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        LE PROBLÈME 
ni: LA 
MARINE MARCHANDE 
MAURICE SARRAUT 
AVOCAT A LA COUR d’aPPEL DE PARIS 
CONSEILI.Kn 13U COMMERCE EXTÉRIEUR 
Préface de M. ÉDOUARD LOCKROY 
DÉPUTÉ, ANCIEN MINISTRE DE LA MARINE 
BERGER-LEVRAULT ET G", ÉDITEURS 
PARIS 
5, RUE DES BEAUX-ARTS 
1901 
NANCY 
1 8 , RUE DES GLACIS
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        LE PROBLÈME 
DE LA 
MARINE MARCHANDE
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        :|
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        LE PROBLÈME 
DE LA 
MARINE 
ÍSA1 
MAURICE ISARRAUT 
AVOCAT A LA COUll 1&gt; APPEL DE PARIS 
CONSEILLER DXJ COMMERCE EXTÉRIEUR 
Préface de M. ÉDOUARD LOCKROY 
DÉPUTÉ, ANCIEN MINISTRE DE LA MARINE 
BERGER-LEVRAULT ET G'% ÉDITEURS 
PARIS 
NANCY 
18, RUE DES GLACIS 
5, RUE DES BEAUX-ARTS 
1901
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        D! 
SesJní/// 
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        PRÉFACE 
Ce livre vient à son heure. L’auteur y a condensé 
de longues études. Il y a mis son talent d’écrivain et 
sa conscience de bon Français. Il faut le remercier de 
nous l’avoir donné. 
Il n’est pas de questions plus hautes, plus impor 
tantes, je dirai volontiers pfus vitales, à l’heure où 
nous sommes, que les questions maritimes. Elles pré 
occupent l’univers civilisé tout entier. Toutes les na 
tions les agitent et travaillent à les résoudre. Elles 
sont liées, intimenient, à tous les graves problèmes 
politiques et sociaux qui s’imposent aujourd’hui à nos 
esprits avec une si redoutable acuité. De la façon dont 
on sait les résoudre dépendent les destinées d’un pays. 
Ce n’est pas sans raison que l’empereur allemand di 
sait un jour : « Notre avenir est sur l’eau, d Ce n’est 
pas sans raison non plus que M. von der Goltz ajou 
tait: « Un peuple qui néglige sa marine ne mérite plus 
de compter. » Ils voyaient juste, tous deux. La marine 
est un instrument indispensable de prospérité. La mer
        <pb n="12" />
        VI 
PRÉFACE. 
qui, autrefois, séparait les hommes, crée aujourd’hui 
des liens entre eux et les unit. 
Une révolution profonde, due à la science et à l’in 
dustrie, a changé sur la planète les conditions de la 
vie. Le monde a été découvert et parcouru tout entier. 
Il n’a plus existé de contrées inconnues ou mystérieu 
ses. L’Afrique elle-même a livré ses secrets. La vapeur 
et l’électricité ont rapproché les continents. On a as 
servi les grandes forces de la nature. Le vent a cessé 
d’être un rnoleur et l’océan d’être un obstacle. A tra 
vers les déserts de l’Asie, on a fait circuler des trains 
de chemin de fer. L’Atlantique a été franchi en moins 
de temps qu’il n’en fallait autrefois pour traverser la 
Méditerranée. L’Amérique est devenue plus voisine de 
l’Europe que la Corse ne l’élait de Paris. La pensée a 
circulé sous les îlots. Et ce mouvement incessant des 
idées, ce perpétuel va-et-vient des hommes à travers 
le globe, en mêlant les races, en obligeant les intelli 
gences à se pénétrer davantage, en créant ou en réu 
nissant des intérêts, ont orienté vers des horizons nou 
veaux l’humanité tout entière". 
Au commencement du dernier siècle, encore, les 
nations pouvaient vivre d’elles-mêmes et en elles-mêmes. 
Elles ne le peuvent plus aujourd’hui. Le machinisme 
moderne ne le permet pas. La surproduction les rui 
nerait. Il leur faut, pour exister, pour alimenter leurs 
industries, pour donner du pain à leurs ouvriers, pour 
échapper au danger social qui les menace toutes, d’une
        <pb n="13" />
        PRÉFACE. 
VII 
part s’approvisionner des matières premières que leur 
sol ne leur fournit pas ou qu’il leur fournit en ([uan- 
lité insuffisante; de l’autre, découvrir dans les conti 
nents neufs de nouveaux marchés, et, parmi les peu 
ples à demi barbares, de nouvelles catégories d’acheteurs. 
Arrivées toutes, depuis que le travail de la mécanique 
a remplacé le travail de l’homme, à une habileté indus 
trielle à peu près égale, elles ne peuvent plus trouver 
chez leurs voisines les débouchés commerciaux qu’elles 
y rencontraient autrefois. C’est au delà des mers que 
l’impitoyable loi du progrès les contraint d’aller cher 
cher des éléments de prospérité et de vie. 
En vain, elles voudraient se soustraire à cette né 
cessité inéluctable ; en vain, elles voudraient, comme la 
Chine, s’enfermer chez elles et ne rien devoir au de 
hors. Elles ne feraient que se condamner à une mort 
lente et misérable. Elles doivent, bon gré mal gré, se 
répandre sur le monde ; faire jaillir, au loin, sur les 
terres nouvelles, de nouvelles sources de richesse. Au 
cune, quel que soit son désir, ne peut s’y refuser. Mal 
gré l’immensité de leur territoire, qui leur donne à pro 
fusion les fruits de tous les climats, les États-Unis ont 
mis la main sur les Philippines et sur Cuba ; en dépit 
de la volonté et des conseils de Bismarck, l’Allemagne 
a conquis de vastes pays sur la côte ouest et sur la 
côte orientale de l’Afrique. Dernièrement elle s’est 
installée en Chine. L’Italie, qui regrette la Tunisie et 
qui vise la Tripolitaine, a pris pied dans la mer Rouge.
        <pb n="14" />
        VIII 
PRÉFACE. 
Nous-mêmes, nous avons successivement ajouté à nos 
vieilles colonies le Dahomey, le Congo, le Soudan, le 
Tonkin, Madagascar. 
