Padministration
arbaine. Mais la plus grande partie des habitants des villes,
artisans, marchands, jardiniers, cultivateurs ne se distinguent
 point par leur condition des habitants des campagnes.
 Ils sont comme eux réduits au vilainage et au
servage, soumis aux mêmes obligations. L’économie
agricole anémie jusqu’à l’étouffer. l’économie urbaine ou
la réduit à végéter sous sa loi.

Conclusion du Livre Premier. — Au moment où
s’ébauchait la renaissance de la vie économique en
Occident, une nouvelle crise arrêta brusquement cette
évolution et faillit ruiner la civilisation nouvelle qui
S’élaborait péniblement. De nouvelles invasions couvrirent
 l’Occident de ruines au IX° et au x° siècle. Les
pirates scandinaves ou Northmans renouvelèrent peudant
 près d’un siècle (830-911) les sinistres exploits des
Germains, massacrèrent ou réduisirent en esclavage les
populations, incendièrent les villes, pillèrent ou ruinèrent
la Germanie chrétienne, les Pays-Bas, la France Occidentale,
 l'Écosse, l’Irlande, l’Angleterre. A VEst, les
Magyars, frères de race des Huns et des Avares, semèrent
la désolation dans les pays danubiens, dans l’Europe
centrale, l’Italie du Nord, la France orientale. Au Sud, les
Sarrasins, pirates de racé berbère ou arabe, promenèrent
leurs ravages dans les îles italiennes, sur les côtes de la
péninsule, en Provence et en Dauphiné. Mais cette fois,
la résistance s'organisa ; une nouvelle classe militaire, 1a®
        <pb n="151" />
        144 LE TRAVAIL PENDANT LE HAUT MOYEN AGE

féodalité, endigua les dernières invasions. Au x® siècle,
les Scandinaves se convertirent au christianisme et fondèrent
 des établissements stables en Frise, au nord de
l’Écosse et de l’Angleterre, aux Pays-Bas et en Neustrie
(911), où ils devinrent les champions de la civilisation
chrétienne. Les Magyars, arrêtés dans leurs courses par
les Ottonides (935-955), fondèrent en. Hongrie un royaume
chrétien. Les Sarrasins furent refoulés dans les îles. Vers 950,
le nouveau péril était conjuré. Presque Partout, sauf dans
l’Irlande et. l’Écosse qui retournèrent à la barbarie, la
civilisation nouvelle, née en Occident, fut sauvéé et l’ère
féodale commença.
Il avait fallu un immense effort de six siècles pour élaborer
 la nouvelle société. La chute de l’empire romain semblait
 avoir eu pour résultat un désastre irréparable, qui
avait ramené l’humanité aux pires époques de son histoire,
ruiné la production sous toutes ses formes, restauré l’eslavage,
 substitué l’anarchie à l’ordre, la misère à la
richesse, livré le monde à la force brutale de la barbarie.
Mais, par bonheur, l’Empire byzantin avait pu enrayer
en Orient ce travail de régression et de destruction. II
avait montré, que sans les invasions, une évolution normale
 eût été possible, et que des institutions romaines
aurait pu sortir un ordre de choses nouveau, issu de la
culture antique elle-même. Le premier, il avait su canaliser
 et arrêter le mouvement des invasions et il maintint
intact pendant huit siècles l’État puissant où se conserva
la brillante civilisation, dont il avait regu et accru le dépôt.
H avait comblé par la colonisation les vides créés par les
irruptions des Barbares dans la population de l'empire. Il
avait remis en culture les terres ; il avait restauré la produetion
 agricole. Il avait, sinon réussi à empêcher la croissance
de l’aristocratie et de la grande propriété, du moins sauvegardé
 les prérogatives du pouvoir central et protégé
la petite propriété. Il avait su en partie maintenir la classe
moyenne des petits propriétaires fonciers et dans les villes
        <pb n="152" />
        CARACTÈRES DU TRAVAIL DANS LE HAUT MOYEN AGE 145
l’artisanat libre, ainsi que les grandes associations marchandes
 ou industrielles. S'il n’avait pas empêché la formation
 du servage, il avait travaillé à la disparition de
l’esclavage, Il avait donné à l’industrie et au commerce
un essor prodigieux et fait de l’Europe chrétienne d’Orient
le centre incomparable de la richesse et de la civilisation
dans le monde. -
L’œuvre de l’Occident chrétien avait été moins brillante,
 plus malaisée et plus lente. Là, l’État n’avait pu
être qu’imparfaitement et momentanément rétabli dans
sa puissance par quelques hommes de génie, dont l’action
resta limitée. L'Église, corporation aux desseins plus vastes
et plus continus, avait eu plus de succès. Les papes et les
moines avaient repris l’œuvre de Rome et travaillé à la
diffusion de la civilisation chrétienne, héritière pour une
large part de la civilisation romaine. C’est grâce à eux et
aux éléments les plus intelligents des classes aristocratiques
 et populaires que l’Occident put se dégager des
ruines accumulées par la barbarie asiatique, slave et germanique.
 Une première tentative de: colonisation avait
permis de reconquérir une partie du sol revenu à l’état
sauvage et de ranimer la production agricole. Aux formes
primitives de possession, propriété de la tribu, de la communauté
 de village, de la communauté indivise de famille,
s'étaient, dans une proportion toujours plus grande, substituées
 des formes plus propres à stimuler l’activité économique,
 telles que la propriété privée, dévolue soit à l’individu,
 soit à la famille. Mais dans l’Occident chrétien; ce
progrès avait été en partie annihilé par l’extension des
grands domaines. L’aristocratie avait accaparé le sol,
au détriment des petits propriétaires libres. L'absence
d’un pouvoir central fort avait permis aux collectivités
puissantes, telles que l’Église, et à la classe militaire de
s’emparer de l’autorité, en même temps que de la propriété,
et de généraliser ces systèmes du patronage, de la recommandation
 et du bénéfice, d’où le régime féodal est sorti.
BoIssonnanE.
        <pb n="153" />
        146 LE TRAVAIL PENDANT LE HAUT MOYEN AGE
Des millions d'hommes s'étaient ainsi trouvés assujettis
à la domination de quelques milliers. Pour les anciens
propriétaires libres, pour les colons, cette transformation
avait été une déchéance. Pour la plupart des autres habitants
 de l’Occident, il est vrai, elle avait constitué une
amélioration. L’esclavage s’était presque éteint et les
multitudes, qui n’avaient d’autres moyens d’existence
que la culture de la terre, avaient trouvé dans le servage
an asile infiniment plus tolérable que l’antique servitude,
tandis que les grands propriétaires s’assuraient ainsi les
moyens de mettre en valeur le capital foncier, dont ils
avaient le quasi-monopole. Une première-étape avait été
tranchie sous l’influence de mobiles d’ordre presque entiètement
 économique. Les masses rurales avaient échappé
à la condition dégradante des esclaves; elles avaient acquis
ces deux biens inestimables, la personnalité humaine et
la stabilité du foyer. Mais la dure existence qu’elles
menaient encore ne laissait point présager l’ère de libération
 qu’elles devaient connaître deux siècles plus tard.
Malgré la prédominance du régime de l’économie agri-30le
 qui caractérisait le haut moyen âge occidental, l’économie
 mobilière avait fait une timide réapparition, Des
marchés régionaux s’étaient organisés ; le commerce international
 lui-même avait été épauché. La production indus--rielle
 se ranimait dans les domaines princierset monastiques
&amp;gt;u danses centres urbains ressuscités. I] ne manquait plus
à l’Europe chrétienne d'Occident que des cadres assez
puissants pour la préserver d’une nouvelle chute dans la
barbarie et qu’un levier nouveau, celui de la liberté, pour
stimuler les forces latentes d’un monde régénéré. Jusquelà,
 c'était l'empire romain d’Orient qui avait été à l’avantgarde
 de l’histoire du travail; son rôle allait passer à
l’Occident où s’était organisée une société pleine d’une sève
nouvelle. L'un avait surtout conservé la civilisation antique,
 l’autre allait inaugurer une ère originale, supérieure
en grandeur à toutes celles qui l’avaient précédée.
        <pb n="154" />
        LIVRE I!

La Restauration, l'Émancipation, Œuvre et l’Apogée
du Travail dans l’Europe chrétienne du milieu du x° au
milieu du xiv° siècle.

CHAPITRE PREMIER

LE RÉGIME FÉODAL EN OCCIDENT, LES CLASSES
GOUVERNANTES ET LA PROPRIÉTÉ DU SOL.

Les fondements politiques, sociaux et économiques du
régime féodal en Europe. — Le haut moyen âge léguait à
l’Oeccident un régime politique, économique et social, qui
se constitua définitivement au x° siècle et qui atteignit
aux trois siècles suivants l’apogée de sa puissance. Ce
régime, la féodalité, servit pendant quatre cents ans de
tadre à l’activité du travail.
Un évêque publiciste Adalbéron de Laon, en a indiqué
nettement le principe, C’est celui de la division des fonetions
 sociales : « La maison de Dieu que l’on croit une est
triple, dit-il ; les uns y prient et y combattent, les autres
y travaillent. » Pour permettre aux premiers, clercs et
soldats, d'accomplir leur œuvre supérieure, il faut qu’ils
aient le monopole du seul capital existant, celui de la
terre, qui seul assure leur domination, fondée sur leur
mission naturelle, et qui leur garantit l’indépendance économique.
 Les autres classes doivent s’estimer heureuses
de recevoir, en échange de la protection spirituelle et matérielle
 qui leur est octroyée, la jouissance d’une partie des
        <pb n="155" />
        148 L’APOGÉE DU TRAVAIL MÉDIÉVAL
produits de ce capital. Leur travail n’est que la rémunération
 légitime de cette concession et de ce patronage.
Au moment de la dissolution de l’empire carolingien et
les désordres des dernières invasions, cette division du
travail social présentait en effet quelque apparence de
raison. C’était l’Église qui avait sauvegardé et qui sauva
encore la civilisation. Ce sont les hommes de guerre, les
soldats (milites), comme le moyen Âge appela les féodaux,
qui, associés les uns aux autres par les devoirs de vassalité,
dont le principal était le service militaire, préservèrent
l’Occident chrétien d’une dissolution complète. Ils avaient
introduit dans le désordre et la désorganisation quelques
éléments d’ordre et d’organisation. Le contrat féodal fut
alors la forme nécessaire et utile du contrat social. Partout,
 dans l’Europe occidentale chrétienne, le régime
féodal, né d’institutions de solidarité et de protection, le
vasselage, la recommandation, le patronage et le seniorat,
avait suppléé à la carence ou à la faiblesse de l’État dont
il avait assumé la tâche gouvernementale, soit en vertu
du mandat (immunité) qui lui avait été conféré par l’autorité
 souveraine, soit par l’usurpation.
La classe militaire etla classe ecclésiastique avaient en même
 temps fondé leur puissance sociale et politique surune solide
 base économique. Elles avaient réussi à mettre en leur
pouvoir le sol de l’Occident. La double maxime du droit féodal
 français exprima logiquement cette conception. « Nul
seigneur sans terre » disait en premier lieu cet adage,
et le corollaire, mulle terre sans seigneur, s’en dégageait
naturellement. Terres, charges, argent deviennent au
même titre des biens réservés aux classes dominantes.
Fonctions ou offices (honores) et domaines concédés à titre
révocable et viager (bénéfices) puis à titre héréditaire se
confondirent pour former une seule catégorie de propriétés,
le fief, qui fut l’assise solide de la fortune de ces classes.
Le régime féodal, avec les différences qui lui vinrent des
traditions antérieures et de l’organisation particulière de
        <pb n="156" />
        LE RÉGIME FÉODAL DES CLASSES GOUVERNANTES 149

chaque pays, s’imposa à tout l'Occident. Sa forme la plus
nette, la féodalité française, conquit PAngleterre, l’Espagne
 du Nord, les deux Siciles et le Levant, tandis que
la forme la moins évoluée, la féodalité allemande, s’adaptait
 aux institutions des Pays-Bas et de lItalie du Nord.

Le régime féodal et les modes de possession du sol. — Sous
res divers aspects, le régime féodal était incompatible avec
les anciens modes de possession, propriété collective du
village, aussi bien que propriété individuelle libre, qui
vénaient son expansion et échappaient à son monopole.

La diminution de la propriété collective. — Partout
les terres communes qui, jadis, appartenaient à la collectivité
 de la tribu ou du village, les marches d’Angleterre
ot d'Allemagne, les allmends des pays germaniques, les
communia ou communaux des pays latins, se transiormèrent
 le plus souvent en possessions privées ou en possessions
 seigneuriales. En vertu du droit d’appropriation
qui résulte du défrichement, la surface des terres communes
 est sans cesse diminuée au profit des seigneuries
ecclésiastiques et laïques ou de leurs sujets roturiers qui
entreprennent la mise en culture et qui acquittent au
seigneur, à titre de cens, une partie du produit des terres
appropriées. Dans la plupart des cas, les seigneurs se sont
emparés de la propriété éminente des terres communes,
sauf à en concéder l’usage, moyennant redevance, à la
communauté roturière ou serve. Tout au plus, un petit
nombre de communautés rurales des pays germaniques
ont-elles réussi, notamment en Néerlande, en Suisse et dans
d’autres régions de l’Allemagne, à sauvegarder, en plein
triomphe de régime féodal, certaines marches, dernières
survivances de la propriété collective du village. et à les
maintenir jusau’au xve siècle.

Déclin de la petite propriété libre dans l'Europe féodale. —
La propriété libre, moyenne ou petite, fut tout aussi
        <pb n="157" />
        150 L’APOGÉE DU TRAVAIL MÉDIÉVAL
atteinte parïla propagation du régime féodal. Dans la
plus grande partie de la France, dans l’Allemagne rhénane,
la majeure part des Pays-Bas, de l’Angleterre, de l’Italie
et de l’Espagne, les propriétés libres, qu’on nommait le
plus souvent du nom d’alleux, ont dû se transformer en
fiefs, parce que le seigneur voyait d’un mauvais œil ces
terres exemptes de services ou de redevances, sur lesquelles
il ne pouvait exercer aucun droit de justice et de police,
Elles formaient autant de souverainetés inviolables et
indépendantes au milieu des terres seigneuriales. Par
l’intimidation, par la menace, par la persuasion ou par la
force, les puissances féodales s’efforcèrent à les faire disparaître
 et à les transformer en fiefs. Elles n’y réussirent
que partiellement en Allemagne, en Espagne et en Italie,
mais elles y parvinrent d’une manière plus efficace en
Angleterre, aux Pays-Bas et en France. En Allemagne,
la propriété libre s’amoindrit dans les pays rhénans, mais
alle survécut'dans une large mesure en Suisse, en Tyrol, en
haute Bavière, en Souabe, en Thuringe, en Saxe, en Frise,
en Holstein, grâce à la puissance des communautés de
village et à la moindre force de l’organisation féodale dans
ces régions du x° au xm® siècle. Là continuent à subsister
des paysans dont la propriété ne relève que du prince
(schäffenbären, biergelden), dont certains (les lehnbauern)
peuvent même acquérir des fiefs, dont d’autres sont de
véritables souverains fonciers dans leurs terres appelées
fiefs du soleil (sonnenlehen). Ces petits propriétaires libres
des campagnes (freie bauern), soumis uniquement à la
juridiction royale (immédiaieté), ont leurs tribunaux formés
 de leurs pairs, sous la présidence d’un délégué royal
Pamtmann), et ils sont, comme les nobles, en droit de
porter les armes. Dans l’Espagne du Nord, à l’abri de
leurs vallées Sauvages, les communautés pyrénéennes,
sroupements de forestiers et de pasteurs, se sont maintenues
 en possession de leurs bois et de leurs pâturages,
concluent entre elles des conventions (lies et passeries)
        <pb n="158" />
        LE RÉGIME FÉODAL DES CLASSES GOUVERNANTES 151

se fédèrent, s’associent, agissent en souveraines. Dans les
provinces basques d’Alava, de Guipuzcoa, de Vizcaye, et
même en Castille, des territoires entiers (les behetrias), sont
peuplés d'hommes libres, propriétaires de leurs biens, qui
se sont décidés à se donner des protecteurs, mais qui ont
te droit de choisir leur seigneur dans la même famille ou
dans toutes celles sur lesquelles il leur convient de faire
porter leur choix, et qui en changent quand il leur plaît.
Même dans le reste de l’Espagne du Nord, se rencontrent
des groupes de libres propriétaires (homines proprit).
Mais en général ils ont dû se résigner à accepter le patronage
 (patrocinio) seigneurial, à consentir à la prestation
d'hommage et à l’acquittement de certains services, tout
en se réservant la faculté de changer de patron. La plupart
de ces propriétaires, comme en France, sont entrés dans la
catégorie des vassaux. En Italie les propriétaires libres ont
parfois aussi survécu, notamment en Lombardie et en
T:scane, où on les nomme ahrimanns, et dans les Deux-Siciles,
 où les Normands les appelaient alleutiers, à la
mode de France. La république de Saint-Marin est probablement
 un de ces anciens alleux. Toutefois, dans ces divers
pays et même en Allemagne, la propriété féodale l’em portæ
en importance sur la petite ou la moyenne propriété
libre. Souvent même celle-ci pour survivre-dut se féodaliser
 à demi, en acceptant le patronage.
Dans l’autre partie de l'Occident où la féodalité s’organisa
 plus fortement et où la lutte était plus malaisée pour
les petits propriétaires, le conflit tourna généralement à
leur désavantage. En France, l’alleu se maintient à
l’état sporadique en Normandie, où le légendaire royaume
d'Yvetot en est une survivance et où la tenure en bourgage
paraît avoir été une ferme de propriété libre, ainsi que celle
des vavasseurs. Il en est de même en Nivernais, en Bretagne,
en Auvergne, surtout en Aquitaine, en Guienne, Gascogne,
Béarn, Bigorre, Dauphiné et Languedoc, où les alleutiers forment
 parfois des syndicats de défense. Aux Pays-Bas, la Zê-
        <pb n="159" />
        152 L’APOGÉE DU TRAVAIL MÉDIÉVAL
lande, la Hollande, la Frise et la Flandre maritime, la Campine
 et le Brabant septentrional durent à l’énergie de leur
population de défricheurs et de marins, à leur isolement
dans les marécages et les landes, de conserver la liberté de
leurs propriétés. Mais partout ailleurs la terre féodale
l’emporta, comme il arriva en Angleterre après la conquête
normande, qui acheva sur ce point l’œuvre de la période
anglo-saxonne. En 1086, le livre terrier normand (Domesday
 book) ne compte plus que 44.531 propriétaires
libres sur un total de 1.500.000 habitants dans le royaume
anglo-normand. Un quart seulement d’entre eux est
astreint au-service militaire, charge habituelle de la terre
libre. Le reste est tenu) à de légers services et même à
quelques corvées pour les tenures (holdings) qu’elle conserve,
 quoiqu’elle soit rattachée à la classe noble par l’obligation
 de l’investiture et du serment de fidélité. À mesure
qu’on se rapproche du xIIT° siècle, la liberté absolue de la
petite propriété tend en général en Occident à disparaître,
et l’alleu se rapproche, soit de la terre noble, soit de la
terre roturière. dont il supporte certaines obligations.

La grande propriété dans l’Europe féodale. La grande
propriété ecclésiastique. — La mainmise de la classe militaire
 et écclésiastique sur la propriété foncière et sur la
majeure part des revenus du travail caractérise donc le
régime féodal.
L'Église, en première ligne, s’est taillée une large part
dans l’attribution du capital foncier et de la richesse qu’il
représente. Par’ l’usurpation des domaines royaux et des
droits souverains, plus encore par les donations dues à la
piété des fidèles, par les acquisitions et les défrichements,
elle a acquis dans l’Europe d’Occident la majeure part des
terres et elle sait en obtenir le revenu le plus élevé. Evêques
et abbés prennent place dans la hiérarchie féodale, en
acceptent ou en subissent la plupart des obligations et
exercent sur leurt sujets les droits de souveraineté. Patiem-
        <pb n="160" />
        LR RÉGIME FÉODAL DES CLASSES GOUVERNANTES 153

ment, ils réparent les pertes que ies violences des laïques
et les sécularisations intermittentes décrétées par les
princes pratiquerit dans leur patrimoine. Une partie des
terres d’Église n’est sans doute pas assimilée aux fiefs ;
celles qui sont concédées suivant la formule « pour le
service de Dieu » ou en « franche aumône » sont en principe
libres de redevances et services et ne relèvent que de la
divinité, mais, en fait, elles “ont rattachées bientôt à la
hiérarchie féodale, puisque les seigneurs y exercent les
droits de justice et de patronage. Beaucoup de domaines
ecclésiastiques sont d’ailleurs de vrais fiefs, distinets des
terres en franche aumône. Leur étendue est considérable.
En Angleterre, certains évêques ont des fiefs qui peuvent
fournir jusqu’à 60 chevaliers à l’armée ; une bonne part
du sol anglais et. irlandais appartient ainsi à l’Église
anglo-normande. En Allemagne, les possessions ecclésiastiques
 couvrent la moitié du sol. « Ce.sont les évêques qui
y ont tout, » dit un roi de France au XII° siècle. La Rhénanie,
 en particulier, n’est « qu’une rue des prêtres », suivant
le dicton célèbre. Aux Pays-Bas les vingt trois abbayes
bénédietines et les évêchés comptent au premier rang des
grands propriétaires fonciers. En France, certaines abbayes
ont plus de 100.000 hectares de terres, et des évêques,
comme celui de Langres, détiennent tout un comté. En
Espagne, où les donations affluent et où les rois réservent
le tiers (tercias reales) des terres conquises à l’Église, les
abbayes et les évêchés s’approprient de vastes territoires ;
celui de l’archevêque de Santiago n’a pas moins de 24 milles
de circuit. En Lombardie, l’Église détient UN tiers du sol ;
l’évêque d’Asti a 100.000 arpents de terre, celui de Florence
200 châteaux, l’abbé de Farfa 132 et Pévêque de Bologne
2.000 manses (domaines). Dans l’ensemble de l’Occident,
la proportion du sol qui est passée aux mains de l’Église
semble devoir être fixée entre le tiers et la moitié de la
totalité.
        <pb n="161" />
        154 L’APOGÉE DU TRAVAIL MÉDIÉVAL

Les domaines des princes souverains. — Les princes souverains
 eux-mêmes ont été forcés d’entrer dans les
cadres de la féodalité et les domaines qu’ils gardent,
sur lesquels s'appuie en grande partie leur puisances
sociale, ont pris le caractère féodal. Beaucoup moins
habiles que les clercs, ils ont souvent perdu, par les aliénations
 et les concessions, une partie de cette richesse foncière
 qui a subi d’incessantes variations. Ici, dans l’Angleterre
 anglo-normande, leur pouvoir a été assez fort,
pour qu’ils aient pu se constituer une vaste réserve territoriale,
 formée, vers 1085, de 1.423 grands domaines,
auxquels ils ont ajouté, au xI1° siècle, la majeure part du
sol de l’Irlande, outre les forêts, les terres vaines, les biens
en déshérence, les biens confisqués sur leurs vassaux
rebelles. C’est ainsi qu’en 1188, ils détiennent le, revenu
annuel le plus élevé que des souverains d’Occident aient
pu obtenir, 750.000 livres sterling, tandis que le domaine
des rois de France à la même époque, quoique géré avec
économie, ne donne guère qu’une recette de 6 millions de
livres tournois. Ailleurs, dans les Deux-Siciles, les rois normands
 ont su, un moment, se constituer un ensemble
de ressources territoriales qui les fait figurer au second
rang parmi les princes d’Occident les plus riches. II a été
facile aux souverains espagnols de s’en créer de semblables,
sous le nom de realengos, par la conquête. Mais, comme
les biens des féodaux, ceux des princes se sont le plus
souvent amoindris par le jeu incessant des concessions
de fiefs ou par l’incurie de l’administration de leurs détenteurs.
 Ce fut en particulier le cas des domaines royaux
(känigshufen, reichsgäter), d’abord si nombreux, dont disposèrent
 les dynasties germaniques et qu’elles dilapidèrent
avec tant d’imprévoyance.

Les domaines seigneuriaux et les terres nobles. — Les
biens de là noblesse occupent le reste du sol de l’Occident.
 Ils forment l’ensemble des fiefs et le fief consiste
        <pb n="162" />
        LE RÉGIME FÉODAL DES CLASSES GOUVERNANTES 155

avant tout dans la terre, bien qu’on ait aussi donné en
fief des charges ou offices et des pensions ou des rentes
perpétuelles. La terre noble est, en principe, une propriété
conditionnelle etrévocable, sur laquelle le concédant
conserve un droit supérieur (le dominium), mais elle n’a
pas tardé à devenir en fait une propriété transmissible,
aliénable même, sous certaines réserves destinées à garantir
 l’exécution des obligations pécuniaires et militaires
auxquelles le vassal est astreint. Ce dernier en devient le
concessionnaire, par la cérémonie symbolique de l’investiture,
 moyennant le paiement d’un cens. Après le x1° siècle
un procès verbal (aveu) de la concession est dressé, et un
inventaire (dénombrement) des biens concédés est exécuté.
En France et dans les pays où prévaut le régime féodal
français, à savoir l’Angleterre, les Deux-Siciles, la Marche
d’Espagne, toute terre est présumée soumise au système
du fief. Ailleurs, en Italie par exemple, un titre est nécessaire
 pour que cette qualité soit reconnue à la terre. De
même Phérédité du fief s’est établie dans le nord et le
centre de la péninsule italienne plus tard qu’en France,
en vertu de la constitution impériale de Pavie (1036).
Dans le royaume de Castille, une partie seulement des
propriétés féodales (honores, tierras de sehorio) ressemble
au fief français; beaucoup d’autres terres (tenencias,
encomiendas, mandaciones) ne sont concédées qu’à titre
viager, temporaire et révocable par les rois, pendant la
période de la reconquête. En Allemagne, où le régime
carolingien a laissé de profondes survivances, la transmission
 du fief (lehn) reste soumise à de nombreuses restrictions
 ; il demeure inaliénable, impartageable et on n’admet
 à succéder que la ligne masculine directe. Il ne se
confond avec la terre noble que s’il est concédé à un soldat
ou à un fonctionnaire, et l’adage français (nulle terre sans
seigneur) reste inconnu du droit germanique comme du
droit italien. On connaît enfin en Allemagne un mode de
tenure ou de bénéfice inférieur au fief, l’eègen ou dienstgui
        <pb n="163" />
        156 L’APOGÉE DU TRAVAIL MÉDIÉVAL
(le bien de service), qui comporte des charges auxquelles le
fief n’est pas soumis et qui sont analogues par certains
sôtés à celle de la tenure serve de France.

Le morcellement des grands domaines seigneuriaux en
tiets. — Une multitude de copartageants participent à la
propriété nobiliaire. Le régime féodal est fondé sur une
hiérarchie plus ou moins compliquée de suzerains et de
vassaux, unis entre eux par les liens de l'hommage et de la
fidélité (foi), par la prestation d’un serment et par les
obligations définies dans leur contrat. Il faut au seigneur
des soldats et il ne les obtient qu’en leur concédant une
part de ses domaines. Il ne peut exiger d’eux le service
militaire (lost), l’assistance à son tribunal et à sa cour,
les aides dont il peut avoir besoin dans les circonstances
importantes de sa vie, le logement et la nourriture (gite
et procuration), pour lui-même et pour sa suite, en cas de
voyage, qu’en distribuant au vassal uné part de propriété
suffisante pour permettre à celui-ci de s’entreténir, de
s’équiper et de faire vivre sa famille. La grande propriété
ast, pour le noble, la force économique par excellence,
mais elle se démembre de plus en plus, puisque le suzerain
est obligé dé se constituer des ressources militaires et
qu’il ne peut le faire qu’en concédant des fiefs. Chaque
fois qu’il acquiert un vassal, il perd une parcelle de ses
terres. Les légères redevances en argent qu’il tire de ce
dernier en cas de transmission, de vente, ou dans d’autres
circonstances, sont loin de compenser, en effet, la perte de
revenu foncier qu’il subit en constituant un nouveau fief.
Le nombre des propriétaires nobles va donc sans cesse
grandissant, par l’effet de la propagation du régime féodal.
En France, au-dessous d’une quarantaine de grands fiefs
(duchés et comtés), existe ainsi une masse énorme de
domaines seigneuriaux, détenns par des châtelains, des
vicomtes, des avoués et des chevaliers. Au commencement
Au XII siècle, un duc d’Aquitaine emmène 12.000 de ces
        <pb n="164" />
        LE RÉGIME FÉODAL DES CLASSES GOUVERNANTES 157
derniers à la croisade. Seuls, les plus pauvres des nobles,
les écuyers, sont dépourvus de terre. Au Pays-Bas, un
grand feudataire, le duc de Brabant, ne compte pas moins
de 3.000 vassaux ; les grands seigneurs (potentes) ont
au-dessous d’eux une classe militaire (ordo militaris) très
nombreuse de barons, de vicomtes, de châtelains et de
chevaliers, sans compter la multitude de ces hobereaux
{les ministeriales), gentilshommes qui vivent en campagnards,
 auprès de leur rustique forteresse de pierre. En
Allemagne, au-dessous des huit dues et de la noblesse de
premier ordre des comtes, des landgraves, des margraves,
des burgraves, ‘des avoués (landvogten), s’épanouit celle
des libres chevaliers (freie ritter). En 1180, à la diète de
Mayence, Frédéric Barberousse peut rassembler jusqu’à
10.000 de ces derniers, en même temps que 75 princes.
D’ordinaire, au XI° siècle, l’armée impériale allemande
renferme 30.000 chevaliers, et en y comptant les écuyers
et varlets, 100.000 nobles. La noblesse germanique contenait
 de plus dans ses rangs une nombreuse classe, ignorée
du régime français, celle des ministériaux, Ces nobles
à demi serfs, qui sont aliénés et transmis avec la terre,
qui paient des droits de main-morte (mortuarium), mais
que leur service et leur fonction relèvent au point, qu’il leur
est permis d’acquérir des propriétés libres et même des
gerfs. On ne connaît que pour deux pays, l'Angleterre et
les Deux-Siciles, l’effeetif précis des propriétaires nobles.
Dans le premier, il n’y ‘a guère au-dessous du roi que
1.400 barons de premier rang (tenentes in caypite), dont
neuf possèdent chacun entre 100 et 793 manses. Puis,
viennent les chevaliers (milites), dont le nombre s’abaiïsse
de 7.871 en 1088 à environ 5.000 à la fin du x1r siècle.
Au dernier degré sont les sergents qui servent comme
gens de pied à l’armée. Sous la dynastie normande dans
Italie méridionale, Une liste officielle, le Catalogue des
barons, révèle l’existence de 4.233 nobles, surtout vassaux
de second ordre (milites, barones, minores). Dans l'Italie
        <pb n="165" />
        158 L’APOGÉE DU TRAVAIL MÉDIÉVAL
du centre et du Nord, les grandes maisons féodales, telles
que' celles de Vérone, de Montferrat, d’Este, se superposent
 à une foule de vassaux et de vavasseurs (valvassores),
 au-dessous desquels on retrouve des nobles serviteurs
 ou fonctionnaires du type carolingien, les masnadiers
 (masnadores) qui possèdent un moment en Toscane
jusqu’au tiers du sol. Quant aux royaumes ibériques, les
conditions mêmes de leur développement, liées à la conquête
 incessante sur les musulmans, y ont multiplié les
propriétaires nobles, depuis ceux du premier rang, qu’on
nomme les riches hommes (ricos hombres, magnates, optimales),
 presque aussi puissants en Aragon que les rois,
jusqu’à ceux de second ordre, qu’on appelle tantôt les
infanzones, les vavasseurs (valvassores, vasallos), les chevaliers
 (caballeros), tantôt enfin, comme en Italie, les masnadiers
 (masnaderos). Ce sont donc quelques centaines
de milliers d’hommes, soldats ou fonctionnaires, qui ont
Pris possession des terres de l'Occident ou qui en ont reçu
en fief des parties plus ou moins étendues.

Les grands domaines à l'époque féodale. Tendance au morcellement.
 — La Propriété noble 5e présente parfois sous
l’aspect du grand domaine, mais le plus souvent, quand il
s’agit des fiefs de la noblesse de second ordre, de beaucoup la
plus nombreuse, elle prend la forme de moyenne ou de petite
propriété. Les biens royaux et les biens d’Église rentrent
au contraire presque tous dans la catégorie des grandes
propriétés, bien qu’ils soient rarement concentrés et qu’on
les rencontre le plus souvent disséminés. La fortune territoriale
 des nobles de premier ordre peut comprendre un
nombre considérable de manses ou domaines. C’est ainsi
qu’en Angleterre, un grand baron possède 793 manses,
répartis entre 20 comtés. En Italie, certains grands seigneurs
 ont eu jusqu’à 11.000 manses. On en connaît un
qui possédait au xr° siècle 90.000 hectares. D’autres
avaient 500 à 600 manses ; le Saint-Siège lui-même déte-
        <pb n="166" />
        LE RÉGIME FÉODAL DES CLASSES GOUVERNANTES 159
nait dans une région un groupement de domaines formant
un ensemble de 78.541 hectares. Mais si une minorité est
pourvue de vastes propriétés, la majorité se contente de
domaines moins considérables, qui toutefois, en raison du
moindre revenu du sol, ontuneétendueproportionnellement
plus élevée que celle de la moyenne et de la petite propriété
de nos jours. En Dauphiné, par exemple, la composition
d’un fief varie entre 3 et 12 manses. En Angleterre il
existe des fiefs formés de 3 à 4 domaines (manors) ou du
territoire de 3 à 4 villages. Tandis que les grands domaines
se morcellent par les concessions de fiefs ou les aliénations
de tout genre, les moyens et les petits fiefs se subdivisent
par les mutations et les partages. La moyenne et la petite
propriété noble tend à se dissoudre en une poussière de
petits domaines, dont certains en Poitou et en Saintonge,
n’ont qu’un cinquième de manse. Dans les Deux-Siciles,
cn trouve même des quarts, des cinquièmes et des septièmes
 de fiefs de chevaliers. Aux Pays-Bas, il n’est pas
rare de voir des hobereaux pousser eux-mêmes la charrue
et vivre de la vie du paysan, dont ils ne se distinguent que
par leurs mœurs turbulentes et féroces.

L'organisation du grand domaine à l’époque féodale. —
Un certain nombre de domaines conservent néanmoins
encore les caractères des grandes propriétés de la période
précédente. On ne saurait mieux les comparer qu’aux
plantations formées dans les pays neufs et aux colonies,
au XVIII° et au xrx° siècle, ou aux vastes possessions de
l’aristoeratie russe avant l’abolition du servage. Ceux qui
détiennent les grands domaines du milieu du moyen-âge,
princes, évêques, monastères, nobles de premier rang, les
répartissent en groupes qui portent, suivant les pays,
divers noms. Ce sont, en Allemagne le fronhof, en Angleterre,
 le manor, en Alsace, la colonge, en France, le prædium
 ou la terra fiscalis, souvenir du fisc carolingien, qui
était la réunion de plusieurs manses, en Italie, la curtis
        <pb n="167" />
        160 L’APOGÉE DU TRAVAIL MÉDIÉVAL
qui correspond au fise français ou la massæ. L'ancienne
villa ne subsiste plus guère que comme cadre territorial
(finage), plus ou moins étendu. Chaque groupe a un centre
économique qui est l’une des résidences du seigneur, le
château. Celui-ci n’est souvent qu’une simple motte de pierres
 brutes avec enceinte gazonnée, à l’aspect de ferme fortifiée.
 Ce centre se présente dans les grands domaines seigneuriaux,
 comme un ensemble imposant de constructions
 groupées autour du donjon (dominium), où séjournent
le seigneur et sa famille, ainsi que son escorte militaire et
civile. D'abord en bois, puis en pierre, de plus en plus
fortifié avec art, le château, qui a remplacé la villa comme
résidence du maître, est à la fois une forteresse et le cœur
de la vie économique de la seigneurie. On y trouve les
approvisionnements et les réserves de vivres concentrées
dans des celliers et des greniers, ainsi que du bétail dans les
étables. On ÿ rencontre parfois des jardins ou des vergers, autour
 de l’enceinte ou à l’intérieur, et des établissements, tels
que des pressoirs et des fours, annexes de la ferme. Tel est
aussi l’aspect des grandes abbayes, également fortifiées
et munies de tours, mais où les greniers, les granges, les
étables ont souvent de vastes proportions. C’est là que se
maintient l’ancien système d’administration économique,
avec ses services (ministeria), spécialisés sous le contrôle
du seigneur ou de l’abbé. Les grands feudataires laïques
en confient la diréction à de hauts fonctionnaires : le
maréchal, le connétable, le chambrier, le bouteiller. Ils
ont même parfois, comme aux Pays-Bas, un personnel
bureaucratique (les notaires) pour transmettre leurs
ordres. Généralement, pour chaque grande exploitation,
ce sont des agents de condition modeste, qu’on nomme
les intendants, les maires, les écoutêtes, les baillis, les gastaldes,
 les prévôts et‘les juges, qui assument la surveillance
du travail, assistés à l’occasion d’un personnel spécialisé
de forestiers, de veneurs (pour la chasse), de maîtres porchers
 et de maîtres valefreniers et autres chefs de services
        <pb n="168" />
        LE RÉGIME FÉODAL DES CLASSES GOUVERNANTES 161

ruraux. Îls veillent à l’exploitation du domaine ; ils en
centralisent les produits ; ils y assument la police économique.


Les divisions du grand domaine féodal. La réserve et les
tenures. — La propriété seigneuriale, en dehors des fiefs des
vassaux qui en sont détachés, comprend deux parties inégales,
 le domaine réservé et les tenures roturières ou serviles.
Le premier est formé de l’ensemble des terres dont le
seigneur garde l’exploitation directe. Dans quelques pays
d’Oceident, il est généralement du tiers des terres de
culture. Certaines de ces réserves s’étendent sur 130 à
140 hectares et exigent l’emploi d’attelages de 8 bœuïs.
Le seigneur les exploite au moyen des corvées, c’est-à-dire
de la main-d’œuvre généralement gratuite, que sont tenus
de lui fournir ses tenanciers, roturiers et serfs. Ce domaine
réservé peut comprendre aussi des vignes, des prés, des
étangs, des forêts particulières. Mais d’ordinaire les terres
incultes, les pâturages, les landes, les bois, sur lesquels le
plus souvent le seigneur possède la propriété éminente,
restent dans l'indivision, et l’usage en est concédé. dans
certaines limites, à ses sujets.
Le seigneur médiéval est un mauvais administrateur,
inapte au faire valoir direct, en même temps qu’un consommateur
 dépensier et sans prévoyance. Aussi a-t-il une tendince
 toute naturelle, pour augmenter ses revenus et pour
mettre en valeur un sol, qui risque de rester improductif, à
multiplier les tenures dont il retire des rentes en argent et
des produits en nature, bien plus abondants que ceux qu’il
pourrait obtenir de sa réserve. Le grand domaine se démembre
 donc de plus en plus en petites exploitations concédées
 à des tenanciers. On les nomme, en France et dans
l’Espagne du Nord, les manses, les bordes, les condamines
les cabanes, les quintanes, les meiæ, les colonges, les casauæ ;
en Allemagne, les hufen, les colonicae ; en Italie, les massae,
les massarizgie, les casalini ou les corticelli : en Angleterre,

ROTSSONNADE,
        <pb n="169" />
        162 L’APOGÉE DU TRAVAIL MÉDIÉVAL
les holdings. Au lieu des 4 à 8 manses que le vassal reçoit,
le tenancier n’en obtient qu’une d'ordinaire, mais les services
 et les redevances que ce dernier fournit sont d’un
rendement économique plus important. C’est pourquoi
en général, notamment en Angleterre et en Italie, les
deux tiers du domaine seigneurial sont exploités sous
forme de tenures roturières et serviles. ;
Ainsi chaque grand domaine, qui forme un organisme
elos.et isolé, arrive à suffire aux besoins du propriétaire
féodal. Celui-ci mène la vie du soldat et du chef d’État.
« La gendarmerie héréditaire » qui est sa fonction sociale
et qui lui permet de vivre pour une large part en parasite,
 n’est restée possible que grâce à l’accaparement de la
terre et à la distribution de cette terre en fiefs et en
tenures. Des premiers il tire la force militaire, des seconds
la puissance économique. Le régime féodal repose surtout
en dernière analyse sûr une organisation qui, en échange
d’uné protection souvent illusoire, met les classes laborieuses
 à la merci des classes oisives et attribue la terre,
non à ceux qui l’exploitent, mais à ceux qui/ont su l’accaparer.
        <pb n="170" />
        CHAPITRE II

L'ORGANISATION ÉCONOMIQUE ET SOCIALE DES CAM-PAGNES
 EN OCCIDENT PENDANT LA PREMIÈRE PÉ-RIODE
 FÉODALE.

À côté en effet de la minorité qui possède le sol, des
millions d'hommes sont dépourvus du droit de propriété.
C’est la masse immense des populations rurales de l’Occident
 qui se trouve dans cette condition. Un fossé presque
infranchissable les sépare de la classe possédante. Les
paysans sont tous plus ou moins dépendants (hôrigen)
comme on dit en Allemagne, tous considérés seulement
comme instruments d’exploitation du domaine (villa)
d’où leur nom de vilains, tous regardés comme dépourvus
de valeur sociale et estimés seulement pour la valeur éco
nomique ou’ils représentent.

Les diverses catégories de paysans. Les vilains francs en
Occident. — Ils ne sont pas cependant tous rangés dans la
même catégorie. Il y a parmi eux des paysans libres et demilibres,
 distincts des paysans serfs et des derniers esclaves.
D’un côté se trouvent, suivant les termes usités en France,
les vilains francs, de l’autre les vilains serfs. On retrouve
cette distinction avec des nuances diverses dans tout
l’Occident, sauf en Angleterre, où, depuis la conquête
nomande, le vilainage s’unifie sous la forme du servage,
Mais en Allemagne le vilainage franc est représenté par
des exploitants libres appelés freien landsassen, freie hintersassen,
 par des paysans demi-libres, descendants pro-
        <pb n="171" />
        164 L'’APOGÉE DU TRAVAIL MÉDIÉVAL

bables des aftranchis ou lites de l’ère précédente (halb
freien, meier). En Alsace, on retrouve Ces censitaires sous
le nom de colons (landsiedeln). Tls ont quelque analogie
avec les laeten des Pays-Bas, avec les vilains censitaires
(villanos, pecheros, juniores) d’Espagne, avec les manants
at les censitaires italiens (coloni sedentes, mamentes, fictaiuoli).
 Ils forment en France la grande classe des paysans
« laboureurs » ou roturiers (ruptuaräü), qui est confondue
 communément avec celle des serfs sous le nom de
vilains (villant rustici, pagesii, nativi) OU de sujets (homines
de potesiate), hommes de poeste, mais qui s’en distingue
par le qualificatif de franc (libre). Les caractères distinetifs
 de la condition du vilain franc sont, d’une part, la
liberté personnelle (franchise) qui lui est reconnue, de
l’autre la nature contractuelle de sa tenure. En principe,
il a, comme le noble, la qualité d'homme libre, mais sa
liberté subit dans la pratique de singulières atténuations.
Si certains vilains, comme les juniores de Castille, ont le
droit de changer de domicile, la plupart ne peuvent abandonner
 leur tenure, sans l’autorisation du propriétaire. Ils
n’ont aucun des droits politiques qui rehaussent la classe
noble. Ce n’est qu’à titre exceptionnel que certains d’entre
 eux ont pu être appelés à posséder des fiefs ou ont été
admis à la chevalerie. L'opinion des classes supérieures
n’admat aucun point de contact entre le tenancier, même
franc, et le propriétaire noble ; elle confond libres et serfs
dans le même mépris. Pratiquement, le vilain franc est
presque aussi muré que le serf dans la catégorie sociale
où 1e sort l’a placé.

Les terres des vilains francs. — Mais la terre du
vilain franc est cependant située à un degré plus élevé
que celle du vilain seri. Le premier jouit du bénéfice
d’un contrat d’association que ne connaît pas le second.
[La tenure en vilainage, distincte nettement du fief,
ne l’est pas moins de la tenure servile. Comme le fief,
        <pb n="172" />
        LES CAMPAGNES DANS L’ÈRE FÉODALE 165
la tenure roturière ou en vilainage suppose le maintien
de la propriété éminente, eu favenr du seigneur, mais aussi
la concession de la propriété utile au vilain franc. Certaines
 terres sont même concédées en toute propriété, par
exemple en Allemagne, mais sans la charge du service
militaire. En général, les tenures des vilains francs sont
exploitées en vertu de baux réels ou fictifs de noms
variables, tels que les baux à cens, les précaires, les mainfermes,
 les champarts, les complants, dont les conditions
sont très diverses. Les uns concèdent la terre à titre temporaire
 ou viager, les autres à titre héréditaire. Il en est
qui confèrent au. vilain la propriété presque plénière,
comme la locatairie perpétuelle de Provence et le bail à
rente foncière. D’autres, comme le complant, stipulent
qu’après une période d’exploitation déterminée pour faire
des plantations, telles que des vignes ou des vergers, une
partie de la terre retourne au propriétaire, tandis que
l’autre devient, moyennant le paiement d’une rente foncière
 perpétuelle, la propriété du paysan. Ti est des baux
(baux à cens seigneuriaux), et c’est le plus grand nombre,
qui attribuent l’usufruit perpétuel au vilain, sans lui
donner la propriété, tels que la locatairie perpétuelle du
Languedoc, la métairie perpétuelle de la Marche Limousine,
 l’albergement du Bugey, de la Savoie, du Dauphiné,
la mainferme du Nord de la France et de la Belgique,
le bordelage du Nivernais et d’Auvergne, le fiefferme de
Normandie. Il y à enfin des baux, qui associant plus intimement
 propriétaire et exploitant, assurent au premier,
au lieu d’un cens ou rente fixe, une part variable (champart)
 dans le produit annuel de l’exploitation du vilain.
Quand le seigneur accueille sur son domaine des défricheurs,
 il traite avec eux et le bail prend le nom d’hostise ;
il stipule, comme le champart, sur la terre ou la maison
soncédée, le paiement au concédant d’un revenu (cens)
variable. Dans l’ensemble, les tenures en vilainage forment
deux vastes catégories. Les unes, précaires, emphytéoses,
        <pb n="173" />
        166 L’APOGÉE DU TRAVAIL MÉDIÉVAL

fieffermes, censives, complants, garantissent au propriétaire
une rente fixe et la propriété éminente (directe). Les autres,
benures ou champarts et hostises, lui procurent un revenu
proportionnel assez voisin de celui de notre système de
métayage. …
Les paysans libres qui cultivent ces terres n’en doivent
pas l'hommage et n’acquittent pas le droit de garde, mais
ils sont astreints à en payer une partie du revenu, sous
forme de rente fixe ou variable, appelée généralement
dans le premier cas cens (rins en allemand, pecho en. espagnol,
 fitio en italien), et champart dans le second. Ils ne sont
pas propriétaires dans le sens strict du terme, mais ils
sont usufruitiers perpétuels pour la plupart ; ils ont, suivant
 la terminologie médiévale, la propriété utile, à défaut
de la pleine propriété ou directe. En certains pays, en
Alsace par exemple, le paysan bénéficie des améliorations
(jus palæ ou droit de bêche) ; elles Ini appartiennent. En
France, le complanteur partage le sol planté avec le propriétaire.
 Le vilain, à l’origine, ne détenait sa terre qu’à titre
viager et inaliénable. Les contrats et les coutumes n’ont
pas tardé à faire de cette tenure roturière un bien patrimonial,
 commele fief. Le vilain en est le vrai propriétaire,
en dépit des servitudes dont la terre est grevée. La plupart
des vilains franes d’Occident peuvent transmettre leur
tenure à leurs enfants, comme un véritable héritage,
moyennant le paiement d’un droit de succession qu’on
appelle en France double cens, relief, rachat, mortaille, en
Espagne luctuosa, aux Pays-Bas, et en Allemagne mortuarium,
 besthaupt ou vinicopium. Ce droit se paie à l’entrée
en possession des héritiers. La terre du vilain frane est
susceptible d’aliénation, moyennant le versement de
taxes de mutation (lods et ventes). Le vilain a le droit de
la diviser à l’infini et de l’exploiter comme il l’entend,
sauf si son exploitation est sujette à champart. Dans le
plus grand nombre des cas, il bénéficie de l’immutabilité
de ses redevances qui ne peuvent être perçues qu’à des
        <pb n="174" />
        LES CAMPAGNES DANS L’ÈRE FÉODALE 167
époques déterminées, qui consistent surtout en produits
du sol, qui sont souvent quérables, c’est-à-dire doivent être
enlevées par le propriétaire, par les propres moyens de
telui-ci. Les charges accessoires en argent sont peu élevées.
 Une fois les rentes en numéraire (cens, oublies) et en
nature (champarts, agriers, terrages) acquittées, le vilain
est le légitime possesseur du reste des revenus.
Il y a même parmi les vilains de véritables privilégiés. Ce
sont les censitaires des monastères et des églises qu’on
nomme en Allemagne et aux Pays-Bas lacten, cerocensuales,
 homines ecctesiastici, hommes de sainteur, en Espagne
abadengos ; ou encore les censitaires des princes, les realengos
 espagnols par exemple. Ils excitent l’envie des masses
rurales. Ils paient en effet des cens plus, modérés, parmi
lesquels figurent des redevances en cire pour le luminaire
religieux, d’où le nom de cerocensuales ; ils acquittent des
prestations en nombre déterminé ; ils ne sont astreints, en
cas de mariage, qu’à de menues taxes ; ils sont soustraits
aux exactions des seigneurs laïques et ils sont mieux protégés
 contre la guerre et la disette. Mais la plupart des
vilains francs, en dépit de leur qualité d'hommes libres et
des stipulations du contrat et de la coutume, n’ont, ni le
droit de porter les armes pour Se défendre, ni en général
la possibilité de changer de domicile et de maître. Ils
sont exclus de la société politique et n’ont par conséquent
aucune garantie réelle contre l’oppression. Le seigneur n’a
point « pleine jouissance » sur eux, comme le reconnaît le
cèlèbre jurisconsulte Pierre de Fontaines au xyre siècle. Mais
la seule garantie que le vilain possède contre les abus de la
force seigneuriale se trouve dans la conscience du maître.
Ti n°y à entre lui et le vilain d’autre juge que Dieu. Exiger
du paysan libre des redevances arbitraires n’est qu’une
faute morale, un « larcin » commis au « péril de l’âme » du
seigneur. Mais que vaut un pareil frein contre les suggestions
 de l’égoïsme et de la cupidité? Point de recours
rontre l’arbitraire, De là vient, qu’en dépit de la coutume,
        <pb n="175" />
        168 L’APOGÉE DU TRAVAIL MÉDIÉVAL
le vilain franc est assujetti souvent à des corvées, à des
prestations, à des monopoles, à des redevances, à tout cet
ensemble d’extorsions qu’on appelait à cette époque des
sæactions, des maliôtes, de mauvaises coutumes, à cette
multitude d’abus que le temps finissait souvent par consacrer
 et qui aggravaient d’autant plus les charges primitives
 du tenancier libre.

Les vilains serfs sous le régime féodal. La généralisation du
servage. — La liberté du vilain n’est guère qu’une demiservitude,
 mais sa condition est néanmoins beaucoup plus
relevée que celle du serf. C’est le servage quiest, au xe, au X1°
et même au 11° siècle, l’institution sociale dominante pour
la masse des travailleurs. Dans la classe des serfs se sont
en effet confondues les anciennes catégories des hôtes, des
affranchis, des colons, des colliberts. des esclaves personnels
 ou casés. Ces hommes de corps, ces serfs et serves,
{servi et ancillæ) ces taillables, ces mainmortables, ces
quesiauæx de nos provinces, qu’on appelle aussi les hommes
liges de corps, les hommes de capitation (de capite), les
natifs (nafivi), constituent l’ensemble du capital humain
d’exploitation (familia) des domaines seigneuriaux
de la France. Dans l’Angleterre anglo-normande, les
109.000 vilains qu’a recensés le Domesday Book, et qui sont
des laboureurs en possession d’une paire de bœufs, ainsi
que de 30 à 15 acres de terre, se sont confondus avee les
90.000 coîtiers et bordiers qui n’ont point d’attelage, mais
seulement une cabane (cottage) avec un jardin et 5 acres
de terre, de même 'qu’avec les 25.000 ouvriers agricoles
(bondsmen) dont la condition était celle des esclaves, pour
former une seule catégorie analogue à celle des serfs normands
 et français. Ces vilains anglo-normands réduits au
servage forment du x1° au XII° siècle plus des trois
quarts de la population anglaise. L’Allemagne a possédé
 un grand nombre de paysans de même condition
qu’on y nomme les hommes de corps (leidbeigenen, eigen-
        <pb n="176" />
        LES CAMPAGNES DANS L'ÈRE FÉODALE 169
leute), les non libres (unfreie), les serviteurs (Rnechte, servi,
homihes proprit), parce qu’ils sont læ propriété d’autrui.
Aux Pays-Bas on les désigne sous le nom de tributaires et
d’hagèstalds, tandis qu’en Espagne ils sont connus sous des
noms variés, appelés solariegos en Castille et en Navarre,
collazos dans ce dernier pays, villanos de paradæ en Aragon,
pageses de remensa (paysans fixés au sol) en Catalogne.
Les neuf dixièmes des populations rurales de l'Italie sont
formés aussi de cette catégorie de cultivateurs, qu’on y
désigne sous les termes de sujets (vassalà homines, homines),
ou encore sous les vieilles appellations d’aldions, de colons
ou de censitaires (censiles).
Partout, quel que soit le nom sous lequel on les désigne,
les serfs se recrutent de la même manière, soit en vertu de
la naissance, soit en raison de mariages mixtes entre libres.
et serfs, soit par le seul fait du séjour en terre servile, soit
à la suite d’une guerre féodale et par la captivité qui en
résulte, soit par l’effet d’une condamnation judiciaire. IL
arrive même qu’on donne des serfs, ou qu’on offre ses
enfants (appelés donnés) comme serfs aux églises et couvents.
 Bien mieux, on s’offre à l’occasion soi-même en
servage, la corde au cou et un denier sur la tête, et lya
toute une variété de serfs qui se nomment de ce chef les
oblats. La force, la misère, la piété ont multiplié le nombre
des serfs. Les multitudes n’ont pu souvent, avant le
xIr° siècle, obtenir un foyer, une parcelle du sol et le pain
quotidien, qu’en acceptant ou qu’en sollicitant le servage,
quand la naissance ne les y avait pas soumises.

Les diverses catégories de serfs en Occident. — II y a
d’ailleurs des degrés dans cette condition et une véritable
hiérarchie des serfs. Tout à fait au bas de l’échelle sont
les serfs domestiques (vernaculi) ou artisans (operarii),
appelés en Angleterre les vilains en gros, qui sont peu
distinets des anciens esclaves, qui n’ont point de foyer
particulier, qui vivent dans la maison du maître, où ils
        <pb n="177" />
        L70 L’APOGÉE DU TRAVAIL MÉDIÉVAL
ont été élevés et où ils sont astreints aux plus humbles
fonctions de la domesticité. Le séjour permanent dans
l'entourage du seigneur leur vaut d’être en butte aux
injures et aux mauvais traitements. Cruellement traités,
fustigés pour la moindre faute, ils forment une sorte de
prolétariat du servage, exploité et aigri, qui, comme celui
de l’antique esclavage, n’aspire qu’à se dérober par la
fuite à la geôle odieuse où il est tenu. Mais en haut, il y a
en revanche des serfs privilégiés. Tels sont les colliberts de
nos provinces de l’Ouest et de l'Ile-de-France ou de Nivernais,
 dont la famille ne peut être dispersée et qui furent
probablement dispensés des droits de formariage et de
mainmoite. Les plus heureux sont les serfs royaux et
ecclésiastiques qui, demeurant sur les domaines des souverains
 et de l’Église séculière ou monastique, jouissent
en fait de la capacité juridique. Ils sont moins sujets à
être donnés, vendus ou changés, et ils possèdent une sécurité
matérielle, avec des garanties de bien-être, qui manquent
aux serfs ordinaires.

Dureté de la condition des paysans serfs sous le régime
féodal. — En regard des déshérités d’en bas, des privilégiés
 d’en haut, se trouve la multitude des serfs ordinaires.
Ils sont astreints à des obligations semblables et parqués
dans une condition commune. Le seul trait qui continue
à les distinguer des esclaves, c’est qu’ils ont une personnalité
 reconnue légalement par la coutume ou le droit. Aussi
peuvent-ils avoir, surtout s’ils sont établis sur une tenure,
et c’est le cas du plus grand nombre, un foyer, une famille
et même un patrimoine mobilier. Mais ils n’ont à aucun
degré la libre disposition de leur personne. Ils font partie
du domaine à peu près au même titre que le cheptel. Ils
sont considérés comme des éléments essentiels du capital
d'exploitation, comme des valeurs économiques. La perte
d’une famille de serfs porte au seigneur autant ou plus de
préjudice que celle d’une partie de ses bestiaux. Aussi
        <pb n="178" />
        LES CAMPAGNES DANS L’ÈRE FÉODALE 171
est-il interdit à ce bétail humain d’abandonner la terre
qu’il exploite, sous peine d’être poursuivi; en vertu du
Jroit de suite ou de parée, partout où il se réfugierait, il
risquerait d’être repris et ramené à sa résidence originelle.
Le serf est légué, vendu, échangé avec la terre sur laquelle
il vit. Il ne peut comparaître ni témoigner en justice, spécialement
 dans les procès qui intéressent les hommes libres.
I est exclu du clergé. En Angleterre, on ne l’admet ni
dans le jury, ni dans les assises. Un petit nombre seulement
 d’entre les serfs peut obtenir la permission de quitter
le domaine, mais en continuant à acquitter les redévances
et prestations personnelles, ou en abandonnant, au gré
du seigneur, la tenure servile, ainsi qu’une partie des autres
biens qu’ils ont pu amasser. Une restriction non moins
sensible de la liberté du serf est l’interdiction de contracter
mariage en dehors du domaine, de peur que les enfants
soient ainsi dérobés à la propriété seigneuriale. Le serf,
sous peine d’amende et de confiscation, ne peut contracter
 d’union de ce genre sans autorisation et sans indemnité
(droit de formariage). Des conventions règlent en ce Cas
le partage de la future famille serve entre les seigneurs
'ntéressés. Le serf enfin n’a pas le droit de propriété. La
tenure servile diffère essentiellement de la tenure roturière,
 concédée au vilain franc. Celle-ci dérive d’un contrat
irrévocable, celle-là au contraire provient d’une concession
purement gracieuse toujours révocable. Les conditions et
charges de l’une sont fixes et invariables. Celles de l’autre
peuvent être modifiées au gré du maître et aggravées s’il
lui plait. La tenure du vilain franc est devenue héréditaire
et aliénable, comme une vraie propriété. La tenure servile
n’est jamais éonsidérée comme la propriété, même utile, du
serf. Elle n’est, en principe, ni susceptible d’hérédité, ni
d’aliénation. Le serf ne peut en disposer, ni par échange,
ni par vente, ni par testament. Tout au plus, l’intérêt de
la culture a-t-il amené le maître à permettre au serf de
transmettre le lot que celui-ci exploite, de manière à sti-
        <pb n="179" />
        172 L’APOGÉE DU TRAVAIL MÉDIÉVAL

muler l’activité du travail chez l'exploitant. Mais le serf ne
peut faire la transmission qu’en faveur de son héritier direct,
et, en ce cas, ce dernier rachète la servitude (mainmorte)
dont la terre est grevée, par le paiement d’une taxe. Cette
taxe est la marque indélébile de la condition du serf ; elle
lui a valu d’être désignée sous le nom de mainmortable.
Enfin, l’exploitant de condition servile est astreint
à des charges spéciales, dont le vilain frane se trouve
légalement exempté. Le serf acquitte la capitation ou
chevage (capitalis census), taxe personnelle et annuelle
assez faible (4 deniers en France), mais qui est comme
le signe visible de sa subordination toute spéciale, ainsi
que l’était naguère en Russie l’obrok. Il paie la taille personnelle,
 aütre indice de sujétion, et la quotité de cette
redevance, appelée aussi queste, tolle, exaction, prêt forcé,
dépend de la volonté du seigneur, qui dispose ainsi, suivant
 son caprice, de toute la fortune mobilière du serf,
s’est-à-dire de la seule propriété à laquelle ce dernier
puisse parvenir. Le paiement, à l’origine, en est constaté
d’une façon primitive par une entaille sur un bâton fendu
an deux parties, dont percepteur et contribuable conservent
chacun un échantillon. Enfin le serf doit son travail au
maître toutes les fois, pour toutes les circonstances, et à
boutes les époques, où celui-ci le juge à propos. En vertu
de ces corvées (corporis angariæ, operæ), les unes ordinaires,
 les autres extraordinaires (perangariae), il est tenu
d’exploiter la réserve du seigneur, de charroyer ses proluits,
 de participer à tous les travaux des champs que fait
valoir le maître, ainsi qu’aux constructions que celui-ci
peut élever. Il est réquisitionné pour l’entretien du château,
 pour la conduite des criminels, pour les relais, pour
la mise en état des routes et des ponts, pour la défense des
forteresses (guet et garde). La personne, le travail, les produits
 du travail du serf, tout appartient donc en principe
au seigneur. Telles sont les charges particulières au paysan
asservi.
        <pb n="180" />
        LES CAMPAGNES DANS L’ÈRE FÉODALE 173

Mais il en est bien d’autres qu’il supporte dans
une proportion plus forte que les vilains qui y sont également
 assujettis. Ce sont les redevances en argent et surtout
en nature qu’on nomme les champarts, les complants, les
coutumes, et qui consistent en céréales, vin, bétail, volailles,
tire, les cadeaux à certaines époques de l’an (salutes), les
droits d’usage pour la jouissance des terres indivises de la
seigneurie. Comme le vilain, le ser£ est soumis aux Monopoles
 seigneuriaux ou banalités de four, de moulin, de
pressoir. Souvent il a dû reconnaître au maître le droit
exclusif de chasse, de garenne et de colombier, de même
que le privilège de la vente avant tout autre de la vendange
 et du vin (banvin). Au seigneur, véritable chef d’État
souverain, le vilain et le sert sont redevables du service
militaire personnel, ou bien tenus de payer des taxes de
remplacement. Ils doivent contribuer-par des taxes extraordinaires
 (aides) à la chevalerie ou au mariage des enfants
du maître, à sa rançon, aux frais de ses expéditions de
croisade. Au même titre, ils lui fournissent le logement
{gîte), les vivres ou d’autres objets (droits de prise), l’entretien
 et la nourriture (procuration) pour lui et pour sa
suite. Ils lui paient encore d’autres impôts pour circuler
sur les routes, pour accéder aux marchés, aux halles, aux
foires, aux ports. La police et la justice du seigneur servent
de prétextes aux amendes et aux confiscations. Étrangères
aux saines méthodes de l’administration économique,
les classes possédantes, à l'exception du clergé et des
princes, n’ont pas compris que le meilleur moyen d’accroître
 leur revenu foncier était de ménager le paysan qui
le procure. Pour elles, et encore plus pour leurs durs et
leurs rapaces agents, intendants, maires, prévôts, bailes,
ammans, souvent pourvus d'offices héréditaires, les masses
rurales, « exploitables à merci », ne sont que des troupeaux
humains, dont on peut tirer parti jusqu’à complet épuisement.
 avec l’unique souci d’un intérêt momentané.
        <pb n="181" />
        174 , L’APOGÉE DU TRAVAIL MÉDIÉVAL
Etat arriéré de l’économie agricole féodale. — Rien n’a
Sté tenté pour améliorer l’économie de la production
paysanne. Les classes féodales, ignorantes de l’agronomie,
 dédaigneuses du travail du làboureur, ne savent
ni encourager ni aider son effort, pour obtenir de
la terre un meilleur rendement. Livré à lui-même, sans
guide, sans conseil, sans appui, démuni de capitaux,
pourvu d’un bétail insuffisant et d’un outillage imparfait,
réduit souvent à l’emploi de la pelle et de la bêche ou de la
charrue de bois, le vilain continue à exploiter sa tenure,
d’après les procédés épuisants de la culture extensive.
Il ne sait pas alterner les cultures, il ignore les plantes
reconstituantes, il ménage ses'‘fumures. Il abuse de la
jachère et de l’écobuage. La colonisation agricole n’a
réalisé dans les deux premiers siècles de cette. période
féodale que de médiocres progrès. La majeure partie du
sol de l’Occident reste à l’état de lande, de marécage ou
de forêt. Les céréales, la vigne, les cultures industrielles
n’occupent que des surfaces restreintes. Le menu bétail
domine toujours dans les étables et le pâturage continue
à l’emporter sur la prairie. Confiné dans l’étroite seigneurie,
 où son travail ne trouve pas de stimulants assez
vigoureux pour l’exciter à produire, le vilain ne fournit que
l'approvisionnement strict nécessaire pour son maître et
indispensable pour la subsistance de sa propre famille.
Sa tenure est généralement assez étendue. Variant avec ia
fertilité du sol, elle atteint en Alsace une moyenne de
10 hectares, en Allemagne de 7 à 60 (20 à 174 journaux),
en Angleterre de 5 à 10 (15 à 30 acres) et exceptionnellement
 de 17 (50 acres), proportion qui se retrouve en France
eb ailleurs. Il faut ajouter que le paysan participe aux
droits d’usage dans les landes, pâtis, bois de la communauté
 villageoise et du seigneur. Mais en certains pays,
sels que l’Angleterre, l’Allemagne, la France de l’Est, la
dissémination des terres de culture en minces bandes
exploitées suivant les procédés de la culture en commun,
        <pb n="182" />
        LES CAMPAGNES DANSPL'ÈRE FÉODALE 175

et ailleurs le morcellement extrême du manse, provenant
de l'introduction de Pégalité des partages, rendent le
travail malaisé et s'opposent aux améliorations culturales.
Rien n’encourage d’ailleurs le vilain à donner au capital
foncier plus de valeur, puisqu’il n’en est pas le maître et
qu’il ne peut ni le transmettre facilement, ni surtout le
vendre, ni l’aliéner à son gré, ni recueillir le fruit de son
effort. Rien ne l’excite à en tirer un rendement intensif,
puisqu’il n’aurait pas de facilités pour écouler le produit
supplémentaire qu’il en retirerait. Loin d’être l’associé
de l’exploitant, le propriétaire dans le régime féodal n’est,
en regard du paysan, qu’un parasite dur et fantasque, pour
lequel toute amélioration du sol n’est que prétexte à
quelque exaction nouvelle. Il décourage les initiatives et
tarit à leur source les énergies, en enlevant au vilain une
part exorbitante du fruit du labeur de ce dernier, de sorte
que le travail se trouve à demi frappé de stérilité. L’erreur
initiale des féodaux fut en effet d’exploiter le paysan au
lieu de l’aider à exploiter la terre.

L'économie agraire à l'époque féodale en Occident et
les avantages de la condition du vilain. — Aussi peu
intelligente qu’ait été l’économie agraire à ’époque de
ia première féodalité d’Occident, elle a cependant assuré
aux paysans quelques-unes des conditions élémentaires
de Pexistence. Dans une société où la” vie humaine
était liée d’une manière presque exclusive à la jouissance
 de la terre, l’occupation de parcelles du sol,
monopolisé par les classes féodales, a seule permis à des
millions d'hommes de maintenir leur vie. Fixé sur cette
terre qui Ini permet de vivre, le vilain n’est plus l’épave
Hottante, l’être déraciné, l’objet mobilier ballotté de
domaine èn domaine qu’était l’esclave. Il a. son foyer, sa
cabane, sa famille. Il ignore les angoisses du chômage,
de la recherche du travail et l’inquiétude du salariat. La
terre abonde et tout cultivateur est assuré d’en obtenir
        <pb n="183" />
        176 L’APOGÉE D'ÉTRAVAIL MÉDIÉVAL

une part, à titre de concession franche ou servile. S'il n’a
pas accès à la propriété du capital foncier, le vilain, du
moins, grâce à son travail, est certain de participer au
revenu de ce capital. D’autre part, l'intérêt du maître se
rencontre avec celui du paysan pour assurer à ce dernier,
sinon la propriété, du moins la jouissance indéfinie de la
terre. Si le propriétaire conserve jalousement la propriété
éminente du sol et la majeure part des revenus qu’elle
assure, le vilain qui, seul par son travail, procure la perpétuité
 de ce revenu, se trouve investi, en vertu d’un
contrat formel ou tacite, d’un usufruit perpétuel, inférieur
 de peu par sa valeur à là propriété complète. Il peut
transmettre sa tenure à ses béritiers, malgré bien des
obstacles ; il parvient même à obtenir la permission de
la vendre ou de l’échanger. Cette espèce de possession est
un acheminement vers la formation de la propriété
paysanne qui apparaîtra un peu plus tard. En attendant,
le vilain, usufruitier possède sur sa tenure une certaine
indépendance ; il peut conduire à sa guise son exploitation.
On ne lui demande que d’accomplir exactement ses obligations.
 Enfin, dans le système d’économie naturelle qui
prévaut encore, ‘l’exploitant profite directement du
produit de son travail, puisqu’il consomme ou qu’il garde
lui-même toute la part nette qui reste, une fois que ses
redevances et ses charges ont été acquittées.
Si les vilains n’ont point de statut légal défini, ils
vivent du moins sous la protection du contrat ou de la
coutume qui a fixé ou qui tend à fixer leurs devoirs et à
leur reconnaître des droits. Cette stabilité ne s’est pas
établie sans effort et elle est sujette à bien des restrictions.
Mais à mesure que les besoins de la colonisation agricole
deviennent plus urgents, cette concession s’impose à tous
les seigneurs soucieux de leur intérêt, lié à la mise en
valeur du sol. Ainsi les vilains obtiennent de plus en plus
une fixité de charges qui finira par améliorer sensiblement
 leur sort, mais à laquelle ils ne sont encore parvenus
        <pb n="184" />
        LES CAMPAGNES DANS L’ÈRE FÉODALE © 177

qu’en petit nombre au XI° siècle. Si l’accession directe au
capital foncier leur est encore interdite, ils peuvent déjà,
par leur économie et leur ingéniosité, arriver à la possession
du’ capital mobilier, de l’argent, du bétail, des produits du
sol mis en réserve. Dès lors, il existe, même parmi les serfs,
certaines catégories de travailleurs parvenus à l’aisance.
En dépit des usages ou des préjugés, le vilain n’est pas
absolument enfermé dans ga condition. Quelquefois par
sa bravoure, il pénètre dans les rangs de la noblesse. Plus
souvent encore, son intelligence lui vaut d’entrer dans le
clergé. Le vilain franc peut améliorer sa situation en
changeant de maître, et le vilain serf lui-même, malgré
les règles de l’exploitation seigneuriale, est retenu difficilement
 sur la terre contre son gré. Le besoin de maind’œuvre
 est tel qu’on cherche, dès cette époque, à attirer
par des avantages spéciaux et de meilleurs traitements, les
individus les plus laborieux et les plus énergiques. L’affranchissement
 permet à nombre de vilains de s’élever un peu
plus haut dans la hiérarchie sociale des classes inférieures.
Les plus souples membres de ces classes se glissent même
dans les cadres administratifs de la seigneurie.
Si le vilain est sans défense contre l’arbitraire de son
maître, il est du moins, le plus souvent, à l’abri des entreprises
 des tyranneaux voisins. Le gouvernement seigneurial
 lui assure, de ce'côté, une protection relative. Nulle
analogie encore avec la sécurité continue qu’obtient le
travail dans les sociétés modernes. Mais dans la société
féodale, un minimum de sécurité a été tout de même
obtenu. je régime féodal est né en effet d’une nécessité
sociale, du contrat de sauvement, de la protection accordée
par le soldat en échange des services utiles du mturier.
Le seigneur a assumé la charge de la défense militaire de
ses tenanciers, de la police et de l’administration. S’il s’en
acquitte souvent en protecteur capricieux et brutal, du
moins il essaie de la remplir, sous l'impulsion de l’intérêt
égoïste, en homme soucieux de ne pas diminuer le nombre
RorssoNnNADE.

