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        <title>Le problème de la marine marchande</title>
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            <forname>Maurice</forname>
            <surname>Sarraut</surname>
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        </author>
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            <idno>865635560</idno>
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        LE  PROBLÈME
ni:  LA
MARINE  MARCHANDE

MAURICE  SARRAUT

AVOCAT  A  LA  COUR  d’aPPEL  DE  PARIS
CONSEILI.Kn  13U  COMMERCE  EXTÉRIEUR

Préface  de  M.  ÉDOUARD  LOCKROY
DÉPUTÉ,  ANCIEN  MINISTRE  DE  LA  MARINE

BERGER-LEVRAULT  ET  G",  ÉDITEURS

PARIS
5,  RUE  DES  BEAUX-ARTS

1901

NANCY
1  8  ,  RUE  DES  GLACIS
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        LE  PROBLÈME

DE  LA

MARINE  MARCHANDE
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        LE  PROBLÈME
DE  LA

MARINE

ÍSA1

MAURICE  ISARRAUT

AVOCAT  A  LA  COUll  1&amp;gt;  APPEL  DE  PARIS
CONSEILLER  DXJ  COMMERCE  EXTÉRIEUR

Préface  de  M.  ÉDOUARD  LOCKROY
DÉPUTÉ,  ANCIEN  MINISTRE  DE  LA  MARINE

BERGER-LEVRAULT  ET  G'%  ÉDITEURS

PARIS

NANCY

18,  RUE  DES  GLACIS

5,  RUE  DES  BEAUX-ARTS

1901
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        PRÉFACE

Ce  livre  vient  à  son  heure.  L’auteur  y  a  condensé
de  longues  études.  Il  y  a  mis  son  talent  d’écrivain  et
sa  conscience  de  bon  Français.  Il  faut  le  remercier  de
nous  l’avoir  donné.
Il  n’est  pas  de  questions  plus  hautes,  plus  importantes, ­
  je  dirai  volontiers  pfus  vitales,  à  l’heure  où
nous  sommes,  que  les  questions  maritimes.  Elles  préoccupent ­
  l’univers  civilisé  tout  entier.  Toutes  les  nations ­
  les  agitent  et  travaillent  à  les  résoudre.  Elles
sont  liées,  intimenient,  à  tous  les  graves  problèmes
politiques  et  sociaux  qui  s’imposent  aujourd’hui  à  nos
esprits  avec  une  si  redoutable  acuité.  De  la  façon  dont
on  sait  les  résoudre  dépendent  les  destinées  d’un  pays.
Ce  n’est  pas  sans  raison  que  l’empereur  allemand  disait ­
  un  jour  :  «  Notre  avenir  est  sur  l’eau,  d  Ce  n’est
pas  sans  raison  non  plus  que  M.  von  der  Goltz  ajoutait: ­
  «  Un  peuple  qui  néglige  sa  marine  ne  mérite  plus
de  compter.  »  Ils  voyaient  juste,  tous  deux.  La  marine
est  un  instrument  indispensable  de  prospérité.  La  mer
        <pb n="11" />
        VI

PRÉFACE.

qui,  autrefois,  séparait  les  hommes,  crée  aujourd’hui
des  liens  entre  eux  et  les  unit.
Une  révolution  profonde,  due  à  la  science  et  à  l’industrie, ­
  a  changé  sur  la  planète  les  conditions  de  la
vie.  Le  monde  a  été  découvert  et  parcouru  tout  entier.
Il  n’a  plus  existé  de  contrées  inconnues  ou  mystérieuses. ­
  L’Afrique  elle-même  a  livré  ses  secrets.  La  vapeur
et  l’électricité  ont  rapproché  les  continents.  On  a  asservi ­
  les  grandes  forces  de  la  nature.  Le  vent  a  cessé
d’être  un  rnoleur  et  l’océan  d’être  un  obstacle.  A  travers ­
  les  déserts  de  l’Asie,  on  a  fait  circuler  des  trains
de  chemin  de  fer.  L’Atlantique  a  été  franchi  en  moins
de  temps  qu’il  n’en  fallait  autrefois  pour  traverser  la
Méditerranée.  L’Amérique  est  devenue  plus  voisine  de
l’Europe  que  la  Corse  ne  l’élait  de  Paris.  La  pensée  a
circulé  sous  les  îlots.  Et  ce  mouvement  incessant  des
idées,  ce  perpétuel  va-et-vient  des  hommes  à  travers
le  globe,  en  mêlant  les  races,  en  obligeant  les  intelligences ­
  à  se  pénétrer  davantage,  en  créant  ou  en  réunissant ­
  des  intérêts,  ont  orienté  vers  des  horizons  nouveaux ­
  l’humanité  tout  entière".
Au  commencement  du  dernier  siècle,  encore,  les
nations  pouvaient  vivre  d’elles-mêmes  et  en  elles-mêmes.
Elles  ne  le  peuvent  plus  aujourd’hui.  Le  machinisme
moderne  ne  le  permet  pas.  La  surproduction  les  ruinerait. ­
  Il  leur  faut,  pour  exister,  pour  alimenter  leurs
industries,  pour  donner  du  pain  à  leurs  ouvriers,  pour
échapper  au  danger  social  qui  les  menace  toutes,  d’une
        <pb n="12" />
        PRÉFACE.

VII

part  s’approvisionner  des  matières  premières  que  leur
sol  ne  leur  fournit  pas  ou  qu’il  leur  fournit  en  ([uanlité
  insuffisante;  de  l’autre,  découvrir  dans  les  continents ­
  neufs  de  nouveaux  marchés,  et,  parmi  les  peuples ­
  à  demi  barbares,  de  nouvelles  catégories  d’acheteurs.
Arrivées  toutes,  depuis  que  le  travail  de  la  mécanique
a  remplacé  le  travail  de  l’homme,  à  une  habileté  industrielle ­
  à  peu  près  égale,  elles  ne  peuvent  plus  trouver
chez  leurs  voisines  les  débouchés  commerciaux  qu’elles
y  rencontraient  autrefois.  C’est  au  delà  des  mers  que
l’impitoyable  loi  du  progrès  les  contraint  d’aller  chercher ­
  des  éléments  de  prospérité  et  de  vie.
En  vain,  elles  voudraient  se  soustraire  à  cette  nécessité ­
  inéluctable  ;  en  vain,  elles  voudraient,  comme  la
Chine,  s’enfermer  chez  elles  et  ne  rien  devoir  au  dehors. ­
  Elles  ne  feraient  que  se  condamner  à  une  mort
lente  et  misérable.  Elles  doivent,  bon  gré  mal  gré,  se
répandre  sur  le  monde  ;  faire  jaillir,  au  loin,  sur  les
terres  nouvelles,  de  nouvelles  sources  de  richesse.  Aucune, ­
  quel  que  soit  son  désir,  ne  peut  s’y  refuser.  Malgré ­
  l’immensité  de  leur  territoire,  qui  leur  donne  à  profusion ­
  les  fruits  de  tous  les  climats,  les  États-Unis  ont
mis  la  main  sur  les  Philippines  et  sur  Cuba  ;  en  dépit
de  la  volonté  et  des  conseils  de  Bismarck,  l’Allemagne
a  conquis  de  vastes  pays  sur  la  côte  ouest  et  sur  la
côte  orientale  de  l’Afrique.  Dernièrement  elle  s’est
installée  en  Chine.  L’Italie,  qui  regrette  la  Tunisie  et
qui  vise  la  Tripolitaine,  a  pris  pied  dans  la  mer  Rouge.
        <pb n="13" />
        VIII

PRÉFACE.

Nous-mêmes,  nous  avons  successivement  ajouté  à  nos
vieilles  colonies  le  Dahomey,  le  Congo,  le  Soudan,  le
Tonkin,  Madagascar.
Que  nous  soyons  allés  trop  vite  ;  que  nous  ayons,
inconsidérément,  attaqué  à  la  fois  le  continent  africain ­
  et  le  continent  asiatique  ;  que  nous  n’ayons  pas
proportionné  notre  effort  à  nos  forces  ;  que  nous  ayons
dépensé  et  que  nous  dépensions  encore  à  ces  entreprises ­
  plus  d’argent  que  ne  nous  le  permet  notre  situation ­
  financière,  cela  n’est  douteux  pour  personne.  Nous
avons  été  entraînés  par  le  courant.  La  politique  (pii
voulait  nous  détourner  de  l’Europe  nous  a  volontairement ­
  jetés  sur  tous  les  points  de  la  planète.  Mais  quoi?
Le  fait  est  aujourd’hui  un  fait  accompli.  Gomme  les
autres  nations,  nos  voisines,  et  mieux  qu’elles  encore,
nous  sommes  condamnés  à  une  action  coloniale  incessante, ­
  active,  à  la  fois  commerciale  et  militaire.
Vouloir  des  colonies,  c’est  vouloir  une  marine;  chercher ­
  des  débouchés  au  loin,  c’est  se  mettre  dans  la
nécessité  d’entretenir  une  flotte  marchande  et  une
flotte  de  guerre;  celle-ci  devant  protéger  celle-là.  Pour
aller  aux  colonies,  il  n’est  d’autre  chemin  que  la  mer.
Pour  défendre  les  colonies,  des  bateaux  sont  indispensables. ­
  Une  politiijue  coloniale  implique  une  politique
maritime.  La  possession  de  colonies  nombreuses  comme
le  développement  du  commerce  d’outre-mer  impose
une  marine  puissante.  Cette  vérité  est  si  évidente  qu’il
est  à  peine  besoin  de  la  rappeler.  Si  un  grand  État
        <pb n="14" />
        PRÉFACE.

IX

voulait  avoir  des  colonies  et  négligeait  d’avoir  une  marine, ­
  il  se  livrerait  au  plus  effroyable  des  gaspillages.
Au  gaspillage  de  l’argent,  il  ajouterait  le  gaspillage  du
sang.
C’est  pourtant  ce  qui  est  arrivé  à  la  France.  Pendant ­
  qu’elle  acquérait  des  colonies,  elle  laissait  dépérir
sa  marine.  Pendant  qu’on  plantait  son  drapeau  sur  de
nouveaux  territoires,  son  pavillon  disparaissait  peu  à
peu  de  toutes  les  mers.  Seconde  puissance  maritime
du  monde  il  y  a  quarante  ans  encore,  elle  tombait
bientôt  aux  derniers  rangs.  Ses  domaines  coloniaux  se
multipliaient,  le  nombre  de  ses  bâtiments  marchands
diminuait.  De  petits  États,  comme  la  Norvège  et  la
Suède,  passaient  avant  elle.  Et  elle  donnait  au  monde
le  spectacle  extraordinaire  et  inattendu  d’une  nation
qui  prétend  dominer  outre-mer  et  qui,  dans  le  même
temps,  renonce  à  la  pratique  de  la  mer.
Aucun  pays  de  l’Europe,  cependant,  n’avait  mieux
été  destiné  par  la  nature  à  devenir  ou  à  rester  une
grande  puissance  navale.  La  géographie  l’avait,  à  ce
point  de  vue,  servie  admirablement.  L’énorme  étendue
de  ses  côtes,  la  multiplicité  de  ses  ports,  leur  situation,
leur  grandeur,  leur  beauté,  étaient  faites  pour  l’inciter
aux  entreprises  lointaines.  Placée  à  l’extrémité  de  l’Europe, ­
  elle  pouvait  régner  sur  deux  mers  à  la  fois.  La
Méditerranée  semblait  devoir  lui  appartenir.  Marseille
la  mettait  en  relation  avec  l’Orient  :  la  Turquie,  la  Syrie, ­
  la  Grèce,  l’Égypte,  et,  depuis  l’ouverture  du  canal
        <pb n="15" />
        X  PRÉFACE.
de  Suez,  avec  IMiide,  le  Japon,  la  Chine  et  hAustralie.
Sur  rOcéan,  où  elle  avait  Bordeaux,  Nantes,  Bouen,
le  Havre,  Dunkerque,  sans  compter  Brest  et  Cherbourg, ­
  elle  pouvait  soutenir  la  concurrence  anglaise.
Le  Finistère  et  le  Cotentin  s’avançaient  dans  les  Ilots
comme  s’ils  allaient  au-devant  des  vaisseaux  venant
d’Amérique.  Par  surcroît,  la  Flandre,  la  Normandie,  la
Bretagne  surtout,  fournissaient  à  sa  Hotte  de  commerce
comme  à  sa  Hotte  de  guerre  un  peuple  incomparable
de  matelots.
Comment  n’a-t-elle  pas  profité  de  ces  avantages?  Ce
n’est  pas  le  génie  qui  lui  a  manqué,  ni  l’héroïsme,  ni  le
goût  des  aventures.  Ses  explorateurs  et  ses  navigateurs
ont,  de  tous  temps,  fait  leurs  preuves.  Ses  constructeurs ­
  ont  toujours  été  au  premier  rang.  Tous  les  grands
progrès,  toutes  les  grandes  découvertes  maritimes
viennent  d’elle.  Ses  chantiers  ont  toujours  été  les  plus
féconds  en  innovations  hardies,  toujours  elle  s’est  montrée ­
  supérieure,  en  architecture  navale,  à  l’Angleterre
elle-même.  Quand  les  Anglais  se  sont  emparés  de
Toulon,  ils  n’ont  pris  les  vaisseaux  de  notre  Hotte
abandonnée  que  pour  en  copier  les  formes  et  les  lignes;
les  meilleurs  marcheurs  des  escadres  de  Nelson  n’étaient ­
  autres  que  des  bâtiments  sur  lesquels  avait  Hotté
notre  pavillon.  La  première,  la  France  avait  lancé,  devant ­
  les  batteries  de  Sébastopol,  les  canonnières  invulnérables ­
  qui  avaient  tant  étonné  les  Russes;  la  première, ­
  elle  avait  adopté  l’hélice,  et  le  souvenir  est  resté
        <pb n="16" />
        PRÉFACE.

XI

du  passage  triomphal  du  Napoléon  remontant  le  courant
des  Dardanelles  devant  la  Hotte  anglaise  impuissante.
La  première,  la  France  a  introduit  dans  ses  formations
de  combat  ces  frégates  cuirassées,  du  type  Gloire,  dont
l’apparition  a  été  le  signal  d’une  révolution  maritime.
La  première  encore,  dans  ces  derniers  temps,  elle  a
résolu  d’une  façon  victorieuse  le  problème,  longtemps
regardé  comme  insoluble,  de  la  navigation  sous-marine.
Elle  n’est  donc  pas  incapable  des  travaux  de  la  mer.
Elle  en  a,  au  contraire,  le  goût,  l’instinct,  le  génie.
Grande  est  cependant  sa  torpeur  actuelle,  pour  ne  pas
dire  sa  décadence.  11  faut  bien  l’avouer  :  la  vérité  est
toujours  utile  à  entendre.  Sa  situation  maritime  est
devenue  lamentable.  Ses  grands  ports  de  commerce
meurent  d’anémie.  Le  régime  protectionniste,  poussé
à  outrance,  leur  a  porté  le  dernier  coup.  Gênes  s’enrichit ­
  aux  dépens  de  Marseille;  le  Havre,  tant  au  point
de  vue  du  mouvement  des  navires  qu’au  point  de  vue
du  tonnage,  est  dépassé  non  seulement  par  Liverpool,
Southampton,  Hambourg,  Anvers,  Brême,  etc.,  mais
encore  par  le  petit  port  hongrois  de  l’Adriatique,
Fiume.  Le  croirait-on?  Fiume,  qui  n’était  rien  il  y  a
quelques  années,  fait,  aujourd’hui,  un  commerce  plus
important  que  le  Havre!  Le  Norddeutscher  Lloyd  et  la
Hamburg  Amerika  ont  conquis  le  port  de  Cherbourg.
Ils  s’y  sont  installés  en  souverains.  Cherbourg  est  en
train  de  devenir  un  port  allemand.  Les  lignes  allemandes ­
  de  l’Amérique  du  Nord  réalisent  des  vitesses  que
        <pb n="17" />
        XII

PRÉFACE.

les  nôtres  sont  bien  loin  d’atteindre.  Elles  épargnent
deux  jours  de  traversée  aux  voyageurs.  Dans  la  Méditerranée ­
  encore,  l’Allemagne  nous  fait  concurrence.
Ses  paquebots  qui  visitent  les  côtes  de  Syrie,  de  Grèce
et  d’Égypte  nous  enlèvent  du  fret  et  des  passagers.
En  Extrême-Orient,  elle  dispute  à  l’Angleterre  les  profits ­
  du  trafic  maritime.  Dans  les  mers  de  Chine  et  du
Japon,  elle  entretient  une  flotte  de  six  cents  bateaux  à
vapeur  et  à  voiles  qui  viennent  jusque  dans  le  Siam  et
au  Tonkin.  Les  pavillons  étrangers  se  montrent  plus
souvent  dans  nos  ports  coloniaux  que  notre  pavillon
national.  La  pêche,  en  Algérie,  est  monopolisée  par  les
Italiens.  Nous  n’avons  même  pas  su  organiser  une
ligne  convenable  sur  la  Corse,  où  l’argent  affluerait
s’il  était  possible  d’y  aborder.  Nulle  part  on  ne  voit
plus  de  bateaux  français,  sinon,  de  temps  en  temps,
de  grands  voiliers  à  cinq  mâts  qui,  le  plus  souvent,
naviguent  sur  lest  pour  gagner  la  prime.  La  production ­
  de  nos  chantiers,  relativement  à  celle  des  chantiers ­
  étrangers,  est  minime.  Notre  marine  marchande
s’en  va  et  avec  elle  la  meilleure  part  de  la  richesse.
Me  la  prospérité  et  de  l’avenir  du  pays!
J’ai  voyagé,  dans  ces  dernières  années,  dans  presque
toute  l’Europe  maritime.  J’ai  vu  les  ports  allemands,
italiéns,  autrichiens,  hongrois  ;  j’ai  été  épouvanté  de
leur  activité,  de  leur  accroissement,  de  leur  souci  du
progrès,  de  leurs  efforts.  Partout  on  se  préoccupe  de
perfectionner  l’outillage,  on  multiplie  les  grues  hydrau-
        <pb n="18" />
        PRÉFACE.

XIII

liques  ou  électriques,  on  en  augmente  le  nombre,  on
en  augmente  la  force;  on  construit  des  magasins,  des
chemins  de  fer  à  voie  large  et  à  voie  étroite  qui  sillonnent ­
  les  arsenaux;  des  appontements,  des  jetées,  des
docks;  on  creuse  des  bassins  gigantesques  pour  les
grands  paquebots  modernes,  on  substitue  l’électricité
à  la  vapeur  dans  les  ateliers  agrandis.  Les  chantiers
prennent  des  proportions  colossales.  A  Trieste,  les
chantiers  du  Lloyd  autrichien  occupent  l’espace  d’une
petite  ville;  les  chantiers  Ansaldo,  à  Gênes,  s’étendent,
le  long  de  la  mer,  sur  toute  la  longueur  du  faubourg
de  Sestri-Ponente;  les  chantiers  Orlando,  à  Livourne,
ont  une  importance  égale.  En  Allemagne,  les  chantiers
de  Danzig,  d’Elbing,  de  Hambourg,  de  Brême,  de
Stettin,  peuvent  rivaliser  avec  les  chantiers  anglais.  Ils
sont,  pourtant,  de  création  récente.  Trois  mille,  quatre
mille,  quelquefois  six  mille  ouvriers  y  sont  employés.
Des  navires  en  sortent  qui,  par  leur  tonnage,  leur  puissance ­
  et  leur  vitesse,  étonnent  toutes  les  nations  maritimes. ­
  Et  ce  mouvement  prodigieux,  ce  travail  incessant,
cette  fièvre  de  progrès  et  d’audace  font  éclater  aux
yeux  l’ardeur  avec  laquelle  tous  les  peuples  de  l’Europe,
à  l’étroit  sur  le  continent,  se  tournent  vers  la  mer  et  se
passionnent  pour  la  conquête  du  monde.
Resterons-nous  seuls  en  arrière?  Ne  marcheronsnous
  pas  un  jour  comme  les  autres  et  avec  les  autres  ?
Le  danger  est  grand.  Mais,  si  nous  ne  nous  hâtons  pas,
peut-être  nous  réveillerons-nous  trop  tard.  Les  places
        <pb n="19" />
        XIV

PRÉFACK.

seront  prises.  Des  habitudes  nouvelles  se  seront  créées.
Les  courants  commerciaux  auront  été  détournés  ;  on
aura  oublié  notre  pavillon  ;  des  progrès  se  seront  accomplis ­
  dont  nous  n’aurons  pas  profité;  la  lutte  sera
plus  âpre  ;  elle  demandera  un  elïbrt  plus  grand  qui,
peut-être,  excédera  nos  forces...
Il  est  temps  encore  de  réagir.  Et  c’est  pounpioi  le
livre  de  Maurice  Sarraut  vient  à  son  heure.  Maurice
Sarraut  a  visité  nos  chantiers  de  construction  ;  il  a  visité
les  chantiers  anglais  ;  sur  toutes  les  questions  qui  touchent ­
  à  l’avenir  de  notre  marine,  il  a  consulté  les  hommes ­
  les  plus  compétents.  Non  seulement  il  a  mis  le
doigt  sur  nos  plaies,  mais  il  a  indiqué  quelques-uns  des
moyens  les  plus  propres  à  les  panser  et  à  les  guérir.
C’est  une  œuvre  utile  que  la  sienne.  Puisse-t-elle  attirer
l’attention  publique  ;  réveiller  notre  énergie  ;  ouvrir  nos
yeux  sur  le  péril;  contribuer  à  notre  relèvement.

Édouard  LOGKROY.
        <pb n="20" />
        LE  PROBLEME
DE  LA.
MARINE  MARCHANDE

CHAPITRE  PREMIER
LE  RÔLE  DE  LA  MARINE  MARCHANDE

I.  Le  marché  mondial.
Nous  sommes  arrivés  à  une  époque  où  le  marché  commercial ­
  ne  connaît  d’autres  limites  à  son  activité  que  celles
du  monde  lui-même.  Dans  les  profondeurs  glacées  des  régions ­
  hyperboréennes,  sur  les  plateaux  brûlés  du  continent
noir,  comme  au  sein  des  provinces  mystérieuses  de  l’Asie,
partout  où  vit  et  se  développe  un  agglomérat  d’hommes,
la  spéculation  et  le  négoce  apparaissent.  L’humanité  essaie
d’étancher  à  toutes  les  sources  la  soif  de  gain  et  d’échange
qui  l’enfièvre  et  la  dévore.  Elle  se  rue  à  la  production  et
vers  les  débouchés  avec  une  sorte  de  frénésie;  les  heures,
les  jours,  les  années  lui  semblent  trop  courts  pour  consommer ­
  sa  tâche.
Les  temps  bucoliques,  sont  finis.  L’usine  fait  retentir  l’air
du  bruit  de  ses  marteaux  heurtant  à  coups  précipités  le  fer
et  l’acier,  et  noie  de  ses  fumées  les  paysages  qu’animaient
l

PHOBL.  MAK.  MARCH.
        <pb n="21" />
        2  LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.
autrefois  les  pasteurs  et  leurs  troupeaux.  .V  rexistence  de
rêve  dans  un  horizon  borné  a  succédé  une  vie  de  labeur
tourmenté  dans  un  cadre  de  plus  eu  plus  élargi.  Laissons
les  amants  du  passé  gémir  sur  cette  transformation  et  nous
vanter  la  calme  félicité  des  peuplades  antiques,  restreignant
leurs  efforts  à  des  transactions  immédiates,  et  s’accommodant ­
  des  productions  limitées  du  sol  !  Leurs  peintures  virgiliennes
  n’effacent  pas  l’histoire,  c’est-à-dire  les  perpétuels
exodes  des  populations  misérables  vers  des  deux  plus  cléments, ­
  les  incursions  à  main  armée,  l’esprit  de  rapine  continuellement ­
  en  éveil,  les  champs  ravagés  au  détriment  des
vainqueurs  autant  que  des  vaincus,  les  massacres  nécessaires
par  l’impossibilité  pour  l’espèce  humaine  de  se  développer
dans  les  territoires  soumis  à  une  incessante  dévastation,  le
mépris  des  conquérants  pour  le  labeur  patient  d’autrui  dont
les  résultats  demeuraient  à  la  merci  d’un  coup  de  force,  le
découragement  des  travailleurs  fatigués  de  n’exercer  leur
activité  qu’au  profit  des  pillards  oisifs.
Certes,  la  bataille  industrielle  n’est  pas  exempte  de  barbarie ­
  :  elle  traîne  apres  elle  un  triste  cortège  de  misères,  de
souffrances,  d’asservissement  et  de  deuils.  Trop  souvent,
dans  une  société  basée  sur  la  concurrence  vitale,  elle  consacre ­
  le  triomphe  odieux  du  fort  sur  le  faible,  l’exploitation
des  masses  laborieuses  au  profit  d’un  petit  nombre  de  dirigeants, ­
  et  elle  vérifie,  par  la  perpétuité  de  la  lutte  qui,  en
une  tragique  mêlée,  met  aux  prises  les  sociétés  et  les  individus
pour  la  possession  des  jouissances  et  des  richesses,  l’inexorable ­
  affirmation  de  Darwin  :
«  Chaque  individu  ne  vit  qu’en  raison  d’un  combat  livré  à
quelque  période  de  sa  vie  et  dont  il  est  sorti  vainqueur;  une
loi  de  destruction  inévitable  décime,  soit  les  jeunes,  soit  les
vieux  à  chaque  génération,  successivement  ou  seulement  à
des  intervalles  périodiques.  »
        <pb n="22" />
        LE  RULE  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.

3

(i)  Georges  Renard,  Le  Régime  socialiste.  Librairie  Alcan.

C’est  en  s’eutredécliiraiil  que  rimmaiiité  féconde  l’iinivers;
c’est  au  prix  d’hécatombes  sanglantes,  de  catastrophes,  de
famines  et  de  morts  que  la  sélection  industrielle  accomplit
son  œuvre.
Mais  ces  ciforts,  ces  sacrifices,  ces  douleurs  sont  la  rançon
fatale  du  Progrès;  c’est  de  leur  accumulation  (¡u’a  surgi  l’humanité ­
  nouvelle  :  «  Nous  venons  tous  au  monde,  a  dit  l’éminent ­
  sociologue  Georges  Renard  (*),  avec  une  dette  énorme
envers  les  morts,  envers  les  générations  antérieures.  »
Des  millions  d’ancétres  ont  fécondé  de  leur  sueur  le  sol
dont  nous  vivons,  tracé  les  routes,  creusé  les  mines,  créé
les  villes,  inventé  les  machines,  mis  en  valeur  les  forces  naturelles, ­
  bref  enfanté  la  Civilisation  dont  nous  bénéficions
aujourd’hui.
Grace  à  leur  persévérant  labeur,  grace  à  cette  collaboration ­
  étroite  du  passé  et  du  présent,  la  vie  a  fini  par  tout  envahir ­
  et  l’intensité  de  l’action  par  dominer  le  monde.  Le
temps  n’est  plus  où  Sully,  écrivant  :  «  Labourage  et  pâturage
sont  les  deux  mamelles  de  la  France  »,  pouvait  légitimement
conclure  à  la  misère  irrémédiable  des  pays  impropres  à  la
production  agricole.  Couvrant  d’énormes  surfaces  dont  l’implacable ­
  stérilité  semblait  en  avoir  pour  jamais  exilé  les
êtres  vivants,  l’industrie  emplit  d’un  grondement  continu
(les  solitudes  qu’on  eût  crues  vouées  à  un  silence  éternel.  Le
globe  change  d’aspect,  tandis  que  se  modifie  notre  mentalité. ­
  A  mesure  que  le  Progrès  accomplit  son  œuvre,  centuple
•  par  l’emploi  de  la  Machine  le  fonds  commun  des  richesses
•sociales,  l’espérance  de  l’homme,  s’élevant  au-dessus  de  l’horizon ­
  de  misère  qui  la  borna  jusqu’ici,  découvre  un  monde
nouveau  où  les  joies  de  l’existence  et  les  lumières  du  savoir
ne  demeureront  pas  le  monopole  d’une  classe  privilégiée.
        <pb n="23" />
        4  LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.
rompt  le  joug  pesant  des  résignations  ataviques  et  se  hausse
enfin  jusqu’au  sentiment  élevé  de  la  justice  sociale.
La  volonté  et  la  liberté  du  prolétariat,  longtemps  courbées ­
  devant  la  toute-puissance  capitaliste,  se  redressent  par
la  force  bienfaisante  de  l’association  et  l’établissement  du
marché  collectif,  préludes  d’évolutions  plus  profondes  et
sans  doute  de  la  suppression  même  du  salariat.
L’antique  forme  du  commerce  intérieur,  borné  aux
échanges  dans  un  rayon  restreint,  local  ou  régional,  a  disparu. ­
  A  la  voie  de  communication  primitive,  au  fleuve,  puis
à  la  route,  se  sont  ajoutés,  par  le  génie  de  notre  espèce,  les
canaux,  les  chemins  de  fer,  la  navigation  à  vapeur.  La  notion
de  l’impossible  a  disparu.  Des  travaux  gigantesques  fraient
un  passage  à  l’instrument  de  transport  à  travers  les  continents, ­
  trouent  les  montagnes,  enjambent  les  vallées,  coupent
les  isthmes.  Le  négoce,  stimulé  par  la  facilité  de  locomotion, ­
  ayant  à  son  service  le  temps  et  l’espace  par  le  télégraphe ­
  et  le  téléphone,  s’est  internationalisé  :  Londres,
New-York,  Paris,  Berlin,  Buenos-Ayres,  Sydney  concluent
en  quelques  heures  et  en  quelques  mots  rapidement  câblés
des  marchés  formidables.  Le  commerce  ne  connaît  plus  de
frontières,  plus  de  distances  :  il  est  devenu  l’aliment  de  vie
et  la  source  de  richesses  de  l’humanité,  à  laquelle  il  est
aussi  nécessaire  pour  se  développer  que  l’oxygène  pour  respirer. ­

En  incitant  les  hommes  à  l’échange,  il  les  pousse  à  fuir
leur  isolement,  à  se  chercher  les  uns  les  autres,  à  se  rapprocher, ­
  et,  les  ayant  unis  par  les  mille  liens  de  la  solidarité ­
  économique,  il  les  fait  se  connaître,  fraterniser  et,  partant, ­
  s’estimer.  Ainsi  l’homme  cesse  d’être  un  loup  pour
l’homme  ;  dans  l’inévitable  lutte  pour  l’évolution,  qui  est
son  lot,  du  moins  n’apporte-t-il  plus  la  sauvage  et  primitive
barbarie  du  conquérant;  c’est  à  l’ingéniosité,  à  l’invention,
        <pb n="24" />
        LE  RÔLE  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.

5

à  la  science  et  non  plus  à  la  force  qu’il  demande  le  plus
souvent  le  secret  de  sa  réussite.  Par  là,  l’émulation  commerciale, ­
  loin  d’être  le  signe  dégradant  d’une  avidité  vile,  loin
de  compromettre  l’unité  du  genre  humain,  concourt  plutôt
à  réaliser  celle-ci  et  à  justifier  l’admirable  pensée  de  Pascal  :
«  La  suite  des  hommes,  dans  tous  les  temps  et  dans  tous
les  lieux,  peut  être  considérée  comme  un  seul  homme  qui
apprendrait  toujours.  »
Le  commerce  n’est  pas  qu’un  instrument  de  civilisation
et  de  progrès  social  ;  c’est  aussi  le  plus  puissant  facteur  du
développement  économique  d’un  pays.  Sans  lui,  les  richesses
naturelles  demeurent  inexploitées  et  le  lourd  fardeau  de  la
misère  et  des  souffrances  continue  à  abrutir  les  populations,
comme  aux  temps  reculés  où  nul  rapport  n’existait  entre
elles.  Les  peuples  qui  se  livrent  aux  échanges  les  plus  actifs
sont  aussi  les  plus  libres  et  les  plus  fiers.
Malheur  aux  nations  non  commerçantes  !  Pareilles  à  ces
malades  qui  cherchent  vainement  à  rafraîchir  et  à  renouveler
leur  sang  épuisé  et  finissent  par  mourir  de  consomption  et
de  langueur,  elles  traînent  une  existence  misérable  jusqu’à
l’heure  des  chutes  suprêmes.
Soutenir,  encourager,  développer  —  en  même  temps  que
notre  agriculture  et  notre  industrie  —  le  commerce  qui  les
met  en  valeur,  c’est  donc  pour  nous.  Français,  non  seulement ­
  aider  au  progrès  général  de  l’humanité,  mais  remplir
une  des  conditions  essentielles  de  notre  existence  comme
nation.

IL  Le  commerce  européen.
La  France  est  le  pays  de  l’Europe  le  mieux  placé  pour  acquérir ­
  une  puissance  commerciale  de  premier  ordre.  A  son
incomparable  situation  géographique,  qui  lui  assigne,  dans
        <pb n="25" />
        6

LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.

les  échanges  avec  le  nouveau  continent,  un  rôle  considérable, ­
  viennent  se  joindre  les  avantages  tirés  de  la  fertilité  de
son  sol  et  de  la  beauté  de  son  climat.  Aussi,  est-elle  devenue,
j)ar  la  force  même  des  choses,  une  des  nations  les  plus  riches ­
  du  monde.  Mulhall,  dans  son  Dictiomiarij  of  statistic,
après  avoir  évalué  la  valeur  mobilière  et  immobilière  du  capital ­
  de  l’Europe  à  1,710  milliards,  en  donne  par  ordre
d’importance  la  répartition  suivante  :
Angleterre  295  milliards.
France  2/17  —
Allemagne  201  —
Russie  160  —
Au  point  de  vue  du  capital  circulant  (qu’il  évalue  à  5oo
milliards)  il  estime  que  la  part  revenant  à  :

I/Anglctcrrc  est,  de  loO  milliards.
La  France.  65  —
L’Allemagne  87  —
La  Russie  i4  —

Mais,  à  certains  égards,  cette  richesse  môme  est  une  cause
de  faiblesse  pour  nous.  Le  mal  a  été  si  souvent  signalé  que
je  me  borne  à  le  rappeler  en  quelques  mots.  Tandis  que
l’Anglais,  l’Allemand  font  ellbrt  pour  trouver  dans  l’industrie ­
  ou  le  commerce  un  emploi  de  leurs  capitaux,  le  Français, ­
  habitué  à  vivre  dans  un  beau  pays,  auquel  il  demeure
passionnément  attaché,  peu  soucieux  d’autre  part  d’aventurer ­
  son  argent  en  des  entreprises  offrant  forcément  un
certain  risque,  ne  cherche  pas  à  tirer  de  sa  richesse  tout  le
parti  possible.
Le  rêve  de  bien  des  ménages  bourgeois  —  s’ils  daignent
avoir  des  fils  —  est  que  ceux-ci  deviennent  des  «  fonctionnaires ­
  »,  ou,  ce  qui  est  tout  comme,  des  employés  de
        <pb n="26" />
        A»

V  *
LE  RÔLE  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.  7
grandes  administrations,  gagnant  peu,  mais  occnpa%^iA
«  place  »  stable,  où,  joignant  leur  traitement  aux  revenid"'  *
provenant  de  l’héritage  paternel  ou  de  la  dot  de  la  femme,
ils  puissent  se  laisser  vivre  sans  responsabilité,  sans  efforts,
dans  le  calme  train-train  d’occupations  bureaucratiques.
L’eid'ant  n’est  pas  attiré,  poussé  vers  le  négoce  —  sauf  en
de  rares  milieux  —  comme  il  l’est  chez  nos  voisins  d’outre-Manche
  et  d’outre-Rhin.
Aussi  lorsqu’on  examine,  en  le  comparant  à  celui  des  au-  '
très  nations  ('),  le  coefficient  de  la  France  dans  les  échanges,
est-on  frappé  de  sa  faiblesse.
L’étude  du  bilan  de  nos  importations  et  de  nos  exportations ­
  n’est  pas  non  plus  de  nature  à  nous  donner  de  grandes
satisfactions.

En  1899,  il  est  vrai,  la  France  a  pour  la  première  fois
atteint  dans  son  commerce  d’exportation  avec  l’étranger  et
les  colonies  le  chiffre  de  4  milliards,  dont  2  milliards  de
produits  fabriqués  0).

(1)  Pour  prendre  l’exemple  de  deux  nations  européennes,  l’une,  très  grande,  l’Angleterre, ­
  l’autre,  très  petite,  le  Danemark,  et  les  comparer  la  France,  voici  comment
la  quote-part  de  chaque  individu  dans  les  affaires  commerciales  s’établira  d’après  les
statistiques  de  1900  ;
Pour  l'Angleterre  /170  fr.  par  habitant.
Pour  le  Danemark  438  —
Pour  la  France  201  —
(2)  Voici  le  mouvement  général  du  commerce  extérieur  de  la  France  de  1890  à  1900  :

1890
1891
1892
1893
1894
1895
1896
1897
1898
1899
1900

Eu  millions  ilo  tonnes.

3/0.

En  milliards  do  francs.

Moyennes  annuelles.

22.7
24,1
22,5
22,5
23.3
21.8
22,  f,
24,0
25.8
25.3
28.3

II
6,9
1

lOI
100
94
99
io4
w8
125
128

29,4
3i  ,0
29,2
28,9
3o,o
28.8
29.8
33,6
36.9

4.3
U
3,8
I
4.4

P
3,2
il
1

100
82
I
III

8,0
kl
7,0
?:5
n
8,4

100
io3
§
g
88
99
/07
io5
        <pb n="27" />
        8

LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.

Mais  cela  n’empêclie  pas  l’Angleterre  et  l’Allemagne  de
prendre  et  de  conserver  une  large  avance  sur  nous.
Les  cliillres  suivants,  pour  l’année  1900,  en  témoignent  :

Commerce  de  1899-1900.

r

1899

1900  1

Angleterre  (sans  les
colonies)
Allemagne
France  (')

IMPORTATIONS.

EXPORTATIONS.

IMPORTATIONS.

EXPORTATIONS.  S

I2,i25,88(j,575f
7,229,535,000
4,5i8,3o8,ooo

6,Ci2,3o5,272f
5,45o,5oG,ooo
4,152,635,000

i3,o4o,237,i2af
7,291,640,000
4,4o8,53o,ooo

7,286,282,600^1
5,694,115,000  j
4,078,032,000  1

Certains  pays,  de  population  et  de  territoire  réduits,
comme  les  Pays-Bas  (5,145,000  habitants),  la  Belgique
(6,750,000),  pratiquent  par  rapport  à  leur  population  un
mouvement  d’échanges  trois  fois  plus  actif  que  le  nôtre.
La  Belgique  a  vu  ses  importations  monter  en  1900  à

(i)  Voici  la  statistique  officielle  du  commerce  extérieur  de  la  France,  valeur  des
marchandises  échangées  pendant  le  l'r  trimestre  de  igoo  et  1901.

DÉSIGNATION.

MOIS
de  mars
1001.

COMPARAISON ­

avec  mars
1900.

ojo.

TROIS
premiers
de  1901.

COMPARAISON ­

les  trois
premiers
de  1000.

Objets  d'alimentation  .  .  .  .
Matières  nécessaires  à  l’industrie ­

Objets  fabriqués
Totaux
Objets  d’alimentation  ....
Matières  nécessaires  à  l’industrie ­

Objets  fabriqués
Colis  postaux
Totaux

09,479
261,684
71.463

Il
—
—80figo
—

nportat
—  19.2
—  23.4
—  4.0

Ions  (Valeu
188,884
744,651
196,343

rs).
—  loßgo
—  83ß6o
—  8ß75

5.2
—  JO.l
—  4.2

392,526
76,593
81,024
172,570
28,016

—  97,722
E
+  nß65
—  22ßT]
—  6ß3i
+  930

-¡9-9
xportat
■Y  18.3
—22.0
—  3.7
+  4-2

1,129,878
Ions  (Valeu
190,974
231,235
448,359
61,785

102ß25
rs).
+  35fi23
—  53,220
+  à,924
+  1,264

—  8.3
+  21.6
—18.j
+  i-i
+  2.1

353,2o3

—  16fi  IO

4.5

938,353

—  I2fil4

—  2.1

Notre  exportation  est  donc  en  baisse  sur  l'année  précédente.
        <pb n="28" />
        LE  RÔLE  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.

9

2,119,894,000  fr.  et  ses  exportations  à  1,796,983,000  fr.
Les  Pays-Bas  ont  importé  pour  8,771  millions  de  francs  et
exporté  pour  8,183  millions.
La  France,  malgré  le  clair  génie  de  sa  race,  sa  situation
topographique  merveilleuse,  est  moins  commerçante  que
ses  grandes  et  ses  petites  voisines,  et  le  progrès  qui  se
dessine  dans  ses  exportations  n’est  pas  comparable  à  celui
qu’accusent  pour  les  nations  étrangères  les  statistiques  officielles. ­

Nous  perdons  du  terrain  constamment  ;  notre  commerce
avec  les  Républiques  sud-américaines  était  autrefois  florissant; ­
  il  y  a  20  ans,  nous  occupions  le  deuxième  rang  dans
les  échanges  avec  la  République  Argentine,  la  Bolivie,  le
Brésil,  le  Chili,  la  Colombie,  l’Équateur,  le  Paraguay,"  le  Pérou, ­
  l’Uruguay,  le  Mexique,  etc.
Nous  n’y  tenons  plus  que  le  quatrième  rang,  avec  dans
l’ensemble  un  dix-huitième  des  échanges.  L’Angleterre  et
surtout  l’Allemagne  nous  ont  enlevé  des  marchés  que  les
affinités  de  races  semblaient  devoir  nous  réserver.  M.  le  député ­
  Gervais  signalait  récemment  que,  dans  seize  républiques ­
  latines  de  l’Amérique,  il  existe  en  tout  trois  banques
françaises  avec  un  capital  qui  n’atteint  pas  3o  millions,  alors
que  les  Sociétés  financières  anglaises  et  allemandes  y  disposent ­
  d’énormes  capitaux  et  y  ont  installé  des  établissements ­
  prospères.
Notre  influence,  notre  autorité  diminuent  de  jour  en  jour
dans  ces  pays  neufs  dont  nous  fûmes  les  premiers  colons  et
où,  s’ils  avaient  su  s’y  maintenir,  l’industrie  et  le  négoce
français  pouvaient  trouver  le  plus  large  et  le  plus  fructueux
débouché.
        <pb n="29" />
        10

LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.

III.  Le  danger  américain.
Si  nous  envisageons,  pour  comparer  à  la  nôtre,  la  situation ­
  de  cette  République  des  États-Unis,  dont  le  développement ­
  industriel  et  maritime  cause  à  l’Angleterre  des
inquiétudes  de  plus  en  plus  vives  et  en  qui  nous  trouv^erons
nous-mêmes  tôt  ou  tard  une  redoutable  adversaire,  nos
réflexions  seront  aussi  mélancoliques.  Le  commerce  extérieur ­
  américain  a  atteint  en  1900  le  chiffre  de  2,290  millions
de  dollars,  soit  plus  de  12  milliards  de  francs.  L’exportation, ­
  qui  était  en  1899  de  G  milliards  490,189,541  fr.,  passe
chez  les  Américains,  l’année  suivante,  à  7,526,610,753  fr.,
gagnant  ainsi  en  un  an  i  milliard  36  millions  de  francs  !
La  Chambre  de  commerce  française  de  New-York,  en
analysant  ces  chiffres,  constate  que  les  exportations  de
l’année  expirée  sont  doubles  de  celles  de  1898,  triples  de
celles  de  1872,  quadruples  de  celles  de  1869  et  quintuples
de  celles  de  i860,  alors  que  les  importations  ne  dépassent
celles  de  1892,  année  qui  détenait  le  record,  que  de  i5  millions ­
  de  francs.  Où  s’arrêtera  cette  formidable  expansion  de
la  production  américaine,  cet  envahissement  par  elle  du
marché  mondial  ?  Nul  ne  le  sait.
Les  journaux  économiques  constatent  que  son  premier
résultat  sera  de  permettre  aux  États-Unis  de  racheter  le
stock  de  leurs  valeurs  financières  encore  retenues  en  Europe. ­
  Le  vieux  continent  se  trouvera  contraint  alors  ou  bien
de  régler  en  numéraire  sa  dette  croissante  vis-à-vis  de  l’Union ­
  américaine,  ou  de  lui  céder  à  son  tour  des  valeurs  continentales ­
  dont  il  devra  acquitter  les  coupons  à  ses  anciens
débiteurs.  La  perspective  est  d’autant  plus  effrayante  que  la
        <pb n="30" />
        LE  RÔLE  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.

I  1
dette  consolidée  des  nations  européennes  atteint  une  somme
de  128,277,000,000  de  francs;  notre  party  est  la  plus  large.
La  dette  consolidée  de  la  France  s’élève  en  effet  à  2Ü,o05,000,000,
soit  G75  fr.  par  habitant.
Celle  de  la  Russie  s’élève  à  i6,4ô4,ooo,ooo,  soit  io4  fr.  par  habitant.
Celle  de  l’Allemagne  s’élève  à  10,179,000,000,  soit  296  fr.  —
Celle  de  l’Angleterre  s’élève  à  15,689,000,000,  soit  384  fr.  —
Celle  de  l’Autriche-Hongrie  s’élève  à  i4,ôoG,ooo,ooo,  soit  828  fr.  par
habitant.
Celle  de  l’Italie  s’élève  à  12,890,000,000,  soit  4o5  fr.  par  habitant.
Le  Portugal  est,  par  comparaison,  le  pays  le  plus  endetté  puisgue
pour  5,430,000  habitants  il  doit  8,947,000,000  de  francs,  soit  727  fr.
par  tète  d’habitant.

Comment  les  nations  européennes  pourraient-elles  se  libérer ­
  des  lourdes  charges  que  leur  impose  cette  dette  élevée,
éviter  que  les  Etats-Unis  ne  deviennent  un  créancier  redoutable, ­
  alors  que  les  dépenses  militaires  arrivent  à  grever  de
plus  en  plus  leurs  budgets  ?
Les  dépenses  ordinaires  de  la  guerre  et  de  la  marine
atteignent  annuellement  au  i®'"  janvier  1901  :

Kn  Russie
Eu  Allemagne  .
En  France.
En  Angleterre
En  Autriche-Hongrie.
En  Italie

1,260  millions,  soit  11^72  par  habitant.
918  —  iG  77  —
889  —  2802  —
79G  —  19  5o  —
355  —  7  87  —
347  —  10  89  —

A  ces  dépenses  ordinaires  viennent  s’ajouter  les  dépenses
extraordinaires.  En  France,  ce  n’est  pas  889  millions,  mais
plus  d’un  milliard  que  la  guerre  et  la  marine  prélèvent
chaque  année  sur  le  produit  de  l’impôt.
Ailleurs,  il  en  est  de  même  ou  peu  s’en  faut;  l’Europe
s’arme  jusqu’aux  dents;  elle  entretient  sur  le  pied  de  paix
3,4o3,544  hommes  et  prépare  sa  mobilisation  de  manière ­
  à  pouvoir  mettre  en  ligne  le  chiffre  fantastique  de
        <pb n="31" />
        12  LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.
2  1  millions  d’hommes.  Cela  lui  coûte  par  an  plus  de  cinq
milliards.
Jadis,  les  chevaliers  surchargeaient  ainsi  leur  monture  et
leur  personne  de  pesantes  armures  et  narguaient  le  vilain
et  son  arquebuse  jusqu’au  moment  où  le  poète  fut  amené  à
faire  cette  triste  constatation  :
Les  hommes  les  plus  forts
Sont  aujourd’hui  tuez  d’un  poltron  en  cachette
A  coups  de  hanjuehouze  ou  à  coups  de  mousquette...
La  jeune  Amérique  n’est  pas  poltronne  et  ne  tirera  pas  en
cachette  ;  un  homme  d’État  qui  connaît  bien  le  peuple  américain ­
  me  disait  un  jour  :  «  Vous  voulez  connaître  l’opinion
américaine  sur  l’Europe:  la  voici  fidèlement  résumée.  La
France  est  considérée  comme  une  nation  artistique,  mais
incapable  de  concurrence  industrielle  ;  les  Anglais,  comme
une  nation  en  pleine  décadence.  Quant  à  l’Allemagne,  les
Américains  concèdent  qu’elle  est  en  progrès,  mais  ils  sont
persuadés  qu’elle  touchera  vite  à  son  apogée  commercial
pour  redescendre  rapidement  la  pente.  En  somme,  l’Amérique ­
  méprise  l’Europe,  qu’elle  croit  vieillie,  impuissante,
fatiguée,  finie  !  »  Je  me  suis  toujours  rappelé  ces  paroles  qui
empruntaient  une  singulière  gravité  à  la  haute  valeur  de
l’homme  éminent  qui  les  prononçait.
En  faisant  la  part  de  la  jactance  yankee,  comment  ne  pas
être  cependant  effrayé  de  ces  trusts  continuels,  de  ces  bouleversements ­
  inouïs  du  marché  mondial  accomplis  ou  médités ­
  par  les  Américains  ?  A  l’heure  actuelle,  plus  de  600  trusts
disposant  de  36  milliards  de  capitaux  sont  constitués  aux
Etats-Unis;  le  grand  trust  américain  de  l’acier,  l’United
States  Steel  Corporation,  vient  de  déposer  à  Trenson  (New-Jersey)
  le  certificat  d’augmentation  de  son  capital  antérieur
à  doll.  1,100,000,000  (5,5oo  millions  de  francs).  Son  but
        <pb n="32" />
        LE  RÔLE  DE  L\  MARINE  MARCHANDE.  .  l3
avoué  est  d’écraser  toute  concurrence,  de  dominer  à  ce  point
le  marché  de  la  métallurgie  qu’il  puisse  à  son  gré  étouffer,
s’il  lui  plaît,  jusqu’à  la  faculté  de  travail  partout  où  il  le
jugera  utile  à  ses  intérêts.  Dans  une  seule  année,  ce  syndicat
d’accaparement  a  encaissé  plus  de  5oo  millions  de  bénéfices  !
Et  d’autres  trusts  se  préparent,  plus  formidables  encore.
Comment  ne  pas  s’inquiéter  de  projets  tels  que  ceux  dont
certaines  brochures,  publiées  à  Philadelphie,  entretiennent
les  financiers,  les  industriels  et  qui  consisteraient  à  unir  en
une  immense  association  tous  les  producteurs  de  coton  des
États-Unis  !  S’il  se  réalisait  jamais,  le  trust  des  cotons  arrêterait ­
  net  l’exportation  de  cette  matière  première,  ruinerait
Manchester,  Liverpool,  Roubaix,  Lille,  Tourcoing,  les  fabriques ­
  de  tissus  d’Angleterre,  de  France,  d’Allemagne,
jetterait  sur  le  pavé  un  million  d’ouvriers  européens,  déchaînerait ­
  une  crise  économique  terrible,  uniquement  pour  permettre ­
  aux  spéculateurs  d’Amérique  de  remplir  leurs  caisses.
C’est  donc  à  une  lutte  acharnée  contre  l’Europe,  et  par
conséquent  contre  nous,  que  s’apprête  le  Nouveau  Monde
en  quête  des  marchés.
«  Nous  sommes,  peut-on  lire  dans  une  brochure  récemment ­
  publiée  par  le  Musée  commercial  de  Philadelphie,
nous  sommes  le  plus  grand  producteur  du  globe  —  certainement ­
  le  plus  expéditif  ;  mais  à  présent,  nous  nous  trouvons ­
  en  face  de  la  nécessité  de  diriger  notre  énergie  et  notre
intelligence,  qui  ont  si  merveilleusement  accru  notre  capacité ­
  productive,  vers  un  plus  grand  développement  de  nos
débouchés.  Nous  fabriquons  très  bien  et  vite  ;  à  présent,  il
faut  que  nous  vendions.  Mais  où  ?
«  Le  développement  de  notre  commerce  avec  l’étranger
n’est  pas  pour  nous  une  affaire  de  caprice,  de  simple  gloriole ­
  ;  en  1900,  il  est  devenu  une  nécessité  sociale,  politique ­
  et  économique  »
        <pb n="33" />
        14  LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.
Ce  langage  est  clair  et  net.  L’Angleterre  ne  se  méprend
pas  sur  sa  sigiiiiication  ;  le  Times,  après  avoir  publié  certaines ­
  statistiques  attestant  le  développement  de  la  concurrence ­
  métallurgique  laite  par  les  Etats-Unis  à  l’Angleterre,
en  déduisait  l’enseignement  que  voici  :
«  On  a  su,  aux  Etats-Unis,  tirer  tout  le  parti  possible  de
la  machine  —  et  réduire  la  main-d’œuvre  au  strict  nécessaire. ­
  Les  chefs  d’industrie  rémunèrent  mieux  les  ouvriers
qu’en  Europe,  tout  en  arrivant  à  donner  un  produit  dont  le
prix  de  revient  est  inférieur  à  celui  du  produit  similaire
fabriqué  dans  les  pays  concurrents
«  ...Les  Etats-Unis  ont  maintenant  un  outillage  formidable
qui  en  fait  la  première  puissance  industrielle  du  monde  ;  la
consommation  intérieure  du  fer  est  probaldement  arrivée  à
son  maximum  et  les  Américains  rechercheront  des  débouchés ­
  de  plus  en  plus  larges  au  delà  des  océans.  »
•  Le  8  janvier  dernier,  le  même  journal,  appréciant  les
résultats  du  commerce  extérieur  de  l’Angleterre  pendant
l’année  igoo,  revenait  à  la  charge  et,  abdiquant  cette  fois
tout  orgueil  déplacé,  adjurait  l’industrie,  le  commerce  anglais ­
  de  se  perfectionner,  d’imiter  même  les  Américains  :
«  En  ce  qui  concerne  la  concurrence  étrangère,  disait-il  en
substance,  nos  manufacturiers  anglais  devront  imiter  plus
fidèlement  les  méthodes  de  leurs  rivaux  américains  et  allemands. ­
  Ils  devront  adopter,  comme  leurs  concurrents,  les
procédés  et  les  machines  les  plus  modernes  en  économisant
le  plus  de  main-d’œuvre,  et  étudier  avec  une  attention  soutenue, ­
  comme  leurs  rivaux,  les  besoins  des  marchés  du  globe.  »
Les  esprits  les  plus  distingués  du  Royaume-Uni  sont  hantés ­
  de  la  même  crainte  de  concurrence  américaine.  Lord
Rosebery  l’a  exprimée  dans  un  discours  qui  fit  sensation.
Sir  Charles  H.  Dilke,  le  membre  éminent  de  la  Chambre  des
communes,  écrivait  au  Figaro,  le  ii  février  igoi  :
        <pb n="34" />
        LE  RÔLE  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.  l5
«  Il  y  a  des  raisons  —  des  raisons  d’ordre  commercial  —
indépendantes  des  sympathies  et  des  antipathies,  pour  toutes
les  nations  européennes,  sinon  de  se  rapprocher  les  unes
des  autres,  du  moins  d’essayer  de  suspendre  ou  d’aplanir
leurs  animosités,  en  considérant  la  nature  redoutable  des
compétitions  qu’elles  rencontreront  fatalement  du  côté  des
deux  Amériques.
«  La  valeur  des  terrains  houillers  et  de  la  force  hydraulique ­
  des  Etats-Unis  est  aussi  connue  (pie  l’est  l’énergie  de
son  peuple.  Les  ressources  extraordinaires  des  répulilifpies
latinisées  de  l’Amérique  du  Nord,  du  Centre  et  du  Sud  sont
moins  reconnues  en  Europe.  Nous  devons  cependant  nous
en  inquiéter
((  En  Europe,  on  est  trop  disposé  à  regarder  l’Allemagne
comme  la  grande  rivale  commerciale  de  la  Grande-Bretagne.
Le  fait  est  que  ce  sont  les  États-Unis  devant  qui,  au  point  de
vue  commercial,  le  Boyaume-Uni,  aussi  bien  (¡ne  l’Allemagne
et  la  France,  devra  bientôt  baisser  pavillon.  Nos  querelles
ne  peuvent  qu’accélérer  la  vitesse  avec  lacpielle  les  deux
Amériques  marchent  pour  conquérir  le  premier  rang...  »
Ce  n’est  pas  seulement  en  Angleterre  que  l’expansion
américaine  surprend,  inquiète,  déconcerte  les  esprits.  Il
suffit  d  ouvrir  les  revues  commerciales  allemandes  ou  belges
pour  y  retrouver  l’écho  des  memes  appréhensions.
Quelle  conclusion  en  tirer,  sinon  que  la  prospérité  commerciale ­
  de  1  Angleterre,  de  l’Allemagne,  de  la  Belgique  et
de  la  France  est  précaire,  puisqu’elle  devra  compter,  dans
un  avenir  rapproché,  avec  la  rivalité  d’une  nation  ardente,
jeune,  disposant  de  capitaux  énormes,  douée  d’un  admirable ­
  esprit  d’initiative  et  d’un  remarquable  sens  des  affaires  ?
La  ressource  ne  nous  reste  même  pas  de  nous  dire  :  «  Soit  1
l’avenir  est  sombre  !  mais  bien  des  années  s’écouleront  avant
que  les  prévisions  pessimistes  puissent  se  réaliser  !»
        <pb n="35" />
        i6

LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.

C’est  demain,  c’est  tout  à  l’heure  que  la  grande  bataille
commerciale  prévue  entre  la  jeune  Amérique  et  la  vieille
Europe  s’engagera.  Que  dis-je?  Elle  a  déjà  commencé  partout ­
  où  les  droits  de  douane  l’ont  permis.
Le  marché  anglais  est  inondé  de  produits  américains  naturels ­
  ou  fabriqués.  La  France,  qui  était  le  grand  fournisseur
de  l’alimentation  anglaise,  ne  doit  qu’à  l’augmentation  considérable ­
  de  la  consommation  du  Royaume-Uni  de  ne  pas
se  voir  réduite  à  la  portion  congrue.  Le  blé,  la  viande,  les
vins,  les  fruits  américains  arrivent  dans  la  Grande-Bretagne
en  admirable  état  de  conservation  et  priment,  dans  la
clientèle  des  centres  populeux  qui  recherche  le  bon  marché,
nos  envois  et  ceux  de  la  Belgique.
En  ce  qui  touche  les  produits  manufacturés,  comment
l’Amérique  ne  lutterait-elle  pas  avec  avantage  contre  l’Europe ­
  sur  le  marché  universel  ?  Elle  possède  d’immenses  gisements ­
  de  houille,  si  riches,  que,  cette  année  même,  leur
production  fut  supérieure  à  celle  de  la  grande  pourvoyeuse
du  globe,  l’Angleterre  (').

(i)  Voici  en  kilomètres  carrés  le  relevé  des  gisements  de  houille  du  monde  :

Chine  0oo,ooo
États-Unis  517,980
Canada  iC8,3/|0
Indes  anglaises  91,9^0
Nouvelle-Galles  du  Sud  C2,iCo
Uussie  d’Europe  5i,8oo
Grande-Hrelagne  80,820
Espagne  18,244
Japon  12,980
France  5,386
Autriche-Hongrie  4&amp;gt;C36
Allemagne  4,584
Belgique  1,820
Total  1.566,160

C’est  donc  plus  d’un  million  et  demi  de  kilomètres  carrés  que  représentent  les  gisements ­
  du  globe.
Les  extractions  se  sont  accrues  partout  dans  des  proportions  extraordinaires.  Ce
sont  les  États-Unis  qui  marchent  en  tête  avec  249,862,000  tonnes.  Après  eux  viennent
l’Angleterre,  avec  228  millions  de  tonnes,  et  l’Allemagne  avec  iii  millions.
La  France  se  présente  au  quatrième  rang  avec  88,270,000  tonnes  seulement,  distançant ­
  de  10  millions  à  peine  la  Belgique.
Il  est  à  remarquer  que  la  France  a  une  surface  houillère  exploitable  supérieure  de
        <pb n="36" />
        '  LE  RÔLE  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.  I7
La  nictaUunjie  américaine  fait  de  son  côté  des  pas  de
(jéant;  (ju’on  en  jinje  plutôt  par  la  statistique  suivante  :

Production  de  la  fonte  en  kilo-tonnes.

1870  .  .  .  .
1880  .  .  .  .
1889  .  .  .  .
1899  .  .  .  .

ÉTATS-UNIS.


GRANDE-RRETAGNE.


ALLEMAGNE. ­


RUSSIE.

FRANCE.  1

1,092
3,897
7,717
i3,389

0,o58
7,873
8,245
9,454

1,391
2,270
4,520
8,029

3Go
448
74"
2,67.5

1,178  1
1,725
1,722
2,507

Eu  trente  ans,  la  production  métallurgique  des  États-Unis
  a  décuplé,  tandis  (pie  la  nôtre  doublait  seulement  et
que  celle  de  l’Angleterre  augmentait  à  peine  d’un  tiers.
A  ces  ([uanlités  énormes  de  houille,  de  toute,  il  faut  des  débouchés. ­
  L’Américpic  en  cherche  et  en  trouve  partout.  C’est
en  employant  de  la  houille  américaine  que  le  Deutschland
de  la  «  IIambur()  America  Linie  »  a  battu  le  record  de  vitesse ­
  des  paquebots  transocéaniques.
Les  compagnies  de  chemins  de  fer  anglaises  et  françaises,
les  chantiers  français  et  allemands  lirùlent  de  la  houille  américaine ­
  (').

750  kilomètres  carrés  à  celle  de  l’Allemagne,  ce  qui  n’empêche  pas  les  mines  germaniques ­
  de  rendre  trois  fois  et  demi  plus  que  les  nôtres  !
(i)  En  iSgg,  il  était  entré  en  France  1,012  tonnes  de  houille  des  États-Unis,  et  5oo  en
Angleterre;  en  igoo,  150,000  tonnes  de  ce  même  combustible  ont  été  importées  chez
nous  et  4,/,00  chez  nos  voisins,  en  même  temps  que,  pour  la  première  fois,  le  charbon
des  Etats-Unis  pénétrait  en  Allemagne  avec  un  chiffre  de  io,75fi  tonnes.  Cette  année,
l’augmentation  semble  devoir  être  bien  plus  considérable.  Depuis  le  commencement
de  l’année  les  commandes  affluent  d’Europe  aux  États-Unis.
L’Angleterre,  qui  exporte  ses  produits  sidérurgiques  sur  tous  les  marchés  du  monde,
a  vu  réduire  son  chiffre  d’exportation  de  plus  de  30  p.  100  pendant  les  deux  premiers
mois  de  l'année  igoi.
De  014,402  tonnes,  pendant  la  même  période  de  igoo,  l'exportation  des  fers,  fontes  et
aciers  est  tombée  à  3g2,584  tonnes.
En  ce  qui  concerne  particulièrement  la  France,  l’exportation  métallurgique  anglaise
s’est,  pour  les  mois  de  janvier  et  de  février,  abaissée  de  30  à  17  tonnes  en  chiffres  ronds.
PUOBL'.  M\K.  MAltCH.  2,
        <pb n="37" />
        18  LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.
Les  négociants  métallurgistes  de  Londres  ont  failli  se
soulever  quand  ils  ont  appris  que  deux  grandes  compagnies
de  chemins  de  fer,  le  Great  A'orthern  linilwaij  et  le  Great
Eastern  RaUwaij  venaient  de  commander,  la  première  des
locomotives  aux  usines  ILildwin  en  Amérique  et  l’autre  des
rails  à  l’usine  Carnegie  —  tant  fut  grand  l’émoi  que  leur
causa  cette  concurrence  faite  sur  le  terrain  national.  Aujourd’hui ­
  ils  ne  contestent  même  plus  la  supériorité  de  leurs
concurrents  américains  et  se  contentent  de  défendre  péniblement ­
  des  marchés  qu’ils  sentent  leur  échapper  de  plus
en  plus.
On  dira  peut-être  :  «  L’Angleterre  est  un  pays  lihre-échangiste.
  Ses  frontières  ouvertes  en  facilitent  l’envahissement
et  ce  qui  lui  arrive  ne  nous  surprend  qu’à  moitié.  Mais  pourijuoi
  la  France  s’ciîraierait-elle  de  la  concurrence  américaine ­
  ?  La  houille  des  Etats-Unis  lui  est  utile,  car  elle  lui
donne  une  assurance  et  une  garantie  contre  les  exigences
anglaises  ;  quant  aux  produits  manufacturés,  elle  a  pour
se  protéger  contre  leur  invasion  de  solides  barrières  douanières ­
  !  »  Comme  si  les  barrières  douanières  pouvaient  être
un  éternel  obstacle  à  la  pression  des  phénomènes  économiques ­
  !  La  France  peut  élever  autour  d’elle  une  muraille
de  Chine  plus  épaisse  encore  que  celle  qui  existe  depuis  les
tarifs  de  1892.  Chacpie  moellon  qu’elle  y  ajoutera  diminuera,
par  une  répercussion  toute  naturelle,  l’étendue  de  ses  propres ­
  débouchés.  On  oublie  trop  qu’un  pays  ne  peut  vivre,
prospérer,  grandir  que  par  le  commerce  extérieur,  qu’il  faut
&amp;lt;lonc  que  la  France,  sous  peine  de  tomber  au  niveau  des
puissances  de  dernier  ordre,  prenne  sa  grande,  sa  large  part
dans  la  lutte  qui  se  livre  sur  le  marché  universel.  L’inaction,
en  pareil  cas,  serait  la  mort  plus  ou  moins  prompte.
Or,  pour  lutter  sur  les  marchés  du  monde,  je  ne  dis  pas
avec  la  certitude  de  vaincre,  mais  avec  la  possibilité  de  ne
        <pb n="38" />
        LE  RÔLE  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.

19

pas  être  écrasée,  iiiie  nation  doit  avoir  à  sa  disposition  Voutil
de  concurrence  sans  lequel  tout  eilort  est  vain,  le  moyen
de  transport,  indispensable  an  néqoce  et  qui  lui  permettra
d'aller  rechercher  au  loin  des  acheteurs  et  des  débouchés.
Il  faut  (pi’elle  ait  une  marine  marchande.
Le  côté  douloureux,  angoissant,  de  notre  situation,  c’est
(pi’à  la  veille  d’évolutions  décisives,  appelées  à  exercer  une
iniluence  colossale  sur  la  destinée  des  nations,  à  développer
ou  à  diminuer  leur  puissance  dans  des  proportions  dont  il
n’est  pas  possible  de  se  faire  présentement  une  idée,  la
France  n’a  pas,  n’a  plus  de  marine  marchande.

JV.  Le  Tôle  de  la  marine  marchande.
«  Il  n’y  a  pas  de  commerce  national  sans  marine  nationale ­
  »,  a  dit  M.  Lefèvre-Pontalis.  Afiirmatioii  profondément
juste.  Je  sais  bien  que  certains  économistes  en  contestent
l’exactitude  :  «  Que  peut  faire  au  commerce,  peiiseut-ils,  le
pavillon  qui  Hotte  sur  ses  marchandises  !  L’essentiel  est  qu’on
les  transporte  rapidement  et  a  bon  compte  jusqu’à  leur  destination. ­
  Qu’elles  empruntent  la  voie  anglaise,  la  voie  allemande ­
  ou  la  voie  française,  c’est  d’un  médiocre  intérêt  :
1  important,  c’est  (pi’elles  trouvent  acheteur.  »  D’autres  encore ­
  invoquent  l’exemple  de  la  Suisse  et  demandent  railleusement ­
  si  la  marine  marchande  a  contribué  au  développement ­
  industriel  de  ce  pays.
La  plaisanterie  n’est  pas  nouvelle  et  manque  à  la  fois  de
sel  et  de  justesse.  La  Suisse  s’est  créé  une  industrie  par  un
ellbrt  séculaire.  Mais  quels  que  fussent  sa  vaillance,  son
énergie,  son  entrain  au  travail,  peut-on  assurer  que  ce  petit
peuple  démocratique  eût  résisté  à  la  concurrence  de  ses
puissants  voisins,  si  l’utilisation  des  forces  naturelles  que
son  sol  renferme  n’était  venue  à  temps  fournir  à  beaucoup
        <pb n="39" />
        20  LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.
de  ses  usines  le  moyen  de  se  passer  de  houille  ?  Le  commerce ­
  de  la  Suisse  qui  fut  :

En  iSoo-Importations
  ,  1,162,594,855  fr.
Exportations  .  796,013,909

En  1900.
Importations  .  1,106,543,828  fr.
Exportations  .  855,901,185

accuse  évidemment  de  beaux  résultats  pour  une  nation  (jui
ne  compte  que  trois  millions  d’habitants.  Mais  au  prix  de
quels  efforts,  de  tpielle  persévérance  s’est-il  ainsi  développé  !
Pour  racheter  ses  chemins  de  fer  et  réserver  au  commerce
national  des  tarifs  plus  favorables,  la  Suisse  n’a  pas  hésité
à  s’imposer  le  lourd  sacrifice  d’un  milliard.
Peut-on  trouver  une  démonstration  meilleure  de  l’importance ­
  qu’elle-méme  attache  au  perfectionnement  de  ses
moyens  de  transport  ?
L’exemple  de  la  Suisse  n’affaiblit  donc  en  aucune  façon
l’observation  si  juste  de  M.  Lefèvre-Pont  ails.
Si  l’on  passe  maintenant  aux  nations  européennes  normalement ­
  constituées  —  c’est-à-dire  ayant  une  sortie  sur  la
mer  —  la  nécessité  d’une  marine  marchande  nationale,  pour
assurer  l’existence  et  la  prospérité  de  leur  commerce,  n’est
pas  discutable.
Dans  le  remarquable  rapport  adressé,  au  nom  de  la  Chambre ­
  des  négociants  commissionnaires  et  du  commerce  extérieur ­
  de  Paris,  à  la  Commission  extraparlementaire  chargée
d’étudier  les  moyens  de  venir  eu  aide  à  la  marine  marchande,
M.  G.  Ferré,  secrétaire  général,  en  donne  de  fortes  raisons.
«  Si  une  marchandise  française  arrive,  dit-il,  par  pavillon
anglais  ou  allemand  après  transbordement,  le  consignataire
se  dira  tout  de  suite  :  cherchons  donc  en  Allemagne  ou  en
Angleterre,  nous  trouverons  peut-être  mieux,  et  puis  le
transport  sera  plus  simple  et  moins  coûteux.  Le  pavillon  est
une  réclame  perpétuelle  et  efficace.
        <pb n="40" />
        LE  RÔLE  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.

21

(f  Cette  réclame  se  trouve  siiujulièrement  renforcée  par
les  statisticpies  de  la  plupart  des  Etats  d’outre-mer  qui  portent ­
  aux  comptes  des  diverses  nations  les  marchandises  entrées ­
  on  sorties  sons  leurs  pavillons  respectifs  :  les  acheteurs
étranqers  jugent  naturellement  d’après  ces  documents  et
passent  leurs  commandes  sur  les  marchés  qui  paraissent  les
mieux  approvisionnés.
«  Eniiu,  il  serait  téméraire  de  compter  exclusivement  sur
les  lignes  étrangères  pour  le  transport  de  nos  marchandises  ;
si  elles  nous  odrent  actuellement  des  conditions  avantageuses, ­
  c’est  hien  dans  l’esjioir,  de  ruiner  notre  marine  marchande; ­
  le  jour  où  celle-ci  se  sera  retirée  de  la  lutte,  il  est
peu  probable  que  nos  anciens  rivaux  continueront  à  se  faire
concurrence  pour  notre  plus  grand  profit  ;  craignons  plutôt
qu’ils  ne  s’entendent  pour  nous  rançonner.  »
La  disparition  de  sa  marine  marchande  non  seulement
expose  un  pays  à  la  concurrence,  mais  lernet  à  la  discrétion
&amp;lt;lc  celui  qui  lui  fournit  les  moyens  de  transport.  Elle  permet
à  cet  intermédiaire/  de  se  livrer  à  toutes  les  contrefaçons  ;
combien  décaissés  de  champagne,  de  bordeaux,  de  cognacs
d’apparence  absolument  française  et  de  fabrication  cependant ­
  étrangère,  combien  d’articles  dits  de  Paris,  combien
d  imitations  de  notre  orfèvrerie  ou  de  notre  horlogerie  sont
annuellement  livrés  dans  le  monde  par  des  négociants  qni
n  avaient  été  au  début  (pie  nos  entrepositaires  !
M.  Émile  Jaubert,  administrateur  délégué  de  l’Industrie
et  de  l’Agriculture  françaises,  a  constaté  dans  un  rapport
adressé  à  cette  association  (pie  la  ville  de  Hambourg  a  reçu,
en  1899,  i3,384  hectolitres  de  cognacs  et  eaux-de-vie;  elle
en  a  exporté  26,190,  soit  près  du  double  ;  pour  le  rhum,  les
(piantités  exportées  ont  été  du  (piintuple  des  quantités  importées; ­
  pour  le  genièvre,  meme  proportion  ;  pour  les  vins,
Hambourg  importe  319,000  hectolitres  et  en  exporte  287,000;
        <pb n="41" />
        22

LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.

il  est  difficilement  admissible  que  cette  ville  d’une  population
si  dense,  où  l’argent  abonde,  où  la  consommation  des  denrées
alimentaires  est  très  grande,  se  contente  pour  ses  besoins
propres,  d’absorber  la  différence,  soit  82,000  hectolitres,
c’est-à-dire  moins  qu’une  toute  petite  ville  du  Nord  de  la
France.  Je  cherche  vainement  dans  les  environs  de  Hambourg ­
  les  plantations  de  vignes  ou  de  cannes  à  sucre  qui
pourraient  lui  permettre  de  tirer  de  son  propre  fonds  de
([uoi  augmenter  ainsi,  avant  de  les  réexporter,  les  quantités
de  cognacs,  de  rhums  ou  devins  importés.  Evidemment  une
fraude  s’exerce  sur  ces  divers  produits;  on  renouvelle  à  leur
égard  avec  de  l’alcool  et  de  l’eau  le  miracle  des  noces  de
Cana.  Ceux  de  nos  négociants  —  et  la  pénurie  de  notre
marine  marchande  les  a  rendus  nombreux  —  (jui  empruntent ­
  pour  leurs  expéditions  la  voie  de  Hambourg  ont  involontairement ­
  fourni  au  grand  port  allemand,  au  détriment  des
récoltants  français  et  coloniaux,  ses  premiers  clients  directs
pour  les  produits  que  nous  venons  d’énumérer.

V.  La  dîme  du  fret.
Le  mal  serait  déjà  grave,  môme  se  bornant  là.  C’est,  en
effet,  enlever  au  commerce  la  sécurité  qui  est  une  de  ses  conditions ­
  d’existence  que  de  le  laisser  ainsi  exposé  par  manque
de  marine  nationale  aux  coups  déloyaux  de  la  fraude  et  aux
spéculations  incessantes  sur  les  tarifs.  Le  négociant  qui  établit ­
  un  prix  de  revient  a  besoin  de  connaître  avec  exactitude ­
  le  coût  du  transport  de  la  matière  première  qu’il  reçoit
comme  de  l’objet  qu’il  expédie.  Or,  il  peut  tout  craindre  de
ses  rivaux  étrangers  ;  en  Allemagne,  en  Angleterre,  commerce ­
  ei  marine  sont  solidaires  l’iin  de  l'autre.
Cette  solidarité,  je  le  sais,  n’est  pas  écrite  dans  le  Code  î
        <pb n="42" />
        23

LE  ROLE  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.

Mais  elle  est  bien  autrement  puissante  et  sûre  que  la  plus
impérieuse  des  obliqations,  car  elle  est  née  de  l’intérêt  direct
des  deux  parties  qu’elle  unit.  L’armateur  allemand  a  conscience ­
  de  puiser  sa  richesse  et  sa  lorce  dans  la  force  et  la  richesse ­
  du  commerçant  allemand.  La  ruine  de  celui-ci  consommerait ­
  sa  propre  ruine.  Comment  ne  tenterait-il  pas  tout  pour
l’éviter?  Comment  hésiterait-il,  en  notre  époque  de  trusts
incessants,  à  s’entendre  avec  l’armateur  anqlais  pour  écraser, ­
  par’  une  élévation  subite  du  prix  du  fret,  telle  ou  telle
branche  de  l’industrie  ou  du  commerce  français  dont  le  développement ­
  deviendrait  dangereux  pour  les  produits  allemands ­
  ou  anqlais  similaires  !
C’est  donc  une  nécessité  sociale  qui  s’impose  à  notre  pays
de  constituer  une  forte  marine  marchande  pour  défendre  le
producteur  français  d’abord  contre  la  fraude,  ensuite  contre
les  prétentions  excessives  et  soudaines  et  les  coups  de  bourse
de  l’armement  étranger.
D’ailleurs,  l’intérêt  national  ne  nous  y  pousse-t-il  pas  irrésistiblement ­
  ?  En  dehors  de  la  honte  secréte  que  nous  pouvons ­
  éprouver  à  demeurer  éternellement  tributaires  de  la
marine  étrangère,  ne  nous  lasserons-nous  pas  de  payer  à
celle-ci  l’énorme  contribution  dont  nous  l’enrichissons  chaque ­
  année  ?
Le  Syndicat  des  armateurs  du  Nord  évalue  à  3oo  millions
le  fret  annuellement  payé  à  la  marine  étrangère.  C’est  une
dîme  colossale  prélevée  sur  le  bénéfice  le  plus  clair  de  notre
industrie  et  de  notre  commerce  et  qui  fait  pousser,  après  bien
d’autres,  à  M.  le  député  Thierry,  un  véritable  cri  d’alarme
dans  son  rapport  sur  le  budget  du  commerce  de  1901.
«  Le  présent  rapport  était  terminé,  écrit-il,  lorsque  nous
avons  appris  qu’en  joignant  à  ses  recherches  divers  renseignements ­
  de  l’armement  et  notamment  de  M.  Duprat,  directeur ­
  de  la  Compagnie  des  Chargeurs  réunis,  le  ministère  des
        <pb n="43" />
        LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.

24
finances  venait  d’établir,  pour  la  publier  dans  ses  tableaux
.annuels  de  la  navigation,  une  évaluation  aussi  exacte  que
possible  du  fret  payé  par  le  commerce  français  aux  marines
étrangères.  Le  cldifre  qui  est  ressorti  de  ces  études  s’élève
pour  l’exercice  1899,  non  pas  à  3oo,  mais  à  366  millions  de
francs.
«  Nous  payons  à  l’étranger  pour  nos  transports  maritimes
une  contribution  à’un  million  par  jour,  soit  en  quinze  ans
CINQ  MILLIARDS.
«Une  meilleure  organisation  de  notre  marine  nous  permettrait ­
  de  retenir  tous  les  ans  de  5o  à  100  millions*  de  ce
tribut.  »
De  pareilles  évaluations  sont-elles  exagérées?  Loin  dt  là,
affirme  M.  Thierry  :
«  Il  faut  considérer  ces  évaluations  comme  très  basses  —
le  fret  est  susceptible  de  variations  dont  il  n’a  pas  été  tenu
compte  dans  ce  travail.  Si  l’on  faisait  entrer  en  ligne  de
compte  les  hausses  que  pourrait  lui  faire  subir  le  cours  du
charbon,  le  chilfre  de  3GG  millions  devrait  être  majoré  de
3o  à  4o  millions.  »
Dans  un  fort  intéressant  article  de  la  Revue  maritime,  du
mois  de  juin  1900,  M.  Tournier,  lieutenant  de  vaisseau  de
réserve,  évalue  à  /f5o  millions  le  fret  enlevé  en  1898  à  la
France  par  les  armateurs  étrangers  :
«  Cet  argent  est  entièrement  perdu  pour  le  pays  et,  sauf
une  fraction  minime  servant  à  acquitter  les  droits  de  port,
il  sort  du  territoire  pour  n’y  revenir  jamais.  C’est,  s’écrie
M.  Tournier,  un  impôt  intolérable  que  nous  payons  à  nos
rivaux,  comme  si  notre  dette  nationale,  déjà  si  lourde,  était
majorée  de  quinze  milliards  aux  mains  des  capitalistes  étrangers. ­
  Cette  situation  déplorable  finirait,  si  elle  se  prolongeait,
par  tarir  les  sources  de  la  fortune  publique.  Elle  appelle
donc  des  mesures  énergiques  qui  nous  permettent  de  nous
        <pb n="44" />
        LE  RULE  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.  25
affranchir,  une  fois  pour  toutes,  de  l’odieux  tribut,  cause
de  notre  ruine  —  et  le  seul  remède,  c’est  le  relèvement  de
la  marine  marchande...  L’esprit  se  refuse  à  admettre  que  les
représentants  de  la  nation  ne  se  hâtent  point  de  fermer  la
plaie,  par  où  s’en  vont  rapidement  les  forces  vives  du
pays  »
M.  Estier,  dans  son  rapport  à  la  commission  extraparlementaire ­
  de  la  marine,  constate  que  plus  des  trois  quarts
«les  marchandises  expédiées  ou  reçues  par  nos  ports  pour
notre  industrie  ou  notre  commerce  sont  chargées  sur  navires
étrangers.
Les  statistiques  officielles  de  la  Direction  générale  des
«louancs  conlirment  pleinement  et  dans  tonte  son  étendue  le
mal  signalé  par  MM.  Thierry,  Tournier  et  Estier.
Pris  dans  son  ensemble,  notre^  trafic  par  mer  a  occiqié,
en  1899,  47,756  navires  à  voiles  ou  à  vapeur  d’une  capacité
de  29,170,368  tonneaux  de  jauge,  savoir  :
A  l’entrée  ;  2(),/4()/i  navires  .  ,  .  17,087,/iG5  tonneaux.
A  la  sortie  :  21,292  navires.  .  .  12,082,908  —
Comparativement  à  1898,  c’est  dans  l’ensemble  une  augmentation ­
  de  457  navires  et  de  2,893,895  tonneaux  de  jauge
représentant,  à  Ventrée,  2/48  unités,  i  ,088,754  tonneaux  ;
à  la  sortie,  209  unités,  i,3io,i4i  tonneaux.
L’augmentation  a  porté  à  l’entrée  comme  à  la  sortie  sur
les  navires  français  et  sur  les  navires  étrangers  ;  mais  elle  a
été  bien  plus  marquée  pour  les  pavillons  étrangers.  Il  n’apparaît ­
  en  effet  dans  l’excédent  total  de  2,898,895  tonneaux
que  470,261  tonneaux  à  l’actif  de  notre  marine,  alors  que
les  marines  concurrentes  y  figurent  pour  1,928,684  tonneaux ­
  (i  ,860,700  pour  les  navires  des  pays  de  provenance
ou  de  destination  et  662,984  pour  les  navires  tiers).  C’est
ce  que  démontrent  les  chiffres  du  tableau  suivant.
        <pb n="45" />
        26

LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.

Entrées  :
1800
1898
Augment,  en  1899  .
Proportion  p.  100  de
l’augmentation.  .
Sorties  :
1899
1898  .  .  .
Augment,  en  1899  .
Proportion  p.  100  de
l’augmentation.  .

TONNAGE
total.

PART
(lu  pavillon
national
dans
le  tonnage
total.

I7,o87,/|05
16,00.8,711

1,083,76/1
G.77
12,082,908
10,772,762

1,3io,  i/fi
12.16

4,797,944
4,482,828

3i5,I16
7.02
4,4^5,880
4,270,785

I55,146
3.63

PART
des  pavillons
etrangers
dans
le  tonnage
total.

12,289,521
II,520,883
768,688

6.67

PART
afferente
aux
pavillons
tiers.

4,660,984
4,586,5.87
74,447
1,62

7,657,023
6,502*027

1,154,996
17.76

2,277,779
1,789,292

488,487
27.80

Le  poids  des  marchandises  ayant  alimenté  en  1899  notre
commerce  niaritime  avec  l’extérieur  a  atteint  23,2.53,823
tonnes  de  i  ,000  kilogrammes.  Déduction  faite  des  épaves
ou  sauvetages  et  des  provisions  de  bord,  ce  chiffre  se  trouve
ramené  à  21,892,726  tonnes,  dont  16,929,455  à  l’entrée  et
4,963,271  à  la  sortie.
A  l’importation,  le  pavillon  français  a  couvert  4,406,047
tonnes  Ç26  p,  100)  et  les  pavillons  étrangers  i2,523,4o8
tonnes  (j/f  p.  100)  ;  à  l’exporlation,  notre  marine  compte
2,329,133  tonnes  (Jfy  p.  /oo),  et  les  navires  étrangers
2,634,138  tonnes  (53  p.  /oo).  Mais,  si  l’on  élimine  les  opérations ­
  que  notre  législation  réserve  au  pavillon  national,
c’est-à-dire  les  échanges  avec  l’Algérie,  les  importations  de
la  Tunisie,  les  chargements  en  provenance  ou  à  destination
de  la  grande  pêche,  il  ne  revient  à  notre  flotte  de  commerce,
dans  les  transports  ressortissant  à  la  navigation  de  concurrence, ­
  que  3,148,575  tonnes  à  l’entrée  (20  p.  /oo)  et
        <pb n="46" />
        LE  ROLE  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.

27

1,780,184  tonnes  à  la  sortie  (/top.  100),  tandis  que  les  paris
afférentes  aux  pavillons  étrangers  sont  de  80  p.  100  à  l’arrivée ­
  et  Go  p.  100  au  départ.
La  marine  anglaise  et  la  marine  allemande  sont  nos  grands
transporteurs.  En  i8gg,  il  ressort  du  tableau  général  du
commerce  et  de  la  navigation  que  la  proportion  pour  cent
du  tonnage  d’entrée  a  été  de  28.1  pour  les  navires  français
et  de  71.9  pour  les  navires  étrangers.  Dans  ce  dernier  total,
la  Grande-Bretagne  figure,  à  elle  seule,  pour  43.2  p.  100.
A  la  sortie,  la  proportion  du  tonnage  français  est  de  3fi.fi
p.  100  et  celle  du  tonnage  étranger  de  fi3.4,  sur  lesquels
l’Angleterre  figure  pour  37.fi.
Le  pavillon  anglais  représente,  comme  on  le  voit,  les
quatre  septièmes  de  la  part  des  pavillons  étrangers,  mais  il
convient  de  faire  remarquer  que  cette  part  a  diminué  de
1898  à  1899  (37.fi  au  lieu  de  49.8fi),  tandis  que  le  pavillon
allemand  a  progressé  de  10.97  ^  17.14  p.  100  à  l’entrée  et
de  1,5.98  à  27.4  p.  100  à  la  sortie.
Quant  aux  sommes  encaissées  par  les  transports  maritimes,
il  est  facile  de  se  convaincre  qu’elles  sont  allées  pour  les
trois  quarts  dans  les  poches  de  l’étranger.
Le  fret  payé  en  1899  pour  le  transport  des  marchandises
importées  et  exportées  est  évalué  à  447,8o3,ooo  fr.,  dont
337,292,000  fr.  pour  l’entrée  et  110,5i  1,000  fr.  pour  la
sortie.  '
Sur  cette  somme  totale  de  447,8o3,ooo  fr.,  il  n’est  resté
entre  les  mains  de  l’armement  français  que  147,510,000  fr.
Le  reste  a  été  pris  par  l’étranger.  Encore  faut-il  remarquer
(jue,  si  l’on  défalque  le  fret  payé  pour  la  navigation  réservée
(Algérie,  Tunisie,  grande  pèche),  la  somme  encaissée  par
l’armement  français  pour  la  navigation  de  concurrence  tombe
à  11fi,  1(37,000  fr.
La  marine  étrangère,  en  1899,  ^  empoché  »  3oo  millions
        <pb n="47" />
        28  LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.
298,000  fr.  d’argent  français,  se  décomposant  ainsi  qu’il
suit  :

Navires  des  pays  de  provenance  et  de  destination.  i0i,i/|0,ooo  fr.
Navires  tiers  189,147,000
Total  800,298,000  fr.

Pone—  que  les  partisans  du  «  laissez-faire,  laissez-aller  »
méditent  bien  ces  cliilfres  !  —  sur  1,226,000  fr.  déboursés
(¡uotidiennemciit  par  l’industrie  et  le  commerce  français  poulie ­
  transport  maritime  des  marchandises  d’importation  et
d’exportation  ;
Sur  i,i4o,o()o  fr.  versés  à  la  navigation  de  concurrence  ;
L’étranger  encaisse  chaque  jour  880,000  fr.  environ.
Et  notre  tribut  s’alourdit  sans  cesse,  en  même  temps  que
décroissent  les  forces  de  la  navigation  française  de  concurrence. ­
  C’est  l’étranger  qui  devient  le  maître  de  nos  transports ­
  et  qui,  tous  les  trois  ans,  prélève  dans  notre  caisse
l’exorbitante  dîme  de  un  milliard  de  francs!
A  côté  de  cette  situation  déplorable,  il  est  bon  d’indiquer
celle  de  nos  concurrents,  ou  du  moins  du  principal  d’entre
eux,  au  point  de  vue  maritime  —  de  l’Angleterre.
Le  mouvement  général  de  la  navigation  en  1899,  d’après
VAnnual  Statement,  distribué  au  Parlement,  fut,  dans  ce
pays,  de  715,900  bâtiments,  jaugeant  ensemble  209,848,081
tonnes  contre  718,187  unités  faisant  le  total  de  200,848,o56
en  1898,  d’où  une  avance  de  2,768  navires  représentant
8,5oo,025  tonnes  en  faveur  de  1899.
Le  pavillon  britannique,  dans  ce  total  général,  est  représenté ­
  par  ()/i8,(jgo  jaugeant  174,686,894  tonnes,  en
diminution  de  8,098  unités,  mais  en  augmentation  de
4,686,116  tonnes  se  répartissant  ainsi  que  le  montre  le  tableau ­
  suivant.
        <pb n="48" />
        LE  RÔLE  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.  2g

ENTRÉES.

SORTIES.

Navires  à  voiles  ....
Navires  à  vapeur.  .  .  .
Total

NAVIRES.

TONNES.

NAVIKKS.

TONNES.

85,009
270,474

0,990,402
79,824,108

84,279
288,569

0,927,288
78,893,586;

80,814,570

822,848

85,820,824!

La  part  prise  par  les  pavillons  étrangers  s’élève  seulement
k66,(jio  navires  jaugeant  30,712,687  tonnes,  en  excédent
de  5,856  unités  représentant  5,818,909  tonnes,  qui  se  divi-,
  sent  comme  suit  :

ENTRÉES.

SORTIES.

Navires  à  voiles  ....
Navires  à  vapeur.  .  .  .
Total

NAVIRES.

TONNES.

NAVIRES.

TONNES.

I0,5o8
28,170

3,202,647
15,171,287

10,290
22,986

8,159,908
i5,178,850

33,678

18,878,984

38,282

18,888,753

Les  proportions  sont,  on  le  voit,  renversées  ;  le  pavillon
britannique  couvre  les  trois  quarts  de  la  marchandise  hrh
taniiique,  tandis  que  chez  nous  c’est  à  peine  si  le  pavillon
français  couvre  le  quart  de  la  marchandise  française  !
Si  encore  l’armement  étranger  laissait,  sous  forme  d’achats
de  provisions  de  bord,  de  salaires,  de  droits,  une  notable
partie  de  ce  qu’il  prélève  en  France,  le  mal  causé  par  cette
ralle  incessante  d’argbnt  se  trouverait  atténué.  Mais  des
renseignements  concordants  permettent  d’affirmer  que  la
presque  totalité  des  capitaux  versés  par  nous  sont  à  tout  ja-
        <pb n="49" />
        (i)  Commission  extraparlementaire  de  la  marine.  Compte  rendu  de  la  Commission.

3o

LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.

mais  aliénés.  M.  Eslier,  dans  son  rapport  (*),  le  constate  en
ces  termes  :
«  D’après  les  statisticpies  de  la  douane,  les  navires  français ­
  sortant  de  France  ont  embarqué  en  189G  dans  les  ports
de  France,  comme  provisions  de  bord,  908,792,000  kilogrammes ­
  de  provisions  diverses  d’une  valeur  totale  de
30,761,000  fr.
«Les  navires  étrangers  n’ont  embarqué  que  261,607,000
kilogrammes  pour  une  valeur  totale  de  G,8o3,ooo  fr.
«  Si  nous  comparons  les  dépenses  faites  dans  les  ports
français  au  tonnage  des  marchandises  transportées  sous
notre  pavillon  ou  sous  pavillon  étranger,  ce  qui  est  l’indice
de  la  recette  faite  en  France  par  les  navires  fré(|ucntant  nos
ports,  nous  trouvons  que  les  navires  étrangers  qui  ont  transporté, ­
  entrée  et  sortie,  12,918,761  tonnes,  ont  dépensé  en
achat  de  provisions  de  bord  G,8o3,ooo  Ir.  soito  fr.  61  c.  par
tonne  transportée.
«  Les  navires  français  qui  out  transporté,  entrée  et  sortie,
4,071,668  tonnes,  ont  dépensé  en  achats  de  provisions  de
bord  30,761,000  fr.,  soit  7  fr.  66  c.  par  tonne  transportée.
«Si  donc  notre  pavillon  avait  effectué  la  totalité  de  nos
transports,  c’est  une  somme  supplémentaire  de  97,600,000  fr.
qui  aurait  été  conservée  à  la  France  sur  ce  seul  chapitre,  sur
les  3oo  millions  de  francs  que  nous  payons  annuellement
comme  fret  aux  navires  étrangers.  »
Évidemment,  l’hypothèse  dn  transport  exclusif  par  la  marine ­
  française  des  marchandises  françaises  est  irréalisable  ;
mais  il  n’en  est  pas  moins  intéressant  de  souligner  cette
nouvelle  et  fâcheuse  conséquence  de  l’envahissement  de  nos
ports  par  la  marine  étrangère;  «  11  a  été  calculé  sur  des  données ­
  précises,  dit  M.  Thierry,  rapporteur  du  budget  du  com-
        <pb n="50" />
        LE  RÔLE  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.

3l

merce,  que  les  opérations  de  transport  d’un  navire  français
laissent  aux  mains  de  nos  nationaux  sous  forme  de  salaires,
dépenses  de  ravitaillement,  frais  de  constructions  maritimes, ­
  etc.,  7.5  p.  100  du  fret  contre  6  p.  100  que  laisse  eu
France  le  même  fret  ¡)ayé  pour  notre  transport  maritime
aux  navires  étrangers.  »
Les  neuf  dixièmes  du  milliard  qu’elle  paie  chaque  trois
ans  à  l’armement  étranger  sont  donc  perdus  définitivement
pour  la  France.  '  ‘
Falsification  de  nos  denrées,  et  comme  conséquence  dépréciation ­
  de  la  marque  française  sur  le  marché  universel  ;
ruine  possible  de  notre  industrie,  au  cas  d’une  entente  maritime ­
  anglo-allemande  ;  tribut  dhin  milliard  payé  chaque  trois
ans  à  l’étranger;  perte  sèche  annuelle  de  deux  cent  quatrevingts
  à  trois  cents  millions  de  numéraire,  qui  sortent  de
nos  caisses  pour  n’y  plus  jamais  rentrer  et  vont  enrichir  les
armateurs  teutons  ou  britanniques  ;  est-ce  là,  du  moins,  le
bilan  complet  des  maux  que  nous  cause  la  décadence  de  la
marine  marchande  ?
VI.  Le  rôle  colonial  et  militaire  de  la  marine
marchande.
Hélas,  non  !
Aux  regrets  que  peut  causer  une  pareille  situation,  il
faut  encore  que  viennent  s’ajouter  des  angoisses  patriotiques. ­
  «  L’intérêt  de  la  nation  tout  entière,  écrivait  l’amiral
Réveillère  dans  une  étude  magistrale  publiée  par  la  Marine
française,  veut  que  la  France  ait  une  marine  marchande
aussi  importante  que  possible.  »
A  quoi  bon  posséder  des  colonies,  si  l’on  n’a  pas  de  marine ­
  marchande  pour  les  relier  à  la  mère-patrie  ?  Les  hommes
d’Etat  de  la  troisième  République,  aiguillés  dans  cette  voie
par  Jules  Ferry,  ont  dirigé  tout  l’elforl  de  l’action  extérieure
        <pb n="51" />
        32

LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.

française  vers  la  coiistitiilion  d’immenses  déboneliés  coloniaux. ­
  Nous  avons  pris  la  Tunisie,  le  Tonkin,  le  Dahomey,
le  Gong|o,  Madagascar;  semé  le  désert  africain  des  ossements
blanchis  de  nos  explorateurs,  de  nos  officiers,  de  nos  soldats. ­
  Demain,  nous  prendrons  le  Maroc.  Le  parti  colonial
est  insatiable  dans  son  appétit,  et  s’il  pouvait  atteindre  la
Lune,  volontiers  il  l’annexerait.
C’est  fort  bien,  et  la  ressource  nous  reste  de  penser  que
les  plus  sages,  en  pareille  matière,  sont  peut-être  les  plus
fous,  puisque  les  nations  «  d’esprit  pratique  »,  l’Angleterre,
l’Allemagne,  les  États-Unis,  paraissent  possédées  comme
nous  de  cette  rage  colonisatrice.
Nos  possessions  lointaines  nous  ont  coûté  cher  ;  leur  conquête ­
  exigea  les  millions  par  centaines  et  les  vies  par  milliers. ­
  Elles  nous  ont  même  valu  des  crises  tragiques,  où
l’opinion  se  demandait  avec  anxiété  si  la  France,  oublieuse
de  l’amputation  subie  pendant  l’année  terrible,  n’allait  pas
être  obligée,  à  propos  des  marécages  du  Bahr  cl  Ghazal,  de
tirer  l’épée  contre  sa  voisine  et  sa  principale  cliente  !
Quelle  raison  donner  à  un  aussi  gigantesque  eifort  et
comment  se  justifier  d’exposer  le  pays  à  de  pareils  dangers,
si  l’on  n’invoque  la  nécessité  de  trouver  des  débouchés  à
notre  production  nationale  ?  Et  cependant,  le  grand  échange
commercial  escompté  entre  la  métropole  et  ses  établissements ­
  d’outre-mer  reste  encore  à  réaliser.
Malgré  nos  barrières  et  notre  arsenal  de  lois  protectionnistes, ­
  le  produit  anglais,  allemand,  américain  s’insinue  sur
notre  propre  domaine  et  s’y  développe  plus  que  celui  de
l’industrie  française.  Nous  tirons  les  marrons  du  leu  pour
en  régaler  nos  concurrents.  Péchons-nous  par  impuissance
et  l’avisé  diplomate  que  fut  M.  de  Chaudordy  aurait-il  donc
vu  juste  lorsqu’il  écrivait  :
«  La  France  ne  sera  jamais  une  puissance  coloniale.  On
        <pb n="52" />
        LE  RÔLE  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.

33

ne  colonise  pas,  au  sens  propre  du  mot,  quand  la  natalité
diminue  dans  un  pays  ou  du  moins  n’auqmente  pas.  C’est
quand  les  populations  ne  trouvent  plus  de  place  chez  elles
(pi’elles  débordent  naturellement  au  dehors  et  se  répandent
d’elles-mômes  sur  le  monde.  La  France  pourra  planter  son
drapeau  sur  beaucoup  de  continents,  elle  pourra  occuper
beaucoiq)  de  territoires,  elle  ne  pourra  que  se  créer  beaucoup ­
  de  sources  nouvelles  d’embarras.  »
Je  trouve  excessif,  pour  ma  part,  le  jugement  de  M.  de
Chaudordy.  D’abord,  les  poussées  de  natalité  suivent  plus
souvent  qu’elles  ne  les  précèdent  les  mouvements  d’émigration. ­
  Ensuite,  l’exemple  de  l’Indo-Chine  et  de  la  Tunisie
montre  que  nous  sommes  capables  d’un  elfort  colonial  ;  les
capitaux  ne  manquent  pas  aux  bonnes  et  trop  souvent
même  aux  mauvaises  affaires  d’outre-mer;  quant  aux  colons,
j’ai  entendu  le  colonel  Lyauley,  collaborateur  du  général
Galliéni,  déclarer  qu’il  s’en  était  présenté  pour  Madagascar
plus  qu’on  n’en  souhaitait.  Que  de  fois,  dans  les  conversations ­
  au  village,  ai-je  entendu,  meme  dans  le  Midi,  où  la
population  passe  cependant  pour  peu  migratrice,  de  jeunes
hommes  exprimer  le  désir  d’employer  leur  activité  en  des
entreprises  lointaines?  Que  manque-t-il  donc  à  notre  pays
pour  devenir  colonisateur?  Une  marine  marchande.
C’est  le  drajieau  qui  entraîne  le  régiment  ;  c’est  le  pavillon
([ui  entraînera  les  colons.  Une  marine  marchande  puissante,
par  la  publicité,  le  mouvement,  l’activité,  l’attirance  vers  les
contrées  d’outre-mer  qu’elle  provoquera,  fera  plus  pour  déterminer ­
  la  poussée  coloniale  que  mille  savantes  conférences
avec  ou  sans  projections  à  la  lumière  oxydrique.
De  meme,  la  France  ne  peut  prétendre  à  jouer  un  grand
rôle  dans  la  politique  internationale  si  elle  ne  possède  pas  une
Hotte  commerciale  puissante.  La  République  a  créé,  à  force
de  sacrifices,  une  marine  de  guerre  de  premier  ordre  ;  ce
3

PllOBL.  MAK.  MAUCII.
        <pb n="53" />
        34  TE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.
sera  l’iionneur  éternel  des  républicains  Gornjeard,  Aube,
Lockroy,  Camille  Pelletan,  Glémenceau,  René  Goblet,
Rrisson,  de  La  Porte,  d’avoir  comme  ministres,  députés,
publicistes,  sans  souci  des  railleries  réactionnaires  (jui  prétendaient ­
  les  accabler,  appelé  l’attention  du  pays  sur  le  problème ­
  naval.
•  «  Il  faut  regarder  la  mer,  écrivait  dans  son  beau  livre  La
Défense  navale  M.  Édouard  Lockroy.  C’est  de  là  que  vient
le  danqer  actuel.  Il  est  qrand.  On  a  délaissé  la  marine,  ou
plutôt  on  l’a  abandonnée  à  elle-même.  L’esprit  de  routine,
si  vivace  chez  elle,  l’a  affaiblie.  Ce  n’est  pas  (jue  nos  marins
aient  dégénéré.  Ils  sont  restés  les  mêmes  qu’autre  fois.  Ils  ont
gardé  leurs  qualités  premières,  leur  haute  intelligence,  leur
admirable  héroïsme.  Mais  l’organisation  même  des  services  ne
s’est  pas  pliée  aux  besoins  nouveaux.  L’esprit  moderne  ne
l’a  pas  pénétrée  ;  les  traditions  de  la  marine  à  voile  s’imposent ­
  encore  à  la  marine  à  vapeur.  Une  apathie  traditionnelle
a  paralysé  la  défense.  Ni  les  bases  d’opérations,  ni  les  défenses ­
  métropolitaines,  ni  les  flottilles,  ni  la  flotte  elle-même
ne  sont  suffisamment  [irêtes  aux  luttes  terribles  que  verront
un  jour  les  océans.  »
Ce  langage  de  M.  Lockroy,  il  y  a  vingt  ans  que  les  républicains ­
  le  tiennent.  La  Chambre  s’est  laissée  convaincre  de
sa  justesse  et  a  patriotiquement  consenti  les  sacrifices
énormes  d’argent  qui  lui  furent  demandés  pour  mettre  la
flotte  en  mesure  d’accomplir  tout  son  devoir  envers  la
France,  lorsque  la  destinée  l’y  appellera.
Mais,  ici  encore,  la  même  interrogation  monte  aux  lèvres.
A  quoi  bon  une  marine  de  guerre  formidable,  si  son  objectif
n’est  pas,  en  même  temps  que  de  défendre  nos  colonies,  de
protéger  notre  commerce?  Et  comment  aurions  nous  un
commerce  à  protéger,  si  son  instrument  de  transport  restait
demain  ce  qu’il  est  aujourd’hui  —  étranger  à  la  France  ?
        <pb n="54" />
        LE  RÔLE  DE  L.V  MARINE  MARCHANDE.

35

Pour  défendre  nos  cotes  contre  les  attaques  ennemies,
les  batteries  de  terre,  les  mines,  les  sous-marins  et  les  torpilleurs ­
  suffisent.  Il  n’est  besoin  pour  cela  ni  de  cuirassés,
ni  de  croiseurs  cuirassés;  et  cependant  nous  voyons  fiqurer
au  projet  de  budget  de  1901,  dans  l’état  II,  toute  une  liste
de  puissantes  unités  dont  le  ministre  de  la  marine  est  autorisé ­
  à  continuer  ou  à  entreprendre  la  construction  pendant
l’année  1901  et  qui  comprend  :
Les  cuirassés  d’escadre  (construits  dans  les  arsenaux)  :
Dépenses.

Ilenri-IV  20,081,177  fr.
léna  27,788,490
SulTren  29,889,080
A.  8  35,542,704
Les  croiseurs  cuirassés  :
Jeanne-d’Arc  21,896,178
Dupelit-Thouars  20,795,976
Gueydon  20,448,033
Condé  21,694,981
Gloire  22,081,781
Ca  Marseillaise  22,081,767
Jules-Ferry  29,248,600
Géon-Gamhetla  29,248,600
•  29,248,600
^^'MOeix  16,808,847
Jurien-de-la-Gravière  ....  11,449,489
1  uis  encore,  construits  par  l’industrie  :
Le  cuirassé  d’escadre  A  10.  .  35,4i4,io4
Les  croiseurs  cuirassés  :
Montcalm  22,670,280
Sully  28,803,894
Amiral-Aube  24,330,019
Desaix  19,068,975
Kléber  19,268,088
        <pb n="55" />
        36

LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.

A  quoi  rimerait  celte  dépense  de  5oo  millions,  rien  que
pour  notre  Holte  de  liqne,  si  nous  ne  nous  préoccupions
pas  de  créer,  de  développer  derrière  elle,  eu  quekpie  sorte
à  son  ombre  et  sous  son  abri,  une  marine  marchande?
La  marine  de  querre,  privée  de  l’appui  nécessaire  de  la
marine  commerciale,  est,  en  eiret,  un  corjis  sans  âme.
«  Une  grande  nation  comme  la  notre,  déclare  le  8  août  1897
la  Bourse  du  travail  de  Nantes  Q'),  doit  avoir  ses  cadres  tout
formés  de  marins,  de  charpentiers,  de  métallurgistes,  de
forgerons,  de  menuisiers,  de  cordiers,  de  voiliers,  de  poulieurs,
  de  gréeurs,  d’ouvriers  du  port.  11  y  a  là  une  force
vive  qu’elle  n’a  pas  le  droit  de  gaspiller.
«  Les  rudes  travaux  de  la  marine,  (pu  conviennent  mieux
à  la  race  bretonne  que  la  fabrication  de  la  bimbeloterie,  des
articles  de  mode  ou  de  la  parfumerie,  forment  des  hommes
habiles  dans  leur  profession,  laborieux,  résistants  à  la  fatigue, ­
  dont  on  a  eu  souvent  besoin  dans  les  temps  de  crises
nationah's  et  doid  on  aura  besoin  encore—  »
Lien  de  plus  vrai  ni  de  plus  juste.  Qu’un  conllil  éclate  :
sans  mécaniciens  exercés,  sans  ouvriers  spécialistes,  sans  installations ­
  suflisantes  dans  nos  grands  centres  maritimes  pour
les  réparations,  notre  Hotte,  réduite  aux  seules  ressources
des  arsenaux,  se  verra  paralysée  par  les  avaries,  impuissante
à  ])roiiler  des  occasions  favorables,  réduite  à  perdre  un
temps  précieux.  Le  temps,  l’occasion  favorable,  cela  s’appelle
en  pareil  cas  la  victoire.  Ecoutons  encore  M,  LockroyQ)  :
((  La  victoire  appartiendra  à  la  nation  qui  aura  le  mieux
veillé  à  tous  les  détails  de  son  outillage,  qui  aura  en  plus
grand  nombre  amassé,  dans  des  ports  bien  abrités  et  bien
défendus,  les  remorqueurs,  les  chalands,  les  charbonniers,
les  citernes,  nécessaires  au  prompt  ravitaillement  de  ses

(1)  Commission  exlra-parlementaire  de  la  marine.  Sous-commission  d'enquéle,  p.  SaO.
(2)  La  Défense  navale,  p.  05.
        <pb n="56" />
        LE  RÔLE  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.  37
escadres  et  de  ses  bâtiments  isolés,  qui  aura  le  mieux
orqanisé  ses  navires  de  réserve,  qui  aura  le  mieux  su  les
entretenir  et  les  tenir  prêts  à  la  lutte,  qui  aura  le  mieux
soigné  leurs  machines,  leurs  appareils  évaporatoires,  leurs
organes  militaires,  de  laçon  que  dans  le  temps  prévu,  ils
puissent  sortir  et  prendre  la  mer;  à  celle  qui  aura  le  mieux
préparé  la  mobilisation  de  ses  éipiipages,  de  telle  sorte
(jue  cette  opération  se  lasse  rapidement,  sans  conlusion,
sans  bruit...  »
Les  leçons  d’une  expérience  récente  viendraient  d’ailleurs,
s’il  pouvait  subsister  quelque  doute  sur  les  services  qu’une
nation  a  le  droit  d’attendre  de  sa  Hotte  commerciale,  en  démontrer ­
  toute  l’importance.
Les  Américains  ont  employé,  durant  les  opérations  de
leur  (juerre  avec  l’Espagne,  en  outre  des  croiseurs  auxiliaires ­
  (paquebots  transiórmés  et  armés)  :
18  vapeurs  pour  ravitailler  la  Hotte  en  combustible  ;
G  vapeurs  transporteurs  de  vivres  et  navires-glacières  ;  '
•2  vapeurs  transformés  en  usines  à  distillation,  munis  de
vastes  réservoirs  et  pouvant  chacun,  en  moyenne,  produire
quotidiennement  2,720  hectolitres  d’eau  douce  pour  l’alimentation ­
  des  équipages  et  des  chaudières;
G  vapeurs  à  passagers  servant  de  navires-hôpitaux  ;
1  grand  vapeur,  /e  Viilcarij  servant  de  navire-atelier  et
aménagé  pour  faire  les  grosses  réparations  des  avaries  aux
cuirassés  (il  pouvait  fournir  des  coulées  de  fonte  d’une
tonne,  était  muni  de  machines-outils  puissantes,  et  d’un
personnel  de  cent  ouvriers  ajusteurs,  fondeurs  et  chaudronniers; ­
  en  six  semaines,  ce  navire  opéra  plus  de  six  cents
réparations)  ;
2  navires  télégraphistes  chargés  de  couper  ou  d’utiliser
les  câbles  sous-marins.
Au  total  —  c’est  M.  Woodward,  ingénieur  de  la  marine
        <pb n="57" />
        38  LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.
(les  États-Unis,  qui  le  constate  —  les  Américains  ont  emprunté ­
  à  leur  marine  commerciale  environ  200,000  tonnes
(le  gros  vapeurs  qu’ils  ont  aménagés  suivant  les  besoins  de
leur  flotte.
Notez  qu’au  début  de  la  guerre,  la  marine  américaine
était  absolument  démunie  d’auxiliaires.  C’est  pressés  par  la
nécessité,  c’est  quand  ils  furent  contraints  de  reconnaître
que  leur  flotte  militaire  ne  pouvait  leur  rendre  les  services
qu’ils  en  attendaient  si  elle  n’avait  derrière  elle  une  base
sérieuse  de  transports,  de  charbonniers,  de  citernes,  de
bâtiments  de  ravitaillement  et  de  réparation,  de  pontonshôpitaux,
  etc.,  que  les  États-Unis  se  décidèrent  à  établir
celle-ci.  Le  «  Bureau  de  la  flotte  auxiliaire  »,  créé  au  dernier ­
  moment  et  alimenté  par  des  crédits  spéciaux  votés  par
le  Congrès,  examina  de  nombreux  bâtiments,  depuis  les
steamers  des  lignes  régulières  américaines  jusqu’aux  remor-([ucurs
  et  aux  yachts.  Son  choix  s’arrêta  sur  ([uel({ucs  pa-(piebots,
  de  grands  remorqueurs  et  les  yachts  à  vapeur.  Ces
derniers,  au  nombre  de  27,  provenaient  d’un  peu  [)artout,
même  des  grands  lacs.  Une  fois  achetés,  à  des  prix  fixés  par
le  Bureau,  les  yachts,  leurs  noms  changés,  étaient  conduits
vers  l’arsenal  le  plus  proche  pour  y  être  transformés  aussi
rapidement  que  possible.  Beaucoup  d’entre  eux,  venant  de
New-York,  furent  armés  à  l’arsenal  de  Brooklyn  ;  aussitôt
prêt,  chaque  bâtiment  fut  dirigé  sur  sa  station  ;  la  plupart
gagnaient  directement  Key-West  et  de  là  Cuba.
Cette  flotte  improvisée  rendit  aux  Américains  d’immenses
services  ;  elle  permit  à  l’amiral  Sampson  de  tenir,  sans  trop
de  fatigue  et  toujours  paré  pour  le  combat,  le  long  blocus  de
Santiago,  qui  se  termina,  le  3  juillet  1898,  par  la  destruction
complète  ou  la  capture  de  la  flotte  de  l’amiral  Cervera  et
mit  en  quelque  sorte  fin  à  la  guerre  maritime  entre  les
États-Unis  et  l’Espagne.  S’il  n’avait  pas  eu  de  charbonniers
        <pb n="58" />
        LE  ROLE  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.

39

pour  le  ravitailler  en  pleine  mer,  de  navires-glacières  pour
transporter  des  vivres  frais  et  entretenir  les  forces  des  équipages ­
  astreints  à  une  dépense  physiipie  considérable,  de
navires-ateliers  pour  réparer  ses  avaries,  qui  sait  si  l’amiral
Sampson  eût  pu  garder  ainsi,  nuit  et  jour,  son  escadre  sous
pression,  prête  à  fondre,  tel  un  gigantesque  oiseau  de  proie,
sur  les  malheureux  vaisseaux  espagnols  ?
Les  spécialistes  sont  unanimes  à  constater  que  l’expérience ­
  des  dernières  guerres  montre  l’utilité  d’avoir  des
navires  pouvant  porter  beaucoup  de  charbon  et  de  rechanges, ­
  et  possédant  les  moyens  de  décharger  rapidement  à
la  mer,  sur  des  bâtiments  de  guerre,  leur  matériel  ou  leur
charbon.
Où  trouver  ces  navires,  sinon  dans  la  marine  marchande?
C’est  à  elle  que  demain  notre  marine  de  guerre  s’adresserait, ­
  comme  le  fit  chez  elle  la  flotte  américaine,  pour  lui
demander  des  transports,  des  navires-citernes,  des  charbonniers, ­
  des  remorqueurs,  et  —  afin  de  les  conduire  et  les  servir ­
  —  des  capitaines,  des  mécaniciens,  des  chaulfeurs.  Mais
tandis  que  les  États-Unis  n’eurent  que  l’embarras  du  choix,
l’appel  de  la  France  ne  ferait  surgir,  en  dehors  des  paijuebots
  des  lignes  subventionnées  et  de  quelques  douzaines  de
steamers,  ipi’une  Hotte  dérisoire,  composée  de  vieux  bateaux ­
  ou,  ce  ([ui  est  pis,  de  navires  à  voiles  !  ,
Ai-je  tort  de  parler  d’angoisses  patriotiques  ?  Les  conséquences ­
  d’une  pareille  situation,  il  n’est  pas  besoin  d’être
grand  clerc  pour  les  prévoir  :  c’est  l’immobilisation  à  Brest
et  à  Toulon  de  notre  Hotte  de  guerre,  l’impossibilité  des
longues  croisières,  le  renoncement  aux  raids  lointains,  la
perte,  par  la  paralysie  des  mouvements,  de  la  plupart  des
chances  de  victoire  !  Nous  verrions  réapparaître  une  vieille
connaissance  —  le  fameux  plan  élaboré  par  le  conseil  des
amiraux  au  moment  de  Fachoda,  ce  plan  qui  ordonnait  à  la
        <pb n="59" />
        40  LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.
flotte  de  demeurer,  comme  la  chèvre  qui  tourne  autour  du
piquet,  à  Brest  ou  à  Toulon,  sous  la  protection  des  batteries
de  terre.
L’a-t-oii  assez  raillé?  Était-il  bon?  Était-il  mauvais?  Aux
tacticiens  de  le  dire.  En  tout  cas,  nous  n’aurions  même  pas
dans  l’avenir  la  ressource  de  penser  que  si  notre  flotte  se
résolvait  à  l’immobilité,  elle  aqirait  ainsi  par  tactique.  Une
pareille  attitude,  peu  conforme  à  ses  aptitudes,  à  sa  force,  à
la  bravoure  de  ses  équipages,  lui  serait,  hélas  !  imposée  par
la  force  des  choses  et  par  l’impuissance  de  faire  mieux,  résultant, ­
  l’une  et  l’autre,  de  la  détresse  profonde  de  notre
marine  marchande  inapte  à  lui  prêter  le  moindre  secours.
«  La  puissance  maritime  —  a  dit  en  une  page  qui  mérite
d’être  louée  pour  sa  précision  M.  le  lieutenant  Tournier  —
est  une  entité  un  peu  complexe  dont  les  éléments  principaux
sont,  dans  l’ordre  chronologique  établi  par  l’histoire  :  la
marine  marchande,  les  colonies  et  la  marine  de  guerre.  A
un  peuple  soucieux  de  ses  destinées,  qui  veut  édifier  sa
puissance  maritime  sur  des  bases  solides,  la  co-existence  de
ces  trois  éléments  s’impose  à  un  tel  degré  que  la  nullité  ou
la  disparition  de  l’un  d’eux  entraîne  nécessairement  l’inanité ­
  ou  le  déclin  des  deux  autres.
«  Sans  marine  marchande  transportant  les  articles  industriels ­
  de  la  métropole  aux  colonies,  celles-ci  ne  sont  et  ne
peuvent  être  que  des  dépôts  de  fonctionnairés.  Au  vrai  colou
qui  travaille  et  qui  produit,  il  faut  un  lien  le  rattachant  aux
manufactures  et  aux  consommateurs  de  la  mère  patrie.  Ce
lien  indispensable,  c'est  le  navigateur.  D’autre  part,  sans
commerce  à  protéger,  sans  colonies  à  secourir,  la  marine
de  guerre  manque  de  force  dans  l’espace  et  dans  le  temps,
car  elle  n’a  ni  raison  d’être,  ni  bases  stratégiques,  ni  point
d’appui,  ni  réserves  de  personnel.  Elle  peut  mamjuer  d’ateliers ­
  de  construction  et  de  réparation,  et  se  trouver,  en
        <pb n="60" />
        LE  ROLE  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.

4l
temps  de  guerre,  dans  l’impossibilité  de  se  relever  d’un
échec,  laute  de  toutes  les  industries  qui  dépendent  de  la
grande  industrie  maritime.
«  On  voit  donc  (pi’une  Hotte  marchande  nombreuse  et
prospère,  avec  toutes  les  conséquences  industrielles  qu’elle
entraîne,  est  aussi  nécessaire  à  la  grandeur  de  la  France
qu’un  riche  domaine  colonial  et  une  puissante  marine  militaire. ­
  II  y  a  solidarité  absolue  entre  ces  trois  éléments  de
force  :  pousser  au  développement  de  ceux-ci  en  négligeant
■ceux-là  serait  travailler  dans  le  vide  ;  l’œuvre  entière  resterait ­
  frappée  de  stérilité  »
        <pb n="61" />
        NOTRE  FLOTTE  COMMERCIALE

I.  L’élan  maritime  à  l’étranger.
C’est,  liélas  !  répéter  un  fastidieux  lieu  commun  cjue  proclamer ­
  après  M.  Charles  Roux,  après  tant  d’hommes  éminents, ­
  après  le  Gouvernement  et  la  Chambre,  la  décadence
de  notre  marine  marchande.  Il  n’est  pas  permis  de  conserver ­
  le  moindre  doute  à  cet  égard  devant  les  constatations
de  faits  et  de  chilfres  qui  montrent  le  pavillon  étranger
maître  du  fret,  du  transport,  du  commerce  nationaux.
Il  semble  que  la  nation  française,  d’esprit  pourtant  si
alerte  et  si  vif,  se  soit,  à  l’instar  de  certains  personnages  de
légende,  endormie  pendant  vingt  ans  et  qu’elle  se  réveille
aujourd’hui  au  milieu  d’un  monde  maritime  nouveau  dont
la  puissance  l’accable.  L’Angleterre,  l’Allemagne,  les  États-Unis,
  lancés  à  toute  vapeur  dans  la  voie  de  l’armement,
augmentent  dans  des  proportions  inouïes  leur  productivité
en  constructions  navales,  révent  d’immenses  et  rapides  l)ateaux
  et  les  réalisent;  le  vieux  matériel,  à  petit  tonnage,
leur  est  une  entrave  insupportable  dont  ils  ne  manquent  pas
de  se  débarrasser,  dès  que  s’oilre  une  occasion  propice.
Or,  notre  tonnage  à  vapeur  est  non  seulement  inférieur  à
celui  des  nations  concurrentes,  et  diminue  tandis  (|ue  le  leur
s’accroît,  mais  encore  les  éléments  dont  il  est  formé  sont
        <pb n="62" />
        NOTRE  FLOTTE  COMMERCIALE.

43

pour  la  plupart  défectueux.  M.  Eslier  le  constate  dans  son
rapport  à  la  commission  extraparlementaire  de  la  marine  :
«  Notre  outillage  maritime  se  compose  surtout,  indiquet-il,
  des  vieux  navires  dont  nos  rivaux  sur  mer  veulent  se
défaire.
«De  1893  à  1898,  il  a  été  immatriculé  sous  notre  pavillon
203,(}3&amp;lt;)  tonneaux  de  jauge  en  vapeurs  de  plus  de  100  tonneaux ­
  bruts.
«  Sur  ce  chiffre,  157,643  étaient  de  vieux  navires  achetés
d’occasion,  et  96,296  tonneaux,  soit  87  p.  100  seulement  du
total,  étaient  des  vapeurs  de  nouvelle  construction.
«Au  contraire,  sur  816,000  tonneaux  d’additions  dans  la
même  période,  laßoite  allemande  à  vapeur  compte  716,000
tonneaux  de  constructions  neuves  :  88  p.  100  du  total.
«  Quant  à  laanglaise,  elle  s’est  accrue  en  navires
NEUFS  d’une  jauge  de  3,618,000  tonneaux  —  90  p.  100  du  '
total,  et  seulement  de  153,000  tonneaux  de  navires  âgés.  »
Mon  distingué  confrère,  M.  Ed.  Déchaud,  secrétaire  de
la  rédaction  de  VEcho  d'Oran,  souligne,  dans  son  intéressante ­
  déposition  à  la  même  commission,  l’erreur  capitale:
où  tombent  nos  armateurs.
«  Ce  qu’il  y  a  de  cruel  à  dire,  constate-t-il,  c’est  ipie  nous
avons  en  h  rance  85  p.  100  de  navires  qui  sont  âgés  de  vingt
ans,  dont  21  p.  100  pour  les  vapeurs.
«Nos  armateurs  économisent  sur  le  prix  d’achat  des  navires ­
  sans  s’apercevoir  ipie  l’intérêt  capitalisé  du  surcroît
de  dépense  que  leur  impose  un  vieil  outil  représente  un
sacrifice  bien  supérieur  à  celui  qu’ils  auraient  consenti  pour
avoir  un  navire  moderne.  »
L’augmentation  du  taux  de  l’assurance,  la  cherté  de
l’entretien,  le  temps  perdu  en  réparations,  la  consommation
de  charbon,  supérieure  dans  les  vieux  bateaux  à  celle  que
nécessitent  les  neufs,  ont  tôt  fait  d’absorber  l’illusoire  éco-
        <pb n="63" />
        LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.

44
nomie  que  rarmaleiir  a  cru  réaliser.  Au  bout  de  peu  d’années, ­
  il  n’a  plus  entre  les  mains  qu’un  outil  embarrassant,
sans  aucune  valeur  pratique,  incapable  de  soutenir  la  concurrence ­
  du  pavillon  étranqer  et  dont  la  destinée  est  de  se
muer  à  bref  délai  en  un  tas  inutile  de  ferraille  ronqée  par
la  rouille.
Ce  qoûl  pour  le  brocantaqe  et  la  vieillerie  va,  il  est  vrai,
s’atténuant.  Il  n’eu  est  pas  moins  certain  que  nous  conservons ­
  pieusemeid  des  «  sabots  »  (pii  atteiqnent  et  dépassent
même  l’àqe  canonique.  Les  marines  rivales,  pendant  ce
temps,  rajeunissent  leur  Hotte,  estimant,  avec  raison,  que
les  services  utiles  d’un  bateau  sont  bien  jirès  d’élre  épuisés
après  quinze  ans  de  naviqation.  .lusqu’à  dix  ans,  un  steamer
est  dans  sa  belle  période  de  product  ion  et  de  rapport  ;  après,
commence  l’ère  des  réparations  coûteuses,  des  chanqements
de  machines,  de  chaudières,  etc.
L’effectif  de  notre  marine  (yachts  de  plaisance  et  bateaux
de  moins  de  3o  tonneaux  déduits)  conquenait  au  janvier ­
  1900  :
Pour  la  naviqation  à  voiles  ;
1,235  navires,  jaugeant  ig5,^iü  tonneaux,  de  1  à  lu  ans  =  38.5  j).  100
de  relfectif  et  52.0  p.  loo  du  tonnage  total.
793  navires,  jaugeant  07,040  tonneaux,  de  10  à  20  ans  =  24.8  p.  loo
de  l’efl'ectif  et  18.2  p.  100  du  tonnage  total.
05o  navires,  jaugeant  07,981  tonneaux,  de  20  à  30  ans  =  20.3  p.  100
de  relfectif  et  18.3  p.  100  du  tonnage  total.
351  navires,  jaugeant  3o,323  tonneaux,  de  30  à  40  ans  =  ii  p.  loo
de  l'effectif  et  8.1  p.  100  du  tonnage  total.
174  navires,  jaugeant  10,422  tonneaux,  de  4o  ans  et  au  delà  =  5.4  p.
100  de  l’elfectif  et  2.8  p.  loo  du  tonnage  total.
Pour  la  naviqation  à  vapeur  :
431  navires,  jaugeant  i4i,4d4  tonneaux,  de  i  à  10  ans  =  38.3  p.  100
de  l'effectif  et  28.1  p.  100  du  tonnage  total.
429  navires,  jaugeant  240,758  tonneaux,  de  10  à  20  ans  =  38.1  p.  100
de  l'effectif  et  48.9  p.  100  du  tonnage  total.
        <pb n="64" />
        I

NOTRE  FLOTTE  COMMERCIALE.  45
lyf)  navires,  iauyeant  81.^55  tonneaux,  de  20  à  30  ans  =  15.9  p.  loo
de  l’efieclif  et  16.2  p.  loo  du  tonnage  total.
70  navires,  jaugeant  82,787  tonneaux,  de  80  a  4o  ans  =  0.0  p.  100  de
l’cHcctif  et  0.5  p.  100  du  tonnage  total.
12  navires,  jaugeant  i,0i  i  tonneaux,  de  l\o  ans  et  au  delà  =  i.i  p.  100
de  reiîectif  et  0.8  p.  100  du  tonnage  total.
Ces  cliilTt  es  sont  siíjiiiíicalifs  ;  la  marine  à  voiles  qni  compte
le  pins  grand  nomine  (runités  «jeunes  »  a  trotivé  sa  fontaine
(le  Jotivcncc  dans  les  primes  de  la  loi  de  i8g3.  Quant  à  la
navigation  à  vapeur,  elle  est  restée  dans  la  même  situation
que  signalaietit  il  y  a  trois  années,  en  la  déplorant,  MM.  Estier
  et  Décliaud.  Le  nombre  des  unités  «utiles»  —  d’un  à
dix  ans  —  n’a  pas  sensiblement  augmenté  depuis  1897.  Nous
possédons  62  p.  100  de  steamers  démodés.  Comment  ne
serions-nous  pas  distancés  par  les  nations  rivales.  Leur  Hotte
commerciale  ne  peut  que  prendre  sur  la  nôtre  une  avance
de  plus  en  plus  grande.
Les  statistiques  du  bureau  Veritas  font  en  effet  apparaître, ­
  par  périodes  décennales  et  pour  la  présente  année,
la  situation  suivante  en  ce  qui  concerne  les  pavillons  étran-(jers
  et  le  nôtre,  relativement  au  nombre  et  au  tonnaye  des
navires  à  vapeur  d’une  jauge  nette  supérieure  à  100  tonneaux ­
  :

l’AVIl.LONS.

1873.

1883.

1893.

1900-1901.

Tr*

Toiinaiço

1%'

Tonnage

Tonnage

1,re'

Tonnage

Tonnage

Anglais  .  .  .
Allemand  .  .
Américain.  .
Français.  .  .
Norvégien.  .
Russe  ....
Hollandais.  .
Danois  .  .  .
Suédois  .  .  .

3,061
4o3
3(J2
88
11.4
93
71
i43

2,0z4,43i
2o4,8&amp;lt;)4
483,o4o
316,765
4i,602
67,022
72,7.53
34,4&amp;lt;»8
53,327

4,64g
420
422
458
209
194
127
145
252

5,919,819
476,839
601,186
667,474
105,437
149,637
1.55,820
106,574
io3,4i5

5,694
779
4'i3
5oo
490
297
226
459

9,383,36:
I,144,&amp;gt;99
642,788
856,375
367,052
2.35,525
302,0:3
182,99:
2:2,804

5,649
i,o3:
674
545
719
484
2.57
335
544

:  1,8.59,58:
2,169,029
I,  &amp;gt;83,85:
1,060,2.38
769,242
489,927
455,776
4:3,i34
3j5,io2

7,395,784
1,352,940
808,392
553,289
479,3o4
301,911
3o6,363
253,097
277,047
        <pb n="65" />
        46

LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.

Ainsi,  quand  le  toniiaqe  brui  à  vapeur  d’une  qrande  nalioii
  comme  l’Allemaque,  et  de  petites  nations,  comme  la
Norvèqe  et  le  Danemark,  se  trouve  de  187^  à  1900  décuplé,
le  nôtre,  dans  la  môme  période  de  temps,  a  triplé  à  peine.
En  1890,  l’elTectif  olTiciel  de  la  marine  marchande  française ­
  était  de  10,111  navires  jauqeant  944,016  tonneaux  nets;
au  i®'"  janvier  1900,  ce  môme  effectif  était  de  16,489  navires
jauqeant  net  967,766  tonneaux.  Eu  dix  ans,  il  ne  s’est  auqmenté
  que  de  i3,ooo  tonneaux,  malqré  l’expansion  industrielle ­
  si  qrande  qui  s’est  produite  durant  cette  période,  l’ouverture ­
  des  marchés  lointains  et  le  développement  qénéral
de  la  production  et  de  la  consommation  qui  l’ont  signalée.
Nos  proqrès  ne  supportent  pas  un  parallèle,  tant  ils  sont
pénibles  et  lents,  avec  l’élan  véritable  qui  se  manifeste  à
l’étranqer.  Sont-ce  même  des  proqrès  !
L’Allemaqne  notamment  —  reconnaissons-le  à  sa  louam;e
—  a  su  nous  donner  en  ces  dernières  années  un  admirable
exenq)le  de  volonté  et  de  ténacité.  On  sait  en  quel  état  précaire ­
  se  trouvait  sa  flotte  commerciale  avant  et  même  après
1870;  qu’on  l’examine  maintenant!  Jamais  transformation
ne  fut  plus  soudaine,  plus  rapide,  plus  profonde.  Dans  les
maqistrales  études  qu’il  vient  de  publier  sur  cette  marine
M.  Édouard  Lockroy  nous  montre  la  qrandeur  de  l’effort
accompli  :
«  La  marine  allemande,  écrit-il,  se  répand  sur  le  momie  ;
elle  montre  son  pavillon  dans  toutes  les  mers.  Un  fait,  assez
inconnu,  je  crois,  peut  donner  une  idée  de  sa  puissance
d’expansion  :  Goo  à  700  caboteurs  allemands  font  aujourd’hui ­
  le  service  entre  les  Indes,  le  Japon  et  la  Chine  (').

