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        <title>Les droits des minorités bulgares et la Société des Nations</title>
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Les droits

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        Le XIX-me siècle a été le siècle des nationalités; le XX-me, le
nôtre, sera celui des minorités nationales. La question ardue des minorités
 est à l'ordre du jour: le sort de quarante millions d'hommes en
dépend. Parmi les peuples les plus éprouvés, le peuple bulgare vient en
première ligne.
Ce problème angoissant avance comme un torrent impétueux qui
emporte tout surf son passage. C’est une idée-force qui entraînera le
monde dans son mouvement. Pour le petit peuple des Bulgares, c’est
une question de vie ou de mort.
De la solution juste du problème des droits des minorités nationales
 dépend l'avenir de la civilisation européenne; de la façon dont ils
seront appliqués dans les Balkans, dépend la paix de l’Europe.
La S. D. N se trouve à un carrefour.- Continuera-t-elle à fermer
les yeux sur ce qui se passe dans cette péninsule? Reculera-t-elle toujours
 devant son devoir impérieux de résoudre enfin ce problème épineux?
 Si elle continue à esquiver son devoir, l’amas des matières
inflammables augmentera chaque jour et une conflagration générale,
devant laquelle la tourmente de 1914 n'aura été qu’une pâle anticipation,
 en partira de nouveau. Une catastrophe guette la paix fragile sur ce
point, le plus vuinérable de l’Europe. Dans les Balkans sévit, dix ans
après l'armistice, latente et sournoise, la guerre civile entre les diverses
nationalités qui ont été amenées à vivre sous une et même souveraineté.
11 ne faut plus qu’on dise Balkan-volcan.
Après la ,dernière guerre“ il y règne une rage de dénationalisation
 féroce, Les superpatriotes aiguisent leurs armes et se réjouissent
à l’approche de la guerre ,fraîche et joyeuse“. Les fleuves de sang qui
ont inondé les champs de bataille et les montagnes des cadavres qui les
ont couverts n’ont servi à rien, dix ans après cette boucherie.
Parmi les peuples sacrifiés par les traités de Paris de 1919, le
plus éprouvé a été le peuple bulgare, déchiré en cinq lambeaux, sans
qu’on ait eu aucun souci de droit et de justice.
Cette situation constitue, sans conteste, une menace permanente
pour la paix Ayant posé le diagnostic, il faudra, d'urgence, chercher
le. remède. Heureusement il est entre les mains de la S D, N, inscrit
dans les traités de paix.
Prétendre qu’on arrivera par la violence à résoudre le problème
des nationalités serait la plus grave erreur; user de force là où il
n’y a place que pour la douceur, était bon à une époque vieille de plusieurs
 siècles.
La S. D. N se doit à son prestige et à son autorité de s’en saisir,
et de lui donner la solution que les traités de paix commandent. Quel
        <pb n="4" />
        beau rôle, quelle belle mission que la sienne devant ce problème — le
plus grave — de notre époque !
Les peuples opprimés professent une nouvelle religion: la liberté
de conscience. Les persécuter, c'est plonger opprimés et oppresseurs
dans le cataclysme boichéviste Le sort des Bulgares, vrais parias de
l’Europe, est tragique. Leurs réclamations pour un peu de liberté et de
lumière n’ont trouvé un écho nulle part.
Les droits des minorités, inscrits dans les constitutions de presque
tous les Etats et garantis par les instruments internationaux qui ont créé
la rouvelle carte de l’Europe de 1919, doivent enfin entrer dans la vie
des peuples. Dix ans après la tourmente, ils ont apparu illusoires; il faut
en faire des réalités pour épargner au monde de nouvelles calamités,
La paix, une paix réelle, durable, voici ce que tous les peuples
désirent, ce que les hommes généreux réclament. Les lambeaux du peuple
bulgare ne demandent pas autre chose. Pour préparer son avènement,
il faut que l’opinion publique soit éclairée sur le complot ourdi par les
criminels qui opèrent dans les ténèbres. Pour les démasquer, il suffit de les
traîner au grand jour. Alors de tous les coins du monde, de toutes les
poitrines, partiront des cris de réprobation. Tout le monde se lèvera,
plein d'indignation, en leur criant: Arrêtez ! Vous ne le ferez plus!
Quand on saura la vérité sur ce qui se passe derrière le rideau
d’hypocrisie et de mensonge qui cache ce pays de douleur et de misère,
qu'est la Macédoine, quand les usurpateurs seront surpris dans leurs hautes
œuvres de bourreaux, la conscience du monde entier s’insurgera dans un
courant de sympathie en faveur de ces martyrs de leur nationalité,
La lumière jaillira sur la tragédie d’un peuple et c’est pour y contribuer
 que ce petit livre a été écrit: dire la verité, c’est servir la paix.
D'une question claire et nette avant la guerre, on est arrivé à un
imbroglio inextricable enseveli sous un amas de mensonges intéressés,
noyé par une propagande destinée à tromper tout le monde. Aucun regard
indiscret ne doit se pencher sur les horreurs qui s’y perpètrent; pas une
voix ne doit s'élever pour stigmatiser le crime de lèse-humanité contre
les Bulgares asservis; une muraille de Chine doit cacher toutes les souffrances
 qu’ils endurent pour conserver leur individualité nationale.
Nous sommes en mesure de révéler ce crime et de proclamer à la
face du monde la vérité, afin qu’on sache qui est le coupable. Serbes,
Grecs et Roumains crient à tue-tête qu’il n’y a pas de minorités bulgares
thez eux. C’est un mensonge qu’il faut démasquer. Ils s'opposent de
toutes leurs forces et par tous les moyens à la réalisation de leurs
obligations. Ce sont des manœuvres louches, qu’il faut dévoiler, afin de
les prendre en flagrant-délit et ouvrir la voie à la vérité en marche.
L’aubé est déjà en train de faire reculer les ténèbres; rien ne pourra
plus lui faire-rebrousser chemin: la pleine limière vient.
De la lumière, encre de la lumière, dans les Balkans et la vérité
surgira resplendissante pour nous conduire vers la paix bienfaisante, préférable
 à la plus éclatante victoire.
Lausanne, Mai, 1929.

Un Bulgare minoritaire.

Bose — hate
        <pb n="5" />
        ÉVOLUTION DES IDÉES DE NATIONALITÉ ET DE
MINORITÉ NATIONALE.

Les notions ‘de nationalité et de minorité nationale sont des
acquisitions de la pensée humaine, inconnues de l’antiquité. On entend
pat ces termes des groupements d'hommes qui, par leur langue, religion,
mœurs, histoire et traditions, constituent une individualité distincte —
surtout au point de vue spirituel et moral.
Ces idées-forces qui ont bousculé des trônes, sapé des empires,
sont en train de bouleverser les deux hémisphères pour appeler des
masses humaines à la vie nationale. Pour pénétrer la signification de
ces idées modernes et leur évolution historique un coup d'œil rétrospectif
 s’impose.
À l’origine, les peuples antiques les plus proches de nous, les
Grecs et les Romains, ne connaissaient que la cité protégée par les
dieux ;la religion était à la base de l’État. Aujourd'hui, sous. un autre
aspect, c’est la lutte de l’homme pour la liberté de pensée qui a évolué
jusqu’à l’idée de nationalité. C’est sous la forme religieuse et confessionnelle
 qu’elle s’est manifestée pendant tout le moyen âge, jusqu’au
XIX-ème siècle, avec une puissance extraordinaire. C’est par la religion
que les nationalités et les minorités nationales se sont conservées et
développées ; actuellement encore, elles s'abritent sous son manteau,
L'exemple le plus frappant que l’histoire nous donne est celui des Juifs
qui ne censtituent une nationalité que par leur religion.
C’est si vrai, que les premiers peuples qui apparaissent militairement
organisés se faisaient précéder pendant les combats par les statues de
leurs dieux protecteurs, en guise d’étendards, à telle enseigne que les
trophées les plus précieux étaient’ les idoles des peuples vaincus —
leurs dieux qui étaient les vrais vaincus. Plus près de nous, aux époques
troubles du moyen âge, la préoccupation principale des barbares était
d'imposer aux vaincus leur religion de conquérants — garantie de leur
domination sur les peuples allogènes. Et de nos jours encore, on a vu
des armées qui se lancaient dans les batailles conduites par une icone
miraculeuse qui les galvanisait. _
Pendant toute la barbarie moyenageuse, la pensée humaine était
enchaînée par l’ignorance et le fanatisme religieux ; c’est l’époque. des
guerres de religion qui ont continué jusqu’à nous, avec un retard proportionnel
 au degré de civilisation des peuples aux prises. Ainsi, c’est
avec raison que la guerre de 1912 des Etats balkaniques- contre la
Turquie, a été dénommée la dernière croisade.
        <pb n="6" />
        Au fond, toutes ces guerres n’étaient que des luttes sanglantes
pour la liberté spirituelle contre l’asservissement de l’âme, emprisonnée
par le dogme inintelligible. Dans ce temps reculé et sombre, c'était un
dogme de droit divin de dicter ce que l’on devait penser dans l’ordre
spirituel et moral. De là est issue la doctrine théocratique que, pour dominer
 les hommes, il faut avant tout dominer leurs âmes; on ne concevait
 pas autrement la sécurité de l’Etat, ni même son existence. C’est la
théorie qui a fait le Pape supérieur aux rois et empereurs. Toute personne
 qui se révolte contre la séquestration de la raison humaine, faisant
de l’homme un esclave sans âme ni conscience, avant d’en faire un
esclave tout simplement, était coupable de haute trahison envers sa
Patrie et envers l’Eglise qui s’identifiait avec l’Etat et s’arrogeait seule
le droit de le défendre. L'Eglise prétend s’ériger encore en une autorité
spirituelle directrice des consciences pour le salut de leur âme. C'est
ainsi qu’elle représente la puissance la plus formidable qu’on ait jamais
vue, commandant aux âmes; il ne doit exister aucune vérité religieuse,
morale ou scientifique, autre que la sienne.
Cette mentalité moyenageuse passa de l’Europe occidentale en
Orient par l’entremise du patriarche de Constantinople, sans obtenir le
même succès. Mais que ce soit à Constantinople ou à Rome, on était
convaincu que répudier la religion, qui ne pouvait être que celle de
l’Etat, constituait un crime contre la sûreté de l'Etat, le crime de lèse
majesté par excellence, puni par la peine capitale et expié dans les
flammes du bûcher. C’est ainsi qu’on arriva d’erreur en erreur à l’idée
monstrueuse de la Sainte inquisition et de ses tortures. C’était une aberration,
 pourtant conséquence logique du dogme, que pour assurer son
salut au ciel, on faisait mourir un chrétien dans des souf!rances cruelles, en
le proclamant traître à sa Patrie. Toutes les chroniques du moyen âge
sont marquées des traces sanglantes des milliers de martyrs qui périrent
dans les flammes pour un élan de leur âme vers la liberté de la conscience
 humaine.
Pourtant, tout n’était pas faux dans ces errements criminels. Il y
avait là une part de vérité, qui garde sa valeur de toujours. On croyait
que pour asservir un individu, ainsi qu’un peuple, il fallait tout d’abord
s'emparer de son âme et de sa conscience : le teste vient de soi-même.
Cependant si l’idée est juste, les moyens -pour l’imposer étaient inhumains
 et n’ont pas réussi à la faire triompher.
Dans ces luttes contre l’obscurantisme, l’idée de la nationalité,
inconnue aux anciens, allait naître et se propager au cours du moyen
âge pour-se cristalliser vers la grande révolution française, par le travail
des encyclopédistes. La paix de Westphalie marquait un grand progrès
vers la liberté confessionnelle. Cependant, une longue période de temps
s'écoule avant qu’on arrive à la véritable liberté religieuse: C’est l'ère des
guerres religieuses qui remplissent le XVII-ème et 1e XVIII-ème siècles, d’où
sortira finalement la liberté de conscience, prodrome du droit de nationalité.
On en trouve les vestiges déjà au XVI-me siècle chez les Saxons de
Transylvanie, les Hongrois d’Autriche, les Juifs de Pologne et les
peuples chrétiens dans l’empire des Sultans. Ici les diverses com-
        <pb n="7" />
        munautés religieuses, des corps autonomes reconnus par le pouvoir
public, jouissent des droits de self-gouvernement, plus larges que les
droits des minorités de nos jours.
Enfin, au commencement du XIX-me siècle la liberté de conscieñce
est conquise de haute lutte à Paris ainsi qu’à Washington ; les droits
des nationalités sont proclamés et répandus dans toute l’Europe par les
armées françaises de la Convention et de Napoléon Ier. Après l’idée religieuse,
 aucune autre idée n'a eu une influence si décisive sur les destinées
 du monde, que l’idée de nationalité.
L'Europe fut ébranlée dans ses fondements, les trônes chancelèrent
et les rois et empereurs s’allièrent contre l'ennemi commun ; Waterloo
les sauva. Vainqueurs, ils écartèrent un danger imminent, mais ne féussirent
 pas à éliminer les idées nouvelles. Le principe des droits des nationalités
 coutinue sa marche triomphale pendant tout le XIX-me siècle,
appelé le siècle des nationalités. C’est à la révolution française que
revien! l’honneur d’avoir proclamé la liberté de conscience. Le dogme
en matière religieuse ou scientifique est aboli; le délit d'opinion n’existe
plus. L'homme ne peut plus être poursuivi pour ses convictions, il est
devenu maître de son âme. Sa liberté individuelle ainsi que la liberté
nationale sont conquises.
Vers la fin du siècle passé, la doctrine des nationalités est bien
définie. Les acceptions de nation, de nationalité, tendent à devenir des
termes scientifiques, avec un sens bien déterminé. Quand même, aujourd’
hui encore ces termes presque généralement admis, sont souvent confondus.
 Pour faciliter la compréhension d’un sujet complexe, nous allons
 nous tenir à des termes plus précis. Un ,peuple“ est un groupement
 d'hommes de la même race réunis par des liens culturels, religieux,
 linguistiques, historiques, qui le distinguent des autres peuples.
Une nationalité, c’est un peuple ayant la volonté de vivre une vie
commune et de s'organiser politiquement; une naiton c’est une nationalité
 politiquement organisée sur un territoire formant un Etat. Nous
tâcherons de nous en tenir à ces termes,
Pour définir ce qui constitue une nation, on avait présenté plusieurs
 critériums, la race en première ligne, Cette théorie n’a pas eu
grand succès : il n’y a pas de race pure. Les plus grandes nations se
sont formées par le croisement et le mélange de races Pourtant, la race
entre comme élément caractéristique de la nationalité sans être exclusive.
 La définition qu'en a donnée E. Renan, esprit subtil et lumineux,
teste encore une des mieux réussies. Elle est très connue pour qu’il
soit nécessaire de la rappeler. Avec les traités de 1919, les termes de
minorités nationales ont gagné le droit de cité dans le langage courant.
C’est un nouveau mot popularisé qui désigne une chose ancienne; c’est
une nationalité sous la souveraineté d’un Etat, où domine une nationalité
 différente.
Le lien constitutif de la nationalité, c’est avant tout la volonté de
mener une vie culturelle commune pour le plus grand bien de tous
ceux qui ont la même mentalité, les mêmes règles morales et la même
conception sur la vie et qui forment une entité nationale à part. L'’ap-
        <pb n="8" />
        partenance à une nationalité est une question surtout de conscience, de
conviction intime, quelque chose d'analogue à la religion ancrée dans
l’intime de l’individu. Ainsi nationalité et religion sont des idées spirituelles
 de la même catégorie; souvent si la seconde gagne, ce n’est
pas pour évincer la première, c’est pour la renforcer pour la remplacer
même; mais il faut tout de suite ajouter ce qui caractérise la nationalité,
 c’est surtout la langue, .
Dans le courant du XIX-ème siècle, tandis qu’en Occident les
luttes religieuses disparaissent et laissent la place à la lutte des nationalités,
 dans les Balkans ces mêmes luttes continuent avec acharnement
pour être remplacées, vers la fin du même siècle, par des révolutions
et des guerres nettement nationales. ;
C’est que dans les Balkans tout arrive un peu plus tard. La vague
de liberté, partie de France, passant sur tout le continent déferlera ici
un peu plus tard, en Bulgarie et chez les autres peuples, sous la forme
des luttes religieuses dont l’histoire nous a gardé le souvenir. Il ya
encore chez nous dans les masses populaires des conceptions conservées
comme dans une matière réfrigérante, pendant des siècles, Nous nous
expliquons ainsi les guerres religieuses que les peuples balkaniques ont
menées contre les Turcs et qui se transformèrent ensuite en guerres
nationales qui ne sont pas près de finir. L’étiquette religieuse enlevée,
nous découvrons leur véritable nature: la guerre d’une nationalité pour
obtenir l'hégémonie dans les Balkans,
Les Serbes qui ont annexé certaines régions occidentalles de la
Bulgarie, qui ont ravi la Macédoine; les Roumains qui se sont approprié
 la Dobroudja dorée; les Grecs qui se sont emparés de la Thrace
occidentale font une guerre qui n’a pas changé de but, mais seulement
 de moyens: c’est l’hégémonie qui les jette les uns contre les
autres dans une mêlée dont on n’aperçoit pas la fin. La dénationalisation
 de l’élément bulgare par la force, rappelle l’œuvre contre les anabâptistes;
 l'assimilation par des moyens plus doux, l’église et l’école,
nous prouve que la guerre continue. Seulement, les moyens ont changé.
Les Bulgares vaincus sont impuissants à se défendre contre des adversaires
 armés jusqu’aux dents. C’est encore de nos jours la guerre dans
les Balkans. Sans parler des Turcs qui ne poursuivaient que l’extermination
 des mécréants, toutes les guerres qui ont été menées dans les
Balkans, toutes les révoltes et révolutions contre les ennemis de la
Croix, ont été faites sur le plan religieux: parce que c’est sous cette
forme que l’idée agissait efficacemeut sur les masses populaires,

À notre époque, toutes ces guerres et ces révolutions déposent le
manteau religieux pour apparaître sous leur véritable aspect. Pendant
les révoltes d’Iskender-Beg, des Obrénovitch, des héros grecs, des Roumains
 et des voïvodes bulgares, tous ces peuples se soulevaient contre
les Turcs, au nom de la religion chrétienne: la Croix contre le Croissant.
 Dans cette attaque concertée de tous les peuples asservis des Balkans,
 s'étaient retrouvés des alliés naturels qui combattaient pour une
cause commune, la liberté nationale.
        <pb n="9" />
        Tous, tant qu’il s'agissait de leur délivrance du joug turc se sentaient
 solidaires; ce n’est qu’après avoir réussi qu’ils commencèrent
à se disputer, à se faire la guerre, continuant les mêmes querelles qui
avaient amené, il y a cinq siècles, les Turcs en Europe.
De nos jours même, la dernière guerre contre la Turquie, en
1912, avait été proclamée par les alliés chrétiens, les Monténégrins, les
Grecs, les Serbes et les Bulgares, au nom de la délivrance de leurs
frères du joug de l’ennemi de leur religion, le Turc. Ce n’est qu’après
une victoire foudroyante, quand ‘l’armée bulgare s'arrêtait devant les
portes de Constantinople que le vin de la victoire obscurcit leur raison
et les poussa à s’entre-déchirer pour leur plus grand malheur. On a
dit très justement que cette guerre avait été la dernière des croisades,
car elle se termina aussi piteusement qu’elles.
Vues sous cet angle, les nationalités dans les Balkans procèdent de
l’idée religieuse, ce qui est confirmé par les faits historiques qui ont
accompagné l'affranchissement des peuples balkaniques et sprécialement
des. Bulgares. Entre tous, c’est ceux-ci qui ont été le plus éprouvés par
la tyrannie turque, c’est sur eux que l'esclavage s'était le plus lourdement
 appesanti; et ce qui est le plus tragique pour les Bulgares ce joug
était aggravé et entretenu par l’oppression spirituelte du clergé grec.
Les Sultans, passe encore; mais le Patriarche grec, c’était la mort sûre
et certaine de la nationalité bulgare. Les chefs bulgares de la renaissance
virent cette menace mortelle pour leur peuple, et comprirent que ce qui
importait avant tout c’était l’affranchissement de la conscience nationale,
qui préparera la libération politique du peuple bulgare, à l'inverse de
ses voisins qui recoururent aux armes avant de s'occuper de l’école et
de l’église.
Fait significatif: pendant l’époque sombre du joug turc, les lettes
 bulgares avaient subsisté. Des flambeaux, rares il est vrai, entretenaient
 le feu sacré spécialement dans les’ sanctuaires religieux. Dans les
monastères du Mont-Athos, de Treskavetz près de Prilep, à St. [van
de Bigor, des écoles existaient au XVIII-me siècle où l’on enseignait le
vieux bulgare. Au commencement du XIX-me siècle des écoles bulgares
sont ouvertes successivement: en 1810 à Vélès, en 1817 à Kitchevo,
en 1820 à Kratovo et à Koutchevista, avec 100 élèves en 1826. Les
yeux des Bulgares macédoniens s'ouvrent spontanément à la lumière
qui se propage en quelques années sur tout le pays. Nous trouvons des
écoles bulgares déjà en 1833 à Salonique et en 1840 à Koukouch où
enseignait l’apôtre national D. Miladinoff.
Les Bulgares commençaient leur lutte grandiose sur ces deux
fronts, parallèlement, Inaugurée en 1830 à Scopié, au coeur même de la
Macédoine, la lutte pour l’église et l’école prit fin, après diverses vicissitudes,
 en 1872 par la création d’un Exarchat bulgare à Constantinople.
C’était une victoire éclatente contre l'église grecque; les Bulgares obténaient
 un centre culturel, un chef, une église et des écoles nationales,
Hs étaient définis dans leurs limites ethnographiques au milieu des
autres nationalités de la Turquie. Ce résultat magnifique a été obtenu
grâce surtout à l’activité des Bulgares Macédoniens.
        <pb n="10" />
        D

Les fondements de la nationalité bulgare étaient jetés; il ne restait
plus qu’à bâtir La moisson a été fructueuse; en quelques années, tout
l'habitat des Bulgares dans la péninsule balkanique fut couvert d’une
floraison d’écoles et d’églises En Macédoine même après un plébiscite,
les diocèses de Skopié et d’Ochrida reçurent des archevêques bulgares.
C’est un événement de haute importance dans la lutte culturelle des
Bulgares.
Vinrent bientôt les insurrections et la guerre russo-turque de 1877
qui amenèrent finalement la délivrance du peuple bulgare.
Ce fut encore une guerre menée sous la bannière religieuse, comme
toutes celles que la Russie avait entreprises contre les Turcs. De même,
la querelle entre l’Eglise grecque de Constantinople et le peuple bulgare
n’était qu’une guerre nationale sur le terrain religieux.

Vers la même époque, à la veille de la grande conflagration de
(914, dans l’Europe centrale, en Autriche-Hongrie et en Turquie, la
conception des droits de nationalité se développe, devient une réalité qui
entre dans la vie interne par le droit public, et dans la vie internationale
par des traités entre nations, pour évoluer en droits des minorités battant
en brèche les théories par trop idéalistes et les chimères irréalisables,
Qu'est-ce que c’est que le droit de minorités? C’est, en un mot, un
aspect du droit des nationalités, vu d’un autre angle: la liberté cultutelle,
 le droit de professer une religion qu’on croit la vraie, de parler et
d'écrire dans sa langue maternelle, d’avoir une église et des écoles
nationales, d’obtenir une représentation propre dans les corps électifs.
Mais avec tout cela il y a aussi la souveraineté de l'Etat dont on est
sujet et la suprématie de la majorité dominante. Cette situation comporte
 aussi des devoirs: la minorité est tenue d’être loyale et fidèle
envers l’Etat qui lui offre sa protection.
Droits des nationalités, droits des minorités, sont des réalités qui
ont conquis leur place dans les relations internationales, les deux phases
d’une et même idée, la liberté de conscience par laquelle nous nous
sentons des citoyens de la même cité universelle, celle de l’esprit. Cette
liberté doit être sacrée pour chaque être humain.
L'esprit national est un héritage de nos aïeux, renforcé par leurs
apports et leurs sacrifices pour le bien commun, C’est un trésor, le plus
précieux, que nous sommes tenus de transmettre à nos descendants; une
mentalité spéciale conservée dans notre langue maternelle et dans les
monuments du folklore et de la littérature nationaux, C’est, avec la religion,
 souvent avant elle, le sentiment le plus cher à l'homme intellectuel
ou non. La langue maternelle surtout, un des principaux éléments de la
nationalité, est une manifestation de la vie spirituelle, le prisme à
travers lequel nous percevons le monde et nous exprimons notre vie
subjective, le moyen par lequel nous élevons notre âme vers la divinité
 et nous entrons en communication avec d’autres hommes de la
même nationalité. Toute atteinte à la dignité nationale, tout attentat
        <pb n="11" />
        zontre la langue nationale devient un outrage que l’homme ressent
avec une douleur aiguë dans son âme. Il se révolte de se voir traiter
en être inférieur et loin d’aimer l’Etat qui la lui inflige, il le hait dans
son fort intérieur. C’est une valeur morale, du plus intime de l'homme,
qui dirige les individus et les masses populaires vers leurs destinées,
C’est, si l’on préfère, le Credo, de l’homme moderne, qu'aucune violence
 ne saurait réduire.
La prétention des Etats nouveaux de dominer les consciences est
un retour à la barbarie à jamais disparue du moyen âge. Elle est condamnée
 par l’histoire. Une oppression semblable rencontrera toujours
une réaction violente chez tout homme qui se respecte L'outrage au
sentiment national ou religieux — ce qui revient au même — est ressenti
 comme une cruelle insulte qu’on n’oublie jamais.
Au commencement du XX-me siècle les nationalités se donnaient»
dans les champs clos de l’Autriche-Hongrie et de la Turquie des batailles
 décisives. On pouvait déjà prévoir l’effondrement de ces empires
jadis très puissants. Les nationalités leur faisaient une guerre sans merci,
chacune travaillant À leur ruine et attendant leur désagrégation intégrale
pour constituer un Etat séparé.
Aujourd’hui chacun peut voir les résultats ‘auxquels sont arrivés
ces deux empires, pays classiques des luttes nationales: leur complet
effondrement. C’est justement cet exemple qui effarouche les nouveaux
Etats qui en ont hérité: ils craignent que les compétitions nationales ne
donnent les mêmes résultats chez eux. Pour l’observateur attentiff cette
crainte n’est pas sans fondement.
Parce que, ce qui a constitué des forces centrifuges à Vienne et à
Constantinople, ce n’est pas les droits octroyés aux nationalités; tout au
contraire, c’est la mauvaise volonté de les exécuter franchement, les
subterfuges dont se servaient Turcs et Autrichiens pour les saboter sournoisement.
 Quand Turcs et Autrichiens s’aperçurent, vers 1914, qu’ils couraient
 au précipice, il était déjà trop tard; les diverses nationalités étaient
devenues leurs ennemis irréconciliables. Cette politique à courte vue,
qui a valu à la Turquie la perte de toutes ses possessions en Europe
était arrivée à son apogée sous le régime des jeunes Turcs en 1908,
quand des politiciens novices, imbus de chauvinisme se mirent à turquiser
 tous les élémenrs disparates de l’empire afin de les amalgamer
en une nation turque.
C'était un coup de folie qui leur valut la guerre balkanique de
1912 avec toutes ses conséquences. La révolution Jeune-Turque, dirigée
spécialement contre les révolutionnaires macédoniens, n’était au fond
qu’une farce qui a précipité les événements. Pourtant une application
franche des réformes que l’Europe toute entière conseillait, pouvait conserver
 la Turquie et lui assurer une existence tranquille pour longlemps
 encore.
Les nouveaux Etats qui craignent les prétentions des minorités
nationales devraient plutôt tirer une leçon de ce’ qui arriva à la Turquie
et à l’Autriche-Hongrie. Ils versaient alors que l'application des droits
        <pb n="12" />
        [9

des minorités, loin d’attenter à leur sûreté, leur apporterait la puissance
et la prospérité. |
Mentionnons par mémoire, que vers la même époque, quelque
chose d’analogue se passait en Russie et en Pologne, en ce qui concerne
 la lutte des nationalités, pour en conclure que ce qui est arrivé en
Russie a été la chute sur le plan incliré d’une opposition systématique
contre les minorités nationales.
Apres 1919, les nationalités deviennent plus sages; elles restreignent
leurs réclamations, présentées comme droits des minorités ; après la
guerre mondiale, devenues plus pratiques, elles se contentent de ce qui,
dans l’état actuel de la civilisation, est réalisable, Elles ne vont plus
jusqu’à réclamer la séparation territoriale; elles se contentent, avec une
v olont réfléchie et tenace, de réclamer une vie culturelle commune avec
l’ensemble de leurs conationaux, dans et malgré les frontières politiques
qu’elles acceptent. 1
Les nationalités ne courent plus après des chimères; l’idée de
devenir une nation ne les tente plus. Elles se sont persuadées que
même si elles réussissaient, par un nouvel émiettement, à créer de tout
petits Etats, cela ne ferait pas leur bonheur, au contraire, cela pourrait
leur apporter moins de sécurité et beaucoup de soucis, Tout ce qu’elles
réclament, tout en restant des sujets fidèles de l'Etat, c’est les droits
minoritaires,
Cette différence fondamentale sert à distinguer entre les anciens
droits de nationalité et les droits modernes des minorités. Ceux-ci, si
on veut, sont les drôits de nationalité, moins les prétentions territoriales,
        <pb n="13" />
        IT

RÉVEIL DES NATIONALITÉS BALKANIQUES.

Tandis qu’en Occident, dans le courant du XIX-me siècle, la liberté
de conscience et le droit des nationalités s’inscrivaient comme des droits
acquis, dans les Balkans, sous la domination des Sultans farouches, les
persécutions confessionnelles continuaient jusqu’au commencement du
XX-ème siècle.
De nouveaux Etats faisaient leur apparition: Monténégro, Valacho-Moldavie,
 Grèce, Serbie et Bulgarie figuraient sur la carte de la péninsule'
 balkanique vers le milieu du même siècle, La vague de l’émancipation
 des nationalités déferle jusque dans les Balkans. On eut beau
fermer portes et fenêtres, elle se faufila par tous les pores des frontières.
C’est l’ère des nationalités qui prennent possessioir de la péninsule sous
la pression des idées proclamées en 1793 par la grande révolution
française. Les nationalités se réveillent de leur torpeur séculaire, s'agitent,
 se révoltent, combattent pour la conquête de leur liberté.
Détail intéressant : À la tête du mouvement de libération de tous
ces peuples asservis se trouve le clergé national. Pendant l'insurrection
grecque de 1821, le patriarche Grégoire de Constantinople fut pendu
comme affilié à la Ligue nationale. Pendant la même insurrection, tous
les peuples chrétiens prennent part à la lutte aux côtés des Grecs, Albahais,
 Valaques, Bulgares, guerroient aux côtés des frères chrétiens contre les
infidèles, les Turcs, Pour tous ces peuples, c’est une guerre religieuse
contre le mécréant, il en sera de même jusqu’à la délivrance du dernier
peuple asservi, jusqu’à la libération des Bulgares (1878).
Vers la même année, lorsque l’insurrection grecque battait son plein,
une conspiration fut découverte à l’autre bout de la péninsule, à Niche.
Elle était dirigée par l’évêque Mélétius et trois notables bulgares qui
expièrent sur la potence leur crime de haute trahison.
Sur plusieurs points de la Bulgarie, des exécutions eurent lieu
semant la terreur parmi le peuple, Dans les principautés danubiennes,
des révoltes éclatèrent; en Serbie, Karageorges leva l’étendard de la
révolte contre les Turcs. Partout, le clergé national est à la tête du mouvement
 contre les Turcs. C’est la guerre de la Croix contre le Croissant.
La marche de l'idée révolutionnaire est intéressante à suivre
surtout en Bulgarie. Dès 1830, dans tous les pays bulgares, depuis
Toultcha, en Dobroudja, aux embouchures de Danube, jusqu’aux confins
de l’Albanie, à Ohride, ancienne résidence des archevêques bulgares;
de Vidin à Andrinople, le peuple bulgare uni réclame son émancipation
spirituelle, une église indépendante et des écoles nationales bulgares.
        <pb n="14" />
        Après un demi siècle de lutte, l’Exarchat bulgare est restauré à Constantinople
 ; les écoles bulgares couvrent tout le territoire: la première
École bulgare est ouverte vers 1830 à Scopié. Les Bulgares sont spirituellement
 affranchis, et alors on ne sait pas comment expliquer les
sophismes de ceux qui prétendent que l’aspect nettement bulgare de la
Macédoine est le résultat de la propagande exarchiste. Propagande menée
par l’Exarch t buigare, créé seulement en 1870 ? N'est-ce pas prendre
l’effet pour la cause ?
À l’encontre de leurs voisins qui avaient levé les armes contre la
tyrannie turque, les Bulgares subissaient le double joug des Turcs et
des Grecs. Leur renaissance commence et se poursuit par une attaque parallèle
 contre le joug spirituel des Grecs et contre la servitude politique
des Turcs. La première attaque est dirigée contre les Grecs par la création
 d'une église nationale et l’ouverture d'écoles bulgares; de
plus, des révoltes soulignent cette action et les haïdouks, héros du
peuple bulgare, exaltent l’amour de la liberté par leur dévouement, jusqu’à
 la mort sur les sommets des Balkans. Les émeutes à main armée,
les incursions de comitadjis, les insurrections se multiplient et gagnent
en intensité. Ces luttes préparèrent et amenèrent enfin la délivrance de
la Bulgarie, par la guerre russo-turque de 1877.

