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        <title>La Hongrie de l'Adriatique au Danube</title>
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            <forname>Victor</forname>
            <surname>Tissot</surname>
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        </author>
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            <idno>844773522</idno>
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        LA

HONGRIE

DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE
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        PAUIS.  TYPOGRAPHIE  DE  E.  PLON  ET  C%  RGE  GARANC.ÈRE,  8

L’auteur  et  les  éditeurs  déclarent  réserver  leurs  droits  de  traduction
et  de  reproduction  à  l’étranger.
Ce  volume  a  été  déposé  au  ministère  de  I  intérieur  (section  de  la
librairie)  en  novembre  1882.
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        V.

Sa

Des.par  Valerio

Hélio&amp;amp;j  Dujardin

ENFANTS  DES  BORDS  DE  LA  SAŒ
E.Plon  &amp;amp;  Editeur  s
Tmp.  Ch.  Chardon
        <pb n="9" />
        LA
H  O  N  G  R  I  E
DE  D’ADRIATIQUE  AU  DANUBE
IMPRESSIONS  DE  VOYAGE
PAR
VICTOR  TISSOT

OUVRAGE  ILLUSTRÉ  DE  10  HÉLIOGRAVURES  ü’aPRÈS  VALERIO
ET  DE  PLUS  DE  1  (&amp;gt;0  GRAVURES  DANS  LE  TEXTE
DONT  100  DESSINS  DE  PoiRSON

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-  PARIS

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E.  PLON  et  C",  IMPRIMEURS-ÉDITEURS
10,  RUE  GARANCIERE

1883
Tous  droits  réservés
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        A

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MONSIEUR  LE  COMTE  EUGÈNE  DE  Z  IC  HY

Député  au  Parlement  hongrois

TÉMOIGNAGE  AFFECTUEUX  DE  SON  DÉVOUÉ

y.  T.
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LA

HONGRIE

ID  E  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE

CHAPITRE  PREMIER

De  Paris  à  Fiume.  —  La  voie  de  mer  :  Capo  d’Istria,  Umago,  Cittanova,  Parcnzo,  Pola.  —  La
voie  de  terre  :  Pi'aggerhof,  le  Carso,  Dasua,  le  golfe  du  Quarnero.  —  Fiume  :  la  ville  ancienne
et  la  ville  moderne.  —  Voyage  à  la  recherche  de  M.  Antonio  Scarpa.  —  Les  moulins  de  la
Fiumara.  —  Le  Tersa  to.  —  Fiume  le  soir.  —  Un  orchestre  tzigane.

De  Paris,  il  est  aisé  de  se  rendre  à
Vienne  en  trente-huit  heures  :  on  passe
par  l’Alsace,  le  Wurtemberg,  la  grasse  et
plate  Bavière  qu’on  traverse  de  jour,  et
le  lendemain  matin  on  se  réveille  dans
la  capitale  de  P  Autriche.  Mais  les  vrais
touristes  préfèrent  le  chemin  des  écoliers.
Par  P  Italie,  le  trajet  est  bien  autrement
intéressant.  La  cathédrale  de  Milan  est
d  ailleurs  moins  triste  que  celle  de  Strasbourg, ­
  prisonnière  de  guerre,  gardée
encore  par  des  sentinelles  prussiennes.
Les  palais  de  Vérone  et  de  Venise  ne  font
pas  regretter  les  brasseries  de  Munich,
empuanties  et  enfumées.  Trieste  est  une
ville  divine,  pleine  de  fleurs  et  de  soleil.
Les  grottes  d’Adelsberg,  le  passage  du
Semmering  mériteraient  un  plus  lointain  voyage  :  à  partir  de  G  netz,  on  se
croirait  transporté  an  cœur  de  la  Suisse.  C’est  un  pays  nouveau  qui  se

.

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.C  est  la  silhouette  d’un  pâtre...
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        2

LA  II  OS  GL  IE

révèle,  à  la  fois  sévère  et  gracieux,  sublime  et  sauvage,  rempli  de  contrastes
et  de  surprises,  de  scènes  inattendues  et  charmantes  :  des  coteaux  verts
et  des  ravins  aux  flancs  déchirés,  des  pentes  adoucies,  des  collines  roules,
des  cultures  variées,  de  sombres  draperies  de  forets,  des  amphithéâtres  de
montagnes  aux  souples  et  délicates  dentelures,  aux  lignes  ardues  ou  brisées,
harmonieuses  dans  leur  rudesse  et  accidentées  dans  leur  simplicité,  des
plateaux  touffus  d  herbages  et  constellés  de  jolies  fleurs,  comme  si  une  pluie
de  perles  était  tombée  sur  leurs  gazons,  se  déroulent  successivement  à  vos
regards.  Ici  s’ouvrent  des  vallons  verdoyants,  en  forme  de  conque  ou  de
berceau,  ombragés  de  beaux  arbres,  avec  des  fermes  qui  rient  portes  et
fenêtres  grandes  ouvertes,  comme  de  grosses  paysannes  de  bonne  humeur,
à  demi  vêtues,  au  milieu  de  leur  turbulente  basse-cour.  Là  se  dressent
des  parois  de  rocher  jaunes  et  abruptes,  aux  crevasses  noires  servant  de
refuge  aux  oiseaux  de  nuit;  plus  bas,  se  creusent  des  ravines  croulantes,
jonchées  de  vieux  sapins  aux  barbes  de  lichen,  tombés  sous  la  foudre  ou
le  poids  des  ans.  Au  fond  d’un  gouffre  insondable,  hurle  un  torrent  qui
se  débat  sous  l’étreinte  d’immenses  blocs  de  pierre  tombés.  Puis  ce  sont
des  cascades  qui  semblent,  à  distance,  figées  dans  leur  chute,  pareilles  à
une  coulée  de  glace  ou  de  cristal.
De  loin  en  loin,  par  une  échappée  lumineuse,  on  découvre  à  l’issue
d’une  gorge,  ou  au  milieu  d’une  vallée  montante  qui  se  perd  dans  1  infini,
  les  toits  de  quelques  hameaux,  bariolant  de  taches  rouges  le  tapis
vert  des  pâturages;  ou  bien,  plus  près,  à  la  pointe  d’une  arête  rocheuse,
c  est  la  silhouette  nettement  découpée  d’un  pâtre  qui  se  profile  :  appuyé
sur  son  long  bâton,  dans  une  attitude  de  statue,  son  sac  de  cuir  en  bandoulière, ­
  son  large  chapeau  sur  les  yeux,  il  surveille,  immobile,  un  troupeau ­
  de  chèvres  suspendues  au  bord  des  abîmes.  Au  troisième  plan,  dans
des  fonds  de  tableaux  clairs,  se  dressent  des  monticules  pelés,  rongés  palles ­
  pluies,  surmontés  de  grands  tas  de  pierres  blanches  ébauchant  des
créneaux  rompus,  des  pans  de  murailles  crevées  et  effondrées,  des  arcs
brisés  de  fenêtres  gothiques;  et,  tout  au  bout  de  l’horizon,  des  pics  aigus,
taillés  comme  des  aiguilles,  déchirent  d’un  jet  hardi  de  javelot  les  voiles
bleus  et  ondoyants  de  l’air.
Derrière  ce  heiissemcnt  de  cimes  pointues  et  glacées,  formant  comme
un  faisceau  de  baïonnettes,  apparaissent,  enveloppés  de  leur  long  manteau ­
  de  neige  plus  blanc  que  l’hermine,  les  sommets  du  Schneeberg  et  du
Raxalp,  coiffés  de  diadèmes  d’argent.  Ce  spectacle  dure  une  demi-journée;
et  sur  la  scène  immense  qui  vous  entoure,  c’est  un  changement  de  décors
qui  se  succèdent  comme  dans  une  féerie  splendide.
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        DE  L’ADRIATIQUE  AU  D  ANU  RE.

3

Mais,  de  Trieste,  il  n’est  pas  nécessaire  de  remonter  jusqu’à  Vienne
pour  se  rendre  en  Hongrie  et  sur  le  Danube.  A  la  station  de  Praggerliof,
un  embranchement  de  la  ligne  du  Sud  conduit  directement  à  Pest,  en
huit  ou  dix  heures.  De  Trieste,  on  peut  également  se  rendre  à  Fiume  par
terre  ou  par  mer.  Fiume  est  le  port  maritime  de  la  Hongrie,  comme
Trieste  est  celui  de  l’Autriche.  En  bateau  à  vapeur,  le  voyage  s’effectue
en  un  jour  et  une  nuit.  On  double  la  pointe  de  1  Istric,  qui  se  dessine
sous  la  forme  d’une  large  feuille  de  vigne  sur  la  surface  bleue  de  F  Adriatique. ­
  Les  cotes  si  capricieusement  découpées  et  dentelées  de  la  presqu
  de  abritent  une  multitude  de  ports  hospitaliers,  de  golfes  azurés  et
tranquilles,  gaufrés  de  bois  d’oliviers;  d’anses  gracieuses,  dans  lesquelles  se
mirent  des  villes  pittoresques,  toutes  blanches  sur  des  collines  roses;  et,
çà  et  là,  comme  des  terrasses  de  fleurs  suspendues  sur  les  flots,  s’avancent ­
  des  caps  ombragés  de  figuiers  et  de  vignes.
Voici  Capo  d’Istria  avec  sa  belle  promenade  plantée  d'arbres,  sa  grande
prison  aux  murs  jaunes,  qui  ressemble  à  un  grenier  à  blé,  scs  ruines
romaines  et  italiennes,  son  campanile,  sa  piazzetta,  ses  calle  enchevêtrées,
bizarres,  étroites,  tortillées,  longs  boyaux  formant  des  ruelles  lépreuses
et  sombres,  où  le  pas  résonne  sur  les  dalles  en  éveillant  un  éclio  mortuaire, ­
  et  où  le  regard  s’arrête,  étonné  et  ébloui,  sur  les  étalages  tapageurs ­
  et  bariolés  des  boutiques,  sur  les  expositions  de  gros  et  solides
bijoux,  et  les  pyramides  parfumées  d’oranges,  de  melons  et  de  légumes,
de  même  que  dans  la  Mercería  à  Venise.  Au  nord,  la  mer,  avec  une
paresse  de  lac  dormant,  s’allonge  dans  F  intérieur  des  terres  émaillées  de
villas  et  revêtues  de  feuillages  et  de  cultures  comme  les  plus  fertiles
coteaux  du  Piémont  et  de  la  Lombardie.
Dix  minutes  plus  loin,  on  voit  grandir  sur  le  piédestal  rougeâtre  de
son  promontoire,  Pi  rano,  dont  le  campanile  soutient  dans  les  nues  un
ange  fatigué  de  voler.  Les  maisons  hautes,  massives  et  carrées  de  la
petite  ville,  célèbre  par  la  victoire  que  les  Vénitiens  y  remportèrent  sur
la  flotte  de  1  empereur  Frédéric,  se  pressent  étroitement  les  unes  contre
les  autres,  d  un  mouvement  commun,  et  soudent  leurs  murailles  réunies,
comme  pour  présenter  à  1  attaque  des  bastions  de  pierre  rangés  en
cercle.  Le  port  est  dominé  par  un  ancien  château  crénelé,  planté  fièrement ­
  au  sommet  d  une  colline  hérissée  de  pins  gigantesques  qui  se  détachent ­
  eux-mêmes  sur  l’azur  limpide  comme  des  donjons  de  verdure.
C  est  dans  ce  château  que  le  fils  de  1  empereur  Frédéric,  après  la  défaite
de  son  père,  fut  retenu  prisonnier.  Le  môle  du  port  Glorioso,  où  les  plus
glands  navires  peuvent  mouiller  pendant  les  gros  temps,  est  encombré
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        4

LA  HONGRIE,  DE  L'ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

de  mariniers  coiffés  du  bonnet  vénitien,  la  cravate  en  sautoir  et  la  chemise ­
  de  couleur  en  loques,  assis,  les  bras  ballants  et  les  pantalons  de
toile  retroussés  sur  leurs  jambes  pendantes  dans  le  vide,  au-dessus  de  la
mer.  Un  groupe  de  vieilles  femmes  au  teint  chocolat,  accroupies  sur  le
sable,  raccommodent  des  filets.  Les  moindres  détails  de  la  vie  et  du
paysage  sont  ici  des  tableaux  ;  sous  ce  ciel  italien,  tout  prend  un  caractère
original  et  personnel  qui  ravit  le  poète  et  l’artiste.
Bientôt  on  aperçoit  Umago,  qui  a  conservé  sa  mâle  physionomie  de
ville  de  défense  et  de  guerre,  ayant  à  résister  à  la  fois  aux  hommes  et
aux  Ilots.  Puis  c’est  Cittanova,  bourgade  aux  maisons  couleur  lie  de  vin,
contrastant  avec  le  pâle  feuillage  des  oliviers  qui  l’encadrent  et  la  teinte
vert  foncé  de  P  Adriatique.
Un  cap  qui  ressemble  à  la  proue  d’un  navire  surmontée  d’un  mât,
porte  1  antique  église  de  Parenzo,  bâtie  sur  les  ruines  d’un  temple  romain.
On  voit  encore  dans  la  petite  ville  l’ancien  capitole,  le  forum,  la  curie,
les  comices,  les  temples  de  Mars  et  de  Neptune,  le  théâtre.  Les  croisés,
naviguant  vers  la  Terre  sainte,  faisaient  à  Parenzo  leur  première  escale.
Les  palais  qui  regardent  le  port  sont  de  vrais  bijoux  d’architecture,  construits ­
  en  style  byzantin,  avec  des  fenêtres  découpées  en  ogives,  des  loggic
garnies  de  feuillages  et  de  dentelles  de  pierre,  des  balcons  d’une  élégance
et  d’une  légèreté  aériennes,  des  colonnettes  délicatement  cannelées  ou
tordues,  aux  chapiteaux  d’acanthe,  et  autour  desquelles  s  enroulent  des
fantaisies  de  végétations  tortueuses  et  grimpantes  qui  s  épanouissent  en
rosaces  et  en  fleurons.  Aux  quatre  coins  de  ces  palais  veille  le  lion  de
Saint-Marc  :  on  dirait  d’une  marque  de  fabrique.  En  face  de  Parenzo,  au
milieu  d’une  île  boisée,  à  côté  des  ruines  du  couvent  San  Nicolo,  un
phare  dresse  sa  pyramide  de  granit,  flambant  comme  un  porphyre
d’Égypte  sous  les  rayons  d’or  du  soleil.
A  midi,  le  vapeur  touche  Rovigno,  entouré  de  bois  d’oliviers,  et  dont
les  coteaux  surchauffés  produisent  le  vin  le  plus  capiteux  de  l’Istrie.
Rovigno  est  une  des  villes  les  plus  commerçantes  du  littoral.  Sa  cathédrale, ­
  bâtie  sur  le  modèle  de  Saint-Marc  de  Venise,  s’élève  au  sommet
d’une  colline  et  commande  la  mer.
Après  Fasana,  qui  dort  sous  son  voile  d’oliviers,  les  îles  Brioni  a]»paraissent ­
  soudain  comme  les  sentinelles  avancées  du  golfe  de  Pola.  Las
d’être  bercés  par  la  vague,  des  milliers  de  goélands  recouvrent  comme  une
neige  blanche  les  plus  élevés  de  ces  récifs,  qui  furent  les  carrières  de
marbre  des  Vénitiens.  Sur  les  hauteurs  de  la  côte  taillée  à  angle  droit,
l’œil  distingue  les  premières  fortifications  de  Pola.  Chassée  de  la  Vénétie,
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LA  HONGRIE,  DE  L’ADRIATIQUE  AU  DAN  U  RE.
i  Autriche  s  est  solidement  établie  sur  ces  rives,  d  ou  elle  surveille  1  Adiiatique.
  Ici  encore  tout  est  italien,  la  langue,  le  climat,  le  costume,  le
paysage,  les  mœurs  et  les  habitudes.
Pola  a  pris  dans  ces  dernières  années  un  développement  considérable.  La
ville  est  pleine  d’activité  et  de  bruit.  Dans  le  port  se  pressent  des  vaisseaux
cuirassés  et  des  chaloupes  canonnières.  On  voit  combien  F  Autriche  a  liâte
de  renouveler  et  de  compléter  son  outillage  maritime  et  militaire.  Déjà
Sylla  avait  fait  de  cette  ville  le  port  le  plus  important  de  l’Istrie.  Quand
les  guerres  civiles  éclatèrent,  Pola  se  rangea  du  côté  de  Pompée,  et  pour
1  en  punir,  Octave  y  répandit  le  meurtre  et  1  incendie.  Enfin  Auguste,
élevé  à  la  dignité  d  empereur,  répara  les  ruines;  il  rebâtit  la  ville,  a
laquelle  il  donna  le  nom  de  sa  femme,  Pietas  Julia.  A  partir  de  cette
époque,  Pola  redevint  une  cité  florissante.  Sous  le  règne  de  Sévère,  elle
prit  le  titre  de  Respublica  Polensis;  elle  comptait  alors  cinquante  mille
habitants.
A  peine  a-t-on  franchi  le  détroit  des  îles  Brioni,  que  le  plus  magique
spectacle  qu’on  puisse  rêver  se  présente  aux  regards  :  à  mi-côte  d’une
colline  brûlée  par  les  ardeurs  de  l’été,  dénudée  et  abrupte,  une  arène
gigantesque,  plus  vaste  que  celle  de  Vérone,  dresse  majestueusement  ses
trois  étages  d’arcades  hardies  et  gracieuses,  qui  semblent  des  portes
ouvertes  sur  le  ciel.  Le  soleil  couchant  répand  une  teinte  de  corail  rose  sur
F  énorme  ruine,  et  grave  sa  grande  ombre,  comme  un  camée  colossal,  sur
la  surface  de  lapis-lazuli  de  la  mer.  L’effet  est  saisissant,  1  impression
ineffaçable.  On  ne  voit  ni  les  tours  fortifiées  qui  défendent  l’entrée  du
port,  ni  les  batteries  qui  protègent  la  plage,  ni  les  navires  cuirassés  qui
encombrent  la  rade,  ni  1  immense  arsenal  maritime  qui  allonge  la  ligne
noire  de  ses  chantiers  au  bas  de  la  ville  toute  blanche.  L  amphithéâtre
romain,  avec  son  architecture  énorme  qu’on  dirait  faite  pour  F  éternité,
écrase  tout.  Quinze  mille  spectateurs  entrant  par  les  quatre  portes  du
cirque,  flanquées  de  pignons  en  saillie,  pouvaient  tenir  à  l'aise  sur  les
gradins  de  marbre  que  les  Vénitiens,  après  s  être  emparés  de  Pola  en  11  48,
emportèrent  à  Venise  pour  en  faire  des  palais.  Là,  comme  au  Colisée,  les
applaudissements  pressaient,  encourageaient,  exigeaient  le  carnage;  «  ceux
des  hommes  demandant  aux  combattants  toujours  plus  de  sang;  ceux  des
femmes,  aux  mourants  toujours  plus  de  grâce  »  .  Des  ronces,  des  chardons,
un  pullulement  de  plantes  parasites  remplit  le  bassin  creusé  de  main
d  homme  qui  servait  aux  naumacliies.  Dans  ces  fêtes  navales,  deux  a  trois
mille  esclaves  s’égorgeaient  pour  distraire  l’ennui  des  maîtres  du  monde.
Un  café  se  trouve  aujourd’hui  en  face  du  temple  d  Auguste;  le  conseil
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        I,  A  HONGRIE,  DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANURK.

municipal  do  Pola  s’assemble  dans  le  temple  du  dieu  Capitolin,  adossé  au
temple  de  Diane;  des  chars  de.  fumier  passent  sous  la  porte  d’Hercule,
et  le  théâtre  a  été  démoli  pour  élever  un  bastion.  Quelles  fortunes  diverses
ont  traversées  toutes  ces  villes  du  littoral  istriote  et  dalmate,  autrefois  si
riches  et  si  prospères!
Le  vapeur  double  au  milieu  de  la  nuit  la  pointe  de  P  1st  rie  et  le  cap  Promontore;
  et,  à  l’aube,  vous  distinguez  au  fond  d’une  baie  verdoyante,
que  domine  un  rocher  stérile,  quelque  chose  de  blanc  qui  flotte  au-dessus
de  la  mer.  Le  point  grandit  à  mesure  que  le  navire  avance;  il  prend  des
formes  plus  distinctes  ;  des  toits  s’amincissent  dans  Pair  opalisé  et  transparent ­
  du  matin,  des  murs  s’allongent,  s’élargissent,  s’illuminent  :  c’est
Fiume  qui  se  lève  dans  les  clartés  violettes  qui  précèdent  P  aurore.
Mais  les  traits  de  ce  tableau  sont  si  fins,  si  délicats,  si  aériens,  que  tout
cela  ressemble  à  un  poétique  mirage  qu’on  s’attend  à  voir  s’évanouir.
Cependant  le  navire  avance,  les  fenêtres  des  maisons  s’allument  et
brillent  comme  des  soleils,  et  la  ville  se  présente  dans  une  réalité  jeune
et  triomphante,  avec  ses  grandes  façades  neuves,  qui  ressortent  d’autant
plus  blanches  que  la  végétation  sur  laquelle  elles  se  détachent  est  plus
sombre  et  plus  intense.  Des  mouettes  s’égrènent  autour  des  barques  de
pêcheurs  qui  ouvrent  leur  voile  rouge  aux  brises  du  matin;  çà  et  là  de
grands  navires  à  l’ancre  dressent  leur  cheminée  en  forme  d  obélisque  ;  on
touche  au  port.
Le  voyage  par  voie  de  terre  est  plus  court  et  non  moins  intéressant.  On
traverse  le  Carso,  mer  de  pierres  roulant  ses  rocs  amoncelés,  ses  blocs  en
désordre,  ses  flots  solidifiés  jusqu’à  l’horizon;  mer  battue  par  la  foudre,
déchirée  par  les  vents  comme  la  véritable  mer,  mais  plus  désolée  et  plus
déserte  qu’une  mer  maudite,  sans  un  être  vivant,  sans  une  plante  ni  un
oiseau,  étalant  sa  tristesse  morue  et  farouche  sous  un  soleil  de  feu  en  été,
et,  en  hiver,  dessinant  sa  roideur  de  squelette  sous  un  linceul  de  neige.
Jusque  sous  les  roues  de  la  locomotive,  c’est  une  marée  débordante  de
cailloux,  des  remous  de  gros  blocs  blancs,  un  rejaillissement  de  pierres
inondant  tout,  cou\rant  tout,  notant  tout,  formant  des  masses  moutonnantes ­
  de  granit,  se  soulevant  en  vagues  gigantesques  et  pétrifiées.  On
dirait  les  débris  énormes  d’une  tour  de  Babel,  le  sol  calciné  et.  dépeuplé
d’une  planète  éteinte,  ou  encore  une  région  primitive  et  sauvage,  que  les
volcans  ont  bouleversée.
Cependant,  à  mesure  qu’on  se  rapproche  de  la  mer  et  qu’on  descend
vers  les  côtes,  le  spectacle  s’adoucit  et  change  ;  les  pierres  se  recouvrent
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        11

LA  HONGRIE,  DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE
de  petites  mousses  qui  fleurissent  timidement,  et,  entre  les  interstices  des
rochers,  des  herbes  curieuses  se  hasardent  à  regarder  si  le  ciel  est  calme
et  si  l’été  est  venu.  Puis  s’élevant  et  grandissant  par  degrés  des  arbustes
rabougris  s’abritent  derrière  de  hauts  blocs  de  rocher.  A  la  station  de
Gastua,  la  transformation  est  déjà  complète.  C’est  un  monde  nouveau.
De  petites  cabanes  se  montrent  souriantes,  à  demi  cachées  sous  des  rideaux
de  verdure  mobile,  (pii  laissent  échapper  des  bouffées  de  parfums;  les
haies  sont  toutes  frémissantes  d’ailes  et  de  chansons;  au  sommet  des
peupliers  argentés,  les  cigales  font  un  bruit  de  crécelle,  et  des  nuées  d  insectes ­
  bourdonnants  brillent  au  soleil  comme  une  poussière  d’or.  La
nature  rendue  à  la  vie  jette  son  cri  de  résurrection,  entonne  un  hymne
de  reconnaissance  et  de  joie.
Quand  on  a  descendu  encore  quelques  gradins  de  ces  terrasses  naturelles
formant  des  plateaux  successifs,  nuancés  de  végétations  aux  mille  formes,
aux  mille  teintes  et  aux  mille  odeurs,  on  découvre  tout  à  coup  la  mer
bleue  et  limpide  comme  un  firmament  tombé  dont  les  débris  étincelants
encadrent  les  îles  du  golfe  du  Quarnero,  qui  se  déploie  dans  sa  tranquille
et  radieuse  beauté,  avec  ses  criques,  ses  anses,  ses  promontoires,  ses
rades,  ses  jolis  ports  d’une  découpure  fine  et  pleine  de  caprice,  et  ses  côtes
parées  des  grâces  d’un  éternel  printemps.  Çà  et  là,  comme  des  nacelles
aux  voiles  déployées,  des  villas  blanches  se  dressent  sur  les  vagues  parfumées ­
  de  cette  végétation  profonde,  aux  teintes  ondoyantes,  roulant  ses
fleurs  d’orangers  et  de  citronniers  comme  des  franges  d’écume.  Et,  au
large,  sur  la  mer  que  le  soleil  couvre  d’une  couche  de  vif-argent,  des
barques  de  pêcheurs  se  tiennent  immobiles,  pareilles  à  des  papillons
arrêtés  sur  un  miroir.  A  droite,  le  Monte-Maggiore,  majestueusement  planté
sur  ses  bases  puissantes  que  recouvre  un  tapis  de  forêts,  dresse  dans
1  atmosphère  d’un  bleu  foncé  d’indigo  son  cône  abrupt  de  pierre  jaune,
cuivré  par  le  soleil.  L’arc  harmonieux  du  golfe  décrit  ici  une  longue  courbe
verte  tachée  de  points  blancs,  petites  maisonnettes  qui  ressemblent,  à
distance,  au  milieu  de  leur  jardin  touffu,  à  des  œufs  dans  un  nid  de
mousse.
A  gauche,  on  aperçoit  Buccari  paresseusement  couchée,  au  pied  d  un
amphithéâtre  ombragé  de  pampres,  au  bord  de  l’eau  bleue  et  dormante
de  sa  baie.  Et,  à  l’entrée  d’une  vallée  aux  dentelures  de  rempart,  Fiume
dresse  ses  clochers  aux  silhouettes  dorées,  déroule  ses  rues  poudreuses  et
avance  dans  la  mer  les  deux  bras  de  son  port,  comme  pour  les  ouvrir
amicalement  aux  navires  qui  arrivent.  L  admirable  position  de  cette  ville
rappelle  Genève,  mais  avec  quelque  chose  d  oriental,  de  chaud,  de
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        p«  --12



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LA  HONGRIE
paresseux  et  de  suave  qui  manque  à  la  ville  suisse.  Et  la  flore  éclatante
qui  s’épanouit  sous  ce  ciel  donne  à  la  contrée  la  fraîcheur  d’une  oasis.
G  est  par  la  voie  de  terre  que  j’ai  fait  mon  entrée  en  Hongrie  et  que
je  suis  arrivé  à  Fiume.  Cette  route  m  a  semblé  la  moins  battue;  aucun
’voyageur  français  ne  l  a  décrite.
La  gare  de  Fiume  est  assez  éloignée  du  centre  de  la  ville.  Un  omnibus
roulant  au  milieu  d’épais  tourbillons  de  poussière  me  conduisit  à  1  hôtel  de
1  Europe,  sur  la  place  du  Port.  Partout  les  persiennes  hermétiquement
doses,  les  toiles  bariolées  formant  tente  sur  les  balcons,  garantissent  les
maisons  de  la  chaleur  du  jour.
Il  est  une  heure.  La  ville  fait  sa  sieste.  Pas  un  passant,  pas  un  bruit;
seuls,  quelques  perroquets,  du  côté  de  la  rue  plongé  dans  l’ombre,  font
entendre  au  passage  de  la  voiture  leur  voix  perçante  ou  goguenarde.
Fiume,  —  l’ancienne  Tersatica  détruite  par  Charlemagne,  —  formait
jadis  une  petite  république  comme  Gênes,  comme  Venise,  comme
lîaguse.  Un  conseil  de  patriciens  présidait  aux  destinées  du  pays,  et  une
Commune  s’occupait  des  besoins  et  des  intérêts  de  la  ville.  Lorsqu’un
danger  extérieur  menaçait  la  cité  républicaine,  elle  réclamait  tantôt  la
protection  du  duc  d’Istrie,  tantôt  celle  du  patriarche  d’Aquilée.  Mais  un
jour  de  découragement,  le  conseil  décida  de  remettre  les  clefs  de  la  ville
a  1  empereur  Charles  VII,  qui  ne  les  rendit  pas  et  les  légua  à  ses  descendants. ­

Ce  fut  Marie-Thérèse  qui  fit  cadeau  de  Fiume  aux  Hongrois.  En  18  48,
les  Croates  y  entrèrent  en  vainqueurs  et  occupèrent  le  territoire  jusqu’à
la  conclusion  du  compromis  austro-hongrois  (1806).
Fiume,  bien  que  de  nouveau  incorporée  à  la  Hongrie,  a  conservé  une
certaine  autonomie  et  ses  prérogatives  de  port  franc.  Les  écoles  sont  italiennes; ­
  les  délibérations  du  conseil  municipal  se  font  en  italien;  le  seul
journal  qui  paraisse  dans  la  localité,  la  Dilancia  (la  Balance),  est  rédigé
en  italien  par  un  écrivain  de  mérite,  M.  Mohovich.
Fiume  se  compose  maintenant  de  deux  villes  qui  n’en  font  qu’une  :
la  ^mille  ^die  et  la  \  die  neuve.  Celle—ci  s  eléve  h;  long  du  port,  dominant
la  mer;  elle  comprend  deux  ou  trois  rues  formées  de  belles  maisons  à
quatre  étages  qui  ressemblent  à  toutes  les  maisons  à  quatre  étages;  la  principale ­
  de  ces  rues  porte  le  nom  de  A  ia  del  Corso,  mais  les  magasins  ne
révèlent  ni  industrie  active,  ni  besoins  de  luxe.
En  franchissant  la  porte  de  l’Horloge  du  Corso,  on  se  trouve  dans  la
vieille  ville,  qui  s’est  comme  immobilisée  dans  le  passé,  au  milieu  des
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        DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

13
murs  étroits  qui  l’étreignent  et  qui  l’ont  empêchée  de  se  développer.  Elle
est  encore  aujourd’hui  ce  qu  elle  était  au  seizième  siècle,  et  offre  un  aspect
original  et  imprévu  qui  contraste  avec  la  ville  nouvelle,  tirée  au  cordeau
comme  la  rue  de  Rivoli.  Le  voyage  est  piquant  dans  ces  rues  qui  sont
des  ruelles  sombres,  rapides,  tortueuses,  presque  inextricables,  italiennes
par  leur  aspect,  leur  physionomie,  leurs  noms  et  leurs  habitants,  par  la
langue  qu’on  y  parle  et  la  saleté  qui  y  règne.
Là  s’arrondissent  des  voûtes  avec  un  jour  de  soupirail  à  leur  extrémité;

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Une  rue  de  la  vieille  ville,  à  Finnic.
ici  s  oin  rent  des  arcades  effritées  par  le  temps,  et  qui  laissent  pendre
des  chevelures  jaunies  d’herbes  parasites.  Des  enfants  à  demi  nus  grouillent ­
  sur  le  seuil  d  infects  bouges  et  de  noirs  taudis,  ouverts  sur  la  rue,
et  ayant  pour  tout  ameublement  une  table,  un  banc  et  un  matelas
eventré  étendu  a  terre.  Des  vieilles  femmes  maigres  et  crasseuses  comme
des  balais,  ridées,  dépenaillées,  traînant  un  reste  de  savates,  vont  et
viennent  d’un  mouvement  silencieux  de  fantôme.  Le  soleil  qui  raye  de
barres  jaunes  les  façades  éraflées  de  quelques  maisons,  semble  recouvrir
leurs  vieux  murs  d’une  peau  de  léopard  trouée.  Les  fenêtres  aux  vitres
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        14

LA  IlOSGUIE

chassieuses,  ligamentées  de  bandes  de  papier,  sont  tendues  de  rideaux  de
toile  d  araignée  et  pavoisées  de  guenilles  suintantes,  chemises,  bas,  jupons
et  culottes  qui  sèchent  à  l’air.  Les  portes  sont  larges  comme  des  bouches
ouvertes  jusqu’aux  oreilles,  dans  un  éclat  de  rire,  ou  toutes  petites,  fermées ­
  comme  des  lèvres  qui  retiennent  un  secret  ou  cachent  un  mystère.
Au  bout  de  l’étranglement  d’une  de  ces  rues  infâmes,  dans  la  plaque  de
lumière  d'une  petite  place,  une  osteria  aligne  ses  tables  peintes  en  vert
sous  un  bout  de  treille,  où  des  hommes  boivent  dans  des  pots  de  grès
un  vin  lourd  et  épais  qui  les  endort.  Un  peu  plus  haut,  près  d’une  caserne
établie  dans  une  ancienne  tour,  et  devant  laquelle  sont  groupés,  fumant
tranquillement  leur  pipe,  des  soldats  hongrois  en  bonnet  de  police  écarlate, ­
  en  pantalons  rouges  collant  aux  jambes  et  serrés  dans  la  haute
bottine  lacée,  des  servantes  emplissent  leurs  seaux  de  cuivre  à  un  vieux
puits  dont  la  chaîne  Fouillée  grince  comme  dans  un  ricanement.
C’est  à  l’entrée  de  ces  vieux  quartiers  empreints  d’une  odeur  de  moyen
âge,  et  où  les  maisons  trébuchant  de  vieillesse  sont  pour  ainsi  dire  obligées
de  s’épauler  les  unes  les  autres,  que  s’élèvent  un  arc  de  triomphe  romain
encastré  dans  les  murs  des  maisons  voisines,  et  les  deux  églises  de  f  Assomption ­
  et  de  Saint-Vit  :  le  portique  de  la  première  rappelle  celui  de  la
basilique  de  Saint-Pierre  à  Rome;  la  seconde  est  bâtie  sur  le  plan  de  1  église
Sainte-Marie  du  Salut  à  Venise.
On  voit  dans  l’église  Saint-Vit  un  énorme  crucifix  en  grande  vénération
parmi  le  peuple  human.  La  légende  raconte  qu’il  se  trouvait  autrefois
devant  une  chapelle  des  environs.  Un  jour,  des  matelots  s’assirent  sur  le
sable,  à  ses  pieds,  et  jouèrent  aux  dés.  L’un  des  joueurs,  se  tournant  tout
à  coup  vers  le  Christ  en  croix,  lui  dit  en  prenant  une  pierre  :  «  Si  tu
ne  me  fais  pas  gagner,  je  t’assomme!  »  Il  perdit,  se  leva  et  jeta  la  pierre
qu’il  tenait  contre  le  Christ.  Mais,  ô  miracle!  la  pierre  s’enfonça  comme
dans  un  corps  de  chair  et  fit  couler  le  sang  de  l’image  de  bois.  Le  matelot
effrayé  s’enfuit  et  se  précipita  dans  la  mer.
Les  rues  de  l’ancienne  ville  débouchent  dans  la  vallée  de  Fiumara
dont  la  rivière  canalisée  était  autrefois  le  port  de  Fiume.  Encore  maintenant ­
  ce  port  offre  un  abri  si  sûr,  qu’il  est  encombré  de  barques  et  de
bâtiments  d’un  tirant  d’eau  peu  considérable,  venant  des  villes  du  littoral
ou  des  îles  de  l’archipel,  avec  des  chargements  de  vin,  de  douves  de  tonneaux, ­
  de  menains.  C  est  un  enchevêtrement  de  cordages  tendus  comme
des  filigranes,  une  foret  mouvante  de  mâts,  un  bariolage  criard  de  carènes
ornées  d’images  saintes  et  portant  à  leur  proue  deux  grands  yeux  peints
en  rouge  ou  en  bleu.
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        DE  L’ADUl  ATIQUE  AU  D  A  IN  ÜBE.

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Sous  les  ombrages  séculaires  qui  bordent  1  embouchure  de  la  rivière,
des  boutiques  en  plein  vent  étalent  des  fruits  magnifiques  et  succulents,
des  abricots  jaunes  comme  fiambre,  des  melons  et  des  pastèques  à  l’écorce
polie  et  luisante  comme  du  verre,  des  citrons  doux,  des  figues  craquelées
distillant  un  miel  délicieux  qui  suinte  comme  des  perles  d’or.  Le  trottoir
est  ici  isolé  de  la  chaussée  par  une  série  de  bornes  grotesquement  sculptées, ­
  représentant  des  têtes  symboliques  et  grimaçantes  de  Turcs  enturbanés,
  de  Hongrois  et  de  Bosniaques  aux  moustaches  hérissées  en  crocs  ou
retombant  en  queues.  On  dirait  d’une  rangée  d’idoles  barbares.
On  m’avait  donné  à  Trieste  une  lettre  pour  un  jeune  homme  de  Fiume,
M.  Antonio  Scarpa.  Voulant  la  lui  porter  moi-même,  j’avisai  un  fiacre
qui  passait.  On  m’avait  dit  :  «  Tout  le  monde,  à  Fiume,  connaît  M.  Antonio ­
  Scarpa.  »
—  Vous  savez  où  demeure  ce  monsieur?  dis-je  au  cocher  en  lui  montrant ­
  la  suscription  de  ma  lettre;  on  m’a  dit  que  tout  le  monde  le  connaissait. ­

—  Parfaitement,  me  répondit-il;  il  habite  Marti  nsciça.
Je  ne  savais  où  était  Martinsciça,  je  me  laissai  conduire.  Le  voyage  est
agréable.  On  longe  la  côte,  tantôt  montant  sur  des  terrasses  naturelles
ombragées  de  figuiers  et  de  lauriers,  tantôt  descendant  dans  d’agrestes
petits  vallons  où  des  maisonnettes  s’épanouissent  au  milieu  de  bouquets  de
verdure.  Nous  devançâmes  des  paysans  et  des  paysannes  revenant  de  la
ville.  En  Bosnie,  le  paysan  ne  sort  jamais  sans  son  chibouk,  et  dans  le
Monténégro,  sans  ses  armes;  ici,  malgré  l’aspect  bienveillant  du  ciel,  le
paysan  slave  est  toujours  armé  d’un  énorme  riflard.  C’est  tout  ce  qu’il
porte,  du  reste,  avec  un  anneau  d’or  à  l’oreille  gauche,  tandis  que  sa
femme  marche  derrière  lui,  geignant  et  suant,  courbée  en  deux  sous  un
fardeau  de  bête  de  somme.
Au  bout  d’une  heure,  nous  descendîmes  au  fond  d’une  étroite  vallée,
aux  flancs  ouverts  et  déchirés,  qui  rappellent  les  paysages  tragiques  de  Salvator ­
  llosa.  On  tire  de  là  les  gigantesques  blocs  de  roche  qui  servent  à  la
construction  du  port  de  Fiume.  Des  hommes  bronzés,  vêtus  d’une  chemise
et  d’un  pantalon,  poussaient  sur  des  rails  rouillés  des  wagons  chargés  de
pierres  et  de  ballast.  Ma  voiture  s’arrêta  devant  une  espèce  de  forge  enfumée ­
  contre  laquelle  étaient  appuvées  des  roues  cassées,  de  grandes  claies
de  fer  éventrées,  des  tombereaux  estropiés  et  hors  de  service.
—  C’est  ici,  me  dit  le  cocher.
Je  descendis,  et  je  présentai  ma  lettre  à  un  monsieur  qui  me  fit  1  eilet
d  un  inspecteur  de  travaux.
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LA  HONGRIE

—  Antonio  Scarpa,  me  répondit-il  en  souriant,  ce  n’est  pas  moi,  c’est
un  de  mes  cousins  qu’on  surnomme  Scarpeto;  il  demeure  à  Fiume,  tout
près  du  port.  Et  il  expliqua  au  cocher,  en  langue  croate,  où  se  trouvait  la
maison.
Nous  rebroussâmes  chemin,  ayant  toujours  à  nos  pieds  le  spectacle  de  la
mer  semée  de  petites  voiles  blanches  qui  ressemblaient  à  des  cygnes,  les
ailes  déployées,  nageant  à  toute  vitesse.  Fiume  esquissait  ses  murs  derrière
un  rideau  d’arbres.  Au  bout  d’une  demi-heure,  la  voiture  s’arrêta  de  nouveau, ­
  cette  fois  devant  une  belle  maison  neuve  dont  le  rez-de-chaussée
était  occupé  par  un  entrepôt  et  un  comptoir.
Je  tendis  ma  lettre  à  un  monsieur  qui  se  trouvait  sur  le  seuil  de  la  porte
encombrée  de  caisses  et  de  ballots  de  marchandises.
—  Ah!  s’écria-t-il,  Antonio  Scarpa,  ce  n’est  pas  moi,  c’est  mon  cousin,
celui  qu’on  surnomme  Scarpetino;  il  s’est  retiré  à  la  campagne.
J1  jeta  un  regard  sur  les  deux  chevaux  de  mon  véhicule,  et  reprit  :  «  Vous
en  aurez  pour  vingt  minutes.  »  Puis  traçant  à  l’aide  de  son  crayon  cinq  ou
six  lignes  sur  une  planche,  il  expliqua  F  itinéraire  au  cocher  :  «  Vous  prendrez ­
  à  gauche,  puis  à  droite,  et  encore  à  gauche,  et  alors  vous  irez  droit
devant  vous,  puis  vous  tournerez  de  nouveau  à  droite.  »
Un  véritable  voyage  d  exploration  et  de  découverte!  Le  cocher  fouetta
cependant  ses  chevaux  avec  une  indifférence  qui  me  rassura.  Je  me  dis
qu’il  avait  compris,  et  (pic  la  génération  des  Scarpa  s’arrêtait  peut-être  à
M.  Scarpetino.
Nous  reprîmes  la  rue  que  nous  venions  de  traverser  un  instant  auparavant; ­
  mais  au  lieu  de  suivre  la  côte,  nous  grimpâmes  sous  un  soleil  de  plomb
un  chemin  roide  comme  une  échelle,  qui  s’allongeait,  s’allongeait  à  perte
de  vue  entre  deux  grands  murs  tout  blancs,  aux  réverbérations  éblouissantes. ­
  L’allée  se  bifurqua  bientôt  en  plusieurs  chemins,  et  mon  cocher,
pas  plus  que  moi,  ne  savait  lequel  prendre.  De  quatre  côtés,  des  murs  uniformes ­
  se  prolongeaient  comme  les  hauts  corridors  d’un  cloître  désert.
Enfin  nous  avançâmes  au  hasard  et  nous  découvrîmes,  après  avoir  tourné  à
gauche,  puis  à  droite,  puis  à  gauche  et  encore  à  droite,  dans  un  enfoncement ­
  encombré  de  ronces  et  de  mauvaises  herbes  roussies  par  l’été,  la
grande  porte  délabrée  d’un  jardin.
—  Je  pense  que  nous  y  sommes,  inc  dit  le  cocher  avec  1  intuition  du
métier.
Il  n’y  avait  pas  de  sonnette.  Il  frappa  à  coups  de  poing,  mais  personne
ne  répondit.
Alors,  pour  varier  la  musique,  il  prit  une  pierre.
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        Carte  de  l'Autriche-Hongrie  poü ser vir  au  voyage  de  M r  Victor  Tissot

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DE  1/'A  ü  KI  ATI  Q  OE  AU  DANUBE.  * 7
Cette  fois,  des  aboiements  formidables  se  firent  entendre;  mais  comme
les  aboiements  continuaient  sur  une  gamme  montante,  et  qu'il  n'était  pas
facile  de  parlementer  avec  celui  qui  les  poussait,  nous  nous  mîmes  tous
deux  à  crier  :  «  Signor  Antonio,  ohé  !  Signor  Scarpa,  Scarpeto,  Scarpetino!  »
A  ces  appels  réitérés,  la  porte  solidement  barricadée  à  l'intérieur  s’ouvrit
toute  grande,  encadrant  un  jeune  homme  à  la  mine  intelligente,  aux
manières  distinguées.
—  M.  Scarpa  Antonio?  lui  dis-je  en  lui  présentant  ma  lettre.
—  C’est  moi,  monsieur.
—  Enfin!  m’écriai-je  Voilà  trois  heures  que  je  cours  à  votre  recherche.
De  Fiume,  on  m  a  envoyé  à  Martinsciça;  de  Martinsciça,  on  m’a  renvoyé  à
Fiume,  et  de  Fiume,  on  vient  de  me  renvoyer  ici;  je  ne  suis  plus  un
homme,  je  suis  une  balle  de  volant
Il  lut  la  lettre,  nous  échangeâmes  quelques  mots,  et  nous  nous  serrâmes
la  main  comme  si  nous  étions  déjà  deux  amis;  puis  M.  Scarpa  me  montra
sa  petite  propriété,  qu  il  avait  achetée  récemment.
L’herbe  poussait  partout,  étoilée  de  fleurs  de  satin  et  de  pourpre  ;  les
rameaux  des  arbres  avaient  des  élans  désordonnés  et  sauvages;  c'était  un
petit  coin  de  terre  en  friche  délicieux,  que  ce  jardin-là.  La  vigne  s’enlaçait
follement  aux  arbres,  suspendant  ses  élégants  festons  jusqu’à  leurs  dernières ­
  branches;  les  grenadiers  étaient  couverts  de  boutons  rouges  comme
le  corail;  les  figuiers  ployaient  sous  leur  seconde  récolte,  et  une  jolie  maisonnette ­
  ouvrait  au  bout  d’une  charmille  sa  porte  hospitalière,  abritée  par
une  treille  qui  baignait  la  façade  exposée  au  midi  d’une  ombre  fluide,
couleur  vert  de  lune.
M.  Scarpa  voulut  bien  m  accompagner  dans  1  excursion  que  je  désirais
encore  faire,  avant  le  coucher  du  soleil,  au  château  du  Tersato,  qui  domine
la  vallée  de  la  Fiumara.
—  Nous  passerons,  me  dit-il,  par  les  moulins  ;  ils  méritent  d’être  vus.
Au  lieu  de  traverser  le  pont  jeté  sur  la  Fiumara,  lequel  conduit  en  ville,
nous  prîmes  la  route  romantique  qui  monte  à  gauche,  glissant  au  pied  des
rochers  du  Tersato  et  surplombant  la  gorge  de  la  Reciña,  au  fond  de
laquelle  mugit  et  bouillonne  le  fleuve  qui  jaillit  des  flancs  de  la  montagne,
un  peu  plus  haut.  Cette  chaussée  hardie,  qui  a  dix-huit  lieues  allemandes
d  étendue,  et  qui,  à  1  endroit  où  elle  est  taillée  à  pic  dans  le  roc,  prend
le  nom  de  Porte  de  Hongrie,  a  été  construite  sous  la  direction  du  général
Vukassovitch,  dans  un  but  plus  stratégique  que  commercial.  A  1  époque  ou
elle  fut  exécutée,  vers  1830,  la  question  d  Orient,  plus  que  jamais,  éta.t
sur  le  tapis;  on  annonçait  à  tout  propos  l’entrée  des  Russes  en  Bessarabie,
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        18

LA  HONGRIE

et,  comme  l’Autriche  avait  la  promesse  d’une  alliance  anglaise  ou  française,
une  flotte  venant  de  Plymouth  ou  de  Toulon  pouvait  très-aisément  débarquer ­
  un  corps  de  troupes  à  Fiume.  En  deux  ou  trois  jours,  par  cette  route,
ces  troupes  seraient  arrivées  sur  la  Save  et  auraient  atteint  le  Danube.
On  sait  que  la  Save  se  jette  dans  ce  fleuve,  en  face  de  Semlin  et  de  Belgrade. ­

Nous  abandonnâmes  la  chaussée  et  traversâmes  la  Fiumara  sur  un  pont
de  bois.  Au-dessous  de  nous,  le  torrent  mugissait  d’une  voix  furieuse,  se
débattant  au  milieu  de  blocs  de  pierres  énormes,  entre  les  interstices  desquels ­
  des  sapins  et  des  chênes  se  cramponnaient  par  leurs  racines  puissantes. ­
  Des  ramiers  aux  ailes  gris  de  perle,  à  la  gorge  aux  reflets  irisés
et  nacrés,  volaient  nombreux  autour  de  cette  presqu’île  de  rochers.  Nous
suivîmes  un  chemin  ombragé,  et  nous  débouchâmes  dans  un  frais  et  riant
vallon  s’ouvrant  comme  un  parc  au  milieu  de  cette  gorge  d’une  sauvagerie ­
  alpestre.  Un  immense  bâtiment  à  la  façade  jaunâtre  percée  de  centaines ­
  de  fenêtres  se  dressait  comme  une  caserne  ou  un  hôpital  au  fond  du
paysage.  A  mesure  que  nous  avancions,  nous  entendions  le  bruit  des
grosses  roues  de  bois  mises  en  mouvement  par  l’eau,  et  le  tic  tac  saccadé
des  moulins.  L’armée  anglaise  et  l’armée  autrichienne  tirent  d  ici  leurs
approvisionnements  de  farine.  La  Hongrie  ne  suffit  pas  à  alimenter  ce  grand
moulin,  qui  absorbe  aussi  une  partie  des  blés  de  la  Crimée.  «  Souvent,
me  dit  M.  Scarpa,  les  achats  faits  dans  les  ports  de  la  mer  Noire  sont
beaucoup  plus  avantageux  que  ceux  faits  à  Pest.  »
Un  peu  plus  loin  se  trouve  également,  caché  dans  le  même  gouffre,  un
établissement  industriel  qui  date  d’un  demi-siècle;  ce  stmt  les  grandes
fabriques  de  MM.  Smith  et  Meynier,  qui  fournissent  tout  le  Levant.  M.  Smith,
comme  l’indique  son  nom,  est  Anglais;  M.  Meynier  est  Français.
Nous  rejoignîmes  la  route  que  nous  avions  quittée  pour  traverser  la
Fiumara,  et,  renvoyant  notre  cocher,  qui  nous  attendait,  nous  nous  mîmes
à  tenter  l’escalade  du  rocher  du  Tersato,  qui  se  dressait  presque  perpendiculairement ­
  devant  nous.  Nous  nous  accrochions  aux  buissons,  aux  pierres,
aux  touffes  d’herbe,  et  quelquefois  nous  rampions  comme  des  serpents  le
long  des  arêtes  de  rocher.  Après  une  demi-heure  de  cet  exercice  pénible  et
salutaire,  nous  arrivâmes,  récompensés  par  la  vue  d’un  admirable  panorama,
au  pied  des  murailles  ébréchées  et  délabrées  de  l’ancien  château  qui  couronne ­
  la  montagne.  Jadis  nid  d’aigle  des  Frangipani,  actuellement  propriété ­
  de  la  famille  Nugent,  ce  château  n'est  plus  qu’une  ruine,  mais  une
ruine  italienne,  couverte  de  fleurs,  baignée  de  parfums,  drapée  de  feuillage, ­
  pleine  de  nids,  et  qui  a  conservé  dans  la  mort  quelque  chose  des
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        DE  L’ADRIATIQUE  AU  DASUDE.

19

coquetteries  et  des  grâces  de  la  jeunesse  et  de  la  vie.  Les  chèvrefeuilles,
les  glycines  et  les  pariétaires  encombrent  les  terrasses,  grimpent  le  long  des
murs,  retombent  en  draperies  ou  en  cascades,  mettent  de  gais  panaches  tricolores ­
  aux  fenêtres  et  aux  créneaux.  On  u  imagine  pas  un  plus  beau  décor.
Sur  la  terrasse  supérieure  du  jardin,  devant  un  campo-santo  flanqué  de
deux  tourelles,  se  dresse  la  colonne  de  marbre  que  les  soldats  français
avaient  érigée  sur  le  champ  de  bataille  de  Marengo,  en  souvenir  de  la  victoire ­
  du  premier  consul;  cet  obélisque,  fort  simple  du  reste,  fut  donné
après  la  chute  de  Napoléon  au  feld-maréchal  de  Nugent,  qui  le  fit  transporter ­
  ici.  Le  comte  de  Nugent  était  un  Irlandais  au  service  de  F  Autriche.  Il
acheta  le  château  en  ruine  du  Tersato  après  la  prise  de  Fiume  par  les
Anglais  et  le  retour  de  cette  ville  à  F  Autriche,  en  1815.  Dans  le  caveau,
bâti  en  forme  de  temple,  on  voit  les  tombeaux  du  comte  et  de  la  comtesse,
ornés  de  leurs  bustes  en  marbre.  La  fresque  qui  décore  le  plafond  représente
deux  anges  qui  s  embrassent,  comme  deux  âmes  qui  se  retrouvent  dans  les
régions  célestes.  L  intérieur  d’une  des  deux  tourelles  est  peuplé  de  Dianes,
de  déesses  entassées  pêle-mêle,  les  unes  debout,  les  autres  accroupies  ou
courbées,  dans  les  poses  les  plus  fières  ou  les  plus  abandonnées.  On  dirait
F  Olympe  travesti  à  la  salle  de  police,  un  mercredi  des  Gendres.  Dans
un  coin  sont  entassés  de  gros  boulets  de  pierre  que  les  Fiumans  employaient
autrefois  pour  repousser  les  visites  trop  peu  désintéressées  des  Uscoques  et
des  Vénitiens.
Le  pavillon  du  gardien  est  aussi  un  simulacre  de  musée  de  peinture  renfermant ­
  des  Canaletto,  des  Titien  et  des  Tintoret  d’une  authenticité  douteuse. ­
  La  mâle  et  belle  figure  du  comte  de  Frangipani,  dont  nous  avons
raconté  ailleurs  la  mort  tragique  1 ,  anime  par  la  vivacité  et  la  franchise  de
son  regard,  son  air  de  résolution  et  de  haute  intelligence,  la  longue  série
grise  et  monotone  de  toutes  ces  figures  de  famille  entassées  les  unes  pardessus ­
  les  autres  jusqu’au  plafond,  comme  une  pyramide  de  têtes  coupées.
Quelle  énergie  farouche  dans  ce  portrait  du  dernier  des  Frangipani!  On  lit
sur  son  front  comme  une  vision  de  1  avenir.  La  Hongrie  du  seizième  siècle
* s  incarne  tout  entière  dans  cette  tête  énergique,  qui  vous  parle  comme  si
elle  était  vivante,  et  qui  vous  regarde  jusqu’au  fond  de  l’âme.
Ln  sortant  du  château,  nous  allâmes  visiter  l’église  et  le  monastère  du
Tersato.  Un  Père  Franciscain  vint  au-devant  de  nous  et  nous  demanda  si
nous  voulions  voir  le  portrait  de  la  Vierge  peint  par  saint  Luc.
—  Est-il  authentique,  votre  portrait?  lui  demandai-je.

1  Vienne  et  la  vie  viennoise.
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        20

LA  IIO  N  G  U  i  Ë

—  Monsieur,  il  est  signé!  ,
Ces  mots  furent  dits  d’un  ton  qui  n  admettait  pas  de  réplique.
Nous  suivîmes  le  Franciscain,  qui  nous  conduisit  devant  le  maître-autel,
dont  il  alluma  les  cierges;  puis  il  tira  une  ficelle,  et  le  tableau,  sortant
d’une  trappe,  glissa  dans  sa  rainure  et  s  offrit  à  nos  regards,  encadré  d  argent ­
  massif,  enguirlandé  de  cœurs,  de  colliers,  de  bracelets,  de  petites
jambes  et  de  petits  bras  d’argent.  La  tête  de  la  Vierge  est  vraiment  raphaé-V-:.



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Chemin  du  couvent  du  Tersato.

tesque,  adorablement  douce,  d’un  sentiment  exquis,  empreinte  de  ce  sourire ­
  voilé  qui  ressemble  à  un  épanouissement  nocturne  de  fleur  lumineusej
Les  yeux  sont  profonds  et  chastes;  la  physionomie  entière  respire  une
sérénité  si  auguste,  elle  est  d’un  si  grand  style,  d'une  pureté  de  lignes  si
irréprochable,  que  c’est  certainement  l’œuvre  d’un  peintre  inspiré.
Autour  du  monastère,  dans  une  débandade  d’écoliers,  s’éparpillent  les
maisons  du  village,  cachant  à  demi  sous  des  treilles  vertes  la  gaieté  tapageuse
de  leurs  façades  de  couleur.  Le  Tersato  est  presque  tout  entier  habité  par
des  Vénus  antiques,  des  Cupidons  aux  arcs  brisés,  des  nymphes,  des  dieux  et
        <pb n="35" />
        21

DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.  21
d’anciens  loups  de  mer,  pilotes  ou  caboteurs,  revenus  avec  un  petit  magot
de  leurs  voyages  périlleux  ou  de  leurs  expéditions  lointaines.
Nous  entrâmes  dans  une  auberge  aux  murs  crépis  à  la  chaux,  au  plafond
peint  à  fresque;  au-dessus  de  la  porte,  un  coq  aux  plumes  jaunes  et  rouges,
dressé  sur  ses  ergots,  à  la  crête  posée  fièrement  de  travers,  comme  un  bonnet ­
  phrygien,  lançait  de  sa  voix  éclatante  cette  promesse  de  Gascon,  charhonnée
  dans  un  cartouche  partant  de  son  bec  :
Quanto  queslo  gallo  cantara,
Credenza  si  fara.
Quand  ce  coq  chantera,
Crédit  l’on  vous  fera.

Une  hôtesse  accorte  nous  servit  un  gentil  vin  un  peu  sur,  qui  nous  chatouilla ­
  le  fond  du  gosier,  mais  qui  avait  une  si  belle  teinte  de  rubis!  Les
tonneaux  étaient  rangés  dans  la  salle  même,  sur  des  chevalets.  Sur  la  caisse
de  la  vieille  horloge,  un  peu  détraquée  et  qui  se  livrait  à  des  tic  tac  extravagants, ­
  on  voyait  des  rangées  d’additions  tracées  avec  un  morceau  de
craie.  A  gauche,  une  porte  s’ouvrait  sur  la  cuisine,  illuminée  d’un  grand
feu  devant  lequel  rôtissaient  des  chapelets  de  poulets  et  des  colliers  de
pigeons.  Une  vieille  femme,  tenant  son  fuseau  à  la  main  avec  une  dignité
de  Parque,  surveillait  la  lente  rotation  de  la  broche;  dans  le  fond,  au
milieu  d’une  buée  blanche,  on  apercevait  des  servantes,  les  manches
retroussées  jusqu’aux  épaules,  penchées  dans  la  vapeur  d’une  cuve,  et  coulant ­
  une  lessive.  Une  jeune  fille  ,  les  bras  levés,  dans  un  mouvement  plein
d  harmonie  et  de  grâce,  tordait  un  linge  blanc,  faisant  ruisseler  l’eau  dans
un  baquet,  avec  un  bruit  d’averse.  Tout  à  coup  une  fusée  de  rires  éclata
dans  le  corridor;  des  têtes  curieuses,  aux  joues  en  fleur,  aux  regards  pétillants, ­
  s’avancèrent  vers  la  porte  entre-bâillée,  puis  se  retirèrent  précipitamment, ­
  et  un  bruit  de  pas  légers  et  de  robes  frôlées  s’éteignit  au  bout  du
couloir.  C’était  la  plus  belle  moitié  du  village  qui  était  venue  s’enquérir  si
les  «  gars  »  attendus  pour  une  petite  fête  étaient  arrivés.
Nous  redescendîmes  â  Fiume  un  peu  avant  le  coucher  du  soleil.  La
musique  jouait  sur  la  place  du  Port  ;  toute  la  ville  se  promenait  pour  respirer ­
  la  brise  de  mer  qui  commençait  â  souffler,  apportant  la  fraîcheur  du
large;  les  fenêtres  s’étaient  ouvertes  â  tous  les  étages,  et  presque  chaque
croisée  encadrait  une  jolie  tête.  Le  type  des  femmes  de  Fiume  se  rapproche
de  celui  des  Vénitiennes.  Devant  les  cafés,  les  tables  étaient  garnies  de
consommateurs.  Enfin  la  musique  cessa,  le  soleil  disparut  derrière  la
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        LA  HONGRIE,  DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

£2
chaîne  du  Monte-Maggiore,  qui  ressembla  un  moment  à  une  Babvlone  aux
coupoles  de  topaze  et  de  saphir;  la  mer  prit  une  teinte  indécise,  éblouissante, ­
  puis,  graduellement,  les  sinuosités  des  rives  s’estompèrent,  l’eau  se
figea  dans  une  immobilité  grise.  Tout  le  monde  sauta  alors  en  voiture,
ou  s’empila  dans  un  tramway  recouvert  d’une  bâche,  et  s’en  alla  souper  et
finir  la  soirée  dans  un  immense  jardin-brasserie  de  banlieue,  ou  la  bière
coule  au  son  ties  valses  de  Verdi,  de  Bellini  et  de  Strauss,  où  les  côtelettes
et  le  macaroni  se  colorent,  sur  vos  assiettes  blanches,  des  reflets  vermeils
des  feux  de  Bengale  et  des  feux  d  artifice  éclairant  magnifiquement  les
vastes  rangées  de  terrasses  epii  tournent  vers  la  mer  leurs  bouquets  d’arbres
et  leurs  corbeilles  de  fleurs.
C’est  la  municipalité  qui  a  donné  ce  parc  à  un  restaurateur  habile,
chargé  d  entretenir  la  gaieté  chez  les  Fiumans.  Dans  la  partie  supérieure  du
Giardino  Publico,  qui  est  boisée,  des  allées  et  des  chemins  se  croisent  et
s’entre-croisent  avec  des  caprices  et  des  fantaisies  de  labyrinthe.  Une  nuit
épaisse  tombe  des  branches  noires  et  touffues  des  sapins;  la  brise  vous  apporte
des  senteurs  de  citronniers  et  d’orangers;  et,  tout  au  bout  des  avenues,  dans
des  ronds  de  ciel  bleuâtres  et  argentés,  ou  voit,  comme  au  milieu  d’un
nimbe,  les  promeneurs  qui  passent  lentement  et  s’évanouissent,  pareils  à
des  visions.
Géographiquement  et  politiquement,  j’étais  en  Hongrie  depuis  le  matin,
mais  jusqu’ici  je  n  avais  pas  aperçu  le  plus  petit  bout  de  brandebourg  et  de
moustache  magyars.  Autour  de  moi,  ou  u  avait  parlé  qu’italien.  Enfin,  en
rentrant  à  mon  hôtel,  à  onze  heures,  je  découvris  un  coin  de  Hongrie  :  un
orchestre  de  Tziganes  aux  belles  têtes  basanées,  aux  longs  cheveux  bouclés,
aux  yeux  étincelants,  aux  dents  polies  et  pointues  comme  celles  de  jeunes
loups,  et  aux  costumes  autrement  pleins  de  caractère  que  les  uniformes  de
garde  civique  des  Tziganes  de  T  Exposition  de  Paris.
Pauvres  Tziganes!  ils  étaient  là,  sur  le  sol  de  la  patrie,  ils  jouaient  des
valses  divines,  ils  raclaient  leurs  violons  avec  une  frénésie,  un  brio,  un
entrain  de  tous  les  diables,  mais  il  n’y  avait  pas  un  Fiuman  pour  les  entendre,
ni  une  Fiumane  pour  les  applaudir.
Il  est  vrai  que  dans  les  jardins  d’où  je  venais,  l’air  du  soir  était  si  frais  et
si  caressant,  et  les  orangers  si  parfumés!
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        »

CHAPITRE  II

Les  pecbeurs  de  thon  de  la  baie  de  Prélucca.  —  Voloska.  —  La  villa  Angolica  à  l’Abbazzîa  —
Ma  visite  a  la  fabrique  de  torpilles  de  M.  Whitehead.  —  M.  le  chevalier  Sivel.  —  I.e  port  de
mine.  I  romenade  en  mer.  —  L’ile  de  Véglia.  —  P&amp;gt;uceari.  —  Segna,  la  ville  des  Uscoques.
—  Retour  a  Fiume.  1

M.  Scarpa  m’avait  parlé  de  l’Abbazzia
comme  d’une  des  merveilles  des  environs
de  Fiume.  Cette  magnifique  propriété  appartenait ­
  autrefois  à  un  de  ses  parents;  mais
dans  le  tableau  tpi  il  m’en  faisait,  il  ne
m’avait  pas  paru  y  avoir  aucune  vanité  de
famille.  Nous  avions  donc  pris  rendez-vous
pour  le  lendemain  de  bonne  heure,  devant
le  café  de  l’Hôtel  de  1  Europe.  Se  lever
matin,  c’est  la  première  règle  de  l’art  de
voyager.  Notre  cocher  de  la  veille,  qui  portait ­
  des  boucles  d  oreilles  d’or,  nous  attendait ­
  sur  la  place  avec  sa  voiture.  Nous
prîmes  la  route  opposée  à  celle  de  Martinsciça,
  route  qui,  elle  aussi,  borde  d’un  blanc
ruban  des  coteaux  verts  et  longe  délicieusement ­
  F  Adriatique.  Nous  dépassâmes  la  gare,
l’École  navale  austro-hongroise  et  la  fabrique
de  torpilles  de  M.  Whitehead;  puis  nous  nous  trouvâmes  en  pleine  campagne. ­
  Le  soleil  venait  de  se  lever,  les  fleurs  s’épanouissaient  sous  ses
caresses,  et  la  mer  avait  comme  un  long  frémissement  de  plaisir.  Nous  cheminions ­
  à  travers  des  futaies  verdoyantes,  au  pied  desquelles  les  vagues
attachaient  leurs  franges  d’écume;  du  côté  de  la  terre,  des  lauriers,  des
citronniers,  des  grenadiers  se  dressaient  en  haies  touffues,  baignées  de  senteurs ­
  exquises.  Les  îles,  le  golfe,  les  promontoires,  les  montagnes  aux  gra-.&amp;gt;

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A  Volosha.
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        LA  HONGRIE

dins  adoucis  et  couverts  de  verdure  aux  mille  nuances,  formant  comme  un
vaste  cirque,  se  développaient  dans  un  panorama  splendide.  Au  bout  du
canal  de  la  Farasina,  nous  apercevions  la  ligne  plus  intense  de  la  haute  mer.
Les  navires  entraient  par  1  étroit  goulot  et  grandissaient  à  vue  d’œil  sans
sortir  de  leur  apparente  immobilité,  tandis  que  des  barques  de  pêcheurs  aux
voiles  rouges  rasaient,  semblables  à  de  grands  flamants  roses,  la  surface
moirée  de  l’eau.  Au  détour  de  la  route,  sur  un  rocher,  nous  découvrions
parfois  un  douanier,  le  fusil  sur  l’épaule,  surveillant  la  mer;  sa  silhouette
se  détachait  en  lignes  énergiques  dans  la  limpidité  veloutée  de  l’air
matinal.
Nous  arrivâmes  à  la  petite  baie  de  Prélucca,  taillée  à  pic  au  bord  du  chemin. ­
  Une  partie  de  la  baie  était  barrée  parmi  large  filet,  et  d  immenses
échelles  penchées  en  avant,  au  sommet  desquelles  se  tenait  un  homme  en
vigie,  profilaient  leur  ombre  allongée  sur  la  surface  calme  et  unie  de  la
mer.  Ces  vedettes  sont  des  pêcheurs  qui  guettent  jour  et  nuit  l’arrivée  des
bancs  de  thons,  souvent  fort  nombreux  au  mois  de  mai,  époque  de  leur
migration  dans  ces  parages.  Les  thons,  comme  les  harengs,  les  sardines,
les  maquereaux  et  les  mulets,  ne  voyagent  qu’en  compagnies  nombreuses.
Rien  n’est  plus  gracieux  que  de  voir  les  évolutions  de  ce  poisson  dans  l’eau
transparente.  Son  ventre  brille  comme  s’il  était  recouvert  d’une  cuirasse
d’argent;  son  dos  aux  reflets  verdâtres  semble  taillé  dans  l’émeraude;  sa
queue  fourchue  s’abaisse  et  se  relève  comme  un  panache,  ou  se  déploie
comme  un  petit  drapeau,  avec  des  mouvements  pleins  de  grâce  et  de
coquetterie  féminines.  Malgré  sa  grande  taille  et  son  poids,  qui  souvent
atteint  80  à  00  kilogrammes,  le  thon  est  d’une  agilité  que  n’égale  que  celle
de  la  truite.  Familier  comme  le  marsouin,  il  ne  s’éloigne  jamais  des
côtes,  qu’il  suit  dans  toutes  leurs  sinuosités.  On  dirait  qu’il  recherche  le
voisinage  de  l’homme  :  il  accourt  au-devant  des  barques  et  des  navires  qui
sortent  des  ports  ou  qui  arrivent  du  large.
Le  pêcheur  en  vigie  guettant  l’approche  du  thon  n’est  relevé  que  de  trois
heures  en  trois  heures  ;  c’est  la  durée  de  sa  faction,  qui  est  très-fatigante,
car  il  doit  sans  cesse  tenir  ses  yeux  fixés  à  l’entrée  de  la  baie,  afin  de  signaler
à  temps  l’approche  du  poisson  aux  autres  pêcheurs  attendant  dans  une
cabane  de  planches,  au  bord  de  l’eau.  Dès  que  le  signal  est  donné,  ceux-ci
courent  aux  cordes  des  filets  et  font  également  jouer  un  second  filet  qui
forme  trappe,  de  sorte  que  le  thon  se  trouve  enfermé  dans  un  espace  se  resserrant ­
  de  plus  en  plus.  Les  pêcheurs  montent  alors  sur  des  barques,  et
armés  de  haches  et  de  harpons,  ils  se  livrent  à  un  épouvantable  massacre.
La  mer  devient  toute  rouge  de  sang.  Les  thons  éperdus  se  pressent,  se
        <pb n="39" />
        4

DE  L'ADRIATIQUE  AU  DANUBE.  25
débattent,  les  uns  dans  des  élans  de  fuite,  les  autres  dans  les  convulsions  de
I  agonie.  Enfin  on  pousse  tous  ces  corps  morts  vers  le  rivage;  il  n’est  pas
rare  qu’on  en  compte  cinq  à  six  cents.  Le  poisson  est  immédiatement
dépouillé  et  salé;  on  le  conserve  ainsi  jusqu’au  moment  de  l’expédition.
La  route  descend;  nous  voici  à  Yoloska,  qui  trempe  coquettement  le
pied  blanc  de  ses  maisons  dans  la  mer.  Tous  les  balcons  sont  ornés  de

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¡PM,

Les  pèclieurs  de  thon.
fleurs;  la  glycine  suspend  aux  façades  ses  guirlandes  aux  grappes  violettes,
le  chèvrefeuille  grimpe  autour  des  piliers,  la  vigne  s  arrondit  en  berceau,
répandant  déjà  une  enivrante  odeur.  Des  groupes  de  mortels  heureux,
vivant  dans  une  paresse  pleine  de  béatitude,  fument  à  l’ombre  des  treilles
et  des  figuiers.  Ici,  une  touffe  de  laurier,  nouée  à  une  ficelle  au-dessus  d  une
porte,  indique  un  débit  de  vin;  plus  loin,  des  copeaux  qui  flottent  comme
un  nœud  de  rubans  de  satin,  marquent  un  débit  de  bière.
Autour  de  la  fontaine  du  village,  pendant  que  l’eau  remplit  en  chantant
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LA  11  ONG  U  IE

leurs  vases  cerclés  de  cuivre,  des  servantes  en  bas  rouges,  chaussées  de
sandales  de  paille,  un  coin  de  leur  robe  relevé,  causent,  exubérantes  de
sève  et  de  santé  comme  la  nature  qui  les  entoure,  rieuses  et  de  belle  humeur
comme  les  joyeuses  commères  de  Shakespeare.  L’eau  rejaillissante  sème
des  gouttelettes  de  diamant  sur  la  mousse  qui  sort  du  marbre  fendu,  et  de
beaux  pigeons  au  plumage  chatoyant  se  pavanent  autour  de  la  fontaine.
La  température  est  si  douce  ici  que  les  buissons  de  camélias  et  les  bois
de  lauriers  fleurissent  en  plein  hiver.  L’Abbazzia,  qui  est  à  dix  minutes  de
Voloska,  est  un  petit  village  tout  rose,  caché  comme  un  nid  dans  les  fleurs.
Les  médecins  de  Vienne  y  envoient  les  malades  qui  ne  peuvent  supporter
le  voyage  de  Menton  ou  d’Alger.  La  villa  Angelica,  où  nous  descendons,  est
une  demeure  pria  ci  ère  au  milieu  d’un  paradis  terrestre  en  miniature.  On
dirait,  à  voir  toutes  ces  essences  de  plantes  diverses,  un  musée  végétal.
C’est  une  collection  de  fleurs  rares  qui  vous  promènent,  comme  dit  Boccace,
«  à  travers  toutes  les  épices  de  1  Orient  »  .  La  végétation  est  si  opulente,  la
circulation  des  sucs  est  si  active,  que  la  vie  déborde  de  tous  côtés,  s’étalant
magnifiquement  en  fleurs,  en  feuilles,  eu  cimes,  en  grappes,  en  épis  ou  en
fruits.  Au  centre  d’une  pelouse,  un  yucca  dresse  sa  hampe  ornée,  comme
un  chapeau  chinois,  de  clochettes  d’argent  que  lutinent  les  brise  s  matinales.
Les  feuilles  papyracées  de  cet  arbuste,  sur  lesquelles  on  peut  peindre  et
dessiner  de  même  que  sur  du  papier  ordinaire,  retombent  en  longues  lames
recourbées  comme  des  cimeterres;  mais,  la  nuit,  elles  se  redressent  subitement, ­
  et  cette  plante,  (pii  ne  déploie  toute  sa  beauté  qu’aux  discrètes  clartés
des  étoiles,  épanouit  alors  ses  corolles  lumineuses,  qu’on  prendrait  pour
des  pendeloques  taillées  dans  le  cristal  ou  le  diamant.  A  côté  du  yucca,
T  arbre  à  pain  étale  ses  feuilles  découpées  enveloppant  les  fruits  nourriciers
qui  se  grillent  comme  les  châtaignes  et  servent  d’aliment  journalier  aux
insulaires  de  l'Océanie.  L’intérieur  de  ces  tubercules  est  blanc,  farineux,
tendre  comme  de  la  mie  de  pain.  Des  palmiers  au  tronc  cylindrique,  semblables ­
  aux  colonnes  basses  d’un  temple  égyptien,  déploient  leurs  arceaux
de  feuillage  impénétrable  au  soleil.  Puis,  ce  sont  des  cèdres  imposants  et
calmes  comme  les  solitudes  ou  ils  sont  nés,  dressant  leur  dais  sacré  et  toujours ­
  vert  sous  le  dôme  majestueux  du  ciel,  des  figuiers  gigantesques  dont
les  aïeux  durent  fournir  des  vêtements  gratuits  à  nos  premiers  parents.
Des  wellingtonia,  des  buissons  de  rhododendrons,  des  grenadiers  qu’on
dirait  couverts  d’une  rosée  de  sang,  des  aloès  ouvrant  leur  éventail  de
lames  azurées,  des  mimosas  dont  les  fleurs  semblent  faites  avec  des  plumes
d'ibis,  des  magnolias,  des  massifs  de  jasmin,  de  nopal,  de  bignonias  de  la
Floride  dans  les  calices  desquels  on  cherche  l’oiseau-mouche  qui,  là-bas,
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        DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUI5E.

27

s’y  cache,  semblable  à  une  émeraude  enchâssée  dans  du  corail,  déroulent
leur  végétation  aux  mille  dessins  et  aux  mille  couleurs,  aux  tons  chauds  de
soie  brochée,  aux  merveilleuses  combinaisons  de  teintes  des  tapis  d’Orient,
aux  effets  simples  et  variés  des  tapisseries  anciennes.  Sur  tous  ces  pétales,
ces  étamines  d’or,  dans  tous  ces  calices  aux  formes  étranges,  il  y  a  des
reflets  d’astres,  des  cassures  de  satin,  des  chatoiements  de  plumages,  des
scintillements  de  pierres  précieuses,  des  miroitements  d’eau,  des  poudroiements ­
  de  soleil.  Plusieurs  de  ces  plantes  valent  réellement  leur  pesant  d’or.
Pt  partout  des  roses  ouvrent  leur  bouche  vermeille,  dans  les  coins  d’ombre,
comme  si  elles  avaient  des  secrets  à  se  dire  ou  des  histoires  à  se  conter.  Des
lys,  dans  leur  robe  blanche,  ressemblent  à  un  groupe  de  jeunes  communiantes.
  Des  jasmins  exhalent  leur  âme  parfumée  au  milieu  des  branches
d’un  sumac.  Des  lianes  se  balancent  d’un  arbre  à  l’autre,  des  oiseaux  aux
plumes  diaprées  s’y  suspendent,  pareils  à  de  petits  acrobates  dans  leur  costume ­
  de  parade;  et  les  plantes  grimpantes  qui  s’accrochent  partout  retombent
en  cascade  fleurie  et  parfumée,  toute  rose,  toute  bleue  ou  toute  blanche.
ici  une  allée  de  sapins  vous  conduit  dans  une  forêt  rayée  de  lumière
comme  les  arceaux  et  les  piliers  d’une  cathédrale  gothique  éclairée  par  le
jour  tamisé  de  ses  vitraux.  Là  serpentent  des  sentiers  pleins  d’intimité;
plus  loin,  c’est  un  étang  qu’on  rencontre,  ou  les  nénufars  épanouissent
leurs  étoiles  satinées  comme  si  l’eau  reflétait  le  ciel  étoilé;  à  côté  de  ces
fleurs  se  tiennent,  immobiles,  dans  une  attitude  d’extase,  des  grenouilles
en  maillot  vert  et  aux  yeux  cerclés  d’or;  et,  au  bout  de  toutes  ces  avenues,
de  tous  ces  chemins,  de  toutes  ces  clairières,  de  toutes  ces  pelouses,  la
majestueuse  perspective  de  la  mer  s  ajoute  à  la  grâce,  à  la  beauté,  à  l’imprévu ­
  du  paysage.  Malheureusement,  devant  ce  festin  des  yeux,  au  milieu
de  cette  fête  de  l’âme,  dans  cette  vaste  exhalaison  des  plus  capiteux  parfums, ­
  la  villa  Angelica,  les  portes  closes,  les  persiennes  fermées,  muette,
comme  frappée  de  mort,  vous  fait  l’effet  d’un  cercueil  oublié  dans  un  jardin
qui  l’a  recouvert  et  drapé  de  ses  verdures  et  de  ses  fleurs.
Nous  nous  assîmes  pendant  quelques  instants  sur  une  terrasse  au  pied
de  laquelle  les  flots  venaient  s  amortir  languissamment  ;  nous  écoutions  le
rhythme  mélancolique  des  vagues  expirantes,  et  nos  regards  embrassaient
d’un  seul  coup  d'œil  un  des  plus  beaux  spectacles  dont  nous  nous  soyons
jamais  délecté.  En  face  de  nous  s  avançait  la  pointe  de  l  ile  de  Clierso;  a
droite  se  déployait  en  lignes  onduleuses  tout  ce  magnifique  littoral,  moucheté ­
  de  blancs  villages  jetés  au  bord  de  la  mer  ou  sur  le  penchant  des  collines, ­
  et  qui  portent  les  noms  mélodieux  d  Ika,  Lovrana,  Cesara,  Moscheni/.ze,
  Fi  an  on  a.
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        £8

LA  HONGRIE

Lovrana  veut  dire  la  «  ville  des  lauriers  ».  Les  lauriers  qui  l’ombragent
sont  de  vrais  arbres,  comme  chez  nous  les  poiriers  et  les  pommiers.  Le
château  de  Lovrana  a  été  construit  par  les  Romains,  qui  se  connaissaient
en  sites  enchanteurs.  Toute  cette  contrée  est  plantée  d  énormes  marronniers ­
  portant  au  bout  de  leurs  branches  des  thyrses  de  fleurs  roses,  délicats ­
  et  ouvragés  comme  les  candélabres  en  verre  filé  des  fabriques  de
Mura  no.  Ces  arbres  magnifiques  roulent  jusqu’à  l’horizon  les  vagues  de
leur  verdure  puissante  et  profonde,  aux  tons  riches  et  intenses  de  gobelins
anciens  et  de  vieux  velours  vert.  On  récolte  aussi  ici  les  énormes  châtaignes ­
  que  les  confiseurs  de  Vienne  savent  si  bien  glacer.  Quantité
d’autres  essences,  des  oliviers,  des  figuiers,  des  chênes,  des  tamarins,
étendent  le  voile  changeant  de  leurs  divers  feuillages  sur  ces  rives  fortunées
qui  descendent  en  pente  douce  vers  la  mer,  multipliant  les  caps,  les  baies,
les  anses,  les  jolis  promontoires  tout  empanachés  d’arbustes  et  de  fleurs.
Le  Monte-Maggiore,  comme  un  robuste  athlète,  dresse  au-dessus  de  cette
végétation  touffue  qui  lui  monte  jusqu’aux  hanches,  son  dos  nu,  brûlé  du
soleil,  et  sa  tête  chauve  aux  tons  de  safran.
A  gauche,  le  golfe  de  Fiume  s  arrondit  en  coupe  de  marbre  pleine  d’eau
bleuâtre.  Au  delà,  la  côte  est  crayeuse,  la  verdure  plus  rare,  le  souffle
de  la  bora  dessèche  le  sol.  Mais  quelle  suavité  et  quelle  tendresse  de  lignes!
Elles  s’effacent  dans  un  lointain  doré,  en  se  dégradant  à  chaque  plan  par
des  nuances  d’un  violet  pâle  et  évanoui.  On  se  croirait  en  Grèce.  La
pureté  du  ciel,  la  transparence  bleue  de  l’air,  la  lumière  tiède  et  blonde
qui  vous  entoure,  flottant  comme  une  gaze,  augmentent  encore  1  illusion. ­

Il  fallut  cependant  s’arracher  aux  sensations  délicieuses  que  nous
donnait  la  vue  de  ce  paysage,  chaud  et  sympathique  comme  ces  pays
rêvés  au  coin  du  feu,  les  soirs  d’hiver,  alors  que  Paris  grelotte  sous  la
neige  et  que  l’imagination  prend  son  vol,  comme  un  oiseau  frileux,  vers
les  régions  ensoleillées.  J’avais  accepté  d’un  ingénieur  français,  M.  le
chevalier  Sivel,  résidant  à  Fiume,  la  gracieuse  invitation  de  faire  avec  lui
une  excursion  en  bateau  à  vapeur  sur  le  golfe  du  Quarnero;  de  plus,  je
devais  m  arrêter  en  revenant  de  1  Abbazzia  a  la  fabrique  de  torpilles  do
M.  Whitehead,  que  j  étais  autoiise  à  visiter.  Il  était  donc  grand  temps  de
nous  remettre  en  route.  La  promesse  d  un  pourboire  au  cocher  eut  heureusement ­
  pour  effet  de  doubler  la  vitesse  de  ses  chevaux,  et  en  moins
d’une  demi-heure  j’arrivais  chez  M.  Whitehead,  tandis  que  mon  compagnon ­
  poursuivait  son  chemin  jusqu’à  Fiume.
Je  venais  au  bon  moment  :  M.  Whitehead  était  justement  sur  la  plage,
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        DE  L’ADRIATIQUE  AU  DA3UWE.

59
avec  les  trois  commissaires  français  de  la  défense  sous-marine,  —
MM.  Hanès,  capitaine  de  frégate,  Hélet  et  Desdouits,  ingénieurs  de  Cherbourg, ­
  —  chargés  de  prendre,  après  essai,  livraison  de  torpilles  achetées
par  le  gouvernement.  M.  le  comte  Hoyos,  gendre  et  associé  de  M.  Whitehead,
  m’ayant  aperçu,  vint  au-devant  de  moi  et  me  présenta  à  ces  messieurs. ­
  J’assistai  sur-le-champ  aux  expériences  les  plus  intéressantes  et  les
plus  curieuses.
Il  n’est  pas  nécessaire  d’être  homme  du  métier  pour  comprendre  la
révolution  que  de  pareils  engins  sont  destinés  à  opérer  dans  les  guerres
navales.  Les  torpilles  Whitehead  ont  une  telle  apparence  de  vie,  une  puis-30



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Lancement  d’une  torpille.

sanee  de  destruction  si  terrible,  qu  elles  sont  plus  redoutables  que  tous  les
monstres  marins  de  la  Fable  réunis.  Figurez-vous  un  énorme  poisson
d’acier,  ayant  la  forme  d’un  thon  de  six  à  sept  mètres;  qui  nage  avec  une
vitesse  de  vingt  à  vingt-quatre  nœuds  à  l’heure,  et  qui,  en  frôlant  seulement ­
  l’objet  contre  lequel  il  est  dirigé,  fait  éclater  la  provision  de  fulmicotón ­
  qu’il  porte  dans  sa  tête,  et  coule  bas  en  quelques  minutes  les  plus
grands  navires  cuirassés.
Dans  les  ateliers  de  M.  Whitehead,  les  ouvriers  ont  donné  à  cette
torpille  le  surnom  de  «  bestia  »  ,  c’est-à-dire  de  bête,  tant  sa  structure  et
ses  mouvements  se  rapprochent  de  ceux  d’un  être  vivant.  C’est  dans  la
tête  que  se  trouve  la  «  mine  »  ,  dont  la  charge  varie  selon  la  force  de
destruction  qu’on  exige  de  la  bestia.  Seize  kilogrammes  de  fulmicotón
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        30

I.  A  HON  G  U  IE

suffisent  pour  détruire  les  plus  gros  bâtiments.  Une  aiguille  à  percussion
produit  l’explosion  au  premier  choc.  Derrière  la  tète  est  placée  la
«  chambre  secrète  »,  renfermant  un  ingénieux  mécanisme  qui  permet  d^
régler  d’avance  la  marche  de  la  torpille  et  de  la  maintenir,  durant  toute  sa
course,  à  la  même  profondeur.  Ce  mécanisme,  la  pièce  la  plus  compliquée
et  la  plus  importante  de  l’invention  de  M.  Whitehead,  et  qui  est  encoreson
  secret,  résout  un  des  problèmes  les  plus  difficiles  de  la  physique.  Le
reste  du  corps  de  la  torpille  contient  un  réservoir  qu’on  remplit  d’air
comprimé  à  soixante-dix  atmosphères,  et  qui  met  en  mouvement  la
machine,  et  l’hélice  qui  forme  la  queue.
La  torpille,  étant  plus  légère  que  l’eau,  surnage  à  la  surface  quand  ellen’est
  pas  en  marche  ou  lorsqu’elle  est  arrivée  au  bout  de  son  trajet  sans,
avoir  rencontré  d  obstacles.
Voici  maintenant  à  quel  genre  d’essais  il  me  fut  permis  d  assister.
Deux  hommes  plaçaient  la  bestia  dans  l’affût  spécial  inventé  par
M.  Whitehead  pour  le  lancement  de  ses  torpilles;  les  commissaires  de  la
marine  française  prenaient  leur  chronomètre  en  main  ;  au  signal  donné,
on  remplissait  la  torpille  d’air  comprimé,  —  cette  opération  prend  à  peineune
  minute,  —  et  la  torpille,  avec  la  vitesse  d’un  boulet  de  canon,  sortait
de  son  tube,  plongeait  dans  la  mer  à  une  profondeur  de  cinq  à  six  mètres,
et  s  en  allait,  en  produisant  un  léger  bouillonnement  à  la  surface  de  l’eau,
frapper  â  cinq  cents  mètres  les  cibles  flottantes  posées  sur  des  bouées,  et
qui  représentaient  la  flotte  ennemie;  puis  la  torpille,  n  étant  pas  chargée,
remontait  plus  loin  à  la  surface,  comme  un  grand  poisson  mort.  Trois  fois,
le  tir  recommençait  avec  la  même  torpille.  Lorsque  sa  marche  avait  été
régulière,  qu  elle  était  arrivée  au  but  dans  le  temps  voulu  et  sans
encombre,  on  1  inscrivait  sur  un  registre,  et  les  commissaires  de  la  marine
française  en  prenaient  livraison;  si,  au  contraire,  l’essai  avait  révélé
quelque  défaut,  la  torpille  était  mise  de  côté,  et  elle  rentrait  dans  les  ateliers, ­
  comme  un  cheval  fourbu  à  l’écurie.  Ces  engins  coûtant  la  bagatelle
de  cinq  à  six  mille  francs  pièce,  il  vaut  la  peine  qu’on  les  soumette  à  des
épreuves  un  peu  sérieuses.
Pendant  ces  expériences,  j’examinais  de  temps  en  temps  M.  Whitehead,
qui  offre  à  b  observateur  une  figure  vraiment  typique.  Tout  de  blanc;
babillé,  comme  un  planteur  des  colonies  anglaises,  il  tenait  sur  l’épaule  un
énorme  parasol  qui  ombrageait  sa  tête  carrée,  massive,  au  teint  cuivré,
animée  par  deux  grands  yeux  d’un  bleu  foncé,  très-doux.  Ses  traits  sont
énergiques;  sa  bouche  nettement  dessinée  indique  la  perspicacité,  la
patience,  la  persévérance.  M.  Whitehead  est  de  la  race  silencieuse  des
        <pb n="45" />
        31

DE  D’A  D  H  1  AT  1  OU  E  Ali  DANUBE.
penseurs  et  des  grands  inventeurs  :  il  ne  parle  pas;  on  dirait  qu  il  écoute
1  océan  de  pensées  qui  bouillonne  sans  cesse  sous  son  crâne.
M.  Whitehead  est  né  le  3  janvier  1823  à  Botton,  dans  le  Lancashire;  il
fréquenta  jusqu’à  l’âge  de  quatorze  ans  la  «  Grammar-School  »  ,  puis
voulant  devenir  ingénieur,  il  entra  comme  apprenti  dans  la  fabrique  de
machines  que  M.  William  Swift,  son  oncle,  dirigeait  à  Manchester.  Au
bout  de  sept  ans,  ayant  terminé  son  apprentissage,  il  suivit  son  oncle
appelé  à  Marseille  pour  prendre  la  direction  de  la  fabrique  de  Philippe
Taylor,  et  il  resta  dans  cet  établissement,  en  qualité  de  dessinateur,
jusqu’en  1847.  Le  jeune  Whitehead  partit  alors  pour  Milan,  avec  P  intention ­
  d  étudier  les  métiers  à  tisser  la  soie;  mais  la  révolution  survint,  il
s’en  alla  eu  Autriche  et  s’engagea  comme  monteur  dans  les  ateliers  du
Lloyd  à  Trieste.  Deux  ans  plus  tard,  on  lui  confiait  la  direction  de  la
fabrique  de  machines  Strudthoff,  connue  sous  le  nom  de  Stabilimenlo  técnico ­
  Trieslino.  Enfin,  en  1858,  M.  Whitehead  quitta  Trieste  pour  venir
■diriger  à  Fiume  une  nouvelle  fabrique  de  machines  qui  venait  de  se
fonder.  Cet  établissement  fut  obligé  de  liquider  en  1874,  et  M.  Whitehead
b  acheta  pour  y  installer  sa  fabrique  de  torpilles.
—  Voulez-vous  visiter  les  ateliers?  me  demanda  M.  le  comte  Hoyos,  qui
me  faisait,  avec  une  amabilité  toute  hongroise,  les  honneurs  de  rétablissement ­
  de  son  beau-père.
—  Très-volontiers,  lui  répondis-je.
Nous  remontâmes  vers  la  route,  que  nous  traversâmes,  et  marchant  sur
des  planches  posées  bout  à  bout  sur  le  sol  envahi  par  une  épaisse  poussière ­
  noire,  dans  laquelle  on  eut  enfoncé  jusqu’à  la  cheville,  nous  franchîmes ­
  le  seuil  d’un  immense  bâtiment  plat,  dont  les  vitrages  ternis  avaient
1  aspect  de  toiles  d  araignée;  la  fumée  haletante  d  une  machine  à  vapeur
montait  au-dessus  du  toit  en  jets  blanchâtres  et  saccadés.  Un  jour  terne  et
crépusculaire  remplissait  1  immense  hangar  où  travaillaient  cinq  cents
ouvriers,  les  manches  retroussées  sur  les  bras,  la  poitrine  nue,  la  tète
ébouriffée  ;  quand  la  vaste  voûte  s’éclairait  soudain  des  reflets  pourprés  des
forges,  on  voyait  la  sueur  perler  le  long  de  leurs  joues  comme  une  rosée
de  sang,  et  leurs  muscles  saillir  sous  leur  peau  sèche  et  brûlée,  pareils  a
des  racines  d’arbres  sous  une  terre  rouge  et  aride.  La  taille  de  tous  ces
hommes,  courbés  sur  1  enclume  ou  penchés  en  arrière  pour  doubler
1  effort,  était  agrandie  par  les  jeux  fantastiques  des  ombres  et  des  lumières,
et  prenait  des  proportions  gigantesques.  On  eût  dit  des  cyclopes  forgeant
des  soleils.  Et  c’était  un  tapage  assourdissant  de  ferraille  battue,  une
sonnerie  éclatante  de  marteaux,  un  hiement  criard  de  poulies,  un  ronfle-
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        LA  HONGRIE

:ï2
ment  rauque  de  grands  soufflets,  un  immense  bourdonnement  de  travail
mêlé  aux  grincements  stridents  des  limes,  au  cliquetis  des  barres  de  fer,
aux  coups  de  dent  sourds  et  monotones  des  machines  mâchant  l'acier.
Là-bas,  flottaient  des  nappes  de  feu,  se  répandaient  des  coulées  rouges
d  incendie;  près  de  nous,  traînaient  à  terre  des  outils  étranges,  semblables
à  des  reptiles  et  à  des  animaux  monstrueux.  Des  tubes  d’acier  ouvraient
leur  gueule  de  baleine  comme  pour  nous  happer  au  passage.  Toutes  ces
forges  allumées  avaient  des  reflets  crus  et  tournants  de  phare  ;  elles  plaquaient ­
  de  grandes  lueurs  vivantes  sur  les  murs  noircis  de  poussière,  de
fumée  et  de  charbon,  et  mettaient  autour  des  figures  farouches  de  ceux
qui  s’agitaient  dans  leur  foyer,  des  auréoles  fugitives  et  changeantes.  Nous
avancions  au  milieu  des  gerbes  d’étincelles  et  des  éclaboussures  d’étoiles
que  les  enclumes  projetaient  de  tous  côtés  comme  des  fusées.  Une  forte
odeur  de  limaille  et  de  suie  remplissait  l’air.
Les  ouvriers  travaillent  par  section  à  la  confection  des  mômes  pièces.
Ceux-ci  font  la  tète,  ceux-là  le  ventre  ou  la  queue  de  la  torpille.  Dans  un  compartiment ­
  séparé,  enveloppé  de  mystère  comme  le  laboratoire  d’un  alchimiste, ­
  un  ouvrier  seul  est  enfermé,  n  ouvrant  qu’à  la  voix  de  M.  Whitehead
ou  de  M.  Hoyos.  C’est  lui  qui  est  chargé  de  monter  b  ingénieux  mécanisme
destiné  à  régler  la  marche  de  la  torpille  à  une  égale  profondeur,  —  mécanisme ­
  qui  est  encore,  comme  je  l’ai  déjà  dit,  le  secret  de  l’inventeur.
Nous  sortîmes  dans  une  cour  pavée  de  scories  ferrugineuses,  ouverte
sur  la  mer.  M.  le  comte  Hoyos  me  montra  d’épais  filets  en  fil  de  fer,
déchirés  et  traversés  de  part  en  part  comme  des  obus  :  «  Vous  voyez,  me
dit-il,  que  ces  filets,  avec  lesquels  on  croyait  pouvoir  préserver  les  navires
contre  les  torpilles,  ne  servent  pas  à  grand’chose.  »  Puis  il  me  conduisit
devant  le  modèle  d'un  petit  brûlot,  construit  par  le  capitaine  de  frégate
Luppis,  Fiuman  d’origine.
—  La  torpille,  me  dit  M.  Hoyos,  tire  son  origine  de  cette  petite  chaloupe, ­
  qui  devait,  d’après  le  plan  de  son  inventeur,  servir  à  la  défense
des  côtes  en  temps  de  guerre.  Ce  fut  en  I860  que  le  public  entendit  parler
poui  la  piemieie  lois  de  cette  m\ention,  mais  vainement  son  constructeur,
M.  Luppis,  s’adressa  au  ministère  de  la  marine  autrichienne,  qui  lui  fit
toujours  la  même  réponse  :  «  Trouvez  avant  tout  le  moyen  de  régler  la
marche  et  la  direction  de  votre  chaloupe.  »  Or,  M.  Luppis  n’avait  trouvé
que  des  cordes  pour  diriger,  du  rivage,  son  brûlot  à  droite  ou  à  gauche,
et  il  n’avait,  pour  le  mettre  en  mouvement,  qu’un  simple  mécanisme  d’horlogerie ­
  et  un  appareil  à  pétrole.  C’était  insuffisant.  Mais  vous  allez  voir
comment  une  idée  en  engendre  une  autre.
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        D12  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

33

Sur  ces  entrefaites,  M.  Luppis  entra  en  rapport,  par  l’entremise  d’un
de  ses  amis,  avec  mon  beau-père  M.  Whitehead,  alors  diiectem  du  Stabilimento
  técnico  di  Fiume,  et  cpii  s  était  acquis  pai  ses  consti  uclions  de
machines  pour  la  marine  de  guerre  autrichienne  une  tiès-giande  réputation. ­
  C’est  à  M.  Whitehead  que  l’on  devait  1  excellente  machine  de  la  llégate ­
  Ferdinand-Max,  qui,  dans  la  bataille  de  Lissa,  coula  bas  la  Legate
cuirassée  le  Ile  d’Italia.  M.  Luppis  expliqua  son  idée  a  M.  Whitehead,  et
n’eut  pas  de  repos  qu’il  ne  se  fût  associé  l’habile  ingénieur  anglais.
M.  Whitehead  se  mit  au  travail  avec  cette  ardeur  qu’il  apporte  en  toute
chose,  mais  il  ne  tarda  pas  à  se  convaincre  que  l’invention  de  M.  Luppis
était  trop  défectueuse  pour  avoir  chance  de  succès.  «  Jamais,  lui  dit-il,
nous  ne  parviendrons  a  diriger  notre  brûlot  par  les  gros  temps,  de  sorte
que  cette  arme  restera  sans  effet  pratique.  Je  crois  qu’il  vaut  mieux  chercher ­
  un  corps  plus  petit,  qui  puisse  se  mouvoir  de  lui-même  à  une  certaine ­
  profondeur  au-dessous  de  la  surface  de  l’eau,  —  comme  un  gros
poisson,  —  et  qui  soit  tout  à  la  fois  à  l’abri  du  vent  et  des  vagues,  et  invisible ­
  à  l’œil  de  1  ennemi.  »
M.  Luppis  comprit  la  sagesse  de  cet  avis,  et  M.  Whitehead,  sans  repos
ni  trêve,  jour  et  nuit  obsédé  de  son  idée,  encore  vaporeuse  comme  le
brouillard,  se  mit  à  la  rouler  dans  sa  tête,  la  retournant  et  la  fouillant  en
tous  sens,  cherchant  à  lui  donner  une  forme.
Enfin  il  trouva  la  torpille,  —  le  fisch-torpedo.  —  La  foi  à  toute
épreuve  de  son  associé,  M.  Luppis,  soutint  son  courage.  Après  huit  ans  de
travaux,  d’études,  d’essais,  d’expériences  de  toute  espèce,  M.  Whitehead
déclara  enfin  son  œuvre  terminée,  et  il  s’adressa  au  gouvernement  autrichien. ­
  L  archiduc  Léopold,  directeur  du  génie  et  inspecteur  de  la  marine,
vit  immédiatement  tous  les  avantages  qu’on  pourrait  tirer  d’une  semblable
découverte.  Il  envoya  le  contre-amiral  Frantz  à  Fiume,  assister  à  des
essais.  Cela  se  passait  en  1866.  Au  mois  de  mai  de  l’année  suivante,  une
commission  spéciale,  dont  je  faisais  partie,  arrivait  à  Fiume  pour  étudier
de  plus  près  la  nouvelle  découverte.  L’affût  du  lancement  consistait  alors
en  un  simple  tube  de  fer,  placé  à  un  mètre  sous  l’eau  et  qui  se  fermait  ou
s  ouvrait  au  moyen  d’une  soupape.  —  On  construisit,  sur  le  modèle  d  une
frégate  cuirassée,  une  carène  en  bois  que  Fou  chargea  de  pierres  jusqu  a  te
qu  elle  se  fût  enfoncée  à  quatre  mètres  environ  dans  1  eau.  La  torpille
lancée  contre  cette  cible  partagea  la  carène  dans  toute  sa  longueur  comme
si  on  l’eût  sciée  en  deux,  et  les  pierres,  soulevées  dans  1  explosion  pai  une
énorme  vague,  furent  lancées  dans  les  airs.
—  L  expérience  avait  pleinement  réussi,  fis-je.
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        34

LA  HONGRIE

—  Oui,  me  répondit  M.  Hoyos,  mais  la  commission  réclamait  encore
des  améliorations;  c’est  alors  que  M.  Whitehead  trouva  le  moyen  de
régler,  par  un  mécanisme  de  son  invention,  la  marche  irrégulière  de  la
torpille.  Ce  mécanisme  la  maintient  à  une  égale  profondeur  jusqu’au  bout
tie  sa  course.  Une  fois  adoptées  dans  la  marine  de  guerre  autrichienne,
les  torpilles  Whitehead  le  furent  successivement  en  Angleterre  (1870),  en
France  (1872),  en  Allemagne  et  en  Italie  (1873),  en  Suède  et  en  Russie.
La  Hollande,  l’Espagne  et  la  Grèce  ont  reculé  jusqu’à  présent  devant  la
dépense,  bien  que  les  petits  Etats,  qui  n’ont  pas  une  marine  considérable, ­
  aient  de  nombreux  avantages  à  attendre  des  torpilles  Whitehead
pour  la  défense  de  leurs  cotes.  Jamais  une  flotte  ennemie  n’osera
affronter  une  batterie  de  nos  torpilles.
Dans  la  guerre  russo-turque,  me  dit  encore  M.  le  comte  Hoyos,  complétant ­
  les  renseignements  que  je  lui  demandais,  les  Russes,  qui  étaient
pourvus  de  torpilles,  en  ont  fait  usage  devant  Batoum.  Dans  la  nuit  du
27  décembre  1877,  comme  la  flotte  ottomane  s’était  réfugiée  dans  ce  port,
deux  chaloupes,  le  Tchesmé,  monté  par  le  lieutenant  Zajurennv,  et  le
Sinope,  commandé  par  le  lieutenant  Tschehskinsky,  s’approchèrent  à  la
laveur  des  ténèbres  et  lancèrent  leurs  torpilles;  au  lieu  d  atteindre  le  but,
celles-ci  passèrent,  d’après  les  rapports  officiels  turcs,  à  proximité  de  la
frégate  cuirassée  ïOkhania,  mais  sans  la  toucher.  Les  Turcs  les  repêchèrent.
Dans  la  nuit  du  2Í)  au  30  janvier,  les  deux  chaloupes  russes  revinrent  devant
Batoum,  et,  cette  fois,  elles  lancèrent  leurs  torpilles  avec  un  plein  succès.
Une  chaloupe  canonnière  ennemie  fut  atteinte  :  elle  sombra  en  quelques
minutes.  Les  Turcs  ont  toutefois  prétendu  que  l’équipage  avait  pu  se  sauver.
—  Combien  fabriquez-vous  de  torpilles  par  année?  demandai-je  à  mon
aimable  guide.
—  Cinq  à  six  cents.
—  Et  quel  est  le  pays  qui  vous  en  commande  le  plus?
—  La  Russie.

M.  le  comte  Hoyos  me  ht  encore  voir  un  canot  que  son  beau-père
M.  Whitehead,  a  rendu  insubmersible  à  l’aide  de  l’air  comprimé.  C
système  à  réservoirs  d’air  pourrait  s’appliquer  très-avantageusement  au
canots  de  sauvetage.

Enfin,  depuis  ma  visite  à  Finnic,  le  célèbre  fabricant  de  torpilles  a
inventé  un  appareil  très-utile  qui  se  place  sur  les  navires  et  sur  le  devant
des  locomotives,  et  qui  permet  d  utiliser  la  lumière  électrique  à  une  grande
distance,  sur  une  ligne  de  chemin  de  fer  ou  en  mer,  par  les  nuits  sombres,
pour  éviter  les  obstacles  et  les  collisions.
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        DE  L’AD  tt1  AT  I  QU  E  AU  DASURE.

Si,  d’un  côté,  M.  Whitehead  a  trouvé  le  moyen  de  détruire  les  hommes,
d’un  autre  côté,  il  a  trouvé  le  moyen  de  les  conserver,  de  sorte  qu  il  y  a
compensation.
Fulton,  F  inventeur  des  bateaux  à  vapeur,  s’était  déjà  occupé  des  moyens
de  défendre  les  côtes  et  de  détruire  les  flottes  ennemies.  G  est  même  lui
qui  a  donné  à  ces  engins  le  nom  de  torpille,  en  souvenir  du  poisson  dont
le  contact  produit  une  commotion  électrique.  Fulton  remplit  de  poudre  un
corps  flottant  qui  pouvait  s’enflammer  à  volonté  par  la  marche  d’un  mouvement ­
  d  horlogerie  adapté  à  la  platine  d’un  fusil.  En  1805,  il  fit  l’essai
de  sa  torpille  devant  les  lords  de  F  amirauté  :  elle  fut  dirigée  contre  un
vieux  brick  qu  elle  atteignit  au  bout  de  dix  minutes,  et  qui,  soulevé  à  une
grande  hauteur  par  1  explosion,  retomba  fracassé.  En  1807,  Fulton  répéta,
mais  avec  moins  de  succès,  ses  expériences  aux  États-Unis.
On  ne  s’occupa  plus  de  cette  invention  jusqu’à  1  époque  de  la  guerre  de
sécession,  où  les  Américains,  reprenant  les  idées  de  Fulton,  construisirent
un  petit  navire,  le  Spitting-Devil,  muni  à  son  avant  d’un  mécanisme  mettant ­
  en  mouvement  une  longue  lance,  à  F  extrémité  de  laquelle  était  fixée
une  torpille  en  forme  d’obus  qui  allait  se  placer  sons  le  bâtiment  qu’on
voulait  faire  sauter.  Aujourd’hui,  tout  cela  semble  bien  primitif,  car,  on
Fa  vu,  M.  Whitehead  a  perfectionné  les  torpilles  jusqu’au  point  d’en  faire
presque  des  êtres  vivants.  Et  qui  sait?  ce  n’est  peut-être  pas  encore  là  le
dernier  mot  de  la  guerre  sous-marine.
M.  le  comte  Hoyos  me  fit  courtoisement  reconduire  dans  son  équipage
jusqu’à  Fiume,  ou  je  retrouvai,  dans  le  restaurant  de  F  hôtel  de  F  Europe,
M.  Scarpa  qui  m’attendait.  Après  un  déjeuner  rapidement  expédié,  nous
allâmes  joindre  sur  son  petit  vapeur  M.  le  chevalier  Sivel,  ingénieur  en
chef  des  travaux  du  port  de  Fiume.
La  Hongrie  n’a  pas  regardé  aux  millions  pour  embellir  et  doter  la  ville
de  Fiume  d’un  port  qui,  lorsqu’il  sera  achevé,  sera  plus  grand  et  plus  beau
que  celui  de  Trieste,  dont  la  surface  de  mouillage  est  bien  plus  restreinte.
En  1857,  les  navires  qui  arrivaient  à  Fiume  étaient  encore  obligés,  pour
se  mettre  à  l’abri  de  la  boro,  de  se  réfugier  dans  F  embouchure  canalisée
de  la  Humara.  Aujourd’hui,  le  port  se  compose  d’une  digue  au  large  de
280  mètres  de  longueur,  d’un  môle  de  70  mètres,  et  de  300  mètres  linéaires
de  quais  reliant  par  un  demi-rectangle  le  môle  à  la  digue.  C’est  une  société
parisienne,  la  Société  d  entreprise  générale  de  chemins  de  fer  et  de  travaux
publics,  qui  s’est  chargée  de  la  construction  du  port  de  Fiume.  On  peut  dire
que  tous  les  grands  travaux  d  utilité  publique  exécutés  en  Autriche,  en  Hongrie ­
  et  en  Italie,  ont  été  faits  par  des  Français  et  avec  de  1  argent  français.
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36

LA  HONGRIE

M.  Sivel  nous  promena  d’abord  dans  ses  domaines,  c’est-à-dire  dans
b  intérieur  du  port.  Nous  assistâmes  à  b  immersion  de  gigantesques  blocs  de
pierre  qu’on  transporte  du  rivage,  et  qu’on  descend  sous  l’eau  au  moyeu
de  fortes  chaînes.  Mais  l’opération  la  plus  curieuse  est  celle  du  déchargement, ­
  en  cinq  ou  six  minutes,  des  barques  qui  amènent  chaque  jour
des  chantiers  de  Martinsciça  des  matériaux  d  enrochement  représentant
500  wagons  de  chemin  de  fer.  Voici  comment  on  procède  :  à  un  signal
donné,  on  ouvre  les  clapets,  l’eau  s’introduit  dans  la  caisse  placée  à  1  intérieur ­
  de  l’embarcation,  au  milieu,  et  à  mesure  que  le  réservoir  se  remplit,
ou  voit  la  barque  s’incliner  lentement;  on  jette  à  la  mer  les  gros  blocs,  —
les  canons,  comme  on  les  appelle,  —  entassés  sur  le  bord;  aussitôt  la
barque  chavire;  mais  débarrassée  de  son  poids,  et  la  caisse  d’eau  faisant
bascule,  elle  se  relève  immédiatement  et  reprend  sa  position,  Bien  n’est
plus  merveilleux  que  l’agilité  et  l’adresse  déployées  par  ces  ouvriers-matelots ­
  au  moment  du  naufrage  :  ils  s’élancent  vers  le  bord  opposé,  auquel  ils
se  cramponnent  avec  la  main  ou  tout  simplement  avec  le  pied.
D’autres  barques,  également  employées  aux  travaux  d’enrochement,
sont  munies  de  puisards  :  le  fond  s’ouvre  comme  une  trappe,  et  les  blocs
de  pierre  et  de  rocher  sont  escamotés  comme  1  est  une  muscade  sous  le
gobelet  d’un  Bosco  forain.  Les  noyades  romaines  ne  s’opéraient  pas
autrement.
Deux  petits  vapeurs  construits  à  Saint-Denis  sur  les  plans  de  M.  Sivel,
et  qui  tiennent  la  mer  par  les  plus  gros  temps,  alors  que  tous  les  autres
vapeurs  de  la  côte  s'enfuient,  font  aussi  le  service  du  port.  Celui  sur  lequel
nous  sommes  porte  le  nom  de  la  Via  et  a  été  acheté  d  occasion.  O  ironie  de
la  destinée!  Il  servait  autrefois,  nous  dit  M.  Sivel,  au  transport  des  joueurs
de  Nice  à  Monaco,  et  aujourd’hui  le  voilà  réduit  à  remorquer  de  vieux
pontons  chargés  de  pierres  dans  le  port  de  Finnic.
Nous  prîmes  le  large,  nous  dirigeant  vers  File  de  Véglia,  dont  nous
longeâmes  les  côtes  profondément  découpées,  déchirées  et  bridées  parles
vents,  jusqu’à  ce  que  nous  fussions  arrivés  dans  la  jolie  baie  de  Lecina,  au
pied  de  Gastelmuschio,  debout  sur  sa  pyramide  de  rocher,  avec  ses  maisons
blanches  et  son  église  au  clocher  élancé.  On  dirait  une  ville  de  la  Calabre.
Au  fond  de  la  baie,  on  aperçoit  un  vallon,  frais  et  ombreux,  couvert  de
châtaigniers  et  d  oliviers,  moucheté  de  petits  villages  riants.  On  pêche
dans  la  baie  de  Lecina  le  bar  ou  loup  de  mer,  à  la  lueur  des  torches  et  à
l’aide  d’un  trident.  L’intérieur  de  File  de  Véglia,  la  plus  peuplée  et  la  plus
grande  du  golfe  de  Quarnero,  est  d’une  extrême  fertilité.  On  y  récolte  en
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        DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

37

abondance  du  vin,  du  blé,  des  olives  et  du  miel.  L  île  de  Véglia  est  le
verger  et  le  potager  de  Fiume.  On  y  élève  aussi  des  troupeaux  et  des  chevaux ­
  d’une  race  très-estimée,  agiles,  nerveux,  au  pied  et  à  l’œil  sûrs  comme
ceux  du  cheval  corse.  Les  lièvres,  les  lapins  y  courent,  aussi  nombreux  que
dans  une  garenne.  On  y  tue  la  bécasse,  même  en  hiver,  le  canard  et  la
perdrix  en  tout  temps.  On  vient  de  Vienne  pour  chasser  dans  les  îles;  les
princes  Windichgrætz  et  de  Cobourg  y  organisent  quelquefois  des  parties, ­
  comme  les  lords  anglais  des  chasses  à  l’ours  en  Transylvanie.  Véglia
compte  quinze  petites  villes  et  une  cinquantaine  de  hameaux.  Sa  population ­
  s’élève  à  plus  de  25,000  âmes.  Autrefois,  cette  île  formait  une  république, ­
  dont  le  chef,  élu  pour  un  an,  avait  le  titre  de  comte  et  représentait
le  pouvoir  exécutif.  Mais,  pour  échapper  aux  attaques  incessantes  des
pirates,  les  habitants  de  Véglia  durent,  au  douzième  siècle,  se  donner  à  la
république  de  Venise.  L  ile  fut  constituée  en  fief  pour  les  frères  Juana
Schinella,  qui  échangèrent  ce  nom  contre  celui  de  comtes  de  Frangipani.
Le  sénat  déclara  le  pouvoir  héréditaire  dans  cette  famille.  Lorsque  le  roi
de  Hongrie  Béla  IV  fut  vaincu  par  les  Turcs,  il  se  réfugia  dans  File  de
Véglia,  où  il  réussit  à  reconstituer  une  armée  avec  laquelle  il  redevint
maître  du  pays.  Béla  donna  alors  aux  Frangipani  la  ville  de  Segna  et  celle
de  Fiume.  Cette  famille  devint  une  des  plus  riches  et  des  plus  puissantes
de  la  Hongrie;  on  sait  que  son  dernier  descendant,  ayant  conspiré  en  1671
contre  l’empereur  d’Autriche,  fut  décapité  à  Neustadt.  La  tradition  veut
que  ce  soit  en  souvenir  de  cette  mort  tragique  que  les  habitants  de  Véglia
continuent  de  porter  des  vêtements  de  couleur  sombre  qui  ressemblent  à
des  habits  de  deuil.
Vers  les  quatre  heures,  ayant  laissé  derrière  nous  File  de  San-Marco,
nous  entrâmes  dans  la  charmante  baie  de  Buccari,  en  passant  devant
Porto-Re,  dont  le  château  a  été  transformé  en  hôpital  spécial  pour  les
maladies  de  la  peau  {le  scheliero),  si  fréquentes  dans  ce  pays,  et  qui  présentent ­
  quelques-uns  des  symptômes  de  1  ancienne  lèpre.  Ce  château,
d’une  couleur  orange,  flanqué  de  deux  grosses  tours  rondes  et  entouré  de
murailles,  appartenait  aux  Frangipani.  La  tradition  veut  que  ce  soit  dans
ses  murs  que  Frangipani  ait  tramé  contre  F  Autriche  la  conjuration  qui  le
conduisit  à  F  échafaud.
A  F  entrée  de  la  baie  de  Buccari,  on  voit  encore  d  anciens  travaux  de
défense  élevés  par  les  Français,  sous  les  ordres  du  général  Marin  ont.  Devant
nous,  à  F  extrémité  de  son  petit  port  intérieur,  formé  par  un  ancien  cratère,
et  qui  a  les  proportions  gracieuses  et  la  transparence  azurée  du  lac  du
Bourget,  en  Savoie,  Buccari  s  épanouit  à  l’ombre  de  ses  collines  en  amphi-
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        "  /  /  Êt

LÜJ

38

Ti  A  HONGRIE

théâtre,  tapissées  de  pampres,  émaillées  de  jolis  villages  aux  maisons  gaies
et  confortables.  La  moitié  de  la  population  de  ces  côtes  a  travaillé  au  percement ­
  du  canal  de  Suez  et  parle  français.  C’est  ici,  du  reste,  que  la  marine
autrichienne  recrute  ses  meilleurs  matelots,  et  la  marine  marchande  ses
plus  habiles  capitaines.  Des  pécheurs  de  thon,  au  sommet  de  leur  haute
échelle,  surveillent  la  surface  de  la  mer,  trop  calme  à  leur  gré;  un  peu
plus  loin,  dans  des  chantiers,  on  aperçoit  les  carcasses  de  grandes  embarcations, ­
  pareilles  à  des  monstres  antédiluviens  reconstruits  pour  un  musée;
le  yacht  du  prince  de  Liechtenstein,  la  Ileriha,  dont  h  équipage  est  de  Duccari,
  esta  l’ancre  devant  la  petite  ville;  le  prince  de  Liechtenstein,  l’un  des
plus  riches  propriétaires  de  la  Bohème,  a  fait  sur  ce  yacht  une  promenade

Le  port  de  Fiume.
autour  du  monde.  —Les  maisons  de  Buccari,  construites  en  pierre,  ont
deux  et  quelquefois  trois  étages.  A  l’intérieur,  elles  sont  décorées  avec  goût
et  avec  art  d’objets  et  de  souvenirs  rapportés  de  voyages  au  long  cours.
Sur  presque  toutes  les  fenêtres,  déployant  au  soleil  leurs  belles  ailes  transparentes, ­
  bariolées  comme  des  éventails  japonais,  jacassent  des  perroquets
multicolores,  des  aras,  des  perruches  vertes.  A  l’aide  de  notre  lunette
nous  découvrons  sur  la  place  du  port  des  marchands  de  fruits,  entourés  de
montagnes  de  citrons,  de  figues  et  d’abricots.  Les  abricots  de  Buccari  et  de
Segna  sont  très-recherchés  :  on  en  amène  de  pleines  barques  à  Fiume.
Notre  petit  vapeur  vira  de  bord,  et  nous  nous  mîmes  de  nouveau  à  filer
avec  une  vitesse  d’oiseau,  du  côté  de  Martinsciça.  Quel  plaisir  c’était  pour
nous  de  naviguer  ainsi  sous  ce  beau  ciel  et  sur  cette  belle  mer,  au  milieu
de  ce  golfe  qui  nous  rappelait  à  la  fois  Naples  et  Genève!  Des  vols  de
mouettes  se  balançaient  au-dessus  de  nous  comme  des  guirlandes  de  roses
blanches.  Les  rivages  des  îles  et  du  continent  déroulaient  autour  de  nous,

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        avec  une  grâce  riante,  la  richesse  somptueuse  de  leurs  couleurs  et  une
variété  de  tons  admirable  à  l’œil.  Nous  fumions  d’excellents  cigares,  et  nous
buvions  un  marasquin  authentique  de  Zara,  digne  do  parfumer  des  lèvres
de  sultanes.  La  mer,  unie  et  brillante,  reflétait  notre  bateau  avec  la  magie
d'une  glace  et  accrochait  à  peine  à  son  arrière,  comme  la  dentelle  d’une
jupe  froufroutante,  quelques  flocons  de  blanche  écume.
Si  je  n’avais  pas  été  attendu  à  Fiume  chez  le  consul  de  France,  M.  le
baron  du  Règne,  qui  m’avait  invité  à  diner,  nous  aurions  poussé  notre
excursion  jusqu’à  Segna,  éloignée  de  trois  ou  quatre  heures  de  Porto-Ile.
Autour  de  ce  golfe  incomparable,  il  n’y  a  pas  de  ville  qui  offre  plus  de  sou-Un

  Uscoquc.

vends  (pie  Segna  :  souvenirs  d  orgies  et  de  luttes  épiques,  où  tout  sort  du
îécl,  tout  est  théâtral;  ou  le  drame  est  tissé  d  aventures  fabuleuses,  romanesques, ­
  et  a  pour  acteurs,  d  un  côté  une  poignée  de  pirates,  et  de  l’autre
les  flottes  réunies  de  trois  puissances.  Segna  est  1  ancienne  ville  des
!  sco(pies,  «  nid  de  corsaires  chrétiens,  —  comme  dit  un  chant  populaire
sbne,  redoutés  jusqu  a  Bagdad  et  au  fond  de  1  Égypte  »  .  Des  montagnes,
aiqouid  hui  déboisées,  mettaient  la  ville  à  couvert  des  surprises  du  côté  de
la  teile  .  et  par  mer,  il  y  avait  autrefois  dans  la  Bouche  de  Segna  tant
d  écueils  et  de  bas-fonds,  qu’on  ne  pouvait  aborder  qu’à  l’aide  de  longs
canots  plats  ou  de  barques  très-légères.
Le  nom  d  Lscoque  dérive  de  Skoko,  fugitif.  Les  Uscoques  étaient  primitiv ­
  erneut  des  déserteurs  turcs  qui  avaient  trouvé  un  refuge  dans  la  forteresse
de  Glissa,  en  Dalmatie  ;  mais  Glissa  fut  assiégée  par  les  Ottomans,  et  Fer-
        <pb n="56" />
        40

LA  HONGRIE

dinand  d’Autriche  offrit  un  abri  aux  Uscoques  dans  la  petite  ville  de  Segna,
propriété  des  Frangipani.  N’ayant  ni  métier,  ni  industrie,  ni  champs  à  cultiver, ­
  ni  mines  à  exploiter,  ces  hommes,  nés  avec  les  instincts  sanguinaires
de  l’aigle  et  du  requin,  regardèrent  la  mer  comme  leur  domaine  et  les
navires  qui  la  traversaient  comme  leur  proie.  Ils  ne  vécurent  que  de  vols  et
de  pillages,  et  descendirent  dans  l’Adriatique  comme  des  moissonneurs  dans
un  champ;  ils  étaient  bien  plus  que  les  Vénitiens  les  rois  de  la  mer.
Kien  ne  les  effrayait,  ces  terribles  corsaires!  Chez  eux,  la  ruse  suppléait
au  nombre.  Lorsque  les  Ottomans  assiégeaient  Vienne,  le  hardi  Uscoque
Prébeck,  voyant  la  forteresse  de  Siget  résister  à  tous  les  assauts,  se  travestit ­
  en  Turc,  pria,  salua  et  parla  comme  les  mahométans,  et  ayant
réussi  à  s’introduire  dans  la  place,  il  se  présenta  au  pacha  en  lui  disant  :
«  Je  suis  un  Osmanli  de  la  ville  de  Filibé.  Mon  métier  est  de  faire  de  la
poudre,  et  je  vais  de  forteresse  en  forteresse  fournir  à  mes  frères  le  moyen
de  se  défendre  contre  les  Croates.  »  Le  pacha  de  Siget  le  reçut  avec
honneur,  le  logea  dans  son  honack  et  le  traita  en  frère.  Prébeck  fabriqua
de  la  poudre,  1  entassa  dans  les  souterrains  de  la  forteresse,  et,  au
milieu  d’une  nuit  sombre,  quand  tout  dormait,  il  alluma  une  mèche  qui
devait  mettre  le  feu  à  tonte  la  provision,  puis  sortit  à  la  hâte  de  Siget.
Au  moment  prévu  par  lui,  la  forteresse  sauta,  avec  des  milliers  de  Turcs,
et  Prébeck  s’en  retourna  en  chantant  à  Segna.
Les  convois  vénitiens  qui  partaient  pour  l’Orient  ou  qui  en  revenaient
étaient  obligés  de  se  faire  escorter  par  des  galères,  et  tout  Uscoque  capturé
était  pendu  aux  vergues.  On  en  exposa  aussi  dans  des  cages  de  fer  sur  la
place  Saint-Marc.  Mais  personne  ne  faisait  comme  eux  bon  marché  de  la
vie.  Quand  un  Uscoque  mourait,  un  autre  prenait  immédiatement  possession ­
  de  sa  cabane,  et  soin  de  sa  femme  et  de  ses  enfants.  L’empereur
d’Allemagne  dut  venir  en  aide  aux  Vénitiens  qui  assiégeaient  Segna.  Il
enleva  la  flotte  des  pirates  et  la  fit  conduire  à  Fiume  pour  la  brûler.  Les
Uscoques  s’en  allèrent  de  nuit  par  les  montagnes,  tombèrent  à  F  improviste  *
sur  Fiume,  reprirent  leurs  barques,  leurs  canots,  et  s’emparant  de  quatrevingts
  bâtiments  fiumans,  ils  les  traînèrent  à  la  remorque  jusqu’à  Segna.
Un  peu  plus  tard,  une  galère  vénitienne  entrait  à  Pago,  ayant  à  son
bord  le  capitaine  de  la  mer,  Cnitofero  Venero.  Les  espions  des  Uscoques  le
signalent;  ceux-ci,  à  la  faveur  d’ombres  épaisses,  montent  à  l’abordage  (h;
la  galère,  tuent  l’équipage,  jettent  quarante  passagers  dans  les  flots,  et
reviennent  à  Segna  avec  leur  capture.  En  route,  ils  tranchent  la  tète  des
officiers  vénitiens  ;  et,  une  fois  en  sûreté  dans  leur  repaire,  ils  se  livrent
avec  leurs  femmes  et  leurs  filles  à  une  orgie  barbare;  ils  massacrent  Venero
        <pb n="57" />
        DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

41

avec  une  cruauté  d’anthropophages,  lui  arrachent  le  cœur,  le  font  cuire  et
le  mangent.
Sur  les  représentations  de  la  France,  et  en  vertu  du  traité  de  Madrid,
ratifié  à  Paris  le  26  septembre  1617,  l’Empereur  s’engagea  à  mettre  une
garnison  allemande  dans  Segna;  la  flotte  des  Uscoques  fut  détruite,  et  euxmêmes
  exilés  nominativement  dans  les  environs  de  Garlstadt,  en  Croatie,
ou  on  leur  donna  des  terres.  On  prétend  (pie  leurs  descendants  ont  con-.îT



•■v-'

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Les  Uscoques  étaient  pendus  aux  vergues.

servé  quelques-unes  de  leurs  anciennes  coutumes;  ainsi  ils  enveloppent
encore  la  tête  de  leurs  morts  d  un  voile  percé  de  trous,  afin,  disent-ils,
«  qu  ils  puissent  voir  »  ;  on  retrouve  aussi  parmi  eux  l’usage  des  pleureurs
qui  racontent  la  vie  et  les  actions  du  défunt,  et  interpellent  la  Mort.  Enfin,
les  jeunes  filles  portent,  comme  à  Segna,  un  bonnet  rouge.
iXous  étions  arrivés  a  1  entrée  du  port  de  Martinsciça,  où  se  trouvent  les
chantieis  de  construction  du  port  de  Fiume.  La  côte  est  éboulée,  effondiée,
  déchirée  par  1  explosion  des  mines;  d  énormes  pans  de  rochers  sont
suspendus  dans  les  airs,  des  blocs  de  pierre  mutilés  et  brisés  jonchent  le
sol;  tous  ces  matériaux  sont  destinés  à  l’achèvement  des  jetées  du  port
hongrois.  Des  galeries  béantes  montrent  leurs  trous  noirs.  Elles  ont  quinze
a  vingt  mètres  de  profondeur,  et  l’on  y  entassera,  pour  les  faire  sauter,
jusqu  a  vingt-neuf  tonneaux  de  poudre.  Quand  une  de  ces  mines  éclate,
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        t*

,  ¿

42

LA  HONGRIE,  DE  L’ADRIATIQUE  AU  D  A3  U  HE.

on  sent  la  terre  tressaillir  et  vaciller,  comme  si  elle  était  prise  d’un  frisson
de  terreur.  —  A  l’extrémité  de  la  baie  s’élève  le  lazaret  San-Francisco,
avec  ses  arcades  et  son  pavillon  rouge,  formant  corps  de  bâtiment.
Notre  vapeur  reprit  le  large.
Au  coucher  du  soleil,  nous  rentrions  à  Fiume,  juste  au  moment  ou
M.  le  baron  du  Règne,  aussi  inquiet  sur  son  dîner  que  sur  son  invité,
apparaissait  à  son  balcon,  armé  d’un  télescope  dont  le  calibre  doit  lui
permettre  de  se  renseigner  plus  exactement  sur  les  évolutions  des  républiques ­
  célestes  que  sur  les  révolutions  des  républiques  terrestres.
La  soirée  que  nous  passâmes  chez  lui,  en  compagnie  de  bons  vieux
vins  de  France,  commençait  heureusement  notre  voyage  et  adoucissait
les  premiers  moments  du  départ,  les  plus  pénibles.

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        CHAPITRE  III

éjtart  de  Fiume.  —  Paysages  du  Carso  liburnieii.  —  La  vallée  de  la  Draga.  —  Verbo  vs/go.  —
Première  apparition  de  femmes  croates  en  costume  national.  —  La  gare  d’Ogulin  —  Les
Frontières  militaires.  —  Leur  organisation.  —  Aspect  d'un  village  des  Confins.  —  Origine  des
Frontières  militaires.  —  La  population  actuelle.—  Vie  et  liants  faits  du  belduque  Paulowitcli.
—  Son  établissement  dans  les  Confins.