(i)  Los  mers  de  Chine  sont  couvertes  de  navires  allemands  dont  la  majeure  partie
appartient  anx  deux  grandes  compagnies  Uambnnj-Amerika  et  Norddeutscher  Lloyd.
Aussi  la  concurrence  allemande  tait-elle  des  progrès  considérables  en  Extrême-Orient
sur  l’industrie  et  le  commerce  anglais.  Le  Gouvernement  anglais  vient  de  publier  un
Blue  Book  relatif  au  Siam  et  aux  Straits  settlements.  Ce  recueil  constate  que  l’impor-
        <pb n="66" />
        NOTRE  FLOTTE  COMMERCIALE.

47  .

C'est  toute  une  ilolte  asiatique  que  l’Europe  ne  voit  jamais.
Peu  à  peu,  elle  s’emjiare  du  commerce  de  l’ExIrt^me-Orieut
«  70  p.  100  du  commerce  total  de  l’Allemaque  se  fait  ])ar
mer.  La  valeur  de  sa  Hotte  marchande  est  évaluée  à  626  millions. ­
  Dans  ces  quatre  dernières  années,  elle  a  auqmenté
de  66  p.  100.  Pendant  cette  même  période,  le  commerce
avec  la  France  a  doublé;  depuis  1894,  il  a  doublé  avec
l’Afriipie,  l’Australie  et  l’Amérique  du  Nord.  Les  9rands
paquebots  de  llambourq  et  de  Brême  viennent  aujourd’hui
enlever  à  nos  transatlantiques  du  fret  et  des  passaqers  dans
nos  ports  mêmes  :  à  Gherbourq.
«  Si  la  France  voit  sa  marine  dépérir,  c’est  un  peu  parce
iju’elle  la  délaisse  et  si  l’Allemaque  obtient  des  succès  iuattciidus,
  c’est  qu’avec  une  invincible  obstination,  une  passion ­
  extraordinaire,  elle  travaille  à  l’extension  de  son  commerce, ­
  à  la  conquête  des  marchés  extérieurs.  Elle  a  compris
(pie  c’était  au  dehors  (pie  les  peuples  civilisés  devaient  maintenant ­
  aller  chercher  de  nouvelles  sources  de  richesses.
Cette  idée,  l’empereur  l!a  exprimée  eu  disant  :  (c  Notre  ave-«
  nir  est  sur  mer.  »  Aussi,  tout  le  monde  s’est  mis  à  l’œuvre.
«  Ces  elforts  ont  abouti.  L’Allemaqne  s’est  montrée  plus
redoutable  encore  pendant  la  paix  que  pendant  la  (pierre.
Ea  prophétie  de  H.  Heine  s’est  réalisée  :  ce  Prenez  qarde  !
«  disait-il  aux  nations  de  l’Europe,  vous  aurez  plus  à  craintanle
  place  de  Bangkok  est  perdue  pour  le  commerce  anglais,  (pii  s’y  trouve  supplanté
Jiar  le  commerce  allemand.  Ce  résultat  a  été  obtenu  par  la  main-mise  des  compagnies
de  navigation  allemandes  sur  les  lignes  de  pacpiebot  desservant  le  Siam.  La  Uoll-Line
s'est  rendue  acipiéreur  de  la  ñolte  de  la  Scottish  Oriental  Company  composée  de
quatorze  paipiebots  naviguant  sous  pavillon  britanniipie  et  d'un  tonnage  de  20,g^o  tonneaux. ­
  Elle  continue  pour  son  compte  le  service  (pie  taisait  cette  Compagnie  écossaise
entre  Bangkok,  Singapore,  Hong-Kong  et  Swalow.  Le  North  German  Lloyd  a  mis  sur
cette  ligne  un  plus  grand  nombre  de  navires  pour  augmenter  le  nombre  des  départs.
Dans  les  îles  de  la  Sonde,  les  .Allemands  se  substituent  aux  Anglais  grâce  aux  moyens
de  transport.  Certains  documents  de  ce  Bine  Book  laissent  entrevoir  (pie  T  .Angleterre
clierclic  à  s’entendre  avec  T  .Allemagne  pour  détourner  vers  Bangkok  tout  le  trafic  commercial ­
  de  la  Chine,  de  manière  à  entraver  le  développement  cconomicpie  de  l’Indo-Chine
  (jui  est  à  la  veille  de  devenir  la  principale  productrice  de  riz  de  l’Extréme-Ürienl.
On  évalue  à  500,000  tonneaux  la  puissance  de  la  flotte  commerciale  allemande  en
Extrême-Orient.
        <pb n="67" />
        LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.

48
«  (Irc  (le  rAllenuiijiie  libérée  (jne  des  Cosaques  et  des
«  Croates.  »
Et,  de  fait,  dans  l’âpre  lutte  qui  met  aux  prises  les  convoitises ­
  européennes  sur  les  marchés  du  monde,  l’Allemaque
essaie  de  se  tailler  la  part  du  lion.  L’activité  qu’elle  déploie
pour  pénétrer  partout  où  il  y  a  chance  de  trouver  un  débouché, ­
  d’entreprendre  un  néqoce,  tient  du  prodiqe.
La  Chambre  de  commerce  de  Ihiris  a  siqnalé  qu’en  ce
moment  même,  au  fur  et  à  mesure  (pic  se  poursuivent  les
travaux  du  Transsibérien,  des  qroupes  d’Allemands  suivent
les  travailleurs,  s’installent  sur  les  emplacements  des  nouvelles ­
  stations,  vendent  immédiatement  ce  qui  est  vendable
et  s’emparent  des  meilleures  places  pour  l’avenir.
Cette  méthode,  qui  sait  prévoir  et  préparer  l’avenir,  l’Allemaqne
  l’emploie  dans  l’orqanisation  de  sa  marine  marchande. ­
  Elle  a  en  tout  sens  sillonné  les  mers  de  liqnes  à
vapeur  qui  vont  se  développant  avec  une  extraordinaire  rapidité. ­

Toutes  les  grandes  compagnies  allemandes,  la  Deutsche
Osl-Africa,  (pii  a  12  vapeurs,  la  compagnie  Woermann,  qui
en  a  20,  la  Deutsche  Australische  (jui  en  a  i5,  augmentent
leur  flotte.  La  Deutsche  Levant  Linie  prend  un  essor  inouï
et  couvre  la  Méditerranée  d’un  réseau  d’escales;  ses  vapeurs
ne  suffisent  cependant  pas  au  trafic  qui  se  présente.
La  Hamburg  Amerika  a  créé  en  1899  trois  nouvelles  lignes,
dont  une  fort  importante  dans  la  Méditerranée.
Brême  compte  226  vapeurs.  Le  Norddeutscher  Lloyd  y
figure  pour  62  vapeurs  avec  400,000  tonnes;  en  186G,  il
en  possédait  3o  avec  93,000  tonnes.  La  conqiagnie  Hansa,
qui  fait  les  voyages  des  mers  des  Indes,  a  38  vapeurs.
La  compagnie  Neptune  en  a  42  et  la  compagnie  Argo,  qui
a  des  services  de  cabotage  sur  l’Angleterre  et  le  continent.
        <pb n="68" />
        NOTRE  FLOTTE  COMMERCIALE.

49

PItCBL.  MAU.  MARCH.

Les  ports  secondaires  accroissent  continuellement  le  nombre ­
  de  leurs  vapeurs  aussi  bien  que  les  grands  centres  maritimes, ­
  que  Hambourg,  par  exemple,  qui  voit  augmenter
de  jour  en  jour  le  chilfre  considérable  des  navires  dont  il
est  le  port  d’attache.
L’Allemagne  a  visé  à  posséder  une  marine  commerciale
non  seulement  nombreuse,  mais  parfaite.  Ses  navires  à  passagers ­
  sont  admirablement  aménagés  au  point  de  vue  du
confort  et  de  la  vitesse,  l.o,  Deutschland,  pacpiebot  de  la
compagnie  1  lamburg-Amerika,  est  aujourd’hui  le  plus  rapide
des  navires  de  commerce,  lia,  en  effet,  accompli  en  cinq  jours
sept  heures  trente-huit  minutes,  au  commencement  de  septembre ­
  1900,  le  trajet  de  2,982  milles  marins  (le  mille  marin ­
  =  1,852  mètres)  entre  New-York  et  Plymouth—  ce  (jui
correspond  à  une  vitesse  moyenne  de  2,3,36  nœuds  ou  43  kilomètres ­
  à  l’heure.  Cette  vitesse  n’est  dépassée  que  par
celle  des  torpilleurs.
L’Allemand  s’est  pénétré  des  lois  de  la  concurrence  moderne ­
  ;  il  a  compris,  peut-être  mieux  encore  (pie  l’Anglais,
la  valeur  du  temps.  M.  Maurice  Schwob,  qui  le  connaît  bien
pour  l’avoir  observé  avec  une  rare  perspicacité,  a  défini  sa
méthode  en  ces  termes  fort  justes  :
«  L’Allemand  commence  par  étudier  le  milieu  où  il  compte
opérer  ;  pour  se  soumettre  aux  lois  de  ce  milieu,  il  faut  les
connaître,  ensuite  tout  sera  facile,  car  savoir,  dest  pouvoir,
il  dit  Bacon.  »
L’Allemand  s’est  donc  rendu  compte  des  nécessités  de
notre  existence  moderne,  où  partout,  toujours  et  quoi  qu’il
en  puisse  coûter,  il  faut  aller  vite;  pour  complaire  à  l’oncle
Sam,  perpétuellement  alfairé,  il  a  créé  une  Hotte  de  paquebots ­
  admirable,  (jui  a  porté  le  ])lus  rude  coup  au  monopole
britannique  des  transports  transatlantiques.
Bien  n’est  plus  instructif  à  ce  sujet  que  la  statistique  des
        <pb n="69" />
        5o  LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.
voyageurs  entre  l’ancien  et  le  nouveau  continent  dressée
pour  1900  par  les  autorités  new-yorkaises.
Dans  l’ensemble,  le  nombre  total  des  voyages  entre  l’Europe ­
  et  les  États-Unis  eilectués  l’année  dernière  a  été  de
838,  contre  82G  en  1899  :  le  nombre  des  voyageurs  transportés ­
  fut  de  541,343  contre  4ii,i77*  L’augmentation
pour  1900,  évidemment  due,  pour  la  plus  grosse  part,  à
l’attrait  de  notre  Exposition  universelle,  ressort  donc  à
3op.  100  pour  le  nombre  des  passagers,  et  à  i  p,  100  seulement ­
  pour  le  nombre  des  traversées.
La  part  prise  par  les  principales  compagnies  dans  ce
trafic  est  indiquée  par  le  tableau  suivant  :

Moyenne
Compagnies.  (cabine
et  entrepont).
1.  White  Star  (anrjl.)  88Ö
2.  Norddeutscher  Lloyd  (Atlantique)  [ail.].  .  .  8G,3
.3.  Cunard  (aiujl.)  838
/].  Norddeutscher  Lloyd  (Méditerranée)  [ail.].  .  768
5.  American  Line  (ançjl.)  7^6
G.  Ilainhurg-Ainerika  (Atlanti(juc)  [ail.].  .  .  .  782
7.  Red  Star  (angl.)  782
8.  Compagnie  générale  transatlantique  (fr.)  .  .  5o4
g.  Hamburg-Amerika  (Méditerranée)  [ail.].  .  .  G58

Les  lignes  allemandes  serrent  de  si  près  les  lignes  anglaises ­
  que  c’est,  en  somme,  au  profit  des  compagnies  germaniques ­
  que  s’organisa  le  grand  exode  des  voyageurs
américains  vers  la  terre  française.  Notre  Transatlantique,
ne  disposant  que  d’un  matériel  insuffisant,  malgré  le  lancement ­
  de  la  Lorraine,  dut  se  résoudre  à  occuper  le  huitième
rang,  tandis  qu’Allemands  et  Anglais  se  disputaient  les  premiers. ­

La  vogue  du  paquebot  allemand  crée,  par  une  juste  conséquence, ­
  la  richesse  de  la  compagnie  qui  l’arme.  Quoi  qu’on
        <pb n="70" />
        NOTRE  FLOTTE  COMMERCIALE.

OI

(i)  Voir  la  lUviiâ  maritime,  décembre  1900.

en  ait  dit  en  France,  où  Ton  est  trop  souvent  mal  informé
de  ce  qui  se  passe  à  l’étranqer,  la  situation  financière  des
compaqnies  allemandes  est  brillante.
Dans  l’exercice  1899-1900,  la  Compaq  nie  «  Hamburq-Amerika-Linic
  »  a  réalisé  i8,38o,o83  marks  CG  de  profit
pour  un  capital-actions  de  40,000,000  de  marks,  et  obliqalions
  de  i3,5oo,ooo  marks.  Elle  a  distribué  8  p.  100  de  dividende ­
  à  ses  actionnaires  qui  décidèrent,  dans  leur  dernière
assemblée  qénérale,  de  porter  le  capital  à  80  millions  de
marks.  Cette  compaqnie  fait  actuellement  construire  25  vapeurs ­
  (formant  un  ensemble  de  179,486  tonneaux  de  jauqe
brute),  dont  9  destinés  aux  passaqers.
Le  renouvellement  de  la  flotte  est  le  but  constant  de  la
Direction  qui  —  la  chose  paraît  inouïe  lorsqu’on  sonqe  à  ce
&amp;lt;pii  se  passe  dans  notre  marine  —  a  réduit  à  cinq  ans  l’âqe
moyen  de  ses  navires  (').
La  Compaqnie  «  Deutsch-Australische-Dampfschitfs-Cesellschaft
  »  porte  dans  le  même  exercice  son  capital  de  3  à
9  millions  de  marks,  met  en  réserve  5oo,ooo  marks,  fait
construire  cinq  vapeurs  et  distribue  10  p.  100.
La  Compaqnie  «  Sud-Amerikanische-DampfschifTahrts-Cesellscliaft
  »  émet  en  mars  1900  2,600  actions  nouvelles,
formant  une  valeur  de  3,760,000  marks,  achète  deux  vapeurs
et  met  trois  nouveaux  paquebots  en  service.
La  Compaqnie  «  Hansa  »,  de  Brême,  réalise  2,696,112
marks  66  de  bénéfices  bruts,  1,771,088  marks  GG  de  bénéfices ­
  nets,  place  200,000  marks  au  fonds  de  réserve,  auqmente
  de  10  à  16  millions  de  marks  son  capital,  remplace
cinq  vapeurs  âqés  par  ciiuj  vapeurs  nouveaux  et  verse  cependant ­
  i4  p.  100  aux  porteurs  de  ses  titres.
La  Compaqnie  «  Kosmos  »,  de  Ilambourq,  réalise  un  bé-
        <pb n="71" />
        52

/'

LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.
néficc  net  de  3,141,502  marks  Gg,  soit  291,323  marks  de
plus  ijue  l’aimée  précédente,  et  lait  construire  trois  vapeurs
nouveaux  :  son  dividende  est  de  ii  p.  100,
La  «  Norddeutsclier  Lloyd  »  a  porté  son  capital  à  il\o  millions ­
  de  francs  :  bref,  sur  dix-huit  compagnies,  une,  pour
l’exercice  1899-1900,  a  payé  un  dividende  de  i4  p.  100  ;
deux,  un  dividende  de  ii  p.  100;  huit  ont  distribué  10
p.  100;  quatre,  entre  G  et  7  p.  100;  les  autres,  3  p.  100.
Comment,  devant  de  pareils  résultats,  les  entreprises
maritimes  ne  seraient-elles  pas  en  faveur  outre-Kliin  ?  Les
ca[)itaux  aflluenl  de  l’intérieur  du  pays  vers  les  chantiers,
vers  les  compagnies,  vers  les  armateurs.  L’élan  est  donné  ;
rien  ne  l’arrêtera.  L’expansion  allemande  trouvera  de  plus
en  plus  dans  la  marine  marchande  l’instrument  docile  de
ses  desseins  et  de  sa  volonté.
La  constitution  d’une  flotte  commerciale  puissante  et
rapide  n’a  pas  seulement  rendu  à  l’Allemagne  des  services
économiijues  prodigieux('),  elle  l’a  encore  profondément
servie  au  ¡»oint  de  vue  politique.
Quand  éclatèrent  les  événements  de  Chine,  le  gouvernement ­
  impérial  put,  en  un  court  délai,  sans  désorganiser  ses
services  postaux  ni  gêner  la  navigation  commerciale,  affréter ­
  22  vapeurs,  tous  allemands,  jaugeant  120,5i3  tonnes
brutes,  pour  transjiorter  ses  troupes  à  Takou.
A  la  même  époque,  notre  gouvernement  faisait  flèche  de
tout  bois  pour  assurer  le  départ  de  l’expédition  française,
fouillait,  dans  son  désir  louable  de  n’employer  que  la  marine

(1)  Lr  gouvernement  anglais  a  publié  uii  tableau  comparatif  du  commerce  extérieur
de  l’Allemagne  en  1872  et  Ce  rapport,  dù  à  l’attaciié  commercial  de  rambassa.de
anglaise  à  Berlin,  établit  qu’en  1872  le  commerce  extérieur  allemand  s’élevait  à
6,900,000,000  de  francs  dont  les  4/9  aux  exportations  et  les  b/g  aux  importations.
En  i8gg,  ce  commerce  a  atteint  12  milliards  en  cbilTres  ronds  dont  7  milliards  aux
importations.
Ce  ra¡iport  confirme  que  70  p.  100  du  commerce  extérieur  de  VAllemagne  se  fait  par
la  voie  maritime.
        <pb n="72" />
        NOTRE  FLOTTE  COMMERCIALE.  53
nationale,  nos  ports  les  uns  après  les  autres,  y  affrétait
tout  ce  qu’il  trouvait,  jusqu’à  des  navires  de  petit  tonnaqe
tenant  mal  la  mer,  et  ne  parvenait  que  très  difficilement  à
se  tirer  d’embarras.
Pendant  l’expédition  de  Madaqascar,  nous  avions  lait
mieux  ;  nous  nous  étions  tout  simplement  adressés  à  l’armement ­
  anqlais  pour  le  transport  de  nos  soldats.
L’opinion  en  manifesta  qnebpie  surprise;  elle  n’arrivait
pas  à  comprendre  que  la  France  se  trouvât  réduite  pour
combattre  les  1  lovas  à  emprunter  le  secours  de  bateaux
anqlais.
Pour  la  rassurer,  M.  Ribot  fit  habilement  réjiandre  le
bruit  qu’en  faisant  appel  au  pavillon  britanniipie,  son  secret
dessein  était  tout  simplement  d’obliqer  l’Auqleterre,  dont  il
se  méfiait,  à  démasipier  ses  batteries  et  à  prendre  dans  le
CO  nil  it  une  attitude  nette.  Le  prétexte  invoqué  par  M.  Ribot
ne  convaimjuit  personne,  et  la  seule  impression  (jui  demeura
de  l’incident  fut  celle  d’un  aveu  en  quelque  sorte  officiel  de
notre  décadence  maritime  et  de  la  pénurie  lamentable  où
se  trouvait  notre  Hotte  marchande.  La  suite  des  événements
ne  fit  d’ailleurs  rien  pour  ramener  la  confiance,  et  quand
on  vit  des  milliers  de  malheureux  jeunes  hommes  payer  de
leur  vie  le  baiser  fiévreux  de  l’île  inhospitalière,  succomber
aux  qermes  mortels  de  ce  sol  funeste,  sans  médicaments  et
])resque  sans  soins,  l’indiqnation  alors  éclata,  et  il  n’y  eut
(¡u’une  voix  dans  le  pays  pour  maudire  l’anarchie  militaire
et  maritime  révélée  par  de  telles  aventures  !
Quant  à  nos  rivaux,  ils  purent,  à  nos  tâtonnements,  à
nos  fausses  manœuvres,  au  qaspillaqc  de  temps  et  d’arqent
&amp;lt;pi’entraîna  une  expédition  qu’on  avait  cependant  eu  six
mois  pour  préparer,  mesurer  notre  faiblesse  et  percer  à  jour
l’absurdité  de  cette  conception  qui  nous  détermine  à  faire
parade  d’une  formidable  flotte  de  querre,  à  sembler  dispu-
        <pb n="73" />
        LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.

54
tor  à  rAngleterre  la  maîtrise  des  mers,  à  rêver  l’édification
d’un  vaste  empire  colonial  et,  en  même  temps,  à  laisser
s’anéantir  l’indispensable  outil  sans  l’aide  duquel  notre
eilbrt,  nos  millions,  seront  dépensés  en  pure  perte.
Les  années  ont  passé  là-dessus  ;  si  notre  flotte  marchande
reste  aujourd’hui  ce  qu’elle  était  à  cette  époque-là,  du  moins
avons-nous  eu  dans  l’intervalle  une  satisfaction  «  patriotique ­
  »  :  celle  d’entendre  M.  Cavaiqnac  couvrir,  en  un  discours ­
  célèbre,  au  nom  de  la  loi  d’airain  de  la  querre,  les
coupables  que  son  devoir  était  de  flétrir]  La  loi  d’airain!  loi
commode  qui  permet  d’absoudre  les  fautes,  la  ])aressc,  le
manque  de  juqement  et  de  méthode  de  nos  diriqeants  !  Loi
funeste  qui  endort  dans  le  fatalisme  las  des  peuples  inqniissants
  et  veules  la  nation  intelliqente  et  vive  qu’est  la  France  !
Loi  mensonqère  que  rouqiraient  d’invoquer  les  pays  concurrents, ­
  car  ils  savent  que,  sous  son  appellation  pompeuse,  se
dissimulent  l’hésitation,  le  hasard,  l’impéritie  et  la  sottise  !

11.  Le  budget  de  la  marine  marchande.
La  France  n’a  cependant  éparqné,  pour  conserver  son
ranq  de  qrande  puissance  maritime,  ni  les  efforts,  ni  les
sacrifices.  Loin  d’être  pour  la  marine  marchande  une  mère
dénaturée,  elle  l’a  entourée  de  sa  sollicitude,  encouraqée,
aidée  et  soutenue  par  tous  les  moyens.
Elle  s’est  tout  d’abord  préoccupée  d’aménaqer,  pour  les
mettre  à  la  disposition  de  la  flotte,  une  série  de  ports.  En
moins  d’un  siècle,  elle  a  dépensé,  pour  cet  unique  objet,
près  de  quinze  cents  millions.  La  Chambre  des  néqociants
commissionnaires  et  du  commerce  extérieur  de  Paris  fournissait ­
  à  la  commission  extraparlementaire  de  la  marine  le
détail  ci-après  de  cette  dépense.
        <pb n="74" />
        NOTRE  FLOTTE  COMMERCIALE.

DO

Frais  d’établissement  des  ports.
Sur  la  Manche  et  l’Océan  :
De  i8i4  à  187Ü  439,488,337  fr.  j
De  187G  à  1891  400,894,053  I  999,694,309  fr.
Dépenses  Votées  en  1891.  .  .  99,276,919  1
Sur  la  Méditerranée  :
De  1874  à  1876  i24,3i5,oo6  fr.  J
De  1876  à  1891  57,812,519  I  201,214,690
Dépenses  votées  en  1891.  .  .  19,027,176  1
'l'otal  1,200,908,999  fr.
De  1891  à  1897,  les  principales  dépenses  ellectuées
s’élèvent  à  90,047,000
Ce  qui  donne  un  total  de  1,290,916,999  fr.

Avec  les  travaux  effectués  depuis  1897  et  ceux  qui  sont,
eu  cours  (rexécution,  le  milliard  et  demi  sera  bientôt  atteint.
Chaque  année,  le  hudqet  des  travaux  publics  contient  en
eilet  une  série  de  crédits  —  trop  maiqres  —  qui  s’appliquent
au  développement  de  notre  naviqation,  par  l’amélioration
des  ports.
On  peut  en  évaluer  le  montant  à  une  dizaine  de  millions,
auxquels  viennent  s’ajouter  les  dépenses  extraordinaires,
qui,  pour  le  budqet  de  1901,  sont  de  14,780,000  fr.
Au  total,  25  millions  au  minimum  sont  annuellement  dépensés ­
  par  le  budqet  au  titre  du  ministère  des  travaux  publics ­
  pour  faciliter  l’expansion  de  notre  marine  marchande.
Il  faut  l’avouer  :  ces  sacrifices  consentis  par  l’État  et  par
les  Chambres  de  commerce  n’ont  eu  jusqu’à  présent  qu’un
Assez  médiocre  résultat.  Nos  ports,  Dunkerque  et  Marseille
exceptés,  ne  se  sont  pas  développés  dans  des  proportions
comparables  à  celles  de  leurs  concurrents  étrangers.
La  Chambre  de  commerce  d’Anvers  a  dressé  dans  une
étude  sur  le  «  Trafic  international  des  différents  ports  de
l’Europe  occidentale  »,  des  tableaux  statistiques  intéres-
        <pb n="75" />
        56

LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.

sants  relatii's  aux  principaux  ports  de  TEuropc  occidentale  :
Anvers,  Ainsierdani,  Rotterdam,  Bróme,  llandiourij,  Bordeaux, ­
  Dunkerque,  Le  Havre,  Liverpool,  J^ondres.
Les  relevés  de  la  Cliamhre  d’Anvers  permettent  d’établir
le  tableau  comparatif  suivant  (le  tonnaqe  indiqué  est  celui
des  navires  à  l’entrée)  pour  la  période  qui  va  de  1870  à
1900:
Rotterdam.
Tonneaux  de  jaugé.
1870  1,026,000
1880  1,681,000
1890  2,918,000
1899  6,323,000
Aiiymentation  totale  depuis  1870.
Hambourg.

1870  1,389,000  Environ
1880  2,766,000  1,377,000  ou  95  p.  100
1890  5,202,000  2,436,000  —  95  —
1899  7,765,000  2,563,000  —  4o  —

Augmentation  totale  depuis  1870.  6,876,000  ou  44^  —
Anvers.

1870  1,362,606  Environ
1880  3,063,826  1,701,219  ou  125  p.  100
1890  4,506,277  1,442,452  —  4y  —
1899  6,872,848  2,366,571  —  52  —

Augmentation  totale  depuis  1870,  5,5io,242  ou  4oo  —
Amsterdam.

1870  405,000  Environ
1880  1,076,000  671,000  ou  i4o  p.  100
1890  1,484,000  407,000  —  37  —
1899  1,812,000  828,000  —  22  —

Augmentation  totale  depuis  1870.  1,406,000  ou  33o  —

Augnienlation.
Environ
655,000  ou  64  p.  100
1,287,000  —  72  —
3,4o5,ooo  —  118  —
5,297,000  ou  526  —
        <pb n="76" />
        NOTUE  FLOTTE  COMMEUCIALE.

57

Brème.
Tonneaux  de  jauge.  -Augmentation.
1870  0()O,ooo  Environ
1880  i,i()(),ooo  Socjjooo  Oll  74  p.  100
1890  1,7^8,000  564,000  —  4?  —
1899  2,406,000  673,000  —  38  —
Augmentation  totale  depuis  1870.  1,746,000  ou  264  —
Dunkerque.
1870  4i  1,000  Environ
1880  760,000  354,000  Oll  85  p.  100
1890  1,256,000  491,000  —  72  —
1899  1,365,000  -  109,000  —  9  —
Augmentation  totale  depuis  1870.  954,000  ou  282  —
Londres.
1870  4,089,000  Environ
1880  5,970,000  881,000  ou  21  p.  100
1890  7,708,000  1,788,000  —  29  —
1899  9,437,000  1,729,000  —  23  —
Augmentation  totale  depuis  1870.  4,348,000  ou  i3o  —
Marseille.
1878  ........  1,954,000  Environ
1880  2,769,000  815,000  ou  42  P-  100
1890  3,458,000  689,000  —  25  —
1899  4,('99,ooo  1,241,000—  35  —
Augmentation  totale  depuis  1878.  2,745,000  ou  121  —
Bordeaux.
1870  514,000  Environ
1880  1,012,000  +498,000  011+97  p.  100
1890  1,091,000  +  79,000011+  7  —
1899  971,000  120,000  ou  Il  —
Augmentation  totale  depuis  1870  .  4^7,000  ou  89  —
        <pb n="77" />
        Tf

58  LE  PROHLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.
Le  Havre.
Tonneaux  de  jauge.  Augmentation.
1870  i,2oG,ooo  Environ
1880  1,909,000  708,000  ou  03  p.  100
1890  •2,109,000  190,000  —  9  —
1899  2,175,000  iO,ooo—  0,7  —

Augmentation  totale  depuis  1870.  909,000  ou  80  —
Liverpool.

1870  3,/¡i0,ooo  Environ
1880  4,913,000  1,497,000  ou  44  P-  100
1890  5,782,000  809,000  —  19  —
1899  0,i52,ooo  370,000  —o,oO  —

Augmentation  totale  depuis  1870.  2,780,000  ou  80  —
Le  milliard  cl  demi  dépensé  par  la  France  pour  ses  ports
n’a  donc  pas  assuré  à  ceux-ci  un  dévclo[)pement  comparable
à  celui  (pi’aKeitpiaicnt  les  grands  ports  élraiipcrs.  Nous
avons  en  eilet  commis  une  faute  capitale  :  au  lieu  de  concentrer ­
  notre  eilbrt  pécuniaire  sur  quelques  points  bien  choisis,
nous  l’avons  disséminé  partout,  souvent  sans  utilité  appréciable. ­
  Les  ports  tjui  devaient  fatalement  se  développer  —
comme  Dunkerque,  en  raison  de  son  qrand  réseau  de
canaux  et  de  la  proximité  d’une  puissante  réqion  industrielle, ­
  ou  comme  Marseille,  débouché  naturel  de  Paris  et
de  la  vallée  du  Rhône  sur  la  Méditerranée  —  ont  progressé.
Les  millions  enfouis  dans  beaucoup  d’autres  furent  impuissants ­
  à  leur  donner  l’activité  ([u’une  ambiance  économique
plus  favorable  aurait  pu,  seule,  provoquer.
L’Allemagne  n’est  pas  tombée  dans  cette  erreur  ;  ménagère ­
  de  ses  ressources,  elle  a  su  les  préserver  de  tout  gaspillage. ­
  En  douze  ans  —  de  1888  à  1900  —  elle  a  dépensé
pins  de  six  cents  millions  pour  agrandir  ses  ports  et  en
améliorer  l’état  ;  mais  pas  un  centime  de  cette  somme  énorme
        <pb n="78" />
        NOTRE  FLOTTE  COMMERCIALE.

59

lie  fut  mal  employé,  pas  nue  parcelle  de  cet  elîorl  n’est  demeurée ­
  improductive  :  notre  voisine  s’est  déterminée  d’après
les  chances  d’avenir  de  chaque  centre,  s’inspirant  de  l’intérêt ­
  qénéral  et  non  des  intérêts  purement  locaux.  Les  ports,
1  lamhourq,  Brême,  Stettin,  Dantziq,  etc.,  choisis  avec  discernement, ­
  ont  été  transformés  par  de  qrands  travaux,
ce[)endant  que  se  diriqeait  vers  eux,  au  moyen  des  canaux
et  des  voies  de  communication  multiples,  le  grand  afflux
des  marchandises  intérieures.  Sûrs  de  trouver  dans  leurs
docks  du  fret  de  sortie,  en  même  temps  ([ue  des  marchés
pour  la  cargaison  importée,  les  navires  s’y  sont  naturellement ­
  rendus  en  foule  et  y  ont  amené  en  quelques  années  un
mouvement  commercial  intense.
Une  fois  de  plus,  la  méthode  germanique  nous  a  donné
une  leçon,  dont  nous  continuons  d’ailleurs  à  ne  pas  profiter.
Comme  l’a  spirituellement  dit  M.  Schvvoh  :  «  C’est  un  Français ­
  (pii  a  écrit  le  Discours  sur  la  Méthode  et  ce  sont  les
Allemands  qui  le  mettent  en  action.  »
L’argent  dépensé  par  nous  le  fut  si  mal  (pie  nous  n’avons
pas  un  port  français  comparable,  au  point  de  vue  de  l’installation, ­
  des  facilités  de  manutention  et  de  l’outillage,  à
Brême  ou  à  Anvers.  Le  transatlantique  La  Lorraine  ne.
trouve  pas  au  Havre,  son  port  d’attache,  un  bassin  de
radoub,  et  est  obligé  pour  les  moindres  réparations  de  se
rendre  à  Southampton.
D’autres  encouragements,  plus  directs  encore  que  les  crédits ­
  des  ports,  sont  attribués  à  la  marine  marchande  sous
forme  de  subventions  et  de  primes.
Le  budget  paie  annuellement  (')  aux  compagnies  maritimes ­
  subventionnées  les  sommes  suivantes  :

(i)  Voir  le  projet  de  loi  portant  fixation  du  budget  général  des  dépenses  et  des  recettes ­
  de  l’exercice  igoi,  chapitres  18  à  27  (Budget  du  ministère  du  commerce,  de  l’industrie ­
  et  des  postes  et  télégraphes).
        <pb n="79" />
        6o  LE  PROBLÈME  DE  L.V  MARINE  MARCHANDE.
Subvention  au  service  maritime  entre  la  France  et

la  Corse  355,ooo  fr.
Subvention  au  service  maritime  des  lignes  de  la  Méditerranée ­
  .  .  i,35i,ooo
Subvention  au  service  maritime  entre  Calais  et  Douvres ­
  25o,oüü
Subvention,au  service  maritime  de  New-York  et  des
Antilles  et  primes  de  vitesse  ii,258,ooo
Subvention  au  service  maritime  de  l’Indo-Chine  et
du  Japon  G,o83,(iH8
Subvention  au  service  maritime  postal  éntrela  France,
l’Algérie,  la  Tunisie,  la  Tripolitaine  et  le  Maroc  et
.  primes  de  vitesse  i  ,85o,ooo
Subvention  au  service  maritime  de  l’Australie  et  de
la  Nouvelle-Calédonie  3,107,936
Subvention  au  service  maritime  de  la  côte  orientale
d’Afrique  et  de  l’Océan  Indien  i  ,924,640
Subvention  aux  services  maritimes  de  la  cote  occidentale ­
  d’Afrique  5oo,85o

26,681,780  fr.
Les  conipatjiiics  subvcntioiinécs,  telles  que  la  Traiisatlaiili(|iie,
  les  Messaqeries  maritimes,  etc.,  reçoivent  donc  près
de  VINGT-SEPT  millions  de  francs  en  subventions  postales  ;
les  compaqnies  anqlaises,  pour  un  service  autrement  com-[)let
  et  rapide,  sont  moins  qénèreusement  rétribuées.
Mieux  encore  :  tandis  que  la  plupart  des  autres  pays  laissent ­
  les  constructeurs  et  les  artnateurs  exercer  leur  industrie
à  leurs  risques  et  périls,  nous  réservons  à  notre  marine
marchande  une  situation  priviléqiée,  car  nous  lui  venons  en
aide  an  moyen  de  primes  a  la  construction  el  de  primes  a
LA  navigation.
Ici,  l’appui  de  l’Etat  est  direct  ;  il  ne  se  dissimule  jias,
comme  pour  beaucoup  d’industries,  dans  rétablissement  de
droits  protecteurs  frappant  la  concurrence  étranqère.  Il
prend  la  forme  jirécise  d’une  subvention  constante,  payée
par  l’ensemble  des  citoyens  français  à  la  marine  marchande
        <pb n="80" />
        NOTRE  FLOTTE  COMMERCIALE.

Gl

pour  lui  permettre  de  vivre,  de  se  développer,  d’aijir.  Chacun ­
  de  nous  supporte  sa  part  de  cet  impôt  ou,  pour  mieux
dire,  de  ce  triluit  ;  c’est  un  don  volontaire  lait  par  la  nation
à  son  pavillnu,  dans  l’espoir  qu’il  soutiendra  avec  honneur
la  lutte  sur  le  marché  mondial  contre  le  pavillon  étranqer.
Le  don  n’est  pas  de  médiocre  importance  ;  il  va  s’autjmentant
  d’année  en  année,  ainsi  que  l’attestent  les  documents ­
  ofliciels  du  ministère  des  linances,  et  notamment  les
tableaux  de  la  direction  des  douanes.  Sous  l’empire  de  la  loi
du  3o  janvier  i8p3  (qui  récjit  la  marine  marchande),  il  a  été
en  elTet  payé  par  le  Trésor  :  ’

ANNEES.

FUIMES
à  la  construction.

PRIMES
à  la  navigation.

1894
1895
189G
1897
1898
1899
Totaux

2,112,5/(2^  90
2,089,302  00
2,800,678  83
4,ioG,34y  90
5,145,810  99
4,618,845  82
7,064,194  78

6,071,8o8f
7,853,989
8,580,892
9,574,781
I1,882,968
II,800,780
18,245,827

27,9-^2,710^72

60,460,895f

Total  général

88,893,614/710

Les  crédits  votés  pour  l’année  1900  ont  été  dépassés  ])ailes ­
  demandes;  le  budget  de  igoi  fixe  ainsi  la  quotité  des

primes  :
Primes  à  la  consiruclion  5,800,000  fr.
Primes  à  la  navigation  12,200,000
Total  18,000,000  fr.

Il  est  cerlain  que  cette  somme  se  trouvera  insuílisante  ;

(i)  M.  Piuil  lieauregard.  rapporteur  du  luidgel  du  ministère  du  commerce  (exercice
igoi),  donne  des  cliillies  gui  dilfèrent  de  ceux  ((u'on  vient  de  lire  et  qui  sont  pris  dans
        <pb n="81" />
        6a  LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.
les  primes  à  la  construction  et  à  la  naviejation  coûtent  à  l’État
plus  de  vingt  millions  par  an.
*
*  *
Sommes-nous,  du  moins,  au  bout  de  l’énumération  ?  Et
les  sacrifices  consentis  pour  le  développement  de  notre  puissance ­
  maritime  se  bornent-ils  à  ces  totaux  déjà  considérables ­
  ?  Non.
Après  les  ministères  des  travaux  publics  et  du  commerce,
c’est  au  tour  du  ministère  de  la  marine  d’ouvrir  ses  caisses;
nous  le  voyons  en  eftét  attribuer  annuellement  à  la  caisse
des  Invalides  de  la  marine  une  subvention  (pii,  pour  igoi,
se  chiffre  par  11,670,700  Ir.  Les  pêches  maritimes  reçoivent ­
  en  outre  une  subvention  qu’on  peut  évaluer  anniiellement
  à  6  millions  de  Ifancs.
Arrêtons-nous  là  et  ne  scrutons  pas  davantage  le  budget
pour  y  rechercher,  dans  le  fouillis  des  chapitres,  ceux  (pii,
de  près  ou  de  loin,  peuvent  intéresser  encore  la  marine
marchande.  Si  nous  récapitulons  —  eu  laissant  de  côté  les

le  Tableau  général  du  commerce  et  de  la  navigation  édité  par  le  ministère  des  finances.
Nous  donnons,  à  titre  documentaire,  les  cliid'res  cités  par  M.  Beauregard  ;

ANNÉES.

PRIMES
il  la
construction.

PRIMES
à.  la
navigation.

DÉPENSES
divorscH
payéoH  à  partir
do  1895
lin  chapitre
Hpéoial.

TOTAUX.

1888
1889
1890
1891
1892
1893
1894
1895
189(1
1897
1898
1899

2,2I7,0O7f
3,0.54,(140
2,825,742
2,o5i,o84
2,344,199
2,180,2.39
2,919,328
7,358,923

8,204,ß8lf
8,49(1,895
8,0.30,933
7,398,799
7,287,183
9,210,212
8,2.54,780
8,949,7&amp;gt;5
10,2.57,518
11,799,787
12,370,000
12,422,000

2,919“'
1,430
2,49(1
.3,ü4.3
3,oG3
89,0(14
1.5,955

10,424,(^)71'
11,552,9(15
10,855,112
10,227,584
9,341,3.3o
11,043,47.5
10,4-50,974
11,809,043
14,550,824
17.1.59,.598
17,098,397
19,780,92.3

Ces  chill'res  font  apparaître,  pour  une  période  de  onze  années,  une  subvention  de
154,954,83a  fr.  distribuée  à  la  marine  marchande  sous  forme  de  primes  à  la  construction ­
  ou  à  la  navigation.
        <pb n="82" />
        NOTRE  FLOTTE  COMMERCIALE.

63

dépenses  passées  pour  ne  tenir  compte  que  des  dépenses
actuelles  et  courantes  —  les  charges  supportées  par  les
contribuables  français  pour  venir  en  aide  à  la  marine  marchande, ­
  nous  arrivons,  en  igoi,  aux  résultats  suivants  :

Ministère  du  commerce.  —  Subvention  aux  compagnies ­
  maritimes  26,681,780  Ir.
Ministère  du  commerce.  —  Primes  prévues  à  la  construction ­
  et  à  la  navigation  18,000,000
Ministère  de  la  marine.  —  Caisse  des  Invalides  .  .  11,670,000
Ministère  de  la  marine.  —  Pèches  6,000,000
.  Ministère  des  travaux  publics.  —  Environ  26,000,000
Total.  87,351,780  fr.

La  marine  marchande  montre-t-elle  du  moins  une  vitalité, ­
  une  vigueur,  une  activité  croissant  dans  la  proportion
des  primes  qu’elle  reçoit  et  des  charges  qu’elle  impose  au
budget  ?
M.  Estler  a  résumé  ainsi  la  situation  de  notre  marine
marchande  en  ce  qui  concerne  les  navires  de  long  cours  et
de  cabotage  international  (¡ul  jaugent  plus  de  100  tonneaux
nets  :
Nombre  Tonnage
de  navires.  net.
La  France  comptait  au  3i  décembre  1886  .  .  .  i,3io  711,743
—  au  3i  décembre  1896  .  .  .  880  612,772
En  dix  ans,  notre  effectif  de  la  navigation  de  concurrence
avait  subi  une  diminution  de  43o,navires  jaugeant  net
98,971  tonneaux.
Pendant  cette  même  période,  les  effectifs  d’équipage  subissaient ­
  une  diminution  analogue  :
En  1886,  les  équipages  faisant  la  navigation  de

concurrence  étaient  de  25,i85  hommes.
En  1896,  de  20,233  —
Soit  en  moins  4&amp;gt;9''&amp;gt;2  hommes.

Depuis  que  M.  Estier  s’est  livré  à  ce  calcul,  la  situation
s’est  légèrement  modifiée,  mais  l’amélioration  qu’elle  a  ap-
        <pb n="83" />
        64  I  E  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.

[)ort6c  est  si  légère,  qu’elle  ne  nous  fait  pas  regagner  le  terrain ­
  perdu  depuis  i88G.
L’elfectif  de  la  marine  marchande  an  3i  décembre  i8gg(')
donne,  pour  les  navires  affectés  an  long  cours  et  à  la  navigation ­
  dans  les  mers  d’Europe  et  la  Mé(,literranée  (cabotage
international),  les  cliilfres  suivants  ;

Navires  à  voiles
Navires  à  va  [)eiir'.  .  .  .
Totaux

Nombre  Tonnage
de  navires.  net.

Équipage.

4i4  227,585  5,388
4»o  471,028  i5,8of)(»)
824  ()()(),  513  21,197

Nous  comptons,  en  1900,  486  navires,  12,280  tonneaux
de  jauge  nette  et  8,988  hommes  de  moins,  dans  notre  Hotte
de  concurrence,  qu’en  1886.
Le  mouvement  de  nos  ports  depuis  1890  prouve  également ­
  que  la  navigation  française  n’a  pour  ainsi  dire  rien
gagné,  eu  comparaison  de  l’accroissement  dont  bénéficie  le
pavillon  étranger.

Mouvement  des  ports  français.

annî;î;s.

1890.  .  .
1891.  .  .
1892.  .  .
1893.  .  .
1894.  .  .
1895..  .
1896..  .
1897..  .
1898.  .  .
1899..  .
1900.  .  .

E  N  T  U  i:  K.

fran-  6trauçoi».
  gern.

8,344
7,7.3o
8,iß4
7,62.3
7,4'.)6
7,604
7,644
7,701
7,611
7,8.33
7,62.3

19,3.35
20,240
17,568
17,838
17,7.50
16,670
17,451
17,810
i8,6o5
18,463
19,022

Tonnage

SORTIE.
NavircH  Tonnage

fran-  étrançais.
  gers.

fran-  ¿trun

Moyennes  annuelles.

4,345
4,-587
4,324
3,958
3,892
4,001
4,210
4,469
4,483
4,779
4,680

9,296
10,422
8,837
9,247
9,602
9,220
9,866
10,458
11,521
12,275
13,678

7,823
8,340
7,893
7,402
7,269
7,552
7,645
7,7'i
7,661
7,000
7,279

13,786
14,263
i3,3i5
12,874
12,8o5
12,480
13,176
i3,o48
13,422
13,716
20,848

4,266
4,46i
4.1.35
3,847
3,734
3,934
4  ,223
4,348
4,270
4,420
4,33i

5,353
5,665
4,989
5,0.34
5,352
5..  3.39
6,042
•'&amp;gt;,998
6..  502
7,653
8,556

TOMUGK
(entróos
et
sorties''.

23,260
2.5,135
22,282
22,086
22,580
22,494
24,341
2.5,273
26,776
29,127
31,245

(1)  Voir  le  Tableau  général  du  commerce  et  de  la  navigation,  2e  vol.  1900.
(2)  Mécaniciens  cl  chauireurs  compris.
        <pb n="84" />
        NOTRE  FLOTTE  COMMERCIALE.

65

PKOBU.  MAU.  MARCn.

5

Donc,  moins  de  navires,  un  lonnaíje  slationnaire('),
moins  de  marins  et  —  comme  je  l’ai  démontré  au  début  de
ce  travail  —  un  envahissement  de  plus  en  plus  grand  de
notre  marché  maritime  par  le  pavillon  étranger,  le  paiement
aux  armateurs  anglais,  allemands,  italiens,  etc.,  d’une  dîme
annuelle  colossale  :  tels  sont  les  seuls  résultats  tangibles
des  larges  sacrilices  consentis  par  l’Etat  en  faveur  de  la
marine  marchande.
Dernière  constatation  non  moins  affligeante  :  notre  pavillon ­
  n’apparaît  plus  ou  presque  plus  dans  les  ports  de  la
Suède,  de  la  Norvège,  du  Danemark,  du  Pérou,  des  possessions ­
  anglaises  d’Amérique,  du  Chili;  les  cinquante  ports
du  Pacifiipie,  depuis  le  détroit  de  Magellan  jusqu’à  la  Californie, ­
  sont  desservis  par  une  compagnie  anglaise,  deux
compagnies  allemandes,  une  compagnie  italienne  et  une
compagnie  chilienne  ;  les  voiliers  français  qui  y  montrent
nos  couleurs  n’y  portent  pas  nos  marchandises.  Peu  à  peu,
notre  champ  d’action  se  resserre,  notre'élan  s’amortit,
notre  influence  disparaît  —  comme  s’enfonce  et  meurt  derrière ­
  la  courbe  mouvante  de  la  mer  l’orbe  rouge  du  soleil  à
l’heure  crépusculaire.

II.  Le  régime  légal  de  la  marine.
«  Nous  autres  marins  —  écrit  l’amiral  Réveillère  dans
son  intéressante  préface  des  Guerres  navales  de  demain
—  nous  employons  volontiers  cette  image,  en  parlant  d’un
vieux  navire  encore  de  bel  aspect  —  et  par  extension  à
tonte  chose  brillante,  mais  usée  :  —  Ça  ne  tient  plus  que
par  la  peinture.  ».
(i)  Les  trois  premiers  mois  de  1901  accusent  encore  une  décroissance  notable  du
pavillon  français  sur  les  mois  correspondants  de  1900.
        <pb n="85" />
        66

LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.

C’est  le  cas  de  notre  marine  inarcliande  ;  les  sacrifices
répétés  du  Trésor,  les  snhvenlions,  les  secours  de  tontes
sortes,  les  millions  dépensés  ne  l’empêchent  pas  de  «  ne  tenir ­
  que  par  la  peinture  ».  Des  qermes  mauvais  sont  en  elle,
qui  la  débilitent  et  la  ronqent,  et  finiront  même  par  la  tner,
si  l’on  ne  les  extir[)e  au  pins  tôt;  le  pins  danqerenx  pentôtre
  de  ces  qermes,  c’est  le  réqime  léqal  imposé  à  la  Hotte
commerciale,
.  Il  est  utile,  avant  de  préciser  la  nature  de  ce  réqime,  de
rap[)eler  sommairement,  d’après  les  considérations  mêmes
développées  jiar  le  Gouvernement  dans  rexjiosé  des  motifs
du  projet  de  loi  ipi’il  a  déposé  sur  le  bureau  de  la  Ch  a  mb  n;
le  i4  novembre  1899,  les  phases  diverses  par  lesquelles  est,
au  point  de  vue  de  la  léqislation  fiscale,  passée  depuis  nn
siècle  notre  marine  marchande.
Législation  antérieure.  —  Depuis  la  Révolution  française,
la  marine  marchande  et  l’industrie  des  constructions  navales
ont  toujours  bénéficié  en  France  de  mesures  de  protection,
sauf  pendant  les  ipiinze  années  qui  s’écoulent  de  1866  à
1881.
L’acte  de  naviqation  du  21  sejitembre  179.3  ayant  interdit
la  francisation  des  navires  construits  à  l’étranqer,  les  chantiers ­
  français  ont  été,  jusqu’en  i860,  à  l’ahri  de  tonte  concurrence. ­

A  la  fin  des  (pierres  du  ¡ucmier  Empire,  la  marine  commerciale ­
  française  se  trouvant  hors  d’état  de  faire  face  aux
besoins  croissants  du  commerce  maritime,  une  loi  int(U  vint,
celle  du  26  avril  1816,  qui  frappait  d’un  droit  de  douane
supplémentaire  (d’une  surtaxe)  toutiis  les  marchandis(‘s
importées  en  France  par  navires  étranqers,  sans  distinquer
entre  la  naviqation  sous  le  pavillon  d’oriqine  de  la  marchandise ­
  et  le  pavillon  tiers.  Des  droits  de  naviqation  basés  sur
le  tonneau  de  jauqe  du  navire,  des  droits  différentiels  con-
        <pb n="86" />
        NOTRE  FLOTTE  COMMERCIALE.

67

sistaiit  dans  une  échelle  de  surtaxes,  le  monopole  des  trans-[)orts
  entre  la  France  et  ses  colonies  ou  possessions  —
monopole  réservé  au  pavillon  i'rani^ais  —  complétaient  ce
système  de  protection.
Le  ré()imc  diiTérentiel  pour  le  pavillon  tiers  fut  une  première ­
  atteinte  à  la  protection  accordée  à  la  marine  marchande. ­
  Il  eut  pour  point  de  départ  la  convention  dn  24  join
1822  avec  les  Etats-Unis  ;  d’autres  conventions  suivirent,
par  lesquelles  la  France  consentit  à  admettre  les  navires  des
puissances  contractantes  au  même  réqime  que  les  navires
français,  mais  à  la  condition  qu’il  ne  s’aqit  que  d’opérations
maritimes  eiTectiiées  directement  entre  la  France  et  les  pays
contractants.  Seuls,  les  navires  sous  pavillon  tiers,  c’est-àdire
  transportant  des  marchandises  oriqinaires  d’un  pays
autre  que  celui  dont  ils  portaient  le  pavillon,  restèrent  soumis ­
  à  des  droits  de  naviqation  plus  élevés  que  ceux  payés
par  les  navires  français.
Telle  était  la  situation  priviléqiée  faite  à  la  construction
navale  et  à  l’armement  lorsipie  se  manifesta  la  nouvelle
orientation  donnée  par  le  second  Empire  à  la  politique
commerciale  de  la  France.
La  convention  de  commerce  conclue  avec  l’Angleterre,  le
25  octobre  i860,  lit  une  première  brèche  dans  le  monopole
&amp;lt;lont  jouissaient  les  chantiers  de  construction,  en  permettant
la  francisation  des  navires  construits  en  Angleterre  contre
paiement  d’un  droit  de  douane  qui,  pour  les  bâtiments  eu
1er,  était  fixé  à  70  fr.  par  touueau  de  jauge,  avec  engagement ­
  d’abaisser  ce  droit  à  Go  fr.  pour  1864.  En  fait,  des
navires  construits  à  l’étranger  figurèrent  pour  la  première
fois  en  1864  dans  la  statistique  de  l’effectif  de  la  marine
marchande  française.  Le  privilège  qu’avaient  les  armateurs
français  pour  l’intercourse  entre  la  France  et  ses  possessions
fut  également  supprimé  par  la  loi  du  3  juillet  18G1,  guiper-
        <pb n="87" />
        G8

LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.

mil  aux  colonies  (remployer,  dans  leurs  relalions  avec  la
m(Atropóle,  le  pavillon  étramjer  conciirremment  avec  le  pavillon ­
  national.
La  loi  (lu  19  mai  18O6  vint  ensuite  supprimer  à  la  fois  la
protection  dont  jouissaient  les  chantiers  de  construction  et
celle  que  rarmement  retirait  des  surtaxes  de  pavillon.  Elle
disposait,  en  effet,  dans  son  article  3,  que  les  navires  construits ­
  à  l’étrauijcr  pourraient  être  francisés  en  acquittant  le
droit  de  2  fr.  par  tonneau  de  jauge,  qui  n’était  là  qu’un
simple  droit  de  balance.
L’article  5  prévoyait  la  disparition  dans  un  délai  ra])-¡moché
  de  la  «surtaxe  de  pavillon  ».  Bref,  de  toutes  les  dispositions ­
  protectionnistes  de  l’acte  de  navigation  du  21  sej)-lembre
  l'ygS,  il  ne  restait  plus  aux  armateurs  que  la  réserve
au  pavillon  national  du  cabotage  entre  ports  français.
Pour  conserver  aux  chantiers  de  construction  la  possibilité ­
  de  soutenir  la  concurrence  avec  l’étranger,  la  même  loi
du  19  mai  18GG  autorisait  l’admission  en  franchise  de  toutes
les  matières  brutes  ou  fabriquées  entrant  dans  la  construction, ­
  le  gréement  et  l’armement  des  bâtiments  de  mer.
Bien  que  l’industrie  eût  progressé  sous  le  régime  de  cette
loi,  et  (pie  le  mouvement  de  la  navigation  se  fût  accru,  les
armateurs  et  les  constructeurs  de  navires,  débordés  par  la
concurrence  étrangère,  ne  cessèrent  de  réclamer  auprès  des
pouvoirs  publics  la  modification  de  la  loi  de  18GG.
Une  enquête  fut  ouverte  par  le  Corps  législatif  au  début
de  1870  ;  elle  enregistra  les  réclamations  des  intéressés,
mais,  interrompue  par  la  guerre  de  1870-1871,  elle  n’aboutit
à  aucune  conclusion.
Le  3O  janvier  1872,  l’Assemblée  nationale  crut  pouvoir
revenir  au  régime  des  surtaxes  de  pavillon,  à  la  fois  dans
un  but  de  protection  de  la  marine  marchande  et  comme
ressource  fiscale.  Les  conventions  de  navigation  en  vigueur
        <pb n="88" />
        NOTRE  FLOTTE  COMMERCIALE.  Cq
ne  permirent  pas  d’applupier  cette  mesure,  qui  fut  abroqëe
par  la  loi  du  12  juillet  1873.
Celle-ci  décida,  dans  son  article  2,  la  constitution  d’une
commission  cliarqée  de  rechercher  les  moyens  de  venir  en
aide  à  la  marine  marchande  et  d’assurer  sa  prospérité.
Le  décret  du  i5  octobre  1878  institua  cette  commission,
dont  le  premier  souci  fut  d’orienter  les  capitaux  vers  les
entreprises  maritimes  eu  faisant  du  navire  même  le  qacje  et
la  qarantie  des  emprunts  contractés  par  l’armateur.  Elle
proposa  l’orpanisation  du  crédit  réalisée  par  l’institution  de
l’hypothèque  maritime,  qui  fut  établie  par  la  loi  du  10  décembre ­
  1874,  aujourd’hui  remplacée  par  celle  du  10  juillet ­
  i885.
Désireuse  de  remédier  aux  conséquences  de  la  loi  du
19  mai  18G6,  la  commission  de  1878  reconnut  la  nécessité
de  donner  des  compensations  aux  industries  de  la  coiistruction
  et  de  l’armement.  Elle  conclut  donc  qu’il  y  avait  lieu
&amp;lt;le  supprimer  le  système  de  l’admission  temporaire,  ou  réqime
  des  constructions  navales,  et  de  le  remplacer  par  des
primes  à  la  construction  formant  la  des  droits
&amp;lt;le  douane.
En  ce  (pii  concernait  l’armement,  la  commission  considéra
&amp;lt;pie  la  marine  marchande  rendait  un  service  à  l’État  eu  lui
entretenant  une  réserve  et  (pie  l’État  avait  l’oblipation  de
payer  ce  service.
La  commission  proposa  donc  d’allouer  à  tout  armateur
de  navire  de  commerce  faisant  la  navipation  de  concurrence
nue  subvention  calculée  à  raison  de  i  fr.  par  jour  d’embar-(piement
  et  par  homme  d’é(juipa(je  soumis  à  l’inscription
maritime.
L’inscription  maritime  crée,  en  effet,  pour  la  marine  de
commerce  l’oblipation  de  prendre,  outre  le  capitaine  et  les
officiers,  les  trois  (piarts  de  ré(piipaqe  parmi  les  inscrits
        <pb n="89" />
        LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.

70
maritimes  ;  elle  met  à  la  cliarçje  de  rarmaleiir  les  Irais  de
traitement  des  matelots  malades,  réijlemente  la  police  de  la
navigation  et  priivoit  enfin  la  levée  des  gens  de  mer  déhar-(piés
  d’office  (piand  l’État  réclame  leurs  services.
La  subvention  de  i  fr.  par  jour  d’embargnement  et  jiar
homme  d’équipage  ne  fut  pas  réservée  aux  seuls  navires
construits  en  France  ;  la  commission  jugea,  eu  effet,  que  l’industrie ­
  de  la  construct  ion  avait  seulement  droit  à  une  prime
distincte  formant  la  compensation  des  droits  de  douane.
Selon  le  mot  de  M.  Dupuy  de  Lome,  elle  entendit  bien
«mettre  les  constructeurs  sur  le  même  pied  que  les  étrangers ­
  »,  mais  non  pas  réclamer  «  la  suppression  de  la  concurrence ­
  ».
C’est  dans  les  travaux  de  la  commission  extraparlementaire ­
  de  1878;  dans  les  propositions  de  loi  qu’elle  inspira;
dans  les  décisions  de  la  commission  de*  la  Ghandue  des
députés,  qui,  en  1877,  le  principe  d’une  prime  à
l’armement,  en  donnant  toutefois  la  préférence  à  la  répartition ­
  au  tonneau  de  jauge  sur  la  répartition  par  lionime
d’é([uipage  et  par  jour  d’armement,  que  la  loi  du  2g  janvier
1881  a  puisé  sou  origine.  Préparée  par  un  esprit  d’élite,
M.  Dupuy  de  Lome,  elle  établissait  en  faveur  de  l’armement
au  long  cours  des  primes  à  la  navigation  dont  bénéficiaient
même  les  navires  construits  à  l’étranger  et,  en  faveur  des
chantiers  français,  des  primes  à  la  construction.
La  loi  de  1881  avait  été  votée  pour  dix  aimées.  Après  deux
prorogations  d’une  année  chacune,  elle  fit  [ilace  à  la  loi  dn
3o  janvier  1898.
Législation  actuelle.  —  Cette  loi  a  apporté  à  la  précédente ­
  toute  une  série  de  modifications,  dont  voici  les  ¡ilus
saillantes(')  ;  elle  admet  les  navires  à  bénéficier  de  la  prime

(i)  Voir  le  rapport  de  la  Chambre  de  commerce  de  Honlleur,  séance  du  9  septembre
1897,  à  la  sous-commission  d’enquête  de  la  commission  extraparlementaire  delà  marine.
        <pb n="90" />
        .  NOTRE  FLOTTE  COMMERCIALE.  ’  7^
(le  la  navigation  pendant  dix  ans  à  partir  de  leur  construction ­
  et  non  plus  à  partir  de  la  date  de  la  loi  ;  elle  étend  le
IxMiéfice  de  cette  prime  au  cabotape  international,  en  élève
le  montant  par  mille  milles  parcourus  de  i  li.  5o  c.  a
I  Ir.  70  c.  pour  les  navires  a  voiles,  a\  ec  décioissance  annuelle ­
  de  o,oG,  et  l’abaisse  de  i  Ir.  5o  c.  à  i  fr.  lo  c.  pour
les  navires  à  vapeur  eu  prenant  pour  base,  dans  ce  dernier
cas,  la  ¡aupé  brute  aii  lieu  (le  la  jaupe  nette;  eniiu,  elle
amplíente  léperement  les  primes  à  la  construction  et  met
lin  à  la  demi-prime  que  rancieune  loi  accordait  aux  navires
Iran  ça  is  de  construction  étranqère.
Jouissent  seuls  de  la  prime  de  construction  —  c’est-àdire
  re(;oivent  05  Ir.  par  tonneau  de  jauqe  brute  et  i5  fr.
par  loo  Iviloqrammes  pour  les  macbiues  —  les  navires  construits ­
  en  France.
Nous  empruntons  au  rapport  de  M.  Estier,  pour  bien
préciser  les  dilférences  existant  entre  les  deux  lois  de  i88i
et  de  1893,  les  calculs  suivants.  ,
Sous  le  réqime  de  la  loi  de  1881,  un  navire  recevait
comme  prime  de  navigation,  par  1,000  milles  parcourus
(i,852  kilomètres)  et  par  tonneau  de  Jauge  ce  (pii  suit  :

(1)  Le  tonneau  poids  eiii  eu  France  de.i,ooo  kilogr.  En  Angleterre,  Vunité-poids  de
chargement,  le  tan,  est  de  1,015  kilogr.
Un  décret  du  2'+  mai  1878  a  rendu  obligatoire  cn'Fiance  l’emploi  du  procédé  de  jaugeage ­
  applicpié  en  Angleterre  depuis  i855  et  connu  sous  le  nom  de  méthode  Moorsom.
Le  principe  général  de  celle  méthode  est  le  suivant  ;  la  longueur,  la  largeur  et  la
profondeur  du  navire  sont  mesurées  sur  plusieurs'points  alln  de  déterminer  le  volume.
Le  mesurage  comprend,  outre  la  coque,  les  constructions  permanentes  ou  fermées  situées ­
  au-dessous  du  pont  supérieur.  La  capacité  gubique  ainsi  obtenue  est  divisée  palle ­
  volume  assigné  au  tonneau  de  jauge,  soit  a  "A  ,83,  correspondant  à  loo  pieds  cubes
anglais.  Le  quotient  représente  le  tonnage  brut.  Pour  établir  le  tonnage  net,  on  déduit
du  tonnage  brut  les  espacés  inutilisables  pour  le  transport  des  voyageurs  et  des  marchandises. ­
  *  .  *
La  méthode  Moorsom  a  été  adoptée  par  l’Angleterre,  la  France,  les  États-Unis,  le
Danemark,  F  Autriche-Hongrie,  l’Allemagne,  l’Italie,  le  Chili,  l’Espagne,  la  Norvège,  la
Suède,  la  llépublique  Argentine,  la  Russie,  la  Belgique,  le  Japon,  les  Pays-Bas,  le  Portugal, ­
  la  Grèce.
En  France,  l’opération  du  jaugeage  est  faite  par  les  employés  des  douanes.  Le  rapport ­
  entre  la  jauge  nette  et  la  jauge  brute  est  en  moyenne  de  80  p.  100  pour  les  voilier»
cl  de  5o  p.  100  pour  les  vapeurs.
        <pb n="91" />
        72

LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.

Pour  Pour
les  navires  les  navires
(le  de
construction  construction
française  i').  étrangère  Q&amp;gt;).
Cinq  premieres  années  à  partir  de  la  construction ­

  7^00  3^50
Cinq  années  suivantes  5  75  2  876
Cinq  années  suivantes  4  5o  2  25
Cinq  années  suivantes  3  26  i  626
Cintj  années  suivantes  2  00  i  00
Cinq  années  suivantes  o  70  o  375

Si  Ton  suppose  la  loi  de  1881  renouvelée  purement  et
simplement  à  son  expiration,  la  prime  totale  en  trente  ans
par  tonneau  eût  donc  été  pour  ce  navire  de

a  23^25

b  11^020

Avec  la  loi  du  3o  janvier  1898  —  qui  réqit  encore  la  marine ­
  marchande  —  la  situation  clianqe  notablement.  La
somme  que,  dans  une  période  de  vinqt-huit  années,  un
navire  percevrait,  comme  prime  a  la  navigation,  par  tonneau ­
  de  jauqe  brute  et  par  1,000  milles  parcourus  en
moyenne  annuelle  s’évalue  ainsi  :

Vapeurs  Voiliers  Navires
de  construction  de  construction  de  construction
Cinq  premières  années  .  .
Cinq  années  suivantes.  .  .
Cinq  années  suivantes.  .  «
Cinq  années  suivantes.  ,  .
Cinq  années  suivantes.  .  «
Trois  dernières  années  .  .
Soit  en  28  années.  .  .
Ainsi  donc,  le  réqime  léqal  actuel  de  la  marine  marchande ­
  est  celui-ci  :
I®  Tout  navire  en  fer  ou  acier,  construit  en  France,  touche

française.
5f  10
4  10
3  19
2  10
I  10
O  08
i5f08

française.
7^9«
()  4o
4  90
3  l\o
I  90
O  44
24^94

étrangère.
Néant.

Néant.
        <pb n="92" />
        NOTRE  FLOTTE  COMMERCIALE.

7^

une  prime  de  construction  de  65  Ir.  par  tonneau  de  jauge  brute
-et  de  i5  fr.  par  loo  kilogrammes  de  machines  motrices  ou
appareils  auxiliaires  et  de  chaudières  ;
Un  navire  construit  à  l’étranger,  même  s’il  est  vendu  à
un  armateur  Irançais  le  jour  de  son  achèvement  et  francisé
par  lui  aussitôt,  ne  touche  rien(^);
2°  Tout  navire  construit  en  France  et  battant  pavillon
français  touche  une  prime  à  la  navigation  de  i  fr.  70  c.,  si
T’est  un  voilier,  de  i  fr.  10  c.,  si  c’est  un  vapeur,  par  tonneau
(le  jauge  brute  et  par  1,852  kilomètres  parcourus  ;
Un  navire  construit  à  l’étranger  et  battant  j)avillon  français ­
  NE  TOUCHE  RIEN  (^).
En  somme,  et  pour  conclure,  les  caractéristiipies  nettes,
&amp;lt;lécisives  de  la  loi  de  189.3  sont  les  suivantes  :
1°  La  construction  française  monopolise  la  prime  de  construction ­
  ;
2°  Elle  monopolise  au  profit  de  sa  clientèle,  non  sans  en
retenir  une  notable  partie  pour  elle-même,  la  prime  de
navigation  ;
3°  La  navigation  à  voiles  jouit  d’un  avantage  marqué  sur
la  navigation  à  vapeur  ;
4°  La  navigation  à  vapeur  perd  une  partie  notable  des
^wantages  (pi’elle  avait  précédemment  acquis.
Telle  est  la  loi,  protectionniste  et  rétrograde,  (jui,  dermis
huit  années,  régit  la  marine  marchande  française.
III.  Les  voiliers.
La  première,  la  grande,  et  j’ose  dire  la  déplorable  consé-•(pience
  d’une  pareille  loi  fut  de  pousser  artificiellement  la
(1)  Les  navires  de  conslruolion  élrangère  assimilés  aux  navires  de  construction  française ­
  comme  francisés  avant  la  promulgation  de  la  loi  du  29  janvier  1881  ou  francisés
-jivanlle  1«  janvier  i8j3  ont  droit  à  la  prime.
(2)  Même  observation  &amp;lt;pie  pour  la  prime  à  la  construction,  en  ce  qui  touche  les  navires ­
  francisés  vaut  le  i«  janvier  iSgS.
        <pb n="93" />
        (1)  Rapport  Charles  Roux  sur  le  budget  de  i8y8,  p.  iCo.

ay.'.'

74  LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.
France  dans  une  voie,  Iruclueuse  pour  certains  spécnlalenrs,
niais  daiKjereuse  pour  les  finances  de  I’Etat  et  néfaste  au
véritalile  intérêt  national,  en  déterminant  la  constitution
d’une  (lotte  presque  uniipiement  composée  de  voiliers.
Qu’on  m’entende  bien  !  je  ne  prétends  pas  soutenir  que
nous  ayons  eu  tort  de  construire  des  voiliers  ;  notre  faute,
notre  erreur  furent  de  ne  construire  que  des  voiliers.
La  naviqation  à  voiles  possède,  je  le  sais,  dans  tous  les
pays  de  chauds  défenseurs.  Il  faut  reconnaître  d’ailleurs  que
les  types  modernes  qui  la  représentent  sont  en  tous  points
remar([uahles.
«En  France,  a  écrit  M.  Charles  llouxQ),  le  seul  mot  de
voilier  évoque  immédiatement  l’idée  du  pauvre  navire  en
bois  qui  uaviquait  il  y  a  trente  ans.  Bien  pen  de  personnes
savent  qu’on  est  arrivé  à  perfectionner  le  navire  à  voiles  au
point  de  le  rendre  totalement  dillércnt  de  celui  d’autrefois.
«  Il  en  est  ainsi  cependant.
«  Grace  à  l’emploi  du  fer  et  de  l’acier,  on  a  pu  donner
aux  navires  des  formes  et  des  dimensions  inconnues  il  y  a
encore  peu  d’années.
«  Grâce  à  l’emploi  des  moteurs  auxiliaires  à  vapeur  manœuvrant ­
  les  voiles,  les  quindeaux,  les  treuils,  etc.,  il  s’est
créé  un  type  de  voiliers  nouveaux  n’ayant  de  commun  avec
l’ancien  voilier  (jue  l’emploi  du  vent  comme  jiropulseur.
«  Ce  voilier  a  sa  place  marquée  dans  les  transactions  maritimes ­
  modernes.  »
Et  de  fait,  lorsiju’on  visite,  comme  j’en  ai  eu  l’occasion
fréquente,  un  voilier  moderne  et  qu’on  le  compare  à  ses*
prédécesseurs,  on  sent  qu’il  y  a  entre  les  deux  types  la
même  différence  qu’entre  \q  fourneau,  inventé  par  Fulton,ou
la  Comète^  premier  bateau  à  vapeur  faisant  le  service  des
        <pb n="94" />
        NOTRK  FLOTTE  COMMERCIALE.  7^
[)iissa(|(M‘s,  construit  par  les  chantiers  de  John  Wood,  shijjbuilder
  de  Porî-Glastjow,  et  les  pacpiehots  comme  la  Lorraine, ­
  le  Deutschland  ou  le  Celtic.
Le  voilier  moderne,  avec  ses  dispositions  commodes  et
j»rati([nes,  sa  (¡rande  capacité,  sa  construction  à  la  lois  robuste ­
  et  lé()ère,  sa  machine  manœuvrant  les  filins  d  acier
(jui  se  sont  substitués  à  l’ancien  cordape  de  chanvre,  sa  mature ­
  puissante,  est  un  beau  et  bon  bâtiment,  évidemment
appelé  à  rendre  des  services  dans  certains  cas  déterminés.
Tandis  que  le  steamer  doit  bourrer  ses  cales  de  charbon
et  qu’il  lui  est  interdit  de  s’éloiqner  des  liqnes  jalonnées
de  stations  où  il  peut  renouveler  ses  provisions  de  combustible, ­
  le  voilier,  déqaqé  d’allures  et  les  soutes  vides,  peut
errer  sur  les  mers  au  qré  de  sou  caprice,  ¡»artir  (¡uand  bon
lui  semble,  rentrer  quand  il  lui  convient,  dans  la  mesure
où  naturellemeut  le  vent  le  lui  ¡»ermet.
«  La  ¡»uissance  motrice  du  vent  ne  coûte  rien,  dit  lord
Hrassey,  qouverneur  de  la  province  Victoria  (Australie)[‘j,
et  ¡»endant  les  louqs  voyaqes,  elle  est  moins  incertaine  (¡u’on
ne  pourrait  le  su¡)poser.  L’em¡)loi  des  voiliers  ne  sera  ¡»as
abandonné  ¡»our  le  transport  des  marchandises  en  vrac  pour
lesquels  une  livraison  rapide  n’est  pas  nécessaire.  Les  va-¡»eurs
  peuvent  rapp(»rter  de  sérieux  bénéfices  pendant  leurs
¡»renders  v(»yaqes,  mais  ils  se  déprécient  plus  rapidement
(pie  les  v(»iliers  ;  aussi  ces  derniers  ne  s(»nt  pas  près  de  dis-¡»araître.
  »
Cette  opinion,  d’autres  personnalités  éminentes  du  monde
maritime  la  ¡»artaqent  ;  M.  A.  J,  Gouin  la  développe  notamment ­
  dans  un  intéressant  article  publié  par  le  Yacht{f)  ;
«  Que  le  navire  soit  à  voiles  ou  à  vapeur,  il  y  a  deux  éléments ­
  {¡ni  régissent  le  dévelo¡»¡»ement  de  l’armement  inari-(i)

  Naval  annual,  21  janvier  1898.
(%)  Numéro  du  i"  décembre  1900.
        <pb n="95" />
        yC  LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.
lime  :  c’est  le  fret  de  sortie  et  le  fret  de  retour.  Or,  ce  ii’est
un  secret  pour  personne  que  nous  ne  possédons  pas,  sur  le
qlobe,  assez  de  qroiqiements  importants  de  nationaux  pour
&amp;lt;pie  ces  deux  avantaqes  nous  soient  en  tout  temps  assurés.
«  Il  faut  donc,  pour  le  moment,  que  nous  nous  résiqnions
à  n’avoir  que  navires  d’aventure,  c’est-à-dire  des  navires
prenant  le  fret  là  où  le  hasard  des  circonstances  leur  en  fait
trouver,  pour  le  transporter  sur  un  jioint  qnelcompie.  Et  si
&amp;lt;le  telles  opérations,  qui  nécessitent  parfois  des  traversées
sur  lest,  sont  possibles  pour  les  voiliers  dont  les  frais  çjénéraux
  sont  relativement  moindres,  il  en  va  tout  autrement
avec  les  navires  à  vapeur.
«  Ceux-ci  ne  peuvent  être  des  «  navires  d’aventure».  Aucune ­
  nation  ne  possède  de  «vapeurs  d’aventure  »,  c’est-àdire
  des  vapeurs  s’en  allant  par  les  mers  an  hasard  des  frets
trouvés,  sauf  l’AnqIelerre.
«  La  marine  à  voiles  est  accommodante  ;  elle  se  prête  aux
longs  séjours  dans  les  rades.  Elle  a  enfin  un  emploi  défini
et  assuré,  lui  permettant  de  transporter  à  bon  conqite  des
marchandises  de  grande  consommation,  telles  (pie  charbon,
blé,  riz,  minerais,  nitrates,  etc.,  etc.,  au  delà  des  caps,
alors  que  la  marine  à  vapeur,  même  quand  le  charbon  est
an  prix  normal,  ne  pourrait  entrer  en  lutte  avec  elle.  »
Il  est  enfin  toute  une  école  maritime  qui  soutient  (pie,
seule,  la  navigation  à  voiles  peut  faire  surgir  les  marins,  les
officiers,  les  capitaines  longs  courriers  dont  nous  manquons. ­

Les  éloges,  les  encouragements  que  recueille  ainsi  la  marble ­
  à  voiles  contiennent  évidemment  une  grande  part  de
vérité.  Des  trois  et  (|uatre-màts  sont  encore  utilisables  et
même  tout  indiqués  pour  le  transport  économique,  sur  (pielqiies
  points  du  globe,  de  marchandises  lourdivs  et  peu  pressées. ­
        <pb n="96" />
        NOTRE  FLOTTE  COMMERCIALE.

77

(i)  Revue  maritime,  numéro  de  juin

Mais  cela  peut-il  einpecher  que  la  loi  de  1898  ait  consacré
une  erreur  funeste  et  porté  un  coup  terrible  à  la  marine
marchande,  en  accordant  à  la  navigation  à  voiles  une  prime
supérieure  à  celle  de  la  navigation  à  vapeur,  et  en  développant ­
  artificiellement  la  première  au  détriment  de  la  seconde ­
  ?
Là-dessus,  nous  avons  des  opinions  aussi  nettes  et  aussi
caté(jori(pies  (pie  les  précédentes,  mais  qui  alioutissent  a
une  conclusion  diamétralement  opposée.  L’une  des  plus
frappantes  est  celle  qu’exprime  M.  Tournier  (’)  :
«  Avec  sa  grande  longueur  et  ses  formes  affinées,  le  voilier ­
  moderne,  dit-il,  est  impropre  au  louvoyage  ;  il  ne  conserve ­
  quelque  utilité  que  ])our  les  très  longs  parcours,  dans
les  zones  à  brises  bien  établies.  Sa  capacité  de  charge  ne
vaut  d’ailleurs  (jue  le  quart  ou  le  cimpiième  de  celle  du  vapeur, ­
  à  tonnage  égal,  et  son  rôle  de  transport  se  limite  a
certains  produits  lourds  dont  la  livraison  peut  se  faire  attendre ­
  et  (pii  ne  risquent  pas  de  s’avarier  en  route.  Le  commerce ­
  français  d’exportation,  qui  se  compose  principalement ­
  d’objets  d’alimentation  et  d’articles  manufacturés,  n’a
rien  à  faire  avec  le  voilier  ;  c’est  un  instrument  suranné  que
les  nations  maritimes,  l’Anglet(irre  et  l’Allemagne,  abandonnent ­
  à  peu  près  complètement  et  (pii  n’obtient  un  regain
de  laveur  en  France  (pie  grâce  à  la  prime  que  lui  octroie
libéralement  la  loi  de  i8g3...  »
M.  Tournier  ne  se  borne  pas  à  contester  l’utilité  du  voilier ­
  ;  il  aborde  dans  la  meme  étude,  avec  une  rude  franchise,
une  (juestion  du  plus  haut  intérêt  —  et  qui  d’ailleurs  avait
été  bien  des  fois  eflleurée  avant  lui.  C’est  celle  de  la  spéculation ­
  qui  s’opère  sur  les  primes  à  la  navigation  des  voi-
        <pb n="97" />
        LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.

78
liers,  spécuUitioii  qui  deviciil,  à  l’tui  croire,  une  «  industrie
spéciale  »  de  certains  arinaleurs.
«  Voici  eu  (pioi  consiste,  écrit-il,  l’industrie  spéciale  du
voilier,  telle  que  nous  la  voyons  s’exercer  en  ce  inoinent.
Tout  d’abord,  il  importe  d’avoir  des  navires  rapides,  très
sensibles  an  vent,  dans  les  allures  larqes  et  dont  la  jauqe
brute  est  portée  au  maximum.  C’est  sur  elle,  en  effet,  et  sur
la  lonqneur  du  parcours  que  s’établira  le  bénéfice  en  fin  de
voyaqe.  Dans  ces  conditions,  le  tour  du  monde,  vent  sons
vergue,  est  tout  indiqué  ;  la  question  du  fret  ne  vient  (ju’en
seconde  ligne  dans  les  préoccupations  de  l’armateur.  Voici
donc  notre  voilier  armé,  gréé  et  prêt  à  prendre  la  mer.  Il
fait  voile,  sur  lest,  pour  un  port  australien,  où  il  prendra  un
chargement  de  charbon.  De  là,  nouveau  trajet  à  grand  renfort ­
  de  milles  jusqu’à  la  cote  ouest  d’Amérique,  mettons
San-Francisco.  En  ce  point,  le  charbon  est  livré  et  le  navire,
après  avoir  embarqué  un  plein  chargement  de  céréales,  revient ­
  en  Europe  par  le  cap  Horn.  Il  va  décharger  à  Londres
ou  à  Hambourg,  voire  même  à  Dunkerque  ou  au  Havre,  et
rentre  sans  plus  tarder  à  son  port  d’attache,  où  il  se  dispose
pour  un  nouveau  voyage.
«  Avec  un  bon  capitaine  qui  ne  lui  fait  pas  trop  d’avaries
et  ipii  a  une  connaissance  suffisante  des  grandes  routes  maritimes, ­
  l’armateur  revoit  son  navire  au  bout  de  treize  ou
quatorze  mois,  et  la  prime  que  lui  sert  l’Etat  lui  permet
d’encaisser  des  dividendes  de  20  p.  100.
«  Voilà  qui  est  très  bien,  et  cet  argent  n’est  pas  perdu  pour
tout  le  monde...  Mais  ipi’a  donc  gagné  l’État  à  cette  énorme
randonnée  et  quels  services  notre  voilier  a-t-il  rendus  au
commerce  français?  On  se  le  demande  en  vain  »
Les  affirmations  de  M.  Tournier  ne  sont  pas  isolées  et
parmi  les  dépositions  recueillies  par  la  sous-commission
d’enquête  de  la  commission  extraparlementaire  chargée  d’é-
        <pb n="98" />
        NOTRE  FLOTTE  COMMERCIALE.

79

tiidier  les  moyens  de  venir  en  aide  à  la  marine  marchande,
je  trouve  une  note  de  M.  A.  C.  Le  Quellec,  armateur  à  Bordeaux, ­
  non  moins  formelle  dans  le  même  sens  ;
«  Les  (¡rands  voiliers  conslruits  récemment  en  France  eu
assez  grain!  nomhie  en  vue  de  la  prime  à  la  construction  et
à  la  navigation  ne  seront,  dil-11,  et  ne  sont  en  général  utilisés ­
  (jue  pour  les  voyages  d’Europe  au  Chili  (‘t  à  San-Francisco
  ou  ports  voisins  et  retour  en  Europe.
«  Ils  vont  d’Euroj)e  au  Chili  et  eu  Californie  sur  lest  ou
avec  des  charbons  anglais  et,  grâce  à  la  prime  de  navigation, ­
  que  n’ont  ni  les  Anglais  ni  les  Allemands,  ils  livrent  les
charbons  anglais  aux  producteurs  de  nitrates,  au  Chili,  à  un
prix  plus  bas  (¡ne  leurs  concurrents  anglais  ou  allemands.  Il
en  est  de  même  pour  la  Californie.
«  Qui  profite  de  ces  abaissements  dans  le  prix  de  revient
de  ces  charbons  ?  Les  vendeurs  anglais  de  ces  charbons  et
au  Chili  les  producteurs  de  nitrates,  les  Salitreros,  comme
on  les  appelle.  Or,  ces  Salitreros  sont  tous  anglais  d’abord,
allemands,  chiliens  et’italiens.
«  Il  en  est  de  même  pour  le  fret  de  retour  du  (ihili  pour
les  voiliers,  il  est  pres([ue  exclusivement  fourni  par  les  nitrates. ­
  Et  l’avantage  des  bas  frets  à  l’aller  sur  les  charbons,
en  retour  sur  les  nitrates  de  soude,  ne  profite  fpi’à  des
étrangers.  »
M.  Le  Quellec  déclare  (pie  pour  les  voyages  de  Californie,
c’est  encore  l’étranger  qui  jirofite  du  fret  en  baisse,  et  il  conclut ­
  ainsi  :
((  Le  seul  avantage  que  retire  la  France  de  cette  prime  à
la  navigation  aux  voiliers,  (pii  est  d’environ  100,000  fr.  pour
un  voilier  de  3,000  tonneaux  de  jauge  brute,  vovage  du
Chili,  et  d’environ  i4o,ooo  fr.  pour  un  voyage  de  Cal'fonde,
c’est  de  payer  une  prime  d’environ  /^ono  fr.  annuellement  à
Varmateur  français  par  marin  enihan/ué  sur  ces  voiliers.
        <pb n="99" />
        8o  LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.
La  dépense  est  vraiment  un  jieu  forte  pour  un  navire  neuf  à
son  premier  voyage.
«  S’il  y  a  une  navigation  d’avenir  et  à  protéger,  c’est  la
navigation  à  vajieur.  L’autre  a  fait  son  temps.
«  Sachons  imiter  les  nations  intelligentes  en  fait  de  marine, ­
  les  Anglais  et  les  Japonais;  ne  nous  encroûtons  pas
davantage  dans  la  navigation  à  voiles.
«  En  passant,  je  dois  dire  (pie  je  suis  urmateiir  de  ciruj
voiliers  et  de  (¡uatre  vapeurs  et  gu’il  m’est  absolument  indifférent ­
  de  gagner  des  primes  à  l’aide  de  voiliers  ou  de  vapeurs. ­
  Si  je  conseille  la  vapeur,  c’est  (jue  j’ai  la  conviction
que  là  est  le  succès  pour  le  présent  et  l’avenir.
((  Et  la  loi  de  i8g3  a  eu  le  tort  de  pousser  vers  la  voile
des  armateurs  nouveaux  et,  qui  plus  est,  même  des  armateurs ­
  qui  n’étaient  avant  qu’armateurs  de  vapeurs.  »
La  Lhambre  de  commerce  de  Rochefort  juge  avec  autant
de  sévérité  le  nouveau  matériel  à  voiles  :  (c  On  est  tenté,
dit-elle,  de  le  croire  destiné  à  faire  seulement  la  course  à  la
prime.  »
Peut-être  y  a-t-il,  dans  ce  dernier  jugement,  quelque  exagération. ­
  Le  voilier,  sans  nul  doute,  pratique  la  course  à  la
prime,  mais  il  ne  peut  pas  faire  que  cela.  M.  Daymard  l’a
démontré  fort  clairement  à  la  commission  extraparlementaire ­
  de  la  marine;  la  prime  à  la  navigation,  isolée  de  toute
autre  recette,  ne  permettrait  pas  à  un  voilier  de  se  tirer
d’affaire  et  de  supporter  les  frais  i[ui  lui  incombent.
M.  Daymard  a  pris  le  cas  d’un  voilier  d’une  jauge  brute
de  2,5oo  tonnes  et  parcourant  une  distance  moyenne  de
24,000  milles.  11  a  trouvé  que  ce  voilier  toucherait  en  primes
de  navigation  :

La  If*  aimée  97&amp;gt;i)20  fr.
La  2«  année  94.4^4
A  reporter.  .....  192,884  fr.
        <pb n="100" />
        PROBL.  MAU.  MARCH.

6

NOTRE  FLOTTE  COMMERCIALE.  81
Report  .......  102,384  fr.
La  3c  année  OLPoS
La  4®  année  87,552
La  5®  année  84,096
La  6®  année  '.  .  8o,04o
La  7'!  année  ;  .  .  77,184*
La  8®  année  78,728
La  0®  année  70,272
La  IO®  année.  06,816

Total  en  10  ans  828,680  fr.

A  côté  (le  cette  perception  moyenne  de  82,000  fr.  de
primes  par  an,  M.  Daymard  a  mis  en  parallèle  les  frais  d’exploitation ­
  (pii  incomberaient  au  même  bateau.  Il  les  a  ainsi
calculés  :
Amortissement  :  4  p-  100  sur  8i2,5oo  fr.  (prix  d’achat
du  navire)
Intérêt  et  assurance  :  121/3  p.  100  sur  80  p.  100  de
8i2,5oo
Entretien,  armement,  approvisionnement,  grosses  réparations. ­

S'daires  et  nourriture  de  l’équipage  (29  hommes).  .  .
Lroits  de  port,  pilotages,  remorquages
trais  divers
I  rais  d  administration,  frais  généraux,  loyers  de  magasins, ­
  etc.  .  '

Total
Les  cliilfres  de  M.  Daymard,  ne  l’oublions  pas,  remontent
^  1897  et  ils  seraient  actuellement  modifiés.  Le  budijet  des
dépenses  d’un  voilier  de  2,3oo  tonneaux  de  jauge  brute,
portant  3,000  à  3,100  tonnes  en  lourd  et  coûtant  63o,ooo  fr.
d  achat  (c’est  le  type  normal),  s’établirait  de  la  façon  suivante, ­
  d’après  les  calculs  qui  nous  ont  été  communiqués  par
des  personnalités  familières,  pour  l’avoir  pratitjué,  avec  ce
genre  d’opérations.

32,5oo  fr.
8i,25o
25,000
5i,255
12,000
2,000
25,000
229,000  fr.
        <pb n="101" />
        82

LE  PROBLÍLME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.

Amortissement  à  5.  p.  ion.  .  3i,5oo  fr.
Assurance  (8  p.  loo  de  prime  et  une  surprime  suivant
voyaifes  de  i  p.  lOo)  .  47,700
Intérêt  à  5  p.  100  ,  .  3i,uoo
Kquipaijc  55,000
Droits  de  ([uai  •  38,ooo
Chartes-parties,  commission,  etc  i3,ooo
Frais  de  gestion  i5,ooo
Frais  de  bureau  sur  navire  .  &amp;gt;  5,000
2.30,700  ir.

Mais  t|iic  les  frais  du  voilier  s’élèvent  à  220,000  ou  à
280,000  fr.,  peu  iinporle  en  l’espèce  :  le  fait  à  retenir,  c’est
(pie  la  prime  à  la  uavirjation  ne  les  couvre  pas.  Un  voilier
particulièrement  favorisé  peut  atteindre  à  un  parcours  annuel ­
  de  26,000  milles(').  La  prime  décroissante  (ju’il  recevra ­
  sera,  je  suppose,  de  112,000  fr.  au  délmt.  Il  lui  faudra
trouver  120,000  fr.  de  fret  pour  étpiilihrer  son  budpet,  et
davautarfe  pour  réaliser  des  bénéfices.
Le  fret  est  donc  nécessaire  au  voilier  mais  tandis  qu’il
est  Vunique  ressource  du  voilier  an  q  lai  s,  il  ne  constitue  pour
le  voilier  français  (pi’un  appoint  de  la  prime.
Ce  fret,  le  voilier  le  trouve  en  bois,  en  charbon,  eu  pétrole, ­
  en  blé.  11  transporte  du  bois  de  Vancouver  au  Chili  ;
du  sud-est  de  l’Australie  (bois  de  yarra)  en  Amjleterre.  Il
va  prendre  des  coprah  (noix  de  coco  séchées)  dans  les  îles
de  l’Amériipie  du  Sud  et  les  transporte  à  Nantes,  Marseille  et
Hambourq,  où  l’on  en  extrait  de  l’huile.  Il  prend  encore  des
caisses  de  pétrole  (4o  caisses  à  la  tonne)  à  New-York  poulie ­
  porter  au  Japon.  Il  fait  des  affaires  en  marchandises  di-&amp;lt;i)

  Ce  cliilfre  n  a  rien  d’exagéré.  Les  journaux  américains  du  i4  avril  igoi  signalent
le  lait  suivant  qui  montre  la  grande  distance  que  peut  couvrir  un  voilier.
Quatre  des  plus  rapides  voiliers  du  monde  s’étalent  entendus  pour  essayer  à  qui
traverserait  l’Atlantique  en  moins  de  temps.  Le  trois-mâts  Mnskoica  est  arrivé  premier
dans  le  port  de  Queenstown.  Parti  d’.Astoria  dans  l’État  d’Orégon,  ce  navire,  qui  était
chargé  de  .3,.5oo  tonnes  de  blé,  a  parcouru  18,000  milles  marins  en  loi  jours.  La  plus
grande  vitesse  obtenue  a  été  de  822  milles  en  2/1  heures.  Les  autres  concurrents  étaient
deux  voiliers  anglais  et  un  allemand.  .
        <pb n="102" />
        NOTRE  FLOTTE  COMMERCIALE.

83

verses  entre  New-York  et  Melbourne,  Adélaïde,  Sydney,  la
Nouvelle-Zélande.
Il  conserve  encore  nn  avantage  sur  le  vapeur  dans  les  cas
particuliers  où  les  commerçants  ont  intérêt  à  pouvoir  immobiliser ­
  un  navire  pendant  un  certain  temps  ou  à  laisser  en
route,  pour  les  garder  sans  payer  de  magasinage,  des  produits ­
  gulls  ont  achetés  au  moment  de  la  récolte  et  qu’ils  ne
veulent  pas  vendre  immédiatement.
Nos  voiliers  français  vont  surtout  en  Californie,  dans
l’Orégon,  le  nord  du  Pacifique,  l’Australie.  Ils  reviennent
en  Europe  avec  du  blé,  de  l’orge,  du  nitrate,  du  nickel,  de
la  laine.  Les  vapeurs  qui  feraient  les  mêmes  parcours  auraient
à  supporter  entre  soixante  et  quatre-vingts  jours  de  cliaulTe  ;
en  dehors  de  la  difficulté  qu’il  éprouveraient  à  se  ravitailler
en  charbon,  ils  courraient  le  risque  de  voir  leurs  machines
s’avarier  à  la  suite  d’un  travail  aussi  long  et  fatigant.
Que,  pour  toutes  ces  raisons,  le  voilier  trouve  encore  du
Iret,  personne  n’en  peut  être  surpris.  Mais  ce  dont  il  est
permis  de  douter,  c’est  que  les  services  rendus  par  cette
catégorie  de  navires  correspondent  aux  sacrifices  faits  pour
la  protéger.  Les  ports  où  le  voilier  va  décharger  sa  cargaison ­
  sont  pour  la  plupart  des  ports  étrangers  ;  si  bien
&amp;lt;pie  c’est  notre  budget  qui  fournit  aux  nations  concurrentes
les  moyens  de  se  servir  d’instruments  de  transport  économiques. ­
  Notre  générosité  n’est  pas  seulement  naïve,  elle  est
excessive.
M.  Thierry,  rapporteur  du  projet  de  loi  sur  la  marine
marchande,  constate  que  les  primes  payées  aux  voiliers  ont
1  RIPLÉ  en  deux  ans.
«  Les  voiliers,  dit-il,  ont  t  ouché  en  1896:1,624,886  fr.  38  c.,
tandis  qu’ils  ont  reçu  en  1898  4,898,02^  fr.  74  c.
«  Depuis,  ajoute  l’honorable  rapporteur,  la  progression
tí  a  fait  (ju  augmenter  et,  pour  favoriser  le  seul  développe-
        <pb n="103" />
        84  LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.
ment  des  voiliers,  le  Trésor  aurait  subi  tous  les  ans  des
sacrifices  nouveaux...  »
D’où  vient  cette  progression  énorme  et  inquiétante  pour
les  finances  de  l’État  ?  Les  marchés  du  Pacifique  où  le  voilier ­
  s’alimente  de  fret  auraient-ils  pris  une  importance  aussi
subite  qu’extraordinaire  ?  L’industrie  universelle  manquerait-elle ­
  d’instruments  de  transport  ?  Le  voilier  se  trouverait-il ­
  dans  une  de  ces  passes  heureuses  où  Ton  gagne  de
l’argent  par  le  concours  de  circonstances  économiques  spéciales ­
  ?
Rien  de  pareil  ne  s’est  produit.  En  réalité,  il  n’est  qu’une
explication  à  l’accroissement  si  considérable  des  primes
payées  par  l’État  aux  voiliers  :  c’est  la  spéculation.
Cette  spéculation  n’est  pas  niable  ;  elle  est  pratiipiée  au
grand  jour,  au  vu  et  au  su  de  tout  le  monde,  avec  l’audace
que  lui  donne  la  certitude  de  sa  parfaite  légalité.  Elle  puise
sa  source,  sa  raison  d’ôtre,  sa  force,  dans  la  prime  colossale
attribuée  par  la  loi  de  i8g3  aux  voiliers.
Je  pourrais  citer  telle  société  qui,  le  jour  même  de  sa
constitution  verbale,  alors  qu’aucun  acte  n’avait  été  encore
passé,  ni  aucun  versement  effectué  jiar  ses  membres,  com-'
  mandait  par  téléphone  plusieurs  voiliers  à  un  chantier.
Croyez-vous  qu’elle  se  fut  auparavant  inquiétée  du  fret  possible, ­
  des  conditions  de  concurrence  dans  lesquelles  ses  bateaux ­
  se  trouveraient,  des  débouchés  réduits  qu’ils  pouvaient
escompter?  C’était  bien  le  moindre  de  ses  soucis.  Elle  commandait ­
  des  navires  —  comme  elle  eût  opéré  un  placement
sur  les  fonds  turcs  si  elle  avait  espéré  recueillir,  grâce  à  eux,
les  revenus  que,  par  la  prime  à  la  navigation,  les  voiliers  devaient ­
  lui  rapporter.
D’ailleurs,  les  intéressés  ont  depuis  longtemps  fait  l’aveu
de  cette  spéculation.  /
L’armateur  qui  achète  un  voilier  (il  le  paie  au  maximum
        <pb n="104" />
        NOTRE  FLOTTE  COMMERCIALE.

85

630,000  fr.)  ne  se  préoccupe  de  réunir  que  la  moitié  du  capital ­
  par  ses  moyens  propres  ou  une  émission  d’actions  ;  la
seconde  moitié,  destinée  à  désintéresser  complètement  le
constructeur,  sera  avancée  à  5  p.  loo  d’intérêt  par  une  des
nombreuses  banques  qui  pratiquent  l’iiypolhèque  maritime.
Pour  peu  que  la  chance  le  serve,  le  navire  encaissera  par  la
prime  de  tels  bénéfices  qu’une  fois  les  5  p.  lOO  d’intérêts
hypothécaires  soldés,  il  restera  à  distribuer  aux  porteurs
d’actions  des  dividendes  considérables.  Tout  le  mécanisme
de  cette  opération  peu  compliquée  apparaît  dans  les  bilans
que  voici,  émanant  d’une  Société  nantaise  d’armement  (').
Voilier  Reine-Blanche.  —  Capital-actions  :  220,000  fr.  ;
capital  emprunté  :  220,000  fr.  ;  jauqe  brute  :  i,945  tonneaux ­
  ;  port  en  lourd  :  2,520  tonneaux.
Voyaqe  de  Newcastle-sur-Tyne  à  Swansea,  San-Francisco,
East-London  (Cap  de  Bonne-Espérance)  et  Thio  (Nouvelle-Calédonie).
  Retour  au  Havre.  1897-1898.  Durée  :  seize  mois
et  demi  (décharqement  compris).

Riccettes.
l’rimes  à  la  navigation  i33,48i  fr.
Frets  237,042
Total  des  recettes.  371,123  fr.
DÉI’ENSES.
Dépenses  faites  à  Swansea,  Newcastle  et  Nantes  .  .  .  27,812^00
Dépenses  faites  à  San-Francisco  3i,385  00
Dépenses  faites  à  East-London  18,822  00
,  Dépenses  faites  à  Thio  10,000  00
Dépenses  faites  au  Havre  8,000  00
Gages  à  l'équipage  25,5oo  00
Commissions  et  courtages  8,000  00
Assurances  34,3g  i  00
Ä  reporter  158,910^00

(i)  La  Compagnie  de  navigation  française,  société  anonyme  d’armement,  au  capital
de  i,65o,ooo  fr.,  siège  social  à  Nantes,  6,  quai  de  Brancas.
        <pb n="105" />
        86

LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.

Report  158,910*00
Réparations  9,i33  oo
Prime  de  vitesse  au  capitaine  3,ooo  oo
Frais  généraux  3,ooo  oo
3  p.  100  au  capitaine  sur  bénéfices  5,910  00
Frais  de  direction  16,407  33
Au  Conseil  d’administration  ’  3,487  5o
Intérêt  et  amortissement  5.5o  p.  100  du  capital  emprunté ­
  40,182  07

Total  des  dépenses  289,929^  90

Total  des  recettes  371,128100
Total  des  dépenses  289,929  90
Bénéfices  nets  131,198!  1  o
Réserve  légale  5  p.  100.  0,559*  65
5  p.  100  l’an  du  capital,  soit  pour  iG  mois  5  i5,i25  00
8  p.  100  l’an  du  capital  pour  réserve  spéciale,  pour  iG
mois  24,200  00

45,8841G5

Il  reste  donc  à  donner  comme  dividende:  85,3o8fr.  45  c.,
soit  pour  nn  capittd  de  220,000  ir.,  environ,  88.77  P-  tou
pour  16  mois  5.
Les  actionnaires  toucheront  pour  12  mois:  5  -j-  28.19,
soit  33.19  p.  100.
Le  cas  de  la  Reine-Blanche  n’est  pas  une  exception.  Le
Charles-Goiinod,  de  la  môme  compagnie,  capital-actions  :
320,000  Îr.  ;  capital  emprunté:  820,000  fr.  ;  jauge  brute:
2,3o2*%o3;  port  en  lourd  :  3,100  tonneaux  (c’est  le  type  normal), ­
  produit  en  1900,  pour  un  .voyage  de  treize  mois,  de
Saint-Nazaire  à  Newcastle,  San-Francisco  et  retour  en  Europe, ­
  aijant  navigué  de  Saint-Nazaire  à  Newcastle  sur  lest,
c’est-à-dire  n’ayant  pas  emporté  une  tonne  de  marchandise
Irançaise,  121,247  ^t'-  4o  c.  de  bénéfices  nets,  soit  70,018  fr.
3o  ç.  de  dividende,  ce  qui  donne  aux  actionnaires  26.10
p.  100.
        <pb n="106" />
        NOTRE  FLOTTE  COMMERCIALE.  8J
Le  Géiièral-de-Chareite.  —  Capital-actions  :  280,000  fr.  ;
capital  emprunté  :  280,000  fr.  ;  jaïuje  lirute  :  2,800  tonneaux; ­
  port  en  lourd:  3,100  tonneaux  —  pour  un  voyape
de  Nantes,  sur  lest,  pour  Portland  (O  ré  pon)  et  retour  en
Euro])e  avec  cliarpenient  de  blé,  réalise  87,4b4  fr.  49  c.  de
bénélices  nets  en  dix  mois  et  demi,  et  ])ermet  de  distribuer
aux  actionnaires  un  dividende  de  5i,24i  fr.  27  c.,  soit
25,90  p.  100  par  an.
Si  le  Génévül-Neiimmjer,  pour  un  voyape  de  Glocester  à
Swansea,  Smi-Francisco,  Falmouth  (à  ordre),  Newcastlesur-Tyne,
  ne  donne,  en  1899-1900,  (pie  8.5  p.  100  de  dividende, ­
  les  années  précédentes,  pour  un  voyape  de  Rouen  à
Swansea,  San-Francisco,  Capetown,  Newcastle  (Australie),
San-Francisco,  Falmôuth  (à  ordre)  et  Glocester,  1897-1899,
il  rapporte  en  vinpt  et  un  mois  et  demi  i33,54o  fr.  i5c.de
bénéfices  nets,  62,577  dividende,  soit  21.5  p.  100
par  an.  -  -
Le  moins  heureux  des  voiliers  de  cette  coinpapnie  semble
titre  le  Général-de-Boisdejjre  —  capital-actions:  310,000  fr.  ;
capital  emprunté:  310,000  fr.  ;  jaupe  brute:  2,3o2^,o3  ;
port  en  lourd:  3,100  tonneaux  —  ([ui  [lour  iin  voyape  de
lieu!  mois  du  Havre  à  Muéo  (Nouvelle-Calédonie),  Swansea,
ne  donne,  en  1899-1900,  aux  actionnaires  qu’un  dividende
de  9.25  p.  100  —  une  misère,  quoi  !
En  somme,  pour  ces  cinq  navires  représentant  de  bons  et
de  très  mauvais  voy  apes,  le  revenu  ressort,  comme  a  prand
soin  de  le  faire  remarquer  l’armateur,  à  20.07  P-  ^^o  —  et
cela,  après  l’amortissement  complet  du  capital  en  moins  de
dix  ans.
Les  autres  sociétés  d’armement  de  voiliers  ne  recueillent
pas  des  primes  moins  fructueuses;  la  Société  des  Armateurs
nantais  est  propriétaire  de  quatre  voiliers  :  la  Duchesse-Olya,
  2,000  tonnes  de  port  en  lourd;  le  Cassard,  3,100
        <pb n="107" />
        88  LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.
tonnes;  le  Diipleix,  3,ioo  tonnes,  et  VEmpereiir-Ménélick,
2,000  tonnes.
Afin  lie  bien  faire  comprendre  à  la  clientèle  le  mécanisme
de  son  ijenre  d’affaires,  la  valeur  et  la  sûreté  du  placement,
la  Société  des  Armateurs  nantais  n’hésite  pas  à  mettre  sous
les  yeux  du  public  le  compte  d’un  voyage  accompli  par  un
de  ses  «  cueilleurs  de  primes  »,  le  Cassard.  Voici  ces  chiffres
qui,  fournis  par  la  maison  même,  défient  toute  contradiction  :

I  '  Compte  de  voyage  du  voilier  «  CASSARD  »
(3,100  tonnes).
Du  7  juillet  1899  au  19  juillet  iQOO  '(un  an  douze  jours),  entre  Nantes,
Swansea,  San-Francisco  et  Anvers.

Recettes.

Primes  à  la  navigation  ;
Saint-Nazaire  à  Swansea  (grand  cabotage)
Swansea  à  San-Francisco
San-Francisco  à  Anvers
Frets  :
Swansea  à  San-Francisco
San-Francisco  à  Anvers
Divers  :
Pilotins
Surestaries

903t  70I
5o,52i  97!  108,113^27
51,627  60)
52,042  851
.21,88/,  241  °»

149  00
mémoire

149  00

Parité

277,789f36

Dépenses.
Équipages  :
Salaires
Frais  divers  à  la  charge  de  l’armement.  .
Vivres  et  provisions
Hôpital  et  médicaments
Entretien  :
Approvisionnement
Carénage
Réparations  et  rechanges
Voilure
Divers

22,269^  18
345  o5
I  i,5oo  o5
898  80

34,5o8f  08

3,987  35  \
7,486  3oi
5,5o3  98}  18,207  58
i,o4i  90i
238  10)

A  reporter.

52,715t  66
        <pb n="108" />
        NOTRE  FLOTTE  COMMERCIAL^.

89
Report  52,7i5fGG
Dépenses  tie  l’opération  commerciale  :
Droits  (l’entrée  et  de  sortie  74?  45  '
Frais  de  port  G,G8i  90
Kemorcjuage  et  pilotage  lOjSgG  gOj
Frais  divers,  consulat,  correspondances  et  I
divers  84.  3o
Chargement  et  déchargement  i4,475  281
Commissions  .  .  .  .  /  28,G70  80
Assurances  89,950  98,
Total  des  dépenses.  154,980^28
Bénéfices  bruts  122,809  ^8
Parité  277,789^85
Les  bénéfices  bruts  s’élevant  à  122,809t  18
A  déduire  les  charges  :
Amortissement  à  G  p.  100  8G,470t  80'
Frais  de  premier  établissement  (4o  p.  100
lie  ces  frais).  2,889  20  &amp;gt;  54,5Gi  lô
Intérêts  de  l’emprunt  9,75%  ifii
Frais  généraux  (environ)  G,000  00  J
Les  bénéfices  nets  s’élèvent  à  .  58,247^98
Conclusion.  —  Capital-actions  de  ce  navire  :  825,000  fr.
Kevenu  :  20.96  p.  100.

Sans  tirer  de  ces  bilans,  produits  en  vue  d’attirer  des
souscriptions  et  par  conséquent  suspects,  plus  de  déductions ­
  qu’il  ne  convient,  il  est  cependant  permis  de  constater
qu’ils  confirment  ce  que  les  Nantais,  les  Bordelais,  les  Nazaïriens
  affirment,  à  savoir  que  le  voilier  de  2,800  tonneaux
de  jauge  brute  gagne  au  minimum  par  an,  dans  la  période
des  fortes  primes,  entre  5o,ooo  et  80,000  fr.  Bonne  allaire,
on  le  voit  !
Aussi  les  armateurs  ne  sont-ils  pas  embarrassés  pour
trouver  des  capitaux  ;  leurs  entreprises  ont  meme  pris  un
caractère  curieusement  aristocratique.  Le  noble  faubourg
s  y  intéresse  et  le  clergé  ne  dédaigne  pas  d’y  participer.  Tel
        <pb n="109" />
        LE  PROliLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.

90
fjéiiéral  connu  a  200,000  fr.  placés  dans  une  seule  société
nantaise  et  retire  annuellement  de  sou  capital  le  coquet
revenu  de  4o,ooo  fr.  —  qui  lui  permet  d’oublier  les  vicissitudes ­
  et  les  ennuis  auxquels  l’exposa  une  Allaire  célèbre.
Telle  famille  illustre,  dont  le  chef  occupa  les  plus  hautes
fonctions  de  la  Ué[)ubli(jue,  s’intéresse  fortement  aux  mêmes
spéculations,  qui  lui  sont  aussi  productives.  Pendant  ce
temps,  les  matelots  ipii  courent  les  mers  pour  amasser  ces
beaux  dividendes  vivent  de  haricots  et  de  lard  salé,  séparés
des  mois  entiers  de  leur  famille,  grillés  par  le  soleil  ou  transis ­
  })ar  les  embruns,  et  gagnent  un  salaire  de  cinquante  sous
par  jour.'
Plus  le  voyage  est  long  et  plus  il  rapporte.  C’est  le  budget,
ce  sont  les  finances  publiques,  c’est  la  collectivité  des  contribuables ­
  français  qui  paient  aux  généraux  capitalistes,  aux
douairières  en  ipiéte*  de  placements,  aux  prêtres  avides
d’augmenter  leur  pécule  des  rentes  royales  par  la  prime  de
la  navigation.  Toute  une  nouvelle  catégorie  de  budgétivores
est  née  de  la  loi  de  i8g3  et  s’attaque  d’un  bel  appétit  à  la
caisse  de  la  République  (pii,  bonne  fille,  les  laisse  et  se  laisse
faire.
Cela  ne  durera  pas  toujours,  même  au  cas  improbable  où
le  Parlement  français  commettrait  la  faute  de  ne  pas  décourager ­
  cette  spéculation  (pii  peut,  en  fin  de  compte,  mal
tourner,  car  plusieurs  des  sociétés  nouvellement  formées
n’amortissent  pas  le  capital  exposé  —  ce,  dans  le  but  de
faire  miroiter  aux  yeux  des  «  gogos  »  des  dividendes  encore
plus  brillants  que  les  précédents.
La  crainte  exprimée,  dans  une  proposition  de  loi  récente
par  M.  Brunet,  de  «  voir  renaître  l’heureux  temps  où  l’expédition ­
  des  Argonautes  et  celui  où  des  navigateurs  comme
Ulysse  mettaient  vingt  ans  à  parcourir  la  Méditerranée  »  est
une  chimère  et  son  mot  une  boutade.  Les  temps  dont  il
        <pb n="110" />
        NOTRE  FLOTTE  COMMERCIALE.

91

parle  sont  à  jamais  abolis  et  la  navigation  à  voiles,  quelque
intéressante  qu’ait  été  sa  transformation,  jette,  modernisée,
son  dernier  éclat.  Le  pétrole,  l’électricité,  achèveront  un  jour
l’œuvre  du  charbon.  Clunpie  année  réduira  le  champ  d’action ­
  de  la  voile;  et  tel  nouveau  percement  d’isthme  ou,  plu»
modestement,  tel  progrès  dans  les  steamers,  tel  avilissement
du  prix  du  charbon  peuvent  surgir,  qui  enlèveront  au  voilier ­
  même  remor([ué  et  pourvu  d’une  machine  auxiliaire,
son  dernier  marché  avec  sa  raison  d’etre.
A  la  date  du  i®''  avril  1901,  il  y  avait  cent  cinq  voiliers
naviguant  sous  pavillon  français,  nés  de  la  loi  de  189.3  et
nus  au  monde  surtout  eu  vue  de  percevoir  la  prime,  sans
laquelle  leur  navigation  se  solderait  le  plus  souvent  par  des
pertes.  Une  cimpiantaine  d’antres,  en  construction  ou  à  la
veille  d’étre  mis  sur  cale,  étaient  signalés  au  Bureau  Veritas.
L  est  assez,  c’est  même  trop.
L’Allemagne  n’a  qu’une  Hotte  de  281  voiliers  jaugeant
plus  de  1,000  tonneaux;  nous  avons  atteint,  sans  aucune
espèce  d’utilité,  ce  chiifre.  II  est  temps  d’arrêter  l’armement
dans  une  voie  où  il  ne  s’est  que  trop  légèrement  engagé.
S’obstiner  à  soutenir  la  voile  par  des  primes  considérables,
1  encourager  au  point  qu’en  ce  moment  même  les  commaniles
  de  trois-mâts  continuent,  et  que  partout  la  spéculation
prepare,  si  j’ose  dire,  des  nourrissons  voraces  pour  les  niauielles
  déjà  si  épuisées  du  budget,  serait  une  amère  sottise.
Le  Parlement  trouvera  sans  doute  que  la  loi  de  1898  nous
coûte  assez  cher  —et  il  renoncera  à  la  conception  archaïque
9U1,  plus  de  cent  ans  après  le  lancement  du  premier  bateau
^  vapeur,  fait  de  la  voilure  le  moteur  indispensable  et  [irivi-Icgié
  de  la  marine  marchande  française.
«  Le  vent  souille  gratis  »  dit  un  proverbe  ;  il  n’y  a  donc
pas  de  raison  pour  que  le  budget  le  paie  8  millions  par  an  !
        <pb n="111" />
        92

LE  PROllLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.

(1)  Revue  marilime,  novembre  1899.

IV.  La  navigation  à  vapeur.
Il  ii’eiitre  pas  dans  le  cadre  de  cette  étude  d’esquisser,
môme  à  qraiids  traits,  les  proqrès  accomplis  par  la  navigation ­
  à  vapeur.  Ars  inueniendi  ciim  inventis  adolescit.  Chaque
jour,  chaque  inventeur,  apportent  une  amélioration  dans  les
découvertes  réalisées  par  ces  hommes  de  génie  dont  l’hisloire
  reconnaissante  a  conservé  les  noms  :  Denis  Papin,  Jonalhan
  Hulls,  James  Watt,  le  marquis  de  JoulTroy,  Patrick
Miller,  lord  Stanhope,  Paldwin,  John  Fitch,  James  Rumsay,
Robert  Fulton,  et  les  créateurs  de  l’hélice  :  le  fermier  William ­
  Pettis  Smith  et  le  mécanicien  Ericson.
Il  est  cependant  difficile  de  bien  examiner  sous  ses  aspects
si  divers  le  délicat  problème  de  la  marine  marchande,  si
l’on  ne  saisit  pas,  au  moins  dans  son  ensemble,  l’évolution
caractéristique  du  navire  à  vapeur.  Non  seulement  l’hélice
s’est  substituée  aux  aubes,  les  machines  se  sont  perfectionnées ­
  par  l’emploi  des  chaudières  à  haute  pression  et  des  cylindres ­
  à  double,  triple  et  quadruple  expansion,  de  telle  sorte
que  la  consommation  du  charbon,  qui  était  autrefois  de  3  kilogrammes ­
  par  cheval-vapeur  et  par  heure  est  tombée  à  700
et  même  G5o  grammes,  mais  encore  des  modifications  profondes ­
  se  sont  introduites  dans  la  construction,  la  capacité,
la  vitesse  de  cet  instrument  de  transport.
Un  savant,  qui  fait  autorité  en  cette  matière,  non  seulement ­
  en  Angleterre,  mais  dans  le  monde  entier,  sir  William
White,  président  de  la  section  des  sciences  mécaniques  de
la  British  Association,  a  caractérisé,  dans  une  conférence
traduite  par  M.  Bregmann  (*),  les  perfectionnements  de  la
navigation  à  vapeur.  C’est  ce  guide  sûr,  dont  l’autorité  ne
        <pb n="112" />
        NOTRE  FLOTTE  COMMERCIALE.  QÖ
saurait  cire  récusée,  que  nous  suivrons  pour  marquer  l’état
actuel  de  cette  naviqation  par  rapport  à  ses  débuts.
Sir  William  While  considère  ([ue  l’on  peut  fixer  de  la
laçon  suivante  les  progrès  du  steamer  :
1°  Augmentation  des  dimensions  et  des  tonnages  des  navires ­
  et  grand  accroissement  de  puissance  des  machines  en
même  temps  qu’ont  augmenté  les  vitesses  ;
2°  Perfectionnement  des  machines  marines  accompagnant
l’accroissement  de  pression  de  la  vapeur.  Économie  de  combustible ­
  et  réduction  du  poids  des  appareils  moteurs  par
•’apport  aux  puissances  développées  ;
3°  Amélioration  des  matériaux  employés  ;  meilleur  système ­
  de  construction;  coques  relativement  plus  légères,  et
plus  grande  puissance  de  transport  ;
4°  Amélioration  des  formes,  tendant  à  diminuer  la  résishiiice,
  et  économie  de  puissance  par  la  propulsion.
Ges  progrès  caractéristiques  apparaissent  notamment  avec
clarté  si  l’on  compare  les  anciens  paquebots  transatlantiques
•uix  paquebots  actuels  ;  pour  ce  genre  de  navires,  on  le  sait,
lu  distance  à  parcourir  est  restée  la  meme  et  la  capacité  de
cargaison  n’est  pas  un  facteur  important.
En  i84o,  le  Britannia  (Compagnie  Gnnard),  en  bois,  à
•'oues,  avait  une  vitesse  de  huit  nœuds  et  demi  à  la  mer.  Le
déplacement  était  de  2,000  tonneaux,  la  longueur  de  207
pieds  ;  la  machine,  de  700  chevaux,  nécessitait  une  dépense
de  4O  tonneaux,  soit  2’‘s,2G5  de  charbon  par  cheval  indiijué
U  l’heure.
En  i8g4,  la  Campania  (Compagnie  Gunard),  machines  à
li'iple  expansion,  deux  hélices,  longueur  Goo  pieds,  a  un
déplacement  de  20,000  tonneaux,  une  puissance  de  28,000
chevaux,  atteint  une  vitesse  de  22  nœuds  et  dépense  5oo
fünneaux  de  charbon  par  jour.
Oceanic,  de  la  Compagnie  White  Star,  a  G85  pieds  de
        <pb n="113" />
        •94  LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.
loïKf,  plus  (le  25,000  tonneaux  de  (^placement,  22  nœuds
de  vitesse  —  raccroissement  du  déjdacemeut  étant  utilisé
en  puissance  de  transport.
Le  dernier  traiisaflantiipie  allemand  construit,  \&amp;lt;i,  Deiitschland,
  a  C60  pieds  (220  mètres)  de  loin;,  28,000  tonneaux,
28,000  chevaux  et  une  vitesse  de  28  nceuds.
Voilà  donc,  pour  les  paquebots,  les  résultats  de  soixante
années  d’efforts  :  la  vitesse  est  passée  de  liiiil  nœuds  5  à
vingt-trois  nœuds  ;  la  lonqueur  des  navires  est  triplée,  leur
largeur  doublée  et  leur  déplacement  augmenté  dix  fois.  Cependant, ­
  la  dépense  en  charbon  par  heure  et  par  cheval
n’est  que  du  tiers  environ  de  ce  qu’elle  était  en  1840.  A  cette
époque,  chaque  tonne  de  poids  des  machines,  chaudières, ­
  etc.,  ne  correspondait  qu’à  deux  chevaux  de  puissance, ­
  tandis  cpi’elle  correspond  actuellement  à  six  ou  sept
chevaux.  Eniin,  dernier  avantage,  la  régularité  du  service
des  pacpiebots  est  incomparablement  plus  grande  à  notre
époque  qu’au  début,  les  bateaux,  en  raison  même  de  l’accroissement ­
  de  leurs  dimensions,  pouvant  supporter  mieux
qu’autrefois  les  mauvais  temps.
Les  steamers  rapides  à  passagers,  destinés  aux  longues
distances,  ont  progressé  dans  la  meme  proportion.
En  quarante  ans,  pour  cette  catégorie  de  navires,  la  longueur ­
  a  été  augmentée  de  4o  p.  100,  le  déplacement  triplé,
la  puissance  en  chevaux  quadruplée,  la  vitesse  accrue  de
5o  p.  100  —  tandis  que  le  taux  de  consommation  de  charbon ­
  était  abaissé  au  tiers  environ  de  ce  (pi’il  était.
Si  des  paquebots  on  passe  aux  navires  plus  spécialement
destinés  au  transport  des  marchandises,  aux  cargo-boats,
il  est  aisé  de  constater  des  améliorations  non  moins  sensibles ­
  ;  en  dix  ans,  ces  navires,  dont  la  puissance  de  cargaison ­
  est  le  premier  élément  de  succès  commercial,  se  sont
allongés  de  100  ou  180  mètres  à  i65  ou  200  mètres,  accrus
        <pb n="114" />
        NOTRE  FLOTTE  COMMERCIALE.  QÒ
en  1oniiaf|e  lirul  de  5,ooo  à  i3,ooo  loniieaux,  et  en  vitesse
de  10  OU  12  à  i5  OU  i6  nœuds.
L’aucjmentatlon  si  considérable  des  lonfjueurs  et  des  lar-((eurs,
  dans  cette  catéíjorie  de  navires,  a  pu  être  réalisée
sans  (|rand  accroissement  des  tirants  d’ean,  pour  lesquels
on  est  en  pratique  limité  %)ar  les  prolbndeurs  des  ports  et
des  bassins.  En  somme,  ce  sont  les  considérations  commerciales ­
  plutôt  que  les  difficultés  techniques  qui  pourront  dans
l’avenir  limiter  les  dimensions  des  carqo-boats.
construit  en  ce  moment  aux  Etats-Unis  des  carqoiioats
  de  20,000  tonnes;  on  en  pourrait  construire  de  semblables ­
  en  Anqleterre,  si  bntilisation  de  ces  navires  devait
ctre  fructueuse.
Sir  William  White,  au  moyen  d’exemples  choisis  dans
bi  marine  de  querre  —  où,  comme  l’on  sait,  la  recherche
la  meilleure  utilisation  de  la  force,  de  l’espace,  de  la  vii^esse,
  est  extrême  —  démontre  par  le  t  aideau  suivant  le  gain
^n  économie  de  propulsion  résultant  de  Vaccroissement  des
dimensions,  qui  est  la  caractéristique  des  bateaux  modernes,
'El  ils  soient  destinés  à  la  marine  de  l’État  ou  à  la  flotte  de
commerce  :

—

Longueur  en  pieds
Largeur  en  pieds
Tirant  d’eau  moyen  en  pieds
Déplacement  en  tonnes
Puissance  indiquée  pour  20  nœuds.  ,  .  .
Puissance  indiquée  par  tonne  de  déplacement. ­
  ,  ,  .

N®  1.

N«  2.

N»  3.

N”  4.

N“  5.

280
35
i3
i,8üo
C.ooo
3,3

3(10
43
lC'/2
3,4üo
(),000
2,05

3ÖO
Go
7,400
11,000
1,48

435
G'.l
24  '/â
11,000
14,000
1,27

5oo
71
20  •/,
14,200
i5,5oü
ï)09

—

On  voit  (comparaison  n°  i  avec  11°  5)  que  le  déplacement
^‘st  augmenté  de  près  de  huit  fois  et  la  puissance  pour
nœuds  augmentée  seulement  de  2,0  fois.
        <pb n="115" />
        LE  PROIJLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.

96
Si  ces  deux  liatimeiits  avaient  eu  les  mômes  types  de  machines ­
  et  de  chaudières,  les  poids  des  appareils  moteurs  et
du  charbon  nécessaire  pour  parcourir  une  distance  donnée
auraient  'été  proportionnels  à  leurs  puissances  respectives,
c’est-à-dire  que  pour  parcourir  la  meme  distance  à  la  meme
vitesse  de  20  nœuds,  le  plus  qros  des  deux  bâtiments  n’exi-(jerait
  que  a,G  l’ois  plus  de  poids  d’appareils  moteurs  et  de
charbon  que  le  plus  petit  —  ce  qui  permet  d’utiliser  le
déplacement  en  puissance  de  transport.
Ce  n’est  pas  seulement  au  point  de  vue  de  la  capacité  de
transport  que  l’augmentation  des  dimensions  a  produit
d’heureux  résultats  ;  elle  a  permis  d’accroître  singulièrement
les  vitesses,  sans  exagérer  cependant  la  dépense  en  charbon.
Quels  progrès  nouveaux  réserve  l’avenir  à  la  navigation  à
vapeur?  Il  serait  vain  de  se  le  demander.  Telle  découverte,
telle  utilisation  nouvelle  de  l’énergie  électrique,  peuvent
transformer  du  tout  au  tout  le  steamer  moderne.
Cependant,  pour  ne  parler  que  de  l’avenir  immédiat,  nous
verrons  sans  aucun  doute  se  généraliser  bientôt  toute  une
série  de  perfectionnements  nouveaux,  encore  envoie  d’essai.
Pour  les  machines,  l’usage  de  plus  hautes  pressions  et
de  plus  grandes  vitesses  de  rotation  produira  probablement
des  diminutions  de  poids  comparativement  aux  puissances.
Un  inventeur  anglais,  M.  Parsons,  pense  qu’il  pourrait  réduire ­
  de  moitié  par  ses  turbo-rnoteurs  le  poids  actuellement
nécessaire  aux  machines-arbres  et  propulseurs  d’un  paijuebot
  transatlantique,  tout  en  leur  assurant  une  solidité  et  une
endurance  suffisantes.  Si  ce  résultat  peut  être  atteint  parallèlement ­
  avec  l’emploi  des  chaudières  multitubulaires,  il  en
résulterait  pour  ce  genre  de  bateau  une  véritable  révolution,
et  l’on  pourrait  atteindre  de  plus  grandes  vitesses  sans  dépasser ­
  les  dimensions  de  bateaux  actuellement  existants.  Il
est  certain  aussi,qu’avec  la  limitation  des  tirants  d’eau  on
        <pb n="116" />
        NOTRE  FLOTTE  COMMERCIALE.

97

P.IOUL.  M\K,  M.VRCII.

7

iirnvera,  à  mesure  qu’aii()menterout  les  vitesses  et  les  puissances, ­
  à  employer  des  propulseurs  multiples.
Pour  le  comhustihle,  un  certain  nombre  de  navires  à
vapeur  ont  substitué  les  huiles  de  pétrole  au  charbon.  Les
journaux  maritimes  signalaient  récemment  les  essais  de  la
compagnie  de  navigation  Shell  Line  (Ligne  des  Coquillages).
Cette  compagnie  possède  douze  vapeurs  qui  sont  tous  chautl'és
  au  combustible  liquide,  et  dont  la  plupart,  pour  répondre
iiu  nom  original  de  la  société,  portent  chacun  le  nom  d’un
coipiillage  difièrent.  Le  vapeur  le  Clam  (clovisse)  de  cette
compagnie  s’est  servi  continuellement  de  combustible  liquide
pendant  plusieurs  mois,  ce  qui  a  permis  de  réduire  le  nombre
des  chaulleurs  de  17  à  G,  ces  derniers  n’étant  plus  employés
Pieu  entendu  à  chauffer,  mais  à  aider  les  mécaniciens  au
graissage,  etc.  Au  lieu  de  trois  chaudières  en  pression,  comme
lorsipie  le  navire  chauiïait  à  la  houille,  deux  chaudières  seulement ­
  suffisent  avec  le  nouveau  mode  de  chaulle  pour  fourabondamment
  toute  la  vapeur  nécessaire;  la  consommabon,
  autrefois  de  3o  tonnes  de  houille  par  jour,  se  trouve
en  même  temps  réduite  à  iC  tonnes  d’huile.
La  Shell  Line  exploite  de  vastes  espaces  pétrolifères  dans
1  archipel  Malais  ;  c’est  elle  qui  a  fourni  le  combustible  liquide
nécessaire  aux  essais  exécutés  par  la  grande  compagnie  alleniande
  Ilambourgeoise-Américaine,  qui  ajipliipie  ce  mode
de  chauffage  à  certains  de  ses  paquebots.  De  nombreuses
entreprises  de  navigation,  en  Angleterre  et  en  d’autres  pays,
remplacent  le  chaulfage  au  moyeu  de  la  houille  par  les  huiles,
niinérales  ;  entre  autres  la  Gas  Company;  MM.  Galbraits,
Pembroke  et  G®,  et  MM.  Gossawitch,  armateurs  à  Fiume.
En  France,  la  marine  se  préoccupe  du  même  problème.
Le  pétrole  présente  de  sérieux  avantages  sur  la  houille,  au
point  de  vue  de  la  facilité  d’embarquement,  de  l’approvisionnement ­
  et  du  transport  aux  chaufferies.  Même  si  l’économie
        <pb n="117" />
        LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.

■98
•de  poids  n’était  que  de  3o  p.  100  du  poids  coiTcspondant
du  charhon  pour  une  même  évaporation,  cela  ferait  mille
lonneaux  sur  un  paipiehot  Iransat’anlique  ;  l’avantaqe  n’est
pas  médiocre,  étant  donné  surtout  ipi’il  se  complète  par  une
diminution  dans  le  personnel  nécessaire  pour  le  service  des
cliaulferies.  Bien  d’autres  progrès  se  réaliseront  encore,
•qu’il  est  diflicile  de  prévoir  aujourd’hui.
Un  grand  avenir  s’ouvre  devant  la  navigation  à  vapeur
au  point  de  vue  non  seulement  de  la  rapidité,  mais  encore
de  l’importance  des  transports.  L’homme  trouve  en  elle  le
souple  iustrumeut  de  ses  volontés.  La  durée  des  trajets  de
Liverpool  à  New-York  (5,Goo  kilomètres),  qui  était  en  i8/d&amp;gt;
de  II  à  12  jours  et  en  i856  de  9  à  10  jours,  a  décru  de
vingt-quatre  heures  par  période  décennale,  et  n’atteint  pas
maintenant  6  jours.  ï^es  cargo-boats  marchent  couramment
-aujourd’hui  à  une  vitesse  de  11-12  nœuds  à  l’heure  et  peuvent ­
  transporter  des  quantités  énormes  de  marchandises.  En
‘Angleterre,  en  Allemagne,  aux  Etats-Unis,  le  tonnage  à
vapeur  augmente,  le  steamer  se  perlectionne,  s’agrandit,
accroît  sa  vitesse,  sa  capacité  de  transport  et  élargit  du
même  coup  le  prestige  politique  et  la  force  d’expansion  du
¡lays  dont  il  porte  le  pavillon.  -
Nous  avons  précédemment  montré  qu’il  n’eu  était  malheureusement ­
  pas  de  même  en  France  ;  la  loi  du  3o  janvier  189.3
a  produit,  au  point  de  vue  de  la  navigation  à  vapeur,  les
plus  tristes  et  les  plus  néfastes  ellets.  La  ('diarnhre  de  commerce ­
  de  Bouen  les  a  consignés  dans  un  tableau  dont  la
lecture  est  douloureuse  à  notre  amour-propre.
Le  tonnage  des  navires  à  vapeur  a  augmenté  de  1887  à  1897  :

Pour  la  marine  ancjlaise  de  .'33  p.  100
—  allemande  de.  107  —
—  espagnole  de  3o  —
,  —  hollandaise  de  67  —
—  italienne  de  C8  —
        <pb n="118" />
        (0  Statistiques  du  Bureau  Veritas.

NOTRE  FLOTTE  COMMERCIALE.