Cependant, l'émancipation des nationalités balkaniques n’aurait pas
pu aboutir sans la participation des facteurs étrangers, sans l’action concertée
 de la diplomatie étrangère. C’est avant tout, par les guerres que
le colosse du nord livrait aux Sultans que le puissant empire ottoman
a été terrassé L’Autriche-Hongrie avait été aussi de la partie, mais au
cours du XIX-ème siècle elle avait cédé la place à la Russie qui mena
cinq guerres contre la Turquie, — en 1806, 1877, 1914 — guerres
qui finirent par saper les fondements de l'empire qui s’étendait jadis
jusqu’à Vienne. La Turquie se rétrécissait et à sa place surgissaient des
Etats indépendants : Grèce, Serbie, Valacho-Moldavie.
Sous la poussée des nouvelles idées venant de l'Occident, les
revendications nationales prenaient une allure accélérée, funeste pour
son intégrité. La lutte des nationalités s'enchevêtre avec les intérêts des
grandes puissances. Le ,concert européen“ agit sur la Sublime Porte,
forcée de reconnaître officiellement l'égalité de ses sujets chrétiens des
différentes nationalités avec les conquérants turcs. C’est sous cette
influence de l'extérieur que l'effervescence parmi les nationalités s’accentue
 et affaiblit graduellement l’empire turc. Chaque guerre avec la
Russie amenait un démembrement. Par la Paix de 1812, les deux provinces
 danubiennes, Valachie et Molda,ie sont érigées en Etats indépendants;
 de même la Serbie. Quinze ans plus tard à la paix d’Andrinople
(1828), la Grèce acquiert son indépendance. Par la Paix de Paris, qui
mit fin à la guerre de Crimée de 1854, la Russie essuie une humiliation
en perdant la Bessarabie. Vingt ans après, profitant du drame de Sedan,
elle prend sa revanche avec le traité de San-Stéfano et crée la Bulgarie
        <pb n="15" />
        15

intégrale, dans ses frontières ethniques, la Thrace ét la Macédoine y
comprises. Mais au congrès de Berlin en 1878, sous la menace d’une
guerre Anglo-Russe, le traité de San-Stéfano fut déchiré aux dépens de
la Buigarie qui dut payer les tractations entre les grandes puissances
intéressées. Elle en est sortie dépecée en 5 morceaux: Principauté de Bulgarie,
 au nord des Balkans ; Roumélie orientale, au sud, province autonome;
 la Macédoine et une partie de la Thrace rétrocédées à la Turquie,
de crainte que la Bulgarie ne devînt le marche-pied de la Russie vers
les Dardanelles — terreur des hommes d'Etat anglais Aux lambeaux
bulgares détachés de la mère patrie, des promesses de réformes furent
faites, triste illusion qui fomentera des troubles pendant trente cinq ans
en Macédoine, pour donner ses fruits en 1912 par la guerre des alliés
balkaniques contre la Turquie, réclamant la réalisation de ces promesses
trompeuses.
C’est la dernière croisade, la fin des guerres religieuses dans les
Balkans qui ouvre malheureusement la série des guerres entre Chrétiens
jusqu’à la fin de 1918.

de

Au Congrès de Vienne (1815) le plus grand soin de Metternich
et de Taileyrand fut d'assurer les trônes chancelants des monarchies
contre la poussée formidable des nationalités envahissant l’Europe toute
entière ; la Sainte Alliance des trônes contre les nationalités,
Entre temps, la Pologne était partagée par ses voisins: l’empereur
de Russie, celui d’Autriche-Hongrie et le Roi de Prusse. Ce que nous
voulons relever dans ces traités de partage, c’est l'hypocrisie mal dissimulée
 de ces bons apôtres qui trouvent utile de couvrir leurs méfaits
par des fleurs; ils garantissent à leurs sujets polonais certains droits
nationaux.
Ce crime international n’avait de pareil que celui qui a été
commis à Neuilly contre le peuple bulgare avec force promesses, Nous
voulons souligner seulement que déjà en 1815-à Vienne les droits des
nationalités, étaient enregistrés,
Du traité d'Andrinople (1829), il en est de même. Dans le
traité de Paris (1856), on trouve aussi des dispositions concernant les
droits des nationalités.
L'article 4 du traité de Berlin est très explicite. ,Dans les endroits
habités par une population mélangée avec les Turcs, on tiendra compte
des droits et des intérêts électoraux de ces popul-tions, ,L'article 23
impose à la Turquie l'application scrupuleuse d'une autonomie en Crète
et en Macédoine, d’après le règlement organique de 1868.
L'article 44 du traité de Berlin se référant à la Roumanie, garantissait
 la liberté de religion et l'égalité de tous les citoyens. Pourtant ni
la Turquie, ni la Roumanie n’ont jamais loyalement tenu leurs obligations.
 Celle-ci a refusé officiellemeut l'égalité à ses sujets juifs. La Bulgarie
 seule s’est inclinée de bonne grâce en garantissant aux diverses
nationalités, aux musulmans en premier lieu, les droits culturels et la
pleine liberté confessionnelle,
        <pb n="16" />
        5

Au point de vue des droits des nationalités balkaniques, le congrès
 de Berlin marque un grand pas; les nouveaux Etats qui se lèvent
sur les ruines de la Turquie, s'engagent à octroyer des droits nationaux
précisés dans le traité à tous leurs sujets sans différence de nationalité
et de religion — comme condition de la reconnaissance de leur entrée
dans la famille des Etats libres de l’Europe. C’est quelque chose pour
commencer, puisque ces droits sont garantis par les grandes puissances
quoiqu’ils ne soient encore que des droits privés et collectifs. Quand
même, pour la première fois dans les Balkans les droits de l’homme et
du citoyen pénètrent dans la vie, sont reconnus dans un instrument international
 et garantis par le concert européen. En 1919 l’Europe-change
de configuration, les anciens empires disparaissent, les frontières politiques
sont bouleversées; la Russie devient un vaste laboratoire d’expériences
sociales, tandis que la Pologne disloquée ressuscite après cent ans et que
la Bulgarie prend sa place.
Dans le traité de Paix de Berlin, la Bulgarie fut démembrée par
Bismark et Beaconsfield qui promirent des réformes en faveur des chrétiens
 abandonnés à la Turquie et à sa vengeance. Ce furent des réformes
 jamais réalisées qui on fait de la Macédoine et de la Crète des arènes
 sanglantes pendant trente ans.
Ce fut une mystification qu’on n’oublia pas dans les Balkans et
c’est justement cette tromperie qui a été la cause première de tant de
révolutions et d’insurrections qui ont fini par dévaster la Macédoine et
la couvrir de ruines et de charniers.
Les atrocités turques avaient fait naître les insurgés bulgares. La
tétrocession de la Macédoine à la Turquie les multiplia et les belles
promesses de l’Europe en firent une ‘armée. La Macédoine toute
entière est emportée dans un tourbillon de feu et de sang.
L'organisation intérieure macédonienne s'installa au cœur de la
Turquie et lutti pendant trente ans jusqu’à ébranler le trône même
du Sultan. Le but immédiat de cette association révolutionnaire, une des
plus formidables des temps modernes, était le relèvement moral, la rééducation
 de la masse des paysans bulgares livrés à un esclavage honteux
2t avilissant. Le coeur enflammé par l'amour de la patrie et l'âme illuminée
 par l'idéal élevé de liberté, ils se lancèrent dans un combat inégal
 avec un esprit d’abnégation et de sacrifice, dont on trouve peu
d’exemples dans l’histoire,
Cette Organisation intérieure mieux connue sous le no.n de Comité
 macédonien, fit son apparition vers 1893 autour des lacs macédonieus
 comme jadis les héros de l'indépendance suisse autour du lac
des Quatre Cantons. En quelques années seulement, l'Organisation
s’étendit sur toute la Macédoine, se recrutant parmi le peuple, de clergé
et le corps enseignant, sans distinction de religion ni de nationalité.
Entre les chefs nous trouvons des professeurs, des médecins, des avocats,
 des officiers ayant fait leurs édudes dans les universités. européens.
Le Comité, organisation secrète et mystérieuse, n’avait pas de siège
fixe —il était partout et nulle part—on ne pouvait voir que ses effets: la
délation était punie de mort, l'espionnage — de même. En quelques
        <pb n="17" />
        7

années toute la population mâle s’organisa sous ce nouveau gouvernement,
 dont elle attendait la liberté. Le pouvoir turc était remplacé par
celui du comité, qui constituait un véritable Etat dans l'Etat avec ses
tribunaux, ses agents de fisc, et ses milices,
Bref, le 20 juillet 1903 (v. s.), à minuit, une grande insurrection
éclata en Macédoine, principalement autour de Bitolia, et dure trois mois,
pendant lesquels, l'autorité turcque ne subsista que dans les centres,
 Mais la répression de cette tentative de l’esclave à secouer ses
chaînes fut cruelle et inplacable, Massacres et incendies désolèrent de
nouveau ce pays de pleurs et de misère. Trente mille réfugiés nouveaux
cherchèrent asile en Bulgarie.
N. Brailsfort, un philantrope de nationalité anglaise qui alla porter
 sur place des secours aux victimes, vit les dévastations des hordes
turcques. Il nous rapporte que plus de cent villages furent saccagés et
rasés; 60.000 familles perdirent leurs foyrs et il ajoute textuellement:
»Plus on étudie les Bulgares Macédoniens, plus on respecte leur patriotisme
 ardent et leur héroisme“.
On ne saurait jamais assez insister sur le-caractère humanitaire et
éminemment idéaliste de cette insurrection audacieuse des Bulgares Macédoniens
 qui surprit le monde. Dans la proclamation de l’insurection,
à la veille du 20 juillet 1908, ont trouve ceci: ,Notre œuvre est audessus
 de tout préjugé de nationalité ou de race. Nous devons traiter
en frères tous ceux qui souffrent dans le sombre empire du Sultan. Aujourd’hui
 toutes les populations chrétiennes de la Macédoine sont malheureuses,
 y compris les paysans turcs eux-mêmes“.
Aujourd’hui, dans un recul de 25 ans, la lecture de ces lignes
empreintes d’amour sublime et de fraternité humaine, relève la haute
valeur de ces chevaliers de la liberté qui marchèrent au sacrifice sous la
devise ,La Macédoine aux Macédoniens“. Il mouraient pour la liberté de
tous les Macédoniens de toutes les nationalités. Ils réclamaient l’autonomie
 de leur patrie. La Serbie et la Grèce en 1903 comme en 1918
étaient hostiles à ce projet. Pour préparer le partage de la Macédoine,
ils prêtaient aux Turcs des bandes de mercenaires contre les insurgés
bulgares ct réussissaient à réaliser enfin ce partage en 1913 à Bucarest.
Vint après l’intervention des grandes puissances qui amena les réformes
 fameuses de Mursteeg, sans aucun résultat appréciable, suivis par la
réaction jeune turque, qui aboutit finalement à la guerre balkanique
de 1912 et par là, à la conflagration de 1914,
Ainsi tout s'enchaîne ; le crime de Berlin a pris sa revanche sur
les générations futures, expiant les fautes de nos ancêtres, L'œuvre néfaste
est tombée sur nos têtes. Au bilan: dévastation de l’Europe, destruction,
carnage, notre civilisation au bord du précipice. La même faute sur une
plus grañde échelle a été commise contre la Bulgatie après Bucarest et
Neuilly: tout l’habitat des Bulgares fut disloqué, dépecé en 5 morceaux,
jetés en pâture à ses voisins avides de territoires,
Le sort tragique des Bulgares, commencé à Berlin, passant par
Bucarest, s’achevait à Neuilly en 1919. S'il est exact que nos fautes
nous suivent, celle de Neuilly tombera sur la tête des générations à venir.
        <pb n="18" />
        ; À

La façon dont la nationalité bulgare fut conservée pendant cinq
siècles sous le régime turc est très instructive. ;
Les Turcs en pénétrant dans la péninsule balkanique avaient trouvé
diverses nationalités, qui habitaient les mêmes provinces, où nous les
retrouvons au moment de leur réveil, au commencement du XIX-ème
siècle, Les Sultans fiers et dédaigneux, confirment les privilèges du patriarche
 grec de Constantinople, sanctionnent l’archevêque bulgare
d’Ochrida comme chef officiel de la nationalité bulgare dans l'empire
Ottoman (Millet-Vekili). Sa juridiction englobe toute la Bulgarie ethnographique
 avec la Macédoine et la Dobroudja. — Son siège, Ochride,
un des centres intellectuels du peuple Bulgare, continue sa vie culturelle
jusqu’en 1767 lorsque les intrigues des phanariotes réussissent à obtenir
du Sultan son incorporation à l’Eglise grecque de Constantinople.
Les chrétiens des diverses nationalités n’étaient tolérés dans
l'empire Ottoman que par un acte de mansuetude de la part du Padichah,
qui leur permettait de garder leur religion.
Contrairement à ce qui est généralement enseigné, les premiers
Sultans, guerriers ignorants et fiers, attachaient peu d'attention aux
églises et aux écoles de leurs esclaves méprisés. Le seul bien que les
Bulgares, comme nationalité, ont pu garder pendant des siècles sous les
Turcs, c’est leurs églises et écoles groupées autour de leurs communautés
 religieuses, autant dire nationales. À l’autre bout de la Bulgarie,
aux confins de l’Albanie, à Ochride, se dressait une forteresse inexpugnable
 des traditions et de la littérature bulgare. C’est là que trônaient
les archevêques bulgares, chefs de la nationalité et garants de sa fidélité
à l'égard du Sultan. Dans ces églises et monastères se sont conservés,
avec les traditions nationales, les livres saints et les réliques vénérées
d’un passé glorieux. ;
C'était une organisation complète de la nationalité bulgare en une
personne morale sous son chef ecclésiastique avec une compétence juridique
 très large, reconnue par le gouvernement turc, ufi Vrai selfgouvernement.
 La communauté, administrée par un Conseil mixte
d’anciens possédait une juridiction sur les biens et les personnes de
ses memebres. Dans les mains de ces Conseils se trouvaient les régistres
d’état civil; les questions de mariages, de naissances et d'héritages,
étaient de leur compétence. Ces conseils étaient des corps électifs possédant
 un budget spécial pour l’entretien des institutions culturelles.
Pour y pourvoir, ils avaient le droit de pércevoir des taxes et des impôts,
trente’ ans avant encore, ces communautés étaient chargées de percevoir
 les impôts pour le compte de l’Etat, si nous les mentionnons,
c’est pour relever l'autonomie dont les Bulgares jouissaient en Turquie
et dont ils sont privés aujourd’hui en Serbie, en Grèce et en Roumanie,
Le self-gouvernement des Bulgares était tel, qu’en 1887 Rifat Pacha,
Vali de Bitolia et futur grand-vizir, Organisait une milice armée de Bulgares
 pour donner la chasse aux brigands et faisait publier ses ordres
et ses règlements en bulgare.
        <pb n="19" />
        1$

Cette organisation nationale, vestige des anciennes libertés abolies,
constituait les cadres de la nation bulgare en puissance sous les Turcs
qui ne distingaient pas entre religion et nationalité Tolérants par mépris,
 ils se contentaient d’opprimer les mécréants, ignorant systématiquement
 leur vie spirituelle, .
Après l'abolition du Patriarcat d’Ochride, la nationalité bulgare
est soumise à l'Eglise grecque, grâce aux intrigues des phanariotes. Pendant
un siècle à peu près, de sombres nuages planent sur le sort des Bulgares;
le danger d’une dénationalisation complète avait paru imminent sous le
double joug : spirituel des Grecs et politique des Turcs. Mais grâce à
ses communautés, le peuple bulgare, nouveau phénix, put ressusciter à
une vie nouvelle. Par leur action incessante, elles ont pu conserver le
sentiment national dans un état léthargique comparable à l’action produite
 par un réfrigérant sur un corps organique,
En 1874, les Turcs organisent un plébiscite pour les évêques bulgares
 en Macédoine. Des élections ont lieu, des députés sont élus à
Toultcha et à Bitolia, et siègèrent dans le premier parlement turc en
1876. Les Bulgares avaient leurs représentants dañs tous les Conseils
départementaux et municipaux, Sous les Jeunes-Turcs, les Bulgares Macédoniens
 ont eu leurs députés et leurs sénateurs attitrés. Comparée à
l’état actuel, cette situation était vn idéal pour les Bulgares vivant en
Turquie. Par la puissance même de son patrimoine intellectuel conservé
autour de Tirnovo et d’Ochride, au commencement du XIX-ème siècle, le
peuple bulgare, qui possédait une histoire glorieuse, prenait conscience
de lui-même, revenait à la vie et réclamait sa place sous le soleil. Son
effort.fut dirigé d’abord contre l’église grecque qui symbolisait l’esclavage
 spirituel. Après une poussée irrésistible pendant un cinquantaine
d'années, les Bulgares réussissaient à s’affranchir de cette néfaste tutelle.
En 1872 l'Eglise bulgare était restaurée et son chef, l’Exarque bulgare,
intronisé à Constantinople. Partout où vivaient des Bulgares en Turquie,
des écoles s’ouvrirent et donèrent une floraison prodigieuse. Les écoles
primaires, les gymnases de garçons et de jeunes filles, couvrirent le
pays. Des écoles de commerce, des séminaires, des hôpitaux, diverses
sociétés de bienfaisance, des journaux, des périodiques en plein épanouissement
 étaient la preuve d’une activité fiévreuse au' sein des Bulgares
rescapés parmi les peuples. Un élan vers la lumière qui contraste avec
les sombres journées d'aujourd'hui.
À telle enseigne que, vers la fin du régime turc, rien qu’en Macédoine,
 les communautés bulgares possédaient: 1327 écoles primaires;
1949 maîtres d’école ; 78.722 élèves; 1325 églises, 150 chapelles, 73
monastères ; 1610 prêtres; 7 évêques avec 7 locum-tenens. Ces données
authentiques sont extraites d’une enquête faite sur place tout de suite
après les opérations de guerre de 1913 par la Commission Carnégie,
composée de personnages dont l’impartialité est au-dessus de tout
soupçon.*) L'histoire de la libération des Bulgares est celle de toutes

“ En faisaient partie : Mr. Hirst, Dr. H. Brailsford, le sénateur d'Estournelles
 de Constant, le député I. Godard, P. Milukoff, ministre de Russie; Dr.
D. Redlich, de Vienne; Dr. Schucking, pour l’Allemagne et le Dr, S. T. Dutton
de New-York, professeur à la Columbia University.
        <pb n="20" />
        30

les nationalités balkaniques, accompagnées d’émeutes, de révoltes, de
révolutions, menées par des clephtes, des armatoles, des voévodes,
 des haïdouks et des comitadjis que tous les peuples
des Balkans ont chantés comme des héros nationaux. La renaissance du
peuple bulgare se différencie sur un seul point: tandis que chez les
voisins des Bulgares la lutte armée précédait immédiatement la délivrance,
chez ceux-ci, la lutte armée était devancée par l'émancipation culturelle,
par l’école et l’église nationales.

L'action des nationalités en Turquie n’allait pas toute seule: de l’extérieur,
 à chaque période de vingt ans, l’armée russe assemait à la Turquie
des coups de bélier, sous lesquels elle chancelait. Pour éviter une
ruine certaine, la Turquie entreprit une série de réformes coñnues sous
te nom de Tañsimat donnant satisfaction, jusqu’à une certaine mesure,
aux nationalités. Déjà par le traité de Kutchuk-Kainardjik (1774), la
Russie obtenait le droit de protection sur ses correligionnaires en Turquie;
 les traités qui créaient les Provinces danubiennes contiennent des
dispositions analogues. Après la Paix d’Andrinople, le Sultan promulgua
un manifeste ,Hati-Chérif“, reconnaissant l’égalité devant la Loi des
Turcs et des Chrétiens ; à la suite de la guerre de Crimée fut promulgué
le ,Hati-Houmayoun*, une charte qui recommandait la tolérance
entre les diverses nationalités. À la veille de la guerre russo-turque, au
mement des tristements célèbres, atrocités turcques contre les Bulgares, une
Constitution fut proclamée par Abdoul-Hamid, puis retombée dans le
néant jusqu’au moment où les Jeunes Turcs, quarante ans après, la tirèrent
 des archives poussièreuses,
C’est à ce même moment que la conférence des ambassadeurs
de Constantinople traçait les frontières d’une Bulgarie autonome en deux
provinces: Orientale avec Tirnovo, Occidentale avec Sofia. La plus grande
partie de l’habitant bulgare y était compris.
De ce court exposé des évènements de la vie des nationalités
dans les Balkans au XIX-ème siècle, une leçon se dégage qu’il faut retenir.
 Tandis que dans les grands pays de l’Occident les droits des natonalités
 se cristallisent, dans les Balkans on en est encore aux luttes
religieuses.
Chez les Bulgares, le sentiment national, couvant sous les cendres,
 se réveillait brusquement comme un incendie qui embrasse les Balkans,
 Malgré son réveil tardif, c’est le même élan de l'âme enchaînée
vers la conquête d’un idéal de liberté et de lumière.
C’est la poussée irrésistible des idées nouvelles dont la Turquie
he pouvait pas apprécier la puissance.

*
Le

%

Triste histoire que celle du peuple bulgare. Depuis le 19 février,
1879, du Congrès de Berlin, date de sa libération du joug turc, un
maléfice qui le condamne à un nouveau calvaire, pèse sur son histoire.
        <pb n="21" />
        21

A Berlin, pour les exigences de la politique anglaise et sous le
patronage de Bismark, sa tragédie recommence. La Bulgarie de San-Stéfano
 est démembrée en Principauté de Bulgarie, Roumélie orientale,
Dobroudja roumaine, Thrace, et Macédoine rétrocédée aux Turcs. La
Bulgarie issue des œuvres de Berlin n’est qu’un paradoxe avec ses cinq
lambeaux pantelants destinés à devenir une proie facile de-ses voisins;
un Etat factice et inachevé. L'œuvre néfaste du congrès de Berlin fut
surtout ressenti par les Bulgares macédoniens abandonés à un régime de
terreur et de massacres. Il est vrai que la Turquie prenait l'engagement
— qu’elle ne devait jamais tenir — de donner, sous le contrôle du
»Concert européen“, une sorte d'autonomie à la Macédoine. C’était une
anticipation sur cette protection par la S. D. N. dont les Macédoniens sont
les victimes depuis 1919.
Le démembrement du peuple bulgare à Berlin ne l’affecta pas
dans ses œuvres vives; les frontières séparant ses lambeaux étaient fictives
 entre des Bulgares culturellement unis. Et ce n’était pas un vain
mot: jusqu’à 1912, ce fut une réalité sous l’autorité du chef spirituel du
peuple bulgare, l’Exarque de Constantinople. Les Bulgares de toutes
les régions tendaient vers lui les bras, dans uñe impulsion irrésistible,
vers le chef, symbole vénére- de la nationalité bulgare.
Dès le premier jour de sa renaissance, le peuple bulgare se lance
de toutes ses forces vers la conquête d’une Bulgarie intégrale et indivisible.
 En 1885 fut proclamée l’union avec la Roumélie orientale. À
ce moment, les Serbes poussés par l'Autriche attaquèrent la Bulgarie
à l’Ouest pour obtenir des compensations. Ceux qui paradent toujours
de slavisme, trouvent le moment propice pour attaquer leurs frères quand
ceux-ci sont loin, à la frontière turque, pour défendre l’union des deux
Bulgaries. Milan Obrénovitch battu à Slivnitza, prit la fuite à la tête de
son armée débandée et ne fut sauvé que par l'intervention opportune de
l’Autriche-Hongrie. Ensuite une convention spéciale fut*conclue avec la
diplomatie viennoise qui poussa le roi Milan chercher des compensations
en Macédoine.
Le succès de la jeune principauté de Bulgarie était une cause
des malheurs qui s'abattirent sur la Macédoine. Rendus à la Turquie, les
Bulgares macédoniens eurent à subir les pires méfaits; mais ce n’est
qu'après l’union de la Roumélie Orientale que le joug turc s’appesantit.
 Leur seul refuge fut la Bulgarie libre qui ouvrait ses bras à ses
frères. Pour échapper à la terreur turque, pour fuir les prisons, l’exil et
la potence, le seul moyen de salut était de passer clandestinément la
frontière. La Bulgarie libre est inondée par des émigrés. L’infiltration
se faisait par tous les ports de la frontière fictive qui s'élevait entre les
Bulgares des deux côtés. Le flot des emigrés augmentait chaque jour et
envahissait la Bulgarie, le pays de refuge par excellence; c'était de
longues processions qui continuent de nos jours encore, une vraie calamité
 pour la Bulgarie, et on se demande pourquoi tous ces , purs serbes
de la Serbie du Sud“, tous ces ,Grecs bulgarophones“, au lieu de se
diriger vers leur ,mère-patrie“, choisissaient des sentiers menant en
Bulgarie, attirés par une force irrésistible, la même que celle que l’aimant
        <pb n="22" />
        43
La

exerce sur le fer! Les réfugiés en Bulgarie n’ont pas perdu un instant
l’espoir de revoir leurs foyers libres et d’y rentrer: c’est une hantise
dont personne ne saurait les guérir.
La situation en Macédoine devenait intolérable. Les Etats balkaniques
 eurent un moment de lucidité; ils aperçurent ce que la manie des
Jeuns Turcs de turquiser la Macédoine leur réservait; et l’alliance balkanique
 fut signée le 19 février 1912. Le pivot de ce document historique
 était la reconnaissance par les Serbes et les Bulgares de la plus
grande partie de la Macédoine comme pays bulgare. Toute la partie au
delà du Char, Cossovo et Métohia étaient pays serbes, La région de Scopié
restait litigieuse ‘entre les parties; c’était au suprême arbitre Nicolas II
de Russie, qu’il appartenait en dernier lieu d’en décider,
L'arrivée au pouvoir des Jeuns Turcs, resolus à mater les nationalités
 pour en faire un seul amalgame, de les turquiser dans un Etat
uniforme, mit le comble et précipita les événements, Devant le danger
commun, l'Alliance balkanique. réunit les petits Etats: Monténégro,
Grèce, Serbie et Bulgarie dans une sainte croisade qui remporta des
victoires décisives. Les alliés eurent partout des succès; les Bulgares,
qui avaient la tâche la plus lourde, balayèrent en moins de 15 jours la
force turque de l’Europe, dans des combats glorieux où l’armée turque
en déroute ne s'arrêta qu’aux portes de Constantinople. La Turquie fut
obligée de signer la paix de Londres (Mai 1913).
C'était un succès que les chrétiens unis avaient remporté en peu
de temps en un moment d’enthousiasme, que. l’Europe toute entière
admirait,
Mais le genie du mal veillait; l’envie et la haine accumulés pendant
 des siècles parmis les Balkaniques, les intrigues étrangères et le
marque d’hommes politiques prévoyants, ont annibilé les résultats obtenus
 par les armées pour replonger de nouveau la péninsule dans le
chaos. La victoire de l’armée bulgare fut complète et inattendue. Malheureusement
 l’alliance balkanique finit par un désastre lamentable; elle:
sombra dans une guerre intéralliée, provoquée et préparée par une félonie.
 Tout le monde le sait et c’est la vérité-même. Mais quel est Ie
felon qui commit ce crime, cette malédiction qui pèse de nos jours et pésera
 sur les Balkans pour longtemps encore? On a trouvé plus facile de
rejeter la faute sur les Bulgares; les apparences et une campagne de
presse bien dirigée et richement rémunérée ont contribué à propager la
contrevérité que ce soni les Bulgares qui attaquèrent les premiers leurs
alliés serbes pour dissoudre l’alliance. À 15 ans de distance, la vérité a
éclaté toute autre; les faits ont été établis; la preuve a été fournie. Le
vrai félon se trouve de l’autre côté.
Dès le commencement de la guerre de 1912, les Serbes s’introduisent
 en Macédoine comme alliés des Bulgares, mais ils se comportent
 en vrais ennemis et conquérants. Tandis que l’armée bulgare s’extenue
 à retenir les Turcs à Tchataldja, Serbes et Grecs s’allient contre la
Bulgarie et perpètrent une trahison odieuse pour lui ravir la Macédoine.
Ils provoquent des incidents, des attaques formelles contre les détachements
 bulgares qui l’occupent et rendent leur défense inévitable. L’ar-
        <pb n="23" />
        23

mée bulgare, acculée, contre attaque ; la Roumanie entre dans le jeu
et occupe la Bulgarie; la Turquie reprend Andrinople. Luttant à un
contre quatres, la Bulgarie est terrassée et trainée mains et pieds liés à
Bucarest, où elle dut signer tout ce qu’on exigea d’elle: le démembrement
 des pays bulgares. Pour couvrir le cris déchirant des victimes, on
proclamait les Bulgares parjures, on dénonçait la trahison bulgare pour
mieux les dépouiller, avec force fleurs rhétoriques sur le noble rôle des
Roumains.
Félonne, la Bulgarie ne l’a pas été, ce n’est pas sa spécialité; parjure
 non plus, aux autres cette gloire! Mais fautive envers ses propres
intérêts, oui; qu’il y ait eu beaucup d'ambition chez son roi Ferdinand
on en conviendra, mais la plus grande partie de la responsabilité de
cette guerre fratricide revient à l'arbitre, Nicolas Il de Russie, esprit
faible et versatile qui ne sut pas s’interposer à temps pour éviter la
guerre. En définitive, la Bulgarie tomba dans un guet-apens prémédité
provoqué par ses alliés et fut considérée comme seule responsable.
C'était là une hypocrisie flagrante. La guerre intéralliée, commencée le
16 juin 1913, se termina par la banqueroute totale de l’idéal bulgare,
au nom duquel fut commencé en 1912 la guerre contre les Turcs. Serbes,
 Grecs, Montenégrins et Roumains se jetèrent sur la Bulgarie en
désarroi et la trainèrent à Bucarest pour signer la paix du 28 juillet (10
août) 1913. Tous la dépouillaient de ses nouvelles acquisitions. La
Roumanie arrivait comme un tiers larron, se taillant, sans coup férir, un
gros morceau — la Dobroudja Bulgare, la ligne Toutrakan— Dobritch—
Baltchik, avec 310.000 habitants; la Grèce s'adjugeait Epire, Salonique,
Serrès et Cavala, aproximativement 200.000 Bulgares. La Serbie enlevait
 le plus grand morceau de la Macédoine avec 960.000 Bulgares.
En dernier lieu, les Turcs — les vaincus — déchiraient le traité
de Londres et s’empressaient de reprendre Andrinople.
La procession des réfugiés bulgares reprit de tous les côtés: il
en vint du nord, du sud, de partout. De nouveau la Bulgarie fut inondée
par une masse de misérables, exténués, dénudés, affamés, ayant tout
abandonné pour sauver le seul bien qui leur restait: la liberté de se
dire Bulgares.
Pour tout le peuple bulgare c’était une vraie catastrophe, La guerre
balkanique entreprise pour l’affranchissement des chrétiens s’acheyait
par la négation complète du principe de nationalités remplacé par celui
de l’équilibre balkanique, faux et factice; on n’y parle que d’équilibre
et sur ce principe, on démembre les bulgares, on crucifie la Macédoine et
ta Dobroudja; on dépèce le cadavre pantelant de la Bulgarie et on appelle
 ce crime, ironie amère, l'équilibre balkanique !“
C’est ainsi qu’au prix d’une trahison envers la Bulgarie, Serbes
et Grecs s’installèrent en Macédoine; les Roumains usurpèrent la Dobroudja
 et en devinrent les maîtres.
Le ressentiment des bulgares contre cette injustice criante fut si
grande que la guerre de 191 4 leur apparut comme une occasion de reprendre
ce qu’on leur avait ravi par la trahison. Dans une attitude de neutralité
et d'attente, la Bulgarie négociait avant de se décider. L'Entente n’ayant
        <pb n="24" />
        24

pas sû se l’attirer, pour ne pas indisposer ses amis et alliés les Grecs,
les Serbes et les Roumains, elle fut amennée à se joindre à l’autre côté
qui lui prommettait réparation complète de la honte de Bucarest.
On connait l’issue désastreuse de cette troisième guerre pour la
Bulgarie; l’armée bulgare a -dû, après la rupture du front de Dobro-Polé,
 sur le front macédonien, mettre bas les armes sous les forces
réunies des Français, des Anglais, des Serbes et des Grecs, et se replier
 et conclure l’armistice de Salonique du 30 octobre 1919.
De là, en compagnie de l’Allemagne, de l’Autriche-Hongrie et de
‘a Turquie, elle fut traînée à Paris où elle signait le traité de paix de
Neuilly, le 19 septembre 1919, pour monter un nouveau calvaire.

A la veille de la Conférence de Paris de 1919, la théorie des
minorités était presque achevée; le temps avait marché et avec lui des
idées nouvelles apportant une mentalité toute différente de celle
d’avant-guerre et contribuant ainsi à la formation d’une idéologie nouveille
 sur ce problème si complexe. La notion des droits des minorités
dérivait du principe des nationalités pour mener à l’autodisposition des
peuples.
Le terrain était déblayé et le problème des droits des minorités
prêt à recevoir une solution juste et équitable garantissant la paix de
l’Europe; la cause des nationalités semblait gagnée, tellement elle était
juste, au dire des gouvernants, des deux côtés du front. Des chefs résponsables
 avaient pris eux-mêmes la parole, déclarant que les minorités
n'avaient pas de meilleurs défenseurs, et que leurs revendications trouveraient
 une juste sanction, au moment de la signature des traités de paix.
En 1915 et 1916, à Paris et à Lausanne, la conférence des nationalités
 du côté des alliés avait réclamé l’autonomie des minorités, gafantie
 par les traités de paix.
L’internationale socialiste à Berne et à Amsterdam était tellement
persuadée du gain de cause de ce principe qu’elle demandait que les
minorités prisent part à la conférence de paix, comme personnes juridiques,
 sujets de droit international, a part égale avec les Etats belligérants.
 De toute part on proclamait à qui voulait entendre, qu'on ne se
battait que pour assurer les droits des minorités et que c’était pour cela
seulement que cette guerre — la dernière des guerres — s’allongeait si
longtemps. Le président Wilson dans ses célèbres 14 points, spécialement
 pour les Balkans, notait: Le sort des peuples balkaniques doit
être réglé conformément aux droits historiques, la vie commune et le
principe de la nationalité. L'indépendance politique et économique des
peuples balkaniques doit être garantie par la voie internationale.“
Disons tout de suite à l'honneur des Etats-Unis, que son président,
idéaliste impénitent, voyait juste. C’est un programme qui a été ardemment
 défendu'devant la conférence ; la délégation américaine a soutenu
le projet proposant la révision du statut des Balkans, d’après le principe
 national et la création d’une Macédoine indépendante, la Dobroudja
        <pb n="25" />
        25

et la Thrace étant englobés dans la Bulgarie. Mais ce projet conforme
aux justes principes, ne put aboutir à la suite d’influences occultes, pour
le plus grand malheur des Balkans. Pachitch et consorts avaient réussi
à convaincre le président de la Conférence, que dans dix ans, tous les
pays bulgares, seraient assimilés.
L'espoir que de la paix de Paris allait surgir, sur les ruines de
l’ancien, un monde nouveau avec plus de justice et moins d’oppression,
s’est évanoui comme un rêve trompeur. Les peuples, après un carnage
de quatre ans, ne voyaient plus qu’une seule chose : la fin du cataclysme.
Les Trois qui tenaient dans leurs mains les destinées du monde, étaient
excédés par des dissentiments et par des discussions qui les épuisaient,
incapables de prendre des résolutions viriles.
Les premiers ministres des Etats vainqueurs, réunis à Paris au
lendemain d’une guerre extérminatrice, ne purent faire abstraction de
leurs sentiments, ni de leurs ambitions; au moment où il fallait tracer
la nouvelle carte des Balkans, ils n’ont pas su malheureusement, profiter
 des leçons que l’histoire nous offre. Leur préoccupation dominante
était les intérêts et la sécurité de leurs Etats. Etait-ce ignorance ou
manque de prévoyance? L’un et l’autre, peut-être.
        <pb n="26" />
        "IL

LE TRAITÉ DE NEUILLY ET LES MINORITÉS BULGARES.