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\  la  gare  de  Finnic

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Tèrnifiil-pío  ta.  Jr

M.  le  baron  dultègne,  qui  a
l’habitude  de  passer  ses  nuits
d’été  à  fumer  une  douzaine  de
cigares  au  nez  des  étoiles,
m’avait  retenu  sans  effort  dans
sa  compagnie  sans  contrainte.
Après  le  dîner,  qui  s’était  prolongé ­
  assez  tard,  nous  avions
flâné  un  peu  partout,  —  dans
les  rues,  où  nos  ombres  vacillaient ­
  sur  les  façades  blanches
des  maisons;  dans  les  cafés,
ou  bourdonnait  une  foule  de
bavards  désœuvrés;  au  bord
de  la  mer,  dont  les  vagues
chuchotaient  à  peine,  comme
si,  fatiguées  de  leur  lointain  voyage,  elles  étaient  près  de  s  endormir
derrière  les  jetées  du  port.
Quelles  nuits  douces  et  étincelantes  que  ces  nuits  de  1  Adriatique  !
L  obscurité  transparente  qui  enveloppe  les  objets  prend  des  nuances  idéalement ­
  tendres,  irisées  d’opale,  d’un  bleu  argenté.  On  se  croirait  transporté ­
  dans  une  ville  de  cristal  éclairée  par  une  lune  sortant  des  atelieis
Jablochkoff.  Et  les  jolies  étoiles  ont  dans  ce  ciel  limpide  et  riant.des  îegai  ds
d’une  tendresse  infinie!  Elles  sont  si  nombreuses  et  multipliées  qu  a  cci
        <pb n="60" />
        LA  HONGRIE

4  4
laines  places,  on  dirait  (pie  le  firmament  est  couvert  de  poudre  d’or  ou
voilé  d’une  gaze  transparente  constellée  de  paillettes.
Nous  fêtâmes  le  retour  de  l’aube  par  des  libations  de  vin  de  Champagne
qui  versèrent  la  gaieté  et  le  soleil  de  France  dans  nos  veines,  —puis,  me
séparant  à  regret  du  plus  aimable  des  hôtes,  je  courus  à  la  gare  prendre  le
premier  train  qui  partait  pour  Agram.
Dans  la  salle  d  attente  se  promenaient  des  Monténégrins  en  costume
national,  la  ceinture  garnie  de  pistolets  et  de  kandjars,  la  poitrine  recouverte ­
  d’un  plastron  rouge  brodé  d’or,  la  petite  calotte  étoilée  sur  la  tête,
la  taille  dessinée  dans  la  redingote  de  flanelle  blanche,  la  culotte  noire  et
les  bas  soigneusement  tirés  et  serrés  à  la  cheville  par  la  bottine.  Des  Slovaques ­
  h  la  mine  triste,  à  la  figure  pâle  et  maigre  comme  un  croissant  de
Inné,  coiffés  d’un  petit  chapeau  rond,  leurs  longs  cheveux  couleur  de
filasse  retombant  en  touffes  sur  la  nuque,  un  pan  de  leur  manteau  de  drap
rejeté  fort  peu  tragiquement  sur  l’épaule,  les  jambes  entourées  de  bandelettes ­
  et  les  pieds  chaussés  de  sandales,  se  tenaient  dans  un  coin,  avec  tout
un  attirail  de  rouleaux  de  fil  de  fer,  de  souricières  et  de  tôles  à  gâteaux.  A
côté  d’eux,  je  reconnus  une  femme  de  file  de  Yéglia,  vêtue  de  percale  noire,
un  mouchoir  de  couleur  sombre  rejeté  sur  la  tête  et  noué  sous  le  menton.
La  voie  ferrée  qui  conduit  â  Agram  s’élève  graduellement  sur  les  pentes
du  Carso  lihurnien.  A  mesure  qu’on  gravit  la  montagne,  le  panorama  du
golfe  se  développe  plus  magnifiquement  :  on  aperçoit  la  coquette  Buccari,
assise  comme  une  baigneuse  sur  le  bord  de  sa  baie  fermée,  dont  l’eau
transparente,  calme  et  recueillie,  ressemble  à  celle  d’un  petit  lac  alpestre.
L  œil  plonge  sur  une  foule  d  des  et  d  îlots  rocheux  parsemant  de  récifs
les  détroits  de  1  archipel.
La  voie  ferrée  traverse  la  fertile  et  fraîche  vallée  de  la  Draga,  propriété
du  couvent  du  Tersato.  Le  village,  dans  une  situation  ravissante,  est  pittoresquement ­
  adossé  â  la  montagne.  Les  hirondelles  s’égrènent  autour  de
son  clocher  d’argent,  et  tout  â  côté  de  l’église,  ombragée  de  grands  arbres,
s’élève  la  maison  d’école,  avec  son  mât  au  haut  duquel  flotte,  le  dimanche
et  les  jours  de  fête,  le  drapeau  national.  Dans  ce  vallon  béni  des  moines  et
protégé  des  vents,  la  végétation  a  quelque  chose  de  fier,  de  libre,  de
joyeux,  de  puissant;  des  ruisseaux  d’eau  courante  promènent  au  milieu  des
prairies  et  des  vergers  la  fantaisie  de  leurs  détours  et  la  gaieté  de  leurs
murmures  ;  des  maisons  gracieuses,  â  la  façade  peinte  en  blanc  ou  en  rose,
avec  la  petite  niche  au  fond  de  laquelle  sourit  une  madone  rustique  couronnée ­
  d’étoiles,  sont  semées  çà  et  là  sur  les  ondulations  du  terrain,
comme  autant  de  voiles  blanches  sur  un  océan  de  verdure.
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        DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

45

Les  jardins  bariolés  de  fleurs,  —  vrais  séjours  d’un  éternel  printemps
de  la  nature  et  de  la  vie,  —  sont  émaillés  de  tant  d  enfants  qu  on  se
demande  si,  dans  ce  sol  privilégié,  ils  ne  poussent  pas  en  pleine  terre  côte
à  côte  avec  les  asperges  et  les  artichauts.  C’est  par  bandes  tapageuses,  par
essaims,  par  grandes  envolées,  par  bruyantes  myriades,  par  longues  fourmilières, ­
  par  ribambelles  rieuses,  par  tas  et  par  niellées,  qu’on  les  voit
courir,  la  chemise  au  vent,  montrant  leurs  petites  cuisses  roses,  secouant
leur  chevelure  bouclée  de  chérubins,  faisant  un  tapage  de  moineaux
francs.  Marmaille  adorable  dans  sa  saleté  et  sa  demi-nudité,  qui  grandit  a
la  garde  de  Dieu,  un  peu  à  la  manière  des  plantes  des  jardins  et  des  hôtes
des  bois  !
La  locomotive  poursuit  son  ascension  en  se  livrant  à  des  zigzags  de  cerfvolant.
  Tantôt  on  fait  face  à  la  montagne,  tantôt  à  la  mer.  Vue  de  cette
hauteur,  que  F  Adriatique  est  vaste  et  imposante,  et  connue,  à  côté  d’elle,
les  objets  qu’on  aperçoit  sur  ses  rives  sont  effacés  et  petits  !  Tout  ce  qui
l’entoure,  elle  l’absorbe  dans  son  immensité,  elle  le  dévore,  elle  l’anéantit.
On  dirait  quelle  seule  existe;  le  ciel,  la  terre  ne  sont  plus;  elle  seule  vit  et
palpite,  comme  si  son  sein  soulevé  et  mugissant  cachait  le  cœur  et  lame
du  monde.
Mais  bientôt  l’aspect  du  paysage  change,  la  végétation  redevient  pâle,
rabougrie,  maladive,  la  verdure  s’efface,  le  sol  s’écaille  et  se  pèle,  les
rochers  montrent  de  nouveau  leur  ossature  décharnée  :  nous  voilà  rentrés
dans  les  régions  désolées  du  Carso.
Le  sol,  calciné  et  aride,  semble  couvert  des  scories  des  laves  depuis
longtemps  éteintes  qui  ont  crevé  et  broyé  ici  la  croûte  terrestre.  Cette
savane  de  pierres,  ce  désert  de  roc  nu,  ces  amoncellements  de  ruines,  ces
traînées  de  cailloux  dans  le  creux  des  pentes,  font  aussi  songer  aux  débris
de  quelque  planète  tombée.  Cependant  des  vaches  maigres  et  souffreteuses,
comme  celles  qui  durent  apparaître  en  songe  aux  membres  fondateurs  de
la  Société  protectrice  des  animaux,  errent  à  pas  lents,  cherchant  au  fond
des  gerçures  des  rochers,  entre  les  interstices  des  pierres,  une  herbe  desséchée ­
  ou  absente.  Çà  et  là  des  carrés  de  murs  blancs,  semblables  a  de
petites  enceintes  fortifiées,  défendent  contre  l’avidité  des  bestiaux  affamés
de  pauvres  champs  de  blé  étiolé.
Enfin  nous  atteignons  la  gare  Verbovszgo,  perchée  comme  un  belvédère
sur  le  sommet  de  la  montagne.
L’aspect  du  tableau  change.
Le  pays  s  adoucit  et  s  embellit.  Le  soleil  verse  une  pluie  de  perles  d  01
dans  quelques  massifs  aux  feuilles  tendres,  qui  semblent  éclairées  d  une
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        46

LA  110  jS  GIU  E

lumière  intérieure;  on  sent  comme  une  douce  fraîcheur  de  brise  dans
l’air,  et  l’on  découvre  çà  et  là  des  bandes  de  pâturages,  des  champs  de  blé
argentés,  des  arbres,  des  collines  dont  les  teintes  vertes  mettent  du  bleu
dans  l’âme.  Le  désert  est  traversé.  C’est  la  vie  qui  recommence.
Pendant  l’arrêt  du  train,  toute  une  théorie  de  jeunes  filles  belles  et
fortes,  portant  sur  la  hanche  un  seau  de  bois  cerclé  de  cuivre,  marchant  à
la  file,  nu-pieds  et  bras  nus,  vêtues  de  la  chemise  croate  flottant  à
mi-jambes,  descendent  du  village  pour  venir  à  la  fontaine,  comme  les  filles
de  Laban.  Celle  qui  est  arrivée  la  première  étanche  sa  soif  en  buvant  au
goulot,  puis  elle  s’essuie  la  bouche  avec  un  pan  de  son  unique  vêtement.
La  locomotive  nous  conduit  en  quelques  minutes,  par  un  brusque  changement ­
  de  décor  plein  de  surprise  et  d’enchantement,  au  milieu  d’une
petite  Suisse  en  miniature,  entrecoupée  de  vallées  peu  sauvages  et  de
torrents  peu  échevelés.  Nous  traversons  une  forêt,  puis  un  tunnel,  nous
longeons  des  précipices  débonnaires,  et  nous  arrivons  à  la  station  d’Ogulin.
Là,  une  troupe  de  femmes  et  de  jeunes  hiles  de  tout  âge  s’élance  à  l’assaut ­
  de  nos  wagons,  non  pas  avec  des  lances  ou  des  zagaies,  mais  avec  des
paniers  de  fraises  parfumées.  Les  plus  jolies  —  et  celles  qui  paraissent
avoir  de  quinze  à  trente  ans  le  sont  toutes  —  rient  à  gorge  déployée,  sans
doute  pour  nous  faire  voir  leurs  dents  éblouissantes.
Quel  pittoresque  mélange  de  costumes!  Et  quel  contraste  charmant  que
celui  de  ces  figures  jeunes  à  côté  de  ces  vieilles  toutes  ridées,  à  la  peau
tannée,  aux  petits  yeux  percés  comme  avec  une  vrille,  au  menton  osseux,
en  talon  de  galoche,  au  nez  recourbé  en  bec  de  chouette,  au  dos  voûté  !
Les  plus  fortunées  ont  des  bottes  ;  leur  longue  chemise  est  serrée  à  la  ceinture ­
  par  une  écharpe  rouge,  et  leur  taille  se  dissimule  sous  une  espèce  de
veste  doublée  de  peau  de  mouton,  et  rehaussée  à  l’extérieur  d’ornements
de  cuir  de  toutes  couleurs,  découpés  à  l’emporte-pièce  et  formant  des  bouquets ­
  et  des  arabesques  sur  un  fond  crémeux  ou  jaune  havane.  La  tête  est
enveloppée  d’un  fiçhu  orange,  violet  ou  noir,  ponctué  de  points  blancs,  et
les  nattes  de  cheveux,  chez  quelques-unes  ruisselantes  de  sequins,  chez
la  plupart  entrelacées  de  rubans  verts,  flottent  sur  le  dos  librement  ou
reliées  l’une  à  l’autre.
Parmi  ces  femmes  et  ces  jeunes  filles,  il  y  en  a  aussi  dont  le  costume
original  rappelle  celui  des  paysannes  bosniaques  et  serbes  :  elles  sont
chaussées  d 1  opanke  1  ;  leurs  jambes  sont  entourées  d’un  morceau  de  toile
1  Chaussure  nationale  fies  Slaves  du  Sud,  formée  d’un  lambeau  de  cuir  attaché  au  pied  par
des  lanières.
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        DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.  47
tissée,  du  même  dessin  et  de  la  même  couleur  que  les  deux  tabliers  à
longues  franges  qu’elles  portent  sur  la  chemise,  devant  et  derrière;  le  cou,
orné  de  triples  colliers  de  corail,  d  amulettes,  de  verroteries  et  de  coquillages, ­
  balance  une  tête  mignonne  aux  grands  yeux  de  gazelle.  Des  gamins
coiffés  de  fez,  vêtus  de  gilets  en  peau  de  chèvre,  portant  aussi  des  paniers
de  fraises  taillés  dans  de  l’écorce  de  bouleau,  se  débattent  au  milieu  de
cette  légion  féminine.
Le  village  d’Ogulin,  enclavé  dans  les  Frontières  militaires,  était  autrefois ­
  la  capitale  d’un  régiment.
On  sait  que  les  Confins  des  bords  de  1  Una  et  de  la  Save  —  ces  deux
rivières  qui  séparent  l’empire  austro-hongrois  de  la  Turquie  —  ont  été
supprimés  il  y  a  quelques  années.  De  militaire,  1  administration  y  est
devenue  civile.
L’organisation  des  anciennes  Frontières  était  fort  curieuse,  et  si  nous
passions  sans  en  parler,  on  pourrait  d’autant  plus  nous  reprocher  notre
silence  que  le  régime  militaire  des  Confins,  officiellement  aboli,  n’en  subsiste ­
  pas  moins  en  partie  dans  les  districts  que  nous  traversons.  L’ancien
capitaine  de  compagnie  est  aujourd’hui  le  chef  de  F  administration  civile.
Les  attributions  ont  changé,  mais  le  personnel  est  resté  le  même;  c’est
encore  le  brigadier  qui  est  chargé  de  la  surveillance  des  écoles.
L’armée  des  Confins  était  la  plus  solide,  la  mieux  instruite  et  la  mieux
disciplinée  des  armées  autrichiennes.  C’est  dans  ces  régions  limitrophes
de  la  Turquie  que  se  recrutaient  ces  soldats  héroïques  et  grotesques  à  la
lois  par  la  singularité  de  leurs  mœurs  et  de  leurs  costumes,  ces  terribles
pan  dours  qui  valaient  mieux  que  leur  réputation,  qui  abattaient  à  cent  pas
la  tête  de  la  pipe  de  leur  camarade  occupé  à  fumer,  qui  combattaient  à  pied
et  à  cheval,  dormaient  dans  la  neige  et  se  nourrissaient  d’un  morceau  de
pain  de  seigle  arrosé  de  quelques  gouttes  d’eau-de-vie.  Ces  fameux  kaiserlicks
  et  ces  intrépides  hussards  de  la  Mort,  dont  la  vue  seule  répandait
la  terreur  sur  les  champs  de  bataille,  se  formaient  dans  les  Frontières  militaires. ­
  Si  F  Autriche  put  réprimer  la  révolution  de  18  48,  ce  fut  grâce  à
1  armée  des  Confins.  On  a  calculé  que  les  guerres  de  Hongrie  et  d  Italie
avaient  laissé  trente  mille  veuves  et  soixante  mille  orphelins  dans  les
colonies  militaires  du  littoral  croate  et  des  bords  de  la  Save.  Ces  chiffres
disent  avec  éloquence  de  quelle  manière  ces  hommes  comprenaient
1  honneur  du  drapeau.
Laboureurs  et  soldats,  les  Grenzer  ou  Confinaires  devaient  à  1  Etat  le
service  militaire  en  échange  des  terres  dont  ils  avaient  la  jouissance.  Le
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        48

LA  I!  03  GU  IE

régime  était  absolument  féodal.  L’Empereur  conservait  le  domaine  direct,
le  colon  avait  le  domaine  utile,  c’est-à-dire  un  fief  perpétuel  et  irrévocable. ­
  Le  Gonfinaire  ne  recevait  de  paye  qu’en  temps  de  guerre  ou  de
corvée.
Le  matin,  on  voyait  les  habitants  des  villages  partir,  divisés  en  deux
bandes  :  les  uns,  sac  au  dos  et  fusil  en  bandoulière,  s’en  allaient  à  la  frontière; ­
  les  autres,  également  en  uniforme,  mais  la  bêche  ou  le  râteau  sur
l’épaule,  allaient  travailler  aux  champs,  qu’ils  cultivaient  en  commun.  Le
Gonfinaire  devait  à  l’État  une  semaine  sur  trois.  Il  se  rendait,  avec  sa  provision ­
  de  vivres,  à  son  corps  de  garde,  à  sa  czadak,  espèce  de  cabane  en
planches  souvent  haut  perchée  sur  pilotis.  A  l’époque  des  crues  de  la  Save,
il  était  comme  enfermé  dans  cet  observatoire.  En  hiver,  les  grand’gardes,

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le  long  des  collines  ou  sur  les  plateaux  couverts  de  neige,  étaient  fort
pénibles.  Mais  le  Confinaire  ne  se  plaignait  pas;  cette  vie  agricole  et  guerrière ­
  avait  pour  lui  sa  poésie.
L’ennemi  s’avançait-il  à  la  faveur  de  la  nuit,  il  allumait  un  petit  baril
de  résine  fixé  au  bout  d’une  perche,  et,  à  ce  signal,  toute  la  frontière  s’entourait ­
  d’un  cordon  de  feu.
Dès  l’âge  de  vingt  ans,  tout  homme  né  dans  la  zone  militaire  était  soldat
pour  la  vie.  Le  père  ne  pouvait  pas,  sans  l’autorisation  du  colonel,  faire
apprendre  un  métier  a  son  fils.  Ses  filles  étaient  déshéritées  de  droit  quand
elles  ne  devenaient  pas  femmes  de  soldats.  Il  n’était  pas  rare  de  les  voir
prendre  le  mousquet  pour  se  rendre  sur  la  frontière  turque  et  y  faire  leurs
jours  de  garde  à  la  place  de  leur  mari.
Au  lieu  d’être  partagé  en  cercles  ou  districts,  le  pays  était  divisé  en
régiments  ou  communes  militaires;  le  colonel  placé  à  la  tête  de  l’état-
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        DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

49

major  remplissait  les  fonctions  de  gouverneur  et  de  juge  absolu,  ayant
droit  de  vie  et  de  mort.
La  plus  belle  maison  du  village  était  celle  de  l’état-major;  à  côté  se
trouvaient  la  boulangerie  du  régiment  et  le  magasin  d’approvisionnements;
puis,  rangées  des  deux  côtés  de  la  route  à  une  égale  distance,  comme  des
sentinelles,  les  maisons  de  bois  destinées  à  loger  la  population  militaire.
L’aspect  intérieur  de  ces  habitations,  composées  seulement  d’un  rez-dechaussée,
  est  aujourd’hui  encore  des  plus  misérables  :  pas  de  meubles,  peu
d’ustensiles  de  ménage,  souvent  une  seule  pièce  où  couche  pêle-mêle  toute
la  famille.
La  loi  contraignait  le  Confinaire  a  être  membre  d'une  association,  à
vivre  dans  une  communauté,  a  la  tête  de  laquelle  était  placé  un  patriarche;
ne  pouvait  être  chef  d  une  communauté  que  celui  qui  avait  passé  l’âge  du
service  actif.
Si  un  colon  quittait  le  clan  sans  permission,  on  le  ramenait  de  vive
force,  comme  un  vagabond,  et  on  le  punissait  du  fouet  et  de  la  prison.
Eneas  de  récidive,  on  le  dégradait  et  on  lui  infligeait  une  servitude  pénale,
en  faisant  de  lui  une  sorte  de  voiturier,  de  conducteur  de  chariots  de
vivres  et  de  munitions.  Les  habitants  des  Confins  n’en  avaient  pas  moins
des  privilèges  particuliers,  entre  autres  celui  de  la  liberté  de  conscience,
qui  attirait  parmi  eux  beaucoup  de  chrétiens  de  Serbie  et  de  Bosnie.  Les
catholiques  avaient  en  outre  le  droit  de  se  réunir  en  congrès  et  d’élire
leur  évêque.
La  population  totale  des  Confins  militaires,  cantonnée  sur  une  étroite
bande  de  terrain  allant  de  h  Adriatique  au  rendement  le  plus  oriental  des
Carpathes,  comptait  encore,  au  siècle  dernier,  plus  d’un  million  d'âmes.
Sur  les  bords  de  l’Una,  de  la  Save  et  du  Danube,  douze  mille  sentinelles
montaient  jour  et  nuit  la  garde,  formant  comme  une  muraille  vivante  qui
séparait  l’Autriche  de  la  Turquie  et  protégeait  l’Europe  contre  la  barbarie,
la  peste  et  les  autres  épidémies.  Les  marchandises  infectées,  venant
d’Orient,  étaient  arrêtées  par  ce  cordon  militaire  et  sanitaire.  —  On  a  vu
les  Romains  s’entourer  déjà  de  semblables  frontières  pour  se  mettre  à
1  abri  des  invasions  des  Allemands,  des  Sarmates,  des  Daces  et  des  Goths.
Les  Russes  procèdent  de  la  même  manière  en  Asie.  —Les  Confins  militaires
ont  été  institués  en  Autriche  après  la  victoire  des  Turcs  à  Moliacz  (1526),
signal  de  cette  guerre  épique,  qui  attend  son  Homère  chrétien  et  qui  dura
deux  siècles,  entre  les  Autrichiens,  les  Hongrois  et  les  Ottomans.
A  ers  1690,  les  armées  turques  qui  dévastaient  la  Hongrie  ayant  été
refoulées  au  delà  de  la  Tlieiss  et  de  la  Maros,  la  frontière  militaire  s  étendit
7
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        50

LA  HONGRIE

le  long  de  ces  deux  rivières;  mais,  plus  tard,  pressée  par  les  réclamations
des  Hongrois,  qui  ne  voyaient  pas  d’un  bon  œil  ces  régiments  de  soldats
slaves  dans  leur  pays,  Marie-Thérèse  consentit  à  les  licencier.  Cent  mille
Serbes  quittèrent  alors  les  rives  de  la  Theiss  et  de  la  Maros,  et,  sous  la
conduite  de  leurs  chefs,  émigrèrent  en  Russie.  Les  Confinaires  de  Transylvanie, ­
  connus  sous  le  nom  de  Seeklers,  c’est-à-dire  gardiens,  s’étaient
dissous  d’eux-mêmes,  eu  17  48.
La  population  des  Confins  a  conservé  quelque  chose  de  mâle  et  de
guerrier  dans  son  aspect  et  ses  allures.  Si  nulle  part,  dans  les  provinces
slaves  de  l’Autriche-Hongrie,  on  ne  voit  de  plus  belles  femmes,  nulle  part
non  plus  on  ne  rencontre  d’aussi  beaux  hommes.  Grands,  maigres,  souples
et  élancés,  ils  sont  d’une  vigueur  athlétique.  L’intrépidité  et  le  courage
brillent  dans  leurs  yeux  d’un  gris  bleuâtre.  Quelques-uns  tressent  les  bouts
de  leur  longue  moustache,  ce  qui  donne  à  leur  physionomie  un  caractère
plus  étrange  et  plus  farouche  encore.  Plusieurs  d’entre  eux  descendent  en
ligne  directe  d’anciens  chefs  de  brigands  qui,  fatigués  de  leurs  expéditions
hasardeuses,  de  leur  vie  de  périls  et  d’aventures,  ont  mis  un  jour  la  frontière ­
  entre  eux  et  leur  patrie  primitive.  De  tout  temps,  la  Bosnie  a  produit
ce  qu’il  y  a  de  mieux  en  fait  de  bandits,  défiant  toute  concurrence,  même
grecque  et  italienne.  Leur  nombre  était  surtout  considérable  dans  cette
province  avant  que  1  Europe  s’intéressât  au  sort  des  malheureux  chrétiens,
réduits  par  les  musulmans  au  rôle  de  serfs  et  d’ilotes.  Le  raïa,  injustement
maltraité  par  le  beg  ou  par  le  capitaine  turc,  s’enfuyait  dans  la  montagne,
le  cœur  débordant  de  haine  et  de  vengeance,  et  se  faisait  heiduque,  c’cst-àdire
  brigand.
Je  me  rappelle  avoir  lu,  dans  un  journal  allemand,  des  détails  biographiques ­
  pleins  d’originalité  et  de  caractère  sur  un  de  ces  anciens  brigands
bosniaques,  devenu  soldat  autrichien  dans  un  régiment  des  frontières.  11
s’appelait  Wutchklo  Paulowitch  et  était  né  dans  un  village  près  de  Buzim.
Son  nom,  redouté  à  cinquante  lieues  à  la  ronde,  était  un  épouvantail  pour
les  riches;  mais  aux  oreilles  des  pauvres  et  des  opprimés,  il  sonnait
agréablement  comme  le  synonyme  de  protection  et  de  justice.  Poursuivi
maintes  et  maintes  fois  par  les  troupes  du  pacha  de  Travenick,  Wutchklo
avait  toujours  si  miraculeusement  échappé  aux  balles,  qu’on  avait  fini
par  le  croire  invulnérable.  On  mit  en  vain  sa  tête  à  prix;  il  avait  pour
lui  toute  la  population  des  campagnes,  qui  l’avertissait  au  moindre  danger.
De  guerre  lasse,  le  pacha,  qui  était  superstitieux  et  partageait  la
croyance  générale  à  l’endroit  de  1  invulnérabilité  du  heiduque,  lui  envoya
un  de  ses  agents  :  «  Je  suis  chargé,  dit-il  au  brigand,  de  te  remettre  ce
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        DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

51

sauf-conduit  et  de  te  prier  de  venir  voir  mon  maître,  qui  désire  te  parler
en  ami.  »
Paulo  witch  accepta  P  invitation.  Il  se  rendit  à  Travenick  et  fut  introduit
auprès  du  pacha,  qui  le  fit  asseoir  à  sa  droite,  sur  un  coussin,  et  lui  offrit
une  pipe  et  du  café.
—  Qu’exiges-tu  de  moi,  lui  demanda-t-il,  après  avoir  causé  familièrement ­
  avec  lui,  qu’exiges-tu  pour  abandonner  le  vilain  métier  que  tu  fais
et  (pii  damnera  ton  âme?
Le  heiduque  réfléchit  un  instant  avant  de  répondre,  puis  ses  yeux  brillèrent ­
  d’un  éclat  extraordinaire,  et  il  parla  d’une  voix  brève,  vibrante.
Ce  qu’il  demanda,  on  ne  le  sut  jamais.  Ou  apprit  seulement  que  le  pacha
lui  répondit  :
—  Mais  si  je  vendais  la  Bosnie,  P  Herzégovine,  P  Albanie,  la  Macédoine,
la  Roumélie,  Constantinople  et  même  Médine  et  la  Mecque,  je  ne  pourrais
point  t  accorder  ce  que  tu  me  demandes  !
Paulo  witch  s’en  revint  de  Travenick  sans  qu’on  touchât  à  un  seul  cheveu
de  sa  tête,  et  sans  avoir  aperçu  l’ombre  d’un  turban.  La  seule  chose  qu’il
avait  promise  au  pacha,  c'était  de  ne  divulguer  â  personne  le  prétendu
secret  qui  le  rendait  invulnérable.  En  échange,  le  pacha  lui  avait  octroyé
le  privilège,  pour  lui  et  scs  fils,  de  ne  pas  être  obligé  de  cacher  leurs  armes
ni  de  descendre  de  cheval,  comme  doit  le  faire  tout  raïa  â  l’approche  d’un
musulman.
—  Ta  famille,  avait  ajouté  le  pacha,  peut  venir  vivre  en  paix  dans  ton
village,  et  compter  sur  ma  protection.
Quelques  semaines  s’écoulèrent.  Wutchklo  Paulowitch,  confiant  dans  la
parole  du  Turc,  avait  installé  sa  femme  et  ses  enfants  dans  son  village,  et
s’en  était  allé  â  Segna  trouver  un  de  ses  amis.
Instruit  de  son  départ,  le  pacha  de  Travenick,  qui  n  attendait  qu’une
occasion  favorable  pour  s’emparer  de  la  famille  du  redoutable  heiduque,
arriva  avec  ses  soldats  â  marches  forcées,  cerna  la  maison  et  fit  prisonniers ­
  ceux  qui  s’y  trouvaient.
—  Vous  avez  donc  oublié  votre  promesse  ?  lui  dit  la  femme  de  Paulowitch ­
  d  un  ton  amer,  avec  une  dignité  méprisante.
—  S’il  fallait  tenir  ses  engagements  avec  des  bandits,  cela  nous  mènerait ­
  un  peu  loin,  répliqua  le  pacha.  Allons,  femme,  apprête-toi  â  nous
suivre.
—  Seigneur,  vous  êtes  maître  de  ma  vie;  mais  il  ne  sera  pas  dit
qu  Atanasia  Paulowitch  est  sortie  vivante  de  cette  maison,  —  pour  "vous
obéir.
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        52

LA  II  ON  G  Hl  E

—  Pitié  !  épargnez-nous,  s’écria  alors  l’aînée  des  tilles  en  se  jetant  aux
pieds  du  pacha.
Aux  cris  désespérés  que  poussa  Mirka,  les  raias  accoururent  avec  des
haches,  des  fusils  et  des  fourches.
—  Aux  armes!  aux  armes  !  crièrent  les  gens  du  pacha,  qui,  ne  s’attendant ­
  pas  à  cette  attaque  audacieuse,  étaient  en  train  de  piller  la  maison  du
heiduque.
Atanasia  Paulo  witch  eut  assez  de  présence  d’esprit  pour  profiter  de  la
première  alarme  et  de  la  confusion  qui  s’ensuivit  :  elle  se  sauva  avec  ses
enfants.
Elle  réussit,  en  longeant  les  haies,  à  gagner  la  montagne.  Arrivée  à
mi-côte,  hors  d’atteinte,  elle  s’arrêta  un  instant  pour  reprendre  haleine  et
regarder  ce  (pii  se  passait  derrière  elle;  le  combat  continuait;  mais  les
paysans,  qui  luttaient  à  armes  inégales,  perdaient  de  plus  en  plus  du
terrain.  Elle  les  vit  reculer  et  se  retrancher  derrière  les  clôtures  des
jardins.
Atanasia  reprit  sa  marche,  s’enfonça  dans  un  petit  bois,  et  quand  elle
atteignit  le  sommet  de  la  montagne,  elle  se  tourna  de  nouveau  avec
anxiété  vers  la  vallée  ou  l’on  entendait  encore  un  instant  auparavant  un
grand  vacarme  de  cris  et  de  détonations.
Des  larmes  inondèrent  ses  yeux  à  la  vue  du  spectacle  qui  1  attendait  :
les  Turcs  avaient  livré  le  village  aux  flammes  et  se  retiraient  avec  des
chariots  de  butin  et  des  prisonniers.  Des  tourbillons  de  fumée  planaient
dans  1  ait  comme  des  nuages  ondoyants;  ils  étaient  si  épais  et  si  noirs  que
les  rayons  du  soleil  ne  parvenaient  pas  même  à  les  percer.  La  scène  était
d’autant  plus  lugubre  qu’un  silence  de  mort  s’était  fait  tout  à  coup  dans  la
vallée.
Il  ne  fallait  pas  songer  à  revenir  sur  ses  pas.  Deux  ou  trois  kavas  avaient
été  tués,  et  les  représailles  ne  pouvaient  manquer  d’être  promptes  et  cruelles.
Atanasia  Paulowitch  marcha  toute  la  nuit,  tantôt  traînant  ses  enfants,
tantôt  les  portant,  plus  inquiète  encore  pour  son  mari  que  pour  elle.  Elle
traversa  l’üna  à  un  gué  qu’elle  connaissait  et  se  réfugia  sur  la  terre  autrichienne. ­
  On  la  reçut  avec  bonté,  on  lui  donna  une  hospitalité  pleine  de
sympathie,  car  beaucoup  de  récits,  traits  de  courage  ou  de  générosité,  circulaient ­
  dans  les  Confins  sur  le  heiduque  Wutchklo  Paulowitch.
Les  bonnes  gens  qui  avaient  recueilli  la  fugitive  s’offrirent  même  de  se
mettre  à  la  recherche  de  son  mari.  Ils  allèrent  assez  loin  eu  Bosnie,  espérant ­
  recueillir  quelques  indications  rassurantes  ;  mais  tout  le  monde  ignorait ­
  ce  que  le  fameux  heiduque  était  devenu.  .
        <pb n="71" />
        DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

53

Dos  semaines,  des  mois  s’écoulèrent.  Atanasia  Paulowitch  ne  comptait
plus  revoir  son  mari,  lorsqu’un  beau  jour  se  répandit  la  nouvelle  que  le
pacha  de  Traveniek  avait  été  étranglé  dans  son  divan  par  un  belduque,  et
(pie  le  trouble,  l’émotion,  le  désordre  causés  par  cet  événement  avaient  été
si  grands  que  le  meurtrier  avait  pu  s’échapper.
—  Ah!  c’est  lui  qui  s’est  vengé!  C’estWutchklo  qui  a  fait  le  coup  !  s’écria
Atanasia,  comme  si  une  voix  intérieure  lui  eût  crié  le  nom  de  son  mari.

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Les  Turcs  avaient  livre  le  village  aux  flammes.

Une  semaine  se  passa,  puis,  un  soir,  un  homme  vint  frapper  à  la  porte
de  la  petite  maison  qui  abritait  sons  son  toit  la  famille  du  brigand.
—  Atanasia  !
—  Wutchklo  !
Ces  deux  exclamations  se  confondirent  en  un  seul  cri  et  un  seul  baiser  !
La  femme  du  heiduque  était  de  nouveau  dans  les  bras  de  son  mari,  et  les
enfants  de  Paulowitch,  qui,  a  sa  voix,  s  étaient  précipités  comme  des  petits
lionceaux,  avaient  retrouvé  leur  père.
11  ne  reprit  pas  sa  vie  de  bandit;  il  s’engagea,  à  l’exemple  de  beaucoup  de
        <pb n="72" />
        54

LA  HONGRIE,  DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANURE.

belduques  bosniaques,  dans  un  régiment  des  frontières  et  éleva  ses  bis
comme  un  honnête  homme.  Ils  apprirent  à  lire,  à  écrire,  à  compter,  à
parler  b  allemand  ;  et  quand  ils  furent  en  age  de  servir,  comme  les  Confins
étaient  devenus  français,  on  les  envoya  tous  trois  à  l’armée  du  Rhin.
Les  deux  cadets  moururent  en  braves  sur  la  terre  étrangère.
L’aîné,  revenu  sur  les  bords  de  l’Una,  y  a  fondé  une  famille,  dans
laquelle  on  conserve  encore  la  croix  de  la  Légion  d  honneur,  unique
mais  glorieux  héritage  du  fils  de  Paulowitch  le  brigand.
        <pb n="73" />
        CHAPITRE  IV

Carlstaclt.  —  Partant  pour  la  Bosnie.  —  Conversation  avec  un  officier  qui  a  visité  ce  pays.  —
Configuration  du  sol.  —  Forêts  vierges.  —  Etendue  et  population.  —  Musulmans,  chrétiens,
juifs  et  Tziganes.  —  La  «  Bosnie  dorée  ».  —  Habitations  des  paysans.  —  L  intérieur  du  pays.
—  Hospitalité.  —  Pactes  d’amitié.  —  Ignorance  et  Superstitions.  —  Les  Bosniaques  musulmans
ne  sont  pas  Turcs.  —  Mariage.  —  Divorce.  —  Le  rata.  —  Les  impôts.  —  La  justice.  —  Le

Carlstadt,  où  nous
arrivâmes  à  midi,  après
avoir  traversé  de  vastes
plaines  qui  roulaient
jusqu’à  l'horizon  les
ondes  dorées  de  leurs
champs  de  froment,  est
aussi  situé  dans  les  anciens ­
  Confins.  La  légende ­
  attribue  à  Charlemagne ­
  la  fondation
de  cette  ville,  qui  porte
le  nom  du  grand  empequi
  autrefois  avait  une  importance  commerciale
érable.
JÍ  **  Une  animation  extraordinaire  régnait  dans  la  gare  au
#¿1.  moment  où  nous  y  entrions.  Un  convoi  de  troupes  croates
appelées  à  prendre  part  à  l’expédition  de  Bosnie  venait
d’arriver;  officiers  et  soldats,  profitant  de  l’arrêt  du  train,  assiégeaient
la  buvette,  dont  les  portes  avaient  été  barricadées  avec  des  tables,  derrière ­
  lesquelles  de  grosses  sommelières  débitaient  de  l’eau-de-vie  et  de
la  bière  avec  des  cris  discordants,  les  manches  retroussées  sur  leurs  bras

district  de  Novibazar.  —  Les  points  d’interrogation  de  l’avenir.

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!  lÂIPl

i  &amp;gt;

Batas  chrétiens  empalés.

reur  1 ,  et
considi

1  Ville  de  Charles.
        <pb n="74" />
        56

LA  HONGRIE

nus,  le  visage  baigné  de  sueur.  Le  train  repartit  aussitôt  avec  tout  son
attirail  menaçant  de  canons  et  de  fourgons,  au  milieu  d’une  foule  de
spectateurs  qui  semblaient  tout  surpris  de  voir  tant  de  képis,  de  sabres
et  de  fusils,  et  chez  ceux  qui  les  portaient  si  peu  d’enthousiasme.
—  L’envahissement  de  la  Bosnie  est  donc  décidé?  demandai-je  à  un
officier  qui  s’était  assis  dans  mon  compartiment,  à  côté  de  moi.
—  Et  le  traité  de  Berlin  !
—  Vous  dites  cela  comme  si  le  mandat  que  les  puissances  ont  donné  à
l’Autriche  n’était  pas  chose  aussi  facile  à  exécuter  qu’à  écrire.
—  Les  journaux  de  Vienne  parlent  d’une  promenade  militaire...  Eh
bien  !  la  Bosnie,  monsieur,  sera  pour  F  Autriche  une  sorte  d’Algérie  sur  ses
frontières.  Nous  nous  emparerons  avec  beaucoup  de  peine  de  ce  pays,  et
nous  ne  nous  y  maintiendrons  que  si  les  insurrections  que  notre  présence
n  empêchera  pas  d  éclater  peuvent  être  réprimées  à  temps.
L’officier  qui  me  parlait  avait  parcouru  la  Bosnie  et  F  Herzégo  vine  l'année
d  auparavant.  L’occasion  de  recueillir  quelques  données  intéressantes  sur
ces  provinces  encore  si  peu  connues  était  trop  belle  pour  que  je  la  laissasse
échapper.
—  La  Bosnie,  me  dit  mon  compagnon  de  route,  répondant  à  mes  questions, ­
  est  un  pays  qui  ressemble  par  plus  d’un  côté  à  la  Suisse.  Sa  population ­
  est  belliqueuse  et  aussi  jalouse  de  sa  liberté  que  l’étaient  les  anciens
Helvéticos.  Traversée  par  les  chaînons  des  Alpes  Dinariques,  cette  province
est  défendue  par  une  série  de  barrières  et  de  remparts  naturels.  La  plupart
de  ses  montagnes  sont  encore  entièrement  boisées.  Dans  ses  forêts,  presque
vierges,  où  ne  pénètrent  que  les  ours  et  les  chasseurs,  les  lianes  s’enlacent
à  des  arbres  gigantesques  et  laissent  retomber  jusqu’à  terre  de  vastes  tapisseries ­
  de  verdure,  illustrées  à  grands  ramages  de  fleurs,  de  papillons  multicolores ­
  et  d’oiseaux.  L’aspect  grandiose  de  ces  forêts  vous  transporte  en
imagination  dans  les  solitudes  primitives  du  Nouveau  Monde.  Figurez-vous
les  troncs  blancs  des  peupliers,  les  pylônes  énormes  et  marbrés  des  chênes,
les  fûts  fauves  des  sapins,  les  piliers  noirs  des  lourds  châtaigniers,  se  prolongeant ­
  a  1  infini,  formant  des  portiques  et  des  propylées  à  jour,  dessinant
de  leurs  mille  branches  et  de  leurs  rameaux  touffus  des  voûtes,  des  berceaux, ­
  des  arches  profondes,  des  nefs  au  fond  desquelles  un  rayon  de  soleil
égaré  brille  comme  1  étoile  d  une  lampe,  des  ogives  mystérieuses,  des  colonnades ­
  gigantesques  devant  lesquelles,  comme  devant  un  sanctuaire  inviolable, ­
  les  broussailles,  les  ronces  aux  longues  griffes,  les  plantes  grimpantes
aux  volutes  argentées,  mettent  des  grilles  de  serrurerie  végétale  dont  les
dessins  eussent  émerveillé  les  vieux  maîtres  de  Nuremberg.
        <pb n="75" />
        8

DE  L’ADTUATIQUE  AU  DANUBE.

57

—  Et  quelle  est  la  population  de  la  Bosnie?
—  Comparativement  à  l’étendue  du  pays,  la  population  est  faible.  On
compte  un  peu  plus  d’un  million  d’habitants,  parmi  lesquels  615,000  appartiennent ­
  à  la  religion  musulmane,  450,000  à  la  religion  grecque,  155,000
à  la  religion  catholique  et  3,500  à  la  religion  juive.  Ces  derniers  sont  les
descendants  d’anciens  exilés  d’Espagne  et  de  Portugal.  Ils  parlent  encore
assez  couramment  P  espagnol  et  l’italien.  Il  y  a  en  outre  11,500  Tziganes
qui  ont  conservé  toutes  les  marques  extérieures  de  leur  origine  hindoue.
Leur  teint  est  basané  comme  du  vieux  cuir,  leurs  yeux  noirs  étincellent,
leur  figure  ovale  est  encadrée  de  longs  cheveux  bouclés  retombant  en  îlots

huileux  sur  leurs  épaules,  leur  corps  est  bien  musclé,  maigre,  très-élancé.

mènent  une  vie  vagabonde  et  nomade,  affrontant  joveusement  les  intempéries ­
  des  saisons  sous  leurs  tentes  de  toile  déchirée,  exerçant  le  plus  sons’assoiraient ­

  pour  rien  au  monde  à  la  même  tahle  qu’eux.  Longtemps

Mais  ils  se  bornaient  a  traîner  des  toisons  dans  le  lit  des  torrents  pour  en

Tziganes  bosniaques.

La  langue  qu’ils  parlent  offre  un  mélange  corrompu  de  mots  sanscrits.  Ils

vent  le  métier  de  voleurs  et  de  brigands.  Quelques-uns  d’entre  eux  se  sont
cependant  établis  dans  les  villages  comme  armuriers  et  forgerons.  Ceux-ci
se  disent  musulmans,  grecs  ou  catholiques,  selon  que  l’exige  leur  intérêt.
Les  Turcs  et  les  chrétiens  ont  pour  les  Tziganes  un  tel  mépris  qu’ils  ne

les  «  Zaparis  »  ont  été  seuls  à  exploiter  les  richesses  minières  de  la  Bosnie.

retirer  les  paillettes  d’or  qui  s’y  rencontrent  en  abondance.
—  On  dit  que  cette  province  est  une  Californie  inexplorée.
        <pb n="76" />
        —  Les  Bosniaques  ont  donné  eux-mêmes  à  leur  pays  le  surnom  de
«  Bosnie  dorée  »  .  L’or,  l’argent,  le  mercure,  le  sel  y  étaient  déjà  exploités
du  temps  des  Romains.  On  y  trouve  une  quantité  de  mines  de  cuivre,  de
fer,  de  plomb,  de  houille,  qui  pourraient,  ainsi  que  les  nombreuses  sources
d’eau  minérale  coulant  sans  utilité,  développer  à  un  haut  degré  la  prospérité ­
  matérielle  du  pays.  —  Tout  est  à  l’état  latent  et  primitif.  Tout  reste  à
faire.  Qu’on  gratte  le  sol  :  il  en  sort  des  moissons  ou  de  l’or.  C’est  une  terre
inconnue,  comme  vous  l’avez  dit,  et  (pii  cache  d  immenses  trésors;  un  pays
vierge,  qui  attend  la  fécondation  du  travail.  D  immenses  espaces  sont
encore  en  friche.  Les  paysans  habitent  des  huttes  d’argile  recouvertes  de
chaume  ou  d’écorce  de  tilleul,  composées  d’une  seule  pièce,  où  grouillent  à
la  fois  les  porcs,  les  chèvres,  les  poules,  les  oies  et  les  enfants.  Au  milieu,
ou  voit  un  trou  creusé  dans  la  terre  :  c'est  l’àtre.  Pas  de  cheminée.  La
fumée  sort  par  où  elle  peut.  Pas  de  lit.  En  hiver,  le  raía  se  couche  près  de
son  feu  ;  en  été,  dans  son  jardin,  sous  une  tente  de  feuillage,  ou  en  plein
champ,  ayant  pour  couverture  le  ciel  piqué  d’étoiles  et  pour  coussin  ses
deux  bras.  Dans  les  villages,  on  ne  trouve  ni  boulangerie  ni  fours.  Le  pain
se  cuit  sous  la  cendre.  Le  maïs  et  le  blé  noir  se  broient  avec  une  petite
meule  à  main,  et  la  farine,  mélangée  à  du  lait,  constitue,  avec  le  fromage
frais,  qui  se  mange  à  pleines  poignées,  presque  l’unique  nourriture  des  paysans ­
  bosniaques.  Comme  boisson,  le  slivovitza.  Tout  le  terrain  autour  des
habitations,  même  les  plus  pauvres,  est  planté  de  pruniers,  dont  les  fruits
servent  à  la  fabrication  de  cette  eau-de-vie  qui  est  pour  le  Slave  ce  que
l’opium  est  pour  le  Chinois.
—  Comment  voyage-t-on  en  Bosnie  ?
—  Difficilement,  car  les  routes  sont  peu  sûres.  Si  vous  y  allez  jamais,
ayez  soin  d’emporter  vos  armes,  vos  provisions,  votre  tente  ou  votre  hamac.
Dans  les  villages,  impossible  de  se  loger;  et  puis  on  marche  dans  les  montagnes ­
  des  journées  entières  sans  rencontrer  d’autres  traces  d’êtres  vivants
que  celles  des  animaux  carnassiers 1 .  Le  sol  est  très-accidenté,  coupé  de
gorges  pittoresques,  de  ravins  encaissés,  de  torrents  qu’il  est  souvent  difficile ­
  de  franchir.  Mais  quelle  joie,  lorsque  après  de  longues  heures  d’efforts
on  entend  derrière  un  îideau  d  aibres  une  voix  humaine  qui  résonne  et  qui
chante  une  piesma,  une  chanson  populaire  !  On  écoute  avec  anxiété,  à
mesure  qu’on  approche,  car  c  est  peut-être  quelque  brigand,  quelque  hci-1
  On  tue  environ  chaque  année  en  Bosnie,  d’après  une  statistique  officielle,  150  ours
1,200  loups,  200  lynx,  G00  blaireaux,  8,000  renards,  300  belettes,  10,000  lièvres,  3,000  chats
sauvages  et  autant  de  martres,  dont  les  peaux  sont  envoyées  à  Seraiewo,  pour  être  transportées
de  là  soit  à  Trieste,  soit  à  Leipzig.  —  Les  begs  se  livrent  encore  au  plaisir  chevaleresque  de  la
chasse  au  faucon.
        <pb n="77" />
        DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

59

duque;  mais  non,  la  voix  est  une  voix  harmonieuse  et  douce,  une  voix  de
femme  :  c’est  la  fille  ou  la  compagne  d’un  charbonnier  qui  se  fera  une  fête
de  vous  recevoir  dans  sa  hutte.  En  Bosnie,  l’hospitalité  est  tout  orientale.
Dès  qu’on  a  partagé  un  repas  avec  son  hôte,  on  est  son  ami.  Il  vous  tutoie,
il  se  considère  comme  responsable  de  votre  vie.  Aussi  les  meurtres  et  les
assassinats  ne  se  commettent-ils  pas  dans  les  maisons,  mais  sur  les  grandes
routes,  en  plein  champ  ou  dans  les  forêts.  Un  étranger,  dormant  dans  une
cabane  ou  une  chaumière,  n’est  jamais  frappé  sans  que  son  hôte  le  soit
aussi  avec  lui.
L  amitié  comme  1  hospitalité  est  chose  sacrée.  L’homme  appelle  son
ami  un  frère;  la  femme  appelle  son  amie  une  sœur.  Les  pactes  d’amitié  se
font  souvent  à  l’église,  devant  le  prêtre,  ou  devant  une  nombreuse  réunion
de  parents.  On  échange  ses  armes,  et  l’on  se  donne  le  baiser  de  paix.  L  indissolubilité ­
  de  ces  unions  a  inspiré  les  poètes  populaires.  11  y  a  une  chanson, ­
  entre  autres,  consacrée  au  souvenir  de  deux  frères  adoptifs  qui  tombèrent ­
  tous  deux  amoureux  d’une  belle  prisonnière  et  qui,  plutôt  que  de
devenir  des  frères  ennemis,  préférèrent  tuer  la  femme  qu’ils  aimaient.
Il  y  a  encore  dans  les  mœurs  de  ce  peuple  un  grand  fonds  de  barbarie
et  de  superstition.  Les  astrologues,  les  devins,  les  sorciers  sont  toujours
consultés  à  l’occasion  des  naissances  et  pour  les  événements  qui  dépendent
de  l’avenir.  La  rencontre  d’un  hibou  ou  d’un  paon  est  un  pronostic  de
malheur.  Tout  le  monde  porte  des  amulettes,  des  talismans  pour  se  garantir
contre  le  mauvais  œil  ou  contre  certaines  maladies.  Les  paysans  n’ont  foi
(pie  dans  les  empiriques  et  les  guérisseurs,  qui,  par  exemple,  pour  rendre
l’ouïe  à  un  sourd,  lui  introduisent  dans  1  oreille  le  bout  d’un  cierge  en  cire
jaune  et  allument  l’autre  bout.
Vous  pouvez  penser  dans  quel  état  d  ignorance  est  resté  le  bas  peuple.
Succombant  sous  les  soucis  de  L  existence  quotidienne,  les  raías  1  n  ont  pas
le  temps  de  s’inquiter  de  l’éducation  de  leurs  enfants.
—  Et  le  clergé?  De  quoi  s’occupe-t-il?
Le  clergé  boit,  mange  et  dort;  comment  pourrait-il  s’occuper  de
1  education  des  enfants?  il  ne  sait  pas  lire  lui-même.  Les  popes,  choisis
parmi  la  classe  la  plus  infime  des  Grecs  fanariotes,  partagent  leur  temps
entre  les  exercices  extérieurs  du  culte  et  la  garde  des  troupeaux.  Il  n’y  a
que  les  prêtres  catholiques  qui  tiennent  des  écoles  subventionnées  par  l’Autriche. ­
  —  Quant  aux  musulmans,  en  dehors  du  Coran,  ils  estiment  qu’il
Ce  nom,  donné  aux  chrétiens  des  provinces  slaves  de  la  Turquie  d’Europe,  veut  dire  «  troupeau ­
  n.  Il  est  emprunté  à  la  sourate  39  du  Coran,  verset  71,  qui  dit  :  «  Au  jugement  dernier,
les  transgresseurs  de  la  loi  (les  chrétiens)  seront  poussés  par  troupeaux  vers  la  géhenne,  «  etc.
        <pb n="78" />
        60

LA  II  ON  GUIE

n’y  a  rien.  L’enfant  reçoit  sa  première  éducation  dans  le  harem,  de  femmes
fanatiques  et  ignorantes;  puis  on  l’envoie  à  1  école  élémentaire  ou  à  l’école
du  Coran,  où  il  n  apprend  que  fort  peu  de  chose.  Un  Turc  élevé  à  Paris
a  été  pendant  quelque  temps  à  la  tête  de  Técole  de  T  Etat  de  Séraïewo,  mais
&amp;lt;es  projets  de  réforme  faillirent  susciter  des  troubles,  il  dut  s’en  aller.  Les
écoles  musulmanes  sont  des  écoles  de  haine  contre  les  chrétiens,  dont  toutes
les  inventions,  dans  les  branches  de  1  industrie  et  de  l’art,  sont  représentées ­
  comme  des  maléfices  du  diable.  Et  cependant,  notez  bien  ceci,  les
musulmans  bosniaques  et  hcrzégovinicus  ne  sont  pas  d’origine  turque  ;  ce
sont  des  aborigènes,  d’anciens  habitants  du  pays,  des  Slaves,  qui  n’ont
embrassé  l’islamisme,  lors  de  Y  invasion  de  ces  provinces  par  les  Turcs,  que
pour  conserver  leurs  privilèges  et  sauvegarder  leurs  biens.  Vous  ignorez
peut-être  que  la  Bosnie,  comme  Y  Herzégovine,  est  peuplée  d’une  race
homogène  qui  est  la  race  slave.
Les  Bosniaques  musulmans  ont  conservé  intacte  jusqu’à  nos  jours  leur
originalité  ethnographique.  Ils  ne  se  sont  point  assimilés  par  le  sang  aux
conquérants  et  aux  vainqueurs.  C’est  un  des  traits  caractéristiques  des
Slaves  de  savoir  garder  leur  individualité  nationale  au  milieu  des  autres
peuples,  tandis  que  les  Allemands,  placés  dans  les  mêmes  conditions,  perdent ­
  au  contraire  très-vite  leurs  mœurs  et  leurs  coutumes,  et  oublient  jusqu’à ­
  leur  langue.  Les  Bosniaques  mahométans  n’appellent  pas  le  sultan
"  padisliah  »  ,  mais  «  grand  tzar  de  Constantinople  »  ,  et  ils  sont  restés
fidèles  a  presque  toutes  les  anciennes  habitudes  chrétiennes.  Ils  portent
encore  avec  orgueil  leur  nom  de  famille  slave  et  ne  parlent  pas  le  turc  ;  ils
ont  conservé  pour  patron  le  saint  Choisi  par  leurs  ancêtres,  de  sorte  qu’on
chôme  encore  en  Bosnie  la  Saint-Pierre,  la  Saint-Élie,  la  Saint-Georges.
Un  enfant  tombe-t-il  malade  dans  une  famille  mahométane,  le  père  court
au  monastère  voisin  commander  des  messes.  Si  lui-même  est  atteint  de  la
fièvre,  il  ira  chez  les  moines  grecs  se  faire  lire  l’Évangile  sur  la  tête.  A  la
tombée  de  la  nuit,  on  voit  souvent  un  jeune  b  eg  mener  en  secret  un  pope
prier  sur  la  tombe  de  son  père.
—  Les  Bosniaques  musulmans  ont-ils  adopté  la  polygamie?
—  Non.  Dans  cei  tains  Alliages,  ils  laissent  même  leur  femme  sortir  sans
voile,  comme  les  chrétiennes.  Pour  le  Turc,  la  femme  est,  vous  le  savez,
un  objet  de  luxe.  Il  1  achète.  Avant  le  mariage,  s’il  s’en  est  tenu  aux  prescriptions ­
  du  Coran,  il  n  a  pas  vu  la  figure  de  celle  qu’il  épouse.  En  Bosnie,
il  existe  une  ancienne  coutume,  Yaschyklyk,  ou  service  des  dames,  qui  est
certainement  d’origine  chrétienne  et  n’assimile  point  la  femme  à  une  marchandise. ­
  Quand  les  jeunes  filles  sont  revenues  de  leur  grande  promenade,
        <pb n="79" />
        DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

01

le  vendredi  (c’est  le  dimanche  des  musulmans),  il  est  permis  à  ceux  qui
cherchent  femme  de  parler  à  celle  qui  leur  plaît,  eu  se  tenant  dans  la  rue,
devant  la  fine  broderie  de  bois  qui  orne  les  fenêtres  des  maisons  turques,
comme  la  grille  d’un  parloir.  Les  demandes  en  mariage  se  font,  comme  en
Turquie,  par  l’intermédiaire  de  deux  amis  ou  de  deux  parents.  La  jeune
fille,  qui  se  tient  derrière  la  porte  close,  ouvre  quand  elle  a  répondu  affirmativement ­
  à  la  question  si  elle  veut  suivre  comme  femme  l’homme
qu’on  lui  propose.
Chose  curieuse,  c’est  parmi  les  Slaves  chrétiens  de  Bosnie  que  le  ma-'

  V-  '  X

%

Bosniaques.

riage  a  conservé  un  caractère  sauvage  et  à  demi  barbare.  La  coutume  d’enlever ­
  les  filles  est  presque  générale  chez  eux.  Ces  rapts  s’opèrent  à  main
armée  et  entraînent  souvent  l’effusion  du  sang.  Si  la  jeune  fille  résiste,  on
la  frappe  à  coups  de  bâton  et  on  la  tire  par  les  cheveux.  On  1  entraîne  au
milieu  des  bois,  et  on  la  marie  dans  quelque  hutte  de  charbonnier.  Le  pope,
sous  peine  d’être  battu,  est  contraint  de  célébrer  ce  mariage  au  gourdin.
Remarquez  que  jusqu’en  1852  le  svstème  féodal  a  été  maintenu  en
Bosnie  et  en  Herzégovine  dans  toute  sa  rigueur.  Ces  deux  provinces  étaient
sous  T  autorité  directe  d’une  noblesse  militaire  retranchée  dans  ses  châteaux
forts  et  formée  de  tous  les  begs  et  capitaines,  descendants  des  anciens
magnats  slaves  qui  occupaient  le  pays  lors  de  sa  conquête  par  les  Turcs.  Il
y  avait  bien  un  vizir  ou  un  pacha  qui  résidait  à  Travenick,  mais  il  ne  se
mêlait  pas  des  affaires  intérieures.  Son  autorité  était  si  faible,  du  reste,  qu  il
        <pb n="80" />
        G2

LA  HONGRIE

ne  pouvait  même  pas  empêcher  les  petites  guerres  que  les  begs  et  les  capitaines ­
  se  faisaient  entre  eux,  par  manière  cle  passe-temps.
Les  Slaves  restes  fidèles  à  la  religion  chrétienne  sont  devenus  les  tributaires, ­
  les  serfs,  —  les  raías,  —  de  cette  chevalerie  composée  de  renégats
plus  fanatiques  que  les  vieux  Turcs  eux-mêmes.  Les  malheureux  raías  —
car  toutes  les  réformes  de  la  Porte  sont  restées  lettre  morte  dans  ces  provinces ­
  reculées  et  toujours  en  insurrection  —  ne  peuvent,  encore  aujourd’hui, ­
  ni  se  vêtir  de  riches  habits,  ni  posséder  de  belles  demeures;  il  lernest ­
  défendu  de  porter  les  longues  moustaches,  ornement  dont  le  Serbe  est
si  fier.  Ils  sont  tenus  de  cacher  leurs  armes  en  signe  de  respect  pour  leurs
maîtres,  et,  quand  un  musulman  passe,  la  loi  les  oblige  à  descendre  de
cheval  pour  lui  céder  le  pas.
—  N’est-ce  pas  à  genoux  que  le  raía  se  présente  devant  les  employés  de
l’État?
—  J’en  ai  vu  rester  dans  cette  posture  pendant  toute  la  durée  de  l’audience. ­

Pour  le  raía,  aucune  sécurité  de  biens  ni  de  personne.  Il  est  à  la  discrétion ­
  de  la  bonne  volonté  de  son  maître,  comme  l’esclave  noir  des  plantations. ­
  Bien  plus,  depuis  les  prétendues  réformes  de  1852,  il  est  pressuré
maintenant  de  trois  côtés  à  la  fois  :  par  son  seigneur,  par  la  Porte  et  palles ­
  popes.  Au  premier,  la  dîme;  à  la  seconde,  l’impôt;  aux  troisièmes,  les
taxes.

L’impôt,  comme  le  Protée  de  la  Fable,  sait  prendre  mille  figures  et
mille  formes  pour  dévorer  le  pauvre  raía,  (pii  a  d’abord  à  payer  Yhazac,
l’impôt  d  exemption  du  service  militaire,  que  doit  tout  individu  non  musulman ­
  ;  puis  le  vergin',  l’impôt  sur  les  immeubles,  frappant  d’une  taxe  égale
et  la  somptueuse  demeure  d’un  riche  beg  et  la  misérable  chaumière  d’un
raía  ;  puis  le  décime,  prélevé  sur  toutes  les  céréales,  dont  l’estimation  doit
se  faire  sur  pied  1  ;  puis  Yherhatico,  qui  est  un  droit  de  pâturage  sur  les
montagnes;  puis  le  porez,  impôt  sur  le  gros  bétail,  en  vigueur  dans  les
régions  où  n’a  pas  encore  été  introduit  l’impôt  sur  le  revenu  du  travail  ;
enfin  le  donuzia,  qui  s’applique  spécialement  aux  porcs,  dont  l’élevage  est
une  des  principales  souk  es  de  commerce  en  Bosnie.  L  impôt  sur  les  légumes,
les  fruits  des  arbres,  les  olives,  le  sumac,  s’acquitte  en  espèces,  tandis  que
l’impôt  sur  le  blé  et  le  raisin  se  perçoit  en  nature,  ce  qui  n’empêche  pas  le

1  En  18G7,  à  l’occasion  du  voyage  du  sultan  en  Europe,  on  a  encore  augmenté  cet  impôt  déjà
si  onéreux,  car  le  gouvernement  mettant  aux  enchères  le  droit  de  le  percevoir,  l’adjudicataire  emploie ­
  tous  les  moyens  possibles  pour  lui  faire  rendre  de  gros  bénéfices.  Il  trompe  le  rata  en  lui
donnant  des  certificats  en  langue  turque,  et  il  trouve  ainsi  presque  toujours  le  moyen  de  lui  faire
payer  deux  fois  l’impôt.
        <pb n="81" />
        DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

03

fisc  de  frapper  d’une  nouvelle  taxe  en  argent  le  vin  et  le  résidu  qui  produira
1  eau-de-vie.  Il  en  est  de  même  pour  le  tabac,  imposé  d’abord  comme
plante,  comme  produit  de  la  terre,  puis  imposé  ensuite  comme  produit
industriel.
Les  employés  du  fisc,  que  les  habitants  sont  tenus  de  loger  chez  eux,  à
leurs  frais,  viennent  trois  ou  quatre  fois  par  an  compter  les  feuilles  de  chaque
plante  pour  vérifier  si  leur  nombre  correspond  bien  au  chiffre  inscrit  sur
les  registres  de  l’impôt.  Quand  le  fermier  de  la  dime  fait  attendre  sa  visite,
les  récoltes  sont  souvent  compromises  ou  perdues.  Aussi  l’agriculture  estelle
  tombée  à  un  niveau  pitoyable.  Vous  savez,  du  reste,  que  la  propriété
héréditaire,  libre,  inaliénable,  u  existe  pas  dans  les  provinces  turques.
C’est  le  cadi  qui  décide  de  tous  les  droits  de  ce  genre.
—  On  m’a  raconté  que  les  chrétiens  sont  encore  astreints  à  des  journées
de  corvée  pour  l’État.
—  Ce  sont  eux  qui  travaillent  aux  routes.  Au  temps  de  la  moisson,
on  les  oblige  souvent  à  s’éloigner  dix  ou  quinze  jours  de  leur  village,  laissant ­
  derrière  eux  leurs  femmes  et  leurs  enfants  sans  ressources.  —  Le  raía
possède-t-il  un  cheval,  un  chariot,  l’État  a  le  droit  de  réquisitionner
l’homme,  la  bête  et  le  véhicule  au  moindre  mouvement  de  troupes.  Après
l’exploitation  organisée  par  le  fisc,  l’exploitation  à  laquelle  se  livre  le  clergé
semble  douce.  Les  popes  pratiquent  la  simonie  avec  un  zèle  que  rien  n  égale.
Ils  font  payer  l’entrée  des  églises  comme  l’entrée  d’un  théâtre;  ils  taxent
la  confession  et  la  communion;  à  la  mort  du  père  de  famille,  le  plus  beau
bœuf  de  l’étable  revient  de  droit  au  pope;  â  la  mort  de  la  mère,  le  pópese
contente  de  la  plus  belle  vache.  Beaucoup  d  enfants  meurent  sans  baptême
parce  que  les  parents  n’ont  pu  payer  la  taxe.  —  Les  sièges  épiscopaux  sont
accordés,  de  Constantinople,  au  plus  offrant.  Afin  de  conserver  son  poste,
l’évêque  doit,  chaque  année,  envoyer  de  riches  présents  aux  dignitaires
turcs  qu’il  a  corrompus  et  qui  l’ont  fait  nommer.  —  Le  métropolitain  de
Seraïewo  soutire  tous  les  ans  â  ses  fidèles  plus  de  250,000  francs,  dont
la  moitié  au  moins  s  en  va  à  Constantinople.
Les  popes  payent  une  redevance  à  leur  évêque,  et  les  autorités  turques
ont  ordre  de  prêter  main-forte  au  clergé  quand  il  a  affaire  à  des  paysans
récalcitrants.  Des  villages  entiers  sont  ainsi  pillés,  sous  prétexte  de  taxes
religieuses;  mais  souvent  on  se  trompe,  et  c  est  alors  des  villages  chrétiens
qu’on  dévalise.
Je  ne  vous  parlerai  pas  des  tribunaux.  Le  témoignage  des  raias  n  est
pas  admis  devant  le  cadi,  qui  juge  d’après  le  Coran.  Le  proverbe  serbe  dit  .
“  Pour  le  chrétien,  pas  de  justice!  »  Et  le  proverbe  ne  ment  pas.
        <pb n="82" />
        64

LA  HONGRIE

Les  exactions,  les  sévices,  les  injustices  que  les  musulmans  font  subir
aux  chrétiens  dans  ces  contrées  où,  comme  l  a  dit  le  comte  Andrassy  dans
son  memorandum,  l’antagonisme  qui  existe  entre  la  Croix  et  le  Croissant
prend  des  formes  si  acerbes,  ont  provoqué  une  longue  suite  de  révoltes.
Les  chrétiens  se  sont  soulevés  cinq  ou  six  fois  :  en  1839,  en  1856,  en  1858,

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Ce  sont  Ies  raías  chrétiens  qui  travaillent  aux  routes.

en  1862,  en  1876,  et  aujourd’hui  encore  le  pays  est  dans  l’anarchie  lapins
complète.
Deux  cent  nulle  raías  ont  franchi  la  Save,  depuis  Ja  dernière  insurrection, ­
  afin  de  se  soustraire  à  la  vengeance  et  aux  cruautés  des  musulmans.
Vous  en  trouverez  dans  tous  les  villages  de  la  Croatie  et  même  en  Hongrie,
attendant  de  pouvoir  rentrer  chez  eux  sous  la  protection  des  baïonnettes
autrichiennes.  Autrefois  ils  se  seraient  faits  belduques,  c’est-à-dire  brigands. ­
  Les  Turcs  les  empalaient.  Mais  ils  allaient  au  supplice  en  chantant,
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        d

65

TV0ß

DK  L’ADRIATIQUE  AU  D  ANU15E.
afin  de  montrer  qu  ils  n’avaient  pas  peur,  et  que  pour  eux  la  mort  était
préférable  à  la  vie.  On  leur  offrait  leur  grâce  s’ils  voulaient  se  faire  mahométans.
  Les  belduques  riaient  au  nez  de  leurs  bourreaux.  Ces  actes  d  héroïsme ­
  sont  célébrés  en  vers  splendides  dans  les  chants  populaires.
Souvent  le  belduque  raconte  comment  il  est  arrivé  à  se  faire  brigand  :
—  Père,  dit-il,  c’est  une  dure  nécessité  qui  m’a  poussé.  Peut-être  le  saisk



Ÿiitll

r7

i  •
Heiduques  bosniaques.
tu;  &amp;lt;piand  Irène  bâtit  Smederevo,  je  fus  appelé  en  corvée.  Trois  ans  je
travaillai,  traînant  le  bois  et  les  pierres  avec  mon  chariot  et  mes  bœufs,  et
pour  ces  trois  années  pleines,  je  ne  reçus  ni  un  denier,  ni  un  para  ;  je  ne
gagnai  pas  seulement  des  opanké  pour  mes  pieds.  Et  cela,  père,  je  1  eusse
ein  oie  pardonné;  mais,  quand  elle  eut  bâti  la  forteresse  de  Smederevo,  elle
ï  ecommença  a  construire  des  maisons,  à  en  dorer  les  portes  et  les  fenêtres,
et  elle  établit  sur  le  pays  un  impôt,  par  chaque  maison,  de  trois  lit  ras  d  or.
Cela,  père,  fait  trois  cents  ducats.  Qui  avait  du  bien  payait,  et  qui  payait
restait.  Pour  moi,  j  étais  un  pauvre  homme;  je  pris  la  pioche  avec  laquelle
I  axais  fait  la  corvée,  et  je  partis  pour  me  faire  belduque  ;  mais,  ne  pouvant
me  tenir  dans  le  pays  bas,  je  m’enfuis  de  l’autre  côté  de  la  Urina  et  ni  enfonçai ­
  dans  la  rocheuse  Bosnie.
        <pb n="84" />
        (56

LA  HONGRIE

Comme  j’arrivai  près  de  Romania,  j'aperçus  le  cortège  d’une  noce
turque.  Tous  les  invités  passèrent  tranquillement;  seul,  le  marié  s’arrêta
au  milieu  du  chemin,  et,  attendant  que  je  fusse  à  sa  portée,  il  me  frappa
les  épaules  avec  son  fouet  à  trois  lanières  garnies  de  boules  de  cuivre.  Trois
fois  je  lui  donnai  le  nom  de  «  frère  en  Dieu  »  ;  trois  fois  je  lui  dis  :  «  Au
nom  de  ton  bonheur,  de  la  joie  que  jete  souhaite,  laisse-moi  tranquillement
passer  mon  chemin;  ne  vois-tu  pas  que  je  ne  suis  qu’un  pauvre  homme?  »
Mais  le  Turc  continua  de  me  battre.  Alors  le  sang  me  monta  aux  joues,
une  violente  colère  secoua  mon  âme,  et  levant  ma  pioche,  j’en  frappai  le
Maneé  sur  son  cheval.  Il  tomba,  et  moi,  sautant  sur  lui,  je  le  frappai  sans
merci  jusqu’à  ce  que  je  l’eusse  séparé  de  son  âme.  Je  fouillai  ses  poches  et
j’en  retirai  trois  bourses  d’or  que  je  cachai  dans  ma  poitrine.  Je  détachai  son
sabre  et  je  le  mis  à  ma  ceinture;  je  laissai  ma  pioche  auprès  de  son  cadavre,
afin  que  les  Turcs  puissent  l’enterrer;  je  sautai  sur  son  cheval,  et  je  m’en
fus  tout  droit  vers  Romania.  Les  conviés  turcs  furent  témoins  de  cette
scène,  mais  pas  un  d’entre  eux  n’osa  me  poursuivre;  et  voilà  quarante  ans
que  je  règne  en  maître  sur  le  mont  Romania  ;  ma  liberté  vaut  mieux  que
ma  maison,  père,  car  je  garde  le  passage  de  la  montagne;  caché  derrière
les  rochers,  j’épie  les  gens  de  Seraïewo,  je  leur  enlève  leur  or  et  leur
argent,  et  de  leur  drap  et  de  leur  velours,  j’habille  toute  ma  bande.  —
Je  sais  fuir,  mais  je  sais  aussi  poursuivre;  et  après  Dieu,  je  ne  crains
personne!
Se  faire  bei  duque,  c’était  s’acquérir  un  titre  de  gloire.  Le  véritable
belduque  était  probe  autant  que  brave.  Il  accourait  comme  un  vengeur,
partout  où  1  appelait  la  voix  du  chrétien  opprimé.  Chaque  bande  avait
sa  forêt,  sa  retraite  ordinaire  ;  la  neige  venue,  elle  se  cachait  dans  les
villages.
«  Écoutez-moi,  mes  amis,  dit  une  chanson  d’heiduque  :  l’été  se  passe,
et  le  triste  hiver  arrive  ;  les  feuilles  sont  tombées,  et  il  ne  reste  que  des
arbres  nus.  Où  chacun  de  nous  passe-t-il  l’hiver?  Chez  quel  ami  dévoué?
«  Ami  Radé  de  Sokol,  répond  Paul  de  Sirmie,  je  passerai  l’hiver  à  Ioug,
la  blanche  cité,  chez  mon  ami  Drachko,  le  capitaine.  Chez  lui  déjà  j’ai
séjourne  sept  hrvers,  et  j  passerai  encore  celui-ci,  avec  mes  soixante
compagnons.  »
Sava,  des  bords  de  la  Save,  dit  ensuite  :
«  Pour  moi,  j  hivernerai  chez  mon  père,  dans  sa  cave  profonde  ,  aux
bords  de  la  Save,  et  avec  moi  mes  trente  compagnons.  Quand  le  triste
hiver  sera  passé  et  le  jour  de  la  Saint-Georges  venu,  que  la  forêt  sera  revêtue ­
  de  feuilles  et  la  terre  d’herbes  et  de  fleurs,  que  l’alouette  chantera
        <pb n="85" />
        DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

67

parmi  les  buissons  sur  les  bords  de  la  Save,  et  qu’on  entendra  les  loups
dans  la  montagne,  alors,  frère,  il  sera  temps  de  nous  réunir  au  lieu  où
nous  nous  séparons  aujourd’hui.  »
Ces  chants  populaires  sur  les  belduques  sont  tous  marqués  de  la  même
originalité,  empreints  de  la  même  saveur  du  terroir.

\  !•-  ri

###

y  (

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Un  Amante.

Le  rôle  que  nous  assigne  le  Congrès  de  Berlin,  reprit  l’officier,  après
une  pause,  d’aller  rétablir  l’ordjge  et  porter  la  civilisation  chrétienne  dans
ce  pays,  est  certainement  grand  et  beau,  mais  ce  n’est  pas  sans  quelque
appréhension  que  ceux  qui  connaissent  ces  contrées  sauvages  et  1  esprit
fanatique  et  belliqueux  des  Bosniaques  musulmans  voient  l’Autriche  s  engager ­
  dans  une  voie  dont  1  issue  est  encore  le  secret  de  1  avenir.  Aussi
        <pb n="86" />
        68

LA  HONGRIE

jamais  expedition  n'a-t-elle  été  moins  populaire  que  celle  à  laquelle  vous
assistez.  La  Hongrie  est  exaspérée.  L’aventure  dans  laquelle  nous  lance  le
comte  Andrassy,  fidèle  et  dévoué  serviteur  de  M.  de  Bismarck,  et  mandataire ­
  aveugle  du  Congrès  de  Berlin,  ne  trouve  d  approbateurs  que  parmi  les
populations  slaves  de  la  monarchie,  qui  réclament  b  émancipation  de  leurs
frères  bosniaques  et  herzégoviens.
Vous  verrez  que  cette  campagne  sera  longue  et  difficile.  Elle  coûtera
à  b  Autriche  d’immenses  sacrifices  d’hommes  et  d’argent.  La  Bosnie  est  le

K

Vue  de  Seraïewo.

véritable  foyer  du  fanatisme  musulman.  Comment  ces  400,000  descendants ­
  des  janissaires  bosniaques  consentiraient-ils  à  se  soumettre  aux  lois
d’un  État  chrétien  ,  eux  qui,  au  commencement  du  siècle,  se  mirent  en
guerre  contre  le  sultan  Mahmoud  parce  qu’il  voulait  introduire  quelques
réformes  chez  eux?  Ils  l’appelaient  avec  mépris  le  «  sultan  giaour  »  .  Dans
ces  montagnes  reculées,  à  l’abri  de  toute  influence  civilisatrice,  l’islam  a
conservé  des  racines  vivaces  et  profondes,  et  son  caractère  défiant  et
farouche.
Nous  n  irons  pas  cette  année  plus  loin  que  Seraïewo,  capitale  de  la
Bosnie.  Le  printemps  prochain,  nous  nous  mettrons  en  marche  pour  Novibazar,
  mais  nous  trouverons  peut-être  de  nouveau  à  qui  parler.  La  résistance ­
  des  Amantes  pourrait  devenir  le  signal  de  soulèvements  dans  le  pays
        <pb n="87" />
        DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

69

conquis.  Ces  trois  peuplades  passent  pour  les  derniers  survivants  des
anciens  Illyriens  qui,  au  septième  siècle,  refoulés  au  sud  par  les  Slaves
descendant  du  Nord,  se  sont  fixés  sur  les  hauts  plateaux  de  la  mer  Adriatique ­
  et  de  la  mer  Ionique.
La  région  alpestre  qu  occupent  les  Amantes  —  ils  sont  une  centaine  de
mille  —  est  restée  fermée  et  mystérieuse.  L’étranger  ne  pénètre  dans  ces
contrées  sauvages  et  inhospitalières  que  par  hasard  et  au  péril  de  sa  vie.
Vous  savez  que  les  Amantes  se  divisent  en  Albanais  Mulisors,  c’est-à-dire
habitants  des  campagnes,  et  en  Myrdites,  ou  habitants  de  la  Myrdita.  Ce
peuple  a  conservé  intactes  ses  mœurs  primitives.  Il  ne  connaît  pas  d’autres
lois  que  les  lois  héréditaires  de  ses  clans.
Indomptable,  retranché  dans  ses  montagnes  comme  dans  des  forteresses, ­
  c’est  à  coups  de  fusil  qu  il  reçoit  les  percepteurs  turcs.  L  Amante  et
F  Albanais,  toujours  armés  jusqu’aux  dents,  sont  physiquement  taillés  pour
la  lutte.  A  les  voir,  on  dirait  des  athlètes  ou  des  chefs  de  brigands.  La  phalange ­
  d  Alexandre  était  formée  d’Amantes.  Ce  sont  eux  qui  ont  conquis
l’Égypte.  Ils  ressemblent  à  ce  peuple  de  Scythes  que  Justin  a  poétisé  et
dont  Hérodote  nous  a  fait  connaître  la  virile  pauvreté.  Dans  leurs  montagnes ­
  abruptes,  la  civilisation  n’a  pas  encore  amolli  les  âmes  et  éteint  la
flamme  sublime  des  haines  nationales  que  nous  appelons  dans  notre  beau
langage  le  patriotisme.  Parmi  eux,  pas  de  rhéteurs,  ni  d  avocats,  ni  de
journalistes,  ni  de  manieurs  d’argent,  ni  de  trafiquants  d’aucune  sorte,
mais  des  citoyens,  des  hommes,  des  soldats!  Gomment  admettre  que  des
populations  aussi  aguerries  et  indépendantes  se  soumettent  docilement  à
1  Autriche  ?  Les  vieillards  comme  les  enfants  de  douze  ans  demandent  à
marcher  les  premiers  au  combat.  Les  estropiés  même  se  font  transporter
derrière  un  rocher,  derrière  une  pierre,  où  ils  s’embusquent  pour  tirer  sur
1  ennemi,  et  ils  estiment  qu’il  n’y  a  pas  de  plus  grand  honneur  que  de
rester  sur  le  champ  de  bataille.
L  apaisement  de  ces  provinces,  qui  ne  comprennent  rien  à  nos  idées
ni  a  nos  mœurs,  ne  s’obtiendra  que  par  le  maintien  d’une  armée  permanente, ­
  et  encore  n  y  a-t-il  rien  à  espérer  de  la  génération  actuelle.  Aussi  la
question  d’Orient  n’est-elle  pas  résolue  :  elle  n’est  qu’entamée.  L’Autriche, ­
  prise  au  collet  par  la  main  de  fer  de  M.  de  Bismarck,  sera  obligée  de
marcher  de  l’avant.  Elle  ne  peut  plus  désormais  se  dégager  de  la  politique
d  annexions  orientales  qu  inaugure  pour  elle  la  campagne  de  Bosnie.
Après  Novibazar,  ce  sera  l’Albanie,  et  vous  verrez  1  Autriche  s’étendre  enfin
jusqu’à  Salonique,  après  s  être  emparée  aussi  de  la  Thessalie.  Le  chemin
de  fer  qui  relie  Salonique  à  Agram  et  à  Vienne  sera  terminé  en  peu
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70  LA  HONGRIE,  DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANURE.
d’années;  je  n’ai  pas  besoin  d’insister  sur  son  importance  stratégique.  En
refoulant  l’Autriche  du  côté  de  la  mer  Ionienne,  non-seulement  M.  de
Bismarck  déplace  le  centre  de  gravité  de  la  monarchie  austro-hongroise,
mais  il  désintéresse  absolument  cet  État  des  choses  allemandes,  et  il  en  fait
une  sentinelle  avancée,  qui  aura  pour  mission  d’empêcher  de  nouvelles
conquêtes  des  Russes  dans  la  Turquie  d’Europe,  et  de  monter  la  garde  au
profit  de  l’Allemagne.  Une  alliance  qui  sera  un  marché  de  dupes,  car,  dans
la  pensée  du  grand  chancelier,  croyez-le  bien,  cette  alliance,  que  l’avenir
rend  inévitable,  sera  moins  dirigée  contre  l’Orient  que  contre  l’Occident.

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        CHAPITRE  Y

Départ  de  soldats  croates.  —  Les  Slaves  du  Sud  et  l’occupation  de  la  Bosnie.  —  Les  Yougo-.
  Slaves.  —  Leurs  aspirations  nationales.  —  Villages  croates.  —  Arrivée  à  Agram.  —  Première
impression.  —  La  ville  haute.  —  L’Université.  —  La  Diète.  —  La  Croatie  et  la  Hongrie.  —
Jellachich.  —  Ses  débuts  militaires  dans  les  Confins.  —  Son  rôle  pendant  la  révolution  de  1848.
—  Lutte  des  Croates  contre  les  Hongrois.  —  Le  siège  de  Vienne.  —  Retraite  de  Jellachich.  —
Promenade  aux  environs  d’A  gram.

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Entrée  d’un  village  croate

La  causerie  que  j  avais
  entamée  avec  mon
voisin  ne  m’avait  pas
empêché  ,  durant  le
trajet,  de  saisir  la  physionomie ­
  du  pays  et
d’assister  en  observateur ­
  curieux  aux  scènes
douloureuses  qui  se
renouvelaient  h  chaque ­
  gare.
Un  ordre  du  ministère ­
  de  la  guerre  venait ­
  d  appeler  les  hommes ­
  de  la  land  wehr
sous  les  drapeaux,  et
toutes  les  fois  que  le
train  s’arrêtait  devant
un  village,  c’étaient
des  adieux  déchirants,
un  grand  concert  de  lamentations ­
  et  de  pleurs
parmi  les  femmes  qui
se  séparaient  de  leur

mari,  les  enfants  de  leur  père,  les  sœurs  de  leurs  frères,  les  \ieillaids  de
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        LA  HONGRIE,  DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

72
leurs  petits-fils.  Pauvres  gens!  On  leur  enlevait  à  la  plupart  leur  seul  appui
et  leur  soutien.  Les  femmes  slaves  ont  une  manière  démonstrative  de
témoigner  leur  douleur,  qui  leur  est  tout  à  fait  particulière.  Il  me  semble
les  voir  encore  se  livrant  à  des  gestes  désespérés,  tordant  leurs  bras,
dénouant  leurs  cheveux,  puis,  au  moment  où  le  train  s’ébranlait,  se  jetant
comme  affolées  dans  les  bras  les  unes  des  autres  en  poussant  un  cri  suprême,
—  un  cri  perçant  de  victime  égorgée.  Les  soldats,  entassés  à  la  porte
des  voitures  à  bestiaux,  restaient  impassibles.  Et  cependant  cette  campagne
de  Bosnie,  les  Slaves  du  Sud  l'appelaient  de  tous  leurs  vœux,  eux  qui,
depuis  trois  ans,  soutenaient  1  insurrection  bosniaque  de  leurs  encouragements ­
  et  de  leurs  deniers.
A  la  gare  de  Steinbruck,  le  grand  évêque  patriote  Strossmayer  avait
rencontré  quelques  jours  auparavant  des  conscrits  croates  qui  partaient
pour  la  frontière;  il  les  bénit  en  leur  disant  :  «  Vous  allez  délivrer  nos
frères  bosniaques;  montrez-vous  à  la  hauteur  de  votre  tâche.  »  Puis,  leur
ayant  distribué  tout  l’argent  qu’il  avait  sur  lui  —  il  se  rendait  à  l’Exposition
de  Paris,  —  il  rebroussa  chemin,  renonçant  à  son  voyage,  faute  de  fonds
pour  le  continuer.
On  sait  que  les  Yougo-Slaves  ',  ou  Slaves  du  sud  de  l’Autriche,  ont
plus  d’une  fois  essayé  d  arriver  à  la  réalisation  de  leurs  rêves  d’unité  et
d’ambition  nationales 2 .
«  Les  peuples  romans  et  germaniques,  a  dit  Kollar,  le  poète  du  panslavisme, ­
  marchent  dans  une  large  voie  toute  frayée;  nous,  nous  ne  les  suivons
que  d’un  pas  lent,  sur  un  sol  hérissé  de  difficultés.  Mais  nous  sommes  un
peuple  jeune,  nous  savons  et  nous  voyons  ce  que  les  autres  ont  fait;  les
autres  ignorent  ce  que  nous  devons  être  dans  les  annales  de  l’humanité...  »
Le  mouvement  a  commencé  par  être  purement  littéraire.  On  a  d’abord
unifié  la  langue.  Une  société  s’est  fondée,  XOmladina  (la  Jeunesse),  pour
faire  une  active  propagande  de  livres  et  de  journaux  dans  tous  les  pays
slaves;  elle  a  établi  des  cercles  de  lecture  dans  chaque  ville  et  chaque
village,  afin  que  le  goût  et  les  idées  de  la  littérature  yougo-slave  pénétrassent ­
  partout,  chez  le  bourgeois  comme  chez  le  paysan  et  P  ouvrier.
Les  villages  croates  que  longe  la  voie  ferrée  se  composent  de  petites
huttes  qui  ressemblent  a  distance,  avec  leur  toit  pointu,  à  des  wigwams
-  '  X  .  1
1  Les  Serbes,  les  Croates  et  les  Bulgares  sont  désignés  sous  le  nom  général  géographique  de
YougO-Slaves,  mot  formé  de  Jugue,  seul,  et  de  Slave,  parce  que  ceux-ci  sont  séparés  des  Slaves
du  Nord  par  les  Magyars  et  les  Valaques.
2  Rappelons  au  lecteur  qu’il  y  a  dans  l’empire  austro-hongrois  dix  millions  d’Allemands,  environ
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        75

LA  HONGRIE,  DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

indiens.  Le  costume  primitif  des  naturels  est  bien  fait,  du  reste,  pour  vous
i  appeler  les  contrées  les  plus  décolletées  du  globe  :  les  femmes,  je  1  ai  déjà
dit,  sont  en  chemise;  quant  aux  hommes,  ils  laissent  la  leur  flotter  sur  leur
pantalon  de  toile  ;  mais  comme  chez  la  plupart  elle  est  aussi  courte  qu’un
gilet,  il  arrive  que  le  ventre  reste  librement  exposé  à  l’air.  Dans  les  chants
des  rapsodes  slaves,  il  est  souvent  question  de  guerriers  «  au  ventre  nu  »
Au  Monténégro,  c  est  un  usage  presque  général  de  se  découvrir  le  haut  du
^  en f re  pour  1  endurcir  et  se  rendre  plus  apte  aux  fatigues  de  la  guerre  —
Chaque  pays  a  ses  mœurs,  et  ce  qui  est  une  chose  toute  naturelle  ici  passe
pour  inconvenante  un  peu  plus  loin.
Nous  traversâmes  la  Save,  et  Agram  nous  apparut  au  milieu  de  la  plaine,
découpant  dans  la  limpidité  tranquille  du  ciel  les  clochers  et  les  tours  de  sa
cathédrale  entourée  de  murailles  crénelées,  comme  une  forteresse  sainte,
&amp;lt;  t  couronnant  la  colline  sur  les  flancs  de  laquelle  s’étage  pittoresquement  la
' ille -  Cette  eglise  semble  avoir  conserve  1  aspect  batailleur  de  ces  évêques
d’Agram  qui  quittaient  souvent  l’autel  au  milieu  du  service  divin  pour
prendre  le  casque  et  la  cuirasse,  et  monter,  à  la  tête  des  fidèles,  sur  les
remparts  menacés  par  les  hordes  turques.
L’expédition  de  Bosnie  prêtait  aussi  aux  abords  de  la  gare  un  aspect
belliqueux.  En  gagnant  la  ville,  nous  vîmes  des  tentes,  des  baraquements,
des  cantines,  des  fourgons  et  des  canons.  Des  sentinelles  allaient  et  venaient;
des  estafettes  partaient  au  milieu  d  un  tourbillon  de  poussière  ;  des  hommes,
appelés  la  veille,  arrivaient  en  colonne,  conduits  par  un  sergent;  ils  étaient
nu-pieds,  nu-tête,  vêtus  seulement  d’une  méchante  chemise  en  lambeaux
et  d  un  pantalon  de  toile  rapiécé.  C’était  de  leur  part  un  calcul  bien  entendu
que  ce  pairvre  accoutrement  dont  un  fripier  n  aurait  pas  voulu  :  dès  leur
anisée  au  camp,  on  les  alignait  devant  des  monceaux  de  chaussures,  de
pantalons,  d  uniformes  et  de  chemises  neuves,  qu’ils  choisissaient  selon
leui  taille.  Le  spectacle  de  ces  paysans  se  transformant  ainsi  en  soldats  en
,  q  '  lions  de  Hongrois,  et  dix-sept  millions  a  peu  près  de  Tchèques,  de  Ruthènes,  de  Croates,
r%  fon  e  i°  ° na ^ S ’  Slovenes,  appartenant  tous  à  la  race  slave.  Les  Italiens  sont  au  nombre
1  e  ’  Roumains  de  trois  millions.  Ces  chiffres  montrent  combien  M.  Reclus  a  raison,
ans  sa  eogiap  ne  univei  selle,  de  dire  que  1  Autriche  considérée  comme  État  allemand  est  une
mysti  ication  ».  Si  un  jour  les  Slaves  du  Sud  parviennent  à  fonder  isolément  leur  unité,
1  Autriche  et  la  Hongrie  se  trouveront  séparées  de  la  mer,  et  la  route  de  l’Orient  leur  "sera  fermée.
Le  gouveinement  de  \  ienne  aurait  peut-être  pu,  en  groupant  ces  peuples  en  federation,  éviter  la
création  de  cet  «  Empire  de  l’Est  »  qui  sortira  vraisemblablement  de  la  solution  définitive  de  la
question  d  Orient,  et  qui  engloutira  l’Autriche.  «  La  race  magyare,  s’écriait  déjà,  il  y  a  trente  ans,
le  giand  patriote  hongrois  Eôtvos,  est  comme  un  îlot  perdu  au  milieu  de  l’océan  slave.  »  Les
Allemands-Autrichiens  subiront  alors  peut-être  le  même  sort  que  les  Slaves  qui  occupaient  autrelois
  les  piovinces  comprises  entre  l’Elbe  et  la  Baltique,  —  «  sur  cette  vaste  terre,  comme  a  dit  le
poete  Kollar,  jadis  berceau  et  maintenant  cercueil  d’une  grande  nation  ».
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        plein  champ,  s'habillant  de  pied  en  cap  comme  s'ils  sortaient  d'un  bain,
amusait  beaucoup  les  badauds,  qui  riaient  en  se  communiquant  leurs
remarques.

Il  était  quatre  heures  lorsque  nous  entrâmes  à  Agram.  Le  premier  aspect
de  cette  ville  est  horriblement  froid.  Le  masque  de  pierre  des  maisons
semble  impénétrable,  et  si  quelques  portes  sont  entre-bâillées,  on  dirait
que  c’est  d’ennui.  Les  rues,  presque  sans  animation,  offrent  un  mélange

maisons,  si  petites,  qu’on  pourrait,  semble-t-il,  les  emballer  dans  une

autant  de  large,  avec  une  porte  et  deux  fenêtres.  Mais,  heureusement,  dans

cacher,  on  finit  toujours  par  le  découvrir,  et  quel  sujet  d’étude  plus  vaste
et  plus  profond  !

primitive,  encore  entourée  d’une  partie  de  ses  remparts.
Après  la  conquête  de  la  Bosnie,  les  Turcs  se  répandirent  comme  une

de  musulmans  erraient  sous  les  murs  d  Agram,  qu’ils  menaçaient  sans  cesse.

palais  du  ban,  le  palais  de  la  Diète,  le  palais  archiépiscopal,  la  cathédrale,
l’église  Saint-Marc,  qui  date  du  treizième  siècle,  l’Université,  se  trouvent
dans  cette  partie  ancienne  de  la  ville.

affranchi  les  Yougo-Slaves  des  universités  allemandes.  C’est  à  l’évêque
Strossmayer,  un  des  grands  promoteurs  de  cette  croisade  intellectuelle,

aux  écrivains  et  aux  altistes,  et  publie  chaque  année,  a  ses  frais,  comme  la
société  la  Matrica,  des  ouvrages  en  langue  croate,  opposant  ainsi  une  barrière
à  1  invasion  des  livres  allemands.
Agram  a  aussi  une  Académie  des  sciences  et  des  belles-lettres  qui
s’occupe  de  la  rédaction  d’un  grand  dictionnaire  croate.  Enfin,  la  capitale
de  la  Yougo-Slavie  possède  une  Académie  de  musique  où  se  forment  des
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        DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

77

chanteurs  nationaux  qui,  chaque  hiver,  jouent  des  opéras  originaux  ou
traduits  en  langue  slave.
Cet  idiome,  qui  n’a  pas  de  voyelles  aiguës,  se  prête  admirablement  au
chant  et  à  la  musique.  Entendre  parler  croate,  c’est  presque  entendre
chanter.  Aussi  le  peuple  a-t-il  un  goût  inné  pour  la  musique.  A  Agram,  il
y  a  trois  ou  quatre  sociétés  de  chant,  et,  dans  les  campagnes,  nous  verrons
plus  tard  que  les  travaux  se  font  en  chantant.  Dans  les  églises,  pendant  la
messe  ou  les  offices,  tout  le  monde  chante,  mais  en  croate.  C’est  un  privilège
qui  a  été  accordé  par  les  papes  aux  habitants  de  ces  frontières  ,  en  reconnaissance ­
  des  luttes  héroïques  qu’ils  ont  soutenues  contre  les  infidèles.  Mien
de  plus  beau,  de  plus  solennel,  de  plus  imposant  et  de  plus  touchant  que
ces  mélopées  lentes  et  graves,  d’une  pureté  exquise,  d’un  vieux  rhythme
Mia\e,  rappelant  1  époque  de  Louis  XIII,  et  qui  résonnent  avec  une  majesté
mélancolique  sous  les  voûtes  des  sanctuaires,  oû  les  jeunes  filles  se  tiennent
agenouillées  toutes  ensemble,  devant  les  autels  ruisselants  d’or,  resplendissants ­
  d’un  luxe  oriental.
Le  palais  de  la  Diète,  qui  s’élève  à  côté  de  l’église  Saint-Marc,  est  une
grande  maison  badigeonnée  de  vert,  ayant  l’apparence  peu  élégante  d’une
caserne.  La  Diète  croate,  dont  tout  noble  fait  partie,  rappelle  les  anciens
États  de  Bourgogne  et  du  Languedoc.  Le  droit  d’y  siéger  s’acquiert  avec  la
propriété  de  certaines  terres.  Je  sais  un  Français  qui  possède  aux  environs
d’Agram  un  domaine  seigneurial  auquel  est  attaché  ce  privilège;  s’il  renonçait ­
  à  sa  nationalité,  il  serait  député  à  la  Diète.
L  ouverture  et  la  clôture  de  cette  assemblée  se  font  avec  une  pompe  et
un  apparat  qui  rappellent  le  moyen  âge.  Le  ban,  qui  préside  la  Diète,
arme  dans  une  voiture  dorée  traînée  par  quatre  chevaux  caparaçonnés,
a\(c  son  cocina  et  ses  domestiques  en  livrée  bleue,  coiffés  de  chapeaux  à
plumes,  tout  couverts  de  brandebourgs  et  tout  étincelants  de  galons.  Les
magnats  semblent  eux-mêmes  costumés  pour  une  grande  féerie  militaire.
Lattda  chamarrée  de  brandebourgs  dorés  serre  leur  taille;  sur  leurs
]  aules,  îetenu  pai  une  chaîne  d  or  enrichie  de  pierres  précieuses,  flotte  un
antean  de  ^  cl  oui  s  garni  de  riches  fourrures  ;  le  kalpak,  avec  la  plume  de
laucón  fixée  au  moyen  d  une  broche  en  brillants,  les  bottes  ornées  d’épeions
  d  oi,  le  sabre  recourbé  en  forme  de  cimeterre,  trophée  d’arme  provenant ­
  de  quelque  champ  de  bataille,  suspendu  à  une  ceinture  d’or  incrustée
de  pierreries,  complètent  cet  éblouissant  habillement,  qui  est  le  même  que
&amp;lt;  ehii  des  magnats  hongrois,  qui  l’ont  emprunté  aux  Slaves,  à  leur  arrivée
dans  le  pays  que  ceux-ci  tenaient  avant  eux.
La  fa  oatie  a  profité,  dans  une  large  mesure,  de  1  accord  survenu
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        78

LA  HONGRIE

entre  l’Autriche  et  la  Hongrie  en  1867.  Tandis  que  les  Roumains,  les  Serbes
et  les  Slovaques  attendent  encore  leur  émancipation  politique,  les  Croates
jouissent  d’une  autonomie  dont  ils  auraient  mauvaise  grâce  de  se  plaindre.
Les  Hongrois  ne  les  entravent  plus  en  aucune  façon  dans  le  développement ­
  de  leur  langue  et  de  leur  littérature  nationales.
—  Si  nous  étions  sous  la  patte  des  Allemands,  me  disait  un  professeur  de
T  Université  d’A  grain,  c’est  alors  que  nous  pourrions  crier  à  l’oppression
des  nationalités!
Les  Croates  gèrent  eux-mêmes,  dans  leur  capitale,  tout  ce  qui  concerne
l’instruction  publique,  la  justice,  les  cultes  et  les  finances  locales.  Ils  n’ont
de  commun  avec  les  Hongrois  que  les  affaires  commerciales,  et  tout  ce
qui  a  trait  aux  voies  de  communication.  Le  ban  est  investi  des  pouvoirs
d’un  chef  d’État,  responsable  devant  la  Diète  d’Agram.  Quant  aux  députés
que  celle-ci  envoie  au  parlement  de  Budapest,  ils  ont  le  droit  d’y  parler
leur  idiome.  Le  pacte  de  1867  n’a  maintenu  entre  les  deux  pays  que  le  lien
historique  qui  les  unit  depuis  la  fin  du  onzième  siècle.
Il  ne  faut  pas  quitter  la  ville  haute  sans  aller  voir  le  Musée  des  antiquités
et  le  Muséum  d’histoire  naturelle.  La  faune  croate  est  une  des  plus  riches
que  je  connaisse.  Combien  j’ai  regretté  de  n’avoir  pas  eu  le  temps  d’aller
chasser  sur  les  bords  de  la  Save  l’ibis  noir,  l  échasse  blanche,  le  cygne  noir,
la  spatule  blanche,  la  macreuse,  la  grèbe  huppée,  le  pélican  et  l’aigrette
blanche  !
On  trouve  également  en  Slavonie  l’ours  et  l’aigle  impérial.  Le  jeune
archiduc  Rodolphe,  qui  est  un  chasseur  passionné,  est  venu  l’an  dernier,
en  compagnie  du  professeur  Brehm,  avec  lequel  il  prépare  une  monographie
des  aigles,  leur  donner  la  chasse  dans  les  Confins.
On  sait  que  l’aigle  impérial,  plus  faible  que  l’aigle  fauve  et  moins  agile
&amp;lt;pie  l’aigle  doré,  niche  sur  les  arbres,  dans  le  voisinage  des  lieux  habités,  et
souvent  même  sur  le  sol.  Sur  les  bords  de  la  Save,  il  se  nourrit  d’oiseaux
aquatiques,  qu’il  prend  en  revenant  sur  eux  sans  relâche  jusqu’à  ce  qu’ils
n’aient  plus  la  force  de  plonger.  Il  s’élance  aussi  sur  le  faucon,  auquel  il
arrache  sa  proie.
Dans  la  cité  basse,  groupée  au  pied  des  deux  collines  sur  lesquelles
s’élèvent,  d’un  côté  l’église  Saint-Marc,  avec  son  toit  bariolé  de  tuiles  de
couleur,  et  de  l’autre  la  cathédrale,  enfermée  dans  son  enceinte  crénelée,
flanquée  de  quatre  grosses  tours,  tout  indique  une  nouvelle  ville  en  formation. ­
  Les  boutiques  prennent  des  airs  de  magasin,  les  rues  sont  bordées  de
trottoirs,  les  places  sont  transformées  en  jardins  anglais  ou  ornées  de
quelque  monument.
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        DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

79

Au  milieu  de  la  place  Jellachich,  sur  laquelle  se  tient  le  marché,  on  voit
la  statue  de  bronze  du  fameux,  ban;  il  lève  son  épée  comme  s’il  chargeait
à  la  tête  de  ses  troupes.
Disons  quelques  mots  de  la  fortune  extraordinaire  de  cet  homme,  qui  est
resté  la  personnification  vivante  de  l’idée  nationale  des  Slaves  du  Sud.
Jellachich  naquit  en  Bosnie,  à  Buzim,  le  16  octobre  1801.  Son  grandoncle,
  le  baron  Knesevich  de  Sainte-Hélène,  le  fit  élever  à  l’école  militaire
du  Thérésianum,  à  Vienne.  A  dix-sept  ans,  il  entra  avec  le  grade  de  lieutenant ­
  dans  un  régiment  de  uhlans;  puis  il  alla  passer  quatre  ans  en  Italie,  et
revint  dans  son  pays  prendre  le  rude  service  de  la  garde  des  Confins,  où  il
se  distingua  surtout  dans  les  fréquentes  rencontres  qu’eut  son  régiment  avec
les  brigands  bosniaques.  Jellachich  s’élancait  le  premier  et  ne  revenait  que
le  dernier.  Au  combat  de  Pesvid,  il  fit  des  prodiges,  se  défendant  seul  contre
une  douzaine  de  bandits.
Une  autre  fois,  près  de  Biliac,  la  petite  troupe  qu’il  commandait,  attaquée
à  l’improviste  des  deux  côtés,  dans  une  étroite  vallée,  vit  sa  retraite  coupée.
Jellachich  se  mit  alors  à  la  tête  de  ses  hommes,  et,  à  coups  de  pistolet  et  de
sabre,  il  réussit  à  leur  frayer  un  passage  et  regagna  la  frontière  sain  et  sauf,
grâce  à  la  vigueur  de  son  poignet  et  à  la  vitesse  de  son  cheval.
La  bande  avec  laquelle  il  avait  eu  affaire  passait  pour  une  des  plus
aguerries  et  des  plus  redoutables  de  Bosnie  ;  elle  avait  pour  chef  un  ancien
boucher  musulman  de  Bihac,  dont  1  histoire  est  particulièrement  empreinte
de  la  marque  sauvage  des  mœurs  de  ce  pays.
Ln  jour  d  été,  un  Turc  était  venu  dans  la  boutique  du  boucher  acheter
de  la  viande;  mécontent  du  morceau  que  celui-ci  lui  donna,  il  le  lui  jeta  à
la  face.
furieux  de  cet  affront,  le  boucher  se  précipita  sur  son  coreligionnaire  et
lui  coupa,  avec  son  couteau,  la  main  qui  l’avait  offensé.
Plainte  fut  portée  devant  le  cadi.  Gomme*  le  boucher  était  riche  et  le  fisc
pauvre,  on  1  emprisonna,  puis  on  lui  confisqua  son  argent  et  sa  maison.
Rendu  à  la  liberté,  le  boucher  ruiné  acheta  un  fusil  et  des  munitions,  et
s  en  alla,  dans  la  montagne,  joindre  les  brigands.  Il  devint  chef  de  bande,
et  ne  taida  pas  à  étendre  le  cercle  de  ses  vols,  de  ses  pillages  et  de  ses
meurtres  jusque  dans  les  Confins  militaires.  Son  audace  ne  connaissait  pas
de  bornes.  Une  nuit,  pendant  un  violent  orage,  il  conduisit  sa  bande  à
1  assaut  d  un  blockhaus  aux  portes  mêmes  de  Carlstadt.  Une  sentinelle  donna
heureusement  l’éveil,  sans  quoi  la  petite  garnison  eût  été  tout  entière
égorgée.  Les  échelles  par  lesquelles  montaient  les  assaillants  furent  renversées ­
  dans  les  fossés,  avec  les  hommes  qu  elles  portaient.
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        80

LA  HONGRIE

C’est  à  la  suite  de  cette  tentative  hardie  que  Jellachich  se  mit  à  la  poursuite ­
  de  la  redoutable  bande,  et  que,  tombant  dans  une  embuscade,  il  dut,
comme  nous  l’avons  dit,  se  sauver  précipitamment.
Cette  vie  militaire  des  Confins,  entourée  de  périls,  pleine  d  imprévu,
fertile  en  aventures  et  en  mésaventures,  plaisait  à  l’imagination  ardente  du
jeune  Jellachich,  poëte  à  ses  heures.  Pendant  son  stage  dans  l’armée  des
Frontières,  il  composa  un  recueil  de  vers  qui  circula  d’abord  à  létal  &amp;lt;lc
manuscrit  parmi  ses  camarades,  et  qui  plus  tard  fut  imprimé  à  Vienne.  Le

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Un  coin  de  la  place  Jellacliicli.

soldat  y  chantait  l’arrivée  du  cavalier  au  village  après  les  longues  chevauchées ­
  dans  la  plaine  brûlante;  l’hôtesse  rieuse  qui  accourt  sur  le  seuil  de
l’auberge,  avec  le  grand  verre  de  vin  couleur  d’ambre  ou  couleur  de  rubis;
les  nuits  passées  sur  la  frontière,  derrière  un  rocher  ou  dans  un  tronc
d’arbre,  à  l’affût  du  brigand  bosniaque  ou  du  contrebandier  turc;  les
joyeuses  veillées  d’hiver  dans  la  salle  commune;  la  danse  du  kollo,  l’été,
sur  les  gazons,  à  1  ombre  des  grands  chênes;  les  aventures  et  les  exploits
des  compagnons  d’armes  partis  pour  les  guerres  lointaines  et  revenus
couverts  de  blessures.  Le  patriote  y  célébrait  les  beautés  de  son  pays,  la
grandeur  passée  de  sa  patrie,  et,  les  yeux  tournés  vers  l’avenir,  il  saluait  en
paroles  de  feu  la  résurrection  du  peuple  slave.
En  1842,  Jellachich  fut  promu  au  grade  de  colonel.  Le  premier,  il  abolit
dans  les  régiments  qui  étaient  sous  ses  ordres  les  peines  corporelles,  la
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        DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

S  I

11

schlague  infamante  qu’on  appliquait  avec  si  peu  de  mesure  dans  toute
l’armée  autrichienne.  Insinuant,  sans  rudesse  dans  ses  manières,  il  savait
gagner  le  cœur  de  tous  ceux  qui  l’approchaient,  et  il  avait  sur  ses  soldats
un  prestige  irrésistible.  Courtisan  habile,  parlant  cinq  ou  six  langues,  il
possédait  à  la  fois  le  secret  de  captiver  les  peuples  et  les  rois.
Cette  douceur  apparente  cachait  une  grande  énergie.  Alors  qu’il  n’était
que  capitaine,  il  s’était  déjà  distingué  par  un  trait  d’indépendance  et  de
fermeté  qui  mérite  d’être  relaté.
Un  feld-maréchal  de  la  vieille  école,  venu  pour  inspecter  un  régiment,
au  lieu  de  commencer  son  inspection,  s  était  attablé  dans  une  auberge.  Ou
était  en  hiver,  et  les  soldats  se  morfondaient  à  attendre  dans  la  neige.  Au
bout  d  une  heure,  Jellachich  perd  patience,  licencie  ses  hommes,  et  s’en  va
rédiger  un  rapport  contre  le  feld-maréchal,  son  supérieur.  Cet  acte,  d’une
hardiesse  inouïe  sous  un  gouvernement  autocratique,  le  rendit  plus  populaire ­
  dans  l’armée  que  s’il  eut  gagné  une  bataille.
L’année  1848,  si  fertile  en  événements,  arriva.  La  Révolution  éclata  à
Vienne  comme  une  bombe.  Grande  fut  l’émotion  que  causa  cette  nouvelle
à  Agram;  et  quand  on  vit  les  Hongrois  profiter  seuls  des  embarras  de
l’Autriche,  l’agitation  fut  extrême.  Aussi,  lorsque  la  Diète  révolutionnaire
s  ouvrit  à  Pest,  aucun  député  croate  n’y  parut.
M.  Gay,  qui  s’était  mis  à  la  tête  du  mouvement  slave,  tournait  depuis
longtemps  ses  regards  vers  ce  jeune  et  brillant  officier  des  Confins  qui
s  appelait  Jellachich.  L’occasion  lui  parut  favorable;  il  le  fit  nommer  par  la
Diète  slavo-croate  à  la  première  dignité  du  pays,  celle  de  ban  '.
Cette  élection  fut  le  signal  de  la  rupture  avec  la  Hongrie.  «  La  Croatie,
s  éciia  Kossuth,  est  en  état  de  révolte;  le  nouveau  ban  n’a  pas  encore  comparu ­
  a  Pest,  malgré  l’ordre  qui  lui  a  été  donné.  »
Le  ministère  hongrois  demanda  à  l’Empereur  la  destitution  de  Jellachich.
Le  souverain,  qui  craignait  une  ligue  générale  des  Slaves,  défendit  alors
au  ban  de  présider  la  Diète  qu’il  avait  convoquée  à  Agram.
Sur  ces  entrefaites,  une  nouvelle  révolution  éclata  à  Vienne.  Pendant  ce
temps,  la  capitale  de  la  Croatie  était  en  fête.  L  installation  de  Jellachich,
qui  était  le  Mai  représentant  des  sentiments  du  pays  vis-à-vis  du  gouvernement ­
  hongrois,  se  lait  avec  une  pompe  inusitée,  au  milieu  dune  foule
enthousiaste,  et  des  députations  de  la  Croatie,  de  la  Serbie,  et  des  délé—
1  Le  mot  de  ban  veut  dire  lieutenant  royal  ou  gouverneur  général.  —  Aujourd’hui,  ce  n’est  pas
la  Diète  slavo-croate  qui  nomme  le  ban,  mais  l’Empereur  lui-même,  sur  la  proposition  du  ministre
hongrois.  L  installation  du  nouveau  ban  donne  lieu  à  de  grandes  fêtes,  qui  ont  un  caractère  absolument ­
  national  croate.
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        82

LA  HONGRIE

gués  de  tous  les  comitats  slaves  du  Sud.  —  Après  avoir  solennellement
ouvert  la  Diète,  Jellachich  se  rendit,  pour  se  justifier,  à  Inspruck,  où  kEmpereur ­
  s’était  réfugié  et  F  attendait.
Il  fut  introduit  auprès  de  Sa  Majesté,  entourée  des  princes  de  la  famille
impériale  et  des  hauts  fonctionnaires  de  la  couronne.
C’était  devant  un  tribunal  que  le  nouveau  ban  comparaissait.
L’Empereur  lui  reprocha  d’avoir  désobéi;  il  blâma  ses  projets.  Mais
Jellachich,  d’une  voix  ferme  et  tranquille,  comme  un  homme  quise  sent
appelé  à  remplir  une  mission  sainte,  ne  cessait  de  lui  répéter  :
—  Je  demande  pardon  à  Votre  Majesté,  mais  je  veux  sauver  1  empire.
Les  autres  vivront  s’ils  veulent  quand  il  sera  tombé;  mais  moi,  je  ne  vivrai
certainement  pas.
Il  parla  pendant  trois  quarts  d’heure,  renouvelant  sans  cesse,  en  son  nom
et  au  nom  de  ses  compatriotes,  la  promesse  et  le  vœu  de  mourir  pour
l’Empereur.
Il  croyait  avoir  triomphé  de  la  résistance  impériale;  il  repartit  plein
d’espoir.  Mais,  arrivé  à  Linz,  étant  entré  dans  une  auberge,  il  lut  dans  un
journal  qui  lui  tomba  par  hasard  sous  la  main,  le  décret  qui  le  déclarait
traître  à  la  patrie  et  le  privait  de  ses  honneurs  et  dignités.
Ee  coup  était  rude.
A  sou  retour  à  Agram,  Jellachich  n’en  fut  pas  moins  reçu  comme  un
triomphateur.
Le  soin  d’aplanir  les  difficultés  entre  la  Hongrie  et  la  Croatie  fut  alors
confié  a  1  archiduc  Jean,  et  Jellachich  se  rendit  à  Vienne  pour  prendre  part
à  des  conférences  qui  n  aboutirent  pas.
—  Nous  nous  reverrons  sur  la  Drave,  lui  dit  avec  hauteur,  en  le  quittant, ­
  le  président  du  ministère  hongrois,  le  comte  Bathiany.
On  sait  que  la  Drave  sépare  la  Hongrie  de  la  Croatie.
—  Non,  répliqua  Jellachich,  vous  n’avez  pas  besoin  de  vous  déranger,
je  viendrai  vous  trouver  sur  le  Danube.
Ces  mots  étaient  les  avant-coureurs  de  l’orage.
Les  Croates  firent  de  nouveau  à  leur  ban  une  réception  enthousiaste.
Jellachich  se  montra  à  la  fenêtre  de  son  palais  et  harangua  le  peuple;  il
dit  en  terminant  :  «  Je  veux  une  Autriche  forte,  puissante,  libre  et  indépendante. ­
  Vive  notre  belle  patrie!  »
La  foule  entonna  1  hymme  national  croate,  et,  le  lendemain,  la  Diète
votait  des  dépenses  et  des  levées  extraordinaires.
La  guerre  à  la  Hongrie  était  déclarée.
Kossuth,  de  son  côté,  n’était  pas  homme  à  reculer;  quoique  malade,  il
        <pb n="100" />
        DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

83

se  fit  transporter  dans  la  salle  de  la  Diète  de  Pest;  soutenu  à  la  tribune  par
deux  hommes,  il  en  appela  aux  sentiments  guerriers  et  si  profondément
patriotiques  de  ses  concitoyens.  —  Point  d’illusions,  s’écria-t-il,  les  Magyars
sont  entourés  d’ennemis;  ils  sont  seuls  au  monde  contre  la  conspiration  des
souverains  et  des  peuples  qui  les  environnent.  L’empereur  de  Russie  nous
cerne  par  les  Principautés,  et  jusqu’en  Serbie  nous  trouvons  partout  sa
main  et  son  or.  Dans  le  Nord,  des  bandes  armées  de  Slaves  cherchent  à
rejoindre  les  révoltés  de  la  Croatie  et  se  préparent  à  marcher  contre  nous;
à  Vienne,  les  courtisans  et  les  politiques  calculent  le  jour  où  l’on  pourra
remettre  aux  fers  les  Magyars,  les  anciens  esclaves  :  race  indisciplinée  et
rebelle.  O  mes  concitoyens,  c’est  ainsi  que  les  tyrans  ont  toujours  appelé
les  hommes  libres!  Vous  êtes  seuls,  je  vous  le  répète;  voulez-vous  combattre? ­

—  Oui!  oui!  Nous  combattrons  jusqu’à  la  mort  pour  la  liberté  et  la  patrie,
répondirent  les  députés  d’une  voix  unanime.
Et  immédiatement  un  décret  fut  voté,  autorisant  l’émission  de  200  millions ­
  de  papier-monnaie.
Le  gouvernement  impérial  protesta  contre  cette  émission,  la  déclarant
irrégulière  et  nulle.
Kossuth  répondit  en  faisant  décréter  par  la  Diète  la  peine  de  mort  contre
quiconque  refuserait  le  papier-monnaie  hongrois  l .
L’armée  de  Jellachich,  après  avoir  passé  la  Drave,  arriva  au  château  de
Kesthely,  où,  en  1809,  avait  déjà  logé  l’état-major  français.  La  route  va  de
là,  en  longeant  la  forêt  de  Bakony  et  le  lac  Balaton,  jusqu’à  Albe-Royale,  et
d  Albe-Royale  à  Pest.  Jellachich  s’arrêta  à  une  journée  de  la  capitale.
L  approche  de  1  armée  croate  exaltait  les  esprits  à  Pest,  remuait  toutes
les  passions  révolutionnaires.  On  donna  à  Kossuth  des  pouvoirs  illimités.
Mais  tout  se  fit  au  nom  du  roi,  sans  que  le  mot  de  république  fût  prononcé. ­
  Kossuth,  dans  une  de  ces  harangues  imagées  et  brûlantes  dont  il
a^ait  le  secret,  adjura  les  députés  de  venir  avec  lui,  «  la  pelle  à  la  main,
tiavailler  aux  fortifications  de  la  ville,  déplacer  les  pavés,  élever  des  barricades, ­
  tandis  que  les  femmes  feraient  chauffer  au  haut  des  maisons  de  la
poix  et  de  1  huile  bouillante  pour  les  jeter  sur  l’ennemi  »  .
On  rappela  cinq  ou  six  mille  hommes  du  bas  Danube  ;  les  jeunes  gens  de
Pest,  la  garde  nationale,  les  députés,  se  réunirent  à  ces  troupes;  des  paysans
accoururent,  armés  de  faux,  et,  poussés  par  un  souffle  d’ardent  patriotisme,
*  Je  possédé  un  de  ces  billets  :  c’est  un  carré  de  papier  rose,  sans  autre  ornement  que  la
signature  de  Kossuth.
        <pb n="101" />
        84

LA  HONGRIE

tous  ces  hommes,  qui  pour  la  plupart  allaient  au  feu  pour  la  première  fois,
marchèrent  comme  de  vieux  soldats  à  la  rencontre  des  Croates.
Le  choc  eut  lieu  à  quelques  heures  d’Albe-Royale,  près  des  marais  de
Valencze.
De  part  et  d’autre,  on  lutta  avec  l’animosité  d’une  haine  implacable.  Le
combat  fut  long,  acharné,  sanglant.  A  la  fin  de  la  journée,  l’action  était
encore  indécise,  quand  le  général  Moga,  se  mettant  à  la  tète  de  ses  intrépides ­
  hussards  hongrois,  s’élança  contre  la  cavalerie  croate  et  la  culbuta
dans  les  marais.
Les  Croates  abandonnèrent  précipitamment  le  champ  de  bataille,  et  Moga
et  Jellachich  conclurent  une  trêve  de  huit  jours.  Le  ban  se  replia  sur  Raab,
pour  se  mettre  en  communication  avec  Vienne  et  attendre  les  renforts
qu'on  lui  avait  promis.  Mais  au  moment  où  les  troupes  auxiliaires  voulurent
quitter  la  capitale,  la  populace  les  en  empêcha.  Une  troisième  révolution
avait  éclaté  dans  les  rues  de  Vienne;  le  vieux  général  Latour,  issu  d’une
famille  française,  avait  été  lâchement  assassiné  *,  et  l’Empereur  s  était  enfui
à  Schœnbrunn.
«  Le  danger  est  bien  plus  grand  à  Vienne  qu’à  Pest!  »  s’écria  Jellachich
en  apprenant  ces  tragiques  événements;  et,  sans  perdre  une  minute,  il
marcha  sur  la  capitale,  et  apparut  à  ses  portes  au  moment  où  l’on  croyait
son  armée  en  déroute.
Jellachich  était  maître  de  la  situation.  Il  tenait  dans  sa  main  le  sort  de
1  empire.  Un  autre  que  lui  en  eût  profité.  Il  pouvait  créer  1  unité  des  Slaves,
faire  de  1  Illyrie,  de  la  Croatie,  de  la  Slavonie,  un  État  indépendant.  Mais
il  ne  voulut  point  se  détacher  de  P  Autriche  au  moment  du  danger,  et  lui
arracher  des  concessions  par  des  menaces,  en  lui  mettant  l’épée  sur  la
gorge.  Son  ambition,  dit-on,  fut  alors  de  régénérer  le  vieil  empire  caduc.
Un  historien  va  même  jusqu’à  lui  attribuer  ce  mot  :  «  Si  l’Autriche  n’existait ­
  pas,  il  faudrait  l’inventer.  »
Le  prince  Windischgraetz,  chargé  par  l’Empereur  de  sévir  contre  la  ville
insurgée,  était  venu  renforcer  avec  ses  troupes  les  troupes  croates.  Rien  de
plus  pittoresque  que  le  spectacle  de  ce  vaste  camp  qui  s’élevait  sous  les
murs  de  Vienne  et  offrait  un  mélange  indescriptible  de  types  et  d’uniformes
les  plus  divers.  Il  y  avait  là  des  cuirassiers  bohémiens,  armés  de  pied  en
cap  comme  les  chevaliers  du  moyen  âge;  des  Italiens  en  uniforme  blanc;
des  Valaques  venus  des  Carpathes,  n’ayant  qu’un  pantalon  et  une  chemise
de  toile;  des  chasseurs  tyroliens,  avec  leur  lourde  carabine,  leur  chapeau

1  Voir  Vienne  et  la  vie  viennoise.
        <pb n="102" />
        DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

85

pointu  orné  de  plumes  de  coq  de  bruyère,  leur  veste  soutachée  de  rouge,
et  la  culotte  laissant  la  jambe  à  demi  nue;  des  femmes,  des  enfants,  des
vieillards,  des  prêtres,  et  jusqu’à  des  comédiens.  On  eût  dit  un  nouveau
camp  de  Wallenstein.  Jellachich  vivait,  au  milieu  de  ses  soldats,  à  la
manière  d’un  Souvaroff.  Le  spectacle  était  si  étrange  et  si  curieux,  que,  le
soir,  les  belles  Viennoises,  pour  se  distraire,  venaient  le  regarder  aux  feux
des  bivouacs.
Il  n  y  avait  pas  seulement  dans  1  armée  croate  des  Confmaires  aux  grands
manteaux  doublés  de  rouge;  des  pandours  armés  de  longs  fusils  incrustés

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Le  général  Moga  se  mit  à  la  tète  de  ses  hussards.

d  oi  et  d  aigent  pi  is  sur  les  Turcs,  portant  la  cartouchière  constellée  de
t&amp;lt;  tes  de  clous  jaunes,  des  cavaliers  en  brillant  uniforme,  armés  du  yatagan
la  longue  aiquebuse  a  riche  marqueterie,  la  taille  serrée  dans  une
M  ste  étioite  hiodée  d  or,  ornée  de  quatre  rangs  de  boutons,  et  tombant  sur
la  poitiine  en  forme  de  cuirasse,  le  surtout  à  capuchon  flottant  sur  les
épaules,  le  pantalon  bleu  clair,  collant  et  bariolé  de  dessins  de  diverses
nuances,  recouvert  jusqu  aux  genoux  de  bas  parsemés  de  bandes  rouges,  et
(  °'^ c ' s  c ^ e  bonnets  de  fourrure  terminés  en  pointe  d’où  retombaient  deux
longues  mèçhes  de  cheveux  tressés;  —  il  y  avait  aussi  des  femmes  croates
en  costume  de  guerre  :  veste  brune  brodée  d  arabesques,  bas  verts  ou  rouges  ;
        <pb n="103" />
        86

LA  HONGRIE

ces  femmes  avaient  voulu  suivre  leurs  maris;  il  y  avait  enfin  des  milliers
de  paysans  slaves  venus  se  grouper  sous  les  drapeaux  de  Jellachicli  en  lui
disant  dans  leur  langage  familier  :  «  Petit  père,  nous  voulons  partir  pour
aller  te  chercher  à  Bude  la  couronne  de  saint  Étienne;  et  si  tu  veux,  nous
te  suivrons  jusqu’au  bout  du  monde.  »
Ces  volontaires  étaient  en  haillons  ;  mais  ils  marchaient  en  chantant,  la
flamme  au  cœur,  comme  les  soldats  français  de  93.
En  se  dirigeant  sur  Vienne  révoltée,  voici  les  couplets  qu’ils  improvisaient,
et  qui  montrent  l’idée  fantastique  que  ces  paysans  se  faisaient  de  la  cité
impériale  :
«  L’Empereur  est  assis  au  sommet  de  la  tour  de  Saint-Étienne,  dans  la
ville  d’or,  la  ville  de  Vienne.  Vive  la  ville  d’or!  vive  la  vieille  Vienne!
«  Veut-il  donner  un  ordre  et  faire  marcher  une  armée,  il  frappe  la  coupole ­
  de  son  sceptre,  et  toute  la  ville  retentit.
«  Vive  la  ville  d’or!  vive  la  ville  de  Vienne  !  »
Les  préparatifs  du  siège  avancèrent  rapidement;  l’attaque,  commencée
le  28  octobre,  amena  deux  jours  après  la  capitulation  de  la  place.  Le  lendemain, ­
  les  Hongrois,  sur  lesquels  on  comptait  à  Vienne,  arrivaient  en
toute  hâte  au  secours  de  leurs  alliés.  Leur  approche  fut  le  signal  d’une  nouvelle ­
  lutte.  On  se  battit  des  deux  côtés  à  la  fois.  Mais  la  bravoure  de  l’armée
magyare  ne  résista  pas  à  l’élan  des  Croates  de  Jellachich,  qui  avaient  cette
fois  leur  revanche  à  prendre.  Battus  à  Schwechat,  les  Hongrois  repassèrent
la  Leitha  en  désordre,  et,  le  2  novembre,  le  ban  victorieux  faisait  son
entrée  dans  Vienne  reconquise,  au  milieu  des  ovations.  Pendant  tout  le
temps  de  son  séjour  à  Vienne,  devant  le  palais  qu’il  habitait,  se  tenait  du
matin  au  soir  une  foule  d’hommes  et  de  femmes  qui  F  attendaient  pour  le
saluer  de  leurs  vivat  à  son  passage.
Mais  si  la  capitale  était  pacifiée,  la  Hongrie  était  encore  en  pleine  révolte.
Bien  que  Ferdinand  eût  abdiqué  en  faveur  de  son  neveu  François-Joseph,
les  Magyars  n’avaient  pas  voulu  reconnaître  le  nouvel  empereur.  Le  prince
Windischgraetz  se  préparait  à  entrer  en  Hongrie  avec  cinquante  mille
hommes  et  deux  cents  pièces  de  canon  ;  le  général  Schlick  s’avancait  des
frontières  de  la  Pologne  ;  le  général  comte  Nugent  devait  aller  opérer  au
nord  de  la  Drave,  avec  seize  mille  hommes  ;  les  Serbes  occupaient  le  banat
de  Temeswar;  le  général  Puchner  gardait  la  Transylvanie  avec  huit  mille
hommes;  et  Jellachich  se  mettait  en  mouvement  pour  aller  préserver  de
l’insurrection  les  provinces  méridionales  de  l’empire  *.

1  PiMODAlf,  Souvenirs  des  campagnes  d'Italie  et  de  Hongrie.
        <pb n="104" />
        DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

87

A  toutes  ces  troupes  bien  armées  et  bien  disciplinées,  la  Hongrie  ne  pouvait ­
  opposer  qu’une  vingtaine  de  mille  hommes.  Le  gouvernement  de  Pest
se  transporta  à  Debreczin,  au  cœur  du  pays  magyar;  et  pendant  que  Windischgraetz
  perdait  un  temps  précieux  dans  la  capitale  de  la  Hongrie,  Kossuth ­
  organisait  la  défense  avec  un  talent  et  une  activité  dont  on  trouve  peu
d’exemples  dans  l’histoire.
On  n’avait  pas  de  poudre;  on  en  fit.  On  n’avait  pas  de  canons;  on  en
fondit.  Il  y  avait  chez  ce  peuple  un  élan  sublime  d’héroïsme.
Kossuth  créa  les  régiments  de  la  légion  étrangère  et  les  fameux  bataillons ­
  de  Honveds  ou  Défenseurs  du  pays,  —  nom  que  la  milice  hongroise  a
conservé  aujourd’hui.
hn  Transylvanie,  le  général  Bern  avait  improvisé  une  petite  armée  de
dix  nulle  hommes  qui  faisait  des  prodiges.  Elle  battit  le  ban  Jellachich  et
1  obligea  de  reculer.  Bern  annonça  sa  victoire  dans  une  lettre  qui  ne  contenait ­
  que  ces  trois  mots,  modèle  d  harmonie  imitative  :
Bern  ban  bum  1  !

Enfin  les  Autrichiens,  démoralisés  par  toute  une  série  de  défaites  et  c
désastres,  ayant  perdu  a  Isaszeg  plus  de  six  mille  hommes,  trois  mille  dei
cents  prisonniers  et  sept  drapeaux,  harcelés  dans  leur  retraite  par  les  te
nbles  czikos,  ces  cavaliers  hongrois  armés  de  lacets  et  de  lanières  garni
de  plomb,  durent  se  retirer  vers  la  frontière  et  implorer  l’assistance  d
Russes.
Jellachich  revint  dans  les  Confins  militaires  épuisés  d’hommes,  et  q
"  ° ffraient  pas  méme  les  ressources  suffisantes  pour  l’approvisionneme
(  es  restes  de  son  armée,  que  décimaient  le  typhus  et  les  autres  maladie
Assailli  chaque  jour  par  les  bandes  hongroises,  il  attendit  de  longu
semaines  avant  de  reprendre  les  hostilités.
Le  4  juillet  18  49,  comme  il  s’était  avancé  avec  une  armée  de  quin
mille  hommes  au-devant  de  forces  beaucoup  supérieures,  R  fut  battu  da
es  plaines  d  Hagyes.  En  vain  il  s'élança  trois  fois,  le  sabre  au  poing,  à
ete  e  ses  soldats;  d  ne  put  entamer  les  bataillons  hongrois.
oui  encouiagei  les  siens,  il  se  tint  longtemps,  immobile  et  impassibl
exposé  directement  au  feu  de  l’artillerie.
^  ma J 01  com te  Hompesch  étant  venu  se  placer  devant  lui,  il  l’écarta
hi  main,  en  lui  disant  :
Je  ne  veux  pas  de  bouclier  entre  moi  et  l’ennemi.
1  G  est-à-dire  :  Bem  a  battu  le  ban.
        <pb n="105" />
        88

LA  HONGRIE

Jellachich,  vers  le  soir,  dut  abandonner  le  champ  de  bataille.
Il  y  avait  juste  un  mois  que  les  armées  russes  étaient  entrées  en  Hongrie,
par  la  Galicie  et  la  Transylvanie.  Après  avoir  d  abord  subi  des  écliecs,  elles
remportèrent  enfin  la  victoire  de  Vil  lagos,  qui  fut  le  signal  de  la  déroute.
Au  mois  de  septembre,  le  général  moscovite  Paskevitch  put  écrire  au  Tzar  :
«  La  Hongrie  est  aux  pieds  de  Votre  Majesté.  »
Jellachich  s’en  retourna  à  Agram,  comblé,  malgré  ses  insuccès  de  la  dernière ­
  heure,  de  la  faveur  impériale.
Quand  les  événements  du  Monténégro  faillirent  amener  une  rupture
entre  la  Turquie  et  P  Autriche,  Jellachich  fut  nommé  commandant  en  chef
du  corps  d  observation  réuni  sur  le  Danube.
Jellachich,  tombé  depuis  dans  une  mélancolie  noire,  est  mort  sans  avoir
obtenu  pour  son  pays  l’indépendance  et  les  libertés  qu’il  rêvait.
Get  homme,  que  ses  ennemis  ont  représenté  sous  des  traits  barbares,
avait  une  figure  d’une  expression  pleine  de  douceur,  les  yeux  brun  clair,  la
physionomie  attentive  et  fine,  le  front  élevé,  couronné  de  cheveux  noirs,
épais 1  et  lustrés.  Sa  parole  était  éloquente  et  persuasive,  et  dès  qu’il  s’animait, ­
  son  regard  devenait  pénétrant  et  impérieux.  Tout  en  lui  respirait  la
franchise,  le  courage,  l  énergie.  «  Mais  ce  n  était  pas  dans  un  salon,  a  dit
un  de  ses  officiers,  c’était  sur  le  champ  de  bataille  qu  il  fallait  le  voir,  au
milieu  de  la  fièvre  et  de  la  fumée,  quand  il  s’élancait  à  la  tête  des  bataillons, ­
  quand  sa  voix  mâle  dominait  le  bruit  du  canon  et  qu’il  entraînait  ses
soldats.  »
Sur  le  piédestal  de  sa  statue,  pas  d  inscription  pompeuse;  on  lit  simplement ­
  ces  mots,  en  lettres  d’or  :
Jellachich  Ban.  18  48.
L’histoire  de  cet  homme  est  inscrite  dans  tous  les  cœurs  croates.  Je  n’ai
pas  même  pu  me  procurer  sa  biographie  imprimée.
Si  Agram  n’est  pas  riche  en  monuments  et  en  édifices,  si  ses  rues  sont
monotones  et  silencieuses,  quelles  promenades  charmantes,  par  contre,  à
ses  portes!  Le  parc  Massimir  est  un  bois  de  Boulogne  grandiose,  avec  des
allées  séculaires  baignées  d’ombre,  de  vastes  pelouses  veloutées,  d’un  vert
humide,  émaillées  de  fleurs  qui  forment  comme  de  grandes  broderies  de
tapis.
Derrière  la  ville  haute  s  ouvre  la  jolie  vallée  de  Saint-Xavier,  au  fond  de
laquelle  les  faubourg  d  Agram  égrènent  leurs  maisonnettes  blanches  et  carrées
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Dês  par  Yalério

Hélioô  Dujardin

JEUNE  PAYSANNE  HONGROISE

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        DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

89

comme  des  dés.  Le  chemin  décrit  un  demi-cercle  au  milieu  des  bosquets  et
des  vergers,  puis  pénètre  dans  une  seconde  vallée,  celle  de  Tuskanac.  Çà  et
là  sur  des  collines  riantes,  piédestaux  de  verdure,  s’élèvent  d’anciennes
ruines  féodales  dont  il  ne  reste  plus  que  des  pans  de  murs  déchiquetés,
comme  des  fragments  de  mâchoires  monstrueuses  d’animaux  fossiles.  Dans
le  lointain,  le  Sleimen  dresse  sa  croupe  hérissée  de  sapins  noirs.
Le  soleil  était  doux,  l'air  bleu,  et  il  y  avait  sur  les  haies  un  charmant
mélange  de  fleurs  épanouies  et  de  boutons  entr’ouverts.  Aux  arbres  pendaient ­
  des  fruits  naissants,  encore  dans  leurs  langes  cotonneux.  On  était  à
cette  époque  de  l’année  qui  est  comme  le  dernier  couplet  de  la  chanson  du
printemps,  et  qui  rappelle  la  transition  de  l’adolescence  à  la  jeunesse.  L’été
va  commencer.  La  nature  a  la  beauté  d’une  mère  qui  sent  tressaillir  en
elle  le  fruit  de  ses  entrailles.  Une  teinte  plus  sérieuse  est  répandue  sur  les
prés  et  leurs  hauts  herbages;  les  feuilles,  qui  ont  atteint  leur  croissance,
luisent  d’un  beau  vernis  bronzé.
J’étais  seul.  Lentement  le  crépuscule  tombait  comme  une  poussière
grise,  et  machinalement  j’avais  ralenti  le  pas.  Qui  n’a  savouré  le  charme
intime  de  ces  promenades  solitaires,  à  la  tombée  de  la  nuit,  au  milieu  d’un
paysage  inconnu,  aux  abords  d’une  ville  où  l’on  arrive  pour  la  première
fois?  Ou  regarde  autour  de  soi  avec  des  yeux  attendris,  on  écoute  les  oiseaux
comme  pour  comprendre  ce  qu’ils  se  disent,  et  on  leur  adresserait  la  parole,
s’ils  ne  s’envolaient  à  votre  approche.  Puis,  tout  à  coup,  le  regard  se  noie
dans  les  profondeurs  pâlissantes  de  l’horizon,  et  c’est  la  patrie  qu’on  revoit,
la  famille  absente,  Paris  si  animé,  si  vivant,  si  brillant  à  cette  heure,  alors
que  les  boulevards  s’encombrent  d’une  foule  bigarrée,  que  les  voitures  passent ­
  rapides  comme  la  roue  de  la  Fortune,  que  les  bureaux  d’omnibus  ressemblent ­
  à  des  ruches  qui  essaiment,  et  que,  du  milieu  des  ponts,  on  voit
le  soleil  se  coucher  sur  les  collines  du  Trocadéro,  en  faisant  surgir  dans  la
brume  dorée,  sur  les  bords  de  la  Seine,  le  merveilleux  mirage  d  une  cité
orientale  avec  ses  minarets  élancés  et  ses  hautes  tours  blanches,  qu  on
prendrait  pour  un  grand  vol  de  colombes  arrêtées  dans  l’azur.  —  Heures
du  soir,  douces  heures  de  nostalgie  et  de  rêverie  après  la  journée  de  travail
et  de  fatigues,  vous  ouvrez  la  porte  d’ivoire  des  illusions  et  des  songes,  et
vous  emportez  l’âme  sur  les  petits  nuages  roses  qui  filent  comme  des  voiles
dans  l’océan  du  ciel!
La  nuit  était  tombée.  Un  souffle  plus  embaumé,  plus  pénétrant,  menait
des  champs,  et  une  mélancolie  caressante  sortait  des  bruits  moulants  et  ^
adieux  des  êtres  et  des  choses  se  disposant  au  sommeil.  Les  coupo  ^
arbres,  un  instant  auparavant  bourdonnantes  de  chansons  corn
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        90

LA  HONGRIE,  DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

d’un  poëte,  étaient  silencieuses  et  formaient  çà  et  là  de  gros  paquets  noirs,
informes.  Les  haies,  couvertes  de  draperies  de  liserons  et  d’aristoloches,
semblaient  tendues  d’un  crêpe.  Dans  les  hautes  herbes,  quelques  vers  luisants ­
  allumaient  leur  petite  lanterne,  comme  des  personnes  prudentes.
Tout  à  coup  la  porte  d’une  gostina  (cabaret)  s’ouvrit,  et  deux  ombres  se
détachèrent  du  seuil  éclairé.  Puis  la  porte  se  referma,  tout  rentra  dans  la
nuit;  mais,  sous  les  arceaux  de  la  forêt,  une  voix  vibrante  s’éleva,  à  laquelle
une  seconde  voix  plus  douce,  plus  pénétrante,  s’unit,  d’où  il  en  résulta  un
duo  délicieux.  On  aurait  dit  une  fauvette  et  un  rossignol  qui  chantaient.
Les  deux  voix  s’éloignaient  à  mesure  que  je  marchais.
Et,  en  bas,  au  pied  de  la  colline,  les  toits  d  Agram  montaient  comme
une  marée  argentée,  tandis  qu’au  bout  du  chemin,  entre  les  branches
mortes  d’un  arbre,  les  deux  cornes  recourbées  de  la  lune  se  dressaient
comme  une  apparition  diabolique.

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        CHAPITRE  VI

Le  dimanche  à  Agram.  —  Costumes  des  paysans  et  des  paysannes.  —  Les  élégantes.  —  La  fête
des  eaux.  —  Condition  de  la  femme  chez  les  Slaves  du  Sud.  —  Les  Solwli.  —  Plaisirs  du
dimanche.

Le  dimanche  était  venu;  j’étais
encore  à  Agram.
Cette  ville  à  la  physionomie
froide  et  vulgaire  devient  sympathique ­
  à  mesure  qu’on  la  connaît,
et  l’on  finit  par  se  trouver  avec
une  sensation  de  bien-être  que  je
ne  saurais  dire,  au  milieu  de  sa
bonne  et  honnête  population.  Le
Slave  du  Sud  est  vif,  intelligent,
très-doux,  très-poli,  cordial,  et
plein  de  prévenance  envers  l’étranger. ­
  Je  dois  ajouter  qu’il  met  autant ­
  de  soin  à  rechercher  la  compagnie ­
  des  Français  qu’il  en  met  a  éviter  celle  des  Allemands,  auxquels
il  a  donné  le  surnom  de  nemet,  c’est-à-dire  de  muets,  de  têtes  de  bois.
Il  y  a  quelque  dix  ans,  il  était  aussi  dangereux  de  se  promener  en  chapeau ­
  à  haute  forme  dans  les  rues  d  Agram  que  dans  les  rues  de  Pest.
M.  Louis  Leger  raconte  qu  après  deux  jours  passés  à  Agram  ,  il  dut  abandonner ­
  cette  coiffure,  que  les  Slaves  regardent  comme  le  symbole  de  la  germanisation, ­
  et  qui  le  rendait  non-seulement  ridicule,  mais  attirait  sur  lui
les  lazzi  des  gamins.
Dans  les  contrées  primitives,  dans  les  villes  qui  tiennent  encore  du  village ­
  ,  les  jours  de  semaine  n  ont  pas  de  relief  et  sont  ordinairement  plats
et  ennuyeux.  On  rencontre  des  gens  sales,  mal  vêtus,  éreintés  de  tia\ail.
Mais  vienne  le  dimanche,  la  transformation  est  complète  ;  c  est  un  change

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Paysanne  croate.
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        92

LA  II0  IN  GUI  E

ment  de  chemises  à  vue.  Heureux  serait  le  voyageur  qui  pourrait  s’endormir ­
  chaque  lundi  dans  sa  malle  pour  ne  se  réveiller  que  le  samedi  soir!
Comme  il  verrait  l’humanité  sous  un  aspect  plus  riant,  plus  gai,  plus  pittoresque, ­
  et  surtout  plus  propre!  Le  dimanche,  la  jeune  fille  met  sa  plus  jolie
robe,  je  devrais  dire  sa  plus  belle  chemise,  puisque  je  suis  en  Croatie;  elle
se  pare  de  tous  ses  atours,  se  fait  pimpante,  piquante  et  coquette.
Le  matin,  les  églises  retentissent  de  chants  pieux;  le  soir,  les  cabarets
résonnent  d’hymnes  bachiques;  après  la  messe,  on  s’attable  autour  d’un
joyeux  festin;  après  vêpres,  on  danse.
Ce  sont  des  scènes  charmantes,  pleines  de  contraste  et  de  couleur,  comme
dans  un  opéra-comique  de  bon  aloi  :  ici,  paysans  et  paysannes  tourbillonnent ­
  aux  accords  d’un  orchestre  rustique,  à  l’ombre  des  ormes  verts;  là,
ils  boivent  du  vin  clairet  sous  la  tonnelle  d’nn  jen  de  quilles  ;  plus  loin,
assis  sur  un  tronc  d’arbre,  devant  leur  maisonnette,  on  voit  les  vieux  au
chef  branlant,  qui  discutent  sur  le  prix  de  l’avoine  ou  s’entretiennent  de  la
nouvelle  servante  du  curé.  Tous  sont  endimanchés,  galamment  attifés.
On  se  croirait  encore  à  l’époque  des  gros  baillis  à  trogne  purpurine,  des
châtelaines  et  des  troubadours.  Ces  costumes,  ces  chants,  ces  danses,
n’appartiennent  pas  à  notre  siècle  prosaïque  et  ni  voleur;  les  costumes  sortent ­
  de  quelque  antique  bahut  aux  peintures  naïves  ou  aux  sculptures
bizarres  ;  les  chants  parlent  de  choses  pleines  de  tendresses  qui  ne  sont
plus  aujourd’hui  ni  dans  les  cœurs  ni  sur  les  lèvres;  les  danses  sont  soumises ­
  à  des  règles  surannées  et  obéissent  à  des  rhythm  es  lents  et  solennels.
C’est  tout  un  passé,  chaud  de  tons  comme  les  vieilles  tapisseries  du  seizième ­
  siècle,  qui  ressuscite  pour  un  jour  devant  vos  yeux  enchantés.
Agram  était  méconnaissable.
Les  rues  avaient  été  balayées;  les  cuivres  des  portes  brillaient  comme  de
l’or;  des  pots  de  fleurs  embellissaient  les  fenêtres;  un  souffle  de  printemps
semblait  avoir  dégelé  et  épanoui  la  ville,  qui  me  semblait  si  triste  la  veille,
et  que  maintenant  je  sentais  vivre,  j’entendais  rire  et  parler!  Les  devantures ­
  des  boutiques  juives  flamboyaient,  pareilles  aux  buissons  bibliques  du
Sinai  ;  des  équipages  passaient  au  grand  trot,  traînés  par  de  petits  chevaux
fringants  et  échevelés.  Autrefois  les  nobles  seigneurs  des  environs  ne
venaient  à  Agram  qu  en  voiture  attelée  de  douze  chevaux,  ou  couchés,  à  la
manière  des  rois  fainéants,  dans  un  chariot  tiré  par  dix  paires  de  bœufs.  Les
cloches  des  églises  sonnaient  à  folles  volées,  et  de  la  chambre  de  mon  hôtel
je  voyais  défiler,  comme  une  longue  procession,  les  paysannes  vêtues  de
leur  chemise  et  coiffées  de  leur  mouchoir  rouge.
Quelle  gaieté  dans  tous  ces  costumes!  Quel  régal  d’appétissantes  cou-
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        DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

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leurs!  Les  yeux  sont  en  paradis.  Et  comme  sous  ce  beau  soleil  aux  reflets
ambrés  la  soie  des  foulards  prend  des  cassures  chatoyantes,  les  boutons
d’argent  miroitent,  les  fausses  pierreries  des  colliers  étincellent!
Quelques  femmes  ont  la  taille  serrée  dans  une  espèce  de  veste  fourrée,
une  cabanitza,  d'un  ton  saumon  clair,  toute  ramagée  de  découpures  en
cuir  et  relevée  de  broderies  formant  des  arabesques  et  des  fleurs.
Les  femmes  mariées  seules  ont  le  privilège  d’ajouter  des  manches  à  cette
veste.
Un  foulard  aux  couleurs  éclatantes,  porté  à  la  main  ou  noué  à  la  ceinture, ­
  une  paire  de  bottes,  des  colliers  de  corail  à  quadruple  rang  et  des
petits  miroirs  épinglés  à  la  taille,  —  voilà  tout  l’arsenal  de  coquetterie
d’une  paysanne  croate.  —  Pendant  la  semaine,  la  Croate  marche  nu-pieds,
pour  économiser  sa  chaussure.  A  la  campagne,  on  rencontre  à  tont  instant
des  femmes  qui  s’en  vont  à  la  messe,  le  dimanche,  portant  leurs  bottes  à  la
main  ou  sur  l’épaule;  elles  ne  se  chaussent  que  sur  le  seuil  de  1  église,  et  se
déchaussent  en  sortant.
Quant  aux  paysans,  leur  costume  est  celui-ci  :
Un  petit  chapeau,  rond  de  calotte,  aux  ailes  étroites  et  relevées,  orné  de
plumes  multicolores,  de  petits  miroirs  et  de  galons  ;  une  chemise  aux  manches ­
  bouffantes,  aux  poignets  brodés,  au  plastron  étoilé  de  gros  boutons
d’argent.  La  chemise  est  serrée  à  la  taille  par  une  ceinture  de  cuir  et  flotte
en  mille  plis  sur  le  pantalon,  ce  qui  a  fait  dire  à  un  savant  voyageur  allemand, ­
  qui  avait  oublié  ses  lunettes,  que  les  paysans  croates  portaient  des
jupons  blancs.  Un  gilet  de  drap  bleu,  galonné  dans  le  dos  de  soutaches
jaunes  ou  rouges,  et  orné  par  devant  de  triples  rangées  de  boutons  de
métal,  prend  la  taille  et  tranche  sur  la  blancheur  de  la  chemise.  De  larges
culottes  de  toile  aux  bords  frangés  descendent  jusqu’au-dessous  du  genou
sur  la  botte  reluisante.  Un  sac  en  tapisserie,  —  une  «  torba  »  ,  —  formée  de
longs  flocons  en  laine  rouge,  suspendue  à  une  bretelle  de  cuir  historiée,
complète  l’habillement.  Cette  torba,  que  le  paysan  porte  toujours  en  bandoulière, ­
  remplace  les  poches  absentes  de  son  pantalon.
Descendu  dans  la  rue,  j’emboîtai  le  pas  derrière  deux  jeunes  paysannes
qui  se  dirigeaient  du  même  côté  que  moi,  en  se  donnant  la  main.  Elles
s’arrêtèrent  devant  un  magasin  de  nouveautés  dont  l’étalage  était  orné  d’un
mannequin  à  tête  de  femme,  vêtu  d’une  longue  robe  à  traîne;  cette  toilette
dut  leur  paraître  du  dernier  grotesque,  car  elles  se  prirent  a  rire  a  gorge
déployée,  d’un  rire  fou,  —  comme  nous  ririons  d’elles  chez  nous,  si  elles
s  avisaient  de  venir  se  promener  sur  nos  trottoirs  dans  le  trop  simple  appa
reil  de  leur  costume  national.
        <pb n="113" />
        94

LA  HONGRIE

Au  bout  de  la  rue,  elles  s’arrêtèrent  de  nouveau  devant  la  boutique  d’un
marchand  de  tabac,  qui  joignait  à  son  commerce  de  pipes  et  de  cigares  celui
des  objets  de  curiosité.  Elles  s’extasièrent  devant  une  serviette  brodée  de
feuillages  fantastiques,  or  et  vert,  aux  branches  violettes  supportant  des
fleurs  rouges  aux  étamines  d’or.  Ges  dessins  éblouissants  tenaient  de  la
magie;  on  aurait  dit  qu’ils  avaient  été  tracés  par  la  baguette  d’une  fée.
Quant  à  moi,  je  couvais  de  regards  brûlants  de  convoitise  de  magnifiques
bouquins  d’ambre  cerclés  de  turquoises  et  de  perles,  des  calices  et  des
ciboires  en  vermeil,  profanés  peut-être  par  la  lèvre  de  quelque  bandit,
des  sabres  turcs  à  la  lame  recourbée  et  ornée  de  versets  du  Coran.  Je  m  enivrais ­
  à  la  vue  de  tapis  asiatiques  dont  les  vives  couleurs  avaient  poétiquement ­
  pâli  sous  le  souffle  du  temps.  Il  y  en  avait  un  surtout  qui  était
superbe,  formé  d’un  dessin  pareil  à  une  baie  mauresque  ouverte  sur  un
ciel  incendié  par  la  pourpre  d’un  beau  soir;  des  colonnettes  légères  et
ténues  comme  des  fuseaux  se  dressaient  sur  des  socles  qui  semblaient
incrustés  de  marbres  de  diverses  couleurs,  comme  les  mosaïques  de  Venise;
la  bordure  était  fauve  et  tigrée,  de  composition  et  de  ton  barbares.
Un  autre  de  ces  tapis  ressemblait  à  une  verrière  de  cathédrale  gothique,
avec  ses  losanges,  ses  roses,  ses  arabesques  de  teintes  si  tendres,  si  suaves,
si  délicatement  gaies.
Mon  regard  se  baignait  avec  des  sensations  toutes  physiques  dans  ces
nuances  si  douces,  fraîches  et  limpides  comme  les  Ilots  d’un  lac  que  caressent ­
  les  rayons  du  soleil  couchant.
Ah!  les  beaux  rêves  que  font  naître  ces  tapis  d  Orient  avec  leurs  mélodies ­
  muettes  de  couleurs  !  Pas  une  fausse  note  dans  ce  merveilleux  concert
de  nuances  ;  tout  est  rhytlimé,  harmonieux,  d’un  charme  pénétrant,  d’une
sobriété  de  moyens  surprenante,  d’une  richesse  d’invention  inouïe.  En
voyant  ces  petites  fleurs  jaunes  sur  un  fond  bleu  transparent,  ne  croiriezvous
  pas  que  vous  avez  sous  vos  pieds  un  morceau  de  nuit  étoilée  découpé
dans  le  ciel  de  Smyrne  ou  de  Bagdad,  la  ville  des  colombes  et  des  roses?
Il  y  a  dans  chaque  couleur  de  ces  tapis  quelque  chose  qui  éveille  les
idées  ou  qui  berce  la  rêverie.  Ges  tisseurs  turcs,  auxquels  le  Goran  interdit
la  reproduction  de  la  figure  humaine,  travaillent  sans  modèle,  au  gré  de
leur  fantaisie,  et  il  faut  qu  ils  soient  de  grands  artistes  et  de  vrais  poètes
pour  exprimer  ainsi,  par  la  simple  combinaison  des  nuances  habilement
assorties,  des  pensées  et  des  sentiments  qui  parlent  aussi  bien  à  l’âme  et
aux  sens  que  les  plus  éloquentes  compositions  musicales.
Les  deux  paysannes  avaient  disparu  pendant  que  j’étais  transporté  en
plein  Orient,  à  cent  lieues  d’Agram  et  de  sa  fontaine.
        <pb n="114" />
        DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

95

Je  suivis  le  trottoir,  et  j’arrivai  sur  la  place  Jellachich,  qu’égayaient  les
vêtements  bariolés  et  pittoresques  de  la  foule,  où  la  note  blanche  dominait.
Je  me  sentais  honteux  de  me  promener  en  veston  étriqué  au  milieu  de  ces
paysans  et  paysannes  dont  le  costume  est  à  la  fois  si  simple  et  a  tant
d’ampleur.  Ces  gens  comprennent  bien  mieux  que  nous  le  confort,  et  savent
se  mettre  à  l’aise  avec  une  décence  qui  rappelle  l’âge  d’or.
Voici  deux  enfants  des  bords  de  la  Save;  on  dirait  deux  petits  Tziganes,
tellement  leur  figure  est  fine  et  expressive  ;  leurs  cheveux  flottent  en  longues
mèches  noires;  ils  sont  vêtus  d’une  chemise  déguenillée  et  incomplète,  et
le  large  pantalon  croate  descend  comme  une  jupe  jusqu’à  la  cheville  de  leurs
pieds  nus.
Les  femmes  étaient  si  nombreuses  que  la  tente  de  feuillage  élevée  au
centre  de  la  place,  en  face  de  la  fontaine,  semblait  entourée  d’un  mur  fraîchement ­
  blanchi  à  la  chaux.  Il  y  avait  là  quelques  têtes  de  jeunes  filles  qui
eussent  été  dignes  de  prendre  place  dans  les  tableaux  des  maîtres  de  l’École
vénitienne.  Leur  doux  visage,  leurs  joues  veloutées  et  brillantes  comme  la
pêche  mûre,  leurs  yeux  bleus  aux  paupières  frangées  de  longs  cils,  respiraient ­
  une  candeur  de  madone.
La  Croate  a  les  traits  fins,  les  attaches  souples,  la  bouche  colorée,  le
teint  mat  quand  il  n’est  pas  encore  brûlé  du  soleil,  le  nez  régulier,  le  visage
allongé.  Un  sourire  d'une  mélancolique  tendresse  adoucit  ce  qu’il  y  a  de
triste  dans  la  physionomie  générale.  Mais  nulle  part  la  beauté  et  la  jeunesse
ne  semblent  plus  fragiles  et  ne  se  flétrissent  plus  vite.  A  peine  mariée,  la
jeune  fille  est  une  fleur  fanée.  En  s’associant  à  l’homme,  elle  prend  des
travaux  en  commun  la  charge  la  plus  lourde;  elle  descend  à  l’humble  rang
de  domestique  et  de  servante.  C’est  elle  seule  qui  porte  les  fardeaux,  qui
fait  les  plus  rudes  et  les  plus  grossiers  ouvrages;  elle  mange  dans  b  assiette
de  son  mari  en  se  tenant  debout  derrière  lui,  elle  le  sert  à  table  comme
un  maître  redouté,  et  ne  boit  que  lorsque  celui-ci  lui  offre  son  propre
verre.
«  Chantons,  dansons,  dit  un  chant  populaire  de  femmes,  —  tant  que
nous  n  avons  pas  un  mari;  —  car  lorsque  nous  en  prendrons  un,  il  faudra
laisser  nos  chansons  au  dressoir  —  et  raccommoder  des  pantalons  et  des
chemises.  »  —  Le  chansonnier  aurait  pu  ajouter  :  Il  faudra  que  nous  nous
fassions  bêtes  de  somme.
Obéir  et  se  taire,  travailler  et  souffrir,  telle  semble  être  la  destinée  de  la
femme  dans  les  provinces  de  la  Yougo-Slavie.
«  La  maison,  dit  un  proverbe  commun  aux  Slaves  du  Sud,  menace  mine
quand  la  quenouille  commande  et  le  glaive  obéit.  »  —  “  Les  femmes,  dit
        <pb n="115" />
        96

LA  HONGRIE

un  autre  proverbe,  ont  les  cheveux  longs  et  le  jugement  court.  Elles  sont
l’herbe  :  les  hommes  sont  le  blé.  »
Interrogez  par  exemple  un  Monténégrin  sur  le  sexe  de  son  enfant  :  si
c’est  une  fille,  il  vous  répondra  d'un  ton  honteux  ou  plein  de  dépit  :  «  Pardonnez-moi, ­
  ce  n’est  qu’une  fille.  »
La  naissance  d’une  fille  est  regardée  comme  une  calamité,  un  châtiment
du  ciel,  chez  tous  les  Slaves  du  Sud.
Dans  la  capitale  de  T  Herzégovine,  à  Gettinje,  où  règne  cependant  un
prince  élevé  à  Paris,  quand  un  étranger  entre  dans  une  maison,  les  femmes
viennent  humblement  lui  baiser  la  main.  L’homme  s’est  fait  la  part  du  lion;
une  malheureuse  femme,  hors  d’elle-même,  menace-t-elle  son  mari,  les
lois  monténégrines  la  punissent  de  mort.  Qu’un  homme  ne  soit  pas  satisfait
de  son  mariage,  la  loi  l’autorise  à  renvoyer  sa  femme.  Une  femme  qui  vole
son  mari  est  punie  de  la  prison  pour  la  première  fois;  s’il  y  a  récidive,  on
lui  donne  la  bastonnade;  son  mari  peut  se  séparer  d’elle,  mais  elle  n’a  pas
le  droit  de  se  remarier.  —  Quand  il  y  a  des  garçons,  les  filles  n’ont  aucun
droit  à  b  héritage  paternel.
Dans  ces  provinces,  jadis  soumises  aux  Turcs,  les  hommes,  en  s’affranchissant, ­
  non-seulement  n  ont  pas  affranchi  la  femme,  mais  ils  l’ont  réduite
à  une  condition  plus  dure  que  celle  des  femmes  des  harems,  qui,  elles,  du
moins,  ne  succombent  pas  sous  un  travail  au-dessus  de  leurs  forces.
Gomme  je  flânais  au  milieu  de  la  foule,  tout  à  coup  les  airs  d’une  joyeuse
fanfare  retentirent  à  1  extrémité  de  la  place.  Il  y  eut  parmi  les  curieux  un
biusque  mouvement  de  flux  et  de  reflux,  et  ]e  me  sentis  enlevé  par  le  flot.
Je  a  is  alors  défiler  le  cortege  de  la  fête  :  derrière  la  musique  marchait  la
société  de  gymnastique  des  «  Sokoli  1  »  ;  puis  venaient  diverses  sociétés  de
chant,  les  autorités  municipales,  le  corps  des  sapeurs-pompiers  et  les  ingénieurs. ­
  Le  ban  arriva  ensuite  dans  son  équipage  de-féerie,  comme  le  Chat
botté,  avec  des  laquais  devant  et  derrière,  un  cocher  poudré,  emplumé,
galonné,  botté  et  éperon  né  ;  le  général  de  place  vint  aussi  en  voiture,  et  l’éloquence ­
  coula  sous  la  tente  de  verdure,  en  flots  si  pressés  et  si  abondants,
que  la  fontaine  en  eut  l’eau  à  la  bouche  et,  n’y  tenant  plus,  jaillit  en  belles
gerbes  qui  retombèrent  en  volutes  et  en  spirales,  au  milieu  des  applaudissements ­
  et  des  bravos  de  tout  le  monde.
La  musique  joua  de  nouveau;  le  bau  et  le  commandant  de  place  remontèrent ­
  en  calèche,  et  le  cortège  s’en  retourna  en  traversant  la  place  dans
toute  sa  longueur,  à  la  grande  joie  des  paysannes,  qui  ouvraient  de  grands

1  Jeunes  faucons.
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        DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

97

yeux  étonnés  à  la  vue  des  Sokoli,  vêtus  d’une  chemise  rouge  et  coiffés  d’un
feutre  mou  à  l’aile  relevée  et  ornée  d’une  plume  de  faucon,  l'oiseau  symbolique ­
  des  Slaves.  Un  dolman  gris  suspendu  sur  l’épaule  par  une  cordelière
et  des  pantalons  gris  de  fer  complétaient  le  costume  de  ces  jeunes  gens.
L’après-midi,  la  population  bourgeoise  d’Agram  envahit  les  jardinsbrasseries
  de  la  ville  et  de  la  banlieue  ;  réunies  sons  les  arbres  d’une  gostiona,

Brasserie  champêtre  à  Agram.

les  familles  dégustent  a  frais  communs  la  bière  viennoise,  dans  de  grands
brocs  portant  de  larges  faux  cols  de  mousse  blanche.  Quelle  guirlande  de
figures  épanouies,  heureuses,  rieuses  ou  rêveuses,  de  têtes  blondes  et  de
têtes  grises,  —  de  jeunes  muguets  et  d’épis  penchés,  autour  de  ces  longues
tables  vertes,  placées  sous  les  arbres  ou  à  l’ombre  d’une  charmille!  Ici,  un
vieux  couple  retrouve  au  fond  de  son  verre  ses  jeunes  souvenirs,  et  semble
remonter  en  souriant  les  îlots  du  passé  sur  les  mélodies  berceuses  des
anciens  airs.  Plus  loin,  des  officiers,  les  mains  appuyées  sur  la  garde  de  leur
13
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        LA  HONGRIE,  DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

98
sabre,  regardent  autour  d’eux,  le  cou  tendu  et  immobile  comme  celui  d’une
girafe.  Au  fond  du  jardin,  soulevant  par  un  geste  gracieux  le  rideau  de
chèvrefeuille  d’une  tonnelle,  des  jeunes  filles,  en  robe  de  mousseline,  se
penchent  pour  voir  toute  une  bande  de  commis  endimanchés  qui  arrivent
en  se  dandinant,  le  pommeau  de  leur  badine  aux  lèvres.
Ces  brasseries  champêtres,  remplies  de  parfums  de  fleurs  et  de  fumets
de  rôtis,  émaillées  de  bonnes  d’enfants  et  de  guerriers  dépouillés  de  leur
sabre,  peuplées  de  bons  bourgeois  qui  ont  leur  habit  et  leur  figure  du
dimanche,  offrent  des  tableaux  d’une  diversité  et  d’une  animation  trèsamusantes.
  La  population  de  la  ville  tout  entière  se  mêle  ici  sans  distinción ­
  de  classe,  de  rang,  de  fortune,  de  profession  et  de  métier,  de  nationalité ­
  ou  de  caste,  —  dans  le  même  besoin  de  gaieté  hebdomadaire  et  dans
I  étanchement  de  la  même  soif  dominicale,  criant  d’une  commune  voix  aux
sommeliers  et  aux  sommelières,  comme  dans  les  vieux  mélodrames  :  «  A
boyre,  pages,  à  boyre,  la  langue  me  pèle  faute  d’humidité!  »  On  se  croirait
dans  1  Allemagne  du  Sud;  mais  Méphistophélès  serait  fort  embarrassé  de
répéter  ici  ce  qu’il  disait  à  Faust  en  lui  montrant  les  étudiants  dans  la
taverne  de  Leipzig  :  «  Encore  une  minute  d  attention,  et  tu  vas  voir  la  beslialité
  dans  toute  sa  candeur.  »
Pendant  tout  le  temps  de  mon  séjour  à  Agram,  je  n’ai  rencontré  ni  un
ivrogne  ni  un  mendiant.
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        CHAPITRE  VII

M.  Qniquerez,  ex-peintre  particulier  de  S.  A.  le  prince  de  Monténégro.  —  Son  séjour  et  ses  aventures ­
  dans  la  Montagne  Noire.  —  La  Marovska-Illica.  —  Une  auberge  rustique.  —  Le  champ
de  la  foire.  —  Cuisine  tzigane.  —  Le  holo,  danse  nationale  des  Yougo-Slavés.