Pour  la  marine  russe  de  65  p.  loo
—  norvégienne  de  191  —
—  suédoise  de  6/j  —
—  autrichienne  de  60  —
—  danoise  de  76  —
—  portugaise  de  110  —
—  grecque  de  i58  —
—  roumaine  de  7  —
—  japonaise  de  2.3  —

f  a  marine  à  vapeur  Irauçaise,  dans  cette  période,  a  diminué ­
  de,  I  p.  100  !  La  situation  s’est  einpirée  encore  :  du  2*  ram;
^pie  nous  occupions  en  1885,  nous  sommes  tombés  au  4'  !  et
SI  notre  flotte  à  vapeur  s’est,  depuis  1897,  accrue  de  i3  unités
et  de  4o,000  tonnes  (545  steamers  de  528,289  tonnes  au  lieu
de  532  de  488,676  tonnes  [*])  dans  la  même  période  :
t/AIIemagne  gagnait  i85  navires  et  456,694  tonnes  nettes.
pRs  Etats-Unis  gagnaient  3oo,ooo  —
P’Angleterre  gagnait  1,000,000  —
L'Italie  —  140,000  —
La  Norvège  —  260,000  —
La  Russie  —  120,000  —
Quand  nous  faisions  un  pas,  les  autres  en  faisaient  vin9t  !
Et  cependant  c’est  de  notre  pays  tpie  nombre  de  perfectionnements ­
  modernes  de  la  naviijation  à  vapeur  surpissaieut.
Ee  sont  des  usines  françaises,  les  établissements  Belleville,
Niclausse,  etc.,  qui  alimentent  de  chaudières  multitubulaires
íes  marines  du  monde.  C’est  en  France  que  l’enqin  scientiii-^ine
  par  excellence,  le  sous-mariu  est  créé.  L’étranqer  rend
Í  loin  mage  au  talent,  à  l’habileté  de  nos  inventeurs,  de  nos
niqénieurs  et  se  sert  de  leurs  travaux  pour  se  mieux  organiser ­
  en  vue  de  la  concurrence  mondiale,  tandis  que  nos  ar-OLiteurs,
  détournés  de  la  vapeur  par  une  loi  déplorablement
oialadroite,  s’encombrent  d’une  (lotte  de  rossignols,  de
«  sabots  »  et  de  voiliers.
        <pb n="119" />
        CIIAIMTUE  III

ARMATEURS  ET  CONSTRUCTEURS

I.  L’enquête  sur  la  marine  marchande.
Le  ruai  est  rjrave  ;  soit  qu'on  examine  le  mouvement  de  la
navigation,  la  part  de  fret  du  pavillon  national,  les  entrées
et  sorties  des  ports,  nos  relations  avec  l'étranger  et  les  colonies, ­
  ou  (pie  l'on  considère  simplement  les  progrès  génér  aux
de  la  navigation  à  vapeur-,  notre  puissance  maritime  s'ellrite
et  menace  ruine  comme  ces  vieux  édifices  lézardés  que  les
intempéries  démolissent  pierre  à  pierre.  Chaque  avance  des
pays  voisins  accuse  notre  propre  décadence.  Nous  demeurons, ­
  scientifiquement,  à  la  tète  du  progrès,  mais,  pratiquement, ­
  nous  perdons  tous  les  jours  du  terrain  et  nous  rions
laissons  gagner  de  vitesse  par  des  rivaux  (pie  la  nature  a
pourtant  moins  favorisés  que  nous.
Mais  une  fois  constatée  la  crise  que  nous  traversons,  il
ne  suffit  pas  de  gémir  sur  elle.  Il  faut  encore  remonter  à  ses
causes  premières  et,  les  ayant  découvertes,  s'efforcer  d’y
jKirter  remède.
L'entreprise  est  ardue,  car  le  pr  ohlème  de  la  marine  marchande ­
  est  des  pins  complexes.  Mille  liens  apparents  on
cachés  le  relient  au  problème  de  la  vie  économique  et  sociale
de  notre  pays.  Il  ne  suffit  pas,  pour  posséder  une  mar  ine
marchande  puissante,  d'avoir  de  beaux  et  grands  bateaux,
pourvus  de  tous  les  perfectionnements  désirables  ;  encore
faut-il  qu'ils  trouvent  du  fret  !  Une  indéniable  solidarité  unit
        <pb n="120" />
        ARMATEURS  ET  CONSTRUCTEURS.

lOI

à  la  ilolte  commerciale  riiulustrie,  ragriculture,  la  produclioii
  nationales.  Qui  touche  à  Time,  touche  aux  autres.
Eu  Angleterre,  en  Allemagne,  cela  ne  se  discute  plus.  Eu
b  rance,  l’éducation  du  public  est  là-dessus  entièrement  à
laire.  Le  paysan,  courbé  sur  son  sillon  et  (pii  déplore,  à
part  lui,  la  mévente  de  ses  produits,  l’ouvrier  ipii  cherche
vainement  de  l’embauche  d’usine  en  usine,  n’iront  pas  s’imaginer ­
  (pie  leur  misère  serait  soulagée  le  jour  où,  disposant
enfin  d’une  Hotte  commerciale  puissante  et  active,  la  France
pourrait  augmenter  les  débouchés,  la  consommation  des
produits  nationaux.  C’est  cependant  la  réalité.
Comment  le  pays  s’intéresserait-il  à  la  marine  marchande  ?
Nul  ne  lui  en  parle  jamais.  Quand,  d’aventure,  son  attention
est  attirée  vers  elle,  il  n’aperçoit  que  confusion,  désordre,
anarchie.  Notre  administration,  qui  passe  pour  la  première
d’Europe  —  à  ses  projires  yeux  —  a  trouvé  le  moyen  de  reculer ­
  ici,  à  des  limites  encore  insoupçonnées,  les  bornes  de
1  incohérence.  Le  maejuis  de  la  procédure  n’est  rien  auprès
&amp;lt;le  celui  de  la  réglementation  de  la  marine  marchande.
Qu’on  eu  juge  !  Siœ  niirmfères,  sans  compter  le  sousxecrétariat
  d’Etat  aux  postes  et  télégraphes,  ont  plus  ou
*&amp;gt;ioins  à  intervenir  dans  le  règlement  des  allai  res  maritimes  :
1°  Le  immsière  de  la  marine  pour  le  personnel,  les  engagements ­
  de  marins,  la  pèche  et  la  police  de  navigation  ;
2®  Le  ministère  du  commerce  pour  la  sauvegarde  des
•atérèts  maritimes  commerciaux  du  pays,  les  primes  et  les
conventions  de  navigation  ;
&amp;gt;1°  Le  ministère  des  travaux  publics  pour  le  matériel  des-ÙJié
  au  commerce  maritime  (ports,  quais,  phares,  etc.)  et  le
persouuel  des  mécaniciens  de  la  marine  ;
4°  Le  ministère  des  finances  pour  les  questions  de  jaugeage ­
  des  navires,  de  francisation,  d’hypothèque,  de  propriété, ­
  de  primes  de  construction  ;
        <pb n="121" />
        102  LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.
5°  Le  ministère  de  Vintéricur  pour  le  service  sanitaire
maritime  ;
6°  Simultanément,  le  ministère  de  la  justice  et  celui  de  la
marine,  suivant  le  cas,  pour  la  juridiction.
Les  lois  etlesrèglemeiits  sont  aussi  peu  clairs  (jue  les  attributions. ­
  11  laut  une  volonté  tenace  pour  ne  [las  se  laisser  rebuter
par  le  problème  de  la  marine  marchande  lorsqu’on  tente  de
rexaminer  autrement  qu’à  la  surface,  tant  est  qrandésa  complexité; ­
  tant  sont  divers  les  intérêts  qu’il  soulève,  nombreuses
et  lointaines  ses  répercussions  administratives  et  économi(j  lies.
*
*  *
La  Chambre  de  1896  —  obligée  de  constater  l’alFaiblissement
  progressif  de  notre  Hotte  commerciale  —  n’a  pas  eu  le
conra()e  de  scruter  le  mal  dans  toute  son  étendue.  Au  lieu
d’instituer  elle-même  une  vaste  enquête  parlementaire  —
qui,  en  excitant  l’attention  du  pays  entier,  eût  rendu  à  celuici
  l’inappréciable  service  de  l’intéresser  aux  luttes,  aux  destinées, ­
  à  l’avenir  de  sa  marine  —  elle  remit  à  d’autres  le  soin
important  de  rechercher  les  remèdes  à  la  crise  dont  la  gravité ­
  frappait  tous  les  yeux.  La  Chambre  adopta,  en  eilet,  le
i*"^  décembre  1896,  une  résolution  ainsi  conçue,  proposée
par  M.  Lemire  :
«  La  Chambre  invite  le  Gouvernement  à  faire  étudier  par
une  commission  spéciale  les  moyens  de  venir  en  aide  à  la
marine  marchande.  »
Le  9  février  suivant,  un  décret  du  président  Félix  Faure
constituait  cette  commission,  dans  laquelle  entraient  17  sénateurs ­
  ou  députés,  17  hauts  fonctionnaires,  les  présidents  ou
délégués  des  Chambres  de  commerce  de  Bayonne,  Bordeaux,
Cherbourg,  Dunkerque,  la  Bochelle,  le  Havre,  Marseille,
Nantes,  Paris,  Rouen,  Saint-Nazaire,  Alger,  et  les  personnalités ­
  suivantes  :
        <pb n="122" />
        ARMATEURS  ET  CONSTRUCTEURS.

io3
MM.  IluüOT,  membre  de  la  Chambre  de  commerce  de  Paris;
Hehnard,  président  de  la  Compagnie  nantaise  de  navigation  à
vapeur;
Hordes,  armateur;
Duprat,  directeur  de  la  Société  des  Cbarg?5urs-Réunis;
Fraissinet,  armateur;
Hossut-Puchon,  négociant  commissionnaire;
Lekèvre-Pontalis  ,  président  du  conseil  d’administration  des
Messageries  maritimes;
Pereire,  président  du  conseil  d’administration  de  la  Compagnie
transatlanti(jue;
Davmard,  ingénieur  des  constructions  navales;
Kstier,  armateur;
Verberckmoës,  président  du  conseil  d’administration  de  la  Compagnie ­
  générale  des  bateaux  à  hélice  du  Nord;
Voisin,  capitaine  au  long  cours  ;
Jouët-Pastré,  président  du  conseil  d’administration  des  forges
et  chantiers  de  la  Méditerranée;
CuAunoYE,  directeur  général  des  ateliers  et  chantiers  de  la  Loire;
Dubigeon,  constructeur;
Moutier,  directeur  de  la  compagnie  d’assurances  La  Foncière;
PiAUD,  ingénieur  du  bureau  Veritas;
Demaciiy,  administrateur  de  la  banque  de  Paris  et  des  Pays-Bas;

Comte  DE  Bondy,  président  du  conseil  d’administration  de  la
Société  des  chantiers  et  ateliers  de  la  Gironde;
Commandant.Riondee,  capitaine  de  frégate  en  retraite;
Amédée  Prince,  président  de  la  Chambre  syndicale  des  négociants ­
  commissionnaires  et  du  commerce  extérieur.
ï  CS  secrclaires  de  la  coiiimission  élaieni  :
mm.  Jean  Cousin  et  Bordelongue,  du  ministère  du  commerce;  Maurice ­
  Gazavon,  avocat  ;  Guillaumot,  IIameein  et  Ciiardenet,  auditeurs  au
Conseil  d’Etat.
Nul  ne  peut  mettre  eu  doute  la  compétence  d’une  pareille
commission  ;  il  est  bon,  toutefois,  de  remartjuer  (pie  seuls  les
"iléréts  patronaux  s’y  trouvaient  directement  représentés.
I-'C  ministre  d’alors  —  non4  étions  aux  Iteaux  jours  du  cabinet ­
  Méline  —  n’avait  pas  jupé  convenable  de  faire  siéijer  à
        <pb n="123" />
        LE  PR0ULÈ3IE  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.

104
côté  des  représentants  des  comparpiies  les  délérjués  des  syndicats ­
  ouvriers  ou  des  Bourses  du  travail.
La  tâche  ipii  s’imposait  à  la  commission  était  pourtant  de
celles  qui  nécessitent  toutes  les  lumières,  tous  les  concours  !
Peut-on  imaginer  un  champ  de  recherches  plus  large  que
celui  qui  s’ouvrait  devant  elle  ?  M.  Henry  Boucher,  dans
la  première  séance,  le  19  mai  1897,  le  proclamait  lui-méme
en  ces  termes  :
«  La  résolution  adoptée  par  la  Chambre  des  députés  donne
à  la  commission  de  la  marine  marchande  le  mandat  de  rechercher ­
  les  moyens  de  venir  en  aide  à  cette  marine  et  lui  trace
ainsi,  malgré  sa  concision,  le  plus  vaste  programme  pour  la
réalisation  duquel  le  ministre  fait  appel  à  l’initiative  et  au
concours  de  tous  les  mendires  de  la  commission.  »
Il  serait  trop  long  de  suivre  pas  à  pas  l’assemblée  extraparlementaire
  dans  son  œuvre  si  laborieuse,  et  d’analyser  ici
le  compte  rendu  de  ses  travaux,  qui  réunit  plus  de  seize  cents
pages  de  documents  officiels  ;  mais  il  est  utile  de  marquer
les  points  saillants  et  les  résultats  de  son  vaste  travail.
L’un  des  premiers  soins  de  la  commission  nouvellement
nommée  fut,  le  9  juin  1897,  de  décider  qu’il  serait  procédé
à  une  enquête  générale  sur  les  moyens  de  venir  en  aide  à  la
marine  marchande  ;  elle  nomma,  à  cet  eilet,  une  sous-commission ­
  ainsi  composée  :
MM.  Raynal,  sénateur,  président;
Charles  Roux,  député,  vice-président;
Dislère,  conseiller  d'Etat,  vice-président  ;
1‘eytral,  sénateur;
Rouland,  sénateur;
Guillain,  député;
Gerville-Réache,  député;
CoLSON,  conseiller  d’État;
G.  Pallain,  conseiller  d’Etat,  directeur  général  des  douanes;
Quinette  de  Rochemont,  directeur  de  lã  navigation  au  ministère
des  travaux  publics;
        <pb n="124" />
        ARMATEURS  ET  CONSTRUCTEURS.

io5

MM.  Durassier,  direclEur  de  la  marine  marchande  au  ministère  de
la  marine  ;
Chandèze,  directeur  du  commerce  au  ministère  du  commerce;
1/amiral  Maréchal;
Laurent,  directeur  général  de  la  comptabilité  puhli(juc  au  ministère ­
  des  fmances;
ÜOMPARD,  directeur  des  consulats  et  des  alTaircs  commerciales
au  ministère  des  allaires  étrangères;
Auuurtin,  Bénac,  maîtres  des  requêtes  au  Conseil  d’Ktat;
Herbart,  président  de  la  Chambre  de  commerce  de  Dunkercpie
  ;
Convert,  président  de  la  Chambre  de  commerce  du  Havre;
FÉRAun,  président  de  la  Chambre  de  commerce  de  Marseille;
Crouan,  délégué  de  la  Chambre  de  commerce  de  Nantes;
Jouët-Pastré,  président  du  conseil  d’administration  des  forges
et  ehantiers  de  la  Méditerranée;
Daymard,  ingénieur  de  la  Compagnie  transatlantique;
Durigeon,  constructeur  ;
Duprat,  directeur  de  la  Compagnie  des  Chargeurs-Réunis;
Bernard,  président  de  la  Compagnie  nantaise  de  navigation  à
vapeur;
•  Bordes,  armateur;
Lekèvre-Pontai.is  ,  président  du  conseil  d’administration  des
Messageries  maritimes  ;
Verberckmoës,  président  du  conseil  d’administration  de  la  Compagnie ­
  générale  des  bateaux  à  vapeur  à  hélice  du  Nord.
IluGOT,  membre  de  la  Chambre  de  commerce  de  Paris;
Prince,  président  de  la  Chambre  syndicale  des  négociants  commissionnaires ­
  et  du  commerce  extérieur  ;
Cazavon,  (iüiLLAUMOT  et  Hamelin,  secrétaires.
Conformément  à  la  décision  de  cette  sous-commission
&amp;lt;l’enquête  et  au  désir  exjirimé  par  elle,  M.  le  ministre  du
■commerce,  de  l’industrie  et  des  postes  et  télégraphes  adressait ­
  aux  préfets,  aux  présidents  des  Chambres  de  commerce
ot  des  Chambres  consultatives  une  circulaire  où  il  appelait
l&amp;gt;lus  particulièrement  l’attention  des  déposants  sur  les  trois
&amp;lt;luestions  suivantes  :
1°  A  quelles  causes  allrllnie^-uous  la  décadence  de  noire
niarine  marchande  ?
        <pb n="125" />
        io6

LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.

Oueis  sont  les  moyens  que  vous  proposez  pour  réinédier
à  cette  situation  ?
2°  Quelles  sont  les  causes  des  difficultés  que  rencontre  en
France  la  construction  des  navires  de  commerce  ?
Quels  sont  les  remèdes  que  vous  proposez  ?
3°  Quels  moijens  proposez-vous  pour  diriger  les  frets  sur
les  ports  français?
Dans  ses  séances  des  26  et  26  juin,  2  et  9  juillet  1897,  la
sous-commission  d’enquête  reçut  une  série  de  dépositions,
dont  quel(jues-unes  dn  plus  haut  intérêt  ;  elles  émanaient
de  MM.  Aqniel,  Arbel,  Bonnaud,  Henri  Bordes,  Bricard,
Bureau,  Lamoisière,  administrateur  déléijué  des  anciens
établissements  Cail  ;  Cliiché,  Corblet,  Cordozo  de  Bétbencourt,
  Cormerais,  P.  Cyprien  Fabre,  de  Goëne,  Deplatipny,
Delarue,  de  Sinçay,  Dorémienx  de  Saint-André,  Dntliil,
h  risch  de  Fels,  (  îrimonprez,  Hulin,  Jeanteur,  Knieder,  Lacoste, ­
  Laporte,  Lebourqeois,  Lecoq,  Le  Mapiien,  Louis
Dreyfus,  Léon  Muller,  Mnrié,  Normand,  Pendrié,  Pralon,
Bathier,  Rispal,  Rosse,  Sciania,  Secrétan,  Stuiiinqer,  Thil'ion,
  Tournade,  Tronvay,  Turbot,  Viellard,  Viqnon,  Victor
Minent.  Parmi  ces  déposants,  fiquraient  les  représentants
des  Chambres  de  commerce  de  Dieppe  et  de  Rouen,  des
chambres  syndicales  des  constructeurs  mécaniciens  et  des
marins  du  Havre  ;  de  la  chambre  syndicale  des  transports  ;
des  sociétés  des  aciéries  et  forqes  de  Denain  et  d’Anzin,  de
Firminy,  des  forqes  de  Douai,  de  Franche-Comté,  de  Triqnac,
  de  la  société  Thomé-Gcnot,  de  la  Société  française
d’électro-métallurqie,  du  syndicat  des  inscrits  maritimes  et
comité  de  défense  de  la  marine  marchande  de  Bordeaux,
dn  syndicat  des  ouvriers  des  industries  maritimes  et  des.
inscrits  maritimes  de  Nantes,  du  syndicat  maritime  de  France,
du  syndicat  marseillais  de  la  marine  marchande,  du  syndicat
nantais  des  armateurs  et  des  industries  maritimes.
        <pb n="126" />
        ARMATEURS  ET  CONSTRUCTEURS.  B  S
Une  loiujiie  série  de  réponses  écrites  s’est,  suite,
ajoutée  à  ces  dépositions  orales  ;  dans  le  noml)re,^^s^eÿyiçt^
réponses  des  chambres  de  commerce  d’Ahjer,  Aniîôifiiay^^
Avesnes,  Blois,  Bordeaux,  Bouloçpie-sur-Mer,  Calais,  Cette,
Cherbourg,  Fécarnp,  le  Havre,  llonlleur,  la  Rochelle,  Limo-&amp;lt;)es,
  Lyon,  Amjers,  Marseille,  de  la  Meuse,  de  Nantes,
d’Oran,  de  Reims,  Roanne,  Rochefort-sur-Mer,  Saint-Dizier,
Saint-Étienne,  Toulon,  du  Tréport,  de  Valenciennes,  de
nombreux  conseils  municipaux,  syndicats,  industriels,  etc.
L’empiôte  —  cela  saute  aux  yeux,  dès  fpi’oii  eu  parcourt
la  sténographie  —  n’a  été  qu’une  lonque  lutte  entre  les  deux
qrands  intérêts  o[)posés  des  armateurs  et  des  constructeurs.
L’impossibilité  de  les  concilier  semblait  telle,  après  certaines
séances  de  la  sous-commission,  (pie  M.  Duprat,  directeur
de  la  Compaqnie  des  Charqeurs-Réunis,  s’écriait  :
((  Essayons  de  faire  deux  lois  absolument  distinctes  :  une
pour  la  naviqation,  une  pour  la  construction.  On  a  essayé
de  prouver  la  solidarité  qui  unit  ces  deux  industries.  Cette
solidarité,  (juanlà  moi,  je  la  nie  !  On  veut,  à  tout  prix,  nous,
armateurs,  nous  maintenir  dans  les  liens  d’un  mariaqe  qui
])üur  nous  est  un  enfer  :  ce  n’est  pas  un  mariaqe  de  convenance ­
  ;  c’est  encore  moins  un  mariaqe  d’amour.  Nous  en
avons  assez  de  cette  situation  et  nous  demandons  carrément
le  divorce  !  »
Ces  paroles  véhémentes  ne  sont  qu’une  traduction  énerqique
  des  sentiments  de  rivalité  qui  se  font  jour  dans  toutes
les  dépositions  des  armateurs  et  des  constructeurs.

II.  La  thèse  des  armateurs.
Pourquoi  cette  rivalité?  L’enquête  môme  nous  l’apprend,
pour  ainsi  dire  à  chaque  page.  Résumons,  avec  M.  Charles
        <pb n="127" />
        LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.

io8
Roux(‘),  les  réponses  écrites  et  verbales  des  armateurs.
Nous  y  verrons  percer  leur  mécontentement  contre  les  constructeurs, ­
  leur  désir  d’échapper  à  un  joiu)  dont  la  pensée
les  obsède,  leur  volonté  de  modifier  un  régime  légal  ipii  les
ruine  parce  gu’il  constitue,  sous  une  forme  détournée,  un
véritable  monopole  pour  les  chantiers.
Interrogés  d’abord  sur  les  causes  de  la  décadence  de  la
marine  marchande,  les  armateurs  ont  dit  :
«  La  cause  principale  de  la  décadence  de  la  marine  marchande ­
  française  réside  dans  la  concurrence  acharnée  cpi’elle
a  à  subir  de  la  part  des  marines  étrangères  et  surtout  de  la
marine  britannique,  qui  bénéficie  de  conditions  d’existence
sous  tous  les  rapports  plus  favorables  que  les  nôtres.
«  La  première  de  ces  conditions  est  le  bon  marché  de
l’outil  (pii  constitue  l’armement,  nous  voulons  dire  le  navire.
La  Grande-Bretagne  a  le  charbon  et  le  fer  à  bien  meilleur
compte  (pie  la  France,  et  ses  innombrables  chantiers  de  construction ­
  et  ateliers  de  machines  sont  en  mesure  de  produire
du  tonnage  à  des  prix  avec  lesquels  nos  constructeurs  se
déclarent  incapables  de  lutter.  Et  non  seulement  les  chantiers ­
  anglais  offrent  des  avantages  immenses  comme  prix,
mais  encore  la  ra[)i(lilé  avec  hnpielle  ils  peuvent  exécuter
les  commandes  constitue  un  nouvel  élément  de  supériorité
pour  l’armement  anglais.
«  La  Grande-Bretagne,  qui  exporte  trente  millions  de
tonnes  de  charbon  par  an,  fournit  un  aliment  de  fret  de
sortie  aux  plus  grands  navires,  tandis  qu’en  présence  du
développement  de  l’industrie  chez  toutes  les  nations  étrangères, ­
  aussi  bien  en  Europe  qu’eu  Amérique  et  dans  l’Extn^me-Orient,
  la  France  voit  ses  exploi  tations  sinon  diminuei',
tout  au  moins  rester  stationnaires.

(i)  Rapport  sur  le  budget  général  de  l’exercice  i8&amp;lt;j8  (ministère  du  commerce,  de
l’industrie  et  des  postes  et  télégraphes).
        <pb n="128" />
        ARMATEURS  ET  CONSTRUCTEURS.

109

«  Par  conséquent,  à  mesure  que  rabaissement  des  taux
de  fret  nécessite  un  accroissement  constant  du  tonnaqe  des
navires,  la  France  est  de  moins  en  moins  en  état  de  leur
fournir  un  aliment  de  sortie.
«  A  ces  deux  immenses  éléments  de  supériorité  que  la
marine  anqlaise  tire  de  la  constitution  géoloqique  du  sol
national,  viennent  s’en  ajouter  d’autres  provenant  de  l’accroissement ­
  constant  de  la  population  des  lies  britanniques
et  de  son  qoùt  prononcé  pour  toutes  les  choses  de  la  mer.
«  Ne  se  contentant  pas  des  facilités  que  l’armement  anglais
trouve  pour  recruter  ses  équipages  dans  la  mère  patrie,  la
législation  lui  a  encore  accordé  toute  latitude  pour  les  composer ­
  à  son  gré  avec  des  étrangers  et  pour  utiliser  les  services ­
  des  races  énergupies  qui,  nées  sur  les  cotes  de  la  péninsule ­
  Scandinave  et  de  la  mer  du  Nord,  n’ayant  à  exploiter
qu’un  sol  ingrat,  considèrent  la  mer  comme  leur  véritable
patrie.
((Enfin,  en  Angleterre,  tout  concourt  au  développement
de  la  marine  ;  les  producteurs  de  charbon  et  les  maîtres  de
lorges,  les  millions  de  consommateurs  qui  vivent  de  produits
alimentaires  importés  des  pays  les  plus  lointains,  les  négociants ­
  de  l’Inde,  les  (dateurs  de  Manchester  et  les  colons  du
Canada  aussi  bien  que  les  banquiers  de  la  Cité,  ont  tout  intérêt ­
  à  ce  que  la  marine  britannique  soit  grande  et  puissante.
Aussi,  quoi(pie  beaucoup  de  compagnies  de  navigation  aient
soulTert  de  la  concurrence  que  les  armateurs  se  font  entre
eux,  quoique  les  capitaux  placés  dans  les  navires  n’y  aient
pas  trouvé  toujours  une  bien  large  rémunération,  l’armement ­
  est  en  Angleterre  un  placement  national  et  les  armateurs ­
  particuliers  qui  construisent  des  cargo-boats  à  la
marche  lente,  mais  aux  énormes  capacités  de  chargement,
aussi  bien  (¡ne  les  grandes  compagnies  dont  les  paquebots
atteignent  presque  la  vitesse  des  trains  express,  trouvent
        <pb n="129" />
        no  LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.
toujours  des  capitaux  pour  améliorer  et  au(jmeuter  leurs
flottes.  C’est  là  uii  point  essentiel  à  retenir.
((  A  côté  de  la  marine  marchande  britannique,  il  y  en  a
d’autres  contre  lesquelles  nous  avons  à  lutter,  et,  en  premier
lieu,  nous  citerons  la  marine  allemande.
«  La  prospérité  de  celle-ci,  facile  à  expliquer,  est  la  résultante ­
  de  l’accroissement  prodiqieux  de  la  nation  qermanique,
  (pii  déborde  sur  toutes  les  parties  du  monde,  et  du
développement  énorme  de  l’industrie  et  du  commerce  allemands. ­

«  Tandis  que  les  navires  britanniques  ne  se  contentent  pas
de  l’aliment  fourni  par  le  commerce  national  et  servent  de
transporteurs  à  toutes  les  nations  du  globe,  les  navires  allemands ­
  desservent  surtout  les  besoins  du  commerce  allemand. ­

«  Néanmoins,  leurs  grands  paquebots  en  quittant  Brème
ou  Hambourg  trouvent  tout  avantage  à  faire  escale  dans  les
ports  français  de  la  Manche...  »
Les  armateurs  se  sont  ensuite  efforcés,  à  l’aide  de  chiffres
et  de  documents,  de  démontrer  que,  de  la  loi  libérale  de  i88i
et  de  la  loi  ultra-protectionniste  de  i8gd,  la  première  seule
était  sage  et  prévoyante,  puisqu’elle  avait  accru  en  peu  de
temps  la  valeur  de  la  flotte  marchande  française  tout  en  ne
diminuant  pas  le  chiffre  des  constructions  navales  confiées
à  l’industrie  nationale.
Les  armateurs  ont  conclu  sur  ce  premier  point  en  demandant ­
  comme  principal  remède  aux  souffrances  de  leur  industrie ­
  :
«  1°  Que  l’Etat  accorde  une  prime  à  tous  les  navires  français ­
  sans  distinction,  quel  que  soit  le  pays  dans  lequel  ils
.ont  été  construits,  tout  en  admettant,  conformément  à  la  loi
de  i88i,  que  cette  prime  soit  double  pour  les  navires  construits ­
  en  France  ;
        <pb n="130" />
        ARMATEURS  ET  CONSTRUCTEURS.

I  I  I

«  2°  Que  la  durée  de  rallocalion  de  cette  prime  soit  portée
de  dix  à  quinze  ans.  »
*
*  *
A  la  deuxième  question  :  Quelles  sont  les  causes  de  la
difficulté  que  rencontre  en  France  la  construction  des  navires
de  commerce,  les  armateurs  ont  encore  répondu  :
«La  loi  de  189.3  ayant  accordé  une  prime  relativement
élevée  aux  navires  construits  en  France,  les  armateurs  fran-&amp;lt;;ais
  étaient  tout  disposés  à  faire  des  commandes  aux  chantiers ­
  nationaux  et  le  taux  de  cette  prime  aurait  permis  de
les  payer  plus  cher  que  ceux  de  construction  étranqère,  mais
il  y  a  eu  impossibilité  dé  faire  des  commandes  en  France,  à
cause  des  hauts  prix  et  des  lonqs  délais  de  construction  exiqés
  par  nos  chantiers,  peu  nombreux  et  absorbés  par  les
commandes  de  l’État.
«  Les  navires  de  construction  française,  d’une  part,  sont
d’un  coût  tellement  élevé  que  presque  tout  le  bénéfice  de  la
prime  est  accaparé  par  le  constructeur  et,  d’autre  part,  les
délais  de  livraison  demandés  par  les  chantiers  français  sont
fels  qu’un  armateur  recule  devant  la  commande  d’un  bateau ­
  qui  lui  sera  livré  à  une  époque  si  éloiqnée  que  ses
rivaux  auront  eu  le  temps  de  le  devancer  sur  les  points  qu’il
compte  desservir.
«  Tandis  que  les  constructeurs  aiujlais  sont  tout  prêts  à
traiter  pour  la  livraison  de  grands  paquebots  dans  un  délai
de  sept  mois  à  partir  du  jour  de  la  commande,  il  n’y  a  pas
un  chantier  français  qui  s’engagea  exécuter  le  même  travail
en  moins  de  vingt  mois.
«En  ce  qui  regarde  les  prix  de  revient,  l’infériorité  des
chantiers  français  n’est  pas  moins  notoire.
«  Tandis  que  les  chantiers  anglais  ont  réussi  à  abaisser
        <pb n="131" />
        112  LK  PROHLKME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.
considérablement  leurs  prix,  les  chantiers  français  sont  restés ­
  stationnaires  et,  ne  tenant  aucun  compte  des  progrès
de  l’industrie,  font  les  mêmes  prix  que  par  le  passé.  Nous
pourrions  citer  le  nom  d’un  armateur  auquel  les  Forges  et
(diantiers  ont  compté  2,600,000  fr.  pour  le  coût  d’un  bateau
que  les  chantiers  anglais  offraient  de  construire  pour
i,65o,ooo  fr.
«  Les  chantiers  français  n’ont  ni  le  personnel,  ni  l’outillage
nécessaire  pour  produire  les  cargo-boats  géants  dont  le  coût
par  tonne  diminue  en  raison  directe  de  la  portée.
«Il  faut  que  la  France  possède  des  cargo-boats  économiijues
  qui,  après  avoir  débarqué  dans  ses  ports,  comme
leurs  concurrents  étrangers,  puissent  relever  sur  lest  pour
tout  point  qui  leur  offrira  un  emploi  rémunérateur.
«  Or,  lorsqu’on  demande  à  un  constructeur  français  un
devis  pour  la  construction  d’un  bateau  de  cette  nature,  la
première  chose  dont  il  se  préoccupe  est  de  connaître  le  montant ­
  de  la  prime  à  la  navigation  que  touchera  celui-ci.  Il
établit  son  prix  en  conséquence  et  la  prime  destinée  à  l’armateur ­
  est  d’avance  réclamée  par  le  constructeur.  Ce  n’est
donc  qu’à  l’étranger  que  la  marine  marchande  pourra  se
procurer  le  matériel  indispensable  et,  pour  qu’elle  puisse
vivre,  il  faut  que  le  Gouvernement  lui  accorde  une  prime
ainsi  que  l’avait  si  sagement  admis  la  loi  de  1881.
«  L’allocation  de  cette  prime,  égale  à  la  moitié  de  celle
allouée  aux  navires  construits  en  France,  loin  de  nuire  aux
chantiers  français,  contribuera  à  leur  prospérité.
«  En  effet,  l’entretien  des  navires  sera  tout  d’abord  une
source  de  grands  profits  pour  eux.
«  Il  est  en  outre  incontestable  que  l’existence  d’une  grande
marine  nationale  provoquera  la  création  de  chantiers  de
constructions,  qui  seront  par  cela  même  assurés  d’avoir  une
clientèle.
        <pb n="132" />
        ARMATEURS  ET  CONSTRUCTEURS.

I  l3

«  11  vaut  mieux  acheter  des  navires  à  l’étranger  que  lui
payer  le  tribut  énorme  qu’on  lui  paie  sous  forme  de  fret.  Le
navire  francisé  fait  vivre  des  marins  français,  des  industries
françaises.  Le  fret  payé  à  l’étranger  est  à  tout  jamais  perdu
pour  notre  pays.
«  Le  nombre  et  les  ressources  des  chantiers  français  actuels
sont  notoirement  insuffisants  pour  satisfaire  aux  besoins  de
la  marine  marchande.  Il  faudrait  donc  attendre  la  création
de  nouveaux  établissements.  Or,  quelque  diligence  que  fassent ­
  les  ingénieurs,  il  serait  impossible  de  compléter  avant
deux  ou  trois  ans  l’installation  de  chantiers  capables  de
construire  de  grands  paquebots  et  ces  chantiers  eux-mémes
ne  pourraient  livrer  des  commandes  que  dix-huit  ou  vingt
mois  après  leur  achèvement.
«  En  donnant  au  contraire  à  la  marine  française  la  faculté
de  renouveler  son  matériel  à  l’étranger  et  en  lui  accordant
une  juste  compensation  des  charges  qu’elle  supporte,  on  lui
permettra  de  s’accroître  promptement  et  d’etre  en  mesure
de  se  défendre  contre  ses  rivales  en  attendant  que  des  changers ­
  soient  créés  en  France.
«  Enfin,  concéder  un  monopole  aux  chantiers  français  et
leur  enlever  le  stimulant  de  toute  concurrence  constituerait
Un  véritable  danger.
«  A  côté  des  moyens  de  faire  prospérer  le  navire  portant
le  pavillon  français,  il  conviendrait  au  législateur  de  se
préoccuper  des  moyens  de  le  créer,  c’est-à-dire  de  faciliter
n  l’armement  les  moyens  de  se  procurer  des  capitaux.
«  Il  nous  semble  que  le  Gouvernement  devrait  venir  en
nide  à  la  marine  marchande  en  autorisant  le  Crédit  foncier  à
lui  faire  des  prêts.
«  Parmi  les  mesures  d’un  ordre  secondaire  dont  l’adopbuii
  apportera  une  atténuation  aux  charges  qui  pèsent  sur
1  armement,  nous  citerons  en  premier  lieu,  la  suppression
8

PUOBL.  MAK.  MAUC.
        <pb n="133" />
        Il4  LB  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.
(les  droits  de  chancellerie  à  payer  aux  consuls  dans  les  ports
étrangers.  Ces  droits  sont  établis  à  raison  de  76  Ir.  par  escale^ ­
  tandis  que  les  Anglais  ne  paient  que  i5  fr.
«  Nous  demandons  enfin  qu’une  large  franchise  de  pilotage ­
  soit  accordée  aux  navires  français  et  que  le  tarif  des
droits  de  conduite  perçus  par  les  courtiers  maritimes  soit
également  réduit  en  leur  faveur.  Il  est  déplorable  qu’un  navire ­
  français,  s’il  est  lié  par  charte-partie  à  un  courtier,  ait
à  payer  quatre  fois  plus  cher  à  Calais  ou  au  Havre  qu’à
Hambourg  ou  à  Liverpool.  »

*
*  ¥:  •
Enfin,  sur  la  troisième  rjuestion,  touchant  les  moyens
pro[)osés  pour  diriger  les  frets  français  vers  les  ports  français, ­
  les  armateurs  ont  fait  une  réponse  très  sensée  ;  ils  ont
demandé  que  l’on  favorisât  par  toutes  sortes  de  moyens,
notamment  par  la  conclusion  de  traités  de  commerce  et  de
navigation,  par  la  création  de  ports  francs,  par  l’établissement ­
  de  chemins  de  fer,  de  canaux,  par  de  grands  travaux
de  ports,  le  développement  du  commerce,  de  l’industrie  et
des  échanges  internationaux.
«  En  effet,  ont-ils  dit,  tout  est  là;  s’il  n’y  a  pas  de  commerce, ­
  s’il  n’y  a  pas  d’exportation,  s’il  n’y  a  pas  d’importation, ­
  si  l’industrie  souffre  et  disparaît,  si  le  transit  s’effectue
j)ar  d’autres  pays,  si  les  produits  de  l’intérieur  n’arrivent  pas
économiquement  dans  les  ports,  il  n’y  a  pas  de  frets  pour
les  navires.  La  marine  marchande  n’a  aucune  raison  de  se
développer  et  sa  décadence  ne  peut  cjue  continuer.  »
Enr  ésumé,  les  armateurs  ont  tracé  tout  un  plan  de  réformes
et  d’action  —  à  la  réalisation  duquel  se  trouve,  à  leur  avis,
subordonné  le  relèvement  de  la  marine  marchande  française.
Modification  profonde  de  la  loi  de  i8g3,  mise  en  concur-
        <pb n="134" />
        ARMATEURS  ET  CONSTRUCTEURS.

I  l5

rence  des  chantiers  étrangers  et  des  chantiers  français  par
la  suppression  du  monopole  dont  jouissent  ces  derniers,
dégrèvement  des  charges  qui  pèsent  sur  le  pavillon  français,
vaste  programme  de  travaux  intérieurs  et  surtout  rétablissement ­
  de  la  demi-prime  aux  navires  de  construction  étrangère ­
  francisés  :  telles  sont  leurs  revendications  principales.
Ce  plan,  remarquons-le  pourtant,  les  armateurs  ne  sont
pas  unanimes  à  l’accepter.  Les  armateurs  nantais  n’en  veulent ­
  pas;  devant  la  commission,  leur  délégué,  le  regretté
M.  Léon  Bureau,  dénonçait  avec  vigueur  la  demi-prime
comme  une  cause  possible  de  ruine  pour  les  chantiers  français, ­
  et  proposait  la  prorogation  pour  dix  ans  de  la  loi  du
3o  janvier  i8g3.
Mais  il  n’y  avait  là  qu’une  protestation  isolée  ;  l’opinion
générale  des  armateurs  est  lùen  conforme  à  celle  que  nous
avons,  d’après  M.  Charles  Roux,  précédemment  indiquée.
III.  La  thèse  des  constructeurs.
Avec  les  constructeurs,  nous  recueillons  un  sentiment  formel ­
  en  son  unanimité.  Ici,  la  cohésion  est  telle  entriß  les
intéressés,  qu’elle  ne  laisse  pour  ainsi  dire  filtrer  aucune
divergence  d’appréciation.  Non  seulement,  en  effet,  les  directeurs ­
  des  chantiers  de  constructions  navales  font  bloc
contre  la  demi-prime  réclamée  par  la  majorité  des  armateurs,
mais  encore  ils  entraînent  avec  eux  l’immense  force  des  syndicats ­
  patronaux  métallurgistes  et  dés  grandes  compagnies
postales  subventionnées.  C’est  toute  l’industrie  nationale  qui
se  lève  et  proteste  contre  l’entrebâillement  du  marché  à  la
concurrence  étrangère.
Ecoutons  les  constructeurs  :
«  Si  les  intérêts  de  l’armement  étaient  seuls  en  jeu,  disentds,
  la  conclusion  des  armateurs  tendant  au  rétablissement
        <pb n="135" />
        Il6  LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.
de  la  demi-prime  pourrait  être  justifiée  ;  mais  ou  ue  saurait
perdre  de  vue  que  le  législateur  de  i8()3  a  pensé,  ajuste
titre,  qu'une  nation  maritime  ne  peut  se  passer  de  chantiers,
ni  d’ateliers  pour  construire  des  navires  et  des  machines  marines ­
  et  qu’il  a  entendu  encourager  la  construction  en  même
temps  que  l’armement.  Or,  le  rétablissement  de  la  demiprime
  pour  les  navires  de  provenance  étrangère  amènerait
infailliblement  la  ruine  des  établissements  qui  construisent
exclusivement  pour  le  commerce,  et  le  dépérissement  des
autres,  au  grand  détriment  d’une  population  ouvrière  nombreuse ­
  et  intéressante  au  premier  chef.
«  Le  remède  au  mal  dont  souffre  notre  marine  de  commerce ­
  n’est  point  causé  par  le  seul  fait  du  prix  plus  élevé
du  navire  français.
«  La  dilïérence  des  prix,  d’ailleurs,  a  été  souvent  présentée
(Tune  manière  inexacte  et  exagérée.  L’armateur  français  qui
demande  des  propositions  à  l’un  de  nos  chantiers  lui  remet
en  général  une  spécification  des  plus  minutieuses,  exige  que
toutes  les  installations  soient  exécutées  suivant  ses  propres
usages,  sous  la  surveillance  constante  de  ses  agents,  avec
des  jnatériaux  de  premier  choix.  Le  même  armateur  traitant
avec  un  chantier  anglais  est,  au  contraire,  forcé  de  se  plier
aux  usages  du  constructeur  étranger,  qui  ne  se  prêterait  pas,
comme  nous  le  faisons,  à  suivre  pas  à  pas  les  instructions
qui  pourraient  lui  être  données.  Cette  facilité  d’entente  entre
l’armateur  et  le  constructeur  est  un  avantage  dont  on  reconnaît ­
  volontiers  la  valeur  d’une  manière  générale  ;  mais  il  est
rare  que,  lors  des  négociations,  on  consente  à  le  traduire
par  un  chiffre  de  plus-value.  Il  en  est  de  même  de  l’exécution ­
  plus  soignée,  de  la  moindre  consommation  de  charbon  ;
on  ne  les  nie  pas,  en  général,  mais  on  n’en  tient  pas  compte
dans  la  comparaison  des  prix.  Et  dans  cette  comparaison
entre  nos  propositions  et  celles  des  chantiers  anglais,  quel
        <pb n="136" />
        ARMATEURS  ET  CONSTRUCTEURS.  II7
prix  nous  oppose-t-on?  Toujours  le  plus  bas  parmi  toutes
les  offres  reçues,  lors  même  qu’il  émanerait  d’un  chantier
de  second  ordre  et  se  rapporterait  à  une  spécification  moins
complète  et  à  des  conditions  moins  rigoureuses.  Les  prix
anglais  sont  en  eilet  très  différents  entre  eux.  Ainsi,  pour  un
paquebot  de  4,000  tonnes,  les  offres  de  dix  chantiers  différents ­
  ont  varié  de  i,3i6,ooo  à  1,682,000  fr.,  ce  qui  représente ­
  une  différence  de  plus  de  20  p.  100.
«  Ce  qu’on  appelle  le  prix  anglais  n’est  donc  pas  en  général ­
  bien  déterminé  et  la  comparaison  ainsi  faite  est  souvent
loin  d’être  équitable.
«  Le  prix  français,  au  contraire,  varie  très  peu  parce  que
les  conditions  d’exécution  sont  sensiblement  les  mêmes  dans
les  deux  ou  trois  chantiers  de  construction  navale  et  (jue
partout  les  prix  sont  établis  sans  marge,  c’est-à-dire  très
voisins  du  prix  de  revient  et  souvent  un  peu  au-dessous  de
ce  prix.  Nous  sommes  loin,  en  effet,  de  jouir  des  avantages
rlont  dispose  l’Angleterre  pour  l’économie  et  la  rapidité  des
constructions.  Nous  n’avons  pas  en  France  une  industrie
aiétallurgique  aussi  puissante  capable  de  livrer  quinze  jours
après  commande  les  matières  nécessaires  à  la  construction
il’un  navire;  il  n’existe  pas  de  constructeurs  spéciaux  pour
livrer  immédiatement  les  appareils  et  organes  accessoires.
Enfin,  et  c’est  là  une  réelle  infériorité  dont  nous  évitons  en
général  de  parler,  le  rendement  de  la  journée  de  l’ouvrier
est  bien  moindre.  Ainsi  une  équipe  de  riveurs,  chez  nous,
Inrs  même  qu’elle  travaille  à  la  tâche  à  un  tarif  avantageux,
ne  met  en  place  par  journée  de  dix  heures  que  i5o  rivets,
tandis  qu’une  équipe  anglaise,  composée  du  même  nombre
d’hommes,  parvient  à  en  placer  260  ou  plus  encore.  Et  nous
sommes  impuissants  contre  cet  état  de  choses,  le  recrutenient
  de  notre  personnel  ouvrier  n’étant  pas  assez  assuré
pour  exciter  l’émulation  par  la  crainte  du  congédiement;
        <pb n="137" />
        I

ti8  le  prohlème  de  la  marine  marchande.
craulrc  part,  la  perspective  d’un  pain  plus  élevé  ne  remporte ­
  pas  en  pénéral,  surtout  chez  nos  populations  du  Midi,
sur  la  crainte  de  produire  trop  de  travail  et  de  voir  peu  à
peu  aupmenter  les  exigences  des  chefs  de  travaux.
«  Ces  faits  sont  en  général  bien  connus  des  armateurs  ;
aussi  ne  saurait-on  nous  reprocher  de  tenir  nos  prix  élevés
pour  en  tirer  un  large  bénéfice  ;  on  se  borne  à  constater
notre  infériorité  en  Texpliquant  parfois  d’une  manière  vague
par  l’élévation  de  nos  frais  généraux,  mais  sans  jamais  indiquer ­
  d’une  manière  précise  un  ordre  de  dépenses  (jui  pourrait ­
  être  réduit  ou  supprimé.  Nous  luttons  contre  des  difficultés ­
  nées  de  la  force  des  choses,  de  notre  situation
géographique,  de  l’état  général  de  notre  industrie,  de  la
disposition  d’esprit  de  nos  populations.  D’autres  industries
sont  dans  des  conditions  analogues,  et  le  Gouvernement
assure  leur  existence  par  une  protection  judicieusement
proportionnée  ;  pourquoi  n’en  serait-il  pas  de  même  de  l’industrie ­
  des  constructions  navales,  pourquoi  se  borne-t-on  à
conclure  que,  puisque  les  navires  sont  moins  chers  en  Angleterre, ­
  il  faut  fermer  les  chantiers  français  et  donner  à  l’armateur ­
  la  faculté  d’acheter  les  navires  anglais  au  prix  anglais
et  lui  donner,  de  plus,  une  prime  pour  lui  permettre  de  lutter
avec  un  concurrent  étranger  !
«  Car,  si  ce  n’est  pas  là  le  but  avéré  des  partisans  de  la
revision  de  la  loi  de  i8g3,  il  n’est  pas  douteux  que  telle
serait  la  conséquence  forcée  de  la  mesure  proposée  par  eux.
«  L’Angleterre  est  devenue  le  marché  du  monde  entier
pour  les  navires.  Les  chantiers  y  foisonnent,  le  mot  n’a  rien
d’excessif,  ce  qui  leur  a  permis  de  se  spécialiser.  Chacun
d’eux  ne  fait  qu’un  petit  nombre  de  types  de  bâtiments,  toujours ­
  les  mêmes  et  ils  arrivent  à  les  produire  à  un  bon  marché ­
  incroyable.
«  Chez  nous,  au  contraire,  les  chantiers  sont  obligés,  en
        <pb n="138" />
        ARMATEURS  ET  CONSTRUCTEURS.

raison  du  peu  de  commandes  qui  leur  sont  offertes,  d’accepter ­
  tout  ce  qui  se  présente.  Chaque  fois,  à  de  rares  exceptions
I)rôs,  ce  sont  des  études  nouvelles,  des  tâtonnements,  des
écoles,  en  un  mot,  dont  le  profit  se  trouve  perdu  pour  les
constructions  à  venir.  1
«  Enfin,  d’une  manière  générale,  et  les  armateurs  le  reconnaissent ­
  sans  difficulté,  le  travail  qui  sort  de  nos  chantiers
est  plus  soigné  ;  cela  tient  à  ce  que  chez  nous  c’est  le  même
personnel  qui  construit  pour  la  marine  du  commerce  et  pour
la  marine  militaire,  qu’il  a  des  méthodes  de  travail  particulièrement ­
  précises  et  conformes  aux  meilleures  règles  de  l’art.
«  D’autre  part,  l’armateur  est  plus  exigeant  chez  nous
qu’il  ne  l’est  en  Angleterre  ;  nous  sommes  obligés  de  subir
ses  exigences,  souvent  onéreuses,  sous  peine  de  voir  s’éloigner ­
  le  peu  de  commandes  qui  nous  sont  confiées.
«  Les  armateurs  nous  disent  :  Pourquoi  vous  opposer  au
rétablissement  de  la  demi-prime  ?  Elle  nous  est  nécessaire
pour  nous  développer.  Acceptez-la  donc  dans  votre  propre
intérêt,  car  lorsque  nous  serons  devenus  prospères,  vous
profiterez  de  la  prospérité  générale  et  retrouverez  alors  des
commandes  plus  abondantes.  D’ici  là  tâchez  de  vivre  avec
les  réparations.
«  Quand  les  armateurs  seront  devenus  prospères  dans  ces
conditions,  les  chantiers  auront  vécu.  Et  on  ne  ressuscite  pas
des  chantiers  morts,  car,  en  particulier,  leur  personnel  ouvrier, ­
  dont  l’éducation  spéciale  est  si  longue  à  faire  et  a  besoin ­
  de  toute  la  force  des  traditions,  aura  complètement  disparu, ­
  dispersé  par  l’obligation  de  chercher  hors  des  ports
un  travail  qu’il  n’y  trouverait  plus.
«  Quant  aux  réparations  qu’on  nous  présente  comme  un
moyen  d’existence  provisoire,  leur  importance  n’est  pas  suffisante ­
  pour  alimenter  nos  chantiers.
«  Il  est  bien  démontré  que  le  rétablissement  de  la  demi-
        <pb n="139" />
        120

LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.

(i)  Compte  rendu  de  la  Commission  extraparlementaire,  page  5io.

prime  enlraîiieraif  ,  sans  espoir  de  retour,  la  disparition  de
nos  chantiers.  Ce  serait  une  de  nos  industries  les  plus  nationales, ­
  les  plus  nécessaires  à  la  grandeur  du  pays,  sacrifiée
définitivement  à  l’Angleterre,  et  aussi  à  l’Allemagne  dont
les  chantiers  ont  pris  dans  ces  derniers  temps  un  essor  prodigieux ­
  et  tel  qu’ils  commencent  à  devenir  un  sujet  d’inquiétude ­
  pour  les  Anglais  eux-mêmes.  Et  ce  qui  rendrait  le
sacrifice  impardonnable,  c’est  qu’il  serait  consommé  avec
l’aide  du  Trésor  français  qui  subventionnerait  ainsi  l’exode
du  travail.  »
C’est  donc,  non  seulement  au  nom  de  son  intérêt  propre,
mais  en  invoquant  habilement  l’intérêt  patriotique  que  la
construction  s’insurge  contre  la  demi-prime  réclamée  par
l’armement.
IV.  La  compensation  d’armement.
Mieux  encore  que  toutes  nos  appréciations,  la  diversité
des  avis  exprimés  par  les  déposants  montrera  à  quelles  difficultés ­
  se  heurtait  la  commission  pour  trouver,  entre  les  intérêts ­
  opposés  des  constructeurs  et  des  armateurs,  un  terrain
transactionnel.
M.  Jouët-Pastré  (*)  a  fait  le  relevé  suivant  des  opinions
recueillies  dans  l’enquête  :
«11  y  a  eu,  dit-il,  au  cours  d’une  réunion  de  la  Commission, ­
  4fi  dépositions  orales  et  85  dépositions  écrites;  total, ­
  i3i.  J’ai  compté  les  dépositions  par  unité  —  c’est-à-dire
que  lorsqu’il  s’est  présenté  plusieurs  personnes  à  la  fois  devant ­
  la  sous-commission  d’enquête,  pour  un  même  objet,  je
n’ai  compté  qu’une  seule  déposition.  J’ai  essayé  de  les  faire
répartir  en  trois  catégories  :  celles  qui  sont  favorables  au
rétablissement  de  la  demi-prime,  celles  qui  sont  défavora-
        <pb n="140" />
        ARMATEURS  ET  CONSTRUCTEURS.

12  I

l)les  à  ce  rétablissement,  enfin  celles  qui  ne  sont  ni  pour  ni
contre  le  rétablissement,
M.  Duprat.  —  Les  inclilTérents  !
M.  Jouët-Pastré.  —  Non,  pas  les  indifférents.  M.  Prince
les  a  cités;  ce  sont  les  déposants  qui  proposent  des  modifications ­
  de  tarifs  de  chemins  de  fer,  en  dehors  de  la  question
actuelle.  ,
En  résumé,  nous  trouvons  ;  pour  le  rétablissement  de
la  demi-prime,  3r  ;  pour  famélioration  des  voies  ferrées  et,
des  voies  navigables,  48  ;  contre  le  rétablissement  de  la
demi-prime,  52.  »
Tandis  que  la  majorité  des  déposants  se  prononçait  ainsi
devant  la  commission  extraparlementaire  contre  la  demiprime
  ,  le  conseil  supérieur  de  la  marine  marchande  qui
avait  abordé  de  son  côté  l’étude  de  la  revision  de  la  loi  du
3o  janvier  i8g3,  émettait  une  opinion  nettement  opposée  et
réclamait  le  retour  à  la  demi-prime  telle  que  l’avait  instituée
la  loi  du  29  juillet  1881.  \
A  quelle  solution  s’arrêter?  On  en  proposait  dix,  mais  il
»’en  était  aucune  qui  conciliât  indiscutablement  les  intérêts
divergents.  ^
Surtaxe  de  pavillon,  rétablissement  pur  et  simple  de  la
demi-prime,  rétablissement  de  la  demi-prime  et  relèvement
de  la  prime  des  vapeurs,  système  spécial  à  prime  fixe  unique,
augmentation  du  droit  de  francisation  et  prime  uniforme,
doublement  de  la  prime  de  construction  et  prime  de  navigation ­
  uniforme,  relèvement  de  la  prime  des  vapeurs  à  un  taux
équivalent  de  celui  des  voiliers,  systèmes  des  compensations
d’armement,  etc.,  tels  étaient  les  remèdes  préconisés  à  la
crise  de  la  marine  marchande.
Finalement,  après  de  longs  débats,  la  commission  extraparlementaire
  SC  résolut  à  choisir  le  système  de  la  compensation ­
  d’armement.
        <pb n="141" />
        .122  LE  PROHLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE,
M.  Henri  Estier,  à  qui  revient  le  mérite  de  l’avoir
proposé,  put,  un  moment,  se  flatter  de  l’espoir  que  la
compensation  réunirait  les  suffrages  des  frères  ennemis,
armateurs  et  constructeurs  :
«  Au  cours  de  l’une  des  séances  de  la  sous-commission,
constalc-t-il,  l’honorable  président  de  la  Compagnie  des
Forges  et  chantiers  de  la  Méditerranée,  M.  Jouël-Pastré,
qui  avait  été  l’adversaire  résolu  de  la  demi-prime,  déclarait
.  (ju’  «  il  consentirait  à  ce  qu’un  encouragement  fût  accordé
«  aux  navires  de  construction  étrangère,  à  cette  condition
«  sine  cjuâ  non  que  les  avantages  faits  à  la  construction  fran-«
  çaise  fussent  tels  que  les  armateurs  aient  un  avantage  mar-«
  qué  à  faire  construire  en  France  (*).  »
«  A  son  tour,  M.  Daymard,  ingénieur  en  chef  de  la  Compagnie ­
  générale  transatlantique,  qui,  dans  la  commission,  a
été  l’autorisé  et  ardent  défenseur  de  l’industrie  des  constructions ­
  navales  et  des  industries  connexes,  faisait  des  déclarations ­
  analogues  et,  vers  la  fin  des  discussions,  apportait
au  système  des  compensations  d’armement  le  précieux  concours ­
  de  son  autorité  et  de  sa  compétence  reconnues  dans
le  monde  maritime.  »
Par  la  suite,  le  conseil  supérieur  de  la  marine  marchande,
animé  à  son  tour  du  même  esprit  de  conciliation,  se  rallia
aux  propositions  de  la  commission  extraparlementaire.
Qu’était-ce  donc  que  ce  système  de  la  compensation  d’armement ­
  sur  lequel  l’accord  paraissait  momentanément  s’établir? ­

Son  rôle  Q)  a  été  défini  et  précisé  par  les  résolutions
memes  de  la  sous-commission,  qui  sont  les  suivantes  :
Première  résolution.  —  La  sous-commission  est  d’avis
d’accorder  aux  navires  de  toute  origine,  à  raison  des  charges

(1)  Procès-verbal  de  la  sous-commission  (séance  du  5  mars  1898).
(2)  Rapport  de  M.  Henri  Estier.
        <pb n="142" />
        ARMATEURS  ET  CONSTRUCTEURS.

123

imposées  à  la  marine  marchande  pour  le  recrutement  et  le
service  de  la  marine  militaire,  une  compensation  d'armement.
Deuxième  résolution.  —  La  sous-commission  estime  (ju’il
y  a  lieu  de  ne  pas  faire  varier  la  compensation  d’armement
d’une  façon  strictement  proportionnelle  à  la  jauge,  mais
bien  proportionnellement  aux  charges  véritables  de  l’armement ­
  sous  pavillon  français.
La  compensation  d’armement  apparaît  comme  une  sorte
de  remboursement  des  dépenses  supplémentaires  occasionnées ­
  tant  par  la  législation  spéciale  qui  régit  les  navires  sous
le  pavillon  français  —  charges  résultant  de  l’inscription  maritime, ­
  de  l’obligation  de  rapatriement  des  équipages,  de  la
composition  de  ceux-ci,  qui  doivent  être  aux  trois  quarts
formés  par  des  nationaux,  etc.  —  que  par  le  coût  élevé  de
l’armement  proprement  dit.
Le  décompte  de  ces  charges  supplémentaires  est  indépendant ­
  du  parcours  ;  il  varie,  au  contraire,  d’une  façon  strictement ­
  proportionnelle  au  nombre  de  jours  pendant  lequel
l’équipage  est  à  bord,  en  exercice  —  que  le  navire  fasse  de
la  route  ou  (pi’il  soit  en  opérations  dans  les  escales.
Pour  répondre  à  son  objet,  la  compensation  d’armement
doit  être  une  somme  fixe  payée  par/o«/’  d’armement  administratif(*)
  à  tout  navire  naviguant  sous  pavillon  français,
du  jour  de  l’expédition  du  navire  jusqu’au  jour  du  désarmement ­
  du  rôle.
A  côté  de  cette  compensation  d’armement,  dont  bénéficieraient ­
  tous  les  navires  battant  pavillon  français  aehetés  à
l’étranger^  il  existe  dans  le  système  de  M.  Estier,  adopté

(i)  L’armement  administratif  part  de  l’établissement  du  rôle  d’équipage  eiTeclué  en
présence  du  commissaire  de  l’inscription  maritime  qui  constate  l’embarquement  des
marins,  leur  acceptation  des  conditions  légales  elle  paiement  des  avances;  il  cesse  par
le  désarmement  qui  est  le  règlement  définitif  des  salaires  au  retour  du  voyage  en  présence ­
  du  môme  officier.  La  loi  du  20  juillet  1897  réprime  la  navigation  fictive.  (Note
de  M.  Thierry.)
        <pb n="143" />
        (i)  Rapport  de  M.  Thierry.  Budget  de  1900.

124  LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.
par  la  commission,  une  seconde  prime  :  la  prime  de  navigation. ­

Celle-ci  est  réservée  aux  navires  construits  en  France.
Elle  a  pour  objet(')  de  compenser  toutes  les  charges  que  la
concurrence  impose  à  notre  armement.  Elle  vise,  outre  le
coût  des  équipages,  toutes  les  autres  causes  d’infériorité  de
la  marine  de  commerce  nationale  :  droits  de  (juai,  règlements ­
  des  travaux  publics  et  des  affaires  étrangères,  visites,
droits  de  consulat,  situation  géographiijue  et  économique
de  notre  pays,  défaut  de  fret  lourd  et  de  fret  de  sortie,
cherté  du  navire  et  enfin  prélèvement  de  la  construction  sur
les  primes  de  la  navigation.
En  résumé  :
Compensation  d’armement,  pour  tous  les  navires  de  n’importe ­
  quelle  origine.,  à  la  seule  condition  qu’ils  battent  pavillon ­
  français  ;
Prime  de  navigation,  pour  les  seuls  navires  construits  en
France  et  battant  le  pavillon  national  ;
Tel  est  le  double  sgstème  d’encouragement  préconisé,  à  la
fin  de  sa  longue  et  consciencieuse  enquête,  par  la  commission ­
  extraparlementaire  de  la  marine,  comme  capable  d’assurer ­
  le  relèvement  de  notre  marine  marchandé.
C’est  ce  système  qui  forme  la  base  du  projet  de  loi  Millerand-Caillaux
  soumis  au  Parlement.
*
*  *
11  n’est  pas  inutile,  pour  le  saisir  par  son  côté  chiffres,
d’indiquer  les  primes  qu’il  assure  à  la  flotte  commerciale.
Ce  projet  fixe  la  compensation  d’armement  pour  les  vapeurs, ­
  par  jour  d’armement  administratif  et  par  tonneau  de
jauge  brute  totale,  à  :
        <pb n="144" />
        ARMATEURS  ET  CONSTRUCTEURS.

125

O  fr.  o5  c.  pour  chaque  tonneau  jusqu'à  2,000  tonneaux.
O  fr,  o4  c.  pour  chaque  tonneau  en  sus  de  2,000  tonneaux  jusqu'à
3,000  tonneaux.
O  Ir.  o3  c.  pour  chaque  tonneau  en  sus  de  3,000  tonneaux  jusipi'à
4,000  tonneaux.
O  fr.  02  c.  pour  chaque  tonneau  en  sus  de  4&amp;gt;ooo  tonneaux.
La  compensation  d’armement  pour  les  navires  à  voiles  est
fixée  au  tiers  de  celle  des  vapeurs.
Le  nombre  de  jours  d’armement  administratif  donnant
lieu  à  la  perception  de  la  compensation  d’armement  est
limité  à  3oo  par  an.
En  somme,  l’allocation  quotidienne  par  jour  d’armement
administratif  fournit,  dans  le  système  de  la  compensation,
les  chiffres  suivants  :

Vapeurs  de  1,000  tonneaux  5o  fr.
—  i,5oo  —  .  .  *  75
—  2,000  —  100
—  2,5oo  —  120
—  3,000  —  i4ü
—  4,000  —  170
—  5,000  —  190
—  6,000  —  210

Les  voiliers  toucheraient  Le  tiers  des  sommes  ci-dessus
indiquées  (').
Quant  à  la  prime  de  navigation,  réservée  à  tout  navire  de
mer,  en  fer  ou  en  acier,  construit  en  France  Q),  jaugeant
plus  de  100  tonneaux  bruts,  âgé  de  moins  de  ([uinze  ans
révolus  et  naviguant  sous  pavillon  français,  elle  est  fixée  de
la  façon  suivante  par  1,000  milles  parcourus  et  par  tonneau
de  jauge  brute  totale.

(0  II  faut  noter  cependant  que  la  commission  du  budget  de  1900  chargée  d’examiner
le  projet  de  loi  a  décidé  que  la  compensation  d’armement  pour  les  navires  à  voiles,
Axée  au  tiers  de  celle  des  vapeurs,  m  serait  pas  applicable  aux  voiliers  construits  à
l’étranger,  lesquels  ne  toucheraient  rien.
(2)  La  commission  du  budget  a  supprimé  les  mots  «  en  fer  ou  en  acier  »  afin  d’admettre ­
  à  la  perception  de  la  prime  les  voiliers  en  bois,  tels  que  ceux  qui  se  rendent  aux
pêcheries  de  Terre-Neuve.
        <pb n="145" />
        (i)  Pour  les  voiliers  jaugeant  plus  de  800  tonneaux  bruts,  le  taux  de  la  prime  sera

120  .  LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.
1°  Pour  les  navires  à  vapeur,  à  i  fr.  70  c.  pour  l:i  première ­
  armée,  avec  décroissance  anrmelle  à  partir  de  leur
francisation  ;  de  o  fn  o4  c.  pendant  la  première  période
quinquennale,  de  o  fr.  08  c.  pendant  la  deuxième  période
(juinquennale,  et  de  o  fr.  16  c.  pendant  la  troisième  et  dernière ­
  période  quinquennale.
Toutefois,  pour  les  vapeurs  jaugeant  plus  de  3,000  tonneaux ­
  bruts,  le  taux  de  la  prime  est  diminué  de  0.01  par
100  tonneaux  ou  fraction  de  100  tonneaux  au-dessus  de
3,000  tonneaux,  sans  que  le  taux  de  la  première  année
puisse  descendre  au-dessous  de  i  fr.  5o  c.  ;
2°  Pour  les  navires  à  voiles,  le  taux'de  la  prime  est  de
I  fr.  70  c.  pour  la  première  année,  avec  décroissance  annuelle ­
  à  partir  de  leur  francisation  de  o  fr.  02  c.  pendant  la
première  période  quinquennale,  de  o  fr.  o4  c.  pendant  la
deuxième  et  de  o  fr.  08  c.  pendant  la  troisième  et  dernière  (').
En  somme,  si  nous  voulons,  en  supposant  adopté  le  projet ­
  du  Gouvernement,  comparer  la  situation  qui  résultera
de  son  application  à  celle  que  créait  la  loi  de  i8g3,  nous
arrivons  aux  résultats  que  voici  :
La  prime  perçue  actiiellenient  par  un  vapeur  ou  un  voilier
est,  par  tonneau  de  jauge  brute  et  par  1,000  milles  parcourus, ­
  en  moyenne  annuelle  (régime  de  la  loi  de  i8g3)  :

Vapeurs  Voiliers  Navires
lie  construction  de  construction  de  consiruction
française.  française.  étramjère.

Cinq  premières  années
Cinq  années  suivantes.
Cinq  années  suivantes.
Cinq  années  suivantes.
Cinq  années  suivantes.
Trois  dernières  années

5^10  7^90  Néant.
4  10  0  4o  —
3  10  4  90  —
2  10  3  4o  —
I  10  I  90  —
0  o8-  0  44  —

Soit  en  vingt-huit  années

i5fG8

24^  94  Néant.
        <pb n="146" />
        ARMATEURS  ET  CONSTRUCTEURS.

127
Dans  Vavenir,  la  prime  perçue  serait  pour  les  vapeurs  de
construction  française,  par  tonneau  de  jauge  brute  et  par
1,000  milles  parcourus  :

ANNEES.

Jusqu’à
3,000
tonnes.

De  3,000
à  3,100
tonuGB.

A  3,500
tonnes.

A  4,000
tonnes.

A  4,500
tonnes.

Do  4,900
à  5,000
toiinoB.

Do  5,000
tonnes  et
au-dosBus.

5  premières  années
5  années  suivantes
5  dernières  années
Totaux.  .  .  .

8f  10
C  5o
.1  .30

810.')
G  45
3  25

7f85
6  25
3  o5

7t  Go
G  00
2  80

7135
5  75
2  55

7t  10
5  5o
2  3o

7t  10
5  5o
a  3o

i7fgo

I7f75

i7f  i5

iGi'4o

i5fG5

14t  go

14t  90

La  prime  des  voiliers  serait,  dans  les  memes  conditions,
la  suivante  :

ANNÉES.

TOItlSRS
de  son
lonoeaut.

tOILIBRS
de  900
tosneaai.

tOILIBRS
de  4,000
looDeaui.

TOILIRRS
de  4,400
tODDeiDI.

TOlUERS
de  4,i00
tonneau:.

rOtUERS
de  4,300
tonneau:.

TOlMIiRS
de  4,400
tonneau:.

TOILIERS
de  4  „100
tonneau:et
au-dessus.

5  premières  années  .
5  années  suivantes  .
5  dernières  années  .
Totaux.  .  .  .

8f3o
7  5o
5  go

7&amp;lt;'3o
G  5o
4  90

G'80
G  00
4  4o

Gf3o
5  5o
3  go

5f8o
5  00
3  40

5f.3o
4  5o
2  go

4'  80
4  00
2  4»

21^70

20r20

i8t  70

ntao

i5i'70

14'20

I2t70

1U20

La  prime  de  navigation  n’étant  allouée  au  navire  que
pendant  quinze  ans,  tandis  que  la  compensation  d’armenicnt
  est  servie  pendant  vingt  ans,  et,  les  deux  primes  ne  se
cumulant  pas,  il  s’ensuit  qu’après  avoir  gagné  des  primes
pendant  (juinze  ans,  le  navire  aura  intérêt  à  passer  du  côté
de  la  compensation  d’armement  (').

diminué  de  o  fr.  10  c.  par  100  tonneaux  out  raction  de  loo  tonneaux  au-dessous  de  800
tonneaux,  sans  que  le  taux  de  la  première  année  puisse  descendre  au-dessous  de  i  fr.
(0  «  Comme  c’est  au  long  cours  (jue  s’elfectuent  les  trajets  les  plus  rémunérateurs
«n  primes,  l’armement  sera  incité  à  reporter  sur  le  cabotage  international  des  unités
dgées  de  quinze  ans  et  à  doter  le  long  cours  d’unités  neuves  et  de  forts  tonnages.  Il  sera
incité  également  à  réformer  à  l’âge  de  vingt  ans  les  unités  déjà  reportées  sur  le  cabotage ­
  international  et  incapables  dès  lors  de  lui  rapporter  aucune  subvention.  »  (Rapport
Thierry,  igoo.)
        <pb n="147" />
        128

LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.

(i)  Rapport  de  M.  E.  l’ertjeliiie,  délibération  du  22  féviier  igoi.

Tels  sont  les  traits  essentiels  de  la  loi  projetée  pour  venir
en  aide  à  la  marine  marchande.
Aux  armateurs,  elle  permettra,  pensent  ses  promoteurs,
l’achat  occasionnel  et  la  mise  en  ligne,  en  cas  de  besoin
urgent,  d’un  navire  construit  à  l’étranger;  elle  leur  fournira
en  outre,  par  le  relèvement  de  la  perception  de  la  prime
dans  les  premières  années,  les  capitaux  nécessaires  pour
se  libérer  rapidement  vis-à-vis  de  la  construction.
Aux  chantiers  français,  elle  laissera,  disent-ils,  la  possibilité ­
  de  lutter  efficacement  contre  la  concurrence  étrangère,
par  le  maintien  des  primes  à  la  construction  et  l’amélioration ­
  introduite  dans  la  situation  des  steamers.
Cependant,  malgré  toutes  ces  apparences  favorables,  l’entente ­
  qu’elle  prétendait  consacrer  entre  l’armement  et  les
chantiers,  sur  le  terrain  de  la  compensation  d’armement,
ne  s’est  pas  maintenue.  La  plupart  des  constructeurs  ont
depuis  longtemps  dénoncé  l’accord  précaire  que  le  rapport
de  M.  Estier  présentait  comme  accompli.  Le  Comité  des
Forges  de  France  s’est  joint  à  eux,  entraînant  à  sa  suite
nombre  de  chambres  de  commerce  :  celles  d’Avesnes,  de
Valenciennes,  Saint-Etienne,  Saint-Dizier,  Blois,  meme
celle,  de  Nantes,  qui,  après  avoir  donné  son  approbation  à
la  compensation  d’armement,  se  déclare  aujourd’hui  dans
l’impossibilité  d’accepter  les  dispositions  consacrant  cette
mesure  (').  Au  Parlement  même,  M.  Rispal  a  déposé  un
contre-projet  qui  maintient,  en  se  contentant  de  l’améliorer
au  point  de  vue  des  vapeurs,  le  régime  de  la  loi  de  i8g3.
La  métallurgie,  im^uiète  pour  les  2  5  millions  de  fers  et
d’aciers  qu’elle  fournit  par  an  aux  chantiers,  engage  une
véritable  croisade  contre  la  compensation  d’armement,  au
nom  de  l’intérêt  patrioti([ue.  Elle  affirme  que  l’allocation
        <pb n="148" />
        ARMATEURS  ET  CONSTRUCTEURS.

129

PROBL.  MAU.  MAUCH.

9

&amp;lt;riino  prime  aux  navires  de  construction  étrançjère  lui  porterait ­
  à  elle-nienie  le  plus  sérieux  préjudice  eu  même  temps
qu’elle  sonnerait  le  glas  des  chantiers  maritimes  français.
La  métallurgie  sait  (pielle  impiiétude  légitime  une  telle
affirmation  peut  jeter  dans  le  Parlement  et  l’opinion.  Le
pays  s’est  saigné  aux  quatre  veines  pour  constituer  une
armée  et  une  flotte  puissantes  ;  de  même  que  nos  soldats
ont  besoin  de  réserves,  de  dépôts,  de  magasins  d’approvisionnements, ­
  —  de  même  à  l’heure  des  combats  suprêmes
qne  le  destin  peut  lui  réserver,  la  flotte  a  besoin  de  chantiers ­
  pouvant  mettre  à  sa  disposition  les  bassins  de  radoub,
le  matériel,  les  ouvriers  s])écialistes,  les  mécaniciens,  les
lôliers,  etc.,  sans  lesquels  les  moindres  avaries  la  condamneraient ­
  à  l’immobilité.  Pas  un  Français  ne  pourrait  être
indifférent  à  la  disparition  d’une  des  forces  vives  les  plus
nécessaires  à  la  nation.
Mais  pourtant  si  les  craintes  des  constrneteurs  sont  exagérées ­
  ;  si  la  compensation  d’armement  —  appliquée  dans
f'erlaines  limites  —  ne  doit  j)as  nécessairement  produire  les
elïets  ruineux  cpi’on  lui  attribue;  si,  la  loi  étant  votée  —
sous  réserve  de  quelques  modifications  —  les  chantiers  fran-Çiïis
  sont  certains  d’y  trouver  un  nouvel  élément  de  force  et
fie  vitalité,  au  lieu  d’une  cause  de  décadence  et  de  mort,
que  devient  l’argument  patriotique  invoqué  par  la  cons-L'uction
  ?  Ne  dissimulerait-il  pas  d’aventure  des  calculs
d’égoïsme?...  Et  en  ce  cas,  comment  s’y  arrêter  désormais
devant  la  nécessité  —  incontestablement  nationale,  celle-là
'  fie  refaire  à  la  France  une  marine  commerciale,  d’arraeher
  à  l’étranger,  (pii  le  détient,  le  monopole  de  nos  transports
  maritimes,  de  préserver  en  un  mot  notre  pays  de
1  écrasement  par  la  concurrence  anglaise,  allemande,  américaine ­
  ?
J’ai  pensé  ipi’il  était  possible  de  trouver,  sinon  la  solution
        <pb n="149" />
        l3o  LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.
d’un  aussi  délicat  problème,  du  moins  des  clartés  utiles  à
sa  discussion,  dans  l’étude  impartiale  des  ressources  olTertes
à  l’armement  par  la  construction  française.  En  exposant  les
renseignements  que  j’ai  recueillis  au  cours  d’une  enquête
faite  sur  place  dans  certains  chantiers  de  notre  pays,  je  n’ai
d’autre  prétention  que  d’apporter  la  contribution  modeste
d’un  passant  que  ces  questions  intéressent  à  l’œuvre  de
relèvement  maritime  et  commercial  qui  s’impose  à  la  grande
nation  dont  nous  sommes  fiers  d’être  les  fils.
        <pb n="150" />
        CHAPITRE  IV

LES  CHANTIERS  FRANÇAIS

I.  La  construction  métallique.
La  révolution  éconoini(jue  qui  a  suivi  la  découverte  et
l’em])loi  de  la  vapeur  eut  sa  répercussion  sur  Tiudustrie
des  constructions  maritimes  comme  sur  toutes  les  autres
branches  de  l’activité  humaine.  Le  fer,  désormais  facile  à
travailler,  se  substitua  au  bois  du  vaisseau,  si  bien  que  la
construction  métallique  est  aujourd’hui  la  seule  qui  compte
au  point  de  vue  naval.
C’est  en  juillet  1787  (jue  John  Wilkinson,  fondeur  à  Bradley, ­
  dans  le  Lancashire,  construisit  le  premier  bâtiment  en
fer,  un  chaland  (pi’il  appela  le  7rial^  et  qui  lui  servit  à  transporter ­
  par  canal  à  Birminqham  les  produits  de  son  usine.
En  1818,  Thomas  Wilson  lança  à  Faskine,  sur  le  Monkland-Canal,
  le  Viilcain,  construit  également  en  fer  et  (qui
fut  utilisé  sur  le  canal  du  Forth  à  la  Clyde  pour  le  transport
des  voyageurs.
Ce  n’étaient  encore  là  que  de  timides  essais.
Le  véritable  «  ancêtre  »  des  navires  modernes  futl’Ac/ro//-Manhif,
  exécuté  à  Horsley,  en  1820,  par  MM.  Manby  et
Napier,  transporté  par  morceaux  l’année  suivante  à  Londres,
remonté  dans  un  bassin  de  la  capitale  britannique,  puis  lancé
«ur  la  Tamise  et  de  là  sur  la  Manche  pour  atteindre  le  Havre
et  Paris.
        <pb n="151" />
        i32

LE  PllOELÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.

Milis  il  faut  arriver  à  la  période  de  i84o,  postérieure  à  la
célèbre  traversée  de  l’océan  Atlanliijue  par  les  bateaux  à
vapeur  Sirius  et  Great-Eastern,  pour  voir  se  développer  lar-()ement
  la  construction  métallique.  C’est  vers  cette  époipie
que  MM.  Tod  et  Mac  Greqor,  de  Partick,  près  Glasgow,
mettent  à  îlot  le  Roijai-Sovereùjn,  le  lioi/al-George,  le
l^rince-Iioifal,  qui  furent,  avec  le  Rainbow  sorti  des  chantiers ­
  John  Laird  et  frères,  de  Birkenhead,  les  premiers  navires ­
  en  fer  destinés  à  la  grande  navigation  maritime.
L’emploi  du  fer  ne  tarda  pas  à  se  généraliser  :  ce  métal
se  prêtait  infiniment  mieux  que  le  bois  à  une  construction
on  la  résistance  s’alliait  à  la  légèreté  ;  il  donnait  pins  d’étanchéité ­
  au  bordage,  se  détériorait  moins,  permettait  enfin
d’augmenter  dans  des  proportions  considérables  la  longueur
du  bateau,  accroissant  par  conséquent  sa  capacité  intérieure
et  la  quantité  de  fret  qu’il  pouvait  transporter.
L’année  i85g  voit  s’accomplir  un  nouveau  progrès  dans
la  construction  métallique  ;  le  premier  navire  en  acier,  le
Jason,  de  452  tonnes,  est  construit  en  Angleterre  par
MM.  Samuda  frères,  qui  le  destinent  à  la  navigation  de  la
mer  Noire.  Cet  échantillon  est  suivi  d’antres  plus  impor-,
  tants  ;  la  Compagnie  London  Ghatain  and  Dover  Railway
fait  lancer  sur  la  Manche,  en  i860  et  1861,  cinq  paquebots
en  acier  pour  le  service  entre  Douvres  et  Calais,  le  Sampshire,
  le  Maid  of  Kent,  le  Send,  le  Foam  et  le  Pétrel.  A  la
même  époque,  l’illustre  ingénieur  Dupuy  de  Lome  construit
et  lance  le  premier  des  cuirassés  modernes,  la  Gloire.
C’est  le  signal  d’une  rénovation  de  la  construction  maritime ­
  ;  peu  à  peu,  l’acier  se  substitue  au  fer  dans  la  membrure ­
  et  la  coque  des  vaisseaux.  Les  procédés  Bessemer  et
Siemens  Martin,  perfectionnés  et  développés,  procurent  un
métal  homogène,  peu  carburé,  résistant,  solide  et  beaucoup
plus  léger  que  le  fer.  Le  poids  mort,  égal  au  poids  trau  s-
        <pb n="152" />
        LES  CHANTIERS  FRANÇAIS.  '  l33
porté  pour  les  navires  en  bois,  n’atteint  plus  avec  l’acier
que  4o  p.  100  de  ce  poids.
L’acier  est  actuellement  le  seul  métal  employé  —  à  de  bien
rares  exceptions  près  —  pour  la  construction  des  navires(').
Il  l’a  d’ailleurs  simplifiée  :  le  métal  docile  épouse,  sous  la
pression  de  la  machine-outil,  les  contours  les  plus  compliqués ­
  ;  les  couples  de  la  membrure,  les  feuilles  de  tôle  du
bordé,  les  harrots,  les  épontilles,  etc.,  viennent  se  joindre,
s’assembler  les  uns  aux  autres  sur  la  quille  et  former  avec
une  justesse  mathématiipie,  suivant  le  plan  de  l’ingénieur,
«  l’ossature  »,  «  l’enveloppe  »,  «  les  ponts  »  du  navire.
Il  n’est  aucune  difficulté  qui  puisse,  avec  l’acier,  arrêter
le  constructeur;  il  lui  suffira  d’augmenter  la  force,  l’épaisseur ­
  des  pièces  qu’il  emjiloiera  pour  obtenir  la  rigidité
voulue,  quelque  grand  (pie  soit  le  rapport  de  la  longueur  à
la  largeur  ou  au  creux.
Il  en  résulte  la  possibilité  de  lancer  des  navires  dont  la
grandeur  n’est  limitée  (¡ne  par  la  profondeur  des  ports  auxquels ­
  ils  sont  destinés(^).  La  construction  métallique  a
inaripié  l’ère  des  bateaux  géants,  des  navires  monstres.

(0  On  fait  maintenant  des  alliages  d’acier  avec  du  nickel  et  d’autres  métaux,  qui
ont  une  force  et  une  rigidité  supérieures  à  celles  de  l’acier  doux.
Si  en  réalité  leur  usage  est  plus  coûteux,  ils  permettent,  du  moins,  de  faire  de
sensibles  économies  de  poids.  Sir  William  White  a  estimé  par  exemple  que,  sur  un
paquebot  transatlantique  de  vingt  nœuds  de  vitesse  moyenne,  la  substitution  du  nickelacier
  à  l'acier  doux  produirait  une  économie  de  poids  d’environ  i,ooo  tonneaux,  ce  qui
suffirait  à  permetire  d'augmenter  la  vitesse  moyenne  de  plus  d’un  nœud,  sans  toucher
«ux  dimensions  du  bateau.
Oes  alliages  d’aluminium,  employés  à  la  construction  de  coques  ou  de  parties  de
coques,  de  certains  yachts,  etc.,  ont  produit  aussi  des  économies  de  poids  considerables.
Mais  ces  alliages  ont  été  lortement  attacpiés  par  l’eau  de  mer.  Il  est  probable  qu’on  en
trouvera  d’autres  qui  n’auront  pas  ce  défaut  et  qui  joindront  cependant  d'une  fa^on  remarquable ­
  la  légèreté  à  la  solidité.
(a)  «  Les  nouveaux  procédés  de  construction  ont  permis  d'accroître  considérablement
les  dimensions  des  navires;  les  statisti(|ues  de  Suez  indiquent  qu’en  1870  le  tonnage
moyen  des  navires  qui  y  passaient  était  de  goo  tonnes.  11  est  aujourd’hui  de  2,')0.)  tonnes. ­
  La  longueur  surtout  a  augmenté  :  autrefois  égale  à  trois  ou  quatre  fois  la  largeur,
elle  est  aujourd’hui  six,  huit  ou  dix  fois  plus  grande....
«  Ce  qui  conduit  à  augmenter  ainsi  la  grandeur  des  navires,  c’est  que  cette  augmentation ­
  est  la  condition  indispensable  pour  accroître  leur  vitesse.  La  résistance  de  l’eau
croît  comme  le  carré  de  la  vitesse,  et  même  davantage  quand  la  marche  est  très  active.
l&amp;gt;ans  ce  cas,  pour  compenser  en  partie  l’action  de  celte  progression  rapide,  il  faut
        <pb n="153" />
        134  LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.
A  COS  Léviathans  de  10,000,  i5,ooo,  20,000  tonnes  et
plus,  on  conçoit  qu’il  faille  des  chaudières,  des  appareils
moteurs  et  propulseurs  d’une  force  colossale.  Tout  s’enchaîne ­
  ;  l’armement  et  la  machine  ont  suivi  les  progrès  de  la
construction.  De  même  que  la  transformation  de  la  coque
de  bois  en  co(pie  d’acier  a  permis  d’augmenter  la  puissance
de  transport  du  navire  sans  accroître  son  poids,  de  même
les  étapes  franchies  depuis  les  premiers  développements  de
la  machine  à  vapeur  ont  correspondu,  comme  nous  l’avons
déjà  vu  ('),  à  une  meilleure  utilisation  du  comlmstihle,  et
par  suite  à  une  augmentation  de  la  détente  et  à  un  accroissement ­
  de  la  pression  de  régime.
La  France  —  il  faut  le  proclamer  à  son  honneur  —  peut
revendiquer  plus  justement  qu’aucune  autre  nation  sa  large
part  dans  les  immenses  progrès  qu’a  réalisés  depuis  un  demisiècle
  la  construction  navale,  et  dont  la  substitution  de  l’acier
au  fer  et  au  bois  vint  donner  le  signal.  Sur  ce  ])oint,  elle  ne
s’est  laissé  dépasser  par  personne  —  et  la  qualité  parfaite
des  aciers  ipie  sa  marine  militaire  ou  que  sa  Hotte  connnerciale
  emploient,  la  supériorité  de  la  construction  métallique
sortant  de  ses  chantiers  sont  universellement  reconnues.
Nombre  d’inventions  dues  aux  ingénieurs  français  sont  aujourd’hui, ­
  dans  cette  branche  de  l’art  naval,  d’une  application ­
  courante  dans  les  marines  étrangères.  Ainsi  notre  patrie,
semeuse  éternellement  désintéressée,  continue  à  féconder
le  champ  du  monde,  oubliant  trop  souvent  de  jeter  dans
son  propre  sillon  la  poignée  de  bon  grain  d’où  germent  les
récoltes  de  l’avenir.

augmenter  les  dimensions  des  navires;  ou  diminue  ainsi  la  force  motrice  à  dépenser,
par  tonneau  de  jauge,  pour  une  même  vitesse,  puistpie  la  capacité  d’un  navire  est  proportionnelle ­
  au  cube  des  dimensions,  tandis  que  la  résistance  de  l’eau,  dépendant  surtout ­
  de  la  surface  du  maître  couple,  croit  seulement  comme  le  carré  de  ces  même»
dimensions.  »  C.  Coi.son,  Transports  et  tarifs.  J.  llothschild,  éditeur.
(i)  Voir  chapitre  II  ;  les  progrès  de  la  navigation  à  vapeur.
        <pb n="154" />
        LES  CHANTIERS  FRANÇAIS.

l35

II.  Les  chantiers  français.
Vingt  mille  ouvriers  français  tirent  leur  subsistance  el
celle  de  leurs  familles  des  chantiers  de  constructions  navales,
(¡ni  alimentent  en  outre  l’industrie  de  plus  de  cent  mille  travailleurs, ­
  fondeurs,  puddleurs,  etc.
«  La  construction  d’un  navire  est  une  grosse  oeuvre,  dit
M.  l’ensei()ne  de  vaisseau  Macé  dans  une  intéressante  étude
publiée  par  la  Revue  maritime  Peu  de  branches  de  l’activité ­
  humaine  y  demeurent  étrangères  ou  iiidififérentes.
Métallurgistes,  mathématiciens,  ingénieurs  de  toutes  spécialités, ­
  dessinateurs,  constructeurs,  ouvriers  de  tous  les  arts
et  de  toutes  les  industries  (sans  oublier  les  marins  qui  ont
bien  un  peu  voix  au  chapitre),  tout  un  monde  en  un  mot
d’intelligences  et  de  bras  participe  à  l’édification  du  navire
moderne.
«  Dès  qu’il  est  construit,  on  le  confie  à  un  personnel  technique ­
  (pii  l’anime  et  le  règle  suivant  des  principes  d’expérience ­
  et  des  ordres  qui  viennent  de  la  Compagnie  ou  de
l’Etat.  Et  cette  compagnie  même  qui  possède  une  Hotte  de
commerce,  et  cet  État  qui  possède  une  flotte  de  guerre,
doivent  obéir  à  des  principes  commerciaux,  financiers,  sociaux ­
  et  politiques,  s’inspirer  des  circonstances  perpétuellement ­
  changeantes,  tenir  compte  des  avis  sans  tourner  à
tous  les  vents,  avoir  en  un  mot  un  plan  ferme,  mais  pas
immuable  et  s’efforcer  de-le  suivre  eu  accordant  les  intérêts
particuliers  et  généraux.
«  Des  intérêts  de  toute  nature  sont  mis  en  jeu,  des  ambitions ­
  légitimes  et  de  louables  rivalités  entrent  en  lice  et

(i)  Société  des  ingénieurs-conslrucleurs  de  Newcastle-siir-Tyne.  —  Revue  maritime
d’avril  1900.
        <pb n="155" />
        i36

LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.

chacun  vise  dans  sa  sphère  à  obtenir  le  plus  grand  rendement ­
  de  ses  activités.
«  Or,  ces  activités  s’exercent  dans  des  champs  à  limites
imprécises  empiétant  d’ailleurs  le  jilus  souvent  l’un  sur
l’autre.  Le  métallurgiste  travaille  suivant  les  desiderata  du
constructeur.  Celui-ci  obéit  à  des  tableaux  de  résistance
des  matériaux  et  aux  plans  dressés  par  l’ingénieur.  Ce  dernier ­
  n’est  (pie  le  metteur  eu  œuvre  des  marchés  passés  avec
la  compagnie  ou  l’Etat,  etc.
«  Toute  une  libère  d’hommes  et  d’idées  s’applique  médiatemeut
  et  immédiatement  aux  œuvres  élémentaires  de  la
construction  totale,  et  il  n’est  pas  un  coup  de  marteau
donné  dont  on  ne  puisse  d’échelon  en  échelon  trouver  la
cause  intelligente  et  ordonnative.  »
C’est  surtout  au  point  de  vue  de  la  marine  marchande
(pie  ces  observations  se  justifient.  Ici,  en  eilet,  les  lois  de  la
concurrence  ne  permettent  ni  fausses  manœuvres  ni  dépenses ­
  inutiles.  De  la  destination  du  navire  dépend  la  catégorie
de  la  construction.  Tel  paquebot  —  dont  la  mission  sera  de
transporter  à  de  longues  distances  les  passagers  —  s’ingéniera ­
  à  leur  offrir  des  conditions  de  rapidité,  de  confort
d’installation  qui  ne  pourront  être  obtenues  qu’à  chers  deniers. ­
  Tel  autre  navire,  dont  l’unique  objet  est  de  transporter ­
  économiquement  la  plus  grande  somme  possible  de
marchandises,  devra,  pour  atteindre  le  but  final,  qui  est  le
bénéfice  à  réaliser,  renoncer  au  luxe  des  aménagements,  à
la  grande  vitesse  des  machines  et,  tout  en  acquérant  le
maximum  de  capacité,  réduire  au  minimum  ses  frais  de
construction,  d’entretien  et  d’équipage.
Les  répercussions  de  la  dépense  de  premier  établissement
sont  d’autant  plus  lourdes  que  l’amortissement  s’opère  avec
plus  de  rapidité.  Un  steamer  à  dix  ans  n’est  plus  jeune  et
à  vingt  ans  s’appelle  un  «  sabot  ».  L’art  naval  fait  de  tels
        <pb n="156" />
        LES  CHANTIERS  FRANÇAIS.  iBy
progrès  que  l’on  peut  soutenir  sans  paradoxe  (')  qu’une
construction  trop  solide  et  trop  soiqnée  est  le  plus  souvent
nue  cause  d’infériorité  pour  l’armateur.
Il  est  qénéralement  admis  que  le  prix  d’acquisition  d’un
navire  doit  s’amortir  en  une  période  de  quinze  années.  Certaines ­
  compagnies  allemandes  prévoient  pour  leur  Hotte  le
meme  amortissement  en  cÀnq  ans.  C’est  là  un  luxe  (pi’aucune
compagnie  française  ne  peut  se  permettre.
Même  eu  calculant  sur  une  période  plus  longue  —  sur
vingt  années  par  exemple  —  les  charges  d’amortissement,
d’inlérét  du  capital  engagé,  d’assurance  (G  à  8  p.  loo  par  an)
s’élèvent  annuellement  à  20  p.  100  de  la  valeur  du  navire.
Elles  constituent  tellement  la  majeure  dépense  d’un  budget
d’entreprise  de  transports  maritimes  (pie  l’armateur  s’efforce
toujours,  afin  de  diminuer  le  poids  que  celui-ci  lui  impos(v
l’ail,  de  restreindre  au  minimum  possible  le  prix  d’acquisition
du  navire  (^).
Encore  faut-il  n’étre  pas  dupe  d’une  fausse  économie  !
Entre  deux  armateurs,  l’iiu  achetant  à  vil  prix  un  mauvais
bateau,  l’autre  payant  d’une  somme  exorbitante  un  excellent

(i)  Déposition  (le  M.  Décliaud,  d'ürau,  devant  la  commission  extraparlementaire  de
li»  marine.
"  "l’ai  démontré  qu’en  moins  de  dix  ans  le  perfectionnement  des  machines  et  des  chaudières ­
  avait  amené  une  économie  de  22  p.  100  dans  la  consommation  en  houille  des  bateaux ­
  à  vapeur;  concurremment,  j’aurais  pu  établir  que  les  tonnages  ont  évolué  dans
une  proportion  plus  grande  encore  et  ¡pie  tels  navires  construits  il  y  a  dix  ans  pour  le
long  cours,  ne  travaillant  plus  assez  économiquement,  sont  aujourd’hui  afl'ectés  à  des
services  de  cabotage.
«  Tout  fait  espérer  que  la  marche  incessante  du  progrès  amènera  des  transformations
heureuses  et  profitables  dans  l’exploitation  des  vapeurs.  C’est  alors  que  les  navires
trop  bien  construits  et  par  conséquent  trop  coûteux  deviendront  une  lourde  charge
pour  leurs  propriétaires  qui  ne  trouveront  que  difficilement  à  s’en  débarrasser  lorsipéils
voudront  se  procurer  des  outils  plus  perfectionnés  et  susceptibles  de  leur  permettre  de
lutter  contre  leurs  concurrents  étrangers.  »
Çi)  &amp;lt;&amp;lt;  Le  prix  de  revient  du  navire  est  le  premier  point  à  considérer,  et  cela  s’cxpliipie
puisipTil  est,  sous  la  forme  intérêt,  amortissement,  assurance,  l’un  des  gros  facteurs  de
|a  dépense  totale.  Si  on  compare  deux  navires  semblables  à  tous  égards,  l’un  coûtant
'1  millions  et  l’autre  i,000,000  fr.,  il  est  clair  qu’à  condition  de  recettes  égales,  le  premier ­
  aura  un  désavantage  marqué  sur  le  second.  »  Discours  de  SI.  Hernard,  président
de  la  Compagnie  nantaise  de  navigation  à  vapeur,  séance  de  la  commission  extraj)arlementaire
  de  la  marine  du  2  juin  1897.
        <pb n="157" />
        i38

LE  PROIJLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.

navire—  c’est  le  premier  qui  fera  la  moins  brillante  affaire.
L’assurance,  d’autant  plus  élevée  (pie  les  risques  d’avaries
ou  de  perte  totale  seront  plus  grands,  les  frais  d’entretien  (')
et  d’exploitation,  d’autant  plus  onéreux  (pie  l’outil  de  travail ­
  sera  plus  défectueux,  le  mettront  en  état  d’infériorité
sensible  vis-à-vis  de  son  concurrent  .
L’armateur  ne  se  préoccupera  donc  pas  uniipiement  du
bas  prix  du  navire.  11  cherchera  neuf  fois  sur  dix  à  acquérir
un  instrument  de  transport  présentant  un  ensemble  de  qualités ­
  (pii  sont  le  gage  d’une  bonne  production.  Reste  à
savoir  s’il  le  trouvera,  chez  nous,  à  un  prix  raisonnable  :
c’est,  nous  l’avons  vu,  le  fond  du  débat  (pii  n’a  cessé  de
mettre  aux  prises  les  armateurs  et  les  constructeurs.
A  quels  chantiers  l’armateur  pourra-t-il  s’adresser  en
France  ?  Écoutons  M.  Bernard,  président  de  la  commission
nantaise  de  navigation  à  vapeur:
((  Nous  avons,  dit-il,  en  France,  pour  la  construction  des
grands  navires  de  commerce,  les  chantiers  ci-après  :
«  1°  A  la  Ciotat,  les  Messageries  maritimes  qui  ne  construisent ­
  que  pour  leurs  besoins  particuliers  ;
«  2°  A  Saint-Nazaire,  la  Compagnie  générale  transatlantique ­
  qui  travaille  principalement  pour  sa  Hotte  et  n’a  jiis-(pi’ici,
  si  je  ne  me  trompe,  construit  qu’un  croiseur  pour
notre  marine  de  guerre  et  un  voilier;
«  3"  A  Bordeaux,  les  chantiers  de  la  Gironde  qui  semblent
vouloir  se  spécialiser  dans  la  construction  des  navires  de
guerre  ;
«  4°  A  Nantes,  un  chantier  qui  construit  des  voiliers  d’un

(1)  l’our  un  vapeur  de  type  coinmerrial,  la  dé[)ense  d’entretien  en  France  ne  peut  i)asêtre
  estimée  à  moins  de  i5  fr.  par  tonne  de  jauge  brute  par  an  (le  chillre  de  20  fr.  serait ­
  beaucoup  plus  près  de  la  vérité).  Elle  est  en  Allemagne  et  en  Angleterre  inférieure
à  5  fr.  (Rapport  de  M.  Henri  Estier.)
(2)  Commission  extraparlementaire,  séance  du  18  février  iJgS.
        <pb n="158" />
        LES  CHANTIERS  FRANÇAIS.  l3()
niaximnin  do  3,ooo  tonneaux  de  portée  et  des  vapeurs  de
faibli;  tonnage  ;
«  5°  A  Paris  et  dans  le  département  de  la  Seine  et  à  Lyon,
des  chantiers  qui  lancent  des  navires  spéciaux;
«  G°  A  l\ouen,  les  chantiers  de  Normandie,  dont  la  création
est  postérieure  à  i8q3.  A  part  un  vapeur,  ils  ont  dans  ces  dernières ­
  années  const  mit  un  chifïre  important  de  grands  voiliers;
«  7°  Deux  grandes  sociétés  de  constructions  maritimes,
les  Forges  et  Chantiers  de  la  Méditerranée,  les  Ateliers  et
Chantiers  de  la  Loire.  Chacune  possède  deux  importants
chantiers  de  constructions  navales,  elles  sont  nos  principaux
producteurs  de  navires  de  commerce.
«('es  compagnies  ont  toujours,  non  sans  raison,  plus
particulièrement  recherché  les  travaux  pour  la  marine  de
tinerre.  De  telle  sorte  que  les  commandes  pour  le  com-•nerce
  étant  de  beaucoup  insuffisantes  pour  alimenter  leurs
chantiers,  la  construction  du  navire  de  guerre  est  devenue
l’élément  principal  de  leur  production,  et  par  la  force  des
choses  ce  sont  de  véritables  annexes  des  arsenaux  français,
qui  leur  prêtent  meme  une  partie  de  leurs  ingénieurs.  »
On  conçoit  l’embarras  de  l’armateur,  placé  dans  la  situaf
  uni  (pic  dépeint  M.  Bernard.  Non  seulement,  le  nombre  des
chantiers  pouvant  accepter  ses  commandes  est  si  réduit
fiu’il  le  contraint  à  subir  pour  celles-ci  des  conditions  onéreuses, ­
  mais  encore  la  certitude  lui  m  ampie  de  pouvoir  s’aliuicnter
  à  son  gré  en  des  établissements  (pie  l’exécution  de
travaux  chèrement  payés  par  l’Etat  occupe  sans  cesse.  En
^8gg,  le  total  des  sommes  consacrées  aux  batiments  consfniits
  par  l’industrie  privée  pour  la  marine  de  guerre  s’est
élevé  à  45,848,673  fr.  L’État  paie  bien,  ne  discute  jamais  :
c’est  le  client  riche.  L’armateur,  contraint  de  viser  à  l’écouomie,
  de  calculer  la  répercussion  de  l’amortissement,  de
I  assurance,  etc.,  sur  la  dépense  de  premier  établissement
        <pb n="159" />
        l4o  LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.
est  reçu  comme  un  fâcheux  —  à  moins  qu’il  ne  se  résiqne
à  payer  tout  ce  qu’on  lui  demandera.
La  force  des  choses  amène  à  donner  sa  clientèle  à  l’étranqer,
  sauf  pour  les  voiliers,  avec  lesipiels  il  perdrait  en  elfel
la  prime  fructueuse  ipii  est  la  raison  d’être  de  ce  qenre  d’armement; ­
  pour  les  steamers,  toute  hésitation  serait  de  sa
part  incompréhensible.  M.  Duprat  a  montré,  en  un  saisissant ­
  tableau,  quelles  parts  de  la  prime  à  la  navigation  reviennent ­
  respectivement  à  l’armateur  et  au  constructeur,
suivant  les  divers  prix  de  construction  :

Steamer  de  3,000  tonnes  de  jauge  brute  de  construction  française ­
  parcourant  35,000  milles  par  an  pendant  dix  ans.

Supposé  coûter.

1°
2*
3°

(I.es  primes  seul  celles  J  /lO
résultant  de  la  loi  de  f  _
i8&amp;lt;»3.)  \  0°

1,000,000
1,200,000
i,3oo,ooo
I  .^00,000
1,000,000

fr.  I  Le  môme  steamer  (le
I  eoHslruction  (*tran-&amp;gt;
  ijèreestsuppos(;(l(*-1
  voir  coûter  i  mil-/
  lion  de  francs.

DIFFÉUENCE
do
prix  de  cunHtruction.

EXCÉDENT
de
prix.

CHAUCÎES
à  payer
rarmrtieur
l’excédent
de  coût
en  dix  uns  :
177.50  p.  100
(1  et  2).

FRIME
acquise
parle  navire
pendant
dix  ans.

FRIME
encaissée
l’armateur.

l’uorc
lie
prime  du
acqiiiHC  r
l'crmilfur
(ChiffrcH

HTION
le
mvigiition
óelloment
coDslructeur
»rrondis.)

i"  Egalité  de  prix  .
HO  20  p.  loo  d’excédent ­
  de  prix.  .  .
3o  3o  p.  100  .  .  .  .
4“  4o  p.  100  ...  .
5o  5o  p.  loo  ....

200,000f
4oo,ooo
5oo,ooo

300,000''
532,500
710,000
887,.5oo

927,3Cof
927,300
927,300
927,300
927,300

927,30of
572,300
394,80o
217,30ü
39,80o

P.  KM).
lOJ
O2
42
2.3
4

1*.  100.
38
58
77
90

(1)  Dôcompoflîtion  des  chargoB  :
AinortiHKüiueut  10.00  p.  100
Taux  dUntôrôt  .  5.00  —
AftKuranco  moyenne  1  •  2.75  —
17.75  p.  100.  Soit  pour  dix  ans  :  177.50  p.  100.
(2)  I/asHurance  maritime  est  calculée  sur  une  prime  initiale  de  5  p.  100;  elle  décroît  chaque
année  de  1  /10.
        <pb n="160" />
        LES  CHANTIERS  FRANÇAIS.  l4l
l  a  diiïercHce  dans  le  prix  d’achat  du  navire  aboutit  donc,-comme
  l’indiijiie  ce  tableau,  pour  peu  qu’elle  dépasse  5o
[).  loo  à  l’alisorptiou  presijue  totale,  par  le  comtructeur,  de
la  prime  de  iiaviqation  destinée  à  l’armateur.  Cela  est  si  vrai
qu’il  se  jiroduit  Irérpieinment  le  fait  suivant  :  un  armateur
commande  un  navire  à  un  chantier  français;  le  chantier  fixe
un  prix,  un  million  de  francs  par  exemple,  et  se  réserve,  en
plus  du  versement  de  cette  somme,  deux,  trois,  quatre,  cinq
années  de  primes  de  naviqation  qu’il  touche  au  lieu  et  place
de  l’armateur.  Celui-ci  fait  naviquer  son  bâtiment  sans  aucune ­
  subvention  pendant  toute  cette  période  de  temps;
comme  au  prélèvement  des  chantiers  viennent  s’ajouter
Inotes  sortes  de  frais  dont  la  proqression  suit  celle  du  prix
uiôme  du  bateau,  l’armateur  arrive  souvent  à  la  fin  des  priuies
  à  la  naviqation  sans  avoii"  réellement  bénéficié  de
celles-ci.  L’allocation  de  l’État  se  trouve  qénéralernent  détournée ­
  de  sa  destination  :  versée  pour  l’armateur,  elle  va
directement  dans  la  caisse  du  constructeur.
Aussi,  l’armateur  à  (pii  un  chantier  français  demandera
le  cas  est  fréipient  —  Go  p.  lOO  de  plus  pour  le  même
uavire  qu’un  chantier  anqlais  s’adressera  fatalement  à  ce-^ui-ci
  ;  la  perte  de  la  prime  lui  sera  indifférente,  puisqu’il
U  empochera  pas  plus  celle-ci  s’il  fait  construire  en  France
lue  s’il  devient  le  client  de  l’étranqer.  11  aura  même  l’avanbiqe
  de  débourser  dans  ce  second  cas  un  cajiital  moins
considérable.  Ce  n’est  pas  jxmr  d’autres  raisons  (pie  plusieurs ­
  de  nos  qrandes  compagnies  d’armement  sont  les
clientes  de  l’Angleterre  ;  leurs  bilans  n’en  sont  que  plus
piospères.
Aussi  n’y  a-t-il  pas  lieu  d’être  surpris  de  voir,  par  l’exauieii
  de  l’origine  des  navires  annuellement  francisés,  que
le  chiffre  des  constructions  en  vapeurs  dans  les  chantiers
Icunçais  est  bien  inférieur  au  chilfre  correspondant  de  la
        <pb n="161" />
        1

142

LE  PROBLEME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.

construction  étraiKjèrc  acquise  par  nos  armalenrs.  Nos
chantiers  nationaux  ont  livré  aux  armateurs  :
En  1893  8,^3y  tonnes.
En  1894  /j,032  —
En  1890  G,oo5  —
En  1896  0,599  —
En  1897  G,814  —
En  1898  Il  ,5G8  —
En  1899  i4,&amp;lt;»64  —
Pendant  ce  temps,  la  construction  en  vapeurs  dans  les
chantiers  étranqcrs  pour  le  compte  d’armateurs  français
montait  proqressivemeut  de  8,000  à  i4,ooo,  22,000,  26,000
tonnes  nettes  pour  atteindre  en  1899  80,795  tonnes,  soit  ¡e
double  et  pins  de  la  construction  française,  La  loi  de  1898
a  singulièrement  protégé  l’industrie  française  !
Il  est  vrai  cjuc  les  constructeurs  n’admettent  pas,  ne  veulent ­
  pas  admettre,  que  le  reproche  qu’on  leur  adresse  d’étre
impuissants  à  satisfaire  aux  besoins  de  l’armement  français,
soit  fondé.  Ils  font  affirmer  par  leurs  défenseurs  que  les
usines  navales  françaises  sont  prêtes  désormais  à  donner
satisfaction  à  tous  les  besoins  de  l’armement(').  Faut-il  les
croire  ?  Ou  bien  n’est-ce  de  leur  part  ipi’une  feinte  pour
détourner  de  leur  tête  le  coup  de  massue  de  la  compensation ­
  d’armement?  Le  mieux,  pour  s’en  rendre  compte,  est
d’examiner,  comme  nous  l’avons  résolu,  la  situation  actuelle
des  principaux  chantiers  de  France  où  s’alimente  la  marine
marchande.

(i)  «  Les  chantiers  français  de  construction  sont  en  pleine  prospérité.  Ce  n’est  pasan
moment  où  ils  sont  snr  le  point  de  pouvoir  donner  satisfaction  à  tous  iæs  besoins  de
l’armement  qu’il  convient  di  les  décournrjer.  Outre  les  chantiers  de  la  Loire,  on  jieut
en  citer  au  Havre,  à  Bouen,  à  Lyon,  à  Nantes,  à  Bordeaux,  à  Marseille,  à  Dunkerque,
à  Port-de-Bouc,  sans  compter  les  fonjes  et  chantiers  de  la  Transatlantique,  et  ceux
qui  seraient  en  projet  à  Cette.  »  Déclaration  de  M.  Sihille  devant  la  Commission  du
bud.jet  de  1900.
        <pb n="162" />
        LES  CHANTIERS  FRANÇAIS.

i43

III.  Les  chantiers  de  Nantes.
LE  CENTRE  NANTAIS.
Nantes  était,  il  y  a  trente  ans,  une  ville  calme  et  presque
oisive;  les  descendants  des  hardis  colonisateurs  des  Antilles
et  de  l’île  Bourbon  s’endormaient  dans  la  quiétude  d’une
existence  exempte  du  souci  des  a  d'aires  ;  la  Loire  s’ensablait
et  le  port,  jadis  si  llorissani,  ne  donnait  plus  abri  qu’à  de
rares  navires.  Peu  à  peu,  Nantes  descendait  la  pente  ipii
entraîne  les  cités  engourdies  vers  une  irrémédiable  décadence. ­

L’initiative  de  quelques  hommes  d’intelligence  et  de  volonté ­
  vint  à  point  la  préserver,  en  secouant  cette  torpeur,
d’une  chute  fatale.  Grâce  à  leurs  démarches,  à  leurs  efforts,
à  leurs  sacrifices,  les  travaux  indispensables  au  relèvement
du  port  furent  ordonnés  ;  en  1882,  le  canal  maritime  de  la
basse  Loire,  destiné  à  remplacer,  pour  la  grande  navigation,
la  section  du  fleuve  qui  contient  les  seuils  les  plus  élevés  et
les  plus  difficiles  à  entretenir,  était  commencé  ;  dix  ans
après,  le  septembre  1892,  il  était  livré  à  l’exploitation
et,  en  1898,  il  se  trouvait  complètement  terminé.
Le  canal  a  son  origine  à  la  Martinière,  village  situé  à
2  kilomètres  en  aval  de  Pellerin,  et  débouche  à  la  sortie  du
bras  du  Carnet,  à  7  kilomètres  en  amont  de  Paimbœuf.  Sa
longueur  est  de  i5,o64  mètres  ;  sa  largeur,  au  plafond,  de
22™,5o  et  au  niveau  du  plan  d’eau  normal,  de  55  mètres;
son  mouillage  de  G  mètres.  La  dépense  occasionnée  par  les
divers  travaux  qu’il  nécessita  s’élevait  à  la  fin  de  l’année  1899
à  26,648,120  fr.  et  les  crédits  alloués  pour  son  entretien
montaient  en  1900  à  299,100  fr.
        <pb n="163" />
        LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.

i44
i.es  chi(Fres  suivants  pcrmetfroiit  d’aj)précier  les  avantages ­
  que  le  port  de  Nantes  a  retirés  de  la  création  du  canal  :
alors  qn’en  1893  le  poids  total  des  marchandises  embarquées
et  débarquées  sur  les  quais  maritimes  de  Nantes,  par  navires
de  mer  comme  par  gabares,  s’élevait  à  543,221  tonneaux,  ce
chiiîre  du  trafic  total  du  port  maritime  de  Nantes  est  devenu ­
  successivement  pour  les  années  suivantes  :

189/1  596,040  tonneaux.
1K9O  089,407  —
1890  707,676  —
1897  704,908  —
1898  843,344  —
1*99  955,921  —

C’est-à-dire  tpi’en  sept  années,  le  trafic  global,  passé  de
543,221  tonneaux  à  955,921,  s’est  augmenté  de  412,700
tonneaux,  soit  de  plus  de  75  p.  100.
Durant  l’année  1900,  il  a  dépassé  un  million  de  tonneaux. ­
  En  quinze  ans,  le  chiffre  global  du  trafic  des
tpiais,  qui  n’était  en  i885  que  de  257,000  tonnes,  a  donc
quadruplé.
Aujourd’hui,  Nantes,  complètement  éveillée  de  sa  léthargie, ­
  est  devenue  un  centre  maritime,  industriel  et  commercial
de  premier  ordre.  De  grands  navires  accostent  désormais
ses  quais  ;  sur  les  rives  de  la  Loire,  les  fabriques  d’engrais,
les  usines  métallurgiques,  les  chantiers  de  charbons,  les
ateliers  de  constructions  mécaniques,  les  fonderies,  les
forges,  les  raffineries,  les  rizeries,  les  fabriques  de  pâte  de
bois,  les  papeteries,  les  savonneries,  les  biscuiteries,  les
minoteries,  etc.,  se  multiplient,  unies  les  unes  aux  autres
j&amp;gt;ar  le  ruban  jaune  du  fleuve  majestueux.
Deux  cent  quatre-vingt-deux  établissements  occupant
17,497  ouvriers  forment  le  groupe  industriel  de  Nantes-
        <pb n="164" />
        LES  CHANTIERS  FRANÇAIS.  145
Chanteiiay,  auquel  vient  se  joindre  le  groupe  de  la  basse
Loire,  avec  les  établissements  de  Basse-Indre,  Couëron,
Triqnac,  Paimbœuf,  Saint-Nazaire,  qui  comptent  44  usines
occupant  11,829  ouvriers,  non  compris  celle  d’Indret.  Au
total,  plus  de  trois  cents  usines  érigent  dans  ce  coin  de
France  leurs  hautes  cheminées  et  y  assurent  l’existence  de
3o,ooo  travailleurs  et  de  leurs  familles.
Les  matières  premières  parviennent  à  Nantes  de  la  plupart ­
  des  pays  de  navigation  au  long  cours  :  les  Etats-Unis
lui  envoient  des  bois,  du  blé,  du  phosphate;  le  Brésil,  du
cacao  ;  la  Bépublique  Argentine,  des  bois  et  du  phosphate;
le  Chili,  le  Pérou  et  la  Bolivie,  du  nitrate;  les  îles  de  l’Océanie, ­
  du  coprah  ;  les  Indes  anglaises,  du  jute  ;  les  Indes
hollandaises  et  le  Canada,  des  bois  ;  les  Philippines,  du
chanvre  ;  les  Antilles,  des  denrées  coloniales  ;  parmi  les
pays  d’Europe,  l’Angleterre  lui  expédie  la  houille  ;  la  Norvège ­
  et  la  Suède,  les  bois,  les  fers  et  les  pâtes  de  cellulose  ;
l’Allemagne,  les  graines  oléagineuses,  le  lin,  le  chanvre  et
l’amidon;  la  Belgique,  les  engrais;  l’Italie,  les  huiles
d’olives,  le  soufre  et  les  fruits  secs,  etc.
Beaucoup  de  ces  produits  sont  employés  et  transformés
dans  les  usines  nantaises,  qui  sont  desservies,  en  outre  du
lleuve,  par  trois  réseaux  de  chemins  de  fer  :  l’Orléans,  l’Etat
et  l’Ouest.
Il  manque  à  Nantes,  pour  devenir  un  très  grand  port,  ce
qui  manque  à  la  plupart  des  ports  français  :  du  fret  à  la
sortie;  en  1899,  sur  622  navires,  donnant  un  total  de
288,449  tonneaux,  qui  y  participèrent  au  cabotage  international, ­
  222  seulement,  donnant  une  jauge  de  49,353  tonneaux, ­
  sont  partis  chargés,  tandis  que  les  3oo  autres,  formant ­
  un  tonnage  total  de  289,096  tonneaux,  ont  quitté  le
port  sur  lest,  faute  de  fret  de  retour.  C’est  ainsi  qu’après
avoir  opéré  leur  déchargement  de  houille,  la  plupart  des
10

PROBL.  MAU.  MARCH.
        <pb n="165" />
        (i)  Annexe  au  procès-verbal  de  la  séance  du  ï«  mars  1901.

146  LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.
navires  anglais  venus  de  Cardiff  se  rendent  à  vide  à  Bilbao
pour  y  prendre  des  minerais.
Mais  le  mal  n’est  pas  sans  remède  ;  Nantes  peut  légitimement ­
  espérer  fournir  aux  flottes  futures  des  cargaisons  considérables, ­
  lorsque  le  projet  de  la  «  Loire  navigable  »  sera
devenu  une  réalité.
Les  premières  études  officielles  de  la  «  Loire  navigable  »
remontent  à  189G.  Un  avant-projet  de  canal  latéral  de  Briare
à  Nantes,  qui  prévoyait  une  dépense  de  120  millions,  fut
écarté  comme  trop  onéreux  et  comme  ne  donnant  qu’une
demi-satisfaction  aux  intéressés,  qui  réclamaient  l’amélioration ­
  de  la  Loire  elle-même  par  la  voie  de  régularisation  du
lit  (avril  1897).
Conformément  au  programme  tracé  par  une  commission
spéciale  cpii  s’est  inspirée  des  travaux  exécutés  sur  le  Rhône,
les  ingénieurs  ont  été  invités  (février  1900)  à  étudier  l’avantprojet
  d’amélioration  sur  place  d’une  première  section  de  la
Loire  comprise  entre  l’embouchure  du  Maine  et  Nantes,  sur
une  longueur  de  84  kilomètres.
Les  travaux  consisteraient  dans  la  création  d’un  mouillage ­
  de  i™,2o,  obtenu  par  la  concentration  des  eaux  dans
un  lit  mineur  au  moyen  d’une  série  de  digues  basses  et
d’épis  noyés.  La  dépense  est  évaluée  à  i4  millions  de  francs,
somme  sur  laquelle  les  quatre  départements  de  la  Loire-Inférieure,
  de  Maine-et-Loire,  de  la  Sarthe  et  de  la  Mayenne
fournissent  7  millions.  Le  projet  de  loi  récemment  déposé
sur  le  bureau  de  la  Chambre  par  M,  Pierre  Baudin,  ministre
des  travaux  publics,  et  soutenu  dans  le  remarquable  rapport ­
  de  M.  Rabier,  député,  met  la  différence  —  soit  7  millions ­
  —  à  la  charge  de  l’État  (*).
La  «  Loire  navigable  »  se  fera  certainement.  Nantes  et  la
        <pb n="166" />
        LES  CHANTIERS  FRANÇAIS.  1^7
riche  réçjioii  qui  l’entoure  en  retireront  un  bénéfice  inappréciable. ­
  Les  évaluations  les  plus  modérées  prévoient,  pour
la  section  projetée,  un  trafic  minimum  immédiat  de  plus  de
3oo,ooo  tonnes,  résultant  des  arrivages  et  des  expéditions
de  ou  pour  le  Maine  et  l’Anjou,  auxquels  donne  lieu  l’activité ­
  industrielle  de  Nantes-Cliantenay,  Couëron,  Basse-Indre,
  Trignac,  Saint-Nazaire.
Quant  à  l’avenir  jilus  lointain  qu’on  peut  escompter,  il
est  immense.  M.  Ilanotaux  le  dépeignait  ainsi  dans  un  discours ­
  prononcé  en  1898  devant  la  Société  académique  de
Nantes  :
«  La  Loire  navigable,  c’est  vingt-huit  départements  de  la
France  mis  en  contact  plus  direct  avec  la  mer  ;  c’est  une
population  de  douze  millions  d’habitants,  c’est  Lyon,  c’est
la  Suisse  elle-même  intéressés  à  prendre  la  voie  de  nos  canaux ­
  et  de  nos  fleuves.  Prendre  le  chemin  de  la  France,
aboutir  à  Nantes,  c’est  pour  les  marchandises  du  centre  de
l’Europe  adopter  la  route  la  plus  courte,  la  plus  commode
et  la  plus  sûre  pour  gagner  l’Atlantique  et  l’Amériipie.  C’est
éviter  les  brumes  et  les  tempêtes  de  la  Manche  d’une  part,
le  grand  détour  de  Gibraltar  de  l’autre.  Un  grand  chemin
fluvial  a  été  creusé  par  la  nature.  Il  suffît  de  le  rendre  régulier ­
  et  ¡praticable.  »
En  prévision  du  magnifi(¡ue  dévelo[)pement  (ju’il  espère,,
le  ¡)ort  de  Nantes  ne  cesse  de  veiller  à  sa  pro¡)re  amélioration; ­
  de  grands  travaux  y  sont  entre¡)ris,  non  seulement
pour  parer  aux  besoins  actuels,  mais  en  vue  de  nécessités
ultérieures.  La  Loire  charrie  beaucoup  d’alluvions  ;  la  municipalité ­
  nantaise  et  la  Chambre  de  commerce  n’ont  pas
hésité  à  dépenser  deux  millions  en  dragages.  En  1899,  près
de  1,600,000  mètres  cubes  ont  été  dragués.  L’a])prolbndissement
  du  lit  fluvial  (pii  en  a  été  le  résultat  ¡)ermct  aux  navires ­
  de  six  mètres  d’accéder  au  port  [)ar  toutes  les  marées.
        <pb n="167" />
        LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.

i48
La  largeur  (lu  chenal  (¡ni  autrefois  ne  dépassait  pas  /jo  mètres,
est  actuellement  de  5o  mètres.
Les  quais  de  la  rive  gauche  ont  été  récemment  augmentés
de  3oo  mètres  d’estacades  —  pour  lesquelles  le  conseil  général ­
  de  la  Loire-Inférieure  a  dépensé  plus  d’un  million  et
demi.  La  Chambre  de  commerce  de  Nantes  s’est  en  outre
préoccupée,  d’accord  avec  l’administration  des  chemins  de
fer  de  l’État,  de  l’agrandissement  de  la  gare  de  la  Prairieau-Duc
  ;  la  gare  va  se  trouver  prolongée  jusqu’à  la  rencontre ­
  de  la  Loire  en  face  de  l’île  Lemaire,  qui  disparaît  jiar
morceaux  sous  le  creusement  incessant  de  la  drague.  Au
droit  de  son  emplacement  actuel  s’élèveront  3oo  mètres
d’estacades  nouvelles,  en  arrière  desquelles  de  vastes  terrepleins
  permettront  le  dépôt  et  la  manutention  des  marchandises, ­
  ainsi  que  l’installation  de  lignes  régulières  de  navigation. ­
  Ces  travaux  ne  sont  (pie  l’amorce  d’une  nouvelle
ligne  de  (¡nais  qui  atteindra  près  d’un  kilomètre  de  longueur  ;
la  disparition  de  l’ile  Lemaire  aura  pour  effet  de  porter  à
200  mètres  la  largeur  du  bras  nord  en  face  des  entrepôts.
L’outillage  du  port  se  perfectionne  en  même  temps,  assurant ­
  aux  navires  l’avantage  considérable  d’être  chargés  et
déchargés  dans  le  plus  bref  délai  possible  (').
Toute  une  série  d’autres  grands  travaux  sont  encore  projetés, ­
  ayant  pour  objet  soit  d’augmenter  la  superficie  navigable ­
  du  port  qui  n’est  guère,  à  cause  de  l’ensablement,  que
de  25  hectares  sur  35,  soit  d’assurer  une  meilleure  communication ­
  du  port  avec  la  mer.
(i)  Un  Nantais  qui  a  contribué  pour  une  large  part  à  la  renaissance  de  sa  ville  natale,
mon  distingué  confrère  M.  Maurice  Scliwob,  montre  dans  sa  remarquable  monographie ­
  ;  Comment  grandit  un  port,  que  la  perfection  de  l’outillage  devient  une  nécessité
absolue  pour  un  port.  Le  dicton  anglais  time  is  money  est  ici  plus  rigoureusement  applicable ­
  que  dans  tout  autre  cas.  Un  vapeur  d’importance  très  moyenne  dépense  aujourd’hui ­
  1,200  à  i,lioo  fr.  par  jour.  L’heure  vaut  donc  pour  lui  Go  fr.,  un  franc  par-minute  !
En  d’autres  termes  ;  si  l’outillage  lui  permet  de  gagner  seulement  48  heures  dans  son
déchargement,  c’est  3/)oo  fr.  dont  il  bénéficiera  et  le  prix  de  fret  d’un  port  s’en  ressentira, ­
  si  ce  gain  y  est  régulièrement  assuré.
        <pb n="168" />
        LES  CHANTIERS  FRANÇAIS.  l/^g
Dans  la  traversée  de  Nantes,  la  Loire  se  subdivise  en  trois
bras  principaux  :  bras  du  port,  le  plus  profond,  bras  de  la
Madeleine  et  bras  de  Pirmil,  au  sud.  Ce  dernier,  le  plus
large  des  trois,  abandonné  depuis  longtemps,  a  fini  par
s’obstruer  complètement.
M.  l’ingénieur  en  chef  Lefort  propose,  en  unejiitéressante
étude,  d’y  creuser  un  immense  bassin  gui  aurait  i  ,700  mètres
de  longueur  et  3oo  mètres  de  largeur  si  l’on  utilisait  tout  le
bras.  Les  déblais  retirés  du  fleuve  serviraient  à  remblayer
les  îles  riveraines  et  à  combler  les  boires  ou  bras  accessoires
&amp;lt;pii  joignent  ce  bras  du  Pirmil  aux  autres  bras  et  créent  un
certain  nombre  d’îlots.
*  Eniin,  la  Chambre  de  commerce,  encouragée  par  l’augmentation ­
  de  tonnage  due  à  la  construction  du  canal  maritime ­
  de  la  Martinière  au  Carnet,  demande  aujourd’hui  ipi’on
approfondisse  le  chenal  de  grande  navigation  à  une  cote
offrant  aux  navires  d’un  tirant  d’eau  de  6  mètres  aux  plus
fortes  marées  de  mortes  eaux  la  possibilité  de  remonter  à
Nantes  ou  d’y  redescendre  tous  les  jours  en  une  seule  marée.
Deux  solutions  ont  été  mises  à  l’étude,  consistant,  la  première ­
  à  approfondir  la  Loire  entre  Nantes  et  la  mer,  la  seconde ­
  à  conserver  la  Loire  dans  l’état  actuel  en  améliorant
le  canal  maritime  et  les  parties  de  rivière  en  amont  et  en
aval.  C’est  la  première  solution  que  l’opinion  nantaise  réclame, ­
  —  avec  juste  raison.  Le  ministère  des  travaux  publics
s’y  est  d’ailleurs  rangé  et  a  fait  établir  un  projet  dans  ce
sens  par  ses  ingénieurs.  Sa  réalisation  coûterait  22  millions.
Les  intéressés  prennent  à  leur  charge  la  moitié  de  la  dépense, ­
  soit  11  millions,  et  tous  les  aléas.
Les  Nantais  espèrent,  par  l’approfondissement  de  la
Loire,  assurer  leur  communication  directe  avec  la  mer,  à
toute  marée,  avec  un  mouillage  minimum  de  10  mètres,
sans  passage  d’écluse  ni  ralentissement  de  vitesse.
        <pb n="169" />
        l5o  LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.
Bref,  ()rac(;  aux  incessantes  aiin^liorations  qu’elle  réalise,,
Nantes  prend  le  développement  et  l’aspect  d’une  très  qrande
ville  ;  sur  la  rive  droite  de  la  Loire  —  bordée  d’anciennes  et
somptueuses  demeures  d’armateurs  et  de  riches  négociants,
aux  balcons  de  fer  ouvragé,  aux  rnascarons  curieusement
sculptés  duÂVi®  et  duxvii®  siècle,  etjiarmi  lesquelles  se  dresse
le  vaste  et  sévère  hôtel  eu  pierre  de  taille  grise  llanque  de
tourelles  où  Henri  IV  signa,  dit-on,  en  faveur  des  protestants, ­
  l’édit  pacificateur  que  les  dragonnades  de  son  petitfils
  devaient  si  peu  respecter  —  de  môme  que  sur  la  rive
gauche,  encombrée  de  docks  et  de  dépôts,  le  mouvement
est  considérable.
Les  entrées  et  les  sorties  des  bateaux  augmentent  pro-*
gressivement,  et  comme,  au  fur  et  à  mesure  que  le  port
opère  un  gain  maritime,  celui-ci  ajoute  au  nombre  et  à  la
puissance  des  usines,  l’activité  du  centre  nantais  va  croissant ­
  tous  les  jours.
En  1899,  Nantes  pour  sa  seule  consommation  a  reçu
100,000  tonnes  de  houille  de  plus  qu’eu  1898,  soit  369,000
tonnes,  ce  qui  est  un  symptôme  significatif  du  développement ­
  de  sa  prospérité  industrielle.  En  1900,  cette  (quantité
de  houille  atteint  412,000  tonnes  malgré  la  crise  du  charbon.
La  région  entière  bénéficie  de  cet  élan  ;  l’agriculture  (*)
retire  de  ses  produits  des  prix  rémunérateurs  ;  on  peut  dire

(i)  La  richesse  agricole  de  la  région  nantaise  est  très  grande.  Le  chiffre  des  affaires
en  grains,  farines,  fruits  et  légumes  traitées  par  les  négociants  nantais  dépasse  paran
cinquante  millions  de  francs.
L’agriculture,  qui  occupait  avant  les  travaux  du  canal  maritime  i,900  chevaux-vapeur, ­
  en  occupe  en  1899  3,ooo,  soit  une  augmentation  de  Oo  p.  loo.
Dès  l’ouverture  du  canal,  des  lignes  régulières  se  sont  créées  ou  développées,  emportant ­
  vers  le  dehors  les  productions  agricoles:  lignes  Saint-Nazaire-Londres,  Nantes-Glasgow,
  Nantes-Anvers,  Nantes-Marseille,  etc.  ;  l’agriculture  a  dù  augmenter  son
rendement,  perfectionner  son  outillage  pour  faire  face  à  ces  besoins  nouveaux,  en  même
temps  que  la  prospérité  croissante  de  Saint-Nazaire,  puis  de  Nantes,  faisait  de  ces  deux
ports  les  centres  d’une  consommation  locale  beaucoup  plus  énergique.
Voilà  qui  démontre,  une  fois  de  plus,  que  le  développement  de  la  marine  marchande
a  nécessairement,  sur  l’agriculture  comme  sur  l’industrie  et  le  commerce,  la  plus
heureuse  répercussion.
        <pb n="170" />
        LES  CHANTIERS  FRANÇAIS.  l5l
que  le  lléau  des  «  méventes  »,  qui  ravaqe  tant  d’aulres
parties  de  la  France,  est  ici  complètement  inconnu.
La  Loire,  de  Nantes  à  Saint-Nazaire,  apparaît  aux  yeux
du  voyageur  et  du  touriste  comme  une  véritable  «  rue  »
d’usines,  de  fabriques,  de  chantiers  —  d’où  montent  la  rumeur ­
  d’un  peuple  en  travail,  les  halètements  des  machines,
le  heurt  des  marteaux  frappant  le  fer  en  cadence,  les  sifflements ­
  de  la  vapeur.
C’est  dans  ce  milieu  favorable,  où  la  main-d’œuvre  industrielle ­
  est  abondante  et  la  matière  première  à  bon  compte,
qu’une  série  de  chantiers  ont  grandi  et  se  sont  développés
(chantiers  de  la  Brosse  et  Fouché,  Dubigeon,  de  la  Basse-Loire,
  ateliers  et  chantiers  de  la  Loire,  chantiers  Nantais,
Blass  et  Alleau),  formant  avec  ceux,  voisins,  de  Saint-Nazaire,
  le  groupe  le  plus  important  de  la  construction  française ­
  pour  la  marine  marchande.  ,

IV.  Les  chantiers  de  la  Brosse  et  Fouché.
Les  chantiers  de  la  Brosse  et  Fouché  sont  situés  sur  la
rive  gauche  de  la  Loire,  en  aval  de  canaux  dépendant  du
port  et  desservant,  par  trois  branches  d’une  longueur  totale
de  800  mètres,  les  diverses  industries  nantaises  établies
entre  le  fleuve  et  la  gare  des  chemins  de  fer  de  l’État.
L’établissement  industriel  de  MM.  de  la  Brosse  et  Fouché
est  relativement  récent.  Il  se  compose  d’un  chantier  de
construction  de  coques  et  d’un  atelier  de  fabrication  de  machines ­
  marines  —  séparés  l’un  de  l’autre  par  une  distance
de  quelques  centaines  de  mètres.  Suivant  les  commandes,
600  ou  800  ouvriers  y  sont  occupés.
Le  chantier  —j’eus  le  plaisir  de  le  visiter  en  compagnie
de  M.  de  la  Brosse,  à  qui  mon  confrère  et  ami  Maurice
        <pb n="171" />
        152  LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.
Scliwol)  m’avait  fort  aimablement  présenté  —  dispose  de
trois  cales  pour  bâtiments  d’assez  faibles  dimensions  ;  les
derniers  qu’on  y  ait  construits  (dix  chalutiers  à  vapeur  pour
la  pêche)  jaugeaient  3oo  tonneaux  chacun.  Ces  chalutiers
étaient  destinés  à  une  société  d’Arcachon  ;  comme  elle  suspendit ­
  dans  l’intervalle  ses  opérations,  MM.  de  la  Brosse  et
Fouché,  avec  un  esprit  de  décision  qui  fait  leur  éloge,  prirent ­
  sa  succession  afin  d’utiliser  le  matériel  qu’ils  venaient
de  construire.  La  chance  les  a  favorisés.  L’entreprise  de  pêche
n’a  donné  aucun  mécompte  à  ces  armateurs  improvisés.
Sans  être  de  première  importance,  le  chantier  et  les  ateliers ­
  de  MM.  de  la  Brosse  et  Fouché  pourront  cependant
rendre  plus  tard  à  la  marine  marchande  de  réels  services,
car,  outillés  pour  la  construction  des  steamers,  ils  n’auront
en  quelque  sorte  qu’à  développer  leur  champ  d’action.  Présentement, ­
  les  moyens  dont  ils  disposent  sont  modestes  et
l’on  devine  aisément  à  leur  aspect  une  industrie  qui  se  réserve ­
  en  vue  de  l’avenir.
M.  de  la  Brosse  croit  d’ailleurs  qu’il  est  très  possible  aux
chantiers  qu’il  dirige  de  fournir  des  cargo-boats  en  série  à
un  prix  se  rapprochant  de  celui  des  Anglais.  En  admettant
(jue  ceux-ci  demandent  un  million  pour  un  cargo  de  3,ooo
tonneaux  de  jauge,  M.  de  la  Brosse  serait  prêt,  le  cas
échéant,  à  livrer  le  même  bâtiment  aux  conditions  suivantes ­
  :

Pour  une  commande  en  série  :
Poids  de  la  coque  :  i,3oo  tonnes  dont  i,ioo  t.  à  670  fr.  627,000  fr.
—  —  dont  200P)  à  i,5oo  3oo,ooo
Appareils  moteurs,  pour  une  vitesse  de  9  nœuds,  soit
1,200  chevaux  3oo,ooo

1,227,000  fr.

