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        <title>Vers la Renaissance des matières colorantes</title>
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            <forname>Henri</forname>
            <surname>Le Wita</surname>
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S835
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        VERS LA RENAISSANCE

DES

ÊRES COLORANTES

L’Émancipation
de l’Industrie Chimique en France

PAR

1

HENRI LE WiTAa

CHIMISTE-COLORISTE

(NCIEN ÉLÈVE DE LA MANUFACTURE NATIONALE DES GOBELINS

Prérace p£ M. VICTOR MARGUERITTE

Avec une Lettre du Lieutenant-Colonel DRIANT

Prix : 41 franc 50

H. DUNOD er E, PINAT. ÉDITEURS

PARIS (vr*)

47 ET A9, QUAI DES GRANDS-AUGUSTINS

1017

Fous droits de traduction, de reproduction et d'adaplation réservés pour tous pays,
Zopr. by Danod et Pinat 1917.
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        VERS LA RENAISSANCE

DES MATIÈRES COLORANTES
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        VERS LA RENAISSANCE

DES

ATIÈRES COLORANTES

L’Émancipation
de l’Industrie Chimique en

France

HENRI LE ; WITA

CHIMISTB-COLORISTE
ANCIEN ÉLÈVA DH LA MANUFACTURE NATIONALE DES GOBELINS

Prérace pe M. VICTOR MARGUERITTE

Avec une Lettre du Lieutenant-Colonel DRIANT

PARIS (vi°)
H. DUNOD er PINAT, ÉDITEURS
47 ET Lg. QUAI DES GRANDS-AUGUSTINS
1917

Tous droits de traduction, de reproduction et d'adaptation véservés pour tous pays,
Copr. by Dunod et Pinat 1917.
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Voici un excellent petit livre, composé des articles que
M. Henri Le Wita, depuis sa libération militaire, a consacrés
à l'Emancipation de l’Industrie chimique en France. Russe,
naturalisé Français, l’ancien élève de Chevreul aura ainsi
réussi à servir deux fois sa patrie d'élection. Je recommande
la lecture de ces pages à tous ceux qu’intéresse l'avenir économique
 du pays.
La paix signée, une autre guerre continuera, qui, pour
être, celle-là, féconde, n’en sera pas moins âpre et pas moins
tenace. C'est pour cette guerre nouvelle qu’il nous faut armer
dès aujourd’hui, ou bien nous v serons battus, demain. —
Et alors adieu toute notre victoire ! Notre génie d’adaptation,
 d’assimilation, auquel nous devons le sursaut sauveur,
ne suffirait plus à nous préserver. Nous n'avons point su préparer
 la guerre. soit ! Sachons du moins préparer la paix. Et,
puisque nous nous sommes ressaisis, ne nous laissons pas
reprendre
Hier tributaires de l'Industrie chimique allemande, il
dépend de nous que nous fassions de l’industrie chimique
française une grande personne vivante. M. Duchemin, Secrétaire
 général du Syndicat des produits chimiques signalait,
dans un rapport récent, les causes de la supériorité de nos
ennemis. M. Le Wita est d’accord avec lui sur les remèdes
à notre infériorité.

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        71.1

PRÉFACE

Déjà, par une heureuse concentration d’efforts, nous
essayons de nous guérir du mal terrible de notre individualisme,
 dont les deux microbes sont : égoïsme et routine. A
Lyon où fonctionnaient les usines allemandes, Edouard Herriot,
 l’un des premiers, se préoceupa de restituer à la
France le bénéfice de ses inventions, exploitées Outre-Rhin.
On sait trop ce défaut de notre nature ; nous semons et ne
récoltons pas ! Nous avons été, en matières colorantes comme
en tant de domaines, les imaginateurs, et nous avons laissé
les autres réaliser. L'heure est venue de profiter du bouleversement
 tragique de nos habitudes. Savants et industriels
désormais vont collaborer, mettre en commun leurs capitaux.
 Les usines de guerre, qui fabriquent poudre et explosifs,
 deviendront les usines de la paix, productrices des
matières colorantes nécessaires à la foule des industries. Où
l'on créait de la mort, on animera, par une ingénieuse
chimie, mille métiers nourriciers. Couleurs, médicaments,
parfums, que sais-je ? De vastes sociétés surgiront, comme
cette Compagnie nationale de Matières colorantes et de Produits
 chimiques qui se fonde au capital. de 40 millions et que
la faveur publique soutiendra sans nul doute.
Assez de cet individualisme dont nous faillimes périr !
Gardons-en la vertu essentielle, mais en la coordonnant, en
la disciplinant. Et mettons-nous y tous, l'Etat comme les
particuliers, ou bien nous aurons perdu, pour rien. combien
de centaines de milliers d'hommes, et combien de centaines
de millions ? Oui, tout perdu « fors l’honneur » !
Beau mot. mais qu’il suffit à l'Histoire de France d'avoir
enregistré, une fois pour toutes.

Vicror MARGUERITTE
        <pb n="9" />
        INTRODUCTION

Novembre 1916

Je ne saurais mieux faire pour présenter cette brochure au
Public que d'expliquer comment j'ai été amené à l’écrire.
Mobilisé le 2 août 1914, je rejoignis d'abord à Toul le
dépôt de mon Régiment (26° d'infanterie), et, ensuite, je fus
envoyé à Troyes. Là, étant données mes connaissances de
la langue Polonaise, Russe et aussi de diverses langues
Slaves, on m'’attachai comme interprète au Conseil de
Guerre de la 20° région.
C’est alors que j'ai commencé les premières pages de celle
Etude que je soumets aujourd'hui à l’approbation des lec -
teurs.
On ne trouvera, dans ces lignes, aucune prétention de
style, mon but est trop sincèrement patriotique pour qu'il
soit nécessaire de dorer les idées émises ou d’employer des
phrases sonores. J'ai voulu aider la France à reprendre une
[Industrie qui lui appartient de droit et qu’elle a perdu par
sa ‘aute. C’est à ceux qui comprendront l'utilité de cette
Œuvre que je m'adresse, et je serais flatté qu’ils me lisent.
        <pb n="10" />
        INTRODUCTION

Renvoyé dans mes foyers je vins à Paris et cus la surprise
de constater qu'aucun de mes collègues n'avait pris en
mains l’initialive de celte évolulion industrielle si findispensable
 à notre pays.
J'en vins à supposer :
Que la majorité de nos confrères étaient devenus des soldats,
 que les autres, dans les Usines de l'arrière, devaient
être occupés à la préparation des explosifs. Je leur adresse à
tous, en tête de cet ouvrage, l'assurance de ma respectueuse
admiration.
Mais, quand je pense à ceux qui n'ont pas été mobilisés,
j'ai plus de peine à comprendre.
Pourquoi n'ont-ils rien fait ?
Il s'agissait pourtant de défendre une belle cause et d'aucuns
 étaient mieux qualifiés que moi pour engager la
lutte.
Ils croyaient, sans doute, reprendre le plus tranquillement
 du monde leur ancienne situation après la guerre,
supposant que rien ne serait changé : Nécessité faisant Loi
Ils étaient persuadés, peut-être, que l’individualisme enraciné
 de nos compatriotes empécherait d'entreprendre en
France quoique ce soit pour secouer le joug allemand, vieux
de 40 ans ct plus !
La première brochure que j'écrivis m’incita à en écrire
une seconde ; puis je fis paraître plusieurs articles dans di -
verses publications ct c'est en réunissant le tout que je suis
arrivé à mettre en librairie ce livre.
J'ai eu des encouragements.très flatteurs, très nombreux ;
cela m'a aidé beaucoup dans ma tâche, où il me fallut déployer
 de la persévérance et une grande ténacité.
Un heureux hasard m'a fail connaître, par l'intermédiaire
de MM. Henry Bertrand, E. Cordier et M. Chatagnier,
M. Paul Jeancard, et, grâce à la précieuse collaboration de
ce dernier, nous avons eu la satisfaction de voir l’Industrie
        <pb n="11" />
        INTRODUCTION

nationale des matières colorantes prendre essor, et donner
naissance à une vaste affaire qui intéressera tous les Français.

Humble ouvrier de ce grand édifice, je suis fier d’avoir
contribué à sa fondation.
À l’instar des infortunés soldats devenus aveugles sur les
champs de bataille, et qui ne pourront plus contempler les
beaux coloris de la nature, nous prétons le serment solennel
 de fermer obstinément les yeux, quand on voudra
nous obliger à voir les couleurs fabriquées par les Allemands…
 leurs bourreaux !…

Henti LE WITA.
        <pb n="12" />
        LES BROCHURES ET ARTICLES

que j'ai publiés en faveur de l’Evolution de l'Industrie des
Matières colorantes en France (présentés dans leur ordre respectif
 avec indications des dates).
        <pb n="13" />
        CHAPITRE PREMIER

DPINION D'UN CHIMISTE-COLORISTE SUR LE MONOPOLE ALLEMAND
DES MATIÈRES COLORANTES ET LA POSSIBILITÉ DE REPRENDRE
CETTE FABRICATION EN FRANCE.

Octobre 1815

Jusqu'au milieu du siècle dernier, les matières colorantes
étaient fournies par les règnes végétal, animal et quelquefois
minéral. Les teinturiers praticiens gardaient jalousement leurs
secrets et toules leurs manipulations se basaient sur des expériences
 personnelles et non sur une théorie raisonnée ; aussi les
procédés employés dans la teinture ne firent-ils, pendant longtemps,
 que peu de progrès.
Enfin, sous le règne de Louis XIV, Colbert encouragea l’art de
la teinture, comme tous les autres du reste. Il créa divers prix
spéciaux pour récompenser les recherches scientifiques se ratla -
chant à l’industrie tincloriale ct suscita ainsi l'intérêt des chimistes.

Les premiers eflets ne lardèrent pas à se faire sentir. En 1734,
Hellot fit paraître le premier ouvrage scientifique sur la question
intitulé : L'art de la teinture en laines.
Ensuite Dufay, en 1737, écrivit un Traité sur la teinture et
ane intéressante étude : Observations physiques sur les mélanges
des couleurs dans la teinture. En 1776, le Pileur d’Apligny publia :
        <pb n="14" />
        VERS LA RENAISSANCE DES MATIÈRES COLORANTES
L'art de la teinture des fils et étoffes de coton ; Berthollet, en 1804.
Eléments sur l’art de la teinture : L-A. Chaptal, en 1807, L’art de
la teinture des cotons en rouge; I. Persoz, en 1846, Traité de l’impression;
 Schutzenberger, Traité des matières colorantes, en
1858; Chevreul traitait les mêmes sujets dans son cours de
chimie de 1838 à 1864, etc, ete… Ces savants donnèrent une
impulsion rationnelle à l’industrie des matières colorantes en se
servant des principes scientifiques de leur temps.