*  J’étais  dans  le  pays-de  1  imprévu. ­

Le  lendemain,  lundi,  j’avais
la  surprise  d’un  marché  aux
bestiaux,  qui  avait  attiré  dans
la  capitale  croate  tous  les  pay  ­
sans  des  environs  et  tous  les
Juifs  du  pays.  Quelle  occasion
plus  favorable  de  passer  en  revue  les  types  et  les  costumes?  Arriver  dans
une  ville  un  jour  de  marché  ou  de  foire,  ou  dans  un  village  un  dimanche
ou  un  jour  de  fête,  c’est  une  de  ces  bonnes  fortunes  qui  sèment  de  roses  le
chemin  du  vovageur  et  mettent  des  sourires  et  des  rayons  tout  autour  de
lui.
Avant  d’aller  sur  la  place  du  marché,  ]e  me  rendis  chez  un  jeune  peintre
croate  dont  j’avais  fait  la  connaissance  la  veille.  Ma  visite  avait  un  but
intéressé  :  j’espérais  décider  M.  Quiquerez  à  m  accompagner,  et  obtenir  de
lui  des  renseignements  qui  m  aidassent  à  bien  saisir  le  caractère  du  pays  et
celui  des  habitants.
Je  trouvai  M.  Quiquerez  travaillant  à  l’esquisse  d’un  tableau  historique  ,
dans  un  petit  atelier  décoré  avec  goût  d’armes  monténégrines  et  de  tentures ­
  orientales.  Aux  murs  étaient  accrochées  quelques  toiles  excellentes,
des  portraits  dénotant  une  main  sûre  et  un  remarquable  talent  de  coloiiste.
—  Vous  avez  là,  dis-je  à  M.  Quiquerez,  des  types  dune  beauté  énei
gique.
—  Ce  sont  des  chefs  monténégrins  et  des  prisonniers  tuics.
—  Vous  avez  été  dans  la  Montagne  Noire?

A  la  foire  d’Ayram.
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        100

LA  HONGRIE

—-  J’ai  été  peintre  de  la  cour  du  prince  Nicolas.
—  Diable!...  Vous  connaissez  alors  beaucoup  Son  Altesse?
—  Nous  étions  comme  les  deux  doigts  de  la  main.
—  Et  vous  avez  pu  vous  séparer  sans  douleur?
—  Que  voulez-vous!  On  ne  reste  pas  toute  sa  vie  peintre  particulier  de
S.  A.  le  prince  du  Monténégro,  avec  un  traitement  de  50  francs  par  mois.
—  Vous  étiez  nourri,  je  suppose?
—  Non,  j’étais  logé...  Ob!  j’avais  toute  une  maison  pour  moi  seul;  mais
comme  le  prince  ne  loge  pas  en  garni,  il  n’y  avait  pas  de  meubles.
—  Et  comment  faisiez-vous?
—  Je  couchais  par  terre;  ma  boîte  à  couleurs  me  servait  d  oreiller.
—  Au  moins,  vous  êtes  décoré?  C’est  une  vie  de  camp  que  vous  meniez ­
  là.
—  Non,  monsieur,  car-je  n’ai  pas  voulu  attendre  ma  décoration.  J’étais
au  bout  de  mon  rouleau,  et  j’en  avais  assez.  Songez  un  peu!  J’avais  peint
le  prince  à  pied,  à  cheval,  le  prince  jouant  au  billard,  ouvrant  son  parlement ­
  assis  à  l’ombre  d’un  tilleul  ou  sur  une  pierre,  priant,  le  jour  de
Pâques,  devant  le  tombeau  ouvert  de  son  grand-oncle,  chassant  l’ours  et
le  chacal,  prenant  d’assaut  une  forteresse  turque,  écoutant  racler  de  la
gusla,  montrant  à  l’empereur  d’Autriche,  sur  une  terrasse  de  Cattaro,  les
pics  des  montagnes  qui  dominent  la  Bocea  enduits  de  pétrole  enflammé;
enfin  je  l’avais  peint  commettant  le  plus  grand  délit  dont  un  Monténégrin
puisse  se  rendre  coupable  envers  les  habitudes  traditionnelles  du  pays,  —
]  avais  peint  Son  Altesse  se  promenant  en  public  avec  sa  femme  !
—  Les  Monténégrins  ne  sont  plus  musulmans,  que  je  sache?
—  Non,  non,  monsieur,  puisque  leur  principale  industrie  est  de  couper
la  tête  aux  Turcs;  mais  à  l’endroit  des  femmes,  ils  sont  restés  musulmans
ils  les  regardent  comme  des  êtres  inférieurs  dignes  tout  au  plus  d’aller  faire
paître  leurs  troupeaux  dans  la  montagne,  de  ramasser  du  bois  et  de  bourrer
leur  chibouck.  En  me  demandant  de  le  peindre  au  bras  de  sa  femme,  le
prince  avait  son  plan  :  il  espérait  ramener  ses  sujets  à  des  sentiments  plus
chrétiens  envers  leurs  épouses,  mais  on  s’est  moqué  de  lui.
—  Ces  intéressants  portraits  sont  exposés  dans  le  palais  du  prince?
—  Oui,  monsieur,  ils  ornent  une  salle  spéciale  du  Bigliardo.
—  Du  Bigliardo?  répétai-je,  croyant  avoir  mal  entendu.
—  Oui,  monsieur,  les  Monténégrins  ne  désignent  plus  que  sous  ce  nom
le  palais  du  prince,  depuis  que  Son  Altesse  y  a  fait  installer  un  billard.  C’est
un  événement  qui  restera  historique  et  qu’on  chantera  sur  la  gusla  dans
les  âges  futurs,  que  l’arrivée  de  ce  meuble  à  Ccttinje,  où  on  l’a  pris  tout
        <pb n="120" />
        -7]

■SI

V.

DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.  101
d’abord  pour  un  lit  à  quatre  places...  Aujourd’hui,  le  sénat  se  réunit  dans
la  salle  du  Bigliardo,  et  l’on  vote  la  guerre  ou  les  impôts  entre  deux  carambolages. ­

—  Vous  me  donnez  envie  d’aller  jouer  une  partie  de  billard  avec  le
prince.
—  Prenez  garde!  L’étiquette  veut  que  ce  soit  lui  qui  gagne  toujours,
quand  il  joue  avec  des  étrangers.  Ça  lui  paye  son  tabac...  Mais  je  n’ai  pas
fini  ma  propre  histoire...  Après  avoir  peint  Son  Altesse  dans  deux  ou  trois
douzaines  de  poses  choisies,  je  dus  peindre  ses  liuits  enfants  :  un  garçon
et  sept  filles;  puis  je  fus  contraint  de  peindre  le  président  du  sénat,  Bojo
Petrovitch,  qui  touche  le  plus  gros  traitement  après  le  prince,  —  quatre
mille  francs;  je  peignis  aussi  les  douze  sénateurs  avec  leur  chibouck,  en
hautes  bottes,  en  tunique  de  flanelle  blanche,  le  gilet  rouge  et  brodé  croisant ­
  sur  la  poitrine,  tout  un  arsenal  de  kandjars  au  manche  incrusté  de
pierres  précieuses,  de  revolvers  et  de  pistolets  plaqués  d’argent,  étalé  sur
le  ventre;  je  peignis  enfin  les  quatre  ministres  et  le  secrétaire  du  prince,  le
métropolitain  Ilarion  jouant  aux  cartes  et  s’en  faisant  six  cents  florins  de
rente;  le  chef  de  la  musique  de  la  ville,  Schultz,  gros  Allemand  aux  favoris
en  nageoires  de  phoque,  qui  pervertit  les  échos  de  la  Montagne  Noire  en
leur  apprenant  à  répéter  les  valses  de  Strauss  et  les  refrains  de  la  Fille  de
madame  Angot...  J’avais  donc  épuisé  le  Monténégro  et  je  voulais  m’en  aller.
«  Non,  pas  encore,  me  dit  le  prince,  j’entends  que  ma  galerie  soit  complète. ­
  —  Mais,  Altesse,  vous  avez  plus  de  cent  cinquante  portraits.  Vous
savez  que  chez  vous  on  ne  peut  pas  peindre  les  femmes.  —  Tu  ne  partiras
pas,  entends-tu!  reprit  le  prince  avec  feu.  La  semaine  prochaine,  nous
allons  de  nouveau  aller  cueillir  quelques  tètes;  tu  prendras  ta  boîte  à  couleurs ­
  d’une  main  et  ton  fusil  de  l’autre,  et  tu  me  bâcleras  une  collection
de  tableaux  de  bataille  d’après  nature.  —  Mais,  Altesse,  répondis-je,  il
est  bien  malaisé  d  exécuter  des  tableaux  sous  le  feu  de  l’ennemi.  Je  crois
&amp;lt;[ue  cela  ne  s’est  jamais  fait.  —  Eh  bien,  tant  mieux  ;  on  dira  qu  il  n  y
a  que  le  peintre  du  prince  de  Monténégro  capable  de  peindre  et  de  combattre ­
  en  même  temps.  ,,
J  étais  désespéré.  Le  prince  me  fit  garder  à  vue.  Bon  gré,  mal  gré,  je  dus
suivre  l’armée.  Quatre  jours  après,  je  rapportais  une  toile  percée  en  dix
endroits  par  les  balles  turques.  «  C’est  parfait!  Comme  c’est  nature!  comme
I  impression  est  bien  rendue!  s’écria  Son  Altesse  enthousiasmée;  tu  n  auras
pas  besoin  de  peindre  les  balles.  »  Dans  l’espace  de  deux  mois,  j  assistai  a
trois  batailles  et  à  vingt-quatre  combats,  que  je  peignais  d  après  natuie;
mais  je  profitai  du  premier  échec  des  troupes  du  prince  pour  m  en  fou.
        <pb n="121" />
        102

LA  HONGRIE

—  Je  vois  que  vous  avez  emporté  votre  costume,  dis-je  à  M.  Quiquercz,
eu  soulevant  une  longue  tunique  de  flanelle  blanche  suspendue  au  mur.
—  Oui,  et  voici  mon  fusil  et  mes  pistolets.  Au  Monténégro,  un  homme
qui  sort  sans  armes  est  aussi  déshonoré  que  s  il  se  promenait  avec  sa  femme.
L’heure  s  avançait;  je  fis  part  à  M.  Quiquerez  de  mon  intention  d  aller
voir  la  foire.
—  Mais  je  vais  vous  accompagner,  me  dit-il  .
Deux  minutes  après,  nous  étions  dans  la  Marovska-lllica,  large  rue  bordée
d’un  côté  de  grandes  constructions  modernes  ,  et  de  l’autre  de  maisons
basses  et  si  petites  qu  elles  pourraient  tenir  dans  une  boîte  de  jouets  de
Nuremberg.  D  un  caractère  primitif,  percées  de  deux  fenêtres  seulement,
elles  sont  restées  ce  qu  elles  étaient,  alors  qu’Agram  était  une  forteresse
chrétienne  opposée  à  l’envahissement  des  Turcs,  et  que  les  maisons  devaient
en  quelque  sorte  se  pelotonner  et  s’accroupir  derrière  les  remparts.
Dans  cette  rue,  F  animation  était  extrême.
A  chaque  pas  nous  étions  arrêtés  par  des  attelages  que  conduisait  un
cocher  à  cheval,  aux  culottes  bouffantes,  coiffé  d’un  petit  chapeau  chamarré
de  plumes  multicolores,  par  des  troupeaux  de  bœufs,  de  vaches  et  de  montons, ­
  par  des  bandes  de  porcs  qu’un  paysan  chassait  devant  lui,  le  fouet  à
la  main,  la  pipe  à  la  bouche,  son  parapluie  rouge  sous  le  bras;  en  tête,  une
truie,  laissant  pendre  jusqu’à  terre  la  dentelle  de  ses  mamelles,  marchait  en
grognant,  environnée  de  sa  progéniture  en  robe  de  soies  roses,  aux  petits
pieds  chaussés  de  bas  blancs  tachetés  de  noir.  Plus  loin,  c’était  une  femme
a  la  chemise  relevée  sur  ses  jambes,  et  qui  suivait,  armée  d  une  gaule,  une
procession  d’oies  dressant  leur  cou  de  serpent  et  sonnant  de  la  trompette.
Au  bout  de  la  rue,  nous  nous  arrêtâmes  devant  une  auberge  fort  originale, ­
  qui  avait  conservé  presque  intacte  sa  vieille  apparence  rustique,  et
dont  la  cour  était  encombrée  d’un  curieux  assemblage  de  chars,  de  chariots
et  de  véhicules  divers,  les  brancards  en  l’air,  dressés  comme  une  forêt  de
mâts.  Les  écuries  s’allongeaient  à  gauche  ;  ou  voyait  par  leurs  portes
ouvertes  une  longue  file  de  chevaux  agitant  leur  queue  en  guise  de  chassemouches.
  Des  palefreniers  nu-tête  et  nu-pieds,  les  manches  de  la  chemise
relevées  sur  leurs  bras  poilus,  aux  veines  saillantes,  les  pantalons  retroussés
au-dessus  du  genou,  entassaient  avec  des  fourches  du  fumier  fumant.  Les
chevaux  qui  n’avaient  pu  trouver  place  dans  les  écuries  étaient  attachés
par  le  licou  aux  ridelles  des  chars  et  mangeaient  du  foin.  Les  bœufs  s’étaieid
couchés  et  ruminaient  devant  les  débris  d’un  tas  de  feuilles  de  mais  vertes.
Des  poules  picoraient  autour  d’eux,  tandis  que  des  pigeons  plus  timides
allaient  et  venaient  d’un  air  impatient  le  long  du  toit,  couvant  d’un  œil
        <pb n="122" />
        DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

103

glouton  les  grains  de  blé  répandus  aux  pieds  des  chevaux.  Au  milieu  de  la
cour  s’élevait  un  puits  à  roue  de  bois,  surmonté  d’un  auvent  à  l’ombre
duquel,  assises  sur  un  vieux  bassin  creusé  dans  le  tronc  d’un  chêne,  des
jeunes  paysannes  mangeaient  du  pain  et  du  fromage  de  brebis,  tandis  qu’une
jeune  mère  donnait  le  sein  à  un  enfant  qu  elle  portait  dans  une  pièce  de
toile  nouée  autour  de  ses  épaules.
Un  peu  plus  loin,  annonçant  le  voisinage  de  la  foire,  se  dressaient  à  la
queue  leu  leu  des  baraques  échafaudées  en  une  nuit,  des  voitures  peintes
en  vert  ayant  un  escalier  orné  de  pots  de  fleurs  et  conduisant  dans  l’antre
de  planches  de  quelque  sibylle  tzigane.  On  voyait  aussi  là  une  ménagerie
composée  de  deux  singes,  de  trois  perroquets  et  d’une  baleine  empaillée;
un  tir  au  pistolet;  une  femme  géante,  en  robe  de  mousseline  bleue,  la
tadle  entourée  d’une  ceinture  en  filigrane  d’argent  aux  agrafes  dorées,  la
tète  surmontée  d’un  diadème  de  plumes  de  paon,  les  épaules  couvertes
d’une  palatine  en  peau  de  lapin.  Groupés  devant  un  panorama,  des  paysans
et  des  paysannes  prenaient  un  plaisir  d’enfant  à  regarder  tourner  sur  un
orgue  de  petites  marionnettes  en  papier  mâché,  les  hommes  en  habit  noir,
les  dames  en  crinoline  et  en  gants  blancs,  avec  des  éventails  roses.
Pas  de  parade,  pas  de  boniments  excentriques  émaillés  de  mots  gras,
relevés  de  gros  sel;  pas  d’oripeaux  tragiques,  d’empereurs  romains  drapés
dans  leur  toge  et  culottant  leur  pipe,  de  paillasses  en  maillot  couleur  de  chair
ruisselant  de  paillettes  et  s’escrimant  dans  les  lazzi  et  les  gaudrioles.  Rien
de  notre  blague  latine,  et  du  joyeux  et  tintamarresque  tapage  de  nos  exhibitions ­
  foraines.  Les  Slaves  semblent  s’amuser  à  froid,  eu  dedans.
Le  courant  de  la  foule  nous  entraîna  vers  une  immense  place  qu  encombrait ­
  une  cohue  de  gens  qui  criaient,  juraient,  gesticulaient,  et  d  animaux
qui  beuglaient,  mugissaient  et  grognaient;  c’était  une  de  ces  places  de
foire  comme  Breugel  sut  si  bien  les  peindre.  Les  couleurs  des  costumes
faisaient  autant  de  tapage  que  le  tumulte  des  voix  de  tous  ces  gens  qui
s’escrimaient  dans  des  duels  d  intérêts.  Sur  le  côté  gauche  de  la  place,  on
voyait  des  centaines  de  chevaux  :  juments  pacifiques  avec  leurs  poulains
cabriolants  et  espiègles  comme  de  jeunes  chèvres  ;  étalons  fougueux,  a
1  (cil  étincelant,  hennissant  en  secouant  avec  orgueil  leur  noire  crinièie.
Devant  un  groupe  de  maquignons  juifs  à  barbiche  rousse,  des  paysans,
armés  de  fouets,  faisaient  courir  des  rosses  presque  grises.  La  race  chevaline ­
  croate  a  des  qualités  de  force  et  de  résistance  qui  la  font  rechercher.
Dans  les  vallées  de  la  Mur  et  de  la  Drave,  on  élève  des  chevaux  de  îatc
hongroise,  et  le  commerce  des  poulains  est  considérable.
Le  long  de  la  frontière  turque  et  surtout  dans  les  Confins  militados
        <pb n="123" />
        104

LA  HONGRIE

supérieurs,  on  trouve  la  petite  race  d’origine  barbe,  tout  à  fait  appropriée
à  ces  contrées  âpres  et  rocheuses.  Les  haras  de  Belovar  et  des  anciens
régiments  de  Brod  et  de  Gradisca  fournissent  d  excellents  chevaux  pour  la
remonte  de  la  cavalerie.
Sur  le  côté  droit  de  la  place,  une  vaste  ondulation  de  croupes  brunes  et
blanches  ressemblait  à  des  vagues  frangées  d’écume  :  c’étaient  des  milliers
de  vaches,  de  bœufs  ou  de  moutons  couchés  ou  debout,  allant  et  venant,
seuls,  accouplés  ou  en  caravane.  Les  agneaux  appelaient  leur  mère,  dont
on  les  avait  séparés;  des  bergers  à  demi  sauvages,  à  la  chevelure  inculte,

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Au  milieu  de  la  cour  s’élevait  un  puits.

vêtus  d’un  manteau  et  d’une  chemise  en  lambeaux  frottée  de  suif,  la  tête
surmontée  d’un  bonnet  en  peau  de  mouton,  les  jambes  enveloppées  de
bandelettes,  se  tenaient  çà  et  là  dans  une  immobilité  de  statue,  appuyés  sur
leur  long  bâton.  Au  loin  on  entendait  des  troupeaux  d’oies  qui  semblaient
sonner  du  clairon  comme  celles  du  Capitole,  et  des  canards  qui  criaient
comme  des  tuyaux  d’orgue  détraqués.
Nous  passâmes  devant  une  longue  lile  de  paysannes  se  tenant  derrière
des  sacs  ouverts,  remplis  de  semence  de  lin,  de  chanvre,  de  colza.  Le  lin  et
](&amp;gt;  chanvre  se  cultivent  uniquement  pour  les  besoins  domestiques,  car  c’est
la  femme  qui,  dans  ces  provinces,  confectionne  tous  les  vêtements  de  la
famille  Sur  les  bords  de  la  Save  et  dans  les  Confins  militaires,  les  femmes
tissent  également  des  tapis  presque  aussi  merveilleux  que  les  tapis  turcs,  et
        <pb n="124" />
        DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

105

brodent  ces  serviettes  qui  épanouissent  leurs  fleurs  à  jour,  aux  feuilles  d  or
et  aux  pétales  de  soie.
Sur  des  chars  très-bas,  dont  les  bœufs  dételés  étaient  voluptueusement
couchés  dans  la  boue,  des  femmes  toutes  blanches  dans  leur  chemise  aux
manches  bouffantes  et  serrée  à  la  taille  par  une  ceinture  rouge  débitaient

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La  foire  (T  A  «ram.

de  longues  chaînes  d  oignons  pareilles  à  des  guirlandes  de  gros  boutons  de
roses.
Nous  descendîmes  une  petite  rampe,  et  nous  nous  trouvâmes  dans  la
partie  la  plus  pittoresque  de  la  foire,  la  seule  qui  nous  intéressait  en  réalité.
Des  cantines  en  planches  grossières  et  des  guinguettes  installées  sous  des
tonnelles  faites  de  branches  d  arbres  s’étendaient  comme  1  aile  inachevée
d’une  rue,  et  s’ouvraient  sur  une  vaste  prairie  bariolée  d  énormes  paiasols
de  couleur  sous  lesquels  se  tenaient  des  marchandes  de  slivovitza,  drapees
dans  de  grandes  dalmatiques  ramagées  de  broderies  rouges  et  d  arabesques
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        <pb n="125" />
        LA  HONGRIE

106
voyantes.  Des  vases  dune  forme  étrange,  pleins  d’un  liquide  brun  qui
représentait  de  la  soupe,  étaient  placés  sur  des  foyers  improvisés,  en  terre
glaise.  Un  peu  plus  loin  s’agitait  toute  une  armée  de  cuisiniers  et  de  bouchers ­
  ambulants.  Tandis  que  ceux-ci  égorgeaient  les  bêtes  vivantes,  ceux-là
surveillaient  la  cuisson  des  moutons  et  des  cochons  empalés  dans  un  pieu,
que  des  gamins  loués  à  la  journée  tournaient  au-dessus  des  feux  ardents
qu  entretenaient  des  femmes;  des  générations  entières  de  jeunes  porcs,
pleins  de  vie  et  d  espérance,  futurs  lauréats  d’un  concours  agricole,  étaient
enlevées  ainsi  aux  joies  de  l’existence.
Quand  l’animal  était  cuit  à  point,  que  sa  graisse  le  revêtait  d’une  belle
cuirasse  dorée  et  appétissante,  le  cuisinier  l’enlevait,  le  déposait  sur  une
planchette,  et  le  découpait  à  coups  de  hache.  Les  paysans  accouraient  alors
en  jouant  des  coudes  pour  se  disputer  les  morceaux;  ils  se  cotisaient  pour
acheter  un  gigot  ou  une  épaule  ;  en  un  clin  d’œil  ce  rôti  de  150  kilos  avait
disparu,  et  les  cantines  d’alentour  se  remplissaient  subitement  de  bruits  de
mâchoires  et  de  chocs  de  verres,  tant  il  y  avait  de  monde  qui  dévorait  de  la
viande  à  belles  dents,  sans  couteau  ni  fourchette,  sur  le  pouce.
Les  plus  raffinés  mangeaient  des  morceaux  de  filet  de  porc  cuits  à  la
brochette  devant  un  feu  très-vif.  M.  Qui  quere/  alla  acheter  une  de  ces  grillades, ­
  et,  découpant  une  assiette  dans  notre  pain,  nous  nous  mîmes  à
déjeuner  à  T  exemple  de  nos  voisins,  et  avec  autant  d’appétit.  On  appelle,
en  langue  du  pays,  ces  morceaux  de  porc  empalés  dans  une  aiguille  de  bois,
des  «  rôtis  de  Tziganes  »  .  C’est  une  des  meilleures  et  des  plus  succulentes
choses  que  j  aie  mangées  dans  mon  voyage.  Tout  le  temps  que  dura  la  foire
d  Agram,  je  vins  régulièrement  prendre  mes  repas  dans  ces  guinguettes
populaires,  au  milieu  des  paysans  et  des  paysannes,  des  gens  du  peuple  et
des  soldats.
Tandis  que  M.  Quiquerez  dessinait  dans  mon  album  de  curieux  croquis,
j’essayais  d’entamer  des  conversations  avec  les  petits  vendeurs  de  svira  qui
rôdaient  autour  de  nous.  Les  svira  sont  des  liâtes  ou  flageolets  à  sept  trous
et  à  deux  branches,  qui  se  jouent  avec  les  deux  mains.  Tout  pâtre  croate
porte  une  s\ua  a  sa  ccintuic.  Les  troupeaux  sont  habitués  a  marcher  aux
sons  de  cette  lente  et  mélancolique  musique.
Le  soir,  le  spectacle  de  cette  partie  du  champ  de  foire  était  particulièrement ­
  gai  et  animé.  Les  flammes  des  cuisines  en  plein  vent  dansaient  des
sarabandes  de  feux  follets;  les  porcs  et  les  moutons  qui  tournaient  lentement, ­
  à  demi  cachés  par  la  fumée,  sous  la  surveillance  de  vieilles  femmes  à
profil  de  sorcière,  prenaient  un  vague  aspect  d’enfants  à  la  broche;  des
silhouettes  fantastiques  enveloppées  dans  de  longues  dalmatiques  aux  plis
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        DE  ^ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

107

roides,  ou  serrées  dans  une  pelisse,  s’agitaient  au  milieu  de  la  nuit  pailletée
d  étincelles.  On  apercevait  vaguement,  à  demi  noyées  dans  la  pénombre,

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Ceux-là  surveillaient  des  moutons  empalés  dans  un  épieu.

des  esquisses  grossières  et  mal  ébauchées  d  attelages  endormis;  et,  au  delà
du  champ  de  foire,  au  milieu  d’un  pré  que  la  lune  glaçait  d’argent,  relui-%



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Le  «  kolo  »  .

saient  sur  leurs  affûts  les  canons  fauves  d’un  parc  d’artillerie  destiné  à  la
guerre  de  Bosnie.
Les  cabarets  improvisés  étaient  pleins  de  gens  de  la  ville.  Des  families
d  employés  et  de  petits  artisans  dévoraient  des  côtelettes  de  mouton  dont  la
graisse  se  figeait  à  leurs  doigts  ou  étoilait  la  table  de  taches  de  suif.
        <pb n="127" />
        108  LA  HONGRIE,  DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.
Devant  les  tentes  de  feuillage  régnait  une  animation  de  fête,  et  l’on  dansait ­
  le  kolo.
Le  kolo  est  la  danse  nationale  des  Slaves,  comme  la  czardas  (tchardach)
est  la  danse  nationale  des  Hongrois.
Le  mot  «  kolo  »  signifie  roue,  c’est-à-dire  ronde.  On  exécute  cette  danse
en  rond;  au  milieu  du  cercle  se  tient  nn  joueur  de  cornemuse  {guidé)  ou  de
flageolet.  Les  deux  sexes  se  mêlent  librement,  en  se  tenant  soit  par  la  main,
soit  à  l’aide  d  un  mouchoir  noué  à  la  taille  de  la  jeune  fille.  Quelquefois  un
des  danseurs  va  poser  un  coussin  devant  une  des  danseuses  pour  lui
demander  un  baiser;  quand  le  baiser  a  été  accordé,  la  jeune  fille  prend  le
coussin  et  va  le  placer  à  son  tour  devant  un  des  danseurs.  Le  kolo  n’a  ni  la
fougue  ni  la  gaieté  de  la  czardas;  c’est  un  ensemble  de  pas  divers,  et  qui  ne
serait  même  qu’un  simple  mouvement  assez  monotone  d’avance  et  de  recul,
si  les  danseurs  et  les  danseuses  ne  l’animaient  en  chantant  des  rondes  comme
les  enfants  chez  nous.  La  plupart  du  temps  ces  chansons  sont  improvisées;
il  faut  voir  alors  le  jeu  de  physionomie  des  chanteurs,  les  regards  qu’ils
jettent  à  leurs  danseuses,  et  les  attitudes  coquettes  et  espiègles  que  savent
prendre  celles-ci.
Presque  toutes  ces  chansons  populaires  arment  d  une  petite  pointe
ironique  leur  couplet  final.  C’est  comme  un  éclat  de  rire  argentin  qui
trouble  tout  à  coup  le  recueillement  de  la  forêt;  c’est  la  griffe  qui  sort  de
la  patte  de  velours,  c’est  1  aiguillon  de  l  abeille.
        <pb n="128" />
        V

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CHAPITRE  TUI

Les  cliants  populaires  slaves.  —  Rencontre  d’un  vieux  «  guslar  ».  —  Le  voivode  Daitchim.  —  Le
pacha  de  Zagorie  et  la  belle  Ikonia.  —  Mirko,  le  neveu  du  pendu.  —  Histoire  d’un  aveugle
assassin.

Les  poésies  populaires  slaves  se  divisent  en
poésies  domestiques  ou  féminines,  qui  se
chantent  ordinairement  à  deux  voix,  avec  des
reprises  en  chœur,  et  en  chants  héroïques
que  les  hommes  déclament  en  s’accompagnant ­
  de  la  gusla,  comme  les  Hébreux  s’acles
  premières  sources  de  l’histoire  du  peuple
yougo-slave,  la  chronique  de  sa  vie  sous  la
domination  étrangère.  Réduits  en  servage  palle ­
  Turc,  les  Slaves  de  Serbie,  de  Bosnie,
d’Herzégovine,  du  Monténégro,  prirent  la
gusla  pour  confidente  de  leurs  douleurs  et  de
leurs  espérances,  et  cherchèrent  la  consolation  des  choses  présentes  en
chantant  la  grandeur  passée  de  la  patrie  et  les  exploits  de  ses  héros
légendaires.  Si  l’idée  de  l’unité  nationale  reste  vivante  dans  le  cœur  des
Slaves  du  Sud,  c’est  grâce  aux  chants  populaires.
Hérodote  raconte  que  déjà  les  anciens  habitants  de  la  Serbie  déclamaient
jour  et  nuit  leurs  poèmes  nationaux  sous  leurs  huttes  recouvertes  de  fumier.
Plus  d  un  de  ces  chants  primitifs  s’est  transmis  de  bouche  en  bouche,  et
s  est  conservé  jusqu’à  nos  jours.  Un  de  ces  poèmes,  bien  plus  ancien  que
les  chants  d’Homère,  nous  apprend  que  dans  les  réunions  de  braves  on
lançait  dix  faucons  sur  une  troupe  de  cygnes,  et  que  le  guerrier  dont  le  faucon ­
  atteignait  avant  les  autres  un  des  oiseaux  avait  le  droit  de  chantei  le
premier  les  exploits  de  sa  nation.
Ces  poèmes,  d’une  sobriété  et  dune  vigueur  antiques,  sont  i  emplis

compagnaient  de  la  harpe.  Ces  chants  sont

%.

*

V

Un  «  guslar  »  .
        <pb n="129" />
        i  10

LA  HONGRIE

(Tinvocations  aux  astres,  à  la  nature;  les  héros  y  parlent  aux  étoiles  et  à
leurs  chevaux,  aux  sources  et  aux  vents,  aux  abeilles  et  aux  plantes,  qui
leur  répondent.  Cette  poésie  est  si  païenne  d’idées  et  de  sentiment,  que  le
clergé  grec  lui  a  fait  la  guerre  comme  à  un  des  derniers  vestiges  d  idolâtrie.
C’est  ainsi  que  les  vieilles  rapsodies  bohèmes,  polonaises  et  russes  ont  disparu. ­
  Les  Slaves  du  Sud,  dépendant  des  patriarches  d’Orient,  moins  vigilants ­
  et  moins  rigoristes,  ont  pu  seuls  conserver  leurs  chants  héroïques
primitifs.
Autrefois  chaque  commune,  et  même  chaque  famille  un  peu  aisée,  avait
son  «  guslar  »  ,  —  son  joueur  de  gusla,  —  pour  égayer  les  réunions  et  les
festins.  En  Serbie  et  dans  le  Monténégro,  on  voit  encore  la  gusla  suspendue,
dans  chaque  hutte,  à  la  place  d  honneur,  à  côté  du  fusil  et  du  yatagan  pris
aux  Turcs.  Ce  n’est  qu’en  Slavonie  et  en  Syrmie  qu’on  rencontre  de  pauvres
aveugles  qui  s’en  vont,  à  l’exemple  d’Homère,  chanter  leurs  rapsodies  le
long  des  chemins,  en  demandant  l’aumône.
J’avais  beaucoup  entendu  parler  des  guslars,  j’avais  lu  des  traductions
françaises  et  allemandes  de  leurs  chants,  et  j’avais  vivement  été  frappé  de
la  grande  allure  et  de  la  sévère  beauté  de  cette  poésie  qui  coule  de  source
comme  le  torrent  de  la  montagne.  Aussi  pris-je  un  intérêt  tout  particulier
a  entendre  le  vieux  rapsode  que  le  hasard  m’avait  fait  rencontrer  à  la  foire
d  Agram.
J  allais  souvent  le  voir  le  matin,  accompagné  d’un  interprète,  et  je  le
taisais  chanter.  Mais,  je  dois  le  dire,  —  et  cet  aveu  m’est  pénible,  —  je  n’ai
pas  eu  la  bonne  fortune  de  recueillir  de  sa  bouche  une  seule  rapsodie  nou-X
  tille  ou  inconnue.  Celles  que  j  ai  entendues  et  queje  me  suis  fait  traduire
figurent  toutes  dans  les  recueils  de  poésies  populaires  slaves  de  M.  Vuk,  de
mademoiselle  Voïart,  de  M.  Cyprien  Robert  et  de  M.  Dozon.
Autour  du  vieux  guslar  se  pressaient  des  auditeurs  attentifs  dont  le  cercle
grandissait  sans  cesse;  et  sans  cesse  le  chanteur  était  invité  à  recommencer
ses  chants.  La  sueur  inondait  son  front  et  coulait  sur  ses  joues  maigres  et
bronzées.  Ses  yeux,  voilés  d’une  pellicule  blanchâtre,  faisaient  face  au  soleil,
dont  ils  n’avaient  pas  à  redouter  l’éclat.  Le  guslar  n’avait  jamais  vu  ni  le
ciel,  ni  la  teiie,  ni  les  hommes,  et  ses  chants  n  étaient  pas  nés  des  nuages
qui  passent,  des  sources  qui  bondissent  à  travers  les  hautes  herbes  ou  murmurent ­
  dans  le  mystère  des  bois;  aussi  ses  rapsodies  ne  parlaient  que  de
luttes  héroïques,  de  combats  singuliers  entre  Turcs  et  chrétiens.
En  Croatie  et  en  Syrmie,  naître  aveugle,  c’est  naître  guslar,  c’est-à-dire
rapsode.
Comme  la  profession  de  guslar  ne  consiste  pas  seulement  aujourd’hui  à
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        DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

Ill

redire  les  vieilles  piesmas  héroïques,  mais  aussi  à  composer  des  chants  nouveaux, ­
  surtout  des  chansons  de  circonstance,  on  s’v  prend  de  bonne  heure
pour  développer  le  sentiment  poétique  du  jeune  aveugle;  à  dix  ans,  on  lui
achète  une  gusla,  on  le  conduit  le  matin  dans  la  forêt  voisine,  et  on  l’y
laisse  jusqu’au  soir,  au  pied  d’un  sapin,  assis  sur  la  mousse.  L’enfant  écoute
le  murmure  mélancolique  du  vent  dans  les  branches,  les  rumeurs  vagues
qui  sillonnent  la  profondeur  des  bois,  les  chants  des  oiseaux,  les  bruissements ­
  des  feuilles  et  des  insectes;  puis,  bientôt,  pénétré  de  la  grande  poésie
de  la  nature,  il  s’étudie  à  reproduire  sur  sa  gusla  tous  ces  bruits  harmonieux, ­
  pleins  de  poésie  et  de  mystère.
Enfin,  quand  il  sait  faire  vibrer  sous  son  archet  des  sons  qui  remuent
lame  et  font  rêver  le  cœur,  on  le  mène  à  l’entrée  d’un  bourg  ou  d’une
ville,  à  côté  d’un  vrai  guslar,  de  qui  il  apprend  alors  les  vieilles  rapsodies
héroïques,  en  l’écoutant  à  son  insu.  S’il  a  bonne  mémoire,  le  voilà,  au  bout
de  l’année,  guslar  à  son  tour;  et  désormais  il  gagnera  sa  vie  en  allant  de
marché  en  marché  et  de  village  en  village,  chanter  les  fastes  glorieux  de  la
patrie,  les  hauts  faits  des  ancêtres,  les  combats  héroïques  contre  l’ennemi
héréditaire,  ballades  de  la  plaine  et  de  la  montagne,  du  laboureur  et  du
brigand;  et  il  improvisera  aussi  pour  les  festins  de  noce  et  de  baptême  des
chansons  satiriques,  qui  enrichiront  le  répertoire  des  jeunes  filles  du  village.
—  C’est  dommage,  me  dit  le  jeune  étudiant  de  l’Université  d’Agram  qui
me  servait  d’interprète  auprès  du  vieux  rapsode,  c’est  dommage  que  Mirko
ne  soit  pas  venu.
—  Pourquoi?
—  Parce  que  vous  auriez  vu  un  type  de  guslar  bien  curieux.  On  l’appelle
Mirko,  le  neveu  du  pendu.
—  Ah  !...  Son  oncle  a  été  pendu  ?
—  Oui;  c’était  aussi  un  guslar.
—  Mais  je  suppose  qu’on  ne  l’a  pas  pendu  pour  le  simple  plaisir  de  voir
la  mine  qu’il  ferait  avec  une  corde  au  cou.
—  C’était  un  assassin.
—  Un  aveugle  assassin?  Voilà  une  histoire  qui  doit  être  dramatique;
comme  je  voyage  pour  recueillir  des  faits  intéressants,  je  vous  déclare  que
je  ne  vous  quitterai  pas  que  vous  ne  me  l’ayez  contée.  Venez;  allons  nous
asseoir  dans  ce  cabaret,  à  l’ombre  de  ces  branches  vertes,  nous  y  serons  a
l’aise;  vous  parlerez,  vous  boirez,  et  j  écrirai.
—  A  votre  service.
Nous  allâmes  nous  attabler  un  peu  à  l’écart,  car  il  y  avait  la  des  paveaos
qui  mangeaient  des  têtes  de  porc  et  des  quartiers  d’agneau;  nous  nous
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        112

LA  HONGRIE

fîmes  servir  une  bouteille  de  vin,  et  ayant  allumé  nos  cigares,  mon  compagnon ­
  vida  un  verre  pour  s’éclaircir  le  gosier,  et  commença  ainsi  :
—  Mirko  est  né  sur  les  frontières  de  la  Bosnie,  près  de  la  petite  ville  de
Novi,  dont  le  nom  revient  si  souvent  dans  nos  ballades  nationales.  Il  avait
seize  ans  lorsque  son  père  mourut.  Son  oncle,  qui  était  aveugle,  et  par  conséquent ­
  guslar,  le  fit  venir  auprès  de  lui  et  lui  apprit  à  jouer  de  la  gusla.
C’est  à  la  fin  tragique  de  ce  vieillard  de  soixante-cinq  ans  que  Mirko  doit
son  surnom  de  «  neveu  du  pendu  »  et  sa  célébrité  populaire.
Il  y  a  soixante  ans,  un  zwanzig  1  valait  chez  nous  ce  que  valent  aujourd’hui ­
  cinq  ou  six  florins,  car  nous  n’avions  alors  ni  chemins  de  fer,  ni
bateaux  à  vapeur,  ni  aubergistes  allemands,  ni  théâtre,  ni  usine  à  gaz.  Il  y
avait  à  peine  des  routes.  Dans  les  Confins  militaires,  où  le  sol  est  peu  fertile, ­
  l’argent  était  si  rare  qu’il  pouvait  passer,  comme  dans  l’opéra  de
Robert  le  Diable,  pour  une  chimère.  De  nos  jours  encore,  sur  les  bords  de  la
Save,  les  échanges,se  font  en  nature  pour  bien  des  choses.  La  paysanne  qui
achète  un  mouchoir  neuf  paye  le  marchand  en  lui  donnant  un  panier  de
fruits  ou  quelques  douzaines  d’œufs.
A  l’époque  dont  je  parle,  une  pièce  de  monnaie  était  un  trésor.
Or,  c’est  pour  avoir  voulu  posséder  un  zwanzig  que  l’oncle  de  Mirko
devint  assassin  et  fut  pendu.
Le  pauvre  homme  n’était  cependant  pas  méchant!  Il  avait  déjà  supporté
bien  des  hivers  n’ayant  pour  se  couvrir  qu’un  manteau  en  guenilles;  mais,
hélas!  les  guenilles  elles-mêmes  s’en  allaient  en  lambeaux,  et  il  fallait  songer ­
  à  se  procurer  un  autre  vêtement  pour  la  saison  prochaine,  à  moins  de
se  résigner  d’avance  à  mourir  de  froid.
C’est  alors  que  le  vieux  guslar  osa  faire  un  rêve  insensé.  Il  rêva  de  posséder, ­
  une  fois  dans  sa  vie,  un  zwanzig,  afin  d’avoir  de  quoi  s’acheter  un
manteau.
Quand  il  avait  gagné  quelques  kreutzers,  il  les  employait  ordinairement
à  remettre  ses  «  opanke  »  en  état,  ou  à  réparer  son  chapeau  avarié  par  les
pluies.  Le  plaisir  d’entendre  sonner  deux  ou  trois  petites  pièces  de  cuivre
dans  sa  poche  était  bien  îaie,  attendu  que  les  paysans  le  payaient  aussi
en  nature  :  les  uns  dune  poignée  de  ble  ou  de  maïs,  les  autres  d’un
morceau  de  pain,  quelquefois  —  c  étaient  les  plus  généreux—  d’un  peu
de  lard.
Le  lard  se  vend  bien.
Or,  l’idée  vint  au  pauvre  vieux  de  mettre  de  côté  tous  les  morceaux  qu’on

1  Deux  francs,  vieille  monnaie.
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        ^  Cl

ri  ■*
DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.  1
lui  donnerait,  et  d  aller  un  jour  à  la  ville  offrir  sa  provision  pour  un
zwanzig.
—  À  quoi  me  sert,  se  dit-il,  d’avoir  un  peu  de  lard  dans  1  estomac,  si
cet  hiver  je  dois  geler  de  froid?
L’automne  venu,  l’oncle  de  Mirko,  ayant  recueilli  une  quantité  de  lard
suffisante,  pria  une  petite  fille  de  son  village  de  le  conduire  à  la  ville  voisine.
Le  vieux  guslar  se  réjouissait  d’avance  comme  un  enfant  de  revenir  avec

B  1  f  4  4

9

J

VÃ  .ÇoinSc

k-7.

Mirko,  le  «  neveu  du  pendu  ».

son  zwanzig  dans  le  creux  de  la  main.  La  jolie  pièce  blanche  prenait  dans
son  imagination  les  proportions  grandioses  et  brillantes  d’un  ducat  d’or.  Le
zwanzig  était  pour  lui  le  premier  mot  de  la  richesse,  quoique  les  héros  de
ses  chants  roulassent  tous  sur  l’or  et  jetassent  les  ducats  à  pleines  mains.
Et  il  sentait  déjà  sur  ses  épaules  sa  dalmatique  toute  neuve  qui  tenait  son
dos  au  chaud,  et  il  se  riait  dans  sa  barbe  des  rafales  de  neige  et  de  pluie.
—  Sommes-nous  encore  loin  de  la  ville  ?  demandait-il  à  chaque  instant
à  la  petite  fille.
Ils  étaient  en  vue  du  clocher  de  l'église,  quand  ils  rencontrèrent  un  jeune
homme  des  Confins  qui  leur  demanda  où  ils  allaient  si  vite.
—  Je  vais  vendre  la  provision  de  lard  que  j’ai  là,  répondit  1  aveugle  &amp;lt;  n
montrant  sa  «  torha  »  à  la  poche  rebondie  et  nouée  avec  des  ficelles.

15
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        LA  HONGRIE

m
La  petite  filie  portait  aussi  des  morceaux  de  lard  dans  son  panier.
—  Combien  veux-tu  de  ton  lard?  fit  le  Gonfinaire.
—  Un  zwanzig!  répondit  le  vieillard  d’une  voix  que  1  émotion  faisait
trembler.
—  C’est  beaucoup  !...  Fais  voir  ton  sac.
L’aveugle  le  dénoua.
—  On  ne  te  donnera  jamais  ce  prix-là  au  marché,  dit  le  jeune  homme,
qui  soupesait,  tout  en  parlant,  le  panier  de  la  fillette.
—  Ah!  tu  crois?  balbutia  F  aveugle,  qu’  envahissait  subitement  un  sentiment ­
  de  crainte.  Mais  j’en  ai  vingt  livres;  ce  n’est  pas  cher.
—  Sans  doute,  si  le  lard  était  beau;  mais  le  tien  a  été  ramassé  de  tous
côtés.  Cependant,  si  tu  n’étais  pas  trop  pressé  pour  ton  argent...
—  Je  voudrais  m’acheter  un  manteau...
—  Si  tu  veux  attendre  deux  mois...  quand  on  aura  distillé  les  prunes
et  que  le  slivovitza  sera  vendu,  je  te  donnerai  un  zwanzig...
—  Tu  me  donneras  un  zwanzig!  s’écria  le  guslar,  dont  la  figure  s  illumina ­
  de  joie.
—  Oui,  je  te  donnerai  un  zwanzig.
—  C’est  marché  fait.  Prends  mon  lard.
Le  Gonfinaire  rentra  chez  lui,  heureux  de  son  acquisition;  et  l’aveugle,
plus  heureux  encore,  s’en  revint  à  son  village.
Novembre  arriva,  et  avec  lui  les  premiers  froids.  L’oncle  de  Mirko  se  fit
conduire  chez  son  débiteur  et  lui  rappela  sa  promesse.
—  Ah!  quel  malheur!  s’écria  le  jeune  homme,  la  récolte  des  prunes  n’a
rien  donné,  le  slivovitza  est  si  mauvais  que  personne  n’en  veut  et  que  nous
sommes  obligés  de  le  boire  nous-mêmes;  patiente  jusqu’à  l’hiver  prochain,
je  te  payerai  sans  faute.
—  J’aurai  bien  froid,  mais  je  prendrai  patience,  répondit  l'aveugle,
et  il  s’en  retourna;  et  tout  l’hiver,  il  grelotta  de  froid  sous  ses  guenilles. ­

Au  bout  de  douze  mois,  novembre  et  la  neige  revinrent.
Le  guslar  se  présenta  chez  son  débiteur.
—  J’avais  un  peu  de  blé  ,  lui  dit  le  jeune  homme,  mais  la  Save  a  inondé
mon  champ,  mon  blé  est  perdu;  je  t’eu  supplie,  attends  encore  jusqu’à  l’an
prochain;  cette  fois,  je  te  payerai  sans  faute.
—  Mon  sang  n’est  plus  assez  chaud  pour  inc  réchauffer,  répondit
l’aveugle;  mais  puisque  la  Save  a  détruit  ton  champ,  je  souffrirai  et  j'attendrai. ­

Ali!  qu’il  regrettait  de  n’avoir  pas  porté  son  lard  à  la  ville  !  Mais  ce
        <pb n="134" />
        DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

115

zwanzig  lui  semblait  toujours  une  si  grosse  somme,  qu’il  prit  patience  sans
trop  murmurer.  A  la  fin  de  l'hiver,  son  manteau  ressemblait  à  une  toile
d’araignée  déchirée.
De  nouveau  les  vents  d’automne  avaient  emporté  les  dernières  dépouilles
des  arbres,  et  la  gelée  blanchissait  les  prairies.
L’oncle  de  Mirko  se  sentit  grelotter.
Il  se  fit  conduire  dans  la  maison  du  jeune  homme  des  Confins;  mais
celui-ci  lui  dit  :  «  J’ai  perdu  ma  femme,  je  suis  ruiné;  j  irai  moi-même
t  apporter  ton  argent  aussitôt  que  je  le  pourrai.  »
L’aveugle  s’en  revint  sans  insister,  mais  avec  la  résolution  bien  prise  que
ce  délai  serait  le  dernier.
L’hiver  se  passa,  l’été  se  passa,  l’automne  revint.  Le  vieillard  n  avait
eu  aucune  nouvelle  de  son  débiteur,  lorsqu’un  jour  il  apprit  que  celui-ci
devait  se  remarier  avec  une  jeune  fille  qui  lui  apportait  bien  des  zwanzigs
en  dot.
ïl  se  rendit  sans  tarder  auprès  de  lui  :
—  Pave-moi,  lui  dit-il.  Je  sais  que  tu  as  de  l’argent.
—  Laisse-moi  tranquille,  lui  répondit  le  Confinaire.
—Voilà  trois  hivers  que  j’ai  froid,  voilà  trois  ans  que  j’attends,  continua
F  aveugle;  je  n’attendrai  pas  davantage.
—  Vieux  fou,  s’écria  l’autre  en  lui  fermant  sa  porte  au  nez;  vieux  fou  qui
cours  pendant  trois  ans  après  un  zwanzig!
L’oncle  de  Mirko  se  retira.  Mais  le  jour  de  la  noce  du  jeune  homme,  il
alla  se  poster  à  l’entrée  du  village,  au  bord  de  la  route  ;  et  lorsque  1  époux
passa,  il  le  reconnut  à  la  voix  et  lui  dit  :  «  Paye-moi,  si  tu  veux  que  le
ciel  bénisse  ton  mariage.  »
Le  paysan  se  mit  encore  à  rire  et  repoussa  brutalement  le  vieillard.
Des  cris  joyeux,  des  détonations  de  pistolet  annoncèrent  peu  après  le
passage  de  la  noce.
Au  moment  où  le  cortège  se  disposait  à  franchir  le  seuil  de  F  église,
l  aveugle  s’avança  tout  à  coup,  et  se  mettant  en  travers  de  la  porte  :  “Je
ne  te  laisserai  pas  entrer,  dit-il  à  l’époux,  que  tu  ne  m’aies  payé  ce  que
tu  me  dois.  »
Les  garçons  de  la  noce  écartèrent  le  vieux  guslar,  et  le  cortège  entra.
Le  soir,  au  moment  où  le  nouveau  marié  se  levait  de  table  pour  emmener
sa  femme  de  la  maison  paternelle  dans  la  sienne,  l’aveugle  reparut.
—  Où  est  Franjo?  demanda-t-il.
Mais  les  convives,  que  le  vin  rendait  gais,  au  lieu  de  lui  répondre,  se
mirent  à  le  plaisanter  :
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LA  HONGRIE,  DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

—  Tu  l'as  si  bien  vu  sur  la  route,  et  quand  il  est  entré  à  l’église;  —  tu
dois  le  voir  maintenant  aussi  bien  que  nous.
L'aveugle  marcha  en  tâtonnant  au  milieu  des  éclats  de  rire  ,  et  saisissant
tout  à  coup  Franjo  par  la  ceinture,  il  s'écria  :  «  Ah!  cette  fois,  je  te  tiens!  »
Et  se  penchant  à  son  oreille,  il  lui  dit  d’une  voix  énergique  et  brève  :
«  Franjo,  paye-moi  mon  zwanzig...  ta  femme  en  a  beaucoup...  Paye-moi...
tu  le  peux  maintenant.  »
Le  Gonfinaire  riposta  par  une  moquerie.
—  Paye-moi,  répéta  P  aveugle  d’une  voix  sombre,  ou  je  te  tue!
—  Ah  !  la  bonne  plaisanterie  !...  La  bonne...
Franjo  n  acheva  pas  sa  phrase;  le  guslar,  exaspéré,  hors  de  lui,  le  saisit
à  la  gorge  de  la  main  gauche,  et,  prenant  de  la  droite  un  pistolet  qu’il
tenait  caché  dans  sa  torba,  il  le  déchargea  à  bout  portant  sur  le  jeune
Í  homme,  qui  tomba  roide  mort  au  milieu  de  la  chambre.
Cette  scène  s’était  passée  avec  la  rapidité  d’un  éclair.
L’oncle  de  Mirko  n’essaya  pas  de  fuir;  ce  qui,  du  reste,  lui  eût  été  bien
difficile.
(I  se  laissa  conduire  sans  plainte  et  sans  résistance  devant  le  capitaine  de
la  compagnie,  qui  l’envoya,  sous  bonne  escorte,  à  la  prison  de  l’état-major.
Son  procès  fut  court.  Le  guslar  avouait  tout.  D’après  le  code,  il  y  avait
bien  des  circonstances  atténuantes;  mais  les  militaires  ne  les  admettent  pas.
Le  pauvre  aveugle  fut  pendu.
Le  peuple  donna  alors  à  son  neveu  Mirko,  qui  avait  hérité  de  ses  chants
et  desa  gusla,  le  surnom  d  «  Objessenowitch  »  ,  c’est-à-dire  neveu  du  pendu.
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        «

CHAPITRE  IX

Départ  d’Agram  pour  l’intérieur.  —  Un  cocher  croate.  —  La  pluie  et  le  beau  temps.  —  Arrivée
au  château  de  Biskra.  —  Vue  d  intérieur.  —  L’hospitalité  croate.  —  Le  vin  de  mon  hôte.  —
Terres  vierges.  —  Le  jeu  et  la  noblesse.  —  Réveil.  —  Le  clergé  croate.  —  Dans  le  jardin  du
château.  —  Visite  au  clan  Borovès.  —  Organisation  des  clans  croates.  —  La  «  moba  ».  —
Moissonneurs  et  moissonneuses.  —  Usages  et  coutumes.  —  Fêtes.  —  La  Suisse  croate.  —  Les
bains  de  Krapina.  —  Superstitions.  —  Justice.

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lîi  :ï,;

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Un  voyage  resterait  dépourvu
de  charme  et  d’originalité  si  l’on
ne  quittait  pas  de  temps  en
temps  les  chemins  de  fer  et  les
routes  battues  pour  s’enfoncer
au  cœur  du  pays,  dans  des  contrées ­
  un  peu  reculées  où  les  touristes ­
  pressés  et  les  étrangers  ne
vont  guère  ;  où  notre  civilisation
n  importe  pas  encore  ses  clysopompes
  et  ses  chanteuses  de
café-concert,  mais  où  l’on  retrouve ­
  les  vieilles  coutumes,  les
anciennes  habitudes,  qui  conservent ­
  à  un  peuple  son  caractère ­
  particulier  et  son  cachet
national.
Les  chemins  pierreux  et  défoncés,  les  voitures  détraquées,  les  attelages
a  demi  sauvages,  les  rivières  passées  à  gué,  l’auberge  rustique  avec  la
hotte  de  foin  qui  vous  sert  de  lit  dans  la  grange;  b  obstacle,  la  fatigue,
1  imprévu,  l’émotion,  les  aventures  :  voilà  les  vrais  plaisirs  du  voyage,  et
les  voyages  comme  je  les  comprends!  Il  ne  faut  pas  quun  itinéraire  soit
réglé  d  avance  comme  un  grand-livre  de  boutiquier;  il  faut  savoir  ouvrir

Entrée  d’un  clan.
        <pb n="137" />
        J  J  8

LA  HONGRIE

l’aile  au  vent  qui  passe,  et  se  laisser  emporter  à  gauche  ou  à  droite,  au
petit  bonheur  des  grands  chemins.
M.  Quiquerez  avait  été  invité  à  aller  avec  ses  sœurs  passer  quelques  jours
dans  un  château,  à  Biskra,  à  six  ou  sept  lieues  d’Agram.
—  Voulez-vous  venir  avec  nous?  me  dit-il  en  me  voyant  le  lendemain
apparaître  sur  le  seuil  de  son  atelier,  où  je  venais  chaque  jour  voir  les
rapides  progrès  de  son  esquisse.
—  Avec  le  plus  grand  plaisir;  mais  ne  suis-je  pas  indiscret?
—  Quand  on  porte  un  nom  français,  on  est  toujours  le  bienvenu  chez
des  Français.
—  Si  c’est  chez  des  Français  que  vous  allez!...
—  Chez  des  Français  établis  depuis  trente  ans  dans  le  pays,  et  qui  ont
toujours  pratiqué  b  hospitalité  comme  de  vrais  Croates.
—  Quand  partons-nous?
—  Dans  une  heure  ;  on  a  envoyé  la  voiture  pour  nous  chercher.
Je  regagnai  en  toute  hâte  mon  hôtel,  je  bourrai  de  quelques  chemises
mon  sac  de  touriste,  je  fis  remplir  ma  gourde,  et,  le  bâton  en  main,
j’étais  prêt.
Nous  prîmes  place  dans  un  de  ces  antiques  cabriolets  presque  aussi  vastes
qu’une  chambre  à  coucher.  M.  Quiquerez  occupait  la  gauche,  ses  deux
sœurs  le  centre,  et  moi  la  droite.
Un  cocher  aux  larges  épaules,  vêtu  d’une  dalmatique  brune,  à  pèlerine
bordée  de  galons  rouges,  nous  bouchait  la  vue  comme  un  haut  et  solide
paravent.
Je  me  livrais  a  des  contorsions  de  clown  pour  saisir  quelques  bouts  de
paysage,  apercevoir  la  cime  d  un  arbre,  le  toit  d’une  maison  ;  ce  fut  au  prix
des  torticolis  les  plus  douloureux  que  je  pus  distinguer  ici  un  champ  de  blé
qui  délayait  son  or  an  milieu  d’une  prairie  toute  verte,  là  une  vieille  tour
en  ruine  dont  les  pierres  se  détachaient  d’elles-mêmes,  comme  les  dents  se
détachent  de  la  mâchoire  d’une  tête  de  mort.
Nous  étions  à  mi-chemin,  lorsqu’une  formidable  averse  s’abattit  sur  nous.
Cette  fois,  un  concert  de  bénédictions  s’éleva  derrière  les  épaules  de  notre
cocher.  Flics  nous  gaiantissaient  de  la  pluie  comme  un  mur  de  casemate
vous  garantit  de  la  mitraille.  Et  notre  humeur  était  d’autant  plus  gaie
que  1  automédon  croate,  jurant  et  sacrant,  ruisselait  comme  un  sujet  do
fontaine.
Enfin  la  pluie  cessa,  mais  le  ciel  resta  comme  tendu  d’une  immense  toile
grise;  dans  un  lointain  confus,  on  voyait  la  queue  de  l’averse  s’agiter  toute
noire.  Tout  à  coup  les  arbres  qui  nous  apparaissaient,  par  intervalles  assez
        <pb n="138" />
        DE  L’ADRIATIQUE  AU  DASUDE.

119
rares,  changèrent  de  couleur  :  ils  devinrent  roses,  violets,  jaunes,  comme
si  un  vol  de  perroquets  se  fût  abattu  sur  leurs  branches.  C  étaient  les  vifs
reflets  d’un  arc-en-ciel  qui  dressait  au-dessus  de  la  vallée  sa  voûte  multicolore ­
  comme  un  pont  de  pierreries.
Un  petit  vent  s’éleva  et  balaya  le  ciel,  et  les  nuages  s’envolèrent  comme
un  grand  triangle  d’oies  sauvages.  Puis  le  soleil  montra  sa  face  radieuse  de
triomphateur,  et  ses  rayons  puisèrent  dans  un  écrin  invisible  des  diamants,
des  rubis  et  des  émeraudes  qu’ils  suspendirent  à  chaque  feuille,  à  chaque
tige,  à  chaque  brin  d’herbe.
Les  oiseaux  recommencèrent  à  chanter,  les  abeilles  à  bourdonner,  les
papillons  à  voltiger,  les  mouches  et  les  insectes  à  tourbillonner  en  faisant
étinceler  leurs  ailes  argentées  et  leur  corselet  d’acier.
Dans  la  nature  il  v  avait  comme  un  frémissement  de  vie  nouvelle  :  une
résurrection  partielle  qui  ressemblait  à  un  retour  du  printemps,  tant  la
végétation  était  verte  et  paraissait  fraîche;  les  parfums  des  fleurs  étaient
pénétrants  et  suaves,  les  mélodies  des  oiseaux  émues  et  attendries,  le  soleil
doux  et  caressant.
—  Voici  Biskra,  s’écria  tout  à  coup  M.  Quiquerez  en  poussant  un  cri  de
joie  et  en  levant  en  l’air  son  chapeau  pointu.
En  me  penchant  hors  de  la  voiture,  je  vis,  adossé  au  pied  de  collines
tapissées  de  vignes,  un  grand  château  qui  détachait  en  vigueur  sa  façade
blanche,  en  style  de  la  Renaissance,  sur  un  fond  de  verdure  sombre.  On  eût
dit  que  ses  hautes  fenêtres,  flamboyantes  de  soleil,  étaient  dévorées  par  un
incendie.
Xous  nous  engageâmes  dans  une  longue  avenue  d’arbres  dont  les  rameaux
touffus  s’entrelacaient  et  formaient  une  sorte  de  voûte.
Quelques  rayons  se  glissaient  comme  des  serpents  d’or  à  travers  les  interstices ­
  des  branches,  et  illuminaient  d  éclairs  ce  chaos  d’ombre  bleu  et  mystérieux, ­
  plein  de  formes  brouillées  et  flottantes  comme  une  forêt  à  l’heure
du  crépuscule.  Le  château,  avec  son  pavillon  central,  flanqué  de  tourelles
aux  deux  ailes,  illuminé  par  le  soleil  couchant  qui  étendait  un  tapis  jaune  à
ses  pieds,  se  dressait  au  bout  de  h  avenue  dans  un  flamboiement  d’autel,
une  vibration  de  couleur  chaude.  Il  me  semblait  que  j  arrivais  à  une  résidence ­
  princière,  comme  celle  qu’habitait  la  Belle  au  bois  dormant,  et  que  le
bruit  de  notre  voiture  la  faisait  tout  à  coup  sortir  de  son  sommeil  séculaire.
L’illusion  se  prolongea  quand  je  vis  un  grand  et  beau  vieillard  aux  longs
cheveux  bouclés,  à  la  barbe  blanche  comme  la  neige  et  tombant  presque
jusqu  à  la  ceinture,  descendre  le  vaste  escalier  de  pierre  et  venir  au-devant
de  nous,  la  tête  nue,  les  mains  cordialement  ouvertes.
        <pb n="139" />
        120  LA  HONGRIE
M.  Quiquerez  me  présenta.
—  Vous  êtes  ici  chez  vous,  me  dit  M  X...  en  me  saluant  d’un  magnifique
salut,  à  la  manière  du  grand  siècle.
Nous  montâmes  au  premier  étage,  et  nous  nous  trouvâmes  sur  un  péristyle
dont  la  colonnade,  se  prolongeant  jusqu’à  l’extrémité  des  deux  ailes  du
bâtiment,  s’ouvrait  sur  un  petit  jardin  intérieur  et  sur  la  montagne;  des
poules,  des  pigeons,  des  dindons,  se  promenaient  autour  de  nous  avec  une
familiarité  de  petits-maîtres.  Un  paon  perché  sur  le  mur,  entre  deux
colonnes,  étalait  sa  queue,  semée  d’yeux  de  velours,  semblable  à  un  parterre ­
  de  pensées.  Un  chien  courait  après  les  mouches  en  essayant  de

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—  Voici  Biskra!

les  happer;  et  plus  loin,  comme  ceux  de  la  Fontaine,  deux  pigeons  se
becquetaient.
Après  avoir  réparé  le  désordre  de  notre  toilette,  nous  fîmes  notre  entrée
au  salon,  où  nous  attendaient  les  dames.  Mais  je  fus  désolé  de  la  coupe
moderne  de  leurs  toilettes;  dans  ce  salon,  meublé  à  la  mode  de  1760,  il
leur  eût  fallu  des  robes  de  soie  a  fleurs  et  à  ramages,  des  manchettes  de
blonde,  des  souliers  à  talons  rouges  et  le  petit  manteau  de  soie  de  couleur ­
  discrète.  Soudain  la  porte  s’ouvrit,  et  une  jeune  fille  de  quinze  ans,  en
robe  blanche,  apparut  portant  sur  un  plateau  des  verres  et  des  bouteilles.  Je
crus  cette  fois  que  la  Belle  au  bois  dormant  venait  réellement  de  se  réveiller.
        <pb n="140" />
        —

16

DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

121

—  Ma  fille,  me  dit  M.  X...
Je  me  levai  et  lui  présentai  mes  hommages.
Il  y  avait  chez  cette  charmante  enfant  un  délicieux  mélange  du  type  français ­
  et  du  type  italien  (M.  X...  a  épousé  une  Italienne).  Figurez-vous  une  tête

noirs  comme  le  jais,  ombrés  de  longs  cils  projetant  une  ombre  légère  sur
des  joues  roses  et  veloutées;  des  dents  aussi  éblouissantes  de  blancheur  que

parisienne.  Elle  nous  versa  elle-même,  avec  une  grâce  naïve,  du  slivovitza,
qu’elle  vint  ensuite  nous  présenter.
Le  slivovitza  se  boit  généralement  avant  le  repas;  c’est  l’absinthe  slave,
avec  T  abrutissement  en  moins.  Le  résidu  des  prunes  qui  servent  à  faire  le

et  souvent  elle  ne  se  marie  qu’en  vue  de  ce  privilège.  On  vend  cette  eau-des

  installent  chaque  dimanche  derrière  des  tables  improvisées,  avec  cinq  ou
six  bouteilles  de  raki,  et  les  femmes,  à  l’entrée  et  à  la  sortie  de  la  messe,  en
absorbent  de  grands  verres  tout  d’un  trait.
On  annonça  que  le  diner  était  servi.
Nous  entrâmes  dans  la  salle  â  manger  au  moment  où  deux  servantes
croates  apportaient,  sous  les  yeux  de  l’intendante  italienne  du  château,
l'une  le  potage  fumant,  et  l’autre  un  pain  énorme.
—  Si  vous  étiez  dans  une  maison  croate,  me  dit  M.  X...,  vous  entendriez
les  convives  parler  â  la  fois  latin,  slave,  français,  allemand  et  italien.  Avant
de  commencer  le  repas,  le  maître  de  la  maison  vous  offrirait  le  bilicum,
c’est-à-dire  le  verre  de  h  hospitalité.  C’est  le  plus  grand  de  la  maison.  Et
après  le  potage,  le  chef  de  la  famille  se  lève  pour  porter  la  santé  de  son  hôte
et  se  féliciter  de  le  voir  à  son  foyer  ;  il  lui  ouvre  sa  maison  pour  toujours.
«  Ma  maison,  dit-il,  est  à  vous;  dans  quelque  circonstance  que  ce  soit,  \ous

fine  et  rêveuse,  coiffée  d’admirables  cheveux  d’un  ton  d’ébène  ;  des  yeux

les  lèvres  étaient  roses  de  santé.  Sa  taille  svelte  avait  une  élégance  toute

slivovitza  est  employé  pour  la  fabrication  du  raki.  Le  raki  est  du  slivovitza
populaire.  Une  fois  mariée,  la  paysanne  croate  a  le  droit  de  boire  du  raki,

La  tille  de  notre  hôte.

vie  de  bas  étage  jusque  devant  la  porte  des  églises.  Des  marchandes
        <pb n="141" />
        122

LA  HONGRIE

y  trouverez  une  place  :  s'il  n’y  a  qu’un  lit,  il  sera  pour  vous;  s’il  n’y  a  plus
qu’un  morceau  de  pain,  il  sera  pour  vous;  s’il  n’y  a  plus  qu’une  bouteille
de  vin,  elle  sera  pour  vous.  Vous  êtes  notre  ami  :  acceptez  la  clef  de  notre
maison,  afin  que  vous  puissiez  y  entrer  toujours  et  à  toute  heure.  »
—  On  parle  de  l’hospitalité  écossaise,  fis-je  ;  il  me  semble  que  l’hospitalité ­
  croate  est  encore  plus  large  et  plus  complète.
—  Oh!  oui...  Quand  la  clef  de  la  maison  vous  a  été  présentée  sur  une
assiette,  continua  M.  X...,  il  faut  que  vous  répondiez  au  discours  du  maître
du  logis.  Puis  on  nomme  par  acclamation  un  régisseur  ou  maître  de  table
(magister  mensæ),  qui  préside  à  la  suite  du  repas.  Le  maître  de  table  n’a
qu’une  seule  préoccupation  :  trouver  des  prétextes  pour  faire  boire  les
convives  le  plus  souvent  possible.  On  boit  à  François-Joseph,  au  pape,  au
ban,  à  la  patrie,  au  passé  de  la  Croatie,  au  présent  de  la  Croatie,  à  l’avenir
de  la  Croatie.  Au  début  du  repas,  la  table  est  souvent  chargée  de  vingt  à
trente  bouteilles  de  vin,  qui  se  renouvellent  à  mesure  qu’elles  se  vident.
Quand  vient  le  dessert,  on  «  fait  des  mariages  »  ,  afin  que  les  hommes  ne
boivent  pas  seuls.  Le  maître  de  la  maison  se  lève,  et  s’adressant  à  son  hôte,
il  lui  dit  :  «  Je  vous  marie  avec  ma  femme.  »  Là-dessus,  la  gaieté  redouble,
on  vide  les  verres  a  la  ronde  à  la  santé  des  époux,  et  l’on  finit  par  marier
tout  le  monde;  on  vous  marie  même  avec  des  personnes  absentes...  Mais
prenez  donc  encore  une  aile  de  poulet,  me  dit  M.  X...,  en  me  présentant  luimême
  le  plat.
—  A  oilà  un  poulet  tendre  comme  une  caille.
—  Ah!  c’est  que  mon  intendante  les  élève  comme  des  sujets  destinés  à
lui  faire  beaucoup  d  honneur.  —  Du  vin,  permettez-moi  de  vous  verser
du  vin;  vous  oubliez  que  vous  êtes  en  Croatie.
—  Mais  il  me  semble  que  je  fais  une  cour  assidue  à  toutes  ces  bouteilles  ;
du  reste,  votre  vin  mérite  qu’on  le  boive,  il  est  exquis.
—  N’est-ce  pas?  fit  M.  X...  avec  un  mouvement  d’orgueil.  C’est  du  vin  du
pays,  —  du  vin  de  mes  vignes.  Je  dois  vous  dire  que  la  Zagorjé,  c’est
ainsi  qu’on  appelle  notre  contrée,  —  est  particulièrement  favorable  à  la
culture  de  la  \iguc.  Mallieuieusement  nous  manquons  de  débouchés,  et
nos  meilleurs  crus  sont  presque  inconnus.
—  Le  paysan  boit-il  son  vin  ?
—  Non,  il  va  le  vendre  a  Agram.  Comme  boisson  ordinaire,  il  préfère
le  raid.
—  Mais  voilà  quinze  jours  que  je  suis  en  Croatie,  fis-je  remarquer  à
M.  X...,  et  je  n’ai  pas  rencontré  un  seul  ivrogne.
—  On  ne  voit  que  bien  rarement  des  paysans  ivres  en  plein  jour;  mais  le
        <pb n="142" />
        J  23

DE  L'ADRIATIQUE  AU  DANUBE.
dimanche  soir  ils  émaillent  le  bord  des  routes  et  des  chemins,  dans  les
poses  les  plus  variées.
—  Cette  passion  des  paysans  pour  F  eau-de-vie  doit  avoir  des  effets
regrettables  au  point  de  vue  de  la  prospérité  nationale?
—  Ah!  monsieur,  le  paysan  croate  pourrait  être  l’homme  le  plus  heureux
de  la  terre;  il  serait  même  plus  heureux  cpie  les  paysans  de  Virgile,  —  car
le  poète  nous  dit  qu’ils  ignoraient  leur  bonheur,  —  s’il  avait  plus  d  initiative, ­
  s’il  était  plus  industrieux,  plus  laborieux.  Il  demande  a  peine  à  la  terre
le  blé  dont  il  a  besoin,  et  dans  les  années  mauvaises  il  mourrait  de  faim
sans  le  voisinage  providentiel  du  château.  Avant  que  la  neige  ait  complètement ­
  disparu,  le  paysan  vient  déjà  emprunter  des  fèves  et  des  pommes  de
terre,  qu’il  paye  en  journées  de  travail  au  printemps.  Il  y  a  même  des
paysans  qui  se  voient  réduits  à  manger  de  l’herbe,  —  certaines  herbes,
s’entend,  qu’ils  connaissent  et  qui  sont  très-abondantes  en  suc  nourricier.
Le  jour  où  la  Zagorjé,  cette  Mésopotamie  croate,  sera  cultivée  comme  elle
le  mérite,  non-seulement  elle  deviendra  une  Californie  agricole,  mais  un
petit  paradis  terrestre.
—  On  m’a  dit  qu’il  y  avait  encore  en  Croatie  et  en  Slavonie  beaucoup  de
terrains  en  friche.
—  Dans  les  Confins  militaires,  il  y  a  encore  5,031  kilomètres  carrés  de
terres  vierges,  et  entre  la  Save  et  la  Drave  s’étendent  d  immenses  marais
qu’on  pourrait  dessécher  à  peu  de  frais,  en  réglant  le  cours  de  l’eau.  Un
Français,  M.  Lemaître,  a  conquis  une  immense  propriété  près  d’Essek,  sur
des  marais  aussi  malsains  que  stériles.  Là  où  il  récolte  du  blé  et  du  maïs,
on  pêchait  auparavant  des  carpes  de  quinze  à  vingt  livres.  Des  colons  allemands, ­
  tchèques,  polonais,  slovaques,  ont  suivi  son  exemple,  et  sont  arrivés
a  un  bien-être  voisin  de  la  richesse.  C’est  ici  qu’on  aurait  dù  envoyer  les
émigrés  alsaciens  et  lorrains.  Ils  se  seraient  trouvés  au  milieu  d’une  population ­
  sympathique,  et  ils  auraient  fait  de  ce  pays  une  contrée  fertile
comme  leur  ancienne  patrie..Et  que  de  richesses  minières  dont  ils  auraient
pu  tirer  parti  !
On  trouve  de  1  or  dans  les  quartz,  entre  Nasice  et  Gradisca.  La  Drave
charrie  des  sables  aurifères.  Les  orpailleurs  des  environs  de  Drnje  en
retirent,  presque  sans  travail,  pour  plus  de  12,000  francs  par  an.  L’argent
se  trouve  dans  presque  toutes  les  malachites.  Il  y  a  des  gisements  de  fer,  de
cuivre  et  de  plomb,  ainsi  que  des  bancs  de  soufre  très-abondants,  dans  les
combats  d  Agram  et  de  Yarasdin,  ainsi  que  dans  les  Confins  militaires.
Dans  le  combat  de  Krizevac,  la  marne  est  entièrement  imprégnée  de  naphte
et  de  pétrole.  On  se  borne  à  recueillir  l’huile  de  naphte,  que  les  paysans
        <pb n="143" />
        LA  HONGRIE

124
emploient  pour  graisser  les  roues  de  leurs  chars.  Enfin  des  fouilles  récenles
ont  mis  à  nu  d’épaisses  couches  de  charbon  de  terre  qui  n’attendent  que  du

travail,  de  1  intelligence  et  des  capitaux  pour  être  exploitées  1 .
Le  dessert  transforma  la  table  en  vaste  corbeille  de  fruits.  Des  abricots
gros  comme  des  pommes  s’élevaient  en  pyramide  dorée;  des  figues,  qui
semblaient  recouvertes  d’une  peau  de  chagrin,  s’étalaient  sur  des  feuilles  de
vigne,  et  des  framboises  rouges  et  jaunes  brillaient  dans  des  coupes  de
cristal,  comme  un  entassement  de  topazes  et  de  rubis.  Les  mûriers,  les

abrité  de  la  Zagorjé.
M.  X...  nous  proposa  alors  de  boire  une  rasade  à  la  France,  et  le  dîner
s  acheva  dans  des  discussions  de  toute  sorte  qui  ne  furent  pas  trop  indigestes
A  dix  heures,  nous  nous  levâmes  de  table  et  nous  allâmes  nous  coucher.
J’occupais  avec  M.  Quiquerez  une  belle  et  vaste  chambre  dont  le  mobilier
et  les  nobles  portraits  redisaient  l’ancienne  splendeur  du  château.
Cette  résidence  quasi  royale  appartenait  jadis  à  la  famille  Orchich,  qui  la
laissa  eu  héritage  à  deux  frères  devenus  d’irréconciliables  ennemis.  A  la
mort  du  cadet,  l’aîné  vendit  le  château  et  la  terre  au  comte  Erdody,  qui  s’y
suicida.  11  avait  écrit  à  son  frère  qu’il  s’ôterait  la  vie  si  dans  cinq  jours  il
n’avait  pas  reçu  l’argent  nécessaire  au  payement  de  ses  dettes  de  jeu.
Le  courrier  qui  apportait  la  somme  demandée  arriva  une  heure  trop  tard.
1  La  journée  d’un  ouvrier  se  paye  en  Croatie  20  sous.  Un  petit  cheval  croate  coûte  225  francs;
une  paire  de  bœufs,  de  400  à  450  francs  ;  une  vache,  120  francs;  une  génisse,  35  à  40  francs  ;  un
àne,  5  francs.

Un  orpailleur  de  Drnje.

oiangeis,  les  figuiers,  les  grenadiers,  poussent  en  pleine  terre  dans  le  bassin
        <pb n="144" />
        DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

125

Le  jeu  a  été  de  tout  temps  la  passion  dominante  de  la  noblesse  croate.
On  m  a  cité  à  ce  sujet  un  mot  carastéristique.
M.  le  comte  de  B...,  ayant  un  nouveau  voisin  de  campagne,  alla  lui  faire
visite.  La  première  question  qu’il  lui  adressa  fut  celle-ci  :
Voulez-vous  jouer  votre  château  contre  le  mien?
Le  fils  de  la  riche  famille  des  Andamovitch,  à  laquelle  appartenaient
presque  toutes  les  terres  voisines  d’Essek,  risquait  souvent  à  Vienne  ou  à
Pest,  sur  un  seul  coup  de  bouillotte  ou  d’écarté,  des  centaines  d  hectares
de  champs  ou  de  forêts.  Il  est  vrai  qu’en  Croatie  et  en  Hongrie  les  terres
seigneuriales  ont  gardé  des  proportions  qui  rappellent  le  partage  des  terres
au  moyen  âge.  On  compte  beaucoup  de  domaines  qui  ont  une  étendue  de
40,000  et  50,000  hectares.  Il  n’y  a  guère  de  paysans  qui  possèdent  moins
de  20  à  25  hectares.  Le  morcellement  ne  peut  descendre  au-dessous  de
2  hectares,  superficie  jugée  nécessaire  par  la  législature  pour  1  entretien
d’une  famille.
Mais  aujourd’hui  la  noblesse  croate  ne  met  plus  ses  châteaux  comme
enjeu.  Les  usuriers  juifs  ont  su  les  leur  gagner  sans  biseauter  les  cartes.
Le  réveil  dans  notre  grande  chambre  aux  boiseries  sculptées  fut  charmant. ­
  Nous  avions  demandé  qu’on  laissât  nos  persiennes  ouvertes,  de  telle
sorte  que  nous  nous  éveillâmes  dans  un  bain  de  soleil.
Nous  courûmes  chacun  de  notre  côté,  en  costume  croate,  c’est-à-dire
réduit  à  sa  plus  simple  expression,  ouvrir  une  croisée;  des  bouffées  d’air
matinal  vinrent  nous  caresser  le  visage  et  nous  montèrent  au  cerveau  comme
une  ivresse  délicieuse.
Dans  la  cour,  les  canards  s  embarquaient  hardiment  sur  le  bassin  d’un
jet  d’eau,  ailes  au  vent,  en  poussant  des  couacs  d  allégresse  ;  le  paon
n  avait  pas  quitté  sa  place  sur  le  mur  entre  les  deux  colonnes,  et  il  annonçait ­
  le  jour,  lui  aussi,  en  ouvrant  son  brillant  soleil  de  plumes  ;  les  pigeons
neigeaient  sur  le  toit,  les  hirondelles  se  déroulaient  dans  l’azur  comme  une
longue  dentelle  noire;  cachée  sous  le  panache  blanc  d’une  aubépine,  une
fauvette  se  grisait  de  son  chant;  sur  les  arbres,  toutes  sortes  d  oiseaux
gazouillaient  et  se  réjouissaient,  et  dans  les  herbes,  les  grillons,  armés  de
leur  crécelle,  réveillaient  les  petits  insectes  encore  incrustés  comme  des
pierreries  dans  la  corolle  des  fleurs.  La  campagne  était  pleine  des  rumeurs
d  un  gai  réveil  et  d’élans  de  jeunes  tendresses.
Nous  nous  habillâmes  à  la  hâte,  et  nous  descendîmes  pour  faire  le  tour  du
chateau.  Le  site  qui  1  entoure  me  frappa  d  admiration.  C’était  1  Oberland
sans  les  lignes  sévères  de  son  paysage  :  quelque  chose  de  doux,  d  une  inli-
        <pb n="145" />
        126

LA  IL  O  A  GUIE

mité  suave  et  d’une  simplicité  idyllique,  avec  une  végétation  tout  italienne.
Je  ne  crois  pas  que  l’on  puisse  rêver  des  ombrages  d’une  fraîcheur  plus  délicieuse, ­
  des  arbres  fruitiers  plus  beaux,  des  gazons  plus  verts,  des  perspectives ­
  plus  profondes  et  à  la  fois  plus  variées  et  plus  imprévues.  Du  côté  de  la
montagne,  les  coteaux  se  couronnent  joyeusement  de  pampre  comme  des
faunes  antiques,  et  il  y  a  une  petite  gorge  boisée  formée  par  le  rapprochement ­
  de  deux  collines  :  une  gorge  mignonne  qui  n’a  l’air  de  rien  et  qui  est
charmante  à  voir,  comme  une  fossette  à  la  joue  rieuse  d’une  jolie  fille.  Du
côté  de  la  plaine  se  déroulent  des  prairies  d’une  beauté  plantureuse  :  tapis
a  fond  de  velours  vert  étoilé  de  blanches  marguerites,  et  que  les  champs  de
blé  bordent  d’une  large  frange  d’or.
Nous  étions  arrivés  devant  la  chapelle  du  château,  qui  ne  s’ouvre  que
deux  ou  trois  fois  par  an,  les  jours  où  le  curé  de  la  paroisse  vient  y  célébrer
les  messes  de  fondation.  C’est  aux  seigneurs  du  pays  que  le  clergé  croate
doit  tout  ce  qu’il  possède.  Tel  seigneur  a  donné  un  champ,  tel  autre  une
forêt  ou  une  vigne;  mais  chacune  de  ces  donations  a  été  faite  avec  cette
clause  spéciale,  que  si  un  membre  de  la  famille  du  donataire  tombait  un
jour  dans  l’indigence,  il  serait  recueilli  et  soigné  au  presbytère  jusqu’à  la  fin
de  ses  jours.  La  générosité  seigneuriale  n’a  pas  été  partout  la  même,  et
comme  le  clergé  n’est  pas  payé  par  l’État,  qui  a  respecté  les  donations,  il  y
a  certaines  paroisses  où  le  curé  est  obligé  de  dire  chaque  année  du  haut  de
la  chaire  à  ses  ouailles  :  «  Vous  savez  que  je  ne  possède  rien;  si  la  récolte
est  bonne,  donnez-moi  de  quoi  me  nourrir;  si  vous  m  apportez  trop,  rien
ne  sera  perdu,  je  le  rendrai  aux  pauvres.  »
Les  paysans  prélèvent  alors  sur  la  moisson  et  la  vendange  une  espèce  de
dîme  qui  sert  à  l’entretien  du  culte.
De  la  chapelle,  une  allée  de  mûriers  nous  conduisit  au  jardin  du  château,
ou  nous  trouvâmes  M.  X...,  coiffé  d’un  immense  chapeau  de  paille  et  tout
vêtu  de  blanc,  occupé  à  cueillir  des  abricots  qu’empcriait  la  rosée.  Un  peu
plus  loin,  sa  fille,  le  corps  gracieusement  penché  en  avant,  au  milieu  de
buissons  de  framboisiers  aux  baies  de  corail,  semblait  nager  dans  la  verdure. ­
  Un  pluvier  doré  la  regardait  de  son  œil  noir,  du  haut  d’un  poirier  en
pyramide  au  sommet  duquel  d  s  était  perche.  Comme  un  berger  de  Florian
en  veste  et  en  bas  de  soie,  avec  sa  houlette  enrubannée,  se  montrant  derrière ­
  la  haie  couverte  de  liserons,  eût  bien  fait  dans  le  tableau!
Ce  jardin  est  F  objet  des  soins  particuliers  du  père  et  de  la  fille;  c’est  un
de  ces  coins  de  terre  privilégiés  où  l’on  voudrait  s’arrêter  pour  toujours,  une
de  ces  retraites  fleuries,  hospitalières  et  cachées,  où  F  âme  se  repose  comme
un  oiseau  fatigué  qui  met  sa  tête  sous  son  aile.  Pas  d  allées  roides  ou  majes-
        <pb n="146" />
        DE  IvADRIATIQUE  AU  DANUBE.

127

tueuses,  mais  des  petits  chemins  qui  sentent  bon  et  parlent  bas;  pas  de
parterres  étalant  leur  richesse  tapageuse  de  parvenus,  mais  la  nature  telle
qu’elle  est,  belle,  franche,  souriante,  naïve;  presque  un  fouillis  de  plantes
et  d’arbustes,  entrecoupé  ici  par  un  parterre  de  pensées  aux  pétales  arrondis, ­
  à  fond  chatoyant  comme  le  velours;  là,  par  des  glaïeuls  éclatants  de
coloris,  des  pétunias  rose  uni  veinés  de  pourpre,  des  balsamines  et  des
reines-marguerites.  Au  milieu  de  toutes  ces  plantes  croissant  en  liberté
comme  dans  une  république  horticole,  où  les  fleurs  les  plus  humbles  et  les
plus  communes  ont  autant  de  soleil  que  les  plus  nobles,  je  découvris  cette
petite  saxifrage  au  feuillage  élégant,  aux  corolles  blanches  ponctuées  d  un
rouge  vif,  si  française  de  forme  et  de  nuance,  et  qui  fait  le  désespoir  des
peintres.  Elle  vient  des  départements  du  Nord,  où  les  paysans  l’ont  si  gentiment ­
  surnommée  :  «  Plus  je  vous  vois,  plus  je  vous  aime.  »  Pour  ceux  qui
sont  loin  de  la  patrie,  c’est  la  douce  fleur  du  souvenir  :  plus  on  la  voit,  plus
on  aime  la  France.
Dans  des  alcôves  de  feuillage  sombre,  des  roses  mettaient  des  couleurs
de  coquillages.  C’étaient  la  Donee  Aurore,  la  Vierge  de  Lemnos,  l’Étoile  du
Nord,  la  Coquette  de  Bellevue,  la  Bose  Solitaire  et  la  Bose  Hyménée.
L’air  qui  nous  entourait,  imprégné  des  parfums  les  plus  suaves  et  des
odeurs  capiteuses  de  la  menthe,  du  réséda,  de  la  sauge,  du  thym,  de  la
lavande,  de  la  giroflée  jaune  et  de  l’hysope,  était  plein  d’une  délicieuse  griserie. ­

Une  allée,  ombragée  d’une  treille  en  berceau,  nous  conduisit  dans  un
bouquet  de  bois  au  milieu  duquel  nous  trouvâmes  un  kiosque  rustique  à
demi  enseveli  sous  des  plantes  grimpantes  aux  festons  capricieux.  C’est  dans
cet  ermitage  à  la  Jean-Jacques  que  M.  X...  vient  philosopher  avec  ses  hôtes,
après  dîner,  ou  rimer  quelque  sonnet,  quand  il  est  seul  et  que  la  Muse  des
bocages  lutine  ses  cheveux  blancs.
Nous  revînmes  au  château  en  traversant  le  potager,  au  milieu  duquel  de
longues  files  de  choux  pommés  semblaient  méditer  sur  leurs  fins  dernières,
comme  tonte  une  rangée  de  crânes  chauves  de  professeurs  allemands.  Le
long  des  plates-bandes,  des  potirons  étalaient  entre  des  touffes  de  feuilles
poilues  leur  ventre  jaune  et  poli  de  mandarin,  et  des  concombres  se  recourbaient ­
  comme  de  larges  cimeterres.
Après  le  premier  déjeuner,  composé  de  café  au  lait,  de  miel  et  de  beurre,
M.  X...  nous  conduisit  à  un  clan  voisin,  —  le  clan  Borovêz,  où  il  avait  a  voir
un  malade.  Il  n’y  a  pas  de  médecin  dans  la  contrée;  et  c’est  à  M.  X...  que
tous  les  paysans  ont  recours  en  cas  de  maladie.
Malgré  les  lois  votées  en  1871  par  la  diète  d’Agram,  lois  en  vertu  des-
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        128

LA  HONGRIE

quelles  la  vente  des  biens  indivis  et  la  dissolution  de  la  communauté  sont
permises,  la  plupart  des  paysans  croates  et  serbes  1  sont  restés  fidèles  à
b  ancienne  coutume  de  leurs  pères  de  vivre  groupés  autour  d’un  chef  et  du
même  foyer.  «  Plusieurs  mains,  disent-ils,  produisent  plus  qu’une  seule,  et
il  n’y  a  que  les  forces  unies  qui  puissent  fonder  de  solides  maisons.  »
J’ai  retrouvé  parmi  eux  le  tableau  de  la  vie  patriarcale,  telle  que  nous  la
décrit  la  Bible  ;  au  lieu  d'être  logés  sous  des  tentes,  ils  habitent  des  huttes
d’argile  groupées  autour  de  celle  du  patriarche  :  voilà  la  seule  différence.
Le  clan  est  entouré  d’une  clôture  de  branches  entrelacées.  Vu  à  distance,

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Une  allée  ombragée  nous  conduisit  au  jardin.

il  ressemble  à  un  vaste  campement.  Ou  rencontre  encore  des  clans  qui  forment ­
  de  \entables  \diages,  et  qm  possèdent  plusieurs  centaines  de  chevaux ­
  2 .  «  La  famille  isolée,  dit  un  proverbe  commun  aux  Yougo-Slaves,  a
beaucoup  plus  de  peines  que  de  joies.  —  Celui  qui  est  seul,  dit  un  autre
proverbe,  est  semblable  au  chêne  coupé.  »
C’est  le  même  communisme  primitif  que  celui  qui  s’était  établi  autrefois
1  Les  Croates  et  les  Serbes  sont  les  deux  rameaux  d’un  seul  peuple;  ils  parlent  la  même  langue;
il  n’v  a  donc  pas  de  différence  de  nationalité  entre  eux.
2  Un  journal  de  Belgrade  signalait  dernièrement  une  «  zadrouga  »  de  quatre-vingt-cinq  membres.
Au  Monténégro,  on  cite  aussi  le  clan  du  Dalmate  Triphounovic,  qui  comptait,  il  y  a  quelques
années,  soixante-douze  personnes,  treize  femmes  mariées  et  deux  veuves.
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        17

DE  L'ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

129

dans  les  Confins  militaires;  seulement,  ici,  le  clan  est  homogène,  c’est-àdire
  formé  uniquement  des  membres  de  la  même  famille  ;  tandis  que  dans
les  Frontières  militaires,  le  clan  était  hétérogène,  les  éléments  qui  le  composaient ­
  étant  la  plupart  du  temps  étrangers  les  uns  aux  autres.
La  zadrouga  —  c’est  le  nom  que  les  Slaves  du  Sud  donnent  à  ces  sortes

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Nous  entrâmes  au  moyen  d’une  petite  échelle...

d  associations  —  est  constituée  sur  les  mêmes  bases  que  l’ancienne  tribu;
c’est  une  association  coopérative  pour  l’exploitation  d’un  fonds  commun  et
indivis.  Les  biens  (ordinairement  15  à  23  hectares)  sont  possédés  et  cultivés
en  commun.  Le  gain  réalisé  est  versé  presque  intégralement  dans  la  caisse  de
la  famille.  Le  chef  est  le  gérant  de  la  société,  le  maître  de  la  communauté;
on  1  appelle  staréchina  (ancien)  chez  les  Serbes,  et  gospodar,  c  est-à-dire
maître,  chez  les  Croates.  C’est  le  chef  naturel;  mais  comme  la  zadrouga  est
        <pb n="149" />
        130

LA  HONGRIE

une  république  en  miniature,  il  arrive  aussi  que  ce  chef  est  élu  au  suffrage
universel  ;  et  l’on  a  vu  ainsi  des  pères  obligés  d’obéir  à  leur  fils.
Le  gospodar  répartit  la  besogne  et  exerce  une  autorité  patriarcale  sur
tous  les  membres  de  F  association.  M.  X...  m’a  cité  un  trait  qui  montre  jusqu ­
  où  va  1  obéissance  dans  le  clan.  Un  jour,  le  fils  d’un  chef  avait  volé  des
fruits  dans  le  verger  du  château.  M.  X...  alla  se  plaindre  au  gospodar.
—  Combien  valent  tes  fruits?  demanda  celui-ci.
—  Un  florin,  répondit  M.  X...
Le  staréchina  paya,  et  appelant  son  fils  :
—  Va  me  chercher  un  banc.
Le  fils  obéit.
Le  père  lui  fit  signe  de  s’étendre  dessus.  Il  lui  lia  les  mains  et  lui  administra ­
  vingt  coups  de  bâton.
Le  fils  se  releva,  reporta  le  banc  à  sa  place,  et  vint  baiser  la  main  de
son  père,  en  lui  disant  :  «  Merci!  »
Celui  des  associés  qui  s’est  rendu  coupable  de  désobéissance  ou  de  paresse
peut  être  privé,  lors  de  la  répartition  des  bénéfices,  de  la  part  à  laquelle  il
a  droit.
Chez  les  Serbes,  chaque  dimanche,  tous  les  chefs  de  clan  se  réunissent  en
plein  air  et  remplissent  les  fonctions  de  juges.  Ils  prononcent  publiquement
sur  les  différends  qui  surviennent  entre  les  divers  clans  ,  et  délibèrent
ensuite  sur  les  besoins  de  la  commune.  Quand  un  paysan  n’a  pas  assez  de
terre,  la  commune  lui  en  donne  ;  et  ces  terres  deviennent  sa  propriété,  sans
qu  il  paye  rien.  Aussi  n’y  a-t-il  parmi  les  gens  de  la  campagne  ni  grande
richesse,  ni  grande  misère  1 .  L  égalité  des  biens  est  la  même  que  celle  qu’on
trouve  dans  le  mir  russe  et  le  couvent  chrétien.  Le  communisme,  forme  primitive ­
  de  la  propriété,  n’est  pas,  comme  on  le  voit,  une  idée  moderne.
Nous  entrâmes  dans  le  clan  Borovèz  en  franchissant  au  moyen  d’une
petite  échelle  servant  d’escalier  la  clôture  qui  l’entoure.  Aussitôt  les  enfants
qui  jouaient  tout  nus  parmi  les  poules,  les  canards  et  les  cochons,  se
sauvèrent  en  poussant  des  cris  d’effroi;  et  les  poules,  les  canards  et  les
cochons  s’enfuirent  à  leur  tour  :  ceux-ci,  les  oreilles  droites  et  la  queue  en
trompette,  ceux-là  les  ailes  om  ci  tes  et  effares,  poussant  des  cris  moins  sauvages ­
  que  les  enfants.  Les  cochons  disparurent  dans  leurs  huttes  recouvertes
de  chaume,  et  les  poules  se  réfugièrent  dans  les  maisons  en  volant  pardessus ­
  les  femmes  assises  sur  le  seuil  des  portes.  Les  chevaux  qui  paissaient
sous  les  arbres  prirent  peur  de  toute  cette  peur  et  se  mirent  à  gambader  en
1  *  Le  peuple  serbe  est  exempt  d’idées  absurdes;  il  n’y  a  pas  chez  nous  de  prolétaires.  »  (Tan-K0V1TSCH
  et  Grouitcii,  les  Slaves  du  Sud.)
        <pb n="150" />
        DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

131

ruant,  comme  si  une  bande  de  loups  eut  fait  invasion  dans  la  zadrouga.  Les
canards,  qui  avaient  montré  jusqu’alors  une  bravoure  antique,  sentirent
tout  à  coup  leur  cœur  faiblir,  et  se  jetèrent,  en  proie  à  une  panique  des  plus
amusantes,  dans  une  mare  boueuse  entretenue  par  l’eau  du  puits.
Le  clan  Borovèz  se  compose  de  dix  maisons,  rangées  en  demi-cercle
comme  de  grandes  ruches,  et  renfermant  chacune  trois  familles  dont  le  travail ­
  se  fait  en  commun,  bien  que  les  ménages  soient  distincts,  contrairement ­
  à  ce  qui  se  voit  dans  les  Confins  militaires,  où  chaque  jour  quarante  à
cinquante  personnes  se  groupent  autour  de  la  même  table.  C’est  la  famille
patriarcale  dans  toute  sa  simplicité  et  sa  grandeur,  obéissant  ordinairement
à  une  «  sagesse  »  ,  à  un  vieillard  aux  cheveux  blancs,  a  un  patriarche.
Dans  les  pays  slaves,  la  vieillesse  est  encore  respectée  comme  à  Lacédémone. ­
  «  La  jeunesse  est  la  force,  dit  un  proverbe  slave;  l’âge  est  la  tête.  »
—  «  Le  diable,  disent-ils  encore,  en  sait  beaucoup  parce  qu’il  est  vieux.  »
On  ne  tutoie  jamais  les  vieillards  ;  on  s’interdit  devant  eux  les  facéties  et
les  jeux.  Ils  sont  assis  aux  repas,  tandis  que  les  jeunes  gens  qui  se  trouvent
en  leur  présence  se  tiennent  debout.  On  leur  baise  la  main  avec  vénération ­
  1 .  Chez  les  paysans  russes,  le  père  de  famille  est  aussi  souverain  dans  sa
maison  que  le  Tzar  l’est  dans  son  empire.  L’âge  n’affranchit  pas  les  enfants
de  l’autorité  paternelle,  à  laquelle  ils  restent  soumis  jusqu’à  ce  qu’ils  soient
mariés.
Nous  étions  arrivés  près  des  femmes,  qui,  seules,  n  avaient  pas  été  effarouchées ­
  par  notre  présence.  Elles  écossaient  des  pois  et  pelaient  des  pommes
de  terre.
—  Où  est  le  malade  ?  leur  demanda  M.  X  —
Une  d  elles  se  leva  et  nous  conduisit  dans  une  des  dix  maisonnettes
rangées  en  demi-cercle  ef  construites  de  la  même  façon,  en  terre  et  en
paille.
Sur  un  tas  de  bois,  devant  la  porte,  un  gros  chat  noir  lavait  son  museau
rose  et  peignait  ses  longues  moustaches  blanches.
Nous  pénétrâmes  dans  une  étroite  chambre  qu  éclairait  une  lucarne  :  là,  un
homme  geignait,  étendu  sur  le  ventre,  au  milieu  d’une  méchante  paillasse.
M.  X...  1  interrogea.  Il  avait  une  inflammation  d’entrailles,  suite  de  trop
copieuses  libations  de  "raid.  —  À  terre,  au  pied  du  lit,  dans  une  auge  de
bois  qui  lui  servait  de  berceau,  et  tout  autour  de  laquelle  des  poules  et  des
canards  se  tenaient  couchés,  un  blond  petit  enfant  souriait  comme  un  poupon ­
  Jésus.  Un  bahut,  une  planche  plantée  sur  quatre  piquets  et  servant  de

*  Madame  Doua  d’IsxiuA.
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        132

LA  HONGRIE

table,  un  poêle  de  terre,  à  la  fois  four  et  cuisine,  complétaient  l’ameublement ­
  de  cette  pauvre  pièce,  qui  n  avait  pour  plancher  que  le  sol  battu.
—  Combien  y  a-t-il  d  enfants  dans  votre  zadrouga?  demanda  M.  X...  à  la
femme,  après  avoir  laissé  quelques  remèdes  pour  le  malade.
—  Il  y  en  a  tant  qu’on  ne  peut  pas  les  compter,  répondit-elle.
Les  petits  sauvages  étaient  de  nouveau  sortis  de  leur  cachette,  un  à  un  ;
ils  grouillaient  dans  1  enclos  comme  des  nichées  de  lapins.
La  communauté  a  aussi  son  jardin,  situé  en  dehors  de  l’enceinte  du
clan.  On  n’y  cultive  guère  que  des  oignons.  L’oignon  est  le  fond  de  la
nourriture  du  paysan  croate.  Le  matin,  il  en  croque  deux  ou  trois;  à  midi,
il  en  mange  une  soupe.  Quant  au  repas  du  soir,  il  consiste  en  farine  de
maïs  bouillie  sur  laquelle  on  verse  de  la  graisse  de  porc.  Ce  n’est  pas  la
bonne  chère,  comme  on  voit,  qui  fait  des  victimes  dans  les  campagnes,
c’est  l’ivrognerie.  A  l’approche  de  l’hiver,  le  paysan  vend  ses  bestiaux  pour
n’être  pas  obligé  de  les  nourrir;  puis  il  s’enferme  chez  lui,  comme  un  ours
dans  sa  tanière,  et  il  se  met  à  boire  des  journées  entières,  sans  sortir,  —
pendant  que  sa  femme  et  ses  filles  lui  tissent  des  vêtements.  Quand  arrive
le  printemps,  il  rachète  une  paire  de  bœufs,  il  ensemence  tout  juste  le  blé
qu’il  lui  faut  pour  vivre;  puis  il  se  repose  de  nouveau  comme  s’il  avait  créé
le  monde,  attendant  que  le  soleil  fasse  le  reste,  —  mûrisse  son  blé,  rougisse ­
  ou  dore  sa  vigne.  Le  paysan  croate  se  ressent  du  voisinage  de  l’Orient;
il  a  la  paresse  et  l’insouciance  du  Turc.
Certains  économistes  prétendent  que  c’est  la  communauté  des  biens  qui
favorise  la  paresse,  et  qu’abolir  les  zadrougas,  ce  serait  augmenter  la  production ­
  et  les  ressources  du  pays.  Ces  réformes  changeraient-elles  aussi  le
caractère  national?  Le  paysan  livré  à  lui-même,  travaillant  sans  contrôle,
pouvant  vendre  sa  terre  pour  la  boire,  ne  risque-t-il  pas  de  voir  son  bien
passer  aux  mains  des  usuriers?  Il  ne  suffit  pas  de  faire  de  nouvelles  lois  ;  il
faut,  pour  que  ces  lois  soient  utiles,  que  le  peuple  soit  assez  éclairé  et
instruit  pour  les  comprendre.
M.  Quiquerez  s’était  assis  au  pied  d’un  arbre,  près  d’un  vieux  grenier,  et
il  esquissait  dans  mon  album  une  vue  generale  du  clan  Borovèz;  de  mon
côté,  je  prenais  des  notes,  et  M.  X...  tâtait  le  ventre  affreusement  ballonné
d’un  gars  en  costume  de  ver  de  terre,  que  sa  mère  venait  d’amener  en  le
tirant  par  le  nez.  Le  petit  poussah  avait  trop  mangé  de  groseilles;  sa  gloutonnerie ­
  l’avait  gonflé  comme  une  outre.  Pendant  ce  temps,  des  hommes
de  la  zadrouga,  revenus  des  champs,  s’étalent  groupés  derrière  M.  Quiquerez
  et  moi,  et  regardaient  d’un  œil  méfiant  nos  crayons  marcher  sur  le
papier.  Tout  à  coup  le  plus  âgé  s’avança  vers  M.  X...  et  lui  dit  :
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        7

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133

DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

—  Pourquoi  veut-on  encore  augmenter  nos  impôts?
—  Mais  je  ne  sache  pas  qu’on  veuille  les  augmenter,  répondit  M.  X...
—  Ces  deux  messieurs  qui  écrivent  là  sont  des  commissaires  du  gouvernement. ­
  Croyez-vous  que  nous  ne  les  connaissons  pas?  Ils  relèvent  le  plan
de  nos  maisons.
—  Pas  le  moins  du  monde,  s’écria  M.  X...  ;  il  y  en  a  un  —  celui  qui
est  en  veston  —  qui  vient  de  Paris,  et  l’autre  est  un  peintre.
Le  paysan  rentra  dans  le  groupe,  chuchota  à  l’oreille  de  ses  camarades  ;

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Intérieur  du  clan  Borovèz

et  tous  me  regardèrent  comme  un  homme  qui  descend  de  la  lune.  Quand
je  me  fus  suffisamment  laissé  voir,  je  donnai  le  signal  du  départ.
Dans  la  \aste  plaine  diaprée  de  champs  de  trèfle  aux  pompons  roses,  de
champs  de  maïs  aux  aigrettes  d’argent,  et  de  champs  de  froment  aux  épis
d  or,  le  soleil  déroulait  ses  larges  nappes  de  lumière  blonde.  Et,  de  tous
cotés,  précédées  d  avant-gardes  de  faucheurs,  s  avançaient  des  armées  de
moissonneuses.  Nous  les  voyions  s’arrêter  à  intervalles  égaux,  se  former
i  api  dement  en  carré  pour  exécuter  un  chant  en  chœur;  puis,  le  couplet
a&amp;lt;  he^é,  se  remettre  avec  ardeur  à  1  ouvrage  sous  la  surveillance  de  Yispan }
        <pb n="153" />
        LA  HONGRIE

J  34
c’est-à-dire  du  conducteur  des  travaux,  qui  les  suivait,  la  pipe  à  la  bouche,
la  canne  à  la  main,  comme  un  vieux  général  retraité  qui  aurait  pris  le  commandement ­
  d’un  bataillon  de  femmes.
Le  Croate  et  le  Serbe  ont  l’habitude  de  chanter  en  travaillant;  mais  c’est
surtout  pendant  la  «  moba  »  que,  dans  les  campagnes,  on  chante  du  matin
au  soir,  et  souvent  du  soir  au  matin.
La  «  moba  »  est  une  sorte  de  fête  champêtre  durant  laquelle  on  ne
peut  travailler  ni  pour  soi  ni  pour  de  l’argent,  et  qu’on  célèbre  en  travaillant ­
  gratuitement  pour  les  autres.  Quand  celui  qu’on  aide  dans  ses  travaux ­
  est  riche,  le  soir,  au  retour  des  champs,  on  se  réunit  autour  d’un
joyeux  festin,  et  l’on  chante  et  l’on  danse  jusqu’à  l’aube.
Et  en  automne,  à  l’époque  de  la  récolte  du  maïs,  que  de  musique  et  de
chansons  aussi  dans  les  airs!  Sur  les  grands  tas  de  blé  de  Turquie,  les
moissonneuses,  dans  leur  long  vêtement  flottant,  se  détachent  comme  de
blanches  prêtresses,  et,  élevant  leur  faucille  d’un  geste  d’ensemble,  elles
entonnent  des  chœurs  d’un  effet  saisissant.  Le  soir,  le  gospodar  (maître  de
la  maison)  leur  fait  verser  du  vin,  et  le  kolo  noue  aux  refrains  de  chansons
nouvelles  sa  chaîne  souple  et  gracieuse.
A  mesure  que  le  sentier  que  nous  suivions  nous  rapprochait  des  moissonneuses, ­
  dont  la  tête  enturbanée  de  mouchoirs  rouges  piquait  comme  de
gros  coquelicots  le  champ  de  blé  appartenant  à  M.  X...  ,  nous  entendions
plus  distinctement  leurs  chants,  doux  et  lents  comme  le  roucoulement
de  la  colombe,  ou  vifs  et  gais  comme  le  gazouillement  matinal  du  pinson.
Ces  chansons  sont  la  plupart  du  temps  improvisées.  Pendant  que  nous
étions  arrêtés,  les  moissonneuses  chantaient  en  chœur  :
«  Si  nous  étions  les  étoiles  qui  brillent  au  firmament,  tous  les  garçons  de
ce  bas  monde  auraient  le  cou  de  travers  à  force  de  nous  regarder!  »
Les  faucheurs,  dans  les  épis  jusque  sous  les  bras  et  qui  semblaient
traverser  les  vagues  d  un  lac  d  or,  répondirent  sur  le  même  air  :
«  Si  nous  étions  comme  les  fleurs  des  jardins,  toutes  les  jeunes  filles
se  feraient  jardinières  et  passeraient  leur  vie  à  nous  sentir!  »
«  Là  où  se  trouve  une  femme  slavonnc,  a  dit  un  poète  du  pays,  on
entend  chanter.  »  Les  femmes  sont  en  effet  douées  d’un  sentiment  poétique ­
  profond.  Ces  chansons  qu  elles  improvisent  comme  1  oiseau,  pendant
la  moisson,  ou  le  soir,  en  revenant  des  champs,  dans  leurs  fêtes  et  leurs
réunions,  à  l’occasion  des  baptêmes,  des  mariages  ou  de  la  mort,  dans
toutes  les  solennités  domestiques,  sont  des  modèles  de  poésie  lyrique.  On
        <pb n="154" />
        DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

135

dirait  qu’elles  ont  été  composées  par  des  poètes  grecs,  par  quelque  Anacréon ­
  rustique  dont  «  les  vers  sont  doux  comme  le  nectar  »  ,  ou  par
des  imitateurs  de  Lucile  et  de  Nicarque,  les  spirituels  poètes  des  épigrammes
  comiques.
Écoutez  ce  chant  sur  le  rossignol  :
«  Si  vous  aviez  entendu  le  rossignol!  —  Comme  il  chantait  gracieusement, ­
  là-bas,  dans  le  bocage  vert!  —  Là-bas,  dans  le  bocage  vert,  sous  les
souples  rameaux.
«  Trois  chasseurs  apparurent  tout  à  coup  —-  Qui  s’emparèrent  du  pauvre
rossignol.  —  L’oiseau  implore  en  vain  les  chasseurs  :  —  «  Ne  me  tuez  pas,
«  leur  dit-il,  ô  chasseurs!
«  Ne  me  tuez  pas,  —  Je  vous  chanterai  une  si  belle  chanson  —  Dans
«  le  jardin  vert,  —  Une  chanson  si  belle  sur  le  rosier  rose  !  »
«  Mais  les  cruels  chasseurs  le  prennent  ;  —  Ils  emportent  le  pauvre
oiseau  ;  —  Ils  T  enferment  dans  une  cage  —  Pour  amuser  leur  sœur.
«  Le  rossignol  ne  veut  plus  chanter.  —  Il  se  tait  et  penche  sa  petite
tête  ;  —  Les  chasseurs  le  reprennent  —  Et  le  portent  dans  le  jardin.
«  Alors  le  rossignol  commence  ainsi  :  —  «  Malheur  !  trois  fois  malheur
«  —  à  l’ami  sans  ami  —  au  rossignol  sans  bocage  !  »
Voici  la  chanson  de  la  Belle  Fileuse  :
«  Le  soir,  les  Ilienses  filaient.  —  Dites  laquelle  filait  le  mieux.  —  Rosa,
1  aimable  enfant,  est  la  plus  habile,  —  Et  sa  renommée  parvint  jusqu’au
Tzar,  —  Et  le  Tzar  lui  envoya  une  botte  de  lin.
«  —  Rosa,  voici  une  botte  de  lin.  —  File-moi  de  ce  lin  une  tente,  Rosa.
“  —  Et  ce  qu’il  t’en  restera  —  File-t’en  une  robe  de  noce  —  Dont  tu
«  te  revêtiras  pour  paraître  à  ma  cour...  »
«  Plus  avisée  que  le  Tzar  était  Rosa.  —Elle  tira  le  ressort  de  sa  navette,
—  De  la  navette  à  tisser,  et  T  envoya  au  Tzar.  —  «  Tzar,  voici  F  aiguille  de
«  ma  navette,  —  Fais-moi  de  cela  un  métier  à  tisser;  —  Et  de  ce  qu  il
«  te  restera,  fais-toi  bâtir  un  palais  —  Dans  lequel  je  viendrai  revêtue
«  de  ma  robe  de  noce...  »
Et  ces  couplets  encore  :
«  —  Une  jeune  fille  criait  un  jour  à  son  frère  :  —  «  Viens,  frère,  au  doux
“  soleil  !  —  Viens  nous  chauffer  aux  rayons  du  soleil  —  Et  voir  le  magni-«
  fique  cortège  qui  s’avance  !  —  Regarde!  Gomme  les  gens  de  ce  cortège
“  de  noce  sont  parés  de  fleurs  !  —  Bonheur  au  toit  sous  lequel  ils  se  ren-
        <pb n="155" />
        130

LA  HONGRIE

«  dent!  Mais  quelle  maison  attend  ces  joyeux  convives?  —  Le  sais-tu?  —
«  Quelle  mère  doit  distribuer  les  présents?  —  Quel  père  boira  avec  eux
«  le  vin  des  accordailles?  —  Et  quelle  vierge  enfin  prendra  place  au  mi-«
  lieu  du  cortège?  »
«  Le  frère  répondit  à  sa  sœur  :  —  «  Petite  sœur,  ob  !  réjouis-toi  de  leur
«  joie!  —  Notre  maison  est  celle  qui  attend  les  convives.  —  C’est  notre
«  mère  qui  doit  distribuer  les  présents.  —  Je  suis  le  frère  fortuné  qui
«  doit  boire  avec  eux,  —  Et  toi,  petite  sœur,  tu  es  la  vierge  qu’ils  vien-«
  nent  chercher.  »
Une  de  ces  chansons,  qui  date  de  1  occupation  française,  est  encore
chantée  aujourd’hui  par  les  jeunes  filles  :
«  Mitrowitza  est  sur  les  bords  de  la  Save.  —  Là,  les  vierges  de  Mitrowitza,
  pensives  —  S’asseyent  et  disent  :  «  —  O  Français  !  ô  puissant  empe-«
  reur!  —  Laisse-nous  donc  des  garçons!  —  Toutes  nous  restons  filles!  »
Les  chants  que  les  femmes  improvisent  autour  du  cercueil  d’un  parent
défunt  sont  aussi  tendres  que  gracieux  :
Elles  plaignent  le  sort  et  le  malheur  de  la  famille,  elles  chantent  les
vertus  du  défunt  ou  la  beauté  de  la  défunte.  Il  faut  entendre  les  sœurs
pleurer  lçur  sœur  :
«  —  Elle  était  belle  comme  une  fée.  —  Sa  taille  était  haute  et  svelte
comme  un  jeune  sapin,  —  Ses  joues  blanches  et  roses  comme  si  elles
eussent  gardé  les  teintes  délicates  de  l’aurore.  —  Ses  yeux  étaient  deux
perles  précieuses,  —  Ses  sourcils  longs  et  minces  comme  des  sangsues
marines.  —  Ses  paupières,  aux  cils  noirs,  ressemblaient  aux  ailes  de  l’hirondelle. ­
  —  Ses  petites  dents  :  deux  rangées  de  perles;  —  Sa  bouche
mignonnej  une  boîte  à  sucre.  —  Quand  elle  parlait,  on  entendait  la  tourterelle ­
  gémir.  —  Et  quand  elle  riait,  c’était  le  soleil  qui  rayonnait  !  ,,
Du  jour  de  la  mort  au  jour  des  obsèques,  les  femmes  ne  cessent  de
chanter  leui  douleur.  Api  ès  la  ceremonie  fúnebre  dans  la  maison  du
défunt,  qui  se  fait  a\ec  1  accompagnement  d  une  musique,  un  repas  réunit
tous  ceux  qui  ont  pris  part  à  1  enterrement.  On  donne  encore  dans  le  courant ­
  de  l’année  trois  grands  repas  en  l’honneur  du  mort.  Le  village  tout
entier  est  invité  au  dernier,  qui  a  lieu  à  la  tombée  de  la  nuit.  Le  paysan
est  souvent  obligé  de  vendre  une  vache  pour  étancher  dignement  la  soif
de  ses  hôtes.  Quand  ce  sont  des  fils  qui  ont  perdu  leur  père,  pendant  plusieurs ­
  jours  ils  sortent  la  tête  découverte.  Autrefois,  chez  les  Serbes,  si  de
        <pb n="156" />
        DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

137

deux  frères  nés  le  même  mois  l  un  venait  à  mourir,  on  attachait  le  survivant ­
  au  mort,  et  il  restait  ainsi  jusqu’à  ce  qu’un  membre  de  sa  famille
vînt  le  délivrer  et  se  déclarer  publiquement  son  frère  d’adoption.
Ici,  dans  la  contrée  de  Biskra,  dès  qu’une  personne  meurt  dans  un  clan,
on  court  au  château  :
—  Ma  mère  est  morte.
—  Que  veux-tu?

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  nuit  île  Noel,  de  longues  files  de  gens  cheminent  dans  la  neige.

—  Donne-moi  des  bas.
—  Pourquoi?
—  Pour  la  morte.
—  Mais  elle  n’a  jamais  porté  de  bas  de  sa  vie.
—  G  est  qu’il  faut  qu’elle  en  ait  dans  sa  tombe,  pour  ne  pas  avoir  froid.
Ou  bien,  c’est  le  dialogue  suivant  qui  s’engage  entre  le  châtelain  et  le
paysan  :
—  Mon  père  est  mort.
—  Que  veux-tu?
—  Du  bois.
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        <pb n="157" />
        138

LA  HONGRIE

—  Combien  de  planches?
—  Quatre  planches.
Et  le  paysan  fait  encore  un  petit  calcul  :  «  Gospodar,  dit-il,  je  n'ai  pas
de  clous  ;  donnez-moi  des  clous  pour  fermer  le  cercueil.  »
Ce  sont  les  parents  du  défunt  qui  creusent  eux-mêmes  la  fosse  ;  mais
quand  c’est  une  femme  qui  meurt,  souvent  personne  ne  suit  son  convoi.
Dans  un  pays  où  1  ou  chante  aux  enterrements,  on  peut  se  figurer  ce  qui
se  passe  aux  mariages.
Disons  d’abord  comment  se  font  les  mariages,  qui  ont  généralement  lieu,
pour  les  femmes,  entre  seize  et  vingt  ans.
Lorsque  le  dimanche,  à  la  sortie  de  la  messe,  une  jeune  fille  a  accepté
le  bouquet  de  fleurs  que  lui  a  offert  un  jeune  homme,  elle  est  regardée
comme  fiancée,  et  sa  personne  devient  pour  ainsi  dire  sacrée.  Nul  autre
n’oserait  lui  faire  la  cour;  quelques  jours  après,  le  desko  ou  prétendant  va,
avec  deux  de  ses  amis,  dans  la  maison  de  sa  fiancée,  et  demande  à  boire.
On  lui  sert  aussi  à  manger,  et  c’est  pendant  tout  un  jour  une  grande
ripaille,  entremêlée  de  chants  et  de  toasts.
La  jeune  fille  se  prépare  alors  à  la  noce.  Ces  préparatifs  durent  environ
un  mois.  Il  faut  que  son  trousseau  se  compose  d’au  moins  cinq  vêtements
blancs,  de  deux  paires  de  bottes,  d’une  pelisse,  et  de  sept  ou  huit  rubec  ou
foulards  de  soie  qui  se  nouent  sur  la  tête  et  autour  de  la  taille,  de  rubans,
et  d  une  nappe  pour  les  grands  jours.  Quant  à  la  dot,  elle  consiste  en  une
vache.  Sans  vache,  une  jeune  fille  reste  sans  parti.
Le  jour  de  la  noce,  le  desko  vient  avec  des  musiciens  chercher  sa  fiancée,
qui  doit  sortir  seule  de  la  maison  et  marcher  la  dernière,  à  la  suite  du
groupe  d’amis  qui  entourent  l’époux.  En  tête  du  cortège  court  un  jeune
garçon  tenant  d’une  main  un  bâton  auquel  sont  suspendus  des  mouchoirs
multicolores,  et  de  l’autre  main  une  pomme,  en  souvenir  de  celle  qui
tenta  la  première  femme.
Après  la  cérémonie  nuptiale,  à  laquelle  assistent  tous  les  clans  voisins,
on  se  réunit  dans  la  maison  du  mari,  où  l’on  reste  quelquefois  huit  jours
sans  sortir,  occupe  qu  on  est  à  boire,  à  chanter  et  à  manger.  Aussitôt  commence ­
  pour  la  femme  son  rôle  de  domestique  et  de  servante  :  c’est  elle  qui
sert  les  invités  à  table.  Mais  la  Croate  est  si  douce,  elle  sait  mettre  tant  do
poésie  dans  des  usages  qui  ailleurs  seraient  grossiers  et  brutaux,  qu’elle
semble  heureuse  de  la  place  qu’on  lui  réserve,  et  que  ce  jour  est  aussi  pour
elle  un  jour  de  fête.
Un  enfant  est-il  né  dans  le  jeune  ménage,  et  s’agit-il  de  le  baptiser,  ou
        <pb n="158" />
        DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

139

le  couche  sur  une  planche  rembourrée,  et  une  jeune  fille  le  porte  sur  sa  tête
à  l’église.  Il  n’y  a  qu’un  parrain  ou  une  marraine  ;  et  leur  cadeau  consiste
en  un  gâteau  fait  avec  du  fromage  blanc,  de  la  farine  et  un  peu  de
graisse.
La  jeune  fille  qui  vient  de  se  marier  s’appelle,  en  croate,  sneha;  quand
elle  a  eu  un  enfant,  gêna;  quand  elle  a  atteint  la  quarantaine,  baba
(aïeule);  et  quand  elle  a  dépassé  la  cinquantaine,  starababa,  c’est-à-dire
vieille  décrépite.
Passons  maintenant  aux  fêtes  religieuses.
Les  Croates  se  préparent  trois  mois  d’avance  à  la  solennité  de  Noël.
Pendant  les  quatre  semaines  de  l’Avent,  on  se  rend  en  foule  à  l’église;  et
comme  les  églises  sont  en  général  situées  sur  les  hauteurs,  c’est  un  spectacle ­
  étrange  et  pittoresque  de  voir  ces  longues  fdes  d’êtres  humains  cheminant ­
  dans  la  neige  haute  et  épaisse.
Les  femmes  tiennent  des  chandelles  ou  des  torches  de  résine.  On  marche
en  chantant  des  cantiques.
Les  cantiques  de  Noël  sont  encore  aujourd’hui  les  mêmes  qu’il  y  a  trois
ou  quatre  siècles;  l’un  imite,  par  son  chant  cadencé,  le  mouvement  d’une
berceuse;  tous  les  versets  d’un  autre  se  terminent  par  des  voyelles.  Leur
rhythme  est  doux  et  lent.  Il  y  en  a  un  cependant  qui  est  une  marche  belliqueuse, ­
  et  un  autre  où  l’on  invite  tous  les  êtres  de  la  création  à  endormir
le  petit  Jésus.  On  entend  le  chant  du  coq,  le  ramage  du  rossignol,  le
gazouillement  delà  fauvette,  le  cri  du  coucou,  le  roucoulement  du  pigeon,
le  gloussement  de  la  poule,  le  bourdonnement  de  l’abeille,  le  coassement
de  la  grenouille,  le  glapissement  du  renard,  le  bêlement  de  la  brebis,
le  hennissement  du  cheval,  le  braiment  de  l’âne,  le  beuglement  du  bœuf,
le  rugissement  du  lion.  Rien  de  plus  étrange  et  de  plus  naïf.
Le  jour  de  1  Épiphanie,  le  curé  ou  le  vicaire  se  rend  dans  les  maisons
pour  chanter  le  cantique  des  Rois.  Il  bénit  ensuite  les  chambres  et  les
étables  au  nom  des  Rois  mages,  qui  sont  en  grande  vénération  dans  le
pays.  Quand  la  bénédiction  est  donnée,  le  prêtre  encense  toute  la  maison;
les  serviteurs  se  rangent  autour  de  la  table  sur  laquelle  on  a  placé  un
christ;  on  s  agenouille,  etl  on  chante  le  cantique  :  «  Trois  rois  mages,  etc.  »
On  lit  encore  cette  vieille  inscription  sur  les  portes  du  château  de
Biskra  :  «  En  1778,  les  rois  mages  ont  passé  et  béni  cette  maison.  »
Nous  étions  revenus  au  château  à  l’heure  du  dîner.  Après  midi,  une
«  kola  »  vint  nous  prendre,  M.  Quiquerez  et  moi,  pour  nous  conduire  aux
bains  de  Krapina.
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        140

LA  HONGRIE

La  kola  est  une  voiture  primitive  qui  a  des  liens  de  parenté  étroits  avec
la  téléga  russe  :  elle  est  tout  en  bois;  ses  ridelles  à  jour  ressemblent  à  deux

le  soleil  est  trop  brûlant,  on  tend  une  bâche  fixée  à  des  cerceaux.  Deux
petits  chevaux  croates,  maigres,  mais  agiles  comme  des  sauterelles,  enlèvent

cailloux,  on  dégringole  aux  descentes,  sans  frein,  sans  sabot,  allant  d’un

dessus  bord.
La  partie  de  la  Sagorjé  que  nous  traversions  était  belle  et  fraîche  comme
les  vallons  de  la  verte  Gruyère.  On  appelle  cette  gracieuse  contrée  la
«  Suisse  croate  »  .
Mais  c’est  une  Suisse  calme  et  tranquille,  sans  les  grandes  émotions
alpestres;  une  Suisse  d’une  physionomie  gaie,  ouverte,  souriante.  A  l’horizon, ­
  pas  de  cime  neigeuse  dressant  son  turban  argenté,  pas  de  grandes
murailles  de  granit  qui  semblent  soutenir  la  voûte  cristalline  du  ciel.
Par  contre,  des  collines  doux-fleurantes,  bondissant  sagement  comme
celles  que  l’Écriture  compare  aux  agneaux  dociles  :  toutes  les  grâces  d’une
nature  rustique  et  coquette  couronnée  de  blé  et  de  fleurs,  avec  une  verte
ceinture  de  prairies  et  une  écharpe  de  ruisseaux  d’argent.
Les  forêts  de  sapins  y  sont  remplacées  par  de  véritables  forêts  de  mais
qui  dressent  jusque  sur  les  mamelons  et  les  collines  leurs  hampes  hautes  de

râteliers;  l’arrière-train  est  rempli  de  foin  recouvert  d’une  peau  de  chèvre,
sur  laquelle  on  s’assied  ou  plutôt  on  se  couche.  Quand  il  pleut  ou  quand

ce  char  avec  une  vitesse  de  trois  lieues  à  l’heure  ;  et  F  on  saute  sur  les

Une  «  kola  »  .

train  de  cinq  cents  diables.  Il  faut  se  cramponner  pour  n  ôtre  pas  jeté  par-
        <pb n="160" />
        ——

L

DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

141

deux  à  trois  mètres,  derrière  lesquelles  un  cavalier  peut  marcher  sans  être
vu.  Des  églises  blanches  se  montrent  çà  et  là  sur  des  piédestaux  de  verdure.
Dans  la  plaine,  des  champs  de  blé  se  déroulent  avec  une  majesté  royale;

;  '

.

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Ç  ■  ...