Que nous soyons allés trop vite ; que nous ayons, 
inconsidérément, attaqué à la fois le continent afri 
cain et le continent asiatique ; que nous n’ayons pas 
proportionné notre effort à nos forces ; que nous ayons 
dépensé et que nous dépensions encore à ces entre 
prises plus d’argent que ne nous le permet notre situa 
tion financière, cela n’est douteux pour personne. Nous 
avons été entraînés par le courant. La politique (pii 
voulait nous détourner de l’Europe nous a volontaire 
ment jetés sur tous les points de la planète. Mais quoi? 
Le fait est aujourd’hui un fait accompli. Gomme les 
autres nations, nos voisines, et mieux qu’elles encore, 
nous sommes condamnés à une action coloniale inces 
sante, active, à la fois commerciale et militaire. 
Vouloir des colonies, c’est vouloir une marine; cher 
cher des débouchés au loin, c’est se mettre dans la 
nécessité d’entretenir une flotte marchande et une 
flotte de guerre; celle-ci devant protéger celle-là. Pour 
aller aux colonies, il n’est d’autre chemin que la mer. 
Pour défendre les colonies, des bateaux sont indispen 
sables. Une politiijue coloniale implique une politique 
maritime. La possession de colonies nombreuses comme 
le développement du commerce d’outre-mer impose 
une marine puissante. Cette vérité est si évidente qu’il 
est à peine besoin de la rappeler. Si un grand État
        <pb n="15" />
        PRÉFACE. 
IX 
voulait avoir des colonies et négligeait d’avoir une ma 
rine, il se livrerait au plus effroyable des gaspillages. 
Au gaspillage de l’argent, il ajouterait le gaspillage du 
sang. 
C’est pourtant ce qui est arrivé à la France. Pen 
dant qu’elle acquérait des colonies, elle laissait dépérir 
sa marine. Pendant qu’on plantait son drapeau sur de 
nouveaux territoires, son pavillon disparaissait peu à 
peu de toutes les mers. Seconde puissance maritime 
du monde il y a quarante ans encore, elle tombait 
bientôt aux derniers rangs. Ses domaines coloniaux se 
multipliaient, le nombre de ses bâtiments marchands 
diminuait. De petits États, comme la Norvège et la 
Suède, passaient avant elle. Et elle donnait au monde 
le spectacle extraordinaire et inattendu d’une nation 
qui prétend dominer outre-mer et qui, dans le même 
temps, renonce à la pratique de la mer. 
Aucun pays de l’Europe, cependant, n’avait mieux 
été destiné par la nature à devenir ou à rester une 
grande puissance navale. La géographie l’avait, à ce 
point de vue, servie admirablement. L’énorme étendue 
de ses côtes, la multiplicité de ses ports, leur situation, 
leur grandeur, leur beauté, étaient faites pour l’inciter 
aux entreprises lointaines. Placée à l’extrémité de l’Eu 
rope, elle pouvait régner sur deux mers à la fois. La 
Méditerranée semblait devoir lui appartenir. Marseille 
la mettait en relation avec l’Orient : la Turquie, la Sy 
rie, la Grèce, l’Égypte, et, depuis l’ouverture du canal
        <pb n="16" />
        X PRÉFACE. 
de Suez, avec IMiide, le Japon, la Chine et hAustralie. 
Sur rOcéan, où elle avait Bordeaux, Nantes, Bouen, 
le Havre, Dunkerque, sans compter Brest et Cher 
bourg, elle pouvait soutenir la concurrence anglaise. 
Le Finistère et le Cotentin s’avançaient dans les Ilots 
comme s’ils allaient au-devant des vaisseaux venant 
d’Amérique. Par surcroît, la Flandre, la Normandie, la 
Bretagne surtout, fournissaient à sa Hotte de commerce 
comme à sa Hotte de guerre un peuple incomparable 
de matelots. 
Comment n’a-t-elle pas profité de ces avantages? Ce 
n’est pas le génie qui lui a manqué, ni l’héroïsme, ni le 
goût des aventures. Ses explorateurs et ses navigateurs 
ont, de tous temps, fait leurs preuves. Ses construc 
teurs ont toujours été au premier rang. Tous les grands 
progrès, toutes les grandes découvertes maritimes 
viennent d’elle. Ses chantiers ont toujours été les plus 
féconds en innovations hardies, toujours elle s’est mon 
trée supérieure, en architecture navale, à l’Angleterre 
elle-même. Quand les Anglais se sont emparés de 
Toulon, ils n’ont pris les vaisseaux de notre Hotte 
abandonnée que pour en copier les formes et les lignes; 
les meilleurs marcheurs des escadres de Nelson n’é 
taient autres que des bâtiments sur lesquels avait Hotté 
notre pavillon. La première, la France avait lancé, de 
vant les batteries de Sébastopol, les canonnières invul 
nérables qui avaient tant étonné les Russes; la pre 
mière, elle avait adopté l’hélice, et le souvenir est resté
        <pb n="17" />
        PRÉFACE. 
XI 
du passage triomphal du Napoléon remontant le courant 
des Dardanelles devant la Hotte anglaise impuissante. 
La première, la France a introduit dans ses formations 
de combat ces frégates cuirassées, du type Gloire, dont 
l’apparition a été le signal d’une révolution maritime. 
La première encore, dans ces derniers temps, elle a 
résolu d’une façon victorieuse le problème, longtemps 
regardé comme insoluble, de la navigation sous-marine. 
Elle n’est donc pas incapable des travaux de la mer. 
Elle en a, au contraire, le goût, l’instinct, le génie. 
Grande est cependant sa torpeur actuelle, pour ne pas 
dire sa décadence. 11 faut bien l’avouer : la vérité est 
toujours utile à entendre. Sa situation maritime est 
devenue lamentable. Ses grands ports de commerce 
meurent d’anémie. Le régime protectionniste, poussé 
à outrance, leur a porté le dernier coup. Gênes s’enri 
chit aux dépens de Marseille; le Havre, tant au point 
de vue du mouvement des navires qu’au point de vue 
du tonnage, est dépassé non seulement par Liverpool, 
Southampton, Hambourg, Anvers, Brême, etc., mais 
encore par le petit port hongrois de l’Adriatique, 
Fiume. Le croirait-on? Fiume, qui n’était rien il y a 
quelques années, fait, aujourd’hui, un commerce plus 
important que le Havre! Le Norddeutscher Lloyd et la 
Hamburg Amerika ont conquis le port de Cherbourg. 
Ils s’y sont installés en souverains. Cherbourg est en 
train de devenir un port allemand. Les lignes alleman 
des de l’Amérique du Nord réalisent des vitesses que
        <pb n="18" />
        XII 
PRÉFACE. 
les nôtres sont bien loin d’atteindre. Elles épargnent 
deux jours de traversée aux voyageurs. Dans la Médi 
terranée encore, l’Allemagne nous fait concurrence. 