8

Pendant la première moitié du xIx° siècle, l'Allemagne
achetait annuellement en France et à l'Etranger pour plus
de 70 millions de francs de colorants naturels, comme : bois
de campêche, bois de santal, bois jaune, fustel, quercitron,
indigo, cachou, orseille, cochenille, etc, etc… Dès 1872, ces
achats tombèrent à 36 millions; en 1905, ils n’étaient plus que
de 5 millions et avant la guerre ils ne dépassaient pas 3 millions
de francs (dont la majeure partie affectée au bois de campêche
et aux extraits de bois).
Cette diminution continuelle des demandes allemandes, était
la conséquence des nouveaux procédés de fabricalion des malières
 colorantes dérivées du goudron de houille, qui commençaient,
 dans ce pays, à être exploités sur une grande échelle.
Le premier colorant artificiel retiré du goudron de houille fut
découvert par Runge en 1834, d'après les essais d’Unverdorben
en 1826; ce coloranl rouge sans application immédiate était
appelé par lui « l'acide rosolique ». Un autre colorant artificiel,
l'acide picrique, connu déjà par‘ les travaux de Woulfe et
Welter (1779) fut appliqué industriellement pour la première
fois en 1845 par Guinon à Lyon pour la teinture de la soie en
jaune.
Auparavant, Runge, Zinin et Fritsche, etc, s'étaient occupés
scientiliquement de l'aniline, mais le premier qui trouva le
mode industriel de sa préparation par la réduction de la nitrobenzène,
 fut le chimiste français Béchamp en 1854.
Jusqu'à cette époque, le goudron de bouille était considéré
        <pb n="15" />
        OPINION D'UN CHIMISTE-COLORISTE, ETC.
comme un résidu sans valeur, et personne ne se doutait des richesses
 qu’il contenait.
Cependant, depuis 1840, la nitrobenzine découverte par Mitcherlich,
 avait déjà été employée industriellement par la maison
 Laroque et Collas, qui la vendait sous le nom d’essence de
Mirbane pour remplacer l'essence d’amandes amères, dont le
prix d’achat était de beaucoup supérieur.
En 1856, M. H. Perkin, assistant d’Hoffmann au Royal Collège
of Chemistry de Londres, découvrit un colorant violet « La
mauvéine » par l’oxydation de l’aniline brute.
Le chimiste Verguin trouva en 1859 « La Fuchsine » et l'employa
 chez Renard frères et Frank, teinturiers à Lyon ; ensuite
ce colorant devint la propriété de la Société « La Fuchsine »,
créée au capital de 4 millions de francs. (On le vendait à cette
époque 1.500 francs le kilo, actuellement il ne vaut que 6 à
7 francs.) La dite Société ne chercha pas à améliorer le
procédé et se contenta uniquement d’exploiter cette matière
colorante ; peu à peu la concurrence survint, et en l’obligeant à
baisser ses prix, délermina sa dissolution.
En 1861, les chimistes Girard et de Laire découvrirent les
premiers colorants Bleu el Violet, que Nicholson rendit ensuite
solubles par la sulfonation.
En 1862, parut le Vert solide à l'aldéhyde de Cherpin.
À partir de cette date, les découvertes se succédèrent rapidement
 : Laulh lance en 1866 son Violet de Paris, Vert Méthyl et
Bleu diphénylamine, Coupier en 1867 le bleu Coupier (employé
Avec succès pendant de longues années). Puis, Lighfoot
en 1868 découvrit à son tour le Noir d’aniline que Lauth, Prud'homme
 et Witz perfectionnérent.

Les chimistes français jusqu’en 1868 exploilèrent presque
toutes les nouvelles découvertes et donnèrent une heureuse impulsion
 à la prodigieuse industrie actuelle des matières colorantes
 artificielles. II existait alors en France plusieurs établissements,
 dont les principaux étaient :
        <pb n="16" />
        0 VERS LA RENAISSANCE DES MATIÈRES COLORANTES

1° Poirrier ;
2° Société La Fuchsine ;
3° Coupier ;
4° Laurent et Caslelhaz ;
5° Meisonnier ;
6° Guinon fils et C° ;
7° Guinon jeune et Picard ;
8° Thomas et C°, etc.
Malheureusement, la plupart de ces usines disparurent, tandis
 que les autres devenaient la propriété de maisons étransères.

Pour cetle raison et pour d'autres encore, que nous expliquerons
 plus loin, toutes les nouvelles découvertes de nos chimistes
ne profitèrent qu'à nos rivaus.
Prévoyant, en effet, l'énorme essor que les colorants artificiels.
dérivés du goudron étaient susceptibles d'atteindre, et envisageant
 l'imporlance des avantages de ces nouveaux produits sur
les anciennes matières colorantes naturelles (jusqu'alors achetées
 à l'étranger), l’Allemagne se mit à les exploiter industriellement,

Grâce à leur sens pratique des affaires, à leur ténacité et à une
persévérance qu’on ne saurait leur contester, grâce aussi aux
applications industrielles des méthodes scientifiques enseignées
dans leurs écoles techniques, les Allemancs acquirent peu à peu
dans cette industrie une situation exceptionnelle, non seulement
dans la fabrication des divers produits chimiques et pharmaceutiques,
 mais aussi dans les matières coloranles artificielles.
Actuellement-dans cette branche, tous les pays, sauf la Suisse,
sont tributaires des usines d’Outre-Rhin.
Parmi les plus importantes fabriques de matières colorantes
qui, au cours de ce demi-siècle, ont pris en Allemagne une grande
ax{ension, nous citerons :
1° Actien Gesellschaft fur Anilinfabrication à Berlin, au capital
 de 30.000.000 francs.
Suecursale à Saint-Fons (Rhône) :
% Badische Anilin Soda Fabrik, à Ludwigshafen, au capilal
de 67.500.000 francs.
        <pb n="17" />
        OPINION D’UN CHIMISTE-COLORISTE, ETC.
Succursale à Neuville-sur-Saône :
3° Farbenfabriken vorm. Bayer et C°, Elberfeld, au capital
de 67.500.000 francs.
Succeursale à Flers, près Croix (Nord) ;
4 Farbwerke vorm Meister Lucius et Brüning,à Hœchst-surle-Mein,
 au capital de 67.500.000 francs.
Succursale, Compagnie Parisienne, à Creil (Oise);
5° Cassella et Cie, à Mainkur, près Franclort, au capital de
40.000.000 francs.
Suceursale, Manufacture Lyonnaise de Matières colorantes, à
Lyon ;
6° Chemische Fabriken Elektron, à Griesheim, près Franctortsur-Mein
 ;
7° Dahl et C*, à Barmen :
8° KalleetC°, à Biebrich :
9° Farbwerke Leonhardt et Co, à Mulheim-s/R ;
10° Anilin et Anilinfarben Fabrik.Oehler, à Oflenbach ;
11° Weiler ter Meer, à Uerdingen.
Succursale à Tourcoing ;
12° Landsho!f et Meyer à Grunau ;
13° Carl Jaeger à Dusseldorf ;
14 R. Wedekind et Cie, à Uerdingen ;
15° Leipziger Anilin Fabrik Bayer et Kegel à Lindenau-Leipzig
 et Furstenberg-s/ l’Oder ;
16° E. de Haen à Seelze près Hanovre.
Etc , ete., ele.
La direction de ces élablissements est confiée à des administrateurs,
 à des chimistes, à des ingénieurs, ayant un passé
éprouvé d’initiative et de capacité.
Une collaboration aussi étroite que constante et le choix judicieux
 d’un personnel travailleur et instruit font que ces entreprises
 marchent vers un succès toujours croissant.
En ce qui concerne les matières colorantes, le service technique
 proprement dit est réparti en trois sections distinctes :
1» Les chimistes de recherches : :
2° Les chimistes de fabrication ;
83” Les chimistes d’application pratique (coloristes).
        <pb n="18" />
        12 VERS LA RENAISSANCE DES MATIÈRES COLORANTES

Chaque colorant nouveau découvert dans un’ laboratoire de
recherches, est ensuite soumis au laboratoire d’application pratique
 qui s’ingénie à simplifier les procédés.
Puis il retourne avec observätions au premier laboratoire de
recherches et ainsi de suite jusqu'à ce qu’on soit arrivé à la perfection
 dans l’application pratique. C’est alors seulement que le
colorant est reconnu bon à être mis en fabrication.
Tout produit lancé dans de semblables conditions, ne peut
qu’être appliqué d’une façon parfaite par les coloristes-voyageurs.
 Ceux-ci, du reste, connaissent d'autant mieux les produils,
qu’ils apprennent à les apprécier à l'usine avant de les présenter
aux clients, tandis que la direction ne néglige rien pour répandre
 la renommée du colorant, par une large publicité et des
prospectus très soignés en toutes langues, avec échantillons qui
sont envoyés à tous les acheteurs éventuels.
Le plus grand mérite des Allemands, dans cette branche industrielle,
 est de ne pas présenter un colorant sans l'avoir pratiquement
 étudié et expérimenté dans les conditions mèmes où
il doit être appliqué chez les clients. C’est pourquoi,chaque usine
de produits chimiques possède des teintureries pour laines, coton,
 jute (en fils et en pièces); pour papiers, cuirs, corne,
plumes, fourrures etc., etc, le tout avec des machines les plus
modernes et appropriées aux divers traitements.
Chaque colorant trouve donc dans l'usine mème où on le crée,
les applications industrielles auxquelles il est destiné. I n’en
continue pas moins à être étud é dans son laboratoire d’origine,
lequel s'efforce sans cesse de le perfectionner.
C'est de cetle façon (la pratique marchant de pair avec la
science), que les Allemands sont arrivés au rapide et exceptionnel
 développement de leurs usines, car ce que nous signalons
ici pour l’industrie des matières colorantes existe pour toutes
les industries d’Outre-Rhin.
        <pb n="19" />
        OPINION D'UN CHIMISTE-COLORISTE, ETC.

Tandis que les fabriques de matières Colorantes étaient er
plein progrès à l'étranger, on put observer un engourdissement
regrettable de l'énergie industrielle française.
Cette désastreuse inertie avait pour cause l'indifférence de nos
savants chimistes, qui considéraient malheureusement les recherches
 d'application comme indignes d’eux, et préféraient les
recherches de spéculation pure. Ceux-ci se désintéressèrent donc
des applications industrielles au grand détriment de l'industrie
naissante des matières colorantes.
Aussi malgré plusieurs des plus importantes découvertes francaises,
 comme celles de Croissant et Bretonnière faites en 1873
(Cachou de Laval), prototype de matières colorantes sulfurées,
comme celle de Rosenstiehl en 1874 (la nitro-alizarine) et celle de
Roussin en 1876 (qui inventa les couleurs azoïques), comme
celle de Prud'homme (1877) qui fit le bleu d’alizarine ; de Lauth
qui trouva la chrysoïdine, les orangés, bleu méthylène et de Vidal
 avec son noir au soufre qu’il produisit en 1893, etc., aucune
de ces découvertes, pour ainsi dire, ne fut profitable à notre
pays, tandis que les maisons allemandes s’en emparèrent pour
en tirer d'énormes bénéfices.
En exploitant avec une habileté consommée toutes ces inventions,
 dues au travail des autres, grâce aussi à l'expérience indiscutable
 qu’ils avaient su acquérir, les Allemands se lancèrent
alors dans la fabrication de ces innombrables produits qui conduisirent
 leurs usines de succès en succès.
Graebe et Liebermann commencèrent le mouvement en réalisant
 la synthèse de l’Alizarine (Principe colorant de la Garance).
La fabrication de ce colorant fut entreprise pendant le cours
de la même année et exploitée par des maisons allemandes, qui
obtinrent de si bons résultats, que peu de temps après elles lui
faisaient remplacer la garance.
Les effets de cette substitution ne tardèrent pas à avoir leur
répercussion chez nous, et la culture de la garance, jusqu'alors
si florissante dans le midi de la France, commença à péricliter
pour disparaître complètement par la suite.
        <pb n="20" />
        14 VERS LA RENAISSANCE DES "MATIÈRES COLORANTES