-■■■

m

...G  était  le  plus  beau  mendiant  que  nous  ayons  jamais  vu.
d’autres  sont  cernés  par  des  détachements  de  faucheurs  et  de  moissonneuses. ­
  A  l’ombre  d’un  groupe  de  chênes  géants,  on  aperçoit  les  toits
pointus  d’une  zadrouga.  Près  d’un  pont  à  l’arche  disjointe  que  tapissent  les
mousses  étoilées  de  pâles  fleurettes,  une  jeune  fille  se  tient  debout  sur
le  tronc  renversé  d’un  arbre  mort,  et  deux  bonnes  vaches  lèchent  de  leur
langue  rose  ses  pieds  bruns,  halés  par  le  soleil.  Un  peu  plus  loin,  notre
        <pb n="161" />
        cocher  fit  signe  à  une  gardeuse  d'oies,  qui  se  tenait  dans  le  voisinage  d’une
citerne,  de  nous  apporter  de  l’eau.  Elle  noua  une  ficelle  autour  du  col  de
sa  cruche,  la  laissa  glisser  au  fond  du  puits,  et,  plaçant  gracieusement
son  vase  rempli  sur  son  épaule,  elle  vint,  comme  Rebecca,  nous  donner  à
boire.
La  route  s’allongeait  si  blanche  et  si  brillante,  qu  elle  ressemblait  à  un
long  ruban  de  satin  déroulé  au  soleil.
Avant  d  entrer  à  Krapina,  nous  rencontrâmes  le  plus  beau  mendiant
que  nous  ayons  jamais  vu.  C’était  une  loque  vivante,  avec  sa  chemise
déchirée,  ses  pantalons  que  des  ficelles  tenaient  ensemble,  ses  chaussures
faites  d’un  morceau  de  cuir  attaché  autour  de  son  pied.  Sa  chevelure
inculte  flottait  au  vent;  d’une  main,  il  tenait  un  large  chapeau  aux  ailes
racornies;  de  l’autre,  il  s’appuyait  sur  un  long  bâton;  et  un  âne  pelé,
galeux,  à  moitié  mort,  traînait  son  lamentable  équipage.
Un  orchestre,  qui  jouait  sous  les  arbres  d’un  parc,  nous  annonça  enfin
que  nous  étions  à  Krapina.
Au  premier  détour  de  la  route,  nous  nous  trouvâmes  en  face  d’un
immense  hôtel  que  nous  prîmes  pour  une  caserne.  On  nous  logea  sous  les
combles,  pour  nous  faire  croire  que  la  maison  était  pleine.
Dans  le  parc  où  nous  descendîmes  bientôt  après,  nous  vîmes  des  curés
croates  et  hongrois,  en  hautes  bottes  qui  leur  servaient  à  la  fois  de  chaussures ­
  et  d’étuis  à  cigares;  c’est  entre  la  tige  de  cuir  et  le  pantalon  qu’ils  portaient ­
  leurs  longs  Virginias,  ces  cigares  favoris  de  h  empereur  François-Joseph.
  Nous  croisâmes  deux  ou  trois  gros  Allemands,  coiffés  de  chapeaux
ornés  de  plumes  et  vêtus  de  vestons  gris  aux  parements  verts  ;  sur  un  banc
se  tenaient  de  vieux  Croates,  à  la  barbe  grise  tressée  et  aux  moustaches
jaunies,  retombant  de  chaque  côté  comme  des  queues  d’oiseau  du  paradis.
Au  fond  des  jolies  allées  de  sapins  qui  serpentent  le  long  d’un  ruisseau
jaseur,  des  jupes  blanches  entrevues  disparaissaient  avec  un  glissement  de
cygnes  dans  les  roseaux.
Sur  la  terrasse  du  restaurant,  M.  Quiquerez  retrouva  deux  chefs  monténégrins ­
  sous  les  ordres  desquels  il  avait  combattu  lorsque,  peintre  du
prince  Nikola,  il  fut  obligé,  le  pinceau  d’une  main  et  le  yatagan  de  l’autre,
de  prendre  part  à  la  guerre  contre  les  Turcs.  C’étaient  deux  hommes
superbes,  d  une  stature  imposante  et  colossale  :  deux  énormes  guerriers,
d’une  taille  de  Goliath,  venus  aux  taux  de  Krapina  pour  se  nettoyer  de
quelques  balles  qu’ils  avaient  dans  le  corps.  Tous  deux  portaient  le  costume
national,  qui  faisait  mieux  encore  ressortir  leur  magnifique  stature.
De  toute  cette  mosaïque  de  peuples  formant  la  Yougo-Slavie,  le  peuple
        <pb n="162" />
        DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.  *  ■•«&amp;gt;
monténégrin,  dont  j’ai  déjà  dit  un  mot,  est  le  plus  belliqueux  et  le  plus
vaillant.  Dès  l’âge  de  douze  ans,  les  enfants  sont  soldats,  et  l’on  peut  dire
d’eux  ce  que  Tacite  disait  des  fils  des  anciens  Germains  :  «  Jusque-là,  ils
étaient  à  la  famille  ;  dès  ce  jour,  ils  sont  à  l’État.  »  Le  Monténégrin  n’a  pas
de  plus  grand  bien  que  ses  armes;  aussi  celui  qui,  au  Monténégro,  vole  un
fusil,  est  puni  de  cent  coups  de  bâton.  Si  le  volé  tue  le  voleur  pris  sur  le
fait,  il  reçoit  une  récompense.  «  Je  suis  sur,  a  dit  un  Monténégrin,  M.  Gopcevic,
  que  le  jeune  homme  serait  moins  attristé  de  la  perte  de  sa  femme
que  de  celle  de  son  arme  favorite.  »  Si  beaucoup  de  Monténégrins  ne  vont
jamais  à  Gattaro,  qui  appartient  à  l’Autriche,  c’est  parce  qu’ils  sont  obligés
de  se  dépouiller  de  leurs  armes  en  entrant  dans  cette  ville.
L’un  des  chefs  monténégrins  que  nous  rencontrâmes  à  Krapina  était,  si
ma  mémoire  est  fidèle,  le  fameux  Krco  Petrovich,  un  des  plus  grands
capitaines  de  la  dernière  guerre.  Krco  Petrovich  a  tué  cent  vingt  Turcs  de
sa  propre  main;  et  l’on  sait  que  dans  ce  pays  on  a  l’habitude  de  compter
les  tètes.  A  la  bataille  de  Zagerach,  en  1802,  Petrovich  sauva  le  prince
Nikola  en  ramassant  une  bombe  tombée  aux  pieds  du  cheval  de  Son
Altesse  ;  il  la  rejeta  dans  les  rangs  des  Turcs,  où  elle  éclata  en  tuant  une
dizaine  d’hommes.  A  l’âge  de  treize  ans,  Petrovich  faisait  la  décollation  de
son  premier  Turc.  «  Son  corps  est  littéralement  couvert  de  blessures,  me
dit  M.  Quiquercz.  Une  balle  lui  a  même  traversé  le  cou.  Petrovich  porte
une  douzaine  de  décorations,  et  quand  je  fis  son  portrait,  je  lui  ai  causé
un  véritable  chagrin  en  lui  disant  qu’il  ne  serait  pas  de  bon  goût  de  les
peindre  toutes  sur  sa  poitrine.  »
Les  Monténégrins  ont  une  manière  de  faire  la  guerre  extrêmement
simple,  et  qui  leur  est  imposée  par  leur  petit  nombre.  Ils  n’acceptent
jamais  de  bataille  rangée  et  se  tiennent  sans  cesse  sur  la  défensive  ;  cachés
derrière  leurs  rochers,  ils  font  pleuvoir  une  grêle  de  balles  sur  l’ennemi,  et
quand  celui-ci  est  décimé,  presque  à  bout  de  force  et  de  courage,  ils  se
précipitent  sur  lui  avec  la  vitesse  et  le  tumulte  d’une  avalanche,  et  le  tuent
et  le  massacrent  sans  pitié  avec  leurs  terribles  kandjars.  Ni  d’un  côté  ni  de
1  autre  on  ne  fait  de  quartier.  On  n  épargne  pas  davantage  les  blessés.
Dans  la  mêlée,  on  se  défend  jusqu’à  la  dernière  extrémité.  Un  Monténégrin
garde  toujours  le  sixième  coup  de  son  revolver  \  our  pouvoir  se  tuer,  si
par  hasard  il  tombe  entre  les  mains  de  l’ennemi.  Quand  il  est  blessé  et
que  ses  compagnons  n  ont  pas  le  temps  de  le  prendre  sur  leurs  épaules
pour  fuir,  il  leur  demande  de  lui  couper  la  tête,  afin  de  n’être  pas  achevé
par  les  Turcs.
Agiles  comme  des  chamois,  sobres  comme  des  chameaux,  les  Monténe-
        <pb n="163" />
        LA  HONGRIE

144

grins,  marcheurs  intrépides,  peuvent,  en  vingt-quatre  heures,  se  réunir
sur  les  points  les  plus  éloignés  de  leurs  frontières.  Leurs  armes,  un  pain,
du  fromage,  quelques  oignons  et  une  gourde  d’cau-de-vie  :  voilà  tout
leur  bagage.  Quand  il  pleut,  ils  roulent  leur  straka  (couverture)  autour  de
la  tète;  quand  la  nuit  les  surprend,  ils  s’étendent  à  terre,  dorment  deux
ou  trois  heures,  et  reprennent  leur  course  au  milieu  des  précipices.  C’est
à  la  faveur  des  ténèbres  qu’ils  organisent  leurs  attaques,  qu’ils  incendient
les  habitations  turques,  et  qu’ils  entourent  les  villages  trop  bien  défendus
d’une  guirlande  de  têtes  coupées,  plantées  sur  des  pieux.
Mais  revenons  à  K  rapina,  qui  est  un  des  bains  les  plus  célèbres  de  la
Croatie.  Le  soir,  tous  les  baigneurs,  selon  l’habitude  allemande,  soupent  à
la  carte.  La  salle  à  manger  ressemble  alors,  par  la  variété  des  types  et  des

costumes  qui  s  y  rencontrent,  à  un  buffet  de  gare  internationale.  Ici,
à  une  petite  table,  se  tiennent  deux  gentilshommes  campagnards  hongrois,
au  teint  basané,  à  la  moustache  et  à  la  barbe  noires,  chaussés  de  hottes,
les  pantalons  collants  et  historiés  de  galons  tout  autour  des  poches,  la
redingote  à  brandebourgs  et  la  cravate  à  franges.  Plus  loin,  une  Viennoise,
dans  une  toilette  fraîche  comme  le  printemps  et  rose  comme  l’aurore,  la
chevelure  piquée  de  fleurs  des  champs  et  dénouée  sur  ses  épaules,  marivaude ­
  entre  les  gilets  en  cœur  de  deux  banquiers  juifs  au  profil  de  bélier.
Seul  à  une  table,  mangeant  des  platées  de  nouilles,  un  Allemand  de  Styrie,
joufflu,  en  veston  de  drap  à  collet  vert,  le  dos  voûté,  le  ventre  tout  rond,
ressemble  à  un  ballon  captif  qui  se  gonfle.  Plus  loin,  ce  sont  deux  curés
qui  fument  et  boivent  une  bouteille  de  carlo  vitz.  Avant  d  approcher  le
verre  de  leurs  lèvres,  ils  l’élèvent,  en  fermant  l’œil  gauche,  à  la  hauteur  de
la  lumière,  et  sourient  à  sa  belle  couleur  de  rubis.  Puis  ce  sont,  à  d’autres
tables,  pittoresquement  groupés,  des  officiers,  des  habitants  des  Confins,
        <pb n="164" />
        19

DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

145

des  Serbes  et  des  Monténégrins,  dans  leurs  costumes  divers.  Au  milieu  de
tous  ces  gens  qui  mangent  et  boivent,  des  sommelières  en  tablier  blanc,  en
jupons  courts  et  en  souliers  découpés,  circulent,  jolies  et  toutes  pimpantes.
Il  y  a  deux  salles  à  manger  :  celle  de  première  classe,  et  celle  de  deuxième
classe,  destinée  aux  gens  du  pays  et  de  la  campagne  qui  viennent  chaque
année  par  milliers  se  faire  ventouser.  Le  paysan  croit  quil  mourra  dans
l’année  s’il  ne  s’est  pas  fait  appliquer  des  ventouses  tel  jour  de  l’année.
Le  gouvernement  a  du  intervenir  et  publier  une  ordonnance  à  ce  sujet.
Le  Slave,  très-superstitieux,  croit  aux  présages,  aux  amulettes,  aux

sorciers,  aux  vampires  qui  se  nourrissent  du  sang  des  vivants  et  de  celui

la  chevelure  flottante  et  ornée  d’un  long  voile  blanc.  Ce  sont  les  wilas  qui
tonnent  les  orages,  qui  font  déborder  les  torrents;  malheur  à  qui  écoute  la
voix  perfide  de  ces  Lorelevs  des  forêts  slaves!
I  n  fantôme  enveloppé  d’un  linceul  et  allant  de  village  en  village,  porté
par  les  nuées,  personnifie  la  peste  aux  yeux  du  paysan.
La  veille  de  la  Saint-Georges,  les  femmes  s  en  vont  dans  les  bois  chercher
des  fleurs  et  des  herbes  printanières  qu’elles  jettent  dans  de  l’eau  recueillie
sous  la  roue  d’un  moulin;  et  le  lendemain  elles  se  baignent  dans  cette  eau
pour  se  pénétrer  des  forces  vivifiantes  de  la  nature  rajeunie.
La  sécheresse  se  prolonge-t-elle,  on  dépouille  une  jeune  fille  de  ses
\  êtements,  on  la  couvre  tout  entière  d’herbes  et  de  fleurs,  et  on  la  promène
d  habitation  en  habitation,  escortée  de  ses  compagnes,  qui  ne  cessent  de

Paysan  croate,

des  morts,  aux  wilas  :  êtres  de  formes  indécises  qui  habitent  au  fond  des
forêts,  au  bord  des  rivières,  et  qu’on  aperçoit  dansant  au  clair  de  lune,
        <pb n="165" />
        146

LA  HONGRIE

chanter  pour  attendrir  le  ciel  et  lui  demander  la  pluie.  Un  emploie  ordinairement ­
  des  Tziganes  pour  cette  cérémonie,  dont  F  origine  ne  peut  être
que  païenne.
En  général,  le  paysan  croate  est  peu  instruit.  En  Croatie  et  en  Slavonie,
ceux  qui  ne  savent  ni  lire  ni  écrire  représentent  50  pour  100  de  la  population. ­
  Ce  n’est  qu’en  1850  qu’on  a  commencé  à  ouvrir  des  écoles  primaires ­
  dans  le  pays.  Mais  comme  il  n’y  en  a  pas  dans  chaque  village,  et
que  ceux-ci  sont  très-éloignés  les  uns  des  autres,  la  fréquentation  des
écoles  laisse  beaucoup  à  désirer.  Enfin  la  vie  de  clan  n  est  guère  favorable
au  progrès  intellectuel,  car  elle  exige  F  emploi  des  enfants,  dès  leur  bas
âge,  dans  les  travaux  domestiques.
La  manière  de  rendre  la  justice,  m’a-t-on  assuré,  n’est  pas  de  nature
non  plus  à  faire  progresser  le  pays.  Les  complications  et  les  lenteurs  de  la
procédure  sont  excessives.  Il  y  a  des  procès  qui  durent  depuis  un  demisiècle.
  Aussi  prend-on  les  avocats  à  l’année;  et  ils  se  chargent,  la  conscience ­
  légère,  de  faire  durer  le  procès  jusqu’à  ce  que  l’une  des  parties  se
soit  ruinée  en  frais  de  procédure.
On  m’a  cité  des  juges  qui  font  encore  appliquer  la  peine  du  bâton,  bien
que  la  bastonnade  et  la  flagellation  soient  abolies  depuis  trois  ou  quatre  ans.
La  strangulation  au  moyen  d’un  collier  de  fer  fixé  à  un  poteau  a  aussi  été
remplacée  par  la  pendaison.
Le  paysan  se  défend  souvent  lui-même  en  justice;  il  parle  avec  volubilité
et  un  grand  bon  sens,  mais  il  est  très-entêté.  Lorsqu’une  circonstance
quelconque  fait  rentrer  au  domaine  seigneurial  la  vigne  que  le  paysan  a
reçue  à  titre  de  concession  usufruitière,  et  que  le  procès  en  revendication
s’instruit  devant  le  tribunal,  le  paysan  accueille  la  sentence  en  riant  1 .
—  Pourquoi  ris-tu?  lui  demande  alors  le  juge.
—  Parce  queje  ne  quitterai  pas  ma  vigne.
—  Mais  elle  n  est  pas  tienne.  On  te  1  a  pretee.  J  enverrai  les  gendarmes
pour  te  chasser,  si  tu  ne  t’eu  vas  pas.
—  Quand  ils  seront  partis,  je  reviendrai.
—  Je  te  mettrai  en  prison.
—  Quand  je  sortirai  de  prison,  je  reviendrai.
—  Je  te  ferai  condamner  à  la  maison  de  force.
—  Je  ferai  mes  cinq  ans,  et  je  reviendrai.
1  La  sentence  une  fois  rendue,  le  juge  se  rend  avec  le  propriétaire  foncier  et  l’usufruitier  in
faciem  loci.  Le  juge  relit  la  sentence  en  présence  des  parties;  puis,  prenant  une  pincée  de  terre,
il  la  met  dans  la  main  du  propriétaire  en  lui  disant  :  In  nomine  Cœsaris  istud  signum  restitutionis
  lui  boni  ten-estris  datum  est.  Défense  est  intimée  au  paysan  de  toucher  désormais  à  ce  terrain ­
  sans  un  nouvel  accord  avec  le  propriétaire.
        <pb n="166" />
        DE  D’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

147

—  On  te  chassera  à  coups  de  bâton.
—  On  me  battra,  mais  on  ne  me  coupera  pas  les  jambes,  et  je  reviendrai ­
  ...
Quant  au  maire  du  village,  il  est  nommé  par  les  habitants,  à  haute  voix.
Chaque  membre  de  la  commune  consulté  répond  :  «  Je  vote  pour  un  tel.  »
De  cette  façon,  pas  de  corruption  possible.
Si  les  paysans  choisissent  un  des  leurs  qui  ne  sait  ni  lire  ni  écrire,  il
n’est  pas  accepté  par  le  gouvernement  civil  de  la  Croatie,  qui  nomme  alors
un  maire  d’office.  —  Il  y  a  en  Croatie  bien  plus  de  libertés  municipales
qu’en  France.  Les  conseillers  du  maire  sont  aussi  élus  par  les  paysans.  Le
paysan  investi  du  droit  d’exercer  la  police  rurale  s’appelle  pandour.  Il
reçoit  quarante  florins  par  an,  porte  sabre  et  fusil,  et  haut  bonnet  à
plumes.  Chaque  paysan  est  généralement  requis  à  tour  de  rôle  pour  faire
des  rondes  de  nuit.  Les  crimes  sont  si  rares  que  lorsqu’il  s’en  commet  un,
tout  le  pays  est  en  effervescence.
Partout  où  le  pandour  porte  un  ordre,  un  presmo,  il  reçoit  un  verre  de
raki.  Quand  il  a  porté  vingt  presmo,  il  est  dans  un  état  indescriptible;
aussi  sa  femme  lui  dit  un  jour  ou  l’autre  :  «  Je  ne  veux  plus  que  tu  sois
pandour  :  tu  es  ivre  chaque  soir,  et  tu  me  bats  en  conséquence.  »  Et  elle
s’en  va  chez  le  maire,  qui  destitue  le  mari.
Nous  couchâmes  à  Krapina.
Le  lendemain  matin,  après  avoir  pris  quelques  croquis,  nous  remontâmes ­
  sur  notre  kola;  et,  à  la  tombée  de  la  nuit,  nous  nous  trouvions  de  nouveau ­
  au  château  de  Biskra,  autour  de  la  table  si  hospitalière  de  M.  X...
—  Eh  bien,  que  dites-vous  des  bains  de  Krapina?  me  demanda  mon
hôte.
—  Krapina!...  Mais  c’est  charmant  quand  on  n’y  est  plus.
        <pb n="167" />
        CHAPITRE  X

D’Agram  à  Zakany.  —  Premier  village  magyar.  —  L’armée  hongroise.  —  Héroïsme  des  femmes.
—  Kanizza.—  Un  enlèvement.  —•  Routes  hongroises.  —  JNagi-Atad.  —  La  puszta.  —  Arrivée
chez  M.  L...  —  Chant  de  nourrice.

de  Somogy,  où  je  devais  me  rendre  [tour  y  passer  une  dizaine  de  jours  chez
un  ami.
Tous  les  compartiments  du  wagon  de  troisième  classe  dans  lequel  je
montai  étaient  remplis  de  petits  employés  pressés  de  passer  la  journée  du
dimanche  dans  l’innocence  et  la  paresse  des  champs,  et  de  soldats  appelés
à  aller  s’entre-égorger  avec  les  insurgés  bosniaques,  pour  des  motifs  qui  leur
étaient  aussi  inconnus  qu’indifférents.  En  face  de  moi,  j’avais  un  tailleur
qui  offrait  un  curieux  type.  Il  avait  les  cheveux  frisés  et  laineux,  les  favoris
noirs  et  touffus,  les  dents  blanches,  petites  et  aiguës  comme  celles  des
carnassiers,  des  yeux  noirs  de  taureau  rêveur,  la  mâchoire  solide,  le  teint
jaunâtre  et  les  traits  saillants  des  races  asiatiques.  Élancé  comme  un
tambour-major  et  roide  comme  un  coup  de  bâton,  il  portait  une  cravate
bleu  de  ciel,  des  boutons  de  manchettes  aussi  larges  que  des  soucoupes,  et
il  était  ganté  de  chevreau  jaune  serin.  Une  raie  tracée  d’une  main  exercée
partageait  son  crâne  en  deux  zones.  Il  tenait  son  chapeau  de  soie  gris  sur
ses  genoux  avec  la  solennité  grave  d’un  vieil  empereur  du  Saint-Empire
portant  le  globe  du  monde.  Ce  tailleur  se  donnait  un  air  d  importance  qui

rltr  —
C’est  une  couple  de  bœufs  qui  passent...

Je  ne  revins  à  Agram  que
pour  prendre  le  chemin  de
fer  qui  va  de  cette  ville  à
Budapest,  en  passant  par
Zakany  et  les  bords  du  lac
Balaton.  A  Zakany,  une
ligne  d’embranchement  local ­
  conduit  dans  le  comital
        <pb n="168" />
        LA  HONGRIE,  DE  L’ADRIATIQUE  AU  DATsURE.

149

m’amusait  beaucoup;  mais  comment  ne  pas  sentir  ce  que  l’on  vaut,  quand

on  habille  ses  semblables  dans  un  pays  où  tant  de  gens  vont  encore  à
demi  nus?

qui  partaient  saluèrent  de  leurs  bourras  ceux  qui  restaient,  et  qui,  assis  en
rond,  la  pipe  à  la  bouche,  surveillaient  une  marmite  dont  le  couvercle  tressaillait ­
  sous  les  caresses  enflammées  d’un  feu  de  fagots.  Nous  traversâmes
rapidement  les  fertiles  campagnes  qui  avoisinent  la  ville.  De  tous  côtés,  à
droite  et  à  gauche  ,  s’étendaient  des  verdures  riantes  ,  des  prairies  a  l’herbe
touffue,  des  champs  de  maïs  dont  les  palmes  fleuries  ondulaient  au  vent

comme  des  plumes  de  marabout.  Et  les  pampres  habillaient  les  collines
beaucoup  mieux  que  le  tailleur,  mon  voisin,  ne  devait  habiller  ses  clients.

semblent  taillés  dans  le  marbre,  avec  le  modelé  de  la  statuaire  antique.  On
les  dirait  descendus  de  quelque  bas-relief  de  temple  grec.  Leur  air  doux  et
giave,  leur  mai  che  lente  et  majestueuse,  la  beauté  imposante  de  leur  aspect,
s  haï  moment  admirablement  avec  ces  grandes  plaines  aux  lignes  classiques.
Et  plus  loin,  des  milliers  d’oies  et  de  cochons  forment,  ceux-ci  d’immenses
taches  roses,  celles-là  de  grandes  plaques  blanches.  Le  ventre  étalé  au
soleil,  les  yeux  à  demi  clos,  que  ces  porcs  ont  l’air  heureux!  Leur  peau
grasse  et  luisante  a  de  petits  tressaillements  comme  si  les  mouches  qui
bourdonnent  à  leurs  oreilles  leur  chantaient  des  romances.  On  ne  peut
decemment  donner  le  nom  de  cochons  à  des  animaux  de  cette  espèce,  qui

Le  train  longea  le  camp  établi  au  delà  de  la  gare  d  Agram  ;  les  soldats

On  en  voit  aussi  qui  causent  sur  le  seuil  îles  portes...

De  temps  en  temps  ce  calme  paysage  s’anime  :  c’est  une  couple  de  bœufs
qui  passent,  attelés  à  une  sorte  de  cangue  qui  emprisonne  leur  tête  ;  ce
sont,  sous  des  chênes,  des  bergers  qui  dorment  tandis  que  leurs  chevaux
broutent  le  gazon  d’une  clairière.  Ces  bœufs  de  Hongrie,  à  la  robe  argentée,
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        U

LA  HONGRIE

J5D
rappellent  bien  plus  les  compagnons  d’Ulysse  que  le  compagnon  de  saint
Antoine.
Le  tableau  change.  Des  marécages  succèdent  aux  forêts,  et  l’on  voit  en
réalité  les  vaches  maigres  que  Pharaon  vit  en  songe.  L’herbe  est  courte  et
dure  comme  les  crins  d’une  brosse;  des  buissons  rabougris  et  rcchignés
mouchcttent  la  plaine  roussie  par  le  soleil.  Bientôt  cependant  la  terre  se
présente  sous  un  aspect  plein  de  vigueur  et  de  jeunesse,  avec  une  couronne
d’épis  dorés  au  front,  bit  aux  champs  de  seigle  et  de  froment  succèdent  des
champs  de  chanvre.  La  culture  du  chanvre  est  une  culture  nationale  qui
convient  à  un  pays  où  l’on  a  toujours  beaucoup  pendu.
JjC  paysage  se  peuple.  Des  groupes  de  cabanes  se  montrent,  ornées  d’une
aigrette  de  fumée,  et  sur  les  chemins  passent  des  paysans  et  des  paysannes
endimanchés.  On  en  voit  aussi  qui  causent  sur  le  seuil  des  portes.  Nous
traversons  un  pont  de  bois  qui  n’en  finit  pas,  sous  les  chevalets  duquel
la  Drave  débordée  se  divise  en  plusieurs  bras;  puis  enfin  nous  entrons
dans  la  Hongrie  des  Hongrois,  dans  le  pays  de  l’amabilité,  de  l’hospitalité
et  de  la  beauté,  des  bons  vins  et  des  beaux  chevaux.  C’est  à  cette  latitude ­
  que  commencent  à  se  montrer  la  bunda,  Yattila  à  brandebourgs,
les  bottes,  les  moustaches  et  les  longues  pipes  magyares,  car  nous  voici
a  Zakany,  où  tout  est  hongrois  :  les  costumes,  la  langue,  les  habitudes,
les  mœurs.  Les  physionomies  n’ont  plus  cette  douceur  slave  caressante
et  un  peu  féminine;  elles  sont  fortement  accentuées,  mâles,  énergiques,
bronzées  par  le  soleil  de  la  puszta.  Les  yeux  brillent  tout  noirs,  vifs  et
pétillants  sous  les  sourcils  touffus.  Le  nez  est  fin  et  arqué,  la  lèvre  supérieure ­
  cachée  sous  une  épaisse  moustache,  les  dents  blanches,  la  chevelure ­
  touffue  et  inculte,  la  figure  osseuse,  maigre  comme  celle  de  don
Quichotte,  le  corps  bien  charpenté.  Tout  cela  indique  une  race  souple
et  robuste,  un  sang  riche  et  jeune.
Même  différence  dans  les  costumes  que  dans  les  types.  Les  femmes
croates  se  croient  plus  qu’habillées  avec  une  simple  chemise;  une
Paysanne  hongroise  qui  n’a  que  trois  jupons  s’imagine  quelle  est
presque  nue.  Les  hommes,  été  comme  hiver,  sont  coiffés  de  bonnets
d’astrakan  ou  de  petits  chapeaux  de  feutre  aux  ailes  étroites  et  relevées;  ils
poitent  le  gilet  fenné,  orné  de  boutons  d  argent,  et  la  szür,  long  et  ample
manteau  de  drap  coupé  sur  le  patron  des  anciennes  dalmatiques.  Leurs
gatya  (chausses),  larges  et  bouffantes  comme  les  pantalons  turcs,  flottent  à
mi-jambes  sur  la  botte  fine  et  bien  cambrée.  L’originalité  de  ces  costumes,
1  On  appelle  puszta  (pousta)  les  plaines  immenses  qui  sont  les  savanes  et  les  steppes  de  la  Hongrie.
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        DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

1  51

qui  varient  dans  chaque  comitat,  donne  un  grand  charme  aux  sites  de  la
Hongrie.  On  se  sent  dans  un  pays  qui  ne  ressemble  pas  aux  autres  ;  où  le
paysan,  ne  subissant  pas  encore  h  ignominie  de  nos  modes  modernes,  a  eu
le  bon  esprit  de  conserver  le  vêtement  de  ses  pères,  la  langue  et  l’amour  de
sa  patrie.  Aussi  quelle  hère  et  sauvage  indépendance  respirent  toutes  ces
physionomies  magyares!
«  Quand  ce  nom  de  Hongrie  frappe  mon  oreille,  s’écriait  Heine,  mon
gilet  de  flanelle  allemand  me  devient  trop  étroit;  c’est  comme  si  une  mer
s’agitait  en  moi,  et  je  crois  entendre  le  son  des  clairons.
«  Dans  mon  cœur  résonnent  de  nouveau  les  exploits  légendaires  oubliés
depuis  si  longtemps,  le  chant  bardé  de  fer  des  vieux  âges,  le  chant  de  la
ruine  des  Niebelungen.
«  D’est  le  même  labeur  héroïque,  ce  sont  les  mêmes  histoires  de  héros  ;
les  hommes  sont  les  mêmes,  seulement  les  noms  ont  changé.
«  Leur  sort  est  le  même  aussi;  si  fièrement  que  flottent  les  joyeux  étendards, ­
  le  héros,  selon  la  vieille  coutume,  doit  succomber  sous  les  forces
brutales  des  brutes.
«  Et  même,  cette  fois,  le  taureau  a  fait  alliance  avec  l’ours.  Vous  tombez,
Magyars;  mais  consolez-vous,  nous  ressentons,  nous,  une  honte  bien  plus
amère.
«  Du  moins,  ce  sont  des  animaux  tant  soit  peu  propres  qui  vous  ont
domptés  honnêtement,  vous  ;  mais  nous,  nous  passons  sous  le  joug  de  loups,
de  pourceaux  et  de  chiens  vulgaires.
«  Gela  hurle,  grogne  et  aboie  ;  le  rouge  me  monte  au  front  quand  je
pense  â  ces  animaux  qui  sont  nos  vainqueurs  1  !  Mais  silence,  ô  poète,  ces
pensées  t’excitent;  tu  es  malade,  et  te  taire  vaudrait  mieux  pour  ta  santé.  »
Domine  c’était  le  dimanche,  la  gare  de  Zakany  était  encombrée  de  villageois ­
  et  de  villageoises  :  celles-ci  détaillant  des  paniers  de  fruits,  ceux-là
fumant  leur  pipe  avec  une  gravité  tout  orientale.
Un  train  venant  de  Budapest  amena  des  bataillons  de  soldats.  Je  m  attablai ­
  à  coté  d  un  jeune  officier  qui  s’en  allait  à  Brody,  sur  la  Save,  rejoindre
le  général  Philippovich  en  qualité  d’aide  de  camp.  Nous  avions  dîné  en
causant,  et  comme  on  nous  annonça  qu’aucun  train  ne  partirait  avant  trois
heures  :
—  Connaissez-vous  Zakany?  dis-je  à  mon  voisin.
—  Pas  le  moins  du  monde.  Je  suis  originaire  de  Bohême;  j  étudiais  le

1  Les  Prussiens  en  1849.
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        152

LA  HONGRIE,  DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

droit  à  l’université  de  Tienne,  et  j  allais  passer  mes  examens,  quand  j’ai  été
invité  à  rejoindre  1  état-major.
—  Le  village  n  est  qu’à  trois  quarts  d’heure  de  la  gare.  Voulez-vous
venir  vous  y  promener  avec  moi  ?
—  Avec  plaisir.
Il  se  leva  en  bouclant  son  sabre.
Nous  prîmes  à  gauche  une  vraie  route  hongroise,  large  de  quinze  à  vingt
mètres,  sur  laquelle  trois  attelages  auraient  pu  aisément  galoper  de  front.
Au  haut  de  la  montée,  nous  aperçûmes  les  premières  maisons  de  Zakany
qui  se  cachaient  derrière  les  arbres,  mais  pour  mieux  se  montrer,  comme
la  bergère  de  Virgile.  Je  n’ai  point  vu  de  villages  plus  coquets  et  plus

s»  »

—/I

%)

Types  hongrois.

riants  que  les  villages  hongrois.  Les  maisons,  enfouies  comme  des  nids
dans  la  verdure,  sont  indépendantes  les  unes  des  autres  :  séparées  par  un
mur  de  terre  blanchi  à  la  chaux,  ou  par  une  palissade  à  claire-voie.  Elles
n’ont  qu’un  étage,  qui  est  de  plain-pied  avec  une  sorte  de  vérandah  où,
l’été,  toute  la  famille  transporte  ses  lits  pour  dormir  au  frais.  La  porte  se
trouve  au  fond  de  cette  espèce  de  vestibule  ouvert,  ne  donnant  pas  sur  la
rue,  mais  dans  une  cour  intérieure.  Les  toits  sont  recouverts  de  chaume,
et  les  façades  de  terre  glaise  badigeonnée  des  couleurs  les  plus  gaies  et  les
plus  tendres,  iose  the  ou  blanc  d  argent.  Les  croisées,  peintes  en  vert,
ornées  de  rideaux  brodés,  garnies  de  pots  de  fleurs,  sont  si  petites,  qu’il
serait  bien  difficile  d  y  passer  doux  têtes  a  la  fois.  —  En  automne,  le  long
des  murs,  pendent  les  feuilles  vertes  du  tabac  et  les  épis  dorés  du  mais,
ces  deux  plantes  dont  les  Turcs  ont  introduit  la  culture  en  Hongrie.
Les  villages  occupent  des  étendues  immenses;  vus  de  loin,  on  dirait  un
camp.  La  large  rue  qui  les  traverse  est  bordée  de  beaux  arbres  qui  répandent ­
  sur  les  passants  une  ombre  délicieuse.
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155

LA  HONGRIE,  DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.
Voulez-vous  entrer  avec  nous  dans  une  maison  hongroise?  Suivez-nous.
C’est  une  jeune  fille  qui,  sur  notre  demande,  nous  a  ouvert  la  porte  de
1  enclos,  derrière  lequel  elle  se  tenait  au  moment  où  nous  passions.  Dieu!
quelle  est  gentille  avec  ses  jolies  hottes  rouges  qui  ressemblent  aux  deux
battants  de  la  clocle  peinturlurée  que  forment  autour  de  sa  taille  une  demidouzaine
  de  jupons  empesés  et  fleuris!  Les  tresses  de  ses  magnifiques  cheveux ­
  noirs,  entrelacées  de  rubans  verts  et  rouges,  pendent  comme  des  cordons ­
  de  sonnette  le  long  de  son  dos.  Notre  curiosité  fait  sourire  ses  lèvres
rouges  comme  des  cerises;  et  si  elle  nous  a  ouvert,  c'est  parce  que,  dans
ce  pays  arriéré,  fhospitalité  veut  qu’on  ouvre  à  l’étranger.
Entendez-vous  ces  grognements  au  fond  de  la  cour?  C’est  notre  présence
qui  intrigue  l'étable  à  porcs  et  y  jette  autant  d’émoi  qu’une  fausse  nouvelle ­
  sous  le  péristyle  de  la  Bourse  de  Paris.  Autour  du  puits,  les  oies
dorment,  la  tête  sous  l’aile,  tandis  que  les  pigeons  roucoulent  sur  le  toit  du
grenier.  Entrons.  Nous  voici  dans  la  cuisine,  soigneusement  blanchie  à  la
chaux  chaque  printemps,  et  au  milieu  de  laquelle  trône  un  grand  foyer
carré,  de  quatre  pieds  de  haut.  Les  poêles  et  les  casseroles  y  brillent  par
leur  absence,  et  sont  remplacés  par  de  gros  pots  de  terre;  mais  les  murs
sont  artistement  décorés  de  beaux  plats  fleuronnés,  de  pots  au  couvercle
d’étain  poli  et  de  tasses  peintes.  A  gauche  et  à  droite  de  la  cuisine,  deux
chambres  proprettes,  meublées  avec  une  simplicité  modeste,  dénotent  un
bien-être  qui  fait  plaisir  à  voir.  Un  banc  de  chêne,  fixé  au  mur,  règne
autour  de  chaque  pièce.  Dans  un  coin,  un  lit  très-bas  élève  ses  coussins  de
plume  jusqu’au  plafond.  Ces  coussins  en  étoffes  de  toutes  couleurs  sont  le
luxe  des  maîtresses  de  maison  hongroises.  Une  armoire  en  noyer,  fabriquée
par  le  menuisier  du  village,  renferme  comme  un  précieux  trésor  le  linge
tissé  pendant  l'hiver.  Le  poêle  de  terre,  sur  lequel  on  se  couche  quand  il
fait  très-froid,  est  un  monument;  il  occupe  la  place  d  honneur.  Une  étagère ­
  sur  laquelle  sont  rangés  des  verres  et  des  tasses,  un  petit  miroir,  un
christ  ou  une  vierge,  des  lithographies  représentant  Napoléon  I er ,  François-Joseph
  en  costume  de  roi  de  Hongrie  et  Deack,  complètent  1  ameublement.
Ayant  pris  congé  de  la  jeune  fille,  nous  continuâmes  notre  excursion
dans  le  village.
Plus  loin,  nous  rencontrâmes  une  femme  qui  remettait  une  lettre  à  deux
jeunes  garçons.  Ceux-ci  étaient  nu-pieds,  avec  les  larges  pantalons  hongrois, ­
  et  le  petit  chapeau  orné  d’une  plume  de  coq.
Les  maisons  se  ressemblent  toutes  et  ne  portent  pas  de  numéros,  de
sorte  qu  il  est  bien  difficile  de  s’y  retrouver.  Dans  certains  gros  hameaux,
pour  remédier  à  cet  inconvénient,  les  paysans  ont  fait  une  croix  en  couleui

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LA  HONGRIE

156
sur  leur  façade,  et  vous  disent  :  «  Je  demeure  à  la  croix  rouge,  à  la  croix
violette  ou  à  la  croix  blanche.  »  Joseph  II  avait  voulu  faire  numéroter
toutes  les  maisons;  le  peuple  hongrois  y  vit  une  atteinte  à  ses  libertés
communales  et  s 1  y  opposa.
L’église  profilant  son  clocher  blanc  sur  le  ciel  bleu,  se  dressa  tout  à
coup  devant  nous.  A  mesure  que  nous  approchions,  nous  entendions  plus
distinctement  les  voix  qui  se  mêlaient  aux  mélodies  de  l’orgue.  Nous
entrâmes.  Au  pied  du  maître-autel,  resplendissant  de  lumières,  paré  de
fleurs  de  jardin,  les  enfants  du  village  se  tenaient  groupés  en  demi-cercle,
formant  comme  une  guirlande;  les  femmes  à  droite,  les  hommes  à  gauche
chantaient  en  chœur,  et  les  voix  s’élevaient  pleines,  fraîches,  retentissantes,
perçant  la  voûte  de  1  église  pour  monter  jusqu  au  ciel.  Les  vêpres  finissaient. ­
  Le  prêtre  descendit  de  l’autel,  et  pendant  que  le  monde  sortait,
l’organiste  joua  un  finale  sur  un  air  de  valse  hongroise.  Il  me  sembla  alors
que  les  anges  du  maître-autel,  avec  leurs  jolies  ailes  diaprées,  se  mettaient ­
  à  danser  une  ronde,  comme  des  papillons  dans  un  rayon  de  soleil.
Nous  allâmes  nous  placer  sous  le  porche  pour  voir  le  défilé.  En  tête  marchaient ­
  les  enfants,  deux  à  deux,  tenant  un  bouquet  de  fleurs.  Puis  venaient
les  jeunes  filles,  aux  jupes  de  riante  couleur  rose,  bordée  d’un  velours
noir;  le  tablier,  blanc  comme  la  neige,  retenu  â  la  taille  par  un  large
ruban,  un  châle  ou  un  foulard  croisé  sur  la  chemise  aux  manches  bouffantes. ­
  Elles  portaient  d’une  main  leur  mouchoir,  et  de  l’autre  leur  livre
d  heures.  Mais  ce  que  je  ne  pouvais  me  lasser  d  admirer,  c’était  le  soin,  la
grace  avec  laquelle  elles  étaient  chaussées.  Si  l’on  recherchait  I  origine  de
Cendrillon,  on  verrait  qu  elle  n  a  pu  être  que  Hongroise.  Toutes  les  femmes
de  ce  pays  ont  des  pieds  â  rendre  jalouse  l’Andalousie,  de  Cadix  â  la
Sierra  Morena.  Aussi,  pour  les  bien  montrer,  mettent-elles  les  jupons
les  plus  indiscrets  qu’on  puisse  rêver.  Les  jeunes  filles  les  plus  pauvres  ont
une  chaussure  de  reine;  et,  comme  si  ce  n’était  pas  assez  des  fioritures  du
cordonnier,  elles  ornent  encore  leurs  bottines  â  hauts  talons  de  rosettes  ou
de  nœuds  tricolores.  Pour  elles,  la  chaussure  est  le  premier  et  le  dernier
mot  de  l’élégance.  Une  vraie  Hongroise  préférerait  mourir
se  montrer,  le  dimanche,  sans  souliers.
C’étaient  les  premières  paysannes  queje  rencontrais,  et  je  compris  l’enthousiasme ­
  des  poètes  du  pays,  qui  les  comparent  â  de  douces  colombes,  â
de  petites  pommes  rosées,  â  des  fleurs  des  bois,  et  qui  appellent  leurs  doux
visages  «  des  jardins  fleuris  ».  —  «  Hier,  dit  un  chant  populaire  de  Kisfaludy,
  deux  colombes  voltigeaient  dans  le  jardin  de  ma  voisine  ;  je  les  regardais, ­
  ne  sachant  quelle  était  la  plus  belle.  L’une  est  fraîche  comme  un

plutôt  que  de
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        DE  L'ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

157

petit  poisson;  sa  joue  a  les  couleurs  de  l’aurore,  et  ce  n’est  pas  étonnant,
car  deux  soleils  brûlent  et  étincellent  dans  ses  yeux.  Ses  cheveux  sont  noirs
comme  la  nuit.  —  La  seconde  est  gracieuse  et  belle  comme  le  cygne  qui
glisse  sur  la  surface  unie  d’un  lac  ;  ses  yeux  reflètent  le  ciel  comme  le  bluet
épanoui  dans  les  blés.  Son  visage  est  blanc  comme  le  lys,  et  ses  lèvres
sont  garnies  de  perles.  »
Les  hommes  de  Zakany  étaient  en  petit  chapeau  aux  ailes  relevées,  garni
de  plumes  ou  de  fleurs.  Autrefois  ils  y  cousaient  encore  des  rubans.  Quelques-■



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Paysan  hongrois.

uns  portaient  une  culotte  de  drap  collante,  brodée  aux  poches,  et  qui
s  engageait  dans  les  bottes  découpées,  ornées  de  glands  et  munies  d  éperons.
Les  paysans  prirent  le  chemin  de  F  auberge  ;  les  paysannes  rentrèrent
chez  elles,  allant  par  petits  groupes,  avec  une  démarche  d’une  élégance
naturelle.  Leurs  jupes  d  indienne  bariolée,  aux  oppositions  de  couleurs  les
plus  téméraires,  leurs  bas  blancs  tranchant  sur  la  botte  de  cuir  rouge,  ou
mu  le  soulier  noir  découpé,  semaient  de  notes  gaies  cette  large  route,
déseite  un  instant  auparavant,  et  F  animaient  d’un  spectacle  aux  tons  tapageurs ­
  qui  émoustillaient  le  regard.
Pendant  que  nous  étions  à  Zakany,  de  nouveaux  convois  de  soldats
étaient  arrivés.  Nous  les  trouvâmes  campés  aux  abords  de  la  gare,  couchés
dans  1  herbe,  buvant  la  liqueur  des  braves,  le  slivovitza,  et  mangeant  des
saucisses  qu  ils  tenaient  à  la  main.  Ils  entonnaient  de  temps  en  temps  un
couplet  de  chanson  guerrière.
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        158

LA  HONGRIE

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—  Ils  chantent  :  ce  sont  des  Hongrois,  observa  mon  compagnon;  il  n’y
a  qu’eux  qui  aient  cette  insouciance  et  cet  entrain.  A  la  dignité  orientale,
ce  peuple  unit  la  gaieté  gauloise  et  le  brio  italien.
—  Et  cependant,  répondis-je,  cette  campagne  est  loin  d'être  populaire
chez  eux.  Je  lisais  ce  matin  dans  un  journal  de  Budapest  que  des  régiments
avaient  failli  se  mutiner,  et  que  les  autorités  de  certains  villages  refusaient
de  faire  les  réquisitions  de  chevaux  et  de  chariots  ordonnées  par  le  gouvernement. ­

—  C’est  parfaitement  vrai.  Il  n’y  a  qu’un  cri  en  Hongrie  contre  l’expédition ­
  de  Bosnie;  mais  l’esprit  de  ce  peuple  est  si  militaire  que  dès  qu’il
est  en  marche,  il  oublie  tout,  et  il  s’en  va  au  feu  en  chantant.
Quelques  mots  sur  l’armée  hongroise  ne  me  semblent  pas  déplacés  ici.
Seules,  les  troupes  de  ligne  sont  soumises  à  la  juridiction  du  ministre  de  la
guerre  commun  à  l’Autriche  et  à  la  Hongrie.  Les  honveds,  qui  composent
la  réserve,  relèvent  directement  du  ministre  hongrois  de  la  défense
nationale;  de  sorte  qu’il  y  a  deux  armées  distinctes  dans  le  pays.  Les  honveds ­
  sont  commandés  en  hongrois,  tandis  que  l’armée  active  est  commandée ­
  en  allemand 1 .  Ils  ont  aussi  un  uniforme  particulier.  Quand,
dans  une  ville,  on  bénit  un  de  leurs  drapeaux,  c’est  l’occasion  d’une
grande  fête  religieuse  et  patriotique.  L’évêque  célèbre  lui-même  solennellement ­
  l’office  ;  les  dames  du  comital  se  disputent  l’honneur  d’être  les
marraines  du  drapeau  ;  des  jeunes  filles  vêtues  de  blanc  apportent  des  couronnes ­
  et  des  bouquets;  il  y  a  des  festins  dans  les  familles,  et  le  soir  venu,
on  tire  le  feu  d  artifice  obligé.  On  sait  le  rôle  que  jouèrent  les  honveds
en  1848  et  en  1849,  pendant  la  guerre  d’indépendance.  Les  Impériaux,
souvent  battus,  toujours  harcelés  par  eux,  leur  avaient  déclaré  une  guerre
d’extermination,  ne  leur  donnant  presque  jamais  quartier.
Le  soldat  hongrois,  comme  le  Confinaire  de  Croatie,  a  perdu  aujourd’hui
son  aspect  sauvage  et  farouche.  Les  fameux  hussards  2  3  magyars  ne  portent
plus  de  tresses,  et  n’ont  conservé  de  leur  ancien  costume  que  le  colback  et
le  dolman.
Avant  la  loi  sur  le  service  obligatoire,  l’enrôlement  était,  en  Hongrie,  un

1  L’Autriche-Hongrie  entretient  sur  le  pied  de  paix  une  armée  de  250,000  hommes,  tandis  que
l’effectif  de  la  Russie  est  de  700,000,  celui  de  la  France  de  470,000,  et  celui  de  l’Allemagne  de
450,000  hommes.
3  Ce  nom  de  huszar  vient  de  husz,  vingt,  et  ar,  prix,  —  c’est-à-dire  prix  de  vingt,  qui  vaut
vingt.  L’équipement  d’un  cavalier  coûtait  jadis  autant  que  l’équipement  de  vingt  hommes  à  pied;
et  comme  le  magnat  hongrois  devait  amener  sous  la  bannière  royale,  en  cas  de  guerre,  vingt  fantassins ­
  pour  un  cavalier,  on  désigna  celui-ci  sous  le  nom  de  huszar.
        <pb n="178" />
        DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

159

acte  tout  spontané  et  volontaire.  Il  est  si  facile  d  éveiller  les  instincts  belliqueux ­
  de  ce  peuple  essentiellement  guerrier  et  chevaleresque  !  Le  recrutement ­
  s’opérait  dans  les  chefs-lieux  des  comitats,  les  jours  de  fête  ou  les
jours  de  foire.  Des  hussards,  précédés  de  musiciens  tziganes  affublés  pour
la  circonstance  de  costumes  voyants,  de  gilets  et  de  bonnets  écarlate,
s’avançaient  au  pas  au  milieu  de  la  foule,  en  lui  adressant  des  allocutions
patriotiques.  A  chaque  halte,  les  Tziganes  jouaient  des  airs  nationaux  ou
des  airs  de  danse;  et  les  spectateurs  chantaient  en  chœur  et  dansaient
b  enivrante  csardas.  Les  hussards  mettaient  pied  à  terre,  se  mêlaient  aux
danseurs,  entre-choquant  leurs  éperons  en  cadence  au  milieu  des  applaudissements ­
  de  la  foule.  Leur  hère  et  joviale  allure,  battrait  de  leur  costume
chamarré  d’or  et  d’argent,  leurs  beaux  plumets  :  tout  cela  exerçait  une
irrésistible  fascination  sur  les  jeunes  gens,  qui,  à  un  moment  donné  et  tout
en  dansant,  saisissaient  le  sabre,  s’emparaient  du  shako  d’un  des  hussards,
et  se  faisaient  soldats.
Chez  ce  peuple,  dont  b  organisation  a  été  presque  républicaine  dès  b  origine ­
  ,  les  levées  en  masse  furent  de  rares  exceptions.  Les  Jazyges,  les  Coumans
  et  les  Belduques,  qui  pénétrèrent  en  Hongrie  beaucoup  plus  tard  que
les  Magyars,  et  qui  étaient  les  restes  d  anciennes  tribus  huniqucs,  jouissaient
du  privilège  de  se  gouverner  librement  sous  les  ordres  de  leurs  capitaines
électifs,  à  la  condition  de  marcher  les  premiers  au  secours  de  l’État  en  cas
de  guerre.  Les  villages  habités  par  ces  cultivateurs  étaient  encore  de  petites
républiques  avant  la  révolution  de  1848.  Au  moyen  âge,  les  magnats  formaient ­
  l’armée  du  roi,  et  la  noblesse  b  armée  nationale.  Ceux  qui  possédaient ­
  des  terres  étaient  seuls  appelés  à  défendre  le  pays.  Les  guerriers  qui
avaient  aidé  les  premiers  rois  dans  leurs  conquêtes  avaient  reçu  en  donation ­
  des  terres,  en  échange  desquelles  ils  devaient  le  service  militaire.  En
cas  d  extinction  de  descendants  mâles  ,  le  sol  retournait  à  la  couronne,  propriétaire ­
  du  sol  tout  entier.  L’armée  ne  fut  organisée  systématiquement  que
sous  les  rois  Sigismond  et  Mathias.  Chaque  comitat  fut  tenu  de  fournir  un
contingent  de  cavaliers  proportionné  au  nombre  de  ses  habitants.  Les  prélats ­
  et  les  magnats  eurent  aussi  à  leur  charge  1  entretien  et  1  équipement  de
bandes  organisées  sur  le  modèle  des  banderies  italiennes.  Enfin  l’État  prit
â  sa  solde  la  fameuse  Légion  Noire,  qui  lui  coûta  plus  d’un  million  de
ducats  par  an.  Le  roi  Mathias  aimait  tant  ces  valeureux  cavaliers,  dont
1  aimée  sur  le  champ  de  bataille  suffisait  pour  mettre  en  fuite  l’ennemi,
qu  il  se  plaisait  â  venir  s’entretenir  familièrement  avec  eux,  â  partager  leur
pas,  et  â  panser  lui-même  leurs  blessures.
Le  courage  poussé  jusqu’à  1  héroïsme  n  est  pas  seulement,  dans  la  patrie
        <pb n="179" />
        160

LA  MONGOIE

magyare,  la  vertu  des  hommes;  c’est  aussi  celle  des  femmes.  L’histoire  de
Hongrie  est  tout  illustrée  de  leurs  hauts  faits  patriotiques.  Les  Turcs  viennent-ils ­
  mettre  le  siège  devant  une  ville,  aussitôt  les  rues  retentissent  de
cris  de  joie  :  hommes,  femmes,  soldats,  tous,  d’une  voix;  unanime,  jurent
d  observer  les  conditions  suivantes,  que  leur  dicte  un  patriotisme  fanatique  :
«  Le  mot  de  capitulation  est  proscrit;  si  quelqu’un  ose  le  prononcer,  il  sera
puni  de  mort.  Quand  les  vivres  seront  épuisés,  nous  nous  mangerons  les
uns  les  autres,  et  les  victimes  seront  tirées  au  sort.  Les  femmes  s’occuperont
de  réparer  les  murailles;  elles  pourront  suivre  leur  mari  sur  la  brèche  et
dans  les  sorties.  »  Quand  l’ennemi  donne  l’assaut,  les  femmes  accourent  se
confondre  dans  les  rangs  des  assiégés  :  on  ne  les  distingue  plus  qu’à  leur
aveugle  et  impétueuse  bravoure.  Les  unes  combattent  corps  à  corps;
d’autres,  du  haut  des  murailles,  font  rouler  sur  les  assaillants  des  roches
énormes,  ou  les  inondent  de  flots  d’huile  bouillante  1 .
Dans  toutes  les  périodes  troublées  de  l’histoire  de  leur  pays,  les  femmes
hongroises  montrèrent  un  caractère  viril,  une  âme  forte  et  pleine  de  résolution. ­

«  Ma  femme  et  mon  sabre  !  »  s’écrie  le  poète-soldat  Pétoeffi,  et  il  ajoute  :
«  Que  la  patrie  ait  un  jour  besoin  de  mon  bras,  ma  femme  ceindra  ellemême
  mon  sabre  autour  de  ma  taille,  et,  nous  bénissant  :  —  Partez,  dirat-elle,
  soyez  toujours  fidèles  l’un  à  1  autre!  »
Lorsqu’en  18  48  retentit  des  Garpathes  à  la  mer  le  cri  de  :  «  La  patrie
est  en  danger!  »  les  mères  hongroises  armèrent  elles-mêmes  leurs  fils.  Et  les
femmes  suivirent  leur  mari,  les  sœurs  leurs  frères,  les  fiancées  leur  fiancé.
Plus  d  une  femme  combattit  sous  P  uniforme  de  hussard  ou  de  honvcd.  Une
riche  jeune  fille,  du  nom  de  Szentpaly,  fit  des  prodiges  de  bravoure  au  siège
de  Komorn.  Une  autre  jeune  fille,  qui  servait  en  qualité  de  simple  soldat,
parvint  au  grade  de  brigadier  sans  que  ses  camarades  se  fussent  jamais
doutés  de  la  différence  de  son  sexe.
Le  moment  de  me  remettre  en  route  était  venu.  Je  pris  congé  du  jeune
officier  autrichien  qui  avait  été  mon  compagnon  d’une  heure,  et  je  lui  dis  :
«  Au  revoir  en  Bosnie!  »  1  uis  je  m  installai  dans  le  compartiment  d’un  beau
wagon  jaune,  occupe  par  trois  ou  quatre  personnes.  En  voyage,  loin  de  fuir
la  société,  je  la  recherche  avec  empressement.  On  peut  apprendre  tant  de
choses  en  causant  avec  ses  voisins,  surtout  dans  ces  chemins  de  fer  d  intérêt
local  qui  savent  quand  ils  partent,  mais  (pii  ignorent  toujours  quand  ils
arriveront!  On  ménage  la  vapeur,  ou  ménage  le  matériel,  on  ménage  les

1  Histoire  de  Hongrie,  par  Boldexu.
        <pb n="180" />
        1G1

■MH

DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.
employés,  on  ménage  la  voie,  on  ménage  tout  :  c’est  une  économie  qui
serait  absolument  ruineuse  clans  un  pays  pressé  et  industriel.  On  me  raconte
qu’un  paysan,  invité  un  jour  par  un  de  ses  camarades  à  prendre  le  train  de
Kanizsa  à  Kapornak,  lui  répondit  :  «  Non,  pas  aujourd’hui;  je  suis  trop
pressé,  je  vais  à  pied.  »
Kanizsa,  que  nous  laissâmes  sur  notre  gauche,  est  un  petit  bourg  de  douze
mille  habitants,  ignoré  et  heureux.  Dès  que  nous  eûmes  quitté  cette  station,
le  ciel  devint  sombre  et  se  voila,  et  prit  â  notre  égard  une  attitude  des

sous  le  fouet  d’un  vent  furieux.  La  plaine  était  noire  de  leur  ombre,  comme
si  une  immense  volée  de  corbeaux  eût  projeté  sur  le  sol  la  nuit  de  ses
ailes.  Les  feudles  des  arbres  frissonnaient  d’effroi  et  se  hérissaient  dans  un
sentiment  de  résistance.  Au  milieu  de  lugubres  craquements,  les  âmes  rénuageux ­

  :  profondes,  bizarres,  tourmentées,  et,  tout  â  coup,  comme  si  les
torrents  de  ces  montagnes  aériennes  débordaient,  une  inondation  tomba

l’averse,  s’éleva  tout  autour  de  nous  et  nous  enferma  comme  dans  une

Il  sauta  à  clieval  et  repartit  au  galop  saus  dire  un  mot.

plus  refrognées  et  des  plus  hostiles.  De  gros  nuages  se  mirent  â  fuir  effarés

veillées  des  vieux  troncs  criaient.  Des  vallées  se  creusaient  dans  le  ciel

sur  la  terre  avec  un  bruit  de  cascade  et  de  trombe.  L  horizon  s’évanouit,
les  plans  s’effacèrent;  un  mur  gris,  formé  par  les  longues  hachures  de
        <pb n="181" />
        1  (i  2

LA  HONGRIE

prison.  L’ondée  flagellait  les  vitres  de  notre  wagon  et  rebondissait  sur  le
toit  de  tôle  avec  un  bruit  de  grosse  grenaille.  Il  faisait  un  temps  «  à  ne  pas
mettre  même  un  parapluie  dehors  »  .  Le  train  s’arrêta,  au  plus  fort  de
1  averse,  à  une  petite  gare  perdue  au  milieu  de  la  plaine,  et  où  il  me  fallait
descendre  pour"  me  rendre  à  Nagy-Atad,  et  de  là  à  Nagy-Korpad,  chez
M.  L...
Suivant  la  recommandation  de  M.  L...,  qui  m’avait  écrit  à  Agram,  je  lui
avais  télégraphié  l’heure  de  mon  arrivée  à  la  station  ;  mais  ce  fut  en  vain  que
je  me  fis  connaître  aux  quelques  paysans  hongrois  qui  se  tenaient  à  côté  de
leurs  chariots  rustiques,  enveloppés  dans  leur  bunda,  dont  la  peau  de  mouton
était  retournée  en  dedans,  et  qui  fumaient  imperturbablement  leur  pipe,
comme  si  le  ciel,  au  lieu  de  torrents  de  pluie,  eût  versé  des  flots  de  soleil.
Le  chef  de  gare  vint  à  mon  secours  et  m  expliqua  que  ces  paysans  étaient
des  voituriers  improvisés.  N’ayant  rien  à  faire  chez  eux,  ils  étaient  venus  à
la  station  dans  l’espoir  de  trouver  quelque  voyageur.
—  Combien  demandent-ils  pour  aller  jusqu’à  Nagy-Korpad?  fis-je.
Le  chef  de  gare  leur  traduisit  ma  demande,  à  laquelle  un  seul  d’entre
eux  répondit  :
—  C’est  huit  florins.
—  Et  combien  de  temps  faut-il?
—  Six  heures.
—  C'est  bien.  Qu’il  prenne  ma  valise.
Grimpant  sur  l’essieu  de  la  roue,  je  montai  dans  le  véhicule,  dont  le
panier  d’osier  était  rempli  de  foin.
Nous  allions  partir,  quand  un  char  arriva  à  fond  de  train  vers  la  gare;
les  chevaux,  frémissants,  tachés  de  boue  et  d’écume,  s’arrêtèrent  droit
devant  ceux  du  chariot,  et  un  grand  cocher  en  livrée  bleu  de  ciel,  tout
chamarré  de  brandebourgs,  coiffé  du  petit  chapeau  hongrois  et  chaussé
de  hautes  bottes,  sauta  à  terre,  s’élança  vers  moi,  me  prit  à  bras-le-corps,
et  me  fit  passer  comme  un  sac  de  plumes  de  la  voiture  du  paysan  dans  la
sienne.  Il  s’empara  avec  la  même  dextérité  de  ma  valise,  sauta  à  cheval,
et  repartit  au  galop  sans  dire  un  mot.  Le  paysan  fut  tellement  ébahi  de
cette  scène  qu  il  resta  la,  bouche  béante.  Quant  à  moi,  je  riais  tout  seul,
et  je  trouvais  cette  petite  aventure  tout  à  fait  charmante.
La  pluie  avait  transformé  la  large  route  sablonneuse  que  nous  suivions
en  un  fleuve  de  boue.  Parfois  les  roues  du  véhicule  s’enfoncaient  d  une
façon  alarmante,  mais  les  chevaux,  par  un  violent  effort,  nous  tiraient  du
mauvais  pas.  Dans  un  pays  où,  comme  en  Hongrie,  la  pierre  manque  parfont, ­
  il  n’v  a  pas  moyen  d  entretenir  les  routes.  Les  pierres  sont  même  si
        <pb n="182" />
        DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

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rares  que  je  me  suis  toujours  étonné  de  n  en  pas  voir  dans  la  vitrine  des
changeurs,  à  côté  des  ducats,  des  bijoux  et  autres  objets  précieux.  Quand
les  routes  sont  trop  défoncées,  on  ne  peut  voyager  qu’avec  des  bœufs,  et  il
en  faut  souvent  une  douzaine  pour  remorquer  un  simple  chariot.  Le  voyageur ­
  est-il  surpris  par  les  pluies  dans  quelque  auberge  isolée,  il  lui  est  alors
impossible  de  poursuivre  son  chemin,  et  il  doit  attendre,  quelquefois  des
semaines  entières,  que  le  soleil  ou  le  vent  ait  de  nouveau  séché  le  sol.
Le  chemin  était  aussi  désert  que  celui  qui  conduit  au  logis  d  un  ami  ruiné.
Devant  moi  je  ne  voyais  qu’une  longue  traînée  de  bouc  jaunâtre.  En  passant
près  d’un  chêne,  nous  aperçûmes  cependant  une  fillette  qui,  la  robe  relevée ­
  sur  sa  tête,  avait  cherché  là  un  abri  momentané.  Pétoeffi  a  fait  d’une
petite  scène  de  ce  genre  une  chanson  populaire  d’une  touche  vivante  et
pleine  d  émotion  :  «  Sous  1  arbre,  dit-il,  une  blonde  fille  s  est  réfugiée,
attendant  la  fin  de  l’ondée.  Du  seuil  de  la  grande  porte,  je  la  regarde  en
lui  souriant  des  yeux.  —  Viens  ici  et  entre,  blanche  colombe;  viens  dans
ma  petite  chambre  jusqu’à  ce  que  la  pluie  ait  cessé.  Assieds-toi  a  mes  côtés,
là,  sur  ce  joli  bahut.  S’il  est  trop  haut,  je  t’y  mettrai  en  te  portant;  s'il  est
trop  dur,  charmante  enfant,  je  te  prendrai  dans  mes  bras.  »
Enfin,  au  bout  d’une  heure,  la  pluie  cessa,  les  gros  nuages  qui  s’en
allaient  en  flottille  vers  l’horizon  s’amincirent  et  s’éclaircirent.  Le  ciel  était
comme  tendu  de  mousseline  sale,  à  travers  les  déchirures  de  laquelle  ou
apercevait  des  lambeaux  de  soie  bleue  fanée.  Et  bientôt  des  raies  de  soleil,
de  petits  coups  de  lumière  se  firent  jour  ;  et  il  y  eut  à  l’horizon  comme  un
rayonnement  joyeux  d’aurore,  et  sur  la  terre  comme  1  épanouissement  d’un
sourire  printanier.  Sous  les  feuilles  que  la  pluie  avait  mouillées  et  qui  luisaient ­
  de  reflets  d’argent,  on  entendait  des  cris  d’appel,  des  bonds  furtifs,
de  doux  frôlements  d’ailes.  Les  insectes  recommençaient  à  bourdonner  et
les  papillons  à  voler.  Les  verdures  humides  étaient  couvertes  de  gros  diamants ­
  qui  étincelaient,  irisés  des  couleurs  de  P  arc-en-ciel.  Et  de  tous  côtés
s  ouvraient  des  échappées  délicieuses  de  fraîcheur,  se  montraient  des
paysages  dune  netteté  de  détails  admirable,  des  champs  de  blé  qui  brillaient ­
  comme  du  cuivre  poli,  des  clochers  dont  la  croix  argentée  s  allumait
comme  une  flamme.  Une  clarté  opalisée,  fraîche  ,  rajeunie,  remplissait
l’air;  et  ce  n’était  plus  la  voix  de  la  tempête,  mais  le  plaisir  de  se  sentir  de
nouveau  caressée  par  le  soleil,  qui  faisait  tressaillir  la  terre  comme  au
retour  de  l’aube.
Le  fut  au  triple  galop  que  je  traversai  le  petit  bourg  de  Nagy-Atad,  dont
les  maisons  toutes  blanches  ressemblaient  à  des  jeunes  filles  en  robe  de
percale  surprises  au  milieu  du  chemin  par  une  averse,  et  attendant,  immobiles
        <pb n="183" />
        lCi

LA  HONGRIE

sous  leurs  parapluies  comme  sous  un  toit,  que  les  chemins  fussent  de  nouveau
praticables  et  que  la  pluie  eût  cessé.
Sur  la  place  du  marché,  couverte  de  flaques  noires,  s’élevaient,  à
moitié  montées,  des  baraques  de  marchands  forains  ;  le  long  de  leurs
hautes  perches,  des  lambeaux  de  toiles  pendaient,  flasques  et  déchirés  :  on
eût  dit  les  mâtures  d’embarcations  échouées.  Et  ce  qui  complétait  ce
simulacre  de  naufrage,  c’étaient  les  énormes  caisses,  les  ballots  de  toutes
sortes  jetés  là  pêle-mêle  comme  des  épaves.
En  sortant  du  bourg,  la  voiture  monta  à  droite.  Après  avoir  traversé
un  petit  pont  de  pierre,  elle  tourna  brusquement  :  nous  étions  arrivés.

maison  aux  volets  verts.  Si  le  hasard  ne  m’avait  pas  amené  à  Nagy-Atad,
je  ne  sais  pas  trop  comment  vous  seriez  venu  jusque  chez  moi.
—  Mais  avec  un  char  de  paysan.  J’avais  même  déjà  conclu  le  marché,

Ah  !  cher  monsieur,  \  ous  seriez  arrivé  demain  matin,  après  avoir
passe  la  nuit  dans  la  houe.  Mon  cocher  vous  a-t—il  immédiatement  reconnu? ­


chien  du  Saint-Bernard  :  il  ne  me  conduit  pas,  il  m’apporte.
Et  je  racontai  à  M.  L...,  qui  s’en  amusa  beaucoup,  la  scène  d’enlèvement ­
  qui  s’était  passée  à  la  gare.
—  Venez,  me  dit  M.  L...,  en  me  conduisant  dans  la  maison  ;  je  vais  vous

Le  codier  de  M.  L...

—  Ali!  vous  voilà!  s’écria  M.  L...,  apparaissant  sur  le  seuil  d’une  jolie

répondis-je.

Au  premier  coup  d  œil...  On  dirait  que  vous  l  avez  dressé  comme  un
        <pb n="184" />
        DE  L’ADRIATIQUE  AU  DAISUBE.

1(55

présenter  à  M  S...,  mon  collègue;  c’est  le  comptable  cl  le  caissier  de  1  administration ­
  des  domaines  que  la  famille  Sina  possède  dans  ce  district.
Le  baron  Sina,  mort  il  y  a  quelques  années,  était  un  des  plus  grands
propriétaires  terriens  de  la  Hongrie.  Il  ne  connaissait  pas  lui-même,  dit-on,
l’étendue  de  ses  terres,  n’ayant  vu,  dans  sa  vie,  que  cinq  ou  six  de  ses
immenses  propriétés,  sur  les  huit  ou  dix  qu’il  possédait.
Nous  entrâmes  dans  la  salle  à  manger,  pleine  d  enfants  ;  et,  franchissant
la  porte  d’un  petit  salon  ,  nous  trouvâmes  réunis  là  M.  S...  et  sa  femme  ,  et
madame  L...  Après  avoir  causé  un  instant  et  pris  quelques  rafraîchissements, ­
  M.  L...  donna  le  signal  du  départ.
—  Je  vais  vous  enlever  à  la  vie  civilisée  ;  c’est  au  milieu  du  désert,  dans
la  puszla,  queje  vous  conduis,  me  dit-il.
—  Eh  bien!  intervint  M.  S...,  moi,  je  m’oppose  à  ce  départ,  et  je  vais

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'•  V' 4  .  ,  y'  •

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Hutte  et  puits  dans  la  puszta.

couper  les  traits  de  vos  chevaux,  si  vous  ne  me  promettez  pas  de  venir
demain,  à  midi,  dîner  avec  nous.  C’est  la  foire  de  Nagy-Atad.  M.  Tissot
verra  une  foire  hongroise.
J  acceptai  avec  enthousiasme,  et  M.  L...  se  vit  obligé  d  accepter  b  invitation ­
  avec  moi.
Deux  voitures  très-légères  nous  attendaient  dans  la  cour.  Madame  1,...
monta  dans  la  première  avec  sa  bonne  et  l’enfant;  M.  L...  et  moi,  nous
prîmes  place  dans  la  seconde.  Les  chevaux,  vifs  et  ardents  ,  partirent  avec
la  kitesse  de  1  éclair.  Bientôt,  maisons,  toits,  clochers  disparurent  a  nos
\eux.  Un  stoppe  immense,  une  plaine  infinie,  un  océan  de  terre  ferme,
une  mei  de  verdure  calme,  immobile,  silencieuse  comme  une  mer  morte  ,
déroulait  jusqu  a  1  horizon  ses  vastes  prairies  tout  unies,  que  les  champs  de
blé  mouchetaient  d’îlots  dorés.  Près  d’un  puits  en  forme  de  potence,  se
dressait  de  temps  en  temps  une  hutte  de  paille.  Pas  un  cri  d’oiseau,  pas  même
ce  bourdonnement  ailé  et  invisible,  qui  est  comme  la  voix  des  champs.  Le
silence  profond  de  l’immensité  !
        <pb n="185" />
        ICG

LA  HONGRIE

Nous  étions  entrés  dans  la  puszta.  Ce  mot  hongrois  signifie  espace  vide.
Quand  cet  espace  vide  est  cultivé  ,  —  comme  c’est  le  cas  ici,  —  on  appelle
aussi  puszta  les  bâtiments  qui  servent  à  l’exploitation  agricole  du  steppe.
Sur  la  terre  noire  et  épaisse  d’un  chemin  à  peine  tracé,  car  ici  l’on  passe
où  l’on  veut,  à  travers  champs,  nous  roulions  sans  bruit,  comme  sur  du
velours;  il  me  semblait  queje  venais  de  pénétrer  dans  un  monde  nouveau,
et  j’éprouvais  toutes  les  sensations  délicieuses  que  vous  donnent  battrait
de  l’inconnu  et  le  charme  de  l’inédit.
Plus  on  voyage  et  plus  on  observe,  plus  on  voit  combien  est  juste  la
théorie  des  milieux,  et  quelle  influence  exercent  sur  l’homme  la  configuration ­
  du  sol  et  le  climat.  Le  Suisse  qui  vit  dans  ses  montagnes,  le  Bédouin
qui  vit  dans  le  désert,  et  le  Hongrois  qui  vit  dans  sa  puszta,  sont  des  hommes
de  liberté.  Consultez  l’histoire  de  ces  trois  peuples;  ils  ont  soutenu  une
lutte  continuelle  pour  le  maintien  de  leur  indépendance.  Après  avoir  chassé
les  Slaves  qui  occupaient  le  pays,  les  Hongrois  chassent  les  Turcs,  puis
les  Allemands.  «  Est-il  donc  vrai,  demande  dans  un  chant  populaire  un
jeune  paysan  à  son  père,  est-il  vrai  que  je  suis  libre,  que  je  ne  subirai
plus  jamais  ni  joug  ni  servitude?  —  C’est  vrai,  mon  fils,  nous  sommes
libres;  et  que  Dieu  bénisse  celui  qui  nous  a  donné  la  liberté!  —  Dis-moi
son  nom,  mon  père;  mon  cœur  éclate  de  reconnaissance  et  de  joie.  A  qui
dois-je  une  patrie  libre?  —  Remercie  le  gardien  de  notre  pays,  remercie  le
peuple,  mon  fils.  —  Où  est  le  peuple?  Où  demeure-t-il?  J’irai  lui  baiser
les  pieds.  —  Mon  fils,  un  homme  libre  ne  doit  jamais  se  prosterner,  mais
toujours  regarder  les  hommes  en  face.  «  —  A  ce  fier  langage,  on  reconnaît
1  habitant  de  la  puszta  hongroise.
Nous  filions  toujours  avec  la  même  rapidité.  Le  jour  mourait  dans  un
horizon  rouge  comme  le  sang.  Autour  de  nous  l’atmosphère  était  blonde,
imprégnée  de  poussière  d’or  comme  au  désert  ;  et  la  nuit  arrivait  rapide,
presque  sans  crépuscule,  de  même  qu’en  Orient.  L’incendie  allumé  par  le
soleil  couchant  s’éteignit,  et  le  ciel  prit  une  teinte  d'ardoise  azurée,  sur
laquelle  les  étoiles  se  dctacheieut  avec  un  etmcelloment  d’escarbouclcs.
Au  fond  de  1  honzon,  la  lune  semblait  se  balancer  comme  un  encensoir  de
vermeil  ;  et  1  ou  eut  dit  que  la  \  oie  lactee  était  la  fumée  lumineuse  qui  s  en
échappait.  De  grands  peupliers  se  dressèrent  tout  à  coup  devant  nous,  projetant ­
  leur  ombre  effilée  sur  un  champ  de  blé.  Les  rayons  de  la  lune  éclairèrent ­
  quelques  toits,  et  j’aperçus,  toute  blanche  comme  une  tombe  de
marbre,  une  jolie  maisonnette  dont  les  fenêtres  s’éclairèrent  et  s’ouvrirent
à  notre  approche.  La  voiture  tourna  et  pénétra  dans  une  cour,  où  elle  fut
saluée  par  les  aboiements  d’un  gros  chien  :  nous  étions  chez  M.  L...
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        AKA

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DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.  107
On  me  conduisit  dans  la  chambre  d’amis,  —  une  belle  chambre  avec  un
canapé  de  reps  vert,  un  guéridon  chargé  de  bibelots  et  d’albums  de  photographies, ­
  —  et  une  demi-heure  après,  on  m’invitait  à  venir  m’attabler ­
  devant  un  copieux  souper.  A  la  fin  du  repas,  la  nourrice  endormit ­
  l’enfant  en  chantant.  Ce  n’était  pas  la  première  fois  que  j’entendais
chanter  en  langue  hongroise,  mais  jamais  chant  ne  résonna  plus  mélodieusement ­
  à  mes  oreilles.  Le  hongrois,  comme  l’italien,  est  une  langue  énergique ­
  sans  rudesse,  dont  les  intonations  glissantes,  suaves,  sont  d’une
merveilleuse  euphonie.  Parfois  on  croirait  entendre  un  gazouillement,  un
doux  murmure  de  ruisseau  dans  la  mousse  ou  de  brise  sous  la  feuillée.
L’alphabet  hongrois  se  compose  de  trente-huit  sons  aux  inflexions  légères,
à  l’accentuation  harmonieuse,  aux  nuances  variées  et  délicates  comme  les
gammes  d’un  instrument.  D’une  allure  originale,  brillante  et  fleurie,  pleine
de  coloris  et  de  mouvement,  cette  langue  est  par  excellence  celle  de  1  imagination ­
  ,  de  la  poésie  et  du  cœur.  Que  disait  ce  chant  de  nourrice?  Les
choses  les  plus  tendres,  les  plus  délicieuses  qui  soient  jamais  sorties  de
la  bouche  d’une  mère
«  Petit  enfant,  grandis,  ó  jolie  petite  bouche  de  perles!  —  Que  ton  berceau ­
  soit  de  bois  de  rose,  et  que  les  anges  te  tissent  les  fils  de  l’arc-en-ciel
pour  t’en  faire  des  langes!
«  Qu’une  belle  feuille  de  noyer  dorée  te  serve  de  couverture,  et  que  la
brise  du  soir  balance  ton  berceau!  —-  Que  le  baiser  d’une  étoile  filante  te
réveille!  Qu’un  souffle  suave  se  joue  autour  de  toi!
"  Que  P  haleine  du  lys  t’effleure!  Que  la  soie  moelleuse  te  caresse!  Que  la
joie  colore  tes  petites  joues,  et  que  les  papillons  te  fassent  des  éventails  de
leurs  brillantes  ailes  !
“  Que  le  ver  a  soie  te  file  tes  habits  !  Que  les  fées  viennent  te  sourire!
Que  leur  bénédiction  te  donne  l’amour,  et  que  Dieu  vienne  à  ton  aide  en
tous  lieux  !  »

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        CHAPITRE  XI

Histoires  de  brigands.  —  Deux  ingénieurs  slovaques.  —  Patko.  —  Bétyars  et  pauvres  compagnons.
—  Les  Pandours.  —  Sobry.  —  Mylfait.  —  Un  juif  qui  passe  un  mauvais  quart  d’heure.

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Dès  que  le  café  fut
servi,  mon  hôte  m’apporta ­
  lui-même  une
collection  cîe  pipes,
et  nous  causâmes  encore ­
  longtemps,  en
fumant  un  tabac  turc
qui  nous  enveloppait
de  ses  nuages  parfumés. ­
  Au  dehors,  un
silence  de  mort.  Pas
même  un  pauvre  petit
grillon.  Nous  étions
comme  perdus  au
fond  d’un  désert.
—  La  soirée  était
tranquille  comme
celle-ci,  et  la  lune
brillait  aussi  dans  son
plein,  quand,  il  y  a
dix  ans,  cette  maison ­
  fut  attaquée  par
des  brigands,  me  dit  M.  L...  Mon  prédécesseur,  car  c’est  à
lui  que  la  chose  arriva,  était  assis  là  où  vous  êtes  ;  il  fumait  son
chibouk  et  prenait  son  café.  Tout  à  coup  la  porte  s’ouvre,  trois
entrent,  tenant  leur  fusil  d’une  main  et  leur  couteau  de  1  autre.

1  On  désigne  sous  cc  nom  los  vagabonds  et  les  brigands.
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Héliog.  Dujard
PAYSANS  HONGROIS  DANS  UNE  AUBERGE
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        LA  HONGRIE,  DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.  1C9
—  Si  tu  bouges,  dit  celui  qui  semblait  leur  chef,  tu  es  un  homme  mort  ;
donne-nous  de  l’argent.
—  Je  n  en  ai  pas,  répondit  d’un  air  résolu  le  maître  du  logis.
—  C’est  ce  que  nous  allons  voir,  fit  le  bétyar.  Et  il  se  dirigea  vers  une
commode  qui  était  là,  dans  ce  coin.
Mon  prédécesseur  se  leva,  saisit  un  couteau  resté  sur  la  table,  et  se
précipita  sur  le  voleur.  Au  même  moment,  un  des  bandits  qui  gardait  la
porte  lui  déchargea  son  arme  en  pleine  poitrine  :  il  tomba  roi  de  mort,
baigné  dans  son  sang.
Un  des  tiroirs  de  la  commode  renfermait  six  mille  florins,  que  les
brigands  emportèrent.
Depuis  lors,  nous  ne  gardons  plus  d’argent  chez  nous,  et  nos  portes  se
ferment  comme  celles  des  villes  au  moyen  âge,  à  la  tombée  de  la  nuit.  Des
grilles  en  fer  ont  été  placées  à  toutes  les  fenêtres,  et  il  y  a  là,  dans  cette
chambre,  assez  de  fusils  pour  soutenir  un  siège.
—  Vous  n  avez  pas  revu  ces  brigands?
—  Non;  mais  j’en  ai  vu  d’autres;  car  lorsqu’une  bande  se  forme,  elle
voyage  beaucoup,  comme  les  Tziganes.  De  la  forêt  de  Bakony  elle  émigre
sur  les  bords  de  la  Theiss,  et  s’en  va  jusque  dans  les  Garpathes.  Mais  ne
croyez  pas  que  nos  brigands,  dont  l’espèce  a  presque  disparu  aujourd’hui,
soient  aussi  terribles  que  leur  réputation.  Il  faut  savoir  les  prendre  par  le
bon  côté.  Si  mon  prédécesseur  avait  été  plus  hospitalier,  s’il  leur  avait
donné  à  boire  et  à  manger,  il  s’en  serait  tiré  le  mieux  du  monde.  Un  jour,
il  y  a  deux  ans,  nous  étions  à  déjeuner.  Un  bétyar  entra  dans  la  cuisine,
demandant  à  parler  au  maître.  La  cuisinière,  pâle  et  tremblante,  vint  me
prévenir.
&amp;lt;1  allumai  ma  pipe  et  je  sortis.  Sur  le  seuil  de  la  porte  je  rencontrai  un
foit  bel  homme,  jeune  encore,  à  la  mine  éveillée  et  intelligente,  tenant  son
fnsd  caché  sous  son  manteau.
—  Que  veux-tu  ?  lui  dis-je.
Je  ^oudiais  de  1  argent,  me  répondit-il  de  l’air  le  plus  naturel.
—  J’en  ai  fort  peu.
^  '  1  Gprit-il  en  souriant,  chez  le  baron  Sina,  on  a  toujours  de
b  argent.
-  Fumes-tu?  lui  demandai-je,  essayant  de  donner  un  autre  cours  à
ses  pensées,  et  voulant  avoir  moi-même  le  temps  de  la  réflexion.
Oui,  je  fume...  surtout  quand  le  tabac  est  bon...
liens,  voici  des  cigarettes.  Sais-tu  ce  que  c’est?
Oh  !  oui,  j’en  ai  fumé  d’excellentes  chez  les  curés.
        <pb n="190" />
        170

LA  HONGRIE

—  Comment  es-tu  devenu  bétyar?
—  On  a  voulu  faire  de  moi  un  soldat.  Moi,  je  n  ai  pas  voulu.  Alors  on
a  envoyé  les  gendarmes  pour  me  prendre.  Je  me  suis  sauvé.
—  Mais  n’as-tu  pas  peur  que  les  Pandours  t’attrapent?
—  Non...  Les  Pandours  sont  trop  poltrons.  Ils  arrivent  toujours  trop  tard.
Nous  causâmes  dix  minutes  ;  je  glissai  un  florin  dans  sa  main  ;  il  s’en  alla
enchanté  de  moi.
Ils  sont  tous  comme  ça  :  bons  diables  quand  on  les  reçoit  amicalement,
et  qu’on  ne  les  contrarie  pas  trop  sur  leur  manière  d  envisager  le  «  tien
et  le  mien  »  .
Ces  chevaliers  de  grands  chemins  jouaient  autrefois  aux  grands  seigneurs.
Ils  étaient  avec  les  dames  d’une  galanterie  et  d’une  courtoisie  exquises.
Et  cependant  ils  aimaient  les  plaisirs  cruels,  à  la  manière  de  tous  les
gens  violents  et  despotiques.  Une  fois,  dans  une  csarda,  deux  ingénieurs
slovaques  aux  longues  jambes  tombèrent  au  milieu  d’un  repas  de  bandits.
Ces  messieurs  étaient  d’humeur  facétieuse.  Ils  obligèrent  les  intrus  à
danser  en  chemise,  toute  la  nuit,  sur  une  table,  tandis  qu’eux  buvaient  et
se  pâmaient  de  rire.  Mais  quelques  semaines  après,  par  un  singulier  retour
des  choses  d  ici-bas,  c  étaient  les  jambes  du  chef  de  la  bande  qui  gigotaient
au  vent.  Ceux  que  les  brigands  hongrois  se  plaisaient  particulièrement  à
tourmenter  étaient  les  juifs  et  les  prêtres,  parce  qu’ils  sont  riches.  Il  n  était
pas  de  supplice  qu’ils  n  inventassent  pour  s’amuser  de  leurs  plaintes,  de
leurs  gémissements,  de  leurs  contorsions  et  de  leurs  douleurs.  Ils  les
rouaient  de  coups,  ils  les  ferraient  comme  des  chevaux,  ils  les  liaient  en
croix,  ils  les  suspendaient  par  les  pieds  à  une  branche  d’arbre,  ou  les
enterraient  jusqu’au  cou  au  bord  des  routes.  Le  célèbre  Patko  rencontra
un  jour  un  marchand  Israélite  qui  se  rendait  au  marché  avec  du  miel.  Il
lui  enleva  ses  vêtements,  et,  lui  ayant  enduit  tout  le  corps  de  miel,  il  le
roula  dans  de  la  plume,  de  sorte  que  l’infortuné  ressemblait  à  un  animal
fabuleux.  Quand  il  arriva  aux  portes  de  la  ville,  les  femmes  et  les  enfants
s’enfuirent  en  hurlant,  et  tous  les  chiens  se  lancèrent  à  ses  trousses.
Le  peuple,  que  ces  grosses  farces  amusent  et  dont  l’imagination  épique
idéalise  la  vie  du  brigand,  ne  dénonce  jamais  la  présence  d’un  bétyar,  et
prend  toujours  parti  pour  lui  contre  le  gendarme.  Dans  les  longues  veillées
d’hiver,  on  ne  raconte  pas  chez  nous  des  contes  de  fées,  comme  en  Allemagne, ­
  mais  les  exploits  légendaires  des  Sobry,  des  Mylfait,  des  flap,  des
Julias,  des  flat  ko  et  des  llosza  Sandor.  Tous  ces  bétvars  sont  devenus  des
héros  d’épopées  populaires;  et  si  Ton  trouve  un  livre  dans  une  maison  de
pavsans,  c’est  le  récit  de  leurs  hauts  faits
        <pb n="191" />
        DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

171

L’histoire  du  brigandage  en  Hongrie  est  pleine  de  traits  chevaleresques
qui  révèlent  chez  les  bandits  en  renom  la  soif  des  aventures,  la  recherche
du  danger  et  des  actions  d’éclat,  bien  plus  que  des  instincts  sanguinaires
de  meurtre  et  de  pillage.  Un  jour,  un  brigand  est  condamné  à  mort.  Le
Pandour  qui  doit  l’accompagner  jusqu’au  pied  de  la  potence  lui  fait  servir
un  copieux  repas  et  laisse  ensuite  échapper  son  prisonnier.  Trois  mois  plus
tard,  le  même  Pandour  tombe  entre  les  mains  du  même  brigand,  qui  le
régale  de  son  mieux  et  lui  rend  la  liberté.
Une  autre  fois,  une  bande  de  douze  brigands  s’était  retranchée  dans  une
verrerie,  sur  les  bords  du  lac  Balaton.  Après  avoir,  trois  heures  durant,
échangé  des  coups  de  fusil  sans  résultat  décisif,  on  en  vint  de  part  et
d’autre  à  conclure  une  trêve.  Les  brigands  invitèrent  alors  les  Pandours  à
boire  à  leur  gourde  ,  et  après  un  repos  d’une  heure,  le  combat  recommença
et  finalement  tourna  au  désavantage  des  brigands,  qui  durent  se  rendre.
—  Je  commence,  dis-je  à  mon  interlocuteur,  à  prendre  un  intérêt
extrême  à  vos  bandits.  Je  les  trouve  bien  plus  intéressants  que  les  héros  de
nos  romans  parisiens.  Racontez-moi  donc  l’histoire  de  quelques-uns  d’entre
eux.
—  Très-volontiers  ;  roulez  une  cigarette  pendant  que  je  bourre  mon
chibouk.
M.  L...,  tirant  de  son  bouquin  d’ambre  une  longue  bouffée  de  fumée
bleue,  commença  ainsi  :
—  Il  faut  d’abord  que  je  vous  dise  qu’il  y  a  plusieurs  espèces  de  brigands; ­
  il  y  en  a  de  dangereux,  comme  les  bétyars,  et  de  presque  inoffensifs, ­
  comme  les  Szégény  Légény,  c’est-à-dire  «  les  pauvres  compagnons  ou
pauvres  garçons  »  ,  nom  qu’ils  se  sont  donné  eux-mêmes.  D'après  un  vieux
refrain  très-connn,
Au  service  de  l’Autriche,
Le  militaire  n’est  pas  riche.

Mal  payé,  mal  nourri,  il  y  a  vingt  ans,  il  n  aimait  pas  à  servir  son  roi
Le  fils  de  la  puszta,  enrégimenté  de  force,  incapable  de  se  plier  à  la  discipline, ­
  pienait  bientôt  la  vie  militaire  en  dégoût,  et,  à  la  première  occasion, ­
  il  désertait.  N’osant  pas  retourner  à  son  village,  il  se  réfugiait  dans
les  forêts  ou  dans  les  steppes,  où  il  était  bien  obligé,  pour  ne  pas  mourir
de  faim,  de  dérober  de  temps  en  temps  une  brebis  ou  un  agneau.  Monté
sur  un  cheval  agile,  —  dont  la  provenance  était  toujours  irrégulière,  —  il
passait  sa  vie  dans  la  puszta,  où  il  trouvait  un  gîte  tantôt  dans  une  anbei  ge
solitaire,  tantôt  dans  la  hutte  d’un  berger  ou  au  pied  de  quelque  meule  de
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        blé  ou  de  foin.  Le  «  pauvre  compagnon  »  n’était  pas  un  brigand  dans  le
sens  rigoureux  du  mot;  de  souche  d’honnêtes  gens,  sa  mise  était  propre  et
soignée,  et  il  ne  déplaisait  pas  aux  jeunes  villageoises.  C’était  le  vagabond
du  steppe,  le  compagnon  aimé  des  pâtres,  qui  partageaient  volontiers
avec  lui  leur  pain  et  leur  lard.
Les  Szégény  Légény  n’étaient  redoutables  que  dans  les  contrées  où  ils
se  réunissaient  en  nombre,  et  où  ils  réclamaient  l’hospitalité  la  menace
a  la  bouche.
Quand  ils  allaient  par  bandes  de  vingt  ou  trente,  ils  n  avaient  pas  de
chevaux,  et  leurs  armes  consistaient  en  simples  bâtons;  ils  entraient  alors
comme  chez  eux  dans  les  maisons  isolées  pour  demander  à  manger,  et  ils
s’aventuraient  même,  le  dimanche,  dans  l’auberge  du  village  pour  boire  et
danser.  Leur  costume  ne  les  distinguait  pas  des  autres  paysans  et  des
pâtres.  Quant  à  leur  manière  de  voler,  elle  était  souvent  originale.
Un  très-beau  garçon  stationnait  un  dimanche  matin  devant  le  château
du  comte  P...,  à  B...  Quand  madame  la  comtesse  passa  pour  se  rendre  à
l’office,  le  jeune  homme  la  salua  très-poliment  et  demanda  à  Sa  Grâce  de
vouloir  bien  lui  donner  vingt  livres  de  lard  et  trente  livres  de  pain  pour  les
«  pauvres  compagnons  »  qui  étaient  dans  la  forêt  voisine.  La  comtesse  P...
promit  d  envoyer  ce  que  demandait  le  messager  ;  après  quoi  celui-ci
se  retira  avec  force  remercîmeuts.
Au  commencement  de  ce  siècle,  il  y  avait  encore  des  seigneurs  qui
payaient  une  redevance  aux  Szégény  Légény,  afin  de  ne  pas  être  inquiétés.
Une  fois,  le  comte  B...  rencontra,  pendant  une  de  ses  promenades
dans  la  pnszta,  un  «  pauvre  compagnon  »  qui  le  salua  d’un  air  de  connaissance ­
  :
—  Ah!  c’est  toi,  Gusté!  fit  le  comte.  D’où  viens-tu?
—  J’étais  en  prison  à  M...  Je  me  suis  évadé.
—  Je  t’engage,  mon  garçon,  à  ne  pas  voler  mes  moutons  ;  sans  cela,  je
te  ferai  un  mauvais  parti.
—  Eh  bien,  monsieur  le  comte,  lui  répondit  le  «  pauvre  compagnon  »  ,
donnez-moi  tous  les  ans  un  de  ^  os  moutons,  et  je  ne  viendrai  jamais  vous
en  prendre.
Le  comte  promit  le  mouton,  et  Guste  s  en  alla  au  bourg  demander  de
l’ouvrage.  En  le  voyant  fendre  du  bois  dans  la  rue,  on  lui  dit  :
—  On  va  t  arrêter,  Gusté  !
—  Pas  si  bête  de  me  laisser  prendre,  répondit-il  simplement  en  continuant ­
  son  travail.
Quand  le  «  pauvre  compagnon  »  n'avait  pas  vagabondé  trop  long-
        <pb n="193" />
        DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE

173

temps  et  que  les  mauvaises  compagnies  n’avaient  pas  fait  de  lui  un  bétyar,
il  finissait  par  se  ranger,  s’éprenait  d’une  jeune  fille  avec  laquelle  il  se  ma-■

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Un  bélyi

l  iait,  et  devenait  un  excellent  pâtre  pour  lequel  la  puszla  n  avait  pas  de  secrets.
Le  bétyar,  qui  ne  ressemblait  guère  par  son  pittoresque  accoutrement
au  «  pam  re  compagnon  »  ,  était  ne  voleur  et  se  faisait  brigand  par  vocation. ­
  Son  petit  chapeau,  ses  longs  cheveux  retombant  en  boucles  noires  sur
        <pb n="194" />
        ses  épaules  carrées,  ses  sourcils  épais,  ses  grands  yeux  au  regard  féroce,
sa  figure  brunie  par  le  soleil,  sa  longue  pelisse  en  peau  de  mouton,  sa  ceinture ­
  garnie  d  annes,  lui  donnaient  un  air  sauvage  et  l’aspect  particulièrement ­
  sinistre.  Il  portait  tout  un  arsenal  avec  lui  :  un  fusil,  des  pistolets,
une  hache  et  un  bâton  ferré.  Il  était  cependant  rare  qu’il  allât  jusqu’à
F  assassinat.  Le  brigand  hongrois  se  contentait  de  piller  les  châteaux,  de
détrousser  les  voyageurs,  de  rendre  la  vie  dure  aux  bouviers  de  la  puszta,
dont  la  vigilance  était  impuissante  à  protéger  leurs  troupeaux,  et  de  livrer
bataille  à  la  gendarmerie.  Un  cheval  qui  faisait  son  affaire  n’échappait  pas  au
bétyar.  Rusé  comme  l’Indien,  il  s’approchait  la  nuit  du  pacage  et  enlevait
sans  bruit,  avec  une  dextérité  incroyable,  le  cheval  ou  la  brebis  qu’il  convoitait. ­
  S’agissait-il  de  voler  un  porc,  il  l’attirait  à  la  lisière  de  la  forêt,  en
lui  jetant  des  épis  de  mais,  et  l’assommait  d’un  coup  de  fokoch.
Célébrait-on  une  noce  quelque  part,  le  bétyar  s’invitait  lui-même  au
festin  et  choisissait  les  plus  jolies  filles  pour  danser  avec  elles.  S’il  lui  arrivait ­
  quelque^  désagrément,  il  était  sur  que  ses  camarades  se  chargeraient
de  la  vengeance  en  incendiant  quelques  bâtiments  isolés  dans  la  puszta.  Il
y  avait  des  bétyars  qui  poussaient  l’audace  jusqu’à  venir  attaquer  les  maisons ­
  dans  les  villages  d’une  certaine  importance.  Si  ou  les  dérangeait,  ils
se  retiraient  en  combattant  et  en  tirant  des  coups  de  fusil.  Au  mois  de
novembre  1801,  quatre  grands  gaillards  à  cheval,  armés  de  pied  en  cap,
campaient  devant  Raya,  où  se  tenait  une  des  plus  grandes  foires  de  la  Hongrie ­
  ;  ils  arrêtèrent  successivement  soixante  chariots  et  s’emparèrent  de
quinze  mille  florins.  Au  mois  d  octobre  de  la  même  année,  un  fait  extraordinaire ­
  se  passa  en  Transylvanie.  Huit  brigands  cernèrent  pendant  la
nuit  la  maison  d  un  propriétaire  ;  ils  essayèrent  d  enfoncer  la  porte  coclière;
mais  comme  l’opération  était  difficile,  ils  voulurent  entrer  par  la  fenêtre.
Le  propriétaire,  réveillé  par  le  bruit,  accourut  avec  son  fusil,  menaçant  de
tuer  le  premier  qui  s’approcherait.  Les  brigands  commencèrent  alors  un  véritable ­
  siège  qui  aboutit  à  des  pourparlers  :  les  assiégeants  déclarèrent  que
la  faim  seule  les  poussait  à  cette  extrémité.  Le  seigneur  parlementa  si  bien,
qu’il  en  fut  quitte  pour  quelques  pains,  une  livre  de  lard  et  trois  bouteilles
d’eau-de-vie.
Le  nombre  des  brigands  augmenta  surtout  en  1849,  sous  la  domination ­
  autrichienne.  Avant  cette  époque,  cependant,  le  voyageur  ne  pouvait ­
  guère  éviter  la  rencontre  d  une  foule  de  gibets  qui  bordaient  les  routes,
comme  les  poteaux  télégraphiques  aujourd’hui  ;  la  loi  exigeait  que  les
suppliciés  restassent  exposés  en  plein  air  jusqu’à  ce  qu’ils  tombassent  en
pourriture.  Un  voyageur  vit  un  jour,  sous  un  squelette  suspendu  à  une
        <pb n="195" />
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DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.  175
potence,  un  essaim  d’enfants  qui  s’ébattaient  joyeusement.  Il  fit  arrêter  sa
voiture,  et  leur  dit  :
—  Mes  enfants,  vous  n’avez  donc  pas  peur  de  ce  vilain  squelette?
—  Et  pourquoi  en  aurions-nous  peur?  lui  répondirent-ils,  c’était  notre
père!...
Avant  18  48,  on  avait  pris  en  Hongrie  d’énergiques  mesures  contre  le
brigandage.  La  police  ordinaire,  les  belduques,  les  gendarmes  et  les  Pandours
  des  combats,  étaient  spécialement  chargés  de  les  poursuivre.  Dans
les  combats  trop  inquiétés,  on  avait,  en  outre,  les  «  persecutores  »  ou
chasseurs  de  brigands,  qui,  les  jours  de  foire  et  de  marché,  s’y  rendaient
sous  un  déguisement  quelconque.  En  temps  ordinaire,  ils  étaient  à  cheval
et  vêtus  d’un  uniforme  qui  variait  dans  chaque  combat;  il  y  a  à  peine  une
génération,  on  les  voyait  encore,  en  Syrmie,  revêtus  d’une  cuirasse  et

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aimes  dune  lance.  Le  handagny,  dans  la  Basska  (Hongrie  méridionale),
portait  un  fokoch  (bâton  à  hache),  deux  pistolets  et  un  lazzo  pour  arrêter
les  fuyards.
Ce  qui  manque  aujourd’hui  à  la  gendarmerie  et  aux  Pandours,  c’est  la
connaissance  du  pays.  Ils  s  adressent  souvent,  pour  avoir  des  renseignements, ­
  a  ceux-là  mêmes  qu’ils  sont  chargés  d  arrêter.
Lcui  uniforme  ne  sert  du  reste  qu’à  mettre  les  brigands  sur  leurs
gai  des.  La  foiêt  de  Bakony  surtout  a  été  fatale  à  ces  malheureux  agents  de
la  foi  ce  publique.  Cachés  dans  des  ravins,  derrière  des  arbres,  les  brigands
les  tuaient  comme  les  chasseurs  tuent  le  gibier  à  l’affût.
N  est  ce  pas  dans  cette  forêt  de  Bakony,  la  plus  vaste  de  Hongrie,  et
que  je  devrai  traverser  en  allant  de  Füred  au  Danube,  que  Sobry  se  cachait
avec  sa  bande  ?
Sobiy  était  partout  ;  il  avait  le  don  de  l’ubiquité;  mais  ses  tours  les
pins  audacieux,  il  les  exécutait  avec  un  seul  compagnon.  Ce  fameux  brigand
(  but,  dit-on,  le  fils  unique  d’une  très-ancienne  et  très-noble  famille,  la
lamille  de  Y...  D’un  tempérament  fougueux,  exalté,  il  disparut  tout  a  coup
        <pb n="196" />
        176

LA  HONGRIE

après  avoir  mangé  son  patrimoine.  Quelques  semaines  plus  tard,  le  nom  de
Sobry,  inconnu  jusqu’alors,  était  dans  toutes  les  bouches  et  devint  l’effroi
des  riches.  Un  beau  jour,  le  comte  Y...  revint  à  son  chateau  abandonné

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—  C'était  noire  père  !...

avec  une  fortune  mystérieusement  acquise,  et  il  ne  fut  plus  question  de
Sobry.  Le  jeune  comte  se  ruina  encore  et  disparut  pour  la  seconde  fois.
Aussitôt  la  Hongrie  entière  se  remplit  de  nouveau  du  bruit  des  exploits  de
Sobry.  Enfin  le  comte  de  Y...  reparut  après  une  absence  de  plusieurs
années,  et  mourut  en  laissant  une  immense  fortune.
Sobry  avait  des  manières  de  grand  seigneur.  Un  jour,  il  surprit  avec  sa
bande  le  château  d’un  riche  magnat,  momentanément  absent.  Il  fit  garder
        <pb n="197" />
        23

DE  L’ADRIATIOUE  AU  DANUBE.  117
toutes  les  issues,  garrotter  les  domestiques,  et  alla  lui-même  rassurer  la  châtelaine. ­

—  Madame,  lui  dit-il,  vous  êtes  seule,  vous  n  avez  rien  à  craindre  de

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Un  Pandour.

uotrc  part.  Soyez  persuadée  que  nos  sentiments  envers  vous  sont  des  pins
respectueux.
Sobry,  tout  en  parlant,  s’inclinait  jusqu’à  terre.
—  Mais  comme  nous  avons  faim,  reprit-il,  et  que  vous  avez  la  réputa-
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LA  HONGRIE

178

lion  d’avoir  la  meilleure  cuisine  du  comital,  voulez-vous  nous  faire
l’honneur  de  dîner  avec  nous  à  votre  table  ?
La  châtelaine,  qui  avait  de  la  présence  d’esprit  et  qui  connaissait  les
brigands  hongrois,  répondit  en  souriant  :
—  J’accepte  votre  offre,  puisque  c’est  vous  qui  êtes  les  maîtres  ici  ce
soir.  Et  s’adressant  à  sa  femme  de  chambre,  qui  s’était  blottie  pâle  et
tremblante  dans  un  coin,  elle  lui  dit  :  «  Va  commander  le  dîner.  »
—  Un  dîner  de  vingt-deux  couverts,  fit  Sobry.
—  Un  dîner  de  vingt-deux  couverts,  entends-tu?  répéta  la  châtelaine.
Et  qu’on  mette  les  petits  plats  dans  les  grands;  que  la  cuisinière  se
distingue  et  nous  donne  toutes  provisions  qui  restent.
Quand  la  femme  de  chambre  fut  sortie,  Sobry,  s’approchant  de  la  comtesse ­
  B...,  lui  dit  avec  une  exquise  politesse  :
—  Madame,  il  faut  que  je  vous  avoue  une  passion  malheureuse...
j’aime  les  bons  vins.
—  Mais  c’est  une  passion  nationale,  observa  la  dame  en  souriant,  et
vous  n’avez  pas  à  en  rougir.
—  Je  sais  enfin,  madame,  continua  Sobry,  que  si  votre  cuisine
est  la  meilleure  de  la  contrée,  votre  cave  peut  rivaliser  avec  votre  cuisine. ­

La  châtelaine  feignit  d’etre  flattée  du  compliment  et  sourit.
—  Voulez-vous  donc,  madame  la  comtesse,  me  permettre  de  vous
offrir  mon  bras  pour  descendre  à  la  cave  ?  Nous  ferons  notre  choix  nousmêmes
  ;  de  la  sorte,  nous  serons  surs  de  ne  pas  nous  tromper.
Continuant  de  faire  bonne  mine  à  mauvais  jeu,  madame  de  B...  accepta
le  bras  que  le  brigand  lui  offrait,  et  descendit  avec  lui  à  la  cave  choisir
les  plus  vieilles  bouteilles  de  vin  de  Tokay.
Quand  le  moment  du  dîner  fut  venu,  la  châtelaine,  conduite  par  Sobry,
prit  place  an  haut  bout  de  la  table  et  présida  au  repas.  Le  chef  des  brigands
lui  porta  de  nombreux  toasts,  ainsi  qu’à  son  mari  et  à  sa  famille  ;  et  vers
une  heure  du  matin,  après  avoir,  selon  la  mode  hongroise,  baisé  la  main  de
la  dame,  Sobry  se  retira  avec  ses  compagnons,  sans  emporter  une  seule
cuiller  d’argent,  même  comme  souvenir.
Sobry  poussait  aussi  loin  que  le  plus  habile  comédien  la  science  de  se
grimer  et  de  se  travestir.  Une  fois,  il  vola  des  habits  d’évêque  et  entreprit
une  tournée  pastorale  dans  les  presbytères  de  la  basse  Hongrie,  où  il  fut
reçu  avec  tous  les  honneurs  dus  à  son  haut  rang.
Un  jour,  un  monsieur,  dans  un  superbe  équipage,  passait  sur  la  grande
route.  A  côté  du  cocher  se  tenait  un  hussard  du  comital,  en  uniforme.  Près
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        DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

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de  la  ville,  un  vieux  mendiant,  à  la  vénérable  barbe  blanche,  s’approcha
de  la  voiture  pour  demander  l’aumône.
Le  monsieur  fit  arrêter  les  chevaux,  et  invita  le  vieillard  à  monter  auprès
de  lui.
—  Vous  êtes  bien  mal  vêtu,  lui  dit-il;  venez  avec  moi,  je  vous  ferai
habiller  de  neuf.
On  descendit  au  meilleur  hôtel;  et  après  avoir  dîné,  on  se  rendit  chez
un  marchand  tailleur.
—  N’oubliez  pas  de  m’appeler  votre  fils,  recommanda  encore  une  fois
le  monsieur  au  vieillard,  en  entrant  dans  le  magasin.
On  choisit  plusieurs  vêtements.  Le  «  fils  »  demandait  respectueusement
à  son  «  père  »  son  avis.  Le  moment  de  payer  étant  venu,  le  noble  étranger
fit  semblant  d’avoir  oublié  son  portefeuille  à  l’hôtel  et  remonta  en  voiture
pour  aller  le  chercher,  en  laissant  le  vieillard  comme  caution  du  ballot
d’habits  qu’il  emportait.
Mais  le  «  père  »  attendit  vainement  le  retour  de  son  «  fils  »  .  Celui-ci
avait  filé  sans  redescendre  à  l’hôtel.  On  apprit  plus  tard  que  ce  monsieur
inconnu  était  Sobry.
D’après  une  autre  version  qui  paraît  plus  vraisemblable,  Sobry  était
tout  simplement  le  fils  de  pauvres  paysans  qui  avaient  fait  de  lui  un
porcher.  Comme  il  était  aussi  beau  que  vaniteux,  il  vola  son  maître  pour
s’acheter  un  chapeau  orné  de  rubans  et  de  galons,  un  manteau  aux  riches
broderies  et  de  larges  pantalons  à  franges.  Découvert  et  condamné  à  deux
ans  de  prison,  il  s’enfuit  avec  la  femme  d’un  de  ses  gardiens,  et  retourna
auprès  de  ses  anciens  compagnons,  dans  la  forêt  de  Bakony.  Ils  le  nommèrent ­
  leur  chef,  et  Sobry  ne  tarda  pas  à  faire  parler  de  lui.
On  doit  lui  rendre  cette  justice  qu  il  n’attaqua  jamais  les  pauvres  gens.
Ln  jour,  il  rencontra  une  vieille  femme  qu’un  homme  de  sa  bande  avait
volée.  Il  fit  venir  le  coupable  et  lui  brûla  la  cervelle  en  présence  de  ses
compagnons.  Sobry  était  si  populaire  que,  lorsqu’il  y  avait  une  fête  quelque
part,  il  pouvait  s  y  présenter  à  t  improviste,  sans  crainte  d’être  arrêté  ou
dénoncé.  Les  paysannes  se  disputaient  l’honneur  de  danser  avec  le  Ira
Diavolo  hongrois.
Si  la  violence,  les  attaques  à  main  armée,  le  sang  répandu  répugnaient
à  Sobry,  qui  préférait  avoir  recours  à  l’adresse  et  à  la  ruse,  Mylfait  et  Pap.
eux,  ne  reculaient  pas  devant  le  meurtre  et  F  assassinat.
Mylfait  soupçonnait  depuis  longtemps  le  propriétaire  d  un  moulin  de
lui  être  hostile  et  de  l’avoir  dénoncé  aux  Pandours.  Une  nuit,  avec  sa
bande,  il  cerna  le  moulin,  tua  le  meunier  en  tirant  sur  lui  a  traders  une
        <pb n="200" />
        180

LA  HONGRIE

lucarne  ;  puis  il  fit  fusiller  toutes  les  personnes,  hommes  et  femmes,  qui
se  trouvaient  dans  la  maison.
Ce  terrible  bandit  avait  aussi  ses  heures  de  gaieté.  Une  fois,  un  juif
qui  avait  affermé  la  récolte  des  noix  de  galle  d’une  forêt  s’égara  et

lequel  rôtissait  un  mouton.  Le  juif  était  armé  d’un  fusil  à  deux  coups,  mais
il  se  garda  bien  d’en  faire  usage.
—  Assieds-toi,  lui  dirent  les  bétyars,  notre  dîner  ,va  être  prêt,  tu  le
partageras  avec  nous.

qui  lui  épargnait  la  dépense  d’un  dîner.
Il  se  régala  de  plusieurs  morceaux  de  mouton  grillé  sur  la  braise,  et
but  à  lui  tout  seul  autant  que  deux  brigands.

Puis,  ayant  allumé  sa  pipe  :
—  Messieurs,  dit-il  en  se  levant  et  en  ôtant  son  chapeau,  je  vous
suis  fort  reconnaissant  de  votre  hospitalité,  et  je  vous  remercie.  Au  revoir!
—  Comment  !  tu  veux  déjà  nous  quitter?  lui  dit  Mylfait  en  tortillant
sa  moustache,  ce  qui  était  toujours  chez  lui  l’indice  d’une  idée  saugrenue
lui  trottant  par  la  tête.
—  Je  suis  bien  fâché,  mais  il  le  faut...  Ma  famille  serait  dans  les
transes,  en  ne  me  voyant  pas  arriver.
—  Alors  notre  société  te  déplaît?  continua  Mylfait,  qui  lui  jeta  un
regard  dur.  Tu  nous  méprises...
—  Non,  je  vous  assure,  protesta  le  juif,  plaçant  une  main  sur  son
cœur.
—  Écoute  :  quand  on  n  est  pas  plus  poli  que  toi,  on  offre  au  moins,
avant  de  se  lever  de  table,  de  payer  sa  consommation,  car  tu  as  bu  et
mangé  d’une  manière  scandaleuse.
—  J’ai  cru  qu’il  était  de  mon  devoir  de  faire  honneur  à  votre  repas,

tomba  au  milieu  de  la  bande  de  ce  chef,  groupée  autour  d’un  feu  devant

—  Vous  êtes  bien  aimables,  répondit  le  juif,  enchanté  de  l’aventure

Mylfait.
        <pb n="201" />
        DE  L’ADllIATIQUE  AU  DANUBE.

181

balbutia  le  malheureux  marchand,  aux  oreilles  duquel  la  voix  de  Mylfait
résonnait  maintenant  comme  la  trompette  du  dernier  jugement.
—  Voyons...  as-tu  de  l’argent?  poursuivit  le  chef  de  brigands.
Voici  ma  bourse,  fit  le  juif,  qui  sentait  son  sang  se  figer.
—  Et  ton  portefeuille,  où  est-il  ?
Mais  s i  vous  me  dépouillez  de  mon  portefeuille,  il  ne  me  restera
plus  rien.

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—  Je  vais  essayer  la  justesse  de  ton  arme  sur  ton  chapeau...

Tu  as  dîne.  Tu  n’as  plus  besoin  d  argent  aujourd  hui...  Ton  portefeuille? ­

—  Le  voici.
Trente  florins  !  s  ecria  Mylfait  en  retirant  trois  billets  de  dix  florins
des  poches  de  cuir  du  portefeuille.  Et  tu  oses  réclamer  pour  une  pareille
bagatelle!  Josi,  cria  Mylfait  à  un  de  ses  bétyars,  passe—moi  le  fusil  de
monsieur  et  aide-le  à  ôter  ses  vêtements,  que  nous  sommes,  a  notre  \  if
i  egret,  obliges  de  garder  en  gage.  Il  pourra  les  reprendre  quand  il  voudra,
contre  un  second  et  dernier  versement  de  trente  florins.
Le  juif  eut  beau  prier,  supplier,  pleurer,  ce  fut  peine  inutile.
Je  sais  un  moyen  infaillible  de  sécher  tes  larmes,  fit  Mylfait  d  un
        <pb n="202" />
        182

LA  HONGRIE,  DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

ton  goguenard.  Tu  vas  nous  danser  quelque  chose  !  Tu  trembles,  tu  as  froid  ;
une  czardas  1 ,  ça  te  réchauffera...  Allons,  là-bas,  en  avant  la  musique!
Quatre  d’entre  les  bandits  s  avancèrent  avec  des  violons  et  des  cornemuses. ­

—  Votre  Grâce,  je  vous  assure,  criait  le  juif  en  tournant  des  yeux
suppliants  vers  Mylfait,  je  vous  assure  que  je  n  ai  jamais  appris  à  danser  ;
je  ne  sais  pas  la  czardas.
—  Ah  !  tu  ne  sais  pas  la  czardas  !  Tu  refuses  de  nous  donner  le  petit  divertissement ­
  que  nous  attendions  de  toi  ?  Eh  bien,  il  nous  faut  une  compensation.
—  Laquelle?  demanda  le  pauvre  diable  d’un  ton  plein  d’angoisse.
—  \a  te  mettre  là-bas,  contre  ce  chêne;  tiens,  coiffe-toi  de  ton
chapeau,  ajouta  Mylfait  en  lui  jetant  son  couvre-chef  dont  il  s  était  aussi
emparé,  et  ne  bouge  pas  !
—  Si  Votre  Grâce  voulait  me  dire  dans  quel  but...
—  Ab  !  tu  raisonnes!  Allons,  qu’on  l’emmène  de  force  et  qu’on  le  tienne.
Pendant  que  deux  bétyars  s’emparaient  du  juif  et  le  conduisaient  à
l’arbre  désigné,  Mylfait  chargeait  le  fusil  à  deux  coups  qu’il  avait  fait  passer
des  mains  de  son  hôte  dans  les  siennes.
—  Je  vais  essayer  la  justesse  de  ton  arme  sur  ton  chapeau;  veux-tu
qu’on  te  bande  les  yeux?  demanda-t-il  au  prisonnier.
—  Au  nom  du  ciel,  Votre  Grâce,  épargnez-moi  !  Pitié  pour  ma  femme,
pitié  pour  mes  enfants  !  hurlait  le  malheureux.
Mylfait  fut  inflexible.  Il  leva  lentement  son  arme,  fit  semblant  de  viser
le  chapeau  et  tira.  La  balle  alla  briser  une  branche  an-dessus  de  la  tête  du
juif,  qui,  se  croyant  mort,  chancela  et  s’affaissa.
—  Va,  tu  n’es  qu’un  lâche,  lui  dit  le  chef  de  brigands.  Et  il  le  laissa
s’en  aller.
Gomme  M.  L...  achevait  cette  anecdote,  l'horloge  sonna  une  heure  du
matin.
Et  maintenant,  me  dit—il,  si  nous  allions  chacun  nous  coucher,  comme
dans  la  chanson  de  Marlborough?
Pour  moi,  je  serais  volontiers  resté  debout  jusqu’au  jour,  si  M.  L...  avait
voulu  continuer  ses  histoires.
—  Bonne  nuit,  me  dit-il,  en  m  accompagnant  jusqu’à  la  porte  de  ma
chambre,  et,  si  vous  rêvez  de  bétyars,  tâchez  de  vous  rappeler  qu  il  v  a
à  ma  maison  des  grilles  de  fer  aux  fenêtres,  deux  portes,  dont  une  doublée
de  fer,  dans  ma  chambre  des  fusils,  et  dans  la  cour  un  gros  chien.
1  La  czardas  est  la  danse  nationale  hongroise.
        <pb n="203" />
        CHAPITRE  XII

Le  réveil  dans  la  puszta.  —  Les  demeures  de  la  domesticité.  —  Prolétaires  campagnards.  —
Etendue  de  la  propriété.  —  Personnel.—  Rapport  des  propriétés.  —  La  moisson.  —  La  foire
de  Nagv-Atad.  —  Races  et  types  divers.  —  Visite  an  couvent  de  Nagy-Atad.  —  A  la  brasserie.— ­
  Scène  électorale.  —  La  czardas.  —Visite  à  la  prison  du  comitat.  —Retour  dans
la  puszta.

‘  /

-  -

WR

Les  histoires  de
brigands,  qui  avaient
prolongé  la  veillée
jusqu’à  une  heure  indue ­
  dans  la  puszta,
où  l’on  se  couche  et
La  moisson.  où  l’on  se  lève  tôt,  ne
troublèrent  pas  mon
sommeil.  Le  lendemain,  debout  de  bonne  heure,  je  décrochai  les  contre-\
  ents  de  bois  massif  qui  interceptaient  mes  communications  avec  1  exterieui
et  donnaient  à  ma  chambre  1  aspect  d’une  casemate.
S  envolant  a  travers  les  barreaux  de  fer  de  la  fenêtre,  mes  regards  et  ma
pensée  allèrent  se  perdre  jusque  dans  les  brumes  colorées  de  1  horizon.
.Te  \  o\  ais  maintenant  la  plaine  immense,  inondée  de  soleil,  déroulant  a  A  ce
        <pb n="204" />
        184

LA  11  OPs  G  UIE

un  rhythme  splendide  ses  grandes  lignes  calmes  et  solennelles.  Mon  œil
planait  dans  le  libre  espace  sans  rencontrer  d’obstacle  :  point  de  montagnes, ­
  point  de  collines,  point  de  baies  ni  de  barrières  divisant  le  sol,
mais  une  immensité  ouverte,  infinie,  sans  bornes,  d’un  vert  pâle,  entrecoupée ­
  çà  et  là  de  champs  de  blé  se  détachant  en  îlots  d’or,  et  sillonnée,
comme  la  haute  mer  l  est  de  navires,  de  chariots  traînés  par  des  bœufs  à  la
robe  d’argent,  fiers  de  leurs  longues  cornes  recourbées,  et  à  Failure  lente
et  grave.
Agauche  se  dressait  un  grand  grenier  isolé,  d’un  blanc  mat,  avec  ses  nombreuses ­
  fenêtres  garnies  de  grillages  ou  de  persiennes  à  lames  très-minces.
A  droite,  s’étendait  un  rideau  de  peupliers  que  le  soleil  levant  colorait
en  rose,  et  quelques  chênes  que  les  reflets  de  l’aurore  faisaient  ressembler
à  d  énormes  massifs  de  lilas  fleuri.
C'était  tout.  Mais  ce  paysage  était  plus  varié  d’aspect,  de  tons  et  de  couleurs ­
  que  les  plus  beaux  paysages  que  j’aie  vus.  La  lumière,  qui  inondait  la
plaine  de  la  tendresse  ardente  de  ses  rayons,  produisait  des  effets  étonnants
de  beauté  et  de  nouveauté,  rayant  de  bleu,  de  violet,  de  jaune,  1  immense
tapis  de  verdure,  d’épis  et  de  fleurs,  faisant  scintiller  la  rosée  en  rivières  de
diamants.  Le  ciel,  d’une  couleur  gris  de  perle,  avait  par  endroits  des  rougeurs ­
  pudiques  de  vierge.  Et  les  petits  nuages  qui  passaient  comme  un  vol
de  flamants  ou  un  vol  de  colombes,  couleur  de  chair  ou  couleur  de  soie,
vous  donnaient  toutes  sortes  d’idées  aimables  et  gracieuses.
De  toutes  parts,  la  vie  encore  endormie  s  éveillait.  Sous  les  arbres  du
jardin  montait  une  allégresse  générale.  Autour  des  lys  en  blanc  peignoir,
les  papillons  battaient  des  ailes.  Les  roses  s’empourpraient  aux  baisers  du
soleil,  et  les  pâles  marguerites  saignaient  des  morsures  des  abeilles.  En
joyeuses  envolées,  des  cailles  passaient;  des  hirondelles  nouaient  leurs
longues  guirlandes  noires;  l’air  était  plein  de  chants  d’oiseaux  et  de  cliquetis ­
  d’insectes.  Et,  de  tous  côtés,  des  bouffées  de  parfums  délicieux,
doucement  balancées,  arrivaient.
Quelle  force,  quelle  jeunesse  calme  et  tranquille,  dans  ce  réveil  de  la
pusztci,  dans  ce  le^ci  de  1  aube  qui  était  comme  le  retour  radieux  du  printemps, ­
  et  qui  faisait  éclore  à  la  fois  les  fleurs  des  arbres  et  des  plantes,  les
œufs  des  rivières  et  des  nids!
Derrière,  dans  la  cour,  on  entendait  les  coqs  sonner  bruyamment  une
fanfare  de  victoire,  tandis  que  les  oies  nasillaient  comme  de  vieux  chantres
pris  de  vin.
M.  L.  ..  m’arracha  à  ma  muette  contemplation  en  venant  me  souhaiter  le
bonjour  et  m’annoncer  que  le  déjeuner  était  servi.
        <pb n="205" />
        DK  L’ADRIATIQUE  Aü  DANUBE.  1S5
La  salle  à  manger,  elle  aussi,  était  toute  riante  de  gaietés  matinales,  et
ses  murs  blanchis  à  la  chaux  semblaient  faits  avec  de  la  crème,  comme
pour  vous  mettre  en  appétit.  Sur  un  dressoir,  de  la  vieille  vaisselle  hongroise, ­
  à  fond  fleuri  comme  une  pelisse  de  paysanne,  scintillait  de  reflets
métalliques.  Les  têtes  de  chiens  et  de  femmes  en  porcelaine,  servant  de
pots  à  tabac  et  rangées  sur  un  guéridon,  devant  un  râtelier  de  pipes,  paraissaient ­
  vivre  dans  l’éclair  d’un  rayon  de  soleil.  Juché  au  haut  du  poêle  de
pierre,  construit  en  pyramide,  le  petit  tonneau  de  verre  dans  lequel  on
conserve  l’eau-de-vie  luisait  de  nuances  exquises,  irisées  et  frissonnantes
comme  le  cristal  liquide  d’un  ruisseau.  Une  grosse  horloge,  flanquée  de
gravures  de  journaux  illustrés  encadrées  dans  des  baguettes  noires,  étalait

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La  cuisinière  poursuivait  deux  poulets.

dans  l’auréole  d’un  jeu  de  lumière  son  large  cadran  blanc,  pareil  à  un
ventre  de  porcelaine.  Pendant  qu’une  robuste  domestique,  les  pieds  et  les
bras  nus,  ses  cheveux  blonds  éclairés  comme  une  broussaille  en  feu,  nous
servait,  M.  L...  me  dit  :
—  Voici  comment  nous  allons  employer  notre  matinée  :  nous  irons
d  abord  visiter  les  demeures  de  la  domesticité,  nous  ferons  ensuite  une
course  dans  le  domaine,  et  à  onze  heures,  nous  partirons  pour  Nagy-Atad.
Le  déjeuner  fini,  je  passai  dans  la  cour,  où  le  cocher  attelait  les  chevaux,
et  où  la  cuisinière  poursuivait  deux  malheureux  poulets  condamnés  à
mourir  dans  la  fleur  de  l’âge.
Quel  joli  sujet  de  croquis  que  la  cour  d’une  maison  hongroise,  avec  son
enceinte  de  terre,  son  jardin  potager,  son  puits  â  la  haute  poutre  en  forme
de  potence,  ses  écuries,  ses  étables  â  porcs  que  les  melons  décorent  de
leurs  larges  feuilles  et  de  leurs  globes  d’or,  son  poulailler  criard,  ses  chiens
        <pb n="206" />
        180

LA  11  OIS  G  U1E

grondant  devant  leur  niche,  ses  chats  étendus  au  soleil,  les  yeux  à  demi
clos,  rêvant  de  souris  grasses!
La  voiture  était  prête,  le  cocher  attendait  sur  son  siège,  fier  et  droit
comme  un  heiduque,  dans  sa  veste  à  brandebourgs,  coiffé  d’un  petit  feutre
aux  bords  relevés,  la  moustache  toute  mastiquée  de  pommade  hongroise.
Enfin  M.  L...  arriva,  et  nous  partîmes  comme  on  part  toujours  dans  ce  pays,
—  à  fond  de  train.  Il  y  a  quelque  chose  de  vertigineux  dans  la  vitesse  avec
laquelle  on  parcourt  ces  immenses  plaines,  où  les  attelages  ont  autant  de
liberté  que  les  embarcations  sur  la  mer.  Parfois,  vous  vous  croiriez  emporté
dans  un  coup  de  vent.
Nous  roulions  depuis  un  quart  d’heure,  quand  nous  aperçûmes  des  toits
de  chaume  émergeant  de  massifs  verts.
—  Nous  y  voilà,  me  dit  M.  L...
La  voiture  s’était  arrêtée;  il  mit  pied  à  terre.  —  Je  suivis  son  exemple,
et  nous  entrâmes  dans  un  enclos  malpropre,  puant,  où  traînaient  des
tas  d  ordures;  étendues  sur  les  haies  et  sur  des  ficelles,  des  langes  et  des
guenilles  séchaient  tout  humides;  des  flaques  d’eau  visqueuses,  dans  lesquelles ­
  des  oies  se  vautraient  avec  un  plaisir  saligot,  entouraient  le  puits  a
demi  démantibulé,  et  qui  de  sa  poutre  levée  au  ciel  comme  un  seul  bras,
semblait  implorer  quelqu’un  ou  quelque  chose.  Dans  des  huttes  de  terre,
recouvertes  d’un  fouillis  d’orties  et  de  mauvaises  herbes,  au  milieu  desquelles ­
  se  pelotonnaient,  comme  des  araignées  monstrueuses,  des  citrouilles
d’un  gris  jaunâtre,  aux  vrilles  tortillées,  on  entendait  des  grognements
furieux  de  porcs  à  jeun.  Des  chiens  maigres,  aux  yeux  malades,  les  dents
aiguisées,  rôdaient  d’un  air  féroce  devant  le  seuil  des  portes,  attendant
vainement  un  os  à  ronger.
C’est  là  que  logent  les  domestiques  et  les  ouvriers  attachés  au  domaine
par  un  contrat  annuel.
Les  maisons  sans  étage,  bâties  en  terre  et  en  pisé,  sont  alignées  comme
des  baraquements  militaires.  Chaque  maison  est  composée  de  deux  vastes
pièces,  dans  chacune  desquelles  s  entassent  de  dix  à  dix-huit  personnes.
La  porte  donne  accès  dans  une  cuisine  commune,  divisée  en  six  foyers
pour  six  familles;  et  de  la  cuisine  on  pénètre  dans  les  chambres.  Le  sol
battu  sert  de  plancher.  Chaque  famille  occupe  l’espace  qui  lui  a  été  assigné
et  en  défend  les  limites  avec  un  égoïsme  farouche.  Ces  logements  sans
cloison  sont  meublés  d’une  manière  uniforme  :  d’un  banc,  de  deux  chaises,
d’une  table,  de  tablettes  fixées  au  mur,  d’une  lampe  à  pétrole  qui  descend
du  plafond,  attachée  à  une  corde,  et  d’un  lit  dans  lequel  couche  presque
        <pb n="207" />
        DE  L’ADRIATIQUE  AU  DAIS  U  RE.

187

toute  la  famille.  Les  tables,  sur  lesquelles  ou  étend  une  paillasse,  servent
aussi  de  lit.
—  Ah!  monsieur  Yispan,  s’écria  une  femme  venant  au-devant  de  M.  L...,
on  ne  tient  plus  chez  nous!  Songez  un  peu  :  dix-huit  personnes  là  dedans!
Ma  fille,  qui  a  six  ans,  couche  à  mes  pieds,  en  travers;  mon  mari  à  côté  de
moi,  ma  fille  aînée  à  côté  de  mon  mari,  et  mon  cadet,  qui  a  deux  ans,
entre  mes  jambes.
Ces  grands  bâtiments  sont  les  casernes  de  la  domesticité;  on  y  loge
indistinctement  tous  les  individus  qui,  chaque  année,  du  24  avril  au
1 er  mars,  viennent,  avec  ou  sans  famille,  louer  leurs  bras  et  leur  travail
au  propriétaire  foncier.
La  culture  d’un  domaine  exige  en  Hongrie  l’entretien  de  toute  une
armée  de  prolétaires  campagnards.  La  propriété  de  la  famille  Sin  a  dans
le  comitat  de  Simongat,  pour  ne  parler  que  de  celle-là,  comprend  six  puszta,
dirigées  par  six  ispans  ou  régisseurs  comme  M.  L...  L’étendue  de  ces  puszta
réunies  est  de  10,350  hectares.  Quand  le  domaine  était  complet,  il  comptait ­
  200,000  hectares.  Le  nombre  des  ouvriers  employés  sur  cette  terre
s’élève  à  500,  sans  compter  200  bergers  gardant  150,000  moutons,  et
80  porchers  gardant  4,000  à  5,000  porcs.  Si  l’on  fait  entrer  dans  cette
statistique  les  femmes  et  les  enfants  de  tout  le  personnel,  on  arrive  à  un
chiffre  de  population  d’au  moins  1,500  âmes.
Chaque  ouvrier  reçoit  trente  florins  par  an,  soixante-dix  francs  de  notre
monnaie.  Outre  le  logement  et  le  chauffage,  on  lui  donne  4  hectolitres  de
blé,  12  hectolitres  de  seigle,  et  un  quart  d’hectare  de  prairie.  L’ouvrier  a
le  droit  de  nourrir  une  vache  et  d’engraisser  quatre  ou  cinq  cochons.
Quant  aux  femmes  et  aux  jeunes  filles,  elles  ne  sont  payées  que  pendant
la  moisson,  lorsqu’elles  travaillent  aux  champs.  —  Le  domaine  de  Simongat, ­
  administré  par  six  employés,  dont  un  intendant  supérieur  ',  un  caissier,
un  maître  forestier  et  trois  sous-maîtres  forestiers,  produit  un  revenu  annuel
de  300,000  florins,  —  à  peu  près  800,000  francs.
Aous  étions  remontés  en  voiture,  et  nous  causions  de  semailles,  de
iécoltes,  d  économie  îurale,  pendant  que  nos  chevaux  nous  emportaient
au  galop  a  tia^eis  la  plaine  inondée  de  larges  nappes  de  lumière.  Des
aigles  perdus  dans  1  azur  se  détachaient  en  points  à  peine  visibles,  comme
des  étoiles  noires.  Et  les  cigales,  les  scarabées  chantaient  à  tue-tête  dans

L  intendant  supérieur  touche  un  traitement  de  15,000  francs.  Il  a,  de  plus,  une  maison,  des
domestiques  et  des  chevaux.  Ces  positions  sont  plus  enviées  et  plus  recherchées  que  celle  de
ministre.
        <pb n="208" />
        188

LA  HONGRIE,  DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

l’ivresse  que  leur  versait  le  soleil.  A  l’horizon,  un  voile  de  brume  comme

Au  bout  d’une  heure  de  course  dans  le  steppe,  nous  aperçûmes  tout  à
coup  un  immense  champ  de  blé  qu’attaquaient  cent  cinquante  faucheurs.
Les  épis,  en  tombant,  faisaient  un  bruit  de  vagues  expirant  sur  une  plage
de  sable,  en  y  laissant  une  large  frange  d’écume.  Des  hommes  et  des
femmes,  au  nombre  d’une  centaine,  liaient  les  gerbes  sous  la  direction
des  surveillants,  et  les  entassaient,  avec  l’ardeur  qu’on  met  à  prendre  un
butin  de  guerre,  sur  de  grands  chariots  attelés  de  six  bœufs  aux  jambes
torses  et  aux  cornes  blanches.  Tous  ces  travailleurs  à  la  tête  bronzée,  aux
moustaches  belliqueuses,  au  profil  maigre  et  osseux,  déployaient  une  activité, ­
  un  entrain,  une  ardeur  de  bataille.  Ils  enlevaient  ce  champ  comme  on
enlève  un  campement  ennemi.  Tous  portaient  le  costume  magyar  dans  sa

pureté  primitive  :  la  chemise  à  manches  flottantes  ne  descendant,  comme
un  mantelet  de  femme,  que  jusqu’au  bas  de  la  poitrine,  et  se  soulevant  au

retenus  à  la  taille  par  un  mouchoir  ou  une  courroie,  et  le  chapeau  de
feutre,  ou  le  bonnet  noir  en  peau  de  mouton.
En  revenant  à  la  puszta  de  M.  L...,  nous  passâmes  devant  une  grange  :
il  y  avait  là  dix-sept  déchargeurs  de  gerbes.  Chacun  d’eux  décharge  2,000
gerbes  dans  la  journée.  La  puszta  qu’administre  M.  L...  produit  en  moyenne
10,000  hectolitres  de  blé,  1,000  hectolitres  de  pommes  de  terre,  1,000  hectolitres ­
  de  mais  et  2,000  hectolitres  de  colza,  qui  sert  à  fabriquer  de  l’huile.
Soixante-dix  bœufs  sont  nécessaires  seulement  pour  les  transports.
A  onze  heures,  nous  partîmes  pour  Nagy-Atad,  rejoignant  bientôt  sur  la
route,  large  de  dix  à  douze  mètres,  les  retardataires  qui  se  rendaient  à  la
foire.  Il  y  avait  là  des  véhicules  de  toute  espèce,  depuis  la  carriole  d’osier
qu’on  rencontre  partout  en  Hongrie,  jusqu’à  la  charrette  recouverte  de  son
toit  de  natte  ou  de  paille,  sorte  de  maison  roulante  déjà  usitée  chez  les
Scythes,  il  y  a  deux  mille  ans.  Les  petites  voitures  des  marchands  ambuun

  rideau  de  brocart  flottait.

Paysans  allant  à  la  foire.

vent  en  laissant  voir  un  dos  liâlé  par  le  soleil  ;  les  larges  pantalons  de  toile
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        LA  HONGRIE,  DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.  191
lants  étaient  pleines  de  bottes  et  de  chapeaux  entassés  en  pyramide  ;  entre
les  chars  et  les  voitures  galopaient  des  paysans  à  cheval,  le  manteau  flottant ­
  et  gonflé  par  le  vent  de  la  course.  Nous  dépassâmes  des  chars  chargés
de  tonneaux,  de  sacs  de  blé,  sur  lesquels  des  femmes  et  des  jeunes  filles  se
tenaient  dans  des  poses  que  leur  joli  costume  rendait  plus  pittoresques
encore.  Les  poulains  gambadaient  autour  des  chevaux  et  des  juments,
attelés  en  quadrige,  et  effrayaient  dans  leurs  écarts  capricieux  les  troupeaux ­
  d’oies  qui  marchaient  lentement,  lourdement,  toutes  blanches  avec
des  pieds  jaunes,  le  long  de  la  lisière  verte  de  la  route,  en  dressant  leur
long  cou  bête  de  demoiselle  allemande.
Après  le  dîner,  qui  fut  long  et  gai,  comme  tout  dîner  hongrois,  nous
nous  rendîmes  sur  la  place  de  la  foire.  Quel  assemblage  curieux,  confus,
multicolore,  bruyant,  disparate,  de  types,  de  physionomies,  de  costumes,
de  groupes  d  hommes  et  d’animaux!  On  eût  dit  un  vaste  campement  de
peuples  divers,  une  halte  de  tribus  asiatiques  au  seuil  de  l’Europe.
Le  paysan  hongrois  se  reconnaissait  à  son  large  chapeau,  à  ses  longs
cheveux  noirs  encadrant  sa  figure  halée,  à  ses  moustaches  pendantes,  à  sa
courte  pipe  et  à  sa  bunda  qu’il  porte  hiver  et  été,  —  quand  il  fait  beau,  les
poils  en  dehors,  et  quand  il  pleut  ou  qu’il  fait  froid,  les  poils  en  dedans.
Maigre,  élancé,  nerveux,  le  Hongrois  a  la  physionomie  ouverte,  loyale,  le
regard  brillant,  doux  et  fier,  les  pommettes  saillantes  du  Tartare  et  l’attitude ­
  calme  et  rêveuse  du  Turc.  Robustes  comme  la  terre  qui  les  porte,  on
n’imagine  pas  des  paysans  plus  beaux.  La  noblesse  et  la  majesté  un  peu
farouche  de  leurs  traits,  l’accent  impérieux  de  la  voix,  indiquent  qu’ils
sont  le  peuple  victorieux,  le  peuple  élu,  le  peuple-roi.  A  côté  d’eux,  le
Slovaque  a  quelque  chose  de  famélique,  d’abattu,  de  triste;  sa  marche  est
timide,  hésitante.  On  dirait  qu’il  a  toujours  peur  de  recevoir  des  coups.
L  est  1  esclave  devant  le  maître,  le  dominateur,  le  conquérant  du  pays.  Le
paysan  allemand  vêtu  de  bou  drap  et  chaussé  de  lourdes  bottes,  avec  sa
grosse  face  rubiconde  à  l’épanouissement  aplati  de  pleine  lune,  ses  épaules
&amp;lt;  anées,  solides  comme  un  mur,  et  son  énorme  bedaine  qui  semble  éclater
dans  ses  culottes  aux  boutons  de  cuivre,  a  l’air  d’un  bourgmestre  d’opérette. ­

Nous  rencontrâmes  aussi,  errant  comme  des  fantômes,  des  Tziganes
vainques,  couverts  d’une  longue  chemise  de  toile,  la  barbe  pleine,  frisée  et
noire,  descendant  en  pointe  sur  la  poitrine,  et  la  longue  chevelure  bouclée,
partagée  sur  la  tête  à  la  manière  du  Christ  et  retombant  en  boucles  d’ébène
sur  les  épaules.  Quelques-uns  la  nouent  sur  le  front.  Ils  allaient  nu-tête  et
nu-pieds,  portant  de  grandes  auges  taillées  dans  le  tronc  d’un  chêne,  au
        <pb n="212" />
        192

LA  HONGRIE

fond  des  forêts  qu’ils  habitent.  Ces  Tziganes,  de  haute  taille,  ont  les  traits
réguliers,  énergiques,  et  leur  physionomie  est  empreinte  d’une  gravité
sévère  qui  rappelle  les  figures  de  la  Bible.  Les  robes  claires,  jaunes,  vertes,
rouges,  des  paysannes  catholiques  formaient  des  oppositions  de  couleurs

nistes  de  Rinya-Szens-Kiraly  ;  ces  paysannes  se  voilent  le  front  et  le  menton,

leurs  dents  et  l’éclat  de  leurs  beaux  yeux.
Un  champ  de  foire  hongrois  se  divise,  comme  une  ville,  en  plusieurs

vent.  Dans  des  pots  de  grès  noir,  placés  sur  des  trépieds,  cuisent  des
mélanges  gris  d’os  et  de  chairs  qui  font  rêver  de  ragoûts  de  sorcières  ou

plat  ventre,  souffle  sur  un  feu  récalcitrant,  tandis  qu’un  autre  gamin,
également  sale  et  déguenillé,  tourne  lentement,  sous  la  surveillance  d’une
vieille  appuyée  sur  un  long  bâton,  un  jeune  agneau  ou  un  porc  tué  dans  la

vent,  assis  par  terre  à  la  mode  tartare,  autour  d’un  tonneau  de  vin  posé
sur  un  chevalet,  et  que  des  branches  d’arbres  garantissent  contre  le  soleil.
Puis  ce  sont  des  cabanes  de  feuillage,  guinguettes  rustiques  retentissantes
déjà  de  gaies  chansons  bachiques.
En  tournant  à  gauche,  nous  entrons  dans  le  quartier  des  fourrures,  des
dolmans,  des  pelisses,  des  vêtements  confectionnés,  des  marchands  de
pipes,  de  vaisselle,  de  bottes,  de  chapeaux,  de  bonnets  en  peau  de  mouton, ­
  et  des  marchands  de  toile  et  de  mauvaises  indiennes  et  percales  allemandes. ­
  Les  pelisses  historiées,  à  broderies  rouges  et  jaunes  sur  fond
blanc,  ressemblent,  sons  la  chaude  lumière,  à  des  vêtements  de  mages  ou

charmantes  avec  le  costume  blanc  et  oriental  que  portent  les  femmes  calvidc ­

  manière  à  ne  laisser  voir  que  la  pourpre  de  leurs  lèvres,  la  blancheur  de

quartiers.  Traversons  d’abord  celui  des  cuisines  et  des  auberges  en  plein

Jeune  Slovaque.

d  anthropophages.  Ici,  un  petit  garçon  à  demi  nu,  couché  dans  la  bouc  a

force  et  la  beauté  de  l’âge,  et  embroché  à  un  épieu.  Là,  des  hommes  boi-
        <pb n="213" />
        25

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WÍB*  *

DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.  MIß
de  satrapes  d  Orient.  Je  priai  M.  L...  d  en  marchander  une  pour  moi.  li
l’obtint  à  un  prix  dérisoire  :  40  francs!  Les  broderies  seules,  tout  en  cuir
découpé,  ont  demandé  à  un  habile  ouvrier  plus  de  six  jours  de  travail.
Nous  nous  arrêtâmes  aussi  devant  des  étalages  de  poteries  étranges,
d’une  forme  grossière  et  primitive.  Les  fleurs  peintes  sur  la  vaisselle,  sur
les  bahuts,  ou  brodées  sur  les  blagues  à  tabac  et  les  pelisses,  sont  les
mêmes  que  celles  qu’on  trouve  chez  les  peuplades  des  steppes  de  l’Asie.
L’industrie  indigène  semble  être  restée  ce  qu’elle  était  après  la  conquête,
alors  que  les  Magyars  vivaient  encore  sous  leurs  tentes;  mais  ce  fait  s’ex-N



....  .  -  ■  -  -
Le  quartier  des  fruits  et  des  légumes.

%

plique  dans  un  pays  où  le  paysan  est  encore  lui-même  son  propre  architecte,
son  propre  menuisier  et  son  propre  charron,  où  sa  femme  tisse  la  toile
et  le  drap,  confectionne  la  plupart  des  vêtements,  prépare  le  savon  et
la  chandelle  du  ménage,  et  où  il  n’y  a  pas  de  besoins,  ni  de  luxe,  ni  de
confort.
Traversons  cette  cohue  de  charrettes,  de  limonières,  de  gros  et  pesants
chariots  attelés  de  bœufs  ;  passons  entre  ces  véhicules  qui  ressemblent  à  la
téléga  russe,  nous  déboucherons  dans  le  quartier  des  fruits  et  des  légumes.
Les  vendeurs  et  les  vendeuses  se  tiennent  en  plein  soleil,  derrière  des
entassements  de  melons  d’un  vert  luisant  à  l’extérieur,  d’un  rouge  sanglant ­
  au  dedans.  Ce  sont  des  melons  d’eau,  d’une  saveur  plus  rafraîchissante ­
  que  la  pastèque  du  Midi,  et  bien  plus  gros.  Les  ananas  ne  sont  pas
aussi  délicieux  que  ces  fruits  parfumés,  qui  se  fondent  dans  la  boucln.
comme  un  sorbet.  Les  paysans  hongrois  mangent  à  leur  repas  un  de  ce.-&amp;gt;

WÊÊtà111
        <pb n="214" />
        194

LA  II  ON  G  11  1  E

«normes  fruits  tout  entier,  connue  chez  nous  on  mange  une  pomme.  —
Plus  loin,  il  y  a  des  tas  de  gousses  de  poivre  turc,  appelé  en  hongrois
paprika;  en  se  séchant,  ces  gousses  vertes  deviennent  rouges  ;  on  les  pile,
et  leur  poudre,  moins  forte  que  le  poivre  ordinaire,  constitue  le  fond  de
(mites  les  sauces  de  la  cuisine  locale.  C’est  un  préservatif  excellent  contre
les  fièvres.
Des  sacs  de  blé,  de  colza,  de  pois,  ylc  mais,  s’étendent  en  sens  divers,
pressés  les  uns  contre  les  autres,  formant  de  petits  retranchements,  déficelés ­
  et  ouverts  pour  que  l’on  puisse  juger  de  la  qualité  de  la  marchandise  ;
et,  au  bout  de  la  place,  autour  d’un  puits  à  seau,  se  pressent  des  milliers
de  bœufs,  de  chevaux,  de  porcs  et  de  moutons,  sous  la  surveillance  de
leurs  gardiens  respectifs,  gulyas,  csikos,  kanasz  et  juhasz.
Ces  pâtres  nomades  présentent  dans  sa  plus  pure  expression  le  vrai  type
magyar,  dont  nos  peintres,  s’ils  pouvaient  l’étudier  d’après  nature,  rendraient
bien  vite  classique  la  beauté  orientale  et  splendide.  Comme  structure,  ces
hommes  sont  incomparables;  leurs  formes  puissantes  et  souples  rappellent
celles  des  athlètes  romains.  Et  quelle  dignité,  quelle  noblesse  et  en  même
temps  quelle  aisance  dans  le  geste,  1  attitude  et  la  demarche  !  A  voir  le  plus
simple  paysan  magyar,  on  dirait  qu’il  est  né  grand  seigneur,  et  que  depuis
l’enfance  il  n’a  cessé  de  commander.
Le  gulyas  (bouvier)  a  le  teint  basané  de  l’Arabe,  des  yeux  sauvages  et
étincelants,  la  moustache  épaisse  et  retroussée  ;  ses  longs  cheveux  luisants
de  graisse  sont  souvent  tressés  en  deux  nattes  qui  retombent  sur  sa  poitrine  ;
il  porte  un  chapeau  à  bords  immenses,  avec  lequel  il  boit  aux  mares  des
puits,  un  manteau  de  grosse  laine  blanche,  dans  lequel  il  dort  à  la  belle
étoile,  et  qui  est  tout  orné  de  fleurs  eu  passementerie  rouge  ;  ses  larges
pantalons  frangés  sont  soutenus  par  une  ceinture  de  cuir  historiée,  et  il  est
armé  d’un  long  bâton  que  termine  une  petite  hache,  et  qui  lui  sert  à  se
défendre  contre  les  attaques  des  taureaux  et  des  loups.  Pendant  les  grands
froids,  le  gulyas  se  rapproche  des  bois  et  des  métairies,  et  s’abrite,  la  nuit,
sous  une  hutte  de  roseaux  de  forme  conique,  comme  celles  de  certaines
peuplades  de  1  intérieur  de  1  Afrique.  Les  troupeaux  ne  se  laissent  approcher ­
  que  par  leurs  gulyas;  à  la  vue  d  un  étranger,  ils  s’enfuient  effrayés.
Le  csikos  (gardeur  de  chevaux)  est  costumé  d’une  manière  plus  originale ­
  encore  :  ses  bottes  sont  garnies  de  longs  éperons  ;  il  porte  en  bandoulière, ­
  ou  attachée  à  sa  selle,  une  gourde  recouverte  de  peau  de  poulain;  la
lanière  de  son  fouet  est  ornée  de  rosettes  de  cuir  de  toutes  les  couleurs,  et
l’énorme  bourse  dans  laquelle  il  met  son  tabac  est  brodée  de  fleurs,  comme
        <pb n="215" />
        DE  L’ADRIATIQUE  AU  DASUDE.

19Î&amp;gt;
une  serviette  turque.  Le  csikos  a  dans  la  physionomie  quelque  chose
d  indépendant,  de  fier  et  de  plus  rude  que  le  bouvier;  il  a  un  sentiment  de
supériorité  qui  prête  à  son  maintien  une  grande  majesté.  Il  passe  sa  vie  à
cheval,  et  rien  n’égale  son  adresse  et  son  agilité.  C’est  le  gaucho  de  l’Europe.
Le  csikos,  comme  le  maquignon  juif,  est  un  madré  compère  et  s’entend  à
cacher  les  vices  des  chevaux  qu’il  mène  sur  les  foires;  il  pratique  même
avec  beaucoup  d’habileté  l’art  de  changer  la  couleur  de  la  robe  d’un  cheval,
surtout  si  ce  cheval  a  été  volé.
Le  kanasz  (porcher)  est  toujours  quelque  peu  bandit.  Il  mène  une
existence  bien  plus  irrégulière  et  plus  sauvage  que  le  bouvier  et  le  gardeur
de  chevaux,  car  il  est  rare  que  le  kanasz  quitte  les  profondes  forêts  de
chênes  dans  lesquelles  il  garde  ses  cochons.  Ce  sont  les  kanasz  qui  renforcent ­
  les  rangs  des  Szégény  Légény,  ou  «  pauvres  compagnons  »  .  Quant
au  juhasz  (berger),  il  est  d’une  nature  assez  douce  et  paisible,  bien  qu’il
n’entre  en  contact  avec  la  société  qu’à  l’époque  des  foires,  et  encore  est-il
bien  rare  que  le  régisseur  d’un  domaine  se  fasse  accompagner  de  ses
bergers.
Des  campagnards  se  promenaient  en  flâneurs,  le  fouet  à  la  main,  parlant
et  discourant  avec  animation.  En  Hongrie,  les  foires  ne  sont  pas  seulement
des  marchés,  et  l’on  n’y  vient  pas  toujours  pour  vendre  ou  acheter  des  marchandises; ­
  les  foires  sont  des  réunions,  des  assemblées  générales  du  pays,
où  l’on  se  revoit,  où  l’on  échange  des  nouvelles,  où  l’on  discute  des  intérêts
locaux  et  où  l’on  prépare  la  lutte  électorale.  C’est  dans  les  foires  que  se
faisaient  autrefois  les  enrôlements  pour  l’armée,  et  c’est  dans  les  foires
qu’éclataient  les  insurrections  populaires.
Sur  le  bord  de  la  route,  des  mendiants  magnifiques,  que  le  soleil  drapait
d  un  manteau  d’or,  se  tenaient  appuyés  sur  leur  bâton,  dans  une  pose  à  la
don  César  de  Bazan.  Le  mendiant  hongrois  est  frère  du  mendiant  espagnol  ;
il  a  la  même  attitude  calme  et  haute,  et  son  accoutrement  offre  le  même
mélange  extravagant  d’oripeaux  et  de  haillons  sordides.
Comme  nous  sortions  du  champ  de  foire  :
Je  vous  propose,  me  dit  M.  L...,  d’aller  faire  une  petite  visite  aux
franciscains  de  Nagy-Atad  ;  ces  dames  retourneront  en  voiture  à  la  maison,
nous  les  rejoindrons  dans  une  heure.
Nous  nous  dirigeâmes  vers  une  vieille  église  qui  s’élève  au  fond  de  la
place,  et  qui,  au  point  de  vue  architectural,  est  de  la  plus  remarquable  insignifiance, ­
  comme  du  reste  presque  toutes  les  églises  hongroises,  ce  qui
s’explique  dans  un  pays  successivement  ravagé  par  les  Tartaros  et  les  Tm  es,
et  sans  cesse  troublé  par  les  guerres  civiles.
        <pb n="216" />
        1S6

LA  HONGRIE

Au  moment  où  nous  montions  les  marches  du  couvent,  la  porte  s’ouvrit,
et  le  supérieur  —  celui  qu’on  appelle  en  hongrois  le  «  prépost  »  —  se
trouva  devant  nous.  C’était  un  homme  fleuri;  vêtu  d’une  robe  de  lustrine,
coiffé  d’un  énorme  chapeau  de  paille,  il  fumait  une  pipe  dont  le  tabac  ne
sentait  pas  l’encens.
—  Veuillez  entrer,  messieurs,  nous  dit-il,  veuillez  entrer.  Et  sa  bonne
figure  rubiconde  s’épanouit  comme  une  tulipe.

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Gulyas  et  csikos.