Ses paquebots qui visitent les côtes de Syrie, de Grèce 
et d’Égypte nous enlèvent du fret et des passagers. 
En Extrême-Orient, elle dispute à l’Angleterre les pro 
fits du trafic maritime. Dans les mers de Chine et du 
Japon, elle entretient une flotte de six cents bateaux à 
vapeur et à voiles qui viennent jusque dans le Siam et 
au Tonkin. Les pavillons étrangers se montrent plus 
souvent dans nos ports coloniaux que notre pavillon 
national. La pêche, en Algérie, est monopolisée par les 
Italiens. Nous n’avons même pas su organiser une 
ligne convenable sur la Corse, où l’argent affluerait 
s’il était possible d’y aborder. Nulle part on ne voit 
plus de bateaux français, sinon, de temps en temps, 
de grands voiliers à cinq mâts qui, le plus souvent, 
naviguent sur lest pour gagner la prime. La produc 
tion de nos chantiers, relativement à celle des chan 
tiers étrangers, est minime. Notre marine marchande 
s’en va et avec elle la meilleure part de la richesse. 
Me la prospérité et de l’avenir du pays! 
J’ai voyagé, dans ces dernières années, dans presque 
toute l’Europe maritime. J’ai vu les ports allemands, 
italiéns, autrichiens, hongrois ; j’ai été épouvanté de 
leur activité, de leur accroissement, de leur souci du 
progrès, de leurs efforts. Partout on se préoccupe de 
perfectionner l’outillage, on multiplie les grues hydrau-
        <pb n="19" />
        PRÉFACE. 
XIII 
liques ou électriques, on en augmente le nombre, on 
en augmente la force; on construit des magasins, des 
chemins de fer à voie large et à voie étroite qui sillon 
nent les arsenaux; des appontements, des jetées, des 
docks; on creuse des bassins gigantesques pour les 
grands paquebots modernes, on substitue l’électricité 
à la vapeur dans les ateliers agrandis. Les chantiers 
prennent des proportions colossales. A Trieste, les 
chantiers du Lloyd autrichien occupent l’espace d’une 
petite ville; les chantiers Ansaldo, à Gênes, s’étendent, 
le long de la mer, sur toute la longueur du faubourg 
de Sestri-Ponente; les chantiers Orlando, à Livourne, 
ont une importance égale. En Allemagne, les chantiers 
de Danzig, d’Elbing, de Hambourg, de Brême, de 
Stettin, peuvent rivaliser avec les chantiers anglais. Ils 
sont, pourtant, de création récente. Trois mille, quatre 
mille, quelquefois six mille ouvriers y sont employés. 
Des navires en sortent qui, par leur tonnage, leur puis 
sance et leur vitesse, étonnent toutes les nations mari 
times. Et ce mouvement prodigieux, ce travail incessant, 
cette fièvre de progrès et d’audace font éclater aux 
yeux l’ardeur avec laquelle tous les peuples de l’Europe, 
à l’étroit sur le continent, se tournent vers la mer et se 
passionnent pour la conquête du monde. 
Resterons-nous seuls en arrière? Ne marcherons- 
nous pas un jour comme les autres et avec les autres ? 
Le danger est grand. Mais, si nous ne nous hâtons pas, 
peut-être nous réveillerons-nous trop tard. Les places
        <pb n="20" />
        XIV 
PRÉFACK. 
seront prises. Des habitudes nouvelles se seront créées. 
Les courants commerciaux auront été détournés ; on 
aura oublié notre pavillon ; des progrès se seront ac 
complis dont nous n’aurons pas profité; la lutte sera 
plus âpre ; elle demandera un elïbrt plus grand qui, 
peut-être, excédera nos forces... 
Il est temps encore de réagir. Et c’est pounpioi le 
livre de Maurice Sarraut vient à son heure. Maurice 
Sarraut a visité nos chantiers de construction ; il a visité 
les chantiers anglais ; sur toutes les questions qui tou 
chent à l’avenir de notre marine, il a consulté les hom 
mes les plus compétents. Non seulement il a mis le 
doigt sur nos plaies, mais il a indiqué quelques-uns des 
moyens les plus propres à les panser et à les guérir. 
C’est une œuvre utile que la sienne. Puisse-t-elle attirer 
l’attention publique ; réveiller notre énergie ; ouvrir nos 
yeux sur le péril; contribuer à notre relèvement. 
Édouard LOGKROY.
        <pb n="21" />
        LE PROBLEME 
DE LA. 
MARINE MARCHANDE 
CHAPITRE PREMIER 
LE RÔLE DE LA MARINE MARCHANDE 
I. Le marché mondial. 
Nous sommes arrivés à une époque où le marché com 
mercial ne connaît d’autres limites à son activité que celles 
du monde lui-même. Dans les profondeurs glacées des ré 
gions hyperboréennes, sur les plateaux brûlés du continent 
noir, comme au sein des provinces mystérieuses de l’Asie, 
partout où vit et se développe un agglomérat d’hommes, 
la spéculation et le négoce apparaissent. L’humanité essaie 
d’étancher à toutes les sources la soif de gain et d’échange 
qui l’enfièvre et la dévore. Elle se rue à la production et 
vers les débouchés avec une sorte de frénésie; les heures, 
les jours, les années lui semblent trop courts pour consom 
mer sa tâche. 
Les temps bucoliques, sont finis. L’usine fait retentir l’air 
du bruit de ses marteaux heurtant à coups précipités le fer 
et l’acier, et noie de ses fumées les paysages qu’animaient 
l 
PHOBL. MAK. MARCH.
        <pb n="22" />
        2 LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
autrefois les pasteurs et leurs troupeaux. .V rexistence de 
rêve dans un horizon borné a succédé une vie de labeur 
tourmenté dans un cadre de plus eu plus élargi. Laissons 
les amants du passé gémir sur cette transformation et nous 
vanter la calme félicité des peuplades antiques, restreignant 
leurs efforts à des transactions immédiates, et s’accommo 
dant des productions limitées du sol ! Leurs peintures vir- 
giliennes n’effacent pas l’histoire, c’est-à-dire les perpétuels 
exodes des populations misérables vers des deux plus clé 
ments, les incursions à main armée, l’esprit de rapine con 
tinuellement en éveil, les champs ravagés au détriment des 
vainqueurs autant que des vaincus, les massacres nécessaires 
par l’impossibilité pour l’espèce humaine de se développer 
dans les territoires soumis à une incessante dévastation, le 
mépris des conquérants pour le labeur patient d’autrui dont 
les résultats demeuraient à la merci d’un coup de force, le 
découragement des travailleurs fatigués de n’exercer leur 
activité qu’au profit des pillards oisifs. 