Cette brusque déconsidération d’une plante jadis en si grande
vogue, repvésenta une décroissance de la culture aussi régulière
qu’inattendue. Avant 1869, la France à elle seule occupait
20.000 hectares de terrain pour la garance. En 1872, c'est-à-dire
trois ans après l'apparition de l'Alizarine, on ne cultivait déjà
plus que 7.000 hectares etdeux années après (1874) ce chiffre descendait
 à 5.000 hectares. Alors peu à peu la petite fleur vivace
de la garance disparut presque complètement sous le ciel enchanteur
 du Vaucluse.
(Au point de vue commercial, il est bon de constater qu’à l'époque
où la garance était employée, on en achetait pour 60 à 70 millions
de francs par an; maintenant ou achète au contraire pour 20 à
29 millions de francs d'alizarine, dont la valeur colorante est
presque égale à celle de la garance; ceci constitue donc an profit du
consommateur une économie très appréciable de plusieurs dizaines
de millions. Depuis ces dernières années nous avons importé
d'Allemagne (par an) pour 1.500.000 francs environ d'alizarine
dont un tiers à servi aux besoins de l'armée.) |

En 1880. A. Baeyer, après de longues et difficiles recherches.
découvrit la synthèse de l'indigo (indigo artificiel) et fit exploiter
 cette invention (une des plus belles de la chimie moderne)
par la Badische Anilin Soda Fabrik à Ludwigshalen, et
Farbwerkevorm- Meister Lucius et Bruning de Hoechsi-s'M.
Ceux-ci n’hésitèrent pas à dépenser 25 millions de francs et
seize ans d'étude pour mettre la fabrieation au point et la rendre
industriellement pratique. Cette synthèse, partant de l'acide cinnamique
 ( transformation de l’acide ortho-nitro-propiolique en
indigo par action simultanée des alealis et des rédûcleurs} était
si compliquée que son prix de revient surpassa celui de l’indigo
naturel.
Afin de parer à cet inconvénient B. A. S. F. Fabrik étudia, dès
l’année 1890, un autre procédé etle lança dans l’industrie sept ans
plus tard (L'action de l'acide chloracétique sur l'acide anthranilique.
 Procédé Heumaun).
        <pb n="21" />
        OPINION D'UN CHIMISTE-COLOHISTE, ETC. 15
De son côlé, les Farbwerke Hoechst-s M. achetèrent en 1896
les brevets d’une maison française (usines du Rhône) qui apporta
 une modification à la synthèse de Baeyer et Drewsen
(L'action d’acétone et de la soude caustique sur l'orthonitrobenzaldehyde)
 et les exploitèrent sous le nom d’indigo M.
Néanmoins, les Farbwerke s’élant aperçus que le prix de revient
 de ce procédé était encore trop élevé, elles décidèrent d’acquérir
 en 1900 le procédé Pfléger de la Deutsche Gold und Silberscheide-Anstalt
 de Francfort-s/M. (partant de l’aniline —
action de l’amidure de sodium sur le phénylglycinale de potasse)
 el concurrencèrent ainsi avec grand succès le produit de
la B. A. S. Fabrik, puisque leur fabrication maintenant devenait
encore plus simple et moins coûteuse. .
Pendant quelques années, une lutte terrible s'engagea entre
l'’indigo naturel et l'indigo des deux usines allemandes. Alors
que l'un baissait son prix, lesautres le suivaient immédialement
et de fil en aiguille, il arriva que de 20 à 35 francs et plus le
kilo (prix de l'indigo nalurel 100 0/0 avant 1895) cinq ans après
il tomba à 10 francs et moins. Tout cela afin de rivaliser avec
son antagoniste.
À ce ‘prix la culture du produit naturel ne rapportant plus
de bénéfice, on s'en désintéressa presque complètement.
(La moyenne de la production annuelle d'indigo naturel provenant
 des Indes anglaises (pays représentant à lui seul presque le
4j de la vente) était évaluée avant 1895 à 199.667 factory maunds
(la factory maunds = 33,86 kgs, soit environ 6.500.000 kgs).
D'autre part, les Indes hollandaises (Java, Sumatra) et le Guatcmala
 produisaient à la même époque plus d'un million de kilos.
Le reste de la production mondiale répartie entre l'Amérique centrale,
 le Japon, la Chine, l'Afrique, représentait plusieurs centaines
de mille kilogs.
L'addition de la production totale donne donc approximativement
 5 millions de kgs d'indigo naturel à 100 0/0 d'indigotine pure,
dont la valeur pécuniaire très variable du reste, puisqu'elle était
assujettie au hasard des récoltes et de la qualité (20 à 80 0/0 et plus
d'indigotine pure), ne dépassait pas 90 à 110 millions de francs.)
        <pb n="22" />
        16 VERS LA RENAISSANCE DES MATIÈRES COLORANTES

Afin de mieux comprendre cette échelle de progression de
l’indigo artificiel par rapport à la graduation décadente de l'indigo
 naturel, il convient de présenter les chiffres.
Le journal La Statistique de l’Empire allemand (Viertel jahresschrift
 zur Statistik des deutschen Reiches) de 1900 à 1912,
de même que Le Moniteur Scientifique Quesneville (article de
E. Noelting sur la synthèse des colorants), pour l’année 1913.
nous édifie de la facon la plus claire.

Années

1896...
1897...
1898...
1899...
!:960...
1901...
1902...
903.0...
19C&amp;amp;.L...
1905...
1906...
1907...
1908...
1909...
1910...
1911...
1912...
1912

=...
EN

+...
crsaece
5 = à 2 su 0e

Indigo naturel
impcrté en n.arks

Indigo a: tificrel
exrerté en marks

20.720.000 6.391.000
14.084.000 4. 800.000
10.362.000 7.574.009
11.078.000 7.845.000
5.643.000 9.364.000
6.091.000 12.694,000
5.267.000 18.462.000
2.906.000 20.690. 000
2.600.000 21.661.000
1.973.600 25.721.000
839.000 31.575.000
033.000 42.552.660
882.000 38.655.000
329.000 39.472.000
537.000 39.613.000
146.000 41.830.000
508.600 45.214.000
156.000 55_000. 000

Done, le roulement d’affaires en indigo artificiel de maisons.
allemandes depuis son exploitation industrielle, c’est-à-dire
depuis 17 ans, atteignit un demi-milliard de franes au moins.
L'importance d’un résultat semblable ne saurait échapper à
tous ceux qui se placent au point de vue économique d’une na-Hon.
        <pb n="23" />
        OPINION D'UN CHIMISTE-COLORISTE, ETC. {

%

La vente annuelle d’indigo synthétique se décompose apaproximativement
 de la facon suivante :

Millions
de
tranes

L'indigo synthétique exporté d’Allemagne .
’ » employé en Allemagne . 2 22 1 2 ©
L'indigo synthétique fabriqué par les suceursales des maisons
allemandes en France et consommé sur place. . . . . .
L'indizo synthétique fabriqué par les succursales des maisons
allemandes en Angleterre . 1. , 112 1 1 1 ‘
L'indigo synthétique fabriqué en Suisse et vendu par des usines
Suisses .

Total.

56

+
83

Ces 83 millions de francs correspondent à peu près à 8 millions
de kilogrammes d'indigo synthétique 100 0,0.
En ajoutant à ce dernier chiffre le nombre de kilogrammes
d'indigo naturel qui s’exporte encore des Indes et celui récolté
au Mexique, Japon, Chine, Egypte qu’on emploie principalement
sur place, nous constatons qu’il est utilisé aujourd’hui le double
de ce qui était consommé à la'fin du siècle dernier, c’est-à-dire
plus de 10 millions de kilogrammes d'indigo 100 0,0 et presque
au même prix global.
L'indigo, comme la garance, apporta aux consommateurs une
*pargne de plusieurs dizaine de millions de francs.

Nous avons dit plus haut que l'industrie allemande des matières
colorantes n’avait cessé de grandir depuis 1869. Or, quelque
emps après la guerre de 1870, plusieurs des plus importanles
maisons d’outre Rhin, installèrent en France et à l’Etranger de
nombreuses succursales, qui soccupaient en grande partie du
finissage des matières ébauchées dans leurs maisons mères, ou
du coupage des colorants concentrés.
Les fabricants suisses-imitant leurs confrères allemands. com-Mencèrent
 aussi, vers la même date, à agrandir leurs usines, et
        <pb n="24" />
        L8 VERS LA RENAISSANCE DES MATIÈRES COLORANTES
srâce aux différentes combinaisons des brevets, souvent à la
communauté des bénéfices, et surtout aux achats de leurs matières
 premières en Allemagne, ils ne furent pas entravés par les
Allemands.
Pareille entente n’exista cependant pas avec d'autres pays où
se trouvèrent installées les succursales allemandes, c'est ainsi
qu’en 1893, une.grande maison française ayant entrepris la fabrication
 de l’Alizarine au moyen d’un nouveau procédé. inventé
par le chimiste Chapuis (sulfonation de l’anthracène par voie
directe), dut renoncer à la chose, malgré une installation coûteuse
dans laquelle elle s’était lancée. Le trust allemand avait, pour
anéantir cette concurrence, diminué progressivement le prix de
vente, et aussitôt le danger disparu, les prix normaux avaient
Sté rétablis et ensuite augmentés de 10 à 150,0.
La plupart des maisons allemandes de matières colorantes
exploitèrent en même temps les produits chimiques, pharmaceutiques,
 différents sérums, parfums artificiels, couleurs pholographiques,
 et donnèrent à leurs actionnaires de 30 0/0 et
plus.
Les plus importantes d’entre elles sauvegardèrent encore mieux
leurs intérêts en concordant leurs-efforts et en se formant par
groupes.
Le Farbwerke vor Meister Lucius et Brüning de Hoechst s/M.
par exemple, qui occupent 7.600 ouvriers, 500 employés et 309
chimistes, s'associèrent avec Cassella et C° de Mainkur près
Francfort-s/M et Kalle de Biebrich. D'un autre côté, la Badische
Anilin Soda Fabrik dans laquelle travaillent 10.000 ouvriers.
500 employés, 350 chimistes, également passa un traité d’asso
ciation d’une durée de 50 ans avec les maisons l’r. Bayer et C°
l'Eiberfeld et Actiengesellschaft für Anilinfabrication de Berlin,
acheta aussitôt d'importantes mines de houille et s’appropria de
grandes usines en Norvège pour ja fabrication électro-synthétique
de l'acide nitrique.
Le tableau comparatif ci-dessous nous montre la rapidité des
progrès d’exportation des matières colorantes dérivées du goudron
 de houille qui ont élé réalisés en Allemagne depuis 1875
jusqu'à ee jour.
        <pb n="25" />
        OPINION D'UN CHIMISTE-COLORISTE, ETC.

49

èn mi'Hons de Irétes
La
‘eos 1905 1913
115 200

Matières colorantes d’aniline...
Matières coloranles d'alizarine, d’antracène
 etc.....….
Huile et sel d’aniline. naphtol, naphytamine,
 ete...
Indigo synthétique.

1875
30

Es

15 cn

9.

25

15 20 30 45
— . 32 €6
Coulrs d'aniline
7 14 20 5
4
24
(Proe Bischler)

Les usines suisses exportaient.......….
Indigo synthétique ..