(i)  Cette  partie  de  la  construction  du  bateau  comprend  l'armement,  l’aménagement,
la  mâture,  le  mobilier,  etc.  C'est  ce  qui  explique  la  différence  et  l’élévation  du  prix  de
la  tonne  par  rapport  au  chiffre  précédent.
        <pb n="172" />
        LES  CHANTIERS  FRANÇAIS.

Report

i53
1,227,000  fr.

A  déduire,  prime  à  la  construction  :
3,000  tonneaux  à  G2  fr.  4o  c
200  tonneaux  de  machinerie  à  i5o  fr.  .  .
Prix  de  revient  du  cargo  à  l’armateur  .

187,000  fr.  I

30,000  1

1,010,000  fr.

Cette  conviction  de  pouvoir  livrer  à  rarmaleiir,  par  le
seul  jeu  de  la  prime  de  construction,  des  cargos  de  moyen
tonnage  presque  au  prix  anglais  —  pour  de  grandes  séries
tout  au  moins  —  détermine  M.  de  la  Brosse  à  se  déclarer
l’adversaire  de  la  compensation  d’armement  et  à  voir  dans
le  relèvement  de  la  prime  de  la  navigation  à  vapeur  le  véritable ­
  remède  à  la  crise  dont  souffre  notre  marine  marchande.
M.  de  la  Brosse  et  son  associé  espèrent  beaucoup  de  la  future ­
  loi.  Je  dois  dire  que  leur  chantier  et  leurs  ateliers  m’ont
paru  très  économiquement  dirigés  et  que  les  frais  généraux
semblent  y  avoir  été  réduits  au  minimum.

V.  Les  chantiers  de  la  Loire,

Bien  différente  est  la  première  impression  produite  par
les  chantiers  de  la  Loire.  J’avais  trouvé  M.  de  la  Brosse  dans
un  bureau  très  modeste.  Ici,  je  me  sens  en  présence  d’une
administration  confortable,  aimant  ses  aises,  et  les  prenant,
dût-il  en  coûter  un  peu  plus  cher  au  client,  sur  qui  retombent, ­
  en  définitive,  les  frais  généraux.  Le  personnel  des
employés  est  nombreux  et  bien  installé  dans  de  grandes
pièces  claires,  ornées  de  meubles  en  pitchpin.
Le  sous-directeur  de  cet  établissement,  M.  Painvin,  me
reçoit  avec  beaucoup  d’obligeance  et  me  fait  visiter  les  chantiers, ­
  qui  occupent  environ  1,100  ouvriers.  Ce  sont  les  plus
importants  du  groupe  nantais.
Ils  disposent  de  quatre  cales  de  120  mètres  de  longueur
et  de  ipiatre  de  80  mètres.
        <pb n="173" />
        154  LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.
Ces  cales,  en  maçonnerie  et  fondées  sur  pilotis,  ont  conté
fort  cher  —près  de  100,000  fr.  chacune  ;  il  a  fallu  fouiller  le
sol  mouvant  jusqu’à  17  mètres  de  profondeur.  Le  parement
supérieur  de  la  cale  est  en  pierre  de  taille  et  présente  des
cannelures  transversales  où  s’encastrent  des  traverses  servant ­
  de  points  d’ap[)ni  aux  tim  ou  billois  sur  lesijuels
repose  la  (piille  —  pendant  la  période  de  construction  du
navire  —  et  aux  coulisses  de  l’appareil  de  lancement,  au
moment  de  la  mise  à  îlot.
En  dehors  des  commandes  en  voie  d’exécution  pour  la
marine  militaire,  quatre  voiliers  en  acier  de  2,600  tonneaux
de  jauge  brute  sont  aux  mains  des  ouvriers  ;  l’un  est  en
armement,  un  autre  à  la  veille  d’étre  lancé  ;  les  charpentiers
en  fer  viennent  d’achever  la  mise  en  place  des  bordés  du
troisième;  les  couples  du  ipiatrième  sont  à  peine  assemblés.
Nous  montons-sur  le  voilier  qu’on  est  en  train  d’armer  et
qui  bientôt  prendra  sa  course  vers  les  continents  lointains,
vers  la  prime  fructueuse  qui  permet  de  distribuer  20  p.  100
aux  actionnaires.  Une  grue  immense,  actionnée  par  un  moteur ­
  électrique  et  servant  à  charger  et  à  décharger  les
grosses  pièces,  hisse  en  ce  moment  à  bord  un  des  grands
mâts  d’acier.  On  achetait  autrefois  ceux-ci  en  Angleterre;
le  chantier  les  fabrique  maintenant  et  les  fournit  même
aux  constructeurs  voisins  à  d’excellentes  conditions.
L’échantillon  de  voilier  que  j’ai  sous  les  yeux  est  fort  intéressant ­
  —  avec  ses  formes  gracieuses,  ses  installations  parfaitement ­
  comprises,  sa  construction  robuste  et  simple  à  la
fois.  C’est  de  bon  ouvrage.  M.  Painvin  m’affirme  que  le
chantier  où  nous  sommes  ferait  tout  aussi  bien  les  cargoboats
  :  «En  cinq  ou  six  mois,  me  dit-il,  nous  lançons  et
nous  armons  un  voilier  semblable  à  celui-ci  ;  il  nous  faudra
un  délai  plus  long  de  deux  ou  trois  mois  pour  le  cargo-boat,
à  cause  des  machines,  voilà  tout  !  »
        <pb n="174" />
        LES  CHANTIERS  FRANÇAIS.  l55
M.  Painvin  est,  pour  cette  raison,  hostile  à  la  compensation ­
  (l’anneinent  ;  il  in’aiïirme  (pie  Nantes  peut  devenir,  au
point  de  vue  du  personnel  technique  comme  à  tous  les
autres,  un  grand  centre  de  construction  de  steamers.  Toute
une  jeunesse,  l'ormëe  par  des  cours  spéciaux  que  lui  l'ont  les
ingénieurs,  s’appliipie  avec  ardeur  à  l’étude  de  la  construction ­
  navale.  La  compensation  d’armement,  en  permettant
l’envahissement  du  marché  par  l’industrie  anglaise,  annihilerait ­
  cette  sorte  de  renaissance  et  ces  eflbrts.
Je  visite  encore  les  autres  parties  du  chantier;  la  salle
des  gabarits,  les  magasins,  etc.,  sont  aussi  bien  installés
(pie  les  bâtiments  administratifs;  l’ordre  n’y  est  peut-être
pas  parfait  et  bien  des  choses  traînent  de-ci  de-là  qui  mériteraient ­
  d’être  plus  soigneusement  rangées.  Mais  en  somme,
le  chantier  de  Nantes  de  la  Compagnie  des  Ateliers  et  Chantiers ­
  de  la  Loire  est  une  belle  usine  navale,  un  excellent
outil  de  travail  pour  le  présent  et  surtout  pour  l’avenir.
J’ai  parcouru,  dans  l’après-midi  du  même  jour  (*),  en
compagnie  de  leur  directeur,  M.  Bourdin,  les  ateliers  de
construction  et  de  machines  marines  de  la  Loire.  Leur  installation ­
  en  de  grands  halls  bien  éclairés  est  excellente.
Le  vaste  atelier  d’ajustage,  encombré  d’hélices  en  bronze,
d’arbres  de  couche  en  acier,  de  mille  pièces  diverses,  est
pourvu  de  tours,  de  machines  à  aléser,  à  tarauder,  à  mortaiser,
  à  fraiser,  à  raboter,  de  scies  à  métaux,  etc.,  du  dernier ­
  modèle.  Les  pièces  de  fonderie  sont  pour  la  plupart
livrées  par  les  usines  de  la  région  nantaise,  dont  M.  Bourdin ­
  me  vante  le  parfait  travail.
L’atelier  de  chaudronnerie  de  fer  est  supérieurement
monté  au  point  de  vue  mécanique  ;  toute  une  série  de  presses ­
  hydrauli(jues  à  emboutir,  de  machines  à  chanfreiner.

(i)  2(5  février  njoi.
        <pb n="175" />
        LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.

l56
cisailler,  percer,  cintrer,  à  planer  les  métaux,  de  poinçonneuses, ­
  de  riveuses,  de  scies  à  métaux,  etc.,  permettent
d’exécuter  rapidement  un  travail  irréprochable.  L’application ­
  de  l’électricité  et  de  l’air  comprimé  facilite  beaucoup,
dans  ces  ateliers,  le  forage  de  certaines  pièces.  Le  montage
et  le  déplacement  des  énormes  chaudières  cylindriques  actuellement ­
  employées  par  la  marine  commerciale  s’opère
sans  aucune  gène  par  le  secours  de  ponts  roulants.
L’atelier  de  la  chaudronnerie  légère  occupe  un  petit
nombre  d’ouvriers  ;  il  comprend  toutes  les  installations  nécessaires ­
  pour  le  travail  des  tuyaux  en  cuivre,  laiton  et  fer,
forges  à  braser,  machines  à  cintrer  les  tuyaux,  machines  à
étirer,  etc.
L’atelier  de  montage  des  machines  marines  est  eu  pleine
activité  ;  ses  grands  outils,  ses  machines  à  raboter,  à  fraiser, ­
  à  mortaiser,  à  aléser,  etc.,  sont  tous  en  mouvement.
J’y  remarque,  presque  entièrement  montées,  deux  machines
marines  destinées  à  des  contre-torpilleurs  ;  elles  ont  une
force  de  2,5oo  chevaux  et  leur  légèreté  est  extrême,  quand
on  les  compare  à  une  machine  voisine  de  même  force  destinée ­
  à  la  navigation  commerciale.
Mais  toute  médaille  a  son  revers  :  tandis  que  la  machine
construite  pour  la  flotte  de  commerce  fonctionnera  plusieurs ­
  mois  de  suite  sans  se  détériorer,  les  autres  —  destinées ­
  à  la  marine  de  l’État  —  ne  marcheraient  pas  sans
avaries  pendant  plusieurs  semaines  consécutives,  tant  la
délicatesse  de  leurs  organes  les  rend  fragiles  !
Des  ponts  roulants  prêtent  au  personnel,  dans  cet  atelier
comme  dans  les  autres,  leur  puissant  secours  pour  la  manutention ­
  des  grosses  pièces.
J’interroge  M.  Bourdin  sur  le  personnel  qu’il  emploie  et
sur  ses  facilités  de  recrutement:  «Le  personnel  est  admirable, ­
  me  répond-il,  et  son  embauchage  n’otfre  aucune  dif-
        <pb n="176" />
        LES  CHANTIERS  FRANÇAIS.  iSy
ficulté  ;  il  suffit  de  faire  un  sirjne  pour  voir  des  centaines
d’ouvriers  se  présenter.  Nous  ne  pouvons  accepter  tous  les
apprentis  qui  se  présentent,  tant  ils  sont  nombreux  ;  nous
ne  prenons  quère  que  quelques  «  mousses  »  —  fils  d’ouvriers,
de  contremaîtres  ;  nous  leur  faisons  suivre  des  cours  du
soir  et  les  formons  peu  à  peu.  La  journée  de  travail  est  de
dix  heures  ;  nous  ne  pratiquons  pas  le  marchandage  ;  nos
ouvriers  gagnent  un  salaire  moyen  de  5  fr.,  en  sus  duquel
ils  touchent,  au  prorata  de  leurs  heures  de  travail  et  de
leur  salaire,  des  suppléments  qui  constituent  une  sorte  de
«  prime  à  la  vitesse  »  ;  ce  supplément  peut  aller  jusqu’à
3o  p.  loo  du  salaire.  »
Je  demande  à  M.  Bourdin  si  les  ateliers  et  chantiers  de  la
Loire  seraient  en  mesure  de  construire  et  de  livrer  rapidement ­
  des  cargo-boats  à  la  marine  marchande  :  «  Plus  facilement ­
  encore  que  des  voiliers,  me  dit-il,  puiscjue  nous  sommes
spécialement  outillés  pour  la  construction  des  steamers.  »
Mais  sur  le  chapitre  des  prix,  M.  Bourdin  se  tient  dans
une  réserve  toute  diplomatique.  Toutefois,  en  se  déclarant
l’adversaire  résolu  de  la  compensation  d’armement,  M.  Bourdin ­
  indiijuait  avec  une  suffisante  netteté  que  les  chantiers
de  la  Loire  ne  supporteraient  pas  sans  dommages,  môme  en
continuant  à  bénéficier  des  primes  de  construction,  la  concurrence ­
  des  chantiers  étrangers.

VI.  Les  chantiers  de  Chantenay.
Centre  important  de  fabriques  établi  sur  la  rive  droite  de
la  Loire,  Chantenay,  avec  scs  vingt  mille  habitants,  est
guetté  par  Nantes,  qui  poursuit  depuis  longtemps  son  annexion ­
  et  y  aboutira  certainement.  A  vrai  dire,  rien  ne  sera
plus  juste;  il  n’existe  pour  les  deux  villes,  topographique-
        <pb n="177" />
        LE  PROHLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.

l58
ment  ou  commercialement,  aucune  raison  d’etre  séparées.
Chantenay  peut  échaïujer  avec  Nantes  la  bague  d’Iiyménée
  ;  comme  dans  les  ménages  unis,  la  prospérité  de  Tune
fera  le  bonheur  de  l’autre,  de  même  que  la  ruine  de  l’une
consommerait  celle  de  l’autre.  Les  industriels  et  les  commerçants ­
  de  Chantenay  le  sentent  d’ailleurs  si  bien  qu’ils  ne
cessent  de  réclamer  la  jonction  de  leur  commune  à  leur
grande  voisine.
Les  Chantiers  Nantais  de  Chantenay  surgirent  en  cpielques
  mois  d’un  marais  où  il  fallut,  pour  les  asseoir,  remblayer ­
  70,000  mètres  cubes  de  sable.  Leur  directeur,
M.  Tuauden  —  précédemment  attaché  à  la  Société  des  Ateliers ­
  et  Chantiers  de  la  Loire  —  est  un  Breton  d’allure
fruste,  taillé  en  hercule,  volontaire  et  têtu  comme  ceux  de
sa  race,  mais  homme  pratique,  et  entendu  comme  pas  un  en
matière  de  construction  maritime  commerciale.  Avec  cela,
d’une  activité  prodigieuse.  Sous  sa  direction,  les  chantiers,
fondés  le  27  avril  1899,  lançaient  moins  d’un  an  après,  le
i5  mars  1900,  leur  premier  voilier.  En  dix  mois  et  demi,  les
marais  avaient  été  comblés;  les  bâtiments  administratifs,
magasins  et  forges  élevés;  les  calés  construites;  les  machines
installées  ;  les  matières  premières  trouvées  ;  le  personnel
recruté  ;  l’installation  et  la  productivité  de  cet  organisme
compliqué  et  délicat  qu’est  un  chantier  moderne  de  constructions ­
  navales,  assurées.
Ce  fut  un  tour  de  force  d’autant  plus  remarquable  que
l’aménagement  des  Chantiers  Nantais  ne  laisse  rien  à  désirer. ­
  L’idée  maîtresse  qui  a  présidé  à  leur  installation  consiste ­
  à  éviter  toute  manutention  inutile  des  matériaux  à  travers ­
  les  ateliers  ;  un  embranchement  du  chemin  de  fer  de
l’Orléans  amène  les  bois,  les  tôles,  les  cornières,  le  charbon,
les  pièces  fondues  au  parc  à  matières  que  la  voie  ferrée  traverse ­
  de  long  en  large  ;  les  matériaux  arrivant  des  usines
        <pb n="178" />
        LES  CHANTIERS  FRANÇAIS.  iBq
sont  ainsi  clëchanjës  et  classës  iminëdiatornent,  tandis  que
d’antres  voies  plus  ëtroites  permettent  la  circulation,  dans
tous  les  sens,  de  wagonnets  de  chantiers  qui  doivent  prendre
les  matériaux  après  traçage  et  les  transporter  dans  les  ateliers ­
  où  ils  seront  ouvrés.
Parallèlement  au  parc  à  matières,  dont  un  chemin  de
quelques  mètres  les  sépare,  se  trouvent  l’atelier  des  fours  et
forges  et  l’atelier  des  machines-outils;  entre  ces  deux  ateliers ­
  est  établi  un  terre-jilein  servant  au  traçage  des  memhrures
  aussitôt  après  leur  sortie  de  l’atelier  des  fours  et  des
forges.  Celui-ci  comprend  douze  forges  à  quatre  feux  chacune, ­
  permettant  d’occuper  quarante-huit  forgerons,  un  four
à  cornières  de  17  mètres  de  longueur,  un  four  à  tôles  de
10  mètres,  les  plateaux  de  cintrage,  les  pilons,  une  machine
à  plier  les  tôles,  une  machine  à  couder  et  une  machine  à
équerrer  les  cornières  ;  toutes  ces  machines  sont  du  type  le
plus  récent  et  le  plus  pratique.  L’atelier  des  machines-outils
comporte  un  assortiment  de  perceuses,  fraiseuses,  poinçonneuses, ­
  cisailles,  planeases,  raboteuses,  etc.,  du  dernier
modèle,  pouvant  façonner  mensuellement  1,000  tonnes  de
matières  tant  en  cornières  qu’en  tôles  et  profilés  divers.  Ces
différentes  machines  sont  entraînées  par  un  moteur  de  la
force  de  120  chevaux  sortant  de  la  maison  Weyher  et  I\ichemond.

Peiqiendiculairement  à  ces  ateliers,  on  aperçoit  trois
grandes  cales  de  construction  où  peuvent  s’édifier  des  batiments ­
  de  120  mètres  de  longueur;  entre  l’estacade  et  ces
trois  grandes  cales,  un  espace  destiné  à  la  mise  en  chantier
d’un  bâtiment  plus  petit  permet  d’aborder  de  front  la  grosse,
la  moyenne  et  la  petite  construction.  L’installation  des  trois
cales  n’a  pas  coûté  plus  de  45,000  fr.
La  salle  des  gabarits  —  de  80  mètres  de  long  sur  10  de
large—,  la  «  garniture  »  où  se  confectionnent  les  gréements
        <pb n="179" />
        l6o  LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.
et  la  menuiserie,  la  salle  de  tracé,  le  bureau  de  dessin,  etc.,
portent  la  marque  du  meme  esprit  pratique.
Tout,  dans  les  Chantiers  Nantais,  est  sacrifié  à  la  production ­
  économique  et  rapide.
Une  cale  ne  reste  jamais  inoccupée  plus  de  vingt-quatre
heures.  Je  visite  les  chantiers  un  mardi  ;  le  samedi  précédent, ­
  un  voilier  avait  été  lancé  et,  sur  la  cale  qui  lui  servit
de  berceau,  la  quille  du  suivant  est  déjà  assemblée.  Tout  à
côté,  les  «  couples  »  du  milieu  d’un  autre  voilier  ont  été
montés  en  quatre  jours  ;  sur  la  troisième  cale,  en  un  mois,
un  trois-mâts  s’est  trouvé  bordé  et  recouvert.
En  cet  endroit,  désert  il  y  a  encore  deux  ans,  85o  ouvriers
s’empressent  au  travail  dans  l’assourdissante  cadence  des
marteaux  qui  retombent  sur  le  rivet  et  l’enfoncent  dans  la
coque.  Dur  travail  que  celui  du  rivetage  !  Trois  hommes  et
un  apprenti  ou  manœuvre  sont  employés  à  la  même  opération ­
  ;  l’apprenti  fait  passer  les  rivets,  (jui  sont  mis  à  chauifer
sur  une  forge  portative  ;  deux  des  riveurs  frappent  à  coups
redoublés  d’un  long  marteau  sur  la  tige  rougie  pour  l’enfoncer ­
  dans  le  bordage,  tandis  que  le  troisième,  à  l’aide
d’un  marteau  faisant  office  de  repoussoir,  reçoit  et  écrase
contre  la  paroi  intérieure  du  bâtiment  l’extrémité  du  rivet,
après  que  celui-ci  a  traversé  les  tôles  dont  il  assure  la  jonction. ­

C’est,  si  l’on  vent,  suivant  une  expression  bien  souvent
employée,  «  le  mode  de  couture  »  des  feuilles  de  tôle  qui
constituent  l’enveloppe,  les  ponts,  en  un  mot  la  carcasse
d’un  navire.  Des  riveuses  pneumatiques,  inventées  aux
États-Unis,  fonctionnent  dans  certains  chantiers  français  ;
elles  permettent  de  faire  un  travail  plus  rapide  avec  un
moindre  effort,  puisipie  c’est  la  machine  et  non  l’homme
qui  enfonce  le  rivet.  Je  n’en  ai  pas  vu  à  Cliantenay.
Ici,  le  marchandage  est  pratiipié  sur  une  vaste  échelle.
        <pb n="180" />
        LES  CHANTIERS  FRANÇAIS.  iGl
La  direction  traite  avec  des  chefs  d’équipe,  à  tant  la  partie
du  navire  à  construire.  Les  chefs  d’équipe  embauchent  leur
personnel  —  et  en  avant  la  production  !  Stimulés  par  l’appât
du  gain,  les  ouvriers  s’empressent  à  l’ouvrage  ;  quelquesuns
  arrivent  à  gagner  lo  fr.  par  jour  ;  quant  aux  chefs
d’équipe,  leur  bénéfice  atteint  parfois  600  fr.  par  mois.
Nés  d’une  pensée  de  spéculation  sur  la  loi  de  i8g3,  les
chantiers  de  Chantenay  ont  répondu,  et  au  delà,  à  l’attente
de  leurs  fondateurs.  En  un  an,  ils  ont  lancé  quatorze  voiliers ­
  ;  le  dernier  mis  à  l’eau,  au  moment  de  mon  passage  à
Chantenay,  le  trois-mâts  barque  Olivier-de-Clisson,  de
85  mètres  de  long  et  de  3,000  tonnes  de  portée  en  lourd,
était  le  seizième  de  la  série  (').  Et  il  restait  à  ce  moment
dans  la  même  usine  vingt  navires  de  semblable  gabarit  à
construire  encore  avant  octobre  1902.
Comme  sur  le  prix  de  ces  voiliers  —  d’un  type  identique
—  vendus  600,000  fr.  environ  à  l’armateur,  les  chantiers,
qui  ont  déjà  touché  de  l’Etat  une  prime  de  construction
d’environ  i5o,ooo  fr.,  réalisent,  par  navire,  un  bénéfice  minimum ­
  de  100,000  fr.  (frais  généraux  —  i^p.  100  —  non
déduits),  on  voit  cpie  les  Chantiers  Nantais,  établis  avec
un  capital  qui  n’atteint  pas  deux  millions,  constituent  une
excellente  affaire.

(i)  Les  Chantiers  Nantais  ont  lancé  en  i()oo  ;

Navires.  Type.  Tonnage  (jauge  brute).
-Amiral-Courbet  Voilier.  2,,33o
Paris  —  2,33o
Amiral-Halgan  —  2,33o
Vincennes  —  2,33o
Amiral-de-Cornulier  —  2,33o
Versailles  —  2,33o
Eugène-Pergeline  —  2,33o
Ncuilly  —  2,.33o
Colonel-de-Villebois-Mareuil  —  .  2,33o
Duc-d’Aumale  —  2,33o

Total  23,300
PROBb.  MAR.  MARCH.  Il
        <pb n="181" />
        i62

LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.

Mais  tant  va  la  cruche  à  l’eau  qu’à  la  fin  elle  se  casse  ;  il
faut  prévoir  le  mouient  où  l’clevaqe,  par  le  budget,  de  ces
nourrissons  avides  cessera  d’ôire  l'ructueux  —  et  où  la  voile
devra  s’eHacer  devant  la  vapeur.  Les  Chantiers  Nantais  se
préparent  à  l’inévitable  transibrinatioii  qu’ils  pressentent  ;
ils  construiront  demain  des  cargo-boats  connue  ils  lancent
aujourd’hui  des  voiliers.  C’est  dans  ce  but  qu’ils  ont  acquis
récemment  sur  la  rive  gauche  de  la  Loire,  en  l'ace  de  leurs
cales,  six  hectares  de  terrain  où  ils  projettent  d’établir,  averie ­
  concours  de  l’établissement  de  constructions  mécaniques
Comierais,  de  vastes  ateliers  de  machines  marines.
Le  steamer,  lancé  des  chantiers  de  Chantenay,  aura  tout
juste  la  Loire  à  traverser  pour  embarquer  ses  appareils  moteurs. ­
  M.  Tuauden  m’a  montré  les  éludes  de  deux  types  de
cargos  qu’il  a  préjiarées,  pour  les  mettre  à  exécution  dès
que  la  loi  nouvelle  sera  volée  ;  l’un  aurait  5,ooo,  l’autre
8,578  tonnes  de  port  en  lourd.  Une  salle  de  gabarits,  spéciale ­
  aux  steamers,  est  en  voie  d’achèvement.  En  peu  de
temps,  les  Chantiers  Nantais,  pourvus  de  leur  nouvelle
organisation,  pourront  arriver  à  mettre  à  îlot  douze  grands
steamers  par  an  —  si  la  loi  néfaste  qui  dévalise  les  finances
de  l’État  au  profit  des  voiliers  fait  place  à  une  loi  favorable
à  la  navigation  à  vapeur.
A  coté  des  Chantiers  Nantais,  de  la  Brosse  et  Fouché,  de
la  Loire,  d’autres  établissements,  comme  les  chantiers  Dubigeon, ­
  renommés  pour  l’excellente  qualité  de  leur  fabrication,
et  comme  ceux  de  la  Basse-Loire,  etc.,  peuvent  parfaitement
produire  des  steamers.
Le  personnel  ouvrier  occupé  à  Nantes  (')  dans  les  chantiers ­
  de  constructions  navales  comprend  :

(i)  Je  dois  ce  renseignemcnl  à  M.  Blanchard,  secrétaire  de  la  Bourse  du  travail,  qui
a  bien  voulu  me  le  fournir  sur  l’obligeante  recommandation  de  M.  Brunellière,  l’armateur ­
  bien  connu  de  Nantes.
        <pb n="182" />
        LES  CHANTIERS  FRANÇAIS.

lG3
Ajusteurs  4oo
Chaudronniers  en  fer  et  en  cuivre  3oo
Riveurs  et  auxiliaires  Goo
Charpentiers  de  navires  i5o
Modeleurs  4o
Forgerons  200
Frappeurs  280
Conducteurs  de  machines-outils  iGo
Manœuvres  2,000
Au  total,  environ  4^090

Il  y  a  là  lin  noyau  sérieux,  expérimenté,  de  main-d’œuvre
solide.  Les  constructeurs  trouveront  assurément  à  embaucher ­
  un  personnel  double  —  étant  donnée  la  grande  quantité
d’industries  et  d’usines  métallurgiques  de  la  région  —
quand  ils  disposeront  d’un  travail  suffisant  pour  le  rémunérer. ­


VII.  Les  chantiers  de  Saint-Nazaire.
Nantes  et  Saint-Nazaire  ont  longtemps  vécu  en  sœurs
ennemies.  Tout  ressentiment  s’est-il  éteint  et  (¡uelque  foyer
ne  couve-t-il  pas  encore  sous  la  cendre  des  anciennes  (pierelles
  ?  M.  Maurice  Scliwob,  qui  fut  l’un  des  grands  pacilieateurs
  de  la  vieille  dispute,  affirme  que  la  paix  peut  être
définitivement  établie  entre  les  deux  cités,  et  mou  confrère
et  ami  Gustave  Babin  (^)  vient,  encore  qu’il  n’en  fût  pas
besoin,  cautionner  par  la  sienne  cette  affirmation,  en  démontrant ­
  que  l’intérêt  bien  entendu  des  deux  ports  les  contraint ­
  à  demeurer  unis  :
«  Nantes  et  Saint-Nazaire,  dit-il,  se  complètent  admirablement ­
  et,  mieux,  ne  sont  rien  l’une  sans  l’autre,  ou  du  moins
ne  peuvent,  sans  une  association  étroite  d’intérêts,  sans  une

(0  Numéro  de  la  Revue  maritime  du  3i  mars  igii.
        <pb n="183" />
        LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.

l64
commune  taclique,  prétendre  aux  brillantes  destinées
qu’elles  rêvent  l’une  et  l’autre.  Dans  un  pays  où  les  ports
seraient  exploités  par  des  sociétés,  il  faudrait  qu’une  même
compagnie  groupât  Saint-Nazaire  et  Nantes.  De  cela,  il  n’est
aucun  bon  esprit,  de  Saint-Nazaire  à  Nantes,  qui  ne  soit
convaincu.  Unis,  les  deux  ports  peuvent  raisonnablement
aspirer  à  se  partager  au  moins  l’empire  de  l’océan  Atlanti-({ue
  —  sinon  davantage  :  Saint-Nazaire  demeurant  la  tête
de  ligne  des  services  rapides,  le  port  d’arrivée  des  cargos
démesurés  destinés  au  transport  du  charbon,  et  qu’on  ne
peut,  en  aucun  cas,  prétendre  amener  à  Nantes,  tant  qu’on
améliore  le  bas  fleuve  ;  Nantes,  au  contraire,  devenant  le
port  de  transit  du  gros  fret,  amené  par  des  bateaux  de  tonnage ­
  moyen  et  appelé  à  poursuivre  sa  route  vers  l’intérieur ­
  »
Saint-Nazaire  a  fait  sans  doute  —  qui  n’a  jamais  caressé
de  chimère  ?  —  le  rêve  ambitieux  de  monopoliser  tout  le
trafic  de  la  basse  Loire.  Mais  elle  s’est  aperçue,  elle  ne  pouvait ­
  pas  ne  pas  s’apercevoir,  qu’un  port,  pour  grandir,  doit
être  l’aboutissant  logique  de  tout  un  arrière-pays,  la  porte
de  sortie  et  d’entrée,  à  la  fois,  d’un  vaste  marché  d’échanges
—  et  qu’il  lui  est  interdit  de  posséder  ce  (jue  Michel  Chevallier ­
  appelle  «  une  existence  solitaire  ».  Boulogne,  la  Pallice
  meurent  de  leur  isolement.  Dunkerque  ne  se  développe
que  grâce  à  l’immense  réseau  de  canaux  qui  va  drainer,
pour  l’amener  jusqu’au  bas  de  ses  quais,  la  production
industrielle  du  Nord.  De  même,  la  prospérité  de  Nantes,
par  la  navigabilité  de  la  Loire,  est  fonction  de  celle  de  Saint-Nazaire.

D’ailleurs,  si  quelque  doute  subsistait  à  cet  égard,  le
simple  examen  des  statistiques  le  dissiperait.  Le  tonnage  de
Saint-Nazaire  était  en  1870  de  54i,3s!2  tonneaux;  en  1899,
la  jauge  légale  des  navires  pénétrant  dans  ce  port  s’élève  à
        <pb n="184" />
        LES  CHANTIERS  FRANÇAIS.

lC)5

i,Go5,229  tonnes.  Nantes  suit  iden(i(jiiement  A/,  meme  progression ­
  :  son  tonnage,  de  348,256  tonneaux  en  1870,  passe
à  1,176,182  en  1899.
La  solidarité  d’iiitérôts  dont  témoignent  ces  chiffres  montre
que  travailler  à  la  grandeur  de  l'une  des  deux  cités,  c’était
travailler  à  la  prospérité  de  l’autre.  Les  pouvoirs  publics
l’ont  bien  compris  et  leur  impartial  effort  s’est  appliqué  à
développer  les  facilités  d’accès  des  deux  ports  de  la  basse
Loire.  Si  Nantes  est  à  la  veille  de  grands  travaux,  Saint-Nazaire
  voit  s’accomplir  chez  elle  une  transformation  profonde. ­
  Son  port  —  autrefois  chétif  et  misérable  —  maintenant ­
  élargi,  est  divisé  en  deux  parties  :  le  bassin  à  flot  et  le
bassin  de  Penhouët.  Le  bassin  à  flot,  d’une  superficie  de
10  hectares  et  d’un  mouillage  de  6^,20  à  7’",5o  en  morte
eau,  va  être  approfondi  à  8'",5o  ;  le  bassin  de  Penhouët,
ouvert  au  commerce  le  8  mai  1882,  après  dix-huit  ans  de
travaux,  offre  à  la  navigation  une  superficie  de  22  hectares.
Enfin,  une  nouvelle  entrée,  dans  l’axe  meme  du  bassin  de
Saint-Nazaire  et  dont  les  travaux  (en  y  joignant  les  dernières
modifications  adoptées)  coûteront  12  millions  de  francs,
éventre  l’ancien  et  pittoresque  village  de  pécheurs  pour
donner  avant  peu  un  passage  direct  et  commode  aux  navires
à  grand  tirant  d’eau  venant  de  la  haute  mer.
Dans  l’espoir  d’un  trafic  et  de  destinées  heureuses  qu’elle
escompte,  Saint-Nazaire  s’étend  et  s’agrandit.  Elle  jirend  un
air  de  prospérité  (pii  frappe  et  charme  le  voyageur.  Des
maisons  aux  façades  blanches  et  gaies,  aux  jolies  toitures
neuves,  envahissent  les  abords  de  la  plage.  Ce  n’est  pas  encore ­
  une  grande  cité  ;  mais  c’est  déjà  une  ville  importante.
Les  chantiers  de  constructions  navales  constituent  d’ailleurs ­
  un  facteur  important  de  son  activité.
        <pb n="185" />
        LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.

l66

LES  CHANTIERS  DE  PENIIOUËT.
Il  existe  deux  grands  chantiers  de  constructions  navales  à
Saint-Nazaire  :  les  chantiers  de  Penlioiiëf  et  ceux  des  Ateliers ­
  et  Chantiers  de  la  Loire.  Leur  production  tient  une
assez  large  place  dans  Tenseinhle  de  la  construction  française,
puisqu’elle  s’est  élevée  en  1898  à  10,966  et  en  1899  à  27,614
tonnes.
Les  chantiers  de  Penhouët,  fondés  les  premiers,  ont  longtemps ­
  a[)partenu  à  la  Compagnie  transatlantique.  Celle-ci
vient  de  passer  la  main  à  une  société  anonyme  —  mais  conserve ­
  dans  l’affaire  de  gros  intérêts  et  s’est  même  réservé
dans  le  traité  de  cession  un  certain  nombre  de  droits,  notamment, ­
  m’a-t-on  affirmé,  celui  de  fournir  le  charbon  aux
chantiers.
Le  personnel  ouvrier  employé  dans  l’établissement  de
Penhouët  varie  suivant  les  commandes  en  cours  d’exécution  ;
en  mai  1900,  quand  s’achevait  la  Lorraine  il  s’élevait  à
4,5oo  personnes  ;  il  a  baissé  depuis  et  ne  dépasse  pas  3,100
ouvriers.
Sur  les  cales  se  dressaient  —  au  moment  où  je  les  visitai
en  compagnie  de  l’ingénieur  distingué  qui  dirige  l’établissement, ­
  M.  Lamies  —  les  carcasses  de  plusieurs  voiliers  en
cours  de  construction  ;  les  ateliers  travaillaient  à  la  machinerie ­
  d’un  grand  croiseur  cuirassé,  le  Léon-Gamhetta,  qui
doit  être  mis  à  l’eau  avant  la  fin  de  l’année  courante,  et  à
celle  du  paquebot  la  Savoie,  lancé  le  3i  mars  1900  et  qui
va  bientôt  accomplir  sa  première  traversée  de  l’Océan.
(i)  La  Lorraine  est  an  superbe  bâtiment  à  deux  hélices,  d’une  longueur  totale  de
i77n&amp;gt;,5o,  ayant  un  tirant  d’eau  moyen  de  7“,75  avec  un  déplacement  de  i5,3oo  tonnes
et  une  jauge  brute  de  ii,5oo  tonnes;  ses  machines  développent  22,000  chevaux  et  ont
fourni  22  nœuds  aux  essais.  C’est  le  plus  récent  et  le  plus  beau  paquebot  de  la  flotte
de  la  Transatlantique  qui  possède  5g  navires  jaugeant  au  total  63,254  tonneaux  brut,  et
mus  par  170,550  chevaux  de  puissance.
        <pb n="186" />
        LBS  CHANTIERS  FRANÇAIS.  167
La  chaudronnerie  venait  de  livrer  à  la  Compagnie  d’Orléans ­
  douze  chaudières  de  locomotives,  et  fabriquait  les
chaudières  à  quadruple  expansion  et  à  tirage  forcé  destinées ­
  au  paquebot  la  Ville-d!Alger,  ainsi  que  les  quatorze
cor{)s  de  chaudières  de  la  Touraine,  dont  les  machines  développent ­
  12,000  chevaux.
Dans  les  ateliers  rnécaniipies,  on  montait  la  machine  de
tribord  de  la  Savoie  —  masse  de  fonte  et  d’acier  haute
comme  une  maison  de  quatre  étages.  M.  Lannes  lit,  il  m’en
souvient,  cette  ré  11  exion  sur  l’industrie  anglaise,  comparée
par  lui  à  la  nôtre  :
«  On  parle  toujours  de  la  rapidité  des  Anglais  dans  leurs
constructions  maritimes  ;  jugez-en  par  l’exemple  ipie  voici  :
nous  avions,  pour  aller  plus  vite,  commandé  en  Angleterre
la  moitié  des  arbres  d’acier  au  nickel  de  la  Savoie  ;  les  Anglais ­
  s’étaient  engagés  à  livrer  en  cinq  mois  la  commande.
Ils  ont  pris  deux  ans  et  si  mal  exécuté  le  travail  que  nous
dûmes  reimt  er  quatre  pièces  principales  ;  le  Creusot  et  Saint-Chamond,
  qui  s’étaient  réservé  un  délai  de  neuf  mois,  ont
livré  une  fourniture  parfaite  dans  les  délais  convenus.  »
L’impression  qui  m’est  restée  de  ces  chantiers  est  celle
d’un  bel  et  puissant  instrument  de  production  qui,  surtout
au  point  de  vue  des  machines  marines,  pourrait  rendre  à  la
Hotte  marchande  de  grands  services.  L’installation  de  l’usine
navale  de  Penhouët  est  excellente;  les  cales  de  construction
sont  spacieuses,  les  ateliers  clairs  et  commodes,  sous  de
hauts  et  vastes  hangars  métalliques  ;  certaines  parties  de
l’outillage,  tout  à  fait  modernes  ;  mais  à  côté  d’elles,  il  existe
une  sorte  de  stratification  de  vieux  matériel,  de  générateurs
encombrants  et  dépensiers,  dont  les  chantiers  auraient,  à
ce  qu’il  semble,  intérêt  à  se  débarrasser.
L’établissement  de  Penhouët  s’organise  en  vue  de  la
construction  rapide  de  steamers  et  surtout  de  cargo-boats
        <pb n="187" />
        lC8  LE  PROHLÈ.AIE  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.
pour  la  marine  marchande.  Des]ian()ars  nouveaux  sont  projetés ­
  ;  sur  les  six  cales  ipii  restent,  trois  seront  consacrées
aux  types  commerciaux.  Quant  aux  ateliers  de  mécanique,
le  travail  courant,  commandé  par  l’Etat  ou  par  la  Compagnie
transatlantique  pour  l’entretien  de  sa  Hotte,  est,  m’ai'firmait
M.  Laimes,  insui'iisant  pour  les  alimenter.  La  construction
des  machines  de  steamers  commerciaux,  loin  d’être  une
gêne  pour  eux,  devient  une  nécessité.
Un  contremaître  que  M.  Lanues  interrogeait  devant  moi
nous  disait  qu’au  bout  de  six  mois  de  mise  en  train,  les
ateliers  pourraient  livrer  mensuellement,  sans  difiicultés,
une  machine  de  1,200  chevaux  de  force  pour  cargo-boat.
Reste  la  question  du  prix  de  revient  à  l’armateur  et  du
délai  :  M.  Lanues  les  a  fixés  d’une  manière  approximative
en  me  disant  que  ses  chantiers  sont  en  mesure  de  fournir,
moyennant  une  somme  de  1,700,000  à  1,800,000  fr.  et  un
délai  d’un  an,  un  cargo-boat  portant  6,000  tonnes  en  lourd.
LES  ATELIERS  ET  CHANTIERS  DE  LA  LOIRE.
Les  Ateliers  et  Chantiers  de  la  Loire,  voisins  de  ceux  de
la  Transatlantique,  sont  dirigés  depuis  dix-huit  ans  par  un
ingénieur  de  haute  valeur,  doublé  d’un  homme  fort  courtois,
M.  Guichard.
Au  jour  de  ma  visite,  le  chiffre  exact  des  ouvriers  employés ­
  était  de  2,078,  parmi  lesquels  :
219  ajusteurs-mécaniciens  ;
11  électriciens  ;
G/j  chaudronniers  en  cuivre;
G19  charpentiers-tôliers  ;
582  riveurs;
plus  les  manœuvres.
Les  chantiers  sont  en  ¡)leine  activité,  leurs  six  cales,  occu-
        <pb n="188" />
        LES  CHANTIERS  FRANÇAIS.  169
pécs.  Ils  livrèrent,  en  1900,  VAzuma,  grand  croiseur  cuirassé, ­
  au  gouvernement  japonais,  et  cinq  voiliers  à  X^iSociété
des  voiliers  nazairiens.  Ils  construisent  en  ce  moment  pour
la  marine  nationale  les  deux  croiseurs  cuirassés  le  Desaix
et  rAmiral-Aube,  le  premier  bientôt  prêt  à  être  lancé,  le
second  livrable  seulement  en  1908.
Les  deux  grands  clients  actuels  des  chantiers  sont  l’Etat
et  la  Compagnie  des  Chargeurs  Réunis.
L’État  !...  Il  faut  entendre  avec  (juel  respect,  mêlé  d’une
sorte  d’indulgente  et  affectueuse  tendresse,  M.  Guichard  en
parle.  Ali  !  l’État  n’est  pas  toujours  commode  ;  il  a  ses  exigences ­
  et  plus  d’une  fois  il  lui  arrive  de  grommeler.  Mais  il
paie  si  bien  !  C’est  le  client  de  grand  luxe,  celui  dont  les
caprices  ne  tirent  pas  à  conséquence,  tant  il  sait  adoucir,  en
entr’ouvrant  sa  caisse,  la  contrainte  qu’on  en  peut  éprouver.
Ce  n’est  pas  M.  Guichard  qui  se  fâchera  de  ce  que  les  armateurs ­
  qualifient  son  usine  de  «  sous-arsenal  ».  Il  accepterait
sans  ennui,  je  le  sens,  qu’on  l’appelât  «  arsenal  »  tout  court.
Les  chantiers  de  Penhouët,  toutefois,  ne  travaillent  pas
uniquement  pour  la  flotte  militaire.  Ils  exécutent  en  ce  moment ­
  une  grosse  commande  pour  les  Chargeurs  Réunis  ;  ils
lui  construisent  quatre  steamers:
L’A  miral-Dupervé  ;
L’Amiral-Eæelmans  ;
L’Amiral-Gueijdon  ;
L’A  miral-Jaurégiiiherrij.
Ces  quatre  steamers  jaugent  4j5oo  tonneaux  brut  et  leur
force  est  de  2,200  chevaux.  Mi-paquebots,  mi-cargos,  ils
transportent  à  la  fois  des  passagers  et  des  marchandises.  Les
bateaux  des  Chargeurs  ont  été  souvent  affrétés  par  le  Gouvernement ­
  ;  aussi  la  Compagnie,  qui  escompte  les  transports
militaires  de  l’État  pour  le  Congo  et  rExtrôme-Orient,  fait-
        <pb n="189" />
        170  LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.
elle  aménager  ses  navires  en  vue  de  rinstallation  possible
de  soldats  à  l’entrepont  arrière  et  à  l’avant.  Des  stalles  sont
même  préparées  sur  le  pont  et  dans  l’entrepont  pour  les
chevaux  des  officiers.
La  spécification  des  quatre  bateaux  étant  la  même,  les
chantiers  ont  pu  les  construire  en  série  et,  par  conséquent,
à  moindres  frais.  Ils  n’en  coûtent  pas  moins  à  leurs  armateurs
2,5oo,ooo  fr.  pièce—  ce  qui  est  une  somme  considérable.
Quant  aux  délais  de  livraison,  ils  oscillent  entre  ipiatorze  et
dix-huit  mois  ;  VAmiral-Diiperré  et  YExelmans,  commandés ­
  en  mars  1900,  seront  achevés,  le  premier  à  la  date  du
i5  août  1901,  le  deuxième  le  i5  octobre  1901  ;  le  Gaesdon
et  le  Jaiiréguihen'ij,  commandés  le  18  octobre  1900,  seront
livrables  respectivement  le  i5  décembre  1901  et  le  15  mars
1902.  Les  Chargeurs  ont  déjà  fait  construire  dans  les  Chantiers ­
  de  la  Loire  17  des  34  navires  dont  se  compose  leur
flotte.  Cette  Compagnie  va  prendre  Dunkerque  comme  point
de  départ  de  ses  lignes  mensuelles  d’Indo-Chine  et  de  la
cote  occidentale  d’Afrique.
Les  Chantiers  de  Saint-Nazaire  construisent  enfin  des  voiliers. ­
  Ils  ont  même,  de  ce  côté,  plus  de  commandes  qu’ils
n’en  voudraient  ;  la  spéculation  que  j’ai  constatée  à  Nantes
se  continue  ici;  M.  Guichard  la  caractérise  d’un  mot  exquis  :
«  Nous  avons,  me  dit-il,  trouvé  une  veine  et  nous  l’exploitons ­
  !  »  A  quand  la  mise  en  actions  et  l’admission  en  bourse
des  «  Filons  du  Budget  »  ?
Cependant,  comme  M.  Guichard  se  rend  conqite  que  la
«  veine  »  finira  par  s’épuiser,  il  se  précautionne  pour  l’avenir ­
  en  étudiant  des  types  de  cargo-boats  de  6,000  tonnes
brut,  portant  en  lourd  8,000  tonnes.  Ah  !  par  exemple,  il
a  la  franchise  de  me  déclarer  que  «  jamais  »  les  chantiers
qu’il  dirige  n’arriveront  à  construire  au  même  prix  que  les
établissements  anglais.  La  prime  de  construction  absorbée^
        <pb n="190" />
        LES  CHANTIERS  FRANÇAIS.  l'y!
ils  demanderont  encore,  au  minimum,  3o  p.  loo  de  plus  à
l’armateur  que  leurs  rivaux  d’outrc-Manche.  Nous  voilà
prévenus.
M.  Guichard  a  bien  voulu,  avec  une  obligeante  bienveillance ­
  dont  je  tiens  à  le  remercier  ici,  me  faire  visiter  en
détail  ses  chantiers.  J’ai  pu  me  convaincre  de  leur  excellente ­
  installation  ;  le  rivetage  des  grosses  pièces  s’opère  au
moyen  de  machines  pneumatiques  du  dernier  modèle.  Le
personnel  ouvrier,  intelligent  et  actif,  est  facile  à  recruter;
son  salaire  moyen  est  de  3  fr.  go  c.  par  jour  —  auxquels
vient  s’ajouter,  suivant  le  travail  effectué,  une  bonification
variant  entre  i5  et  3o  p.  loo.
Il  va  sans  dire  que  M,  Guichard  n’a  aucune  tendresse
pour  la  compensation  d’armement  ;  s’il  reconnaît  la  nécessité ­
  de  porter  secours  à  la  marine  marchande,  il  n’entend
pas  que  son  relèvement  s’opère  au  détriment  des  chantiers.
VIII.  La  puissance  de  production  du  groupe
nantais-nazairien.
La  puissance  de  production  du  groupe  Nantes-Saint-Nazaire,
  pour  la  construction  destinée  à  la  marine  marchande, ­
  n’est  donc  pas  niable,  encore  que  les  commandes
d’Etat  l’aient  empêchée  de  se  développer  normaletnent  en
ces  dernières  années.  Servie  par  des  circonstances  heureuses, ­
  elle  ne  peut  qu’aller  croissant.
Nantes  et  Saint-Nazaire  réunissent  en  effet  les  deux  conditions ­
  nécessaires  à  la  prospérité  de  tout  grand  centre  industriel ­
  :  bon  marché  relatif  de  la  matière  première  et  facilités
de  recrutement  du  personnel.  Le  charbon  anglais  arrive  en
abondance  à  Saint-Nazaire  ;  l’année  dernière,  ce  port  en  a
reçu  plus  de  700,000  tonnes,  venant  en  grande  partie  de
Newcastle  et  de  GardiIL  L’époque  n’est  pas  éloignée  où,
        <pb n="191" />
        172  LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.
par  la  navigabilité  de  la  Loire,  les  houilles  de  l’Ailier  et  de
la  Nièvre,  et  celles  non  encore  exploitées  de  la  Vendée,
viendront  y  concurrencer  le  charbon  anglais.  Le  minerai  de
Châteaubriant  —  qui  part  tous  les  mois  en  quantités  considérables ­
  pour  les  hauts  fourneaux  de  la  Westphalie  —  finira
par  être  traité  sur  place.  Nantes  et  Saint-Nazaire  auront
ainsi  à  leur  porte  l’aliment  principal  de  l’industrie  navale,
avec  un  personnel  tout  prêt  pour  en  tirer  profit.
Les  forges  de  Trignac,  voisines  de  Saint-Nazaire,  produisent ­
  en  moyenne  4oo,ooo  (juintaux  de  rails  d’acier,  310,000
quintaux  de  tôles,  180,000  de  fonte  brute,  110,000  de  lingots ­
  d’acier,  76,000  de  fers  en  barre  et  5o,ooo  de  cornières
et  de  profilés  d’acier.  Elles  emploient  plus  de  2,000  ouvriers.
Les  usines  de  Basse-Indre  occupent  700  ouvriers  et  produisent ­
  annuellement  15,000  tonnes  de  fers-blancs,  de  fers  et
d’aciers  laminés  ou  martelés.  Les  fonderies  et  laminoirs  de
Couëron  traitent,  avec  leurs  800  ouvriers,  26,000  tonnes
de  matières  premières.  Les  fonderies  nantaises  sont  réputées
pour  la  perfection  de  leur  travail.  L’éducation  industrielle
de  cette  région  est  donc  complète  et  la  production  toute
organisée.
Quant  aux  ouvriers  spécialistes  de  la  construction  navale,
les  chefs  d’établissement  s’accordent,  on  l’a  vu,  à  proclamer
la  facilité  de  leur  recrutement.  Nombreux  sont  les  briêronsQ')
désireux  de  s’embaucher  dans  les  chantiers  !  La  vie  industrielle ­
  exerce  sur  eux  une  telle  attirance  qu’ils  n’hésitent
pas,  si  le  travail  vient  à  manquer  dans  le  centre  nantais  et
nazairien,  à  chercher,  au  loin,  de  l’embauche,  si  bien  qu’on
rencontre  des  riveurs,  des  charpentiers-tôliers,  des  mécaniciens ­
  nantais  un  peu  partout,  à  Dunkerque  comme  à  Bordeaux ­
  et  à  La  Seyne.

I.  Habitants  de  la  Grande-Brière,  immense  tourbière  qui  fut,  dit-on,  jadis  l’embouchure
  de  la  Loire  et  où  on  a  souvent  rêvé  de  creuser  un  vaste  port  de  guerre.
        <pb n="192" />
        (1)  Bourse  (les  agents  de  change  de  Nantes  du  3i  mai  igoi.

LES  CHANTIERS  FRANÇAIS.  lyS
Les  capitaux,  malgré  ces  conditions  favorables,  se  déroberaient-ils ­
  aux  entreprises  maritimes  ?
Il  suffit  de  consulter  le  cours  des  valeurs  nantaises  pour
s’apercevoir  que  toutes  les  affaires  qui  touchent  à  la  construction ­
  navale  sont  en  pleine  prospérité.  Les  actions  de  la
Compagnie  française  de  navigation  et  de  constructions  navales, ­
  émises  à  loo  fr.,  sont  cotées  3o5  fr.  ;  celles  Ateliers
et  Chantiers  de  la  Loire,  émises  à  5oo,  sont  montées  à  g/^5  ;
celles  des  Chantiers  et  Ateliers  de  Saint-Naz:aire{fe.\ú\o\x¡i,K')^
de  5oo  à  65o;  les  valeurs  des  Chantiers  nantais  de  constructions ­
  maritimes,  émises  à  i,ooo  fr.,  se  négocient  à
i,4io(').  L’argent  afflue  vers  les  chantiers:  c’est  peut-être
le  seul  bon  effet  qu’ait  produit  la  loi  de  i8g3.
Pour  que  Nantes  et  Saint-Nazaire  deviennent  un  grand
centre  de  construction  de  steamers,  il  ne  manque  plus
qu’une  loi  favorisant  ces  navires.  La  Chambre  de  commerce
de  Nantes  fait  cependant,  à  mon  avis,  preuve  de  quelque
exagération  quand  elle  estime  à  200,000  tonnes  de  cargos
l’annuelle  et  immédiate  production  possible  des  26  cales  dont
disposent  les  deux  villes.  Ce  chiffre,  admissible  pour  la  construction ­
  des  coques,  l’est  beaucoup  moins  pour  celle  des
machines,  car  les  grands  chantiers,  comme  ceux  de  la  Transatlantique, ­
  de  la  Loire,  sont  destinés  à  recueillir  encore  de
grosses  commandes  de  l’Etat  qu’ils  exécuteront  de  préférence ­
  à  toutes  les  autres.  Le  groupe  nantais  aidera  puissamment ­
  à  l’indispensable  renaissance  de  la  marine  marchande. ­
  Mais  ce  serait  tomber  d’un  excès  dans  l’autre  que
de  lui  assigner  une  productivité  trop  au-dessus  de  ses
moyens  d’action  actuels.  Pour  reprendre  vigueur  et  courage, ­
  pour  revivre,  la  flotte  commerciale  française  a  besoin
de  se  créer  un  réservoir  de  forces  et  d’énergies  qu’il  ne
suffirait  pas,  seul,  à  remplir.
        <pb n="193" />
        LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.

174

IX.  Les  chantiers  de  Normandie.
En  attendant  que  Paris  devienne  port  de  mer,  Rouen  lui
sert  d’avant-port.  La  navigation  maritime  de  la  grande  cité
normande  prospère  lentement,  mais  sûrement.  En  1870,  la
jauge  légale  des  navires  qui  pénétraient  dans  son  port  était
de  724,435  tonneaux;  en  i8go,  elle  montait  à  2,oi6,53i
tonneaux,  pour  atteindre  en  1899  le  cliiflre  de  2,243,483
tonneaux.
Le  tonnage  des  navires  a  suivi  la  même  progression  que
le  mouvement  de  la  navigation.  Le  tableau  de  1899  comparé
à  celui  de  1896  établit  que  la  proportion  des  navires  de
tirant  d’eau  supérieur  à  cinq  mètres  a  été  de  4i»8o  p.  100,
alors  qu’il  n’était  que  de  30.70  p.  100  en  1896.
Le  navire  du  plus  fort  tirant  d’eau  monté  en  1899  fut  le
vapeur  anglais  Oilfields  qui  calait  7™,  17  et  apportait  5,3oo
tonnes  de  pétrole.
Le  port  de  Rouen  a  été  considérablement  amélioré  par  une
série  de  travaux  récents  :  construction  d’un  quai  de  maçonnerie ­
  en  remplacement  des  appontements  dits  des  Curandicrs
  ;  approfondissement  et  construction  d’un  barrage
isolateur  à  l’entrée  nouvelle  du  bassin  aux  pétroles;  aménagement ­
  du  bassin  aux  bois.  D’autres  travaux  vont  suivre,
dont  la  dépense  est  évaluée  à  11,000,000  fr.  Ils  comprendront ­
  :
1°  La  construction  de  nouveaux  quais  sur  les  deux  rives
du  bassin  maritime  du  port  et  l’exécution  de  dragages  ;
2°  L’établissement  d’une  cale  de  radoub  ;
3°  La  construction  de  quais  sur  la  rive  sud  du  bassin  aux
bois.
Par  délibération  du  12  janvier  1901,  la  Chambre  de  coin-
        <pb n="194" />
        (i)  Numéro  du  21  janvier  1901.

LES  CHANTIERS  FRANÇAIS.  l'J^
merce  a  pris  à  sa  charge  la  moitié  de  la  dépense,  dont  l’État
assumerait  l’antre  moitié.  Entre  temps,  elle  a  en  soin  de
renforcer  son  outillage  par  l’installation,  an  bas  de  l’avenue
Pasteur,  d’une  nouvelle  machinerie  occupant  1,200  mètres
carrés  de  superficie  et  disposée  de  façon  à  pouvoir  alimenter
vingt  grues  sans  qu’il  soit  besoin  d’étendre  le  bâtiment.
Pour  le  moment,  l’outillage  du  port  se  trouve  augmenté
de  10  grues,  dont  9  de  1,260  kilogrammes  de  puissance,  et
une  à  double  puissance,  de  1,260  à  2,600  kilogrammes.
Au  moment  du  débarquement  des  wagons  des  compagnies
de  chemins  de  fer  russes,  destinés  à  figurer  à  l’Exposition
universelle  et  amenés  par  le  vapeur  Eina^  les  grues  de  3o  tonnes ­
  dont  le  port  disposait  avaient  failli  être  insuffisantes.
Pareil  inconvénient  sera  désormais  évité  par  la  construction ­
  d’une  grue  de  80  tonnes  de  puissance.
Ce  n’est  pas  tout  :  les  Roiiennais,  prévoyants  et  sages,
préoccupés  non  seulement  du  présent,  mais  encore  de  l’avenir, ­
  ne  sauraient  borner  leur  ambition  à  l’exécution  de  ces
travaux  en  quelque  sorte  «conservatoires».  Ils  rêvent  de
projets  plus  vastes  ;  mon  très  distingué  confrère  et  ami,  Jules
Eafond,  directeur  du  Journal  de  Rouen,  réclame  l’établissement ­
  (*)  d’immenses  bassins  à  flot  destinés  à  recevoir  les
navires  larges,  de  faible  tirant  d’eau  —  qui  tendent  à  se
substituer  aux  navires  étroits  et  profonds  —  et  à  les  mettre
à  l’abri  des  accidents  que  peuvent  occasionner  les  fortes
marées  de  vive  eau.
M.  Lafond  propose  de  creuser  ces  bassins  «  dans  la  vaste
étendue  des  prairies  Saint-Gervais,  où  l’on  peut  encore
tailler  en  plein  drap  et  où  l’on  trouve,  grâce  à  la  rivière,
une  source  d’alimentation  qui  supprime  toutes  les  difficultés
qui  se  sont  produites  ailleurs  ».  L’avantage  d’une  pareille
        <pb n="195" />
        176  LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.
mesure  serait  d’assurer,  pour  une  longue  durée,  l’avenir  du
port  de  Rouen  dans  les  limites  d’un  périmètre  qui  ne  saurait
être  constamment  agrandi.  A  disséminer  indéfiniment,  en
effet,  le  long  du  fleuve  les  moyens  d’action  du  port,  on  aboutirait ­
  à  ce  résultat  peu  souhaitable  de  faire  perdre  aux  intéressés ­
  un  temps  précieux  et  beaucoup  d’argent  pour  la
manutention  des  navires  en  déchargement.
Somme  toute,  le  port  de  Rouen  est  en  très  bonne  voie  ;
je  n’en  puis  dire  autant  de  son  industrie  de  constructions
maritimes.  J’avais  vu  à  Nantes  des  chantiers  actifs,  prospères, ­
  débordant  de  travail  et  de  vie.  Rouen  me  réservait  le
douloureux  contraste  d’une  entreprise  en  pleine  débâcle.
L’agonie  d’une  industrie  est  aussi  poignante  que  celle  d’un
être  humain,  et  rien  ne  me  paraît  plus  triste  que  le  spectacle
d’une  usine  à  la  dérive,  en  proie  au  papier  timbré  et  aux
hommes  d’affaires  —  d’un  chantier  où  l’ouvrier  qui  travaille
encore  se  demande  s’il  ne  sera  pas  forcé  de  chômer  le  lendemain. ­
  C’est  dans  cette  situation  précaire  que  j’ai  trouvé  «  les
Chantiers  de  Normandie  »  ;  le  souvenir  mélancolique  m’est
resté  du  désordre  qui  y  régnait,  des  plaques  de  tôle  traînant
partout,  des  riveuses  pneumatiques  —  outils  coûteux  et  délicats ­
  —  gisant  dans  la  boue,  des  fourneaux  éteints  et  des
immenses  ateliers  presque  vides  —  de  tout  cet  aspect  désolé
que  prend  un  vaste  organisme  industriel  arrêté  en  pleine
production,  en  pleine  vie  —  et  qui  se  fige  peu  à  peu  dans
l’immobilité  de  la  mort.
Les  Chantiers  de  Normandie,  créés  au  lendemain  de  la
loi  de  i8g3  au  moyen  de  capitaux  en  grande  partie  rouennais,
  ont  vu  deux  directions  se  succéder  à  leur  tête;  l’une,
française,  celle  de  M.  Laporte  ;  l’autre,  anglaise,  celle  de
M.  Wilkinson  ;  ni  l’une  ni  l’autre  n’ont  réussi.  Au  moment
où  je  le  visitai,  l’établissement  était  aux  mains  du  liquidateur ­
  judiciaire.
        <pb n="196" />
        LES  CHANTIERS  FRANÇAIS.  177
Pourquoi  cette  débâcle,  quand  les  Chantiers  nantais
voient  grandir  leur  prospérité,  quand  la  construction  française, ­
  protégée  par  une  loi  exceptionnellement  favorable,
par  des  commandes  d’État  nombreuses,  traverse  assurément
une  période  d’abondance  ?  C’est  la  question  qui  devait  naturellement ­
  me  venir  aux  lèvres  et  que  j’ai  posée  au  liquidateur
judiciaire  —  ainsi  qu’à  M,  Silley,  directeur  des  chantiers
depuis  le  départ  de  M,  Wilkinson.  L’un  et  l’autre  y  ont  répondu ­
  avec  bienveillance  et  sincérité.  L’avis  de  M.  Silley
m’a  sendilé  surtout  précieux  à  recueillir.  Anglais  de  naissance, ­
  fort  compétent  pour  juger  des  constructions  maritimes ­
  dans  son  pays  et  dans  le  nôtre,  M.  Silley  était  bien
placé  pour  exprimer  une  opinion  impartiale  et  juste,  puisque
d’une  part  sa  responsabilité  personnelle  n’était  engagée  à
aucun  degré  dans  la  déconfiture  des  chantiers  et  que,  d’un
autre  coté,  il  en  connaissait  à  fond  le  personnel  et  les  ressources. ­

La  chute  des  Chantiers  de  Normandie  est  due,  d’après
M.  Silley,  d’abord  aux  causes  générales  d’infériorité  de  la
construction  française  par  rapport  à  la  construction  anglaise. ­

Le  charbon  revient  très  cher  à  Rouen;  les  Chantiers  de
Normandie  l’ont  payé  jusqu’à  28  fr.  la  tonne.  Certaines
pièces  métalliques,  qu’on  se  procure  en  Angleterre  toutes
ajustées  et  prêtes  pour  la  mise  en  place  dans  la  construction
du  navire,  ne  peuvent  être  obtenues  en  pareil  état  de  la
métallurgie  française,  malgré  les  dessins  qu’on  lui  fournit^
La  matière  première  arrive  donc  à  coûter  plus  cher  en
France  qu’en  Angleterre.
Les  armateurs  français  ont,  par  surcroît,  des  exigences
plus  grandes  que  leurs  confrères  d’outre-Manche.  L’armateur ­
  qui  fait  construire  un  navire  entretient  à  demeure  sur
le  chantier  un  représentant  qui  vient  sans  cesse  consulter
12

PROBL.  MAR.  MARCH.
        <pb n="197" />
        lyS  LR  PROIJLRME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.
les  dessins,  réclamer  des  modifications  de  plans  ou  de  travaux ­
  en  cours  d’exécution,  demander  ipi’on  ajoute  un  hublot ­
  par-ci,  un  autre  hublot  par-là.  Ony  consent:  les  hublots
ne  manquent  pas  au  magasin  !  Mais  le  prix  de  revient  du
bateau  n’en  augmente  pas  moins  pour  le  constructeur.  Le
représentant  de  l’armateur  harcèle  les  bureaux  de  sa  présence, ­
  les  ouvriers  de  ses  investigations,  et  son  action  n’aboutit, ­
  en  fin  de  compte,  qu’à  élever  les  frais  généraux.
L’ouvrier  et  le  contremaître  français  n’ont  pas  au  même  degré ­
  que  leur  collègue  anglais  le  sentiment  de  la  responsabilité. ­
  Ils  ne  s’intéressent  pas  au  sort  du  chantier  qui  les  fait
vivre  (').
A  ces  causes  générales,  sont  venues  —  toujours  d’après
M.  Silley  —  s’ajouter,  pour  les  Chantiers  de  Normandie,  des
causes  particulières  de  ruine.  D’abord,  l’élévation  des  frais
du  premier  établissement  et  ses  défectuosités  :  les  cales,
dont  la  construction  coûta  fort  cher,  étaient  trop  courtes.
Il  fallut,  pour  mettre  notamment  en  chantier  le  cargo-boat
Charles-Tiberghien,  déjienser  10,000  fr.  à  allonger  l’une
d’elles  au  moyen  de  madriers  de  bois  qui  pourrissent  maintenant ­
  sous  la  pluie.
Les  fonds  de  roulement  manquaient  à  l’entreprise  ;  d’où
nécessité  de  s’adresser  aux  banques,  manque  de  crédits,
impossibilité  de  commander  par  vapeurs  entiers  et  à  prix
réduits  les  matières  premières  ;  on  achetait  celles-ci  par
5o  tonnes,  qui,  embarquées  jusqu’à  Rouen,  y  étaient  déchargées ­
  puis  rechargées  sur  des  wagons  ou  dans  des  gabares, ­
  pour  être  apportées  ensuite  jusqu’aux  chantiers  où
il  fallait  les  décharger  une  seconde  fois.  Les  frais  de  manutention ­
  s’élevaient  d’autant.
(i)  Ce  jugement  de  M.  Silley  est  assez  discutable.  En  tout  cas,  l’origine  de  l’indifférence
  qu’il  indicjue  est  moins  dans  le  tempérament  national  que  dans  Vinstabilité  du
personnel.  Le  jour  où  celui-ci  se  sent  solide  dans  une  maison  solide,  il  commence  à
aimer  sa  maison.  C’est  ce  que  j’ai  notamment  constaté  à  Nantes.
        <pb n="198" />
        LES  CHANTIERS  FRANÇAIS.
L’administration  intérieure  des  chantiers  n’était  pas  moins
défectueuse  ;  la  matière  s’y  gâchait.  M.  Silley  m’a  montré
d’énormes  tas  de  ferraille  où  gisaient  pêle-mêle,  avec  les
rognures  brutes  inévitables,  des  quantités  de  bouts  de  cornières ­
  et  de  tôles  perforées,  complètement  ouvrées,  La  perte
de  matière  se  doublait  ici  de  la  perte  de  main-d’œuvre  ;  les
rebuts  qui,  dans  un  établissement  bien  ordonné,  ne  sont
])as  supérieurs  à  5  p.  loo,  dépassaient  i6  p.  loo.  La  tonne
rebutée  était  vendue  8o  fr.  les  i,ooo  kllogr,  quand  elle  en
avait  coûté  aho  d’achat,  sans  compter  le  salaire  perdu  !
Nulle  entreprise  n’eût  résisté  à  l’accumulation  de  pareilles
erreurs  et  de  semblables  fautes.  Mieux  administrés,  les
Lhantiers  de  Normandie  se  seraient  très  probablement  tirés
d’aifairc  et  auraient  même  gagné  de  l’argent.
Leur  installation  mécanique  ne  laisse  rien  à  désirer  et  fait
honneur  à  M.  Laporte,  qui  l’organisa;  l’électricité,  l’air  comprimé ­
  sont  utilisés  dans  des  conditions  parfaites.  Quant  au
personnel  ouvrier,  son  recrutement  est  assez  facile,  sauf
pour  les  charpentiers-tôliers  (employés  dans  la  proportion
de  200  sur  i,ooo);  les  ajusteurs,  les  monteurs,  les  riveurs,
les  manœuvres  se  trouvent  aisément  dans  la  région  ;  leur
capacité  professionnelle  ne  laisse  rien  à  désirer  et  les  salaires
sont  normaux.  Somme  toute,  il  a  manqué  aux  Chantiers  de
Normandie,  pour  réussir,  des  moyens  d’action  iinanciers  et
une  «  tête  ».
Le  liquidateur  ne  m’a  pas  tenu  un  langage  différent  de
celui  de  M.  Silley;  si  l’usine  navale  du  Grand-Ouévilly  lit
de  mauvaises  affaires,  ce  fut  eu  raison  de  sa  déplorable  administration ­
  et  de  son  imprévoyance.  11  est  tel  marché  ([ue
les  chantiers  passaient  en  prenant  pour  base  le  prix  inférieur
des  matières  premières  (G  liv.  st.  la  tonne)  et  qu’ils  exécutaient ­
  au  moment  de  la  plus  forte  hausse,  quand  les  matières
premières  étaient  à  8  livres  !
        <pb n="199" />
        l8o  LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.
Les  commandes  ne  leur  firent  jamais  défaut  ;  l’ancien  directeur, ­
  M.  Laporte,  reconnaissait  le  2  juillet  1897  devant
la  sous-commission  d’enquête  qu’en  moins  de  trois  années
d’existence,  les  Chantiers  de  Normandie  avaient  livré  pour
leur  part  au  commerce  :
8  trois-mâts  de  2,55o  tonneaux  de  portée;
I  quatre-mâts  de  4,000  tonneaux  de  portée  ;
1  quatre-mâts  pétrolier  de  4,800  tonneaux  de  portée  ;
2  quatre-mâts  de  3,0oo  tonneaux  de  portée;
soit,  au  total,  12  voiliers  représentant  28,820  tonneaux  de  jauge  et
35,200  tonneaux  de  portée  ;
Plus  I  chalutier  à  vapeur  de  260  chevaux  et  108  tonneaux  de  jauge
et  2  porteurs-dragueurs  de  260  chevaux.
Les  directeurs  ont  vainement  essayé  d’arrêter  la  débâcle
de  l’établissement  en  joignant  à  la  construction  des  voiliers
celle  des  steamers.  L’iip  des  derniers  lancements  exécutés
par  les  Chantiers  de  Normandie  est  celui  du  grand  cargoboat
  à  vapeur  Charles-Tiberghieii,  d’une  jauge  nette  de
2,760  tonnes.  Son  appareil  moteur,  à  triple  expansion,  possède ­
  une  puissance  de  i,5oo  chevaux,  pour  une  vitesse  de
12  nœuds  environ.  Destiné  à  faire  le  transport  du  bétail  vivant, ­
  il  peut  recevoir  environ  3oo  bœufs  logés  sous  le  pont
abri.  Le  navire  comporte  un  double  fond  pouvant  contenir
un  water-ballast  de  760  tonnes.  Il  est  éclairé  entièrement  à
l’électricité.
Ce  cargo,  lancé  le  3o  avril  1900,  a  été  construit  en  un  an  ;
il  a  coûté  à  l’armateur  i,43o,ooo  fr.
et  les  chantiers  ont  touché  en  sus  comme
prime  de  construction  3o2,ooo
Au  total  1,732,000  fr.
Le  steamer  la  Loire  qui  est  encore  sur  cale  et  qui

(i)  Ce  navire  est  destiné  surtout  au  transport  des  forçats  dans  les  différents  pénitenciers ­
  des  colonies  ;  ses  aménagements  lui  permettront  en  même  temps  de  prendre
des  passagers  civils.
        <pb n="200" />
        LES  CHANTIERS  FRANÇAIS.

l8l

pourra  porter  5,5oo  tonneaux,  coûte  à  son  armateur,  la  Société ­
  nantaise  de  navigation  à  vapeur,  2,000,000  de  francs.
Le  contrat  principal  est  de  1,925,000  fr.  Les  chantiers  percevront, ­
  en  outre,  la  prime  de  construction.
La  direction  n’a  pas  manqué  d’initiative  :  il  est  dommage
qu’elle  n’ait  pas  mieux  réussi.
Postérieurement  à  ma  visite,  les  Chantiers  de  Normandie
ont  été  vendus  le  14  mars  1901  aux  enchères  publiques  à
Rouen  et  adjugés  au  prix  de  55o,ooo  fr.  à  la  Société  des
Chantiers  et  Ateliers  de  Penhouët  (anciens  chantiers  de  la
Transatlantique).  Les  nouveaux  acheteurs  s’empressent  de
bénéficier,  puisqu’il  en  est  temps  encore,  de  la  loi  de  1898,
maternelle  aux  voiliers  ;  les  cales  vacantes  du  Grand-Quevilly
  ont  reçu  trois  grandes  liarques  acier  de  3,5oo  tonneaux
de  port  en  lourd,  du  type  de  la  Suzanne,  lancée  le  28  mars
1901,  et  destinée  par  les  armateurs,  MM.  Corblet  et  C**,  du
Havre,  à  recueillir  des  primes  fructueuses  tout  en  transportant ­
  du  nickel  de  la  Nouvelle-Calédonie  et  des  laines  d’Australie. ­

Plus  tard,  quand  la  loi  nouvelle  sera  votée,  les  Chantiers
de  Normandie  construiront  les  steamers  avec  d’autant  plus
de  facilité  qu’ils  en  ont  déjà  l’expérience.  Mais  ils  éprouveront ­
  de  sérieuses  difficultés,  je  le  crains,  à  lutter  contre
l’industrie  anglaise  ;  M.  Silley  m’affirmait  que  celle-ci  serait
toujours  de  3o  p.  100  meilleur  marché  que  la  construction
française.  Rouen  est  évidemment  moins  favorisée  que
Nantes,  par  l’ambiance  industrielle,  pour  arriver  à  réduire
cet  écart  considérable.
X.  Les  chantiers  du  Havre.
L’industrie  des  constructions  navales  est  représentée  au
Havre  par  la  Société  des  Forges  et  Chantiers  de  la  Méditer-
        <pb n="201" />
        182  LE  PROBLEME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.
ranée,  les  Chantiers  Normand  et  les  chantiers  Lemarchand.
Les  Chantiers  Normand,  qui  occupent  un  millier  d’ouvriers,
avaient  sur  cale  au  moment  où  je  les  visitai  des  types,  d’ailleurs ­
  admirables,  de  torpilleurs  et  de  contre-torpilleurs  pour
les  marines  russe  et  française.  Les  Chantiers  Lemarchand
construisaient  des  bâtiments  de  plaisance  et  de  service,  de
petit  tonnage.  Les  seuls  établissements  intéressants,  au  point
de  vue  spécial  de  la  flotte  commerciale,  sont  ceux  des  Forges
et  Chantiers  de  la  Méditerranée.
Cette  société  est  établie  au  Havre  depuis  1872  ;  elle  y  prit,
dans  la  construction  maritime,  la  succession  de  la  Société
des  Ateliers  et  Chantiers  de  VOcéan,  dissoute  en  1871.  Auparavant ­
  et  depuis  i85G,  les  Forges  et  Chantiers  exploitaient
l’établissement  naval  de  La  Seyne,  près  Toulon,  les  ateliers
des  Mouissèipies  et  l’usine  de  Menpenti,  dans  un  des  faubourgs ­
  de  Marseille.
Quelques  chiffres  feront  juger  de  l’importance  de  ces
diverses  usines  ;  le  nomlire  moyen  des  ouvriers  qu’elles  ont
employés  en  1899  fut  d’environ  8,300,  dont  3,900  aux  Ateliers ­
  du  Havre  et  aux  Chantiers  de  Graville  et  /i,/ioo  aux
ateliers  de  Marseille  et  aux  chantiers  de  La  Seyne.  Dans  la
même  année,  le  montant  des  dépenses,  pour  travaux  exécutés ­
  par  la  Société,  s’est  élevé  à  /¡.4,5o/i,G39  fr.  De  i856  à
1900,  soit  en  quarante-quatre  ans,  la  Société  a  exécuté  pour
906,626,340  fr.  de  constructions  de  toute  espèce  concernaut
la  marine  militaire,  la  marine  marchande  et  les  industries
diverses.  Cette  somme  se  décompose  ainsi  :

1°  Travaux  pour  le  Gouvernement  français  et  la
marine  militaire  française  3oG,  i3i  ,0^3  fr.
2°  Travaux  pour  les  gouvernements  et  les  marines
étrangères  248,44?  ,224
3°  Travaux  pour  la  marine  du  commerce  et  l’industrie ­
  en  général  352,04?,443
Total.  906,026,340  fr.
        <pb n="202" />
        LES  CHANTIERS  FRANÇAIS.  l83
Les  Forges  et  Chantiers  ont  construit  un  nombre  total  de
1,197  coques,  reparties  de  la  manière  suivante  :

Chantiers  de  La  Seyiie.  ghS
Chantiers  de  Gravide  242

Ils  ont  enfin  livré,  comme  appareils  mécaniques  complets,
plus  de  907,000  chevaux-vapeur,  sans  compter  les  refontes,
fournitures  de  chaudières  seules,  etc.
C’est  tout  au  bout  du  Havre,  en  un  quartier  industriel
immense  —  dont  les  hautes  cheminées  s’empanachent  de
fumées  lourdes  qui  élèvent  et  étendent  leurs  épaisses  ouates
jusqu’au  niveau  des  collines  environnant  la  populeuse  cité
—  queje  vais  demander  à  M.  le  directeur  Bricard  l’autorisation ­
  de  visiter  les  chantiers  de  Gravide.  Il  me  l’accorde
très  gracieusement.  Nous  causons  de  la  situation  des  chantiers ­
  français  par  rapport  aux  chantiers  anglais.  M.  Bricard
me  déclare  qu’au  Havre  le  personnel  ouvrier  est  d’un  recrutement ­
  difficile.  L’ouvrier  normand  n’est  pas  comme  l’Anglais ­
  dévoré  du  désir  d’abattre  de  la  besogne.  Il  réfléchit,
ne  fait  pas  de  «  boulettes  »,  mais  ne  se  presse  pas.  La  Société
des  Forges  paie  très  cher  ses  ouvriers  et  n’en  obtient  pas
un  grand  rendement.
Les  matières  premières  sont  coûteuses  ;  il  se  produit  dans
les  livraisons  métallurgiques  des  retards  qui  font  perdre
beaucoup  de  temps.  Les  exigences  des  armateurs  français,
qui  veulent  un  ouvrage  fini  et  soigné,  ne  permettent  pas  de
produire  à  bon  marché.  M.  H.  Bricard  (')  souhaite  vivement
(0  La  réserve  de  M.  Bricard  est  d’autant  plus  naturelle  qu’au  moment  de  la  discussion ­
  du  rapport  Estier  sur  la  compensation  d’armement,  M.  Jouét-Pastré,  président  de
la  Société  des  forges  et  clianliers  de  la  Méditerranée,  avait  acquiescé  en  ces  termes  à  la
solntion  préconisée  par  le  rapport  :
«  Je  puis  dire,  au  nom  des  constructeurs,  que  la  perspective  de  cette  loi  va  faire  sortir ­
  de  terre  d'assez  nombreux  chantiers  de  construction.  Je  sais  qu’à  Calais,  à  Dunkerque, ­
  à  Cette,  des  chantiers  vont  être  créés,  ce  (jui  donne  raison  à  l’opinion  que  j’ai
toujours  soutenue  dans  le  sein  de  la  sous-commission,  à  savoir  (|ue  nous,  constructeurs,
nous  ne  défendons  pas  un  monopole  en  réclamant  cette  loi  ;  c’est  l’industrie  nationale
que  nous  voulons  tlévelojtper.  »
        <pb n="203" />
        184  LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.
que  l’iiiduslrie  française  des  constructions  maritimes  continue ­
  à  jouir  d’une  protection  efficace  vis-à-vis  de  ses  concurrentes ­
  étrangères  ;  mais  il  ne  me  paraît  pas  éprouver  à
l’égard  de  la  compensation  d’armement  les  sentiments  d’irréductible ­
  hostilité  que  j’avais  rencontrés  chez  les  constructeurs ­
  nantais.
Des  bureaux  de  la  direction  où  M.  Bricard  m’a  reçu,  il
faut  une  vingtaine  de  minutes  pour  se  rendre  aux  chantiers
de  Graville,  situés  sur  la  rive  nord  de  l’estuaire  de  la  Seine,
un  peu  en  dehors  des  limites  du  Havre  ;  ils  s’y  développent
sur  une  superficie  de  120,000  metres  carrés.
Les  chantiers  de  Graville  ont  mis  à  l’eau  l’an  dernier  une
série  de  voiliers  et  deux  cargo-boats  Jirest  et  Cherbourg,
pourvus  de  deux  hélices  actionnées  par  des  machines  de
700  chevaux  (pii  doivent  leur  faire  atteindre  une  vitesse  de
12  nœuds.
Le  20  mars  igoi,  ils  ont  lancé  le  paquebot  Algérie,  construit ­
  pour  la  Société  des  Transports  Maritimes  de  Marseille.
Ce  vapeur  a  les  dimensions  suivantes:  longueur,  121’",o5;
largeur  au  fort,  12"*,85  ;  creux,  9^,70  ;  tirant  d’eau  moyen,
6™,4o.  Son  déplacement  correspondant  est  de  6,617  tonneaux, ­
  et  sa  jauge  brute  de  4,200  tonnes.  Sa  machine,  de
2,800  chevaux  environ,  est  à  triple  expansion  et  peut  lui
imprimer  une  vitesse  de  i3  nœuds.
L’administration  et  les  services  techniques  de  l’usine  de
Graville  sont  logés  dans  un  grand  bâtiment  en  bois.  M.  l’ingénieur ­
  en  chef  Coville  veut  bien  m’accompagner  sur  les
chantiers.  Je  lui  parle  tout  naturellement  du  sujet  qui  me
préoccupe,  du  relèvement  de  la  marine  marchande  et  des  secours ­
  qu’elle  peut  espérer  des  chantiers  français.  11  me  dit  :
«  Nous  sommes  plus  chers  que  les  Anglais,  cela  n’est  pas
douteux.  De  combien?  Les  uns  disent  de  45  p.  100;  les
autres  de  60  p.  100  ;  en  réalité,  il  est  impossible  de  donner
        <pb n="204" />
        LES  CHANTIERS  FRANÇAIS.  l85
des  cliiiTres  fermes,  car  on  ne  compare  pas  dans  ces  estimations ­
  des  choses  comparables  entre  elles.  »
Nous  montons  sur  VAlgérie,  dont  la  coque  d’acier  reçoit
les  derniers  coups  de  marteau,  car  elle  est  à  la  veille  de  son
lancement  :
«  Tenez,  poursuit  M.  Coville  en  me  montrant  le  navire,
la  première  raison  de  la  cherté  de  nos  prix  est  dans  les  exigences ­
  des  armateurs.  La  Société  générale  des  Transports
Maritimes,  pour  qui  nous  construisons  ce  bateau,  s’adressait ­
  d’habitude  à  notre  établissement  de  La  Seyne  ;  celui-ci
ne  pouvant  suffire  aux  commandes,  la  Société  nous  a  passé,
à  regret,  le  marché  de  XAlgérie.  Elle  déplore,  soyez-en  sûr,
son  éloignement  qui  ne  lui  permet  pas  de  surveiller  à  sa
guise  la  construction  du  paquebot.  Notez  cependant  qu’elle
a  ici  à  demeure  un  représentant  (¡ni  ne  quitte  pas  nos  chantiers ­
  !  L’armateur  français  —  c’est  son  grand  tort  —  exige
beaucoup  plus  de  son  constructeur  que  l’armateur  anglais.  »
Et  M.  Coville  me  fait  voir  dans  l’entrepont  de  VAlgérie
des  panneaux  de  bois  superbes  —  acajou  et  teck  —  ornant
non  seulement  les  cloisons  des  cabines,  mais  encore  la  tôle
de  séparation  des  machines.  En  Angleterre,  on  eût  laissé
cette  tôle  nue;  le  désir  de  symétrie  et  de  luxe  des  armateurs
a  fait  dépenser  ici  une  quinzaine  de  mille  francs  en  menuiserie ­
  inutile.  Du  haut  en  bas,  le  navire  est  pareillement  soigné. ­
  Or,  en  France,  les  matières  premières  sont  plus  chères  :
cela  est  vrai  non  seulement  du  charbon,  de  l’acier,  mais
encore  des  mille  fournitures  qui  entrent  dans  le  bateau  —
hublots,  ameublement,  etc.  Algérie,  prime  de  construction ­
  absorbée,  coûtera  deux  millions  à  ses  armateurs.  En  le
construisant  avec  plus  de  simplicité,  il  était  facile  de  réaliser ­
  une  forte  économie.  La  meme  compagnie  des  Transports
maritimes,  ayant  commandé  un  cargo-boat  en  Angleterre,
manifesta  un  vif  mécontentement  quand  elle  le  vit  arriver  à
        <pb n="205" />
        186  LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.
Marseille  ;  elle  trouva  sou  rivetage  défectueux,  son  bordé
peu  solide.  Eu  réalité,  le  navire  était  très  apte  à  rendre  les
services  qu’on  attendait  de  lui  ;  mais  la  modestie  de  son
aspect  choquait  les  habitudes  de  luxe  de  la  compagnie.
M.  Coville  a  rempli  en  Angleterre,  il  y  a  quelques  années,
avec  M.  Marmiesse,  ingénieur  principal,  une  mission  ayant
pour  objet  la  visite  des  chantiers  les  plus  réputés,  ainsi  que
la  recherche  de  l’outillage  le  plus  perfectionné  pour  compléter ­
  le  matériel  de  Graville,  devenu  tout  à  fait  insuffisant.
A  sou  avis,  l’ouvrier  anglais  ne  travaille  pas  plus  que  le
français,  mais  il  est  plus  «  débrouillard  ».  Le  tôlier  ou  le  riveur,
  avant  de  commencer  sa  besogne,  va  et  vient,  tourne,
retourne,  échange  avec  sou  voisin  des  réflexions,  bref  perd
du  temps.  L’Anglais  voit  d’un  coup  d’œil  s’il  a  bien  tout  ce
qu’il  lui  faut  à  proximité  et,  en  ce  cas,  se  met  immédiatement ­
  à  la  tâche.  M.  Coville  me  cite  cet  exemple  intéressant  :
quand  les  riveuses  pneumatiques  furent  installées  à  Graville,
les  ouvriers  ne  parvenaient  pas,  en  les  utilisant,  à  placer
plus  de  200  à  3oo  rivets  par  jour.
Pour  leur  montrer  qu’on  en  pouvait  tirer  un  meilleur
parti,  M.  Coville  fit  venir  un  ouvrier  anglais  qu’il  savait  habile ­
  et  qui  plaçait  sans  grand  effort,  avec  une  machine,
ses  i,5oo  rivets  par  jour.  L’Anglais  s’étonne  de  l’insuccès
de  ses  camarades  français  :  «  Mettez  à  ma  disposition,  demande-t-il, ­
  une  équipe  de  vos  ouvriers  et  je  vais  faire  placer
les  rivets  par  eux.  Ils  arriveront,  je  le  garantis,  au  résultat
que  vous  souhaitez».  L’équipe  choisie,  l’ouvrier  anglais  la
dispose,  prépare  la  machine  et  l’on  se  met  à  l’œuvre.  Mais,
à  chaque  instant,  il  faut  s’arrêter,  non  par  la  faute  de  la  rive ­
  use  pneumathjue,  qui  fonctionne  parfaitement,  mais  tantôt
parce  que  les  manœuvres  n’apportent  pas  assez  de  rivets,
tantôt  parce  qu’un  contremaître  a  distrait  un  homme  de
l’équipe  pour  l’employer  ailleurs,  etc.  Impatienté,  l’ouvrier
        <pb n="206" />
        LES  CHANTIERS  FRANÇAIS.  187
anglais  attaque  lui-méme  la  besogne,  prend  ses  dispositions,
organise  son  équipe,  empêche  qu’on  emploie  ses  manœuvres
à  d’autres  travaux  et  parvient  ainsi  à  réaliser  et  à  dépasser
la  production  annoncée.
En  somme,  une  meilleure  division  du  travail  lui  avait
permis,  avec  un  effort  peut-être  moindre  que  celui  fourni
par  ses  camarades  français,  d’arriver  à  un  résultat  bien  supérieur. ­

M.  Coville  estime  que  notre  outillage  est  aussi  bon  que
celui  des  chantiers  anglais  ;  il  est  parfois  même  meilleur  en
ce  sens  qu’il  y  a  moins  de  déperdition  de  matières  premières
qu’en  Anqlet  erre,  où  les  dépenses  de  charbon  et  d’acier  importent ­
  peu,  en  raison  de  leur  bas  prix.
A  ce  point  de  vue,  les  chantiers  de  Graville  sont  un  modèle ­
  d’ordre.  Tout  y  est  à  sa  place,  rangé  avec  soin  et  bien
tenu.
L’établissement  compte  douze  cales  de  construction,  protégées ­
  contre  la  mer  par  une  estacade  maçonnée,  garnie  de
pieux  battus.
Ces  cales  comportent  toutes  un  double  plan  de  glissement ­
  ;  la  pente  employée  varie  de  o™,o6o  par  mètre  pour
les  grands  navires,  à  o"',70  pour  les  moyens  et  à  o“,8o  pour
les  torpilleurs.  Cinq  cales  permettent  de  construire  des  navires ­
  lourds  et  atteignant  des  longueurs  de  120  à  i4o  mètres.
Quatre  cales,  affectées  aux  contre-torpilleurs  et  aux  navires
de  70  mètres  de  longueur  environ,  sont  abritées  par  des
halles  en  fer,  couvertes  en  tôle  ondulée  et  vitrées,  qui  permettent ­
  aux  ouvriers  de  travailler  par  tous  les  temps.
L’installation  des  cales,  pour  être  bonne,  n’est  pourtant
pas  parfaite  ;  je  vois,  au-dessus  d’un  torpilleur  dont  on  met
en  place  la  machinerie,  trois  palans  rudimentaires  qui  nécessitent ­
  pour  leur  manœuvre  un  personnel  assez  nombreux.
Un  treuil  électrique  ou  un  pont  roulant  feraient  beaucoup
        <pb n="207" />
        188  LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.
plus  aisément  et  à  de  moindres  frais  la  même  besogne.  De
môme,  les  chantiers  de  Gravide  ne  contiennent  aucune  des
nouvelles  machines  à  calfater  qui  rendent  ailleurs  de  réels
services.
L’usine  navale  de  Gravide  est  fort  importante.  Les  matières ­
  premières  y  arrivent  par  un  embranchement  particulier ­
  qui  se  soude  avec  le  réseau  de  l’Ouest  sur  le  boulevard
de  Gravide  et  pour  lequel,  d’ailleurs,  la  vide  du  Havre  perçoit ­
  un  péage.  Une  grue  roulante  de  3  tonnes  sert  au  déchargement ­
  des  wagons  ;  un  réseau  très  complet  de  voies
ferrées  parcourt  le  chantier  et  les  divers  ateliers.
Les  dilférenls  services  de  l’établissement  de  Gravide  sont
largement  installés.  On  en  jugera  par  cette  description  sommaire ­
  :
La  scierie,  la  menuiserie  occupent  2,000  mètres  de  batiments. ­

Les  ateliers  de  chaudronnerie  de  fer  —  réunissant  le
barotage,  la  tôlerie,  le  perçage,  le  poinçonnage,  le  cintrage
des  tôles,  cornières  et  profilés  se  développent  sur  une  superficie ­
  de  8,700  mètres  carrés.
La  grande  chaudronnerie  est  abritée  par  une  halle  métallique ­
  de  244  mètres  de  longueur  sur  38  mètres  de  largeur,
divisée  en  trois  travées.
La  petite  chaudronnerie  est  formée  par  une  halle  métallique ­
  de  102  mètres  de  longueur  sur  3o  mètres  de  largeur,
en  deux  travées  séparées  par  une  rangée  de  colonnes  supportant ­
  les  transmissions.  Elle  est  desservie  par  quatre
transbordeurs  de  3  tonnes.
Quelques  machines  placées  dans  la  cour  et  protégées  par
des  toitures  légères  servent  au  poinçonnage  et  au  cisaillage
des  barrots  et  membrures  trop  encombrants  pour  être  manœuvrés
  dans  les  ateliers.
Quant  aux  ateliers  d’armement,  ils  comprennent  :  i  °  un  ate-
        <pb n="208" />
        LES  CHANTIERS  FRANÇAIS.  189
lier  d’ajustage  d’une  superficie  de  670  mètres  carrés  composé
de  deux  halles  parallèles  accolées  —  l’uiie,  de  construction
récente,  desservie  par  un  transbordeur  de  3  tonnes  et  où
se  trouvent  les  tours,  les  machines  à  aléser,  etc.  —  l’autre,
où  sont  établis  les  étaux  d’ajusteurs  et  le  montage  avec
quelques  machines-outils  ;  2°  un  atelier  de  forges  nouvellement ­
  construit,  formé  par  une  vaste  halle  en  fer  de  66  mètres
de  longueur  sur  22  de  large  et  qui  contient  56  feux  de  forge
répartis  sur  trois  files  et  10  pilons  à  vapeur  ou  à  courroie  ;
3°  la  chaudronnerie  de  cuivre  installée  dans  un  hangar  de
bois  ;  4°  l’atelier  de  zingage  placé  dans  un  bâtiment  isolé  et
qui  abrite  2  creusets  à  zinc  pouvant  contenir  chacun  4o  tonnes ­
  de  zinc  en  fusion.
La  force  motrice  est  fournie  à  l’ensemble  du  chantier  par
une  seule  machine  à  vapeur  compound  de  4oo  chevaux;  une
machine  voisine,  de  iio  chevaux,  est  destinée  à  servir  de
machine  de  secours  en  cas  d’avarie,  ainsi  qu’une  locomobile ­
  de  4o  chevaux  ;  dans  la  salle  de  la  machine  motrice  sont
installés  les  principaux  appareils  d’éclairage  et  de  transport ­
  de  force  comprenant  un  électro-moteur  de  22,000
watts  et  2  dynamos  de  9,000  watts.
La  terminaison  des  navires  après  leur  mise  à  l’eau  s’exécute ­
  dans  le  port  du  Havre.
La  Compagnie  possède  à  cet  effet  deux  ports  d’armement  :
l’un,  dans  le  bassin  de  l’Eure,  pourvu  d’ateliers,  de  magasins ­
  et  de  tout  l’outillage  nécessaire;  l’autre,  situé  sur  la  rive
droite  du  canal  de  Tancarville,  et  qui  sert  à  terminer  les
petits  navires.
Un  ponton-atelier  (ancien  voilier  portant  le  nom  de  Lioiï)
est  utilisé  pour  les  navires  qui  ne  peuvent  être  amarrés  aux
postes  d’armement.  Il  contient  des  bureaux,  magasins  et  ateliers, ­
  des  machines-outils,  une  dynamo  de  11,000  watts  et
une  pompe  à  vapeur  pour  l’incendie  et  les  essais.
        <pb n="209" />
        I  go  LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.
Les  Chantiers  de  Graville  disposent,  on  le  voit,  de  puissants ­
  moyens  d’action  pour  construire,  lancer  et  armer  les
navires;  quant  à  la  fabrication  des  machines  marines  destinées ­
  à  ceux-ci;  elle  s’opère  dans  les  immenses  ateliers  mécaniques ­
  —  dits  ateliers  Mazeline  —  que  la  Société  des
Forges  et  Chantiers  possède  également  au  Havre.  (Íes  ateliers ­
  construisent  complètement  les  appareils  de  tontes  sortes
et  de  toutes  grandeurs  destinés  aux  marines  militaires  et  du
commerce,  depuis  les  types  les  plus  puissants  jnsqn’à  ceux
des  embarcations.  La  superficie  totale  des  ateliers  est  de
43,200  mètres  carrés,  le  personnel  occupé  de  i,Goo  ouvriers
et  employés;  tout  ce  qui  a  trait  à  la  fabrication  de  la  machine
s’exécute  dans  les  salles  de  modelage,  les  fonderies  de  fer  et
de  bronze,  la  forge,  l’ajnstage,  le  montage,  les  chaudronneries ­
  de  fer  et  de  enivre.  Des  fours  puissants,  d’énormes  marteaux-pilons ­
  à  vapeur,  des  ponts  roulants  qui,  accouplés
deux  à  deux,  peuvent  lever  des  pièces  de  5o  tonnes,  de
grosses  presses  hydrauliques,  plus  de  cent  tours  à  métaux
et  de  mille  machines  de  tous  systèmes,  etc.,  garnissent  les
vastes  nefs,  longues  de  i3o  mètres,  où  tout  un  peuple  d’ouvriers ­
  travaille.  Un  système  de  voie  ferrée  raccordée  spécialement ­
  au  chemin  de  fer  de  l’Ouest,  dessert  les  diverses
parties  des  ateliers,  en  sorte  que  les  wagons  amenés  par
l’embranchement  peuvent  verser  directement  leur  contenu
au  magasin  général  ou  dans  les  ateliers.  De  même,  pour
l’expédition  des  pièces  de  machines,  les  wagons  sont  amenés
dans  l’atelier  de  montage  et  chargés  au  moyen  des  ponts
roulants  qui  s’y  trouvent.
Les  ateliers  du  Havre  ont  construit  jusqu’à  ce  jour  plus
de  45o,ooo  chevaux  pour  la  marine  ;  leur  production  s’accroît ­
  d’année  en  année.  Mais  sa  cherté,  l’encombrement  résultant ­
  des  commandes  d’Etat,  ne  permettent  pas  d’augui  er
qu’ils  puissent  fournir  à  bon  compte  ces  cargos  économiques
        <pb n="210" />
        BK

LES  CHANTIERS  FRANÇAIS.  igi
dont  la  marine  mardi  ande  a  besoin.  Le  secours  que  notre
flotte  commerciale  de  concurrence  peut  attendre  des  Forges
et  Chantiers  me  paraît,  au  moins  |)Our  le  moment,  des  plus
limités.  La  direction  de  la  Société  ne  se  lait  d’ailleurs  pas
d’illusions  et  n’escompte  pas  de  grosses  commandes  d’armateurs ­
  pour  le  lendemain  de  la  nouvelle  loi.
«  L’armateur  français,  me  disait  M.  Coville,  au  moment  où
je  prenais  congé  de  lui,  est  un  timide.  Ce  qui  l’efliaie,  c’est
le  premier  capital  à  verser.  Or,  c’est  là  un  danger  !  La  compensation ­
  d’armement  le  déterminera  à  choisir  l’Angleterre
comme  fournisseur  de  navires,  s’il  y  trouve,  ce  qui  est  certain, ­
  le  bateau  dont  il  a  besoin  à  cent  mille  francs  de  moins
qu’en  France.  La  véritable  solution  à  la  crise  de  la  marine
marchande  est  celle  qui  donnera  aux  armateurs  la  certitude
de  réaliser  de  beaux  bénéfices  tout  en  construisant  en
France.  Je  la  vois,  pour  ma  part,  dans  une  allocation  importante ­
  à  la  vapeur,  uniquement  réservée  aux  navires  construits ­
  en  France,  sans  prime  de  construction,  ni  compensation ­
  d’armement.  »
Et  M.  Covillc,  poursuivant  son  idée,  me  dit  encore  ;
«  Ce  sera  le  signal  de  l’ouverture  immédiate  de  nouveaux
chantiers  ;  les  armateurs  paieront  leur  navire  aussi  cher  qu’il
le  faudra,  certains  de  réaliser  encore  de  beaux  bénéfices  ;  les
chantiers  se  multipliant  abaisseront  à  leur  tour  les  prix,  si
bien  qu’il  se  produira  pour  la  marine  à  vapeur  ce  qui  s’est  produit ­
  pour  la  marine  à  voiles.  Une  flotte  de  steamers  se  constituera. ­
  Ainsi  a  agi  l’Allemagne;  ainsi  devons-nous  faire.  »
Le  système  de  M.  Coville  m’avait  d’abord  semblé  séduisant, ­
  mais  en  y  réfléchissant,  il  m’a  paru  qu’il  aboutirait
tout  simplement  à  consacrer  le  monopole  des  constructeurs
dont  l’armement  ne  veut  plus.  Il  importe  peu  à  la  construction ­
  qu’on  lui  enlève  sa  prime  —  si  la  même  loi  impose
d’autre  part  à  l’armateur,  sous  peine  de  perdre  toute  sub-
        <pb n="211" />
        iga  LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.
vention,  l’obligation  formelle  de  ne  s’adresser  qu’aux  chantiers ­
  français  pour  ses  commandes.  Le  constructeur  prélève
déjà  à  son  profit  —  M.  Duprat  l’a  démontré  —  une  part
considérable  de  la  prime  à  la  navigation,  par  suite  de  la  différence ­
  de  ses  prix  avec  ceux  de  l’étranger  j  il  l’absorberait
davantage  encore  pour  rattraper  sa  propre  prime  ;  quant  à
l’armateur,  sa  situation  ne  changerait  pas  :  il  serait  demain
aussi  tondu  qu’hier  et  resterait  sous  la  même  dépendance
étroite  de  quelques  établissements.
*
*  *
Aurait-il,  du  moins,  l’espoir  de  trouver  un  marché  plus
abondant  de  navires  dans  d’autres  centres  de  constructions
navales,  en  dehors  de  Nantes,  Saint-Nazaire,  Rouen,  du
Havre?  Il  ne  le  semble  pas.
Sur  la  Méditerranée,  les  chantiers  de  La  Seyne  rentrent  pleinement ­
  dans  la  catégorie  des  «  sous-arsenaux  »  dont  a  parlé
M.  Bernard.  Les  constructions  militaires  étrangère  et  française ­
  y  priment  plus  que  jamais  la  production  commerciale;
en  1899,  sur  9  navires  mis  en  construction  ou  en  réparation
sur  les  cales  de  La  Seyne,  9  étaient  des  bâtiments  de  guerre.
L’avenir  peut,  il  est  vrai,  modifier  cette  situation  ;  les
chantiers  de  La  Seyne  ont  construit  de  magnifiques  bateaux
de  commerce,  les  transatlantiques  la  Bourgogne  —  de  triste
mémoire  —  la  Gascogne,  le  Brésil,  l'Italie,  la  France,  le
Cliolon,  etc.,  et  de  grands  voiliers  quatre-mâts,  pour  la  maison ­
  Bordes.
Rien  ne  leur  serait  plus  facile  que  de  satisfaire  à  une  partie
des  besoins  de  la  flotte  marchande,  si  celle-ci  les  alimentait
uniquement.  Mais  pour  bien  des  mois  encore  La  Seyne  est
assurée  de  commandes  militaires.  Les  ordres  commerciaux
lui  seront  plutôt  une  gêne,  et  si  elle  les  accepte,  leur  prix
s’en  ressentira.
        <pb n="212" />
        rROBL.  .MARCH.

13

LfeS  CHANTIERS  FRANÇAIS.  ig3
A  La  Ciotat,  la  Compagnie  des  Messageries  maritimes  travaille ­
  surtout  pour  son  propre  compte.  Elle  construit  pour
ses  lignes  des  paquebots  luxueux  :  VJinnam,  le  Pacifique,
l’Atlantique  ;  cependant,  la  Hotte  commerciale  ne  saurait
attendre  un  grand  secours  de  ses  chantiers  (*),  qui  ne  sont
pas  organisés  pour  produire  économiquement.
A  Port-de-Bouc,  les  chantiers  et  ateliers  de  Provence  témoignent ­
  d’une  activité  très  grande,  mais  sont  trop  récemment ­
  établis  pour  qu’on  puisse  porter  sur  leur  production
future  un  jugement  certain.
Le  port  de  Cette,  rival  de  Barcelone,  admirablement  placé
pour  devenir  un  centre  important  de  construction  navale  —
car  il  se  trouve  à  portée,  par  mer,  des  minerais  d’Espagne,
d’Italie,  de  Grèce  et  d’Algérie,  par  chemin  de  l'er  des  minerais ­
  des  Pyrénées  et  des  Corbières,  et  des  houillères  du
Gard,  de  l’Hérault,  du  Tarn  et  de  l’Aveyron  —  ne  développera ­
  cette  branche  de  son  industrie  qu’après  l’installation
des  usines  Schneider.
A  Bordeaux,  sur  les  quatre  chantiers  de  constructions
navales  existants,  le  premier  et  plus  important  de  ces  établissements ­
  —  les  Chantiers  et  ateliers  de  la  Gironde  —  où
un  millier  d’ouvriers  trouvent  du  travail,  ne  construit  que
des  navires  de  guerre  ;  le  chantier  de  la  Société  Dijle  et  Bacalan,
  qui  vient  ensuite,  travaille  au  moins  autant  pour  les
compagnies  des  chemins  de  1er  que  pour  la  navigation  ;  le
troisième,  le  chantier  Labat  et  Limousin,  lance  surtout
des  navires  de  bois  de  faible  tonnage  ;  quant  aux  Chantiers
maritimes  de  Bordeaux,  situés  dans  le  quartier  de  Bacalan,

(i)  La  Ciotat  et  La  Seyne  font  honneur  à  notre  industrie  pour  la  qualité  supérieure
des  navires  qu’ils  lancent.  Sir  Charles  Dilke  a  émis  sur  eux  l’opinion  suivante  :
«  La  Seyne  et  La  Ciotat  construisent  les  meilleurs  navires  qui  existent,  malgré  le
désavantage  naturel  de  leur  situation.  Ces  chantiers  n’ont  ni  charbon,  ni  matières  premières, ­
  ni  main-d’œuvre  à  bon  marché  et  si  néanmoins  ils  arrivent  à  de  bons  résultats  ;
ceux-ci  sont  dus  au  talent  dont  les  Français  ont  lait  preuve.  »
        <pb n="213" />
        194  le  problème  de  la  marine  marchande.
sur  la  rive  gauche  de  la  Gironde,  en  aval  du  Bassin  à  îlot,
ils  n’ont,  jusqu’à  présent,  mis  sur  cale  que  des  voiliers.
A  Dunkei'ijue,  qui  reçoit  de  la  région  la  plus  industrielle
de  la  France,  par  des  canaux  à  grande  section  et  des  voies
ferrées,  la  matière  première  à  un  exceptionnel  bon  marché,
une  société  s’est  bien  constituée,  au  capital  de  six  millions
de  francs  sous  le  nom  de  Société  des  ateliers  et  des  chantiers
de  France,  en  vue  de  la  construction  de  cargo-boats  d’une
portée  de  2,000  à  0,000  tonnes,  mais  elle  en  est  encore  à  la
période  d’installation.
Et  c’est  tout  !  Les  autres  chantiers  de  France  ne  produisent ­
  guère  que  des  bateaux  de  pèche,  des  lougres,  goélettes,
barges,  dragues,  remorqueurs,  etc.
*
,  *  *
Deux  constatations  ressortent  de  cette  revue  rapide  des
ressources  mises  à  la  disposition  de  l’armement  par  l’industrie ­
  française  des  constructions  navales  :
1°  La  marine  marchande  ne  peut  actuellement  pas
compter  sur  les  seuls  chantiers  nationaux  pour  lui  procurer
la  ßolte  de  concurrence  nécessaire  à  son  immédiat  relèvement ­
  ;
2°  Il  ij  a  cependant  une  telle  sève  latente,  une  telle  puissance ­
  de  vie,  non  seulement  dans  les  grands  chantiers,  mais
encore  dans  une  série  d’autres  établissements  —  ceux  du
groupe  nantais,  surtout  —  (jiie  ce  serait  une  faute  lourde
d’entraver,  par  une  loi  imprudente,  le  développement  et  la
production  de  jour  en  jour  grandissants  d’une  industrie  appelée ­
  à  rendre,  dans  l’avenir,  les  plus  précieux  services  à
notre  flotte  commerciale.
Concilier  les  besoins  urgents  du  présent,  avec  la  sauvegarde ­
  de  Vavenir,  telle  est  donc,  dès  maintenant,  la  tâche
        <pb n="214" />
        LES  CHANTIERS  FRANÇAIS.  ig5
ijui  apparaît  comme  la  seule  juste,  la  seule  légitime,  la  seule
indiquée  pour  le  législateur;  s’il  doit  aller,  comme  le  relèvement ­
  nécessaire  de  la  marine  marchande  lui  en  impose
Vobligation,  vers  la  compensation  d’armement,  afin  de  permettre ­
  à  la  marine  marchande  de  reprendre  élan,  force  et
courage,  qu’il  s’efforce  en  meme  temps  de  conserver  les  réserves ­
  d’énergie  qui  s’accumulent,  pour  les  luttes  futures,
dans  l’industrie  française  des  constructions  navales,  et  de
favoriser  la  poussée  des  chantiers  naissants  de  Nantes,  Dunkerque, ­
  Bordeaux,  Port-de-Bouc,  Cette,  La  Pallice,  etc.  La
construct  ion  maritime  française  est  en  voie  de  renaissance  ;
elle  montre  une  activité  dont  nous  étions  depuis  longtemps
déshabitués.  Efforçons-nous  de  concilier  ses  intérêts,  quelques ­
  difficultés  que  nous  y  rencontrions,  avec  ceux  de  l’armement. ­
  Soyons,  s’il  se  peut,  audacieux  avec  mesure.
        <pb n="215" />
        CHAPITRE  V

LA  PUISSANCE  MARITIME  DE  L’ANGLETERRE

I.  Une  visite  à  M.  Camben.
Il  est  une  catégorie  de  diplomates  dont  la  «  carrière»  se
borne  à  un  rôle  d'apparat,  et  dont  le  zèle  se  restreint  à
suivre  de  près  les  intrigues  qui  se  nouent  tant  au  Parlement ­
  français  que  dans  les  cours  étrangères.  N’allez  point
les  entretenir  des  relations  de  peuple  à  peuple  que  le  commerce ­
  établit  ;  ne  leur  demandez  pas  de  renseignements  sur
la  marche  ascendante  ou  descendante  des  importations  ou
des  exportations;  surtout,  n’attendez  point  d’eux  des  solutions ­
  pratiques  des  problèmes  économiques  actuels,  des
idées  neuves,  des  vues  d’avenir.  L’étude  des  moyens  propres ­
  à  accélérer  ou  à  accroître  les  échanges,  par  conséquent
à  augmenter  la  prospérité  industrielle  et  commerciale,  leur
paraît  d’ordre  secondaire  :  c’est  là  de  la  besogne  subalterne,
dont  leurs  Excellences  ne  sauraient  se  préoccuper  sans  déchoir. ­
  Aussi  vous  engageront-ils  —  le  plus  courtoisement
du  monde  —  à  parler  de  ces  matières  aux  consuls.
Tous  nos  ambassadeurs  ne  témoignent  heureusement  pas
la  même  indiiTérence  au  commerce  extérieur  de  la  France  :
il  en  est  qui  considèrent  avec  raison  que  l’expansion  d’un
pays  c.s\  fonction  de  sa  prospérité.  Ils  savent  que  dans  l’humanité ­
  nouvelle,  avide  de  débouchés,  en  &amp;lt;juôte  de  marchés
de  plus  en  plus  nombreux  et  importants,  toute  nation  est
        <pb n="216" />
        LA  PUISSANCE  MARITIME  DE  l/ANGLETERRE.  I97
tenue  de  développer  son  influence  au  dehors  sous  peine  de
s’acheminer  rapidement  vers  son  déclin.
M.  Paul  Cambon,  notre  représentant  dans  le  Royaume-Uni,
  est  un  de  ces  patriotes  éclairés  dont  la  pensée  puissante
et  réfléchie  scrute  volontiers  les  questions  les  plus  diverses
et  ne  dédaigne  pas  de  s’attarder  à  l’examen  des  problèmes
techniques,  du  moment  que  l’intérêt  de  notre  pays  est  en
jeu.  Je  savais  avant  même  d’avoir  eu  l’honneur  d’être  reçu
par  lui  que  l’objet  de  mon  voyage  ne  le  laisserait  pas  indifférent ­
  ;  je  connaissais  son  esprit  sagace  et  hardi,  et  j’avais
des  raisons  de  croire  que  sa  bienveillante  approbation  serait
acquise  à  toute  idée  de  réforme  ayant  pour  objet  le  développement ­
  du  commerce  maritime  français.  Divers  traits  de  sa
carrière  diplomatique  accusent  en  effet  son  souci  constant
il’étendre  autant  qu’il  est  en  son  pouvoir  l’influence  française ­
  et  de  secouer,  dans  la  mesure...  diplomatique  où  il  le
peut,  l’inertie  coutumière  des  intéressés.  Qu’on  me  permette
à  ce  sujet,  avant  de  fixer  brièvement  le  souvenir  de  ma  visite
à  M.  Paul  Cambon,  de  rapporter  l’anecdote  suivante  dont
je  puis  garantir  l’authenticité.
On  sait  qu’avant  d’être  nommé  représentant  de  la  France
à  Londres,  M.  Cambon  occupa  le  poste  d’ambassadeur  à
Constantinople.  La  Chambre  de  commerce  française  de  cette
ville  publie  un  Bulletin  où  sont  naturellement  discutées
toutes  les  questions  propres  à  intéresser  ses  membres.  L’une
des  plus  importantes  pour  un  commerçant  est  assurément
celle  du  transport  de  ses  marchandises.  Or,  le  Bulletin  se
vit  un  jour  obligé  de  constater  que  si  les  compagnies  allemandes ­
  multipliaient  les  efforts  pour  seconder  le  développement ­
  de  leur  commerce  national  avec  la  Turquie  et  les
pays  balkaniques,  il  n’en  était  pas  de  même  Messageries
maritimes.  L’indolence  de  cette  compagnie  portait  à  nos
compatriotes  un  incontestable  préjudice.  Les  réclamations
        <pb n="217" />
        ig8  LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.
dont  le  Bulletin  se  fit  l’écho  eurent  le  don  d’agacer  le  conseil ­
  d’administration  des  Messageries  maritimes,  mais  non
celui  de  le  décider  à  renoncer  à  ses  errements  et  à  son  indifférence. ­

Lors  du  banquet  annuel  de  la  Chambre  de  commerce
française  de  Constantinople,  M.  Paul  Cambon,  en  sa  qualité
d’ambassadeur,  fut  naturellement  convié  à  cette  fête.  Le
toast  que,  suivant  la  coutume,  il  porta,  félicitait  les  commerçants ­
  des  résultats  obtenus,  les  engageait  à  redoubler
d’efforts,  les  encourageait  à  persévérer  dans  la  voie  des
améliorations  incessantes,  les  remerciait  du  zèle  et  de  l’énergie ­
  qu’ils  mettaient  à  défendre  les  intérêts  français.  Des
applaudissements  chaleureux  accueillirent  cette  harangue.
Tout  autre  langage  eût  paru  surprenant  dans  la  bouche
d’un  ambassadeur  français  :  mais  c’est  justement  un  tel  discours ­
  qui  déplut  aux  Messageries  maritimes.  Le  conseil
d’administration  de  cette  étonnante  société  ne  vit  dans  les
éloges  et  les  encouragements  décernés  à  la  Chambre  de
commerce  que  des  critiques  à  son  adresse.  Il  se  rendait  parfaitement ­
  compte  que  rien  ne  l’autorisait  à  prendre  sa  part
des  louanges  attribuées  à  tous  ceux  qui  s’efforçaient  de
développer  dans  ces  régions  l’influence  française  :  son  devoir
était,  semble-t-il,  de  les  mériter  à  l’avenir.  Pas  un  instant  il
n’y  songea.
Par  contre,  n’ayant  pas  été  à  la  peine,  il  tint  rigueur  à
l’ambassadeur  de  ne  l’avoir  pas  mis  quand  même  à  l’honneur. ­
  Si  bien  que  M.  Cambon  se  trouvant  plus  tard  de  passage ­
  à  Paris  reçut  un  jour  la  visite  du  président  du  conseil
d’administration  des  Messageries  maritimes  qui  venait  lui
reprocher,  en  termes  aussi  enveloppés  que  possible,  d’avoir
«  pris  parti  contre  la  Compagnie  »  pour  la  Chambre  de  commerce. ­

M.  Cambon  ne  crut  pas  devoir  perdre  son  temps  à  une
        <pb n="218" />
        LA  PUISSANCE  MARITIME  DE  l’aNGLETERRE.  I99
jiistificalioii  au  moins  inutile.  Il  profita  simplement  de  l’occasion ­
  pour  manifester  son  étonnement  de  ce  qu’une  compaqnie
  puissante  comme  les  Messageries  n’eût  pas  le  souci
d’échapper  à  toute  critique,  ne  s’inqéniat  pas  à  rendre  impossible ­
  tout  reproche,  alors  qu’il  ne  tenait  qu’à  elle  d’augmenter ­
  son  fret  dans  des  proportions  considérables  et,  par
suite,  de  satisfaire  à  la  fois  les  commerçants  qui  l’accusaient
de  négligence  et  ses  propres  actionnaires.  Pourquoi  laisser
aux  Allemands  les  avantages  dont  les  Français  pouvaient  si
aisément  profiter  ?  Evidemment  M.  Cambon  supposait  le
conseil  d’administration  mal  informé  et  il  se  fit  un  devoir  de
communiquer  à  son  président  les  renseignements  qu’il  avait
personnellement  recueillis  de  visu  et.  audita  au  cours  d’un
voyage  à  bord  d’un  paquebot  des  Messageries.  Ce  dernier
Tl  avait  pas  ¡iris  sur  sa  route  une  seule  tonne  de  marchandise, ­
  bien  que  partout  où  l’on  passait  les  consuls  fussent
unanimes  à  déclarer  :  «  Si  les  Messageries  voulaient  être
raisonnables,  elles  pourraient  embarquer  ici  i,000,  1,000
ou  même  2,000  tonnes.  »
Quelle  ne  dut  pas  être  la  surprise  de  M.  Cambon,  lorsque,
au  lieu  de  la  réponse  qu’il  était  en  droit  d’attendre  —  une
promesse  d’aviser  pour  l’avenir,  ou  tout  au  moins  d’étiidier
la  question  —  son  interlocuteur,  tranquillement,  lui  donna
l’explication  que  voici  :
«  A^ous  ne  recherchons  pas  le  fret  parce  que  nous  avons  êi
Marseille  un  bassin  trop  étroit  pour  Vusage  de  nos  grands
bateaux.  Nous  sommes  contraints  de  faire  décharger  ceux-ci
par  des  chalands  ;  il  y  a  double  manutention  et  le  débarquement ­
  est  trop  onéreux.  Dans  ces  conditions,  nous  préférons
ne  pas  prendre  de  fret.  »
M.  Cambon  fit  remarquer  qu’il  existait  à  Marseille  d’autres
bassins  plus  vastes.  11  s’étonna,  à  juste  titre,  que  le  transfert
île  l’attache  des  Messageries  n’eût  pas  eu  lieu  depuis  long-
        <pb n="219" />
        200  LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.
temps  et,  plus  encore,  qu’on  ne  parût  môme  pas  y  songer
pour  l’avenir.
«  La  raison  en  est  simple,  répondit  le  président  délégué.
Nous  avons  un  traité  avec  une  société  de  déchargement  dont
les  bureaux  sont  situés  en  face  de  notre  bassin  actuel.  Nous
ne  pouvons  songer  à  rompre  notre  traité,  »
Sans  s’émouvoir,  M.  Cambon  demanda  :  «  Quelle  indemnité ­
  auriez-vous  donc  à  payer  au  cas  de  dénonciation  de  ce
traité?»  L’interlocuteur,  effaré,  répondit:  «Mais....  au
moins  deux  cent  mille  francs  !  »
—  Et  vous  hésitez  ?
Ce  fut  le  tour  du  président  délégué  d’ôtre  stupéfait.  Un
moment,  il  dut  croire  que  M.  l’ambassadeur  voulait  plaisanter. ­
  Mais  non;  il  paraissait  au  contraire  très  convaincu...
Le  représentant  des  Messageries  ne  continua  plus  une  conversation ­
  qui  le  «  médusait  ».
J’ai  tenu  à  rapporter  cette  anecdote  qui  ne  sera,  quant  à
la  matérialité  des  faits,  démentie  ni  par  M.  Cambon  ni  par
son  interlocuteur,  parce  qu’elle  démontre  d’une  façon  topique, ­
  d’une  part  l’esprit  de  décision  hardie  et  nette  de  notre
ambassadeur  à  Londres;  de  l’autre,  la  timidité  extréme,
invraisemblable  de  nos  grandes  compagnies  de  transports
maritimes.  Il  saute  aux  yeux,  en  effet,  que  les  bénéfices  résultant ­
  d’un  accroissement  considérable  du  fret  auraient
rapidement  compensé  le  sacrifice  consenti  par  les  Messageries ­
  et  que  cette  augmentation  eût  été  pour  l’avenir  une
source  importante  de  revenus.  Cèt  effroi  de  la  nouveauté  et
du  progrès,  cette  méfiance  continuelle  des  hommes  qui
émettent  une  idée  réformatrice,  nous  la  retrouvons  partout.
Au  cours  de  l’audience  que,  très  obligeamment,  il  m’accorda ­
  dès  mon  arrivée  à  Londres,  M.  Cambon  insista  sur  ce
point  capital  :  la  nécessité,  pour  les  intéressés,  de  l’initiative,
des  efforts  personnels,  la  recherche  et  la  mise  à  profit  des
        <pb n="220" />
        LA  PUISSANCE  MARITIME  DE  l’aNGLETERRE.

20  T

renseignements  autres  que  ceux  fournis  par  les  pièces  officielles, ­
  forcément  incomplètes.  Nos  commerçants  redoutent
de  s’aventurer  :  ils  ne  se  décident  qu’après  expérience  faite...
par  les  autres.  De  sorte  qu’ils  arrivent  un  peu  comme  les
carabiniers  d’OiTenbacli  et  qu’ils  éprouvent  par  cela  même
beaucoup  plus  de  difficultés  à  s’imposer.  Et  malheur  à  qui,
sans  y  être  convié,  s’avise  de  vouloir  leur  donner  de  bons
conseils.  M.  Cambon  m’en  fournit  un  exemple  topique.
Un  ministre  des  affaires  étrangères  envoya  récemment  en
mission  des  agents  chargés  de  se  livrer  sur  place  à  une  série
d’enquêtes  destinées  à  recueillir  la  plus  grande  somme  possible ­
  d’informations  sur  les  pays  visités,  leurs  ressources  et
leurs  besoins,  de  façon  à  pouvoir  mettre  à  la  disposition  des
Chambres  de  commerce  des  renseignements  complets  et
circonstanciés.  L’un  de  ces  agents  —  aujourd’hui  consul  —
ancien  secrétaire  de  M.  Cambon,  s’employa  pendant  une
année  entière  à  de  consciencieuses  recherches  économiques
dans  les  Etats  balkaniques.  Nanti  d’une  abondante  moisson
de  documents  et  enflammé  d’un  beau  zèle,  il  demanda  et
obtint,  à  son  retour  en  France,  l’autorisation  de  donner  une
série  de  conférences  pour  communiquer  sans  retard  aux
Chambres  de  commerce  le  résultat  de  ses  investigations.  Il
allait  de  ville  en  ville,  signalant  les  marchés  encore  libres
qu’un  léger  effort  permettrait  à  telle  ou  telle  industrie,  suivant ­
  les  lieux,  de  conquérir,  indiquant  les  moyens  de  lutter
avantageusement  contre  la  concurrence  possible  de  l’étranger. ­
  Pour  plus  de  certitude,  il  ne  dédaignait  pas  d’entrer
dans  les  plus  infimes  détails  techniques  sur  les  moyens  pratiques ­
  d’expédier  telle  ou  telle  marchandise,  conseillait  certains ­
  modes  d’emballage,  etc.,  etc.  Tant  de  vertueux  dévouement ­
  aux  intérêts  de  ses  compatriotes  devait  recevoir
sa  récompense.  Lorsque  M.  Cambon  revit  son  ancien  secrétaire, ­
  il  en  recueillit  le  mortifiant  aveu  de  son  insuccès
        <pb n="221" />
        202  LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.
complet  .  «  On  m\i  reçu  à  peu  pi'ès  partout  comme  ai  f  allais
demander  de  Vargent  »,  déclara  mélancoliquement  le  conférencier ­
  désabusé.  Il  faut  bien  avouer,  en  effet,  que  la  majeure
partie  du  public  français  réserve  sa  confiance  à  ceux  qui  ii’ont
souci  que  de  l’exploiter  :  il  est  vrai  que  ceux-là  clament  bien
haut  à  tout  propos,  et  hors  de  propos,  leur  absolu  désintéressement. ­
  Nos  habitudes  sont  telles  sur  ce  point  qu’il  semble
inadmissible  à  la  plupart  des  gens,  non  certes  qu’on  puisse
être  guidé  par  le  seul  amour  du  bien  public,  mais  qu’on  ne
le  crie  pas  sur  les  toits  :  l’idée  ne  venait  même  pas  aux  auditeurs ­
  de  notre  missionnaire  de  profiter  des  renseignements
(ju’il  leur  fournissait  avec  obligeance.  Du  moment  qu’il
s’agissait  d’un  effort  à  accomplir,  d’une  tentative  directe,
personnelle,  ce  n’était  plus  sérieux  !
Une  telle  apathie  devient  mortelle  quand  il  faut  lutter
contre  des  concurrents  habiles,  ardents,  toujours  en  quête
de  nouveaux  clients  et  sachant  se  plier  à  leurs  caprices  ou  à
leurs  gonts.  Nos  procédés  commerciaux  surannés  ne  répondent ­
  plus  aux  exigences  nouvelles  de  la  lutte  économique
(pii  met  aux  prises  les  nations  de  l’ancien  et  du  nouveau
continent.
M.  Paul  Cambon,  en  racontant  ces  choses,  ne  se  montrait
cependant  pas  pessimiste.  Sa  foi  dans  les  destinées  de  la
patrie  demeure  entière  et  c’est  avec  une  satisfaction  marquée
qu’il  constatait,  au  cours  de  notre  entrevue,  l’élan  qui,  depuis ­
  quelques  années,  se  manifeste  parmi  nos  industriels  et
nos  commerçants  pour  regagner  le  terrain  perdu.  Il  louait,
en  particulier,  l’activité  de  la  Chambre  de  commerce  française ­
  de  Londres  et  de  ceux  de  nos  compatriotes  qui  viennent ­
  chercher  un  débouché  à  leurs  produits  sur  le  marché
anglais.
Longuement,  nous  causâmes  de  la  marine  marchande,  de
son  importance,  de  son  rôle,  des  vices  de  son  organisation
        <pb n="222" />
        LA  PUISSANCE  MARITIME  DE  l’aNGLETERRE.

2o3

actuelle.  Il  ne  m’appartient  pas  de  traduire  ici  l’opinion  de
notre  ambassadeur  sur  le  fond  de  la  question,  mais  ce  que
je  puis  affirmer,  c’est  qu’il  pense,  lui  aussi,  que  la  prospérité ­
  de  notre  flotte  commerciale  est  une  question  vitale  pour
le  pays.  Voyant  d’ailleurs  grandir  sous  ses  yeux  l’incomparable ­
  marine  anglaise,  comment  ne  trouverait-il  pas  surprenant ­
  et  déplorable  que  la  France  ne  construise  plus  que  des
voiliers  !  Comment  l’ancien  préfet  du  Nord,  (pii  réclama  dès
1878  l’amélioration  du  port  de  Dunkerque  et  la  création
d’un  grand  réseau  de  canaux  dans  cette  région  de  la  France,
ne  regretterait-il  pas  les  retards  apportés  à  l’exécution  de
ces  travaux,  leur  insuffisance  et  l’éparpillement  de  nos  efforts
sur  bien  des  points  inutiles,  au  gré  des  compétitions  d’inté*-léls
  et  des  appétits  locaux?  Comment  un  esprit  aussi  clairvoyant ­
  (pie  le  sien  ne  souhaiterait-il  pas  une  réforme  du  système ­
  de  protection  maritime  actuel  (pii,  coûtant  si  cher,
donne  d’aussi  médiocres  résultats  ?
M.  Paul  Cambon,  de  sa  voix  claire  et  ferme,  m’expliqua
dans  cette  audience  la  nécessité,  pour  notre  ¡lays,  d’introduire ­
  la  méthode  dans  nos  dépenses  publiques,  de  ne  pas
disséminer  nos  ellbrls  sur  tous  les  points  à  la  fois,  de  ne  pas
gâcher  les  millions  en  vains  travaux,  mais  de  les  employer
])lut(U  à  sillonner  la  France  de  voies  navigables,  de  canaux,
qui  décupleront  sa  force  industrielle.
((  Au  premier  rang  de"toutes  les  nécessités,  me  dit-il,  je
¡(lace  pour  nous,  Français,  celle  de  refaire  une  marine  marchande, ­
  sans  laquelle  nous  allons  nous  trouver  les  premiers
exposés  aux  coups  terribles  de  la  concurrence  américaine.
L’Angleterre,  malgré  sa  flotte,  a  l’effroi  de  cette  concurrence ­
  :  elle  se  demande,  ayant  atteint  au  faîte  de  la  puissance ­
  industrielle,  si  l’entrée  en  lice  des  Etats-Unis  contre
la  vieille  Europe  ne  marquera  pas  l’ère  de  sa  décadence,
ijüs  journaux  anglais  et  français  parlent  souvent  de  l’alliance
        <pb n="223" />
        LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.