1 4
        <pb n="185" />
        178 :  L’APOGÉE DU TRAVAIL MÉDIÉVAL
et la valeur de son capital humain. Il n’a point admis, il
est vrai, ses sujets à partager avec lui l’exercice des droits
politiques, et il les maintient rigoureusement à. cet égard’
dans la dépendance. Mais des coutumes se sont établies,
expression « de la sagesse », de l’expérience, de la tradition,
suivant le terme germanique (weisthüämer), et le respect
qui les entoure garantit aux paysans un minimum de
privilèges que le seigneur n’ose violer. C’est ainsi qu’en
Angleterre le vilain peut en appeler au tribunal du roi,
s’il est l’objet des violences de son maître ; qu’en Allemagne,
 il est autorisé à interrompre ses corvées pour aller
soigner sa femme en couches ; qu’en beaucoup de régions,
il doit être nourri et parfois légèrement indemnisé quand
il travaille sur la réserve du propriétaire; que dans tout
l’Occident, il est autorisé à se grouper avec ses pareils en
associations de culture et de police commune; qu’il est
appelé à décider dans les assemblées de village des règlements
 de pâturage et d'usage dés eaux ou des bois ; qu’il
est enfin apte à figurer dans le tribunal (cowr) domanial
qui juge ses pairs. Le régime seigneurial n’était pas une
véhenne, où le vilain doive abdiquer toute espérance, et
aussi dur qu’il fût pour le paysan, il lui laissait quelques
issues vers un meilleur avenir.

Précarité de la condition des vilains sous la première féodalité.
 — Toutefois, pendant les deux premiers siècles où il
prévalut, ce régime fut extrêmement dur. Bien qu’il y ait eu
des seigneurs bons et charitables, comme le comte Gérard
d’Aurillac, dont l’Église a fait un saint, ou intelligents
administrateurs, comme les ducs de Normandie, les comtes
de Flandre et d’Anjou, la plupart des féodaux furent des
maîtres exigeants et capricieux, incapables de se soustraire
 à l’empire de leurs violentes passions. Leur desposisme
 ne respectait guère la coutume ou le contrat. Ils
aimaient à dire qu’ils ne relevaient que de Dieu dans leurs
rapports avec leurs sujets. C’était. pour ces derniers, une
        <pb n="186" />
        LES CAMPAGNES DANS L'ÈRE FÉODALE 179

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Les classes populaires d'après l’Evangéliaire d'EcuTERNACH
{Henne am Rhyn}).

fragile protection que celle dela conscience féodale. Celle-ci
n’avait même pas toujours ‘pour guide l’égoïsme éclairé.
        <pb n="187" />
        180 : L’APOGÉE DU TRAVAIL MÉDIÉVAL
Le féodal ne se rendait pas compte des avantages d’un
régime plus libéral que celui qui était d’ordinaire en usage
dans le domaine. Il génait de toutes façons l’activité de
ses sujets. Il ne savait pas modérer ses redevances. Il
accablait l’exploitant de taxes variées, nuisibles à une
bonne exploitation. Le paysan ne pouvait disposer ni de
son temps, ni des produits de sa tenure, ni jouir des terres
communes sans se heurter à des restrictions abusives, Il
était assujetti à d’onéreux monopoles, en échange de services
 dont il n’avait pas été appelé à débattre la rémunération.
 À chaque pas, il se heurtait à des règlements (bans)
geigneuriaux' qui génaient son initiative. Il voyait ses
champs dévastés par les lapins et les pigeons élevés dans
les garennes et les colombiers du seigneur ou par les bêtes
sauvages dont celui-ci se réservait généralement la chasse.
A chaque instant, il pouvait être forcé de livrer ses véhicules,
 son bétail, ses provisions, en vertu du droit de prise,
et de se ruiner pour héberger et nourrir, en vertu du droit
de gîte et de procuration, le seigneur et ses agents. Il n’avait
ni la liberté d’achat ni celle de vente. La tutelle perpétuelle
 du seigneur paralysait son travail.

La vie des vilains pendant la première époque féodale. —
C’est pour ces motifs que l’existence matérielle et morale
des paysans a été si incertaine et souvent si misérable
avant le x11° siècle. Il y a eu certainement des régions où
elle a été tolérable, telles que la Rhénanie, l’Aquitaine,
la Flandre, une partie de la France du Nord, les pays du
Midi méditerranéen, mais en général, c’est plutôt sous de
sombres couleurs qu’elle se présente pendant les cent
cinquante premières années de l'ère féodale en Occident.
Isolés dans leurs fermes, plus souvent encore groupés
dans ces milliers de villages qui se sont formés sur le
territoire de l’ancienne villa démembrée, assez souvent,
dans le Midi, concentrés en bourgs ou petites villes fortifiées,
 les vilains vivent au jour le jour dans des conditions
        <pb n="188" />
        LRS ‘CAMPAGNES DANS L'ÈRE FÉODÂLE 181
matérielles voisines de la gêne ou de la misère. La masse
des cultivateurs est formée de pauvres gens que le poids
des charges accable et qui n’ont pas leg moyens d’améliorer
leur vie quotidienne. Leur habitation n’est qu’une cabane
(tugurium, pisilium), au toit de chaume, au sol de terre
battue, munie d’un mobilier sommaire. Elle n’a pas
changé d'aspect depuis des sièeles. Leur vêtement de
laine ou de toile est grossier. Leur nourriture êst frugale.
Le vilain, dit un prélat moraliste au commencement du
xmr° siècle, ne boit jamais du fruit de sa vigne et ne tâte
jamais d’un bon morceau, trop heureux s’il lui reste son
pain noir et une part de son beurre ou de son fromage.

S'il a grasse oie ou la géline,
Un gastel de blanche farine, (
A son seigneur tot le destine.

Il ne peut garder pour lui et les siens que le strict nécessaire.
 De par la loi sociale de son temps, il est tenu, dit
l’évêque Adalbéron, avant toutes choses, de fournir aux
classes possédantes « l’or, la nourriture, le vêtement ».
Et un autre pieux publiciste, Etienne de Fougères, convient
 que le rôle du vilain est de «terres arer » (labourer),
nourrir aumailles (bétail) pour le profit de ses maîtres,

Car chevalier et clerc, sans faille,
Vivent de ce qui travaille. ‘

Mauvais système de culture, exactions, brigandages
et guerres féodales, fléaux du ciel, épizooties, inondations,
 sécheresses, récoltes déficitaires, tout semble alors
conjuré pour empirer la situation du peuple des travail-Jeurs
 d'Occident. Comme on ne sait point aménager des
réserves et comme chacun vit dans sa seigneurie, la famine
sévit à l'état endémique. Cette sinistre ouvrière de mort
promène continuellement ses ravages. De 970 à 1100, en
France, On ne compte pas moins de soixante années où elle
        <pb n="189" />
        182 L’APOGÉE DU TRAVAIL MÉDIÉVAL
à sévi. En Angleterre, on conserve le souvenir terrifiant
des disettes de 1086 et de 1125. Toute l’Europe occidentale
 a connu à tour de rôle cet épouvantable fléau qui
décimait la population de régions entières et qui amenait
le réveil des pratiques de la bestialité primitive. Les privations
 et l’absence d’hygiène multipliaient aussi les épidémies
 de peste et de lèpre. Tel était pourtant l’effet de la vie
du foyer et des facilités d’établissement des familles sur le
sol, que les vides se comblaient, et qu’en dépit de la misère,
le peuplement progressait, au point de rompre l’équilibre
entre la production des subsistances et la consommation.
Mais cette fécondité créait une gêne nouvelle dans ces pays,
où la colonisation n’ouvrait pas encore aux populations
misérables une issue vers une meilleure existence matérielle.
Pire encore peut-être était la condition morale des
classes rurales. Une passivité morne était l’état d’esprit
de la plupart. Le vilain livré à lui-même ne trouvait de
consolation dans son isolement qu’au sein de la famille,
de l’association villageoise (consorteria), que dans la participation
 aux cérémonies et aux croyances de la vie chrétienne,
 mises à sa portée dans les milliers de paroisses qui
s'étaient créées en Occident. Mais le vieux fond ancestral,
que ne refoulait pas l’éducation, s’était maintenu en lui,
comme chez ses maîtres, avec son cortège d’ignorances,
de superstitions, de brutalité, de cruauté, de grossièreté
et de violence. La bassesse, l’abjection, la fourberie de la
foule des vilains et des serfs étaient le triste héritage de
siècles d’oppression, auxquels le régime féodal ajoutait la
sienne. Nul n’essayait de relever ces classes inférieures, de
leur inculquer le sentiment de la dignité humaine. La
société aristocratique, qui méprise le vilain, n’a pas su
l’améliorer, en le traitant en homme. En dépit des maximes
évangéliques sur l’égalité des chrétiens devant Dieu, qui se
retrouvent parfois dans les sermons des prédicateurs et
les écrits des théologiens, les classes possédantes consipèrent
 le vilainage et le Servage comme des institutions
        <pb n="190" />
        LES CAMPAGNES DANS L’ÈRE FÉODALE 183

de droit divin et placent le serf à un degré encore inférieur
à celui de la bête de somme. Un serf vaut au xI° siècle
en France 38 sous et un cheval en vaut 100. L'Église
elle-même ne sait que conseiller au maître la charité et au
vilain l’obéissance et le respect sans limites. Mais la classe
seigneuriale ne possédait point l’esprit de mansuétude et de
justice qui pouvait provoquer l’attachement du paysan.
Elle n’avait pour le vilain, dont le travail la faisait vivre,
que dureté et dédain. « Fouler, gaber (railler), huer » le
paysan, voilà son plaisir, avoue un prélat de ce temps.
L énuée d’esprit d’équité et de pitié, cette classe régnait
par la terreur et par la violence.

L'esprit de révolte parmi les paysans à l'époque féodale
primitive. — Les classes possédantes, maladroites organisatrices
 du travail, avaient semé la haine. Elles suscitèrent
l’esprit de révolte, qui mina sourdement ou ouvertement la
forte organisation sociale et économique, sur laquelle reposait
 le régime féodal. Comme à l’époque carolingienne, et
pour les mêmes motifs, encore aggravés, les populations
rurales du x° et du x1° siècle ne subissaient pas toujoursavec
résignation la dure condition qui leur était imposée. Elles
cherchaient à se soustraire, par la fuite ou par l’émigration,
 à l’existence intolérable qu’on leur faisait trop souvent.
 La rigueur des règlements relatifs au droit de suite
en est la preuve manifeste. Tantôt, les vilains s’en vont,
comme entrepreneurs de défrichements (hospites), mettre
leurs bras au service de propriétaires plus cléments ou
plus avisés. Tantôt, dissimulant leur état civil, ils se
glissent en quelque seigneurie, où au bout d’un an et un
jour, ils seront définitivement fixés. Parfois ils se mêlent
aux troupes de pieux pèlerins qui s’en vont aux sanctuaires
 consacrés, et sous ce prétexte, ils cherchent meilleure
 fortune au dehors. Souvent ils vont grossir les bandes
de vagabonds qui sillonnent les routes, de gens sans aveu
ni lieu, de ces outlaws qui cherchent, sous l’abri des forêts
        <pb n="191" />
        184 L’APOGÉE DU TRAVAIL MÉDIÉVAL
et dans les gorges des monts, des asiles pour leur indépendance
 et leurs rapines. D’autres fois, ils ruminent dans
l’ombre quelque revanche sournoise, et souvent des attentats
 isolés, assassinats, guet-apens, empoisonnements,
vengent des années de mauvais traitements et de cruautés.
C’est un lien commun de la littérature destinée aux hautes
classes que le conseil de méfiance à l’égard du serf. On le
juge capable de tout. L’excès de la misère le pousse même
parfois à la révolte ouverte. Des explosions soudaines se
produisent, analogues aux guerres serviles de l’antiquité.
Ces jacqueries tumultueuses de désespérés sont, semble-t-il,
 surtout provoquées par les abus de la mainmorte,
les restrictions aux droits d’usage et l’arbitraire des redevances
 imposées aux vilains. Les chroniqueurs de ce
temps ont rarement jugé à propos de les signaler dans leurs
annales. Ils n’ont guère noté que les plus graves, celles
de la Saxe, de la Frise, de la Hollande, celle de 1095 aux
Pays-Bas, et en France, celle de 1008 en Bretagne et du
début du x1° siècle en Normandie. Cette dernière a -été
immortalisée cent ans après dans le poème de Wace, qui,
par une fiction toute littéraire, a mis dans la bouche des
paysans rebelles les énergiques accents et les revendications
 égalitaires d’une sorte de Marseillaise rustique. En
réalité, ces jacqueries accompagnées d’incendies et de
massacres, déchaînées au hasard, sans programme et
sans lien, finissaient toujours de la même manière, par une
répression atroce et impitoyable, qu’exerçaient les hautes
classes revenues de leur surprise. Ainsi finit notamment,
souf la direction d’un grand seigneur, sinistre figure de
bourreau, Raoul de Fougères, la jacquerie normande.
Mais la force resta impuissante pour enrayer cette fermentation
 sociale. Celle-ci persistait au commencement du
XII° siècle, au témoignage des plus perspicaces des observateurs
 contemporains. Elle était le signe avant-coureur
de la grande révolution sociale et économique qui allait,
en deux cents ans, transformer le régime du travail.
        <pb n="192" />
        CHAPITRE III

L'ÉTAT PRINCIER ÊT MONARCHIQUE ET L'ÉGLISE; LEUR
ACTION SUR LA TRANSFORMATION DU RÉGIME DU
TRAVAIL.

La condition première, pour stimuler l’activité et le
progrès du travail était la formation d’une autorité tutélaire,
 capable d’assurer aux masses la protection et l’ordre
nécessaires.

La mauvaise organisation du gouvernement féodal et son
influence sur la condition des masses laborieuses. — Le
gouvernement féodal se montra impuissant pendant
plus de deux siècles à réaliser cette condition. Construetion
 de circonstance, née de dangers imminents, il laissait
trop de prise aux excès de la force et aux appétits de
milliers de petits souverains locaux sans foi ni loi. La
féodalité avait assurément apporté dans la société médiévale
 certains principes de progrès. En France surtout,
d’où elle rayonna ensuite sur l’Occident, la civilisation
féodale fit prévaloir sur l’antique conception gréco-romaine
de l'État omnipotent, maître absolu des individus, la
notion nouvelle d’une association politique fondée sur la
liberté et sur les obligations réciproques des hommes,
volontairement liés par les conditions des contrats. Elle
favorisa la renaissance du sentiment de la dignité humaine
et des énergies individuelles, du dévouement et de la
discipline volontaires, de la fidélité et de la loyauté entre
suzerains et vassaux. Sous l’influence de VÉglise, l’insti-
        <pb n="193" />
        186 L’APOGÉE DU TRAVAIL MÉDIÉVAL
tution militaire de la chevalerie transformée devint pour
une élite un instrument de moralisation, qui tendit à
mettre la force au service du droit, à garantir la paix
publique et à protéger les foules laborieuses contre la
violence et l’anarchie. Dans la haute société naquirent les
vertus chevaleresques de l'humanité et de la courtoisie,
résultats de l’adoucissement des mœurs. Mais cette transformation
 de la société féodale n’eut que des effets restreints.
 Elle agit fort peu sur la condition des classes
sujettes. En fait, la liberté resta, pendant les deux premiers
siècles de l’ère féodale, limitée aux nobles. Les termes de
libre (liber) et de baron ou de soldat (miles) demeurèrent
longtemps synonymes. Le sentiment de l'égalité qui
régnait dans la société féodale, dont tous les membres,
jusqu’au plus humble, se regardaient comme des pairs, ne
dépassa point les limites de la classe aristocratique. Les
classes inférieures, la masse immense des travailleurs
demeurèrent méprisées, et l’institution chevaleresque ellemême
 modifia fort peu les rapports des seigneurs et des
vilains.
En fait, le gouvernement féodal ne parvint jamais à
remplir d’une manière efficace les fonctions tutélaires
d’un pouvoir régulier, protecteur permanent et éclairé
du travail. Né de la terreur des invasions, du besoin de
protection contre l’anarchie, il ne fut pour les sujets
qu’une dictature militaire prolongée, avec tous les inconvénients
 d’un despotisme établi sur la force brutale. Une
hiérarchie mal fixée, au lieu de l’ordre, n’y engendra que
la confusion, et la liberté du contrat féodal y perpétua
l’indiscipline. Plusieurs centaines de milliers de petits
souverains locaux turbulents et brutaux, servis ‘par des
agents avides peu scrupuleux et ignorants, firent peser sur
les classes sujettes une tyrannie tracassière, qui ressemblait
 souvent à une sorte de brigandage régulier. Un
système fiscal grossier et incohérent érigeait l'arbitraire
et l’extorsion en système. « Les seigneurs, avoue un clerc
        <pb n="194" />
        LA RENAISSANCE DU TRAVAIL, POUVOIRS PUBLICS 187
de cette époque, s'étudient à tondre et à dévorer leurs
sujets. » La justice elle-même devenait entre leurs mains,
non une institution garante de la paix sociale et de
l’équité, mais un instrument d’extorsion, dont l’objet
essentiel était d’exploiter le justiciable, c’est-à-dire de
Paccabler d’amendes et de confiscations. Le pis était
qu’il n’y avait aucun recours pour les vilains contre les
æbus du gouvernement, et que ces abus s’aggravaient par
suite de l’absence de toute police organisée et de la multiplicité
 de guerres féodales.
Le recours aux armes, en l'absence d’un véritable système
 régulier de gouvernement, était la seule ressource
qui restait aux féodaux pour faire respecter leur pouvoir
 ou leurs droits. Aussi la guerre était-elle en per-Mmanence
 ; elle ne s’éteignait sur un point ‘que pour se
rallumer sur un autre. Elle était l’accompagnement
ordinaire des printemps et des étés. Elle décliaînait sur
des milliers de petits États les horreurs de la ‘dévastation,
 de l’incendie et du meurtre. Les chaumières flambaient,
 les moissons étaient incendiées, le bétail égorgé
ou enlevé, les vignes et les arbres fruitiers sciés ou arrachés,
 les moulins détruits, les églises elles-mêmes profanées.
 Quand les paysans ne parvenaient pas à trouver
un asile au fond des bois, ils étaient saisis, rançonnés,
torturés, mutilés, pendus. Parfois, on leur coupait les
mains et les pieds, on les jetait dans les brasiers ; on crevait
les yeux aux captifs. On violait les femmes, on leur coupait
 les seins. À la suite de ces exploits, des cantons entiers
devenaient des déserts. Il n’était pas rare qu’à la suite de
guerres féodales prolongées, la famine ne vint achever cette
œuvre de destruction et de mort. C’est cet état chronique
d'insécurité, joint au brigandage, qui fut pendant deux
cents ans la cause essentielle de la stagnation des cultures
et de la pauvreté des masses populaires: Le soldat féodal
tournait aisément en effet au malandrin et la guerre dégénérait
 en entreprise de pillage. « L'honneur, dit encore un
        <pb n="195" />
        188 L'APOGÉE DÜÙ TRAVAIL MÉDIÉVAL
troubadour au commencement du xu° siècle, est (pour
un gentilhomme) de voler et de piller. »

L’action des nouveaux gouvernements féodaux et des
monarchies centralisatrices sur le travail, du XI° au XIVe
siècle. — Ainsi, tant que le régime féodal fut tout-puissant,
 l’ordre, ce besoin élémentaire d’une société, manqua
pour stimuler le progrès du travail. Étrangers à la notion
d’une véritable administration économique, les féodaux
enlevaient au travail toute possibilité d’amélioration ou
d’émancipation durable. C’est seulement lorsque de grands
États féodaux centralisés se constituèrent, à côté des
monarchies renaissantes, que le moyen âge s’orienta vers
un avenir meilleur. Dès le x1° siècle, en Normandie, en
Aquitaine, ‘en Anjou et en Flandre, puis dans le comté
de Barcelone, les marches de Brandebourg et d’Autriche,
surgissent du monde féodal lui-même des gouvernements,
qui reprennent, de concert avec les monarchies de France,
d’Allemagne, d'Angleterre, de Navarre, de Castille,
d’Aragon et des Deux-Siciles. la tradition de l’État suprême
justicier, défenseur de l’ordre et des intérêts publics. De
grands politiques et de grands administrateurs, tels que
Guillaume le Conquérant, Henri II Plantegenet, Philippe
Auguste, Saint-Louis, Henri II et Henri III d’Allemagne,
Frédéric Barberousse, Frédéric II de Souabe, Roger II de
Sicile, Alfonse VII et Jaime Ier d’Espagne, rétablissent
les cadres d’une administration civile et militaire forte,
s’efforcent de réduire la puissance abusive de la féodalité
et de faire prévaloir l’intérêt des groupes nationaux sur
celui des individus ou des groupements locaux. Partout
ils cherchent d’abord à rétablir l’ordre, en décrétant ce
que l’on appelle, ici la paix du due, comme en Normandie,
là, comme en Flandre et en Catalogne, la paix du comte,
ou comme en France, en Allemagne, en Castille ou dans
les Deux-Siciles, la paix, du roi. Ils font des efforts répétés
pour limiter, puis pour interdire les guerres féodales on
        <pb n="196" />
        LA RENAISSANCE DU TRAVAIL, POUVOIRS PUBLICS 189

guerres privées et pour prohiber le port d’armes, de
manière à transformer la société anarchique et belliqueuse
 de leur temps en une société ordonnée et pacifique.
Ils jettent ainsi les premiers fondements de l’économie
nationale qui, à travers bien des obstacles, commence à
inaugurer un régime d’une portée bien supérieure à celui
dé l’économie féodale, dont l'horizon était restreint aux
préoccupations locales.
L'État princier ou monarchique a, dès lors, une politique
 économique plus ou moins nette, dont l’objet est
de protéger et de favoriser le travail, sous ses diverses
formes, et d’encourager la production, ainsi que les
échanges. Les grands feudataires et les rois comptent
parmi les plus ardents promoteurs de la colonisation
agricole. Ils protègent souvent les masses, rurales contre
les abus du gouvernement seigneurial. Ils favorisent
même, soit dans leurs domaines, soit surtout en dehors
de leurs terres, l’adoucissement ou la suppression du
servage. Partout, on les voit édicter une législation protectrice
 de l’agriculture, interdire la saisie du bétail et des
instruments aratoires, encourager les défrichements, saui
à essayer d’en limiter les abus, en empêchant la dévastation
 des forêts. IL en est, comme les comtes de Flandre,
les ducs de Normandie et les rois des Deux-Siciles qui
créent des fermes modèles et des haras, qui introduisent
de nouvelles cultures, ou qui légifèrent, comme les rois de
Castille, pour développer, l’élevage et prévenir. les épizooties.
 Ils ont été les protecteurs éclairés des manifestations
 de la renaissance industrielle, de l’activité urbaine,
des corporations d’artisans, les promoteurs de lexploitation
 des richesses minérales. Quelques fois même, par
exemple dans les Deux-Siciles, précurseurs du système
économique des monarchies modernes, ils ont créé de
véritables manufactures d’État. Pratiquant une politique
plus large que celle des gouvernements féodaux, ils ont
provoqué de toutes leurs forces l’essor de la circulation et
        <pb n="197" />
        190 L’APOGÉE DU TRAVAIL MÉDIÉVAL
des échanges, en accordant aux marchands, outre la sécurité,
 une foule d’exemptions et de privilèges, en assurant
au dehors la protection des intérêts du commerce, en
instituant au dedans, des marchés et des foires dotées de
franchises, en favorisant la floraison de puissantes associations
 commerçantes, en améliorant les moyens de
communication par terre et par mer, en restreignant la
multiplicité des poids et des mesures, qu’ils tentent même
parfois d’unifier, par exemple en Angleterre et en France.
Is s’efforcent en même temps de développer le crédit, tout
en essayant d’en réprimer les abus. Ils octroient des facilités
 d’établissement aux banquiers étrangers, ils réglementent
 le taux de l’intérêt et les opérations de change.
Ils restreignent la circulation des monnaies féodales et ils
tendent à établir l’unité monétaire, en faisant prévaloir
les monnaies royales et même en se réservant parfois le
monopole de la frappe. Pour la première fois depuis des
siècles, en Angleterre, dans les Deux-Siciles, en Flandre,
en Hainaut, en France (au temps de saint Louis) reparaissent
 l’immutabilité et la loyauté des espèces monétaires.
 Mais trop souvent encore, engagés dans les pratiques
 des gouvernements féodaux, ils détruisent par une
fiscalité abusive, par une réglementation gênante, par des
lois douanières incohérentes, les effets de leur politique
économique plus éclairée. L'économie nationale qu’ils représentent
 cherche péniblement sa voie dans le chaos féodal,
dont elle ne parvient qu’imparfaitement à se dégager.

L'action de l'Eglise d'Occident sur le travail du x1° au x1ve
siècle. — Au premier plan apparaît à cette époque l’action
de l’Église, bien supérieure par sa continuité, sa puissance
et son ampleur, à celle des gouvernements séculiers. Étendant
 ses regards sur toute la chrétienté d’Occident, elle y a
inauguré la première économie internationale et cherché
à doter le travail d’un ensemble de règles tutélaires destinées
 à en accroître l’efficacité. La papauté et les ordres
        <pb n="198" />
        LA RENAISSANCE DU TRAVAIL, POUVOIRS PUBLICS 191

monastiques français sont à la tête de ce mouvement de
rénovation. Sous l’inspiration de l’idéalisme religieux
professé par nos moines, les grands papes du moyen âge,
de Grégoire VII à Innocent III, ont dégagé en partie
l’Église des liens féodaux qui risquaient de l’étouffer et
lui ont donné hardiment la direction du progrès. Ils ont,
de concert avec nos Cluniciens et nos Cisterciens, restauré
la notion de l’autorité, la conception de la solidarité des
intérêts de la chrétienté occidentale, et essayé de rétablir
dans l’Europe féodale l’ordre.et la paix publique. L'Église
aide les gouvernements monarchiques à se reconstituer ;
elle exerce sur eux le rôle de ‘tutrice, qui ne leur était pas
alors inutile. Ses docteurs font revivre la tradition chrétienne
 et romaine de l’État, protecteur de la collectivité
laborieuse et défenseur des intérêts collectifs. Elle propage
dans tout l’Occident le fonds commun de la civilisation
chrétienne. Elle proclame la nécessité et la dignité du
travail. Elle est le seul groupement qui s’ouvre aux classes
populaires, et où le fils du vilain ou de l’artisan peut s’élever
 jusqu’à la mitre, voire même à la tiare, comme l’ancien
gardeur de pores Nicolas Breackspeare (Adrien IV). Forte
de sa puissance spirituelle et temporelle, recrutée dans les
élites grâce au principe électif, dotée d’un gouvernement
centralisateur que servent les milices monastiques toujours
 accrues, elle a eu vraiment, dans cette période du
moyen âge, l’honneur de promouvoir le développement
social et économique, la civilisation matérielle, comme
la civilisation intellectuelle et morale.
Ses papes et ses conciles, ses moines et ses clercs, essaient
de régler la féodalité, d’en adoucir les mœurs, d’en élever
l’idéal par l’institution chevaleresque. Ils tentent de réformer
 les abus du gouvernement seigneurial et d’empêcher
l’exploitation des sujets. En 1179, le concile de Latran ose
condamner les tailles arbitraires. Au XITI° siècle, on a vu les
Franciseains encourager le mouvement d’opposition au paiement
 des cens seigneuriaux, seconder l’émancipation des
        <pb n="199" />
        192 L’APOGÉE DU TRAVAIL MÉDIÉVAL
paysans et des bourgeois. Victimes de la brutalité féodale,
clercs et moines se sont souvent unis aux classes populaires
pour combattre les féodaux. L'idéal de l’Église est celui
d’une société réglée, où le travail doit s’exercer dans la
sécurité. Elle s’en institue la gardienne. Aussi, dès le x1°
siècle, entreprend-elle cet apostolat, en partie infructueux,
mais dont elle peut s’enorgueillir malgré tout, par lequel
elle s’efforce de limiter, de réglementer et même de supprimer
 la guerre. I’Église de France, promotrice de tant
d’idées généreuses, propage dans tout POceident, avec
l’appui des papes et des princes, la paix et la trêve de
Dieu. En vertu de ces deux institutions, les expéditions
féodales sont entièrement interdites pendant une partie
de l’année, l’Avent, le Carême, les fêtes religieuses, et
prohibées toutes les semaines, du mercredi au lundi matin.
Les non-belligérants, clercs, marchands, paysans, ainsi
que leurs biens, sont placés sous la sauvegarde religieuse,
de manière à les soustraire aux brutalités et aux dévastations
 de la soldatesque. Les associations armées (paixades,
 confréries de paix ou du capuchon) se fondent sous
la foi du serment pour maintenir ces règlements salutaires.
Les censures ecclésiastiques, l'interdiction des sacrements
et l'excommunication frappent les perturbateurs de l’ordre
et du travail. Il manqua à l’Église de pouvoir mettre une
force efficace au service de ses généreuses conceptions,
mais elle eut du moins le mérite de montrer la voie à
l’État monarchique, qui réalisa plus tard la grande œuvre
sociale dont les clercs ‘avaient eu la première idée.
En même temps, elle donnait aux masses populaires la
forte armature idéaliste et morale de ses croyances. Elle
multipliait pour les foules, comme pour les élites, ses écoles
et ses universités ; elle y répandait l’instruction dont elle
avait le monopole. Elle fondait le haut enseignement.
Dans les chaires où professèrent ses dotteurs, naissait
l’économie politique et étaient agités les problèmes qui
intéressent l’organisation du travail, origine et limites de
        <pb n="200" />
        LA RENAISSANCE DU TRAVAIL, POUVOIRS PUBLICS 193

la propriété, jouissance individuelle ou jouissance communiste,
 salaire et juste prix, rôle du commerce et de
l’argent. Toutes ces bautes questions y étaient étudiées
avec une extrême hardiesse. L’audace de la pensée spéculative
 sur ce point n’a guère connu de bornes parmi les
théologiens et les canonistes, mais la raison pratique y
tempérait les audaces de la raison théorique. Les ordres
mendiants s’en aperçurent, à la fin du x1TTe siècle, quand
ils s’avisèrent d’entrer dans la voie du communisme et de
l’égalitarisme anarchique.
Dans l’ordre social l’Eglise avait eu le souci d’organiser
l’assistance en faveur des classes laborieuses, des pauvres, des
malades, des captifs. Elle avait multiplié, avec le concours
des laïques, les aumôneries, les hôpitaux, les maisons Dieu,
les léproseries, les œuvres derédemption des prisonniers. Elle
avait fait de la charité, forme chrétienne de la solidarité
sociale, une obligation formelle, un correctif du droit de propriété.
 Dans le domaine économique, unissant à l'esprit
d’organisation qui la caractérisait, la largeur etla hauteur
d’esprit d’un corps où le talent se manifestait plus qu’ailleurs,
 elle joue alors un rôle de premier ordre. De ses
domaines elle fait autant de centres d’attraction, par la
supériorité des méthodes culturales et par les ménagements
 qu’elle y observe à l’égard des paysans. Il fit « bon
vivre sous la crosse », pourvu qu’on abdiquât l’esprit
d’indépendance. C’est dans l’Église qu’apparaissaient les
premières manifestations de pitié pour les classes laborieuses.
 Les théologiens et les sermonnaires, les Yves de
Chartres, les Geoffroi de Troyes, les Raoul Ardent, les
Maurice de Sully proclamaient la valeur sociale du travail
des humbles, l’égalité originelle du serf et de l’homme
libre devant Dieu et devant les sacrements, tout en prêchant
 aux vilains l’obéissance. Ils flétrissaient leurs oppresseurs.
  Quelques-uns s’élevaient même contre l’institution
du servage.
Classe traditionnaliste et conservatrice de l’ordre
BoOISSONNADE. AR
        <pb n="201" />
        194 L’APOGÉE DU TRAVAIL MÉDIÉVAL
féodal, le clergé se montrait peu favorable à l’émancipation
 politique et sociale des paysans, mais il donnait
l’exemple de l’amélioration de leur sort dans l’ordre économique.
 Il poussait avec une activité prodigieuse à la colonisation
 agricole de l’Occident, dont les grands instituts
monastiques français ont été les promoteurs, dignes de
l’éternel hommage de l’histoire. Les domaines eeclésiastiques
 furent les centres où se forma l’agronomie, où
s’améliorèrent la sylviculture, la zootechnie, où se créèrent
les fermes modèles, où s’expérimentèrent les nouvelles
cultures, où la production agricole fut régénérée et stimulée.
 C’est dans les terres d’Église et dans les villes, où dominait
 l’autorité, épiscopale qu’apparaissent la division professionnelle
 du travail, la première technique industrielle
perfectionnée, les premières écoles d’arts et métiers, et que
s'organisent les classes ouvrières. Les monastères, en particulier,
 ont formé les générations de cette période de trois
siècles aux diverses formes supérieures de l’activité industrielle,
 travail des tissus de luxe, tapisserie, broderie,
émaillerie, orfèvrerie, céramique, verrerie, architecture,
sculpture, peinture. Des écoles de Moissac, de Saint-Savin,
de Saint-Denis, de Fossanova, de Chiaravalle, de Saint-Gall
 et de bien d’autres abbayes, sont sortis ces techniciens
 qui ont initié les générations de ce temps à la pratique
 savante des arts industriels. Enfin, l’Église a de
bonne heure aidé à l’avènement d’une nouvelle forme de
la richesse, l’économie mobilière. Elle a favorisé, autour
de ses centres de domination, urbains ou ruraux, le développement
 des agglomérations marchandes, essayé d’assurer
 la sécurité et les facilités de la circulation, organisé
sous son égide les premières associations pour la réfection
des routes et des ponts, créé les premiers services de transports
 terrestres et fluviaux à grande distance, stimulé la
création des marchés et des foires, tenté la répression ou
l'abolition des coutumes barbares qui entravaient le commerce
 maritime, telles que la piraterie et le droit de bris.
        <pb n="202" />
        LA RENAISSANCE DU TRAVAIL, POUVOIRS PUBLICS 193

Bien qu’elle ait tendance à considérer comme stérile l’activité
 des maréhands, et comme usuraire le commerce
de l’argent, elle n’en a pas moins la première créé des
réserves de numéraire, inauguré le système des dépôts,
lè crédit et la banque, proclamé la sage doctrine de la
stabilité monétaire et participé aux grandes entreprises
commerciales. En établissant enfin, entre les États de la
chrétienté d'Occident, les Liens d’une véritable solidarité
internationale, en organisant les pèlerinages et les croisades,
 elle a préparé fe réveil et l’essor de l’économie mobilière
 qui allait donner au travail une force d’expansion et
de libération jusque-là inconnue.
        <pb n="203" />
        CHAPITRE FV

L’AVÈNEMENT DE L'ÉCONOMIE MOBILIÈRE ÊT L’ÉSSOR
DU COMMERCE DE L'OCCIDENT DU MILIEU DU
Xe SIÈCLE AU MILIEU DU XIV®.

Place infime de l’économie mobilière à l’époque féodale
primitive. — Depuis l’avortement de la brève renaissance
économique de l’ère ‘carolingienne, la prédominance de
l’économie naturelle ou domaniale n’avait fait que s’affermir.
 Aux deux premiers siècles de l’ère féodale, l'économie
mobilière ou d’argent, dont la source est le commerce, ne
possédait qu’une minime importance. Le rôle de l’argent
était tout à fait réduit ; c’étaient la terre ou les produits
 du sol qui constituaient la richesse. La vie économique
 s’était en quelque sorte immobilisée dans cette
société purement agricole, enfermée dans le cadre étroit
de la seigneurie foncière. Le gouvernement féodal était
plutôt fait pour enrayer l’activité des échanges que pour
y aider. D'ailleurs, l’opinion dans toutes les classes méconnaissait
 le rôle du commerèe. Elle continuait à considérer
le commerçant comme un parasite, un spéculateur, un
usurier, et la richesse mobilière comme le fruit de la
fraude et de la rapine, mais non du travail. De plus, les
conditions de l’économie domaniale ne laissaient au commerce
 qu’un champ d’action très réduit. Chaque groupe
domanial, produisant à peu près tout ce qui était nécessaire
à la vie, les échanges ne portaient que sur un petit nombre
de produits naturels ou fabriqués, qui provenaient de
l'excédent de la production et qui s’échangeaient sur
        <pb n="204" />
        L’ESSOR DU COMMERCE ( 197
place, en général au comptant, souvent sous la forme
primitive du troc. On donnait un cheval pour un sac de
blé, une pièce de toile pour une mesure de sel, une livre de
poivre pour une paire de bottes. On ne connaissait guère
que des marchés locaux, tenus aux portes du château, du
monastère ou dans le faubourg de la ville voisine. L’insécurité,
 l’anarchie, la multiplicité des monopoles seigneuriaux
 et des péages, la pénurie et les difficultés des moyens
de transport, la diversité chaotique des poids, des mesures,
des monnaies, la rareté du numéraire et l’imperfection
des instruments de crédit étaient autant d’obstacles à la
circulation des marchandises.
La consommation des produits du dehors était si faible
et les moyens d’achat si médiocres, qu’abstraction faite
de quelques régions, telles que l’Italie, la France méridionale,
 la France du Nord, la Flandre, la Rhénanie et
quelques-uns des pays danubiens, il n’y avait pas encor6
en Occident de classe spéciale de marchands indigènes
(mercatores), c’est-à-dire d’intermédiaires entre le produeteur
 et le consommateur. Cette classe ne se composait à
l’origine presque uniquement que d’aventuriers et d’étrangers,
 ou même de non-chrétiens, de juifs placés en marge
de la société féodale, et qui pratiquaient surtout le commerce
 des produits de luxe et des métaux précieux, ou les
prêts d’argent, en vue de satisfaire surtout aux besoins de
l’aristocratie. Ils n’étaient pas, en général, sédentaires; ils
couraient les chemins comme colporteurs (mercatores
eursorii), ou allaient, groupés en caravanes, de pays en pays,
aux foires que les seigneurs avaient organisées pendant la
belle saison, à l’occasion des fêtes religieuses. Mais, en dépit
des privilèges concédés à ces assises commerciales, le marchand
 était traité en intrus comme tout étranger (forain).
Ses biens, ses navires, sa personne étaient exposés à la
saisie et à la confiscation, en vertu des droits d’aubaine,
d’épave et de bris. Sur lui s’exerçaient, par suite du droit de
représailles, les vengeances ou les reprises que le féodal se
        <pb n="205" />
        198 L’APOGÉE DU TRAVAIL MÉDIÉVAL
croyait en droit de pratiquer à l’encontre du seigneur
ennemi, dont le marchand était le sujet. Il n’y avait, ni
sur terre, ni sur mer, sécurité pour une profession, dont les
membres étaient par nécessité de vrais coureurs d’avenbures,
 que l’appât du gain poussait seul à persévérer dans
leur dangereuse carrière.

La renaissance du commerce ; ses causes. — Le commerce
 fut tiré à la fin du x1C siècle de cette atmosphère
 hostile par un ensemble de circonstances favorables.
 Un grand mouvement d’expansion, provoqué par
l’Église en vue de la défense de la chrétienté contre les
musulmans et de la diffusion de la foi chrétienne parmi
les païens, arracha pendant deux cent cinquante ans
l’Oeccident à son isolement primitif. Au nord et à l’est de
l’Europe, s'ouvrent aux échanges les nouvelles provinces
de cet empire chrétien universel, dont la Papauté poursuit
 l’organisation : Scandinavie, Hongrie, Bohême, Pologne,
pays baltiques. Au Sud et au Sud-Est des chrétientés,
surgissent dans les pays musulmans, en Espagne, en
Portugal, en Sicile, en Syrie, et le commerce y suit
les armes des Croisés. De grands pèlerinages entraînent
en France, en Espagne, en Italie, en Orient, la foule des
fidèles qu’accompagnent les marchands. Non seulement
des champs nouveaux d’activité sont ouverts dans les
pays d’Occident, riverains des mers septentrionales, mais
encore la Méditerranée redevient le grand chemin des
échanges, entre les pays neufs de l’Europe occidentale et
les vieux pays, foyers de richesse et de civilisation, compris
dans les empires arabes et dans l’empire byzantin. Le
monde féodal, bouillonnant de l’ardente sève de la jeunesse,
s’élance de tous côtés à la recherche d’établissements
nouveaux, où tous, nobles, clercs, paysans, marchands,
espèrent trouver la fortune. L'essor des échanges est dès
lors stimulée. Tout le favorise : la protection des États
féodaux et des États monarchiques intéressés à accroître
        <pb n="206" />
        L’ESSOR DU COMMERCE

199

leurs ressources ; la formation des républiques urbaines,
dont la prospérité est liée au progrès du commerce ; le
développement de la production agricole et de la produetion
 industrielle, qui fournissent au trafic des éléments
grandissants d’activité ; la création de nouveaux marchés
et de grandes foires ; la transformation même de la vie
sociale qui suscite de nouveaux besoins de bien-être ou de
luxe. La vie commerciale s’épanouit avec une force qu’elle
n'avait pas connue jusque-là et qui dépasse même celle
des plus belles périodes de l’antiquité, où le commerce
avait un chanïp d’action moins vaste.

L'organisation commerciale ; les formes du commerce. —
L'économie nouvelle a maintenant ses organes spéciaux.
Elle provoque la naissance de classes distinctes et de
formes d’organisation variées. Au-dessus du petit produeteur
 paysan et de l'artisan local, qui continuèrent à vendre
directement au consommateur, apparaît le négociant de
profession (negotiator, mercator), l'intermédiaire, dont la
fonction essentielle consiste dans l’achat et la revente des
produits. Originairement, dans cette classe, se confondent
les grands marchands et les entrepreneurs de transports,
aussi bien que les colporteurs et les petits revendeurs.
Elle est formée d’éléments disparates, souvent troubles,
qui résident de préférence dans les faubourgs des villes et
aux points de passage des voies terrestres et fluviales, où
ils sont pourvus d’un droit spécial (jus mercatorum) qui
les protège. Bientôt, elle se renforce des capitalistes et des
manieurs d’argent des centres urbains.
Des distinctions y apparaissent, nées de l’inégalité des
fortunes et de la division du travail. La majeure part des
marchands se fixe à demeure. Le petit commerce urbain se
développe et se distingue du grand commerce national ou
international, réservé à une élite, et du trafic des colporteurs,
 exercé par des nomades. Le premier a pour centres, la
ville, la banlieue et la région, et pour foyers le marché quo-
        <pb n="207" />
        200 L’APOGÉE DU TRAVAIL MÉDIÉVAL
tidien ou le marché hebdomadaire. Le marchand y vend,
soit sur la place ou à la halle, soit surtout en boutique et à
Pétalage, les produits locaux nécessaires aux besoins élémentaires
 de la vie, et parfois aussi les marchandises
importées, spécialement les blés, les vins, le poisson, le
bétail et la viande, les bois, la laine, le lin, la cire, outre les
produits transformés et fabriqués sur place. Ainsi sont
nées et se développent avec rapidité les diverses formes
du commerce local, spécialement de ceux de l’alimentation
 et du vêtement, qui se constituent à côté des métiers
où la vente directe est pratiquée, concurremment avec la
vente par intermédiaires. Les sédentaires, qui font le
commerce de détail, ont au-dessus d’eux une minorité de
notables et de riches négociants (meliores, divites) auxquels
est réservé le commerce de gros. Ces deux catégories
tolèrent seulement les marchands ambulants, tels que les
colporteurs, les forains, ainsi que les regraitiers ou revendeurs,
 tout en les soumettant à une étroite réglementation.
Mais le commerce urbain généralement limité dans son
champ d’action, disposant de faibles ressources et de
médiocres approvisionnements, lié par des règlements
étroits, ne se prête pas à des opérations de vaste enversure.

Le grand commerce national et international, les grandes
entreprises et les associations marchandes. — C'est
pourquoi les grands marchands, épiciers, merciers, pelletiers,
 entrepreneurs de transport, armateurs et banquiers,
ont organisé une nouvelle variété de trafic de rayon plus
étendu, à savoir le commerce. national et international.
 Cette classe se spécialise dans le trafic des produits
de luxe, épices, tissus, fourrures, et des matières premières
nécessaires aux fabriques, ainsi que dans les opérations de
crédit ou dans, les entreprises de manutention, qui exigent
l’emploi d’importants capitaux, mais qui assurent des gains
élevés. Aussi, les marchands qui pratiquent ce commerce,
associent-ils souvent leurs ressources et partarent-ils leurg
        <pb n="208" />
        S
L'ESSOR DU COMMERCE po po
risques et leurs bénéfices. Les chrétiens se substituent de R lé =
en plus aux juifs dans ce trafic de grande envergure, où Ÿ à Kie\ A
Italiens ne tardent pas à prendre la première place. Ils orga- 8
nisent des sociétés commerciales en commandite, où les capitalistes,
 les marchands et leurs agents s’associent. A partir
du milieu du xur°® siècle jusqu’au milieu du xrvS, ils servent
d’intermédiaires entre les peuples de l’Occident chrétien
et ceux de l’Orient. Entreprenants, ingénieux, âpres, peu
serupuleux, ces Lombards, ces Génois, ces Lucquois, ces
Siennois, ces Florentins envoient leurs caravanes de marchands
 aux foires, multiplient les maisons de commerce
et les entrepôts, et exercent une sorte de royauté commerciale
 en Italie méridionale, en France, en Espagne, en
Angleterre et dans l'Allemagne du Sud. Paris compte
16 maisons italiennes en 1292. On trouve de florissantes
colonies marchandes de même nationalité à Naples, à
Barletta, à Nimes, à Montpellier, à Londres et en bien
d’autres villes. Pendant deux cents ans, le marchand
italien, le Lombard, comme on l’appelle, est le vrai maître
du commerce international.
Bientôt les Catalans, les Provençaux, les Languedociens
 s’organisent à leur tour pour participer à ce trafic.
De leur côté les marchands du Nord de la France, de la
région parisienne, de la Normandie, de la Picardie, ceux,
des Flandres et de la Rhénanie, se sont associés dès la fin
du x1® siècle en gildes ou sociétés de défense et de protection
 mutuelle, semblables à celle de Saint-Omer (1072-1083).
 Elles ne tardent- pas à se grouper en fédérations
appelées Hanses, qui deviennent au xII° et au XITI® siècle
de véritables puissances. Telle est la Hanse des 17 villes,
puis des 60 cités Champenoises, Picardes, Hennuyères,
Fiamandes, Françaises, Normandes et Brabançonnes,
qui avait pour objet de favoriser les transactions aux
foires de Champagne. Telle encore fut la Hanse de Londres,
dont la capitale était Bruges, et qui comprit 17 centres
urbains. parmi lesquels étaient Ypres et Lille, en vue de
        <pb n="209" />
        202 L’APOGÉE DU TRAVAIL MÉDIÉVAL
régulariser le commerce, surtout celui des laines, avec les
Iles Britanniques. Sur ce modèle se créèrent aussi la
fameuse Ligue Hanséatique allemande pour le trafic des
pays du Nord ét de l’Occident, et en Angleterre la Compagnie
 de l’Etape (1267), qui groupa les marchands anglais
exportateurs des beurres, des fromages, des viandes salées,
des laines et des métaux bruts, dont les Britanniques
approvisionnaient les marchés de vente (étapes) qui se
trouvaient à Calais, à Bruges, à Anvers et à Dordrecht.

La restauration des moyens de transport. — Des efforts
méritoires furent faits, sous l’impulsion des grands feudataires
 et surtout des gouvernements urbains, des associations
 . marchandes, de l’Église et des chefs d’États
monarchiques, pour rétablir les voies terrestres et fluviales,
 ainsi que les moyens de transport. En France
apparaissent les premières routes royales ; dans les Deux-Siciles,
 en Allemagne et aux Pays-Bas, les routes militaires
ou nationales (heerstraten). L'Église organise de pieuses
confréries de constructeurs de ponts, les frères Pontites,
dont la plus célèbre est due à un pâtre français du Vivarais,
saint Benézet, qui eut des imitateurs en Italie. Une utile
émulation multiplie les ponts de bois et de pierre pendant
trois siècles, par exemple ceux d’Avignon, de Saint-Esprit,
de Lyon, de Paris, de Tours, de Londres, de Stratford, de
Florence, de Valence d’Espagne. On fait la chasse aux
brigands, on essaie de porter la hache dans la végétation
touffue des péages. Les grandes voies continentales entre
l’Italie, la France et l’Europe centrale par le Genèvre, le
Cenis, le Saint-Bernard, le Saint-Gothard, le Splügen, le
Brenner, sont sillonnées par les caravanes marchandes, de
même que celles des vallées du Rhône, du Rhin, de la
Meuse, de l’Escaut, de la Seine, de la Loire, de la Garonne
vers l’Europe occidentale, ou que celles des Pyrénées
occidentales par Roncevaux et orientales par la Cerdagne,
vers la péninsule ibérique. La circulation fluviale se déve-
        <pb n="210" />
        L’ESSOR DU COMMERCE 203

loppe avec une intensité plus grande encore que la cireulation
 par voie de terre, à cause de sa rapidité plus grande
et de la capacité de transport des bateaux, cing cents fois
supérieure à celle des bêtes de somme, qu’on emploie sur
les chemins. Les rivières navigables sont améliorées par
la construction de barrages, de plans inclinés, de portés
marinières, à défaut d’écluses à sas encore inconnues. Au
moyen de barques d’un faible tirant d’eau et de type très
variés, de nombreuses compagnies de transport, des
Hanses, telles que celles des marchands de l’Eau de Paris,
de la Basse Seine ou de Rouen unies en 1315, véhieulent
toutes sortes de produits et de marchandises. Depuis le
Guadalquivir, l’Ebre et le Pô, jusqu’aux fleuves allemands
du Nord, tout le réseau fluvial de l’Occident devient, surtout
 depuis le x1r° siècle, le théâtre d’une activité prodigieuse.
 Des villes d’éfapes, des ports fluviaux, tels que
Crémone, Arles, Niort, Douai, Madines, Duyisburg, Cologne,
Francfort, Ratisbonne, ‘se développent grâce à Pintensité
de la navigation. Les premiers services plus ou moins
réguliers de messageries, de courriers, de roulage s’organisent
 par les soins de corporations ecclésiastiques marchandes,
 urbaines ou même des États. La poste apparaît
en Italie au x11° siècle et vers 1237 en Allemagne. Des
hospices et des refuges, analogues à ceux qu’aæ fondés
saint Bernard de Menthon dans les Alpes, se multiplient
aux passages des monts. Les voyages gagnent en facilité
et en célérité. Le roulage peut dès lors transporter des
marchandises pesantes en 35 jours de Paris à Gênes. Les
courriers des banques franchissent en 5 où 6 jours la distance
 de Florence à Naples et les convois des négociants
y arrivent en 10 ou 12 ‘jours.

L'amélioration de la circulation monétaire et du crédit. —
Le commerce trouve dans l’extension de la frappe et
de la circulation de la monnaie, ainsi que dans la nouvelle
organisation du crédit, des moyens d'expansion jusque-là
        <pb n="211" />
        204 L’APOGÉE DU TRAVAIL MÉDIÉVAL
inconnus. C’est ainsi que se développe l’économie monétaire
 aux dépens de l’économie barbare du troc et des
échanges en nature. Elle naît d’abord en Italie et aux
Pays-Bas et se propage ensuite dans les autres pays d’Oceident.
 Graduellement s’accroissaient par les relations avec
l’Orient et par l’exploitation des gisements de métaux
précieux, les espèces métalliques. Quelques gouvernements
éclairés, ceux des républiques marchandes d’Italie, ceux
des royaumes des Deux-Siciles et d’Angleterre, du comté.
de Flandre, et un moment celui de la France, au temps de
saint Louis, inauguraient la saine politique de la stabilité
monétaires, si favorable à l’essor du commerce, en contradiction
 avec les funestes habitudes d’altération et de
variation des monnaies qui persistaient dans la plupart
des États. Instruits par l’expérience de Byzance, les rois
normands d'Italie méridionale, les républiques marchandes
de Florence et de Venise, et à l’exemple des Italiens, les
comtes de Flandre, les rois d’Angleterre, de France, de
Castille, les Staufen en Allemagne frappèrent, soit des
monnaies d’or, taris, sequins, ducats, sous, marabotins,
maravedis, soit des monnaies d’argent, deniers, dinars,
tournois, parisis, de titre invariable, d’alliage et de rapports
déterminés. Les premières surtout, auxquelles s’adjoignent
les besants ou sous d’or byzantins, aident singulièrement
au progrès du commerce international, en fournissant à
l'Occident un mode de paiement qu'il connaissait à peine
auparavant.
Jusqu’au x1° siècle, le crédit n’avait existé que sous des
formes primitives qui convenaient seulement au système
de l’économie naturelle, dans laquelle il n’y avait ni production
 active en vue des marchés ni échanges étendus. On
ne connaissait guère alors que les prêts à usage et de consommation,
 consentis en vue de subvenir aux besoins élémentaires
 de la vie, c’est-à-dire le prêt en nature et le prêt sur
gages. L'Eglise considérait comme une usure la stipulation
de tout intérêt pour cette sorte de crédit. Mais les besoins
        <pb n="212" />
        L’ESSOR DU COMMERCE 205

du commerce et de l’industrie amenèrent le développement
du prêt à la production, dans lequel les capitaux avancés
servent aux emprunteurs pour l'accroissement de leurs
affaires et de leurs bénéfices. Il devenait dès lors difficile de
maintenir la rigidité des anciennes règles. On les éluda de
toutes manières, en dissimulant dans les contrats la perception
 des intérêts par l’énonciation de capitaux fictivement
majorés ou de compensations de tout ordre, notamment
pour les retards apportés au remboursement.
Les canonistes eux-mêmes, continuant à prohiber comme
usure l’intérêt des prêts à usage et à la consommation qu’il
devenait malaisé de distinguer des autres, admirent, avec
saint Bonaventure et Innocent LV, la légitimité de la rémunération
 des capitaux engagés dans les entreprises commerciales
 et industrielles, quand il y avait des risques à courir
(damnum emergens) Où privation temporaire dans la jouissance
 de ces capitaux (manque à gagner, lucrum cessans).
On vit au xur°® siècle les papes prendre sous leur proteetion
 les banquiers italiens, les placer sous la sauvegarde
des tribunaux ecclésiastiques, forcer leurs débiteurs
au remboursement des emprunts, sous la menace des
censures spirituelles, en même temps qu’ils faisaient la
chasse aux usuriers. Le temps approchait où les juristes
laïques, au xIV° siècle, allaient proclamer, avec Balde, la
légitimité des contrats et plus tard celle de tous les prêts à
intérêt.
En attendant, pour éluder les foudres ecelésiastiques
ou les lenteurs de la procédure des tribunaux religieux, le
crédit prenait de nouvelles formes, plus adaptées aux besoins
du commerce, telles que les ventes à réméré, sous réserve
d'achat et sous caution, les avances consenties moyennant
des rentes viagères ou rachetables, les emprunts sur hypothèques
 et spécialement les prêts en commandité, les
prêts sur dépôt de numéraire ou en banque, le prêt à la
grosse aventure, ce dernier usité dans les entreprises du
commerce maritime. Dans les grands pays commerçants,
        <pb n="213" />
        206 L’APOGÉE DU TRAVAIL MÉDIÉVAL
tels que lTtalie et l’Allemagne du Sud, dès le xrn°® siècle
l’intérêt s’abaisse pour le commerce à 10, 12 et 17 p. 100,
tandis qu’il s’élève dans les autres, tels que l’Angleterre
et même parfois en France, à 15, 20, 25, 43, 50 et même
à 80 p. 100.
La circulation fiduciaire, pratiquée par les Byzantins
et les Arabes, apparaît en Occident par l’entremise des
Italiens, des Français du Midi, des Catalans et des Flamands,
 sous la forme de lettres de crédit, de lettres de
paiement, premières ébauches de la traite moderne, ou
encore de lettres de change et de lettres de foire qui évitent
les paiements en numéraire. Aux grandes foires s’introduisirent
 les paiements par compensation et par échange
de créances, avec faculté de report, moyennant commission.
 Les échanges purent se faire de cette manière avec
infiniment plus d’ampleur.
Le change et la banque deviennent les apanages d’une
classe spéciale, celle des changeurs et des banquiers. Les
premiers, chargés d’arbitrer les monnaies innombrables du
temps, voient leur rôle s’amoindrir à mesure que se développe
 la circulation fiduciaire. Les seconds grandissent au
contraire en importance. Abandonnant aux Juifs la clientèle
 populaire, et la majeure des opérations de prêt sur
gages, qui exigeaient en raison de leurs risques, le prélèvement
 de taux qualifiés usuraires, allant jusqu’à 80 p. 100,
et qui allumaient contre ces prêteurs la haine populaire ou
la cupidité des princes, les manieurs d'argent chrétiens
s’organisèrent partout pour inaugurer les nouvelles formes
de crédit. Tandis que l’expulsion, la, confiscation, le
massacre atteignaient la plèbe juive, l’aristocratie chrétienne
 de la banque prospérait dans les abbayes, dans les
milliers de maisons de Templiers, surtout dans les innombrables
 comptoirs des Lombards et des Caorsins.
L’ordre des Templiers dont les relations s’étendaient
depuis l’Orient jusqu’à l’Occident, inaugura, en même
temps que les marchands italiens, les grandes opérations
        <pb n="214" />
        L’ESSOR DU COMMERCE 207

du capitalisme international. Il fut même dépassé par ces
rivaux qui recueillirent, en 1307, la majeure part de sa
clientèle. Les cités marchandes d’Italie, devenues depuis
le xII° siècle les intermédiaires actives du ‘commerce
levantin et du trañc occidental, s’erganisèrent pour
mettre au service des échanges les diverses formes du crédit.
Partout, dans le centre et le nord de la péninsule, à Venise,
à Crémone, à Bologne, à Plaisance, à Parme, à Asti, à Chiari,
à Gênes, à Lueques, à Sienne, à Pistoie, à Rome, à Pise, à
Florence, se multiplient les sociétés en nom collectif (compagnie)
 de marchands banquiers. Formées d’abord de
membres des mêmes familles ou des bourgeois d’une même
ville, elles ne tardent pas à s’unir en syndicats et en
cartells pour se disputer les marchés ou pour y dominer.
Disposant de puissants capitaux que leur fournit l’association,
 dotées d’une organisation forte et souple, elles
étendent de la Syrie et de Chypre à l’Afrique du Nord et à
l’Europe occidentale le réseau de leurs agences. Pendant
près de trois cents ans, la chrétienté est obligée de compter
avec la puissance de ces capitalistes, Lombards, Toscans,
et Cahorsins, tels que les Ricciardi, les Bardi, les Peruzzi,
les Scali, sans les lesqules grandes affaires sont devenues
impossibles. Depuis le milieu du xi11° sièclé, ce sont les
Florentins qui se placent parmi eux au premier rang, avec
leurs 80 grandes maisons de banque, qui relèguent au
second plan celles de Sienne et de Lucques.
Essaimant dans le Levant comme en Occident, ayant
des succursales à Acre, comme à Famagouste, dans l’Italie
méridionale, comme en France, où. ils dominent, notamment
 aux foires de Champagne et à Paris avec leurs
16 maisons, maîtres du marché flamand à Bruges, comme
du marché britannique à Londres, pénétrant en Europe
centrale comme dans l’Europe du Nord, ils déploient une
activité économique, incessante autant que variée. Ils
font à la fois le commerce de gros et le commerce de transit,
celui des produits de grande consommation et celui des
        <pb n="215" />
        208 L’APOGÉE DU TRAVAIL MÉDIÉVAL

produit de luxe. Ils achètent et revendent les blés, les vins,
les huiles, les épices, le sucre, les matières premières, bois,
laine, soie, coton, lin, chanvre, métaux, drogues tinctoriales
 et médicinales, les produits fabriqués, lainages,
soieries, cotonnades, toiles, métaux et cuirs ouvrés, verreries,
 objets d’art et bijoux. Ils sont entrepreneurs de transport
 sur terre et sur mer. Ils pratiquent l'assurance
terrestre et maritime. Ils commandent ou organisent les
grandes entreprises industrielles et commerciales. Ils se
chargent du recouvrement des effets de commerce et de la
liquidation des créances. Ils ouvrent des comptes courants
et règlent par voie de virement ou de compensation les
opérations des marchands. Ils délivrent et acceptent les
lettres de change. Avec les Templiers, ils ont créé les premières
 banques de dépôt et d’escompte, organisé le crédit
public et privé. Ils reçoivent en garde, moyennant reçus,
et restituent à première vue les objets précieux et l’argent.
Ils pratiquent non seulement les prêts sur nantissement,
mais encore les prêts sur hypothèque et sur marchandises,
à des conditions variables qui vont de 4 p. 100 à 175 p.100.
Leur clientèle s’étend à toutes les classes aisées ou riches,
comme aux collectivités. [ls ont pour débiteurs des républiques
 municipales, telles que Florence ou Gênes, des
communes, comme Rôuen, aussi bien que des évêques et des
abbés. Un archevêque de Cologne doit au XIII° siècle plus
d’un million à des banquiers italiens, des évêques français
ou anglais des centaines de mille francs. Les plus grands
seigneurs, comtes de Flandre et de Champagne, ducs de
Bourgogne leur ont emprunté des sommes énormes pour le
temps. Les papes, les empereurs, les rois de Naples, de
France et d’Angleterre ont eu ces banquiers pour créanciers.
 Ils ont avancé à Charles TV le Bel près de 2 millions
en une année, à Édouard Ier plus de 6, à Édouard III plus
de 10, et en 1340 le souverain anglais qui leur doit « la
valeur d’un royaume », près de 60 millions, ne peut se tirer
de cette situation que par la faillite.
        <pb n="216" />
        L’ESSOR DU COMMERCE 209

Protégés du Saint-Siège, forts de leur qualité de chrétien
 et de leur redoutable organisation ils arrachent aux
princes des exemptions et des privilèges. Bien mieux,
ils font sentir dans la vie politique la puissance naissante de
l’argent. Ils offrent aux Papes et aux rois, les ressources'de
leurs cadres pour organiser leurs systèmes fiscaux; ils leur
fournissent des agents administratifs et financiers. Souples,
adroits et sans serupules, ils font apprécier leurs services
diplomatiques. Leur richesse leur assure dans la vie sociale
un rang éminent, une place prépondérante, surtout dans
les communes italiennes et dans les hautes classes de la
société européenne. Ils y introduisent des habitudes d’existence
 large et somptueuse, le goût de l’art et de la science,
et ils étalent en même temps, à l’égard des,classes populaires,
 leur morgue de nouveaux riches. Enfin, ils initient
la bourgeoisie occidentale à la science du commerce et du
crédit. Ils ouvrent hardiment au trafic des voies nouvelles
et à l’activité économique un champ d’expansion prodigieux.

Haïs du’ peuple qu’ils « plument ou écorchent », suivant
un dicton français, tour à tour chassés, spoliés, exploités
par les princes, ils n’en prennent pas moins place parmi
les éléments indispensables de la société nouvelle.

Le développement des marchés et des foires. — L'activité
du commerce s’exerça non seulement dans les marchés,
urbains et ruraux quotidiens et hebdomadaires qui se
multiplièrent et où se faisait l’échange des produits locaux
gur les places et dans les balles, que l’on construisit de
toutes parts, mais encore dans les foires, dont la floraison
caractérise cette ‘période du moyen âge. Vers elles se
dirigent les longues caravanes de marchands de toute
nation, armés de la lance et du bouclier, avec leurs lourds
charrois qu’escortent des hommes d’armes. Elles fournissent
 aux chefs d’État de si beaux revenus, qu’ils s’empressent
 de leur assurer une protection spéciale, des sau-RoissoNNADE.


12
        <pb n="217" />
        210 L’APOGÉE DU TRAVAIL MÉDIÉVAL
vegardes et des privilèges, telles que la liberté entière du
trafie et l’exemption des droits les plus onéreux. L'Église
les bénit, les couvre de sa tutelle, les inaugure par des
cérémonies religieuses. Une justice spéciale, analogue à
celle des célèbres foires de Champagne, confiée à des
chanceliers et à des gardes, y maintient le bon ordre et
l’équité des transactions. Les marchands, pour y accéder,
jouissent de sauf-conduits, garantis par des traités. Ils y
bénéficient du droit d’asile ; ils y sont à l’abri des droits
d’aubaine et de représailles, à couvert de toutes poursuites.
 On tarife en leur faveur le prix des logements et des
vivres. Le commerce de tous les pays d’Orient et d’Oceident
 se donne rendez-vous dans les plus célèbres de ces
assises. Chaque pays s’efforce d’organiser les siennes,
l’Angleterre, par exemple, à Stourbridge, l'Allemagne à
Aix-la-Chapelle, à Francfort et à Constance, les Pays-Bas
à Lille, à Messines, à Ypres et à Bruges, la Castille à
Séville et à Medina del Campo, l'Italie à Bari, à Lueques et
à Venise.
Mais c’est en France qu’elles ont surtout prospéré,
aux points de passage entre les grandes régions de l’Occident,
 notamment à Nimes, à Beaucaire et à Bordeaux,
à Chalon-sur-Saône, à Caen, à Rouen, à Corbie et à
Amiens. Deux grands centres français ont eu à cet égard
une célébrité universelle : l’Ile-de-France et la Champagne.
Dans la plaine de Saint-Denis, chaque année du 11 au
24 juin, (au Lendit), affluent les marchands. Tls viennent
plus nombreux encore aux grandes foires champenoises
qui se succèdent annuellement de janvier à octobre, pendant
 16 à 50 jours pour chacune, à Lagny, à Bar-sur-Aube,
surtout à Provins et à Troyes.
Ces dernières ont eu, depuis la deuxième moitié du
XII® siècle jusqu’à la première moitié du xrve, une importance
 capitale. Dans ces plaines de la Haute-Seine et
de la Marne, placées au point de rencontre des grandes
voies européennes qui unissaient les pays de la Méditerranée
        <pb n="218" />
        L’ESSOR DU COMMERCE 211

à ceux de la Manche et de la mer du Nord, ainsi qu’à ceux
des régions rhénanes et rhodaniennes, ces assises commerciales
 attirèrent les marchands en gros, les colporteurs de
toutes les nations européennes, depuis les Levantins, les
Italiens et les Espagnols, jusqu’aux Flamands, aux AÂllemands,
 aux Anglais, aux Écossais, sans compter les Français.
 Pourvues de privilèges précieux, mises sous la protection
 spéciale de l’Église, des princes, des comtes de Champagne,
 elles garantissent au commerce la sécurité des
voyages et des transactions. On fournit des guides et des
escortes aux caravanes. On frappe des peines spirituelles et
d’une sorte d’interdit commercial quiconque entrave les
mouvements'des voyageurs qui s’y rendent. Une organisation
 officielle, sous la direction d’un chancelier ou garde
des foires, assisté d’échevins, de notaires, de courtiers, de
mesureurs, de crieurs, de porteurs, de sergents, y assure le
maintien des privilèges et du bon ordre. Ces foires sont des
lieux d’asile pour le commerce international, des entrepôts
 où les marchandises bénéficient de tarifs réduits et
où les transactions de tout ordre s’exercent avec une pleine
et entière liberté. Les marchands de toute nation et même
de toute religion y sont à l’abri des droits abusifs d’aubaîne
 et de représailles, de l’exécution pour dettes et de la
contrainte par corps. Ils y peuvent vaquer librement à
toutes sortes de trafic, même à celui de l’argent. Le sceau
du garde des foires garantit l’authenticité de leurs contrats
que les notaires rédigent sous l’autorité du chancelier.
Une juridiction spéciale prompte et expéditive s’adapte à
leurs besoins.
Dans les villes champenoises, où se rendent les caravanes
 des marchands, parmi lesquels dominent les Italiens
 et les Flamands groupés sous l’autorité de leurs
consuls ou capitaines, d’immenses caves à plusieurs étages,
vraies cités souterraines, des galeries à piliers massifs semblables
 aux sowks ou bazars d’Orient, reçoivent les marchandises
 qui s’entassent en piles énormes. Pendant buit
        <pb n="219" />
        212 L’APOGÉE DU TRAVAIL MÉDIÉVAL
jours après l’ouverture de la foire, on procède au déballage.
 Puis commencent les ventes réglées d’après un certain
 ordre (devisions). Pendant une’ première période
de douze jours, ce sont les tissus de toute sorte,
lainages, soieries, mousselines, cotonnades, tapis, toiles
d’Orient et d’Occident que l’on vend ou que l’on
échange. Puis, les sergents déclarent la clôture de
la foire aux draps aux cris de hare! hare ! (enlevez !).
Alors, s’ouvre pour huit jours, la foire des cuirs ou
cordouans, des pelleteries et fourrures, close de la même
manière. Pendant ces deux périodes, se fait une multitude
de transactions relatives aux chevaux, au bétail, aux vins,
aux céréales, aux harengs, aux sels, aux suifs, aux'graisses,
et à toutès les marchandises avoir du poids (pondéreuses),
ainsi qu’aux matières premières, laines, lins, chanvres, soie
brute, et surtout aux produits tinctoriaux, aux drogues
médicinales, aux épices et au sucre. Une clientèle immense
formée de marchands en gros, aussi bien que de détaillants,
 de colporteurs et de particuliers, depuis les féodaux
et les bourgeois jusqu’aux paysans, vient s’approvisionner
aux foires.
Le trait le plus original de ces grandes assises, c’est qu’on
y pratique ouvertement, à côté du grand commerce international
 des marchandises, celui de l’argent lui-même. On
y peut faire en toute liberté les opérations de crédit. Au
vingtième jour, en effet, c’est la foire des changeurs et des
banquiers qui commence. Ils étalent pendant quatre
semaines leurs comptoirs ou tables, leurs sacs et leurs
balances, pour peser et échanger les lingots et les monnaies,
et pendant quinze autres jours ils procèdent à la liquidation
 des créances, à l’apurement des comptes. Des courriers
spéciaux (coureurs de hare), dès le début des foires, apportent
 les instructions des maisons de banque et de commerce,
les cours des changes et ‘des monnaies, les ordres de paiement
 et les traites. Dans la dernière période, apparaissent
les courriers de paiement qui font connaître aux représen-
        <pb n="220" />
        L’ESSOR DU COMMERCE 213

tants des banques, le montant des effets à encaisser ou à
acquitter. Une multitude d’emprunts se concluent dans
ces journées, où les prêts sont autorisés et se négocient à
des taux variables entre 6 et 30 p. 100. Une foule de paiements
 s’y effectuent, de la part non seulement des marchands,
 mais encore des débiteurs des hautes classes disséminés
 dans tout l'Occident. Des règlements y autorisent
 les recours contre les récalcitrants et le recouvrement
des dettes. On y acquitte ou on y délivre des lettres de
change ou de foire, revêtues au besoin du sceau officiel. On y
pratique les délégations de créances, les virements par
compensation, les reports d’une foire à l’autre. C’est là
que s’est ouvert la première grande bourse internationale
des valeurs et du commerce. Pendant toute la durée des
foires, une foule cosmopolite ne cesse d’animer les rues
des cités champenoises, s’arrête aux étalages, se presse aux
parades et aux jeux des baladins et des jongleurs, s’entasse
dans les tavernes où foisonnent les folles femmes. Par une
tolérance singulière, les jeux de hasard sont permis et
nulle pénalité ne frappe les amateurs de plaisirs illégitimes.