Certes, la bataille industrielle n’est pas exempte de bar 
barie : elle traîne apres elle un triste cortège de misères, de 
souffrances, d’asservissement et de deuils. Trop souvent, 
dans une société basée sur la concurrence vitale, elle con 
sacre le triomphe odieux du fort sur le faible, l’exploitation 
des masses laborieuses au profit d’un petit nombre de diri 
geants, et elle vérifie, par la perpétuité de la lutte qui, en 
une tragique mêlée, met aux prises les sociétés et les individus 
pour la possession des jouissances et des richesses, l’inexo 
rable affirmation de Darwin : 
« Chaque individu ne vit qu’en raison d’un combat livré à 
quelque période de sa vie et dont il est sorti vainqueur; une 
loi de destruction inévitable décime, soit les jeunes, soit les 
vieux à chaque génération, successivement ou seulement à 
des intervalles périodiques. »
        <pb n="23" />
        LE RULE DE LA MARINE MARCHANDE. 
3 
(i) Georges Renard, Le Régime socialiste. Librairie Alcan. 
C’est en s’eutredécliiraiil que rimmaiiité féconde l’iinivers; 
c’est au prix d’hécatombes sanglantes, de catastrophes, de 
famines et de morts que la sélection industrielle accomplit 
son œuvre. 
Mais ces ciforts, ces sacrifices, ces douleurs sont la rançon 
fatale du Progrès; c’est de leur accumulation (¡u’a surgi l’hu 
manité nouvelle : « Nous venons tous au monde, a dit l’émi 
nent sociologue Georges Renard (*), avec une dette énorme 
envers les morts, envers les générations antérieures. » 
Des millions d’ancétres ont fécondé de leur sueur le sol 
dont nous vivons, tracé les routes, creusé les mines, créé 
les villes, inventé les machines, mis en valeur les forces na 
turelles, bref enfanté la Civilisation dont nous bénéficions 
aujourd’hui. 
Grace à leur persévérant labeur, grace à cette collabora 
tion étroite du passé et du présent, la vie a fini par tout en 
vahir et l’intensité de l’action par dominer le monde. Le 
temps n’est plus où Sully, écrivant : « Labourage et pâturage 
sont les deux mamelles de la France », pouvait légitimement 
conclure à la misère irrémédiable des pays impropres à la 
production agricole. Couvrant d’énormes surfaces dont l’im 
placable stérilité semblait en avoir pour jamais exilé les 
êtres vivants, l’industrie emplit d’un grondement continu 
(les solitudes qu’on eût crues vouées à un silence éternel. Le 
globe change d’aspect, tandis que se modifie notre menta 
lité. A mesure que le Progrès accomplit son œuvre, centuple 
• par l’emploi de la Machine le fonds commun des richesses 
•sociales, l’espérance de l’homme, s’élevant au-dessus de l’ho 
rizon de misère qui la borna jusqu’ici, découvre un monde 
nouveau où les joies de l’existence et les lumières du savoir 
ne demeureront pas le monopole d’une classe privilégiée.
        <pb n="24" />
        4 LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
rompt le joug pesant des résignations ataviques et se hausse 
enfin jusqu’au sentiment élevé de la justice sociale. 
La volonté et la liberté du prolétariat, longtemps cour 
bées devant la toute-puissance capitaliste, se redressent par 
la force bienfaisante de l’association et l’établissement du 
marché collectif, préludes d’évolutions plus profondes et 
sans doute de la suppression même du salariat. 
L’antique forme du commerce intérieur, borné aux 
échanges dans un rayon restreint, local ou régional, a dis 
paru. A la voie de communication primitive, au fleuve, puis 
à la route, se sont ajoutés, par le génie de notre espèce, les 
canaux, les chemins de fer, la navigation à vapeur. La notion 
de l’impossible a disparu. Des travaux gigantesques fraient 
un passage à l’instrument de transport à travers les conti 
nents, trouent les montagnes, enjambent les vallées, coupent 
les isthmes. Le négoce, stimulé par la facilité de locomo 
tion, ayant à son service le temps et l’espace par le té 
légraphe et le téléphone, s’est internationalisé : Londres, 
New-York, Paris, Berlin, Buenos-Ayres, Sydney concluent 
en quelques heures et en quelques mots rapidement câblés 
des marchés formidables. Le commerce ne connaît plus de 
frontières, plus de distances : il est devenu l’aliment de vie 
et la source de richesses de l’humanité, à laquelle il est 
aussi nécessaire pour se développer que l’oxygène pour res 
pirer. 
En incitant les hommes à l’échange, il les pousse à fuir 
leur isolement, à se chercher les uns les autres, à se rap 
procher, et, les ayant unis par les mille liens de la solida 
rité économique, il les fait se connaître, fraterniser et, par 
tant, s’estimer. Ainsi l’homme cesse d’être un loup pour 
l’homme ; dans l’inévitable lutte pour l’évolution, qui est 
son lot, du moins n’apporte-t-il plus la sauvage et primitive 
barbarie du conquérant; c’est à l’ingéniosité, à l’invention,
        <pb n="25" />
        LE RÔLE DE LA MARINE MARCHANDE. 
5 
à la science et non plus à la force qu’il demande le plus 
souvent le secret de sa réussite. Par là, l’émulation commer 
ciale, loin d’être le signe dégradant d’une avidité vile, loin 
de compromettre l’unité du genre humain, concourt plutôt 
à réaliser celle-ci et à justifier l’admirable pensée de Pascal : 
« La suite des hommes, dans tous les temps et dans tous 
les lieux, peut être considérée comme un seul homme qui 
apprendrait toujours. » 
Le commerce n’est pas qu’un instrument de civilisation 
et de progrès social ; c’est aussi le plus puissant facteur du 
développement économique d’un pays. Sans lui, les richesses 
naturelles demeurent inexploitées et le lourd fardeau de la 
misère et des souffrances continue à abrutir les populations, 
comme aux temps reculés où nul rapport n’existait entre 
elles. Les peuples qui se livrent aux échanges les plus actifs 
sont aussi les plus libres et les plus fiers. 
