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        <title>Etude sur le commerce extérieur de la France de 1881 a 1902</title>
        <author>
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            <forname>Henri</forname>
            <surname>Truchy</surname>
          </persName>
        </author>
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            <idno>863512674</idno>
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        Bibliothek

des  Instituts  für  Weltwirtschaft

der  Universität  Kiel

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Signatur
B  30971
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        \  9  0  4

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SUR  LE

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DE  1881  A.  1902

\

PAR

Henri  TRUCHY

PROFESSEUR  «'ÉCONOMIE  POLITIQUE  A  ^UNIVERSITÉ  DE  DIJON

Extrait  de  la  Itevue  d'Economie  politique,  juillet

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LIBRAIRIE
DE  LA  SOCIÉTÉ  1)1'  RECUEIL  OÉNÉRAL  DES  LOIS  ET  DES  ARRÊTS
FONDÉ  PAU  J.  It  SIREV,  ET  DU  JOURNAL  DU  PALAIS
Ancienne  Maison  li.  LAR08E  &amp;amp;  FORGEL
H,  Hue  Soufflot,  1‘AKIS,  .V  A  ero  ml
L.  LAROSE  &amp;amp;  L.  TENIN,  Directeurs
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IDE  1881  A.  1902

PAR

Henri  iTRUCHY

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PROFESSEUR  D’ÉCONOMIE  POLITIQUE  A  L’UNIVERSITÉ  DE  DIJON

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Extrait  de  la  Revue  (l'Economie  politique,  juillet  1904.

LIBRAIRIE
DE  LA  SOCIÉTÉ  DU  RECUEIL  GÉNÉRAL  DES  LOIS  ET  DES  ARRÊTS
FONDÉ  PAR  J.-B.  SIREY,  ET  DU  JOURNAL  DU  PALAIS
Ancienne  Maison  L.  LAROsE  de  FO  R  G  EL.
2-2,  Hue  Sou/flot,  PARIS,  -O 1 '  Arrondi
L.  LAROSE  &amp;amp;  L.  TENIN,  Directeurs

19  0  4
        <pb n="6" />
        ETUDE

SUR

LE  COMMERCE  EXTÉRIEUR  DE  U  FRANCE

DE  1881  A  1902

La  politique  commerciale  de  la  France  a  éprouvé,  en  1892,  un
changement  considérable.  Le  régime  des  traités  de  commerce  à
long  terme  avec  tarif  incorporé,  inauguré  en  1860  par  le  traité  du
23  janvier  entre  la  France  et  l’Angleterre,  et  qui  réglait  nos  relations ­
  d’échange  avec  les  principaux  pays,  a  été  abandonné.  La  loi
du  11  janvier  1892  est  revenue  au  système  du  tarif  autonome
pratiqué  avant  1860;  mais  ce  tarif,  et  c’est  là  une  nouveauté,  est
double.  Le  tarif  général  s’applique  aux  produits  des  pays  entre
lesquels  et  nous  il  n’est  pas  intervenu  d’entente  ;  un  tarif  moins
élevé,  dit  minimum,  est  concédé  aux  pays  qui,  de  leur  côté,  nous
font  bénéficier  de  leurs  tarifs  les  plus  réduits.  En  fait,  bien  que
théoriquement  le  tarif  général  soit  le  droit  commun,  il  n’a  que  peu
d’applications  et,  par  suite  des  accords  intervenus,  c’est  le  tarif
minimum  qui  règle  en  général  nos  relations  d’échange  extérieur.
La  réforme  de  1892  n'a  pas  consisté  seulement  dans  l’abandon  des
traités  de  commerce  ;  le  tarif  minimum  est  eu  moyenne  plus  élevé
que  n’était  l’ensemble  des  tarifs  conventionnels;  il  est  l’expression
d’une  conception  protectionniste  vigoureusement  affirmée,  qui
dérive  de  l’idée  que  le  marché  intérieur  doit  être,  non  pas  sans
doute  réservé  exclusivement  à  la  production  nationale,  mais  entouré
de  barrières  assez  hautes  pour  que  celle-ci  y  ait  une  situation  privilégiée ­
  et  s’y  sente  à  peu  près  en  sécurité.  Il  serait  exagéré  de
dire  que  la  réforme  de  1892  est  la  mise  en  application  d’une  doctrine, ­
  car  dans  toutes  les  questions  de  politique  commerciale,  quel
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        4

ÉTUDE  SUR  LE  COMMERCE  EXTÉRIEUR  DE  LA  FRANCE

que  soit  d’ailleurs  le  sens,  libéral  ou  restrictif,  dans  lequel  ou  les
résolve,  il  s’agit  au  fond  moins  de  doctrines  que  d’intérêts;  et  ceci
pourrait  se  dire  de  toutes  les  questions  économiques  :  les  doctrines
ne  sont  jamais  que  le  vêtement  sous  lequel  notre  décence  de  théoriciens ­
  s’efforce  de  dissimuler  la  brutalité  des  forces  en  lutte,  dont
l’action  mène  le  monde.  Mais,  tout  au  moins,  la  réforme  de  1892  a
des  conceptions  doctrinales  le  caractère  systématique  et  cohérent;
elle  est  un  ensemble  dont  les  parties  sont  fortement  liées;  elle  est
susceptible  d’être  exprimée  en  formules  théoriques.  Sous  cet  aspect,
elle  s’est  affirmée  comme  une  rupture  avec  la  politique  suivie
depuis  1860  qui  avait,  elle  aussi,  revêtu  la  même  apparence  doctrinale. ­
  Celte  date  de  1892  marque  donc  bien  le  point  de  départ
d’une  phase  nouvelle  dans  la  politique  française  du  commerce
extérieur.  De  1860  à  1892,  il  s’en  faut  de  beaucoup  que  nous  ayons
été  dans  une  période  de  libre-échange,  comme  on  le  dit  quelquefois ­
  sous  une  forme  beaucoup  trop  simpliste;  mais  la  tendance
dominante  de  la  politique  commerciale  était  libérale.  Depuis  1892,
la  tendance  est  nettement  protectionniste  et  les  tarifs  inscrits  dans
la  loi  du  11  janvier  1892  ont  reçu,  à  plusieurs  reprises,  des  développements ­
  et  des  compléments  par  lesquels  la  conception  originaire
manifeste  sa  persistance.
Il  vaut  donc  la  peine  d’étudier  celte  phase  de  la  politique  commerciale. ­
  On  peut  l’étudier  au  point  de  vue  de  ses  origines  et  au
point  de  vue  de  ses  résultats.
Au  point  de  vue  des  origines,  ou  aurait  à  rechercher  quels  faits
ont  amené  le  revirement  qui  s’est  opéré  depuis  une  vingtaine  d’années ­
  dans  la  politique  commerciale  d’un  grand  nombre  de  nations.
Le  cas  de  la  France  n’est  pas  isolé;  nous  avons  suivi  un  courant
qui  entraîne  bien  d’autres  que  nous  et  auquel  l’Angleterre,  pays
classique,  depuis  un  demi-siècle,  du  libre-échange  qui  lui  a  fait
une  situation  économique  si  brillante  et  lui  conférait,  récemment
encore,  la  prépondérance,  va  peut-être  se  confier  à  son  tour.  Il
faut  donc  qu’il  y  ait  quelques  causes  très  générales  par  lesquelles
le  changement  s’explique.  On  aurait  à  voir  dans  quelle  mesure  ces
causes  se  font  sentir  en  France  et  si  nous  subissons  en  outre
l’influence  de  causes  particulières.
Au  point  de  vue  des  résultats,  la  question  peut  être  envisagée
sous  plusieurs  aspects.
D’une  part,  comment  le  régime  du  double  tarif  autonome  a-t-il
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        DK  1881  A  1902

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fonctionné?  Nos  relations  avec  l'étranger  ont-elles  pu  s'établir  sur
des  bases  assurées  et  stables?  Ce  premier  ordre  d’idées  n’appellerait ­
  pas  de  longs  développements;  l’expérience  qui  se  fait  depuis
douze  ans  déjà  du  système  du  double  tarif  en  a  démontré  la  facilité
d’application.  Le  système  est  entré  dans  nos  mœurs  économiques.
Il  n’a  suscité  qu’une  guerre  de  tarifs,  pénible  et  dommageable
assurément,  avec  la  Suisse,  mais  il  n’y  a  pas  de  régime  douanier
qui  n’en  puisse  engendrer  de  semblables.  L’application  presque
générale  du  tarif  minimum,  en  totalité  ou  en  partie,  nous  a  permis
de  stipuler  en  retour,  pour  les  marchandises  françaises,  le  traitement ­
  de  la  nation  la  plus  favorisée.  Il  n’apparaît  pas  que,  si  le
commerce  extérieur  de  la  France  est  grevé  de  quelques  infériorités,
ce  soit  du  chef  de  la  forme  juridique  du  régime  douanier.
D’autre  part,  il  y  a  lieu  d’étudier  le  commerce  extérieur  en  luimême
  et  la  façon  dont  il  s’est  comporté  depuis  1892.  soit  en  le  prenant ­
  dans  son  ensemble,  comme  mouvement  global  des  échanges
entre  nous  et  les  autres  pays,  soit  en  le  prenant  dans  ses  deux
éléments  constitutifs,  l’exportation  et  l’importation.  Quel  a  été  le
mouvement  global  des  échanges?  Quelles  ont  été  les  fluctuations
respectives  des  importations  et  des  exportations,  et  dans  quel  rapport ­
  sont-elles  les  unes  vis-à-vis  des  autres?
Le  fonctionnement  du  système  du  double  tarif  et  la  façon  d'être
du  commerce  international,  ce  ne  sont  là  que  les  dehors  de  la
question.  Il  faudrait  ensuite  aller  plus  avant  et  rechercher  l’influence ­
  exercée  sur  l’économie  nationale  par  le  régime  douanier  de
1892.  Mais  si,  en  ce  qui  touche  les  deux  premiers  points,  on  peut
aboutir  à  des  conclusions  suffisamment  précises,  ce  serait  pour
celui-ci  beaucoup  plus  malaisé.  L’étal  économique  d’une  nation  est
quelque  chose  de  tellement  complexe  et  soumis  à  de  si  multiples  et
variables  influences,  que  discerner  dans  le  total  des  forces  en  jeu
l’action  du  régime  douanier,  c’est  se  poser  un  problème  auquel  il
faut  se  résigner  par  avance  à  n'apporter  que  des  solutions  douteuses. ­
  D'ailleurs  l’économie  politique  n'est  faite  que  de  tels  problèmes ­
  Pour  rendre  celui-ci  plus  clair,  il  conviendrait  de  le  diviser
et  d’y  démêler  les  trois  points  suivants  :
I o  Influence  exercée  par  le  régime  douanier  sur  la  production
nationale  ;
2°  Répercussion  sur  le  consommateur  de  la  protection  accordée
au  producteur;
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        6

ÉTUDE  SUR  LE  COMMERCE  EXTÉRIEUR  DE  LA  FRANCE

3°  Répercussion  du  tarif  et  des  autres  éléments  du  système  protecteur ­
  sur  les  finances  publiques  ;  cette  répercussion  d’ailleurs  est  double; ­
  il  peut  y  avoir  d’un  côté  le  bénéfice  résultant  de  la  perception
de  droits  plus  élevés;  il  peut  y  avoir  aussi  les  pertes  résultant  d’une
diminution  des  importations  sujettes  aux  droits  ou  les  charges  des
primes  que  renferme  sous  diverses  formes  le  système  protecteur.
Telle  pourrait  être  une  vue  d’ensemble  sur  la  phase  actuelle  de
la  politique  commerciale  française.  Je  n’ai  pas  l’intention  de  traiter
ici  les  divers  points  qui  viennent  d’être  exposés,  mais  seulement  de
détacher  du  plan  général  un  fragment.  Comment  le  commerce  extérieur ­
  s’est-il  comporté  depuis  1892?  Cela,  comme  je  l’ai  indiqué,
implique  deux  questions  :  la  manière  d’être  du  commerce  extérieur
global  ;  le  rapport  entre  l’élément  exportation  et  l’élément  importation.
Il  est  superflu  d’ajouter  que  dans  celle  courte  étude,  surtout
statistique,  on  n’a  pas  eu  la  préoccupation  d’argumenter  pour  ou
contre  telle  des  doctrines  qui,  sur  le  terrain  du  commerce  extérieur, ­
  ont  été,  sont  encore  et,  selon  toute  apparence,  seront  longtemps ­
  encore  en  lutte.  Elle  est  un  simple  essai  d’exposé  et  d’interprétation ­
  de  faits  assez  complexes,  sans  souci  de  polémique  et
dans  un  esprit  d’observation  critique.
Il
§  1.  Rechercher  quel  est  pour  un  peuple,  à  un  moment  donné,  le
volume  de  ses  échanges  extérieurs,  le  rapprocher  de  ce  qu’il  a  pu
être  à  d’autres  moments,  en  suivre  les  variations,  le  comparer  avec
le  volume  des  échanges  chez  d’autres  peuples,  cela  suppose  qu’on
tient  pour  importante  celte  manifestation  de  l’activité  économique.
Et  à  vrai  dire  cette  importance  n’est  point  contestée.  Mais  ou  a
souvent  cherché  à  la  mesurer  d’une  façon  plus  précise  que  par  le
sentiment  que  chacun  en  a.  On  a  voulu  déterminer  la  proportion  que
le  commerce  extérieur  de  la  France  représente  dans  l'ensemble  de
ses  échanges  ;  dans  les  débats  et  les  polémiques  qui,  soit  au  Parlement, ­
  soit  dans  la  presse,  ont  eu  lieu  à  l’occasion  de  la  réforme
du  tarif,  ce  point  a  été  plus  d’une  fois  abordé.  Si  cette  détermination
était  possible,  elle  serait  un  élément  intéressant  d’appréciation.
Peut-on  fixer,  ne  fût-ce  que  par  approximation,  le  mouvement
du  commerce  intérieur?  M.  Maurice  Block  l’évaluait,  il  y  a  assez
longtemps  déjà,  à  un  chiffre  de  35  à  40  milliards,  soit  à  peu  près
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        de  1881  a  1902

7

un  millier  de  francs  par  tête  '.  M.  de  Fo  ville,  citant  cette  évaluation,
la  trouve  plutôt  faible  qu’exagérée  1  2 .  En  tous  cas,  elle  est  complètement ­
  conjecturale,  et  son  auteur  ne  la  justifie  par  aucun  calcul
précis.  Observons  d’ailleurs  qu’il  donne  le  chiffre  de  35  à  40  milliards
comme  représentant  la  totalité  des  échanges  de  toutes  sortes,  ventes
au  détail  comprises,  qui  se  feraient  dans  la  société  française  en  une
année.  Il  n’y  a  pas  de  statistique  qui  permette  de  se  former  sur  ce
point  une  opinion  raisonnée.  Admettons  pourtant  que  le  chiffre  de
40  milliards  puisse  être  considéré  comme  exact.  Peut-on  utilement
en  rapprocher  le  chiffre  du  commerce  extérieur?  Il  s’agirait,  bien
entendu,  du  commerce  extérieur  total,  exportations  et  importations,
puisque  les  unes  et  les  autres  représentent  également  des  échanges
et  que  ce  sont  ici  des  sommes  d’échanges  que  nous  voulons  comparer ­
  entre  elles.  Le  commerce  extérieur  s’élevant  en  moyenne  à
8  milliards  représenterait  le  cinquième  des  échanges  intérieurs.
Mais  une  telle  conclusion  est  absolument  sans  valeur.  Quand  des
produits  français  pour  une  somme  de  4  milliards  sortent  de  chez
nous  et  vont  se  vendre  à  l'étranger,  la  douane  n’enregistre  qu’une
seule  opération  d’échange  parmi  celles  dont  ces  4  milliards  de
produits  ont  pu  être  l’objet  :  la  vente  par  le  négociant  français
exportateur  au  négociant  étranger  importateur.  Celte  opération
d’échange  a  été  vraisemblablement  précédée  de  quelques  autres
sans  lesquelles  elle  n’aurait  pas  été  possible  et  dont  il  n’est  pas
d'une  bonne  méthode  de  la  séparer  :  le  négociant  exportateur  de
farine  l’a  achetée  à  un  minotier,  qui  lui-même  l’a  reçue  sous
forme  de  blé  d’un  marchand  de  grains  qui  tenait  ce  blé  d’un
cultivateur.  Il  est  to  ut-à-fa  il  bizarre  de  séparer  l’opération  termimde
  de  celles  dont  elle  est  la  suite  et  sans  lesquelles  elle  n’aurait
pas  lieu,  et  de  les  classer  dans  deux  groupes  distincts  d’échanges
qu’on  oppose  l’un  à  l’autre  et  dont  ou  compare  l’importance  réciproque. ­
  De  même  et  inversement,  quand  4  milliards  de  produits
étrangers  entrent  chez  nous,  ils  deviennent  le  point  de  départ  de
toute  une  série  de  mouvements  d’échange  intérieur;  ils  font  souvent
bien  des  détours  et  prennent  le  chemin  des  écoliers  depuis
l’entrepôt  qui  les  abrite  provisoirement  jusqu’au  consommateur
dont  le  besoin,  connu  ou  deviné,  a  provoqué  leur  entrée  en  France.