Les foires exercèrent de toutes façons une puissance
d’attraction incomparable et marquèrent une des étapes
principales de l’essor du commerce occidental. Elles rapprochèrent
 les classes et les nations ; elles travaillèrent à la
pacification de l’Europe chrétienne. Elles ouvrirent la
voie aux conceptions du droit commercial plus larges
que celles du droit civil. Elles stimulèrent les échanges
internationaux et nationaux, de même que l’esprit d’entreprise.
 Elles contribuèrent à faire cesser Pisolement
économique où avait véeu lOccident pendant le haut
moyen âge, et elles donnèrent à l’économie mobilière des
movens d’action irrésistibles.

L’essor du commerce maritime. — Le commerce mari-+
 . “24 2 4 : % ‘
time, si limité pendant’ les cinq premiers siècles de
        <pb n="221" />
        214 L’APOGÉE DU TRAVAIL MÉDIÉVAL
l’ère médiévale, réalisa, en se développant à partir des
Croisades, un progrès semblable à celui que les foires
accomplirent pour le commerce terrestre. Les relations
par voie de mer étaient devenues plus faciles, grâce à la
constitution de l’Oceident en une sorte de république
chrétienne, et à l’expansion des peuples occidentaux vers
les pays du Nord et du Levant. La navigation devient
plus active et plus sûre. L’odieux droit de bris, qui s'exerçait
 aux dépens des naufragés, est aboli en Italie, en Catalogne,
 en France et en Angleterre. On restreint et on réglemente
 le droit de marque ou de représailles, qui permettait
de s'attaquer aux armateurs, rendus responsables des
fautes individuelles ou collectives de leurs compatriotes.
La législation maritime est fixée dans les recueils, tels que
les statuts de Trani et de Marseille, les Usages de Tortose
et de Barcelone, les rôles d’Oléron, les ordonnances de
Wisby, qui réglementent l’armement, le pilotage, les risques
de mer, les avaries. Des juridictions s’établissent, consulats
de mer à bord des navires, consulats ordinaires, cours de
mer, mercanzie, amirautés dans les cités maritimes, pour
protéger le commerce ou régler les affaires litigieuses,
auxquelles il donne liéu. Les contrats d’assurances maritimes
 viennent garantir la valeur des navires et des cargaisons,
 tandis que les gouvernements engagent contre la
piraterie une lutte énergique, mais discontinue et d’une
efficacité variable. ,Ç
En même temps, on commence à construire des phares,
 à aménager les ports. On crée des chantiers de
constructions navales, surtout à Venise, à Gênes, à
Marseille, à Barcelone. A côté des petits bâtiments d’un
tonnage restreint, on lance des vaisseaux de transport
de 300 à 600 tonneaux (ussiers) qui peuvent transporter
de 1.000 à 1.500 passagers. Les États d'Occident organisent
 les premières marines de guerre pour protéger le commerce.
 Venise, Pise, Gênes possèdent les plus puissantes;
la dernière compte en 1293 jusqu’à 200 navires avec
        <pb n="222" />
        L’ESSOR DU COMMERCE 215

23.000 matelots. Les Catalans créent la leur au xT1r° siècle,
en même temps que les Capétiens, et la France possède
un moment 118, puis 200 vaisseaux avec 20.000 matelots.
La navigation hauturière commence à se développer,
grâce à l’emploi de la boussole, empruntée aux Arabes,
et perfectionnée par des marins siciliens qui imaginèrent
de placer l’aiguille aimantée sur un pivot mobile. Les
Tialiens et les Catalans dressent les premières cartes
marines. Bien que limitée aux six mois du printemps et
de l’été, la navigation s’est accrue dans des proportions
prodigieuses, en dépit du haut prix du fret, de l’incohérence
 et des variations incessantes des lois fiscales et
douanières.
Les intérêts commerciaux obligent les États à conclure
 entre eux les premiers traités de commerce et les
chrétiens eux-mêmes à négocier des accords avec les
musulmans. Dans les villes étrangères, les puissances marchandes
 se font concéder des quartiers et des entrepôts,
même, parfois, comme au Levant, des privilèges de juridiction,
 dont le maintien est confié à des consuls et à des
capitaines, ainsi que des sauvegardes et des sauf-conduits.
Déjà s’engage entre les États commerçants une âpre lutte
économique qui détermine souvent l'orientation de leur
politique générale. Le commerce, devenu l’une des grandes
sources de la richesse, attire les éléments les plus énergiques
 et les plus intelligents des povulations de l’Occident.

La prépondérance et la prospérité du commerce de la Méditerranée.
 — La Méditerranée, le berceau millénaire dé la
civilisation, redevient le centre le plus actif des relations
commerciales, au détriment de la voie du Danube, qui, dans
le haut moyén âge, avait serviaux rapports des Occidentaux
avec l'Orient byzantin. Les Croisades ont fait de cette mer
un lac latin, où les républiques italiennes, provençales, languedociennes,
 catalanes, ont pu donner libre cours à leur
rivalité. Ces républiques créent partout des comptoirs,
        <pb n="223" />
        216 L’APOGÉE DU TRAVAIL MÉDIÉVAL

au Levant, en Egypte, en Syrie, en Cilicie (petite Arménie),
à Chypre, à Byzance. Barcelone, Narbonne, Montpellier,
Arles, Saint-Gilles, Marseille, et surtout Gênes, Pise et
Venise, s’enrichissent par le transport des pèlerins et des
Croisés, ou par le trafic des produits de l'Orient. Elles vont
chercher à Alexandrie, à Tyr, à Famagouste, à Trébizonde,
à Byzance, les épices, les sucres, les vins liquoreux, les
substances médicinales et tinctoriales, les perles et les
pierres précieuses, les parfums, les porcelaines, les tissus
de soie, d’or et d’argent, les mousselines et les étoffes de
coton, les tapis, les verreries, les armes damasquinées, les
orfèvreries de provenance orientale. Elles se procurent dans
la mer Noire et la Caspienne, les blés, le poisson, les
pelleteries et même, en dépit des prohibitions, des esclaves
dont elles font commerce. Elles apportent au Levant les
produits de l’Occident : blés, lainages, toiles, métaux
bruts.
Le commerce fait la grandeur de Venise. La cité des
lagunes, née au v° siècle, mais dont la fortune date surtout:
 de la conquête de l’Adriatique (1002) et de la
charte de privilège de 1082 qui lui avait accordé pour un
siècle la liberté du trafic dans les États byzantins, se crée
en 1204 un vaste empire colonial dans l’Archipel, s’empare
des clefs des Dardanelles et du Bosphore, cherche à accaparer,
 en même temps que le commerce du Levänt, celui
de la mer Noire et de la mer d’Azof, où elle fonde le comptoir
 de Tana, et tente de nouer avec l'Extrême-Orient des
relations fructueuses, en y envoyant des missions d’études
commerciales, dont la plus célèbre est celle de Marco Polo.
Gênes, de son côté, installe ses comptoirs depuis la Corse jusqu’aux
 abords de la grande plaine russe à Caffa, s’établit
à Chio, obtient en 1261 la première place à Byzance, où, ses
alliés, les Paléologue, parviennent à reconstituer l’empire
grec, dispute aux Vénitiens le trafic du Levant, aux Pisans,
qu’elle finit par vaincre, celui de l’Afrique du Nord et de
l’Espagne,- lance une flotte sur la Caspienne, cherche à
        <pb n="224" />
        L'ESSOR DU COMMERCE 217

monopoliser le commerce avec la Russie et à drainer une
large part de celui de l’Asie centrale. Vénitiens et Génois
accumulent d’énormes richesses, grâce à ce commerce,
dont elles abandonnent en maugréant une part aux Provençaux,
 aux Languedociens et aux Catalans, depuis le
milieu du x11° siècle.

Le progrès du commerce à l'ouest et au centre de
l’Europe. Les puissances commerçantes. — A ouest
et au centre de l’Europe chrétienne, l’Espagne, la France
occidentale, les Pays-Bas et l'Allemagne se taillent
une place grandissante parmi les puissances commerçantes.
 Les relations commerciales prenaient une ampleur
 jusque-là inconnue dans ces régions, soit par la
voie de terre, soit par la voie de mer. Le flot ininterrompu
des marchands s’écoulait par deux grandes routes intérieures
 de trafic. Celle du Pô, des Alpes et du Danube
mettait en relations Gênes et Venise avec Vienne, Augsbourg,
 Nuremberg et Constance, tandis .que celle du
Rhône et de la Saône unissait l'Europe méditerranéenne
et le Levant, par les places de commerce de Champagne,
de l'Ile-de-France et des Flandres, avec l’Europe occidentale,
 et même, par la Meuse et la Moselle, avec les pays
rhénans. Les routes maritimes de l’Atlantique, si peu fréquentées
 pendant le haut moyen âge, s’animent au grand
avantage des ports de Galice et de Biscaye, qui exportent
du sel, des vins, des huiles, du plomb, de Pétain, du fer en
Occident, et surtout au bénéfice des ports français, de
Bordeaux. qui renaît au XI1° siècle, en mâme temps que
se développe Bayonne et que se fonde la Rochelle ;
Nantes, Rouen, Honfleur, Dieppe, s’enrichissent, comme
elles, par le trafic avec les Iles Britanniques et les Pays-Bas.
 Le sel, les blés, les vins, le miel, les fruits, les laines,
le chanvre, le lin, la cire, les toiles françaises s’échangent
activement contre les laines, les peaux, les cuirs bruts, les
guifs, les viandes salées, le cuivre, le plomb, l’étain britan-
        <pb n="225" />
        218 L’APOGÉE DU TRAVAIL MÉDIÉVAL

niques et les produits manufacturés des Flandres. Bientôt
les avantages de ce trafic attirent l’attention des Italiens,
qui inaugurent au début du xrv® siècle leurs rapports avec
les Pays-Bas, par l’établissement du service annuel des
Hottes vénitiennes, dont le point d’arrivée est Lécluse, le
port de Bruges.
Tandis que l’Angleterre, satisfaite de son opulence
de pays agricole privilégié, ne sent pas encore s’éveiller
sa vocation commerciale, l’Allemagne s’efforce de devenir
 puissance maritime. Les villes commerçantes du
Nord, dont Lübeck'est la plus active, organisent leur
grande association, la Hanse, au XII° siècle (1241). Elles
aspirent à monopoliser le trafic des deux mers ouvertes
récemment à l’activité commerciale des peuples chrétiens,
la mer du Nord et la Baltique, par lesquelles l’Occident,
en échange des produits du Levant et des marchandises
de l’Europe méridionale et occidentale, s’approvisionne
de poisson et surtout de matières premières, bois, goudron,
 cendres, suifs, peaux, cuirs et fourrures.
En deux cent cinquante ans le commerce, dépassant de
beaucoup les limites qu’il avait atteintes dans l’antiquité,
transforme l’Europe chrétienne et détermine une véritable
révolution dans l’histoiré dun travail.

Les effets de la révolution commerciale. — Il provoque
en effet, par l’ouverture d’une foule de nouveaux marchés,
 l’essor de la prod'uction industrielle et agricole.
La vieille économie domaniale est forcée de se transformer
 et de s’ouvrir au progrès. L’accroissement de
la consommation, l’oùuverture des relations avec le dehors,
le développement de la richesse mobilière obligent les
détenteurs du capital foncier à s’adapter aux nouvelles
conditions de la vie économique, à mettre le sol en culture,
à chercher par la colonisation l’accroissement de la valeur
et du rendement de la propriété foncière, de manière à
éviter là ruine qui guette les propriétaires insouciants ou
        <pb n="226" />
        L’ESSOR DU COMMERCE 219

routiniers. Les ateliers industriels, travaillant désormais,
non seulement pour le marché local, mais encore pour
les marchés régionaux et nationaux, parois même internationaux,
 développent leur activité. L'industrie subit
l’impulsion du commerce qui lui fournit les capitaux, les
matières, les commandes, les débouchés, qui y stimule
l'esprit d’entreprise et y provoque la division du travail.
Une puissance nouvelle naît et grandit, celle du capital
mobilier, qui transforme la nature des échanges et la circulation
 des produits, qui substitue à l’économie naturelle
l’économie monétaire, qui donne aux relations économiques
une souplesse, une variété, une ampleur extraordinaires,
qui permet, par l’accumulation des bénéfices commerciaux,
la constitution, le renouvellement, l’accroissement incessant
 de richesses aisément mobilisables et susceptibles
de revenus élevés. Elle va ouvrir la voie à des formes
économiques supérieures à celles de l’économie féodale,
d’abord à l’économie urbaine, puis à l’économie nationale.
En même temps, elle provoque l’avènement des classes
marchandes et industrielles qui deviendront les rivales et
parfois les égales des anciennes classes féodales. C’est grâce
à ce fécond mouvement que les ouvriers et les paysans,
devenus les instruments indispensables du progrès économique,
 vont prendre conscience de leur force et acquérir
la liberté. La transformation économique et sociale de
l’Occident chrétien est pour une large part la conséquence
de la révolution commerciale qui se déclare et qui accélère
sa marche à partir de la fin du xI° siècle.
        <pb n="227" />
        CHAPITRE V

LA RENAISSANCE ET L’ESSOR DÉ L'INDUSTRIE DANS
L’OCCIDENT CHRÉTIEN PÉNDANT L’AGE D'OR DU
MOYEN AGE.

L'industrie pendant la période primitive féodale, X°-XI° siécle.
 — Pendant la période primitive féodale (xe-xr° siècle),
l’activité industrielle n’existait qu’à l’état embryonnaire.
Dans le régime de l’économie naturelle et domaniale qui
prévalait alors, le travail de l’ouvrier ne se distinguait pas
souvent de celui du paysan et ne s’exerçait que dans le
cercle de la famille ou du domaine. Les seules formes
vivantes de la production étaient l’industrie domestique
et l’industrie domaniale.
Dans la première, chaque groupe familial tâchait à
produire lui-même, sans recours au dehors, les objets
les plus indispensables à la vie. Au moyen de la
seconde, les classes possédantes, seigneurs et cleres, se
procuraient les produits fabriqués par le travail de divers
groupes (familiae) d’ouvriers seris, traditionnellement
attachés à l'exploitation : meuniers, boulangers, brasseurs,
 tisserands, tailleurs, tanneurs, cordonniers, maçons,
charpentiers, forgerons, potiers, armuriers, voire même
orfèvres. C’est ainsi que, dans le domaine du chapitre
Saint-Paul de Londres, les boulangers devaient fournir
10.000 pains par an et les brasseurs 67.800 gallons de
bière. De même que le serf de la glèbe était tenu d’acquitter
 des redevances en nature et des corvées, de même
l'artisan serf seigneurial était astreint à des prestations
        <pb n="228" />
        LA RENAISSANCE INDUSTRIELLE . 221
en travail ou en objets fabriqués. Dans un pareil système,
la production industrielle ne pouvait qu’être limitée à un
petit nombre de produits. Elle restait étrangère à l’esprit
de progrès, puisqu’elle n’avait pas pour stimulant l’intérêt
individuel. Il y avait aussi un rudiment d'artisanat urbain,
distinct de l’industrie domaniale alors prédominante,
notamment en Italie et en France; il s’exerçait dans les
faubourgs ou dans l’enceinte des villes et des bourgs. Mais
l’artisan y était, comme dans les campagnes, sous la domination
 seigneuriale, privé de liberté. Il n’avait, lui aussi,
qu’une clientèle et qu’un champ d’action restreints.

Les causes et les caractères de la renaissance industrielle
en Occident. — Une transformation profonde et progressive
s’accomplit dans l’organisation de l’industrie, depuis le
XI° siècle, sous des influences diverses. La plus puissante
action est exercée par l’économie d’argent et par le commerce,
 qui fournissent aux entrepreneurs et aux ouvriers ce
qui leur manque jusque là : des capitaux, des approvisionnements
 et des marchés étendus. Aussi, à l’origine, marchands
et artisans sont-ils souvent confondus sous le même nom,
celui de commerçants {mercatores). C’est dans les régions
de l’Occident,où le commerce s’est réveillé, que l’industrie
prend son premier essor. De même que l’activité commerciale
 a surtout pour berceau les villes, de même l’activité
industrielle, échappant à l’atmosphère somnolente du
domaine, se déploie dans le milieu urbain. C’est sous la
forme urbaine que l’industrie se développe pendant des
siècles, éclipsant désormais l’industrie domestique et l’industrie
 domaniale, attirant à elle la main-d’œuvre rurale
et donnant à l’artisanat une prodigieuse expansion.
En même temps, l’élargissement du champ de la consommation
 et des échanges suscite la production des ateliers.
Dans la paix, comme dans la guerre, par le commerce,
par les voyages, par les croisades, l’Occident s’initie aux
procédés industriels et aux formes perfectionnées de l’in-
        <pb n="229" />
        222 L’APOGÉE DU TRAVAIL MÉDIÉVAL
dustrie byzantine et musulmane. Il fait son apprentissage,
et bientôt il égale et parfois dépasse ses maîtres. L'Italie
et la France deviennent à leur tour les grandes initiatrices
et les promotrices du progrès et de la renaissance industrielle,
 que favorisent, d’autre part, les intelligents efforts
des moines, surtout des ordres français, des princes et des
gouvernements urbains.
La technique elle-même se transforme. L’emploi des
moteurs à vent et des moteurs hydrauliques commence à se
propager ; il introduit dans un certain nombre d’industries
des procédés de travail mécanique à côté de ceux du
travail à main. Ce dernier atteint à un haut degré
d’habileté dans les industries textiles et dans les industries
d’art qui parviennent à une perfection souvent incomparable,
 grâce à la formation minutieuse des ouvriers et au
fini de l’exéeution.

Les formes principales d'industrie pendant l’âge d’or du
moyen âge. — Lies formes les plus vivantes de l’activité
industrielle qui s’exerce surtout dans le cadre urbain, sont
celles qu’on peut grouper sous le nom de petite industrie ou
d’artisanat. Une classe spéciale d’hommes s’organise, indépendante
 du domaine et distincte de la classe agricole. Elle
est pourvue de connaissances techniques; elle vit du produit
du métier, que le moyen âge appelle un art. Dans ce régime,
l’ouvrier ou artisan travaille parfois seul, et réunit parfois
quelques auxiliaires dans son atelier. Il est chef d’entreprise;
il a choisi librement sa profession, suivant ses aptitudes. Il
besogne surtout pour la clientèle et le marché urbain ou
régional, et non plus pour le seigneur et le domaine seulement.
 En acquittant certaines redevances à ses anciens
maîtres, il peut disposer de sa main-d’œuvre ; il est le
propriétaire de son outillage et des produits de son travail.
Son habileté professionnelle se manifeste de diverses
manières. Tantôt, l’artisan travaille à domicile à des tâches
qui n’exigent pas une spécialisation avancée, seul ou avec
        <pb n="230" />
        LA RENAISSANCE INDUSTRIELLE 223

les membres de sa famille. Cette forme d’industrie domestique,
 adaptée au milieu urbain, satisfait aux besoins de

An

SE Pas
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:5
Ne

&amp;amp;
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Va

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Promeme ma

Sccau de la corporation des marchands de l'Eau (Hänse à Paris)

Ouvriers des métiers, d’après les peintures de vitraux.

groupes restreints de consommateurs. À côté de l’industrie
à domicile ou domestique, se développe le travail loué ou
salarié, que la tolérance seigneuriale avait laissé naître,
        <pb n="231" />
        224 L’APOGÉE DU TRAVAIL MÉDIÉVAL
moyennant la fourniture de prestations, et qui s’organise
d’une manière plus indépendante. L’artisan travaille sur
commande, à la pièce ou à la journée, en chambre ou au
domicile d'autrui, sur les matières qui lui sont fournies,
mais avec un outillage qui lui appartient, sans avoir besoin,
ni de capitaux, ni d’intermédiaires. Il est payé directement
 par le client en argent ou en nature. Si son travail est
irrégulier, du moins il est entièrement libre et il en perçoit
l’intégrale rémunération. Toutefois, ni le travail domestique
 ni le travail loué ne se prêtaient à cette production
active pour: le marché, que l’évolution économique du
moyen âge rendait nécessaire. Aussi diminuent-ils l’un et
l’autre d’importance, tandis que se développe la forme
par excellence de la petite industrie urbaine, à savoir le
métier ou le travail en atelier.
L’artisan devient alors surtout un petit entrepreneur,
dont le centre d’activité est l’ouvroir où il travaille, aidé
des siens ou de quelques apprentis et ouvriers (compagnons).
 Il détient tous les moyens de production : d’abord
le capital, c’est-à-dire la matière première et l’outillage
qu’il s’est procuré, puis la main-d’œuvre qu’il fournit
lui-même et à laquelle il associe un petit nombre d’auxiliaires.
 Son entreprise, par ses modestes proportions,
n’exige pas le louage de capitaux, de sorte qu’il peut percevoir
 l’intégralité du produit de son travail. Tantôt, il
besogne à prix fait pour une clientèle dont il a reçu les
commandes. Tantôt, il travaille pour le marché local ou
régional, soit qu’il vende sa marchandise à l’étalage au
devant de son ouvroir, soit qu’il l’apporte lui-même à la
halle ou sur la place, soit qu’il la vende sans intermédiaire
au marchand. S’il ne produit guère au delà de la quantité
normale de ses ventes, si son gain est par suite limité, du
moins ce gain est stable, et il ne le partage avec personne.
Aussi, est-ce le métier qui attire la masse des artisans,
surtout dès qu’ils sont émancipés. C’est grâce à lui qu’ils
se font « un sol d’or », suivant le pittoresque proverbe
        <pb n="232" />
        LA RENAISSANCE INDUSTRIELLE 225

germanique, et qu’ils peuvent mettre en œuvre leurs énergies,
 stimulées par l'intérêt personnel et par la liberté.
Le cadre du métier libre a servi au moyen âge à rendre
le travail productif et varié. Il s’est prêté avec souplesse
aux extensions qu’exigèrent les progrès de la spécialisation
 et les besoins des marchés. Il se segmente en autant
de professions distinctes que la technique et la consommation
 le requièrent. C’est ainsi que, dans la seule industrie
des lainages, 25 spécialités existent au XIII siècle. Mais la
division et la spécialisation du travail, loin d’aboutir
comme à l’époque moderne, à la concentration des entreprises,
 conduisent au moyen âge à la multiplication des
petites industries urbaines, sans altérer le caractère de
ces dernières, sans porter atteinte à l’autonomie du petit
atelier. Le progrès de l’industrie se fait alors par le moyen
d’une multitude d’entreprises particulières, qui naissent
de tous côtés, qui aceroissent sans cesse la production, et
dont les efforts tendent à livrer aux consommateurs des
produits soignés, abondants, de prix encore coûteux, mais
abordable. La magnifique floraison -industrielle de cette
période du moyen âge est toute à l’honneur de la petite
industrie ou de l’artisanat urbain, qui a ouvert la voie à la
grande industrie moderne.

Les premières manifestations de la grande industrie. —
Celle-ci s’annonce dès le XIII siècle par des manifestations
 limitées à quelques spécialités industrielles et aux
régions, telles que les Pays-Bas, l’Italie, la France du Nord,
où s’est développé le grand commerce international. Là,
naissent les premières entreprises qui travaillent pour le
marché universel, telles que celles des lainages à Gand, à
Ypres, à Lille, à Douai, à Amiens, à Florence, ou celles des
soieries à Venise et des ouvrages en cuivre à Dinant. De
riches entrepreneurs ou même des corporations puissantes
en prennent la direction. Tel a été en Toscane l’arte
di Calimala qui, au x11° et au xI® siècle, monopolise l’achat

BOISSONNADE.
        <pb n="233" />
        226 L’APOGÉE DU TRAVAIL MÉDIÉVAL
des laines d’Angleterre et des lainages demi-finis provenant
 de la Flandre et de la France du Nord, ainsi que le
finissage, la teinture et l’apprêt de ces tissus, qu’elle écoule
ensuite sur les marchés de la Méditerranée. Telle encore
fut l’association florentine de marchands et de fabricants,
appelée Arte della lana, qui, rivale de Calimala, installa
sur les bords de l’Arno les diverses variétés de. la fabrication
 lainière. °
Ailleurs, ce sont de grands marchands, les poorters
ou ‘les coomannen des Flandres et du Brabant par
exemple, qui alimentent l’activité des ateliers particu-Jiers.
 À Yprès, 140 marchands drapiers donneñt l’impulsion
 à tout‘ un centre industriel. Parfois, comme à
Amiens ou dans les villes rhénanes, à côté du grand
marchand, existent des sous-entrepreneurs de draperie
(gewandschneiders). À. Florence, l’entreprise se complique
même au point qu’on y remarque, outre les marchands
drapiers entrepreneurs de fabrique, des marchands acheteurs
 de laines en gros et revendeurs au détail de laine
lavée et battue (lanivendoli) et des négociants entrepreneurs
 d’estame (stamauioli), spécialisés dans le commerce
de la‘laine filée, battue et peignée par leurs soins.
Qu'elle soit simple ou complexe, la grande entreprise
industrielle naissante se distingue pax des caractères originaux.
 Elle n’a point encore pour organes l’usine ou la
manufacture. Les marchands entrepreneurs se contentent
d’avoiren leurs hôtels des bureaux, avec un nombre restreint
de clercs, de valets et de messagers, ainsi qu’un entrepôt de
matières premières et de produits ouvrés. Mais, dans cette
forme élémentaire de la grande industrie, se manifeste
néanmoins la séparation entre le capital et le travail. Le
marchand entrepreneur est le seul maître des matières ;
parfois, il fournit l’outillage ; toujours, il dispose des commandes
 ; il est le seul acheteur et le seul vendeur des produits
 fabriqués. Les ouvriers fileurs, peigneurs, cardeurs,
tisserands, foulons, teinturiers, ne sont plus que des instru-
        <pb n="234" />
        LA RENAISSANCE INDUSTRIELLE 227

ments de production aux mains du capitaliste qui les
salarie, les dirige, accélère, ralentit, arrête à son gré le
travail. La grande industrie naissante exerce dès lors une
influence sociale peu heureuse, mais elle aide à la vigoureuse
 expansion économique des variétés de l’activité
industrielle où elle apparaît.

Ampleur de l’essor industriel en Occident depuis le XI
siècle. Les industries minérales. — L'’essor industriel qui
se manifeste pendant ces trois siècles, suivant de près
l’essor commercial, s’est étendu à tous les domaines,
aussi bien à celui des industries minérales, qu’à celui
des industries de transformation, /des industries de
première nécessité comme des industries de luxe.
Pour répondre aux besoins de la circulation monétaire,
on s’ingénie à remettre en exploitation les gisements -de
métaux précieux, à l’aide de procédés renouvelés des
anciens ou révélés par l'expérience. Lies orpailleurs retirent
des sables des fleuves alpins, cévenols et pyrénéens, spécialement
 du Rhône, du Rhin et du Pô, les paillettes d’or
roulées par les eaux. On s’attaque surtout aux mines d’argent
 ou de plomb et de cuivre argentifère, dans la Haute-Italie,
 la Toscane, la Sardaigne, la Calabre, le Haut-Aragon.
le Dauphiné, la Savoie, l’Auvergne, le Vivarais, l'Alsace,
le Derbyshire, et surtout dans le Fichtelgebirge, l’Erzgebirge
 et le Harz. Dès lors commence la fortune des villes
minières allemandes, de Freyberg, d’Annaberg et de Goslar,
 où l’art des mines se perfectionne. Les gisements de
minerais métalliques sont recherchés et mis en valeur.
On exploite les mines de fer du Harz, de Westphalie, de
Styrie en Allemagne, de Sussex en Angleterre, du Namurois
 aux Pays-Bas, de Haute-Champagne, de Normandie,
de Dauphiné, de Berry, du Haut-Poitou, du Périgord
en France, de la Biscaye en Espagne, du Bergamasque,
de Calabre et de Sicile, surtout de l’îÎle de l’Elbe en Italie,
où apparaissent les premières compagnies minières.
        <pb n="235" />
        228 L’APOGÉE DU TRAVAIL MÉDIÉVAL
Le Derbyshire est le grand fournisseur du plomb en Occident
 et la Cornouaille anglaise a presque le monopole de
l’étain, que la Bohême lui dispute depuis 1240. L’Angleterre
et l’Allemagne tirent parti de leurs mines de cuivre,
l’Espagne de ses mines de mercure d’Almaden rouvertes au
x siècle, l’Italie de ses gisements de soufre et d’alun
de Volterra, de Pouzzoles et d’Ischia. Des Pyrénées, de
l’Auvergne, des Asturies, les lapidaires font venir les
pierres rares. Des belles carrières d'Italie, des Pyrénées,
de Tournaisis, de Hainaut, de Brabant, de la Haute-Bourgogne,
 de l’Tle-de-France, de la campagne de Caen, de
Westphalie, les architectes retirent les pierres destinées
aux grands édifices qu’ils construisent de tous côtés. Les
mines de houille commencent à être appréciées, bien que
lusage du combustible végétal soit encore général. À
Newcastle, dans le Durham, en Hainaut, surtout dans le
bassin de Liége, en Bas-Languedoc et en Forez, on tire
parti du charbon de pierre. L’exploitation des salines,
des sources salées et des marais salants prend un prodigieux
développement. En six cents ans, celleg du pays de Salzbourg
 livrent dix millions de tonnes de sel. En Limbourg,
en Souabe, en Lorraine, en Franche-Comté, le sel, extrait
des gisements, approvisionne une bonne part de la consommation
 européenne, qui s’alimente surtout dans les
marais salants du pays Nantais, du Bas-Poitou et de
Saintonge, où affluent, à partir"du xIII° siècle, les marines
du nord et de l’ouest de l’Europe. Au Sud, les sels de
Portugal, d’Espagne, du Bas-Pô et des Deux-Siciles fournissent
 la clientèle méditerranéenne.

Le développement des industries métallurgiques. — Bien
que peu avancée sous le rapport des procédés de traitement
 des minerais et des métaux bruts, pour lesquels
elle ne dispose que du combustible végétal, du bas-fourneau,
 du martinet ou du travail à la main, l’industrie
métallurgique est arrivée néanmoins, sous l'empire de la
        <pb n="236" />
        LA RENAISSANCE INDUSTRIELLE 229
nécessité, à accroître sæ production dans de grandes proportions.
 Lies petites forges se sont multipliées dans toutes
les régions, où se trouvaient groupés les trois éléments de
Jeur activité : le bois, les minerais et les chutes d’eau. Parfois
 même les ateliers travaillent pour Pexportation. Les
fabriques de casques, de cuirasses, de boucliers, d’épées
et d’autres armes, prospèrent en Ttalie, à Milan, à Pavie,
à Venise, à Lucques, à Florence, à Naples, en Espagne,
à Tolède, à Valence, à Saragosse, dans la France, en
Guyenne, en Périgord, en Poitou, en Dauphiné, en Languedoc,
 en Lyonnais, dans l'Allemagne, en Franconie,
en Saxe, en Styrie, en Carinthie. Barcelone, Vich,
Lérida, Gérone et surtout la Biscaye travaillent le fer,
concurremment avec les régions alpines d’Italie, de France
et d’Allemagne, avec les provinces françaises de l’Est et du
Centre, les pays de la Meuse et de la Germanie centrale.
La Lorraine acquiert dans la fonderie une renommée
grandissante. Valence en Espagne se signale par l’habileté
 de ses ouvriers dans le travail du laiton et du cuivre,
dépassée encore par Dinant et Huy, dont les ateliers
répandent dans toute l’Europe les belles œuvres, connues
sous le nom de dinanderies. Le Châtellerandais, l’Auvergne,
le pays de Bray, la Haute-Champagne inaugurent la fabrication
 de la coutellerie, Paris celle des objets de fer et de
euivre, l’Allemagne, la France, l'Italie, celle du fer forgé,
de la ferronnerie et ‘de la serrurerie. Un grand artiste
français, Villard de Honnecourt, prépare au XII* siècle. le
progrès de l’horlogerie par l'invention de l'horloge à poids
et à échappement.

Le progrès des industries de transformation. Les induspries
 de l'alimentation. — Le prodigieux développement
des industries de l'alimentation et de la plupart des
industries de transformation, de luxe et d’art, atteste
la puissance du mouvement d’enrichissement et d’échanges
 de l’Occident à cette époque. Les premières, qui
        <pb n="237" />
        230 L’APOGÉE DU TRAVAIL MÉDIÉVAL
appartiennent au domaine du petit atelier, se multiplient
 et se divisent à l’infini dans les villes. La meunerie.
 pullule dans les campagnes, grâce à la- généralisation
 du moulin hydraulique, auquel, depuis le x11°
siècle, s’ajoute le moulin à vent. Dès 1086, on recense rien
qu’en Angleterre 5.000 moulins à eau, et au xmT° siècle,
dans la seule banlieue d’Ypres, 120 moulins à vent. Dans
les centres urbains, les corporations des bouchers, des
boulangers, des pâtissiers, des rôtisseurs et une foule
d’autres du même genre deviennent des associations nombreuses
 et puissantes. I’Italie produit déjà pour l’exportation
 des pâtes alimentaires et du biscuit de mer ; la
Catalogne, la Galice, l’Angleterre, les Pays-Bas, des salaisons
 ; les Flandres et l’Angleterre, de la bière. Les premières
fabriques de sucres, de conserves de fruits et de sirops
s’organisent, à l’imitation de celles des Arabes, en Italie
méridionale, en Provence, en Andalousie et en Espagne
orientale.

Essor des industries textiles en Occident. — Pour les
industries des tissus, de l'ameublement, de la décoration
où d’art, l’Occident devient le rival et bientôt l’heureux
vainqueur de POrient. La conquête de ce grand domaine
industriel commence par la fabrication des lainages.
L’Italie ‘y acquiert la primauté, au détriment - de
Byzance, à laquelle elle enlève le monopole de la produetion
 des tissus de laine fine. Dès le xrre siècle, Milan y
emploie, dit-on, jusqu’à 60.000 ouvriers ; une confrérie
célèbre, celle des Umiliati, y encourage ce travail, qui
se propage à Venise, à Bologne, à Modène, à Vérone.
Dans cette dernière ville, en 1300, on fabrique jusqu’à
30.000' pièces de draps, outre les bas et les bonnets.
Lucques, Sienne, Pise, Palerme, Naples organisent à
leur tour des ateliers, que distancent bientôt ceux de
Florence, où l’art de Calimala avait commencé au XIr° siècle
à donner l’apprêt aux draps importés d’Occident. et où
        <pb n="238" />
        LA RENAISSANCE INDUSTRIELLE 231
la puissante corporation de la laine (arte della lana), au xII°,
organise, avec le concours des marchands capitalistes, la
grande fabrication des lainages fins qu’elle exporte dans
toute la chrétienté. La cité de l’Arno arrive, en 1306, à
fabriquer dans ses 300 ateliers plus de 100.000 pièces de
tissus de laine, valant 1.000.000 de florins d’or: En 1336, le
tiers de la population florentine (30.000 ‘ouvriers) vit de
cette industrie, dont le revenu annuel est évalué à 1.200.000
florins d’or (environ 60 millions de francs).
Les Pays-Bas, depuis le xIT° siècle, rivalisent avec
lItalie. Les Flandres et le Brabant deviennent les grandes
régions manufacturières où se tisse la draperie de laine,
si bien que les noms de Flamand et de tisserand sont
synonymes. Saint-Omer, Douai, Lille, Bruges, Cambrai,
Valenciennes, Louvain, Saint -Trond, Huy, Maestricht,
Ypres et Gand expédient sur les grands marchés d’Orient
et d'Occident leurs tissus fins, serges, brunettes, draps
rayés, unis ou mélangés, teints de vives couleurs, verts,
rouges, bleus, violets, recherchés de-toutes parts. À Ypres,
la fabrication atteint en 1313 jusqu’à 92.500 pièces. À
Gand, 2.300 tisserands travaillent aux métiers des lainages.
 La France se taille dans ce domaine une part éminente.
 Son industrie des lainages devient dès lors la plus
importante des formes de son activité industrielle. Elle
prospère en Picardie, à Amiens et. à Saint-Quentin, dans
lIle-de-France, à Beauvais, à Chartres, à Senlis, à Saint-Denis
 et à Paris, en Champagne à Provins, qui compta
3.200 métiers battants au XIIT® siècle, à Reims, à Châlons
et à Troyes, en Normandie, à Rouen, à Elbeuf, à Pavilly,
à Montivilliers, à Darnétal, à Bernay, à Honfleur, à Vernon,
 à Aumale, aux Andelys et à Caen; au centre, à
Bourges ; en Languedoc, à Toulouse, à Carcassonne, à
Narbonne, à Béziers, à Montpéllier qui commencent à
exporter leurs produits au Levant.’ La draperie du Roussillon
 et de Catalogne, du Bas-Aragon et de Valence, se
Aresse en rivale de celle de notre Midi. Dans les pays ger-
        <pb n="239" />
        232 L’APOGÉE DU TRAVAIL MÉDIÉVAL
maniques, les fabriques de lainages de Bâle, de Strasbourg,
de Cologne, d’Ausgbourg, de Magdebourg, de draps écarlates
 de Ratisbonne et de Passau deviennent célèbres, et nos
Cisterciens, avec les Flamands, introduisent l’art de la
laine dans l’Allemagne du Nord. Cet art commence même
à se propager en Angleterre, d’où Stamford exporte ses
serges au XII® siècle.
Le travail du lin et du chanvre commence à sortir du
petit atelier familial et prend une activité extraordinaire,
par suite de l’usage croissant du linge de corps et des
demandes du commerce. À l’école des Arabes et des Byzantins,
 l’Italie méridionale et la Catalogne apprennent à
fabriquer les toiles fines. Cette industrie fleurit en France,
dans la Champagne, la Normandie, le Maine, l’Ile-de-France,
 la Bourgogne, qui exportent leurs toiles dans toute
la chrétienté. Aux Pays-Bas, la fabrication commence à
passer des campagnes aux villes des Flandres. En Allemagne,
 Cologne, Saint-Gall, la Souabe, la Franconie et la
Thuringe rivalisent avec les provinces et villes françaises.
La Navarre, le Guipuzcoa, surtout la Bretagne, excellent
dans la production des toiles à voiles. Sous lè nom de
mousselines et de futaines apparaissent même, imitées des
Byzantins et des Arabes, les premières toiles ou tissus de
coton, fabriquées en Italie, en Catalogne, à Valence, en
Languedoc, à Carcassonne, en Provence, à Arles. L’Occident
 dérobe à l’Orient les secrets de l’art de la soie. II
apparaît dès le x1° siècle à Lucques, dès le xr1° à Palerme,
grâce à Roger II, puis à Lucera, à Reggio, à Naples, à
Venise et à Florence au xrT°®, à Zurich au début du x1v®.
L'Espagne chrétienne hérite de son côté des ateliers arabes
de soieries d’Almeria, de Valence, de Carthagène, de Jaen
et de Séville. Les teinturiers de l’Occident, italiens, français,
 flamands, deviennent les rivaux heureux des teinturiers
 orientaux. La tapisserie cesse d’être monopolisée
par les Arabes et les Byzantins. Cuenca et Chinchilla en
Espagne continuent à cet égard -la tradition sarrasine.
        <pb n="240" />
        LA RENAISSANCE INDUSTRIELLE 233

Florence se met à fabriquer des carpettes ou tapis multicolores.
 La tapisserie de basse lisse, pratiquée d’abord dans
les ateliers de Poitiers et de Limoges, enrichit ensuite ceux

Tisserand (Viollet-le-Duc.).

de Paris, de Reims, d’Amiens, d’Arras et de Lille. Les
tapis sarrasinois et veloutés, puis, au début du x1v° siècle,
les tapis de haute lisse font leur apparition, à côté des tapis

Dranier

Berger (Viollet-le-Duc.)

indigènes. La broderie prend le caractère d’une véritable
industrie artistique. Byzance, la maîtresse de la mode, est
enfin détrônée au xri® siècle par l'Italie et surtout par la
France et par Paris.
        <pb n="241" />
        234 L’APOGÉE DU TRAVAIL MÉDIÉVAL
L’essor des industries du cuir, du bois, de la terre et du
verre. — Le travail des-peaux et des cuirs, pratiqué dans
une foule de régions où prospèrent la tannerie et la corroierie,
 spécialement en Italie, en France et en Allemagne,
donne lieu à l’ouverture d’une foule d’ateliers, dont les plus
célèbres sont ceux de Paris pour les fourrures et les pelleteries
 ; de Paris, de Florence, de Naples, de Valence, de
Cordoue, de Saragosse et de Barcelone pour la sellerie,
le harnachement, la chaussure ; de Cordoue et de Venise
pour les cuirs dorés, qu’on fabrique aussi dans les Deux-Siciles
 et en France.
L'industrie des constructions navales s’organise dans
l’Occident. Celle du mobilier, où excellèrent les menuisiers
et les huchiers français, italiens et flamands, hérite des
Byzantins, de même qu’au x1TT° siècle, les mosaïstes et
les céramistes italiens et espagnols supplantent à Palerme,
à Pesaro, à Lucera, à Valence, à Tolède, à Séville, à
Calatayud, à Majorque, les artistes grecs. Les verreries
surgissent en France et se livrent à la fabrication du verre
commun, tandis que Venise dérobe à Byzance, dès le
XI® siècle, le secret de la miroiterie et de la verrerie artistique,
 et fonde, en 1292, les célèbres ateliers de Murano.
Les ivoiriers parisiens et italiens ont à la même époque
dépassé leurs prédécesseurs byzantins.

Suprématie de l'Occident dans les industries d'Art. —
Enfin, dans le domaine des industries d'art, l'Occident ravit
 à l’Orient l’originalité et la suprématie de la produetion.
 La France y exerce une primauté reconnue de tous.
Elle couvre la chrétienté des admirables monuments de
son architecture romane et gothique, de sa sculpture, de sa
peinture sur fresque et sur verre. Ses maîtres, venus de
centaines d'ateliers organisés dans les abbayes, dans les
villes et les provinces, vont partout, avec des milliers
d’ouvriers, attester par leurs travaux la supériorité de
l’industrie française (opus francigenum). C’est encore la
        <pb n="242" />
        LA RENAISSANCE INDUSTRIELLE 235

France qui fournit la chrétienté des chefs-d’œuvre de son
orfèvrerie, de son émaillerie champlevée et cloisonnée, de
ses manuscrits richement enluminés. Maîtresse de la
Science comme de l’art, elle multiplie les ateliers de parcheminiers
 et de copistes, en attendant que les fabriques
de papier, de coton, créées à l’exemple des Arabes, à
Palerme, à Jativa et à Valenee, dès le xIT1° siècle, puis dans
diverses provinces françaises, permettent de substituer
à l’ancienne matière coûteuse, à l’aide de laquelle se transmettait
 la pensée, un produit économique, qui permettra
de faciliter la diffusion des œuvres de l’intelligence humaine.
Une activité féconde transforme le monde occidental.
Une multitude d’artistes et d’artisans y créent, y régénèrent,
 y développent. les diverses variétés du travail
industriel, y arrachent à l'Orient byzantin et musulman
en décadence, le sceptre de l’industrie, et y dotent l’Occi
dent de nouvelles sources de richesse. Les classes commerçantes
 et industrielles font leur entrée sur la scène de
l’histoire. Elles vont se créer dans la société la place qui
torrespond à l’importance eroissante de leur rôle.
        <pb n="243" />
        CHAPITRE VI

L’ÉMANCIPATION DES CLASSES COMMERÇANTES ÊT
INDUSTRIELLES ; LEUR ROLE DANS LA RENAISSANCE
URBAINE EN OCCIDENT DU XI° AU XIV® SIÈCLE.

La renaissance des villes du XI° au XIV° siècle. — Le
premier effet de la résurrection et du développement
du commerce et de l’industrie fut de susciter la renaissance
 des villes. Depuis le milieu du x° siècle jusqu’au
xIv® siècle, ce mouvement prend une ampleur extraordinaire,
 et c’est alors que se forment ou que renaissent
presque toutes les villes de l’Europe chrétienne. Les
anciennes cités romaines, en général situées sur les grandes
voies de commerce, se relèvent de plus en plus nombreuses
 de leurs ruines. À l’abri des monastères et des
châteaux forts, des gardes, des fertés, des burgs, se constituent
 tous les jours ; en France près de 420 villes sur 500
proviennent de cette seconde origine, Beaucoup sont de
simples centres domaniaux (villæ) promus à la dignité
urbaine, quand on les a entourés de murs, et c’est même
leur nom qui désigne finalement tôus les groupements
nouveaux. D'autres enfin surgissent pour servir d’asiles
à la colonisation, sous le nom de villes neuves, de villes
franches, de bourgs neufs, de sauvetés et de bastides. Telle
fut l’intensité de cette renaissance, qu’en dehors des pays
où la vie urbaine avait persisté, comme l'Italie et la France
méridionale, l’Occident presque entier se couvrit de cités.
L’Allemagne en eut jusqu’à 3.000, dont la plupart d’ailleurs
 restèrent des villages ou des bourgs fortifiés, et
        <pb n="244" />
        L’ÉMANCIPATION URBAINE 237
l’Angleterre en compta 275. La réapparition et l’extension
de cette vie urbaine, si atteinte pendant le haut moyen
âge, ont été étroitement liées à la formation et au progrès
des classes industrielles et commerçantes,

La formation et les premiers progrès des classes commerçantes
 et industrielles dans les villes (X°-XI siècle)
— D'abord, dans la petite ville de Père féodale qui renferme
 souvent à peine un millier d’âmes et qui est généralement
 soumise à l’autorité rivale de plusieurs maîtres,
l’évêque, l’abbé, le comte, le gouverneur. ou châtelain,
marchands et artisans ont vécu dans une condition subalterne.
 Ces derniers sont groupés en services (familae),
asservis aux seigneurs du lieu et à leurs officiers ; ils vivent
à l’ombre de l’église, du palais comtal ou seigneurial, à côté
d’une population de petits fonctionnaires, de serfs domestiques,
 voire même de cultivateurs ou de jardiniers. Les
premiers, plus mobiles par suite des exigences de leur
profession, de tempérament plus aventureux, souvent
d’origihe étrangère (advenæ) ou suspecte, préfèrent le
séjour du faubourg (suburbium) qui s’allonge le long de la
route ou du fleuve, sur les bords desquels ils ont établi leurs
magasins et leurs demeures, entourés d’une palissade ou
d’une enceinte reliée à celle du château. Ce sont ces marchands
 (mercatores) qui formèrent l'élément progressif
auquel est due l’émancipation urbaine. Dès le x1° siècle,
ils ont parfois enrichi les villes, par exemple dans la Haute-Italie,
 sur le Danube, le Rhin, la Meuse, l’Escaut, sur les
bords de la Méditerranée, par l’activité de leur négoce.
Ainsi ont grandi Venise, Milan, Pise, Amalfi, Gênes, Narbonne,
 Montpellier, Arles, Amiens, Saint-Quentin, Valen
ciennes, Cambrai, Gand, Bruges, Cologne, Worms, Spire,
Strasbourg, Augsbourg et Ratisbonne. Ils y ont souvent
organisé les transports par eau, d’où leur nom de poorters
aux Pays-Bas, et ils y pratiquent la banque en même
temps que le commerce. Les plus riches (divites) consti-
        <pb n="245" />
        238 L’APOGÉE DU TRAVAIL MÉDIÉVAL
tuent une élite de notables (meliores), parfois nombreux
(600 à Cologne). Il en est qui donnent leurs filles en mariage
à des chevaliers. En Italie, ils ge rapprochent même de
la noblesse, au point de se confondre quelquefois avec
elle, comme à Venise, où le patriciat est formé de grands
marchands, parmi lesquels figure le doge lui-même. Partout,
 ils aspirent à conquérir le rang social auquel la. fortune
 leur permet d’aspirer. Comme dans toutes les crises
analogues de l’histoire du travail, l’activité commerciale
et industrielle, à mesure qu’elle engendre la richesse,
suscite le besoin de la liberté.
D'ailleurs, bientôt la servitude où vivaient le marchand
et l’artisan devint incompatible avec les exigences de leur
expansion économique. Le régime féodal qui ne reconnaissait
 au commerçant et au fabricant, ni la propriété,
ni la liberté civile et commerciale, ni même la liberté personnelle,
 garrottait le travail dans des liens si étroits que
celui-ci ne pouvait développer sa vitalité. Il entravait par
son fiscalisme, sa tyrannie et son anarchie le développement
 des échanges et l’activité des ateliers. Il n’assurait
même pas l’ordre et la sécurité, conditions indispensables
du progrès économique. C’est pourquoi les marchands, que
l’on commence à appeler entre 1004 et 1080 les bourgeois
(burgenses), à cause de leur résidence habituelle dans les
faubourgs et les nouveaux quartiers des villes fortes (burgs),
cherchent dans l’association volontaire” les moyens de
défense qu’ils ne trouvent pas auprès des pouvoirs féodaux.
Lies syndicats qu’ils organisent, sous les noms ‘variés de
gildes, hanses, amitiés, fraternités, frairies, confréries, charités,
banquets, et qui ont leurs chefs (doyens, gardiens), leurs
secrétaires, leurs agents, leurs assemblées, leurs cotisations
et leurs caisses, ne présentent pas de caractère politique.
Mais ils groupent sous la foi du serment les grands et les
petits marchands, en vue de leur assurer le bienfait de
l’assistance mutuelle, aussi bien dans le domaine de
la religion et de la charité, que encore dans celui de la
        <pb n="246" />
        L’ÉMANCIPATION URBAINE 239

protection des intérêts économiques communs. ‘Le syndicät
 entretient la maison de la communauté (guildhall)
où ses membres se concertent ; il aménage des marchés,
des halles, des docks, des ports, des bateaux, organise des
caravanes et des escortes armées, garantit des indemnités
en'cas de vol, d’avaries et de pertes, négocie même, à
Poccasion, des conventions commerciales avec des gouvernements
 féodaux. La gilde marchande est bien plus hardie
à cemoment que la confrérie ouvrière, qui n’a encore qu’un
but religieux, et que le syndicat industriel naissant (le
métier ou corporation) qui se constitue timidement pour
un nombre très restreint de professions, avec la permission
du seigneur, sous le contrôle permanent des officiers seigneuriaux.
 Les artisans n’ont ni la richesse, ni la cohésion,
ni la largeur des vues des marchands. Ce sont ces derniers
qui conçurent le programme eommun d’émancipation et
qui le firent triompher par leur action coordonnée, réfléchie
 et énergique. Le syndicat marchand, la gilde, engagea
la bataille, la dirigea et la gagna.

Le mouvement d’émancipation des classes commerçantes
et industrielles au XIe, au XII et au XIII° siècle. — Le
mouvement commence dès le x1° siècle ‘dans les pays
d’Occident où la renaissance du'commerce a donné aux
classes marchandes le sentiment de leur force'et la volonté
de rompre leurs liens. Le patriciat marchand, soutenu par
le peuple des petits commerçants et des artisans, s'appuyant
 tantôt sur la papauté:et le clergé, tantôt sur la
petite‘noblesse, profite des divisions des classes féodales
et les oppose les unes aux autres. À Venise, dès 976, il brise
le pouvoir monarchique du doge ; à Milan, par quatre révo-Iutions
 (de 987 à 1067), celui de l’archevêque ; à Plaisance
(1090), à Lodi (1095), à Crémone (1095), à Vicence, à
Bologne, à Pavie, à Lucques, à Gênes, celui de la haute
féodalité. En Provence et en Languedoc, chevaliers - et
marchands ‘livrent l’assaut au pouvoir seigneurial. À
        <pb n="247" />
        240 L’APOGÉE DU TRAVAIL MÉDIÉVAL
Marseille, la confrérie marchande du Saint-Esprit soulève
la ville basse des matelots et proclame le consulat, l’autonomie
 municipale. Le Mans (1069), Noyon (1027), Corbie,
Amiens (1030) s’insurgent pour conquérir la liberté du
marché. À Beauvais (1074-1099), ce sont les teinturiers
qui mènent le combat contre l’évêque. À Cambrai (1057-1076)
 et à Cologne, ce sont de riches marchands qui
engagent une lutte acharnée contre l’archevêque. Dans
cette phase initiale, la plupart des révolutions syndicales
échouent, mais il en est qui réussissent. Parfois, comme à
Saint-Quentin (1080), à Douai, à Arras, à Saint-Omer, la
gilde est parvenu par des moyens pacifiques à conquérir
les premières libertés. Dès le x1° siècle, en Italie, en France
méridionale, en Béarn, les classes marchandes ont obtenu,
en certains lieux, de participer à la vie politique par
l’élection des doges, des consuls, des évêques, ou ont été
associées à titre consultatif à la vie administrative et à
l’administration financière de la ville. Dans la plupart des
pays d’Occident, les marchands, à défaut de droits civils
et de droits politiques, ont obtenu des exemptions fiscales,
des privilèges économiques, surtout une juridiction spéciale
 (jus mercatorum), qui les soustrait aux caprices de
la justice locale, et une paix particulière (paix de la ville),
imposée à tous par serment, qui garantit la sécurité de
leurs personnes et de leurs biens.
Ces concessions étaient insuffisantes. Aussi, au xIT° et
au XII° siècle, marchands et ouvriers se fédèrent-ils en
vastes syndicats, tantôt publics, tantôt secrets, appelés
paix, communes, communia, conjurationes. En vain l’Église
essaie-t-elle de barrer la route par la voix de ses canonistes
at de. ses saints, d’Yves de Chartres, de Bernard de Clairvaux,
 à ces confédérations de travailleurs « au nom nouveau
 et exécrable », ainsi que les qualifie l’historien Guibert
de Nogent. Vainement, la haute féodalité, et même parfois
l’État monarchique, tentent-ils d’enrayer la révolution
par la rigueur de répressions souvent atroces. Partout le
        <pb n="248" />
        L’ÉMANCIPATION URBAINE 241

mouvement d’émancipation triomphe avec plus ou moins
d’ampleur, tantôt par des moyens pacifiques, tantôt par
des moyens violents. Les classes marchandes et industrielles,
 exploitant les divisions de leurs adversaires, s’associent,
 ici à la petite noblesse contre la grande, à l’Église
ou à la royauté contre la féodalité, là à la féodalité contre
l’Église. Elles mettent à profit la cupidité des pouvoirs
féodaux, en leur achetant des chartes de liberté. Les plus
intelligents parmi les détenteurs de l’autorité concèdent
même spontanément des privilèges à leurs sujets, dans
l’espoir d’accroître la force productive de ces derniers en
les émancipant.
Mais dans une foule de centres, c’est la force qui a
été la grande accoucheuse de la liberté et de la société
nouvelle des communes. En Lombardie et en Toscane, la
bourgeoisie et le peuple, qui ont à leur tête les hardis marchands
 de Milan, n’ont acquis leur indépendance qu’au
prix de luttes sanglantes contre la haute noblesse et le
pouvoir impérial. C’est par l’émeute répétée que les populations
 laborieuses des villes languedociennes et provençales
 d’Arles, de Marseille, de Nimes, de Carcassonne,
d’Avignon, de Béziers, de Montpellier, de Toulouse sont
parvenues à secouer le joug féodal. C’est sous l’impulsion
des marchands français et italiens qu’en Espagne, à Compostelle
 (1103-1136), à Lugo, à Oviedo, à Sahagun, le
peuple met en échec l’autorité ecclésiastique par l’érmeute.
Au XI1° siècle un vent de révolution souffle sur presque
toutes les villes d'Occident. C’est Poitiers (1134), alors
ville industrielle et commerçante, qui essaie de former avec
les cités du Poitou une fédération urbaine à la manière
italienne. Ce sont Cambrai en 1127, Compiègne en 1128,
Amiens en 1113 et 1177, Orléans et Mantes en 1137, Vézelay
et Sens en 1146, Reims en 1144, et au Nord ou à lEst les
villes flamandes et rhénanes, Gand, Tournai, Liége, Spire,
Worms, Cologne, Mayence, Trèves, qui s’efforcent de
sauvegarder leur avenir économique en s'insurgeant contre

BOISSONNADE.

16
        <pb n="249" />
        242 L’APOGÉE DU TRAVAIL MÉDIÉVAL
l’arbitraire seigneurial ou monarchique. Londres ellemême,
 en 1141, tente de proclamer la commune. La révolution
 prend parfois le caractère implacable et tragique
d’une lutte de classes. À Laon, bourgeois et paysans assassinent
 leur évêque sanguinaire et débauché. À Vézelay et
à Sens, les riches marchands de Bourgogne se débarrassent
par le meurtre d’abbés rapaces et oppresseurs. Rien n’égale
la ténacité et l’énergie que déploient ces marchands et ces
artisans pour conquérir la liberté. A Laon, ils ont pris trois
fois les armes, à Vézelay cinq fois, à Tours douze. La victoire
 de la révolution communale et la conquête de l’émancipation
 prouvèrent la force nouvelle des syndicats urbains,
unis dans la ferme volonté de faire valoir leurs droits au
travail et à la vie indépendante.

Caractère, étendue et limites du mouvement d'émancipation
 des classes urbaines. — Le mouvement d’émancipation
 répondait à des nécessités d'ordre économique
et social si impérieuses qu’il triompha partout en
Occident. Mais il fut loin de présenter partout le même
caractère et de conférer à toutes les populations urbaines
le même degré d'indépendance. Dans les pays, où les
gouvernements monarchiques et féodaux avaient conservé
 ou acquis un certain degré de puissance, les classes
commerçantes et industrielles durent se contenter de
l’oetroi de libertés civiles et économiques, d’un petit
nombre de libertés administratives, telles que celles
qui sont stipulées par les chartes de Lorris, de Breteuil
ou de Beaumont, dont bénéficièrent 380 villes ou bourgs
de France, des Pays-Bas et d’Angleterre. Un peu plus
étendues dans les villes de bourgeoisie, par exemple dans
celles qui reçurent des chartes sur le type des Ftablissements
 de Rouen, ces libertés ne confèrent point cependant
l’autonomie politique. Dans l’Allemagne des Staufen,
dans la France des Capétien, dans l’Angleterre des Plantagenets,
 dans les Deux-Siciles, sous la monarchie anglo-
        <pb n="250" />
        L’ÉMANCIPATION URBAINE 243

normande, c’est ce minimum d’émancipation qui fut conquis
 par les populations urbaines. Un petit nombre seulement
 de groupements urbains, dans les régions de l’Italie,
de la France méridionale, de la France du Nord et des
Pays-Bas, où la vie commerciale s’était le plus développée,
parvinrent à la plénitude de l'indépendance, et formèrent
de véritables États, des républiques bourgeoises, placées
sur le même pied que les anciens États féodaux. Mais le
résultat général du mouvement communal, de ce qu’on
pourrait appeler la première révolution syndicaliste, n’en
fut pas moins favorable aux masses qui vivaient dans les
villes de leur travail, de l’exercice du commerce et de l’industrie.
 Pour la première fois, des milliers d’hommes, qui
formaient le dixième probablement de la population de
l’Occident, conquirent l’égalité et la liberté civiles, ces
biens qui n’avaient été reconnus dans l’antiquité et dans
le haut moyen âge qu’à des minorités infimes. Pour la
première fois dans les villes, la masse des travailleurs,
depuis le grand marchand jusqu’au compagnon, se trowvèrent
 membres libres d’une association libre,, l’association
 urbaine pourvue d’un droit légal et de privilèges
distinetifs.

Les libertés civiles et économiques des classes urbaines: —
Le groupement urbain, la ville, naît vraiment à cette
époque à la vie dont elle n’avait auparavant que l’ombre.
Elle devient un organisme jeune et vigoureux, avide de
s’enrichir d’un sang nouveau, et où la fonction économique
prime toutes les autres. Soucieuse de s’enrichir de capital
humain ou de main-d’œuvre, l’ensemble de la communauté
 urbaine, la bourgeoisie, comme on l’appelle, concède
la jouissance de son droit et de ses privilèges aux paysans
serfs ou vilains, aux artisans, aux marchands, qui viennent
se réfugier dans son enceinte. Elle exerce légalement ce
droit d'accueil. Pour être admis à la jouissance entière des
privilèges de la bourgeoisie, il suffit de résider un an et un
        <pb n="251" />
        244 L’APOGÉE DU TRAVAIL MÉDIÉVAL

jour dans la ville, d’y contracter mariage, d’y posséder
un immeuble de prix peu élevé, ou seulement un cens
ou une rente, qui puissent servir, de garantie en justice.
La communauté n’exclut même pas les manants, c’est-à-dire
ces immigrants dénués de ressources qui ne lui apportent
que leurs bras. Elle leur concède les droits civils, sans les
admettre aux droits politiques. Dans les pays du Midi,
lle s’ouvre également à la classe des chevaliers, qui ne
professe pas pour la bourgeoisie le dédain habituel dont
fait preuve la caste militaire. La communauté urbaine
n’a de justes méfiances que pour les éléments irréductibles,
dont les intérêts sont nettement opposés aux siens, à
savoir pour les féodaux et les cleres qu’elle exclut formellement
 du droit de bourgeoisie. Association de défense -
mutuelle, elle exige de ses membres un dévouement absolu,
garanti par le serment, en échange des droits précieux
qu’elle leur assure, surtout dans le domaine des intérêts
pratiques, en retour de l’indépendance qu’elle confère à
leur travail.
En principe, d’après la loi originelle de chaque groupement
 urbain, en effet, tous les citoyens (cives) de la
ville, qui se nomment aussi les voisins (vecinos, vicini), et
les bourgeois, c’est-à-dire les citadins (burgenses), sont
égaux en droits. C’est le germe fécond d’où sortira, plus
encore que de l’égalité proclamée par le groupe des féodaux,
la démocratie médiévale, mère des démocraties modernes.
Nul n’est admis parmi les bourgeois à revendiquer des
privilèges particuliers. De plus, le bourgeois, artisan ou
marchand, est pourvu de la liberté personnelle. « L'air de
la ville, dit un proverbe germanique, fait l’homme libre. »
S'il y eut encore dans les villes, comme à Chartres, des serfs
ou des vilains, ce n'est pas dans l’enceinte propre de la
sommunauté urbaine qu’ils se trouvent, c’est dans la
partie de la cité restée sous l’autorité seigneuriale. Mais
la ville est si bien l’asile de la liberté qu’elle se nomme une
franchise et que l’habitant y est par essence franc (libre).
        <pb n="252" />
        L’ÉMANCIPATION URBAINE 245
Il possède par conséquent tous les droits qui dérivent de
la liberté civile. T1 peut marier ses enfants et se marier luimême
 à son gré, se déplacer à sa guise, aller et venir, disposer
 de sa propriété comme de sa personne, acquérir,
posséder, aliéner, échanger, vendre, tester, léguer ses
biens, meubles et immeubles, sans être assujetti au contrôle
seigneurial. Ses possessions foncières peuvent être transmises,
 grevées de rentes et d’hypothèques, concédées en
vage, mobilisées en un mot aisément, de manière à lui faciliter
 toutes les opérations de commerce. C’est pourquoi
la propriété bourgeoise prend souvent une valeur supérieure
 à celle de la propriété féodale, soumise à une foule
de restrictions dans les contrats d’aliénation ou d’engagement.
 L’habitant de la ville a obtenu la liberté du commerce;
 il est devenu le maître du marché urbain, où il ne
se heurte plus aux monopoles, aux péages, aux tonlieux,
aux droits de banvin, de gîte et de procuration, aux redevances,
 aux prestations, aux corvées, au privilège seigneurial
 d’achat à crédit, qui gênaient tant la production et les
échanges auparavant. À prix d’argent, il a fait tomber ces
entraves que le pouvoir féodal avait mises à la libre aetirité
 économique. Il a obtenu l’octroi de privilèges, pour
recouvrer rapidement ses créances, et de garanties, pour
mettre fin à l’arbitraire des justices et des amendes seigneuriales.
 Parfois, il a racheté ces justices et leur a substitué
 celle de la commune elle-même. Presque partout il a
arraché aux pouvoirs antérieurs des exemptions ou des
réductions d’impôts. Il les à obligés à réformer et à simplifier
 la procédure, le droit civil et le droit criminel. Il a
obtenu en matière de dettes, de gages, d’hypothèques,
d’affaires de commerce, la législation simple et logique;les
voies d’exécution rapides qu’exige le négoce. Enfin, il a
imposé à toutes les classes, et gpécialement à la classe
féodale, au besoin par la force, le respect de la paiæ urbaine,
nécessaire à la sécurité des rapports économiques. Il a
décrété l’abolition des guerres de famille dans l’intérieur
        <pb n="253" />
        246 L’APOGÉE DU TRAVAIL MÉDIÉVAL
de la cité ; il a sauvegardé par des règlements rigoureux
la tranquillité du marché, de la foire, de la route. Il s’est
efforcé de faire triompher les principes d’égalité, de liberté
et d’ordre, indispensables aux sociétés marchandes et
industrielles. Il les à placées sous la protection du symbole
sacré de la croix de pierre, qui est, dans chaque ville, le signe
visible du nouveau droit de la bourgeoisie.

Diversité des droits politiques des classes urbaines. —
Les communautés urbaines de l’Occident ont connu
divers degrés dans l'octroi de droits politiques. Le plus
grand nombre, formé des villes de bourgeoisie et des villes
de colonisation, spécialement en France, en Italie méridionale,
 en Angleterre, en Espagne, en Allemagne, a dû
reconnaître la souveraineté du suzerain qui lui à concédé
la charte de privilèges, fondement de l’existence juridique
du corps municipal. Paris, Londres, Rouen, Bordeaux,
Palerme, Messine ont vécu sous ce régime, aussi bien que
des milliers de petits groupements urbains. Sous le contrôle
 des agents du pouvoir concédant, baillis, prévôts,.
juges, écoutêtes, shériffs, corregidors, la bourgeoisie, représentée
 par ses conseils de pairs, de jurats et d’échevins, a.
obtenu cependant une large autonomie administrative,
édilitaire, financière, et surtout économique, conforme à
ses revendications essentielles.
Ailleurs, dans l'Italie du Nord et du Centre, en
France méridionale et septentrionale et aux Pays-Bas,
dès le xrr siècle, dans l’Allemagne rhénane et danubienne
 au xIr°, des républiques, véritables États
quasi souverains, communes, villes de consulat, villes
libres, sont parvenues à un degré supérieur de puissance.
 Ces communautés (universitates) urbaines se gouvernent
 au moyen de leurs assemblées générales (parlements),
 de leurs corps représentatifs, sénats, grands et
petits conseils, de leurs tribunaux d’échevinage, de leurs
magistrats élus, maires, jurats, consuls, échevins. "Elles
        <pb n="254" />
        L’ÉMANCIPATION URBAINE DAT

torment des seigneuries collectives, aussi indépendantes,
aussi fières, aussi jalouses de leur liberté que les souverainetés
 féodales.
Mais, aussi bien dans les villes de bourgeoisie et de
colonisation que dans les villes de consulat et que
dans les communes, les classes commerçantes et industrielles
 sont parvenues à conquérir l’objet essentiel de
leurs efforts, à savoir la reconnaissance des droits de
leur association égalitaire et libre. Cette association, composée
 de tous les marchands, artisans et propriétaires,
riches ou pauvres, possède collectivement la souveraineté
totale ou partielle qui lui a été reconnue. C’est le corps
entier de la bourgeoisie qui en délègue l’exercice à ses
mandataires, soit qu’une oligarchie prétende gouverner
en son nom, soit qu’il participe d’une façon directe aux
affaires. C’est au nom de la collectivité entière, de l’université
 des bourgeois, que s’exerce le gouvernement municipal.
 C’est l’ensemble de cette collectivité marchande et
industrielle qui alimente de ses taxes directes et indirectes
le trésor municipal, qui acquitte les dépenses administratives,
 édilitaires, militaires, qui forme les cadres et
les effectifs des milices communales. C’est sur elle que
repose la puissance politique de la cité, et c’est son activité
économique qui est la garantie des libertés et des privilèges
 conquis.

Prédominance des préoccupations et des intérêts économiques
 dans l'Etat urbain médiéval. — Aussi, sous le
Jécor romantique qui recouvre l’histoire des communes
médiévales, à travers le fracas de leur tumultueuse
existence, qui se déroule dans le cadre de leurs
enceintes, de leurs places publiques, à l'ombre de
leurs beffrois et de leurs hôtels de ville, parmi les luttes
acharnées des partis qui s’y disputent le pouvoir, aperçoit-on
 l’unité, la continuité et le réalisme de la politique
de l’Âtat urbain, qu’on a presque toujours méconnue,
        <pb n="255" />
        248 L’APOGÉE DU TRAVAIL MÉDIÉVAL
faute d’une étude attentive de leur organisation. Cette
politique est toute entière dominée par la préoceupation
des intérêts économiques et par le souci du développement
de la puissance du travail. La communauté urbaine, qu’elle
soit dirigée par un patriciat bourgeois, par une démocratie
ou par des corps recrutés dans les diverses classes de la
cité, s'inspire des mêmes mobiles que ceux qui l’ont guidée
dans ses efforts pour la conquête de l’émancipation. Elle
poursuit avec une énergie persévérante et une logique
rigide le maintien et l’accroissement de ses privilèges
Économiques, l’enrichissement de la collectivité au moyen
du travail organisé, de manière à assurer la grandeur et la
puissance de l’État municipal. C’est pour la réalisation de
ces objectifs pratiques, qu’elle lutte contre les puissances
établies, empire, royautés, seigneuries laïques et ecclésiastiques.
 C’est pour mieux les préserver qu’elle se résigne
même à se départir de son exclusivisme, qu’elle forme, avec
d’autres groupements urbains, ces fraternités, ces ligues,
telles que celles des villes lombardes et toscanes, des
32 villes rhénanes, des 67 cités flamandes, des 32 cités de
Léon et de Galice, des villes maritimes de Cantabrie, dont
l’action sauvegarda les libertés et la prospérité économique
 de vastes régions. En général, un patriotisme local
jaloux, un particularisme égoïste, inspiré d’un attachement
 intransigeant aux intérêts commerciaux et industriels
 de la communauté urbaine, sur lesquels est fondée
la puissance de l’État municipal, inspirent ces gouvernements
 qui représentent les idées et les tendances des
classes productrices, devenues souveraines on investies
d’une partie de la sonveraineté.