Il faut noter que la progression de la valeur totale des'matières
colorantes ne correspond pas à celie de la quantité de ces malières
 car depuis 1875 le prix au kilog a très sensiblement baissé.
L'Allemagne nous a fourni pour 35 à 40 millions par an de
matières colorantes dites « d’aniline »! Quant à notre exportation
qui, en 1875, étail de 4 millions, elle est restée depuis stationnaire
(Une partie de cette exportation est encore due aux suceursals
allemandes étahlies en France.) |
L'Angleterre, de son côté, qui faisait en 1875 Four 9 millions
d'exportation, n’en fait plus, à l'heure actuelle, que 4 millions.
Ces chiffres tendraient à nous faire croire que notre énergie ne
sommeillait que depuis quarante ans sur un lit de lauriers qu'on
croyail éternels. Mais si on se rapporte aux conclusions de Wu riz.
publiées en 1875 dans son volume : Progrès de l'Industris des
malières colorantes, où s'apercoit que le savant pressentait
déjà, à cette époque, le danger imminent qui menaçait les arts in -
dlustriels, en raison du peu d'intérêt que leur prêtait la sc'ence
proprement dile.
I s'exprimait ainsi :
« Au commencement du xix° siècle, la France était bi2n pré-«
 parée pour les découvertes industrielles. Une pléiade de sa-«
 vauls illustres et les arts chimiques ont recueilli les fruits de
«la grande rénovation scientifique par Lavoisier el ses disciples.
« Mais vers le milieu du siècle, le mouvement dont il s'agit ra
«lentit, on s'en rapportait volontiers à la gloire du passé et Fon
        <pb n="26" />
        20 VERS LA RENAISSANCE DES MATIÈRES COLORANTES

« s'altachait à ses traditions. Les idées nouvelles qui avaient
« surgi de la science et qui depuis l'ont rajeunie, ont été froide-«
 ment accueillies et ont fait la fortune de l'autre côté de la fron-«
 tière. L'outillage scientifique, l'installation et la‘dotation du la-:
 boratoire étaient restés à quelques exceptions près dans l'état
« où ils étaient au commencement du siècle. Pendant ce temps,
«les pays voisins, l'Allemagne à leur tête, se mettaient à l'œuvre.
« Dans tous les centres importants,les laboratoires se sont élevés.
« magnifiquement construits et libéralement dotés. Aucune res-«
 source ne fait défaut à ceux qui enseignent et cultivent la
« science comme à ceux qui veulent s’y initier. Ces derniers s'y
« pressent en grand nombre. C'estune phalange compacte et les
: vétérans qui ont acquis une instruction solide se répandent
« chaque année dans les rangs de la Société ; les uns pour suivre
« la carrière de l’enseignement, le plus grand nombre pour se
« vouer aux arls industriels. Ce rapport aurait été écrit en. vain,
« s'il n'avait pas mis en lumière la haute influence de la science
- pure sur les découvertes de l'industrie. Si par malheur le foyer
« scientifique devait s'affaïblir ou s’éteindre un jour, les arts pra-«tiques
 seraient voués à une décadence rapide Ce sont donc
« des dépenses productives que celles qu’un pays consacre à la
«science et à l'instruction’ supérieure, et l'Allemagne n’a pas
« tardé à recueillir les fruits de sa prévoyance. Il y a trente ou
« quarante années, l'industrie était à peine née, elle y est puis-«
 sante aujourd’hui ».
Les craintes que ce savant exprimait il y a quarante ans, ne se
sont pas seulement justifiées, elles ont surtout augmenté d'imporlance
 puisque notre faiblesse ne tirait pas uniquement son
drigine de l'insuffisance de la science pure au profil des découvertes
 éventuelles dans l’industrie chimique, mais plus spécialement
 du manque d'éétoles de chimie, d'application pralique
« technikum », et de notre éducation, incontestablement inférieure
 à celle de nos voisins.

Pour mieux faire comprendre les raisons du développement
ndust iel allemand, j'ai groupé toutes les tauses qui sont la
        <pb n="27" />
        OPINION D'UN CHIMISTE-COLORISTE, ETC. 2

base fondamentale d’une semblable prospérité (Voir les documents
 officiels, almanach de Gotha de 1913).
L'Allemagne en 1913 a exporté pour 658 millions de produits
chimiques et drogues diverses, et pour plus de 290 millions de
produits électro-techniques, soit ensemble 948 millions de marks
(plus d’un milliard 100 millions de francs).
te Il faut enregistrer d’abord l'accroissement continu depuis
1860 des enseignements de la technologie chimique, leur appréciation
 plus juste de la valeur de la science pour les futures applicalions
 industrielles, et* la formidable organisation de plus
en plus perfectionnée de leurs laboratoires ;
20 La loi de 1877 sur les brevets, loi encourageant la coneur
rence scientifique ;
3° L'organisation méthodique intérieure des fabriques, et leur
instilution palronale ;
4 Le choix judicieux, en dehors de tout favoritisme, des direcleurs,
 chimistes, employés, contremaitres, ouvriers ;
5° La sollicilude du Gouvernement, mème lorsqu'il s'agit de
très petites industries ;
6 La constitulion et le fonclionnement pratiques de leur
« Office national du Commerce extérieur » :
7° Le traité de commerce el les primes à l'exportation ;
8e L'organisation de leurs puissantes chambres de commerce
et d'industrie, les associations (Vereine) el commissions de
proteetion (Foerderungs-Ausschusse) qui possèdent des ramifications
 dans tout l'empire ainsi qué des accointances dans le
monde entier ;
9 La facilité avec (laquelle les municipalités. des villes de
deuxième et troisième ordre, donnent aux industries naissantes
(à très hon marché et souvent gratuitement), les terrains qui leur
sont nécessaires pour bâtir ;
t0 L'emploi dans le monde entier de représentants régionaux
que les maisons allemandes soutiennent beaucoup, en leur envoyant
 de temps à autre leurs meilleurs chimistes d'applications
(coloristes) ;
11° L'installation des succursales dans différentes villes de
l'univers :
        <pb n="28" />
        22 VERS LA RENAISSANCE DES MATIÈRES COLORANTES

12° La faculté d'obtenir à bon compte des avances de fonds
grâce à leurs banques industrielles ;
13° Le long crédit que les industriels allemands accordent
souvent aux divers clients, en se basant sur les renseignements
précis que leur [ournissent leurs co-nalionaux (bureaux de renseignements)
 ;
14° Les innombrables revues, journaux techniques, et les
réclames :
15° Les envois de livres et brochures techniques édités à
grands frais, auxquels sont joints les échantillons de leur fabrication.

Celte énumération des motifs qui provoquèrent l'énorme développement
 des usines de malières colorantes en Allemagne
nous fait entrevoir les raisons de l’état stationnaire de notre
propre industrie.
Les avertissements successifs que nos savanls ont faits aux
Pouvoirs publics après les Exposilions de 1878, 1889 et 1900
n'ont malheureusement pas profité à notre fabrication nationale.
 Ce n’est qu’au premier jour de la guerre actuelle que les
fabricants français, eten première ligne le Gouvernement, ne
lrouvant pas chez nous les colorants nécessaires à l’industrie
tincloriale, comprirent enfin toute l'importance du danger.
On eut alors recours à l'unique grande maison de matlières
rolorantes francaise, laquelle aurait pu, dans une certaine mesure,
 assurer l’alimentation de nos industries ; mais cet établissement,
 ayant dû être réquisitionné pour d’autres fournitures
militaires, il ne put que lrès partiellement subvenir aux commandes.

Les succursales allemandes résidant en France :
Frédérie Bayer, à Flers (Nord) ; Weiler ter Meer, à Tourcoing
(Nord); Cassella et C° (Manuf. Lyonn. de Mat. Col.}, à Lyon ;
Actien Gesellschaft Berlin, à Saint-Fons (Rhône); Badische
À. S. Fabrik, à Neuville-sur-Saône (Rhône); Farbwerke M. L.
et B. à Hoechst (Compagnie Parisienne à Creil (Oise), qui
avaient été mises sous séquesire dès le début de la guerre, permérent
 d’espérer un instant que l'on pourrait par elles subvenir
aux besoins de la nation. MM. Behal et Vignon, auxquels furent
        <pb n="29" />
        OPINION D'UN CHIMISTE-COLORISTE, ETC. 23
confiée la direction, s'employèrent à les remettre en marche,
mais on ne tarda pas à s'apercevoir que ces usines ne pouvaient
pas fabriquer la plus grande partie des colorants, car elles recevaient
 leurs matières premières à demi-préparées ou des produits
 concentrés de leur maison-mère (ceci pour se soustraire aux
exigences de la Douane).
Dans le début, on se servilÿ des stocks importants que ces
maisons avaient en réserve, et maintenant on s’est organisé aussi
bien que possible pour satisfaire partiellement la clientèle.

Est-il admissible qu'un grand pays comme le nôtre continue
à rester sous le joug de l’industrie ‘allemande, et n’allons-nous
pas trouver dès maintenant les capitaux qui seraient nécessaires
pour nous affranchir et assurer notre indépendance économique
en nous ouvrant toutes grandes les portes de l’exploitation si lucrative
 des matières colorantes ?
Cette question ne doit plus se poser. Mais que devons-nous
faire pour résoudre efficacement ce problème, difficile en apparence
 ?
Il nous faut d’abord remarquer que les Allemands considèrent
aujourd'hui nos usines du Nord et celles de Belgique comme
leur propriélé, et qu’ils ne se génent pas pour les visiter et tirer
parli de toutîce qu’ils y trouvent.
Pourquoi donc, dans ces conditions, hésitérions-nous à faire
la même chose vis-à-vis des succursales des maisons d’Outre-Rhin
 actuellement sous séquestre ? Cela permettrait à nos ingénieurs
 et chimistes d’éludier à fond l’organisation allemande des
usines de matières colorantes telles qu’ils les concevaient, d’examiner
 efficacement l'outillage des divers appareils, réfrigérants
en poterie, ete, etc… et de profiter ainsi des expériences acquises.
 ;

Il importe avant tout de créer sans retard des écoles de
chimie et d'application avec des laboratoires modernes, afin de
        <pb n="30" />
        24" VERS LA RENAISSANCE DES MATIÈRES COLORANTES

former de jeunes chimistes qui trouveront dans cette nouvelle
voie leur situation, tandis que d'autres grandiront encore par
leurs découvertes futures le renom de la science française.
Ce n’est qu’à ces conditions qu'en peut espérer voir un jour
les maisons françaises subvenir elles-mêmes aux besoins de la
nation. Si, an contraire, nous ne suivons pas cette ligne de conduite,
 il est certain qu’après la guerre nous retomberons dans les
grifles de nos voisins.
H faut à l'heure présente fonder une grande usine pouvant
suffire à la production des matières colorantes de la série des
dérivés : azoïques, thiobenzényliques, exyquinones, noir d’aniline
 et ses congénères, couleurs au soufre et colorants indizoïdes,
 etc, et dont le devis, présenté avec justification, prouvera
 d'autant mieux le brillant avenir de cette affaire, que les
bénéfices seront immédiats.
Dans ces nouveaux élablissements à créer, il conviendra d'éviter,
au début, les immixtions trop puissantes de consommateurs de
matières colorantes au sein même de la direction. Si paradoxal que
cela paraisse, une semblable façon de procéder aurait, en effet,
une répereussion des plus fâcheuses dans l’évolution d’une paveille
 entreprise.
Les quelques chimistes français que nous possédons, et qui
sS’occupent des recherches de fabrication et d'application pour
les matières colorantes, n'ayant plus besoin de passer par la période
 de tâtonnements toujours si coûteuse lorsqu'on s'engage
dans une nouvelle entreprise, pourront unir leurs efforts afin de
donner à cette affaire, si complexe, aussitôt la guerre finie, toute
l’envolée qui lui sera nécessaire.
Alors, dans la grande lutte économique qui va succéder aux
batailles de tranchées, l’apothéose de la science française éclafera
 aux yeux du monde et l’industrie allemande, descendue de
son piédestal ou réduite à de justes proportions, laissera la place
à ceux qui l'auront méritée.
Sans doute, on a fait beaucoup de bruit autour de cette ques-‘ion
 depuis le début des hostilités, mais tout s’est borné à des
discussions superficielles qui n’ont amené aucun résultat
sérieux.
        <pb n="31" />
        OPINION D'UN CHIMISTE-COLORISTE, ETC. 25