1  Statistique  de  la  France,  2*  édit.,  t.  II,  p.  249.
5  La  France  économique,  p.  210-211.
        <pb n="11" />
        8

ÉTUDE  SUR  LE  COMMERCE  EXTÉRIEUR  DE  LA  FRANCE

Chacun  de  ces  détours  est  l’occasion  d'un  achat  et  d’une  vente,  si
bien  que  nos  4  milliards  en  représentent  15  ou  20  pour  l’échange
intérieur.  Et  avec  la  méthode  de  comparaison  de  M.  Block,  nous
dirions  :  4  milliards  à  l’actif  du  commerce  extérieur,  20  milliards  à
l’actif  du  commerce  intérieur,  l’un  est  le  cinquième  de  l’autre.  Ce
ne  sont  point  là  des  calculs  auxquels  on  puisse  attacher  une  signification ­
  sérieuse.  Dans  l’ensemble  des  mouvements  de  circulation
que  fait  naître  l’activité  économique  de  la  nation  française,  certaines
séries  d’échanges,  commencées  à  l’intérieur  des  frontières,  vont  se
continuer  au  delà;  d’autres  séries,  commencées  au  dehors,  se
terminent  chez  nous;  d’autres  enfin  commencent  et  finissent  dans
les  limites  du  territoire.  Des  premières  et  des  secondes,  nous
connaissons  un  des  moments  de  l’échange,  celui  que  révèle  l’entrée
sur  le  territoire  ou  la  sortie;  nous  ignorons  ceux  qui  précèdent  et
ceux  qui  suivent;  des  troisièmes,  nous  ne  savons  rien  de  numériquement ­
  certain.  Ne  cherchons  donc  pas  à  comparer  ces  séries
d’échanges  entre  elles,  et  cherchons  moins  encore  à  les  opposer
les  unes  aux  autres,  puisqu’elles  sont  bien  souvent  la  condition  ou
la  conséquence  les  unes  des  autres.
Il  y  a  une  autre  méthode.  Elle  consiste  à  évaluer,  non  plus  le
total  des  échanges,  mais  le  total  de  la  production  nationale,  et  à
rechercher  quelle  part  de  cette  production  est  destinée  aux  marchés
extérieurs  et  laquelle  au  marché  intérieur.  La  production  moyenne
annuelle  d’un  pays  est  quelque  chose  qui  paraît  se  prêter  mieux
que  le  mouvement  global  des  échanges  à  une  détermination  au
moins  approximative.  Toutefois  il  y  a  encore  une  marge  énorme
d’incertitude.  Pour  la  production  agricole,  les  enquêtes  décennales,
d’ailleurs  supprimées  maintenant,  donnent  une  base  d’évaluation
officielle,  mais  fort  sujette  à  caution.  Pour  la  production  industrielle,
on  n’a  même  pas  cela.  Certaines  évaluations  proposées  au  cours
des  enquêtes  ou  débats  suscités  par  la  réforme  du  régime  douanier
ne  méritent  aucune  créance;  il  en  est  de  fantastiques,  comme  celle
de  M.  Le  Trésor  de  la  Rocque,  qui  arrivait,  au  terme  de  copieux
calculs,  à  poser  le  chiffre  de  38  milliards  '.  Le  rapporteur  général
de  la  Commission  des  douanes  de  la  Chambre  avait  paru,  dans  le
texte  de  son  rapport,  prendre  ce  chiffre  à  son  compte,  avec  une
1  Bulletin  de  lu  Société  des  agriculteurs  de  France,  n°  du  15  septembre  1890.  Un
trouvera  la  critique  décisive  de  cette  évaluation  dans  un  article  de  M.  de  Foville  :  «  La
consommation  nationale  et  l’exportation  »  (Economiste  français,  1891,  t.  1,  p.  452).
        <pb n="12" />
        Bek  380  -  8.  6.  4  4.

DB  1881  a  1902  9
certaine  atténuation  cependant.  Le  marché  intérieur  de  la  France,
disait-il,  est  «  un  des  plus  beaux  du  monde  il  représente  un
revenu  annuel  de  34  milliards  environ  »  L  Mais  au  cours  des
débats,  le  rapporteur  général  ne  maintint  pas  ce  chiffre,  et  il  donna
pour  l’ensemble  de  la  production  nationale  celui  de21  à  24  milliards 1  2 .
Ce  chiffre  est  à  peu  près  celui  que  les  statisticiens  donnent  habituellement ­
  comme  exprimant  le  revenu  total  des  Français.  Je  dis  le
revenu  et  non  la  production;  mais  les  deux  choses  ne  peuvent  pas
être  extrêmement  différentes  puisque,  réserve  faite  de  ce  que  d’une
part  une  fraction  de  la  production  française  va  à  l’étranger  et  de  ce
que  d’autre  part  une  fraction  de  la  production  étrangère  vient  en
France,  la  production  nationale  forme  le  revenu  qui  se  répartit
chaque  année  entre  les  classes  sociales.  M.  Colson,  résumant  les
travaux  antérieurs,  donne  pour  le  total  des  revenus  le  chiffre  de
25  milliards.  Il  a  soin  d’ailleurs  d’insister  «  sur  la  gravité  de
l’erreur  que  l’on  commettrait  si  l’on  attribuait  aux  chiffres  ci-dessus
un  caractère  de  certitude  qu’ils  n’ont  nullement,  et  si  on  les  considérait ­
  comme  autre  chose  qu’une  indication  sur  l’ordre  de  grandeur
du  revenu  national  et  de  ses  divers  éléments.  Au  lieu  de  dire  que
le  total  est  de  25  milliards,  il  serait  plus  juste  de  dire  qu’il  paraît
compris  entre  20  et  30  milliards  »  3 .
Nous  pouvons  donc  accepter,  comme  indication  générale,  le
chiffre  que  donnait  en  1891  pour  la  production  nationale  le  rapporteur ­
  de  la  commission  des  douanes.  La  production  serait  de  21  à
24  milliards;  quant  à  l’exportation,  elle  s’élève  à  un  chiffre  de  3  à
4  milliards  environ  et  représenterait  par  conséquent  de  44  à  40
p.  100  de  la  production.
Ce  raisonnement  se  rattache  à  une  préoccupation  qu'avait  soulevée ­
  la  réforme  du  régime  douanier.  Que  deviendraient  les  industries ­
  d'exportation?  Les  partisans  de  la  réforme,  tout  en  protestant
qu’ils  ne  voulaient  point  leur  morl.et  qu’ils  souhaitaient  au  contraire
leur  plus  grande  prospérité,  avaient  souci  de  démontrer  qu  après
tout,  s’il  fallait  sacrifier  quelque  chose,  mieux  valait  que  ce  fût
l’exportation  que  la  production  pour  le  marché  national,  celle-ci
étant  considérée  comme  incapable  de  subsister  sans  rehaussement
des  tarifs.  D’où  la  comparaison  qui  précède,  destinée  à  faire  ressor-1
  Chambre  des  députés,  session  ord.  de  1891,  annexe  n°  1257.
’  J.  Off.  du  13  mai  1891,  Ch.  des  députés.  Débals,  p.  868,  col.  1.
3  Cours  d’économie  politique,  II,  p.  303-304.
        <pb n="13" />
        10

ÉTUDE  SUR  LE  COMMERCE  EXTÉRIEUR  DE  LA  FRANCE

tir  la  prépondérance  du  débouché  intérieur.  Ce  point  de  vue  a
sans  aucun  doute  sa  valeur,  mais  il  est  manifestement  trop  étroit.
Nous  ne  recherchons  pas  ici  s’il  vaudrait  mieux  sacrifier  le  débouché ­
  extérieur  ou  compromettre  le  débouché  intérieur,  mais  s’il  est
possible  de  déterminer  l’importance  que  le  commerce  international,
pris  dans  son  ensemble,  présente  par  rapport  à  l’activité  économique ­
  de  la  nation.  Or  une  fraction  de  l’activité  nationale  est  employée
à  produire  pour  l’étranger,  mais,  par  contre,  une  fraction  de  l’activité ­
  étrangère  est  employée  à  produire  pour  nous.  Nous  travaillons, ­
  de  nation  à  nation,  les  uns  pour  les  autres,  et  l’avantage
réciproque  en  est  un  meilleur  aménagement  de  l'ensemble  des
forces  productives,  qui  se  traduit  par  un  accroisement  des  utilités
produites.  La  part  que  notre  pays  prend  à  celte  plus-value  mesurerait ­
  seule  avec  exactitude  l’importance  que  présente  pour  lui  le
commerce  international;  mais  il  n'est  pas  possible  de  la  déterminer. ­
  Pour  le  faire  il  faudrait,  d’une  part,  connaître  d’une  façon
précise  l’état  de  la  production  nationale  correspondant  à  un  état
donné  du  commerce  extérieur;  d’autre  part,  discerner  ce  que
serait  celle  production  si  par  hypothèse  tout  commerce  extérieur ­
  cessait,  toutes  autres  choses  égales  d’ailleurs.  Or,  sur  le  premier ­
  point,  nous  n’avons,  dans  l’état  actuel  des  sources  statistiques, ­
  qu’une  connaissance  grossière  et  empirique;  sur  le  second,
nous  ne  pourrons  jamais  faire  que  des  conjectures.  Il  faut  donc
renoncer  à  mesurer  la  grandeur  des  avantages  que  nous  procure
le  commerce  extérieur.
Tenons-nous  en  à  l’idée  simple  que  l’activité  des  échanges  extérieurs ­
  est,  pour  un  peuple,  un  signe  de  santé;  d’abord,  parce
qu’elle  est  un  aspect  de  son  activité  économique  totale,  et  aussi
parce  que  c’est  une  chose  saine  et  féconde  que  celte  participation  à
la  vie  économique  du  dehors.  Craindre  d’affronter  les  luttes  internationales ­
  est  une  attitude  de  malade  ou  de  vaincu.  Il  n’est  pas
bon  que  les  peuples  vivent  seuls  et  resserrent  leur  existence  au
dedans  de  leurs  frontières.  C’est  par  un  instinct  sur  qu’ils  attachent
de  l’importance  aux  statistiques  du  commerce  extérieur  et,  sans
vouloir  chercher  d’impossibles  précisions,  qu’ils  y  voient  un  des
signes  de  leur  décadence  ou  de  leur  prospérité.
§  2.  De  1892  à  la  fin  de  1902  1  onze  années  se  sont  écoulées;
•  L'année  1902,  au  moment  où  celte  étude  est  écrite,  est  la  dernière  pour  laquelle
les  résultats  définitifs  du  commerce  extérieur  aient  été  publiés.
        <pb n="14" />
        DE  1881  A  1902

11

c'est  une  période  suffisamment  longue  pour  avoir  contenu  des
années  de  crise  et  des  années  de  prospérité,  des  années  de  bonne
et  de  mauvaise  récolte,  des  années  de  trouble  et  d’inquiétudes
politiques  ou  au  contraire  des  années  de  sécurité  extérieure  et  intérieure. ­
  Elle  n’a  d’ailleurs  été  marquée  par  aucune  grande  perturbation ­
  nationale,  guerre  ou  révolution.  Bref,  elle  est  assez  exactement ­
  représentative  de  l’existence  normale  du  pays.  Nous  pouvons
donc,  sans  imprudence,  rapprocher  les  résultats  qu’elle  nous  offre,
au  point  de  vue  du  commerce  extérieur,  de  ceux  de  la  période  de
onze  années  qui  a  précédé  la  réforme  douanière,  la  période  1881-1891;
  celle-ci  a  été  également  une  période  normale,  marquée  au
début  par  des  années  de  crise  économique  et  à  la  fin  par  des  années
de  prospérité,  et  qui,  traversée  elle  aussi  d’événements  politiques
assez  divers,  n’a  cependant,  pas  plus  que  la  période  1892-1902,
assisté  à  des  perturbations  graves.  Nous  aurons  ainsi  une  période
totale  de  vingt-deux  années,  partagée  en  deux  fractions  égales,  dont
la  première  a  pour  point  de  départ  le  tarif  de  1881  et  le  renouvellement ­
  des  traités  de  commerce,  la  seconde  l’inauguration  du  système
du  double  tarif  autonome.
Le  surcroît  de  protection  que  la  seconde  fraction  de  la  période
comporte  relativement  à  la  première  peut  se  mesurer  approximativement ­
  de  la  façon  suivante.  On  n’a  qu’à  considérer  le  rapport  des
perceptions  douanières  aux  valeurs  importées  pendant  un  certain
nombre  d’années  avant  et  le  même  nombre  d'années  après  l’application ­
  du  tarif  de  1892.  Il  y  a  lieu,  bien  entendu,  de  déduire  des
perceptions  celles  qui  ont  un  caractère  exclusivement  fiscal,  et  des
valeurs  celles  des  marchandises  sur  lesquelles  portent  ces  perceptions. ­
  Ou  obtient  ainsi,  en  faisant  porter  la  comparaison  sur  les
cinq  années  qui  précèdent  et  sur  les  cinq  années  qui  suivent  la
réforme,  les  résultats  exprimés  dans  le  tableau  ci-dessous  1  :
(en  millions  de  francs)
Moyenne  des  Moyenne  des  Rapport  des  perceptions
valeurs  perceptions  aux  valeurs

Années  1887-91  4.019,2  219  5,44  p.  100
Années  1892-96  3.512,6  279,74  7,96  p.  100

1  On  s’est  borné  à  déduire,  pour  les  perceptions  et  les  valeurs,  les  trois  principales
marchandises  sur  lesquelles  le  droit  perçu  a  un  caractère  fiscal  :  café,  sucre  des  colonies
françaises,  cacao.  Pour  1887-91,  I  importation  de  ces  trois  marchandises  représente  une
moyenne  annuelle  de  311,8,  et  la  perception  une  moyenne  de  146,3;  pour  1892-96,  les
chiffres  sont  respectivement  369,4  et  154,9  (en  millions  de  francs).
        <pb n="15" />
        12

ÉTUDE  SUR  LE  COMMERCE  EXTÉRIEUR  DE  LA  FRANCE

Le  taux  de  la  protection  en  général  s’est  donc,  d’une  période
quinquennale  à  l’autre,  accru  de  près  de  moitié  (46,3*2  p.  100).  Il
est  bien  entendu  que  cette  donnée,  obtenue  en  comparant  en  bloc
les  perceptions  non  exclusivement  fiscales  aux  valeurs  importées,
sans  distinguer  parmi  les  marchandises  celles  qui  sont  le  plus
protégées  de  celles  qui  le  sont  le  moins,  ni  celles-ci  de  celles  qui
ne  le  sont  pas  du  tout,  n’a  que  l’utilité  d’une  indication.  Elle  ne
sert  qu’à  fixer  l’esprit  et  n’exprime  l’accroissement  de  la  protection
que  sous  sa  forme  la  plus  générale.

Le  tableau  suivant  donne  les  chiffres  globaux  du  commerce  extérieur ­
  dans  les  deux  fractions  de  la  période  1881-1902.

Période  1881-1891.

Années

Millions  de  francs.

1881  8.424,9
1882  8.396,2
1883  8.256,2
1884  7.576,0
1885  7.176,5
1886  7.456,9
1887  7.272,5
1888  7.353,7
1889  8.020,8
1890  8.190,3
1891  8.337,8

Total.  .  .  86.461,8
Moyenne  annuelle  .  .  7.860,1

Période  1892-1902.

Années

Millions  de  francs.

1892  7.648,7
1893  7.090,1
1894  6.928,5
1895  7.093,7
1896  7.199,5
1897  7.554,0
1898  7.983,4
1899  8.670,9
1900  8.806,5
1901  8.382,1
1902  8.646,2

Total.
Moyenne  annuelle

86.003,6
7.818,5

Il  ressort  de  ce  tableau 1  que  dans  la  période  1892-1902  l’ensemble ­
  du  commerce  extérieur  a  légèrement  diminué,  la  moyenne

annuelle  étant  descendue  de  7.860,1  millions  à  7.818,5  millions  :

diminution  de  41,6  millions,  soit  0,52  p.  100.
Cette  première  et  sommaire  constatation  ne  donne  de  l’allure  du
commerce  extérieur  qu’une  notion  insuffisante.  En  fait,  il  y  a  dans
la  période  postérieure  à  1892  deux  moments  bien  distincts.  Pendant ­
  les  cinq  premières  années  1892-1896,  les  clwffres  du  com-1

  Les  chiffres  sont  ceux  du  commerce  spécial,  numéraire  et  lingots  non  compris;  on
ne  citera  d’ailleurs  dans  cette  étude,  sauf  indication  contraire,  que  les  chiffres  du  commerce ­
  spécial.  Ils  sont  empruntés,  de  môme  que  tous  ceux  relatifs  au  commerce  français ­
  qui  seront  cités,  aux  documents  officiels  publiés  par  l'Administration  des  douanes.
        <pb n="16" />
        de  1881  a  1902

13
me  ree  extérieur  sont  en  baisse  notable;  la  chute  commence  dès
1892 1  par  une  diminution  de  689,1  millions;  elle  s'accentue  en
1893  et  en  1894,  et  cette  dernière  année  marque  le  point  extrême
de  la  dépression.  Une  légère  reprise  est  esquissée  en  1895  et  1896,
puis  brusquement  en  1897  se  dessine.  Dès  1898,  le  commerce  global ­
  revient  au-dessus  du  niveau  de  1892;  en  1899,  il  dépasse  le
chiffre  le  plus  élevé  qui  eût  été  atteint  jusque-là  ;  en  1900,  il
monte  encore;  en  1901  et  1902  il  demeure,  bien  que  légèrement
en  baisse,  au-dessus  de  8  milliards,  au-dessus  même  de  8  1/2  milliards ­
  pour  celte  dernière  année.  Un  résumé,  de  1892  à  1896
dépression,  avec  point  le  plus  bas  en  1894;  de  1897  à  1902,  relèvement, ­
  avec  point  culminant  en  1900.
Deux  remarques  se  dégagent  de  là.
A.  La  première  est  que  le  tarif  de  1892  a  eu  pour  conséquence,
pendant  quelques  années,  un  resserrement  notable  des  échanges
extérieurs.  Il  semble  démontré  qu’il  y  a  eu,  non  pas  simple  coïncidence, ­
  mais  rapport  de  causalité,  si  l’on  observe  que,  d’une  part,  le
même  resserrement  n’apparaît  pas  dans  le  commerce  extérieur  des
autres  pays,  que,  d’autre  part,  les  années  antérieures  à  1892  avaient
été  marquées  par  un  assez  vif  essor  que  celle-ci  a  brusquement
interrompu.
En  effet  notre  commerce  extérieur,  qui  avait  baissé  à  partir  de
1884  et  qui  restait,  de  1881  à  1888,  très  au-dessous  de  8  milliards,
reprenait  en  1889  sa  marche  en  avant  et  dépassait,  pour  les
trois  années  1889-1891  ce  chiffre  de  8  milliards.  C’est  ce  progrès
que  l’année  1892  interrompit.  L’effet  du  tarif  nouveau  apparaît
clairement  si  on  rapproche  les  moyennes  quinquennales  1887-1891
  et  1892-1896.
(En  millions  de  francs).
Moyenne  quinquennale  Moyenne  quinquennale
1887-1891  1892-1896
7.834,9  7.192,1
La  seconde  est  inférieure  à  la  première  de  642,8  millions,  soit