Mais  vous  sortiez,  nous  vous  dérangeons?
—  Pas  le  moins  du  monde.  Le  thermomètre  est  monté  de  trois  degrés
depuis  midi,  et  j  ai  une  soif...  oh!  une  soif,  voyez-vous!  J’allais  prendre
un  verre  de  bière  à  la  brasserie...  Nous  boirons  quelques  bouteilles  chez
nous,  ça  reviendra  au  même...  Veuillez  entrer.
Il  nous  conduisit  au  réfectoire,  vaste  pièce  très-basse,  voûtée  et  sombre
comme  une  cave.  De  hautes  boiseries  de  chêne  montaient  jusqu’aux
fenêtres  cintrées  et  grillées  ;  aux  murs  se  détachaient  en  grosses  taches
noires  quelques  anciens  tableaux  enfumés  dont  les  couleurs  s  étaient
        <pb n="217" />
        ness

DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

197

brouillées  sous  la  patine  du  temps;  dans  le  fond,  un  grand  poêle  de  terre

montait  en  pyramide,  et  tout  autour  de  la  salle  régnait  un  large  banc  de

vieux.  Une  odeur  de  mangeable,  de  viandes  refroidies  dans  leur  graisse,
traînait;  et,  devant  la  table  encore  mise,  chargée  des  débris  do  dessert,  de
croûtes  de  pain,  de  bouclions  perforés,  de  bouteilles  et  de  verres  vides,  de
brocs  en  métal,  se  tenaient  quatre  ou  cinq  moines  au  teint  de  cire  jaune,  la
tête  agitée  d'un  branlement  sénile,  ramassés  sur  leur  ventre  trapu,  et  si

qu'ils  ressemblaient  à  une  rangée  de  hiboux  empaillés.  On  ne  distinguait
plus  les  traits  de  leur  figure  empâtée,  dont  le  nez  se  confondait  avec  le
menton;  quelques  houppettes  de  poils  blancs  hérissés  indiquaient  la  place
des  yeux  a  demi  clos,  comme  si  pour  eux  le  sommeil  éternel  était  déjà  commencé. ­

Le  «  président  »  nous  fit  asseoir,  et  disparaissant  par  une  porte  cachée
sous  une  voûte,  il  revint  bientôt  chargé  d’une  énorme  dame-jeanne  pleine
de  vin.
—  C’est  du  bon,  s’écria-t-il  en  versant  dans  nos  verres  le  jus  doré  des
vignes  hongroises.

chêne,  poli  d’usure,  sous  lequel  des  crachoirs  étaient  préparés  pour  les

Couvent  de  Nngy-Alad.

cassés,  si  amoindris,  si  ratatinés,  si  décrépits,  si  muets  et  si  immobiles
        <pb n="218" />
        198

LA  HONGRIE

Et,  souriant  du  coin  de  l'œil,  il  porta  son  verre  vers  la  lumière  pour  en
examiner  la  limpide  couleur,  puis  le  choquant  contre  le  nôtre,  il  l’avala
d’un  trait  avec  un  petit  claquement  de  langue  qui  valait  un  long  poème.
Du  réfectoire,  le  «  président  »  nous  fit  monter  à  sa  chambre,  où  nous
trouvâmes  tout  un  arsenal  de  fusils,  de  sabres,  de  pistolets.  Une  bibliothèque ­
  en  chêne  sculpté,  dont  les  vitrines  étaient  garnies  de  rideaux  verts,
cachait  des  rangées  de  pains  de  sucre  et  de  pots  de  confiture.  Nous  prîmes
place  sur  un  sofa,  et  notre  causerie  s’en  alla  capricieuse  comme  la  fumée
de  nos  pipes  et  de  nos  cigares.  Enfin  nous  descendîmes  à  l’église,  dont
l’autel  est  orné  de  deux  statues  de  bois  :  saint  Wendolin,  patron  des
bergers,  et  sainte  Agathe,  patronne  des  vierges.
Du  couvent,  le  «  président  »  vint  avec  nous  à  la  brasserie,  tenue  par  un
juif  et  fréquentée  par  des  gens  de  robe,  d’épée  et  d’Église.  Cette  brasserie  se
composait  de  deux  chambres,  meublées  chacune  d’un  canapé  et  d’un  lit.
En  sortant  de  la  brasserie,  nous  assistâmes  à  une  scène  électorale  des
plus  amusantes.  En  Hongrie,  les  candidats  au  Parlement  voyagent  euxmêmes,
  comme  de  simples  commis-voyageurs,  pour  chauffer  leur  candidature. ­
  Ils  arrivent  au  chef-lieu  un  jour  de  foire  ou  de  marché,  ou  bien  un
dimanche,  et,  s’établissant  comme  feu  Mangin  sur  la  place  publique,  ils
pérorent  des  heures  entières,  s’efforçant  de  démontrer  qu’il  n’y  en  a  point
comme  eux,  et  que  seuls  ils  sont  capables  de  sauver  la  patrie,  ’et  que  la
meilleure  candidature  est  celle  qu’ils  proposent,  c’est-à-dire  la  leur.
Un  candidat  aux  élections  qui  se  préparaient  venait  d  arriver  à
Nagy-Atad  ;  il  avait  fait  entasser  quelques  caisses  devant  la  boutique  du
marchand  chez  lequel  il  était  descendu,  et,  monté  sur  cette  tribune  improvisée, ­
  il  haranguait  la  foule;  mais  l’opposition  étant  la  plus  forte,  c’était
en  vain  que  le  malheureux  orateur  essayait  de  se  faire  entendre.  Chaque
fois  qu’il  ouvrait  la  bouche,  sa  voix  était  couverte  de  cris  et  de  huées.  De
guerre  lasse,  nous  le  vîmes  redescendre  de  ses  tréteaux  et  se  retirer  piteusement ­
  dans  la  boutique  d’où  il  était  sorti.
A  notre  îetoui  chez  M.  S...,  une  ratissante  paysanne  hongroise  de  seize
ans,  aux  tresses  blondes  et  aux  doux  yeux  bleus,  vint  au-devant  de  nous,
vêtue  d’une  fourrure  blanche  en  peau  d’agneau,  tout  historiée  de  fleurs  et
d’appliques  en  cuirs  multicolores;  c’était  la  fille  de  M.  S...  Elle  avait  voulu
essayer  la  pelisse  que  j  avais  achetée  a  la  foire,  fille  lui  seyait  à  ravir  et
rehaussait  de  ses  couleurs  chaudes,  de  ses  broderies  en  relief,  la  grâce
séduisante  et  la  fraîche  jeunesse  de  celle  qui  la  portait.
A  mon  tour,  je  dus  endosser  le  costume  hongrois.  Je  relevai  mes  moustaches ­
  en  croc,  et  je  pris  une  pose  superbe  de  petit-fils  d’Attila.
        <pb n="219" />
        DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

199

Une  table  chargée  de  rafraîchissements  et  de  fruits  nous  attendait  dans

ie  jardin.  Sur  la  route,  l’animation  croissait,  les  chars  défilaient  au  trot,
attelés  la  plupart  de  quatre  vigoureux  chevaux  suivis  de  poulains  gambadant ­
  en  liberté,  une  clochette  au  cou.  Bêtes,  charrettes  et  gens  s’écoulaient
avec  un  grand  bruit.  De  l’autre  côté  de  la  chaussée,  sur  un  tertre  ombragé
de  chênes,  des  sons  de  violons  et  de  cymbalum  descendaient  d’une  auberge,
vifs  et  mélodieux.
—  Si  nous  allions  voir  danser  les  paysans?  proposèrent  les  dames.
—  L’idée  est  excellente,  répondit  M.  S...  en  se  levant,  donnant  lui-même
le  signal  du  départ.
Les  jours  de  foire,  les  dimanches  et  fêtes,  on  danse  partout  en  Hongrie.
Nous  arrivâmes  à  l’auberge  au  moment  où  les  musiciens  tziganes  attaquaient ­
  les  premières  mesures  d’une  csardas.  La  csardas  (tchardach)  est

b  Allemand.  G  est  la  danse  nationale  et  populaire.  Des  paysans  qui  avaient

prenant  leur  danseuse  par  la  taille,  ils  Vembrassaient  en  poussant  des
exclamations  de  joie,  la  faisaient  pirouetter  et  tourbillonner  avec  une
exaltation  croissante,  la  quittaient,  la  ressaisissaient  et  la  soulevaient  avec
des  attitudes  plus  hardies  ;  puis  tout  à  coup  cette  fiévreuse  ardeur  tombait
comme  un  vent  qui  change.  Alors,  mollement,  avec  des  gestes  pleins  de
langueur,  les  danseuses  prenaient  des  attitudes  d’aimées;  mais,  soudain,
la  flamme  se  rallumait,  l’enthousiasme  éclatait  de  nouveau  en  transports
ardents,  et  les  danseurs,  dans  le  paroxysme  de  leur  ivresse,  se  baisaient ­
  sur  l’épaule,  se  frappaient  la  nuque  de  leurs  mains  crispées,  en
poussant  des  cris  gutturaux  et  stridents.  Ge  n’est  pas  dans  les  villes,
c  est  dans  les  campagnes  qu’il  faut  voir  danser  la  vraie  danse  magyaie,
la  csardas,  qui  peint  si  bien  dans  ses  vivantes  couleurs  le  caractère  et

Un  électeur  hongrois.

pour  le  Hongrois  ce  que  la  polonaise  est  pour  le  Polonais  et  la  valse  pour

déposé  leur  sac  et  leur  bâton  dans  un  coin,  dansaient  avec  toute  la  fougue
de  la  passion.  Ils  tournaient  d’abord  en  entre-choquant  leurs  talons,  puis

les  mœurs  de  ce  peuple,  sa  fougue,  ses  élans  passionnés,  ses  abatte
        <pb n="220" />
        200

LA  I-l  OK  G  RIE

merits  subits,  ses  frémissements,  ses  colères  et  ses  apaisements  mélancoliques. ­

Attirés  par  la  musique  et  le  bruit,  de  nouveaux  couples  arrivaient,  déposaient ­
  à  terre  leurs  sacs,  et,  gravement,  sans  échanger  un  mot,  se  mêlaient
aux  danseurs.  Bientôt  l’unique  salle  de  l’auberge  fut  encombrée,  et  l’hôtesse,
  qui  se  tenait  derrière  ses  tonneaux,  ne  sut  plus  où  donner  de  la  tête.
La  domestique  qui  servait  à  boire  devait  danser  avec  ceux  qui  n’avaient  pas
de  danseuse.
Les  mendiants  décoraient  le  seuil  de  la  porte,  immobiles  et  grimaçant

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Groupe  de  mendiants  hongrois.

comme  des  cariatides.  Pour  avoir  une  idée  complète  du  tableau,  figurezvous
  l’intérieur  de  l’auberge  :  les  poutres  soutenant  le  toit,  saillantes,
noires,  massives,  enfumées;  les  murs  de  terre  glaise,  fendus  et  menaçant
ruine;  des  chaises  écloppées  devant  des  tables  boiteuses,  luisantes  de
crasse  ou  de  graisse;  dans  un  coin,  à  terre,  un  seau  d’eau,  un  panier
d  ordures  et  un  balai  ;  et  sur  un  misérable  feu  une  marmite  qui  essayait  de
se  chauffei,  et  quelques  haillons,  des  manteaux  en  loques,  des  pantalons
d  une  couleui  indéfinissable,  suspendus  dans  le  fond,  derrière  une  espèce  de
comptoir,  à  des  chevilles  de  bois,  comme  ces  hardes  informes,  dépouilles
du  suicide  ou  du  meurtre,  qu’on  voit  à  la  Morgue.
La  journée  s’avançait,  il  était  temps  de  repartir.  Vers  les  cinq  heures,
nous  remontâmes  en  voiture  pour  retourner  à  la  puszta.
—  Voici  une  maison  qui  a  un  aspect  bien  étrange,  dis-je  à  M.  L...  en  lui
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Des  par  Valerio

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LE  PRISONNIER.  ENCHAINE

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DE  L’ADRIATIQUE  AU  DAIS  U  BE.

201

montrant,  devant  nous,  sur  notre  droite,  une  maison  à  deux  étages,  de
forme  carrée,  et  qui,  avec  ses  petits  murs  blancs  et  ses  petites  fenêtres
noires  munies  de  barreaux  de  fer,  ressemblait  à  un  énorme  dé.
—  G  est  la  prison  du  comitat.
—  La  prison!...  J’aimerais  bien  la  voir.
Mais  je  crois  que  ce  sera  facile.
M  L...  fit  un  signe  au  cocher,  les  chevaux  s’arrêtèrent;  nous  descendîmes, ­
  et,  franchissant  une  porte  de  bois  qui  n’était  pas  même  fermée,
nous  entrâmes  dans  la  cour,  où  le  geôlier,  gros  homme  à  mine  fleurie,  les
cheveux  coupés  en  brosse,  la  tournure  militaire,  son  trousseau  de  clefs
attaché  au  côté,  fumait  son  chibouk  entre  deux  gendarmes.
Monsieur  est  étranger,  lui  dit  M.  L...  en  me  présentant;  il  voudrait
visiter  votre  prison.
Volontiers,  hum  !...  hum  !...  très-volontiers,  fit  le  geôlier  en  toussant. ­
  Damné  tabac!  Ils  le  font  maintenant  d’une  force  !  Drôle  de  manière  de
racheter  sa  mauvaise  qualité!
Il  s’était  levé.  Il  monta  en  soufflant  comme  un  cheval  poussif  les  cinq
ou  six  marches  conduisant  à  une  sorte  de  péristyle  sur  lequel  s’ouvrait  la
porte  de  la  prison.  Sa  plus  grosse  clef  grinça  dans  la  serrure,  des  plaques
et  des  barres  de  fer  tombèrent  avec  un  bruit  lugubre,  et  la  porte  s’ouvrit
en  criant  sur  ses  gonds.  Dans  une  cellule  de  quatre  à  cinq  mètres,  éclairée
par  un  petit  soupirail,  un  jeune  prisonnier  enchaîné  était  assis,  pensif,  sur
un  petit  escabeau.
—  De  quoi  est-il  accusé?  demanda  M.  L...  en  se  penchant  à  l’oreille  du
geôlier.
—  De  plusieurs  meurtres.
Le  geôlier  ouvrit  une  seconde  porte  qui  donnait  dans  la  première
cellule.  Couchée  sur  une  paillasse,  à  côté  d’une  cruche  ébréchée,  une  femme
sanglotait.  Elle  avait  tué  son  mari  d’un  coup  de  hache  et  fait  cuire  son
cadavre.
—  Sera-t-elle  condamnée  à  mort?  demandai-je.
—  Sans  doute.
La  peine  de  mort  n  a  jamais  été  abolie  en  Hongrie.
Les  meurtriers,  les  parricides,  les  infanticides,  sont  pendus.  Autrefois,
les  nobles  ne  pouvaient  mourir  que  par  le  glaive.  On  employait  même  le
glaive  pour  exécuter  les  femmes  nobles.  Pendant  les  trois  jours  qui  précèdent ­
  P  exécution,  le  condamné  à  mort  est  bien  soigné  et  bien  nourri.  A  la
fin  du  troisième  jour,  le  bourreau  lui  apporte  pour  son  souper  un  chapon,
avec  une  ficelle  autour  du  cou.  Jadis,  à  ceux  qui  devaient  être  décapités
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        202

LA  HONGRIE,  DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANURE.

le  lendemain,  on  servait  un  chapon  sans  tête,  dont  les  ailes  et  les  pattes
étaient  attachées  avec  un  fil  rouge.  Les  exécutions  se  font  encore  aujourd’hui ­
  en  plein  air,  avec  une  antique  solennité.  Le  condamné  est  lié  sur  un
char  à  ridelles,  la  tête  du  côté  opposé  à  la  queue  des  chevaux,  pour  qu’il  ne
puisse  pas  voir  la  potence  qui  l’attend.  En  face  de  lui  se  tient  le  prêtre  qid
prie  à  haute  voix.  La  voiture  est  entourée  d’une  escorte  d  hommes  armés
de  fusils,  de  piques  et  de  fourches.  A  l’église,  la  cloche  d’agonie  tinte  le  glas.
Avant  de  partir  de  la  prison,  le  bourreau,  qui  porte  des  culottes  rouges,
va  demander  pardon  au  condamné  d’être  obligé  de  lui  donner  la  mort.
Puis,  accompagné  des  soldats  qui  doivent  le  protéger  contre  le  peuple,  si
par  malheur  il  s’acquitte  mal  de  sa  besogne,  il  se  rend  par  un  autre  chemin
au  lieu  de  l’exécution.  Dès  qu’il  a  rempli  son  triste  office,  il  prend  son
chapeau  à  la  main,  et  fait  une  quête  pour  la  célébration  des  messes  mortuaires ­
  en  faveur  du  défunt.
Il  y  a  une  trentaine  d’années,  les  pendus  restaient  à  la  potence  jusqu’à
ce  qu’ils  en  tombassent  d’eux-mêmes.  Les  gens  superstitieux  venaient
pendant  la  nuit  leur  arracher  un  lambeau  de  vêtement  ou  leur  couper  le
petit  doigt  ;  quand  on  avait  un  petit  doigt  de  pendu  dans  la  poche,  on
pouvait  voler  impunément  sans  être  vu  ni  découvert.
Le  soleil  se  couchait  lorsque  nous  laissâmes  derrière  nous  la  route  de
Nagy-Korpad,  pour  couper  court  à  travers  le  steppe.  Les  paysans  et  les
paysannes  qui  s’en  allaient  du  côté  du  village  improvisaient  de  ces  chansons
populaires,  courtes,  simples,  expressives,  bien  plus  humaines  et  plus
originales  que  les  Heder  allemands.
Voici  une  de  ces  chansons  qui  retentissaient  sur  la  route,  derrière  nous,
et  que  la  brise  nous  apportait  en  notes  mélancoliques  et  sonores  :
«  Que  ton  mouchoir  est  sale!  Gomme  on  voit  bien  que  tu  n’as  pas  d’amie!
—  Donne-moi  ton  mouchoir,  je  te  le  laverai,  et  je  serai  ton  amie!  »
Parmi  ces  chants  populaires  qui  célèbrent  l’amitié,  le  vin,  la  guerre,  la
chasse;  parmi  ces  chants  qui  redisent  la  gloire  et  les  désastres  de  la  patrie,
les  joies  et  les  tristesses  du  cœur,  les  plaisirs  et  les  dangers  de  la  vie  du
brigand;  qui  chantent  le  czikos  perdu  dans  la  puszta,  au  milieu  de  ses
escadrons  de  chevaux  sauvages,  il  y  en  a  qui  sont  de  purs  chefs-d’œuvre  de
poésie  lyrique  et  de  mélodie  musicale.  Sur  les  lèvres  du  paysan  magyar,  la
poésie  naît  avec  la  musique  ;  et  ces  mélodies  improvisées  au  retour  d’une
foire,  devant  un  bivouac  de  pâtres,  au  milieu  d’une  danse  ou  d’une  nuit  de
voyage  sous  le  ciel  étoilé  du  steppe,  les  Tziganes  s’en  sont  emparés  et
en  ont  fait  une  musique  personnelle,  originale,  qu’ils  traduisent  avec  mille
variations  sur  les  cordes  enchantées  de  leurs  instruments.
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        CHAPITRE  XIII

Une  visite  inattendue.  —  Le  paysan  hongrois  avant  l’émancipation.  —  La  corvée.  —  La  dime.
—  Privilèges  du  paysan.  —  Sa  situation  actuelle.  —  Ses  revenus.  —  Amour  des  procès.  —
Cérémonies  de  mariage  en  Hongrie.  —  Les  préliminaires.  —  Repas  de  noce.  —  Condition  de
la  femme.

Nous  étions  revenus ­
  chezM.  L...,
et  nous  achevions
de  souper,  —  on
dine  au  milieu  du
jour  en  Hongrie,
et  I  on  soupe  le  soir
à  sept  heures,  —
quand  la  porte  de
la  salle  à  manger
s’ouvrit.  Deux  hommes, ­
  l’un  jeune  et
l’autre  vieux,  coilfés
  de  larges  chapeaux  et  drapés  dans  de  longues  dalmatiques,  entrèrent.
—  Ce  ne  sont  pas  des  brigands,  me  dit  M.  L...,  et  je  le  regrette.  Le  plus
jeune  est  le  juge  de  la  commune,  et  le  plus  âgé  est  son  père.  Vous  m’avez
demandé  des  renseignements  sur  les  paysans  en  Hongrie  ;  j’ai  pensé  que
personne  ne  serait  mieux  à  même  de  vous  en  fournir  que  ces  deux  hommes  ;
le  plus  âgé  est  né  avec  le  siècle,  et  pendant  [quarante  ans,  au  lieu  de  travailler ­
  pour  son  compte,  il  a  travaillé  pour  son  seigneur.
Les  deux  paysans,  après  nous  avoir  serré  la  main,  s’étaient  assis.  M.  L...
leur  fit  offrir  du  vin  et  du  tabac.  G  est  une  vieille  coutume  en  Hongrie,
datant  encore  de  la  domination  turque,  de  présenter  aux  gens  qui  viennent
vous  voir,  une  pipe  ou  un  cigare.  Quand  un  hôte  arrive  dans  une  maison  de
campagne,  le  maître  du  logis  le  conduit  souvent  dans  une  chambre  réservée

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Un  retour  de  noce.
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        LA  HONGRIE

20  V
où  s’étale  une  précieuse  collection  de  pipes,d’écume,  et  il  le  prie  de  choisir
celle  qui  lui  plaît.
—  Je  vous  servirai  d’interprète,  me  dit  M.  L...;  posez  les  questions  que
vous  voudrez.
—  Dites  au  vieux,  répondis-je,  de  me  raconter  quelle  était  la  vie  du
paysan  hongrois  avant  son  émancipation.
M.  L...  transmit  ma  question  au  vieillard,  qui  me  répondit  avec  cette
admirable  facilité  d’élocution  qui  fait  de  tout  Hongrois  un  tribun  ou  un
avocat  :
—  Dans  le  bon  vieux  temps,  le  paysan  hongrois  était  maltraité  par  ses
maîtres  avec  une  brutalité  tout  allemande.  Aussi,  au  seizième  siècle,  une
révolte  terrible,  une  jacquerie  éclata  parmi  eux,  et  l’on  en  fit  périr  plus  de
cent  mille  dans  les  supplices  les  plus  atroces.  Sous  l’empereur  Joseph  et
sous  Marie-Thérèse,  le  servage  fut  aboli,  et  une  loi  fut  promulguée  qui
donna  aux  paysans  la  libre  disposition  de  leur  personne.  Ceux  qui  étaient
mécontents  de  leurs  maîtres  pouvaient  les  quitter  et  s’établir  sur  les  terres
d’un  autre  seigneur,  moyennant  un  avertissement  de  six  mois.  Le  seigneur
fut  aussi  obligé  d  abandonner  au  paysan  une  certaine  quantité  de  terre,
mais  il  s’arrangeait  toujours  pour  ne  céder  que  la  plus  mauvaise;  en
échange,  le  paysan  faisait  tant  de  jours  de  corvée.  Le  soir,  au  coucher  du
soleil,  quand  il  rentrait  accablé  de  son  travail,  à  peine  s’était-il  étendu  sur
sa  paillasse  que  les  belduques  —  on  donnait  ce  nom  aux  gendarmes  particuliers ­
  du  magnat  —  venaient  frapper  avec  leur  bâton  à  la  cabane  du
paysan  etY  avertir  que  le  lendemain,  s’il  ne  se  trouvait  pas  avant  le  jour
sur  les  terres  seigneuriales,  on  le  condamnerait  à  la  prison  ou  à  la  bastonnade. ­
  En  outre,  le  paysan  était  astreint  à  plusieurs  journées  de  charroi  :  il
devait  aussi  aller  couper  du  bois  dans  les  forêts,  accompagner  en  qualité  de
traqueur  le  seigneur  dans  ses  chasses,  payer  un  florin  d’impôt  pour  chacune
de  ses  cabanes,  et  livrer  chaque  année  aux  cuisines  du  château  deux
poulets,  deux  chapons,  dix-neuf  œufs  et  cinq  livres  de  beurre
Si  le  seigneur  se  mariait,  ou  mariait  une  de  ses  filles,  chacun  de  ses  paysans ­
  lui  devait  quarante-deux  kreutzers,  ou  des  vivres  à  moitié  prix.  Si  le
seigneur  était  prisonnier  de  guerre,  les  paysans  étaient  obligés  de  se  cotiser
pour  payer  sa  rançon.  Le  seigneur  allait-il  à  la  Diète,  le  paysan  lui  payait
l’impôt  de  la  Diète,  c’est-à-dire  une  somme  d’argent  suffisante  à  son  entretien. ­
  Le  paysan  avait-il  de  l’eau-de-vie  à  distiller,  il  devait  deux  florins  par
chaudière  ;  enfin  de  toutes  ses  récoltes  le  dix-neuvième  appartenait  au
seigneur,  le  dixième  au  clergé,  et  la  même  dîme  se  prélevait  sur  ses  abeilles,
ses  brebis,  ses  chèvres  et  ses  cochons.
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        DE  L  ’  A  D  KI  A11Q  U  E  AU  D  A  IS  U  li  E.

203

Que  lui  donnait  la  loi  en  échange  de  ce  servage  déguisé?  La  permission
d  en  appeler  au  roi  s’il  était  condamné  a  mort  ou  condamné  à  recevoir
cent  coups  de  bâton,  et  le  privilège  de  se  faire  artisan,  marchand,  prêtre,
et  d’être  anobli.  Ceux  qui  se  distinguaient  sur  les  champs  de  bataille  receî»



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Béri  Janos,  juge  de  Nagy-Korpad.
valent  des  lettres  de  noblesse.  Dans  un  village,  non  loin  de  Cinq-Eglises,
les  paysans,  du  premier  jusqu’au  dernier,  sont  tous  nobles.  On  a  surnomme
ces  aristocrates  rustiques,  qui  sont  bergers,  porchers,  domestiques,
cochers,  de  leur  état,  les  «  gentilshommes  chaussés  de  sandales  »  {bocukot  os
nemesember),  parce  qu’ils  n  ont  pas  même  de  quoi  s  acheter  une  pain  de
hottes.
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        20G

LA  HONGRIE

—  Demandez-lui  encore,  dis-je  à  M.  L...,  si  le  paysan  est  pins  heureux
depuis  que  la  révolution  de  1848  l’a  complètement  émancipé.
—  Non,  il  n’est  pas  plus  heureux,  répondit  le  vieux  Béri.  Avant  1848,
nous  n  avions  pas  de  propriétés;  il  fallait  être  noble  pour  être  possesseur  du
sol 1  ;  on  ne  pouvait  par  conséquent  rien  nous  prendre.  Aujourd’hui,  si  nous
ne  payons  pas  les  impôts,  —  et  Dieu  sait  s’ils  augmentent  chaque  année,  —  on
nous  saisit  nos  terres  et  l’on  vend  nos  meubles  pour  nous  jeter  sur  le  chemin
presque  nus  et  sans  ressource.  Au  temps  jadis,  le  seigneur  nous  donnait  un
champ  et  une  maison  dont  il  ne  pouvait  pas  nous  dépouiller  ;  nous  n  avions
il  nous  inquiéter  de  rien;  nous  lui  devions,  il  est  vrai,  deux  ou  trois  jours
de  corvée  par  semaine,  et  nos  femmes  allaient  filer  au  château;  mais  c’était
peu  de  chose.  Nous  ne  souffrions  pas  des  années  mauvaises  ;  en  cas  de
disette,  le  seigneur  avait  toujours  assez  de  blé  dans  ses  greniers  pour  nous
nourrir.  Aujourd’hui  que  le  paysan  est  un  libre  citoyen,  vous  comprenez
qu’il  n’a  plus  le  droit  de  recourir  à  la  libéralité  du  seigneur;  il  doit  sa  dîme
en  argent  au  fisc,  que  l’année  ait  été  bonne  ou  mauvaise.  Autrefois,  le
seigneur  permettait  généralement  à  ses  paysans  de  faire  paître  leurs  bœufs,
leurs  moutons  et  leurs  chevaux  sur  ses  terres.  L’entretien  de  notre  bétail  ne
nous  coûtait  rien,  et  nous  avions  suffisamment  de  bœufs  pour  labourer  nos
champs.
Depuis  1848,  le  paysan  a  dû  vendre  son  bétail,  qu’il  ne  pouvait  pas
nourrir,  et  ses  terres  se  détériorent.  Il  emprunte  au  juif  l’argent  nécessaire ­
  a  1  achat  d’une  paire  de  bœufs.  Mais  si  l’année  n’a  pas  été  très-bonne,
il  ne  peut  pas  payer  les  billets  qu’il  a  souscrits,  et  on  lui  saisit  tout  ce  qu’il  a.
Ce  sont  ces  paysans  ruinés  qui  s’engagent  chez  les  grands  propriétaires  et
qui  composent  une  classe  de  parias  et  de  pauvres  diables  beaucoup  plus
malheureux  que  les  anciens  serfs.  En  définitive,  le  paysan  n’a  fait  que
changer  de  maître  ;  il  est  aujourd’hui  sous  la  coupe  du  juif  ou  d’un  riche
spéculateur  auquel  il  est  inconnu  et  indifférent.
—  La  justice  était-elle  meilleure  autrefois?  demandai-je,  continuant
mon  enquête.
—  Oui,  à  notre  point  de  vue,  car  on  ne  connaissait  pas  les  longues  procédures. ­
  lout  se  jugeait  paternellement  devant  le  seigneur,  qui  rendait
sur-le-champ  sa  sentence,  tandis  qu  anjourd  hui  il  laut  courir  au  moins  dix
ï  Cette  loi  pouvait  se  justifier  à  l’époque  où  elle  fut  établie;  eu  effet,  on  ne  confiait  le  sol  qu'à
des  citoyens  capables  de  le  défendre,  et  on  n’osait  l’abandonner  aux  serfs,  c’est-à-dire  aux  vaincus
qu’on  considérait  comine  des  ennemis.  En  Hongrie,  comme  dans  le  reste  de  l’Europe,  le  servage
fut  le  résultat  immédiat  de  la  conquête.  Imposé  aux  nations  vaincues,  le  servage  fut  institué  au
profit  des  soldats  de  l’armée  victorieuse,  lesquels  formèrent  la  noblesse.  Dans  l’origine,  le  mot
noble  avait  le  sens  de  «  Hongrois  »  ;  celui  de  xc,y  signifiait  «  Slave  »  ou  «  Valaque  »  .  (De  Gerando.)
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        DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

2  JT

fois  chez  le  juge.  Et  puis,  la  justice  ne  coûtait  rien  cpic  des  coups  de  baton
à  recevoir  pour  celui  qui  était  condamné,  au  lieu  qu  aujourd’hui,  la  justice
nous  ruine.
Nous  causâmes  longtemps  encore  de  choses  et  d’autres;  j'étais  émerveillé
des  connaissances  et  du  bou  sens  de  ces  deux  hommes,  qui  n’avaient  jamais
quitté  de  vue  leur  clocher.
Je  m’informai  de  ce  que  pouvait  gagner  un  paysan.
—  Si  la  récolte  a  été  abondante,  me  dit  le  juge,  le  paysan  gagne  environ
trois  cents  florins  par  an  (sept  cents  francs).  Mais  comme  le  Hongrois  n’est
ni  prévoyant  ni  économe,  vienne  une  mauvaise  année,  il  est  à  la  merci  du
juif.  De  ces  trois  cents  florins  il  faut  déduire  les  frais  de  son  entretien  et
de  celui  de  sa  famille,  qui  se  montent  à  deux  cents  florins.  One  lui  reste-t-il
quand  il  a  payé  l’impôt  ?  ltien.
—  Le  paysan  hongrois  lit-il?  est-il  abonné  à  des  journaux?
—  11  aime  la  lecture,  il  a  des  livres  chez  lui  ;  mais  il  ne  s’abonne  guère
aux  journaux,  qu’il  va  lire  au  cabaret.  Il  a  une  grande  mémoire,  un  jugement ­
  sain,  et  beaucoup  d’intuition.  On  embarrasse  rarement  un  paysan.
S’il  a  un  procès,  —  et  il  aime  les  procès,  —  il  se  défend  parfaitement  luimême
  .
Curieux  de  savoir  comment  se  célèbrent  les  mariages  dans  cette  partie  de
la  Hongrie,  je  priai  mes  deux  interlocuteurs  de  me  donner  quelques  détails
sur  ce  sujet.
Toute  femme  qui  possède  un  hectare  est  à  peu  près  sûre  de  se  marier,  et
quiconque,  parmi  les  aspirants  au  mariage,  n’a  pas  une  bunda  ornée
de  belles  fleurs  en  broderie,  n  attirera  jamais  les  regards  d’une  jeune
fille.
Les  noces  sont  excessivement  luxueuses  et  ne  durent  pas  moins  de  trois
jours.  Pendant  ces  trois  jours,  il  se  mange  cent  cinquante  kilos  de  viande,
sans  compter  les  hécatombes  de  poules  et  d’oies  égorgées  sur  l’autel  de
l’hymen.  La  veille  du  mariage,  le  fiancé  vient  en  voiture  avec  ses  amis
chercher  le  trousseau  de  sa  femme,  trousseau  qui  se  compose  d’un  coffre  de
bois  peint,  renfermant  du  linge,  des  vêtements  et  toute  la  literie.  On  emporte
ce  bahut  en  triomphe  à  travers  le  village,  au  milieu  des  chants,  des  cris  de
joie,  des  détonations  d’armes  et  des  claquements  de  fouet.
La  demande  en  mariage  se  fait  par  un  tiers,  un  chargé  de  pouvoirs
comme  en  Orient.  C’est  par  ses  soins  qu’a  lieu  l’échange  des  anneaux  et  que
les  fiancés  se  donnent  des  gages  mutuels  :  le  jeune  homme  remet  a  la
jeune  fille  une  somme  d’argent  de  quarante  à  cinquante  florins  ;  et  celle-ci
donne  à  son  fiancé,  quand  elle  est  riche,  trois  mouchoirs,  qui  coûtent  au
        <pb n="230" />
        208

LA  HONGRIE

moins  trente  ou  quarante  florins  '.  Le  jour  de  la  noce,  la  fiancée  est  accompagnée ­
  de  deux  de  ses  amies  qui  doivent  être  mariées,  et  de  six  jeunes  filles
en  blanc  portant  des  couronnes.  La  couronne  de  l’épousée,  étincelante  de
paillettes  et  ornée  au  milieu  d’un  petit  miroir,  est  aux  couleurs  nationales  :
rouge,  blanc  et  vert.
Après  la  cérémonie,  les  amis  de  l’époux,  une  musique  de  Tziganes  en
tête,  viennent  chercher  la  fiancée,  qui  se  rend  ainsi  escortée  à  sa  nouvelle
demeure.  Et  sur  tout  le  parcours  de  l’église  à  la  maison,  on  décharge  des

s?

Yi

r

Les  amis  (le  l’époux  viennent  chercher  la  fiancée...

coups  de  fusil  et  de  pistolet,  on  se  livre  aux  démonstrations  les  plus
bruyantes,  puis  on  se  met  à  table,  et  le  festin  se  prolonge  jusqu’au  milieu  de
la  nuit.  Il  est  d’usage  que  chaque  invité  danse  avec  l’épouse  et  lui  donne
quelques  kreutzers,  en  échange  desquels  il  reçoit  un  baiser.  Les  invités
apportent  aussi  un  présent  en  nature  :  un  poulet,  un  pigeon,  des  fruits.  La
domestique  remet  le  cadeau  à  l’épouse,  et  celle-ci  est  tenue  de  faire  une
danse  avec  l’invité  qui  le  lui  a  offert.
Une  fois  la  gaieté  allumée,  elle  n’a  plus  de  bornes.  Pendant  le  repas,  on
chante,  on  se  divertit  de  toutes  sortes  de  façons,  on  sert  des  pâtés  dans
lesquels  sont  enfermes  des  oiseaux  aux  ailes  saupoudrées  de  poivre  rouge,
et  qui,  en  prenant  leur  vol,  aveuglent  les  convives  et  les  font  éternuer  indéfiniment. ­

La  paysanne  hongroise  n  est  pas  réduite,  dans  son  ménage,  à  la  triste  et
basse  condition  de  la  Slave  ou  de  la  Croate.  Celle-ci  est  la  femme  de

1  Le  florin  vaut  2  fr.  50  c.
        <pb n="231" />
        21

DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.  209
douleurs,  vouée  au  dur  travail,  à  la  soumission  sans  réplique,  à  1  effacement ­
  le  plus  humble.  D’après  un  vieux  dicton  magyar,  «  c’est  le  chignon
qui  commande 1  »  ,  et  le  paysan,  je  m’en  suis  plus  d’une  fois  rendu  compte
moi-même,  est  d’une  extrême  douceur,  d’une  grande  bonté  envers  sa
femme  ;  il  lui  épargne  les  durs  labeurs,  il  la  traite  d’égal  à  égal;  elle  est  sa
compagne,  et  non  sa  domestique  et  sa  servante,  et  elle  conserve  dans  le
mariage  la  gaieté  de  sa  vie  de  jeune  fille  et  son  enjouement  heureux.  Ge
n’est  que  dans  les  villes,  au  contact  de  la  civilisation  allemande,  et  parmi
les  gens  de  la  basse  classe,  que  les  querelles  de  ménage  dégénèrent  en  actes
de  brutalité.  Il  n’est  pas  rare  d’entendre  le  paysan  donner  à  sa  femme  les
doux  noms  de  roszam,  ma  rose;  csillagom,  mon  étoile  ;  gyôngyôm,  ma  perle.
Ordinairement  il  l’appelle  asszony,  femme.  Celle-ci,  en  parlant  a  son  mari,
ne  le  tutoie  jamais,  et  lui  dit  «  monsieur  »  ou  «  maître  »  ,  uram.  La  réciprocité ­
  des  égards,  la  politesse  est  même  poussée  si  loin  chez  ce  peuple  que
des  hommes  qui  se  voient  pour  la  première  fois  se  disent  entre  eux,  en
causant  :  «  Mon  frère  aîné  »  (batzam),  ou  «  mon  frère  cadet  »  (ocsem).
Sont-ils  du  même  age,  ils  se  donnent  le  titre  de  «  Votre  Grâce  »  .  Que  de
fois  j’ai  appliqué  mentalement  aux  Hongrois  ce  que  Heine  disait  en  parlant
des  manières  polies  et  distinguées  Vies  Parisiens  :  «  O  parfum  de  politesse,
parfum  d’ananas,  combien  tu  rafraîchis  ma  pauvre  âme  malade,  qui  avait
avalé  en  Allemagne  tant  de  vapeurs  tabagiques,  tant  d’odeurs  de  choucroute ­
  et  de  grossièreté  !  »
Les  deux  paysans,  qui  n  avaient  jamais  vu  une  ville,  m’interrogèrent  â
leur  tour  et  me  demandèrent  ce  que  les  hommes  font  à  Paris.
—  Ah!  beaucoup  de  choses,  leur  dis-je;  dans  les  environs  de  Paris,  il  y
a  des  paysans  comme  vous,  qui  cultivent  de  grands  jardins,  qui  plantent
des  champs  de  fraises  et  des  champs  de  violettes,  et  qui  sont  si  actifs  et  si
ingénieux,  qu’ils  ont  des  asperges  et  des  fleurs  toute  l’année,  des  légumes
verts  toute  l’année,  et  qui  gagnent  en  un  mois  ce  que  les  paysans  des
autres  pays  ne  gagnent  pas  en  une  année.
—  Et  dans  la  grande  ville,  que  fait-on?
—  On  fait  de  tout,  même  des  rossignols  artificiels  qui  chantent
dans  des  cages  dorées.  La  société  parisienne  est  fondée  sur  l’échange
des  services  mutuels  et  l’exploitation  des  besoins,  ce  qui  l’autorise  a
flatter  toutes  les  passions  et  à  leur  offrir  sans  cesse  des  aliments  nouveaux. ­


A  Konty  parancsab.
        <pb n="232" />
        :

210  LA  HONGRIE,  DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.
A  minuit,  nous  étions  encore  réunis  autour  de  la  même  table.
Avant  de  se  retirer,  le  juge  dit  à  M.  L...  :
—  Si,  demain,  le  frère  français  veut  venir  me  voir,  il  me  fera  beaucoup
d  honneur  ;  je  le  conduirai  chez  le  pasteur,  chez  le  maître  d’école  et  chez
les  Tziganes.

?

Le-,
        <pb n="233" />
        M

CHAPITRE  XIV

Le  village  de  Nagy-Korpad.  —  L’auberge.  —  La  maison  du  juge.  —  La  justice  en  Hongrie.  ■—
Chez  M.  le  pasteur.  —  Comment  la  réforme  s’introduisit  aux  sons  du  violon.  —  L’école  du
village.  —  Chez  les  Tziganes.

Une  prison  champêtre.

L’invitation  des  deux
paysans  n’était  pas  de
celles  qu’on  refuse,  mais
qu’on  provoque.  Le  lendemain ­
  donc,  immédiatement ­
  après  le  déjeuner,
je  remontai  en  voiture
avec  M.  L...,  et  nous  galopâmes ­
  du  côté  du  village ­
  de  Xagy-Korpad.  Le
temps  me  favorisait  ;  la
journée  s’annoncait  de
nouveau  superbe;  l’air  était  d’une  transparence  élyséenne,  et  le  soleil
déroulait  ses  larges  nappes  de  lumière  comme  des  champs  de  blé  d’or  au
milieu  des  steppes.
Une  demi-heure  après,  nous  étions  au  village,  roulant  sur  le  sable  d  une
large  rue  que  vingt  chevaux  auraient  pu  traverser  de  front.  Les  maisons  se
dressaient  à  la  file,  à  une  assez  grande  distance  les  unes  des  autres,  toutes
blanches,  comme  des  tentes,  et  à  demi  cachées  dans  des  massifs  d’acacias.
Derrière  les  palissades  et  les  murs  de  terre,  on  apercevait  de  temps  en
temps  la  tête  curieuse  d’une  jeune  fille  ou  d’une  vieille  femme  qui  nous
regardait  passer.  Des  troupeaux  d’oies,  faisant  de  larges  plaques  neigeuses,
dormaient  au  soleil,  et  des  cochons  criaient  autour  de  nous  avec  une  familiarité ­
  de  chiens  se  promenant  dans  les  rues.
A  mesure  que  nous  avancions,  l’église  grandissait  a  nos  yeux,  avec  son
liant  clocher  revêtu  de  fer-blanc.  En  face  de  l’église  s’élève  une  grande
        <pb n="234" />
        212

LA  HONGRIE

maison  à  l’épais  toit  de  chaume  :  c'est  l’auberge,  tenue  par  un  juif.  Elle
appartient  au  domaine  1  et  se  loue  douze  cents  florins  (trois  mille  francs)
par  an.  Si  le  paysan  boit  peu,  il  emprunte  beaucoup,  et  le  descendant  de
Jacob,  qui  ne  prête  jamais  au-dessous  de  cinquante  pour  cent,  fait  des
affaires  excellentes.  C’est  moins  un  aubergiste  qu’un  banquier  et  un  prêteur
à  la  petite  semaine.  Le  Magyar,  qui  croit  se  déshonorer  s’il  est  autre  chose
que  laboureur,  berger  ou  soldat,  exerce  bien  rarement  la  profession  d  aubergiste. ­
  Il  laisse  ce  rôle  de  valet  de  tout  le  monde  aux  Allemands  et  aux
juifs.  M.  de  Gérando  raconte  un  fait  personnel  qui  lui  arriva  un  jour  et  qui
montre  quelle  bonne  opinion  ont  les  Magyars  de  la  probité  tudesque  :
“  J  avais  oublié,  dit-il,  dans  une  auberge,  une  bague  à  laquelle  je  tenais
beaucoup.  Le  postillon  détela  un  de  ses  chevaux,  partit  au  galop  et  revint
avec  la  bague  que  je  croyais  perdue.  Je  lui  demandai  comment  il  s’y  était
pris  pour  la  retrouver  :  —  Il  n’y  avait  dans  l’auberge,  me  répondit-il,  que
des  paysans;  voyant  que  le  bijou  n’était  pas  sur  la  table  où  vous  l’aviez
laissé,  j’ai  dit  à  l’aubergiste  qui  jouait  la  surprise  :  —  Tu  es  le  seul  Allemand
ici;  donc  c’est  toi  qui  as  pris  la  bague.  Et  après  quelques  façons,  il  me  la
rendit.  »
Notre  voiture  s’était  arrêtée  :  nous  étions  arrivés  devant  la  maison  du
juge;  une  petite  table  noire,  fixée  à  une  des  poutres  qui  soutenaient  le  toit
en  saillie,  et  des  ordonnances  gouvernementales  clouées  près  de  la  porte,
1  indiquaient.Notre  ami  Déri  Janos  nous  attendait  en  fumant  sa  pipe.
Il  nous  fit  entrer  dans  la  salle  d  audience,  qui  servait  eu  même  temps  de
chambre  à  sa  famille  :  pièce  assez  spacieuse,  meublée  comme  se  meuble  le
paysan  hongrois,  sans  luxe,  du  strict  nécessaire  :  deux  lits,  un  coffre  de
bois  peint  servant  d’armoire,  une  table  avec  un  encrier,  quelques  chaises.
Une  grosse  horloge  accrochée  dans  un  coin  se  livrait  à  son  tic-tac  solitaire, ­
  comme  une  vieille  grand’mère  qui  radote.  Sur  une  tablette,  audessus
  d’une  croisée,  on  voyait  quelques  livres  se  soutenant  les  uns  les
autres,  semblables  à  une  bande  d’ivrognes  qui  trébuchent.  Une  lithographie
représentant  les  membres  du  ministère  magyar,  était  placée  à  l’endroit  le
plus  apparent  de  la  chambre,  et  une  vaste  étagère  garnie  d’assiettes,  de
plats,  de  cruches  coloriées,  indiquait  le  degré  d’aisance  du  propriétaire,
car  chez  la  plupart  des  paysans,  on  mange  tous  au  même  plat.  Mais  on
aurait  une  très-fausse  idée  des  Hongrois,  si  1  on  croyait  qu’ils  ont  conservé
la  malpropreté  orientale.  Les  tables,  les  bancs,  les  chaises,  la  vaisselle  sont
au  contraire  lavés,  frottés,  entretenus  avec  un  soin  presque  hollandais.  On
f  Le  seigneur  a  seul  le  droit  de  bâtir  des  auberges  dans  les  villages  situés  sur  ses  terres,  et
d’établir  des  moulins  et  des  bacs  sur  les  cours  d’eau  qui  traversent  sa  propriété.
        <pb n="235" />
        DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

213

dirait  que  les  rideaux  des  fenêtres,  les  draps  des  lits,  le  linge  de  la  table
ont  été  tissés  avec  de  la  neige,  tant  leur  blancheur  est  éblouissante.  A  la

veille  de  chaque  fête,  on  voit  des  femmes  occupées  à  reblanchir  du  haut
en  bas  leur  maison,  à  repasser  les  murs  à  la  chaux,  aussi  bien  à  fextérieur ­
  qu’à  l’intérieur.  Les  oies,  les  poules,  les  cochons  ne  sont  pas  ici  les
hôtes  familiers  du  logis,  comme  chez  les  paysans  bosniaques  et  roumains.
Les  reproches  de  malpropreté  adressés  par  des  voyageurs  aux  Hongrois
sont  principalement  fondés  sur  l’usage  que  la  plupart  des  paysans  font  de
la  graisse  de  porc  pour  lisser  leurs  longs  cheveux,  et  qui  parfois  inonde  leur

encore  tout  entiers  de  saindoux,  pour  plaire  davantage  à  leurs  femmes  et
se  garantir  contre  l’intempérie  des  saisons.
Je  voulus  mettre  à  profit  la  visite  que  nous  faisions  au  juge,  et  je  lui
demandai  quelques  indications  sur  la  manière  dont  se  pratique  la  justice
en  Hongrie.
Mais  d’abord,  car  la  matière  est  intéressante  et  peu  connue,  disons  un
mot  de  l’ancien  code  pénal,  qui  est  un  recueil  complet  des  plus  atroces
supplices  que  l’imagination  ait  inventés.
—  Du  temps  de  saint  Étienne,  une  femme  qui,  pour  la  troisième  fois,
avait  été  surprise  en  flagrant  délit  de  vol,  était  vendue.  Le  voleur,  pour
la  première  fois,  avait  le  nez  coupé  ;  pour  la  seconde  fois,  on  lui  arrachait

Voilà  Sa  Majesté  paysanne!

visage  :  aujourd’hui  il  n’y  a  plus  guère  que  les  Tziganes  qui  s’enduisent
        <pb n="236" />
        214

LA  HONGRIE

les  oreilles;  la  troisième  fois,  on  le  pendait.  Il  pouvait  toutefois  racheter
son  nez  et  ses  deux  oreilles,  moyennant  cinq  bœufs  pour  chacune  de  ces
trois  parties  saillantes  du  visage.  Sous  Ladislas,  un  paysan  volait-il  une
oie,  on  lui  crevait  un  œil;  le  clerc  qui  volait  une  poule  ou  des  pommes
était  passé  par  les  verges;  le  parricide  était  cousu  dans  un  sac  de  cuir  avec
un  chien,  un  coq,  un  chat,  un  écureuil  et  des  serpents,  et  jeté  à  l’eau.  On
lapidait  les  blasphémateurs.  Les  criminels  condamnés  au  bûcher  étaient
d’abord  étranglés,  ou  bien  on  leur  attachait  au  cou  un  sac  de  poudre  pour
abréger  leur  torture.  Celui  qui,  en  temps  de  guerre,  trahissait,  était  mis
à  la  broche  et  rôti  comme  un  porc.  —  On  peut  lire  dans  l’histoire  de  Hongrie ­
  le  terrible  supplice  de  Georges  Dozsa,  qui  s’était  mis  à  la  tète  de
I  insurrection  des  paysans  contre  la  noblesse,  en  1514,  et  qui  fut  défait
et  capturé  sous  les  murs  de  Temesvar.  «  Voilà  Sa  Majesté  paysanne,
disaient  les  seigneurs  magyars  avec  une  ironie  amère,  oubliant  que  quelques ­
  semaines  auparavant,  ils  avaient  tremblé  devant  lui  ;  le  voilà!  Demain,
on  posera  la  couronne  sur  sa  tète,  le  forgeron  l  a  taillée  dans  le  fer;  on
lui  donnera  un  sceptre  royal  qui  pèse  quinze  livres,  et  un  trône  de  fer  sur
lequel  il  sera  à  l’aise.  »  Le  lendemain,  Dozsa  était  assis  sur  un  trône  ardent
avec  une  couronne  en  fer  rougie  sur  la  tète;  on  le  saigna,  et  l’on  donna  son
sang  à  boire  à  son  frère.  Sur  quarante  de  ses  plus  vaillants  compagnons
laissés  douze  jours  sans  nourriture,  trente  et  un  étaient  morts  de  faim;
ceux  qui  avaient  survécu  furent  amenés  devant  Dozsa  et  forcés  de  manger
de  sa  chair  qu’on  lui  arrachait  avec  des  tenailles  brûlantes.  Trois  paysans
qui  refusèrent  d’obéir  aux  bourreaux  furent  empalés  séance  tenante;  enfin,
ce  qui  resta  du  cadavre  de  Dozsa  fut  mis  dans  des  marmites  et  servi  à  ses
partisans.
Pour  les  petits  délits,  les  formes  de  la  pénalité  étaient  parfois  burlesques. ­
  On  enfermait,  sur  la  place  publique,  les  femmes  querelleuses  dans
une  cage  comme  celle  des  écureuils,  et  les  malicieux  gamins  accouraient ­
  en  foule  pour  s’amuser  à  faire  tourner  la  coupable  ;  bientôt  la  pauvre
femme  avait  le  vertige  et  subissait  toutes  les  épreuves  d’un  violent  mal
de  mer.
Les  hommes  étaient  lies  sui  un  cheval  de  bois  et  obligés  d’essuyer  toutes
les  insultes  des  passants;  plus  tard,  le  cheval  lut  remplacé  par  un  poteau,
auquel  le  condamné  était  retenu  par  un  collier  de  fer.
Il  y  a  quelques  années,  ou  voyait  encore,  devant  la  maison  du  juge  de
village,  un  instrument  de  bois  grossier  appelé  en  allemand  bock,  en  slovaque ­
  klada,  et  en  hongrois  kalada,  lequel  servait,  faute  de  prison,  à
maintenir  les  malfaiteurs  en  état  d’arrestation.
        <pb n="237" />
        DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

215

La  kalada  avait  cinq  ouvertures  dans  lesquelles  on  pouvait  enfermer  a
volonté  les  mains,  les  pieds  ou  la  tête  du  délinquant.  Le  juge  de  Nagy-Korpad
  me  dit  qu’une  vieille  étable  à  porcs  lui  servait  maintenant  de  prison. ­
  Bien  que  les  peines  corporelles  soient  abolies,  il  y  a  encore  des  juges
qui  emploient  le  fouet.  Le  coupable  est  étendu  sur  un  banc,  et  une  traverse
de  bois  lui  maintient  les  jambes  et  les  épaules,  afin  que  les  coups  frappent
d’une  façon  bien  régulière  la  partie  la  moins  noble,  mais  la  plus  sensible  de
b  individu.
Le  juge  de  village  est  élu  chaque  année  par  la  commune.  S’il  refuse  sa
nomination,  il  est  passible  d’une  amende  de  cent  florins.  Le  juge  supérieur,
qui  réside  au  chef-lieu,  est  élu  par  le  comitat;  quant  au  juge  criminel,  il  est
nommé  par  le  roi.  Les  Pandours  ou  gendarmes  ruraux  sont  sous  la  dépendance ­
  immédiate  du  juge  supérieur;  mais  ils  sont  si  mal  payés,  que  dès
qu’on  signale  des  brigands  dans  la  contrée,  ils  déposent  l’uniforme.  On  est
alors  obligé  d’avoir  recours  aux  soldats.
Le  juge  nous  accompagna  au  presbytère,  puis  il  nous  quitta  en  nous
disant  qu’il  nous  rejoindrait  à  la  maison  d’école.  Nous  entrâmes,  et  comme
la  porte  de  la  chambre  de  M.  le  pasteur  était  ouverte,  nous  eûmes  devant
nous  un  de  ces  délicieux  tableaux  d’intérieur,  à  la  manière  de  Gérard
Dow.  Dans  le  calme  demi-jour  d’une  pièce  assez  vaste,  assis  au  fond  d’un
vieux  fauteuil,  les  lunettes  suspendues  au  bout  du  nez  comme  au-dessus
d’un  précipice,  la  tête  de  travers,  les  yeux  clos,  la  bouche  ouverte  en
forme  d  entonnoir,  une  de  ses  mains  sur  le  ventre,  et  de  l’autre  retenant
un  chibouck  éteint,  M.  le  pasteur  faisait  sa  sieste  après  son  premier  déjeuner, ­
  qui  avait  dû  être  plus  copieux  qu’à  l’ordinaire.  Bien  de  doux,  de
reposé,  de  tranquille  comme  cette  chambre,  où  l’on  n’entendait  pas  même
les  mouches  voler,  et  où  un  rayon  de  soleil  rampait  à  terre  comme  un  serpent ­
  d’or.  Un  piano  à  queue,  recouvert  d’un  tapis,  dormait  dans  un  coin
d’un  sommeil  de  cercueil.  M.  L...  se  dirigea  sur  la  pointe  des  pieds  vers
l’instrument,  1  ouvrit,  et  fit  ruisseler  sur  ses  cordes  les  notes  étourdissantes
d’une  valse  viennoise.  M.  le  pasteur  se  réveilla  en  sursaut,  et  ce  fut  de
part  et  d’autre  de  grands  éclats  de  rire.
—  Je  croyais  vous  faire  entendre  la  musique  des  anges  et  vous  plonger
dans  l’extase,  lui  dit  M.  L...  en  continuant  sa  danse  endiablée.
Le  pasteur,  sans  me  connaître,  vint  à  moi  avec  cette  amabilité  hongroise ­
  si  cordiale  et  si  franche,  et  me  fit  asseoir  à  la  place  d  honneur,
sur  le  sofa.
C’était  un  homme  jeune  encore,  à  la  figure  pâle  et  énergique,  aux  \eux
et  aux  cheveux  noirs,  vêtu  à  la  hongroise  d  une  longue  redingote  a  burn
        <pb n="238" />
        2  LC

LA  HONGRIE

debourgs,  de  culottes  à  pont-levis,  et  chaussé  de  hautes  bottes.  Il  me  dit
qu’il  avait  d’abord  été  pasteur  en  Croatie.  Nous  touchâmes  à  bien  des
sujets.
—  Comment,  lui  demandai-je,  la  réformation  a-t-elle  été  introduite  en
Hongrie?
—  Calvin,  me  dit-il,  la  prêchait  en  Suisse  ;  un  prêtre,  nommé  S  taray
Milialy,  se  rendit  auprès  de  lui,  faisant  la  route  à  pied  ;  il  embrassa  la  nouvelle ­
  doctrine,  revint  en  Hongrie,  et  s’en  alla  de  village  en  village  prêcher
la  réforme.  Comme  il  avait  une  belle  voit  et  savait  jouer  du  violon,  il
s  installait  sur  la  place  publique,  chantait  des  airs  hongrois,  et  quand  la

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Le  condamné  était  retenu  par  un  collier  de  fer.

foule  avait  fait  cercle  autour  de  lui  pour  l’écouter,  il  se  mettait  à  prêcher;
Je  plus  souvent  on  le  chassait,  mais  quelquefois  on  l’écoutait.  Dans  notre
comitat,  ce  sont  les  seigneurs  qui  les  premiers  ont  passé  au  calvinisme.
Jusqu’à  Joseph  II,  la  religion  protestante  ne  fut  que  tolérée;  maintenant
encore  les  reformes  ont  tous  les  frais  du  culte  et  1  entretien  des  pasteurs  à
leur  charge.
—  Quelles  sont  ’s  os  relations  avec  les  prêtres  catholiques?  demandai-je
au  pasteur.
—  Excellentes.  On  n  a  pas  souvenir  d’un  conflit  entre  un  membre  du
clergé  protestant  et  du  clergé  catholique.  Les  haines  religieuses  sont  inconnues ­
  chez  nous.  Dans  les  villages  mixtes,  on  voit  le  pasteur  venir  une  ou
deux  fois  la  semaine  s’attabler  an  coup  de  midi  chez  le  prêtre  catholique.
        <pb n="239" />
        DE  L'ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

217

Lorsqu’on  1858,  le  comte  Léon  Thun,  ministre  des  cultes  d’Autriche-Hongrie,
  voulut  restreindre  les  droits  des  réformés,  le  primat  de  Hongrie
demanda  lui-même,  le  premier,  que  la  liberté  confessionnelle  fût  respectée.
Dans  certains  villages,  où  les  protestants  sont  trop  pauvres  pour  avoir  un
temple  à  eux,  on  tire  un  rideau  devant  le  maître-autel  de  l’église  catholique, ­
  et  l’on  y  célèbre  le  culte  réformé.
—  Le  clergé  est-il  influent?
—  Non,  et  sa  tolérance  est  d’autant  plus  grande  qu’il  rencontre  une
indifférence  à  peu  près  complète  parmi  le  peuple.
Je  m’informai  encore  s’il  y  avait  beaucoup  de  pratiques  superstitieuses
parmi  les  paysans.  Le  pasteur  m’en  cita  quelques-unes,  communes  presque  à
tous  les  peuples  de  l’Europe.
À  la  fin  du  siècle  dernier,  on  brûla  encore  quelques  sorcières.  Comme  la
pluie  n  était  pas  tombée  de  tout  l’été,  les  habitants  d’un  village,  au  bord
de  la  Yag,  attribuèrent  la  sécheresse  aux  maléfices  du  démon;  les  juges
firent  saisir  toutes  les  vieilles  femmes,  et,  les  ayant  conduites  à  la  rivière,
on  les  jeta  l’une  après  l’autre  dans  l’eau  profonde.  Toutes  celles  qui,  au
lieu  de  surnager  comme  un  morceau  de  liège,  enfoncèrent,  furent  considérées ­
  comme  sorcières,  repêchées  et  enfermées  dans  la  prison  du  comital  ,
où  elles  restèrent  le  temps  nécessaire  à  T  instruction  de  leur  procès.  On  les
força,  à  coups  de  fouet,  à  se  déclarer  coupables,  et  l’on  finit  par  les  brûler
vives.
Notre  conversation  fut  interrompue  par  l’arrivée  d’un  paysan  et  d’une
paysanne  qui  étaient  entrés  comme  nous,  sans  frapper.
—  Mille  pardons,  me  dit  le  pasteur,  mais  voici  un  couple  qui  est  pressé
de  demander  son  divorce  :  il  revient  pour  la  troisième  fois.
—  C’est  donc  vous  que  cela  regarde  ?  fis-je  en  me  levant.
—  Un  peu.  Quand  les  réformés  hongrois  veulent  divorcer,  ils  doivent  se
présenter  trois  fois  devant  le  pasteur,  qui  écoute  leurs  griefs  et  leur  donne,
au  besoin,  des  conseils;  mais  si,  grâce  à  son  office,  les  conjoints  ne  parviennent ­
  pas  à  s’entendre,  il  leur  délivre  une  déclaration  écrite  qu’ils  vont
porter  au  tribunal  du  comitat,  qui  prononce  en  dernier  ressort.
En  sortant  du  presbytère,  nous  passâmes  devant  le  temple,  autour
duquel  se  groupent  de  jolies  maisons  blanches,  entourées  de  vignes  et  de
jardins,  alors  remplis  de  fleurs  et  ombragés  de  vertes  tonnelles.
La  maison  d’école,  qui  s’élève  à  deux  pas,  ressemble  aux  autres  maisons.
Les  garçons  et  les  filles  sont  réunis  dans  la  même  salle,  dont  les  murs
sont  décorés  de  nombreuses  cartes  de  géographie  et  de  tableaux  colones
de  plantes  et  d’animaux.  L’école,  obligatoire  pour  les  enfants  de  six  ans
        <pb n="240" />
        218

LA  II  ON  G  11  IE

ii  douze  ans,  est  à  la  charge  des  paysans  eux-mêmes,  qui  nomment  le
maître.
—  Quel  est  votre  traitement?  demandai-je  à  h  instituteur.
—  J’ai  cent  élèves;  chaque  élève  me  paye  un  florin  par  an  et  m’apporte
une  oie,  un  poulet  ou  une  poule.  La  commune  me  fournit  le  logement,  le
bois,  treize  hectolitres  de  fruits  et  de  vin,  et  un  champ  de  six  hectares.  Ce
sont  les  paysans  qui  cultivent  mon  champ,  mais  c’est  moi  qui  fournis  le
grain  ou  les  pommes  de  terre.  J  engraisse  quelques  cochons,  j’ai  une  bassecour
  de  grand  seigneur,  je  suis  en  somme  très-heureux.  Dans  d’autres
villages,  le  maître  d’école  est  nourri  par  les  habitants,  chez  qui  il  va
prendre  ses  repas,  en  passant  d’une  famille  à  l’autre;  moi,  j’aime  mieux
être  chez  moi,  au  risque  de  boire  quelquefois  de  l’eau.
Nous  sortions  de  l’école,  quand  le  juge  vint  nous  rejoindre.
—  Venez  avec  moi  tout  de  suite,  nous  dit-il...  Une  petite  surprise  pour
le  frère  français  !
Nous  entrâmes  avec  lui  dans  une  maison  voisine,  où  travaillait  un
fabricant  de  szür  ',  de  bunda,  de  réhli  et  de  pelisses.  Il  en  avait  étalé  de
magnifiques,  avec  des  broderies  éclatantes,  des  fleurs  en  cuirs  de  diverses
couleurs,  des  broderies,  de  gros  boutons  d’argent  et  des  garnitures  de  soie
ou  de  velours.  De  même  que  les  Arabes,  les  Hongrois  ont  un  instinct  merveilleux ­
  pour  combiner  les  couleurs,  les  mélanger,  leur  faire  produire  des
contrastes,  et  nouer  leurs  broderies  en  arabesques  délicates  et  ingénieuses.
Sur  tous  ces  vêtements  à  fond  blanc,  le  bleu,  le  rouge,  le  vert,  l’orangé,
le  jaune  vif  se  mêlent  et  se  fondent,  formant  un  ensemble  des  plus  riches
et  des  plus  harmonieux.
—  Nos  femmes  et  nos  jeunes  filles,  me  fit  dire  le  juge  par  F  intermédiaire
de  M.  L...,  ne  portent  ces  élégants  costumes  que  les  jours  de  fête  et  les
dimanches;  en  été,  le  réhli  est  souvent  remplacé  par  la  chemise  de  toile
à  courtes  manches  brodées,  qui  laissent  les  bras  à  demi  nus.  Mais  je
n’ai  pas  voulu  que  vous  partiez  de  Nagy-Korpad  sans  avoir  vu  la  bonne
tournure  qu’ont  nos  paysannes  dans  leurs  vêtements  d’apparat.  Veuillez
vous  tourner...
Je  venais  d  entendíc  le  Inuit  d  une  porte  qui  s  ouvrait;  je  me  tournai,  et
ce  que  je  vis  était  à  la  fois  une  surprise  charmante  et  un  délicieux  tableau
vivant.
Sur  un  large  escalier  de  bois  conduisant  à  une  chambre  élevée  de  deux
ou  trois  mètres  au-dessus  de  celle  où  nous  étions,  se  tenaient  trois  jeunes

1  La  szür  est  un  grand  manteau  de  drap  blanc,  tout  orné  de  broderies  de  couleur.
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        21'.)

DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.
filles,  vêtues  du  costume  national  hongrois.  Leur  taille  se  dessinait  sous  le
rékli,  cette  pelisse  enjolivée  de  soutaches  et  de  boutons  d’argent,  toute
frappée  de  broderies  et  de  fleurs  de  cuir  ouvragé,  pareille  à  un  dolman  de
hussard,  et  doublée  de  peau  île  mouton  avec  sa  laine  blanche,  chaude  et
caressante.  Leurs  jupons  superposés,  tuyautés  de  mille  plis,  descendaient
en  bouffant,  au-dessus  de  la  cheville,  sur  le  bas  bien  tiré,  laissant  voir  la
jambe  et  le  pied  chaussé  de  souliers  fermés,  aux  hauts  talons  destinés  à
retentir  en  cadence  dans  les  évolutions  de  la  czardas.  Un  tablier  noir,
garni  de  dentelles,  était  noué  sur  les  jupes,  et  un  fichu  de  couleur  voyante
jeté  autour  du  cou  et  sur  les  épaules.  La  chevelure,  divisée  verticalement
en  raie  lisse,  se  réunissait  au  chignon  en  deux  superbes  nattes  qui  retombaient ­
  sur  le  dos,  entourées  de  rubans  roses  et  verts,  et  de  petites  chaînettes
d  argent.
Les  jeunes  paysannes  descendirent  de  F  escalier,  et  le  juge,  avec  une
bonhomie  joviale,  me  détailla  une  à  une  toutes  les  parties  de  leur  costume.
—  Et  maintenant,  nous  dit-il  en  tirant  sa  montre,  allons  chez  les
Tziganes.
■  M
Chez  les  Tziganes!  c’est-à-dire  au  fantastique  pays  de  Bohême,  au  pays
de  l’insouciance,  de  la  gaieté,  du  caprice  vagabond,  de  la  paresse  rêveuse!
Libre  comme  l’oiseau,  voyageur  comme  le  vent,  le  Tzigane  s’en  va  où
son  humeur  le  pousse,  au  gré  de  sa  volonté  ou  de  sa  fantaisie.  Que  lui
faut-il  pour  être  heureux?  Une  brune  compagne,  du  soleil,  un  tapis  d’herbe,
un  horizon  sans  barrière,  le  chuchotement  d’un  ruisseau  dans  la  mousse,
un  peu  de  cette  poésie  de  la  vie  sauvage  qui  fait  paraître  si  triste  et  si
monotone  la  vie  civilisée.  Là  où  il  trouve  de  quoi  nourrir  ses  chevaux,  et
assez  de  bois  pour  faire  du  feu,  il  dresse  sa  tente  de  toile,  et  passe  ses
journées  couché  sur  le  dos  ou  sur  le  ventre,  fumant  sa  pipe,  «  aussi  tranquille ­
  que  si  rien  ne  lui  manquait  sur  la  terre  »  ,  et  rêvant,  en  regardant  la
fumée  se  disperser  dans  les  airs,  des  rêves  ineffables.  «  Dans  1  ivresse  de
leur  indépendance,  a  dit  le  poète  qui  les  a  chantés  *,  les  Tziganes  narguent
la  misère  ainsi  que  l’injustice  du  sort;  j’ai  appris  d’eux  comment  on  se
console  quand  le  destin  nous  trahit  :  on  se  console  en  dormant,  en  fumant
et  en  chantant.  »
Dans  son  apparente  misère,  ce  Mohican  de  l’Europe  reste  millionnaire
d  illusions,  de  gaieté,  de  bonne  humeur.  Pour  lui,  le  premier  des  biens,
c’est  la  liberté.  Le  pays  où  l’on  rêve,  où  l’on  peut  se  griser  de  paresse,
1  Lenau,  auteur  du  Calaret  dans  le  steppe,  des  Trois  Tziganes,  etc.
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        s’enivrer  de  musique,  voilà  sa  patrie,  le  pays  qu’il  cherche  et  qu’il  adopte!
Et  où  pourrait-il  le  mieux  trouver  que  dans  ces  immenses  steppes  de  la
Hongrie,  où  l’on  voyage  des  journées  entières  sans  rencontrer  d’autres
êtres  vivants  que  des  aigles,  des  cigognes,  des  vols  de  canards  et  des  troupeaux ­
  de  chevaux  sauvages?
Comme  le  Bédouin,  dont  il  est  le  frère  en  vagabondage  et  en  poésie,  le
Tzigane  ne  s’enracine  pas  à  la  terre,  il  n’a  pas  de  foyer,  même  quand  il

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MK.

Tzigane  hongrois»

habite  une  hutte  ou  une  cabane.  Sa  maison  de  toile  se  plie  à  son  gré,  et  il  la
transporte  d’un  point  à  l’autre  comme  un  vêtement  dans  un  sac.  Quelquesuns
  cependant,  comme  ceux  que  nous  allions  voir,  logent  dans  de  petites
maisonnettes  en  dehors  des  villages,  ou  se  creusent  des  habitations  dans  la
terre,  comme  des  Troglodytes.  Mais  le  chezs  oi  a  si  peu  d’attraits  pour  les
membres  de  ces  tribus  errantes,  qu’il  est  bien  rare  qu’ils  passent  l’été  dans
leurs  demeures.  Ils  s’en  vont  dans  les  bois  ou  dans  la  puszta,  au  grand  air,
au  soleil,  où  les  poussent  le  vent  et  l’amour  de  la  liberté.
il  y  a  des  maisonnettes  de  Tziganes  qui  restent  fermées  des  années
entières;  un  beau  jour,  la  fumée  bleue  et  diaphane  sort  de  nouveau  par  la
        <pb n="243" />
        ci  '

-’’'T-.

DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.  221
porte  ouverte;  des  enfants  nus,  cuivrés  comme  de  petits  Indiens,  jouent
avec  un  gros  chien,  à  museau  de  loup,  d’une  saleté  repoussante;  un  homme
décharge  une  charrette  encore  attelée  de  deux  chevaux  maigres,  et  une
femme,  la  pipe  à  la  houche,  à  demi  vêtue  d’un  jupon  et  d’une  chemise
déchirés,  s’en  va,  avec  un  vieux  baquet,  puiser  de  l’eau  à  la  citerne.  La
famille  est  revenue,  mais  ce  n’est  pas  pour  longtemps  ;  un  matin,  la  maisonnette ­
  est  de  nouveau  close  :  les  oiseaux  de  passage  se  sont  envolés!

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        CHAPITRE  XV

Intérieur  tzigane.  —  La  cuisine  bohémienne.  —  Deux  recettes.  —  Mœurs  tziganes.  —Population
tzigane  en  Hongrie.  —  Langue  et  origine  des  Bohémiens.  —  Essais  de  civilisation.  —  Professions ­
  et  métiers  des  Tziganes.  —  La  traite  des  Bohémiens  en  Moldo-Valachie.  —  Les  musiciens
tziganes.  —  La  constitution  des  Bohémiens.  —  Election  des  chefs.  —  Présence  d’esprit  d’un
Tzigane.  —  Leur  rôle  militaire  en  Hongrie.  —  Usages  et  coutumes.  —  La  pipe  du  Bohémien.
—  Position  sociale  des  Tziganes  au  pays  des  Tziganes.

femme  coiffée  d’un  mouchoir  rouge,  assez  proprement  mise,  les  bras  dénoués ­
  dans  une  attitude  de  paresse,  tournait  ses  yeux  de  notre  côté,  d’un
mouvement  d’attente.
La  voiture  s’arrêta;  nous  mîmes  pied  à  terre.
La  Bohémienne  n  avait  pas  bougé;  elle  était  toujours  appuyée  contre  la
porte,  avec  une  nonchalance  pleine  de  grâce  et  de  rêverie.
Elle  justifiait  la  réputation  de  beauté  qu’ont  la  plupart  des  femmes  de  sa
race  lorsqu’elles  sont  jeunes.  Comme  chez  les  peuples  dont  le  sang  ne  s’est
pas  mélangé,  il  y  a  une  extréme  ressemblance  de  types  entre  presque  toutes

Nous  avions  dépassé  les  dernières
maisons  du  village,  et  nous  étions
en  pleine  campagne.  Au  loin,  dans
lapuszta,  des  pâtres  étaient  occupés
à  préparer  leur  repas  matinal.  Le
chemin  fit  une  courbe,  et  une  petite
maison  aux  murs  blancs  percés  de
deux  fenêtres,  et  coiffée  d’un  casque ­
  de  chaume,  se  dressa  devant
nous,  près  d’un  bouquet  d’acacias.

Ils  étaient  occupés  à  préparer  leur  repas  matinal.

A  quelques  pas  de  la  maisonnette
isolée  paissait  un  cheval  efflanqué;
un  homme  aux  longs  cheveux  et  au
teint  basané  fumait  sa  pipe  en  se
promenant.  Sur  le  seuil,  une  jeune
        <pb n="245" />
        LA  HON  GEIE,  DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

223

les  Bohémiennes.  Leur  peau  transparente,  line,  polie  comme  de  l’agate,  au
grain  solide,  fait  merveilleusement  ressortir  la  pureté  de  leurs  traits.  Leurs
grands  yeux  noirs,  dans  lesquels  le  soleil  de  l’Asie  a  laissé  son  reflet  brûlant, ­
  vous  fascinent  de  leur  long  regard.
—  Entrons,  fit  le  juge.
La  Tzigane  s’écarta  en  souriant,  et  nous  pénétrâmes  dans  la  maisonnette,
qui  se  composait  d’une  unique  chambre,  et  dont  la  propreté  me  frappa.
J’en  fis  la  remarque  à  notre  guide,  qui  m’avoua  qu’il  avait  annoncé  la  veille
notre  visite.
Quant  à  l’ameublement,  il  n’existait  pas.  Il  faut  qu’un  Bohémien  soit
riche  pour  qu’il  orne  sa  demeure  de  tables,  de  chaises  et  d’un  lit.  Il  s’assied, ­
  mange  et  se  couche  par  terre.
Au  milieu  de  la  pièce,  un  pot  de  grès,  placé  sur  un  tas  de  braise,
cuisait.
Le  Tzigane  n’a  pas  d’heure  fixe  pour  ses  repas;  il  mange  à  la  façon  des
sauvages,  quand  il  a  faim.  Sa  cuisine,  qui  n’a  pas  la  variété  de  celle  du  baron
Brisse,  se  compose  généralement  de  pommes  de  terre,  de  lait  et  de  lard;  elle
a  cependant  aussi  ses  raffinements.  Les  hérissons,  les  renards,  les  écureuils,
les  chats  sont  pour  le  Bohémien  des  régals  princiers.  Il  dresse  ses  chiens  à
chasser  le  hérisson  et  le  renard.  Les  deux  viandes  ne  se  préparent  pas  de  la
même  manière.  Le  hérisson,  dépouillé  de  ses  piquants,  est  frictionné  d’ail,
lardé  d’oignon,  embroché  et  exposé  à  un  feu  vif;  comme  cet  animal  est  trèsgras,
  il  a  la  chair  fort  succulente.  Le  renard,  après  avoir  été  exposé  pendant ­
  deux  jours  dans  une  eau  courante,  est  cuit  sous  la  cendre,  dans  un
trou  tapissé  de  feuilles  vertes.  Les  Tziganes  sont  aussi  très-friands  de  la
viande  des  animaux  crevés  ;  quand  ils  apprennent  qu’un  incendie  a  éclaté
quelque  part,  ils  s’empressent  d  accourir,  pour  s’emparer  des  bêtes  enfouies
sous  les  décombres.  De  même  que  les  Orientaux,  ils  ne  connaissent  pas
d  autre  manière  de  manger  qu’avec  leurs  doigts.
H  y  a  encore  en  Hongrie  cent  cinquante  mille  Tziganes.  Ces  éternels  vagabonds, ­
  indifférents  depuis  tant  de  siècles  à  tous  les  progrès  de  la  civilisation, ­
  ces  rois  fainéants  de  la  solitude,  comme  on  les  a  appelés,  errant
pour  la  plupart  sans  feu  ni  heu  ,  avec  leurs  charrettes  traînées  par  des
chevaux  poussifs,  et  escortées  de  femmes  aux  vêtements  bizarres,  de
jeunes  filles  et  d’enfants  nus,  regardent  maintenant  ce  pays  comme  leur
patrie.
tandis  que  partout  ailleurs  on  les  poursuivait  à  l’égal  des  juifs,  qu  on
les  traquait  et  qu’on  les  persécutait  comme  artisans  de  sortilège  et  de  magie,
qu  on  les  assimilait  dans  toute  T  Allemagne  aux  Turcs  et  autres  ennemis  de
        <pb n="246" />
        224

LA  HONGRIE,  DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

la  foi,  et  qu’en  Prusse  le  roi  Frédéric  I er ,  dans  un  édit  en  date  du  5  octobre ­
  1725,  ordonnait  que  tout  Tzigane  âgé  de  moins  de  dix-huit  ans,  sans
distinction  de  sexe,  qui  franchirait  la  frontière,  fut  pendu 1 ,  en  Hongrie,
ou  les  prenait  en  pitié,  ou  les  accueillait  et  on  les  adoptait  comme  des
enfants  trouvés.  Ce  fut  au  quinzième  siècle  qu’on  vit  pour  la  première  fois
apparaître  sur  les  bords  de  la  Maros  et  de  la  Theiss  ces  bandes  d’hommes
étranges,  au  teint  basané,  aux  cheveux  longs  et  crépus,  au  regard  profond
et  mystérieux  comme  les  contrées  inconnues  d’où  ils  sortaient.
Le  roi  Sigismond  leur  accorda  une  libérale  hospitalité  et  les  munit  de
sauf-conduits  qui  leur  permirent  de  s’en  aller  où  bon  leur  semblait,  sous
la  conduite  de  leurs  chefs  ou  voivodes,  avec  leurs  troupeaux  d’ânes  et  de
chevaux.  Le  palatin  de  Hongrie  recommanda  également  à  la  commisération
publique  «ce  pauvre  peuple  errant,  sans  patrie,  et  que  tout  le  monde
repoussait  ».
D’où  venaient  ces  nomades,  que  partout  ailleurs  on  maltraitait?
Les  uns  les  faisaient  sortir  d’Égypte,  le  pays  classique  de  la  superstition
et  de  la  sorcellerie;  de  la  ville  de  Singara  en  Mésopotamie;  les  autres  prétendaient ­
  que  c  étaient  des  Tartares  chassés  des  plaines  de  l’Asie.
Aujourd’hui,  la  science  est  définitivement  fixée  sur  leur  origine  :  on  sait
qu’ils  viennent  de  l’Hindoustan.  Leur  langue  a  une  ressemblance  frappante
avec  les  idiomes  sanscrits  2  ;  on  retrouve  dans  le  malabar  et  le  bengali  quantité ­
  de  termes  qu’ils  emploient.  Iîéber,  évêque  gallican  de  Calcutta,  a  rencontré ­
  sur  les  bords  du  Gange  un  campement  de  Tziganes  hindous  qui  parlaient ­
  à  peu  près  la  même  langue  que  leurs  frères  d  Europe.  La  similitude
physique  n’est  pas  moins  grande,  et  ils  exercent  à  peu  près  les  mêmes
métiers  que  les  parias  de  l’Inde.  Ce  qui  prouve  bien  qu’ils  appartenaient  à

1  En  Moldo-Valachie,  les  Tziganes  étaient  encore  il  n’y  a  pas  longtemps  regardés  comme  des
bêtes  de  somme  et  traités  en  esclaves.  Voici  l’annonce  que  publiaient  en  1845  les  journaux  de
Bucharest  :  «  Les  fils  et  héritiers  de  feu  le  serdar  INika  ,  de  Bucharest,  exposent  en  vente  deux
cents  familles  de  Tziganes.  Les  hommes  exercent  les  métiers  de  serrurier,  orfèvre,  cordonnier,
musicien  et  agriculteur.  On  ne  vendra  pas  moins  de  cinq  familles  à  la  fois;  par  contre,  le  prix
demandé  est  d’un  ducat  meilleur  marché  que  le  prix  ordinaire.  Facilités  de  payement.  »
Un  voyageur  anglais,  Walsh,  qui  parcourut  la  Valachie  et  la  Moldavie  en  1825,  dit  que  lorsqu’un ­
  Tzigane  appartenant  a  un  boyard  était  tue  par  son  maître,  on  n’y  prenait  pas  garde  ;  si  le
meurtre  avait  été  commis  par  un  étranger,  celui-ci  était  frappé  d’une  amende  de  quatre-vingts
florins.  Les  fautes  légères  que  commettaient  les  Tziganes  étaient  punies  par  la  bastonnade  sur  la
plante  des  pieds,  ou  par  1  application  d  un  masque  defer  dans  lequel  on  leur  enfermait  la  tête  pour
un  temps  plus  ou  moins  long.  Ce  châtiment  empochait  la  victime  de  manger  et  de  boire.  Ceux
qui  avaient  commis  quelque  larcin  étaient  attachés  par  le  cou  et  les  bras  à  une  planche  qu’ils
portaient  sur  les  épaules,  et  qui  devait  ressembler  beaucoup  à  la  caïujue  chinoise.
2  En  langue  tzigane,  la  bouche  s’appelle  mui;  en  sanscrit,  mu;  la  tête,  shero  en  tzigane,  et  ser  en
sanscrit;  le  nez,  les  cheveux,  etc.,  sont  désignés  par  les  mêmes  mots  dans  les  deux  langues.  Les
Hindous  appellent  le  cheval  gorra  ;  les  Tziganes,grai  et  groa.  Balo  veut  dire  cochon  en  sanscrit;
en  langue  tzig.'ne,  on  désigne  aussi  le  porc  sons  ce  nom.
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        T.A  HONGRIE,  DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

227

la  classe  opprimée,  c’est  que  leur  langage  n’a  pas  de  mots  pour  exprimer
la  joie,  le  bonheur,  le  bien-être,  la  richesse,  la  prospérité;  par  contre,  ou
V  trouve  les  mots  signifiant  le  deuil,  la  douleur,  la  crainte,  le  chagrin.
Le  nom  de  Tziganes  qu’on  leur  a  donné  en  Hongrie,  en  Turquie,  en
Russie,  en  Pologne,  en  Bohême  et  en  Allemagne,  dérive  du  sanscrit  Z  ingarie
  1 .  Cette  ressemblance  étymologique  avait  déjà  frappé  les  Anglais,  bien
avant  qu’on  fût  d’accord  sur  leur  véritable  origine.
Plusieurs  fois  on  a  essavé  de  fixer  leur  humeur  vagabonde;  Joseph  II
voulut  les  attacher  à  la  terre  :  il  leur  lit  bâtir  des  cabanes,  leur  distribua
des  instruments  aratoires  et  leur  ordonna  d’ensemencer  leurs  champs.
Mais  au  lieu  de  s  établir  dans  les  maisons  commodes  qu  on  leur  avait  construites, ­
  ils  y  logèrent  leurs  bestiaux,  et  dressèrent  leurs  tentes  à  côté.
Puis,  pour  empêcher  que  le  blé  ne  germât,  ils  le  firent  bouillir.  Joseph  II
ne  s’en  était  pas  tenu  là  :  il  avait  aboli  leur  langue  comme  il  avait  aboli  la
langue  magyare  ;  il  leur  avait  donné  un  autre  nom  et  les  avait  appelés  «  les
nouveaux  paysans»;  enfin  il  leur  avait  enlevé  tous  leurs  enfants,  qu  il
avait  mis  chez  des  colons  allemands  et  magyars,  lesquels  devaient  les
façonner  au  travail  et  à  T  obéissance.  Mais  donnez  des  loups  à  nourrir  à
une  chienne,  ils  n’en  resteront  pas  moins  loups.  Les  petits  Tziganes  grandirent ­
  en  conservant  tous  les  instincts  de  leur  race;  et,  à  la  première  occasion, ­
  ils  s’enfuirent  et  vinrent  rejoindre  leurs  parents.
Jusqu’ici  tous  les  essais  de  civilisation  tentés  sur  eux  ont  été  inutiles.  On
n’a  pu  les  séduire  ni  par  l’appât  de  l’or  ni  par  d’autres  promesses.  Leur
nature  sauvage  finit  toujours  par  reprendre  le  dessus.  On  raconte  à  ce  sujet
des  anecdotes  bien  caractéristiques.
Un  Tzigane,  parvenu  au  grade  d  officier  supérieur  dans  l’armée  autrichienne, ­
  disparut  un  beau  jour.  On  le  rencontra  six  mois  après  avec  une
bande  de  Bohémiens  qui  campaient  dans  les  steppes.
Un  jeune  paysan  slovaque  avait  épousé  une  belle  Tzigane.  Quand  il
s’absentait,  sa  femme  se  sauvait  dans  les  bois,  dormait  à  la  belle  étoile,  se
nourrissait  de  hérissons,  comme  au  temps  où  elle  errait  libre  avec  sa  tribu.
Liszt  aussi  voulut  apprivoiser  un  petit  Tzigane;  il  le  prit  avec  lui  à  Paris,
lui  donna  des  maîtres;  mais  T  écolier  fut  intraitable  et  ne  supporta  pas  la
température  de  notre  société.  «  3  ou  s  le  fîmes  venir  à  Vienne,  dit  Liszt,
pour  qu’il  pût  y  rejoindre  les  siens  s’il  en  avait  le  désir.  Lorsqu’il  les  revit,
son  ravissement  n’eut  pas  de  bornes,  et  l’on  crut  qu’il  allait  en  devenir  fou.  »
1  En  France,  on  les  appelle  Bohémiens,  parce  que  les  premiers  qu’on  y  vit  venaient  Je  Bohème  :
Galli  Bohemos  vocant,  i/uod  indidem  ex  Bohemia  primos  illorum  essel  notitia.  (VüLCtsus,
Luj'J.,  1597.)
        <pb n="250" />
        Le  Tzigane  a  horreur  de  la  contrainte,  du  travail,  de  tout  ce  qui  lie
l’homme  au  sol  et  circonscrit  le  cercle  de  son  activité  et  de  ses  mouvements.
Aussi  la  langue  des  Bohémiens  n’a-t-elle  pas  d’expression  pour  dire  :  demeurer. ­
  La  plupart  des  métiers  qu’ils  exercent  sont  des  métiers  ambulants  :  ils
sont  maquignons,  vétérinaires,  rétameurs,  maréchaux,  cloutiers,  montreurs
d’ours,  et  avant  tout,  mendiants.
Quand  vous  passez  en  voiture  sur  une  route  hongroise,  vous  voyez  tout  à
coup  déboucher  des  buissons  derrière  lesquels  ils  campent,  des  Tziganes
nus  et  beaux  comme  des  bronzes  antiques,  et  qui  vous  suivent  en  faisant  la
roue,  quelquefois  pendant  une  demi-heure,  jusqu’à  ce  que  vous  leur  ayez
jeté  une  pièce  de  monnaie.  Dans  les  rues  des  villes,  les  vieilles  Bohémiennes
à  qui  vous  faites  l’aumône  vous  disent  avec  effusion:  «  Ah!  mon  beau,
mon  cher,  mon  noble  gentilhomme,  vous  êtes  bon  comme  une  croûte  de
pain.  »
Le  Tzigane  s’est  lui-même  donné  le  nom  de  «  pauvre  homme  »  (Tsc/iorelo
rom).  La  mendicité  est  une  habitude  si  enracinée  chez  eux,  que  les  riches
Bohémiens  qu’on  rencontre  conduisant  des  chevaux  de  race,  et  portant  des
bijoux,  des  chaînes  d’or  et  des  bagues,  des  cannes  à  pomme  d’argent,  ne
peuvent  s’empêcher  de  vous  tendre  la  main.  Leurs  femmes  disent  la  bonne
aventure,  vendent  des  philtres,  ou  exercent  le  métier  de  saltimbanques  el
de  bayadères.
Les  Bohémiens  remplissent  aussi  volontiers  les  fonctions  de  bourreau  ou
de  valet  de  bourreau,  et  ils  s’entendent  mieux  que  personne  à  inventer  et
à  varier  les  tortures.
On  avait  offert  un  jour  cinq  florins  à  un  Tzigane  pour  pendre  un  criminel
condamné  à  mort.
—  Oh!  c’est  beaucoup  trop,  s’écria  le  Bohémien  en  s’adressant  aux  juges;
pour  cinq  florins,  je  me  charge  bien  de  pendre  tous  ces  messieurs.
Il  est  rare  que  le  Tzigane  se  fasse  comédien.  Il  y  en  a  cependant  qui
montrent  des  théâtres  de  marionnettes  et  composent  les  pièces  populaires
qu’ils  jouent.
Les  gens  de  la  campagne  croient  encore  que  les  Tziganes  peuvent,  au
moyen  de  formules  magiques,  éteindre  les  incendies,  préserver  les  maisons
du  feu,  découvrir  les  sources  et  les  trésors,  et  guérir  les  maladies.  Ils  sont
surtout  d’habiles  maquignons,  connaissant  à  fond  l’art  de  rendre  la  vigueur
et  la  souplesse  à  une  vieille  rosse  poussive.  Joseph  II  leur  interdit  d’une
manière  absolue  le  commerce  des  chevaux  '.  On  me  montra  un  jour  dans
1  E(/uis  uti  nulli  Zingarorum,  prœter  aurigalores,  licitum  est  sed  et  his  pennutaliunes  interdicta? ­
  sunt.
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        de  D’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.  229
la  rue ,  à  Szegedin,  un  maquignon  tzigane  dont  la  fortune  s’élevait  à  deux
ou  trois  cent  mille  francs.
Comme  il  n’y  a  pas  de  règle  sans  exception,  quelques-uns  d’entre  eux
ont  cependant  fini  par  abandonner  la  vie  errante  et  sont  devenus  plus  ou
moins  sédentaires.
En  Transylvanie,  on  en  rencontre  qui  sont  des  paysans  actifs  et  intelligents. ­

D’autres  exercent  le  métier  de  fabricants  de  brosses,  de  sculpteurs  sur

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Us  sont  grands  buveurs  d’eau-de-vie.

bois;  ils  sont  aussi  tuiliers,  maçons,  ramoneurs,  forgerons,  cordiers,  orpailleurs, ­
  dentistes  et  musiciens.
Grands  buveurs  d’eau-de-vie,  ils  partagent  avec  leur  femme  la  petite
bouteille  que  celle-ci  va  faire  remplir  chez  le  cabaretier  juif,  dès  que  quelques ­
  kreutzers  sont  entrés  à  la  caisse  commune.
On  peut  diviser  les  Tziganes  hongrois  en  trois  classes  :  ceux  qui  vont  tète
et  pieds  nus;  ceux  qui  se  coiffent  et  se  chaussent  le  dimanche;  et  ceux  qui
vont  toujours  coiffés  et  chaussés.  Les  premiers  sont  des  Bohémiens  errants;
les  seconds,  des  Bohémiens  semi-nomades,  c’est-à-dire  qui  ne  se  déplacent
qu’à  certaines  époques;  et  les  derniers  sont  sédentaires.  Ce  sont  les  plus
civilisés.  Ils  suivent  généralement  la  carrière  assez  lucrative  de  musiciens.
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        230  LA  HONGRIE
Ils  excellent  clans  1  exécution  îles  airs  hongrois;  et  dans  un  pays  où  ils  sont
les  dépositaires  de  l’art  national,  ils  jouissent  d’une  popularité  facile  à
comprendre.
Il  n’y  a  pas  de  fête  ni  de  festin  sans  orchestre  tzigane.
Ils  marchent  en  tête  des  cortèges  électoraux,  ils  sont  de  toutes  les  réjouissances ­
  publiques;  sans  eux  une  noce  ne  pourrait  pas  se  faire,  et  aucun  bal
n  aurait  lieu.  Ces  artistes,  d’une  nature  plus  insouciante  que  celle  de  1  oiseau, ­
  incapables  de  garder  le  lendemain  ce  qu’ils  ont  gagné  la  veille,  jouent
d’inspiration,  avec  une  verve  et  un  brio  inimitables,  sans  connaître  même
les  notes,  sans  rien  savoir  des  procédés  ni  des  expédients  qui  s  apprennent
des  maîtres.
«  L’art,  a  dit  Liszt,  qui  les  a  étudiés  de  près,  l’art  étant  pour  eux
un  langage  sublime,  un  chant  mystique,  mais  clair  aux  initiés,  ils  s’en  servent ­
  selon  les  exigences  de  ce  qu’ils  ont  à  dire,  et  ne  se  laissent  influencer
dans  leur  manière  de  parler  par  aucune  raison  intrinsèque.  Ils  ont  inventé
leur  musique,  et  l’ont  inventée  pour  leur  propre  usage,  pour  se  parler,
pour  se  chanter  eux-mêmes  à  eux-mêmes,  pour  se  tenir  les  plus  intimes,  les
plus  touchants  monologues.  »
Leur  musique  est  aussi  libre  que  1  est  leur  vie.  Pas  de  modulations  intermédiaires, ­
  pas  d’accords,  pas  de  transition.  Ils  vont  sans  préparation  d’une
tonalité  à  une  autre  ;  des  hauteurs  éthérées  du  ciel,  ils  vous  précipitent
d’un  coup  dans  les  gouffres  hurlants  de  l’enfer;  de  la  plainte  qui  soupire,
ils  passent  brusquement  à  la  chanson  guerrière  qui  éclate;  fougueuses  et
tendres,  à  la  fois  ardentes  et  calmes,  leurs  mélodies  vous  plongent  dans  um;
rêverie  mélancolique  ou  vous  emportent  dans  un  tourbillon  vertigineux;
elles  sont  1  expression  la  plus  fidèle  du  caractère  hongrois  :  vif,  brillant  et
chaleureux,  ou  triste  et  apathique.
A  leur  arrivée  en  Hongrie,  les  Tziganes  n’avaient  pas  de  musique.  Ils  se
sont  approprié  la  musique  magyare  et  en  ont  fait  un  art  original  (pu  leur
appartient,  un  art  plein  d’élan,  de  fougue,  de  rires  et  de  larmes.
De  tous  les  instruments,  celui  que  les  Tziganes  préfèrent,  c’est  le  violon,
qu’ils  appellent  bas’alja  :  le  roi  des  instruments;  ils  jouent  aussi  de  la  basse,
du  cymbalum  et  de  la  clarinette.  Quelques-uns  ont  même  pincé  de  la  harpe
avec  un  art  magistral;  mais  jamais  aucun  d’eux  n’a  voulu  apprendre  le
piano,  cet  instrument  lourd,  immobile,  qu’on  ne  peut  ni  mouvoir  ni  presser ­
  avec  passion  dans  ses  mains  et  contre  son  cœur.
Les  Tziganes,  chez  qui  l’être  sensitif  est  si  développé,  ont-ils  un  culte
religieux  déterminé?
Non;  ils  n’ont  ni  dogmes  ni  croyances,  ni  superstitions  ni  préjugés.  Ils
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DE  L'ADRIATIQUE  AU  DANUBE.  231
vivent  comme  la  plante,  sans  autre  but  que  celui  de  se  reproduire  et  sans
autres  aspirations  que  celles  de  ne  pas  mourir  de  froid  ou  de  faim.  Un  proverbe ­
  hongrois  dit  :  «  Leur  église  a  été  construite  avec  du  lard;  les  chiens
l’ont  mangée.  »
Malgré  leur  piété  pour  les  morts,  ils  ne  croient  pas  à  1  immortalité  de
l  ame.  Api  mutende!  (Par  les  morts!)  est  chez  eux  un  serment  sacré.  Un
Tzigane  ne  passe  jamais  auprès  de  la  tombe  d’un  des  siens  sans  y  répandre
quelques  gouttes  de  bière,  d  eau-de-vie  ou  de  vin.  Ils  ne  sont  pas  même
païens,  puisqu’ils  n  adorent  rien.  Ils  n  ont  que  quelques  pressentiments
vagues  de  bonheur  ou  de  malheur  lorsqu’ils  rencontrent  certains  oiseaux
ou  qu’ils  entendent  le  tonnerre.  Ils  regardent  la  terre  comme  la  source  de
tons  les  biens,  et  la  considèrent  comme  un  objet  sacré.  Ils  se  font  sur
le  Dieu  des  chrétiens  les  idées  les  plus  extravagantes;  ils  croient  que  Dieu
le  Père  est  mort,  et  que  c’est  son  fils  qui  lui  a  succédé.  «  J’ai  assisté,  dit
llichard  Liebich  1 ,  à  une  singulière  controverse  qui  s’éleva  un  jour  a
ce  sujet  entre  un  Tzigane  et  sa  femme.  Celle-ci  prétendait  que  Dieu  le
Père  n’avait  qu’abdiqué  entre  les  mains  de  son  fils,  et  qu’il  vivait  encore,
tandis  que  l’homme  affirmait  que  Dieu  le  Père  était  mort,  et  qu'un  jeune
dieu  qui  n’était  pas  son  fils,  mais  l’enfant  d’un  charpentier,  avait  usurpé
son  trône.  »
Cette  confusion  enfantine  des  notions  les  plus  élémentaires  du  christianisme ­
  s’explique  par  la  facilité  et  h  in  différence  avec  lesquelles  les  Tziganes
adoptent  la  religion  du  pays  où  ils  se  trouvent.
Ils  changent  de  religion  plus  souvent  que  de  chemise,  attendu  que  celle-ci
leur  manque  ordinairement.  Sont-ils  parmi  des  catholiques?  si  on  leur  promet ­
  quelque  cadeau,  ils  se  font  vite  baptiser  et  fréquentent  les  offices.  S  ils
vivent  parmi  les  musulmans,  ils  mettent  le  même  empressement  à  subir  la
circoncision.  Le  Tzigane  nomade  est  aujourd’hui  luthérien  ou  calviniste;
demain,  il  sera  catholique;  et  après-demain,  grec  orthodoxe.  Tout  dépend
de  son  étape  et  du  prix  qu’on  met  à  sa  conversion.  Ses  enfants  ont  tous  été
baptisés  quatre  ou  cinq  fois,  dans  des  villages  de  religion  différente.
On  raconte  qu  une  famille  tzigane  édifiait  ,  dans  un  village  valaque,  tout
1°  monde  par  sa  piété.  Le  père,  la  mère  et  les  enfants  s’approchaient  chaque
dimanche  de  la  sainte  table  et  prenaient  la  communion  sous  les  deux
espèces.  Le  pope,  qui  avait  reçu  de  la  châtelaine  un  excellent  tokay  poulie ­
  distribuer  aux  fidèles,  conçut  quelques  soupçons  sur  la  sincérité  de  tant
de  zèle.  Le  dimanche  suivant,  il  offrit  aux  Tziganes  un  mélange  de  vinaigie
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        et  cl’eau  qu’il  n’avait  pas  consacré.  La  piété  de  la  famille  entière  ne
résista  pas  à  ce  breuvage  amer.  On  ne  vit  plus  les  Bohémiens  venir  communier. ­

En  Angleterre,  les  Tziganes  sont  soumis  à  une  reine;  leur  roi  est  mort
en  18  45,  à  l’àge  de  quatre-vingt-six  ans.  En  Hongrie,  si  ce  roi  existe,  on  ne  le
connaît  pas.  Autrefois,  les  Bohémiens  de  ce  pays  obéissaient  à  quatre  chefs,
ou  voivodes,  qui  résidaient  près  de  Raab,  Lewentz,  Szatlnnar  et  Kaschau.
Tous  les  Tziganes  de  Transylvanie,  travaillant  au  lavage  des  sables  aurifères,
étaient  jadis  sous  le  commandement  d’un  seul  voivode,  auquel  ils  payaient
une  liste  civile  d'un  florin  par  tète.
Tous  les  sept  ans,  les  tribus  se  réunissent  autour  de  leur  chef  suprême
pour  recevoir  ses  ordres.
L  élection  d’un  voivode  se  fait  par  le  suffrage  universel.  Dès  que  le
nom  de  T  élu  est  proclamé,  on  le  couvre  d  applaudissements  et  d  acclamations ­
  ;  les  musiciens  jouent  avec  frénésie,  et  l’on  pose  solennellement  sur
sa  tète  un  tricorne  galonné  d’argent,  insigne  de  sa  dignité.  Puis  ou  lui  présente ­
  sur  un  plat  décoré  de  fleurs  une  cruche  de  vin,  qu  il  boit  d  un  trait
et  brise  ensuite  en  morceaux.  Le  nouveau  chef  adresse  alors  une  longue
harangue  aux  assistants;  il  les  engage  à  respecter  les  lois  de  leur  peuple;  et
chacun  vient  à  son  tour  lui  serrer  la  main  en  marque  d  adhésion  et  d  obéissance. ­
  La  réunion  se  termine  par  un  grand  festin,  par  des  danses  et  par  les
cris  répétés  de  :  O  baridir  tse  h  atsho  pas  k  ero  alschas  vaha  dschi  do!  «Due
notre  chef  vive  de  longues  années!  »
Le  voïvode  tzigane  était  autrefois  revêtu  de  pouvoirs  illimités;  il  avait,
ni  plus  ni  moins  qu’un  petit  roi,  droit  de  vie  et  de  mort  sur  ses  subordonnés; ­
  aujourd’hui,  son  autorité  est  partout  remplacée  par  celle  du  gendarme, ­
  et  il  est  bien  difficile  de  savoir  quelles  sont  les  lois  qui  régissent
encore  ces  pauvres  vagabonds.
On  les  a  beaucoup  trop  calomniés.
lis  n’ont  jamais  rien  fait  pour  être  mis  au  ban  des  nations.  S’ils  restent
rebelles  à  nos  idées,  n’est-ce  pas  un  peu  notre  faute?  Nous  leur  montrons  la
civilisation  sous  son  côté  le  plus  brutal.  S’avisent-ils  de  venir  planter  leurs
tentes  à  la  porte  de  nos  villes,  nous  les  chassons  comme  des  êtres  immondes
et  dangereux.  Nos  gendarmes  les  reconduisent  jusqu’à  la  frontière,  de  brigade ­
  en  brigade  et  de  prison  en  prison.  Et  Ton  s’étonne  que  pour  eux  notre
haute  culture  soit  absolument  dépourvue  d’attraits  !
L’absurdité  populaire  est  allée  jusqu’à  voir  en  eux  des  cannibales  et  des
anthropophages.  On  les  accuse  partout  d’être  voleurs.  Ils  ne  commettent
guère,  pourtant,  que  d  innocents  larcins.  La  faim  les  pousse  quelquefois  à
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        DE  L’ADRIATIQUE  AU  DASURE.

2:13

aller  secouer  un  pommier  ou  à  tordre  le  cou  d’une  oie  :  voilà  tout.  Jamais
un  Tzigane  n’a  dérobé  un  objet  de  valeur.  Jamais  non  plus  on  ne  trouve  de
Tzigane  parmi  les  bandes  de  brigands.  Ils  ne  volent  d’enfants  que  dans  les

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Vieille  Tzigane.
contes  des  nourrices.  Quelle  triste  acquisition  ils  feraient  en  dérobant  les
rejetons  rachitiques  de  nos  villes,  qu’ils  seraient  forcés  de  nourrir,  eux  qui
ont  tant  d’enfants,  et  si  forts,  et  si  beaux!
Le  Tzigane  a  les  défauts  du  tempérament  sanguin  :  il  est  prompt,  léger;
30
        <pb n="256" />
        234

LA  HONGRIE

il  liait  toute  contrainte  et  veut  jouir  de  son  entière  liberté  d  action.  Sa
gaieté  est  ce  «  coussin  de  plumes  de  cygne  ou  le  cœur  rêve  si  doucement  »  ,
sa  bonne  humeur  est  vaillante  et  intarissable,  sa  conception  rapide,  son
imagination  fertile;  il  est  observateur,  il  saisit  vite  les  côtés  faibles
des  gens  au  milieu  desquels  le  hasard  des  chemins  le  mène,  et  il  s  en
moque  avec  finesse.  Ses  bons  mots,  ses  railleries,  sont  le  sel  de  toutes  les
réunions.  Grâce  à  sa  présence  d’esprit,  il  sait  se  tirer  des  plus  mauvais
pas.
Un  Tzigane  fut  une  fois  appelé  à  venir  tirer  à  la  conscription  devant  un
chef  de  district.  En  même  temps  que  lui  se  présentait  le  fils  d’un  riche
meunier,  que  le  magistrat  protégeait.  Le  pauvre  Tzigane  avait  une  peur
horrible  d’être  obligé  d’endosser  funiforme  blanc;  son  cœur  battait  quand
il  s’approcha  de  l’urne  dans  laquelle  se  trouvaient  les  deux  boules.  Soupçonnant ­
  quelque  tricherie  de  la  part  du  chef  du  comitat,  il  se  haussa  rapidement ­
  sur  la  pointe  des  pieds,  et  plongeant  son  œil  méfiant  dans  l’urne,  il
vit  que  les  deux  boules  étaient  noires.
—  Prends  une  boule,  fit  le  magistrat.
—  Non,  pas  le  premier,  balbutia  le  Tzigane;  je  ne  suis,  moi,  qu’un
pauvre  diable;  que  dirait  ce  jeune  seigneur  si  j’avais  le  pas  sur  lui?  Je  ne
veux  pas  1  humilier  ;  je  ne  tirerai  pas  le  premier.
—  Veux-tu  obéir,  misérable!  s’écria  le  magistrat.
—  Oh!  non...  Que  mon  cheval  soit  changé  en  bourrique  si  jamais  je
commets  une  pareille  insolence  envers  Sa  Grâce,  répéta-t-il  en  se  tournant
vers  le  meunier.
—  Prends  une  des  boules,  te  dis-je,  ou  je  te...
Un  geste  significatif  du  chef  du  district  fit  comprendre  au  Bohémien  que
s'il  ne  s’exécutait  pas,  le  «bras  de  la  loi»  lui  appliquerait  quelque  part
quelques-uns  de  ces  paragraphes  du  droit  naturel  que  le  Tzigane  a  vu  de
tout  temps  pousser  sur  les  noisetiers.
Prompt  comme  l’éclair,  il  plongea  un  de  ses  bras  dans  l’urne,  en  retira
une  boule  qu’il  cacha  dans  sa  main,  et  l’avala.
L  assistance  crut  qu  il  était  fou,  le  magistrat  lui  jeta  un  regard  terrible  ;
mais  le  Tzigane  avait  déjà  repris  son  attitude  humble  et  soumise.
—  .)  ai  tiré  ma  boule,  dit-il;  que  monsieur  prenne  maintenant  la  sienne  ;
si  elle  est  blanche,  il  est  évident  que  c’est  la  noire  que  j’ai  avalée.
Le  meunier  tira  une  boule  noire  ,  et  le  Tzigane  fut  libéré  du  service
militaire.
Les  Bohémiens  sont  astreints  à  la  conscription  dans  tous  les  pays  où  ils
restent  à  demeure.  En  général,  ils  ne  font  pas  de  bons  soldats,  mais  d’ex-
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        DE  1/AD  11  I  AT  I  QUE  AU  DANUBE.

235

cellents  espions.  Leur  agilité  corporelle,  la  finesse  de  perception  de  leur
ouïe,  leur  esprit  rusé,  leur  habitude  de  l'observation,  leur  mémoire  et  leur
connaissance  des  lieux,  les  rendent  particulièrement  aptes  à  ce  métier.  Ils
ne  manquent  cependant  pas  de  courage,  et  ils  ont  plus  d’une  fois  vaillamment ­
  combattu  pour  1  indépendance  hongroise.  En  1557,  bereugi  leur
confia  la  défense  du  château  fort  de  Aagy-Ida.  Ils  se  comportèrent  avec
tant  de  vaillance  que  1  ennemi  dut  se  retirer;  mais  dans  F  enivrement  de
leur  triomphe,  ils  lui  crièrent  que  s  ils  n  avaient  pas  manqué  de  munitions,
ils  l’auraient  bien  autrement  arrangé.  Les  Turcs  reprirent  1  offensive,  et  les
Tziganes  furent  massacrés,  au  nombre  de  mille,  du  premier  au  dernier.  Tous
les  ans,  les  Bohémiens  de  la  haute  Hongrie  célèbrent  le  triste  anniversaire
de  celle  funèbre  journée  ;  ils  se  lamentent  et  jouent  en  1  honneur  des  morts
une  mélodie  funèbre  :  la  Nagy-Idaev,  qu’ils  u  exécutent  jamais  en  public,
et  qui  passe  pour  un  de  leurs  chefs-d’œuvre.  On  a  souvent  vu  des  Tziganes
a  qui  l’on  rappelait  le  souvenir  de  ce  massacre,  briser  leur  violon  et  en  jeter
les  débris  en  signe  de  douleur  et  de  désespoir.
Le  Bohémien  est  aussi  prompt  à  la  colère  qu’à  la  joie.  Entre  eux,  ils
livrent  quelquefois  de  vraies  batailles,  auxquelles  prennent  part  les  femmes,
les  enfants  et  les  chiens.  Mais  la  paix  se  conclut  aussi  rapidement  que  la
guerre  s’est  allumée  ;  jamais  le  Tzigane  ne  nourrit  une  arrière-pensée  de
vengeance.
Parfois  aussi  ils  se  provoquent  â  des  combats  singuliers,  à  des  duels
au  poignard  ou  au  couteau.  Ils  se  mettent  alors  complètement  nus,  non
pour  se  blesser  plus  facilement,  mais  simplement  pour  ménager  leurs
habits.
La  plus  grande  injure  qu’un  Bohémien  puisse  faire  à  un  autre,  c  est  de
lui  dire  :  «  Je  mets  ta  tète  sous  la  jupe  de  ta  femme.  »  (Me  tschiwawa  tiro  s/iero
tele  ttri  romniakri  soc/ia.  )  Cette  injure  amène  toujours  un  combat  sanglant. ­
  Aux  yeux  des  Tziganes,  tous  les  objets  que  touchent  les  vêtements
d  une  femme  sont  impurs.
Malgré  la  faim,  la  soit,  toutes  les  misères  et  les  avanies  dont  un  Bohémien ­
  a  â  souffrir,  ou  n’en  a  jamais  vu  se  suicider.  On  cite  le  seul  exemple
d  une  vieille  Tzigane  qui,  pour  échapper  à  ses  persécuteurs,  pria  un  berger
de  T  enterrer  vivante.
Entre  eux,  les  Bohémiens  parlent  la  langue  de  leur  berceau,  a  laquelle
se  mêlent  plusieurs  mots  d’origine  étrangère.
Comme  les  anciens  Romains  et  les  Indiens  de  1  Amérique  du  Aord,  ib*
ajoutent  à  leur  nom  de  famille  un  qualificatif  qui  correspond  a\ec  le  carac  ­
tère  de  1  individu  :  ainsi  Met  ton  go  s’appellera  le  fort,  ou  le  Rouge,  Muta,
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        :36

LA  HONGRIE,  DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

c’est-à-dire  Caroline,  s’appellera  la  noire  jeune  fille  (gali  minsch).  Ils  ont
une  facilité  extraordinaire  pour  apprendre  le  dialecte  ou  la  langue  du  pays
ou  ils  vivent  :  mais  leur  prononciation  est  étrange,  et  comme  ils  ne  peuvent
s’habituer  à  desserrer  les  dents,  il  ne  sort  souvent  de  leur  bouche  que  quelques ­
  grognements  gutturaux.
Le  bohémien  est  le  plus  bel  exemple  de  sélection  naturelle  que  je  connaisse. ­
  Au  milieu  des  hasards  de  cette  vie  de  vagabondage  par  tous  les
temps  et  toutes  les  saisons,  ceux  qui  ne  sont  pas  taillés  pour  le  combat  de
la  vie  restent  en  chemin  et  meurent.  Ceux  qui  survivent  sont  magnifiques,
d’une  vigueur  de  constitution  exceptionnelle.  Ils  résistent  à  toutes  les
maladies  et  à  toutes  les  épidémies.  On  n'a  jamais  vu  un  Bohémien  atteint
de  la  goutte  ou  du  rhumatisme.  A  moins  qu’ils  ne  soient  tués  par  un
accident,  ils  meurent  de  leur  belle  mort,  à  un  âge  extrêmement  avancé.
S’ils  tombent  malades,  ils  refusent  tout  médicament;  ils  ne  connaissent
qu’un  seul  remède,  1  eau-de-vie,  les  oignons  et  le  safran.  Leurs  plaies  et
leurs  blessures  guérissent  toutes  seules,  avec  une  rapidité  inouïe,  parla  seule
force  du  sang.
D’une  taille  souple,  élancée,  le  Tzigane  dépasse  rarement  la  grandeur
moyenne.  On  ne  découvre  sous  sa  peau  bronzée  ni  le  réseau  de  ses  veines
ni  le  jeu  de  ses  muscles.  Ses  joues  ne  se  colorent  jamais,  même  dans  la
colère.  Sa  face  est  ovale;  ses  yeux  noirs  et  profonds  sont  ombragés  de  longs
cils;  son  regard  mobile  a  une  expression  sauvage  et  mélancolique  ;  sa  bouche
est  belle,  ses  lèvres  arquées,  sa  barbe  peu  épaisse,  ses  dents  petites,  serrées,
d’une  blancheur  éblouissante,  que  ne  peuvent  ternir  ni  les  aliments  trop
chauds  ni  l’abus  du  tabac  :  car  après  sa  liberté,  la  chose  que  le  Tzigane
aime  le  mieux  au  monde,  c’est  sa  pipe.
Quand  il  a  réussi  à  satisfaire  sa  faim,  s  il  lui  reste  assez  de  tabac  pour
bourrer  sa  pipe,  le  Bohémien  ne  se  sent  plus  d’aise,  et  sa  figure  rayonne  de
contentement  et  de  plaisir.
Vieillards,  femmes,  enfants  :  tout  le  monde  fume  dans  la  tribu  tzigane  ;
et  il  n’y  a  pas  de  jouissance  terrestre  qui  vaille  pour  eux  celle-là.  Un  Bohémien ­
  condamné  au  gibet  demandera  toujours,  comme  dernière  faveur,  de
fumer  une  pipe.
Les  Tziganes,  moins  heureux  que  les  juifs,  auxquels  on  les  a  souvent
comparés,  n  ont  en  Hongrie  aucun  droit  politique;  ils  sont  encore  regardés
comme  des  hôtes,  comme  des  hommes  qui  campent  en  dehors  de  la  société  :
comme  les  membres  d’une  caste  inférieure,  bien  que  leur  musique  soit
revendiquée  par  les  Hongrois  comme  un  art  national.
Au  dernier  congrès  de  statistique  tenu  à  Best,  un  savant  et  illustre  Hou-
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LA  HONGRIE,  DK  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

239

grois,  M.  le  comte  et  député  Eugène  Zicliy,  s’est  élevé  au  nom  de  la  science,
qui  n  admet  pas  de  distinctions  sociales,  et  au  nom  de  l’humanité,  contre
l'ostracisme  dont  les  Tziganes  sont  victimes  dans  un  pays  où  ils  se  sont  en
quelque  sorte  fondus  avec  la  nation;  mais  bien  des  années  passeront  avant
que  les  préjugés  qui  régnent,  même  en  Hongrie,  à  l’endroit  des  Bohémiens,
s’effacent  complètement.

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I

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        CHAPITRE  XVI

Promenade  dans  la  puszta.  —  Essai  de  cliasse  à  l’aille.  —  Sous  lois.  Un  chevreuil.  —  I.es
oiseaux  d’une  forêt  hongroise.  —  Le  geai  bleu.  —  Moulin  et  meunier.  —  Le  garde-chasse.
A  l’affût.  —  Coucher  du  soleil.  —  Jeux  de  levrauts  au  clair  de  lune.  —  Deux  episodes  de

deux  pachas  qui  se
taisent  pour  ne  pas

effaroucher  leurs

Que  faisons-nous  de  notre  après-midi?  demandai-je  à  M.  L.,.
Ah!  oui,  murmura-t-il  en  quittant  des  yeux  le  nuage  de  fumée  sur
lequel  se  berçait  sa  pensée...  Que  faisons-nous  ?
G’est  à  vous  d’arrêter  le  programme.
Eh  bien,  je  vous  propose  une  promenade  en  voiture  jusqu’à  la  forêt,
car  nous  avons  aussi  des  forêts  ;  et,  ce  soir,  comme  j'ai  fait  prévenir  le
garde-chasse  de  venir  vous  prendre,  il  vous  conduira  à  l’affût,  ici  tout  près,
à  un  poste  excellent.
Dix  minutes  après  l’échange  de  ces  quelques  mots,  le  domestique  venait
nous  avertir  que  la  voiture  était  attelée.
Me  permettez-vous  d’emporter  un  fusil?  demandai-je  à  M.  L...
—  Mais  comment  donc  !  Gela  va  sans  dire.

la  vie  d’un  chasseur  hongrois

L’heure  du  diner ­
  nous  avait  ramenés ­
  chezM.  L...
Le  café  servi,  nous
nous  étions  mis  à
fumer  avec  la  gravité ­
  silencieuse  de

reveries.

Dans  la  puszta

L’horloge  sonna
trois  coups.
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        LA  IIOJNGIUE,  DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

241

Et  nous  voilà  de  nouveau  roulant  à  travers  la  puszta,  que  le  ciel  criblait
de  ses  rayons  ardents.  On  eût  dit  que  la  terre  tressaillait  sous  la  pluie  d’or
du  soleil.  Les  blés  avaient  au  loin  des  dénouements  de  chevelures
blondes  dans  la  soie  verte  des  gazons  ;  et  des  souilles  chauds  comme  une
haleine  passaient.  Des  traînées  de  lumière  zébraient  la  vaste  plaine  des
plus  admirables  nuances  :  de  teintes  de  topaze,  d’améthyste,  de  lapis-lazuli  ;
des  champs  de  trèlle  déployaient  leur  nappe,  mouvante  et  rose  comme
celle  d’un  lac  au  coucher  du  soleil,  et  les  cailles  y  plongeaient  en  poussant  un
cri  d’appel.  Au  bout  de  l’horizon,  une  blanche  ligne  de  nuages  ressemblait  à
des  voiles  de  navires  passant  en  Hotte.  Près  de  nous,  des  éperviers  rôdaient,
les  serres  ouvertes  ;  un  aigle  que  nous  aperçûmes  se  jouant  dans  les  airs,  à
dix  minutes  de  1  endroit  où  nous  étions,  nous  inspira  F  idée  de  lui  donner  la
chasse.  Le  cocher  lança  ses  chevaux  à  fond  de  train.  L’aigle  ne  parut  pas
s’en  inquiéter  :  il  continuait  de  voler  lentement,  tantôt  descendant  au  ras
du  sol,  tantôt  remontant  d’un  coup  d’aile  à  une  hauteur  de  plusieurs
mètres.
Caché  derrière  le  cocher,  j’avais  épaulé  mon  fusil.
—  Visez  bien  et  dépêchez-vous,  me  recommanda  M.  L...
Je  pressai  la  gâchette,  le  coup  partit...  et  l’aigle  aussi.
—  J’en  ai  tué  bien  souvent  en  me  promenant  ainsi  en  voiture,  me  dit
M.  L...;  mais  j’avoue  que  c’est  assez  difficile.
Je  suivais  d’un  œil  d’envie  et  de  regret  l’énorme  oiseau,  couleur  de
rouille,  qui  fuyait  d’un  vol  oblique.
L’aigle  impérial,  qui  est  migrateur  et  habite  la  plaine,  est  fort  commun
en  Hongrie.  D’une  taille  plus  ramassée,  plus  petite,  que  celle  de  l’aigle
fauve,  il  s’attaque  généralement  aux  lièvres  et  aux  jeunes  renards.  Dès
qu’il  aperçoit  un  de  ces  animaux,  il  se  met  à  décrire  des  cercles  qui  se
rétrécissent  de  plus  en  plus,  puis  descendant  eu  spirale,  avec  une  vitesse
vertigineuse,  droit  sur  sa  proie,  il  rabat  ses  ailes  et  lui  enfonce  ses  serres
dans  le  cou,  de  manière  à  F  étouffer.
Les  steppes  de  Hongrie  sont  pleins  de  surprises  et  d’enchantements.  Je
devais  en  avoir  une  nouvelle  preuve  pendant  la  course  que  nous  faisions.
Une  forêt  de  pins  touffus  et  serrés  surgit  tout  à  coup  devant  nous  au
moment  où  je  m’y  attendais  le  moins.  Tout  autour  s’étendaient  des  marécages ­
  et  des  fossés  hérissés  de  roseaux  et  de  joncs  s’entre-croisant  comme
des  sabres  et  des  lances.  En  automne,  ces  flaques  d  eau  fourmillent  d  oies
sauvages  et  de  canards.  Nous  nous  engageâmes  dans  la  loiêt  pai
deux  petit  chemin,  embaumé  de  l’odeur  des  résines  Laiches  et  dessin
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        242

LA  HONGRIE

en  fleur.  Un  demi-jour,  bleuté  comme  un  clair  de  lune,  nous  enveloppait,
et  sous  les  noirs  arceaux  des  branches  régnait  un  silence  de  sanctuaire,  que
troublaient  à  peine  des  bruits  presque  imperceptibles,  comme  des  pas
d  enfant  sur  un  tapis.
Nous  rev  enions  lentement,  afin  de  mieux  savourer  la  douce  fraîcheur  et  la
paix  intime  de  la  forêt.  Soudain  un  chevreuil  passa  à  vingt  pas  de  nos
chevaux,  sans  se  presser,  comme  s  il  flânait.  Le  cocher  arrêta  la  voiture,  je
sautai  aterre;  mais  dans  ma  précipitation  je  tombai  à  plat  ventre  et  je  ne  vis
plus  que  la  queue  de  l’animal  qui  s’agitait  au  loin,  d’un  petit  air  ironique.
J’étais  dans  un  de  mes  jours  de  guignon.  Il  eût  mieux  valu,  sans  doute,
renoncer  à  chasser  ;  mais  de  la  forêt  de  pins  nous  passâmes  dans  un  bois  de
bouleaux  et  de  chênes  qui  était  rempli  de  si  beaux  oiseaux  !  N  écoulant  que
ma  passion  destructrice,  je  me  mis  à  les  poursuivre,  et  je  faillis  me  perdre.
Il  y  avait  là  des  ramiers  couleur  gris  de  perle,  des  geais  bleus  qu’on  eût
pris  pour  des  perroquets,  tant  leur  plumage  étincelait  au  soleil  ;  des  roselins
au  dos  et  au  ventre  d’un  rouge  cramoisi,  aux  ailes  pareilles  à  deux  petites
flammes  ;  on  voyait  aussi  sur  les  hautes  branches  des  jaseurs  de  Bohême
au  plumage  délicatement  tendre,  d  un  blanc  argenté  mélangé  de  rouge  vit
et  de  jaune  doré.  Tous  ces  oiseaux,  que  les  poètes  ont  comparés  a  des  fleurs
animées,  à  des  topazes  et  à  des  saphirs  ailés,  montaient,  descendaient,  comme
(ont  des  boules  de  couleurs  variées  dans  la  main  d’un  habile  jongleur.
L’œil  était  ébloui.  Les  pies  bleues,  coquettes,  capricieuses,  défiantes,
toujours  en  mouvement,  se  montrant  sans  cesse  en  se  tenant  toujours  hors
de  portée,  entraîneraient  un  chasseur  jusqu’au  bout  du  monde.
Ce  sont  les  sirènes  de  la  forêt.
J’eus  la  prévoyance  de  m  arrêter  à  temps  ;  je  me  serais  égaré.  Il  y  en
avait  une  surtout,  plus  gracieuse  que  les  autres,  qui  semblait  s’acharner  à
ma  perte;  elle  me  regardait  d’un  air  narquois,  en  poussant  de  joyeux  klikiïHkklikU;
  puis  elle  s’envolait  de  nouveau,  en  faisant  scintiller  ses  plumes,  en
ouvrant  ses  ailes  bleues,  transparentes  au  soleil  comme  un  écran  de  soie  à
la  lumière.  On  eût  dit  1  oiseau  bleu  des  légendes.  Si  je  l  avais  suivi  jusqu’où
il  voulait  m  entraîner,  je  1  aurais  vu  peut-être  se  transformer  en  belle
princesse  aux  cheveux  d  or,  et  m  ouvrir  la  porte  d’un  palais  enchanté.
Les  forêts  de  Hongrie,  comme  celles  d  Allemagne,  sont  encore  peuplées
de  fées,  de  gnomes,  de  dragons.  La  magnificence  décorative  des  bois  de
chênes  et  de  bouleaux  est  bien  faite,  du  reste,  pour  surexciter  T  imagination
enfantine  du  peuple.  Les  chênes  ont  un  aspect  de  monuments  séculaires  ;
il  semble  que  la  nature  les  a  façonnés  sur  le  modèle  des  colonnes  et  des
arceaux  gothiques,  llobustes,  gigantesques,  ils  arrondissent  leurs  branches  en
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        DE  L’ADRIATIQUE  AU  DAISUF.F..

243

dôme  majestueux.  Les  bouleaux  sveltes,  élancés,  se  balancent  et  s’inclinent
avec  une  coquetterie  de  femme,  je  devrais  dire  :  avec  une  grâce  de
Hongroise.  Leurs  feuilles  tremblantes,  agitées  sans  cesse,  produisent  un
bruit  d’écailles  métalliques  ,  et  leur  tronc  ondulé  brille  comme  s’il  était
drapé  d’étoffe  d’argent.  Au  mois  de  mai,  ces  vastes  forêts  sont  toutes
blanches  de  fleurs  ;  on  dirait  que  la  neige  qui  recouvre  les  arbres  en  hiver
est  tombée  à  leurs  pieds,  et  quelle  y  a  fleuri.  Et  de  quel  monde  pittoresque ­
  d’insectes,  d  animaux  et  d’oiseaux,  sont  peuplées  ces  retraites
paisibles,  où  tout  est  vie,  création  incessante,  force  et  travail  cachés!
Une  nouvelle  surprise  nous  attendait  au  bout  du  chemin  bordé  d’aubépines, ­
  que  nous  avions  pris  en  sortant  du  bois.  Nous  découvrîmes  un  petit
moulin  dont  la  vieille  roue,  tapissée  de  mousse,  battait  les  flots  d’un  clair
ruisseau  se  perdant  sous  le  couvert  des  saules  et  des  aunes,  groupés  en
bouquet  autour  de  la  maisonnette.  Oh!  le  joli  moulin!  Klipp,  klopp!
Comme  il  travaillait  gaiement  !
M.  L...  appela  le  meunier  et  lui  donna  des  ordres.  C’était  un  homme
d  une  soixantaine  d’années,  encore  vert,  se  tenant  droit  comme  un  piquet.
Il  a  été  le  héros  d’une  aventure  célèbre  dans  le  pays.  Un  soir,  trois  brigands
pénétrèrent  chez  lui,  et  le  prenant  à  la  gorge,  ils  le  collèrent  au  mur
et  lui  ordonnèrent,  sous  peine  d’etre  horriblement  maltraité,  de  ne  pas
bouger.
Les  bandits,  épaulant  leur  fusil,  se  placèrent  à  une  distance  de  vingt
pas.  Us  étaient  un  peu  gris,  et  le  meunier  crut  qu’ils  voulaient  simplement
lui  faire  peur;  mais  le  premier  tira,  et  la  balle  lui  effleura  l’oreille;  le
second  tira,  et  la  balle  perça  son  bonnet.  Comme  le  troisième  faisait  feu,  le
meunier,  qui  n  avait  pas  perdu  son  sang-froid,  se  plaça,  par  un  léger  mouvement, ­
  en  dehors  de  la  ligne  de  tir.
—  Maladroits  que  nous  sommes!  s’écrièrent  les  brigands.  Recommençons. ­

Ils  s’apprêtaient  à  recharger  leurs  armes,  mais  le  meunier  ne  leur  en
donna  pas  le  temps  :  il  s’élança  sur  eux,  et,  se  baissant,  il  les  prit  par  les
jambes,  les  culbuta  les  uns  sur  les  autres,  et  s’enfuit.
Trois  jours  après,  on  rattrapa  les  bandits,  qui  se  battaient  entre  eux  dans
une  auberge  de  la  puszta,  où  ils  avaient  joué  l’argent  volé.
Ils  furent  pendus.
—  Ah  !  vous  êtes  là  !  s’écria  dans  un  mauvais  allemand  un  gros  homme
aux  joues  rouges,  armé  d’un  fusil,  et  qui  s  avança  vers  nous  en  écartant  les
branches  des  saules.
—  C’est  notre  garde,  me  dit  Al.  L...  en  me  le  présentant.
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        LA  HONGRIE,  DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

244
Il  monta  dans  la  voiture  à  côté  de  nous,  et  nous  raconta  qu’il  était  eu
chasse  depuis  le  matin,  mais  que  ces  coquins  de  lièvres  s’étaient  donné  le
mot,  et  qu’il  n’en  avait  pas  rencontré  un  seul.
—  Dis  la  vérité,  lui  répondit  M.  L.  .,  tu  as  dormi  sons  un  arbre.  Tuas
trop  bu  hier.
—  C’est-à-dire  que  j’ai  fait  semblant  de  dormir.  .1  ai  pensé  que  les  lièvres,
en  me  voyant  étendu  sur  l’herbe,  n’auraient  plus  peur.
C’était  un  joyeux  compère  que  ce  garde,  à  demi  Allemand  et  à  demi  Hongrois. ­
  Il  avait  servi  plusieurs  maîtres,  qui  tous  avaient  du  tenir  davantage
compte  des  facéties  qu’il  leur  débitait  que  du  gibier  qu’il  leur  tuait.
Un  peu  avant  le  crépuscule,  nous  étions  revenus  à  la  puszla  de  M.  L...,
et  coupant  en  droite  ligne  à  travers  champs,  nous  allâmes,  le  garde  et  moi,
nous  poster  sous  des  chênes,  à  cinq  minutes  de  distance  l’un  de  l’autre.  Le
soleil  se  couchait,  énorme  et  tout  ronge,  comme  en  pleine  mer.  Ses  rayons
coulaient  à  travers  les  branches,  pareils  à  des  flots  de  sang  ruisselant  d’une
blessure  du  ciel.  J’en  étais  comme  trempé.  Mes  vêtements  étaient  rouges,  mes
mains  étaient  rouges,  le  tronc  de  l’arbre  derrière  lequel  je  me  tenais  semblait
saigner,  et  les  pigeons  qui  passaient  au  loin,  par  couples,  ressemblaient  à
des  lambeaux  d’étoffe  rouge  emportés  par  le  vent.  Cependant,  à  mesure
que  le  jour  disparaissait  et  que  la  forme  des  objets  s’effacait,  les  teintes
vives,  intenses,  s’adoucissaient,  se  fondaient  et  se  noyaient.  Le  soleil  s’évanouit ­
  tout  à  coup,  et  il  ne  resta  plus  à  l’horizon  que  des  nuages  légers,
d’une  blancheur  d’ouate,  qui  semblaient  doublés  de  satin  rose.  A  leur
lour,  ils  pâlirent  et  s’effacèrent  lentement,  par  des  dégradations  d’une
délicatesse  exquise.
Tout  entier  à  ce  spectacle,  je  n’avais  plus  pensé  à  mon  fusil  et  aux
ramiers  qui  venaient  gîter  au-dessus  de  moi,  dans  l’épais  couvert  du
chêne.
L’heure  de  l’affût  était  passée.
—  Après  les  ramiers,  m’avait  dit  le  garde,  les  lièvres  :  dans  cette
saison,  ils  aiment  à  folâtrer  sur  I  herbette.
Je  me  couchai  à  terre,  et,  le  fusil  épaulé,  j’attendis.
On  eût  dit  que  tout  dormait  dans  la  vaste  plaine;  ni  les  blés  ni  les  herbes
ne  bougeaient;  au  loin,  pas  un  bruit,  pas  une  lumière,  pas  même  la  danse
silencieuse  d’un  feu  follet.  Dans  1  ombre,  les  choses,  immobiles  et  muettes,
se  confondaient  en  masses  indécises,  et  les  fleurs  et  les  herbes  exhalaient
d’enivrants  parfums.
Enfin  la  lune  paresseuse  sortit  de  son  lit  de  nuages,  et  ses  rayons
mirent  des  blancheurs  et  des  puretés  de  neige  sur  les  gazons.  C’était  un  de
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Los  bandits  se  battaient  entre  eux,  après  avoir  joué  l’argent  volé.
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        LA  HONGRIE,  DE  L  ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

247

ces  soirs  tranquilles  comme  Henner,  le  peintre  poëte,  les  aime  pour
coucher  sur  un  lit  de  gazon,  au  bord  d’une  eau  solitaire  qui  reflète
la  pâleur  azurée  du  ciel,  ses  belles  nymphes  au  corps  si  chaste.
Et,  je  ne  sais  où,  une  petite  source  cachée  et  discrète  faisait  un  bruit
mélodieux  à  peine  perceptible,  comme  le  son  mourant  d’une  flûte  champêtre. ­

Soudain,  sur  la  lisière  du  champ  de  blé  qui  s’étendait  devant  moi,  des
épis  remuèrent,  et  quatre  oreilles  surgirent  droites  et  attentives.  C’étaient
deux  levrauts  sortant  sans  méfiance  de  leur  cachette,  et  qui  venaient  se
promener  au  clair  de  lune,  comme  un  couple  de  l’école  allemande.  Ils
étaient  fort  gracieux,  et  se  livraient  à  de  si  jolies  gambades  qu’il  aurait
fallu  avoir  un  cœur  de  pierre  pour  tuer  un  de  ces  gentils  animaux.  J’avais
jeté  mon  fusil,  afin  de  les  mieux  regarder.  Ils  étaient  charmants  et  d’une
gaieté  folle;  ils  se  lutinaient,  se  cajolaient,  se  faisaient  de  petites  grimaces, ­
  se  baisaient  au  museau,  se  frôlaient  aux  longues  herbes,  puis  se
fuyaient,  se  rejoignaient,  agitant  leur  queue  comme  une  houppette  de  poils
blancs  ;  et  tout  à  coup,  dans  un  sentiment  de  crainte  subite,  ils  s’asseyaient
sur  leur  derrière  et  dressaient  leurs  oreilles  comme  deux  cornets  de  papier ­
  gris;  mais  rien  ne  remuait  autour  d’eux,  et  alors,  reprenant  leurs
ébats  juvéniles,  leurs  petits  tours  et  leurs  jolies  gambades,  ils  sautaient,
gaminaient,  se  renversaient,  se  bousculaient,  se  roulaient  dans  l’herbe
comme  deux  écoliers  qui  jouent.
—  Pif!  pouf!
Les  pauvres  petits  !  Quelle  frayeur  !  G  était  mon  compagnon  qui  venait
de  tirer.  Ils  détalèrent  comme  des  rats,  en  trois  bonds,  et  rentrèrent  se
cacher  dans  les  blés.
J  allai  à  la  rencontre  du  garde,  qui  venait  de  mon  coté.
—  Touché?  lui  criai-je.
—  Le  diable  se  mêle  ce  soir  de  nos  affaires!  Ah!  les  coquins  !...  Je  serai,
monsieur,  toute  ma  vie  honteux  d’une  pareille  chasse.  Soit  dit  sans  vous
offenser,  nous  sommes  des  mazettes.  Vous  n  avez  pas  seulement  déchargé
\otic  fusil  ;  et  moi,  j  ai  manqué  deux  canailles  de  lièvres...  presque  à  bout
poitant  !...  On  dirait,  monsieur,  que  ces  paroissiens-là  sont  ensorcelés
celle  année.  Il  faut  qu  ils  flairent  la  casserole  de  madame  L...  !  G  est  que,
voyez-vous,  elle  s  entend,  celle-la,  à  les  v  loger  avec  du  thym,  du  laurier,
de  l’échalote  et  du  bon  vin.  Écoutez,  monsieur,  vous  devriez  revenir
en  automne  pour  le  coq  et  la  bécasse...  Les  lièvres,  ça  ne  vaut  pas  le
plomb  !
Le  garde  avait  mis  son  arme  sous  le  bras  ;  comme  il  soutenait  le  canon
        <pb n="271" />
        LA  HONGRIE

248

de  son  fusil  de  la  main  droite,  je  vis  qu’il  lui  manquait  deux  doigts,
1  index  et  le  médius.

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  était  un  joyeux  compère  cpie  ce  yarde

-—  Mais  ça  doit  vous  gêner  pour  tirer,  lui  dis-je  en  réglant  mon  pas  sur
le  sien,  de  n’avoir  plus  votre  main  entière.
—  Non,  ça  ne  me  gêne  pas,  j’emploie  le  quatrième  doigt;  et  aujourd’hui
que  j’y  suis  fait,  je  ne  m’aperçois  même  plus  de  la  différence.
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DK  L’ADRIATIQUE  AU  DANUIIE.