Malheur aux nations non commerçantes ! Pareilles à ces 
malades qui cherchent vainement à rafraîchir et à renouveler 
leur sang épuisé et finissent par mourir de consomption et 
de langueur, elles traînent une existence misérable jusqu’à 
l’heure des chutes suprêmes. 
Soutenir, encourager, développer — en même temps que 
notre agriculture et notre industrie — le commerce qui les 
met en valeur, c’est donc pour nous. Français, non seule 
ment aider au progrès général de l’humanité, mais remplir 
une des conditions essentielles de notre existence comme 
nation. 
IL Le commerce européen. 
La France est le pays de l’Europe le mieux placé pour ac 
quérir une puissance commerciale de premier ordre. A son 
incomparable situation géographique, qui lui assigne, dans
        <pb n="26" />
        6 
LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
les échanges avec le nouveau continent, un rôle considéra 
ble, viennent se joindre les avantages tirés de la fertilité de 
son sol et de la beauté de son climat. Aussi, est-elle devenue, 
j)ar la force même des choses, une des nations les plus ri 
ches du monde. Mulhall, dans son Dictiomiarij of statistic, 
après avoir évalué la valeur mobilière et immobilière du ca 
pital de l’Europe à 1,710 milliards, en donne par ordre 
d’importance la répartition suivante : 
Angleterre 295 milliards. 
France 2/17 — 
Allemagne 201 — 
Russie 160 — 
Au point de vue du capital circulant (qu’il évalue à 5oo 
milliards) il estime que la part revenant à : 
I/Anglctcrrc est, de loO milliards. 
La France. 65 — 
L’Allemagne 87 — 
La Russie i4 — 
Mais, à certains égards, cette richesse môme est une cause 
de faiblesse pour nous. Le mal a été si souvent signalé que 
je me borne à le rappeler en quelques mots. Tandis que 
l’Anglais, l’Allemand font ellbrt pour trouver dans l’indus 
trie ou le commerce un emploi de leurs capitaux, le Fran 
çais, habitué à vivre dans un beau pays, auquel il demeure 
passionnément attaché, peu soucieux d’autre part d’aven 
turer son argent en des entreprises offrant forcément un 
certain risque, ne cherche pas à tirer de sa richesse tout le 
parti possible. 
Le rêve de bien des ménages bourgeois — s’ils daignent 
avoir des fils — est que ceux-ci deviennent des « fonction 
naires », ou, ce qui est tout comme, des employés de
        <pb n="27" />
        A» 
V * 
LE RÔLE DE LA MARINE MARCHANDE. 7 
grandes administrations, gagnant peu, mais occnpa%^iA 
« place » stable, où, joignant leur traitement aux revenid"' * 
provenant de l’héritage paternel ou de la dot de la femme, 
ils puissent se laisser vivre sans responsabilité, sans efforts, 
dans le calme train-train d’occupations bureaucratiques. 
L’eid'ant n’est pas attiré, poussé vers le négoce — sauf en 
de rares milieux — comme il l’est chez nos voisins d’outre- 
Manche et d’outre-Rhin. 
Aussi lorsqu’on examine, en le comparant à celui des au- ' 
très nations ('), le coefficient de la France dans les échanges, 
est-on frappé de sa faiblesse. 
L’étude du bilan de nos importations et de nos exporta 
tions n’est pas non plus de nature à nous donner de grandes 
satisfactions. 
En 1899, il est vrai, la France a pour la première fois 
atteint dans son commerce d’exportation avec l’étranger et 
les colonies le chiffre de 4 milliards, dont 2 milliards de 
produits fabriqués 0). 
(1) Pour prendre l’exemple de deux nations européennes, l’une, très grande, l’An 
gleterre, l’autre, très petite, le Danemark, et les comparer la France, voici comment 
la quote-part de chaque individu dans les affaires commerciales s’établira d’après les 
statistiques de 1900 ; 
Pour l'Angleterre /170 fr. par habitant. 
Pour le Danemark 438 — 
Pour la France 201 — 
(2) Voici le mouvement général du commerce extérieur de la France de 1890 à 1900 : 
1890 
1891 
1892 
1893 
1894 
1895 
1896 
1897 
1898 
1899 
1900 
Eu millions ilo tonnes. 
3/0. 
En milliards do francs. 
Moyennes annuelles. 
22.7 
24,1 
22,5 
22,5 
23.3 
21.8 
22, f, 
24,0 
25.8 
25.3 
28.3 
II 
6,9 
1 
lOI 
100 
94 
99 
io4 
w8 
125 
128 
29,4 
3i ,0 
29,2 
28,9 
3o,o 
28.8 
29.8 
33,6 
36.9 
4.3 
U 
3,8 
I 
4.4 
P 
3,2 
il 
1 
100 
82 
I 
III 
8,0 
kl 
7,0 
?:5 
n 
8,4 
100 
io3 
§ 
g 
88 
99 
/07 
io5
        <pb n="28" />
        8 
LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
Mais cela n’empêclie pas l’Angleterre et l’Allemagne de 
prendre et de conserver une large avance sur nous. 
Les cliillres suivants, pour l’année 1900, en témoignent : 
Commerce de 1899-1900. 
r 
1899 
1900 1 
Angleterre (sans les 
colonies) 
Allemagne 
France (') 
IMPORTATIONS. 
EXPORTATIONS. 
IMPORTATIONS. 
EXPORTATIONS. S 
I2,i25,88(j,575f 
7,229,535,000 
4,5i8,3o8,ooo 
6,Ci2,3o5,272f 
5,45o,5oG,ooo 
4,152,635,000 
i3,o4o,237,i2af 
7,291,640,000 
4,4o8,53o,ooo 
7,286,282,600^1 
5,694,115,000 j 
4,078,032,000 1 
Certains pays, de population et de territoire réduits, 
comme les Pays-Bas (5,145,000 habitants), la Belgique 
(6,750,000), pratiquent par rapport à leur population un 
mouvement d’échanges trois fois plus actif que le nôtre. 
La Belgique a vu ses importations monter en 1900 à 
(i) Voici la statistique officielle du commerce extérieur de la France, valeur des 
marchandises échangées pendant le l'r trimestre de igoo et 1901. 
DÉSIGNATION. 
MOIS 
de mars 
1001. 
COMPA 
RAISON 
avec mars 
1900. 
ojo. 