1  II  faul  tenir  compte,  il  est  vrai,  de  ce  que  le  chiffre  des  importations  de  1891  s’est
trouvé  grossi  par  les  approvisionnements  anticipés  faits  en  vue  d’échapper  au  nouveau
tarif,  et  le  chiffre  de  1892  diminué  d’autant.  Mais  cela  ne  sullit  pas  à  expliquer  l’écart
de  689  millions;  et  d’ailleurs  les  exportations  sont  aussi,  pour  1892,  en  baisse  de
11U  millions.
        <pb n="17" />
        14  ÉTUDE  SUR  LE  COMMERCE  EXTÉRIEUR  DE  LA  FRANCE
de  8,20  p.  100.  Or,  dans  les  quatre  pays  étrangers  qui  ont  en
moyenne  les  relations  d’échange  les  plus  étendues  avec  nous,
c’est-à-dire  l’Allemagne,  l’Angleterre,  la  Belgique  et  les  Etats-Unis,
cette  dépression  du  commerce  extérieur  dans  la  période  1892-96
ne  s’est  pas  produite.  Voici  les  chiffres  \
Allemagne  (millions  de  marks).
Période  IS87-91:
Total  du  commerce  extérieur  34.428,9
Moyenne  annuelle  6.885,8
Période  1892-96  :
Total  du  commerce  extérieur  36.196,8
Moyenne  annuelle  7.239,3
Angleterre  (millions  de  livres).
Période  1881-91  :
Total  du  commerce  extérieur  3.566,3
Moyenne  annuelle  713,2
Période  1892-96  :
Total  du  commerce  extérieur  3.520
Moyenne  annuelle  704
Belgique  (millions  de  francs).
Période  1887-91:
Total  du  commerce  extérieur  14.893,4
Moyenne  annuelle  2.978,6
Période  1892-96  :
Total  du  commerce  extérieur  *  15.025,6
Moyenne  annuelle  3.005,1
Etats-Unis  (millions  de  dollars).
Période  1881-1891  :
Total  du  commerce  extérieur  7.600
Moyenne  annuelle  1.520
Période  1892-96:
Total  du  commerce  extérieur  8.158
Moyenne  annuelle  1.631,6

Source  :  Annules  du  commerce  extérieur,  1897,  12«  fascicule.
        <pb n="18" />
        de  1881  a  1902

15

Dans  trois  de  ces  pays,  Allemagne,  Belgique,  Etats-Unis,  la
moyenne  de  la  seconde  période  est  supérieure  à  celle  de  la  première ­
  :  de  5,13  p.  100  en  Allemagne,  de  0,88  p.  100  en  Belgique,
de  7,34  p.  100  aux  Etats-Unis.  En  Angleterre  seulement,  il  y  a  une
diminution;  encore  est-elle  très  légère,  de  1,30  p.  100,  et  point
comparable  à  celle  qui  s’est  produite  chez  nous.
il  faut  donc  qu’un  fait  propre  à  la  France  explique  la  dépression
du  commerce  extérieur  qui,  dans  les  années  1892-96,  ne  s’est  produite ­
  qu’en  France.  On  aperçoit  difficilement  quel  autre  fait  ce
serait  que  le  régime  douanier.  Aussi  bien  quelques-uns  penserontils
  qu’il  ne  valait  pas  la  peine  d’étaler  ce  luxe  de  calculs  et  de
chiffres  pour  obtenir  une  constatation  aussi  simple  :  un  régime  douanier ­
  qui  supprimait  les  traités  de  commerce  et  relevait  les  tarifs
a  eu  pour  premier  effet  un  certain  resserrement  du  commerce  extérieur. ­
  Ce  resserrement  du  commerce,  c'était  dans  une  certaine  mesure ­
  le  but  du  tarif  de  1892,  et  il  eut  été  en  tout  cas  surprenant
que  ce  n’eût  pas  été  son  effet.  Due  cet  effet  s’est  produit,  et  jusqu’à
quel  point  il  s’est  produit,  il  n’était  cependant  pas  inutile  de  le
déterminer  avec  précision.
On  a  quelquefois  rattaché  la  diminution  du  commerce  extérieur
en  1892-96  à  un  autre  fait  que  le  régime  douanier,  la  baisse  des
prix.  Le  Tableau  décennal  du  commerce  de  la  France,  pour  la
période  1887-96,  contient  à  ce  sujet  des  calculs  assez  compliqués.
«  La  hausse  et  la  baisse  des  prix,  dit  le  rédacteur  de  ce  Tableau,
jouent  un  rôle  considérable  dans  l’évaluation  du  mouvement  commercial. ­
  Ce  phénomène  économique  s’est  manifesté  au  cours  des
dix  dernières  années  avec  une  intensité  particulière  dans  le  sens  de
la  baisse  sur  l’ensemble  de  la  production  agricole.et  industrielle  de
la  France.  Pour  s’en  rendre  compte,  il  suffit  de  comparer  les  taux
moyens  fixés  par  la  Commission  permanente  des  valeurs  de  douane,
pour  l’évaluation  des  marchandises  en  1887,  avec  ceux  qui,  déterminés ­
  par  cette  même  Commission,  ont  servi  de  base  à  l’établissement ­
  des  valeurs  du  commerce  extérieur  de  l’année  1896  Ce
travail  emprunte  aux  circonstances  un  intérêt  particulier.  La  période
décennale  1887-96  se  divise  en  effet  en  deux  périodes  égales,  dont
l’une  est  antérieure  et  la  seconde  postérieure  à  l’application  du
tarif  édicté  par  la  loi  du  11  janvier  1892.  L’étude  poursuivie  a
ainsi  pour  objet,  non-seulement  de  déterminer  d’une  manière  générale ­
  la  proportion  de  la  baisse  des  valeurs  sur  l’ensemble  de  nos
        <pb n="19" />
        16

ÉTUDE  SUR  LE  COMMERCE  EXTÉRIEUR  DE  LA  FRANCE

échanges  commerciaux,  mais  encore  de  dégager  l’appréciation  raisonnée ­
  du  mouvement  de  ces  échanges,  avant  et  après  l’application
du  nouveau  régime  douanier,  d’un  élément  étranger  à  finfluence
directe  des  tarifs  ».  Le  Tableau  décennal  nous  présente  en  conséquence ­
  deux  séries  de  tableaux  :  dans  la  première,  le  mouvement
commercial  des  années  1887-96  est  évalué  d’après  les  taux  fixés
chaque  année  par  la  Commission  permanente,  c’est-à-dire  d’après
les  prix  réels  de  chaque  année;  dans  la  seconde,  il  est  évalué  en
appliquant  uniformément  les  taux  fixés  pour  1896,  qui  sont  plus  bas
que  la  moyenne  décennale.
11  résulte  de  la  comparaison  des  deux  séries  de  tableaux  que  le
mouvement  commercial  des  années  1892-96,  inférieur  à  celui  des
années  1887-91,  quand  on  le  calcule  d’après  les  taux  annuels,  lui
est  supérieur  quand  on  applique  à  toute  la  période  décennale  les
taux  de  1896.  Il  apparaît  alors  comme  étant  de  6.918,3  millions
dans  la  première  moitié  de  la  période,  et  de  6.938,2  millions  dans
la  seconde,  soit  une  différence  de  19,9  millions  en  faveur  de  celleci.
  Cela  revient  à  dire  que  la  diminution  d’activité  constatée
après  1892  tient,  non  pas  à  ce  que  la  quantité  totale  des  échanges
a  été  moindre,  mais  à  ce  que  la  valeur  des  marchandises  échangées ­
  a  baissé.  La  constatation  des  quantités  le  confirme  :  dans  les
années  1887-91,  les  quantités  échangées  s’élèvent,  moyenne
annuelle,  à  22.001.449  tonnes;  dans  les  années  1892-96,  à
22.553.774  tonnes.
Des  calculs  de  ce  genre  sont  intéressants  en  tant  qu’ils  mettent
en  lumière  le  phénomène  de  la  baisse  des  prix r  et  qu’ils  font  connaître ­
  les  catégories  de  marchandises  auxquelles  ce  phénomène
s’applique  avec  le  plus  d’intensité.  Mais  ils  ne  signifient  rien  au
point  de  vue  de  la  détermination  des  effets  du  régime  douanier.  La
baisse  des  prix  n’a  pas  affecté  seulement  le  commerce  extérieur  de
la  France;  si  le  commerce  extérieur  des  autres  pays,  aux  prises
avec  le  même  phénomène,  n’a  pas  subi  le  même  resserrement  que
le  nôtre,  c’est  qu’il  y  a  eu  chez  nous  une  cause  spéciale  de  resserrement, ­
  qui  est  le  régime  douanier.  D’autre  part,  c’est  mal  comprendre ­
  et  c’est  envisager  d’une  façon  trop  unilatérale  le  phénomène ­
  de  la  baisse  des  prix,  que  d’y  voir  seulement  un  élément  de
dépréciation  des  échanges.  Il  est  cela  sans  doute  en  quelque  mesure, ­
  mais  il  est  bien  plutôt  encore  —  lorsque  la  baisse  des  prix
n’est  pas  le  résultat  d’une  crise  passagère,  mais  la  manifestation
        <pb n="20" />
        de  1881  a  1902

17

durable  des  progrès  réalisés  dans  la  production  ou  le  transport  —
un  ferment  d’activité  économique.  C’est  la  baisse  des  prix  qui
permet  au  produit  d’atteindre  sans  cesse  de  nouvelles  couches  de
consommateurs;  si  le  débouché  s’élargit,  qu’importe  que  chaque
unité  de  marchandise  échangée  vaille  moins  ?  La  valeur  totale  doit
s’accroître  avec  le  nombre  des  unités  échangées;  elle  s’est  accrue
en  fait  chez  d’autres  peuples.
B.  La  seconde  remarque,  c’est  que  le  resserrement  constaté  dans
les  échanges  extérieurs  pendant  les  premières  années  d’application
du  tarif  nouveau  n’a  pas  duré.  Il  semble  qu'il  y  ait  eu  comme  une
période  d’adaptation  du  commerce  à  des  conditions  nouvelles  :
phase  de  doute,  d’incertitude,  de  trouble  dans  les  situations  établies. ­
  Puis  l’essor  a  repris  ;  il  n’y  a  pour  le  constater  qu’à  se
reporter  aux  chiffres  donnés  plus  haut.  Depuis  1899,  le  mouvement ­
  total  du  commerce  extérieur  dépasse  largement  8  milliards  ;
il  a  été  en  1899  et  en  1900  plus  proche  de  9  milliards  que  de  8  ;
la  moyenne  des  années  1899-1902  (8.626,4  millions)  est  la  plus
élevée  qui  ait  jamais  été  atteinte.  C’est  bien  le  cas  de  se  souvenir
des  quelques  lignes  dans  lesquelles  Adam  Smith,  avec  son  habituelle ­
  souplesse  d’esprit,  apprécie  le  système  absolu  de  Quesnay  et
des  physiocrates.  «  Quelques  médecins  spéculatifs  se  sont  imaginé,
à  ce  qu’il  semble,  que  la  santé  du  corps  humain  ne  pouvait  se
maintenir  que  par  un  certain  régime  précis  de  diète  et  d’exercice
dont  on  ne  pouvait  s’écarter  le  moins  du  monde,  sans  occasionner
nécessairement  un  degré  quelconque  de  maladie  ou  de  désagrément ­
  proportionné  au  degré  de  celte  erreur  de  régime.  Cependant
l’expérience  semble  bien  démontrer  que  le  corps  humain  conserve,
au  moins  dans  toutes  les  apparences,  la  plus  parfaite  sauté  sous
une  immense  multitude  de  régimes  divers,  même  avec  des  régimes
que  l’on  croit  généralement  fort  loin  d’être  parfaitement  salutaires...
M.  Quesnay,  qui  était  lui-même  médecin,  et  médecin  fort  spéculatif, ­
  paraît  s’être  formé  la  même  idée  du  corps  politique  et  s’être
figuré  qu’il  ne  pouvait  fleurir  et  prospérer  que  sous  un  certain
régime  précis,  le  régime  exact  de  la  parfaite  liberté  et  de  la  parfaite ­
  justice  »  L  L’organisme  économique  est  infiniment  plastique,  et,
comme  le  corps  humain,  s’accommode  de  régimes  fort  divers.  Celle

1  Recherches  sur  la  nature  et  les  causes  cle  la  richesse  des  nations,  trail.  Garnier,
II,  p.  311.
/Truchy

2
        <pb n="21" />
        18

ÉTUDE  SUR  LE  COMMERCE  EXTÉRIEUR  DE  LA  FRANCE

vérité  est  souvent  méconnue.  Il  ne  peut  pas  être  question  de  commerce ­
  extérieur  et  de  régime  douanier  sans  que  de  part  et  d’autre
on  ne  prédise  les  plus  grands  malheurs,  les  uns  soutenant  que  tout
est  perdu  si  les  tarifs  sont  augmentés,  les  autres  que  le  pays  sera
ruiné  si  on  ne  les  augmente.  Protectionnistes  ou  libres  échangistes,
leur  vision  est  pareillement  catastrophique.  Et  sans  doute  l’âpreté
des  intérêts  en  lutte  explique  ces  inélégances,  mais  elles  proviennent ­
  aussi  du  dogmatisme  des  systèmes.  Ce  n’est  pas  à  dire  d’ailleurs ­
  qu’un  régime  douanier  n’exerce  pas  d’influence  sur  le  commerce ­
  extérieur  du  pays  ;  il  en  exerce  une  grande,  et  cette  élude
est  toute  consacrée  à  en  démêler  les  elfets.  Mais  cette  influence
n’est  point  exclusive.  L’abaissement  ou  le  relèvement  des  tarifs,
c’est  une  force  qui  agit  parmi  beaucoup  d’autres.  Un  régime  douanier ­
  protecteur  est  évidemment  un  obstacle  à  l’échange  international, ­
  et  il  ne  remplirait  pas  le  rôle  qu’on  attend  de  lui  s’il  ne  l’était
pas.  Mais  combien  d’autres  faits  poussent  à  l’extension  des  échanges ­
  !  La  facilité  croissante  et  le  goût  plus  répandu  des  voyages,
par  lesquels  la  curiosité,  le  désir  des  choses  et  des  produits  étrangers ­
  s’infiltrent  peu  à  peu  dans  chaque  pays,  même  parmi  les
masses  immobiles  que  la  pauvreté  et  la  nécessité  du  travail  quotidien ­
  enchaînent  ;  le  cosmopolitisme  des  capitaux  ;  la  rapidité  et  le
bon  marché  du  transport  des  marchandises;  la  concentration  des
entreprises,  qui  leur  fait  une  loi  de  chercher  sans  relâche  à  étendre
leurs  débouchés,  et  la  lente  uniformisation  des  besoins,  qui  permet
à  la  grande  industrie  de  fabriquer  le  même  produit  à  des  millions
d’exemplaires  pour  des  hommes  vivant  aux  quatre  coins  du  monde  :
tout  cet  ensemble  d’influences  pèse  sur  les  barrières  que  les  nations
placent  entre  elles,  et  les  écarte.  La  vie  économique  nationale  de
chaque  peuple  est  de  plus  en  plus  mêlée  à  celle  des  autres.  Il  ne
dépend  pas  d’un  tarif  d’arrêter  ce  mouvement  qui  lient  à  des  causes
très  profondes,  et  quant  on  traite  des  questions  de  régime  douanier, ­
  il  ne  faut  pas  oublier  que  ce  n’est  là  qu’un  des  éléments  qui
agissent  sur  l’échange  international.
§  3.  Toutefois,  si  le  développement  de  nos  échanges  extérieurs,
un  moment  arrêté,  a  repris  sa  marche,  il  n’eu  est  pas  moins  vrai
que  ce  développement  est  peu  rapide  par  comparaison  à  celui  des
autres  pays.  Considérons  le  commerce  extérieur  au  début  et  à  la  fin
de  la  période  1881-1902,  dans  les  trois  années  1881-1883  et  dans
les  trois  années  1900-1902.  Cela  nous  donne  le  tableau  suivant  :
        <pb n="22" />
        de  1881  a  1902

19

France  (millions  de  francs).
Commerce  extérieur  des  années.  1881.  .  .  .  8.424,9
—  —  .  1882.  .  .  .  8.396,2
—  —  .  1883.  .  .  .  8.256,2
1900.  .  .  .  8.806,5
1901.  .  .  .  8.382,1
1902.  .  .  .  8.646,2

Commerce  extérieur  des  années.

Total.
25.077,3
25.834,8

L’accroissement,  en  faveur  des  trois  années  terminales,  est  de
757,5  millions,  soit  de  3,02  p.  100.  Or,  l’accroissement  a  été  sensiblement ­
  plus  grand  dans  les  quatre  pays  que  nous  avons  pris
comme  points  de  comparaison,  l’Allemagne,  l’Angleterre,  la  Belgique ­
  et  les  Etats-Unis.  Les  résultats  du  commerce  extérieur  en
1881-83  et  en  1900-02  sont  pour  ces  quatre  pays  les  suivants  :

Allemagne  (millions  de  marks).