Les pouvoirs économiques de la communauté urbaine. —
C’est d’ailleurs dans le domaine économique que les collectivités
 urbaines, villes de bourgeoisie, villes de colonisation,
communes, possèdent les pouvoirs les plus étendus, dont
l’ampleur surprend l'historien. Tout y est mis en œuvre
        <pb n="256" />
        L’ÉMANCIPATION URBAINE 249

pour doter la bourgeoisie marchande et industrielle, dans
tous ses éléments, les plus humbles comme les plus élevés,
d’un ensemble de privilèges, de monopoles, de règlements
destinés à stimuler la puissance du travail, l’expansion des
échanges, l’accroissement de la richesse. Attentif à attirer
les immigrants qui Tui apportent le concours d’une maind’œuvre,
 d’inventions, de capitaux précieux, et à provoquer
 autour de lui, dans les campagnes, l’essor de la colonisation
 agricole avantageuse pour l’approvisionnement
urbain, l’État bourgeois travaille uniquement pour le
profit de ses membres, sans souci d’équité à l’égard des
collectivités voisines et antagonistes. C’est pourquoi, il s’est
acharné à détruire la domination seigneuriale pour y
substituer la sienne, à faire des paysans de la banlieue des
sujets, à empêcher l’exercice du commerce et des métiers
en dehors de l’enceinte urbaine, à limiter en d’étroites
bornes la concurrence des étrangers (forains), qu’il soupçonne
 d’aspirer à frustrer ses membres d’une part durevenu
de leur activité. À ces étrangers, il interdit le commerce
de détail, il impose une surveillance minutieuse et des
répondants, l’observation de règlements prohibitifs, le
paiement de droits différentiels. Chaque collectivité
urbaine s’est créé une sorte de domaine réservé sur terre
ou sur mer, où elle n’admet pas de rivalité et dont elle
interdit l’accès, au besoin par les armes, comme on le voit
par l’exemple des Vénitiens, des Pisans, des Génois, des
Florentins, des Flamands. Quand il entr’ouvre ou abaisse
ses barrières, l’État municipal se ménage des traités ou
conventions de réciprocité et d’amitié, de manière à ne
risquer l’aliénation d’aucune de ses prérogatives essensielles.

Développer le trafic et la production, tel est l’objet
constant de la politique urbaine. Pour y parvenir, la commune
 s’efforce d'attirer entrepreneurs et ouvriers par
des privilèges, sauf à conserver ensuite jalousement les
secrets de ses industries. En vertu du droit d’étape, elle
        <pb n="257" />
        250 L’APOGÉE DU TRAVAIL MÉDIÉVAU

s’arroge le pouvoir d’arrêter au passage et d’acquérir de
préférence les produits d’alimentation et les matières
premières. Elle s’assure des monopoles de transport,
d’achat et de commerce. Les gbuvernements urbains
réservent aux membres de la collectivité le droit d’acheter
et de vendre, confèrent aux patrons et aux ouvriers le
privilège d’exercer les métiers et de former des corporations.
 Pour les commerçants et les fabricants, ils créent
des ports, des halles, des marchés, des routes, parfois des
canaux, des services de messageries et de transports ; ils
favorisent l’organisation de banques ; ils stabilisent la
monnaie. Ils défendent au dehors les intérêts, la personne
ot les biens de leurs commettants.
Ils considèrent le commerce et l’industrie comme des
fonctions qui doivent s’exercer pour l’avantage commun
de la collectivité. Aussi, par un ensemble de règlements qui
fixent les salaires, les profits, le prix des objets, la répartition
 des achats de matières premières, la fabrication
technique des produits, les ventes sur les marchés, s’efforcent-ils
 d’empêcher les accaparements, les spéculations
abusives, les malfaçons, l’anarchie dans la production: et
les échanges, de manière à maintenir dans la cité une
sorte d’égalité économique, de discipliner et de coordonner
les efforts individuels, d’en accroître l’efficacité pour le
plus grand bien de la communauté. Ils ne négligent pas les
intérêts des consommateurs. Ils assurent à ces derniers,
par la réglementation des marchés, des droits de préemption
 ; ils cherchent à garantir la publicité et la loyauté
des transactions ; ils visent à procurer aux masses des
approvisionnements réguliers et à bon marché.

Les résultats de l'émancipation et la puissance des États
urbains. La renaissance et la prospérité de la vie urbaine ;
son influence ‘générale. — Cette préoccupation dominante
de la politique urbaine, qui attribue aux intérêts économiques
 la première place, a donné les plus beaux résultats.
        <pb n="258" />
        L’ÉMANCIPATION URBAINE 251

Elle a fait des villes médiévales les centres d’activité les
plus vivants et les plus progressifs. Elle a valu à la plupart
 la richesse, due à la puissance productive du travail
émancipé, honoré et protégé. Elle a attiré dans les villes
une population grandissante. Dans celles qu’enrichissent
le commerce et l’industrie, renaissent le mouvement et
la vie d’autrefois, par exemple dans les Deux-Siciles,
dans l’Italie centrale et .septentrionale, dans l'Espagne
orientale, dans la France méridionale et septentrionale,
dans la Rhénanie et les Pays-Bas. De grandes agglomérations
 urbaines se reconstituent. Palerme a eu peutêtre
 un demi-million d’âmes au xI1° siècle ; Florence en
a groupé 100.000 au xI1I°, Venise plus de 100.000, de
même que Milan, Asti 60 à 80.000, Paris 100.000 à la
fin du x11° et peut-être 240.000 à la fin du xIII° ; Douai,
Lille, Ypres, Gand, Bruges chacune près de 80.000, Londres
 40 à 45.000. Dès lors environ un dixième de la population
 de l’Occident s’est porté vers les villes devenues des
foyers de vie intense. Les classes industrielles et commergantes
 qui ont créé ces foyers, y ont montré dans l’art de
gouverner des aptitudes éminentes, supérieures à celles des
classes féodales. Parmi elles, la classe des administrateurs
qui devait fournir aux gouvernements monarchiques leurs
meilleurs cadres a fait son apprentissage. Elles ont eu
surtout la claire vision des intérêts économiques qui sont
à la base de la fortune des États. Mais ces marchands et
ces artisans ont eu aussi le sens et le souci de la grandeur
de la petite patrie municipale, où ils étaient parvenus à
acquérir la liberté et la puissance. Grâce à eux, une nouvelle
 civilisation urbaine est née, dont les manifestations
se multiplièrent dans le domaine social, intellectuel et
artistique. Elle suscita une admirable floraison d’institutions
 charitables, d’établissements d’enseignement, voire
même d’œuvres littéraires d’inspiration bourgeoise. Elle
développa entre les villes cette généreuse émulation, à
laquelle on doit tant d’œuvres d’utilité publique ou de
        <pb n="259" />
        252 L’APOGÉE DU TRAVAIL MÉDIÉVAL
nature artistique : halles, marchés, ports, ponts, quais,
fontaines, hôtels de ville, beffrois, cathédrales et églises,
dont chaque cité voulut être dotée et où elle chercha à
mettre son empreinte.
L’émancipation des millions d'hommes, qui formaient
les classes; commerçantes et industrielles, et auxquels a
êté due cette merveilleuse expansion de la vie urbaine, est
un des événements tapitaux de l’histoire. La commune
urbaine, œuvre du marchand et de l’artisan, prit place
dans la hiérarchie politique et sociale à côté de la seigneurie.
 Elle fut dès lors pour l’Occident et pour le
monde un des instruments les plus actifs du progrès et
de la liberté. Elle fut en même temps, pour les classes
commerçantes et industrielles, le cadre où elles purent
se grouper, se donner une organisation puissante, grâce
d laquelle elles améliorèrent les conditions de leur existence
 et firent reconnaître pour la première fois la haute
valeur et la force du travail.
        <pb n="260" />
        CHAPITRE VII

L'ORGANISATION ET LA CONDITION DES CLASSES COM-MERÇANTES
 ET INDUSTRIELLES DU XI° AU XIV@ SIÈCLE
EN OCCIDENT.

Unies pour conquérir leur émancipation, les classes
commerçantes et industrielles s’organisèrent définitivement
après la victoire. Tandis que leurs syndicats devenaient des
organismes légaux, les éléments dont elles se composaient
se groupèrent d’une manière distincte, suivant leurs affinités
 naturelles. Les plus riches formèrent une véritable
aristocratie, un patriciat. De leur côté, les masses constituèrent
 une vaste démocratie de métiers libres et de corporations
 jurées.

Formation, composition et puissance du patriciat et de
la gilde marchande. Son œuvre dans les villes. — Pendant
 un siècle et demi environ, parfois davantage, ce fut
le patriciat qui occupa la première place. Il présenta,
suivant les pays, des caractères différents. En Italie et en
France méridionale, la petite noblesse des chevaliers
(milites), qui avait pris la direction du gouvernement émancipateur,
 en profita, dans la plupart des villes, pour accaparer
 le gouvernement municipal. Propriétairedes domaines
ruraux de la campagne, elle avait, dans l’enceinte des cités,
des palais-forteresses, formés d’énormes blocs de pierre,
surmontés de hautes tours carrées, ornées de plateformes
et de créneaux, auxquels on n’avait accès que par des portes
étroites, véritables poternes garnies d’anneaux de fer.
        <pb n="261" />
        254 — L’APOGÉE DU TRAVAIL MÉDIÉVAL
A Florence, à Bologne, à Milan, à Avignon et dans un
grand nombre de villes méridionales se dressaient ces
tours altières, symboles de la domination du'patriciat des
nobles; il y en avait 1.500 à Florence, 300 à Milan ; la
légende en attribuait 10.000 à Pise. Groupés en syndicats
militaires (socieid d’armi), ces nobles, uniquement préoccupés
 de leurs intérêts de propriétaires fonciers et de leurs
rivalités de famille, troublaient la vie communale par leurs
batailles de rues et firent peser sur les classes laborieuses
une dure tyrannie. Parfois, cependant, dans les villes
commerçantes, telles que Venise et Gênes, le patriciat,
qui fondait sa fortune sur le trañc, sut administrer avec
modération et sagesse.
Ailleurs, la classe des gentilshommes s’associa avec la
riche bourgeoisie, partagea avec elle l’influence sociale et
politique, notamment en Castille. En Allemagne, le patriciat
 des nobles se fondit dans la classe des grands bourgeois.
 Dans la France-du Nord et aux Pays-Bas; soit par
les mariages, soit en vertu des mesures rigoureuses prises
contre les féodaux, il fut absorbé ou le plus souvent éliminé.
Dans la majeure part de l’Occident le patriciat s’identifia
au contraire avec la haute bourgeoisie, avec l’association
composée des grands négociants, des entrepreneurs de
transports, des grands industriels, des armateurs, des
changeurs et des banquiers, auxquels s’adjoignirent les
riches propriétaires fonciers urbains et les rentiers. Cette
association, où domina l’aristocratie marchande et industrielle,
 reçut une existence légale et officielle. Elle s’appetle
le plus souvent la gilde, la hanse, parfois la fraternité ou
la confrérie. Elle a de bonne heure un caractère nettement
oligarchique. Dans certaines villes anglaises, c’est à peine
si elle compte 200 membres ; à Gand, au xITT° siècle, elle
ne comprend plus que les chefs de 39 familles. Les membres
du patriciat bourgeois ou de la gilde se nomment les
premiers ou les grands bourgeois (majores, principes,
optimates, proceres) ou encore les bons hommes, les pru-
        <pb n="262" />
        LA CONDITION DES CLASSES URBAINES 255

d'hommes (probi homines), les honorés. Ils en arrivent à
constituer de véritables dynasties, telles que les Lignaiges de
la France du Nord et des Pays-Bas, les parañges messins, les
geschlechter d’Allemagne, les honrats de Catalogne. On n’y
entre qu’en vertu du privilège de la naissance ou de la
fortune, qu’à condition de ne pas exercer de profession
manuelle et de verser des droits de réception élevés.
Gildes, hanses, fraternités excluent les petits marchands
et tous les gens des métiers. Les patriciens forment une
étroite corporation, dont les membres sont unis par les
liens du serment et par la communauté. d'intérêts. Ils
s’astreignent à une stricte discipline, sous l’autorité de
leurs administrateurs élus, consuls, capitaines des marchands,
 prévôts, gardiens ou wardens, échevins. Ces chefs;
tels que le prévôt des marchands de l’eau à Paris, le comte
de la Hanse à Bruges, l’écuyer (schildrag) à Ypres, sont
assistés de conseils de prudhommes. Ces derniers comprennent
 24 membres à Paris, 12 à 24 dans les gildes
anglaises. La gilde a son personnel de clercs ou de trésoriers,
 de greffiers, de sergents ou d’employés, son lieu de
réunion (le guildhall, le parloir aux bourgeois), ses ressources
 financières formées des cotisations de ses membres
ou d’autres taxes, sa caisse, Son budget qui lui permet de
subvenir aux dépenses d’intérêt collectif, ses assemblées,
où elle délibère sur ses affaires et rédige ses règlements,
ses fêtes et ses banquets, où s’affirme sa solidarité. Elle
s’est fait reconnaître des immunités, des privilèges économiques
 et juridiques. Elle a ses tribunaux et parfois ses
armoiries. Le patriciat a fait ainsi du syndicat, de la
zilde, l’instrument de sa puissance.
T1 profita de l’ascendant de ses membres, de leur
étroite union, de l’aptitude qu’ils avaient montrée d’abord
en dirigeant le mouvement émancipateur, de la richesse
qu’ils avaient su acquérir, pour s’attribuer dans la commune
urbaine le monopole du gouvernement et la suprématie
économique. Il réduisit, dans un grand nombre de cités,
        <pb n="263" />
        256 L’APOGÉE DU TRAVAIL MÉDIÉVAL
les assemblées générales ou parlemenis, organes de la
collectivité, à un rôle purement passif ; souvent il en
élimina les petits bourgeois et les artisans. Il accapara les
conseils, les magistratures et les tribunaux. Il tendit à
transformer les charges municipales en fiefs héréditaires.
Les patriciens s’intitulent fièrement « les seigneurs de la
ville » ; ils veulent faire de la « seigneurie », de l’État urbain,
un bien, une « seigneurie » réservée à leur caste. Ce gouvernement
 sut quelquefois, comme à Venise, associer à la
fortune de la. classe patricienne celle des autres classes.
S’il montra dans la plupart des villes peu de souplesse, it
eut du moins presque partout un sens réel de la grandeur
et des intérêts généraux de l’État municipal. TI] maintint
avec énergie l’indépendance urbaine contre les entreprises
des princes, des féodaux et de l’Église. Il fut animé d’un
patriotisme ardent, et il donna aux communes une place
éminente dans le monde féodal. Il pratiqua une politique
extérieure toute inspirée du souci de faire prévaloir la
prépondérance économique du centre urbain qu’il représentait.
 Il a fondé souvent la puissance de la cité. Ces
patriciens eurent en maintes circonstances une intelligence
 profonde des réalités. Ils ont émancipé les villes
des entraves féodales ; ils y ont organisé un remarquable
ensemble d’institutions administratives, fiscales, militaires,
édilitaires.
Ils surent gouverner. Leur activité despotique multiplia
 les œuvres d’utilité publique, les entreprises commerciales
 et industrielles, les routes, les canaux, les docks,
les halles, les ports, les travaux de défense et d’embellissement,
 les écoles, les hôpitaux, les orphelinats. En
Angleterre, les gildes créèrent jusqu’à 460 institutions
charitables. Elles favorisèrent partout l’essor intellectuel
et artistique des villes. Elles aidèrent à l’enrichissement
des communes urbaines et préparèrent le triomphe de
l’esprit laïque. Mais le patriciat bourgeois, supérieur à la
féodalité dans l’art du gouvernement, égala les féodaux
        <pb n="264" />
        LA CONDITION DES CLASSES URBAINES 257

en orgueil et en tyrannie. Il montra un esprit de caste
aussi exclusif, aussi fier, aussi jaloux que celui de la classe
nobiliaire. Il opprima les classes laborieuses ; il entraîna
les villes dans les aventures guerrières. Il pratiqua trop
souvent une politique ruineuse de magnificence ; il gaspilla
 les ressources des communes ; il écrasa les populations
 sous le poids des impôts de consommation, accula
les villes à la banqueroute et y suscita par son despotisme
les explosions de l’esnrit révolutionnaire.

La tyrannie économique et sociale du patriciat bourgeois.
— Sa tyrannie fut encore plus insupportable dans l’ordre
économique et social. Le patriciat se fit payer chèrement
les services qu’il rendit, en aidant au développement de
la production et des échanges, par les monopoles et les privilèges
 qu’il s’attribua. Gildes et hanses s’emparèrent
du commerce d’exportation ou des variétés les plus lucratives
 du trafic. Elles les réservèrent à leurs membres ou à
ceux qu’il leur plut d’agréer. En Angleterre, la gilde mit
même la main sur le commerce de détail de certains
articles, tels que les draps et les peaux. À Florence, l’art
de calimala posséda, seul le droit d'importer et de vendre
les draps étrangers. Les hanses eurent chacune le monopole
 de diverses sortes de transports ou de trafic : ici, celui
des transports fluviaux, là, celui du commerce des laines
ou de la draperie. Souvent la gilde se fit adjuger les fermes
des poids et des mesures, des criées, des péages, du courtage,
du pilotage, de la publicité. Flle obtint des comptoirs, des
quais, des docks ; elle perçut des droits à son avantage.
Rarement le patriciat eut la sagesse de faire participer
les masses aux bénéfices de ses entreprises. Au contraire,
il sacrifia délibérément les intérêts du petit marchand et
de l'artisan aux siens propres:
Non seulement, il s’est efforcé de les exclure de la vie
publique, mais encore il a fait servir le pouvoir qu’il a
accaparé à l'asservissement des classes laborieuses. Il a

BOISSONNADE.

;
        <pb n="265" />
        258 L’APOGÉE DU TRAVAIL MÉDIÉVAL
interdit les coalitions des artisans ; il leur a refusé le
droit de réunion et de grève, sous peine de bannissement
et de mort. Il a décrété lobligation du travail. On à vu
des oligarchies patriciennes conclure des traités pour se
garantir l’extradition réciproque des éléments ouvriers
suspects. Maîtres des conseils de ville et des échevinages,
les patriciens purent réglementer à leur gré la durée du
travail, le taux des salaires, les tarifs des denrées, soumettre
 à une discipline étroite le commerce et les métiers,
édicter les statuts corporatifs ou les reviser. Spécialement
dans les centres où apparut la grande industrie, grands
marchands et grands entrepreneurs usèrent de leur autorité,
 pour régler les conditions et la police du travail, d'une
manière si arbitraire, qu’ils réduisirent les ouvriers à une
forte d’esclavage.

Faste et arrogance du patriciat. — L’oligarchie patrisienne
 acheva d’exaspérer les masses par son arrogance
et par’ l’étalage de sa fortune. Dans les villes du Nord,
les grands bourgeois prennent volontiers le qualificatif
de damoiseaux ; partout, ils se parent de titres honorifiques.
 Ils dépassent parfois en faste la vieille aristocratie
foncière. « C’est le métier qui fait maintenant la richesse »,
disait un grand tanneur de Bâle à son hôte, l’empereur
Rodolphe de’ Habsbourg. Aux entrées des princes, ils
se distinguent par leur luxe, comme on l’observe à Cologne
an 1236, lorsque les 1.800 premiers bourgeois de la ville
reçoivent la fiancée de Frédéric IT. Ils donnent à leurs
filles des dots plus élevées que les nobles. Ils se font
construire de belles maisons de pierre, parfois couronnées
de tours et de créneaux. Brunetto Latini admire en France
leurs demeures « grandes et pleinières et peintes, leurs
delles chambres pour avoir joie et déduit », avec les verzers
 qui les entourent. Ils vivent noblement, observe un
satiriste champenois ; « ils portent vêtements de rois,
nourrissent autours, faucons et éperviers ». Leurs femmes
        <pb n="266" />
        LA CONDITION DES CLASSES URBAINES 259

somptueusement parées ressemblent à des reines, comme
le remarque avec dépit Jeanne de Navarre, femme de
Philippe le Bel, à la vue des 600 bourgeoises patriciennes
de Bruges. Ils ont une table abondante et leurs repas
copieux sont arrosés de vins de prix ; ils y étalent la magnificence
 de leur vaisselle d’argent. Ils singent la noblesse
et veulent ‘parader aux tournois, comme ils paradent aux
fêtes, aux cortèges et aux processions. Le spectacle de
cette vie de luxe était une véritable provocation à l’adresse
des masses, sur lesquelles le patriciat faisait peser son
lourd despotisme, qu’elle aggravait par un mépris insolent
st par des attentats contre l’honneur ou la dignité des
gens du peuple. Il provoqua ainsi contre lui la haine des
associations puissantes, métiers libres ou corporations,
dont il ne put empêcher la formation et le développement.

Les origines, la formation et le ‘développement des
métiers libres et des corporations jurées (XI&amp;gt;-XIV® siècle).
— Les petits marchands, les petits patrons (maîtres) et
les ouvriers avaient déjà organisé, avec la permission de
l’Église, des associations de piété et d'assistance, les confréries
 et les charités, auprès desquelles s’étaient formés,
du consentement de l’autorité seigneuriale, des groupements
 professionnels ‘on métiers (ministeria), surtout
parmi les industries de première nécessité, comme on le
voit à Paris, à Chartres, à Étampes, à Pontoise, à Douai,
à Saint-Trond, à Bâle, à Strasbourg, à Coblentz, dès le
XI° ‘siècle et la première moitié du x11°. Rarement les
anciennes corporations romaines ou byzantines, telles que
celles de Rome et de Ravenne (les scholæ). avaient survéeu.
Mais ces syndicats primitifs, soumis à une étroite surveillance,
 pourvus de quelques privilèges ou monopoles restreints,
 n'avaient que peu de force. Ils ne jouèrent, dans
la révolution communale, que le rôle d’appoint.
L’émancipation dont les masses profitèrent pour acquérir
 la liberté civile et économique favorisa la généralisation
        <pb n="267" />
        260 L’APOGÉE DU TRAVAIL MÉDIÉVAL
du mouvement qui entraînait les elasses laborieuses vers
l'association. Celle-ci s’étendit à un tel point que bientôt
elle fut le cadre normal où s’exerça le travail. Elle revêtit
Jeux formes, celles du métier libre et de la corporation
jurée. Le premier prévalut dans la plupart des villes d’Occilent,
 où les pouvoirs anciens et nouveaux, se résignèrent à
accepter des organisations moins dangereuses pour eux que
ne l’était la corporation. Le métier libre, pourvu de monopoles
 de fait pour la fabrication et la vente, groupa sous la
garantie d’obligations professionnelles, conformes à l’intérêt
 général, la grande masse des petits marchands et des
artisans. Il donna à ses membres le goût du travail probe
et indépendant. Mais s’il leur assura le bénéfice de la liberté
et de la dignité professionnelle, il ne les dressa pas en
corps privilégiés contre les classes gouvernantes. Celles-ci
conservèrent sur les métiers libres les droits de police et de
juridiction ; elles exercèrent sur eux la plénitude de l’autorité
 politique.
Peu à peu, en dépit des méfiances et de la résissance
 du pouvoir souverain, royauté, Église, féodalité,
patriciat bourgeois, les masses populaires parvinrent à
organiser d’autres groupements, les corporations jurées,
où entrèrent les minorités les plus puissantes ou les plus
agissantes. Celles-ci exercèrent° une action politique,
économique et sociale bien plus profonde que celle des
métiers libres. Leur nombre grandit à mesure que le travail
 des masses devint l’élément prépondérant de la prospérité
 des villes. Tantôt, en vertu d’une décision provoquée
 par l’intérêt de la cité ou de la classe gouvernante,
tantôt par suite des revendications pressantes d’un groupement
 de travailleurs, les métiers libres ou même les
métiers dépendants se transformèrent en syndicats assermentés.
 Ces corporations, connues sous les noms divers de
fraternités, de confréries, de frairies, de métiers jurés, de
seuole, de paratica, d’arti, de mestieri, de gremios, de craft
quilds, de zünfte, les unes formées de syndicats simples, les
        <pb n="268" />
        LA CONDITION DES CLASSES URBAINES 261

autres (arti, zünfte) de fédérations de syndicats, tels que
l’arte della lana de calimala se sont multipliés en Occident,
depuis le milieu du x1r® siècle jusqu’au milieu du xrve, Au
début de cette dernière période Venise en possède 58,
Mantoue 21, Gênes 33, Bologne 20, Bergame 18, Parme 24,
Padoue 36, Pavie 25, Florence 21. Paris, qui n’en avait
qu’une douzaine vers 1180, en a 100 au temps de saint
Louis. Amiens en compte 26 au commencement du
XIVe siècle, Poitiers 18, Cologne 26, Trèves 20, Magdebourg
 12, Francfort-sur-le-Mein 14, Strasbourg 15. La
moyenne dans la plupart des villes allemandes varia de
12 à 15. Les corporations jurées s’organisèrent assez tard
dans les régions où dominait le patriciat, par exemple
aux Pays-Bas. C’est surtout dans les industries de l’alimentation,
 du bâtiment, de l'habillement, parmi les
métiers de première nécessité, que le syndicat professionnel
 réussit à se constituer en corps privilégié.
Mais il arrive souvent aussi que les professions de
caractère aristocratique, où le travail cérébral prime le
travail manuel, comme celles des notaires, des médecins,
des apothicaires, des orfèvres, se constituent de bonne
heure en corporations, et prennent même place parmi
selles qui jouissent du plus grand renom. Tel est le cas
des arts majeurs, à Florence. D’autres fois, les métiers
dont les membres ont su s’imposer à la considération
publique par l’acquisition plus rapide de la richesse,
comme les banquiers, les changeurs, les grands fabricants,
ont bénéficié du prestige ploutocratique pour s’organiser
également en collectivités privilégiées. Fréquemment enfin,
à mesure cu'’elles sont sorties du cercle de l’industrie
familiale et domestique, un bon nombre de professions,
“elles que celles des boulangers, sont parvenues à leur
tour à entrer dans le cadre corporatif.

L'organisation des métiers libres et jurés. Le patronat,
le compagnonnage, l'apprentissage. — Métiers Hbres
        <pb n="269" />
        262 L’APOGÉE DU TRAVAIL MÉDIÉVAL

et eorporations jurées, syndicats de droit commun et
syndicats . privilégiés, groupant les classes commerçantes
 et industrielles, ont exercé sur l’organisation
des masses laborieuses une action puissante. Ils leur
ont appris la solidarité et la discipline, sous la direction
de chefs librement choisis, sous l’empire de statuts et
règlements élaborés par eux et amendés par la communauté
 urbaine. Ils leur ont donné une hiérarchie forte,
fondée sur la capacité professionnelle et l’expérience. Ils
leur ont assuré l’indépendance et la dignité du travail. Ils
leur ont permis d’en percevoir les fruits, en travaillant à
la suppression ou à la limitation des anciens droits seisneuriaux,
 et en garantissant l’égalité économique de leurs
membres. Aussi bien dans le métièr libre que dans la
corporation, l'accès du patronat ou maîtrise, le droit
d'exercer la profession a été reconnu à tous ceux qui
offrent des garanties de moralité et de capacité technique;
Il suffit, dans cet âge d’or du moyen âge, pour devenir
patron, d’avoir fait apprentissage, de subir un examen
{celui du chef-d’œuvre) alors simple et pratique, ou même
de fournir une simple attestation de capacité légitimée
par la notoriété publique, de payer des droits d’entrée
modérés, de faire les frais d’une collation ou repas peu
coûteux ; souvent même, l’aspirant ne paie aucun droit et
n’a aucun frais.
Entre l’ouvrier appelé compagnon ou varlet et le
patron ou maître, il n’y a d’autre différence que eelle
que crée une inégalité légère et souvent temporaire de
fortune et de situation. Tous deux ont reçu la même
initiation professionnelle. L’ouvrier peut devenir patron
le jour où il épouse la fille d’un maître, et à tout moment
quand il a réuni le petit capital qui lui est nécessaire pour
s’établir à son compte. Le compagnon est libre de
travailler ; il n’est lié que par un contrat, de durée
limitée, entouré de garanties précises et qui stipule
des obligations réciproques. Maître et compagnon
        <pb n="270" />
        LA CONDITION DES CLASSES URBAINES 263

vivent ensemble sur le pied d’une camaraderie journalière.
 Le compagnon a sa place dans le métier ; il y participe
 au choix des administrateurs ; il trouve dans la
confrérie une aide morale et matérielle. Son individualité
 est reconnue et protégée par- l’association libre ou
jurée dont il fait partie. Il y rencontre un appui et non des
entraves ; sæ personnalité y est devenue plus libre et plus
respectée. Le métier assure au futur maître comme au
futur ouvrier le bienfait d’une instruction professionnelle,
l’apprentissage, de durée variable (2 à 8 ans), suivant les
difficultés de chaque profession, mais sérieux et efficace.
L’apprenti trouve dans le maître un éducateur rude et
ferme, qui lui donne une formation soignée, virile, d’une
valeur si grande, qu’à aucune époque, les classes ouvrières
n’ont été mieux formées à leur fonction technique.

L'administration des métiers. — Patrons, ouvriers,
apprentis forment des groupements autonomes qui
s’administrent librement, qui se sont donné la discipline
économique et sociale, propre à assurer leur force et
leur prestige. Ils s’initient par la pratique du self government
 aux mœurs de. la liberté, au sens de la responsabilité
 et aux vertus civiques. Les corporations jurées, et
même parfois les métiers libres, ont leurs assemblées,
parlements ou chapitres, dans lesquelles délibèrent les
maîtres et parfois les ouvriers, ceux-ci avec des droits
plus ou moins restreints. Elles statuent au sujet des
affaires communes, élisent les administrateurs et contrôlent
leur gestion. Ces administrateurs, jurés, prudhommes,
baillis, wardens, rewards, gardes, esgardeurs, veedores,
majorals, consuls, recteurs, podestats, vicaires, doges, ainsi
qu’on les nomme, suivant les pays, ayant parfois à leur
tête un président, le prieur, le proconsul, le maître, le mayeur
 de bannière, le capmestier, règlent la police, gèrent les
finances, dirigent les tribunaux de l’association, avec
l'aide de conseillers, de syndics, de trésoriers (clavaires,
        <pb n="271" />
        264 L’APOGÉE DU TRAVAIL MÉDIÉVAL

chambriers), d’auditeurs et examinateurs de comptes, et
d’agents, clercs ou secrétaires, appariteurs ou damoiseaux,
sergents et messagers. Ils visitent les ateliers et les marchés,
 infligent des pénalités et des amendes, reçoivent
le serment des maîtres, président aux cérémonies et aux
fêtes. Leur pouvoir est annuel; ils l’exercent dans l’intérêt
lu corps, dont ils sont les mandataires.
L'association est une personnalité juridique qui peut ester
an justice, qui possède des biens meubles et immeubles, des
rentes, des lieux de réunion (halls, mansions, steuben, scuole,
parloirs), parfois même des magasins et des établissements
industriels. Elle à sa placereconnue et respectée dans la commune
 urbaine. À l’église elle ‘construit sa chapelle, qu’elle
orne avec amour et où s’étalent sur les vitraux, comme à
Chartres et à Bourges, les insignes du métier. Elle a ses
titres conservés dans ses archives, son sceau, ses armoiries,
tout comme le seigneur et la commune. Elle déploie son
étendard ou sa bannière, sur laquelle se détache l’effigie
du saint patron de la corporation, à côté des attributs de
la profession, la hache du charpentier, le tranchet du cordonnier,
 la coupe d’or, la croix ou la couronne de l’orfèvre,
l’agnus Det, auréolé de jaune et de rouge sur champ d’azur
du fabricant de lainages. Le travail, grâce à l’association,
proclame et fait admettre sa noblesse.

Les privilèges, les monopoles et les règlements des métiers.
— Comme les autres classes sociales, celle des travailleurs
urbains s’est fait doter de privilèges. Elle a réussi à faire
reconnaître à ses membres la propriété de leur profession.
De même que le marchand est souverain dans sa gilde,
le seigneur dans son fief, le patron et l’ouvrier sont maîtres
de leur métier. Ils en ont le monopole. Au moment où le
sravail libre s’organisa, il n’était pas inutile que la sphère
d'activité de chaque spécialité professionnelle fût délimitée,
 pour éviter le gaspillage des forces de production
et pour assurer aux producteurs la sécurité de l’existence.
        <pb n="272" />
        TA CONDITION DES CLASSES URBAINES 265

D'ailleurs, les monopoles sont loin d’être rigoureux ; s’ils
varantissent aux petits marchands et aux artisans la
jouissance privilégiée du marché local, ils sont tempérés
par la coexistence des métiers libres et des métiers jurés,
par la survivance du travail à domicile, par la concurrence
des forains autorisée en certains jours, enfin par le pouvoir
reconnu à l’autorité souveraine, royale, seigneuriale ou
municipale de décréter la liberté du travail. De ce dernier
pouvoir, des rois, tels que Philippe le Bel, des communes,
telles que celles d'Italie ou de France, n’ont pas hésité à
user à l’occasion.
Le monopole engendre entre corporations des procès
souvent interminables qui proviennent de la difficulté
de déterminer la sphère d’activité de chacune. Il met
aux prises cordonniers et savetiers, lormiers et selliers,
 garnisseurs et fourbisseurs, drapiers et merciers,
bien d’autres encore. De tout temps, pareilles difficultés
ont surgi, et nos brevets d'invention donnent lieu à des
litiges non moins nombreux que Ceux qui naissaient de
l’interprétation des statuts corporatifs. Le monopole n’a
pas d’ailleurs enrayé l’émulation à cette époque, où la
corporation ne présentait pas la forme rigide et l’esprit de
routine qui la caractérisèrent plus tard. La rivalité des
tentres urbains obligeait les métiers de chaque ville à
améliorer et à soigner leur travail. L’œuvre des artisans
du moyen âge peut soutenir, sur bien des ‘points avec
avantage, la comparaison avec celle des artisans de
l’époque moderne, pour l’habileté et le fini de la technique.

Les règlements des métiers et des corporations ; leur
caractère et leurs effets. — Chaque métier, sous la
réserve de l'autorisation seigneuriale ou municipale,
se. préoccupa de concilier les intérêts des producteurs
et des , consommateurs. La réglementation corporative
 ne s’inspira pas seulement de préoceupations
égoïstes, mais encore d’un haut souci de probité
        <pb n="273" />
        266 L’APOGÉE DU TRAVAIL MÉDIÉVAL
professionnelle, d’égalité et de solidarité sociale. Les règlements
 ou statuts des métiers réprimèrent sans pitié les
malfaçons, la fraude, le travail hâtif et malhonnête. Ils
garantirent la publicité de la fabrication et du commerce,
la loyauté des transactions, par tout un système d’inspec-‘ions,
 de contrôle et de marques. Ils ne déracinèrent pas
assurément l’esprit de fraude et les æbus, mais il les Limitèrent.
 De même, ils s’efforcèrent de sauvegarder la moralité
du métier, en excluant les éléments douteux et indésirables,
 en imposant aux classes laborieuses l’observation
des lois de la morale, de la religion et de l’humanité. Ils
3urent encore pour objet de maintenir entre les maîtres
une sorte d’égalité, en proscrivant le eumul des professions,
le débauchage des ouvriers et de la clientèle, les manœuvres
d’accaparement et de spéculation, de manière à assurer à
chacun la jouissance équitable et rémunératrice de son
travail. La réglementation entravait ainsi la formation
des grandes fortunes, mais elle rendait possible une juste
répartition des revenus. L’ouvrier lui-même vit reconnaître
 son droit au travail. Le patron fut tenu de lui fournir
 de la besogne, de l’employer de préférence au forain,
aussi bien qu’aux autres patrons de la ville, et de ne pas
lui susciter la concurrence de la main-d’œuvre féminine,
Pour la première fois, l’association professionnelle fondait'
par son action la discipline volontaire, fixait la juste
hiérarchie, les droits et les devoirs des classes laborieuses,
leur donnait, avec la liberté, la conscience de leur dignité
st de leur responsabilité. Elle enrichissait le monde d’une
nouvelle Jorce sociale. d’une puissance incomparable.

La conquête du pouvoir par les masses urbaines et la
révolution démocratique syndicaliste en Occident au
XIII siècle et dans la premiére moitie du XIV». — Le
syndicat libre ou assermenté, le métier ou la corporation
 fut la forteresse de plus en plus redoutable, à l’abri
de laquelle les masses entreprirent la conquête du Pouvoir
        <pb n="274" />
        LA CONDITION DES CLASSES URBAINES 267
politique. Les démocraties urbaines ne tardèrent pas à
s’apercevoir que leurs libertés civiles et leurs privilèges
Économiques étaient à la merci de l’égoïsme ou des caprices
du pouvoir souverain, royauté, seigneurie, patriciat, qui
gouvernait la communauté urbaine. Les prérogatives
étendues qui étaient dévolues à ce pouvoir lui permettaient
d’annihiler, de restreindre, de diminuer l'autonomie des
métiers et de porter atteinte à leurs intérêts matériels.
Les classes laborieuses subissaient d’antre part le contrecoup
 de l’administration oppressive, aventureuse et insouciante
 des privilégiés qui gouvernaient la cité. C’étaient
les masses qui supportaient le principal poids des obligations
 communes, qui fournissaient les services de police,
d’incendie, de guet, de garde, qui payaient les plus lourdes
taxes, qui devaient le service militaire et qu’on enrôlait
dans les milices. De leur travail, de leur argent, de leur
sang, elles contribuaient à la puissance et à la vitalité de
ces États urbains, au gouvernement desquels elles n'étaient
appelées à participer que pour une faible part.
- Aussi dès le x1r1° siècle, un mouvement démocratique, qui
prend souvent un caractère révolutionnaire, se manifeste-t-il
avec une intensité croissante parmi les syndicats. Il a
pour objet la destruction du monopole politique du patriciat
 des nobles ou des gildes, pour programme le partage
ou la conquête du pouvoir municipal, pour armes les
grèves (les takehans), les coalitions ouvrières, et enfin les
révoltes à main armée. L'agitation gagna tous les pays
d'Occident. La France capétienne elle-même en fut l'un
des théâtres. Dès la seconde moitié du XIrII° siècle, des
grèves, fomentées par les corporations ou par des confréries,
éclatent de tous côtés, spécialement dans les pays industriels.
 À Beauvais, en 1233, le maire et les changeurs sont
insultés et maltraités; le roi doit faire emprisonner
1.500 émeutiers. A Provins et à Rouen (1280-1281), les
ouvriers s'insurgent contre les marchands drapiers ; le
maire de la capitale normande est massacré. À Paris,
        <pb n="275" />
        268 “ L’APOGÉE DU TRAVAIL MÉDIÉVAL

sn 1295 et 1307, l'attitude des syndicats ouvriers est si
menaçante que Philippe le Bel dissout les confréries. En
Castille, en Aragon, en Catalogne, notamment à Cordoue
et à Ubeda (1312-1332), le patriciat urbain des nobles
[caballeros) se heurte aux revendications tumultueuses
du peuple. Dans la France capétienne, comme en Espagne
st en Angleterre, le pouvoir royal eut assez de force pour
mettre fin aux abus des oligarchies, pour satisfaire partieltement
 les aspirations démoeratiques et pour rétablir
l’ordre sous son autorité. Il accorda aux classes populaires
des garanties, favorisa leurs ambitions en développant les
corporations jurées, leur entr’ouvrit, comme à Amiens,
l’accès des conseils et des magistratures municipales.
La révolution démocratique eut une tout autre vigueur
dans les pays où le pouvoir central n’avait pas les mêmes
moyens d’action. Dans l’Allemagne rhénane et danubienne,
 à Ulm, à Francfort, à Nuremberg, à Mayence, à
Cologne, à Strasbourg, à Bâle, après des luttes acharnées,
le patriciat dut abandonner aux corporations le gouvernement
 des villes. Aux Pays-Bas surtout, le mouvement
présente un caractère d’intensité extraordinaire. Lies
tlasses populeuses, « le povre peuple » la démocratie des
métiers, les klaurwaerts, comme on les appelle, emploient
tous les procédés, coalitions, grèves ou takehans, insurreetions,
 alliances avec la haute féodalité, avec les comtes de
Flandre et de Hainaut, pour abattre la puissance despotique
 du patriciat des gildes ou des Leliaerts, qui s’appuie
sur les rois de France. À Liége (1253) les métiers s’insurgent
 contre le pouvoir de l’échevinage et de l’évêque. À
Dinant (1255), les batteurs de cuivre, à Huy (1299), les
tisserands, Sont aux prises avec les gildes de marchands
entrepreneurs. À Tournai (1281) et dans tout le Hainaut
(1292), les tisserands et autres artisans luttent contre les
patriciens. L ès 1275, les Flandres sont en pleine révolution
 : à Gand, à Bruges, à Douai, le comte aide les gens
des métiers à saper l’autorité du vatriciat. Partout, la
        <pb n="276" />
        LA CONDITION DES CLASSES URBAINES 269
lutte est accompagnée des deux côtés de mesures de
violence implacables. Les grands bourgeois (majores) qui
aiment à se donner le titre. « d’honnêtes gens » (goden),

“PDencole LR

Hôtel de ville de Bruges.

aussi bien ‘que les artisans auxquels îls décernent les
aoms de « misérables canailles » (minores, gwaden), procèdent
 aux exécutions capitales et aux bannissements.
Une formidable vague révolutionnaire déferle sur les
Flandres pendant près de 30 ans de 1297 à 1328. Les
        <pb n="277" />
        270 L’APOGÉE DU TRAVAIL MÉDIÉVAL
métiers flamands, qu’exaltent le sentiment démocratique
êt le patriotisme municipal, se soulèvent à Ypres, à
Douai, à Gand, à Lille, à Bruges, à Audenarde, massacrent
 les Français aux matines brugeoises (mai 1302)
et remportent sur la chevalerie française la brillante
victoire de Courtrai (11 juillet 1302). Le tisserand Conink
tient tête au plus puissant prince de la chrétienté, Philippe
le Bel. Malgré sa revanche de Mons-en-Pevèle (18 août 1304),
ce dernier est forcé de traiter avec la démocratie flamande
1305). La révolution faisait triompher ses revendications
légitimes. Aux Pays-Bas, le monopole du patriciat fut
aboli ; les métiers firent admettre leur£ mandataires,
doyens et capitaines, dans les conseils et-les macistratures.
[ls supprimèrent les privilèges abusifs des gildes, ils décrétèrent
 la liberté commerciale. Ils reçurent la plénitude de
la police économique ; ils purent exercer les droits de
juridiction sur leurs membres ; ils émancipèrent le travail
salarié. Ils abolirent les pénalités excessives, telles que la
mort et le bannissement, que le patriciat avait établies
contre les ouvriers pour des fautes professionnelles et
qu’on remplaça par des amendes. Ils conférèrent aux
ouvriers le droit d’acheter librement les matières premières
at de vendre directement le produit de leur travail. Pour
les travailleurs de la grande industrie flamande, la conquête
du pouvoir politique fut l’instrument de la libération
Économique.
Nulle part la révolution n’obtint de résultats aussi
remarquables qu’aux Pays-Bas. En France méridionale et
en Italie en effet, le mouvement eut moins pour effet de
faire triompher les démocraties ouvrières que de briser la
tyrannie anarchique du patriciat des nobles. Là, le menu
peuple (minuius populus, mediocres, Minores) se coalisa
avee la bourgeoisie riche des grandes corporations (arts
majeurs), parfois même, comme en Provence, avec le clergé,
contre l’insolente domination des féodaux, maîtres des
villes. Lies syndicats professionnels (arti) et les confréries
        <pb n="278" />
        LA CONDITION DES CLASSES URBAINES 271

recourent à toutes les armes, les ententes secrètes, les
orèves des métiers, voire même la grève générale, comme à
Bologne, la conspiration, les batailles de rues, pour se
saisir du pouvoir municipal. Partout les popolani s’organisent
 en milices avec leurs capitaines du peuple, se concertent
 sous la direction des chefs, prieurs et anciens de
métiers (arti), afin d’évincer les nobles du gouvernement
(la seigneurie), des conseils et des magistratures. Milan et
Brescia (1200-1286), Reggio, Pistoie, Pise (1254), Gênes
(1257-1270), Sienne et Arezzo (1283) et surtout Bologne
(1257-1271) et Florence (1250-1293), sont les principaux
théâtres'de ces luttes dramatiques, d’où le patriciat des
nobles sortit vaincu, décimé par les proseriptions et les
massacres, ruiné par les confiscations. La coalition bourgeoise
 et démocratique victorieuse leur ferma l’accès des
conseils et des charges. Efte fit de l’exercice d’un métier la
condition de l’octroi des droits politiques. Elle livra
l’autorité exécutive aux capitaines du peuple ou gonfaloniers,
 chefs des milices populaires, les conseils aux prieurs
at aux recteurs des métiers. Le gouvernement et les assemblées
 furent placées sous l’influence des masses popalaires,
 mais en général c’est aux arts mineurs que s’arrêta
la concession des droits politiques. Le menu peuple des
salariés resta en dehors de la cité. :
En France méridionale, la révolution présenta des caræctères
 analogues et ne profita pas davantage aux couches
profondes de la démocratie. A Marseille (1213), à Avignon
(1225), à Arles (1225), à Nîmes (1272), à Carcassonne (1226),
à Montpellier (1246), les métiers parvinrent, parfois par
l’émeute, à pénétrer partiellement dans les conseils et
dans les parlements, quelquefois même à forcer l'accès des
magistratures (consulats). Partout, sauf aux Pays-Bas, le
bas peuple, d’ailleurs en général alors inapte à la vie
publique, ne bénéficia pas de la conquête ou du partage
du pouvoir municipal, dû à l’énergie des démocraties
arbaines. Cette victoire fut cependant pour l’ensemble
        <pb n="279" />
        272 L’APOGÉE DU TRAVAIL MÉDIÉVAL
des masses laborieuses le complément naturel et légitime
de l’effort qu’elles avaient déployé pour s’organiser et
de la part qu’elles avaient prise à la prospérité de l’économie
 urbainé.

La condition matérielle des masses commerçantes et
industrielles. Le travail et les salaires. — L’émaneipation
les classes commerçantes et industrielles, ainsi que leur
participation croissante à la vie publique, relevèrent
singulièrement leur condition. Maître de sa personne et
de son activité, le travailleur urbain, patron ou ouvrier,
put déployer son initiative et exercer son énergie dans la
direction qui lui convint. -AÀ l’abri tutélaire du métier
libre, de la corporation jurée, des règlements de la commune,
 il conquit à la fois la liberté et la sécurité du travail.
 Il en recueillit la plupart des fruits. Une minorité
seulement, celle des ouvriers salariés de la grande industrie
 naissante, se trouva privée des bienfaits de cette
organisation. En Flandre, en Toscane, dans la France
du Nord, partout où les grands entrepreneurs devinrent
les distributeurs et les régulateurs du travail, ils soumirent
 les compagnons et les petits patrons qu’ils employaient
 à la loi d’airain du salariat Leur distribuant
à leur gré les commandes, les matières premières, seuls
acheteurs et seuls. vendeurs des produits fabriqués, ils
imposèrent aux maîtres comme aux ouvriers, des conditions
 arbitraires et des règlements tyranniques. Par un
système d’avances savamment calculé, il les amenèrent à
s’endetter, pour mieux les tenir dans leur dépendance ;
ils ne leur accordèrent que des salaires de famine, parfois
même payés en nature, d’après des évaluations arbitraires
[truck system). :
Les salariés de la grande industrie formèrent en Occi-Jent
 une catégorie heureusement peu nombreuse de prolétaires.
 La grande masse des travailleurs trouva dans
la petite industrie, dans le métier et l’artisanat organisés,
        <pb n="280" />
        LA CONDITION DES CLASSES URBAINES 273

l’asile de l’indépendance et la garantie du bien-être. L'association
 volontaire et disciplinée les mit à l’abri des
caprices et du despotisme des anciens pouvoirs féodaux,
sn leur donnant la force. Elle les préserva des excès de
la concurrence, du chômage et de la surproduetion, du
parasitisme des intermédiaires, des manœuvres des spéculateurs
 et des exploiteurs du travail. Patrons et ouvriers
purent travailler, sans l’âpre souci du lendemain, sûrs
de trouver däns le petit atelier l’exercice de leur activité
réglée, et sur le marché urbain la vente de leurs produits.
 Les statuts des métiers rendaient le patronat
accessible à tous, établissaient un heureux équilibre
entre les droits et les devoirs. de chacun. Ils maintenaient
 une certaine égalité dans la production et dans
la répartition. Ils empéchaient la formation de grandes
fortunes parmi les patrons ; ils favorisaient la diffusion de
l’aisance. L’ouvrier était sûr de trouver l’emploi de ses
bras, quand il se rendait sur la place publique, pour y
louer son travail, soit à la journée, soit à la semaine ou
pour uni plus long terme. Il n’avait pas à redouter la surabondance
 de main-d’œuvre, due à la concurrence des
forains et des femmes. Si la besogne était dure, si la durée
de la journée de ‘travail variait en certains métiers, par
exemple à Paris, de 16 heures à 8 heures et demie, dans
d’autres de 14 heures à 11 heures, pratiquement, en déduisant
 les intervalles des repas, elle s’abaissait entre huit et
treize heures. Le travail de nuit, rétribué à part quand on
l’autorisait, était généralement interdit. De nombreux
jours de fêtes ménageaient à l’artisan des intervalles de
repos, dont l’ensemble représentait un quart au moins de
l’année.
Les salaires n’étaient pas sujets à de brusques écarts et
correspondaient assez exactement au prix de la vie. Ceux
des ouvriers ne différaient pas sensiblement des gains des
patrons. À Londres, par exemple, au xIV° siècle, si le maître
suilier gagnait suivant les saisons 5 pence et demi à 4 pence

BOISSONNADE.
        <pb n="281" />
        274 L’APOGÉE DU TRAVAIL MÉDIÉVAL

ot demi par jour, le compagnon recevait 3 pence et demi
à 3 pence. En France, à la fin du xiri® siècle, le maître
maçon ou le maître couvreur reçoit pour sa journée à peu
près autant que son successeur au début du xive siècle,
à savoir 2 francs par jour et son manœuvre 0 fr. 50. A
Strasbourg, le maître charpentier non nourri gagne 2 fr.60
en été. En général, les salaires des apprentis et des
femmes sont moins élevés des deux tiers que ceux des
maîtres. Ces salaires permettaient de subvenir aux nêcessités
 matérielles de la vie. On à calculé que dans les
villes de la France du Nord, le salaire réel d’une année
correspondait à la valeur d’achat de 19 à 30 hectolitres
de blé, que le salaire journalier eût permis d'acheter
1 kg. 9 de bœuf, ou 1kg. 7 de porc, ou 2,8 litres à 6 litres
de vin. Les artisans pouvaient au XIII° siècle se procurer
1 hectolitre de pois au prix de 4 fr. 52 à 11 fr. 42, acheter
un mouton pour 3 francs à 4 fr. 50, un porc pour 6 francs
à 12 franes, un poulet pour 0 fr. 32 à 0 fr. 50, une douzaine
d’œufs pour 0 fr. 11 à 0 fr. 12, un kilogramme de beurre
pour 0 fr. 43 à 0 fr. 65, un hectolitre de vin pour 5 à 15
francs. Le plus souvent d’ailleurs l’ouvrier célibataire et
l'apprenti étaient logés et nourris par le patron.

La vie matérielle de l'artisan et de l'ouvrier urbain. —
La vie matérielle des classes laborieuses présente pendant
cette période du moyen âge les caractères du bien-être.
Elle était simple et généralement à l’abri des tentations
du luxe. Ces classes se contentaient d’ordinaire d’une
nourriture peu raffinée, formée de légumes, de fèves, de
pâtes, de pain et de soupe, d’une proportion raisonnable
de viande. Elles réservaient pour les jours de fêtes et
d’assemblées les grosses ripailles et les larges rasades de
vin et de bière. Elles étaient peu difficiles pour leur logement.
 Elles s’entassaient en France dans des maisons de
bois ou de torchis, aux pignons pointus, aux façades cuirassées
 d’ardoises, dont les étages en saillie surplombaient
        <pb n="282" />
        LA CONDITION DES CLASSES URBAINES 275

la rue et s’avançaient à la rencontre les unes des autres.
Les maîtres y avaient au rez-de-chaussée leur ouvroir,
servant à la fois d’atelier et de boutique. Ils se groupaient
d’ordinaire avec les autres membres du métier, dans le
même quartier, dont les rues portaient chacune le nom
d’une corporation. Là, le long des avenues étroites et
sombres circulait le clientèle aux heures de travail et de
vente, le long des étalages protégés par des auvents,
au-dessus desquels se balançaient en grinçant des enseignes
parlantes. Piétons, chevaux, voitures s’y rencontraient
avec des animaux domestiques, surtout des porcs, vaguant
auprès des tas d’ordures. Les cris des annonces de chaque
profession s’y faisaient entendre dans leur saveur originale,
depuis celui du tavernier et du cuisinier vendeur de sauces,
jusqu’à celui du raccommodeur de hanaps et du fripier.
Les familles vivaient dans une promiseuité souvent
primitive, en quelques pièces sommairement meublées de
coffres, de tables et d’ustensiles divers. L’habillement de
louvrier et du petit patron consistait en solides étoffes
de laine ou de toile ; il n’exigeait pas de grands frais. Toutefois
 peu à peu l’aisance grandissante suscitait le goût
lu confortable. Les inventaires de la fin du x1I1° siècle
at de la première moitié du XIV°, ainsi que les registres des
impôts, attestent que de modestes fortunes s'étaient formées
 et que les classes laborieuses des villes avaient davantage
 le souci d’une alimentation substantielle, d’un ameublement
 plug soigné, où figurent la vaisselle d’étain, le
linge de table, des vêtements faits d’étoffes plus variées
at moins grossières. L'usage du linge de corps se généralisait.
 L'hygiène avait réalisé de grands progrès, comme
le montrent la multitude des établissements de bains ou
stuves publiques et l’existence de cuves à baigner dans
let maisons privées.

La condition morale des classes laborieuses urbaines. —
La condition morale des classes laborieuses s’était aussi
        <pb n="283" />
        276 L’APOGÉE DU TRAVAIL MÉDIÉVAL
singulièrement élevée. Elles étaient sans doute grossières
et brutales, accessibles à une grosse et grasse sensualité.
Elles aimaient la taverne, le jeu, les ripailles. On reprochait
 aux ouvriers leur humeur frondeuse et parfois leur
insolence, leur paresse ou leur improbité. Le libertinage
était fréquent et la moralité sexuelle médiocre. Mais dans
l’ensemble un immense progrès avait été réalisé. Les
patrons et les ouvriers avaient acquis les vertus de la
liberté. Ils étaient passionnés d’indépendance, imbus de
l’esprit d’égalité et de justice. Ils étaient rapprochés les
uns des autres par la communauté de la formation professionnelle
 et de la modestie des conditions matérielles de
l’existence. Il n’y avait, en général, parmi eux, ni capitalistes,
 ni prolétaires. L’harmonie régnait alors dans le
monde du travail, qui n’avait pour ennemis que les pouvoirs
 féodaux et le patriciat. Les artisans avaient la conscience
 de leur individualité et de leur valeur professionnelle,
 le sentiment nouveau de la dignité du travail. À
aucune époque, il n’y eut parmi eux autant de techniciens
habiles, voire de véritables artistes. Des légions de maîtres
d’œuvres, d’ymagiers ou de sculpteurs, de peintres, de
miniaturistes, d’ivoiriers, de céramistes, de tapissiers,. de
brodeurs, de huchiers, d’émailleurs, d’orfèvres, d’armuriers
 élevèrent le travail jusqu’aux hauteurs de l’art. Les
statuts corporatifs contribuèrent à créer et à maintenir
une tradition de probité et de loyauté.
Dans ces masses ignorantes s’est éveillée la curiosité
intellectuelle. L’artisan envoie volontiers ses enfants aux
Universités et aux écoles; déjà commence l’éternelle
plainte des hautes elasses sur le danger de l’instruction
populaire et sur le péril des déclassements. Toute une
littérature se crée pour satisfaire ces aspirations d'esprit
du peuple des villes, récits épiques et histoires romanesques
débitées par les jongleurs et les chanteurs des rues, représentations
 pieuses des mystères et joyeuses des comédies
où soties, couplets satiriques des fableaux. ballades et
        <pb n="284" />
        LA CONDITION DES CLASSES URBAINES DUT
chansons sentimentales ou railleuses. Le peuple des villes
aime les fêtes, les entrées, les cortèges, les mascarades,
le spectacle des joutes et des tournois, Métiers et corporations
 participent aux pompes des cérémonies publiques,
avec leurs dignitaires revêtus de costumes éclatants,
avec leurs bannières et les insignes de leur profession. Les
travailleurs ont au plus haut point l’esprit de fraternité et
de charité qui s'affirme dans leurs confréries ou amitiés,
leurs fondations hospitalières, l’organisation des secours
aux malades, aux veuves et aux orphelins. Cette solidarité
 se manifeste aussi dans les coalitions qu’ils forment
pour la défense de leurs intérêts et la revendication de
leurs droits. Une foi naïve, parfois mystique, les anime et
leur fait considérer l’église comme une maison du peuple,
qu’ils décorent de chapelles, de beaux vitraux, de peintures
 et de sculptures. Ils y ont leurs saints protecteurs ;
ils y font célébrer leurs fêtes ; ils y donnent parfois leurs
divertissements. Le sentiment religieux s’exalte à l’occasion
 en eux et les rallie aux rôveries hardies des hérétiques,
Vaudois, Fraticelles et Lollards, qui préconisent, au nom
d’une révolution religieuse, les transformations radicales
de l’ordre social.
Quelques siècles de liberté et de prospérité ont suffi pour
inaugurer ce monde nouveau dans les villes d’Oceident.
Pour la première fois le travail a pris dans la société une
place de premier ordre ; il y a fait reconnaître sa force.
Le marchand et l’artisan réhabilités, évadés de la geôle
du servage, sont devenus des hommes libres. Bien mieux,
ils se sont posés en égaux du propriétaire foncier, du chevalier
 et du clerc. Dans la bourgeoisie riche et fière, dans
le peuple indépendant et groupé en associations, s’est
manifestée une nouvelle puissance, rivale de celles de la
féodalité et de l’Église. Cette puissance s’est fondée sur
la haute valeur sociale et économique du travailleur, jusque
 là méconnue en grande partie par les vieilles sociétés
aristocratiques de l’antiquité. aussi bien que par la société
        <pb n="285" />
        278 L’APOGÉE DU TRAVAIL MÉDIÉVAL
militaire et agricole du haut moyen âge et de la première
période féodale. Non seulement les masses laborieuses sont
arrivées à conquérir les libertés civiles et politiques, mais
encore, par la discipline volontaire qu’elles se sont imposée
dans leurs groupements, elles ont créé la tradition de la
probité et de la dignité du travail. Elles ont donné aux
forces de production un élan incomparable. Elles ont assuré
à la plupart de leurs membres la stabilité, la sécurité,
l'indépendance et le bien-être. Elles ont fait du serf opprimé
et méprisé d’autrefois, l’artisan libre, honoré et respecté
des nouveaux temps. La civilisation urbaine, née de leur
effort a été enfin, pour la vieille civilisation agricole, un
ferment irrésistible de transformation, et c’est à leur
exemple que les classes rurales ont conquis à leur tour la
place à laquelle elles avaient droit.
        <pb n="286" />
        CHAPITRE VIII

L'ESsor DE LA COLONISATION ET DE LA PRODUCTION
AGRICOLE ET LE PROGRÈS DU PEUPLEMENT RURAL
EN OCCIDENT DU x1° AU XIV® SIÈCLE. ;

Entre le x1° et le milieu du x1ve siècle, les populations
agricoles de POccident avaient en effet accompli une
œuvre grandiose qui justifia leur émancipation. La grande
colonisation de l’Europe, ébauchée à l’époque carolingienne,
 fut reprise et achevée par elles en trois cent cinquante
 ans. La production fut développée dans de vastes
proportions. et l’Occident se repeupla.

Grandeur de l'œuvre de colonisation agricole du XI au
XIV° siècle. Ses promoteurs et ses auteurs. — À aucune
autre époque de l’histoire, sauf pendant la période contemporaine
 où à été poursuivie la conquête des pays
des nouveaux mondes par la culture européenne, une
entreprise semblable n’avait été conçue et réalisée avec
avec autant d’ampleur et de succès. Elle a été un des plus
grands événements de l’histoire, bien que les historiens
l’aient en général passée sous silence.
À la fin du haut moyen âge, par suite des dernières
invasions, de l'anarchie et de la guerre, de l'insuffisance
et de la passivité de la main-d’œuvre et de la prédominance
 de l’économie primitive, la majeure partie du sol
de PlOccident était le domaine de la forêt, de la lande
(vastine, veld, herme) ou du marécage. Dans PItalie, en
dehors des Deux-Siciles, et dans l'Espagne chrétienne,
        <pb n="287" />
        280 L’APOGÉE DU TRAVAIL MÉDIÉVAL
les cultures ne couvraient qu’une minime proportion des
terres. La moitié ou plus encore du territoire de la
France, les deux tiers de celui des Pays-Bas et de
l’Allemagne, les quatre cinquièmes de celui de PAngleterre
 étaient incultes. Il fallut la révolution économique
et sociale déterminée par l’essor du commerce et de l’in-Austrie,
 pour tirer de sa torpeur le monde rural de l’Occident.
 Les besoins de la consommation et des échanges
provoquèrent l’effort colonisateur qui s’imposa aux classes
possédantes, soucieuses de maintenir leurs revenus, aussi
bien qu’aux classes agricoles, stimulées par l'espoir
d'améliorer leur sort au moyen du travail. Les élites
sociales se mirent à la tête de ce grand mouvement.
L’Église en particulier fit de la colonisation une œuvre
sainte, qui accrut son influence et sa fortune. Elle la bénit,
elle interdit de la troubler, elle en prend souvent l’initiabive.
 Les ordres monastiques français ont bien mérité de la
civilisation en faisant aboutir cette croisade pacifique.
Les 2.000 prieurés de nos Clunisiens, les 3.200 abbayes de
nos Cisterciens, les nombreux monastères de nos Chartreux,
 de nos Prémontrés, de nos Trappistes furent les
centres de ralliement de ces milliers de pionniers qui
défrichèrent, essartèrent, desséchèrent le sol de l’Oceident.
Les chefs d’États féodaux et monarchiques, de leur côté,
tels que les rois d’Angleterre, de Castille, d’Aragon, des
Deux-Siciles, les empereurs souabes, les Capétiens, les
comtes de Flandre, les margraves allemands, inaugurèrent,
encouragèrent, stimulèrent souvent le mouvement de la
colonisation. Les communes urbaines à leur tour favorisèrent
 l’œuvre colonisatrice et parfois même la rendirent
obligatoire. De riches bourgeois y contribuèrent par leurs
capitaux, notamment aux Pays-Bas. Les masses rurales
fournirent la main-d’œuvre, les pionniers (hôtes, advenæ,
sarlores) par milliers, sans lesquels l’entreprise qui fit la
lortune de l’Europe médiévale eût été impossible.
        <pb n="288" />
        LA RENAISSANCE AGRICOLE 281
Les travaux de défense contre les eaux, de desséchement.
et d'irrigation. — Un immense programme fut ainsi exécuté
sans bruit, pour la défense des terres contre les ravages des
taux sauvages et pour la conquête des littoraux, des vallées.
fluviales, des marécages, pour le défrichement des landes.
et des forêts. En Angleterre, commença le desséchement
des territoires inondés des côtes de la mer du Nord. Aux
Pays-Bas, où les eaux marines avaient enlevé à la Néerlande
 du cinquième au septième du sol, et où, du x1° au
XIrI® siècle, elles balayèrent 35 fois le littoral, créèrent les
golfes de Zuiderzée, du Dollart et du Hondt (Escaut occidental),
 détruisirent en une seule invasion 3.000 kilomètres
carrés et engloutirent en 100 ans près de cent mille êtres
humains, abbayes, princes, bourgeois, paysans, s’organisèrent
 en associations d’endiguement et d’assèchement
(wateringues), sous la direction de maîtres de digues et de
moeres (djik et moergrafen). Au prix de sept milliards
et demi, en cinq siècles fut construite en blocs solides,
transportés de Scandinavie et d’Allemagne centrale. la forte
« muraille d’or » qui brava les assauts furieux de la mer,
depuis la Flandre maritime jusqu’à la Frise, et à l’abri
de laquelle furent aménagés les fertiles polders. Bien qu’au
nord de la Meuse, 19.000 hectares de terres furent ainsi
conquis. Des ingénieurs (zandgrafen) arrêtèrent la
marche des dunes au moyen de plantations d’oyats. Des
canaux de desséchement, des machines d’épuisement
entretenue par les wateringues, permirent de multiplier
dans les dépôts laissés par les eaux marines et fluviales,
les schorren où prospérèrent les herbages et les moissons,
les bouveries et les bergeries, ainsi qu’une foule d’exploitations
 (granges), formées de champs rectangulaires aux
limites marquées par des croix. La moitié de la Néerlande
et le tiers de la Belgique surgirent ainsi du sein des eaux
st des marais.
En Basse-Allemagne, les Frisons unis aux Flamands
et aux Saxons dressèrent de même un rempart de digues
        <pb n="289" />
        282 L’APOGÉE DU TRAVAIL MÉDIÉVAL
contre les flots de la mer du Nord, qui avaient creusé
le golfe de la Jahde et enlevé plus de 6.000 kilomètres
carrés du rivage entre le Texel et la péninsule cimbrique.
Ils convertirent en terres fertiles de culture (koge, marschen),
 les mooren Où sols marécageux et inondés du Slesvig,
du Holstein et du pays de Brême. Entre l’Elbe et l’Oder,
ils transformèrent les marécages intérieurs en grands
domaines (konigshufen), dont les bandes parallèles s’allongèrent
 dans la Marche de Brandebourg. Mêlés aux colons
allemands, ils créèrent dans les zones inondées de la Basse-Vistule
 et de la Prusse, ces magnifiques terres alluviales
de culture qui en sont l’orgueil, à savoir les werder de
Marienburg, d’Elbing et de Danzig au xIT1°® siècle. En
France, une œuvre semblable fut accomplie par les ordres
monastiques, tels que ceux des Templiers et des Cisterciens,
 de même’ que par les syndicats de paysans. Ainsi
furent desséehées et conquises les terres basses ou marais
de Saint-Omer et du Calaisis, les molières (terres mouillées)
des Bas-Champs et de la Marquenterre en Picardie, les
marais du pays de Caux, de l'estuaire de la Seine, de la
Dive, du Bas-Cotentin, du pays de Dol, d’une partie du
littoral breton et de la Basse-Loire, du Bas-Poitou, du
Bas-Languedoc, de la Basse-Provence, et à l’intérieur
ceux de la, Basse-Auvergne, de la Limagne, de la Champagne
 humide, de l’Argonne. Le Bas-Rhôn@fut endigué
par des ‘associations de levadiers, de même que furent
construites dans le marais poitevin les lignes des bots
(digues) avec leurs réseaux d’écluses et de canaux. En
Bas-Roussillon au XIII° siècle, un grand nombre d’étanes
étaient asséchés.
En Haute-Italie communes, princes, abbayes cistereiennes,
 paysans s’unirent pour endiguer et régulariser
le cours du Pô, du Lambro, du Mincio, de la Brenta,
pour dessécher les marais du Mantouan, du Ferrarais,
du Crémonais, du Lodigiano, du Bas-Milanais, du Montferrat,
 du Bolonais et du pays de Ravenne. Les popula-
        <pb n="290" />
        LA RENAISSANCE AGRICOLE

283

tions de l’Espagne et de la péninsule italienne, reprenant
 les procédés de l’hydraulique romaine et imitant
celle des Arabes, tirèrent de l'irrigation de merveilleux
profits, en Cerdagne, en Roussillon, en Catalogne, en
Aragon, en Castille, dans les Baléares, dans le pays de
Valence, le royaume de Murcie et l’Andalousie, de même,
que dans la plaine lombarde, la Toscane et la Sicile. Les
plus remarquables de ces travaux furent les barrages et
les réservoirs de l'Espagne orientale et le célèbre Naviglio
Grande lombard, construit de 1179 à 1257. Celui-ci amena
les eaux du lac Majeur sur 35.000 hectares et il fertilisa
les pays de l’Oglio, de l’Adda et du Pô.