Il paraît de plus que des groupes locaux se sont formés à Lyon,
à Rouen et à Paris, mais ces efforts n’ont pas eu de suite, car la
cohésion entre les divers groupes a toujours manqué ; or, c’est là
une chose essentielle pour réussir une entreprise de cette enversure
 :
1° Prenons donc l’affaire par le commencement. Formons
d'abord un groupe d'élite composé de chimistes de valeur, de
quelques ingénieurs et hommes d’affaires expérimentés ;
2° Unissons-nous plutôt que de nous laisser abattre par des
susceptibilités de clochers ou par rivalités régionales ;
3° Marchons la main dans la main, ne négligeons'pas les collaborations
 même isolées qui représentent souvent le génie d’une
nation el que nous guiderons sur la route à suivre ;
4 En un mot travaillons tous et ne voyons qu’un but : « La
Prospérité économique du pays ».
Pour faire connaître nos travaux, demandons à la Presse son
concours, elle ne nous le refusera pas, puisqu'il s’agit d’une
œuvre libératrice et d’un vœu patriotique à exaucer.
Aussitôt la paix conclue, cette industrie des matières colorantes
surgira pleine d'avenir et toute prète à jouer son rôle dans la
vie nouvelle,
Seryant en effet d'avant-garde à de nombreux autres établissements
 chimiques s’y rattachant et qu’il faudra créer, elle deviendra
 un point de départ dont l'importance ne saurait échapper.
De cette facon des centaines de millions de francs qui passent
chaque année en Allemagne resteront en krance pour profiter, non
seulement, à la grandeur de nos diverses industries, mais encore au
bien-être de nos ouvriers et à celui de nos fabricants.
Cest une victoire d’un autre genre. car avec l'esprit inventif
de notre peuple, elle augmentera à travers les siècles et trouvera
dans l'avenir la gloire de son passé.
        <pb n="32" />
        CHAPITRE IT

DANS © ATTENTE.....

Février 1916.

Malgré les très nombreux discours, conférences et dissertations
liltéraires, rien n’a encore été entrepris par les Pouvoirs Publies
ou l'initiative privée, pour créer le premier noyau absolument
indispensable à la résurrection de l'Industrie des matières colorantes
 dont j'ai indiqué les bases au chapitre précédent.
Or, la guerre nous a dévoilé son importance.
De ce fait, nous allons être obligés d’ouvrirenfin les yeux, non
seulement sur les fautes indiscutables que nous avons commises,
mais encore sur la ligne de conduite que nous devrons adopter
dans l’avenir, pour reprendre la place qui nous est due.

Les causes de notre inertie, au point de vue quinous intéresse,
peuvent se classer en cinq catégories distinctes :
1° L'indifférence regrettable de nos grands établissements de
produits chimiques, qui envisagent exclusivement les intérêts du
moment ;
2° La façon d'agir de certains fabricants Français qui croient
devoir limiter leurs efforts dans l'enclos étroit de leurs intérêts
personnels, sans penser à l'avenir de la Nation :
        <pb n="33" />
        28 VERS LA RENAISSANCE DES MATIÈRES COLORANTES
3° La dispersion de ceux qui s’inléressent aux matières colorantes,
 alors qu’il faudrait une association étroite de tous les
efforts et de toutes les individualités ;
4e La situation actuelle, encore mal définie au point de vue
militaire, politique et économique ;
5° Et enfin, la plus grosse lacune qu’il nous faut enregistrer,
est l'absence d’une direction composée de compétences, d'hommes
d'action et d’initiative.

Cependant, abstraction faite de toutes les difficultés, il serait
puéril de ne pas tenter, en dépit des complications présentes,
tout ce qui est nécessaire à la renaissance économique du Pays
et particulièrement à la rénovation de l'industrie des matières
colorantes qui, avant la Guerre, était à la veille de sombrer.
On ne fait pas une usine du jour au lendemain, et si nous
voulons être prêts à entrer dans la lutte commerciale et économique
 que les Allemands ne manqueront pas d'engager avec
nous au lendemain de la Paix, il nous faut absolument tout
préparer dès maintenant.
À celle condition seule, nous avons des'chances de sortir enfin de
la somnolence pénible du passé. Si nous ne le faisons pas. nous ne
pourrons rien tenter plus tard et redeviendrons tributaires des Allemands
 on des autres pays voisins.

On n'a appris. tout dernièrement, qu’un-cerlain nombre de
chimistes, animés des meilleures intentions, étaient en train de
monter quelques affaires inléressantes dans différents coins de
notre territoire.
Nous sommes loin de vouloir critiquer des initiatives aussi
louables el aussi utiles, mais qu'il nous soit permis de dire que
la chose ainsi présentée, ne peut qu'aboutir à satisfaire momentanément
 des intérêts particuliers et non réaliser l'œuvre Nationale
 dans le sens où nous l’avons conçue.
        <pb n="34" />
        DANS L'ATTENTE...

39

Ceux qui, en prévision du bouleversement économique, conséquence
 certaine de la grande Guerre, ont imaginé la création
d'une usine affectée à une spécialité quelconque, marchent sûrement
 à leur perte.
Ont-ils done oublié la force de cohésion Allemande et ne comprennent-ils
 pas qu'une industrie personnelle ne saurait lutter
rontre les associations formidables de nos ennemis ?
[gnorent-ils que la puissante Badische Anilin-Soda Fabrik de
Ludwigshafen sur le Rhin s'est réunie à la Maison Fr. Bayer
d'Elberfeld et à l’Actiengesellschaft de Berlin et que la non moins
puissante Farbwerke Vorm. Meister Lucius et Brüning de Hœchst
estalliée avec L. Cassella de Mainkur sur le Mein et Kalle de Biebrich
 sur le Rhin ?
Ne prennent-ils pas en considération les procédés qui faisaient
qu’en offrant leurs spécialités brevetées, les maisons Allemandes
exigeaient de leurs clients qu’ils achelassent chez elles des matirèes
 colorantes, faciles à trouver ailleurs, dans des conditions
plus avantageuses ?

De lout cela, il ressort que les mouvements actuels seront
d'autant plus éphémères, que les individualités seront plus nombreuses.

Imitons plutôt les Allemands (ce sera la première fois) et élaborons
 le projet d’une grande usine Nationale qui fera spécialement
 toutes les matières colorantes. Devenons de- réels fabricants
 Français et cessons d'être de soi-disant fabricants (en réalité
 de simples dépositaires de maisons Allemandes).
Notre but n’est pas le trust, nous ne voulons rien monopoliser,
&amp;gt;t nous serions heureux, au contraire, de voir-prospérer la seule
grande usine Française que nous possédons.
Qu'elle s'agrandisse cette usine ! Depuis quelque temps son
capital qui était de quatre millions trois cent vingt-cinq mille
franes s'est augmenté de deux millions cinq cent mille
lrancs — celtes c'est déjà quelque chose — mais cela lui permettra-{-il
 étant donné son matériel relativement ancien. de
        <pb n="35" />
        30 VERS LA RENAISSANCE DES MATIÈRES COLORANTES
satisfaire à la consommation des matières colorantes exigée par
les besoins du Pays ?
Evidemment non. La preuve, la voici :
Si l'on examine la situation et si l'on remonte au début de la
Guerre, nous nous trouvons en face de Cinq succursales Allemandes
 élablies en France depuis plus de trente ans et d’une
sixième dont la création, quoique toule récente, promettait des
résultats cerlains.
Par contre, nous n'avons de notre côté, pour répondre à la
dite organisation, qu’une seule grande usine qui est restée slationnaire
 dans un champ d'action très limité.
Je viens de dire plus haut que son capital s’élait augmenté,
pendant ces derniers temps, de deux millions cinq cent mille
franes, mais que cela ne pourrait lui permettre de prendre
l’extension souhaitée. Encore une lois, j'affirme que la chose est
impossible.
Depuis 1909, selon le caleul des praticiens, la France a consommé
 annuellement pour trenle millions de francs environ de
matières colorantes (diles d'aniline),/sans compter pour quatre
millions d'indigo arlificiel, un million cinq cent mille francs
d’alizarine el trois millions d'huile et se! d’aniline.
Donc. en admettant que cette Société, après de nouveaux
agrandissements, arrive à tripler son chiffre d’affaires en couleur
d'aniiine, cela ne représenterail que 20 0 0 de la consommation
totale de la France.
De plus, comme celte maison ne veut ou ne peut, pour différentes
 raisons, fabriquer loules les matières colorantes en géné
ral, lechamp restera libre aux mains Allemandes, et sitôt la
Guerre finie, elles arriveront, par des moyens plus ou moins
tlireets. à introduire, comme autrefois, leurs colorants chez
nous.
Alors, nous devrons assister à ce spectacle lamentable: tels ou
tels chimistes Allemands de recherche ou de fabrication, qui
auront pendant la campagne 1914-1917, employé leur science à
imaginer des gaz suffocants et lacrymogènes ou encore à fabriquez
 des essences pourarroser de feu nos vaillants soldats, seront
les mêmes qui nous proposeront ensuite leurs colorants par l'in-
        <pb n="36" />
        DANS L'ATTENTE...

termédiaire de voyageurs dont la plupart auront joué le rôle
d'indicateurs au profit de l’armée Allemande.
Une semblable éventualité ne saurait être admise et, pour
réagir, il faut préparer, sans retard, les établissements futurs.
Ce projet est d’autant plus facile à réaliser que, depuis la
guerre, nous avons déjà construit quantilés d’usines qui s'adonnent
 à la grande chimie (acide sulfurique, acide nitrique, chlore
liquide. ete, etc.).
De plus, d'autres non moins nombreuses usines ont été également
 créées pour la fournilure des explosifs. En leur apportant
cerlaines modificalions, il nous sera facile de les transformer
pour la fabrication des matières intermédiaires ou la production
de l’huile et sel d’aniline.
L'exploitation intensive du résidu de la distillation de la
houille, pourrait aussi être organisée parallèlement et si, de ce
côté, nous venions à manquer de quelque chose, nous le ‘erions
venir d’Angleterre ou d'Amérique.

Beaucoup d'autres projets pourraient être mis efficacement à
étude, mais ce n'est pas le moment d’étaler au grand jour nos
nlentions futures.
Envisageons l'avenir avec confiance : que chacun se persuade
qu’un soleil de gloire se lèvera radieux au lendemain de la paix ;
alors toutes les choses changeront d'équilibre et ceux qui considèrent
 que les événements actuels ne modifieront en rien la vie
zommerciale du moade, se leurrent. Il convient de les détromner.

Nos soldats qui luttent dans les trauchées à l’heure présente,
qui souffrent du froid et entendent la mitraille depuis bienlôt
Jeux ans, eux qui risquent chaque jour leur vie pour la libération
 du territoire, ne manqueront pas, à leur retour, d'exiger de
ces témoins irréfléchis qu'ils abandonnent leurs opinions routinières,
 qu'ils nc soient pius « routiniers ».
La « Routine », voilà bien l'ennemi le plus redoutable après
la Paix ! !
        <pb n="37" />
        32

VERS LA RENAISSANCE DES MATIÈRES COLORANTES

Que la Presse nous aide, que les compétences se groupent dans
un effort commun, que les capitaux Français qui s’éparpillaient
trop souvent, restent chez nous, et la rénovation des matières
colorantes reprendra la piace qu’elle n’aurait jamais dù quitier,
mais que nous saurons lui rendre pour le plus grand bien de la
Nation !
        <pb n="38" />
        CHAPITRE III

_N MAi, A COMBATTRE

Mai 1916.