Commerce  extérieur  des  années.  1881.
—  —  .  1882.
-  -  .  1883.

Commerce  extérieur  des  années.

1900.  .  .
1901.  .  .
1902.  .  .

5.940
6.320
6.535,9
10.377
9.852,6
10.308,8

Angleterre  (millions  de  livres).
Commerce  extérieur  des  années.  1881.  .  .  .  694,1
—  -  .  1882.  .  .  .  719,7
—  -  .  1883.  .  .  .  732,3
Commerce  extérieur  des  années.  1900.  .  .  .  877,5
—  -  .  1901.  .  .  .  869,9
—  -  .  1902.  .  .  .  877,6
Belgique  (millions  de  francs).

Commerce  extérieur  des  années.  1881.
—  -  .  1882.
—  —  .  1883.

Commerce  extérieur  des  années.

1900.
1901.
1902.

2.932.6
2.933,5
2.895.2
4.138.7
4.049.2
4.306.2

Etats  Unis  millions  de  dollars;.
Commerce  extérieur  des  années.  1881.  .  .  .  1.534,5
—  -  .  1882.  .  .  .  1.449,4
—  —  .  1883.  .  .  .  1.105

:

Total.
18.795,9
30.538,4
Total.
2.146,1
2.625
Total.
8.761,3
12.494,1
Total.
4.488,9
        <pb n="23" />
        20

ÉTUDE  SUR  LE  COMMERCE  EXTÉRIEUR  DE  LA  FRANCE

Commerce  extérieur  des  années.  1900.  .  .  .  2.201,3  .  .  .  )
—  —  .  1901.  .  .  .  2.268,3  .  .  .  J  6.724,9
-  —  .  1902.  .  .  .  2.255,3  .  .  .  J
Ce  tableau  1  fait  ressortir  les  taux  suivants  d’accroissement  du
commerce  extérieur  :
Allemagne  62,47  p.  100
Angleterre  22,31  »
Belgique  42,60  »
Etats-Unis  49,80  »
France  3,02  »
Le  progrès  réalisé  chez  nous  fait  très  petite  mine  à  côté  de  ceux
réalisés  ailleurs.  Il  est  vrai  que  pour  rendre  la  comparaison  plus
exacte  il  convient  d’y  faire  entrer  l’élément  population.  La  population ­
  française  augmente  peu  ;  on  nous  reproche  assez  cette  quasistagnation
  pour  qu’il  ne  soit  pas  possible  de  la  négliger  dans
l’appréciation  de  notre  situation  économique.  La  population  allemande, ­
  anglaise,  belge  ou  américaine  s’accroît  bien  plus  rapidement,
et  il  est  naturel  que  la  répercussion  s’en  fasse  sentir  sur  le  commerce
extérieur.  Il  ne  faudrait  pourtant  pas  croire  que  le  développement
du  commerce  extérieur  doive  nécessairement  aller  de  pair  avec
celui  de  la  population.  Accroissement  de  population  ne  signifie  pas
toujours  accroissement  égal  de  richesse  et  de  bien-être.  Et  d’ailleurs,
dans  les  pays  où  la  population  augmente  rapidement,  il  y  a  une
moindre  proportion  d’adultes  que  dans  les  pays  comme  le  nôtre;
or  la  population  adulte  est  celle  qui  a  le  plus  de  signification  au
point  de  vue  du  commerce  extérieur.  Sous  ces  réserves,  il  y  a
intérêt  à  rapprocher  les  taux  d’accroissement  du  commerce  des
taux  d’accroissement  de  la  population  dans  les  années  1881-83  et
1900-02.
Taux  d'accroissement  Taux  d’accroissement
du  de
commerce  extérieur.  la  population.

Fiance  3,02  p.  100  3,11  p.  100
Allemagne  62,47  »  24,38  »
Angleterre  22,31  »  17,89  »
Belgique  42,60  »  19,96  »
Etats-Unis  49,80  »  52,13  »

1  Sources  :Annales  du  commerce  extérieur,  1892,11 e  fascicule,  et  1903,11«  et  12"  fascicules. ­
  Cf.  Slulisliches  Jahrbuch  für  dus  Deutsche  Deich,  24»  année,  et  un  récent
Livre  bleu  du  Board  of  Trade,  British  und  Foreign  Trude  und  Industrial  Conditions. ­
        <pb n="24" />
        DE  1881  A  1902

21

Il  résulte  de  là  que  chez  nous  le  développement  du  commerce  et
celui  de  la  population  ont  marché  sensiblement  du  même  pas  ;  qu'en
Angleterre,  en  Belgique  et  plus  encore  en  Allemagne  le  commerce
s’est  accru  plus  vite  que  la  population  ;  qu'aux  Etats-Unis  il  s’est
accru  moins  vite.  Si  l’on  tient  compte  de  ce  qu'aux  Etats-Unis
l'accroissement  exceptionnellement  rapide  de  la  population,  dû  à
l'immigration,  fournit  un  marché  intérieur  si  élastique  que  la  croissance ­
  des  forces  productives  ne  peut  guère  qu'eu  suivre  l’extension,
fini  pression  demeure  que,  en  France,  le  commerce  extérieur  est  à
peu  près  stationnaire,  tandis  que  dans  l'ensemble  des  nations  à
développement  économique  comparable  au  nôtre  il  augmente.  Notre
place  dans  le  monde  se  fait  ainsi  plus  modeste;  elle  diminue  de  ce
que  gagnent  nos  rivaux.
L’impression  ne  pourrait  que  s'accentuer  si  l’on  tenait  compte  de
la  part  que  les  colonies  tiennent  dans  l’ensemble  de  notre  commerce
extérieur.  Cette  part  a  notablement  augmenté  dans  les  dernières
années.  Elle  était  de  :
7.48  p.  100  dans  la  période  1887-1891
9.48  »  »  1892-1896
11,07  »  ..  1897-1902
l/accroissement  est  encore  un  peu  plus  considérable  à  n'envisager ­
  que  les  exportations.  Les  marchandises  que  nous  envoyons  aux
colonies  représentaient  :
7,46  p  100  de  l’exportation  totale  dans  la  période  1887-1891
9,52  »  »  1892-1896
11,53  »  ».  »,  1897-1902
Or,  sans  vouloir  apprécier  la  question  complexe  des  rapports  de
la  métropole  et  des  colonies,  le  fait  à  retenir  ici  est  que  le  commerce
métropolitain  a  dans  les  colonies  une  situation  privilégiée,  par
suite  de  la  généralisation  en  1892  de  l'union  ou  de  la  quasi-union
douanière.  Les  produits  français  entrent  en  franchise  dans  les
colonies,  tandis  que  les  produits  étrangers  y  sont  en  principe  soumis ­
  à  l’application  du  tarif  métropolitain.  Pour  la  part  quelle  commerce ­
  avec  les  colonies  occupe  dans  l’ensemble  de  notre  commerce
extérieur,  le  développement  de  celui-ci  n’est  donc  pas  quelque  chose
de  spontané;  il  n’a  pas,  au  point  de  vue  de  la  croissance  de  nos
forces  productives,  la  même  signification  que  le  développement  des
        <pb n="25" />
        22  ÉTUDE  SUR  LE  COMMERCE  EXTÉRIEUR  DE  LA  FRANCE
échanges  avec  les  pays  étrangers;  il  n’apporte  pas  la  preuve  que,
vis-à-vis  des  industries  rivales,  la  capacité  de  concurrence  des
nôtres  ait  augmenté.  En  regard  du  chiffre  d’affaires  croissant  que
nous  faisons  avec  les  colonies,  il  faudrait  placer  les  sommes  que
leur  conquête,  leur  entretien,  leur  garde,  leur  développement  économique ­
  nous  ont  coûté  et  nous  coûtent  encore.  Il  y  a  là  une  fraction ­
  du  commerce  extérieur  dont  la  prospérité  est  chèrement  achetée, ­
  et  cette  constatation  n’est  pas  pour  atténuer  l'impression  que  les
statistiques  précédemment  exposées  nous  donnent  d’un  développement ­
  un  peu  languissant  et  faible  de  nos  affaires.
Dans  cette  situation,  qui  est  moins  fâcheuse  en  elle-même  que
par  le  contraste  qu’on  y  trouve  avec  l’élan  de  quelques  autres  pays,
quelle  est  la  part  de  responsabilité  du  tarif  douanier?  Je  crois  que
nous  touchons  ici  au  point,  si  vite  atteint  dans  les  problèmes  économiques, ­
  ou  le  peu  de  certitude  que  peuvent  nous  donner  des
constatations  précises  est  épuisé,  et  au  delà  duquel  s’étend  le
domaine  de  l’appréciation  subjective.  Si  l’empire  industriel  et  commercial ­
  du  monde  tombe  de  plus  en  plus  en  partage  à  d’autres  que
nous,  il  faudrait  beaucoup  d’esprit  de  système  pour  croire  qu’un
régime  douanier  moins  restrictif  et  le  retour  aux  traités  de  commerce ­
  suffiraient  à  nous  le  donner.  Nous  l’avons  perdu,  cet  empire,
et  cela  probablement  pour  bien  longtemps,  par  l’action  de  causes
très  générales  et  très  profondes.  Dans  une  période  historique  qui  a
instauré  la  prépondérance  de  la  grande  industrie,  nous  sommes
restés  un  peuple  de  petits  et  de  moyens  producteurs.  Le  recensement ­
  professionnel  de  1890  a  montré  que  chez  nous  la  concentration ­
  économique  ne  s’opérait  que  d’une  façon  lente  et  incertaine.
Le  nombre  des  travailleurs  isolés  et  indépendants  est  considérable; ­
  ils  sont  4.291.000  et  forment  23,60  p.  100  de  la  population
active  totale.  En  outre,  parmi  ce  que  la  statistique  administrative
appelle  les  établissements  (deux  personnes  au  moins),  beaucoup
n’ont  pas  d’employé  :  c’est,  par  exemple,  le  mari  et  la  femme  qui
travaillent  ensemble.  En  laissant  de  côté  l’agriculture,  il  y  a,  sur
un  total  de  961.000  établissements  se  rattachant  soit  à  l’industrie,
soit  au  commerce,  111.567  établissements  sans  employé  (72.888
pour  le  commerce  et  38.679  pour  l’industrie).  Si  l’on  forme,  parmi
les  établissements  avec  employés  (le  terme  étant  pris  dans  l’acception ­
  la  plus  générale  et  englobant  les  ouvriers)  quatre  catégories
qu’on  peut  approximativement  appeler  catégories  des  petits,  moyens.
        <pb n="26" />
        DE  1881  A  1902

23

grands  et  très  grands  établissements,  la  première  comprenant  les
établissements  qui  occupent  de  1  à  4  employés,  la  seconde  ceux  qui
occupent  de  5  à  50  employés,  la  troisième  ceux  qui  occupent  de
51  à  500  employés,  la  quatrième  ceux  qui  occupent  plus  de
500  employés,  on  obtient  le  tableau  suivant  qui  fournit  la  proportion ­
  de  chaque  catégorie  au  total  des  établissements  avec  employés 1 .
Industrie  (p.  100).  Commerce  (p.  100).
Etablissements  occupant  de  1  à  4  employés
—  —  5  à  50  —
—  —  51  à  500  —  •
—  —  plus  de  500  —  •
Totaux
D'autre  part,  les  statistiques  de  la  contribution  des  patentes
témoignent  que  le  nombre  des  commerçants  au  détail  ne  cesse  de
grossir,  malgré  la  pression  que  les  grands  magasins  exercent  sur
leurs  bénéfices.  Enfin,  de  tous  les  peuples  avancés  de  l'Europe,
nous  sommes  celui  chez  lequel  la  population  agricole  est  le  plus
considérable,  et  cela  est  peut-être  le  trait  le  plus  essentiel  de  notre
constitution  économique.  Frédéric  List,  dans  son  Système  national
d’économie  politique,  oppose  sans  cesse  les  populations  industrielles ­
  aux  populations  agricoles,  et  l'activité,  l’ouverture  d’esprit
des  premières  à  la  passivité  et  à  la  routine  des  autres.  Il  dit  notamment ­
  du  cultivateur  «  qu’accoutumé  à  ne  récolter  là  où  il  a  semé
qu’après  un  long  intervalle  et  à  s’en  remettre  à  la  volonté  d’une
puissance  supérieure  du  succès  de  ses  efforts,  la  modération,  la
patience,  la  résignation,  mais  aussi  la  nonchalance  et  la  paresse
d'esprit  deviennent  pour  lui  une  seconde  nature.  Ses  occupations
le  tenant  éloigné  du  commerce  des  hommes  n’exigent  habituellement ­
  de  lui  que  peu  d’efforts  intellectuels  et  qu’une  médiocre  dextérité. ­
  Il  s’instruit  par  l’exemple  dans  le  cercle  étroit  de  la  famille
où  il  a  reçu  l’existence  et  l’idée  lui  vient  rarement  qu’on  pourrait
travailler  autrement  ou  mieux.  Depuis  le  berceau  jusqu’à  la  tombe,
il  se  meut  constamment  dans  le  même  cercle  étroit  de  personnes
et  de  relations  »*.  Cette  appréciation  paraîtra  sévère  en  France  où
il  est  de  mode  de  célébrer  la  vie  des  champs  et  de  déplorer  l’exode

85,03
13,68
1,21
0,08

100,00

90
9,82
0,18
100,00

1  Résultats  statistiques  du  recensement  des  industries  et  professions,  4  volumes,
Imprimerie  nationale,  1899-1901.
5  Système  national  d'économie  politique,  trad,  franç.,  2 e  édit.,  p.  308.
        <pb n="27" />
        24

ÉTUDE  SUR  LE  COMMERCE  EXTÉRIEUR  DE  LA  FRANCE

vers  les  villes,  où  le  mainlien  d’une  classe  nombreuse  el  prospère
de  petits  paysans  propriétaires  est  consideré  comme  un  des  remparts ­
  de  l'ordre  social.  Pourtant  cette  démocratie  rurale,  qui  représentait ­
  pour  les  hommes  de  la  Révolution  de  1789  la  forme  la  plus
achevée  de  société  politique,  a  cessé  dans  les  conditions  actuelles
d’étre  un  élément  de  progrès.  Sa  prépondérance  est  une  des  causes
de  notre  stagnation.
D’une  façon  générale,  notre  constitution  sociale  forme  un  milieu
peu  propice  au  développement  de  la  grande  industrie  el  des  grandes ­
  affaires.  Sans  vouloir  rechercher  ici  dans  quelle  mesure  elle
est  elle-même  le  produit  de  certaines  circonstances  économiques,
comme  la  pénurie  relative  de  notre  territoire  en  houille  et  en  minerai, ­
  il  est  certain  que,  prise  en  soi,  elle  est  un  milieu  réfractaire  à
la  concentration.  Détaillants,  artisans  et  modestes  industriels  dans
les  villes,  paysans  dans  les  campagnes,  nous  sommes  un  peuple
petit-bourgeois.  Notre  horizon  est  borné  et  notre  idéal  médiocre.
Nous  risquons  peu,  nous  gagnons  peu;  nous  sommes  sages  et  parcimonieux; ­
  nous  aimons  dans  l’argent  non  les  possibilités  d’action
qu’il  ouvre,  mais  les  coupons  de  rente  qu’il  assure.  Dans  ces  voies
paisibles  où  les  fils  sont  menés  par  les  pères  et  où  à  leur  tour  ils
mèneront  leurs  enfants,  nous  trouvons  peut-être  le  bonheur,  mais
à  coup  sûr  ce  ne  sont  pas  celles  par  où  les  peuples  modernes  marchent ­
  à  la  grandeur  ni  au  rôle  historique.  Menacés  par  la  concurrence ­
  de  nations  plus  aventureuses  et  plus  énergiques,  nous  nous
sommes  prudemment  mis  à  l’abri.  Nous  avons  estimé  qu’il  valait
mieux,  plutôt  que  de  courir  les  hasards  du  marché  mondial,  nous
contenter  de  la  possession  sans  trouble  du  marché  intérieur,  el
nous  avons  élevé  un  solide  retranchement  de  tarifs  douaniers.
Dans  les'limites  de  ce  marché  restreint,  mais  assuré,  les  Français
vivent  tranquilles,  assez  à  l’aise,  et,  laissant  à  d’autres  le  tourment
des  vastes  ambitions,  ne  sont  plus,  dans  les  luttes  pour  la  suprématie ­
  économique,  que  spectateurs.
Voilà  toute  la  philosophie  du  tarif  de  1892.  Il  est  exactement
adapté  à  notre  état  social  et  économique  actuel;  il  en  est  une  manifestation ­
  et  en  même  temps  un  des  soutiens.  Il  est  une  des  réactions ­
  de  cet  état  contre  la  pression  du  milieu  et  contre  les  transformations ­
  qu’elle  tendait  à  déterminer.  En  consolidant  les  groupes
d’intérêts  qui  l’ont  fait  établir  à  leur  profit,  en  empêchant  ou  en
retardant  l’évolution  qui  les  aurait  affaiblis  ou  éliminés,  il  se  crée
        <pb n="28" />
        DE  1881  A  1902

25

sans  cesse  à  lui-même  de  nouveaux  motifs  de  durer.  Il  y  a  toutes
raisons  de  croire  qu’il  restera  pour  une  très  longue  période  la  règle
de  nos  échanges  extérieurs.
8  4.  Les  statistiques  officielles  françaises,  lorsqu’elles  présentent
l'ensemble  du  commerce  extérieur,  ne  tiennent  compte  que  des
échanges  en  marchandises;  le  numéraire  (lingots  compris)  est
compté  à  part.  La  plupart  des  statistiques  étrangères  font  de  même.
Il  est  pourtant  intéressant  de  connaître  l’ensemblede  nos  échanges
extérieurs,  en  y  englobant  le  numéraire.  Celui-ci  ne  tient,  il  est
vrai,  qu’une  place  assez  petite  dans  les  échanges  ;  le  mouvement ­
  du  numéraire  ne  représente  même  pas  le  dixième  du  mouvement ­
  des  marchandises.  Mais  il  est  cependant  un  élément  essentiel
de  la  balance  économique;  la  balance  se  règle  pour  la  plus  grande
part  en  marchandises,  mais  pour  une  fraction  en  numéraire,  et
celui-ci  en  matière  de  commerce  extérieur  joue  le  rôle  d’une  marchandise ­
  d’appoint.
Il  faut  donc  totaliser  les  chiffres  que  les  statistiques  officielles
nous  donnent  isolés.  Cela  fera  apparaître  un  phénomène  assez  peu
remarqué  :  c’est  que  le  régime  douanier  de  1892  a  exercé  une
inlluence  (r’s  nette  sur  le  mouvement  du  numéraire.  Nous  avions
constaté,  en  comparant  les  deux  moitiés  de  la  période  1881-1902,
que  le  commerce  extérieur  avait  été  un  peu  moindre  dans  la
seconde  que  dans  la  première.  Il  n’en  est  plus  de  même  lorsqu’aux
chiffres  du  commerce-marchandises  on  ajoute  ceux  du  commercenuméraire,
  de  façon  à  avoir  sous  les  yeux  le  total  des  échanges
extérieurs.  Le  tableau  suivant  permet  de  faire  le  rapprochement.