L'œuvre des défrichements en Occident. — Des résultats
 plus considérables encore furent obtenus par le
magnifique et obstiné travail de défrichement, qui s’accomplit
 dans tout l'Occident, pendant trois siècles et
demi, aux dépens des landes et ‘des forêts. À aucune
époque, la conquête du sol agricole n’a été conduite avec
autant de discipline et d’ardeur. Alléchés par l’appât de
la liberté et de la propriété, des milliers de pionniers,
répondant à l’appel des moines, des prélats, des princes,
des seigneurs et des communes, viennent préparer le travail
 de la charrue et de la houe, en supprimant par le feu
(l’écobuage), les broussailles, les fourrés et la végétation
parasites, en éclaircissant la forêt par la hache, en extirpant
 les troncs au moyen du pie (procédé de l’essartage).
L'aspect de l’Occident changea. L'Allemagne en particulier
 fut transformée. Dans ses immenses forêts, à travers
certaines desquelles un missionnaire au XI° siècle pouvait
cheminer cinq jours de suite au milieu des solitudes, les
pionniers pratiquèrent des clairières (roden), des essarts
(schwenden), établirent de grandes fermes le long des
routes ou sur la lisière des bois (waldhujen), comme en
Autriche, en Silésie, et en Moravie, ou encore comme dans
la plaine du Nord, et sur les plateaux du Sud, des bourgs
        <pb n="291" />
        284 L’APOGÉE DU TRAVAIL MÉDIÉVAL
et des villages de colonisation. Depuis les rives de la Baltique
 et de la mer du Nord jusqu’aux Alpes centrales,
depuis la Vistule jusqu’au Rhin et aux Vosges, à travers
les forêts et les landes de l’Allemagne septentrionale,
centrale, occidentale, des pays autrichiens, helvétiques,
alsaciens, apparurent une multitude de nouveaux domaines
agricoles. La terminologie géographique avec ses reut,
ses rode, ses wald, ses heim, ses loh, ses hole, ses hagen, ses
brand, ses scluvend, atteste leur importance et leur diffusion.
 L'agriculture allemande date vraiment de cette
belle période.
Il en est de même de celle de l’Angleterre, où la colonisation
 monastique, princière et paysanne, réalisa un
chef-d’œuvre analogue entre le x1° et le XIV® siècle. La
végétation forestière y fut attaquée avec une telle vigueur,
 spécialement dans le Sud, le Sud-Est et le centre,
qu’à peine resta-t-il de l’ancienne sylve, qui couvrait le
sol britannique, quelques rares lambeaux. Après avoir été
l’une des régions les plus boisées de l’Occident, la Grande-Bretagne
 en devint, comme les Pays-Bas, l’une des plus
dénudées, par suite du travail des défricheurs. Le nombre
énorme des noms de bourgs et de villages que terminent
les suffixes den, holt, word, fait, kurst, montre la puissance
 de l’effort des pionniers. Cet effort atteignit au
plus haut degré d’efficacité aux Pays-Bas. Les wastines
ou landes, les velden ou terres de bruyères, les immenses
forêts qui couvraient encore plus des trois quarts de
cette région disparurent dans la. Néerlande, le Brabant,
le Hainaut, surtout dans les Flandres, remplacées par les
cultures et les prairies entourées de fossés d’écoulement,
de haies et de rideaux d’arbres. C’est depuis ce temps
qu’existent 95 p. 100 des villages flamands ; partout les
Suffixes en sart, rode, kerche, accolés à leur nom, sont les
indices de l’œuvre accomplie autrefois, et au moyen de
laquelle une plaine de forêts marécageuses ou ‘de brandes
a pu devenir le plus beau pays cultivé de l’Occident.
        <pb n="292" />
        LA RENAISSANCE AGRICOLE 285

En France, Cisterciens, Prémontrés, Chartreux, Templiers,
 unis aux féodaux les mieux avisés, et secondés par
les multitudes paysannes, transforment en herbages, en
prairies, en terres de culture les provinces auparavant
couvertes de grandes forêts, telles que l’Artois, la Picardie,
le Ponthieu, l’Ile-de-France, la Normandie, la Champagne
 humide, le Morvan, la Haute-Bourgogne, les pays
meusiens et vosgiens, la Bretagne, le Poitou, les régions
de la Loire, de l’Aquitaine et du Sud-Est. Un immense travail
 de défrichement s’est fait en trois siècles qui a donné
aux campagnes françaises leur physionomie actuelle.
Dans l’Espagne chrétienne, si arriérée par rapport à
l’Espagne musulmane, une colonisation intense, dont les
agents furent les moines et les princes, aidés d'une foule
d’immigrants d’origine française et des populations arrachées
 au joug arabe (les Mozarabes), fit disparaître une
grande partie des taillis, des landes. (hermes, yermos), des
terres abandonnées (despoblados),en Roussillon, en Cerdagne,
en Catalogne, dans le Bas-Aragon, la Galice et les Castilles,
la Navarre et les Vascongades. Les paysans catalans surtout
se distinguèrent par leur ténacité dans leur lutte contre
un soi ingrat et, suivant le proverbe, firent du pain aveë les
pierres. En Italie enfin, aussi bien dans les Deux-Siciles
que dans les pays du centre et du nord, la forêt tomba
sous la hache des pionniers. La terre inculte fut labourée ou
irriguée, et nul n’eût reconnu dans le pays couvert de cultures,
 de vignobles et de plantations de la fin du xur°siècle,
le territoire boisé et à demi désert de la fin du x°.
C’est à cebte magnifique colonisation qui constitue l’un
des titres de gloire de l’Occident chrétien, et où la France,
par ses ordres monastiques ou par ses dynasties princières
et ses émigrants, joua le principal rôle, qu’est due l’hégémonie
 économique des pays occidentaux, ainsi que
l’essor splendide de leur production agricole, si fécond en
résultats. L’Occident reprenait, en lui donnant plus d’ampleur,
 l’œuvre de l’empire romain.
        <pb n="293" />
        286 L’APOGÉE DU TRAVAIL MÉDIÉVAL
L'essor de la production naturelle : la pêche et la sylviculture.
 — Une poussée prodigieuse d'activité se manifeste
 en effet dans tous les domaines de la production
agricole. Les populations de l'Occident s’efforcent de
mettre en valeur les richesses naturelles pour suffire aux
besoins croissants de la consommation.
À côté de l’ancienne pêche primitive, limitée aux côtes
et aux rivières, s'organise à l’intérieur la pisciculture que
pratiquent moines et grands seigneurs, au moyen de la
création de réservoirs et d’étangs. La grande pêche naît
et se développe rapidement, au profit des Néerlandais,
des Flamands, des Anglais, dans la Baltique et les mers
du Nord, où l’on capture la morue, le stockfish, le maquereau,
 le craspois et surtout le hareng, cet aliment
essentiel des classes populaires, tandis que dans la
Manche et l’Atlantique, pêcheurs normands, bretons, basques,
 galiciens poursuivent la baleine, le saumon, la
sardine, la lamproie et le germon. Sur les côtes de Picardie,
du Bas-Poitou et d’Aunis s’organisent l’ostréiculture et la
mytiliculture. Dans la Méditerranée occidentale, prospère
la pêche du thon, du corail et de Péponge.
Malgré les défrichements, dans la plupart des pays
d'Occident, des réserves forestières ont été aménagées en
nombre si considérable, que les produits de la chasse,
réservée surtout aux hautes classes, comptent encore
pour une large part dans l’alimentation. De sages règlements
 apparaissent, pour protéger ces réserves contre la
dévastation, pour prescrire la reconstitution des futaies et
des taillis, les semis et les coupes à longs intervalles, pour
limiter les abus des droits d’usage, du panage, de la paisson
 et du glandage. Une guerre impitoyable fut faite aux
animaux sauvages, par exemple aux loups qui disparurent
de certains pays, tels que l’Angleterre. L’Allemagne, la
France, la partie orientale des Pays-Bas, l’Italie du Sud
furent les régions de l’Occident, où se conservèrent le
mieux les richesses forestières, qu’on exploita au Nord
        <pb n="294" />
        LA RENAISSANCE AGRICOLE 28T

pour les cendres, la potasse, la cire, le miel sauvage, les
peaux d’animaux, et partout pour Palimentation des foyers
domestiques, des forges, des verreries, ainsi que pour les
constructions. Le flottage apparut notamment aux Pays-Bas
 et en France. On expédia, au moyen des rivières, les
bois aux scieries rurales et aux chantiers urbains. Par voie
de mer ou par voie fluviale, les chantiers navals reçurent
les matières ligneuses qui leur étaient indispensables.
Dans les régions du Sud, on activa l’exploitation des
chônes-lières.

Les progres de l'élevage en Occident. — L'élevage reçut
une impulsion vigoureuse. « Si votre terre est bien garnie
de bétail, écrit un agronome anglo-normand du XIII°
siècle, elle vous rapportera trois fois plus que si vous
vous bornez à la cultiver.» On ne se contente plus des
pacages, où les droits de pâture sont réglementés. On
développe les herbages par lirrigation. Les prairies à
regains, jadis peu nombreuses, se multiplient. Aux Pays-Bas
 apparaissent les premières cultures fourragères. Un
art vétérinaire empirique naît, impuissant à prévenir les
terribles épizooties de cette époque. On tente les premiers
 essais de croisement et d’acclimatation. On organise
 des fermes-modèles. Des ordres monastiques et de
riches bourgeois inaugurent le capitalisme dans les entreprises
 d’élevage et se chargent à forfait d’engraisser les
animaux ou de convertir les terres en prairies. La force
de la tradition et la modicité des capitaux maintiennent
cependant au petit bétail la première place dans l’économie
 rurale. Dans certaines propriétés de Normandie
en 1307, on trouve 900 à 1.500 bêtes à laine et 180 à
200 porcs, en regard de 100 à 140 bêtes à corne et de
moins d’une centaine de chevaux. Le porc est universellement
 répandu ; on élève souvent la chèvre. La volaille
commune est très abondante. Elle s'accroît par l’acclimatation
 de la pintade ou poule d'Inde au xmr° siècle. Le
        <pb n="295" />
        288 L’APOGÉE DU TRAVAIL MÉDIÉVAL

paon et le faisan ou coq limoges se rencontrent fréquemment.
 L’apiculture, partout pratiquée, rend de grands
services : le miel tient lieu de sucre, la cire sert au luminaire.

La race ovine est la plus appréciée de toutes les variétés
 du menu bétail. L'espèce à chair fine, dite présalé,
est déjà connue dans l’ouest de la France. Les bergeries
se sont créées de toutes parts aux Pays-Bas. L’Allemagne
et la France possèdent des millions de bêtes à laine, dont
la toison est recherchée pour les tissus communs ou demifins,
 et la viande pour la consommation Populaire. L’Espagne
 et l'Italie méridionale entretiennent d'immenses
troupeaux transhumants, qui vont des pâturages de
monts aux pâturages de plaines, et dont on retire les
mêmes produits. ‘L’Angleterre, semblable à l’Australie
actuelle, est un vaste pare qui fournit les plus belles laines
fines du monde, qui fonde sur son troupeau ovin la moitié
de sa richesse foncière et qui retire de l’impôt de sortie
sur les toisons le cinquième de ses revenus publics. On
essaie en Artois d’acclimater les moutons à laine fine du
Caehemire, en Espagne les mérinos du Maghreb, en Italie
méridionale les brebis et les béliers de Barbarie.
Le gros bétail joue, surtout dans les grandes exploitations,
 un rôle plus considérable que par le passé. Pour les
besoins du commerce et’ de la guerre, on crée des haras,
on entreprend des croisements avec les races étrangères.
On élève des chevaux de bataille (destriers\ et de trait en
Allemagne, aux Pays-Bas, en Boulonnais, en Normandie,
en Lombardie, des chevaux de selle en Angleterre, en
Gascogne, en Espagne, en Italie méridionale. Le Poitou,
la Provence, l’Espagne se spécialisent dans l'élevage du
mulet ; l’âne abonde partout et facilite les transports populaires.
 Les régions alpestres accroissent l’effectif de leurs
belles races bovines indigènes. La Basse-Allemagne, la Néerlande
 et les Flandres s’enrichissent par la progression du
troupeau de leurs races laitières, frisonnes et flamandes.
        <pb n="296" />
        LA RENAISSANCE AGRICOLE 289

L’Angleterre et l’Irlande, semblables à l’Argentine actuelle
et aux États-Unis, tirent de beaux revenus de l’exportation
 des lards, des jambons, des saindoux et des suifs que
fournissent leur nombreux troupeau bovin. Il en est demême
du Roussillon et de PEspagne du Nord. La France et la
Hanute-Italie possèdent de belles races pour le travail et
la boucherie ; leurs fromages et leurs beurres sont déià
recherchés.

Les progrès des méthodes culturales et des formes
de culture supérieures. Les céréales, l’horticulture, les
cultures fruitières, la vigne. — Les formes supérieures
de culture sont de plus en plus en honneur, en parti-Moissonneur

 et outils, d'après un manuscrit.

eulier celle des céréales, qui doit suffire aux demandes
d’une population croissante et qui se pratique partout,
 pour prévenir les disettes, toujours menaçantes,
en raison de la difficulté des communications et de
la médiocrité des rendements, quatre à sept fois inférieurs
 à ceux de notre époque. Une élite, recrutée surtout
 parmi les ordres monastiques, parmi les agriculteurs
italiens, flamands et anglo-normands, s’efforce de retrouver
 les procédés de l’ancienne agronomie romaine. On
fonde sur la pratique une agronomie nouvelle déjà remar
quable. On ajoute aux engrais végétaux les engrais ani
BoISSONNADE. 19
        <pb n="297" />
        290 L’APOGÉE DU TRAVAIL MÉDIÉVAL
maux en quantité plus considérable, notamment aux
Pays-Bas. On imagine en Angleterre la fumure des terres
au moyen du parcage des moutons, pratiqué pendant
huit semaines. On essaie, spécialement en France, d’améliorer
 le sol par des amendements ou des engrais complémentaires,
 chaux, marne, cendres, tourbes, tangue. Si
dans la majeure part de l’Occident, se maintient la méthode
extensive, avec la rotation forcée des cultures, l’assolement
triennal et la jachère, déjà en certaines régions, aux Pays-Bas,
 dans la France du Nord et dans l’Italie septentrionale,
apparaît la culture intensive, qui supprime la jachère et la
rotation forcée, qui fait alterner les récoltes et utilise constamment
 le sol, qui reconstitue la puissance nutritive de la
terre, au moyen des cultures fourragères et des légumineuses,
 introduites dans la troisième sole. À côté du travail
 à la houe ou à la bêche, on pratique dès lors, à l’aide
de la charrue à soc de fer, des labours profonds répétés
jusqu’à sept ou huit fois ; on la tire avec de puissants
attelages de chevaux ou de bœufs. Le paysan d’Occident,
guidé par des élites, commence dès lors sa lutte fructueuse
et obstinée pour l’enrichissement du sol.
Son activité porta en première ligne sur la culture des céréales,
 partout généralisée, et où, au seigle, à l’orge, à l’avoine,
au millet, s’ajouta le sarrasin (blé noir). Le froment fut surtout
 produit pour l’exportation dans les riches terres limoneuses
 de la Rhénanie, des Pays-Bas, de France occidentale,
 des campos de Castille, de la Lombardie, de la Pouille,
de la Campanie, de l’Apulie et de la Sicile. Les comtés du
centre et du sud-est de l’Angleterre en produisirent vers
1314 jusqu’à 2 millions et demi de quarters. La culture du
riz est introduite au xIr€ et au XIII° siècle en Bas-Aragon,
en Basse-Lombardie et en Sicile. La culture maraîchère
et l’horticulture, dans lesquelles aux légumes usuels on
adjoint l’échalote, l’artichaut, l’épinard, l’estragon, l’aubergine,
 importés d’Orient, font de grands progrès sous
l’influence des ordres monastiques français, des Italiens
        <pb n="298" />
        LA RENAISSANCE AGRICOLE 291

et des Espagnols. Les pays de la zone méditerranéenne,
où l’irrigation entretient la fécondité des jardins, deviennent
 les fournisseurs et les instructeurs du reste de
l’Occident. L'Italie, l'Espagne orientale, la France méridionale,
 où prospèrent les arbres fruitiers, orangers, abricotiers,
figuiers, grenadiers, citronniers, amandiers, alimentent de
fruits le reste de la chrétienté occidentale. La culture de
lolivier prend une grande extension en Sicile et en Toscane,
 en Castille, en Bas-Aragon, en Basse-Catalogne,

Pressoir, d'après un manuserit

dans toute l’Espagne orientale, qui exportent , partout
leurs huiles.
L'Italie méridionale et les Marches de l’Apennin, la
Provence et le Bas-Languedoc, l’Auvergne, l’Angoumois,
l’Agenais, la Touraine, le Dauphiné vendent partout,
les unes leurs noix et leurs châtaignes, les autres leurs
huiles, leurs amandes et leurs prunes, de même que la
Normandie gt la Picardie exportent leurs pommes, encore
peu utilisées pour la fabrication du cidre. L'Espagne
orientale et le Languedoc font commerce de leurs raisins
secs, rivaux de ceux de Grèce. La vigne devient une des
grandes richesses de l’Occident, concurremment avec les
blés et le bétail. Nos ordres monastiques s’en font les propagateurs
 ; paysans et propriétaires s’associent pour la
        <pb n="299" />
        292: L’APOGÉE DU TRAVAIL MÉDIÉVAL

complanter. Jusque dans les régions les moins favorables
à cette culture, aux Pays-Bas, en Angleterre, en Allemagne,
dans la France du Nord, les vignobles æpparaissent, sans
pouvoir donner autre chose que des produits incertains
et défectueux. Ils sont créés ou reconstitués avec succès
dans les pays du Rhin et de la Moselle, sur les côteaux de
la Suisse romande et de la Comté de Bourgogne. Ils prospèrent
 en France, où ils forment avec le froment le princi-F



ei

Travaux des champs, d’après un manuscrit

pal revenu agricole. Nos crus de la Haute-Bourgogne et du
Soissonnais, de la Limagne et du val de Loire, de l’Aunis,
du Languedoc, des côtes du Rhône, de l’Aquitaine,
acquièrent un renom européen. En 1330, le seul port de
Bordeaux expédie la valeur de 50.000 livres Sterling en
vins de Guienne, et celui de la Rochelle la quantité de
30.000 à 35.000 tonneaux. Seules, l’Espagne, le Portugal
et l’Italie peuvent rivaliser avec la production française.
Leurs vignobles prennent une énorme extension depuis le
XI° siècle et leurs vins supplantent bientôt les produits
les plus renommés de la Grèce et de Chypre.

Le développement des cultures industrielles. — La
renaissance des ateliers suscite enfin l’essor des cul-
        <pb n="300" />
        LA RENAISSANCE AGRICOLE 293

tures industrielles. Celle de la canne à sucre est tentée
en Sicile, en Espagne et en Provence, celle de l’anis et du
cumin réussit en Aragon, en Catalogne et en Albigeois.
Dès lors est née la célébrité des houblons de Rhénanie et
de Bavière. La Normandie, les Pays-Bas, la France du
Nord se sont mises à cultiver pour les besoins de Péclairage
et de l’alimentation les plantes oléagineuses. Partout, en
Occident, dans les meilleures terres, on a développé la
culture des plantes textiles, du lin et du chanvre, aussi
bien en Allemagne et en Angleterre, qu’aux Pays-Bas, en
France, en Espagne, dans la Haute et la Basse-Italie. En
Sicile, en Calabre, en Basilicate, on a essayé d’acclimater
le coton du Levant et l'indigotier. On a réussi en Italie
méridionalé et en Espagne orientale à enlever à POrient
le monopole de la culture du mûrier et de l’éducation du
ver à soie. En Bourgogne, en Normandie, en Espagne,
s’est développée la production du chardon à carder, et
dans les terres profondes de la Haute-Italie, de la France
méridionale et septentrionale, des Pays-Bas et de l’Allemagne,
 celle des plantes tinctoriales, guesde ou pastel,
garance et safran, qui enrichit spécialement nos provinces
d’Aquitaine, les pays de « cocaîgne » d’Albigeois et de
Lauraguais.

Les résultats de la grande colonisation agricole de l'Occident.
 Le progrès de la prospérité matérielle et du peuplement
rural. — Le magnifique effort déployé par les élites et par
les masses rurales de l’Occident ne resta pas infructueux.
La mise en valeur du sol de l’Europe chrétienne a été le
résultat de cette colonisation qui est l’un des principaux
titres d'honneur du moyen âge. Elle a contribué à transférer
 aux pays occidentaux l’hégémonie économique, que
l’Orient avait jusque là possédée, et à leur donner une prospérité
 sans précédent, supérieure même à celle de l’époque
romaine. La majeure partie de l’Italie et de l’Espagne
est alors parvenue à un haut degré de richesse dans le
        <pb n="301" />
        294 L’APOGÉE DU TRAVAIL MÉDIÉVAL
domaine de la production agricole. La France les a dépassées
 encore ; elle est devenue le plus « beau royaume du
monde après celui du ciel », celui que Froissart décrit
avant 1345 « plein et dru, avec foison de gens riches et
puissants de grant avoir ». L’Angleterre, civilisée par nos
Normands, passe au xIrr° siècle pour l’Île heureuse entre
toutes, fertile de tous les biens de la terre (terra ferax;
insula prædives). Mais le triomphe de la colonisation a
surtout consisté à transformer les Pays-Bas et l’Allemagne,
ces régions à demi barbares et sauvages du x° siècle, en
contrées opulentes, capables de rivaliser avec les premiers
centres agricoles de la chrétienté. Par l’immigration française,
 flamande, frisonne, allemande, par la fécondité des
paysans défricheurs, l’Occident, que les invasions avaient
dépeuplé, se repeupla en trois cents ans avec une extrême
rapidité. Si l’on en juge par l'exemple de l’Angleterre, la
population des États occidentaux doubla. Au lieu. de
1.200.000 âmes, chiffre atteint en 1086, les comtés anglais
(abstraction faite du Galles et-de POuest) en comptèrent
2.355.000 vers 1340. Les Pays-Bas, presque déserts au
X° siècle, parvinrent à un chiffre plus élevé encore ; leurs
villages arrivèrent à une moyenne de 1.500 âmes, supérieure
 du triple à celle de la plupart des groupements
ruraux d’Occident. L'Allemagne, entre le Rhin et l’Oder,
sorte de Far-East européen à la fin du haut moyen âge,
se peupla d’une race hardie de pionniers. Les pays rhénans
et danubiens virent croître dans de fortes proportions la
densité de leur population. Dans la région entre Rhin et
Moselle, celle-ci décupla entre le x° et le xrrT° siècle. L'Espagne
 répara les vides que lui avait causés Péternelle
guerre ‘contre l’Infidèle. L’Italie, plus heureuse encore,
progressa au point qu’elle compta peut-être au x1v® siècle
10 millions d’âmes, et que, dans les Deux-Siciles, on l'ecensa,
en 1275, 1.200.000 âmes, deux fois plus qu’au milieu des
temps modernes. La France enfin, dépassant tous les
autres pays d’Occident, parvenait à contenir 20 à 22 mil-
        <pb n="302" />
        LA RENAISSANCE AGRICOLE 295
lions d'habitants (38 à 41 au kilomètre carré), à peu près
autant qu’au milieu du xvrrre siècle. Peut-être les six
États d’Occident ont-ils groupé ensemble 60 millions
d’âmes-avant la Peste noire, deux fois plus qu’ils n’en
avaient réuni avant le V° siècle.
La grande colonisation agricole n’avait pas seulement
augmenté la richesse matérielle. Elle avait aussi accru
fortement le capital humain. Elle amena enfin des transformations
 profondes dans la répartition et la valeur de
la propriété foncière, aussi bien que dans la condition des
masses rurales.
        <pb n="303" />
        CHAPITRE IX

LES TRANSFORMATIONS DE LA VALEUR ET DE LA
RÉPARTITION DE LA PROPRIÉTÉ FONCIÈRE ET
L’ÉMANCIPATION DES CLASSES RURALES EN OCCI-DENT,
 DU XI® AU XIV® SIÈCLE.

L'influence du mouvement colonisateur, jointe à celle
de l’avènement et des progrès de l’économie mobilière,
détermina en effet une véritable révolution dans l’antienne
 économie agraire féodale.

La hausse de la valeur de la propriété, du revenu
foncier et des produits agricoles. — Il en résulta
d’abord un notable accroissement de la valeur du sol
et du revenu foncier. Les terres défrichées acquirent
une énorme plus-value en quelques siècles, enrichissant
 les propriétaires qui avaient eu l’habileté de les
mettre en culture et de s’en réserver la possession. On
a démontré, par exemple, que, dans les vallées du Rhin
st de la Moselle, cette plus-value fut en moyenne de sept
fois, souvent même de dix fois, quelquefois de seize à
vingt fois supérieure au prix atteint à la fin du haut
moyen âge. En Roussillon, tel domaine qui valait 100 sous
au X1° siècle, en valut 3.000 au xIT®, En France, le prix
de l’hectare labourable, déjà aceru au xrre siècle, doubla
au XIIT°, de même que celui des prés, des vignes et des bois.
I atteignit pour les premières 222 francs, et pour les autres
respectivement 616, 636 et 104 francs. En même temps
S’éleva le revenu foncier qui suivit la hausse des produits
        <pb n="304" />
        ÉMANCIPATION DES CLASSES 297

agricoles. En France, l’hectolitre de blé haussa, entre les
années 1200 et 1335, de 3 fr. 80 à 8 fr. 56 ; celui de Phectolitre
 de vin de 5 fr. 12 à 25 fr. 66. Un bœuf qui se
vendait 21 francs à la première de ces dates, se vendit
52 francs à la seconde ; un mouton au lieu de à francs se
paya 4 fr. 50; un pore 12 franes au lieu de 6 francs ; le
kilogramme de beurre valut 0 fr. 65 au lieu de 0 fr. 45 ; la
volaille 0 fr. 50 au Lieu de 0 fr. 32, On a pu, par des calculs
qui paraissent plausibles, évaluer le taux de la rente
foncière en France, pendant le premier tiers du xxve siècle,
entre 5 p. 100 et 8 et demi p. 100.

Les nouvelles atteintes portées à la propriété collective en
Occident. — Une bonne part de cet accroissement de capital
et de revenu revint aux grands propriétaires; mais les petits
propriétaires et les cultivateurs en bénéficièrent également,
dans des proportions plus ou moins fortes. L ans l’ensemble,
le mouvement de colonisation fut avant tout favorable à
la propriété privée, de même qu’à la grande propriété
princière et ecclésiastique, beaucoup plus qu’à la propriété
téodale, qui se démembra au profit de la bourgeoisie et des
paysans.
La propriété collective et la propriété seigneuriale
furent donc les deux principales victimes de cette révotution
 pacifique agraire. Sauf, dans les régions des Tes
britanniques habitées par les Celtes, où elle se maintint
partiellement au profit des clans, la première s’amoindrit
dans tous les États d'Occident, par suite des progrès de
la colonisation, qui s’accommodait mal du régime de l’indivision
 et des partages périodiques, obstacles à la mise en
valeur du sol. Tantôt les terres communes furent usurpées
par les seigneurs en totalité, ou restreintes au moyen des
enclôtures et des cantonnements qu’ils y pratiquèrent.
Tantôt, le pouvoir princier reconstitué les revendiqua,
au nom de la souveraineté imprescriptible de l’État.
Tantôt enfin, les paysans se les approprièrent, en les allo-
        <pb n="305" />
        298 L’APOGÉE DU TRAVAIL MÉDIÉVAL
tissant, ou en les mettant en.valeur (droit d'aprision ou de
conquét). Dans les anciens pays germaniques, Pays-Bas,
Angleterre, Allemagne, cessèrent en général les partages
périodiques des terres de labour. Les communautés de
village aliénèrent souvent les terres indivises. De l’ancien
collectivisme agraire, il ne subsista plus que des vestiges,
à savoir les communaux, marches et devèses, composés en
général de sols peu susceptibles de culture, sur lesquels les
paysans, de l’aveu de l’État et des seigneurs, purent continuer
 à exercer des droits d'usage.

La crise de la propriété ‘seigneuriale. — La propriété
seigneuriale de son côté se trouva singulièrement
atteinte. Au moment même, où la classe militaire
tendait à s’organiser en noblesse ou. caste fermée
héréditaire, sa fortune foncière, principale base de son
influence sociale, diminuait. Dans beaucoup de pays
d’Occident, elle perdit en effet, avec ses prérogatives politiques,
 une part des ressources qui en dérivaient, telles que
les droits de justice. Mais ce furent surtout des causes
sociales et économiques qui amenèrent la crise de la propriété
 féodale. Dans la plupart des États, en effet, la terre
noble, d’abord inaliénable et impartageable, devint susceptible
 d’aliénation et de partage. Elle se divisa à l’infini.
On vit en Italie des domaines féodaux morcelés entre sept,
dix, quelquefois 100 copartageants ; il y eut en Languedoe
des fiefs sur lesquels vécurent jusqu’à 50 gentilshommes.
La pauvreté força un grand nombre de détenteurs de ces
terres à s’en dessaisir progressivement. D'ailleurs, la prodigalité,
 le gaspillage effréné des membres de la classe
féodale, leur goût du luxe et des aventures guerrières,
leurs querelles et leurs procès les acculèrent de bonne heure
aux expédients ruineux, aux emprunts sur hypothèque
ou moyennant rentes foncières, qui les acheminaient rapilement
 vers l’aliénation définitive de leurs biens.
D'autre part, les féodaux, étrangers en général à la Drati-
        <pb n="306" />
        ÉMANCIPATION DES CLASSES 299
que des affaires, ne surent, ni profiter de la colonisation qui
s’accomplit sous [leurs yeux, ni de la plus -value de la propriété
 foncière et de ses produits [Le plus souvent, ils consentirent
 aux défrichements de leurs terres et à l’émancipation
 de leurs tenanciers, moyennant le paiement de redevances
 ou cens immuables. Fréquemment, ils stipulèrent
même que ces cens seraient pour partie acquittés en argent,
dont la valeur baissa. Pour s’épargner les ennuis du faire
valoir direct, ils ‘accensèrent volontiers leur domaine
réservé, si bien que, pour satisfaire à leurs besoins présents,
ils sacrifièrent l’avenir. En Normandie par exemple, dès
le x1r© siècle, les terres nobles disparurent, submergées
sous les accensements, qui les transférèrent pratiquement
aux paysans. Il arriva même, partout où la bourgeoisie
urbaine l’emporta, qu’elle fit une guerre à mort aux féodaux,
 et les spolia de leurs biens. Les paysans, de leur
côté, multipliaient les tentatives d’usurpation et prof
taient de la disparition fréquente de titres écrits, pour
légitimer leur mainmise sur la propriété seigneuriale,
avec l’approbation des tribunaux royaux, notamment en
France. Sauf en Angleterre, où la petite noblesse (gentry),
cessant d’être une chevalerie, ‘et se rapprochant des
petits propriétaires libres, renonça au métier des armes,
pour administrer elle-même ses terres et évita ainsi l’appauvrissement,
 partout en Occident, la masse des nobles
dégénéra en une classe besogneuse, parfois famélique, qui
n’eut plus de l’ancienne propriété seigneuriale que de
faibles débris, insuffisants à la faire vivre.
En Italie, une partie de la noblesse se décida à s’orienter
 vers les carrières industrielles et commerciales et elle
échappa à la ruine. Mais l’autre partie, incapable de
s'adapter, végéta et parfois sombra dans la misère. On
remarquait à Sienne au xTI1° siècle des descendants d’anciennes
 familles aristocratiques réduits à la mendicité. En
Espagne, bien des gentilshommes connurent un sort semblable.
 Les plus avisés dans lek villes (caballeros de villa)
        <pb n="307" />
        300 L’APOGÉE DU TRAVAIL MÉDIÉVAL
ouvrirent leurs rangs aux laboureurs et aux artisans aisés,
pour former avec ceux-ci une classe municipale influente.
En France, ils vécurent pauvrement des maigres rentes
de leurs censitaires ou bien ils durent se mettre au service
du roi et des grands. Aux Pays-Bas, il en fut de même ;
parfois, notamment en Brabant, le nombre des chevaliers
tomba dans certaines paroisses de 60 à 1 ou à 2 ; toute une
catégorie de nobles inférieurs, les ministériauæ, cessa d’y
exister. En Allemagne, la nouvelle nôblesse qui se créa,
par la fusion des chevaliers avec les ministériaux, végéta
misérablement, se confondit à l’occasion avec les paysans
ou vécut en majeure part de rapines. Le noble allemand
fut un hobereau (junker), ou pis encore un brigand (raubritter).

Une élite cependant dans la classe militaire, la haute
noblesse sut maintenir et même accroître sa fortune foncière.
 La France eut sa féodalité apanagée et sa noblesse
de premier rang, les Deux-Siciles eurent leur baronage,
l’Espagne son oligarchie des 380 gentilshommes conquérants
 de Valence, ses richeshommes d’Aragon, sa grandesse
de Castille ; l’Allemagne, ses princes, ducs, margraves,
burgraves, comtes palatins, pourvus de la souveraineté
politique (landesherrschaft), en même temps que de la
richesse territoriale (grundesherrschaft), l’Angleterre ses
grands barons ou landiords. Tous s’efforcèrent d’accroître
et de conserver, parfois au moyen des majorats et de
l’interdiction des aliénations ou des ‘sous-inféodations, la
part de la fortune foncière considérable qui leur était
échue. Mais dans l’ensemble, la propriété féodale perdit
en Occident sa prépondérance antérieure.

La reconstitution des domaines d’État. — L'État monarchique
 ou princier tendit au contraire à reconstituer ses
domaines. Il les accrut, ici par la conquête, comme en
Espagne, dans les Deux-Siciles, en Angleterre, là par les
confiscations, les acquisitions, ou encore par le jeu des
        <pb n="308" />
        ÉMANCIPATION DES CLASSES 301

déshérences, par la participation qu’il prit à la colonisation,
 comme en France, aux Pays-Bas et dans certaines
régions de l’Allemagne. Au temps de sa grande puissance,
l'empereur allemand eut ainsi d’immenses biens d’empire
(reichsgüter), disséminés depuis la Méditerranée jusqu’à la
Baltique, et dont les revenus s’élevèrent en 1180 à six millions
 de thalers. De même en France le domaine du roi
doubla d’étendue sous Philippe Auguste et ses revenus
atteignirent 438.000 livres parisis, puis 525.000 livres (environ
 12 millions de fr.) en 1325, au temps de Charles IV.
Toutefois la propriété de l’État subissait des fluctuations
continuelles, par suite des engagements, des aliénations,
des donations, de la prodigalité ou de la faiblesse des
souverains, et enfin des usurpations qui l’amoindrissaient
souvent. C’est ainsi que le domaine impérial après le
grand interrègne se trouva diminué des deux tiers (1280).

L’apogée de la fortune territoriale de l’Eglise. — Plus
persévérante dans sa politique, plus habile dans sa gestion,
 l’Église d’Occident continue à étendre sa domination
 sur le sol. Sans doute, d’anciens ordres religieux
en décadence, tels que celui des Clunisiens, ou des dignitaires
 ecclésiastiques et des chapitres peu soigneux, compromettaient
 parfois, par leur incurie ou leurs dépenses
inconsidérées, l’œuvre patiente d’accaparement que leur
corporation poursuivait. Mais, en général, l’Église prof
tait de la colonisation dont elle fut la grande promotrice,
de la piété des fidèles qui multipliaient les donations, de
l’accroissement des capitaux mobiliers, auxquels elle sut
participer et qu’elle employait souvent en placements
fonciers, pour étendre sans répit sa puissance territoriale.
Les nouveaux ordres religieux, Cisterciens, Chartreux,
Prémontrés, Templiers, Teutoniques, Porte-Glaives, prenaient
 place parmi les plus grands propriétaires fonciers
de la chrétienté. Les premiers firent de leurs exploitations
 ou granges de magnifiques domaines, objets d’admi-
        <pb n="309" />
        302 L’APOGÉE DU TRAVAIL MÉDIÉVAL
ration et de scandale, et leurs chapitres avouaient euxmêmes
 que la passion de la propriété était devenue une
plaie pour eux (1191). Les 13.000, chevaliers du Temple
au, XIIt° siècle s’enorgueillissaient de leurs 10.000 manses,
l’abbaye de Prüm de ses 1.466 domaines. Les Teutoniques
et les Porte-Glaives s’étaient approprié, les uns le sol de
la Prusse, les autres celui des provinces baltiques. Une
abbaye cistercienne, celle de las Huelgas près de Burgos,
avait le territoire de 64 villes en sa possession.
Chapitres et évêques rivalisaient avec les moines. Les
archevêques de Cologne, de Mayence et de Trèves s’étaient
emparé des biens d’empire ; l’archevêque de Riga avait
pris la moitié du sol de la Livonie. Celui de Tolède
tirait 80.000 ducats de revenus de ses biens. Les Ordres
mendiants eux-mêmes, Franciscains et Dominicains, n’a:
vaient pas tardé, ‘suivant l’expression de l’un de leurs
membres, Jacopone de Todi, à « reléguer la pauvreté au
ciel », pour prendre leur part des richesses de la terre. En
Castille, la conquête avait valu à l’Église la possession
d’un tiers des terres, en Angleterre d’un cinquième. Malgré
leur foi profonde, les princes en étaient arrivés au xmIT° et
au XIVe siècle. à essayer d’empêcher, au moyen de mesures
restrictives, l’accaparement croissant du sol de l’Occident
par les corps ecclésiastiques. La mainmorte, cette propriété
immobilisée et inaliénable, avait fini par devenir un péril
pour la société civile.

L'accession des communes et de la bourgeoisie urbaine
à la propriété foncière rurale. — L'attrait de la propriété
foncière, source de la richesse- et -de la considération
sociale, s’exerce même sur les puissances nouvelles qui
surgissent dans la société médiévale. Les communes
urbaines se créent partout un domaine plus ou moins
étendu, soit par achat, soit par usurpation, aux dépens
des féodaux. Elles l’accroissent par leurs acquisitions et
par la colonisation. Elles ont leurs paysans sujets et cen-
        <pb n="310" />
        ÉMANCIPATION DES CLASSES 303

sitaires, leur contodini, comme en Italie, leurs pfahlburgen
comme en Allemagne, qu’elles protègent et dont elles
règlent le travail. Arles, par exemple, possède une seigneurie,
 plusieurs châteaux, des terres, des vignes, des étangs
en Camargue.
Lies bourgeois, de leur côté, aspirent à prendre place
parmi les propriétaires fonciers ; ils y parviennent aisément,
 en employant une large part des capitaux acquis
par l'exercice du commerce et de l’industrie, à l’achat
des propriétés que la noblesse aliène, ou à l’appropriation
des terres incultes qu’ils font défricher. Dès lors commence
la lente translation du sol rural entre les mains de la
classe moyenne. Pour la première fois enfin, les masses
rurales profitent du mouvement de colonisation et d’émancipation,
 pour conquérir à leur tour la propriété ou la
quasi-propriété de ce capital foncier, qu’elles avaient dû
jusque là se borner à faire fructifier pour autrui par leur
travail.

Le mouvement d’émancipation des masses rurales et ses
causes. — Un événement capital en effet transforme alors
la structure de la société occidentale et des sociétés humaines.
 C’est l’accession des classes agricoles, qui formaient
les neuf dixièmes des populations de l’Occident, à la Liberté
et à des conditions de vie supérieures. Pour la première
fois-dans l’histoire universelle, les masses paysannes parvenaient,
 comme les masses ouvrières urbaines, à faire
reconnaître la valeur sociale du travail manuel et du travailleur.


Leur affranchissement fut pour une faible part l’œuvre
de la tradition égalitaire du christianisme et du droit
romain. Parfois, en effet, les vilains sont affranchis au
nom « du Christ qui a racheté les hommes du joug de
servitude », ainsi que s’exprime une charte de 1233, ou
encôre pour « le salut de l’âme » du maître qui émancipe,
somme le disent nombre d’actes. Souvent rois et juris
        <pb n="311" />
        304 L’APOGÉE DU TRAVAIL MÉDIÉVAL

consultes proclament aussi les droits imprescriptibles de
l’homme à la liberté, fondés sur légalité naturelle, comme
le font nos Capétiens, Louis VII en 1170 et Louis X en 1315,
ou le célèbre légiste Beanmanoir. Mais présque toujours,
ces sentiments idéalistes n’ont agi que sur une élite de
gouvernants, ou bien ils déguisent mal des mobiles d’ordre
réaliste. En fait, ce sont des nécessités d’ordre économique
et social qui rendent irrésistible le mouvement d’émancipation.

L’avènement de la richesse mobilière menacçait gravement
 la prépondérance de la fortune foncière. Pour maintenir
 et pour accroître la valeur et les revenus de celleci,
 il fallut retenir les paysans sur la terre, accroître le
rendement de leur travail, empêcher l’exode des serfs
vers les villes, attirer les colons, accorder enfin à la maind’œuvre
 paysanne la rémunération et les garanties qu’on
lui avait si longtemps refusées. Les chartes l’avouent
parfois crûâment. L’émancipation, dit l’une d’entre elles,
a pour objet « le multipliement » des cultivateurs. Elle tend,
disent un grand nombre d’autres, à sauvegarder « l’intérêt
bien entendu (ad utilitatem) des propriétaires et à améliorer
 (ad emendationem villarum) leurs exploitations ».
Souvent même, ce sont des besoins d’un ordre immédiat
qui déterminèrent les maîtres à émanciper leurs sujets.
Is vendent la liberté à beaux deniers comptants, pour des
indemnités de rachat globales, ou pour des redevances
annuelles, en vue de suffire aux exigences de leurs créanciers,
 de leur vie de luxe et d’aventures guerrières, ou de
S’assurer sans peine des revenus réguliers. C’est pourquoi
en Champagne (1248), en Toulousain et en Albigeois (1298)
et même dans les domaines des Capétiens et des Plantagenets,
 l’affranchissement obligatoire des serfs fut décrété,
comme un expédient de fiscalité, plus avantageux pour
le propriétaire que pour le tenancier,
Des considérations politiques interviennent aussi Pour
favoriser le mouvement émancipateur. Les pouvoirs prin-
        <pb n="312" />
        ÉMANCIPATION DES CLASSES 305
ciers, généralement peu favorables au x11° siècle à l’affranchissement
 des paysans sur les domaines royaux, aident
volontiers les serfs à s’émanciper sur les terres seigneuriales
ou sur les biens d’Église, pour affaiblir l’autorité rivale de
la leur, celle de la féodalité. L'Église, au début violemment
hostile à l’émancipation paysanne, comme elle l’était à
l'émancipation ouvrière, parce qu’il en résultait d’abord
une diminution de ses revenus, finit par s’y rallier progressivement,
 à mesure qu’elle s’aperçut de la puissance d’un
pareil levier, pour la colonisation ou l’amélioration de ses
immenses propriétés. La bourgeoisie urbaine favorisa de
toutes ses forces la liberté rurale. Les communes se déclarèrent
 avec décision pour les paysans contre les nobles et
contre les clercs, leurs communs adversaires. Leur premier
soin après leur victoire, notamment en Italie, était de proclamer,
 en vertu des droits de l’homme, inaliénables, malgré
« la ruse ou la force » sur lesquelles reposait le servage,
l’émancipation des tenanciers ruraux, dont elles-mêmes
donnaient l’exemple. Enfin, les propriétaires finirent par
s’apercevoir que le vrai moyen de conserver leur prépondérance
 sociale était d’exploiter à leur avantage un mouvement
 irrésistible, en faisant de la concession des libertés
rurales une nouvelle source de profits directs et indirects,
un nouveau moyen de restaurer par le prestige de la fortune,
l’autorité que la tradition ou la naissance ne suffisaient
plus à leur conserver.

Caractères de l'émancipation rurale et variété des modes
de concession. — La résistance devint d’ailleurs bientôt
impossible ou périlleuse, en présence de l’effervescence qui,
depuis le xT1° siècle, se manifestait dans les campagnes
d’Occident. Les paysans, résolus à devenir libres, ne reculaient
 devant aucun sacrifice, aucune ruse, aucun moyen
de coercition. Tantôt, ils offrent aux seigneurs besogneux
de grosses sommes d’argent, fruits de longues économies,
pour obtenir la charte d’affranchissement. Tantôt, ils
BorssonNADE.

#A
        <pb n="313" />
        3

usurpent les privilèges de cléricature pour échapper à la
juridiction seigneuriale laïque. Tantôt, ils dérobent ou
brûlent les pièces du chartrier seigneurial, ou bien, par
d’interminables chicanes, ils contestent la validité des droits
féodaux. Plus souvent encore, ils invoquent les prérogatives
que la coutume leur reconnaît ; ils désavouent le seigneur;
ils le menacent d’abandonner sa terre. pour se réfugier à
la ville voisine ou dans une seigneurie, sur laquelle le
paysan est affranchi. Ils recourent enfin, comme les bourgeois
 et les ouvriers, à l’arme invincible de l’association.
Es forment des syndicats ruraux, des fraternités, des confréries,
 des conjurations ; ils s'unissent par serment. Ils se
soulèvent contre les seigneurs laïques ou ecclésiastiques ;
par de véritables jacqueries, accompagnées de l’incendie
des châteaux et de violences contre les oppresseurs, ils
arrachent la liberté à leurs maîtres. Des Deux-Siciles à
l’Allemagne, nombre de ces révoltes ont eu lieu à cette
époque, épisodes que les chroniqueurs ont en général
dédaignés. Mais celles dont le souvenir a été transmis par
eux, et qui eurent pour théâtres des domaines d’Église,
ceux de Sahagun en Castille, d’Arles en Roussillon, du
shapitre Notre-Dame de Paris, des abbayes de Corbie et
de Saint-Martin de Tours, de Saint-Denis, de Vézelay, des
évêchés de Soissons et de Laon, suffisent à montrer que
le paysan sut, au besoin, comme l'habitant roturier des
villes, conquérir par la force l’indépendance que d’aveugles
résistances lui refusaient.
Commencé au x1° siècle, par une série de conventions
le plus souvent individuelles, qui fixaient les obligations
et allégeaient les charges des vilains, le mouvement se
poursuivit avec plus d’ampleur, en vertu de conventions
collectives, qui intéressaient des groupements ruraux nombreux.
 Il se généralisa au XII° et au xI° siècle. Des chartes
ou coutumes types se propagent alors, par exemple celles
de Lorris en Gâtinais et de Beaumont en Argonne, qui
furent adoptées par près de 600 villages ou bourgs en
        <pb n="314" />
        ÉMANCIPATION DES CLASSES 307

France et en Luxembourg, celles de Breteuil en Normandie
et en Angleterre, de Flumet en Suisse romande, de Fribourg
en Allemagne, de Mons aux Pays-Bas, de Santiago et de
Logroïño en Espagne. Aux bauæ emphytéotiques, aux fefs
fermes, aux bauæ à complani et aux concessions d’hostise,
qui assurèrent aux cultivateurs isolés des avantages spéciaux
 pour la jouissance de léurs tenures, s’ajoutèrent les
libertés d’ensemble reconnues par les fueros, les lois, les
coutumes, les chartes, aux milliers de colons des terres de
colonisation. Ceux-ci se groupèrent dans des, villages ou
bourgs, appelés villes neuves, villes franches, sauvetés, bastides,
 salvetats, bourgs neufs, bourgs francs, qu’on retrouve
partout en Occident sous des dénominations analogues à
celles qui eurent cours en France.
Là, dans des enceintes régulières, protégées par des fossés
 ou des murs grossiers, à l’abri de leurs églises et de la
croix, symbole de la paix de Dieu, les paysans trouvèrent
autant d’asiles de leur liberté naissante. La majeure part
de l’Italie, surtout la Toscane et la Lombardie, les Castilles,
 la Navarre, les provinces basques, la France occidentale,
 les Pays-Bas, l’Allemagne rhénane, furent les premières
 régions où les populations rurales obtinrent leurs
franchises, et où, dès le xIT° et le x1T1° siècle, l’émancipation
réalisa les plus grands progrès. La France de l’Est et du
Centre, les Deux-Siciles, l’Aragon et la Catalogne, les
Pays-Bas orientaux, l'Allemagne du Nord et du Centre,
l’Angleterre suivirent le mouvement avec plus de lenteur.
Mais dans l’ensemble, vers la première-moitié du x1V° siècle,
la plupart des populations ruralës de l'Occident avaient
presque achevé leur émancipation.

Les libertés et franchises des classes rurales émancipées.
— Les conditions de l’affranchissement varièrent à l’infini ;
ici elles ont été très larges, là, elles ont été entourées de
restrictions. Tantôt, les concessions furent faites en une
fois, tantôt on ne les octroya que successivement. Mais en
        <pb n="315" />
        308 L’APOGÉE DU TRAVAIL MÉDIÉVAL

général l’émancipation valut aux paysans de précieuses
garanties, obtenues en bloc ou en détail. ‘
Le premier bienfait qu’elle comporta fut celui de la
liberté personnelle. Le paysan put disposer de lui-même.
Les lois ou les coutumes reconnurent désormais que
l’homme naît et doit rester libre, qu’il ne peut être objet
de propriété. Les chartes des villeneuves vont jusqu’à
déclarer la personne du vilain inviolable. Le droit de
coercition du maître disparaît ou est limité. La liberté
du domicile est admise ; le propriétaire ne peut. plus
ramener par force sur sa terre le paysan qui a émigré,
pourvu que celui-ci l’ait prévenu, lui ait fait abandon d’une
partie de ses biens meubles, lui ait fourni un remplaçant
ou payé une taxe de rachat. Les obstacles mis à la liberté
des mariages sont supprimés ou abaissés, moyennant des
taxes spéciales ou en vertu des conventions (traités d’enrecours),
 conclues entre seigneurs. La personnalité juridique
 du vilain est reconnue ; il peut ester en justice ;
il jouit d’une protection légale contre les mauvais traitements,
 de même que sa femme et ses enfants. On reconnaît
aux paysans le droit de léguer leurs biens meubles et
immeubles; quand la mainmorte a survécu, on a réussi à
en tourner les prescriptions par une série de fictions
juridiques, comme en Auvergne et en Nivernais. Le plus
souvent, on l’a rachetée et abolie ou remplacée pat de
légères taxes en argent, 12 deniers par exemple aux Pays-Bas.
 On a supprimé de la même manière la plupart des
droits de mutation les plus vexatoires, tels que celui du
meilleur caiel, qui permettait au seigneur de prélever la
moitié de la succession en Allemagne, en Angleterre et
aux Pays-Bas. À peu près partout, les vilains purent
dès lors librement aliéner, échanger. vendre. léguer leurs
biens de toute espèce. ;
La loi protégea la propriété des paysans émancipés ;
elle interdit souvent de saisir leur outillage, leur
cheptel, leurs récoltes, leur mobilier. En général, toutes
        <pb n="316" />
        ÉMANCIPATION DES CLASSES - 309

les charges injustifiées, appelées exactions eb mauvaises
coutumes, furent abolies, de même que celles qui rappelaient
 le servage, notamment la capitalion, avec ou
sans indemnité de rachat. Les autres, les redevances
réelles qui représentaient une sorte de fermage, les
cens, les champarts, les terrages, furent parfois rachetées
en partie, le plus souvent rendues invariables ou converties
 en rentes pécuniaires, de sorte que leur poids
diminua à mesure que croissait le revenu de la terre et
que baissait la valeur de l’argent. On fixa, on transforma,
on limita les dimes, les cadeaux obligatoires (salutes), les
prestations auxquelles le paysan était astreint. La corvée
arbitraire fut abolie ou rachetée ou remplacée par des
taxes en argent. Le plus souvent, on limita le nombre, la
durée, on fixa les conditions des journées de travail dues
par les vilains. En Beauvaisis, exceptionnellement, on vit
des corvéables ne plus fournir qu’une journée de maind’œuvre
 par an, outre trois journées d’attelage. Fréquemment,
 le corvéable dut être nourri par le propriétaire. La
taille ou queste fut tantôt supprimée, tantôt remplacée par
un impôt fixe. On perçut celui-ci par personne ou par
feu, en vertu d’un abonnement, proportionnel à la
fortune, d’après un taux invariable et modéré. Les aides
étaient rachetées ou abolies ou transformées en redevances
 fixes, ou limitées, de même que les monopoles seigneuriaux,
 si nuisibles à la Hiberté économique, et que les
droits de cireulation.
Les populations rurales obtinrent des franchises commerciales,
 la liberté du trafic dans leurs foires et leurs
marchés. On leur garantit la fixité des poids et mesures
et parfois celle des monnaies. Dans le’ Midi, on leur
octroya le droit de chasse, de pêche et de garenne.
Elles se firent reconnaître des droits d’usage avantageux
sur les biens communaux, parfois même le droit d’appropriation
 moyennant défrichement. Les privilèges abusifs
que le seigneur exercait en vertu de ses droits de souve-
        <pb n="317" />
        310 L’APOGÉE DU TRAVAIL MÉDIÉVAL

raineté, gîte, albergue, prise, procuration, furent rachetés
ou limités. On restreignit les obligations militaires des
vilains à la défense locale ; on en autorisa le rachat ou la
conversion en redevances pécuniaires, de même que pour
le-sauvement ou droit de police seigneurial.
A ces libertés civiles et économiques, les classes
rurales firent ajouter des privilèges dans l’ordre administratif
 et politique, des garanties contre l’arbitraire
les tribunaux, du fise et des agents féodaux. Souvent,
 elles firent stipuler qu’elles ne seraient justiciables
 que d’un seul tribunal, que les sujets seraient
jugés sur place et par un jury où figureraient leurs
pairs et leurs notables (boni homines, notarii), d’après
les règles d’une procédure déterminée, qui les protésea
 contre les arrestations arbitraires, contre les soisies
 et les amendes abusives. On leur reconnut le droit
de mise en liberté sous caution, la faculté de se réfugier
dans les lieux d’asile, d’en appeler aux tribunaux supérieurs
 et de plaider contre le seigneur lui-même, Parfois,
notamment dans les villages de colonisation, les paysans
intervinrent dans le choix des agents seigneuriaux, baillis,
prévôts et podestats. Le plus souvent ils se contentèrent
de se faire reconnaître par leurs chartes, le droit de délibérer
 dans leurs’ assemblées de village et de canton sur
leurs intérêts communs, de nommer leurs magistrats,
prud'hommes, maires, échevins, consuls, juges, jurats,
inspecteurs (veedores), investis d’attributions de police et
de justice, leurs procureurs chargés de défendre leurs
causes devant les”tribunaux, leurs agents inférieurs, sersents,
 forestiers, messiers, gardes charhpêtres, auxquels
était dévolu le soin de faire observer les règlements locaux
ou bans. Les communautés rurales eurent leurs biens,
leurs terres communes, leurs églises, leur hôpitaux. Elles
participèrent à l’administration des paroisses. Quelquefois
 enfin, elles s’élevèrent plus haut, jusqu’à la possession
de l'intégralité des droits politiques, par exemple dans
        <pb n="318" />
        ÉMANCIPATION DES CLASSES 311
sertaines régions de la France du Nord et des Flandres,
dans les vallées des Alpes et des Pyrénées, où elles formèrent
 de vraies communes (universitates), voire même
des ligues, comme les hermandades de l'Espagne du Nord,
et des confédérations, telles que celles des cantons forestiers
 de la Suisse (1291-1350).

Les résultats de l'émancipation des classes rurales. —
S’étendant à des masses de populations bien plus considérables
 que celles des villes, l'émancipation paysanne à
été l’un des plus grands événements de l'histoire. Elle a
doté des prérogatives les plus précieuses, celles de la
liberté civile, les multitudes rurales qui n'avaient jamais
connu dans le passé un régime semblable. Pour la première
fois la liberté de la personne et des contrats fut proclamée
et mise en pratique parmi le peuple des campagnes. Le
paysan conquérait dans une large mesure la libre disposi-“on
 de son travail. Il eut dans la société une place légale,
une valeur reconnue, et il prit bientôt, avec le sentiment
de son indépendance, celui de sa force. Les multitudes
rurales cessèrent d’être des troupeaux passifs, pour devenir
des groupements d'hommes, fiers de leur liberté, soucieux
de faire respecter leurs droits. Une ère nouvelle commença
dans l’histoire du paysan et les conditions de l’existence
des classes rurales se trouvèrent améliorées à un degré
inconnu jusque là.
        <pb n="319" />
        CHAPITRE X

L'ORGANISATION ET LA CONDITION DES CLASSES
BURALES EN OCCIDENT DU xT° AU XIV®E SIÈCLE

Dans les campagnes de l’Occident, comme dans les
villes, l’émancipation et la colonisation amenèrent la formation
 de nouvelles catégories sociales et déterminèrent
la naissance de classes différentes de celles de l’époque
antérieure. Des distinctions s’établirent entre les paysans
libres propriétaires, les tenanciers censitaires non propriétaires,
 mais pouvus d’une demi-propriété, les associés
et les entrepreneurs de culture. Le salariat agricole apparut
 au-dessus des survivances de l’ancien régime social et
économique, du Servage, voire même de l’esclavage.

Formation du tiers état rural et de la classe des petits
propriétaires ‘paysans. — Au sommet des masses payasnnes
 se constitue une véritable bourgeoisie, un
tiers état rural, qui s’élève jusqu’à la propriété pleine
et entière, qui achète souvent même, grâce à son
économie, des terres nobles, qui pousse ses enfants
dans la cléricature, dans les fonctions administratives,
auprès des princes et des seigneurs, qui acquiert bientôt
considération et richesse. À cette classe, appartiennent en
Allemagne les petits propriétaires libres que l’on nomme
les paysans feffés ou possesseurs de fiefs (lehnbauern),
ceux qui sont exempts de cens, nombreux dans les régions
du Sud (freizinsen, Pparleute), les défricheurs devenus
propriétaires à titre héréditaire (erbpachter). Tls se con-
        <pb n="320" />
        CONDITION DES CLASSES RURALES 313

fondent souvent avec les ministériaux, avec les hobereaux
(Knechte), voire même avec la chevalerie (ritterstand). On
retrouve cette élite aux Pays-Bas. En- Flandre et en
France, les privilégiés se glissent quelques fois dans les
rangs de la noblesse, comme cet ancien serf de Saint-Benoîtsur-Loire
 qui devint, au XII° siècle, l’un des chevaliers les
plus en vue de la Bourgogne.
Le plus souvent, ils font souche de clercs, de
fonctionnaires, de bourgeois de ville, ou bien de cogs
de village, qui, suivant une satire, ont « assés de pasture,
 large de terre et grant avoir» En Espagne,
spécialement en Roussillon, où il y eut au x1r° siècle plus
de propriétaires paysans qu’il n’y en existe aujourd’hui,
il suffit qu’ils aient exercé la charge de bayle ou juge seigneurial,
 pour qu’ils se mettent, comme les nobles, à
monter à cheval et à manger du pain de froment. En
Angleterre, les petits propriétaires paysans, d’ancienne
origine (socagers) ou de nouvelle formation (freeholders,
yeomen), prêtent au roi serment d’allégeance, font partic
des jurys et des tribunaux (cours) de comtés, et se rapprochent
 de la petite noblesse (gentry squire) qui mène la
même vie laborieuse qu’eux. « L’orteil du paysan, dit
un proverbe anglais que Shakespeare a recueilli, touche
de si près le talon du gentilhomme qu’il l’écorche. » La
formation et le développement de cette classe moyenne
de petits propriétaires paysans, riches ou aisés, caractérisa
cette période. Elle résulta, pour une large part, du mouvement
 d’émancipation.

Les tenanciers censitaires et leur condition en Occident
depuis le XII siècle. — Là masse des vilains d’Occident
 forma la classe de beaucoup la plus nombreuse,
celle des tenanciers censitaires, qui, sous des noms
divers, parvint à obtenir la plupart des libertés civiles,
mais resta soumise à des obligations variées, sans
accéder à la propriété complète. Sur les terres eul-
        <pb n="321" />
        314 L’APOGÉE DU TRAVAIL MÉDIÉVAL

tivées par ces tenanciers, les anciens propriétaires
conservèrent le droit de propriété éminente ou de
dirêcte, attestée par la perception de redevances (cens).
Mais la plupart des prérogatives de la propriété réelle
passèrent aux tenanciers qui devinrent ainsi quasi-propriétaires
 des fonds qu’ils cultivaient. Ils eurent les droits
essentiels de propriété, à savoir ceux de succession, de
donation, de vente, d’aliénation ; ils purent hypothéquer
la tenure ou la léguer. Ils furent à l’abri de l’éviction
(commise), le tout à condition d’acquitter régulièrement
les charges allégées, devenues invariables, strictement
déterminées par les contrats individuels ou collectifs.
Telle fut la condition de millions de paysans d’Oeccident,
dont la situation fut réglée en vertu de conventions ou
baux très divers.
En Allemagne, les censitaires (hôrigen) obtinrent
souvent, en vertu du droit de bêche (jus palæ), la facilité
 de s’approprier presque ‘entièrement les terres
défrichées, et, en vertu de baux à long terme ou héréditaires
 (erbpachien), la possibilité de rester sur leur tenure,
sans qu’il fut permis aux seigneurs de leur refuser l’investiture
 ou de feprendre le domaine roturier. En Néerlande,
la concession des baux à prorogation indéfinie (beklemregt)
eut le même résultat. En Angleterre, les tenanciers se
firent reconnaître par titre la jouissance héréditaire de leurs
terres et prirent le nom de copyholders (tenanciers par acte) ;
îls formèrent une catégorie si nombreuse qu’elle détenait
encore aux temps modernes un fiers du sol britannique.
En France, la prise de possession réelle du sol par le paysan
se déguise sous une foule de conventions, baux à louage,
à location, à métairie perpétuelle, à rente foncière, à
cens non seigneurial, à champart, à complant, à cens
seigneurial, à domaine congéable, à longues années, à
vie, à contrat -de superficie, à accensement ou féage,
albergements, mainsfermes ou bordelages, qui confèrent
aux cultivateurs, sous condition de cens, les droits utiles
        <pb n="322" />
        CONDITION DES CLASSES RURALES 315

de propriété. De la même manière agissent le bail perpétuel
(aforamento) en Portugal et le contrat (livello) à rente
foneière (fitto), qui se généralise en Italie. Dans ce dernier
système, le paysan était même dispensé de droits de mutation
 (lods et ventes) ; le propriétaire gardait seulement le
droit de préemption en cas*de vente; il empéchait la
prescription de ses titres, en faisant renouveler le contrat à
des intervalles plus ou moins longs. Afnsi s’accomplit peu
à peu un des événements les plus importants de l’histoire,
la translation du droit de propriété réelle, sous la forme
de baux à longue durée ou héréditaires, en attendant que
les derniers vestiges de l’ancienne sujétion fussent entièrement
 abolis.

Caractères de la propriété paysanne, sa faible étendue
et son morcellement. — La propriété paysanne qui
fit alors son apparition, sous ces modestes déguisements,
 conserva l'aspect qu’elle présentait à l’époque
féodale. Elle se composa de petits domaines souvent
formés de parcelles disséminées. Elle tendit à se morceler
 à l’infini, par suite de l’égalité des partages ou
par le hasard des ventes et aliénations. En Allemagne,
le manse rural (hufe), qui variait de 7 hectares et demi
à 50 en étendue, diminua des trois quarts en superficie
moyenne, depuis le x11° siècle. En Angleterre, rarement
le copyholäder, comme le freeholder, eut plus d’une vergée
(10 à 22 hectares) de terre; souvent il n’en possédait que
la moitié et bon nombre de tenures n’avaient que 4 acres
et demi (moins de 5 hectares), avec une parcelle de pré.
En Picardie, les laboureurs à bœufs avaient d’ordinaire
une dizaine d'hectares. Le morcellement alla si loin qu’il
y eut en Roussillon des bordes (domaines ruraux), formés
de 16 à 62 parcelles, qu’en Picardie des laboureurs appelés
haricotiers s’associaient pour cultiver ensemble leurs parcelles.
 dont l’étendue n’était pas suffisante pour leur permettre
 d’avoir des attelages, et qu’en Italie les communes
        <pb n="323" />
        316 L’APOGÉE DU TRAVAIL MÉDIÉVAL
du Nord durent se préoccuper de faciliter par des échanges
le remembrement de la petite propriété.

Les nouvelles catégories d'exploitants. Les entrepreneurs
de culture ou fermiers. — Parmi les populations rurales se
formèrent bientôt, à l’époque de l’émancipation, de nouvelles
 catégories d’exploitants, distinets des petits propri-Étaires
 libres et des tenanciers censitaires. Elles ne formèrent
 d’abord que des minorités restreintes, qui comprirent
les fermiers, les métayers et les salariés agricoles.
Le fermage, c’est-à-dire l’entreprise de culture, permit
à des ‘paysans de caractère indépendant et énergique,
pourvus de quelques capitaux et soucieux de garder
leur liberté, d’essayer, moyennant le paiement d’un
revenu déterminé au propriétaire, d’obtenir du sol
des rendements dort ils prélevèrent la meilleure part.
De leur côté, les possesseurs conservaient la propriété
entière de la terre affermée, pouvaient participer à
la plus-value du capital foncier et ne risquaient pas les
aventures du faire-valoir direct ou les surprises que les
accensements leur'avaient souvent réservées. Le fermage
apparut surtout dans les régions d’agriculture avancée,
dès le x11° siècle en Italie, au x1r1® dans les Pays-Bas, la
France du Nord, la Catalogne et le Roussillon. Il ne se
répandit qu’avec lenteur dans la plus grande partie de
l’Occident avant le xrve siècle,
Ce fut un système d’entreprise spéculative à laquelle
participèrent les bourgeois des Yilles, aussi bien que
les paysans qui prenaient ainsi à forfait l’exploitation
 des domaines ecclésiastiques et seigneuriaux,
moyennant l’obligation de les mettre en bon état,
d’y réaliser les améliorations utiles et de payer en
argent ou en nature une part déterminée du produit
(appelée canon en Italie). Cette part variait en Toscane,
du tiers pour les céréales, au dixième ou au onzième pour
le vin, les olives et les fruits. Le propriétaire fournissait
        <pb n="324" />
        CONDITION DES CLASSES RURALES 317

parfois à l’entrepreneur une partie du cheptel, des semences
et de la main-d’œuvre pour la moisson et les battages ; il
devait une indemnité de plus-value, si le fermier avait
notablement amélioré le sol. Bailleur et preneur ne s’engagèrent
 que pour une durée limitée, un an, deux ans, trois
ans, mais la plupart des baux à ferme, dans l'intérêt de
l’un et de l’autre, variaient de six ans à vingt-neuf ans,
par multiples de trois ans,’ qui correspondaient aux assolements
 triennaux.

L'association agricole ou métayage et les métayers. —
En même temps que le contrat de fermage et que la
classe des fermiers, apparurent le contrat de métayage
et la classe des métayers. Le système de l’association libre
et temporaire entre le cultivateur et le propriétaire réservait
 au premier la Libre disposition de son travail à l’expiration
 de la convention, au second la libre disposition de
sa terre, à tous deux le partage équitable des produits,
sans forfait aléatoire. Ce mode d’exploitation (mezzadri«)
et cette classe naissent en Toscane et en Italie centrale
au XII° siècle, et se propagent au centre ou au nord de
la péninsule, dans les deux siècles postérieurs. On les
retrouve en Provence, en Catalogne, en Roussillon, aux
mêmes époques, puis dans le France du centre et de
l’Ouest, en Normandie, où on emploie le métayage pour
les défrichements, en Flandre dès 1220, ainsi que dans
le pays de Trèves et dans toute la région rhénane.
Ce système permit à des paysans pauvres, dépourvus
de tenure ou soucieux de ne pas aliéner leur liberté
par un séjour indéfini sur la terre, d’utiliser leurs bras en
participant pour une part déterminée à la jouissance du
sol. Le propriétaire leur fournit le capital foncier, le
cheptel, les semences, les fumiers, les foins et les pailles,
les frais d’entretien des bâtiments, la moitié des dépenses
de la moisson, des battages et du vannage. Le métayer
donna sa main-d’œuvre. soigna le bétail, acquitta des
        <pb n="325" />
        318 L’APOGÉE DU TRAVAIL MÉDIÉVAL

corvées et des charrois, livra au propriétaire une part des
revenus en nature, qui variait souvent en Italie du tiers
au dixième seulement, ne s’élevant à la moitié que pour les
produits de cueillette, outre des cadeaux oblisatoires en
œufs, volailles, fromage. Mais il eut droit au produit intégral
 du petit bétail, des porcs et des animaux de bassecour.
 Il n’était permis de l’expulser que dans des cas précis
de mauvaise gestion, et il pouvait profiter pendant des
périodes variables de deux à cinq ans, ou même de douze
à vingt-neuf, des avantages de l’exploitation. Une autre
forme de coopération limitée, le bail à cheptel, associa dès
lors souvent, notamment en Catalogne, en Roussillon et
en Provence, paysans et propriétaires dans l’achat et les
bénéfices de. l’élevage du bétail.

La formation de la classe des salariés agricoles ; les
journaliers et les domestiques. — Enfin la classe des
salariés agricoles, journaliers et domestiques, commence
à s’organiser presque en même temps que celle des
Salariés urbains, à mesure que l’émancipation restreint
pour les propriétaires le travail gratuit ou à tarif réduit
procuré par les corvées, et qu’au système des accensements,
 s'ajoutent ceux du faire valoir direct et de
l’entreprise agricole. Le nombre des terres cessibles ne
correspond plus aux demandes d’une population grandissante,
 devenue libre, mais qui n’a plus accès au capital
foncier, ou qui préfère conserver ‘toute son indépendance,
sans se lier à la terre, et qui cherche à vivre en Iouant
la main-d’œuvre dont elle dispose. On -voit se former les
journaliers dès le xrT° siècle en Italie ; leur nombre
S’accroît dans tout l'Occident, à mesure qu’on se rapproche
 du xrve siècle. Ils sont connus dans la péninsule
italienne sous le nom de braccianti, de pimenti, de travailleurs
 de terre (labonatores terrarum), de villanos asaderos
 en Navarre, de brassiers en Languedoc et en Provence,
 de hotieurs, de bezocheurs en France occidentale,
        <pb n="326" />
        CONDITION DES CLASSES RURALES 319

de manouvriers ou travailleurs (laborers) en Angleterre,
de koppers aux Pays-Bas.
Souvent comme les Koisaten d’Allemagne, les cossaies
flamands, wallons ou britanniques, ils ont une cabane
(cottage, Kkôte), un petit lopin de terre, quelques têtes
de bétail, mais ils sont forcés de louer leurs bras
pour se procurer le supplément de ressources nécessaires
 à la vie. Beaucoup d’autres sont totalement
dénués de capital foncier et ne vivent que de la location
de leur main-d’œuvre. Mais ils ont les uns et les autres,
qu’ils travaillent à la journée ou à la tâche, le grand avantage
 de disposer librement de leur personne, de débattre
les conditions de leur salaire et de n’engager leur travail
que pour une minime durée.
Plus stable, mais moins indépendante, fut la situation
 d’une autre catégorie de salariés qui se constitua
alors également, celle des domestiques agricoles, qu’on
nommait les valeis, les servants (servientes) ou serviteurs
 et les servantes. De plus en plus, on choisit
parmi les personnes de condition libre, qu’elles fussent
 entièrement dénuées de propriété ou non, le personnel
 indispensable aux domaines exploités directement
ou à l’entreprise : bouviers, charretiers, chevriers, bergers
et bergères (pastoures), porchers, servantes de ferme. On
les engageait au mois, surtout à-l’année. On trouve en
Normandie des domestiques qui se louaient pour neuf ans
entiers. Ils vivaient dans une dépendance étroite à l’égard
du propriétaire, qui exerçait sur eux une autorité étendue
et même une justice assez voisine de celle du maître absoiu
d’autrefois, sans que toutefois cette subordination allât
jusqu’à leur faire perdre leur liberté.

La survivance du servage et de l'esclavage. — Petits
propriétaires, tenanciers censitaires, fermiers et métayers,
salariés agricoles, formèrent dès lors les diverses catégories,
 distinctes par la fortune, mais toutes pourvues
        <pb n="327" />
        320’ - L’APOGÉE DU TRAVAIL MÉDIÉVAL

de la liberté, dont se composèrent les masses rurales de
l'Occident. Toutefois, la transformation ne fut ni complète,
 ni continue. Comme des témoins d’un passé tenace
et d’institutions qu’on pouvait croire périmées, survécurent
 et reparurent même parfois le Servage et l’escla,-vage:
 Dans toute l’Allemagne du N' ord, les anciennes populations
 slaves ou borusses, auxquelles on laissa la vie, formèrent
 une nouvelle classe de serfs (lides, smurdes),
« d'hommes de rien » méprisés et maltraités. Dans les Iles
Britanniques, les progrès de la féodalité anglo-normande
et la dissolution partielle du clan eurent souvent pour effet
l’aggravation et la généralisation du Servage parmi les
populations celtiques de l’Écosse, de Galles et de l’Irlande.
 Aux Pays-Bas, survécurent en N amurois et en
Luxembourg des serfs de la glèbe, de même qu’en Aragon
et en Haute-Catalogne. Dans ces dernières régions, le servage
 de diverses catégories des chrétiens appelés mezquinos,
 pageses de remensa, et des musulmans (ejaricos),
fut poussé à un tel degré de dureté, que les lois reconnurent
aux propriétaires, même au xIL° et au x1Ive siècle, le
pouvoir de les « traiter bien ou mal à leur volonté » (jus
maletractandi).
Dans les pays ibériques et dans les Deux-Siciles,
3i les juifs et les musulmans furent souvent ménagés,
pourvus d’une certaine autonomie, admis au droit de
propriété, il arriva aussi qu’une partie d’entre eux fut
réduite à la condition des mainmortables. En France
même, si la servitude personnelle disparut en général,
il subsista des îlots de mainmorte jusque dans l’Ile-de-France,
 le Toulousain, la Bretagne, mais surtout dans le
Dauphiné, la Champagne, la Lorraine et une partie du
Centre. Il est vrai que la servitude, qui pesa sur la terre
ot qui entraînait le paiement de droits spéciaux de suecession,
 laissa au cultivateur les garanties essentielles de
la liberté civile et de la stabilité. Mais ces formes adoucies
du servage sont restées limitées. aux pays les plus eivilisés.
        <pb n="328" />
        CONDITION DES CLASSES RURALES 321

Dans la plupart des autres, la condition des serfs demeura
très dure, quoique restreinte à des minorités. I] y eut même
pis que le servage. L’esclavage se reconstitua partielle
ment par la guerre ou le commerce, quoique en une
proportion réduite, dans les régions méditerranéennes
de l’Espagne. de l’Italie et de la France.