TROIS 
premiers 
de 1901. 
COMPA 
RAISON 
les trois 
premiers 
de 1000. 
Objets d'alimentation . . . . 
Matières nécessaires à l’indus 
trie 
Objets fabriqués 
Totaux 
Objets d’alimentation .... 
Matières nécessaires à l’indus 
trie 
Objets fabriqués 
Colis postaux 
Totaux 
09,479 
261,684 
71.463 
Il 
— 
—80figo 
— 
nportat 
— 19.2 
— 23.4 
— 4.0 
Ions (Valeu 
188,884 
744,651 
196,343 
rs). 
— loßgo 
— 83ß6o 
— 8ß75 
5.2 
— JO.l 
— 4.2 
392,526 
76,593 
81,024 
172,570 
28,016 
— 97,722 
E 
+ nß65 
— 22ßT] 
— 6ß3i 
+ 930 
-¡9-9 
xportat 
■Y 18.3 
—22.0 
— 3.7 
+ 4-2 
1,129,878 
Ions (Valeu 
190,974 
231,235 
448,359 
61,785 
102ß25 
rs). 
+ 35fi23 
— 53,220 
+ à,924 
+ 1,264 
— 8.3 
+ 21.6 
—18.j 
+ i-i 
+ 2.1 
353,2o3 
— 16fi IO 
4.5 
938,353 
— I2fil4 
— 2.1 
Notre exportation est donc en baisse sur l'année précédente.
        <pb n="29" />
        LE RÔLE DE LA MARINE MARCHANDE. 
9 
2,119,894,000 fr. et ses exportations à 1,796,983,000 fr. 
Les Pays-Bas ont importé pour 8,771 millions de francs et 
exporté pour 8,183 millions. 
La France, malgré le clair génie de sa race, sa situation 
topographique merveilleuse, est moins commerçante que 
ses grandes et ses petites voisines, et le progrès qui se 
dessine dans ses exportations n’est pas comparable à celui 
qu’accusent pour les nations étrangères les statistiques offi 
cielles. 
Nous perdons du terrain constamment ; notre commerce 
avec les Républiques sud-américaines était autrefois floris 
sant; il y a 20 ans, nous occupions le deuxième rang dans 
les échanges avec la République Argentine, la Bolivie, le 
Brésil, le Chili, la Colombie, l’Équateur, le Paraguay," le Pé 
rou, l’Uruguay, le Mexique, etc. 
Nous n’y tenons plus que le quatrième rang, avec dans 
l’ensemble un dix-huitième des échanges. L’Angleterre et 
surtout l’Allemagne nous ont enlevé des marchés que les 
affinités de races semblaient devoir nous réserver. M. le dé 
puté Gervais signalait récemment que, dans seize républi 
ques latines de l’Amérique, il existe en tout trois banques 
françaises avec un capital qui n’atteint pas 3o millions, alors 
que les Sociétés financières anglaises et allemandes y dis 
posent d’énormes capitaux et y ont installé des établisse 
ments prospères. 
Notre influence, notre autorité diminuent de jour en jour 
dans ces pays neufs dont nous fûmes les premiers colons et 
où, s’ils avaient su s’y maintenir, l’industrie et le négoce 
français pouvaient trouver le plus large et le plus fructueux 
débouché.
        <pb n="30" />
        10 
LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
III. Le danger américain. 
Si nous envisageons, pour comparer à la nôtre, la situa 
tion de cette République des États-Unis, dont le dévelop 
pement industriel et maritime cause à l’Angleterre des 
inquiétudes de plus en plus vives et en qui nous trouv^erons 
nous-mêmes tôt ou tard une redoutable adversaire, nos 
réflexions seront aussi mélancoliques. Le commerce exté 
rieur américain a atteint en 1900 le chiffre de 2,290 millions 
de dollars, soit plus de 12 milliards de francs. L’exporta 
tion, qui était en 1899 de G milliards 490,189,541 fr., passe 
chez les Américains, l’année suivante, à 7,526,610,753 fr., 
gagnant ainsi en un an i milliard 36 millions de francs ! 
La Chambre de commerce française de New-York, en 
analysant ces chiffres, constate que les exportations de 
l’année expirée sont doubles de celles de 1898, triples de 
celles de 1872, quadruples de celles de 1869 et quintuples 
de celles de i860, alors que les importations ne dépassent 
celles de 1892, année qui détenait le record, que de i5 mil 
lions de francs. Où s’arrêtera cette formidable expansion de 
la production américaine, cet envahissement par elle du 
marché mondial ? Nul ne le sait. 
Les journaux économiques constatent que son premier 
résultat sera de permettre aux États-Unis de racheter le 
stock de leurs valeurs financières encore retenues en Eu 
rope. Le vieux continent se trouvera contraint alors ou bien 
de régler en numéraire sa dette croissante vis-à-vis de l’U 
nion américaine, ou de lui céder à son tour des valeurs con 
tinentales dont il devra acquitter les coupons à ses anciens 
débiteurs. La perspective est d’autant plus effrayante que la
        <pb n="31" />
        LE RÔLE DE LA MARINE MARCHANDE. 
I 1 
dette consolidée des nations européennes atteint une somme 
de 128,277,000,000 de francs; notre party est la plus large. 
La dette consolidée de la France s’élève en effet à 2Ü,o05,000,000, 
soit G75 fr. par habitant. 
Celle de la Russie s’élève à i6,4ô4,ooo,ooo, soit io4 fr. par habitant. 
Celle de l’Allemagne s’élève à 10,179,000,000, soit 296 fr. — 
Celle de l’Angleterre s’élève à 15,689,000,000, soit 384 fr. — 
Celle de l’Autriche-Hongrie s’élève à i4,ôoG,ooo,ooo, soit 828 fr. par 
habitant. 
Celle de l’Italie s’élève à 12,890,000,000, soit 4o5 fr. par habitant. 
Le Portugal est, par comparaison, le pays le plus endetté puisgue 
pour 5,430,000 habitants il doit 8,947,000,000 de francs, soit 727 fr. 
par tète d’habitant. 
Comment les nations européennes pourraient-elles se libé 
rer des lourdes charges que leur impose cette dette élevée, 
éviter que les Etats-Unis ne deviennent un créancier redou 
table, alors que les dépenses militaires arrivent à grever de 
plus en plus leurs budgets ? 
Les dépenses ordinaires de la guerre et de la marine 
atteignent annuellement au i®'" janvier 1901 : 
Kn Russie 
Eu Allemagne . 