2o4
anglo-américaine  ;  certes,  les  hommes  d’Elal  anglais  sont
tro|)  remarquables  et  trop  avisés  pour  ne  pas  maintenir,
même  au  prix  de  réels  sacrifices,  autant  (ju’ils  le  ¡»onrront,
la  bonne  harmonie  entre  le  Royaume-Uni  et  la  grande  république ­
  américaine;  mais  ils  n’enq)écheront  ¡»as,  ils  ne  peuvent ­
  pas  empêcher  que  la  force  même  des  choses,  supérieure
dans  ses  effets  à  toutes  les  combinaisons  diplomatiques,
conduise  les  deux  ])ays  à  un  violent  antagonisme  d’intérêts ­
  (').  Lord  Rosebery,  dans  un  discours  récent,  adjurait
la  nation  anglaise  de  se  réveiller,  de  s’organiser  pour  les
luttes  industrielles  et  commerciales  inévitables  et  prochaines.
11  voyait  juste  !  Tâchons,  en  France,  de  secouer  notre  apathie ­
  :  nous  ne  demeurerons  une  grande  nation  (pie  si  nous
faisons  preuve  d’une  énergie  virile  et  d’une  volonté  soutenue
dans  Vaction  !  »
M.  Paul  Cambon  voulut  bien  me  montrer  une  brochure
qu’il  venait  de  recevoir  de  son  friire,  ambassadeur  à  Washington, ­
  et  dans  hujuelle  se  trouvaient  résumés  en  de  saisissants
graphiques  les  travaux  des  consuls  américains  à  l’étranger
toucliant  l’expansion  commerciale  de  leur  pays.  La  carte
des  Etats  d’Europe  y  était  criblée  de  points  noirs,  qui  mar-(piaient
  autant  de  débouchés  jiour  l’industrie  yankee.  Une
énorme  progiession  du  commerce  extérieur  américain  s’af-(i)

  La  New  Liberal  Review  a  fait  au  mois  de  mars  k.hh  une  eii&amp;lt;|uèle  (|ue  signale  dans
un  récent  rapport  M.  Harthelémy,  chancelier  du  consul  de  France  à  Londres,  et  (pii
corrobore  les  déclarations  de  M.  Cambon.  Celte  empiète  soumettait  à  un  certain
nombre  de  personnalités  la  question  suivante  :  Notre  suprématie  commerciale  ;  comment
la  maintenir  ?
M.VV.  H.  Lever,  l’un  des  personnages  interviewés,  a  dit  qu'il  estimait  que  le  vingli(;ine
siècle  réservait  fatalement  la  sujirématie  commerciale  aux  Etats-Unis.  Un  autre,  M  .  Wilson, ­
  a  déclaré  (pie  F  .Allemagne,  les  États-Unis,  la  Bussie,  la  Belgi(pie,  la  Hollande  et
même  l'Italie  gagnaient  chaque  jour  du  terrain,  tandis  (pie  l’Angleterre  était  en  pleine
stagnation,  et  la  France  aussi,  d'ailleurs.
En  somme,  comme  l'indique  M.  Barthélémy,  l'opinion  anglaise  voit  maintenant  directement ­
  le  développement  de  l’autre  côté  de  l’.\tlanti(pie  d’un  monde  nouveau,  libre  de
toutes  les  charges  ipii  ¡lèsent  sur  l’ancien,  ouvert  à  toutes  les  activités,  s'exerçant  à
tous  les  arts,  à  toutes  les  sciences  et  qui  fait  cha([ue,jour  surgir  devant  la  vieille  Europe
la  menace  de  plus  en  plus  grande  d'une  concurrenc  ;  formidabie.  Et  l'.Vnglais  s'en  elfraie.
        <pb n="224" />
        LA  PUISSANCE  MARITIME  DE  l’aNGLETERRE.

2o5

finiiiiit  [)ar  la  comparaison  de  ces  cartes  avec  celles  des  années ­
  précédentes.  Les  petits  points  envahissent  la  plupart
des  (jrands  centres  anglais,  assiègent  certains  centres  allemands ­
  et,  Iranchissant  les  barrières  douanières  de  M.  Méline,
cheminent  vers  Paris.  En  Asie,  en  Tiirguie,  en  Extrême-Orient,
  ce  ne  sont  pins  des  points,  ce  sont  de  larges  taches
noires  qui  s’étalent  sur  le  papier...
Peut-être  notre  éminent  ambassadeur  à  Londres  sera-t-il
sm  pris  de  retrouver  ici  l’écho,  bien  aflaibli  d’ailleurs,  du
long  entretien  qu’il  me  fit  l’honneur  de  m’accorder.  Si  je
livre,  assurément  contre  son  gré,  ces  leuillets  de  mes  notes
au  vent  de  la  publicité,  c’est  d’abord  parce  qu’ils  ne  contiennent ­
  rien  de  confidentiel  ;  c’est  aussi,  c’est  surtout  en
raison  .des  conseils  qu’ils  renferment.  Dans  la  bouche  de
l’homme  qui  s’est  illustré  par  une  longue  carrière  de  services ­
  rendus  au  pays  et  par  une  clairvoyance  dont  les  documents ­
  diplomatiques  relatifs  aux  a  flaires  d’Arménie  donnent
la  mesure,  il  m’a  semblé  que  ces  conseils  prenaient  la  gravité ­
  et  l’ampleur  d’avertissements  prophétiques.
II.  La  marine  anglaise.
«  Être  maître  de  la  Manche  pendant  quelques  jours  !...  »
f’/est  en  vain  que  Napoléon,  dans  la  lutte  mortelle  ipi’il
livrait  à  l’Anglais,  accumula  les  efforts  pour  réaliser  ce  dessein ­
  ardemment  poursuivi.  L’escadre  de  Villeneuve  fut  détruite, ­
  le  camp  de  Boulogne  levé  et,  sur  les  flots  de  la
Manche  comme  sur  ceux  de  l’Atlantique  et  de  la  Méditerranée, ­
  le  pavillon  britannique  resta,  malgré  tout  le  génie
d’un  homme  exceptionnel,  debout  et  victorieux.  Un  siècle
s’est  écoulé  depuis  ;  mais  aujourd’hui  comme  autrefois,  la
grandeur  de  l’Angleterre  demeure  encore  liée  à  la  grandeur ­
  de  sa  flotte.
        <pb n="225" />
        (i)  Gabriel  Charmks,  La  Guerre  maritime.

/
2o6  le  problème  de  la  marine  marchande.
Sur  terre,  l’Anglais  peut  essuyer  vingt  échecs  ;  sa  froide
obstination  et  les  immenses  ressources  pécuniaires  dont  il
dispose  lui  permetiront  d’attendre  impassible  et  fataliste  g  ne
l’adversité  se  lasse  de  l’accabler.  Sur  mer,  il  faut  qu’il  soi
invaincu  et  qu’il  le  soit  toujours,  car  une  guerre  navale
désastreuse  porterait  le  coup  le  plus  rude  à  sa  suprématie,
tarirait  les  sources  de  son  alimentation,  de  son  commerce,
de  son  industrie,  ruinerait  sa  richesse  présente  et  future,
serait  pour  les  autres  pays  le  signal  de  la  curée.
«  Tous  les  rivaux  de  l’Angleterre,  toutes  les  nations  jeunes,
ambitieuses,  ipii  ont  déjà  une  industrie  et  qui  se  préparent
à  avoir  une  marine  commerciale,  s’empresseraient  de  jouer
vis-à-vis  de  TAngleterre  le  rôle  (ju’elle  a  joué  elle-même
vis-à-vis  de  l’Amérique  lors  de  la  Sécession.  Ils  se  précipiteraient ­
  à  qui  mieux  mieux  sur  la  grande  proie  pour  en  arracher ­
  chacun  un  lambeau.  Si  la  lutte  durait  fpiehjues  mois,
les  armateurs  ruinés  seraient  obligés  de  vendre  leurs  navires
aux  puissances  étrangères  ;  partout  se  formeraient  de  nouvelles ­
  compagnies  de  navigation  remplaçant,  une  à  une,  les
compagnies  anglaises  dépossédées.  Et  quand  le  changement ­
  serait  opéré,  quand  le  courant  du  commerce  aurait
adopté  des  directions  nouvelles,  quelles  raisons  y  aurait-il
pour  que,  la  paix  venue,  il  se  remît  à  couler  vers  «  cette
«  petite  île  brumeuse,  au  milieu  d’une  mer  toujours  agitée  »
qui  pendant  de  si  longues  années  a  dô  au  merveilleux  génie
de  ses  habitants  et  à  leur  fortune  plus  merveilleuse  encore
d’accaparer  le  monopole  de  la  richesse  universelle  (')  !  »
Dominer  la  mer,  la  dominer  à  tout  prix,  militairement  et
commercialement,  tel  fut  dans  le  passé,  tel  n’a  pas  encore
cessé  d’étre  le  bnt  obstiné  de  la  politique  anglaise.  Pour  le
réaliser,  nos  voisins  ont  constitué  la  force  navale  la  plus
        <pb n="226" />
        4»

LA  PUISSANCE  MARITIME  DE  L
formidable  qu’on  ait  jamais  vue  ;  po
créé,  ils  possèdent  la  première  flotte  c&amp;lt;
Orqueil,  dira-t-on.  Non.  Conception  j
leur  situation  spéciale.  Ici,  mieux  qu’en  France,  la  fonction
a  su  créer  l’orqane.
Or,  les  services  que  l’Anqleterre  retire  de  sa  marine  marchande ­
  sont  immenses  :  c’est  par  l’inlatiqable  cargo-hoal  —
qui  va  cliarqer  à  des  milliers  de  lieues  de  la  mère  patrie  les
produits  du  sol  et  du  sous-sol,  les  apporte  en  hâte  dans  les
ports  britanniques  pour  les  réexporter  ensuite,  manufacturés
et  prêts  pour  la  consommation,  partout  où  il  y  a  chance  de
les  écouler  —  que  l’Anqlo-Saxon,  commerçant  né,  recueille
l’aliment  nécessaire  à  ses  besoins  d’échanqe,  prélève  sur  les
marchés  universels  de  fructueuses  commissions,  fait  vivre
&amp;lt;les  millions  de  salariés  et  marcher  des  milliers  d’usines,
assure  sa  propre  richesse  et  celle  de  son  pays  ;  c’est  qrâce
au  rapide  et  puissant  paquebot,  naviquant  d’un  bout  à
l’autre  du  monde,  que  se  relient  à  la  métropole  lointaine
les  colonies  éparses,  et  que,  sous  les  couleurs  de  l’Union
Jack,  surqit,  d’une  poussière  de  peuples,  le  faisceau  puissant ­
  du  plus  qrand  empire  des  temps  modernes.
Ayant  une  si  haute  mission  sociale  à  remplir,  il  sidüsait
à  la  flotte  marchande  anqlaise,  pour  devenir  l’une  des  premières ­
  du  monde,  qn’elle  put  se  procurer  des  matériaux  de
construction  abondants,  des  marins  nombreux,  dn  fret  en
quantité.  La  nature  y  a  pourvu  :  les  chantiers  de  la  Grande-Bretaqne
  ont  trouvé  dans  le  «  bloc  de  houille  et  de  fer  »  mis
ù  leur  portée  d’immenses  ressources  ;  la  population  aventureuse ­
  et  pauvre  de  la  côte  a  peuplé  les  navires  d’éipiipaqes
  robustes;  quant  au  fret,  comment  aurait-il  mampié
dans  un  pays  industriel  par  excellence,  hérissé  de  hauts
fourneaux,  d’usines,  de  manufactures,  ouvert,  par  surcroît,
qrâce  au  libre-échanqe,  à  la  production  universelle,  cepen-%



ils

ont

ANGLETERRE^
ur  l’attein
ommerciale  dT
liste  des  nécessités  de
        <pb n="227" />
        2o8

LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.

tlaiit  que  les  autres  nations  cadeiiassaleiil  jalousement  leurs
portes  ?
Mais  si  qramie  iïit-elle,  riinportance  île  ces  facteurs  de  la
puissance  maritime  que  nous  admirons  ne  suffirait  pas  à
expliquer  celle-ci,  si  l’on  ne  tenait  compte  en  même  temps
du  qoi'it  naturel,  de  la  passion  ijui  entraînent  l’Angleterre  vers
les  choses  de  la  mer.  (Iliaque  jour  y  voit  naître  des  sociétés
qui  ont  pour  but  l’exploitation  d’une  branche  du  trafic  maritime; ­
  les  «  new  registered  »  dont  l’annonce  paraît  dans
le  Shi/)/)ùi(/  World,  le  FairpUuj  et  dans  les  autres  journaux
ou  revues  nautiques  sont  en  nombre  considérable.  Il  en  est
d’importantes  et  de  modestes.  A  côté  de  la  grande  entreprise ­
  qui  crée  une  ligne  transocéanique,  se  fondent  incessamment ­
  de  petites  sociétés  ayant  en  vue  l’exploitation  d’un
seul  bateau.  Le  cajiital  est  réduit,  puisqu’il  ne  comprend
que  le  montant  de  l’acquisition  du  navire  et  un  fonds  de
roulement  peu  élevé,  recueillis  l’un  et  l’autre  au  moyen  d’actions ­
  d’une,  de  deux,  dix,  cinquante  livres.  Un  gérant  ou
majuKjer  dirige  l’entreprise,  moyennant  une  commission  qui
est  ordinairement  de  3  p.  loo  du  montant  des  frets  bruts.  Il
advient  parfois  que  le  constructeur  s’intéresse  au  sort  de  la
Société  et  consent  même  à  la  diriger.
Du  haut  en  bas  de  l’échelle  sociale,  des  milliers  d’individus ­
  exposent  ainsi  sur  les  Ilots  une  partie  de  leur  patrimoine,
lisent  avec  avidité  les  gazettes  spéciales,  s’intéressent  au
cours  du  fret,  suivent  les  publications  du  Lloyd,  s’occupent,
bien  que  non-professionnels,  des  questions  maritimes  —  en
sorte  que  la  nation  entière  finit  par  se  passionner  pour  elles.
Jadis,  la  France  connut  aussi,  sous  une  forme  un  peu  différente, ­
  ces  sortes  de  sociétés  en  participation,  ayant  pour
objet  l’exploitation  du  commerce  de  la  mer  :
«  Dans  nos  ports,  il  était  rare  qu’une  famille  aisée  n’eùt
pas  des  capitaux  engagés  sur  un  navire  de  la  ville  à  laquelle
        <pb n="228" />
        PUOBL.  MAR.  MARCH.

14

LA  PUISSANCE  MARITIME  DE  l’anGLETERRE.  20(&amp;gt;
elle  apparleiuiil,  navire  coinniaiulé  parmi  parent  on  un  ami.
La  navifjation  à  vapeur,  en  exigeant  de  puissants  capitaux,
a  changé  tout  cela  chez  nous,  eu  même  temps  que  Paris  attirait, ­
  par  ses  séductions  et  ses  ressources,  les  tendances  et
les  capitaux.  La  même  évolution  a  eu  lieu  également  et  versla
  même  époipie  de  Tautre  côté  de  la  Manche,  mais  à  mesure ­
  que  le  navire  à  vapeur  se  vulgarisait  et  devenait  entons;
points  un  outil  plus  économique,  les  associations  limitées
renaissaient  en  Angleterre  aussi  vivaces  (pi’autrefois(i).  »
Il  convient  toutefois  de  remaripier  la  dillérence  profonde
qui  sépare  les  anciennes  associations  des  ports  français  des
entreprises  navales  d’outre-Manche,  telles  que  nous  les
voyons  fonctionner  ;  ce  n’est  plus  un  groupe  fermé  de  négociants ­
  riches  ou  de  familles  aisées  qui  risque  ses  capitaux
sur  un  navire,  c’est  une  collectivité  anonyme  d’ouvriers,  de
capitalistes  ou  de  spéculateurs,  désireuse  d’opérer  un  placement, ­
  qui  constitue  aujourd’hui  neuf  fois  sur  dix  la  compagnie ­
  d’armement  anglaise.
La  destinée  de  ces  associations  n’est  pas  toujours  brillante ­
  ;  parfois  les  immcujers,  intéressés,  pour  toucher  leurs
3  p.  100  de  commission  sur  les  frets,  à  faire  naviguer  les^
vaisseaux  le  plus  fréipiemment  possible,  s’inquiètent  peu  de
les  user  vite  et  acceptent  des  transports  peu  réimmérateiirs
pour  les  actionnaires  ;  parfois  encore  l’entreprise  joint  difiicilement
  les  deux  bouts,  l’exploitation  isolée  d’un  navire  étant
peu  fructueuse,  en  raison  surtout  de  l’assurance  qui  grève
son  maigre  budget  beaucoup  plus  lourdement  que  celui  des
grandes  compagnies,  assurées  par  leurs  propres  soins.
Mais,  en  ces  dernières  années,  la  puissance  d’élan  de  la
marine  marchande  anglaise  fut  telle  que,  malgré  quelquesdécoiditures
  retentissantes,  ces  compagnies  d’armement

(i)  Yacht,  3  mars  njoi.
        <pb n="229" />
        (i)  Voir  chapitre  II,  p.  5i.

2  10  LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.
n’ont  pas  cessé  de  se  développer.  Certaines  —  qui  comptaient ­
  un,  deux  ou  trois  navires  à  leurs  débuts  —  possèdent
aujourd’hui  un  nombre  considérable  de  vaisseaux  et  distribuent ­
  à  leurs  actionnaires  un  dividende  de  8  p.  loo,  tout
en  ne  cessant  pas  d’auqmenter  le  nombre  de  leurs  unités.
Servie  par  des  conditions  économiques  favorables,  soutenue ­
  par  l’instinct  d’un  peuple  qui  voit  en  elle  Voiitil  de  vie
sans  lequel  toute  activité  s’arrêterait  sur  le  sol  natal,  la  flotte
commerciale  britannique  est  parvenue  à  ce  haut  degré  de
maîtrise  et  de  force  où  nul  effort  ne  semble  excessif.  Celui
que  lui  demanda  le  gouvernement,  au  début  de  la  guerre
du  Transvaal,  et  qu’elle  acconqilit  sans  difficulté,  témoigne
de  l’étendue  de  ses  moyens  d’action.
En  trois  semaines,  l’Angleterre  put  mobiliser  et  expédier
vers  l’Afriijue  du  Sud  i4b  steamers  jaugeant  près  de  700,000
tonnes,  et  transporter  cent  mille  hommes  sur  des  bâtiments
bons  marcheurs,  parfaitement  aménagés  pour  l’usage  auquel
ils  étaient  employés.
Peu  après,  elle  doublait  cet  effort  et  transportait  cent
autres  mille  hommes  à  l’extrémité  du  continent  africain,
essayant,  d’ailleurs  en  vain,  d’écraser  sous  les  coups  de
massue  de  ses  invasions  successives  la  race  héroïque  qui
lutte  encore  pour  la  défense  de  ses  foyers  et  de  sa  liberté.
J’ai  fait  allusion,  dans  un  précédent  chapitre  ('),  aux  difficultés ­
  rencontrées  par  le  gouvernement  français  pour  organiser ­
  chacune  de  nos  expéditions  lointaines.  J’y  reviens,  car
nul  exemple  n’oppose  en  un  contraste  plus  saisissant  la  faiblesse ­
  de  notre  marine  et  la  puissance  de  celle  de  notre  voisine. ­
  M.  Guillain,  rapporteur  général  du  budget,  a  cherché
à  évaluer  l’aide  militaire  que  la  France  peut  attendre  de  sa
flotte  commerciale.  Il  en  fixe  ainsi  l’étendue  :
        <pb n="230" />
        LA  PUISSANCE  MARITIME  DE  l’ANGLETERRE.  2  I  I
«  L’ellbrt  que  peut  produire  la  marine  de  commerce  dans
l’espace  de  quatre  à  six  semaines  peut  être  évalué  à  environ
25  navires  à  vapeur  (de  3,ooo  tonneaux  environ  de  jauge
brute)  mis  à  la  disposition  de  l’État.
«  11  faut  tenir  compte,  en  effet,  de  ce  fait  que  les  armateurs
et  compagnies  de  navigation  doivent  tout  d’abord  assurer  les
services  postaux  dont  ils  sont  soumissionnaires  et  leurs  services ­
  libres,  mais  réguliers,  de  passagers  et  de  marcliaiidises.
«  Or,  le  département  de  la  marine  a  eu  besoin,  pour  l’envoi ­
  en  Chine  du  corps  expéditionnaire,  de  28  navires.  L’un
d’eux,  le  S  inaï,  n’a  pas  été  affrété  ;  il  a  transporté  des
troupes  dans  un  voyage  régulier,  mais  la  marine  a  dû  affréter ­
  22  vapeurs,  et  cela  dans  un  laps  de  temps  très  court,  un
mois  et  demi  environ.
((  Mais,  en  meme  temps  que  le  département  de  la  marine,
le  ministère  des  colonies  affrétait  11  navires  pour  effectuer
des  envois  urgents  au  Tonkin.  L’État  a  ainsi  affrété,  en  totalité, ­
  34  navires  en  moins  de  six  semaines,  et  ce  nombre  dépassait ­
  de  lieaucoup  la  disponibilité  normale.
«  A  un  moment  donné,  le  département  de  la  marine,  ne
recevant  plus  d’offres,  a  été  obligé  de  peser  sur  les  compagnies ­
  pour  avoir  des  navires.  Les  Messageries  maritimes  et
les  Transports  maritimes  ont  alors  consenti  à  donner  chacun ­
  un  vapeur,  le  Pei-Ho  et  la  Bithijnie  ;  mais,  pour  faire
cette  offre,  elles  ont  dû  remplacer  ces  navires  par  d’autres
qui  n’auraient  pu  être  utilisés  par  la  marine  et  qu’elles  oui
affrétés  afin  d’assurer  leurs  services.
«  Le  Département  a  même  dû  a  tiré  ter  en  dernier  lieu,
faute  de  navires  français  disponibles,  un  transatlantique
portugais,  qui  a  été  francisé  pour  la  circonstance  sous  le
nom  de  Marseille,  et  dont  l’affrètement  s’est  élevé  au  chiffre
énorme  de  717,600  fr.,  pour  1,215  tonneaux  de  jauge  nette.  »
Vingt-cinq  navires  et  soixante-quinze  mille  tonnes,  telle
        <pb n="231" />
        212  LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.
est  donc  la  mesure  de  I’cIFort  maximum  (jue  nous  pouvons
donner  en  six  semaines  !  i47  navires  et  700,000  tonnes  en
moitié  moins  de  temps  —  voilà  ce  que  peut  réunir  TAriqleterre
  sans  désorganiser  un  seul  de  ses  services  (’).  Quelle
leçon  pour  nos  mégalomanes,  dans  le  simple  rapprochement
de  ces  chi  lires  !
"  Capables  de  pareils  efforts,  les  armateurs  anglais  ont  la
conscience  de  remplir  un  grand  rôle  patriotique  et  social,  et
là  fierté  de  le  dire.  Un  de  leurs  présidents,  le  Right  Hon.
VV.  J.  Pirrie,  en  prenant  possession  du  fauteuil  de  la  présidence ­
  de  la  Chandire  syndicale  des  armateurs  du  Royaume-Uni,
  prononçait  récemment  un  discours  dans  lequel,  après
s’étre  félicité  de  l’activité  extraordinaire  de  l’armement  pendant ­
  ces  dernières  années,  il  constatait  avec  orgueil  que  le
tonnage  sous  pavillon  anglais  dépassait  celui  de  toutes  les
autres  nations  réunies.  11  faisait  ressortir  l’immense  service
(Jlie  l’armement  anglais  avait  rendu  au  pays  en  alfermissaut,
j)ar  l’apparition  constante  de  l’Union  Jack  Ilot  tant  à  la  poupe
des  navires  de  commerce,  le  lien  qui  existe  entre  les  colonies
anglaises  et  la  mère  patrie  :
«  Les  armateurs  out  ainsi  rendu  à  l’empire,  disait-il,  un
service  d’une  importance  incalculable  et  plus  fait  pour  resserrer ­
  la  cohésion  de  l’agglomérat  de  races  diverses  connues
sous  le  nom  d’Empire  hritanniipie,  que  tout  ce  qu’aurait  pu
accomplir  l’homme  d’Etat  le  plus  habile.  »

(i)  «  Dans  un  cas  comme  celui  de  la  guerre  du  Transvaal,  a  dit  YEnrfineering,  l’Allemagne ­
  devrait  faire  emploi  de  plus  du  quart  de  ses  navires  marchands,  la  France  de
la  moitié,  les  États-Unis  du  cinquième  (bâtiments  naviguant  dans  les  lacs,  compris),  la
Norvège  du  tiers,  et  la  Russie,  l’Espagne,  l’Autriclie-Hongrie  et  la  Suède  de  la  totalité
de  leur  tonnage,  alors  que  l’Angleterre  peut  se  borner  à  mobiliser  le  vinqtiéme  de  sa
flotte  commerciale,  nu  lieu  du  (juart  comme  le  ferait  la  nation  la  plus  favorisée.  »
\YEn;/ii&amp;gt;eeriiiq  nous  Hatte:  le  corps  expéditionnaire  de  Chine  comptait  iC,200  hommes
seulement.  S'il  avait  fallu  envoyer  200,000  hommes,  comme  les  Anglais  au  Transvaal,
ainsi  que  le  matéi  iel  et  les  animaux  nécessaires  à  une  pareille  armée,  nous  n’aurions
pu  y  arriver  qu’en  ré(piisitionnanl  la  presque  totalité  des  navires  all’ectés  aux  services
postaux  et  aux  services  réguliers,  c’est-à-dire  en  désorganisant  absolument  notre  commerce ­
  et  nos  relations  avec  l'extérieur.
        <pb n="232" />
        LA  PUISSANCE  MARITIME  DE  l’aNGLETERRE.  2i3
Est-cc  à  (lire  (juc  rarineniciit  anglais  envisage  avec  un
optimisme  absolu  l’avenir?  Non,  car  il  traverse,  en  Amjleterre
  môme,  une  période  de  difiicnltés.  A  ¡’abaissement  du
fret  gui,  en  ces  derniers  temps,  a  pris  des  proportions  sérieuses ­
  ,  vient  tout  d’abord  se  joindre  l’appréhension  du
mampie  de  marins.
Dans  un  discours  (ju’il  jirononçait  au  commencement  de
i8()9,  le  comte  Grey,  président  de  l’Association  des  Armateurs ­
  des  steamers  du  Nord  de  l’Angleterre,  jetait  à  ce  sujet
un  cri  d’alarme.  Il  avouait  son  inquiétude  devoir  le  nombre
des  marins  étrangers  devenir  de  ¡dus  en  plus  considérable
sur  les  navires  battant  pavillon  britannique  et  par  contre  le
nombre  de  marins  anglais  diminuer  dans  des  proportions
inquiétantes  :
«  Si  cela  continue  encore  quelques  années,  disait-il,  les
capitaux  et  les  navires  seuls  seront  anglais.  Depuis  i8g3
jusqu’à  1898,  le  nombre  des  marins  anglais  a  décru  régulièrement ­
  de  2,000  à  3,000  chaque  année  ;  il  est  tombé  de
186,628  en  1893  à  174,980  en  1898,  ce  qui  représente  une
diminution  de  6.2  ¡).  100  ;  tandis  que  le  chilïre  des  matelots
étrangers  est  passé  de  29,549  en  1893,  à  plus  de  35,000  en
1898,  augmentant  ainsi  de  plus  d’un  millier  par  an.  »
Mais  le  fait  le  plus  alarmant,  d’après  l’orateur,  était  de
voir  diminuer  d’une  manière  ((  effrayante  »  le  nombre  des
jeunes  gens  se  préparant  à  la  vie  maritime.  En  1898,  le
chiffre  des  mousses  (jipprentices)  enrôlés  n’est  plus  que  du
tiers  des  chiffres  de  1870  et  de  la  moitié  de  ceux  de  1880.
En  1872,  il  était  de  4,36o  et  en  1897  idest  plus  que  de
i,5i8.  «  Si  l’on  ne  fait  pas  tout  pour  arrêter  cette  décadence, ­
  disait  le  comte  Grey,  d’ici  peu  il  n’y  aura  plus  de
jeunes  marins  anglais.  »
Depuis  le  jour  où  le  comte  Grey  donnait  cours  à  scs  inquiétudes, ­
  la  situation  n’a  fait  qu’empirer.  Les  abus  nombreux
        <pb n="233" />
        2i4  LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.
qui  existent  dans  la  flotte  de  commerce  britannique,  le  maintien ­
  du  système  de  racolage,  la  retenue  des  salaires  pendant ­
  les  voyages,  la  mauvaise  nourriture  fournie  aux  équipages, ­
  éloignent  de  cette  dure  profession  nombre  d’Anglais,
qui  trouvent  dans  l’industrie  un  travail  moins  pénible  et
mieux  rémunéré.  Le  Gouvernement  et  le  Parlement  s’efforcent, ­
  par  une  série  de  mesures  appropriées  ('),  d’enrayer  la
désaffection  qui  se  produit  dans  les  populations  maritimes
à  l’égard  de  la  profession  de  matelot  :  elle  n’en  est  pas  moins
croissante  !
Mais  les  marins  anglais  défaillants  peuvent  être  remplacés
par  des  matelots  étrangers  ;  l’abaissement  du  fret  n’aura
qu’un  temps.  Ce  qui  est  inquiétant  et  grave,  ce  qui  hante
surtout  l’esprit  des  armateurs  du  Royaume-Uni,  c’est  la
concurrence  terrible  qu’ils  pressentent  de  l’autre  côté  de
l’Atlantique.  Dans  le  même  discours  où  il  se  félicitait  des
services  rendus  par  l’armement  britannique,  le  Right  Hon.
W.  J.  Pirrie  prenait  grand  soin  de  rappeler  à  ses  auditeurs
les  efforts  faits  par  les  États-Unis  pour  protéger  et  développer ­
  leur  marine  marchande  !
C’est  le  point  noir  de  la  puissance  maritime  anglaise.
Toute  une  flotte  se  construit  en  Amérique  qui  viendra  bientôt ­
  disputer  au  pavillon  britannique  les  frets  et  les  marchés  ;
aux  chantiers  des  Grands  lacs,  se  trouvent  en  construction

(t)  Un  exemple  récent  et  curieux  montre  que  les  pouvoirs  publics  se  préoccupent  de
donner  aux  marins  non  seulement  les  améliorations  matérielles,  mais  encore  les  satisfactions ­
  morales  qu’ils  peuvent  souhaiter.
Les  marins  appartenant  soit  à  la  marine  royale,  soit  à  la  marine  de  commerce,  soit
aux  pèches,  avaient  fait  remarquer  aux  pouvoirs  publics  que,  par  suite  de  leurs  occupations ­
  professionnelles,  ils  pouvaient  rarement  exercer  leur  droit  d’électeurs.
Une  proposition  de  loi  a  été,  pour  leur  donner  satisfaction,  déposée  à  la  Chambre
des  communes  qui  l’a  adoptée.  Cette  proposition  décide  que  tout  marin  électeur  (le
suffrage  universel  n’existe  pas  comme  l’on  sait  en  Angleterre)  pourra,  avant  de  prendre
la  mer,  déposer  son  vote  dans  une  enveloppe  cachetée  en  présence  de  certaines  j)ersonnes
  spécifiées  dans  la  loi,  qui  attesteront  l’authenticité  de  ce  document  et  le  déposeront ­
  dans  l’urne  pour  le  votant.  La  loi  comporte,  en  outre,  certaines  autres  garanties
nécessaires  pour  déjouer  toutes  les  supercheries  possibles.
        <pb n="234" />
        LA  PUISSANCE  MARITIME  UE  l’aNGLETERRE.  2i5
Gi  steamers  jaugeant  187,000  tonnes;  les  chantiers  de  Philadelphie ­
  et  de  Port-News,  sur  la  baie  de  Chesapeake,  ont
pour  cent  millions  de  commandes  au  nom  de  VIron  Works
Union  de  San-Francisco  ;  à  New-Loiidou,  les  chantiers  de
VEaston  Shipbuilding  Company  construisent,  entre  autres
navires,  deux  steamers  de  33,000  mètres  cubes  chacun,  destinés ­
  à  la  navigation  du  Pacifique;  les  autres  chantiers  sont
en  plein  essor  et  accroissent  extraordinairement  leur  production; ­
  la  spéculation  américaine  forge  fébrilement  les  instruments ­
  de  transport  qui  lui  sont  nécessaires  pour  ravir  le
marché  universel  à  la  métallurgie  et  à  l’industrie  anglaises.
Ce  n’est  pas  tout  ;  comme  la  flotte  liritaimique  a  une  trop
grande  avance  pour  être  aisément  atteinte,  dans  leur  désir
d’aller  plus  vite,  de  déposséder  à  bref  délai  l’Angleterre  de
cette  royauté  maritime  qui  leur  pèse,  les  capitalistes  américains ­
  achètent  à  coups  de  millions  de  grandes  lignes  anglaises— ­
  \i\  Leyland,  qui  fait  le  commerce  de  la  Méditerranée
et  de  l’Atlantique  du  Nord,  le  Red  Star,  VAtlantic  Transport
Company,  etc.  —  et  les  emploient  aussitôt  au  succès  de  leurs
formidables  trusts.
Napoléon  avait  prévu  la  lutte  commerciale  et  maritime
que  le  siècle  naissant  voit  engagée  entre  les  États-Unis  et
l’Angleterre.  S’expliquant  sur  la  vente  de  la  Louisiane  qu’il
avait  cédée  à  Jefferson,  moyennant  76  millions  de  francs,  il
écrivait  dans  le  Mémorial  de  Sainte-Hélène  :  «  Cette  cession
assure  à  jamais  la  puissance  maritime  des  États-Unis.  Eu
agissant  comme  je  l’ai  fait,  j’ai  suscité  à  l’Angleterre  une
rivale  qui  tôt  ou  tard  lui  ravira  le  sceptre  des  mers  et  humiliera ­
  son  orgueil.  »
L’Angleterre  ne  se  laissera  pas  arracher  son  sceptre  sans
combat  ;  si  un  prochain  et  menaçant  avenir  l’oblige  à  tenir
tète  au  gigantesque  effort  des  États-Unis  en  même  temps
qu’à  la  méthodique  poussée  allemande,  elle  recherchera.
        <pb n="235" />
        LE  PROTJLKME  DÊ  LA  MARINE  MARCHANDE.

2  iC
forte  de  son  immense  puissance  maritime,  dans  nn  étroit
rapprocliement  avec  ses  colonies  les  moyens  de  maintenir
sa  domination.  Elle  ira,  s’il  le  faut,  jusqu’à  une  révolution
■économique  !
Les  chambres  de  commerce  —  celles  de  Birmingham  notamment ­
  —  poussent  à  la  substitution  d’un  régime  de  protection ­
  au  régime  du  libre-échange  :  «  Il  faudrait  établir,
disent-elles,  entre  toutes  les  colonies  et  la  métropole  une
sorte  d’union  douanière  comparable  au  allemand.
On  supprimerait  toutes  les  douanes  intérieures  d’une  colonie ­
  à  l’autre  ou  des  colonies  à  la  métropole  et  l’on  rétablirait ­
  une  douane  intérieure  contre  les  produits  étrangers.
Nous  donnerions  ainsi  aux  colonies  le  monopole  de  notre
marché  pour  leurs  matières  premières.  Elles  nous  donneraient ­
  le  monopole  de  leurs  marchés  pour  nos  manufactures
et  nos  produits  ouvrés.  »  Le  ministre  Chamberlain  proclame, ­
  de  son  coté,  la  nécessité  d’établir  à  jamais  l’unité  de
l’empire  «  sur  la  base  des  intérêts  matériels  ».  Bref,  l’Angleterre ­
  semble  s’acheminer  vers  une  transformation  complète
et  profonde  de  sa  législation  douanière.
Etroitement  liée  au  commerce  et  à  l’industrie,  dont  elle
assura  et  de  qui  elle  reçut  la  fortune,  la  marine  marchande
anglaise  subira,  cela  n’est  pas  douteux,  le  contre-coup  direct
de  cette  transformation.  Longtemps,  elle  fut  la  dominatrice,
la  suzeraine  indiscutée  des  mers  ;  elle  l’est  encore,  mais
d’autres  temps  semblent  naître  pour  elle.  Fatiguées  de  leur
vasselage  à  son  égard,  les  nations  prétendent  s’en  affranchir
et  supprimer  tout  intermédiaire  entre  elles  et  leur  clientèle.
Notre  pays  se  confinera-t-il  dans  son  rôle  d’éternel  tributaire
ou  suivra-t-il  l’exemple  viril  que  lui  donnent  l’Allemagne  et
les  États-Unis?
«Il  y  a  de  nombreux  empêchements  à  une  parfaite  entente
entre  nos  deux  nations  »,  écrivait  Charles  II  à  Louis  XIV;
        <pb n="236" />
        LA  PUISSANCE  MARITIME  DE  l/ANGLETERRE.  217
«  le  premier  est  le  grand  effort  cjue  fait  actuellement  la  France
pour  créer  un  commerce  et  devenir  un  puissant  empire  maritime. ­
  C’est  une  si  grande  cause  de  suspicion  pour  nous,
gui  n’avons  d’importance  gue  par  notre  commerce  et  nos
forces  navales,  gue  chagüe  pas  gue  fera  la  France  dans  cette
direclion  créera  une  jalousie  perpétuelle  entre  les  deux  nalions.
  »  Cent  ans  jilus  tard,  Pitt  tenait  un  langage  identigue
et  reprochait  amèrement  au  cabinet  d’avoir  conclu  le  traité
de  Paris.  «  La  France,  s’écriait-il,  nous  est  redoutable  principalement, ­
  sinon  exclusivement  en  tant  gue  puissance  maritime ­
  et  commerciale  ;  ce  gue  nous  gagnons  à  cet  égard
tire  pour  nous  sa  plus  grande  videur  du  dommage  tpii  eu
résulte  pour  elle.  Et  vous  avez  laissé  à  la  France  la  ¡tossihilité
  de  se  refaire  une  marine  !  »
Les  mânes  de  Charles  11  et  de  Pitt  peuvent  être  satisfaits  :
la  France  n’a  pas  abusé  de  cette  «  possibilité  ».  Elle  n’est
malheureusement  pas  en  état  de  porter  ombrage  à  l’Angle-Ierre
  par  le  développement  exagéré  de  sa  flotte  commerciale  !

III.  La  construction  navale  anglaise.
Tout  s’enchaîne  dans  la  situation  économigue  d’un  pays;
de  même  gu’nne  marine  marchande  puissante  contribue,
pour  une  large  part,  au  rayonnement  de  l’inlluence  et  à  l’accroissement ­
  du  commerce  national,  de  même  les  chantiers,
par  leur  organisation,  leurs  conditions  d’existence,  leur
nombre,  leur  importance,  sont  les  facteurs  directs  de  la
prospérité  et  de  la  grandeur  de  la  flotte  commerciale.
L’Angleterre  est,  à  ce  point  de  vue,  la  nation  la  mieux
partagée  du  monde  ;  la  puissance  de  production  de  ses  chantiers ­
  est  considérable.  L’analyse  rapide  de  la  construction
britannigue  dans  la  période  la  plus  récente  permettra,  guel-
        <pb n="237" />
        (i)  Chiffres  extraits  des  statistiques  du  Lloyd.

2i8  le  problème  de  la.  marine  marchande.
que  ingrat  que  soit  cet  exposé,  de  l’apprécier  d’une  façon
précise.
Jusqu’à  présent,  il  était  généralement  admis  que  l’année
1889,  qui  fut  particulièrement  prospère  pour  la  construction
anglaise,  servait  année  type  quand  on  voulait  donner  la
mesure  de  la  puissance  des  chantiers  anglais.
Or,  en  1899,  année  type  est  laissée  en  arrière  de  207,000
tonnes  en  ce  qui  concerne  la  production  de  la  marine  marçhande
  et  de  127,000  tonnes  en  ce  qui  touche  celle  de  la
marine  militaire.
ANNÉE  1899.
La  production  totale  de  la  Grande-Bretagne  fut  en  1899
de  726  bâtiments  marchands  d’un  tonnage  total  de  1,416,791
tonnes,  dont  714  vapeurs  de  i,4i4,774  tonnes  et  12  voiliers
de  2,017  tonnes(*).
Signalons  en  outre  à  titre  d’indication  que  le  nombre  des
navires  de  guerre  lancés  par  les  arsenaux  de  l’Etat  et  les
chantiers  privés  a  été  de  35,  représentant  168,690  tonnes.
La  production  totale  s’est  donc  élevée  :
Pour  1899,  à  761  navires  représentant  i,585,38i  tonnes,
tandis  qu’elle  avait  été  :
Pour  1889  {année  type),  de  690  navires  représentant
1,209,361  tonnes;
Pour  1898,  de  802  navires  représentant  1,559,126  tonnes;
Pour  1897,  de  669  navires  représentant  1,047,961  tonnes.
Clients  des  chantiers.  —  La  marine  anglaise  a  absorbé  le
81  p.  100  de  la  production  des  chantiers  anglais  ;  le  19
p.  100  restant  a  été  pris  par  la  marine  étrangère  et  les  colonies. ­
  Parmi  les  clients  des  chantiers  anglais  en  1899,  nous
notons  la  plupart  des  nations  européennes.
        <pb n="238" />
        LA  PUISSANCE  MARITIME  DE  L  ANGLETERRE.
Clients

Nombre
de  navires.

Allemagne.  .  .
Suède,  Norvège  .
Autriche-Hongrie.
Espagne.  .
Danemark
Hollande
Russie  .
France  .
Belgique
Portugal
Autres  pays  étrangers
Colonies  anglaises  .  .
Total  pour  Tcxtérieur
Royaume-Uni  .
Total

219
Tonnage.
68,067
37,765
36,837
25,586
23,597
22,3i2
14,984
3,718
8,279
5,060
3,066
17,904

i4%  267,165
584  1,149,626
726  1,416,791

Matériaux  emploijés.  —  L’acier  figure,  dans  la  matière
employée  par  la  construction  anglaise  en  1899,  pour  98,8
p.  100,  le  fer  pour  i,i  p.  100.
Centres  de  production.  —  Les  principaux  centres  de  construction ­
  pour  l’année  1899  ont  été  les  suivants  :
Centres.  Navires.  Tonnage.
Glasgow  i38  249,079
Newcastle  112  249,088
Sunderland.  72  242,611
Greenock  70  17^,794
Middlesborougli  5i  146,699
Belfast  i5  182,oi5
Ilartlcpools  4%  128,084
Les  autres  centres  de  l’Angleterre  ont  produit  .  227  96,621
Total  726  1,416,791
Les  centres  de  production  qui  contribuèrent,  en  outre  de
ceux  qui  précèdent,  à  la  construction  navale  anglaise  sont
les  suivants  ;
En  Angleterre,  Barrow,  Blyth,  Bridgwater,  Bristol,  Brix-
        <pb n="239" />
        220

LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  JIARCHANDE.

I

liam,  Caernarvon,  Colchester,  Cowes,  Dartmouth,  Douvres,
Falmouth,  Faversham,  Fleetwood,  Cloucester,  Coole,
Grimsby,  Harwich,  Hull,  Ipswich,  Lancaster,  Littlehampton,
  Liverpool,  Londres,  Lowestoft,  Maldon,  Maryport,
Milford,  Newport,  Penzance,  Plymouth,  Poole,  Portsmouth,
Preston,  Rochester,  Runcorn,  Rye,  Sal  combe,  Shoreham,
Southampton,  Stockton,  Whitby,  Workington,  Yarmouth.
Ell  Ecosse,  Aberdeen,  Alloa,  Androssan,  Ayr,  Campbeltown, ­
  Dundee,  Grangemouth,  Inverness,  Irvine,  Kirkcaldy,
Leith,  Montrose,  Peterhead,  Troon,  Wick.
Ell  Irlande,  Dublin,  Galway,  Skibbereen.
Si  Ton  tient  compte  des  navires  de  guerre  pour  mesurer
la  puissance  des  centres  de  construction,  il  est  à  remarquer
que  Glasgow,  Newcastle  et  Sunderland  gardent  leur  rang
respectif  en  tête  de  la  production  totale,  Glasgow  avec
2()0,ooo  tonnes  environ,  Newcastle  avec  279,000,  Sunderland ­
  avec  243,000.
Par  rapport  à  la  production  universelle,  voici  quelle  a  été
la  situation  du  Royaume-Uni  en  1899  :

,

NITIRBS  UlRCIItüItS.

MVIRES  DE  GUERRE.

TOTAL.

1
Royaume-Uni
j  Autres  pays
1  Total  universel  .  .  .

Nombre.

Tonnage.

Nombre.

Tonnage.

Nombre.

Tonnage.

720
543

i,4iß,79i
704,947

35
5C

iC8,5go
176,170

761
099

I,585,38:
881,117

i.aCo

2,121,738

91

344,760

i,36o

2.466,49^

En  ne  considérant  que  la  marine  marchande,  la  production ­
  mondiale  s’élève  donc  à  2,121,738  tonnes,  soit  en  chiffres
ronds  2,122,000  tonnes,  se  répartissant  ainsi  :  1,946,000
tonnes  pour  la  vapeur,  et  176,000  pour  la  voile.  Les  pertes
générales  de  l’année  étant  évaluées  à  727,000  tonnes,  l’augmentation ­
  nette  de  l’ensemble  des  marines  de  commerce  a
été  d’environ  1,396,000  tonnes.  La  proportion  afférente  à
        <pb n="240" />
        IA  PUISSANCE  MAIUTIAIE  DE  l’aNGEETERKE.

22  I

rAn()leterre  sur  l’universalité  de  la  construction  navale  est
sur  le  tonnage  neiifAa  5/)  p.  loo.
Augmentation  de  ta  marine  marchande  anglaise.  —  La
marine  marchande  de  la  Grande-Bretagne  a  vu  en  1899  sa
puissance  s’augmenter  de  :
(Constructions  neuves  1,1/19,626  tonnes.
lîàtiments  acquis  à  rétranqer  77,000  —
Il  convient  de  déduire  de  ce  cliiflre.  .  6/10,000
tonnes  de  navires  jirécédenunent  construits ­
  et  acquis  par  rétrançjer  ou  les  colonies, ­
  ainsi  ([ue  278,000
t.  de  navires  naulVaqés  ou  hors  d’usaqe.  1
''  918,000
Total  à  déduire  918,000  —
L’augmentation  nette  de  la  marine  marchande ­
  anglaise  est  donc  pour  cette  seule
année  de  818,026  tonnes.
Cette  statistique  ne  lait  pas  état  des  embarcations  de
00  tonnes  que  les  registres  de  Lloyd  ne  mentionnent  pas.
En  considérant  uniquement  le  nombre  d’unités  construites
en  1899,  et  en  y  faisant  entrer  les  864  bateaux  au-dessous
de  5oo  tonneaux  ainsi  que  les  gabares,  on  arrive  au  chiffre
de  1,299  bâtiments  construits  en  1899  coidre  1,211  en  1898.
Caractéristiques.  —  L’année  1899  a  été  une  année  de  très
forte,  on  peut  même  dire  d’excessive  production.  Mais  il
convient  de  remarquer  que  c’est  surtout  la  navigation  à  vapeur ­
  qui  en  a  bénéficié.  La  décroissance  de  la  construction
des  navires  à  voiles  s’est  accentuée  dans  des  proportions  extraordinaires; ­
  la  production  de  cette  catégorie  de  bateaux
esttond)éek  o,i4  P-  lOO,  ce  ipii  fait  qu’en  envisageant  la
situation  générale  de  la  marine  marchande  anglaise,  le  tonnage ­
  des  voiliers  n  atteint  plus  en  iSgg  que  2,do  p.  100  du
total,  alors  qiien  iSg2,  il  était  encore  de  24,5  p.  100.  ^
11  n’a  pas  été  construit  un  seul  grand  voilier  en  iSgg.  Les
armateurs  et  les  constructeurs  ont  substitué  à  la  navigation
        <pb n="241" />
        222  LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.
à  voiles  une  flotte  de  grands  cargo-boats  construits  très  économiquement ­
  et  dont  la  vitesse  varie  entre  g  et  12  nœuds.
La  flotte  de  pèche  s’est  transformée  dans  les  mêmes
conditions.  Les  voiliers  disparaissent  devant  les  chalutiers
à  vapeur.  En  i8g8  il  avait  été  construit  222  de  ces  petits
steamers  :  en  1898,  on  en  construisit  2i3  dont  quelquesuns
  pourvus  de  machines  réfrigérantes  perfectionnées.
La  flotte  à  vapeur  de  concurrence  s’est  accrue  de  puissantes ­
  unités  ;  Ci  steamers  d’un  tonnage  supérieur  à  6,000
tonnes  et  dont  la  moitié  atteignent  même  8,000  tonnes  ont
été  construits;  ils  appartiennent  pour  la  plupart  aux  compagnies ­
  qui  assurent  des  services  réguliers  :  les  tramps^  vapeurs
errants  à  la  recherche  du  fret,  pratiquant  la  «  cueillette  »,  et
que  lancent  des  sociétés  particulières  ayant  à  leur  tête  des
managers,  passent  en  1899  du  premier  au  second  rang.
Les  trois  plus  grandes  coques  lancées  en  1899  furent  celles
àùVOcéaniCj  de  17,274  tonnes  et  de  27,000  chevaux  indiqués, ­
  appartenant  à  la  White  Star  Line,  service  de  Liverpool
à  New-York,  de  Vluernia  et  de  la  Saxonia,  de  i5,5oo  tonnes ­
  et  de  12,000  chevaux.
Viennent  ensuite  le  Minneapolis,  le  Saxon  et  le  Persic,
dont  le  tonnage  varie  entre  18,900  et  11,900  tonneaux.
Conditions  économiques.  —  La  prospérité  de  la  construction ­
  anglaise  en  1899  est  d’autant  plus  frappante  que  les
conditions  économiques  au  milieu  desquelles  elle  s’est  produite ­
  paraissent  au  premier  abord  la  moins  justifier.  Durant
tout  le  cours  de  cette  année,  en  effet,  les  matières  premières
ont  été  très  chères  ;  depuis  les  grandes  grèves  qui  ont  eu
lieu,  en  1898,  dans  les  houillères  du  pays  de  Galles,  les
stocks  de  combustible  n’ont  jamais  été  reconstitués  entièrement. ­
  Le  charbon  a  atteint  des  prix  élevés,  comme  d’ailleurs
le  fer  et  l’acier.  M.  Nicault,  consul  de  France,  à  Newcastle,
signalait  qu’en  décembre  1899,  la  valeur  des  barres  de  fer
        <pb n="242" />
        223

LA  PUISSANCE  MARITIME  DE  l/ANGLETERRE.
avait  augmenté  de  52  sh.  6  p.,  celle  des  tôles  de  5o  shillings,
etc.,  ce  qui  constituait  une  avance  de  5o  p.  loo  comparativement ­
  au  cours  de  1898.  Les  salaires  se  sont  accrus  de
23.5o  p.  100.  Les  houilles  à  vapeur  qui  se  cotaient  au  début
de  l’exercice  10  sh.  6  la  tonne,  valaient  en  clôture  i4  shillings, ­
  tandis  que  les  menus  à  vapeur  qui  se  vendaient  couramment ­
  en  janvier  4  sh.  3  avaient  atteint  en  décembre  le
cours  élevé  de  8  shillings.
Les  charbons  à  coke  ont  monté  de  9  à  i4  shillings  et  les
cokes  pour  fonderie  de  17  à  28  shillings,  en  restant  en
grande  demande.
Le  prix  moyen  de  la  fonte  11°  3  du  Cleveland  a  été  de
bo  sh.  4,  ce  qui  représente  la  plus  haute  moyenne  obtenue
depuis  plus  d’un  quart  de  siècle.  En  1898,  cette  moyenne
n’avait  pas  dépassé  l\2  shillings.
Cette  augmentation  des  matières  premières,  loin  de  ralentir ­
  la  construction,  lui  a  donné,  semble-t-il,  un  formidable
élan  en  1899.  La  produel  ion  des  deux  espèces  d’acier  Bessemer ­
  et  Siemens,  très  usitées  dans  la  marine,  s’est  élevé  de
1,382,000  tonneaux  en  1898  à  i,5oo,ooo  tonneaux.  Les
chantiers  furent  débordés  de  commandes.  Ceux  de  la  Tyne,
Blyth,  la  Wear,  Hartlepool,  la  Tee,  Whitby  et  THumber
ont  mis  à  l’eau,  en  1899,  299  navires  représentant  une  jauge
totale  de  879,144  tonneaux,  soit  une  nouvelle  augmentation
de  3o,o3i  tonneaux  sur  les  chiffres  de  l’année  1898  qui  avait
déjà  fait  record  (‘).
(i)  Et  cependant  la  matière  première  pour  les  navires  s’était  élevée  dans  cette  partie
du  Uoyaume-Uni  dans  les  proportions  suivantes  :
Fer  manufacturé.
Janvier.  Décembre.  Augmentation.
Tôle  et  plaques  pour  navires  jEG.io.o  j£8.  o.o  £.1.10.0
Angles  £&amp;lt;3.  2.G  ¿£7.i5.o  ¿Ci.12.G
Acier.
Plaques  pour  navires  £6.i3.o  £8.  0.0  £1.  7.0
Angles  ¿CG.I0.0  ¿07.15.0  ¿£1.  5.0
Plaques  pour  chaudières  ¿£7.  3.o  ¿£9.  5.o  £2,  2.0
        <pb n="243" />
        2  24  LE  PE  OBLEME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.
Le  prix  de  construction  des  na\'ires  a  naturellement  augmenté ­
  d’une  façon  sensible  dans  les  chantiers  anglais,  en
raison  même  de  la  cherté  plus  grande  des  métaux  et  des
combustibles.  En  i8g4,  quand  les  plaques  qui  forment  le
bordé  des  navires  d’acier  valaient  £  5,5  sh.  la  tonne  (i32  fr.
5o  c.  environ),  un  cargo-steamer  revenait  à  £  G  (i5i  fr.  5o  c.
eimron)  la  tonne  en  lourd.
Les  plaques  coûtant  £  8  (202  fr.  environ)  la  tonne  et  la
main-d’œuvre  s’étant  élevée,  la  tonne  du  vapeur  a  monté  à
£  g,5  sh.  (soit  233  fr.  environ).
L’accroissement  énorme  de  la  const  ruction  anglaise  en  189g
ne  trouve  son  explication  que  dans  les  conditions  particulièrement ­
  favorables  faites  à  la  marine  marchande  par  la  grande
quantité  de  fret  qu’elle  a  pu  embarquer,  soit  à  cause  des  demandes ­
  universelles  de  houilles,  de  1er  et  d’acier,  soit  à  cause
des  répercussions  économiijues  de  la  guerre  du  Transvaal.
Il  n’est  pas  étonnant  en  effet  qu’en  présence  des  besoins
d’un  armement  devant  satisfaire  à  un  immense  trafic,  les
chantiers  anglais  aient  augmenté,  dans  les  conditions  que
nous  venons  d’indiquer,  leur  production  déjà  si  considérable.
Particularités.  —  Durant  l’année  1899,  des  faits  importants ­
  se  sont  produits  dans  le  monde  maritime  anglais.
Les  «  Thames  Iron  Works  »  ont  fusionné  avec  l’ancienne
maison  «  John  Penn  and  Son  »  ;  l’établissement  «  John  Brown
and  G°  »  de  Sheffield,  bien  connu  pour  la  fabrique  des  cuirasses, ­
  s’est  associé  avec  les  constructeurs  «  James  and
George  Thomson  »  de  la  Clyde;  la  Compagnie  «  Smith’s  dry
Docks  »  s’est  associée  avec  la  maison  «  Edwards  and  Sons  »  ;
enfin  l’ancienne  maison  «Robert  Stephenson  and  C°  »  s’est  '
transformée  en  société  anonyme.  En  même  temps,  on  constatait ­
  dans  plusieurs  compagnies  anglaises  de  navigation,
des  augmentations  considérables  de  capitaux  ayant  pour  objet ­
  de  faciliter  leur  lutte  contre  la  concurrence  étrangère.
        <pb n="244" />
        225

LA  PUISSANCE  MARITIME  DE  l’aNGLETERRE.

Les  années  précédentes  virent  se  produire  des  exemples  de
fusions  semldiibles,  et  l’on  peut  même  dire,  à  ce  propos,  que
les  constructeurs  de  navires  de  (jiierre  ouvrirent  la  voie
aux  constructeurs  de  navires  marchands.  C’est  ainsi  qu’il  y
a  quelques  années,  s’était  opérée  l’association  de  la  célèbre
maison  «  Wickers  and  Sons  »  de  Sheffield,  avec  la  maison
«  Maxim  »,  association  destinée  à  former  une  colossale  entre-])rise
  de  construction  avec  le  chantier  de  «  Barrow  in  Furness  »,
comme  l’avaient  déjà  fait  «  Armsironq  »  et  «  Palmer  ».
De  plus  en  plus,  en  Anqletcrre,  comme  dans  l’univers  industriel, ­
  l’association,  par  qroupes  puissants,  des  capitaux  et
des  usines,  se  substitue  donc  aux  entreprises  particulières.
ANNÉE  1900.
Dans  l’année  1900,  les  chantiers  de  la  Crande-Bretaqne
ont  lancé  664  navires  à  vapeur  marchands  d’un  tonnage  de
1,452,600  tonnes,  et  28  navires  à  voiles  d’un  tonnage  de
9,871  tonnes,  soit  en  tout  :  692  navires  jaugeant  1,442,471
tonnes.  La  production  de  1899  ayant  été  de  726  navires  jaugeant ­
  1,416,000  tonnes,  on  constate  donc,  en  1900,  par  rapport ­
  à  la  précédente  année,  un  déficit  de  54  navires.  Mais  le
tonnage  total  de  1900  étant  supérieur  de  26,000  tonnes  à  celui ­
  de  1899,  il  ressort  de  la  comparaison  des  deux  années
que  la  tendance  à  construire  de  grosses  unités,  des  navires
de  grand  tonnage,  va  s'acceniuant  et  s’est  affirmée  en  1900
avec  une  vigueur  tonte  particulière  (').

(0  Ajoutons,  pour  donner  un  tableau  complet  de  la  force  de  production  des  chantiers
anglais  en  ces  dernières  années,  que  l’année  i8gg  fut  supérieure  à  l’année  igoo,  au  point
de  vue  de  la  marine  de  guerre,  comme  on  peut  le  voir  par  le  tableau  ci-dessous  ;
1809  1900
NavireH.  Tonnes.  Navires.  Tonnes.

Arsenaux  &amp;lt;&amp;gt;  fiC,goo  4  5,280
Chantiers  prives  29  101,691  «S  63,i34

La  production  totale  s’élève  donc  pour  l’année  1900  à  721  navires  avec  i,'&amp;gt;10,83.1  tonnes, ­
  chillre  inférieur  à  celui  de  iSgi)  (761  navires  avec  i,ô85,38i  tonnes),  mais  cette  infériorité ­
  du  tonnage  tient  à  la  construction  des  navires  de  guerre  plus  importante  en  1899.
15

l’KOBL,  M\ll.  MARCH.
        <pb n="245" />
        2  26  LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.
Clients  des  chantiers.  —  En  1900,  la  Grande-Brelaíjiic  a
consiruit  plus  qu’en  1899  pi&amp;gt;ui‘  la  marine  marchande  élranqère,
  comme  le  montre  le  tableau  suivant  :

PAYS.

Allemagne  (')  .  .
Suède-Norvège  .
Aulriche-Hongrie
Espagne
Danemark.  .  .  .
Hollande
Russie.
Fiia&amp;gt;xe
Belgique
Portuga
Chine  .
Égypte
Grèce  .
Japon  .
Mexique
Roumanie
Amérique
Étals-Unis
Autres.  .

u  Sud

Total

A  VAPEUR.

24

.10

Tonnes
10.1.47g
8,58g
80,420
I  g,  0.18
5,g04
2^  ,4o.1
13,178
2i,o34
C,36u
3,.1g4
1,824
7,821
43g

312,870

Toi,
140

i,3oo

2,471

TOTAL  igOO.

2.1

i33

TonnoH.
10.1,025
8,58g
80,420
ig,o38
5,0C4
24,4o3
13,178
21,0.14
0,.10o
3..  194
1,82',
7,821
43g
11,834
.1,8.57
3..  500

315,.140

'899.

128

ToiincH.
08,057
37,800
.10,8.17
20,580
2.1,.597
22,3i2
14,984
3,718
8,279
5,o0o
O17

2,449

249,290

i8g8.

i35

Tonnes.
.17,045
5o,ooo
11,724
8,i48
44,591
20,054
38,.130
10,972
17,280
2.I0
i,9&amp;lt;&amp;gt;0
.1,4.11
33,191
2,.10&amp;lt;)
3,822

280,853

(1)  IVaprcB  I08  indicutionfl  fournies  par  le  Germanischer  Lloyd,  la  statistique  des  constructions
navales  allemandes  pendant  l’année  1000  permet  de  faire  les  constatations  suivantes  :
En  1900  il  MC  trouvait  en  construction  dans  les  chantiers  particuliers  allemands  pour  compte
allemand  et  étranger  et  dans  les  chantiers  étrangers  pour  compte  allemand  :
093  navires  do  ....  .  763,284  tonnes  de  registre  brutes,
et  en  1899  820  —  729,421  —

de  plus.
bateaux  h  vapeur,  ainsi  que  le  font  ressoit

  en  1900  127  navires  de  moins  et  38,863
L’augmentation  de  tonnage  profite  exclusivement
sortir  les  chiffres  ci-après  :
1900  403  vapeurs  de  700,848  tonnes  de  registre  brutes
1899  489  —  662,683  —
Soit  en  1900  31,165  tonnes  de  plus.
La  construction  de  voiliers  a  diminué  comme  nombre  et  comme  tonnage.
1900  290  voiliers  de  62,436  tonnes  de  registre  brutes.
1899  331  —  66,738  —

1900  ,

41  voiliers  et  4,302  tonnes  de  moins.

Environ  28  p.  loo  du  toniiaqe  lancé  en  1900  eu  Anqlelerre
  était  destiné  aux  pays  étrangers  et  aux  colonies,  contre
19  p.  100  en  1899,  22  p.  100  en  1898  et  26  p.  100  en  1897.
Comme  en  1899,  l’Allemagne  tient  encore  la  tête,  en  1900,
des  pays  clients  de  l’Angleterre.
        <pb n="246" />
        LA  PUISSANCE  MARITIME  DE  l’aNGLETERRE.  227

Matériaux  employés.  —  La  très  grande  majorité  des  navires ­
  lancés  en  1900  étaient  en  acier  :  99,1  p.  100.  La  proportion ­
  dn  fer  n’est  que  de  0.8  p.  100.
Les  navires  de  fer  sont  des  navires  côtiers  ou  de  rivière  ;
aucun  d’eux  n’a  dépassé  24o  tonnes.
Centres  de  construction.  —  En  1900,  le  classement  des
principaux  centres  de  construction  présente,  par  rapport  à
l’année  précédente,  certains  changements;  on  constate  notamment ­
  que  c’est  Newcastle  et  non  plus  Glasgow  qui  tient
la  tête  du  tonnage.

Newcastle
Glasgow.
Sunderland
Greenock
Middlesborougli,  Stockton  .  .
Harllepools  (Whitby)  .  .  .  .
Belfast.

118  navires  284,182  tonnes
i38  —  275,870  —
70  —  244,371  —
GO  —  i8i,G35  —
44  —  144,104  —
4o  —  i4o,G23  —
20  —  127,058  —

Production  universelle.  —  Par  rapport  à  la  production
universelle,  la  situation  dn  Royaume-Uni,  en  1900,  est  la
suivante  :

1

SATIIIES  JURCIIANDS.

üUmES  DE  GUERRE.

TOTAL.  !

Itoyaume-Uni
Autres  pays
Total

Nombre.

Tonnage.

Nombre.

Tonnage.

Nombre.

Tonnage.

6()2
032

1,442,471
852,129

29
70

68,400
192,000

721
702

1,5:0,835
1,044,129

1,324

2,294,600

99

260,400

1,423

2,554,964

L’Angleterre  a  donc  construit  Go  p.  100  des  navires  lancés
en  1900  dans  le  monde.
Augmentation  et  diminution.  —  Le  tonnage  de  la  Hotte
marchande  anglaise  a  augmenté  celte  année-là  de  174  vapeurs ­
  jaugeant  444,770  tonnes,  diminué  de  889  voiliers
jaugeant  168,292  tonnes.  '
        <pb n="247" />
        2  28  LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.
Il  est  donc  manifeste  (¡ne,  cÎiaijue  année,  le  nombre  des
voiliers  diminue  en  Angleterre,  tandis  que  celui  des  vapeurs
augmente  dans  des  proportions  très  considérables.  D’après
la  statistique  ci-dessus  on  voit  que  la  flotte  marchande  anglaise ­
  comptait,  en  1900,  210  navires  de  moins  qu’en  1899,
ce  qui  n’a  pas  empêché  son  tonnage  de  s’augmenter  de
286,478  tonnes.  Pour  3  voiliers  de  1,000  tonnes  chacun
supprimés,  les  Anglais  lançaient  un  vapeur  de  5,000  tonnes,
d’où  diminution  de  2  navires  et  augmentation  de  2,000
tonnes.
Caractéristiques.  —  Bien  (¡n’ayant  été  dépassée  comme
construction  totale  par  l’année  1899,  l’année  1900  ne  lui
reste  pas  moins  su¡)érieure  au  point  de  vue  des  constructions
des  navires  marchands  (26,000  tonnes  de  plus).  La  production ­
  est  presque  entièrement  composée  de  steamers.  En
1889  il  y  avait  10  p.  100  de  voiliers  en  construction:  de
18(90  à  1893  ce  chiffre  est  monté  jusqu’à  19  p.  100;  en  1900
le  pourcentage  des  voiliers  lancés  n’a  pas  dépassé  0.7p.  100.
La  tendance  à  lancer  de  gros  navires  s’accentue;  les  shij)gards
  (chantiers)  du  Royaume-Uni  ont  mis  à  l’eau  :
En  1892  :  87  steamers  au-dessus  de  4,000  tonnes.
En  1895  :  5o  —  —
En  1898  :  83  —  ^  —
En  1900  :  125  —  —
Parmi  ceux-ci,  huit  jaugent  plus  de  10,000  tonnes,  ce
sont  les  steamers  :

Minnehaha  .  .
Runic  ....
Suevic  ....
Commonwealth
^'^aderland  .  .
Zeeland.  .  .  .
Tunisian  .  .  .
Devonian  .  .  .

i3,4o3  tonnes,
12,482  —
12,482  —
12,097  —
11,899  —
11,899  —
10,576  —
io,4i8  —
        <pb n="248" />
        LA  PUISSANCE  MARITIME  DE  l’ANGLETERRE.  221)
Le  plus  çjros  voilier  lancé  dans  le  Royaume-Uni  pendant
l’année  1900  était  le  Nonpareil,  de  1,982  tonnes  (perdu  depuis). ­

Les  chantiers  anglais  ont  enfin  construit  169  steamers  pour
la  pèche,  3o  dragues,  19  yachts,  i3  remorqueurs,  4  navires
pétroliers,  et  d’autres  navires  destinés  à  des  services  spéciaux. ­

ANNÉE  1901.
Quelle  est,  pour  le  début  de  la  présente  année,  la  situation
des  chantiers  anglais  ?  La  voici,  telle  qu’elle  ressort  des  statistiques ­
  du  IJoijd.
1.  Vaisseaux  en  construction.  —  11  y  avait,  au  3i  mars
1901,  444  navires  jaugeant  i,3o3,iiG  tonnes,  en  construction ­
  pour  la  marine  marchande  dans  le  Royaume-Uni.
Description.
A  vapeur.
Kn  acier
En  fer
Bois  et  mixte
Total.  .  .  .
A  voiles.
En  acier
En  fer
Bois  et  mixte
Total.  .  .  .
Total  pour  navires  à  va
peur  et  à  voiles
Il  y  a  donc  une  augmentation  de  33,000  tonnes  sur  la  période ­
  correspondante  de  l’année  1900.

3i  mars  1901.  3i  mars  1900.
Nombre.  Tonnage  brut.  Nombre.  Tonnage  brut.

4io  1,293,071  459  1,238,555
I  190  49  9,564
4  '  902  3  980
4i5  1,294,163  5ii  1,249,099
9  7,120  16  8,35o
»  »  »  ))
ao  1,833  27  2,973
29  8,953  43  11,323
444  i,3o3,ii6  554  1,260,422
        <pb n="249" />
        23o  LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.
A  la  même  date  (3i  mars  1901)  il  restait  dans  les  chantiers ­
  anglais  :
A  vapeur.  A  voiles.

Navires  commencés
Vaisseaux  commencés  mais  non
continués
Navires  lancés
La  dimension  des  navires
ainsi  :
Tonnage.
Au-dessous  de  5o  tonnes.  .
5o  à  gg  tonnes.  .  .
100  à  199  —  ...
200  à  499  —  ...
.000  à  999  —  .  .  .
1,000:11,999  —  .  .  .
2,000  à  2,999  —  .  .  .
3,000  ;i  3,999  —  •  .  .
4,000  à  4,999  —  .  .  .
5,000  à  5,999  —  .  .  .
0,ooo  à  6,999  —  .  .  .
7,000  à  7,999  —  .  .  .
8,000  à  8,999  —  .  .  .
9,000  à  9,999  —  .  .  .
10,000  tonnes  et  au-dessus.
Total

i44  374,6621.  9  1,312  t.
I  4,700  3  66
iio  269,717  6  5,708
en  construction  s’établissait
Nombre
à  vapeur,  à  voiles.

4  8
20  4
87  9
25  6
24  »
45  I
42  »
90  I
61  »
24  »
i4  »
9  »

4  »
3  ■  »
i3  »
4i5  29

Deux  conclusions  ressortent  de  l’examen  de  ces  statistiques ­
  :
1°  La  production  intensive  des  années  1899  et  1900  paraît
devoir  être  dépassée  par  celle  de  l’année  1901  ;
2°  La  tendance  à  construire  de  grands  navires  s’accentue
au  point  que  les  unités  inférieures  à  3,000  tonneaux  sont  la
minorité.
Quant  aux  acheteurs  de  cette  immense  flotte  en  voie  de
formation,  leur  liste  comprend  toutes  les  nationalités.
        <pb n="250" />
        LA  PUISSANCE  MARITIME  DE  l’ANGLETERRE.

23i

Hoyauine-Uiii  .  .
Colonies  aiujlaises
Aulriche-Hoiigrie
Brésil
Danemark.  .  .  .
.Argentine  ....
l'ranee
•Vllemagne.  .  .  .
Hollande
llalie
Japon
Mexique
Norvège
Portugal
lUissie
Espagne
Suède
États-Unis.  .  .  .
Divers
Total.  .  .

A  VAfKUK.
Nombre.  Toiiiiugc.

3ofi
i4
'4

27

4i5

1,007,142
2.3,782
47,080
45o
i(),48o
0,070
55,102
45,0.80
37
5,C5o
2,25o
2.980
1.88
iC,48o
1.980
f,5o
2,i.5o
55,282

1,294,18.8

A  VOILE.
Nombre.  Tonnage.

18

aO

7,800

480

8:5

858

8,958

TOTAL.
Nombre.  Tonnage.

824
i4
i4

32

444

1,014,442
2.5,782
47,580
45o
18,480
48o
9,070
55,417
45,a8o
37
5,83o
2,200
2,980
188
18,480
1,0ßo
65o
2,  i5o
58,090

1,3o.8,116

fjcs  chantiers  les  plus  occupés  étaient  ceux  de  :
Newcastle,  avec  88  navires  à  vapeur  de  272,189  tonnes;
Glasgow,  avec  88  navires  à  vapeur  de  270,434  tonnes;
Belfast,  avec  28  navires  à  vapeur  de  187,540  tonnes  ;
Sunderland,  avec  49  navires  à  vapeur  de  173,087  tonnes  ;

chiffres  de  beaucoup  supérieurs  à  ceux  de  l’année  précédente.
Ainsi,  loin  de  diminuer,  la  construction  anglaise  monte,
monte  toujours  !  les  trois  quarts  des  navires  marchands  du
monde  sortent  encore  de  ses  chantiers,  malgré  l’augmentation ­
  prodigieuse  de  la  construction  allemande  et  américaine  !

IV.  Le  marché  des  navires.
L’énorme  productivité  de  ses  usines  navales  —  les  chiffres
&amp;lt;jui  précèdent  en  donnent  un  aperçu  —  permet  à  l’Angleterre
        <pb n="251" />
        232  LE  PKOHLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.
(le  satisfaire  avec  facilité  aux  besoins  courants  de  rarrneinent
national  et  étrançjer,  et  lui  assure  pour  loiiijtenips  encore  la
maîtrise  du  marché  des  navires.
L’armateur  français  (¡ni  perd  dans  un  naufracje  un  de  ses
steamers  et  se  voit  contraint  de  le  remplacer  aussitôt,  fouillera ­
  vainement  nos  ports  ;  à  moins  d’un  hasard  heureux,  il
n’y  trouvera  pas  l’outil  (jui  lui  est  nécessaire.  Bon  gré  mal
gré  c’est  à  l’Angleterre  ipi’il  devra  s’adresser  non  seulement
dans  ce  cas  particulier,  mais  neuf  fois  sur  dix  (juand  il  voudra ­
  affréter  un  vapeur  de  (juehpie  importance.  Par  exemple, ­
  il  n’aura  (pie  l’embarras  du  choix  parmi  les  échantillons
(pie  lui  offrira  la  flotte  ((  d’occasion  »  des  ports  anglais  !
11  n’existe  [las,  à  proprement  parler,  de  «  Bourse  des  navires ­
  »  à  Londres  ;  l’affrètement,  la  vente  ou  l’achat  du  matériel ­
  naval  y  sont  cependant  d’une  extraordinaire  activité,
grâce  à  l’intermédiaire  de  courtiers  (jui  jouent,  dans  l’industrie ­
  maritime,  le  même  rôle  prépondérant  que  dans  toutes
les  autres  grandes  affaires  anglaises.
Les  courtiers  maritimes  ne  forment  pas  un  club  isolé  ;  ils
se  réunissent  volontiers  au  Baltic  et  au  S  hipping  Exchamje,
qui  admettent  d’ailleurs  des  négociants  de  toutes  catégories. ­

.l’ai  visité  le  Shipping  Exchange  où  voulut  bien  m’introduire ­
  un  obligeant  ami  (').  Une  vaste  salle  éclairée  autant  que
le  permet  le  ciel  londonien  par  de  larges  baies,  sert  de  hall
public  ;  autour  des  murs  sont  affichées  de  minute  en  minute
les  dépêches  qui  arrivent  de  tous  les  points  du  globe  pour
rendre  compte  des  divers  mouvements  de  la  flotte  marchande ­
  universelle.  Ces  télégrammes,  ordinairement  transcrits ­
  sur  papier  jaune,  s’accrochent  à  de  grands  tableaux  à

(i)  M.  A.  A.  Salmon,  agent  général  de  la  Compagnie  Transallanliipie,  membre  de  la
Chambre  française  de  commerce  de  Londres.  Je  tiens  à  le  remercier  ici  de  son  extrême
amabilité  et  de  sa  parlaite  obligeance.
        <pb n="252" />
        LA  PUISSANCE  MAUITIME  DE  l’aNGLETEURE.

a33

portée  de  la  main,  en  épaisses  liasses  que  l’on  peut  aisément
feuilleter.  Tous  les  accidents,  avaries,  causes  de  retard,  en
un  mot  les  multiples  événements  de  la  vie  maritime  y  sont
coiisiqnés.  L’armateur,  le  courtier,  l’assureur  se  trouvent  de
la  sorte  tenus  heure  par  heure  au  courant  de  ce  qui  se  produit
d’intéressant  pour  leur  industrie  sur  la  surface  du  globe  (').
Un  fil  télégraphiijue  particulier  relie  à  la  Bourse  des  valeurs ­
  le  Shipping  Exchange  et  lui  permet  de  recevoir  les
informations  financières.
Les  journaux,  les  revues  maritimes  de  tous  les  pays  du
monde,  une  bibliothèque  importante  d’ouvrages  spéciaux
sont  mis  à  la  disposition  des  membres  du  club  ;  ils  ont  ainsi
sans  se  déranger  et  en  ipielques  minutes  tous  les  renseignements ­
  qui,  avant  de  traiter  une  affaire,  leur  sont  parfois  nécessaires. ­
  Le  Shipping  Exchange  est  naturellement  pourvu
de  toutes  les  commodités  désirables,  téléphone,  domestiijues
nombreux,  salles  de  restaurant,  etc.
Le  Baltic  est  d’installation  plus  somptueuse  ;  la  cotisation
est  d’ailleurs  plus  élevée  i\\\  ww  S  hipping.  Les  facilités  de  travail ­
  y  sont  les  mêmes.  On  prévoit  la  fusion  des  d(?ux  clubs,
(pii  se  réalisera  sans  doute  au  moment  de  l’installation  du
Baltic  dans  le  bel  immeuble  qu’il  {i\\i  q\g\cv  Marie-en-street.
Plus  de  cinq  cents  courtiers  s’occupent  à  Londres  d’afliè-(i)

  Le  Lloyd  met  également  à  la  disposition  des  courtiers  ses  puissants  moyens  d’investigation. ­
  Toutes  les  constructions  de  navires  s’opèrent  pour  ainsi  dire  sons  la  surveillance ­
  quotidienne  des  agents  du  Lloyd,  qui  sont  à  demeure  dans  tous  les  centres
de  construction.  Quand  le  navire  est  Uni,  le  Lloyd  lui  délivre  un  certillcat,  qui  porte  la
désignation  ;  -f  loo  A  pour  les  navires  de  toute  première  classe,  go  A  pour  les  navires
de  deuxième  classe.  Les  compagnies  d’assurance  exigent  ce  certillcat,  et  suivant  la
cote  du  Lloyd,  demandent  2  ou  3  p.  100  de  plus  de  prime.  Le  Lloyd  enregistre  le  navire
sur  son  livre  annuaire  qui  est  tenu  avec  un  soin  extrême  :  chaíjue  semaine  les  exemplaires
  en  sont  retirés  de  chez  les  abonnés  et  mis  à  jour  des  dernières  nouvelles  maritimes. ­
  L’annuaire  du  Lloyd  donne  tous  les  renseignements  sur  le  bateau  enregistré.
Depuis  quelque  temps,  il  mentionne  même  le  nom  du  capitaine,  avec  l’indication  du
temps  de  service  passé  par  lui  à  la  compagnie.  C’est,  en  eilet,  un  élément  de  confiance
que  le  certificat  d’un  long  séjour  du  capitaine  dans  la  même  Compagnie.
Le  Lloyd  reçoit  dans  ses  bureaux  et  communique  au  public  toutes  les  nouvelles  maritimes ­
  du  globe.  Nous  avons  en  France  un  organisme  de  ce  genre,  tort  intéressant,
très  utile,  mais  moins  développé  ;  c’est  le  Bureau  Veritas,  place  de  la  Bourse,  à  Paris.
        <pb n="253" />
        LE  i'ROHLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.

234
leineiits,  de  vente  ou  d’achat  de  navires.  Quelques-unes  des
maisons  qu’ils  diriqent  sont  extri'inement  importantes  :  je
citerai  entr’aufres  les  bureaux  de  courtaqe  H.  Clarkson
et  C‘®,  H.  E.  Moss  et  C'*,  C.  O.  Kellock  ctC'%  Pill  etC‘®,  etc.
J’ai  visité  plusieurs  de  ces  bureaux  et  notamment  ceux  de
la  maison  Clarkson  and  C",  112,  Fenchurclit  Street,  celle,
m’a-t-on  dit,  qui  fait  le  plus  d’alfaires  avec  nos  armateurs.
Gérée  par  M.  Clarkson  et  un  Français,  son  associé,  M.  Dion,
elle  est  divisée  en  plusieurs  «  départements  »  ;  c’est  un  Nantais ­
  fort  entendu  dans  toutes  les  questions  maritimes,  M.  Giton,
  qui  est  à  la  tête  du  «  département  »  français.
Les  bureaux  de  la  maison  Clarkson  n’ont  rien  de  luxueux,
mais  il  y  rèqne  une  fiévreuse  activité;  de  10  heures  à  4  heures
du  soir  ils  présentent  l’aspect  d’une  véritable  ruche  eu  travail.
La  méthode  d’opérer  de  la  maison  Clarkson  et  des  établissements ­
  similaires  est  la  même  que  celle  de  tous  les  autres ­
  courtiers,  lesquels  ne  se  contentent  pas  d’attendre  les
demandes  d’affretement  ou  d’achat  de  navires  qui  peuvent
leur  être  adressées,  mais  s’efforcent  de  les  provoquer  en  adressant ­
  aux  "armateurs  de  l’univers  entier  des  circulaires  périodiques, ­
  où  se  reflète,  comme  dans  un  miroir  fidèle,  l’état  du
marché  des  navires  à  Londres.
On  m’a  remis  le  pins  récent  exemplaire  de  ce  document.
C’est  une  brochure  de  douze  pages  où  sont  consignées  les
offres  de  navires.  La  maison  Clarkson  prend  soin  d’y  indiquer ­
  qu’elle  se  charge  aussi  bien  de  l’achat  (jue  de  la  vente
des  bateaux.
La  circulaire  spécifie  sous  un  numéro  d’ordre  les  particularités ­
  de  chaque  navire  proposé,  la  date  de  son  lancement,
la  classe  de  son  enregistrement  au  Lloyd  ('),  sa  portée  en
lourd,  son  tirant  d’eau,  ses  dimensions  en  longueur,  largeur,
I.  Mention  importante,  car,  suivant  que  le  navire  est  de  ou  de  2&amp;lt;--  classe,  sa  valeur
vénale  et  le  taux  de  son  assurance  augmentent  ou  diminuent.
        <pb n="254" />
        LA  PUISSANCE  MARITIME  DE  l/ANGLETERRE.  235
piolbiiclem',  la  force  et  la  nalure  de  ses  appareils  moteurs,
la  ijuaiitité  de  cliarhoii  ({ii’il  consomme  par  rapport  à  la  vitesse ­
  obtenue,  ses  aménaf;ements  spéciaux  pour  l’éclairaqe
et  le  transport  des  passagers,  la  date  du  remplacement  de
ses  chaudières,  etc.
Les  navires  proposés  ne  sont  pas  seulement  des  navires
d’occasion  (second  hand),  mais  encore  des  navires  neufs,
naijant  jamais  servi,  et  même  des  navires  en  cours  de  construction. ­

Dans  la  circulaire  qui  me  fut  communi(juée,  voici  par
exemple  la  liste,  avec  certaines  de  leurs  spécifications  et  leur
prix  approximatif,  des  new  steamers  offerts  à  ses  clients  par
la  maison  Clarkson.

Navires  neufs  à  vendre.

1*0  RT

ToimcK.

TIRASI

DIMKNSIONS.

VITESSK
nœud*.

OnSERVATIONS.

I  ,(ioo
1,700
1,800
l.'/)0
2,100
2,30ü
3,000
3,000
4,81)0
5,450
5,0oo
8,000
8,000
8,200
7,000
7,000
7.100

5:",l5
5'»,i5
5"',i5
5  "',48
5'u,5o
5"',4o
5'",75
8'",00
8"),  75
7"',  12
7'",  12
7"‘,5o
7"',75
7'",80
8'",i5
8"',20
8'",00

75"'  X  il"'  X  5'",8
78'"  X  II'",45  X  5'",4
78'"  X  ii"‘,i5  X  5'",7
78'",8  X  II'"  X  5'",8
78'",8  X  II'",5  X  8'",i
82'"  X  12'"  X  8
91"'  X  i3'"  X  8'",4
97'“  X  i4"'  X  7'“
108'n  X  i5'",7  X  8"'
Il4'"  X  i5'"  X  8'"
ii3'"  X  i5'",7  X  8"',8
Il2'"  X  18'"  X  9'".=a5
117"'  X  i8"‘  X  9'",3o
113'"  X  18"'  X  9'",4o
120'"  X  18"'  X  10'"  ,20
127'"  X  18'"  X  10'",80
125'"  X  18'"  X  IO'n,3o

9  Vi  à  10
9  Vj  5  10

0
9
9

535,  ooo'  011  offre.
5i)8,ooo  —
55o,ooo  —
575,000  —
825,000  ,—
852,000  —
700,000  —
800,000  —
i,o5o,ooo  —
i,i5o,ooo  —
I,125,000  —
I,200,000  —
I,250,000  —
I,213,000  —
I,450,000  —
I  ,870,  (XX)  —
1,520,000  —

Charbonnier,  r«  classe.

Sera  prêt  en  juillet.
Sera  prêt  en  mai.

Presque  prêt.
Doubles  ponts.
Doubles  ponts.
Doubles  ponts.
Doubles  ponts.

Si  rarmateur  hésite  à  faire  la  dépense,  toujours  plus  élevée, ­
  d’un  instrument  de  transport  tout  neuf,  qu’à  cela
        <pb n="255" />
        236  LE  PROULÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.
ne  tienne  !  la  maison  Clarkson  lui  offrira  un  assortiment
complet  de  bateaux  de  toutes  tailles  et  de  toutes  dimensions.
Cent  quarante  vapeurs  d’occasion,  entre  lescpiels  le  plus
difficile  des  clients  peut  facilement  trouver  «  chaussure  à
son  pied  »,  solliciteront  son  choix.  u
Dame  !  (piehpies-uns  de  ces  navires  ne  sont  pas  d’une
extri'me  jeunesse.  Le  doyen  de  la  collection  est  un  bateau
de  1,120  tonnes  de  port  en  lourd  construit  en  1871  et  dont
les  chaudières  furent  renouvelées  en  i883.  On  l’offre  à  5,5oo
livres  sterliiu).
Le  tonnaife  de  cette  Hotte  d’occasion  varie  entre  i35  et
8,700  tonnes.  Les  échantillons  de  2,000  à  3,000  tonnes  remontent ­
  pour  la  plupart  à  la  période  de  1882  à  i8(jo;  les
steamers  de  plus  de  5,ooo  tonnes  datent  de  1890  à  1896;
enfin,  les  chefs  de  file,  les  grosses  unités  de  plus  de  7,000
tonnes  sont  tout  à  fait  modernes,  puisque  leur  construction
s’est  achevée  en  1899  ou  en  1900.  ^
11  y  a  naturellement  de  grandes  différences  de  prix  entre
ces  navires  ;  de  2,000  à  3,000  tonnes,  la  valeur  indi(;uée
varie  entre  260,000  et  5oo,ooo  fr.  ;  de  3,000  à  4,000  tonnes,
entre  35o,ooo  et  800,000  fr.  Un  steamer  de  3,800  tonnes  est
offert  à  302,5oo  fr.  tandis  qu’on  demande  65o,ooo  fr.  d’un
autre  navire  de  même  puissance  mais  de  qualité  meilleure.
Mais,  en  dépit  de  ces  différences,  il  est  aisé  de  constater
que  des  navires  à  vapeur  d’occasion,  très  récents,  pourvus
d’une  machinerie  robuste  et  d’aménagements  complets  et
figurant  à  la  première  classe  du  Lloyd,  sont  offerts  pour  un
prix  inférieur  à  celui  que  demandent  pour  des  voiliers  de  ^
même  tonnage  les  chantiers  français.
Quant  aux  cargos  de  plus  de  0,000  tonneaux  de  port  en
lourd  —  appelés  à  jouer  dans  un  avenir  prochain  un  rôle
si  grand  dans  la  navigation  de  concurrence  —  voici  les
cours  auxijuels  les  offre  le  vendeur  et  qui  sont  naturel-
        <pb n="256" />
        LA  PUISSANCE  MARITIME  DE  l’ANGLETERRE.  287
leineni  supérieurs  au  prix  réel  qu’en  définitive  paie  l’aclieteur
  :

WRIBS

Tonnes.

IIRLST

DIMENSIONS.

VITESSE

l'IIIX.

OBSERVATIONS.

nœuds.

1890.  .
i8()5.  .
i8o4.  .
i8&amp;lt;,)2.  .
i8()5.  .
1898.  .
1894.  .
1899-  •

.  5,o3o
.  5,.3oo
.  5,3o()
.  5,5oü
.  5,()00
.  6,200
.  C,35o
.  7,000

8'",00
7m,60
7"V%
7'n,6o
7...,35
7...,35

n8"'  X  14“  X  9“
112"'  X  i4'"&amp;gt;3  X  O'”
IIP"  X  i4"‘  X  8"',8
Il4“  X  i4“.3  X  9'"
110"'  X  i5'"  X  6'",3
U5"'  X  16'"  X  6'",5
122'"  X  i5"',7  X  9'"
122"'  X  16’"  X  7'"

10&amp;gt;/j
9'/s
9
9
9  “  'O
9  «  10
9

77.5,000  r
1,000,000
900,000
950,000
1,072,000
i,i5o,ooo
I  ,250,000
1,375,000

Classe  100  A  I.
Classe  100  AI.
Classe  100  Al.
Classe  100  Ai.
Classe  100  A  i.
Classe  100  AI.
Classe  100  A  I.

Trois  autres  qrands  navires  de  7,fino,  8,25o,  8,700  tonnes
en  lourd  construits  en  1899  et  en  1900,  d’une  vitesse  de  ii
à  12  noeuds  fiqurent  sur  la  circulaire,  mais  le  courtier,  malin,
n’en  indiipie  pas  le  prix.  Ce  sont  là  des  morceaux  de  choix
dont  il  se  propose  évidemment  de  tirer  le  meilleur  parti
possible.
Les  maisons  E.  Moss  et  G'®,  C.  0.  Kellock  et  G*®,  Pill  et  Gé®
et  d’uue  façon  qénérale  toutes  celles  qui  pratiquent  le  même
courtaqe  procèdent  comme  la  maison  Clarkson.
Sollicité  par  leurs  circulaires,  l’armateur  français  réfléchit  :
il  voit  nos  chantiers  encombrés  —  soit  par  les  commandes
(l’État,  soit  par  la  spéculation  des  voiliers  —;  s’il  se  hasarde
à  demander  des  prix  à  nos  constructeurs,  il  est  effrayé  par
la  différence  qu’il  constate  entre  leurs  devis  et  les  offres
étrangères  ;  le  calcul  bien  simple  fait  par  M.  Daymard,  il  le
refait  à  son  tour,  et  s’aperçoit  que  la  prime  à  la  navigation
acquise  au  cas  de  commande  à  la  construction  nationale
est  une  duperie,  puisque  le  supplément  de  prix  à  verser
aux  chantiers  français  va  l’absorber  tout  entière.  Le  plus
souvent,  il  préfère  renoncer  à  la  prime  de  navigation  et,
        <pb n="257" />
        238

LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.

en  achelaiit  à  bon  compte  un  navire  d’occasion  au  courtier
anglais,  ne  débourser  qu’un  faible  capital.
Parfois,  il  n’a  même  pas  le  temps  de  faire  toutes  ces  reflexions ­
  :  il  est  pressé  par  la  nécessité,  soit  de  remplacer  un
navire  hors  de  service,  soit  de  se  procurer  le  matériel  naval
nécessaire  à  l’exploitation  d’une  nouvelle  ligne.  Il  lui  suffit
d’une  dépêche  lancée  à  Londres  pour  être  tiré  d’embarras  ;
en  France,  on  lui  demanderait  douze  mois  et  une  somme
double  de  celle  qu’il  paie  pour  construire  le  steamer  qui  lui
est  indispensable.
L’intérêt  de  l’armateur  français  le  conduit  ainsi,  en  quelque ­
  sorte  malgré  lui,  à  devenir  le  client  de  l’industrie  anglaise. ­

Le  malheur  est  ({ue  nos  armateurs  achètent  trop  souvent
des  «  rossignols  »  qui  ne  valent  pins  grand’chose.  Les  Anglais ­
  savent  faire  preuve  d’une  habileté  extrême  pour  se
débarrasser  de  leur  vieux  matériel.  Ils  opèrent  des  réductions
énormes  sur  le  prix  d’un  batean  de  sept,  huit,  dix  ou  ipiinze
ans.
Rares  sont  les  armateurs  qui,  à  l’exemple  de  la  Compagnie
Havraise  Péninsulaire,  font  construire  directement  dans  les
chantiers  anglais  de  beaux  bâtiments.  La  plupart  des  acheteurs ­
  français  de  navires,  séduits  par  le  bon  marché,  s’embarrassent ­
  de  bateaux  âgés  qui  ne  leur  permettent  pins  de
soutenir  ensuite  la  concurrence  du  matériel  neuf  allemand
ou  anglais.
11  est  difficile  de  connaître  exactement  le  chiffre  des  navires ­
  neufs  ou  d’occasion  dont  le  marché  britannique  jieut
disposer  pour  la  vente.  Je  m’en  suis  enquis,  sans  résultat,
auprès  du  Lloyd  et  de  certains  courtiers.  Ce  chiffre,  d’ailleurs, ­
  varie  d’un  jour  à  l’autre,  car  il  suit  les  fluctuations  de
l’armement  lui-même.  Si  le  commerce  vient  à  fléchir,  le  fret
à  diminuer,  les  exportations  anglaises  à  baisser—  les  droits
        <pb n="258" />
        LA  PUISSANCE  MARITIME  DE  u’ANGLETERRE.

23o
île  sortie  récemment  votés  sur  les  houilles  peuvent  très  bien
amener  ce  résultat  —  le  marché  anglais  se  trouvera  aussitôt
encombré  d’une  série  d’unités  dont  les  armateurs  n’hésiteront ­
  pas  à  se  défaire,  afin  de  libérer  leur  entreprise  des  frais
élevés  et  des  pertes  qui  résultent  de  l’entretien  de  navires
inoccupés  et  de  l’immobilisation  de  capitaux  importants.
Des  circonstances  contraires  produisent  tout  naturellement
un  elfet  opposé.
En  ce  moment,  il  y  a  pléthore  de  navires  disponibles  sur
le  marché  anglais  :  les  frets  ont  baissé,  les  prix  de  construction ­
  aussi,  en  raison  de  la  diminution  meme  des  matières
premières.  Les  chantiers  n’en  accroissent  pas  moins  leur
production,  tout  comme  si  la  demande  était  élevée.
*
*  *
Or,  voici  que  de  l’abondance  même  du  matériel  naval,  un
(langer  va  fatalement  naître  pour  nous  ;  celui  de  l’intrusion,
par  la  porte  entrebâillée  de  la  compensation  d’armement,
d’une  spéculation  à  laquelle  songent  les  grands  courtiers
londoniens.
Cette  spéculation  s’exercerait  ainsi  :  des  sociétés  d’armement ­
  soi-disant  françaises  seraient,  sous  le  couvert  d’un  armateur ­
  quelconque,  constituées  avec  des  capitaux  anglais  ;
rien  n’est  moins  difficile  que  de  tourner  au  moyen  de  contrelettres
  et  d’hypothèques  les  prescriptions  de  la  loi  française
à  ce  sujet.  Ces  sociétés  achèteraient  des  navires  âgés  de
moins  de  sept  ans  —  limite  imposée  par  le  projet  de  loi  —
les  feraient  franciser  et  naviguer  sous  pavillon  tricolore,  de
manière  à  bénéficier,  par  eux,  des  faveurs  considérables  qmi
procurera  la  compensation  d’armement.  C’est  le  luidget  qui
entretiendrait  celte  Hotte!  Belle  aubaine,  on  le  conçoit,  poulies ­
  armateurs  anglais,  accoutumés  à  ne  compter  que  sur
        <pb n="259" />
        LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.

240
eux-mêmes  pour  le  succès  de  leurs  entreprises,  et  qui  verraient, ­
  par  une  douce  exception,  TEtat  français  subventionner ­
  celles-ci  !
J’ai  recueilli,  durant  mon  séjour  en  Anqleterre,  les  renseiqnements
  les  plus  positifs  sur  cette  spéculation.  Elle  est  certaine. ­
  Les  courtiers  se  préoccupent  déjà  de  trouver  des
prête-noms,  en  vue  de  s’y  livrer  aussitôt  après  le  vote  de  la
loi  et  j’ai  ouï  dire  que  leurs  offres  n’étaient  pas  toujours  repoussées. ­

La  réussite  de  leurs  manœuvres  amènerait  la  constitution
d’une  flotte  française  absolument  fictive,  ce  serait  le  pillaqe
des  caisses  de  l’État  organisé  au  profit  des  faiseurs  d’affaires
d’outre-Manclie,  l’équilibre  de  nos  finances  une  fois  de  plus
compromis  par  l’énormité  du  sacrifice  imposé  au  budget  ;
c’est  Jacques  Boidiomme  peinant  et  suant  sur  son  lopin  de
terre  pour  enrichir  messieurs  les  courtiers  de  Londres,
comme  il  enrichit  en  ce  moment  les  actionnaires  des  voiliers.
Le  devoir  du  Parlement  est  de  couper  cette  spéculation
dans  sa  racine,  en  maintenant,  comme  je  l’indiquerai  ultérieurement, ­
  le  jeu  de  la  compensation  d’armement  dans  certaines ­
  limites  —  au  delà  desquelles  cette  mesure  ne  trouve
plus  sa  justification  dans  l’intérêt  bien  entendu  de  la  marine
et  du  commerce  français.
        <pb n="260" />
        CHAPITRE  VI

LES  CHANTIERS  DE  LA  CLYDE

I,  La  construction  écossaise.
Longtemps,  riiidiistrie  des  conslructions  navales,  exercise
par  des  corporations  fermées  de  shipwrights,  charpentiers
de  marine,  qui  édifiaient,  de  la  quille  à  la  pomme  du  mât,
les  navires  en  Lois,  alors  seuls  connus,  compta  des  chantiers
dans  la  plupart  des  ports  de  l’Angleterre.  Mais  la  substitution ­
  du  fer  au  bois,  l’évolution  industrielle  moderne,  le  remplacement ­
  de  la  main-d’œuvre  par  le  machinisme,  l’extension
des  marchés,  la  nécessité  d’assurer,  en  vue  de  la  concurrence
universelle,  une  production  intensive  et  peu  chère,  conduisirent ­
  le  shipbuilding  trade  à  la  concentration  de  ses  forces
dans  certaines  régions  particulièrement  favorables.  Ce  fut
en  premier  lieu  sur  les  bords  de  la  Tamise,  de  la  Mersey  et
de  la  Clyde,  dans  les  faubourgs  de  Londres,  à  Milli  val  1  et
dans  l’île  des  Chiens,  à  Liverpool  et  à  Birkenhead,  à  Glasgow ­
  et  à  Greenock  que  se  concentra  l’activité  des  chantiers
maritimes.  Puis,  les  conditions  économiques  qui  avaient  déterminé ­
  ce  mouvement  s’étant  modifiées,  un  nouveau  classement ­
  s’opéra.  Londres  et  Liverpool  y  perdirent,  au  profit
des  districts  houillers  pt  métallurgiques  du  Nord,  la  prépondérance ­
  qu’elles  avaient  acquise  dans  cette  branche  migratrice
de  l’art  naval.  L’Ecosse,  avec  la  Clyde  ;  le  Northumberland
avec  la  Tyne,  la  Wear  et  la  Tee,  tiennent  présentement,  par
la  grande  production  de  leurs  usines  navales,  la  tête  de  la
16

PROBL.  MAU.  MARCH.
        <pb n="261" />
        242  LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.
construction  liritanniijue.  Si  Glialain,  Pembroke,  Birken-Jiead,
  Liverpool,  Barrow,  Devonport,  Portsmouth,  Hull,
Belfast('),  etc.,  contribuent  pour  une  part  à  l’essor  de  cette
industrie  dans  le  Boyaume-Uni,  les  trois  quarts  des  lancements ­
  des  paquebots  et  des  cargo-boats  qui  sont  la  force  et
l’orgueil  de  la  flotte  commerciale  anglaise  s’effectuent  sur  la
cote  nord-ouest,  entre  Glasgow  et  Greenock,  sur  la  côte
nord-est,  à  Newcastle  et  dans  sa  banlieue,  à  Sunderland,
Stockton,  Hartlepool  et  Middlesborough  —  liref,  dans  la
»•gioii  septentrionale  de  l’Angleterre.
Les  chantiers  écossais  se  groupent  aux  abords  des  quatre
rivières  de  la  Glyde,  la  Forth,  la  Tay  et  la  Dee.  Sur  une
production  totale,  en  1900,  de  4o6  navires,  jaugeant  54i,o3i
tonnes,  mus  par  478,986  chevaux  de  force,  la  part  de  chacnii
  de  ces  centres  s’est  ainsi  établie  :
Navires.  Tonnes.  Chevaux.

La  Clyde
tva  Forth
Tay  :
La  Dee

318  492,609  447,428
33  i8,4o2  6,490
i4  21,039  17,228
3i  8,38i  8,790
4o0  54i,o3i  478,935

G’est  donc  la  Glyde  qui  oceupe  largement  le  premier  rang
dans  la  [iroductiou  écossaise.  Ses  deux  rives  depuis  Glasgow
jusqu’à  Dumbarton  et  Greenock  se  couvrent  d’un  nombre
considérable  de  shipf/ardsj  d’où  sortirent  de  célèbres  échantillons ­
  de  la  construction  navale  :  c’est  à  Port-Glasgow
(|ue  le  bateau  de  début  de  la  flotte  Gunard,  le  Britannia,
fut  lancé;  —  à  Partick  que  furent  construits  les  premiers
navires  en  fer  destinés  à  la  grande  navigation  maritime  ;  —
à  G  ovan,  que  le  docteur  Kirk  expérimenta  son  invention
fameuse,  la  machine  marine  à  triple  expansion.

(1)  Belfast,  en  Irlande,  centre  extrêmement  actif  de  construction,  lance  surtout  d’immenses ­
  et  luxueux  paquebots  comme  VOcéanic  et  le  Cetli'j.
        <pb n="262" />
        LES  CHANTIERS  DE  LA  CLYDE.

243

(i)  D'après  le  GUisgow  Herald.

Un  peuple  (rouvriers  —  boilermakers,  shipbuilders,  en-(jineers
  —  est  incessamment  occupé,  soit  à  la  conslruclion
(les  co(pies,  soit  dans  les  ateliers  de  montage  des  machines
marines,  à  Glasgow,  Go  van,  Partick,  Whiteincli  et  dans  les
agglomérations  qui  se  succèdent  sur  les  bords  de  la  Clyde,
à  Renfrew,  .Yoker,  Clydebank,  Langbank,  Dumbarton,
Greenock,  etc.
La  possibilité  d’établir,  sur  des  rives  en  pente  douce,  des
cales  faiblement  inclinées  et  peu  coûteuses  ;  l’abondance  de
la  main-d’œuvre  et,  par-dessus  tout,  la  proximité  de  la  matière ­
  première  devaient  assurer,  malgré  les  inconvénients
([ue  présente  pour  le  lancement  des  grands  bateaux  modernes, ­
  l’étroitesse  du  lit  de  la  Clyde,  l’essor  des  chantiers
qui  l’avoisinent.  Servis  par  cette  heureuse  ambiance,  ceux-ci
prirent  dans  la  seconde  moitié  du  siècle  dernier  un  très
grand  développement.  En  i860,  leur  production  atteignait
à  peine  47,833  tonnes  ;  quarante  ans  plus  tard,  elle  avait
décuplé.
Les  constructeurs  de  cette  partie  de  la  côte  nord-ouest,
({ui  mirent  à  Ilot  l’an  dernier  près  de  5oo,ooo  tonnes,
avaient  déjà  lancé,  au  cours  de  1899,  284  bâtiments  jaugeant ­
  491,074  tonnes;  si  bien  qu’en  deux  ans,  il  sortit  de
leurs  usines  navales  un  million  de  tonnes,  c’est-à-dire  [)lus
que  n’en  représente  la  Hotte  marchande  française  tout
entière  !
On  peut,  à  ce  chiffre  considérable,  mesurer  l’extraordinaire ­
  activité  du  groupe  de  la  Clyde  pris  en  général.  Quant
à  la  production  particulière  des  principaux  chantiers  qui  le
composent,  la  statistique  ci-après  (Q,  résumant  avec  fichC
lité  les  lancements  opérés  par  eux,  dans  la  seule  année  1900,
permettra  de  l’apprécier  exactement.
        <pb n="263" />
        244

LE  PROBLEME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE

CHANT  IKK8.

LIKU  D’ÈTAKLISSEMENÏ.

A  VOILES.
Hat.  Tonnage.

A  VAPEUR.
Kal.  Tonnage.

Bussell  &amp;amp;  C&amp;gt;"  .  .  .  .
Stephen  &amp;amp;  Sons  .  .  .
Connell  &amp;amp;  G*«  .  .  .  .
Denny  Brothers  .  .  .
Scott  &amp;amp;  G'«
D.  &amp;amp;  W.  Henderson  .
J.  Brown  &amp;amp;  .  .  •
W.  Hamilton  &amp;amp;  G'«.  .
Caird  &amp;amp;  G‘»
Napier  &amp;amp;  Miller  .  .  .
A.  Rodger  Æ  G'=  .  .  .
Fairfield
Barclay,  Curie  &amp;amp;  G'«.
W.  Simons  &amp;amp;  G'«.  .  .
A.  M’Millan  &amp;amp;  Son  .  .
B.  Duncan  &amp;amp;  Ci«.  .  .
D.  J.  Dunlop  et  G'«".  .
Lolinitz  et  G'«  .  .  .  .
A.  &amp;amp;  J.  Inglis  ....
Mackie  &amp;amp;  Thomson.  .
W.  Beardmore  et  G'«.
(B.  Napier  &amp;amp;  Sons).
The  Ailsa  Ci'
Grangemouth  &amp;amp;  Greenock ­
  Ci«
Lon.  &amp;amp;  Glasgow  C'«  .
Campbeltown  G'«  .  .
.lohn  Reid  &amp;amp;  C*«  .  .  .
Murdoch  et  Murray  .
Fleming  &amp;amp;  Ferguson  .
Bow,  M’Lachlan&amp;amp;Ci«.
J.  Fullerton  &amp;amp;  C'«  .  .
Clyde  Ci«  (Blackwood
&amp;amp;  Gordon)
Irvine  C'«
Ritchie,  Graham*  Milne.
Scott  &amp;amp;  Sons
S.  M’Knight  &amp;amp;  Ci«  .  .
Alley  et  M’Lellan.  .  .
Ardrossan  Gi«  .  .  .  .
Cochran  &amp;amp;  Gi«.  .  .  .
J.  Shearer  &amp;amp;  Son.  ,  .
T.  B.  Seath  &amp;amp;  C'«.  .  .
W.  Chalmers  &amp;amp;  Ci«.  .
D.  M.  Gumming  .  .  .
J.  &amp;amp;  J.  Hay
W.  Fife  &amp;amp;  Sons.  .  .  .
M’.Ulister  &amp;amp;  Son  .  .  .
.\.  Munro

Fort  Glasgow
Linthouse(près  Glasgow)
Whiteinch
Dumbarton
Greenock
Fartick  (Glasgow)  .  .  .
Clydebank
Port  Glasgow
Greenock

Port  Glasgow
Govan  (Glasgow)  .  .  .  ,
Whiteinch

Pointhouse  (Glasgow).  .
Govan  (Glasgow)  .  .  .  .
Govan  (Glasgow)  ....
Sur  l’estuaire
Grangemouth
Govan  (Glasgow)  ....
Sur  l’estuaire
Whiteinch

Kelvinhaugh
Butherglan
Govan  (Glasgow)  .  .  .  .
Blackhille-Dock

Kirkintillock
Fairlie  .  .  .
Dumbarton.
.Vrdrishaig  .

Renfrew  .  .  .
Dumbarton.  ,
Port  Glasgow.
Port  Glasgow.
Renfrew  .  .  .

Port  Glasgow,
Paisley.  .  .  .
Paisley.  .  .  .
Paisley.  .  .  .
Clydebank  .  .
Irvine  .  .  .  .
Whiteinch  .  .
Bowling  .  .  .
Ayr
Polmadie.  .  .
Ardrossan  .  .
Annan  .  .  .  .

Yoker

i3

l!S

ii5
1,983
1,200

i;x)
1,025
1,38o
1,744

i,8ii

438
240
1,012
241

265
132
56
29
30

II  ,f'5i

60,339
4:,555
32,3i6
3o,6o3
29,970
28,930
26.2.50
21,599
22,714
29,718
19,615
17,765
17.6.50
i5,55o
13,98.5
10,620
8,320
6,356
7,45i
6,3oi
6,25o
3,529
4,910
4.700
4,473
4,296
3,351
3,3oo
2,164
2..  365
1.700
1,620
1..  380
1,264
i,ii5
93
920
388
528
455
145
68
6
31

480,753

60,339
34,555
32,31,6
3o,6o3
29,970
29,045
26,2.50
23,582
22,714
21,918
19,615
17,765
i7,65o
15.700
i5,oio
12,000
8,320
8,100
7,451
6,3oi
6,2.5o
5,340
4,910
4.700
4,473
4,296
3,.351
3,3oo
2,  (’8)2
2,365
1.700
1,620
1,620
1,264
i,ii5
i,io5
920
629
528
455
410
(&amp;gt;!
Ik,

492,609
        <pb n="264" />
        LES  CHANTIERS  DE  LA  CLYDE.

245

Parmi  les  chantiers  ci-dessus  énumérés,  certains,  tels
(|ue  ceux  de  John  Brown  et  C‘®,  à  Clydebank  ;  Napier  et
Miller,  à  Yoker;  de  la  Compagnie  Fairfield,  à  Govan  ;  de
Murdoch  et  Murray,  à  Port-Glasgow  ;  Bow,  Mac  Lachlan
et  G*',  à  Paisley,  ont  construit  des  navires  de  guerre,  soit
pour  la  marine  royale  anglaise,  soit  pour  les  gouvernements
étrangers.  Quelques-uns  —  comme  les  établissements  de
William  Simons  et  C‘%  à  Bentrew;  Bitchie,  Graham  et  Milne,
à  Whiteinch  ;  Fleming  et  Ferguson,  à  Paisley  ;  Cochran
et  CV®,  à  Annan;  D.  N.  Cumming,  à  Blackhill  Dock  —  mirent
surtout  à  (lot  des  remorqueurs,  des  dragues,  des  chalands,
des  bâtiments  de  service.
Mais,  dans  leur  ensemble,  les  lancements  de  la  Clyde  ont
cependant  fourni  à  la  marine  marchande  universelle  un  fort
contingent  de  ces  magnifiques  greifliourids  (lévriers),  de  ces
paquebots  rapides  qui  jouent,  dans  le  commerce  maritime,
le  rôle  des  grands  express  de  chemin  de  fer,  et  de  ces  cargo-'
boats,  instruments  nécessaires  de  l’expansion  économique
d’un  pays.
L’Ecosse,  il  faut  le  dire  à  sa  louange,  jouit  pour  sa  construction ­
  maritime  d’une  réputation  qui  égale  celle  de  sa
légendaire  hospitalité  :  les  armateurs  du  monde  entier  apprécient ­
  beaucoup,  en  raison  de  leur  finesse  et  de  leurs  qualités, ­
  les  navires  qu’elle  produit.  A  tous  les  points  de  vue,
la  visite  des  chantiers  de  la  Clyde  s’impose  donc  à  qui
veut  rechercher  si  l’industrie  navale  anglaise,  en  dehors
de  l’avantage  connu  que  lui  donnent  les  aptitudes  de  la
race  et  l’abondance  des  matières  premières,  ne  trouve  pas,
tant  dans  l’organisation  meilleure  de  ses  shipgards  que
dans  la  perfection  plus  complète  de  son  outillage  et  l’habileté ­
  plus  grande  de  ses  ouvriers,  les  éléments  primordiaux
de  sa  grandeur,  de  sa  prospérité  et  de  son  incontestable
supériorité.
        <pb n="265" />
        24G

LE  PROHLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.

1

II.  Glasgow.
Le  centre  de  la  grande  usine  maritime  de  la  Clyde,  Glasgow, ­
  était,  il  y  a  deux  siècles,  .une  pauvre  bourgade  d’un
abord  difficile  aux  bateaux,  noire  et  sale,  traversée  par  une
rivière  torrentueuse.  Rien  ne  faisait  présager  sa  fortune  maritime. ­
  Quebjues  rares  armateurs  osaient  seuls  aventurer
leurs  bâtiments  hors  de  l’abri  précaire  de  son  port  misérable ­
  ;  les  navires  descendaient  à  la  faveur  de  la  marée  haute
le  lit  rocailleux  de  la  Clyde  et  partaient,  soit  pour  les  cotes
de  France,  soit  pour  l’Amérique.  Le  commerce  était  peu
considérable.  En  1667,  on  ne  comptait  pas  plus  de  onze  navires ­
  marchands  jaugeant  ensemble  gby  tonneaux,  qui  eussent ­
  Glasgow  comme  port  d’attache.
Aujourd’hui,  ce  port  est  devenu  le  centre  le  plus  important ­
  de  la  construction  navale,  la  capitale  maritime,  commerciale, ­
  industrielle,  la  métropole  en  un  mot  de  l’Écosse
et  la  seconde  ville  du  Royaume-Uni  ;  une  forêt  de  cheminées
d’usines  lui  fait  une  ceinture  de  feu  et  de  fumée  ;  d’immenses
steamers  sortent  de  son  port  et  y  entrent  commodément  (»),
débarquant  ou  embarquant  des  millions  de  tonnes  de  marchandises ­
  sur  9  kilomètres  de  quais  et  de  docks  sillonnés  de
voies  ferrées  et  pourvus  de  grues,  de  treuils  puissants;  1,668
navires  jaugeant  ensemble  1,680,170  tonneaux  forment  la
Hotte  magnifique  de  ses  armateurs  ;  une  vie  de  travail,  d’efforts, ­
  de  spéculation,  de  richesse  et  de  production  intensive,
entraîne  les  habitants  du  grand  port  écossais  dans  le  vaste

(1)  Eli  1899,  les  entrées  et  les  sorties  réunies  de  Glasgow  ont  formé  un  mouvement
d’ensemble  de  21,954  navires  et  de  7,434,854  tonneaux.
        <pb n="266" />
        LES  CII.VNTIEIIS  DE  LA  CLYDE.

247

tourbillon  du  commerce  universel,  et  le  bruit  strident  des
sirènes,  le  heurt  incessant  des  marteaux  frappant  à  cou])s
précipités  les  tôles  et  les  barres  d’acier  que  l’industrie  transforme ­
  en  coques  de  bâtiment,  en  chaudières  ou  en  mille
machines  diverses,  résonnent  du  matin  an  soir  dans  ses  i-ucs
populeuses.
L’histoire  de  cette  prodigieuse  transformation  économique
tient  dans  un  mot  :  la  houille,  et  dans  un  dicton  qu’on  ne
manque  point  d’apprendre  au  voyageur,  si  d’aventure  il
l’iguore  :  Glasgow  has  made  the  Clyde  and  the  Clyde  has
made  Glasgow.
La  houille,  il  a  suffi  de  gratter  le  sol,  voisin,  du  Lanarkshire ­
  pour  l’y  trouver  en  énormes  filons  ;  par  elle,  par  le  minerai ­
  de  fer,  non  moins  abondant,  a  jailli  la  vie  industrielle.
Sur  maintes  ondulations  de  la  terre  écossaise  que  couronnaient ­
  jadis  des  bois  de  chênes  ou  de  pins,  s’érigent  maintenant ­
  de  colossales  exploitations  minières  ou  sidérurgiques.
Le  charbon  et  l’acier  qui  en  sortent  vont  apporter  aux  centaines ­
  d’usines  des  bords  de  la  Clyde  l’aliment  nécessaire  à
leur  activité.  Les  vertes  prairies  où  les  héros  de  Walter
Scott  accomplissaient  leurs  légendaires  exploits  sont  aujonrd’hui
  hérissées  de  cheminées  ;  mais,  chose  singulière,  ceci
n’a  pas  tué  cela.  Dès  l’usine  passée,  le  paysage  écossais  reprend ­
  son  aspect  riant  et  tranquille,  les  troupeaux  paissent
dans  les  pâturages  gazonneux  et  la  semaille  du  blé  commence ­
  à  lever  dans  les  sillons  gras  de  cette  terre  superbement ­
  fertile,  jusqu’au  moment  où  l’usine  vient  la  stériliser  à
nouveau,  en  déversant  dans  le  vallon,  à  jamais  perdu  pour
le  laboureur,  ses  scories,  ses  cokes  et  ses  laves  fumeuses.
Quant  à  la  Clyde,  deux  siècles  d’efforts  ont  définitivement
changé  son  aspect  :  par  elle,  au  prix  d’une  transformation
du  sol  presque  sans  exemple  dans  le  continent  européen,
Glasgow  s’est  glorieusement  ouvert  le  chemin  des  océans.
        <pb n="267" />
        LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.

248
Le  lit  de  la  rivière  n’alteifjiiait  pas  quarante  centimètres  à
marée  basse  au  moment  où  les  travaux  d’approfondissement
furent  commencés  en  1773.  Le  célèbre  James  Watt  l’ayant
mesurée  en  17G9  trouva,  en  certains  endroits  du  port,  le
fond  à  37  centimètres  (').
Les  inqénieurs  John  Golborne,  John  Rennie,  Thomas
Telford,  Walker,  dont  Glasgow  vénère  à  juste  titre  la  mémoire, ­
  se  mirent  successivement  à  l’œuvre  et  leurs  magnifiques ­
  travaux  parvinrent  à  donner  à  la  Clyde  une  profondeur
de  8  mètres  sur  une  largeur  utile  de  i5o.  Près  de  120  millions ­
  ont  été  dépensés  pour  ce  résultat  d’autant  plus  difficile ­
  à  atteindre  que  la  rivière  charrie  beaucoup  de  limon  ;
Glasgow,  en  accomplissant  ce  mémorable  effort,  y  a  gagné
de  devenir  la  grande  tète  de  ligne  des  États-Unis,  du  Canada, ­
  de  l’Australie,  des  Indes,  de  l’Afrique  du  sud,  un
entrepôt  commercial  et  maritime  de  premier  ordre,  enfin  un
centre  de  chantiers  extrêmement  florissants.
Près  de  deux  millions  d’habitants  se  pressent  sur  ce  coin
d’Écosse  ;  Glasgow  en  compte  pour  sa  part  environ  800,000  ;
les  pavillons  de  toutes  les  nations  circulent  sur  les  eaux  jaunâtres ­
  de  son  port,  incessamment  sillonnées  par  des  navires
de  tous  tonnages.
Glasgow  n’est  pas  une  ville  de  plaisir  ;  son  climat,  pluvieux
et  humide  pendant  sept  mois  de  l’année,  n’incite  la  population ­
  qui  l’habite  ni  aux  flâneries  ni  aux  longues  paresses ­
  où  se  complaît  trop  souvent  notre  existence  latine.  C’est
par  excellence  la  cîV//  of  business  ;  le  gentleman  désœuvré  est
rare  dans  la  rue  :  le  financier,  le  grand  commerçant,  l’industriel ­
  restent  enfermés  dans  leurs  bureaux,  jusqu’au  moment
où,  leur  travail  achevé,  ils  regagnent  en  hâte,  l’hiver,  leur

(i)  A  travers  U  Angleterre  industrielle  et  commerciale,  par  Édouard  Deiss.  Librairie
Guillaumin  et  C«.
        <pb n="268" />
        LES  CHANTIERS  DE  LA  CLYDE.

249

home  ou  leur  chih^  rélé,  les  collacjes  délicieux  qui  bordent
la  Clyde.  Le  nombre  des  ouvriers  occupés  à  Glasgow^  est
considérable  ;  quand  sonnent  6  heures,  parles  rues  accidentées ­
  du  port  écossais  grouille  une  population  laborieuse  de
travailleurs,  aux  mains  et  au  visage  noircis  par  la  fumée  et  le
maniement  des  métaux,  d’enfants  aux  pieds  nus,  de  femmes
et  de  jeunes  filles  vêtues,  sans  aucune  coquetterie,  de  costumes ­
  d’atelier.
Mais  nulle  mélancolie  ne  naît  de  ce  spectacle  ;  le  travail  a
sa  poésie  ;  rien  d’ailleurs  ne  frappe  et  ne  captive  plus  l’esprit
que  l’animation  du  j)ort,  le  mouvement  des  quais,  l’intense
activité  des  usines  qui  font  de  Glasgow  une  immense  ruche
industrielle.
Certaines  voies  de  la  ville,  comme  Buchanan  street.  Queen
street.  George  street,  sont  bordées  de  magasins  superbes  où
le  touriste  français  n’a  que  le  regret  de  voir  s’étaler,  dans
un  cadre  somptueux,  au  lieu  de  marchandises  de  son  pays,
des  objets  pour  la  plupart  fabriqués  en  Allemagne  ou  en
Amérique  et  qui  ne  valent  assurément  nos  articles  ni  comme
goût  ni  comme  fabrication.

III.  Les  chantiers  de  Glasgow.
Dans  l’enceinte  d’une  cité  aussi  active,  aussi  vivante,  où
la  population  s’accroît  d’année  en  année,  où  les  quais  du
port  ne  cessent  de  se  développer,  les  chantiers  de  construction ­
  ne  peuvent,  on  le  conçoit,  trouver  pour  s’établir  les
vastes  emplacements  qui  leur  sont  nécessaires.  La  plupart ­
  des  Shipbiiildings  yards  s’échelonnent,  hors  de  Glasgow, ­
  entre  la  ville  et  le  vaste  estuaire  de  la  Clyde.  Quelques-uns ­
  cependant  ont  pu  se  caser  dans  le  voisinage  immé-&amp;lt;liat
  et  les  faubourgs  du  grand  port  écossais  :  les  chantiers
        <pb n="269" />
        200  LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.
de  Pointliousc,  Partick,  Wliiteiiicli,  Govaii,  sont  de  ce
nombre.
*  *
'  *  *
Les  chantiers  de  PoiritJioiise  appartiennent,  depuis  trois
(jénéralions,  à  la  môme  famille.  M.  Antony  liiglis  qui  les  créa
était,  vers  i84o,  un  simple  forqeron,  travaillant  à  la  journée.
I  labile  à  fabriquer  certaines  pièces  de  machines  marines,  il
put,  le  temps  aidant,  embaucher  quelques  ouvriers,  et  fonder, ­
  avec  rassociation  de  son  frère  Jean,  la  maison  actuelle.
En  iSho,  ils  obtenaient  leur  première  commande  importante, ­
  celle  du  remorqueur  la  Clyde.  Ce  bateau  marche
encore  aujourd’hui,  bien  qu’il  soit  cinquantenaire  —  et  les
petits-fils  d’Antony  Inqlis  peuvent  apercevoir  chaque  jour  en
circulant  sur  les  chantiers  le  vieux  navire  construit  par  leur
grand-père,  refoulant  avec  une  vigueur  que  l’âge  n’a  pas
abattue  les  eaux  troubles  de  la  rivière.
En  i855,  les  frères  Inglis  construisirent  la  machinerie  du
Tasmanian,  destiné  à  la  traversée  de  l’Extréme-Orient.  Sa
force  était  de  3,ooo  chevaux,  chiffre  considérable  pour  l’époque ­
  ;  les  ateliers  dont  disposait  à  ce  moment  l’association
se  bornaient  à  un  bâtiment  en  bois  de  G™,5  de  hauteur  et  la
plus  grosse  pièce  de  l’outillage  était  une  grue  de  i5  tonnes.
Cela  n’empécha  pas  MM,  Inqlis  de  donner,  avec  ces  instruments ­
  rudimentaires,  une  vitesse  de  i5  nœuds  au  Tasmanian. ­

Depuis,  les  moyens  d’action  des  chantiers  se  sont  considérablement ­
  accrus.  En  1879,  la  Compagnie  transatlantique
eut  à  commander,  pour  ses  lignes  d’Afrique,  dix  bâtiments
rapides  en  Angleterre  et  répartit  ses  ordres  entre  quatre
chantiers.  Deux  des  vaisseaux  furent  demandés  à  la  maison
Inglis,  (|uatre  à  la  Compagnie  Fairfield,  et  les  quatre  derniers ­
  à  deux  autres  Compagnies.  A  la  surprise  générale,  les
        <pb n="270" />
        LES  GIIAMIKRS  DE  LA  CLYDE.  201
cliantiers  Iiujlis  furent  preis  les  premiers,  avant  même  la
célèbre  Compagnie  Fairfield.
Ils  livrèrent  en  5  mois  et  15  jours  des  pa(}uebots  parfaitement ­
  aménagés  :  le  Times  proclama  que  c’était  un  fait  sans
précédent  dans  les  annales  des  constructions  navales.
Les  navires  qui  sortent  des  chantiers  Inglis  sont  renommés ­
  pour  le  fini  de  leur  travail  et  pour  leur  luxe.  Depuis
leur  fondation,  les  chantiers  en  ont  mis  à  l’eau  268,  pour
la  ])lupart  à  vapeur.
Le.  propriétaire  actuel  des  shipyards  de  Pointhonse,
M.  Inglis,  a  été  longtemps  président  des  constructeurs  d’Ecosse ­
  et  de  la  Société  des  chefs  de  l’industrie  des  constructions ­
  navales  de  la  Clyde.  C’est  lui  qui,  en  cette  qualité,
établit  en  i8g4  les  bases  de  l’arrangement  intervenu  entre
l’Union  des  Boilermakers  and  Shipbuilders  et  les  patrons
sur  la  grave  question  de  l’apprentissage(’).
Une  fâcheuse  coïncidence  a  voulu  que  M.  Inglis  se  trouvât
en  voyage  au  moment  de  ma  visite.  Je  me  hâte  d’ajouter  que
ses  fils  —  M.  Inglis  en  a  six,  dont  (|uatre  sont  ses  collaborateurs ­
  immédiats,  l’un  dirigeant  les  services  administratifs,
deux  s’occupant  des  constructions  de  coques,  le  quatrième,
de  l’atelier  des  machines  marines  —  m’ont  fait  un  accueil
des  plus  cordiaux,  m’accompagnant  partout  où  je  souhai  ­
tais  aller  et  me  fournissant  tous  les  renseignements  que  je
pouvais  désirer.
L’établissement  occupe,  à  la  jonction  des  rivières  Clyde  et
Kelvin,  une  position  privilégiée  :  le  confluent  des  deux  cours
d’eau  oflre  en  effet  aux  navires  en  lancement  un  champ  de
course  assez  étendu  ;  en  outre,  le  lit  de  la  Kelvin,  dont  les

(i)  Voir  cliapitre  VIII.  Il  m’a  paru  nécessaire,  en  raison  de  l’importance  de  la  question ­
  ouvrière  dans  l’industrie  des  constructions  navales,  de  consacrer  sous  ce  chapitre
aux  Trades  Unions  de  Shi¡il&amp;gt;nilders  et  Boilermakers  une  étude  spéciale  où  se  trouvent
condensés  les  renseignements  relatifs  à  la  main-d’œuvre.
        <pb n="271" />
        202

LE  PROHLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.

chantiers  sont  riverains,  constitue  un  excellent  port  naturel,
large  (renyiroii  35  mètres,  profond  de  8,  où  s’arment  et
se  réparent,  dans  les  meilleures  conditions  possibles,  grâce  à
des  mâtures  puissantes  et  à  un  slip-dock  roulant,  les  navires
mis  à  îlot.
Mais  toute  médaille  a  son  revers  :  resserrés  entre  les  ([uais
de  Glasgow  et  leurs  propres  bassins,  les  chantiers  Inglis  ne
peuvent  se  développer  qu’en  profondeur  :  ils  éprouvent
comme  la  gène  d’un  individu  portant  une  jaquette  qui  lui
battrait  les  talons  et  aurait  des  manches  trop  courtes.
Obligés  de  mesurer  leurs  exigences  au  «  front  »  dont  ils
disposent  sur  la  Clyde,  les  chantiers  ne  peuvent  mettre  sur
cale  que  deux  unités,  quand  celles-ci  sont  d’un  tonnage
supérieur  à  5,ooo  tonnes.  D’autres  cales  placées  en  arrière
des  premières  ne  sont  utilisables  que  pour  la  construction
des  navires  de  petit  tonnage.
L’année  dernière  le  shipyard  de  Pointhouse  a  produit  :

Navires.

Tonnage  brut.  Force  en  chevaux.

Ikliona  (vapeur)  5,202
(-lytle  439
Dundee  4*^9
Ethie  441
Fife  44o
Home  440

2,35o
750
760
760
700
760

7,45i  ü,35o

Eu  ce  moment  l’établissement  construit  deux  steamers,  de
5,(3oo  tonneaux  de  jauge  brute,  de  8,000  de  port  eu  lourd
et  de  2,35o  chevaux  de  force  pour  la  British  India  Steam
Navigation  un  bateau  à  aubes  d’environ  i,5oo  tonnes
pour  la  traversée  de  la  Manche,  et  procède  enfin  à  une  série
de  réparations.
Les  matières  premières  lui  arrivent,  soit  par  la  Clyde,  soit
        <pb n="272" />
        LES  CHANTIERS  DE  LA  CLYDE.

253

par  le  Caledonian  Railway,  dont  un  emliraiicliernent  traverse ­
  Fusille  navale.
Ce  qui  m’a  beaucoup  frappé  dans  ce  cliantier,  c’est  Fextréme
simplicité,  Faspect  fruste  de  ses  aménagements.  On  sent
qu’il  a  grandi  peu  à  peu,  progressant  avec  l’industrie  qui  le
faisait  vivre,  évitant  soigneusement  les  dépenses  somptuaires
et  inutiles,  visant  à  acquérir  le  maximum  de  rendement  avec
le  minimum  de  frais.  Certains  ateliers  installés  sous  des  hangars ­
  ouverts,  accolés  les  uns  aux  autres  sans  souci  de  la
symétrie  ni  du  coup  d’œil,  portent  la  marque  d’une  construction ­
  hâtive  et  légère  destinée  à  parer  à  des  besoins  momentanés, ­
  et  donnent  l’impression  d’un  provisoire  devenu
définitif.  Mais  tous  n’ont  pas  cette  physionomie  :  les  ateliers
de  scierie  et  de  menuiserie  abritent  notamment  leur  outillage
(composé  en  grande  partie  de  machines  américaines)  dans
un  bâtiment  confortable,  et  la  grosse  chaudronnerie,  desservie ­
  par  de  puissants  transbordeurs,  est  installée,  sous  de
grands  halls,  aussi  confortablement  (pi’on  peut  le  désirer.
Il  est  ce|)endant  évident  pour  le  visiteur  (jue  l’argent  ne  fut
pas  gas[)illé  à  Pointhouse,  en  travaux  coûteux  et  inutiles,
comme  dans  tel  ou  tel  de  nos  grands  chantiers  français  !
L’outillage  de  la  maison  Inglis  n’a  rien  de  particulièrement
remarquable;  aucune  machine  que  je  n’aie  déjà  vue  dans  un
chantier  français  n’y  a  sollicité  mon  attention.  Pour  la  construction ­
  des  coques,  le  rivetage  et  le  matage  s’opèrent  à  la
main,  sans  le  secours  des  machines  pneumatiques  nouvelles.
MM.  Inglis  songent  cependant  à  réaliser  certaines  améliorations, ­
  et  vont  à  bref  délai  substituer  l’électricité  aux  machines ­
  à  vajieur  qui  fournissent  la  force  motrice.
Quant  au  personnel,  il  ne  m’a  pas  semblé  plus  actif  que
celui  de  nos  chantiers  français  ;  mais  dans  le  travail  à  la
tâche,  il  produit  davantage,  grâce  à  la  coordination  de  ses
efforts.  Ouvriers  et  manœuvres  sont  groupés  par  équipes
        <pb n="273" />
        254  LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.
(le  (jualre  à  huit  personnes  ;  le  chef  d’é(|uipe  diriçje,  par  de
simples  gestes,  les  mouvements  de  ses  camarades.  Pas  une
minute  n’est  perdue  en  hésitations,  en  reclierche  de  matériaux; ­
  les  toles,  les  cornières  arrivent  régulièrement  aux
machines-outils,  et  sont  poinçonnées,  percées,  cisaillées,
avec  une  justesse  et  une  rapidité  surprenantes.  Des  contremaîtres ­
  en  veston  et  chapeau  rond  surveillent,  sans  jamais
mettre  la  main  à  la  pâte,  les  ateliers  ou  les  cales,  en  se  bornant ­
  à  donner  parfois  les  brèves  indications  qu’ils  jugent
nécessaires.  Le  travail  s’opère  avec  ordre  et  méthode.
La  maison  Inglis  construit  le  navire  depuis  la  coque  jusqu’à
la  mâture  ;  elle  fabrique  ses  machines  marines  dans  un  autre
quartier  de  Glasgow,  à  Anderston,  où  ses  ateliers  occupent
800  ouvriers.  La  plupart  des  ateliers  mécaniques  de  Glasgow
sont  d’ailleurs  situés  dans  l’intérieur  de  la  ville,  à  la  différence
des  chantiers.  Une  locomobile  remorquant  deux  grands  wagons-plates-formes ­
  fait  le  va-et-vient  entre  Anderston  et  les
chantiers  de  Poinlhouse,  où  la  construction  des  coques  emploie ­
  à  elle  seule  i,3oo  personnes.
MM.  Inglis  se  montrent  satisfaits  de  l’activité  générale  du
Centre  de  la  Clyde,  en  ce  qui  touche  leur  industrie.  Il  y  a
cin([  ans,  celle-ci  subit  une  dépression  ;  les  commandes  manquèrent, ­
  et,  pour  ne  pas  fermer  les  chantiers,  beaucoup  de
constructeurs  se  virent  obligés  de  travailler  à  découvert,
sans  avoir  la  certitude  de  vendre  les  bâtiments  qu’ils  lançaient. ­
  La  maison  Inglis  fut  du  nombre  :  elle  exécuta  plusieurs ­
  navires  qui  ne  lui  étaient  pas  commandés,  mais  elle
eut  soin  de  choisir  un  type  répondant  aux  besoins  des
Compagnies  qui  étaient  ses  clientes  habituelles.  Son  calcul
lui  réussit  ;  dès  que  les  affaires  reprirent,  elle  écoula  sans  la
moindre  difficulté  et  à  d’excellentes  conditions,  son  stock
de  navires  en  réserve,  dont  (juelques-uns  étaient  fort  importants ­
  puisiju’ils  jaugeaient  plus  de  5,000  tonneaux.
        <pb n="274" />
        LES  CHANTIERS  DE  LA  CLYDE.  255
A  riieure  actuelle,  la  maison  Inf)lis  a  pour  quatre  années
de  travail  assuré  ;  comme  elle  ne  construit  que  des  batiments
de  toute  première  classe,  très  soignés  dans  leurs  aménagements, ­
  ses  prix  sont  relativement  élevés  ;  malgré  la  baisse
des  matières  premières,  elle  demande  £  g,5  la  tonne  d’un
cargo-boat  de  6,000  à  8,000  tonnes  de  port  en  lourd,  avec
un  délai  de  livraison  de  dix  mois.
Le  «  fini  »  du  travail  livré  par  les  chantiers  Inglis  n’y  augmente ­
  pas  les  frais  généraux,  réduits  au  point  qu’ils  ne  dépassent ­
  pas  le  10  p.  100  du  montant  des  salaires.  Le  personnel ­
  des  services  administratifs  et  des  bureaux  techniques  est
peu  nombreux  ;  l’assurance  contre  les  accidents  peu  coûteuse— ­
  puisque  pour  leurs  2,000  ouvriers,  MM.  Inglis  ne
versent  à  la  caisse  de  la  Compagnie  où  tous  les  chantiers  de
la  Clyde  sont  assurés.  Employers  Liability  assurance,  qu’une
prime  annuelle  de  £  3oo  (').
MM.  Inglis  ont  mis  beaucoup  d’obligeance  à  me  donner
tous  les  renseignements  queje  désirais  sur  leurs  rapports  avec
les  ouvriers  et  m’ont  même  communiqué  certains  registres
de  leur  comptabilité.  Je  tiens  à  les  remercier  de  leur  parfaite
courtoisie  et  à  souhaiter  à  ces  jeunes  gens,  sérieux  et  d’esprit ­
  ouvert,  bonne  chance  dans  l’entreprise  paternelle.
Un  détail  en  terminant  ;  c’est  un  oncle  de  MM.  Inglis,
^1.  William  Dennye,  de  Dumbarton,  qui  construit  en  ce
moment,  dans  le  plus  grand  secret,  un  paquebot,qui  sera
mû  par  une  turbine  à  vapeur  Parsons  et  atteindra  une  vitesse
de  24  nœuds,  c’est-à-dire  la  plus  grande  vitesse  commerciale
connue.
(1)  M.  Normand,  le  grand  constructeur  du  Havre,  m’a  dit  qu’il  payait  annuellement
pour.le  millier  d’ouvriers  qu’il  occupe  4o,ooo  fr.  de  prime  et  il  incriminait  à  ce  sujet  la
nouvelle  loi  sur  les  accidents.  Mais  M.  Bruchard,  directeur  des  chantiers  de  la  Loire,  à
Saint-Nazaire,  m’a  déclaré  que,  tout  compte  fait,  les  charges  qui  pesaient  sur  les  chanliers
  du  fait  de  la  nouvelle  loi  équivalaient  à  celles  qui  leur  incombaient  précédemment.
En  réalité,  si  l’assurance  coûte  cher  à  nos  industriels,  c’est  qu’en  France,  elle  demeure
"ne  spéculation  au  prolit  de  quelques  actionnaires,  au  lieu  d’être  une  large  instiliiUon,
créée  el  exploitée  au  prolit  de  la  collectivité.
        <pb n="275" />
        LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.