L'amélioration de la condition matérielle des paysans ;
revenus fonciers et salaires agricoles. — Dans l’ensemble,
 il ne paraît guère douteux que la condition
matérielle des classes rurales ne se soit beaucoup
améliorée pendant ces trois siècles et demi. Bon nombre
de paysans parvinrent à l’aisance et quelques-uns à la
fortune. La plupart, devenus effectivement les possesseurs
du sol, profitèrent de la hausse des produits de la terre et
du revenu foncier, souvent même plus que le propriétaire,
lié par des conventions qui fixaient d’une manière invariable
 les redevances du tenancier, fréquemment converties
 en argent. On a pu prétendre que les censitaires,
c’est-à-dire la masse des cultivateurs en France, arrivèrent
à percevoir à leur profit exclusif les deux tiers de la rente
foncière. L'extension du fermage prouve également que
l’entreprise agricole présentait des avantages qui alléchaient
 les paysans doués de l’esprit d’initiative, tandis
que les conditions du métayage paraissent avoir fait
de l’association agraire un système profitable pour ceux
qui trouvaient préférable d’employer ainsi leur activité.
Quant aux salariés agricoles, il est certain qu’un grand
nombre d’entre eux, les journaliers par exemple, en Italie
et en Espagne, sont classés alors parmi les plus pauvres des
habitants des campagnes, voire même parmi les indigents.
Tls recevaient'en général des salaires peu élevés, au début
du moins ; en Toscane, au xITI° siècle, 2 deniers pendant
l’hiver, 3 pendant l’été quand ils étaient loués à la journée ;
de 1 denier à 2 deniers et demi en Angleterre pour les sarclages
 et la fauchaison, de 6 deniers par acre pour le travail
RarssoNN£ADE.

"21
        <pb n="329" />
        323 L’APOGÉE DU TRAVAIL MÉDIÉVAL
à la tâche des labours. Ce salaire s’abaissa même pour les
femmes à 1 denier par jour. Mais les journaliers profitèrent
bientôt d’une hausse continue du prix de la main-d’œuvre.
Elle fut, au delà de la Manche, vers 1330, équivalente à un
cinquième ; ils recevaient de plus des gratifications appelées
 courtoisies. En Poitou, les hotteurs et vignerons non
nourris reçurent, vers 1307, 8 à 9 deniers par jour, les
bâcherons 10 à 12 deniers (0 fr, 71). C’est à cette moyenne
que le salaire arrivait en France dans la première moitié
du xIve siècle, alors qu’au xe un moissonneur ne gagnait
qu’un demi-denier (0 fr. 34). Le prix de la main-d’œuvre
aurait donc plus que doublé avant 1348. T1 s’éleva alors
entre 3 sous et 2 sous 6 deniers, inférieur seulement de
moitié à celui de la main-d’œuvre ouvrière urbaine, et
presque équivalent à celui du salaire rural du début du
XIX° siècle. Les domestiques, plus favorisés encore, nourris,
logés, blanchis, éclairés, partiellement habillés et à l’abri
du chômage, gagnèrent en Catalogne et en Roussillon
25 à 75 sous annuellement, et avant 1348, en France, 5 à
7 francs par an, tout autant, eu égard au pouvoir de l’arvent,
 que dans la première moitié du siècle dernier.

L'accroissement du bién-être des classes rurales en
Occident ; les conditions de leur vie matérielle — La
diminution des guerres féodales et du brigandage, résultat
 de l’ordre monarchique, celle des grandes famines,
six fois moins nombreuses en France au x1TTe siècle qu’au
£Té (10 en regard de 60), l’absence de grandes crises économiques
 dans une société, où ne sévissaient pas encore les
excès de la concurrence, la simplicité de la vie, tout conbribua
 au bien-être croissant de l’ensemble des classes
rurales d’Occident.
Jamais l'existence matérielle des paysans n’avait été
aussi favorable et, pour retrouver des conditions pateilles,
il faut descendre jusqu’au milieu du x1x° siècle. Une
multitude de nouveaux villages, de bourgs, de hameaux.
        <pb n="330" />
        CONDITION DES CLASSES RURALES 323

de mas, de fermes se créèrent, de même qu’une foule de
paroisses. En France, leur nombre n’a pas été dépassé
pendant cinq cents ans, et il a même, dans certaines régions,
diminué pendant les périodes suivantes. Les paysans y vivaient
 tantôt groupés à l’abri de haies ou d'enceintes de
terre et de moellons, garnies de tours de guet, tantôt dispersés,
 le long des routes on au milieu de leurs exploitations,
en masures, hébergements, bordes, caserios, cascine, hojen,
auprès de leurs puits, de leur fontaine ou de leur mare, à
l'abri de quelque vallon ou d’un rideau d’arbres. Leurs
maisons, ici construites en bois, là en torchis, en pierres,
en moellons, quelquefois en briques, ou même pratiquées
dans des collines de calcaire tendre, n’avaient généralement
 qu’un étage, étaient couvertes de chaume ou de
planchettes (aisseulæ), dénuées de vitres et de cheminées,
sombres, sordides, enfumées, si peu estimées qu’à la fin
du x1° siècle, une habitation rurale ne valait encore que
8 à 10 sous. La famille s’y entassait dans quelques pièces,
à peine séparées des étables et des granges. Elle n’avait
qu’un mobilier sommaire, formé de lits garnis de paille,
de tables, d’escabeaux, de bancs massifs, d’une huche et
d’une arche ou coffre, d’une batterie de cuisine en terre,
ou en étain et en cuivre chez les plus aisés. Toutefois, à
mesure que l’aisance se répandit, les inventaires ruraux
attestent l’apparition, dans les intérieurs rustiques, d’un
outillage plus considérable, de meubles plus confortables,
de la poterie d’étain, voire même de l’argenterie. Lie paysan
dans cet intérieur, ne pouvait s’éclairer qu’à l’aide de
chandelles de résine ou de procédés plus élémentaires
encore ; la livre de chandelle de suif coûtait en effet le prix
d’une journée d’ouvrier. Mais il se chauffait comme un roi,
tellement le bois était abondant et à vil prix.
Il s’habillait simplement avec la laine et le lin recueilli
sur sa terre, filé par sa femme ou ses filles et qu’il avait
tissé lui-même ou fait tisser par le tisserand du village
voisin. D’ordinaire, il portait des vêtements de toile les
        <pb n="331" />
        324 L’APOGÉE DU TRAVAIL MÉDIÉVAL

jours &amp;amp;e semaine, des lainages grossiers ou des tissus
mélangés de laine et de fil les dimanches; un de ces habits
lui coûtait 4 à 20 sous. Au xIIT® siècle, un bouvier avait une
tunique pour 3 sous 4 deniers. Souvent, il allait pieds nus,
mais, quand il voulait se chausser, il avait en France une
paire de ‘galoches ou de sabots pour 7 à 8 deniers, des
souliers, des bottes ou des houseaux en cuir de vache ou
bouilli pour 18 deniers à 4 sous (1325). Il usait, en guise
de fourrures, des peaux de mouton, de lapin, de lièvre,
de renard. La paysanne commença cependant à soigner
ses habillements et à posséder quelques bijoux. Mais les
paysans mirent surtout leur orgueil, quand ils connurent
l’aisance, à accumuler beaucoup de linge de corps ét de
linge d’intérieur, au grand avantage de l’hygiène.
Ce fut surtout leur alimentation qui s’améliora. Elle
devint, sinon plus variée, du moins abondante et substanbielle.
 À côté des légumes, du laitage et du fromage ou
des fruits, le paysan consomma davantage de pain de seigle
et d’orge, voire même de froment, au XII® et au XIV® siècle.
Il y joignit beaucoup de poisson frais et surtout salé, du
lard, de la viande de porc fraîche ou conservée, peu de bœuf,
du mouton et, de plus en plus, de la volaille. Dans les
Flandres et en Angleterre, l’alimentation carnée devint
prodigieuse dans les campagnes. Les vilains'usèrent peu
d'épices, mais employèrent beaucoup de sel ; ils eurent le
miel en abondance au lieu de sucre. La bière tirée de l’orge
et du blé, ou l’ale, variété forte de cervoise, fut leur boisson
dans les pays du Nord-Ouest; le cidre était encore réservé
aux miséreux. Dans les régions françaises, germaniques et
latines, les paysans usèrent largement de vin, et, dans tout
l’Oceident, la consommation de ce dernier se répandit
beaucoup dans les tavernes de village. ,
Longtemps le paysan avait gardé des habitudes de
malpropreté, au point que les fableaux prétendaient
que l’odeur du fumier était, son parfum favori et
définissaient le vilain «un être puant né du pet
        <pb n="332" />
        CONDITION DES CLASSES RURALES 325
d’un âne ». Mais, à partir du xuP° et surtout du xrn®
siècle, l’habitude des bains chauds et froids se répandit
 dans les campagnes, où il y eut souvent à domicile
des cuves à baigner et, dans les villages, des étuves ou
établissements de bains. On prit des précautions contre les
maladies contagieuses, en multipliant les maladreries ou
léproseries, qui formèrent en Angleterre jusqu’au cinquième
 des fondations hospitalières. La médecine et la
chirurgie s’établissent jusque dans les bourgs ruraux, où
on rencontre souvent, au xIV® siècle, des chirurgiens jurés,
parfois même des apothicaires. Îl semble que la santé
physique se soit améliorée. Les races rurales de l’Oecident
apparaissent alors lourdes et gauches, de laide hure,
corame disent les satiriques, mais pleines de vigueur,
endurcies par là vie au grand air, les exercices physiques,
débordantes souvent, comme en Angleterre, dans les
Flandres et en France, d’une grosse gaieté sensuelle.
Les classes rurales avaient aussi acquis, dans l’atmosphère
 de liberté et d’aisance, une physionomie morale dont
les traits n’ont fait que se préciser. Elles furent peu raffinées
 dans leurs goûts, mais joyeuses et pleines d’entrain,
aimant à l’occasion la taverne, les fêtes, la danse, parfois
les dés et les jeux de hasard. Volontiers, elles écoutaient
sur la place du village les récits ou les chansons du ménesbrel
 et du jongleur, admiraient aux jours de foire le bateleur
 et le charlatan, écoutaient avidement le sermon du
moine mendiant ou les racontars du colporteur, cette
gazette vivante. De leur passé de servitude, les paysans
gardaient des habitudes de brutalité, de grossièreté,
d’improbité. Leur moralité sexuelle était faible, et ils
n’avaient qu’un médiocre respect pour la femme, dans
laquelle ils n’appréciaient que la mère de leurs enfants et
la compagne de leurs travaux. Ils étaient parcimonieux
et avares, superstitieux et crédules. Mais ils avaient déjà
acquis ces vertus sociales qui en font Pune des forces régénératrices
 des États du moyen âge. Les classes qui les
        <pb n="333" />
        326 L’APOGÉE DU TRAVAIL MÉDIÉVAL
raillaient ou les méprisaient leur durent de ne jamais
manquer de ce pain. qu’elles n’avaient pas semé, et de
vivre dans l’oisiveté des fruits du travail dont elles
n’étaient pas capables. Attachés de toute leur âme à la
terre nourricière, les paysans l’arrachèrent à la stérilité
et ils fécondèrent de leur sueur le sol de l’Occident.
Respectueux de l’autorité religieuse sans servilisme, ils
surent à l’occasion tenir tête à une Église trop préoceupée de
sa domination temporelle. Peu à peu, ils s’éveillèrent même
à la vie de l’esprit. Leur verve fine et railleuse s’allumait
en Italie, en France, aux Pays-Bas et en Espagne. L'’être
de cervelle courte et engourdie, que dépeignent les fableaux,
apprécia bientôt les bienfaits de, l’instruetion, poussa
parfois ses enfants aux écoles, arriva à émanciper son
intelligence et sa raison. En certains pays, commela France,
apparut même l’esprit de sociabilité parmi les habitants
des ‘campagnes. Partout, le paysan manifesta par une
multitude d’œuvres d’assistance la puissance de ses sentiments
 de charité, de même qu’il attesta la vigueur de son
esprit de solidarité dans les nombreuses communautés de
famille, dans les associations de culture, d’élevage, de
protection mutuelle qu’il multiplia. Une élite rurale se
Montrait même capable de générosité, de dévouement, de
bravoure, de libéralité, et plus d’un Paysan se révélait par
le cœur l’égal du gentilhomme. Elle acquérait, notamment
en Angleterre et aux Pays-Bas, le sentiment de Sa valeur ;
«ie paysan flamand, disait une chanson, s’imagine, quand
il est ivre, que le monde lui appartient. » Sortant de son
humilité, le vilain raisonnait, discutait, plaidait. Une
force nouvelle était née, dont la société médiévale ne soupgonna
 pas d’abord la puissance, mais qui, se révélant peu
à peu, transforma profondément l’Occident. Elle y donna
à la richesse matérielle une impulsion irrésistible. Elle y
accrut le bien-être. Pour la première fois, les multitudes,
qui vivaient surtout dans les campagnes, connurent avec
la liberté, la douceur de vivre. Elles dotèrent la société
        <pb n="334" />
        CONDITION DES CLASSES RURALES 327

qui les émancipa du trésor de ces vertus rurales, le goût du
travail, la patience, l’économie, la prévoyance et l’énergie,
qui ont assis la civilisation occidentale sur les bases les
plus solides.
        <pb n="335" />
        CHAPITRE XI

LA CHUTE DE LA SUPRÉMATIE ÉCONOMIQUE DE
BYZANCE EN ORIENT. LE RÉGIME DUÜ TRAVAIL ET
SON ÉVOLUTION DANS LES ÉTATS SLAVES, MAGYARS,
ROUMAINS ET SCANDINAVES (XIC-XIV® SIÈCLE).

Le déclin de l’empire byzantin. Progrès du féodalisme
st de la grande propriété en Orient. — Pendant les
six premiers siècles du moyen âge, c’était l’Empire
romain d’Orient qui avait été le grand foyer de la civilisation
 et le centre principal de travail des peuples civilisés.
 Depuis la fin du x1° siècle son rôle est fini, il passe
à lOccident, dont l’action devient prépondérante et
s’exerce jusque dans les régions où avait prédominé l’influence
 byzantine.
L’Empire romain d’Orient s’est en effet affaibli de plus
en plus ; il a perdu l’Italie méridionale au xr° siècle ; il
perd encore l’Asie Mineure, le principal réservoir de ses
soldats, de ses marins et de ses ressources. Il se meurt
lentement de langueur, malgré les efforts d’un nouveau,
gouvernement, celui des Commène, pendant lequel il jette
an. dernier éclat au xx1° siècle. Mais déjà sa faiblesse se
révèle, et il est dépouillé peu à peu de la supériorité que lui
avait donnée jusque-là la force de ses institutions politiques,
 administratives, financières et militaires. Renversé
en 1204 par les Latins, restauré en 1261 par les Paléologue,
 il agonise pendant deux cents ans. Il n’a plus ni
administration, ni argent, ni armée, ni même cette unité
morale que lui donnait autrefois le patriotisme.
        <pb n="336" />
        TRANSFORMATION DE L’ORIENT ET DU NORD 329
La puissance économique et sociale passe de l’État à une
féodalité de grands propriétaires, d’évêques et de moines,
qui accaparent le sol. Les domaines impériaux, un moment
reconstitués par les Commène, au moyen des confiscations,
 des conquêtes, de la sécularisation des biens ecclésiastiques,
 n’ont pas tardé à passer aux mains des soldats,
à titre de bénéfices militaires (pronoiai), ou à celles de
PRglise, à titre de donations, et même à celles des grands.
Ce sont ces derniers qui l’emportèrent, et dès la fin du
x1° siècle, se crée dans l’Empire d’Orient une féodalité terrienne,
 analogue à celle d’Occident. Formée par la fusion de
l’ancienne noblesse territoriale avec la noblesse administrative,
 cette féodalité de dynates, d’archontes, de sébastades,
de primats, de toparques, en Grèce, en Macédoine, en
Thrace, à constitué de grands domaines, au moyen des
concessions du fisc impérial, de l’usurpation de la petite
propriété libre, des héritages et des achats. Elle met peu
à peu la main sur le pouvoir politique local, s’entoure de
nombreux vassaux (siratioles, caballarioi) et trouble
l’État par son humeur turbulente. A côté d’elle, l’Église
séculière et monastique,- éludant les constitutions impériales
 qui s’efforçaient d’empêcher la formation des biens
de mainmorte, s’est enrichie par les donations publiques
eb privées, par les usurpations et par Phabileté de son
exploitation, de telle sorte qu’à la fin du xI1° siècle, elle
détient la majeure part de la fortune foncière. En outre,
exempte de la plupart des charges publiques et devenue
plus riche que l’État, elle s’est fait reconnaître une part
des attributions de la puissance politique.

La décadence de la petite propriété libre et des classes
moyennes-; l’extension du servage en Orient. — En
revanche, ces classes moyennes de petits bourgeois ruraux
et de paysans libres (chorites, éleuthères, autourgoi, mesoi)
qui, par leur énergique labeur, formaient l’une des
forces de l’empire, disparurent, submergées sous le flot
        <pb n="337" />
        330 L’APOGÉE DU TRAVAIL MÉDIÉVAL
féodal, après une lutte qui leur avait un moment valu
l’obtention d’une certaine autonomie locale sous des chefs
élus (démogerontes, épitropes, proestes, phylarques), ainsi
que la conservation des biens communaux. Au xITI® siècle,
la masse des populations rurales de l’Empire romain
d’Orient est réduite à la condition des vilains (motèles)
qui conservent leur liberté personnelle sous la dépendance
des archontes, ou pire encore, à celle des serfs (paroikoi)
fixés au domaine, tenus de payer au Propriétaire l’impôt
foncier (canon), le tiers de la récolte (décime), le tiers de
leur succession, et de lui fournir deux jours de travail
(corvées) par semaine, sans préjudice du service militaire,
de la capitation et des géquisitions écrasantes, auxquelles
l’État les astreint. Au moment même où les vilains d’Occident
 s’élèvent à la liberté et au bien-être, ceux de l’Orient
tombent dans l’abîme de la servitude et de la misère ; ils
forment ces mornes troupeaux que tant de dominations
successives vont laisser indifférents.
Tant que le pouvoir central resta assez fort, c’est-à-dire
au XII° siècle, cette régressiqn sociale eut peu d’influence
sur la production agricole qui demeura abondante. L’élevage,
 les cultures des céréales, de la vigne, des arbres fruitiers,
 des plantes industrielles furent florissantes pendant
une centaine d’années. Les voyageurs, tels qu’Edrisi et
Benjamin de Tudela, vantent encore l’abondance de la
Romanie « en toutes sortes de denrées ». Mais la Prospérité
 des campagnes ne survéeut pas aux troubles qui
suivirent la fin de la dynastie des Commène et aux guerres
qui mirent l’Empire aux prises avec les Latins, les Bulgares
 et les Tures. Au xmr° siècle, l’État, qui avait été
an objet d’envie pour l’Occident, est devenu pour ses
rivaux un objet de mépris et de pitié, et son sol ne peut
plus suffire aux besoins d’une population pourtant décimée.

La décadence de la bourgeoisie et de l’économie urbaine
an Orient. — Il avait encore au siècle précédent une bour-
        <pb n="338" />
        TRANSFORMATION DE L'ORIENT ET DU NORD 331

geoisie urbaine nombreuse et une industrie active, Byzance
restait alors la merveille du monde, le centre de richesse
et de splendeur, dont les Croisés ne se lassent pas d’admirer
l’éclat et où étaient accumulés, suivant l’expression de
Villehardoin « les plus riches biens de la terre ». Salonique,
quoique mise à sac en 1185, apparaît encore à ce baron
champenois « une des plus fors et plus riches villes de la
crestienté ». Mais ce sont les dernières lueurs d’un grand
foyer qui va baisser de siècle en siècle. Bientôt, les industries
 de l’Occident enlèvent à l’Orient ses anciens et lucratifs
 monopoles. Les vieilles corporations, qui faisaient la
force des classes commerçantes et industrielles, disparaissent,
 en butte aux soupçons du despotisme impérial. L'activité
 économique est ruinée par les exigences du fisc et
par la concurrence des étrangers. .
Le commerce passe entièrement aux mains des Vénitiens,
des Génois, des Pisans, des Provençaux, des Languedociens
et des Catalans. À Byzance, écrit Nicélas « l’Italie pénètre à
pleines voiles ». Après la restauration des Paléologue, Gênes
devient la vraie maîtresse du trafic, erf concurrence avec
Venise. « Elle ferme aux Romains toutes les routes du
commerce », observe un historien byzantin. Des luttes
intestines mettent dans les villes, telles que Salonique et
Andrinople, le peuple des. artisans en conilit avec les
riches, et la guerre sociale achève de ruiner la prospérité
urbaine. L'Empire, qui avait eu un moment les « deuæ
tiers de l'avoir du monde » et l’hégémonie économique, perd
à la fois sa richesse et sa suprématie, en moins de deux
cents ans.

La rénovation de l’Europe orientale sous l'action de
la civilisation byzantine et surtout de la civilisation
occidentale. Sa transformation économique et sociale. —
C’est l'Occident qui le supplante à la tête de la civilisation.
 Des barons français viennent en Romanie, dans
PArchipel et en Grèce transporter le régime féodal occi-
        <pb n="339" />
        332 L’APOGÉE DU TRAVAIL MÉDIÉVAL
dental.. En Achaïe, ils fontun moment revivre au XIrT° siècle
la prospérité matérielle. Mais ils ne parviennent pas à
arracher ces régions à l’anarchie et en général ils en précipitent
 la ruine.
Dans l’Europe centrale et orientale toutefois, l’œuvre
de la civilisation de l’Occident qui reprend et continue
parfois celle de l’Orient, aboutit à de meilleurs résultats.
 Les peuples slaves, roumains, magyars, qui habitaient
 ces vastes contrées, n’étaient pas encore au x1®
siècle, pour la plupart, sortis de la barbarie, et n’avaient
guère dépassé le stade de l’économie primitive. Ils vivaient
de la chasse, de la pêche, de l’élevage ; l’agriculture était
peu développée chez eux; les formes élémentaires des
échanges y existaient seules. Ils n’avaient pas en général
de villes. Les uns, les Serbes, les Bulgares, les Russes, les
Valaques ou Roumains, convertis par l’entremise de
Byzance, subirent son influence à laquelle l’Occident ne
tarda pas à ajouter la sienne depuis le xI1° siècle. Les
autres, Magyars, Croates, Tchèques, Slovaques et Polonais,
 reçurent le christianisme par l’entremise des apôtres
occidentaux, et c’est sous les auspices de l’Occident qu’ils
se formèrent à la vie civilisée. Dans les pays balkaniques
se répandirent des missionnaires et des marchands grecs.
Dans ceux de l’Europe centrale et orientale, pénétrèrent
les moines français, les commerçants italiens, et surtout
ane foule de colons, d’artisans, de soldats et de trafiquants
d’origine allemande.
La colonisation byzantine aida les Bulgares et les
Slaves du sud. à mettre en valeur leurs ressources.
Mais la colonisation occidentale la dépassa de beaucoup
 en activité et en influence. C’est grâce à elle, grâce
aux « hôtes » d'Occident, venus en bandes nombreuses
d’Allemagne et des Pays-Bas, grâce aux moines de France,
que la Bohème, la Moravie, la Slovénie, la Hongrie, la
Transylvanie, la Pologne, la Lithuanie, la Prusse, la
Livonie commencèrent la grande œuvre de défrichements
        <pb n="340" />
        TRANSFORMATION DE L'ORIENT ET DU NORD 333

et de peuplement qui a été l'événement capital de l’histoire
 de ces régions pendant cette période du moyen âge.
Appelés par les rois, les évêques et les abbayes, des miltiers
 d’énergiques paysans occidentaux, souvent accompagnés
 de ministériauæ OÙ de hobereaux, en quête d’établissements,
 et de cleres à la recherche de bénéfices, essartèrent
 les forêts, desséchèrent les marécages, créèrent une
multitude de villages Ou villes neuves. Malheureusement
îls ne se fondirent guère avec les populations indigènes ;
ils se firent reconnaître, avec la liberté, des privilèges souvent
 exorbitants, et ils ne tardèrent pas à être considérés
comme des parasites, « des punaises », ainsi que les
Tchèques appelèrent les colons allemands. Parfois même,
comme en Prusse, ils exterminèrent par le fer ou la faim
les races antérieures restées païennes, ou bien ils les asservirent,
 comme dans les Provinces Baltiques. Leur exemple
stimula toutefois en général les populations, au milieu.
desquelles ils s’établirent. C’est ainsi qu’au Sud, Slaves
et Bulgares colonisèrent la Macédoine ; les Valaques ou
Roumains, la plaine danubienne; les Magyars, la Hauté-Hongrie
 et divers cantons de la Transylvanie, ancien
domaine celto-latin ; les Polonais, les plaines de l’Oder à
la Vistule et au Dniepr, des Carpathes à la Baltique,
et que les Russes commencèrent leur expansion vers PEst
et le Nord aux dépens des tribus finnoises. Ce travail
obseur, trop souvent méconnu par Phistoire traditionnelle,
amena peu à peu la transformation économique de l’Europe
 orientale.
Aux formes élémentaires de la production agricole,
pêche, chasse des animaux à fourrures, élevage du gros
et du menu bétail, qui restèrent prédominantes dans ces
régions, la colonisation permit d’ajouter, en une proportion
 plus considérable, la culture de céréales qui prospéra
en Bulgarie, en Hongrie, en Pologne, en Prusse ; celles de
la vigne et des arbres fruitiers qui furent introduites ou
développées chez les Slaves du Sud, les Magyars, les
        <pb n="341" />
        334 L’APOGÉE DU TRAVAIL MÉDIÉVAL
Tchèques ; celles des plantes industrielles, lin et chanvre,
qui reçurent une nouvelle et vigoureuse impulsion. Le
peuplement s’acerut, Spéciglement dans les pays de l’Elbe
et du Danube, au point, qu’au xITme siècle, il atteignit
presque à la densité des pays germaniques. Le commerce
se développa, à mesure que S’organisèrent les États et que
furent réalisées les conditions d’ordre et de sécurité nécessaires
 au trafic. On attira et on éncouragea les marchands
d’Orient et d’Occident par des privilèges. La monnaie
métallique apparut. Les Juifs organisèrent le crédit, et
après eux les Italiens vinrent, dans une partie de ces pays,
fonder des maisons de banque. On utilisa pour les transports
 les grandes voies fluviales de l’Elbe, de l’Oder, de
la Vistule, du Dniepr et du Danube. Le colportage
se multiplia et de grandes caravanes initièrent au
‘rafic international les peuples de l’Est européen,
*ux foires qui s’organisèrent à Leipzig, à Francfortsur-l’Oder,
 à Breslau, à Prague, à Cracovie, à Kiev
3t à Novgorod. Les routes de terre reprirent, surtout
au Sud, leur ancienne activité. Les deux voies romaines,
Jui unissaient la région de l’Adriatique à l’Archipel
st à la mer de Marmara, furent remises en état par
l’Empire Serbe et surtout par la république slave
marchande de Raguse. On les pourvut de services de courriers
 et de factoreries. Au centre s’ouvrit la grande voie
qui unit l’Allemagne du Nord par la Bohême et la Hongrie
à l’Orient. Des étapes de commerce, Prague, Budapest,
Vralislav (Breslau), Gdansk (Danzig), Cracovie, Riga,
Pololsk, Novgorod-la-Grande, celle-ci qui eut 100.000 âmes
et 190 comptoirs, Kiev qui fut la rivale de Byzance avec
ses 400 églises, ses 8 marchés et Ses comptoirs, enfin
Raguse au Sud, surgirent au XII° et au XIT° siècle. Elles
établirent entre ces pays neufs et les Etats de l'Orient et
de l’Occident d’actives relations, qui eurent pour base
l’échange des produits naturels contre les produits fabri-Jués.
        <pb n="342" />
        TRANSFORMATION DE L'ORIENT ET DU NORD 335

A côté des formes primitives de l’activité industrielle,
4e l’industrie domestique et familiale, s’introduisirent, sous
l’influence des Occidentaux ou des Byzantins, dans ces
régions nouvelles ouvertes à la vie civilisée, des formes
plus progressives, ‘celle de l’artisanat dans les centres
urbains qui apparurent, et celle de la grande industrie
minérale. Des mineurs et des capitalistes étrangers, surtout
 allemands, italiens, ragusains, entreprirent l’exploitation
 des mines de plomb argentifère de Serbie, de Bosnie
et de Hongrie, des gisements de mercure et de cuivre de
Rascie, d’or, d’argent, d’étain de la Bohême, de fer, de
cuivré, de calamine des pays serbes, tchèques, polonais,
des salines de Transylvänie et de Grande Pologne. Ils
créèrent les premiers établissements métallurgiques en
Serbie, Silésie, Moravie et Bohême. Des artistes byzantins,
et surtout français et italiens, vinrent initier ces populations
 au travail de la construction et aux arts industriels.
Mais ni le commerce, ni, l’industrie naissante n’eurent
assez d’ampleur, pour donner à l’économie urbaine une
impulsion pareille à celle qu’elle avait reçue en Orient. et
en Occident.
L’Est européen resta avant tout une grande zone, où
prédomina l’économie agricole, où les villes ne furent
guère que des postes fortifiés (grads, gorods), où elles
zardèrent l’aspect de grands villages. C’est seulement
sur les grandes voies de circulation que se formèrent les
premiers centres urbains, destinés à un brillant avenir,
tels que Raguse, Pest, Prague, Breslau, Danzig, Riga,
Novgorod, Varsovie née au XIII° siècle, Konigsberg et
Lemberg, Kiev et enfin, à l’avant-garde de l’Europe,
Moscou fondé, au xr1° siècle. La bourgeoisie urbaine, dans
ces régions, n’eut ni importance, ni influence, soit en
raison de son origine étrangère, soit à cause du faible
rayon d’action des villes. Elle resta semblable, comme on
Va dit pour la Pologne, « à des gouttes d’huile » disséminées
 sur la vaste étendue des océans’de populations rurales.
        <pb n="343" />
        336 L’APOGÉE DU TRAVAIL MÉDIÉVAL

Néanmoins, la transformation de la vie politique et
économique de ces pays détermina de profonds changements
 dans leur organisation sociale. Elle accéléra, la disparition
 de la propriété collective de tribu chez la plupart
de ces peuples. Elle amena l’altération de l’ancienne propriété
 de la communauté de famille. Si celle-ci se maintint
comme cadre social avec ses traits caractéristiques, le
travail en commun, le partage égal des produits, l’autorité
des chefs, son domaine cessa d’être inaliénable et indivisible.
 Ses acquêts purent être aliénés ; elle eut le droit
de partager, de vendre, de donner même ses immeubles
et jusqu’à ses terres. Elle admit le testament. En cas
d’absence d’héritiers mâles, elle autorisa les femmes à
succéder. La propriété privée s’étendit à ses dépens, de
même qu’à ceux de la propriété tribale. Rois et princes
s’empressèrent de se constituer de vastes domaines peuplés
de cultivateurs, s’approprièrent la majeure part des forêts
et des terres incultes, revendiquèrent la possession du
sous-sol minier ; mais ils ne surent préserver leur fortune
foncière des usurpations et des aliénations. L'Église constituæ
 patiemment par les donations, la colonisation et les
achats une immense richesse territoriale, formée en certains
 pays, tels que la Hongrie, la Bohême, la Pologne, la
Russie, de la moitié ou des deux tiers du sol. Une noblesse
s’organisa, en général non fermée et non héréditaire, soit
avec les anciens chefs de tribus, soit avec les riches propriétaires,
 les fonctionnaires, les soldats et les compagnons
des princes. Elle se rapprocha de plus en plus, dans les
pays balkaniques, de l’organisation de celle de Byzance,
et dans le reste de l’Europe orientale, même en Russie, des
institutions de la féodalité occidentale. Elle eut ses alleux
et ses fiefs, ses domaines qui ressemblèrent au manor
anglais, à la seigneurie française, au grundherrschaft
allemand, et qu’elle morcela en tenures cultivées par la
main-d’œuvre paysanne.
La petite propriété libre et la classe des paysans petits
        <pb n="344" />
        TRANSFORMATION DE L'ORIENT ET DU NORD = 337
propriétaires, si importantes avant le XII1° siècle dans ces
régions, tombèrent sous la domination des pouvoirs nouveaux,
 royauté, Eglise, féodalité. La dépendance de cette
classe, soit sous la forme du colonat byzantin, soit sous
celle du vilainage occidental, laissait au cultivateur la
liberté personnelle et l’usufruit perpétuel du sol, mais lui
enlevait la propriété de la terre et le soumettait à la
capitation, aux redevances et aux corvées. Telle fut la
condition des masses rurales, des meropsi et des kmétons
serbes et slovènes, polonais et tchèques, des drabans
roumains, des jobagions et des udvornici hongrois, des
mougicks et des smerdes russes. Une partie des populations
 vaincues où appauvries fut même réduite au servaÿe,
 souvent sous l’action des idées aristocratiques d’origine
 allemande et byzantine. En Bulgarie, en Serbie, en
Slovénie, les obrotsi, les atroesi, les pariki, furent assimilés
aux paroikoi byzantins. En Hongrie, en Bohême, en Pologne,
 en Russie, dès le x1r1° siècle l’asservissement fit des
progrès continuels. Si, sous l’empire des idées chrétiennes
et des intérêts économiques mieux compris, l’esclavage
rural disparut totalement en Croatie, se raréfia en Hongrie,
 en Bohème, en Pologne, il conserva ou prit une grande
extension dans les pays les plus arriérés, tels que la
Lithuanie et la Russie.
Au Sud et au Centre, chez les Serbes, les Moldaves, les
Croates, les Tchèques et les Polonais, les populations
rurales, disséminées en hameaux ou en villages, profitèrent
partiellement, beaucoup moins que celles de l’Occident,
des avantages de la colonisation et de la diffusion de la
civilisation chrétienne. À l’Est, en Russie, elles restèrent
dans un état assez voisin de la barbarie asiatique. Partout,
 les épidémies, les famines plus fréquentes, la grossièreté
 persistante des mœurs leur firent une existence
instable et dure, dont la précarité fut atténuée par la
solidarité puissante que maintenaient parmi elles les vieilles
institutions communautaires de famille et de village.
BOISSONNADE.

99
        <pb n="345" />
        338 L’APOGÉE DU TRAVAIL MÉDIÉVAL

La Scandinavie. Son état économique et social au X° siècle.
— Au nord de l’Europe, les trois Etats scandinaves ne
commencèrent à connaître la vie civilisée qu’au x° et au
x1° siècle, quand ils furent convertis au christianisme.
Auparavant, leurs habitants, les Northmen, divisés en
tribus et confédérations, vivaient surtout de piraterie.
Leur organisation économique et sociale différait peu de
celle des anciens Germains, leurs frères de race. Commeeux,
 ils ne pratiquaient guère le travail agricole et leurs
principales ressources provenaient de la pêche, de la chasse,
de l’exploitation des forêts et de l’élevage. Une partie du
sol appartenait aux tribus, une autre aux communautés
de village qui jouissaient en commun des terres indivises.
La propriété privée était limitée aux biens de famille, à
l’odhal, que chaque groupe familial possédait collectivement,
 qui était inaliénable, transmissible seulement aux
mâles, formé des biens propres et des acquêts, réduit à
la maison (topt), à l’enclos attenant et au terrain (ornum)
acquis par le travail de défrichement. En Danemark,
ces domaines patrimoniaux avaient d’ordinaire chacun
15 hectares. Le reste des terres dévolues à chaque famille
ge composait de parcelles, longues et étroites bandes, que
la communauté de village répartissait annuellement par
une espèce de tirage au sort, et dont la superficie était
mesurée au moyen du jet d’un marteau où d’une hache,
ou bien au moyen d’une corde. Il y avait tel village de
Suède où 20 familles se partageaient ainsi 5.600 parcelles.
Autour de chaque village (by) s'étendaient les pâturages
et les forêts.
Une énergique population d'hommes libres, marins,
pêcheurs, pasteurs, bûcherons, éleveurs, chefs d’exploitation,
 vivait sur cette vaste superficie à demi déserte, de
climat rude, couverte en grande partie de bois, de landes
et de marécages. Il n’y avait sur ces territoires, deux fois
aussi étendus que la France, ‘qu’un peu plus d’un million
d'habitants. Le Danemark, la partie la plus peuplée, en
        <pb n="346" />
        TRANSFORMATION DE L'ORIENT ET DU NORD = 339

comprenait au vi siètle, 550.000 et au x°, 8 à 900.000.
La majeure part d’entre eux étaient des hommes libres,
H y en avait 200.000 en Danemark, possesseurs de 12.000
domaines au IX° siècle. Is étaient de caractère fier, peu
enclins au travail, vivaient de chasse ou de guerre, ne
reconnaissaient au-dessus d’eux que l’autorité de rois, de
chefs de tribus (jarls), de nobles (adelings), de riches propriétaires
 et de compagnons de guerre (houskarls, landemen),
 de princes dépourvus de privilèges, qui ne se distinguaient
 de l’homme libre que par la richesse, la tradition
ou la fonction. La culture des terres et l’élevage du bétail
 étaient abandonnés à des esclaves (bryte), ‘ descendants
 des populations aborigènes soumises, de prisonniers
d e guerre, de condamnés ou de débiteurs insolvables. Longtemps,
 les Scandinaves avaient vécu dans un état de barbarie,
 qu’aggravait leur religion sanguinaire, l’odinisme.
Ils avaient été la terreur de l’Europe chrétienne. Ces
pirates, ces rois de la mer, avaient porté le ravage et la
mort depuis le Dniepr jusqu’aux côtes d’Espagne. Ils
avaient formé au x° siècle de nouveaux établissements
à l’ouest de l’Europe et en Russie. Ils créèrent enfin les
premiers Etats stables au Nord, les trois royaumes de
Suède. de Norvège et de Danemark.

L'influence de la civilisation occidentale dans les Etats
scandinaves ; leur transformation économique et sociale.
— En adoptant, non sans difficulté, le christianisme, ils
subirent l’action de la civilisation occidentale, qui leur fut
ap portée par les Anglo-Saxons, les Allemands et les ordres
monastiques français. Le premier bienfait de cette évolution
 fut la conquête du sol par la colonisation. Sous l’impulsion
 des princes et des moines, les associations de
paysans s’appliquèrent à protéger par des digues les côtes
basses de Seeland et du Jutland, à dessécher les marais,
qui furent convertis en prairies, à créer sur les rivières des
pêcheries et des moulins. De toutes parts, les colonies
        <pb n="347" />
        340 “ L’APOGÉE DU TRAVAIL MÉDIÉVAL

monastiques et les communaufés villageoises attaquèrent
l'immense forêt scandinave, y créèrent des fermes à herbages
 avec de grandes vacheries, ainsi que des domaines
isolés où s’établirent les pionniers, surtout dans les régions
du Nord et de l'Est, fondèrent des villages de colons, thorpe
du Danemark, sœters de Norvège, bodas de Suède. La plaine
danoise, le Jutland, Seeland, Fionie, la Suède méridionale,
la Scanie, l’Ostrogothie, la Néricie, le Wermland, l’Upland
furent les premières colonisées, se couvrirent de prairies
et de cultures.
Les pionniers norvégiens et suédois s’enfoncèrent résolument
 dans les régions centrales et septentrionales, le
Svealand, la Dalécarlie, le Norrland, le Finmark, où erraient
avant le x° siècle des tribus finnoises et laponnes, qu’ils
refoulèrent devant eux. Ils parsemèrent la grande forêt,
d’abord le long de la côte, puis à l’intérieur, de leurs
fermes d’élevage, de leurs campements de bûâcherons.
Bientôt même, au XIT° et au XITI® siècle, les Danois essaimaient
 leurs colonies agricoles et guerrières dans le pays
des Slaves Obotrites en Mecklembourg et en Poméranie
occidentale, ainsi que chez les Esthoniens sur les rives de
la Baltique. orientale. De leur côté, les Suédois allaient
coloniser les îles d’Aland, l’Ingrie, la Carélie, la Finlande,
où ils établirent leurs villages de paysans libres, et les
Norvégiens la côte de Biarmic, jusqu’à la mer Blanche,
qu’ils parsemèrent de leurs stations de pêche.
En même temps, ils mirent en valeur les ressources des
lacs, des rivières et des mers, capturèrent dans le Nord
Veider, la baleine, la morue, le phoque, et dans la Baltique,
le saumon et surtout le hareng. Ils tirèrent de leurs forêts,
restées surabondantes malgré les défrichements, les bois
de construction, la poix, le goudron, la potasse, les cendres
gravelées, les peaux d’animaux à fourrures, dont ils fournirent
 l’Occident. Des fermes modèles se créèrent, notamment
 dans les domaines cisterciens, et l’élevage fut amélioré.
Le Danemark nourrit de forts chevaux de bataille (palefrois)
        <pb n="348" />
        TRANSFORMATION DE L’ORIENT ET DU NORD 341
ou de trait, ainsi que des bêtes à corne ; il en fut de même que
dans la Suède et la Norvège. Comme l'Angleterre, la Scandinavie
 fut l’un des centres les plus actifs de l’exportation des
beurres, des fromages, des suifs, du lard, des graisses, des
cuirs forts. Les cultures elles-mêmes firent quelques
progrès, malgré la méthode extensive, les ‘assolements
triennaux, la rotation forcée des récoltes et l'exploitation
en commun. L'usage des fumiers de ferme et de la tourbe
se généralisa ; la charrue de fer et les labours profonds
apparurent. La Suède méridionale, surtout la Scanie et le
Danemark, produisirent du seigle, de l’avoine, de l'orge
et du blé. Les Cisterciens introduisirent l’horticulture et
perfectionnèrent l’arborieulture. Le lin, le chanvre, le
houblon furent cultivés sur de plus grands espaces.
Le commerce régulier naquit ; l’économie monétaire fit
son apparition au XII° siècle ; dès le xr°, le Danemark
frappa des monnaies d’argent (les riædales), à l’imitation de
l’Allemagne. Mais les capitaux mobiliers restèrent peu
abondants, le crédit rare et cher ; l'intérêt légal variait
encore au XIII° siècle entre 10 1/2 et 20 1/3 p. 100. Cependant
 des routes étaient établies, la navigation intérieure
 s’organisait. Une marine nationale active se créait
au Danemark et en Norvège ; avant d’être étoufié par le
monopole des Hanséates, le commerce scandinave domina
dans la Baltique, les mers et l’Océan glacial du Nord.
Tl établit même des relations directes avec les pays d’Occident
 et du Levant.
Au-dessus de la vieille industrie familiale et domestique,
 dans les villes qui se fondèrent, Trondhjem (997),
Bergen, Copenhague (1168), Roskild, Odense, Lund, Wisby,
 le grand port de Gothland, Stockholm (xI11® siècle),
Calmar, Norrküping, Abo, naquirent des ateliers et se
créèrent des associations d'artisans, ainsi que des gildes
marchandes, à la mode germanique. Les premiers établissements
 métallurgiques, sous forme de petites forges, se
créèrent en Suède, à côté des exploitations de gisements de
        <pb n="349" />
        342 L’APOGÉE DU TRAVAIL MÉDIÉVAL
cuivre et de fer qui furent ouvertes par des mineurs
scandinaves et allemands en Dalécarlie. La France enfin
fournit aux Etats scandinaves leurs premiers architectes
et les promoteurs arts de leurs industriels.
Toutefois, la Scandinavie resta avant tout, comme
l’Europe orientale, une région où se maintint l’économie
naturelle. La propriété privée, il est vrai, remplaça bientôt
la propriété collective. Les tribus ne tardèrent pas à perdre
leurs terres indivises. Celles de la communauté de village
diminuèrent par suite des aliénations, des répartitions à
titre définitif et des appropriations consécutives aux défrichements.
 La propriété familiale elle-même put être divisée
et répartie entre les cohéritiers, même féminins. Les
communaux, en raison de la vaste étendue des forêts et
des terres incultes, restèrent néanmoins nombreux, couvrant,
 en Suède et en Norvège, la moitié du sol. Les rois se
constituèrent de grands domaines ; ils revendiquèrent la
propriété des mines et des pêcheries. L'Eglise séculière
et monastique s’empara de la plus grande partie du sol
approprié. Un archevêque, celui de Lund, posséda, à lui seul,
les trois quarts de Bornholm et le district d’Aarrhus. Une
noblesse se constitua, à l’image de la chevalerie germanique,
se fit pourvoir de bénéfices, chercha à devenir héréditaire
et s’empara d’une bonne partie du territoire.
Elle ne parvient pas cependant à éliminer la .classe des
petits paysans propriétaires, qui resta jusqu’au x1v® siècle
nombreuse et influente, sauf en Danemark et en Scanie,
où elle tomba dans une condition analogue à celle des
vilains et se confondit parfois avec les anciens esclaves,
que le christianisme fit affranchir. On vit même apparaître
 des fermiers et des. travailleurs libres ou journaliers.
Sous ce régime, les pays scandinaves purent parvenir
à un certain degré de bien-être. Leur situation matérielle
s’améliora ; le nombre des indigents y fut fort peu élevé
et la population s’acerut. Elle doubla presque en Danemark
 où elle atteignit 1.500.000 âmes au milieu du Xe
        <pb n="350" />
        LES RÉSULTATS GÉNÉRAUX 343

siècle, rien que dans les campagnes, et elle atteignit dans
six évêchés de la Suède en 1320 le chiffre de 384.000
habitants. Une foule de nouveaux villages (thorpe) se
créèrent à côté des anciens (by), indépendamment des
fermes isolées (gaards) et des chalets (sätters). Les masses
rurales scandinaves, dont la vie était simple et grossière,
paraissent avoir joui jusqu’au xrve siècle d’une certaine
aisance et de libertés locales assez étendues. La vie de
famille y resta puissante ; les associations de tout ordre,
religieuses, -charitables, économiques, s’y multiplièrent.
Sans arriver au même développement que l’Occident, la
Scandinavie, comme l’Europe orientale, parvint, sous
l’influence bienfaisante de la civilisation latine, germanique
 et chrétienne, à un degré de prospérité, qu’elle n’avait
pas connue à l’époque barbare et dont elle ne devait même
pas connaître l’équivalent à l’époque moderne.

CONCLUSION DU LIVRE SECOND

L'histoire du travail peut compter au nombre de ses
périodes capitales les trois siècles et demi du moyen
âge, pendant lesquels ont été accomplis quelques-uns des
progrès les plus remarquables qui aient transformé les
sociétés humaines. L'œuvre, de l’ancienne Rome ellemême
 et de toute l'antiquité avait été dépassée. Le monde
barbare avait été conquis à l’est, au nord, au centre et à
l’ouest de l’Europe, et civilisé par l’action combinée du
christianisme et de la nouvelle civilisation occidentale.
Après le premier âge féodal, temps d’arrêt nécessaire pour
organiser la structure militaire de la société médiévale et
pour la préserver du retour offensif des invasions ; après
deux siècles, où la caste aristocratique et cléricale avait
monopolisé la propriété du sol, généralisé le vilainage et
le servage et fait peser sur les populations rurales le joug
        <pb n="351" />
        344 L’APOGÉE DU TRAVAIL MÉDIÉVAL

pesant d’une protection chèrement achetée, l’aurore d’une
renaissance avait lui sur la chrétienté sortie de son isolement.

Le grand courant des échanges s’était reconstitué,
plus ample même qu’autrefois. Le commerce, prenant
un essor prodigieux, avait suscité la naissance de l’économie
 d’argent, la transformation de l’industrie, la formation
 de la bourgeoisie et du régime urbain. Les elasses
commerçantes et industrielles avaient conquis pour la
première fois dans leur ensemble la liberté et même les
privilèges. Pour la première fois, les masses laborieuses
s’étaient créé dans la société une place digne de leur
valeur sociale et de leur rôle économique. Elles étaient
devenues de véritables puissances qui s’affirmèrent dans
les associations. Elles étaient parvenues à un degré d’indépendance
 et de bien-être inconnu jusque-là. Par contrecoup,
 il avait fallu mettre en valeur le sol, et à l’œuvre
grandiose de la renaissance industrielle et commerciale,
accompagnée de l’émancipation des populations urbaines,
avait répondu ce travail magnifique de la colonisation agricole
 et de la libération des classes rurales, qui changea la
face de l’Europe.
La production de la richesse accrue, avait permis de
multiplier les établissements humains. L'Europe chrétienne,
 au commencement du x1v® siècle, avait été si
bien rénovée, que ses peuples croissaient et multipliaient,
que partout se fondaient villes et villages, et que le peuplement,
 double. de celui auquel étaient parvenues les provinces
 européennes de l'empire romain, avait atteint
60 à 70 millions d’âÂmes. Jamais, dans l’histoire du travail,
des résultats d’une portée aussi grande n’avaient été
obtenus par l’effort de l'homme. On vit alors ce spectacle,
que les millénaires antérieurs n’avaient même pas soupçonné,
 de multitudes humaines émancipées, qui jouirent
des droits de l’homme, qui respirèrent l’air nouveau pour
elles de la liberté, qui trempèrent leurs énergies par la.
        <pb n="352" />
        LES RÉSULTATS GÉNÉRAUX 345

conquête de l’indépendance, qui développèrent dans tous
les domaines, par le jeu de leur activité centuplée, les
ressources de leur force et de leur esprit d’initiative, et qui
connurent enfin, dans le cadre d’une existence simple
encore, soustraite aux trépidations économiques des
sociétés modernes, la joie et la douceur de vivre.
        <pb n="353" />
        LIVRE II]

La Fin du Moyen-Age, la Naissance du Capitalisme et
de l’Économie nationale, le Siècle des Révolutions
(1340-1453).

CHAPITRE PREMIER

LES CRISES POLITIQUES, SOCIALES ET DÉMOGRA-PHIQUES
 DE LA FIN DU MOYEN AGE ET LA NAIS-SANCE
 DE L'ÉCONOMIE NATIONALE (1340-1453).

La crise politique et sociale de l'Europe à la fin du moyen
âge. — Pendant les cent dernières années du moyen âge,
entre le début et la fin de la guerre de Cent ans, se crée une
Europe nouvelle à travers des crises de croissance longues
et douloureuses. Les diverses nationalités se heurtent, de
l’Occident à l’Orient, et s’affirment en s'opposant avec
violence. A l’Est et au Sud-Est, la barbarie asiatique
recommence ses assauts contre la ehrétienté et submerge
une bonne part de l’Europe orientale. Les guerres civiles
et les guerres religieuses augmentent la confusion et ajoutent
 leurs maux à ceux des conîlits de peuples et de races.
En même temps se dissolvent les forces politiques et
sociales du passé. L'Eglise, corrompue par la richesse,
affaiblie par l'hérésie, s’enferme dans son égoïsme, se
résigne à unrôle de parasite, abandonne la direction de la
république chrétienne et cesse d’être la promotrice du provrès
 économique. Partout la féodalité se montre de plus
        <pb n="354" />
        348 LA FIN DU MOYEN AGE

en plus dénuée des qualités indispensables à l’art de gouverner.
 Elle ne sait que renouveler et perpétuer l’anarchie.
 Elle perd son prestige militaire à Créey, à Poitiers,
à Nicopolis, à Azincourt, ainsi que dans les guerres hussites.
 Elle devient une noblesse de cour ; elle se met au service
 des princes. Elle ne vit plus que de l’exploitation des
censitaires ou pis encore de rapines et de brigandages.
La bourgeoisie urbaine, dont la puissance s’accroît, au
xIve siècle, aux Pays-Bas, dans l’Italie centrale et septentrionale,
 et jusqu’à la fin du xv° siècle en Allemagne,
montre plus de sens politique. Mais le régime municipal
n’assure plus une protection suffisante aux collectivités
qu’il abrite. D'ailleurs, au milieu des luttes sociales qui se
déchaînent, le patriotisme communal s’altère ; la prospérité
 économique est souvent atteinte. L’horizon urbain
se rétrécit et la commune qui avait été, dans la période précédente,
 l’auxiliaire de l'émancipation et du progrès, devient
finalement, dans le domaine de l’activité économique, un
agent de particularisme et de tyrannie, qui s’oppose par
son esprit d’exclusivisme, de monopole et de réglementation,
 au développement de l’activité des sociétés nouvelles
élargies.

L'économie nationale et l'Etat monarchique. — À la
place de l’ancienne économie féodale agonisante, audessus
 de l’économie urbaine en décadence, s’organise
et se développe l’économie nationale. Elle a pour cadre
l’Etat monarchique ou princier, dans lequel se confondent
les anciennes souverainetés locales. Au milieu de bien des
tâtonnements, sous l’influence des maximes du droit
romain, sous la pression des nécessités du temps, l’Etat
prend conscience de ses droits et de ses devoirs envers la
collectivité, surtout en Occident. Aux Pays-Bas, en France,
en Italie, en Espagne, en Angleterre, parfois même dans le
reste de l’Europe, les souverains ont une politique économique,
 souvent incohérente, mais tous les jours plus active.
        <pb n="355" />
        LES CRISES DU DERNIER SIÈCLE MÉDIÉVAL 349
Leur puissance et leur prestige dépendent souvent de la
manière dont ils la conduisent. Les princes italiens, les
dues de Bourgogne, certains de nos Valois, tels que Char
les V, lui doivent une part de leur popularité et de leur
ascendant. Cette politique a pour objet l'accroissement
de la richesse nationale, l’expansion des entreprises de tout
ordre, la satisfaction des besoins des peuples. Elle s’efforce
de proportionner la production à la consommation, de
stimuler l’une, de répondre aux nécessités de l’autre. Pour
y parvenir, le pouvoir monarchique tend à établir des
institutions centralisatrices, à s'appuyer Sur les classes
moyennes, à subordonner à son. autorité l’Eglise, la féodalité
 et les communes, à les dépouiller de leurs prérogatives
 économiques, ou à les soumettre à son contrôle. Non
seulement, il cherche à maintenir ou à restaurer l’ordre et
la paix publique, en créant des administrations, des tribunaux,
 des finances, des armées régulières, mais encore
il intervient avec plus ou moins d’esprit de suite et de
bonheur dans l’organisation du travail et dans les rapports
des classes laborieuses.
Il prête son concours à la colonisation agricole, aux
travaux d’endiguement et de desséchement, à la
destruction des bêtes sauvages, comme on le voit en
Espagne, en Italie, aux Pays-Bas, en France, en Portugal.
 Il se préoceupe de conserver par une législation
protectrice les richesses naturelles, eaux et forêts, d’y
empêcher une exploitation abusive, d'encourager les défrichements
 des terres et l’immigration ‘des cultivateurs.
Tantôt, il tâche de développer l’élevage comme en Espagne,
 tantôt des cultures riches comme celle du riz en Italie ;
partout il encourage la production des céréales. Aux
Pays-Bas, les princes de la maison de Bourgogne favorisent
 la diffusion des industries rurales et les défendent
contre l’intolérance des villes. Attentifs à maintenir dans
les campagnes une main-d'œuvre abondante et de prix
accessible, les souverains aident les propriétaires fonciers,
        <pb n="356" />
        350 LA FIN DU MOYEN AGE

par des mesures de taxation et de coercition contre
Pexode et les exigences des salariés agricoles. Ils favorisent
 en même temps l’émancipation des serfs, par exemple
en Espagne, et ils ont fait presque partout des efforts
méritoires pour ‘empêcher la restauration du servage.
Partout, la législation monarchique a interdit la saisie
des instruments aratoires et des animaux de labour,
parfois même celle des semences et des provisions nécessaires
 à la subsistance du paysan. Souvent, elle à accordé
aux cCultivateurs des exemptions fiscales temporaires,
destinées à encourager leurs efforts. L’Etat monarchique
essaie d’établir en faveur des masses rurales une tutelle
qui les préserve des excès de ses propres agents et surtout
de ceux des anciens pouvoirs féodaux. Charles V le Sage,
en France, va jusqu’à permettre au paysan de recevoir à
coups de fourche les officiers royaux qui voudront exercer
sans payer le droit de réquisition des véhicules et des fourrages.
 Charles IV en Bohême invite, sous la garantie de sa
protection, tous les vilains lésés par les exactions seigneuriales,
 à porter plainte devant lui. La royauté a commencé
à exercer son contrôle sur les péages et les corvées abusives.
 Elle permet aux habitants des campagnes de
revendiquer contre les seigneurs les communaux usurpés
et de recourir à la justice royale contre les abus de la féolalité.
 Toutefois, elle a soin de maintenir les prérogatives
æsséntielles des classes sociales privilégiées. Sa politique
économique n’a rien de révolutionnaire. Elle est même le
plus souvent timide et hésitante, tellement elle est préoccupée
 de maintenir une sorte d’équilibre instable
entre les diverses classes des sujets, entre l’esprit de
tradition et l’esprit de progrès.
Ces principes dirigent aussi l’économie nationale naissante
 dans le domaine de l’activité industrielle et commerciale.
 Accroître les ressources de l’État, en augmentant
la production des ateliers et la circulation des produits,
maintenir l’autorité du pouvoir central sur les classes mar-
        <pb n="357" />
        LES CRISES DU DERNIER SIÈCLE MÉDIÉVAL 351

chandes et ouvrières, tout en secondant leurs efforts et en
les dotant de privilèges, tels sont les mobiles qui inspirent
les souverains. Dans la plupart des États, les princes
prennent l’initiative de la réorganisation des industries ou
de leur création. Ils secondent Pexploitation des richesses
minérales, l’installation d'établissements métallurgiques.
Ils appellent du debors des entrepreneurs ou des ouvriers,
pour acclimater de nouvelles spécialités industrielles, telles
que les soieries en France, la draperie fine en Angleterre,
la fabrication des tissus mélangés, laine et soie, en Italie.
Sous leur protection s’organisent les verreries et les ateliers
de céramique, surtout les ‘industries de luxe et d’art, à
l'égard desquelles ils pratiquent un intelligent mécénat,
notamment dans les États italiens, en France, aux Pays-Bas,
 en Bohême. Sans enlever entièrement aux anciens
pouvoirs, et spécialement aux villes, le contrôle du travail,
l’État monarchique subordonne de plus en plus à son
autorisation la concession des statuts des métiers et la
promulgation des règlements économiques. Tantôt, pour
enrayer les abus des monopoles corporatifs, il décrète la
liberté des professions et autorise tout artisan capable à
s'établir pour « faire œuvre ou marchandise loyale », ainsi
que s’expriment Jean le Bon dans l’ordonnance de 1351 et
Richard II d’Angleterre dans celle de 1394 ; tantôt, au
contraire, après les périodes de crise, il provoque et encourage
 la formation des corporations privilégiées, en vue de
favoriser la reprise du travail.
Il commence même à s’arroger le droit d’autoriser,
en vertu de lettres royales de maîtrise, les artisans
à travailler en toute indépendance, en dehors du
cadre corporatif. Il soumet l’ensemble des classes
ouvrières, des métiers libres et des corporations jurées à
son contrôle, règle leur organisation et leur discipline,
surveille leur administration et leur police; leur impose at
besoin des chefs, les astreint à des Obligations fiscales et
militaires. Représentant de l’intérêt général, il astreint
        <pb n="358" />
        352 LA FIN DU MOYEN AGE
l’industrie et le commerce à l’observation de règlements
de fabrication et de vente. Il intervient au besoin pour
interdire les coalitions patronales, les ententes et les
monopoles, les syndicats et les confréries ouvrières, pour
taxer les ‘salaires et les produits. Ainsi s'affirme, dès lors,
une sorte de socialisme d’État inconscient qui multipliera
ses manifestations au cours de la période moderne.
Non moins soucieux du progrès des échanges que de
selui de la production, le pouvoir monarchique montra
un zèle plus ou moins efficace pour assurer leur sécurité.
Il encouragea ‘par des privilèges la formation des associations
 commerciales, telles que celles des merciers grossiers
et des marchands fréquentant la rivière de Loire en France,
ou des Staplers ot des Merchants Adventurers en Angleterre,
 ou des Hanséates en Allemagne. Partagés entre les
préjugés aristocratiques et l’intérôt national, les princes,
tantôt interdisent aux nobles de se livrer au commerce,
tantôt, comme nos Valois, les y autorisent. En général,
ils ont si bien senti la puissance de la classe marchande,
qu’ils ont eu souvent recours à elle pour l’associer au gouvernement.
 Ils entrevoient une politique commerciale, dont
Îls ne distinguent pas nettement encore les principes et
l'orientation. Ils ont compris la nécessité d’organiser fortement
 le crédit, et cependant ils cèdent aux préjugés populaires
 et aux suggestions surannées du droit canonique,
en prohibant à l’occasion le prêt à intérêt, confondu avec
l’usure, et en prenant contre les Juifs ou les Lombards des
mesures de rigueur intermittentes.
Ils devinent parfois, comme l’ont montré Charles V, les
Plantagenets d’Angleterre et les ducs de Bourgogne, les
avantages de la stabilité des monnaies, et cependant il
leur arrive de céder aux tentations décevantes de l’ancien
 fiscalisme, en essayant de retirer des ressources de
l’altération des espèces métalliques, comme le fait Jean
le Bon à dix-huit reprises en une seule année. En général,
 ils ont essayé de réaliser l’unité monétaire, d’empê-
        <pb n="359" />
        LES CRISES DU DERNIER SIÈCLE MÉDIÉVAL = 353
cher l'exportation des métaux précieux et du numéraire,
de réglementer le change, de mettre un peu d’ordre
dans le chaos de l’économie féodale. De même, ils ont
tenté de décréter l’uniformité des poids et des mesures,
notamment en France et en Angleterre. Ils ont vu la
nécessité de la réfection et de l’amélioration des voies
terrestres ; ils ont fait de la construction et de l’entretien
des routes une des prérogatives essentielles du pouvoir
central. Ils ont favorisé la navigatior. intérieure, les
compagnies de transports fluviaux, porté la hache dans
la végétation touffue des péages seigneuriaux, conçu la
première idée de services publics des ponts et des chaussées,
 et même, en Italie, en Allemagne, en France à la
fin du moyen âge, inauguré des postes et des messageries
 publiques.
D'ailleurs inexpérimentée et hésitante, la politique
commerciale monarchique cherche sa voie entre la prohibition,
 la protection, les privilèges et les monopoles d’un
côté, la liberté et la concurrence de l’autre. Toutefois, si
l’intervention de l’État dans le mécanisme des échanges
reste minutieuse et tracassière, incohérente et contradictoire,
 elle à eu le mérite de favoriser la création et la
prospérité des marchés et des foires, de la marine marchande
 et militaire, d’ouvrir les débouchés extérieurs par
des traités de commerce, d’aider au développement du
trafic international, d’attirer les marchands étrangers, de
donner aux relations commerciales une impulsion féconde.

La crise du peuplement en Europe, ses causes et ses effets.
— L’économie nationale ne put néanmoins porter tous ses
fruits, au milieu de la crise politique et sociale dans laquelle
se débattait alors l’Europe, et à laquelle s’ajouta une crise
aiguë de peuplement. Celle-ci eut pour causes les massacres
 provoqués par les grandes guerres qui ensanglantèrent
 la chrétienté, les ravages des compagnies de brigands,
les excès du fanatisme religieux. Les famines reparurent
BOISSONNADE.

29
        <pb n="360" />
        354 LA FIN DU MOYEN AGE

plus fréquentes dans les régions dévastées. Celles de 1343
en Autriche, de 1351, de 1359, de 1418 en France laissèrent,
 en partièulier, de terribles souvenirs. La dernière
enleva plus de 100.000 personnes à Paris, où des groupes
antiers de 20 à 30 miséreux mouraient de faim sur les
fumiers, et où les loups vinrent dévorer les cadavres. Des
tremblements de terre secouèrent le ‘sol ; l’un d’eux, en
1347-48, détruisit Villach et 30 bourgades de Carinthie,
tandis qu’en Néerlande, la mer redoublait ses assauts
meuitriers. Mais ce furent surtout les maladies épidémiques,
ia lèpre et le typhus, qui promenèrent leurs ravages parmi
les masses affaiblies par la misère.
La plus fameuse de ces ‘épidémies, la peste’ noire
ou à bubons venue d’Asie, ravagea successivement
toutes les contrées de l’Europe de 1348 à 1350, enleva
les deux tiers de la population de l’Italie centrale,
le tiers, la moitié, parfois les deux tiers des habitants
en Lombardie, dans l’Espagne du ‘Nord, la. France,
l’Angleterre, les Pays-Bas, l’Allemagne, la moitié ou
deux tiers dans les pays scandinaves et dans PHurope
orientale. Les villes furent surtout atteintes. Venise perdit
les deux tiers de sa population, Bologne les quatre cinquièmes,
 Florence 80 à 100.000 âmes, Majorque 30.000,
Narbonne 30.000, Paris plus de 50:000, Strasbourg 14.000,
comme Bâle, Vienne 40.000. Il y eut à Saragosse 300 morts
par‘ jour, à Avignon 400, à Paris 800, à Londres 200.
Le fléau fit encore des retours offensifs pendant longtemps
sur divers points, neuf fois en Italie, où il enleva 4.000 paysans
 eñ 1399 ; quatre fois en Espagne entre 1381 et 1444 ;
six fois en France entre 1361 et 1436 ; à cette dernière date
il coûta la vie à 5.000 Parisiens. On le revit en Angleterre
à cinq autres reprises de 1361 à 1391 ; en 1382, il détruisit,
dit-on, le cinquième de la population et fit perdre 11.000
âmes à la ville d’York. De 1363 à 1391,-il parcourut encore
l’Allemagne et la Pologne, fit “-périr en ‘Ne ‘année
30.000 personnes à Breslau, 20.000 à Cracovie, la moitié
        <pb n="361" />
        LES CRISES DU DERNIER SIÈCLE MÉDIÉVAL = 355
ou'les deux tiers des habitants de la Silésie. Ce fut pour
l’Europe un désastre comparable ou même supérieur à
celui de la grande guerre mondiale actuelle. Il lui coûta,
selon toute apparence, 24 à 25 millions de vies humaines.
Ily détermina une raréfaction inouïe de la main-d’œuvre
qui eut pour contre-coup, pendant un demi-siècle, une
série de crises économiques et sociales d’une extrême gravité.
 Le travail fut désorganisé ; à la confusion qu’engendraient
 les grands changements survenus dans les États et
dans la société, s’ajouta celle que provoqua la diminution
du capital humain et de la puissance productive des
peuples.
        <pb n="362" />
        OHAPITRE Il

LA TRANSFORMATION ET LE PROGRÈS DU COMMERCE
ET DE L’INDUSTRIE EN EUROPE A LA FIN DU
MOYEN AGE.

Les progrès du commerce et de l'organisation commerciale
 en Europe à la fin du moyen âge. — Malgré
ces crises et ces troubles‘ de croissance, le commerce
earopéen se développa au cours du dernier siècle du
moyen âge, surtout au bénéfice des États qui furent le
moins atteints ou qui réparèrent plutôt les ruines aceumulées
 par les fléaux de la guerre et des épidémies. La
future organisation . commerciale des temps modernes
s’ébaucha alors.”En dépit des préjugés tenaces qui révnaient
 au sujet du négoce, les besoins de la consommation
et du luxe, ainsi que les profits croissants des opérations
commerciales, donnèrent un vigoureux essor aux puissances
commerçantes, à l'Italie, à la France méridionale, à
l’Espagne orientale et au Portugal, aux Pays-Bas et à
l’Allemagne.
Le grand commerce international affirma sa vitalité,
acerût ses initiatives, diversifia son organisation, se
légagea de plus en plus des liens de l’économie urbaine
st se porta de préférence vers le trafic de gros et de commission.
 Da nouvelles associations, plus ou moins étendues,
souvent fondées sur le principe de la participation, exerçant
 tantôt un commerce limité, tantôt de nombreuses
variétés de trafic, parfois même la banque et le change,
supplantent les anciennes gildes, trop figées dans le cercle
        <pb n="363" />
        PROGRÈS DU COMMERCE ET DE L’INDUSTRIE 357

limité des transactions locales ou régionales. Telles sont les
Compagnies à livrée (lévery C*e) anglaises, les six corps
marchands de Paris, les arts majeurs de Florence et surtout
 l’art de Calimala florentin, la Fédération des merciers
de France, les Compagnies britanniques de l’Etape et des
Merchants adventurers, les Hanses des marchands transporteurs
 ou exportateurs de France, d’Allemagne, de
Prusse. La plus célèbre, la Ligue hanséatique allemande,
groupa 52 villes en 1360, 80 à 90 entre 1450 et 1500.
C’est sous l'influence des grands marchands qui font le
commerce d’importation, d’exportation et de transport, que
le mécanisme des opérations commerciales se perfectionne.
Les moyens d’information se multiplient, manuels et
traités de négoce, de change et de jurisprudence, ainsi que
relations et voyages d’études. Le système de comptabilité
en partie double, les marques de fabrique cessibles et transmissibles
 font leur apparition. Le grand commerce dresse
à son service toute une armée de commis, de facteurs, de
courriers, de commissionnaires, d’interprètes et de messagers.
 Il organise ses lieux de réunion, les Bourses, élégants
 édifices, tels que ceux de Gênes, de Venise, de Palma, de
Valence et de Bruges. Il se fait donner une représentation
auprès des princes, une justice spéciale plus expéditive
que celle des tribunaux ordinaires ; il élabore un droit
particulier qui se substitue au droit canonique et se rapproche
 du droit civil.
Il travaille à améliorer les voies de communication. Sous
son action, les anciennes routes sont remises en état ; au
xve siècle, en France, elles atteindront une longueur de
25.000 kilomètres. L’Occident en est dès lors largement
pourvu, et il peut, à travers les passages des Alpes, communiquer
 aisément avec la Méditerranée. Au xrv° siècle,
les convois de marchandises ne mettent plus que trente-cinq
jours pour aller de Paris à Naples par le col du Cenis. Des
services de roulage et de courriers sont établis en Italie,
aux Pays-Bas, en France, dans l’Allemagne du Sud. La
        <pb n="364" />
        358 LA FIN DU MOYEN AGE
navigation fluviale est assurée par de grandes compagnies
de transport, qui creusent et balisent le lit des rivières et qui
aménagent des ports fluviaux. Les premiers sas à écluses
sont inventés en Lombardie ; le premier canal de navigation
 maritime s’ouvre entre la Baltique et l’EIbe. Rien que
sur la Loire on transporte au xrv® siècle annuellement
pour 9 millions de francs de marchandises.
Si la guerre a détruit la vitalité de nos foires de France,
et notamment de celles de Champagne, d’autres prospèrent
en Italie, en Suisse, en Allemagne et en Espagne, en partiulier
 à Florence, où on fait pour 15 ou 16 millions d’affaires,
à Genève, à Cologne, à Francfort et à Bruges. Malgré une
législation douanière incohérente. et un régime souvent
empreint de l’ancien exclusivisme, les colonies de marchands
étrangers sont l’objet de ménagements ou de faveurs. Des
traités de commerce rapprochent les États. L’économie
d’argent se répand dans les pays civilisés. On a calculé que,
dès cette époque, 15 à 40 p. 100 des transactions se font en
numéraire, et que le stock monétaire circulant à atteint, au
Xvè siècle, la valeur d’un milliard de franes en Occident.
L’anarchie a décru dans le système des monnaies, grâce à
l'emploi croissant des grosses espèces métalliques et à la
diffusion des. monnaies internationales, florins et ducats
italiens, dont le titre a été fixé d’une manière invariable.
Le prêt sur gages et à la petite semaine n’est plus
guère utilisé que par les particuliers obérés ; la royauté du
Juif et du Lombard décline, bättue en brèche par les montsde-piété
 et les banques populaires qui se créent en Italie et
en Allemagne. Des formes moins onéreuses de crédit se
généralisent, tels que les prêts en commandite et à la
grosse aventure, les avances sur marchandises et sur titres
négociables. Les lettres de change deviennent les souples
instruments de la circulation commerciale ; elles permettent
 de régler sans transport d'argent les opérations des
marchands et des banquiers, et de mobiliser les valeurs
représentées par les produits d’échanges. Le commerce
        <pb n="365" />
        PROGRÈS DU. COMMERCE ET.DE L'INDUSTRIE 359

-rouve en Italie et en Allemagne du crédit, au taux de 4 à
10 p. 100, au lieu des taux de 20 à 86 p. 100 pratiqués par
les Juifs &amp;amp;t par les Lombards. Une organisation bancaire
déjà savante, qui ne se limite pasaux opérations de change,
qui s’étend. de plus en plusau recouvrement des impôts, aux
contrats de prêts en faveur des collectivités et des particuliers,
 aux dépôts d’argent, aux comptes courants, aux virements
 et aux escomptes, Se propage, grâce aux puissantes
compagnies de banquiers italiens, florentins, siennois, lucquois,
 vénitiens, lombards, piémontais, génois, qui achèvent
de couvrir l’Europe du réseau de leurs comptoirs. A leur
imitation s’organisent des associations de banquiers espagnols,
 allemands, français et flamands. Les premières
banques d’Etat font même leur apparition à Venise, à
Gênes, à Barcelone, à Strasbourg, à Nuremberg, à Francfort,
à Hambourg et à Augsbourg. Le commerce de l’argent
devient définitivement une des branches vitales de l'organisation
 économique européenne.