À la conférence de Paris de 1919 deux conceptions se sont affronté:
d’un côté, celle des hommes d’Etat exclusivement préoccupés par des
considérations d’ordre politique et stratégique, convaincus que les
armées des Etats nouvellement créés et renforcés par eux, suffiraient
 pour assurer le maintien des nouvelles frontières en Europe, de
l’autre côté le président Wilson, persuadé que la paix du monde ne
pouvait être maintenue que par le désarmement général et par l'octroi
des droits aux minorités, pour un peu plus de justice et de liberté, garantis
 efficacement par la S. D. N.
Le président W. W. le déclara expressément, le 31 mai 1918, en
ces termes : ,Les grandes puissances en octroyant des droits aux minorités
 désirent éliminer un nouveau facteur de guerre. Elles seront par
conséquent responsables vis-à-vis des populations qu’elles transportent
d’un Etat à l’autre, ce qui était évidemment une conséquence logique
de la doctrine d’autodisposition des peuples, Sans cela, les annexions
des territoires et le transfert des minorités, d’une souveraineté à une
autre, resteraient de simples actes de force ne pouvant pas constituer
une base de droit dans la vie internationale. , Quand il s’agit d’interpréter
les textes, i' faut toujours partir de cette idée de 1 idéaliste impénitent
qu’était W. Wilson, d’une foi inébranlable dans un avenir meilleur de
l'humanité et qui ne rêvait que de la paix éternelle. C’est le piédestal
du grandiose édifice de la S. D. N., la base sur laquelle repose toute la
structure des traités de 1919; tout le reste n’est qu’échafaudage. It
l’avait souvent et à toute occasion, solennellement déclaré, il l’avait sincèrement
 voulu. Malheureusement derrière lui le génie du mal s’est plu
à jeter un mauvais sort, qui a bouleversé toute l’Europe, surles Balkans,
et spécialement, sur le peuple bulgare bafoué, démembré et piétiné par
les vainqueurs.
S'il est exact que chaque oeuvre doit être jugé d’après ses résullats,
 le traité de Neuilly que la Bulgarie a dû signer nous semble après
un recul de dix ans, néfaste — une ironie amère pour ces Bulgares qui
dans leur foi aveugle en la justice humaine, avaient fait crédit aux
promesses des grands de ce monde, Naïfs entre les peuples, ils crurent
à la S, D. N, et à son rôle bienfaisant; ils y voyaient une suprême instance,
 gardienne de leurs droits; ils ne pouvaient pas comprendre que
dans une institution politique le droit s’éclipse.
En tout cas, prétendre que la traité de Neuilly a inauguré une
nouvelle ère garantissant l’ascention des petites ‘ nationalités est, le
        <pb n="27" />
        27

moins qu’on puisse dire, une erreur volontaire, — Il n’ya rien de nouveau
 dans les traités, dits de paix, qui ne contiennent que ce qui déjà
atait inscrit dans les traités précédents; au contraire, ceux de 1919 accusent
 un recul.
Théoriquement, ce sont des textes confus, souvent contradictoires,
où l’on peut suivre le combat entre les deux idées opposées qui dirigeaient
 les débats de ia Conférence. Droits des minorités, souveraineté
des Etats, s'entrecroisent et s’entrechoquent. En imposant aux Etats
nouveau-nés et agrandis, les doits de minorités, on a soigneusement
évité de parler des droits des minorités nationales; on les a remplacées
 par une périphrase: minorités de race, de langue et de religion,
tellement le terme nationalité était indésirable. Le projet de Pacte portait
que pas un Etat nouveau ne pouvait être admis dans la S. D. N. s’il
n’avait pas assuré aux minorités les mêmes droits qu’à la majorité; dans
le texte final cela a disparu. Au Congrès de 1878 à Berlin déjà le conrôle
 international sur les réformes en Macédoine était admis; il ne restait
 qu’à le réglementer; les droits collectifs des minorités qu’on annonça
à cors ét à cris, se trouvaient déjà inscrits dans les traites internationaux
avec la Turquie.
Lors de la constitution de la Grèce, à la conférence de Londres
en 1830, la Grèce s’ engageait à accorder l'égalité de droits politiques
à tous ses sujets; 11 en est de même, dans le traité de Paris de 1856,
lequel, confirmait les droits des communautés chrétiennes dans l’empire
turc. Dans la convention de Paris de 1858, qui reconnaissait l’autonomie
 des Principautés Danubiennes, l'égalité et la liberté pour l’exercice
 de tous les rites chrétiens étaient reconnues. Au congrès de Berlin de
1877 on en a fait la condition sine que non de l’indépendance de la Bulgarie.
 Dans la Convention de 1881, par laquelle une partie de la Théssalie
 fut annexée à la Gréce, il est dit expressément que la vie, les biens
et la religion de tous les habitants seront respectés.
Le 10 août 1913 à la signature du traité de Bucurest on reconnait
des droits aux écoles et aux églises des Koutzovalaques, sur le territoire
 des signatafres. Mais, détail très caractéristique, quand les délégués
 bulgares proposèrent de reconnaître aussi des droits de minorités
aux Bulgares annexés par les Roumaines, les Grecs et les Serbes, ceux ci
s’y opposèrent énergiquemeut. C'était là les bonnes dispositions — plulôt
 les mauvaises — dont étaient animés les voisins de la Bulgarie.
Il faut reconnaître que sur la question du droit de minorités, Paris
en 1919 ne présente pas un progrès, mais une régression. Ii est très
naturel, que par ce recul, le traité de Neuilly ne donne pas satisfaction
aux minorites bulgares, sans parler de ses autres vices, de fond et
de forme.

Dans les différents traités de Paris, les droits des minorités se
trouvent contresignés dans les documents suivants :
a) Dans les traités de paix conclus avec les Etats vaincus: Au-
        <pb n="28" />
        28

triche-Hongrie, Bulgarie, Turquie et les puissances alliés et leurs acolytes,
 Grèce, Roumanie, Yougo-Slavie;
b) Dans les traités établissant les nouveaux Etats surgis sur les
ruines de l’Autriche-Hongrie, Pologne et Tchéco-Slovaquie ;
c) dans des déclarions unilatérales signées par des nouveaux
Etats: Lithuanie, Estonie, Lettonie et Albanie.
Tous ces documents contiennent à peu près les mêmes textes
dont nous nous bornerons à citer les principales dispositions, telles que
nous les trouvons dans le traité de St. Germain du 10.1X.1919 signé
pan le Royaume des S. C. S, et les puissances alliées,

Arlicle 1.

Le Royaume des S. C. S, s’engage à ce que les stipulations contenues
dans la présente Section soient reconnues comme lois fondamentales, à
ce qu’aucune loi, aucun règlement ni aucune action officielle ne soient
en contradiction ou en opposition avec ces stipulations et à ce qu’aucune
 loi, ancun règlement ni aucune action offcielle ne prévalent contre
elles,

Article 2.
Le R. des S. C. S. s’engage à accorder à tous ses habitants pleine et
entière protection de leur vie et de leur liberté sans distinction de naissance,
 de nationalité, de langage, de race ou de religion.
Tous les habitants du R. des S. C. S. auront droit au libre exercice,
 tant public que privé, de toute foi, religion ou croyance dont la
pratique ne sera pas incompatible avec l’ordre public et les bonnes
moeurs,

Hrticle 7.

Tous les ressortissants du R. des S. C, S. seront égaux devant la
loi et jouiront des mêmes droits civils et politiques sans distinction de
race. de langage ou de religion.
La différence, de religion, de croyance ou de confession ne devra
nuire à aucun ressortissant du R. S. C. S. en ce qui concerne la jouissance
 des droits civils et politiques, notamment pour l’admission aux
emplois publics, fonctions et honneurs ou l'exercice des différentes professions
 et industries.
ll ne sera édicté aucune restriction contre le libre usage pour tout
ressortissant du R. S. C. S. d’une langue quelconque soit dans les
relations privées ou de commerce, soit en matière de religion, de presse,
ou de publications de toute nature, soit dans les réunions publiques.
Non obstant J’établissement par le Gouvernement des S. C. S.
d’une langue officielle, des facilités appropriées seront données aux
ressortissants de langue autre que les S. C. S., pour l'usage de leur
langue, soit oralement, soit par écrit devant les tribunaux.
        <pb n="29" />
        29

Article 8.
Des ressortissants du S. C. S. appartenant à des minorités ethniques,
 de religion ou de langue, jouiront du même traitement et des
mêmes garanties en droit ‘et en fait que les autres ressortissants, Ils
auront notamment un droit égal à créer, diriger et contrôler à leurs frais
des institutions charitables, religieuses ou sociales, des écoles et autres
établissements d'éducation, avec le droit d’y faire librement l’usage de
leur propre langue et d’y exercer librement leur religion. -

Article 9.

En matière d'enseignement public le Gouvernement du R. S.C.S.
accordera dans les villes et districts où réside une proportion considérable
 de ressortissants Serbe-Croate-Slovène de langue autre que la
langue serbe-croate-slovène, des facilités appropriées pour assurer que
dans les écoles primaires, l'instruction sera donnée, dans leur propre
langue, aux enfants de ces ressortissants S, C. S. Cette stipulation n’empêchera
 pas le gouvernement S, C. S. de rendre obligatoire l’enseignement
 de la langue S. C. S. dans les dites écoles.
Dans les villes et districts où réside une proportion considérable
de ressortissants du R. S: C. S. appartenant à des minorités ethniques,
de religion ou de tangue, ces minorités se verront assurer une part équitable
 dans Je bénéfice et l’affectation- des sommes qui pourraient être
attribuées sur les fonds publics par le budget de l’Etat, les budgets municipaux
 ou autres, dans un but d’éducation, de religion ou de charité.

Article 11.

Le Royaume des S. C. S. agrée que, dans la mesure où les stipulations
 des articles précédents de la présente section affectent des
personnes appartenant à des minorités de race, de religion ou de langue,
ces stipulations constituent des obligations d’intérêt international et seront
 placées sous la garantie de la Société des Nations. Elles ne pourront
 être modifiées sans l’assentiment de la majorité du Conseil de la
S. D. N. Les Puissances alliées et associées représentées dans le Conseil
 s'engagent respectivement à ne pas refuser leur assentiment à toute
modification des dits articles, qui serait consentie en due forme par une
majorité du Conseil de la Société des Nations,
Dans le même article 11, il est spécifié que les droits des minorités
 constituent des obligations d’intérêt international, placés sous la
garantie et la protection de la S. D. N. et ne peuvent être modifiés sans
l’assentiment de ia majorité du Conseil.
Il y est encore expressément statué- que chaque membre de la
S. D. N. a le droit d’attirer l’attention du Conseil sur toute violation, ou
danger de violation, de ces obligations. Le Conseil pourra prendre telles
 mesures et telles dispositions qu'il trouvera efficaces et appropriées
dans l’espèce.
        <pb n="30" />
        Il prévoit aussi le recours à la Cour Permanente Internationale
de la Haye.
Des dispositions identiques figurent dans les traités avec la Grèce
Roumauie.
D’après ces textes, les droits des minorités sont d’abord des
droits privés et personnels des ressortissants d’uñe minorité: c’est
l’égalité devant la loi; le droit de se servir de la langue maternelle, le
droit de liberté conferssionnelle, la liberté de conscienece. Rien de nouveau
 jusqu’à là: il n’y a pas aujourd’hui dans la famille européenne un
seul Etat où ces droits ne soient inscrits dans la constitution. Ce qu’il
y a de nouveau à Paris ce sont les articles, et 11 qui donnent un caractère
international à ces droits collectifs et constituent un engagement inviolable
 pour les protégés de la S. D. N. Ils ne pouront être modifiés
sans le consentement du Conseil de la Société des Nations, qui se porte
garant de leur exécution.
Ces droits collectifs ont la tendance d’assurer à une minorité son
existence comme une unité et de lui garantir la possibilité de vivre et
de se développer comme une entité ethnique sous la protection des
traités. Ici encore ce dualisme que nous mentionnons au commencement:
pas un mot sur la minorité nationale. Aucune mention que la minorité
constitue une personne civile.
Quand même il en résulte que les nouveaux Etats issus de la conférence
 de Paris constituent une création de droit international qui repose
surtout sur la base des droits des minorités, condition sine que non, de leur
existence. Ceci ressort jusqu’à l’évidence par la lettre d’envoi dont le Premier
 français faisait accompagner le traité conclu entre les puissances alliées
et associées et la Pologne, remis au Président de la République Polonaise
le 30 Juin 1920. II en appert, qu’en restaurant la Pologne les vainqueurs
entendent lui rappeler qu’elle est obligée à se conformer aux obligalions
 des droits de minorités. Ce document important par l'interprétation
des motifs des droits de minorité contient une réfutation serrée de toutes
les objections qu’on pourrait soulever contre ces droits. Les précédents
y sont mentionnés avec la déclaration formelle que les droits de minorité
constituent le fondement de la création, non seulement de la Pologne,
mais de tous les nouveaux Etats et de ceux qui ont été agrandis par
l'annexion de territoires étrangers.
Il y est souligné que les questions de minorités sont d’ordre
public international — sous le contrôle et la protection de la S, D. N.,
organe suprême de la communauté internationale, Le recours à la Cour
permanente de justice internationale à la Haye y est expressément réservé.
Dans tous ces instruments où l'on évite, à dessein dirait-on, de
nous dire ce qui constitue une minorité nationale, il y a beaucoup de
lacunes et de contradictions. Nous assistons au triste spectacle de deux
parties adversaires dont chacune tire de son côté. Ce ne serait pas le plus
grand inconvénient si la S. D. N. se montrait fixée et unanime sur une
interprétation conforme à leur esprit et ferme dans sa volonté de les
imposer à tous,
        <pb n="31" />
        31

On est allé même jusqu’à prétendre du côté serbe qu’il n'y a pas
un texte quelconque qui reconnaisse aux Bulgares macédoniens des
droits de minorité. Cette fausse affirmation est dementie par les articles
ci-dessus cités du traité de Saint-Germain. Les traités de paix de 1919
ont garanti aux Bulgares comme aux autres minorités sur le territoire de
la Yougoslavie, l’égalité complète avec toutes les autres nationalités.

L'importance des droit des minorités dépasse de loin les rapports
balkaniques et la situation des Bulgares sous la souveraineté des états
étrangers. On est arrivé à un dilemme: ou bien les droits des minorités
deviendront une réalité dans la vie internationale et une paix solide et
durable s’installera en Europe, ou bien ils ne resteront que des textes
morts et le spectre de la guerre planera sur le monde pour le tenir
sous la menace d’une nouvelle catastrophe. Malheureusement, même
dans les limites très restreintes de ces textes, la S. D. N. n’a pas pu
faire jusqu’à présent quelque chose de sérieux pour la pacification de
l’Europe.
Elle n’a pas été instituée pourtant pour rester un souvenir symbolisant
 une expérience historique qui n’a pas réussi, un corps sans âme,
incapable de poursuivre la haute mission dont elle est chargée, vivante
et agissante pour le plus grand bien de l’humanité. Les clauses des
droits des minorités sont restées vides de sens, des narcoôtiques pour
assoupir les peuples avides de justice et de paix. Devant les méfaits
d'une dénationalisation criminelle des minorités bulgares, la S, D. N. est
restée pendant 10 ans inerte, timide devant ses clients favorisés, dans
une atmosphère de méfiance parmis les minorités opprimées et les toutpuissantes
 majorités. Sa velléité d'agir n’ont donné aucun résultat pour
l’adoucissement de l'hostilité contre ceux que les nouveaux riches parmi les
nations considèrent comme des énnemis chez eux. Dès le lendemain de sa
naissance, la S. D. N. se trouva entre deux tendances opposées qui la tirent
chacune de son côté au risque de la déchirer: dans les coulisses se
joue une tragédie dont l’enjeu est le sort des minorités et par conséquant
de la paix du monde. D’un côté les profiteurs de la guerre qui ne veulent
 pas lâcher leur proie font tout pour saboter les droits des minorités;
de l’autre, les victimes qui réclament leur application. Dans ce combat
sourd, la S. D. N. reste impassible, ballotée d’un côté à l’autre au hasard
des flots qui la cahotent dans toutes les directions, Pas de doctrine
constante: hésitation et indécision. Est-ce dédain? Est-ce faiblesse,
devant le plus fort? Il n'en reste pas moins vrai que les résultats sont
à peu près nuls.
Chez les minorités bulgares on se demande avec anxiété, si les
espoirs qu'on-avait mis dans la S. D. N. ne sont pas une illusion décevante
 et dangereuse, entretenue pour émousser leur énergie, en donnant
 le temps utile aux oppresseurs pour les supprimer radicalement
et se tourner ensuite devant la S. D. N, pour lui dire: des droits des
minorités bulgares ? Mais où sont-elles, donc, ces minorités ?
        <pb n="32" />
        2

L’aéréopage des nations ne pourra plus pour longtemps dissimuler
sa faiblesse ; les droits des minorités sont le talon d’Achille qui montre
son impuissance. À :l’antichambre de la S. D. N. ces droits ont été
piétinés par les plus forts; les petits et les faibles ont été gardés à la
porte, comme des mendiants éconduits avec force et horions — toujours
dans tes formes parfaites du protocole,
Bref, la S D. N. s’est montrée au-dessus de sa mission, distribuant
une justice — plutôt injustice — de deux poids et de deux mesures.

Les droits des minorités, criait-on de toutes parts aux peuples
sacrifiés, ont été mis sous le contrôle de la S. D. N. ouvrant des voies
nouvelles pour la réconciliation des peuples dans la paix. Aujourd’hui
les minorités bulgares s’apperçoivent qu'il s’agit d’une supercherie qui
les a livrées à.une tyrannie sans précédent. Tout le monde se jetait sur
le corps pantelant du peuple bulgare comme sur un cadavre pour en
emporter un lambeau. À la place d’une Pologne ressucitée à Versailles,
nous avons eu une Bulgarie démembrée pour la troisième fois à Neuilly:
l’histoire se répète, Un peuple de 6.100.000 millions a été morcelé, distribué
aux Etats limitrophes de la Bulgarie : la Serbie, la Grèce et la Roumanie,
 devenues de grands états, La Macédoine a été partagée, la Serbie
gardant la plus grande partie; sous le prétexte failacieux de garantir sa
sécurité, elle a obtenu une rectification des frontières, toute une région
montagneuse habitée par des Bulgares: Koula, Tzaribrod, Bossiligrad, et
Stroumitza, Raisons stratégiques, les pires qu’on connaisse, pour avoir
une porte ouverie sur Sofia, à une quarantaine de kilomètres de marche.
A Neuilly, l'œuvre néfaste de Bucarest fût complétée et étendue à
toutes les frontières de la Bulgarie. La Grèce réussissait à arrondir son
butin avec la Thrace occidentale, Gumuldjina et Dédé-Agatch pour couper
 la descente à la mer à la. Bulgarie: buts économiques et autres, ce
morceau dont on faisait cadeau à la Grèce est habité par 200.000 Bulgares
 en chiffres approximatifs.
La Roumanie, trois fois agrandie, après la Dobroudja du Nord,
s’emparait encore de la ligne Toutrakan — Dobritch — Baltchik, un
joli morceau d’un pays riche, le grenier de la Bulgarie, justement appelé
 la Dobroudja Dorée. Tout cela naturellement, en pleine contradic-Hon
 avec le droit des nationalités, ce même droit pour lequel de millions
de soldats de toutes les nations, sans excepter le peuple bulgare, ont
donné leur vie sur les champs de bataille. Les voisins de la Bulgarie,
inassouvis, avides de terres étrangères, forts puisque vainqueurs, n'ont
tenu aucun compte de ce détail. Le droit est aux vainqueurs ! Pourtant
à la veille de l’armistice, le peuple bulgare sous les armes, avait cru que
dans la paix future on prendrait en considération un petit peu les droits
des nationalités. De partout arrivaierit des voix, que pour mettre fin aux
massacres de l’avenir, il faut rendre justice aux petites nationalités, résoudre
 la question des minorités nationales, Pour les Bulgares spécia-
        <pb n="33" />
        33

lement on leur jetait des promesses trompeuses, des appâts ; dans leur simplicité
 naïve il les crurent sincères; la désillusion fût cruelle et complète.
À Neuilly, le peuple bulgare fût traité comme res nullius, dispersé
 aux quatre coins du monde. Toutes les promesses, toutes les
assurances que ses droits seraient pris en considération, ont été de la
poudre aux yeux pour l’aveugler,
On a fait table rase de tous les principes, on a oublié toutes les
promesses et dans une bacchanale d’annexions et de rapts, Serbes, Roumains
 et Grecs en signant le traité de Neuilly, qui ensevelissait tout un
peuple, savaient pertinément, que malgré tout, les Bulgares, sur leurs
territoires, étaient un don que leurs puissants alliés leur offraient en récompense
 de leur participation à la guerre et que les droits des minorités
 n’y figuraient que pour ne pas être exécutés.
Oubliant le passé récent, où avec leurs frères d’esclavage les
Bulgares, tous gémissaient sous le joug turc quand des grandes parties de
leurs peuples subissaient une tyrannie honteuse en Autriche-Hongrie et en
Turquie, les ,nouveaux riches“ de l’Europe se sont lancés contre les
Bulgares, qui leur sont échus à la loterie de Neuilly, dans une assimilation
 féroce et une dénationalisation violente qui, par leurs barbarie et
leurs méthodes inhumaines, continuent un crime international, la honte
de la civilisation contemporaine,
Chacun de ces pays a adopté un système spécial pour arriver au
même but; la suppression de la minorité bulgare, une population d’honnêtes
 et laborieux paysans auxquels on ne peut reprocher que le malheur
 d’être nés Bulgares, La Roumanie s’est spécialisée dans l’expropriation
 de tous les biens; un brigandage officiel, couvert par des règlements
 et des lois scélérates qui privent les propriétaires bulgares de
leurs foyers et de leurs terres, possédés et cultivés par eux, depuis des
siècles.

Traqués comme des bêtes par une meute de chiens, ces pauvres
gens, vieux, femmes et enfants, ne savent plus où donner de la tête, ni
comment subvenir à leur vie. Si quelqu’un essaye de'se défendre
ou de passer fla frontière, c’est un comitadjis, fusillé sur place. La
Dobroudja et ses habitants sont abandonnés à l'arbitraire des colons
Koutzovalaques, dans des conditions pires que celle d'une colonie
africaine.

La Grèce, par un traité imposé à la Bulgarie, le couteau sur la
gorge, chassa de son territoire la plupart des Bulgares qui .l’habitaient
depuis des siècles, sous la menace de la mort et se saisit de leurs demeures
 et de tous leurs biens meubles et immeubles; celà s'appelle,
par euphémisme ,l’émigration volontaire“. L’expatriation des Buigares
de la Thrace et de la Macédoine par la force, comme un troupeau de
détail, est-ce une invention grecque? Tant de cruauté froide et voulue,
 tant de barbarie sauvage ne peut être qu’une invention diabolique,
pratiquée déjà par les Satrapes assyriens. Il semble qu’elle nous vient
de la part de quelqu’un qui la pratique hors de l’Europe.
Cependant les misérables loques humaines qui ont été forcées de
prendre le chemin de l’exil dans un état de dénuement indescriptible
        <pb n="34" />
        34

n’ont jamais fait la guerre à personne pour être traités de cette façon
inhumaine. Un crime monstrueux a été commis à Lausanne qui trouble
et bouleverse la conscience. -
Les ayant vus sur place, ces exilés ,volontaires“, voici le tableau
que trace un ex.-Président du Conseil belge: ,J'ai vu des choses terribles
 dans ma vie; la misère des prisonniers de guerre, les réfugiés,
l’agonie des paysans russes mourant de faim, sur les rives de la Volga ;
mais rien n’égale en terreur l’aspect des réfugiés macédoniens en Bulgarie“.

La conscience humaine se révolte. Mais, pour ce crime contre
l’humanité, pas une désapprobation, pas une protestation ne s’est élevée
de quelque-part.
Quand Kemal-Pacha a expérimenté les mêmes procédés en Asie-Mineure,
 contre les Grecs, après leur défaite, les protestations se sont
succédées multiples. Simple constatation de différence.
Dans la partie de la Macédoine adjugée aux Serbes, ceux-ci ont
continué des méthodes d’assimilation qu'on n'employait même pas aux
années les plus sombres de l’histoire. Ayant prétendu qu’une minorité
 bulgare n’existait pas dans l’Etat Yougoslave, que tous les
,S$laves“ Macédoniens étaient de purs Serbes, se sont lancés à la chasse
de leurs ,compatriotes“. Ecoles et églises sont fermées, langue, traditions
 sont persécutées, à la seule fin d’effacer toute trace de bulgarisme,
Comment expliquer ces mesures puisque des Bulgares n’existent pas en
Macédoine ?
L’oeuvre de Neuilly pour le peuple bulgare a été une catastrophe
nationale complète. Pour les minorités bulgares c’est un asservissement pire
que celui des Turcs. Après 50 ans de luttes, de révolte et des révolutions
 sanglantes; des bannissements, des potences, d’incendies et des confiscations,
 la Macédoine sous les Serbes depuis 1913 est de nouveau
 un champ de bataille. La chaîne de ses malheurs s’alourdit, ses
habitants, jadis de braves combattants contre les Turcs, portant la tête
haute et fière, du sentiment patriotique qui ennoblit, aujourd’hui sont des
malheureux esclaves dans une guerre souterraine contre leurs. prétendus
libérateurs,
Les Bulgares macédoniens se sentent étrangers dans leur propre terre.
        <pb n="35" />
        y

PROCÉDURE DEVANT LA SOCIÉTÉ DES NATIONS EN
MATIÈRE DES DROITS DES MINORITÉS.

En abordant ce chapitre nous ne pouvons nous défendre d’un
sentiment de tristesse devant la carence de la S, D. N. dans sa mission
de gardienne des droits des minorités.
LaS.D.N.telle qu’elle est sortie du Covenant, est une institution
suigénéris: devant laquelle les minorités devraient pouvoir porter leur
cause, la plaider et obtenir un jugement; de par sa composition, elle est
juge et partie. Dans son Conseil souvent prend part l’Etat-même qui
devrait se tenir sur le banc des accusés, ce qui complique beaucoup ses
fonctions. Sans être une Cour Suprême entre Etats souverains, c’est une
association internationale avec compétence très large provenant d’une
Convention.
Telle qu’elle est, sans force effictive, c’est la seule instance à laquelle
 puissent recourir les minorités pour réclamer justice.
Mais comment faire pour l’obtenir d’accusés devenus juges? On
nous promettait une ,diplomatie publique“; pas de trace de publicité
devant cette Haute — Cour. Toutes ses délibérations, toutes ses décisions,
 sont un secret pour les plaignants sans parler du public: tout se
passe derrière un mur, dans les ténèbres les plus inpénétrables. Si une
minorité craintive et timorée trouve le courage de s’adresser à la S. D. N.
tenant en ses mains une supplique, le portier la reçoit avec une aimabilité
 exquise et lui dit: ,passez! passez! Vous n’êtes pas présentable!
vous n’êtes pas un Etat souverain! Si vous chercher un tribunal, vous
devez savoir son adresse: ailez porter vos doléances à La Haye, à la
Cour Permanente de justice internationale. Mille regrets“. Si la minorité
 y va, elle entend la même réponse: ,vous n’avez pas le droit
d’ester en justice; nous ne sommes pas compétents“. C'est un cercle
vicieux dans lequel elle peut toujours tourner, sans jamais en sortir.
La S. D. N. ignore les minorités; elle ne connait que-les Gouvernements,
 Pour qui donc a été instituée, cette protection, et cette :garanie
des droits des minorités, quand les bénéficiaires juridiquement sont
inéxistants? Quand les minorités ne sont pas admises à faire entendre
leurs plaintes et à exposer les violations de leurs droits ?
Vu du côté des minorités, toute l’action de la S. D. N. consiste
à recevoir quelquefois leurs placets, sans qu’on sache ce qu’ils sont devenus,
 C’est le Secrétariat qui les passe, s’il le veut, à la Commission
spéciale des minorités suivant une filière très compliquée. Dans ces conditions,
 il n’est pas étonnant que les illusions qu’elles se faisaient sur la
        <pb n="36" />
        35

protection à attendre de la part de la S, D. N. se soient vite Évaporées,
pour être remplacées par un sentiment voisin du désespoir.
D’après les théories qui ont triomphé au sein de la S. D, N, et la
procédure qui a été adoptée, toute illusion sur la part réservée aux minorités
 devrait être écartée, Tout a été noyé dans le maquis d’une procédure
 vexatoire visant à étouffer toute voix qui essayerait de se faire
entendre à l’Assemblée Générale de la S. D. N. Et on se demande avec
raison, s’il ne convient pas d’inscrire-sur le frontispice du nouveau Palais
 des Nations qui s’élevera aux bords du beau lac de Genève le célèbre:
 ,Lasciati ogni speranzza voi che’antrate“.

7

Dès sa constitution, la S, D. N. s’est donné un règlement intérieur;
pendant ses 10 ans d'existence elle est souvent revenue sur la procédure
 spéciale concernant les minorités, pour la rendre plus rigide, plus
exclusive à tel point qu’on l’a nommée ,une guillotine“ qui fonctionne
automatiquement.
La guillotine de la S. D. N. décapite, dès l'entrée, toute demande,
toute requête émanant de la part des minorités pour étouffer leurs doléances
 et leurs pleurs, obéissant à un mot d’ordre: pas de voix criardes Ë
dehors ces indésirables — c’est des minorités qu’il s’agit, — tenez-les
loin du sanctuaire.
Dès 1920, le Conseil décida que ,les dispositions concernant les
minorités sont intangibles et seront toujours exécutées sous l’égide de
la S. D. N.“. Une magnifique préroraison pour conclure à une règle moins
brillante: aucune demande de la part d’une minorité ne peut saisir
l’assemblée de la S. D. N. avant qu’elle ne soit passée par une filière
où elle reste ensevelie, presque toujours, sous la poussière des archives.
Le résultat le plus clair d’un tel procédé, c’est la conspiration du silence
 qui doit couvrir tout ce qui se dit dans les coulisses secrètes,
dans le huis-clos; toutes les combines et les marchandages honteux qui
réduisent les minorités au rôle des mendiants.
Le délégué serbe, toujours lui, introduisit un. amendement d’après
lequel chaque requête adressée directement à la S. D. N. par une minorité
 équivaut à une rupture des liens politiques avec l'Etat contre lequel
elle est dirigée ; elle est donc inacceptable et ne peut arriver jusqu’au
Conseil. Une telle requête de la part d’un Etat n’est pas admissible non
plus, puisque cela surpasserait le cadre des traités existants qui ne permettent
 pas des modifications politiques. On arriva au mois de Juin 1921
à un règlement voté par le Conseil d’après lequel toute plainte des minorités
 doit être immédiatement communiquée à l’Etat intéressé dans un
délai de 3 mois; celui-ci pourra faire ses objections s’il en a; après
cela le dossier suit son chemin s’il ne trouve pas une autre pierre
d’achoppement dans le règlement.
Les minorités peuvent adresser des pétitions, des plaintes au Secrétariat
 de la S. D. N. mais ce n’est qu’à titre d’informations. Dans aucun
cas elles ne constituent des actes juridiques pouvant la saisir,
        <pb n="37" />
        37

Même sur la question fondamentale : comment doivent être prises
les décisions dans le Conseil et l’Assemblée en matière des droits des
minorités, il y a divergence. On a soutenu qu’une semblable décision
ne serait légale que si elle était prise à l’unanimité. Si l’on admettait
cette interprétation c’est, purement et simplement, qu’on ne veut pas
arriver à une décision: il y aura toujours un membre du Conseil, au
moins, qui ne sera pas du même avis. Même si on se contentait d’une
majorité de voix, les minorités risquent presque toujours de ne pas l’obtenir.
 Dans les deux hypothèses, elles seraient déboutées de leur demande
 : aucune initiative utile pour les minorités ne pourra être prise.
Ne serait-il pas, donc, plus noble et plus digne que la S, D, N. le
dise dans une déclaration officielle et le dise franchement et ouvertement
aux intéressés, au-lieu de se cacher sous des détours de procédure plus
ou moins jésuitique ? Du coup, il serait superflu qu’on écrive, qu’on
discute des droits des minorités devant la S, D. N. puisqu’aucune des
questions concernant les minorités ne saurait aboutir, Mais telle est la
nature humaine qu’on veut espérer contre tout espoir.
La requête émanant d’un Etat, membre de la S. D. N. doit passer
par le filtre du Comité des Trois qui charge un de ses membres de
faire l’office de rapporteur à condition :
à) qu’elle ait pour objet la protection des droits des minorités
conformément aux traités,
b) que sous sa forme elle ne signifiât pas la dissolution des liens
entre l’Etat et la minorité demanderesse,
c) qu’elle ne provient pas des signataires anonymes ou bien d’une
source mal définie,
d) qu’elle soit rédigée dans un style convenable sans expressions
violentes et outrageantes.
Si l’Etat contre lequel une plainte est déposée veut présenter des
objections, il a un délai de deux mois qui peut être prorogé. Si, à la
suite — ce qui n’est jamais arrivé jusqu'à présent pour les plaintes des
minorités bulgares, — excepté une, — la requête sort indemne de ce
purgatoire, elle peut être communiquée à tous les membres du Conseil.
La règle de communiquer chaque demande à tous les membres de la
Société fut restreinte seulement pour les membres du Conseil.
Et toutes ces vexations ont été célébrées par des juristes éminents
qui siègent dans l’Aréopage des Nations, qualifiées amendements destinés
à améliorer et à faciliter la procédure spéciale des minorités plaignantes.
Mais le public.n’y a vu que des obstructions aux droits des minorités,
des obstacles insurmontables. Telle a été aussi l'opinion de G. Murray,
délégué d’Afrique du Sud, et défenseur convaincu des droits des minorités,
 qui a eu le courage à la session de l’assemblée générale du mois
de septembre 1921, d'introduire une proposition tendant à la nomination
d’une commission spéciale chargée de recevoir les plaintes et après
étude, au besoin, d’entreprendre une enquête sur les lieux mêmes.
Nommer une commission cela ne tire à conséquence; mais une commission,
 se trañsportant sur place, pour enquêter, cela, jamais | Les voi-
        <pb n="38" />
        3
+3

sins de la Bulgarie, seuls détenteurs de la civilisation et du droit, se
sont dressés tous et ont réussi à faire rejeter la proposition.
Telle est cette procédure monstrueuse par laquelle on a réussi à
annuler les droits des minorités. La garantie et le contrôle de la S. D. N.
restèrent des mots vides de sens, même le droit de pétition, pourtant expressement
 réservé aux minorités, est complètement annulé. Le curieux
qui obtiendrait l’autorisation de visiter les archives de la S. D. N. à
Genève, les trouverait pleines de centaines, de milliers de pétitions des
minorités, ensevelies sous la poussière des années, enterrées pour toujours,
 qui représentent pourtant les plaintes et les gémissements de
trente millions de minorités en Europe, Spécialement pour les minorités
bulgares on compterait plus d’une centaine de requêtes, de plaintes, de
pétitions adressées au Secrétariat de la S. D. N. par les représentants
aititrés des minorités bulgares en Roumanie, en Grèce, en Serbie, en Bulgarie
 et même aux Etats-Unis de l’Amérique du Nord. Sans aucun résultat.
 Mais soyons justes, il y en a une réponse quelque fois de la
S. D. N. accusant réception ; et c’est tout.
Devant toutes ces règles, ces amendements, toutes ces exceptions,
nullités et forclusions, on ne sait vraiment ce qu’il faut le plus admirer:
l’esprit inventif de ceux qui emploient leur finesse à élever tous ces
obstacles, ces barrières aux minorités ou bien la passivité des Délégués
à la S. D, N. devant lesquels se joue une comédie, où sombre dans le
maquis de la procédure tout espoir de défense des minorités.
On a reparlé d’une Commission spéciale à la 54-ème session
de mars 1929 du Conseil de la S. D. N.
Une commission, soit, Mais une commission même permanente, si
elle s’inspire du même esprit qui a dominé la S, D. N. pendant les dix
ans écoulés, sera superflu et ne fera rien pour trancher le nœud gordien
des minorités.
Encore une commission, ce serait un enterrement de première
classe, On pourra peut-être obtenir quelques modifications du règlement,
plolonger les délais hérissés de formalités, de nouveaux renvois plus
longs pour donner du temps aux profiteurs de continuer leur œuvre
barbare.