250
LES  CHANTIERS  DE  P  ARTICE  ET  DE  WIHTEINCH.
Les  cliaiiliers  de  Partick  ne  sont,  séparés  de  ceux  de
Poinlhonse  (jiie  par  la  rivière  Kelvin  ;  tons  deux  tirent  de  cet
aflluent  de  la  Clyde  une  grande  utilité,  soit  pour  rarineuieut
des  navires,  soit  pour  le  transport  des  matières  premières,
soit  enfin  pour  les  réparations  des  bâtiments.  Partick  a  sur
Pointhousc  ravantage  de  posséder  une  cale  de  radoub  qui
reste,  en  raison  de  l’intense  mouvement  du  port  de  Glasgow,
rarement  inoccupée.
Les  commencements  et  l’organisation  des  deux  établissements ­
  oiTreut  certaines  analogies.  Les  frères  Henderson
étaient,  à  leurs  débuts,  comme  Anthony  et  John  Inglis,  de
modestes  artisans  qui,  devenus  petits  patrons,  fondèrent  à
Fenneston,  dans  un  quartier  de  Glasgow,  un  atelier  de  machines ­
  marines.  L’atelier  s’est  agrandi  et  il  compte  maintenant ­
  un  millier  d’ouvriers.  Par  surcroît,  la  construction  des
coques  est  venue,  depuis  1878,  se  joindre  à  la  fabrication
des  machines  et  augmenter  ainsi  l’importance  de  la  maison
Henderson,  en  la  déterminant  à  installer  sur  les  bords  de  la
Clyde  un  chantier  qui  fait  vivre  plus  de  2,000  boilermakers
et  shipbuilders.
Le  développement  général  de  l’entreprise  a  amené  sa
transformation  :  c’est  maintenant  une  grande  société,  à  vaste
capital,  à  la  tète  de  laquelle  se  trouvent  MM.  David  et  William ­
  Henderson,  petits-fils  et  petits-neveux  des  créateurs  de
l’établissement,  qui  exploite  les  ateliers  de  Fenneston  et  les
chantiers  de  Partick.
Ceux-ci  construisent  tous  les  types  de  navires  :  voiliers,
cargo-boats,  steamers  de  rivière,  yachts,  etc.  Le  cinq-mâts
France,  qui  vient  de  se  perdre  au  nord  de  Montevideo,  y
fut,  pour  la  maison  Bordes,  lancé  en  1890,  La  plupart  des
        <pb n="276" />
        V*

LES  CHANTIERS  DE  LA  CLYDE.  267
vapeurs  composant  les  ilottes  deTyl/ic/ior  Une  et  de  \ÿL  Nippon. ­
  Yiiseii  Kaisha  Companij  sortent  de  Partick.  Enfin,  c’est
aux  cliaiifiers  Jienderson  —  honneur  dont  rétalilissemeiit  se
montre  très  fier  —  que  le  prince  de  Galles  confia  l’exécution
de  son  yacht  Britannia  et  l’empereur  Guillaume  II  celle  du
fameux  Meteor  dont  les  triomphes  sont  demeurés  célèbres
dans  les  fastes  du  yachting.
Depuis  quelques  années,  Partick  semble  cependant  se  spécialiser ­
  dans  la  construction  de  beaux  vapeurs  à  marchandises ­
  ou  à  passagers.  L’an  dernier,  l’établissement  avait
lancé  les  cinq  steamers  suivants  :
Tonnes  brutes.  Chevaux.

Shinano-Maru  G,  084  5,100
Rael)urn  5,i83  3,gGo
Rossetti  G,5oQ  3,g5o
Scindia  4,^f&amp;gt;3  3,i5o
Assyria  G,35i  4,35o

An  moment  où  je  visitai  le  chantier,  ses  cales  étaient  occupées ­
  par  trois  grands  steamers  dépassant  5,000  tonnes
brutes,  dont  l’un,  destiné  à  VAnchor  Line,  se  trouvait  pres-(|ue
  achevé.
Bien  que  placés  dans  d’excellentes  conditions  générales;
desservis,  pour  le  transport  des  matières  premières,  par  la
voie  ferrée  et  par  le  fleuve  ;  disposant  d’une  large  installation; ­
  pourvus  de  moyens  de  réparations  (pii  assurent  d’importants ­
  travaux  à  leur  personnel  mi^me  au  cas  de  fléchissement ­
  dans  les  commandes,  les  chantiers  de  Partick  ne  m’ont
cependant  pas  laissé  une  opinion  particulièrement  favorable
de  leur  organisation.  Si  les  bureaux  administratifs  et  certains
ateliers  sont  d’un  bel  aspect,  maintes  parties  de  l’établissement ­
  demanderaient,  par  contre,  des  réformes  profondes.
Elles  se  transformeront  sans  doute  peu  à  peu,  car  MM.  David

17

FUOBL.  MAR.  MARCH.
        <pb n="277" />
        258

LE  PllOHLÈME  HE  LA  MARINE  MARCHANDE.

*
*  *

et  William  iienderson,  les  directeurs  actuels,  sont  jeunes,
énerçjiijues,  et  très  disposés  à  s’aider,  pour  le  développement ­
  de  leur  industrie,  de  tous  les  propres  modernes.
I.es  navires  qui  sortent  des  chantiers  de  Parlick  passent,
du  reste,  pour  de  remanpiables  échantillons  de  la  (lotte
anqlaise.  La  tendance  des  armateurs,  m’a  déclaré  M.  David
Henderson,  est  de  commander  des  carqo-hoats  de  (),ooo  à
9,000  tonnes  de  portée  en  lourd,  dont  Partick  demande,
malqré  la  baisse  des  matières  jiremières,  £  9  de  la  tonne,  en
se  réservant  un  délai  de  livraison  de  neuf  à  douze  mois.
*
*  *
Au  sortir  des  chantiers  Henderson,  j’ai  visité  ceux,  voisins, ­
  de  Whiteinch,  appartenant  à  MM.  Charles  Connell
et  C'®.  On  n’y  construit  (pie  les  cocpies  des  navires;  leur
machinerie  sort  de  la  maison  David  Rowan  et  C‘®,  de  Clas-90W.

Les  chantiers  Connell  m’ont  paru  remarquablement  entraînés ­
  pour  une  production  intensive.  Cinq  cales  bien  installées, ­
  des  machines  nombreuses  et  modernes,  un  millier
d’ouvriers  habiles,  y  assurent  la  fabrication  rapide  et  soi-9née
  de  beaux  steamers.
L’an  dernier,  ils  lancèrent  six  vapeurs  de  fort  tonnaqe  :

Ilowanmore  9,4^0  tonnes  brutes.
Cronsay  761  —
Jlajput  r),()2(j  —
Dunbar  3,760  —
Mera  4,^60  —
Assuau  4,^Go  —

Ces  deux  derniers  ont  été  construits  pour  le  compte  d’une
compaqnie  allemande  de  Hambourq.
        <pb n="278" />
        LES  CHANTIERS  DE  LA  CLYDE.

259

Je  ne  terminerai  pas  cette  rapide  énumération  des  cliantiers
  de  Glasgow  sans  mentionner  les  immenses  établissements ­
  de  G  ovan,  où  sont  installés  les  ateliers  et  chantiers
de  la  Fairfield  shi/jlanldinff  and  engineering  C°  et  d’où  sor-  .
tent  les  magnifiques  paquebots  et  les  puissants  navires  de
querre  qui  ont  rendu  célèbre  dans  le  monde  entier  le  nom
de  la  Fairfield.  Celle-ci  rencontre,  notamment  pour  la  construction ­
  des  vaisseaux  de  guerre,  un  rival  sérieux  dans  l’établissement ­
  voisin  de  MM.  James  et  Georges  Thomson,  la
Clydebank  Shipbuilding  and  Engineering  qui  met  à
l’eau  des  cuirassés  et  des  croiseurs  d’un  déplacement  supérieur ­
  à  14,000  tonnes  et  de  26,000  chevaux  de  force,  tels
&amp;lt;[ue  le  Jupiter,  le  Ramâies,  le  Terrible.
Les  Compagnies  Fairfield  et  Clydebank  sont  assurément,
pour  l’étendue  de  leurs  ateliers  et  chantiers,  leur  force  de
production  et  le  chilTre  du  personnel  employé,  les  centres ­
  les  plus  importants  de  l’industrie  navale  sur  la  Clyde.
La  renommée  universelle  des  navires  (¡u’elles  lancent  leur
attire  des  commandes  nombreuses  de  l’étranger.  L’une  et
l’autre  étaient,  au  moment  de  mon  passage,  en  pleine  activité; ­
  la/ai&amp;gt;y?e/r/qui  lança  pour  le  gouvernement  anglais,  en
1900,  un  destroyer,  un  transport  de  troupes,  un  croiseur  de
première  classe  jaugeant  ensemble  17,765  tonnes,  exécutait
il’autres  unités  également  destinées  à  l’État.
IW.  Renfrew,  Port  Glasgow  et  Greenock.
«  Ne  manquez  pas  d’aller  à  Renfrew  ;  vous  y  verrez  des
chantiers  intéressants  »,  m’avait  dit  l’aimable  M.  Coste,  notre
consul  général  à  Glasgow.  J’étais  d’autant  mieux  disposé  à
suivre  son  bienveillant  conseil,  qu’il  l’appuyait  de  l’oiTre  précieuse ­
  de  lettres  d’introduction.
En  route  donc  pour  Renfrew  !  Par  miracle  le  temps  est
        <pb n="279" />
        2Co  LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.
beau.  La  pluie  (¡ui  me  fait  patauger,  trempé  des  pieds  à  la
tête,  depuis  cinq  jours  dans  une  boue  indéfinissable  s'est  accordé, ­
  lasse  d’elle-même,  quelque  répit,  .le  ipiitte  avec  joie
.(dasgow,  son  atmosphère  trouble  et  ses  corbillards—  l’épidémie ­
  variolique  y  bat  sou  plein  —  et  je  monte  dans  un  train
du  Caledonian  Railw^ay  qui  me  conduit,  en  moins  de  vingt
minutes,  à  Yoker-station.
De  la  gare  au  bac  qui,  traversant  la  Clyde,  me  déposera
à  Renfrew,  il  y  a  dix  minutes  de  marche.  Le  paysage  est  ravissant ­
  ;  de  vertes  prairies,  des  collines  aux  pentes  gazonnées,
d’agréables  cottages  entourés  de  jardinets  minuscules,  donnent, ­
  au  milieu  de  cette  région  hérissée  de  cheminées  d’usines ­
  et  haletante  d’un  labeur  forcené,  l’impression  reposante
et  fraîche  d’une  oasis.  Glasgow,  au  loin,  se  devine  à  la  tache
plus  sombre  du  ciel  envahi  de  fumées  lourdes.
Nous  traversons  la  Clyde  sur  un  bac  à  vapeur  ;  les  eaux,
que  la  marée  ne  gonfle  pas  encore,  sont  basses  et  le  lit  de  la
rivière  coule,  étonnamment  faible  et  encaissé  entre  les  deux
berges.  La  Seine  à  Paris,  la  Garonne  à  Toulouse,  la  Loire  à
Nantes  ont  assurément  une  largeur  supérieure  à  celle  de  la
Clyde  à  Renlrew  ;  et  cependant  les  grands  steamers  que
V  Nantes  ne  reçoit  pas  encore,  que  Paris  et  Toulouse  ne  verront ­
  peut-être  pas  avant  bien  des  années  amarrés  à  leurs
(juais,  remontent  facilement  vers  Glasgow,  se  croisent  et
s’évitent  sans  gêne  dans  ce  cours  d’eau  étroit,  dont  l’effort
humain  a  fait  une  des  grandes  routes  du  commerce  mondial.
LES  CHANTIERS  LOBNITZ.
La  drague  fut  l’instrument  de  ce  prodige  —  et  par  une
juste  répercussion  c’est  elle  qui  règne  en  souveraine  maîtresse ­
  à  Renfrew.  Sur  les  8,000  ouvriers  de  ce  centre  industriel, ­
  la  plupart  s’emploient  à  construire  les  robustes  et  so-
        <pb n="280" />
        LES  CHANTIERS  DE  LA  CLYDE.

261

lides  appareils  dont  riidaliijable  travail  permet  à  la  navigation
de  se  frayer  nn  passage  dans  le  lit  des  rivières  capricieuses.
Il  y  a  ici  deux  grands  chantiers,  exploités  Tun  par
MM.  William  Simons  et  l'an  Ire  par  MM.  Lolmitz  et  C‘=.
Le  premier  ne  fournit  guère  que  des  chalands  ou  des  hateaux
  dragueurs.  La  production  du  second  est  un  peu  plus
éclectique,  puisqu’elle  comprit  l’an  dernier,  à  côté  de  hâtiments
  de  service,  i3  vapeurs  de  différents  tonnages.
Il  est  juste  d’ajouter  que  les  chantiers  Lohnilz  ont  mis
précédemment  à  l’eau  des  navires  de  toutes  dimensions,  des
cargo-hoats,  des  pai^uehots,  des  steamers  pour  la  navigation
Ihiviale  et  des  yachts  de  ])laisancc.  Fondés  vers  1860,  par
M.  Henderson,  auquel  a  succédé  M.  Lohnitz,  père  du  directeur ­
  actuel,  ils  occupent  i,5oo  ouvriers;  dans  les  moments
de  presse,  ils  en  emploient  jusqu’à  1,800.
Les  ateliers  et  chantiers,  que  j’ai  visités  sous  la  conduite
d’un  ingénieur  de  la  maison,  notre  aimable  et  distingué
cornjiatriote  M.  Lauprétre,  m’ont  paru  parfaitement  aménagés. ­
  Les  ouvriers  y  sont  à  l’aise,  bien  abrités  des  intempéries
et  des  rafales  de  vent  et  de  pluie,  sous  de  grands  hangars
clairs,  où  circulent  des  ponts  roulants,  capables  de  soulever
sans  difliculté  les  plus  énormes  fardeaux.  Le  matériel  est
remarquable  ;  M.  Lohnitz  ne  se  contente  pas  «  d’écrémer  »,
partout  où  l’occasion  s’en  présente,  les  meilleures  machines
américaines  ou  anglaises  pour  la  construction  navale  ;  habile
mécanicien,  il  sait  encore  les  perfectionner;  j’ai  vu  notamment ­
  une  machine  alésant  à  la  fois  quatre  gros  maillons  de
drague,  qui  fut  améliorée  par  lui  de  manière  à  produire  ce
résultat;  la  machine  primitive  n’alésait  en  effet  qu’un  maillon.
L’atelier  de  chaudronnerie  est  particulièrement  bien
conçu  ;  des  fosses  profondes  permettent  de  recevoir,  pour
l’assemblage  des  chaudières,  des  tôles  énormes  de  3™,5ode
largeur  sur  8  mètres  de  longueur  et  un  pouce  d’épaisseur  et
        <pb n="281" />
        202

LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.

de  les  amener,  à  l’aide  de  ponts  roulants,  à  portée  de  revéteurs
  hydrauliques  de  loo  tonnes  qui  ont  tôt  l'ait  de  les  boulonner. ­

La  scierie,  les  ateliers  de  menuiserie  et  d’ébénislerie,  etc.,
sont  aussi  soiqneusement  installés  ;  ils  contiennent  des  machines-outils ­
  américaines  du  dernier  modèle,  &amp;lt;]ui  permettent
d’exécuter  certains  assemblages  curieux.  Enlin,  des  voies
ferrées  circulant  partout  et  assurant  le  transport  facile  des
matériaux;  sept  cales,  en  pente  douce  et  naturelle,  établies
à  peu  de  frais  ;  un  bassin,  fort  commode,  destiné  à  l’armement ­
  des  navires  et  à  leur  réparation,  complètent  un  outillage ­
  dont  l’ensemble  est  un  des  meilleurs  que  ¡’aie  vus.
Je  fus  moins  surpris  de  la  remarquable  organisation  de
cet  établissement  lorsque  j’appris  que  M.  Lobnitz,  son  directeur, ­
  avait  dû  tout  jeune,  pour  déférer  aux  volontés  formelles ­
  de  son  père,  accomplir  en  qualité  de  simple  ouvrier
sept  années  d’apprentissage  dans  d’autres  chantiers.  De  cette
longue  et  dure  jiréparation  aux  fonctions  élevées  qu’il  était
appelé  à  remplir,  le  futur  patron  ne  pouvait  que  rapporter
des  connaissances  techniques  approfondies,  qu’il  sut,  d’ailleurs, ­
  mettre  très  judicieusement  à  profit.
M.  Lobnitz,  en  prenant  la  direction  des  ateliers  et  chantiers, ­
  ne  s’est  pas  embarrassé  d’un  grand  état-major  ;  deux
ingénieurs  —  dont  M.  Lauprôtre  —  et  quelques  dessinateurs ­
  forment,  avec  les  comptables,  tout  le  personnel  des
bureaux.
A  la  tète  de  chaque  atelier  se  trouve  un  contremaître  (jui
a  la  responsabilité  de  sa  direction  ;  sa  fonction  est  d’activer
les  échanges  de  [lièces,  s’il  faut  qu’elles  passent  entre  les
mains  de  plusieurs  équipes,  de  stimuler  la  production,  d’empêcher ­
  le  gaspillage  des  matières  premières,  d’étudier,  au
cas'de  commande  de  navires  d’une  forme  nouvelle,  les  spécifications ­
  et  les  prix  de  revient  pour  la  partie  qui  le  concerne  ;
        <pb n="282" />
        LES  CHANTIERS  DE  LA  CLYDE.  '  263
sa  surveillance  incessante  assure  le  parfait  fonctionnement
du  service  dont  il  a  la  charge.
Le  résultat  immanquable  de  cette  organisation  est,  en
créant  la  responsabilité,  de  supprimer  le  gâchis  et  les  pertes
de  temps  et  par  conséquent  de  diminuer  les  frais  généraux
qui  n’atteignent  pas,  ici,  i5  p.  loo.
Les  navires  construits  par  la  maison  Lobnitz  sont  livrés
prêts  à  prendre  la  mer  ;  les  seules  pièces  achetées  toutes
faites  au  dehors,  parce  qu’elles  coûtent  meilleur  marché,
sont  les  treuils  et  les  guindeaux,  les  machines  à  gouverner,
les  appareils  à  servitude  (pompes  alimentaires,  de  circulation
et  à  eau)  et  les  pièces  à  fonderie.  Les  ateliers  exécutent  de
nombreuses  chaudières  et  des  machines  pour  plusieurs
shiphiiilding  i/ards  de  Glasgow,  qui  ne  fabriquent  (jue  les
coques.
L’établissement  reçoit  ses  tôles  de  la  Steel  C°  of  Scotland, ­
  à  Glasgow,  ou  de  Beardmore,  et  son  charbon  du
Lanarkshire,  dans  d’excellentes  conditions  de  transport  et
de  prix.  C’est,  en  somme,  une  des  belles  usines  maritimes
de  la  Clyde.

LES  CHANTIERS  DE  PORT-GLASGOW  ET  GREENOCK.
De  Renfrew  à  Port-Glasgow,  le  voyage  en  chemin  de
fer  est  court,  mais  fort  intéressant  par  les  contrastes  qu’il
ménage.  Au  milieu  d’un  paysage  idyllique,  dont  les  prairies
et  les  fermes  pittoresques  donnent  nue  sensation  d’heureuse
et  reposante  fertilité,  s’érigent  brusquement  les  hautes  cheminées ­
  de  l’industrielle  cité  de  Paisley,  grand  centre  de  filatures, ­
  d’usines  de  produits  chimiques,  de  fabrication  de  machines, ­
  de  pompes,  de  dragues,  etc.  L’agriculture,  en  cette
partie  de  l’Ecosse,  ne  se  sépare  pas  de  l’industrie  :  sous  les
        <pb n="283" />
        LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.

2G4
tapis  (|azoiineux  et  les  champs  où  lève  la  moisson  naissante,
les  exploitations  minières  vont  creusant  leurs  chemins  de
taupes,  arrachant  la  houille  et  le  Ter  aux  couches  profondes
du  sous-sol.
Après  un  séjour  assez  rapide  à  Paisley,  (pii  montre  quelques ­
  chantiers,  d’ailleurs  peuremaripiables,  de  constructions
navales  sur  le  Whit  Cart  Waler,  rivière  canalisée,  je  reprends ­
  le  Caledonian  Railwaij.  La  voie  s’inlléchit  et  remonte
vers  la  Clyde,  découvrant  au  voyaqeur  surpris  et  charmé,
au  sortir  des  tunnels  de  Lanq-Bank,  l’admirable  panorama
d’une  larqe  baie  ({ue  dominent  au  loin  les  cimes  neiqeuses
des  monts  écossais.
La  Clyde,  élarqie,  prend  ici  l’ampleur  majestueuse  d’un  immense ­
  cours  d’eau.  Des  steamers  nondireux,  de  qrands  navires
laissent  derrière  eux  un  lonq  panache  de  fumée,  et  de  léqè-I
  res  embarcations  à  voiles  sillonnent  ses  eaux  limoneuses  ;  sur
ses  lives,  jalonnées  de  cités  importantes  et  prospères  :  Dumbarton, ­
  Port-Glasqow,  Greenock,  Gourock,  etc.,  se  pressent
les  chantiers  et  leurs  annexes,  et  les  parcs  où  d’énormes
pièces  de  bois  flottent  sur  l’eau  en  attendant  les  mille  usaqes
auxquels  les  destine  le  shipbuilder.
J’ai  le  plaisir  de  trouver,  à  la  qare  de  Port-Glasqow,
M.  Davie,  aqent  consulaire  de  France  —  quoique  citoyen
anqlais  —  qui  veut  bien  m’introduire  et  m’accompaqner
dans  les  chantiers  de  constructions  navales.
*
*  *
Le  premier  (pie  nous  parcourons  est,  par  sa  production,
le  plus  important  de  toute  la  Clyde  :  son  directeur,  M.  Russell, ­
  nous  en  fait  les  honneurs  avec  la  plus  qrande  obliqeance.
  Fondé  il  y  a  vinqt  ans,  le  chantier  Russell  a  lancé
l’an  dernier  17  navires  à  vapeur.
        <pb n="284" />
        LES  CHANTIERS  DE  LA  CLYDE.  2G5
Type.  Tonnage  brut.
Jupiter  Steamer.  oo
Oceano.  —  .4,G50  83
Amstelland  —  O7
Zaanland  —  4,170  4*
Rijnland  —  4,iGg  81
Alberta  —  3,gGg  o5
Emilia  —  3,Go/|  32
Marianne  —  3,5g8  Gi
Sirius  —  3,335  85
Marçjlierita  —  3,33o  07
Tymeric  —  3,33o  07
Pandosia  3,32G  20
Florida  —  3,3i.4  GG
Gatesyarth  —  i,  7/12  17
Garonne  —  i,o55  o3
Kotuko  —  i,o53  G2
Eden  —  ■  G92  83

54,4i5  27
Quelques-uns  de  ces  navires  portent  en  lourd  plus  de
6,000  tonnes.
Cette  flotte  considérable  a  été  acquise  par  des  armateurs
de  tous  les  pays,  d’Amsterdam,  de  Trieste,  de  Marseille,  de
Christiania,  de  Sydney,  etc.  Orqanisés  en  vue  de  la  production ­
  intensive  de  cargo-boats  d’un  yros  tonnaqe,  les  chantiers ­
  Russell,  autant  que  j’ai  pu  eu  juqer,  répondent  admirablement ­
  au  but  que  leur  fondateur  s’est  assiqné.
La  spécialisation  est,  ici,  la  rèqle  souveraine  :  l’usine  ne
produit  exclusivement  que  les  coques  des  navires.  Les  chaudières ­
  et  les  machines  marines  nécessaires  aux  vaisseaux  sont
fabriquées  pour  la  plupart  chez  MM.  Rankin  et  Rlackmore,
24,  Baker  street,  à  Greenock.  Grâce  aux  contrats  qu’il  a
passés,  et  même  à  la  concurrence  (pi’il  sait  provoipier,
M.  Russell  obtient  de  ses  fournisseurs  d’appareils  moteurs
des  conditions  exceptionnellement  avantaqeuses  et  une  li-
        <pb n="285" />
        266

LE  PROIJLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.

vraisoii  très  rapide  de  ses  commandes.  En  trois  semaines,  il
fait  installer  toute  la  machinerie  sur  le  navire  sortant  de  son
lier  de  lancement.
Quant  aux  chantiers  de  coques,  tout  y  est  préparé,  ordonné, ­
  réglé  pour  arriver  à  produire,  dans  le  minimum  de
temps,  le  maximum  d’ellbrts.  Des  cales  nombreuses,  serrées
à  se  toucher,  permettent  d’entreprendre  et  de  poursuivre  la
construction  simnltanée  d’unités  importantes  :  le  plus  souvent, ­
  les  navires  sont  construits  eu  série,  ce  (jui  procure  une
notable  économie  de  temps  et  de  main-d’œuvre  ;  j’ai  vu  côte
à  côte  les  carcasses  de  deux  immenses  cargos  de  7,800  tonnes ­
  de  portée  en  lourd,  exactement  semblables  dans  leurs
proportions,  leurs  aménagements,  leurs  formes,  et  que  les
éipiipes  d’ouvriers  montaient  ensemble  ;  d’autres  navires  voisins, ­
  d’importance  moindre,  étaient  également  construits  en
série.  De  cette  façon,  le  chantier  ne  connaît  ni  les  fausses
manœuvres,  ni  les  pertes  de  temps  ipii  résultent  de  la  création ­
  de  modèles  nouveaux  ;  il  exécute  deux,  trois,  quatre,
cinq  types  de  bateaux  —  en  autant  d’exemplaires  qu’il  a  de
commandes  pour  chacun  d’eux.  Les  armateurs  ne  viennent
pas  ici  imposer  leurs  caprices  et  leurs  préférences,  exiger  tel
ou  tel  changement  dans  les  plans  primitifs  :  on  n’aurait  ni  le
loisir  de  les  écouter,  ni  le  désir  de  les  satisfaire.  Ils  connaissent ­
  le  genre  de  fabrication  des  chantiers  Russell  et  savent
qu’ils  y  trouveront  un  cargo  simple,  commode,  pratique,
peu  luxueux,  mais  relativement  bon  marché  ;  à  eux  de  voir
s’ils  s’en  contentent.
L’outillage  mécanique  de  cet  établissement  est  très  perfectionné ­
  ;  une  série  de  machines  mues  par  l’électricité,  des
riveuses  et  mateuses  hydrauliques  et  pneumatiques  du  plus
récent  modèle  s’y  trouvent  employées.  L’activité  des  ouvriers, ­
  tous  payés  au  piecework  et  solidement  encadrés  de
contremaîtres  habiles,  y  est  si  grande  que,  dans  leur  désir
        <pb n="286" />
        LES  CHANTIERS  DE  LA  CLYDE.

267

fébrile  d’abattre  le  plus  de  besogne  possible,  ils  ne  sont  pas
toujours  très  prudents.
Le  moindre  faux  pas  sur  les  poutrelles  d’acier  des  navires,
placées  à  vingt  mètres  au-dessus  du  sol,  peut  devenir  mortel
pour  les  forgerons,  les  «  plaquiers  »,  les  rivenrs  qui  y  circulent. ­
  Peu  de  jours  avant  ma  visite,  une  chute  terrible  avait
ainsi  précipité  un  malheureux  jeune  homme  dans  l’abîme
des  lianes  rigides  de  l’un  des  vaisseaux  en  construction.  On
l’avait  relevé  mort.  M.  Russell  me  disait  d’ailleurs  que  les
accidents  étaient  plus  fréquents  dans  son  chantier  que  dans
aucun  autre  de  la  Clyde  ;  l’assurance  (pi’il  supporte  de  ce
chef  n’a  cependant  rien  d’exagéré,  car  elle  lui  coûte  seulement ­
  8  shillings  par  100  livres  sterling  de  salaires.
Les  frais  généraux  de  l’établissement  sont  peu  élevés  :
bien  (pie  les  chantiers  occupent  2,000  ouvriers,  le  personnel
des  bureaux,  y  compris  les  ingénieurs,  dessinateurs,  comptables, ­
  etc.,  n’atteint  pas  trente  personnes.
Grâce  à  une  forte  et  méthodique  organisation,  grâce  à
l’activité  personnelle  de  leur  directeur  —  carré  en  affaires,
vrai  type  de  businessman  —  les  chantiers  Russell  arrivent  à
une  production  économique  et  puissante  ;  ils  sont  les  premiers ­
  de  la  Clyde  par  le  tonnage  et  le  bon  marché.  Leur
fabrication  n’est  pas  toujours  sans  défauts,  et  j’ai  entendu
d’autres  shipbuilders  dire  que  les  cargos  sortant  de  cette
usine  navale  souflVaient  beaucoup  par  les  gros  temps  et
s’usaient  avec  rapidité.  Si  ce  reproche  est  fondé  —  il  convient ­
  de  l’accueillir  avec  d’autant  plus  de  réserve  qu’il  émane
de  rivaux  !  —  comment  expliquer  la  vogue  énorme  des  chantiers ­
  Russell  qui,  en  vingt  ans,  sont  arrivés  à  conquérir  la
troisième  place  du  monde  dans  la  construction  des  coques  ?
En  réalité,  les  chantiers  Russell,  qui  offrent  à  l’armateur
l’inappréciable  avantage  de  lui  livrer,  en  six  mois,  un  cargoboat
  de  vaste  capacité  à  un  prix  généralement  inférieur  d’une
        <pb n="287" />
        268

LE  PROJILÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.

livre  sterling  par  tonne  au  cours  moyen  des  autres  chantiers
(le  la  Clyde,  sont  parmi  ceux  où  la  marine  marchande  anglaise
puise  ses  plus  sérieux  éléments  de  force  et  de  grandeur.
LES  ATELIERS  ET  CHANTIERS  DUNLOP  ET  C'®.
Au  sortir  de  chez  MM.  Russell  et  C‘*,  j’ai  pu  visiter  les
ateliers  et  chantiers  voisins  de  M.  D.  J.  Dunlop  et  G'®.  Leur
directeur,  M.  1).  J.  Dunlop,  voulut  bien  me  réserver  un  fort
aimable  accueil  et  m’accompagner  dans  les  diverses  parties
de  son  bel  établissement.  Douze  cents  ouvriers  environ  y
sont  occupés,  tant  à  la  construction  des  coques  qu’à  la  fabrication ­
  des  machines  marines.  L’année  dernière,  M.  Dunlop
a  lancé  pour  le  compte  d’une  compagnie  de  Hambourg  deux
grands  navires  jumeaux  :  VKrnst  Wœrmann^  de  4,160  tonnes
brutes  et  i,g5o  chevaux;  le  Hans  Wœrmann,  de  même  tonnage ­
  et  de  im^me  force.
Les  ateliers  et  chantiers  Dunlop  visent  moins  dans  leur  fabrication ­
  au  bon  marché  qu’à  la  qualité  supérieure.  Mais
cela  ne  les  empêche  pas  de  construire  économi([uement,
grâce  au  matériel  parfait  dont  ils  disposent.  M.  Dunlop  s’est
efforcé  de  substituer,  partout  où  il  l’a  pu,  les  machines  à  la
main-d’œuvre  humaine.  J’ai  vu  fonctionner  dans  ses  ateliers
des  mateuses  mues  par  l’air  comprimé,  d’une  commodité
extrême  et  qui,  légères,  maniables  et  facilement  transportables, ­
  permettent  à  l’ouvrier  de  travailler  sur  des  pièces
énormes,  telles  que  les  boîtes  à  feu  des  chaudières,  sans  qu’il
soit  besoin  de  déplacer  celles-ci.
Parmi  les  autres  chantiers  importants  de  Port-Glasgow,
il  convient  de  citer  ceux  de  MM.  A.  Rodger  et  G'®,  les  ateliers ­
  et  chantiers  William  Hamilton,  Roliert  Duncan  et  G°  et
Murdoch  et  Murray.  Les  trois  premiers  construisent  des
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        268
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        LES  CHANTIERS  DE  LA  CLYDE.  269
sleamers  d’un  tonnage  variant  entre  i,ooo  et  4,ooo  tonnes.
MM.  Murdocli  et  Murray  mettent  à  Feau  des  unités  généralement ­
  moins  importantes,  mais  très  soignées  et  dont  quelques-unes ­
  sont  destinées  à  la  marine  royale  britannique.

LES  CHANTIERS  DE  GREENOCK.

De  Port-Glasgow  à  Greenock,  la  distance  est  très  courte.
Aussi  n’ai-je  pas  quitté  cette  région  de  la  Clyde  sans  visiter
les  ateliers  et  chantiers  de  MM.  Scott  et  à  Greenock  ijui
sont  assurément,  avec  les  chantiers  Russell,  les  plus  importants ­
  de  l’estuaire.  En  1890,  MM.  Scott  et  G'®  ont  lancé  six
navires,  dont  quatre  grands  steamers,  un  yacht  et  un  petit

vapeur.

Type.  Tonnage  brut.  Chevaux.

Agamemnon.  .  .  .  Vapeur.  7,010  69  4,5oo
Ajax  —  7,089  82  4,5oo
Achilles  —  7,04.8  35  4i5oo
Deucalion.  ....  —  7,080  00  4,5oo
Margarita.  ....  Yacht.  1,780  82  5,000
Waihi  Vapeur.  05  4o  180

29,970  08  28,i3o

\’Agamemnon,  VAjax,  VAchilles  et  le  Deucalion  furent
construits  pour  VOcean  Steamship  C°.  Aménagés  à  l’arrière
en  vue  de  transporter  un  petit  nombre  de  passagers,  tout
en  emmagasinant  des  quantités  considérables  de  marchandises, ­
  ils  ont  coûté  naturellement  plus  cher  que  les  cargos
ordinaires.  Le  directeur  des  travaux  de  la  maison  Scott  me
dit  que  l’armateur  les  avait  payés  £  90,000  chacun  ;  les
contrat^  furent  passés,  il  est  vrai,  au  moment  de  la  forte
hausse  sur  les  métaux.
Les  chantiers  Scott  offrent  encore  un  exemple  de  cette
constitution  familiale  qui  est  si  fréquente  sur  la  Clyde  ;  trois
        <pb n="290" />
        270  LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.
fjéiiératioHS  se  sont  succédé  dans  leur  direction  depuis  un
siècle.  J’ai  vu  dans  la  salle  d’exposition  des  modèles  la  reproduction ­
  de  la  trépate  Melanipus,  œuvre  des  Français  prisonniers ­
  à  Barnstaple  pui  avaient  exécuté,  eu  1808,  ce  petit
chef-d’œuvre  pour  l’olfrir  au  shipbuilder  John  Scott,  de
Greenock,  ancêtre  du  directeur  actuel.
A  coté  de  rétablissement  primitif,  fondé  par  John  Scott
et  où  le  vieux  matériel  s’est  en  quelque  sorte  «  stratifié  »,  a
surqi  une  importante  annexe  pourvue  d’un  outillaqe  absolument ­
  moderne.  Une  station  centrale  d’électricité  lui  fournit
la  lumière  et  la  force;  d’immenses  hangars,  clairs  et  commodes, ­
  y  abritent  les  machines  ;  une  pompe  à  comprimer
l’air  alimente  les  canalisations  qui  actionnent  les  mateuses
en  usagé  sur  les  chantiers.  La  menuiserie,  la  scierie,  lachauflronnerie
  sont  mues  yiar  des  transmissions  télédynamiques
avec  câbles  en  acier;  l’énergie  électrique  est  employée  poulies ­
  machines  à  aléser,  fraiser,  etc.  Sept  vastes  cales  permettent ­
  la  construction  simultanée  de  puissants  navires  par  les
procédés  les  plus  récents.  A  personnel  égal,  la  production
est  beaucoup  plus  prompte  et  plus  économique  dans  l’annexe ­
  (¡lie  dans  l’ancien  chantier.  MM.  Scott  ont  fait  à  ce  sujet
des  expériences  qui  ne  laissent  aucun  doute  sur  le  gain
énorme  que  représente,  en  lin  de  compte,  pour  le  budget
d’un  constructeur,  l’utilisation  d’un  matériel  purement  moderne. ­
  Ils  améliorent  constamment  le  leur  et  ne  tarderont
¡las  à  se  débarrasser  de  leur  vieil  outillage  pour  n’employer
que  des  machines  tout  à  fait  nouvelles  (').
L’établissement  de  MM.  Scott  et  C"  est,  somme  toute,  l’un
des  plus  intéressants  qu’il  m’ait  été  donné  de  voir  sur  la  Clyde.

(i)  MM.  Scott  et  C&amp;gt;'  ont  possédé,  pendant  quelque  temps,  des  chantiers  de  constnictions
  navales  à  Saint-Nazaire  ;  ils  y  ont  même  construit  d’importantes  unités  ;  le  Canada, ­
  4,202  tonnes;  la  France,  tonnes;  le  Labrador,  4.Õ77  tonnes;  le  Saint-Laurent,
  3,88()  tonnes.  Par  la  suite,  ils  ont  renoncé  à  cette  entreprise,  et  centralisé
tout  leur  elfort  à  Oreenock.
        <pb n="291" />
        LES  CHANTIERS  DE  LA  CLYDE.  271
Le  port  (le  Greenock  compte  encore  nn  antre  chantier
important  de  constructions  navales,  celui  de  MM.  Gaird
et  C'®,  on  furent  lancés,  Tan  dernier,  trois  prands  navires  :
Siibraon  7,882  tonnes  7,500  chevaux.
Persia  7,900  —  10,000  —
Plassy  7,882  —  7,5oo  —
La  fabrication  de  MM.  Gaird  et  G'®  esteles  pins  renommées
et  l’Etat  leur  confie  frécpiemment  des  commandes.
Sur  l’autre  rive  de  la  Glvde,  à  Dumbarton,  il  faut  enfin
mentionner  les  beaux  chantiers  de  MM.  W.  M.  Denny  et
Brothers,  où  s’exécutent  d’admirables  spécimens  de  la  construction ­
  navale,  et  ceux  de  MM.  Mac-Millan  and  Son,  où  des
vapeurs  d’un  tonmufe  variant  entre  i,ooo  et  5,ooo  tonnes
sont  lancés.
En  somme,  l’industrie  des  constructions  navales  est,  sur
la  Glyde,  en  plein  épanouissement.  Mais  —  j’en  fais  la  constatation ­
  avec  une  entière  sincérité  —  ce  n’est  ni  à  la  plus
(pande  science  de  leur  personnel  dirigeant,  ni  à  leur  meilleure ­
  installation,  ni,  enfin,  à  leur  production  plus  soignée
&amp;lt;|ue  les  ateliers  et  chantiers  écossais  doivent  leur  incontestable ­
  supériorité  sur  les  nôtres.  A  côté  d’usines  maritimes
pourvues  d’un  outillage  perfectionné  et  moderne,  beaucoup
d’autres,  pour  des  raisons  diverses  et  notamment,  comme
je  l’indiquerai  avec  plus  de  précision  par  la  suite,  à  cause
de  la  résistance  des  Trade’s-Unions  à  l’invasion  du  machinisme, ­
  n’ont  à  leur  disposition  qu’un  matériel  de  second
ordre.
Au  point  de  vue  des  matières  premiènîs,  des  barrots,  des
cornières,  des  arbres  de  couche,  etc.,  je  n’ai  rien  vu  sur  la
Glyde  qui  ne  puisse  être  fourni  dans  le  meme  état  de  préparation ­
  par  notre  métallurgie  et  nos  fonderies.
Les  prix  de  l’acier,  du  fer,  du  charbon,  sont,  il  est  vrai,
        <pb n="292" />
        LE  PROüLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.

272
plus  élevés  en  France;  mais  la  prime  de  construction  comble,
et  bien  an  delà,  ladiiTérence  dont  nos  chantiers  se  plaignent.
Ce  qui,  à  mon  sens,  fait  la  grande  force  de  la  construction
de  la  Clyde,  c’est  d’abord  son  merveilleux  entraînement.
Dirigés  par  un  patronat  expérimenté,  qui  ap])orte  dans  ses
entreprises,  non  seulement  des  connaissances  pratiques  profondes, ­
  mais  cette  ténacité,  ce  sérieux,  cette  volonté  méthodique ­
  qui  distinguent  les  Ecossais;  placés  dans  un  milieu
industriel  exceptionnellement  favorable  ;  organisés  pour  une
production  intensive,  les  chantiers  d’Ecosse  ont  comme
champ  d’expansion  l’admirable  marché  naval  anglais,  (pd
ne  les  laisse  jamais  chômer.  D’antre  part,  ils  savent  calculer
exactement  leur  prix  de  revient  et  ont  la  sagesse  de  limiter
à  un  taux  modéré  leur  bénéfice,  qui  atteint  rarement  le
10  p.  100  net.
Exploités  à  peu  de  frais,  sans  états-majors  ni  dépenses  inutiles, ­
  jouissant  de  tous  les  avantages  que  leur  procure  le
sous-sol  anglais,  les  ateliers  et  chantiers  de  la  Clyde  traversent ­
  une  période  d’évidente  ¡irospérité  et  laissent  dans
l’esprit  de  celui  qui  les  voit  ainsi  en  plein  labeur  et  en  plein
renderneid  une  impression  profonde  de  grandeur  et  de  force.
        <pb n="293" />
        T-'

PROUL.  MVU.  MAKCH.

18

CHAPITRE  VII
LES  CHANTIERS  DE  LA  TYNE  ET  DE  LA  WEAR

I.  Newcastle  et  la  Tyne.
Les  chanliers  de  construction  navale  foisonnent,  pour
ainsi  dire,  sur  la  côte  nord-est  de  l’Angleterre;  Grimsby,  Hull,
Middlesboroufjli,  Stockton,  Hartlepool,  Sunderland,  Newcastle ­
  sont  autant  de  centres  importants  d’où  sortent  ces  infatigables ­
  cargo-boats  qui  vont,  dans  les  continents  lointains,
cberclier  la  matière  première,  le  coton,  la  laine,  les  minerais,
les  apportent  à  l’usine  britannique  qui  les  transforme  en
produits  manufacturés,  et  répandent  ensuite  ceux-ci  sur  le
marché  mondial.  C’est  dans  cette  région  que  viennent  s’alimenter ­
  la  plupart  des  nations  étrangères  qui  se  fournissent
en  Angleterre  de  navires  commerciaux.  La  fabrication  passe
pour  y  être  moins  soignée  qu’en  Ecosse  ;  mais  son  bon  marché ­
  relatif  détermine  nombre  d’armateurs,  plus  soucieux  de
posséder  un  instrument  de  transport  économirpie  (pi’un  navire ­
  luxueux,  à  donner  la  préférence  aux  shipbuilders  de  la
Tyne,  de  la  Wear  et  de  la  Tee  sur  leurs  collègues  de  la  Clyde.
Ici  encore,  l’industrie  des  constructions  maritimes  a  trouvé
pour  se  développer  des  conditions  économiques  exceptionnellement ­
  favorables;  Newcastle,  qui  tient  la  tète  de  la  production ­
  navale  sur  la  cote  nord-est,  occupe  le  centre  du
plus  riche  bassin  houiller  de  l’Angleterre.  Une  soixantaine
d’exploitations  en  pleine  activité  vont  puiser  dans  les  sous-
        <pb n="294" />
        LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.

274
sols  de  sa  banlieue  immédiate  le  a  pain  noir  »  de  rindustrie.
Sur  2  2.5  millions  de  tonnes  de  cliarbon  qu’extrait  annuellement ­
  l’Anqleterre,  le  comte  de  Northumberland,  dont  le
qrand  port  de  la  Tyne  est  le  chef-lieu,  en  produit  00  millions.
L’industrie  locale  s’approvisionne  larqement  et  à  bon  marché,
dans  ces  riches  gisements,  du  combustible  qui  lui  est  nécessaire, ­
  et  par  surcroît  exporte  la  houille  et  le  coke  en  (piantités
  considérables;  en  1900,  Newcastle  a  fourni  an  continent ­
  i4  millions  de  tonnes  de  charbon  et  près  de  5oo,ooo
tonnes  de  coke.
11  semble,  quand  on  arrive  à  Newcastle,  qne  l’on  pénètre
dans  quelque  cité  de  rêve,  tant  est  bizarre  l’impression  causée
par  son  étrange  décor;  la  ville,  escaladant  les  pentes  douces
de  trois  collines,  offre  un  amalgame  curieux  de  monuments
anciens  et  de  constructions  modernes,  de  clochers  aigus  et
de  bâtiments  lourds  et  trapus,  recouverts  d’une  couche
épaisse  de  poussière  de  charbon.  Les  hautes  cheminées  de
centaines  d’usines  déroulent  dans  le  ciel  de  lonques  volutes
de  fumée,  tandis  que  mille  bruits  sourds  ou  vibrants  —  rumeur ­
  de  peuple  en  travail,  halètement  de  machines,  si  filets
stridents  de  sirènes,  fracas  d’acier  et  de  ferraille  —  apportent ­
  au  passant  l’écho  du  grand  labeur  industriel  i|ui  s’accomplit ­
  autour  de  lui.  De  larges  voies,  bordées  de  demeures
confortables  et  de  beaux  magasins,  rendent  plus  saisissante
la  misère  des  vieux  rpiartiers,  aux  rues  étroites  et  malsaines,
aux  maisons  en  surplomb,  où  grouille  une  population  trop
souvent  usée  et  flétrie  avant  l’heure  par  l’abus  des  alcools.
C’est  sur  les  bords  de  la  Tyne,  en  amont  et  surtout  en
aval  de  Newcastle  —  distante  de  i3  kilomètres  de  l’embouchure ­
  de  cette  rivière  —  que  se  sont  établis  les  chantiers  de
constructions  navales.
J’ai  eu  la  curiosité,  pour  en  saisir  l’impression  d’ensemble,
de  descendre  la  rivière  sur  un  des  petits  bateaux-mouches.
        <pb n="295" />
        LES  CHANTIERS  DE  LA  TYNE  ET  DE  LA  WEAR.  2^5
d’ailleurs  parfailemeut  malpropres,  qui  font  le  service  entre
North-Shields,  Tynemouth  et  Newcastle.
La  Tyiie  est  tout  le  contraire  d’un  fleuve  limpide.  Sur  ses
eaux  d’une  couleur  indéfinissable  —  mi-jaune,  mi-marroii  —
flottent  toutes  sortes  d’objets;  mais,  tandis  que,  sur  la  Seine,
les  bouchons  forment  assurément  le  qros  bataillon  des  épaves
errantes,  il  semble  bien  ici  que  dominent  les  bouts  de  bois,
les  brins  de  chanvre  et  de  coton,  les  chilfons  qraisseux,  détritus ­
  innombrables  des  usines  et  des  fabriques  voisines.
Les  quais  ont  un  aspect  misérable  et  industriel  à  la  fois;
aucune  belle  bâtisse  n’y  tranche  sur  la  pauvreté  des  constructions ­
  environnantes.  Tout  y  est  sacrifié  à  l’utile  et  rien  à
l’aqréable  ;  les  maisons  sont  d’un  noir  d’encre  ;  la  robustesse
de  ton  des  bricpies  ne  résiste  jamais  plus  d’une  année,  dans
cette  partie  liasse  de  Newcastle,  aux  couches  successives
des  poussières  fuliqineuses  généreusement  déversées  sur  la
cité  par  les  multiples  cheminées  qui  ouvrent  au-dessus  d’elle
leur  perpétuel  vomitoire.
D’énormes  grues,  des  pontons,  des  estacados  en  bois  permettent ­
  le  chargement  commode  de  la  flotte  charbonnière
du  Northumberland,  dont  les  navires  vont  approvisionner
l’Occident  de  l’Europe,  apporter,  rien  (pi’en  provenance  du
seul  port  de  Newcastle,  1,700,000  tonnes  de  charbon  et  de
coke  à  l’Allemagne,  i  ,200,000  à  la  France,  goo,ooo  à  la
Russie,  i,fioo,ooo  à  l’Italie  et  à  Malte  —  se  rendent  eidin
jusque  dans  l’Amérique  du  Sud,  les  Indes  et  l’Australie,
Les  docks  sont  noirs  et  sales  —  mais  commodes  et  bien  à
portée  ;  le  remplissage  d’un  cargo  s’y  opère  avec  beaucoup
plus  de  rapidité  que  dans  la  plupart  de  nos  ports  français.
*
*  *
Au  sortir  de  Newcastle,  la  Tyne  apparaît  avec  le  caractère
qu’elle  conservera  constamment  jusqu’à  son  embouchure:
        <pb n="296" />
        *
*  *

LI:  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.

276
ses  bords,  sans  ôire  escarpés,  forment  une  succession  d’ondulations ­
  naturelles  dont  le  terrain  maigre  se  vét  d’un  gazon
rare  et  poussant  comme  à  regret.  Partout  où  l’ondulation
s’abaisse,  un  chantier,  une  usine  se  hâtent  d’occuper  les  rives;
mais,  comme  l’espace  leur  est  sur  celles-ci  trop  mesuré,  les
établissements  industriels  escaladent  les  collines  voisines,  s’y
installent  et,  ne  pouvant  dégringoler  la  jiente  abrupte  qui
mène  à  la  rivière,  jettent,  à  leur  niveau,  d’immenses  estacades
  qui  vont  chercher  la  marchandise,  à  l’aide  de  grues
puissantes,  dans  les  flancs  du  vaisseau  accosté  au-dessous
d’elles,  ou  viennent  déverser  dans  sa  cale,  par  le  même
moyen,  les  objets  manufacturés  et  les  produits  fabriqués.
Les  chantiers  de  constructions  navales  de  la  Tyiie  sont
nombreux  :  sur  la  rive  droite  de  la  rivière,  nous  passons  —
je  cite  les  plus  connus  —  devant  les  établissements  de
MM.  Wood,  Skinner  et  C°,  W.  P.  Huntleys,  Hawthorn,
Leslie  et  C°,  Stephenson  et  C°;  nous  cotoyons  l’immense
usine  Palmer,  la  plus  fameuse  de  la  Tyne  après  celle  d’Armstrong. ­
  Une  quantité  de  cheminées  s’érigeant  au-dessus  du
terrain  bouleversé,  des  amoncellements  de  bois  et  de  fer,  de
vastes  hauts  fourneaux  éclairés  de  lueurs  puissantes  —  et  la
vision  de  l’établissement  Palmer  s’efface...
Sur  la  rive  gauche,  les  chantiers,  moins  gênés  par  le  terrain,
ont  pu  s’installer  plus  nombreux  encore:  longeant  les  sinuosités ­
  de  la  Tyne,  de  vastes  shipyards  dressent  la  forêt  de
leurs  mâts  et  de  leurs  bers,  et  montrent  les  carcasses  d’immenses ­
  navires  inachevés  :  les  chantiers  de  MM.  W.  Dobson
et  C'®;  la  succursale  à  Walker  de  l’établissement  de  sir
W.  Armstrong,  AN’hitworth  et  C‘®  ;  les  ateliers  et  chantiers  de
MM.  Wigham  Richardson  et  G'®,  de  MM.  Swan  et  Hunter  se
succèdent  ainsi  à  une  courte  distance.
        <pb n="297" />
        LES  CHANTIERS  DE  LA  TYNE  ET  DE  LA  WEAR.  277
De  nouveau,  les  ondulations  de  terrain  reparaissent,  le
cheniiu  de  fer  Nord-Eastern-Railway  en  suit  la  crête;  la
perspective  n’olfre  plus  des  deux  cotés  de  la  Tyne  que
chantiers  et  usines.  Le  terrain  est  brûlé  par  cette  activité
ambiante  qui  le  stérilise  ;  des  tranchées  et  des  fondrières
viennent  par  surcroît  le  bouleverser  ;  l’industrie  va  fouiller
le  sol  pour  y  chercher  l’arqile  dont  elle  a  besoin  et  remplit
l’excavation  qu’elle  a  ainsi  creusée  de  rebuts  et  de  scories
sur  lesquels  l’herbe  ne  jioussera  plus.
Les  fonderies,  les  usines  de  ciment  et  de  produits  chimiques, ­
  les  fabrhpies,  les  minoteries,  les  tuileries,  les  ateliers
mécaniques,,  les  forqes,  etc.,  peuplent  l’horizon.  Plusieurs
de  ces  établissements  sont  arrêtés,  vaincus  par  la  concurrence ­
  allemande  ou  américaine.  L’industrie  chimique  anglaise ­
  notamment  a  dû  complètement  baisser  pavillon  devant ­
  sa  rivale  d’outre-Uhin.
Soudain  la  Tyne  s’élargit  à  perte  de  vue  :  nous  sommes
en  face  du  bassin  de  Jarrow  et  des  immenses  quais  de  Northumberland, ­
  où  une  quinzaine  de  gigantesques  estacades
permettent  aux  voies  ferrées  environnantes  le  décharqement
commode  de  la  houille  par  le  culbutage  direct  des  wagons
dans  les  cales  de  la  Hotte  considérable  qu’attire  à  Newcastle
la  certitude  d’y  trouver  du  fret.
Puis  nous  accostons  à  l’entrée  du  port  de  la  Tyne;  une
jetée  étroite  livre  passage  aux  bateaux  qui  s’entassent  dans
le  bassin;  nous  sommes  à  South-Shields;  un  nouveau  et
grand  port  se  révèle  à  nos  yeux;  parmi  les  navires  que  croise
notre  remorqueur,  nous  saluons  au  passage  les  couleurs
tricolores  arborées  au  pavillon  de  quelques  voiliers,  mais
nous  n’ajiercevons  aucun  vapeur  français.
L’animation  de  la  Tyne,  eu  cette  partie  de  sou  parcours,
est  extrême  :  le  mouvement  général  des  transports  de  cette
rivière  (Newcastle,  North-Shields  et  South-Shields)  atteint  en
        <pb n="298" />
        278  LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.
effet  par  an  seize  mille  navires  et  dépasse  seize  millions  de
tonnes,  dont  dix  millions  pour  le  commerce  internationaL
Tous  les  pavillons  sont  représentés  dans  la  flotte  qui  défile
sous  nos  reqards.
Et  la  Tyne  n’a  pas  120  kilomètres,  depuis  sa  source  jus-({u’à
  son  embouchure  :  elle  est  cinq  fois  moins  lonqne  que
la  Garonne,  deux  fois  moins  que  l’Aude,  l’Adour,  etc.  C’est
dans  ce  court  espace  de  quelques  kilomètres  que  s’accomplit
l’énorme  trafic  par  lequel  ce  coin  de  l’Angleterre  se  transforme ­
  en  une  colossale  usine  industrielle.
Quant  à  l’activité  des  chantiers  qui  jalonnent  ses  rives,
le  relevé  suivant  de  leur  production  en  :goo  (').  en  montrera
toute  rétendue.

Annslrong,  Wliitworth  &amp;amp;  O
Swan  &amp;amp;  Hunter
Palmer’s  C“
Northumberland  C«
R.  Stephenson  &amp;amp;  G».  .  .  .  .
J.  Hcadhead  &amp;amp;  Sons  .  .  .  .
Hawthorn,  Leslie  &amp;amp;•  C«  .  .  .
The  Tyne  (&amp;gt;
W.  Dobson  &amp;amp;  C»
Wood,  Skinner  &amp;amp;  C»  .  .  ,  .
The  Blyth  C«
Smith’s  Dock  (&amp;gt;
Rennoldson  &amp;amp;  Sons
Eltrimjham  &amp;amp;  C»
Union  Ce,  Blyth
J.  Lindsay
Cleland’s  C“

540

540

40,0.17
42,8'o
33,808
32,432
3i,7i3
26,289
23,765
i5,236
14,367
9,25i
7,637
3,646
2,206
1,139
296
i4i

289,843

TOTAL
tnnnoB.

45,037
42,880
33,808
32,432
3i,7i3
26,289
2.3,765
15,2.36
14,367
9,201
7,6.37
3,646
2,206
I  ,&amp;lt;»79
296
i4i

290,383

L’année  précédente  la  production  des  chantiers  de  la

(1)  D’après  les  publications  anglaises.
        <pb n="299" />
        LES  CHANTIERS  DE  LA  TYNE  ET  DE  LA  WEAR

279
Tyiie  avait  atteint,  le  chiffre  encore  plus  considérable  de
.‘118,709  tonnes!  Les  chantiers  Wigham,  Richardson  et  G°,
({ui  ne  figurent  pas  dans  ce  tableau  de  la  production  de  la
Tyne  pour  1900,  doivent  y  être  ajoutés,  car  ils  ont,  en  1900,
lancé  8  steamers  jaugeant  34,894  tonnes.
II.  Les  chantiers  d’Elswick.
L’établissement  de  la  Société  Armstrong,  Whitworth
et  C‘®,  (pu  tient  la  tête  dans  la  production  de  la  Tyne,  possède ­
  une  renommée  universelle  ;  toutes  les  marines  du  globe
s’y  approvisionnent  en  eilet  de  grands  bâtiments  de  guerre
ou  de  magnifi([ues  parpiebots.  C’est  lui  qui  a  fourni  aux  Japonais ­
  la  puissante  Hotte  qui  écrasa  celle  de  la  Chine.  Admirablement ­
  organisé  par  sou  fondateur,  lord  Armstrong  (*),
mort  récemment  comblé  d’honneurs  par  la  nation  anglaise
reconnaissante  à  son  génie,  et  par  sir  W.  White  qui  y  dirigea
les  chantiers  de  constructions  navales  avant  d’être  placé  à
la  tête  de  l’amirauté  britannicpie,  il  constitue  un  des  plus
grands  arsenaux  du  monde.
L’usine  occupe,  à  Newcastle  —  soit  dans  les  ateliers  et
chantiers  d’Elswick,  soit  dans  ceux  de  Low-Walker  —
22,000  ouvriers  ;  à  Manchester,  5,000  ;  à  Fiume  (Italie),  où
elle  a  établi  une  succursale,  3,000.  Elle  livre,  entièrement
équipés,  munis  de  leurs  canons  et  de  leurs  torpilles,  des
cuirassés  de  i5,ooo  tonnes,  marchant  à  une  vitesse  de
2.3  nœuds,  et  lance  des  paquebots  comme  VAi/antiarij  de
11,000  tonneaux  de  déplacement  et  de  i5o  mètres  de  longueur. ­

Je  n’ai  pas  manqué,  dès  mon  arrivée  à  Newcastle,  de
demander  à  visiter  les  chantiers  d’Elswick.  L’obligeante

(i)  Les  deux  associés  Arinslronçj  et  Whitworth,  le  fameux  constructeur  de  torpilles,
avaient  commencé  par  être  de  simples  ouvriers.
        <pb n="300" />
        28o

LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.

iiiterventioii  de  notre  distingué  consul,  M.  Nicanlt,  m’a  permis ­
  de  réaliser  ce  désir.  Muni  d’une  lettre  de  recommandation ­
  qu’il  avait  bien  voulu  me  remettre,  je  me  suis  présenté,
un  samedi  matin,  à  la  direction  de  cet  énorme  établissement.
J’y  ai  trouvé,  je  l’avoue,  un  accueil  un  peu  dillérent  de
celui  des  autres  chantiers.  Alors  qu’on  entre,  d’ordinaire,
sans  grande  difficulté  dans  la  plupart  de  ceux-ci,  il  faut,  chez
MM.  Armstrong,  Whitworth  et  CJ®,  montrer  patte  blanche.
Les  gardiens  tournent  et  retournent  longtemps  ma  lettre  et
ma  carte  avant  de  m’introduire  dans  un  petit  salon  d’attente.
Tandis  qu’ils  vont  avertir  «  qui  de  droit  »  de  ma  présence,
je  regarde,  par  les  larges  baies  des  fenêtres,  le  beau  panorama
de  la  Tyne,  coulant  au  bas  de  l’usine  hérissée  de  hauts
fourneaux  et  de  cheminées.  Le  bruit  des  machines  en  mouvement, ­
  des  ateliers  en  plein  labeur,  des  chantiers  où  rive ­
  urs  et  forgerons  s’empressent  à  la  besogne,  m’arrive  en
une  lointaine  et  confuse  rumeur.
Après  une  attente  de  dix  minutes,  un  des  ingénieurs  de
rétablissement  veut  bien  me  prévenir  courtoisement  que  je
suis  autorisé  à  visiter  les  chantiers,  où  m’accompagnera  un
contremaître  qu’il  me  présente.  Nous  échangeons  avec
mon  guide,  qui  paraît  peu  liant,  un  shake  hand  froid  et
réservé,  et  nous  nous  mettons  en  route,  non  sans  que  j’aie
dù,  auparavant,  inscrire  sur  un  registre  ad  hoc  mes  nom,
profession,  qualité  et  ceux  du  signataire  de  la  lettre  d’introduction ­
  dont  j’étais  porteur.
Nous  visitons  d’abord  les  ateliers  de  canons  :  en  de  vastes
halls,  pourvus  de  l’outillage  le  plus  moderne,  éclairés  à
l’électricité  et  desservis  par  une  série  de  voies  ferrées,
d’énormes  blocs  d’acier  se  dégrossissent  et  prennent  forme
sous  la  caresse  silencieuse  des  tours.  Les  fraiseuses  verticales ­
  et  horizontales,  les  machines  à  percer,  à  retailler,  à
rayer,  usinent,  aidées  de  puissants  transbordeurs,  des  pièces
        <pb n="301" />
        LES  CHANTIERS  DE  LA  TYNE  ET  DE  LA  WEAR.  ‘iSl
dont  quelques-unes  alteiijueut  une  dimension  colossale  et
pèsent  jusqu'à  6o  tonnes.  Une  discipline  sévère  rèqne  dans
les  ateliers  :  des  inspecteurs,  appelés  speed  and  feed  overseers, ­
  circulent  de  l'un  à  l'autre  et  veillent  conslamment  sur
ce  qui  s'y  passe.
Les  ateliers  suivants,  où  s'opère  l’ajuslaqe  des  petites
pièces,  sont,  du  rez-de-chaussée  au  troisième  étape,  remplis
d'un  peuple  de  mécaniciens  et  d’une  multitude  de  machines;
attentifs  à  leur  hesopne,  les  ouvriers  surveillent  le  jeu  de
leur  outil  (pii  s’insinue  dans  l’acier,  le  taille,  l’arrondit.  Des
obus  de  tous  calibres  et  mille  pièces  diverses  qui  entrent
&amp;lt;laiis  l'artillerie  d’un  navire,  prennent  ainsi  une  forme  définitive ­
  sons  l’action  des  tours;  l’acier,  le  laiton,  le  bronze,
tous  les  métaux  sont  travaillés  dans  cette  ruche  laborieuse¡,
par  d’innombrables  machines  serrées  les  unes  contre  les
autres  au  point  de  laisser  à  peine  entre  elles  le  passaqc  d’un
homme.
Nous  traversons  d’autres  batiments  on  sont  usinés  des
canons  de  76  et  47  millimètres,  et  leurs  affûts.  En  voici  nn,
peint  en  couleur  khaki  et  dont  les  roues  boueuses  attestent
les  récents  services.  Nous  nous  informons  :  c’est  une  pièce
nouvelle,  qui  a  servi  ces  jours-ci  à  des  expériences  en  attendant ­
  de  faire  ses  preuves  —  dans  ([uelqnes  mois...  ou  quehpies
années  —  au  Transvaal.  Nous  descendons  par  nue  plateforme ­
  hydraulique  à  l’atelier  des  tubes  pour  le  lancement
des  torpilles;  peu  d’ouvriers  y  sont  occupés.  C’est  sans
doute  que  les  torpilles  ne  peuvent  être  utilisées  dans  la
(pierre  sud-africaine;  car  la  fabrication  des  obus,  elle,  ne
clunne  pas.  Une  des  cours  que  nous  traversons  est  pleine
de  ces  projectiles  amoncelés  (pii,  non  encore  déqrossis,  qardent, ­
  avec  leur  teinte  grisâtre,  l’aspect  d’inoffensifs  cruchons
&amp;lt;im[)ilés  les  uns  sur  les  autres.  Le  dépôt  des  canons  paraît
non  moins  abondamment  pourvu  ;  deux  mastodontes  de  60
        <pb n="302" />
        282

LE  PROHLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.

et  de  22  tonnes,  (jrands  frères  d’une  série  d’autres  eiujins  de
tous  calibres,  attendent,  luisants,  malfjré  leur  couche  de
(jraisse,  le  moment  d’étre  livrés.  Quantité  de  pièces,  veuves
de  leurs  encombrants  affûts,  sont  méthodiquement  ranqées
debout,  cote  à  côte  dans  une  série  de  niches,  comme  des  parapluies ­
  au  vestiaire.  Les  torpilles,  les  obus,  méthodiquement
classés,  emplissent  de  vastes  magasins,  où  règne  l’ordre  le
plus  pariait.
Nous  atteignons  les  forges,  les  fonderies,  dont,  bien  avant
qu’on  y  parvienne,  l’approche  est  décelé  par  des  las  énormes ­
  de  scories  et  des  amoncellements  de  résidus  de  creusets.
Dans  les  fours  à  gaz,  d’une  blancheur  ardente,  chauffent  des
blocs  d’acier,  plus  gros  que  le  tronc  d’iin  chêne  bi-centenaire;
  des  grues  mues  par  l’électricité  vont  les  prendre  incandescents ­
  pour  les  placer  sous  d’énormes  marteaux-pilons
qui,  dociles  à  la  volonté  des  forgerons  manœuvrant  demi-nus
leurs  leviers,  tassent  et  arrondissent  leur  masse  brûlante,
comme  on  pétrirait  du  bout  des  doigts  un  morceau  de
cire  molle.  La  puissance  de  ces  engins  est  stupéfiante,  de
même  qu’est  irréprochable  l’aménagement  des  fonderies  adjacentes, ­
  où  des  fours  Siemens  perfectionnés  produisent  par
semaine  plus  de  mille  tonnes  de  métal  ouvrable.
L’usine  Armstrong  compte  sur  la  Tyne  deux  vastes  chantiers ­
  de  construction  :  celui  d’Elswick  même  —  en  amont
de  Newcastle  —  et  celui  de  Low-Walker,  en  aval  de  celte
ville.  Les  chantiers  d’Eslwick  peuvent  construire  à  la  fois
sept  navires  de  guerre  et  quatre  navires  de  commerce  ;  les
chantiers  de  constructions  militaires  m’ont  paru,  autant  que
j’ai  pu  en  juger  —  car  mon  guide  eut  soin  de  m’en  tenir  à
distance  —  plus  actifs  que  les  chantiers  commerciaux.  La
maison  Armstrong  construit  certains  de  ses  grands  navires
de  guerre  sans  attendre  qu’on  les  lui  commande;  j’ai  vu,  au
mouillage,  un  beau  croiseur,  presijue  entièrement  fini,  et  qui
        <pb n="303" />
        LES  CHANTIERS  DE  LA  TYNE  ET  DE  LA  WEAR.  283
ii’ilticiulait,  pour  posséder  une  iiatioualilé,  que  de  trouver
uu  acquereur.
L’oulillaqe  de  l’établissement  d’Eslwick  est  de  premier
ordre,  au  point  de  vue  de  la  construction  navale  comme  de
la  labr’catioii  des  canons  ;  les  voies  ferrées,  les  qrues  sur
rails,  réiierqie  électrique,  les  machines  perfectionnées  dont
il  est  pourvu  le  maintiennent  à  la  hauteur  de  tous  les  progrès
modernes.
Mais  l’habitude  de  construire  pour  la  marine  de  guerre,
où  le  prix  de  revient  est  comparativement  bien  moins  important ­
  que  le  fini  de  l’exécution,  élève  au-dessus  du  taux
normal  de  la  Tyne  le  coût  de  la  production  commerciale
d’EIswiclv.
.l’étais  encore  sur  les  ch  intiers  (piand,  au  milieu  de  la
journée,  selon  la  coutume  du  samedi,  le  travail  prit  fin  :  une
à  une,  les  machines  qui  remplissaient  l’espace  de  leurs  ronllemeuts
  se  turent,  la  grande  paix  du  repos  descendit  sur
l’immense  usine  où  régnaient,  quelques  minutes  auparavant,
le  mouvement  et  le  bruit.  Aux  abords  des  guichets,  les  ouvriers ­
  vinrent  se  ranger,  tenant  à  la  main  une  plaijuette
bleue,  eu  bois,  où  figurait  le  relevé  de  leur  compte.  Je  fus
surpris  de  la  rapidité  extrême  avec  laquelle  s’opérait  la  distribution ­
  des  salaires;  en  un  quart  d’heure,  vingt  minutes
au  maximum,  tout  le  monde  fut  payé.
Il  est  bon  d’indiquer  que  l’usine  Armstrong  verse  chaque
semaine,  rien  qu’à  ses  ouvriers  d’Elswick,  7,50,000  francs  de
salaires  !

III.  Les  chantiers  Swan  et  Hunter.
L’établissement  de  MM.  Swan  et  Hunter,  à  Wallsend,  est,
à  juste  titre,  un  des  plus  renommés  de  la  Tyne  et  meme  de
l’Angleterre.  Il  possède  deux  chantiers  :  l’un  sert  à  la  cons-
        <pb n="304" />
        LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.

284
truction  d’immenses  docks  flottants,  de  bâtiments  de  servitude, ­
  etc.  ;  le  deuxième  abrite  sur  ses  cales  des  navires  de
gros  tonnage.  Cette  usine  navale  lança,  l’an  dernier,  neuf
grands  steamers  :

Navires.

Ruth.  .
Consuelo
Montreal
Delta.  .
Macedonia
Tactician
Proteo  .
Callisto.
Mystic  .

Tonnage  Portée
brut.  en  lourd.
2,207  3,404
3,961  7,565
4,4.54  8,599
352  585
2,799  4,344
4,765  7,281
2,801  3,716
2,3o2  3,546
2,420  3,770
42,880  23,075

Force
des  machines.
I  ,4oo
4,800
4,750
435
2,340
4,000
I  ,600
1,5oo
2.25o  '

J’ai  visité  les  chantiers  en  compagnie  d’un  jeune  ingénieur
belge,  fort  distingué,  M.  J.  Menrissen,  employé  depuis  sept
aus  dans  la  maison.
Les  anciens  chantiers  Swan  occupaient  un  tout  petit
espace,  il  y  a  une  vingtaine  d’années;  M,  Swan  étant  décédé,
sa  veuve  s’associa  avec  M.  Hunter,  à  qui  est  due  la  transformation ­
  moderne  de  l’établissement.

M.  Hunter  utilise  largement  la  machine  et  emploie  la  vapeur ­
  ou  l’électricité  pour  le  transport,  le  hissage,  la  mise  en
place  des  pièces,  en  un  mot  pour  toutes  les  servitudes  de  la
construction.

L’installation  des  cales  est  tout  à  fait  remarquable  ;  une
immense  toiture  de  verre,  supportée  par  des  fermes  dont  les
portées  verticales  sont  murées,  les  recouvre  et  les  abrite.
Cinq  grues  électriques,  «  accrochées  »  en  quelque  sorte
au  plafond  de  cette  charpente  métallique,  actionnent  les
grosses  pièces,  courent  en  tous  sens  au  sommet  de  la  cale,
enlèvent  du  sol  pour  les  déposer  dans  les  flancs  du  navire
        <pb n="305" />
        LES  CHANTIERS  DE  LA  TYNE  ET  DE  LA  WEAR.  285
en  construction  les  immenses  plaques  de  tôle  ou  les  lourds
barrots  d’acier  ;  un  chemin  de  fer  entoure  chaque  cale,
permettant  à  deux  qrues  sur  rail  d’atteindre  avec  leurs  volées
toutes  les  parties  de  la  membrure  qui  se  trouvent  hors  de
la  portée  des  ponts  roulants  du  haut.  Ces  cales  couvertes,
éclairées  de  lampes  à  arc,  permettent  de  travailler  par  tous
les  temps;  les  ouvriers  n’ont  à  souffrir  ni  de  la  neiqe,  ni  de
la  pluie,  ni  du  vent  —  ni  du  chômage  qui  est  souvent  la  conséquence ­
  des  intempéries.
lhen  mieux  !  au  lieu  de  grimper  au  haut  des  navires  par
des  échelles  raides  où  le  moindre  faux  pas  les  expose  à  de
(¡raves  accidents,  ils  trouvent  à  leur  disposition  des  ascenseurs ­
  électriques  qui  les  transportent  commodément,  sans
fatigue  et  sans  danger,  aux  divers  étages  du  bâtiment  en
construction.
Mais  le  perfectionnement  le  plus  curieux  et  certainement
le  plus  nouveau  de  cette  installation  consiste  dans  l’établissement, ­
  au-dessus  de  la  toiture  même,  d’une  grue  électri(jue
jmissante  qui  court  sur  le  faite  de  la  charpente  et,  dominant
de  son,long  bras  de  fer  un  emplacement  extérieur  et  découvert ­
  de  i5o  mètres  sur  i8,  y  permet  le  maniement  commode
des  grosses  pièces.
Tout  est  organisé,  ici,  en  vue  d’une  production  économique ­
  et  rapide.  S[)écialisée  dans  la  construction  des  coques,
l’usine  Swan  et  Hunter  s’adresse  généralement  à  sa  voisine, ­
  la  Compagnie  Walhend  Slipway  and  Engineering  C°,
pour  la  fourniture  des  machines  marines.  La  hiérarchie  des
chantiers  est  simple  :  à  la  tète,  un  directeur  général,  qui  est
M.  Hunter;  au-dessous  de  lui,  trois  ingénieurs,  dont  un
seul,  M.  Meurissen,  est  pourvu  de  diplômes,  mais  qui,  tous,
sont  intelligents,  actifs  et  compétents  ;  comme  chef  des  travaux, ­
  un  jeune  homme,  entré  en  qualité  d’apprenti  dans  les
bureaux  et  qui  a  donné,  en  gravissant  à  la  force  du  poignet
        <pb n="306" />
        286

LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.

les  divers  échelons  qui  le  séparaient  de  sa  position  actuelle,
la  mesure  de  sou  savoir-faire  ;  puis  des  contremaîtres.  Les'
services  rendus  par  ceux-ci  sont  appréciés  ;  ce  sont,  dans  le
bataillon  industriel  que  forme  le  personnel  d’un  chantier,  de
remarquables  sous-officiers;  il  existe  un  contremaître  par  atelier ­
  (menuiserie,  machinerie,  charpente)  et  par  spécialité  d’ouvrage. ­
  S’il  faut  exécuter  un  ouvrage  difficile,  les  employés
du  bureau  des  dessins  vont  vérifier  quotidiennement  les  travaux. ­
  Au  total,  les  cadres  des  chantiers  ne  conqitent  pas  plus
d’une  vingtaine  de  personnes,  pour  plus  de  2,000  ouvriers.
La  matière  première,  charbon,  acier,  etc.,  fournie  en
abondance  par  le  district,  arrive  à  très  peu  de  frais,  au  moyen
de  voies  directes,  dans  l’établissement  :  les  frais  généraux  sont
réduits,  ils  ne  dépassent  pas  le  i5  p.  100  du  salaire  payé.
Quant  aux  bénéfices  réalisés  par  l’entreprise,  ils  sont  importants, ­
  bien  que  sur  chaque  alfaire  MM.  Swan  et  Hunter  se
contentent  de  prélever  une  rémunération  modeste.
Le  prix  des  navires  est  notablement  inférieur  au  prix
similaire  français;  au  moment  où  je  visitai  les  chantiers  de
Wallsend,  ils  avaient  sur  cale  le  paquebot  Juenüa,  magnifique ­
  vaisseau  de  i3,20o  tonneaux  de  jauge  officielle,  pour
la  compagnie  Cunard.  Le  marché  passé  avec  celle-ci  s’élevait
à  7,5oo,ooo  francs;  en  France,  le  meme  navire  eut  coûté,
au  bas  mot,  dix  millions.
M.  Hunter  s’organise  pour  la  production,  dans  l’avenir,
de  paipiebots  et  de  cargos  puissants.  Dans  une  communication ­
  qu’il  fit  récemment  à  la  Société  des  ingénieurs-constructeurs ­
  de  Newcastle-sur-Tyne,  il  concevait  sous  la  forme
suivante  le  transatlantique  de  l’avenir  :  ce  navire,  disait-il,
portera  au  moins  12,000  tonneaux  de  poids  mort  et  sa  jauge
devra  lui  permettre  de  transporter  20,000  tonneaux  de  marchandises, ­
  à  raison  d’un  ])eu  plus  d’un  mètre  cube  par
1,000  kilogrammes  ;  son  approvisionnement  de  charbon  sera
        <pb n="307" />
        LES  CHANTIERS  DE  LA  TYNE  ET  DE  LA  WEAR.  287
d’au  moins  i,ooo  tonneaux;  les  dimensions  nécessitées  seront ­
  au  minimum  :

Lonçjueur  entre  perpendiculaires.  ....  ¡50  mètres.
Largeur  1*  —
Profondeur  de  cale  —
Tirant  d’eau  en  charge  8^,25

Le  cahier  des  charges  proscrira  l’emploi  de  toute  matière ­
  de  construction  qui  rapportera  commercialement
moins  de  20  p.  100  par  an  de  son  coût  initial,  afin  de
couvrir  l’assurance,  la  dépréciation  de  l’argent  non  placé  et
d’apporter  en  plus  un  certain  profit  net.  Le  bois  sera  supprimé ­
  de  la  construction  du  navire;  le  bâtiment  de  l’avenir
n’aura  plus  de  hordages  sur  ses  ponts  d’acier,  ni  de  vaigrage
dans  scs  doubles  fonds.  Pour  opérer  en  cas  de  besoin  des
traversées  sur  lest,  il  aura  de  4,000  à  5,000  tonneaux  de
water-ballast,  pris  sur  ses  12,000  tonneaux  de  jauge.  Les
mers  de  l’Océan  réclament  de  puissants  navires.  Si  telle  ligne
d’Extréme-Orient  est  desservie  par  des  paquebots  filant
g  nœuds,  les  mêmes  paipiebots  naviguant  dans  l’Ouest  avec
les  vents  debout  ne  donneront  guère  plus  de  7  nœuds.  La
double  hélice  sera  aussi  généralement  adoptée.
La  progression  croissante  des  tonnages  (pii  se  manifeste
depuis  i8gi  dans  la  construction  navale  du  monde  justifie
suffisamment  les  prévisions  de  M.  Hunter  pour  (pie  l’avenir,
semble-t-il,  ne  risque  pas  de  les  dém’entir.
IV.  Les  ateliers  et  chantiers  Wigham  Richardson.
A  la  différence  de  celui  de  MM.  Swan  et  limiter,  l’établissement ­
  de  MM.  Wigham  Richardson  et  fabrique,  eu
même  temps  que  les  coques,  les  machines  marines  des  navires ­
  qu’il  lance.  Cette  maison  célèbre,  située  à  Low-Walker,
        <pb n="308" />
        a88

LE  PROHLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.

à  ([uelques  kilomètres  en  aval  de  Newcastle,  possède  trois
chantiers  pour  les  coques  et  toute  une  série  d’ateliers  spécialement ­
  aiïectés  à  la  construction  des  machines  et  des  chaudières. ­
  Elle  constitue  donc  un  type  complet  d’entreprise  de
constructions  navales.
La  maison,  généralement  désignée  sous  le  nom  de«  Neptune ­
  Works  »,  fut  créée,  en  1842,  par  M.  Coutts,  et  mettait
à  l’eau,  la  même  année,  le  premier  navire  en  fer  lancé  sur
la  Tyne.  Elle  passa  ensuite  entre  les  mains  de  MM,  Miller  et
Ravenill,  pour  être  acquise  en  dernier  lieu  par  M,  Wigham
Richardson,  lequel  s’adjoignit  M.  Christie  comme  associé.
En  1899,  la  Société,  gardant  toujours  M.  Richardson  à  sa
tête,  s’est  transformée  en  une  Compagnie  «  limited  »,  dont
le  premier  soin  fut  d’agrandir  l’établissement  dans  de  notal)les
  proportions.
Je  n’ai  pas  eu  le  plaisir  de  rencontrer  dans  ma  visite  aux
«  Neptune  Works  »  M,  Wigham  Richardson;  mais  l’accueil
tout  à  fait  amical  et  sympathique  que  voulut  bien  me  réserver ­
  son  fils,  M,  George  B.  Richardson,  m’a  laissé  le  plus
agréable  souvenir.
L’établissement  occupe  plus  de  trois  mille  ouvriers;  c’est
dire  son  importance.  A  droite  de  l’entrée  principale  sont
disposés  les  ateliers  pour  la  construction  des  machines  et
les  bureaux  de  la  comptabilité  ;  à  gauche,  les  bureaux  de
la  direction  et  de  dessin.
Les  chantiers  contiennent  sept  cales;  pour  agrandir  cellesci,
  il  faut,  comme  l’usine  est  adossée  à  un  monticule,  trancher ­
  dans  l’ondulation  du  terrain  à  mesure  que  s’accroissent
les  tonnages  des  bateaux.  C’est  une  gêne  sérieuse  à  l’extension ­
  de  l’établissement.  Les  bers  et  les  cales,  en  bois,  forment ­
  un  angle  aigu  avec  la  Tyne.  Une  énorme  mâture  de
cent  tonnes  sert  à  placer  les  chaudières  dans  les  bâtiments
à  îlot,  après  leur  lancement.
        <pb n="309" />
        LES  CHANTIERS  DE  LA  TYNE  ET  DE  LA  WEAR.  28^
Presque  toutes  les  qraiides  compaquies  du  monde  sont
les  clientes  des  «  Neplune  Works  »  qui  ont  fourni  notamment ­
  des  navires  à  la  Gompaqnie  qénérale  transatlantique,
la  ((  Naviqation  générale  italienne  »,  la  «  British  Indian  C'®  »,
la  Compagnie  des  «  Transports  maritimes  »  et  de  «  Navigation
mixte  »  de  Marseille;  aux  ccmpagnies  italiennes  «  la  Veloce  »
de  Gènes,  et  «  Florio-Huhattiiio  »  de  Borne  ;  à  la  Compagnie
«  Transatlántica  »  de  Barcelone;  aux  célèbres  compagnies^
allemandes  «  Kosmos  »  et  «  Deustche  Levante  Linie  »  de
Hambourg,  «  Norddeutscher  Lloyd  »  et  «  Hansa»  de  Brème;
à  la  Compagnie  «  Adria  »  de  Budapest  et  Fiume;  à  la
«  Flotte  volontaire  russe  »  de  Saint-Pétersbourg;  aux  gouvernements ­
  danois,  allemand,  chilien,  japonais,  argentin,
hollandais,  etc.;  aux  compagnies  de  Liverpool,  Newcastle,
Cork,  Grangemouth,  Londres,  Hong-Kong,  Shangaï,  etc.
Notre  flotte  marchande  française  leur  est  redevable  du
Moiit-Cenis,  du  Félix-Toiiache,  du  Kabyle,  du  Rhône  et,
tout  récemment,  du  paquebot  construit  en  quel-(¡ues
  mois  pour  la  «  Compagnie  de  navigation  mixte  ».
Les  Allemands  apprécient  particulièrement  la  fabrication
des  chantiers  Richardson;  la  seule  compagnie  «  Hansa  »  a
fait  construire  chez  eux  quatorze  grands  steamers.  Sur  les
six  navires  en  chantier  au  moment  de  mon  passage,  (piatre
étaient  destinés  à  FAllemagne  ;  c’étaient  de  superbes  cargos
de  8,000  tonnes,  pouvant  porter  en  lourd  10,000  à  11,000
tonnes  et  filant  12  nœuds  à  l’heure.
Les  «  Neptune  Works  »  livrent,  complètement  terminé,
un  de  ces  navires  en  dix  mois,  à  dater  du  jour  de  la  commande; ­
  ceux  que  j’ai  vus  en  chantier  coûtent  à  l’armateur
dix  livres  (aba  fr.  5o  c.)  la  tonne  de  port  en  lourd.  MM.  Whjham
  Richardson  et  C*'  sont  outillés  pour  produire  huit  de
ces  grands  navires  par  an,  soit  un  tonnage  total  supérieur  à
()o,ooo  tonnes.

PROUL.  MAU.  MARCH.

19
        <pb n="310" />
        LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.

290
Les  ateliers  mécaniques,  qui  occupent  une  superficie  de
près  de  4,000  mètres  carrés,  sont  mus  à  la  vapeur;  MM.  Richardson ­
  se  proposent  d’y  installer  à  bref  délai  l’électricité.
Les  ateliers  des  chaudières,  situés  au  sud-ouest  des  pontons ­
  de  la  Tyne,  lorment  la  partie  la  plus  moderne  de  l’ensendile
  des  «  Neptune  Works  ».  Un  larqe  bâtiment,  de
2,200  mètres  carrés  de  superficie,  abrite  des  machines  hydrauliques ­
  et  pneumatiijues  du  plus  récent  modèle.
Aux  «  Neptune  Works  »  de  Walker,  l’état-major  des  diriqeants
  de  l’entreprise  est  aussi  réduit  cpie  dans  la  plupart
des  chantiers  anglais;  MM.  Wiqham  Richardson,  ses  deux
fils  et  deux  ingénieurs  le  constituent.  Deux  dessinateurschefs,
  l’un  chargé  des  coques  de  navires,  l’autre  des  machines, ­
  aidés  d’un  adjoint  et  de  quehpies  employés,  forment,
avec  une  demi-douzaine  de  comptables,  tout  le  personnel
des  bureaux.  On  évite  soigneusement  dans  le  travail  courant
tout  ce  qui  peut  compliquer  les  écritures  :  j’en  trouve  un
exemple  aux  magasins  d’approvisionnements;  c’est  là  que
les  ouvriers  viennent  constamment  chercher  les  rivets,  les
boulons,  la  peinture,  bref  les  mille  objets  et  produits  dont
il  est  fait  usage  pour  la  construction  et  l’armement  d’un  navire ­
  ;  autrefois,  il  fallait  marquer  sur  une  série  de  pièces
comptables  les  entrées  et  sorties  de  ces  marchandises,  d’où
nécessité  d’un  personnel  spécial  pour  établir  les  bordereaux,
tenir  les  livres,  etc.  Aux  «  Neptune  Works  »  un  surveillant
suffit  à  la  besogne;  une  série  d’ardoises,  [ilacées  sous  le
comptoir  même  où  il  délivre  les  fournitures  et  dont  le  panneau ­
  supérieur  se  lève  et  se  ferme  comme  la  couverture
d’un  livre,  lui  servent  à  inscrire  rapidement  par  un  simple
chiffre,  dans  des  colonnes  ad  hoc,  les  quantités  entrées  ou
sorties.  Le  soir  venu,  il  en  opère  la  récapitulation,  l’envoie
sur  une  fiche  au  bureau,  donne  un  coup  d’éponge  à  ses  ardoises ­
  et  tout  est  dit.  Les  magasins,  d’ailleurs,  n’ont  jamais
        <pb n="311" />
        LES  CHANTIERS  DE  LA  TYNE  ET  DE  LA  WEAR.

291
mieux  tenus  que  depuis  le  fonctionnement  de  ce  système
pratique  et  simple.
MM.  Richardson  et  se  sont,  autour  de  l’usine,  rendus
acijuèreurs  de  grands  terrains  sur  lesquels  ils  ont  fait  construire ­
  environ  200  habitations  que  leurs  ouvriers  peuvent
acijuérir  au  moyen  de  petits  versements.  J’ai  hinché  dans  un
&amp;lt;le  ces  «  cottages  »  :  il  m’a  frappé  par  sa  propreté  et  même,
&amp;lt;lans  une  certaine  mesure,  par  son  «  confort  ».  Munies  de
salle  de  bains,  d’eau  froide  et  chaude  en  abondance,  bien
exposées,  fournies  de  commodités  fort  appréciables,  entourées ­
  de  jardins  agréables  et  coquets,  ces  maisons  constituent
une  habitation  dont  se  contenteraient  beaucoup  de  ménages
parisiens  privés  de  lumière  et  d’air  dans  les  rues  populeuses
de  Belleville  et  de  Ménilmontanl,  et  même  beaucoup  de
paysans,  logés  dans  de  véritables  tanières  pour  échapper  à
l’abominable  impôt  français  des  portes  et  fenêtres.

V.  Les  usines  Palmer.
Longtemps,  les  usines  Palmer  furent,  sur  la  Tyne,  en
vVngleterre  et  dans  le  monde,  les  rivales  des  usines  Armstrong. ­
  Puis,  devant  la  nécessité  de  grouper  leur  commune
énergie  industrielle,  pour  supporter  plus  aisément  le  contrecoup ­
  redoutable  de  la  concurrence  allemande  et  américaine,
comme  aussi  pour  résister  efficacement  aux  revendications
ouvrières,  les  deux  grands  établissements  ont  fini  par  s’entendre ­
  :  aujourd’hui,  une  association  de  fait  les  rend  soliilaires
  l’un  de  l’autre  et  concentre  dans  leurs  mains  la  plus
grande  force  organisée  de  la  construction  navale  britannique.
Les  chantiers  et  usines  Palmer  sont  situés  à  J  arrow,  sur
la  rive  droite  de  la  Tyne,  à  quehpies  kilomètres  de  l’estuaire.
Ils  furent  fondés  en  i85i  par  M.  Charles  Palmer,  originaire
        <pb n="312" />
        LE  PllOHLKME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.

292
de  South-Shields,  et  par  son  frère  Georçjes,  qui  s’associèrent
sous  la  raison  sociale  :  «  Palmer  frères  et  C‘®  ».
M.  Georges  Palmer  s’étant  ensuite  retiré,  son  frère  prit
seul  en  mains  la  direction  de  l’entreprise,  agrandit  les  chantiers, ­
  modifia  leur  matériel,  les  accrut  de  fonderies  de  fer.
En  i8G5,  la  maison  devint  une  «  limited  Company  »  et  l’est
demeurée.
Jarrow  —  qui  compte  4o,ooo  habitants  —  vit  de  l’usine.
Aux  heures  de  travail,  la  petite  ville  est  calme,  silencieuse,
comme  morte  ;  mais  que  la  cloche,  donnant  le  signal  de  la
sortie  des  ateliers,  sonne,  et  c’est  aussitôt,  dans  les  rues
droites  de  la  cité,  un  mouvement  énorme  et  soudain  une
galopade  de  gamins  courant  au-devant  de  leur  père,  une
apparition  brusque  de  ménagères  surgissant  au  seuil  du
«  home  »  pour  apercevoir  plus  tôt  leur  mari.
L’impression  première  que  donne  l’usine  Palmer  —  où
l’on  n’est  admis  à  pénétrer  qu’après  des  formalités  assez
semblables  à  celles  queje  subis  à  Elswick  —  ne  lui  est  pas
très  favorable  ;  il  semble  qu’un  inexprimable  désordre  y
règne  ;  la  matière  première  y'paraît  sans  valeur,  tant  on  la
trouve  abondante  à  chaque  pas,  sous  forme  de  cornières,  de
tôles  gisant  à  terre,  de  monceaux  de  charbon  et  de  coke
écroulés  sur  le  sol.  Cette  impression  ne  tarde  pas  à  s’atténuer, ­
  chassée  qu’elle  est  de  l’esprit  par  la  sensation  bien
autrement  puissante  et  forte  du  labeur  considérable  qui  s’accomplit ­
  ici.  ‘
L’établissement  Palmer  se  développe  au  bord  de  la  Tyne
sur  un  front  de  plus  d’un  kilomètre.  Il  réunit,  en  sa  vaste  et
bruyante  agglomération,  une  série  de  chantiers  de  construction ­
  —  cales  diverses,  batiments  pour  la  fabrication  des
machines  et  des  chaudières,  fonderies  d’acier,  hauts  fourneaux, ­
  etc.  Une  multitude  de  cheminées  obscurcissent  l’air
de  leurs  nuages  épais  de  fumée  ;  et  la  nuit,  c’est  un  spectacle
        <pb n="313" />
        LES  CIIAMIERS  DE  LA  TYNE  ET  DE  LA  WEAR.  2^3
faiilrtstique  f|iie  celui  du  panorama  de  rimmense  établissement, ­
  incendié  par  les  lueurs  aveuglantes  des  fours  en  pleine
ignition.
L’usine  reçoit  directement  le  charbon  des  houillères  voisines; ­
  le  minerai  de  fer  lui  arrive,  soit  des  exploitations
anglaises,  soit  des  riches  gisements  espagnols;  de  ce  charbon
et  de  ce  minerai  brut,  elle  tire,  par  ses  propres  moyens,  les
admirables  navires  que  son  industrie  crée  depuis  la  quille
jusqu’à  la  pomme  du  mat.
C’est  eu  i854,  au  moment  de  la  guerre  de  Crimée,  (jue
les  chantiers  Palmer  construisirent  leur  premier  navire  de
guerre  cuirassé,  sorte  de  batterie  flottante,  qu’on  nomma
la  Terror.  Cela  n’eût  pas  suffi  à  fonder  leur  réputation,  la
Terror  n’ayant  [)as  fait  grand  ouvrage.  Heureusement  pour
eux,  ils  out  lancé  par  la  suite  un  grand  nombre  de  navires
de  guerre,  (pii  devinrent  célèbres,  les  mastodontes  de
14,000  tonnes  nommés  Resolution,  Revenge,  Russell,  etc.,
etc.  C’est  de  leurs  cales  que  sortirent  les  infortunés  navires
espagnols  Marin-  Teresa,  Viscaya  et  Alniirante  Oquendo,
&amp;lt;|ui  furent  écrasés  par  la  flotte  américaine  de  l’amiral  Sampson ­
  dans  le  combat  naval  de  Santiago.
Le  cuirassé  Russell,  (pie  l’on  venait  de  lancer,  était  en  voie
d’armement  au  moment  où  je  me  trouvais  à  l’usine  de  Jarro ­
  w  ;  j’ai  pu  visiter  cet  échantillon  remarquable  de  l’art  naval ­
  anglais.  Long  de  12.3'",45,  large  de  2.3  mètres,  ayant  un
déplacement  de  i4,ooo  tonnes  et  mû  par  des  machines  de
18,000  chevaux,  il  semble  avoir  accumulé,  pour  sa  défense,
toutes  les  protections  possibles  :  des  cuirasses  de  178  millimètres ­
  d’épaisseur  en  acier  durci  protègent  ses  flancs  ;  des
blockhaus  de  3o5  millimètres  d’acier  harveyé  abritent  ses
gros  canons;  le  pont  principal,  qui  forme  le  toit  du  réduit
cuirassé,  a  5i  millimètres  d’épaisseur  entre  les  barbettes  qu’il
entoure  et  26"”",5  à  l’avant;  le  pont-milieu  a  25"^"b5  d’épais-
        <pb n="314" />
        LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.

294
seur  à  la  partie  horizontale  située  à  76  centimètres  au-dessus
de  la  ligne  d’eau  au  centre;  enfin,  le  pont  inférieur  a  25  millimètres ­
  d’épaisseur  à  l’avant  de  la  barbette-avant  et  5i  millimètres ­
  à  l’arrière  de  la  barbette-arrière.  Les  deux  tourelles
barbettes  en  ligne  de  quille,  l’une  à  l’avant,  l’autre  à  l’arrière,
ont  280  à  254  millimètres  d’acier  harveyé  et  sont  mancruvrées
  par  des  machines  hydrauliques.
Plus  de  deux  cents  ouvriers  travaillaient  sur  le  Russell,
boulonnant  les  casemates,  les  abris,  les  boucliers,  les  520
compartiments  étanches  imaginés  par  l’art  de  l’ingénieur
pour  préserver  ce  cuirassé  des  coups  mortels  de  l’artillerie.
Que  deviendront  ces  protections,  que  vaudront  ces  eHorts
en  face  de  la  torpille  ou  du  sous-marin?...
*
*  *
Les  chantiers  Palmer  ne  construisent  pas  que  de  grands
navires  de  guerre,  bien  qu’ils  se  disposent  à  mettre  en  chantier ­
  des  cuirassés  de  18,000  tonnes,  de  nombreux  torpilleurs
et  destroyers;  ils  lancent  aussi  beaucoup  de  navires  de  commerce, ­
  de  magnifiques  paquebots,  des  cargos,  des  pétroliers
(notamment  pour  des  compagnies  allemandes  et  américaines). ­
  Ils  produisirent  récemment  toute  une  série  de  gros
cargo-boats  portant  de  8,000  à  io,5oo  tonnes  et  destinés  au
commerce  des  bestiaux  avec  l’Amérique.  Ces  navires  coûtèrent ­
  aux  armateurs  entre  70,000  et  90,000  £,  ce  qui  n’a
rien  d’exagéré  étant  donné  le  soin  avec  lequel  ils  furent
construits.
Les  usines  Palmer  possèdent,  en  effet,  un  personnel  ouvrier ­
  de  premier  ordre,  en  même  temps  qu’un  outillage  perfectionné; ­
  beaucoup  de  leurs  machines  sont  mues  par  l’électricité; ­
  les  riveuses  et  marteaux  pneumatiques,  les  forets
électriques,  etc.,  y  sont  employés  sur  une  grande  échelle.
        <pb n="315" />
        LES  CHANTIERS  DE  EA  TYNE  ET  DE  LA  WEAR.  2^5
La  partie  de  Tusiiie  où  s’opère  la  fabrication  des  chaudières ­
  et  des  machines  est  surtout  intéressante;  sa  production ­
  atteint,  dans  une  année,  5o  chaudières  et  34  machines
pour  des  navires  de  fort  tonnaije.  Toutes  les  catégories
d’appareils  moteurs,  militaires  ou  commerciaux,  y  sont
construits,  dans  de  vastes  hangars  remarquahlement  aménagés. ­
  Il  sort  de  ces  ateliers  des  machines  verticales,  horizontales, ­
  simples,  compound,  à  triple  et  à  (piadruple  expansion;
«les  chaudières  multituhulaires,  etc.  A  coté  d’eux,  plusieurs
grues  à  vapeur,  les  sheerleys,  hantes  de  45  mètres  et  d’une
force  de  120  tonnes,  servent  à  descendre  dans  l’intérieur
des  navires  les  appareils  moteurs.  De  grands  bassins,  de
t5o  mètres  à  200  mètres  de  lompieur,  sont  utilisés  pour
l’armement  ou  les  réparations  de  la  Hotte.
La  forge,  les  laminoirs,  les  fonderies,  les  hauts  fourneaux,
captivent  également  l’attention  du  visiteur.  Les  usines  Palmer ­
  comptent  5  hauts  fourneaux,  élevés  de  26  mètres,  larges
«le  4  à  8  mètres,  pro«luisant  environ  200,000  tonnes  de  matières ­
  par  an  ;  l’aciérie  est  admirablement  installée.  Dans
Tardent  foyer  blanc,  gui  crève  parfois  de  ses  Hammes  jaillissantes ­
  les  hricpies  réfractaires,  les  ouvriers,  la  face  inondée
de  suenr,  jettent  des  lingots  de  fer  qui  tombent  en  faisant
clapoter  le  métal  en  fusion.  Au  bas  des  fours,  de  vastes
moules  recueillent  le  métal  liipiide  et  le  transforment  en
barrots  «pii,  portés  à  l’incandescence,  vont  rouler  sous  le
laminoir,  se  tasser,  s’amincir,  jusqu’au  moment  où,  trauslormés
  en  un  long  ruban  de  cornières,  ils  sont  découpés  aux
dimensions  convenables  par  la  scie  mécanitpie.
Douze  kilomètres  de  rails  desservent  les  chantiers  et  les
ateliers.  La  fièvre  du  mouvement  est  telle,  qu’au  milieu  de
ce  peuple  de  10,000  ouvriers,  de  ce  va-et-vient  incessant
des  wagons  transportant  les  résidus  des  fonderies,  les  tôles,
les  barrots,  le  charbon,  le  sable,  de  cette  course  incessante
        <pb n="316" />
        296  ,  LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.
de  locomotives  remorquant  le  métal  en  iusion,  le  visiteur  se
demande  plus  d’une  fois  s’il  est  dans  un  chantier  de  constructions ­
  navales  ou  dans  quelque  énorme  qarc  industrielle.
La  perspective  de  la  Tyne  et  du  sliipi/ard  où  les  carcasses
&amp;lt;les  steamers  dressent  dans  les  airs  le  sipielctte  de  leurs
lianes  ne  tarde  pas,  il  est  vrai,  à  le  rappeler  à  la  réalité.
*
*  *
'  Parmi  les  autres  usines  navales  de  la  Tyne  dont  il  convient ­
  en  ces  notes  brèves  de  siqnaler  l’importance,  je  dois
citer  la  Northumberland  Shiplniildum  O,  (pii  lance  des
steamers  de  1\^oqo  à  5,000  tonnes;  les  établissements  de
Robert  Stephenson,  de  John  Readhead  et  lils,  qui  construisent ­
  des  navires  d’un  tonnage  variant  entre  3,000  et  /i,ooo
tonnes;  l’usine  Hauthorn,  Leslie  et  C‘®,  qui  fabrique  de  superbes ­
  paipiebots  et  travaille  poui-  l’Amirauté;  les  chantiers
W.  M.  Dobson  et  C‘®,  la  Tyne  iron  Shipbuilding  G‘*,  etc.
Le  groupe  de  Newcastle,  North-Shields,  South-Shields,
par  la  force  de  ses  chantiers,  son  admirable  situation  au
point  de  vue  du  marché  des  matières  premières  et  la  puissante ­
  organisation  de  ses  ateliers  mécaniques,  paraît  encore
destiné  à  accroître  sa  production  déjà  énorme.  Un  certain
lléchissement  dans  les  commandes  se  produisait  au  moment
(le  mon  passage  en  celte  région  ;  si  ce  lléchissement  s’accentue, ­
  il  aura  pour  eilet  d’abaisser  le  prix  de  la  construo
lion  et  par  conséquent  de  rendre  dangereuse,  eii  l’obligeant
à  chercher  partout  et  à  tout  prix  des  clients,  la  concurrence
des  établissements  de  la  Tyne  pour  les  chantiers  étrangers,
pour  les  nôtres  en  particulier.
Yî.  Les  chantiers  de  la  Wear.
Sunderland  n’est  pas  une  ville  gaie  ;  noyée  dans  une
atmosphère  épaisse  et  noire,  mal  à  l’aise  sur  les  bords  d’une
        <pb n="317" />
        LES  CHANTIERS  DE  LA  TYNE  ET  DE  LA  WEAR.  297
rivière  encaissée,  d’aspect  banal  par  ses  maisons  sans  caractère, ­
  ses  rues  rectilÍ9nes,  elle  n’oiïre  au  touriste,  comme
cui'iosité,  que  la  vue  d’un  beau  pont  en  fer  d’une  seule  arche
de  78  mètres  d’ouverture  et  dont  le  tablier  est  assez  élevé
au-dessus  de  la  Wear  pour  laisser  passer  de  hauts  trois-mâts.
Mais,  en  revanche,  elle  fournit,  en  ce  qui  touche  les  constructions ­
  navales,  un  ample  champ  d’observations
Le  port  de  Sunderland,  situé  dans  le  comté  de  Durham,
à  l’embouchure  de  la  Wear  sur  la  mer  du  Nord,  est  en  effet
l’un  des  plus  qrands  centres  du  monde  pour  la  construction
des  navires  marchands  à  vapeur;  il  occupe,  après  Glasqow
et  Newcastle,  le  troisième  rang  dans  cette  industrie.
Sunderland  a  construit  en  1900  trois  navires  de  moins
qu’en  1899,  mais  /|8,3oo  tonnes  de  plus  —  70  navires  jaugeant ­
  262,780  tonnes  au  lieu  de  73  navires  jaugeant  267,955
tonnes.  Sur  celte  Hotte  sortie  de  la  Wear,  quatre  bâtiments
•ont  été  lancés  pour  le  compte  d’armateurs  français;  c’étaient  :

Le  Diégo-Snarez  .  ,
La  Villc-de-Majunga.
\JAline-MonlveaU,  .
La  Cymodocée.  .  .  .

4,22Ü  tonnes  brutes,  3oo  chevaux  de  force.
4,537  —  3oo  —
1,043  —  i5(j  —
3,838  —  1  ,Q2o  (*)  —  •

Sur  la  Wear  comme  sur  la  Clyde  et  la  Tyne,  le  tonnage
des  navires  tend  à  augmenter  dans  des  proportions  considérables ­
  ;  en  i863,  date  à  laquelle  la  construction  en  fer  est
apparue  sur  cette  rivière,  171  navires,  jaugeant  au  total
70,400  tonneaux,  y  furent  construits,  ce  qui  donnait,  par
bateau,  une  moyenne  de  4io  tonnes.  Le  tonnage  moyen  est
maintenant  de  3,760.
Onze  navires  ont  l’an  dernier  dépassé  5,000  tonneaux
bruts.  En  1896,  MM.  William  Doxford  et  Sons  construisi-(i)

  Les  chevaux-vapem'  des  trois  premiers  navires  sont  nominaux,  ceux  du  Oi/z/iodoeée
  sont  indiijués.
        <pb n="318" />
        LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.

2(j8
rent  le  navire  américain  Ahjoa,  portant  7,675  tonnes  brutes.
C’est  le  plus  grand  navire  livré  jusqu’ici  par  Sunderland.
Six  chantiers  seulement,  sur  les  treize  que  compte  ce  port,
construisent  des  machines  et  chaudières  marines.  Ils  produisirent ­
  l’an  dernier  :

MM.  Geo  Clark  iA,..  24  navires  42,810  chevaux.

J.  Dickinson  et  Sons  ...  iC  —  29,004  —
Norlh-Easlcm  Marine  Kinjineerinçj
  C°  Ld  20  —  21,575  —
W.  Doxford  et  Sons  ...  7  —  20,870  —
W.  Allan  et  C°  Iß  8  —  12,900  —
Mac  Coll  et  Pollock  ii  —  3,9^0  —

Les  chantiers,  en  général,  n’ont  pas  de  fonderies.  Dans  la
{)lupart  des  cas,  les  constructeurs  de  la  Wear  achètent  les
pièces  fondues  à  des  maisons  spéciales  ;  c’est  ainsi  que  le
coulage  des  portes  de  çloisons  étanches,  des  écubiers,  des
cadres  et  volets  de  hublots,  etc.,  occupe  certains  établissements ­
  de  la  ville.
Ici,  l’industrie  s’approvisionne  de  charbon  dans  les  mines
du  comté  de  Durham,  où  l’on  compte  plus  de  cinquante
exploitations  houillères.  Sunderland  exporte  d’ailleurs  par
an  sur  le  continent  près  de  deux  millions  de  tonnes  de  ce
combustible.  Les  tôles,  les  cornières  viennent  du  même
comté,  où  sont  établis  plusieurs  hauts  fourneaux  et  laminoirs ­
  importants,  entre  autres  ceux  de  :
The  South  Durham  steel  et  Iron  C®  lA,  Stockton;
Dorman  Long  et  G®,  Mithlleshorough  ;
Coiiett  Iron  C°  L&amp;lt;t,  Blackhill;
Palmers  ÏA,  Jarrow;
Sir  Theodore  P  ry  et  G®  Ld,  Darlington  ;
Samuel  Jyzack  et  G°,  Sunderland.
La  plubart  des  shipyards  sont  raccordés  par  la  voie  ferrée
au  réseau  général  et  reçoivent  directement  chez  eux  les  ma-
        <pb n="319" />
        LES  CHANTIERS  DE  LA  TYNE  ET  DE  LA  WEAR.  299
licres  premières;  d’autres  s’approvisionnent  an  moyen  de
chalands  ;  qnelques-nns,  très  rares,  se  servent  de  chariots
pour  le  transport  de  leurs  tôles  et  cornières.  Le  prix  des  matières ­
  premières  à  Sunderland,  an  moment  où  je  m’y  trouvais, ­
  s’établissait  ainsi  :

Charbon,  io/3  la  tonne,  soil.  12^80
Fer,  jeO;io/o  la  tonne,  soit  1G2  5o
Acier,  XÖ/5/0  la  tonne,  soit  i.ôG  20

D’une  façon  qénérale,  les  chantiers  produisent  aussi  rapidement ­
  les  uns  que  les  antres  ;  il  n’y  a  pas  qrande  dillérence
entre  leurs  prix  ;  leur  ontillaqe  différant  peu,  les  salaires
étant  identiques,  la  matière  première  an  meme  compte,  il
s’ensuit  que  la  lutte  entre  eux  est  égale  et  que  les  prix  se
maintiennent  uniformes.
Vingt  mille  ouvriers  environ  sont  employés  dans  les  shipijarcls
  de  Sunderland,  qui  s’échelonnent  sur  une  distance  de
5  kilomètres,  le  long  de  la  Wear;  ils  se  répartissent  ainsi
entre  ces  divers  établissements  :

MM.  W.  Doxford  et  Sons  2,000  ouvriers.
Sir  James  Lain  g  et  Sons  L'^  2,000  —
Robert  Thompson  et  Sons  (2  chantiers).  .  .  i  ,5oo  —
J.  I&amp;gt;.  Thompsons  et  Sons  (2  clianfiers)  .  .  .  2,000  —
S.  P.  Austin  et  Son  1,000  —
Rartram  et  C®  1,000  —
Osbourne,  Graham  et  C®  800  —
J.  Mlumcr  et  C®  1,000  —
Sunderland  Shipbuildiiuj  C®  LJ  1,000  —
Priestman  et  C®  1,000  —
W.  Pickergsgill  et  C®  I.J  1,000  —
Short  Bros  2,000  —
Strand  Shipbuilding  C®  t.J  000  —

Deux  de  ces  chantiers,  ceux  de  MM.  J.  L.  Thompson  et
Sons  et  de  M.  Short  Bros,  utilisent  largement  l’énergie  électfique.
  Les  autres  se  servent  de  la  vapeur  ou  de  moteurs  à
gaz.
        <pb n="320" />
        3oO  l.K  PROHLKME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.
Tims  ces  étalilisseniciits  appartiennent  à  des  particuliers  ;
hieii  ({ne  dans  les  cinq  dernières  années  lieauconp  se  soient
transformés  en  sociétés  anonymes,  les  chantiers  sont  restés
entre  les  mains  des  fondât,enrs  ou  des  membres  de  leur  famille. ­
  L’état-major  y  est  des  {dns  réduits;  les  inqénieurs  ne
sont  jamais  nombreux  dans  un  de  ces  sliipijards;  souvent  il
n’y  en  a  qu’un.  11  a  sous  ses  ordres,  pour  clia({ue  branche
de  travail,  un  contremaître,  expert  dans  sa  partie.  Quant
aux  installations  des  bureaux,  il  serait  difficile  de  les  qualifier
de  luxueuses;  elles  m’ont  paru  simples,  et  a{){)ropriées  strictement ­
  aux  besoins  des  chantiers.
*
*  *

Les  prix  de  la  Wear  sont  léqèrement  inférieurs  à  ceux  de
la  Clyde  et  de  la  Tyne.  Un  navire  d’une  portée  en  lourd  de
5,000  à  G,000  tonnes  et  filant  9  nœuds  coûte  ici  environ
aoo  fr.  la  tonne  (soit  8  livres  sterlinq).  Ce  prix  s’augmente
si  la  vitesse  elle-même  du  cargo  s’accroît.  Les  chantiers  de
Sunderland  construisent  avec  une  grande  rapidité  ;  ils  demandent ­
  cimj  mois  pour  un  navire  du  tonnage  précité  et
trois  à  quatre  mois  pour  un  navire  d’une  jauge  moins  importante. ­
  Le  règlement  des  commandes,  sauf  conventions  spéciales, ­
  s’o{)ère  eu  général  de  la  façon  que  voici  :
A  la  signature  du  contrat,  l’armateur  verse  une  somme,
d’habitude  le  5  p.  100.  Cet  acompte,  toutefois,  n’est  pas
exigé  si  des  relations  préexistantes  le  rendent  inutile.  A  la
pose  de  la  quille,  un  nouvel  acompte  couvre  le  constructeur
de  la  valeur  de  cette  quille  (par  ra{)port  au  navire).  Puis,
viennent  les  aconqites  {lour  la  membrure^  la  coque,  le  lancement ­
  et  {’armement  du  navire.  Le  solde  est  généralement
versé  après  les  épreuves.
Sunderland  ne  construit  guère  ({uc  des  cargo-boats  ;  les
        <pb n="321" />
        LES  CHANTIERS  DE  LA  TYNE  ET  DE  LA  WEAR.

3oi

I

seuls  types  de  machines  qui  soient  placées  à  bord  de  ces
navires  sont  les  compound  et  les  machines  à  triple  expansion. ­
  Les  usines  de  la  réqion  envoient  en  France  un  certain
nombre  de  pièces  forqées,  étambots,  étraves  et  barres  de
(piilles  ;  mais  ce  commerce  e^st,  en  somme,  borné  à  quelques
échantillons  assez  rares.
Dans  les  moments  d’accalmie,  les  constructeurs  de  Sunderland ­
  construisent  fréipiemment,  en  spéculation,  des  duplicata ­
  de  navires  qu’ils  ont  déjà  fournis  à  leur  clientèle.  Ils  se
débarrassent  toujours  avantaqeusement  de  ces  navires,  quand
vient  la  reprise  des  alfaires  ;  en  effet,  les  armateurs  sont  enchantés ­
  d’avoir  tout  prêts  et  sous  la  main  les  bâtiments  dont
l’abondance  de  fret  exiqe  l’acquisition.
Le  chômaqe  est  rare  :  car  tous  les  chantiers,  à  moins
d’un  calme  extraordinaire,  ont  généralement  devant  eux  une
année  de  travaux  assurés.  C’est  le  cas  en  ce  moment.  Bien
(pi’il  n’y  ait  pas  à  proprement  parler  de  bourse  de  navires  à
Sunderland,  ou  y  trouvii  des  courtiers  qui  effectuent  les
achats  et  ventes  de  hàtiments.  Par  leur  entremise,  trente  ou
quarante  navires  sont  annuellement  l’objet  d’échanqes  sur
cette  place.  Les  transactions  portent  en  général  sur  de  vieux
navires,  dont  les  armateurs  de  Sunderland  —  (pii,  au  nombre ­
  de  .37,  possèdent  une  flotte  de  220  vapeurs  environ
tiennent  à  se  débarrasser.  .

*
*  *
Parmi  les  chantiers  de  Sunderland,  (ju’en  compagnie  de
notre  aimable  compatriote,  M.  Edmond  de  Werpë,  agent
consulaire  de  France  par  intérim,  j’ai  pu  visiter,  l’un  de  ceux
qui  m’ont  le  plus  frappé  est  l’établissement  de  MM.  William
Doxford  et  Sons.
Un  type  absolument  spécial  de  navire,  dont  MM.  William
        <pb n="322" />
        3o2  .  LE  PUOHLÈME  DE  IA  MARINE  MARCHANDE.

Doxford  et  (ils  sont  les  inventeurs  et  pour  lequel  ils  ont  pris
un  brevet,  y  est  en  eilet  construit  sur  une  larqe  échelle  :  c’est
le  Turret  steam  ;  sa  forme  est  étrange  et  ne  ressemble  à  aucune ­
  de  celles  (|ue  l’on  est  accoutumé  à  voir  :  ipi’on  se  représente ­
  en  effet  un  navire  dont  le-pont  n’a  comme  largeur  ipie
la  moitié  de  celle  de  sa  coque,  à  la  llottaison  !  M.  Doxford
fils,  qui  me  faisait  les  honneurs  de  son  établissement,  a  bien
voulu  me  donner  lui-même  les  renseignements  (jui  suivent
sur  ce  singulier  bâtiment.
C’est  en  1892  que  le  jiremier  navire  de  ce  type,  inventé
par  M.  Doxford,  a  été  mis  à  l’eau.
11  fut  construit  sous  la  surveillance  spéciale  du  bureau
Veritas  leijuel  faisait  preuve,  (ui  acceptant  de  le  classer,  d’une
véritable  initiative,  car  ce  n’est  (pie  plus  tard  (pie  le  Lloyd’s,
&amp;lt;jui  avait  déjà  refusé  d’enregistrer  les  premiers  navires  pétroliers, ­
  se  décida  à  l’admettre  en  bonne  place  sur  ses  fameux
registres.
Le  premier  turret  steam  avait  85'",34  de  longueur  entre
perpendiculaires,  ii*",58  de  largeur,  ()'",94  de  creux  sur
quille,  1,970  tonneaux  de  jauge  brute,  1,266  toniuiaux  de
jauge  nette,  un  tirant  d’eau  en  charge  de  S'",49,  une  cajiacité
  de  4,459  mètres  cubes  pour  une  cargaison  de  grains  (ce
qui  donne  une  proportion  de  i24,4  du  tonnage  net  et  une
portée  de  3,200«tonnes,  y  compris  l’approvisionnement  en
charbon).
A  jauge  nette  égale,  il  portait  donc  beaucoup  plus  qu’aucun ­
  autre  navire.
(juand  le  premier  turret  fut  lancé,  personne,  à  part  ses
inventeurs  et  constructeurs,  n’avait  confiance  en  lui.  Il  trouva
pourtant  un  acquéreur  en  la  personne  d’un  grand  armateur
anglais,  M.  Petersen,  de  Newcastle,  esprit  entreprenant  et
hardi.  Essayé  dans  une  traversée  de  l’Atlantique,  le  navire
subit  en  route  une  forte  tempête,  mais  se  comporta  admiia-
        <pb n="323" />
        LES  CIIANTIKUS  DE  LA  TYNE  ET  DE  LA  WEAR.  3o3

i)Ieinent;  il  tint  tôle  à  la  mer  courroucée  et  resta  en  travers
(le  lames  énormes  durant  tout  le  temps  —  plus  d’uue  heure!
—  que  la  machine  dut  stoj)per.
11  n’embarqua  pas  un  seul  coup  de  mer;  ses  roulis  étaient
doux  et  ne  dépassèrent  jamais  3o°  de  chaque  bord.  L’épreuve
(Hait  faite  ;  le  turret  fut  reconnu  un  excellent  marin  eu  même
temps  (ju’uii  carqo-boat  perfectionné.  L’armateur  en  fut  si
satisfait  (pi’il  lit  ensuite  construire  par  la  maison  Doxford,
une  douzaine  de  navires  du  même  type.
Au  point  de  vue  de  la  solidité,  comme  l’a  indiqué  dans
un  intéressant  travail  M.  L.  Midier,  la  supériorité  du  nouveau ­
  type  est  très  marquée.  En  effet,  les  ponts  de  côté,
c’est-à-dire  le  dessus  des  parties  convexes  des  murailles
extérieures,  sont  continus  de  l’avant  à  l’arrière.  Les  tôles
tpii  les  forment  ont  la  même  épaisseur  (pie  celles  du  bordé
(extérieur  et  elles  sont  en  ligne  droite  tout  du  long,  caril  n’y
il  pas  de  touture.  Les  murailles  offrent  une  ligne  continue
des  tôles  du  bordé  disposées  pratiquement  dans  le  plan  vertical. ­
  On  a  aussi  une  paire  d’«  angles  »  continus,  de  chaque
bord,  s’étendant  sur  toute  la  longueur  et  augmentant  beaucoup ­
  l’endurance  de  la  structure.
Le  pont  supérieur,  ou  ((  turret  deck  »,  s’étend  au  même
niveau,  depuis  l’avaut  jusqu’à  un  point  assez  éloigné
de  l’arrière  du  milieu,  où  il  se  relève  un  peu  pour  continuer ­
  ainsi,  à  ce  niveau,  jusqu’à  l’arrière.  Cette  élévation
de  la  partie  arrière  du  pont  a  pour  but  d’augmenter  la  capacité ­
  réservée  aux  marchandises  afin  que  le  tirant  d’eau  du
navire,  avec  un  chargement  homogène,  soit  un  peu  plus
fort  à  l’arrière  (ju’à  l’avant.
Les  machines  et  chaudières  sont  placées  tout  à  fait  à  l’arrière ­
  du  navire,  disposition  (|ui  supprime  le  «  tunnel  »  tout  en
étant  avantageuse  pour  la  solidité  de  la  coustiuction.  En
effet,  l’emplacement  des  machines  et  chaufferies  dans  le
        <pb n="324" />
        LE  PROBLEME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.

3o4
milieu  du  navire  rend  celle  partie  plus  légère  que  les  exlrémilés
  où  se  Irouvent  les  cales  à  marchandises  elil  en  résulle,
avec  grosse  mer,  une  grande  l'aligne  de  l’avant  ou  de  l’arrière.
Avec  le  chargement  dans  la  partie  centrale,  les  variations  des
courbes  du  déplacement  et  des  poids  sont  réduites  à  leur
minimum.  En  d’autres  termes,  la  légèreté  se  trouve  aux
extrémités  quand  le  navire  est  chargé,  c’est-à-dire  là  où  elle
devrait  toujours  exister.  Eidin,  avec  les  machines  à  l’arrière,
le  tirant  d’eau  est  plus  fort  à  l’arrière,  lorsque  le  navire  est
allégé,  ce  qui  donne  plus  d’immersion  au  propulseur.
Avec,  le  pont  «  Turret  »  qui  se  trouve  dégagé  sur  la  grande
partie  de  sa  longueur,  on  a  une  grande  longueur  de  p  inneaux.
  Ceux-ci  sont  au  nombre  de  trois  :  un  au  milieu,  desservi ­
  par  deux  mats  de  charge,  l’un  sur  l’avant  du  ronde  de
passerelle  et  l’autre  entre  le  mâtereau  de  l’arrière  et  la  cheminée. ­
  Ces  longs  panneaux  facilitent  beaucoup  l’arrimage,
la  rapidité  des  opérations  de  chargement  et  de  déchargement ­
  et  surtout  rembarquement  des  colis  de  grandes  dimensions. ­

La  disposition  du  turret  offre  encore  de  grands  avantages
pour  le  chargement  de  grain  en  vrac.  Le  déplacement  du
grain  qui  peut  se  produire,  an  roulis,  et  qui  a  souvent  pour
conséquence  d’occasionner  une  bande  dangereuse  pour  les
navires  ordinaires,  ne  peut  rien  amener  de  pareil  sur  un  navire ­
  de'  ce  type,  à  cause  de  sa  forme  [)articulière  dans  le
haut.  L’équipage  est  logé  sous  le  gaillard,  le  capitaine  et  les
officiers  dans  le  ronfle  de  passerelle  et  les  mécaniciens  sur
l’arrière.  L’éipiipage  a  ses  baignoires  et  d(;s  logements  confortables ­
  avec  des  couchettes  en  fer  pourvues  de  fonds  à
ressorts,  etc.
Ces  navires  se  distinguent  encore  par  beaucoup  d’autres
qualités,  tels  qu’une  grande  stabilité  et  une  remarquable
facilité  d’arrimage,  les  matières  se  phujant  d’elles-mérnes
        <pb n="325" />
        LES  CHANTIERS  DE  LA  TYNE  ET  DE  LA  WEAR.  3o5

dans  la  cale.  J’ai  sous  les  yeux  une  photographie  de  Tun  de
ces  Turreis  qui  le  montre  transportant  une  cargaison  de
hois  placée  non  pas  à  l’intérieur  du  navire,  comme  on  pourrait ­
  le  croire,  mais  à  l’extérieur,  attachée  sur  les  côtés  !
Si  j’ai  beaucoup  insisté  sur  ce  type  de  cargo-boat,  c’est
qu’il  est  peu  connu  en  France  ;  il  me  suffira  d’ailleurs,  pour
montrer  que  les  armateurs  doivent  apprécier  ses  qualités,
d’indiquer  qu’en  huit  ans,  les  chantiers  Doxlbrd  ont  lancé
53  turret  steams.  Les  Allemands,  les  Norvégiens,  les  armateurs ­
  de  Bilbao  sont  leurs  principaux  acheteurs.  Enfin,  certains ­
  constructeurs  de  Sunderland,  frappés  de  la  façon  en
quelque  sorte  «  automaticpie  »  dont  s’opérait  l’arrimage  des
marchandises  en  vrac  dans  de  tels  navires  ont  cherché  à
imiter  le  turret,  mais  en  lui  donnant  une  forme  plus  carrée.
L’imitation,  en  pareil  cas,  est  évidemment  la  consécration
du  succès.
Il  suffit  d’ailleurs  de  parcourir  les  chantiers  Doxford  pour
se  convaincre  de  leur  prospérité  ;  beaucoup  de  machines
n’ont  pu  trouver  place  sous  les  hangars  trop  étroits  et  fonctionnent ­
  en  plein  air  ;  pas  une  cale  n’est  vide  ;  les  ouvriers
travaillent  pour  ainsi  dire  les  uns  sur  les  autres.  Enfin,  détail ­
  qu’on  me  donne  au  sortir  de  l'établissement,  MM.  Doxford ­
  et  Sons  ont,  l’an  dernier,  recueilli  pour  leur  part  personnelle ­
  le  coquet  bénéfice  de  £  62,000  (soit  i,3oo,ooo  fr.)bien
(ju’ils  aient  déposé  une  réserve  de  £  20,000  (5oo,ooo  fr.)  au
fonds  d’amortissement.  Comment  pourrait-on  contester,
après  cela,  que  le  «  turret  steam  »  ait  du  bon...  au  moins
pour  ses  constructeurs?
        <pb n="326" />
        CHAPITRE  VIH

LA  QUESTION  OUVRIÈRE

I.  L’habileté  professionnelle.
C’est  par  Sunderland  que  j’ai  terminé  la  série  de  mes  visites ­
  aux  chantiers  anqlais.  H  ent  été,  certes,  intéressant  de
parcourir  d’antres  centres  encore,  Hnll,  Stockton,  Middleshoronqh,
  etc.  Mais  je  savais  n’y  pouvoir  rien  trouver,  touchant ­
  l’organisation  générale  des  chantiers,  leur  puissance
de  production,  leur  prospérité,  leurs  prix,  que  je  n’eusse
appris  déjà  dans  les  trois  régions  oh  domine  l’industrie  des
constructions  navales,  les  districts  de  la  Clyde,  de  la  Tyue,
de  la  Wear.
Je  n’y  aurais  pas  davantage  recueilli  des  éléments  nouveaux ­
  d’appréciation  sur  une  question  &amp;lt;pie  je  me  suis  jusqu’à
présent  abstenu  de  traiter,  réservant  à  son  examen  la  place
spéciale  et  l’extension  qu’elle  mérite,  et  qu’il  est  temps  maintenant ­
  d’aborder  —  je  veux  d  re  la  question  de  la  maind’œuvre.

(]’est  là,  en  elTet,  nn  des  nécessaires  éléments  d’appréciation ­
  du  problème  qui  nous  occupe  :  on  connaîtrait  mal  ce
dernier  si  l’on  négligeait  de  déterminer,  parmi  les  données
complexes  qui  influent  sur  sa  solution,  l’importance  et  le
rôle  de  la  question  ouvrière.  L’enquête  qui  précède  nous  a
conduit  à  la  constatation  indiscutable  de  la  supériorité  de
l’industrie  anglaise  des  constructions  navales  sur  la  nôtre.
Nous  avons  discerné  et  dégagé  les  mauilèstations  et  les
        <pb n="327" />
        .  \

%

LA  QUESTION  OUVRIERE.

%  ;

%

s»

O.

causes  de  cette  supériorité.  Mais  toutes?  Non;  t^i^ti^aüoiu^y  '
laite  à  la  main-d’œuvre  eu  Angleterre  ii’est-elle

un  des  facteurs  de  cette  prospérité  ?  Et  dans  (juelle  mesure
alors,  et  pour  ipielle  part  y  iutervieut-elle  ?
La  supériorité  des  chantiers  anglais  sur  les  nôtres  s’affirme
essentiellement,  avons-nous  dit,  par  la  rapidité  plus  grande
&amp;lt;le  la  construction  et  par  le  meilleur  marché  des  prix.  Il  convient ­
  de  rechercher  en  guelle  manière  l’ouvrier  de  la  construction ­
  navale  contrihue  à  ce  résultat.  Si  les  Anglais  construisent ­
  plus  rapidement  que  nous,  n’est-ce  pas  parce  que
la  division  raisonnée  du  travail,  l’organisation  méthodique
de  l’apprentissage,  la  spécialisation  très  caractérisée  des  différentes ­
  catégories  d’ouvriers  et  le  système  du  travail  aux
pièces  ont  permis  aux  chantiers  anglais  de  se  constituer  uu
personnel  exceptionnellement  habile  et  diligent  ?  Et  d’autre
part,  les  prix  anglais  de  la  construction  navale,  moins  élevés
que  les  nôtres,  seraient-ils  dus,  d’aventure,  au  meilleur
marché  de  la  main-d’œuvre  ?
L’examen  de  ces  deux  questions  va  nous  apporter  une  réponse ­
  affirmative  à  la  première,  négative  à  la  seconde.  Les
chantiers  anglais  sont  pourvus  d’un  personnel  d’ouvriers
remarquable  par  ses  capacités  professionnelles  ;  mais  ces
ouvriers,  très  fortement  organisés  jiour  la  défense  de  leurs
intérêts  de  classe,  ont  su  obtenir  pour  la  rétribution  de  la
main-d’œuvre  des  conditions  beaucoup  plus  rémunératrices
&amp;lt;pie  leurs  camarades  Iraiiçais.  La  construction  navale  eu
Angleterre  produit  plus  vite  et  à  meilleur  compte  qu’eu
Erauce,  avec  un  personnel  ipii  fournit  pourtant  moins  d’heures ­
  de  travail  par  jour  et  qui  est  payé  plus  cher.  Nous  allons
voir  comment  ces  aflirmatioiis,  eu  apparence  contradictoires,
se  concilient  et  collaborent  pour  un  même  résultat.
Est-ce  chimère  d’utopiste  et  de  rêveur  que  de  prévoir,
dans  l’immense  avenir,  le  jour  où  l’incessant  progrès  des  in-
        <pb n="328" />
        •  (i)  An  question  ouvrière  en  Angleterre,  p.  33C.