2A9

—  Un  accident  de  chasse?  fis-je,  dans  l’espoir  de  le  faire  parler  et  de
l’entendre  me  raconter  une  histoire  qui  abrégerait  le  chemin.
—  Dites,  des  accidents  de  chasse...  Il  faut  mettre  le  pluriel,  car  mes
deux  doigts  ne  m'ont  pas  été  enlevés  d’un  seul  coup,  mais  dans  des
circonstances  différentes.  Il  y  avait  dix  ans  que  mon  pouce  était  veuf  de

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Une  laie  courut  à  fond  de  train  sur  nous...
son  index  quand  je  perdis  ce  doigt-là.  Mais  la  chose  peut-elle  vraiment  vous
intéresser?
—  Comment  donc!  Parlez,  ]e  vous  prie.
—  Eh  bien,  commençons  dans  un  ordre  chronologique,  par  1  histoire
ancienne,  c’est-à-dire  par  celle  de  mon  index.  J’étais  en  service  près  de
komorn,  chez  un  ancien  militaire.  Parlez-moi  des  vieilles  moustaches  pour
avoir  des  idées  originales!...  Chez  lui,  morbleu!  il  fallait  voir  comme  tout
marchait  à  la  baguette.  Chaque  matin,  il  faisait  sonner  la  diane  dans  la  cour
du  château;  avant  chaque  repas,  les  tambours  battaient;  ses  trois  valets  de
32
        <pb n="273" />
        250  LA  HONGRIE
chambre  portaient  Funiforme  de  hussard  et  étaient  astreints  à  une  heure
d  exercice  militaire  par  jour.  Il  avait  fait  fabriquer  des  canons  de  bois  qui
défendaient  son  castel,  autour  duquel  s’élevaient  des  retranchements  en
terre.  Pas  moyen  d  entrer  quand  il  n’abaissait  pas  son  pont-levis.  Moi,  je
le  suivais  à  cheval,  en  qualité  d’aide  de  camp.  Quelquefois  nous  allions
prendre  des  villages  d’assaut,  pendant  que  les  hommes  travaillaient  aux
champs  et  qu’il  n  y  avait  que  des  femmes  et  des  oies  an  logis...  Oh!
pour  un  drôle  de  corps,  c’était  un  drôle  de  corps!  Avec  ça,  des  instincts
de  chasseur  intrépide.  Il  avait  une  meute  de  trente  chiens.  Quand  nous
allions  traquer  le  cerf,  les  paysans  de  ses  terres  formaient  une  petite  armée.
Ah!  monsieur,  quelles  chasses!...  Aujourd’hui,  on  ne  chasse  plus,  on  va
courir  après  un  levraut,  histoire  de  prendre  son  souper  par  les  oreilles  ;
tandis  qu’alors  on  vous  tuait  douze  cents  lièvres  en  une  journée.  C’était,  une
vie,  ça  !  Et  quel  festin  dans  la  forêt,  et  puis  encore  au  retour!  On  mangeait,
on  buvait,  on  dansait  toute  la  nuit.  Au  lieu  de  vivre  dans  leurs  domaines,
nos  seigneurs  préfèrent  maintenant  aller  dépenser  leur  argent  à  Vienne  et  à
Paris.  Ils  seraient  si  heureux  chez  eux!...  Mais  voilà;  on  ne  se  contente
jamais  de  ce  qu’on  a...  Je  vous  disais  donc,  monsieur,  que  mon  maître  était
aussi  grand  chasseur  qu’il  se  croyait  grand  guerrier.  Tous  les  mois,  il
donnait  une  chasse  à  laquelle  prenaient  part  la  noblesse  des  environs  et  des
messieurs  qui  venaient  de  Pest  et  de  Vienne.  Un  jour,  parmi  ces  invités,
arriva  un  jeune  homme  que  je  n’ai  pas  oublié  ;  vous  saurez  bientôt  pourquoi.
U  portait  un  veston  gris  à  collet  vert,  des  culottes  courtes,  des  bas  de
laine  chinés,  des  brodequins  en  cuir  rouge,  et  un  chapeau  orné  de  plumes  de
coq  de  bruyère  et  de  barbes  de  chamois.  Sa  poire  à  poudre  était  munie  d’un
ingénieux  mécanisme  ;  son  fusil  à  deux  coups  était  de  fabrique  anglaise.  Un
vrai  chasseur  de  gravures  de  modes,  quoi  !
—  Mon  petit  Konrad,  me  dit  mon  maître,  je  te  confie  ce  garçon-là.  Il  me
semble  aussi  neuf  que  son  accoutrement.
Les  traqueurs  attendaient,  armés  de  leur  long  bâton,  devant  l’auberge,
qui  appartenait  à  Sa  Seigneurie,  et  où  on  leur  versait  d’habitude  le  coup  de
l’étrier.  Ils  sautaient  et  dansaient  dans  la  neige,  battant  la  semelle  afin  de
se  réchauffer;  mais  dès  que  le  cor  sonna,  ils  se  formèrent  en  peloton.  Mon
maître  passa  d  abord  en  revue  les  chiens,  leur  adressa  un  petit  discours
d  encouragement  ;  puis  il  fit  1  inspection  des  hommes.  Une  nouvelle  sonnerie ­
  de  cor  donna  le  signal  du  départ.
Ce  jour-là,  la  neige  était  si  blanche  qu’on  eut  dit  que  la  terre  était
couverte  de  papier  de  soie  ;  à  mesure  que  nous  approchions  de  la  forêt,
nous  découvrions  de  nombreuses  pistes  de  renards  et  de  lièvres.  A  quoi  la
        <pb n="274" />
        DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

251

neige  serait-elle  bonne,  si  elle  n’indiquait  pas  les  passes  du  gibier?  Au  bout
de  vingt  minutes,  tout  le  monde  était  à  son  poste  ;  comme  Sa  Grâce  me
b  avait  recommandé,  je  m’étais  placé  à  dix  pas  du  chasseur,  que  je  me  promettais ­
  bien  de  ne  pas  quitter  de  l’œil.  Je  me  disais  à  part  moi  :  «  G’est  un
serin.  »  Les  traqueurs  rabattaient  sur  nous  en  poussant  des  cris  de  sauvages  :
«  U  ou!  hou!  »  et  bientôt,  pif,  paf,  poum  !  les  coups  de  fusil  se  succédèrent ­
  comme  dans  une  chaîne  de  tirailleurs.  Oh!  que  vous  auriez  rien
voyant  ces  pauvres  lièvres,  qui  s’élancaient  éperdus  hors  des  taillis,  sauter
en  l’air,  faire  la  culbute  et  retomber  sur  la  neige  baignés  dans  leur  sang!  Ces
chasses-la,  voyez-vous,  monsieur,  c’est  toujours  très-amusant.  Mon  amateur
en  veston  à  collet  vert  tirait  comme  un  imbécile  à  tort  et  à  travers,  sans
rien  tuer;  mais,  iront  !  voici  qu’une  grosse  hase  s’enfuit  de  son  côté  ;  de
peur  de  la  manquer,  mon  étourdi  lâche  ses  deux  coups  à  la  fois,  et  ce  n’est
pas  1  animal,  mais  c’est  lui  qui  tombe  â  la  renverse  en  poussant  un  grand
cri.  Courir  à  son  secours,  le  relever,  ce  fut  pour  moi  l’affaire  d’une  minute;
il  n  avait  heureusement  rien,  —  qu’une  dent  cassée,  une  molaire  !  Ces
fusils  anglais  vous  jouent,  paraît-il,  de  ces  tours  de  dentiste.  Je  m  en  suis
toujours  méfié.  Les  traqueurs  venaient  de  sortir  du  bois;  ils  s’étendaient
sur  une  longue  ligne;  plusieurs  d’entre  eux  portaient  par  les  pattes  des
lièvres  qu’ils  avaient  achevés  â  coups  d’épieu.  On  entassa  le  gibier  sur  une
voiture;  il  y  en  avait  une  montagne.  Nous  nous  dirigeâmes  ensuite  vers  une
forêt  de  chênes  voisine  :  on  y  trouvait  toujours  des  sangliers.
Les  traqueurs  allèrent  vers  l’endroit  où  ils  savaient  que  les  solitaires
avaient  I  habitude  de  se  banger.  Pendant  ce  temps,  chacun  de  nous  prenait
son  poste  ;  je  m’étais  placé  â  côté  de  mon  amateur,  que  je  surveillais
toujours  du  coin  de  l’œil  ;  il  était  monté  sur  un  petit  tertre,  espérant  sans
doute  être,  là-haut,  hors  de  P  atteinte  des  sangliers.  A  partir  de  ce  moment, ­
  tout  le  monde  garda.le  silence  ;  c’est  de  règle  dans  cette  chasse-là.
On  eût  dit  que  la  forêt  dormait.
bientôt  cependant  un  bruit  vague  retentit  dans  le  lointain  et  grandit  do
minute  en  minute,  si  bien  que  la  forêt  en  fut  toute  pleine.  Des  eouj&amp;gt;s  de
fusil  partaient,  roulant  d  écho  en  écho.  Nous  étions  bien  depuis  une
demi-heure  a  notre  poste,  et  vous  pouvez  penser  si  je  m’amusais,  avec  un
coco  de  ce  calibre.  J’avais  tiré  ma  pipe,  et  je  fumais  en  me  racontant  des
histoires.  C’est  une  de  mes  ressources,  monsieur,  quand  je  m’ennuie  ou
que  je  suis  dans  la  société  des  sots.
l’ont  ii  coup  j  entends  craquer  les  branches  du  fourré  qui  était  devant
nous  ;  je  regarde  et  vois  sortir  une  dizaine  de  sangliers,  qui  sont  accueillis,
comme  ils  le  méritaient,  par  une  fusillade  générale.  Ils  avaient  obliqué  a
        <pb n="275" />
        252

LA  HONGRIE

gauche,  se  mettant  ainsi  hors  de  notre  portée.  J’envoyai  au  diable  le
chapeau  de  mon  dilettante;  il  me  semblait  que  c’était  ce  chapeau  qui  les
avait  effrayés.  Je  battis  le  briquet  pour  avoir  du  feu,  car,  voyez-vous,
monsieur,  il  n’y  a  rien  de  tel  que  de  fumer  une  pipe  quand  on  est  de  mauvaise ­
  humeur  ;  je  rallumais  donc  ma  pipe,  quand  une  laie  blessée  se
retourna  et  courut  à  fond  de  train  sur  nous.  Les  chiens,  qui  la  poursuivaient
de  très-près,  avaient  le  museau  en  sang.  «  Ha  !  ha  !  me  dis-je,  à  nous
deux  !  »  Je  remets  ma  pipe  en  poche,  j’arme  mon  fusil;  mais  le  diable  s’en
mêle,  je  perds  une  demi-seconde,  et  voilà  ma  laie  qui  d’un  coup  de  boutoir
renverse  mon  compagnon  et  se  précipite  sur  lui.  Plus  moyen  de  tirer!  Les
chiens  s’étaient  de  nouveau  lancés  sur  la  bête  furieuse;  ils  la  retenaient  par
les  jambes,  se  suspendaient  en  grappes  à  ses  oreilles,  la  couvraient  d’un
lapis  bigarré  et  mouvant.  Que  faire?  Il  n’y  avait  pas  à  hésiter.  Le  pauvre
diable  poussait  des  cris  déchirants.  Je  sortis  mon  couteau  de  ma  poche,  et
je  m’élançai  à  son  aide.  J  écartai  les  chiens,  j  enfonçai  la  lame  dans  le  cou
de  la  laie,  et  je  lui  coupai  la  gorge  ;  mais  eu  même  temps  je  me  tranchai  le
doigt,  car  le  couteau  se  referma  de  lui-même  dans  la  violence  et  les
secousses  de  la  lutte.
Pendant  ce  temps-là,  mon  amateur  s  était  relevé  :  la  tête  nue,  les  vêtements ­
  en  lambeaux,  les  culottes  déchirées  du  haut  en  bas  par  derrière.  Je
ne  pus  m  empêcher  de  rire,  malgré  la  blessure  dont  je  souffrais  beaucoup.
Mais,  bah  !  un  doigt  de  plus  ou  de  moins,  ce  n  était  pas  la  peine  de  se  tourmenter ­
  la  bile.  Le  jeune  homme  tira  son  portefeuille  et  me  donna  dix
florins  pour  lui  avoir  sauvé  la  vie.  Chacun  se  taxe  ce  qu’il  s’estime.
—  Et  le  second  doigt,  où  P  avez-vous  perdu?
—  Ah  !  ça,  c’est  une  autre  histoire,  ainsi  que  j'ai  eu  P  honneur  de  vous  le
dire.  La  première  s  est  passée  en  1830;  la  seconde,  en  1845.  J’étais  alors
garde-chasse  dans  la  basse  Hongrie,  chez  le  comte  Zoltán.  C’était  un
vieillard  désagréable,  encore  vert  comme  un  sapin.  Il  avait  épousé
en  secondes  noces  une  jeune  paysanne  de  seize  ans  qu’il  avait  à  son  service,
et  qui  était  devenue  une  fieffée  coquette,  depuis  qu’elle  avait  de  quoi
s  acheter  de  belles  robes  et  de  beaux  mouchoirs.  Il  fallait  la  voir  sur  son
cheval,  les  jours  de  grande  chasse  :  jaquette  rouge  garnie  de  dentelles
blanches,  amazone  de  velours  et  chapeau  de  feutre  blanc,  orné  d’une
plume  de  marabout.  Jamais  vous  n  auriez  supposé  qu  elle  avait  couru  pieds
nus  sur  les  chemins.  Comme  elle  n  avait  pas  d’enfant,  elle  avait  un  chien
favori  qui  s’appelait  Hirondelle,  parce  qu  il  était  tout  noir  avec  le  bout
des  pattes  blanc.
Quand  on  s’en  allait  en  chasse,  elle  le  faisait  conduire  en  voiture.  Chez
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        7

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DE  E  ADUJA  DOUE  AU  DAN  (JIJE.

253

le  comte  Zoltán,  on  chassait  surtout  le  renard.  Ces  parties-là  sont  toujours
très-gaies.  Aussi  est-ce  la  chasse  favorite  de  notre  reine.  Peut-être  avezvous
  déjà  chassé  le  renard  !
Non,  pas  encore.  Dites-inoi  un  peu  comment  cela  se  pratique  ;  je  viens
de  loin,  je  suis  curieux.
—  Puisque  ça  vous  intéresse,  à  vos  ordres  !  Figurez-vous  que  vous  êtes
invité  par  un  seigneur  à  venir  chasser  avec  lui.  Vous  arrivez;  la  compagnie
est  déjà  nombreuse,  il  y  a  des  messieurs  et  des  dames.  Les  Tziganes  loués
à  la  semaine  jouent  pendant  les  repas,  et  le  soir  on  danse.  Le  lendemain,
dès  l'aube,  les  cors  sonnent  autour  du  château  pour  réveiller  tout  le

/A

Chasse  au  renard.
monde  ;  c’est  alors  un  va-et-vient  qui  u  en  finit  pas,  et  dans  la  cour  il  y  a  un
assourdissant  tapage  d  aboiements  de  chiens,  de  hennissements  de  chevaux,
de  claquements  de  fouets.  Une  heure  après,  on  se  trouve  tous  réunis
devant  le  perron  en  costume  de  chasse.  Ce  coup  d’œil,  monsieur,  est  trèsoriginal;
  et  quand  les  dames  sont  jolies,  le  tableau  n’a  que  plus  d’attraits.
On  part;  les  chiens  sont  conduits  par  des  domestiques  montés.  Quand  ou
est  sur  le  terrain  de  chasse,  on  se  divise  en  trois  groupes,  de  manière  a
former  un  centre  avec  deux  ailes,  et  la  battue  commence  ;  les  chiens  débusquent ­
  le  renard  des  buissons  où  il  se  cache;  s’il  fuit  droit  devant  lui,  il
rencontre  des  chasseurs;  s’il  se  jette  à  gauche  ou  à  droite,  il  trouve  encore
des  chasseurs  qui  lui  barrent  le  chemin  et  s’élancent  à  sa  poursuite  dans
une  course  effrénée.  Harcelé  par  les  chiens,  le  renard  ne  sait  plus  ou
donner  de  la  tète,  et  ses  forces  finissent  par  faiblir;  il  lente  un  deiniei
        <pb n="277" />
        254

LA  HON  GUIE

effort,  fait  front  à  ses  adversaires;  mais  ceux-ci  ont  le  nombre  pour  eux,  la
lutte  s’engage  inégale,  et  le  pauvre  renard,  mordu,  terrassé,  meurt  étranglé
comme  un  lapin.
Eh  bien,  monsieur,  nous  chassions  le  renard.  La  journée  était  à  souhait,
la  gelée  avait  durci  la  neige;  c’était  plaisir  de  courir  au  milieu  de  la  plaine
;i  bride  abattue,  au  grandissime  galop.  Le  renard  que  nous  poursuivions
était  un  farceur;  il  tenait  sans  doute  à  soutenir  la  réputation  de  finesse  et
de  ruse  qu’on  a  faite  aux  compères  de  sou  espèce  ;  avec  ça  il  était  de  la
taille  d’un  jeune  loup  et  plus  agile  qu’un  lézard.  Après  avoir  cherché  à  se
cacher  sous  une  meule  de  foin,  il  se  rasa  dans  un  pli  de  terrain  et  s’élança
sur  un  petit  monticule;  là,  dominant  le  pays  environnant,  la  gueule  ouverte,
la  queue  toute  droite,  il  chercha  à  se  rendre  compte  de  sa  position.  Il  me
semble  le  voir  encore.  Il  était  vraiment  beau;  il  avait  l’air  d’un  général,
avec  sa  queue  en  panache.  Les  lévriers  qui  approchaient  le  firent  déguerpir; ­
  mais  il  y  avait  trois  heures  qu'il  courait,  et  nous  aperçûmes  bientôt
qu’il  n’allait  plus  aussi  vite,  et  que  la  meute  gagnait  sur  lui.  Les  deux  chiens
favoris  du  comte,  et  Hirondelle,  le  lévrier  de  la  comtesse,  b  atteignirent
enfin  et  le  mordirent  au  flanc.  Le  renard,  exécutant  une  volte-face  habile,
se  mit  aussitôt  sur  la  défensive  ;  les  chiens  se  ruèrent  sur  lui  ;  mais  voila
mon  renard  qui  se  fâche,  qui  met  en  fuite  les  deux  lévriers  du  comte,  et  se
précipitant  sur  Hirondelle,  à  qui,  paraît-il,  il  en  voulait  personnellement,
il  la  terrasse  et  couvre  de  morsures  la  pauvre  hôte.
—  Au  secours!  mon  chien!  s’écria  la  comtesse,  au  secours  !  Konrad,
allez  vite.  Sauvez  mon  chien  !  La  pauvre  femme  était  toute  pâle.
Je  partis  comme  une  flèche,  et  sautant  à  terre,  je  m’élançai  au  milieu  de
cette  masse  hurlante,  cherchant  à  prendre  le  renard  par  le  cou  pour
l’étouffer;  je  le  tenais  comme  dans  un  étau,  quand,  par  un  brusque  mouvement, ­
  il  se  rejeta  en  arrière  et  me  mordit  à  la  main.  Je  sentis  une
douleur  aiguë  ;  mais  j’étais  loin  do  me  douter  alors  que  c’était  un  de  mes
doigts  qui  était  resté  entre  ses  dents.  La  meute  entière  se  jeta  sur  lui,  et
l’écrasa  comme  sous  une  avalanche.
Hirondelle  en  fut  quitte  pour  quelques  blessures.  Quant  à  moi,  je  n’ai
pas  retrouvé  mon  doigt;  et  six  mois  après,  le  comte  étant  mort,  je  perdais
ma  place.
Pendant  que  le  garde  parlait,  des  nuages  avaient  envahi  le  ciel,  et  la  nuit
s’était  faite,  toute  noire.  Des  aboiements  de  chien,  un  mince  filet  de
lumière  rayant  l’ombre,  nous  avertirent  que  nous  approchions  de  la  puszta
de  M.  JL...
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DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.  255
—  Attention  !  me  dit  Konrad,  voici  le  fossé.
Il  faut  savoir  que  la  plupart  des  puszta  sont  entourées  d’un  large  fossé
qui  protège  le  jardin  et  le  potager  contre  les  incursions  des  porcs  et  des
bestiaux.
Nous  traversâmes  la  tranchée  sur  une  planche  ;  et  cinq  minutes  après,
comme  notre  hôte  n'avait  pas  compté  sur  notre  adresse  de  chasseurs,  nous
étions  attablés  devant  un  excellent  souper,  et  nous  mangions  des  cailles
que  nous  n’avions  pas  tuées.
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CHAPITRE  XVII

De  Nagy-Korpad  à  Keszthely.  —  Le  lac  Balaton.  —  Le  comte  Festetics.  —  Le  château  du  prince
Esterhazy.  —  Haydn,  maître  de  chapelle.  —  La  vie  de  château  en  Hongrie.  —  Cuisine  et
vins,  —  La  noblesse  magyare.  —  Les  paysans  nobles.

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Le  lendemain,  de  bonne
heure,  ayant  pris  congé  de
M.  L...,  je  traversais  de
nouveau  Nagy-Korpad  en
voiture.  Dans  la  rue  déserte, ­
  il  n'y  avait  que  des
enfants  qui  jouaient  dans
le  sable  et  des  oies  qui  s’en
allaient  lentement  en  procession, ­
  précédées  de  leur
gardeuse,  armée  de  son
long  gourdin.  Derrière  les
clôtures  des  cours,  ou
voyait  les  femmes  occupées ­
  à  faire  les  lits  placés
en  plein  air,  sons  les  toits
de  chaume  qui  se  prolongent ­
  en  am  ent,  caí  c  est  une  habitude  des  paysans  magyars  de  dormir
tout  l’été  hors  de  leur  maison.
Aous  traversâmes  une  immense  plaine  noyée  au  loin  dans  une  brume
dorée.  Des  rangées  de  peupliers,  servant  à  indiquer  les  chemins  en  hiver,
défilaient  à  notre  droite  et  à  notre  gauche;  de  temps  en  temps,  ce  calme
paysage  était  animé  par  des  chariots  de  blé  ou  de  mais  qui  passaient  au
second  plan,  attelés  de  grands  bœufs  blancs  ou  de  buffles  noirs.  Nous
atteignîmes  au  bout  d’une  heure  une  petite  gare  perdue  dans  l’immensité

Des  oies  s’en  allaient  en  procession.
        <pb n="280" />
        LA  HONGRIE,  DE  L’ADRIATIQUE  AU  D  A  N  U  11  E.  257
du  steppe,  une  de  ces  gares  bâties  en  forme  de  blockhaus,  avec  des  grilles
aux  fenêtres,  telles  qu’on  doit  en  rencontrer  sur  la  ligne  du  Pacifique,  dans
les  savanes  américaines.

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Portier  d’un  château  hongrois.
A  midi,  j’arrivai  à  Kanizsa,  où,  reprenant  la  ligne  Trieste-Pest,  je  pat  li&amp;gt;
pour  Keszthely.
Keszthely  est  situé  sur  la  rive  Rauche  du  lac  Balaton.  Si  vous  déployez
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        *258

LA  HONGRIE

une  carte  de  l’Autriche-Hongrie,  vous  trouverez  au  sud-est  de  Vienne,  au
milieu  du  bassin  formé  par  le  Danube  et  la  Brave,  ce  petit  lac  tout  bleu
que  les  Allemands  ont  baptisé  du  nom  de  Platten-See.  C’est  l’ancienne
«  mer  hongroise  »  des  légendes  et  des  poèmes  magyars.  Au  nord,  où  se
trouvent  Keszthely,  Tihany  et  Füred,  les  rives  du  lac  Balaton  présentent
une  succession  de  tableaux  gracieux  et  pittorescpies,  de  baies  et  d’anses
ombragées,  qui  en  font  un  des  séjours  les  plus  courus  et  les  plus  aimés  de
la  Hongrie.  Les  hauteurs  volcaniques  qui  dominent  le  lac  descendent  en
pente  douce,  couvertes  de  bois  et  de  vignes,  émaillées  de  jolis  villages  et
d  habitations  de  plaisance,  comme  les  environs  de  Vevey  et  de  Montreux.
Le  petit  bourg  de  Keszthely,  ainsi  que  le  pays  qui  l’environne,  appartient ­
  presque  tout  entier  à  M.  le  comte  Festetics,  de  même  que  la  ville  de
Kanizsa  appartient  au  comte  Bathiany.  On  ne  se  figure  pas  la  richesse  de
ces  grands  propriétaires  hongrois.  M.  Festetics  paye  au  fisc  quarante  mille
florins,  c’est-à-dire  environ  cent  mille  francs  d’impôts.  Il  a  quatre-vingts
fermes,  des  haras,  des  vignobles  assez  vastes  pour  étancher  la  soif  de  la
Pologne  et  de  la  Hongrie  réunies;  des  hôtels,  un  théâtre,  un  établissement
de  bains,  que  sais-je  encore?  Les  vignobles  du  comte  Festetics  s’étendent
bien  loin  sur  les  coteaux.  Ce  sont  des  ouvriers  français  qui  les  ont  plantés,
et,  comme  on  n’avait  pas  à  ménager  l’espace,  c’est  en  voiture  attelée  de
six  chevaux  que  le  comte  peut  parcourir  et  visiter  ses  vignes.  Dans  ses
bains,  il  n’y  a  que  de  vrais  malades,  qui  portent  des  estampilles  rouges  ou
violettes  sur  la  nuque,  sur  le  front,  sur  les  joues,  sur  les  mains.  Ces  bains
se  prennent  à  une  heure  de  Keszthely,  dans  une  flaque  d’eau  bourbeuse,
qui  admet,  comme  les  omnibus,  les  personnes  des  deux  sexes  sans  distinction ­
  de  côtés.  Une  paire  de  moustaches  hongroises  ou  de  côtelettes  à  la
François-Joseph  fait  vis-à-vis  à  des  bandeaux  plats  ou  à  un  chignon  vertigineux. ­
  Mais  la  morale  ne  saurait  s’offusquer  à  la  vue  de  ces  bains  panachés ­
  qui  soumettent  ceux  qui  s’y  plongent  à  une  cuisson  de  homard  à
l’américaine.
Le  chemin  de  fer  emploie  deux  heures  à  traverser  une  partie  des  terres
du  comte  Festetics.  Son  château  s’élève  sur  l’emplacement  de  1  ancienne
forteresse  de  Keszthely,  célèbre  par  la  résistance  qu  elle  opposa  aux  Turcs,
qui  ravagèrent  toute  la  contrée,  bridant  les  villages,  massacrant  ou  enlevant ­
  les  habitants.  Cette  résidence  est  une  construction  toute  moderne,
entourée  de  beaux  jardins  et  de  vastes  dépendances.  Un  portier  ou  plutôt
un  belduque,  armé  d’une  hache  et  militairement  galonné,  monte  la  garde
devant  la  porte.
Il  ne  finit  pas  croire  que  tous  les  châteaux  des  seigneurs  hongrois
        <pb n="282" />
        DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

253

ressemblent  à  celui  du  prince  Esterhazy,  qui  a  été  construit  sur  le
modèle  du  château  de  Versailles.  On  sait  que  Marie-Thérèse  y  venait  quelquefois ­
  en  villégiature,  et  qu’on  bâtit  en  son  honneur  un  pavillon  de
plaisance  dans  le  parc,  ou  l’on  donnait  des  fêtes  pastorales.  L  Impératrice
demanda  un  jour  à  son  hôte  combien  ce  pavillon  lui  avait  coûté.
—  Quatre-vingt  mille  florins,  lui  répondit-il.
—  Oh!  pour  vous,  prince,  c’est  une  bagatelle,  répondit  l’Impératrice.
En  revenant  le  lendemain,  Marie-Thérèse  trouva  le  mot  :  Bagatelle,
inscrit  en  lettres  d’or  au  fronton  du  pavillon.
Il  y  a  dans  cet  édifice  une  salle  d’où  l’on  entend  un  orchestre  jouant  à
l’étage  au-dessus,  comme  s’il  jouait  dans  la  salle  même.  L  Impératrice  fut
très-surprise  d  entendre  cette  musique,  qui  semblait  descendre  du  ciel.
Haydn  était  alors  maître  de  chapelle  du  prince  Esterhazy;  il  dirigea
pendant  plus  de  trente  ans  1  orchestre  qui  jouait  au  château,  à  l’heure  des
repas.  Le  prince  avait  aussi  engagé  des  artistes  italiens  pour  lui  chanter
l’opéra.  Ses  antichambres  regorgeaient  de  laquais  en  brillante  livrée,  et
ses  châteaux  étaient  gardés  par  cent  cinquante  grenadiers  qui  lui  servaient
de  garde  d’honneur  dans  les  grandes  occasions.  Les  terres  que  possédait
le  prince  Esterhazy  avaient  1  étendue  du  royaume  de  Wurtemberg.  Elles
renfermaient  cent  trente  villages,  quarante  villes  et  trente-quatre  châteaux.
Les  revenus  de  cette  immense  propriété  étaient  d  environ  quarante  millions
de  florins.
A  cette  époque,  —  il  y  a  environ  soixante-dix  ans,  —  les  demeures
des  magnats  ressemblaient  à  de  petites  cours.  Ils  étaient  maîtres  absolus
sur  leurs  terres.
Aujourd’hui,  F  aristocratie  hongroise  n’a  plus  rien  dans  ses  châteaux  ni
dans  ses  mœurs  qui  rappelle  le  moyen  âge,  ou  seulement  son  faste  du  commencement ­
  de  ce  siècle.  Elle  habite  des  maisons  très-bourgeoises  d’aspect,
n  ayant  de  seigneurial  que  leur  large  hospitalité.  L’étranger  et  F  indigène  y
sont  accueillis  avec  le  même  empressement,  et  invités  comme  des  amis  à  la
table  de  famille.
A  peine  votre  voiture  est-elle  entrée  dans  la  cour  d’un  de  ces  châteaux,
que,  sans  qu’on  vous  demande  qui  vous  êtes  ni  ce  que  vous  voulez,
avant  même  que  le  maître  de  la  maison  vous  ait  vu,  une  légion  de  domestiques ­
  accourt  pour  s’emparer  de  vos  bagages  et  les  transporter  dans  une
des  chambres  toujours  préparées  pour  recevoir  les  hôtes.
Il  est  midi,  la  cloche  sonne  le  dîner.  On  vous  fait  asseoir  a  une  grande
table,  autour  de  laquelle  dix  à  vingt  personnes  viennent  prendre  place.  On
met  toujours  trois  ou  quatre  couverts  de  plus  pour  ceux  qui  pourraient
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        2G0

LA  HONGRIE,  DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

arriver  au  dernier  moment  ou  pendant  le  repas.  —  Dans  la  cuisine  d  un
gentilhomme  hongrois,  le  l'eu  brûle  sans  cesse  de  six  heures  du  matin  à
dix  heures  du  soir.
Le  dîner  est  très-copieux.  La  cuisine  hongroise  est  la  plus  supportable
après  la  cuisine  française.  La  plupart  des  viandes  sont  préparées  au  paprica
(poivre  turc),  qui  relève  leur  goût  d’une  façon  fort  agréable.  Les  mets
nationaux  sont  nombreux,  mais  on  ne  les  apprécie  vraiment  bien  que  lorsgrande ­

  réputation.  Il  y  en  a  d’exquis,  et  qui  pourraient  rivaliser  avec  les
premiers  crus  de  France,  s’ils  étaient  un  peu  moins  capiteux  et  traités  avec

chés,  en  tête  desquels  se  place  le  tokay,  qui  n’entre  pas  dans  le  commerce, ­
  et  que  les  souverains  se  réservent  pour  boire  à  la  santé  des  peuples.
Après  le  tokay,  ce  roi  des  vins  et  ce  vin  des  rois,  viennent  les  diverses
essences  1  formées  du  suc  sirupeux  du  raisin  qu’on  fait  égoutter  dans  des
vases  munis  de  trous.  Quand  1  égouttement  cesse,  on  écrase  les  grains  asséchés ­
  avec  des  grappes  fraîches,  et  1  on  en  tírele  vin  de  «première  goutte»  .
On  en  obtient  une  seconde  le  maschlasch—  en  exprimant  avec  les  mains
ce  qui  reste  du  moût;  enfin,  la  troisième  pression  donne  le  vin  ordinaire.  Il
y  a  en  Hongrie  plus  de  vingt  espèces  de  vins,  qui  tous  ont  leur  couleur  particulière ­
  ;  il  y  en  a  qui  sont  blancs  et  limpides  comme  le  cristal,  bleu  clair,
verdâtre  comme  la  turquoise,  jaune  d’or  comme  la  Chrysolithe,  avec  une
1  Le  rust,  ferian,  le  mencscli,  le  schomlau,  etc.

qu’ils  sont  préparés  dans  les  familles.  Quant  aux  vins,  ils  méritent  leur

plus  de  soins.  Les  vignobles  de  la  llégyiia  donnent  les  vins  les  plus  recher-
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        LA  HONGRIE,  DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

263

teinte  de  vert,  jaune  paille  ou  rouge  grenat.  Le  tokay,  d’abord  d’un  jaune
tirant  sur  le  brun,  prend  une  belle  teinte  verdâtre  en  vieillissant.
Les  Hongrois  sont  beaux  parleurs,  et  le  vin  aidant,  la  conversation  est
toujours  très-animée  pendant  les  repas.  Les  dames  y  prennent  une  part
brillante,  dénotant  une  intelligence  cultivée,  au  courant  de  tout,  aussi  bien
des  questions  de  mode  que  des  questions  de  politique  et  de  littérature.  La
Hongroise  a  cela  de  commun  avec  la  Française,  qu  elle  a  l’esprit  naturellement ­
  vif,  gai,  plein  de  finesse.  Ses  reparties  ont  de  la  promptitude  et  du
bon  sens.
C’est  dans  son  intérieur  que  la  femme  hongroise  se  montre  dans  toute  sa
grâce  et  exerce  son  charme  souverain.  Les  voyageurs  allemands,  par  un
sentiment  de  jalousie  compréhensible  et  presque  excusable,  si  l’on  mesure
la  distance  qui  sépare  F  Allemande  de  la  Hongroise,  ont  fort  dénigré  celle-ci.
Ses  goûts  d  élégance  et  d  apparente  frivolité,  sa  passion  pour  le  sport  et  la
chasse,  ne  l’empêchent  cependant  point  d’être  la  plus  dévouée  des  mères,
de  savoir  sourire  à  la  souffrance  et  d’être  sublime  de  courage  et  d’abnégation ­
  aux  heures  sombres  et  tourmentées  de  l’histoire  de  la  patrie.
Quand  on  veut  particulièrement  honorer  un  lióte,  on  fait  défiler  devant
lui  une  succession  de  plats  qui  finit  par  lui  donner  le  vertige  de  l’indigestion. ­
  Mais  comme  le  Hongrois  a  conservé  ses  traditions  de  politesse  et  de
respect  de  la  liberté  individuelle,  jamais  on  ne  vous  force  de  boire  ni  de
manger.  «  Vous  êtes  chez  vous,  faites  comme  chez  vous  »  ,  vous  dit  le
maître  de  la  maison,  en  venant  à  votre  arrivée  vous  saluer,  vous  serrer  la
main  et  vous  offrir  une  pipe  ou  un  cigare.
Après  dîner,  on  monte  en  voiture  et  l’on  fait  une  promenade  à  travers
champs  ou  jusqu  à  un  château  voisin.  Si  c'est  un  dimanche,  on  va  voir  les
villageoises  danser.  Souvent  c’est  le  propriétaire  du  domaine,  —  le  seigneur, ­
  comme  on  1  appelle  encore,  —  qui  paye  les  musiciens.  En  échange,
les  paysans  lui  donnent  un  nombre  convenu  de  journées  de  travail.  Le
peuple  hongrois  est  le  plus  danseur  de  la  terre  ;  il  danse  à  toute  heure  du
jour,  dès  qu’il  entend  résonner  de  la  musique.  Un  de  mes  amis,  qui  a  traversé ­
  ce  printemps  la  Hongrie,  me  racontait  qu’au  milieu  des  vastes
plaines  inondées,  on  voyait  çà  et  là  quelques  îlots  de  terre  sur  lesquels  des
jupons  rouges  tournaient.
Le  soir  venu,  après  le  souper,  s’il  y  a  des  jeunes  filles  et  des  jeunes  gens
au  château,  on  danse  pendant  que  le  maître  de  la  maison  fait  sa  partie  de
whist  avec  le  curé.  L  institutrice  allemande  ou  française  tient  le  piano.
Le  lendemain,  jusqu’à  dix  heures,  tout  est  silencieux  dans  la  maison.
Chacun  se  lève  et  déjeune  quand  il  veut.  Les  enfants  sont  ordinairement
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        264

LA  HONGRIE

debout  les  premiers.  Après  leur  leçon,  ils  montent  à  cheval.  Si  vous  êtes
matineux,  on  vous  donne  un  fusil  et  l’on  vous  invite  à  chasser  dans  les
environs.
Pendant  toute  la  matinée,  le  maître  du  château  est  très-occupé;  la  haute
aristocratie  hongroise  a  conservé  1  habitude  de  faire  valoir  elle-même  ses
terres,  et  ce  n  est  pas  une  mince  besogne  d  indiquer  à  chacun  sa  tâche  dans
une  administration  quelquefois  aussi  vaste  et  plus  compliquée  que  celle
d’un  petit  État.  Il  y  a  bien  les  ispans  ou  intendants;  mais  les  intendants
sont  comme  les  caissiers,  ils  ont  souvent  des  nostalgies  de  Belgique.
Tel  est  le  train  ordinaire  de  la  vie  dans  le  château  d’un  gentilhomme
magyar.  En  hiver,  il  ira  peut-être  avec  sa  famille  passer  deux  ou  trois  mois
à  Pest.  Vivant  éloigné  de  la  cour,  il  n’attend  rien  de  ses  faveurs,  et  conserve, ­
  en  même  temps  que  sa  dignité,  toute  sa  fierté  et  son  indépendance.
Il  place  ainsi  les  intérêts  de  son  pays  avant  ses  intérêts  personnels;  aussi  la
noblesse  hongroise  est-elle,  avant  tout,  animée  d’un  esprit  patriotique
ardent  qui  l’a  toujours  poussée  à  se  mettre  à  la  tête  des  réformes  jugées
nécessaires,  et  des  insurrections  nationales.  Large  d’idées,  généreuse,  elle
n’a  rien  de  la  morgue  méprisante  et  de  la  suffisance  hautaine  de  la
noblesse  allemande.  Un  noble  magyar  s’entretient  familièrement  avec  un
paysan,  et  il  a  sur  lui  cette  autorité  morale  des  gentlemen  farmers  anglais.
L’aristocratie  hongroise  est  restée  une  classe  dirigeante,  parce  qu  elle  se
mêle  au  peuple,  qui  accepte  sa  direction  et  ses  conseils,  et  que  c’est  parmi
elle  que  la  liberté  a  toujours  compté  ses  plus  vaillants  et  ses  plus  chevaleresques ­
  défenseurs.  En  18  40,  la  noblesse  vota  la  loi  de  la  langue,  qui  remplaça ­
  le  latin  par  le  magyar  ;  elle  restreignit  elle-même  ses  privilèges  et  se
condamna  à  l’impôt,  dont  elle  était  exempte;  d’un  commun  accord  avec  le
clergé,  elle  vota  en  18  48  l’abolition  de  la  corvée  et  de  la  dîme,  la  liberté
de  la  presse  et  l’établissement  du  jury.
L’aristocratie  magyare  se  divise  en  trois  classes  :  les  magnats,  qu'on
peut  comparer  aux  pairs  anglais;  les  nobles  sans  titres,  formant  une  bourgeoisie ­
  aristocratique  correspondant  â  la  gentry  d’outre-Manche  ;  et  la
noblesse  en  sandales,  la  noblesse  rustique,  composée  de  pauvres  diables  et
de  paysans.  Lors  de  la  guerre  contre  les  Turcs,  des  villages  entiers  furent
anoblis  en  bloc,  en  récompense  des  services  militaires  que  leurs  habitants
avaient  rendus  au  pays.  Le  roi,  en  octroyant  la  liberté  â  ces  paysans,  leur
donnait  en  même  temps  la  noblesse;  car,  en  Hongrie,  le  mot  noble  n’a,  au
fond,  pas  d’autre  signification  que  celle  d’homme  libre.  La  liberté  reposait
sur  des  privilèges.  Ces  gentilshommes  vêtus  de  peau  de  mouton  sont  surnommés ­
  Bocskoros,  ce  qui  veut  dire  «  chaussés  de  sandales  »,  parce  que
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        265

DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

lu  plupart,  n’étant  pas  assez  riches  pour  s’acheter  une  paire  de  bottes,  s’enveloppent ­
  le  pied  dans  un  morceau  de  cuir  attaché  avec  des  ficelles  autour
de  la  cheville 1 .
Aujourd'hui  que  tous  les  citoyens  sont  libres,  cette  noblesse  n’a  plus  de
privilèges,  et  les  percepteurs  placés  à  l’entrée  des  ponts  ont  le  droit  de
battre,  comme  s’il  était  un  simple  manant,  le  paysan  noble  qui  passe  en
oubliant  de  payer.  Ces  gentilshommes  en  sandales  sont  au  nombre  de  cent
nulle;  il  y  en  a  qui  sont  bergers,  porchers,  domestiques.  Dans  quelques
rares  villages,  ils  ont  su  conserver  un  reste  de  leur  ancien  prestige;  ce  sont
eux  qu’on  voit  à  la  tète  des  affaires,  et  qui  font  les  élections  pour  le  compte
des  magnats.
La  haute  noblesse  magyare  se  compose  de  cent  trente-six  mille  familles
parmi  lesquelles  on  compte  cent  cinquante  magnats;  on  sait  que  les  magnats ­
  sont  des  propriétaires  princiers.  Le  sixième  de  la  Hongrie  appartenait, ­
  il  y  a  vingt  ans,  à  dix  d’entre  eux.  Ils  étaient  alors  à  la  tête  de  la
société  politique  et  civile.  Aujourd’hui  encore,  ils  donnent  l’impulsion  à
toutes  les  manifestations  patriotiques  et  généreuses  qui  se  produisent  à
tout  moment  en  Hongrie.  Quand  l’Académie  nationale  destinée  à  la  propagation ­
  de  la  langue  magyare  fut  fondée,  le  comte  Szechény  offrit  cent
soixante  mille  francs  ;  le  comte  Karoly,  cent  vingt-cinq  mille;  le  prince
Bathiany,  cent  cinquante  mille;  les  Esterhazy,  quatre-vingt  mille  francs,  etc.
Lt  le  même  élan  de  générosité  se  renouvelle  chaque  fois  que  le  progrès  et
le  bien  du  pays  sont  en  jeu.

1  Les  paysans  qui  ont  perdu
s  appellent  encore  aujourd’hui  :

leur  noblesse  en  arrivant  trop  tard  sur  le  champ  de  bataille,
«  Tobb  agyoh  »,  c’est-à-dire  ceux  qui  préfèrent  rester  au  lit.
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        CHAPITRE  XVIII

La  «  mer  hongroise  ».  —  Traversée  de  Sio-Fok  à  Tihany.  —  Le  Trouville  hongrois.  —  La
musique.  —  La  société.  —  Juifs,  moines,  curés  et  prélats.  —  Les  toilettes.  —  La  salle  de
spectacle.  —  Excursion  à  Tihany.  —  La  littérature  hongroise.  —  Volcans  éteints.  —  Une
course  en  bateau.

Le  chemin  de  fer  longe  la  rive
droite  du  lac  Balaton  et  traverse
un  pays  marécageux  ou  paissent
des  troupeaux  de  chevaux  à  demi
sauvages.  Une  grande  partie  de  ce
terrain  a  été  conquise  sur  l’ancien
fond  lacustre,  car  le  niveau  des
eaux  du  Balaton  s’abaisse  chaque ­
  année  *.  On  est  ici  perdu
comme  au  milieu  d’un  désert;  pas  un  toit,  pas  un  clocher,  pas  un  arbre;
la  plaine  grise  et  monotone,  couverte  d’une  herbe  courte  que  le  sable
saupoudre  comme  d’une  couche  de  givre,  se  déroule  à  perte  de  vue  et  va
se  confondre  avec  le  ciel.  Sur  le  lac,  pas  d’embarcation,  pas  même  une
barque  de  pêcheur  :  on  se  croirait  sur  les  bords  de  la  mer  Morte  ;  il  est  vrai
que  ses  petits  flots  sont  d’une  perfidie  sans  nom.  Au  moment  où  l’on  s’v
attend  le  moins,  ce  lac,  qui  a,  dit-on,  un  flux  et  un  reflux,  s’agite,  se  débat,
sort  de  son  lit,  se  livre  à  des  accès  d’humeur  et  à  des  tempêtes  dont  la
Baltique  serait  fière,  mais  qui  sont  ridicules  pour  l’étroitesse  de  son  lit.  On
dirait  le  fils  abandonné  d’une  ancienne  mer  qui  couvrait  la  contrée,  et  qui
tient  à  rappeler  sa  bruyante  et  puissante  origine.
A  Sio-Fok,  on  s  embarque  sur  un  petit  vapeur,  le  Kisfaludy,  qui  fait  le
trajet  deux  fois  par  jour.  Sous  les  flambées  du  soleil,  l’eau  du  Balaton  brille
i  Pareil  phénomène  s’est  produit  au  Neusiedlersée,  entre  Vienne  et  Raab.  Ce  lac,  sur  lequel,
il  y  a  quelques  années,  naviguaient  de  grandes  barques,  est  aujourd’hui  presque  complètement
desséché.

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Le  lac  Balaton,
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        LA  HONGRIE,  DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

207

comme  une  robe  de  moire  argentée.  Bientôt  on  distingue  nettement  Tihanv
juché  sur  sa  butte,  terminée  en  falaise  du  côté  du  lac,  et  qu’un  isthme
formé  d’une  succession  de  cratères  éteints  relie  au  rivage.  Le  monastère  et
l’église,  avec  leurs  hautes  murailles  blanches,  se  détachent,  pareils  à  une
de  ces  ravissantes  vignettes  sur  fond  d’azur  et  encadrées  d’or  qui  ornent
les  vieux  missels  gothiques.  Füred  vous  apparaît  aussi  dans  sa  baie  verdoyante, ­
  et  l’on  est  tout  heureux  de  revoir  des  collines  et  des  arbres,  un
gracieux  paysage  alpestre  qui  semble  avoir  été  expédié  tout  fait  de  1’Oberland, ­
  comme  les  chalets  qui  s’y  encadrent.
Deux  hôtels  s’élèvent  sur  les  bords  du  lac,  grandioses  et  majestueux
comme  des  palais.  Ils  ont  été  construits  par  les  Bénédictins  de  Tiban  y,
propriétaires  des  bains  de  Füred  depuis  l’an  1055.  Le  roi  André  I er ,  qui
bâtit  leur  monastère  sur  le  promontoire  de  Tiliany,  leur  donna  la  contrée
environnante,  qu'ils  ont  colonisée,  cultivée,  peuplée  et  embellie.  Ils  ont
créé  Füred,  qui,  grâce  à  eux,  est  devenue  la  ville  d’eau  la  plus  importante
de  Hongrie,  le  Trouville  magyar.  Non-seulement  ils  y  ont  élevé  des  hôtels,
mais  ils  y  ont  encore  construit  un  hospice,  un  théâtre,  une  église  cathor
lique,  un  temple  protestant  et  une  petite  synagogue.
Füred  est  une  station  balnéaire  qui  fait  plaisir  à  voir,  et  où  il  n’y  a  que
des  gens  très-cossus  et  bien  portants.  Les  médecins  ont  si  peu  à  faire  qu’ils
engraissent  comme  des  marchands  de  fromages,  et  que,  ne  pouvant  louer
leurs  services,  ils  en  sont  réduits  à  louer  leur  villa.  Les  maisons  de  Füred
sont  groupées  au  bord  du  lac,  dont  elles  ne  sont  séparées  que  par  les
pelouses  et  les  bosquets  d'un  vaste  jardin  anglais.  Quelques  villas,  éparpillées ­
  sur  les  pentes,  mettent  çà  et  là,  au  milieu  des  vignes  vertes,  une
tache  blanche.
L’aspect  de  cette  station  d’été  est  délicieux,  et  la  vie  qu'on  y  mène  est
celle  des  saints  en  paradis.  Le  matin,  on  s’éveille  aux  sons  de  la  musique;
à  midi,  si  I  on  veut,  ou  dîne  encore  en  musique,  et  le  soir,  on  se  promène
de  nouveau  au  milieu  des  plus  douces  mélodies.  Seulement,  au  lieu  de
harpes  célestes,  et  au  lieu  de  porter  des  tuniques  de  satin  bleu,  ceux  qui
jouent  du  violon  et  frappent  du  cymbalum  sont  vêtus  de  redingotes  noires,
ce  qui  ne  les  empêche  pas  d’être  des  Tziganes  authentiques,  garantis  par  le
gouvernement,  auquel  ils  payent  patente.
Deux  fois  par  jour,  1  orchestre  des  bains  se  fait  entendre  dans  la  petite  rotonde ­
  de  bois  qui  s’élève  sur  la  promenade.  L’heure  de  la  musique  réunit
toutes  les  classes  de  la  société  :  on  se  promène  par  groupes,  ou  s’arrête
pour  se  saluer  et  causer  ;  on  se  croirait  dans  une  serre  transformée  en
salon.  Les  toilettes  les  plus  envahissantes  trouvent,  dans  ces  allées,  toute
        <pb n="293" />
        SC8

LA  HONGRIE

la  place  qu’il  leur  faut  pour  se  déployer.  Mais  les  Hongroises  possèdent  à
fond  cette  science  toute  parisienne  qui  consiste  à  s’habiller  avec  goût  et
mesure;  elles  ont  surtout  cet  air  de  distinction  naturelle  qui  donne  un  si
grand  cachet  à  la  robe  la  plus  simple.  Généralement  élancées,  leur  taille
est  souple,  pleine  de  grâce;  si  la  plupart  sont  brunes,  on  rencontre  cependant ­
  parmi  elles  des  blondes  éblouissantes;  et  même  celles-ci  n’ont  rien
de  vaporeux  et  d  anémique  comme  ces  clairs  de  lune  allemands  emmanchés
d’un  long  cou  posé  tant  bien  que  mal  sur  deux  épaules  maigres  :  c’est,  au
contraire,  la  santé,  la  force,  la  beauté  physique  dans  toute  sa  vigueur  et
son  épanouissement  :  on  dirait  que  le  soleil  leur  a  infusé  dans  les  veines
ses  rayons  de  feu.
Les  dames  de  1  aristocratie  étalent  ici  beaucoup  moins  de  luxe  que  les
femmes  des  riches  commerçants  juifs  de  Pest  et  des  autres  villes  de  la
monarchie.  Füred  remplace  avantageusement  pour  les  Israélites  hongrois
la  Terre  promise;  ils  y  viennent  en  grand  nombre  chaque  été  vivre  «au
sein  de  l’abondance  »,  comme  dans  les  opéras  de  M.  Scribe,  après  avoir
dansé  dix  mois  le  ballet  des  Florins  autour  du  Veau  d’or.  Les  juives  n’ont
pas  en  Hongrie  ce  mauvais  goût  qu’on  leur  reproche,  de  rechercher  les
parures  criardes.  Leur  folie,  leur  enfantillage  de  modes  est  grand  ;  mais
en  exagérant  même  leur  costume,  elles  sont  si  belles  et  d’une  fraîcheur  de
carnation  si  étonnante!  Je  ne  sais  quel  secret  elles  possèdent  pour  demeurer
si  longtemps  jeunes;  l  une  d’elles  me  présenta  un  jour  à  mon  grand  étonnement ­
  ses  cinq  enfants  :  je  l’avais  prise  pour  une  jeune  fille  de  vingt  ans,
et  (die  n’en  avait  peut-être  pas  beaucoup  plus,  'car  en  Hongrie,  on  se
marie  d’aussi  bonne  heure  qu’en  Orient.
11  n’y  a  pas  seulement  à  Füred  des  représentants  de  la  haute  et  de  la
moyenne  aristocratie,  et  beaucoup  de  juifs;  il  y  a  encore  un  nombre  infini
de  curés,  de  moines,  d’abbés,  de  prélats  en  hautes  hottes,  en  gants  blancs
et  en  chapeau  mou,  qui  se  promènent  la  pipe  à  la  bouche  et  la  canne  à  la
main.
Ln  allant  vers  les  cinq  heures  au  théâtre,  j’aurais  pu  m’écrier  comme  le
président  des  Brosses  entrant  au  théâtre  de  \érone  :  «  Je  n’ai  jamais  vu
tant  de  moines  à  la  procession  qu  il  y  en  avait  à  la  comédie.  »  Les  premières ­
  rangées  de  bancs,  droit  derrière  1  orchestre,  n  étaient  occupées  que
par  des  prêtres  et  des  prélats  aux  gants  chargés  d  anneaux,  et  maniant
leurs  lorgnettes  d’ivoire.  On  donnait  la  jolie  opérette  de  Gille  et  Jaime  :
la  Cour  du  roi  Pétaud.
Le  lendemain,  j’allai  visiter  le  pittoresque  monastère  de  Tihany.  C’est
h  excursion  obligée  de  tous  ceux  qui  viennent  à  Füred.  M.  A.  Sturm,  un
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        DE  L'ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

269

jeune  journaliste  de  Budapest  dont  j'avais  fait  la  connaissance  dès  mon

arrivée,  avait  bien  voulu  m’accompagner.  Les  deux  chevaux  de  notre  voiture ­
  couraient  avec  une  ardeur  qui  montrait  leur  désir  de  manger  le  plus
tôt  possible  l’avoine  des  Bénédictins.  La  vigne,  «  la  belle  fille  du  pays
magyar  »  ,  comme  l’appelle  Pétœfi,  couvre  de  ses  vertes  draperies  les  collines ­
  au  pied  desquelles  serpente  la  route  ;  et,  à  gauche,  le  lac  étale  la
nappe  de  ses  eaux  d’un  bleu  pâle.  Tout  en  jouissant  du  splendide  tableau
qui  nous  entourait  et  de  la  belle  journée  qu’ouvrait  un  soleil  de  fête,  nous
causions.
M.  Sturm,  qui  a  écrit  sur  Pest  un  livre  très-intéressant,  me  faisait  un
cours  d  histoire  littéraire  hongroise.  Le  beau  mouvement,  la  grande

qu’ils  ne  sont  plus  là,  les  chefs  de  la  nouvelle  école  :  Kisfaludv,  qui,  le
premier,  remit  en  honneur  la  langue  magyare  dans  ses  récits  épiques,  ses

deuil;  Vœrœsmarty,  le  poète  des  chants  désespérés,  qui  agitait  sans  cesse
au  fond  des  cœurs  les  saintes  colères  des  vaincus,  qui  remuait  dans  ses  vers

Jeune  clame  hongroise.

poussée  nationale  qui  précéda  la  révolution  de  1848,  s’est  arrêté;  il  est  vrai

strophes  délicates  et  éloquentes  où  il  peint  la  nature  en  joie  et  la  patrie  en

brûlants  les  souvenirs  des  désastres  de  son  pays,  entretenant  à  la  fois  la
souffrance  et  l’espoir;  Arany,  le  chantre  des  légendes  guerrières;  Pétœfi,
le  poète  des  solitudes  rêveuses  de  la  puszta,  des  naïves  histoires  de  village,
des  aventures  de  guerre  et  d’amour,  des  fougues  désordonnées  de  la  jeunesse, ­
  le  chantre  enthousiaste  de  la  patrie  et  de  la  liberté,  «  de  la  richesse
et  des  splendeurs  de  son  beau  pays,  de  ses  champs  de  blé  d  or,  de  son
vin  de  feu,  de  ses  chevaux  rapides»  :  Pétœfi,  qui  fut  à  la  fois  le  Kœrnei,  le
Béranger  et  le  Musset  de  la  Hongrie.  «  Et  cependant,  me  dit  M.  Sturm,  les
        <pb n="295" />
        270

LA  HONGRIE

gens  de  lettres  ne  manquent  pas;  d’après  le  recensement  de  1871,  il  y
a  chez  nous  environ  70,000  personnes  qui  s’occupent  de  littérature;  à
Budapest,  nous  avons  une  dizaine  de  cercles  ou  plutôt  de  petits  cénacles
littéraires  qui  portent  les  noms  de  «  la  Petite  Pipe  »,  «  la  Source  de  café  »,
«  le  Club  des  littérateurs»,  «  le  Club  académique  »,  etc.;  les  poêles  se
réunissent  au  café  Gammon.  Tous  ces  groupes  forment  autant  de  petites
chapelles  qui  s  excommunient  les  unes  les  autres.  Le  plus  important  de  ces
clubs  est  celui  de  «  la  Source  de  café  »  .  On  pourrait  dire  que  c’est  aussi  la
source  de  notre  littérature  actuelle.  Ceux  qui  se  sont  fait  un  nom  ces  dernières ­
  années  sont  membres  de  ce  cercle  :  Étienne  Toldy,  Eugène  Rakosi,
Louis  Doczy,  Adolphe  Agai,  Arpad  Berczik,  vont  boire  à  la  «  Source  de
café  »  .  Toldy  a  la  grâce,  T  élégance  et  la  vivacité  des  écrivains  français.
Sa  mort  a  été  une  perte  douloureuse  pour  la  jeune  Hongrie.  A  peine  âgé
de  trente  ans,  il  avait  déjà  écrit  une  dizaine  de  volumes  d  histoire  et  de
romans,  et  plusieurs  pièces  de  théâtre  représentées  avec  succès.  Rakosi
et  Doczy  sont  deux  poètes;  le  premier  a  débuté  par  une  comédie  classique ­
  :  Ésope,  et  le  second  par  une  comédie  dans  le  goût  de  Caldéron  :  le
Baiser.  Adolphe  Agai,  qui  a  étudié  la  médecine  et  obtenu  le  diplôme  de
docteur,  a  su  mieux  que  tout  autre  pénétrer  les  secrets  mobiles  de  l’âme
humaine.  Son  style  est  plein  d’humour;  il  est  passé  maître  dans  la  peinture ­
  satirique  de  son  temps,  et  c’est,  avec  Aurel  Kecskeméthy,  le  premier ­
  de  nos  chroniqueurs.
«  Le  «  Club  académique  »  se  recrute  aussi  parmi  l’élite  intellectuelle  de
la  capitale.  Ladislas  Arany,  le  fils  du  grand  poète,  en  fait  partie.  Ce  jeune
homme  a  hérité  du  talent  de  son  père;  il  est  l’auteur  d’un  poème  comique,
et  d’un  poème  épique  sur  la  guerre  des  Huns.  Enfin,  parmi  les  jeunes,  je
vous  citerai  encore  le  poète  Alexandre  Endrôdy  et  Émile  Abranyi,  qui  est
un  ciseleur  de  phrases  comme  vos  Parnassiens;  Victor  Dalmady,  le  chantre
paisible  du  foyer  ;  Émeric  Gaspar,  le  poète  des  pauvres  et  des  déshérités  ;
Jean  Vajda,  un  lyrique  comme  Coppée;  Grégoire  Czily,  le  poète  lauréat  de
rAcadémie  hongroise.  L’aristocratie  compte  également  des  représentants
dans  les  lettres  :  le  comte  Géza  Zieh  y  a  écrit  de  spirituelles  narrations  en
vers  et  a  composé  des  chansons  charmantes.  »
Notre  voiture  gravissait  à  ce  moment  la  pente  roide  de  la  butte  de
Tihany.  Les  vignobles  avaient  disparu,  le  sol  avait  pris  une  couleur  fauve,
ferrugineuse  ;  les  cailloux  brillaient  de  teintes  métalliques.  On  se  sent  là
comme  au  milieu  d’une  fournaise  éteinte  ;  ces  creux  en  entonnoir,  ces
cônes  tronqués,  ces  petites  montagnes  en  forme  de  pain  de  sucre,  sont
d  anciens  cratères.
        <pb n="296" />
        DE  L’ADRIATIQUE  AU  DAIS  U  BE.

271

Si  j’étais  un  savant,  quelle  belle  occasion  de  vous  développer  ma  petite
théorie  des  éruptions  volcaniques!  Car  les  géologues  sont  partagés  en  deux
camps  :  les  uns  disent  que  1  intérieur  de  notre  planète  n’étant  composé  que
de  matières  en  fusion,  d’une  masse  liquide  incandescente,  il  arrive  que
cette  masse  de  feu  brise  parfois  la  croûte  qui  s’est  formée  à  sa  surface  et
que  nous  appelons  l’écorce  terrestre;  les  autres  prétendent,  en  raison  de  la
situation  des  volcans  au  bord  de  la  mer,  que  l’eau  réduite  en  vapeur  et
décomposée  par  la  chaleur  intérieure  du  globe,  a  assez  de  force  pour  briser
los  assises  terrestres  et  lancer  au  dehors  des  colonnes  de  vapeur  et  de  gaz.
Mais  ce  n  est  pas  aux  cratères  de  Tihanv,  démis  de  leurs  fonctions  depuis
longtemps,  qu’il  faut  demander  laquelle  de  ces  deux  théories  est  la  plus
vraie  ou  la  plus  vraisemblable.
Le  couvent  des  Bénédictins  nous  apparut  bientôt,  avec  les  deux  clochers
de  son  église,  et  ses  grands  murs  qui  lui  prêtent  l’aspect  d’un  château  fort.
Autrefois,  on  pouvait  faire  en  voiture  le  tour  du  monastère;  aujourd’hui,  il
est  tout  au  bord  de  la  falaise,  dont  les  rocs  se  sont  détachés  :  il  surplombe
l’abîme.  Le  portier  nous  conduisit  auprès  d’un  Père  qui  remplissait  je  ne
sais  quelles  fonctions  supérieures,  et  qui  nous  reçut  de  la  façon  la  plus
aimable;  il  nous  fit  asseoir  sur  un  canapé  et,  prenant  un  petit  coffret  placé
sur  la  commode,  nous  offrit  des  cigares.  La  chambre  était  bien  meublée;
une  étagère  fixée  au  mur  supportait  toute  une  petite  bibliothèque  de  publications ­
  récentes;  un  christ  en  ivoire  d’une  rare  beauté  était  suspendu  entre
deux  vieilles  horloges,  dont  les  aiguilles  immobiles  semblaient  marquer
T  éternité.
Le  Père  nous  pria  de  rester  à  dîner.
On  sait  que  les  couvents  hongrois  pratiquent  encore  b  hospitalité  d’une
façon  princière.
—  Voulez-vous,  nous  dit-il  ensuite,  que  je  vous  conduise  au  point  le  plus
élevé  de  la  butte  de  Tihany?  Vous  verrez  un  beau  panorama.
Vous  nous  levâmes  pour  le  suivre.  Il  nous  mena,  par  un  sentier  de  montagne ­
  plein  de  flânerie  et  bordé  de  jolies  fleurs  roses  et  bleues,  sur  un  monticule ­
  qui  est  à  gauche.  De  ce  belvédère  de  verdure,  l’œil  embrasse  la
contrée  entière,  et  le  lac  dans  une  étendue  de  quinze  lieues.  C’est  un  spectacle ­
  vraiment  magnifique.  A  vos  pieds,  les  flots  du  lac  brillent  et  miroitent
comme  des  pierreries  liquides.  A  gauche,  les  blanches  maisons  de  Füred,
au  milieu  de  leurs  bosquets  et  de  leurs  jardins,  font  songer  à  un  troupeau
d  autruches  dans  une  oasis.  Derrière  Füred,  des  vallées  mignonnes  aux
fossettes  noyées  d’ombre,  et  dans  lesquelles  se  sont  nichés  de  coquets
villages,  fuient  en  perspectives  décroissantes  et  vont  s’évanouir  comme  des
        <pb n="297" />
        272

LA  HONGRIE,  DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

nuages  au  fond  donnant  du  ciel.  Au  nord,  la  forêt  de  Bakony  montre  ses

leur  immensité  nue,  leurs  plaines  sans  bornes,  où  l’âme,  comme  l'aigle,
peut  contempler  l’infini,  où  les  hennissements  des  chevaux  sauvages  se
mêlent  aux  cris  et  aux  claquements  du  fouet  des  czikos,  où  des  centaines

de  bestiaux  se  précipitent  à  la  même  heure  vers  l’eau  des  citernes,  où  le
héron  et  la  cigogne  errent  sans  crainte  au  bord  des  marécages  moirés  de
grands  lentisques  et  couverts  d’oiseaux  au  plumage  étincelant;  là,  dans  la
puszta,  tout  est  varié,  tout  est  changeant  :  le  matin  s’y  montre  avec  la
grâce  d’une  blonde  jeune  fille  courant  nu-pieds  dans  la  rosée;  et,  à  l’heure
ardente  de  midi,  la  tone  se  ride,  s  enfle,  craque,  les  herbes  pendent  flétries
sous  les  brûlures  du  soleil.
Comme  nous  étions  encore  sur  la  butte,  un  prêtre  en  gants  blancs,  coiffé
d  un  large  chapeau  de  paille  et  suivi  d  un  petit  chien,  vint  nous  rejoindre  :
c’était  le  curé  de  Tihany.  Ses  paroissiens,  peu  nombreux,  disséminés  dans
de  pauvres  cabanes  au  bord  du  lac,  sont  pêcheurs  pour  la  plupart.
Le  Balaton  est  très-renommé  pour  ses  poissons;  le  fogas,  espèce  de
perche  colossale  qui  ne  se  trouve  que  dans  la  «  mer  hongroise  »,  est  survertes ­

  et  mystérieuses  profondeurs,  et  déroule  jusqu  à  l’horizon  les  cimes
de  ses  arbres  dentelées  comme  les  vagues  d’une  mer.

De  l’autre  côté  du  lac,  au  sud,  les  steppes  déploient  jusqu’au  Danube

Le  couvent  de  Tihanv.
        <pb n="298" />
        36

DE  L’ADBl  ATIQUE  AU  DANUBE.

281

avait  décidé  dans  sa  jolie  petite  tête  qu  elle  partirait  le  soir  même.  Vous  la
connaissez  :  plus  on  la  dissuade  de  faire  une  chose,  plus  elle  s’entête.  Il  y
a  beaucoup  de  femmes  comme  ça.  Elle  me  disait  qu’en  partant  le  soir,  elle

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Brigand  hongrois.

pourrait,  en  arrivant  à  Arad,  se  reposer  de  ses  fatigues,  et  que  d’ailleurs
un  voyage  la  nuit  est  bien  plus  poétique  et  plus  agréable  que  le  jour;  qu’il
n’y  a  pas  de  poussière,  souvent  des  étoiles,  quelquefois  la  lune,  et  toujours
des  grenouilles  qui  chantent!  Mais  tout  cela,  ce  n  étaient  que  des  prétextes.
Ee  qu  il  y  avait  de  positif,  c’était  qu  elle  avait  ce  soir-là  un  caprice  qu  elle
voulait  satisfaire  sur-le-champ.
        <pb n="299" />
        282

LA  IlON  G  U  IE

«  Que  faire?  Je  ne  pouvais  la  laisser  partir  seule  et  rester  an  château.  Je
lui  répondis  que  j’étais  prêt  à  l’accompagner.
«  Pour  reconnaître  ma  bonne  volonté,  elle  me  permit  de  m’asseoir  en
face  d’elle  dans  la  voiture.  Mais  la  comtesse,  vous  le  savez,  est  fort  distraite. ­
  Elle  entassa  sur  moi  les  boîtes,  les  cartons;  puis,  s’enveloppant  dans
sa  pelisse,  elle  s’endormit.  J’avais  beau  lui  adresser  la  parole,  elle  ne  me
répondait  pas.  Elle  dormait!  Oh!  elle  dormait.  De  temps  en  temps,  quand
la  voiture  choquait  une  pierre  et  trébuchait,  elle  ouvrait  à  demi  les  veux,
et  me  disait  :—  Où  est  mon  manchon?  Où  est  mon  carton  à  chapeau?  Où
est  mon  nécessaire  de  voyage?  Ne  vous  êtes-vous  pas  assis  sur  la  boîte  à
gants?  Au  nom  du  ciel,  faites  attention,  cher  baron!  Et  elle  se  rendormait.
Ma  foi,  je  finis  par  l  imiter,  et  je  m’endormis,  en  apparence  du  moins,  car
j’avais  les  nerfs  agacés,  et  je  n’étais  pas  du  tout  bien,  mais  pas  du  tout  bien
sous  cette  montagne  de  paquets.
«  Tout  à  coup  la  voiture  cessa  brusquement  de  rouler;  elle  s’inclina  sur
le  flanc,  comme  si  elle  aussi  avait  envie  de  se  coucher  pour  dormir.  La
comtesse  s’éveilla  en  sursaut  et  demanda  d’assez  mauvaise  humeur  ce  qu’il
y  avait.
«  Le  cocher  sauta  de  son  siège,  s’approcha  de  la  portière,  répondit  que
nous  étions  dans  un  chemin  affreux,  entrecoupé  de  fondrières;  il  ajouta
(jne  nous  nous  étions  probablement  égarés.
"  —  Qu’est-ce  que  cela  fait  ?  répliqua  la  comtesse.  Puisqu’il  y  a  un  chemin
devant  nous,  suivons-le  jusqu’au  bout...
“  —  Oui,  oui,  mais...  observa  le  cocher.
&amp;lt;■  —  Ce  chemin  doit  conduire  quelque  part.
"  —  Je  crains  bien,  madame  la  comtesse,  qu’il  ne  nous  conduise  pas  en
lieu  sûr.
"  —  Pleutre!...  Y  a-t-il  en  Hongrie  des  lieux  qui  ne  sont  pas  sûrs?  Où
sommes-nous?
«  —  Votre  Grâce,  nous  sommes  dans  la  forêt  de  Szalonta.
«  Cette  foret  a  une  issue,  une  fin.  On  peut  la  traverser  en  deux  heures.
(.  —  Les  craintes  du  cocher  devraient  nous  faire  réfléchir,  fis-je  remarquer ­
  à  la  comtesse  en  me  mêlant  au  débat.
u  —  Les  craintes  d’un  cocher  ne  comptent  pas,  baron.
«  —  \  otro  cocher  ciaint  cependant,  comtesse,  qu  il  ne  vous  arrive
quelque  chose  de  désagréable...
«  —  Est-ce  que  cela  le  regarde?
«  —  Ou  que  ses  chevaux...
«  —  Oh!  ses  chevaux,  c’est  son  affaire.
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        i

r&amp;gt;E  L’A  D  II  1  ATI  QUE  AU  DANUBE.

283

«  —  Il  y  a,  dit-on,  beaucoup  de  bandits  et  de  «  pauvres  garçons  «  qui  se
réfugient  dans  cette  forêt.  Ils  pourraient  trouver  à  leur  convenance  les
chevaux  et  la  voiture  de  madame  la  comtesse;  voilà  sans  doute  ce  que
craint  le  cocher.  Ah!  comtesse,  ma  déesse,  ce  n’est  pas  une  plaisanterie
(pie  de  voyager  à  pareille  heure  dans  une  forêt  toute  noire...  Si  seulement
j’avais  pris  mes  pistolets  avec  moi!...
«  —  Pour  qu’on  vous  les  prenne  aussi,  riposta  le  petit  démon  en  riant.
Pt  là-dessus,  ouvrant  la  portière,  elle  sauta,  légère  comme  un  oiseau,  hors
de  la  voiture.
“  —  Quelle  nuit  délicieuse!  Comme  la  forêt  est  parfumée!  s’écria-t-elle.
Comme  les  vers  luisants  scintillent!  Venez  donc  voir,  baron.
«  J  avançai  la  tête  dans  l’obscurité.  —  Il  fait  noir  comme  dans  un  four.
.le  ne  vois  rien,  comtesse;  je  ne  vous  vois  même  pas.
“  —  Comment!  vous  ne  voyez  rien?  Et  cette  lumière  là-bas!...  Car  c’est
une  lumière  qui  brille  à  travers  les  arbres.  On  dirait  qu  elle  se  dirige  de
notre  côté.
«  Mon  sang  lit  un  tour  et  se  glaça.  Le  cocher,  d’une  voix  étranglée,
répondit  à  la  comtesse  :
»—Cette  lumière  indique  à  Votre  Grâce  l’hôtel  où  les  brigands  ont
1  habitude  de  descendre.
»  —  Charmant  !  fit-elle,  charmant  !  Et  elle  ajouta  :  Cocher,  à  l’hôtel  des
«  pauvres  garçons  »  !
«  Jugez  de  mes  angoisses,  de  mon  désespoir.
«  —Au  nom  du  ciel,  lui  dis-je,  que  faites-vous,  comtesse?  Vous  allez
vous  mettre  dans  la  gueule  du  loup...  Cette  auberge  est  une  caverne  de
voleurs.  L  aubergiste,  de  concert  avec  sa  clientèle,  doit  dépouiller  et  assassiner ­
  les  voyageurs...  Récemment  j’ai  lu  dans  les  journaux...
«  Elle  partit  d’un  éclat  de  rire.
«  —  Ce  ne  sont  que  des  contes,  fit-elle,  des  contes...  que  vos  histoires
de  journaux!  Enfin  nous  ne  savons  ou  aller  passer  la  nuit;  s’il  y  avait  une
autre  auberge  dans  les  environs,  nous  pourrions  y  descendre;  mais  il  n’y
en  a  pas.  Nécessité  fait  loi.  Pour  ce  soir,  il  faudra  nous  contenter  de  cette
ici  tarda.
«  Elle  donna  ordre  au  cocher  de  la  suivre  lentement  avec  la  voiture.
«  —  Je  prendrai  les  devants,  dit-elle,  et  j  irai  à  pied  pour  te  montrer  le
chemin.
«  Toutes  mes  observations,  toutes  les  histoires  de  brigands  que  je  lui
rappelai  ne  servirent  de  rien;  elle  nous  menaça  de  se  rendre  seule  à  1  auberge, ­
  si  nous  ne  voulions  pas  la  suivre.
        <pb n="301" />
        284

LA  HONGRIE

«  Quand  nous  fûmes  proches  de  la  tcharda,  les  sons  entraînants  d’un
orchestre  de  Tziganes  frappèrent  nos  oreilles.
«  —  Mon  Dieu!  m’écriai-je,  tous  les  brigands  de  la  contrée  se  sont
réunis  là  ce  soir  !
«  —  Nous  voulions  aller  au  bal  à  Arad,  répondit  la  comtesse  en  riant,
et  nous  en  trouvons  un  sur  notre  chemin.  Quel  heureux  hasard!
V.  Elle  se  dirigea  sans  hésiter  vers  la  porte  de  l’auberge.
«  Un  moment,  j’eus  la  pensée  de  faire  volte-face,  de  la  planter  là  et  de
prendre  le  large.  Mais  mademoiselle  Césarine,  la  demoiselle  de  compagnie  de
la  comtesse,  s’était  accrochée  à  mon  bras,  qu  elle  serrait  comme  dans  un  étau.
La  pauvre  fille  tremblait  comme  une  feuille  et  était  à  moitié  morte  de  peur.
«  Les  exclamations  et  les  cris  sauvages  que  poussaient  les  danseurs  n  arrêtèrent ­
  point  la  comtesse;  elle  ouvrit  bravement  la  porte  et  entra.
«  Nous  pénétrâmes  à  sa  suite  dans  une  longue  pièce  remplie  de  fumée.
D’abord,  je  crus  voir  une  cinquantaine  de  bandits  qui  sautaient  et  chaulaient ­
  comme  des  sauvages  autour  de  nous;  mais,  remis  de  ma  première
frayeur,  je  les  comptai  :  ils  n’étaient  que  neuf,  y  compris  T  aubergiste  et  les
trois  musiciens  tziganes.  Parbleu!  c’était  bien  assez!  Cinq  hommes  superbes  :
de  vrais  colosses  dont  la  tête  atteignait  le  plafond!  Chacun  d’eux  portait
une  paire  de  pistolets  à  la  ceinture  et  d  énormes  moustaches.  Quand  ils
nous  aperçurent,  ils  cessèrent  de  danser  et  nous  regardèrent  de  leurs  grands
yeux  brillants.  Notre  audace  leur  causait  une  certaine  surprise,  et  je  vis
qu’ils  ne  nous  prenaient  pas  pour  des  gens  tout  à  fait  ordinaires.  Ma  petite
comtesse  s’approcha  d’eux,  avec  son  sourire  magique,  et  leur  dit  de  sa
douce  voix  câline  :

«  —  Pardonnez-nous  de  venir  vous  déranger  sans  nous  faire  annoncer,
mais  nous  nous  sommes  perdus  dans  la  forêt,  et  comme  1  obscurité  nous
empêche  de  continuer  notre  route,  nous  vous  prions  de  nous  accorder
P  hospitalité  pour  cette  nuit.
«  Le  plus  grand  et  le  plus  beau  des  cinq  bandits  s’avança  au-devant  d’elle
en  frisant  sa  moustache;  il  ôta  son  chapeau,  fit  sonner  ses  éperons,  et,  s’inclinant ­
  gracieusement,  il  dit  à  la  comtesse,  toujours  souriante,  que  sa  présence, ­
  loin  de  les  déranger,  honorait  beaucoup  la  compagnie  et  le  rendait
personnellement  très-heureux,  car  c’était  lui,  Fekete  Joszi  (un  frisson  me
courut  dans  le  dos  en  entendant  le  nom  du  célèbre  brigand),  c  était  lui  qui
régalait  ce  soir  ses  amis;  en  sa  qualité  de  maître  de  céans,  il  demanda  à  la
comtesse  à  qui  il  avait  l’honneur  de  parler.
«  Avant  que  je  pusse  lui  faire  signe  de  taire  son  nom,  1  imprudente  avait
déjà  répondu  :
        <pb n="302" />
        WÊÊ

DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

285

«  —  Je  suis  la  comtesse  Repey;  j’habite  clans  le  voisinage.
"  —  J’ai  le  plaisir  de  connaître  ce  nom,  répondit  le  brigand.  Le  vieux
comte  Repey  m’envoya  une  fois  une  balle  qui  ne  m’atteignit  pas.  Mais
veuillez  vous  asseoir,  comtesse.
«  Elle  s’assit  sur  un  banc.  Fekete  prit  place  à  côté  d’elle,  faisant  semblant, ­
  de  ne  pas  m  apercevoir.
"  —  Et  où  alliez-vous  à  celle  heure,  sans  indiscrétion?  lui  demanda-t-il.

•Bosses.

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V,  I

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*

...U  s  avança  au-devant  d’elle  en  frisant  sa  moustache.
“  ^  Arad,  au  bal  du  Casino,  dit  la  comtesse  sans  quitter  son  air
enjoué.
-  Une  heureuse  chance  vous  a  conduite  ici.  Nous  donnons  aussi  un
bal;  et  si  madame  la  comtesse  ne  refuse  pas  notre  invitation,  je  pense
qu  elle  s  amusera  beaucoup.  Nous  avons  une  excellente  musique.  Vous  allez
1  entendre.  Allons,  Tziganes!  la  romance  de  la  Belle  Femme,  et  jouez-la
bien  !
“  Hès  les  premières  mesures,  Fekete  glissa  son  bras  autour  de  la  taille  de
la  comtesse  et  1  entraîna  au  milieu  de  la  chambre.  Un  autre  jeune  impertí-
        <pb n="303" />
        2N0

LA  HONGRIE

lient  s’élança  vers  mademoiselle  désarme,  la  prit  à  son  bras,  bien  qu  elle
fut  défaillante  et  sans  force,  dansa  un  tour  avec  elle  et  la  passa  à  un  de  ses
camarades.  La  pauvre  fille  était  blanche  comme  de  la  cire;  quant  à  lu
comtesse,  elle  était  fraîche  comme  une  rose,  elle  montrait  autant  d  assurance, ­
  elle  se  laissait  aller  à  autant  de  gaieté  que  si  elle  eut  été  sur  le
parquet  ciré  du  Casino  d’Arad  :  elle  riait,  minaudait,  se  laissait  entraîner
dans  le  tourbillon  de  la  danse  avec  un  plaisir  qui  me  scandalisa.  Non,
jamais  elle  ne  se  montra  plus  belle,  plus  séduisante;  je  l’ai  vue  depuis  bien
des  fois  danser  la  csnrdas  dans  nos  bals,  mais  elle  ne  la  dansa  plus  connue
avec  le  bétyar  1 .  Le  bandit  la  conduisit  d’abord,  à  pas  majestueux,  tool
autour  de  la  pièce;  son  regard  était  fier,  sa  démarche  solennelle  :  tout  à
coup  il  sauta  sur  ses  talons  en  poussant  un  cri,  en  faisant  sonner  ses  éperons, ­
  et  se  plaça  droit  devant  elle.  La  musique  jouait  une  mélodie  d’une
ardeur  sauvage  ;  la  comtesse,  de  son  côté,  avait  commencé  à  danser  :  elle
ressemblait  à  un  papillon  qui  voltige  de  fleur  en  fleur  et  ne  se  pose  sur
aucune;  tantôt  elle  se  penchait  vers  son  danseur  comme  si  elle  eut  voulu
I  enlacer  ;  tantôt  elle  se  redressait  avec  dignité  et  se  reculait  du  côté  opposé,
où  elle  b  attirait  par  sa  coquetterie.  Enfin,  le  bétyar  la  saisit  dans  ses  bras
et  tourna  avec  elle  dans  un  vol  vertigineux.  La  danse  finie,  il  reconduisit
la  comtesse  à  sa  place,  lui  baisa  galamment  la  main  ;  et,  se  tournant  vers
moi,  il  me  prit  par  l’épaule  et  me  dit  familièrement  :
"  —  Et  vous,  mon  vieux,  vous  ne  dansez  pas?
«  —  Non,  répondis-je  avec  dignité,  je  ne  sais  pas  danser.
"  Il  retourna  auprès  de  la  comtesse.
«  —  Pardonnez-nous,  madame,  lui  dit-il,  si  nous  ne  sommes  guère  en
mesure  de  recevoir  dignement  nos  hôtes;  contentez-vous  de  ce  que  nous
avons,  c’est  peu  de  chose,  mais  nous  vous  l’offrons  de  bon  cœur.
«  Il  faisait  allusion  au  souper,  qui  était  prêt.  L’aubergiste  plaça  sur  la
table  une  marmite  pleine  de  morceaux  de  bœuf  coupés  menus  et  apprêtés
avec  des  oignons  et  du  paprica  1  2 .  Un  véritable  festin  autour  duquel  s’assit
toute  la  bande!  I)  assiettes,  point.  Arme  de  son  couteau  de  poche,  chaque
convive  piquait  dans  la  marmite.  La  comtesse  mangea  comme  si  elle  eut
été  depuis  trois  jours  a  jeun.  Le  chef  des  brigands  lui  coupait  de  petits
carrés  de  pain  qu  elle  plongeait  dans  la  sauce.  S’apercevant  que  je  restais  a
1  écart,  Fekete  fronça  le  sourcil;  mais  calmant  aussitôt  son  dépit  ou  sa
colère,  il  me  demanda  en  souriant  pourquoi  je  ne  mangeais  pas.
1  Brigand.
2  Ce  plat  national  s’appelle  unegulyas.  On  le  prépare  avec  du  paprica,  piment  rouge  des  Turcs
et  des  Arabes.
        <pb n="304" />
        DE  L'ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

287

«  —  Il  y  a,  lui  répondis-je,  trop  de  paprica  dans  la  sauce.
«  Le  vin  fut  servi  dans  des  kulacs  1 .  Ces  gens-là  ne  connaissent  pas  les
verres.  Fekete  Joszi  buvait  le  premier;  puis,  essuyant  le  goulot  avec  la
manche  de  sa  chemise,  il  passait  la  bouteille  à  la  comtesse,  qui  y  posait  ses
lèvres  sans  répugnance  et  avalait  une  grosse  gorgée.  Il  me  sembla  qu’elle
but  beaucoup  ce  soir-là.  Le  bandit  voulut  aussi  me  passer  sa  kulacs.
«  —  Merci,  lui  dis-je,  je  ne  puis  pas  boire;  je  suis  un  traitement  liomœopathique.

u  —  Ah!  s’écria-t-il  en  riant,  je  comprends  :  Similia  similibus...  (Il  savait
le  latin!)  Moi  aussi,  monsieur,  je  me  traite  par  Vhomœopathie  :  hier,  j’ai
trop  bu,  le  vin  m’a  fait  mal;  je  me  guéris  aujourd’hui  en  buvant  autant
qu’hier.
«  Je  le  soupçonnais  de  chercher  à  nous  enivrer,  afin  de  nous  dépouiller
et  de  nous  égorger  à  son  aise.  Il  fallait  le  voir  vider  les  kulacs  qui  circulaient ­
  à  la  ronde;  en  une  heure,  un  tonneau  de  vin  fut  mis  à  sec;  mais,
je  dois  le  dire,  en  se  levant  de  table,  pas  un  des  brigands  ne  chancela.
«—Eh!  vieux  monsieur  (il  m’appelait  maintenant  monsieur),  me  dit
l'ekete,  vous  ne  buvez,  ni  ne  mangez,  ni  ne  dansez...  Que  faites-vous
donc?  Jouez-vous  aux  cartes?
«  En  m’adressant  cette  question,  il  sortit  un  jeu  de  cartes  de  sa  poche.
«  C’est  là,  me  dis-je  en  moi-même,  une  manière  adroite  de  me  sonder
pour  savoir  si  j’ai  de  1  argent.
«  —  Je  ne  joue  pas  non  plus,  répondis-je.
1 ‘  —  kh  bien!  je  vais  vous  apprendre  à  jouer,  s'écria-t-il;  c’est  trèsfacile.
  Voyez  :  je  place  une  carte  ici,  j’en  mets  une  autre  là;  je  charge
celle-ci,  vous  chargez  celle-là  ;  la  couleur  qui  sort  la  première  a  gagné.
«  Il  voulait  m  apprendre  le  lansquenet,  lui!  Comme  si  1  apprentissage
de  ce  jeu  ne  m’avait  pas  coûté  deux  domaines  !  Que  faire?  Il  fallut  m  asseoir ­
  vis-à-vis  du  brigand  et  jouer  aux  cartes  avec  lui.  J’avais  dans  ma
poche  quelques  pièces  de  cuivre  que  je  pouvais  risquer;  je  les  plaçai  sur  la
table.
“  —  Quoi!  s’écria-t-il,  de  la  petite  monnaie!  Mais  pour  qui  me  prenezvous,
  monsieur?  Voici  la  banque.  Et  il  jeta  devant  lui  une  poignée  de
ducats  d’or  qui  brillaient  de  reflets  jaunes.
"  Je  n’avais  pas  sur  moi  la  moitié  de  cette  somme.
«  Il  mêla  les  cartes,  nous  jouâmes,  je  gagnai.
«  Le  brigand  paya.  A  aucun  prix,  je  ne  voulus  toucher  a  son  argent  ,
que  je  laissai  comme  enjeu.  •
        <pb n="305" />
        288

LA  HONGRIE

«  Je  gagnai  de  nouveau,  et  de  nouveau  je  refusai  de  prendre  ce  qui  me
revenait.  Je  gagnai  encore  pour  la  troisième  fois,  pour  la  quatrième,  pour
la  cinquième,  la  sixième  et  la  septième  fois!  Des  gouttes  de  sueur  perlaient
à  mon  front.  Ah!  je  vous  le  jure,  c’est  bien  pénible  de  gagner  l’argent  d’un
bandit!  Le  huitième  enjeu  m’appartint  encore.  Eh!  pourquoi  n’ai-je
jamais  une  veine  pareille  pendant  la  session  de  la  Diète?  Intérieurement
je  priais  Dieu  :  —Seigneur,  disais-je,  délivrez-moi  de  cet  argent,  qui  est  de
l’argent  volé;  faites  gagner  cet  assassin!  Supplications  inutiles!  Le  ciel
ne  voulut  pas  se  mêler  de  mes  affaires.  Pour  la  neuvième  fois,  je  gagnai
encore  la  partie  !
«  Fekete  me  regarda  en  souriant  :
«—  Vous  devez  être,  me  dit-il,  amoureux  de  la  comtesse;  sans  quoi
vous  ne  seriez  pas  si  heureux  au  jeu.
«  Cet  insolent  me  cherchait  querelle.
«  Lorsqu’il  mêla  les  cartes  pour  la  dixième  fois,  mon  cœur  battit  à  tout
rompre.
«  Je  gagnai  de  nouveau.
«Cette  fois,  le  bandit  frappa  la  table  d’un  coup  de  poing  si  violent,
que  les  pièces  d’or  sautèrent  en  l’air.
«  Il  se  leva.
«  —  Pour  peu  que  vous  continuiez  à  gagner  de  la  sorte,  s’écria-t-il,  je
pourrais  perdre  tout  le  comitat  de  Bihar.
«  Il  éclata  de  rire  et  remit  en  poche  le  reste  de  son  argent.
«  —  Je  vous  en  prie,  lui  dis-je,  reprenez  tout  cela.
«  Et  je  poussai  vers  lui  les  ducats  que  j’avais  gagnés.
«  Il  se  redressa  avec  une  fierté  blessée,  et  me  toisant  d’un  regard  méprisant ­
  :
«  —Pour  qui  me  prenez-vous?...  Monsieur,  ramassez  votre  argent,  ou
je  vous  jette  avec  lui  par  la  fenêtre.
«  Je  recueillis  d’une  main  fiévreuse  les  pièces  d’or,  et  je  les  distribuai  aux
Tziganes.  Mais  aussitôt  je  me  repentis  de  ma  générosité.  N’était-ce  pas
montrer  que  j  étais  riche,  et  que  je  ne  tenais  nullement  à  l’argent?  Les
Tziganes,  comme  c  est  leur  habitude  quand  on  leur  a  fait  un  cadeau,  se
rangèrent  en  cercle  autour  de  moi  et  me  demandèrent  mon  air  favori.  Je
les  renvoyai  à  la  comtesse,  qui  accompagna  la  mélodie  populaire  de  sa
voix  de  sirène;  elle  chanta  si  bien,  oh!  si  bien,  que  j  oubliai  tout  à  fait  où
j’étais,  et  que  j’applaudis  follement,  comme  dans  ma  baignoire  au  théâtre
de  Pest.
«  Le  chef  des  brigands  applaudit  de  son  côté,  et  demanda  à  la  comtesse
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        35

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Maison  de  paysans  hongrois,
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        T,A  HONGRIE,  DE  L’ADRIATIQUE  AU  DAND  HE.

275

tout  apprécié  des  gourmets.  Le  gar  passe  par  bancs  dans  les  parages  de
Tihany.  Souvent,  au  milieu  de  la  messe,  la  porte  de  l’église  s’ouvre,  et  une
voix  crie  :  Jon  a  garda!(Le  gar  arrive!)  Aussitôt  les  bancs  se  vident,  chacun
court  h  ses  barques  et  à  ses  filets.  Le  gar  se  sale  et  se  mange  avec  du  beurre
et  du  pain.  On  en  fait  une  grande  consommation  en  Transylvanie,  où  l’on
on  vend  sur  tous  les  marchés.
Lu  redescendant  au  monastère,  nous  nous  arrêtâmes  au  seuil  d’une
maison  de  paysans  pour  rallumer  nos  cigares.
—  Voici  un  monsieur  qui  vient  de  bien  loin,  de  Paris,  dit  le  curé  au
paysan  qui  était  assis  devant  sa  maison  et  fumait  sa  pipe  entre  sa  femme  et
son  fils.
—  Ab!  le  pauvre  garçon  !  s’écria-t-il;  il  n  est  donc  pas  Hongrois  !
lit  il  me  regarda  d’un  air  de  profonde  commisération.
Chez  tous  les  Magyars,  cultivés  ou  non,  on  trouve  cette  haute  idée  de
leur  race,  cet  amour  fanatique  et  passionné  pour  leur  pays,  qu’ils  placent
au-dessus  de  tout  autre,  qu’ils  appellent  la  «  Hongrie  bénie  »  (aldott  Mag  y  arorszag)
  ;  quand  ils  reviennent  de  l'étranger,  ils  se  prosternent  sur  le  sol
de  la  patrie  pour  le  baiser.
«  Hors  de  la  Hongrie,  la  vie  n’est  point  la  vie  »  ,  dit  un  de  leurs  proverbes ­
  populaires.  S’ils  n  avaient  pas  eu  cette  vertu  patriotique,  qu’on  leur
a  souvent  reprochée,  auraient-ils  pu  résister  aux  Slaves,  aux  Turcs,  aux
Allemands,  avec  une  si  étonnante  vitalité?  Sans  ce  ressort  puissant  de
I  orgueil  national,  ils  ne  se  seraient  certainement  pas  relevés  du  terrible
passage  de  tant  d’invasions  successives.  Les  fartares,  les  Turcs,  ont  essayé
de  les  exterminer  ;  les  Allemands,  de  les  germaniser;  ils  sont  restés  Hongrois ­
  au  milieu  de  tous  les  désastres,  et  aujourd’hui  ils  ont  conquis  la
liberté.
Après  le  dîner,  nous  passâmes  au  jardin,  où  l’on  avait  étendu,  sur  les
haies  de  groseilliers,  les  riches  pelisses  d’hiver  des  moines.  Ces  pelisses  de
drap  fin  sont  fourrées  de  peau  de  martre.  M.  le  curé  de  Tihany  nous  montra
les  deux  siennes,  qui  avaient  coûté  mille  francs  chacune.  Sous  une  tonnelle
au  frais  ombrage,  on  avait  servi  du  café  et  des  liqueurs  aussi  parfumées
que  les  jasmins  et  les  glycines  qui  nous  entouraient  de  leurs  guirlandes.
Quelle  heure  charmante  passée  là  avec  ces  bons  moines  tout  à  fait  réconciliés ­
  avec  le  monde!
Avant  de  prendre  congé  de  nos  hôtes,  nous  visitâmes  l’église  et  la  bibliothèque. ­
  L’église  n’a  rien  de  particulièrement  intéressant  ;  par  contre,  la
bibliothèque  renferme  des  documents  historiques  précieux.  Tihany,  lors  de
1  invasion  des  Turcs,  était  à  la  fois  un  couvent  et  une  forteresse;  ce  fut
        <pb n="308" />
        STG

T,  A  HONGRIE

même  la  seule  place  forte  de  la  Hongrie  qui  ne  se  rendit  pas  aux  musulla

  glace  pour  venir  enlever  les  femmes  hongroises.  Le  commandant  de
Tihany,  Pisky  Istvan,  se  vengeait  de  ces  rapts  par  de  terribles  représailles  :
tout  infidèle  qui  tombait  entre  ses  mains  était  empalé.  Le  chef  des  troupes

turques  le  provoqua  un  jour  à  un  combat  singulier,  et  ils  se  battirent
jusqu’à  ce  qu’un  des  deux  fût  frappé  à  mort  .
De  retour  à  Füred,  nous  prîmes  part  à  une  promenade  en  bateau  à
vapeur,  organisée  par  une  soixantaine  de  personnes  de  la  société.  Le
Kisfaludy  était  enguirlandé  de  roses  ;  les  pavillons  de  toutes  les  nations
flottaient  a  ses  cordages.  A  1  arrière  s  allongeaient  d  immenses  tables
chargees  de  poissons  dressés  en  gelee,  de  volailles  froides  couchées  sur
un  lit  de  cresson,  de  jambons  couronnes  de  lauriers  comme  des  généraux ­
  prussiens,  de  plats  de  patisseries  aux  savantes  mosaïques  de  fruits  et
de  confitures.  Des  coupes  pleines  de  petits  fours  découpés  en  étoile,  en
fleur  et  en  cœur,  entouraient  des  bouteilles  de  vin  de  Champagne  casquées
d’argent.
A  l’avant  se  tenait  un  orchestre  de  Tziganes.  Nous  quittâmes  Füred  au
coucher  du  soleil,  au  bruit  du  canon  et  aux  sons  de  la  musique.

mans.  Les  Turcs,  campés  de  l’autre  côté  du  lac,  le  traversaient  en  hiver  sur

Le  Kisfaludy  était  tout  pavoisé.
        <pb n="309" />
        DE  L’ADRIATIQUE  AU  DAKURE.

277

Quand  la  lune  se  leva  et  que  le  lac  miroita  de  reflets  de  topaze  et
d’aigue-marine,  on  ouvrit  le  bal.
«  La  lune,  a  dit  un  poëte  magyar,  est  un  luth  d’argent;  ses  rayons  son!
les  cordes  entre  lesquelles  les  petites  mains  des  esprits  font  glisser  la  brise.  »
Mais,  au  lieu  de  la  brise,  ce  fut  le  vent  qui  souffla  vers  deux  heures
du  matin.
Sans  ce  signe  avant-coureur  de  la  tempête,  nous  ne  serions  rentrés  a
bi'ired  qu’au  retour  du  soleil,  comme  les  gens  vertueux  qui  aiment  a  voir
lever  l’aurore.
        <pb n="310" />
        CHAPITRE  XIX

Un  romancier  hongrois.  —  M.  Maurice  Jokaï.  —  Ses  débuts.  —  Son  arrivée  à  Pest.  —  La  villa
Jokaï  à  Fürecl.  —  Histoire  d’une  comtesse  qui  n’avait  pas  peur  des  brigands.

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V  ••

M.  Maurice  Jokaï.

comparée  à  celle  d’Alexandre  Dumas  père;
œuvres  qu’il  a  produites.

Les  lettres  ont  aussi  leurs
représentants  àFüred.  Le  plus
grand  romancier  actuel  de  la
Hongrie,  M.  Maurice  Jokaï,
V  possède  une  villa  où  il  vient
chaque  année  passer  l’été.
M.  Jokaï,  dont  le  nom  est
populaire  en  Allemagne  et  en
Angleterre,  n  est  guère  connu
en  France  que  par  une  conversation ­
  politique  qu’il  eut  à
Rerlin,  en  187:2,  avec  M.  de
Mismarek.
Il  a  d’autres  titres  cependant ­
  à  la  notoriété  publique,
ne  serait-ce  que  les  cent  cinquante ­
  volumes  qu’il  a  publiés
depuis  vingt-cinq  ans.  La  fécondité ­
  de  M.  Jokaï  peut  être
ou  bâtirait  une  ville  avec  les

Ne  a  Komorn,  en  182,),  d  une  famille  noble  et  protestante,  à  dix  ans,  le
petit  Maurice  était  déjà  l’enfant  favori  de  la  Muse  et  publiait  des  pièces  de
vers  dans  un  journal  de  la  localité.  En  1841,  il  se  lia  d’amitié  avec  deux
de  ses  camarades  de  collège  :  Alexandre  Pétœfi  et  Samuel  Petrics-Orlav.
Ce  dernier  voulait  se  faire  poëte,  Pétœfi  comédien  et  Jokaï  peintre.  Pétœfi
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        T

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..

27  9

LA  HONGRIE,  DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE

(•tait  loin  de  se  douter  alors  qu  il  serait  plus  tard  un  des  premiers  poetes
lyriques  du  siècle.  Pétries  se  voua  à  la  peinture,  et  Jokaï,  eu  peu  d’années,
devint  le  plus  original  et  le  plus  fécond  des  romanciers  de  son  pays.  Dès
qu’il  eut  terminé  ses  études  au  collège,  il  vint  à  Pest,  ou  il  fut  amicalement
accueilli  par  le  poete  Vörösmarty  et  par  Bayza.  L’année  suivante,  1  Académie ­
  couronnait  un  de  ses  drames.  Il  écrivit  son  premier  roman  à  l’âge
de  vingt  et  un  ans.  En  18  47,  il  prit  la  rédaction  d’une  feuille  hebdomadaire
très-influente,  XEletkepeh;  et  lorsque,  un  an  après,  le  gouvernement  révolutionnaire ­
  dut  luir  à  Üebreczen,  Jokaï  fonda  dans  la  capitale  provisoire  de
la  Hongrie  le  Courrier  du  soir  (Esti  Lapoh),  organe  du  parti  modéré.  Après
la  défaite,  il  revint  a  Pest,  ou  il  fut  emprisonné,  pour  être  presque  aussitôt
rendu  a  la  liberté.  Il  recommença  à  écrire  des  articles  de  journaux  sous  le
pseudonyme  de  Sajo.  M.  Jokaï  épousa  à  cette  époque  une  grande  tragédienne ­
  hongroise,  llosa  Laborfalvy;  puis  il  fut  appelé  à  la  rédaction  du
J  Ion  (la  Patrie)  et  élu  député.
J’avais  déjà  eu  le  plaisir  de  voir  M.  Jokai  à  Budapest;  je  ne  voulais  pas
quitter  Füred  sans  aller  lui  serrer  la  main.  Sa  villa  domine  le  lac,  du  côté
de  Tihany.  On  y  arrive  par  un  chemin  qui  monte  agréablement  à  travers
les  vignes.
Je  sonnai  à  une  porte  grillée.
I  ne  bonne  m  ouvrit  et  me  lit  entrer,  par  le  jardin,  dans  la  grande
chambre  gaie  et  claire  où  travaillait  le  maître.
Je  m’attendais  à  le  trouver  en  robe  de  chambre  de  flanelle  blanche  et  en
hottes  a  l’écuyère,  avec  des  éperons  d’argent  :  costume  que  lui  prête  un
de  ses  visiteurs  allemands,  M.  Karl  Braun-Wiesbaden.  M.  Jokaï  était  en
simple  redingote,  penché  sur  une  immense  table  encombrée  de  livres  et  de
papiers.  L  ameublement  de  la  pièce  était  des  plus  modestes,  mais  les  hautes
fenêtres  encadraient  une  des  plus  belles  vues  dont  l’œil  puisse  se  régaler.
Sous  un  ciel  d  un  bleu  de  cobalt,  le  lac  déroulait  sa  robe  irisée  et  mouvante,
rayée  de  bandes  de  soleil  et  comme  frangée  d  or;  à  gauche,  Tihan  y  détachait ­
  sur  son  promontoire  sa  jolie  et  fine  silhouette  blanche.
^ous  causâmes  longtemps.  J  exprimai  à  M.  Jokaï  mon  regret  d’être
obligé  de  voyager  un  peu  rapidement,  ayant  promis  à  un  peintre  de  mes
amis  d’aller  passer  le  mois  de  septembre  avec  lui  en  Bosnie.
Je  crains,  dis-je  au  célèbre  romancier,  de  ne  voir  que  superficiellement
un  pays  aussi  curieux  et  aussi  intéressant  que  le  vôtre.
N  ayez  pas  cette  crainte,  me  répondit-il;  quand  ou  a  pris  P  habitude
&amp;lt;1  observer,  on  est  comme  un  médecin  qui,  du  premier  coup  d’œil,  se  rend
compte  de  la  constitution  et  de  l’état  des  gens  qu’on  lui  amène.  Du  reste,
        <pb n="312" />
        280

LA  HONGRIE

l’étranger  qui  parcourt  un  pays  remarque  toujours  des  choses  nouvelles
qui  échappent  à  ceux  qui  les  ont  chaque  jour  sous  les  yeux.  Dans  les  campagnes, ­
  où  la  civilisation  est  peu  avancée  et  où  les  gens  ne  se  parent  pas
de  l’hypocrisie  de  la  vertu,  on  voit  les  choses  aussi  bien  que  dans  une
maison  de  verre.
Comme  j’avais  l’intention  de  traverser  la  forêt  de  Bakoliy,  si  célèbre  dans
les  annales  du  crime,  et  repaire  de  brigands  le  plus  redouté  de  la  Hongrie,
je  demandai  à  M.  Jokaï  si  j’aurais  peut-être  le  plaisir  de  lier  connaissance
avec  quelques  bandits.
—  Je  ne  crois  pas,  fit-il  en  souriant;  en  tout  cas,  s’ils  savent  qui  vous
êtes,  ils  vous  donneront  une  escorte  d  honneur.  Nos  bandits,  qui  du  reste
ont  disparu  comme  corps  organisé,  ne  sont  pas  de  vulgaires  coupe-bourses.
Tenez,  prenez  ce  petit  volume  de  nouvelles.  Vous  y  trouverez  une  histoire
de  brigands,  arrivée  à  une  dame  que  j’ai  connue...  Voilà  bien  des  années
que  j’ai  écrit  cela;  mais  puisque  les  brigands  vous  intéressent,  il  y  en  a  la
d  authentiques.
En  sortant  de  la  villa  Jokaï,  j’allai  m’asseoir  dans  la  forêt  qui  monte  a
droite,  et  voici  le  récit  que  je  lus  :
«  La  comtesse  ltepey,  la  plus  jeune,  un  vrai  petit  lutin,  ma  comtesse
aux  yeux  noirs,  était  ce  soir-là  d’une  gaieté,  d’un  entrain,  d’un  enjouement
adorables.  Elle  m’avait  accordé  la  faveur  de  T  accompagner  en  voiture,  car
on  donnait  un  grand  bal  le  lendemain  à  Arad,  et  connue  elle  voulait
arriver  déjà  dans  la  matinée,  elle  avait  fait  atteler  à  huit  heures  du  soir.
J’étais  seul  dans  son  salon.  —Mon  cher,  m’avait-elle  dit,  je  vous  en  prie,
accompagncz-moi.
«  Elle  m’avait  appelé  «  mon  cher  »  avec  tant  de  gentillesse  et  d’amitié,
qu’il  eût  fallu  avoir  un  cœur  de  pierre  pour  lui  résister.  Cependant,  je
hasardai  timidement  une  observation  :
«  —  Comtesse,  répondis-je,  il  fait  noir  comme  en  enfer;  ou  ne  voit  pas  à
trois  pas  devant  soi;  la  voiture  versera,  et  nous  nous  casserons  le  cou.
Songez  que  nous  avons  trois  rivières  à  traverser;  nous  nous  noierons  peutêtre,
  car,  vous  le  savez,  il  ne  faut  pas  compter  sur  les  ponts  chez  nous.  Et
puis,  notre  chemin  nous  conduit  à  travers  une  grande  forêt  qui  est  un
repaire  de  brigands.  Comtesse,  je  vous  en  préviens,  on  nous  égorgera!  Ne
serait-il  pas  plus  sage  de  partir  demain  matin,  après  une  bonne  nuit?  A
midi,  nous  serons  à  Arad;  vous  aurez  bien  le  temps  de  préparer  votre  toilette. ­
  Comtesse,  ne  partons  que  demain!
«  Elle  se  mit  à  rire,  se  moqua  de  moi,  me  traita  de  poltron.  Bref,  elle
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DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

289

la  permission  de  lui  chanter  sa  chanson.  Il  nous  dit  un  de  ces  chants
farouches  comme  on  en  entend  dans  la  puszta.  Il  est  certain  que  Faure
chante  mieux,  mais  je  ne  crois  pas  qu’il  chante  avec  plus  d’entrain  et  plus
de  feu.
«  Fekete  vint  ensuite  à  moi  et  me  pria  de  chanter  mon  morceau.  J  etais
très-ennuyé,  très-perplexe.  Moi,  chanter  dans  ce  repaire  de  brigands!  Moi
qni  n’ai  jamais  pu  apprendre  un  autre  air  que  :  «  Adieu,  paisible  demeure!  »
«  —  Mais  je  ne  sais  pas  chanter,  pas  du  tout!  fis-je.  J’ai  la  voix  aussi
fausse  qu’un  paon.
«  La  comtesse  me  pria  alors  en  français  de  chanter  quelque  chose  ;  ma
résistance,  disait-elle,  pourrait  me  coCiter  cher.
«  Que  faire?  je  vous  le  demande.  Le  cœur  et  la  gorge  serrés,  je  commençai ­
  ma  chanson,  la  seule  que  je  sache  :  «  Adieu,  paisible  demeure!  »
Cela  alla  assez  bien  jusqu’au  troisième  couplet;  mais  tout  à  coup,  je  ne  sais
comment,  je  fis  un  couac  lamentable.  La  comtesse  ne  put  tenir  son  sérieux
et  éclata  de  rire.  Les  brigands  en  firent  autant,  et  pour  ne  pas  avoir  l’air
trop  bête,  je  fis  comme  tont  le  monde,  quoique  je  n’eusse  aucune  envie
de  rire.
«  Les  bétyars  recommencèrent  à  danser.  La  comtesse,  infatigable,  dansa
jusqu’au  matin.  Quand  les  fenêtres  se  colorèrent  des  premières  rougeurs
de  l’aube,  elle  s’arrêta  et  dit  à  son  danseur  qu’il  était  grand  temps  de  faire
atteler.
«  Le  moment  critique  est  venu,  pensai-je  ;  que  Dieu  ait  pitié  de  nous  !
«  Le  brigand  sortit,  éveilla  le  cocher  qui  dormait,  lui  ordonna  d  atteler,
et  vint  nous  prévenir  lorsque  la  voiture  fut  prête.
«  Ils  ont  évidemment  l’intention,  me  dis-je  à  part  moi,  de  nous  égorger
en  chemin.
«  Je  montai  en  voiture,  glacé  de  peur;  mes  appréhensions  et  mes  craintes
me  semblaient  d’autant  plus  justifiées,  qu’on  nous  laissait  partir  sans  nous
rien  demander,  pas  même  notre  bourse.
«  Fekete  nous  accompagna  à  cheval  jusqu’à  la  grande  route,  puis,  nous
ayant  mis  dans  le  bon  chemin,  il  nous  salua  en  nous  souhaitant  un  heureux
voyage.  Ce  ne  fut  qu  à  Zevied  que  je  commençai  à  respirer  un  peu  librement. ­
  Je  fis  de  vifs  reproches  à  la  comtesse;  je  lui  montrai  l  imprudence
qu  elle  avait  eue  de  s’exposer  ainsi  sans  nécessité  au  danger,  et  je  l’avertis
du  scandale  qui  résulterait  de  cette  aventure,  si  l’on  savait  qu’elle  avait
dansé  jusqu’au  jour  avec  des  bétyars.
“  m  écouta  tranquillement;  quand  j’eus  fini,  elle  me  demanda  :
“  ^  propos,  n’avez-vous  pas  sommeil  ?
        <pb n="316" />
        290

LA  HONGRIE,  DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANURE.

«  —  Pas  le  moins  du  monde,  répliquai-je  d’assez  méchante  humeur.
«  —  Alors,  ayez  donc  la  bonté  de  me  chanter  cet  air  que  vous  n’avez
pas  achevé...
«  Je  m’enfonçai  dans  un  coin  de  la  voiture,  et  je  fis  semblant  de  dormir.
«  Jusqu’à  notre  arrivée  à  Arad,  je  m’étais  flatté  que  la  comtesse  achèterait ­
  mon  silence;  mais  pas  même  la  plus  petite  recommandation  de  ne
pas  raconter  ce  qui  nous  était  arrivé!  A  six  heures,  nous  étions  à  Arad;  à
sept  heures,  toute  la  ville  savait  que  la  comtesse  avait  dansé,  bu  et  mangé
avec  les  brigands.  Elle  fut  la  reine  du  bal.  Elle  s’excusa  de  ne  pouvoir
danser,  à  cause  de  sa  fatigue  ;  mais  elle  ne  fut  pas  moins  la  femme  la  plus
choyée  et  la  plus  recherchée  de  la  soirée.  Pour  fatiguée,  je  vous  assure
qu  elle  devait  l’être!  Elle  avait  dansé  avec  Fekete  dix-huit  csardas!  J’ai  eu
le  temps  de  les  compter.  Moi  qui  n’avais  pas  dansé,  je  n’en  pouvais  plus  et
ne  me  tenais  pas  debout.  J’allai  m  asseoir  à  une  table  de  whist.
«  —  Tu  as  de  la  veine  aujourd’hui,  pensai-je,  hasarde-toi  hardiment...
Ah!  comme  je  vais  vous  plumer,  mes  petits  oiseaux!
«  Hélas!  je  perdis  non-seulement  tout  ce  que  j’avais  sur  moi,  mais  encore
mille  écus  sur  parole.
«  Six  mois  après  les  événements  que  je  vous  ai  contés,  je  lus  dans  un
journal  que  Fekete  Joszi,  le  célèbre  chef  de  brigands,  avait  été  pris  et
pendu  à  Szegedin.
«  Je  courus  chez  la  comtesse  lui  apprendre  la  nouvelle  :
«  —  Quel  dommage!  s’écria-t-elle  en  me  rendant  le  journal,  c’était
un  si  beau  danseur!  »
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        CHAPITRE  XX

La  Chambre  haute  et  la  Chambre  basse.  —  Le  système  électoral  en  Hongrie.  —  Ce  que  coûte

une  candidature.  —  Les  Hongrois  nés  orateurs.  —  Tableau  électoral.  —  Les  partis  politiques
et  leur  programme.  —  Comment  on  voyageait  jadis.  —  Les  relais.  —  De  Füred  à  Vesprim.  —
Physionomie  d’une  petite  ville  magyare.  —  Entrée  dans  la  forêt  de  Bakony.

Un  agent  électoral,  ^ftoliques  et  les  archevêques  grecs-unis,  les  évêques,
1  abbé  mitré  de  l’abbaye  de  Saint-Martin,  le  prieur  du  couvent  des  Prémontrés ­
  de  Iaszo,  le  grand  prieur  du  chapitre  d’Agram,  les  magnats  séculiers, ­
  au  nombre  desquels  sont  les  treize  barons  de  l’Empire,  les  obergespart
  de  tous  les  comitats,  le  gouverneur  de  Fiume,  les  princes  qui  ne
sont  plus  sous  la  tutelle  paternelle,  les  comtes  et  les  barons,  les  deux
gardiens  de  la  couronne  de  saint  Étienne,  les  régalisles  de  la  Transylvanie,
et  deux  représentants  de  la  Diète  croate.
La  Chambre  basse,  ou  des  députés,  se  compose  de  447  membres,  dont
413  sont  élus  dans  les  cercles  électoraux  des  comitats  et  des  villes  de
Hongrie  et  de  Transylvanie,  et  34  en  Croatie  et  en  Slavonie.
A  vingt  ans,  tout  citoyen  né  en  Hongrie  ou  habitant  le  pays  d’une
manière  régulière,  est  apte  à  voter  s’il  possède  à  la  ville  une  maison
rentrant  dans  les  trois  catégories  d’immeubles  payant  des  impôts,  ou  si,
artisan,  il  a  un  aide  ou  un  ouvrier,  ou  bien  si,  employé,  il  touche  un  traitement ­
  de  cinq  cents  florins  au  moins.
Les  membres  de  l’Académie  nationale  des  sciences,  les  professeurs,  les
docteurs,  les  avocats,  les  médecins,  les  pharmaciens,  les  ingénieurs,  les

Nous  étions  arrivés  au  dimanche  ;  les  élections  générales ­
  devaient  avoir  lieu  la  semaine  suivante.  En  Hongrie,
les  députés  sont  élus  tous  les  trois  ans.  La  Chambre  haute
se  compose,  comme  la  Chambre  des  pairs  en  Angleterre,
des  membres  appelés  à  y  siéger  par  «droit  de  naissance  »  .
Ce  sont  d’abord  les  archiducs  autrichiens  possédant  des
propriétés  en  Hongrie,  le  prince  primat,  les  archevêques
        <pb n="318" />
        292

LA  HONGRIE,  DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

économes  diplômés,  les  forestiers,  les  curés  et  les  chapelains,  les  notaires
et  maîtres  d’école,  sont  de  droit  électeurs.
Tout  électeur  âgé  de  vingt-quatre  ans  peut  être  élu  député,  pourvu  qu  il
connaisse  la  langue  hongroise.  Cependant  ne  peuvent  être  choisis  pour  la
députation  les  employés  de  h  État  (excepté  les  ministres,  les  secrétaires
d’État,  les  directeurs  des  établissements  nationaux,  les  professeurs  de
b  Université  et  de  l’École  polytechnique,  etc.),  les  fermiers  des  domaines
de  l’État,  les  associés  de  sociétés  financières  ayant  des  relations  avec  1  État,
les  administrateurs  des  chemins  de  fer  subventionnés  par  F  État,  les
moines,  sauf  les  Prémontrés,  les  moines  de  l’ordre  de  Gîteaux  et  les  Bénédictins. ­

Primitivement,  1  Assemblée  nationale  hongroise  était  composée  de  tous
les  nobles,  qui  se  rassemblaient  à  cheval,  au  milieu  de  leurs  tentes,  dans  la
plaine  de  Rakos.  La  dernière  réunion  se  tint  un  peu  avant  la  défaite  de
Mohacs.  En  1575,  la  Diète  se  divisa  en  deux  Chambres  ou  Tables  :  la  Table
des  magnats  et  la  Table  des  députés.  Ces  derniers  représentaient  les  comitats  ;
ils  étaient  comme  des  ambassadeurs  de  ces  divers  districts,  dont  F  organisation ­
  fédérative  rappelle  celle  des  cantons  suisses 1 .  La  Hongrie  est  le
premier  pays  du  monde  qui  ait  pratiqué  le  régime  parlementaire.  Dès
l’origine,  le  souverain  ne  put  faire  des  lois,  lever  des  impôts,  déclarer  la
guerre  sans  le  consentement  de  la  Diète.  Enfin  le  peuple  hongrois  se
réservait  le  droit  d  insurrection  ;  voici  1  article  de  la  constitution  que  le  roi
devait  jurer  d  observer  :  «  Si  nous  ou  nos  successeurs  voulions  violer  les
dispositions  de  cette  constitution,  les  évêques  et  les  nobles  de  ce  pays,
tous  et  individuellement,  auront  à  jamais  la  libre  faculté  de  nous  résister,
à  nous  et  à  nos  successeurs,  sans  pouvoir  être  accusés  de  déloyauté.  »
La  nation  et  le  souverain  faisaient  donc  ensemble  un  contrat  qui,  s’il
était  violé,  était  frappé  de  nullité.
Aujourd’hui,  les  candidatures  à  la  seconde  Chambre  ne  sont  pas  à  la
portée  de  toutes  les  bourses.  Un  candidat  dépense  rarement  moins  de
vingt  mille  francs  pour  «  chauffer  »  ses  électeurs.  On  cite  des  élections  qui
ont  coûte  jusqu  à  deux  cent  mille  francs.  Au  dernier  moment,  quand  il
s  agit  de  trouver  1  appoint  d  une  centaine  de  voix,  celles-ci  se  vendent  aux
enchères  ;  et  il  n  est  pas  rare  qu  on  les  paye  jusqu’à  deux  cents  francs  pièce.
Mais  il  est  déjà  arrivé  que  des  paysans,  qui  avaient  vendu  leur  voix,  votaient
quand  même  contre  celui  qui  la  leur  avait  achetée.  Cet  inconvénient  peut

1  Les  comitats  sont  au  nombre  de  cinquante.  Ils  forment  autant  de  provinces  autonomes  et
indépendantes,  qui  s’administrent  elles-mêmes.
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Orateur  politique  dans  une  auljergi
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        LA  IlON  Gil  IE,  DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.  '  295
être  évité  quand  on  s’adresse  aux  courtiers  d’élections,  qui  traitent  à  forfait, ­
  et  répondent  du  troupeau  qu’ils  mènent  à  l’urne.  Tous  les  partis  sont
du  reste  organisés  militairement,  ce  qui  explique  la  facilté  avec  laquelle,
quand  ils  se  rencontrent,  ils  en  viennent  aux  coups.  Les  jours  d’élections
sont  presque  toujours  marqués  par  des  batailles  sanglantes.  Dans  les
villages  slaves  et  roumains,  l’eau-de-vie  joue  le  principal  rôle;  et  c'est
ordinairement  le  candidat  qui  s’entend  le  mieux  à  humecter  la  pâte  électorale, ­
  qui  l’emporte.
Ceux  qui  briguent  T  honneur  de  la  députation  se  font  les  commis
voyageurs  de  leur  propre  candidature  ;  un  mois  avant  le  jour  des  votes,  ils
parcourent  les  villes,  les  villages,  et  pérorent  sur  les  places  publiques,
comme  des  marchands  d  orviétan  et  des  dentistes.
Les  Hongrois  sont  nés  politiciens  et  orateurs.  «  L’incontinence  de  la
langue  est  un  des  défauts  de  cette  nation,  a  dit  un  prélat  hongrois.  Ils  ont
le  don  de  la  "parole,  ils  le  savent,  ils  en  usent  et  en  abusent.  Dans  une
réunion  de  cent  membres,  vous  entendez  plus  de  cent  discours,  plus  longs
les  uns  que  les  autres.  Si  des  Hongrois  s’assemblent  pour  conférer  sur  les
chemins  vicinaux,  ils  commencent  par  régler  les  affaires  du  monde
entier  ;  puis  ils  vont  dîner,  et  les  chemins  vicinaux  sont  renvoyés  à  l’an
prochain.  »
M.  Kerkapolyi,  qui  se  présentait  dans  la  circonscription  de  Füred,  était
attendu  ce  jour-là  dans  un  village  des  environs.  L’occasion  d’assister  à  une
réunion  électorale  hongroise  était  toute  trouvée  pour  moi.
Nous  attendions  depuis  un  quart  d’heure  devant  la  mairie,  où  la  foule
grossissait,  sans  cesse  alimentée  par  des  gens  venant  de  divers  côtés,  à  pied,
en  voiture  ou  à  cheval.  Enfin  un  cortège  se  forma,  et,  drapeau  en  tête,  s’en
alla  à  la  rencontre  du  candidat.
Pendant  ce  temps,  l’épicier  du  village,  dont  la  maison  était  en  face  de
la  mairie,  entassait  devant  la  porte  de  sa  boutique  des  caisses  vides  qu  il
recouvrait  d’un  tapis,  de  façon  à  élever  une  sorte  d  estrade.
Des  Eljen  Kerkapolyi  l  eljen  Kerkapolyi 1  !  retentirent  tout  à  coup  dans  les
airs,  saluant  l’arrivée  du  candidat.  Il  était  en  calèche  découverte  attelée  de
deux  superbes  chevaux  ;  quatre  voitures  et  plusieurs  paysans  à  cheval
l’accompagnaient,  formant  une  escorte  d  honneur.  Les  femmes,  très-nombreuses, ­
  s’élancèrent  au-devant  de  lui  en  agitant  leurs  mouchoirs  et  en
poussant  des  Eljen  non  moins  enthousiastes.
Le  candidat  répondit  en  s’inclinant  avec  un  sourire;  puis,  ayant  mis  pied

Vive  Kerkapolyi!
        <pb n="322" />
        LA  HONGRIE,  DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANURE.

295

être  évité  quand  on  s’adresse  aux  courtiers  d’élections,  qui  traitent  à  forfait, ­
  et  répondent  du  troupeau  qu’ils  mènent  à  l’urne.  Tous  les  partis  sont
du  reste  organisés  militairement,  ce  qui  explique  la  facilté  avec  laquelle,
quand  ils  se  rencontrent,  ils  en  viennent  aux  coups.  Les  jours  d’élections
sont  presque  toujours  marqués  par  des  batailles  sanglantes.  Dans  les
villages  slaves  et  roumains,  l’eau-de-vie  joue  le  principal  rôle;  et  c'est
ordinairement  le  candidat  qui  s’entend  le  mieux  à  humecter  la  pâte  électorale, ­
  qui  l’emporte.
Ceux  qui  briguent  l’honneur  de  la  députation  se  font  les  commis
voyageurs  de  leur  propre  candidature  ;  un  mois  avant  le  jour  des  votes,  ils
parcourent  les  villes,  les  villages,  et  pérorent  sur  les  places  publiques,
comme  des  marchands  d’orviétan  et  des  dentistes.
Les  Hongrois  sont  nés  politiciens  et  orateurs.  «  L  incontinence  de  la
langue  est  un  des  défauts  de  cette  nation,  a  dit  un  prélat  hongrois.  Ils  ont
le  don  de  la  parole,  ils  le  savent,  ils  en  usent  et  en  abusent.  Dans  une
réunion  de  cent  membres,  vous  entendez  plus  de  cent  discours,  plus  longs
les  uns  que  les  autres.  Si  des  Hongrois  s’assemblent  pour  conférer  sur  les
chemins  vicinaux,  ils  commencent  par  régler  les  affaires  du  monde
entier  ;  puis  ils  vont  dîner,  et  les  chemins  vicinaux  sont  renvoyés  à  l’an
prochain.  »
M.  Kerkapolyi,  qui  se  présentait  dans  la  circonscription  de  Füred,  était
attendu  ce  jour-là  dans  un  village  des  environs.  L’occasion  d’assister  à  une
réunion  électorale  hongroise  était  toute  trouvée  pour  moi.
Nous  attendions  depuis  un  quart  d’heure  devant  la  mairie,  où  la  foule
grossissait,  sans  cesse  alimentée  par  des  gens  venant  de  divers  côtés,  à  pied,
en  voiture  ou  à  cheval.  Enfin  un  cortège  se  forma,  et,  drapeau  en  tète,  s’en
alla  à  la  rencontre  du  candidat.
Pendant  ce  temps,  l’épicier  du  village,  dont  la  maison  était  en  face  de
la  mairie,  entassait  devant  la  porte  de  sa  boutique  des  caisses  vides  qu’il
recouvrait  d’un  tapis,  de  façon  à  élever  une  sorte  d’estrade.
Des  Eljen  Kerkapolyi!  eljen  Kerkapolyi 1  !  retentirent  tout  à  coup  dans  les
airs,  saluant  l’arrivée  du  candidat.  Il  était  en  calèche  découverte  attelée  de
deux  superbes  chevaux;  quatre  voitures  et  plusieurs  paysans  à  cheval
l'accompagnaient,  formant  une  escorte  d’honneur.  Les  femmes,  très-nombreuses, ­
  s’élancèrent  au-devant  de  lui  eu  agitant  leurs  mouchoirs  et  en
poussant  des  Eljen  non  moins  enthousiastes.
Le  candidat  répondit  en  s’inclinant  avec  un  sourire;  puis,  ayant  mis  pied

'  Vive  Kerkapolyi!
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        296

LA  HONGRIE

à  terre,  il  se  dirigea  vers  la  boutique  de  l’épicier,  devant  laquelle  se  trouvait
l’estrade;  mais  à  la  vue  du  tapis  neuf  qui  recouvrait  les  caisses,  —  eut-il
peur  d’être  obligé  de  le  payer?  —  il  se  contenta  de  se  hisser  sur  une
chaise.
M.  Kerkapolyi  possède  une  de  ces  physionomies  énergiques  qu’on  n’oublie ­
  pas.  L’œil  est  vif,  brillant  comme  la  braise;  la  bouche,  mince,
froide,  ironique.  C’était  un  maître  d’école;  il  est  devenu  ministre  des
finances.
On  forma  cercle  autour  de  lui,  les  femmes  au  premier  rang,  quelquesunes
  portant  leurs  enfants  sur  leurs  bras.  Toutes  avaient  une  fleur  à  la

toutes  une  fleur  et  un  mouchoir  brodé  à  la  main.  Il  y  en  avait  parmi  elles
de  jeunes  et  charmantes  qui  se  pressaient  avec  un  joli  mouvement  d’oiseau,
la  tête  en  avant,  la  prunelle  attentive  et  éveillée  ;  derrière  elles  se  groupaient ­
  quelques  dames  venues  de  Füred,  en  grande  toilette  :  robe  de  soie,
chale  de  dentelles,  chapeau  à  plumes.
Les  fenêtres  des  maisons  étaient  garnies  de  curieux,  et  sur  les  marches
de  1  église  voisine  détachant  ses  murs  en  pâleur  sur  le  bleu  mat  du  ciel,  se
dressait  un  amoncellement  de  femmes  debout  ou  assises,  le  front  ombragé
d  un  foulard  de  couleur  vive,  les  manches  bouffantes,  la  robe  rouge  éclatant
sur  le  fond  clair  de  la  façade.  Toutes  ces  figures,  tournées  vers  l’orateur  et
qui  le  suivaient  avec  un  intérêt  passionné,  avaient  une  intensité  de  relief
étonnante.  Têtes  maigres  pour  la  plupart  :  rondes  chez  les  femmes  ;  allongées, ­
  osseuses,  bien  modelées  chez  les  hommes,  avec  de  longs  cheveux
retombant  sur  les  épaules,  des  moustaches  menaçantes,  une  mâchoire  a
b  rover  des  balles.

L’épicier  du  village.

main.  C’est  le  complément  de  la  toilette  du  dimanche  dans  les  villages
hongrois.  Voyez  les  paysannes  qui  se  font  photographier  :  elles  tiennent
        <pb n="324" />
        DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE*

297

A  mesure  que  l’orateur,  de  sa  voix  vibrante,  bien  timbrée,  développait
ses  arguments,  b  opposition  se  formait.  Des  murmures,  des  ricanements,
des  moqueries,  couraient  aux  derniers  rangs;  puis,  brusquement,  un  sourd
bourdonnement  s’éleva,  des  interpellations,  des  mots  saccadés  et  incisifs,
mirent  comme  des  sifflements  dans  l’air.  Mais,  sans  se  préoccuper  du  vent
d’orage  qui  soufflait,  M.  Kerkapolyi  continua  sa  harangue  avec  une  impassibilité ­
  et  un  dédain  superbes.  Il  parla  avec  une  profonde  éloquence  ou  une
invincible  logique,  car  peu  a  peu  les  bruits  tombèrent,  et  le  silence  se  réta-!

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Un  électeur  hongrois  et  sa  femme.

blit.  Son  discours  dura  près  de  deux  heures.  Quand  il  descendit  de  la  chaise
sur  laquelle  il  s’était  tenu  en  équilibre,  les  cris  àeEljen  Kerkapolyi!  poussés
par  les  hommes,  les  femmes  et  les  enfants,  éclatèrent  de  nouveau  comme
une  fanfare,  et  le  candidat  reçut  de  tous  côtés  des  félicitations  et  des  poignées ­
  de  main.  L’opposition  n  était  pas  sérieuse  ou  pas  de  force  à  se  mesurer ­
  avec  les  partisans  du  candidat;  elle  avait  montré  les  dents  comme
ces  gros  chiens  qui  aboient,  mais  qui  ne  mordent  pas,  et  elle  s  était  retirée.
Il  y  a  quarante  ans,  on  voyageait  en  Hongrie  d’une  manière  bien  plus  pittoresque ­
  qu’aujourd’hui.  Les  chemins  de  fer  ont  tout  gâté,  même  le  métier
de  brigand.  Arrivé  à  la  frontière  hongroise,  il  fallait  s  acheter  des  chevaux
et  un  véhicule.  Une  paire  de  chevaux  coûtait  deux  cents  francs,  et  1  on  avait
pour  cent  francs  un  de  ces  longs  chars  hongrois,  légers  de  forme,  hauts
de  roues  et  recouverts  d’une  natte  en  roseaux  en  forme  de  toit;  couché  sur
38
        <pb n="325" />
        LA  HONGRIE

SC  8
un  lit  de  paille  épais,  on  était  à  l’abri  du  soleil  et  de  la  pluie,  et  quand  les
lits  d’auberge  étaient  trop  sales  et  trop  mauvais,  on  y  dormait  à  l’aise.
Pour  compléter  l’équipage,  on  louait  un  cocher  parlant  à  la  fois  hongrois,
slave  et  allemand  ;  de  sorte  qu’on  avait  dans  sa  seule  personne  un  conducteur, ­
  un  domestique  et  un  interprète.  Pour  les  gens  plus  modestes,  il  y  avait
d’autres  moyens  de  locomotion  :  la  poste  «  impériale,  royale  et  apostolique ­
  »  ,  avec  son  postillon  jaune  citron,  au  chapeau  orné  d’une  longue  plume  ;
cette  poste  «  régulière  »  ne  suivait  .que  les  grandes  routes,  et  quand  elle
faisait  des  transports  d’argent,  elle  était  toujours  escortée  de  gendarmes.  Il  y
avait  encore  la  «  poste  des  paysans  «  ,  qui  faisait  le  service  entre  Pest  et
Vienne,  attelée  de  chevaux  à  demi  sauvages  qui  allaient  comme  l’éclair;
enfin  il  y  avait  le  vorspan,  voiture  de  réquisition  que  tout  noble  pouvait
exiger,  et  qui,  sur  l’ordre  du  juge  du  district,  était  mise  à  la  disposition  des
étrangers  contre  payement.  Ce  système  reposait  sur  l’obligation  imposée
aux  paysans  de  fournir  en  échange  de  l’impôt  un  équipage  complet  aux
voyageurs.  C’était  une  variété  de  corvée.  Le  tarif  de  la  course  de  deux
lieues  était  d’un  florin,  que  les  paysans  versaient  intégralement  dans  la
caisse  municipale.  Cette  manière  de  voyager  présentait  plus  d’un  inconvénient. ­
  Arrivait-on  à  un  relais,  la  «  correspondance  »  n  était  jamais  prête.
Ce  juge  devant  la  maison  duquel  on  s’arrêtait  s’excusait,  et,  après  mille
compliments,  il  s’en  allait  lentement  et  gravement,  canne  en  main  et  pipe
en  bouche,  prévenir  l’homme  de  service.  Les  chevaux  étaient  aux  champs,
il  fallait  aller  les  chercher;  et  souvent  ils  étaient  si  fatigués  qu’ils  pouvaient ­
  à  peine  se  traîner.  Arrivait-on  dans  un  village  de  paysans  libres,
c’est-à-dire  nobles,  alors  plus  de  vorspan,  et  plus  de  chevaux.
Aujourd’hui,  il  n’est  pas  de  ville  hongroise,  si  petite  qu  elle  soit,  qui  n’ait
ses  fiacres.  C’est  donc  en  fiacre  attelé  de  deux  chevaux  queje  suis  parti  de
Cured  pour  aller  rejoindre  le  Danube,  en  traversant  la  forêt  de  Bakony,  si
fameuse  dans  l’histoire  du  brigandage  en  Hongrie.
La  route  monte  d’abord  à  travers  des  plaines  et  des  vallons  fertiles,
jaunes  de  champs  de  ble,  veloutés  de  verdure  d’une  poussée  haute  et
robuste.  Ici,  des  chevaux,  la  crinière  au  vent,  dans  un  élan  de  charge  guerrière, ­
  se  sauvent  au  galop  sur  un  petit  monticule  ;  là,  une  machine  à  battre
le  blé,  installée  en  plein  champ,  marche  à  la  vapeur  avec  un  bruit  sourd  de
locomotive,  en  lâchant  des  jets  de  fumée;  des  femmes  à  demi  vêtues,
rangées  sur  des  échafaudages  et  formant  comme  une  apothéose,  se  passent
les  gerbes  destinées  à  alimenter  la  machine.  Dans  d’autres  champs,  on  est
resté  fidèle  à  l’ancienne  méthode;  ce  sont  des  bœufs  ou  des  chevaux,
marchant  par  couple,  en  cercle  et  à  la  file,  sous  la  surveillance  d’un  jeune
        <pb n="326" />
        DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

299

(jars  armé  d’un  fouet,  qui  foulent  les  gerbes  jusqu’à  ce  que  le  grain  de  blé
sorte  de  son  enveloppe  :  spectacle  d’une  simplicité  biblique,  qui  vous  reporte
dans  les  plaines  de  la  Judée,  au  temps  de  Ruth  et  de  Laban.
Nous  rencontrons  des  villageois  à  cheval,  fumant  leur  pipe  et  passant
d’un  air  grave  et  fier  d’hidalgo.  Le  costume  des  paysans  hongrois  est  resté
pittoresque  :  ils  ombragent  leur  figure  basanée  d’un  large  feutre,  qui  fait
ressortir  leur  maigre  et  mâle  figure,  et  1  éclat  extraordinaire  de  leurs  yeux
noirs.  Les  ailes  de  ces  chapeaux  prirent  au  commencement  de  ce  siècle  des
proportions  tellement  extravagantes,  qu’une  ordonnance  de  la  chancellerie,
datée  de  1815,  défend  que  leur  largeur  dépasse  huit  pouces.  Une  cravate
de  couleur  foncée,  garnie  de  franges  et  tombant  jusqu’au  milieu  de  la
poitrine,  entoure  le  cou  et  le  serre  étroitement;  la  chemise  aux  larges
manches,  plus  longues  que  les  bras,  ne  descend  guère  au-dessous  de  la
ceinture  et  laisse  quelqufois  entre  elle  et  le  pantalon  une  solution  de  continuité. ­
  D’un  pantalon  hongrois,  on  tirerait  aisément  dix  pantalons  comme  les
nôtres.  Il  n  est  pas  rare  qu’on  emploie  à  sa  confection  douze  à  quinze  aunes
de  toile.  Plus  on  met  d’étoffe,  plus  il  est  élégant.  Il  ne  descend  que
jusqu’au-dessous  du  genou,  et  (lotte,  garni  de  franges  blanches,  sur  la  botte
bien  cirée,  ornée  du  long  éperon  qui  résonne  pendant  la  danse.  Une  pelisse
dont  le  poil  se  retourne  en  dedans  quand  il  pleut,  ou  une  veste  à  brandebourgs, ­
  une  blague  à  tabac  et  une  petite  pipe  au  fourneau  en  terre  rouge,
&amp;lt;pii  se  porte  passée  dans  le  ruban  du  chapeau  ou  même  dans  la  cravate,  sur
la  nuque,  complètent  ce  costume,  qu’on  rencontrait  encore  il  y  a  vingt
ans  dans  les  villes,  mais  (pii  ne  se  voit  plus  aujourd’hui  que  dans  les
campagnes.
A  mesure  que  1  ou  avance,  la  contrée  s’évase  et  s’élargit;  des  moissons
ondulent  au  loin  d’un  mouvement  doux;  des  prairies  d’une  fraîcheur
alpestre  reposent  le  regard;  des  rangées  de  peupliers  découpent  dans  les
airs  leur  fine  silhouette;  des  chênes  se  dressent  çà  et  là,  massifs  comme
des  porches  de  cathédrales;  de  petits  villages  piquent  de  leurs  notes
blanches  le  fond  riche  et  sombre  des  coteaux  ;  et  sur  des  collines  lointaines, ­
  s’estompant  dans  une  brume  de  soleil,  on  distingue  d’immenses
troupeaux  de  moutons,  qu  à  l’œil  nu  ou  prendrait  pour  une  nappe  de  neige
sale.  L’élevage  des  moutons,  qui  sont  petits,  maigres,  et  qu’on  ne  garde
que  pour  la  laine,  se  fait  en  grand  dans  les  combats  de  Yesprim  et  d’Albe-Royale.
  On  raconte  que  le  prince  Nicolas  Esterhazy  paria  un  jour  avec  un
noble  anglais  qu  il  avait  autant  de  bergers  que  le  lord  avait  de  moutons.  Le
prince  gagna  sa  gageure.  Jadis  les  éleveurs  formaient  une  corporation
semblable  à  celle  des  tanneurs  et  des  charpentiers  au  moyen  âge.  Pour
        <pb n="327" />
        300

LA  HONGRIE

obtenir  le  grade  de  premier  valet  ou  de  maître  valet,  il  fallait  avoir  fait
ses  preuves,  connaître  le  calcul,  l’écriture,  la  langue  allemande  et  la
langue  hongroise,  et  les  remèdes  propres  à  combattre  les  maladies  des
moutons.
Mais  voici  Vesprim,  agenouillée  au  pied  de  la  petite  colline  qui  porte  le
château  du  prince-évêque.  La  ville  est  entourée  de  vignes  qui  appartiennent ­
  à  l’évêché,  et  dont  le  vin  passe  pour  un  des  premiers  crus  du  pays.
Bien  que  située  au  fond  d’une  des  contrées  les  plus  fertiles  de  la  Hongrie,
Vesprim  semble  languir  dans  un  cruel  abandon.  Ses  grandes  maisons  ont

SV'

%,.  ,

Attelages  hongrois.

une  tristesse  de  mausolée  ;  l’herbe  pousse  dans  quelques-unes  de  ses  rues
pavées  de  cailloux  tranchants  sur  lesquels  les  fiacres  cahotent  et  les  roues
de  bois  des  lourgs  attelages  rustiques  crient  miséricorde.  La  vie  agricole
coudoie  ici  la  vie  mondaine  ;  des  femmes  passent  pieds  nus  à  côté  des  messieurs ­
  chaussés  de  bottes  vernies  et  gantés  de  gants  blancs  ;  des  chariots  de
blé  conduits  par  des  bœufs  au  mufle  rose  et  mouillé,  d’où  pendent  des  fils
de  bave,  irisés  comme  des  fils  de  verre,  croisent  des  voitures  de  place  et  des
équipages  seigneuriaux  ;  des  bouchers  étalent  en  plein  air  leurs  quartiers
de  viande  sanglants;  des  portes  basses  des  magasins  s’échappent  une
odeur  moite  et  fade  de  renferme,  des  émanations  d  huile  de  pétrole,  de
tabac  humide  et  de  vieilles  chandelles  rances.  Les  enseignes  de  ces  boutiques ­
  sont  d’un  drolatique  achevé  :  au-dessus  d’une  épicerie,  un  éléphant
se  balance  avec  un  pain  de  sucre  sous  la  queue.  Et  partout  flottent  des
drapeaux  ornés  du  nom  des  candidats  qui  se  présentent  au  suffrage  des
électeurs.
        <pb n="328" />
        DE  L’ADRIATIQUE  AU  DASÜliE.

301

La  maison  que  les  Bénédictins  de  Zcnk  possèdent  à  Vcsprim  passe  pour
une  des  curiosités  de  la  ville.  Les  armoiries  de  la  façade  portent  une  couronne ­
  royale  ;  ce  qui  veut  dire  que  les  Bénédictins  de  ce  couvent,  indépendants ­
  de  l’évêque,  ne  sont  soumis  qu’au  roi.
Sortir  de  Vesprim,  c’est  presque  entrer  dans  la  forêt  de  Bakony.  Il  faut
plusieurs  jours  pour  traverser  dans  sa  longueur  cette  épaisse  mer  de  feuilles,
qui  n’a  pas  moins  de  dix-huit  lieues  d  étendue.  La  route  qui  coupe  la  forêt

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j?.

V.