Nous ne pensons pas que les jours proches nous apportent quelque
décision sur le fond de la question: il y a trop d’intéressés qui mettront
des bâtons dans les roues. Pourtant il y a, semble-t-il, un progrès à enregistrer
 pendant cette session : l'étrange et décevante théorie de Mello-Franco
 a été définitivement ensevelie.
Il est urgent de faciliter l’accès de Genève aux ayant-droits, les
bénéficiaires des clauses des traités de paix; confirmer leurs droits et
leur assurer l'accès en justice pour défendre leur cause, sans qu'ils soient
pour cela poursuivis par l’Etat contre lequel ils se plaignent. Il est
inconcevable qu’en exerçant leurs droits devant la S. D, N., ils puissent
être condamnés par les juges de leur pays, recoñnus coupables de
haute trahison et pendus haut et court.
        <pb n="39" />
        39

Il semble que cela ne suffisait pas aux profiteurs de la guerre,
qu’il fallait saper à la base même tout ce qui pouvait encore rester des
droits de ces misérables minorités, qui ne les laissent pas digerer
tranquillement.
Il fallait abattre d’un coup de massue cette théorie subversive qui
avait trouvé place dans les traités avec un Etat faible et vaincu, comme
par ex. avec la Bulgarie. La souveraineté d’un Etat vainqueur, ce fé-Hiche
 de temps d’idolâtrie internationale était compromise; il fallait se débarrasser
 de ces minorités, mouches bourdonnantes, et de leurs plaintes
importunes, incompatibles avec la tranquillité et la sollennité de
l’auguste Assemblée, comme on se débarrasse d’un essaim de guêpes.
Une nouvelle interprétation du droit des minorités vit le jour à Genève
en Décembre 1925, inventée et soutenue par le délégué du Brésil, Mr.
Mello-Franco.
Elle a été développée par son auteur qui a conclu, si nous avons
bien saisi, que tous les droits qui figurent dans le texte du Covenant et
que nous avons cités plus haut textuellement ne sont que des droits
individuels, droits privés, garantis aux membres appartenant à une minorité;
malgré les textes explicites, il n’y a pas de personnes collectives ; les
minorités comme entités juridiques, sujets des droits, n’existent pas.
Admirons encore ce tour de force extraordinaire: ce sont des droits qui
doivent servir non pas à la conservation des minorités, obstacles à leur
assimilation; mais au contraire des droits devant contribuer à la dénationalisation
 des ces mêmes minorités; ils ne pouvaient être que des mesures,
destinées à fortifier l’Etat qui a le malheur d’avoir sur son territoire des
minorités. Jamais d’après la théorie profonde du délégué brésilien devant
 la S. D. N,,lesartisans des traités de paix n’ont pu avoir l'intention,
en les insérant dans les traités des minorités, de créer au sein des nouveaux
 Etats des groupements qui resteraient étrangers pour toujours à son
organisme national. Ce serait créer autant de tous petits Etats qu’il y
aurait des minorités — ce qui est inadmisssible. Le but des droits minoritaires
 n’a pu être que de garantir à l’individu la jouissance des droits
privés, tout comme à ses concitoyens majoritaires, afin de préparer
progréssivement l’assimiliation de tous les éléments de l'Etat, afin de
former la nation unique. Cette théorie, pour le moins étrange, a eu
ses défenseurs dans la personne du Premier anglais Sir Austen Chamberlain,
 protagoniste autorisé ; Benès, délégué tchéco-slovaque, et tous les
favoris de la fortune qui avaient intérêt à la soutenir.
Leur désir de se débarrasser pour toujours de, la question épineuse
des minorités est trop évident et bien compréhensible. Quand même on
est fondé à se demander par quelles voies tortueuses on a pu arriver à
une interprétation qui est la négation même de la lettre et de l’esprit,
sur lesquels reposent les droits des minorités. Rien dans les paroles,
rien dans les écrits du grand américain Wilson n’autorise à une déformation
 semblable de sa pensée intime, qui serait une insulte, une profanation
 de sa mémoire. Pour l’honneur des participants au Covenant dé
        <pb n="40" />
        la S. D, N, rien ne nous autorise non plus à supposer que dans un moment
 si solennel, ils aient eu des arrières-pensées aussi machiavéliques,
Dans les documents et dans leurs paroles nous trouvons partout la même
pensée profonde et claire que, pour garantir la paix — et les acquisitions
 que la guerre apportait aux Etats nouveaux et agrandis, il fallait
se ‘faire concilier les minorités, a moins de soutenir que même
dans les traités internationaux les plus solennels, la plume ne sert pas à
Énoncer la pensée, mais à la dissimuler, supposition que nous rejetons
 avec indignation: À l’annonce d’une semblable interprétation soutenue
 en pleine séance de la Société des Nations, les minorités ont été
Saisies de stupeur en voyant que leur protectrice les vouait à une extermination
 sommaire pour la gloire des puissants de ce monde.
Par bonheur, cette prétention n’a pas été admise et ne pouvait
pas l’être par la S. D. N. Elle ne pouvait émaner que de la part d’une
personne qui n’a jamais senti son cœur palpiter sous le feu ardent de
l'amour du pays natal.
Nous nous réjouissons de constater que cette manœuvre n'a pas
eu de succès.

Les intéressés n’ont pas désespéré après cet échec; ils y reviennent
avec insistance, À petits coups, par des ouvrages d'approche, par des
détours, ils poursuivent le même but: saper les traités de paix. Il n’y a
pas que des droits de nationalité, il y a des devoirs aussi; les minorités
ne doivent rien entreprendre contre l’autorité et le pouvoir de leur nouvelle
 patrie, ni contre son intégrité; ils doivent être et rester des sujets
loyaux du nouvel Etat dont ils sont devenus des citoyens minoritaires,
C’est parfait, personne n’y peut contredire. Mais des citoyens égaux avec
devoirs et des droits aussi égaux. Et sous cet angle, demander l’exécution
 de ce qui leur est dû, s'adresser à leur Gouvernement ou se
plaindre devant la S. D. N.; exiger l’application d’un droit, ne peut
jamais constituer un élément de poursuite criminelle. Celà n’est ni manque
 de respect aux traités, ni relâchement des liens qui existent entre les
citoyens et le souverain, moins encore un attentat contre la souveraineté
de l’Etat. Nous avons entendu du haut de la tribune de la bouche d'un
orateur très estimé des paroles étranges: ,Il y en avait bien 80 millions
des minorités avant la guerre, il n’y en a aujourd’hui que 20 millions
qui se plaignent“. Il y avait des minorités avant et elles se plaignaient
avec raison; est-ce là une raison pour que ces mêmes minorités,
devenues majorités, malmènent celles qui sont tombées sous leur pouvoir ?
Est-ce une raison pour défendre aux minorités d'aujourd'hui de se
plaindre ? Au nom de la Paix du monde, les hostilités entre les diverses
nationalités ne doivent-elles pas avoir une fin?
Sur un point nous sommes tout à fait d'accord ; dès qu’une minorité,
 par ses agissements, par ses intelligences avec l’étranger, devient
un péril pour la sécurité de l’Etat, celui-ci a le droit de se défendre.
Mais avant de lui reconnaître ce droit, il faut regarder de près s’il a fait
son devoir envers ses sujets minoritaires ; sans cela il sort de la légalité,
reste hors des lois constitutionnelles, dans l’arbitraire, hors des traités
        <pb n="41" />
        41

qui garantissent les droits des minorités. C’est le désordre et
J’anarchie.
Un Etat, dans l'espèce la Grèce, la Roumanie et la Serbie possède
un attirail des lois pour mettre de l’ordre et punir les perturbateurs;
jamais pourtant il ne doit se servir d'’irresponsables, de ,bandes
noires“, de ,mains blanches“, ou ,noires“ de ,sociétés patriotiques“
contre les minorités proclamées ennemies de l’Etat et punies comme
telles sans autre forme de procès.
Un joupan de Skopié, n’a pas hésité publiquement à déclarer
dans un accès de franchise, surenchérissant sur la loi de Moïse dent
pour dent, qu’il prendrait une mâchoire pour une dent et une tête pour
une oeil.!! Quelle misère! ! N’y a-t-il donc pas des lois en Serbie? N’y
à-t-il pas des tribitnaux ? C’est la confusion, le gâchis complet.
On dirait qu'une prime a été promise par la Haute Assemblée de
Genève pour celui qui saura enfin la débarrasser de la question épineuse
des minorités. M. Politis, le délégué grec, juriste éminent et orateur des
plus écoutés, semble l’emporter. Il est l’inventeur d’une théorie diamètralement
 contraire à ce qui est inscrit dans les textes. Il nie aux Etats
membres de la S. D. N., ne faisant pas partie du Conseil, le droit d’attirer
 son attention sur la violation des droits des minorités par un autre
Etat, membre de la Société. D’après notre professeur de droit, toute
requête de la part de qui que ce soit au sujet des droits des minorités,
est une intervention intolérable, une violation de la souveraineté, une
propagande subversive. Parceque, ces droits ne peuvent servir aux minos
rité que pour les faciliter à se fondre graduellement dans la majorité et
d’y disparaître. Avouons que peu sont ceux qui pourraient suivre sa
logique pour arriver à cette conclusion absconse.
M. Politis n’a pas laissé passer une occasion pour entretenir la
S. D. N. de sa thèse préférée, Il a plaidé le huis-clos, sur toute matière
concernant les minorités: tout doit être discuté dans une obscurité complète,
 dans le mystère. Pourquoi fuit-il la lumière? Il a proposé
»d'autre facilités de procédure“ qui ont été toutes adoptées; nno
seulement les délégués de l’assemblée, mais les membres du Conseil
lui même ne sont plus informés de l’entrée des plaintes des minorités
les mieux motivées et les plus fondées; ils ne peuvent même pas apprendre
 le sort qui leur a été réservé, celui-ci étant toujours le même,
Quelle nécessité pour la S. D. N. de pousser si loin ses règles
procédurières? Son devoir et sa raison d’être est de veiller sur ses pupilles,
 les minorités. Elle peut être saisie par des pétitions. On ne voit
pas pourquoi il lui serait interdit de s'en saisir d’office. Aucun texte,
aucune considération ne le lui interdit. Autrement la forme tuera le fond.
Le même orateur un jour retrouvant sa verve, s’est écrié à l’adresse
de ces misérables minorités: , Mais, attendez! attendez donc!“ Attendre,
quoi attendre ? Que la Grèce réussisse à expatrier violemment et à exterminer
 le dernier Bulgare sur son territoire? Il lui faudrait peut-être des
années ; alors, attendre, quoi encore? Probablement une nouvelle conflagration
 générale d’où sa patrie sortirait doublement agrandie. Il est
probable que toutes les théories négatives qui ont été soutenues par
        <pb n="42" />
        J

devant la Société, visent toujours au même but. Mais une, qui a paru
dans le ,Times“ étonne par son originalité et surprend quand on la
trouve dans les colonnes de ce journal sérieux. On s’y efforce de démontrer
 que la garantie des droits des minorités par devant la S. D. N.
ne peut-être démandée que par les Etats obligataires; ce qui n’est pas
facile à comprendre, Raisonablement, la garantie est une obligation subsidiaire
 à une obligation principale, au profit du créancier bénéficiaire,
dans notre cas, les minorités, Alors la thèse de l’auteur anonyme du
, Times“ n’est qu’un paradoxe puisqu’il prétend que c’est aux Etats
faisant partie de la S. D. N. que les garanties ont été données contre les
minorités, qui demanderaient l’exécution de ce qui leurs est dû. Les
Serbes sont allés uu peu. plus loin; ils ont soutenu qu’ils n’avaient
aucune obligation contractuelle envers des minorités bulgares contrairement
 au traité de Saint-Germain.
Devant cette impasse une situation pleine de danger pour
l’avenir, la S. D. N. peut-eile trahir sa haute mission, quand une minorité
 frappe à sa porte et se plaigne que sa vie est devenue intolérable,
justement parce qu’elle s’est reclamé de sa pretection? La forme de la
pétition serait défectueuse ; les termes peu maniérés; une Cour, la plus
haute, qui a le sentement de la responsabilité, s’en tirera facilement,
sans chasser le plaignant. Tous les règlements et toutes les procédures,
ne peuvent pas, ne doivent pas, avoir pour but d’étouffer les cris de
douleur et de souffrance des minorités écrasées par la Force,
Peut-on se figurer les suites d’une conviction que les minorités
n’ont rien à attendre de la S, D. N.?

Ayons le courage de le dire franchement: toute l’activite de la S.
D, N., pendant dix ans, en matière des droits des minorités, n’a été
qu’un long tâtonnement sans boussole, sans directive.
Les minorités bulgares, les plus faibles et les plus exposées, mènent
 une vie de cauchemar. Les profiteurs, craignant que leurs victimes
ne leur échappent, se sont adonnés à une dénationalisation criminelle,
Foulant aux pieds tout sentiment humain ils n’ont qu’un souci: garder
 un silence de cimetière dans le secret le plus strict sur tout ce qui
se passe dans leur territoire. Après chaque crime sanglant, ils s'efforcent
de laver leurs mains du sang dont les taches restent pourtant indélébiles.
On peut comprendre à la rigueur les préoccupations de la Roumanie,
 de la Grèce et de la Serbie, Mais que dire de la conduite adoptée
par la S. D. N ? Elle ne vise qu’une chose:'ne pas troubler sa quiétude.
 Dehors ces quémandeurs, ces troubles-fêtes, Toutes les minorités
sont congédiées avec des compliments appropriés. Ceux, parmi les petits
Etats, qui ont eu le courage de réclamer, ont été dédaigneusement
rappelés au silence. Temoin de ce qui advint à cette pauvre Albanie qui,
naïve, croyant à son bon droit, a risqué quelques mots en faveur de
ses minorités en Grèce, l’enfant gâté de Genève, la Grèce, totém
        <pb n="43" />
        A

2

de la S. D. N.…. Elle avait oublié la leçon que le subtil La Fontaine
enseigne: Selon que vous serez puissant ou misérable les jugements de
cour vous rendront blanc ou noir.
Heureusement, ces derniers temps, la S. D. N. se resaisit devant
les embâches qu’on lui tend. Elle a vu le danger et a donné signe de
vélléité. Elle a senti qu’un-courant se dessinait contre son inéritie et que
les sympathies allaient vers les minorités. Elle a regardé autour d’elle et
a cherché l’appui de l’opinion publique.

s

Ye

Tout en nous permettant de critiquer la passivité de la S.D.N. en ce
qui concerne les minorités, pour être juste, il ne faut pas oublier les
services réels qu’elle a rendu à la paix dans certains cas très embarrassants.
 En les passant à son actif, on ne peut que constater avec grand
regret sa faiblesse dans cette question des minorités. Est-ce impuissance?
Est-ce insouciance? On ne sait, Elle a reculé sur toute la ligne de
crainte de l’aborder. Cette faiblesse a été exploitée par ses contradicteurs,
qui l’attaquèrent de toutes parts: La S, D. N. n’est qu’une société des
profiteurs vainqueurs de la grande guerre; sa principale tâche consiste
à leur assurer la possession du butin. Les droits des minorités!. C’est
une farce maccabre pour les crédules afin de les lasser en les démoralisant.
Voyez ce qui se passe, en fait, avec une pétition de minorité dès
le premier pas. Elle est noyée dans le maquis d’une procédure inextricable
 d’où elle ne pourra jamais sorti. Ceux qui attendent justice se
trompent sciemment; peut-on demander justice à ses propres bourreaux
ou à leurs complices, qui décident tout dans les ténèbres? Les minorités
bulgares? Mais il n’en est même pas question, elles n’existent pas,
Traités internationaux, engagements solennels, signatures, fumée et
poussière, que peuvent ces chiffons de papiers contre la force ?
Si cette situation continue, elle finira par discréditer définitivement
la S. D. N., ce qui serait un coup mortel pour la paix fragile. Son impuissance
 éclatera au grand jour, le monde verra qu’elle craint de toucher
à la question des minorités qui est pourtant, avec le désarmement, celle
dont dépend la paix du monde et dont elle s’est portée garante. C’est
un spectacle désobligeant quand on voit la S. D. N. prendre tant de
précautions pour se défaire de toute pétition qui l’en saisirait et comment
elle a-recours à ses avocats dévoués, dont le plus apprécié est, sans
conteste, M. Politis. On admire les tours de forces et les expédiants de
celui-ci par lesquels il arrive presque toujours à supprimer des textes,
pourtant clairs et précis, encourageant le Conseil de la S, D. N. à persister
 dans sa politique d’autruche.
Devant le discrédit de la S. D. N. qui bientôt peut lui coûter la
vie, l’opinion publique de tous les pays s’éléver pour la secouer de sa
torpeur et lui infuser un peu de vitalité. Répondant à l’exhortation de
Lord Balfour, qui disait que la S. D, N.ne peut rien entreprendre si
elle ne se sent pas soutenue et aidée par l’opinion publique, de toutes
        <pb n="44" />
        parts, ont répondu des intelligences éveillés pour l’arrêter dans sa
course à l’abîme. Des initiatives se sont révélées chez des hommes de
bien pour guérir les nationalités de la haine et de Phostilité, héritage
maudit de la tuerie infernale de quatre ans. Des associations de professeurs,
 des députés de toutes les nations se sont formées pour faire sortir
 la S. D. N. du marasme et de la tourbière où elle s'enfonce chaque
jour plus profondément. Jetons un coup d'oeil rapide sur leur activité
pour mieux juger des tendances et des fluctuations de l’opinion publique.
1. Parmi ces sociétés en première ligne vient l'Union internatiotale
 pour la S. D. N. dont le but est de soutenir et de propager
 les idées de l'institution de Genève, Eile a été fondée au lendemain
 de la guerre, et depuis 1921, elle se donne beaucoup. de peine
pour aider la S. D. N. sans arriver à des résultats très appréciables,
malgré toute sa bonne volonté. Dans sa session de 1924, elle a émis
le vœu qu’une enquête internationale soit instituée et qu’une commission
permamente s'occupe spécialement des droits des minorités. En 1927, à
Salzbourg, la question de la procédure a été débattue, deux résolutions
ont été votée, contre la théorie révoitante de Mello-Franco et contre la
thèse que les droits des minorités sont incompatibles avec la loyauté du
citoyen envers l’Etat. L'association constatait que la différence de religion
 de langue, et de race d’une partie des citoyens de l’Etat n’est pas
de nature à compromettre son unité.
Dans sa session de 1926 la même association sous le rapport de
Sir Dickinson adoptait une résolution demandant à la S. D. N. d’aborder
de suite la question brûlante des minorités, un péril pour la paix de
l’Europe; d'organiser une enquête générale pour constater sur place
comment les Etats appliquent leurs devoirs envers les minorités. La délégation
 bulgare a proposé de reconnaître aux minorités la personnalité
morale; de les autoriser d'adresser directement, sans réserve ni restriction,
 leurs demandes pour soutenir et défendre leurs droits devant toutes
les institutions internationales; de mettre à l’ordte du jour de suite la
question des minorités bulgares. Ce fût une occasion pour les Serbes et
les Grecs de s’y opposer, parce que d’après eux il n’y en a pas sur leur
territoire. Les agitations en Macédoine seraient le fait d’une poignée
d’avanturiers. Fort bien. Mais si cela était exact, quelques pandours
auraient vite fait d’en avoir raison; que craignent-ils donc? Comment
expliquer l’état de siège en Macédoine pendant 15 ans? Quels sont ces
compatriotes serbes dont il faut ranimer le patriotisme par les bales et
les baïonnettes? Les Grecs ont fait jouer les droits historiques: il y a
2.000 ans l'univers leur appartenait.
La Délégation buigare a toujours soutenu dans ses déclarations que
les minorités bulgares constituent par elles-mêmes une individualité nationale
 et, en cette qualité, elles ont le droit incontestable de réclamer
la protection de la S. D. N. pour la défense de leurs droits minoritaires,
En septembre 1928, la Conférence de l’Union Internationale des associations
 pour la S. D. N. s’en occupa de nouveau pour entendre le délégué
 serbe nier l’existence d’une minorité bulgare en Macédoine, On
n’y parlerait pas le bulgare, mais un dialecte entre le serbe et le bul-
        <pb n="45" />
        {5

gare; les écoles bulgares se seraient fermées automatiquement. Or, il y a
là-bas un ordre de choses qui rend impossible toute activité légale. Tous
les droits les plus élémentaires sont foulés aux pieds; pour un mot, pour
une suspission, le Bulgare et jeté en prison d’où il disparaît on ne sait
où et comment.
Il. La ligue des droits de l’homme s'est aussi occupée de Ja
question et a voté une résolution importante.
Elle constate que les minorités en Macédoine n’ont pas de fait les
droits qui leur sont garantis par les traités de paix; que ces droits n’ont
pas été appliqués; elle souligne que l'assimilation forcée, telle qu’elle
est pratiquée, est tout le contraire des droits garantis par les traités de
paix. Cette resolution dans cette forme bénigne n’a pas été sans signification.

III. Devant la Conférence des Eglises pour la Paix à Prague,
le Ministre Président tchécoslovaque Hodja -a prononcé des paroles
marquées au coin du bon sens: ,Les traités de paix ont laissé dans les
nouveaux Etats des minorités nationales qui doivent être administrées
d’après ces mêmes traités, non seulement signés mais conformes aux lois
morales non écrites de la justice et de la convenance. La devise des
nouveaux Etats doit être: les minorités pour l’Etat et l'Etat pour les minorités,
 Ce que nous faisons chez nous en Tchécoslovaquie, nous voudrions
 que les autres le fassent chez eux avec les minorités, “
Dans cette conférence des paroles de charité chrétienne et d’humanité
 ont été prononcées d'accord avec l’évangile des nationalités, qui
nous a été prêché par Wilson.
IV. Au congrès démocratique international pour la paix, à
Genève, Bierville, le 27 octobre 1928, on a parlé des droits des minorités,
 Nagui, Dr en droit de Zagreb a exposé la situation faite aux Croates
sous la domination serbe. — D’après lui, pour faciliter l’oeuvre de la
paix et faire sortir Serbes et Croates de l’impasse où ils se sont
engagés, il faut une intervention internationale. Le royaume des Serbes
commet la même faute capitale que la Russie; la situation en Croatie
n’est pas meilleure qu’en Macédoine.
V. Dans le dernier congrès des minorités à Genève, le président
 Wilfan après avoir constaté que la confiance des minorités envers
la S. D. N. diminue chaque jour et chaque minute, a fait appel à celle-ci
d'entrer dans son rôle et d'accomplir son devoir; il s’est élevé avec indignation
 contre la théorie soutenue par Politis et Mello-Franco qui nous
conduit directement à la guerre. Le congrès reconnait dans ses résolutions
que la S. D. N. a manqué à son devoir ‘et reste responsable des périls
qui en découlent.

VI, Le Comité balkanique de Londres, composé de députés au
Parlement anglais et autres personnalités ‘ britanniques, bien renseigné,
 comme toujours, adressait au mois de juillet 1928 une pétition
au Conseil de la S. D. N. sur la situation lamentable des minorités en
Serbie. Dans ce document de la plus haute importance, le Comité balkanique
 insistait pour que les droits des minorités garantis par un traité
        <pb n="46" />
        de paix, au bas duquel figure la signature de l’Angleterre, soient respectés
 et mis en oeuvre, Cette pétition s’appuyait sur le rapport de
l'honorable Charles H. Gray membre du même. comité qui passa en
Macédoine un mois et fut témoin des faits qu’il rapporte, Le Comité
balkanique concluait en demandant instamment une enquête, sous les
auspices de la S. D. N. pour constater si ces faits révoltants étaient vrais
ou non. Le rapport de M. Gray constate que nulle part en Macédoine
on ne trouve une école minoritaire, que dans toutes les écoles les instituteurs
 et les institutrices sont des Serbes venus de la Serbie; aucune
mesure n’a été prise par le Gouvernement serbe pourque l’enseignement
se fasse en bulgare. Les droits politiques n’existent pas.
Le 23 novembre 1928 le Gouvernement Serbe daignait enfin
donner une réponse — seule et unique jusqu’à présent, par une de ces
formules toutes faites: ,Le Gouvernement royal réitère et maintient sa
déclaration qu’il n'existe aucune minorité bulgare dans le royaume des
S. C. S. La population slave de la Serbie du Sud n’étant ni une minorité
 de langue ni de race ni de religion, il ne peut exister, par rapport
à elle, ni une question scolaire ni une question religieuse.“ Cette déclaration
 officielle adu moins un grand mérite ; elle est courte et précise,
En Serbie, il n’y a pas des Bulgares, il n’y a pas d’Albanais; sur son
territoire ne vivent pas des Croates, ni des Slovènes, ni des Bosniaques
Musulmans, il n’y a pas de Monténégro, il n’y a pas de Macédoine.
C’est clair et net. Non et non ; il n’y a que des Serbes; dans la grande
Serbie ne peuvent vivre que des Serbes, s’il s’y trouvent d’autres nationalités,
 elles doivent disparaitre de gré ou de force. Bonne note doit
être prise.
VII, Pendant l’année 1928, à Berlin l’Union interparlementaire
renouvellant ses réunions àa entendu des —Oorateurs qui ont
touché la question des minorités, Les uns ont prêché la patience pour
les nationalités asservies et plus de loyauté envers l’Etat. D’autres se
sont levés pour flétrir en termes violents l’oppression à laquelle sont
soumises ces minorités pacifiques ; finalement l’union interparlementaire
demandait la formation d’une commission permanente des minorités auprès
 de la S. D. N. Tous les délégués ont été unanimes que la S, D. N.
a failli à son devoir de défendre les faibles contre les forts.
VIIL. L'international law Association une union des juristes,
juges et avocats, qui fait autorité dans l’Eutope toute entière, discuta
dans sa session de 1926 à Vienne la question des minorités, Mr. R.
Brunet, de la section française, lut un rapport qui jeta une note discordante
 sur tout ce qui avait été discuté et voté jusqu’alors D’après
lui, il existe deux sortes des minorités nationales, qu’il faut toujours
distinguer: De première catégorie, celles qui peu à peu se rapprocheront
de la majorité pour -s’assimiler définitivement; de seconde catégorie,
celles qui sont destinées à rester pour toujours de petits îlots dans la
mer des majorités; les nationalités bulgares rentrent, il est évident dans
la première catégorie. Comment l’honorable R. Brunet est-il arrivé à
créer ces deux catégories. dont on ne trouve trace nulle part dans les
traités? Mystère. Néanmoins, les Serbes et C-ie ne pouvaient pas trouver
        <pb n="47" />
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une meilleure théorie justifiant la dénationalisation des minorités bulgares.
 Pourtant cette nouveauté, qui condamne à la mort des millions
de Bulgares et d’autres nationalités, une trentaine des millions en
Europe, restera toujours une énigme, Il y a donc deux classes de minorités:
 première et seconde, comme en chemin de fer. Il reste à savoir
si les unes et les autres, pour faire plaisir à Mr Brunet, désirent se
laisser mourir lentement et volontairement, On pourrait en conclure que
les Macédoniens, minoritaires de seconde classe, peuvent être dénationalisés
 par tous les moyens, mêmes les plus inhumains, puisqu’ils sont en
quelque sorte des parias.
IX. L’Union des Confréries de bienfaisance des émigrés macédoniens
 en Bulgarie, autrement dit, le Comité National Macédonien,
après tant de suppliques adressées au Président du Conseil de laS, D. N.,
publia un exposé sur la situation faite à la minorité bulgare sous la domination
 des Serbes. Parlant au nom de cinq cent mille ‘émigrés qui
souffrent de la nostalgie du pays natal, il fait un exposé succint de la
situation qualifiée par feu Stépan Raditch: ,L’enfer macédonien“. Le
Comité supplie le Secrétaire Général de prendre des mesures appropriées
pour apaiser toutes les nationalités, afin qu’elles puissent se dévélopper
 légalement et demande ; De constituer en Macédoine sous domination
 serbe un organe spécial de la S. D. N. qui veillera sur place à
l'exécution des traités sur les minorités; rouvrir les écoles et les églises
que les habitants eux-mêmes avaient créées au prix de grands efforts et
sacrifices ; Ce sont les seuls moyens, efficaces pour défendre les minorités,
 et leur assurer le minimum de droits nationaux et culturels.
Un mot encore de la part d’un ami éprouvé des Serbes, du célèbre
profeseur à la Sarbonne A. Aulard, Peu de temps avant sa mort il écrit:
,Les Serbes feraient mieux s’ils prenaient soin de gagner les âmes des
Macédoniens, comme demande l’esprit des traités sur les minorités“.
Enfin à sa 54-me session, de mars 1929 le Conseil'de la S, D. N.
à été saisi de la question des minorités dans son ensemble, par le Premier
 allemand Stresemann. Les trois protagonistes dans le Forum des
Genève, ont trouvé là une belle occasion pour se livrer à une joute
oratoire où ils ont prononcé de brilants discours. En sortira-t il quelque
chose de pratique, qui puisse alléger la situation intenable sous laquelle
gémissent les minorités bulgares? On le verra bientôt. Probablement,
on se contentera de nommer une commission spéciale pour les minorités
et d’introduire quelques améliorations dans la procédure, Cela n’est pas
de première importance; ce qu’il faudrait, c’est procéder à une opération
radicale pour guérir la gangrène qui menance de contaminer toute l'Europe,
 Les discours les plus fleuris ne valent rien s’ils ne sont pas
suivis d'actes.
        <pb n="48" />
        +

LES MINORITÉS BULGARES APRÈS DIX ANS DE PROTEC-TION
 DE LA PART DE LA S. D. N.