On parle depuis fort longtemps de la Renaissance économique
que les pays alliés veulent réaliser chez eux, aussitôt la guerre
finie.
On constitue des commissions, on distribue à tort et à travers
des brochures qui ont la prétention d’intéresser les compétences,
mais, par contre, on ne fait aucune innovation, et, en dépit des
leçons cruelles du passé, on s’obstine dans les mêmes fautes.
Quand donc envisagerons-nous cette grave question, à savoir :
que les organisations à venir devront être réglementées par des
statuts d’une précision fondamentale si énergique, que la concurrence
 allemande ne pourra s’y infiltrer quelle que soit la force
des moyens dont elle dispose.
Si paradoxale que la chose paraisse, le trafic de l’ennemi continue
 à s'effectuer dans l'ombre, derrière des façades françaises
et, grâce à notre aveugle étourderie, entrave toutes les tentatives
pour assurer le commerce futur de la France.
Tandis que les soldats, tout auréolés de gloire, défendent avec
tant d’héroïsme l'accès des frontières alliées, nous, à l'arrière,
nous ouvrons inconsciemment les portes de la Patrie aux intérêts
de l’envahisseur !
        <pb n="39" />
        34 VERS LA RENAISSANCE DES MATIÈRES COLORANTES

Les séquestres, qui avaient pour mission exclusive de conserver
 les maisons allemandes, en viennent à se prêter, involontairement,
 à toutes les combinaisons auxquelles les industriels
d’Outre-Rhin se livrent par l'intermédiaire de leurs anciens subordonnés.

Cette façon d'agir facilitera, dans unelarge mesure, la réapparition
 de nos indésirables adversaires dès que la Paix sera conclue.
En un mot, nous ne faisons rien pour conjurer le*mal qui, depuis
quarante ans, nous ronge et s’enracine profondément dans les
2ntrailles de la Nation.
Au lieu de « tirer la couverture chaeun de son côté », au lieu
d’allumer notre courage au feu de nos croyances illusoires, nous
ferions mieux d'agir avec méthode et de ne reculer devant aucun
sacrifice, pour écraser le monopole ennemi de la fabrication des
matières colorantes.
Ceux que la question intéresse n'ignorent pas qu'au commencement
 des hostilités, le Gouvernement, sur la demande du Ministère
 de ia Guerre, a chargé l'Otfice des Produits Chimiques
et Pharmaceutiques, de diriger les maisons allemandes avec le
concours des séquestres, de continuer la production des matières
colorantes dont on manque totalement en France, et de procéder
à la vente des stocks accumulés dans ces maisons par leurs anciens
 propriétaires.
Or, les séquestres, bons citoyens sans doute, mais ne connaissant
 rien au métier, ont pris, à leur service, en qualité d'hommes
de confiance, les anciens représentants de ces succursales allemandes
 et se sont laissés guider par eux.
Matheureusement, certains de ces derniers, oubliant qu'ils
avaient le devoir de consacrer leurs efforts et leurs connaissances
à la cause de l’industrie française, et rien qu’à elle, ont continué
à travailler comme ils le faisaient avant, c'est-à-dire en ménageant
 les intérêts de ceux qui étaient autrefois leurs patrons.
De cetle façon, rien n'a. changé dans l'ordre de marche des
zhases!
Cette organisation qui nous fut présentée, au début, comme
éphémère et nécessitée par les besoins du moment, deviendrait
dangereuse si elle se prolongeait, car elle ne manquerait pas.
        <pb n="40" />
        UN MAL A COMBATTRE

be

ainsi qu’on vale voir, de.paralyser le développement de noire
commerce dans les matières colorantes :
1° Les anciens représentants commerciaux dont il est question,
dirigent, dans le sens effectif du mot, les anciennes succursales
allemandes et, malgré la bonne volonté évidente de l’Office National
 (qui n’est pas une institution commerciale) aident, selon
leur sympathie ou leur intérêt, certains clients qu’ils favorisent
en leur livrant des matières colorantes, tandis qu'ils négligent
complètement les auires.
2° De plus ils influencent le public en lui faisant valoir des
raisons aussi fausses que coupables. Ils essayent, par exemple,
de prouver que la fondation de nouvelles et importantes usines
en France. comporte de telles difficultés, qu'on n’arrivera jamais
à rien dans cet ordre d'idées. De là à dire qu’après la guerre
l’Allemagne gardera sa prépondérance dans l’industrie des matières
 colorantes, il n’y à qu’un pas ; les clients ainsi influencés ne
peuvent qu’en conclure qu’ils ont tout avantage à leur réserver
les commandes, afin de continuer avec eux de bonnes relations
commerciales,
3° Ils ont encore le défaut d'habituer la clientèle à se servir des
mots techniques employés par leurs maisons respectives pour
désigner les matières colorantes : ils propagent ainsi des marques
de fabriques étrangères, lesquelles devraient, à jamais, être
rayées du vocabulaire commercial français.
4 Ils collectionnent toutes les indications qu'ils croient susceptibles
 de servir à la réalisation des espérances commerciales
de l’Allemagne pour après la Guerre. ‘
5 Ces « prévoyants » employés altendent.avec impatience le
retour dc la paix pour rendre com pte à leurs anciennes maisons
(allemandes) de la façon intelligente dont ils ont géré leurs
affaircs et obtenir, en récompense, la situation enviée à laquelle
ils aspirent.
Ce scandale, car c'en est un, doit cesser au plus vite, Il est
inadmissible que le Gouvernement, qui discute au cours de ses
différentes conférences les clauses d’une entente économique
d'après guerre, qui étudie les mesures à prendre pour transformer
 en manifestations pratiques les résolutions prises dans l'in-
        <pb n="41" />
        36 VERS LA RENAISSANCE DES MATIÈRES COLORANTES
térêt des nations alliées, permette, qu'à l’intérieur, on laisse progresser
 un commerce qui doit, dans l’avenir, être complètement
bouleversé et rétabli sous l'égide 'de Sociétés véritablement francaises.

Il faut que cette organisation transitoire, dont la durée s'éternise,
 soit changée et mise entre ;les mains d’une. puissante el
définitive organisations
La guerre aura mis ün abime entre deux époques : mais, dans
l’avenir, soyons plus clairvoyants, plus jaloux de nos intérêts,
et ne tolérons, sous aucun prétexte, que nos ennemis de l'heure
présente redeviennent nos fournisseurs. demain !
        <pb n="42" />
        CHAPITRE IV

VERS LA RENAISSANCE DES MATIÈRES COLORANTES EN FRANCE

Juillet 1916.

À peine les premiers coups de canon avaient-ils retenti, que
l’importance du rôle qu’allait jouer dans la guerre actuelle l'Industrie
 chimique allemande se révéla aux veux de tous comme
un des plus grands dangers, et que nous dûmes faire des prodiges
 pour lutter contre l’écrasante et incontestable supériorité
que nos ennemis avaient sur ce point.
Afin de se rendre exactement compte des progrès accomplis
par l’Allemagne dans la Chimie Moderne, certains auteurs ont
établi des statistiques éloquentes.
Parmi eux, M. P. Wilde, professeur honoraire à l'Université
de Bruxelles, a publié, sur la question, une étude très sérieuse
qu’on ne saurait trop conseiller de lire.
Je crois devoir citer ici tout un passage de cet intéressant
volume où l'auteur, parlant de ce qui se passait avant la Guerre,
s'exprime en ces termes :
« De l’autre côté du Rhin, 250.000 ouvriers, 50.000 employés
« scientifiques, techniques ou commerciaux, travaillaient dans
« l’industrie chimique. Le capital investi dans 9,147 firmes se
« montait à un milliard cent quarante-cinq millions de marks.
« La production annuelle de toutes ces entreprises représentait
        <pb n="43" />
        38 VERS LA RENAISSANCE DES MATIÈRES COLORANTES

«un milliard sept cent cinquante millions de marks. Les pro-«
 duits fabriqués n’étaient qu’en faible quantité consommés
« dans le pays, la plus grande partie étant expédiée à l'étranger.
« Suivant les documents officiels parus dans l’Almanach
« Gotha de 1915, l’Allemagne a exporté en 1913, 658 millions de
« produits chimiques et drogues (dont 250 millions de matières
« colorantes « dites d’aniline » et plus de 55 millions de marks
« d’indigo synthétique), plus 290 millions trois cent mille de
« produits électro-chimiques, soit, ensemble, 940 millions trois
« cent mille marks. Si on fait entrer le sucre dans les produits
« chimiques, il faut ajouter 266 millions 600 mille marks et l’on
« arrive à un total d’un milliard 214 millions neuf cent mille
« marks d’exportation annuelle, ce qui représente les deux tiers
de la production totale. »
Ceci est la preuve évidente qu’aucune nation ne pouvait égaler
l'Allemagne en ce qui concerne l’industrie chimique, mais ceci
démontre, en même temps, qu’il est odieux de la part de nos
ennemis d’aser sans scrupule d’une organisation semblable pour
déverser sur le Monde des gaz suffocants et lacrymogènes ou
encore pour arroser de liquides enflammiés les défenseurs de la
Liberté.

&amp;lt;

Si pénible que la chose puisse paraître, il nous faut bien
avouer que c’est pourtant à celte brutale manifestation de l’orgueil
 germanique que nous devons d’avoir ouvert les yeux sur
les fautes du passé. Mais puisqu'’enfin nous y voyons clair et
que la guerre nous a prouvé que l'Industrie Chimique est une
des forces les plus redoutables d’une armée, nous ne saurions
accepter, dans l'avenir, la tutelle étouffante de l'Allemagne.
Assez de vaines palabres… ! heure de l’action a sonné…
Nos voisins, du reste, ne s’illusionnent pas sur nos intentions
futares et ils s'attendent, après la guerre, à nous voir faire de
grands efforts pour assurer notre indépendance en matière de
chimie.
Ausst, afin de parer à toute éventualité, ils se sont organisés
de la facon sutvante :
        <pb n="44" />
        VERS LA RENAISSANCE DES MATIÈRES COLORANTES EN FRANCE 39
{l existait depuis neuf ans en Allemagne, deux groupes principaux
 établis chacun sur des bases indépendantes ménageant
les intérêts réciproques de l’un et de l’autre. C’étaient :
1° Farbwerke Meister Lucius et Brüning, à Hoechst s/M (succursale
 : La Compagnie Parisienne de couleurs d'aniline à Creil).
Capital : 54 millions de marks.
Léopold Cassella à Mainkur s M (succursale : Manufacture
lyonnaise de Matières colorantes, à Lyon). Capital: 30 millions.
Kalle à Biebrich (Usine exploitée en France par Meister. Lucius
 et Brüning). Capital : 6 millions.
2° Badische Anilin-Soda-Fabrik à Ludwigshafen (succursale
B. A. S. F. à Neuville-sur-Saône). Capital : 54 millions.
Fr. Bayer et C'e (succursale Bayer et C‘e, à Croix-Nord). Capital
 : 54 millions.
Actien-Gesellschaft fur Anilinfabrication à Berlin (suceursale
 : l’Actien-GesellschaftàSt-Fons (Rhône). Capital :20 millions.
Le but de ces deux groupes qui, à l’heure présente, se sont
réunis et viennent de s'adjoindre, en plus, la fabrique Weiler ter
Meer à Uerdingen, suceursale à Tourcoing (au eapital de
8 millions, soit un total de 225 millions de marks. Or, au cours
des actions cotées avant le 1“ août 1914, cela représentait près
d'un milliard de marks), est de centraliser tous leurs débouchés
réciproques et de partager les bénéfices entre eux, suivant des
proportions qui ont été définies d’un commun accord.
On va jusqu’à prétendre que cette puissante Association sc
prépare à lancer sur le marché mondial, au lendemain de |.
paix, un stock de matières colorantes dont la valeur atteindruit
de 350 à 400 millions de marks.
Il faut voir là une tentative d’écraser dans l’œuf nos projets
futurs. Mais, il n’y a pas lieu de s'en effrayer, si nous opposons
immédiatement à l’association allemande une autre association
qui sera la nôtre, et qui réunira tous les éléments utiles à l’essor
de l'Industrie Chimique nationale des matières colorantes.
Cer'es, le problème est complexe car l’industrie chimique,
plus que les autres, exige le groupement de toutes les intelligences
 et la coordination méthodique de leurs efforts de conception.
        <pb n="45" />
        10 VERS LA RENAISSANCE DES MATIÈRES COLORANTES