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'r&amp;amp;l-...Nous

  rencontrons  des  villageois  à  cheval.

en  large,  pour  aboutir  au  couvent  de  Saint-Martin,  est  accidentée,
vagabonde,  capricieuse  ;  elle  n’a  pas  la  monotonie  ordinaire  des  routes
hongroises;  elle  s’enfonce  dans  des  vallées  aux  courbes  brusques  et
heurtées,  gravit  des  collines  en  s’y  repliant  comme  une  couleuvre,  traverse
gaiement  des  clairières  qui  lui  font  risette,  et  dont  la  belle  nappe  lumineuse
est  mouchetée  de  villages  aux  toits  de  chaume  ;  elle  se  perd  au  fond  de
gorges  suspectes,  d’engouffrements  de  terrain  scabreux,  de  chaos  noirs,  de
dessous  de  bois  baignés  d’un  bleuissement  de  crépuscule,  enveloppée  d  une
ombre  émeraudée  qui  donne  aux  choses  un  aspect  étrange  et  fantastique.
On  se  croirait  dans  le  pays  du  rêve,  au  milieu  d’une  région  inconnue  à  la
réalité.  Mais  si  un  rayon  de  soleil  vient  à  ricocher  par  hasard  dans  ces  profondeurs, ­
  si  des  gouttes  de  jour  s’y  égrènent  comme  des  perles  doi,
nimbant  les  feuilles  de  leur  éclat,  la  forêt  prend  alors  une  teinte  mysté-
        <pb n="329" />
        H

302

LA  HONGRIE

rieuse  et  légendaire  :  il  semble  que  vous  êtes  dans  une  avenue  de  conte  de
fées.
Les  chênes  et  les  frênes,  au  tronc  marbré  de  lichens,  rouillé  de  petits
champignons  jaunes,  dressent  tout  le  long  de  la  route  leur  haute  mâture  de
branches,  déploient  leur  architecture  bizarre,  leurs  enfilades  de  colonnes,
leurs  échafaudages  de  cathédrales  et  de  Panthéons,  arrondissent  leurs
galeries  et  leurs  arcades,  ouvrant  des  portiques  drapés  de  lierre  ou  dressant
des  arcs  de  triomphe  à  P  entablement  superbe.
Variée  et  changeante  en  ses  aspects,  P  immense  forêt  met  sans  cesse
devant  vous  des  tableaux,  des  sites,  des  décors  inattendus  et  nouveaux.
Aux  chênes  centenaires,  à  1  écorce  noire  et  craquelée  comme  la  peau  d’une
momie,  succèdent  des  bouleaux  frêles  qui  font  songer  au  cou  flexible  et
tigré  des  girafes  ;  puis  ce  sont  des  hêtres  audacieux,  remuants,  aux  grands
élargissements  de  branches  encombrantes  volant  aux  autres  la  place  et
le  soleil,  toujours  en  quête  de  rapine  ;  plus  loin,  des  sapins  austères  se
tiennent  massés  en  carré,  pressés  les  uns  contre  les  autres,  comme  un  bataillon ­
  qui  va  recevoir  le  choc  de  P  ennemi.  En  certains  endroits,  la  forêt  se
laisse  aller  à  des  tendresses  fraternelles,  à  des  enlacements  d  amitié  :  ses
branches  s’entre-croisent  et  s’enchevêtrent  comme  en  de  doux  embrassements; ­
  un  peu  plus  loin,  on  dirait  que  la  nature  se  révolte  dans  les  rameaux
et  dans  les  troncs  de  la  forêt,  et  que  tous  ces  arbres  sont  réunis  là,  comme
sur  un  champ  de  bataille,  pour  se  provoquer  et  se  combattre.  Il  en  est  qui
ont  des  attitudes  tragiques,  qui  portent  haut,  en  pleine  lumière,  la  rondeur
de  leur  dôme,  comme  de  grands  boucliers  de  bronze,  ou  qui  se  livrent  à
des  contorsions  de  rage  et  de  colère,  qui  ont  des  affaissements  de  mort  ou
des  élans  de  victoire.  Quelques-uns  montrent  des  troncs  ployés,  torturés,
déchirés  de  blessures  :  une  écorce  mise  à  vif  comme  un  saignement  de
chair.  D’autres,  qu’on  dirait  éventrés  d’un  coup  de  hache,  se  renversent
dans  leur  agonie  et  brisent  leurs  voisins  plus  faibles  sous  leur  écrasement
puissant.  Les  bouleaux  cambrent  leur  taille  svelte  d’amazones  blondes,  les
pins  brandissent  un  noir  épieu,  les  chênes  tordent  leurs  bras  ramassés  et
musculeux  de  géants,  les  frênes  aux  feuilles  mobiles  secouent  leur  chevelure
dans  un  mouvement  de  défi,  et  les  souffles  légers  qui  passent  sous  la  forêt
ressemblent  aux  vagues  gémissements  des  blessés.  A  voir  les  tourments,
les  efforts,  les  crispations  de  tous  ces  arbres,  on  dirait  que  les  esprits  qu’y
ont  emprisonnés  les  légendes  du  monde  primitif  se  réveillent  et  s’insurgent. ­

Quelles  sensations  étranges  et  délicieuses  on  éprouve  à  cheminer  ainsi
toute  une  journée  à  travers  l’immense  forêt!  L’odeur  pénétrante  des  résines,
        <pb n="330" />
        DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

303

la  fraîcheur  qui  circule  sur  les  mousses,  vous  fortifient  et  vous  réconfortent:
le  recueillement  de  sanctuaire  qui  vous  enveloppe,  ces  effluves  de  clartés
qui  tombent  comme  des  étoiles  perdues  dans  la  noirceur  des  branches,  ces
filtrations  de  jour  qui  laquent  les  feuilles,  et  leur  donnent  des  reflets  de
vieille  orfèvrerie,  cette  ombre  mystique,  teintée  de  rose,  de  bleu,  de  jaune,
comme  par  des  vitraux  invisibles  ;  toute  cette  splendeur  et  cette  richesse  de
décors  vaguement  entrevus,  cette  paix  profonde  succédant  aux  images
rêvées  de  bataille,  aux  troncs  torturés  et  grimaçants  :  tout  cela  vous  repose
et  vous  berce  de  songeries.  Gomme  on  comprend  le  poëte  qui  a  dit  :
«  Dans  la  forêt,  les  songes  légers  volent  et  se  posent  sous  chaque  feuille.  »
De  temps  en  temps,  sur  la  lisière  du  bois,  un  cerf  fuyait  en  galopant  comme
un  cheval.  Le  gibier  foisonne  dans  ces  futaies  et  ces  fourrés  impénétrables,
dans  cette  forêt  où  la  nature  a  aussitôt  réparé  les  brèches,  bien  rares,  qu’y
pratique  la  cognée.  Il  n’est  d  ailleurs  ni  aisé,  ni  prudent  d’y  pénétrer.  Un
chasseur  qui  s’aventurerait  seul  dans  ces  retraites  inconnues,  dans  ces  profondeurs ­
  sans  fin,  risquerait  ou  de  se  perdre,  ou  de  tomber  au  milieu
d’un  campement  de  brigands.  La  forêt  de  Bakony,  avec  ses  coins  inaccessibles, ­
  ses  labyrinthes  de  forêt  vierge,  semble  avoir  été  faite  exprès  pour
servir  de  refuge  et  de  repaire  aux  bandits.  Entrecoupée  de  vallées  tortueuses, ­
  elle  est  pleine  de  grottes  et  de  cavernes  naturelles,  où  la  température, ­
  été  comme  hiver,  ne  varie  presque  pas,  et  où  se  réfugient  tous  ceux
qui  sont  en  guerre  avec  la  société.
De  tout  temps  le  brigandage  fut  une  des  plaies  de  la  Hongrie;  le  Corpus
juris  de  ce  pays  est  rempli  de  lois  pénales  contre  l’assassinat,  le  pillage  et  le
vol.  Du  treizième  au  quinzième  siècle,  la  noblesse,  retranchée  dans  ses
châteaux  forts,  exerçait  elle-même  1  industrie  des  chevaliers  de  grand
chemin.  Elle  enrôlait,  pour  ses  expéditions,  des  paysans,  des  pâtres,  des
bergers.  Le  succès  de  ces  «  nobles  »  entreprises  tenta  jusqu’à  des  villes
libres,  qui  érigèrent  le  brigandage  à  la  hauteur  d’une  institution.  Ces
désordres  sont  signalés  non-seulement  à  l’époque  des  guerres  intestines,
mais  aussi  pendant  le  règne  si  florissant  de  Mathias  Corvin.  Un  décret,  que
contresigna  ce  grand  roi,  dit  :  «  Pendant  notre  longue  absence,  le  nombre  des
criminels  s  est  tellement  accru,  que  plus  personne  n’est  en  sûreté  ni  sur
les  routes,  ni  dans  sa  propre  maison.  »  Mais  les  plus  sévères  édits  furent
impuissants  à  réprimer  cette  fièvre  de  rapine  qui  s’était  emparée  de  tout  le
pays.  Les  bandes  armées,  opérant  sous  la  conduite  de  chefs  habiles  et
redoutables,  anéantirent  plusieurs  villages  et  étendirent  leurs  opérations
pisqu  en  Moravie  et  en  Silésie.  Au  seizième  et  au  dix-septième  siècle,
les  brigands  étaient  encore  établis  en  maîtres  dans  certaines  localités.
        <pb n="331" />
        304

LA  HONGRIE

Simplicissimus  raconte  que  dans  un  voyage  qu’il  fit  de  Pologne  en
Hongrie,  il  dut  se  faire  accompagner  d’une  escorte  «  de  brigands  »  qu’il
paya  fort  cher,  afin  d’être  protégé  contre  d’autres  bandits  campés  dans  les
montagnes.  A  l’entrée  d’un  défilé  des  Carpathes,  il  rencontra  quelques  bri-I



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Un  habitant  de  la  forêt  de  Bakonv.

gands  qui  ressemblaient  par  leur  costume  aux  Pandours  du  comitat,  avec
leur  large  pantalon,  leur  chemise  en  loques  et  leur  bâton  ferré.  On  le  conduisit ­
  devant  le  chef  de  la  bande,  qui  portait  un  chapeau  garni  d’une
double  rangée  de  ducats  d’or;  il  invita  le  voyageur  à  dîner  et  le  fit  boire  à
la  santé  de  ses  ancêtres,  morts  sur  le  gibet.  Janko  —  c’était  le  nom  du
brigand  —  charge  Simplicissimus  d’aller  voir  sa  femme  et  de  lui  dire  que  si
        <pb n="332" />
        39

DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

303

elle  ne  se  conduisait  pas  bien,  il  la  tuerait.  Le  soir  venu,  les  brigands  arrêtèrent ­
  une  caravane  de  marchands  et  fêtèrent  leur  capture  par  des  libations

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Paysanne  de  la  forêt  de  Bakony.
copieuses.  Gomme  Simplicissimus  leur  parla  de  son  prochain  départ,  ils
voulurent  lui  casser  une  jambe  pour  l’empêcher  de  continuer  sa  route  ;  mais
le  jeune  voyageur  réussit  a  s’enfuir,  et  après  trente-six  heures  de  marche  a
travers  les  bois,  il  atteignit  un  village,  mais  où  personne  ne  voulut  I  accompagner, ­
  de  crainte  de  se  mettre  mal  avec  les  brigands.
        <pb n="333" />
        306

LA  HONGRIE

La  bande  de  Janko  fut  capturée  tout  entière  quelque  temps  après,  et
Simplicissimus  assista  aux  horribles  supplices  auxquels  les  bandits  furent
condamnés  :  de  la  pointe  de  son  couteau,  le  bourreau  enleva  a  Janko  de
longues  lanières  de  chair  avec  lesquelles  il  lui  fit  une  ceinture  ;  puis  on  le
pendit  au  soleil  à  un  crochet  de  fer.  Il  ne  mourut  qu’au  bout  de  trois
jours.  Un  des  capitaines  de  Janko,  nommé  Beyhus,  fut  roué  et  écorché
vif.
A  trois  heures  de  Vesprim,  au  milieu  d’une  futaie  de  chênes  aux  reflets
noirs  de  vieilles  boiseries,  aux  piliers  puissants  soutenant  des  ramures  qui
s’arrondissent  en  ogives,  s’étendent  en  dais  aériens,  se  plient  en  arceaux  et
s’ouvrent  en  voûtes  et  en  nefs  auxquelles  un  rayon  de  soleil  égaré  accroche
comme  une  petite  lueur  jaune  de  lampe,  l’abbaye  de  Zircz  se  présente  tout  à
coup  avec  ses  deux  clochers  qui  semblent  de  marbre  blanc,  ses  murs  badigeonnés ­
  et  ses  toits  recouverts  de  tuiles  rouges.  Quelle  surprise  de  rencontrer ­
  dans  cette  Thébaïde  verte,  au  cœur  de  cette  sombre  et  tragique  forêt,
un  asile  d’hospitalité,  de  paix,  de  repos  et  d’étude!  Des  maisons  se  sont
groupées  autour  du  couvent,  et  forment  un  village  dont  la  population  vit
uniquement  de  l’abbaye  et  de  la  forêt.  Les  hommes  sont  bûcherons,  charpentiers, ­
  porchers;  les  femmes  tissent  des  robes  pour  elles  et  pour  les
moines.
Mon  cocher  me  conduisit  droit  au  monastère.  Les  couvents,  en  Hongrie,
tiennent  lieu  d’auberges  :  la  porte  en  est  ouverte  à  tout  venant,  de  jour  ou
de  nuit.  On  calcule  ordinairement  son  étape  pour  y  arriver  à  l'heure  des
repas  ou  de  la  couchée  ;  l’affluence  est  surtout  grande  à  l’époque  des  vacances. ­

Le  couvent  de  Zircz,  reconstruit  en  18  45,  date  du  règne  du  roi  Béla,  qui
le  fonda  en  appelant  en  Hongrie  des  religieux  de  Liteaux.  Ces  moines  en
hautes  bottes  forment  le  premier  corps  enseignant  du  pays  :  ils  ont  ouvert
à  Zircz  un  séminaire  de  théologie;  ils  possèdent  trois  gymnases  dans  la  basse
Hongrie;  ils  ont  fondé  une  centaine  d’écoles  sur  leurs  terres,  et  ils  sont  en
outre  tenus  de  pourvoir  a  quatorze  cures.  L  exploitation  d  immenses  propriétés ­
  leur  permet  de  faire  face  à  toutes  ces  dépenses.
La  bibliothèque  du  couvent,  avec  ses  compartiments,  ses  couloirs  s  enchevêtrant ­
  comme  des  rues  et  des  passages,  ses  carrefours  où  se  dressent
des  statues  de  dieux  et  de  déesses,  ressemble  à  un  quartier  de  petite  ville.  Il
y  a  jusqu’à  des  enseignes  en  lettres  d’or  qui  vous  indiquent  qu’ici  l’on  peut
se  procurer  de  la  science  grecque  et  de  la  science  latine,  plus  loin  de  l’esprit ­
  moderne.
        <pb n="334" />
        DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

307

On  inc  montra  aussi  la  chambre  du  roi,  meublée  avec  un  luxe  tapageur
et  ornée  d’assez  bons  portraits  de  la  famille  royale.  Le  réfectoire  où  nous
dînâmes  était  fort  gai,  vaste  et  plein  de  lumière.  Le  soleil  faisait  étinceler
l’argenterie,  ressortir  la  finesse  des  nappes  et  des  serviettes,  et  riait  dans  les
carafes  de  cristal,  toutes  rouges  ou  toutes  blondes  d’un  vin  généreux;  les
verres  s’élevaient  en  petits  remparts  autour  de  belles  assiettes  de  porcelaine
fabriquées  dans  la  forêt  de  Bakony,  à  quelques  lieues  du  couvent.  L’abbé,
assis  sur  un  fauteuil  plus  élevé,  occupait  le  haut  bout  de  la  table.  Les  plats
faisaient  honneur  à  la  cuisine  magyare  et  à  la  cuisinière  des  moines.  Au
dessert,  on  porta  des  toasts,  et  les  verres  se  choquèrent  au  bruit  des  Eljens,
ces  retentissants  vivat.  —  En  se  levant  de  table,  chacun  échangea
une  poignée  de  main  avec  son  voisin,  en  se  souhaitant  une  bonne  digestion.
Nous  passâmes  ensuite  au  fumoir,  où  les  pipes  au  râtelier  et  les  pyramides ­
  de  boîtes  de  cigares  montaient  jusqu’au  plafond.  La  présence  d’un
piano  ouvert  semblait  inviter  à  la  danse;  mais  pour  l’instant  les  danseuses
manquaient.
A  partir  de  Zircz,  la  forêt  de  Bakony  se  resserre,  les  futaies  s’épaississent ­
  :  il  semble  que  les  arbres  cherchent  à  mettre  des  entraves  au
passage  de  l’homme.  Des  deux  côtés  de  la  route,  les  chênes,  les  mélèzes,
les  frênes,  montent  comme  des  murailles  noires  que  les  sapins  crénèlent  de
leur  cime  dentelée.  Au  bout  d’une  heure,  ou  commence  à  descendre;  les
arbres  disparaissent  peu  à  peu,  et  l’on  se  trouve  dans  une  vallée  dénudée,
dont  I  un  des  versants  est  couronné  d’un  vieux  château  en  ruine.  Ses
murailles,  trouées  et  déchiquetées  comme  des  toiles  d  araignée  en  lambeaux, ­
  se  découpent  à  jour  sur  le  ciel,  dont  elles  font  ressortir  le  limpide
azur.  Lue  tour  en  ruine,  vidée  du  haut  en  bas,  se  tient  par  un  prodige
d  équilibre  encore  debout  au  bord  du  ravin.  La  pluie,  le  vent,  ont  bien
malmené  cette  ruine,  qui  est  cependant  restée  grande  dans  son  aspect
lamentable.
Au-dessus  d’elle,  comme  la  personnification  du  temps  victorieux,  un
aigle  planait.
En  passant  au  bas  de  ces  gigantesques  débris,  nous  entendîmes  un  bruit
de  violons  et  de  chansons.
he  cocher  arrêta  sa  voiture  ;  nous  écoutâmes  :  la  mélodie  et  les  chants
continuaient.
—  Des  brigands  ne  feraient  pas  ce  tapage-là  au  bord  de  la  route,  me  dit
le  voiturier  :  ce  sont  des  kanasz  (pâtres)  ou  des  Tziganes.
Garez  votre  voiture  ;  attachez  vos  chevaux,  et  allons  voir.  Il  y  a  une
«  bonne  main  »  pour  vous.
        <pb n="335" />
        308

LA  HONGRIE

Le  cocher  hésitait;  mais,  sans  attendre  sa  réponse,  je  pris  les  devants.  Il
ne  tarda  pas  à  me  suivre.
La  montée  était  rude,  et  le  sol  couvert  d’une  couche  épaisse  de  débris
croulants  ;  enfin  nous  atteignîmes  un  petit  escalier  à  demi  envahi  par  les
broussailles,  et  nous  arrivâmes  dans  h  intérieur  en  passant  par  une  large
ouverture  béante  cpie  les  pierres,  en  se  détachant  une  aune,  avaient  décou-1


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pée  en  forme  de  haie  mauresque.  C’était  bien  le  cadre  qui  convenait  à  la
scène  tout  orientale  que  nous  avions  devant  nous.  Figurez-vous,  accroupis
ou  couches  dans  les  poses  les  plus  abandonnées,  une  vingtaine  de  Tziganes
de  tout  âge;  les  plus  jeunes  tout  nus,  les  hommes  avec  des  gilets  rouges
ornés  de  gros  boutons  d  argent,  les  femmes  enveloppées  de  lambeaux
d  étoffe  de  coulcui  voyante  :  les  vieilles  ridées,  jaunies,  avec  des  yeux  de
braise,  un  piofil  de  soicière,  laides  comme  la  mort,  et  savourant  l’âcre
fumée  d’une  pipe  de  bois.
Leur  réunion  formait  comme  un  parterre  de  tulipes,  une  guirlande
bariolée,  autour  d  un  biasier  ardent  devant  lequel  rôtissaient  toutes  sortes
d’animaux  embrochés,  et  où  bouillait  une  vieille  marmite  suspendue  à  trois
pieux  réunis  en  faisceau.
Au  fond,  près  d’un  pan  de  muraille  encore  debout  et  que  décoraient
        <pb n="336" />
        DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

309

quelques  plantes  vivaces,  se  dressait  une  tente  fermée,  enguirlandée  de
branches  de  sapin;  à  droite,  sur  un  tas  de  pierres,  se  tenait  l’orchestre,
composé  de  quatre  musiciens.
Notre  brusque  apparition  ne  parut  troubler  personne.  La  musique  et  le
cbant  continuèrent  avec  le  même  entrain.  De  même  que  les  Slaves  et  les
Hongrois,  les  Tziganes  ont  leurs  chansons  et  leurs  mélodies  populaires;

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...Une  tour  se  tient  encore  debout...

mais  ou  s’étonne  que  l’amour  si  profond  tpi’ils  ont  pour  la  nature  n’ait  pas
produit  chez  eux  une  poésie  qui  leur  soit  plus  personnelle,  qui  ait  une
saveur  plus  marquée,  une  tournure  plus  originale.
Le  chef  de  la  tribu,  assis  sur  un  tas  de  vieux  tapis,  occupait  la  place
d  honneur  ;  il  était  en  costume  de  parade  :  tricorne  brodé  de  galons
d’argent,  écharpe  ornée  de  ses  armes  et  passée  autour  de  la  taille.  Mon
cocher  me  conduisit  à  lui  et  lui  dit  que  je  parlais  T  allemand.  Il  m’adressa
aussitôt  la  parole  dans  cette  langue,  qu’il  prononçait  a  la  manière  hongroise,
en  traînant.  J’entamai  un  dialogue  émaillé  de  florins,  et  qui  aboutit  a  une
invitation  faite  par  lui  de  m’asseoir  à  ses  côtés  et  de  prendre  part  a  la
fête.
Ces  Tziganes  célébraient  une  noce.  Beaucoup  de  Bohémiens  des  em  i-
        <pb n="337" />
        310

LA  HONGRIE

rons  étaient  accourus  pour  la  fête  ;  car  tous  ceux  qui  se  présentent  en  pareille ­
  occasion  sont  les  bienvenus  et  reçus  en  amis.
Le  mariage  avait  lieu  entre  une  jeune  fille  de  la  tribu  et  un  jeune  homme
appartenant  à  une  bande  qui  avait  depuis  peu  émigré  en  Allemagne.
Dans  un  pays  où,  comme  en  Hongrie,  ils  ne  sont  pas  persécutés,  il  est
assez  facile  de  gagner  la  confiance  des  Bohémiens  et  de  les  faire  causer.  Au
fond,  ce  sont  de  grands  enfants  ;  ils  aiment  qu’on  s’intéresse  à  eux,  qu’on  les
questionne,  qu’on  les  amuse.  Pendant  que  le  chef  me  donnait  quelques
détails  sur  les  époux,  j’examinais  ses  voisins.  Il  y  en  avait  dont  les  cheveux
étaient  crépus,  les  lèvres  épaisses,  le  teint  couleur  cigare  de  la  Havane  :
ceux-là  sont  les  vrais  Tziganes,  les  tscha  tschopes  Rerawarôm,  c’est-à-dire
«  les  hommes  sans  mélange»  ;  les  autres,  chez  qui  le  type  n’était  pas  complètement ­
  pur,  avaient  les  traits  plus  réguliers,  les  cheveux  lisses,  le  teint
brun,  la  coupe  du  visage  européenne.
Autant  les  vieilles  femmes  sont  horrifiques  et  tannées,  autant  celles  qui
sont  jeunes  sont  jolies.  Bien  plantées,  solides,  ce  sont  des  fleurs  de  mâle
beauté,  écloses  en  plein  soleil.  Leur  taille  élancée  a  des  souplesses  félines;
dans  leurs  gestes,  il  y  a  une  majesté  de  prophétesse,  et  un  regard  fascinateur ­
  brille  au  fond  de  leurs  larges  yeux  orientaux.
Quelques-unes,  les  plus  coquettes,  portaient  des  corsets  écarlate,  des
chemises  pailletées  et  lamées  d’or,  et  des  colliers  de  verroterie.  Des  bouts
de  chiffons  rouges  étaient  acccrochés  à  leurs  tresses  noires  aux  reflets  bleus.
D’autres  étaient  vêtues  du  costume  de  paysannes  hongroises,  ou  avaient
noué  leur  châle  à  la  ceinture,  comme  une  longue  jupe  à  ramages  et  à  queue.
La  musique  avait  cessé.  Le  chef  de  la  tribu  se  leva  pour  adresser
quelques  mots  à  l’assemblée;  puis  la  tente  s’ouvrit  brusquement,  et  les  deux
époux  parurent.
Le  jeune  homme  pouvait  avoir  dix-sept  ans  ;  la  jeune  fille  n’en  avait  pas
quinze.  Les  Bohémiens  ont  conservé  la  coutume  de  leur  pays  d’origine,  de
marier  leurs  enfants  a  un  age  ou  les  demoiselles  chez  nous  jouent  encore
au  cerceau.  Il  n’est  pas  rare  qu’une  fille  se  marie  à  douze  ans.
Le  jeune  homme  était  de  haute  stature;  ses  cheveux  huileux  descendaient ­
  en  boucles  sur  ses  épaules  ;  il  portait  une  chemise  blanche  et  un  pantalon;
  ses  pieds,  de  même  que  sa  tête,  étaient  nus.  La  jeune  fille  n’avait
sur  sa  chemise  qu’un  corsage  écarlate;  dans  son  épaisse  chevelure  noire
scintillaient  les  fauves  éclats  d’un  morceau  de  cuivre;  à  son  cou,  un  collier
de  perles  en  verre  bleu  tintait;  et  elle  regardait  avec  orgueil,  de  ses  grands
yeux  d’une  douceur  sauvage  qui  se  mouvaient  avec  lenteur,  une  bague
d’argent  toute  neuve  qu  elle  avait  au  doigt.
        <pb n="338" />
        DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

311

Les  époux  vinrent,  en  se  donnant  la  main,  s’agenouiller  devant  le  chef;
puis  ils  échangèrent  leurs  anneaux.  Le  maître  de  la  tribu  prit  alors  une
cruche  remplie  de  vin  et  décorée  d’une  guirlande  de  fleurs;  il  en  versa
quelques  gouttes  sur  la  tête  des  époux,  finit  le  liquide  d’un  trait,  buvant  à
leur  santé,  puis  lança  le  pot  de  grès  en  l’air.  La  cruche  retomba  et  se  brisa
en  mille  morceaux.  On  les  compta  :  plus  il  y  a  de  morceaux,  plus  il  y  a
aussi  de  chances  de  bonheur  pour  les  nouveaux  mariés.
L’orchestre  recommença  à  jouer  ;  les  assistants  raccompagnèrent  en
chantant,  et  les  enfants  se  mirent  a  danser.  On  fit  place  aux  époux,  et  l’on
s’apprêta  à  servir  le  repas.
J’aurais  voulu  passer  le  reste  de  la  journée  avec  ces  Tziganes  ;  mais  mon
conducteur  fut  sourd  à  toutes  mes  prières  et  à  toutes  mes  offres,  et  me  conjura, ­
  si  je  ne  voulais  pas  être  surpris  par  la  nuit  dans  les  bois,  et  si  j’avais
assez  de  cœur  pour  ne  pas  le  faire  battre  et  chasser  par  son  maître,  de
repartir  aussitôt.
Je  glissai  un  petit  souvenir  au  jeune  ménage;  les  musiciens  jouèrent
un  air  en  mon  honneur,  et  je  pris,  bien  à  regret,  congé  du  chef  de  la  tribu.
C’est  dans  un  pays  comme  celui-ci  qu’il  faut  venir  étudier  ce  peuple
tzigane,  si  digne  d’intérêt  et  de  pitié.  On  ne  tarde  pas  à  reconnaître  qu’il  a
des  qualités  qui  font  souvent  défaut  aux  races  qui  se  disent  supérieures.
Les  Bohémiens  sont  accessibles  à  tous  les  sentiments  généreux,  et  ceux
d’entre  eux  qui  se  trouvent  au  service  d’un  maître  sont  d’une  fidélité  à  toute
épreuve.
Il  y  en  a,  en  Hongrie,  dans  plusieurs  châteaux  :  ils  sont  chargés  de  faire
les  courses  et  les  commissions;  souvent  on  leur  confie  des  sommes  d’argent
considérables,  et  jamais  encore  il  n’est  venu  à  l’idée  d’aucun  d’eux  de
franchir  la  frontière.
Chose  étrange  !  ces  vagabonds  ont  a  un  suprême  degré  l’esprit  de
famille  :  la  puissance  paternelle  ne  s’étend  pas,  chez  eux,  seulement  sur  les
enfants,  mais  encore  sur  les  petits-enfants,  et  les  enfants  des  parents  décédés. ­
  Nul  ne  peut  quitter  la  tribu  ou  se  marier  sans  l’autorisation  du  chef;
lui  seul  indique  la  route  à  suivre,  lui  seul  marque  les  étapes,  distribue  le
travail  et  encaisse  les  recettes.  Et  le  chef  de  la  famille  n’entreprend  jamais
rien  sans  consulter  préalablement  sa  femme,  la  «  vieille  mère  »,  dont  les
avis  sont  des  oracles.
Si,  chez  les  Tziganes,  le  mariage  est  plein  de  facilité,  —  car  il  est  permis
au  frère  d  épouser  sa  sœur,  —  le  divorce  est  plus  facile  encore.  Qu  une
femme  ne  réponde  pas  à  1  attente  de  son  mari,  celui-ci  est  en  droit  de  la
répudier,  sans  autre  formalité  que  celle  d  avertir  le  chef  de  la  tribu.
        <pb n="339" />
        312

LA  HONGRIE

Un  membre  d’une  tribu  fait-il  des  dettes  qu’il  ne  peut  payer,  on  l’expulse.
J  l  devient  «  infâme  »  ;  il  est  défendu  d’avoir  aucun  rapport  avec  lui  ;  il  lui
est  interdit  de  porter  la  couleur  verte,  qui  est  chez  les  Tziganes  une  couleur
symbolique  et  sacrée.
Les  cérémonies  qui  président  à  la  naissance  et  à  la  mort  sont  peu  connues
et  curieuses.  Les  Tziganes  baptisent  leurs  enfants  la  nuit,  avec  des  onguents
dont  ils  leur  frottent  le  corps  en  les  tenant  au-dessus  du  feu.
Quand  l’un  des  leurs  est  mort,  —  il  est  bien  rare  que  cette  mort  soit
causée  par  la  maladie,  —  ils  transportent  son  cadavre,  vêtu  de  ses  plus  beaux
habits,  au  fond  d’une  forêt,  où  ils  l’enterrent.  Et  pendant  qu’on  recouvre  le

r-Campement

  tzigane.

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corps  de  terre,  les  parents  et  les  amis  chantent  :  «  Descends,  descends  ;  le
monde  est  grand 1  !  »  En  d’autres  termes  :  «  Tu  n’es  plus  rien;  disparais,
fais  place  aux  autres  !  »  Les  parents  du  mort  restent  souvent,  en  signe  de
deuil,  toute  une  année  sans  manger  de  viande.
A  la  mort  d’un  chef,  la  tribu  éclate  en  lamentations  et  en  larmes  ;  le
convoi  se  fait  en  musique;  sur  son  cercueil,  taillé  dans  le  tronc  d’un  arbre
desséché,  on  tire  des  salves  de  coups  de  fusil  et  de  coups  de  pistolet.  Les
chefs  sont  enterrés  avec  leurs  armes  ;  on  arrose  abondamment  leur  fosse  de
bière,  d  eau-de-vie  ou  de  vin,  et  l’on  plante  un  arbuste  pour  en  reconnaître
la  place.  L  année  suivante,  on  y  revient  ;  mais  c’est  pour  danser  et  faire  un
festin.
Si  le  mort  a  laissé  quelque  argent,  on  en  distribue  une  partie  aux  pauvres,
pour  qu’ils  respectent  le  lieu  de  sa  sépulture;  ses  vêtements,  la  paillasse  ou
les  tapis  sur  lesquels  il  dormait,  sont  brûlés.  Lorsqu’il  n’en  reste  plus  que
les  cendres,  un  des  parents  y  enfonce  ses  pieds  nus,  et  le  lendemain  matin,
1  O  polopcn  haro  tvele!
        <pb n="340" />
        DE  L’ADIUATIQUE  AU  DAS  ü  BE.

313

scion  que  l’empreinte  s'est  rétrécie  ou  élargie,  on  y  voit  un  présage  que
celui  qui  est  mort  sera  bientôt  remplacé  par]un  nouveau-né.
Il  n’y  a  que  la  veuve,  les  enfants  ou  les  frères  du  mort  qui  puissent  hériter
Je  ses  chevaux,  de  sa  voiture,  de  ses  tentes,  des  ustensiles  de  cuisine,  des
instruments  de  musique,  des  tabatières  ou  des  coupes  en  argent  qui  constituent ­
  la  véritable  fortune  du  Tzigane.
Jamais  Bohémien  ne  fait  de  testament  ou  ne  dicte  ses  dernières  volontés.
Pour  lui,  la  mort  est  une  abdication  absolue.

Il  V  avait  une  fois  dans  cette  partie  de  la  forêt  de  Bakou  y  un  pauvre
kanasz  qui  avait  douze  fils.

¿a

A.  -V-  V

?  »

Le  pauvre  kanasz.

Ils  étaient,  comme  leur  père,  porchers.
Une  année,  sévit  un  hiver  dur,  impitoyable,  meurtrier.
Et  comme  à  l’époque  où  d  ordinaire  les  arbres  bourgeonnent  et  les
prés  verdissent,  tout  était  encore  enseveli  sous  la  neige,  il  arriva  que  ceux
qui  n’avaient  pas  fait  des  provisions  suffisantes  virent  leurs  troupeaux
périr.
Ee  pauvre  kanasz  et  ses  douze  fils  furent  de  ce  nombre.
—  Mes  enfants,  leur  dit  leur  père,  il  ne  nous  reste  plus  rien  ;  qu  allons-nous ­
  faire?  Nous  avons  donné  à  nos  troupeaux  notre  dernière  poignée ­
  de  blé...  Partez,  allez  courir  le  monde...  On  dit  qu’il  est  grand;  il
y  aura  bien  place  pour  vous.
—  Nous  vous  abandonnerions,  père?...
—  Oh!  de  moi,  n  ayez  cure...  11  me  faut  si  peu  pour  vivre...  Et  puis  j  ai
encore,  grâce  à  Dieu,  bon  œil  et  bon  pied...  Ma  hache  abat  un  cerf  a  líenle
40
        <pb n="341" />
        314

LA  HONGRIE

pas...  Allez,  mes  enfants,  partez,  et  quand  vous  aurez  fait  fortune,  vous
reviendrez  auprès  de  votre  vieux  père.
Ses  fils  l’embrassèrent  et  partirent.
Au  bout  de  douze  jours  et  de  douze  nuits,  ils  arrivèrent  au  milieu  d’une
grande  plaine  où  il  y  avait  un  grand  château,  et  dans  ce  château  il  y  avait
un  grand  roi.
Ce  roi  aimait  la  solitude;  il  s’échappait  souvent  de  sa  capitale  pour  venir
vivre  comme  un  simple  gentilhomme  de  campagne  au  milieu  de  ses  paysans
et  de  ses  chevaux  qu’il  aimait  beaucoup.
Il  possédait  les  plus  beaux  haras  de  la  Hongrie  et  de  la  Turquie.
Or,  juste  en  ce  moment,  il  était  en  grand  souci,  car  la  plupart  de  ses
chevaux  souffraient  d’un  mal  inconnu.  Et  personne  ne  parvenait  à  les
guérir.
Les  douze  fils  du  pauvre  kanasz  avaient  trouvé  au  château  du  roi  la
généreuse  hospitalité  qu’on  est  sur  de  rencontrer  dans  toute  maison  hongroise. ­
  Ils  avaient  vu  la  tristesse  du  roi  et  s’en  étaient  informés.
—  Mais  nous  connaissons  les  herbes  qni  guérissent  les  animaux  malades,
dirent-ils  aux  palefreniers  et  aux  valets  d  écurie.  Si  le  roi  voulait  nous  laisser
faire,  nous  guéririons  ses  chevaux.
Ces  paroles  furent  rapportées  au  prince,  qui  les  appela  auprès  de  lui,  et
leur  promit  à  chacun  une  forte  somme  s’ils  réussissaient.
Les  douze  frères  repartirent  aussitôt  pour  la  foret  de  Bakony,  où  ils
cueillirent  des  simples  et  des  lichens  dont  ils  avaient  fréquemment  éprouvé
la  vertu  sur  leurs  troupeaux.
Après  trois  jours  d’absence,  ils  revinrent  au  château  du  roi,  car  celui-ci
leur  avait  fait  donner  les  chevaux  restés  valides.
Le  soir  même,  ils  préparèrent  une  potion  avec  les  plantes  qu’ils  avaient
été  chercher;  et  le  lendemain,  ou  put  constater  le  bon  effet  du  remède.
Les  chevaux  qui  ne  mangeaient  plus  se  remirent  à  manger.
lit  en  mangeant  ils  reprirent  des  forces,  de  sorte  qu’au  bout  d’une
semaine  on  les  vit  de  nouveau  courir  dans  la  puszta,  galoper  et  gambader
comme  si  de  rien  n’était.
Ee  roi,  enchanté,  fit  venir  les  douze  frères,  et  leur  dit  :
—  Vous  avez  tenu  parole,  vous  avez  guéri  mes  chevaux;  à  moi  maintenant ­
  de  tenir  ma  promesse.  Aoici  douze  bourses  d’or;  et  comme  je  ne
veux  pas  que  vous  vous  en  retourniez  à  pied,  choisissez  chacun  dans  mon
haras  le  cheval  qui  vous  fera  plaisir.
Ils  choisirent  les  plus  beaux;  seul,  le  cadet  des  douze  frères  prit  un
vilain  petit  cheval,  qui  ne  semblait  pas  tout  à  fait  guéri.
        <pb n="342" />
        DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

315

Ses  frères  se  moquèrent  de  lui,  mais  il  ne  s’en  émut  pas.
Cependant,  comme  ils  traversaient  un  marais,  son  cheval  resta  embourbé.
Il  fut  obligé  d’appeler  ses  frères  à  son  aide;  et  les  railleries  tombèrent ­
  sur  lui  de  plus  belle.
Une  seconde  fois,  le  petit  cheval  s’embourba,  et  de  nouveau  les  onze
frères,  qui  étaient  montés  sur  des  chevaux  très-robustes,  durent  venir  au
secours  de  leur  frère  cadet.
—  Tu  n’es  qu’un  sot,  lui  dirent-ils;  pourquoi  ne  pas  prendre  un  cheval
comme  les  nôtres?...  Si  tu  t’embourbes  encore,  c’est  ton  affaire,  nous  ne
reviendrons  plus  sur  nos  pas...
Vers  le  soir,  le  petit  cheval  s’enfonça  de  nouveau  dans  une  fondrière,  et
malgré  tous  ses  efforts  et  ceux  de  son  cavalier,  il  ne  parvint  point  à  se  tirer
de  ce  mauvais  pas.
Alors,  comme  celui-ci  se  désespérait,  le  cheval  se  mit  tout  à  coup  à  lui
parler  :
—  Ne  t’inquiète  pas  ainsi...  Tes  frères  sont-ils  encore  en  vue?
—  Non...  Il  y  a  un  moment,  ou  les  apercevait  comme  des  points  noirs;
maintenant,  on  ne  les  voit  plus.
—  C’est  bien.
Alors  déployant  des  ailes  invisibles,  voilà  que  le  cheval  s’élève  tout  à
coup  dans  les  airs  et  emporte  avec  lui  son  cavalier.
Ils  franchirent  de  longs  espaces  semés  d  étoiles,  et  à  l’endroit  de  la  forêt
où  demeurait  le  vieux  kanasz,  le  cheval  enchanté  s’abattit  et  reprit  sa  forme
ordinaire.
Personne  n’était  au  logis.
Le  jeune  homme  mit  son  cheval  à  1  écurie  et  se  cacha  derrière  le  poêle.
Et  lorsque  ses  frères  arrivèrent,  il  les  entendit  qui  disaient  à  leur
père  :
—  Quant  à  Janos,  il  est  resté  en  route;  il  a  choisi  un  si  mauvais  cheval
qu'il  sera  forcé  de  1  abandonner  et  de  marcher  à  pied.
—  Vous  êtes  des  menteurs!  s’écria  Janos  en  sortant  subitement  de  sa
cachette.  Je  suis  arrivé  ici  avant  vous,  et  mon  cheval  est  à  l’écurie.
—  Eh  bien,  mes  enfants,  leur  dit  leur  père,  maintenant  que  vous  voilà
riches,  il  faut  aller  chercher  femme...  Mettez-vous  en  route  sans  perdre
de  temps,  et  revenez  bientôt.
Le  lendemain,  les  onze  frères,  orgueilleusement  montés  sur  leurs  chevaux, ­
  s’en  allèrent  de  village  en  village  à  la  recherche  d’une  fiancée,  mais
sans  trouver  ce  qu’ils  désiraient.  Le  cadet  les  suivait  sur  son  piteux  cheval,
faisant  vraiment  triste  mine.
        <pb n="343" />
        310

LA  HONGRIE

Ils  étaient  déjà  descendus  jusque  dans  les  plaines  de  la  basse  Hongrie,
lorsqu’un  soir  ils  rencontrèrent  une  vieille  femme  qui  s  en  revenait  des
champs  avec  douze  juments.
—  J’ai  peut-être  ce  que  vous  cherchez,  leur  dit-elle,  devinant  les  secrètes
pensées  de  leur  cœur,  car  elle  était  sorcière.  Venez  chez  moi...
Et  quand  ils  furent  chez  elle,  les  douze  juments  qu  elle  conduisait  se
changèrent  en  douze  belles  jeunes  filles.
Elles  préparèrent  les  lits  des  douze  frères  et  se  retirèrent,  pour  se  coucher, ­
  dans  une  pièce  voisine.
Mais  à  peine  la  lumière  fut-elle  éteinte,  que  Janos  entendit  une  voix  qui
chuchotait  à  son  oreille  :
—  Soyez  sur  vos  gardes!...  La  vieille  sorcière  vous  trompe...  Elle  ne
vous  a  attirés  ici  que  pour  vous  tuer  pendant  votre  sommeil...  Le  sang  des
jeunes  gens  la  rajeunit.
Celle  qui  parlait  ainsi  était  une  des  filles  de  la  sorcière;  elle  avait  été
touchée  de  1  air  si  bon,  de  la  figure  si  honnête  et  si  loyale  du  plus  jeune
des  douze  frères.
Janos  lui  dit  qu’il  allait  réveiller  ses  frères  et  se  sauver,  mais  qu’il  ne
s’en  irait  pas  sans  emmener  avec  lui  sa  bienfaitrice,  dont  il  voulait  faire  sa
femme.
Elle  consentit  et  alla  1  attendre  dans  l’écurie.
Janos  réveilla  tout  doucement  ses  onze  frères,  et  comme  les  filles  de  la
sorcière  étaient  profondément  endormies,  ils  les  transportèrent  de  la  pièce
voisine  dans  celle  où  ils  se  trouvaient,  et  les  couchèrent  à  leur  place;  puis,
détalant  sans  bruit,  ils  sautèrent  sur  leurs  chevaux  et  partirent  au  galop.
Au  milieu  de  la  nuit,  la  vieille  s’arma  d’un  sabre  bien  tranchant  et  coupa
la  tête  à  scs  onze  filles,  croyant  la  couper  aux  douze  frères.
Le  lendemain,  au  lever  du  jour,  quand  elle  s’aperçut  de  son  erreur  et
qu  elle  vit  qu’une  de  ses  filles  avait  été  enlevée,  elle  entra  dans  une  grande
colère,  et,  enfourchant  le  balai  sur  lequel  elle  avait  l’habitude  de  chevaucher ­
  à  travers  les  airs,  elle  se  mit  à  la  poursuite  de  Janos.
Bien  que  celui-ci  eût  considérablement  d’avance,  la  vieille  allait  si  vite
qu’elle  ne  tarda  pas  à  Eatteindre.
—  O  mon  cheval,  mon  ami,  sauve-moi  !  s’écria  Janos.
—  Arrache  des  crins  de  ma  crinière  et  jette-les  derrière  toi,  lui  répondit
le  cheval.
Janos  fit  ce  que  son  coursier  ailé  lui  commandait.
Et  aussitôt  une  forêt  enchantée  sortit  de  terre,  dont  les  hauts  arbres
dérobèrent  Janos  et  la  jeune  fille  à  la  vue  de  la  vieille.
        <pb n="344" />
        DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

317

Alors  la  sorcière  se  transforma  en  pigeon  ,  afin  de  ne  pas  perdre  les
traces  du  ravisseur;  mais  le  cheval  enchanté  se  transforma  de  son  côte  en
oiseau,  —  en  chouette,  —  et  s’élançant  sur  le  pigeon,  il  l’étrangla...
Janos  et  la  jeune  fille  se  marièrent  ;  ils  eurent  beaucoup  d’enfants  ;  et  s’ils
ne  sont  pas  morts,  ils  vivent  encore...
        <pb n="345" />
        CHAPITRE  XXI

La  population  de  la  forêt  de  Bakony.  —  Les  kanasz.  —  Arrivée  à  Saint  -  Martin.  —  Vue  de

cuisine.  —  La  salle  à  manger.  —  Panorama  au  réveil.  —  L’abbé  de  Saint-Martin.  —  La
ville  de  Raab.

acacias  devant  les  portes,  les  mêmes  oies  couchées  dans  la  poussière,  les
mêmes  femmes  en  jupon  court  et  en  hautes  bottes,  les  mêmes  poussins
effrayés  qui  se  sauvaient  sous  les  ailes  gonflées  de  leur  mère,  et,  au  milieu
du  village,  le  même  petit  clocher  svelte,  revêtu  de  fer-blanc.

vage  de  la  Hongrie.  Loin  de  tout  contact  avec  le  monde  civilisé  ,  elle  vit  et
meurt  sans  connaître  d  autres  sites  que  ceux  de  ses  vastes  solitudes  peuplées
de  chênes,  de  troupeaux  de  porcs  et  quelquefois  de  brigands.  Les  hommes
sont  grands,  chevelus;  leur  extérieur  est  farouche.  Les  femmes  passent  pour
les  plus  belles  de  cette  partie  de  la  Hongrie.  Bien  faites,  souples  de  corps,
elles  ont  les  yeux  noirs,  et  la  fraîcheur  des  bois  au  milieu  desquels  elles
vivent.  Il  faut  les  voir  danser,  le  dimanche,  aux  sons  de  la  cornemuse,  avec
leurs  jolis  jupons  rouges,  leurs  bas  violets,  leurs  souliers  découpés  et  leurs

Nous  continuions  de  cheminer  dans  les
bois;  la  route  se  prolongeait  interminable,

C’étaient  les  mêmes  femmes  en  jupon
court...

pareille  à  une  grande  allée  de  verdure.  Parjrj
  fois,  de  soudaines  échappées  s’ouvraient  sur
üj  un  coin  de  ciel  bleu  ou  sur  de  petites  collines
qui  moutonnaient  au  loin,  comme  des  vagues,
à  1  horizon.  Nous  traversâmes  quelques  vil-%
  lages  perdus  dans  les  clairières  :  c’étaient
toujours  les  mêmes  maisons  basses,  faites
de  boue  et  recouvertes  d’un  toit  de  chaume
ou  de  roseaux  verdi  par  le  temps  ;  les  mêmes
jupon  enclos  avec  le  puits  qui  dresse  ses  deux
poutres  dans  une  roideur  de  gibet,  les  mêmes

La  population  de  la  forêt  de  Bakony  a  la  réputation  d  être  la  plus  s  au-
        <pb n="346" />
        LA  HONGRIE,  DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

319

longues  tresses  entrelacées  de  rubans  verts,  déployant  toutes  les  grâces  de
leurs  perfections  physiques.
Les  hommes  exercent  pour  la  plupart  le  métier  de  porcher.  L’engraissement ­
  des  cochons  s’opère  rapidement  dans  ces  immenses  forêts,  où  les
chênes  abondent  et  jonchent  le  sol  d’une  nappe  de  glands;  souvent,  on  ne
compte  pas  moins  de  deux  à  trois  mille  porcs  dans  un  seul  troupeau.  Ces
animaux  vivent  presque  à  l’état  sauvage;  le  poil  hérissé,  l’œil  ardent,  le
groin  armé  de  crocs,  on  les  prendrait  pour  des  sangliers  s’ils  n’étaient  pas
gardés  par  des  hommes.
Le  kanasz  (porcher)  mène  une  vie  dure  et  pénible.  Hiver  comme  été,  il
erre  et  couche  dans  les  bois.  Il  n’a  pour  nourriture  que  du  lard  salé,  et
pour  boisson  que  l’eau  des  sources.  —  «  Loin  de  tout  plaisir,  dit  une
chanson  populaire,  le  porcher  de  la  forêt  de  Bakony  est  perdu  au  milieu
des  feuillages  silencieux.  Il  n’entend  pas  d’autres  voix  que  celle  des  loups
qui  hurlent,  et  de  la  tempête  qui  gronde  et  mugit.  Les  oiseaux  ne  chantent
jamais  autour  de  lui;  ils  restent  tous  sur  la  lisière  de  la  forêt,  dans  les
buissons  et  les  roseaux.  Parfois,  le  dimanche  seulement,  montent  à  son
oreille,  du  fond  de  la  vallée,  les  sons  mélancoliques  des  cloches.  »
Quand  le  kanasz  a  une  hutte  de  branchages,  le  bandit  devient  son  compagnon ­
  de  couchée.  Ses  relations  avec  les  réfugiés  et  les  vagabonds  de  la
forêt  sont  forcées;  il  leur  sert  d’espion,  de  sentinelle.  En  échange  de  ses
services,  les  brigands  respectent  les  animaux  qu’il  garde  et  dont  il  est  responsable. ­
  Mais  si  b  occasion  d’un  bon  coup  se  présente  sans  trop  de  danger,
le  kanasz  opère  pour  lui-même.  Il  manie  la  petite  hache,  qu’il  porte  toujours ­
  à  la  ceinture,  avec  autant  de  dextérité  que  les  Espagnols  manient
leur  navaja  et  les  Italiens  leur  stylet.  Les  kanasz  aiment  à  se  réunir  entre
eux  pour  des  luttes  d’adresse,  et  lancer  leurs  haches,  qui  vont  tour  à  tour
s  enfoncer  en  sifflant  dans  le  tronc  d’un  bouleau,  à  quarante  ou  cinquante
pas.  Pour  le  paysan  hongrois,  comme  pour  le  paysan  russe  et  le  paysan
vainque,  la  hache  est  une  arme  de  combat  qu’il  préfère  au  fusil.  En  Transylvanie, ­
  que  de  fois  j’ai  vu  des  paysans  s’en  allant  à  la  chasse  à  l’ours  avec
une  simple  hache!  Ils  se  mettent  â  l’affût;  et  quand  l’animal  arrive,  ils  lui
lancent  leur  arme,  qui  lui  fend  le  crâne.
Le  soir  tombait,  le  cocher  pressait  scs  chevaux  ;  mais  ils  ne  pouvaient
lutter  de  vitesse  avec  l’ombre  envahissante,  qui  noyait  déjà  les  perspectives
et  s’étendait  comme  une  fumée  épaisse,  s’attachant  aux  arbres,  se  développant ­
  en  nappes  et  en  tourbillons,  envahissant  les  coins.  Les  blancheurs
vagues  des  bouleaux  s’effacaient,  les  chênes  et  les  frênes  se  massaient  comme
des  cavaliers  enveloppés  de  leur  manteau  noir.
        <pb n="347" />
        320

LA  HONGRIE,  DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

Nous  débouchâmes  enfin  dans  une  vaste  vallée  creusée  en  amphithéâtre  :
au  centre,  sur  la  pointe  du  monticule,  les  murs  gris  du  couvent  de  Saint-Martin
  se  détachaient.  La  silhouette  de  l’église  se  dessinait  en  lignes  confiases ­
  et  vagues  sur  un  horizon  verdâtre,  qu’un  crépuscule  mourant  léchait
de  lueurs  violettes  et  striait  de  minces  bandes  jaunes.
Malgré  la  roideur  de  la  montée,  nous  arrivâmes  encore  assez  tôt  au  monastère ­
  pour  trouver  toutes  les  portes  ouvertes.  Les  cuisines  flambaient;  à

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Salle  à  manger  de  l’abbaye  de  Saint-Martin.

travers  les  fenêtres,  dans  la  clarté  vive  des  foyers,  des  femmes  en  manches
de  chemise,  dans  l’ardeur  du  coup  de  feu,  allaient  et  venaient,  se  détachant
comme  des  ombres  chinoises,  portant  des  plats  fumants,  secouant  des  casseroles, ­
  soulevant  des  couvercles,  maniant  des  lèchefrites,  arrosant,  avec  de
longues  cuillers,  les  \olailles  embrochées  à  la  file,  en  chapelets  gourmands. ­

On  me  fit  souper  dans  un  grand  salon  doré,  orné  de  cartouches,  de  trumeaux, ­
  de  volutes,  de  médaillons,  égayé  par  les  roses  couleurs  des  fresques
et  illuminé  de  centaines  de  bougies  dont  les  reflets  frissonnaient  sur  les  candélabres ­
  d’argent,  sur  les  verres,  les  flacons  remplis  de  vin,  sur  la  lourde
argenterie  massive.  Des  moines,  des  novices,  des  étrangers,  mangeaient,
assis  à  des  tables  séparées,  comme  dans  le  restaurant  d’un  hôtel  grandiose.
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Porcher  hongrois.

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        LA  HONGRIE,  DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

32*

Et  déjà  les  capricieuses  spirales  de  la  fumée  des  cigares  et  des  pipes  s’envolaient ­
  au  plafond  en  jolis  petits  nuages  azurés.
La  chambre  dans  laquelle  je  m’éveillai  le  lendemain  matin  était  vaste,
riante,  garnie  de  tapis,  meublée  avec  tout  le  confort  et  l’élégance  modernes  ;.
les  murs  étaient  ornés  de  superbes  tableaux,  et  ma  fenêtre  en  encadrait  un
autre,  tel  qu’aucun  peintre  n’en  pourra  jamais  faire  de  semblable.  C’était
une  longue  succession  de  paysages  et  de  sites  splendides  :  des  collines  si
doucement  inclinées  qu  elles  semblaient  faites  à  main  d’homme;  des  plans
harmonieux,  bien  étagés,  fuyant  et  s’évanouissant  comme  dans  une  brume
de  rêve  ;  des  prairies  à  la  trame  sombre  que  des  prés  de  trèfle  relevaient
d’une  broderie  ornée  de  pompons  rouges;  c’étaient  d  immenses  champs  de
blé  pareils  à  des  lacs  d’or  fondu,  des  vignes,  des  métairies  isolées  au  milieu
de  la  plaine,  ou  des  villages  groupés  en  amphithéâtre  sur  un  coteau  ensoleillé. ­
  On  est  là  au  centre  de  la  vieille  terre  classique  de  la  Hongrie.  Au
nord,  le  regard  s’étend  jusqu’à  Presbourg,  et,  de  l’autre  côté  du  Danube,
jusqu’aux  Carpathes,  dont  les  sommets  découpés  blanchissent  au  loin  comme
les  vagues  d’une  mer  en  furie.  A  l’est,  ou  voit  la  forteresse  de  Komorn  et  la
montagne  de  Aude  ;  au  sud,  la  vue  plonge  sur  la  forêt  de  Bakony,  qui  s’étend
comme  une  longue  muraille  noire  et  impénétrable.  Quatorze  combats  se
déroulent  à  vos  pieds.  Et  à  l’horizon,  à  une  distance  de  huit  à  dix  lieues,
vous  voyez  le  Danube  qui  déroule,  comme  un  gigantesque  serpent,  ses
anneaux  verts  et  jaunes  au  milieu  des  herbes;  plus  près,  la  ville  de  Raab
apparaît  avec  ses  bastions  abandonnés,  ses  murailles  fauves  tigrées  d’ombre
et  de  lumière.  Une  sérénité  suprême,  une  paix  immense  tombait  sur  cette
étendue  incommensurable,  semée  de  villes  et  de  villages,  coupée  de  cours
d’eau  et  de  grandes  routes,  de  champs  de  blé,  de  champs  de  mais,  de
trèfle  et  de  colza,  chatoyant  comme  des  mosaïques  incrustées  de  topazes  et
de  rubis.  Moïse,  découvrant  du  haut  du  Sinai  la  terre  de  Ghanaan,  n’eut  pas
la  vision  d’une  terre  plus  fertile,  plus  vaste  et  plus  belle.  Une  lumière  tendre,
joyeuse,  la  lumière  caressante  d’une  matinée  d’été,  faisait  ressortir  encore
mieux  la  magnificence  de  ce  tableau.
Pendant  le  déjeuner,  le  Père  qui  me  faisait  les  honneurs  du  couvent  me
donna  sur  le  mont  Saint-Martin  quelques  renseignements  historiques.
La  montagne  sur  laquelle  le  monastère  est  bâti  comme  une  forteresse,
s'appelait  jadis  le  mont  Pannonien  ;  les  Romains  qui  habitaient  la  contrée
le  vénéraient  à  l’égal  de  l’Olympe.  Saint  Martin,  né  de  parents  païens  dans
une  colonie  voisine  de  la  montagne,  venait  souvent  y  déposer  des  offrandes
aux  faux  dieux.  Mais  un  jour,  obéissant  à  une  inspiration  de  son  cœur,  il  se
dirigea  vers  1  Italie,  et,  arrivé  au  Mont-Gassin,  il  se  convertit  et  reçut  le
        <pb n="350" />
        LA  HONGRIE,  DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

o24
baptême.  De  retour  dans  son  pays,  il  fut  nommé  évêque  et  gagna  toute  la
contrée  au  christianisme.  En  souvenir  de  son  apostolat,  Charlemagne  donna
le  nom  de  Martin  (Martinsberg)  à  l’église  qu’il  éleva  sur  l’Olympe  de  la
Pannonie,  après  en  avoir  chassé  les  Avares.  Cette  église  fut  la  première
église  de  la  Hongrie.  Le  couvent-,  commencé  en  098  et  achevé  en  l’an  1001),
sous  saint  Étienne,  se  trouvait  au  centre  de  la  forteresse,  dont  on  découvre
encore  les  vestiges,  et  qui,  après  avoir  résisté  à  l’invasion  des  Tartares,  dut
se  rendre  aux  Turcs,  qui  la  bridèrent.
L’abbé  de  Saint-Martin  siège  de  droit  à  la  Chambre  des  magnats  et  nomme
les  abbés  des  autres  monastères  de  la  Hongrie.  Les  propriétés  du  couvent
couvrent  une  étendue  d  environ  quarante  lieues  carrées,  et  les  revenus
qu’elles  produisent  sont  employés  en  partie  à  entretenir  des  écoles  et  des
presbytères.  Les  Bénédictins  de  Saint-Martin  ont  fondé  à  leurs  frais  deux
académies,  six  gymnases,  treize  écoles  de  village  et  quinze  presbytères.
A  dix  heures,  je  montai  dans  un  équipage  aux  armes  du  couvent,  attelé
de  quatre  chevaux  et  conduit  par  un  cocher  à  la  livrée  bleu  de  ciel,  avec
brandebourgs  blancs,  hautes  bottes,  et  je  partis  pour  Raab.
Raab  est  une  vieille  cité  allemande  magyarisée.  Elle  a  un  cachet  d’ancienneté ­
  et  de  propreté  qui  indique  bien  son  origine  germanique.  Les  maisons ­
  sont  hautes,  lourdement  plantées,  avec  de  grands  toits  aux  tuiles
rouges  ;  il  y  en  a  qui  sont  ornées  de  tourelles  et  de  cariatides  dont  les  bras
musclés  soutiennent  de  lourds  entablements  de  pierre.  La  population  n’a
rien  de  magyar  ni  dans  les  traits  ni  dans  le  costume.  On  se  croirait  dans
une  vieille  rue  de  Vienne.
Une  petite  rivière  ombragée  de  saules,  et  dans  laquelle  les  buffles  aiment
à  se  plonger  aux  heures  ardentes  de  la  journée,  rallie  la  ville  de  Raab  au
Danube.
        <pb n="351" />
        CHAPITRE  XXli

Le  Danube,  roi  des  fleuves.  —  L’embouclmre  de  la  Raab.  —  Moulins  et  bateaux.  —  Histoire  du
Danube.  —  Il  formait  anciennement  de  grands  lacs.  —  Les  Grecs.  —  Les  Romains.  —  libere,
Marc-Aurèle,  Septime  Sévère  et  Dioclétien.  —  Première  apparition  des  Barbares.  —  Charlemagne. ­
  —  Les  Magyars.  —  L’empire  slave  est  brise.  —  Saint  Ltienne.  —  Les  Croisades.
Les  Tartaros.  —  Les  Turcs  et  les  Français.  —  Le  rôle  futur  du  Danube.

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Il  inilui  I  I  .

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Barques  sur  le  Danube.

Ce  n’est  qu’à  partir
de  Presbourg  que  le
Danube  prend  sa  majestueuse ­
  et  fi  ère  allure
de  roi  des  fleuves;  jusque ­
  -là,  il  se  débat
comme  un  prisonnier,
dans  des  gorges  profondes, ­
  entre  des  montagnes ­
  meurtrières  qui
cherchent  à  l’étrangler.
Autour  de  son  berceau ­
  déjà,  les  Alpes  de

la  Souabe  et  de  la  Suisse  se  penchent  comme  pour  l’étouffer;  puis  les  Alpes
de  la  Bohême,  du  Tyrol  et  de  la  Styrie  se  liguent  et  s  unissent  contre  lui,
cherchant  à  lui  barrer  le  passage;  elles  le  rejettent  du  midi  au  nord,  le
refoulent  du  nord  au  midi,  et  enfin,  comme  pour  s’en  débarrasser,  elles  le
poussent,  en  le  serrant  et  le  contenant  dans  son  cours,  au  delà  de  Vienne,
aux  portes  de  l’Orient.  Le  fleuve  libre  secoue  alors  la  crinière  de  ses  flots,
s’étale  avec  un  superbe  orgueil  dans  un  lit  immense,  et  enlace  avec  une
force  de  dieu  mythologique  de  grandes  îles  couvertes  de  végétations  débordantes, ­
  et  qui  semblent  se  débattre  dans  scs  bras.
V  P  embouchure  de  la  Raab,  le  Danube  ralentit  encore  son  cours  ;  il  s  arrondit ­
  et  présente  aux  veux  le  splendide  aspect  d’un  golfe  tranquille.
Sur  sa  rive  droite,  du  côté  «lu  mont  Pannonien,  des  plaines  dessinent  le
        <pb n="352" />
        326

LA  HONGRIE

damier  fertile  de  leurs  champs  et  de  leurs  moissons;  de  jolis  villages  entrevus ­
  à  travers  les  arbres  appliquent  avec  une  finesse  de  dentelle  leurs  petites
maisons  blanches  sur  le  velours  des  prairies  montantes  ou  le  bleu  satin  du
ciel.
La  ville  de  Raab,  au  pied  de  sa  colline,  ressemble  à  une  grande  aquarelle ­
  qui  sèche  au  soleil;  et  le  couvent  du  mont  Saint-Martin  se  détache
avec  des  teintes  de  vieille  majolique  sur  son  socle  de  rochers  festonné  de
pampres.
Sur  l’autre  rive,  des  troupeaux  de  bœufs  passent,  conduits  par  un  paysan
hongrois  au  vaste  chapeau  noir,  à  la  pelisse  brodée,  aux  pantalons  blancs
qui  descendent  en  franges  à  la  hauteur  de  la  botte.
Les  îles  que  forme  ici  le  fleuve  se  divisent  entre  elles  en  plusieurs  îlots,
que  relient  des  canaux  naturels  ou  creusés  à  main  d’homme.  Des  oiseaux
aquatiques,  au  plumage  étincelant  comme  un  écrin  de  pierreries,  se  jouent
à  l’ombre  argentée  des  saules  ou  autour  des  roseaux  qui  se  dressent  avec
une  roideur  de  lance  ;  des  hérons  mélancoliques,  perchés  sur  leurs  hautes
jambes  comme  sur  des  échasscs,  se  tiennent  au  bord  de  l’eau,  dans  une
immobilité  de  bête  empaillée,  attendant  le  poisson  qui  ne  vient  pas  ;  des
hirondelles  habituées  à  nicher  sur  les  berges  volent  en  poussant  de  joyeux
cris  d  écoliers  en  vacances,  et  s’égrènent  dans  l’air  comme  des  colliers  de
perles  noires.
Les  vapeurs  et  les  embarcations  qui  descendent  la  llaab  jusqu’au  Danube,
les  magnifiques  steamers  de  la  Compagnie  de  navigation  austro-hongroise
qui  se  croisent  là  comme  en  pleine  mer,  les  remorqueurs,  les  grandes  barques,
véritables  arches  de  Noé,  avec  leur  petite  maison  à  barrière,  les  sloops,
les  radeaux  qui  passent,  donnent  au  fleuve  une  vie  et  une  animation  qu’il
n’a  point  dans  sa  partie  supérieure,  hérissée  d  entraves.
Et  c’est  aussi  à  partir  de  Presbourg  et  de  l’embouchure  de  la  llaab  qu’on
rencontre  ces  pittoresques  villages  flottants  échelonnés  le  long  des  rives,  et
composés  de  moulins  fixés  sur  deux  bateaux  rattachés  l’un  à  l’autre  par  des
chaînes.  La  roue,  mise  en  mouvement  par  le  courant,  tourne  au  milieu
avec  un  gai  clapotis.  L  hiver,  les  moulins  sont  ramenés  à  la  rive  et  démontés
jusqu’au  retour  du  printemps.
Des  familles  entières  vivent  ainsi  sur  l’eau  une  partie  de  l’année,  ne
venant  à  terre  que  pour  livrer  leur  mouture  ou  chercher  des  provisions  cl
du  blé.
Plus  proches  de  nous,  d  énormes  barques  étaient  à  P  ancre,  attendant
un  chargement  ou  un  remorqueur.  Ces  embarcations  sont  construites  p olH ‘
des  vovages  de  long  cours;  à  l’arrière  se  tient  le  pilote,  debout  dans  nnc
        <pb n="353" />
        DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

327

cage  assez  élevée,  où  il  est  à  l’abri  des  coups  de  vent  qui  pourraient  1  enlever ­
  ;  au  milieu  du  pont  se  dressent  deux  cabines  que  des  pots  de  fleurs
entourent  d’un  petit  parterre  :  l’une  de  ces  cabines  est  la  chambre,  l’autre
la  cuisine.  Sur  l’une  de  ces  barques,  dans  le  pétrin  servant  à  faire  le  pain,
deux,  fillettes  baignaient  et  lavaient  en  riant  leur  petit  frère  qui  pleurait.
Notre  vapeur  avait  repris  sa  marche;  nous  glissions  sans  bruit  et  sans
secousse,  avec  une  vitesse  d’oiseau,  comme  si  nous  avions  été  emportés
par  des  ailes.  A  droite  et  à  gauche,  les  rives,  vastes  plaines  qui  furent  les
champs  de  bataille  des  éléments  avant  de  servir  de  champs  de  bataille  à
l’humanité,  fuyaient  dans  des  perspectives  infinies.  Aux  origines  les  plus
reculées  de  1  histoire,  le  Danube  formait  ici  un  lac  immense,  communiquant ­
  avec  d’autres  lacs  par  des  cataractes  dont  celle  du  Rhin  à  Schaffouse
peut  donner  une  idée.  Quand  les  premiers  explorateurs  du  Danube,  les
Grecs,  plus  aventureux  et  plus  avides  que  les  Phéniciens,  qui  n’avaient  pas
osé  remonter  le  fleuve,  pénétrèrent  jusqu’aux  Portes-de-Fer,  ils  durent
rencontrer  un  autre  de  ces  grands  lacs  en  amont  de  la  G  lado  va,  où  se
trouve  encore  aujourd’hui  la  dernière  cataracte  C’est  au  septième  siècle
avant  notre  ère  que  les  Grecs  bâtirent  sur  les  bords  du  fleuve  une  ville
qu’ils  appelèrent  Istros,  d’où  est  venu  le  nom  d’Ister  donné  à  la  contrée.
Pour  eux,  le  Danube  —  l’Ister  —  finissait  là;  ils  en  plaçaient  la  source
derrière  ces  rochers  gigantesques  et  tourmentés,  dans  des  cavernes  mystérieuses ­
  que  leurs  croyances  peuplaient  d’esprits  et  dont  ils  s’effrayaient.
Mais  Rome  fut  plus  hardie  qu’Athènes.  Les  Romains  établis  sur  le  lac  de
Constance,  en  remontant  le  Rhin  ,  découvrirent  la  source  du  Danube.
Alors,  lentement,  1  invasion  romaine  descendit.  Partout  s’élevèrent  des
châteaux  forts  et  des  camps  retranchés  reliés  à  des  stations  navales  qui
s’appelaient  Vindobona,  aujourd’hui  Vienne;  Carnuntum,  aujourd’hui
Petronell;  Sicambria,  aujourd’hui  Rude  ;  Nicopolis,  qui  est  Nicopoli,  et
Decasterum,  qui  est  Silistrie.
Carnuntum,  dont  on  voit  encore  les  ruines  avant  d’arriver  à  Presbourg,
était  devenu  le  point  central  de  la  puissance  militaire  et  commerciale  des
Romains.  Aille  de  luxe,  d  industrie  et  de  guerre,  résidence  habituelle  des
empereurs,  siège  du  municipe  et  de  la  quatorzième  légion,  elle  avait  ses
palais,  ses  thermes,  scs  temples,  son  amphithéâtre.  Tibère  y  construisit  un
pont  et  y  érigea  un  arc  de  triomphe;  Marc-Aurèle,  l’empereur  stoïcien  dont
la  douceur  apprivoisait  les  Barbares,  et  qui  disait,  non  sans  ironie  :  «  Une

1  Le  Danube,  par  M.  Box  roux.  C’est  l’étude  la  plus  complète  et  la  plus  intéressante  qui  ait
paru  sur  ce  sujet,  touchant  à  la  fois  à  l’histoire,  au  commerce  et  à  la  politique.
        <pb n="354" />
        328

L  A  HONGRIE

araignée  se  glorifie  d’avoir  pris  une  mouche;  et,  parmi  les  hommes,  l’un  se
glorifie  d’avoir  pris  un  lièvre,  un  autre  un  poisson,  celui-ci  des  sangliers  et
des  ours,  celui-là  des  Sarmates!  »  y  écrivit  ses  Pensées.  Septime  Sévère  et
Licinius  y  furent  tour  à  tour  proclamés  empereurs  par  les  légions;  Dioclétien ­
  V  abdiqua  le  pouvoir  :  «Je  voudrais,  —  écrivait-il  à  Maximien  qui
l’engageait  à  rester  à  látete  de  l’État,  —je  voudrais  que  vous  vissiez  les
beaux  choux  que  j’ai  plantés;  vous  ne  me  parleriez  plus  de  l’empire!  »  Dans
le  port  de  Carnuntum,  l’animation  était  aussi  grande  que  dans  les  deux
villes  de  l’Adriatique,  Adria  et  Aquilée,  que  des  routes  reliaient  au  Danube.

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Les  bords  du  Danube.

Les  galères  romaines  amenaient  sans  relâche  des  troupes  fraîches,  emportaient ­
  des  provisions  ou  des  matériaux  de  construction  destinés  aux  colonies ­
  du  bas  Danube;  des  trirèmes  grecques,  que  manœuvraient  des  esclaves,
y  apportaient  les  redevances  en  céréales  dues  aux  conquérants  du  fleuve  ;
les  marchands  de  fourrures  du  Nord  s  y  rencontraient  avec  les  marchands
de  A  indobona,  de  Reginum,  d  Alcimonnis,  —  de  Vienne,  de  Ratisbonne  et
dlJ  lin.
Pendant  quatre  siècles,  Rome  régna  sans  partage  sur  le  Danube,  comme
elle  régna  sur  le  Rhin.  Après  s  être  emparée  des  colonies  grecques  de  l’Asie
Mineure,  elle  mit  la  main  sur  celles  de  Ulster,  et  garda  les  clefs  des  portes
de  l’Orient.  Les  camps  et  les  châteaux  romains,  qui  occupaient  la  rive
droite,  surveillaient  la  rive  gauche,  où  s’étendait  un  autre  monde  inexploré
et  sauvage,  et  où  erraient  les  hordes  barbares  qui  menaçaient  sans  cesse
        <pb n="355" />
        DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

3:0

I  Occident.  Le  jour  vint  cependant  où  l’empire  ne  se  sentit  plus  assez  fort
pour  les  contenir  et  leur  résister.  Du  haut  de  leurs  castels,  les  légionnaires
assistaient,  terrifiés,  à  ce  soulèvement  du  monde  barbare,  formidable  et
inconscient  comme  un  soulèvement  terrestre;  à  ce  déplacement  de  l’Asie
en  Europe.

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Et  après  1rs  Huns  ce  furent  les  Gotlis  et  les  Vandales.

Vainement  les  Romains  avaient  coupé  et  détruit  les  ponts  qui  servaient
aux  relations  commerciales  entre  les  deux  rives;  les  bandes  hunniques  se
jetèrent  dans  le  Danube  à  la  nage,  le  traversèrent  sur  des  radeaux  ou  à
cheval.  Détruisant  tout  sous  le  dur  sabot  de  leurs  troupeaux  de  cavalerie,
elles  remontèrent  le  fleuve,  épouvantant  les  Romains,  qui  s’enfuirent  à  la
vue  de  ces  hommes  au  nez  écrasé,  aux  pommettes  saillantes,  aux  yeux
obliques,  vêtus  de  peaux  de  bêtes,  qui  se  brûlaient  le  menton  pour  empêcher ­
  la  barbe  de  pousser,  et  se  nourrissaient,  comme  les  loups,  de  viande
crue.  Et  lorsque  Attila  succéda  à  Rugilas,  l’Occident  resta  blême  d  épouvante
a  l’aspect  de  ce  chef  barbare  qui  lui  apparaissait  au  milieu  des  éclipses,  des
nuages  de  sang  et  des  incendies,  connue  le  roi  de  l’enfer,  et  qui  s  était  arreté
en  chemin  pour  épouser  sa  propre  fille
        <pb n="356" />
        LA  HONGRIE

330
L’Occident  était  forcé  et  ouvert.  Et  après  les  Huns,  ce  furent  les  Goths,
les  Vandales  :  toute  la  barbarie  qui  se  répandit  comme  une  vaste  inondation, ­
  emportant  et  submergeant  tout.  Pendant  cinq  cents  ans,  le  Danube
rentra  dans  la  nuit  de  Phistoire.
Enfin  Charlemagne  rendit  le  fleuve  libre,  comme  il  avait  rendu  le  Rhin  il
la  civilisation,  au  progrès,  à  P  industrie,  au  commerce,  à  la  navigation.  Des
flottilles  marchandes  reparurent  sur  ses  flots  abandonnés,  et  vinrent  renouer
les  relations  longtemps  interrompues  entre  1  Europe  et  l’Asie.
Mais  au  fond  de  1  horizon,  on  vit  soudain  poindre  un  nuage  menaçant  ;
ce  nuage  noir  grandit,  approcha  et  vomit  de  nouvelles  hordes,  sœurs  des
premières,  accourant  au  galop  de  leurs  chevaux  sauvages,  des  steppes  de
P  Asie,  pour  mettre  de  nouveau  l’Occident  à  feu  et  à  sang.  Ces  terribles
cavaliers  étaient  les  Magyars,  Finnois  d’origine,  habitant  primitivement
les  deux  versants  de  P  Oural.  Ils  avaient  traversé  le  Volga  sur  de  légers
radeaux  soutenus  par  des  outres,  et  s’étaient  établis  dans  une  vaste  plaine,
près  du  Don  supérieur.  Séduit  par  leur  réputation  d’intrépides  guerriers,
l  empereur  Arnulf  les  prit  à  son  service  pour  détruire  l’empire  de  la  grande
Moravie.
Après  la  victoire,  les  Magyars  retournèrent  dans  leur  pays,  mais  ils
avaient  appris  à  connaître  le  chemin  du  Danube.  En  888,  ils  revinrent  avec
leurs  chariots,  leurs  tentes,  leurs  chevaux,  leurs  femmes  et  leurs  enfants;
la  Hongrie  leur  semblait  non-seulement  une  proie,  mais  une  nouvelle  patrie
à  conquérir.
Une  fois  maîtres  du  pays  qu’ils  convoitaient,  ils  dévastèrent  P  Europe,
Leurs  hordes  portèrent  le  pillage  et  l’incendie  en  Allemagne,  en  France,
en  Italie.  Ils  revenaient  chargés  de  butin,  et  leur  nom  était  synonyme  de
brigandage  et  de  destruction  ;  les  anciens  historiens  n’en  parlent  pas  comme
de  fils  d’hommes,  mais  attribuent  leur  naissance  à  des  esprits  infernaux.
Leur  roi  Étienne  le  Saint  ayant  embrassé  le  christianisme,  ils  abandonnèrent ­
  la  vie  errante  pour  se  fixer  dans  les  vastes  puszta  qu’ils  occupent
encore  aujourd  hui.  A  partir  de  ce  moment,  la  navigation  commerciale  du
Danube  prit  un  rapide  essor,  que  soutint  et  développa  le  passage  des  croisés. ­
  Les  Pays-Bas  et  1  Allemagne  expédiaient  par  cette  voie  des  armes  au*
infidèles,  malgré  les  menaces  du  Pape;  la  Frise  et  les  villes  de  Magdebourg,
de  Salzwedel,  envoyaient  leurs  étoffés  de  laine  aux  ports  de  1  Asie;  Passau
et  Ratisbonne  fournissaient  tont  l’Orient  de  leurs  célèbres  draps  écarlate  ;
la  Bohême,  la  Hongrie,  transportaient  jusqu’à  Constantinople  l’or  et  l’argent
  recueillis  dans  leurs  mines.
L’Allemagne  n’exportait  pas  seulement  ses  armes  et  ses  armures,
        <pb n="357" />
        DE  L’ADRIATIQUE  AU  BAVURE.

331

cuirs,  ses  laines,  ses  fourrures,  ses  céréales;  elle  trafiquait  aussi  le  jhair
humaine,  elle  faisait  la  traite  des  blancs  et  vendait  les  serfs  de  Bohême,  de
Moravie  et  des  pays  wen  des.
Les  nobles  seigneurs  de  l’époque  avaient  accaparé  exclusivement  à  leur
profit  ce  commerce  peu  chrétien.
L'Orient  envoyait  de  son  côté  à  l’Occident  la  soie  brute,  les  manteaux
de  pourpre,  les  draps  d’or,  les  habits  et  les  ornements  sacerdotaux,  les

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En  1805,  ce  sont  les  Français  qui  apparaissent.

ceinturons  d’épée  aux  agrafes  de  bronze,  de  cuivre,  d’or  ou  d  argent,  finement ­
  ouvragés,  et  ciselés  par  la  main  habile  des  artistes  helléniques  et
byzantins.
Toutes  les  essences  de  l’Asie,  toutes  les  épices,  le  safran,  le  poivre,
le  gingembre,  les  muscades,  la  cannelle,  qui  était  le  cinnamome  des
anciens,  suivaient  la  voie  du  Danube  pour  venir  jusqu’à  Vienne  et  Itatisbonne.

Mais  le  passage  des  Barbares  n’était  qu  interrompu  ;  Tamerlan  se  dressa
tout  à  coup  au  seuil  de  l’Europe  comme  une  autre  vision  de  la  Mort,  comme
si  l’ombre  d’Attila  fût  sortie  de  son  tombeau.
Il  conduisit  ses  bandes  à  l’assaut  et  au  pillage  des  villes  magyares,  employant ­
  toute  espèce  de  stratagèmes  pour  jeter  l’épouvante  autour  de  lui.
Il  incendiait  les  forêts,  il  attaquait  la  nuit  aux  sons  d  instruments  qui
sonnaient  comme  les  trompettes  de  Jéricho,  il  attachait  de  gigantesques
        <pb n="358" />
        332

LA  HONGRIE,  DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

mannequins  sur  de  grands  chevaux  et  les  lâchait  dans  la  contrée;  les  Hongrois ­
  regardaient  avec  terreur  ces  guerriers  qui  avaient  le  double  de  la  taille
ordinaire,  et  ils  prenaient  la  fuite.
A  peine  les  Tartares  se  sont-ils  retirés,  que  surgissent  les  hordes  turques.
La  Hongrie  n’est  plus  qu’un  vaste  cimetière.
Suivant  les  rives  du  Danube,  les  infidèles  s’avancent  jusque  sous  les  murs
de  Vienne;  et  il  faut  l’héroïsme  de  Sobieski,  l’intrépide  courage  de  Charles
de  Lorraine,  pour  les  refouler  au  delà  des  frontières  du  monde  chrétien.
Enfin,  en  1805,  ce  sont  les  Français  qui  apparaissent  sur  les  bords  du
Danube;  et,  en  18  49,  c’est  l’armée  autrichienne  qui  souille  de  sang  les
rives  du  beau  fleuve,  jusqu’à  ce  que  18G7  donne  enfin  à  la  Hongrie,  après
tant  de  siècles  de  guerre  et  de  lutte,  une  indépendance  noblement  méritée.
C’est  ainsi  que  le  Danube,  reliant  l’Occident  à  l’Orient,  promène  ses  flots
majestueux  à  travers  l’histoire  de  l’humanité.  Successivement  grec,  romain,
barbare,  slave,  turc,  français,  allemand,  il  est  redevenu  magyar;  et,  cessant
aujourd’hui  d’etre  une  route  d’invasion  et  de  guerre,  il  sert  de  chemin  aux
idées  de  paix  et  de  civilisation.
        <pb n="359" />
        CHAPITRE  XXm

L’ile  Je  Scliüt.  —  La  forteresse  de  Komorn.  —  Gran.  —  La  cathédrale.  —  La  Home  magyare.
—  Le  dieu  magyar.  —  Le  prince  primat  de  Hongrie.  —  Le  haut  et  le  has  clergé.  —  Gran  vu
en  hiver.  —  Une  nuit  avec  une  bande  de  Tziganes.  —  Tanières  de  Bohémiens.  —  Installation
princière  des  chanoines.  —  Gran  au  moyen  âge.  —  Les  troubadours.  —  Marchands  bourguignons ­
  et  négociants  français.

Le  Danube  continue  tic  se  dérouler
à  travers  d’immenses  plaines,  sur  la
limite  desquelles  s’élèvent  de  temps  en
temps  de  petits  monticules  construits
par  les  Turcs,  qui  y  plaçaient  leurs
sentinelles  et  y  plantaient  leurs  étendards. ­
  Ces  tertres,  semblables  à  ceux
qu’on  rencontre  encore  aujourd’hui
dans  les  steppes  de  la  mer  Caspienne
et  les  déserts  de  l’Afrique,  sont  les
seuls  travaux  de  défense  que  les  Osmanlis
  aient  jamais  élevés  sur  les  rives
du  fleuve.
Le  bateau  passe  entre  les  îles  de
S  chût,  dont  la  plus  grande  n  a  pas
moins  de  vingt  lieues  de  long.  Son
étonnante  fertilité  lui  a  valu  le  nom  de
Jardin  d’or.  Elle  est  peuplée  d  une
centaine  de  villages  dressant  parmi
les  arbres  leurs  maisonnettes  blanches,
espacées  et  basses  comme  des  tentes.  Des  canots  sont  amarrés  dans  des
anses  pleines  d’ombres  endormies,  du  fond  desquelles,  comme  d  une
embuscade,  on  voit  surgir  des  têtes  d  insulaires  à  la  peau  bronzée,  paieilles
a  des  têtes  d  Indiens.  Des  vaches,  arrêtées  sur  la  rive,  laissent  tombei  leui
ombre  immobile  dans  la  limpidité  verte  de  1  eau;  des  bateliers  en  chemise

V

S.  Éin.  le  cardinal  Havnnld.
        <pb n="360" />
        334

LA  HONGRIE

traversent  le  courant,  debout  sur  leur  longue  barque  chargée  de  houille;
et  des  enfants  se  baignent  en  poussant  des  cris  de  sauvages  et  en  se  roulant ­
  tout  nus  dans  la  robe  veloutée  et  débordante  du  fleuve.
Tout  à  coup,  à  la  pointe  orientale  de  l  ile,  au-dessus  des  arbres,  deux
clochers  se  dressent;  puis  une  ville  semble  sortir  tout  entière  du  sein  des
flots.  C’est  Komorn,  l’ancienne  Komaronium  des  Romains,  le  Gibraltar  de
T  Autriche-Hongrie  :  l’une  des  premières  forteresses  du  monde.
Une  vierge  emblématique  était  incrustée  dans  ses  murailles,  avec  cette
inscription  railleuse  à  l’adresse  de  l’assiégeant  :  Kom  Morn  1 ,  c’est-à-dire  :
«  Viens  demain.  »
«  Qui  a  Komorn,  dit  un  proverbe,  a  la  Hongrie.  »  Aussi  tous  les  rois
magyars  ont-ils  successivement  agrandi  et  fortifié  l’enceinte  de  la  vaste
forteresse.  L’aigle  de  Napoléon  s’arrêta  en  face  de  ses  murs,  qui  lui  parurent ­
  trop  hauts  ;  mais,  particularité  curieuse,  en  1848  le  drapeau  tricolore
y  flotta,  remplaçant  sur  la  citadelle  le  drapeau  autrichien.  C’est  que  le
drapeau  tricolore  était  celui  de  la  révolution  hongroise,  maîtresse  de  la
place.  L’armée  autrichienne  ne  put  reprendre  la  forteresse  que  longtemps
après  la  fuite  du  gouvernement  provisoire  à  Debreczen,  et  après  plusieurs
jours  d’un  bombardement  acharné,  auquel  assista  François-Joseph.
Rien  de  plus  paisible,  de  plus  tranquille,  de  plus  calme  en  apparence
que  l’aspect  actuel  de  Komorn.  Cette  forteresse  a  l’air  d’une  innocente
bergerie.  Les  canons  n’y  ouvrent  pas  leur  gueule  de  bronze  ;  ils  n’y  allongent ­
  point  leur  cou  menaçant,  comme  sur  les  bastions  des  places  fortes  des
bords  du  Rhin.
Après  la  cité  guerrière,  la  cité  sacerdotale.  Voici  la  cathédrale  de  Gran
qui  se  présente  au  regard,  du  haut  de  son  rocher,  comme  la  citadelle  de  la
Foi.  On  ne  peut  rien  rêver  de  plus  magnifique  que  la  vue  de  ce  monument,
par  une  belle  après-midi  d’été,  quand  le  soleil,  baissant  déjà  vers  l'horizon,
lance  des  rayons  obliques  et  plus  dorés.  La  cathédrale  semble  alors  flotter
dans  l’azur,  comme  ces  églises  qui,  sur  les  miniatures  des  missels  gothiques, ­
  sont  soutenues  dans  1  espace  par  des  anges.  On  croirait  voir  le  portique ­
  d  une  Jerusalem  céleste,  avec  ses  colonnades  de  marbre  et  sa  porte
de  bronze.  Figurez-vous  la  basilique  de  Saint-Pierre  de  Rome  transportée
sur  le  sommet  d’un  rocher  aux  teintes  de  porphyre,  reflétant  sa  coupole  et
ses  colonnes  de  marbre  dans  les  flots  du  plus  beau  fleuve  de  l’univers,  et
dominant  des  plaines  immenses  rayées  de  champs  de  blé  mûr,  et  des

1  Komm  Morgen.  —  En  hongrois,  cette  ville  s’appelle  Komârom.
        <pb n="361" />
        DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

335

coteaux  tapissés  de  vignes,  qui  fuient  à  l’horizon.  Par  le  portail  ouvert,  le
soleil,  ce  grand  dissipateur  de  ténèbres  et  de  mystère,  pénètre  jusque  dans
la  nefet  l’illumine  de  clartés  radieuses  comme  celles  du  paradis.
C’est  bien  là  le  temple  qui  convient  aux  anciens  adorateurs  du  magyarok
istene,  du  dieu  magyar,  «  qui  n’est  ni  le  dieu  vengeur  des  Juifs,  ni  le  dieu
tonnant  des  Grecs  et  des  Romains,  ni  le  dieu  miséricordieux  des  chrétiens,
mais  celui  de  la  raison  et  de  la  justice  »  .
Le  caractère  hongrois  ne  se  serait  point  accommodé  d’une  de  ces  sombres ­
  cathédrales  gothiques  comme  celles  qui  ornent  les  bords  du  Rhin  ;
l’édifice  eut  été  trop  triste,  trop  sombre,  trop  sévère  pour  ce  peuple
ennemi  du  mysticisme,  et  qui  ne  comprend,  comme  les  Italiens,  qu’une
religion  tombant  sous  les  sens.
Gran  est  la  Rome  magyare,  comme  Cologne  est  la  Rome  germanique.
C’est  la  ville  des  miracles,  la  ville  des  légendes,  la  ville  de  saint  Étienne,  la
ville  du  premier  archevêque  du  royaume  :  le  prince  primat,  qui  gouverne
en  quelque  sorte  la  contrée,  qui  lui  appartient.  Il  vient  immédiatement
après  le  roi  et  le  palatin  ;  et  le  roi  qu’il  n’a  pas  sacré  n’oserait  monter  sur
le  trône.  Assisté  de  son  chapitre,  il  forme  une  cour  de  justice  à  laquelle
sont  soumises  certaines  causes  ;  à  la  Chambre  des  seigneurs  de  Pest,  où  il
siège  de  droit,  sa  place  est  marquée  à  part  au-dessus  de  celle  des  seigneurs
héréditaires  ;  il  a  le  privilège  de  parler  le  premier  en  toute  circonstance,  et
de  toucher  la  quarante-huitième  partie  des  bénéfices  de  la  banque  de
Kremnitz.  Jadis,  en  cas  de  guerre  nationale,  le  prince  primat  fournissait
deux  mille  hommes  d’armes  ;  et,  d’après  1  ancienne  coutume,  c’est  luimême
  qui  devait  les  commander.  Il  avait  encore,  il  y  a  peu  d’années,  sa
garde  à  cheval,  symbole  de  son  autorité  temporelle;  avant  1848,  il  pouvait
conférer  la  noblesse  dans  1  étendue  de  son  diocèse.  Les  revenus  de  ses
fermes  et  de  ses  vignobles  sont  encore  aujourd’hui  estimés  à  plus  de
deux  millions  de  francs.
Au  milieu  des  ruines  du  moyen  âge,  le  haut  clergé  hongrois  est  demeuré
debout  avec  toute  sa  richesse  féodale  1 .
Si  le  haut  clergé  magyar  a  pu  conserver  jusqu’à  nos  jours  ses  propriétés
et  ses  richesses,  il  faut  en  chercher  la  cause  dans  sa  tolérance,  sa  libéralité,
son  esprit  sage,  prudent  et  politique.
1  Les  revenus  particuliers  du  clergé  sont  encore  d’environ  180  millions  de  francs.  Ceux  de
1  evêque  de  V  es  prim  sont  de  800,000  francs;  ceux  des  évêques  de  Cinq-Églises  et  de  1  Albe-Royale,
  de  700,000  francs,  etc.  Il  y  a  en  Hongrie  trois  archevêchés  et  vingt-six  évêchés,  qui  soûl
tous  aussi  hien  rentés.  Avant  les  réformes  de  Joseph  II,  le  clergé  hongrois  possédait  le  tiers  du
royaume.
        <pb n="362" />
        336

LA  HONGRIE,  DE  L’ADRIATIQUE  AU  D  AIN  U  H  E.

Ce  problème  de  l’entente  de  1  Église  avec  l’État,  qui  semble  impossible
ailleurs,  le  clergé  hongrois  l  a  résolu  par  son  noble  dévouement  au  pays  et
son  inépuisable  générosité.
Les  évêques  prennent  b  initiative  de  toutes  les  œuvres  patriotiques  de
bienfaisance  et  de  charité.  Leur  budget  entretient  les  écoles,  les  hôpitaux,
les  orphelinats  ;  ils  envoient  à  leurs  frais  les  étudiants  pauvres  étudier  dans

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Forteresse  de  Ko  morn,

les  universités  étrangères;  ils  subventionnent  les  sociétés  savantes,  établissent ­
  même  des  ponts  et  construisent  des  routes.  Ils  sont  partout  les  premiers ­
  dès  qu’il  s’agit  d’instruire,  d’éclairer  ou  de  soulager  le  peuple.  Le
cardinal  Haynald,  depuis  dix  ans  qu’il  occupe  le  siège  de  l’archevêché  de
Kalosza,  a  dépensé  plus  de  trois  millions  rien  que  pour  fonder  des  écoles
et  des  hôpitaux.  Ce  vrai  type  du  prélat  hongrois  a  réuni  dans  les  galeries
de  sa  residence  le  plus  magnifique  herbier  que  l’on  connaisse,  et  son  observatoire ­
  de  Kalosza  est  le  plus  célèbre  de  la  Hongrie.  Dernièrement,  d
dirigeait  les  fêtes  jubilaires  données  à  Pest  en  l’honneur  de  Liszt;  et,  R
I  occasion  des  noces  d  argent  de  1  Empereur,  il  envoyait  une  somme  de
70,000  francs  au  comité  de  bienfaisance.
Au-dessous  de  la  cathédrale  de  Grau,  s’étagent  en  casse-cou  et  en  pittoresque ­
  dégringolade  les  maisons  de  la  petite  ville,  avec  leurs  toits  irré-
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        LA  HONGRIE,  DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

339

guliers,  tourmentés  el  heurtés  comme  des  vagues,  relevés  fièrement  comme
1  aile  d’un  feutre  de  matamore,  ou  formant  une  succession  de  pans  coupés
et  pointus,  de  hachures  grises,  de  petits  triangles  noirs  superposés  et
comme  en  fuite,  .l’avais  vu  Gran  l’année  précédente,  en  hiver,  au  mois
de  février.  Pendant  que  le  bateau  passait  au  pied  de  la  ville,  je  m’y
revoyais  en  imagination,  dans  la  magie  du  souvenir.  Mais  alors  l’immense
plaine  était  morte  et  dormait  sous  un  linceul  de  neige  dont  les  bouts  flottaient ­
  à  l’horizon,  dans  un  ciel  blême  et  glacé.
J’étais  venu  de  Vienne  en  chemin  de  fer;  la  station  est  à  une  petite  lieue
de  Gran,  et  pour  arriver  à  la  ville,  il  faut  traverser  le  Danube  :  chose  assez
difficile  en  cette  saison,  où  le  fleuve  charrie  d’énormes  blocs  de  glace.  La
débâcle  avait  commencé,  et  la  violence  du  choc  des  glaçons  avait  détruit
le  pont  de  bateaux  qui  rallie  Gran  à  la  rive  gauche.  Il  y  avait  bien  des
bateliers  qui  faisaient  le  service;  mais  la  nuit,  et  pour  un  seul  passager,
ils  ne  se  dérangeaient  pas.
A  trois  cents  mètres  de  la  gare,  une  petite  lumière  luisait,  au  ras  de  terre.
On  eût  dit  une  lanterne  oubliée  ou  un  feu  de  berger  qui  s’éteignait.
C’étaient  les  fenêtres  éclairées  d’une  tzarda,  d’une  auberge  de  campagne  à
demi  enfouie  dans  la  neige  comme  un  chalet  alpestre  pendant  l’hiver.
J’allai  V  demander  un  gîte  pour  la  nuit.  L’unique  pièce,  basse,  enfumée,
n’avant  pour  plancher  que  le  sol  durci  et  noir,  était  remplie  de  Bohémiens
qui  revenaient  de  la  foire  et  buvaient  l’argent  qu’ils  avaient  gagné  à  revendre ­
  des  chevaux.  Les  jeunes  dansaient,  tandis  que  les  vieux  se  passaient  des
bouteilles  d  eau-de-vie.  Un  des  plus  beaux  garçons  de  la  bande,  dans  un
débraillé  superbe,  jouait  sur  sa  contre-basse  des  improvisations  entraînantes. ­
  Près  de  lui,  accroupie  sur  un  tapis,  se  tenait,  dans  une  pose  rêveuse
et  abandonnée,  sa  jeune  femme,  habile  tireuse  de  cartes,  qui  m’avait
dit  la  bonne  aventure.  En  échange  de  tout  ce  qu’elle  avait  pu  m  annoncer
d  heureux  dans  une  langue  que  je  ne  comprenais  pas,  je  fis  renouveler  les
bouteilles  vides,  ce  qui  tint  la  bande  en  gaieté  jusqu’au  matin.
A  l’aube,  ils  partirent  en  sifflant.  Le  vieux  marchait  en  tête,  avec  son
grand  chapeau  à  la  Rembrandt,  ses  cheveux  bouclés  et  sa  canne  de  tambour-major. ­
  Los  femmes  venaient  après,  chargées  de  paquets,  soufflant
dans  leurs  mains  rouges;  les  jeunes  gens  à  cheval  fermaient  la  marche.
Dans  l’air  vague  et  argenté  du  matin,  sur  l’immensité  blanche  et  immaculée, ­
  ce  pittoresque  cortège  se  détachait  avec  la  netteté  et  le  relief  de  ces
fines  et  exquises  découpures  noires  appliquées  sur  une  feuille  de  carton
&amp;gt;  que  j’eus  déjeuné,  je  montai  en  traîneau  pour  aller  a  (trau.

glace.
        <pb n="366" />
        Ti  A  HONGRIE

SAO
Qu’elles  sont  délicieuses,  ces  courses  violentes  et  à  toute  vitesse  sur  la
Ierre  recouverte  d’une  neige  qui  a  les  blancheurs  d’un  lit  de  soie!  Comme
un  bateau  lancé  à  toute  vapeur,  le  traîneau  fend  et  déchire  f  immobilité
muette  de  cette  mer  de  neige.  Je  me  croyais  transporté  au  fond  de  la
Sibérie  ou  dans  un  de  ces  paysages  indécis  et  flottants  du  pôle  nord.  Quelques ­
  arbres  se  dressaient  çà  et  là,  comme  d’énormes  madrépores  aux  ramifications ­
  cristallisées  et  changées  en  opale.  D’autres,  formant  de  grands
candélabres  en  verre  de  Venise,  tordaient  leurs  branches  aux  floraisons  de
givre  qui  luisaient  comme  du  verre.  Des  colliers  de  perles  enguirlandaient
et  festonnaient  les  buissons,  et  l’on  eût  dit  qu’elles  étaient  les  fruits  naturels ­
  de  ces  arbustes  en  hiver.  Au  bout  des  feuilles  délicatement  bordées
d’une  fine  dentelle  d’argent,  des  pendeloques  de  glace  tremblaient.  Quel
habile  ouvrier,  quel  merveilleux  artiste,  quel  orfèvre  inimitable  que  ce
vieil  Hiver,  aux  mains  tremblantes  et  à  la  barbe  de  neige!  Gomme  il  sail
décorer  une  haie,  un  rocher,  un  arbre,  un  pan  de  mur,  une  fenêtre,  un
coin  de  toit,  une  ville  tout  entière!
Le  ciel  était  d’un  bleu  froid  intense,  d’un  azur  d’acier.  L’air  me  tranchait ­
  la  figure  comme  une  lame  de  rasoir,  mes  moustaches  étaient  comme
saupoudrées  de  limaille;  mais  que  ce  froid  glacé  est  tonique!  comme  il
vous  tend  à  nouveau  les  nerfs  qui  ne  vibraient  plus!  et  qu’on  est  bien,  avec
une  bonne  fourrure  et  un  bon  cigare,  perdu  au  milieu  de  ce  blanc  qui  vous
fait  songer  à  l’hermine,  au  duvet  des  cygnes,  aux  peaux  d’ours  et  aux  toisons ­
  d’agneau!  —  Dans  la  pâleur  défaillante  et  blafarde  de  T  horizon,  sur
la  ligne  droite  d’une  petite  colline,  passait  lentement,  à  demi  estompée
par  la  buée,  une  longue  file  de  bœufs  tout  blancs,  comme  dans  un  basrelief
  de  marbre  antique.
Sur  mon  ordre,  le  cocher  arrêta  ses  petits  chevaux,  que  la  gelée  avait
frangés  d’argent,  an  pied  d’un  ravin  dans  lequel  des  Tziganes  s’étaient
creusé  des  cavernes  pour  passer  l’hiver.  J’eus  quelque  peine  à  nTapprocher
de  ces  demeures,  gardées,  comme  les  douars  arabes,  par  des  chiens
d’une  maigreur  et  d’une  férocité  de  loups  affamés.
Enfin,  une  v  ieille  Bohémienne  en  guenilles  sortit  de  sa  tanière  et  fit
rentrer  la  meute  au  i  epos.  Elle  me  laissa  descendre  dans  son  trou,  ou
grouillait  une  famille  d’une  dizaine  d’individus.  Les  jeunes  filles  et  les
garçons  de  douze  ans  étaient  complètement  nus  et  couchés  sur  un  lit  de
feuilles  et  d’herbes  sèches.  Dans  le  fond,  une  marmite  cuisait  sur  un  feu
de  bois  vert  qui  remplissait  la  tanière  d’une  fumée  âcre;  aux  murs  étaient
accrochées  deux  ou  trois  images  de  madones  qui  souriaient  doucement,  en
baissant  les  yeux  sous  leur  nimbe  d’or.
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        DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

.le  remontai  dans  le  panier  d’osier  de  mon  traîneau,  et  bientôt  Gran
m’apparut,  figé  dans  sa  roideur  d’hiver,  avec  ses  toits  ouatés,  ses
cheminées  garnies  d’un  revêtement  de  neige,  ses  gouttières  décorées  de
stalactites  de  glace,  blanches  et  en  relief  comme  de  la  guipure,  et  sa  cathédrale ­
  qui  semblait  taillée  et  découpée  en  dôme,  en  festons,  en  arcades,  en
colonnes  et  en  arceaux,  dans  une  montagne  de  glace.

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Une  barque  me  transporta  à  l’autre  rive.

Une  barque,  dans  laquelle  s’installèrent  des  moines,  des  femmes,  des
paysans  vêtus  d  une  peau  de  mouton,  des  juifs  piqués  de  taches  de  rousseur ­
  et  cachés  dans  leur  grande  pelisse  au  poil  jaune,  comme  les  juifs  d’Albert ­
  Durer,  me  transporta  à  l’autre  rive,  dans  la  ville  basse.
Gran  me  fit  une  singulière  impression.  On  y  sent  le  renfermé,  l’humidité
d’une  sacristie.  C’est  encore  la  vraie  cité  cléricale  du  moyen  age,  avec  ses
rues  aux  détours  tortueux,  ses  ruelles  étranglées,  aux  enfoncements  noirs
et  mystérieux,  ses  fenêtres  aux  grilles  de  confessionnal,  ses  petites  portes
suspectes  entre-baillées,  ses  rares  boutiques  avec  des  étalages  dévots  de
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        342

T-A  II  O  NT,  TM  K

cierges  et  de  chapelets,  ses  lanternes  suspendues  à  des  chaînes,  et  qui
mettent  dans  la  nuit  de  petites  lueurs  discrètes  de  lampes  de  chapelle.
A  chaque  pas,  on  rencontre  des  moines,  des  abbés,  des  prêtres;  non  pas
des  moines  à  la  figure  ascétique,  aux  vêtements  rapiécés,  mais  habillés
de  bon  drap,  coiffés  de  grands  chapeaux  et  chaussés  de  solides  souliers; ­
  les  abbés  ont  des  mines  roses  d’enfants  de  chœur,  et  les  prêtres
à  figure  pleine,  heureuse,  marchent,  dans  leur  belle  pelisse  de  peau  de
loutre,  d’un  pas  digne  et  assuré  de  propriétaire,  pour  bien  montrer  qu  ici
ils  sont  chez  eux.
Dans  la  ville  haute  se  déploient,  sur  deux  ailes  longues  à  l’extrémité
desquelles  se  dresse  la  cathédrale,  les  palais  uniformes  et  recrépis  à  la
chaux  des  chanoines,  dont  les  revenus  sont  princiers 1 .  Les  fenêtres  du
rez-de-chaussée  sont  élevées;  la  porte  massive,  de  couleur  bronzée,  est
grave  et  silencieuse.  Mais  entrez,  suivez  ces  corridors  garnis  de  hautes
armoires  sculptées,  ou  le  linge  s’empile  en  blanches  pyramides,  et  vous
arriverez  dans  des  appartements  dorés  sur  toutes  les  coutures,  pleins  de
tapis,  d’objets  d  art,  de  pièces  d’argenterie  brillant  sur  les  dressoirs
d’ébène,  de  meubles  moelleux,  de  tentures  et  de  tapisseries.
Dans  un  petit  salon  ponceau,  M.  le  chanoine  et  ses  iams  font  leur
partie  de  macao,  ce  jeu  favori  des  ecclésiastiques  hongrois,  et  ils  fument
leur  chibouck,  en  savourant  un  café  parfumé.
L  Autriche  et  la  Hongrie  ont  encore  de  ces  coins  de  moyen  âge  qui  se
conservent,  grâce  aux  vieilles  traditions.  Il  y  a  certains  chanoines  qui  forment ­
  une  caste  à  part  dans  la  hiérarchie  ecclésiastique.
Le  noble  à  la  tête  d’un  majorat  voue  souvent  à  l’Église  un  de  ses
fils  encore  au  berceau;  mais  avant  de  venir  prendre  place  au  chœur
de  quelque  riche  cathédrale,  le  jeune  noble  se  fait  soldat,  devient
quelquefois  officier  de  cavalerie,  et  ce  n’est  qu’après  avoir  largement
bu  à  toutes  les  coupes  qu’il  consent  à  vendanger  la  vigne  du  Seigneur.
Il  y  a  aussi  en  Hongrie  de  nombreux  chanoines  honoraires  et  irréguliers ­
  qui  touchent  de  beaux  revenus  sans  mettre  les  pieds  au  chapitre.
Les  postes  de  faveur  sont  en  général  accordés  par  le  souverain  à  des  prélats
dont  il  veut  reconnaître  et  récompenser  les  services.  Mais  une  réforme  se
fait  aujourd’hui,  et  a  mesure  que  les  vieux  chanoines  meurent,  les  privilèges ­
  s  éteignent.  A  XagyA  arad  (Gross-Wardein),  il  y  a  six  chanoines  littéraires ­
  (Stalla  litterana),  nommés  en  récompense  de  leurs  travaux  littéraires.
Trois  de  ces  bénéfices  ont  été  donnés  à  des  savants  :  M.  Florian  Römer,
l

T  e  traitement  d’un  chanoine  de  Gran  est  de  25,000  francs,  outre  le  logement  et  le  casuel.
        <pb n="369" />
        DE  L'ADRIATIQUE  AU  DAIS  U  ItE.

34  3
archéologue  bien  connu  en  France;  M.  Guillaume  Fraknoi,  secrétaire
perpétuel  de  1  Académie  des  sciences,  et  M.  Sigismond  Bubics,  ancien
conservateur  des  estampes.
Avant  d  être  une  ville  de  prêtres,  aux  rues  noires  pleines  de  tournants
et  d’encoignures,  aux  recoins  sombres  de  chapelle  gothique;  avant  d’avoir
cet  air  de  vétusté  et  de  tristesse,  Grau  était  une  belle  et  joyeuse  ville  peuplée ­
  de  gentilshommes,  de  tiers  guerriers,  de  femmes  d’une  renommée
universelle,  et  de  marchands  et  de  négociants  que  des  privilèges  successifs
avaient  presque  mis  de  pair  avec  la  noblesse.
Grau  était  alors  plus  fort  que  Bude,  plus  riche  que  Wardein,  plus  considérable ­
  que  Presbourg.  Cité  de  défense  et  de  commerce,  c’était  aussi  la
capitale  du  luxe  et  des  plaisirs.  Ce  qu’avait  été  Avignon  au  temps  des
papes,  Gran  le  fut  au  temps  des  croisades,  quand  son  vaste  port  était
encombré  de  galères  pavoisées  et  d  embarcations  de  tout  genre,  sur  lesquelles ­
  flottaient  les  pavillons  de  toute  la  chrétienté.  La  plupart  des  vaisseaux ­
  marchands  passaient  l’hiver  dans  cet  entrepôt  central  du  commerce
entre  l’Orient  et  l’Occident.  Le  long  du  Danube  s’étendaient  de  vastes
magasins  où  s’entassaient  les  armes,  les  soieries,  les  draps,  les  fourrures,
les  épices.  Oh!  les  belles  fêtes!  les  gaies  journées  !  Lu  haut,  sur  le  sommet
de  la  montagne,  là  où  se  voit  maintenant  la  cathédrale,  s’élevait  le  château
fort  avec  ses  bastions  et  ses  tourelles,  son  beffroi,  ses  portes,  ses  ponts-levis,
et  son  enceinte  qui  renfermait  l’église  Saint-Etienne  et  le  quartier  de  la
noblesse,  logée  dans  ses  maisons  massives,  ouvragées  de  balcons  de  fer,
ornées  de  frontons  et  de  chapiteaux,  gardées  comme  de  vrais  palais  par
des  belduques,  et  où  la  voix  des  poètes  animait  les  festins.  Car  ils  étaient
alors  à  la  mode  à  Gran,  les  poètes,  et  ceux  qui  n  avaient  pas  été  encagés,
comme  des  rossignols,  par  de  nobles  seigneurs,  jouaient  du  violon  et  chaulaient ­
  au  coin  des  rues  leurs  ballades  et  leurs  chansons.  Souvent  leur  poésie
fustigeait  sans  pitié  les  extravagances  de  la  mode,  les  exactions  des
grands,  1  avarice  des  prélats.
Le  poète  ne  manquait  jamais  de  sujet  :  chaque  passant  fournissait  un
nou\  eau  thème  à  sa  verve  ;  il  raillait  le  paysan  lourdaud  et  badaud  qui
s  arrêtait  bouche  béante,  le  bourgeois  orgueilleux  au  ventre  solennel,  la
bossue  querelleuse,  le  juif  aux  doigts  crochus.  Parfois,  lorsque  le  poète
devenait  trop  hardi,  on  lui  cassait  son  violon  sur  le  dos.
Enfin,  ou  s  émut  de  I  influence  populaire  des  troubadours,  et  il  fut  défendu ­
  a  tous  ceux  qu’une  infirmité  ne  rendait  pas  impropres  au  travail  de
chanter  en  public.
        <pb n="370" />
        344

LA  HONGRIE

Autour  de  l’église  Saint-Étienne,  c’étaient,  les  dimanches  et  les  jours  de
fête,  des  processions  splendides  qui  défilaient  lentement  au  chant  des
cantiques  et  au  son  des  cloches,  bannières  au  vent;  des  cavaliers  armés  de
toutes  pièces,  et  dont  la  cuirasse  étincelait  au  soleil,  escortaient  à  cheval
le  dais  de  l’archevêque;  puis  venaient  les  magnats  en  costume  de  velours
et  d’or,  avec  leur  suite  empanachée,  les  corporations  de  marchands,  les

.  i)  M/.1  '  !

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IV.

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finolis ­

  jouaient  du  violon  et  chantaient  au  coin  des  rues.

ouvriers  bourguignons,  et  les  riches  négociants  de  France  et  de  Lombardie,
accompagnés  de  leurs  femmes  en  costume  national,  à  la  coupe  étrange.
Les  trois  quarts  de  la  ville  de  Gran  étaient  habités  par  des  étrangers.
Chaque  nationalité  occupait  une  rue  ou  un  quartier  distinct;  de  sorte  qu  a
tel  endroit,  on  pouvait  se  croire  en  France;  à  tel  autre,  en  Italie;  plus  loin,
en  Allemagne  ou  en  Bulgarie.  Il  était  bien  difficile  au  voyageur  qui  arrivait
pour  la  première  fois  de  s  orienter  au  milieu  de  toutes  ces  langues,  de  ces
types  et  de  ces  costumes  divers.  Ces  négociants  enrichis,  cousus  d’or  et  de
vanité,  surpassaient  la  noblesse  en  luxe  et  en  magnificence.  Ils  avaient
revêtu  de  marbre  la  façade  de  leurs  hôtels;  ils  avaient  appliqué  à  leurs
fenêtres  les  grilles  les  plus  délicatement  travaillées,  et  aux  angles  des  toits
se  tordaient  des  gargouilles  grotesques,  se  dressaient  des  dragons  ailés  à  hi
        <pb n="371" />
        44

DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

345

gueule  menaçante  et  enflammée,  comme  les  gardiens  aériens  de  la  maison.
Les  femmes  de  ces  somptueux  marchands  se  promenaient  en  chaise  à  porteurs, ­
  et  quelquefois,  pour  se  rendre  à  l’église,  elles  faisaient  étendre  un
tapis  dans  toute  la  longueur  de  la  rue.  Pendant  la  semaine,  assises  derrière
leur  comptoir,  elles  trônaient  comme  des  reines  ;  et  tandis  que  leurs  maris,
la  tête  sonnante  de  chiffres,  travaillaient  dans  les  entrepôts,  elles  recevaient ­
  toute  une  cour  de  gentilshommes  et  d’étrangers.
Mais  un  jour  l’horizon  apparut  tout  rouge  d’incendies  :  les  Tartar  es
étaient  là  ;  et  Gran,  avec  toutes  ses  richesses,  ses  trésors,  ses  palais,
ses  forteresses,  ses  remparts,  devint  la  proie  des  Barbares,  et  ne  se  releva
plus  jamais  de  sa  ruine.

--Æ
        <pb n="372" />
        CHAPITRE  XXIV

Le  pont  d’un  bateau  à  vapeur  sur  le  Danube.  —  Visegrad.  —  Ancienne  splendeur  de  ce  château.
—  Jardins,  terrasses  et  tournois.  —  Mot  d’un  légat  du  Pape.  —  Vacz.  —  Le  soir  sur  le
Derrière  nous,  la  cathédrale  de  Oran
s’évanouissait  comme  une  ombre  rose
dans  un  effacement  nuageux.  Un  jeune
Bénédictin  qui  était  monté  à  bord  de
notre  vapeur,  à  Gönyö,  expliquait  à  un
paysan  de  la  basse  Hongrie  que  la  cathédrale, ­
  commencée  en  1821  par  le  primat
Rudnez,  n’était  pas  achevée,  qu’elle  avait
coûté  des  millions,  que  les  temps  actuels
étaient  durs,  qu’il  restait  à  faire  l’église
souterraine  devant  servir  aux  cérémonies  du  culte  en  hiver,  et  que  tout
l’édifice  était  recouvert  intérieurement  de  marbre  rouge  et  reposait  sur
trente-huit  colonnes.  Il  raconta  ensuite  h  son  voisin  que  saint  Étienne  était
né  à  Gran,  dans  un  château  qui  s’élevait  alors  sur  la  colline  que  couronne
l’église  actuelle,  et  que  c’était  là  qu’il  avait  été  baptisé  par  saint  Adalbert.
Le  prince  primat  Rudnez  avait  voulu  consacrer  un  monument  imposant  à
ces  souvenirs  de  la  patrie.
Le  pont  d  un  bateau  a  vapeur  sur  le  Danube  ne  présente  malheureusement ­
  plus  aujourd  hui  les  scènes  et  les  types  pittoresques  qu’on  y  voyait
jadis.  Un  voyageur  anglais,  (Juin,  qui  se  rendait  à  Constantinople  en  1884,
nous  a  laissé  un  croquis  original  de  la  compagnie  bizarrement  mélangée
avec  laquelle  il  se  trouva  durant  le  trajet  de  Vienne  à  Pest.  Il  y  avait  d  abord
des  centaines  de  Tyroliens  qui  s’en  allaient  en  Transylvanie,  avec  leurs
femmes  et  leurs  enfants,  pour  travailler  aux  mines  de  l’État  :  les  uns  étaient
couchés  et  dormaient;  d’autres  se  promenaient  de  long  en  large,  en  fumant,
en  chantant  ou  en  sifflant  ;  agenouillés  en  rond,  les  plus  jeunes  se  rendaient

Danube.  —  Arrivée  à  Budapest.

BU

Paysan  de  la  basse  Hongrie.
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        LA  HONGRIE,  DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

347

réciproquement  le  service  de  se  débarrasser  les  cheveux  de  leurs  innombrables ­
  habitants.  Il  y  avait  en  outre  une  troupe  de  comédiens  ambulants,
un  charlatan  français,  un  poète  italien,  un  «  petit  homme  qui  devait  être
un  espion  russe»  ,  un  juif  avec  sa  tille  :  tous  deux  habillés  à  la  turque.
Dans  la  cabine  de  l’avant,  une  trentaine  de  nobles  magyars,  groupés  autour
de  diverses  tables,  jouaient  aux  cartes  en  parlant  latin.—Aujourd’hui,  les
nobles  hongrois  parlent  très-bien  français  et  se  font  habiller  par  des
tailleurs  parisiens.  Quant  aux  étrangers  qu’on  rencontre  sur  les  bateaux  à
vapeur  du  Danube,  ce  sont  en  partie  des  commis  voyageurs  allemands,
des  marchands  de  bœufs,  ou  des  spéculateurs  français  qui  viennent  en
Hongrie  acheter  des  «  vins  de  Bordeaux  »  .
Le  Danube,  après  avoir  quitté  la  grande  plaine  ou,  eu  1683,  Sobieski  et  le
duc  de  Lorraine  infligèrent  une  seconde  et  dernière  défaite  aux  Turcs,  déjà
battus  devant  \ienne,  se  resserre  et  pénètre  dans  une  contrée  romantique,
abrupte  et  close.  Plus  de  villages,  plus  de  clochers,  plus  de  petite  cheminée
perdue  parmi  les  saules  et  dévidant  dans  le  ciel  bleu  le  fil  noir  de  sa  fumée  ;
rien  que  des  rives  encaissées  ou  les  Ilots  mugissent  et  grondent  d’un  air
rechigné,  des  blocs  de  rochers  émergeant  comme  des  récits  du  sein  du  fleuve,
des  falaises  où  des  sapins  rabougris  se  cramponnent  en  torsions  désespérées,
des  oiseaux  de  proie  tourbillonnant  au-dessus  d’une  gorge  perdue,  des
horizons  murés  par  des  parois  de  pierre  et  fermés  par  de  hautes  palissades ­
  de  sapins.
Cependant  des  vestiges  de  vie  et  de  civilisation  passée  se  rencontrent  au
milieu  de  ce  désert.  Sur  un  rocher  fauve,  brûlé  et  plaqué  de  taches
de  soleil,  serpentent  encore  quelques  murailles  en  poussière  soutenues ­
  par  de  vieilles  tours.  Ce  sont  les  ruines  de  Visegrad.  Les  Romains
«liaient  élevé  là  un  castel  qu  ils  avaient  appelé  Castrum  album,  Château-Blanc.
  Puis  les  moines  y  bâtirent  des  églises  et  des  couvents,  et  les  rois
prirent  aux  moines  leurs  couvents  et  leurs  églises  pour  construire  à  la  place
b'  plus  splendide  château  de  Hongrie,  dans  lequel  la  couronne  de  saint
Etienne  fut  longtemps  gardée.
Que  ne  donnerait-on  pas  pour  voir  ces  pierres  écroulées  reprendre  leur
place,  former  a  nouveau  des  murs,  des  remparts,  des  terrasses,  des  tours,
des  créneaux,  des  donjons,  des  portiques,  des  balcons,  s’arrondir  en  ogives,
8  épanouir  en  écussons,  se  découper  en  dentelles  de  fines  sculptures,  et
reconstituer  1  architecture  prodigieuse  de  ce  château  de  légende,  avec  le
faste  et  1  animation  de  ses  beaux  jours,  alors  que  ses  jardins  arrosés  de  jets
&amp;lt;1  eau  retombant  en  pluie  de  perles,  ornés  de  grottes,  peuplés  de  statues
•  le  dieux  et  de  déesses,  étaient  consacrés  à  la  glorification  de  l’art,  et  que,
        <pb n="374" />
        348

LA  HONGRIE,  HE  L’ADRIATIQUE  AU  UANUIIE.

dans  son  admiration,  un  légat  du  Pape  s’écriait  :  «  C’est  le  paradis  terrestre! ­
  »
Visegrad  avait  commencé  de  devenir  une  demeure  princière  sous  Robert
d’Anjou,  fils  de  Charles  Martel,  à  qui  la  Hongrie  divisée  avait  offert  le
trône.  Quand  ce  prince  épousa  eu  troisièmes  noces  une  belle  et  jeune  Polonaise, ­
  Élisabeth,  la  cour  de  Visegrad  brilla  d’un  vif  éclat.  Mais  ce  fut
sous  le  règne  de  Louis  I er ,  fils  de  Robert,  que  Visegrad  entra  dans  sa
période  la  plus  florissante.  Alors,  de  tous  côtés,  accoururent  à  la  cour  du
roi  de  Hongrie  des  artistes  qui  firent  de  cette  résidence  royale  une  chose
merveilleuse,  comme  le  furent  plus  tard  Versailles  et  Potsdam,  et  comme
l’avait  été  P  Alhambra.
Le  château  renfermait  trois  cent  cinquante  chambres;  deux  rois  avec  leur
suite,  plusieurs  ducs  et  margraves  étrangers  pouvaient  s’y  loger  à  1  aise
avec  leurs  gens.  Et  sur  tous  les  sommets  des  montagnes  d’alentour  s’élevaient ­
  des  châteaux  splendides,  des  églises  superbes,  des  pavillons  de  plaisance ­
  au  milieu  des  massifs  d’arbres  et  de  verdure.  Quand  Charles  Robert
reçut  les  rois  de  Bohême  et  de  Pologne,  ce  ne  furent  que  fêtes  et  festins.
On  vida  cent  quatre-vingts  barriques  de  tokay.  Et  quand  le  roi  de  Bohême
quitta,  en  titubant  sans  doute,  la  table  du  château  de  Visegrad,  son  hôte
lui  fit  remettre  cinquante  pièces  de  vaisselle  d  argent,  un  jeu  d’échecs  d’un
travail  sans  prix,  plusieurs  selles  richement  ornées,  une  coupe  d’or  ciselée, ­
  un  poignard  au  manche  orné  de  diamants  et  de  perles.  Tous  les  seigneurs ­
  polonais  furent  aussi  comblés  de  présents.
Les  jardins  de  Visegrad  étaient  célèbres  dans  l’Europe  entière.  Il  s’y
donnait  des  tournois  auxquels  accourait  la  noblesse  de  tous  les  pays.
Sous  Mathias  Gorvin,  le  Charlemagne  magyar,  la  résidence  de  Visegrad
fut  encore  agrandie  et  embellie.  De  majestueuses  allées  d’arbres  conduisaient ­
  de  la  ville  au  château  royal,  et  les  collines  environnantes  avaient  été
transformées  en  jardins,  en  vignobles  et  en  vergers.  Mathias  avait  fait
ériger  une  fontaine  en  marbre  rouge,  dans  laquelle,  au  lieu  d’eau,  coulait
souvent  du  vin.
Après  la  mort  de  Mathias,  la  décadence  commença  pour  Visegrad.  En
1529,  Soliman  s  empara  de  la  ville,  du  château  royal  et  de  la  forteresse,  et,
jusqu’en  1684,  1  ancienne  résidence  des  rois  de  Hongrie  resta  entre  les
mains  des  infidèles.
Visegrad  disparaît  à  son  tour  derrière  un  coude  du  fleuve;  le  paysage
change  et  prend  une  verte  et  tendre  fraîcheur  d’idylle  :  aux  rochers  désolés,
aux  gorges  abruptes,  succèdent  des  plaines  riantes,  des  prés  et  des  vergers
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        LA  HONGRIE,  DE  L'ADRIATIQUE  AIT  DANUBE.

351

où  les  arbres  fruitiers  plongent  dans  une  mer  d’herbes  et  de  fleurs  ;  le
Danube  coule  de  nouveau  avec  une  Hère  indépendance,  développant
comme  un  manteau  de  roi  la  nappe  majestueuse  de  ses  flots.
Quand  nous  nous  trouvâmes  en  vue  de  Yacz,  le  soleil  se  couchait,  illuminant ­
  le  dôme  de  la  cathédrale,  construite,  comme  celle  de  Gran,  sur  le
modèle  de  la  basilique  de  Saint-Pierre  de  Home.
La  ville  de  Yacz  se  divise  en  trois  quartiers  distincts  :  le  quartier  catholique, ­
  le  quartier  ruthène  ou  grec  orthodoxe,  et  le  quartier  protestant.  Une
maison  pénitentiaire,  aux  proportions  grandioses,  se  dresse  dans  une  magnifique ­
  position.  La  philanthropie  veut  aujourd’hui  qu’on  loge  dans  des
palais  le  vol  et  l’assassinat.
Les  rougeurs  du  crépuscule  colorèrent  bientôt  le  fleuve  de  teintes  empourprées; ­
  par  moments,  on  eut  dit  que  le  Danube  roulait  des  roses.
Peu  à  peu,  cependant,  les  brillants  reflets  pâlirent  et  s’effacèrent,  l’ombre
s’épaissit  comme  un  réseau  tissé  par  des  mains  invisibles,  les  arbres  feuillus
emmêlèrent  leurs  silhouettes  comme  des  chevelures  dénouées,  les  montagnes ­
  lointaines  se  brouillèrent  :  tout  sembla  se  couvrir  d’un  voile  fin  et
léger  comme  du  crêpe.
On  eût  dit  que  la  nature  prenait  le  deuil  de  l’ensevelissement  du  jour
dans  les  noires  profondeurs  de  la  nuit.
Sur  la  hauteur  qui  se  charbonnait  à  gauche  avec  une  vigueur  de  fusain
colossal,  Bude  piquait  les  ténèbres  de  ses  vives  lueurs,  et  agrandissait,  à
chaque  tour  de  roue  de  notre  bateau,  son  cercle  de  lumière.  Pest  se  montra
sur  la  rive  opposée,  avec  ses  guirlandes  de  becs  de  gaz  éclaboussant  et
moirant  l’eau  de  leurs  vacillantes  clartés,  éparpillées  comme  une  pluie
d  étincelles  d’or.  Et  1  île  Marguerite,  que  nous  longions,  nous  donnait  l’illusion ­
  d’un  immense  navire  enguirlandé  et  arrêté  au  milieu  du  fleuve;  les
harmonies  musicales  qu’on  y  entendait  s’envolaient  dans  la  paix  nocturne
et  montaient  d’un  mouvement  berceur  vers  le  ciel,  d’où  tombaient  quelques ­
  fusées  perdues  d’étoiles  filantes.
Quand  on  arrive  a  Budapest  l  été,  par  le  Danube,  on  croit  toujours  que
la  ville  est  en  fête,  tant  il  y  a  de  sons  de  musique  dans  Pair,  de  girandoles
de  becs  de  gaz  le  long  des  quais,  de  promeneurs  venus  pour  respirer  au
bord  du  fleuve  la  fraîcheur  du  soir.
Les  tables  des  cafés  empiètent  sur  la  rue,  toute  frémissante  de  frôlements ­
  de  robes,  de  chuchotements  et  de  rires.  Des  chaises  et  des  bancs  sont
installés  le  long  des  quais,  comme  aux  Champs-Élysées.  Il  est  interdit  aux
voitures  de  circuler  de  ce  côté,  et  l’on  est  là,  à  l’ombre  des  arbres,  comme
sur  la  terrasse  d’un  palais  de  fée.
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        CHAPITRE  XXV

Paysage  matinal.  —  Bude  au  lever  du  jour.  —  Les  Turcs  en  Hongrie.  —  Le  sultan  Soliman.

La  défaite  de  Mohacz.  —  Fuite  de  la  reine  Marie.  —Incendie  de  Bude.  —  Jean  Zapolyai.
Le  siège  de  Bude.  —  Charles  de  Lorraine.  —  Abdi-Pacha.  —  Les  Turcs  refoulés  hors  de  la
Hongrie.

couleur  rose,  un  chatoiement  de  rubis  et  d’émeraude;  c’est  un  mélange
changeant  de  teintes  pourprées  et  de  teintes  sombres,  selon  que  le  flot
monte  ou  descend;  un  semis  de  clartés  papillonnantes  et  dansantes  comme
des  étincelles,  et  qu’on  prendrait  pour  les  sarabandes  matinales  des  volages
esprits  des  eaux.
Ici,  de  grands  vapeurs  à  l’ancre  se  remplissent  de  passagers  ou  se  chargent
de  marchandises;  là,  c’est  une  procession  d’ouvriers  portant  des  sacs  de  blé
avec  des  allures  épiques,  étalant  leur  torse  comme  dans  des  académies  ;
puis  ce  ront.  au  milieu  du  fleuve,  des  remorqueurs  avec  leur  pittoresque

Maintenant  que  j’ai  vu  le  soleil
se  lever  sur  le  Danube  et  sur  la
montagne  de  Bude,  ou  Blocksberg,
j’avoue  sans  honte  n’avoir  jamais
vu  le  lever  du  soleil  sur  le  Bighi,
et  je  n’ai  nul  désir  d’assister  à  ce
spectacle,  dont  les  livres  parlent
comme  d’une  chose  merveilleuse,
qui  fait  battre  le  cœur  coriace  des
vieilles  ladies  à  lunettes  et  à  voile
bleus.

Une  Roumaine,  sa  quenouille  à  la  main...

Ici,  à  Pest,  la  toile  se  lève  sur  l’un
des  plus  beaux  décors  du  monde.  Le
soleil,  qui  brille  à  l’horizon  avec  l’éclat ­
  d’un  vaste  incendie,  met  sur  le
fleuve  comme  une  efflorescence  de
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        LA  HONGRIE,  DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

353

équipage,  traînant  une  file  de  barques,  et  des  petits  vapeurs  qui  se  croisent
et  s’entre-croisent,  faisant  la  navette  entre  les  deux  rives,  partant  et  revenant ­
  en  filant  d  un  vol  rapide  d’hirondelle.
Les  quais  sont  bariolés  de  cette  foule  active  que  les  premières  heures  du
jour  ramènent  sans  cesse  au  même  endroit  :  foule  d’ouvriers  en  blouse  de
travail,  de  femmes  en  cheveux,  de  demoiselles  de  magasin  en  chapeau,
passant  gaiement  et  relevant  coquettement  leur  robe;  d’apprentis  dégue-/

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  pont  suspendu.

nillés,  de  gamins  en  flâne,  de  facteurs  à  leur  première  tournée,  d  employés
et  de  fonctionnaires  municipaux  promenant  leur  chien  et  leur  ennui,  ou
lisant  le  journal,  avant  d’aller  s’enfermer  dans  un  bureau.
A  gauche,  dans  un  fond  de  brume  violette  où  le  nouveau  pont  du  chemin  de
fer  dessine  son  mince  réseau  de  barres  entre-croisées,  des  barques  à  voiles
prennent  leur  essor,  rapetissées  par  la  distance  à  la  taille  d’un  cygne  sauvage.
A  droite,  le  pont  suspendu  qui  relie  Pest  à  Bude  s’étend  entre  le  ciel  et
l’eau  comme  un  grand  filet;  chevaux  et  voitures  qui  passent  ressemblent  à
des  mouches  multicolores  et  de  grosseur  différente,  les  unes  attelées  à  une
coquille  de  noix,  les  autres  allant  seules  ou  deux  à  deux.  Et  au  delà  du  pont,
les  bosquets  et  les  arbres  de  l’ile  Marguerite  brillent  dans  la  lumière
blonde  du  matin  comme  sous  une  poussière  de  diamant.
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        LA  HONGRIE

En  face,  la  montagne  de  Ilude  découpe  sa  lourde  masse  de  rocher  jaune,
avec  sa  citadelle  aux  sombres  murailles  que  l’aube  colore  de  rose  comme
la  joue  d’un  enfant  ;  debout  sur  sa  cime  solitaire,  elle  fait  penser  à  une
sentinelle  oubliée.  Au-dessous  s’éparpillent,  disposées  comme  les  tentes
d’un  camp,  les  petites  maisons  du  quartier  serbe,  peintes  de  différentes
couleurs,  à  la  mode  orientale.  Cette  partie  de  Bude  s’appelle  le  Talan,
ancien  nom  turc  de  la  Raizenstadt,  ou  ville  des  Serbes.
Les  douze  cents  maisonnettes  qu’habitent  ceux-ci  ont  la  même  forme,  la
même  hauteur  et  la  même  largeur  ;  elles  composent  des  rues  et  des  ruelles
fort  originales,  qui  montent  à  pic.
Cette  colonie  slave  date  du  dix-septième  siècle;  quand  Bude  fut  délivrée
de  la  domination  turque,  Charles  de  Lorraine  y  rappela  les  Serbes  qui
avaient  fui  le  joug  des  pachas  et  vivaient  disséminés  sur  les  bords  du  Danube. ­
  Tous  s’occupent  de  petit  commerce;  ils  passent  pour  être  si  rusés  en
affaires  qu’un  proverbe  hongrois  dit  que  «  d’un  Serbe  on  peut  tirer  quatre
juifs  et  cinq  Tziganes  »  .
Mais  il  n’y  a  pas  seulement  des  Slaves  dans  la  Raizenstadt;  on  y  rencontre ­
  aussi  des  Allemands;  j’y  ai  même  vu  une  Roumaine,  sa  quenouille
à  la  main,  encadrée  dans  la  sombre  boiserie  d’une  vieille  porte.
Plus  loin,  sur  une  seconde  montagne  moins  élevée,  le  château  royal  est
posé  comme  un  diadème  de  pierre  que  le  soleil  transforme  en  diadème  d’or.
Son  immense  façade  incendiée  de  lumière  jette  des  pétillements,  et  ses
soixante  fenêtres  rangées  à  la  file  les  unes  des  autres  étincellent  et  flamboient. ­
  Construit  sur  l’emplacement  du  palais  des  anciens  rois  de  Hongrie,
détruit  par  les  Turcs,  cet  énorme  édifice  carré  tient  du  château  fort,  du
couvent  et  de  la  caserne  ;  ses  terrasses  descendent  en  pente  douce  vers  le
fleuve  et  se  déroulent,  avec  leurs  parterres  de  fleurs  et  d’arbustes,  comme
un  magnifique  tapis  oriental.
Des  deux  côtés  du  château,  la  ville  haute  presse  ses  toits  qui  ondulent  et
moutonnent  comme  des  vagues  autour  de  deux  églises,  immenses  vaisseaux
dont  les  clochers  surmontés  d’une  croix  dorée  semblent  les  mâts.
Plus  bas,  au  bord  du  Danube,  s  alignent  de  hautes  maisons  modernes  à
trois  étages,  roides  et  graves  comme  de  vieux  juges  en  cravate  blanche.  Une
construction  récente,  avec  des  arcades,  une  tour  carrée,  un  pavillon
décoré  de  fresques,  un  portique  à  colonnes  orné  de  statues,  déploie  une
longue  galerie  blanche  que  terminent  deux  tourelles  de  style  persan.  Une
terrasse  à  la  balustrade  de  marbre  se  développe  sur  le  front  de  cet  édifice,
l’un  des  plus  beaux  de  Budapest.  C’est  le  Burgbazar.
Les  collines  vertes  plantées  de  vignes  ou  de  bois,  et  qui  se  fondent  dans
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        DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

335
un  horizon  bleu  d'une  éblouissante  splendeur,  se  développent  à  1  arrièreplan
  et  servent  de  bordure  à  ce  magnifique  tableau,  auquel  il  ne  manque
que  des  caroubiers  au  dôme  majestueux,  des  figuiers,  des  platanes,  des
orangers,  des  grenadiers,  le  feuillage  grêle  et  cendré  des  oliviers,  les  crénelures
  ovales  des  remparts  turcs  et  les  hautes  colonnes  des  mosquées  pour
ressembler  à  une  ville  d’Orient,  à  Bavrouth  l’Heureuse  ou  à  Smyrne  la
biche.
Il  y  a  cent  cinquante  ans,  la  voix  des  muezzins  se  faisait  encore  entendre
du  haut  des  clochers  de  Bude  transformés  en  minarets  ;  il  y  a  cent  cinquante ­
  ans,  les  Osmanlis  régnaient  encore  en  maîtres  dans  la  capitale  de  la
Hongrie.  En  1G86,  les  soldats  du  pacha  de  Bude  se  tenaient  encore  en  sentinelle ­
  derrière  les  hautes  palissades  qui  défendaient  la  ville  du  côté  du
fleuve,  et  montaient  la  garde  sur  les  murs  qui,  du  côté  de  la  terre,  s’élevaient ­
  au  delà  des  fossés.  «  L’étendard  de  Soliman  humiliait  les  créneaux
de  Bude,  dit  le  poète  Kisfaludy;  les  excès  de  sa  fureur  sauvage  désolaient
notre  pays.  Que  de  jeunes  filles  moururent  de  honte  dans  les  bras  de  ces
tyrans!  Que  de  prisonniers  furent  emportés  sur  tes  flots  rapides,  ô  Danube!
Plus  de  droits,  plus  de  biens!  Le  Hongrois  était  étranger  chez  lui;  le
croissant  brillait  sur  les  portes  de  nos  villes  !...»
Avant  de  parcourir  Bude,  retraçons  rapidement  le  tableau  de  cette  dramatique ­
  époque.
La  lutte  entre  les  Magyars  et  les  Turcs  durait  depuis  un  demi-siècle  ;
c’était  un  duel  colossal,  une  lutte  à  mort  entre  ces  deux  peuples  de  même
origine,  mais  qui,  ayant  embrassé  chacun  une  religion  différente,  suivaient
des  destinées  contraires.  En  vain  les  Ottomans  invitèrent-ils  les  Hongrois  à
se  souvenir  qu’ils  étaient  du  même  sang  et  à  s’unir  pour  se  partager  le
monde  ;  ceux-ci  leur  résistèrent  avec  une  noblesse,  un  courage,  une  vaillance, ­
  un  acharnement  héroïques,  et  longtemps  ils  furent  seuls  à  soutenir  le
choc,  à  défendre  1  Occident  contre  l’Orient  soulevé  comme  une  mer  eu  furie.
Mahomet  H,  après  avoir  conquis  Constantinople,  arriva  devant  Belgrade,
qui,  depuis  la  perte  de  Byzance,  était  devenue  la  clef  et  le  boulevard  de
l’Occident.  Hunyad  rassemble  à  la  liàte  tous  les  bateaux  et  toutes  les
nacelles  qu’il  peut  trouver,  et  vole  au  secours  de  la  place  que  défend  son
beau-frère;  il  culbute  les  Ottomans,  disperse  leur  flottille  et  se  jette  dans
Belgrade,  où  il  combat  lui-même  l’épée  à  la  main,  tuant  jusqu’à  douze  Turcs
dans  une  seule  sortie.  Le  sultan,  hors  de  lui,  jure  que  s’il  ne  peut  prendre
la  place,  «  il  se  fera  mourir  »  .
—  Il  est  aisé  de  mourir,  lui  répond  le  chef  des  janissaires,  mais  non  de
vaincre  Hunyad.
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        356

LA  HONGRIE,  DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE»
Mahomet  II  dut  lever  Je  siège  et  battre  en  retraite.
Hunvad  mourut;  et  entre  les  Turcs  et  les  Magyars  s’établit  une  sorte  de
trêve  qui  se  prolongea  jusqu’à  l’avénement  de  Soliman  I er .  Lorsque  ce
prince,  que  son  faste  et  ses  exploits  firent  surnommer  le  Magnifique,
envoya  une  ambassade  aux  Hongrois  pour  conclure  une  paix  définitive,  on
lui  répondit  par  des  tergiversations  et  des  lenteurs  qui  devaient  fatalement
aboutir  à  la  reprise  des  hostilités.
Cette  fois,  l’invasion  turque  s’avança  avec  un  appareil  formidable,  avec
des  milliers  de  chameaux  et  de  mulets  chargés  de  munitions  et  de  vivres,  de
tentes  de  soie  et  d’or;  Soliman  amenait  avec  lui  une  nombreuse  artillerie,
un  équipage  complet  de  fauconnerie,  et  une  suite  de  trois  cents  chambellans
montés  sur  des  chevaux  richement  harnachés,  dont  les  étriers  et  les  mors
d’argent  on  d’or  massif  étincelaient.  Les  janissaires  marchaient  en  tête,
sons  leurs  bannières  écarlate,  avec  leurs  longs  bonnets  blancs  à  la  pointe
pendante;  ils  étaient  armés  de  deux  sabres,  d’une  lance  et  d’un  long  fusil.
Devant  le  sultan,  on  portait  sept  bannières  rayées  d’or,  et  sept  queues  de
cheval  dorées.  Soliman,  monté  sur  un  étalon  blanc,  était  entouré  de
soixante-dix  gardes  du  corps  revêtus  de  cuirasses  et  armés  de  lances  d'or.
Le  maréchal  de  l’empire  ottoman  et  cent  cinquante  courriers  d  État,
avec  leur  bâton  enguirlandé  de  chaînes  d’argent,  chevauchaient  à  ses  côtés.
Jamais  le  «  sultan  magnifique  »  n  avait  déployé  pareil  luxe.
Belgrade  fut  prise  après  une  lutte  acharnée.
La  Hongrie  était  terrifiée.
—  Les  Turcs!  Les  Turcs  reviennent!
Tel  est  le  cri  qui  retentit  partout,  et  l’on  promena  un  glaive  sanglant
dans  les  villes  et  dans  les  villages,  pour  avertir  les  habitants  du  sort  qui
les  attendait,  s’ils  ne  prenaient  pas  les  armes  pour  défendre  le  pays.
Soliman  franchit  la  Drave  avec  deux  cent  mille  hommes,  et  s’empara  de
la  forteresse  de  Pétervaradin.  L’armée  magyare,  qui  se  porta  au  secours
de  la  place,  le  rencontra  dans  une  plaine,  près  du  village  de  Mohacs.
l  es  Hongrois,  acceptant  la  bataille,  s’ébranlent  au  bruit  de  leurs  instruments ­
  guerriers  et  au  chant  des  cantiques  ;  ils  dispersent  un  premier  corps
de  fantassins  et  croient  tenir  la  victoire  ;  mais  ce  n’est  qu’une  ruse  des
Turcs,  qui  ont  voulu  les  faire  sortir  de  leurs  positions  pour  les  attaquer  à
portée  de  leur  artillerie  ;  tout  à  coup  les  trois  cents  canons  de  Soliman  se
démasquent  et  sèment  la  mort  et  le  désordre  dans  le  rang  des  Magyars,
(pii  sont  enfin  rejetés  dans  des  marais  où  la  plupart  périssent  et  où  le  roi
lui-même  reste  englouti  avec  son  cheval.  Sept  prélats,  vingt-huit  magnats
et  vingt-deux  mille  hommes  tombèrent  dans  cette  tragique  journée.
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        LA  HONGRIE,  DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

359

Le  lendemain  soir,  un  domestique  allemand  arriva  hors  d  baleine  au
château  de  Bude;  il  revenait  du  champ  de  bataille  de  Molmcs  et  apportait
la  fatale  nouvelle  de  la  défaite  de  l’armée  hongroise  et  de  la  mort  du  roi.
La  reine  Marie  fit  immédiatement  appeler  son  trésorier  Alexis  Tliurzo
et  eut  avec  lui  un  long  entretien.  Et  quand  la  nuit  fut  venue,  après  que  le
couvre-feu  eut  sonné,  tous  les  domestiques  allemands  du  château  se  dirigèrent ­
  en  hâte  vers  le  Danube  avec  des  caisses  dont  ils  chargèrent  plusieurs
embarcations.
—  Qu’y  a-t-il?  que  se  passe-t-il?  où  allez-vous?  leur  demandaient  les
Hongrois  que  le  bruit  avait  attirés  aux  fenêtres  ou  sur  le  seuil  des  portes.
Les  Allemands  ne  répondaient  pas.
Vers  minuit,  la  reine  sortit  à  cheval  par  la  porte  de  Logod,  escortée  de
cinquante  hommes.  Ses  dames  de  compagnie  portaient  des  flambeaux,  et
ses  trois  cents  domestiques  allemands  la  suivaient,  chargés  de  meubles  et  de
paquets.
A  Logod,  la  reine  alla  rejoindre  la  route  de  Vienne,  et  elle  s’enfuit  dans
cette  ville.
Six  jours  après,  le  G  septembre  1526,  les  Turcs  campaient  à  Tolna,  et  le
11  septembre,  ils  étaient  devant  Bude.  On  s’était  hâté  de  dépouiller  les
églises  de  leurs  ornements  et  de  les  envoyer  à  Presbourg  avec  les  vases
sacrés,  les  lampes,  les  ostensoirs,  les  reliquaires,  les  chandeliers.  Tout  le
monde  avait  fui.  Il  ne  restait  dans  la  ville  que  les  aveugles,  les  estropiés
et  les  malades.  On  n  avait  pas  attendu  1  arrivée  de  Soliman  pour  lui
remettre  les  clefs  de  la  capitale  ;  on  les  lui  avait  envoyées  à  Foldvar,  à  une
journée  de  Bude.
Le  12  septembre,  le  sultan,  accompagné  de  son  grand  vizir,  parcourut
la  ville  avant  de  la  livrer  aux  flammes.
L  incendie  dura  trois  jours  et  trois  nuits,  après  quoi  tout  ce  qui  restait
fut  mis  au  pillage.  Le  château  avait  été  miraculeusement  sauvé.  Il  s’élevait ­
  solitaire,  avec  ses  murs  noircis,  ses  glacis  écornés,  dans  sa  lugubre
grandeur,  au-dessus  de  la  ville  en  ruine.  Soliman  s’empara  des  objets  d’art
qui  s  y  trouvaient,  ainsi  que  des  manuscrits  les  plus  précieux  de  la  fameuse
bibliothèque  de  Mathias  Corvin 1 ,  qu  il  envoya  à  Constantinople;  il  fit
egalement  transporter  sur  des  bateaux  jusqu’à  Belgrade  les  statues  de
bronze  qui  décoraient  les  avenues  du  jardin  royal,  et  les  grandes  boules
dorées  qui  surmontaient  le  château.
Après  deux  jours  de  fêtes  données  sur  les  ruines  de  Bude,  le  sultan  leva
*■  1  Ces

manuscrits  ont  été  restitués  depuis.
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        360

LA  HONGRIE

son  camp,  repassa  le  Danube  et  se  mit  en  route  pour  Constantinople  avec
huit  mille  prisonniers.  —  Mais  à  peine  se  fut-il  éloigné  que  les  bourgeois
de  Ilude  revinrent  en  armes  et  tuèrent  la  garnison  ennemie.  Soliman
retourna  en  hâte  sur  ses  pas  et  massacra  tous  les  Magyars  qui  n  avaient  pas
pris  la  fuite.  Ilude  devint  une  ville  turque,  et  la  plus  grande  partie  de  la
Hongrie  un  pachalik.  Les  églises  dont  les  murs  étaient  restés  debout  furent
converties  en  mosquées.  Les  Ottomans  construisirent  un  blockhaus  au-dessus
de  Ilude,  sur  le  mont  Saint-Gerhard,  qui  a  conservé  depuis  lors  le  nom
de  Blocksberg,  c’est-à-dire  «  montagne  du  blockhaus  »  .
Le  sultan  avait  proclamé  roi  de  Hongrie  Jean  Zapolyai,  prince  de  Transylvanie, ­
  qui  s’était  reconnu  son  vassal;  mais  les  États  hongrois,  réunis  à
Presbourg,  s’étaient  refusés  à  le  reconnaître  et  avaient  élu  Ferdinand.
L’année  suivante,  Ferdinand  se  présenta  devant  Bude,  et  tous  les  bourgeois ­
  de  la  ville  passèrent  dans  son  camp.  La  garnison  turque  du  château
dut  se  rendre.  Zapolyai  appela  le  sultan  à  son  secours.
En  1528,  Soliman  rentra  en  Hongrie  avec  une  armée  de  trois  cent  mille
hommes.  Zapolyai  accourut  au-devant  de  lui  jusqu’à  Mohacs  et  s'agenouilla
au  pied  du  trône  d’or  massif  de  son  maître,  qui  l’embrassa.  Le  pacha  de
Bude  était  aussi  venu  à  la  rencontre  du  sultan;  mais  celui-ci,  ne  pouvant  lui
pardonner  de  s’être  laissé  battre,  s’écria  en  le  voyant  :
—  La  peine  de  mort  a  été  prononcée  contre  toi  ;  meurs  et  sois  maudit  !
Une  portière  de  la  tente  se  souleva  :  le  bourreau  parut.
Le  pacha  se  remit  lui-même  entre  ses  mains,  en  lui  recommandant  de
faire  vite.
Il  fut  étranglé.
Le  3  septembre,  l’armée  turque  campait  pour  la  troisième  fois  sur  les
bords  du  Danube.  Pest,  qui  n’était  alors  qu’une  bourgade,  fut  pris  en  une
heure,  et  tous  ses  habitants  massacrés.  Les  trois  mille  juifs  qui  étaient  venus
se  fixer  dans  la  partie  haute  de  Bude  montrèrent  un  courage  héroïque,  et
résistèrent  pendant  trois  heures  à  l’attaque  des  janissaires.  Le  château,  que
défendaient  sept  cents  soldats  allemands,  fut  livré  par  la  trahison  du  commandant ­
  en  chef.
De  Bude,  Soliman  alla  mettre  le  siège  devant  Vienne  ;  mais  forcé  de
battre  en  retraite,  il  revint  au  château  de  Bude,  où  il  tint  un  divan  et  fit
prononcer,  la  main  sur  son  épée,  aux  magnats  qui  y  assistèrent,  le  serment
de  fidélité  et  d’obéissance  au  roi,  Jean  Zapolyai.
De  1529  à  1686,  Bude  resta  entièrement  au  pouvoir  des  Turcs,  b  °
n’était  plus  qu’une  vaste  ruine  où  campaient  des  soldats.  Les  portes  et  les
fenêtres  du  château  étaient  brisées;  dans  la  chambre  à  coucher  de  la  reine
        <pb n="389" />
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46

DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.  3(U
dormait  un  descendant  du  Prophète,  et  ce  qui  restait  de  la  bibliothèque
Corvine  servait  à  chauffer  les  bains.
Après  plusieurs  tentatives  infructueuses  pour  reprendre  P  ancienne  capitale ­
  des  rois  de  Hongrie  aux  infidèles,  Charles  de  Lorraine  décida  dans  un
conseil  de  guerre  tenu  à  Vienne  qu’on  ferait  le  siège  de  Bude.
L’armée  impériale,  forte  de  quatre-vingt-douze  mille  hommes,  se  mit  en
marche  le  15  juin  1086.  Le  duc  de  Lorraine,  qui  avait  sous  ses  ordres
vingt-cinq  mille  soldats,  campa  sur  les  hauteurs,  à  l’ouest  et  au  nord  de  la
forteresse,  et  établit  son  quartier  général  sur  une  colline  qui  a  conservé
depuis  lors  le  nom  de  Schwabenberg,  c’est-à-dire  montagne  des  Souabes,
parce  que  les  troupes  de  secours  se  composaient  d’Allemands.  L’électeur
de  Bavière  occupait  avec  un  corps  de  douze  mille  hommes  le  Blocksberg.
A  ingt  mille  Hongrois  et  Croates  et  huit  mille  Brandebourgeois  étaient
échelonnés  sur  les  rives  du  Danube.  Les  autres  troupes  s'avançaient  le
long  de  la  vallée  de  Puai,  appelée  aujourd’hui  vallée  de  la  Belle-Bergère.
L  artillerie  de  siège  comptait  cent  canons  grands  et  petits,  et  quarante
mortiers.
Abdi-Pacha  commandait  seize  mille  Turcs  dans  la  forteresse  de  Bude.
La  ville  avait  à  cette  époque  à  peu  près  quarante  mille  habitants,  au
nombre  desquels  se  trouvaient  dix  mille  juifs.
L'année  impériale  s’empara  tout  d’abord  de  l’île  Marguerite,  et  y  établit
ses  ambulances  et  ses  hôpitaux.
Le  24  juin  au  matin,  l’attaque  commença.  Le  canon  tonnait  sur  toute  la
ligne,  et  l’anxiété  était  aussi  grande  à  Bude  qu’à  Pest.  Après  une  lutte
acharnée,  les  chrétiens  prirent  d  assaut  le  mur  d  enceinte  de  la  porte  de
Vienne;  mais  ils  ne  purent  forcer  la  ville.  La  seconde  attaque,  qui  eut  lieu
Je  13  juillet,  ne  fut  pas  plus  heureuse.  Le  23  du  même  mois,  un  boulet  lit
sauter  l’un  des  magasins  à  poudre  de  Bude.  L  ébranlement  fut  si  violent  que
le  Danube  sortit  de  son  lit,  comme  saisi  d  épouvante,  et  qu’une  partie  des
remparts  s’écroula.  Le  duc  de  Lorraine  invita  alors  le  pacha  à  se  rendre  ;
mais  pour  toute  réponse  l’orgueilleux  Ottoman  fit  planter  cent  têtes  de
chrétiens  sur  les  branches  d’un  arbre  près  de  la  porte  de  l’Eau.
Le  lendemain,  le  duc  de  Lorraine  commanda  lui-même  l’assaut  général,
et  un  b  ci  du  que  de  Baab  planta  le  drapeau  impérial  sur  les  murs  extérieurs
de  la  forteresse.
Charles  fit  de  nouveau  demander  à  Abdi-Pacha  de  se  rendre;  mais  comme
celui-ci  savait  que  le  grand  vizir  arrivait  à  son  secours  avec  un  corps  de
quatre-vingt  mille  hommes,  il  répondit  par  un  nouveau  refus.
Le  I  l  août,  en  effet,  on  signala  aux  avant-postes  chrétiens  1  approche
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        3C2

LA  HONGRIE,  DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

de  l’armée  turque  ;  mais  toutes  les  tentatives  qu  elle  fît  pour  débloquer  Bude
échouèrent.  Le  grand  vizir  demanda  alors  des  renforts  à  Caraffa,  qui  occupait ­
  la  haute  Hongrie.
En  face  du  nouveau  danger  qui  le  menaçait,  le  duc  Charles  jugea  qu  il
n’y  avait  pas  un  instant  à  perdre.  Il  harangua  ses  soldats,  exalta  leur  courage, ­
  leur  dit  qu’il  fallait  se  préparer  à  vaincre  ou  à  mourir.
Et  le  même  jour,  —  c’était  le  2  décembre,  —  à  six  heures  du  soir,  six
coups  de  canon  tirés  de  la  montagne  des  Souabes  donnèrent  le  signal  de
l’attaque.  Pour  la  première  fois,  on  vit  les  chrétiens  s’élancer  à  la  baïonnette, ­
  tandis  que  P  artillerie  battait  en  brèche  les  remparts  et  les  murs.  La
lutte  fut  acharnée,  terrible.  Les  Impériaux  n  avançaient  que  sur  les  cadavres ­
  des  soldats  turcs  qu’ils  avaient  tués.  Le  premier  Hongrois  qui  arriva  au
pied  de  la  forteresse,  après  avoir  franchi  le  fossé,  s’appelait  le  capitaine
Jean  Fiath.  Le  vieux  Abdi-Pacha  accourut  immédiatement  de  ce  côté  avec
ses  janissaires  ;  mais  le  duc  de  Lorraine  s’avança  à  son  tour  à  la  tête  de
ses  soldats,  et  le  pacha  fut  tué,  avec  tous  ceux  qui  l’entouraient.
Le  passage  était  forcé,  les  chrétiens  maîtres  de  la  forteresse.
Les  Turcs  arborèrent  le  drapeau  blanc.
Dans  le  camp  de  P  électeur  de  Bavière,  un  Te  Deum  fut  aussitôt  chanté,
avec  accompagnement  de  trompettes  et  salves  d  artillerie  ;  puis  les  vainqueurs ­
  passèrent  la  nuit  à  piller.  Ce  ne  fut  que  le  lendemain  qu’on  vit
(piel  avait  été  1  acharnement  de  la  lutte,  la  rage  féroce  qui,  des  deux  côtés,
animait  les  combattants.
Une  épouvantable  boucherie  ensanglantait  les  rues.
Partout  des  monceaux  de  cadavres  ;  des  hommes  transpercés  de  coups
de  baïonnette,  balafrés  de  coups  de  sabre,  quelques-uns  sans  tête,  d’autres
mutilés  ou  hachés;  des  murs  percés  et  déchirés  par  les  boulets,  des  maisons ­
  vidées  et  menaçant  ruine;  des  enfants  cherchant  leur  père,  et  des
mères  échevelées  appelant  leurs  enfants.
Le  spectacle  était  horrible.
On  découvrit  quatre  mille  Turcs  sous  les  décombres.
Ce  ne  fut  que  dans  le  courant  de  l'année  suivante,  en  1687,  que  Bude
fut  nettoyée,  déblayée,  et  qu’on  y  bâtit  de  nouvelles  maisons,  dont  les
habitants,  par  privilège  royal,  furent  exempts  de  tout  impôt.
La  ville  ne  se  repeupla  point  de  Magyars,  mais  de  colons  serbes  et  allemands, ­
  et  de  juifs,  qui  sont  Hongrois  aujourd’hui.
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        CHAPITRE  XXVI

Origine  de  Bude.  —  Un  bain  asiatique.  —  Ce  qu’on  voit  du  haut  du  Blocksberg.  —  La  plaine  de
Bakos  Le  château  de  Bude.  —  Sa  splendeur  au  temps  de  Mathias  Cor  vin.  —  Le  général
Hentzi  et  le  siège  de  Bude.  —  Le  tombeau  du  santon.  —  Pèlerins  turcs.  —  Le  Calvaire.  —
Moulins  fortifiés.  —  Le  bain  de  l’empereur.  —  L  île  Marguerite.  Les  Hongroises.