Les traités de paix de Paris de 1919 ont mis fin à la guerre mondiale;
 dans les Balkans, elle continue. En Roumanie, en Grèce et en
Yougoslavie, si incroyable que cela paraisse à première vue, la guerre
contre les minorités bulgares persiste. Celles-ci se sont vu enlever même
les droits yprivés dont elles jouissaient sous les Sultans. Dañs les
traités, dans les constitutions et les lois de ces trois pays, les Bulgares
sont traités sur le même pied d’égalité, En fait, ce sont de vrais esclaves.
En occupant la Macédoine, les Serbes avaient proclamé qu’ils y venaient
eñ libérateurs des Turcs et des Bulgares. Rejetés pendant la guerre
mondiale jusqu’aux confins de l’Adriatique, puis aidés par trois armées
les plus puissantes de l’Europe ils y sont revenus en conquérants.
Partout on a soumis les minorités bulgares à un régime d’extermination
sañs exemple dans l’histoire; c’est une guerre sans relâche menée par
les organes de l’État, une guerre sournoise de tous les jours et de tous
les instants qui se poursuit sous les yeux-mêmes de la S. D. N. C’est
la chasse au Bulgare, d’autant plus féroce qu’elle a pour but l’extermination
 d’une population mise sous la protection de la S. D. N.…. Situation
 tragique s’il en fut.
Personne ne se soucie de demander à ces hommes leur appartenance
 nationale; les Serbes les qualifient de ,vieux Serbes“ ou de
masse amorphe, sans conscience nationale et sans dignité personnelle,
ce qui les autorise, croient-ils, à les traiter en bétail.
Dans les pays bulgares annexés par les Serbes, c’est la langue qui
a eu le privilège d’attirer leur attention et c’est contre elle qu’ils dirigent
les attaques les plus fortes puisque c’est le lien visible, le plus intime
de la nationalité. L'enseignement de la langue maternelle, soi-disant
garanti par les traités, n’existe pas. Pourtant apprendre le bulgare, l’écrire
et l’enseigner est un droit inscrit dans les traités, Les minorités bulgares
peuvent l’employer même devant les tribunaux, personne ne peut prétendre
 qu’il y ait un délit, une menace contre l’intégrité de l’Etat. Les
serbes dès le premier jour de leur entrée en Macédoine ont fermé toutes
les écoles bulgares et obligent tous les enfants à fréquenter leurs écoles
serbes, Au premier moment, ils avaient même exigé quelque chose
d'itouï, que des personnes âgées et des vieillards ne parlent que la
langue serbe sous peine d'amende. Les Turcs eux-mêmes devaient se
servir du serbe et réciter leurs prières coranniques en serbe. Rien n’est à
même de décourager le chauvinisme serbe. Lire un journal bulgare, tenir
        <pb n="49" />
        15

un livre bulgare, même par un illettré est un attentat contre la sûreté de
l'Etat. La Bible elle-même imprimée en bulgare est. défendue par un
Gouvernement qui prétend être libéral et démocratique. C’est incroyable
ét pourtant c’est un fait. Que quelqu’un se permette seulement d'adresser
une plainte aux autorités pour expliquer ou pour demander quelque
chose en sa langue maternelle, Une semblable témérité comportera des
poursuites et des condamnations pour le délinquant sans préjudice des
vexations policières. Toute la machine du gouvernement de haut en bas,
dans toutes ses émanations, ne poursuit qu’un seul but: rompre tout lien
des Bulgares avec le passé, relâcher tous les liens avec leur nationalité
et contrefaire l’histoire, On a fermé toutes les écoles, on a désaffecté
toutes les églises qui rappelaient un fait historique; tous les livres bulgares
 ont été séquestrés; on est allé même jusqu’à enlever des pierres
tombales, à falsifier les inscriptions des icones dans les églises et les
monastères, On a baillonné ces malheureux esclaves pour qu’ils ne
puissent pas énoncer une plainte ; on a arrêté à Stroumitza le pasteur
Timkoff parce qu’il prêchait ên bulgare, la langue de ses ouailles. Défense
lui a été faite de continuer sous menace de mort. Autant de barbarie
n’était pas exercée même au temps des Turcs, quand l’esclavage était
une institution d’Etat. Ces-nouveaux esclaves eñ Europe sont condamnés
au mutisme. Quand on pense qu’en Turquie même des manifestes et
d'autres documents officiels étaient traduits et affichés en bulgare, qu’en
Autriche-Hongrie les députés minoritaires prononçaient dans les délégations
 des discours dans leur propre langue nationale! les intrus en Macédoine
 s’acharnent contre tout souvenir du bulgarisme dans l'espoir
d'obtenir une Macédoine serbe, Dans leur hâte d’y arriver le plus tôt
possible, ils trouvent des inventions d’une imagination en délire. Ainsi,
l’évêque de Scopié contraint les femmes dont les maris ont émigré en
Bulgarie, à se remarier par force avec des colons venus de Serbie, L’administration
 expulse les vieilles et les veuves qui ne voudraient pas s’y
soumettre. J'avoue qu’il est difficile à notre époque de croire que des
horreurs semblables puissent être tolérées dans un coin de l’Europe. Pour
disloquer la masse compacte des paysans macédoniens, Belgrade a eu
recours à la colonisation par des paysans amenés d’autres parties de la
Serbie. Cette colonisation n’a pas pu réussir, les anciens habitants
s'étant révoltés, les armes en main, pour défendre leurs terres, Ce n’est
pas une mesure propre à pacifier la contrée, Elle a été employée aussi
par les Jeunes-Turcs aux abois, qui ont appris à leurs dépens ce que
cela coûtait. Assimilation violente, dénationalisation forcée vont à toute
vapeur et marchent sur les cadavres de ceux qui s’opposent ; les Macédoniens
 qui manifestent leur nationalité »disparaissent“ par des moyens
que la police seule connaît mais que chacun sait et redit à l'oreille du
voisin. Les prisons regorgent de comdamnés politiques, les assassinats
sont devenus un système, D’après une Statistique vérifiée, dans les prisons
 humides de Scopié croupissent aujourd’hui encore : 161 Bulgares condamnés
 pour crimes et délits politiques à des peines de trois ans à vingt ans
de travaux forcés ; dans les autres villes, il doit y en avoir encore plus sans
qu’on puisse les vérifier, Que se passe-t-il, dans les casemates fétides de
        <pb n="50" />
        50

ja Glavniatcha où étaient incarcérés les chefs Croates, assassinés
depuis, qui nous ont laissé une description pleine d’horreur et de dégoût?
 De ces tombeaux pour vivants, aucun Silvio Pellico bulgare ne
s'est évadé pour nous le dire, Dans ces derniers dix ans, vingt mille paysans
 ont été incarcérés, 14 villages incendiés; rien qu’en 1928, 67 personnes
 ont été massacrées, Quand la police est surmenée, elle procède à
des assassinats en masse; c’est plus expéditif. Coupables Ou innocents,
qu'importe: le bon Dieu saura les départager au ciel. Quelquefois dix
personnes, vingt et davantage sont adossées au mur et abattues par une
seule salive, sans autre forme de procès. Leur crime, personne n’a pu le
connaître, mais tout le monde le devine: parce qu'ils sont bulgares et
par conséquent suspects. Tout Macédonien est suspect. On a peine à
croire, que des crimes si monstrueux puissent être commis de nos jours.
Pourtant les faits sont là! ;
C'était le 3 mars 1923, au village de Garvan, district de Brégalnitza,
 département de Scopié. Fuyant la gendarmerie serbe et pour sauver
leur vie, plusieurs intellectuels bulgares se dirigeaient vers la frontière
bulgare. Le grand Joupan, Matkovitch, en personne, à la tête d’un détachement,
 découvrit leurs traces dans le village. Ne pouvant pas les
surprendre, il se saisit des villageois innocents, les accusant de recel
pour avoir facilité les fuyards. Il leur donne une demi-heure pour dire
où ils les cachent. C’est en vain que les villageois déclarent et protestent
qu’ils n’en savent rien. Le grand Joupan leur donne ordre de s'aligner
et commande aux mitrailleuses d'ouvrir le feu: 28 Bulgares Macédoniens,
 innocents, parmi lesquels 2 enfants de 12 et 13 ans tombèrent
inanimés, fauchés par les balles.
Dans le même district le fameux Matkovitch incendia en 2 jours,
20 villages et en récompense de ces hauts-faits, fut décoré de l’ordre du
mérite civil et envoyé à l’autre bout de la Macédoine, à Bitolia, comblé
de récompenses pour ces hauts exploits. C’est une ignominie qui méritait
cette récompense.
Ce qui fera fendre le cœur de tout homme de conscience, c’est les
raffinements des supplices auxquels sont soumis les Bulgares Macédoniens
 pour être amenés à renier leur nationalité. Ce sont vraiment des
châtiments inconnues aux enfers que même Torquemada tristement célèbre
 ne pratiquait pas.
Défense et par conséquent, punition, si l’on s'appelle, comme père
et mère, Bulgare; malheur si l’on est trouvé possesseur d’un livre bulgare;
 amende si l’on tient en mains un journal bulgare, tous les journaux
 bulgares étant défendus en Serbie. H est défendu de porter notre
nom propre et notre petit nom puisqu’il se trouve que ce sont des ñoms
bulgares ; il faut les remplacer par des noms serbes et les inscrire dans
les registres de l’état-civil ; les registres bulgares ont été brûlés, on ne
peut baptiser les petits enfants que des noms patronymiques serbes affichés
 sur une liste spéciale; il n’est permis de prier Dieu qu’en serbe, la
seule langue, probablement, qu’il comprenne. Le nouveau régime du 7
Janvier a. c. a voulu nous surprendre par une soi-disant réforme qui est
un renforcement de ce sacrilège, Dans un décret spécial, article 3, il
        <pb n="51" />
        51

est dit: ,chacun est tenu de se servir de son nom de famille inscrit sur
le registre de l’état-civil“ (là justement où il a été serbisé longtemps
avant); chacun à 1e droit de s'appeler de son nom propre qui lui appartient
 de par la loi et de ne s’en servir que de ce nom, On a l’impression
 que.la liberté de choisir son nom est complète; ici encore nos oppresseurs
 se sont montrés inégalables, Tous ces noms sont serbisés depuis
longtemps déjà.
Hôpitaux, bibliothèques, toutes les sociétés de bienfaisance, ont
disparu depuis longtemps; il y a quelques années dans le monastère de
Saint Naoum au bord du lac d’Ochride, une profanation a été commise.
Il y avait là des fresques du premier roi bulgare chrétien, Boris, fondateur
 de ce sanctuaire il y a mille ans ; les inscriptions précieuses ont été
effacées. Sacrilèges, profanateurs, larrons, les Serbes n’ont pas craint
de fausser toute l’histoire bulgare du moyen âge pour couvrir le vrai
visage de la Macédoine d’un masque serbe, Ils se sont approprié les fêtes
 des Saints Cyrille et Méthode, fêtes bulgares nationales par excellence
 : Ils ont exilé, Saint Clément, l’apôtre de la région d’Ochride; ils
ont imposé leur Saint Sava, que personne n’y a jamais fêté. Chose inconcevable.
 ils défendent aux Macédoniens de célébrer leurs noms p3-tronymiques,
 d’une tradition plusieurs fois séculaire. Les Chefs révolutionnaires
 Groueff et Deltcheff ont été canonisés Serbes purs. Et pour
couvrir tout cela d’un vernis scientifique, ils ont Ouvert une Université
à Scopié où la jeunesse macédonienne puisse puiser une science apocryphe
 et fantaisiste, conforme aux recettes serbes, Mais ici encore la
désillusion fut complète: une déception désagréable les attendait. Toute
la jeunesse qui faisait ses études à Scopié est restée fidèle à sa nationalité,
 gardant au fond du cœur la haine de l’envahisseur. La même chose
chez les jeunes étudiants macédoniens à l’étranger. De là des procès
monstres où l’on a traîné toute cette jeunesse studieuse sur le banc de
FPinfamie, devant un Tribunal ad hoc de Scopié, Hâves, meurtris et exténués
 par la prison dans les cachots et les cellules humides, on voyait ces
fleurs fanés du pays de la Macédoine, voués à la lente consomption.
Qu'est-ce qu’on reprochait à ces jeunes gens? De se sentir Bulgares,
d’avoir compris les manœuvres des serbes qui voulaient en faire des
renégats.

Dans la suite, il a été défendu. aux jeunes Macédoniens de faire leurs
études dans n’importe quelle université européenne, pas même à
Zagreb; les parents qui avaient envoyé leurs fils faire leurs études à
l’étranger ont été maltraités et menacés. Pour la jeunesse macédonienne,
ouvrir les yeux à la lumière, devenait un crime. Dans le procès contre
les étudiants, le masque hideux du régime serbe tombait ; tous les mensonges
 propagés par les journaux, par les dépêches et par toutes les
autres ressources de la propagande, que les Serbes ont hérités de l’Autriche-Hongrie
 avec une partie de ses terres, ont paru en pleine lumière,
dans toute leur laideur.
Frappés de cécité, les dirigeants Serbes croyaient que tous leurs
crimes resteraient ignorés du monde. À la longue la vérité a commencé
à se frayer un chemin. Dans une lettre destinée au nouveau mifistre de
        <pb n="52" />
        52

la police, l'abbé Korochetz et adressée aux principaux hommes d’Etat
et députés serbes, ils étaient rendus publics. C’est un appel déchirant de
la part de quelques Macédoniens qui essayent de toucher l’élite des
Serbes. Elle est datée de janvier 1928. En voici quelques extraits: ,La
Macédoine souffre, le peuple est désespéré. . . On envoie chez nous la
lie des policiers. . . Des 15,000 gendarmes de tout le pays, 10,000 sont
chez nous, les pires, .. Le mal règne par la police... . On lève des
villages en corvée à la chasse des comitadjis. Pendant des jours et des
nuits ces ,milices volontaires“ composées de paysans sans sandales,
sans habits, affamés, exténués, sans armes, courent le pays parsemant
ta route de leurs cadavres. .. Les sinistres pandours tout puissants
marchent par arrière et les poussent. . . On emprisonne et on martyrise
dans les geôles. Il y a des gens qui sont devenus fous de douleur sous
les coups. . . la terreur de la police est indescriptible. .. au lieu de
garantir notre vie, elle organise des assassinats, . . nous connaissons
quelques noms. . . on trouve sur les chemins des cadavres que personne
n’ose identifier, tellement jon en craint les suites. La terreur règne. . .
Tous ces crimes des tortionnaires intoxiqués du virus chauvin ne sontils
 pas la preuve éclatante, quelle sorte de ,vieux Serbes“ sont les Macédoinens
 ? N'est-ce pas là une démonstration évidente de leur nationalité
 ? Quelle preuve plus catégorique exige-t-on que l’interdiction absolue
 de se pencher sur la.vie de ces » Vieux Serbes“, de jeter un coup
d’œil sur les geôles où se consument les prisonniers politiques et les
jeunes étudiants condamnés parce qu’ils se sentent bulgares Macédoniens.
Si, en effet, toutes ces incriminations n’étaient que mensonges et
calomnies, quel mal y aurait-il à accepter une enquête impartiale et
neutre ? Est-ce que l'innocence des Serbes n’éclaterait pas pour confondre
les calomniateurs? Pourquoi fuir la lumière, quand elle suffit à
indiquer ce que sont devenues les écoles et les églises bulgares ?
Comment ont-ils disparu les prêtres, les instituteurs et les institutrices?
 Affirmer que tout cela a disparu automatiquement, avec
la guerre de 1913 déjà, ne veut rien dire. Il s’est trouvé des consciences
pures qui ont eu le courage de proclamer la vérité en pleine Scoupchtina.
 Tel Mr. le Dr. Pavélitch en s'adressant à la majorité, lança
ces vérités: ,Des meurtres, des assassinats, il y en a; (parlant de la Macédoine)
 aucun des criminels n’est arrêté; personne n’est poursuivi. Prévoyez-vous
 les résultats ? Quand l'opinion publique se familiarisera avec
l’idée que tout cela ne peut être toléré que sous la protection de l’autotité,
 que des irresponsables tuent des citoyens qui ne leur plaisent pas,
— ils seront déplorables. Messieurs les députés! quand on voit des
irresponsables prendre le pouvoir pour assurer soi-disant l'ordre public,
n’attendez rien de bon. . . Il viendra un moment où les quatre cinquièmes
 de ce peuple (il sous-entend les Bulgares Macédoniens) se soulèveront
 pour défendre leurs vies contre l'autorité qui ne choisit pas les
moyens“. Il faut souligner que le courageux député, P. Pavélitch
pour sa franchise a été menacé de mort. Parce que les députés Croates
Stépan et Pavlé Raditch ont eu l’audace de s’introduire en Macédoine
et de caractériser le régime qui y régnait par les mots: ,l'enfer macé-
        <pb n="53" />
        33

donien“ ils l’ont payé de leur tête, assassinés en pleine Scoupchtina
par les balles du célèbre exécuteur Pounicha Racic, crime unique dans
l'Histoire du monde.
Ce régime ignoble et inhumain auquel est soumis uñ million de
Bulgares en Serbie sera répudié par tout homme de cœur. Qu'’êtesvous?
 Serbe? Tous les droits, tous les privilèges pour vous et quelque
chose davantage: la liberté de commettre tous les abus, tous les crimes,
impunément contre ces souffre-douleurs de la minorité bulgare. Etesvous
 bulgare? Vous n’êtes qu’un esclave, sur lequel le plus misérable
gendarme, presque toujours un repris de justice, a le droit de vie et de
mort, Et l’on voudrait, dans ces conditions, que la minorité bulgare
considère l’Etat comme sien |
Comment appeler cet état de choses, cette lutte souterraine, sinon la
guerre civile en permanence? On nous impose des étrangers comme
députés, on nous chasse de tous les corps électifs; toute réunion est
un acte de rébellion. La police fait de la Macédoine une énorme geôle
où personne ne peut se pencher. Les deux chefs croates qui se sont
permis de pénétrer dans ce fief des Choumadiens ont été exécutés en
pleine séance du Parlement. .
II est une chose qui saute aux yeux du spectateur le moins prévenu,
 Comment! la ,Serbie du Sud“ où ne ,vivent que de vieux
Serbes“ a été ,libérée“ par les Choumadiens. Qu’on nous explique alors
le régime si bien décrit par le roi Alexandre, si éloquemment flétri dans
son manifeste. Pourquoi tous ces Serbes, ne vivent-ils pas en frères
avec leurs ,libérateurs“-? Pourquoi fuyant la ,Serbie du Sud“, au lieu
de se diriger vers Belgrade, ils prennent au risque de leur vie, les sentiers
 périlleux de la frontière bulgare, pour se réfugier chez leurs ennemis?
 Autant de questions embarrassantes auxquels les Serbes sont incapables
 de donner une réponse satisfaisante. Tout cela n’est que des manœuvres
 pour l'assimilation prompte et définitive des Bulgares Macédoniens
 dont la Serbie se sert pour parfaire son oeuvre par la terreur.
Cependant, c’est un calcul erroné.
Voici quinze ans que la Macédoine est gouvernée comme une
colonie africaine, sous la loi martiale, plus ou moins renforcée. Le pandour,
 le gendarme serbe, maître absolu des vies et des biens a remplacé
le ,zaptié“ Turc. Des meutes de ces gens déclassées sont lancées comme
des chiens contre les Bulgares proclamés ennemis de l'Etat. Les poursuivre,
 les emprisonner, les martyriser, les tuer, est oeuvre patriotique
qui mérite récompense. Le gendarme légalement dispose de leur vie
sans jugement et peut s'approprier de tout ce qu’ils possèdent, Des
sociétés plus ou moins patriotiques servent de rabatteurs. Gare au Bulgare
 qui ne porte pas le couvre-chef officiel et obligatoire; c’est une
preuve manifeste que c’est un-insurgé impénitent, un espion, un ,comitadji“,
 qui ne doit plus vivre sur le sol sacré de la ,Serbie du Sud.“
Avec tout cela les résultats obtenus ne sont pas encourageants pour les
Serbes. Des voyageurs qui ont réussi à pénétrer dans cette vallée de
Josaphat en emportent une vision de camps de concentration, de blockhouses
 entourés des fils barbelés, de casemates, de forts et de forteresses,
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        51

de casernes gardées par des gendarmes, de milices et de soldats qui
circulent et qui laissent l'impression d’un cauchemar.
Abandonnés à la soldatesque qui pilule même dans les villages,
des détachements croisent les chemins à la recherche des ,comitadjis“
et achèvent de donner Ja vraie note de la Macédoine agonissante où se
meurt une prôvince jadis la plus florissante des Balkans. Pas de liberté
de mouvement, pas de communication, Pour qu’un paysan puisse aller
au marché, il lui faut un passeport signé de deux garants, bien notés
par la police. Dans ce papier, nouvelle édition de passeport jaune, elle
vous fait noter combien de jours vous allez vous arrêter à telle ville ou
village et pour quelle affaire vous y allez. À chaque pas, des patrouilles
font le contrôle et vous donnent le visa. Malheur à celui qui enfreindrait
la plus futile de ces prescriptions. La tracassière police, pouvoir suprême
en Macédoine, vous marque sur la liste noire, vous êtes un suspect, ce
qui veut dire un hors la Loi, la proie du premier venu,
Pour s’expliquer comment le peuple serbe est arrivé jusqu’à cette
aberration, il faut savoir que dans sa majorité il est atteint d’un chauvinisme
 aigu, infection malsaine. Tout le peuple en est intoxiqué. Il en
est arrivé à l’idolâtrie de soi-même, ébloui par les succès inespérés que
lui a apportés la victoire et dont il s’attribue le mérite à lui seul, à son
héroïsme inégalable. À ce degré, le chauvinisme devient une frénésie
dangereuse pour lui-même, pour ses voisins et pour la paix du monde,
Par ce système, à la longue, peut-être, peut-on obtenir des résultats,
 même chez des peuples bien plus avancés ; on pourrait changer des
vrais Choumadiens en Bougarachis, Mais ni chez les uns, ni chez les
autres, ces conversions, sous la menace de mort, ne pourront être
durables.

à

Après la guerre mondiale, qui devait finir sans annexions ni contributions,
 la Serbie s’est emparée, à la frontière ouest de la Bulgarie, sans
qu’on sache au juste de quel droit, d’un joli morceau, comprenant les
districts de Koula, Tzaribrod, Bossilegrade, un lambeau de 1.500 klms.
avec une population de 120.000 âmes. Cette région purement bulgare,
 faisait dès le commencement partie du royaume de la Bulgarie.
Jamais jusqu’à ce moment là, les Serbes ne l’avaient réclamée, Mais dès
l’annexion ils y installèrent la terreur en maîtresse et les Bulgares de
cette région ne savent plus où donner leur tête. C’est le même régime
qu’en Macédoine, militaire et policier: tout a disparu de ce que les Bulgares
 avaient obtenu par leurs efforts pendant des siècles; 138 écoles
primaires, 6 progymnases et 2 gymnases ont été fermés de suite: instituteurs
 et prêtres ont été chassés.
C’est par le droit de conquête et grâce à ses puissants alliés que
la Serbie a réussi à enlever ce morceau du corps bulgare; on a appelé
cette opération ironiquement, rectification des frontières, une cruelle
rectification! La frontière passe à tort et à travers, telle qu’elle a été dessinée
 sur la carte à Neuilly. Quand la Commission de délimitation arriva
sur place pour situer la ligne, elle se trouva dans l’embarras. La ligne
        <pb n="55" />
        55

passe au milieu des villages; elle partage des maisons; des deux côtés
de la barrière, des gens qui avaient vécu pendant des siècles ensemble
avec des biens communs, devenaient les uns sujets serbes avec leurs
biens sur le territoire bulgare, tandis que leurs frères et fils restaient
Bulgares. Interdiction absolue de traverser cette frontière arbitraire, De
là, tous les jours des incidents, des meurtres. Avant ce désastre, cette
population sans ressources vivait dans des conditions très dures ; la nouvelle
 frontière l’a vouée à la famine, Un exode a commencé, Les habitants
 quittent leurs foyers pour chercher ailleurs un gagne-pain. Cela
n’inquiète point les Serbes; ils ne souffrent pas de Bulgares dans leur
royaume ; ce qu’ils voulaient, ils l’ont—c’est leur territoire, et pour l’habitant
 — une balle.
C’est un tracé de frontière stratégique en vue d’une nouvelle
guerre qu’ils préparent contre la Bulgarie; ils se rapprochent de la
mine de Pernik, de la capitale de Sofia et de la vallée de la Strouma ; en
quelques heures de marche, 40 kims, de distance, ils pourront atteindre
Sofia et Pernik et mettre le couteau à la gorge de la Bulgarie désarmée.
Mais le principal avantage de cette frontière stratégique consiste en ce
qu’elle se dresse comme une muraille de défense qui sépare la Bulgarie de
la Macédoine. Devant ces considérations du plus haut intérêt pour la guerre
de demain, qu’importe le sort d’une centaine de mille Bulgares ?
De l'avis de la Commission de délimitation, cette frontière impossible
 devait être corrigée par les deux parties d’un commun accord. Mais
les Serbes n’en ont pas voulu, ils y ont installé un régime draconien. Pendant
 10 ans, une série d’attentats et de meurtres rappellent les incidents
sanglants pendant un armistice entre belligérants. Des centaines d'hommes
ont péri en passant cette ligne maudite. Les gardiens serbes se Complaisent
 dans une orgie de sang, à des raffinements de cruauté qu’on ne
peut pas citer pour ne pas écœurer le lecteur. N'est-ce pas là encore la
guerre qui continue?

A Bucarest pendant la mise aux enchères des terres bulgares en
1913, un grand lot était tombé à la Grèce. Après Neuilly, Vénizélos
rentrait en triomphe à Athènes, second Bulgaroctone, tenant dans sa
poche le plus grand port macédonien Salonique, Serrès et Kavala avec la
Thrace occidentale et Dédéagatch, sans omettre la promesse de Constantinople
 et d’autres brillants cadeaux qu’il a abandonnés sur les champs
de bataille de l’Asie-Mineure.
Dans la partie annexée par la République grecque habitait une
masse compacte de Bulgares. Chassés, expropriés, supprimés par les
Grecs modernes, célèbres depuis la guerre interalliée de 1913, il n’en
reste actuellement que 150.000. Quiconque voudrait s’en faire une idée,
des procédés employés par les Heliènes modernes n’a qu’à lire le rapport
 de la Commission Carnégie signée par des personnalités universellement
 connues comme juges impartiaux et intègres. Nous citons :
,Dès leur irruption en Macédoine, les soldats grecs tirent à bout
portant sur les villages bulgares inoffensifs sans armes, sans épargner
        <pb n="56" />
        a
a"

femmes et enfants. Des villages tout entiers sont massacrés. Rien ne peut
apitoyer ces bulgarophages. On dépouille les vivants, on maraude les
morts et on viole publiquement les femmes dans une débauche de luxure
et de sadisme, Après, on incendie les villages. Par ordre supérieur, les
soldats grecs ne faisaient pas de prisonniers“. (Enquête dans les Balkans,
 page 82, 83, 84).
Les Grecs se sont servis dans leur nouvelle invasion en 1920 d’un instrument
 de paix: la Convention entre la Bulgarie et la Grèce concernant
la liberté d’émigration des minorités du 27 Novembre 1919 de Neuilly
— la honte de notre époque. Elle a été imposée à la Bulgarie le couteau
 à la gorge. Quand elle aurait été même librement signée par
la Bulgarie, quelle part y ont prise les intéressés eux-mêmes, pour qu'on
puisse la leur appliquer ? On a appelé émigration volontaire ce qui n’est
qu’un acte de barbarie dont on ne trouve d'exemple que dans les temps
préhistoriques, Dès que la brave armée grecque prit pied dans le
pays, elle commença à chasser tous les habitants bulgares. On s’emparait
 de leurs terres, on les expulsait de leurs foyers ancestraux, on les
jetait à la frontière dénudés, affamés et misérables; le plus souvent on
s’en débarrassait en les expédiant dans les îles comme prisonniers de guerre
ou simplement on les jetait à la mer. De tous ces Bulgares sous la Grèce
il n’en reste, parait-il, aujourd’hui que quelque 150,000. La chasse a
été fructueuse.
Ces crimes contre un peuple désarmé, seront stigmatisés par l'histoire
 et soulèveront la conscience du monde comme une offense à la
Nature humaine, un outrage à l’humanité toute entière. Lord Curzon
lui-même défendant la cause, la mauvaise cause grecque, pendant les
pourparlers de paix à Lauzanne, n’a pas pu la justifier, que comme une
mesure que les intérêts de la paix exigeaient,en ajoutant tout de suite,
que le monde en supporterait les conséquences pendant un siècle, Mais
l’honorable Lord était-il vraiment convaincu que par cette mesure, c’était
vraiment la paix qu’il servait?
Les attaches de l’être humain avec le pays où il a vu le jour, où
il a vécu pendant sa jeunesse, où reposent les dépouilles de ses aïeux,
sont indissolubles, Il n’y a qu’un homme libre qu puisse décider, s’il
le veut bien, de les rompre, de les sacrifier. Cette rémigration volontaire“,
 qui n’a de volontaire que le mot et qui repose sur la violence la
plus éhontée, est une invention du célèbre Vénizélos, Elle ne pouvait
naître dans la tête d’un diplomate, que dans les premiers jours sombres
d’après-guerre, quand l’entendement était obscurci et la conscience
humaine ensevelie, sous un amas de haine. Cette idée infernale de
l'échange des populations nous ramène aux temps des Babyloniens et
des Assyriens, trois mille ans avant Jésus-Christ, quand on pensait,
comme on pense quelquefois aujourd’hui encore, que les minorités sont
des ennemis, dont on se débarrasse en les exterminant. C’est ce qui
advint pour une partie de ces populations bulgares d’émigrés ,volontaires“
 qui ont été déversés en Bulgarie. Quelques centaines de
mille réussirent à passer en Bulgarie et à augmenter ainsi l’armée
innombrable des émigrés. Pour donner une idée de la façon dont les
        <pb n="57" />
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Grecs appliquaient les clauses de la Convention nous citerons un document
 émanant d’une Commission chargée par la S. D. N. d'enquêter
sur le meurtre de 17 Bulgares innocents, tués sur l’ordre d’un officier
grec. ,C’était le 27. juillet 1924, 17 notables Bulgares des villages de
Tarlis et de Lovtcha, aux confins de la frontière gréco-bulgare vers
Nevrokop, furent arrêtés sous le prétexte d’un attentat de comitadjis,
que les autorités elles-mêmes avaient simulé. Le détachement grec chargé
de les escorter jusqu’à Gorno-Brodi, liés deux à deux, revint bientôt,
déclarant faussement que, au cours d’une attaque avec des comitadjis,
tous les prisonniers avaient été tués pendant l’escarmouche. La Commission
 constata qu’il n’y a pas eu d’ incident de comitadjis dans la vallée
où le massacre eut lieu; qu’il y a eu une attaque simulée de la part de
la soldatesque grecque pour faciliter 12 massacre; que le convoi n’a été
l'objet d’aucune attaque et que la salve sur les prisonniers constitue une
tuerie sans justification, ni provocation. La Commission considère que
la responsabilité des autorités locales est en cause du chef de négligence
grave de leur devoir; aucun secours ne fut envoyé aux blessés, leurs
familles ne furent pas informées, bien au contraire mises’ dans l’impossibilité
 d’approcher le lieu où gisaient les victimes; les morts ne furent
 pas identifiés, les cadavres furent laissés sans sépulture aucune. Un
autre convoi des Bulgares suspects, ultérieurement déplacés fut à nouveau
 exécuté de façon cruelle. ,Pour finir, la Comission constate que la
minorité bulgare locale se trouve sous l'empire de la terreur et que ces
mêmes événements ont engendré dans les minorités des deux pays, une
anxiété ayant comme conséquence le désir d’émigrer en masse et précipitamment.
 Sous la pression de la Commission, le lieutenant de l’armée
grecque Doxakis qui commanda le détachement fut l’objet d’un simulacre
de jugement, mais bientôt après, il fut libéré et bénéficia d’un avancement
 en grade“. Ceci est un extrait du rapport signé par le commandant
Marcel de Roover et le Lieut. Colonel A. C. Corfe, Membres de la Commission
 Mixte, nommés par la S. D. N. pour enquêter sur le traitement
libéral appliqué par la Grèce civilisée aux Bulgares barbares sous sa
domination.
C’est un exemple, entre mille, d’un système qui est pratiqué depuis
de longues années, dans le but de terrifier les bulgares et de les forcer
à émigrer.
Le tragique quelquefois frise le comique, nous pensons à la comédie
 que la Grèce a jouée devant la S. D. N. en y laissant son prestige.
 Après le rapport ci-dessus cité, pressée d'obtenir un emprunt, la
Grèce par la bouche de son délégué fit des déclarations solennelles
devant l’assemblée de la S. D. N. en 1926, s’engageant à garantir les
droits des minorités aux Bulgares, auxquels elle faisait don, dans un
élan magnanime, d’un nouveau alphabet, nommé pabécédar“, à
ceux-là même qui en avaient un depuis mille ans, Puis elle signait la
Convention Calfoff-Politis, un arrangement pour le règlement pécunier
de la mise en œuvre de la Convention d’Emigration (du 29. IX. 1924).
Cet événement a été célébré sur tous les tons, en pleine S, D. N. comme
un événement historique; on s'embrassait, on chantait les louanges du
        <pb n="58" />
        58

rôle pacifique de la S. D. N, De tout cela, il ne reste que le triste souvenir,
 le Parlement grec n’ayant pas ratifié cette Convention, » portant
atteinte à la souveraineté nationale“. La Grèce a tout fait pour paralyser
 sur son territoire tout droit des minorités, Elle se moque de la
Convention d’Emigration qu’elle a sabotée, et quand on lui rappelle ses
engagements elle a une réponse classique: ,de quoi voulez-vous parler?
 des Bulgares en Grèce? Mais il n’y en a plus, excepté quelques
Slavophones — on les appelait autrefois Bulgarophones, suivant les
circonstances, — mais ce sont des Hellènes purs par leurs sentiments et
par leur culture,“
Admettons, comme les Serbes et les Grecs aiment à le croire, qu’on
arrivera un jour à assimiler les Bulgares macédoniens et à effacer de leur
cœur le souvenir même de leur patrie. N'oublions jamais que, ,bien mat
acquis, ne profite jamais“, Est-ce que les Grecs croient vraiment que ces
lerres, partie du patrimoine national bulgare, ne doivent pas un jour
revenir à leurs propriétaires évincés ? Une action à revendication en cas
de violence est toujours recevable. L'histoire est là pour le confirmer et
ceux des chauvins grecs qui s’imaginent faire œuvre patriotique en piélinant
 toutes les lois humaines et divines peuvent se tromper. Dix ans se
sont passés depuis l’époque où les Grecs ainsi que leurs partenaires
détiennent de par le droit du plus fort des terres habitées par les Bulgares.
 Que sont donc devenus les habitants, tous ces Bulgares, pendant
un temps si court? Par quel miracle ont-ils disparu ? On attend vainement
 une réponse,
Il y avait en Macédoine grecque annexée 299 écoles bulgares primaires,
 300 églises, 78 presbitères, 408 écoles, 23 progymnases, 4
gymnases, avec 17,210 élèves; il n’en reste rien. Que sont-ils devenus?
N’est-ce pas là une guerre à petits coups où le paysan bulgare est
terrassé sous le poids de toute la force dont un Etat dispose aujourd’hui?
Le recours à la S. D. N. s’est avéré illusoire, À en croire Mr. le
Professeur Politis la faute de tout ce qui se passe en Grèce retomberait
sur les minorités bulgares, source de tous les malheurs dans les Balkans
et ailleurs,
Le sort des minorités bulgares en Roumanie, en Dobroudja, n’est
pas meilleur. C’est une variante appropriée aux conditions locales. À la
distribution des terres bulgares à Neuilly, les Roumains avaient été
invités à présenter leurs titres hypothétiques. Leurs revendications ont
été étayées par des arguments historiques, géographiques, économiques,
que sais-je, encore, pour justifier le rapt des territoires bulgares et
l’asservissement de leurs habitants, dont ils ont fait des serfs corvéables
et taillables à merci, Les Roumains avides ont escamoté la Dobroudja
appelée dant les chants bulgares , Dobroudja la Dorée* ; il est plus difficile
d'expliquer, comment ils ont réussi à jouer le tour de force de l’annexion
de la Bessarabie ; quoi qu’il en soit, dans ces deux provinces vivent
650 mille Bulgares dont 300,000 en Dobroudja et 350.000 en Bessarabie
russe. Disons en passant que ceux-ci possédaient sous les Russes leurs
Écoles et jouissaient des privilèges d’une minorité nationale. La Dobroudja
 est un pays où les Roumains ne constituent pas même les deux pour
        <pb n="59" />
        59