3()8  LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.
veillions  mécaniques,  perleclionnant  jusqu'au  procliqe,  désormais ­
  possible,  rorqaiiismc  harmonieux  de  la  machine  cl
mcllant  dans  son  qeslc  inconscienl  d’aulomate  loute  l’adresse
sublile  cl  réllécliie  du  qesle  humain  formidablemeut  mulliplié,
  aura  rendu  iuulile  et  vaine  celte  habileté  proléssionuelle
  que  le  travailleur  industriel  acquérait  par  un  studieux
apprenlissaqc  et  dont  il  était  justement  fier?  Assurément,
nous  sommes  encore  loin  de  l’échéance  inévitable  où  l’ouvrier ­
  devra  croiser  ses  bras  vaincus  devant  la  machiiic-i'ée
accomplissant  seule,  avec  une  précision  iidailliblemcnt  calculée, ­
  telles  besognes  qui  demandent  aujourd’hui  au  travailleur ­
  des  soins  et  des  labeurs  successils,  sinon  même  la
collaboration  multiple  de  la  division  du  travail.  Mais  déjà
cependant,  nous  vivons  les  temps  d’évolution  pro  ion  de  où
la  machine,  en  maintes  industries,  assumant  la  tache  qui
requérait  auparavant  le  mûr  discernement  du  prol'essionuel,
UC  réclame  plus  que  l’aide  d’un  ouvrier  sans  connaissances
lechniquei,  d’un  simple  manœuvre,  lui  apportant  la  matière
]&amp;gt;remière  qu’elle-méme  transforme  sans  le  secours  d’aucun
autre  auxiliaire.
Sans  doute,  cetenvahissemcntde  la  machine  ii’a  pas  pris  partout ­
  les  mêmes  proportions.  S’il  y  a  des  industries  qu’elle  ait
iléfiuitivement  conquises,  il  en  est  d’autres  où  l’habileté  technique ­
  de  1  ouvrier  délie  encore  cette  redoutable  concurrente
et  où  l’aptitude  du  spécialiste  conserve  sa  valeur  et  sou  rang.
«  Parmi  les  grandes  industries  dans  lesquelles  la  capacité
professionuelle  de  l’ouvrier  tient  encore  une  large  place,  dit
M.  de  Rousiers  ('),  la  plus  importante  et  la  plus  caractéristique ­
  est  celle  du  fer.
.  «  Soit  dans  la  métallurgie  proprement  dite,  soit  dans  les
nombreuses  utilisations  du  fer  pour  la  construction  des  navi-
        <pb n="329" />
        LA  QUESTION  OUVRIERE.  3oÇ)
res,  (les  locomolives,  des  macliiiies,  ou  a  recours  à  des  ouvriers ­
  habiles  soumis  à  iiu  appreutissa()e  proloiujé  ;  les  forces
juiissaiiles  dont  ils  disposent,  par  le  fait  des  machines,
multiplient  prodigieusement  le  résultat  de  leurs  efforts  ;
mais  c’est  à  eux  gu’iucombe  le  soin  de  diriger  cet  effort,
d’en  régler  l’emploi  suivant  leurs  coiiuaissauces  techniques,
«  La  marque  distinctive  de  ces  industries,  c’est  ipi’iiue
partie  notable  des  machines  qu’elles  emploient  ont  pour  but
de  mettre  une  grande  force  au  service  d’un  ouvrier  habile  et
capable  de  ce  di.ceruemeut,  de  ce  coup  d’œil,  que  donnent
seules  une  longue  habitude  et  une  faculté  spéciale.  Très  nettement, ­
  c’est  la  machine  qui  sert  l’ouvrier.  »
Mes  visites  aux  chantiers  anglais  et  français  m’ont  permis
de  reconnaître  la  justesse  de  ces  remarques  et  de  voir  quelle
large  place  l’industrie  des  constructions  navales  laisse  encore
à  la  capacité  professionnelle  du  spécialiste,  de  l’ouvrier
«  (|ualifié  »,  de  celui  (pie  les  Anglais  appellent  le  skilled.
Cette  place,  à  coup  sûr,  était  beaucoup  plus  grande  encore
sons  le  régime  de  l’ancienne  construction  des  navires  en
bois.  En  Angleterre,  cette  construction  fut  longtemps  le  monopole ­
  incontesté  de  la  corporation  très  exclusive  et  très
jalousement  fermée  des  shijuorights,  qui  édifiaient  le  vaisî^eau
  tout  entier,  de  la  cO(|ue  à  la  mature.  Pour  n’avoir  pas
su  ou  voulu,  lorsipie  le  fer  détrôna  le  bois,  élargir  leur  technique ­
  spéciale  et  l’adapter  aux  conditions  nouvelles  de  l’industrie ­
  navale,  les  shipwrights  se  sont  vus  supplantés  par
les  boilermakers  qui,  de  fabricants  de  chaudières,  devinrent
shipbuilders  et  ont  à  leur  tour  monopolisé  ¡iresqne  comph''-tement
  la  construction  des  navires  (').
(i)  Ce  soûl  suiToul  les  nhipwriijhta  du  Nord  de  l'Angleterre  gui  ont  été  ainsi  dépnni'lés
de  leur  monopole  par  les  hoiier/iiukers.  Ceux  du  Sud,  mieux  inspirés,  se  sont  adaptes
a  révolution  de  la  eonstriietion  et  travaillent  le  fer.  Ils  inonopo  isent  dans  les  chantiers
&amp;lt;le  l’État,  a  Plymouth  «  t  Portsmouth,  la  construction  navale  et  sont  groupés  au  nombre
de  15,000  environ,  en  une  société,  la  Ship  constru  tioe  association.
        <pb n="330" />
        3  IO  LE  PROBLÈME  DE  LÁ  MARINE  MARCHANDE.
Le  hoilermaker-shiphailder,  ouvrier  skilled,  spécialisie
qualifié,  ii’est  sans  doute  pas  le  seul  à  travailler  sur  les
chantiers  de  l’industrie  navale  ;  là  aussi,  la  machine,  comme
je  l’ai  montré  plus  haut,  est  intervenue  pour  suppléer  le
bras  humain,  et  elle  accomplit  plusieurs  travaux  que  le
shipbuilder  se  réservait  naquere  ;  elle  perce  les  plaques  métalliques, ­
  les  ajuste,  fabrique  les  rivets,  les  boulons,  les  enfonce ­
  automatiquement  dans  la  coque  du  vaisseau,  n’ayant
besoin,  pour  la  seconder,  que  de  simples  ouvriers  dispensés
d’apprentissaqe,  et  auxquels  on  ne  demande  que  de  l’intelliqence
  et  de  l’attention.  En  sorte  que  l’on  rencontre,  sur
les  chantiers,  à  côté  du  bataillon  d’élite  des  spécialistes,  une
proportion  notable  à’unskilledj  de  manœuvres.  Mais  les  ouvriers ­
  qualifiés  demeurent  pourtant  la  qrosse  majorité,  et  la
volonté  se  manifeste  d’ailleurs  très  nette  et  très  âpre  chez
eux  de  maintenir  et  de  perpétuer  cette  qualité  de  skilled.
Cela  tient,  j’aurai  plus  loin  l’occasion  de  le  montrer,  à  certaines ­
  idées  jalouses  inspirées  par  un  sentiment  très  caractérisé ­
  de  défense  professionnelle  et  de  particularisme  corporatif. ­
  Mais  cela  tient  aussi  au  souci  très  vif  (¡u’ont  les
shipbuilders  de  produire  un  travail  irréprochable.  Ayant  acquis ­
  la  réputation  de  constructeurs  émérites,  et  conquis,
qrâce  à  cela,  tant  à  l’étranqer  qu’en  Anqleterre,  une  clientèle ­
  qu’ils  désirent  conserver,  les  shipbuilders  anglais  et
écossais  ne  négligent  rien  pour  conserver  et  perfectionner
leurs  capacités  techniques.  Aussi  l’apprentissage  est-il  chez
eux  sérieusement  organisé  et  réglementé.
Il  dure  en  moyenne  cinq  années.  Le  jeune  homme  qui  se
destine  au  métier  de  shipbuilder  entre  d’ordinaire  au  chantier ­
  à  l’âge  de  i4  ou  i5  ans,  comme  surnuméraire  (^probationer'), ­
  et  reste  pendant  deux  ans  employé  à  des  besognes
simples,  n’exigeant  aucune  aptitude  spéciale.  A  17  ans,
promu  apprenti,  il  étudie  véritablement  son  métier  pendant
        <pb n="331" />
        LA  QUESTION  OUVRIERE.  3ll
ciii([  années  à  rexjiiration  desquelles  il  devient  ouvrier
Qourner/mari).  Il  arrive  parfois  (jii’à  Tissue  de  cette  ¡lériode
certains  apprentis,  se  jugeant  insuffisamment  instruits  dans
leur  métier,  accomplissent  un  supplément  d’initiation,  Vimjiroving,
  qui  dure  deux  années.  Lorsqu’il  a  acquis  enfin
la  qualité  de  journeijman,  l’apprenti  reçoit  de  V  Union  des
shipbuilders  and  boilermakers  —  syndicat  englobant  la
presque  totalité  des  ouvriers  de  la  construction  navale  —
un  certificat  attestant  ses  capacités  de  shipbuilder.
L’apprenti  débute  avec,  par  semaine,  une  paie  de  4  shillings, ­
  ([ni  s’élève  à  11  et  i4  shillings  pendant  la  dernière
année  ;  comme  improver,  sou  gain  peut  atteindre  jusqu’à
i()  shillings  par  semaine.
Il  n’est  pas  douteux  ([ue  les  conditions  dans  lesipielles
s’accomplit  cet  ap[)rentissage  contribuent  à  former  d’excellents ­
  ouvriers  ;  grâce  à  lui,  les  qualités  d’ordre  et  de  nu;-thode
  qui  caractérisent  l’ouvrier  anglais  se  développent  et
se  fortifient  puissamment.  Les  ¿&amp;gt;o//e/7??«/rer5  ne  veulent  parmi
eux,  dans  leur  coiqioration  très  fermée,  (|ue  d’adroits  et  soigneux ­
  travailleurs.  Je  sais  bien  ipie  ce  n’est  pas  seulement
[lar  fierté  professionnelle,  et  qu’en  agissant  ainsi  les  boilermakers ­
  se  [iréoccupent  essentiellement  de  pouvoir  dicter  au
jiatron  des  conditions  qu’il  acceptera  d’autant  plus  sûrement
(ju’il  é[)rouve  davantage  la  nécessité  d’avoir  des  ouvriers  de
choix.  Mais  il  n’en  reste  pas  moins  que  le  résultat  poursuivi
est  atteint  :  la  puissante  organisation  syndicale  des  ouvriers
de  la  construction  navale  anglaise  agglomère  un  [lersonnel
de  premier  ordre.  Elle  pousse  le  souci  de  sa  bonne  réputation ­
  jus([u’à  assumer  la  responsabilité  [lécuniaire  des  malfaçons ­
  commises  par  certains  de  ses  membres,  jusqu’à  réparer
le  préjudice  ([u’ils  auront,  par  maladresse  ou  inattention,
causé  à  la  caisse  patronale  —  en  remboursant  par  exemple
le  prix  de  matériaux  gâchés  par  eux.
        <pb n="332" />
        3i2

LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.

J’ai  eu  plus  haut,  dans  les  constatai  ions  de  mou  enquête
sur  l’état  des  chantiers  français,  l’occasion  d’exprimer  mon
sentiment  sur  la  capacité  techniijue  de  nos  ouvriers.  Leurs
aptitudes  sont  à  peu  près  égales  à  celles  des  ouvriers  anglais ­
  :  l'apprentissage  n’est  sans  doute  pas  aussi  minutieusement ­
  réglementé  qu’en  Angleterre  ;  il  n’en  forme  pas  moins
des  ouvriers  d’élite.  La  seule  supériorité  —  elle  est,  il  est
vrai,  notable  —  que  l’on  pourrait  reconnaître  aux  shipbuilders ­
  d’outre-Manche  réside  dans  leur  esprit  d’ordre  et  de
méthode,  de  discipline  et  de  régularité  dans  le  travail  ;  ils
perdent  moins  de  temps,  ou  plutôt  ils  n’en  perdent  pas  du
tout.  Payés  «  aux  pièces-»  ils  peuvent  mieux  ([ue  quicoiupie
apprécier  la  justesse  de  leur  adage  national  :  Time  is  moneij.

II.  Le  mouvement  syndical.
C’est  surtout  dans  cette  question  de  la  rétribution  du  travail, ­
  dans  le  taux  comparé  des  salaires,  que  s’attestent  la
dillérence  profonde  de  situation  entre  l’ouvrier  français  et
l’ouvrier  anglais  et  l’avantage  nettement  marcpié  de  ce  dernier. ­

Cela  d’ailleurs  n’est  point  spécial  à  l’industrie  des  constructions ­
  navales  et  il  est  avéré,  d’une  façon  générale,  que
,  l’ouvrier  industriel  est  mieux  rétribué  en  Angleterre  qu’en
France.  Dans  la  préface  du  livre  de  M.  de  Rousiers,  que  j’ai
cité  tout  à  l’heure,  M.  de  Tourville  remarque  que  ce  qui
frappe  le  plus  l’observateur  «  c’est  de  voir  l’Angleterre  présenter ­
  ensemble  et  liés  l’un  à  l’autre  ces  deux  faits  que  l’on
aurait  voulu  rendre  contradictoires  »  :  le  plus  grand  développement ­
  des  méthodes  modernes  du  travail  —  qui,  par  le
progrès  du  machinisme  et  les  variations  qu’il  entraîne  dans
la  situation  économique,  tendent  précisément  à  menacer  la
        <pb n="333" />
        LA  QUESTION  OUVRIERE.  3l3
situation  de  l’ouvrier  —  et  la  condition  la  plus  avantageuse
de  ce  travailleur.
Que  cela  tienne  en  grande  pai’tie,  comme  l’indigue  M.  de
Tourville,  à  l’éducation  de  l’ouvrier  anglais  et  à  son  tempérament ­
  pratique  qui  a  su  se  plier  aux  exigences  du  progrès,
s’adapter  aux  conditions  nouvelles  qu’il  impose  et  «  modifier
sa  fojTnalion  »  suivant  les  transformations  incessantes  de  l’état
industriel,  nous  n’y  contredisons  pas.  Mais  ce  ne  peut  être  là
la  seule  explication  du  phénomène  économique  remaripiable
que  nous  soulignons.  Et,  de  même,  la  jirospérité  générale
de  l’industrie  anglaise  ne  saurait  suffire  à  expliipier  cette  situation ­
  en  (juelque  sorte  privilégiée  de  l’ouvrier  anglais.
Croit-on,  en  effet,  qu’en  vertu  de  cette  prospérité  le  capitalisme ­
  industriel,  si  puissamment  constitué  et  si  formidahlement
  avide  de  lucre,  renoncerait  de  lui-même  à  son  naturel
instinct  d’exploitation  de  la  classe  ouvrière,  et  (pie  c’est  de
gaîté  de  cœur,  spontanément  et  sans  contrainte,  qu’il  consentirait ­
  à  l’ouvrier  anglais  ce  meilleur  traitement,  cette  situation ­
  de  faveur  ?
Poser  la  (piestion,  c’est  y  répondre.  Et  pour  se  l’être  posée
de  bonne  heure,  le  travailleur  anglais  s’est  de  bonne  heure
convaincu  qu’il  devait  surtout  attendre  de  son  propre  effort,
plutôt  ({ue  des  concessions  bénévoles  de  la  puissance  patronale, ­
  l’avantageuse  rétribution  de  son  labeur  (juotidien.  Et
s’il  l’a,  en  fin  de  compte,  obtenue,  c’est  parce  qu’en  fare  du
patronat  dominateur  la  classe  ouvrière  anglaise,  dans  le  solide ­
  cadre  syndical  de  la  Trade-Union,  a  dressé  la  force  disciplinée ­
  et  organisée  du  prolétariat  conscient  de  ses  intérêts,
capable  de  les  estimer  et  de  les  apprécier,  assez  puissamment ­
  armé  pour  les  sauvegarder  et  les  défendre  aussi  bien
vis-à-vis  du  ca[!Ítalisme  chaque  jour  plus  envahissant  que
vis-à-vis  des  variations  et  des  complications  économiques
engendrées  par  l’évolution  industrielle  moderne.
        <pb n="334" />
        LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.

3i4
On  sait  la  caractéristique  saisissante  de  celle-ci  et  les  modifications ­
  essentielles  qu’elle  a  apportées  dans  les  rapports
du  capital  et  du  travail.  La  fin  du  xviii®  siècle  a  vu  l’aurore  de
deux  révolutions  immenses  et  profondes  —  une  révolution
morale  et  politique,  une  révolution  économique  —  aboutissant ­
  toutes  les  deux  à  des  divorces  retentissants.  Tandis  que
la  première,  sous  l’influence  d’une  philosophie  qui  laïcisait
désormais  les  espoirs  et  les  doléances  de  la  foule  détournée
des  miraqes  reliqieux,  jirovoquait  le  qrand  divorce  du  ciel  et
de  la  terre,  la  seconde  par  l’invention  des  instruments  mécaniques, ­
  point  de  départ  de  toute  la  transformation  industrielle
et  sociale  des  cent  dernières  années,  prononçait  le  divorce
du  travailleur  et  de  la  propriété  des  moyens  de  production.
Le  triomphe  du  machinisme,  substituant  de  plus  en  plus  au
])etit  atelier  la  qrande  usine,  la  qrande  entreprise  qui  qroupe
une  masse  considérable  de  travailleurs,  a  condamné  l’ouvrier
à  rester  ouvrier  «  sa  vie  durant  »,  en  a  fait  un  salarié  à  vie,
«  a  réduit,  selon  l’expression  de  M.  Sydney  Webb,  à  une
chance  infinitésimale  pour  lui  la  chance  de  devenir  bii-méme
un  maître  ».  M.  Inqram  (')  a  exprimé  cette  révolution  industrielle ­
  en  disant  que  «  toute  l’orqanisation  moderne  du
travail  dans  ses  formes  avancées  repose  sur  un  fait  fondamental ­
  qui  s’est  développé  spontanément  et  en  proqression
continue,  à  savoir  la  séparation  définitive  entre  les  fonctions
capitalistes  et  celles  de  l’ouvrier,  ou,  en  d’autres  termes,
entre  la  direction  des  opérations  industrielles  et  leur  exécution ­
  en  détail  ».
Parallèlement  à  cette  évolution  industrielle,  une  évolution
commerciale  est  intervenue  qui  a  aqqravé  encore  l’effet  du
machinisme,  eu  développant  dans  des  proportions  prodiqieuses
  les  moyens  de  transport.  Ouvrant  à  tous  les  produits
(i)  Work  and  the  workman,  par  J.  K.  Ingram;  discours  prononcé  au  congrès  des
Trade-Unions  à  Dublin,  1880.
        <pb n="335" />
        3i5

LA  QUESTION  OUVRIERE.

(i)  Le  Trade-Unionisme  en  Angleterre,  par  Paul  de  llousiers,  p.  12  et  suiv.

Iransporlables  de  rindiistrie  de  vastes  marchés  nouveaux  où
se  pouvait  écouler  l’aboudaiite  productivité  de  la  machine,
le  progrès  des  moyens  de  transport  a  surexcité  cette  productivité, ­
  multiplié  le  nombre  des  machines,  accéléré  la
concentration  des  capitaux  pour  l’établissement  d’usines
lormidables  englobant  des  (jroupements  de  plus  en  plus
considérables  d’ouvriers  (*).  Le  développement  du  machinisme ­
  et  l’aijrandissement  des  marchés  aboutissant  à  la
concentration  croissante  des  capitaux,  tel  est  le  caractère
spécifique  de  l’évolution  industrielle  moderne.
Ou  comprend  quelles  transformations  essentielles  elle  devait ­
  amener  dans  leí  anciens  rapports  d’ouvriers  à  patrons.
Leurs  intérêts,  jadis  connexes  et  communs  dans  le  petit  atelier, ­
  sont  devenus  distincts.  Le  patron  a  cessé  d’être  l’unique
représentant  des  intérêts  du  métier  et,  par  suite,  de  ceux  de
l’ouvrier.  D’autre  part,  ce  dernier  pouvait-il  isolément,  désormais, ­
  en  lace  du  puissant  patron,  propriétaire  des
moyens  de  production  et  occupant  des  masses  considérables ­
  de  salariés,  représenter  et  défendre  efficacement  sa
cause,  conclure  librement  et  dans  des  conditions  équitables
le  contrat  de  travail?  Assurément  non.  L’évolution  industrielle ­
  a  rendu  impossible  le  marché  individuel  de  travail  et
fait  apercevoir  avec  clarté  aux  ouvriers  que  leurs  intérêts,
pour  être  réellement  et  utilement  défendus  dans  la  bataille
économique,  devaient  recourir  à  la  représentation  collective
seule  capable  d’établir  le  marché  collectif,  et  qu’en  un  mot  il
fallait  opposer  à  la  concentration  des  capitaux  la  concentration ­
  du  travail.  Ainsi  s’est  affirmé  plus  puissamment  et  plus
impérieusement  que  jamais  le  sentiment  de  la  nécessaire  solidarité ­
  ouvrière,  du  besoin  d’une  orqanisation  de  la  multitude ­
  laborieuse  éparse  sous  la  dépendance  du  capital,  d’un
        <pb n="336" />
        3i6

LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.

&amp;lt;)roiipemeiit/)ermrt«eni  des  forces  dispersées  et  liiiillées  de
chacun  en  une  seule  force  efficace  et  sérieuse.  Et  ainsi  esl
né  le  inouveinent  syndical.  Ce  prohlènie  de  la  représenlalion
collective  et  stable  de  la  classe  ouvrière  organisée  s’est  présenté ­
  partout  où  révolution  iudustiielle  moderne  s’avérait
avec  son  caractère  spécifique,  avec  les  traits  essentiels  et
marqués  que  nous  lui  avons  reconnus.  Il  s’iist  posé  avec
plus  ou  moins  d’acuité  dans  les  divers  [lays,  et  y  a  été  résolu ­
  avec  [)lus  ou  moins  de  diflicullé  suivant  cpu*  le  développement ­
  économique  y  était  plus  ou  moins  accusé,  le
phénomène  industriel  plus  ou  moins  intense.  Sa  solution  a
été  en  Erance  le  syndicat  j)rofessionnel  et  en  Anqleterre  la
Trade-Union  (').
Mais  tandis  qu’en  France  h;  mouvement  syndical,  mal  aidé
par  une  loi  insuffisante,  en  esl  encore  à  la  période  pénible  des
tâtonnements  et  se  heurte  à  l’iqiposition  plus  ou  moins  dissimulée, ­
  plus  ou  moins  malveillante,  du  patronat  capitaliste,  en
Anqleterre  les  trade-unions,  après,  il  est  vrai,  des  luttes  sans
nombre,  sont  parvenues,  comme  chacun  le  sait,  à  être  la  représentation ­
  véritable,  officielle,  reconnue,  du  monde  du  travail. ­
  Bien  qu’elles  ne  qroupent  (pi’un  cimpiième  environ  de
la  population  ouvrière  mâle,  elles  se  sont  imposées  à  la  considération ­
  et  môme  au  respect  tant  des  pouvoirs  publics  ipie
du  patronat  et  de  l’opinion.  Elles  ollrent,  selon  la  remarque ­
  de  M.  J.  Paul-Boncour(*),  «  le  spectacle  de  véritables
souverainetés  économiijues  et  professionnelles  ;  dans  la  branche ­
  de  métier  et  pour  la  région  qu’elles  représentent,  elles
régissent  d’une  façon  souveraine,  pacifupie  et  légale,  les
(i)  -M.  Sydney  VVebb  observe  (jue  les  premières  associations  permanentes  de  salariés
en  Angleterre  précèdent  le  système  mannfartnricr  d’un  demi-siècle  et  se  rencontrent
dans  des  métiers  exercés  uniquement  par  le  travail  à  la  main.  Mais  il  ajoute:  u  L'exemple ­
  capital  de  la  connexion  du  trade-unionisme  avec  le  divorce  qui  sépare  l’ouvrier  de
l’instrument  de  production  se  trouve  dans  la  formation  rapide  des  associations  ouvrières
lors  de  1  introduction  du  système  des  fabriques.  »
(a)  Le  FédéruUsnie  économique,  {VAt  J.  Paul-Honcour,  p.  igi.
        <pb n="337" />
        LA  QI  LS'JION  OUVUIKRE.  3l  y
concilions  du  travail  ».  On  leur  doit  la  plus  grande  partie  des
résultats  importants  obtenus  par  la  classe  ouvrière  en  ce  qui
concerne  raugmentation  des  salaires,  la  diminntion  des  heures
de  travail,  l’application,  le  maintien,  les  modifications  du
marché  collectil',  (jui  est,  de  plus  en  plus  devenu,  grace  à  elles,
l’usage  et  la  règle.  Et  alors  qu’en  France  les  conventions
passées  entre  syndicats  ouvriers  et  patrons  n’ont  aucune
force  juridiipie  précise  (la  jurisprudence,  sur  ce  point,  demeure ­
  tout  au  moins  jusqu’à  présent  bien  incertaine),  les
contrats  de  travail  passés  avec  une  trade-union  font  souvent
loi  pour  l’industrie  entière  et  l’on  voit  les  tribunaux  anglais
déclarer  (pi’ils  sont  applicables  même  aux  ouvriers  de  cette
industrie  qui  ne  font  pas  partie  de  la  trade-union.
Ce  n’est  ici  le  lieu  ni  le  moment  de  rechercher  et  d’analyser ­
  en  détail  les  raisons  diverses  de  l’influence,  du  pouvoir
et  de  la  prospérité  du  trade-unionisme.  Elles  sont  multiples  ;
l’évolution  économique,  commencée  plus  tôt  en  Angleterre,
le  développement  industriel  plus  grand,  la  situation  plus
favorable  du  marché  du  travail,  les  calculs  de  la  politique
anglaise  avec  sa  bascule  incessante  du  pouvoir  entre  les
libéraux  et  les  conservateurs,  la  liberté  du  groupement  ouvrier ­
  plus  tôt  obtenue  ('),  ont  successivement  ou  simultanément ­
  favorisé  le  monvement  trade-unioniste.  Mais  le  tempérament ­
  national,  la  mentalité  particulière  de  l’ouvrier  anglais
n’y  ont  pas  moins  contribué.
On  a  souvent  mis  en  parallèle  l’esprit  pratique  de  l’Anglais
avec  l’idéalisme  spéculatif  qui  caractérise  le  tempérament
français.  Cette  o[)position  ne  s’est,  semble-t-il,  jamais  mieux
accusée  que  dans  la  manière  dont  les  ouvriers  des  deux
pays  ont  entrepris  de  résoudre  le  problème  des  rapports  du

(i)  Elle  existe  en  Angleterre  depuis  1824.  En  France,  on  le  sait,  la  liberté  d’association ­
  professionnelle  ne  date  que  de  1884.
        <pb n="338" />
        3i8

LE  PROHLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.

capital  et  du  travail.  M.  Sombart('),  dans  nue  étude  pénétrante ­
  des  tendances  et  des  aspects  divers  du  mouvement
social  en  Europe  an  xix®  siècle,  marcpie  avec  précision  les
caractéristiques  qui  diiTérencient,  dans  le  mouvement  ouvrier,
le  «  type  anglais  »  du  type  français.  D’après  lui,  le  premier
se  distingue  essentiellement  par  son  caractère  non  politique,
purement  syndical  et  économiipie.  Le  trait  distinctif  du  second ­
  est  ce  (pie  M.  Sombart  apjielle  le  ((  révolutionnarisme  »,
la  foi  dans  les  grands  mouvements  politiques,  qui  semblent
au  prolétariat  franç  lis  constituer  le  grand  levier  de  l’évolution. ­
  C’est  aux  mêmes  conclusions  qu’aboutit  dans  son  étude
comparée  du  tempérament  français  et  anglais  un  des  philosophes ­
  qui  honorent  le  plus  les  lettres  françaises  contemporaines, ­
  M.  Alfred  Fouillée  (^).  Il  oppose  à  l’esprit  français,
épris  d’idées  générales  et  généreuses,  essentiellement  «  humanitaires ­
  »,  plus  spéculatives  ipie  pratiques,  au  sic  vos  non
vohis  qui  a  toujours  été  la  devise  de  ce  peuple,  apôtre  né  du
droit  universel  et  de  la  fraternité  universelle,  l’esprit  empirique ­
  et  pratique  de  l’Anglais  qui  songe  beaucoup  plus  à
lui-méme  qu’à  l’humanité.  M.  Fouillée  observe  (jue  les  ouvriers ­
  memes,  eu  Angleterre,  quand  ils  demandent  des  i  éformes,
  s’en  tiennent  d’ordinaire  à  eux,  à  leurs  camarades,
à  leur  atelier,  à  leur  cité  et  songent  rarement  à  généraliser;
les  questions  demeurent  pour  eux  locales,  «  au  lieu  de  deviinir
  comme  pour  l’ouvrier  français  non  seulement  des  (pieslions
  sociales,  mais  môme,  plus  généralement  encore,  la
(piestion  sociale  ».  L’Anglais  ne  demande  pas  plusieurs
choses  à  la  fois,  plusieurs  libertés  ou  plusieurs  réformes.  Sa
conduite  s’inspire  du  fameux  dicton  :  «  Un  tiens  vaut  mieux
que  deux  tu  l’auras.  »  Très  justement,  M.  Fouillée  observe  :

(i)  Le  socialisme  et  le  mouoement  social  au  xix«  siècle,  par  Werner  Sombart,  professeur ­
  à  l'Université  de  Breslau.
(a)  V.  L’Idée  moderne  du  droit  et  la  France  au  point  de  vue  moral,  par  Alfred  l'ouillée.
        <pb n="339" />
        LA  (JUESTIOX  OUVRIÈRE.  SlQ
«  Tandis  que  I’Anqlais  el  F  Allemand  tiennent  surtont  à
réussir,  le  Français  lient  surtout  à  vouloir.  Bui  l'ait  d’idéal,'
l’Aiujleterre  et  l’Allemaqne  se  contentent  volontiers  d’un
acompte;  quelijne  chose  de  borné  et  d’incomplet,  mais  de
solide,  leur  suffit.  »
C’est  à  cet  instinct  pratique  —  pratique  jus(ju’à  l’éqo'isme
—  de  l’ouvrier  anqlais  que  M.  Sombart  attribue  les  succès
du  mouvement  trade-unioniste  :  «  C’est  précisément,  dit-il,
parce  (pie  l’ouvrier  anqlais  est  un  être  extraordinairement
calme  et  pratiipie  (ju’il  possède  les  aptitudes  et  les  dispositions ­
  nécessaires  pour  toute  politique  qui  ne  lui  demande
pas  de  voir  plus  loin  que  son  nez.  «  Toujours  pratique  »
devient  le  mot  d’ordre  :  la  politique  sociale  devient  un  «  business ­
  »  comme  le  commerce  du  fil  de  coton  ou  du  1er.  On
ne  trouve  dans  ces  prolétaires  hommes  d’allaircs  rien  de
l’élan  de  l’ouvrier  français...  Cet  esprit  rusé  et  pratique  se
trouve  surtout  incorporé  dans  les  vieilles  trade-unions  anqlaises
  qui  sont  les  représentations  d’intérêt  les  plus  rusées
(pii  aient  jamais  existé.  Diplomates  habiles,  coulantes  envers
leurs  supérieurs  les  patrons,  elles  sont  exclusives,  dures  et
brutales  envers  les  4/fi  (yoiitsiderSj  la  couche  d’ouvriers  la
plus  pauvre.  Les  trade-unions  sont  des  institutions  vraiment
■commerciales  et  capitalistes,  impréqnées  de  l’esprit  froid  et
pratique  de  l’ouvrier  anqlais  :  c’est  là  aussi  certainement  la
cause  de  leurs  qrands  succès.  »
Telle  est  liien,  en  eilet,  la  caractéristi(pie  du  trade-unionisme. ­
  Après  avoir  eu,  lui  aussi,  de  1828  à  i8fio,  avec  le
mouvement  chartiste,  sa  q  ran  de  crise  d’idéalisme,  de  révolutionnarisme ­
  et  ses  élans  de  solidarité  interprofessionnelle ­
  et  internationale,  le  trade-unionisme,  en  i85o,  a  aiquillé
  vers  un  idéal  dilièrent,  beaucoup  plus  étroit,  plus
riche  eu  réalités  immédiatement  tanqibles.  C’est  de  cette
époque  que  date  la  constitution  des  «  vieilles  trade-unions  »,
        <pb n="340" />
        320

LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.

(les  syndicats  (jroupanl  l'aristocratie  ouvrière  des  skilled  et
tloni  le  type  très  caractéristique,  esseutielleineiit  imbu  de
particularisme  corporatif,  est  précisément  fourni  par  le  principal ­
  qroupement  des  ouvriers  des  constructions  navales,
V  Union  des  hoilerniakers  and  shipbuilders.  Ce  modèle  de
syndicat  —  je  ne  dis  pas  ce  syndicat  modèle—  se  distinque
par  sa  forte  centralisation,  la  richesse  de  sa  caisse  alimentée
par  des  cotisations  élevées,  son  personnel  instruit  de  fonctionnaires ­
  salariés  ([ui  administrent  ses  intérêts  matériels  et
moraux  avec  une  intelliqence  très  remarquable.  Préoccupés
surtout  de  résultats  prati(pies,  ces  unions  sont  arrivées  à  une
connaissance  parfaite  des  conditions  de  leur  industrie,  des
répercussions  diverses  de  la  situation  économicjue,  en  un
mot  à  une  appréciation  exacte  de  tous  les  éléments  qui  peuvent ­
  d’une  façon  ou  d’une  autre  inlluencer  le  marché  du
travail,  le  taux  des  salaires.  Le  secrétaire  général,  (¡ni  est  le
fonctionnaire  principal  de  la  trade-union,  son  chef  réel,
l’inspirateur  de  sa  politique  économique,  connaît  aussi  bien
que  n’importe  quel  chef  d’entreprise  de  son  industrie  l’état,
les  résultats,  les  besoins,  les  nécessités  de  cette  dernière  ;
c’est  comme  un  patron  in  partihiis  qui,  du  jour  au  lendemain, ­
  pourrait  prendre  la  place  du  patron  réel  et  l’occuper
avec  autant  de  compétence,  d’habileté  et  d’intelligence  des
véritables  intérêts  de  l’entreprise.
Forte  centralisation,  particularisme  corporatif  accentué  :
tels  sont  donc  les  deux  caractères  principaux  des  vieilles
trade-unions  que  nous  trouvons  accusés  avec  une  vigueur
toute  particulière  dans  le  groupement  syndical  des  ouvriers
de  la  construction  navale  anglaise.
        <pb n="341" />
        LA  QUESTION  OUVRIERE.

32  1

III.  Les  salaires.
La  conslniction  d’un  navire,  par  les  travaux  complexes
qu’elle  nécessite,  l'ail  appel  à  une  vingtaine  de  catégories
d’ouvriers  dillérenls  :  successivement  ou  simultanément  elle
utilise  le  labeur  du  forgeron  de  cornières  iron  smit/i),
du  tôlier  (plaler),  du  riveur  {riveter),  du  teneur  de  coups
{holder  up),  du  mateur  {caulker),  du  charpentier  {shipwright), ­
  du  tourneur  {turner),  du  forgeron  {sniitH),  de  rajusienv
  {fitter),  de  VowùWewv  {millwright),  du  modeleur  {patternmaker), ­
  du  chaudronnier  en  cuivre  {coppersmith'),  du
raclieveur  et  du  mouleur  {brass-finisher  and  moulder),  de
l’aléseur  (ôorer),  du  raboteur  {planer),  du  fraiseur  {miller),.
du  menuisier  {Joiner),  du  plombier  {plumber),  du  fondeur
de  fer  {iron  founder),  du  peintre  {painter).  Encore  ne  suis-je
pas  sur  que  cette  énumération  soit  complète  !
En  réalité,  parmi  ces  ouvriers,  les  cinq  premiers  seulement ­
  :  le  forgeron  de  cornières,  le  tôlier  ou  plaqueur,  le
riveur,  le  teneur  de  coups  et  le  mateur,  sont  proprement  des
shipbuilders,  des  spécialistes  de  la  construction  navale.  Les
autres  évoluent  pour  la  plupart  dans  le  vaste  et  complexe
domaine  de  Y  engineering  trade,  de  l’industrie  mécanique,
passant,  suivant  les  circonstances,  de  la  construction  des
navires  à  celle  des  locomotives,  des  niacliines  textiles,  des
machines  agricoles,  etc.  Ils  sont  en  majorité  syndiqués  en
trade-unions  nombreuses,  dont  la  plus  puissante  est  Y  Amalgamated ­
  Soviet  g  of  engineers,  la  plus  grande  union  centralisée ­
  du  Royaume-Uni  :  elle  compte  plus  de  70,000  adhérents. ­

Mais  quelles  que  soient  sa  puissance  et  son  autorité,  cette

PROBL,.  MAR.  MARCH.

21
        <pb n="342" />
        322

LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.

société  ainalfjamée  des  mécaniciens  (*)  n’a  pn  s’imposer  à
tons  les  ouvriers  du  métier  de  la  meme  façon  que  la  Société
des  constrnctenrs  de  navires  (Boilermakers  and  iron  steel
Shipbuilders').  Celle-ci,  fondée  en  i832,  comprend  à  pen
près  tous  les  ouvriers  qualifiés  (ironsmiths,  platers,  riveters,
holders  up  et  caulkers)  engagés  dans  la  construction  navale,
dans  tous  les  ports  oii  existe  celle  industrie.  Seuls,  quelques
districts  du  centre  échappent  à  son  iniliience,  à  sa  domination ­
  ;  les  ouvriers  shipbuilders  de  ces  districts  ont  créé
d’autres  associations  plus  ou  moins  nombreuses,  mais  dont
l’importance  ne  peut  à  aucun  titre  se  comparer  à  celle  de
la  toute-puissante  union  des  Boilermakers  and  Shipbuilders. ­
  Celle-ci  a  établi  son  domaine  sur  la  cote  nord-est,
c’est-à-dire  sur  le  point  du  Royaume-Uni  où  est  concentrée
presque  toute  l’activité  de  la  construction  navale.  Et  sur  les
5o,ooo  ouvriers  (pii  travaillent  là,  45,000  environ  sont  affiliés ­
  à  l’union  des  Boilermakers.  Elle  a  véritablement  le  monopole ­
  des  employés  de  l’industrie  maritime.  Avec  raison,
M.  Sydney  Webb  a  pu  dire  qu’elle  comprenait  en  fait  le
corps  entier  des  ouvriers  qualifiés  engagés  dans  celle  industrie. ­

Mais  c’est  à  ces  seuls  ouvriers  qualifiés  que  la  iière  Union
ouvre  ses  rangs.  Avec  une  rigueur  dont  la  sévérité  ne  s’est
jamais  démentie,  elle  a  toujours  refusé  d’accueillir  les  unskilled, ­
  les  ouvriers  qui  n’ont  pas  été  probationers,  tels  les
helpers,  les  hommes  de  peine,  auxiliaires  modestes  qui
aident  le  plater  à  préparer  les  tôles  de  la  carcasse  du  navire.
Nulle  trade-union  n’a  conservé  plus  vivace,  à  ce  point  de

(i)  Vamalgamation  est  le  groupement  sous  une  même  autorité  centrale  de  plusieurs
trade-unions  appartenant  au  môme  métier.  L’existence  de  cette  autorité  centrale  qui  a
un  pouvoir  de  contrôle  et  de  coercition  sur  les  unions  incluses  dans  Y  amalgamation  est
ce  qui  distingue  celle-ci  de  la  Jédération  :  cette  dernière  crée  simplement  un  lien  entre
les  unions  qui  restent  autonomes,  indépendantes,  ayant  la  gestion  de  leurs  fonds  et
appartenant  soit  au  même  métier,  soit  à  des  métiers  similaires.
        <pb n="343" />
        323

LA  QUESTION  OUVRIÈRE.

vue,  le  sentiment  aristocratique  de  la  valeur  professionnelle,
de  la  capacité  technique  acquise  par  de  longues  années
d’apprentissage.
Pour  mieux  monopoliser  encore  le  marché  du  travail
dans  la  construction  navale,  l’union  des  boilermakers  a  usé
du  système  fédératif.  En  i8gi,  sur  son  initiative,  s’est  constituée ­
  la  Fédération  des  industries  mécaniques  et  des  constructions ­
  navales  du  Royaume-Uni,  comprenant  quinze
sociétés  qui  englobent  un  total  de  plus  de  cent  mille  membres. ­
  Cette  fédération  groupe  les  divers  corps  de  métier  qui
participent  au  shipbuilding  trade  depuis  les  boilermakers
jusqu’aux  menuisiers  et  aux  peintres  décorateurs.  Le  président ­
  choisi  fut  M.  Knight,  secrétaire  général  de  la  société
des  boilermakers  and  shipbuilders.  Ces  derniers  n’ont  eu
d’autre  but,  en  créant  cette  fédération,  que  d’assurer  leur
contrôle  exclusif  sur  l’industrie  des  constructions  navales  et
de  grouper  les  divers  métiers  intéressés  à  cette  industrie
pour  une  action  commune  et  une  défense  mutuelle  (').  Ils  en
ont  encore  rigoureusement  exclu  les  unskilled.  On  devine
l’action  efficace  que  cette  fédération  peut  exercer  sur  les
patrons  ;  au  cas  où  ces  derniers  entreraient  en  conflit  avec
l’un  quelconque  des  métiers  inclus  dans  la  fédération,  celle-ci
peut  suspendre  sur  leurs  chantiers  la  menace  d’une  cessation ­
  de  travail  de  tous  les  autres  métiers  0.
En  même  temps  que  très  aristocratique,  l’Union  des  boilermakers ­
  est  très  centralisée.  Les  branches  ou  sections  qui
la  composent,  disséminées  sur  toute  l’étendue  du  Royaume-Uni,
  sont  sous  la  dépendance  de  comités  de  district,  euxnicmes
  contrôlés  par  un  conseil  exécutif  qui  approuve  ou

(1)  Celle  fédération  a  aussi  pour  allribulion  le  règlemenl  des  différends  qui  s’élèvenl
assez  fréqueminenl  enlre  cerlains  métiers  rivaux  de  lu  construction  navale  sur  des  portions ­
  de  délimitation  du  travail.
(2)  Le  Trade-Unionisme  en  Angleterre,  élude  de  M.  Fleury,  p.  20i.
        <pb n="344" />
        LE  PROIÍLKME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.

324
rejette  les  décisions  des  groupements  locaux  et  surveille,  eu
meme  temps  que  la  marche  des  a  flaires,  la  gestion  financière
des  branches.  Et  au-dessus  de  ce  conseil  exécutif  dont  le
pouvoir  est,  en  réalité,  plus  nominatif  que  réel,  apparaît  la
grande  autorité  dictatoriale  du  secrétaire  général,  l’âme  de
rUnion,  l’arbitré  véritable  de  ses  destinées.  C’est  à  ses
eilbrts  persévérants,  à  sa  haute  compétence,  à  sa  propagande, ­
  à  son  habileté  que  sont  dus  en  grande  partie  les
résultats  obtenus  par  VUnion.
Ils  peuvent  se  résumer  ainsi  :  par  sa  force  numérique,
qui  englobe  la  presque  totalité  des  shiphailders,  l’Union  a
le  monopole  des  emplois  dans  la  construction  navale,  et
évite  l’avilissement  des  salaires  par  la  concurrence  d’ouvriers
du  même  métier;  par  l’exclusion  des  unskilled,  elle  fournit
à  cette  industrie  un  personnel  d’élite,  exclusivement  composé ­
  de  spécialistes  pourvus  de  toutes  les  capacités  techniques ­
  nécessaires;  par  la  limitation  de  l’apprentissage,  véritable ­
  barrière  placée  à  l’entrée  du  métier,  elle  a  établi  un
équilibre  relativement  stable  entre  la  demande  de  travail  et
l’offre,  en  endiguant  la  surabondance  possible  de  celle-ci;
par  l’encaissement  des  fortes  cotisations  obtenues  de  ses
membres,  elle  a  pu  constituer  des  réserves  financières  considérables ­
  qui  lui  permettent  de  subvenir  aux  besoins  de  ses
membres  soit  en  cas  de  grève,  soit  en  cas  de  maladie,  d’accident, ­
  de  chômage  etc.  ;  par  l’autorité  et  la  valeur  de  ses
représentants  officiels,  avec  lesquels  les  patrons  entrent  toujours ­
  en  négociations,  elle  a  pu  résoudre  pacifiquement  la
plus  grande  partie  des  conflits  élevés  entre  ses  membres  et
les  chefs  d’entreprise.
Nous  verrons  plus  tard  les  ombres  que  l’on  peut  trouver
à  ce  tableau  séduisant  en  l’examinant  de  plus  près.  Pour
l’instant,  ce  qu’il  importe  de  constater  c’est  qu’en  se  présentant ­
  en  telle  posture,  avec  une  telle  force  d’organisation
        <pb n="345" />
        325

,  LA  QUESTION  OUVRIÈRE.

(lovant,  le  patronat,  les  syiidiipiés  du  shipbuilding  trade  ont
pu  avec  pins  de  facilité  peut-être  (pi’aucun  autre  groupement
résoudre  au  mieux  de  leurs  intérêts  la  question  des  salaires
et  établir  le  marché  collectif.  A  l’heure  actuelle,  les  conditions ­
  de  ce  marché  sont  régulièrement  conclues  entre  les
représentants  des  syndiqués  et  des  associations  de  patrons  (')
et  ils  fixent  d’une  façon  impérative  le  tarif  des  salaires  dans
les  grands  chantiers  du  Nord.
Ce  n’est  pas  là  besogne  facile  et  simple,  étant  donnée  la
nature  particulière  du  contrat  de  travail  dans  le  shipbiiiding
trade.  L’ouvrier  y  travaille  surtout,  en  effet,  sous  le  régime
du  piecework,  du  travail  aux  pièces.  Ce  mode  de  travail  et  de
salaire,  combattu  par  les  mécaniciens  qui  ne  le  subissent
qu’à  contre-cœur,  est,  au  contraire,  dans  l’industrie  des
constructions  navales,  considéré  comme  le  mieux  capable  de
sauvegarder  les  intérêts  à  la  fois  du  patron  et  de  l’ouvrier.
Il  est,  dans  le  travail  àn  shipbuilder,  telles  besognes,  comme
celles,  par  exemple,  qui  s’accomplissent  dans  les  parties
obscures  de  l’intérieur  du  navire,  pour  lesquelles  la  surveillance ­
  est  impossible.  Le  patron,  ou  le  conçoit,  ne  se  soucie
pas  de  payer  à  l’heure  un  ouvrier  dont  il  ne  peut  contrôler
les  services.  Avec  le  salaire  aux  pièces,  il  est  sûr  que
l’ouvrier  ne  cherchera  pas  à  perdre  son  temps.  L’ouvrier,  de
son  côté,  dans  l’industrie  des  constructions  navales,  ¡leut
être  victime  de  chômages  subits  ;  les  commandes  de  navires ­
  ne  sont  pas  régulières,  la  production  dans  cette
industrie  n’est  pas  réglée  par  une  consommation  courante  et

(i)  Tous  les  patrons  de  l'industrie  mécanique  et  des  constructions  navales,  à  l’exception ­
  de  deux  ou  trois,  se  sont,  sur  la  côte  nord-est,  groupés  dans  un  but  de  défense
réciproque  contre  les  prétentions  des  ouvriers  et  pour  conclure  avec  eux  le  contrat
collectif;  ils  forment  trois  grandes  associations  qui  portent  les  noms  des  trois  rivières
sur  lesquelles  se  centralise  l’industrie  des  constructions  navales,  la  Tyne,  la  Tee  et  la
Wear.  Ces  associations  aussi  sont  fortement  organisées;  ce  sont  leurs  représentants
qui  débattent  et  arrêtent  avec  les  délégués  des  ouvriers  les  conditions  du  contrat  de
travail,  du  piecework.  La  môme  organisation  patronale  s’est  étendue  à  la  Clyde.
        <pb n="346" />
        320  LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.
constante.  L’ouvrier  est  donc  exposé  ici  —  moins,  il  est
vrai,  qu’en  France  —  à  tous  les  inconvénients  de  l’irrégularité ­
  d’emploi  :  le  travail  aux  pièces  lui  permet  d’y  parer  dans
une  certaine  mesure  en  lui  donnant  la  faculté  de  réaliser,
dans  les  moments  où  le  travail  est  abondant,  des  bénéfices
élevés  et  de  constituer  une  réserve  d’économies  pour  les
heures  de  chômage.  Il  a  donc  intérêt  à  l’application  du
piecework.
Reste  à  en  établir  les  conditions.  La  besogne,  disais-je  tout
à  l’heure,  n’est  pas  précisément  aisée  en  raison  de  la  multiplicité ­
  et  de  la  complexité  des  travaux  qui  requièrent  le
labeur  du  shipbuilder.  La  difficulté  d’évaluer  la  rémunération ­
  a  été  longtemps  une  source  de  contestations  et  de
conflits  entre  les  ouvriers  et  leurs  patrons  ;  elle  les  a  conduits
en  fin  de  compte  à  établir  une  liste  de  prix  dans  laquelle
tous  les  travaux  spéciaux  à  chacune  des  catégories  d’ouvriers
sont  minutieusement  détaillés.  J’ai  sous  les  yeux  des  spécimens ­
  des  tableaux  des  tarifs  établis  pour  le  riveter  (riveur)
et  le  caulker  (mateur)  par  les  représentants  des  associations
patronales  a  la  Tyne  »  et  «  la  Wear  »  et  les  représentants
sur  ces  chantiers  de  la  Société  des  boilermakers  and  shipbuilders. ­

Qu’on  se  représente,  sous  une  couverture  de  toile  noire
ou  bleue,  une  sorte  de  catalogue  imprimé  comprenant  de
vingt  à  quarante  pages  dans  lesquelles,  sur  trois  colonnes,
figurent  en  regard  de  la  description  de  chaque  sorte  d’ouvrage ­
  les  tarifs  détaillés  qui  fixent  sa  rémunération,  selon
les  cas  variables  auxquels  cet  ouvrage  s’applique  et  les  conditions ­
  plus  ou  moins  difficiles  où  il  s’effectue.  C’est  ainsi,
par  exemple,  que  suivant  l’endroit  du  navire  où  elle  s’opère,
la  pose  des  rivets  est  payée  de  5  sh.  3  le  cent  à  35  shillings.
Malgré  cette  minutie  et  cette  précision  d’indications,  il  arrive
parfois  que  des  contestations  surgissent,  entre  l’ouvrier  et
        <pb n="347" />
        LA  QUESTION  OUVRlÈUE.  .  827
celui  qui  le  paie,  sur  révaluation  de  la  rémunération.  Pour
faire  valoir  ses  droits,  l’ouvrier  s’adresse  alors  à  son  déléqué
de  district,  fonctionnaire  rémunéré,  placé  par  l’Union  des
boilermakers  and  shipbuilders  à  la  tête  d’une  région  déterminée ­
  où  il  surveille  les  intérêts  des  membres  de  l’Union.
Le  délégué  du  district  s’entremet  auprès  du  patron  ou  du
secrétaire  général  du  syndicat  patronal  et  résout  avec  lui  le
conflit.
Une  des  conséquences  intéressantes  du  piecework  est  de
faire  du  shipbuilder  —  qu’il  soit  riveter  ou  plater  —  une
sorte  d’ouvrier-clief,  de  petit  patron  choisissant  et  dirigeant
lui-même  les  auxiliaires  {lielpers)  dont  il  a  besoin  pour
accomplir  sa  tâche.  Prenons  par  exemple  le  plater^  le  tôlier:
son  rôle  est  considérable  ;  il  est,  en  queh[ue  sorte  —  si  je
puis  employer  cette  expression  —  le  tailleur  du  vaisseau  ;
c’est  lui  qui  habille  sa  membrure  avec  les  plaques  de  tôle  —
ou  bordés  —  formant  l’enveloppe,  plaques  qu’à  son  tour  le
riveur  viendra  solidement  lier,  clouer  l’une  à  l’autre  au  moyen
des  rivets  introduits  sur  leurs  bords.  Notre  plater  ayant  pris  à
sa  charge  telle  ou  telle  partie  du  vaisseau,  la  construction  de
son  enveloppe  sur  une  longueur  déterminée,  embauche  des
helpers,  des  manœuvres  qui  l’aideront  à  donner  aux  grandes
plaques  de  tôle  les  dimensions  et  les  formes  voulues,  à  les
transporter  sur  les  machines-outils,  machines  à  forer,  à
cisailler,  etc.,  et  à  les  appliquer  enfin  contre  les  flancs  du
vaisseau.  Il  a  ainsi  sous  ses  ordres  une  équipe  de  trois,
quatre,  cinq  manœuvres  dont  il  dirige  les  efforts  par  des
gestes  ou  de  brefs  commandements,  consultant  parfois,
pour  conduire  avec  précision  le  travail,  les  plans,  dessinés
sur  de  grandes  feuilles  bleues,  de  la  partie  du  bâtiment  qui
l’intéresse.
En  entrant  au  chantier,  chaque  matin,  le  plater  prend  sa
fiche,  sorte  de  planchette  de  bois  dont  l’une  des  faces  est
        <pb n="348" />
        328

LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.

hlancliie  à  la  peinture  et  porte  uii  numéro  d’ordre;  il  y  note
à  la  fin  de  la  journée  le  travail  accompli.  Le  mercredi  de
chaque  semaine,  il  remet  à  l’administration  du  chantier  une
feuille  spéciale  où  sont  détaillés  les  travaux  faits  et  le  nombre
d’heures  employées,  ainsi  que  le  compte  de  ce  qui  revient
à  chacun  des  hommes  de  son  équipe.  Ceux-ci  sont  payés
par  la  caisse  patronale  le  samedi  suivant  :  l’intervalle  du
mercredi  au  samedi  permet  aux  co.nptables  de  l’administration ­
  de  vérifier  l’exactitude  des  comptes  fournis  par  le  plater.
Les  autres  ouvriers  du  fer  dans  la  construction  navale  procèdent ­
  de  la  même  manière.  Très  spécialisés  chacun,  par  la
division  rigoureuse  du  travail,  dans  leur  catégorie,  ils  sont
à  l’égard  de  leurs  helpera  dans  la  situation  de  véritables
patrons  ;  il  y  a  même  des  chantiers,  sur  la  Clyde  notamment
et  à  Belfast,  où  le  shipbuilder  rémunère  lui-même,  sans  ([ue
la  caisse  patronale  s’en  mêle  le  moins  du  monde,  les  manœuvres ­
  de  son  équipe.
La  différence  professionnelle  (jui  sépare  le  shipbuilder,
ouvrier  skilled,  des  helpers,  ses  collaborateurs  unskilled,  se
manifeste  d’une  façon  très  sensible  dans  le  taux  de  leurs
salaires  respectifs.  Les  helpers  reprochent  même,  et  non
sans  raison  parfois,  aux  shipbuilders  d’être  des  maîtres
égoïstes  et  exigeants.  Il  est  certain  (pie  le  shipbuilder,  tout
en  exigeant  du  manœuvre  qu’il  emploie  la  plus  grande
somme  de  travail  possible,  cherche  à  le  payer  aussi  le  moins
possible.  L’écart  est  très  grand  entre  le  gain  de  l’un  et  celui
&amp;lt;le  l’autre.  J’ai  pu  consulter,  par  exemple,  aux  chantiers
Wigham  Richardson,  près  de  Newcastle,  le  livre  de  comptes
des  platers  et  j’ai  constaté  qu’alors  (pie  les  salaires  s’élevaient
à  8,  9,  10,  12,  et  jusqu’à  i4  £  (200  à  34o  francs)  par  semaine
pour  le  plater,  le  salaire  hebdomadaire  des  manœuvres  ne
dépassait  pas  25  à  3o  shillings  (27  fr.  25  c.  à  37  fr.  5o  c.).
On  sera  surpris  peut-être  de  l’élévation  du  chiffre  ([ue
        <pb n="349" />
        -  V,  '  '  '  ■  !  .  ■  ,

LA  QUESTION  OUVRIÈRE.  Sag
je  viens  de  donner  comme  représentant  le  gain  hebdomadaire ­
  d’nnplater:  je  dois  dire  que  le  taux  de  lo,  ia  et  14  livres ­
  n’est  pas  la  règle  générale  et  qu’il  constitue  même  une
exception  ;  mais  les  salaires  hebdomadaires  de  4,  5,  6  et
7  livres  sont  normaux  et  courants  dans  la  construction  navale ­
  pour  les  catégories  d’ouvriers  skilled  payés  aux  pièces.
Aux  chantiers  Russell,  à  Port-Glasgow,  un  bon  plater  se
l'ait  de  4  à  5  livres  et  plus  meme  par  semaine.
Alix  chantiers  Inglis,  j’ai  pu  constater  qu’un  plater  avait
reçu,  pour  son  escouade  de  douze  hommes  et  lui,  la  somme
de  124  livres  4?  représentant  le  salaire  de  deux  semaines.
Cela  donne  une  moyenne  de  plus  de  25o  francs  par  homme
employé  ;  en  admettant  môme  que,  selon  la  coutume,  l’ouvrier-chef ­
  se  soit  attribué  une  rémunération  importante,  il
n’en  reste  pas  moins  que  les  manœuvres  ont,  en  deux  semaines, ­
  gagné  autant  que  leurs  collègues  français  en  un  mois.
On  m’a  signalé  à  Partick,  près  Glasgow,  une  famille^  les
Moory  —  composée  du  père,  forgeron  à  cornières,  et  de
trois  fils,  dont  l’un  est  également  forgeron  à  cornières,  et  les
deux  autres  riveurs  —  qui  gagne  i,ooo  livres  {pSjOoo  francs)
par  an.  11  est  vrai  qu’elle  les  boit  !...
Pour  le  rivetage  des  plaques,  l’équipe  employée  se  compose ­
  de  deux  riveurs,  d’un  teneur  de  coups  et  d’un  jeune
homme  de  i5  à  i6  ans,  le  boij,  qui,  de  la  forge  où  ils  rougissent, ­
  apporte  les  rivets  aux  ouvriers  chargés  de  les  introduire ­
  et  de  les  aplatir  à  coups  de  marteau  de  chaque  côté
des  plaques.
Je  relève  pour  cette  équipe,  sur  les  livres  des  chantiers
Inglis,  l’indication  d’un  salaire  hebdomadaire  de  vingt  livres;
voici  comment  il  se  répartira  :  pour  le  boy,  i  livre  sterling
environ,  25  shillings  au  plus  ;  pour  le  teneur  de  cou])s,
4  livres  ;  pour  chacun  des  deux  riveurs,  7  livres  i  /  2.  Les
borers,  les  aléseurs  gagnent  généralement  3  livres  sterling
        <pb n="350" />
        33o

LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.

par  semaine  (ils  travaillent,  me  dit-on,  beaucoup  plus  rapidement ­
  que  leurs  collèçjues  français).
Les  autres  corps  de  métiers  non  compris  dans  les  cinq
catégories  plus  haut  indiquées  de  shipbuilders^  mais  qui
travaillent  aussi  à  la  construction  navale,  obtiennent  également, ­
  bien  que  payés  à  la  journée,  des  salaires  assez  élevés.
Pour  donner  aux  cliilfres  qui  précèdent  toute  leur  signilication,
  il  convient  d’observer  que  la  durée  totale  du  travail
par  semaine  n’excède  pas  54  heures  en  moyenne  ;  il  est  des
chantiers  où  elle  ne  dépasse  pas  53  heures.  La  diminution
des  heures  de  travail  a  toujours  été  une  des  réformes  pour  la
réalisation  desquelles  les  unions  ont  le  plus  énergiquement
lutté.  Outre  que  par  principe  l’ouvrier  anglais  ne  travaille
jamais,  dans  aucune  industrie,  le  dimanche,  il  est  parvenu,
désireux  d’avoir  une  partie  du  jour  précédent  pour  se  distraire ­
  et  se  reposer,  à  obtenir  que  le  travail  hebdomadaire
cessât  le  samedi  dès  midi  ou  une  heure.  Cela  met  la  journée
de  travail,  pour  une  semaine  de  54  heures,  à  un  peu  plus
de  8  heures.  On  sait  que  l’ouvrier  anglais  ne  considère  pas
cette  diminution  comme  suffisante  et  qu’un  des  principaux
articles  du  programme  de  ses  revendications  est  la  journée
de  huit  heures,  déjà  obtenue  d’ailleurs  en  beaucoup  d’établissements ­
  industriels  ou  autres  (’).

(i)  Dans  leur  récent  et  très  remarquable  ouvrage.  Industrial  Democracy,  qui  fait
suite  A  leur  Histoire  du  Trade-Unionisme,  M.  et  Webb  consacrent  à  celte  question
de  la  journée  de  travail  une  note  résumant  l'iiistorique  de  la  question  et  dont  j’extrais
les  intéressants  passages  que  voici  :  «  Lorsque,  en  iSji,  la  journée  de  neuf  heures  fut
conquise  par  les  mécaniciens  et  les  ouvriers  du  bâtiment,  cela  prit  la  forme  de  la  journée ­
  de  onze  heures  avec  une  heure  et  demie  pour  le  repas,  pendant  cinq  jours,  et  la
journée  de  six  heures,  moins  une  demi-heure  pour  le  déjeuner,  le  samedi;  ainsi,une
semaine  de  .'&amp;gt;4  heures  avec  la  liberté  le  samedi  à  une  heure  de  l’après-midi  (bien  entendu
jusqu’au  lundi  matin).  En  iSgo,  les  mécaniciens  de  la  Tyne,  désirant  une  demi-journée
plus  complète  le  samedi,  demandent  et  obtiennent  la  "liberté  à  midi  (une  semaine  de
53  heures,  c’est-à-dire  déjà  un  peu  moins  de  neuf  heures).  Dans  la  grande  revision
générale  des  heures  de  travail  pour  l’industrie  du  bâtiment  de  Londres,  en  189a,  la  semaine ­
  fut  fixée  à  5o,  47  et  44  heures,  suivant  la  saison,  réalisant  ainsi  une  moyenne  de
48  heures  ijñ,  avec  la  demi-journée  libre  le  samedi.
«  C’est  déjà,  comme  on  le  voit,  la  journée  moyenne  de  huit  heures.  Finalement,  nous
avons  l’adoption,  entre  i88g  et  i8gy,  de  la  Journée  de  huit  heures  dans  plus  de  cinq  cents
établissements,  comprenant  les  ouvriers  des  docks  et  ateliers  gouvernementaux,  à  peu
près  tous  les  ouvriers  municipaux  du  gaz,  et  la  majorité  des  établissements  de  métallurgie ­
  et  de  reliure  de  Londres,  avec  des  établissements  isolés  sur  toute  la  surface  du
pays.  »
        <pb n="351" />
        33i

LA  QUESTION  OUVRIÈRE.

Les  cliiiîres  que  j’ai  donnés  jusqu’à  présent,  permettent
au  lecteur  d’apprécier  la  situation  exceptionnellement  favorable ­
  de  l’ouvrier  anglais  de  la  construction  navale  au  point
de  vue  du  salaire.  Avant  de  mettre  en  regard  de  cette  situation ­
  celle  de  l’ouvrier  français  de  la  meme  industrie,  et  pour
donner  plus  de  précision  à  la  comparaison,  je  crois  utile  de
reproduire,  d’après  les  publications  mêmes  du  Board  of
Trade,  le  tableau  du  taux-étalon  des  salaires  —Standard
rate  of  wages  —  íixé  à  la  date  du  i"  janvier  1900  par  l’accord ­
  des  patrons  et  des  représentants  des  diverses  catégories
d’ouvriers  travaillant  à  la  construction  navale  et  affiliés  soit
à  l’Union  amalgamée  des  mécaniciens,  soit  à  la  Société  des
boilermakers  and  shipbuilders.  Mais  je  dois  faire  au  préalable ­
  cette  observation  essentielle  que  les  salaires  indiqués ­
  dans  ce  tableau  ne  sont  pas  les  salaires  réels  ;  le  Standard ­
  rate  of  wages,  ou  «  taux  de  salaire  qui  sert  d’étalon  »,
ne  peut  pas  d’ailleurs  prétendre  donner  le  reflet  exact  de
la  réalité,  puisqu’il  assigne  un  chilTre  fixe  de  salaire  à  des
ouvriers  qui  travaillent  aux  pièces  ;  la  vérité  est  (pie,  comme
son  nom  l’indique,  le  Standard  rate  n’est  qu’un  tableau  de
SALAIRES  MINIMUM  :  il  représente  le  minimum  de  ce  qu’un  ouvrier ­
  doit  gagner  pendant  une  semaine  de  53  ou  54  heures  ;
le  tôlier  par  exemple,  dont  il  fixe  le  salaire  hebdomadaire  à
52  fr.  4o  c.,  gagne  normalement  3  livres  sWrIing,  soit
75  fr.  ;  les  chiffres  de  ce  tableau  ne  sont  donc  que  des  approximations ­
  et  ne  font  (pie  mar(¡uer  un  étiage  au-dessous
duquel  le  salaire  ne  peut  pas  descendre,  au-dessus  diKjuel
il  s’est,  en  réalité,  toujours  élevé.
Mais  même  en  le  prenant  tel  qu’il  est  —  le  lecteur  trouvera
ce  tableau  à  la  page  suivante  —  nous  allons  pouvoir  constater ­
  la  différence  notable  qui  sépare  au  point  de  vue  de  leur
rétribution  les  ouvriers  anglais  des  ouvriers  français.
        <pb n="352" />
        Taux-étalon  des  salaires*.

332

LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.

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        333

LA  QUESTION  OUVRIERE.

Tournons  maintenant  nos  regards  du  côté  de  la  France.
L’ouvrier  des  constructions  navales  est,  dans  les  grands
chantiers,  payé  le  plus  souvent  non  aux  pièces,  mais  à  la
journée  et  il  travaille  en  général  dix  heures  par  jour  ;  il  n’y
a  d’exception  à  cette  règle  que  dans  les  arsenaux  où  la  journée ­
  de  travail  est  de  neuf  heures.
Quel  est  le  taux  des  salaires  dans  les  chantiers  français  ?
Je  prends  les  ouvriers  de  Nantes  :  voici,  d’après  une  statistique ­
  (pie  m’a  obligeamment  communiquée  la  Bourse  de
travail  de  cette  ville,  le  taux  moyen  de  leur  rémunération  :

L’heure  de
Iliveurs(’)  0^45  à  o^ôo
Chaudronniers  (2)  o  Go  à  o  8o
Charpentiers  de  marine  oooàoOo
Ajusteurs  o  5o  à  o  05
Monteurs  o  45  (i  o  05
Frappeurs  o  45  (i  o  55
Menuisiers  (J)  o  5o  à  o  05
Manœuvres  o  35  à  o  45

Pour  les  heures  supplémentaires,  les  taux  qui  précèdent
sont  majorés  de  5o  p.  loo.
J’ai  à  dessein  mis  d’abord  en  comparaison  avec  les  taux
du  Standard  rate  anglais  ceux  des  salaires  nantais  ;  Nantes
est  en  effet  une  ville  où  la  main-d’œuvre  est  relativement
bien  payée  en  raison  de  l’activité  très  grande  du  centre  industriel ­
  nantais  qui  exige  beaucoup  d’ouvriers  et  où,  par  suite,
la  main-d’œuvre  est  recherchée.
Malgré  ces  conditions  favorables,  il  est  aisé  de  constater
que  dans  les  diverses  catégories  de  travaux  ci-dessus  énumérées, ­
  l’ouvrier  anglais  est  bien  mieux  rétribué  (pie  l’ou-(1)

  Sont  compris  dans  celle  catégorie,  outre  les  riveurs  proprement  dits,  les  teneurs
de  coups  et  les  chauHeurs  de  rivets;  ils  travaillent  au  marchandage.
(2)  Ne  travaillent  que  rarement  au  marchandage.
(3)  Travaillent  au  maichaudage.
        <pb n="354" />
        334  LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.
vrier  français.  L’ajusteur  britannique,  par  exemple,  reçoit,
d’après  le  Standard  rate,  pour  54  heures  de  travail,  un  salaire ­
  variant,  suivant  les  régions,  entre  4^  fr.  90  c.  et
48  fr.  5o  c.  Pour  un  môme  nombre  d’heures  de  travail,
l’ajusteur  nantais  n’obliendra  qu’un  salaire  variant,  selon
que  l’heure  lui  est  payée  o  fr.  5o  c.  ou  o  fr.  60  c.,  entre  27  fr.
et  32  fr.  4«  c.  De  môme  le  mouleur  anglais  gagnera  de
44  fr.  10  c.  à  4/  fr.  80  c.,  cependant  que  le  salaire  du  môme
ouvrier  à  Nantes  oscillera  entre  24  fr.  3o  c.  et  35  fr.  10  c.
*
*  *
C’est  seulement  dans  le  système  épuisant  du  marchandage
que  les  salaires  payés  à  l’ouvrier  français  peuvent  s’élever  ;
mais  ici  encore,  ils  ne  sauraient  prétendre  à  la  comparaison
avec  les  chiffres  anglais.  Si,  comme  je  l’ai  vu  aux  chantiers
nantais  de  Chantenay,  un  forgeron  travaillant  au  marchandage ­
  peut  arriver  à  gagner  jusqu’à  10  fr.  par  jour,  soit  3oo  fr.
par  mois  —  ce  qui  est  encore  un  assez  joli  denier  —  le  môme
ouvrier  en  Angleterre  peut,  à  moins  qu’il  ne  chôme,  obtenir
un  gain  de  25o  fr.  par  semaine,  soit  1,000  fr.  par  mois.
Donc,  môme  dans  le  cas  de  marchandage,  les  salaires  de
l’ouvrier  français  ne  peuvent  approcher  des  salaires  anglais  :
on  peut  considérer  que  dans  la  moyenne,  ces  derniers  leur
sont  supérieurs  au  moins  d’un  tiers.
D’après  l’enquôte  de  l’Office  du  travail,  qui  a  porté  sur  les
résultats  des  années  1890-1892  ('),  les  salaires  par  journée
de  travail,  dans  les  établissements  de  constructions  navales
ayant  fourni  des  renseignements,  étaient  les  suivants.
Tableau.

(i)  Aucune  enquête  officielle  n’a  été  faite  depuis  1892.  Des  améliorations  ont  été  obtenues ­
  par  les  ouvriers,  mais  les  salaires  n’ont  pas  été  augmentés  dans  une  proportion
supérieure  à  10  p.  100.
        <pb n="355" />
        LA  QUESTION  OUVRIÈRE.

335

Seinc-Inféricurc.  .
Manche
Finistère
Morbihan
Loire-Inférieure  .  .
Charente-Inférieure

,  ,  ,  .  .  .  l  Ouvriers  .
Industrie

Arsenaux.

Arsenaux.

Arsenaux.

I  Ouvriers  .
¡Manœuvres
(Ouvriers  .
I  .Mananivres
I  Ouvriers  .
I  Manœuvres
Industrie  privée,  j^*^''*'**^*'*  '
(Manœuvres
.  lO'^'Oers  ,
(Manœuvres
,  ,  .  .  .  .  (Ouvriers  .
Gironde  Industrie  pnvee.j^,^_^^^^^^^
Industrie  privée,  '
(Manœuvres
'  ,  i  Ouvriers  .
rsenaux.  .  .  '  (Manœuvres

Minimum.

4f  »
3  20
2  5o
I  75
I  75

3  5o
2  5o

I  70

3  »
2  75

r  »
3  75

00

i)  00
3  5o
5  5o
3  5o
8  »
4  »
5  5o
3  5o

7  25
4  »
4  7Õ
3  »

5fo5
3  55
3  35
3  35
3  3o
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5  »
3  25
3  55
2  &amp;lt;)0
4  »
3  5o
4  »
3  10
3  45
2  80

J’ai  lait  allusion  au  système  de  marchandage  et  à  son
application  dans  certains  chantiers  où  il  donne  au  travailleur ­
  —  mais  au  prix  de  quel  labeur  exténuant  et  de
(juelle  usure  précoce  de  ses  forces  !  —  la  faculté  d’élever  la
moyenne  de  son  salaire  dans  des  proportions  assez  sensibles.
Il  est  d’autres  chantiers  français  où  l’ouvrier  de  la  construction ­
  navale  obtient  une  meilleure  rémunération  de  son  travail ­
  grâce  à  un  système  de  bonification  qui  s’inspire  du  piecework. ­
  Dans  les  ateliers  de  construction  et  des  machines
marines  de  la  Loire,  par  exemple,  où  la  journée  est  de  dix
heures  et  le  salaire  moyen  de  5  fr.,  les  ouvriers,  divisés  par
éipiipes  suivant  leurs  affinités,  touchent  au  prorata  de  leurs
heures  de  travail  et  de  leur  salaire  des  suppléments  calculés
d’après  la  besogne  accomplie  et  qui  constituent  une  sorte  de
prime  à  la  vitesse.  C’est  la  Compagnie  elle-même  qui  paie
directement  le  supplément,  lequel  peut  atteindre  jusqu’à
3o  p.  100  du  salaire  ;  en  sorte  que  ce  dernier  s’élève,  dans
certains  cas,  à  6  fr.  5o  c.  par  jour  ;  mais  ce  taux  de  3o  p.  100
        <pb n="356" />
        336

LE  PROIJLKME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.

est  un  maximum  qui  n'est  pas  toujours  atteint.  Dans  les
chantiers  de  la  Loire,  à  Saint-Nazaire,  le  salaire  moyen  est
de  3  Ir.  90  c.  et  s’augmente  semblablement  de  primes  supplémentaires ­
  de  i5  à  3o  p.  100,  suivant  la  nature  du  travail.
Il  me  paraît  inutile  de  multiplier  les  exemples  et  de  pousser ­
  plus  loin  la  comparaison  des  salaires  ouvriers  dans  les
industries  anglaise  et  française  des  constructions  navales.  On
peut  dire  que  d’une  façon  générale  la  journée  d’un  habile
ouvrier  français  ne  dépasse  pas  8  fr.,  sauf  dans  quelques  cas
tout  à  fait  particuliers  de  marchandage,  où  elle  peut  atteindre
10  fr.  Nulle  part,  en  France,  nous  ne  rencontrons  ces  salaires ­
  considérables  dont  bénéficie  l’ouvrier  des  chantiers
anglais.  Et  l’on  peut,  en  conséquence,  formuler  cette  affirmation ­
  indiscutable  que  ce  n’est  pas  la  cherté  de  la  maind’œuvre
  qui  détermine  la  supériorité  des  prix  des  constructeurs ­
  français  sur  ceux  de  leurs  concurrents  d’Angleterre.
Ainsi,  de  l’examen  ampiel  nous  avons  soumis,  dans  les
deux  pays,  cette  question  de  l’influence  de  la  main-d’œuvre
sur  l’état  de  l’industrie  des  constructions  navales,  il  résulte
nettement  qu’en  France  les  deux  grandes  conditions  d’infériorité ­
  de  cette  industrie  —  surélévation  des  prix  et  moins
grande  rapidité  de  la  construction  —  ne  sont  pas  dues  à  la
situation  spéciale  du  personnel  ouvrier.  D’une  part,  en  effet,
la  rétribution  de  ce  dernier  n’est  pas  une  cause  de  surcharge
pour  les  constructeurs  français  et  n’explique  pas  la  cherté
de  leurs  prix.  Et  d’autre  part,  l’habileté  professionnelle  et  le
rendement  du  travail  de  l’ouvrier  français  —  aussi  exercé,  à
peu  de  chose  près,  que  le  shipbuilder  anglais  —  écartent  de
lui  la  responsabilité  des  lenteurs  apportées  par  nos  chantiers
dans  l’exécution  et  la  livraison  de  leurs  commandes.  Pour
n’étre  pas  aussi  méthodicjue  dans  son  travail  et  aussi  prompt
dans  sa  mise  en  train  (pie  son  camarade  d’outre-Manche,
l’ouvrier  français  n’en  est  pas  moins  —  ainsi  (pie  me  le  con-
        <pb n="357" />
        LA  QUESTION  OUVRIERE,  33y
iirmail  M.  Tuaudeii,  le  directeur  des  chantiers  de  Cliantenay
—  un  «  abatteur  de  besogne  »  remarquable.
La  vérité  est  qu’à  côté  de  la  division  plus  raisonnée  et,
])ar  suite,  plus  féconde  du  travail,  une  des  raisons  notables
de  la  qrande  rapidité  qui  distingue  la  construction  anglaise
est  l’emploi  qu’elle  commence  à  faire  de  la  machine-outil,  du
moteur  mécanique,  multiplicateur  énorme  de  l’elïbrt  humain.
Gela  tient  à  ce  (pie  les  Anglais  ont  à  proximité  et  acquièrent ­
  aux  meilleures  conditions  le  précieux  aliment  de  ce
moteur,  la  houille.  Et  c’est  parce  que  l’industrie  française
des  constructions  navales  est  beaucoup  moins  favorisée  à  ce
point  de  vue,  qu’elle  fait  un  usage  plus  restreint  de  la  machine-outil ­
  et  utilise  davantage  le  moteur  humain,  combien
moins  rapide  !
Mais,  en  fin  de  compte,  c’est  peut-être  là  qu’à  son  tour  la
construction  navale  française  trouvera  plus  aisément  que
celle  de  l’Angleterre  une  cause  de  relèvement,  sinon  de  supériorité. ­
  Vienne  en  effet  le  jour  où  la  houille  —et  qui  sait  !
l’énergie  électrique  !  —  pourront  être  mises  à  la  disposition  de
l’industrie  française  dans  des  conditions  moins  onéreuses,  et
l’usage  de  la  machine-outil  se  généralisera  chez  nous  beaucoup ­
  plus  vite  et  beaucoup  plus  facilement  qu’en  Angleterre
où  son  intrusion  dans  le  monde  du  travail  se  heurtera  à
de  plus  âpres  résistances.  C’est  la  loi  forcée  du  progrès  et
l’impérieuse  fatalité  de  l’évolution  que  cet  envahissement  de
la  machine.  Jusqu’à  présent,  la  masse  des  ouvriers  anglais
de  la  construction  navale  a  pu,  dans  une  certaine  mesure,
grâce  à  la  puissance  de  l’organisation  trade-unioniste,  se
protéger  contre  la  redoutable  concurrente.  Le  grand  syndicat ­
  des  boilermakers  and  shipbuilders,  si  jaloux  de  son  monopole ­
  professionnel,  est  notamment  parvenu  en  certains
endroits  à  atténuer  les  effets  de  l’usage  de  la  riveuse  pneumatique. ­
  Celle-ci  est  une  besogneuse  terrible.  Alors  qu’une
22

PROBL.  MAR.  MARCH.
        <pb n="358" />
        338

LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.

L

équipe  de  rivetaqe  —  orqauisée  de  la  façon  que  j’ai  indiquée
plus  haut  —  ne  pose  quère,  par  jour,  que  de  ipiatre  à  six
cents  rivets,  la  riveuse  à  percussion,  aisément  manœuvrable
en  raison  de  son  poids  léqer,  permet  d’en  placer  dans  le
même  temps  de  1,200  à  i,5oo.  Lorsque,  en  certains  ateliers, ­
  on  introduisit  cette  riveuse,  on  put,  encore  que  les
ouvriers  peu  familiarisés  avec  son  maniement  ne  parvinssent
à  poser  quotidiennement  que  700  à  900  rivets,  supprimer
sans  inconvénient  un  des  trois  hommes  de  l’équipe.  Bientôt
même,  on  s’aperçut  qu’il  était  possible  d’éliminer  deux
hommes  —  un  riveur  et  le  teneur  de  coups  —  et  que  le  foiictiounement
  de  la  riveuse  pouvait  se  trouver  assuré  par  une
équipe  composée  seulement  d’un  riveur,  d’un  manœuvre  et
d’un  boy.  Mais  alors  la  Trade-Union  intervint  !  Elle  exiqea
d’abord  que  l’on  gardât  les  deux  riveurs,  puis  que  l’on  reprît
le  teneur  de  coups,  bref  qu’on  reconstituât  l’équipe  des  trois
hommes  et  du  boy.  Toutefois,  comme  le  tarif  de  la  pose  des
rivets  avait  été  calculé  sur  le  travail  de  deux  hommes  et  d’un
boy,  les  riveurs  durent,  de  leur  côté,  consentir  à  ne  pas  demander ­
  d’augmentation  sur  le  tarif;  c’est  à  cette  condition
qu’on  leur  laissa  reprendre  leurs  camarades.  En  sorte  que
dans  les  chantiers  où  la  riveuse  s’est  introduite,  le  gain  des
ouvriers  a  diminué,  mais  le  personnel  employé  est  resté  à
[)eu  près  le  même.
Mais  cette  solution  que  le  Trade-Unionisme  a  pu  momentanément ­
  imposer,  grâce  à  sa  puissante  organisation,  ne
peut  pas  être  durable  et  définitive  ;  elle  ne  saurait  constituer
qu’un  expédient  provisoire,  impuissant  au  surplus,  comme
tout  ce  qui  est  «  cote  mal  taillée  »,  à  satisfaire  pleinement
les  deux  parties,  les  deux  intérêts  en  cause.
Le  même  fait  s’est  reproduit  avec  la  machine  à  calfater,
mue  comme  la  précédente  par  l’air  comprimé.
Les  machines  à  calfater  furent  présentées,  il  y  a  déjà  huit
        <pb n="359" />
        LA  QUESTION  OUVRIERE.  33g
OU  neuf  aus,  aux  ingénieurs  du  bâtiment  ;  les  constructeurs
de  machines  se  hâtèrent  d’en  faire  emplette,  mais  les  ouvriers ­
  refusèrent  de  s’en  servir.  On  est  panenu  dans  (|uelques
  chantiers  à  surmonter  celte  résistance  et  à  mettre  les
machines  au  travail;  mais  dans  d’autres  shipj/ards  l’opposition ­
  des  calfats  a  été  si  résolue  que  l’on  a  dû  remiser  les
nouveaux  instruments  dans  les  magasins  à  outils.
Sans  doute,  je  le  réjiète,  cette  obstruction  faite  à  l’emploi
de  la  machine  ne  peut  avoir  qu’un  temps.  Mais  ce  temps
peut  être  plus  ou  moins  long  suivant  l’organisation  et  l’état
d’esprit,  la  manière  d’être,  la  mentalité,  en  un  mot,  de  la
masse  ouvrière  qui  oppose  celte  résistance.  La  hautaine  et
arist  ocratique  corporation  des  boilermakers  and  shipbuilders
ne  pourra  certes  pas  s’enfermer  éternellement  dans  une  conception ­
  étroite  de  ses  droits  et  de  son  pouvoir  et  conserver
toujours  le  privilège  suranné  qu’elle  défend  avec  entêtement, ­
  tant  contre  la  machine  que  contre  l’ouvrier  unskilled ­
  (*).  'Mais  en  raison  même  de  l’extension  de  ce  privilège ­
  et  des  avantages  qu’il  leur  a  procurés,  la  résistance  des
shipbuilders  ne  sera  que  plus  dure  et  plus  longue  à  toutes
les  innovations  qui  le  menaceront.  Il  n’en  saurait  être  de

(i)  On  sait  quelles  protestations  énergiques  et  efficaces  ont  surgi,  au  sein  môme  de  la
classe  ouvrière,  contre  l’attitude  des  vieilles  Trade  s-Unions  qui,  comme  celle  des  boilermakers, ­
  ont  fondé  toute  leur  politicpie  sur  la  croyance  que  l’ouvrier  qui  a  dûment  fait  son
apprentissage  a  le  droit  d’exclure  de  sa  profession  «  l’homme  qui  n’est  pas  en  règle  ».
Ces  Trade’s-Unions,  jusqu’en  ces  dernières  années,  n’avaient  groupé  (pie  des  ouvriers
hautement  qualifiés,  pouvant  payer  des  cotisations  élevées  et  elles  s’étalent  peu  à  peu
transformées  en  siinjiles  institutions  de  prévoyance.  Mais  depuis  dix  ans  environ,  à  la
suite  de  la  grande  grève  des  dockers  de  iSSg,  une  réaction  s’est  produite  avec  un  retour ­
  vers  le  sentiment  de  solidarité  prolétarienne.  D’ahord,  des  Unions  nouvelles  se
sont  formées  pour  grouper  ces  masses  innombrables  de  journaliers,  de  manœuvres,
d’ouvriers  sans  spécialité  compris  sous  la  désignation  commune  d'nnskilled  men.  Ces
Unions  n’exigent  de  leurs  membres  que  de  très  faibles  cotisations  et  elles  sont  avant
tout  des  organisations  de  lutte  et  de  combat.  Ensuite  les  nouvelles  tendances  ont  peu
à  peu  gagné  le  monde  syndical  anglais  et  les  vieilles  Unions  aristocratiipies.  à  l’exception ­
  de  celle  des  boilermakers,  se  sont  finalement  ouvertes  aux  ouvriers  non  (jualillés.
C’est  ce  (pie  l’on  a  appelé  le  nouvel  unionisme,  le  néo-trade-unionisme  qui,  réveillant
le  sentiment  de  la  solidarité  de  toutes  les  sections  de  salariés,  a  fait  réapparaître  un
mouvement  social  se  traduisant  par  la  mise  à  l’ordre  du  jour  des  congrès  trade-unionistes ­
  de  la  politique  ouvrière  indéjiendante  et  par  le  vote  des  motions  socialistes.
        <pb n="360" />
        34o  LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.
même  —  et  c’est  pourquoi  la  généralisation  de  l’emploi  de
la  machine  y  rencontrera  moins  d’obstacles  —  en  notre  pays
de  France,  où  l’industrie  de  la  construction  navale  n’est  pas,
comme  en  Angleterre,  le  monopole  d’une  corporation  très
exclusive  et  au  surplus  dès  longtemps  habituée  aux  jouissances ­
  et  au  bien-être  que  permettent  les  hauts  salaires.
Cette  dernière  considération  n’est  pas  aussi  négligeable
([u’on  le  pourrait  imaginer.  J’y  vois,  pour  ma  part,  une
cause  sérieuse  d’infériorité  de  l’ouvrier  anglais  vis-à-vis  de
l’ouvrier  français  dans  la  lutte  future  où  tous  deux  défendront ­
  l’avenir  et  la  prospérité  de  l’industrie  navale  de  leur
pays  respectif.  La  machine-outil,  instrument  de  cette  prospérité, ­
  rencontrera  chez  le  shipbuilder  anglais  d’autant  plus
d’hostilité  qu’elle  menacera  davantage  ses  haliitudes  de
prodigalité,  nées  de  gains  abondants.  Le  shipbuilder  du
Royaume-Uni  est  dépensier;  il  aime  ses  aises,  la  vie  large,
les  joies  matérielles  que  confère  une  disposition  assez
grande  de  numéraire.  «  Chez  l’ouvrier  anglais,  dit  l’un  des
écrivains  du  Musée  social  de  Philadelphie,  on  rencontre  un
grand  amour  du  plaisir,  —  non  pas  du  plaisir  dans  les  vieux
jours  ou  du  plaisir  d’accumuler  de  l’argent.  En  Angleterre,
il  n’est  pas  rare  de  voir  les  travailleurs  d’une  ville  importante ­
  prendre  un  jour  de  congé  pour  assister  à  un  match  de
cricket,  et  il  n’est  guère  de  famille  de  travailleurs  qui  n’aille
passer  trois  jours  ou  une  semaine  à  la  côte  au  moins  une
fois  l’an.  »  Le  shipbuilder  anglais  est  joueur;  il  fréquente
volontiers  le  tripot  et  l’agence  du  bookmaker.  Et  surtout,  il
s’adonne  à  l’ivrognerie,  ce  grand  vice  national  du  Royaume-Uni
  !(*).  L’ivrognerie  est  la  plaie  de  la  classe  ouvrière  an-(i)

  Voici,  d’après  M.  Albert  Fleury  {Le  Trade-Unionisme  en  Angleterre)  en  quels
termes  M.  Knight,  secrétaire  général  de  la  Trade’s-Union  des  shipbuilders  and  boilermakers, ­
  s’exprimait  dans  les  adresses  qu’il  envoyait  à  l’Union  pour  insister  sur  les
dangers  du  jeu  et  du  cabaret  :  «  Quoi  de  plus  triste  que  ces  malheureux  qui,  après  un
dur  labeur,  du  lundi  au  samedi,  ayant  reçu  le  salaire  qu’ils  ont  gagné  à  la  sueur  de
        <pb n="361" />
        ’■'S

LA  QUESTION  OUVRIERE.  341
glaise  ;  l’alcoolisme  fait  dans  ses  rangs  des  ravages  considérables. ­
  Les  campagnes  entreprises  soit  par  les  sociétés  de
tempérance,  soit  par  les  chefs  mêmes  du  mouvement  unioniste, ­
  qui  sentent  tout  le  danger  de  cette  alcoolisation  croissante ­
  de  leurs  troupes,  n’ont  pas  donné  de  bien  grands  résultats. ­

Terminons  sur  cette  constatation  :  ni  au  point  de  vue  de
l’habileté  professionnelle,  ni  au  point  de  vue  moral,  l’ouvrier ­
  français  des  constructions  navales  ne  trouvera  son
maître  en  l’ouvrier  anglais  !

Les  constatations  d’une  enquête.
Avant  de  formuler  ce  que  nous  croyons  être  la  solution
raisonnable  du  problème  examiné,  rappelons  brièvement
et  groupons  pour  une  précise*  vision  d’ensemble,  la  série
éparse  des  constatations  générales  et  des  conclusions  essentielles ­
  que  les  investigations  de  notre  enquête  ont  successivement ­
  dégagées.
Après  bien  d’autres,  nous  avons,  non  pas  découvert  —  il
y  a  trop  longtemps,  hélas  !  que  cette  découverte  est  faite  —
mais  constaté  une  fois  de  plus  une  réalité  trop  indiscutable  :
la  supériorité  de  l’industrie  anglaise  des  constructions  navales ­
  sur  l’industrie  similaire  française.
Cette  supériorité  se  manifeste  par  une  série  de  caractéristiques. ­


leur  front,  vont  au  cabaret  ou  chez  le  bookmaker  le  dépenser  aussi  facilement  que  s’ils
n’avaient  eu  aucun  mal  à  le  gagner  On  a  dénoncé  l’un  après  l’autre  le  millionnaire
et  le  capitaliste  comme  des  ennemis  de  la  classe  ouvrière  et  des  adversaires  du  progrès ­
  et  des  réformes  que  vous  souhaitez.  Combien  est-il  plus  vrai  de  dire  que  le  jeu  et
l’intempérance  sont  de  plus  grands  ennemis  encore  des  vrais  intérêts  des  travailleurs ­
  !...  Laissez  les  journaux  de  courses  pour  des  livres  tels  que  la  Richesse  des
nations,  de  Smith,  et  Progrès  et  pauvreté,  de  George.  Au  lieu  de  passer  dans  l’atmosphère ­
  empestée  des  tripots  vos  heures  de  loisir,  employez-les  à  fortifier  vos  muscles ­
  par  l’exercice  physique  ou  à  développer  votre  intelligence  par  le  travail  intellectuel, ­
  vous  deviendrez  des  citoyens  plus  utiles,  des  unionistes  plus  sincères  et  des
membres  plus  respectés  de  notre  grande  Société.  »
        <pb n="362" />
        342  LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.
En  première  ligne,  par  la  production  considérable  des
chantiers  anglais,  auxquels  les  chantiers  français  ne  peuvent ­
  opposer  qu’une  production  infiniment  plus  modeste.
Cette  supériorité  de  production  n’est  pas  seulement
titative;  elle  ne  s’atteste  pas  uniquement  par  la  brutalité
d’un  chifire  de  tonnage,  par  la  seule  constatation  que  les
chantiers  anglais  construisent  un  million  de  tonnes  de  vapeurs ­
  durant  que  nous  en  construisons  cent  mille.  Cette
supériorité  s’affirme  encore  dans  les  (jiialités  des  navires
construits  et  la  valeur  des  services  qu’ils  sont  capables  de
rendre.  La  flotte  qui  sort  chaque  année  des  chantiers  anglais
de  la  côte  nord-est  et  nord-ouest,  de  Newcastle,  Sunderland,
Middlesboroiigh,  etc.,  comme  de  Glasgow,  de  Greenock  et
de  Belfast,  se  compose  de  magnifiques  paquebots,  réalisant
de  rapides  vitesses,  et  de  cargos  pouvant  porter  6,000,  8,000
et  10,000  tonnes.
Au  contraire,  la  flotte  qui  sort  de  nos  chantiers  se  compose ­
  pour  les  trois  quarts  de  voiliers.
D’où  ce  résultat  que,  tandis  que  la  flotte  anglaise,  essentiellement ­
  organisée  pour  la  navigation  de  concurrence,  peut,
grâce  à  la  grande  capacité  de  ses  navires,  accaparer,  rafler
le  fret  du  monde  et  de  nos  principaux  ports,  la  flotte  créée
par  nos  constructeurs  n’est  pas  une  flotte  de  concurrence,
mais  une  flotte  de  spéculation,  de  subventions  et  de  primes
budgétaires,  une  flotte  artificielle  en  quelque  sorte,  ne  répondant ­
  plus  aux  conceptions  modernes  du  commerce  international, ­
  ne  s’adaptant  plus  à  ses  exigences  et  à  ses  nécessités. ­

La  navigation  à  vapeur  évolue  de  plus  en  plus  vers  l’adoption ­
  des  gros  tonnages  ;  elle  demande  à  la  construction  des
navires  de  7,000  à  10,000  tonnes.  L’Angleterre  est  à  même
de  construire  quantité  de  ces  vaisseaux,  et  nous  avons  vu
notamment  sur  la  Clyde  et  sur  la  Tyne  une  tendance  mar-
        <pb n="363" />
        LA  QUKSTION  OUVRIERE.  343
([liée  à  la  construction  des  navires  de  6,000  à  7,000  tonneaux ­
  de  port  en  lourd.  Nos  chantiers,  an  contraire,  n’en
construisent  pas  un  seul,  et  une  fois  de  plus  l’intériorité  de
la  marine  marchande  française  à  l’égard  de  la  marine  an-(jlaise
  s’atteste  sur  le  chapitre  de  la  capacité  des  transports.
Les  chantiers  anglais  tirent  une  nouvelle  cause  de  supériorité ­
  de  la  rapidité  plus  grande  avec  laipielle  ils  construisent. ­

Les  délais  anglais,  pour  la  construction  d’un  grand  paquebot, ­
  varient  entre  neuf  mois  et  un  an  ;  pour  la  construction
d’un  grand  cargo,  entre  cinq  et  sept  mois.
Les  délais  demandés  par  la  construction  française  sont
supérieurs  du  tiers,  parfois  même  ils  sont  du  double,  présentant ­
  ainsi  le  grave  inconvénient  d’exposer  l’armateur
français  qui  projette  l’établissement  d’une  ligne  au  risque
continuel  d’être  devancé  par  scs  concurrents  étrangers,
parce  qu’on  ne  lui  livre  pas  assez  vite  les  navires  qu’il  a
commandés.
Enfin,  la  supériorité  de  la  construction  anglaise  se  manifeste ­
  dans  l’établissement  du  prix  des  navires.  C’est  en
vain  que  l’on  essaie  de  contester  l’existence  d’un  «  prix  anglais»; ­
  lorsque  les  constructeurs  français  allèguent  qu’on
leur  oppose  toujours,  dans  les  comparaisons  établies  entre
leurs  conditions  et  celles  de  la  construction  anglaise,  le  prix
des  chantiers  anglais  de  basse  catégorie,  ils  altèrent  la  vérité. ­
  En  réalité,  il  existe  en  Angleterre  un  prix  moyen  de
construction  des  navires,  et  ce  prix,  chacun  le  connaît.  On
sait  par  exemple  que,  sur  la  Clyde,  la  tonne  de  port  en  lourd
d’un  beau  et  solide  cargo  réalisant  lo  nœuds  vaut  9  livres
au  maximum,  et  que  sur  la  Tyne  et  sur  la  Wear,  la  même
tonne  de  port  en  lourd  vaut,  pour  le  même  type  de  navire,
moins  soigné,  de  8  livres  à  8  livres  5.
Les  usines  anglaises  placées  dans  les  mêmes  conditions
        <pb n="364" />
        344  LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.
(le  lutte  iiulustrielle  et  groupées  (railleurs  en  de  puissants
syndicats  patronaux,  ont  des  cours  qui  sans  doute  peuvent
changer  d’un  chantier  à  l’autre,  mais  qui  ne  varient  (jue
dans  une  assez  faible  mesure.
Dans  la  construction  des  paquebots  et  aussi  des  navires
de  guerre,  la  situation  est  la  môme  :  les  devis  des  compagnies
de  construction  sont  établis  avec  tant  de  rigueur  que  ceux
de  Barrow,  Clydebank  et  Fairfield  pour  la  construction  des
cuirassés  VAniphitrite,  VAriadne  et  VArgonaute  n’ont  fait
ressortir  entre  les  prix  les  plus  hauts  et  les  prix  les  plus  bas
qu’une  simple  différence  de  5  p.  loo  du  total.
Pour  apprécier  la  distance  qui  sépare  actuellement  les
prix  français  des  prix  anglais,  il  faut  examiner  ce  que  la
construction  demande  dans  les  deux  pays  comme  rémunération ­
  globale  du  navire  construit  —  c’est-à-dire  abstraction
faite  pour  l’instant  de  la  prime  de  constrnction.  Or,  si  nous
prenons  pour  exemple  la  constrnction  d’nn  cargo  de  G,ooo
tonnes,  portant  en  lourd  8,000  tonnes  et  réalisant  10  à
11  nœuds  de  vitesse  —  vaisseau  type  du  long  courrier  de
concurrence  —  nous  voyons  qu’il  coûtera  :
Construction  très  soignée.  Dans  les  premiers  établissements  de  la
Clyde,  à  raison  de  9  livres  la  tonne  de  dead-weight.  .  1,900,000  Ir.
Construction  un  peu  inférieure.  Dans  les  établisse-  environ,
ments  comme  ceux  de  MM.  Russell,  sur  la  Clyde,  et
dans  la  plupart  de  ceux  de  la  Tyne  et  de  la  Wear,  à
raison  de  8  livres  la  tonne  i,Coo,ooo  fr.
environ.
Son  prix  oscillera  entre  200  et  226  fr.  la  tonne  en  lourd.
Actuellement,  avec  la  baisse  qui  s’est  produite  sur  les  prix,
il  n’atteindra  môme  pas  ce  chiffre.
Si  nous  voulons  évaluer  le  prix  du  môme  cargo  en  France
—  en  prenant  pour  base  de  nos  calculs  des  prix  non  pas
hypothétiques,  mais  certains  et  précis  comme  celui  du
        <pb n="365" />
        LA  QUESTION  OUVRIERE.  345
Charles-Tibergien  (5,200  tonnes  de  port  en  lourd),  cjiii  a
fait  encaisser  aux  chantiers  de  Normandie,  en  prime  et  en
versements  de  l’armateur,  1,782,000  fr.,  et  fut  considéré
par  ces  chantiers  comme  une  déplorable  affaire  —  nous
constatons  que  ce  cargo  ne  sera  pas  construit  par  les  chantiers ­
  français  à  moins  de  333  fr.  la  tonne  en  lourd,  ce  qui
donne  pour  le  navire  de  8,000  tonnes  un  coût  total  de  près
de  2,700,000  fr.  Je  choisis  à  dessein  un  prix  français  très
BAS.  En  réalité  l’écart  est  beaucoup  plus  considérable.
Je  puis,  à  titre  de  renseignement,  donner  une  édifiante
indication  de  prix  se  référant  à  une  affaire  toute  récente  :
un  armateur  français,  voulant  faire  construire  un  cargo  de
5,5oo  à  5,600  tonneaux  de  port  en  lourd  (environ  5,000
tonnes  de  jauge  légale)  s’est  adressé  d’abord  à  des  chantiers
français;  on  lui  a  demandé  1,800,000  fr.,  ce  qui  avec  la
prime  de  construction  mettait  le  coût  du  navire  à  plus  de
2,200,000  fr.
En  Angleterre,  le  même  armateur  a  recueilli  les  offres
suivantes  :  dans  un  très  beau  chantier,  de  tout  premier  ordre,
on  lui  a  demandé  du  navire  l\[\,ooo  livres,  soit  1,100,000  fr.,
et  dans  d’autres  chantiers  42,000  livres,  soit  i,o5o,ooo  fr.
Il  y  a  donc  entre  les  prix  faits  à  l’armateur  par  les  Français
et  les  Anglais  l’énorme  différence  du  simple  au  double.
Ainsi,  nos  chantiers  produisent  à  un  prix  beaucoup  plus
élevé  que  les  chantiers  anglais  :  la  prime  de  construction
vient,  pour  l’armateur,  diminuer  cette  différence,  mais,  malgré ­
  son  importance,  elle  n’empôche  pas  nos  chantiers  d’être
encore  plus  chers  en  moyenne  de  3o  à  5o  p.  100  que  les
chantiers  anglais  et  de  prélever,  par  la  retenue  de  trois,
quatre,  cinq  années  de  prime  à  la  navigation  ce  supplément
sur  la  caisse  de  l’armateur.
En  résumé  :
Supériorité  de  la  production  ;
        <pb n="366" />
        LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.

34G
Rapidité  et  bon  marché  de  la  construction  ;
Telles  sont  les  caractéristiques  certaines  de  l’industrie
navale  anglaise  par  rapport  à  la  nôtre.
*
*  *
A  quelles  causes  tient  cette  supériorité  ?
1°  A  Vabondance  des  matières  premières,  à  portée  des
chantiers,  et  à  la  livraison  rapide,  par  la  métallurgie  anglaise, ­
  des  commandes  qui  lui  sont  faites  par  l’industrie  navale. ­
  Longw^y,  le  Creusot,  Trignac  font  attendre  six  semaines
les  aciers  que  les  hauts  fourneaux  de  l’Écosse  ou  du  Northumberland ­
  livrent  en  huit  jodrs  ;
2°  A  la  spécialisation  des  chantiers.
Nombre  de  chantiers  anglais,  nous  l’avons  vu,  ne  construisent ­
  qu’une  catégorie  de  navires  (des  cargo-boats)  et
parfois  même,  dans  cette  catégorie,  une  seule  partie  du
navire  (la  coque).
Cette  spécialisation  permet  d’accomplir  très  rapidement
une  besogne  toujours  pareille.  Elle  existe  aussi  pour  les
machines  —  que  le  fabricant  de  coques  va  chercher  toutes
faites  dans  les  mêmes  usines  à  bien  meilleur  compte  qu’il
ne  les  produirait  lui-même  ;
3°  A  la  division  raisonnée  du  travail  ;
4°  A  la  construction  en  série,  générale  dans  beaucoup  de
chantiers  anglais,  rare  en  France  ;  '
5°  A  Vesprit  pratique  des  directeurs  de  chantiers.  Le
même  chantier  est  souvent  dirigé  par  une  famille  depuis
trois  générations  :  d’où,  chez  le  patron,  des  connaissances
techniques  très  développées.  Il  a  appris  dès  son  enfance,
pour  ainsi  dire,  la  profession  qu’il  doit  exercer  ;
6°  A  la  rédaction  des  frais  généraux,  incomparablement
moins  élevés  sur  la  Clyde  et  la  Tyne  que  dans  nos  grands
        <pb n="367" />
        LA  QUESTION  OUVRIERE.  34?
chantiers,  qui  possèdent,  en  dehors  de  leur  établissement  à
Nantes,  Saint-Nazaire,  la  Seyne  ou  le  Havre,  des  installations ­
  somptueuses  et  fort  chères  à  Paris.
La  supériorité  des  chantiers  anglais  n’a  donc  rien  d’inexplicable ­
  ;  elle  est  lo(jique  et  résulte  tout  naturellement  d’un
euchaînement  de  circonstances  et  de  causes.
♦
*  *
Mais  parmi  les  qualités  que  nous  sommes  obligés  de  reconnaître ­
  à  l’industrie  anglaise,  il  en  est  que,  dans  une  certaine ­
  mesure,  nous  pouvons  acquérir.
L’avantage  primordial  de  la  construction  britannique  réside, ­
  nous  l’avons  vu,  dans  le  bon  marché  de  la  matière
première.  Sans  espérer  voir  s’établir  les  cours  anglais,  nous
pouvons  escompter  cependant  d’une  meilleure  utilisation
de  nos  richesses  naturelles,  de  l’emploi  généralisé  de  l’énergie ­
  électrique,  de  l’augmentation  du  rendement  de  nos
houillères  et  de  la  concurrence  des  charbons  américains
avec  les  houilles  anglaises,  une  amélioration  sérieuse  dans
notre  situation.  La  production  de  la  houille  augmente  constamment ­
  en  France  :  un  déposant  à  la  commission  extraparlementaire,
  M.  Agniel,  disait  que  le  Pas-de-Calais,  qui
produit  i8  millions  de  tonnes  de  houille  par  an,  pourrait  en
extraire  de  25  à  3o  millions.  Ce  bassin  possède  un  dépôt  susceptible ­
  de  Iburnir  annuellement  3o  millions  de  tonnes  pendant ­
  plusieurs  siècles  !  Quant  aux  minerais  non  exploités,  ils
abondent  littéralement  dans  certaines  régions,  notamment
dans  les  Pyrénées.  L’amélioration  des  voies  navigables  pourrait ­
  à  bref  délai  en  permettre  l’extraction  et  le  traitement  .
,  D’ailleurs  le  développement  de  nos  chantiers  français  ne
peut  pas  être  arreté  par  cette  seule  différence  dans  la  valeur
        <pb n="368" />
        348  LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.
des  matières  premières,  la  prime  de  construction  couvrant
plus  de  deux  fois  la  surcharge  qui  en  peut  résulter  pour
notre  industrie  navale.
Quant  aux  avantages  A’organisation  et  de  méthode  dans
le  travail,  nos  usines  maritimes  les  acquerront,  si  elles  le
veulent,  d’autant  plus  aisément  qu’elles  commencent  déjà
à  les  posséder.
La  spécialisation,  la  construction  en  série,  la  division  raisonnée ­
  du  travail  existent  dans  les  chantiers  de  Nantes,  où
nous  avons  vu  construire  uniquement  des  voiliers  de  même
tonnage,  par  des  équipes  d’ouvriers  spécialisés.  Rien  ne
sera  plus  l'acile  que  d’appliquer  ces  mêmes  principes  à  la
construction  des  steamers.
La  direction  pratique  nous  manquerait  davantage  ;  il  n’y
a  pour  ainsi  dire  pas  d’exemple  de  chantiers  dirigés  par  la
même  famille  ;  mais  la  connaissance  technique  du  patron
anglais  est  compensée  par  l’habileté  de  nos  ingénieurs  des
constructions  navales,  qui  forment  un  corps  remarquable
auquel  lord  Brassey,  dans  un  discours  d’ouverture  de  la
session  des  Naval-Architects,  rendait  ce  public  et  solennel
hommage  :
«  Nous  (la  nation  anglaise)  avons  été  poussés,  en  quelque
sorte,  par  la  dure  nécessité  de  vivre,  à  diriger  notre  activité
dans  la  plus  large  mesure  vers  les  choses  de  la  mer  et  nous
avons  acquis  ainsi  par  des  efforts  persévérants  une  part  importante ­
  du  trafic  du  monde  entier.  Mais  je  suis  certain  que
nos  armateurs  et  nos  constructeurs  seront  les  premiers  à
reconnaître  dans  quelle  large  mesure  ils  ont  à  toute  époque
été  redevables  à  l’habileté  manifestée  dans  les  projets  des
ingénieurs  français.
«  Ils  nous  ont  donné  des  modèles  que  nous  avons  été
heureux  de  copier,  et  en  ce  moment  même,  ce  sont  les  Français ­
  qui  sont  à  la  tête  du  progrès  de  la  construction  navale.
        <pb n="369" />
        LA  QUESTION  OUVRIÈRE.’
notamment  pour  ce  qui  concerne  le  perfectionnement  des
machines  et  des  chaudières.  »
Restent  \gs  frais  généraux.  Il  ne  tient  qu’à  nos  chantiers
de  les  diminuer.  Ils  peuvent,  s’ils  en  ont  l’énergie,  sabrer
les  dépenses  inutiles  et  ramener  au  taux  anglais  leurs  dépenses ­
  d’installation,  de  bureau,  etc.
La  construction  navale  française,  soutenue  comme  elle
l’est  grâce  à  la  prime  de  65  fr.  par  tonneau  de  jauge  et  de
i5  fr.  par  loo  kilogrammes  de  machines  et  chaudières,  ne
semble  donc  pas  vouée  à  un  écrasement  certain,  forcé,  obligatoire ­
  par  la  construction  anglaise,  à  moins  que  celle-ci  ne
bénéficie  d’avantages  spéciaux  dans  l’avenir.  Bien  mieux  :
nos  chantiers,  ainsi  que  je  l’ai  montré  dans  le  chapitre  précédent, ­
  auront  moins  de  difficultés  que  les  chantiers  anglais
à  introduire  complètement  chez  eux  la  machine.  Tandis
qu’en  Angleterre,  les  cadres  immenses  des  shipbuilders  and
boilermakers,  habitués  à  une  vie  large,  facile,  souifriraient
cruellement  du  développement  excessif  de  l’outil  mû  par
l’électricité  ou  l’air  comprimé,  en  France,  où  il  n’y  a  pas
PLÉTHORE  de  main-d’œuvre,  où  Rouen,  Port-de-Bouc,  Bordeaux, ­
  Dunkerque,  et  bientôt  Cette,  la  Pallice  manquent  et
manqueront  de  spécialistes,  l’industrie  navale  peut  appeler
à  son  aide  la  science  mécanique,  sans  risquer  de  provoquer ­
  une  crise  ouvrière.
Nos  chantiers  sont  plus  largement  installés  que  ceux  des
Anglais  ;  à  eux  d’accomplir  de  nouveaux  efforts,  de  perfectionner ­
  leur  outillage.  Ils  possèdent,  sur  les  établissements
d’outre-Manche,  la  supériorité  scientifique  qui  peut  compenser ­
  Vinfériorité  pratique  résultant  d’une  ambiance  moins
favorable.
La  prééminence  britannique  ne  doit  pas  nous  effrayer.  Nos
chantiers  possèdent  déjà  d’excellents  éléments  de  lutte  :
leurs  navires  sont  renommés;  leurs  ingénieurs,  savants;  leurs
        <pb n="370" />
        35o

LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.

ouvriers,  vaillants  et  actifs.  Il  leur  reste  à  secouer  une  torpeur ­
  invétérée,  à  se  mettre  au  niveau  des  progrès  accomplis, ­
  à  donner  au  personnel  le  sentiment  de  la  responsabilité. ­
  Ils  pourront,  ensuite,  envisager  avec  confiance  l’avenir.
Ils  n’arriveront  pas  à  supplanter  leurs  rivaux  anglais,  mais
ils  trouveront  assurément  eu  eux-mêmes  les  éléments  d’une
renaissance  de  notre  marine  marchande,  si  la  loi  nouvelle
n’y  fait  pas  obstacle.
        <pb n="371" />
        CHAPITRE  IX

L’EFFORT  NÉCESSAIRE

I.  Liberté  et  protection.
Au  seuil  (les  solutions  &amp;lt;iu  problème  de  la  marine  marchande ­
  sureIit;  comme  en  tout  débat  économicpie,  la  grande
(juestion  de  la  liberté  et  de  la  protection.
D’aucuns  disent  :  «  Plus  de  primes  !  plus  de  privilège  !
Si  l’industrie  navale  française  n’est  pas  en  état  de  supporter
la  lutte  contre  ses  rivales  de  l’étranger,  qu’elle  subisse  sa
destinée,  qu’elle  s’efface  et  disparaisse  comme  s’éteignent
et  meurent  les  industries  dont  la  concurrence  vitale  a  épuisé
la  sève  !  Qu’on  achète  les  navires  en  Angleterre,  s’ils  sont  à
bon  compte;  en  Allemagne,  si  celle-ci  nous  peut  servir
mieux  !  Nos  armateurs,  dites-vous,  sont  impuissants  à  se
maintenir?  Le  beau  malheur!  nous  utiliserons  pour  nos
échanges  commerciaux  les  flottes  étrangères.  Qui  sait  !  sous
le  fouet  de  la  nécessité,  sous  la  menace  de  la  mort  prochaine,
peut-être  l’industrie  agonisante  que  vous  voulez  galvaniser  à
coup  de  subventions  trouvera-t-elle,  dans  une  transformation ­
  soudaine,  l’énergie  de  vivre  et  de  se  développer  !  »
Nous  connaissons  la  thèse  :  c’est  celle  de  la  vieille  économie ­
  politique,  celle  aussi  de  Rouher,  dépeignant  sous  ces
        <pb n="372" />
        352  LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.
couleurs  séduisantes  le  régime  de  la  liberté  absolue  pour
les  armateurs  et  les  constructeurs  :  «  Le  champ  des  opérations ­
  maritimes  —  disait-il  au  Corps  léijislatif  —  n’aurait
plus  de  limites  et  chacun  ne  devrait  plus  compter  que  sur
soi-même  :  les  forces  individuelles  acquerraient  plus  d’énerqie;
  en  un  mot,  à  l’espèce  de  tutelle  sous  laquelle  elle  a
trop  longtemps  végété  succéderait  pourno  tre  marine  l’état
viril  des  grandes  entreprises.  »
Le  moment  serait,  en  vérité,  judicieusement  choisi  pour
renouveler  l’expérience  qui  réussit  d’ailleurs  si  mal  au  second
Empire  !  C’est  quand  toutes  les  nations  cadenassent  leurs
portes,  ferment  leurs  marchés,  rêvent  comme  l’Allemagne  de
Zollvereins  colossaux  ou,  comme  l’Angleterre,  d’impérialisme ­
  colonial,  pour  écouler  le  trop-plein  de  leur  production,
(pie  nous  irions,  sous  prétexte  do  surexciter  l’énergie  ce  des
forces  individuelles  »,  livrer  naïvement  aux  convoitises  étrangères ­
  les  vestiges  de  notre  puissance  maritime?  Renonçons,
si  nous  admettons  ce  système,  renonçons  en  même  temps  à
nos  arsenaux,  à  nos  colonies,  à  notre  flotte  de  guerre,  à
notre  expansion  dans  le  monde  !  La  liberté  qui  met  en  danger ­
  l’indépendance  et  la  richesse  d’un  pays,  le  rend  pour
jamais  tributaire  de  l’étranger,  ruine  son  industrie,  réduit  à
la  misère  toute  une  catégorie  de  travailleurs,  ouvriers  et
marins,  cette  liberté  n’est  qu’une  parodie  de  liberté,  le  déguisement ­
  et  le  masque  de  l’impuissance  et  de  la  veulerie.
De  cette  liberté  menteuse,  qui  implique  les  définitifs  renoncements ­
  aux  légitimes  espoirs  qu’un  pays  comme  la  France
doit  éternellement  garder  dans  la  justice  du  destin,  ni  la
marine  marchande,  ni  le  commerce  français  ne  peuvent  être
dupes  et  victimes.
Reconnaissons-le,  parce  que  c’est  la  vérité  même  :  la  protection ­
  de  notre  flotte  commerciale  nous  est  imposée  par  des
nécessités  nationales  et  par  notre  état  économique  actuel.  Le
        <pb n="373" />
        l’effort  nécessaire.  353
ilémoiilrer  serait  oiseux  Q.  Toutes  les  u  at  ions,  directement
ou  par  des  moyens  détournés,  viennent  en  aide  à  leur  marine
marchande.  L’AiKjleterre  favorise  la  sienne  par  des  remises,
des  ((  ristournes  »  sur  les  droits  de  quai  ;  l’Allemaquc,  par
des  encouraqcments  jiécuniaires;  l’Italie,  le  Japon,  les  États-Unis,
  par  des  primes.
Prétendre  nous  soustraire  à  roblifjation  commune  qui
courbe  sous  sa  loi  de  plus  puissants  que  nous,  serait  faire
preuve  d  ime  suffisance  bien  déplacée,  ou  d’une  méconnaissance ­
  absolue  de  nos  devoirs  envers  la  patrie.  Comme  l’a
dit  avec  infiniment  de  raison  la  Chambre  de  commerce  de
Bordeaux,  «  le  pays  doit  accepter  les  sacrifices  qui  lui  sont
demandés  dans  l’intérêt  de  la  marine  marchande,  comme  il
accepte  ceux  exiqés  pour  l’armée,  la  Hotte,  les  chemins  de
fer  stratéqiques.  »
Mais  il  y  a  protection  et  protection.  La  forme  primitive  et
barbare  —  si  j’ose  dire  —  du  réqime  protectionniste  consiste ­
  à  courir  sus  à  l’étranqer,  dès  ipi’il  fait  mine  de  franchir
la  frontière,  à  lui  mettre  la  main  au  collet  et  à  lui  dire  :
«  Tu  n’entreras  pas  on  je  te  dépouillerai.  »  L’idéal  de  cette
protection,  en  matière  de  marine  marchande,  c’est  la  siwiaxe
  de  pavillon.  Le  Gouvernement  de  1872,  qui  voulut
l’établir,  n’eut  qu’une  excuse,  et  M.  de  Rémusat,  ministre
des  affaires  étranqères,  s’empressa  de  l’invoquer  :  il  recherchait, ­
  par  celle  imposition  sur  le  pavillon  étranger,  le  moyen
de  «  hâter  et  d’assurer  l’acquittement  de  toutes  nos  charges,
et  j)ar  conséquent  le  moment  où  le  territoire  français  serait
libéré  ».  11  lallnt  celte  nécessité  sacrée  de  la  libération  duter-(1)

  «  La  marine  niarcliamle  a  besoin  d'une  proteelion  spéciale  non  seulement  parce
ipi'elle  sert  de  pépinière  à  la  marine  de  guerre,  mais  encore  parce  qu'elle  répond  à  une
(onction  économique  des  plus  importantes.  On  l'a  dit,  la  marine  marchande  est  comme
le  prolongement  de  nos  voies  (cirées  au  delà  du  continent,  c’est  donc  une  force  d’expansion ­
  coloniale  et  d'expansion  commerciale.  »  (Projet  de  loi  sur  la  marine  marchande.)
23

ritonn.  mak.  .maiicii.
        <pb n="374" />
        LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.

354
ritoire,  ces  moments  Irarjiques,  où  la  France  pantelait  sons
les  serres  dn  vanlonr  prussien,  pour  que  la  surtaxe  de  pavillon ­
  pût  réapparaître  dans  notre  léqislation  sans  soulever  des
protestations  niiaiiimes.  Tentative  avortée,  d’ailleurs,  puisqu’on ­
  dut,  ayant  voté  la  surtaxe,  renoncer  à  l’appliquer.  Aujourd’hui, ­
  nul  ne  sonqe  sérieusement,  nous  l’espérons,  à  rétablir ­
  une  mesure  fiscale  qui  habituerait  la  marine  étranqère
«  à  regarder  les  cotes  de  France  comme  un  lien  d’interdit  où
l’attendent  des  avanies  à  la  turque  »  et  porterait,  en  renchérissant ­
  toutes  choses  par  l’élévation  du  prix  du  fret,  le  coup
le  plus  funeste  à  notre  activité  industrielle  et  commerciale  en
meme  temps  qu’elle  nous  attirerait  de  dures  représailles.
L’impossiliilité  de  frapper  d’un  droit  prohibitif  le  navire
étranger,  conduit  nécessairement  à  la  seconde  forme  de  protection ­
  :  l’attribution  d’nne  prime  au  navire  français,  pour  le
favoriser  dans  sa  lutte  contre  les  pavillons  rivaux.  Mais  cette
prime  n’a  de  raison  d’ôtre  et  n’est  conforme  à  l’intérêt  national ­
  (pie  si  elle  profite  à  la  fois  aux  deux  industries  qui
constituent  la  marine  marchande  —  l’armement  et  la  construction. ­

La  lourde  faute  de  la  loi  de  i8g3  fut,  nous  l’avons  vu,
de  livrer  pieds  et  poings  liés  les  armateurs  à  la  merci  des
constructeurs.  Ceux-ci  étendirent  une  main  avide  non  seulement ­
  sur  leur  propre  part  de  protection,  mais  sur  celle  qui
devait  en  bonne  justice  revenir  à  l’armateur.  Et  dans  quelle
proportion  !  M.  Estier,  en  évaluant  de  38  à  96  p.  100  de  la
¡nime  de  navigation  le  prélèvement  des  chantiers,  n’a  rien
exagéré.  Si  bien  qu’en  définitive,  la  loi  de  189.3  a¡)paraíl
comme  la  ¡lire  loi  d’acca¡)arement  et  de  spoliation,  déprimante ­
  et  stérile  ¡mur  ceux-là  mêmes  (jui  en  escomptaient
le  pins  large  bénéfice  ;  car,  ainsi  que  l’a  fait  justement  remarquer ­
  M.  Dupuy  de  Lome,  les  chantiers  ne  peuvent
¡)ros¡)érer  (¡u’à  une  condition  :  c’est  qu’il  y  ait  une  marine
        <pb n="375" />
        l’effout  nécessaire.  355
marchande  florissante  et  des  armateurs  pour  les  alimenter
(le  commandes.
L’œuvre  de  cette  loi  est  jugée:  c’est  en  vain  qu’on  s’efforcerait ­
  de  maintenir  l’iuiquité  qui  est  à  la  base  de  son  absurde
système  de  protection,  le  monopole  qu’elle  établit,  en  y
introduisant  —  concession  tardive  des  syndicats  de  la  métallurgie ­
  à  l’opinion  soulevée  contre  la  scandaleuse  spéculation ­
  des  voiliers  —  des  primes  plus  favorables  à  la  vapeur. ­
  En  quoi  la  situation  des  armateurs  serait-elle  modifiée  ?“
Ne  se  trouveraient-ils  pas,  aujourd’hui  comme  hier,  jugulés
j)ar  la  toute-puissance  de  la  construction?  Et  &amp;lt;pielle  force,
quel  élan,  quel  encouragement  puiseraient-ils  dans  le  maintien ­
  d’un  système  si  néfaste  à  leurs  intérêts  qu’ils  ne  le  peuvent, ­
  qu’ils  ne  le  veulent  plus  supporter  !
La  loi  de  i8g3  a  déjà  fait  trop  de  mal  :  il  est  urgent  de
mettre  un  terme  à  ses  méfaits,  d’arrêter  le  pillage  du  budget ­
  par  la  coalition  d’égoïsmes  qu’elle  a  provoquée,  et  de
substituer,  à  la  protection  spéciale  des  chantiers  qu’elle  a
établie,  la  protection  générale  de  la  marine  marchande.
II.  Les  dangers  de  la  compensation  d’armement.
L’effort  de  la  loi  qui  régira  demain  la  marine  marchande
sera  double.  Il  doit  tendre  :
1°  A  l’armement  de  la  tutelle  de  la  construction,
à  lui  permettre  de  se  développer  et  de  créer  une  flotte  active
et  puissante  qui  soit  en  mesure  de  disputer  au  pavillon
étranger  le  transport  du  fret  national  et  d’activer,  en  même
temps  que  nos  échanges  industriels  et  commerciaux,  l’expansion ­
  française  ;
2°  A  sauvegarder  les  intérêts  de  notre  industrie  de  construction ­
  navale  —  qui  se  confondent,  nous  l’avons  démon-
        <pb n="376" />
        356

LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.

tré,  avec  ceux  de  la  défense  nationale  et  d’une  partie  de  la
classe  ouvrière  —  en  la  préservant  des  coups  désastreux
d’une  concurrence  qu’elle  ne  pourrait  pas  niomentanémenl
supporter.
Le  projet  Millerand-Caillaux,  actuellement  soumis  aux
délibérations  du  Parlement,  atteint-il  ce  double  but  ?  C’est
ce^qu’il  convient  maintenant  d’examiner.
11  modifie,  je  le  rappelle,  de  fond  en  comble  le  réqime
actuel  de  la  marine  marchande,  pour  lui  substituer  une  ré-(jlementation
  toute  nouvelle,  basée  sur  les  deux  formules
maîtresses  que  voici  :
1°  Aux  navires  construits  dans  les  chantiers  français
réservée  une  protection  donnée  au  moyen  d’une  prime  de
navigation  limitée  à  quinze  années,  proportionnelle  au  chemin ­
  parcouru  par  ces  navires  et  décroissant  avec  leur  Aqe;
2°  Aux  navires  de  construction  étrangère  francisés  (exclus
à  l’heure  actuelle  de  toute  protection)  est  attribuée  un(‘
compensation  d’armement,  immuable  pendant  vinqt  ans,
perçue  au  maximum  pendant  trois  cents  jours  de  l’année  et
remise  à  l’armateur  sans  qn’il  ait  à  justifier,  soit  d’un  cerlain
  chemin  parcouru,  soit  d’une  certaine  vitesse  réalisée.
Dans  une  question  aussi  qrave  que  celle-là,  c’est  le  devoir
de  chacun  d’exprimer  son  sentiment,  même  s’il  n’a  d’autre
valeur  que  sa  sincérité.  Eh  bien  !  je  le  déclare  avec  une
conviction  profonde,  autant  le  principe  de  la  compensation
d’armement  me  semble  conraqenx,  hardi,  équitable  et  utile,
autant  l’application  qui  en  serait  ainsi  faite,  si  l’on  ne  modifiait ­
  pas  certaines  parties  du  projet,  me  paraît  grosse  de
mécomptes  et  de  dangers  futurs.
*
*  %
J’ai  montré  —  l’ayant  en  quelque  sorte  saisie  sur  le  vif—
        <pb n="377" />
        i/effout  nécessaire.

357

la  spéculation  qui  s’organise  à  Londres,  pour  constituer
avec  des  navires  anglais  des  compagnies  d’armement  qui
viendront,  au  lendemain  de  la  loi,  opérer,  sous  le  couvert
&amp;lt;le  préte-noms,  la  irancisation  de  leurs  navires  et  les  faire
admettre  à  la  compensation  d’armement.  Il  n’est  pas  douteux ­
  que  l’un  des  premiers  résultats  du  projet,  si  le  Parlement ­
  ne  l’amende  pas,  soit  d’amener  la  formation  d’une
Hotte  française  «  fictive  ».  Il  suffit  pour  s’en  convaincre
d’examiner  ce  qui  s’est  passé  en  Espagne  ;  lorsque,  forcée
par  la  nécessité,  notre  voisine  établit  une  taxe  de  guerre  sur
les  navires,  la  ¡ilupart  des  vaisseaux  anglais  se  métamorphosèrent ­
  en  vaisseaux  espagnols,  si  bien  que  la  flotte  commerciale ­
  de  certains  ports,  de  Bilbao  par  exemple,  est  entièrement ­
  anglaise,  bien  qu’elle  batte  pavillon  espagnol.
Nous  aurons  aussi  une  flotte  marchande,  française  de  nom,
étraiHjère  de  fait  :  l’armement  anglais  paiera  volontiers  les
droits  relativement  minimes  de  francisation  (deux  francs
par  tonneau  de  jauge),  pour  faire  naviguer,  cette  formalité
accomplie,  «  sous  un  nom  d’emprunt  des  navires  construits
en  Angleterre,  transportant  des  marchandises  anglaises,
prises  dans  des  ports  anglais,  conduites  dans  des  ports  an-4)lais,
  et  prenant  seulement  le  contact  avec  la  France  pour
passer  à  la  caisse  des  trésoreries  françaises  et  y  toucher  la
prime  produite  par  l’impôt  français(»)  ».
Ces  francisations  seront  d’autant  plus  nombreuses  que
la  compensation  d’armement,  telle  qu’elle  ressort  du  projet,
est  éminemment  favorable  aux  navires  étrangers.  Quelques
chiffres  vont  le  démontrer.
Voici,  par  exemple,  nn  long-courrier  de  3,000  tonnes,
faisant  35,000  milles  par  an.  Il  coûtera  à  l’armateur  d’achat
sur  le  chantier  —  prenons  les  chiffres  mêmes  de  M.  le  rap-(i)

  Déclaration  des  négociants  en  conserves  de  Nantes.
        <pb n="378" />
        358

LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.

porteur  Thierry  —  un  million  en  An  (j  le  terre  et  3o  p.  loo
en  plus,  soit  i,3oo,ooo  fr.,  en  France.
Construit  par  les  chantiers  français,  ce  vapeur  recueillera
en  primes  à  la  navigation  :

ire  année
2«  année
3e  année
4e  année
5®  année
Ce  année
7®  année
8®  année
()®  année
lü®  année

A  reporter

178,500  fr,
174.300
170.100
160.900
161.700
153.300
144.900
I36,000
128.100
119.700

Report
II®année  .
12®  année  .
I3®année  .
14®  année  .
10®année  .
IG®apnée  .
17®année  .
18®année  .
19®année  .
20®  année  .
Total  .

1,533,000  fr.
Si  l’on  déduit  du  montant  total  de  cette  prime  la  perte
sèche  que  représente  pour  lui  la  dilTérence  dans  le  prix
d’achat  du  navire,  soit  en  amortissement,  taux  d’intérêt
et  assurance
l’armateur  d’un  lonq-courrier  de  3,000  tonneaux  construit ­
  en  France  percevra  donc  une  subvention  de.  .  .

1,533,000  fr.
102,900
86.100
69,300
52.100
42,000
42,000
42,000
42,000
42,000
42,000
2,090,^00  fr.

532,000

1,563,000  fr.

Mais  que  troliligations  lui  seront  imposées  !  Sou  navire
aura  dû  Iburnir,  dans  ces  vingt  années,  l’énorme  parcours
de  sept  cent  mille  milles,  soit  1,296,400  kilomèlres.  Toute
avarie  sérieuse,  toute  immobilisation  un  peu  longue  —
comment  ne  s’en  produirait-il  pas,  dans  un  jtareil  laps  de
temps  !  —  réduiront  notablement  la  prime,  diminuée,  en
outre,  par  l’assurance  importante  que  l’armateur  devra  contracter, ­
  comme  la  prudence  le  lui  conseille,  pour  se  prémunir ­
  contre  une  perte  possible  de  son  outil.  Tout  compte
l'ait,  la  subvention,  résultat  de  la  prime  de  navigation,
s’abaissera  aux  environs  de  i,4oo,ooo  fr.
Pendant  ce  temps,  l’armateur  voisin,  acquéreur  d’un  steamer ­
  de  même  tonnage  construit  en  Angleterre,  aura  encaissé
        <pb n="379" />
        l’effort  nécessaire.