_  (Total.
Commerce  extérieur.)
(Marchandises  seulement).  )  Moyer

,  .  .  (  Total
Commerce  extérieurJ
(Numéraire  compris).  ^  M

nne

EN  MILLIONS  DE  FRANCS

Période
1881-1891

86.401.8
7.860,1
93.669.8
8.515,4

Période
1892-1902

86.003.6
7.818,5
95.017.6
8.637,9

En  plus

Pour
1881-1891

Pour
1892-1902

458,2
41,6  i

1.347,8
122,5
        <pb n="29" />
        26

ÉTUDE  SUR  LE  COMMERCE  EXTÉRIEUR  DE  LA  FRANCE

*  *

Le  fait  d’ailleurs  s’explique  aisément  par  l’obstacle  à  l'échange
des  marchandises  qui  résulte  du  tarif  de  1892.  Les  relations  économiques ­
  d’un  pays  avec  l’ensemble  des  autres  pays  impliquent  des
causes  multiples  de  créances  et  de  dettes  qui  ne  dérivent  pas  toutes
des  opérations  commerciales,  mais  qui  toutes  tendent  à  se  liquider
sous  la  forme  d’un  transfert  de  produits.  Lorsque  le  transfert  des
produits  devient,  à  raison  de  quelques  faits  que  ce  soit  (et  le  relèvement ­
  des  tarifs  de  douane  est  un  de  ces  faits)  plus  difficile,  la
liquidation  des  créances  et  des  dettes  internationales  s’opère  dans
une  plus  large  mesure  par  le  transfert  du  numéraire.
Il  en  résulte  une  conséquence  assez  curieuse.  Les  premières
années  de  l’application  du  tarif,  les  années  1892-96,  ont  été  marquées ­
  par  une  forte  dépression  des  échanges  que  nous  avons  fait
apparaître  en  rapprochant  celte  période  quinquennale  de  la  période
immédiatement  antérieure.  Celle  dépression  subsiste  lorsqu’on
ajoute  au  mouvement  des  marchandises  le  mouvement  du  numéraire, ­
  mais  elle  est  sensiblement  moins  accentuée  ;  le  surcroît  d'activité ­
  des  échanges  de  numéraire  compense  en  partie  le  ralentissement ­
  des  échanges  de  marchandises.  Il  suffit  de  classer  les  objets
échangés,  numéraire  compris,  par  catégories  selon  leur  nature,
conformément  aux  statistiques  officielles,  pour  apercevoir  que  de
1887-91  à  1892-96  toutes  les  catégories  ont  diminué,  sauf  la  catégorie ­
  numéraire.
Période  1887-1891
Moyenne  annuelle  en  millions  de  francs
Objets  fabriqués  2.449
Objets  d'alimentation  2.280
Matières  nécessaires  à  l’industrie  3.106
Or  et  argent  690
Période  1892-1896
Moyenne  annuelle  en  millions  de  francs
Objets  fabriqués  2.407,5
Objets  d’alimentation  1.815,9
Matières  nécessaires  à  l’industrie  2.968,6
Or  et  argent  782

Ce  tableau  fait  ressortir  une  des  conséquences  importantes  du
tarif  de  1892;  j’aurai  l’occasion  d’y  revenir  dans  les  développements ­
  qui  suivent.
        <pb n="30" />
        DE  1881  A  1902

27

§  i.  Le  tarif  de  1892  n’a  pas  agi  seulement  sur  l’ensemble  du
commerce  extérieur,  mais  aussi  sur  le  rapport  des  deux  éléments
qui  le  composent,  les  exportations  et  les  importations.  Le  tableau
qui  suit  permet  de  comparer  :  I o  les  exportations  entre  elles  ;  2°  les
importations  entre  elles;  cela  dans  les  deux  moitiés  de  la  période
1881-1902.

EXPORTATIONS
Période  1881-1891.  Période  1892-1902.

Années
1881  .
1882  .
1883  .
1884  .
1885  .
1886  .
1887  .
1888  .
1889  .
1890  .
1891  .

Millions  de  francs.
3.561,5
3.574.4
3.451,9
3.232.5
3.088,1
3.248,8
3.246.5
3.246,7
3.704
3.753,4
3.570

Total
Moyenne

37.677,8
3.425,2

Années
1892  .
1893  .
1894  .
1895  .
1896  .
1897  .
1898  .
1899  .
1900  .
1901  .
1902  .

Millions  de  francs.
3.460.7
3.236,4
3.078.1
3.373.8
3.400.9
3.598
3.510.9
4.152.6
4.108.7
4.012.9
4.252.2

Total.
Moyenne

40.185,2
3.653,2

IMPORTATIONS

Période  1881-1891.

Années

Millions  de  francs.

1881  4.863,4
1882  4.821,8
1883  4.804,3
1884  4.343,5
1885  4.088,4
1886  4.208,1
1887  4.026
1888  4.107
1889  4.316,8
1890  4.436,9
1891  4.767,8

Total  .  .  .  48.784
Moyenne.  4.434

Période  1892-1902.

Années

Millions  de  francs.

1892  4.188
1893  3.853,7
1894  3.850,4
1895  3.719,9
1896  3.798,6
1897  3.956
1898  4.472,5
1899  .  .  •  .  .  4.518,3
1900  4.697,8
1901  4.369,2
1902  4  394

Total  .  .  .
Moyenne.

45.818,4
4.165,3
        <pb n="31" />
        =

&amp;gt;

ETÜDE  SUR  LE  COMMERCE  EXTERIEUR  DE  LA  FRANCE
Il  ressort  de  ce  tableau  que  les  exportations  ont  augmenté  au
total,  dans  la  seconde  moitié  de  la  période,  de  2.507,4  millions  et
leur  moyenne  annuelle  de  228  millions;  que  les  importations,  par
contre,  ont  diminué  au  total  de  2.965,6  millions  et  leur  moyenne
annuelle  de  268,7  millions.  On  remarquera  donc  que  la  diminution
constatée  dans  l’ensemble  du  commerce  extérieur  (voir  plus  haut)
est  tout  entière  imputable  aux  importations.
L’allure  des  exportations  et  des  importations  n’a  pas  été  constante
depuis  1892.  Comme  nous  l’avons  déjà  noté  à  propos  de  l’ensemble
du  commerce  extérieur,  les  cinq  premières  années  ont  été  des
années  de  dépression,  pour  les  unes  comme  pour  les  autres.  De
1892  à  1896  les  exportations  étaient,  par  rapport  à  la  période  quinquennale ­
  antérieure,  en  diminution  de  194  millions,  soit  de  5,53
p.  100;  elles  se  sont  relevées  sensiblement  dès  1897,  et  surtout
ont  fait  en  1899  un  véritable  bond  en  avant:  de  1898  à  1899,
l’accroissement  a  été  de  641,7  millions;  depuis  1899,  elles  sont
restées  au-dessus  de  4  milliards,  chiffre  qui  n’avait  pas  été  atteint
jusque-là.  Pour  les  importations,  les  choses  se  sont  passées  à  peu
près  de  même  :  la  chute  dans  les  premières  années,  le  relèvement  à
partir  de  1897,  la  brusque  ascension  dès  1898,  un  an  plus  tôt  que
pour  les  exportations  (1898  fut  une  année  de  très  mauvaise  récolte).
Seulement  la  chute  des  premières  années  a  été  plus  profonde,  et
le  relèvement  à  partir  de  1897  moins  accentué  que  pour  les  exportations. ­
  La  diminution  en  1892-1896  par  rapport  à  1887-1891  est  de
10,36  p.  100  contre  5,53  p.  100  pour  les  exportations;  l’accroissement ­
  en  1897-1902  est  de  13,37  p.  100  contre  19  p.  100  pour  les
exportations.
L’accroissement  des  exportations  est  un  fait  notable.  Parmi  les
éléments  du  commerce  extérieur,  le  volume  des  exportations  est
celui  qui  traduit  le  mieux  la  vitalité  économique  d’un  pays,  la
capacité  de  concurrence  de  ses  forces  productives  vis-à-vis  de
celles  des  autres  pays.  C’est  un  symptôme  favorable  que  l’accroissement ­
  des  exportations  dans  ces  dernières  années.  Pour  mieux
mesurer  le  chemin  parcouru,  nous  n’avons  qu’à  reprendre  la
méthode  utilisée  déjà  pour  l’ensemble  du  commerce  extérieur  :
rapprocher  le  chiffres  des  exportations  au  début  de  la  période  1881-1902,
  dans  les  trois  premières  années,  du  chiffre  correspondant
à  la  fin  de  la  période,  dans  les  trois  dernières  années,  et  comparer
les  résultats  obtenus  avec  ceux  qui  se  sont  produits  en  Allemagne,
        <pb n="32" />
        DE  1881  A  1902
en  Angleterre,  en  Belgique  et  aux  Etats-Unis.  Le
présente  les  éléments  de  la  comparaison.
France.

Années  Millions  de  francs  Total
1881  3.561,5  \
1882  3.574,4  [  .  .  .  10.587,8
1883  3.451,9  )
1900  4.108,7  \
1901  4.012,9  (  ...  12.373,8
1902  4.252,2  )
Allemagne.
Années  Millions  de  marks  Total
1881  2.977  \
1882  3.190,5  [  .  .  .  9.439,7
1883  3.272,2  )
1900  4.611.4  \
1901  4.431,4  (  .  .  .  13.720,6
1902  4.677,8  )
Angleterre.
Années  Millions  de  livres  Total
1881  297,1  \
1882  306,7  [  .  .  .  909,2
1883  305,4  )
1900  354,4  \
1901  347,9  (  .  .  .  1.051,5
1902  349,2  )
Belgique.
Années  Millions  de  francs  Total
1881  1.302,7  )
1882  ......  1.325,9  [  .  .  .  3.971,7
1883  1.343,1  )
1900  1.922,9  \
1901  1.828,2  (  .  .  .  5.676,6
1902  1.925,5  )
Etats-Unis.
Années  Millions  de  dollars  Total
1881  883,9  \
1882  733,2  [  .  .  .  2.421,3
1883  '  804,2  )
1900  1.370,8  j
1901  1.460,5  .  .  .  4.186,8
1902  1.355,5  )

29
tableau  suivant
En  plus  pour  1900-1902
I  1.786
En  plus  pour  1900-1902

I  4.280,9
Eu  plus  pour  1900-1902
1  142,3
Eu  plus  pour  1900-1902

I  1.704,9
En  plus  pour  1900-1902

1.765,5
        <pb n="33" />
        30

ÉTUDE  SUR  LE  COMMERCE  EXTÉRIEUR  DE  LA  FRANCE

Les  taux  d'accroissement  des  exportations  que  ce  tableau 1  fait
ressortir  sont  les  suivants  :

L'accroissement  des  exportations  a  donc  été  en  France  un  peu
supérieur  à  ce  qu’il  a  été  eu  Angleterre  et  très  inférieur  à  ce  qu’il
a  été  dans  les  trois  autres  pays.  Il  est  vrai  que  l’Angleterre  est
dans  une  situation  toute  spéciale  qui  explique  l’accroissement  faible
de  son  exportation.  Elle  était  parvenue  la  première  avec  une  avance
énorme  au  développement  industriel,  et,  depuis  longtemps  nantie  de
la  prépondérance  économique,  elle  avait  comme  ralenti  son  elïort.
Pesamment  enfoncée  dans  la  confiance  en  soi  et  la  sécurité  des
situations  acquises,  il  lui  semblait  qu’aucune  concurrence  ne  put
désormais  la  menacer.  Ce  peuple  d’hommes  d’affaires,  que,  par
une  habitude  séculaire,  on  se  représentait  comme  le  plus  actif
et  le  plus  ingénieux,  des  investigations  récentes  ont  montré  qu’il
n’avait  pas  su  renouvéler  ses  méthodes,  ni  même  toujours  son
outillage;  qu’il  était  routinier,  infatué,  empirique,  dédaigneux  des
procédés  scientifiques.  Il  lui  est  arrivé  ce  qui  arrive  souvent  aux
victorieux,  de  s’immobiliser  dans  sa  victoire.  Pendant  ce  temps,
des  rivaux  jeunes,  entreprenants,  ambitieux,  cheminaient,  et
l’Angleterre  effarée  constate  aujourd’hui  leurs  progrès  et  sa  propre ­
  stagnation.  Ajoutez  qu’il  y  a  vraisemblablement  pour  chaque
peuple,  dans  un  état  donné  de  la  technique,  une  certaine  limite  de
développement  et  que  le  peuple  qui  s’est  le  plus  rapproché  de  cette
limite  ne  peut  pas  faire  des  progrès  aussi  rapides  que  ceux,  également ­
  bien  doués,  qui  en  sont  encore  loin.  La  situation  de  la  France
n’est  pas  comparable  sur  tous  ces  points  à  celle  de  l’Angleterre,  et
nous  n’avons  pas,  pour  ainsi  dire,  les  mêmes  excuses  à  faire  valoir.
L’essor  de  nos  exportations,  comparé  à  celui  des  exportations  allemandes, ­
  belges  ou  américaines,  sera  donc  considéré  comme  assez
faible.  Il  faudrait  toutefois  tenir  compte  de  l’état  presque  stationnaire ­
  de  la  population  française;  mais,  en  sens  inverse,  il  y  aurait
à  rappeler  l’observation  déjà  faite  au  sujet  du  commerce  de  la
1  Sources  :  Annules  du  commerce  extérieur,  1892,  11 e  fascicule,  et  1903,  11«  et
12«  fascicules.

France......
Allemagne.  .  .  .
Angleterre.  .  .  .
Belgique
États-Unis.  .  .  .

16,86  p.  100.

45,35  &amp;gt;»
15,65  »
42,92  »»
72,91  »
        <pb n="34" />
        de  1881  a  1902

31

France  avec  ses  colonies  et  du  caractère  artificiel  que  présente  à  cet
égard  le  progrès  des  échanges  extérieurs.  Bref,  il  apparaîtra  que,
sans  être  un  sujet  de  satisfaction  complète  et  d’orgueil,  l'accroissement ­
  des  exportations  dans  la  période  1881-1902  nous  assigne
un  rang  honorable.  Le  commerce  extérieur,  vu  par  le  côté  exportation, ­
  offre  bien  les  mêmes  traits  généraux  qui  marquent  l’ensemble
de  notre  état  économique  actuel.  Ce  n'est  pas,  tant  s’en  faut,  la
décadence;  c’est  un  développement  raisonnable,  modéré,  prudent
à  l’excès,  par  où  se  traduit  cet  esprit  petit-bourgeois  qui  préfère  la
médiocrité  aisée  et  stable  aux  risques  des  grandes  entreprises.
tj  2.  L’accroissement  constaté  au  total  dans  les  exportations  ne
s’est  pas  manifesté  à  la  fois  dans  les  trois  groupes  de  produits  que
les  statistiques  officielles  distinguent  :  objets  d’alimentation,  matières ­
  nécessaires  à  l'industrie,  objets  fabriqués.  L’exportation  des
objets  d'alimentation  a  diminué,  l’exportation  des  deux  autres  catégories ­
  a  augmenté.  Voici  les  chiffres  :

Période  1881-1891.
Moyennes  annuelles  en  millions  de  francs  Eu  plus  pour  1881-1891
Objets  d'alimentation  801,1  104,8
Matières  nécessaires  à  l’industrie.  808,3
Objets  fabriqués  1.815,9
Période  1892-1902.
Moyennes  annuelles  en  millions  de  francs  En  plus  pour  1892-1902

Objets  d’alimentation  1)96,3
Matières  nécessaires  à  l’industrie.  948,2
O.,  je  Is  fabriqués  2.008,6

139,9
192,7

Ce  qui  donne  pour  la  seconde  période  les  taux  suivants  d’augmentation ­
  ou  de  diminution  :

Objets  d  alimentation  —  13,02  p.  100
Matières  nécessaires  à  l’industrie  -f  17,30  »
Objets  fabriqués  -f  10,61  »

A  cet  égard  encore,  il  y  a  un  parallélisme  assez  exact  entre  les
exportations  et  les  importations.  Pour  celles-ci  comme  pour  celles-là
il  y  a  diminution  sur  les  objets  d’alimentation,  augmentation  sur
les  matières  nécessaires  à  l’industrie  et  sur  les  objets  fabriqués.  La
différence  est  que  pour  les  exportations  la  somme  des  augmentations ­
  l’emporte  sur  la  diminution,  tandis  que  pour  les  importations
la  diminution  est  supérieure.  Voici  les  chiffres  :
        <pb n="35" />
        32

ETUDE  SUR  LE  COMMERCE  EXTERIEUR  DE  LA  FRANCE

Période  1881-1891.
Moyennes  annuelles  en  millions  de  francs

Objets  d’alimentation  1.541,3
Matières  nécessaires  à  l’industrie.  2.249,2
Objets  fabriqués  644,3

Période  1892-1902.
Moyennes  annuelles  en  millions  de  francs

En  plus  pour  1881-1891
449,8

En  plus  pour  1892-1902

Objets  d’alimentation  1.091,5
Matières  nécessaires  à  l’industrie.  2.448,5
Objets  fabriqués  661,5

199,3
17,2

Ce  qui  donne  pour  la  seconde  période  les  taux  suivants  d’augmentation ­
  ou  de  diminution  :

Objets  d’alimentation
Matières  nécessaires  à  l’industrie.
Objets  fabriqués

—  29,18  p.  100
+  8,88  »
+  2,66  .»