En France. 
En Angleterre 
En Autriche-Hongrie. 
En Italie 
1,260 millions, soit 11^72 par habitant. 
918 — iG 77 — 
889 — 2802 — 
79G — 19 5o — 
355 — 7 87 — 
347 — 10 89 — 
A ces dépenses ordinaires viennent s’ajouter les dépenses 
extraordinaires. En France, ce n’est pas 889 millions, mais 
plus d’un milliard que la guerre et la marine prélèvent 
chaque année sur le produit de l’impôt. 
Ailleurs, il en est de même ou peu s’en faut; l’Europe 
s’arme jusqu’aux dents; elle entretient sur le pied de paix 
3,4o3,544 hommes et prépare sa mobilisation de ma 
nière à pouvoir mettre en ligne le chiffre fantastique de
        <pb n="32" />
        12 LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
2 1 millions d’hommes. Cela lui coûte par an plus de cinq 
milliards. 
Jadis, les chevaliers surchargeaient ainsi leur monture et 
leur personne de pesantes armures et narguaient le vilain 
et son arquebuse jusqu’au moment où le poète fut amené à 
faire cette triste constatation : 
Les hommes les plus forts 
Sont aujourd’hui tuez d’un poltron en cachette 
A coups de hanjuehouze ou à coups de mousquette... 
La jeune Amérique n’est pas poltronne et ne tirera pas en 
cachette ; un homme d’État qui connaît bien le peuple amé 
ricain me disait un jour : « Vous voulez connaître l’opinion 
américaine sur l’Europe: la voici fidèlement résumée. La 
France est considérée comme une nation artistique, mais 
incapable de concurrence industrielle ; les Anglais, comme 
une nation en pleine décadence. Quant à l’Allemagne, les 
Américains concèdent qu’elle est en progrès, mais ils sont 
persuadés qu’elle touchera vite à son apogée commercial 
pour redescendre rapidement la pente. En somme, l’Amé 
rique méprise l’Europe, qu’elle croit vieillie, impuissante, 
fatiguée, finie ! » Je me suis toujours rappelé ces paroles qui 
empruntaient une singulière gravité à la haute valeur de 
l’homme éminent qui les prononçait. 
En faisant la part de la jactance yankee, comment ne pas 
être cependant effrayé de ces trusts continuels, de ces bou 
leversements inouïs du marché mondial accomplis ou médi 
tés par les Américains ? A l’heure actuelle, plus de 600 trusts 
disposant de 36 milliards de capitaux sont constitués aux 
Etats-Unis; le grand trust américain de l’acier, l’United 
States Steel Corporation, vient de déposer à Trenson (New- 
Jersey) le certificat d’augmentation de son capital antérieur 
à doll. 1,100,000,000 (5,5oo millions de francs). Son but
        <pb n="33" />
        LE RÔLE DE L\ MARINE MARCHANDE. . l3 
avoué est d’écraser toute concurrence, de dominer à ce point 
le marché de la métallurgie qu’il puisse à son gré étouffer, 
s’il lui plaît, jusqu’à la faculté de travail partout où il le 
jugera utile à ses intérêts. Dans une seule année, ce syndicat 
d’accaparement a encaissé plus de 5oo millions de bénéfices ! 
Et d’autres trusts se préparent, plus formidables encore. 
Comment ne pas s’inquiéter de projets tels que ceux dont 
certaines brochures, publiées à Philadelphie, entretiennent 
les financiers, les industriels et qui consisteraient à unir en 
une immense association tous les producteurs de coton des 
États-Unis ! S’il se réalisait jamais, le trust des cotons arrê 
terait net l’exportation de cette matière première, ruinerait 
Manchester, Liverpool, Roubaix, Lille, Tourcoing, les fa 
briques de tissus d’Angleterre, de France, d’Allemagne, 
jetterait sur le pavé un million d’ouvriers européens, déchaî 
nerait une crise économique terrible, uniquement pour per 
mettre aux spéculateurs d’Amérique de remplir leurs caisses. 
C’est donc à une lutte acharnée contre l’Europe, et par 
conséquent contre nous, que s’apprête le Nouveau Monde 
en quête des marchés. 
« Nous sommes, peut-on lire dans une brochure récem 
ment publiée par le Musée commercial de Philadelphie, 
nous sommes le plus grand producteur du globe — certai 
nement le plus expéditif ; mais à présent, nous nous trou 
vons en face de la nécessité de diriger notre énergie et notre 
intelligence, qui ont si merveilleusement accru notre capa 
cité productive, vers un plus grand développement de nos 
débouchés. Nous fabriquons très bien et vite ; à présent, il 
faut que nous vendions. Mais où ? 
« Le développement de notre commerce avec l’étranger 
n’est pas pour nous une affaire de caprice, de simple glo 
riole ; en 1900, il est devenu une nécessité sociale, poli 
tique et économique »
        <pb n="34" />
        14 LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
Ce langage est clair et net. L’Angleterre ne se méprend 
pas sur sa sigiiiiication ; le Times, après avoir publié cer 
taines statistiques attestant le développement de la concur 
rence métallurgique laite par les Etats-Unis à l’Angleterre, 
en déduisait l’enseignement que voici : 
« On a su, aux Etats-Unis, tirer tout le parti possible de 
la machine — et réduire la main-d’œuvre au strict néces 
saire. Les chefs d’industrie rémunèrent mieux les ouvriers 
qu’en Europe, tout en arrivant à donner un produit dont le 
prix de revient est inférieur à celui du produit similaire 
fabriqué dans les pays concurrents 
« ...Les Etats-Unis ont maintenant un outillage formidable 
qui en fait la première puissance industrielle du monde ; la 
consommation intérieure du fer est probaldement arrivée à 
son maximum et les Américains rechercheront des débou 
chés de plus en plus larges au delà des océans. » 
• Le 8 janvier dernier, le même journal, appréciant les 
résultats du commerce extérieur de l’Angleterre pendant 
l’année igoo, revenait à la charge et, abdiquant cette fois 
tout orgueil déplacé, adjurait l’industrie, le commerce an 
glais de se perfectionner, d’imiter même les Américains : 
« En ce qui concerne la concurrence étrangère, disait-il en 
substance, nos manufacturiers anglais devront imiter plus 
fidèlement les méthodes de leurs rivaux américains et alle 
mands. Ils devront adopter, comme leurs concurrents, les 
procédés et les machines les plus modernes en économisant 
le plus de main-d’œuvre, et étudier avec une attention soute 
nue, comme leurs rivaux, les besoins des marchés du globe. » 
Les esprits les plus distingués du Royaume-Uni sont han 
tés de la même crainte de concurrence américaine. Lord 
Rosebery l’a exprimée dans un discours qui fit sensation. 