Les progrès du commerce maritime dans le Levant, la
Méditerranée et l'Occident. Les grandes puissances commerçantes.
 — Le commerce maritime étend son rayon
d’action, malgré les obstacles que lui créent les régimes
douaniers et les survivances de la vieille économie féodale.
On réglemente le droit de prise ; on crée des tribunaux maritimes
 ou d’amirauté; on limite la course et les lettres de
marque qui l’autorisent ; on essaie d’enrayer le mal endémique
 de la piraterie ; on organise des escortes armées
pour convoyer les navires marchands. À limitation des
républiques italiennes, telles que Venise qui posséda alors
3.300 bâtiments montés par 36.000 marins, les puissances
de l'Occident équipent des flottes de guerre. Barcelone et
les Baléares comptèrent 660 vaisseaux et 30.000 mariniers,
 et la France eut un moment 200 grands navires de
sombat dans l’Océan avec 20.000 matelots.
Te commerce d’Occident s’élance à la découverte du
        <pb n="366" />
        360 LA FIN DU MOYEN AGE .
monde ; la science nautique se perfectionne, la boussole se
généralise, la cartographie marine progresse, grâce aux
Vénitiens, aux Génois eb aux Catalans. On commence
à connaître les ressources de la Moscovie et de l’Asie
centrale et orientale. Les Italiens envoient jusqu’au Soudan
 leurs agents commerciaux. Lies Espagnols et les Normands
 explorent les côtes d’Afrique et découvrent les
Canaries au XIVÉ siècle, les Portugais, le Sénégal, les
Açores, le cap Vert, le Congo, la Guinée au xye siècle,
tandis que les Dieppois parviennent à la Côte d’Ivoire et
les‘ Bretons à Terre-Neuve. Le monde vit déjà dans
l’attente du grand événement qui va lui révéler les merveilles
 des Indes et du Nouveau Monde.
La Méditerranée reste le principal centre du commerce
universel, et l’Italie y garde la première place. Venise a
remplacé Byzance, est devenue le premier entrepôt de
marchandises de l’univers, et les Vénitiens passent pour
« les seigneurs de l’or de toute la chrétienté ». Ils importent
 annuellement en Occident, au début du xve siècle,
L0 millions de ducats (168 millions de francs) de produits,
dont plus d’un tiers en Italie, et ils achètent, rien qu’en
Égypte, la valeur de 25 millions’ de francs. Au-dessous
d’eux, d’autres puissances italiennes, Gênes, Florence, participent
 au trafic de la mer Noire et de l’Archipel, de
l’Asie occidentale et de l’Afrique du Nord, source d’immenses
 profits. Elles y joignent celui de l’Occident, où elles
ont établi, au x1ve et au xve siècle, une foule de comptoirs,
 ceux de Lyon, de Paris, de Rouen, de Londres,
de Bruges et d’Anvers et bien d’autres, et celui des pays
lointains de l’Europe centrale et orientale. A côté d’eux,
les Espagnols et les Portugais se préparent au grand rôle
qu’ils vont jouer à l’époque des découvertes. Barcelone,
Palma et Valence disputent à Gênes et à Venise l’empire
de la Méditerranée et le commerce d’Afrique. Catalans,
Castillans, Basques et Portugais créent des comptoirs sur
toutes les côtes de l’Atlantique, depuis la Rochelle jus-
        <pb n="367" />
        PROGRÈS DU COMMERCE ET DE L’INDUSTRIE 361
qu’à Bruges et à Londres, ainsi qu’à l’intérieur du continent.

La France, dont le commerce a été ruiné par la guerre
de Cent Ans, retrouve sa merveilleuse vitalité dès l’époque
de Charles VII, renoue ses relations commerciales avec
boute l’Europe, reprend, grâce à Jacques Cœur, son commerce
 avee le Levant. L’Angleterre elle-même, pressentant

Fhvtyu Neurdèein.

Halles d'Ypres.

bnfin sa vocation commerciale, se crée, à force de persévérance,
 une marine marchande, outille ses ports, Londres,
Bristol, Hull, Newcastle, développe son trafic avec ses possessions
 du continent, avec l'Espagne, les Pays-Bas, l’Allemagne
 et les Etats du Nord.
Les Pays-Bas et l’Allemagne disputent à l'Italie l’hégémonie
 dans le domaine du commerce. Les premiers, profitant
 de leur position privilégiée au carrefour des grandes
voies internationales et de l’essor prodigieux de leur industrie,
 monopolisent presque le grand commerce de transit
        <pb n="368" />
        362 LA FIN DU MOYEN AGE
entre le nord et le sud, l’ouest et le centre de l’Europe.
Bruges en est le foyer ; elle rivalise avec Venise pour l’intensité
 du trafic, comme pour la beauté des monuments ;
en 1435, il y entre 100 bâtiments par jour, et sa richesse,
sa splendeur, éblouissent le monde. Anvers, grâce à ses
franchises et à l’élargissement de l’Escaut, commence sa
fortune, en attirant tout le trafic du Brabant, et, dès 1442,
menace la suprématie de Bruges, tandis qu’au Nord les
métropoles maritimes néerlandaises de Midädleburg, de
Flessingue, de Rotterdam et d’Amsterdam, supplantent
les anciennes « étapes » d’Hardewyck et de Dordrecht,
préparant ainsi la voie aux futurs « rouliers des mers ».
Née assez tard à la vie commerciale, l’Allemagne, avec
sa ténacité native, est parvenue enfin à se créer une place
éminente parmi les puissances commerçantes. Elle a
dérivé vers ses routes de terre et ses grands fleuves une
bonne part du trafic européen. Sur le Rhin, la ligue des
60 villes fluviales a créé une flotte de 600 bâtiments ; les
marchands rhénans, comme les Flamands, s’enrichissent
par le transit, à Strasbourg, « la cité de l’or », à Francfortsur-le-Mein
 et surtout à Cologne. Les villes du Danube
arrivent à un degré de prospérité inouïe, grâce à leurs relations
 avec l’Orient, l'Italie et le Levant. Ulm en tire un
demi-million de florins par an. Augsbourg et Nuremberg,
plus actives encore, « étendent, dit l’emphatique proverbe
 allemand, leurs mains sur le monde ».
Au Nord, à l’Est et à l’Ouest, la Hanse teutonique se
crée un véritable empire, et oriente l’Allemagne vers les
routes des mers. Formée en 1241 par l’association libre
d’un petit nombre de cités marchandes de la Basse-Allelemagne,
 dont la principale était Lübeck, la Ligue en
comprend plus de cent, un siècle et demi plus tard, disséminées
 en quatre circonscriptions ou quartiers, depuis les
Sudètes jusqu’à la Baltique, depuis l’Escaut jusqu’aux
grands lacs de la Russie. Cette puissance fédération, qui
eut quatre capitales, Cologne, Brunswick, Lübeck et Dan-
        <pb n="369" />
        PROGRÈS DU COMMERCE ET DE L’INDUSTRIE 363

zig, et qui engloba les principales villes commerçantes des
Pays-Bas, de l’Allemagne et des régions de l'Est, notamment
 Amsterdam, Brême, Hambourg, Magdebourg, Stettin,
Breslau, Kônigsberg et Riga, fut un véritable État marchand.
 Elle eut ses diètes ou assemblées générales qui
édictèrent des règlements et des décrets (recès), ses impôts,
son trésor, ses tribunaux, jusqu’à ses armoiries. Elle posséda
 une diplomatie active, à l’occasion arrogante, conclut
 des traités de commerce, fit connaître et respecter
partout son pavillon. Elle créa dans les pays scandinaves,
russes, polonais, flamands, ses comptoirs, véritables forteresses
 pourvues de garnisons aussi bien que d’entrepôts,
peuplées d’associés ou commis (2 à 3.000 par exemple à
Bergen), soumis à une discipline de fer et animés d’une
sorte de patriotisme mercantile intransigeant. Sa flotte
marchande, dont les équipages étaient admirablement
entraînés, fut placée sous la protection d’une marine de
guerre qui assura la sécurité des convois et qui mena
contre la piraterie une lutte sans merci. ;
La Hanse fut la rude école, où l’Allemagne forma ses
marins et ses explorateurs. Elle pacifia les mers septentrionales
 et y suscita les premiers grands ports. Elle y
fit préväloir une législation commerciale uniforme. Elle
essaya d’y unifier les mesures et d’y régulariser les changes.
Mais elle eut pour idéal une sorte d’impérialisme économique
 teuton, égoïste, brutal et grossier, qui foula aux
pieds les intérêts et les droits légitimes des nations faibles,
qui fit peser sur elles, à Bergen, à Novgorod, à Londres
même, une sorte de tyrannie, qui prétendit monopoliser
tout le commerce, faire disparaitre le négoce national de
la Scandinavie, de la Russie et de l’Angleterre, et qui souleva
 contre lui des haines inexpiables.
Ainsi l’Europe d'Occident, continuant son œuvre antérieure,
 avait développé ses échanges dans toutes les directions,
 sur terre comme sur mer, ajouté au commerce de la
Méditerranée celui de l’Atlantique et des mers septen-
        <pb n="370" />
        364 LA FIN DU MOYEN AGE
brionales, et préludé à la nouvelle orientation des grands
courants commerciaux qui allait se manifester nettement
à l’époque moderne.

L'évolution industrielle et ses formes à la fin du moyen
âge. — Dès la fin du moyen âge, s’annonçait aussi une
nouvelle révolution industrielle, provoquée par le développement
 du crédit, du trafic et de la consommation. Partout,
 à côté de la petite industrie domaniale et domestique,
qui maintenait son activité diffuse, surtout dans les régions
 où prédominait encore l’économie naturelle, se propageait
 la petite industrie urbaine avec ses ateliers, ses
métiers libres et ses corporations jurées. Elle conservait
une supériorité indéniable dans toute l’Europe, surtout en
Occident.
Mais, déjà, la grande industrie, qui avait commencé ses
sonquêtes pendant la période précédente, les continuait
avec plus de succès encore dans la période nouvelle. Mieux
adaptée aux exigences de l’économie nationale et internationale,
 plus apte à approvisionner les grands marchés,
plus rémunératrice pour les capitaux en quête de profits,
elle s’étendit de proche en proche, d’abord aux fabriques
de tissus, puis aux mines, aux entreprises de métallurgie,
de verrerie, de céramique, d’imprimerie. Tantôt elle utilisa
 les cadres préexistants, enregimenta les ouvriers isolés
ou les artisans groupés dans les métiers et les corporations,
auxquels elle distribua les commandes et dont elle régla
le travail. Tantôt, elle organisa de véritables fabriques,
où étaient groupés, comme à Amiens en 1371, 120 tisserands,
 ou, comme à Nuremberg, après 1450, 120 typographes.
 C’est sous son influence que s’organisa la nouvelle
industrie rurale, à l’abri des règlements et des gênes du
régime urbain et du système corporatif. Les grands entrepreneurs
 la favorisèrent, parce qu’ils pouvaient plus aisément
 lui imposer leurs conditions, accroître ou réduire à
leur gré son activité, diminuer leurs frais en profitant des
        <pb n="371" />
        PROGRÈS DU COMMERCE ET DE L’INDUSTRIE 365
exigences moindres de la main d’œuvre paysanne, tandis
que les paysans, de leur côté, trouvaient dans l’exercice,
même intermittent, d’un métier, une occupation pour la
période de morte saison et un supplément appréciable de
leurs moyens d’existence. L'industrie rurale prospéra
bientôt dans la plupart des pays d’Europe, notamment aux
Pays-Bas, en France, en Allemagne, en Angleterre, en Basse-Écosse,
 voire en Pologne et en Bohême, au service des
grands marchands et des entrepreneurs. Elle partageæ
avec les villes ou leur enleva même parfois là fabrication
des lainages, des dentelles, de beaucoup de produits métallurgiques,
 le travail des verreries et des papeteries, celui des
mines et des forges, laissant surtout aux centres urbains
les principaux métiers de l’alimentation, du vêtement, de
la construction et les industries de luxe. '

La spécialisation du travail et le progrès de la technique.
— La technique industrielle se spécialisa et se perfectionna.
Dans un bon nombre d’industries, la spécialisation a fait
de grands progrès, notamment dans le travail des textiles
et des apprêts. Le champ des inventions s’élargit et
l’emploi des procédés mécaniques augmente la productivité
de la main-d’œuvre humaine. La force hydraulique qui
avait transformé certaines industries, telles que celles du
broyage des grains ou des matières oléagineuses, est utilisée
 de plus en plus alors pour le fo ulage des draps, la préparation
 du tan et du bois d'ouvrage, ainsi que pour la
fabrication du papier. On l’utilise pour assécher, au moyen
de pompes, les galeries des salines et des mines, pour transporter
 au jour, par des mécanismes spéciaux, les combustibles
 et les minerais, pour les nettoyer dans les laveries,
les trier sur les tables mobiles, les broyer ou les concasser
dans les bocards. On s’en sert pour faire mouvoir les martinets
 qui donnent aux métaux leurs façonnages et les
meules qui les transforment en outils. En même temps, on à
appris à régler l’emploi du vent dans les souffleries, de
        <pb n="372" />
        366 LA FIN DU MOYEN AGE
manière à obtenir dans les hauts et bas fourneaux une
température plus élevée et plus régulière et à produire une
quantité plus grande de métal. On est parvenu à tirer de
la force fournie par le combustible végétal ou minéral un
meilleur emploi dans le travail des forges, des verreries,
des ateliers de céramique, et à construire, en Styrie ou en
Allemagne, les premiers hauts fourneaux, plus productifs
que les anciens foyers à la catalane ou à la suédoise. On a
aménagé pour l’industrie salicole des chambres de graduation
 et des sauneries. Le machinisme naissant et les innovations
 techniques donnent à l’industrie du dernier siècle
médiéval une supériorité déjà marquée.

Le développement des industries minérales, métallurgiques
 et textiles. — L’Occident affirme sur l’Orient son
hégémonie dans le domaine industriel, malgré l’éclipse
temporaire de l’industrie de la France. L’Italie, l’Allemagne,
 les Pays-Bas, l'Espagne et même des régions nouvelles
 rivalisent d’activité. La poussée se fait surtout sentir
dans les industries minières, métallurgiques et textiles. On
ne se contente plus :d’exploiter les sables aurifères des
rivières. On s’attaque aux filons de métal jaune contenus
dans les roches des monts de Bohême, des Carpathes, de
Carinthie et de. Transylvanie. On retire des premiers la
valeur de 20 millions de francs en cent ans et les derniers
rapportent aux rois de Hongrie 100.000 florins par an.
Mais ce sont surtout les mines d’argent ou de plomb argentifère
 que l’on ouvre de toutes parts, en Italie, en France,
en Suède, en Hongrie, en Pologne, surtout dans l'Alsace,
le Harz, la Saxe, la Bohême et le Tyrol,
Avant la découverte du Pérou et du Mexique, les mines
saxonnes, tchèques et tyroliennes fournissent l’Europe
du métal blanc que l’on recherche de plus en plus. Celles
de Schwatz donnent en deux cents ans la valeur de 40 millions
 de francs, celles de Freiberg et d’Annaberg 1.300 à
20.000 Kkilogrammes par an, et celles. de Kutnahora, le
        <pb n="373" />
        PROGRÈS DU COMMERCE ET DE L'INDUSTRIE 367

Potosi de la Bohême, jusqu’à 2 millions de kilogrammes
en trois siècles. Partout, dans les régions les plus favorisées
de l’Italie, de France et de Pays-Bas, prospèsérent les
carrières de marbre ou de pierres calcaires à bâtir.
En Italie, en Espagne, en Portugal, surtout en France,
on exploita activement le sel marin, dont les lagunes de
Comacchio fournissaient 40.000 charges par an POUT
l'exportation. Les marais de Saintonge, de Bas-Poitou et
de Bretagne approvisionnent une grande partie de POceident.
 Des mines de sel gemme de Transylvanie, les rois de
Hongrie purent retirer 100.000 florins par an ; de celles de
Pologne et de Galicie, les Jagellons plus de 100.000 thalers.
On se mit à rechercher et à utiliser plus activement les
minerais de fer en Italie, en Biscaye, en France, en Allemagne,
 ceux de plomb en Bretagne, dans le Harz, en
Devonshire et en Cornwal, ceux de euivre en Angleterre et
en Allemagne, où le gisement du Mannsfeld donna 8.000 à
30.000 quintaux par an. En Suède, dès 1347, on exploite
le Kopparberg ; en Hongrie, on parvient à extraire du cuivre
les sulfates. On retire de Cornouailles et du Devonshire
une quantité croissante d’étain qui’ s’exporte surtout à
Anvers, où le trafic atteint la valeur de 2 millions de francs.
Les mines stannifères- d’Altenberg en Saxe et :d’Ober
Graupen en Bohême quadruplent leur production, qui finit
par atteindre un million de tonnes par an, et rivalisent
avec celles d’Angleterre.
La Pologne exploita la calamine et le salpêtre ; l’Espagne,
te mercure ; la Toscane et l’État romain, l’alun. On commença
 à apprécier davantage la houille, et les- exploitations
 des bassins de Newcastle, de Liége, d’Aix-la-Chapelle
 et de Dortmund devinrent actives. On s’ingénia
à mettre en valeur les sources minérales et thermales
italiennes, françaises, allemandes et tchèques.
Les progrès de la consommation des métaux et de l’art
militaire stimulèrent les industries métallurgiques. Pour
la première fois, on put avec le haut fourneau accroître la
        <pb n="374" />
        308

‘ LA FIN DU MOYEN AGE

production de la fonte et du fer, maintenir les appareils en
activité huit à vingt-cinq semaines par an, produire direetement
 du fer brut ordinaire. L’Allemagne, maîtresse dans
l’art des mines, prit aussi la première place dans la grosse
métallurgie, tandis que les entreprises métallurgiques fran-Caises,
 auparavant si Horissantes, déclinaient. Un grand
nombre de forges se créèrent dans l'Italie et l’Espagne du
Nord, le Hainaut, le Namurois, la principauté de Liége, les
pays germaniques et scandinaves. L’emploi du laminoir et
du marteau hydraulique transforma le laminage et le martelage,
 facilita le travail de transformation des métaux. Les
fonderies de cloches et surtout de pièces d’artillerie se multiplièrent
 en Allemagne et dans la France de l’Est. Les fondeurs
 italiens et allemands portèrent à un haut degré de
perfection la fonderie d’art et le travail du bronze. La
fabrication des armes et du matériel de guerre prospéra
dans les ateliers italiens, espagnols, français, liégeois et
allemands. Nuremberg excella dans la serrurerie, la ferronnerie,
 la quincaillerie, l’horlogerie, dépassant les fabriques
de France. Si les Français inventaient le fil d’archal, les
Allemands rénovaient la taillanderie, la clouterie, la fabrication
 du fil de fer, laissant à l’Italie le quasi-monopole de
l’art du médailleur et du monnayeur, aux ateliers des Pays-Bas,
 à Dinant, à Huy, à Malines, à Douai celui de la chaudronnerie
 et de la poterie d’étain.
Les industries textiles enrichirent l'Italie. Dans ce
pays, Palerme, Naples, Pise, Sienne, surtout Florence,
Milan et Venise travaillèrent à la fabrication des lainages
fins ou teints pour l’exportation. Florence eut au début
du xv° siècle 300 fabriques, 30.000 ouvriers, tissa 100.000
pièces par an, en vendit 16.000 au Levant, et une seule
de ses Compagnies marchandes, celle de Calimala, retira
300.000 florins d’or de ses ventes. En Milanais, le travail
de la laine occupa 60.000 ouvriers et l’exportation des
tissus atteignit 300.000 ducats: Venise employa 16.000 ouvriers
 à produire les plus beaux lainages fins de la péninsule.
        <pb n="375" />
        PROGRÈS DU COMMERCE ET DE L'INDUSTRIE 369

Les ateliers de Catalogne, des Baléares, dés Flandres
furent les émules de ceux de l'Italie. Ceux de Majorque
au XV° siècle exportèrent par an 16.000 florins de lainages.
Tandis que la guerre frappait à mort la plupart de nos
ateliers, qui ne conservèrent quelque vitalité qu’en Languedoc,
 en Berry, en Bretagne et en Picardie, les Flandres
et le Brabant portaient à son apogée au x1ve siècle la
prospérité de leur fabrication de lainages fins. Quand
elle fut atteinte au xve siècle par la hausse des prix et la
pénurie des laines anglaises, elle y fut remplacée par une
autre industrie, celle de la draperie de laine peignée, pure
ou mélangée, appelée bourgetterie et sayetterie qui Se substitua
 à l’ancienne production moribonde, et qui se développa
avec une étonnante rapidité depuis la Picardie jusqu’à
la Néerlande, sauvant de la ruine les villes et les campagnes
 flamandes et brabançonnes. De son côté, l’AMemagne
 utilisait ses grosses laines indigènes à la fabrication
de centaines de milliers de pièces de lainages communs,
depuis la Silésie et la Westphalie jusqu’auxz pays rhénans.
L’Angleterre enfin créait autour de Norwich sa première
grande industrie, celle des lainages fins, frises, carisés,
worsteds, dont l’exportation passa en moins d’un siècle
de 5.000 à plus de 80.000 pièces.
La croissance du luxe favorisa dans l'Italie, héritière
de la suprématie de Byzance, le succès de l’art de la soie.
Des ateliers de Sicile et de Calabre, surtout de Lucques,
de Sienne, de Florence, de Gênes et de Venise, ces derniers
qui eurent jusqu’à 3.000 ouvriers, sortirent les fils de soie,
et surtout les draps d’or et d’argent, les brocarts, les
damas, les satins, les velours dont se parèrent les classes
riches. La Catalogne et Valence fabriquèrent des soieries
légères. Malgré les essais tentés à Paris, à Zurich et à
Bâle, l’Espagne orientale et l’Italie conservèrent presque
le monopole de l’industrie lucrative de la soie.
La fabrication des toiles fines fut aussi une spécialité italienne,
 pratiquée surtout à Milan et à Venise. Celle des toiles
B3ISSoNNADE.

À
        <pb n="376" />
        370 LA FIN DU MOYEN AGE

demi-fines et du linge de table se maintint en Catalogne,
en Champagne, en Languedoc et en Normandie ; celle des
toiles à voiles en Bretagne et en Galice. Dans la France du
Nord et aux Pays-Bas, on fabriqua, avec les fils de lin, ces
tissus célèbres, qui ont illustré Cambrai, Malines, Bruxelles
et la Hollande. Dans les campagnes d’Allemagne, prospéra
la fabrication des toiles communes de lin et de chanvre ;
Ulm en produisit 60 à 20.000 pièces par an. Avec le coton
importé du Levant, on fabriqua à Milan et à Venise,
où 16.000 tisserands y travaillèrent, en Catalogne et en
Allemagne, à Augsbourg et à Ulm, qui y occupa 6.000 tisserands
 et tissa 350.000 pièces, une nouvelle variété
J’étoffes, les futaines, dont la vogue fut prodigieuse.
L’Artois avec Arras, les Flandres avec Audenarde et
Tournai, le Brabant avec Bruxelles et Enghien acquirent
un renom universel dans l’art de la tapisserie, qui se propagea
 à Paris, à Venise et à Ferrare, comme l’art de la
dentelle.
Venise retira de l’exportation des cuirs dorés plus de
100.000 ducats. Paris fut sans rival pour l’art des pelleteries.
 Des fabriques de produits chimiques et pharmaceutiques,
 des officines de confiserie et de sirops se créèrent
en Italie, à l’imitation de l’Orient. Les huchiers français,
flamands et allemands, les mosaïstes et les céramistes
italiens, catalans et valenciens, les marqueteurs italiens,
les verriers vénitiens et tchèques, rivalisèrent d’ingéniosité.
L’art de la construction, la peinture, la sculpture, l’orfèvrerie
 produisirent en Occident de nouvelles merveilles,
au cours d’une première renaissance qui devança celle du
xvre siècle. Les moulins à papier multiplièrent la matière
première sur laquelle s’exerça le talent des cartiers au
début du xv° siècle, et l’activité des copistes de manuscrits,
 jusqu’au moment où apparut à Limoges (1381) et
à Anvers (1417) l’imprimerie xylographique sur caractères
mobiles en bois, et où Gutenberg (1436-1450) inventa la
typographie, fondée sur l’emploi des caractères en métal.
        <pb n="377" />
        PROGRÈS DU COMMERCE ET DE L’INDUSTRIE 371

, De toutes parts, dans cette société médiévale finissante,
l’activité industrielle bouillonnait, multipliant les sources
de la richesse et affermissant la puissance des classes
laborieuses.
        <pb n="378" />
        CHAPITRE III

LES CHANGEMENTS DANS L’ORGANISATION DES
CLASSES COMMERÇANTES ET INDUSTRIELLES, LES
RÉVOLUTIONS URBAINES ET LES PROGRÈS DES
VILLES À LA FIN DU MOYEN AGE.

En même temps que le commerce et l’industrie prenaient
un nouveau cours, l’unité primitive des classes commerçantes
 et industrielles, déjà très atteinte dans la période
précédente, achève de se dissoudre. En haut, grandit une
minorité, la bourgeoisie capitaliste ; au milieu se développe
la petite et la moyenne bourgeoisie des patrons qui forment
les métiers libres et les corporations jurées ; en bas, ce sont
les ouvriers qui se séparent du patronat, et aux derniers
degrés enfin, les salariés de la grande industrie, renforcés
d’éléments flottants, qui viennent former le prolétariat
urbain naissant.

Les progrès de la bourgeoisie capitaliste. — Dès lors
s’organise et s'accroît en effet la bourgeoisie capitaliste,
faible par le nombre, toute-puissante par la fortune.
A Bâle, sur 30.000 habitants, à peine compte-t-elle
4 p. 100 de la population, et à Venise, la plus riche cité
d'Occident, elle ne se compose que de deux milliers de
patriciens, possesseurs chacun de 200.000 à 500.000 francs
de revenu. Mais ils détiennent la plus grosse part de la
richesse ; à Fribourg, par exemple, 37 bourgeois ont accaparé
 50 p. 100 des capitaux mobiliers et immobiliers, alors
que plus du tiers des habitants sont dénués de tout avoir.
        <pb n="379" />
        ÉVOLUTION DU COMMERCE ET DE L’INDUSTRIE 373

Les bourgeois capitalistes en arrivent à égaler et même à
dépasser les magnats de l’aristocratie foncière. Un marchand
 et banquier florentin, Cosme de Médicis, laisse en
1440 une fortune de 225.000 florins d’or, supérieure à celle
de nos princes apanagés. Le banquier lucquois Dino
Rapondi avance en une fois au duc de Bourgogne 2 millions
 de francs, et le célèbre mercier Jacques Cœur, argentier
 de Charles VII, amasse 27 millions de francs de capitaux,
 moins encore que le surintendant Pierre Rémy,
auquel on attribua, autemps de Philippe VI, 57 millions
de francs de biens. Dans la seconde moitié du xvè siècle,
les marchands capitalistes de Nuremberg et d’Augsbourg
vont arriver à se constituer des fortunes de 3 millions et
demi à 5 millions de francs, déjà à demi amassées dans la
première moitié de ce siècle, où un certain nombre d’entre
eux possédaient chacun 10.000 à 15.000 florins de revenu,
au temps où commença l'ascension des dynasties bourgeoises
 des Fugger et des Baumgartner, des Hochstetter
et des Hervarth.
Ils doivent leurs succès à leur intelligence des affaires,
à leur activité ou à leur audace, à l’esprit d’entreprise
 qui les pousse à guetter toutes les sources de
profit. Ils accumulent entre leurs mains les rentes foncières.
 Ils accaparent la majeure part de la propriété bâtie
urbaine, qui, à Venise en 1420, représentait un capital de
près de 100 millions de francs. Ils achètent les seigneuries
et les terres dans les campagnes. Mais ce sont surtout les
entreprises bancaires, commerciales et industrielles qui
les enrichissent. Par leurs associations, ils sont les maîtres
du crédit et de l'argent, et ils commencent même à
drainer l’épargne des particuliers, sous prétexte de la faire
fructifier. Ils monopolisent le grand commerce international,
 le trafic des produits de consommation courante
et de luxe, blé, poisson, vin, bétail sur pied, épices. Ils
multiplient les spéculations sur les matières premières
nécessaires à l’industrie et sur les produits fabriqués, sur
        <pb n="380" />
        34 LA FIN DU MOYEN AGE
le suif, la potasse, le goudron, le bois, les pelleteries, les
fourrures, le coton, la soie, la laine, aussi bien que sur les
lainages, les soieries, les futaines, les couvertures, la mercerie,
 les savons. Ils ont entrepris l’exploitation des mines,
créé des établissements métallurgiques, des fabriques de
tissus, et partout ils font fructifier les capitaux qu'ils
engagent.
Ces grands manieurs d’argent, ces grands brasseurs
d’affaires sont animés de l'esprit de cosmopolitisme
et détachés des étroits intérêts urbains. Volontiers, au
contraire, ils se font les agents des rois et des princes ; ils
ont été les meilleurs auxiliaires de la monarchie absolue,
dont ils ont servi les intérêts en servant les leurs. Souvent,
ils ont adopté la vie de magnificence et de luxe de la plus
haute aristoeratie. Ils demeurent, comme les patriciens de
Venise, comme notre Jacques Cœur, comme les Portinari
à Bruges, dans des palais ou des hôtels dignes des princes.
Ils se piquent volontiers de pratiquer le mécénat et ils ont
figuré parmi les intelligents promoteurs de la Renaissance.
Mais ils ont apporté dans l’organisation économique
médiévale un trouble et des mœurs pernicieuses : la spéculation
 effrénée, la pratique des accaparements et des monopoles,
 voire même celle des Kartells, l’absence de serupules
la plus complète et le mépris de toute loi morale. On leur
reproche, comme le fait une Diète allemande, «de détruire
toute possibilité de travailler pour le moyen et le petit
commerce », ou, ainsi qu’un contemporain l’écrit à propos
de J acques Cœur, « d’appauvrir mille bons marchands
pour enrichir une personne ». Ils ébranlent par leurs
manœuvres et leurs faillites, qui ne nuisent en rien, dit
un pamphlétaire, « à leur opulence », le travail et les
échanges loyaux. Ils troublent l’harmonie de l’ancienne
organisation urbaine ; ils la minent ou l’annihilent, en
rendant illusoires les règles protectrices qu’elle a vait fait
prévaloir. Ils forcent une partie de la population industrielle
 et commercante à subir leur domination. Ils s’ar-
        <pb n="381" />
        ÉVOLUTION DU COMMERCE ET DE L’INDUSTRIE 375
rogent sur certaines formes du travail une véritable dictabure
 ; ils contribuent à faire naître ou à développer les
maux redoutables du salariat et du prolétariat industriel,
qu’ils légueront à l’ère moderne.

Prédominance de la moyenne et de la petite bourgeoisie,
de la petite industrie et du petit commerce dans les villes.
—_ Si la crise née de la formation et de l’esprit envahissant
de la bourgeoisie capitaliste fut alors moins grave que dans
les siècles suivants, c’est qu’elle a été atténuée par la
puissance que la force du nombre et de l’association donnait
 à la petite et à la moyenne bourgeoisie. Cette classe,
composée des petits propriétaires urbains, de la masse
des fonctionnaires, et surtout des commerçants et des
maîtres des métiers, formait dans la plupart des villes
la grande majorité de la population, à Bâle, par exemple,
95 p. 100. Elle se contentait de fortunes modestes ; celles
de 2.000 à 10.000 florins étaient assez répandues au
xve siècle en Allemagne dans la moyenne bourgeoisie.
A Bâle un cinquième des bourgeois possédait en moyenne
200 à 2.000 florins, et un tiers, parmi lesquels beaucoup
d’artisans, entre 30 et 200 florins. En France, les bourgeois
 de cette catégorie donnaient d’ordinaire à leurs
filles l'équivalent de 500 à 2.000 francs de dot. Cette
classe nombreuse, en général animée de l’esprit de travail
et d’épargne, peu soucieuse des aventures, mais de caractère
 souvent indépendant, était l’objet des ménagements
de l’État monarchique, qui l’associa souvent au gouvernement,
 et lui abandonna une part considérable de
l’administration urbaine, où elle admettait la participation
 des éléments populaires eux-mêmes.
Elle était en effet, pour la société, un élément précieux de
vitalité et de stabilité. Son ardeur laborieuse ne se ralentissait
 pas. À chaque instant, on y voyait surgir de nouvelles
professions dans le cadre antérieur du petit commerce et de
la petite industrie. À Francfort-sur-le-Mein au xve siècle se
        <pb n="382" />
        376 LA FIN DU MOYEN AGE
trouvaient, par exemple, constitués 191 métiers, dont 18
pour le seul travail du fer, à Rostock 180, à Vienne et à
Bâle 100. Même dans les centres où la grande industrie
semblait exercer un empire indisenté, comme à Ypres, la
suprématie lui était disputée par la petite industrie, gai y
occupait 48, 4 p. 100 des ouvriers, en regard des 51, 6
p. 100 qui travaillaient pour la draperie. Dans l'immense
majorité des villes, les métiers de petite industrie groupaient
 la plupart des habitants ; à Francfort, qui peut
servir de type, ils comprenaient 84 p. 100 du personnel
ouvrier et ceux de la grande seulement 14 p. 100.

La prédominance des petits métiers libres ; le développement
 des corporations jurées. — L'organisation qui avait
assuré aux classes laborieuses l’indépendance, la dignité
et l'équité dans le travail, prévalait encore avec ses
caractères distinctifs. Les petits métiers dominaient,
ne demandant ni grands capitaux, ni coûteux outillages,
laissant au producteur la possibilité de percevoir l’intégralité
 du prix de son labeur, assurant une certaine
égalité dans la répartition des produits de l’activité
collective. Les métiers libres groupaient la majorité de la
population ouvrière, n’exigeant ni chef-d’œuvre, ni long
stage, régis seulement par des règlements simples, plus
utiles que nuisibles à la bonne marche et au bon renom
de la fabrication. Jusqu’au milieu du xv° siècle, de grandes
villes, Bordeaux, Lyon, Narbonne, vécurent sous ce régime ;
même dans celles où existaient des corporations jurées, la
proportion des métiers libres pouvait, comme à Poitiers,
 atteindre la moitié, comme à Paris et à Rennes, les
leux tiers du total des professions.
Cependant, à cette époque, soit en vue d’exciter
l’activité languissante du travail, soit pour instituer
une police satisfaisante de l’industrie et du commerce,
ou pour discipliner les classes ouvrières, soit enfin pour
exploiter au profit du pouvoir, les ressources fiscales
        <pb n="383" />
        ÉVOLUTION DU COMMERCE ET DE L’INDUSTRIE 377
ou militaires qu’elles pouvaient fournir, on multiplie,
avec une extrême rapidité, les corporations jurées
ou privilégiées. On les voit alors apparaître en France,
à Tours, à Besançon, à Rennes, et en bien d’autres villes,
à Douai, à Tournai ainsi que dans la plupart des
centres urbains des Pays-Bas, d’Angleterre, d:Allemagne,
d'Italie et d’Espagne, d’où le mouvement gagne le
reste de l’Europe. À Francfort, en cent ans, leur nombre
passe de 14 à 28, à Vienne de 50 à 68, à Londres de 48 à 60,
à Venise de 59 à 162. Les corporations se subdivisent
elles-mêmes, donnant naissance à de nouveaux métiers
jurés. Le régime corporatif s’applique en certains pays
jusqu’aux ménétriers, aux aveugles, aux mendiants, voire
même aux ribauds et aux courtisanes. Des fédérations ou
unions de syndicats s'organisent, par exemple celle du
safran à Bâle qui groupa 100 métiers, ou encore la jrairie
des tailleurs du comté de Hohenzollern, ou les nations et les
liden des villes des Pays-Bas. Les petites villes et les
bourgs eux-mêmes voient naître des groupes corporatifs
privilégiés. Sans arriver à submerger les métiers libres, les
corporations jurées ont singulièrement accru l’étendue de
leur domaine.

Les altérations de l'esprit du régime corporatif. — Ce
régime exerça à certains égards l'influence bienfaisante
qu’il avait. manifestée dans la période précédente. Il
contribua à maintenir dans le monde du travail la tradition
 de probité et de capacité professionnelle, de stabilité
 et d’équilibre social. Mais les corporations ne tardèrent
pas à faire preuve de l’esprit d’égoïsme, d’exclusivisme,
de routine même, qui anime à la longue les. corps privilégiés.
 Elles outrèrent les monopoles et la réglementation.
Elles multiplièrent les procès entre métiers rivaux. Elles
poursuivirent de leur haine le travail indépendant. Elles
exagérèrent la minutie de leurs règlements. Billes établirent
une police inquisitoriale ; elles se transformèrent en bas-
        <pb n="384" />
        378 LA FIN DU MOYEN AGE
tilles hérissées de privilèges, où une minorité de patrons
s’embusqua. La politique mal avisée du pouvoir municipal
 et de l’autorité centrale leur permit de multiplier
les entreprises contre l’intérêt général, déguisées sous des
prétextes fallacieux,
Il y eut pis encore : la division se mit dans le
monde du travail. Dans chaque centre, les corporations
riches ou puissantes s’efforcèrent de mettre dans leur
dépendance les moins fortunées et les moins fortes. À
Florence, les arts majeurs s’élevèrent au-dessus des arts
moyens et surtout des arts mineurs. À Londres, les 12
grandes corporations, qui avaient le droit d’arborer des
armoiries, se séparèrent des cinquante métiers dépourvus
de ce droit. À Paris, ce furent les six corps marchands, où
figuraient les drapiers et les merciers, qui s’érigèrent en
aristoeratie, de même qu’à Bâlé les corporations des
« messieurs », les herrenzünfte. Dans chaque métier juré
lui-même, les anciens maîtres essayèrent d’accaparer les
charges au détriment des jeunes. À Londres, par exemple,
ce sont les 114 maîtres, dits à livrée, dela corporation des
brasseurs, qui régentent les 115 autres.
Cet esprit antiégalitaire, si-différent de celui de l’époque.
 antérieure, se fait surtout jour dans les rapports
entre patrons ou maîtres et ouvriers ou compagnons.
Dans un grand nombre de métiers, l’ouvrier est évincé
des dignités et des charges, réduit dans les assemblées
à un rôle muet, exclu de la maîtrise, dont les maîtres
font une propriété transmissible de père en fils, encore
accessible aux gendres, entr’ouverte aux compagnons
aisés, mais fermée aux pauvres. L'épreuve de capacité
technique, le chef-d’œuvre, devient pour ce motif obligaboire,
 et ses conditions sont compliquées à dessein. Aggravées
 par la perception de droits pécuniaires élevés, par
l’obligation de banquets coûteux, elles sont destinées à
écarter du patronat la multitude des ouvriers. Un simple
chaudronnier, comme à Bruxelles, se voit demander 300
        <pb n="385" />
        ÉVOLUTION DU COMMERCE ET DE L’INDUSTRIE 379

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florins (plus de 3000 fr.) pour ouvrir boutique. Les étapes
exigées du candidat à la maîtrise se multiplient et s’allongent.
 Le compagnonnage et l’apprentissage deviennent
l’un et l’autre obligatoires ; d’une durée réduite pour les
fils de maîtres, ils se prolongent parfois jusqu’à 12 ans
pour les autres. Compagnons et apprentis sont astreints
à des examens, à des droits d’entrée, à des redevances,
qui permettent aux maîtres d’exercer sur eux une autorité
 despotique. Tout est combiné pour maintenir dans
une situation sans issue la masse des ouvriers, à Pavantage
d’un petit nombre de privilégiés qui se sont réservé les
bénéfices du travail. C’est seulement dans les métiers libres
et dans un certain nombre de corporations, que la communauté
 de la vie, la modestie des entreprises, le petit
nombre des compagnons et des apprentis maintinrent la
sordialité et l’équité des rapports d’autrefois.

Antagonisme et séparation des patrons et des ouvriers ;
les compagnonnages et les confréries ouvrières. — Mais
partout où triompha le monopole patronal, les compagnons
 entrèrent en conilit avec les maîtres, ou bien
ls constituèrent une classe dont les intérêts se distinguèrent
 de ceux des employeurs. Les règlements corporatifs
 ne servaient plus en effet alors qu’à faire peser sur
l’ouvrier un joug intolérable, en l’empêchant de disposer
de son travail pour d’autres que le maître, qui le maintenait
 dans une sévère dépendance, qui lui refusait, comme
il arriva après la peste noire, l'augmentation légitime des
salaires, qui ne lui accordait plus dans les assemblées du
métier et même dans les confréries qu’une place humiliée.
Blessé dans son amour-propre, atteint dans ses intérêts,
le compagnon chercha dans des organisations rivales de
la corporation les garanties de liberté, d’égalité, d’équité
et les moyens de défense que le métier privilégié ne lui
réservait plus. C’est au dernier siècle du moyen âge que
commencent à se multiplier les associations de compa-
        <pb n="386" />
        380 LA FIN DU MOYEN AGE
gnonnage, comme on les appelle en France, les fraternités
{bruderschaften) comme on les nomme en Allemagne.
Fondés et souvent reconnus sous des prétextes de piété
et de charité ou d’instruction professionnelle, parfois
constitués sans autorisation et couverts par le secret ou par
l’observation de rites mystérieux, ces syndicats ouvriers
brisent le cadre étroit de la cité, s'étendent à des régions
et à des pays entiers, forment, par exemple dans les pays
rhénans, de véritables fédérations, concluent entre eux
des traités d’alliance et de réciprocité. ;
Ils facilitent à leurs membres l’acquisition de l’instruction
 technique, en organisant des voyages de ville
en ville de pays. à pays, tours de France, tours
d’Allemagne, ‘qui durent parfois, dans cette dernière
contrée, jusqu’à cinq ans. Ils ont partout des correspondants,
 ils assurent aux ouvriers le logement et l’embauchage
 à des conditions équitables. Ils savent au besoin
imposer aux patrons des contrats de salaires -avantaceux.
 Ils admettent même à l’occasion les ouvrières aux
bénéâces de leur association. Ils ont leurs administrateurs,
doyens, gouverneurs, gardes, leurs assemblées, leurs cotisations,
 leurs caisses, leurs fêtes, leurs banquets, jusqu’à
leur police et à leurs réunions secrètes, telles que celles
des ouvriers du bâtiment « les libres maçons », avec des
initiations, des serments, des moyens de correspondance
romantiques. D'ailleurs, intolérants et exclusifs, ils font
la chasse à l’ouvrier isolé, au « renard » ou au « sauvage »,
pour le forcer à entrer dans l’association. Ils prétendent se
réserver les placements, la fixation des conditions du
travail et du salaire. Tls ont ainsi ébauché en quelque sorte
la première internationale ouvrière, qui coexiste avec
d’autres groupements locaux innombrables, les confréries,
dont l’objet est surtout religieux, mais dont le cadre sert
également aux compagnons, pour organiser les ententes
et la défense mutuelle, en dépit des méfiances et des
interdictions prodiguées par l’Église et les pouvoirs publics.
        <pb n="387" />
        ÉVOLUTION DU COMMERCE ET DE L'INDUSTRIE 381
Le prolétariat urbain et ses éléments, les salariés de la
grande industrie, les ouvriers nomades, les chômeurs et les
mendiants. — Une partie des ouvriers de la petite industrie,
 malgré l’organisation du compagnonnage, dut se résigner
 à vivre dans une condition subordonnée et à subir
éternellement la loi des maîtres, à accepter même les
tarifs de salaires que les règlements corporatifs ou municipaux
 lui imposèrent souvent. Elle vint grossir les rangs
du prolétariat urbain, qui avait pour principaux éléments
tes salariés de la grande industrie.
Ceux-ci, devenus plus nombreux qu’à l’ère antérieure,
 se trouvèrent plus que jamais assujettis à la
domination des grands entrepreneurs, qui leur distribuaient
 à leur gré les commandes, leur achetaient les
produits du travail, leur infligeaient des salaires de famine,
les obligeaient à accepter en paiement des denrées dont
le prix était arbitrairement fixé, les maintenaient dans
leur dépendance par Un système ingénieux d’avances,
d’où résultait l’endettement, et les laissaient exposés aux
crises de surproduction ou de chômage. De là, parmi ces
prolétaires, un état permanent de malaise et de mécontentement
 qui se manifeste par des grèves ou des coalitions,
accompagnées de boycottages, quand on n’arrive pas à
les résoudre au moyen de l'arbitrage, ou à les comprimer
 au moyen de la force. De là encore, des tentatives
d’émeute et de révolution qui, plus d’une fois, troubièrent
 et ensanglantèrent les villes. Le prolétariat ne
remportait en général que des succès éphémères, qu’il
compromettait par ses violences, son intolérance ‘et sa
tyrannie; la victoire restait finalement aux pouvoirs
traditionnels défenseurs de l’ordre et des privilèges patronaux.

Aussi, vit-on se développer dès lors ces deux MAUXx
endémiques du' prolétariat : le nomadisme et la misère
ou la mendicité. Nombre d’ouvriers, mécontents de leur
sort, où réduits au chômage, allèrent de pays en pays à
        <pb n="388" />
        382 LA FIN DU MOYEN AGE
la recherche du travail. C’est ainsi que, pendant la guerre
de Cent ans, 20.000 ouvriers normands émigrent en Bretagne
 et d’autres jusqu’en Allemagne, tandis que les
ouvriers flamands passent en grand nombre au delà de
la Manche ou du Bhin, et que des ouvriers allemands se
répandent en Italie, en France et en Angleterre. En même
temps, la transformation de l’industrie, la concurrence
de la main-d’œuvre rurale et féminine que les grands entrepreneurs
 emploient de préférence, celle de la main-d’œuvre
foraine ou étrangère, qui se développe en dépit des règlements
 corporatifs, entraînent des crises de chômage prolongées
 et développent le paupérisme dans le prolétariat.
Des bandes d’ouvriers sans travail et de miséreux encombrent
 les bas quartiers ou les faubourgs des villes industrielles,
 à un tel point que Florence compta 22.000 mendiants,
 ou bien s’en vont sur les routes tendre la main de
bourg en bourg et de cité en cité. En France, on les nomme
des quémans (quémandeurs) ou quoiîmans.
Le capitalisme en haut, le paupérisme en bas, tels sont
les deux ferments de déséquilibre qui se sont introduits
dans la société médiévale finissante, où heureusement
ils n’ont encore qu’une action limitée.

La condition de la masse des classes urbaines, la hausse
des salaires. — La grande masse des membres des classes
industrielles et commerçantes, placée en dehors de la
bourgeoisie capitaliste et du prolétariat, jouit de conditions
 d’existence plus voisines de l’aisance que de la
misère, du moins dans les pays qui n’ont pas été trop
atteints par la guerre ou les crises. Les petites fortunes
Sont très répandues dans la moyenne et la petite bourgeoisie.
 L'organisation de la, petite industrie favorise toujours
 la stabilité et garantit le bien-être chez la plupart
des artisans et des petits patrons. L’ouvrier lui-même
dans ce régime continue à bénéficier des dispositions
réglementaires qui le protègent contre les abus de la
        <pb n="389" />
        ÉVOLUTION DU COMMERCE ET DE L’INDUSTRIE 383
concurrence, qui lui assurent le droit au travail, qui le
carantissent contre le surmenage.
Bien mieux, il bénéficia de la hausse générale des salaires,
consécutive à la raréfaction de main-d’œuvre, qui résulta
des grandes épidémies et que toutes les ordonnances gouvernementales
 ne purent enrayer. En Italie et en Espagne,
cette hausse varia du double au triple. Le salaire journalier
 moyen de l’ouvrier italien s’éleva du chiffre de 0 fr. 41
à celui de 1 fr. 54. En France, l'ordonnance de 1350 prétendit
 vainement limiter la hausse à un tiers par rapport
aux salaires antérieurs et fixer à 16 et à 32 deniers la
rémunération journalière des ouvriers du bâtiment, suivant
 les saisons hivernale et estivale. Elle y parvint si peu,
que les charpentiers qui gagnaient à Poitiers 2 sous en 1349
en gagnèrent 5 en 1422 et 6 en 1462, et qu’à Paris l’ouvrier
du bâtiment reçut en 1450 l’équivalent de 4 fr. 60, autant
que le salarié de la même corporation au milieu du xrx®
siècle. En Angleterre, les ouvriers de la même spécialité, au
lieu de 3 deniers par jour en gagnèrent 6, d’autres, au lieu
de 3 pence et demi, en reçurent 5. et demi. Rogers a pu
affirmer que le salaire nominal de l’ouvrier anglais ramené
au salaire réel fut alors deux fois plus élevé qu’au xI1° et
qu’au xVII° siècle. En Allemagne, les salairesau xve siècle,
dans certaines catégories de métiers, progressèrent de
13 deniers à 25, et on vit les bateliers du Rhin gagner
jusqu’à un florin par jour. En Westphalie et en Alsace,
le salaire nominal en arriva à égaler le salaire réel, c’est-àdire
 à suffire aux besoins essentiels -de l’existence.
Tout au moins pour les patrons et les ouvriers de la
petite industrie, dans la plupart des pays, les conditions de
la vie matérielle restèrent avantageuses. Elles furent même
exceptionnellement favorables, dans ceux, tels que l’Italie,
les Pays-Bas et l’Allemagne, qui se relevèrent rapidement
 de la crise de peuplement et qui jouirent
d’une prospérité économique supérieure à celle des autres
régions. Comme dans la période antérieure, si l’ouvrier
        <pb n="390" />
        384 LA FIN DU MOYEN AGE
salarié de la grande industrie véeut en général d’une
façon misérable dans les taudis et les faubourgs des villes,
les patrons et les compagnons du petit commerce et de la
petite industrie connurent une existence assez douce, dans
laquelle le principal élément, l’alimentation, paraît avoir
été surtout abondante et même parfois plantureuse, notamment
 en Rhénanie, en Flandre et en Angleterre. A Francfort
 au xvè siècle la consommation de la viande atteignit
125 à 150 kilogrammes par tête, autant qu’au début du
XIX° siècle. Un voyageur de cette époque remarque
qu’aux Pays-Bas et en Angleterre, « il meurt plus de gens
de trop manger et boire que des maux de la faim ». Jamais
dans les villes, il n’y eut plus de fêtes, plus de tavernes,
plus de fureur du jeu, plus de licence dans les mœurs.
Florence et Venise eurent chacune 12.000 à 14.000 prostibuées.
 Jamais aussi la population urbaine ne fut plus mobile,
plus portée aux œuvres de solidarité et de charité, plus
encline à accueillir les idées nouvelles, qui, sous le couvert
de la réforme religieuse, travaillaient sourdement les
masses populaires. Jamais enfin, elle n’eut un plus vif
sentiment de ses droits, une audace d'esprit et de caractère
 plus agissante pour les revendiquer et essayer d’en
assurer le triomphe.

Les révolutions urbaines à la fin du moyen âge et les
tentatives de conquêtes du pouvoir par les classes ouvrières.
— Le siècle final du moyen âge est en effet par excellence
celui des grandes révolutions urbaines. Bien qu’en général
dans l’Occident, pendant la période antérieure, le régime
nrbain eut été modifié sous la poussée des classes laborieuses,
 dans un sens démocratique, il s’en fallait de beaucoup
 que les éléments populaires y eussent acquis la prépondérance.
 Tantôt, le patriciat s’était partiellement
maintenu aux affaires, comme en Allemagne ; tantôt, comme
 dans les Flandres, la démocratie ouvrière avait dû parta -
yer le pouvoir avec la bourgeoisie. Ici, commeen France,
        <pb n="391" />
        ÉVOLUTION DU COMMERCE ET DE L’INDUSTRIB 385

la bourgeoisie des fonctionnaires et des marchands ou des
patrons des principales corporations remplissait les corps
de ville. Là, comme en Bohême, c’était une classe bourgeoise
 d’origine étrangère qui accaparait les offices municipaux.
 Parfois, comme à Florence, c’était la bourgeoisie
toute entière, grande et petite, qui écartait le prolétariat
des salariés du gouvernement urbain.
La conquête du pouvoir politique fut donc l’objectif
que poursuivirent les classes populaires, désireuses de se
servir des prérogatives étendues que possédait l’autorité
urbaine, pour alléger les charges fiscales et militaires que
la bourgeoisie faisait peser de préférence sur elles, et pour
empêcher capitalistes et bourgeois de régler à leur gré les
conditions du travail. Souvent même ces classes ne se contentaient
 pas de revendiquer l’égalité et la justice dans
l’administration communale. Elles nourrirent plus d’une
fois le rêve d’un gouvernement syndicaliste, d’une domination.
 de classe, d’une dictature du prolétariat exercée
en leur faveur et à l’encontre des autres catégories
sociales. De là, le caractère âpre, violent et tragique de
la plupart des révolutions urbaines, dont un certain nombre
 ne furent d’ailleurs que des explosions aveugles de la
haine ou de la misère populaires.
Dans la seconde moitié du x1v° siècle, de l’Orient à
l’Occident, la tempête révolutionnaire souffle avec Viotence
 de tous les côtés. À Salonique (1342-1352), pendant
dix ans les matelots et les artisans font régner une espèce
de Terreur rouge, accompagnée de spoliation et de massacres,
 sur les riches (archontes), propriétaires, chefs d’industrie
 et clercs. En Italie, la lutte est déchaînée entre
les gras et les maigres, entre la plèbe des petits métiers
et du prolétariat d’un côté, et la grosse bourgeoisie patronale
 et capitaliste de l’autre. Dans les Deux-Siciles, la
royauté l’arrête nettement en fermant aux artisans l’accès
du gouvernement urbain. Mais tandis qu’à Rome le chimérique
 tribun Cola da Rienzo (1347) essaie de briser,

BOISSONNADE.

3h
        <pb n="392" />
        386 LA FIN DU MOYEN AGE -

avec l’appui du peuple, l’autorité du patriciat des nobles,
à Bologne (1376), à Gênes (1339), à Sienne (1355-1370),
les masses populaires tentent de devenir les maîtresses
absolues du pouvoir municipal. À Florence, les salariés
de la grande industrie (les piccolini, les popolani), privés
des droits politiques, se rallient une première fois autour
d’un dictateur, Paventurier français Gauthier de Brienne,
due d'Athènes (1342). Puis, poussés à bout par une loi
de 1371 qui leur enlève l’espoir de se libérer de leurs dettes
à l’égard des entrepreneurs, ils organisent la célèbre révolte
des Ciompi (compagnons). Sous la direction d’un ouvrier
cardeur intelligent et énergique, Michel Lando, ils forcent
la bourgeoisie à les admettre dans le cadre des corporations
 officielles (arti), à les faire participer au gouvernement,
 à les affranchir de la juridiction des officiers des
chefs d’industrie, à décréter pour une durée de douze ans
le moratorium des dettes des salariés. Mais bientôt les
extrémistes l’emportent, proclament une dictature anarchique
 et sanglante au profit du prolétariat seul, gratifié
du nom de peuple de Dieu, et provoquent une réaction
qui balaie en quelques semaines la révolution prolétarienne
 (juillet 1378). Le seul effet des troubles fut de jeter
la bourgeoisie italienne dans les bras du despotisme
éclairé, qui, sous le nom de principat, pacifia au xve siècle
les communes en les asservissant.
Nulle part, l’esprit révolutionnaire ne déploya plus
d’ardeur mystique, plus d’esprit de propagande internationale,
 plus d’âpreté dans la poursuite des revendications
de classe et de la dictature ouvrière qu’aux Pays-Bas. Là,
des centaines de milliers d’hommes luttèrent avec une
énergie farouche, avec une bravoure extraordinaire, que
souillèrent de hideux excès, pour le triomphe de leur
idéal, contre les nobles, les clercs et surtout les bourgeois,
Ils caressèrent la chimère de l’égalité des fortunes et de la
suppression, de toute hiérarchie, de toute autorité, en
dehors de celle du peuple des travailleurs manuels. Une
        <pb n="393" />
        ÉVOLUTION DU COMMERCE ET DE L’INDUSTRIE 387

première expérience avait déjà été tentée à Ypres-et à
Bruges (1323 et 1328), à la faveur de la jacquerie de la
Flandre maritime, par deux ouvriers, Guillaume de Decken
et Jacques Peit, qui avaient décrété la guerre aux riches
et aux prêtres, et fait régner la terreur, jusqu’au moment
où la pourgeoisie coalisée avec la noblesse leur infligea le
désastre de Cassel (1328). Une seconde, plus longue et plus
grave encore, fut faite par un tribun éloquent et hardi, un
grand bourgeois, le drapier Jacques Arteveld. Celui-ci réalisa
un moment, par l’entente des classes ouvrières et d’une
partie de la bourgeoisie, son plan d’établissement de l’hégémonie
 de Gand en Flandre, avec l’appui du roi d’Angleterre
(1338-1375). Mais il fut bientôt débordé par la démocratie
 des tisserands, impatients d’établir le gouvernement
 exclusif de la classe ouvrière. Cette dernière dictature
 qui débuta par l’émeute, où périt Arteveld, eut pour
moyens l’emprunt forcé, le massacre, les confiscations,
le pillage ; elle mit aux prises les ouvriers les uns avec les
autres, opposa les foulons qui furent écrasés (2 mars 1345)
aux tisserands. Elle finit par la chute de ces derniers (13
janvier 1349), contre lesquels s’étaient unis princes, nobles,
clercs, paysans, bourgeois et petits artisans. Une partie
des vaincus émigra en Angleterre ; les autres préparèrent
leur revanche; ils la tentèrent en 1359 et surtout en 1378.
Cette fois le mouvement ouvrier gantois faillit avoir en
Occident un immense contre-coup et y déchaîner la révotution
 internationale. Les meneurs de Gand prétendaient
inaugurer une dictature ouvrière sans mélange, spolier
et détruire la bourgeoisie, soulever les compagnons contre
les patrons, les salariés contre les grands entrepreneurs,
les paysans contre les seigneurs et les clercs. On prétendit
qu’ils avaient médité l’extermination de toute la classe
bourgeoise, à l’exception des enfants de six ans, de même
que celle de la noblesse. Pendant quatre ans, maîtres des
Flandres, sous leurs deux chefs Philippe Arteveld et le
tisserand Ackermann, les ouvriers gantois firent trembler
        <pb n="394" />
        LA FIN DU MOYEN AGE
les gouvernements établis. La bataille de Roosebecque
dissipa ce cauchemar (novembre 1382) et coûta la vie à
26.000 prolétaires. Aucun autre mouvement n’eut une
pareille ampleur, mais des tentatives sporadiques à Liége
en 1330:et en 1343, à Louvain en 1340, à Bruxelles en 1359,
1366 et 1368, à Bruges en 1359, 1366, 1367, montrent à
quel point aux Pays-Bas les classes ouvrières eurent, pendant
 un demi-siècle, l’espoir tenace. d’une rénovation
sociale. Peu à peu, le mouvement se limita au xv° siècle
à Bruges et surtout à Gand et à Liége, où, comme en Italie,
il devait être étouffé par le pouvoir princier.
Dans le reste de l’Europe et surtout de l’Occident, les
tlasses ouvrières eurent des visées moins hardies. Elles se
contentèrent avec plus ou moins de succès de revendiquer le
partage du pouvoir municipal ou d’essayer d’amender l’organisation
 des gouvernements urbains. C’est ainsi qu’en
Allemagne, une série d’émeutes à Cologne (1396), à Strasbourg
 (1346-80), à Ratisbonne, à Wurzbourg, à Bamberg,
à Aix-la-Chapelle, à Halberstadt, à Brunswick, à Magdebourg,
 à Lübeck, à Rostock, à Stettin, obligea le patriciat
bourgeois à abandonner son monopole et livra les corps de
ville aux métiers. Ceux ci montrèrent un certain esprit
d'équité et de pondération, de sorte que les villes allemandes
furent dotées d’un régime vraiment libéral. En Espagne,
au contraire, si dans la région orientale, à Palamos, à
Figueras, à Barcelone, à Valence, à Palma la haute bourgeoisie
 « des citoyens honorés » dut se résigner à admettre,
non sans une vive résistance, les artisans (menestrals) au
partage de l’autorité, en Castille ces derniers ne purent
enlever les échevinages aux nobles et aux riches bourgeois.
En Bohême et en Pologne, en France et en Angleterre, les
gouvernements démocratiques urbains déclinèrent même,
 le plus souvent, comme à Paris, à Reims, à Rouen,
à Verdun, à Montpellier, à Nîmes, ou ne maintinrent
ailleurs qu’avec peine quelques-unes de leurs conquêtes,
par exemple à Amiens et à Londres.

388
        <pb n="395" />
        ÉVOLUTION DU COMMERCE ET DE L'INDUSTRIE 389

L'esprit des gouvernements urbains à la fin du moyen âge.
— Les classes commerçantes et industrielles ne réussirent
pas d’ailleurs en général à doter les villes d’institutions
stables et équitables. Démocraties ouvrières ou aristosraties
 bourgeoises n’eurent au cœur qu’an sentiment
commun, le patriotisme municipal, qui leur inspira souvent
 un attachement admirable à la conservation de
l'autonomie, à Ja grandeur et à la gloire de leurs cités.
Mais, sauf dans les centres, où s’établirent des gouvernements
 mixtes, les administrations urbaines furent animées
d’un étroit égoïsme de caste, contraire à tout esprit de justice
 et de véritable égalité. Elles cherchèrent à monopoliser,
tantôt en faveur de la bourgeoisie, tantôt en faveur du
peuple, le pouvoir et les charges. Leur despotisme s’exerça
ici, à l’encontre de la bourgeoisie riche, là, au détriment des
artisans et des salariés. Les ouvriers eux-mêmes, quand ils
furent les maîtres, non contents d’opprimer les bourgeois,
se déchirèrènt entre eux. Chaque classe gouverna dans son
intérêt exclusif, essayant de régenter le travail, de régler
la production et parfois la répartition de la richesse à son
avantage. L'esprit d’intrigue et la soif de domination semanifestèrent
 chez les bourgeois comme chez les prolétaires.
 Les premiers donnèrent souvent plus d’importance
à la fortune qu'aux talents dans l’attribution des dignités
municipales. Les seconds eurent une foi aveugle dans les
pires aventuriers et dans les bas démagogues ; elles mirent
sur le pavois à Paris un écorcheur, à Gand un chanteur des
rues, à Liége un paveur. Ils ne surent maintenir, ni les uns
ni les autres, le bon ordre et la probité dans leur gestion.
Ils ne songèrent pas davantage à se dégager de lesprit
étroit de l’ancienne économie urbaine. Ils n’eurent qu’un
idéal : la conservation et l’accroissement des privilèges particuliers
 de leur cité et de ses groupements. C’est pourquoi
ils défendirent, même par les armes, leurs monopoles commerciaux
 et industriels. Bruges prétendit se réserver le
commerce d'importation des laines et des épices aux Pays-
        <pb n="396" />
        390 LA FIN DU MOYEN AGE -
Bas, Gand celui des grains, Malines celui du sel et du poisson,
Des rivalités économiques mirent aux prises Florence et
Pise, Venise et Gênes, Bruges et l’Écluse, Gand et Bruges,
Malines et Anvers, Dordrecht et Amsterdam, Paris et
Rouen. Parfois, les villes aspirèrent à se eréer un domaine
colonial ou commercial exelusif, tel que celui des Vénitiens,
 des Génois et des Hanséates. Parfois, elles étendirent
 leur domination sur les petites villes voisines,
comme le firent Gand, Ypres et Bruges en Flandres, Gênes
en Ligurie, Florence en Toscane, Venise en Lombardie,
Barcelone en Catalogne. Partout elles asservirent les campagnes
 voisines, prétendirent faire des paysans leurs pourvoyeurs
 dociles, en même temps qu’elles leur interdirent,
pour le réserver aux métiers urbains, l’exercice del’industrie.

L'extension du pouvoir princier dans les villes et les
révolutions urbaines contre l'arbitraire monarchique. —
Elles ouvrirent ainsi la voie aux empiétements du pouvoir
 princier qui se chargea de rétablir l’ordre et l'équilibre
social dans les villes, en les soumettant à un contrôle de plus
en plus étroit, mais qui y provoqua par sa partialité à
l’égard des classes riches, par son fiscalisme envahissant,
par l’arbitraire de ses agents administratifs, une nouvelle
série de mouvements révolutionnaires. Les plus fameux
furent ceux qui agitèrent les grands centres urbains de
France et des Pays-Bas. À Paris, en 1356 et 1358, la révolution
 dont le chef fut le riche drapier Étienne Marcel eut
pour principaux appuis la bourgeoisie marchande et les
confréries d’artisans, qui l’aidèrent dans la fameuse journée
du 22 février 1338 et qui inspirèrent certains articles de la
grande ordonnance de réforme, par laquelle fut tentée la
répression des abus de l’administration royale.
Vingt-deux ans plus tard, du Languedoc à la Picardie,
depuis Montpellier, Carcassonne et Béziers, jusqu’à Orléans,
Sens, Châlons, Troyes, Compiègne, Soissons, Laon, Rouen,
Amiens, Saint-Quentin et Tournai, un vent de révolution,
        <pb n="397" />
        ÉVOLUTION DU COMMERCE ET DE L'INDUSTRIE 391

qui a pour principal foyer Paris (1379-1382), jette encore
contre le pouvoir central les classes urbaines, lasses du despotisme
 fiscal et administratif de la royauté. Le mouvement
 échoue ; les corporations sont frappées dans leurs
privilèges politiques, et parfois, comme à Amiens, chassées
des échevinages ; à Béziers, 40 ouvriers tisserands et cordonniers
 sont pendus. À Paris et à Rouen, on sévit contre
les métiers, Une troisième tentative, la révolution parisienne
 de 1413, amène encore au pouvoir la démocratie
ouvrière, alliée un moment à la bourgeoisie et aboutit à un
nouvel essai de réforme administrative, l’ordonnance Cabochienne,
 rendu infructueux par la guerre civile et par la terreur,
 dont les chefs sont l’écorcheur Caboche et le bourreau
Capeluche (1413-1418). Le gouvernement central l'emporte
finalement, et la bourgeoisie communale assagie, le peuple
des artisans pacifié, lui abandonnent désormais la direction
de la politique urbaine, comme ils le font aux Pays-Bas,
lorsque les ducs de Bourgogne ont réprimé les dernières
rébellions particularistes de Bruges (1436-38), de Gand
(1431-1436-1448), de Liège et de Dinant (1408-1466-1468).
À cette époque, le moyen âge va finir, l’économie urbaine
s’efface définitivement, sauf en Allemagne, devant l’économie
 nationale triomphante.

La croissance des villes et la floraison de la civilisation
arbaine. — Toutefois, en dépit des révolutions et des conlits
 intérieurs, telle était la puissance du mouvement d’expansion
 commerciale et industrielle, que la vie urbaine, loin
de fléchir, prit une nouvelle vigueur. En Orient, Byzance,
Salonique, Athènes, jettent un dernier éclat. La France,
quoique atteinte par les guerres anglaises, CONServe de
grands centres vivants, tels que Paris qui compta
300.000 âmes au xve siècle, Lyon, Bordeaux, Reims,
Rouen et Amiens. Au centre de l’Europe, Prague groupa
peut-être 100.000 âmes ; Londres parvint au chiffre de
35 000 habitants. En Espagne, où abondèrent les petites
        <pb n="398" />
        392 LA FIN DU MOYEN AGE
villes, Barcelone, la reine des cités ibériques, arriva à un
total de 60 à 70.000 .âmes, suivie de près par Valence et
Palma.
Mais les principaux foyers de la vie urbaine furent
surtout l’Italie, où Venise eut 190.000 habitants, où Florence
 en réunit 100.000, distançant de peu Milan et Gênes,
régnant sur 120 autres cités moyennes et petites, et les
Pays-Bas, où à côté de Bruges qui eut 100.000 âmes, Gand
paraît en avoir eu 89.000 et Ypres 40.000. Les Flandres
eurent l’aspeet «d’une ville continue », tellement la population
 urbaine y dominait ; celle-ci constitua même, en
Brabant, un quart dela population. Cefut aussi l’âge d’or
des républiques urbaines allemandes, des 96 villes libres
germaniques dont les métropoles étaient Cologne, avec ses
40.000 âmes, Bâle, Strasbourg, Augsbourg, Nuremberg,
Ratisbonne, Vienne, Constance, Spire, Trèves, Francfort
Mayence, Magdebourg, Erfürth, Lubeck et Breslau, où
la population varia d’ordinaire entre 5.000 et 20.000 habitants.

Les villes, surtout celles d’Occident, saisies d’une
émulation généreuse, s’embellirent de magnifiques monuments,
 se dotèrent d’une foule d’établissements charitables,
développèrent l’instruction à tous ses degrés, devinrent
plus que jamais des foyers de éulture littéraire et scientifique,
 et jouèrent un rôle éminent dans la renaissance
intellectuelle et artistique du x1v® et du xVve siècle. Avant de
s’effacer devant l’économie nationale et le régime monarchique,
 la civilisation urbaine jetait, grâce à l’activité
économique des classes bourgeoises et ouvrières, un
dernier et splendide’ éclat, avant-coureur de celui de la
civilisation moderne.
        <pb n="399" />
        CHAPITRE IV

LES VICISSITUDES DE LA COLONISATION ET DE LA PRO-DUCTION
 AGRICOLES ; LES CHANGEMENTS DANS LA
RÉPARTITION DE LA PROPRIÉTÉ FONCIÈRE ET DANS
LA CONDITION DES CLASSES RURALES, A LA FIN DU
MOYEN AGE : LES JACQUERIES.