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P  2^

Lac  dans  la  «  forêt  de  la  ville  ».

J’avais  vu  Rude  de
Pest;  je  voulus  voir
Pest  de  Bude.  Eu  sortant ­
  de  mon  hôtel,  je
montai  sur  un  petit
vapeur  qui  me  transporta ­
  de  l’autre  côté
duDanube,  au  pied  du
Blocksberg.  Les  Romains ­
  avaient  déjà
établi  une  colonie  sur
Remplacement  actuel
de  Bude,  et  lui  avaient
donné  le  nom  d  Aquincum,

  c’est-à-dire  aquæ  quinqué  (les  cinq  sources),  a  cause  des  cinq
sources  d’eau  minérale  qui  jaillissent  de  la  montagne.
Les  Huns  ayant  chassé  les  Romains,  Attila  résida  quelque  temps  dans  les
environs  de  Rude  ;  et  comme  il  avait  un  frère  nommé  Buda  ou  Bléda,  il
donna  ce  nom  à  la  ville  naissante.  Plus  tard,  les  Allemands  l’appelèrent
Ofen  (four,  poêle),  parce  que,  disent  les  étymologistes,  il  y  avait  là  de
nombreux  fours  à  chaux.
Aujourd’hui,  les  deux  villes  n’en  forment  plus  qu’une;  et  depuis  cette
union  de  leurs  intérêts  et  de  leur  destinée,  elles  ne  portent  qu  un  seul  nom  .
Budapest.
Avant  de  monter  au  Blocksberg,  entrons  au  bain  que  le  sultan  Soliman
        <pb n="392" />
        36  V

LA  HONGRIE

fit  construire  au  pied  de  la  montagne,  sur  les  ruines  d'un  ancien  bain  qui
appartenait,  avant  l’invasion  ottomane,  à  l’archevêché  de  Kalocsa.  Ce
bain,  qui  s’appelle  en  hongrois  Rudasfürdö,  est  un  des  monuments  les
plus  curieux  de  Bude.
Figurez-vous,  soutenue  par  huit  gros  piliers,  une  vaste  rotonde  dans
laquelle  on  pénètre  par  une  porte  noire  en  forme  de  voûte,  ornée  d'une
inscription  turque;  tout  autour  régnent,  incrustés  dans  la  muraille,  des
bancs  de  pierre  sur  lesquels  des  hommes,  des  femmes  et  des  enfants  s’habillent ­
  ou  se  déshabillent.
La  buée  épaisse  qui  s’échappe  de  l’eau  sulfureuse  remplit  les  coins
d’ombres  dormantes,  et  semble  bercer  les  pâles  lueurs  de  jour  qui  tombent ­
  d’une  haute  coupole.  Dans  la  grande  cuve  de  marbre,  c’est  un
pêle-mêle  de  gens  qui  se  baignent  et  se  font  de  mutuelles  ablutions,
d’enfants  soutenus  à  la  surface  dans  des  poses  grotesques  de  cloportes  et  de
grenouilles,  de  jeunes  filles  qui  jouent  dans  l’eau  limpide  avec  des  grâces
de  nymphes  et  de  naïades.
Mais  quels  que  soient  la  nouveauté  de  ces  tableaux  asiatiques  et  l’intérêt
qu'on  peut  y  prendre  au  point  de  vue  de  la  vérité  plastique  ,  il  n’est  pas
aisé  de  rester  longtemps  tout  habillé  dans  eette  température.  De  grosses
gouttes  de  sueur  ruisselaient  le  long  de  mes  joues,  ma  respiration  devenait
embarrassée;  je  dus  sortir  1 .
Du  Rudasfürdö,  on  prend,  pour  monter  au  Blocksberg,  un  petit  chemin
qui  grimpe  à  pic  à  travers  la  ville  serbe,  dont  les  maisons  sont  suspendues
comme  des  nids  d’hirondelles  aux  flancs  escarpés  de  la  montagne.  L’ascension ­
  est  pénible  ;  mais  quel  merveilleux  panorama  compense  vos
fatigues  !
A  vos  pieds,  le  Danube  déroule  en  sinueux  méandres  ses  flots  couverts  de
barques  et  d’embarcations  de  vapeurs  et  de  sloops,  qui  lui  donnent
l’animation  imposante  d’un  port  de  mer;  sur  la  rive  droite,  Pest  aligne
ses  nouvelles  constructions  aux  façades  grandioses  ,  aux  balcons  dorés,  aux
teintes  lilas,  qui  rappellent  les  palais  du  Grand  Canal  à  Venise.
Le  musée  national,le  palais  des  invalides,  l’hôtel  de  ville  avec  sa  haute
tour  carrée  ,  la  manufacture  de  tabac,  le  Ludovicum,  l’université,  la  nouvelle ­
  académie  de  médecine,  la  basilique,  surgissent  du  milieu  des  ramifications ­
  grises  des  rues  comme  les  sommités  principales  d’une  chaîne  de
montagnes;  et  çâ  et  la,  des  cheminées  de  fabriques  lâchant  de  la  fumée
salissent  le  ciel  d’une  traînée  de  charbon.
1  La  température  Je  ce  bain  est  de  38  degrés.  L’hiver,  les  pauvres  gens  y  viennent  passer  la
journée  dans  l’eau  pour  se  chauffer.  L’entrée  coûte  un  hreutzer  et  demi  6  centimes).
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        DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

3G5

Les  clochers  dores  de  l’église  grecque  et  les  coupoles  bulbeuses  de  la
synagogue  étincellent  d’un  éclat  oriental;  la  Redoute  épanouit  ses  grandes
baies  mauresques  au  milieu  des  verdures  de  son  square;  et  le  Mercure
dont  le  pied  ailé  se  pose  sur  la  Bourse  semble  reprendre  son  vol  d’or  dans
l’air  bleu.
A  l’est,  l’œil  plonge  dans  les  profondeurs  verdoyantes  du  Bois  de  la  Ville,
qui  est  le  1  c  is  de  Boulogne  et  le  Prater  de  Pest.  L’immense  plaine  de  Rabos

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s  étend  dans  la  même  direction  et  déroule  sa  nappe  uniforme,  toute  rayée
de  soleil,  jusque  sous  les  murs  de  Belgrade.
Le  Rabos  est  la  plaine  sainte  de  la  Hongrie.  G  est  dans  ces  champs  sacrés
que  les  piélats,  les  barons,  les  magnats,  tout  flamboyants  de  velours  et
d  or,  étincelants  de  diamants  et  de  pierreries,  vêtus  de  riches  pelisses  ou
drapés  de  peaux  de  tigre  et  de  panthère,  s’assemblaient  autrefois  pour  tenir,
achevai  et  armés,  leurs  diètes,  à  l’ombre  de  leurs  bannières  brodées,  et
peintes  aux  couleurs  de  leurs  armoiries  bizarres.  Souvent  la  réunion  finissait ­
  par  une  mêlée  sanglante,  l’air  se  remplissait  de  cris,  de  hennissements
sauvages;  et  les  escadrons  se  choquaient  avec  un  bruit  de  fer  et  de  bataille.
        <pb n="394" />
        Mais  bientôt  le  calme  renaissait,  la  discussion  s’achevait  sans  entraves,  et
1  on  rentrait  en  ville  au  milieu  des  eljen  du  peuple  acclamant  la  liberté
hongroise.
C’était  sur  le  Rakos  que  se  votaient  les  lois  proposées  par  le  roi,  ou  qui
devaient  être  soumises  par  la  Diète  à  la  sanction  du  souverain.
C’est  sur  le  Rakos  que,  le  17  novembre  1308,  Charles-Robert  dut  déclarer ­
  nulle  T  intervention  papale  qu’il  avait  sollicitée,  et  qu’il  fut  obligé  de  se
soumettre  humblement,  comme  ses  prédécesseurs,  aux  chances  d’un  vote
ordinaire  l .
C’est  sur  le  Rakos,  enfin,  que  les  Hongrois  en  1849,  après  quatre  jours
de  bataille,  sentirent  se  ranimer  leurs  forces  épuisées  et  marchèrent  à  l’ennemi ­
  avec  un  nouveau  courage.
L’histoire  de  cette  nation  est  un  poème  épique.
Le  regard  découvre  encore  l’île  de  Csepely,  où  l’infortuné  comte  Zichv
tomba  victime  des  visées  ambitieuses  du  général  Georgey.  —  Georgey
était  un  capitaine  de  fortune  que  la  révolution  avait  mis  au  pavois;  voulant ­
  attirer  sur  lui  l’attention  publique,  il  fit  passer  pour  espion  et  pendre
sans  aucune  forme  de  procès  le  comte  Eugène  Zichv,  qu’il  avait  trouvé  porteur ­
  d’un  sauf-conduit  autrichien.  —  Le  comte  Eugène  Zichy,  un  des  plus
riches  propriétaires  de  Hongrie,  était  comte  suprême  d’Albe-Royale,  et
le  chef  du  parti  conservateur.  A  l’arrivée  des  troupes  de  Jellachich  à  Albe-Royale,
  il  se  démit  de  ses  fonctions;  mais  Jellachich,  qui  le  connaissait,  vint
loger  dans  son  grand  palais  et  lui  donna  un  sauf-conduit  pour  se  rendre  à
Pest.  Georgey  le  fit  arrêter  et  pendre  dans  l’île  de  Csepelw
Plus  près,  c’est  File  Marguerite,  autour  de  laquelle  le  Danube  coule  avec
une  lenteur  paresseuse.
Du  côté  opposé,  on  aperçoit  Palota,  et  Foth  avec  son  grand  parc  tout
sombre  et  sa  belle  église  construite  par  le  comte  Karolyi.  Dans  le  lointain
se  dessine  le  Nagyszal,  au  pied  duquel  se  trouve  Yacz.
Derrière  Rude,  de  tous  côtés  s’ouvrent  de  vertes  vallées,  s’inclinent  de
douces  collines  émaillées  de  villas  et  tapissées  de  vignes.  Le  vin  qui  croît
sur  ces  coteaux  est  très-renommé  et  a  inspiré  les  poètes  :  «  Eh!  mon  ami,
mon  compatriote,  s  écrie  A  orosmarty,  bois  donc  !  Es-tu  triste  ou  découragé,
verse-toi  a  boire  !  Le  vin  est  mortel  pour  le  chagrin;  le  vin  rend  la  joie
saine;  le  vin  est  la  panacée  universelle!  »
Un  soleil  triomphant  répandait  sur  cet  admirable  paysage  la  bénédiction

1  La  royauté  fut  de  tout  temps  élective  chez  les  Magyars,  et  jamais  aucune  idée  de  droit  divin
ne  fut  liée  chez  eux  à  l’autorité  monarchique.  La  bulle  d’or  des  Hongrois,  contemporaine  de  la
Grande  Charte  d’Angleterre,  accordait  au  peuple  les  mêmes  privilèges  constitutionnels.  Ou  peut
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        367

DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

Je  ses  rayons.  Le  ciel  était  d’un  bleu  intense,  ardent,  d’un  de  ces  bleus  de
saphir  qui  réchauffent  et  font  palpiter  dans  la  lumière  les  choses  les  plus
communes  et  les  plus  froides.
Du  Blocksberg,  je  descendis  au  château  de  Bude.
Que  de  drames,  que  de  scènes  émouvantes  se  sont  passés  là,  depuis  la
première  construction  de  ces  murailles  sous  le  règne  des  Arpad,  en  1015,
jusqu’à  la  restauration  du  château,  en  1771,  par  Marie-Thérèse!
En  1302,  lorsque  le  légat  du  Pape,  Nicolas  d’Ostie,  convoqua  un  synode
en  faveur  du  prétendant  Charles  d'Anjou,  les  bourgeois  de  Bude  se  révoltèrent ­
  et  chassèrent  l’envoyé  papal.
En  1396,  le  connétable  d  Eu,  à  la  tête  de  ses  mille  cavaliers,  le  grand
maître  de  l’ordre  de  Saint-Jean,  l’électeur  du  Palatin  at,  le  bailli  de  Nurember
 S,  se  rencontrèrent  dans  ce  château,  et,  avant  de  marcher  contre  les
J  ures,  suspendirent,  comme  une  pieuse  offrande,  leurs  boucliers  aux  murs
del  église  Saint-Nicolas.
Le  jeune  comte  de  Ne  vers  y  reçut  du  roi  l’accolade  de  chevalier.  Sigis—
moud,  élu  empereur  du  Saint-Empire,  fit  venir  de  Paris  deux  cents  artistes
et  ouvriers  pour  agrandir  et  décorer  sa  résidence.
Le  gentilhomme  Bertrandon  de  la  Bructière,  écuyer  de  Philippe  le  Bon,
duc  de  Bourgogne,  s’arrêta  à  cette  époque  à  Bude  en  revenant  de  Palestine.
Sous  le  règne  du  roi  Mathias  Corvin,  le  château  de  Bude  s’embellit  encore  ;
les  appartements  se  remplirent  d’objets  d’art,  de  peintures  à  fresque  comme
les  palais  de  Pompéi  et  de  Borne;  le  marbre  et  l’argent  furent  prodigués;
les  statues  de  bronze  peuplèrent  les  jardins  ;  les  sources  et  les  jets  d’eau
égrenèrent  leurs  diamants  liquides  dans  des  vasques  d’agate  et  de  jaspe;
Mathias  fit  également  construire  un  escalier  tout  en  porphyre.  Il  avait  l’intention ­
  de  jeter  sur  le  Danube  un  pont  de  marbre,  comme  le  pont  de
Trajan.
La  célèbre  bibliothèque  à  laquelle  ce  roi  donna  son  nom  occupait  deux
grandes  salles  voûtées,  et  était  surtout  riche  en  manuscrits  arabes,  grecs,
hébraïques,  syriaques  et  clialdéens.
Mathias  employait  trente  copistes  pour  transcrire  ces  précieux  manuscrits, ­
  qu’il  faisait  ensuite  imprimer  à  Florence;  plus  tard,  il  installa  une
presse,  —  la  première  qu’on  vît  en  Hongrie,  —  dans  son  palais  même.  Le
Meux  hélix  de  Raguse  lut  nommé  directeur  de  1  imprimerie  royale.
dire  que  la  Hongrie  ne  passa  point  par  le  régime  féodal  proprement  dit,  puisque  la  souveraineté
absolue  lut  toujours  exercée  par  le  roi,  au  lieu  d’être  émiettée  en  mille  parcelles  aux  mains  des
grands  vassaux,  et  par  la  Diète  et  les  combats,  composés  d’hommes  libres.
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        368

LA  HONGRIE

Gorvin  appela  aussi  des  peintres  et  des  orfèvres,  qui  ornèrent  son  château
de  leurs  chefs-d’œuvre.  Les  appartements  ruisselaient  d’or;  les  galeries,
soutenues  par  des  colonnes  sculptées,  étaient  pavées  de  mosaïques;  les
salons  tendus  de  tapisseries  précieuses,  décorés  de  lustres  et  de  trophées,
de  panneaux  peints  et  de  glaces  de  Venise  ;  la  vaisselle  était  ornée  de  pierreries. ­
  «Cinquante  voitures,  dit  le  légat  pontifical,  évêque  de  Castilla,
n’auraient  pu  suffire  pour  la  transporter.  »

L’t’glise  de  Foth.
Corvin  parlait  latin,  français,  allemand,  italien;  il  était  en  correspondance ­
  avec  toutes  les  célébrités  savantes  de  l’Italie.
Sous  son  règne,  la  cathédrale  de  Ilude  s’acheva.  A  cette  époque,  la  capitale ­
  magyare  était  comptée  parmi  les  plus  belles  de  l’Europe.  Mais  après  la
malheureuse  journée  de  Mohacs,  on  sait  que  Bude  tomba  au  pouvoir  des
Turcs  ;  et  toute  cette  magnificence,  toute  cette  richesse  s’évanouit  comme
un  mirage  de  la  puszta.
Aujourd’hui,  le  gouvernement  a  installé  ses  bureaux  dans  le  château
reconstruit  et  restauré,  et  ou  chaque  année  le  roi  vient  ouvrir  par  un  discours ­
  la  session  des  Chambres  hongroises.
Dans  l’une  des  chapelles  de  l’église  du  château,  on  conserve  la  main
droite  de  saint  Étienne  ;  et  la  garde  de  la  Couronne  veille  jour  et  nuit
        <pb n="397" />
        DE  L’ADIUATIQUE  AU  DANUBE.

369

■il

devant  la  porte  de  fer  de  la  salle  où,  depuis  1771,  ont  été  déposés  les
insignes  de  la  royauté  magyare  :  la  couronne,  enrichie  de  cinquante-trois
saphirs,  de  cinquante  rubis,  d’une  émeraude  et  de  huit  cent  trente-huit
perles  :  couronne  donnée  à  saint  Étienne,  en  l’an  1000,  par  le  pape  Sylvestre ­
  II;  le  sceptre  et  le  globe,  l’épée,  les  gants,  les  bas,  les  sandales  et
le  manteau  en  soie  bleue  pâle  sur  lequel  la  reine  Gisèle,  épouse  de  saint

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Mademoiselle^Cornélie  Székely.

Étienne,  a  brodé  de  sa  propre  main  les  images  de  la  Vierge  et  du  Christ  en
croix  1 .
La  couronne  est  enfermée  dans  un  coffre  de  fer  scellé  des  sceaux  du
palatin,  du  primat,  des  deux  gardiens  de  la  couronne  et  du  commissaire
royal.  On  ne  la  retire  de  cette  cassette  que  trois  jours  avant  le  couronnement
du  roi  ;  et  pendant  les  trois  jours  qui  suivent  la  cérémonie,  elle  reste  exposée ­
  à  la  vue  du  public.  De  tout  temps,  cette  couronne  a  été  regardée  comme
un  talisman  national  et  le  symbole  merveilleux  du  pouvoir.  Le  souverain
qui  ne  1  a  pas  eue  sur  sa  tête  est  considéré  comme  un  usurpateur.  Personne
Le  crâne  de  saint  Étienne  se  trouve  à  la  cathédrale  d’Albe-Royale,  le  Saint-Denis  de  la
Hongrie.
        <pb n="398" />
        370

LA  HONGRIE

ne  lui  doit  obéissance.  Aussi  n  est-il  pas  de  couronne  en  Europe  qui  ait  une
histoire  plus  mouvementée  et  plus  curieuse.  En  1-430,  la  reine  Élisabeth,
dépourvue  de  ressources,  la  (il  remplacer  dans  son  coffret  par  une  résille
du  même  poids,  et  la  mit  en  gage,  pour  la  somme  de  2,800  ducats,  chez
un  de  ses  parents,  Frédéric  JII,  empereur  d  Allemagne.  Mathias  Corvi  n  la
réclama  en  vain;  il  se  vit  obligé  de  faire  la  guerre  à  1  impérial  usurier  ;  enfin
Frédéric,  battu,  restitua  la  couronne,  et  le  palladium  de  la  Hongrie  fut  reçu
au  milieu  des  fêtes  et  des  réjouissances.
On  rendit  une  loi  qui  ordonnait  que  la  couronne  serait  enfermée  désormais ­
  dans  la  forteresse  de  Visegrad  et  gardée  par  une  escorte  de  soixantequatre
  hommes,  et  par  deux  hauts  dignitaires  choisis  parmi  les  barons  du
royaume.  Lors  de  la  seconde  invasion  des  Turcs  en  Hongrie,  Soliman  s’empara ­
  de  Visegrad  et  des  insignes  royaux,  qu’il  donna  à  son  protégé,  Jean
Zapolyai.  En  1  703  ,  la  couronne  de  saint  Étienne  fut  transportée  à  Vienne,
ou  elle  resta  neuf  ans;  rendue  à  la  Hongrie  à  la  suite  du  traité  de  Szathmar,
elle  fut  de  nouveau  enlevée  par  Joseph  11  et  détenue  à  Vienne  comme  une
prisonnière.
La  Hongrie  opposa  alors  à  tous  les  décrets  de  1  empereur  autrichien  une
résistance  passive,  et  F  empereur  Joseph,  au  bout  de  sept  ans  d  inutiles
efforts,  dut  se  résigner,  pour  conjurer  l’orage,  à  la  rendre,  et  consentir  à
se  faire  couronner  roi  de  Hongrie.
Mais  au  moment  où  les  canons  du  château  de  Ilude  saluaient  de  cinq
cents  coups  le  retour  des  insignes  royaux,  le  monarque  rendait  le  dernier
soupir  à  Vienne.
Joseph  II,  n  ayant  pas  été  couronné,  n’est  pas  compté'au  nombre  des
rois  légitimes  de  Hongrie.
En  18  48,  les  insignes  royaux  furent  transportés  à  Debreczen,  puis  cachés
par  Kossuth  dans  un  pré,  aux  environs  d’Orsova.
François-Joseph  fut  traité  d’usurpateur  tant  qu’il  n’eut  pas  ceint  la  couronne ­
  de  saint  Etienne.

Sur  la  place  du  chateau  de  Ilude  s’élève  un  monument  d  aspect  religieux,
élevé  à  la  mémoire  du  général  Uentzi,  tué  en  18  48,  en  défendant  la  forteresse ­
  contre  les  Hongrois.
Hentzi  avait  déjà  bombardé  Pest  et  Bude  lorsque,  le  15  mai,  il  fut  bombardé ­
  à  son  tour  par  les  batteries  hongroises.  Dès  que  la  brèche  fut  assez
large,  Goergey  donna  l’ordre  aux  honveds  de  monter  à  l’assaut.  L’obscurité
était  profonde,  les  bataillons  s’avançaient  en  se  glissant  le  long  des  maisons; ­
  mais  aussitôt  que  les  assiégeants  se  virent  assaillis,  la  forteresse  se
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        DE  T/A  D  II  I  A  TI  QUE  ATT  DATSCHE.

I

transforma  on  volcan  :  les  bombes,  les  grenades,  les  boulets  rouges,  tombèrent
  comme  une  grêle  de  fer  et  de  feu  sur  les  Hongrois,  qui  se  virent
obligés  de  reculer,  après  trois  heures  de  lutte  acharnée.
Quatre  jours  plus  tard,  le  21  mai,  Goergev  avait  repris  ses  dispositions
pour  une  nouvelle  tentative  contre  la  place.
•V  partir  de  neuf  heures  du  soir,  on  commença  à  Ialigner  les  assiégés  par
on  bombardement  redoublé  et  par  b  exécution  de  fausses  manœuvres.  Pen-‘Innt
  ce  temps,  les  colonnes  d’attaque  s’avançaient  le  plus  près  possible  de
l&amp;gt;‘i  forteresse.  Goergev  était  resté  sur  la  montagne  des  Souabes,  d’où  il  dirigeait ­
  le  mouvement.  A  trois  heures  du  matin  ,  une  fusée  tirée  an  quartier
général  donna  le  signal  de  l’assaut.
Ions  les  canons  des  batteries  hongroises  tonnèrent  à  la  fois;  une  immense
clameur  monta  dans  le  ciel;  et  les  honveds,  sortant  comme  des  spectres  de
dessous  terre,  se  mirent  à  escalader  les  murailles  à  l’aide  de  grandes  échelles,
bes  Impériaux  les  accueillirent  par  de  terribles  fusillades,  mais  rien  n’arleta
  la  fougue  de  cette  milice  nationale.  Ceux  qui  tombaient  étaient  remplacés ­
  par  d’autres,  comme  le  Ilot  remplace  le  Ilot.  Le  général  Hentzi
monta  lui-même  sur  la  brèche  pour  la  défendre.  La  lutte  durait  depuis
deux  heures.  L’aube  naissait,  et  le  combat  était  encore  indécis.  Enfin  les
Impériaux  furent  refoulés  jusque  dans  la  forteresse;  Hentzi,  atteint  d’une
balle,  était  tombé  mortellement  blessé  et  avait  été  transporté  dans  les
casemates.  Les  honveds,  dans  un  élan  indescriptible,  se  jetèrent  sur  les
canons  qui  les  mitraillaient  à  bout  portant  ;  ils  en  prirent  plusieurs  qui
étaient  encore  chargés,  et  dont  ils  avaient  tué  les  servants  à  coups  de
baïonnette.  A  neuf  heures,  les  Magyars  étaient  maîtres  de  la  place;  ils
avaient  perdu  six  cents  hommes,  et  lait  vingt-cinq  mille  prisonniers.
Mais  le  triomphe  des  Hongrois  ne  fut  pas  de  longue  durée;  le  13  juillet,
Hude  retombait  au  pouvoir  des  Autrichiens,  et  le  gouvernement  révolutionnaire ­
  devait  fuir  au  delà  de  la  Theiss,  dans  la  grande  puszta  de  Debreczen.
Près  de  la  place  du  Château,  un  petit  chemin  de  fer  à  crémaillère,
presque  perpendiculaire,  fait  la  navette  entre  la  ville  haute  et  la  ville  basse.
Les  rues  de  Bude  ont  quelque  chose  de  champêtre,  de  campagnard.
Sans  cesse  passent  de  grands  chariots  attelés  de  bœufs  ou  de  chevaux  aux
harnais  historiés  ,  ornés  de  plaques  et  de  croissants  en  cuivre  ;  dans  les
cours  des  auberges,  on  voit  des  encombrements  de  véhicules  et  de  chars
rustiques,  qui  amènent  du  blé,  du  vin  ,  des  fruits,  du  tabac  b
1  11  y  a  en  Hongrie  8,557,01)0  hectares  île  champs  labourables,  3,417,500  hectares  de  prairies
        <pb n="400" />
        372

LA  HONGRIE

Je  savais  qu’il  existe  encore  à  Bude  une  petite  chapelle  turque.  Je  m’in*
formai  auprès  d’un  passant  de  l’endroit  où  elle  se  trouve.
—  Vous  n’avez,  me  fut-il  répondu,  qu’à  aller  droit  devant  vous  ;  et  quand
vous  arriverez  à  la  Niedermaier  Utcza,  vous  la  suivrez.  La  mosquée,  ou
plutôt  le  tombeau  ,  est  sur  la  hauteur.
La  Niedermaier  Utcza  est  une  rue  qui  escalade  une  montagne.  On  dirait
le  lit  desséché  d’un  torrent;  les  maisons  qui  s’élèvent  des  deux  côtés  sont

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Mort  da  général  Hentzi.

chétives,  petites,  de  misérable  apparence,  composées  d’un  rez-de-chaussée,
à  travers  les  deux  fenêtres  duquel  on  aperçoit  de  temps  en  temps  une  tête
grave  de  vieillard  ou  un  profil  souriant  de  jeune  fille.
Quelquefois,  par  une  brûlante  journée  d’été,  un  homme  bronzé,  à  longue
barbe,  la  tête  rasée  et  coiffée  d’un  turban,  les  culottes  bouffantes,  les  bas
et  les  souliers  couverts  de  poussière,  gravit  tout  haletant  cette  rampe  roide,

et  318,700  hectares  de  vignes.  La  production  moyenne  de  vin  est  de  3,224,300  hectolitres.  —-En
  1879,  le  raisin  fut  si  abondant  que  les  vignerons  vous  offraient  un  tonneau  plein  contre
deux  tonneaux  vides.  —  Le  tabac  est  aussi  une  des  richesses  de  la  Hongrie  ;  on  l’exporte  et  on
le  vend  sous  le  nom  de  «  tabac  turc  ».
        <pb n="401" />
        DE  J/ADBIATIQUE  AU  DANUBE.

3TB

on  égrenant  un  chapelet  et  en  mâchonnant  une  prière.  C'est  un  vieux
pèlerin  arrivé  à  pied  de  l’intérieur  de  la  Turquie,  et  qui  vient  prier  sur  la
tombe  du  santon  Hadschi-Gul-Baha  (le  père  des  Roses),  né  h  Rude  et  enterré

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Sous  une  tonnelle  de  l  ile  Marguerite.

dans  la  petite  chapelle  qui  couronne  la  montagne.  Ces  pèlerins  musulmans
ieçoi\ent  dans  les  couvents  chrétiens  une  hospitalité  fraternelle.  L’un
d  eux,  venant  du  fond  de  l’Arabie,  fut  une  fois  hébergé  au  château  de  Rude
par  le  grand-duc  palatin.
La  chapelle  élève  au  milieu  des  vignes,  derrière  une  clôture  de  planches,
        <pb n="402" />
        74

LA  HONGTUE

sa  petite  tour  ornée  d’un  croissant  et  son  toit  en  forme  de  coupole,  couvert
de  bardeaux.  En  vertu  d’un  article  spécial  du  traité  de  paix  de  Carlo  vil/,
conclu  entre  la  Porte  et  l’Empereur  eu  1099,  le  gouvernement  hongrois  est
tenu  d  entretenir  et  de  faire  respecter  ce  mausolée.
Comme  la  porte  en  était  fermée,  je  me  haussai  jusqu’à  la  fenêtre  pour
regarder  dans  1  intérieur.  On  m’avait  dit  que  les  murs  étaient  décorés
d’armes,  de  drapeaux  et  d’autres  objets.  Je  ue  vis  que  des  toiles  d’araignée
et  des  murailles  qui  s’ouvraient  en  larges  lézardes,  comme  pour  crier  aux
Hongrois  qu’ils  oublient  la  clause  du  traité  de  Carlovitz.
Un  peu  plus  haut,  également  dans  les  vignes,  une  chapelle  catholique
qu’on  appelle  le  Calvaire  se  dresse  sur  une  verdoyante  terrasse.  De  ce  point,
la  vue  qu’on  a  sur  Pest  et  sur  Ilude  est  plus  pittoresque  et  plus  étendue
encore  que  celle  qu’on  découvre  du  sommet  du  Blocksberg.  Si  j’étais  peint  re
et  si  j’avais  un  tableau  à  faire  de  la  capitale  de  la  Hongrie,  c’est  ici  que  je
viendrais  poser  mon  chevalet.  Le  panorama  de  Bude  tout  entier,  avec  les
blanches  terrasses  de  ses  jardins,  les  murailles  mordorées  de  sa  forteresse
et  de  son  château,  les  clochers  élancés  et  bizarres  de  ses  églises,  les  façades
pompeuses  et  moroses  de  ses  vieux  palais,  se  développe  à  vos  pieds;  et  le
regard  embrasse  aussi  dans  une  lointaine  et  splendide  perspective  le  Blocksberg, ­
  le  Danube  aux  teintes  miroitantes,  et  la  longue  rangée  d’édifices  que
Pest  échelonne  si  magnifiquement  le  long  de  ses  quais.
Je  redescendis  la  Niedermaier  Utcza,  et  continuant  ma  promenade,  je
me  dirigeai  du  côté  du  Czaszarfiirdo,  ou  bain  de  1  Empereur.  Ici  encore  se
trouvent  d’intéressants  vestiges  de  la  domination  ottomane.  Ce  sont  des
moulins  que  Mustapha-Pacha  fit  entourer  de  remparts  et'de  tours;  ils  sont
mis  en  mouvement  par  la  source  sulfureuse  qui  sort  du  rocher.  Du  temps
des  Turcs,  le  bain  de  P  Empereur  s’appelait  le  bain  Kaplia;  c’était  une
rotonde  dans  le  genre  du  Rudasfürdo,  soutenue  par  douze  piliers,  avec
un  bassin  de  marbre  au  milieu.  Dans  le  voisinage,  Mahomet-Pacha  avait
fait  construire  un  couvent  de  derviches.
Le  bain  de  1  Empereur,  aujourd’hui  propriété  des  Pères  de  la  Miséricorde ­
  ,  est  le  plus  confortable  et  le  plus  fréquenté  des  bains  de  Bude.
Du  bain  de  l’Empereur  à  Pile  Marguerite,  il  n’y  a  qu’un  bras  du  Danube
ii  traverser.  Cette  jolie  petite  île,  qu’on  aperçoit  dressant  coquettement  sa
tète  au-dessus  de  Peau,  a  été  surnommée  la  «  Perle  du  Danube  »  .  Au  temps
jadis,  la  fille  d’un  roi  qui  avait  beaucoup  péché  s’y  retira  pour  y  beaucoup
prier.  Elle  s’appelait  Marguerite,  et  laissa  sou  nom  à  Pile.  Elle  y  fonda
même  un  couvent.
Le  monastère  a  disparu,  pour  faire  place  à  une  auberge.
        <pb n="403" />
        L’urchiduc  Joseph,  fils  du  grand  palatin,  a  transformé  l  ile  abandonnée
eu  parc  et  en  merveilleux  jardins.  Il  l’a  défrichée,  il  y  a  tracé  des  allées
et  des  chemins,  il  y  a  bâti  des  villas;  et,  à  l’exemple  de  Moïse,  il  a  fait
jaillir  des  sources.  Il  y  vit  toute  l’année,  non  en  législateur  et  en  maître
comme  le  chef  hébreu  auquel  je  me  suis  permis  de  le  comparer,  mais  en
ltobiuson.  On  le  rencontre  armé  de  sa  longue  pipe  et  de  son  parasol,  heureux ­
  de  n  ôtre  que  le  souverain  de  cette  île  de  bosquets  et  de  fleurs,  et  de
a  avoir,  pendant  six  mois,  que  des  lapins  et  des  lièvres  pour  sujets,  beux
flui  sont  mécontents  sont  supprimés  sous  forme  de  gibelotte.
b  ile  Marguerite  a  dans  la  belle  saison  les  verdures  profondes,  les  allées
ombreuses,  les  pelouses  veloutées  et  les  grands  arbres  feuillus  des  parcs
anglais,  et  avec  cela  quelque  chose  qui  rappelle  davantage  la  France  que
1  Angleterre  :  de  l’animation,  de  la  gaieté,  des  toilettes  pleines  de  goût,
des  éclats  de  rire,  des  rayons  de  soleil,  des  mélodies  dansantes,  et  un
tramway!  Oui,  un  véritable  tramway  qui  va  d’un  bout  de  l  île  à  l’autre,  et
M’d  déverse  chaque  dimanche  des  milliers  de  baigneurs  dans  les  piscines
du  bain  Marguerite  (Margarethenbad).
Les  riantes  perspectives  de  ces  promenades  ne  sont  gâtées  par  aucun
Sergent  de  ville  planté  comme  un  épouvantail;  il  y  a  dans  le  lacis  de  ces
allées  sablées  la  liberté  la  plus  grande  :  celle  dont  jouissent  les  écureuils  et
les  fauvettes  sous  le  couvert  des  bois.
Le  grand-duc  Joseph  a  ouvert  ce  parc  au  public  comme  un  petit  paradis ­
  terrestre.  On  y  trouve  tout  ce  qui  manquait  à  l’autre  :  un  hôtel,  un
restaurant,  une  salle  de  danse,  des  terrasses  où  l’on  dîne  à  l’ombre  de
tonnelles  de  jasmin  et  de  glycine,  un  orchestre  de  Tziganes,  et  des  bains
de  marbre  ornés  de  glaces.
Lette  île  est  le  rendez-vous  habituel  du  beau  monde  pendant  1  été.  b  est
la  qu  il  faut  aller  si  I  on  veut  bien  saisir  le  type  de  la  beauté  magyare.  Ce
qui  frappe  chez  les  Hongroises,  c’est  moins  la  pureté  des  lignes  que  l’ex-Iréme
  fraîcheur,  la  délicatesse  du  teint.  Leurs  grands  yeux  aux  longues
paupières  sont  fendus  à  l’orientale,  leurs  lèvres  sont  de  pourpre  et  leurs
dents  d’ivoire.  La  chevelure  est  superbe,  la  taille  élancée,  le  corps  souple, ­
  les  attaches  fines,  les  pieds  cambrés  et  mignons.  Vous  reconnaissez  une
Hongroise  à  sa  démarche  noble  et  pleine  d’aisance.  De  tout  sou  être  se  détache ­
  je  ne  sais  quel  parfum  de  gentillesse  et  de  distinction.  Les  plus  belles
appartiennent  à  la  noblesse  de  Transylvanie.  Dans  le  concours  de  beauté
plastique  ouvert  l’an  dernier  à  Budapest,  où  tous  les  plus  beaux  produits
l'ominins  de  1  Autriche-Hongrie  vinrent  se  disputer  la  palme,  ce  fut  toutefois
une  jeune  fille  de  cette  ville,  mademoiselle  Coruélie  Székely,  &amp;lt;jni  remporta
        <pb n="404" />
        376

LA  HONGRIE,  DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

le  premier  prix.  Les  deux  autres  «  lauréates  »  lurent  mesdemoiselles  Ida
Toronyi  et  Louise  Daresay,  appartenant  également  à  la  société  de  Budapest.
Lentement,  dans  les  allées  bruyantes  et  animées  de  File  Marguerite,
la  nuit  était  tombée  comme  un  grand  rideau  de  crêpe  ;  les  fenêtres  du
restaurant  brillaient  d’une  vive  illumination,  et  sous  les  tonnelles  où  1  on
soupait  aux  sons  de  la  musique,  les  bougies  protégées  par  des  globes  de
verre  jetaient  des  miroitements  d’or  et  des  reflets  d’un  rose  mourant.
Vers  dix  heures,  le  dernier  bateau  me  reconduisit  à  Pest,  aux  scintillements ­
  des  étoiles,  qui  mettaient  des  aigrettes  de  diamants  à  la  crête  mouvante ­
  des  flots.
Pâle  et  effacée  au  fond  d’un  horizon  vaporeux  et  blafard,  la  lune  semblait ­
  plongée  dans  un  rêve.  Les  premières  maisons  de  Bude  profilaient
dans  la  pénombre  leurs  lignes  brisées,  que  le  fleuve  reflétait  en  les  ondulant, ­
  en  les  allongeant  et  en  les  brouillant;  et,  accroupi  sur  son  énorme
assise  de  pierre  noire,  le  fort  du  Blocksberg,  enfermé  dans  ses  murailles
à  peine  éclairées  d’une  lueur  de  veilleuse,  dormait.
        <pb n="405" />
        48

CHAPITRE  XXVII

" e  P ont  ‘k  Bucle  Le  comte  Széchenyi  et  Deak.  —  L’Académie  nationale.  —  La  place  François-Joseph.
  —  Le  couronnement  du  roi.  —  La  Bedoute.  —  Le  mont-de-piété.  —  Le  Musée  national. ­
  Antiquités  préhistoriques.  —  La  salle  du  trésor.  —  M.  François  Pulszki.  —  La  Chambre
des  députés.  —  La  Synagogue.  —  Les  juifs  en  Hongrie.  —  Physionomie  des  rues  de  Pest.  —
Be  juif  a  la  perle.  —  La  reine.  —  Les  bouquetières.  —Les  fiacres.

Un  pont  suspendu,  dont  l’entrée
est  gardée  par  deux  lions  énormes,
et  sous  lequel  les  embarcations
peuvent  passer  sans  abaisser  leurs
mâts,  relie  Bude  à  Pest.  Le  Danube
a  ici  une  largeur  de  cinq  à  six  cents
mètres;  et  rien  n’est  beau  comme
ce  pont  hardiment  jeté  et  qui  balance, ­
  avec  une  légèreté  de  toile
d’araignée,  son  tablier  aérien  et
ses  câbles  de  fer  sur  b  immensité
mouvante  1 .
En  face  du  pont  se  trouvre  la
place  du  Couronnement,  transformée ­
  en  vaste  square  et  décorée  des
statues  du  comte  Széchenyi  et  do
Deak.
Széchenyi,  Deak  ,  quels  noms  !
quels  souvenirs!  Ces  deux  hommes
personnifient  la  Hongrie  moderne,
le  triomphe  de  la  lutte  pour  1  indépendance ­
  de  la  patrie.  Le  cœur  chevaleresque  et  généreux  de  la  noblesse

M.  le  comte  Andrassy.

1  Depuis  que  ces  lignes  ont  été  écrites,  Budapest  compte  deux  nouveaux  ponts,  dont  l’un,  celui
de  Marguerite,  a  coûté  plus  de  12  millions.  Ce  sont  des  Français  qui  les  ont  construits,  avec
le  concours  de  la  Société  clef  Batignollea,
        <pb n="406" />
        378

LA  HONGRIE

magyare  se  retrouve  tout  entier  dans  le  premier;  l  ame  antique  des  grands
citoyens  de  Sparte  et  de  Home  anime  le  second.  L’un  jette  des  éclairs  et
éblouit  ;  l’autre  brille  comme  une  calme  lumière,  et  rayonne.  Avec  un  désintéressement ­
  rare,  le  comte  Étienne  Széchenvi  consacra  sa  vie  et  sa  fortune  aux
progrès  matériels  et  moraux  de  son  pays;  à  la  tète  de  toutes  les  réformes,
de  toutes  les  améliorations  sociales,  il  fit  même,  lui,  le  représentant  de  la
noblesse,  cause  commune  avec  le  gouvernement  révolutionnaire,  afin  de
tempérer  l’ardeur  des  novateurs  et  de  les  guider  de  scs  conseils.  «  Que
pensera  Széchenvi  ?  »  se  demandait-on  chaque  fois  qu’on  prenait  une
mesure  radicale.
Széchenvi  est,  avec  Deak,  le  fondateur  du  grand  parti  libéral  hongrois.
L’est  lui  qui  proposa,  lors  de  la  construction  du  pont  suspendu  entre
l'est  et  Ilude,  de  soumettre  indistinctement  tout  le  monde  au  péage;  jusqu'alors, ­
  les  nobles,  qu’ils  fussent  paysans  ou  barons,  avaient  toujours  été
exemptés  de  ces  sortes  de  taxes.
Lorsque  la  loi  eut  été  votée  par  la  Chambre  haute,  le  chef  suprême  de
la  justice  déclara  que,  pour  lui,  il  ne  passerait  jamais  sur  ce  pont,  «  dont
b  érection  était  h?  signal  de  la  ruine  de  la  noblesse»  .
Le  comte  Széchenyi  fut  le  premier  qui  réveilla  le  sentiment  national  de
»es  compatriotes;  il  donna  l’impulsion  à  ce  magnifique  élan  de  patriotisme
qui  a  fait  de  la  Hongrie  une  terre  libre,  et  de  Pest  une  capitale  digne  des
anciens  rois  magyars.
Franz  Deak,  mort  en  1870,  avait  été  surnommé  le  sage,  le  «  Salomon
de  la  Hongrie  »  .  Jurisconsulte  distingué,  il  modifia,  selon  les  dispositions
et  les  besoins  de  l’époque,  le  code  pénal  de  son  pays';  député,  il  devint
chef  de  l’opposition.  Le  premier,  il  osa  proposer  d  imposer  les  biens  de
la  noblesse,  qui  jusqu’alors  avait  été  à  l’abri  de  tout  impôt.  En  1848,
il  accepta  le  portefeuille  de  la  justice,  mais  resta  étranger  aux  luttes
de  parti;  il  plaida  sans  se  lasser  la  réconciliation  avec  P  Autriche.  Quand
Kossuth  arriva  au  pouvoir,  Deak  se  retira  dans  la  vie  privée.  En  1861,  la
ville  de  Pest  l’envoya  au  Reichstag;  et  ce  fut  alors  que  Deak  rédigea  cette
série  d  adresses  à  1  empereur  d  Autriche,  restées  mémorables  dans  1  histoire
de  Hongrie.  Après  la  défaite  de  Sadowa,  on  le  vit  venir  à  Vienne  et  jeter
les  bases  du  compromis  qui,  l’année  suivante,  devait  rendre  à  la  Hongrie
son  autonomie  et  diviser  l’empire  en  deux  parties  distinctes  :  la  Cisleithanie
  et  la  Transleithanie.  On  sait  que  la  Leitha,  affluent  du  Danube,  sert
de  limites  à  la  Hongrie  et  à  l’Autriche.
Deak,  qui  avait  groupé  autour  de  lui  la  majorité  parlementaire  en  un
grand  parti  auquel  il  avait  donné  son  nom,  refusa  toujours  obstinément  If
        <pb n="407" />
        DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

37  9

|&amp;gt;oii\  oir  •  il  vécut  avec  lu  simplicité  et  le  désintéressement  d  un  philosophe,
logeant  dans  une  petite  chambre  garnie,  au  second  ou  au  troisième  étage
1  hôtel  de  la  Reine  d  Angleterre.  Oue  de  fois  ou  a  vu  l’empereur  François-Joseph
  monter  jusque  chez  Deak,  s’asseoir  sur  une  chaise  de  paille  à  ses
c °tes,  et  passer  de  longues  heures  à  causer  avec  le  «  sage  de  la  nation  %  !
Lorsque  Deak  mourut  et  que  son  corps  embaumé  fut  déposé  dans  une
chapelle  ardente,  la  reine  Élisabeth  vint  rendre  un  dernier  et  éclatant  boni*
1Ua ti e  a  1  homme  que  toute  la  Hongrie  pleurait.  Accompagnée  d’une  de  ses
dames  d  honneur,  la  comtesse  Festetics,  et  du  grand  maître  de  la  cour,  le
haion  Nopcza,  la  souveraine,  vêtue  de  noir  et  portant  un  court  manteau ­
  de  fourrure,  s’approcha  du  cercueil,  s’agenouilla,  et  y  déposa  une
(  ouionne  de  laurier  ornée  de  camélias  blancs  et  d’un  large  ruban,  avec
(  es  mots  brodés  en  lettres  d  or  :  «  A  la  mémoire  de  Franz  Deak.  —
Élisabeth 1 .  »
Le  tut  Deak  qui  décida  1  empereur  d’Autriche  à  venir,  le  8  juin  1861,
s c  taire  couronner  roi  de  Hongrie  à  Budapest.
Dli  !  quel  grandiose  et  merveilleux  spectacle  que  ce  défilé  du  cortège
,0 yal,  par  un  soleil  splendide,  sous  le  ciel  bleu  et  les  arcs  de  triomphe,  au
■uilieu  des  banderoles,  des  trophées,  des  drapeaux  et  de  la  foule  entassée
s,, r  les  quais,  dans  le  flamboiement  et  l’éclat  de  ses  divers  costumes  nationaux ­
  !  Tous  les  peuples  de  la  monarchie  avaient  envoyé  ce  jour-là  des  représentants ­
  à  Pest.
Ici,  des  paysans  magyars  :  moustache  cirée,  petit  chapeau  orné  d’une
plume  et  penché  sur  1  oreille,  cravate  à  franges  d’argent,  s’alignaient  d’un
aii  (ici  et  mai  liai  ;  derrière  eux,  semblables  à  un  vol  de  papillons  arrêté,
° 11  '  (&amp;gt; vait  les  jolies  filles  de  Szegedin  :  tresses  enrubannées  et  flottantes,
épaules  couvertes  d  un  mouchoir  bariolé,  robe  verte,  bleue,  violette  ou
oiauge,  a  côté  d  elles,  des  \  a  laques  aux  longs  cheveux  couleur  filasse,  en
tunique  de  laine  blanche,  les  jambes  entourées  de  bandelettes  comme  leurs
nin  eties  de  I  époque  romaine,  se  tenaient  mélancoliquement  appuyés  sur
un  giossiei  baton,  coupé  en  chemin,  dans  une  haie;  des  juifs  au  type  oriental, ­
  longue  barbe  inculte,  nez  en  bec  de  faucon,  papillotes  sortant  de
leuis  calottes  de  velours  ou  de  leurs  gibus  graisseux,  le  corps  serré  dans
mi  cafetan  de  lustrine  noire,  se  faisaient  humbles  et  tout  petits,  et  se  baissaient ­
  pour  regarder  en  dessous;  plus  loin,  de  gros  paysans  allemands,  à  la
Li.  peintre  Zieliy  a  été  charge  par  le  gouvernement  hongrois  Je  liver  sur  la  toile  cette  Scène
ruminante  ;  il  I  a  lait  avec  le  talent  si  remarquable  qu’on  lui  connaît.
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        mine  bouffie,  aux  cheveux  blonds  et  aux  yeux  bleus,  poussaient  de  leur
ventre  insolent  des  Slovaques  maigres,  aux  traits  anguleux,  au  regard
craintif;  des  Secklers  à  la  taille  imposante,  des  lleiduques  à  la  veste  chamarrée ­
  de  galons,  des  Tziganes,  des  Ruthènes,  des  Croates,  des  Kumans,
et  tous  ces  sauvages  représentants  de  la  puszta  :  les  Czikos  à  cheval,  aux
traits  basanés,  aux  yeux  étincelants,  à  la  moustache  retroussée,  aux  longs
cheveux  noirs,  enveloppés  dans  leur  grand  manteau  de  laine  blanche;  les
gulyas,  en  pantalon  de  toile  et  en  bottes  montantes,  s’entassaient  au  loin,
formant  des  groupes  d’une  originalité  saisissante  de  types  et  de  couleurs  ;
puis,  à  perte  de  vue,  jusque  sur  les  collines  et  les  pentes  de  Bude,  s’étageaient ­
  des  milliers  de  têtes,  saluant  â'eljen  enthousiastes  F  arrivée  du  cortège
au  pied  du  tertre  du  Couronnement,  les  délégués  des  combats  en  tète  :  les
uns  portant  le  dolman  en  velours  bleu  garni  de  peau  de  cygne,  les  autres
le  manteau  en  velours  grenat  bordé  de  martre  ou  d  hermine  ;  derrière  eux,
s  avançaient  les  magnats,  couverts  de  cottes  de  mailles  en  argent,  de
peaux  de  léopard  retenues  sur  la  poitrine  par  une  agrafe  en  diamant,  armés
de  masses  de  fer  et  caracolant,  comme  les  preux  d’autrefois,  sur  leurs  coursiers ­
  héroïques  caparaçonnés  de  pierreries,  de  plumes,  de  drap  d’or  et  d’argent; ­
  les  archevêques  et  les  princes-évêques  à  cheval  avec  leurs  mitres  d’or,
leurs  chasubles  étincelantes,  leurs  crosses  qui  ressemblaient  à  des  soleils
fixés  au  bout  d’un  bâton,  précédaient  le  roi,  qui  s’avançait  la  couronne
apostolique  de  Saint-Étienne  au  front,  revêtu  du  manteau  brodé  par  la  reine
Gisèle,  et  que  seules  des  mains  royales  peuvent  réparer;  en  trois  bonds  de
son  cheval,  le  souverain  s’élança  sur  le  tertre  du  Couronnement,  formé  de
terre  apportée  des  divers  combats,  et  faisant  dresser  quatre  fois  le  royal
coursier  sur  ses  jarrets,  de  son  glaive  de  justice  il  fendit  l’air  dans  la  direction ­
  du  nord,  du  sud,  du  levant  et  du  couchant,  pour  montrer  que,  de
quelque  côté  que  vienne  l’ennemi,  il  le  défiait  et  il  était  là  pour  le  repousser ­
  et  défendre  la  patrie.
Les  cloches  sonnaient  à  toutes  volées,  le  canon  tonnait,  les  fanfares
éclataient,  et  le  peuple,  fou  de  joie,  poussait  des  eljen  à  faire  crouler  le
ciel.  Les  hourras  et  les  cris  redoublèrent  quand  la  reine  parut,  en  costume
national,  dans  l’ancienne  voiture  de  Marie-Thérèse,  toute  peinte  et  dorée
comme  un  char  de  fée,  attelée  de  huit  chevaux  à  la  longue  queue  pendante, ­
  la  tête  surmontée  de  panaches  blancs  et  le  corps  couvert  de  draperies ­
  de  velours  bleu.  Des  cavaliers  ruisselants  de  perles,  étincelants  d’émeraudes ­
  ,  flambants  de  rubis,  chamarrés  de  colliers,  chargés  de  plaques  et
d’agrafes,  ornés  de  broderies  d’or  et  d’argent  comme  des  saints  sortis  de
leur  châsse,  escortaient  la  souveraine,  dont  la  beauté  émue  tirait  des  larmes.
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        381

DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.
L  Académie  nationale,  fondée  par  le  comte  Szechenyi  pour  1  étude  et  le
développement  de  la  langue  hongroise,  occupe  un  des  côtés  de  la  place  du
Couronnement,  et  marque  le  signal  de  la  reaction  contre  le  latin,  jadis
langue  officielle  de  la  Hongrie,  et  qu  on  parlait  non-seulement  à  la  Chambre,
mais  dans  les  salons;  même  les  dames  1  employaient  dans  leurs  con  espontanees. ­

L  Académie  nationale  est  divisée  en  deux  sections  :  scientifique  et  litte-&amp;gt;



K

-  r

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Un  Czikos.

raire.  Elle  a  fait  de  très-importantes  publications,  et  ouvre  chaque  année
des  concours  pour  T  encouragement  des  sciences  et  des  lettres.
La  célèbre  galerie  de  tableaux  du  prince  Esterhazy  a  été  placée  dans
les  salles  de  l’Académie  nationale.  Cette  riche  collection  renferme  des  toiles
de  toute  beauté,  notamment  des  chefs-d’œuvre  de  l’école  espagnole.
De  la  place  du  Couronnement  on  arrive,  en  suivant  le  quai  François-Joseph,
  à  la  salle  de  la  Redoute,  spécialement  construite  pour  les  bals  et
les  concerts,  et  dont  la  gracieuse  façade  offre  un  mélange  heureux  de  style
byzantin,  de  réminiscences  mauresques  et  de  formes  gothiques.
En  allant  de  la  Redoute  au  Musée  national,  j’eus  la  curiosité  de  suivre
des  gens  qui  me  précédaient.  Ils  entraient,  la  plupart  avec  un  paquet  sous
le  bras,  dans  une  maison  aux  longues  murailles  tristes  et  monastiques.
Rar  les  couloirs  mal  éclairés,  un  bruit  de  pas  traînants  ou  rapides,  de
        <pb n="410" />
        robes  frôlées,  mettait  quelque  chose  de  mystérieux  dans  cette  grande
bâtisse  solennelle  et  sombre.  J’arrivai  au  seuil  d’une  salle  basse  encombrée ­
  de  monde  qui  se  pressait  devant  des  guichets  ou  se  tenaient  des  employés ­
  maussades,  la  plume  d’oie  derrière  l’oreille,  examinant  avec  une  lenteur ­
  méthodique  les  divers  objets  étalés  devant  eux.  Je  me  trouvais  sans  le
savoir  au  mont-de-piété  de  Pest,  !  ne  jeune  femme,  suivie  de  ses  enfants  à
demi  nus,  engageait  scs  dernières  hardes;  un  monsieur  vêtu  de  noir  tirait,
en  rougissant,  sa  montre  de  sa  poche  pour  la  «  mettre  au  clou  »  ;  un  militaire ­
  en  costume  civil  tendait  un  revolver;  d’une  main  hésitante,  presque
honteuse,  une  femme  de  chambre  coquettement  attifée,  jupe  courte,  souliers ­
  découpés,  apportait,  ficelée  dans  un  vieux  journal,  l’argenterie  de  sa
maîtresse;  un  commissionnaire,  coiffé  de  sa  casquette  rouge  et  décoré  de
sa  plaque  en  cuivre,  parlait  bas  à  un  chef  et  glissait  sur  la  balance  un
bracelet  en  or  garni  de  brillants.  Des  groupes  attendaient  leur  tour  sans
échanger  une  parole,  la  figure  grave,  l’air  soucieux,  l’attitude  honteuse  cl
embarrassée.  Des  femmes  tenaient  au  bras  un  petit  panier  couvert,  rempli
de  divers  objets.  Chez  la  plupart  d’entre  elles,  ou  remarquait  cette  expression ­
  si  touchante  de  misères  noblement  supportées,  de  luttes  soutenues
jusqu’au  bout,  d’un  cœur  vaillant.
Mais  nous  voici  au  Musée  national,  au  milieu  d’un  joli  parc  tout  vert
et  tout  frais.  Le  Musée  a  été  fondé  de  la  même  manière  que  1  Académie,
par  la  générosité  de  la  noblesse  et  du  clergé  hongrois.  Le  comte  A.  Baltliyany
  a  donné  remplacement;  les  comtes  Széchenyi  et  Esterhazy,  leurs
riches  bibliothèques  et  leurs  collections  de  monnaies  et  d  antiquités  ;  l  archevêque ­
  d  Erlau,  sa  collection  de  tableaux,  etc.  Il  faudrait  un  volume
pour  décrire  tous  les  objets,  statues,  antiquités,  tableaux,  collections  ethnographiques ­
  et  d’histoire  naturelle,  entassés  dans  les  vastes  salles  du  Musée
de  Pest.
Ce  Musée  est  particulièrement  intéressant  par  sa  collection  d  antiquités
préhistoriques.  L’âge  de  bronze  y  est  représenté  d’une  manière  différente
et  plus  complète  que  dans  les  musées  d  Allemagne,  car  les  peuples  des  rives
de  lister,  venant  directement  d’Asie,  n’étaient  pas  les  mêmes  que  ceux
qui  vivaient  sur  les  bords  dullhin.  Les  épées  ont  une  autre  forme;  les  armes
et  les  ustensiles  de  cuivre  trouvés  en  Hongrie  sont  uniques  et  font  supposer ­
  qu’il  y  eut  aussi  un  «  âge  de  cuivre  »  .  Les  murs  de  cette  première  salle
sont  décorés  d’ossements  d’animaux  préhistoriques  recueillis  sur  les  bords
du  Danube.  On  montre  là  un  os  de  mammouth  qui  resta  pendant  des  siècles
exposé  à  la  vénération  des  fidèles  dans  une  église  de  village,  où  il  passait
pour  le  tibia  de  saint  Christophe;  il  porte  encore  Panneau  eu  fer  par  lequel
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        DE  L'ADRIATIQUE  AU  DANUBE

38:1
on  lavait  suspendu.  La  tête  d’ichthyosaure  qui  figure  dans  la  même  salle
provient  également  dune  église,  où  on  la  conservait  comme  la  tête  du
dragon  décapité  par  saint  Georges.
Les  antiquités  païennes  hongroises  sont  en  argent  et  en  01  ;  quelquesunes
  ont  la  forme  d’un  chien,  ce  qui  pourrait  faire  supposer  que  les  premiers ­
  représentants  de  la  race  canine  viennent  d  Asie,  du  Dekhan  et  des
montagnes  de  F  Himalaya,  où  ils  se  trouvent  encore  à  l’état  sauvage,  et
‘(«’ils  ont  été  introduits  en  Europe  par  les  Iluns,  ancêtres  des  Hongrois.
Un  savant  français,  émule  de  Mommsen,  M.  Desjardins,  a  enrichi  les
antiquités  romaines  du  Musée  de  Pest  de  nombreuses  pierres  tumulaires
découvertes  dans  des  fouilles.  Parmi  les  objets  recueillis  dans  les  sarcophages
loinains,  on  remarque  un  petit  siège  de  fer  articule  ,  qui  se  plie;  la  palette,
le  compas  et  les  couleurs  d’un  peintre  :  une  des  couleurs  est  rouge,  et
I  autre  verte.  L’art  de  la  verrerie  était  déjà  poussé  très-loin;  les  vases  sont
gracieux,  de  formes  élégantes  et  variées.  Ils  sont  faits  pour  parler  aux  sens
et  flatter  les  yeux;  la  femme  les  emploie  à  sa  toilette  :  elle  y  met  ses  eaux
de  senteur,  ses  teintures  et  son  fard.
La  collection  d’armes  du  seizième  et  du  dix-septième  siècle  nous  montre
également  l’influence  et  le  rôle  grandissant  de  la  femme  dans  la  société  et
la  civilisation.  Sa  présence  aux  tournois  et  aux  jeux  guerriers  adoucit,  rend
même  aimables  et  coquets  les  instruments  destinés  à  donner  la  mort.  Une
fine  ornementation,  des  arabesques  d’or  incrustées,  des  fleurs,  des  emblèmes
découpés  dans  l’argenterie,  dans  l’ivoire,  font  de  certaines  armes  de  vrais
bijoux.  Voici  un  pistolet  en  or,  du  seizième  siècle,  destiné  à  protéger  les
grandes  dames,  et  qu  elles  portaient  à  la  ceinture  comme  les  Vénitiennes
portaient  leur  poignard  à  la  jarretière.
La  dernière  salle,  dite  du  Trésor,  renferme  de  merveilleux  spécimens
de  T  orfèvrerie  profane  :  cette  industrie  d’une  élégance  si  originale,  qui
commença  au  dix-septième  siècle  et  qui,  progressant  sans  cesse,  produisit
le  superbe  épanouissement  artistique  de  la  Renaissance.  Rien  de  plus  délicatement ­
  ouvragé  que  ces  broches,  ces  bracelets,  ces  ceintures,  ces  agrafes,
ces  boucles  d’oreilles  en  or,  en  argent,  en  filigrane  et  en  émail,  sortis  des
mains  des  ouvriers  sur  métaux  de  la  Hongrie.  —  Les  orfèvres  de  Transylvanie ­
  étaient  sans  rivaux  dans  le  travail  de  l’émail  cloisonné  et  garni  de
perles.
Examinez  la  délicatesse  des  ornements,  la  finesse  des  dessins  de  cette
boite  à  mouches  en  opale,  ayant  appartenu  à  la  reine  Élisabeth  de  Hongrie; ­
  voyez  ce  chapelet  de  perles  de  la  princesse  Catherine  de  brandebourg; ­
  ces  anneaux,  ces  chaînes,  ces  montres  et  ces  horloges  a  garnitures
        <pb n="412" />
        384

LA  HONGRIE,  DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

de  bronze,  ces  coupes  ciselées  comme  pour  un  festin  de  déesses  et  de
dieux  :  ne  dirait-on  pas  que  tout  cela  sort  des  ateliers  de  Benvenuto
Cellini  inconnus?  Il  y  a  des  hanaps,  des  vidrecomes  de  la  contenance  d’un
litre.  L’histoire  nous  apprend  qu’on  ne  buvait  que  vingt-quatre  de  ces
hanaps  par  jour,  à  la  cour  d’un  certain  prince  de  Transylvanie  dont  le
règne  fut  des  plus  chancelants.
Enfin,  dans  la  dernière  salle  de  la  collection,  on  conserve  divers  souvenirs ­
  plus  modernes  :  la  harpe  que  Marie-Antoinette  donna,  avant  de  quitter
Vienne,  à  la  princesse  Esterhazy,  avec  qui  elle  avait  été  élevée;  les  drapeaux ­
  de  la  révolution  hongroise;  la  couronne  en  or  offerte  à  Liszt  à  l  occasion
  de  la  fête  de  son  jubilé;  le  lit,  la  table,  les  chaises,  qui  meublaient
la  petite  chambre  de  Deak.
Le  Musée  national  est  placé  sous  la  direction  d’un  homme  aussi  aimable
que  savant,  M.  Franz  Pulszky,  qui  joua  un  rôle  éminent  dans  la  révolution ­
  de  1848.  Après  la  journée  de  Vilagos,  on  lui  confisqua  tousses
biens,  et  il  dut  vivre  de  sa  plume,  à  Londres.  Sa  femme,  qui  l’avait  rejoint
en  exil,  publia  à  cette  époque  un  livre  resté  célèbre  :  les  Mémoires  d'une
dame  hongroise.
M.  Pulszky  accompagna  Kossuth  dans  son  voyage  en  Amérique,  et  rentra ­
  enfin  dans  sa  patrie  en  1867.  Son  salon  est  le  plus  littéraire  et  le  plus
hospitalier  des  salons  de  Pest.  Chaque  samedi  s’y  réunissent  les  sommités
politiques,  les  grandes  personnalités  religieuses,  scientifiques  et  artistiques
de  la  capitale.
Quoique  protestant,  M.  Pulszky  reçoit  chez  lui  des  archevêques  et  des
évêques,  des  chanoines  et  des  abbés.  Dans  son  salon  v  Franz  Liszt  prend
place  à  côté  de  l’archevêque  de  Kalosca,  le  cardinal  Haynald;  le  romancier ­
  Jokaï  cause  avec  l’illustre  explorateur  Vambéry  ;  l’évêque  de  Neusohl
parle  histoire  naturelle  avec  M.  Berecz,  directeur  du  jardin  zoologique;
des  magnats  discutent  avec  des  journalistes;  des  banquiers  frayent  avec
des  poètes  :  c’est  le  rêve  réalisé  de  l’égalité  et  de  la  fraternité  universelles ­
  !
La  Chambre  des  députés  et  la  Chambre  des  seigneurs  sont  dans  le  voisinage ­
  du  Musée  national  ;  un  portier  costumé  en  tambour-major  :  justaucorps ­
  en  drap  écarlate  galonné  d’or,  bottes,  bonnet  d’astrakan  surmonte
d’une  aigrette,  tenant  une  grande  canne  à  boule  d’argent,  se  promène
devant  la  porte.
Des  affiches  placardées  au  coin  des  rues  annoncent  chaque  jour  l’heure
de  la  séance  de  la  Chambre  ;  mais  le  spectacle  a  beaucoup  perdu  aujourd’hui ­
  de  son  charme  et  de  son  originalité.  Le  coup  d’œil  que  présentaient
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        LA  HONGRIE,  DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

3ST

autrefois  ces  assemblées  délibératives  était  superbe.  Le  règlement  exigeait
non-seulement  que  tont  député,  mais  encore  tout  visiteur  du  Parlement,
à  l’exception  des  officiers  et  des  prêtres,  portât  l’épée  au  côté,  un  vêtement ­
  d’apparat,  et  le  kalpak  ou  casquette  nationale.
bes  évêques  étaient  assis  à  leur  banc  en  soutane  de  soie,  avec  des  chaînes
or  et  le  petit  manteau  cramoisi  ;  les  magnats  se  montraient  en  at  lila  garnie
de  fourrures,  coiffés  d’un  béret  brodé,  surmonté  de  la  plume  d’aigle,  et
à  leur  ceinture,  dans  son  fourreau  de  velours,  était  suspendu  leur  grand
sobre  recourbé  en  forme  de  cimeterre  et  tout  scintillant  de  pierreries  ;  les
employés  de  rang  supérieur,  en  pelisse  de  velours  rouge  ou  vert,  brodé
° r ,  luttaient  d’éclat  et  de  richesse  avec  les  représentants  de  l’aristocratie. ­

bes  costumes  ne  se  voient  plus  aujourd’hui  qu’à  l’ouverture  des  Chambies,
  dans  les  fêtes  nationales  et  aux  fêtes  de  la  cour.
h  orateur  qui  parlait  quand  je  visitai  la  Chambre  des  députés  était  M.  le
comte  Eugène  Zicliv,  le  type  le  plus  accompli  du  vrai  patriote  et  du  grand
seigneur  hongrois.  Membre  par  droit  de  naissance  de  la  Chambre  haute,
v °dà  dix-huit  ans  que  M.  le  comte  Zichy  préfère  être  simple  député,  pour
travailler  avec  plus  d’efficacité  à  la  réforme  de  l’instruction  populaire;
c’est  à  lui  que  la  Hongrie  doit  ses  écoles  industrielles,  ses  ateliers  d’apprentissage; ­
  et  c’est  lui  qui  s’est  mis  à  la  tête  du  grand  mouvement  économique
et  agricole  et  des  entreprises  industrielles  les  plus  considérables  de  son
pays.  Presque  toutes  les  villes  de  Hongrie  ont  reconnu  les  services  de  ce
patriote  zélé  et  éclairé,  en  lui  conférant  la  bourgeoisie  d’honneur.
b  n’y  a  pas  longtemps  qu’a  été  aboli  le  privilège  des  veuves  de  magnats
( le  se  faire  représenter  à  la  Chambre  basse  par  un  personnage  qui  n  avait
( 1  autre  droit  que  de  crier  de  temps  en  temps,  en  frisant  sa  moustache  :
Haljuk!  haljuk!  (Écoutez!  écoutez!)  quand  son  imagination  était  surexcite ­
  par  une  phrase  quelconque  tombant  de  la  bouche  d’un  orateur.  Ce  singulier ­
  mandataire  remplaçait  au  besoin  les  magnats  absents.  Les  pauvres
étudiants  et  les  jeunes  avocats  recherchaient  ces  charges,  qui  leur  permettaient ­
  de  faire  leur  apprentissage  politique.
En  suivant  la  belle  rue  qui  remonte  vers  la  place  Deak,  on  voit  à  droite  la
nouvelle  synagogue,  édifice  de  style  mauresque,  avec  sa  façade  polychrome,
sa  grande  rosace  découpée,  digne  d’une  cathédrale  gothique,  et  ses  deux
hautes  tours  bulbeuses  surmontées  de  coupoles  d’or.  Il  y  a  actuellement  en
Hongrie  plus  de  six  cent  mille  juifs,  dont  quarante  mille  à  Budapest.  Les
juifs  hongrois  ont  su  concentrer  dans  leurs  mains  tout  le  commerce  de  ce
lâche  pays.  Dans  les  villages,  ils  exercent  le  métier  de  marchand  et  d  au-
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        388

LA  HONGRIE,  DE  L'ADRIATIQUE  AU  DANURE.

bergiste,  doublé  de  celui  de  banquier  et  d’usurier.  Le  juif  de  la  campagne
cache  avec  soin  son  argent  accumulé,  jusqu’à  ce  qu’un  beau  jour  il  émigre
avec  ses  écus  dans  une  ville,  où  il  se  livre  alors  à  des  opérations  en  grand.
Depuis  qu’il  est  permis  à  la  noblesse  de  vendre  ses  terres  et  à  tout  citoyen
de  posséder,  quantité  de  domaines  seigneuriaux  sont  devenus  la  propriété
des  juifs.
D’origine  asiatique  comme  les  Magyars,  les  Israélites  apparurent  en
Hongrie  vers  le  dixième  siècle.  Ils  suivaient  les  Hongrois  dans  leurs
expéditions  guerrières,  et  leur  achetaient  le  butin  des  villes  pillées  et
saccagées.
Au  temps  des  croisades,  nous  les  voyons  fournir  de  l’argent  aux  gentilshommes ­
  qui  s’en  allaient  en  guerre  contre  les  infidèles;  ils  s’occupaient  en
même  temps  du  commerce  des  serfs,  achetant  ou  vendant  des  esclaves
pour  leur  compte  ou  le  compte  des  seigneurs.
Déjà  au  treizième  siècle,  le  roi  Béla  IV  leur  avait  accordé  la  liberté  de
commerce  et  la  liberté  de  conscience;  ils  avaient  des  synagogues  et  des
écoles,  que  les  chrétiens  étaient  tenus  de  respecter  sous  peine  d’amende.
Sous  les  Arpad,  au  treizième  siècle,  les  juifs  jouissaient  de  presque  tous
les  droits  qu’ils  ont  reconquis  aujourd’hui.  Mathias  Corvin  en  anoblit  plusieurs ­
  et  éleva  l’un  d  eux  à  la  dignité  de  ban  de  Croatie.  A  la  mort  de  ce
roi,  la  persécution  recommença;  et  en  1454,  on  brûla  à  Tyrnau  douze
juifs  et  deux  juives,  accusés  de  meurtre  d’enfants  chrétiens.  Enfin,  tout
récemment,  François-Joseph  leur  a  rendu  une  partie  de  leurs  anciens  privilèges. ­
  Aujourd’hui,  l’agitation  antisémitique  gagne  aussi  la  Hongrie.
Les  rues  de  Best  sont  gaies,  riantes,  animées.  Il  y  a  ici  plus  de  jeunesse,
plus  d’entrain,  plus  de  vie  qu’à  Bude,  qui  est  la  ville  du  passé,  avec  ses
vieux  palais  aristocratiques  et  somnolents,  ses  rues  baroques,  montueuses
et  tristes,  où  l’on  rencontre  encore  le  veilleur  de  nuit  se  promenant  avec
sa  lanterne  et  sa  hallebarde.
Pest  a  supplanté  Bude.
Pest,  qui  n’était  au  siècle  dernier  qu’une  pauvre  bourgade,  vous  éblouit
maintenant  par  la  magnificence  et  le  luxe  de  ses  édifices.  Des  vieillards  se
souviennent  d’avoir  été  à  la  chasse  aux  canards  là  où  s’élève  le  palais  de  la
Redoute.
La  promenade  Széchenyi,  qui  ressemble  à  une  immense  corbeille  de
fleurs  oubliée  au  milieu  de  la  ville,  n  était  il  y  a  cinquante  ans  qu’un
marais  bourbeux.  Au  commencement  de  ce  siècle,  Pest  ne  comptait  que
76,000  habitants.  Le  dernier  recensement  de  1880  en  accuse  360,551.
En  1867,  il  n’y  avait  pas  un  seul  consulat  dans  la  capitale  de  la  Hon-
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        Un  magnat  hongrois.  —  M.  le  comte  Eugène  Zichy,  membre  de  la  Chambre  des  députés

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        LA  HONGRIE,  DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANURE.

391

S lle  ï  il  y  en  a  quatorze  aujourd’hui.  La  progression  si  rapide  dans  le  développement ­
  et  l'accroissement  de  cette  ville  date  du  jour  où  l’empereur
François-Joseph  est  venu  s’y  faire  couronner  roi  de  Hongrie.  Jadis,  Pest
était  une  ville  délaissée,  abandonnée;  maintenant,  c’est  une  véritable  capitale, ­
  une  résidence  royale,  qui  sous  plus  d’un  rapport  éclipse  Vienne.
Si  celle-ci  est  la  ville  de  l’empereur,  celle-là  est  la  ville  de  la  reine.
La  première  a  quelque  chose  d’imposant  et  d’austère  avec  sa  cathédrale,
sa  cdé  noire,  ses  vastes  boulevards  à  demi  déserts  ;  la  seconde  est  jeune,
fraîche,  sémillante,  vivante,  avec  ses  édifices  tout  modernes,  ses  rues
pleines  de  mouvement,  et  P  immense  miroir  que  le  Danube  offre  à  sa
coquetterie  et  à  sa  grâce.
Les  étalages  des  magasins  sont  arrangés  ici  avec  bien  plus  de  goût  et  bien
pias  d  art  qu’à  Vienne  et  dans  les  villes  allemandes,  où  tout  s’entasse  lour-'ruent
  derrière  les  vitrines,  sans  éveiller  la  tentation  en  émoustillant  l’esprit
(  l  les  yeux.  Ce  n’est  pas  à  Pest  qu’on  rencontre  au  centre  de  la  principale
Llc  11,1  magasin  de  cercueils  !  Les  boutiques  de  chaussures  sont  des  féeries.
^  !  fr*  jobs  pieds  qu’il  faut  avoir  pour  chausser  ces  pantoufles  doublées  de
Slltln  rose  et  bordées  de  peau  de  cygne!  Avec  ces  bottines  à  hauts  talons,
La\aillées  comme  des  objets  d  art,  qu’on  fait  vite  du  chemin!
Les  magasins  de  tabac  étalent  à  leurs  vitrines  tout  un  musée  :  disposés
co  éventail,  il  y  a  J es  têtes  de  belduques  aux  moustaches  farouches,  sculpt
 C' &amp;lt;S  d ans  l’écume  de  mer  avec  un  rendu  inouï,  des  têtes  de  nègres  et  de
j  '  fianes  coiffés  d’un  feutre  défoncé,  des  bustes  de  sirènes,  des  amazones
Jlî t  le  haut  chapeau  est  destiné  à  recevoir  la  cigarette  ou  le  cigare,  des
ponts  enroulés,  des  colombes  qui  se  becquètent  :  tous  les  produits  d’un  art
Presque  ignoré  chez  nous.
aus  *a  rue  des  Seigneurs,  les  étalages  des  joailliers  jettent  à  peu  près
ot  d  éclat  qu  a  Paris  les  boutiques  des  marchands  de  diamants  sous  les
arcades  du  Palais-Royal.
tl11  dernier,  un  pauvre  juif  vêtu  d’habits  sordides,  les  souliers  cou-L
  de  la  poussière  d’un  long  voyage,  entra  chez  un  de  ces  joailliers.
Gant  de  la  poche  de  son  gilet  un  petit  papier  soigneusement  plié,  il  en
t  ruie  perle  qu  il  présenta  au  bijoutier,  en  lui  demandant  ce  qu  elle  valait.
^  une  perle  noire  authentique,  répondit  celui-ci  ;  elle  vaut  beau-1
  J  argent.  D  où  F  avez-vous?
n  me  I  a  donnée  eu  gage.  Voyons,  selon  vous,  qu’est-ce  que  ça  vaut?
Je  vous  1  ai  dit,  beaucoup,  beaucoup  d’argent.  Il  n’y  a  qu  un  seul
I  Liei  qui  puisse  vous  1  acheter,  c’est  Biedermann,  de  Vienne.
        <pb n="420" />
        392

LA  HONGRIE

Le  juif  remercia  et  sortit.
Le  lendemain,  il  débarqua  à  Vienne  et  alla  voir  Biedermann.
—  Combien  vaut  cette  perle?  lui  demanda-t-il.
—  Cette  perle,  cette  perle,  fit  Biedermann  en  la  tournant  et  la  retournant ­
  dans  ses  doigts...  Dites-moi  d’abord  comment  il  se  fait  quelle  soit
entre  vos  mains.
Les  explications  du  juif  parurent  insuffisantes  à  Biedermann,  qui  envoya
un  de  ses  commis  chercher  un  commissaire  de  police  L’homme  à  la  perle
fut  arrêté,  conduit  en  prison,  et  enfin  interrogé.  Il  se  confirma  que  tout  ce
qu’il  avait  dit  était  vrai  ;  qu’il  s’appelait  bien  Isaac  Roth  ;  qu’il  était  de  Grand-C’est

  une  perle  noire  authentique,  répondit  le  joaillier.

Wardein,  et  que,  tenant  une  pension,  il  avait  reçu  en  gage  cette  perle  noire
d’un  de  ses  pensionnaires,  ancien  domestique  du  comte  Bathyany,  qui  la
lui  avait  donnée  à  sa  mort.  La  perle  ornait  primitivement  une  épingle  de
cravate  en  or,  qui  avait  été  vendue.
Biedermann  savait  que  les  trois  seules  perles  noires  que  I  on  connût,  il
y  a  cinquante  ans,  appartenaient  à  la  couronne  d’Angleterre,  et  qu  elles
avaient  été  volées;  il  informa  aussitôt  le  gouvernement  britannique  de  la
trouvaille,  et  offrit  la  perle  pour  cinquante  mille  francs.
Ce  prix  fut  accepté  sans  marchander.
Comment  cette  perle  était-elle  devenue  la  propriété  du  comte  Bathyany  ?
Il  1  avait  probablement  achetée  d’un  marchand  de  curiosités,  et  il  fallait
qu  il  en  ignorât  la  valeur,  pour  l’avoir  laissée  en  souvenir  à  un  de  ses
domestiques.
Un  des  principaux  attraits  de  curiosité  des  rues  de  Pest,  ce  sont  les
        <pb n="421" />
        50

DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

393

expositions  permanentes  des  marchands  de  photographies,  qui  ne  se  borne
 Qt  pas  à  mettre  en  vente  les  portraits  des  femmes  de  théâtre,  des  ministres, ­
  des  hommes  d’État,  de  M.  Andrassy,  dans  toutes  les  poses  et  tous
costumes  civils  ou  militaires  imaginables,  mais  aussi  les  portraits
des  grandes  dames  de  l’aristocratie.
Les  photographies  de  la  reine  st  voient  partout;  et  rien  ne  montre
mieux  sa  popularité  dans  ce  pays,  que  l'empressement  que  chacun  met  à

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S.  M.  la  reine  de  Hongrie.

acheter  son  portrait.  Les  Hongrois  aiment  leur  souveraine,  d  abord  pour  sa
beauté,  ensuite  pour  son  caractère  indépendant  et  chevaleresque.  Ils  sont
bers  de  la  prédilection  qu  elle  leur  témoigne.  On  sait  que  la  reine  passe  une
partie  de  1  année  dans  sa  résidence  de  Gödöllö,  à  une  heure  de  Pest,  et
Qu  elle  parle  hongrois  aussi  bien  qu’une  Hongroise.
Gödöllö  appartenait  autrefois  au  baron  Sina.  En  1867,  le  Parlement
acheta  ce  château  et  l’offrit  à  François-Joseph.  Marie-Thérèse  avait  déjà
habité  cette  résidence,  qu  entoure  un  parc  magnifique.  La  reine  actuelle  en
1  fait  son  séjour  de  prédilection  ;  elle  y  a  construit  un  grand  manège,  a^ec
,ln e  tribune  pour  les  spectateurs  et  une  tribune  pour  les  musiciens.  Le
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        394

LA  HONGRIE

soir,  Sa  Majesté  y  rassemble  ses  invités  et  préside  à  la  réunion  avec  le
double  charme  de  l’esprit  et  de  la  grâce.
Une  dépendance  spéciale  a  été  construite  pour  la  meute  royale,  qui  se
compose  de  soixante  chiens  de  même  race,  de  même  taille  et  de  même
manteau,  noir,  jaune  et  blanc.  La  cuisine,  la  chambre  de  bains,  le  chenildortoir,
  tout  cela  est  tenu  avec  une  propreté  et  un  soin  sans  pareils.  S’il
faut  en  croire  les  indiscrétions  d’un  visiteur,  à  six  heures,  chaque  matin,
un  piqueur  réveille  cette  garnison  canine  ;  il  a  une  telle  habitude  de  sortir
avec  ses  chiens  qu’il  les  reconnaît  tous  et  les  appelle  par  leur  nom  ;  chaque
matin  il  l'ait  avec  eux  une  longue  promenade,  pendant  laquelle  aucun
chien  ne  s’éloigne  de  la  meute.  L’après-midi,  les  chiens  impériaux  font
une  seconde  promenade  avec  leur  piqueur.  A  quatre  heures,  dîner  commun. ­
  Pendant  qu’on  le  prépare,  les  chiens  sont  enfermés  dans  le  dortoir.
Le  piqueur  y  entre  le  fouet  levé;  ses  sujets  l’accueillent  avec  enthousiasme,
mais  aucun  ne  franchit  la  porte  avant  sa  permission.  A  un  signal,  la  meute
se  précipite  dans  le  réfectoire,  où  est  servi  un  dîner  composé  de  viande
et  de  farine  de  mais  bouillie.  En  peu  de  minutes  le  dîner  est  dévoré.  A  la
tombée  de  la  nuit,  le  piqueur  fait  claquer  son  fouet;  c’est  la  retraite  de  la
gent  canine,  qui  rentre  dans  le  dortoir  commun.
L’automne  dernier,  la  reine  était  allée  chasser  dans  la  puszta  de  San-Mihaly.
  On  avait  pris  rendez-vous  chez  un  fermier  dont  la  maison,  trèsproprement
  tenue,  a  eu  mainte  fois  les  honneurs  d’une  visite  royale.
En  courant  sous  bois,  l’auguste  chasseresse  fit  à  son  amazone  une  déchirure ­
  qu’il  était  urgent  de  réparer.  Elle  devança  l’heure  et  arriva  seule  au
rendez-vous  de  chasse.
Au  moment  où,  dans  la  chambrette  de  la  fermière,  la  reine  achevait ­
  de  rajuster  son  vêtement,  on  frappa  brusquement  à  la  porte  de  l’habitation. ­

La  paysanne  ouvre,  pensant  que  c’est  la  suite  impériale  qui  vient  rejoindre ­
  la  souveraine.
—  Sa  Majesté  est  déjà  arrivée,  dit  la  brave  femme  à  l’homme  coiffé  d’une
casquette  galonnée  quelle  voit  devant  elle...  Sa  Majesté  est  dans  cette
chambre...
—  Dans  cette  chambre?  fit  l’homme  avec  un  sourire  malin  et  incrédule.
C’est  bien  ;  ouvrez  !
—  Mais  qui  êtes-vous  donc,  pour  oser  pénétrer  ainsi  chez  la  reine?
—  Allons  donc,  vous  vous  moquez  de  moi  !
Et  s’approchant  de  la  porte  qui  lui  avait  été  indiquée,  il  secoue  violem-
        <pb n="423" />
        DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

395

ment  le  loquet  et  frappe  à  coups  redoublés  ;  la  frêle  boiserie  craque  et  va
céder,  lorsque  enfin  la  porte  s  ouvre.
ba  reine  paraît  et  reconnaît  un  agent  du  fisc.
Entrez,  monsieur,  entrez!  lui  dit-elle.
'  Ah!  mon  Dieu!  s’écrie  l’employé  confondu,  atterré,  que  Votre  Majesté
m e  pardonne!  j’ignorais...  je  croyais  que  c’était  une  ruse...

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Le  château  de  GödölJö.

Non,  non,  faites  votre  devoir;  moi,  j’ai  fini  :  entrez  et  dressez  procès-^
  crbal.  Je  m’explique  maintenant  la  forte  odeur  qu’il  y  a  dans  cette  chambre  ;
0,1  y  a  caché  du  tabac  de  contrebande,
bd  s  approchant  de  la  fermière  :
Ne  pleurez  pas,  lui  dit-elle  à  mi-voix,  je  payerai  l’amende.
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        CHAPITRE  XXVIII

La  vie  à  Pest.  —  Cafés,  clubs  et  journaux.  —  Les  hôtels.  —  Les  théâtres.  —  Sympathies  pour
la  France.  —  Pest  la  nuit.  —  Un  café  chantant.  —  Dans  une  cave.  —  Le  «  palais  des  chiffonniers ­
  »  .  —  Le  quartier  du  crime.  —  Types  de  scélérats.  —  Le  marché  aux  guenilles.  —  Une
réunion  électorale.  —  Un  bal  sous  terre.

Ce  qui  vous  frappe  dans  les  rues  de  Pest,
c’est  la  quantité  d’enseignes  portant  des
noms  allemands  magyarisés.  Il  y  a  quinze
ans,  sur  les  douze  millions  d’habitants  que
comptait  la  Hongrie,  dix  mille  avaient  déjà
passé  à  la  nationalité  magyare,  tellement  est
absorbant  ce  peuple  passionné,  remuant,  enthousiaste, ­
  qui  a  su  conserver,  au  milieu  de
P  énervement  universel,  ses  ardeurs  de  jeunesse ­
  et  les  marques  puissantes  de  sa  virilité.
Des  bouquetières,  jeunes  et  pimpantes,
émailient  les  trottoirs,  avec  leur  petit  panier  fleuri,  et  mettent  autour  de
vous  des  parfums  et  des  réminiscences  d’Italie.
Et  les  fiacres,  les  voitures,  les  équipages,  les  omnibus,  les  tramways  se
croisent  dans  une  lutte  de  vitesse  ardente  qui  montre  la  fougue  et  l’élan
de  ce  peuple.
Les  fiacres  de  Pest  méritent  une  mention  spéciale  :  ils  sont  ornés  de
rideaux  de  chambre  à  coucher  avec  de  petites  embrasses  de  couleur;  on
y  trouve  un  cendrier,  des  allumettes  et  une  petite  glace.
Les  lieux  de  réunion  et  de  distraction  ne  manquent  pas  à  Budapest,
où  l’on  ne  semble  travailler  que  pour  se  reposer  du  plaisir.
Les  employés  de  l’État  vont  à  leurs  bureaux  à  dix  heures  et  en  sortent  à
trois  heures;  les  bains  s’ouvrent  à  neuf  heures  et  se  ferment  à  la  nuit;  et
les  bains,  les  promenades,  les  cafés,  les  casinos  sont  remplis  toute  la
journée  d  heureux  mortels  qui  fument  et  qui  rêvent.

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Un  gardien  du  marché
aux  guenilles.
        <pb n="425" />
        LA  HONGRIE,  DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.  397
Lt  cependant,  sous  celle  mollesse  apparente,  il  y  a  un  sang  riche  et
ardent  qui  bouillonne,  et  un  cœur  de  feu  qui  bat;  il  suffit  d’un  souffle
pour  disperser  la  cendre  et  mettre  la  flamme  à  vif.  Ces  Magyars  à  demi

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Soubrette  (lu  Théâtre  National.

orientaux  ont  la  vivacité  et  la  verve  latines;  ils  ont  l’abondance  de  la  pen-S(
 c,  la  facilité  et  la  promptitude  de  b  expression,  la  nervosité  et  la  mobihté
  parisiennes.
ha  \  ie  de  café  est  encore  plus  développée  ici  qu  à  Vienne.  Les  dames
        <pb n="426" />
        398  LA  HONGRIE
sont  admises  autour  de  la  table  ronde  sur  un  pied  d’égalité  absolue  avec
l’homme  ;  elles  y  passent  quelques  heures,  l’après-midi,  absorbées  dans
la  lecture  des  journaux,  pour  se  mettre  au  courant  des  polémiques  du
jour.
Le  nombre  des  feuilles  quotidiennes  ainsi  que  le  nombre  des  clubs
montrent  le  développement  toujours  croissant  de  la  vie  politique  en  Hongrie. ­
  Il  se  publie  à  Pest  une  vingtaine  de  grands  journaux  quotidiens  et
plus  de  trois  cents  périodiques.
La  presse  hongroise  compte  dans  ses  rangs  des  écrivains  d’une  haute
valeur,  d’une  originalité  puissante,  d’une  verve  intarissable.  Il  me  suffira  de
nommer  le  baron  Ivor  Kaas,  M.  Cornel  Abranyi,  M.  Charles  Eótvós,
M.  le  député  Csavolszky,  rédacteur  en  chef  de  YEgyetértés;  M.  le  député
Urvary,  rédacteur  en  chef  du  Pesti  Naplo;  M.  Pazmandy,  directeur  de  la
Gazette  de  Hongrie,  qui  écrit  avec  la  même  élégance  le  français  que  le
hongrois,  et  qui  sait  faire  aimer  la  France  en  Hongrie  et  la  Hongrie  en
France;  M.  Jean  Asboth,  le  comte  Alexandre  Hégédus,  les  deux  Gyœrgy,
M.  Joseph  Prém,  le  brillant  chroniqueur  du  PestiNaplo,  M.  Yerhovay,  etc.
M.  Adolphe  Agay  a  assez  d  esprit  pour  rédiger  presque  à  lui  seul  le
Borsszem  Janko  (Jean  Grain  de  Poivre).  Le  premier  des  romanciers  hongrois, ­
  M.  le  député  Maurice  Jokaï,  publie  également  à  côté  d’un  grand
journal  quotidien,  le  Nenizet  (la  Nation),  une  petite  feuille  satirique  dans
le  genre  du  Charivari  et  du  Punch.
Un  jeune  collaborateur  du  Pesther  Lloyd,  M.  Schwartz,  a  donné  l’année
dernière  des  traductions  fort  appréciées  des  romanciers  français  de  la  nouvelle ­
  école.  Un  rédacteur  de  la  même  feuille,  un  certain  petit  juif  allemand
intrigant,  qui  a  sans  doute  magyar!sé  son  nom  originel  de  Neumann  en
celui  de  Néményi,  a  aussi  essayé,  mais  sans  succès,  de  se  tailler  un  nom
dans  la  littérature  française.  La  chose  n’était  cependant  point  difficile,
M.  Néményi  s’étant  jeté  sur  les  morts  pour  les  dépouiller  de  la  façon  la
plus  Israélite  possible.  Mais  même  en  fouillant  les  poches  de  Rabelais  et
de  Voltaire,  et  en  s’y  mettant  à  deux,  —  le  faux  Néményi  et  le  vrai  Neumann ­
  ,  —  le  malheureux  juivron  n’a  pu  ramasser  de  quoi  se  payer  un
sou  de  gloire  et  sortir  de  sa  cruelle  et  mélancolique  obscurité.
Le  Pesther  Lloyd  se  publie  en  allemand,  sous  la  direction  d’un  écrivain
distingué,  M.  le  député  Falk.  Un  autre  grand  journal  allemand  trèsrépandu,
  le  Neues-Pesthcr  Journal,  a  pour  rédacteur  un  des  plus  habiles
journalistes  hongrois,  M.  Brodszky  Lajos.
Le  goût  des  revues,  du  genre  de  la  Revue  des  Deux  Mondes  et  de  la
Revue  scientifique  et  littéraire,  se  répand  de  plus  en  plus.  La  Magyar
        <pb n="427" />
        I«

DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.  399
Szemle  a  groupé  autour  d’elle  l’élite  des  jeunes  écrivains,  romanciers  et
poètes,  tandis  que  la  Budapeste  Szemle  est  restée  l’organe  de  l’Académie.
La  «  Nemzetgazdasagi  Szemle  est  aussi  rédigée  par  une  pléiade  de  jeunes,
d  enthousiastes  et  de  vaillants.
Le  besoin  d  action  est  si  grand  chez  ce  peuple,  qu  on  voit  se  fonder  en
Hongrie  presque  autant  de  sociétés  scientifiques,  littéraires,  philologiques,
historiques,  archéologiques,  artistiques,  etc.,  que  de  journaux.  Quant  aux
clubs,  ils  sont  au  nombre  de  dix-sept,  et  comptent  presque  toute  la  population ­
  parmi  leurs  membres.
Quelques-uns  de  ces  clubs  sont  aménagés  avec  le  luxueux  confort  de
leurs  modèles  anglais;  ils  ont  salle  de  lecture,  bibliothèque,  salle  de  danse
et  de  conférences,  petits  salons-fumoirs,  salles  de  billard,  salle  de  café  et
‘ïe  jeu,  et  salle  à  manger.  Le  club  national  ou  Casino  est  particulièrement
fréquenté  par  l’aristocratie,  les  professeurs,  les  personnalités  marquantes
fiuns  les  sciences,  dans  les  lettres  et  dans  les  arts.  Ce  club,  fondé  un  peu
avant  la  révolution  de  1848  par  le  comte  Étienne  Széchenyi,  compte  au-J°urd
  hui  plus  de  mille  membres,  qui  payent  une  cotisation  annuelle  de
( leux  cent  cinquante  francs.
Les  cours  vitrées  des  hôtels,  qui  se  transforment  en  été  en  jardins-restaurants, ­
  sont  aussi  des  lieux  de  réunion  très-fréquentés.  On  y  vient  en
famille  absorber  beaucoup  de  bière  allemande  et  de  musique  tzigane.  La
Lande  de  ces  musiciens  la  plus  célèbre  en  ce  moment  est  dirigée  par  Racz
Lal,  un  artiste  inspiré  comme  Rémennyi,  et  qui  est  le  père  heureux  de
Hente-trois  enfants.
H  y  a  à  Budapest  huit  théâtres,  dont  trois  théâtres  d’été  construits  en
plein  air,  au  milieu  des  ombrages  et  des  bosquets,  comme  nos  bastringues
fres  Champs-Élysées.  Au  Théâtre  National,  on  joue  l’opéra  et  la  comédie;
au  Théâtre  Populaire  hongrois,  l’opérette  et  le  drame.  J’y  ai  vu  jouer  Mi-Q
 hel  Strogoff  bien  longtemps  avant  qu’on  songeât  chez  nous  à  tirer  une
pièce  du  roman  de  Jules  Verne.
C’était  l’œuvre  d’un  simple  ouvrier  menuisier,  qui  s’est  acquis  une  véritable ­
  réputation  d’auteur  dramatique  en  Hongrie.
Au  Théâtre  National,  placé  sous  1  habile  intendance  de  M.  le  baron
Lodmanisky,  on  donne  Molière  presque  aussi  bien  qu’à  la  Comédie  française. ­

Les  théâtres  d’été  cultivent  la  farce.  Les  Hongrois,  qui  excellent  dans
la  comédie,  réussissent  très-bien  dans  le  vaudeville  et  la  charge.  Quant
au  théâtre  allemand,  il  a  fait  faillite.  Une  société  viennoise  a  voulu  le  ressusciter, ­
  mais  le  conseil  municipal  de  Budapest  s’y  est  opposé.
        <pb n="428" />
        400

LA  HONGRIE

Autrefois,  on  fumait  dans  les  théâtres.  «  Les  élégants,  dit  miss  Pardoe,
une  Anglaise  qui  parcourut  la  Hongrie  en  1840,  fument  au  théâtre  comme
des  Turcs  ;  mais  ils  savent  manier  leur  chibouck  avec  une  grâce  que  n’ont
point  les  Allemands.  Une  pipe  allemande  est  toujours  un  objet  malpropre
et  puant,  tandis  qu’une  pipe  hongroise  est  un  objet  de  luxe.  »
Presque  toutes  nos  comédies  et  nos  opérettes  parisiennes  sont  transplantées ­
  sur  la  scène  hongroise  ;  notre  littérature  fournit  aussi  aux  journaux
la  plupart  de  leurs  romans-feuilletons  :  il  n’y  a  pas  là  seulement  un  besoin
de  s’alimenter  au  dehors,  il  y  a  un  goût,  une  passion  sincère  pour  tout  ce
qui  vient  de  France  ;  on  aime  et  l’on  apprécie  les  auteurs  parisiens,  car  il  y
a  entre  la  Hongrie  et  la  France  une  communion  de  pensées,  d’idées  et  de
sentiments  qui  se  traduit  par  des  actes  chaque  fois  que  le  peuple  français ­
  pousse  ses  cris  de  liberté  ou  de  guerre.
Un  médecin,  M.  le  docteur  X...,  qui  avait  tenu  à  me  faire  les  honneurs
de  la  capitale,  et  qui  m’avait  conduit,  le  matin,  voir  l’amphithéâtre  de  médecine, ­
  l’asile  de  nuit,  le  gymnase  Israélite  et  diverses  écoles  communales,
m’avait  donné  rendez-vous  pour  le  soir  à  onze  heures.  Après  avoir  vu  Pest
le  jour,  nous  devions,  sous  la  conduite  d’un  inspecteur  de  police  de  sa
connaissance,  voir  Pest  la  nuit.
En  attendant  l’heure  du  rendez-vous,  j’étais  entré  dans  la  salle  d’un
café-concert  qui  se  trouvait  sur  mon  chemin.  Autour  des  petites  tables,  des
jeunes  gens  et  des  messieurs  d’une  tenue  décente  de  commis  et  d’employés
fumaient  et  buvaient,  causaient  et  riaient,  tandis  qu’un  ténor  ridicule,  en
cravate  blanche  et  en  habit  à  queue,  débitait,  la  bouche  en  cœur,  des  fadaises ­
  sur  le  printemps  et  les  petits  oiseaux.  Une  femme,  une  paysanne
hongroise,  nous  joua  ensuite  des  airs  magyars  sur  le  cymbalum.
A  onze  heures,  j’allai  rejoindre  le  docteur  X...  au  café  où  il  m’attendait,
dans  le  voisinage  d’un  bal  public.
Nous  nous  dirigeâmes  vers  le  poste  de  police  où  l  inspecteur  qui  devait
nous  accompagner  nous  avait  donné  rendez-vous.  C’était  un  homme  de
haute  taille,  aux  épaules  carrées,  au  regard  pénétrant  :  barbe  noire  et
pleine,  tournure  décidée  et  martiale.  Il  nous  dit  qu’il  était  prêt,  et  que  les
deux  gendarmes  que  nous  avions  vus  devant  sa  porte  nous  accompagneraient.
Nous  allumâmes  nos  cigares  et  partîmes.
Il  était  un  peu  plus  de  minuit.
Les  petites  flammes  bleues  des  étoiles  palpitaient  dans  le  ciel  pâle  comme
des  clartés  vagabondes.
Nous  suivions  le  côté  de  la  rue  que  noyait  l’ombre  des  maisons  basses,
        <pb n="429" />
        51

DE  L'ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

401

«dix  toitures  bizarrement  découpées.  La  moitié  des  becs  de  gaz  avaient  été
teints  ;  ceux  qui  brûlaient  encore,  très-espaces,  éclairaient  comme  d’un
•‘eilet  de  sang  de  longues  avenues  désertes  et  vides,  se  perdant  dans  le  chaos
de  la  nuit.
Les  deux  gendarmes  ouvraient  la  marche.  Arrivés  dans  un  vieux
quartier  où,  à  côté  de  constructions  nouvelles,  se  dressaient  des  maisons  qui
dataient  du  siècle  dernier,  ils  s’arrêtèrent  et  nous  firent  signe  de  les  .suivre.

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Joueuse  de  cymbalum.
Nous  descendîmes  un  escalier  de  cave  tournant  et  boueux  ;  et  nous
prenant  chacun  par  la  taille  pour  marcher  avec  plus  de  sûreté,  nous  pénétiames
  sans  bruit  dans  un  étroit  couloir,  bas  et  humide  comme  un  souterrain, ­
  qui  s’en  allait  dans  les  profondeurs  de  la  terre,  je  ne  sais  où.
Au  bruit  que  fit  une  porte  poussée,  nous  nous  arrêtâmes.
L  un  de  nos  guides  frotta  une  allumette,  et  un  rayon  de  lumière  éclaira
le  lieu  bizarre  où  nous  étions.
L  était  un  taudis  tout  noir,  creusé  comme  une  tanière,  une  espèce  d’oubliette ­
  où  1  air  tombait  par  un  soupirail  étroit,  garni  d’une  barre  de  fer,  et
s  ouvrant  un  peu  au-dessus  du  niveau  de  la  rue.  Sur  un  grabat  recouvert  de
ù&amp;gt;ih  s  d  emballage  déchirées,  trois  femmes  serrées  l’une  contre  l’autre  dormaient ­
  couchées  sur  le  dos,  les  cheveux  dénoués.
        <pb n="430" />
        LA  HONGRIE

402
Nous  avions  allumé  la  petite  lampe  de  terre  qui  se  trouvait  sur  la  table,
à  côté  d  un  pot  ébréché  dans  lequel  était  plantée  une  cuiller  d  étain.
Un  fragment  de  miroir  brillait,  cloué  comme  une  étoile  au  milieu  de  la
porte.  Dans  un  panier,  sous  des  chiffons,  roulé  en  boule  comme  un  pauvre
chat,  un  petit  enfant  montrait  sa  tête  aux  cheveux  frisés  de  chérubin,
noyée  de  paix,  d  innocence  et  de  sommeil.
Éveillées  parla  lumière  et  le  bruit,  les  trois  femmes  en  nous  apercevant
ne  poussèrent  pas  le  moindre  cri  d’effroi  ;  celle  qui  était  au  bord  du  lit,
le  plus  près  de  nous,  regarda  les  gendarmes  d’un  air  interrogateur,  attendant ­
  qu’ils  parlassent.
—  Nous  cherchons  quelqu’un,  fit  f  inspecteur  ;  vous  pouvez  vous  rendormir. ­
  Bonne  nuit  !
Et  nous  sortîmes.
Une  des  trois  femmes  s’entortilla  à  la  hâte  dans  un  lambeau  de  toile  et
vint  nous  éclairer.  Tout  le  long  du  couloir  s’étendait  une  boiserie  faite  de
débris  de  démolitions  et  percée  de  portes  moisies,  indiquant  autant  de  logements ­
  différents.  Quand  nous  fûmes  dans  la  rue,  l’inspecteur  nous  dit  que
le  lieu  que  nous  avions  visité  était  une  cave  qu’un  propriétaire  avait
divisée  en  plusieurs  chambres  pour  les  louer  à  des  gens  du  peuple.  Dans
cinq  ou  six  mois,  ces  logements  malsains  et  ignobles,  ajouta-t-il,  n’existeront ­
  plus,  le  quartier  tout  entier  devant  être  rebâti.
—  De  quoi  vivent  les  femmes  que  nous  avons  vues?  lui  demandai-je.
—  Ce  sont  des  porteuses  de  mortier,  qui  gagnent  de  trente  à  quarante
kreutzers  par  jour.
Nous  continuâmes,  pendant  quelques  minutes,  à  marcher  droit  devant
nous  sans  rencontrer  personne.  Au  tournant  d’une  avenue,  les  gendarmes
s’avancèrent  vers  une  grande  porte  à  deux  battants,  solide  et  incrustée  dans
une  vieille  muraille  lézardée,  comme  une  porte  de  château  fort.
Ils  frappèrent.
Des  chiens  répondirent  par  des  aboiements  rauques  ;  et  au  bout  de
quelques  secondes,  des  barres  de  fer  tombèrent  avec  un  bruit  sinistre  de
prison,  une  grosse  clef  grinça  dans  la  serrure  rouillée,  et  une  vieille,  toute
voûtée,  en  jupon,  la  chemise  glissée  sur  ses  épaules  jaunes  et  maigres,
tenant  une  lanterne  de  fer-blanc  qui  éclairait  sa  tête  méchante  d’oiseau  de
proie,  vint  demander  ce  que  nous  voulions.
Les  gendarmes,  sans  répondre,  écartèrent  la  vieille,  et  nous  pénétrâmes ­
  à  leur  suite  dans  une  cour  encombrée  de  charrettes  et  de  tas  noirs
qui  étaient  des  tas  d’hommes  et  de  femmes,  gisant  pêle-mêle  sur  des  tas
de  chiffons.  Deux  chiens  pelés,  à  l’échine  rigide,  au  poil  hérissé,  déta-
        <pb n="431" />
        DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

403

choient  devant  nous,  sur  un  lambeau  de  ciel  lavé,  leur  silhouette  étrange
de  bêtes  de  cauchemar.
Un  souffle  passait,  soulevant  des  odeurs  moites  et  des  puanteurs  tièdes
(bordures.
La  vieille  nous  avait  rejoints  ;  habituée  a  ces  descentes  de  police,  elle
projetait  complaisamment  la  lueur  de  sa  lanterne  sur  les  entassements
humains  qui  remplissaient  la  cour.
Le  grands  gaillards  étaient  couchés  la  dans  un  ereintement  de  brute  ;
d  autres  s  étaient  fait  un  oreiller  de  leurs  deux  bras.
Les  profils  anguleux  apparaissaient  sous  le  dard  enflammé  delà  lumière;
et  dans  une  espèce  de  hangar,  on  apercevait  vaguement  des  ombres
blanches,  qui  couraient  comme  des  fantômes.
—■  Où  sommes-nous?  demandai-je  au  commissaire.
Dans  le  palais  des  chiffonniers.
Le  propriétaire  de  l’immeuble,  un  juif  qui  paye  trois  mille  francs  à  la
'  hle  pour  avoir  le  privilège  de  recueillir  tous  les  chiffons  traînant  dans  les
ru es,  éveillé  par  les  aboiements  des  chiens  et  le  trouble  que  jetait  notre
présence,  sortit  d’une  masure  et  s  avança  vers  nous,  en  bras  de  chemise,
les  cheveux  ébouriffés,  les  yeux  tout  brouillés  de  sommeil.
Persuadé  que  nous  cherchions  parmi  «  ses  gens  »  quelque  malfaiteur
dangereux,  il  nous  jurait  jiar  le  sein  d  Abraham  que  son  personnel  n  a^ait
pas  été  changé  ni  augmenté  depuis  la  dernière  visite  du  commissaire.
U  était  deux  heures  du  matin.  Nous  continuâmes  notre  ronde  dans  la
ville  endormie.
La  nuit  se  faisait  plus  épaisse  et  donnait  aux  choses  des  formes  suspectes. ­

On  eût  dit  qu’une  main  invisible  avait  enfoncé  les  étoiles  à  coups  de
marteau,  comme  des  clous  d’or,  au  plus  profond  du  ciel.
La  rue  que  nous  avions  prise  était  bordée  de  petites  maisons  plates,  sans
étage,  accroupies  et  comme  embusquées  dans  l’ombre.
Un  filet  de  lumière,  échappé  de  la  fente  d’un  contrevent,  nous  indiquait
de  temjis  en  temps  une  auberge  mal  famée  :  asile  et  repaire  des  rôdeurs  de
nuit,  des  vagabonds  de  banlieue,  des  musiciens  ambulants,  des  faux  estropiés, ­
  des  irréguliers  et  des  truands.
Nous  entrâmes  brusquement  dans  quelques-uns  de  ces  bouges,  qui  se
ressemblent  tous  par  leur  clientèle  de  rebut  et  leur  ameublement  de  misère. ­
  A  la  vue  des  gendarmes,  les  grecs,  qui  s’exercaient  à  faire  sauter  la
coupe,  cachaient  vivement  leurs  cartes,  les  conversations  cessaient;  et
le  tavernier,  avec  un  empressement  effrayé,  un  sourire  mielleux,  le  dos
        <pb n="432" />
        404

LA  HONGRIE

courbé  comme  l’échine  d'un  chien  couchant,  son  bonnet  à  la  main,  venait
au-devant  des  gendarmes  et  leur  offrait  un  verre  d’eau-de-vie  que  ceux-ci
refusaient  :  il  se  plaignait  alors  de  la  dureté  des  temps  :  «  Personne,
messieurs,  vous  le  voyez,  personne!  Si  ça  continue,  je  ferme  la  boîte.  »
Nous  descendîmes  une  longue  avenue  déserte,  coupant  des  terrains
vagues,  au  milieu  desquels  se  dressait  çà  et  là  le  toit  d’une  baraque  en

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Les  deux  gendarmes  ouvraient  la  marclie.

planches,  découpant  sur  un  pan  dn  ciel  son  toit  déchiqueté,  dessinant  des
angles  et  des  arêtes,  comme  une  mâture  de  navire  brisée.
Nos  pas  craquaient  sur  le  chemin  fait  de  plâtras,  de  morceaux  de  verre,
de  culs  de  bouteilles,  de  débris  de  toutes  sortes,  jetés  là  au  hasard  pour
affermir  le  sol.  Des  cabanes  en  planches,  des  masures  entourées  de  jardinets
défendus  par  des  broussailles  sèches  plantées  en  terre  toutes  droites,  des
chantiers  palissadés,  des  huttes  de  sauvages  en  branchage  ou  eu  roseaux,
des  murs  croulants,  dessinaient  leurs  profils  bizarres,  leurs  masses  lourdes
et  grossières,  au  milieu  du  vide  de  cette  zone  morne  et  ¡perdue,  sur  les
frontières  de  ce  «  nouveau  monde  »  de  coquins,  de  voleurs,  de  vauriens,
habité  par  ce  ramassis  d’individus  qui  regardent  la  société  comme  une
proie  légitime,  qui  sont  en  guerre  perpétuelle  contre  elle,  et  qui  campent
aux  abords  des  grandes  villes  comme  une  armée  de  brigands.
        <pb n="433" />
        DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

405

Des  bouts  de  rue  en  formation  se  jetaient  et  se  noyaient  dans  b  inconnu,
bu  silence  morne,  pénible  :  ce  silence  de  trois  heures  du  matin,  fait  de
mystère  et  d’effroi,  et  qui  ressemble  au  silence  de  la  mort,  nous  enveloppait ­
  et  nous  écrasait.
Enfin,  au  bout  d’un  quart  d’heure  de  marche,  nous  rencontrâmes  un  être
humain  :  un  pochard  qui  nous  prit  pour  des  voleurs  ou  des  constables,  et
fini,  en  voulant  fuir  de  l’autre  côté  de  la  chaussée,  s’étendit  de  tout  son

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C’étaient,  pour  la  plupart,  des  repris  de  justice.

long  dans  la  rigole.  Nous  le  relevâmes,  et  1  ayant  appuyé  contre  un  arbre,
nous  reprîmes  notre  ronde.
■  -Attention  !  me  dit  le  commissaire,  il  y  a  là-bas,...  là  où  l’on  voit  cette
lumière  qui  clignote,  un  bouge  qui  est  un  nid  de  fripouilles.
Nous  nous  glissâmes  à  la  file  indienne  le  long  d’une  clôture  de  chantier,
et  appliquant  l’œil  aux  fentes  des  contrevents,  le  cou  tendu,  nous  regardions, ­
  à  travers  les  carreaux  crasseux  et  suants,  ce  qui  se  passait  dans  la
salle  basse  de  ce  repaire,  que  la  fumée  emplissait  d’un  nuage  au  milieu
duquel  une  lampe  à  pétrole,  suspendue  au  plafond  par  une  cordelette,
mettait  la  clarté  blafarde  de  son  verre  bombé,  comme  une  lune  pâle  au
milieu  du  brouillard.
H  y  avait  là  une  dizaine  d’hommes  formant  des  groupes  à  part,  tenant
h  es  conciliabules  secrets,  gobelottant  depuis  bien  des  heures,  et  attendant
1  aube  en  sifflant  des  petits  verres.
Le  regard  louche,  la  mine  suspecte,  les  joues  et  le  menton  sales  dune
        <pb n="434" />
        LA  HONGRIE

-106
barbe  de  quinze  jours,  tous  étaient  vêtus  de  guenilles,  de  baillons  volés;
tous  avaient  la  cravate  roulée  en  corde  autour  du  cou,  comme  pour  s’habituer ­
  au  nœud  coulant  du  bourreau.  Sur  leur  front  étroit  et  déprimé,
dans  leurs  yeux  froids  et  luisants  de  chat-tigre,  perpétuellement  inquiets
et  en  mouvement,  dans  les  plis  tourmentés  de  leur  bouche  bestiale,  sur
leurs  traits  de  sacripants,  se  lisaient  tous  les  instincts  de  violence,  de  révolte
et  de  débauche,  toutes  les  tortures  subies,  toutes  les  haines  accumulées
qui  avaient  fait  d’eux  les  ennemis  irréconciliables  de  la  société.
C’étaient  pour  la  plupart  des  repris  de  justice.  Les  gendarmes  nous  faisaient ­
  à  voix  basse  leur  biographie.  Ce  grand  diable  de  malandrin  là-bas,
qui  tenait  un  jeu  de  cartes  dans  ses  doigts  noueux  comme  des  serres
d’épervier,  avait  été  condamné  pour  un  vol  d  ornements  d’église  ;  son
voisin,  qui  bouffardait  un  brûle-gueule  ébréché,  était  soupçonné  d’être  le
chef  d’une  bande  qui  venait  de  dévaliser  une  fabrique  d’eaux  minérales;  cet
autre  au  regard  dur,  à  la  mine  sauvage,  vrai  bougre  à  poils,  qui  mâchait
une  chique  de  pain,  avait  été  accusé  d’avoir  jeté  une  de  ses  femmes  dans
le  Danube;  mais  on  l’avait  relâché,  faute  de  preuves,  apres  une  détention
d’une  année.
Derrière  une  petite  table  du  fond,  près  du  comptoir  que  protégeait
une  barrière  de  bois,  un  gros  réjoui,  à  trogne  rouge,  aux  joues  grasses  et
flasques  d’Allemand,  ripaillait  en  face  d’une  grosse  bouteille.
Un  orgue  de  Barbarie,  embarqué  sur  un  chariot  aux  petites  roues
basses,  dressait  contre  le  mur  sa  caisse  d’acajou  au  panneau  tendu  de
cotonnade  rouge.  Le  musicien,  soûl  de  fatigue,  s’était  endormi  à  terre,
les  poings  fermés,  devant  son  instrument.
Penché  sur  une  ardoise  et  armé  d’un  morceau  de  craie,  le  gargotier  additionnait ­
  dans  son  coin,  d’un  air  attentif,  les  recettes  de  la  soirée.
En  revenant  vers  la  ville,  nous  débouchâmes  sur  une  immense  place
couverte  de  baraques  de  toile  et  de  bois,  de  charrettes  et  de  camions  les
bras  en  l’air,  encore  chargés  d’objets  de  toute  espèce.  Des  hommes,  un
revolver  à  la  ceinture  et  un  gourdin  à  la  main,  se  répondant  sans  cesse
les  uns  aux  autres  par  des  coups  de  cornet  d’appel,  entouraient  comme
d’un  cordon  de  factionnaires  ce  baroque  campement.  C’est  le  quai  de  la
Ferraille,  le  Temple  en  plein  vent,  le  marché  aux  guenilles  de  Pest.
Les  marchands  do  vieux  habits,  de  porcelaines  cassées,  de  faïences  et  de
verres  ébréchés,  de  vieux  chapeaux  gras  et  de  vieilles  bottes  décousues,
déchirées  ;  tous  les  trafiquants  de  la  rue  et  du  ruisseau  qui  vivent  des
détritus  de  la  grande  ville,  viennent  apporter  là  leur  récolte  et  leur  butin
quotidiens.  Mais  c’est  de  jour  qu’il  faut  voir  ce  pittoresque  pêle-mêle,
        <pb n="435" />
        DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

407

cette  confusion  sans  nom  d’objets  disparates  :  ce  capharnaürn  exhalant  une
odeur  de  mort,  de  pourriture,  de  troisième  dessous  et  de  puante  juiverie.
Un  piano  éventré  trébuche  à  côté  d’un  cercueil  d’occasion  posé  à  terre
comme  une  grande  caisse  vide;  des  béquilles  et  des  jambes  de  bois  sont
entassées  dans  des  chars  d’enfants;  des  robes  de  moine  jetées  aux  orties
pendent  au  même  crochet  que  des  robes  de  soie  et  des  jupes  de  danseuses;
des  trompettes,  des  crinolines,  des  volumes  de  vers,  des  pendules  qui  ont
sonné  des  heures  de  joie,  des  coffrets  à  bijoux  éventrés,  des  manteaux
de  fourrure,  des  harpes  aux  cordes  brisées,  des  sabres  de  famille,  des  portraits ­
  d’ancêtres,  des  chaudrons,  des  fers  à  repasser,  des  entonnoirs,  des
cruches  et  des  décorations  étrangères,  des  chandeliers  et  des  cages  avec
des  colombes,  tout  cela  s’étale  sous  vos  yeux  comme  les  funérailles  de  la
nchesse,  du  luxe,  du  plaisir,  de  toutes  les  vanités  humaines!
Nous  avions  enfilé  une  ruelle  mal  pavée  qui  devait  nous  conduire  au
contre  de  la  ville.  A  mesure  que  nous  avancions,  une  petite  musique  claire
venait  en  sautillant  au-devant  de  nous.  Au  bout  de  quelques  minutes,
nous  fûmes  au  seuil  du  cabaret  d’où  elle  s’échappait.  La  porte  était  ouverte;
des  ouvriers  debout  devant  le  comptoir  levaient  vivement  le  coude  et
s’éclaircissaient  le  «  coco  »  d’une  dernière  gorgée  d’élixir  de  hussard.
La  mélodie,  maintenant  mêlée  de  cris  et  de  chants,  sortait  d’une  pièce
voisine  donnant  sur  une  cour  intérieure.  L’aubergiste  nous  y  conduisit.  Les
murs  de  la  chambre  étaient  noirs,  et  des  odeurs  vineuses  flottaient  dans
1  air  chaud;  une  quarantaine  d’individus,  en  tenue  d’ouvriers  et  d’employés, ­
  s’agitaient  dans  la  fumée,  ayant  presque  tous  leur  cocarde.
U  y  en  avait  un  grand,  debout  sur  la  table,  qui  pérorait  en  agitant  ses
bras  maigres  de  moulin  à  vent.  Cette  réunion  était  une  réunion  électorale.
Un  nous  invita  à  boire  ;  on  nous  distribua,  imprimées  sur  du  papier  rose
et  du  papier  vert,  des  chansons  satiriques  contre  les  candidats  du  parti
adverse;  et  comme  le  bruit  s’était  répandu  qu’il  y  avait  dans  la  salle  un
franczia  bacsi,  —  un  frère  français,  —  l’orchestre  des  Tziganes  exécuta
aussitôt  la  Marseillaise  en  mon  honneur.
Quand  nous  sortîmes,  les  musiciens  nous  accompagnèrent  en  jouant
jusqu’au  bout  de  la  rue.
Nous  étions  revenus  dans  les  beaux  quartiers  ;  de  grandes  maisons
montaient  droites  des  deux  côtés  des  trottoirs,  alignées  comme  des  soldats
prussiens.
Une  lanterne  rouge  brillait  au-dessous  de  l’entrée  d’une  cave,  éclairant
une  lueur  sanglante  les  larges  pavés.
Ce  commissaire  nous  dit  que  c’était  un  bal  public  fréquenté  par  les
        <pb n="436" />
        408

LA  HONGRIE,  DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

soldats  et  les  domestiques  en  congé,  les  laveuses  de  vaisselle,  les  bonnes
sans  place,  les  cochers  sans  voiture,  les  commissionnaires  sans  commission. ­
  Cette  cave  dansante  s’appelle,  je  crois,  le  Bumsti.
Nous  descendîmes  en  nous  baissant  l’escalier  étroit  et  terreux  qui  conduisait ­
  dans  la  salle  de  bal,  dont  les  murs  étaient  aussi  enfumés  que  ceux
d’une  cheminée,  et  qui  n’avait  pour  plancher  que  la  terre  foulée.
Le  tableau  que  j'avais  vu  de  Pest  la  nuit  n  aurait  pu  être  mieux  complété
que  par  les  scènes  réalistes  de  ce  bastringue  de  bas  étage;  toute  la  journée,
dans  le  wagon  qui  m’emporta  trois  heures  plus  tard  vers  les  grandes  puszta
de  Debreczen  aux  merveilleux  mirages  et  aux  chasses  plus  merveilleuses
encore,  j’eus  devant  moi  cette  cave  basse  et  bruyante,  éclairée  d'une
lumière  funèbre,  ce  trou  sombre  au  fond  duquel  des  musiciens  tziganes
en  vêtements  de  toile,  chemise  et  pantalon  bouffants,  raclaient  du  violon
en  riant  de  leurs  dents  blanches  sous  leurs  grandes  moustaches  noires  ;  et
toujours  je  revoyais  ces  grosses  filles  halées,  sentant  le  lavoir  et  la  campagne, ­
  s’essuyant  la  sueur  du  revers  de  la  manche,  toutes  rouges  dans
1  atmosphère  étouffante,  et  dansant  la  czardas  avec  une  rage  de  possédées!

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4  4  Weltwirtschaft  o  -i  ^  p  -j

TABLE  DES  MATIÈRES

CHAPITRE  PREMIER
De  Paris  à  Fiume.  —  La  voie  de  mer  :  Capo  d’Estria,  Hm  ago,  Cittanova,  Parenzo,  Pola  —  La
voie  de  terre  :  Praggerhof,  le  Carso,  Dasua,  le  golfe  de  Quarnero.  —  Fiumè  :  la  ville  ancienne
et  la  ville  moderne.  —  Voyage  à  la  recherche  de  M.  Antonio  Scarpa.  —  Les  moulins  de  la
Eiumara.  —  Le  Tersato.  —  Fiume  le  soir.  —  Un  orchestre  tzigane  1
CHAPITRE  II
Les  pêcheurs  de  thon  dans  la  baie  de  Prélucca.  —  Voloska.  —  La  villa  Angolica  à  l’Ahbazzia.  —

Ma  visite  à  la  fabrique  de  torpilles  de  M.  Whitehead.  —  M.  le  chevalier  Sivel.  —  Le  port  de
Fiume.  —  Promenade  en  mer.  —  L’ile  de  Véglia.  —  Buccari.  —  Segna,  la  ville  des  Uscoques.
Retour  à  Vienne  Z  J

CHAPITRE  III
Départ  de  Fiume.  —  Paysages  du  Carso  liburnien.  —  La  vallée  de  la  Draga.  —  Verbovszgo.  —
Première  apparition  de  femmes  croates  en  costume  national.  —  La  gare  d’Ogulin.  —  Les
Frontières  militaires.  —  Leur  organisation.  —  Aspect  d'un  village  des  Confins.  —  Origine  des
Frontières  militaires.  —  La  population  actuelle.—  Vie  et  hauts  faits  du  heiduque  Paulowitch.
Son  établissement  dans  les  Confins  4-i

CHAPITRE  IV
Carlstadt.  —  Partant  pour  la  Bosnie.  —  Conversation  avec  un  officier  qui  a  visité  ce  pays.  —
Configuration  du  sol.  —  Forêts  vierges.  —  Étendue  et  population.  —  Musulmans,  chrétiens,
juifs  et  Tziganes.  —  La  «  Bosnie  dorée  ».  —  Habitations  des  paysans.  —  L’intérieur  du  pays
-—  Hospitalité.  —  Pactes  d’amitié.  —  Ignorance  et  superstitions.  —  Les  Bosniaques  musulmans ­
  ne  sont  pas  Turcs.  —  Mariage.  —  Divorce.  —  Le  raïa.  —  Les  impôts.  —  La  justice.  —
Le  district  de  Novibazar.  —  Les  points  d’interrogation  de  l’avenir.  ......  55

CHAPITRE  V
Départ  de  soldats  croates.  —  Les  Slaves  du  Sud  et  l’occupation  de  la  Bosnie.  —  Les  Yougoslaves. ­
  —  Leurs  aspirations  nationales.  —  Villages  croates.  —  Arrivée  à  Agram.  —  Prem  ère
impression.  —  La  ville  haute.  —  L’Université.  —  La  Diète.  —■  La  Croatie  et  la  Hongrie.
Jellachich.  —  Ses  débuts  militaires  dans  les  Confins.  —  Son  rôle  pendant  la  révolution  de  1848.
Lutte  des  Croates  contre  les  Hongrois.  —  Le  siège  de  Vienne.  —Retraite  de  Jellachich.
Promenades  aux  environs  d’Agram  1  ^
        <pb n="438" />
        410

TABLE  DES  MATIÈRES.

CHAPITRE  VI
Le  dimanche  à  Agram.  —  Costumes  des  paysans  et  des  paysannes.  —  Les  élégantes.  —  La  fête
des  eaux.  —  Condition  de  la  femme  chez  les  Slaves  du  Sud.  —  Les  Sokoli.  —  Plaisirs  du
dimanche  91

CHAPITRE  VII
M.  Quiquerez,  ex-peintre  particulier  de  S.  A.  le  prince  de  Monténégro.  —  Son  séjour  et  ses
aventures  dans  la  Montagne  Noire.—  La  Marovska-IIlica.  —  Une  auberge  rustique.  —  Le
champ  de  la  foire.  —  Cuisine  tzigane.  —  Le  kolo,  danse  nationale  des  Yougo-Slaves.  .  99
CHAPITRE  VIII
Les  chants  populaires  slaves.  —  Rencontre  d’un  vieux  «  guslar  ».  —  Le  voivode  Daïtchim.  —  Le
pacha  de  Zagorie  et  la  belle  Ikonia.  —  Mirko,  le  neveu  du  pendu.  —  Histoire  d’un  aveugle
assassin  109

CHAPITRE  IX
Départ  d’Agram  pour  l’intérieur.  —  Un  cocher  croate.  —  La  pluie  et  le  beau  temps.  —  Arrivée
au  château  de  Biskra.  —  Vue  d’intérieur.  —  L’hospitalité  croate.  —  Le  vin  de  mon  hôte.  —
Terres  vierges.  —  Le  jeu  et  la  noblesse.  —  Réveil.  —  Le  clergé  croate.  —  Dans  le  jardin  du
château.  —Visite  au  clan  Borovès.  —  Organisation  des  clans  croates.  —  La  «  moba  ».—
Moissonneurs  et  moissonneuses.  —  Usages  et  coutumes.  —  Fêtes.  —  La  Suisse  croate.  —  Les
bains  de  K  rapina.  —  Superstitions.  —  Justice  .  HT
CHAPITRE  X

D’A  gram  à  Zakany.  —  Premier  village  magyar.  —  L’armée  hongroise.  —  Héroïsme  des  femmes.
—  Kanizza.—  Un  enlèvement.—  Routes  hongroises.  —  Nagi-Atad.  —  La  puszta.—  Arrivée
chez  M.  L...  —  Chant  de  nourrice  .  148

CHAPITRE  XI
Histoires  de  brigands.  —  Deux  ingénieurs  slovaques.  —  Patko.  —  Bétyars  et  pauvres  compagnons. ­
  —  Les  Pandours.  —  Sobry.  —  Mylfait.  —  Un  juif  qui  passe  un  mauvais  quart
d’heure.  168

CHAPITRE  XII
Le  réveil  dans  la  puszta.  —  Les  demeures  de  la  domesticité.  —  Prolétaires  campagnards.  —
Etendue  de  la  propriété.  —  Personnel.  —  Rapport  des  propriétés.  —  La  moisson.  —  La  foire
de  Nagy-Atad.  —Races  et  types  divers.  —  Visite  au  couvent  de  Nagy-Atad.  —  A  la  brasseserie.
  —  Scène  électorale.  —  La  czardas.  —  Visite  à  la  prison  du  comitat.  —  Retour  dans  la
puszta  183

CHAPITRE  XIII
Une  visite  inattendue.  —  Le  paysan  hongrois  avant  l’émancipation.  —  La  corvée.  —  La  dîme.
—  Privilèges  du  paysan.  —  Sa  situation  actuelle.  —  Ses  revenus.  —  Amour  des  procès.  —
Cérémonies  de  mariage  en  Hongrie.  —  Les  préliminaires.  —  Repas  de  noce.  —  Condition  de
la  femme  203

CHAPITRE  XIV
Le  village  de  Nagy-Korpad.  —  L’auberge.  —  La  maison  du  juge.  —  La  justice  en  Hongrie.  -—
Chez  M.  le  pasteur.  —  Comment  la  réforme  s’introduisit  aux  sons  d  violon.—  L’école  du
village.  —  Chez  les  Tziganes  211
        <pb n="439" />
        &amp;amp;

TABLE  DES  MATIERES.

411

CHAPITRE  XV
Intérieur  tzigane.  —  La  cuisine  bohémienne.  —  Deux  recettes.  —  Mœurs  tziganes.  —  Population ­
  tzigane  en  Hongrie.  —  Langue  et  origine  des  Bohémiens.  —  Essais  de  civilisation.  —
Professions  et  métiers  des  Tziganes.  —  La  traite  des  Bohémiens  en  Moldo-Valachie.  —  Les
musiciens  tziganes.  —  La  constitution  des  Bohémiens.  —  Election  des  chefs.  —  Présence
d  esprit  d’un  Tzigane.  —  Leur  rôle  militaire  en  Hongrie.  —  Usages  et  coutumes.  —  La  pipe
du  Bohémien.  —  Position  sociale  des  Tziganes  au  pays  des  Tziganes  222
CHAPITRE  XVI
Promenade  dans  la  puszta.  —  Essai  de  chasse  à  l’aigle.  —  Sous  bois.  —  Un  chevreuil.  —  Les
oiseaux  d’une  forêt  hongroise.  —  Le  geai  bleu.  —  Moulin  et  meunier.  —  Le  garde-chasse.  —
A  l’affût.  —  Coucher  du  soleil.  —  Jeux  de  levrauts  au  clair  de  lune.  —  Deux  épisodes  de  la
vie  d’un  chasseur  hongrois  240
CHAPITRE  XVII
De  Nagy-Korpad  à  Keszthely.  —  Le  lac  Balaton.—  Le  comte  Feste  tics.  —  Le  château  du  prince
Esterhazy.  —  Haydn,  maître  de  chapelle.—  La  vie  de  château  en  Hongrie.  —  Cuisine  et  vins.
'  La  noblesse  magyare.  —  Les  paysans  nobles  256
CHAPITRE  XVIII
«  La  mer  hongroise  ».  —  Traversée  de  Sio-Fok  à  Tihany.  —  Le  Trouville  hongrois.—  La  musique. ­

  —  La  société.  —  Juifs,  moines,  curés  et  prélats.  —  Les  toilettes.  —  La  salle  de  spectacle. ­
  —  Excursion  à  Tihany.  —  La  littérature  hongroise.  —  Volcans  éteints.  —  Une  course
en  bateau  266

CHAPITRE  XIX
Un  romancier  hongrois.  —  M.  Maurice  Jokaï.  —  Ses  débuts.  —  Son  arrivée  à  Pest.  —  La  villa
Jokaïà  Füred.  —  Histoire  d’une  comtesse  qui  n’avait  pas  peur  des  brigands  278
CHAPITRE  XX
La  Chambre  haute  et'la  Chambre  basse.  —  Le  système  électoral  en  Hongrie.  —  Ce  que  coûte
une  candidature.  —  Les  Hongrois  nés  orateurs.  —  Tableau  électoral.  —  Les  partis  politiques
et  leur  programme.  —Comment  on  voyageait  jadis.  1 —  Les  relais.  —  De  Füred  à  Vesprim.
'  Physionomie  d’une  petite  ville  magyare.  —  Entrée  dans  la  forêt  de  Bakony.  .  .  .  291
CHAPITRE  XXI
La  population  de  la  forêt  de  Bakony.  —  Les  Kanasz.  —  Arrivée  à  Saint-Martin.  —  Vue  de
cuisine.  —  La  salle  à  manger.  —  Panorama  au  réveil.  —  L’abbé  de  Saint-Martin.  —  La
ville  de  Raab  318

CHAPITRE  XXII
Le  Danube,  roi  des  fleuves.  —  L’embouchure  de  la  Raab.  —  Moulins  et  bateaux.  —  Histoire
du  Danube.  —  Il  formait  anciennement  de  grands  lacs.  —  Les  Grecs.  —  Les  Romains.  —
Tibère.  —  Marc-Aurèle,  Septime-Sévère  et  Dioclétien.  —  Première  apparition  des  Barbares.
’—  Charlemagne.  —  Les  Magyars.  —  L’empire  slave  est  brisé.  —  Saint  Etienne.  —  Les  Croisades. ­
  —  Les  Tartares.  —  Les  Turcs  et  les  Français.  —  Le  rôle  futur  du  Danube.  .  .  325
CHAPITRE  XXIII
L  île  de  Schüt.  —.  La  forteresse  de  Komorn.  —  Gran.  —  La  cathédrale.  —  La  Rome  magyare.
"  "  Le  dieu  magyar.  —  Le  prince  primat  de  Hongrie.  —  Le  hautet  le  bas  cierge.  —  Gran  vu

m

mu  i.
        <pb n="440" />
        412

TABLE  DES  MATIERES.

en  hiver.  —  Une  nuit  avec  une  bande  de  Tziganes.  —  Tanières  de  Bohémiens.  —  Installation
princière  des  chanoines.  —  Gran  au  moyen  âge.  —  Les  troubadours.  —  Marchands  bourguignons ­
  et  négociants  français  33-1
CHAPITRE  XXIV

Le  pont  d’un  bateau  à  vapeur  sur  le  Danube.  —  Visegrad.  —  Ancienne  splendeur  de  ce  château.
—  Jardins,  terrasses  et  tournois.  —  Mot  d’un  légat  du  Pape.  —  Vacz.  —  Le  soir  sur  le
Danube.  —  Arrivée  à  Budapest  346

CHAPITRE  XXV
Paysage  matinal.  —  Bude  au  lever  du  jour.  —  Les  Turcs  en  Hongrie.  —  Le  sultan  Soliman.  —
La  défaite  de  Mobacz.  —  Fuite  de  la  reine  Marie.  —  Incendie  de  Bude.  —  Jean  Zapolyai.  —
Le  siège  de  Bude.  —  Charles  de  Lorraine.  —  Abdi-Pacha.  —  Les  Turcs  refoules  hors  de  la
Hongrie  352

CHAPITRE  XXVI
Origine  de  Bude.  —  Un  bain  asiatique.  —  Ce  qu’on  voit  du  haut  du  Blocksberg.  —  La  plaine  de
B  altos.—  Le  château  de  Bude.  —  Sa  splendeur  au  temps  de  Mathias  Corvin.  —  Le  général
Hentzi  et  le  siège  de  Bude.  —  Le  tombeau  du  santon.  —  Pèlerins  turcs.  —  Le  Calvaire.  —
Moulins  fortifiés.  —  Le  bain  de  l’empereur.  —  L’ile  Marguerite.  —  Les  Hongroises.  .  363
CHAPITRE  XXVII
Le  pont  de  Bude.  —  Le  comte  Széchenyi  et  Dcak.  —  L’Académie  nationale.  —  La  place  François-Joseph. ­
  —  Le  couronnement  du  Roi.  —  La  Redoute.  —  Le  mont-de-piété.  —  Le  Musée
national.  —  Antiquités  préhistoriques.  —  La  salle  du  trésor.  —  M.  François  Pulszki.  —  La
Chambre  des  députés.  —La  Synagogue.  —  Les  juifs  en  Hongrie.  —  Physionomie  des  rues  de
Pest.  —  Le  juif  à  la  perle.  —  La  reine.  —  Les  bouquetières.  —  Les  fiacres  371
CHAPITRE  XXVIII
La  vie  à  Pest.  —  Cafés,  clubs  et  journaux.  —  Les  hôtels.  —  Les  théâtres.  —  Sympathies  pour
la  France.  —  Pest  la  nuit.  —  Un  café  chantant.  —  Dans  une  cave.  —  Le  «  palais  des  chiffonniers ­
  »  .  —  Le  quartier  du  crime.  —  Types  de  scélérats.  —  Le  marché  aux  guenilles.  —  Une
réunion  électorale.  —  Un  bal  sous  terre  396
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â  terre,  il  se  dirigea  vers  la  boutique  de  l’épicier,  devant  laquelle  se  trouvait
1  estrade;  mais  à  la  vue  du  tapis  neuf  qui  recouvrait  les  caisses,  —  eut-il
peur  d’être  obligé  de  le  payer?  —  il  se  contenta  de  se  hisser  sur  une
chaise.
M.  Kerkapolyi  possède  une  de  ces  physionomies  énergiques  qu’on  n’oublie ­
  pas.  L’œil  est  vif,  brillant  comme  la  braise;  la  bouche,  mince,
froide,  ironique.  C’était  un  maître  d’école;  il  est  devenu  ministre  des
finances.
On  forma  cercle  autour  de  lui,  les  femmes  au  premier  rang,  quelquesunes
  portant  leurs  enfants  sur  leurs  bras.  Toutes  avaient  une  fleur  à  la

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L’épicier  du  village.
main.  G  est  le  complément  de  la  toilette  du  dimanche  dans  les  villages
hongrois.  Voyez  les  paysannes  qui  se  font  photographier  :  elles  tiennent
toutes  une  fleur  et  un  mouchoir  brodé  à  la  main.  Il  y  en  avait  parmi  elles
de  jeunes  et  charmantes  qui  se  pressaient  avec  un  joli  mouvement  d’oiseau,
la  tête  en  avant,  la  prunelle  attentive  et  éveillée  ;  derrière  elles  se  groupaient ­
  quelques  dames  venues  de  Füred,  en  grande  toilette  :  robe  de  soie,
(  Jude  de  dentelles,  chapeau  à  plumes.
Les  fenêtres  des  maisons  étaient  garnies  de  curieux,  et  sur  les  marches
de  1  église  \oisine  détachant  ses  murs  en  pâleur  sur  le  bleu  mat  du  ciel,  se
dressait  un  amoncellement  de  femmes  debout  ou  assises,  le  front  ombragé
d  un  foulaid  de  couleur  v  ive,  les  manches  bouffantes,  la  robe  rouge  éclatant
sur  le  fond  clair  de  la  façade,  toutes  ces  figures,  tournées  vers  l’orateur  et
qui  le  suivaient  avec  un  intérêt  passionné,  avaient  une  intensité  de  relief
etonnante,  lêtes  maigres  pour  la  plupart  :  rondes  chez  les  femmes  ;  allongées, ­
  osseuses,  bien  modelées  chez  les  hommes,  avec  de  longs  cheveux
retombant  sur  les  épaules,  des  moustaches  menaçantes,  une  mâchoire  à
b  rover  des  balles.
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