cent de la population totale; les Bulgares sont la majorité, les plus
éveillés, les plus laborieux, possédant leurs propres maisons et propriétés
rurales, On y comptait 498 écoles primaires, 10 gymnases, 10 progymnases,
avec 17.000 élèves et 800 maîtres ; c’était une province bulgare florissante
que la Roumanie recevait en don à Neuilly, Les Roumains en s'anfiexant
 la Dobroudja s’abattirent sur les écoles et les églises et inaugurèrent
 un système de spoliation des immeubles, dans le but bien
défini de priver les Bulgares de tous leurs biens, de les ravaler
au rang de serfs. Des esclaves, il est facile de faire des Roumains.
Cela s'appelle réforme agraire et ne touche que les biens des Bulgares
 et des Turcs, Par une loi scélérate on a institué la vérification
de la propriété immeuble pour confisquer aux Bulgares leurs biens
possédés, à juste titre et de bonne foi, pendant des siècles, Cette loi
contraire à tout principe de droit et à la Constitution Roumaine ellemême,
 est tellement scandaleuse que des juristes roumains se sont récusés
 de la défendre. Ce serait long d'exposer içi la série des interprétations
byzantines et les sophismes jésuitiques par où on est arrivé à justifier
cet acte de brigandage. Les Bulgares se sont vus chassés de leurs maisons,
 leurs champs ensemencés ont été distribués à des colons Koutzovalaques
 veñant de la Macédoine. Ce n’est pas le pire: après la vérilication
 arriva la nuée des fonctionnaires, prévaricateurs et concussionnaires,
protégés par les profiteurs haut placés. Pour expédier l’affaire ils proclamèrent
 les Bulgares comitadjis, les chassèrent, baïonnettes aux
canons, pour en faire une masse de gueux, persécutés, emprisonnés,
émigrant quand ils le pouvaient en Bulgarie, Des bandes armées de
colons et de fonctionnaires, connues sous le nom presque officiel: ,les
bandes noires“, firent main basse sur tous leurs biens meubles et
immeubles. Qui dira les pleurs et les doléances des malheureux Buigares,
 hier propriétaires et d'une aisance felative, soumis à une spoliation
 qui avait pour motif la distribution de leurs terres à ceux qui
n’en possédaient pas. En somme, cette loi qui devait être une loi de
justice distributive, prenant une part à ceux qui possédaient beaucoup
pour la donner à ceux qui n’en avaient pas assez, était devenue un instrument
 de rapt et d’usurpation. On n’a pas vu un seul Bulgare pauvre
recevoir un lopin de terre. Tous les biens des écoles et des églises bulgares
 ont été confisqués au profit des écoles roumaines que le Gouvernement
 ouvrait partout, Le but était, en faisant les Bulgares de vrais
ilotes, de changer la carte ethnographique de cette province étrangère à
la Roumanie et lui prêter une couleur roumaine.
Cette législation unicum et son application monstrueuse ont fait
honte à la Roumanie En pleine séance du parlement roumain, elle fut
déclarée ,sauvage et injuste“ par M. N. P. Comnène lui-même. De toutes
les écoles bulgares il ne reste aujourd’hui que 4 dans les principales
villes; mais il faut bien s'attendre à ce qu’elles soient bientôt fermées.
L'Etat roumain s’est approprié tous leurs biens et il ne lui est jamais
venu à l’idée de prévoir dans son budget quelque subside pour les
écoles de ces Bulgares, comme les traités de paix l’obligent. Le clergé
national fut rempla:é par des prêtres roumains, qui disent la messe
        <pb n="60" />
        50

dans une langue inintelligible pour la population. Les plaintes, les pétitions,
 les enquêtes n’ont fait qu’envenimer la situation des Bulgares, sujets
roumains. Ils ont été taxés de séditieux, ils ont été poursuivis et emprisonnés;
 il y a eu des scènes rappelant celles de Tarlis et de Garvan en
Macédoine grecque et serbe. Des bandes, des fuyards se sont formés de
tous ces éléments et de vrais brigands souvent ont passé en Bulgarie
pour s'adonner à leur métier. De là, des incidents de frontière très fréquents
 entre les gardes bulgares et les soldats roumains et, par suite, au
sein de l’effervescence et mécontentement général des deux côtés, l’association
 internationale pour la S. D. N. et sur la base de faits établis, qui
dépeignaient le régime roumain comme une barbarie, on proposa de
demander à la S. D. N, une enquête, Comnène le délégué roumain
répondit en plaisantant, que tout le mal provenait des bandes des
comitadjis qui entretiennent une propagande subversive, Toujours,
quand les Roumains ont été pris en flagrant-délit, la réponse a
été toute de douceur, la bouche pleine de belles phrases. Dans
l'impossibilité de nier les faits, ils les expliquent à leur rmanière
se réclamant des sentiments de bon voisinage, prêts à faire cesser
cette situation anormale, qui serait le fait des fonctionnaires. Il faut fermer
 les yeux pour ne pas s’apercevoir que c’est le régime lui-même qui
est la source première de ce malaise parmi les Bulgares de Dobroudja.
Et comment pourrait-il en être autrement, quand on se trouve en plein
arbitraire, négation complète de l’égalité et de justice ? La propriété,
la liberté du travail, la liberté de conscience, n’existent pas pour les
Bulgares, qui n’ont pas le droit de parler et d'apprendre leur langue.
Pour ne pas être accusés de partialité et d’exagération nous nous contenterons
 de citer quelques sources roumaines.
Depuis la chute du gouvernement Bratiano et l’arrivée au pouvoir du
partie tzaréniste, il semble que la situation s’est un petit peu améliorée
en Dobroudja et en Bessarabie. Une nouvelle estimation des valeurs a
été entreprise, une révision du système a été réclamée par une partie
de la presse, dont le baillon a été en partie enlevé. De la tribune de la
Chambre et du Sénat roumain quelques déclarations officielles accablantes
 dispensent de toute autre preuve. Députés et Sénateurs se sont élevés
 contre l’anarchie qui sévit dans cette province jadis florissante en
des termes si forts qu’on se demande comment il est possible de vivre
dans cette orgie sanglante où 200,000 Bulgares sont spoliés et expropriés
 par les organes de l’Etat et par les colons pendant huit ans.
Plusieurs orateurs ont protesté contre les politiciens indignes qui
avaient organisé des razzias, de vrais oiseaux de proie qui terrorisent une
population paisible pour la dépouilier de ses biens, Nous avons des déclarations
 officielles de ministres, de sénateurs et de députés qui détournent
 le visage de honte, et réclament un régime d’apaisement et de
justice dans cette malheureuse province. Si l’on passe des paroles aux
faits, nous sommes convaincus que les Bulgares deviendront des sujets
Roumains fidèles, travaillant pour le bien de leur nouvelle patrie. Tout
ceci est à l’honneur des Roumains, qui à la dernière heure, ont fait
amende honorable. Signe réjouissant! Pendant les dernières élections lé-
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        61

gislatives la minorité bulgare en Roumanie a pu envoyer aux Chambres
Roumaines trois députés et deux sénateurs.
Voici ce que nous lisons dans une lettre rendue publique et signée
par Honoriu Jiteano sénateur de Dorostol, en réponse à une autre lettre
publiée dans le ,Cuvantul“ du 10 janvier 1929, où H. Jiteano discute
avec son contradicteur sur la situation des Bulgares à Dobroudja.
EN ma qualité de Roumain qui depuis 10 ans habite le pays
ayant rempli les fonctions du Procureur, Chef du parquet du tribunal de
Dorostol (Sylistrie) je me permets d'expliquer quelle est la situation.
Nous n’avions pas besoin de tels arguments quand on sait de quelle
façon les libéraux et les gens d’Avereseu ont traité cette contrée, pire
qu’une colonie africaine, Partout des organisations libérales et averescionnes,
 jouissant du concours des autorités publiques, ont commis des illégalités
 et des pillages de la fortune publique et de celle des habitants,
en soumettant à la terreur la population indigène: c’est pour cela que
lors des dernières élections tous ont voté à l’unanimité pour les candidats
 du partie national paysan qui fera régner ici aussi la justice, l'honneur
 et l’égalité, auxquels la population aspire depuis des années. . .
Pour sauver le prestige et la dignité du nom roumain, nous respecterons
 le droit sacré de la propriété, droit qui avait été méconnu par la
loi scélérate des libéraux de 1924 qui modifiait la loi sur l’organisation
de la nouvelle Dobroudja“. De la part d’un sénateur roumain c’est assez,
c’est même beaucoup. Il ne pouvait pas en dire davantage.

Le lendemain de sa libération, en 1878, la Bulgarie s’est vue envahie
 par des milliers d’émigrés fuyant la vengeance des Turcs. Au
lieu des réformes promises à Berlin, les Bulgares macédoniens furent
voués aux persécutions des Turcs. L'insurrection qui couvait sous les
cendres, éclatait par intervalles, Les ,comitadjis“ se retiraient dans les
réduits inaccessibles des hautes montagnes où ils enseignaient aux enfants,
 futurs insurgés, le maniement des armes et la lecture de leur
lañgue maternelle.
Les Turcs exaspérés de leur défaite retombent sur les Macédoniens,
 se ruent sur eux et s’en vengent, les accusant d'être des traîtres,
ennemis de l’Etat. Poursuivis, emprisonnés, exilés, leurs familles internées
 et leurs biens confisqués, ils devaient racheter la liberté de
leurs frères libres, plus fortunés. La réaction ne manqua pas à se développer:
 une révolution de large envergure, celle de la St. Elie, le 20 Juillet
 1903, souleva les masses d’insurgés contre les armées turques. Ce
fut l'épopée surprenante d’un peuple en, détresse, illuminé par l'idéal de
la liberté, se soulevant presque désarmé contre un puissant empire. Natureilement,
 la révolution ne réussit pas: elle ne le pouvait pas. Elle fut
noyée dans le sang. Cependant elle ne brisa pas l'élan du peuple qui,
quelques années plus tard, reprenait, avec plus d'ardeur que jamais, la
bataille contre le tyran abhorré. Ce qui importe, c’est le fait que les
chefs de .ce mouvement révolutionnaire très large étaient des Bul-
        <pb n="62" />
        62

gares de la Macédoine; les insurgés tous des paysans macédoniens,
se proclamaient Bulgares, Pas un Serbe, pas un Grec; les bandes mercenaires
 de Belgrade et d'Athènes arrivaient après pour prêter main forte
aux Turcs.
Les yeux des Turcs s'ouvrent enfin : ils voient les résultats qu’une
école peut donner, ils voient que ce n’est pas chose innocente. Tous
les Bulgares sont taxés d’ennemis de l'Etat, de ,comitadjis“.
Telle est la généalogie du mot ,comitadji“ qui a gagné le droit de
cité dans la presse par la propagande qu’on lui a faite ces dernières
années. Il est de formation turque et dérive de comité: comitadji veut
dire affilié du comité, membre d’un comité révolutionnaire. Sous les
Turcs ce mot s’appliquait à tout insoumis. Pour eux, comme pour leurs
successeurs, chaque Bulgare était un comitadji. Sus au Bulgare! Ce
pelé, ce gâleux, d’où nous vient tout le mal.
Telle est l’origine de ce mot terrible, lancé aujourd’hui à tout
propos et hors de propos — pour terroriser l’homme de la rue et présenter
 le Bulgare comme un sauvage avide de sang, un malfaiteur incorrigible,
 la cause de tous les maux qui ravagent les voisins de la Bulgarie.
 C’est par ce mot magique, que l'on s'efforce d’expliquer l’état de
uerre civile qui règne en permanence chez eux: le Bulgare est le
souffre-douleur coupable de tout. Cette légende de ,l’homme au coûteau“
 des Balkans, il est temps de la démolir. On doit une réhabilitation
à ce mot qui ne contient rien de rébarbatif. Les comitadjis sont des
braves qui combattent pour la liberté de leur patrie asservie, comme ils
combattaient jadis contre la tyrannie des Turcs. Le comitadji, à lire certaines
 publications, c’est le commencement et la fin de tous les troubles
dans les Balkans, l’instrument politique de la Bulgarie, pour ses fins de
revanche. Du reste, le comitadji n’est pas seulement bulgare; c'est
un produit historique, un type appartenant à tous les peuples balkaniques,
 un héros, glorifié en son temps sous des noms différents: ar matoile
 en Grèce, haïdouk en Serbie et voïvode en Bulgarie,
C’étaient en général des gens déracinés par le sort cruel de leur pays
natal qui prenaient le fusil et gagnaient les montagnes pour y mener la
vie libre, en combats contre le tyran asiatique. Il y a des comitadjis faux,
ce sont des mercenaires que Belgrade et Athènes expédiaient en Macédoine.

Quelle nation n’a pas passé par là avant d’arriver à la liberté dont
elle jouit aujourd’hui ? Est-ce que l’Italie, l'Espagne, l'Irlande n’ont pas
eu leurs braves comitadjis qui combattaient contre les tyrans de leurs
pays? Ce sont des héros; comment donc, les comitadjis, produit de
l’état anarchique qui sévit chez les Bulgares détachés de la Mère-Patrie,
peuvent-ils être présentés comme la cause même de cet état abominable?
Avant de passer condamnation, il faut connaître les conditions faites à ces
malheureux, en considération qu’au temps du Sultan rouge, quand les
Bulgares avaient le droit d'entretenir des institutions culturelles, d’ouvrir
des écoles, des hôpitaux, d'éditer des livres et des journaux. La plupart
de ces comitadjis sont des anciens combattants contre les Turcs. Comment
pourraient-ils tolérer, eux, esprits tourmentés qui se sont signalés dañs
        <pb n="63" />
        63

les combats contre les Turcs, qu’on ne leur permette pas de porter leurs
noms de baptême? Qu'on chasse de leur foyer leurs familles, qu’on
usurpe leurs biens, leurs champs et leurs maisons ? Que leur reste-t-il à
faire, à ces âmes en peine, à ces gens traqués comme des bêtes fauves ?
fils sont placés devant le dilemme suivant: renier leur nationalité ou
lutter jusqu’à la mort, Ils préfèrent lutter et mourir.
Pour ceux qui connaissent l'amour fervent du Macédonien pour le
pays natal, et son abnégation pour défendre sa patrie, les ,comitadjis“
sont des héros nationaux, luttant pour un idéal noble et élevé que notre
société prosaïque d’après guerre est loin de comprendre et d’apprécier.
Ces montagnards avides d’indépendance et de liberté méritent certainement
 le respect de tout honnête homme, Réduits à mener une existence
 pleine de périls, sans famille, ce sont des idéalistes qui veulent
mourir pour la liberté de leur patrie.
{! ne faudra pas perdre de vue que c’est un milieu d’une mentalité
spéciale où les passions prédominent. On a vu même des chefs pour
le moindre soupçon, être accusés de trahison envers la cause nationale
condamnés à mort, Mais quel est le mouvement révolutionnaire qui
n'a pas passé par là ?
Que voulez-vous que fassent ces illuminés de la liberté, occupés
pendant toute leur vie à lutter, quand ils se sentent esclaves sous un
régime odieux qui ne leur laisse pas même la possibilité de respirer;
quand leurs droits les plus sacrés sont bafoués et piétinés par de nouveaux
 tyrans pires que les Turcs? Fuire, quand toutes les voies légales
sont obstruées, prendre le fusil au lieu de plier l’échine. La mort n’estelle
 pas préférable ? Quel homme libre supporterait un régime d'esclave
sans déchoir devant lui-même? Mieux vaut mourir, la mort n’élèvet-elle
 pas tout ce qu’elle touche ?
Quand il s'agit des droits d’un peuple, il n’y a pas que les voies
légales ; tous les moyens sont bons pour eux. Avant de condamner, que
chacun mette la main sur son cœur et prononce son verdict contre ces
braves. Une autre cause qui nourrit les camps des comitadjis — c’est le
flux coritinuel des réfugiés.
Les Bulgares, pourchassés de partout, affluent de toutes les frontières.
 C’est un fléau pour le petit royaume de Bulgarie, devenu le
pays privilégié des réfugiés, un mal qui la dévore depuis les premières
années de sa formation. Réfugiés bulgares, quelle vision poignante, que
de pleurs, que de souffrances dans ces mots ! Actuellement c’est à plus de
500.000 que se chiffre le nombre de ces réfugiés de toutes les époques,
dans la Bulgarie, dont le territoire est insuffisant pour nourrir ses propres
 ressortissants,
Pour les Bulgares, depuis 1919 comme avant, au temps des Turcs,
le seul refuge reste la Bulgarie; c’est à leur risque et péril qu’ils essayent
 de passer une frontière hérissée de baïonnettes où ils trouvent souvent
 la mort. La même chose arrive à ceux des réfugiés, qui, pris de
nostalgie, ayant laissé maisons et enfants au-delà de la frontière et ne
pouvant pas la passer avec des passeports, essayent de rentrer clandestinement
 chez eux. Pendant 30 ans, un flot d’émigrés s’infiltrait par tous
        <pb n="64" />
        a
+

les pores de la frontière bulgare qui sépare un peuple, toujours le même,
partagé entre plusieurs Etats. Après les catastrophes de 1913 et de
1918 ces émigrants arrivaient, de toutes parts, en procession, de Dobroudja,
 de Thrace, de Macédoine et des confins d’Ouest. C'était une
avalanche de milliers d’hommes, d'enfants, de femmes, des vieillards,
qui venaient déguenillés, hâves, affamés, un spectacle à fendre l’âme de
tout homme sensible. Toute cette masse d’humains se déversant en
désarroi en Bulgarie était fauchée par les privations, l’épidémie et la
famine. C’est de cette manière que la Bulgarie compte aujourd’hui des
frères malheureux, émigrants des diverses époques, au nombre imposant
de plus de 500.000 avec lesquels la lient les indissolubles liens
nationaux.
L’émigrant, surtout l’émigrant macédonien s’empare du petit commerce
 et de la petite industrie; il s'implante partout et arrive souvent à
de hautes positions sociales. Il y a parmi eux des avocats, des médecins
des professeurs, des fonctionnaires, des officiers et même des ministres,
Le premier ministre actuel à Sofia, est un émigré macédonien. On comprend
 aisément que l'influence de l’émigration en Bulgarie soit grande.
C’est une véritable invasion qui justifie l’appellation de la Bulgarie
»Pays des réfugiés et des émigrés“, Ce ne sont pas seulement des Bulgares
 qui y cherchaient refuge, ce sont encore des Arméniens, des Russes
qui fuyaient la terreur bolchéviste, Leur nombre s’est élevé à 37.000
réfugiés, chiffres officiels. Quand il s’agit des émigrés bulgares il faut
toujours avoir en vue que pas un réfugié ne s’estétabli en Bulgarie sans
esprit de retour, personne ne se considère comme expatrié ; tous vivent
èt travaillent dans l’espoir de revoir leur patrie, la seule, la vraie, où ils
sont nés et d’où ils ont été chassés. Ils vivent dans l’espoir d’y rentrer,
attendant le jour prochain où il leur sera permis de revoir leur village,
leur maison et leurs champs. Chaque gouvernement doit tenir compte
de cette mentalité du réfugié bulgare, parce que leur masse n’est pas
imposante seulement par le nombre, mais surtout par son organisation
et l'esprit combattif qui la tient toujours éveillée, toujours prête à l’action.
Les 500.000 émigrés en Bulgarie sont organisés dans une
Union des plus puissantes. Chacun doit faire partie d’une Confrérie
et payer sa cotisation mensuelle. Actuellement, on compte 203 de ces
confréries parsemées sur tout le territoire de la Bulgarie et dirigées par
le ,Comité Central de l’Union des Confréries de bienfaisance
 Macédoniennes des émigrés“. Leur but immédiat est
d’entretenir le culte du souvenir et leur suprême espoir de rentrer dans
leur pays, sous la protection effective des droits des minorités. Quand 1e
désespoir le prend, il n’y a qu’une issue pour l’émigré macédonien : devenir
 comitadji et mourir pour son pays. Personne ne peut l’en détourfer
 quand il va grossir les rangs de l’O. R. I. M. et devient un de ses
membres actifs. C’est surtout parmi la jeunesse que cette idéologie révolutionnaire
 trouve des adeptes qui vont renforcer les cadres de l’Organisation
 Intérieure. Toute cette masse de réfugiés sans travail, sans
moyens d'existence, se répand jusqu’aux villages les plus éloignés, cause
des soucis au Gouvernement bulgare qui ne sait comment leur venir en
        <pb n="65" />
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aide. Pour entretenir et secourir cette masse énorme dans la misère, ni
la charité privée, ni le secours de l’Etat bulgare avec son budget maigre
êt surchargé de réparations et de dettes ne peuvent suffire.
En attendant, le réfugié rêve toujours au pays natal; il attend le
jour Où il pourra rentrer, libre de prier Dieu en sa langue, sans qu’il
soit puni de ce chef comme un criminel de droit commun. La frontière
lui est hermétiquement fermée: il ne peut ni recevoir une lettre des
siens, ni leur écrire, — situation unique en Europe. Conçoit-on les afres
 dans lesquelles vit l’émigré bulgare ?

Tel est le bilan de 10 ans de protection des minorités bulgares
de la part de la S. D.N. Disons — le hardiment, sans crainte de déplaire
à qui que ce soit, que la seule possibilité de cette protection contribue
largement à faire empirer leur situation et à la rendre intenable dans
les Balkans. Dans tous les Etats où vivent des minorités bulgares
une chasse à courre a été organisée contre ces pauvres gens, dans une
conspiration du silence, pour qu’aucune réclamation de leurs droits ne
parvienne devant l’opinion publique. Les gouvernants attendent du temps,
leur complice, à ce qu'ils croient, le succès de l'assimilation violente.
Sont-ils, donc, si dangereux ces malheureux êtres pour être soumis
à un régime qui est la honte de l'humanité ?
Dans leur situation atroce il ne s’agit plus des droits des minodités
 ; il suffit qu’ils aient les droits de l’homme, les plus élémentaires,
leur vie et leurs biens assurés.
On a vu que dans les trois Etats qui enserrent la Bulgarie dans un
étau, les Bulgares sont considérés comme des ennemis qu’il faut exterminer
 parce que par leur ténacité à rester fidèles à leur nationalité ils
dressent un obstacle infranchissable à la formation des Etats unitaires,
sans mélange, sur le modèle des Grandes Nations de l’Europe.
En Serbie, dès qu’un Bulgare est tant soit peu aisé, on ne le
laisse pas faire le commerce seul, sans prendre un associé serbe. Des
colons serbes sont amenés de toutes parts pour occuper les maisons des
paysans et usurper leurs terres, De même en Grèce et en Roumanie ;
toutes les mesures sont prises pour contraindre le Bulgare à émigrer
même s’il ne manifeste pas sa nationalité — s’il est tant soit peu dans
l’aisance.
Spectacle navrant, pendant que ces horreurs se passent dans les
nouveaux Etats qui doivent leur fortune à la victoire des alliés, Serbes,
Grecs et Roumains sont frappés par l’amnésie à tel point qu’ils ne se
souviennent pas de ce qu’ils ont souffert [eux-mêmes pendant qu’ils
étaient des minorités en Autriche-Hongrie, en Turquie et en Russie. Ils
ont totalement oublié leurs souffrances et leurs récriminations ; on dirait
qu’ils veulent venger leurs souffrances d’antan sur les Bulgares innocents.
 —AÂAveuglés par leurs succès inespérés, ils ne peuvent pas s’apercevoir
 du mal qu’ils font à leurs compatriotes. D'opprimés ils sont devenus
oppresseurs des minorités, ils ne savent pas ce que c’est la liberté. Ils
        <pb n="66" />
        50

cherchent chez les autres la cause de tout le désordre et du chaos qui
règne chez eux, Le coupable de l'anarchie qui règne chez eux, ils le
trouveraient en Bulgarie, laquelle avec des émigrés à son service entretiendrait
 les bandes de comitadjis, pour les lancer sur leur territoire et
fomenter des troubles.
C’est si facile à dire pompeu, sement qu’il n'existe pas des minorités
 bulgares en Serbie. Le même refrain est repris à Athènes et à Bucarest
 sans persuader personne, pas même ceux qui ont inventé cette
merveille: proclamer les Turcs de , Vieux Serbes“. Il est inutile aussi
d'écrire des histoires apocryphes sur les exploits des révolutionnaires
Macédoniens et de revendiquer comme siens les chefs de la révolution
macédonienne, les Deltcheff, les Groueff et tant d’autres. De même, chasser
tout ce qui est Bulgare, brûler les livres, déraciner les traditions, si possible,
 rien ne peut prévaloir contre le sentiment national de ces Bulgares
 opiniâtres. Les résultats obtenus jusqu’à présent par la Serbie, si
résultats il y a, leur infligent un démenti éclatant. La nouvelle génération
 des Macédoniens, suprême espoir, fut appréhendée et jetée dans
les geôles, parce qu’elle manifestait sa nationalité. Cette témérité elle
l’expie dans les cachots humides de Nich et de Belgrade. Partout, les
prisons sont pleines de Bulgares; et pourtant on n'arrive pasäemprisonner
l’esprit national, on ne peut pas extirper les traditions familiales, ni Ja
haine que les envahisseurs inspirent à la jeunesse; l’abime entre les
Buigares et les intrus, se creuse plus profond; on ne peut pas forcer la
conscience nationale d’un peuple par les canons et les baïonnettes Chacun
 sait là-bas que les Serbes sont en Macédoine au prix d’une félonie
envers leurs alliés les Bulgares.
Ceux qui croient à la dénationalisation violente des Bulgares, se
trompent lourdement. Les trois voisins de la Bulgarie tiennent sous leur
domination à peu près deux millions de Bulgares butin de guerre, dont ils
ont fait des esclaves; ils sont décidés à faire disparaître tous ces bulgares
s'ils ne s’assimilent pas promptement. La Grèce les chasse purement et
simplement de son territoire. La Roumanie usurpe leurs biens meubles
et immeubles. La Serbie les débaptise et leur impose des noms serbes
par le fer et le feu, Ce sont des formes modernes, paraît-il, de l’asservissement
 d’un peuple qui croit encore aux droits sacrés des minorités
et attend la protection de la S, D. N. Tous ces oppresseurs, calomnient
ces paisibles travailleurs infatigables et citoyens exemplaires comme Ja
cause de tout les maux dans les Balkans.
Quelquefois, on avoue qu’il y a là une faute de la part des fonctionnaires
 prévaricateurs et malhonnêtes, qui ne suivent pas les instructions
du gouvernement central. Toutes ces explications ne sont pas sérieuses ;
tout le monde sait que les Bulgares ne font rien contre les lois du pays,
tandisque les fonctionnaires suivent et appliquent les instructions qui
leur sont envoyés de Belgrade. À bout d'arguments on rejette toute la
faute sur les comitadjis que la Bulgarie entretiendrait pour préparer sa
revanche. Eh, oui, sans ces terribles bandits tout sera pour le mieux
dans le meilleur des mondes, Belgrade crie: Comitadjis! et tout le
monde croira qu’ils sont la cause première de l’état anarchique en Ser-
        <pb n="67" />
        67

bie. Il y a là une illusion de perspective qui confond l'effet avec la
cause: Les comitadjis sont la suite et non pas la cause du gâchis Serbe.
Il y a des mensonges qui ont la vie dure; à force de les répéter ils
s'installent dans l’opinion publique à tel point que leurs auteurs mêmes
y croient par autosuggestion, C’est en vain que les intéressés s’escriment
 à cacher le mal et dissimuler ses racines. Est-ce encore les comitadjis
 qui sont la cause des révoltes des Croates, des Hongrois et des
Monténégrins en Serbie ?
Tenez: Mrs Rosita Farbe, qui revint de la Macédoine où, grâce à
sa qualité d'Anglaise, elle put faire un long voyage, nous raconte la misère
 où croupit la population, dans des termes qui touchent les coeurs
les plus endurcis. Là-bas les Macédoniens vivent dans l'insécurité. Quant
aux droits politiques, il n’y en a pas. Pas d'élections libres, pas de véritable
 représentation nationale au Parlement. Les recrues macédoniennes
sont dispersées au loin et un peuple, un des plus braves, est violenté
pour renier sa nationalité; ne pouvant même pas vivre s’il ne plie pas
l’échine à la serbisation. Une Anglaise bien élevée ne pouvait pas employer
 de termes plus forts Four nous décrire en quelques mots la terreur
 qui sévit en Macédoine.
Il est manifeste que les Serbes n’ont pas encore compris que
l’assimilation des Bulgares Macédoniens n’est pas de leur capacité et
qu’ils sont au-dessous de cette tâche. Qui dit assimilation entend un processus
 de longue haleine, une entreprise . délicate qui ne peut pas donner
 des résultats immediats, Elle doit être l’œuvre d’une) culture supérieure
 que les Choumadiens ne possèdent pas; elle est toute de douceur
 et de persuasion et demande une longue période de temps et des
procédés d’une nature toute différente. Les Serbes ne pourront tien obtenir,
 parce que tout acte de violence sera suivi d’une réaction du
sentiment national exaspéré. Dénationaliser est le fait d’une culture supérieure,
 agissant sur une culture inférieure; elle attire sans violenter.
Malgré tout, un sentiment de tristesse nous prend comme une
hantise. Aucune démonstration publique de grande envergure ne s’est
levée pour protester contre les crimes monstrueux dont les minorités
bulgares sont les victimes; tellement la lassitude et l’indifférence ont
obscurci la conscience humaine.
Du haut de son piédestal, la S. D. N., voit le calvaire de ce peuple
martyr et reste impassible sans broncher. On dirait qu'elle fuit son devoir
 alors que l'heure d’agir est arrivée et qu’il suffit de crier aux Oppresseurs:
 ,Halte-là! Je veux la paix et la justice dans les Balkans!*,
pour qu’il y ait, enfin la paix dans le monde. Dix années de guerre
civile suffisent !
André Mazon, Professeur au Collège de Frañce et célèbre Slaviste,
 qui a étudié sur place, en Macédoine, la langue et les moeurs de
ses habitants et recueilli de leurs bouches les chants et les contes des
Macédoniens, atteste que ce sont des Bulgares. De même le célèbre
compositeur tchèque Kouba, dans un recueil de chants populaires Macédoniens
 n’a pas craint de crier la vérité aux Serbes : d’après leur langue
et leur composition musicale ce sont des chants bulgares, En pleine
        <pb n="68" />
        58

conférence à la Sarbonne le 18. II, 1929. le professeur G. Blondel, membre
de l’Institut, a déclaré que la Macédoine est peuplée de Bulgares. La
séparation de la Macédoine au Congrès de Berlin, a-t-il dit, a été la
source de grands malheurs pour les Balkans, Mr, Justin Gaudard ex-ministre,
 un homme au cœur noble, qui connaît la Macédoine de visu
pour l’avoir parcourue dans toutes les directions, proclame toujours et
partout, qu’une injustice a été commise envers les. Bulgares Macédoniens
qui demande réparation. C’est de lui, la noble pensée: respect et
justice pour la Macédoine!
        <pb n="69" />
        G
1

VERS UNE SOLUTION DU PROBLÈME DES MINORITÉS
BULGARES CONFORME AUX TRAITÉS DE PAIX.

Est-ce que vraiment le problème des minorités est tellement compliqué,
 comme on s’efforce de nous le présenter ? Est-il insoluble ? Loin
de là, sa solution est facile et se trouve dans les textes des traités de
paix. Certes le problème est délicat, mais il dépend de la bonne volonté
des Etats signataires à faire honneur à leurs engagements solennels. Au
besoin, la S. D. N. doit user de son autorité pour les obliger.
À suivre le système brutal de l’assimilation par la force des minotités,
 on doit se rendre compte que c’est -marcher dans une voie qui
mène à l'opposé du but poursuivi.
Les Etats limitrophes de la Bulgarie devraient se rappeler que,
pas plus tard qu’hier, ils avaient des minorités en Autriche-Hongrie et
en Turquie, Ils l’ont vite oublié pour suivre le même chemin, avec un
chauvinisme maladif, où les lamentations des minorités bulgares se perdent
 dans des détours hérissés de baïonnettes. Si l’on veut une paix
réelle, il faut mettre la main à l’ouvrage et leur faire comprendre que
dans la communauté internationale il n’y a pas seulement leurs querelles
mesquines. Ces‘/nouveaux Etats, la Serbie, la Grèce et la Roumanie,
agrandis par des annexions aux dépens des Bulgares doivent voir réglementer
 leur suprématie, et être contraints de traiter les minorités sur le
même pied d’égalité que la majorité. La véritable liberté ne connait ni
oppresseurs, ni opprimés; les erreurs ataviques et les préjugés du militarisme
 doivent prendre fin par la tolérance envers les divers éléments
nationaux englobés dans un Etat.
Le problème des minorités bulgares acquiert une importance capitale
 dans l'ensemble des minorités en Europe. C’est une question, prétend-on,
 qui se heurte au principe de la souveraineté et de la non-intervention.
 C’est une assertion gratuite.
Sa solution. pratique peut être poursuivie de deux façons:
par l’assimilation forcée d’après la recette - balkanique, par la- balkanisation
 de l’Europe centrale ou par l'exécution loyale des traités
de paix, en‘ reconnaissant leurs droits. Dans le premier cas c’est
la guerre civile" latente; dans le second c’est la reconnaissance légale
 de la minorité, personne morale, pour la maintenir et la conserver
en pleine liberté de développement dans ses institutions nationales, culturelles,
 économiques et sociales. C’est le système rationnel de l’autonomie
 administrative comme il devrait être organisé, pour les minorités
bulgares aussi et c’est le seul qui finira par les adapter à la majorité,
        <pb n="70" />
        70

dans une harmonie où ils puissent collaborer pour le bien commun de
leur nouvelle patrie — sans être molestés dans leurs sentiments les plus
intimes.
L'histoire est là pour nous fournir de multiples exemples que l’assimilation
 violente des nationalités est la source des conflits sanglants
et des révolutions, d’où l’idée nationale tôt ou tard, sort victorieuse. La
dénationalisation brutale qu’on pratique aujourd’hui contre les minorités
bulgares, dans l’état actuel de la civilisation, paraît irréalisable. Forcer
aujourd’hui un homme à renier sa nationalité est un crime abject, autant
qu’une apostasie religieuse obtenue par la question inquisitoriale. Elle
fait surgir des martyrs de leur nationalité, des saints vénérés dont le
pieux souvenir enflamme les conationaux et les remplit d’un mysticisme
aussi fort que celui de martyrs de la foi chrétienne,
Les Etats qui poursuivent ce dessein insensé, ne réussiront qu’à
éloigner les minorités de la vie publique et se créer des ennemis dans
leur propre sein; elles resteront toujours étrangères et se refuseront à
défendre une patrie qui les traite en marâtre. Il est urgent que le printipe
 de l'égalité des nationalités entre franchement dans la vie publique
des Etats modernes; il faut de suite qu’il soit réalisé sans arrière-pensée
£t sans crainte qu’il devienne un élément dissolvant entre les divers
éléments d’un Etat,
Aux coups qui sont assénés à l’Etat bourgeois de droite et
de gauche, de la part des socialistes imbus de la guerre de classes,
et des bolchévistes, d’autre part, le moment est arrivé, où il faut, pour
prévenir une nouvelle catastrophe, rebrousser chemin. Il n’y a que la S,
D. N. qui puisse lui venir en aide par un coup de barre, appuyé sur son
autorité universelle. C’est vrai surtout pour les Etats balkaniques, où les
passions mettent un bandeau sur les yeux des hommes d’Etat les mieux
intentionnés. Il sera un peu difficile de leur faire entendre qu’il est dans
leur propre intérêt, pour la prospérité et la sûreté de l'Etat lui-même, de
se concilier les minorités au lieu de les persécuter, de les traiter doucement
 en égaux, de les protéger pour en faire des citoyens loyaux et
des défenseurs de la patrie. C’est le seul système qui assurera la paix.
L'Etat contemporain doit viser à l’harmonie entre les diverses nationalités
 et à la collaboration des classes, Pour y arriver, il faut qu’il se
débarrasse des soucis des minorités et avoir les mains libres contre
les assauts du communisme, qui promet trompeusement aux masses incultes
 le paradis, Dans cet'ordre d’idées, l’idéal serait la séparation des
minorités comme s’il s'agissait de la séparation de l'Eglise et de l’Etat.
Celui-ci ne pourra se défendre efficacement contre le communisme qu’en
abandonnant l'idée archaïque d’une race dirigeante, une valeur — aujourd'hui
 dépréciée — devant l’égalité des nationalités et ia liberté des consciences.
 Ce n’est qu’à ce prix que l’Europe, travaillée par des idées
subversives, pourra vivre et se maintenir avec son trésor culturel. Aujourd’hui
 plus qu’hier et demain davantage, le volcan qui sommeille dans
les Balkans et dont le cratère se trouve en Macédoine peut faire une
éruption dont les ravages ne pourront être localisés. Les querelles, que
le moyen âge. nous a léguées, les rivalités ravivées par la dernière guerre
        <pb n="71" />
        7]

doivent disparaître pour faire place à une atmosphère plus calme, paisible,
 avec un peu plus de justice envers les minorités bulgares, d’une
existence millénaire, libres dans leur conscience riationale, des citoyens
égaux à tous les autres, soumis aux mêmes lois, avec les mêmes devoirs,
jouissant des mêmes droits avec dignité et fierté. Sans cela, les constitutions
 plus ou moins libérales resteront désuètes et les principes démocratiques,
 dont on se pare, sonneront faux.
Devant les voisins de la Buigarie qui ont englobé des minorités
bulgares, deux voies s'ouvrent‘: la dénationalisation par tous les moyens,
de gré ou de force, dont la Grèce a donné l’exemple le plus sauvage
avec l’expulsion violente des Bulgares, ou bien la reconnaissance de
leur existence légale en leur tendant la main pour en faire des collaboratrices
 à la prospérité commune. Il y a aussi une troisième solution:
l'Etat se tient à l'écart, leur laissant toute liberté d'instruction et d'éducation.
 Il est difficile de trouver aujourd’hui des partisans de ce système.
Abandonner le contrôle de la vie culturelle et l’instruction de ses sujets,
aucun Etat, dans le niveau actuel en Europe, ne s’y résignerait.
Les Balkaniques pour se défendre contre les dangers imminents
qui les menacent doivent se tendre la main et vivre en bons voisins,
sans arrière-pensée, en écartant toutes les difficultés qui pourraient les
diviser. Pour y parvenir, ils doivent toujours avoir devant les yeux
l’idéal de la Suisse qui doit leur servir de modèle. Voici une nation de
trois peuples qui composent la confédération Helvétique : des Allemands,
des Français et des Italiens. L'adversité entre les nations qui entourent
cette petite île de paix et de liberté qu’est la Suisse, n’est pas moindre
qu’entre les divers pauples qui habitent les Balkans. En Suisse, une vraie
république, la liberté de conscience est complète, l’appartenance à une
nationalité plutôt qu’à une autre, ne joue aucun rôle ; une égalité absolue
entre tous et, miracle de la civilisation et du patriotisme, toutes ces différentes
 nationalités se sentent une âme commune, s'’inspirent d’un et
même patriotisme helvétique pour le bien et le bonheur de la patrie
aimée. Telie doit être la démocratie qui devrait régner dans les Balkans
À la place de la prétendue démocratie qui n’est qu’un masque d’hypocrisie
 dissimulant mal un absolutisme cruel et inhumain.