Les progrès de la colonisation et de la production agricoles.
— Dans le domaine du travail agricole la fin du moyen
âge est une période de contrastes marqués. Tandis que
certaines régions se dépeuplent et s’appauvrissent, comme
celles de l’ancien empire d’Orient, comme la Bohême et la
Hongrie, ou ne peuvent sortir de la pauvreté, comme la
Suède, l'Irlande ou l’Ecosse ; tandis que la France, le pays
le plus prospère de l’Occident, devient «un monceau de
ruines », suivant l'expression de Pétrarque en 1360, ne présente
 plus en 1440 de la Loire à la Somme, d’après l’évêque
Thomas Basin, que « champs en friche, couverts de ronces
et de buissons » et laisse sans culture un tiers de son territoire,
 d’autres zones plus favorisées poursuivent la mise en
valeur de leur sol. En Italie, le Pô est endigué depuis son
confluent avec l’Oglio ; nombre de marais (polesine, corregie)
 sont convertis en. polders dans la Lombardie et la
Toscane ; les canaux d'irrigation ou les rigoles dérivées du
Naviglio grande et du Naviglio interno, outre ceux de Martesana,
 du Panarello, du Chiaro, fertilisent les campagnes
lombardes et modenaises. Un travail analogue se poursuit
en Espagne orientale.
Aux Pays-Bas. se continue l’œuvre de défense contre
        <pb n="400" />
        594 - LA FIN DU MOYEN AGE
la mer qui, en 1377 et en 1421, avait englouti 90 bourgs
et agrandi le Zuiderzée. L'’endiguement est renforcé à la
fin du xve siècle ; 1.100 kilomètres carrés de polders sont
conquis. De la Vistule au Niémen, sous les auspices de
l’Ordre teutonique, s’accélère la formation des werder. En
Hongrie sous les Angevins, en Pologne sous les J agellons,
les défrichements progressent activement, de même que
dans les territoires de la Baltique occupés par les Scanlinaves.
 Enfin, à l’Est, les marchands de N ovgorod, les
moines et les paysans Grands Russes de Moscovie entreprennent
 à travers les forêts et les marécages la grande
œuvre de colonisation des ‘pays finnois et tartares, qui va
rendre la Russie maîtresse de l’immense territoire compris
entre la moyenne Volga, l’océan Arctique et l’Obi (1363-1489).

L'activité des populations tend à s'orienter vers les
formes de production les plus avantageuses, à suivre les
variations de la consommation et des marchés extérieurs, à
se régler suivant les aptitudes naturelles de chaque région.
Les populations maritimes du nord-ouest et de l’ouest de
l’Europe, Norvégiens, Anglais, Écossais, Hanséates, Néerlandais,
 tirent de-la pêche des revenus croissants, surtout
de celle du hareng, l’aliment populaire par excellence. La
Néerlande y emploie 40.000 bateaux: elle bénéficie de la
découverte d’un procédé nouveau de conservation du
poisson favori des masses, la mise en caques ou tonneaux,
qui facilite l’exportation, et qui est dû au Zélandais Gilles
Beucholz. Du cap Nord à la Galice, les marins pourchassent
la baleine, le phoque et surtout la morue qu’ils vont chercher,
entraînés par le Gulf-Stream, jusqu’aux « terres-neuves ».
Tandis que le déboisement se poursuit en Angleterre, aux
Bays-Bas, en Italie et en Espagne, les pays du Nord, da
Centre et de l’Est tirent de plus en plus parti de leurs ressources
 forestières. Les haras princiers et seigneuriaux se
multiplient en Italie et en Angleterre. L'élevage du cheval
de trait, de bataille et de course prospère dans les récions
        <pb n="401" />
        RÉVOLUTIONS ET CLASSES URBAINES 395

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Travaux des champs, d’après un manuserit du xve siècle.
        <pb n="402" />
        396 LA FIN DU MOYEN AGE
riches en herbages, de même que celui des bêtes à cornes
dans la zone alpine et dans les pays de l’Ouest, qui sont les
fournisseurs de viande et de lard ou de graisse du reste de
l’Europe. Aux Pays-Bas, on invente l’art d’engraisser le
bétail au moyen des navets et des légumineuses. Ailleurs
ce sont les races laitières qui dominent. La pénurie de
main-d’œuvre, consécutive à la peste noire, la modicité du
personnel et des frais qu’exige l’entretien du bétail ovin,
la demande croissante et le haut prix des laines amènent un
développement extraordinaire d’ane des formes de la culture
 pastorale, l'élevage du mouton. Dans la plupart des
pays européens, cet élevage retrouve un regain de faveur
et les pâturages se substituent même aux céréales, en
Italie méridionale, dans la Campagne Romaine, dans les
Castilles et le Haut-Aragon, enfin en Angleterre. En Espagne,
 la grande association (la Jfestæ) des éleveurs s’organise
et groupe au xve siècle 2.694.000 bêtes à laine sur les 10
millions que possède alors la péninsule. En Angleterre,
les grands propriétaires alléchés par un système d’économie
rurale qui leur donne 8 à 12 fois plus de revenu que la production
 du blé, entretiennent des troupeaux de 4.000 à
25,000 têtes. Les Anglais exportent en 1400 jusqu’à
130.000 'sacs de laines fines, pesant 364 livres chacun,
et deviennent les maîtres du marché. au-dessus des
Espagnols.
Des pays neufs de leur côté portent leurs efforts
vers la culture des céréales. La Prusse, la Pologne, la
Hongrie se placent désormais parmi les grands producteurs,
 à côté des’ anciens centres de production,
tels que la France. Aux Pays-Bas et en Angleterre,
où l’on applique les procédés de la culture intensive, on
parvient à obtenir des rendements de sept pour un, au
lieu de quatre pour un. L’horticulture, la floriculture,
l’arboriculture se développent dans les régions riches de
l’Occident, où commence la réputation des fleuristes flamands,
 des pépiniéristes de Nuremberg et d’Augsbours.
        <pb n="403" />
        RÉVOLUTIONS ET CLASSES URBAINES 397

La culture de la vigne tend à se localiser et à s’aceroître en
Italie, en Espagne, en France, en Rhénanie et en Hongrie.
Les vins italiens et espagnols supplantent Ceux d’Orient ;
ceux de France gardent leur vogue. Bordeaux au début du
xve siècle, exporte encore 28.000 à 30.000 tonneaux par an.
Laæ eulture des plantes textiles et celle des plantes tinetoriales
 bénéficient des progrès de l’industrie.

Les variations de la valeur et de la répartition de la
propriété foncière. La grande et la petité propriété. —
Le déclin de la production dans une partie de l’Europe à
été compensé par l’essor qu’elle a pris dans l’autre partie.
La hausse du prix des produits agricoles a favorisé celle de
la propriété foncière dans les régions privilégiées. Tandis
que dans la France éprouvée par la guerre, la valeur de la
terre à baissé de moitié et est même tombée en Normandie
de 325 à 23 francs l’hectare, entre 1325 et 1450, elle a suivi
une progression ascendante inverse dans les Etats des ducs
de Bourgogne, en Italie, en Angleterre, aux Pays-Bas, dans
pAllemagne du Sud et PEspagne orientale.
La répartition de la propriété foncière se poursuit, suivant
les tendances qui prévalaient pendant la période antérieure.
Le coliectivisme agraire achève de disparaître, même dans
les pays germaniques. Les communaux, encore nombreux
dans les pays scandinaves, l’Europe orientale et centrale
et les régions montueuses d'Occident, telles que la Haute-Italie,
 où ils couvrent un sixième ou un septième du sol,
ou même dans -l’Espagne du Nord, en rappellent seuls en
général le souvenir. Partout la propriété commune est
enclose et appropriée en majeure part. La grande propriété
de l’État, de la haute aristocratie et de l’Église s’étend
encore. Les princes essaient partout de reconstituer leurs
domaines. En Moscovie, ils s’adjugent les trois cinquièmes
des terres ; en Moldavie et Valachie la totalité. En France,
les Valois, malgré leurs prodigalités, retirent des biens
d’État 4 millions de livres de revenus, les ducs de Bour-
        <pb n="404" />
        398

LA FIN DU MOYEN AGE

Sogne 160.000 écus d’or. En Angleterre, les rois de la maison
d’York ont mis la main (1460) sur le cinquième du sol.
Mais les souverains ne savent pas maintenir l’intégrité
de cette propriété, qui se morcelle an profit des grands et
de l’Église:
Malgré les mesures prises partout contre l’extension
des biens de mainmorte, la propriété ecclésiastique
s’agrandit d'une façon monstrueuse, qui va provoquer
partout l’appétit des sécularisations. Dans les Deux-Siciles,
 l’Italie du centre et du N ord, le clergé au xve siècle
détient les deux tiers et parfois les quatre einquièmes des
terres ; son capital foncier s’éleva dans l’État vénitien à
129 millions d’équs. Dans les Castilles, où il possède du
tiers au cinquième du sol, il a unrevenu de 10 millions
 de ducats. En France, ruiné par la guerre, il reconstitue
 en cinquante ans sa richesse foncière, au point qu’il a
recouvré du quart à la moitié du territoire, et qu’il en retire
un revenu supérieur à celui de l’État, à savoir 5 millions
de livres tournois de revenu (100 millions de francs). Le
revenu du clergé d’Angleterre est douze fois supérieur à
celui du'roi, et il détient à peu près la même proportion du
sol qu’en France. Cette proportion s’élève du tiers ou de la
moitié aux deux tiers en Allemagne, dans les Pays scandinaves
 et en Europe orientale.
Une minorité de grands seigneurs, barons, landlords,
Magnats, seigneurs souverains (landesherren), possèdent
parfois d’immenses domaines qu’ils nomment des États
(estados, estates) en Espagne et en Angleterre, disséminés
ou d’un seul tenant. Un Colonna au xye siècle, en Italie, a
97 fiefs et 150.000 vassaux ; Un Villena en Castille
30.000 censitaires et 100.000 ducats de revenus ; un due
d’Orléans 540.000 livres de rente ; un duc d'Anjou 400.600 ;
un la Trémoille 336.000 ; un Rohan 280.000. Un lord
Cromwell en Angleterre tire de ses biens 66.000 sterling de
rente et les princes allemands la valeur de 240.000 marks
en moyenne chacun, le dixième du revenu qu’aura Char-
        <pb n="405" />
        RÉVOLUTIONS ET CLASSES URBAINES - 399

les-Quint. Mais ils ne sont qu’à l’état d’infime minorité. La
masse des gentilshommes, sauf dans quelques pays, tels
que l’Angleterre, néglige la culture de ses biens et les aliène
un à un pour payer ses dettes et suffire à ses dépenses.
C’est la bourgeoisie riche qui en hérite généralement et
qui travaille à se constituer une fortune foncière qu’elle
accroît par les accensements et les défrichements, aussi bien
que par les achats. Elle a de belles fermies bien garnies de
bétail, comme celle que possède à Gonesse le chancelier
d’Orgemont (1358). Elle rivalise même parfois avec la
haute noblesse. Jacques Cœur est possesseur de 25 seigneuries.
 Le chancelier Nicolas Rolin est un des plus grands
propriétaires de la Bourgogne. Le trésorier de Philippe le
Bon, Bladelin, emploie une bonne part de ses capitaux à
dessécher des polders. À l'exemple des grands bourgeois,
les moyens etles petits, jusqu’à des artisans urbains, convoitent
 la terre et s’en approprient, de même que les communes,
 de nombreuses parcelles. Un mercier de Londres
au xve siècle laisse ainsi plusieurs manors à ses enfants ;
un cuisinier, un forgeron, un teinturier d’York ont de
petits biens ruraux. Le fait est encore plus fréquent en
France, aux Pays-Bas, en Italie, en Rhénanie, où il n’est
pas de menu bourgeois, qui ne rêve d’un petit domaine et
d’une maison des champs-L’accroissement

 du nombre des petits propriétaires paysans
 et de la petite propriété rurale. — Parmi les classes
rurales, le nombre des petits propriétaires va aussi
s’accroissant, du moins en Occident, s’il diminue au
contraire dans l’Europe orientale et septentrionale, où
ils avaient été fort nombreux. Dans l’Europe occidentale,
 s’organise un tiers état rural, parfois favorisé,
 comme dans l’Italie du centre et du Nord, par les
pouvoirs publics, qui lui réservent un droit de préemption
 pour l’achat des terres roturières. En France,
le paysan est si avide de la terre, qu’au xIive et au
        <pb n="406" />
        400 LA FIN DU MOYEN AGE
XV° siècle, 60 p. 100 des mutations foncières en certaines
provinces se font en sa faveur, et qu’il en arrive à occuper
un cinquième, quelquefois même un tiers du sol. Ce sont,
Îl est vrai, des propriétés de faible étendue qu’il parvient à
constituer. Les propriétaires ruraux qui détiennent 10 à
50 hectares, avec plusieurs paires de bœufs, ne forment en
quelques régions qu’un sixième de l’ensemble des populations
 paysannes. En Angleterre, ces frecholders ou jranklins,
dont Chaucer a fait revivre la joyeuse physionomie, vivent
sur des domaines d’une étendue moyenne de 80 acres (26à
27 hectares), qui leur donnent environ 20 livres
Sterling de revenu. Dans l’Allemagne rhénane la petite
propriété paysanne ne comprend guère plus de 8 hectares
 1 /2 à 12 hectares 1 /4 par tête. La plupart des petits
propriétaires paysans n’ont que de médiocres revenus, que
menace le morcellement croissant. Dans les pays rhénans,
par exemple, l’étendue du manse à cette époque diminue des
trois quarts. Il a fallu toute la ténacité etl’économie des
paysans, pour empêcher la dissolution de cette petite propriété
 rurale qu’ils ont réussi pourtant à consolider et à
stendre peu à peu.

Variété de la condition des tenanciers censitaires. — La
grande masse des populations rurales se compose alors
de tenanciers censitaires qui n’ont pas la propriété
absolue de la terre, mais qui en possèdent l’usufruit perpétuel.
 Dans une partie de l’Europe, l’Occident, ils ont
acquis la liberté, qu’on n’ose guère plus leur contester. En
Angleterre, à peine 1 p. 100 des masses rurales ne jouit
pas de ce bienfait. En France, c’est une maxime consacrée
que celle qui fait naître libre tout Français. Aux Pays-Bas,
 les échevins d’Ypres déclarent fièrement que jamais,
chez eux, on « n’entendit parler de gens de serve condition,
ni de mortemain ». Les accensements se continuent avee
une nouvelle activité, par exemple dans les régions françaises
 après la guerre de Cent ans. ainsi que dans toutes
        <pb n="407" />
        RÉVOLUTIONS ET CLASSES URBAINES 401

celles où prévalent les anciens systèmes de culture variée
qui exigent beaucoyp de main-d’œuvre. Les tenanciers
censitaires libres en arrivent dans diverses parties de la
France à exploiter les cinq sixièmes du sol et en Angleterre
 le tiers. Il est rare qu'ils n’aient pas obtenu des conditions
 avantageuses, qui leur assurent, avec les diverses prérogatives
 de la liberté civile, la plupart des droits de la
propriété utile, tels que ceux d’aliénation et de succession,
tout en limitant leurs prestations. leurs corvées et leurs
charges.
Mais, même en Occident, se produit une évolution
sociale et économique qui leur est en partie défavorable.
D’une part, en effet, à la faveur des troubles, les propriétaires,
 clercs, seigneurs, bourgeois essaient d’aggraver les
obligations des tenanciers, ou de leur retirer les garanties
et avantages concédés, au point de les menacer d’une
rechute dans le vilainage ou le servage. D’un autre côté,
ils enièvent aux vilains la stabilité dont ceux-ci avaient
joui. En effet, la substitution de la culture pastorale à la
polyeulture, celle du métayage, du fermage, du faire valoir
direct à l’ancienne méthode des accensements, l’appropriation
 des biens communaux par les grands propriétaires
 qui les enclosent (système anglais de l’enclôture),
toutes ces pratiques nouvelles contribuent à rendre moins
indispensable le concours des tenanciers censitaires. Ils
deviennent même bientôt génants pour tous les détenteurs
de grands domaines qui cherchent à accroître leurs revenus
et à diminuer leurs frais de main-d’œuvre. Aussi travaille-t-on
 à les évincer, à profiter de leurs embarras, de
l’inexécution des clauses de leurs contrats, de même que
de leur appauvrissement ou de leur désertion, pour leur
reprendre la tenure. Dans tout l’Occident, un nombre considérable
 de tenanciers censitaires, ainsi privés de la jouissance
 de la terre qu’ils cultivaient, vint grossir les rangs du
salariat et du prolétariat agraire, notamment en Angleterre.
 Moins heureux encore, une foule d’autres, dans les

28

RoIissoNNADE.
        <pb n="408" />
        402
pays de l’Europe centrale et orientale tombèrent même
dans la condition des vilains, voire des serfs de la période
antérieure.

LA FIN DU MOYEN AGE

L'accroissement du fermage, du métayage et du salariat
agricole en Occident. La naissance du prolétariat rural. —
Dans l’Europe occidentale, où pareille régression n’était
guère possible, en raison de l’état des mœurs et de la civilisation,
 ce furent des classes nouvelles qui s’acerurent aux
dépens des tenanciers censitaires, les unes en pratiquant
l’entreprise et l’association agricole, les autres en demandant
 au salariat leurs moyens d’existence.
L'entreprise libre de culture ou fermage devient une
spéculation, à laquelle se livre volontiers la bourgeoisie
riche qui loue l'exploitation à forfait des terres de
l’Église et de la noblesse et qui se rend adjudicataire
de fermes générales, c’est-à-dire de vastes domaines
appartenant à. des partieuliers ou à des collectivités.
Bientôt, la partie la plus entreprenante du tiers état
rural prend goût à ce système, et, à côté des fermiers
généraux, se multiplient les petits fermiers qui exploitent
 des biens fonciers d’étendue plus restreinte. En, Italie,
aux Pays-Bas, en Allemagne rhénane, en Angleterre, en
France, où il se généralisa dans les provinces du bassin
parisien, en Normandie, en Champagne, en Picardie, en.
Orléanais, dans les pays de l’Est, le fermage fit de grands
progrès, sous ses deux formes, le bail à culture des terres
et le bail d’élevagedu bétail(à cheptel en France, socida en
Italie). Ces derniers baux furent conclus pour un an, ou
encore trois à cinq ans. Les premiers, consentis parfais à
vie, parfois pour une ou plusieurs générations, tendirent
à s’enfermer dans des limites de temps plus restreintes,
soixante-dix ans en Angleterre, trente à cinquante ans en
France, six à vingt-neuf ans en Italie. Tantôt, la rente
payée par le fermier fut fixe, tantôt elle varia avec le produit
 de l’exploitation, et le taux en fut plus ou moins élevé
        <pb n="409" />
        RÉVOLUTIONS ET CLASSES URBAINES 403

suivant les conventions. On le vit descendre au quart ou
même au huitième de la rente foncière en Provence, à
3,13 p. 100 et à 2,33 p. 100 du revenu dans diverses
régions françaises, tandis qu’en Angleterre, où les fermiers:
furent surtout de grands entrepreneurs d’élevage à partir
du xv° siècle, ce taux haussa progressivement, enrichissant
 à la fois bailleurs et preneurs.
T’association de culture (mezzadria, colonat partiaire,
métayage) prit une extension parfois plus considérable que
le fermage, notamment en Italie, en France méridionale et
occidentale, en Espagne orientale et dans les Pays Rhénans.
Plus accessible aux paysans dépourvus de capitaux, elle
leur assurait parfois, quand la demande de bras dépassait
 l’oftre et quand il fallait mettre en valeur des terres
ineultes ou mal cultivées, des avantages appréciables. On
voit, en Provence et en Italie, nombre de métayers astreints
seulement à payer le cinquième, le quart, le dixième du
produit de l’exploitation, ou même une rente variable avec
ce produit. Mais le plus souvent aussi, ils paient rigoureusement
 la moitié de la rente foncière au maître, et leur
indépendance économique est bien moindre que celle du
fermier. En Toscane il leur est interdit d’émigrer à la ville;
de quitter la terre sans avoir payé leurs dettes, et les pouvoirs
 disciplinaires du propriétaire à leur égard se rapprochent
 sensiblement de ceux que le seigneur exerçait jadis
gur le vilain franc. Il est vrai que le métayer n’aliène sa
liberté que pour une courte durée, un an, quelquefois davantage,
 par exemple dix ans en Provence, mais il wa en
revanche ni la stabilité de l’ancien tenancier censitaire, ni
la situation privilégiée de l'entrepreneur de culture.
Plus encore que le fermage et que le métayage se développent
 à la fin du moyen âge. les diverses formes du salariat
 agricole. Les journaliers libres, apparus pendant la
période précédente, se grossissent des tenanciers censitaires
 évincés, aussi. bien que des paysans sans autre ressource
 que la location de leur travail, ou que de ceux (les
        <pb n="410" />
        104 LA FIN DU MOYEN AGE

kossaten allemands et anglais) auxquels la modicité de
leur tenure (un hectare et demi parfois) ne permet pas de
vivre exclusivement du revenu de leur propre fond. Louant
leurs bras à la journée, ou à la semaine ou à la tâche, ces
brassiers, ces travailleurs de terre, ces serviteurs (laborers,
servants) ou varlets, comme on les nomme suivant les pays,
mettent alors souvent à haut prix leurs services, quand la
main-d'œuvre se raréfie, à la suite de quelque grande épidémie,
 telle quela peste noire. Mais ils sont encore, quoique
pourvusde la liberté, soumis à des règlements rigoureux. Des
lois draconiennes, édictées notamment en Italie, en France,
en Espagne, en Angleterre, telles que les statuts municipaux
italiens, l’ordonnance française de 1350, les fameux statuts
des travailleurs britanniques (1350-1417 ), frappent d’amendes
 élevées et même de prison ceux qui refusent leurs
services, permettent de les mettre en réquisition, de les
enchaîner parfoiss’ils quittent le travail, leur interdisant
de changer de domicile, de mettre leurs fils en aæpprentissage
 et fixent le taux de leurs salaires. La liberté théorique
 des salariés ne les” empêche pas d’être garrottés par
les lois d’airain que les pouvoirs publics prétendent leur
imposer et dont ils ne brisent les entraves, que lorsque le
besoin de main-d’œuvre contraint les employeurs à capituler.

Fort accrus aussi en nombre, loués au mois ou à
l’année, les domestiques jouissent d’une condition plus
stable, à l’abri du chômage et de la hausse des produits
nécessaires à la vie, puisqu'ils sont logés, nourris et habillés,
mais la domesticité de ce temps, quoique fondée sur la
liberté des contrats, est aussi singulièrement restreinte par
les traditions autoritaires survivantes du passé, qui obligent
 le domestique à rester en service jusqu’à ce qu’il ait
obtenu congé et qui confèrent au maître jusqu’au droit de
correction corporelle.
Des éléments les plus indisciplinés, les plus aventureux,
les moins aptes au travail, ou les moins laborieux, se
        <pb n="411" />
        RÉVOLUTIONS ET CLASSES URBAINES 405

constitue enfin, dès lors, un prolétariat rural analogue au
prolétariat urbain, et qui se livre, comme celui-ci, au vagabondage
 et à la mendicité. La société médiévale légue à
l’ère moderne ces deux maux destinés à s’aggraver, et déjà
se pose dans les campagnes avec autant d’acuité que dans
les villes le redoutable problème du paupérisme.

La renaissance du servage et de l'esclavage en Europe. —
Dans les pays d’Occident, à l’état sporadique, et dans
ceux de l’Europe centrale, septentrionale et orientale, sur
de vastes proportions, se produit même alors une véritable
régression. Le servage, qui déclinait et qui semblait ‘sur le
point de s’éteindre, reprit une vigueur nouvelle, lorsque la
pénurie de main d’œuvre se fit sentir. Il fut extirpé avec plus
de difficultés dans les régions clairsemées de l’Europe occidentale
 où il avait survécu, et il s’établit ou progressa
dans une grande partie du continent, à l’Est et au Nord.
En Occident, où il subsiste sous la forme atténuée de la
main-morte qui pèse plus sur la terre que sur la personne, il
se maintient obstinément dans le Frioul, le Montferrat,
te Piémont, l’Aragon, les Baléares et la Haute-Catalogne,
la Marche limousine, la Champagne, le Nivernais et diverses
régions de la France de l’Est, dans le Luxembourg, le
Namurois, la Drenthe, la Gueldre, lOver-Yssel, et il compte
1 p. 100 de la population rurale de l’Angleterre. Dans les
États espagnols, on réduisit même au servage les laborieuses
 populations musulmanes des mudejares et des J uifs,
qui avaient, à l’époque antérieure, joui de franchises
étendues.
Mais ce fut surtout dans le reste de l’Europe que
se produisit une renaissance servile, favorisée par le
progrès de l'influence des classes féodales. Dans l’Allemagne
 du Nord, notamment en Poméranie, en Mecklembourg,
 en Brandebourg, et même dans les pays autrichiens,
Styrie, Carinthie, Carniole, non seulement les vieilles
populations slaves, mais encore nombre de vilains (hôrigen)
        <pb n="412" />
        406 LA FIN DU MOYEN AGE
d’autre race tombèrent dans le servage (leibeigenschaft).
Souvent il arriva qu’un Séjour sur une terre serve suffit pour
faire perdre la liberté. « L'air seul fait serf », disait un dicton
 allemand. Le paysan asservi, spolié de ses vieux droits
d'usage et des communaux, en fut réduit, comme s’exprimait
 un proverbe de Brandebourg, à souhaiter longue vie
aux chevaux du juncker, Pour qu’il ne prit pas fantaisie à
celui-ci d’obliger ses tenanciers à lui servir de monture.
En Hongrie, en Transylvanie, en Pologne, en Danemark,
les populations rurales où dominaient auparavant les
horames libres furent réduites à la condition servile par des
aristocraties envahissantes. Dans la Serbie, la Roumanie,
la Bulgarie, et dans l’ancien empire d’Orient disparut de
même la liberté paysanne, et le cultivateur assimilé au
Pparoikos byzantin, devint le plus misérable des paysans
d’Burope, le futur raia turc. En Moscovie seulement, les
besoins de la colonisation valurent aux populations rurales
de conserver une condition analogue à celle du vilain et du
colon. Le servage russe a, été une institution moderne.
Mais en revanche, les Moscovites, les Lithuaniens, les
Polonais réduisirent en esclavage les prisonniers païens ou
musulmans, finnois, tartares et turcs. En même temps,
dans l’Europe méridionale, en Italie, en Espagne, jusque
dans les provinces françaises du littoral méditerranéen, le
commerce des esclaves refleurissait aux dépens des-infidèles
et fournissait aux propriétaires un contingent parfois
considérable de cultivateurs. Majorque en compta jusqu’à
20.000, et les statuts italiens montrent qu’en Sicile, en Toscane,
 en Vénétie et en Istrie, la main-d’œuvre esclave suppléa
 plus p’une fois à la pénurie de la main-d’œuvre libre,

Les révolutions agraires en Europe. Les jacqueries en
France, en Espagne, aux Pays-Bas, en Angleterre, en
Bohême, en Allemagne, en ‘Scandinavie. — Les crises de
tout ordre qui signalèrent la fin du moyen âge et .qui
y Pprovoquèrent, tantôt l’anarchie et la misère. tantôt
        <pb n="413" />
        RÉVOLUTIONS ET CLASSES RURALES 407
tes conflits entre propriétaires et salariés, entre l’aristocratie
 et les paysans menacés du servage; ont amené
dans le monde rural de cette époque une effervescence analogue
 à celle qui se produisait dans les villes. La seconde
moitié du x1ve siècle et à un moindre degré, la première
moitié du xve ont été marquées par des soulèvements, le
plus souvent sans programme, Sans unité, sans direction,
simples manifestations anarchiques et sanglantes des gouffrances
 et des haines populaires.
Tel est en particulier le caractère de la fameuse
révolte des paysans français, de ces Jacques, que la
noblesse qui les méprisait et les raillait, poussa à
bout. par ses brigandages. Au printemps de 1358, au
moment où le prestige nobiliaire venait d’être atteint par
le désastre de Poitiers (1356) les populations rurales du
nord de la France, de la Normandie, de l'Ile-de-France, de
la Picardie, de la Brie, de la Champagne orientale et
du Éoissonnais se soulevèrent, mirent à leur tête un
ancien soldat, Guillaume Cale, brûlèrent des centaines
de châteaux, promenèrent partout le pillage, l’incendie,
 quelquefois le meurtre, et provoguèrent dans les
villes, à Rouen, à Senlis, à Amiens, à Meaux, à Paris
même les sympathies de la petite bourgeoisie (28 mai-16
 juin). D’après Froissart, 100.000 hommes auraient pris
tes armes, mais les-payysans écrasés à Meaux et à Clermontsur-Oise
 par la noblesse retombèrent dans leur misère. Les
classes aristocratiques se vengèrent en exécutant de sangfroid
 20.000 malheureux et en écrasant d’amendes les villages
 rebelles. La J acquerie ne semble avoir formulé aucune
revendication précise. TI en fut de même, vingt ans après de
la révolte des Tuchins qui S'étendit depuis la Haute-Italie
 jusqu’au Plateau central de France et au Poitou,
mais dont, le principal foyer fut le Languedoc. Paysans et
ouvriers firent cause commune, organisèrent dans la
prousse et les bois une sorte de guerilla qui dura six ans
(1379-1385), maltraitèrent quiconque n’avait pasles mains
        <pb n="414" />
        LA FIN DU MOYEN AGE
calleuses et succombèrent finalement sous une répression
impitoyable. A leur tour, les Anglais, maîtres éphémères
de la France de l’Ouest où ils ruinèrent les campagnes, provoquèrent
 ces jacqueries du Maine, du Cotentin et de la
Normandie, dont la plus connue fut dirigée par le paysan
Cantepie (1424-1 432) et qu’ils noyèrent dans le sang.
D’autres révolutions rurales’ eurent un caractère plus
défini et parfois une portée sociale bien plus haute que
celles de France. En Espagne, les serfs (pageses de remensa)
de la Haute-Catalogne prirent trois fois les armes de
1395 à 1479 contre les nobles et les clercs’ qui les opprimaient
 et finirent par leur arracher la liberté, grâce à l’intervention
 de la royauté. Moins heureux, les paysans
(foreros) de Majorque, malgré quatre insurrections (1391-1477),
 dont la plus violente fut celle que dirigea le laboureur
 Tort Ballester, ne réussirent pas à empêcher l’accaparement
 de la propriété rurale par la bourgeoisie et à obtenir
de meilleures conditions de travail pour les censitaires et
les journaliers. Une partie fut massacrée ou émigra, le
reste dut se soumettre.
Aux Pays-Bas, la jacquerie de la Flandre maritime
qui dura de 1322 à 1328 avait déjà eu le caractère d’une
lutte de classes qui mit aux prises les libres paysans,
menacés du servage, avec la noblesse, et qui fut accompagnée
 de part et d’autre de violences inouïes. Les populations
 rurales quoique vaincues y gagnèrent de consolider
 leurs franchises. En soutenant dès lors le pouvoir
princier contre les villes, elles accrurent encore leur influence
et se firent octroyer la liberté de l’industrie campagnarde.
Dans l’Est cependant, la principauté de Liège en 1458
offrit le spectacle de cette singulière révolte des clup-Pelslagers
 qui avaient pris pour emblème une charrue dont
ils portaient l’effigie sur leur chapeau et qui se plaignaient
des abus du fiscalisme et des justices féodales.
Les deux révolutions rurales les plus originales furent
celles des journaliers (travailleurs) d’Angleterre et des

+108
        <pb n="415" />
        RÉVOLUTIONS ET CLASSES RURALES 409

paysans de Bohême. La jacquerie anglaise, provoquée par
la législation oppressive qui décrétait le travail forcé et la
résidence obligatoire pour les manouvriers, fut attisée par
les prédications des mystiques révolutionnaires, les pauvres
prêtres, imbus des doctrines wyclifistes, John Ball et
Jack Straw. Les propriétaires qui tentèrent de rétablir les
corvées arbitraires des tenanciers jetèrent ceux-ci dans le
mouvement. Le gouvernement, en décrétant un impôt
progressif à rebours, la capitation, qui frappait les classes
pauvres (1377-80), allama le terrible incendie qui fit trembler
 de terreur les possédants. Un ouvrier de village,
ancien soldat, Wat Tyler, dirigea les révoltés qui avaient
soulevé les comtés de l’Est, du Sud-Est et même du Nord.
Straw et Ball furent les théoriciens de la révolution. Ils
préconisèrent au nom de la Bible la spoliation de la noblesse,
du clergé et de la bourgeoisie, l’abolition du servage et de
toutes les distinctions sociales, légalité des conditions et la
communauté des biens. Mais les rebelles, dans la réalité,
n’eurent ni programme Commun, ni ligne de conduite
uniforme ; ici, ils se bornèrent à faire supprimer les corvées
seigneuriales et les clôtures des commonaux; là, ils se compromirent
 par le pillage et les pratiques de l’anarchie. Un
moment maîtres de Londres et du roi Richard IT
(13-14 juin 1380), ils se laissèrent désarmer par la promesse
de chartes rurales d’affranchissement, et la révolution
fondit en quelques jours, suivie d’une répression sanglante.
La royauté, satisfaite d’avoir annulé les concessions arrachées
 par la violence, se contenta defaire exécuter les chefs
révolutionnaires, mais n’eut pas toujours la force nécessaire
pour arrêter une réaction aveugle. Le calme fut rétabli
pour soixante ans. La courte jacquerie des paysans du
Kent que dirigea l’aventurier Jack Cade (12 juin 1350)
n’eut pas, malgré les excès qu’elle commit à Londres, la
même gravité que celle de 1380.
Plus audacieuse encore, d’une durée autrement grande
et d’une portée plus considérable fut la révolution hussite,
        <pb n="416" />
        410
qui eut à la fois le caractère d’un mouvement religieux et
d’un mouvement social. Sous le couvert de la réforme religieuse
 préconisée par Jean Huss et d’une réaction nationale
contre leur aristocratie allemande, les paysans tchèques,
coalisés avec la petite noblesse et conduits par deux
illustres hommes de guerre, Zizka et Prokope le Grand,
dominèrent pendant vingt ans en Europe centrale
(1418-1487). Ils créèrent une démocratie puritaine qui proclama
 l’égalité de tons les hommes, la libération des campagnes
 du joug féodal et la sécularisation des biens du
clergé. Mais cette démocratie se perdit en subissant l’influence
 du radicalisme extrémiste de la secte des Taborites,
 qui décréta le nivellement social absolu, l’abolition
de toutes les distinctions nées de la fortune, de la naissance,
de l’intelligence, l’émancipation totale des femmes, la suppression
 de la propriété, du mariage et de la famille, breï le
communisme intégral. La révolution hussite, abandonnée
par la bourgeoisieet la petitenoblesseindigènes, quil’avaient
d’abord soutenue, fut alors écrasée à la bataille de Lipany,
laissant le champ libre à la réaction féodale et au servage.
Elle avait provoqué au cœur de l’Europe une immense
effervescence, jusque dans la France de l’Est, et surtout
en Allemagne, où les paysans se soulevèrent sans succès,
en Saxe, en Silésie, en Brandebourg, dans les pays rhénans
 (1432), dans la Carinthie et la Styrie et jusqu’en
Transylvanie (1437). Enfin, dans les pays scandinaves, si
les libres paysans de Suède, unis à la noblesse locale et
dirigés par Engelbrechtson, réussirent par la révolte à
empêcher l’établissement du servage (1437-40) et s’emparèrent
 même du pouvoir, en Danemark trois grandes jacqueries
 de 1340 à 1441 n’aboutirent qu’à faire appesantir
davantage le joug de l’aristocratie allemande sur le paysan
danois réduit an vilainage, puis au servare le plus dur.

LA FIN DU MOYEN AGE ‘

Diversité de la condition matérielle des classes rurales
à la fin du moyen âge. — Dans la plus grande partie de
        <pb n="417" />
        , ! :
RÉVOLUTIONS ET CLASSES RURALES 411

l’Europe, soit par l’effet de ces transformations sociales,
soit par celui des fléaux de la guerre et des épidémies,
la condition des classes rurales paraît donc avoir empiré,
spécialement dans l’est, le centre, le nord du continent,
et même en quelques régions de l’Occident, en Écosse,
en Irlande, en Navarre, en Aragon, spécialement en
France. La plupart des provinces françaises furent ruinées
 ; la population diminua de moitié ; le Languedoc
lui-même, quoique éloigné du foyer des hostilités, perdit
le tiers de ses habitants. L’évêque de Lisieux décrit, au
temps de Charles VIT, la misère affreuse de nos campagnes
 du Nord, où erraient au milieu des friches, des
paysans hâves, couverts de guenilles. L’anglais Fortescue
triomphe en 1450 du ‘contraste qu’offre ce dénument des
cultivateurs du plus fertile pays du monde avec Plaisance
des classes rurales d’Outre-Manche.
Mais en un petit nombre de pays, les campagnes
jouirent d’une situation plus favorable, en Bohême par
exemple avant les guerres hussites, en Pologne sous
Casimir le Grand et sous les Jagellons. Ce furent surtout
 Italie, l’Espagne, les Pays-Bas, l'Allemagne et
l'Angleterre qui parvinrent le mieux à conserver et à
accroître la prospérité antérieure. Dans ces régions,
les diverses classes des populations rurales jouirent en
général d’une certaine aisance. Les journaliers eux-mêmes
pénéficièrent de salaires plus élevés, doublés ou triplés en
Ttalie, comme en France, en ‘Angleterre et en Allemagne.
Au delà de la Manche, ils ne voulurent plus être payés
qu’en argent, travailler que cinq jours par semaine. Dans
les pays rhénans et danubiens, le salaire agricole quotidien
eut la valeur d’achat d’un porc ou d’urr mouton, de neuf à
sept Livres de viande ou d’une paire de souliers, et les gages
annuels du domestique, celle d’un bœuf ou de vingt moutons.
 En Angleterre les petits propriétaires paysans (jranklins,
 yeomen) et les petits fermiers possédaient souvent un
revenu abnuel de 600 écus et envoyaient leurs fils aux col-
        <pb n="418" />
        412 LA FIN DU MOYEN AGE
lèges. Les conditions de la vie matérielle s'étaient encore
améliorées, sinon sous le rapport du logement et de l’ameublement,
 du moins sous ceux de l’habillement et surtout de
la nourriture, qui était abondante et même plantureuse
dans les campagnes anglaises, flamandes et rhénanes.
L’un des indices les plus frappants de cette prospérité des
campagnes fut, dans ces zones privilégiées, la prompte
reconstitution des populations. L°Italie, ce « moult bel et
plaisant pays», atteignit, entre 1450 et 1500, à neuf ou onze
millions d’âmes, dont le tiers pour les Deux-Siciles, plus
d’un tiers pour la Haute-Italie, un dixième pour la Toscane.
Les États castillans comptèrent 7 millions et demi d’habitants,
 la Catalogne et le Roussillon 300.000, toute la péninsule
 ibérique 10 millions environ. Les Pays-Bas du Sud, dont
l admirable fertilité et l’aisance frappaient tous les regards,
eurent plus de 3 millions d’âmes, dont moitié dans les
Flandres et le Brabant. L’Angleterre retrouva les 2 millions
 et demi d’habitants qu’elle avait avant la peste noire,
et ses populations rurales figurèrent parmi les plus aisées
d'Occident. Tandis que la Bohême pendant les guerres
hussites perdait un demi-million d’âmes sur trois, l’Ailemagne
 au XVv° siècle en eut peut-être 12 millions et ne
devait plus connaître pendant trois cent cinquante ans
une pareille prospérité. Le progrès de cette partie de l’Occident
 suffit à conserver à l’Europe occidentale la suprématie
économique qu’elle avait conquise auparavant dans le
domaine du travail rural.
C’est là que devait, dans les temps modernes, se continuer
 l’évolution qui avait peu à peu tranformé le sort
des classes laborieuses d’une manière si profonde, et dont
la naissance et les progrès sont peut-être les événements
capitaux de l’histoire du moyen Âge.
        <pb n="419" />
        CONCLUSION

L'histoire du travail au moyen âge avait commencép ar
ane crise bien plus terrible que celle qui marqua la fin de
cette longue période. Celle-ci n’était qu’un accident de
croissance, tandis que l’autre faillit être un arrêt complet
de développement dans la marche de la civilisation. Les
invasions barbares déchaînèrent un véritable désastre. En
deux cents ans, l’édifice ordonnée de l’empire romain et
chrétien, à l’abri duquel le travail avait grandi et prospéré,
fut renversé de fond en comble en Occident et sapé d’une
manière formidable en Orient. Les ruines s’accumulèrent ;
l’anarchie remplaça l’ordre , le règne de la force, celui de la
loi ; la production sous toutes ses formes fut arrêtée, le
trésor de richesse accum ulé par les générations antérieures
fut gaspillé ; le progrès économique et social enrayé. Une
œuvre de destruction aveugle fut accomplie par ces Barbares,
 dont la seule influence utile fut de provoquer une
réaction salutaire parmi les élites qui conservaient la tradition
 et le dépôt de la civilisation.
C’est en Orient qu’elles reprirent l’œuvre de Rome.
L'empire byzantin, opposant à la barbarie une barrière
longtemps infranchissable, ramena les populations à la
terre, donna à la colonisation, au commerce et à l’industrie
un essor prodigieux, rouvrit les sources de la richesse,
abolit l’esclavage, fixa les hommes au sol, ralluma le
foyer des lamières. Il conquit en quatre siècles à la vie
civilisée, les populations barbares de l’Europe orientale,
et il servit d’éducateur à l’Occident, à demi retombé dans
la barbarie. L’Occident lui-même entreprit une tâche
        <pb n="420" />
        114 LA FIN DU MOYEN AGE
plus obscure, mais féconde en résultats. Il ébaucha la
première colonisation agricole qui porta jusqu’à l’Elbe
st à la Basse-Écosse les frontières de la nouvelle chrétienté.
 Dans le cadre de l’économie naturelle et domaniale,
 il essaya de faire revivre l’activité économique ;
il substitua à l’esclavage le Servage, et comme l’Orient, il
établit dans les grands domaines, dans des conditions de
stabilité et de sécurité relatives, la masse des populations.
Mais il ne parvint pas à rendre aux échanges, à la production
 industrielle, à l’économie urbaine, la même vitalité
que son émule.
De part et d’autre avait grandi l'aristocratie, qui s’attriduait
 la possession de la plus grande partie de la propriété,
 passée de la phase collective à la phase individuelle
 pour la majeure part. En Orient, cette aristocratie
ne parvint pas à ajouter la plénitude du pouvoir politique
 à l’influence sociale et à la suprématie économique,
En Occident, groupant toutes les formes d’autorité, elle
devint une féodalité. La caste militaire et cléricale qui y
sauva les populations du danger des dernières invasions au
Ix° et au x° siècle, fit triompher une nouvelle forme d’organisation
 du travail, celle de l’économie féodale, dérivée
de l’économie de la période antérieure et tout aussi Ooppressive.
 Au nom de la protection qu’elles prétendaient assurer
aux masses, les classes féodales enchaînèrent les hommes
à la terre ou à l’atelier, prétendirent régler toute activité,
répartirent à leur gré les fruits du labeur, firent peser sur
les multitudes le joug d’une autorité capricieuse et tyrannique,
 mais furent obligées de leur reconnaître un minimum
 d’avantages matériels. Au bout de deux siècles, la
chrétienté sortit de l'isolement, où la maintenaïent ces
milliers de gouvernements locaux d'horizon rétréci, et les
zadres de l’économie féodale craquèrent de toutes parts.
Ce fut alors l’âge d’or du moyen âge et l’une des plus
velles époques de l’histoire du travail. Elle dura deux
cent cinquante ans (xue-x1ve siècle). L'activité des
        <pb n="421" />
        CONQUÈTES DU TRAVAIL AU MOYEN AGE 415

échanges rétablie et accrue d’une manière prodigieuse,
de même que la production industrielle, donnèrent à la
richesse mobilière et à la vie urbaine une impulsion extraordinaire.
 Les classes laborieuses, groupées dans les villes,
mettant en œuvre la puissance irrésistible de leurs syndicats
 révolutionnaires, conquirent à la fois la liberté et le
pouvoir. Elles donnèrent au travail la forte armature du métier
 libre et de la corporation jurée. Pour la première fois, des
millions de travailleurs émancipés prirent conscience de la
puissance formidable de l’association, firent reconnaître la
valeur sociale de leur labeur, s’élevèrent à des conditions
matérielles et morales d’existence que leurs devanciers
n’avaient jamais connues.
A leur exemple, sous l’influence des besoins nouveaux,
les classes rurales dont le concours assara le succès d’une
des plus grandes œuvres dont l’histoire devrait garder le
souvenir, la colonisation de l'Europe chrétienne, s’émancipèrent
 à leur tour, et conquirent l’ensemble des
libertés civiles et économiques, dont elles avaient été
dépourvues jusque-là. Elles commencèrent à accéder
à la propriété, elles améliorèrent les conditions de leur
vie, elles arrivèrent souvent à l’aisance et au bien-être.
Elles furent associées à l’administration locale ; elles
s’élevèrent dans la hiérarchie sociale. Reprenant enfin le
rôle que l'Orient affaibli ne pouvait plus rem plir, la civilisation
 de l’Occident transformait à son image le régime
économique et social des jeunes pays du centre, du nord
at de l’est de l’Europe, provinces nouvelles de la chrétienté.

Mais pendant les cent dernières annéesdu moyen âge,
ne crise menace la solidité du nouvel édifice où prospérait
 le travail. Les nationalités et les États se heurtent ;
l'anarchie reparaît; l’économie nationale recueille, au
milieu du désordre, l’héritage de l’économie féodale et de
l’économie urbaine. De terribles fléaux, enlevant à l’Europe
 la moitié de sa population, amènent une raréfaction
        <pb n="422" />
        116 LA FIN DU MOYEN AGE

momentanée de la main-d’œuvre. L'unité primitive des
classes urbaines s’altère de plus en plus. La formation ou
les nouveaux progrès de la bourgeoisie capitaliste, du
grand commerce, de la grande industrie, accélèrent la production
 industrielle et les échanges, mais contribuent à
poser les redoutables problèmes du salariatet du paupérisme.
 Les patrons et les compagnons séparent leurs intérêts,
 opposent syndicat à syndicat. La lutte des classes
sévit dans les villes, où des révolutions éclatent, qui ont
pour but, tantôt le redressement des abus-de l'autorité,
lantôt la conquête du pouvoir, tantôt une rénovation
sociale. Elles s’éteignent peu à peu ; le pouvoir central rétablit
 l’ordre ; dans une partie de l’Europe, la hausse des
salaires et l’essor de la richesse permettent aux masses, aux
petits patrons et aux ouvriers de conserver ou de recouvrer
la prospérité de l’époque précédente.
En même temps, la colonisation argicole, arrêtée dans
an certain nombre de régions, troublées par la guerre
ou l’anarchie, se poursuit dans d’autres. L'activité de
la production est orientée parfois vers de nouvelles
voies. Le sol achève de passer aux mains de l'Etat,
des grands propriétaires, de la bourgeoisie, et même
pour une petite part à la classe des paysans, tandis que
la classe féodale s’appauvrit et que celle des tenanciers
censitaires est évincée partiellement de la jouissance de
la terre. Les nouvelles formes de l’exploitation, entreprise
 agricole ou fermage, association ou métayage, location
 de main-d’œuvre ou salariat rural, prennent une certaine
 extension. Le servage, qui s’éteint dans la partie la
plus civilisée de l’Europe, se reconstitue dans l’autre. Le
prolétariat etle paupérisme apparaissent dans les campagnes.
 Des jacqueries, révolutions aveuglss de la misère ou
tentatives violentes de transformation sociale, éclatent de
divers côtés, manifestations incohérentes et sans issue du
malaise des classes rurales. Cependant le calme reparaît.
Dans les régions privilégiées de l’Occident, la prospérité
        <pb n="423" />
        CONQUÊTES DU TRAVAIL AU MOYEN AGE 417
des campagnes équivaut à celle des villes. Mais dans la
majeure part de l’Europe, l’horizon s’est assombri et le
monde du travail vit dans l’inquiétude, à la veille des nouvelles
 épreuves qui, aux temps modernes, vont retarder
son ascension.
L’œuvre accomplie par la civilisation médiévale est
pourtant restée presque intacte dans ses grandes lignes.
Pendant ce millénaire, les deux tiers de l’Europe ont été
conquis par la colonisation ; la po pulation a doublé; la production
 agricole s’est accrue dans de vastes proportions; la
propriété individuelle, sous ses diverses formes, a rémplacé
le système primitif de la propriété de tribu, de village ou de
famille. Les classes bourgeoises et rurales elles-mêmes ont
accédé à la possession du capital foncier. La richesse mobi -
lière, par suite de l’essor du commerce et de la production
industrielle, à pris un développement nouveau et s’est
disséminée en une foule de mains. Mais le fait capital qui
s’est produit et qui donne.à cette ère une importance inoubliable
 est l’avènement des classes urbaines et rurales à
la liberté.
Pour la première fois, les multitudes, cessant d’être
des troupeaux sans droits et sans pensée, sont’ devenues
 des associations d’hommes libres, fiers de leur indépendance,
 conscients de la valeur et de la dignité de
leur travail, aptes à collaborer par leur activité intelligente
dans tous les domaines, politique, économique et social,
aux tâches que les aristocraties se croyaient seules capables
de remplir. Non seulement par elles, la puissance du travail
 a été centuplée, mais encore la société a été régénérée
par l’afflux incessant d’un sang jeune et vigoureux. La
sélection sociale a été désormais mieux assurée. Les
nations ont pris, grâce au dévouement et à l’esprit de
sacrifice de ces foules médiévales, conscience d’elles-mêmes.
Ces foules ont fait triompher la cause des grandes patries
après celles des pétites ; c’est le martyre d’une paysanne
des marches de Lorraine qui a sauvé la première de toutes,
BoIssoNNADE. 27
        <pb n="424" />
        118

LA FIN DU MOYEN AGE

la patrie française, devenue, au moyen âge, le plus brillant
foyer de la civilisation,
Elles ont fourni aux États modernes leurs premières
armées, supérieures à celles de la chevalerie féodale.
Elles ont surtout préparé l’avènement des démocraties et
légué aux masses laborieuses les instruments de leur puissance,
 les principes de liberté et d’association. Le travail,
jadis méprisé et déprécié, est devenu dans le monde une
force incomparable, dont la valeur sociale s’est imposée
de plus en plus. C’est du moyen âge que date cette évolution
 capitale, qui suffit à assurer à cette période si méconnue,
où régna une activité confuse, mais singulièrement puissante,
 la première place dans l’histoire universelle du travail,
 avant la grande transformation dont le xvrrr® et le
XIX° siècle ont été les témoins.
        <pb n="425" />
        BIBLIOGRAPHIE

Les travaux relatifs à l’histoire économique du moyen âge se
somptent par milliers. Pour la France et l'Espagne, on aura un
aperçu de leur nombre par les deux bibliographies suivantes :

P. BoissonnanE. Les Études relatives à l'histoire économique de la
France au moyen âge, Paris, in-8°, 444 p., 1902. — Les Etudes relaives
 à l'histoire économique de l'Espagne, Paris. in-8°, 153 p., 1913.
On ne donnera ici qu’une sélection d’ouvrages.

Ouvrages d’ensemble. — K. BÜGHER. Die Entstehung der Volkwirthschaft,
 Leipzig, in-8°, 1906, traduction française par Hansay,
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 Europa's im Mittelatter, 1888. — M. KovaLevsky. Die
skonomische Entwiekclung Europa's während des Mittelalters, Leipzig,
8 vol. in-8, 1896-1910 (ne concerne que les six a
pays d'Occident, ne traite guère que le côté juridique, exclut
le commerce et les phénomènes de production ; cependant, le
meilleur travail de ce genre). — R. ALTAMIRA. Historia de España
y de la civilizacion española, Barcelone, 4 vol.in-18, 2° éd, 1909.
“Ep. Savous. Histoire générale des Hongrois, Paris, Ô vol. in-8°,
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        <pb n="426" />
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BOURGIN. La commune de Soissons, in-8°, 1908. — A. Grry. Les Eladlissements
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communes françaises. 2° édit, pp. Halphen. in-8, 4944" —_
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classe sociali in Firenze, in-8°, 1900. — G. Arts. Il sistema deile
sostituzione économica e sociali dei comuni. in-8°, 4905. — J. Lu-THAIRE,
 Les démocraties italiennes, in-18, 1913. — GoxzaLEz. Colecsion
 de fueros concedidos à varios pueblos, 2 vol. in-4°, 1833, —
CARRERAS y CaNDt. Hegemonin de Barcelona en Cataluña. in-8,
1893.
        <pb n="429" />
        TABLE DES MATIÈRES

À VANT-PROPOS .

LIVRE PREMIER

LE TRAVAIL DANS L'EUROPE CHRÉTIENNE
PENDANT LE HAUT MOYEN AGE : LES INVASIONS ;
L'ŒUVRE DE DESTRUCTION
ET LES ESSAIS DE RECONSTRUCTION (Ve-Xe SIÈCLE).

CHAPITRE PREMIER

L'Europe romaine et l'Eurôpe barbare, l'organisation
économique et sociale des peuples des invasions.

L'Empire romain à Ja fin du iv° siècle, supériorité de son
organisation. Le Monde Barbare, les races ouralo-celtaïques
et slaves, leur organisation économique et sociale ; leur
rôle. Les Germains, leur état social et économique au
v° siècle, leur rôle - -

CHAPITRE Il

Les invasions et les établissements des Barbares dans l’Europe
 chrétienne ; Ja ruine du régime social et économique
romain (Ve-VTIe siècle).

L'infiltration des Barbares dans l'empire ; caractères des
invasions ; établissements des Barbares. Leseffets de l’étaplissement
 des Barbares; leur œuvre de destruction e
de régression économique.et sociale . -
        <pb n="430" />
        124

TABLE DES MATIÈRES

CHAPITRE I

L'empire romain d'Orient et la restauration économique
et sociale de l'Europe orientale du Ve au Xe siècle.

La supériorité de l’organisation de l’empire byzantin ; la
colonisation et le développement de la production agricole.
 La répartition de la Propriété foncière ; domaines
de l’Etat, de l’Eglise'et de l'aristocratie. Formation et progrès
 de la puissance de l'aristocratie byzantine. La
moyenne et la petite propriété libre en Orient et la classe
des petits propriétaires. Les classes agricôles dépendantes;
disparition du salariat, du fermage et du métayage libres ;
abolition de l’esclavage ; diffusion du colonat et formation
du servage . . _

39

CHAPITRE IV

L'hégeémonie commerciale et industrielle de l'empire d'Orient
vendant le haut moyen age.

Persistance de l'économie urbaine et de l’activité industrielle
en Orient. L'organisation des corporations et métiers
urbains. La production industrielle et ses variétés dans
l’empire byzantin. Organisation et suprématie mondiale
du commerce byzantin. Activité et prospérité de la vie
urbaine dans l'empire byzantin. . . _

7

CHAPITRE V

L'influence économique et sociale de la civilisation
byzantine en Orient et en Occident.

L'action de Byzance en Italie, dans les pays Roumains et
Slaves du Sud. Influence de Byzance sur les Bulgares
L'action de la civilisation byzantine sur la Russie varègue.
L'œuvre de Byzance dans l’histoire du travail. . .

--CHAPITRE

 VI

L'action de l'Etat et de l’Eglise dans l'œuvre de réorganisation
du travail et dans la restauration économique et sociale
de l’Occident Chrétien pendant le haut moyen age.

Les essais de reconstitution de l'Etat en Occident ; la politi
 que économique et sociale des princes. L'action de
l’Eglise dans la renaissance économique de l’époque carolingienne.
 .
        <pb n="431" />
        TABLE DES MATIÈRES

195

CHAPITRE VII

L'économie agraire de l'Occident chrétien ; le premier effort de
la colonisation ; la production agricole et la repopulation du
VIiIe qu X- siècle.

Les promoteurs, les méthodes et l’œuvre de la colonisation.
Persistance de l’économie agraire primitive; terres
incultes, forêts, culture pastorale ; faibles progrès des
formes supérieures de culture, céréales, arboriculture,
viticulture, cultures industrielles. Renaissance limitée de
la production agricole ; reconstitution partielle des populations.
 . . -

oh

CHAPITRE VII

L'évolution du régime de la propriété en Occident du VII» au
Xe siècle ; les grands domaines et l'aristocratie; la crise de
la petite propriété et des classes libres.
Déclin de la propriété collective et de la propriété familiale
 ; progrès de la propriété individuelle. Prédominance
de la grande propriété princière, ecclésiastique et aristocratique.
 Formation de la noblesse foncière, le système
de la vassalité et du bénéfice. Le grand domaine en Occident,
 son organisation pendant le haut moyen-Âge. Le
déclin de la petite propriété, des classes et du travail
libres en Occident. -

9”

CHAPITRE IX

Les Classes rurales dépendantes en Occident; leur organisation
économique et sociale : leur condition (VITe-X- siècle).

Les journaliers, les métayers, les fermiers ; les hôtes et les
tenanciers libres dépendants. La classe des colons en
Occident. Disparition et transformation de l'esclavage.
Formation et extension du servage de la glèbe. La vie
matérielle et morale des classes rurales d'Occident du vn°au
x° siècle . . - x 4% 4

449

CHAPITRE X

La production industrielle et les échanges en Occident dans
les derniers siècles du haut moyen age : la renaissance partielle
 de l'économie urbaine. :

Caractères de l’industrie de cette période ; industrie famitiale
 et industrie domaniale. Organisation des ateliers mo-
        <pb n="432" />
        126 : TABLE DES MATIÈRES

nastiques. Disparition et survivances de l’artisanat urbain.
La production industrielle ; ses variétés ; sa faible imporfance.
 La renaissance du commerce en Occident à
l’époque carolingienne ; caractères du commerce ; les
courants commerciaux. La première renaissance de la vie
urbaine ; ses inégalités : les populations urbaines; l'aspect
et le caractère des centres urbains. . _ es 4 4 2 2. 187
CONCLUSION DU LIVRE PREMIER. — Les dernières invasions et
l’œuvre du haut moyen âge dans l’histoire du travail. . . . 143

LIVRE SECOND

LA RESTAURATION, L’ÉMANCIPATION, |‘
L'ŒUVRE ET L’APOGÉE DU TRAVAIL DANS L'EUROPE CHRÉTIENNE
DU MILIEU DU Xe SIÈCLE AU MILIEU DU Xive.

CHAPITRE PREMIER
Le régime féodal en Occident, les classes gouvernantes
et la propriété du sol.
Les fondements politiques, sociaux et économiques du
régime féodal en Europe. Les modes de possession du sol ;
la diminution de la propriété collective ; déclin de la petite
propriété libre. La grande propriété ecclésiastique. Les
domaines des princes souverains ; les domaines seigneuriaux
 et les terres nobles ; le morcellement en fiefs. Le
grand domaine à l’époque féodale: son organisation, son
morcellement en tenures roturières .

4 47

CHAPITRE IT

L'organisation économique et sociale des campagnes d'Occident
pendant la première ère féodale.

Les diverses catégories de paysans ; les vilains francs, leurs
terres, leurs obligations et leurs droits. Les vilains serfs,
la généralisation du Servage ; catégories de serfs : leurs
obligations. Dureté de la condition des paysans sous le
régime féodal. Etat arriéré de l’économie agricole à
l’époque féodale. Avantages et précarité de la condition
des paysans. La vie des vilains pendant la première
époque féodale : l'esprit de révolte

163

CHAPITRE IU

L'Etat monarchique et l'Eglise,
leur action sur la transformation du régime du travail.

La mauvaise organisation du gouvernement féodal et son
influence sur Ja condition des masses laborieuses. L’ac-
        <pb n="433" />
        TABLE DES MATIÈRES

tion des nouveaux gouvernements féodaux et des monarchies
 centralisatrices sur le travail. L'action de l'Eglise
d’Occident sur le travail. - -

427

185

CHAPITRE IV

L'avènement de l'économie mobilière
et l'essor du commerce de l'Occident.
Place infime de l’économie mobilière à l'époque primitive
féodale. La renaissance du commerce ; ses causes ; l'organisation
 commerciale ; ses formes ; le grand commerce
international, les grandes associations marchandes. La
restauration des moyens de transport ; l’amélioration de
la circulation monétaire et du crédit ; le développement
des marchés et des foires. L’essor du commerce maritime ;
prépondérance et prospérité du commerce de la Méditerranée
 ; progrès du commerce à l'ouest et au centre de
l'Europe ; les puissances commerçantes. Les effets de la
révolution commerciale . -

196

CHAPITRE V

La renaissance et l'essor de lindustrie dans l'Occident chrétien
pendant l'âge d'or du moyen âge-L'industrie

 pendant la, période primitive féodale. Causes et
caractères de la renaissance industrielle en Occident. Les
formes principales d'industrie pendant l’âge d’or du moyen
âge. La petite industrie. Les premières manifestations de
la grande industrie. Ampleur de l'essor industriel en
Occident depuis le xI° siècle ; industries minérales, métallurgiques,
 textiles ; industries du bois, de la ‘terre, du
verre * industries d'art. Résultais de cette renaissance . 220

CHAPITRE VI

L'émancipation des classes commerçantes et industrielles ;
Jeur rôle dans la renaissance urbaine en Occident du XI* au
Z TV° siècle.

La renaissance des villes du x1° au xIv® siècle ; la formation
et les premiers progrès des classes commervantes et industrielles
 (xe-x1° siècle). Le mouvement d’émancipation de
ces classes (x1-x11° siècle). Caractère, étendue et limites
de ce mouvement. Les libertés civiles et économiques des
classes urbaines. Diversité des droits politiques de ces
classes. Prédominance des préoccupations et des intérêts
économiquesdans l'Etat urbain. Les pouvoirs économiques
de lacommunauté urbaine. Lesrésultats de l'émancipation,
et l'influence de l’économie urbaine . . - -

936
        <pb n="434" />
        128

TABLE DES MATIÈRES

CHAPITRE VII

L'organisation et la condition des classes commerçantes
et industrielles en Occident (Xe-X1IT siècle).

Formation, composition et puissance du patriciat et de la
gilde marchande ; son œuvre dans les villes. La tyrannie
économique et sociale du patriciat bourgeois; son faste
8t son arrogance. Les origines, la formation et le développement
 des métiers libres et des corporations jurées. L’orzanisation
 des métiers libres et jurés ; le patronat, le compagnonnage
 ; l'apprentissage ; l'administration des métiers;
eurs privilèges, monopoles, .règlements; caractères et
èffets de ce régime. La conquête du pouvoir par les masses
urbaines et la révolution démocratique et syndicaliste en
Occident (xure siècle — 4re moitié du x1v°). La condition
matérielle des classes commerçantes et industrielles ; le
travail et les salaires; la vie matérielle ; la condition morale
 de ces classes. Résultats de cette transformation . . 253
CHAPITRE Vtil

L'essor de la colonisation et de la production agricole, et
le progrès du' peuplement rural en Occident du XI au
KIVe siècle.

Grandeur de l'œuvre de colonisation ; ses promoteurs et
ses auteurs ; ses méthodes. Les travaux de défense contre
les eaux, de desséchement et d'irrigation. L’œuvre des
défrichements en Occident. L’essor de la production
agricole, les forêts, la pêche et la sylviculture ; les progrès
 de l'élevage. Progrès des méthodes de culture ; les
céréales, l’horticulture ; l’arboriculture ; la vigne ; les cullures
 industrielles. Les résultats de la colonisation ; la
prospérité agricole ; le progrès du peuplement rural. . . 279

CHAPITRE IX

Les transformations de la valeur et de la répartition de la propriété
 foncière : l'émancipation des classes rurales en Occident.


La hausse de la valeur de la propriété, du revenu foncier et
des produits agricoles. Nouvelle décadence de la propriété
 collective. La crise de la propriété seigneuriale.
La reconstitution des domaines d'Etat. L’apogée de la fortune
 territoriale de l’Eglise. L’accession des communes et
de la’ bourgeoisie urbaine à la propriété foncière rurale.
        <pb n="435" />
        TABLE DES MATIÈRES

Le mouvement d'émancipation des classes rurales ; ses
causes ; son caractère ; Sa variété. Les libertés ou franchises
 des classes rurales émancipées. Les résultats de
l’émancipation des classes rurales . -

429

296

CHAPITRE X

L'organisation et la condition des classes rurales
en Occident du XII au XIV° siècle.

Formation du tiers-état rural et de la classe des petits propriétaires
 paysans. Les tenanciers censitaires et leur condition
 en Occident depuis le xn° siècle. Caractères de la
propriété paysanne ; sa faible étendue ; son morcellement.
Les nouvelles catégories d’exploitants: fermiers, métayers ;
formation de la classe des salariés agricoles, journaliers
et domestiques. Les survivances du servage et de l’esclavage.
 L'amélioration de la condition matérielle des
paysans; revenus fonciers et salaires. La croissance du
bien-être ; les conditions de la vie matérielle et morale des
campagnes. . - «

319

CHAPITRE XL

La chute de la suprématie économique de Byzance en Orient
Le régime du travail et son évolution dans les Etats Slaves
Magyars. Roumains et Scandinaves.

Le déclin de l'empire byzantin ; progrès du féodalisme et de
la grande propriété. Décadence de la petite propriété
libre ; extension du servage. Décadence de la bourgeoisie
 et de l'économie urbaine. — La rénovation de
l’Europe orientale par l’action des ‘civilisations byzantine
 et occidentale ; Sa transformation économique et
sociale. — La Scandinavie ; son état économique et social
au x? siècle. Influence de la civilisation occidentale dans
les Etats Scandinaves : leur transformation économique
et sociale. . - - 1146

328
343

CONCLUSION DU LIVRE SECOND
        <pb n="436" />
        fn

TABLE DES MATIÈRES

LIVRE III

LA FIN DU MOYEN AGE : LA NAISSANCE DE L'ÉCONOMIE NATIONALE
ET DU CAPITALISME ; LE SIÈCLE DES RÉVOLUTIONS (1340-1453).

CHAPITRE PREMIER

Les crises Politiques, sociales et démographiques
à la fin du moyen âge et la naissance de l'économie nationale
La crise politique et sociale de l’Europe à la fin du moyen
âge. L'économie nationale et l’Etat monarchique ; l’intervention
 croissante de l'Etat dans le domaine du travail. La
&amp;gt;rise du peuplement en Europe ; ses causes et ses effets. 347

CHAPITRE Il

La transformation et le progrès du commerce et de l'industrie
à la fin du moyen âge.

Progrès de l’organisation commerciale. Progrès du com-Merce
 maritime dans le Levant, la Méditerranée et l’Occident.
 Les grandes puissances commerçantes. L'évolution
 industrielle et ses formes à la fin du moyen âge. La
Spécialisation du travail industriel et le progrès de la
technique. Le développement des diverses industries . . , 386

CHAPITRE III

Les changements dans l’organisation des classes commerçantes
 et industrielles: les révolutions urbaines et les pro.
grès des villes à la fin du moyen âge.

Les progrès de la bourgeoisie capitaliste. Prépondérance de
la moyenne et de la petite bourgeoisie, de la petiteindustrie
etdu petit commerce dans les villes. Prépondérance des
petits métiers libres. Développement des corporations
jurées. Les altérations de l'esprit du régime corporatif.
Antagonisme et Séparation des patrons et des ouvriers.
Les Compagnonnages et les confréries ouvrières. Le prolétariat
 urbain et ses éléments. Les salariés de la grande
industrie ; les ouvriers nomades; les chômeurs et les
mendiants. La condition de la masse des classes urbaines;
la hausse des salaires. Les révolutions urbaines à la fin
du moyen âge et les tentatives de conquête du pouvoir
par les classes ouvrières. L'esprit des gouvernements
urbains à la fin du moyen âge. L'extension du pouvoir
        <pb n="437" />
        TABLE DES MATIÈRES

princier dans les villes et les révolutions urbaines contre
arbitraire monarchique. La croissance des villes et la
floraison de la civilisation urbaine. . . -

431

378

CHAPITRE IV

Les vicissitudes de la colonisation et de la production agrisole.
 Les changements dans la répartition de la propriété
foncière et dans la condition des classes rurales à la fin du
moyen âge: les Jacqueries-Les

 progrès de la colonisation et de la production agricole.
Les variations de la valeur et de la répartition de la propriété
 foncière. La grande et la petite propriété. L’accroissement
 du nombre des’petits propriétaires paysans et de
la petite propriété rurale. Variété de la condition des
tenanciers censitaires. L'accroissement du fermage, du
métayage et du salarial agricole en Occident. La naissance
Au prolétariat rural. La renaissance du servage et de l'esclavage
 en Europe. Les révolutions agraires en Europe.
Les Jacqueries en France, en Espagne, aux Pays-Bas, en
Angleterre, en Bohême, en Allemagne, en Scandinavie.
Diversité de la condition matérielle des classes rurales à
la fin du moyen âge .

CONCLUSION GÉNÉRALE.
BIBLIOGRAPHIE. - -
TABLE ANALYTIQUE DES MATIÈRES .

393
#13
119

195

ee
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La condition des travailleurs depuis cent cinquante ans, par F. SI-MIAND,
 bibliothécaire au Ministère du Commerce, professeur à
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CHAPITRE IV

AITUDES DE LA COLONISATION ET DE LA PRO-Ÿ
 AGRICOLES ; LES CHANGEMENTS DANS LA
ITION DE LA PROPRIÉTÉ FONCIÈRE ET DANS
DITION DES CLASSES RURALES, A LA FIN DU
AGE : LES JACQUERIES.

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rès de la colonisation et de la production agricoles.
8 domaine du travail agricole la fin du moyen
1e période de contrastes marqués. Tandis que
égions se dépeuplent et s’appauvrissent, comme
ancien empire d’Orient, comme la Bohême et la
yu ne peuvent sortir de la pauvreté, comme la
lande ou l’Ecosse ; tandis que la France, le pays
ospère de l’Occident, devient «un monceau de
vivant l’expression de Pétrarque en 1360, ne préen
 1440 de la Loire à la Somme, d’après l’évêque
. Asin, que « champs en friche, couverts de ronces
: sons » et laisse sans culture un tiers de son terri-;
 tres zones plus favorisées poursuivent la mise en
“ leur sol. En Italie, le Pô est endigué depuis son
avec l’Oglio ; nombre de marais (polesine, cort
 convertis en polders dans la Lombardie et la
les canaux d'irrigation ou les rigoles dérivées du
‘rande et du Naviglio interno, outre ceux de Mar-|
 Panarello, du Chiaro, fertilisent les campagnes
| et modenaises. Un travail analogue se poursuit
aë orientale.
xys-Bas, se continue l’œuvre de défense contre

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