C’est afin d'atteindre ce but que vient de se fonder, à Paris, le
Syndicat National des Matières colorantes; l'idée est donc en
voie d’éclosion, mais des erreurs sont malheureusement à
craindre.
Des groupes ont surgi dernièrement et, pressentant de bonnes
affaires, se sont mis à la fabrication de différentes séries de matières
 colorantes ou spécialités ; or, la seule chose qui les préoccupe
 est de subvenir aux besoins immédiats, sans penser à
l'avenir.
C’est là l'erreur, attendu que ces diverses Sociétés, qui ne
pourront plus exister après la guerre, ne servent actuellement
qu’à entraver des conceptions nationales de haute envergure
ayant pour idéal de fonder une industrie éminemment grande et
forte et éviter, à tout prix, le retour de l'accaparement de notre
commerce tinctorial.
Telle est, du reste, l'idée de M, Denys Cochin, ministre d'Etat,
qui a émis tous ces vœux à Lyon, dans sa Conférence du 21 février
 1916. À la suite de cette Conférence, la Chambre de Commerce
 de Lyon s'est réunie sous la présidence de M. Coignel et,
appuyée par les Syndicats et personnalités intéressés, a décidé
de confier au capitaine Paul Jeancard, ingénieur des arts et
manufactures, la mission d’étudier l’organisation et les moyens
de réaliser la fabrication en grand des produits chimiques orgaviques
 et des matières colorantes.
En conséquence, ce dernier a pris en mains l'affaire et s'occupe
 de réunir toutes les bonnes volontés, afin de former un
groupe homogène de collaborateurs qui conduiraient celte industrie
 à ce qu’on se propose d’en faire : une industrie nationale.
 1
Aidé par les encouragements du Gouvernement qui a promis
de seconder les efforts accomplis, de créer de nouveaux tarifs de
douane, de solutionner la question de la Législation des bre
vets, ete, etc., M. Jeancard est entré en relations avec les Sociétés
 de Matières colorantes anglaises et italiennes, pour discuter
 les bases fondamentales d’une entente.
        <pb n="46" />
        VERS LA RENAISSANCE DES MATIÈRES COLORANTES EN FRANCE 41
[I ne nous manquera donc rien pour réussir, nous aurons de
l’argent et toutes les compétences nécessaires.
Les chimistes et les techniciens viendront à la Société parce
qu'ils verront dans cetie affaire, non seulement leur intérêt personnel
 (puisque chacun d’eux sera rétribué selon ses capacités),
mais aussi parce qu’ils auront conscience d'accomplir un devoir
sacré en.ce sens qu'ils continueront, après la guerre de tranchées,
 la lutte économique de laquelle devra sortir une France
plus grande encore !
Nous pouvons déjà dire, actuellement, que nous sonimes en
bonne voie de réalisation et que nous espérons trouver, dans la
grandeur de cette industrie si forte, ce qui est nécessaire au
bonheur de nos ouvriers. De plus, elle n’en restera pas moins le
meilleur bras de levier au maintien de la paix universelle, grâce
à son imposante puissance.
Cet ensemble d'usines ne constituera-t-il pas, en effet, aux
yeux de nos ennemis, de redoutables fabriques d’explosifs en cas
de guerre ? Si vis pacem, para bellum ! ! !
        <pb n="47" />
        CHAPITRE V

L'AURORE....….

Octobre 1916,

Parmi toutes les branches de l’industrie textile, celle des matières
 colorantes était, incontestablement, la plus assujettie au
joug allemand.
De l’autre côté du Rhin, en effet, des coalitions commerciales,
magistralement organisées pendant les dix années qui précédèrent
 la campagne 1914, exerçaient une influence considérable et
progressaient à pas de géant. C’est ainsi que, peu à peu, elles en
étaient venues à englober complètement toutes les industries similaires
 des autres pays, et à leur interdire, sous peine d’un écrasement
 immédiat, le plus petit geste de création individuel, la
moindre initiative salutaire. (A l’appui de mes dires, je citerai
les fabricants suisses de matières colorantes, qui n’existaient que
par la tolérance desdites coalitions, tout au moins pour les malières
 premières et intermédiaires.)
I est d’autres faits non moins typiques; on doit se souvenir,
par exemple, que certaines maisons françaises avaient essayé de
faire des alizarines, et autres colorants, et que, plus tard, les
maisons américaines tentèrent de fabriquer de l’huile d’anitine,
 etc, ete.
Que se passa -t-il alors ?…
        <pb n="48" />
        Le VERS LA RENAISSANCE DES MATIÈRES COLORANTES
Ces affaires furent étouffées dans l'œuf, car le trust germanique
leur opposa une baisse de prix si considérable que toutes concurrences
 devenant impossibles, les unes et les autres durent
renoncer à poursuivre leur fabrication.

Le commencement de la coalition des maisons allemandes
date de 1906. Mais il est cependant à noter qu'auparavant, elles
se faisaient une guerre commerciale acharnée. C’est ainsi que la
B. À. S. F. qui a lancé en 1896 l'indigo synthétique a été forcée,
en 1905, d’entrer en composition avec la Maison Meister Lucius
et Brüning pour l'exploitation de ce produit.
Par la suite, d’autres combinaisons surgirent et la plupart des
grosses maisons de matières colorantes allemandes se réunirent
finalement en deux grands groupements :
D’un côté : La Badische Anilin Soda Fabrik de Ludwigshafen
s/le Rhin, la maison Fr. Bayer d'Elberfeld, etl’ActiengesellschafËt
de Berlin.
D'un autre côté : la Farbwer Vorm. Meister Lucius et Brüning
de Hœchst-sur-le-Mein avec L. Cassella de Mainkur, et Kalle de
Biebrich-sur-le-Rhin.
Les choses en restèrent là jusqu’en 1915, époque à laquelle ces
deux groupes, devenus formidables, se joignirent à leur tour et
englobèrent dans leurassociation les maisons Chemische Fabrik
Elektron de Griesheim, Weiler ter Meer d’Uerdingen, etc.
Ceite adroite manœuvre eut pour résultat d'établir le trust sur
de nouvelles bases, plus solides, si bien que les actions. avant la
guerre, représentaient une valeur nominale de 225 millions de
francs, et que les usines employaient au moins cinquante mille
travailleurs.
On peut encore voir en elle une arme à la fois offensive et défensive
 dont il n’est pas douteux que les Allemands se servent
lors de la lutte commerciale « d’après guerre ». Leurs usiniers
espèrent ainsi pouvoir nous offrir leurs matières colorantes, produits
 chimiques et pharmaceutiques, etc., ete. sous le couvert
d’une seule administration, laquelle vendrait leurs marchandises
        <pb n="49" />
        L’AURORE..-A



d’après un coefficient de bénéfices réparti entre eux, et qu’ils ont
dû nettement définir à l’avance.
De cette façon, les établissements d'outre-Rhin profiteraient
encore de la crise du Marché car, les stocks des pays alliés
étant depuis longtemps épuisés, les Allemands reprendraient
sans peine la place prépondérante qu’ils occupaient avant la
campagne.

Pendant les quinze premiers mois des hostilités, et pour des
raisons que j'ai longuement expliquées dans mes précédentes
brochures ou articles, on n’a tenté, en France, aucun effort libérateur
 en dépit des nécessités urgentes du pays.
Ona vu cependant que l'affaire avait pris une tournure encourageante
 grâce à l'intervention du ministère du Commerce qui
nomma M. Denys Cochin président d'une commission spéciale’;
 lequel fit un voyage à Lyon dont les conséquences furent
des plus satisfaisantes.
De son côté, M. M. Chatagnier, ingénieur-chimiste, joua lui
aussi un rôle très efficace : c’est lui, en effet, qui eut la bonne
fortune d’intéresser, à l’évolution de la fabrication des matières
colorantes, M. Paul Jeancard. jouissant dans le monde industriel
d’une réputation que juslifie pleinement son passé.
Ce fut le point de départ tant attendu.
Sous sa direction, une métamorphose rapide s'opéra et,
quelques semaines après, un projet vint à éclore. Aujourd'hui
passant à la pratique, ce projet va donner naissance à une grande
compagnie nationale des matières colorantes et produits chimiques.
 .
Toutes les branches de l'industrie tinctoriale n’auront, à
l'avenir, plus besoin de s'adresser aux chimistes d'outre-Rhin.
Ceux-ci doivent être mis à l'index du monde. Pendant cette affreuse
 guerre, ils ont, en effet, souillé la corporation en employant
leur savoir au mal ; en créant des explosifs asphyxiants ou incendiaires
 inventés pour semer la mort; en faisant usage de
procédés qui répugnent à la civilisation du xx° siècle et qu’on
        <pb n="50" />
        46 VERS LA RENAISSANCE DES MATIÈRES COLORANTES
était en droit de considérer comme incompatible avec la fameuse
« kultur » allemande.
Il faut donc en finir avec leurs offres directes ou indirectes. Il
faut que les espérances de leurs anciens représentants naturalisés
 Français, neutres ou même Français, qui envisagent,
avant tout, les bénéfices futurs personnels de leurs opérations,
soient immédiatement réduits à l'impuissance,
Afin de recouvrer complètement notre entière indépendance,
les vœux qui viennent d’être émis par les différentes Chambres
de commerce sont d’une importance primordiale et doivent être,
non seulement écoutés, mais surtout exécutés sans retard.
H faut : ;
1° Former des chimistes compétents en grand nombre : et les
payer largement ;
2° Développer l'extraction et la distillation de la houille ;
3° Reformer la loi sur les brevets d’invention ;
4 Etablir des droits de douane sur les matières colorantes et
les produits intermédiaires.

Tout ceci, cependant, ne pourra aboutir à une conclusion pratique
 si nous n’employons, de suite, tous les moyens dont nous
pouvons disposer pour entraver la manœuvre des Allemands.
Ceux-ci ont accumulé, depuis 1914, des stocks de malières colorantes
 qui représentent, dit-on, une valeur de 300 à 400 miltions
 de francs. Sitôt la paix signée, ils ne manqueront pas d’user
de toutes sortes de subterluges pour écouler chez nous leurs
marchandises. Or, cela, il ne le faut à aucun prix.
Je ne doute pas que les nouvelles usines, jointes à celles que
nous possédons déjà en France, puissent, aussitôt la reprise des
affaires, fournir les colorants indispensables à toutes les industries.