Dans les conditions actuelles, l'Etat moderne, s’appuyant sur une
majorité dominante, procure à celles-ci des conditions très favorables
pour dominer les minorités et finalement les attirer et se les assimiler, Il est
dans l'intérêt de l’Etat — son intérêt bien entendu — de soutenir les
minorités pour émousser les angles et faire disparaître progressivement
cette primauté en les aidant à arriver au niveau culturel de la majorité
sans chocs sans animosité.
Les minorités bulgares, là où elles se trouvent dispersées, ne demandent
 rien d’extraordinaire ; elles réclament seulement qu’on respecte
leur intégrité nationale, qu’on ne leur impose pas une église et une
langue qu’elles ne comprennent pas; ce qui ‘les-ravale au rang - de
        <pb n="72" />
        72

bétail humain, Est-ce contraire à vos lois? Cela leur est dû de par votre
constitution, Accordez-leur ces droits et votis pourrez juger quel élément
de progrès et de paix vous aurez gagné pour votre pays! En les détachant
 de leur mère-patrie, vous le leur avez solennellement promis ;
tenez parole et vous aurez des citoyens loyaux à toute épreuve. Allons,
de la tyrannie, vers la liberté !
La crainte qui obscurcit votre jugement est déplacée et c’est cette
peur qui vous pousse aux persécutions, et aux crimes contre les minotités
 bulgares. Dans les Balkans, la devise: Liberté, Egalité, Fraternité,
sonne creux. Il ne faut pas qu'on puisse dire que ce sont trois mensonges
 magnifiques. Les minorités Bulgares sont à peu près deux millions
 d'hommes; en Macédoine serbe, les Bulgares, qu’on appelle
minorité, constituent plus que les trois quarts de la population totale:
ce sont eux la vraie majorité. La Serbie, franchement résolue à revenir à
des meilleurs sentiments, se doit d'abandonner les sentiers tortueux jadis
suivis par Vienne contre elle, pour prendre des méthodes modernes les
seuls qui puissent transformer les Bulgares en citoyens libres, fidèles à
leur patrie, sur un pied d’égalité avec toutes les autres nationalités en
Yougoslavie. Comment les Serbes croient-ils pouvoir, eux 30%,
à peine de la population totale du royaume, dominer sur le reste, et les
exploiter pour toujours ?
Ils espéraient que le temps finirait par assimiler les minorités bulgares;
 il s’est montré impuissant contre le sentiment national. Les Bulgares
 ne périssent pas, à moins de les exterminer; ils souffrent et dans
ces souffrances ils puisent de nouvelles forces; leur zèle patriotique se
allume et creuse un abîme plus profond entre des peuples frères dont
l'avenir suit les mêmes destinées. La simple négation de ces dangers ne
les supprime pas. Des formules comme: ,Les Balkans aux peuples Balkaniques“,
 venant de Belgrade sont vides de sens — et poussent au
désespoir. Il ne s'agit pas de saper les traités de paix; personne ne
pense à les modifier ou à changer les frontières; mais chacun veut et
exige que ces mêmes traités soient appliqués dans leurs stipulations en
faveur des minorités nationales ; c’est la justice même.
Dans cet ordre d'idées, les Balkaniques doivent voir, par exemple,
ce qui se passe autour d'eux, en Tchécoslovaquie et dans les Etats Baltes.
La Tchécoslovaquie s’est montrée d’une culture vraiment supérieure et
au lieu de persécuter la minorité allemande et les autres, elle a tout fait
pour qu’elles se sentent les égaux des Tchèques, parce que la majorité
est persuadée que c’est la consolidation et la prospérité de l'Etat qui
commandent cela. La vie culturelle des minorités a été garantie, leurs
écoles ont été subventionnées par l’Etat même, leurs droits politiques
assurés et nous avons vu des députés, des ministres allemands diriger
la politique de l'Etat. Les Allemands en Tchécoslovaquie ont deux Universités
 nationales.
En Bulgarie de même, toutes les minorités, les Turcs avant tout,
jouissent d’une autonomie complète: elles constituent des unités administratives
 reconnues par l’Etat, avec leurs propres écoles et propres
mosquées, Les communautés turques élisent leur députés et touchent
        <pb n="73" />
        72

des subventions pour l'entretien de leurs écoles, Le Turc en Bulgarie se
sent un citoyen bulgare, confesse librement sa religion et porte avec
dignité le nom de citoyen bulgare. Détail à noter, les Turcs ont introduit
 dans leurs écoles l'alphabet latin. Il y a en outre les minorités
grecque, roumaine, juive, arménienne. Toutes se’ trouvent bien en Bulgarie
 et celle-ci n’a pas à s’en plaindre,
Ce sont des exemples qui devraient être suivis partout. Oui, il
est temps de se débarrasser des idées préconçues, des préjugés séculaires
et des théories absolues et se familiariser avec les idées que les temps
nouveaux nous ont apportées; se résigner à des concessions qui n’ont
tien de subversif, des innovations imposées à la vie internationale par
la guerre sanglante, accepter franchement les droits des minorités. C’est
cette idée-là, cette idée-force qui sauvera l’Europe ou bien la poussera
dans le gouffre où elle sombrera. Il n’y a pas d’autre alternative: il
faut se saisir de cette planche de salut, appliquer ces droits loyalement
et le plus tôt possible, pour apaiser le courroux des peuples et sauver
la paix chancelante.
Tout le monde est convaincu aujourd'hui que la guerre contre
les minorités ne peut pas faire du bien, que le sentiment national en
sortira victorieux. Les éléments constitutifs d’une nationalité ont des racines
 profondes dans le passé le plus lointain et se développent par des
voies qui leur sont propres. Le sentiment national, enraciné par des
siècles d’une vie spirituelle commune, est un instinct irréductible de la
nature humaine. Les cris des minorités pour leurs droits, proviennent du
fond de l’être humain; ils sont indomptables. Il faut se l'avouer et s’en
servir au lieu de les persécuter. Cet instinct est plus fort que celui de la
conservation de l'individu. Les minorités veulent vivre, elles y ont droit;
quand on en veut à leur existence elles sont en état de légitime défense
 et se défendent par tous les moyens
Ainsi donc, l'individu a le droit incontestable de se prononcer 1ibrement
 à quelle nationalité il appartient, sans violence, ni oppression,
nous entendons, ni matérielle, ni morale. Contre ce sentiment, la force
est fmpuissante.

Ce qui constitue indubitablement la plus noble conquête de
l’homme, l’inviolabilité de la conscience, le saint des saints de son âme
ne peut plus être disputé aux minorités.
Et c’est plaisir de trouver parmi les Etats nouveaux —nés une Esthonie
 qui, tout à son honneur, a compris ces vérités, s’en est inspirée et
les a appliquées franchement et loyalement sans attendre, ni avis, ni
rappel de la S. D. N.

L’Esthonie a voulu s’assurer la paix intérieure et la tranquillité,
en reconnaissant les droits à toutes les minorités qu’elle considère comme
des membres égaux à la majorité. C’est un système qui forme des ressortissants
 minoritaires loyaux, des institutions protégés par l'Etat luimême,
 qui y trouve son intêrêt suprême.
        <pb n="74" />
        En Esthonie vivent plusieurs groupes ethniques; les Esthoniens
majoritaires mêlés aux minorités polonaise, suédoise, allemande,
lettone et russe. La Constitution esthonienne reconnait toutes ces
minorités commes des personnes morales ce qui implique
qu’elles ont le droit d’ester en justice, de posséder des meubles et des
immeubles, de s'organiser librement dans des corps d’ordre public;
c’est l’autonomie, le self-Gouvernement, des minorités nationales,
 Leurs membres forment des communautés dans les villes et les
villages, autour d’un centre culturel et religieux. L'ensemble de tous les
ressortissants appartenant à une nationalité forment une communauté que
constitue une personne juridique de droit public. C’est au fond, la mise
en pratique de la théorie du droit des nationalités telle qu’elle a été
élaborée par les deux sociologues autrichiens K. Renner et O. Bauer,
deux auteurs qui nous ont donné la meilleure synthèse de la doctrine.
L’Esthonie l’a mise en pratique, en l’organisant par des lois sur les minorités
 nationales,
II en découle, que la constitution d’une minorité nationale, est
d’ordre public et doit contenir: a) le statut personnel, les membres qui la
composent, son organisation et ses corps constitués; b) leur compétence
et leurs attributions; c) le rapport de la commission permanente et des
organes du Gouvernement; d) les ressources financières et leur mode de
perception.

k

ne

x

Les minorités ne sont plus des entités d’imagination — elles sont
devenues des réalités dans un Etat, l'Esthonie. De par ses lois constitutionnelles,
 elle reconnait aux minorités nationales la personnalité
civile.comme des branches du Gouvernement central. Sa loi du 5 février
1925 — sur l’autonomie culturelle des minorités, est un modèle que
tous en Europe devraient adopter. .
Nous voudrions l’analyser plus amplement pour indiquer à quels
beaux résultats on peut arriver quand on s'inspire du désir sincère de
la tranquillité et de la paix entre tous les ressortissants d’un état en leur
garantissant le libre exercice des droits culturels. En Esthonie, ce n’est
plus un rêve des philosophes, c’est un fait, une réalité ; une expérience
honnête et de bonne volonté, qui donne déjà les fruits les plus doux
pour sa paix et sa sécurité, La preuve en est que toutes les nationalités
 y vivent en frères.
D’après l’article premier de cette loi les communes nationales sont
un genre des pouvoirs constitués à l’instar des conseils municipaux;
leur juridiction et leur compétence sont minutieusement réglementées ;
leurs décisions, après avoir passé toutes les instances, peuvent étre référées
 jusqu’au Conseil d’Etat.
Cette organisation est basée sur des élections par les membres
d’une et même minorité, sous le contrôle de l'autorité publique ; de ces
élections sortent les divers corps électis avec au faîte ,le Conseil
supérieur culturel“. Dans les limites de leur compétence, ces organes
peuvent édicter des ordonnances obligatoires pour leurs membres.
        <pb n="75" />
        75

D’après la même loi, article 6, le Conseil culturel possède un
budget spécial, nourri par des contibutions; à sa charge sont les dépenses
des écoles, des églises et des autres institutions de bienfaisance,
sous la surveillance des Ministères .des Finances et de l’Instruction
publique.
La loi esthonienne ne se contente pas de poser des principes,
Elle ne laisse rien au hasard et entre dans les plus petits détails pour
éviter tout malentendu. Elle ne reconnait comme minorité nationale ou
religieuse, qu’un groupe qui compte au-minimum 3.000 membres,
d’après le dernier recensement. En ce qui concerne l'appartenance de
l’individu à une nationalité, plutôt qu’à une autre, la loi s’est inspirée du
principe que la nationalité est une question subjective; c’est à l’individu
lui-même d’en décider, de même qu’au sujet de son appartenance religieuse.
 De quelle nationalité est un citoyen, à quelle minorité appartient-il,
 à quelle confession, ce sont des questions qui ne peuvent être
résolues que par lui-même, sans aucune influence et sans immixtion de
l’Etat, qui n’a qu’à enregistrer-sa déclaration libre, C’est là justement,
aller au fond du -problème des minorités; c’est ce qui constitue une nouveauté,
 la base juridique sur laquelle doit reposer dans son ensemble
tout le système du droit des minorités. C’est que la nationalité est une
question de conscience intime de l'individu et il n’y a que lui qui puisse
en décider.
Tout citoyen arrivé à l’âge de 18 ans est légalement tenu de déclarer
 sa nationalité et de s'inscrire dans les registres de sa communauté;
c’est son acte d’état-civil national, Il est libre d’y renoncer, en
accomplissant la même formalité, et après avoir réglé ses dettes envers
sa première nationalité. Ainsi organisées les minorités esthoniennes dirigent
 leurs écoles et églises, perçoivent des subsides de la part de l’Insuction
 Publique. En leur qualité de personnes morales, elles possèdent
 des immeubles et peuvent recevoir des dons et des legs. Bref,
elles jouissent de tous les droits civils que le Code reconnait aux personnes
 privées.
Dans son ensemble, cette organisation est analogue à celle d’un
conseil communal et rappelle les communautés bulgares sous les Turcs.
Toutes les délibérations, toutes les décisions sont promulguées dans le
Journal Officiel. Au sommet de cette Hiérarchie se trouve le Conseil
supérieur culturel qui a la direction générale des affaires d’une minorité.
 Enfin la loi esthonienne assure aux minorités dans le Parlement
 un nombre de représentants de groupe minoritaire, pour détendre,
 avec les intérêts de l’Etat, les intérêts propres de la minorité
dont ils sont les élus, Le fait d’appartenir à une minorité, plutôt qu’à la majorité
 n’enlève rien aux droits et aux devoirs du citoyen esthonien et n’y
ajoute rien. C’est l'égalité inscrite dans la loi à tel degré que la majorité
se sentant dans une ville plus faible que les minorités, a le droit de
s’organiser en communauté tout comme les autres — l’idéal rêvé de
l’égalité complète de tous les citoyens dans l'Etat, sans considération de
race, de religion ou de langue. Et ce qui est encore mieux, ce n’est pas
seulement des droits comme: ailleurs, c’est la vie-même, la vie de tous
        <pb n="76" />
        76

les jours, où ils sont pratiqués pour confondre ceux qui craignent de
les appliquer. Les résultats, loin d’être catastrophiques, comme les Serbes
 et consorts se l’imaginent, sont de nature à réjouir tous les amis
de la justice et de la paix. Exemple magnifique dans la vie de l’Europe
où les droits des nationalités, loin d’être des illusions, sont devenes
une réalité, un puissant lévier pour la prospérité d’une nation et la pacification
 du monde. Quelle différence avec l’antagonisme et la haine
qui sévissent dans les pays où essayent de vivoter les minorités
bulgares!
L'Etat pénétré de ses obligations envers les minorités, conscient
de ce qu'il leur doit, met toute son ambition et déploie tous ses efforts
pour ménager leur susceptibilité, leur méfiance et leur suspicion.
[! arrive ainsi, à sa destination la paix intérieure: tous unis dans le travail
 pour le bonheur et la prospérité de la patrie commune.
Ces brillants résultats ont autorisé l’auteur du projet de la loi du
5 février 1925, Mr. Haselblat, membre de la minorité allemande en
Esthonie, de déclarer que la façon dont celle-ci a organisé ses minorités
par une loi nationale, est de. beaucoup préférable et plus efficace que
les engagements internationaux,

Comparons à l’Esthonie les Balkaniques, d’une civilisation encore
tudimentaire, Peut-on sérieusement discuter avec des savants ad hoc et
des hommes d’Etat d'occasion, qui contre toute évidence nient l’existence
de minorités bulgares, autant dire qu’ils nient le jour en plein midi?
Il n’y a pas de minorités en Macédoine, il n’y a même pas de
Macédoine, crient les Serbes et se fâchent quand on les contredit.
Comment faire pour les dissuader? Ensevelir un peuple plein de vigueur
qui a donné des preuves irréfutables de sa nationalité, qui a manifesté
sa volonté de vivre sa vie nationale, est une folie, un crime prémédité
et inutile. ;
Parcourez la Macédoine d’un bout à l’autre; partout vous verrez
des ruines et des décombres.
Entrez dans la cabane du plus pauvre berger, vous verrez là une
mère qui pleure son fils une veuve qui attend son mari devenu
comitadji, des enfants qui ont perdu leur père mort pour la défense de
sa nationalité et vous comprendrez alors pourquoi cette population paisible
 se révoite contre les Serbes,
S'entendre, se réconcilier avec les Grecs qui ont hérité des
anciens Hellènes, leur perfidie! ,grèca fides, nulla fides“! C’est
nécessaire, mais comment? quand ils s’égosillent à crier qu’il n’y a
pas de Bulgares chez eux, qu’il n'existe que des Hellènes pur sang,
avec -cette petite différence, qu’ils sont des Bulgarophones. Les
Bulgares sont partis volontairement en Bulgarie amadoués par les
agents du Comité. Les Grecs modernes signent devant l’Assemblée
des Nations en une séance solennelle avec la Bulgarie la Convention
Politis — Calfoff sur la liquidation des biens des émigrés et ne font pas
        <pb n="77" />
        77

honneur à leur signature, sous le prétexte fallacieux que la Chambre ne
l’a pas ratifiée. Ils en signent une autre, la convention Molioft-Kafandaris,
 et font tout pour ne pas l’exécuter, Pour se soustraire à leurs
obligations, ils sont allés jusqu'à inventer un nouvel alphabet à l’intention
 des Bulgares qui en possèdent un depuis 1.000 ans, le fameux
pabécédaire“. Quelle foi peut-on attacher aux paroles et aux écrits de
tels voisins ? C’est ce qui a contraint le premier anglais Chamberlain à
la dernière session du Conseil de la S, D. N. en mars 1929, de tancer le
délégué grec en lui rappelant en termes crus que la Grèce a manqué à
sa parole d'honneur. Ce n’est pas la première fois; ce ne sera pas non
plus la dernière.
Comment avoir confiance dans les Roumains qui spolient et
surpent les biens de leurs Bulgares; forment des ,bandes noires“ pour
les chasser de leurs maisons et de leurs terres et crient après, que c’est
la Bulgarie qui envoie des bandes de ,comitadjis“ pour entretenir
l’esprit de révolte chez les Bulgares roumains ?
        <pb n="78" />
        VIT,

LES MINORITÉS BULGARES ET LA PAIX DANS LES
BALKANS.

Les Hautes Parties Contractantes,
»Considérant que, pour développer la coopération entre
les Nations et pour leur garantir la paix et la sûreté, il
simporte d’accepter certaines obligations de ne pas recourir
à la guerre, d'entretenir au grand jour des relations inter-»lationales
 fondées sur la justice et l’honneur -d'observer
»rigoureusement les prescriptions du Droit international, re-»Connues
 désormais comme règle de conduite effective des
» Gouvernements, de faire régner la justice et de
srespecter scrupuleusement toutes les obligations
 des Traités dans les rapports mutuels
»des peuples organisés*.
(Motifs du Pacte de la S. D. N)

La S. D. N. célébrera bientôt le dixième anniversaire de sa fondation.
 Pour être objectif, il faut reconnaître que pendant cette période
elle a su rendre de réels services à la paix, spécialement, dans les Balkans;
 mais il faut, malheureusement, tout de suite ajouter qu’elle n’a
pas fait grand’chose.en faveur des droits des minorités. Elle est arrivée
à une impasse.
Tant que parmi les membres de ia S. D. N, on distinguera des
vainqueurs et des vaincus, il n’y aura pas de véritable pacification; sans
la réalisation des droits des minorités il ne peut pas y avoir de paix, bien
suprême des vainqueurs et des vaincus.
Nous assistons à un spectacle peu édifiant; nous savons où est
le péril, nous connaissons le foyèr d’où peut partir l’incendie qui embrasera
 l’Europe. Il est du devoir de chaque homme honnête, de le
dire, de le crier pour que personne ne puisse se dérober à sa responsabilité,

Pour que la Paix véritable règne dans les Balkans et dans l’Europe
 après la terrifiante tuerie, il y a deux conditions préalables qu’il faut
remplir: le désarmement et l’application des droits promis aux minorités.
Des deux causes qui sapent la paix dans ses fondements, la seconde,
les droits des minorités, n’est pas la moins importante et c’est sur ce
point surtout que la S, D. N. s’est montrée au dessous de sa tâche. Si
l'on continue encore à Genève la politique d’autruche, qu’on a pratiquée
jusqu’à présent, et ne pas voir le péril qui nous guette, elle précipitera
 la catastrophe et les Balkans peuvent devenir sa première
victime, Au moment où l’on s’y attendra le moins, cette catastrophe
        <pb n="79" />
        79

nous surprendra à l’improviste comme une éruption de volcan dont il
sera impossible de restreindre le champ de dévastation.
Le peuple Bulgare qui habite à proximité immédiate de la poudrière
 essuyera le premier choc, Nouvel Israël dispersé aux quatre coins
des Balkans, il courbe l’échine sous un joug avilissant, Ses doléances ne
trouvent pas d’écho chez les puissants de ce monde, ennuyés par
tant d’insistance.
À chaque effort pour secouer les chaînes, ses souffrances redoublent,
 le joug s’appesantit. Les minorités bulgares souffrent d'être
les protégées de la S. -D. N. elles deviennent les victimes, La
jeunesse bulgare s'étiole et meurt, l’anathème dans la bouche, contre
ses bourreaux. Et pendant ce temps, il est interdit au monde de savoir
la vérité et d’exprimer un mot de sympathie pour les millions d’êtres
humains, soumis à une tyrannie inhumaine. C’est un crime de lèse-humanité
 perpétré sous les yeux du monde civilisé indifférent et sourd à
léurs appeis.
Devant cette apathie, les femmes macédoniennes elles-mêmes se
sont révoitées. Mentionnons seulement l’exploit—les tyrans le qualifieront
d’assassinat — de Bounéva, la Charlotte Corday macédonnienne, qui en
plein jour à Scopié, après avoir déchargé son -révolver sur .un faut
fonctionnaire serbe le plus cruel inquisiteur de ses compatriotes, se suicidait
 avec la dernière balle, le sourire à la bouche. Ses dernières paroles
en expirant sont sublimes ,Je meurs pour ma Patrie, que j'aime avant
tout!“ C’est les Serbes qui nous l'ont rapporté.
Cependant les Bulgares minoritaires s'adressent à la S. D, N., suprême
 espoir, ne demandent pas grand, chose, ils supplient qu’on lrur
donne les droits élémentaires de l'homme et du citoyen, droits proclamés
il y aura bientôt un siècle et demi par la révolution française. En
premier lieu, nous voudrions que notre vie, nos biens et notre liberté
de conscience ‘fussent garantis. Nous voudrions pouvoir professer notre
religion, parler et prier notre langue maternelle. Aujourd’hui, pour
nous, il ne s’agit pas de droits politiques, il s’agit seulement de pouvoir
traîner uné vie autant que possible humaine. Est ce trop? Est-ce une
raison pour nous exterminer? Au nom de la justice immanente, quel est
notre crime, qui est ici le criminel ?
De nos jours, un facteur dynamique tel que les droits des minorités,
 est une force morale qui renversera tous les obstacles sur son
chemin. C’est une force spirituelle aussi puissante que la croyance religieuse,
 une loi naturelle incoercible: la poursuivre pour l'extirper de
l’âme humaine est vain puisque c’est une loi universelle comme celle
de la gravitation, qui gouverne terre et ciel. L’arrêter est désormais impossible
 ; mieux vaudrait l’utiliser, la canaliser pour le plus grand bien
des peuples et des nations. Les sages voudront la diriger sur les rails
de la réconciliation des peuples par la solidarité internationale propice à
une paix durable.
Les droits des minorités sont de force à renverser les plans les
mieux construits, à déjouer les calculs les plus subtils. .
Elle passera en ouragan sur l’Europe en emportant cette civilisa-
        <pb n="80" />
        30

lion qui fait sa gloire laissant sur son sillage des ruines et des deuils,
vestiges des incendies et des carnages. ‘
Les minorités bulgares sacrifiées attendent impatiemment que leurs
droits soient enfin reconnus; elles implorent à toute occasion la S. D.
N. qu’elle s'intéresse enfin à leur sort et mette fin à cette guerre
clandestine longue et tenace de tous les instants. Les Macédoniens
sont las de mener une lutte qu’ils ont commencée- voici quelques
quarante ans contre les Turcs pour la continuer jusqu’à nos jours.
Toute autre issue est préférable à cette lutte armée et sanglante,
quelquefois interrompue par de courts armistices, qui ravage la Macédoine,
 la prive de ses forces vives. Il est urgent que la S. D. N.
sS’interpose par une solution conforme aux droits et à la justice. Ce sont
des droits sacrés, a-t-on dit; il ne suffit pas de le dire, il faut les réaliser.
 L’éloquence est une belle chose, mais les faits sont encore plus
éloquents. Et ils sont là dans toute leur brutalité, hideux et révoltants,
Rien de plus facile, semble-t-il, que de résoudre cette question
brûlante des minorités bulgares dans les cadres des traités, d’où personne
 ne pense la faire sortir. Il faut les appliquer, simplement. Aux débiteurs
 récalcitrants qui ne font pas honneur à leur signature, il faudra
les imposer. Il serait préférable que les Etats favorisés qui se sont annexé
 les terres bulgares, les appliquassent d’eux-mêmes comme le ferait tout
honnête débiteur sans sommation ni commandement. Mais 10 ans sont
suffisants pour nous convaincre que ni Serbes, ni Grecs, ni Roumains
ne feront rien de leur propre initiative,
Mais alors pourquoi la Bulgarie, membre de la S. D. N. ne veutèlle
 pas user de son droit d’attirer l’attention de la Société et exiger
l'application des droits minoritaires conformément aux traités? Pourquoi
ne réclame-t-elle pas ? Cette question ne peut être posée que par des
personnes insuffisamment informées sur la situation dans les Balkans.
Que ferait ce petit pays vaincu, démembré, désarmé, courbé sous les
charges des réparations, entouré de toutes parts de voisins armés jusqu’aux
 dents, prêts à l’attaquer s’il lui venait la fantaisie de soulever
cette question devant la S. D. N. It n’y aurait qu’un cri pour lui imposer
silence et le charger des crimes et des vilenies, que ses voisins commettent
 journellement contre les minorités bulgares sans défense.
{1 ne reste que l’action directe des puissances garantes; il n’y a
pas d'autre moyen si l’on veut réellement réconcilier les Balkaniques et
pacifier les Balkans. Nous sommes fermement persuadés qui si ces puissances
 le voulaieut, elles y arriveraient sans grande difficulté, On ne
peut pas exiger des minorités bulgares qu’elles se suicident pour les
beaux yeux de leurs maîtres, seraient-ils les maîtres du monde; personne ne
peut les empêcher non plus, d’en appeler à l’opinion publique et à ceux
qui dirigent leurs destinées.
On a dit, et avec raison, que pour une solution adéquate de
ce problème épineux, il faut tenir compte de la souveraineté de
l’Etat: ,les minorités pour l’Etat et l’Etat pour les minorités“. C’est
la formule de ceux qui craignent de reconnaitre les droits des minorités
 et leur application franche. «Nous ne disconvenons pas ; la
        <pb n="81" />
        81

solution équitable devrait être trouvée entre ces deux termes, Mais, avant
tout, il faut mettre fin à cette dénationalisation brutale; sauver les minorités
 de ce régime sombre, qui par le fer et le feu veut leur imposer une
religion étrangère avec les moyens de la sainte Inquisition. Il faut localiser
 la macédonisation qui s'étend comme une tâche d’huile autour
des Balkans,
C’est nous qui réclamons l’exécution des traités, c’est nous qui
sommes les protagonistes de la paix. Non, la paix d’aujourd’hui
n’est pas celle qu’on a voulue à Paris, Ce n’est pas la vraie paix.
Si l’un des Trois qui l’ont inspirée pouvait voir la façon dont elle
est appliquée chez nous, il s’écrierait certainement: Non, je n’ai pas
voulu cela!
Mais puisqu’on nie et conteste les faits que nous avons brièvement
 exposés, il ne reste à la S. D. N. qu’à chercher et à trouver où
est la vérité. Les Serbes sur ce point sont catégoriques; officiellement
et officieusement, ils nient avec énergie l’existence d’une minorité bulgare
 en Macédoine : autant nier le soleil en plein midi. Il ne reste qu’un
seul moyen d’en sortir. Une délégation de la S. D. N. composée de
neutres, offrant toutes garanties d’impartialité, irait sur les lieux, avec
pleins pouvoirs et rapporterait ce qu’elle aurait vu.
On a entendu le premier français, magicien de la parole, Mr. À.
Briand, s’écrier à Genève: ,Silence aux défenseurs des minorités, la parole
 est à la paix nécessaire !“ Comme phrase, c’est très bien; la paix,
oui, c’est magnifique, Mais qui est celui qui la trouble? Y a-t-il une
paix pour les minorités bulgares, traités en esclaves, hors la loi?
De- quelle paix nous parle-t-on? Est-ce celle des traités de Paris? Elle
a été troquée contre notre servitude. On a parlé des , mains propres“ avec
jesquelles les minorités devaient se présenter devant la S. D. N. C’est
juste, en effet. Mais ne pourrions-nous pas demander aussi à nos
juges. des mains propres“ ?
Il faut démolir la légende des tendances séparatistes du mouvement
 minoritaire. Le processus des droits nationaux n’a point besoin
de passer par toutes les phases afin d'arriver nécessairement à une
nation sur un territoire. On constate au contraire, la tendance de la majorité
 d'aboutir par tous les moyens,. à l’absorbtion des minorités pour
former une nation, une et indivisible. L'exemple des grandes nations : la
France, l’Angleterre, l'Allemagne, l’Italie, n’est plus un principe de notre
époque. Au contraire, forcer une population à changer sa langue, ses
mœurs, par pression politique et administrative, c’est la rendre imperméable
 aux influences morales, les seules qui réussissent. Les idées ont
marché et ce qui était possible quand la civilisation faisait ses premiers
pas, ne l’est plus de nos jours. Un Etat qui voudrait absolument marcher
vers une dénationalisation violente, pourrait arriver à l’opposé : témoin
la Turquie et l’Autriche-Hongrie.
Le cadre des anciens principes éclate, les idées nouvelles prennent
leur place et poussent l’humanité vers des horizons nouveaux, Sous
cette poussée, les facteurs — économiques et sociaux — du capitalisme
        <pb n="82" />
        et du matérialisme conduisent à une nouvelle conception de l'Etat moderne.
 Les idées de religion et de nationalité, loin de s’y opposer, convergent
 harmonieusement pour le plus grand bien des nations. Il n’y a
pas, il ne peut pas y avoir, incompatibilité entre majorité et minorité
 nationales. Une coopération bien comprise entre ces différents éléments
 contribuent à la sûreté, à la prospérité de l’Etat moderne,
C’est vers cet idéal que les nouveaux Etats doivent tendre, c’est
le système qui a été suivi en Tchécoslovaquie, en Bulgarie et en Esthonie
 ; c’est de cette façon-là, inspirés par ces idées, qu’ils surent s’attacher
 les éléments qui les composent.
Si l'assimilation est possible encore de nos jours, elle ne
pourra jamais venir par la force brutale et par la violence; le sentiment
patriotique ne s’inculque pas par Ja terreur. En attendant, il faut penser
avant tout à la paix telle qu’elle a été réglée par les traités de Paris, en
se basant sur le droit international strict. Nous sommes sur le terrain
d’une Convention internationale ; le traité de paix est un contrat international
 entre deux parties, tenues de l’exécuter de bonne foi. Dès que
l’une s’y refuse, l’autre, ips0 jure, est dégagée de ses obligations. Les
vainqueurs exigent l’accomplissement des obligations par les vaincus;
c’est juste, mais ceux-ci sont en droit d'exiger ce qui leur est dû ; dans
un contrat bilatéral c’est réciproque; l’obligation de ceux-ci cesse, dés
que ceux-là n’exécutent pas leurs obligations, à moins de proclamer que
les vaincus n’ont aucun droit, il serait plus simple de conclure avec le
célèbre vae victis: C’est la nullité du contrat tout entier. Mais alors
l’annulation des droits des minorités entraînerait l'annulation des obligations
 corollaires : elles sont périmées, Que reste-t-il des traités de paix
intangibles ?
Jamais, croyons-nous, la S. D. N. ne peut entrer dans la voie où
ses juristes la poussent. Elle a une mission de paix dans le monde et
pour y arriver elle est tenue de résoudre le problème des nationalités,
commencer par là où il est le plus compliqué et le plus dangereux:
dans les Balkans. Tous les membres de l’Aréopage de Genève, ceux
qui n’ont pas des minorités à assimiler, les petits pays et les neutres
surtout, ont un rôle historique à jouer en prenant l’initiative d’une action
énergique pour arriver à une solution de cette question brûlante, conformément
 aux traités. En définitive, il s’agit de la paix universelle, et par
conséquent, de la paix des petits, des faibles et des neutres aussi.
Si dans un avenir proche, la S. D. N. n'arrive pas à fonder - la
paix de l’Europe, si elle s’arrête devant l'opposition systématique des
profiteurs et ménage leur fausse sensibilité, c’en est fait de la paix et,
avec cette paix, d’elle même aussi.