En  somme,  ce  sont  les  objets  d’alimentation  dont  l’échange  a
éprouvé,  à  la  suite  du  tarif  de  1892,  le  trouble  le  plus  profond.
Pour  tous  les  autres  produits,  après  la  dépression  des  premières
années,  l’ensemble  des  échanges  se  trouve  en  fin  de  compte,  à
l’importation  comme  à  l’exportation,  accru;  par  contre,  à  l’exportation ­
  comme  à  l’importation,  l’échange  des  objets  d’alimentation  a
diminué  dans  une  très  forte  proportion.  Ceci  ressort  clairement  du
tableau  suivant  :

Mouvement  global  des  échanges  (exportations ­
  et  importations)

OBJETS  U  ALIMENTATION
(.Moyenne  annuelle  en  millions  de  francs).

En
1881-1891

2.342,4

En
1892-1902

1.787,8

En  plus
pour  1881-1891

554,6

Mouvement  global  des  échanges  (exportations ­
  et  importations)  .

AUTRES  PRODUITS
(.Moyenne  annuelle  en  millions  de  francs).

En
1881-1891

5.517,7

En
1892-1902

6.066,8

En  plus
pour  1892-1902

549,1
        <pb n="36" />
        DE  1881  A  1902

33

Un  des  effets  principaux  du  tarif  de  1892  a  été  de  conférer  aux
propriétaires  du  sol  le  quasi-monopole  de  la  fourniture  du  marché
intérieur  en  objets  d’alimentation.  Il  est  vrai  que  celte  main-mise
sur  le  marché  intérieur  a  été  achetée  au  prix  d’une  moindre  exportation ­
  de  ces  mêmes  objets.  Mais  l’exportation  n’a  perdu  qu’une
moyenne  annuelle  de  104,8  millions;  l’importation  a  perdu,  et  par
conséquent  la  production  indigène  a  gagné  une  moyenne  annuelle
de  449,8  millions.  La  démocratie  rurale  a  ainsi  tourné  à  son  avantage ­
  économique  la  prépondérance  politique  dont  elle  dispose.  La
formule  la  plus  abrégée  qu’on  pourrait  donner  du  tarif  de  1892,
si  on  cherchait  à  le  définir  par  les  buts  pratiques  qu’il  a  poursuivis
et  atteints,  c’est  qu’il  a  constitué  la  consommation  alimentaire  des
Français  en  une  sorte  de  domaine  dont  l’exploitation  est,  par  privilège, ­
  réservée  au  paysan  national.
§  3.  Le  rapport  entre  les  exportations  et  les  importations  s’est
modifié  depuis  1892.  Celles-ci,  d'ailleurs,  demeurent  supérieures  à
celles-là,  mais  la  marge  s’est  rétrécie.  Le  tableau  suivant  présente
la  comparaison  des  excédents  d’importation,  comme  total  et  comme
moyenne  annuelle,  dans  les  deux  moitiés  de  la  période  1881-1902.

Les  excédents  d’importation  ont  donc  diminué  de  près  de  moitié,
exactement  de  49,27  p.  100.
En  s’attachant  à  la  conception  simpliste,  si  répandue  dans  le  public
et  qui  a  été,  au  moment  de  la  réforme  douanière  de  1892,  maintes
fois  exprimée  soit  dans  les  rapports  et  les  débats  parlementaires
soit  dans  la  presse,  d’après  laquelle  l’importation  est  une  source
de  dettes  pour  la  collectivité  nationale  et  l’exportation  une  source
de  créances,  de  sorte  que  la  comparaison  des  unes  et  des  autres
ferait  ressortir  tantôt  un  actif  et  tantôt  un  passif,  on  sera  conduit  à
interpréter  de  la  manière  suivante  les  chiffres  qui  viennent  d’être
présentés.  Dans  la  période  1881-1891,  la  collectivité  française  se
trouvait,  année  moyenne,  débitrice  de  1.009,6  millions  par  suite
des  opérations  du  commerce  extérieur,  et  sa  dette  globale,  pour  les
onze  années,  ressort  à  11.106.2  millions;  dans  la  période  1892-1902
  elle  s’est  trouvée,  année  moyenne,  débitrice  de  512,1  millions,
Truchy  3

Excédents  d’importation  (en  millions  de  francs).

Période  1881-1891.

Période  1892-1902.

En  moins  pour

1892-1902.

Total.  .  .  .  11.106,2
Moyenne.  .  1.009,6

Total.  .  .  .  5.633,2
Moyenne.  .  512,1
        <pb n="37" />
        \

34

ÉTUDE  SUR  LE  COMMERCE  EXTÉRIEUR  DE  LA  FRANCE

et  sa  dette  globale,  pour  les  onze  années,  ressort  à  5.633,2  millions.
L’effet  du  tarif  de  1892  a  donc  été  de  ralentir  l’endettement  annuel
de  la  collectivité  française,  sans  le  faire  disparaître.  Au  surplus,  c’est
là  un  résultat  dont  il  convient  déjà  de  se  louer;  il  vaudrait  mieux
assurément  ne  pas  s’endetter  du  tout,  mais  c’est,  après  tout,  un
progrès  sensible  que  de  s’endetter  seulement  d’un  demi-milliard
par  an  au  lieu  d’un  milliard  entier.
Ce  raisonnement,  s’il  était  tenu,  se  trouverait  en  contradiction
avec  deux  ordres  de  faits.
I o  Dans  la  période  1881-1902,  la  collectivité  française  a  importé
plus  de  numéraire  qu’elle  n’en  a  exporté,  et  cela  dans  les  deux
moitiés  de  la  période.  Le  tableau  suivant  présente,  pour  les  deux
moitiés  de  la  période,  les  importations  et  exportations  de  numéraire
(lingots  compris)  et  l’excédent  des  importations  de  l’espèce.

Période  1881-1891  (en  millions  de  francs),

Années.

Importations.  Exportations.

Excédent  global  des
importations.

1881.
1882.
1883.
1884.
1885.
1880.
1887.
1888.
1889.
1890.
1891.

364
412
146
229
479
445
271
266
448
256
539

302
350
231
128
339
333
397
301
232
359
381

Total.  .  .  .  3.855

3.353

502

Années.

1892.
1893.
1894.
1895.
1890.
1897.

508

214
243
217
325
513
327
502
382
333
286
246

464

1898.
1899.
1900.
1901.
1902.

552
395
479
462
391
506
605
526
538

Total.  .  .  .  5.426

3.588

1.838
        <pb n="38" />
        DE  1881  A  1902

35

Cel  afflux  de  numéraire  ne  cadre  pas  avec  l’hypothèse  d’un
endettement  annuel  qui  devrait  tendre  au  contraire  à  déterminer  le
déversement  du  numéraire  français  sur  les  pays  créanciers.  D’ailleurs
le  phénomène  n’est  pas  nouveau  pour  nous.  Depuis  la  date  à  laquelle
les  Tableaux  annuels  et  décennaux  du  commerce  extérieur  ont  commencé ­
  à  nous  renseigner  régulièrement  sur  les  faits  de  cet  ordre,
on  constate  que  les  moyennes  décennales  ont  toujours  présenté  des
excédents  d’importation  de  numéraire.  H  est  remarquable  que  ces
excédents  coïncident  tantôt  avec  des  excédents  d’exportation  de
marchandises,  tantôt  avec  des  excédents  d’importation  de  marchandises, ­
  mais  que  ceux-ci  sont  plus  fréquents  et  beaucoup  plus  importants. ­
  On  n’a  jamais  vu  les  excédents  d’importation  de  marchandises ­
  entraîner  une  sortie  correspondante  de  numéraire;  et,  à  vrai
dire,  entre  les  phénomènes  d’échange  des  marchandises  et  les  phénomènes ­
  d’échange  du  numéraire  les  statistiques  ne  font  apparaître
aucune  corrélation  appréciable.  Le  tableau  suivant  présente,  par
périodes  décennales  depuis  1827,  la  moyenne  des  excédents,  soit
d’importation  soit  d’exportation  de  marchandises,  et  les  excédents
d’importation  de  numéraire.
Moyenne  des  excédents  (en  millions  de  francs).

Importation  Exportation  Importation
Périodes  décennales.  de  marchandises.  de  marchandises.  de  numéraire.
1827-36  41  111
1837-46  63  96
1847-56  147  139
1857-66  230  185
1867-76.  .  .  .’.  101  347
1877-86  1.113  102
1887-96  699  100

11  paraît  résulter  de  ce  tableau  que  la  conception  simpliste  d’après
laquelle  les  excédents  d’importation  de  marchandises  impliquent  un
endettement  du  pays  importateur  n’est  pas  exacte.  Tout  au  moins
s’agirait-il  ici  de  dettes  d’une  espèce  particulière,  encore  peu
connue  des  juristes,  qui  se  régleraient  par  un  transfert  d’espèces
du  créancier  au  débiteur.
2°  Dans  la  période  1881-1902,  la  collectivité  française  a  notablement ­
  accru  le  stock  de  valeurs  mobilières  étrangères  dont  elle
dispose.  Les  valeurs  mobilières,  par  leur  facilité  de  transport  et  de
réalisation,  sont  une  marchandise  éminemment  propre  à  régler  la
        <pb n="39" />
        36

ÉTUDE  SUR  LE  COMMERCE  EXTÉRIEUR  DE  LA  FRANCE

balance  des  comptes  internationaux.  Un  exemple  classique  s’en
trouve  dans  les  opérations  auxquelles  a  donné  lieu  le  paiement  de
l’indemnité  de  guerre  due  par  la  France  à  l’Allemagne  F  On  pourrait ­
  avoir  la  pensée  que  nous  avons  réglé,  par  l’abandon  aux  pays
créanciers  d’un  certain  nombre  de  titres,  la  dette  globale  que,  de
1881  à  1902,  laissent  à  notre  charge  les  échanges  extérieurs  :  nous
aurions  payé  en  titres  au  lieu  de  payer  en  numéraire.
Mais  ceci  encore  est  contraire  aux  faits.  Dans  les  travaux  publiés
à  l’occasion  du  Congrès  international  des  valeurs  mobilières  tenu  à
Paris  en  1900,  le  capital  des  valeurs  étrangères  circulant  en  France
a  été  évalué  aux  chiffres  suivants  1  2 .
Au  31  décembre  1869  ...  10  milliards  de  francs.
Au  l ar  juillet  1880  15  »  »
Au  I»""  juillet  1890  20  »  »
Au  31  décembre  1900  ...  27  »  »
La  collectivité  française  a  donc,  de  1880  à  1900,  augmenté  de
12  milliards  sa  créance  sur  les  collectivités  étrangères.  Il  est  vrai
que  des  chiffres  de  ce  genre  ne  peuvent  être  qu’approximatifs,
comme  le  reconnaît  l’auteur  même  du  Mémoire  dans  lequel
ils  sont  puisés.  Il  est  vrai  encore  qu’il  faudrait  tenir  compte
des  valeurs  mobilières  françaises  acquises  dans  la  même  période
par  des  étrangers,  et  ici  on  ne  peut  guère  risquer  un  chiffre,  même
par  à  peu  près;  mais  il  n’est  pas  douteux  que  le  montant  n’en  est
pas  considérable  ;  nous  plaçons  de  l’argent  à  l’étranger  beaucoup
plus  que  les  étrangers  n’en  placent  chez  nous;  nous  sommes,  avec
l’Angleterre,  les  plus  grands  prêteurs  d’argent  du  monde.  Ft
d’ailleurs  il  y  aurait  lieu  d’ajouter  aux  valeurs  mobilières  étrangères
que  nous  possédons  ceux  de  nos  placements  à  l’étranger  qui  ne
revêtent  pas  la  forme  de  titres  négociables  :  commandites  ou  parts
d’associé  dans  les  entreprises  situées  à  l’étranger,  exploitations
rurales,  etc  Bref,  nous  sommes  gros  créanciers  du  reste  du
monde,  et,  dans  la  période  1880-1900,  notre  créance  en  valeurs
mobilières,  pour  ne  parler  que  de  celle-là,  s’est  largement  accrue.
C’est  encore  un  fait  incompatible  avec  l’idée  d’un  endettement
1  Léon  Say,  Rapport  sur  le.  paiement  de  l’indemnité  de  guerre  (inséré  à  la  suite
de  la  traduction  française,  2«  édit.,  de  la  Théorie  des  changes  étrangers,  de  (loschen). ­

2  Mémoire  de  M.  Edmond  Théry  sur  «  Les  valeurs  mobilières  en  France  ».
        <pb n="40" />
        Bek  380  "tiT"  -  8.  6.  4  4.

DE  1881  A  1902  37
résultant  ties  échanges  extérieurs  et  qui  irait  s'accumulant  progressivement. ­

.Je  ne  cite  que  pour  mémoire  un  troisième  mode  concevable  de
paiement  de  cette  prétendue  dette.  Les  collectivités  étrangères  qui
sont  nos  créancières  se  paieraient  par  la  prise  de  possession  de
biens  immobiliers,  maisons,  terres,  usines.  On  a  évoqué  dans
quelques  polémiques  ce  péril  suspendu  sur  nos  têtes.  Hâtons-nous
de  n'y  pas  croire.  Le  transfert  de  propriété  des  biens-fonds  n’est
pas  un  mode  normal  de  règlement  des  opérations  commerciales.  Il
y  a  quelque  difficulté  à  imaginer  les  Français  vendant  terres,  bois,
prairies,  maisons,  pour  payer  des  marchandises  étrangères.  Au
surplus,  aucun  commencement  de  preuve  n’a  jamais  été  apporté,  ni
même  tenté  sur  ce  point,  et  l’allégation  n’a  pas  pris  assez  de  consistance ­
  pour  qu'il  y  ait  lieu  de  s’attarder  à  la  discuter.
§  4.  La  conception  d’une  dette  équivalente  à  l’excédent  des
importations  est  manifestement  trop  étroite.  Elle  ne  cadre  pas  avec
les  phénomènes  qui  viennent  d’être  rappelés.  Pour  dégager  le
véritable  sens  des  excédents  d’importation,  il  faut  tenir  compte
d’un  certain  nombre  de  faits.
I o  Les  statistiques  officielles  se  bornent  à  comparer  les  exportations ­
  et  les  importations  de  marchandises;  elles  ne  donnent  ainsi
qu’une  vue  incomplète  des  choses.  Pour  avoir  le  tableau  exact  des
richesses  qui  entrent  en  France  et  des  richesses  qui  en  sortent,  il
faut  ajouter  aux  marchandises  le  numéraire.  Que  les  richesses
prennent  la  forme  marchandise  ou  la  forme  numéraire,  au  point
de  vue  de  la  balance  des  comptes  cela  importe  peu.  Or  la  comparaison ­
  des  exportations  et  des  importations,  ainsi  calculées  pour  la
période  1881-1902,  prend  une  physionomie  assez  différente  de
celle  qu’offrait  la  comparaison  des  exportations-marchandises  avec
les  importations-marchandises.  Le  tableau  suivant  rapproche,  pour
les  deux  moitiés  de  la  période,  les  excédents  d’importation  marchandises ­
  et  les  excédents  d’importation  totale  (marchandises  et  numéraire). ­
        <pb n="41" />
        38

ÉTUDE  SUR  LE  COMMERCE  EXTÉRIEUR  DE  LA  FRANCE

Période  1881-1891  (en  millions  de  francs).

Années
1881  .
1882.
1883.
1884.
1885.
1886.
1887.
1888.
1889.
1890.
1891  .

Excédents  d’importation
de  marchandises

Total.  .  .
Moyenne.

1.301,9
1.247.4
1.352.4
1.111
1.000,3
959.3
779.5
860.3
612,8
683.5
1.197,8
11.106,2
1.009,6

Excédents  d’importation  totale
(marchandises  et  numéraire)
1.363,9
1.309.4
1.267.4
1.212
1.140.3
1.071.3
653.5
825,3
828,8
580.5
1.355,8

11.608,2
1.055,3

Période  1892-1902  (en  millions  de  francs).

Années

Excédents  d’importation
de  marchandises

1892
1893
1894
1895
1896
1897
1898
1899
1900
1901
1902  ,
Total  ....
Moyenne.  .