359

|)Our  celui-ci  une  somme  de  42,000  ir.  par  au,  comme  compensation ­
  d’armement,  soit  en  vingt  années  une  subvention
lotale  de  84o,ooo  Ir.  C’est  assurément  moins  brillant  que  la
prime  de  navigation.  Mais  l’armateur  du  navire  étranger
(¡ardera  l’inappréciable  avantage,  sur  son  collègue  possesseur ­
  du  bâtiment  français,  de  faire  marcher  sou  vapeur  à  la
vitesse  qu’il  lui  plaira,  de  stationner  autant  qu’il  le  voudra
dans  les  ports,  de  réduire  l’équipage  à  cinq  ou  six  personnes
—  un  steamer  est  armé  par  la  seule  présence  à  bord  du  capitaine, ­
  d’un  mécanicien  et  de  quelques  matelots  —  et  par
conséfpient  de  diminuer  dans  une  forte  proportion  les  frais
d’exploitation.  Les  «  sabots  »  étrangers  seront  payés  à  la
journée  —  comme  le  dit  pittoresquement  M.  Maurice
Scbvsob  —  les  navires  français  à  la  tâche,  et  ceux-ci  devront ­
  s’épuiser  en  efforts,  user  leurs  machines,  fatiguer  leur
personnel,  supporter  des  dépenses  inqiortantes,  pour  recueillir ­
  beaucoup  plus  péniblement  que  leurs  camarades  sortis ­
  des  chantiers  anglais  la  subvention  qui  leur  est  allouée.
Pour  le  cabotage  international,  c’est  encore  pis;  le  projet
accorde  aux  caboteurs  construits  en  France  les  deux  tiers  de
la  prime  du  long  cours  ;  si  l’on  prend  deux  steamers,  l’un
français,  l’autre  anglais,  de  3,000  tonnes,  et  que  l’on  compare ­
  la  perception  de  l’un  à  celle  de  l’autre,  on  s’aperçoit
(jue  le  navire  français  arrivera,  son  supplément  d’acquisition ­
  amorti,  à  recueillir  786,000  fr.  de  primes,  tandis  que
l’anqlais  encaissera  84o,ooo  fr.  de  compensation  d’armement. ­

Comment,  devant  une  perspective  aussi  favorable,  l’invasion ­
  de  navires  anglais  à  redouter  ne  se  produirait-elle  pas?
Mais  elle  est  logique,  naturelle,  certaine  !  Que  le  taux  du
fret  vienne  à  s’abaisser,  qu’une  crise  provenant  de  la  surproduction ­
  énorme  de  leurs  chantiers  se  produise  chez  nos
voisins  d’outre-Manche,  et  nous  verrons  aussitôt  s’accoin-
        <pb n="380" />
        36o

LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.

])lir  par  centaines  les  francisations  de  steamers  inoccupés,
destinées  à  procurer  aux  armateurs  aiujlais  dans  l’embarras
le  secours  précieux  que  peut  fournir  la  grasse  prébende  de
la  compensation  d’armement,  venant  compléter  le  produit
d’un  fret  insuffisant.
Que  gagnerons-nous  à  nourrir  une  pareille  Hotte  ?  Le
bénéfice  de  transports  économiques,  dans  la  jiartie  de  nos
côtes  desservie  par  la  navigation  réservée,  et  l’embauchage
d’un  plus  grand  nombre  de  marins.  Ce  sera  tout.  Quant  aux
services  militaires  que  nous  pourrions  attendre  d’une  augmentation ­
  de  tonnage  battant  pavillon  français,  survenue
dans  ces  conditions,  la  leçon  récente  de  la  guerre  hispanocubaine
  ne  nous  permet  aucune  illusion  sur  leur  efficacité.
«  Au  début  de  la  guerre  —  a  écrit  M.  Em.  Duboc  —-  on
parlait  d’armer  en  course  de  nombreux  vapeurs  espagnols,
et,  de  fait,  l’elfectif  de  la  flotte  à  vapeur  espagnole  s’élève
encore  aujourd’hui  à  3g/^  navires,  jaugeant  426,000  tonneaux ­
  nets.'  Personne  n’a  compris  jiourquoi  aucune  lettre
de  marque  n’a  été  délivrée  à  ces  navires.  Le  gouvernement
esjiagnol  n’a  guère  armé  en  course,  tardivement,  que  deux
paquebots  achetés  à  l’Allemagne.
«  Pourquoi,  d’autre  part,  l’escadre  de  l’amiral  Cervera
s’est-elle  trouvée  dans  la  mer  des  Antilles  avec  sa  provision
de  charbon  à  peu  près  épuisée,  allant  de  la  Martiniipie  à
Curaçao  et  de  Curaçao  à  Santiago  de  Cuba  sans  qu’aucun
charbonnier  soit  venu  la  ravitailler  en  pleine  mer  ou  à
l’abri  de  la  côte  de  Porto-Rico  ?  Pourquoi  aucnn  charbonnier ­
  espagnol  ne  l’a-t-il  précédée  à  Santiago,  où  il  n’existait
aucun  approvisionnement  ?  La  chose  était  facile,  puisque
toutes  les  forces  américaines  étaient,  pendant  cette  période
de  la  guerre,  immobilisées  par  le  blocus  de  la  Havane  et  de
la  côte  occidentale  de  Cuba,  ou  bien  lancées  à  l’aventure,
à  la  recherche  de  l’escadre  introuvable  de  Cervera.
        <pb n="381" />
        l’effort  nécessaire.

3Gi

«  On  a  bien  vite  fait  d’accuser  le  (fouvernemeiit  espagnol
d’incurie;  mais  nous  savons  aujourd’hui  que  la  plupart  des
carqo-boats  naviquaut  sous  pavillon  espagnol  appartenaient
défait  à  des  capitalistes  anglais,  et  qu’ils  restèrent  immobilisés ­
  à  Livcigiool  et  dans  d’autres  ports  anglais  jusqu’à  la
fin  de  la  guerre.
«  Voilà  l’explication  de  ces  faits,  en  apparence  inexplicables, ­
  que  nous  verrions  se  reproduire  chez  d’autres  nations, ­
  sous  le  pavillon  desquelles  il  a  plu  aux  armateurs
au()lais  de  faire  fructifier  leurs  capitaux,  à  la  faveur  d’une
léqislalion  qui  a  leurs  jiréféreuces,  et  pour  profiter  d’une
main-d’œuvre  à  meilleur  compte  que  la  main-d’œuvre
an()laise.  Ces  pays,  en  outre  de  l’Espagne,  sont,  tout  le
monde  le  sait,  la  Norvège  et  la  Grèce.  En  réalité,  une
bonne  partie  des  vajieurs  de  ces  pays  sont  des  navires
anglais  naviguant  sous  pavillon  espagnol  en  Espagne,  sous
pavillon  norvégien  eu  Norvège  et  sous  pavillon  grec  eu
Grèce.
«  Que,  demain,  la  compensation  d'armement  soit  votée,
et  nous  verrons  le  même  phénomène  se  produire  sous  pavillon ­
  français.  Des  quantités  de  navires  anglais  et  quelques
navires  allemands,  attirés  par  cette  bonne  aubaine,  trouveront ­
  en  France  des  acquéreurs  de  complaisance.  Ces  navires, ­
  francisés,  n’auront  de  français  que  leur  nom  et  leur
pavillon.  Ils  profiteront  des  relations  commerciales  de  leurs
véritables  propriétaires,  et  ceux-ci  partageront  avec  les
acquéreurs  français  la  compensation  d’arrnemeut,  sans  qiui
lesdits  navires  puissent  nous  rendre  aucun  service  en  temps
de  guerre.  »
Ce  ne  sont  pas  les  seules  critiques  justifiées  que  l’on
puisse  adresser  au  projet  du  Gouvernement.  En  admettant
à  la  compensation  d’armement  jusqu’à  l’Age  de  vingt  ans
les  navires  construits  à  l’étranger,  il  ne  favorise  assurément
        <pb n="382" />
        302

LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.
pas  le  rajeunissement  de  la  Hotte  ;  de  plus,  l’opération
financière  qu’il  réalise  est  détestable.  Tous  les  navires  francisés ­
  achetés  en  Angleterre  ou  ailleurs,  sans  aucun  espoir
de  prime,  par  les  compagnies  de  navigation  française  vont,
au  jour  de  la  promulgation  de  la  loi  nouvelle,  subitement
jouir  d’une  rente  sur  laquelle  leurs  armateurs  étaient  d’autant
moins  en  droit  de  compter,  qu’ils  ont  acquis  ces  vaisseaux
sous  l’empire  de  la  loi  de  i8g3,  laquelle  refuse  formellement ­
  tout  appui  pécuniaire  à  la  production  des  chantiers
étrangers.  Un  grand  nombre  de  vapeurs  (on  en  comptait
217  âgés  de  moins  de  20  ans  au  i‘'‘’janvier  igoo)  bénélicieraient
  de  cette  manne  inattendue.  La  Chambre  de  commerce
de  Nantes  évalue  à  35  millions  le  cadeau  qui  leur  serait
fait.  D’après  d’autres  calculs,  le  relevé  de  ce  que  coûterait
cette  prime  pour  Nantes,  Bordeaux,  Dunkerque,  le  Havre
et  Marseille,  donne,  sur  la  base  de  l’année  1900,  un  total
de  quatre  niHlions  et  demi  par  an.  Marseille  entre  pour
près  de  moitié  dans  ce  chiffre,  dont  l’élévation  se  concilie
difficilement  avec  l’affirmation  du  rapporteur  que  l’application ­
  du  projet  n’entraîneraiI,  sur  le  passé,  qu’un  supplément ­
  de  dépense  atteignant  à  peine  2,800,000  fr.
Quand  j’aurai  dit  que,  par  une  économie  bien  mal  comprise, ­
  le  projet  favorise  les  faibles  tonnages,  au  moment  où
partout  ailleurs,  dans  le  monde,  les  marines  rivales  construisent ­
  d’importantes  unités,  capables  de  transporter  à  de
moindres  frais  de  grosses  quantités  de  marchandises  ;
quand  ¡’ajouterai  que  le  calcul  bizarre  de  la  prime  de  navigation ­
  attribue  aux  navires  de  3,001  tonnes  à  4)901  tonnes,
etc.,  une  j)erccption  inférieure  de  1,000  fr.  et  i,65o  fr.,  à
celle  qui  est  recueillie  par  des  navires  de  3,000  et  4)900^
tonnes,  il  sera,  je  crois,  suffisamment  démontré  que,  malgré
les  excellentes  intentions  de  ses  auteurs,  le  projet  de  loi
présenté  au  Parlement  participe,  sans  conteste  et  à  un  haut
        <pb n="383" />
        l’kffout  nécessaire.

363

degré,  de  cette  iniperléction  qu’on  dit  être  la  marque  de  iahrique
  de  notre  pauvre  humanité  !
III.  La  commande  couplée.
Mais  c’est  justement  parce  que  je,  viens  de  signaler  avec
une  entière  i'ranchise  les  inconvénients  que  pourrait  présenter ­
  l’adoption,  sans  modifications,  du  projet  de  loi,  qu’il
m’est  permis  de  constater  son  incontestable  supériorité  sur
les  contre-projets  qu’on  lui  oppose.  Ces  contre-projets
tendent  au  maintien  plus  ou  moins  déguisé  de  la  loi  de
i8g3.  Aucun  d’eux  ne  s’insjiire  des  préoccupations  élevées
qui  ont  guidé  le  Gouvernement  dans  son  œuvre,  de  son
désir  de  provoquer  un  réveil  de  l’armement  français,  de
reprendre  au  pavillon  étranger  une  part  du  fret  national,
de  surexciter,  par  une  réforme  profonde  accomplie  dans
nos  transports  maritimes,  l’activité  nationale.
D’autres'  solutions  à  la  crise  de  la  marine  marchande
ont  été  suggérées,  qu’il  convient  aussi  d’examiner.  L’uiie
des  plus  fréipiemment  indiipiées  est  celle  du  rétahlissemeut
tenqmraire  de  la  demi-prime.  Dans  une  remarquable  étude
couronnée  par  la  Ligue  maritime  française,  M.  A.  Giraud
exprimait  récemment  l’avis  de  donner  aux  armateurs,  pendant ­
  cinq  années  au  maximum,  la  faculté  d’achat  à  l’étranger ­
  et  d’accorder  aux  navires  francisés  dans  ce  laps  de
temps  la  demi-prime  à  la  navigation  :  «  Actuellement,
disait-il,  nous  u’avons  pas  ou  peu  de  navires.  Créons  une
Hotte  en  ayant  recours  à  l’étranger  ;  cette  flotte  viendra
alimenter  nos  chantiers.  Nous  penserons  ensuite  à  la  protection ­
  des  chantiers  eux-mômes.  »  C’est  à  peu  près  la
meme  thèse  que  soutenait  M.  Tournier  dans  un  article  de
la  Revue  maritime  :  «  Qu’on  laisse,  écrivait-il,  la  marine
marchande  se  pourvoir  à  son  gré  pendant  quelques  années
        <pb n="384" />
        LE  PROBLÈME  L»E  LA  MARINE  MARCHANDE.

364
&amp;lt;lu  malëriol  qui  lui  manque,  eu  lui  couservaut  le  bénéfice
fie  la  demi-prime,  si  elle  s’adresse  à  l’étraoqer.  Passé  trois
ans,  cette  faculté  lui  sera  retirée.  Mais  elle  y  aura  qaqné
une  viqueur  nouvelle..,.  »
Elle  y  qaqnera  peut-être,  nous  le  concédons,  une  viqueur
factice.  Mais  après?  L’armement,  qui  jouira,  pour  (quelques
mois,  «  du  qrand  jour,  du  qrand  espace  et  de  la  liberté  »,  se
retrouvera  ensuite  exactement  placé,  quand  naîtront  pour
lui  des  besoins  nouveaux,  dans  les  mêmes  conditions  qu’auparavant,
  avec  pourtant  cette  aqqravation  (pie,  dans  l’intervalle, ­
  les  qrands  chantiers  pourvus  d’abondantes  commandes
d’Etat,  ceux  (pii  construisent  cher,  auront,  seuls,  pu  résister
à  la  concurrence  anqlaise,  allemande,  etc,,  par  bupielle  se
seront  vus  balayés  les  établissements  les  plus  Intéressants
au  point  de  vue  de  la  marine  marcbande,  les  petits  chantiers
dont  il  importe  surtout  de  favoriser  l’éclosion  ou  lediiveloppement.
  Quand  on  voudra  «  penser  à  leur  protection  »  il
sera  trop  tard  :  les  chantiers,  et  jiour  cause,  n’en  auront  plus
besoin...
*
*  *
Ainsi  donc,  ni  le  maintien  de  la  loi  de  i8q3  —  loi  de
-monopole  et  de  privilèqe  pour  les  constructeurs,  et  d’étoulfement
  pour  les  armateurs  —  ni  les  mesures  transitoires,
ouvrant  brusquement  nos  portes  à  l’invasion  anqlaise  pour
les  refermer  quelque  temps  après,  ne  fournissent  une  solution ­
  satisfaisante  du  problème  de  la  marine  marchande.
Où  la  trouverons-nous  donc  ?  Simplement  dans  l’œuvre
.de  la  commission  d’enquête  et  du  Gouvernement,  dans  le
régime  nouveau  qu’ils  ont  imaqiné,  mais  à  la  condition  de
les  adapter  à  une  conception  plus  larqe  et  plus  juste  de  Vintérêt
  général.
Tout  d’abord,  constatons-le,  ce  dont  la  marine  marchande
        <pb n="385" />
        l’effort  nécessaire.

365

a  le  plus  ¡»lessanl  besoin,  c’est  d’une  loi  stable,  à  durée  nettement ­
  définie.  Rien  n’est  aussi  funeste  à  la  vie  d’une  industrie ­
  que  l’incertitude  où  elle  est  au  sujet  de  sa  situation
léijale.  Nous  eu  avons,  deux  fois  en  vinqt  ans,  en  i88i  et  en
1893,  fait  la  plus  triste  et  la  plus  décisive  expérience.
L’armement  et  la  construction  ne  se  développeront  parallèlement ­
  que  s’il  y  a,  entre  l’Etat  et  eux,  uii  contrat  bien  clair,
ne  laissant  jilace  à  aucune  équivoque,  ni  à  aucune  ambiipiïté.
  Les  armateurs  ne  s’improvisent  jias;  il  faut  un  certain ­
  temps  et  une  certaine  sécurité  pour  trouver  les  capitaux
nécessaires  aux  entreprises  maritimes,  amener  la  création
des  courants  commerciaux  qui  pourront  alimenter  les  lignes
régulières  par  où  se  développent  la  véritable  expansion  et
le  principal  rayonnement  d’un  pays.  Quant  aux  chantiers,
il  va  de  soi  qu’ils  ne  consentiront  à  opérer  les  grosses
dépenses  nécessitées  soit  par  de  nouvelles  installations,  soit
jiar  la  transformation  de  leur  outillage,  que  s’ils  trouvent,
dans  la  durée  même  de  la  loi,  le  gage  d’un  amortissement
assuré.  La  période  de  vingt  ans  prévue  par  le  jirojet  ne  parai ­
  t  pas  excessivi;,  et  nous  souhaitons  qu’elle  soit  adoptée.
Mais  une  fois  sa  durée  précisée,  sur  quelles  bases  convient-il ­
  d’i'lalilir  la  loi  elle-même  afin  qu’elle  soit  véritablement ­
  une  loi  de  relèvement  de  la  marine  marchande  et
de  ])rosj)érité  pour  l’industrie  française  des  constructions
navales  ?  Nous  avons  constaté  les  dangers  qu’offrait  le
système  «  brut  »  de  la  compensation  d’armement  :  déception
financière,  par  l’introduction  dans  la  marine  marchande
française  d’une  série  de  steamers  anglais,  restant  propriété
anglaise,  transportant  des  produits  anglais  et  recevant  cependant ­
  du  Trésor  français,  sans  être  astreints  à  aucune
obligation  de  vitesse  et  de  parcours,  des  annuités  considérables ­
  ;  déception  indnstricUe,  par  le  coup  sensible  porté  à
la  vitalité  de  nos  chantiers,  l’intérêt  des  armateurs  devant
        <pb n="386" />
        366

LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.

les  déterminer,  notamment  pour  le  cabotage  international,
à  acquérir  leurs  navires  sur  le  grand  marché  naval  du
l\oyaumc-Uni.
N’existe-t-il  pas  un  moyen  de  parer  à  ces  dangers,  de
décourager  à  l’avance  la  spéculation  projetée  par  le  courtage ­
  londonien,  d’assurer  à  nos  chantiers  les  commandes
qu’ils  sont  en  droit  d’espérer,  de  ne  prendre  en  un  mot
dans  la  compensation  d’armement  que  ce  qui  est  bon^  pour
en  rejeter  ce  qui  est  mauvais?
Notre  l'erme  croyance  est  que  ce  résultat  peut  être  atteint
par  la  modification  de  certaines  dispositions  du  projet  et,
notamment,  par  l’adjonction  du  système  de  la  commande
couplée  au  ionctionnement  même  de  la  compensation  d’armement. ­

Ou’est-ce  que  la  «  commande  couplée  »  ?  Nous  la  définirions ­
  volontiers,  dans  le  cas  actuel  :  l’obligation  imposée  à
un  armateur,  en  retour  de  la  compensation  d’armement  qu’il
jierçoit  pour  un  navire  acheté  au  dehors,  de  commander  un
autre  haliment  du  même  tonnage  à  l’industrie  française  des
constructions  navales.
L’armateur  qui,  désireux  de  garder  sa  pleine  liberté,  renonce ­
  volontairement  aux  laveurs  du  budget,  peut  acquérir
sa  Hotte  où  bon  lui  semble.  L’État  ne  lui  donnant  rien,  ne
lui  demande  rien.  Mais  celui  qui  bénéficie  des  sacrifices
laits  par  la  collectivité  pour  rendre  son  industrie  personnelle ­
  prospère,  est  placé  dans  une  situation  toute  diliérente.
L’État,  en  le  subventionnant  par  la  compensation,  prend  à
'  sa  charge  des  obligations  fort  lourdes,  et  a  le  droit  de  réclamer, ­
  [)ar  une  juste  réciprocité,  à  cet  armateur  qu’il  soutient, ­
  (pi’il  paie,  qu’il  enrichit,  certains  engagements  correspondants, ­
  et  ceitaines  garanties  particulières.  C’est  en
somme  un  contrat  qui  s’établit  entre  l’État  —  lepixisentant
de  l’intérêt  général  —  et  l’armatinir,  contrat  parlaitement
        <pb n="387" />
        l’effort  nécessaire.

367

licite  et  naturel,  contrat  où  chacune  des  deux  parties  en
présence  trouve  en  môme  temps  que  des  charges  parallèles
un  bénéfice  corrélatif
Tel  est  le  système  équitable  et  simple  de  la  «  commande
couplée  ».  On  aperçoit,  sans  qu’il  soit  nécessaire  de  les  développer, ­
  tous  les  avantages  qu’une  loi  bien  établie  peut
retirer  de  la  mise  en  pratique  de  cette  mesure  :  c’est  l’avenir
assuré  pour  ces  chantiers  français  dont  nous  avons,  au  cours
de  notre  enquête,  constaté  les  efforts  et  les  chances  de  développement ­
  ;  c’est  aussi  l’endiguement  certain  des  spéculations ­
  projetées  par  les  courtiers  d’ontre-Manche.  C’est  enlin
la  possibilité  de  constituer  une  Hotte  commerciale  véritablement ­
  française  de  corps  et  d’âme.
A  notre  avis,  la  loi  qui  relèvera  véritablement  la  marine
marchande  française  de  sa  décadence  est  celle  qui,  admettant ­
  le  système  de  la  «  commande  couplée  »  comme  correctif ­
  de  la  compensation  d’armement,  sera  basée  sur  les  principes ­
  suivants  :
I.  Compensation  d’armement.
1°  Admission  de  la  compensation  d’armement  avec  la  définition, ­
  le  taux,  le  nombre  de  Jours  d’armement  tels  que  les
énoncent  le  rapport  de  M.  Estier  et  le  projet  de  loi  Millerand-Caillaux
  ;
2°  Attribution  du  bénéfice  de  cette  compensation  à  tout
navire  construit  à  l'étranger,  dont  le  propriétaire  prendl’en-(jagement
  de  faire  construire,  en  France,  dans  un  délai
maximum  de  trois  années,  un  bâtiment  de  tonnage  équivalent. ­

a)  L’armateur  d’un  navire  perdu  à  la  suite  d’un  sinistre,
naufrage,  etc.,  peut  cependant  remplacer  ce  navire  par  un
autre  de  môme  tonnage  et  bénéficier  de  la  compensation
        <pb n="388" />
        368  LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.
pour  la  période  qui  restait  à  courir  avec  l’aucieii  navire,  sans
avoir  à  prendre  l’eiiijaqemeiit  ci-dessus  spécifié.
6)  Pour  éviter  les  eiujagemeiits  fictifs,  le  propriétaire  d’uu
vaisseau  qui  veut  être  admis  au  bénéfice  de  la  compensation
(farmement  doit  effectuer  à  la  Caisse  des  dépôts  et  consi-(jnations
  un  dépôt  de  lo  p.  loo  de  la  valeur  du  navire,  dépôt ­
  qui  peut  lui  être  retenu  totalement  ou  en  partie  en  cas
de  mauvaise  foi  et  de  mm-exécution  de  ses  emjaqements,
sauf  son  recours  auprès  des  tribunaux  administratifs.
Limitation  à  dix  ans  (au  lieu  de  vinqt)  de  la  compensation ­
  d’armement.  En  bénéficient  seuls  :
cl)  Les  navires  de  construction  étrauqère  francisés  après
la  promulqation  de  la  loi,  qui  ne  comptent  pas  trois  années
révolues.
b)  Les  navires  francisés  avant  la  promulqation  de  la  loi,
ne  comptant  pas  à  la  promulqation  de  celle-ci.sept  années
révolues.
IL  Primes  de  navigation.
Les  dispositions  du  projet  de  loi  qui  sont  relatives  à  la
prime  de  naviqation  doivent  être  à  notre  avis  maintenues,
sauf  sur  les  points  suivants  :
1°  La  décroissance  dans  le  taux  de  la  prime  pour  les  vapeurs ­
  ne  s’appliquera  qu’aux  navires  d’un  tonnage  supérieur ­
  à  /f,ooo  tonneaux,  et  se  calculera,  non  sur  la  base  de
un  centime  par  lOO  tonneaux  ou  fraction,  mais  en  tenant
compte  de  chaque  tonne  en  sus  de  ce  chiffre  de  4,ooo  ;
2°  La  prime  de  navigation  sera  payée  pendant  dix  ans
(au  lieu  de  quinze)  à  partir  de  la  francisation,  à  tout  navire
construit  en  France  pendant  la  durée  de  la  loi;
3°  Par  exception,  les  navires  se  livrant  au  cabotage  international, ­
  construits  en  France,  recevront  les  deux  tiers  de  la
prime  de  navigation  pendant  une  période  de  quinze  années.
        <pb n="389" />
        l’effort  nécessaire.

369

Chacune  des  modifications  qui  précèdent  correspond,
croyons-nous,  à  une  amélioration  notable  de  la  loi.  Leur
résultat  serait  en  eilet  :
D’ohliqer  les  armateurs,  acipiérant  à  l’étranqer  des  navires ­
  pour  bénéficier  de  la  compensation  d’armement,  à  alimenter ­
  d’autant  de  commandes  les  chantiers  français,  et
d’accroître  par  conséquent  l’activité  de  ceux-ci  en  même
temps  que  le  tounaqe  neuf  de  la  flotte  marchande;
De  laisser  un  délai,  suffisant  à  tous  (hjards,  pour  cpie
l’exécution  de  ces  commandes  ne  soit  ni  une  charqe  excessive ­
  pour  l’armateur,  ni  une  cause  de  qône  et  d’encombrement ­
  pour  les  constructeurs  ;
De  prévenir,  par  le  dépôt  préalable  d’une  somme  importante, ­
  la  fraude  qui  pourrait  résulter  des  enqagements  fictifs
ou  de  la  substitution  d’hommes  de  paille  aux  véritables  armateurs ­
  ;
De  rajeunir  la  marine  française,  en  excluant  du  bénéfice
des  allocations  budgétaires  de  vieux  «  sabots  »  impotents
ou  sur  le  point  de  le  devenir,  dont  le  capital  est  d’ailleurs
depuis  longtemps  amorti,  et  ipii  ne  peuvent  rendre  à  la  navigation ­
  de  concurrence  aucun  service  réel  ;
De  reviser  le  taux  de  décroissance  de  la  prime,  de  façon
à  éviter  les  écarts  énormes  que  nous  avons  précédemment
remarqués  ;
De  favoriser  la  construction  de  longs  courriers  de  fort
tonnage,  les  seuls  qui  puissent,  soit  au  point  de  vue  de  la
lutte  économique  sur  les  marchés  du  monde,  soit  au  point
de  vue  militaire,  rendre  à  notre  pays  de  véritables  services ­
  ;
De  créer,  comme  il  est  juste,  aux  caboteurs  de  construction ­
  française  une  situation  favorisée  sur  leurs  camarades
anglais  et  d’encourager,  du  même  coup,  l’embauchage  de
matelots,  mécaniciens  et  chauíTeurs  qui,  naviguant  à  portée

PHOBL.  MAK.  MARCU.

24
        <pb n="390" />
        370  ï;R  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.
de  la  France,  peuvent,  à  la  moindre  alerte,  accourir  à  leur
poste  de  combat  beaucoup  plus  facilement  que  les  équipages ­
  dispersés  sur  les  mers  lointaines  ;
Enfin  et  surtout,  de  ramener  dans  les  limites  d’une  protection ­
  judicieuse  et  raisonnable  les  larqesses  coûteuses  prévues ­
  en  faveur  de  navires  de  quinze  et  vinqt  ans.  A  dix  ans,
un  navire,  par  les  primes  considérables  qu’il  touchera,  peut,
acheté  dans  de  bonnes  conditions  et  utilisé  av(;c  intelligence,
amortir  son  capital.  Une  protection  de  quinze  et  de  vingt  ans
est  excessive  et  dépasse  le  but  par  sou  exagération  meme.
Nous  avons  eu  les  «  cueilleurs  de  primes  »  de  la  voile  ;  il
n’est  ])as  utile  ({ue  nous  entretenions  les  «  cueilleurs  de
primes  »  de  la  vapeur  —  et  je  verrais  même  pour  ma  part
(¡uelque  immoralité  à  ce  que  l’on  abusât  de  l’effort  patriotique ­
  fait  par  le  pays,  pour  servir  aux  spéculateurs  des  revenus ­
  analoques  à  ceux  qu’encaissent  les  voiliers.
11  est,  en  dernier  lieu,  une  disposition  que  le  Parlement
ferait  peut-être  bien  de  voter,  pour  sauvegarder  l’avenir  ;
elle  consisterait  à  fixer  le  montant  maximum  annuel  des
subventions  allouées  aux  vapeurs  —  tant  par  la  compensation ­
  d’armement  que  par  la  prime  à  la  navigation  —  à  quarante ­
  ou,  si  l’on  veut,  à  cinquante  millions  par  an.  Dans  le
cas  où  cette  somme  se  trouverait  dépassée  par  les  créances
des  ayants  droit,  la  répartition  s’opérerait  au  prorata  du  tonnage, ­
  du  parcours  et  de  la  vitesse.
Je  n’ai  pas  la  prétention  de  fournir  un  texte  aux  délibérations ­
  législatives  ;  je  me  permets  simplement  d’esquisser,
à  grands  traits,  le  système  que  je  crois  le  mieux  capable
d’amener  le  relèvement  de  notre  marine  marchande.  J’ajoute
que  beaucoup  des  idées  qui  précèdent  ne  sont  pas  nouvelles. ­
  Un  bill  déposé  le  6  décembre  1899  au  Sénat  américain ­
  préconisait,  lui  aussi,  pour  l’extension  de  la  flotte
commerciale  des  Etats-Unis,  un  système  de  «  demi-prime  »
        <pb n="391" />
        l’effort  nécessaire.  871
assez  analogue  à  celui  de  la  «  commande  couplée  »,  quoique
beaucoup  plus  restrictif  que  celui  qui  précède  (‘).
*
*  *
Amendé  comme  nous  venons  de  l’indiquer,  le  projet  du
Gouvernement  donnerait  satisfaction  aux  intérêts  divergents
que  met  aux  prises  la  rénovation  de  la  marine  marchande  ;
par-dessus  tout,  il  s’inspirerait  de  Vintérêt  général.  Si
trente-huit  millions  de  Français  supportent  l’impôt  sans  se
plaindre,  si  les  plus  pauvres  d’entre  eux,  qui  se  trouvent  encore, ­
  par  une  persistante  iniquité,  les  plus  chargés  des  contribuables, ­
  sont  les  premiers  à  consentir  les  sacrifices  nécessaires ­
  à  la  grandeur  de  la  patrie,  encore  faut-il  que  les
dirigeants  aient  la  sagesse  de  ne  pas  laisser  puiser  dans  les
caisses  publiques  les  spéculateurs  peu  scrupuleux  qui  cherchent ­
  une  occasion  d’enrichissement  là  où  la  masse  populaire ­
  ne  trouve  qu’une  occasion  de  sacrifices  méritoires.
Avec  une  loi  pareille,  nous  saurions  du  moins  où  nous
irions  puisqu’elle  substituerait  à  la  protection  aveugle,  établie ­
  par  le  législateur  de  1898,  et  aux  risques  périlleux
d’une  compensation  que  rien  ne  limite  dans  sa  répercussion
fiscale,  les  bases  solides  d’un  encouragement  qui  ne  tyranniserait ­
  aucun  des  grands  intérêts  antagonistes  de  la  construction ­
  et  de  l’armement  et  accomplirait,  avec  mesure,
Veffort  nécessaire.  Avec  elle  s’évanouit  le  danger  —  certain
et  pressant  —  d’entretenir  aux  frais  des  contribuables  fran-(i)Le
  bill,  rapporté  par  M.  Frye,  le  27  février  1900,  prévoyait  une  prime  variable,
mais  qui  n’excédait  pas  pour  les  gros  vapeurs  o  fr.  75  c.  par  mille  milles  parcourus,
sans  décroissance  annuelle.  La  prime  était  donnée  aux  navires  construits  en  Amérique,
pendant  vingt  ans;  les  navires  commandés  ou  construits  dans  des  chantiers  étrangers
avant  la  promulgation  de  la  loi  recevaient  la  même  prime  pendant  dix  ans,  à  la  condition ­
  que  leur  propriétaire  fit  construire  un  tonnage  équivalent  par  l’industrie  nationale. ­
  Jusqu’au  moment  de  la  livraison  de  ces  nouveaux  navires,  la  prime  s’accumulait
à  la  Caisse  des  dépôts  et  consignations.  En  somme,  le  bill  américain  était  ultra-protectionniste. ­
  Il  ne  l’a  cependant  pas  paru  encore  assez,  puisque  le  Sénat  américain,  dont
on  connaît  les  tendances,  l’a  rejeté.
        <pb n="392" />
        LE  PROBLÈME  DE  L\  MARINE  MARCHANDE.

372
çais  une  flotte  fictive,  appartenant  presque  tout  entière  à  nos
rivaux  anglais  et  allemands,  et  qui,  aux  heures  des  luttes
suprêmes,  se  déroberait  à  la  tâche  et  au  devoir  que  nous
attendrions  d’elle  ;  désormais  aussi,  disparaît  la  crainte  que
l’industrie  renaissante  de  nos  chantiers  soit  écrasée  dans  la
rude  bataille  à  laquelle  on  la  conduisait  un  peu  trop  à  la
légère.
Quant  à  l’armateur,  s’il  demeure,  dans  une  certaine  mesure, ­
  soumis  aux  exigences  des  chantiers,  la  prime  élevée
(pie  lui  attribue  le  projet,  la  possibilité  de  s’adresser,  eneas
de  besoin  immédiat,  au  marché  des  navires  anglais,  la  certitude ­
  de  mettre  en  concurrence  la  construction  de  notre  pays
avec  celle  des  pays  voisins,  apportent  un  changement  notable ­
  et  profond  dans  sa  situation.  Autant  il  avait  raison  de
s’élever  contre  la  loi  néfaste  de  i8g3,  (pii  le  livrait  sans  défense ­
  aux  caprices  des  chantiers,  autant  il  aurait  tort  de  ne
pas  accepter  un  modus  vivendi,  qui,  s’il  ne  réalise  pas  son
rêve,  tient  cependant  compte  de  ses  désirs  dans  tonte  la
mesure  compatible  avec  les  ressources  financières  de  l’État
et  l’intérêt  de  l’industrie  et  du  travail  nationaux.
IV.  Réformes  nécessaires.
Il  ne  suffit  pas  d’un  texte  législatif  pour  faire  de  nos  ports
le  rendez-vous  de  flottes  nomlireiises,  parsemer  les  mers  de
navires  battant  le  pavillon  tricolore,  emplir  enfin  nos  chantiers ­
  du  tumulte  qui  envahit,  aux  heures  de  travail,  les
yards  des  bords  de  la  Clyde  et  de  la  Tyne.  Le  miracle,  s’il
fait  encore  recette,  est  bien  démodé,  et  en  l’escomptant  d’une
loi  même  parfaite,  on  ris(pierait  fort  de  s’attarder  sous  l’ombrage ­
  de  l’orme  proverbial.
Les  primes,  les  subventions,  les  encouragements  pécuniaires ­
  sont  évidemment  nécessaires  au  relèvement  de  la
        <pb n="393" />
        i/eFFORT  NECESSAIRE.

373

marine  marchande  ;  mais  ils  ne  suffiraient  pas  à  la  guérir
du  mal  qui  la  débilite,  si  d’autres  remèdes  énergiques  et
salutaires  n’agissaient  également  sur  celui-ci.  La  loi  proposée ­
  n’est  qu’une  première  étape  vers  un  but  que  le  législateur ­
  atteindra  seulement  à  force  de  méthode  et  de  volonté
fortes  et  persévérantes.
Une  fois  le  régime  de  la  marine  marchande  établi  sur  des
bases  nouvelles,  nombre  de  réformes  resteront  en  eiïet  à  accomplir ­
  encore.  La  plus  pressante  est  la  suppression  de  l’obstacle ­
  des  vieilles  institutions  et  des  monopoles  qui  gênent
l’industrie  maritime  dans  son  exercice  et  son  expansion.  La
marine  moderne  traîne  après  elle  un  lourd  héritage  de  formalismes ­
  et  de  règlements  qui  la  paralysent.  Certes,  je  n’entends ­
  pas  médire  des  monuments  de  l’ancien  droit  maritime
et  je  reconnais  bien  volontiers,  avec  Valin,  que  la  grande
ordonnance  d’août  1681  fut  pour  l’époque  «  sage  dans  sa
police  générale  et  particulière,  exacte  dans  ses  décisions  »,
savante  même  si  l’on  y  tient  ;  mais  cela  n’empêche  pas
qu’elle  ait  fait  son  temps.
*
*  *
Prenons,  par  exemple,  le  courtage  maritime  àowiwow^Xxù
sommes  redevables.  Tandis  que  le  privilège  des  courtiers
de  commerce  a  disparu,  celui  des  «  courtiers  interprètes  et
conducteurs  de  navires  »  a  résisté  jusqu’ici  à  tous  les  assauts. ­
  L’emploi  de  ce  courtier  n’est  pas  obligatoire...  mais
on  ne  peut  généralement  pas  s’en  passer.
Une  des  personnalités  qui  ont  déposé  devant  la  commission ­
  extra-parlementaire  a  défini,  avec  une  pittoresque  et
juste  sévérité,  le  rôle  de  frelon  joué  par  ce  personnage  dans
les  transactions  maritimes  :
«  Vous  faites,  a  dit  notre  déposant  ('),  un  voyage  qui  vous

(i)  M.  ViGNOu,  Commission  extra-parlemenlaire  d’enquôtc.
        <pb n="394" />
        3y4  LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.
rapporte  i,ooo  ir.  de  bénéfice  ;  votre  navire  arrivé  dans  un
port  français,  il  faut  qu’il  donne  1,200  fr.  au  courtier  maritime ­
  pour  l’opération  en  douane.  Le  courtier  écrit  trois  ou
quatre  mots,  les  expédie  à  la  douane  et  c’est  fini.  Dans  ces
conditions,  l’armateur  français  est  pressuré  et  une  foule
d’opérations  maritimes  seraient  possibles,  s’il  n’y  avait  pas
de  courtiers  maritimes,  c’est-à-dire  si  l’on  avait  en  France
comme  dans  tous  les  pays  du  monde,  le  droit  d’écrire  à
M.  Y...,  par  exemple,  à  Nantes  ou  à  Saint-Nazaire  :  «  Je
«  vous  charge  de  faire  les  opérations  de  mon  navire,  et  je
«  vous  donnerai  5o  fr.  »  En  France  on  donne  1,200  fr.  Résultat ­
  :  opération  impossible  ;  résultat  :  on  dégoûte  les  négociants ­
  qui  voudraient  faire  de  l’armement,  et  qui  ne  veulent ­
  pas  engager  leurs  capitaux  pour  les  beaux  yeux  des
courtiers  maritimes.  »
M.  Bordes,  le  grand  armateur  bordelais,  a  donné,  devant
la  même  commission,  une  preuve  topique  de  l’exagération
du  tribut  prélevé  par  ces  agents.
«  Je  vous  citerai,  a-t-il  dit,  un  usage  local  à  Bordeaux.
Le  courtage  maritime  nous  coûte  (dans  d’autres  ports  aussi)
pour  déclarer  un  navire  portant  4,000  tonnes,  2,000  fr.  ;  un
courtier  prend  la  peine  de  sortir  de  chez  lui,  d’aller  à  la
Bourse  (il  y  a  5o  mètres  à  parcourir)  ;  pour  cette  opération,
il  n’assume  aucune  responsabilité,  l’armateur  seul  étant  responsable ­
  ;  le  courtier  syndiqué  a  droit  en  vertu  de  son  tarif
à  5o  centimes  par  tonne,  soit  parfois  à  10  p.  100  du  fret.  »
Deux  mille  francs  pour  cinquante  mètres,  c’est  vraiment
un  joli  denier  —  et  une  aubaine  à  laquelle  ne  sont  pas
habitués,  pour  des  courses  plus  fatigantes  et  plus  longues,
les  amateurs  de  cross-country.
En  bons  patriotes,  les  courtiers  «  soignent  »  particulièrement ­
  les  armateurs  français,  du  moins  à  ce  que  prétendent ­
  ceux-ci.  M.  Flornoy,  du  Havre,  a  fait  passer  sous  les
        <pb n="395" />
        l’effout  nécessaire.

3^5

yeux  des  coiumissaires  enquêteurs  un  dossier  duquel  il  résultait ­
  qu’uu  courtier  maritime  de  Brest,  M.  deX...,  auquel
il  était  par  charte-parlie  ohliqé  de  s’adresser,  lui  fit  payer
665  ir.  pour  mettre  eu  déclaration  de  douane  et  expédier
sur  lest  le  steamer  Mitidja,  tandis  qu’il  ne  prenait  pour
la  même  opération  que  i5o  Ir.  à  un  steamer  anglais  plus
grand.  La  cour  de  Bennes,  saisie  de  l’incident,  donna  cependant ­
  raison  au  courtier  et  reconnut  qu’oii  avait  justement
appliqué  le  tarif.
Les  armateurs  veulent-ils  regimber  et  se  passer  d’auxiliaires ­
  aussi  coûteux  ?  Le  Syndicat  général  des  courtiers
n’hésite  pas  à  traîner  les  récalcitrants  devant  les  tribunaux.
Un  membre  de  la  Chambre  de  commerce  de  Rouen,  M.  Deglatigny
  —  qui  réclame  vainement,  à  cor  et  à  cris,  depuis
des  années,  la  liberté  du  courtage  —  en  a  fait  la  déclaration
aux  commissaires  enquêteurs  :
«  Lorsqu’un  négociant  manifeste  la  moindre  velléité  d’indépendance, ­
  a-t-il  dit,  on  lui  suscite  des  ennuis  sans  fin,
on  l’assigne  et  on  le  conduit  de  tribunal  en  tribunal  jusqu’à
la  Cour  de  cassation.
«  Le  Syndicat  général  des  courtiers  conteste  constamment,
avec  une  persistance  étrange,  le  droit  pourtant  incontestable ­
  des  négociants  de  se  passer  d’intermédiaires.  11  réussit
généralement  à  les  éjiouvanter  par  la  menace  seule  d’un
procès  interminable.  »
Aussi,  les  opérations  du  courtage  prennent-elles,  dans  les
transactions  maritimes,  la  proportion  d’une  dîme  exorbitante. ­
  M.  Deglatigny  a  cité  l’exemple  du  port  de  Rouen(')  :
ce  port  possède  huit  charges  de  courtiers,  dont  les  prix  de
vente  ont  varié  de  260,000  fr.  à  35o,ooo  ir.  En  admettant

(i)  Commission  extra-parlementaire  de  la  marine  marchande.  Rapport  de  la  sonscommission
  d’enquête.
        <pb n="396" />
        3yG  LE  PROnLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.
4JIIC  cliaque  cJianje  réalise  un  liénéfice  brut  de  4o,oüo  ir.,
c’est  doue  un  impôt  annuel  de  820,000  fr.  que  doivent  suj)-porter
  les  marchandises  importées  ou  exportées  par  le  port
de  Rouen,  C’est,  étendu  dans  tous  les  ports,  un  inqiôt  de
plusieurs  millions  de  Iran  es  prélevé  sur  l’armement  français.
Quant  à  l’iitilité  de  l’institution,  on  la  cherche.  Il  existe,  en
France  même,  des  ports  qui  ne  sont  pourvus  ni  de  courtiers
maritimes  ni  d’interprètes  jurés  et  où  les  opérations  de
douane  ne  s’accomplissent  pourtant  ni  moins  vite  ni  moins
réqulièrement  qu’ailleurs.  En  Anqleterre,  en  Allemaqne,  en
Italie,  aux  Pays-Bas,  en  Belqique,  etc.,  le  courtaqe  est  libre.
Le  Conseil  d’Etat  a  fait,  en  i864,  une  empiète  qui  démontra
la  parfaite  inutilité  de  ces  charqes.  Nous  les  avons  tout  (h;
même  précieusement  conservées.  L’heure  est  venue  de  se
débarrasser  de  ce  monopole  encombrant  et  parasitaire.
*
*  *
Le  pilotage  —  dont  la  réqlementation  est  plus  récente
que  celle  du  courtaqe,  bien  qu’elle  remonte  au  décret  législatif ­
  du  12  décembre  1806  —  aurait  plus  de  raison  d’être  :
le  pilote  rend,  en  effet,  à  la  navigation  d’incontestables  services; ­
  c’est  lui  ([ui  assiste  les  capitaines  de  navires  à  leur
arrivée,  leur  départ  ou  leur  passage  dans  un  port  et  qui
assure  la  manœuvre  du  vaisseau.  Mais  d’une  institution
utile  en  soi,  le  décret  de  1806  a  fait  un  monopole  gênant
pour  la  marine.  Les  pilotes  ont  seuls,  en  effet,  le  droit  de
Xamarrage  dans  l’étendue  de  leur  station,  et  si  l’on  se  passe
d’eux,  c’est  la  prison  et  l’amende  que  l’on  encourt  !  Tout
bâtiment  à  voiles  de  plus  de  80  tonneaux,  ou  à  vapeur  de
plus  de  100  tonneaux,  et  même  tout  navire  de  tonnage  inférieur ­
  qui  lie  fait  pas  habituellement  la  navigation  de  port  à
port,  doit  appeler  le  pilote,  le  prendre  lorsqu’il  en  a  le  moyen
        <pb n="397" />
        l’effort  nécessaire.

377

ou  payer  le  pilotaçje  comme  s’il  l’avait  pris(‘).  Les  pilotes
sont  assurés,  de  cette  manière,  de  percevoir  le  droit  de  pilotage ­
  de  tous  les  bâtiments  qui  entrent  au  port  de  leur  station
ou  en  sortent,  à  moins  qu’ils  n’aient  pas  répondu  à  l’appel
l'ait  à  leur  concours  (-).
Autant  il  est  juste  de  prendre  et  de  rémunérer  le  pilote,
quand  ses  services  sont  utiles,  autant  il  est  peu  équitable
d’imposer  quand  même  son  intermédiaire  en  toute  circonstance. ­
  Voici,  par  exemple,  un  navire  qui,  desservant  une
courte  lique  régulière,  rentre  chaque  semaine  à  son  port
d’attache,  Cette  ou  Bordeaux.  On  admettra  (pie  son  cajiitaine
  connaît  aussi  bien  que  n’importe  ipiel  pilote  l’entrée
d’un  port  où  il  pénètre  cinquante  à  soixante  lois  l’an  !  Les
hais  de  pilotage  lui  sont  cependant  toujours  imposés.  A
Londres,  les  navires  anglais  ont  un  capitaine  ou  un  second
reçu  pilote  de  la  Tamise;  en  France  (sauf  à  Marseille),  le
capitaine  n’est  pas  admis  à  passer  cet  examen.  Bon  gré,
mal  gré  y  à  chaque  voyage,  notre  navire  doit  eifectuer  les  signaux ­
  nécessaires  pour  appeler  le  pilote,  et  attendre  patiemment ­
  ce  dernier  pour  franchir  nn  passage  que  le  capitaine ­
  connaît  comme  le  fond  de  sa  poche.
La  charge  qui  pèse  sur  l’armement  du  chef  du  pilotage
est  assez  lourde  ;  M.  Bossut  Plichon  a  dit  devant  la  commission ­
  extra-parlementaire  d’enqnéte  que,  pour  trois  petits
navires  de  i,5oo  tonnes,  il  avait  payé,  du  i"  janvii^r  au
3i  décembre  1897,  une  somme  de  37,170  fr.  Ces  navires
représentant,  suivant  leur  âge,  un  capital  de  4oo,ooo  à
600,000  fr.,  les  frais  de  pilotage  s’élèvent  donc  en  l’espèce
de  6  à  10  p.  100.
L’ensemble  des  droits  annuels  payés  aux  pilotes,  dans  les
(1)  C.  Champenois,  Les  Armements  maritimes,  librairie  Berger-Levrault  et  C*«,  Paris
Nancy.
(2)  Une  modiflcalion  a  été  apportée  à  cette  règle  pour  le  port  de  Marseille,  par  le  décret ­
  du  3o  novembre  i885.
        <pb n="398" />
        LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.

378
ports,  est  d’environ  5  millions  par  an  (').  Ce  n’est  pas,
comme  on  le  voit,  une  mince  redevance  !
*
*  *
De  même,  les  frais  de  consulat,  trop  élevés,  rendent  indispensable ­
  la  revision  du  tarif  des  droits  de  chancellerie
dn  3o  novembre  1875.  Les  Anglais  paient  pour  expédition
consulaire  à  l’étranger  deux  shillings  six  pence  par  expédition, ­
  quelle  que  soit  la  grandeur  du  navire.  Nos  consulats
à  l’étranger  ont  —  sauf  pour  les  navires  effectuant  un  service ­
  régulier  avec  passagers  —  un  tarif  de  10  centimes  par
tonneau  de  jauge  pour  le  premier  port,  5  centimes  pour
chaque  port  après  le  premier,  plus  un  droit  fixe  :  le  résultat,
signalé  par  M.  Flornoy,  est  qu’un  navire  tel  (|ue  son  steamer ­
  par  exemple,  qui  jauge  1,1  o3  tonnes,  paiera
dans  trois  ports  d’Espagne,  s’il  est  anglais  et  chargé  de
vins,  3  fr.  10  c.  X  3  =  g  fr.  3o  c.  pour  trois  expéditions
successives,  et  s’il  est  français  iio,3o  -4-  55,15  -f-  55,15
=  220  fr.  60  c.(^).
A  ces  divers  frais,  déjà  considérables,  et  qui  se  grossissent ­
  d’une  série  d’autres  perceptions  —  frais  d’expédition,
d’entrée  et  de  sortie,  droits  sanitaires,  droits  de  phares,
frais  de  remorquage  —  viennent  encore  s’ajouter  les  droits
de  quai  et  les  péages  locaux,  perçus  les  premiers  par  l’État,
les  seconds  par  les  Chambres  de  commerce  des  ports  pour
se  couvrir  des  avances  faites  par  elles  ;  sur  ce  point,  il  est
vrai,  le  projet  du  Gouvernement  apporte  une  amélioration
sérieuse  à  une  situation  dont  l’armement  français  se  plai-(1)

  Chiffre  cité  par  M.  Colson  dans  son  ouvrage  :  Transports  et  tarifs.
(2)  Nos  armateurs  paient  des  droits  consulaires  également  plus  élevés  que  les  Allemands. ­
  M.  Giraut  cite  l’exemple  d’un  vapeur  de  700  tonnes  ayant  fait  dans  l’année
douze  voyages  avec  voyageurs,  et  qui  paie  dans  un  port  étranger  i,i4o  fr.  de  droits
consulaires,  tandis  que  l’Allemand  voyageant  dans  les  mêmes  conditions  ne  paie  que
lAo  fr.
        <pb n="399" />
        l’efforï  nécessaire.

379

gnait  à  juste  titre.  L’établissement  d’un  tarif  uniiorme,  entre
le  minimum  et  le  maximum  duquel  les  ports  pourront  se
mouvoir,  est  une  excellente  mesure  qui  serait  heureusement
complétée,  comme  l’idée  en  a  été  émise  par  M.  Girant,  par
l’établissement  d’une  échelle  décroissante,  variant  suivant
l’éloignement  du  point  de  départ  des  navires  et  le  nombre
de  voyages  elfectués  au  même  port  dans  le  courant  de
l’année.
En  un  mot,  l’effort  du  législateur  doit  se  porter  vers  ce
but  :  libérer  Varmement  français  du  lourd  fardeau  des
charges  qui  lui  sont  imposées,  soit  par  le  fait  de  monopoles
injustifiés,  soit  en  raison  de  taxes  arbitraires.
M.  Flornoy,  dont  je  citais  précédemment  la  déposition  à
la  sous-commission  d’enquête,  a  communiqué  à  celle-ci  le
relevé  des  frais  de  port,  pilotages,  etc.,  payés  à  Bordeaux
pour  voyages  effectués  de  Pasages  (Espagne)  à  Bordeaux,  du
g/io  septembre  au  i/3  octobre  1896,  par  son  petit  steamer
Ernestine.  En  28  jours,  ils  se  sont  élevés  à  3,848  fr.  38  c.  ;
pour  le  mois,  ils  auraient  été  de  4,810  fr.;  pour  l’année  de
57,720  fr.  Or,  y  Ernestine  valait  i5o,ooo  fr.!  Au  bout  de
trois  semaines,  M.  Flornoy  dut  renoncer  à  continuer  la
ligne  régulière  qu’il  avait  entrepris  d’établir  entre  Pasages
et  Bordeaux.  Nulle  industrie  ne  pourrait  supporter,  pour  un
matériel  d’aussi  mince  importance,  de  tels  frais,  auxquels
viennent  s’ajouter  les  charges  d’exploitation,  d’équipage,  les
assurances,  intérêts,  etc.  Le  cas  de  M.  Flornoy  n’est  pas
isolé  ;  beaucoup  d’autres  armateurs,  après  de  vaines  tentatives ­
  d’établissement  de  lignes  régulières,  ont  dû,  écrasés
par  les  frais  de  toute  nature  qui  leur  incombaient,  abandonner ­
  ces  lignes  aux  mains  des  Allemands  et  des  Anglais,
qui  s’y  sont  installés  en  maîtres  et  y  dominent  actuellement.
        <pb n="400" />
        t

38o  LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.
Les  réformes  nécessaires  au  relèvement  de  la  marine  marchande ­
  ne  se  bornent  pas  là.  Bien  d’autres  questions  sollicitent ­
  encore  l’examen  des  pouvoirs  publics,  au  premier
rang  desquelles  figure  le  recrutement  des  capitaines  et  des
équipages.  Notre  cadre  de  capitaines  au  long  cours  est
d’une  infériorité  déplorable;  les  «  seconds  »  embarqués
avec  eux  sont  souvent  incapables  de  diriger  le  navire,  au
cas  de  maladie  du  capitaine.  C’est  ce  qui  s’est  récemment
produit  pour  le  voilier  Bossuet,  obligé  de  faire  relâche  dans
un  port  lointain  pendant  toute  la  durée  de  l’indisponibililé
de  son  capitaine,  laquelle  dura  trois  mois.  Il  est  nécessaire
d’organiser  sur  de  nouvelles  bases  l’enseignement  technique ­
  et  professionnel  des  futurs  chefs  d’équipage.  Quant
aux  matelots,  leur  situation  est  navrante.  Un  homme  qui
les  connaît  bien,  pour  les  voir  chaque  jour  à  l’œuvre,  le
directeur  d’une  compagnie  française,  M.  L.  Magnen,  de
Dieppe,  dépeint  leur  sort  en  ces  termes  :  «  Les  matelots
français  ne  gagnent  pas  autant  que  le  matelot  anglais.  Une
chose  terrible  pour  eux,  c’est  le  chômage.  Autrefois,  nos
ports  regorgeaient  de  matelots,  ils  ne  connaissaient  pas  le
chômage.  Vous  savez  le  tempérament  du  matelot  :  après  un
long  parcours,  il  restait  à  terre  dix  jours;  ensuite,  il  trouvait ­
  son  embarquement  facilement.  Aujourd’hui,  les  voyages
ne  sont  pas  longs.  Je  parle  des  voyages  de  long  cours.  Le
matelot  sera  deux  mois  et  demi  sur  mer;  il  arrive  sur  terre,
et  avant  de  se  rembarquer,  il  reste  quelquefois  un  mois  et
plus  à  terre  sans  rien  gagner.  Ces  gens-là  ont  des  femmes,
des  enfants.  Quand  ils  n’en  ont  pas,  ils  ont  un  vieux  père,
une  vieille  mère,  qui  ont  besoin  des  gages  du  fils.  Fatigués
de  tant  de  misères,  ils  abandonnent  un  métier  qui  ne  leur
permet  plus  de  vivre.  Je  suis  un  vieux  marin,  peut-être  un
peu  chauvin  comme  tous  les  marins,  et  je  ne  le  regrette  pas.
Je  suis  navré  quand  ces  gens  viennent  souvent  me  prier
        <pb n="401" />
        l’effort  nécessaire.  381
d’user  de  ma  bien  modeste  inlluence  en  me  disant  :  «  Ne
pourriez-vous  pas  me  faire  entrer  comme  homme  d’équipe
au  chemin  de  fer  ou  me  caser  à  Ierre?  »  Ce  sont  de  beaux*
qarçons  de  25  ans,  qui  viennent  du  service;  ils  sont  formés,
ils  me  montrent  de  bons  certificats,  des  brevets  de  gabiers,
de  canonniers  ou  de  matelots  cbaulfeurs,  et  cependant  ils
cherchent  à  s’en  aller.  Ils  aiment  mieux  rouler  des  brouettes,
aller  porter  la  malle  de  l’étranger,  ouvrir  les  portières  des
voitures.  Je  leur  faisais  boute  dans  le  commencement,  mais,
depuis,  j’assiste  à  ce  triste  spectacle  en  homme  habitué...  »
M.  L.  Maguen  aurait  pu  ajouter  que  ce  (pii  se  passe  dans
la  marine  militaire  est  encore  plus  triste  et  de  nature  à  décourager ­
  les  meilleures  volontés  (').  La  France  gâche  comme
à  plaisir,  par  défaut  d’organisation  et  coupable  négligence,
le  plus  merveilleux  cadre  de  matelots  qu’aucune  nation  possède, ­
  et  laisse  végéter  sur  ses  côtes,  sans  savoir  tirer  parti
de  la  force  vive  qu’il  représente,  un  prolétariat  malheureux,
réduit  trop  souvent,  hélas  !  à  chercher  dans  l’alcool  l’oubli
de  sa  constante  misère.  Peut-être  serait-il  possible,  en
donnant  une  vigueur  nouvelle  au  petit  cahotage,  par  l’attribution ­
  de  la  deini-compemation  (ïarmement,  de  réduire
dans  de  fortes  proportions  les  ell'ets  du  chômage  dont
M.  L.  Maguen  trace  un  si  douloureux  tableau  !
%
*  *
Si  nous  sortons  de  la  métropole,  nous  trouvons  encore,
d’autres  réformes  maritimes  à  accomplir;  l’immense  domaine ­
  que  nous  possédons  aujourd’hui  dans  les  contrées
lointaines  nous  fait  un  devoir  d’y  développer,  partout  où

(i)  Voir  à  ce  sujet  une  remarquable  série  d’études  sur  la  situation  des  marins,  publ
  ée  par  M.  Rémy  Gouzinet  (llemo)  dans  la  Dépêche  de  Toulouse,  mai-juin  1901.
        <pb n="402" />
        382  LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.
nous  le  pourrons,  notre  marine.  M.  Charles  Roux  exposait,
dans  une  récente  conférence,  à  Bordeaux,  la  nécessité  de
•réaliser  à  bref  délai,  pour  y  parvenir,  quatre  réformes  dont
le  Parlement  est  saisi  par  un  rapport  de  M.  le  Myre  de
Vilers  et  qui  sont  relatives  ;  i°  à  la  composition  des  équipages; ­
  2°  aux  primes  à  la  navigation;  3°  à  la  francisation  des
navires  ;  4®  à  la  délivrance  des  brevets  de  chef  mécanicien.
La  première  réforme  soulève  (quelques  difficultés  qui  peuvent ­
  être  résolues,  avec  un  peu  de  commune  bonne  volonté,
par  l’entente  des  armateurs  et  du  Syndicat  des  inscrits  maritimes. ­
  Quant  aux  autres,  elles  semblent  des  mieux  justifiées.
En  ce  qui  touche  notamment  les  primes  à  la  navigation,
voici  quelle  étrange  situation  est  faite  aux  armateurs  coloniaux. ­
  En  vertu  d’un  décret  rendu  pour  l’application  de  la
loi  du  3o  janvier  i8g3,  un  navire  ne  peut  toucher,  avant  sa
rentrée  en  France,  que  les  4/5  des  primes  acquises,  perd
même  cette  facullé  au  bout  de  cinq  ans,  et  la  liquidation
de  ce  qui  lui  reste  dû  ne  peut  avoir  lieu  qu’après  son  retour
en  France.  Or,  les  navires  des  armateurs  coloniaux  sont
d’un  trop  faible  tonnage  pour  affronter  sans  danger  une  aussi
longue  navigation  ;  en  les  supposant  indifférents  à  ces  risques, ­
  la  même  raison  les  empêche  d’accomplir  ce  voyage
avec  un  fret  rémunérateur,  le  charbon  nécessaire  à  la  traversée ­
  absorbant  la  plus  grande  quantité  de  l’emplacement;
en  tout  état  de  cause,  c’est  une  interruption  de  plusieurs
mois  dans  leur  service.  En  fait,  cette  disposition  prive  les
armateurs  coloniaux  du  bénéfice  de  la  prime.  Rien  ne  serait
plus  simple,  comme  le  demande  M.  Charles  Roux,  que  de
garantir  la  liquidation  de  la  prime  intégrale,  sans  l’obligation ­
  du  retour  en  France,  à  tous  les  navires  ayant  leur  port
d’attache  dans  nos  colonies.
Pour  la  francisation,  il  s’agit  de  modifier  les  règles  d’après
lesquelles  un  navire  acheté  dans  une  colonie  française  par
        <pb n="403" />
        l’kffort  nécessaire.

383

un  armateur  français  n’est  pas  considéré  comme  navire  français ­
  en  dehors  des  limites  du  cabotage  local;  il  reste  sous
le  coup  des  lois  et  règlements  applicables  à  la  marine  étrangère, ­
  s’il  aborde  dans  un  port  français  situé  en  dehors  de
ce  rayon,  ou  si,  d’aventure,  il  se  rend  dans  un  port  métropolitain ­
  sans  avoir  obtenu  la  francisation  provisoire.  Rien
de  plus  simple  encore  que  de  décider,  par  une  loi,  que  la
francisation  définitive  pourra  être  acquise  sur  place,  soit
auprès  de  l’administration  locale,  soit  auprès  du  consul  français, ­
  aux  navires  étrangers  achetés  par  des  Français,  soit
dans  nos  colonies,  soit  dans  un  port  étranger  situé  dans  un
rayon  déterminé.
M.  Charles  Roux  demande  enfin,  au  nom  des  coloniaux,
la  modification  du  décret  du  i”  février  i8g3,  lequel  exige,
pour  conduire  les  machines  d’une  force  supérieure  à  3oo
chevaux,  au  moins  deux  mécaniciens  brevetés  en  France,
l’un  de  première,  l’autre  de  seconde  classe,  et  qui  oblige
nos  armateurs  coloniaux  à  faire  venir  de  France  leurs  chefs
mécaniciens.  La  faculté  de  les  recruter  parmi  des  Français
domiciliés  dans  la  colonie  épargnerait  aux  armateurs  des
frais  considérables.  Il  serait,  du  reste,  équitable  que  les
mécaniciens  arrivés  dans  la  colonie  avec  le  brevet  de
deuxième  classe  pussent  obtenir  sans  se  déplacer  le  brevet
de  la  classe  supérieure.  La  présence  de  ces  deuxièmes  ou
troisièmes  mécaniciens,  aptes  à  acquérir  le  brevet  de  première ­
  classe,  est  fréquente  dans  les  colonies  que  visitent
régulièrement  les  paquebots  des  grandes  compagnies  et
les  vaisseaux  de  la  flotte.  Il  serait  facile  d’instituer,  dans
un  certain  nombre  de  ports  coloniaux,  des  commissions
d’examen  dont  les  éléments  s’y  trouvent  déjà,  et  qui
seraient  chargées  de  délivrer  les  brevets  de  mécanicien  de
première  et  de  seconde  classe.
Ces  mesures,  jointes  à  une  protection  spéciale  des  navires
        <pb n="404" />
        384

LI':  PROBLKME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.

faisant  escale  dans  nos  ports  coloniaux  et  y  embarquant,
pour  la  métropole,  une  certaine  quantité  de  marchandises,
susciteraient  sans  nul  doute  l’éclosion  et  favoriseraient  le
développement  d’une  flotte  coloniale  qui  nous  manque  absolument. ­
  A  l’heure  actuelle,  notamment,  les  quelques  paquebots ­
  postaux,  marchant  à  une  vitesse  déplorable,  qui  nous
relient  à  l’Extrôme-Orient,  sont  impuissants  à  assurer  entre
la  France  et  l’Indo-Ghine  un  mouvement  d’échanqes  comparable ­
  à  celui  qui  existe  entre  l’Inde,  par  exemple,  et  la
Grande-Bretaqne(').  Les  encouraqements  donnés  à  la  naviqation
  coloniale  libre  nous  permettront  seuls  d’arrêter  les
proqrès  des  Allemands,  devenus  dans  ces  parages  les  maîtres
du  transport.
*
*  *
Mais  pour  faire  aboutir  cette  série  de  réformes,  qui  touchent ­
  un  peu  à  tous  les  ministères,  il  faut  commencer  par
mettre  de  l’ordre  dans  l’orqanisation  même  des  services
administratifs  de  la  marine  marchande.  L’irresponsaliilité  y
règne  actuellement  en  souveraine  maîtresse.  Éparpillés  entre
le  commerce,  les  travaux  publics,  la  marine,  les  affaires
étrangères,  etc.,  les  fonctionnaires  chargés,  au  nom  de
l’État,  de  veiller  sur  le  sort  de  notre  flotte  commerciale,  ne
recevant  aucune  impulsion  directe,  prennent,  suivant  leur
fantaisie,  des  décisions  chaotiques  et  contradictoires,  que

(i)  Nos  colonies,  au  nombre  de  ai,  ont  une  population  de  Sa  millions  d’habitants  et
une  superficie  de  3,981,900  kilomètres  carrés.
Les  colonies  anglaises,  au  nombre  de  43,  ont  une  population  de  898  millions  d’haliitants
  et  une  superficie  de  88,4i4,ooo  kilomètres  carrés,  et  elles  ne  coûtent,  à  la  Métropole, ­
  que  63  millions  de  dépenses  par  an.
Ce  qui  n'a  pas  empêché  l'Angleterre  de  faire  avec  ses  colonies,  en  1898-1899,  un
commerce  général  de  5  milliards  887  millions  (a  milliards  558  millions  de  marchandises
anglaises  exportées  aux  colonies  et  a  milliards  804  millions  de  produits  coloniaux  importés ­
  dans  le  Royaume-Uni),  chiffre  de  commerce  qui  s’augmente  encore  des  centaines ­
  de  millions  encaissées  pour  les  transports  par  sa  marine  mari  bande.
Notre  chiffre  d’affaires  avec  nos  colonies  françaises  n’a  encore  atteint  que  3i3  millions ­
  en  1899,  alors  que  leur  commerce  avec  l'étranger  était  de  821  millions.
        <pb n="405" />
        l’effort  nécessaire.

385

les  ministres  contresignent)  quand  ils  ne  s’abstiennent  môme
pas  de  tout  eiTort.  Dôjà,  depuis  loiujtempS)  la  création  d’une
direction  autonome  de  la  marine  marchande  est  réclamée  ;
l’amiral  de  Gueydon  en  soutenait  en  1877  l’urqente  nécessité. ­
  L’idée  de  cette  unification  n’est  donc  pas  nouvelle.
Mais  une  direction  ayant  à  sa  tôte  un  ibnctionnaire  —  si
distinqué  soit-il  —  aura-t-elle  dans  les  conseils  du  Gouvernement ­
  et  sur  les  Chambres  l’autorité  nécessaire  pour  réaliser
tout  le  plan  de  réformes  que  nous  venous  d’esquisser?  Nous
ne  le  croyons  pas.  A  notre  avis,  la  création  s’impose  d’un
Sous-Segrétariat  d’Etat  spécialement  chargé  de  la  marine
marchande,  et  partageant,  entre  diverses  sections  fortement
organisées,  les  services  actuellement  dispersés  dans  les
divers  ministères.  Un  sous-secrétaire  d’Etat  assiste  aux
conseils  de  cabinet;  il  jouit  d’une  inlluence  parlementaire
presque  égale  à  celle  d’un  ministre(‘)  et  peut  résister,  au
nom  de  l’intérôt  général,  aux  sollicitations  injustifiées  de
tel  ou  tel  puissant  représentant  d’un  port.  Il  n’est  pas,  comme
un  fonctionnaire,  à  la  merci  du  caprice  d’un  ministre  et,  s’il
prend  une  décision,  il  peut  en  revendiquer  la  responsabilité,
s’exjiliquer  à  son  sujet  à  la  tribune,  en  démontrer  la  justesse ­
  et  l’importance,  répondre  aux  critiques  ([ui  lui  sont
adressées,  etc.  Quand  il  est  bien  soutenu  par  son  ministre,
comme  cela  se  produit  généralement,  il  vient  à  bout  des  résistances ­
  qu’il  rencontre  dans  l’accomplissement  de  l’œuvre
réformiste  à  laquelle  il  se  voue.
Ce  sous-secrétariat  d’État  doit  être,  eu  bonne  logique,
rattaché  au  ministère  du  commerce.  L’expérience  des  autres
pays,  et  la  nôtre  propre,  sont  là  pour  conseiller  cette  solu-(i)

  11  n’y  a  qu’à  voir  les  réformes  excellentes  et  nombreuses  réalisées  par  M.  Mougeol,
dans  l’administration  des  postes,  et  notamment  la  création,  qui  est  son  œuvre,  du  grand
réseau  téléphonique  français  en  voie  d’exécution.  M.  Mougeot  a  donné  la  mesure  de  ce
que  pouvait  accomplir  un  sous-secrétaire  d’État  actif  et  sincèrement  partisan  du
progrès.

PUOUL.  MAlt.  MAKCa.

25
        <pb n="406" />
        38G

LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.

tion.  S’il  est  un  peuple  où  la  Hotte  marcliande  occupe  dans
la  vie  nationale  une  p  ran  de  place,  c’est,  on  le  reconnaîtra,
l’Angleterre.  Jamais  nos  voisins  d’outre-Manche  n’ont  songé
à  confier  à  l’Amirauté  —  qui  correspond  à  notre  ministère
de  la  marine  —  les  services  de  leur  flotte  commerciale.
C’est  au  «  Board  of  Trade  »  qu’ils  les  ont  remis  et,  depuis
plus  de  cinquante  ans  que  ce  système  fonctionne,  ils  n’ont
eu  (pi’à  s’en  féliciter.  En  Allemagne,  la  marine  marchande
est  pareillement  indépendante  de  la  flotte  militaire.  Chez
nous,  où  la  direction  de  la  marine  marchande  dépend  du
ministère  de  la  marine,  son  rôle,  malgré  la  compétence  du
haut  fonctionnaire  placé  à  sa  tête,  est  resté  des  pins  effacés. ­
  Ayons  le  courage  d’accomplir  un  divorce  qui  s’impose.
Comme  le  disait  l’amiral  de  Gueydon  :
«  Les  deux  marines,  au  point  de  vue  de  l’art  nautique,
ne  forment  ([u’une  seule  et  même  famille  ;  mais,  comme  il
arrive  souvent  entre  frères,  quand  surviennent  des  intérêts
qui  divisent,  il  faut,  pour  rester  amis,  vivre  séparés,  avoir
chacun  son  ménage.  »
Ilâtons-nous  donc  de  fonder  le  foyer  où  la  marine  marchande ­
  viendra  puiser  une  forte  et  décisive  impulsion  sans
être  sacrifiée  à  sa  grande  sœur  aînée,  la  marine  de  guerre  :
il  y  va  de  l’avenir  et  de  la  grandeur  mêmes  de  notre  pays.
V.  La  navigation  intérieure.
11  ne  suffit  pas  encore  de  libérer  l’armement  de  sa  dépendance ­
  vis-à-vis  de  la  construction  ;  de  faire  tomber  une  à
une  les  chaînes  qui  l’entravent  ;  de  le  débarrasser  des  monopoles ­
  et  des  privilèges  abusifs;  de  l’encourager  par  des
subventions  généreuses  ;  de  rétablir  l’ordre  et  la  responsabilité ­
  là  où  n’existent  que  chaos  et  anarchie.  L’État  n’aura
        <pb n="407" />
        l’effort  nécessaire.

387

fait  tout  son  devoir  envers  la  marine  mardi  ande  que  le  jour
où  il  lui  aura  fourni  les  moyens  de  recueillir  en  quantité  la
meilleure  et  la  plus  salutaire  des  primes  —  c’est-à-dire  le
FRET  !
«  Le  manque  de  fret  est  la  principale,  presque  l’unique
cause  du  marasme  de  l’industrie  de  la  marine  marchande  »,
constate  M,  Estier.  Avec  lui,  nous  répétons  :  c’est  de  ce  côté
(ju’il  reste  encore  à  diriger  un  effort  nécessaire  !  Il  faut  amener ­
  du  fret  français  aux  navires  français  !
Il  n’y  a  équilibre  dans  aucun  de  nos  ports  entre  les  entrées ­
  et  les  sorties  des  marchandises.  Pour  citer  des  chiffres,
eu  1899,  le  poids  des  marchandises  ayant  alimenté  notre
commerce  maritime  avec  l’extérieur,  déduction  faite  des  épaves ­
  ou  sauvetages  et  provisions  de  bord,  a  atteint  21,89,726
tonnes,  dont  16,929,455  à  Ventrée  et  4,963,271  seulement
à  la  sortie.  Les  produits  que  nous  demandons  à  l’étranger
représentent  une  valeur  moyenne  inférieure  des  deux  tiers  à
la  valeur  correspondante  de  la  tonne  que  nous  exportons.
Tandis  que  la  portée  moyenne  du  tonneau  de  jauge  à  l’entrée ­
  est  de  990  kilogrammes,  elle  se  trouve  à  la  sortie  ramenée ­
  à  4io  kilogrammes.
Gela  démontre  que  nous  n’envoyons  au  dehors  que  des
marchandises  riches  et  légères,  dont  les  grands  paquebots  ou
cargos  allemands  et  anglais,  en  passant  à  Dunkerque,  au
Havre  ou  à  Cherbourg,  se  servent  pour  compléter  leur  chargement. ­
  Quant  à  nos  bâtiments,  il  leur  arrive  souvent  de
partir  sur  lest,  c’est-à-dire  de  faire  un  voyage  blanc  (*).  Les
armateurs,  pour  récupérer  les  frais  qu’ils  supportent  ainsi  en
pure  perte,  sont  tentés,  au  retour,  si  l’occasion  avantageuse

(1)  M.  Henri  Kslier  a  calculé  qu’en  iggS,  pour  les  expéditions  sur  pays  étrangers,  les
navires  français  ont  emporté  seulement  27,08  p.  100  de  leur  faculté  de  transport,  tandis
que  les  navires  étrangers  venant  chez  nous  compléter  leur  chargement  prenaient,
proportionnellement  à  leur  faculté  de  transport,  un  chilfre  presque  égal,  soit  21  p.  100.
        <pb n="408" />
        388  LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.
s’en  présente,  de  majorer  leurs  prix,  si  bien  que  le  commerce ­
  mécontent  finit  par  s’adresser  au  pavillon  étranger
de  préférence  au  pavillon  français.
Notre  race  est  aussi  laborieuse  qu’aucune  autre,  notre  sol
aussi  riche,  notre  industrie  aussi  vaillante  :  d’où  vient  donc
que  le  fret  de  sortie  nous  fasse  pareillement  défaut,  que  les
quais  de  nos  ports  demeurent  presque  vides,  tandis  que
ceux  de  Glasgow,  de  Newcastle,  de  Hambourg  voient  s’accumuler ­
  des  montagnes  de  marchandises  et  des  pyramides
de  caisses  !  Il  ne  faut  pas  être  grand  clerc  pour  le  deviner  :
c'est  parce  que  notre  industrie  périclite  par  le  manque  de
canaux  et  de  voies  navigables,  que  nos  navires  manquent
de  fret.
M.  Louis  Laffitte  l’a  dit  avec  beaucoup  de  raison  :  le  batellerie ­
  est  l’auxiliaire  indispensable  de  la  marine  marchande. ­
  Les  matières  encombrantes,  lourdes,  peu  pressées,
les  charbons,  les  engrais,  les  produits  naturels,  etc.,  ne  peuvent ­
  circuler  à  bon  compte  qu’à  la  condition  d’emprunter  la
voie  d’eau.  Recueillies  par  la  péniche  qui,  robuste  et  lente,
va  se  charger  de  leur  lourd  fardeau,  elles  remontent  paisiblement ­
  le  canal  qui  les  conduit  au  port  voisin  où  les  attend
pour  un  lointain  voyage  le  navire  de  haute  mer.  Un  batelier
et  sa  iamille,  deux  chevaux  qui  s’arrêtent  de  temps  à  autre
pour  brouter  l’herbe  maigre  du  chemin  de  halage,  suffisent
à  assurer  un  transport  égal  à  celui  de  dix  wagons  de  marchandises ­
  remorqués  par  une  puissante  locomotive.  Les
frais  sont  naturellement  minimes.
Or,  prenez  une  carte  de  France  :  entre  la  Loire  et  la  Garonne, ­
  malgré  d’immenses  richesses  intermédiaires,  aucune
autre  route  ne  s’offre  à  la  marchandise  lourde  que  celle  du
chemin  de  fer  ;  le  Sud-Ouest  se  trouve,  on  peut  le  dire,
isolé  de  Paris,  qui,  même  dans  ses  rapports  plus  directs
avec  l’Est  et  le  Nord  de  la  France,  n’est  desservi  que  par
        <pb n="409" />
        l’effort  nécessaire.  389
des  voies  d’eau  étroites,  où  le  surmenage  des  mariniers
est  tel  que  ceux-ci  ont  notamment  baptisé  toute  une  partie
du  canal  de  Saint-Quentin  de  ce  surnom  suggestif  ;  «  la
vallée  de  Cayenne  ».
Entre  l’Ouest  et  l’Est*,  pas  de  grande  artère  de  communication ­
  en  dehors  de  la  Seine  ;  de  Marseille,  tête  du  transit
français  vers  l’Afrique  et  l’Extrême-Orient,  à  Bordeaux,
issue  vers  le  Nouveau  Continent,  et  à  Lyon,  étape  vers  Paris,
aucune  grande  ligne  de  navigation;  de  Bordeaux  à  Cette,
un  canal  arrivé  à  son  maximum  de  débit  ;  voilà,  avec  les
réseaux  mieux  conçus  du  Nord  et  de  l’Est,  le  mince  bilan
de  nos  richesses  navigables.  Dirait-on  jamais  ([ue  ce  fut  un
ingénieur  français,  l’illustre  Biquet,  qui  creusa,  au  xvn'  siècle,
le  premier  des  grands  canaux  européens?
Tandis  que  nous  négligions  la  navigation  intérieure,  au
point  de  ne  lui  consacrer,  en  ces  quinze  dernières  années,  que
des  sommes  presque  insignifiantes  (entre  7  et  10  millions  palan, ­
  ce  qui  représente  à  peine  les  frais  d’entretien  et  quelques ­
  rares  travaux),  les  nations  concurrentes  accomplissaient
de  gigantesques  efforts  pour  la  développer.  Bismarck  faisait,
le  9  juillet  188G,  adopter  le  fameux  projet  de  loi  qui  a  créé
la  fortune  de  Hambourg  et  qui,  en  réalisant  le  grand  canal
central  partant  du  Bhin,  aboutissant  à  l’Elbe  par  l’Ems  et  le
Weser,  reliait  l’ouest  à  l’est  de  l’empire  et  drainait  vers  le
grand  port  de  la  mer  du  Nord  le  trafic  de  l’Alsace-Lorraine,
de  rObermünster,  de  la  Thuringe,  de  la  Saxe  et  du  Brandebourg. ­
  Avec  l’Oder  canalisée,  la  navigation  fluviale  pénétrait ­
  jusqu’aux  confins  de  la  Silésie,  et  avec  la  Vistule,  par
Dantzig,  elle  recueillait  tous  les  produits  de  la  Pologne.  Sur
le  Rhin,  200  millions  étaient  dépensés.  L’élan  déterminé
par  de  pareils  travaux  fut  tel  qu’il  se  communiqua  aux  pays
voisins.
Rotterdam,  Amsterdam,  Anvers,  entraînés  par  l’exemple,
        <pb n="410" />
        LE  PROBLEM':  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.

390
et  reliés  par  des  voies  naviçjables  à  tout,  Tarrière-pays  dont
le  trafic  les  alimente,  en  ont  bénéficié  dans  de  larges  proportions. ­

Le  résultat  de  ramélioration  du  régime  des  fleuves  et  de
la  construction  des  canaux  en  Allemagne  s’est  traduit  par
des  cliilTres  qui  font  réver.
Entre  i8y5  et  iSgb,  le  mouvement  des  marchandises  sur
les  voies  navigables  de  l’Allemagne  s’est  relevé  de  2  milliards ­
  (joo  millions  Q')  à  7  milliards  5oo  millions  de  tonnes
kilométriques,  soit  une  augmentation  de  i5g  p.  100.
De  189,5  à  1898,  il  a  monté  à  10  milliards  700  millions
de  tonnes,  soit  une  nouvelle  augmentation  de  43  p.  100.
Quant  aux  chemins  do  fer,  loin  d’étre  affectés  par  cet
accroissement  énorme  du  trafic  des  canaux,  ils  voyaient  leur
transit,  (pii  était  en  187.5  de  10  milliards  environ,  passer  à
32  milliards  600  millions  de  tonnes  !
De  pareils  résultats  donnent  à  l’empereur  Guillaume  une
force  singulière  pour  réclamer  un  nouvel  et  décisif  effort
dans  le  même  sens.  .le  me  suis  trouvé,  à  diverses  reprises,
en  présence  du  souverain  allemand  ;  le  souvenir  profond
m’est  resté  de  son  allure  volontaire,  de  sa  parole  dominatrice ­
  et  brève.  Ceux  qui  le  prennent  pour  un  «  exalté  »  et  un
«  maniaque  »  le  jugent  mal,  je  crois.  Son  exubérance  apparente ­
  dissimule  les  calculs  d’un  esprit  résolu  et  méthodique.
11  a  conçu  le  grandiose  projet  de  réunir,  par  le  Mittelland
Kanal  et  la  jonction  du  Main  au  Danube,  l’ensemble  de
tous  les  fleuves  allemands.  Dût-il  y  consacrer  des  années  et
briser  les  plus  sérieux  obstacles,  on  peut  être  certain  qu’il
le  réalisera.
Le  nouveau  projet  de  loi  qui  vient  d’être  repoussé  par  le
Landtag,  mais  qui  sera  tôt  ou  tard  adopté,  prévoit  une  dé-(i)

  Rapport  de  M.  Cor,  consul  général  de  France  à  Hambourg,  4  février  1901.
        <pb n="411" />
        l’effüut  nécessaire.  3g  i
pense  de  38g  millions  de  marks  pour  le  réseau  tout  entier,
comprenant  ;
Le  grand  canal  central  du  Rhin  à  l’Elbe  ;
La  grande  voie  navigable  Berlin-Stettin  ;
Le  canal  entre  l’Oder  et  la  Vistule  ;
La  voie  navigable  reliant  la  Silésie  au  canal  Oder-Sprée  ;
L’amélioration  du  cours  inlérieur  de  l’Oder  et  de  la
Havel  ;
La  régularisation  du  cours  de  la  Warthe  et  l’achèvement
des  travaux  de  la  Spree.
L’opposition  des  agrariens  —  pour  la  plupart  membres  de
la  petite  noblesse  prussienne  qui  voit  dans  la  grande  expansion ­
  industrielle  du  pays  une  menace  à  ses  privilèges  et  un
acheminement  vers  une  modification  dans  le  mode  de  votation ­
  qui  assure  au  Junker  la  prépondérance  dans  le-  gouvernement ­
  prussien  —-  n’empêchera  pas  ce  vaste  projet  d’aboutir. ­

L’Autriçhe-IIongrie  trouve  le  moyen  de  s’arracher  aux
divisions  qui  déchirent  ses  partis  politiques  pour  tenter  un
ellort  plus  considérable  encore  que  celui  de  sa  voisine  et
alliée.  M.  de  Kœrber,  président  du  conseil,  a  récemment
déposé  sur  le  bureau  de  la  Chambre  des  députés  de  Vienne,
aux  applaudissements  unanimes  de  cette  assemblée,  un  moment ­
  réconciliée  pour  acclamer  cette  œuvre  patriotique,  un
projet  entraînant  une  dépense  de  j5o  millions  de  francs  en
vue  de  la  reconstitution  de  i,6ooà  i  ,700  kilomètres  de  voies
navigables,  «  tant  par  régularisation  de  fleuves  que  par  canaux
(le  jonction  à  grandes  écluses,  admettant  les  bateaux  de
l’Elbe  à  faible  tirant  d’eau  mais  longs  et  larges  et  qui  portent ­
  jusqu’à  Goo  tonnes  de  marchandises  ».  Les  travaux,  d’ores ­
  et  déjà  votés,  commenceront  en  igo4  et  devront  être
achevés  dans  un  délai  maximum  de  vingt  ans.  L’État  ne
s’inquiète  pas  d’attendre  le  concours  des  intéressés;  le
        <pb n="412" />
        (i)  Moniteur  officiel  du  commerce,  3i  janvier  1901.

LE  PROBLÈME  DE  LA.  MARINE  MARCHANDE.

392
youverneinent  déclare  dans  l'exposé  des  motifs  qu’il  «  a  résolu ­
  de  ne  pas  compter  sur  le  revenu  financier  de  ces  voies
et  de  se  contenter  des  résultats  économiques  qui  en  seront
la  conséquence  »,  affirmant  ainsi  sa  foi  dans  le  développement ­
  économique  qu’entraînera  pour  le  pays  autrichien  la
réalisation  de  cette  œuvre  considérable.
L’Anqleterra,  pourvue  cependant  d’un  réseau  ferré  incomparable, ­
  se  préoccupe  du  même  problème  et  s’apprête  à
creuser  de  grands  canaux.  La  Russie  fait  un  effort  colossal
pour  améliorer  ses  voies  navigables.  La  Belgique,  la  Hollande, ­
  etc.,  se  hâtent  de  combler  les  lacunes  de  leur  réseau
fluvial.
Aux  États-Unis,  ainsi  que  le  remarque  M.  Heilmann('),
notre  consul  de  Chicago,  «  l’opinion  se  montre  de  jour  en
jour  plus  favorable  à  l’accomplissement  des  travaux  nécessaires ­
  pour  doter  le  pays  d’un  réseau  de  canaux  qui,  venant
s’ajouter  aux  quelque  30,000  kilomètres  de  cours  d’eau
déjà  navigables,  mettrait  en  communication  directe  l’Atlantique ­
  et  le  Pacifique,  la  cAte  du  Maien  et  le  Rio  Crande.  »
Les  mêmes  résultats  favorables  que  l’on  constate  en  Allemagne ­
  se  sont  produits  aux  États-Unis,  à  la  suite  de  la
construction  de  voies  navigables.  Le  canal  de  l’Érié,  par
lequel  ne  passent  pourtant  que  3  millions  de  tonnes  de
marchandises  par  an,  a  fait  de  l’Etat  de  New-York  le  plus
prospère  des  États  de  l’Union,'  et  cela  malgré  les  richesses
minérales  supérieures  de  la  Pensylvanie  et  les  autres  avantages ­
  que  cet  État  possède.  C’est  sur  les  bords  du  canal  de
l’Érié  et  de  ses  ramifications  que  se  trouvent  les  plus  grandes
villes  de  l’État  de  New-York,  et  la  région  traversée  par  ce
canal  et  son  prolongement,  l’Hudson,  fournit  90  p.  100  des
revenus  de  l’État.
        <pb n="413" />
        l’effort  nécessaire.

393

Aussi  la  plupart  des  villes  de  l’IInion,  Philadelphie,  Baltimore, ­
  Pittsburg,  Cincinnati,  Chicago,  Minneapolis,  Duluth,
etc.,  pétitionnent-elles  pour  obtenir  un  système  complet  de
voies  d’eau  qui  donneront  à  l’industrie  américaine  une
nouvelle  et  formidable  impulsion.
*
*  *
Ce  sera  l’honneur  de  la  carrière  ministérielle  de  M,  Pierre
Baudin  d’avoir  compris  que  la  France  ne  pouvait  plus  retarder ­
  l’heure  de  compléter  son  outillage  national  par  l’exécution ­
  de  voies  navigables  nouvelles,  l’aménagement  des
canaux,  des  rivières  et  des  ports  maritimes  :  «  Il  est  temps
—  avait  dit  à  l’inauguration  du  p  ort  nouveau  d’Ivry,  son  collègue ­
  M.  Millerand  —  il  est  temps  que  la  France  tire  enfin
un  parti  convenable  de  ses  admirables  voies  de  communication ­
  intérieure,  qu’elle  les  mette  en  valeur  en  les  reliant  à
son  réseau  de  voies  ferrées  qui  a  besoin  lui-méme  de  leur
aide  pour  son  développement  (‘).  »  C’est,  assurément,  pour
répondre  à  la  préoccupation  du  gouvernement  tout  entier  et
de  l’opinion  française,  que  le  i"  mars  1901,  M.  Pierre  Baudin ­
  déposait  sur  le  bureau  de  la  Chambre  un  plan  de  grands
travaux  «  pouvant  être  exécutés  sur  les  fonds  ordinaires  du
budget  et  dans  une  ¡¡ériode  de  seize  années  ».  Ce  programme
est  la  suite  et  le  complément  du  projet  conçu  par  M.  de  Freycinet ­
  et  sanctionné  par  les  deux  lois  du  28  juillet  et  du
5  août  1879.  M.  Pierre  Baudin  ne  prétend  pas  l’imposer
dans  toutes  ses  parties  ;  il  a  grand  soin  d’indiquer,  avec
une  franchise  et  une  netteté  qui  l’honorent,  que  «  le  gouvernement ­
  ne  demande  aux  Chambres  qu’une  indication  »,

(i)  Il  convient  de  rendre  un  juste  hommage  aux  fondateurs  du  groupe  de  la  Loire
navigable,  à  MAL  Linger,  Maurice  Schwob,  Louis  Laffitte,  etc.,  ainsi  qu’à  M.  le  conseiller ­
  général  Delboy  et  à  M.  Georges  Rossignol  de  Bordeaux  —  qui  ont  été  les  uns
et  les  autres  les  ardents  apôtres  de  la  navigation  intérieure  en  France.
        <pb n="414" />
        3g4  LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.
allant  ainsi  au-devant  des  inévitables  amendements  que
peuvent  faire  naître  les  imperfections  du  projet.
La  précaution  est  bonne.
De  même  que  le  projet  Millerand  sur  la  marine  marchande
m’a  semblé  inacceptable  en  certaines  de  ses  parties,  de
même  le  projet  Baudin  sur  les  voies  navigables  ne  peut
manquer  de  provoquer  de  justes  critiques.  Pour  établir  le
classement  des  travaux  à  exécuter,  le  ministre  des  travaux
publics  et  le  ministre  du  commerce  ont  ouvert  une  enquête,
dont  ils  ont  chargé  le  conseil  supérieur  du  commerce  et  de
l’industrie.  Cette  assemblée,  après  une  étude  très  complète
de  la  question,  a,  sur  le  rapport  de  MM.  Charles  Roux  et
André  Lebon,  arrêté  ainsi  &amp;lt;pi’il  suit  le  classement  par  ordre
d’urgence  des  travaux  d’extension  et  d’amélioration  à  réaliser ­
  sur  le  réseau  des  chemins  de  fer,  des  voies  de  navigation ­
  et  dans  les  ports  maritimes,  étant  entendu  que  les  travaux ­
  déjà  en  cours  d’exécution  ou  ayant  fait  l’objet  de  projets
de  loi  déposés  au  Parlement  étaient  hors  de  discussion  :
1.  Voies  ferrées.  —  i.  Prolongement  du  réseau  de  l'État  de  Chartres
à  Paris.
2.  Ligne  du  Havre  à  Pont-Audemer.
3.  Doublement  de  la  ligne  de  PKstaqUe  à  Mirarnas-Avignon.
II.  Voies  navigables.  —  i.  Jonction  de  la  Chier  s  à  la  Meuse  et  à
l’Escaut,  et  amélioration  des  canaux  qui  relient  l’Escaut  à  Dunkerque.
2.  Jonction  de  Saint-Etienne  à  Givors  et  à  Roanne.
3.  Canal  de  Moulins  à  Sancoins.
4.  Navigabilité  de  la  Loire.
5.  Amélioration  de  la  Seine  et  du  port  de  Paris.
6.  Amélioration  de  la  baie  de  la  Somme.
7.  Amélioration  du  canal  du  Midi  et  de  la  Garonne  entre  ce  canal  et
Bordeaux.
8.  Étude  de  la  canalisation  du  Rhône.
g.  Etude  du  canal  du  Midi.
III.  Ports  mariiimes.  —  i.  Dunkerque  et  Marseille.
2.  Rouen  et  le  Havre.
3.  Bordeaux,  Nantes  et  Saint-Nazaire.
        <pb n="415" />
        i/effort  nécessaire.  3g5
4.  Bayonne,  Boulogne  et  Dieppe.
5.  Cette.
IV.  Méthodes  d'exploitation.  —  i.  Suture  du  réseau  ferré  et  du  réseau ­
  navigable.
2.  Utilisation  des  tramways  comme  annexes  des  voies  ferrées.
3.  Réglementation  de  la  navigation  et  de  la  traction.
Le  ministre  des  travaux  publics  a  repris  ce  classement,
en  omettant  cependant  d’y  comprendre  l’étude  de  l’amélioration ­
  de  la  baie  de  la  Somme,  de  la  canalisation  du
Rhône,  etc.
Pour  l’exécution  des  travaux,  le  ffouvernement  prévoit
une  dépense  de  611  millions,  dont  34o  millions  environ  resleront
  à  la  cliartje  de  l’État.  Le  reste  doit  être  fourni  par  la
participation  des  intéressés  autorisés  à  récupérer  leurs
dépenses  par  des  péaçjes  et  la  concession  du  balage.
*
*  *
Je  ne  jiuis  m’empêcher  de  remarcpier,  avec  M.  Georges
Rossignol,  le  créateur  et  l’infatigable  propagandiste  de  la
Garonne  navigable,  combien,  dans  l’énumération  des  importants ­
  travaux  projetés,  le  Sud-Ouest  de  la  France  et  la  partie ­
  du  Centre  qui  l’avoisine  sont,  encore  une  Ibis,  sacrifiés
au  reste  du  pays.
«  Notre  région,  ditM.  G.  Rossignol,  est  encore  bien  moins
favorisée  qu’elle  ne  l’était  dans  le  plan  Freycinet  qui  nommait ­
  l’Adour,  la  Raise,  la  Dordogne,  la  Garonne,  les  Gaves
réunis,  le  Lot,  la  Midouze,  le  Tarn  et  la  Vézère,  parmi  les
rivières  améliorées,  et  qui  stipulait  la  création  d’un  canal
de  la  Loire  à  la  Garonne  et  d’un  canal  des  Grandes-Landes
destiné  à  relier  le  bassin  de  l’Adour  au  bassin  de  la  Garonne... ­
  On  nous  consacre  10  millions  sur  497,G4o,ooo  fr.,
soit  environ  un  cinquantième  du  total.  C’est  une  proportion
que  rien  n’autorise.  Nous  sommes,  comme  superficie,
        <pb n="416" />
        LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.

396
comme  population,  comme  richesses  naturelles,  même
comme  nombre  de  kilomètres  théoriquement  navigables,  au
moins  un  septième  de  la  France.  Sans  doute  nous  ne  représentons ­
  encore  qu’un  trente-deuxième  du  tonnage  total  de
la  navigation  intérieure,  mais  à  qui  la  faute  ?  Précisément  à
rÉtat,  qui  nous  a  toujours  négligés  à  ce  point  de  vue...(')  »
Rien  n’est  malheureusement  plus  exact.  Ce  n’est  point  ici
qu’il  convient  de  s’étendre  longuement  sur  cette  (piestion  ;
mais  je  tiens  cependant  à  faire  remarquer  avec  quelle  légèreté ­
  les  assemblées  les  plus  compétentes  —  il  ne  viendra  à
personne  la  pensée  de  contester  l’autorité  du  Conseil  supérieur ­
  du  commerce,  que  M.  Baudin  a  suivi  dans  ses  errements ­
  —  traitent  parfois  les  intérêts  graves  dont  ils  ont  la
charge.  La  région  du  Sud-Ouest  de  la  France  traverse  depuis
([uinze  ans  une  crise  terrible  :  ravagée  par  le  pliylloxéra,
elle  a  pu,  à  force  de  peines  et  de  sacrifices,  vaincre  le  fléau
dévastateur  et  reconstituer  ses  vignobles.  Voici  que  la«  mévente ­
  »  —  c’est-à-dire  l’impossibilité  d’écouler  les  produits
récoltés  —  vient  à  son  tour  semer  de  nouvelles  ruines  dans
cette  partie  de  la  France.
Naturellement,  dans  leur  inquiétude  de  l’avenir,  les  populations ­
  méridionales  commencent  à  tourner  les  yeux  vers
l’industrie;  elles  sentent  fort  justement  que  si  cette  dernière
pouvait  pénétrer  en  leurs  contrées,  jusqu’ici  purement  agricoles, ­
  leur  misère  s’en  trouverait  allégée;  l’industrie  ajouterait ­
  une  corde  à  leur  arc  et  assurerait  aux  produits  du  sol
un  débouché  plus  large.  Mais  la  première  condition  du  développement ­
  industriel,  pour  une  région,  c’est  de  disposer
de  moyens  de  transports  abondants  et  peu  chers.  Les  routes
d’eau  «  suscitent  les  usines,  améliorent  l’agriculture,  transforment ­
  les  pays  ».  Par  le  bas  prix  du  transit,  elles  procuti) ­

  G.  Rossignol,  «  La  Garonne  navigable  »  (Revue  commerciale  et  coloniale  du
32  mars  1901).
        <pb n="417" />
        l’effort  nécessaire.  897
rent  le  charbon  à  bon  marché,  les  engrais  dans  d’excellentes
conditions.  Ce  n’est  pas  pour  d’autres  raisons  que  depuis
vingt  ans  le  Sud-Ouest  réclame  l’étude  du  canal  des  Deux-Mers
  :  il  est  inutile  de  rappeler  l’importance  économique  et
militaire  de  ce  grand  projet  qui,  comme  on  l’a  dit,  «  double
notre  marine,  annihile  Gibraltar  »,  et  peut  transformer  le
Midi  de  la  France  en  y  amenant  l’industrie.  Eh  bien  !  il  ne
s’est  pas  trouvé  un  ministre  des  travaux  publics  pour  faire
étudier  sérieusement  la  question  avec  le  désir  de  la  résoudre
dans  un  sens  favorable  au  projet.  On  a  toujours  traité  l’idée
de  ce  canal  avec  le  plus  parfait  dédain  ;  dès  que  le  cabinet
Méline  est  arrivé  aux  affaires,  il  s’est  empressé  d’enterrer  le
projet  en  publiant  à  VOfficiel  un  rapport  aussi  défavorable
que  peu  convaincant  de  MM.  les  ingénieurs.
N’ayant  pas  à  compter  sur  le  canal  des  Deux-Mers,  le
Sud-Ouest  se  retourne  vers  le  projet  de  jonction  de  la  Loire
à  la  Garonne.
Angers,  Angoulême,  Aurillac,  Avignon,  Bergerac,  Blois,
Bordeaux,  Bourges,  Chalon-sur-Saône,  Ghâteauroux,  Clermont-Ferrand, ­
  Dijon,  Guéret,  Limoges,  Lyon,  Mâcon,  Marseille, ­
  Montluçon,  Moulins,  Nantes,  Ne  vers,  Orléans,
Périgueux,  le  Puy,  Roanne,  Rochefort,  La  Rochelle,  Saint-Étienne,
  Sauniur,  Thiers,  Tours,  Tulle  et  Valence  affirment,
par  l’organe  de  leurs  Chambres  de  commerce,  leur  désir  de
voir  aboutir  au  plus  tôt  la  jonction  Loire-Garonne.  La  question
n’est  pas  nouvelle  :  dès  1887,  ¿ansie  rapport  qu’il  faisait  à  la
Chambre  des  députés  de  la  loi  sur  les  rivières,  le  marquis
de  Dalmatie  présentait  déjà  ce  projet  comme  le  plus  admirable ­
  pendant,  à  l’ouest,  de  la  ligne  que  forment,  à  l’est,
la  Saône  et  le  Rhône  reliés  à  la  Seine,  et  M.  de  Freycinet,
lorsqu’il  était  ministre  des  travaux  publics,  l’avait  compris
dans  son  vaste  programme.
Vaines  sollicitations!  Cette  fois  encore,  les  désirs  du
        <pb n="418" />
        (i)  Loi  Freycinet  du  5  août  1879.

LE  PROBLEME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.

398
Sud-Ouest  restent  lettre  morte  ;  dans  un  grand  projet  de
travaux  publics,  prévoyant  une  dépense  de  Goi  millions  de
francs,  on  ne  trouve  place  ni  pour  la  reprise  des  études  du
canal  des  Deux-Mers,  ni  tout  au  moins  [)Our  la  transformation
complète  du  canal  du  Midi  (aujourd’hui  absolument  insuffisant) ­
  en  un  canal  de  cabotage  donnant  accès  aux  navires ­
  marchands  de  faible  tonnage  —  et,  dans  l’intérêt  de  la
défense  nationale,  aux  torpilleurs,  aux  sous-marins  et  aux
avisos  —  ni  enfin  pour  la  jonction  Loire-Garonne,  votée  cependant ­
  depuis  vingt  et  un  ans  (').  Ce  sera,  si  le  projet  du
Gouvernement  passe  en  son  état  actuel,  toute  une  région  sacrifiée ­
  —  et  quelle  région  !  La  plus  belle  de  France  et  qui
pourrait  en  devenir  la  plus  riche,  le  jour  où  la  création  des
voies  d’eau  réclamées  par  ses  populations  permettrait,  dans,
des  centres  comme  Agen,  Montauban,  Toulouse,  Albi,  Rodez, ­
  Carcassonne,  Lézignan,  Narbonne,  Gabors,  Périgueux,
Cette,  etc.,  la  mise  en  valeur  des  richesses  industrielles  qui
abondent  aux  alentours,  de  ces  minerais  de  l’Aude,  de  l’Ariège,
  des  Pyrénées-Orientales,  etc.,  dont  les  forces  hydrauliques ­
  emmagasinées  dans  les  Pyrénées  assureraienC  à  défaut
de  charbon,  l’exploitation  économique  par  cette  «  bouille
blanche  »  qu’on  appelle  l’énergie  électrique.
*
*  *
Les  industries  ne  se  créent  que  là  où  elles  sont  sures  de
trouver  des  facilités  de  communication  avec  leurs  débouchés ­
  ;  l’idée  ne  viendra  à  aucun  capitaliste  d’exploiter  un
gisement,  même  très  riche,  si  les  frais  de  transport  sont  trop
élevés  et  les  communications  trop  imparfaites.
Or,  l’école  économique  dont  M.  Méline  est  le  grand  pontife ­
  n’a  trouvé  jusqu’à  présent  d’autre  moyen  de  défense
        <pb n="419" />
        l’effort  nécessaire.

399

contre  la  production  étrangère  (jue  la  protection  des  produits ­
  nationaux  par  des  tarifs  prohiliitifs.  Faire  payer  très
cher  en  France  ce  qui  coûte  très  bon  marché  au  dehors
semble,  à  toute  la  catégorie  d’économistes  qu’inspire  M.  Méline,
  le  summum  de  l’habileté  pour  lutter  contre  la  concurrence ­
  étrangère.  L’idée  n’est  pas  venue  à  ces  ingénieux
haussiers  qu’une  protection  analogue,  et  plus  efficace,  pouvait ­
  être  garantie  à  nos  nationaux  par  des  moyens  différents,
c’est-à-dire  en  leur  permettant  de  produire  et  de  vendre
à  meilleur  compte,  dans  des  conditions  aussi  avantageuses
pour  eux.
Il  est  incontestable,  en  effet,  que,  dans  un  très  grand
nombre  de  cas,  le  prix  de  revient  sur  place  n’est  pas  plus
onéreux  en  France  qu’à  l’étranger  ;  seul  le  déplacement
coûte  plus  cher.
Or,  nulle  part,  pas  meme  en  Autriche-Hongrie,  les  transports ­
  ne  reviennent  plus  cher  qu’eu  France,  et  surtout  que
dans  le  Sud-Ouest.
Dans  un  numéro  de  la  Revue  commerciale  et  coloniale,
M.  Camentron  constatait  ([ue  la  Compagnie  du  Midi,  pour
un  parcours  de  5oo  kilomètres  sur  la  ligne  Bordeaux-Cette
  (où  elle  rencontre  la  concurrence  du  canal,  concurrence ­
  moins  dangereuse,  d’ailleurs,  qu’il  ne  conviendrait),
faisait  payer  10  fr.  76  c.  pour  le  transport  de  l’article  bois
de  construction,  mais  que  ce  tarif  s’élevait,  sur  les  autres
liipies  non  concurrencées,  à  16  fr.  10  c.  sur  toutes  directions
du  Midi  autres  que  celle  de  Bordeaux-Cette,  à  18  fr.  5o  c.
sur  la  direction  Bordeaux-Paris  (Compagnie  d’Orléans),  et
à  18  fr.  5o  c.  sur  la  direction  Bordeaux-Lyon  (Orléans  et
P.-L.-M.,  tarif  commun).  Autrement  dit,  on  paye  de  Bordeaux, ­
  dans  la  plupart  des  cas,  o  fr.  087  par  tonne  kilométrique ­
  pour  l’article  «  bois  de  construction  »  transporté  à  000
kilomètres.  Or,  les  prix  moyens  de  toutes  les  marchandises
        <pb n="420" />
        4oO  LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.
sur  la  basse  Seine,  entre  Rouen  et  Paris,  pour  234  kilomètres ­
  seulement,  s’établissent  ainsi  :
.  0^010  la  tonne  kilométrique,  pendant  l'été,  de  Rouen  à  Paris;
0  017  —  pendant  l’hiver,  de  Rouen  à  Paris;
0  009  —  pendant  l’été,  de  Paris  à  Rouen  ;
O  021  —  pendant  l’hiver,  de  Paris  à  Rouen.
En  Allemagne,  sur  le  Rhin,  l’Elbe  et  la  plupart  des  canaux, ­
  pour  le  bois  de  construction  et  toutes  les  matières  similaires, ­
  la  tonne  kilométrique  revient  seulement  à  o  fr.  oo85
(moins  d’un  centime)  pour  35o  kilomètres  et  à  moins  d’un
demi-centime  pour  5oo  kilomètres.
Le  prix  des  transpor  ts  chez  nous  est  tellement  élevé,  partout ­
  où  manquent  les  voies  d’eau,  qu’il  rend  notre  commerce
d’exportation  à  peu  près  impossible  pour  certains  articles
(ju’il  paralyse  complètement  l’industrie,  et  livre  le  marché
français  aux  marchandises  étrangères.
Admirable  protection,  en  vérité,  que  celle-là  !
*
*  *
Le  projet  Raudin,  rompant  heureusement  avec  l’étroitesse
des  vues  mélinistes,  va  permettre  l’abaissement  des  frais  de
transport  dans  certaines  régions:  il  est  à  souhaiter  que  le
Parlement,  plus  juste  que  le  Conseil  supérieur  du  commerce,
n’exclue  pas  des  bénéfices  d’une  réforme  féconde  toute  la
région  méridionale  de  la  France.  A  la  suite  d’un  remarquable ­
  rapport  présenté  par  M.  François  Morel  au  Comité  républicain ­
  du  commerce  et  de  l’industrie,  celui-ci,  après  avoir
examiné  le  problème  de  la  navigation  intérieure  avec  le
ferme  dessein  de  ne  seconder  que  l’intérêt  général,  est  arrivé
à  cette  conclusion  qu’aux  travaux  prévus  par  le  projet  du
Gouvernement,  il  était  urgent  d’ajouter  ceux-ci,  dont  la  nécessité ­
  lui  a  paru  démontrée  :
        <pb n="421" />
        l’effort  NECESSAIRE.

4oi

Canal  de  jonction  de  la  Garonne  à  la  Loire  ;
Élargissemenl  et  approlbndissement  du  canal  du  Ben  y,
de  Montluçon  à  Marseilles-lès-Aubirjny  ;
Mise  en  eau  du  canal  de  la  haute  Seine  entre  Maisons-Blanches
  et  Ghàtillon-sur-Seine  ;
Amélioration  des  ponts  de  Paris  ;
Modification  des  écluses  du  canal  du  Midi  ;
Déviation  des  ruisseaux  de  Garpailhan  et  du  Lihron  ;
Raccordement  du  canal  latéral  et  du  canal  du  Midi  avec
les  principales  (jares  avoisinantes;
Étude  de  la  canalisation  du  Rhône  entre  Arles  et  Lyon  ;
Construction  d’un  dock  d’armement  à  Saint-Nazaire  ;
Drarjarje  dn  port  extérliuir  de  Boulofjne  ;
Construction  d’nne  nonvelle  tonne  de  radonh  et  d’un
deuxième  bassin  à  îlot  à  Bordeaux  ;
Approlondissement  de  la  tlironde.
Nous  partaijeons  absolument  la  manière  de  voir  du  Comité ­
  républicain  du  commerce  et  de  l’industrie.  Ainsi  coni-])lété,
  le  développement  de  la  navigation  intérieure  aurait
les  plus  heureux  effets  ;  il  amjmeuterait  les  moyens  de  communication, ­
  jamais  trop  nombreux,  entre  les  diverses  répions ­
  ;  il  aurait  pour  résultat  l’accroissement  du  mouvement
de  nos  ports  de  mer,  raupmentation  inévitable  de  leurs  relations ­
  avec  l’étranper  et,  par  suite,  l’assurance  pour  notre
marine  marchande  de  ne  pas  manquer  de  fret  de  sortie.  L(‘
mouvement  d’importation  et  d’exportation  devenant  de  pins
en  plus  étendu,  il  est  bien  évident  (pie  les  chemins  de  Ter
seraient  appelés,  comme  ils  l’ont  été  en  Allemaqne,  aux
États-Unis,  en  Anqieterre,  à  bénéficier  de  cette  suractivité.
Les  chemins  de  Ier,  eux  aussi,  furent,  à  leur  début,  considérés ­
  comme  une  menace  de  ruine  prochaine  jiour  les  transports ­
  par  route.  Tout  le  monde  convient  maintenant  qu’ils
ont  été  un  des  facteurs  les  plus  importants  dn  proqrès  et  de
ÎG

PRCBL.  MAK.  MA::Cir.
        <pb n="422" />
        LK  PROBLÈME  DK  LA  MARINE  MARCHANDE.

4o'i
la  ppospérilé.  S’ils  ont  tué  la  (liliçjence,  ils  n’ont  pas  tué  les
véhicules  ;  hien  mieux,  ils  ont  l’ait  naître  les  automobiles  !
Jamais  nos  routes  ne  lurent  plus  fréipientées.  De  même  la
batellerie  ne  saurait  nuire  au  rail.
Multiplier  les  relations  entre  les  hommes  d’ime  même
&amp;lt;‘ontrée,  d’une  même  nation,  étendre  toujours  davantage
les  rapports  de  peuple  à  peuple,  mêler  indélinirnent  et  sans
arrêt  les  intérêts  de  tons  les  jiays  (¡ni  sont  les  intérêts  communs ­
  de  l’humanité,  tel  est  le  but  de  la  civilisation.  Il  sied,
dans  ce  dessein,  de  ne  rien  négliger  pour  augmenter  la  l’ré-({uence
  de  ces  rapports.  En  dépit  de  l’apreté  des  luttes  commerciales, ­
  l’esjièce  humaine  s’améliore  à  des  Iréquentations
répétées  ;  on  échange,  en  même  temps  (pie  des  produits,
des  idé(is.  Et  c’est  par  l’idée  (pie  l’homme  domine  le  monde.
VI.  L’effort  moral.
Arrivé  an  terme  de  cette  étude,  dont  on  excusera  l’insuIiisance,
  en  aj)pli(piant  aux  intentions  de  l’antcur  le  mot
charitable  de  l’amiral  Réveillère  :  «  Quicomjue  aujourd’hui
écrit  avec  conscience  sur  la  marine  l’ait  une  bonne  action  »  ('),
il  me  reste  à  (‘xprimer  un  vœu  :  c’est  (pie,  non  seulement
dans  la  loi  prochaine  sur  la  marine  marchande,  mais  encore
pour  un  avenir  plus  lointain,  l’opinion  publhpie,  les  Chambres ­
  et  le  Gouvernement  s’unissent  dans  une  pensée  et  une
volonté  communes,  alin  d’accomplir  sans  perdre  de  temps
l’œuvre  de  rénovation  et  de  salut  ipie  la  France  attend  d’eux.
Jamais  notre  pays,  même  aux  heures  tragirpies  de  son
histoire  —  (piand  il  voyait  son  territoire  envahi  et  ses  fils
accablés,  malgré  leur  héro’isme,  sous  les  coups  du  destin,

(i)  Préface  de  l’oavragc  Les  Guerres  navales  de  demain^  Berger-Levrault  et  G&amp;gt;»,  éditeurs. ­
  ’
        <pb n="423" />
        i/kffort  nécessairk.

liO?&amp;gt;

—  ii’eiit  besoin,  de  la  part  de  ceux  qui  ont  charqe  de  le  diriger, ­
  d’une  énergie  plus  haute  et  de  plus  de  résolution
virile.  La  blessure  d’une  défaite  se  cicatrise,  tandis  qu’il
n’est  pas  de  remèdes  à  la  décadence  d’uue  nation.
Or,  d’elfrayants  prodromes  décèlent  aux  yeux  les  moins
prévenus  la  gravité  du  mal  (pii  nous  menace  ;  l’industrie  et
le  commerce,  privés  de  moyens  de  transport  suffisants,
victimes  de  tout  un  passé  de  routine,  se  débattent  dans  un
malaise  qui  confine  au  marasme.  Les  champs,  impuissants
à  nourrir  qui  les  cultive,  grevés  par  l’hypothècpie  et  par
l’imp(M,sont  désertés.  L’alcoolisme  envahit  des  départements
entiers.  Nos  colonies  demeurent  vides  de  colons  français.
Notre  expansion  s’arrête.  La  stagnation  de  notre  activité
économique  s’accuse  dans  toutes  les  statistiques,  par  la
comparaison  de  nos  échanges  et  du  mouvement  de  nos  ports
avec  ceux  de  l’étranger.  Les  rapports  de  nos  consuls  sont
pleins  d’indications  décourageantes.  Par  surcrint,  la  vitalité
meme  de  notre  race  semble  s’épuiser.  Le  fléau  de  la  dépopulation ­
  augmente  ses  ravages  :  ((  Professeur  de  géographie
de  3G  ans,  écrit  M.  Roger  Debury  ('),  j’apprenais,  étant  eu
huitième,  que  l’Allemagne  avait  4i  millions  d’habitants  et
je  me  souviens  de  nos  réflexions  d’enfants  :  nous  nous  disions ­
  qu’il  y  avait  possibilité  de  reprendre  l’Alsace  et  la
Lorraine,  qu’on  pouvait  encore  lutter  à  36  contre  4i  J
actuellement,  j’enseigne  que  l’Allemagne  a  56  millions
d’habitants  (dans  six  mois  ce  sera  5y)  et  la  France  38
(dont  près  de  deux  millions  d’étrangers,  en  comptant  les
taux  naturalisés);  écart,  i8  millions  !  Quand  j’aurai  6o  ans,
au  moment  de  prendre  ma  retraite,  je  devrai  donner  pour
les  deux  pays  les  chiffres  de  38  et  de  76  millions.  Entre  mon
enfance  et  ma  vieillesse,  j’aurai  vu  la  France  baisser  dans

0)  Le  Pays  dei  célibataires  et  des  fds  [uniques.  Brochure'’de  M.  Roger  Debury
(Georges  Rossignol).
        <pb n="424" />
        4o4  LE  PllOBLKMK  Dl:  LA  MAHINE  MARCHAND!:.
la  proporfioii  de  i  à  2  par  rapport  à  rAllemaípie.  Y  eut-il
jamais,  je  le  demande,  pour  un  homme  aimant  son  pays,
rien  de  plus  pénible,  rien  de  plus  douloureux  !  »  Nous  roulons ­
  la  pente  qui  mène  lentement,  mais  sûrement,  un  pays
à  l’abîme  !
S’il  est  des  responsaliilités  dont  l’histoire  demandera
compte  aux  gouvernements  incapables  qui  sacrifièrent  trop
longtemjis  à  des  intérêts  jiarticuliers  le  développement  de
la  fortune  publiipie,  concédèrent  aux  compagnies  des  monopoles ­
  épuisants  pour  la  collectivité,  arrêtèrent  la  mise  en  valeur ­
  de  nos  richesses  naturelles,  laissèrent  la  France  en  friche
—  tandis  cpie  les  nations  rivales  mettaient  à  la  disposition
de  leurs  producteurs,  agriculteurs,  industriels  et  commerçants, ­
  un  merveilleux  outillage  de  voies  ferrées  et  navigables ­
  (pii  sert  à  nous  écraser  aujourd’hui  —  il  est  des  fautes, ­
  cependant,  dont  nous  devons  loyalement  nous  accuser
nous-mêmes.  L’apathie,  l’inditférence,  la  peur  des  risques,
l’égoïsme,  en  même  temps  qu’une  passion  exagérée  de
bien-être,  ont  envahi  une  fraction  notable  de  la  bourgeoisie. ­
  Monsieur  et  Madame  ne  font  plus  d’enfants,
parce  que  (c  ça  donne  trop  de  tracas  et  ça  coûte  trop  cher  à
élever».  L’épargne,  qu’on  admire  complaisamment  dans
les  harangues  officielles,  a  tué  l’esprit  d’initiative.  En  haut,
comme  en  bas  de  l’échelle  sociale,  on  ne  songe  plus  qu’à
grossir,  par  une  économie  mal  comprise,  le  «  bas  de  laine  »,
(pie  vident  d’ailleurs  périodiquement  les  malandrins  de  la
finance  véreuse.  Un  honnête  homme  ne  trouve  pas  de
crédit,  jiour  une  entreprise  commerciale  ou  industrielle
d’avenir  pres(pie  assuré,  là  où  l’émission  des  mines  d’or
de  la  Lune  sera  le  victorieux  Sésame  des  coffre  s-forts  les
plus  herméti(piement  clos.  Le  paysan,  dont  la  méfiance
envers  la  spéculation  est  plus  grande,  ne  veut  pas  entendre
parler  de  placer  son  argent  autrement  (ju’en  rentes  sûres
        <pb n="425" />
        i/effort  nécessaire.

4o5

el  médiocres,  si  l)ieii  (¡ne  la  richesse  de  notre  pays  demeure ­
  nne  force  improdnclive  et  atrophiée,  dn  moins  pour
la  masse.  Pour  couronner  le  loni,  la  conception  fonctionnaliste ­
  promène  un  râteau  nivelenr  sur  la  terre  de  France,  détourne ­
  les  jeunes  gens  des  entreprises  hardies,  les  transforme ­
  en  solliciteurs,  en  intrigants,  en  arrivistes  et  traite
la  province,  réservoir  des  forces  vives  de  la  nation,  en  pays
conquis.
L’heure  est  venue  d’organiser  contre  «  ce  (¡ni  est  »  la
croisade  formidable  destinée  à  réveiller  l’o¡)inion,  et  à  l’entraîner ­
  vers  ((  ce  qui  doit  être  ».  Un  grand  ¡&amp;gt;ays  comme  la
France  ne  ¡nuit  ¡las  s’abandonner  Ini-même,  alors  qu’il  suffit
d’un  effort  ¡)our  (¡ne  circule  dans  son  coips  robuste  l’afflux
nouveau  d’un  sang  généreux.
Les  ¡laroles  orgueilleuses  de  l’enqiereur  Cînillaume  nous
montrent  à  la  fois  le  danger  et  le  devoir  :  «  C’est  désormais
sur  mer,'a-t-il  dit,  que  se  joueront  les  destinées  du  monde.
Seuls,  les  représentants  des  races  anglo-saxonnes  auront
voix  au  chapitre.  Quant  aux  races  latines,  il  n’y  a  pas  à
s’en  ¡iréocciqier  ;  elles  sont  vouées  à  une  décadence  irrémédiable ­
  et  ne  compteront  plus  désormais  dans  les  préoccupations ­
  internationales,  »
A  cette  dédaigneuse  prédiction,  il  n’est  qu’une  réponse  :
Faction.
L’action  législative  —  par  le  vote  des  lois  de  relèvement
économique  et  maritime  (¡ue  nous  venons  d’étudier.
L’action  administrative—  ¡)ar  une  décentralisation  intelligente ­
  et  large,  conçue  de  façon  à  développer  en  chaque
coin  de  France  les  éléments  de  vie,  d’activité,  de  production
et  de  beauté  qui  y  sommeillent,  et  à  multi¡)lier  les  centres
de  rayonnement  qu’elle  contient.
L’action  sociale  —  par  l’amélioration  incessante  de  la
condition  des  travailleurs  et  la  substitution  de  la  solidarité
f  »
        <pb n="426" />
        LI:  PROBLKMK  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.

4o0
CD  Ire  Ies  hommes  au  permanent  conlïit  d’inléri'Is  (pii  les
met  aux  prises.
L’action  morale  enfin  —-  par  l’appel  incessant  à  l’opinion
publique,  la  propagande  par  la  parole  et  par  la  presse,
l’adhésion  à  d’excellenis  groupements  patriotiques  comme
ceux  de  la  Ligue  maritime,  de  la  Loire,  de  la  Garonne  navigables, ­
  l’exaltation  chez  les  jeunes  Français  de  l’initiati\  (\
et  de  l’énergie  personnelles,  par  la  honte  de  l’oisiveté  et  la
suppression  de  ces  sinécures  médiocres  vers  lesquelles  des
parents  malavisés  orientent  l’amhition  de  leurs  enlants.
Mettons  à  profit,  pour  le  développement  de  notre  pays,
les  trésors  de  la  science,  les  inventions  et  les  découvertes
du  génie  humain;  tâchons  (|ue  chacun  ait  pour  ainsi  dire  à
portée  les  moyens  qui  lui  permettent  d’étre  en  rapport
constant  avec  l’humanité  tout  ^entière.  Installons  partout
postes,  télégraphes,  téléphones,  faisons  ¡lénétrer  à  flots
dans  les  coins  les  plus  reculés  la  lumière  du  progrès  et  de
l’instructiou  intégrale.  Les  voyages  forment  la  jeunesse,
dit-on.  Aiguillons  vers  la  mer  les  énergies  latentes  et  endormies. ­
  Efforçons-nous  de  donner  à  ceux  ipii  n’ont  pas  le
loisir  de  voyager,  la  faculté,  ne  courant  jias  le  monde,  de
voir  pour  ainsi  dire  le  monde  défiler  sous  leurs  yeux.  Il
n’est  actuellement  permis  qu’aux  hahilants  des  très  grandes
cités  de  repaître  leur  curiosité  des  choses  exotiques.  Procurons ­
  aux  villes  notables  de  chaque  région  des  facilités  analogues, ­
  qui  ouvriront  l’intelligence  de  l’enfant  et  tireront
le  travailleur  lui-méme  de  l’ennui  morne  d’un  isolement
Incessant  et  d’une  vie  confinée.
La  tâche  qui  s’impose  à  notre  génération  est  lourde  ;
nous  ne  résoudrons  les  problèmes  vitaux  que  nous  léguèrent
les  défaites  passées  et  que  font  naître  la  concurrence  anglaise, ­
  allemande,  américaine,  l’activité  fabuleuse  de  rivaux
dont  le  nombre  ne  cesse  de  s’accroître,  l’encombrement  des
        <pb n="427" />
        0»

3

V»

{9  ri  s

»

];i:ii'OUT  íNecessairk.  4&amp;lt;^7
niiuvliós  (In  monde,  qu'avec  du  oonraqe,  de  la  mélliode  et
de  la  persévérance.  A  l’œuvre,  donc,  car  il  n’y  a  pas  de
temps  à  perdre  !  Fils  de  la  Révolution,  sachons  puiser  dans
le  souvenir  de  ceux  qui  nous  précédèrent  l’audace  A’agw,
et  dans  l’amour  pour  notre  pays,  la  lorce  de  remplir  tout
notre  devoir  envers  lui,  de  le  préserver  d’une  déchéance  imméritée, ­
  et  la  volonté  ferme  de  préparer  à  nos  enfants  une
destinée  meilleure  !
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TABLE  DES

MATIÈRES

PllÉFACE

l’íujes.
V

CHAPITRE  PREMIER
LE  RÔLE  DE  LA  MARINE  MARCHANDE
l.  Le  marché  inomllal
IL  Le  commerce  européen
HL  Le  (liuiger  américain
IV.  Le  rôle  de  la  marine  marchande
V.  La  dîme  du  l'ret  .
VL  Le  role  colonial  et  militaire  de  la  marine  marchande.  .  .

lO
•1)
22
.'Il

CHAPITRE.Il
notre  flotte  COMMERCIALE

I.  L’élan  maritime  à  l’étranger.  /|2
IL  Le  budget  de  la  marine  marchande  Õ3
III.  Le  régime  légal  de  la  marine  *&amp;gt;3
IV.  Les  voiliers  7^
V.  La  navigation  à  vapeur.  ga

CHAPITRE  III
armateurs  et  CONSTRUCTEURS

1.  L’enquête  de  la  marine  marchande  loo
11.  La  thèse  des  armateurs  107
HL  La  thèse  des  constructeurs  ii3
IV.  La  compensation  d’armement  .

lao
        <pb n="430" />
        TAHLE  DES  MATIERES.

4lO
CHAPITRE  IV
LES  CHANTIERS  FRANÇAIS
Pages.
Í.  Cil  construction  métallique  i3i
II.  Les  chantiers  français  i.35
lie  Les  chantiers  de  Nantes  i43
IV.  Les  chantiers  de  la  Brosse  et  Fouché  i5i
V.  Les  chantiers  de  la  Loire  i5.3
VL  Les  chantiers  de  Chantenay  iSy
VIL  Les  chantiers  de  Saint-Nazaire.  i63
VIH.  La  puissance  de  production  du  groupe  nantais-nazairien  .
IX.  Les  chantiers  de  Normandie  174
X.  Les  chantiers  du  Havre  181
CHAPITRE  V
LA  PUISSANCE  MARITIME  DE  L’ANGLETERRE
1.  Une  visite  à  AL  Camhon  196
IL  La  marine  anglaise  200
III.  La  construction  navale  anglaise  217
IV.  Le  marché  des  navires  2.31
CHAPITRE  VI
LES  CHANTIERS  DE  LA  CLYDE
1.  La  construction  écossaise  2^1
IL  Glasgow  246
HL  Les  chantiers  de  Glasgow  249
IV.  Renfrew,  Port-Glasgow  et  Greenock  209
CHAPITRE.  VH
LES  CHANTIERS  DE  LA  TYNE  ET  DE  LA  WEAR
L  Newcastle  et  la  Tyne  273
IL  Les  chantiers  d’Elswick  279
HL  Les  chantiers  Swan  et  Hunter  283
IV.  Les  ateliers  et  chantiers  Wigham  Richardson  287
V.  Les  usines  Palmer  291
VL  Les  chantiers  de  la  Wear.  .  29O
        <pb n="431" />
        TAULE  DES  MATIERES.

CHAPITRE  vin
LA  QUESTION  OUVRIÈRE
l'aiji's.
I.  L’habileté  professionnelle  3oG
II.  Le  mouvement  syndical  3i2
III.  Les  salaires  321
IV.  Les  constatations  d’une  enquête  3f\i
CHAPITRE  IX
L’EFFORT  NÉCESSAIRE
1.  Liberté  et  protection  351
11.  Les  dangers  de  la  compensation  d’armement  355
III.  La  commande  couplée  303
IV.  Réformes  nécessaires  3&amp;lt;^3
V.  La  navigation  intérieure  380
VL  L’effort  moral  Aoa
Table  des  matières

JSancy,  imprimerie  Ber  jer-LcvrauU  et  L,'".
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l’Université.  Avec  une  préface  de  M.  Wilhelm  Fokhstkr,  professeur  à  Î’Ufniversité
de  Berlin,  igio.  Un  volume  in-i2,  broché  2  fr.  50
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La  Vie  des  grandes  Capitales  de  l’Europe.  Études  comparatives  sur
Londres,  Paris,  Berlin,  par  Gaston  Cadoux,  chef  de  service  à  la  préfecture  de  la
Seine.  Préface  de  M,  André  Lefèvre,  président  du  conseil  municipal  de  Paris.
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If®  classe  de  la  marine.  1907.  Un  volume  in-12,  broché  2  fr.
Administration  militaire  et  maritime  aux  colonies.—Précis  des  successions
coloniales,  jiar  A.  Dkjea.n-  de  la  Bâtie,  commissaire  de  2®  classe  des  troupes
coloniales.  1902.  Un  volume  in-8  de  358  pages,  broché  7  fr.  50
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Guillaumot,  docteur  en  droit,  auditeur  au  Conseil  d’Élat.  1898.  Un  volume  grand  in-8
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E.  Levasseur,  membre  de  l’Institut,  administrateur  du  Collège  de  France,  igoff.  Grand
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de  la  Compagnie  des  chemins  de  fer  du  .Midi.  2'  édition.  190C.  Grand  in-8,  Sg  pages  à  deux
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professeur  à  la  Faculté  des  lettres  de  Lille,  à  l’école  supérieure  de  commerce  de  Lille  et  à
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affaires  étrangères,  associé  de  l’Institut  de  droit  international.  1910.  Volume  in-8
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La  France  d’aujourd’hui  et  la  France  de  demain.  Études  sociolo-'
gigues,  par  Jules  d’Auiuac.  Nouvelle  édition,  revue  et  augmentée.  1908.  Un
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        LE  PROBLÈME  DE  LA  MARINE  MARCHANDE.

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sols  (le  sa  banlieue  inmiédiate  le  (c  pain  noir  »  de  riiulustrie.
Sur  225  millions  de  tonnes  de  charbon  fju’extrait  annuellement ­
  rAiKjleterre,  le  comté  de  Northumberland,  dont  le
prand  port  de  la  Tyne  est  le  cbef-lieu,  en  produit  5o  millions.
L'industrie  locale  s’approvisionne  largement  et  à  bon  marché,
dans  ces  riches  gisements,  du  combustible  fjui  lui  est  nécessaire, ­
  et  par  surcroît  exporte  la  bouille  et  le  coke  en  (juaiitités
  considérables;  en  1900,  Newcastle  a  fourni  au  continent ­
  i4  millions  de  tonnes  de  charbon  et  près  de  5oo,ooo
tonnes  de  coke.
11  semble,  (piand  on  arrive  à  Newcastle,  que  l’on  pénètre
dans  quelque  cité  de  rêve,  tant  est  bizarre  l’impression  causée
par  son  étrange  décor;  la  ville,  escaladant  les  pentes  douces
&amp;lt;le  trois  collines,  offre  un  amalgame  curieux  de  monuments
anciens  et  de  constructions  modernes,  de  clochers  aigus  et
de  batiments  lourds  et  trapus,  recouverts  d’une  couche
épaisse  de  poussière  de  charbon.  Les  hautes  cheminées  de
centaines  d’usines  déroulent  dans  le  ciel  de  longues  volutes
&amp;lt;le  fumée,  tandis  que  mille  bruits  sourds  ou  vibrants  —  rumeur ­
  de  peuple  en  travail,  halètement  de  machines,  sifflets
stridents  de  sirènes,  fracas  d’acier  et  de  ferraille  —  apporlent
  au  passant  l’écho  du  grand  labeur  industriel  (jui  s’accomplit ­
  autour  de  lui.  De  larges  voies,  bordées  de  demeures
confortables  et  de  beaux  magasins,  rendent  plus  saisissante
la  misère  des  vieux  rpiartiers,  aux  rues  étroites  et  malsaines,
îïnx  maisons  en  surplomb,  où  grouille  une  population  trog»
souvent  usée  et  flétrie  avant  l’heure  par  l’abus  des  alcools.
C’est  sur  les  bords  de  la  Tyne,  en  amont  et  surtout  en
aval  de  Newcastle  —  distante  de  i3  kilomètres  de  l’embouchure ­
  de  cette  rivière  —  que  se  sont  établis  les  chantiers  de
constructions  navales.
J’ai  eu  la  cui  iosité,  pour  en  saisir  l’impression  d’ensemble,
de  descendre  la  rivière  sur  un  des  petits  bateaux-mouches.
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