Mais si vraiment, comme l'a dit l'Association nationale
d’expansion économique (circulaire du 6 juillet 1916), il y a des
fissures éphémères à tolérer dans la muraille commerciale que
nous voulons construire, nous ne devons voir là qu'une mesure
        <pb n="51" />
        L'AURORE...

1

transitoire utile à la reconstitution de notre grande industrie de
matières colorantes. De ce fait, toute critique serait déplacée ; il
s’agit, en effet, d’un acheminement méthodique vers la réalisation
 de nos rêves.
Laissons à ceux qui ont en mains le sort de notre future industrie
 nationale de matières colorantes, le soin d’élucider la
question. Ce serait un crime que de livrer à la publicité les
moyens d'action qu’elle possède, car Des oreilles ennemies nous
écoutent.
Pourtant, sans compromettre l'avenir de nos espérances nous
pouvons, dès aujourd’hui, indiquer au public que la chose intéresse,
 quels sont les projets actuellement à l’étude :
1° Eviter le contact direct des voyageurs de commerce pour la
chimie allemande ;
2° Combattre les méthodes sournoises employées par les Allemands
 pour la vente de leurs produits, car elles ne tarderaient
pas à leur valoir l’accaparement du marché dans tous les pays
de l'alliance ;
3° Préparer les colorants qui nous manquent et qui devront
être fabriqués en France.

Notre coupable longanimité ne doit pas se prolonger après la
guerre, c'est à cette seule condition que, selon les idées de
M. Asquith, nous pourrons maintenir un contrôle sévère sur
l’industrie des matières colorantes.
Nous avons besoin d’un champ d'action vaste, sans obstacle,
dans lequel aucun étranger ne pourra venir sournoisement tendre
des pièges, et où nous pourrons, en toute liberté, rendre à lindustrie
 française des matières colorantes le rôle mondial et prépondérant
 auquel son passé lui donne droit.
        <pb n="52" />
        CHAPITRE VI

LA LIBÉRATION...

Novembre 1916.

Au moment de la déclaration de la Guerre, certains industriels
de la partie et des hommes d’affaires soucieux de leurs intérêts,
profitèrent du désarroi général pour acheter, à tous les détenteurs
 de matières colorantes dites « d'aniline » et à tous les pays
neutres qui nous environnent, des marchandises dont les premiers
 se servaient pour leur fabrication, tandis que les autres
espéraient en tirer de grands bénéfices.
Il n’est pas douteux que les personnes qui procédèrent ainsi
connaissaient, dans la perfection, tous les rouages du formidable
 monopole allemand des matières colorantes, et qu'elles
pressentaient la disette inévitable de ces produits. Cette disette
ne tarda pas à se manifester, du reste, non seulement chez nous,
mais dans le monde entier, et l’on s’aperçut en haut lieu que les
colorants nécessaires à la teinture des uniformes de nos soldats
allaient manquer à l’Intendance.
Afin de parer à cet inconvénient, le Gouvernement adjoignit
alors à l’Affice des Produits Chimiques et Pharmaceutiques, les
matières colorantes, et lui confia la direction des succursales
allemandes mises sous séquestres ainsi que la distribution proportionn-
 ile des marchandisesaux industriels, lesquels devaient
        <pb n="53" />
        50 VERS LA RENAISSANCE DES MATIÈRES COLORANTES
prendre l’engagement d’utiliser eux-mêmes les produits qui leur
étaient ainsi vendus.
Cette organisation hâtive ne donna, qu’en partie seulement,
satisfaction aux intéressés.
En effet, étant donné qu'au début des opérations, on ne pouvait
 qu’avec peine contenter les teinturiers qui fournissaient
lPArmée, il devint à plus forte raison impossible de satisfaire les
demandes de ceux qui s'occupaient d’affaires pour leur propre
compte.
Les prix des couleurs d'aniline augmentèrent alors graduellement
 dans des proportions si incroyables qu'à l’heure présente
ils sont six, dix et douze fois supérieurs à ceux d'avant la
guerre.
Malgré cette majoration excessive, les stocks furent enlevés
très vite par certains industriels diligents qui voulaient, coûte
que coûte, continuer leur fabrication, conserver le gagne-pain de
leur personnel et assurer ainsi l’activité commerciale de la
Nation.
Si honnête que fut l’origine de ces opérations, elles n’en suggérèrent
 pas moins des jalousies malsaines.
Beaucoup de ces irréprochables travailleurs furent carrément
accusés de trafic tendancieux avec l'ennemi ! J'ai idée que les
auteurs de ces délations, st haut placés qu’ils soient, et si compétents
 qu'ils paraissent, auront du mal à se faire pardonner une
erreur aussi sournoisement diffamatoire.
Ce n'était pourtant un secret pour personne que l’Allemagne,
jalouse de son monopole, n'avait consenti, qu’après de très
grandes difficultés, à vendre ou à échanger ses produits aux pays
limitrophes et qu'elle y avait encore mis cette condition rigoureuse,
 à savoir: que les colorants ne devaient sous aucun prétexte
 passer les frontières des pays neutres. Alors ??
Les stocks, aujourd’hui, sont épuisés et l'on ne peut trouver
de produits ailleurs qu'à l’Office national qui les distribue parcimonieusement.
 Or, il paraît que toute la production satisfait.
à peine, 40 0/0 des demandes actuelles ; ce serait à désespérer…
Heureusement la Compagnie Nationale des Matières colorantes
et de Produits chimiques, dont j'ai déjà parlé au cours du cha-
        <pb n="54" />
        LA LIBÉRATION...

91

pitre précédent, vient de se fonder sur un capital de 40 millions
et s’est assuré le concours absolu de l'Etat.
Nous voici donc à l'aurore d’un grand jour, car, ainsi que je
l’ai annoncé, un ehangement salutaire va s’opérer d'ici peu.
Bien entendu, il importe que ceux qui seront chargés de diriger
ce grand établissement national aient la main assez ferme pour
Étouffer les intrigues sournoises émanant de certaines individualité
 ou institutions qui tenteraient de lui nuire, dans un but
qui nous échappe… .
Ensuite la place étant nettoyée, nous prendrons les rênes de
cette industrie si éminemment indispensable et, ayant vaineu
toutes les difficultés, nous la conduirons jusqu'au résultat
final.
Sans doute, il y aura des réformes à faire; je les.ai énumérées
à-plusieurs reprises, mais je n'hésite pas à les répéter encore à
la fin de ce volume. Nous procéderons par élimination :
{° À la tête de la Compagnie nationale, il faudra placer des
Administrateurs dont le passé garantira l'Avenir et qui posséderont
 les qualités d'initiative, de persévérance et d'organisation
dont ils auront fourni les preuves.
2° Il faudra éviter à tout prix l'irtrusion des parasites inutiles,
 des protégés à quelque titre qu’ils soient, et n’employer
que des compétences réelles dont le savoir sera en rapport avec
la situation qu’on décidera de leur confier.
3° Pas de rivalités entre les services, pas de susceptibilités
exagérées, pas de différends inutiles, pas de jalousies rageuses,
pas de partis, pas d’intrigues, en un mot pas de discussions de
clocher.
4 De l’organisation, de la discipline, au contraire !…
5° La Compagnie Nationale aura à reprendre la direction effective
 des maisons allemandes sous séquestres et à faire un
choix éclairé du personnel technique qu’elle se proposera de
conserver.
6° Il faudra reformer la loi sur les brevets d'invention en instituant
 leur examen préalable.
7 Il importera de modifier les droits de douane sur les matières
 colorantes et produits intermédiaires et de charger des
        <pb n="55" />
        52 VERS LA RENAISSANCE DES MATIÈRES COLORANTES
chimistes de valeur (à l’exclusion de tous autres); des opérations
de contrôle que ce service nécessitera.
&amp;amp; Il deviendra indispensable de transformer nos Ecoles spéciales
 pour les rendre aptes à l’industrie qui nous occupe, d’en
créer de nouvelles, et de les régir toutes d’après les derniers
principes scientifiques et pratiques.
Après cela il est une chose de très grande importance: c'est
de grouper autour des têtes principales du mouvement des gens
de capacité notoire aussi bien au point de vue technique qu'au
point de vue commercial, sans se préoccuper de l'origine de leur
science.
Puis, une révolution complète de nos principes commerciaux
s'impose et nous devrons nous imprégner de certaines méthodes
salutaires, dont l’étranger a fait usage avec succès.
Mettons-nous à fabriquer des produits de suite; si nous attendons,
 nous n’aboutirons à rien, et, malgré toutes les lois, si
judicieuses soient-elles, des infiltrations allemandes surgiront
encore, faisant renaître le danger économique du passé et cons-‘ituant
 le plus grand fléau politique de l'Avenir.
Mais nous n’en sommes pas là ; il faut voir le but non l’obslacle.
 Ne nous embarrassons pas d’un lourd et inutile bagage de
craintes illusoires ; nous triompherons de toutes les difficultés,
car nous voulons réussir. et nous réussirons ! !
Un grand homme a dit: « Le mot impossible n’est pas francais
 ».
        <pb n="56" />
        TABLE DES MATIÈRES

LETTRE DU LIEUTENANT-COLONEL DRIANT
PRÉFACE . . .
INTRODUCTION . . . . ;
OPINION D'UN CHIMISTE-COLORISTE SÛR LE MONOPOLE ALLEMAND
DES MATIÈRES COLORANTES, ET LA POSSIBILITÉ DE REPRENDRE
CETTE FABRICATION EN FRANCE .
DANS L'ATTENTE... . . .
UN MAL A COMBATTRE . . . . ;
VERS LA RENAISSANCE DES MATIÈRES COLORANTES EN FRANCE.
L’AURORE…. . . .
LA LIBÉRATION...

27
33
37
43
49
        <pb n="57" />
        SAINT-AMAND (CHER). — IMPRIMERIE BUSSIÈRE.
        <pb n="58" />
        Librairie H. DUNOD et E. PINA:

17 et 49, Quai des Grands-Augustins, PARIS

L’Essor des industries chimiques après la guerre. par E. Graxbmovers (En
Prépar ation).
L'Essor des industries électriques après la guerre, par M. Sousaier (En preparation).

L’Essor des industries mécaniques après la guerre, par J. Izant (fn préparation).

L'Essor des industries métallurgiques après la guerre, par L. Guiveer (En
vréparati. ”).
Contributio: au progrès industriel français de l’après guerre. Industrie
chimique. Matières colorantes. Brevets, par D. Siperskr. In-80........... 4 fr.50
La grande industrie tinctoriale, par Beurzer. In-89, avec 99 figures .... | 30 fr
Traité de la couleur, par Rosesstisaz. In 89, avec 56 figures st 14 planches
COÏOTIÉES...envsc0es-00n00000000 1 "vu. | RO fr
La teinture du coton, par Srnre. In-16, avec 62 figures et 9 planches... 5fr
Teirture et apprêts des tissus de coton, par Lerèves. In-80........... 10 fr.
Couleurs et colorants dans l’industrie textile, par Vassart. In-80...... 6 fr.
Les leçons économiques de la guerre, par Cu. Ornien. In-8°......... 2 fr. 50
Asphyxies et gaz asphyxiants — Moyens d’y remédier, par A. Cevrdaus.
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Etude sur l’organisation rationnelle des usines, par Simoxer. Ze édition
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La rééducation et la réadaptation au travail des blesses et des mutilés de
la guerre. — Conférence 1915, par BorsE. In-40.....2.2.0 cs nec nuance AM. 50

SAINT-AMAND (CHER). — IMPRIMERIE RUSBIÈRE.
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        <pb n="61" />
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        <pb n="69" />
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      </div>
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  </text>
</TEI>