727.3
617.3
772.3
346.1
397,7
358
961.6
365.7
589.1
356.3
141.8
5.633,2
512.1

Excédents  d’importation  totale
(marchandises  et  numéraire)
1.021.3
838.3
1.107.3
416.1
363,7
493
850.6
489.7
861.1
596.3
433.8

7.471,2
679,2

Ce  tableau  permet  de  constater  d’abord  que  l’excédent  des  importations ­
  totales  est  plus  grand  que  l’excédent  des  importations-marchandises, ­
  ce  qui  était  facile  à  prévoir,  puisque  nous  avons  déjà
noté  que  la  période  1881-1902,  dans  son  ensemble,  présente  un  fort
excédent  d’importation  de  numéraire.  L’autre  remarque  est  que  la
diminution  des  excédents  d’importation  totale  dans  la  seconde
moitié  de  la  période  est  moindre  que  la  diminution  des  excédents
d’importation-marchandises.  Ceux-ci  sont  passés  d’une  moyenne
de  1.009,6  millions  à  une  moyenne  de  512,1  millions,  soit  une
diminution  de  497,5  millions  ou  de  49,27  p.  100.  Les  excédents
        <pb n="42" />
        de  1881  a  1902

39

d'importation  totale  sont  passés  d’une  moyenne  de  1.055,3  millions
à  une  moyenne  de  679,2  millions,  soit  une  diminution  de  376,1
millions  ou  de  35,65  p.  100.  C’est  un  fait  curieux  sur  lequel  il  y
aura  lieu  de  revenir.
2°  Le  chiffre  des  exportations  et  celui  des  importations  ne  peuvent ­
  être  utilement  comparés  que  si  l’on  tient  compte  qu’ils  n’expriment ­
  pas  la  valeur  des  marchandises  à  la  même  étape  de  leur  circulation. ­
  On  se  rappellera  queces  chiffres  sont  obtenus  en  appliquant
aux  quantités  constatées  par  le  service  des  douanes  les  prix  fixés
par  la  Commission  permanente  des  valeurs  de  douane;  ces  prix
sont  ceux  de  la  marchandise  dans  les  ports  ou  bureaux-frontière,
c’est-à-dire  en  un  lieu  qui  est  pour  les  marchandises  importées  le
point  d’arrivée,  pour  les  marchandises  exportées  le  point  de
départ  l .  Il  en  résulte  que  dans  le  prix  de  la  marchandise  importée
sont  compris  les  frais  de  toutes  sortes  (transport,  assurance,  etc.)
faits  pour  l’amener  du  pays  vendeur,  tandis  que  le  prix  de  la  marchandise ­
  exportée  ne  comprend  pas  les  frais  du  même  genre  qui
seront  faits  pour  la  conduire  jusqu’au  pays  acheteur.  Il  y  a  dans
une  des  évaluations  un  élément  qui  n’existe  pas  dans  l’autre,  de
sorte  que  normalement  la  valeur  des  importations  doit  être  supérieure ­
  a  celle  des  exportations.  C'est  en  effet  ce  qui  se  passe.  Lorsqu’on ­
  totalise  les  chiffres  donnés  par  les  statistiques  commerciales
de  tous  les  pays  du  monde,  on  s’aperçoit  qu’il  y  a  un  excédent
notable  des  importations  globales  sur  les  exportations  globales,
bien  que  ce  soient  les  mêmes  marchandises  qui  entrent  dans  un
pays  après  être  sorties  d’un  autre.  L’excédent,  calculé  en  millions
de  livres  sterlings  2  était  de  :
De  249  en  l'année  1891
De  249  en  I  année  18%
De  224  en  l'année  1901
On  croirait  que  les  marchandises  se  sont  multipliées  en  route;
non,  leur  valeur  seulement  s’est  accrue  des  frais  de  transport.
3°  Il  faut  encore  tenir  compte,  lorsqu’on  raisonne  sur  la  valeur
des  importations,  de  l’influence  que  la  perception  des  droits  de
douane  exerce  sur  cette  valeur.  Les  prix  appliqués  aux  marchandises ­
  importées  s’entendent  déduction  faite  du  montant  des  droits
'  Cf.  Ddllain,  Les  douanes  françaises,  t.  I,  p.  754  et  s.
5  Voyez  le  Livre  bleu  précité  du  Board  of  Trade,  p.  100.
        <pb n="43" />
        40

ÉTUDE  SUR  LE  COMMERCE  EXTÉRIEUR  DE  LA  FRANCE

de  douane  dont  la  marchandise  est  frappée  à  son  entrée  en  France  '.
Ceci  encore  contribue  à  rompre  l’équivalence  entre  les  éléments  de
l’échange  international.  La  collectivité  française  expédie  à  l’étranger
des  marchandises  pour  une  valeur  do  100;  nécessairement,  pour
que  les  comptes  se  balancent,  elle  doit  recevoir,  en  produits  ou  en
numéraire,  une  valeur  égale  de  100.  Mais  si  les  produits  reçus  se
trouvent  à  un  moment  donné  frappés  à  l’entrée  en  France  d’un
droit  de  douane  tel  qu’une  marchandise  valant  95  paie  une  taxe
de  5,  la  valeur  constatée  par  la  Commission  permanente  ne  sera
que  de  95.  La  différence  de  5,  entre  ce  que  doit  recevoir  la  collectivité ­
  française  et  ce  que  constate  la  Commission  permanente,
représente  le  montant  du  droit  de  douane.  En  réalité,  il  y  a  bien
équivalence  entre  les  deux  termes  de  l’échange  international  :  nous
avons  expédié  100,  nous  recevons  100;  seulement  nous  ne  comptons ­
  à  l’arrivée  que  95,  parce  que  nous  faisons  abstraction  du
droit  de  douane,  et  ce  mode  de  computation  masque  l’équivalence
qui  réellement  existe.  Ainsi  la  valeur  constatée  des  importations
tend  à  s’élever  quand  les  droits  de  douane  s’abaissent  et  à  s’abaisser
quand  ils  se  relèvent,  de  sorte  que  l’excédent  des  importations  sur
les  exportations  est  nécessairement  moins  grand  sous  un  régime
restrictif  que  sous  un  régime  libéral.
4°  Les  statistiques  officielles  ne  donnent  pas  toutes  les  marchandises ­
  qui  entrent  ou  qui  sortent.  A  l’entrée,  des  quantités  appréciables ­
  de  marchandises  sont  introduites  en  fraude;  pour  certains
produits,  comme  les  allumettes  et  le  tabac,  la  contrebande  est
extrêmement  active.  Il  conviendrait  donc  d’ajouter  aux  chiffres
officiels  d’importation  un  supplément  qu’il  n’est  d’ailleurs  pas  possible ­
  de  déterminer.  Inversement  il  y  a  des  marchandises  qui  sortent ­
  sans  que  la  douane  les  inscrive.  D’une  façon  générale  le  contrôle ­
  est  moins  rigoureux  à  la  sortie  qu’à  l’entrée,  puisque  l’intérêt
fiscal  n’est  pas  en  jeu;  tout  particulièrement  les  étrangers  qui
voyagent  en  France  emportent  dans  leurs  malles  quantité  dechoses,
bijoux,  vêtements,  lingerie,  articles  de  Paris,  dont  nul  douanier  ne
constate  le  passage.  On  a  quelquefois  tenté  de  chiffrer  ces  exportations ­
  occultes,  mais  les  chiffres  proposés  sont  invérifiables.  Il
paraît  toutefois  certain  que  le  total  des  exportations  occultes  est
plus  élevé  que  celui  des  importations  en  fraude.  D’une  part,  nos

1  Pallain,  loc.  cit.
        <pb n="44" />
        de  1881  a  1902

41

services  de  douane  à  l’entrée  sont  faits  avec  rigueur;  d'autre  part,
pour  tous  les  articles  de  la  parure  féminine,  nous  avons  gardé  la  primauté, ­
  et  ce  sont  choses  que  les  voyageuses  jolies  ou  laides  emportent ­
  volontiers  dans  leurs  malles.  Tout  compte  fait,  il  y  aurait  donc
un  surplus  d’exportation  à  ajouter  aux  chiffres  des  statistiques  officielles, ­
  mais  il  est  impossible  de  mesurer  l’importance  de  ce  surplus. ­

5°  Les  ventes  et  achats  de  marchandises  ne  sont  pas  les  seules
sources  des  créances  ou  des  dettes  internationales.  Il  y  a  notamment ­
  deux  ordres  de  faits  qui  ont  dans  les  relations  économiques
des  nations  modernes  une  importance  croissante.
Les  étrangers  voyagent  en  France,  et  pratiquement  leurs  dépenses ­
  se  règlent  par  des  crédits  en  banque.  Une  banque  de  Londres,
de  Bruxelles  ou  de  Francfort  fait  ouvrir  par  son  correspondant  de
Paris  un  crédit  à  X,  Y  ou  Z;  la  banque  qui,  à  Paris,  a  fourni  les
fonds  à  X,  Y  ou  Z  devient  ainsi  créancière,  pour  le  montant  des
dépenses  que  celui-ci  a  faites  en  France,  de  la  banque  anglaise,
belge  ou  allemande.  Inversement  les  Français  voyagent  à  l'étranger, ­
  et  par  le  même  mécanisme  les  banques  étrangères  se  trouvent
créancières  des  banques  françaises.  Beaucoup  d’auteurs  n’envisagent ­
  guère  que  la  première  hypothèse,  comme  si  la  seconde  était
à  peu  près  négligeable.  Cela  devient  de  jour  en  jour  moins  exact,
à  mesure  que  la  manie  ambulatoire  se  propage  dans  la  classe
moyenne  française.  Il  est  encore  vraisemblable  que,  du  fait  des
voyages,  la  collectivité  française  est  plus  créancière  que  débitrice,
mais  cet  excédent  de  créances  n’est  probablement  pas  très  considérable, ­
  et  il  n’est  d’ailleurs  pas  possible  de  le  chiffrer  même  approximativement. ­

Beaucoup  plus  important  est  le  fait  que  la  collectivité  française
détient  un  stock  énorme  de  valeur  mobilières  étrangères.  Le  rôle
économique  international  que  jouent  les  valeurs  mobilières  est
essentiel,  et  son  intelligence  indispensable  à  la  solution  des  problèmes ­
  du  commerce  extérieur.  La  valeur  mobilière  est  d’abord
une  marchandise  qui  présente  quelques-unes  des  qualités  de  la
monnaie,  et  qui  dans  la  liquidation  des  comptes  internationaux
peut  remplacer  celle-ci.  Un  pays  amplement  pourvu  de  valeurs
mobilières  susceptibles  de  se  négocier  sur  les  principales  places  du
monde  est  assuré  de  régler  aisément  ses  soldes  débiteurs,  s’il  en
a,  et  d’avoir  des  changes  stables.  D’autre  part,  et  pour  l’appré-
        <pb n="45" />
        42

ÉTUDE  SUR  LE  COMMERCE  EXTÉRIEUR  DE  LA  FRANCE

ciation  de  nos  relations  économiques  avec  l’étranger  c’est  un  point
capital,  le  pays  qui  possède  un  gros  stock  de  valeurs  mobilières
étrangères  est  d’une  façon  permanente  créancier,  par  l’échéance
régulière  des  intérêts  ou  des  dividendes.
C’est  la  situation  actuelle  de  la  collectivité  française.  M.  Neymark,
  qui  s’est  fait  de  ces  questions  une  spécialité,  évalue  à
1.200  millions  le  revenu  annuel  des  valeurs  étrangères  que  nous
possédons  '.  Encore  faudrait-il  y  ajouter,  dit-il,  les  revenus  qui
échappent  au  fisc  :  revenus  de  fonds  allemands,  américains,
hollandais,  non  cotés  en  France,  dont  il  a  été  fait  dans  ces  dernières ­
  années  de  gros  adhats;  près  de  2  milliards  auraient  été  placés ­
  en  fonds  de  ce  genre,  et  rapporteraient  de  70  à  80  millions
par  an.
Voilà  donc  une  créance  annuelle  de  1.200  à  1.300  millions,
fruit  de  nos  épargnes  passées,  qui  nous  donne  un  droit  sur  les
produits  du  travail  des  collectivités  étrangères.  Sans  doute  celte
créance  n’est  pas  toute  disponible  ;  une  part  se  compense  avec  la
créance  analogue,  mais  à  coup  sûr  beaucoup  moins  élevée,  que  les
collectivités  étrangères  ont  sur  nous  ;  une  autre  est  employée  à  de
nouveaux  placements,  et  la  faveur  grandissante  dont  les  valeurs
étrangères  ont  joui  depuis  quelques  années  a  dû  grossir  ce  prélèvement. ­
  Nous  demeurons  cependant,  tout  compte  fait,  créanciers
d’une  somme  d’année  en  année  plus  considérable.  Or  ce  solde
créditeur  agit  sur  nos  échanges  extérieurs,  je  dis  sur  nos  échanges
en  marchandises  :  il  tend  d’une  façon  permanente  à  déterminer  un
excédent  d’importation,  et  cela  n’a  pas  toujours  été  bien  aperçu.
Ce  n’est  pas  que  l’on  méconnaisse  entièrement  le  rôle  de  ce  solde
créditeur.  On  nous  le  montre  comme  une  réserve  grâce  à  laquelle
nous  pouvons  parer  aux  conséquences  d’une  balance  défavorable
du  commerce.  Nous  importons  plus  de  marchandises  que  nous  n’en
exportons,  nous  sommes  plus  débiteurs  que  créanciers,  nous  en
serions  réduits  à  cette  dure  extrémité  d’envoyer  aux  pays  étrangers ­
  un  peu  de  l’or  qui  sommeille  dans  les  caves  des  banques.
Mais  par  bonheur  la  créance  en  valeurs  mobilières  se  trouve  à  point
pour  rétablir  l’équilibre  ;  elle  empêche  notre  ruine,  et  nous  devons
bénir  la  sagesse  de  nos  pères  qui  a  formé  ce  trésor  et  la  nôtre  propre
qui  l'a  conservé  et  accru.  Ces  deux  faits,  le  solde  créditeur  per  ma-1
  Journal  de  la  Société  de  Slutislique  de  Paris,  n B  de  janvier  1904,  p.  4  s.  «  Les
valeurs  mobilières  en  Frunce  ».
        <pb n="46" />
        DE  1881  A  1902

43

nent  et  l’excédent  permanent  d’importation,  sont  ainsi  conçus
comme  indépendants  l’un  de  l’autre  dans  leurs  origines  ;  il  se
trouve  seulement  que,  par  chance,  les  eiTets  de  l’un  viennent  corriger ­
  ceux  de  l’autre.  L’heureux  phénomène  du  solde  créditeur
permet  de  conjurer  les  désastres  que  ne  manquerait  pas  d’entraîner
le  phénomène  malheureux  des  excédents  d’importation.
Raisonner  ainsi,  c’est  ne  pas  apercevoir  le  lien  qui  unities  deux
phénomènes  et  fait  de  l'un  la  conséquence  de  l’autre.  Nous  avons
d’une  façon  constante  des  excédents  d’importation  parce  que  constamment ­
  nous  avons  vis-à-vis  des  collectivités  étrangères  un  solde
créditeur.  Si,  toutes  déductions  faites,  nous  restons  chaque  année,  du
fait  des  valeurs  mobilières,  créanciers  de  500  ou  600  millions,  comment ­
  les  débiteurs  nous  les  paieront-ils  ?  Est-ce  en  numéraire?  Mais
celte  accumulation  stérile  ne  pourrait  durer  longtemps,  et  par  le  jeu
des  changes  l’or  s’écoulerait  de  chez  nous  au  dehors  à  mesure  qu’il
arriverait  du  dehors  chez  nous.  Le  paiement  qui  nous  est  dû  tend
nécessairement  à  se  faire  sous  la  forme  marchandise  plutôt  que
sous  la  forme  numéraire.  L’excédent  d’importation  est  un  phénomène ­
  constant  parce  qu’il  est  le  résultat  de  notre  situation  économique ­
  générale.  Il  ne  pourrait  cesser  que  si  nous  cessions  d’être
créanciers  des  autres  pays.  Nous  occupons  vis-à-vis  du  reste  du
monde  la  position  de  crédi-rentier  ;  ces  produits  qui  entrent  en
surplus  et  dont  le  passage  régulier  aux  frontières  alarme  tant
de  gens,  c’est  notre  coupon,  c’est  le  revenu  sans  travail  que
nous  extorquons  à  l’étranger.  Là  où  des  esprits  inquiets  craignent
de  trouver  les  signes  de  la  ruine  prochaine,  il  n’y  a  que  la  manifestation ­
  d’une  ancienne  et  croissante  richesse.  L’Angleterre
est  dans  le  même  cas  que  nous  ;  elle  aussi  a  placé  ses  capitaux
au  dehors,  et  chez  elle  aussi  la  créance  qu’elle  a  sur  le  reste
du  monde  détermine  un  excédent  permanent  d’importation.  Sa
créance  et  son  excédent  d’importation  sont  bien  plus  considérables
que  les  nôtres.  Le  revenu  annuel  qu’elle  tire  de  l’étranger  est
évalué  par  M.  Rillên  à  90  millions  de  livres  ;  les  évaluations  les
plus  basses  le  portent  encore  à  62  1/2  millions  de  livres.  Quant  à
l’excédent  d’importation,  il  a  été  en  moyenne,  de  1893  à  1902,  de
155  millions  de  livres  \
'  Livre  bleu  précité  du  Hoard  of'  Trade,  p.  99  et  105.  L'Angleterre  a  d  ailleurs  une
autre  source  de  créances  que  les  valeurs  mobilières,  ce  sont  les  transports  maritimes  ;
ces  deux  créances  ensemble  expliquent  l'énormité  de  son  excédent  d’importation.
        <pb n="47" />
        44

ÉTUDE  SUR  LE  COMMERCE  EXTÉRIEUR  DE  LA  FRANCE

La  conception  du  transfert  international  des  marchandises  comme
source  de  créances  et  de  dettes  n’exprime  que  très  imparfaitement
la  réalité.  Source  de  créances  et  de  dettes,  il  l’est  sans  doute,
mais  il  est  aussi  le  moyen  de  liquidation  des  créances  et  des  dettes
formées  ailleurs.  On  s’attarde  à  ne  l’envisager  que  comme  une
cause  alors  qu'il  est  aussi  une  conséquence.  Dans  ce  monde  économique ­
  moderne,  si  complexe,  les  nations  se  trouvent  pour  des
raisons  diverses  et  multiples  créancières  ou  débitrices  les  unes  des
antres  ;  leurs  relations  réciproques  se  résument  en  un  solde  tantôt
créditeur  et  tantôt  débiteur.  Il  n’est  pas  possible  que  d'une  façon
normale  ces  soldes,  s’ils  sont  élevés,  se  règlent  entièrement  en
numéraire  ;  le  numéraire  ne  joue,  dans  l’ensemble  du  commerce
international,  qu’un  rôle  accessoire.  Le  règlement  des  soldes  se
fait  pour  une  large  part  en  marchandises  ;  et  ainsi  les  excédents
d’importation  ou  d’exportation  n’ont  point  de  signification  propre  ;
ils  ne  sont  que  l’expression  d’une  situation  générale  ;  ils  clôturent
et  liquident  le  bilan  économique  annuel.
§  5.  L’influence  que  le  tarif  douanier  de  1892  a  pu  exercer  sur
le  rapport  entre  les  exportations  et  les  importations  apparaîtra  dès
lors  très  clairement.  Elle  est  double.
I o  D’une  part,  une  fraction  des  importations  qui  précédemment
prenaient  la  forme  marchandise  ont  pris  la  forme  numéraire.  Transformation ­
  nécessaire  :  à  la  marchandise  qui  rencontre  l’obstacle  du
droit  de  douane  se  substitue  le  numéraire  qui  passe  librement.
Aussi,  depuis  1892,  alors  que  les  excédents  d’importation-marchandise ­
  diminuaient,  les  excédents  d’importation-numéraire  ont
augmenté.  Le  tableau  suivant  permet  de  faire  la  comparaison.