Arrêtons-nous à ces considérations et aux leçons que l'histoire
nous donne. Autour des frontières bulgares sévit une rage de
dénationalisation qui me diffère pas beaucoup d’une guerre sans
        <pb n="83" />
        23

proclamation contre des adversaires soumis, désarmés, les minorités
bulgares. Serbes, Grecs, et Roumains ont juré leur extermination.
Eblouis par leurs succès, ils sont incapables de voir 1e précipice vers
lequel ils courent entraînant avec leur propre pays, les‘ Balkans
et l’Europe toute entière. N’est-il pas possible de les arrêter dans
leur course fatale ? L'heure n’a-t-elle pas sonné où tous ceux qui. ont
charge d’âmes agissent pour imposer la’ raison à un fanatisme forcené ?

Expatriation, expropriation, extermination, — trois mots terribles qui
donnent une idée faible de ce dont souffrent les minorités bulgares — telle
est la triste réalité balkanique : c’est le dernier cercle des cercles infermaux
 de Dante. Est-ce trop que de demander à la S. D. N. d’être un
peu humaine ? Est-ce réclamer des privilèges exhorbitants?. … ‘
On s’est attelé à une tâche impossible: supprimer à pew près deux
millions de Bulgares dispersés dans Jes trois Etats voisins-de la
Bulgarie,

La Serbie a débaptisé la Macédoine en ,Serbie du Sud“; la
Grèce a dénommé sa part du butin: ,Grèce du Nord“ ; le troisième
morceau, montagneux et inculte, a été laissé à la Bulgarie comme une
aumône. Quand même, la Macédoine démembrée n’est pas morte :
elle vit dans l’âme de ses enfants dispersés. Il y a dix siècles,
c’est de là que partirent les rayons resplendissants de la culture qui
ont illuminé tous les peuples slaves à commencer par les Bulgares.
Là, à Salonique, sont nés les apôtres. slaves,. les frères Sts Cyrille et
Méthode qui ont propagé le christianisme parmi les Slaves et les ont
dotés d’un alphabet, En Macédoine aussi, près du lac d’Ochride,
ont enseigné le bulgare et le christianisme St, Clément ét -St.
Naoum. L'histoire de la Macédoine ne date pas d’hier.. Sans remonter
au temps d’Alexandre le Grand, elle est pleine de victoires éclatantes
sur les champs de bataille et sur le terrain culturel. Ses Oppresseurs
enflés d’une outrecuidance de parvenus, ne réussiront pas à la radier
de la carte européenne par un tour d’escamotage.
Admettons qu’ils y parviennent. Reste encore les 500.000 Macédoniens
 exilés en Bulgarie. Pourra-t-on extirper la nostalgie de leurs montagnes
 boisées, le souvenir de leurs lacs azurés, l’amour de leur pays
natal, aussi puissant que le sentiment religieux qu’il remplace? Il est
permis d’en douter, à moins de ttouver un moyen radical pour exterminer
 tous les refugiés dans la Bulgarie elle-même. Ce n’est ‘pas une
hypothèse seulement. Les Serbes y ont pensé et ont trouvé : annexer,
partager la Bulgarie entre voisins, Nous ne pouvons pas’ méconnaître
leur logique rigoureuse, ni les accuser de manque de suite dans leurs
projets ambitieux. ‘
On croit à Belgrade qu’en séparant la Macédoine par des frontières
infranchissables on arrivera à supprimer tous les liens historiques et culturels,
 de joie et de souffrances des deux côtés d’une frontière artificielle
 qui la partage. Pour y arriver il faudrait des siècles, Il ne serait
pas téméraire d’affirmer que les émigrés Macédoniens n’oublieront jamais
        <pb n="84" />
        3 ji

leurs foyers. C’est pour cela que la Serbie, conséquente, demande à sa
voisine, la Bulgarie, de l’aider sur son propre territoire dans ses
œuvres crimineles.
La génération présente des réfugiés macédoniens en Bulgarie passera:
 d’autres viendront; elles se souviendront toujours que leurs
ancêtres sont nés dans un beau pays asservi, foulé par l'étranger, où
elles voudront retourner libres. Il restera des émigrés macédoniens
aux Etats-Unis; là aussi. dans le lointain pays d'outre-mer, leur esprit
national est vif et combatif; ils s'organisent en confréries macédoniennes
 pour le culte du souvenir et de la liberté de leur patrie.

Les Bulgares Macédoniens ont une histoire pleine d exploits
héroïques, Depuis un siècle, du temps des voïvodes, des haïdouks
ils ont mené le bon combat contre la tyrannie turque. Aujourd’hui
ils continuent pour leurs droits sacrés. On les a démembrés,
on les a séparés par des tranchées, entourés de fils barbelés séparés
par des murailles de Chine. Ce qu'on ne peut pas obtenir, c'est de
couper leur âme en morceaux. Leur refuser de se sentir partie d’un
tout national, renier leur droit de se souvenir des luttes communes, des
douleurs et des joies vécues avec l’ensemble des autres Bulgares, c’est
Jeur demander quelque chose d’impossible. Les Serbes n’y parviendront
pas, en dépit de toutes les mesures draconiennes avec lesquelles ils les
martyrisent. Ils n’arriveront qu’à aviver la haine contre des tyrans pires
que les Turcs. Quand ils nient la nationalité des Bulgares Macédoniens,
demandez-leur, simplement, ce que signifie le traitement qu'ils font
subir à leurs nouveaux frères libérés“. Est-ce qu’on martyrise des
frères à ce degré? Dans cette réponse réside la preuve la plus éclatante
de la nationalité des Macédoniens.
Dans l’attachement des Bulgares à leur sol natal, il y a quelque
chose de mystique que nous sommes incapables de saisir et de comprendre:.la
 foi indomptable des premiers chrétiens, qui tient du sublime
et va jusqu’à l’abnégation de soi-même. Les Bulgares ont la réputation
d’être très opiniâtres; elle est méritée quand il s'agit de leur sentiment
national. Durant cinq siècles, sous la tyrannie des Turcs, ils ont pu conserver
 leur nationalité, malgré toutes les vicissitudes. Ils souffrirent dans
leur personne, mais en ce qui concerne la religion, la langue, la culture,
 ils jouissaient d’une pleine iberté. C'était, comparé au régime
actuel, sous des chrétiens civilisés, une époque idéale. Quel miracle!
défendre aujourd’hui le passé sous les Turcs, plaider leur réhabilitation!

Les nouveaux maîtrés des Bulgares Macédoniens sont des parvenus.
Dénigrés, noircis, calomniés, depuis dix ans, ces Bulgares entêtés ne se
sont pas laissés intimider. À leurs ennemis, ils ont opposé leur ténacité.
lls continueront, eux et leurs descendents.
L'esprit national des Bulgares opprimés ne peut pas être supprimé;
 nouveau Protée, à chaque oppression, il rebondit, avec un redoublement
 de force et continue sa marche triomphale malgré tous les obstacles,
 Il y a des valeurs morales qui résistent au temps et à la violence
        <pb n="85" />
        85

La conscience nationale, souffle de l’âme éternelle, en est une, Maîheur à
ceux qui ne le comprennent pas, à ceux qui espèrent arrêter sa marche
 envahissante dans les Balkans, comme ailleurs. Mais vous nous
dîtes: avec vos minorités vous ébranlez les bases de l'Etat, vous menacez
 la paix ; cette question ne doit pas devenir une machine de guerre,
silence au nom de la paix! Est-il permis de demander si, irivoquer
les traités de la paix signifie les ébranler? Ces traités, dont les
minorités se réclament ne sont-ils pas des machines de paix? Vous
parlez de la paix ; expliquez nous de quelle paix il s’agit, parce que la
nôtre, celle de chez nous, c’est la guerre contre tout ce qui nous est cher,
contre tout ce qui donne un prix à notre vie. La guerre vaut mieux que
cette paix; mous n’en voulons pas; nous sommes en état de
légitime défense et nous luttons pour nous défendre. Qu'est-il resté de
la noble pensée de Wilson ,Le droit est plus précieux que la paix“
(,the right is more precious than peace“). Pour les Macédoniens, la
paix qu’on leur impose n’est qu'un esclavage déguisé qui en a fait des
,rayas“ privés de tous les droits qu’ils avaient sous les Turcs. De quelle
paix peut-il être question en Macédoine? Une paix imposée par les
prisons et les potences. — Tout est tranquille en Macédoine: on n’y
entend que le choc des chaînes. Tout espoir est en train de disparaître.
Les minorités bulgares seraient-elles coupables si elies employaient des
moyens qui pourraient mettre en danger la paix dans les Balkans? Acculées
 à ce point qu’il leur est défendu d'adresser une plainte à la S. D.
N., que leur reste-t-il pour jouir de cette paix, pire qu’une guerre permanente?


[1 y a une certaine limite à la patience la plus angélique. Dans
la paix illusoire et précaire où ils vivent, nul homme de coeur ne peut
leur demander de tendre le cou au bourreau sans un cri, sans un geste
de révolte.
Les minorités bulgares en Serbie, en Grèce et en Roumanie subissent
 un traitement qui les ravale au rang des parias de l’Europe, du
seul fait qu’elles sont des minorités et réclament les droits élémentaires
inscrits dans les traités de paix et mis sous la protection de la S. D. N.
Tous nient les faits et vont jusqu’à prétendre que sur leur territoire
 des minorités bulgares n’existent pas. Quand ilsen auraient même,
les plaintes sont des accusations calomnieuses, prétendent-ils, Qui croire,
à qui se fier? la S. D. N. est arbitre; elle doit être impartiale et objective.
 Entre les deux parties en cause, elle ne croiera que ses propres
yeux: une enquête sur place est indispensable. Mais déjà on entend
fes clameuwrs du choeur des profiteurs, qui s'empressent de se cacher derrière
 le paravent de leur souveraineté; ils parlent d’offense à leur dignité
 nationale, Ne s'aperçoivent-ils, que s'opposer à tout ce qui peut
faire jaillir la lumière dans cette controverse, c’est déjà avouer leur culpabilité
 et prononcer leur condamnation ?
Spécialement pour les Serbes, c’est une maladie incurable.
Depuis un siècle déjà les Kära-Georgitch et les Obrénovitch se succèdent
 sur le trône de la Serbie à la suite de pronunciamientos, entre-
        <pb n="86" />
        35

coupés de coups de révolver et de yatagans plus ou moins libérales
destinées à ne jamais être appliquées. Les dynasties ‘ont changé; les
parties se sont transformées, les ministères se sont succédé à une allure
effarante ; rien qu’en dix ans, de 1919 jusqu’au 6 Janvier 1929, on
compte -32 ministères, trois par an, en moyenne, La forme de l'Etat a été
modifiée. Souvent tout a été bouleversé de fond en comble. Il n’y a
qu’une seule chose qui est restée sur place: le virus chauvin qui empoisonne
 ce qu’il touche, la mégalomanie avec son cortège pernicieux,
Toute concession aux minorités est taxée d’humiliation, une atteinte à la
dignité nationale. Les Choumadiens sont hypnotisés par la plus grande
Serbie, ivres de la fortune qui les a favorisés, Royaume de S. C. S. monarchie
 constitutionnelle, empire, papauté ou satrapie une dynastie ou
une autre, tout cela est sans importance. Demain la Serbie peut devenir
une République Soviétique même. C est égal. C’est une folle chevauchée
à l'aventure, Un coup de main comme celui du konak en 1893, quand
une conspiration de la , Main noire“ jeta sur le pavé les cadavres du dernier
Obrenovitch, du roi Alexandre et de la reine Draga, peut tout bouleverser.
 Tout cela ne compte pas devant le but grandiose que la Serbie
poursuit inlassablement depuis un siècle: subjuguer tous les peuples dans
les Balkans et ailleurs. Les Balkans aux Balkaniques: signifie les Balkans
aux Serbes: c’est leur devise dont ils abusent. Ne touchez pas à leur
souveraineté! Mais chacun est souverain aussi dans sa maison. Et pourtant
 s’il en abuse de sa propriété, dans un accès de folie furieuse et y
met le feu, on le prend au collet et on lui passe la camisole de force,
on l’interne dans une maison d'aliénés pour le rendre inoffensif, It
doit en être de même pour les incendiaires dans la société internationale.
Aujourd’hui le roi de Serbie s’est paré du manteau écarlate, la couronne
 impériale sur son front. C’est un potentat absolu et tout puissant,
omniscient et omnipotent, comme n’en a connu ni l’Europe ni l'Asie. Demain
 une épisode, comme tant d’autres, peut amener un changement de
décors à vue: un dictateur, le bonnet phrygien sur la tête, pourrait lui
succéder. Au fond il n’y aura rien de changé, il n’y aura qu’un incident
de plus dans l’histoire tourmentée de la Serbie.
On ne peut pas savoir qui dirige aujourd’hui la politique serbe. La
responsabilité gouvernementale n’existe pas, malgré toutes les apparences,
 Est-ce la ,Main blanche“, est-ce la ,camarilla du palais?“ ou bien un
clan de militaires qui mène les destinées du pays. On a peine à distinguer
 où réside le pouvoir. Il n’y a qu’une seule chose qui le caractérise:
3 millions sont décidés à s’imposer à 12 millions de nationalités diverses
qu’ils veulent façonner à leur image, de gré ou de force. Il y a là les
Macédoniens, les Croates, les Monténégrins et d’autres qu’on ne pourra
pas serbiser, C’est une question qui ne peut être résolue que par la
volonté des nationalités mêmes. D’une façon ou d’une autre, quel que
soit le nom du gouvernement serbe, rien ne sera changé dans le système
de dénationalisation poursuivi jusqu’à présent. Rien non plus ne pourra
être enlevé aux droits des minorités, des droits d’ordre internatiomal,
 expressément garantis par les traités, contre des surprises
        <pb n="87" />
        87

des changements intérieurs dont l’histoire serbe est remplie, Celz
n’arrêtera pas les minorités bulgares dans leurs réclamations justes
et légitimes de sujets loyaux de l’Etat auquel ils ont été incorporés.
 Soumis aux lois, payant leurs impôts et ayant les mêmes charges
que leurs compatrotes de la majorité, le service militaire y compris, ils
ne réclament qu’une seule chose: la garantie de leur vie, de leurs biens
et de leur honneur. On a peine à le croire, tellement c’est monstrueux,
qu’il y ait encore de nos jours en Europe des pays où l'on traite cer
tains groupes de ressortissants, pis que des esclaves, pour la seule raison
qu’ils appartiennent à une nationalité différente de la majorité.
On pourra les martyriser comme on l’a fait sous les Turcs! on
pourra les emprisonner, on peut même les assassiner, en les proclamant
comitadjis comme on le pratique tous les jours, en Grèce, en Serbie
et en Roumanie. On n’arrivera pas à tuer leur idéal national à moins
d’exterminer tous les Bulgares partout où ils se trouvent, Avoir nos
églises et nos écoles bulgares que nous possédions déjà sous les Turcs,
obtenir le droit de prier Dieu en notre langne maternelle, lire, écrire et
parler notre langue, l’enseigner à nos enfants, garder le nom propre que
nous avons reçu sur les fonds baptismaux, et le nom national, avec la
langue que nous avons héritée de nos pères, avoir la liberté de nous dire Bulgares,
 tels que nous nous sentons, est-ce trop demander, est-ce un crime,
un attentat contre la sûreté de l’Etat ?
Il faut penser au présent mais surtout à l’avenir. Avant d’arriver
à la Confédération balkanique- sortons de suite de l’enfer actuel. Il
faudra un certain temps pour aplanir les difficultés d'ordre psychologique,
 émousser les frottements et s’acheminer vers cette solution. Le
premier pas à faire est de rapprocher majorité et minorités avec des
méthodes toutes différentes de celles dont on se sert à présent. Continuer
 les mêmes errements est vain et inefficace tellement l’atmosphère
est saturée de gaz délétères qui l’empoisonneront davantage. Il n’est pas
facile à convaincre Grecs, Roumains et Serbes que les minorités bulgares
 peuvent devenir des éléments utiles pour la prospérité de
leurs Etats. ;
À poursuivre des buts égoïstes et des intérêts mesquins, on finira
par devenir la proie de quelqu’un de plus fort. C’est dans l’union des
Balkaniques, dans leur réconciliation franche et sincère que résident
Jeur force et leur avenir. Les Slaves devraient surtout se rappeler la
devise: ,N’est pas Slave celui qui opprime un autre Slave!“
Dans l'intérêt suprême de la paix européenne, devant l’aveuglement
 des Balkaniques qui ne s’aperçoivent pas des périls qui les
guettent, qui ne voient pas la solidarité dans le bien et dans le mal, la
S. D N. prendra l'initiative et leur imposera ses décisions comme on
agit avec des mineurs.
Genève ne peut plus se dérober à son devoir si elle ne veut pas
se compromettre définitivement. Les traités de paix ont été mis sous sa
protection, les droits des minorités ont été institués sous sa garantie
elle est tenue d’intensifier son action et de rappeler à chacun son devoir
        <pb n="88" />
        -

Aujourd’hui, comme en 1914, les lointains Balkans restent une
terre inconnue pour le grand public. Rien ne transpire du drame qui s’y
joue. On a oublié que c’est justement de là qu’est partie l’étincelle qui
a embrasé le monde. Un jour, si l'on n’y prend garde, l'incendie se
rallumera dans ce coin ignoré de l’Eurôpe et il sera trop tard pour le
localiser.
[1 appartient à la S, D. N. de prévenir — c’est son rôle — et de
diriger — c’est son devoir — l’Europe vers la paix. Après cette guerre
atroce, que nous voudrions la dernière, un esprit nouveau doit nous commander,
 si nous voulons une paix durable et juste — le vœu le plus
ardent de tous les peuples. Plus de vainqueurs, plus de vaincus! La
conception surannée d’une souveraineté absolue, d’un honneur national
tatillon — des fétiches qui doivent être remplacés par des idées nouvelles:
 l’interdépendance des Etats et la solidarité des nations, dans un
monde nouveau qui cherche encore son équilibre. Il faut nous-habituer
à voir les choses telles qu’elles sont et apprécier les paroles pour ce
qu’elles valent. En 1919 à Neuilly — les Bulgares ont été cruellement
punis; les frontières ont été tracées à l’encontre de ‘tout principe et de
toute logique. Le pire ennemi de la paix n’aurait pas mieux réussi à
semer tant de causes de guerres futures,
Il y a un minimum de justice internationale qui laisse aux faibles
et aux petits la possibilité de vivre, Oui, nous le savons: il y a surtout
les intérêts des grandes puissances qui priment tous les autres. Mais il
ne doit pas y en avoir de supérieurs à la paix. En traçant les frontières
des Balkans des intérêts économiques, politiques, stratégiques ont été
pris en considération, Mais personñe ne s’est soucié des intérêts des
populations elles-mêmes. Pourtant elles y vivent et doivent compter
pour quelque chose. Les artisans du traité de Neuilly comprenaient bien
cela et pour y obvier, comme palliatif, ils ont introduit dans le traité
de paix le droit des minorités, condition sine qua non du nouveau statut
territorial de l’Europe. De là, la mission très délicate et par cela même,
trés méritoire, de la S. D. N. Elle l’accomplira ou bien elle succombera
sous la tâche. Laisser les minorités bulgares, dont elle est la protectrice,
dans l’état actuel signifierait sa banqueroute. Les abandonner à leur
sort, c’est les laisser aller à des inspirations qui ne peuvent pas être toujours
 les bonnes; c’est le saut dans l’inconnu.
L'Europe que la S. D. N. représente doit intervenir -pour donner
 une solution adéquate à cette question brûlante. C’est une intervention
 légitime, et, n’en déplaise aux nouveaux états, elle ne peut pas offenser
 leur souveraineté puisque c’est l’Europe qui leur a remis ces minorités,
 et ce sont eux-mêmes — qui se sont engagés, sur leur honneur
de les respecter. Le nouveau tracé de la carte des Balkans, minorités,
réfugiés, émigrés et comitadjis mêmes si vous voulez, sont les faits de
cette volonté collective. La S. D. N. doit intervenir pour imposer aux
        <pb n="89" />
        89

Balkaniques le respect de leurs signatures et l’application des droits des
minorités. Du reste, sur cette question, l’intervention est de tradition internationale
 depuis des siècles. Voyez les réformes de Mursteg, pour ne
pas aller très loin. Mais on répliquera que les traités de paix de 1919
ont réglé définitivement tout cela. Parfait, Il ne manque qu’à les appliquer
 et c’est ce que nous réclamons tous les jours.
Jamais, jusqu’à présent, la S. D. N. n’est allée au fond des choses,
ne s’est occupée sérieusement de constater si les droits inscrits dans les
traités sont en effet appliqués ou non; elle ne s’est pas demandée quels
sont les régimes sous lesquels vivent ses protégés après 10 ans de protection
 théorique, Les minorités bulgares ont les yeux tournés vers Genève
 d’où elles attendent la délivrance,
H n’y a que la S. D. N. qui puisse les délivrer des griffes des
chauvins ivres de dénationalisation forcée. Il n’y a qu’elle qui puisse
contraindre les Serbes, les Grecs, et les Roumains à les traiter avec un
peu d’équité. Autrement, c'est la balkanisation, disons mieux, la macédonisation,
 d’une grande partie de l’Europe sur laquelle la violence se répandra
 comme une tache d'huile avec le cortège de malheurs qui la
suivent.

La tâche de pacification ne peut pas être abandonnée aux Balkaniques,
 puisque nous voyons déjà les résultats. Toutes les preuves sont
fournies qu'ils ne le peuvent pas, qu’ils ne savent pas user d’autres
méthodes que de celles de la force et de la violence. Il y a pire, croyons
nous; il y a la mauvaise volonté et la décision bien arrêtée de ne rien
céder. Les petits Etats balkaniques, à l’exemple des grands, courent aux
armements, tout y est en ébullition; la cause initiale et profonde c’est
cette question maudite des droits des minorités — une plaie béante qui
menace mortellement toute l'Europe. Il faut recourir à une opération
radicale pour la guérir.

Ainsi le dernier coup de théâtre de Belgrad du 6 janvier 1929,
les coups de révolver, l'assassinat des chefs Croates en pleine Scoupchtina,
 unicum dans les annales du monde, sont une manifestation de
cette ébullition souterraine où se prépare la guerre, ouverte, manifeste
cette fois, La mégalomanie des dirigeants serbes a plusieurs fois surpris
le public; qu’il n’attende pas une nouvelle explosion. Le changement survenu
 en Roumanie, à la suite de la la chute du régime Bratiano et l’arrivée du
parti Maniou, est une répercussion de la question des minorités; le retour
de Vénizélos en Grèce,tout est lié aux droits des minorités que les gouvernements
 sabotent et que les peuples reclament avec instance.
Dernièrement, des événements d’une haute importance pour l’avenir
 des Balkans et la paix de l’Europe ont eu lieu en Serbie. Le 6 janvier
 1929, un beau matin, la Yougoslavie a été transformée de fond en
comble, De par la volonté du roi, elle est devenue une satrapie comme
on n’en trouve pas de nos jours même en Asie. D’un trait de plume,
Alexandre Karagheorguévitch a supprimé la Constitution, De son autorité
personnelle il s’est attribué tous les pouvoirs; il est devenu, à la fois
        <pb n="90" />
        30

législateur, juge, gendarme et soldat ; il s’est mis au-dessus de la Constitution
 à laquelle il avait pourtant juré fidélité, Après Dieu, il n’y a que
lui. C’est un vrai Sultan ramenant le pays à plusieurs siècles en arrière.
Rien n’existe plus en Serbie; aucune garantie constitutionnelle, pas de
droits de l’homme et du citoyen. Ce sont des soubresauts dans un milieu
très agité. Cela ne regarde que les Serbes, dira-t-on; mais cela regarde
quand même la paix des Balkans et de l’Europe toute entière. Cet événement
 intéresse les minorités en Serbie et ses voisins, Quand le feu est
chez le voisin, on doit prendre ses précautions,
Les droits des minorités sont d’ordre international ; la S. D. N. aura
à dire son mot et à y mettre ordre. Il y va de son autorité et de son
prestige. La Serbie peut s’octroyer le régime qui lui plait; aujourd’hui
la monarchie, demain république, si c’est son bon plaisir, elle ne peut
pas les éliminer, sous quelque prétexte que ce soit. Le coup d’Etat du 6
janvier, 1929, est à nos yeux un expédient, après tant d’autres, pour se
débarrasser de cette question brûlante et en finir avec les minorités, La
suite des événements, plus lente ou plus accélérée, selon les circonstances,
 le prouvera. Que pouvons nous attendre de ces changements de
décors auxquels nous sommes habitués, devant des déclarations comme
celles-ci: ,reconnaître les droits aux minorités, c’est décréter le suicide de
la Serbie“, — puisque pour les Serbes l'Etat est le monopole exclusif des
Choumadiens. En dehors d'eux rien n’existe, ni Croates, ni Bosniaques, ni
Monténégrins ; quant aux Bulgares on n’en parle même pas. Des déclarations
 semblables sont l’aveu des Serbes eux-mêmes qu’étant une minorité,
 la plus faible, ils craignent les autres nationalités, et à aucun prix
ils ne lâcheront leur situation privilégiée. Avec cette mentalité, on n'arrivera
 jamais à obtenir quelque chose de ces fanatiques, à moins que
quelqu'un de plus puissant ne leur arrête le bras, ou bien que Alexandre
Karageorguévitch ne fasse des miracles, ce que personne n’attend.
Ce serait une naïveté de croire qu’après le 6 janvier, la Serbie
marchera vers de nouveaux horizons; après le manifeste royal, comme
avant, en Serbie régnera l’arbitraire, mitigé des coups d’Etat et de parlementarisme
 suivi d’assassinats politiques. Ce que nous gagnons avec
le manifeste royal est d’une grande importance.
Quand on parle à des Serbes du régime inouï qui règne en Macédoine
 ils ont l’habitude d’en rejeter toute la responsabilité sur leurs fonctionnaires.
 Nous prétendons au contraire qu’ils y sont pour peu de chose
et que, c’est le système, les directives de Belgrade, qui sont la vraie cause
et non pas les fonctionnaires qui ne font qu’exécuter les ordres de leurs
supérieurs. Dans le manifeste lui-même, S. M, le Roi des Serbes, après
avoir soutenu la même thèse, se laisse aller à un lyrisme pathétique, à
des aveux et à des déclarations dont nous lui sommes très reconnaissants.
 Lisons — en quelques extraits et nous serons édifiés,
,À tous les Serbes, Croates et Slovèues !
Mon âme fut déchirée par les lamentations de nos masses popu-,laires,
 travailleuses et patriotes qui, exténuées, ont déjà depuis long-»temps
 senti que l'on ne pouvait plus suivre la voie adoptée jusqu’à
        <pb n="91" />
        91

»Ce jour; leur attente que l’évolution de notre vie politique intérieure
sapporterait l’ordre et la consolidation dans la situastion
 du pays ne se réalisa pas. L'ordre parlementaire et
»toutes les vues politiques reçoivent de plus en plus la marque néga-»tive
 dont le peuple et l’Etat subissent à l’heure actuelle seulement les
» dommages. Une telle situation politique, malsaine, dansle pays est non
»Seulement préjudiciable à la vie intérieure et au progrès, mais aussi
sau renforcement de notre prestige et de notre crédit à l’étranger…
Des querelles regrettables et les événements à la Scoupchtina ébranvlèrent
 chez le peuple la confiance dans l'utilité de cette institution ;
»l'entente et même les rapports les plus ordinaires entre les partis
»et les particuliers sont devenus absolument impossibles“.
Sa Majesté, le roi Alexandre, reconnait dans ce document solennel
que dix ans n’ont pas suffi à la Serbie pour consolider l’ordre; que les
masses populaires sont exténuées, que le peuple Ini-même est désabusé,
que ni la confiance ni l’union n’existent pas,
Nous prions les membres du Conseil de la S. D. N. de ne pas
jeter au rebut ce précieux document comme une simple pétition des minorités,
 provenant d’une source impure. Qu'ils lisent attentivement ce
manifeste signé de la main auguste d’un roi tout puissant et qu’ils
disent en leurs âme et conscience s’il ne confirme pas toutes les
plaintes qui n’ont pas pu franchir le seuil de la S. D. N. Quelle meilleure
 preuve pourrions-nous présenter sur la véracité des faits que nous
avançons? Nous permettra-t-on de demander à notre tour, pourquoi ont
été emprisonnés, martyrisés, exécutés ces milliers de Bulgares Macédomiens,
 qui ne pouvaient pas supporter que leur pays fût administré
 comme une satrapie asiatique ?
Ce qui s’est passé pendant dix ans, à lire le manifeste royal, il n’y
a aucune raison qu’il ne continue pour longtemps si l’on n’y. met pas
le holà.

La victoire des alliés a donné à la Serbie de vastes territoires, mais
elle n’a pas pu leur donner une culture supérieure qui, seule, peut
attirer, réconcilier, assimiler les diverses nationalités, De même, les
alliés ont acquis par là des droits, et assumé des devoirs qu’ils doivent
exercer, Il est de toute évidence qu’abandonnés à leurs oppressenrs, les
minorités bulgares n’ont rien à attendre.
!l a été question dernièrement pendant la 54-me Session du Conseil
 de la S. D. N. d’apporter quelques améliorations dans la procédure
des minorités et d’organiser une Commission dans le genre de la Commission
 des mandats qui s’en occuperait spécialement. Ce n’est peut-être
pas mal. Mais à suivre le même chemin, On aura les mêmes résultats. En
attendant, on a nommé une commission — encore une, préliminaire
celle-là.

Tout dépendra de l’esprit dont s’inspirera la S, D. N. et de sa
ferme résolution d'amener une amélioration dans la vie lamentable des
minorités bulgares.
        <pb n="92" />
        32

Il y a, s’est-on écrié en pleine séance de la S, D. N., une obligation
 solennelle envers les droits sacrés des minorités. Comme’ c’est
beau! ... en paroles! À une époque où les signatures ne valent
pas grand chose et les paroles encore moins, ce qu'on attend c’est des
actes en accord avec ces belles paroles. Cela vaudrait mieux.
Que valent les engagements les plus solennels, même dans un
manifeste royal, devant le triste martyrologe de ceux’ qui payent de leur
vie l'attachement à leur nationalité?
Quand même nous avons le ferme espoir que la S. D. N. fera
son devoir, tout son devoir, pour que les idées sublimes de droit et de
justice deviennent une réalité dans les Balkans aussi.
La vérité resplendissante triomphera enfin sur les ténèbres pour
amener la paix bienfaisante, Parmi les nationalités, aussi bien que parmi
les individus, plus de serfs, plus de seigneurs: pour tous, la liberté,
l’égaiité et la fraternité.
        <pb n="93" />
        Table des matières.

if

Evolution du principe des nationalités et des droits des minorités
fationales . . . . . . ..
Nature du principe national. — Coup d’œil rétrospectif. — Persécutions
 religieuses. — Liberté de conscience - Proclamation des droits
de homme et du citoyen. — Pénétration des idées modernes dans les
Balkans. — L’évolution du principe de nationalité. ;

Réveil des peuples balkaniques. . . . . .

Page

Les peuples des Balkans au XIX-me siècle sous les Sultans turcs.
— Soulevement des Grecs, des Serbes et des Roumains, — Création
de nouveaux Etats: Monténégro, Provinces Danubiennes, Grèce et
Serbie, — Résurrection du peuple bulgare. — Les Bulgares et leur selfgouvernement
 sous les Turcs. — Double joug politiqne et spirituel.
— Insurrections, révoltes. Haïdouks. — Guerres Russo-Turques. — Traité
de San-Stéfano. — Premier morcellement de la Bulgarie à Berlin. —
Emigrés et réfugiés. Guerres balkanique et interalliée. — Second partage
de la Bulgarie à Bucarest (1913).

M. Le traité de Neuilly et les minorités bulgares . . . . . . +
Le traité de Neuilly de 1919. — Remaniement de la carte des
Balkans. — Un peu d’histoire contemporaine. — Troisième démem brement
 de la Bulgarie. — Partage des terres bulgares et dispersion du
peuple bulgare. — Les droits des minorités bulgares.

IV. Procédure devant la S. D. N. en matière de droits des minorités.
Les traités de paix et la protection des minorités bulgares. — Engagements
 de droit international. — Organisation incomplète de la S. D. N.
— Procédure inefficace. — Devoir de la S. D. N. — Théories négatives.
 — L'opinion publique et l’abstention de la S. D. N. — Activité
des organisations privées pour la S. D. N.

V.

Les minorités bulgares après dix ans de protection de la part
de la S. D.N. . . . .

26

35

A8

La situation déplorable dans les Balkans. — Théorie et réalité de
la vie des Bulgares en Grèce. Roumanie et Serbie. — Expatriation,
        <pb n="94" />
        Page
expropriations, extermination. — Dénationalisation par la force. — La
guerre civile en permanence. — Question Macédonienne, — Insurgés,
refugiés, émigrés et comitadjis. — Etat de choses intenable.

VI. Vers une solution du problème des minorités conforme aux traités
de paix. . . .. ... .

ARC

La doctrine des droits minoritaires — Applications pratiques. —
Libre accès à l'Aréopage de Genève, publicité: simplification de
la procédure. — Reconnaissance de la personnalité civile des minorités.
— Les droits des minorités, appliqués en Tchécoslovaquie et en Bulgarie.
 — L'exemple de l’Esthonie. — Organisation des minorités par
une loi spéciale. — Autonomie et égalité complète des minorités {et
de la majorité. devant la loi. — La situation dans les Balkans. —

VI. Les minorités bulgares et la paix dans les Balkans. . . . .

La paix de l’Europe est en liaison avec la réalisation des droits des
minorités, — La mission de la S. D. N.— Difficultés. — Fanatisme et
chauvinisme. Solidarité entre nations. — Interdépendance des Etats. —
Le devoir de Ia S. D. N. et la paix. — Pour que la paix règne dans
les Balkans aussi.
        <pb n="95" />
        <pb n="96" />
      </div>
    </body>
  </text>
</TEI>