Période  1881-1891
(En  millions  de  francs.)

Période  1892-1902
(en  millions  de  francs.)

Excédents  moyens
d’importation-marchandise ­


Excédents  moyens
d’importation-numéraire


Excédents  moyens
d’importation-marchandise ­


Excédents  moyens
d'import  ation-numéraire


1.009,6

45,6

512,1

167

Ce  changement  de  forme  dans  les  richesses  importées  est-il  un
bien  ou  un  mal?  Question  que  l’on  peut  résoudre  en  se  plaçant  à
des  points  de  vue  assez  divers.  Je  crois  qu’il  est  difficile  de  considérer ­
  la  substitution  du  numéraire  aux  marchandises  comme  une
chose  avantageuse,  lorsqu’on  rapproche  la  situation  monétaire  de
la  France  de  celle  des  autres  nations.  Nous  sommes  la  nation  la
        <pb n="48" />
        DE  1881  A  1902

45

mieux  pourvue  de  numéraire.  M.  de  Foville,  en  1885,  évaluait
notre  stock  monétaire  à  8  milliards,  dont  5  d’or  et  3  d’argent'  ;  il
s’est  accru  depuis.  Nous  employons  plus  de  numéraire  que  l’Angleterre, ­
  l’Allemagne  ou  les  Etats-Unis  à  faire  un  chiffre  d’affaires
moins  considérable.  S’il  faut  en  croire  les  statistiques  de  la  Direction ­
  des  monnaies  des  Etats-Unis,  la  quantité  d’or  dont  nous  disposons ­
  par  tète  est  très  supérieure  à  celle  dont  disposent  les  autres
pays 1  2 .
Stock  d’or  par  tète  (en  dollars;.

France  23,11
Etats-Unis  14,98
Allemagne  13,52
Angleterre  12,69

Suisse  8,32
Pays-Bas  7,55
Italie  3,12
Belgique  2,94

Il  ne  peut  donc  y  avoir  aucun  avantage  à  continuer  d’amasser
cette  monnaie  de  métal  qui,  au-delà  d’une  certaine  quantité,  coûte
plus  cher  qu’elle  ne  rend  de  services.  Elle  est  pour  nous  une  marchandise ­
  relativement  inutile,  et  elle  tient  dans  les  excédents  d’importation ­
  la  place  de  marchandises  mieux  adaptées  aux  besoins  de
la  consommation.  Il  est  curieux  de  constater  que  le  tarif  de  1892  a
modifié  le  plus  profondément  deux  catégories  d’importations  :  les
importations  d’objets  d’alimentation,  qui  ont  été  beaucoup  diminuées, ­
  et  ¡es  importations  de  numéraire,  qui  ont  été  beaucoup  augmentées. ­
  On  n’hésitera  pas  à  apprécier  défavorablement  ce  double
changement  si  on  se  place  au  point  de  vue  des  intérêts  de  la  consommation ­
  nationale;  mais  ceci  suppose  admis  que  la  consommation ­
  est  le  but  et  la  raison  d’etre  de  la  production.  Evidemment ­
  les  auteurs  aux  yeux  de  qui  la  production  est  à  elle-même
son  propre  but  seront  conduits  à  une  appréciation  plus  indulgente,
parce  que  l’importation  des  objets  d’alimentation  représente  pour
les  producteurs  nationaux  une  concurrence,  tandis  qu’il  n’en  est
pas  de  même  de  l’importation  du  numéraire.  On  peut  encore  prendre ­
  comme  point  de  départ  l’idée  que  certaines  concurrences  menacent ­
  dans  leur  existence  même  les  forces  productives  nationales;
on  accepterait  alors  la  substitution,  dans  les  produits  importés,  de
choses  moins  utiles  à  des  choses  plus  utiles,  comme  un  des  sacrifi-1

  La  France  économique,  p.  309  et  s.
2  Cité  dans  le  Rapport  du  Directeur  des  monnaies  au  Ministre  des  finances
8°  année,  p.  317.
        <pb n="49" />
        46

ÉTUDE  SUR  LE  COMMERCE  EXTÉRIEUR  DE  LA  FRANCE

ces  en  consommation  qu’il  convient  de  consentir  pour  sauvegarder
ces  forces  productives  menacées.
2°  D’autre  part,  le  tarif  de  1892  a  tendu  à  diminuer  les  importations ­
  d’une  valeur  à  peu  près  équivalente  au  supplément  de  protection ­
  qu’il  implique.  J’ai  fait  remarquer  que  l’existence  d'un  droit
de  douane  contribuait  à  rompre  l'équilibre  entre  les  entrées  et  les
sorties.  La  marchandise  importée  qui  vaut  95  et  qui  paie  un  droit
de  douane  de  5,  n’est  comptée  que  pour  95  dans  les  statistiques
officielles,  mais  en  réalité  elle  vaut  100  pour  le  consommateur,
puisque  le  prix  qu’il  paie  comprend  :  a)  95,  valeur  de  la  marchandise ­
  à  l’entrée  en  France;  b)  5,  montant  du  droit  de  douane.  ¡Si,  à
un  moment  donné,  le  droit  de  douane  est  augmenté,  de  sorte  que
la  marchandise  cotée  90  paie  une  taxe  de  10,  les  statistiques  officielles ­
  n’enregistreront  plus  qu’une  valeur  de  90  à  l’importation,
mais  pour  le  consommateur  le  prix  sera  toujours  100,  puisqu’il
comprendra  :  a)  90,  valeur  de  la  marchandise  à  l’entrée  en  France  ;
b)  10,  montant  du  droit  de  douane.  C’est  l’effet  qu’a  produit  le
tarif  de  1892.  Il  y  a  ici  une  diminution  effective  de  l’importation
par  rapport  à  l’exportation.  Cette  diminution  se  rattache  au  fait
que,  par  suite  de  l’élévation  des  prix  qui  est  la  conséquence  du  tarif
surhaussé,  l’acheteur,  pour  le  même  débours  qu’auparavant,  reçoit
une  somme  moindre  d’utilités.  Elle  est  en  résumé  l’expression  d’une
difficulté  plus  grande  de  se  procurer  le  produit  importé  et  d’une
satisfaction  moins  ample  des  besoins  du  consommateur.  C’est  à  tort
qu’on  verrait  dans  la  diminution  de  l’importation  une  diminution
de  la  dette  dont  est  grevée  par  ses  achats  à  l’étranger  la  collectivité ­
  française  :  le  débours  du  consommateur  reste  le  même,  c’est
la  valeur  reçue  en  échange  qui  s’est  abaissée.
C’est  par  l’un  ou  l’autre  de  ces  deux  procédés  que  le  rapport
entre  les  exportations  et  les  importations  peut  se  trouver  altéré  par
suite  du  rehaussement  du  tarif  douanier.  Cela  revient  à  dire  :  ou
que,  le  chiffre  des  exportations  étant  donné,  celui  des  i  m  por  latió  usmarchandise
  tend,  par  l’effet  du  tarif,  à  s’abaisser  relativement;
ou  que,  le  chiffre  des  importations-marchandise  étant  donné,  celui
des  exportations  tend  à  s’élever  relativement.  11  se  peut  d’ailleurs
que  l’application  d’un  tarif  surhaussé  produise  un  effet  plus  général ­
  et  diminue  l’activité  du  commerce  extérieur  considéré  dans  son
ensemble  :  c’est  ce  qui  s’est  passé  de  1892  à  1896;  mais  alors
exportation  et  importation  diminuent  de  concert,  et  d’ailleurs  ceci
        <pb n="50" />
        DE  1881  A  1902

47

nous  ferait  rentrer  dans  un  sujet  déjà  traité.  Il  se  peut  aussi  que,
en  même  temps  que  l’influence  du  tarif,  d’autres  entrent  en  jeu  et
agissent,  soit  sur  l’intensité  absolue  des  échanges  internationaux,
soit  sur  le  rapport  entre  les  exportations  et  les  importations.  Ce
dernier  cas  paraît  s’être  rencontré  récemment  en  France.  Il  paraît
certain  que,  depuis  surtout  cinq  ou  six  ans,  les  placements  en  valeurs ­
  étrangères  ont  pris  une  importance  inusitée;  ils  ont  absorbé
une  part  plus  forte  qu’auparavant  de  notre  solde  créditeur  permanent. ­
  Il  y  aurait  là  une  cause  d’abaissement  des  excédents  d’importation ­
  qui  serait  sans  relation  directe  avec  le  régime  douanier,
et  qui  d’ailleurs,  en  même  temps  qu’elle  diminuerait  pour  le  moment ­
  actuel  notre  solde  créditeur  disponible,  en  préparerait  l’accroissement ­
  pour  l’avenir.

27,539.

Bordeaux,  Y.  Cadoret,  iinpr.,  rue  l‘o&amp;lt;juelin  Molière,  17.
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        I

.

^  ■  ■&amp;gt;

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        8Ê

REVU  U

raiMIIII:  NIJTIil

COMITE  DE
Paul  CAUWÈS,
Professeur  à  la  Faculté  de  droit  de  Pans.
D'  Eugen  SCHWIEDLAND,
Professeur  à  l’Institut  Polytechnique
et  à  l’Université  de  Vienne;  Conseiller  de  Gouvernement.
Raoul  JAY,
Professeur  à  la  Faculté  de  droit  de  Paris.

DIRECTION  :
Charles  GIDE,
Professeur  à  la  Faculté  de  droit  de  Montpellier
Chargé  de  cours  à  la  Faculté  de  droit  de  Paris.
Edmond  VIL.LEY,
Doyen  Je  la  Faculté  de  droit  de  Caen,
Correspondant  de  l'Institut.
Auguste  SOUCHON,
Professeur  à  la  Faculté  de  droit  de  Paris.

GERMAIN  MARTIN
Professeur  agrégé  à  la  Faculté  de  droit  de  Dijon,
SECRÉTAIRE  DE  LA  RÉDACTION

PRINCIPAUX  COLLABORATEURS  :

MM.  Aftalion,  professeur  agrégé  à  la  Faculté  de  droit  de  Lille.  —  Andrew,  professeur  à  Harvard-University ­
  de  Boston.  —  d  Aulnis  de  Bourouill,  professeur  à  l'Université  d’Utrecht.—  de  Boeck,
professeur  à  la  Faculté  de  Droit  de  Bordeaux.  —  de  Bôhm-Bawerk,  ministre  des  finances  d’Autriche. ­
  —  Bourguin,  professeur  adjoint  à  la  Faculté  de  Droit  de  Paris.  —  Brentano,  professeur
à  l’Université  de  Munich.  —  Bücher,  professeur  à  l'Université  de  Leipzig.  —  Clark,  professeur  à
Columbia-University  de  New-York.  —  Denis,  professeur  à  l’Université  de  Bruxelles.  —  Duguit,
professeur  à  la  Faculté  de  droit  de  Bordeaux.  —  Foxwell,  professeur  à  University-College  de
Londres.  —  François.  —  Garnier,  professeur  à  la  Faculté  de  droit  de  Nancy.  —  I  an  joui,
membre  de  l’Académie  impériale,  ancien  professeur  à  Saint-Pétersbourg.  —  Larnaude,  professeur
à  la  Faculté  de  droit  de  Paris.  —  Levasseur,  membre  de  l'Institut.  —  Loria,  professeur  à  l'Université ­
  de  Padoue  —  Mahaim,  professeur  à  l’Université  de  Liège,  du  Maroussem.  —  Martin
y  Herrera,  professeur  à  l’Université  de  Buenos-Ayres.  —  Mataja,  directeur  de  section  au  Ministère ­
  du  Commerce,  à  Vienne.  —  Menger,  ancien  professeur  à  l’Université  de  Vienne,  correspondant
de  l’Institut  de  France.  —  Nitti,  professeur  à  l’Université  de  Naples.  —  Oserov,  professeur  a
l’Université  de  Moscou.—Piernas  professeur  à  l’Université  de  Madrid.  —  Reboud,  professeur
adjoint  à  la  Faculté  de  droit  de  Grenoble.  —  Ri  t,  professeur  agrégé  à  la  Faculté  de  droit  de  Montpellier. ­
  —  Sauvaire-Jourdan,  professeur  adjoint  à  la  Faculté  de  droit  de  Bordeaux.  —  Sauzet,
professeur  à  la  Faculté  de  droit  de  Paris.  —  Schinoller,  professeur  à  l’Université  de  Berlin.  —
Totomiantz,  à  St-Pétcrsbourg.  —  Truchy,  professeur  à  la  Faculté  de  droit  de  Dijon.  —  Tur
geon,  professeur  à  la  Faculté  de  droit  de  Bennes.  —  Walras,  ancien  professeur  à  l’Université
de  Lausanne.  —  Wuarin.  professeur  à  l’Université  de  Genève.

ABONNEMENT  ANNUEL  '
Fhance  :  &amp;lt;80  francs.  —  Etiiaxgeii  :  *&amp;lt;£•  f  anes.

Bordeaux,  Y.  Cadoret,  inipr.,  rue  Poquelm-Molière,  il.
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        206306478344
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        36

ÉTUDE  SUR  LE  COMMERCE  EXTÉRIEUR  DE  LA  FRANCE

balance  des  comptes  internationaux.  Un  exemple  classique  s’en
trouve  dans  les  opérations  auxquelles  a  donné  lieu  le  paiement  de
l’indemnité  de  guerre  due  par  la  France  à  l’Allemagne  U  On  pourrait ­
  avoir  la  pensée  que  nous  avons  réglé,  par  l’abandon  aux  pays
créanciers  d’un  certain  nombre  de  titres,  la  dette  globale  que,  de
1881  à  1902,  laissent  à  notre  charge  les  échanges  extérieurs  :  nous
aurions  payé  en  titres  au  lieu  de  payer  en  numéraire.
Mais  ceci  encore  est  contraire  aux  faits.  Dans  les  travaux  publiés
à  l’occasion  du  Congrès  international  des  valeurs  mobilières  tenu  à
Paris  en  1900,  le  capital  des  valeurs  étrangères  circulant  en  France
a  été  évalué  aux  chiffres  suivants  1  2 .

La  collectivité  française  a  donc,  de  1880  à  1900,  augmenté  de
12  milliards  sa  créance  sur  les  collectivités  étrangères.  Il  est  vrai
que  des  chiffres  de  ce  genre  ne  peuvent  être  qu’approximatifs,
comme  le  reconnaît  l’auteur  même  du  Mémoire  dans  lequel
ils  sont  puisés.  Il  est  vrai  encore  qu’il  faudrait  tenir  compte
des  valeurs  mobilières  françaises  acquises  dans  la  même  période
par  des  étrangers,  et  ici  on  ne  peut  guère  risquer  un  chiffre,  même
par  à  peu  près;  mais  il  n’est  pas  douteux  que  le  montant  n’en  est
pas  considérable;  nous  plaçons  de  l’argent  à  l’étranger  beaucoup
plus  que  les  étrangers  n’en  placent  chez  nous;  nous  sommes,  avec
l’Angleterre,  les  plus  grands  prêteurs  d’argent  du  monde.  Fl
d’ailleurs  il  y  aurait  lieu  d’ajouter  aux  valeurs  mobilières  étrangères
que  nous  possédons  ceux  de  nos  placements  à  l’étranger  qui  ne
revêtent  pas  la  forme  de  titres  négociables  :  commandites  ou  parts
d’associé  dans  les  entreprises  situées  à  l’étranger,  exploitations
rurales,  etc  Bref,  nous  sommes  gros  créanciers  du  reste  du
monde,  et,  dans  la  période  1880-1900,  notre  créance  en  valeurs
mobilières,  pour  ne  parler  que  de  celle-là,  s’est  largement  accrue.
C’est  encore  un  fait  incompatible  avec  l’idée  d’un  endettement
1  Léon  Say,  Rapport  sur  le  paiement  de  l’indemnité  de  guerre  (inséré  à  la  suite
de  la  traduction  française,  2«  édit.,  de  la  Théorie  des  changes  étrangers,  de  Höschen). ­

2  Mémoire  de  M.  Edmond  Théry  sur  «  Les  valeurs  mobilières  en  France  ».

Au  31  décembre  1869
Au  1 er  juillet  1880.  .
Au  la r  juillet  1890  .  .
Au  31  décembre  1900

.  10  milliards  de  francs.
.  15  »  »
.  20
.  27
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      </div>
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  </text>
</TEI>