Sir Charles H. Dilke, le membre éminent de la Chambre des 
communes, écrivait au Figaro, le ii février igoi :
        <pb n="35" />
        LE RÔLE DE LA MARINE MARCHANDE. l5 
« Il y a des raisons — des raisons d’ordre commercial — 
indépendantes des sympathies et des antipathies, pour toutes 
les nations européennes, sinon de se rapprocher les unes 
des autres, du moins d’essayer de suspendre ou d’aplanir 
leurs animosités, en considérant la nature redoutable des 
compétitions qu’elles rencontreront fatalement du côté des 
deux Amériques. 
« La valeur des terrains houillers et de la force hydrau 
lique des Etats-Unis est aussi connue (pie l’est l’énergie de 
son peuple. Les ressources extraordinaires des répulilifpies 
latinisées de l’Amérique du Nord, du Centre et du Sud sont 
moins reconnues en Europe. Nous devons cependant nous 
en inquiéter 
(( En Europe, on est trop disposé à regarder l’Allemagne 
comme la grande rivale commerciale de la Grande-Bretagne. 
Le fait est que ce sont les États-Unis devant qui, au point de 
vue commercial, le Boyaume-Uni, aussi bien (¡ne l’Allemagne 
et la France, devra bientôt baisser pavillon. Nos querelles 
ne peuvent qu’accélérer la vitesse avec lacpielle les deux 
Amériques marchent pour conquérir le premier rang... » 
Ce n’est pas seulement en Angleterre que l’expansion 
américaine surprend, inquiète, déconcerte les esprits. Il 
suffit d ouvrir les revues commerciales allemandes ou belges 
pour y retrouver l’écho des memes appréhensions. 
Quelle conclusion en tirer, sinon que la prospérité com 
merciale de 1 Angleterre, de l’Allemagne, de la Belgique et 
de la France est précaire, puisqu’elle devra compter, dans 
un avenir rapproché, avec la rivalité d’une nation ardente, 
jeune, disposant de capitaux énormes, douée d’un admi 
rable esprit d’initiative et d’un remarquable sens des affaires ? 
La ressource ne nous reste même pas de nous dire : « Soit 1 
l’avenir est sombre ! mais bien des années s’écouleront avant 
que les prévisions pessimistes puissent se réaliser !»
        <pb n="36" />
        i6 
LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
C’est demain, c’est tout à l’heure que la grande bataille 
commerciale prévue entre la jeune Amérique et la vieille 
Europe s’engagera. Que dis-je? Elle a déjà commencé par 
tout où les droits de douane l’ont permis. 
Le marché anglais est inondé de produits américains natu 
rels ou fabriqués. La France, qui était le grand fournisseur 
de l’alimentation anglaise, ne doit qu’à l’augmentation con 
sidérable de la consommation du Royaume-Uni de ne pas 
se voir réduite à la portion congrue. Le blé, la viande, les 
vins, les fruits américains arrivent dans la Grande-Bretagne 
en admirable état de conservation et priment, dans la 
clientèle des centres populeux qui recherche le bon marché, 
nos envois et ceux de la Belgique. 
En ce qui touche les produits manufacturés, comment 
l’Amérique ne lutterait-elle pas avec avantage contre l’Eu 
rope sur le marché universel ? Elle possède d’immenses gi 
sements de houille, si riches, que, cette année même, leur 
production fut supérieure à celle de la grande pourvoyeuse 
du globe, l’Angleterre ('). 
(i) Voici en kilomètres carrés le relevé des gisements de houille du monde : 
Chine 0oo,ooo 
États-Unis 517,980 
Canada iC8,3/|0 
Indes anglaises 91,9^0 
Nouvelle-Galles du Sud C2,iCo 
Uussie d’Europe 5i,8oo 
Grande-Hrelagne 80,820 
Espagne 18,244 
Japon 12,980 
France 5,386 
Autriche-Hongrie 4&gt;C36 
Allemagne 4,584 
Belgique 1,820 
Total 1.566,160 
C’est donc plus d’un million et demi de kilomètres carrés que représentent les gise 
ments du globe. 
Les extractions se sont accrues partout dans des proportions extraordinaires. Ce 
sont les États-Unis qui marchent en tête avec 249,862,000 tonnes. Après eux viennent 
l’Angleterre, avec 228 millions de tonnes, et l’Allemagne avec iii millions. 
La France se présente au quatrième rang avec 88,270,000 tonnes seulement, distan 
çant de 10 millions à peine la Belgique. 
Il est à remarquer que la France a une surface houillère exploitable supérieure de
        <pb n="37" />
        ' LE RÔLE DE LA MARINE MARCHANDE. I7 
La nictaUunjie américaine fait de son côté des pas de 
(jéant; (ju’on en jinje plutôt par la statistique suivante : 
Production de la fonte en kilo-tonnes. 
1870 . . . . 
1880 . . . . 
1889 . . . . 
1899 . . . . 
ÉTATS- 
UNIS. 
GRANDE- 
RRETAGNE. 
ALLE 
MAGNE. 
RUSSIE. 
FRANCE. 1 
1,092 
3,897 
7,717 
i3,389 
0,o58 
7,873 
8,245 
9,454 
1,391 
2,270 
4,520 
8,029 
3Go 
448 
74" 
2,67.5 
1,178 1 
1,725 
1,722 
2,507 
Eu trente ans, la production métallurgique des États- 
Unis a décuplé, tandis (pie la nôtre doublait seulement et 
que celle de l’Angleterre augmentait à peine d’un tiers. 
A ces ([uanlités énormes de houille, de toute, il faut des dé 
bouchés. L’Américpic en cherche et en trouve partout. C’est 
en employant de la houille américaine que le Deutschland 
de la « IIambur() America Linie » a battu le record de vi 
tesse des paquebots transocéaniques. 
Les compagnies de chemins de fer anglaises et françaises, 
les chantiers français et allemands lirùlent de la houille amé 
ricaine ('). 
750 kilomètres carrés à celle de l’Allemagne, ce qui n’empêche pas les mines germa 
niques de rendre trois fois et demi plus que les nôtres ! 
(i) En iSgg, il était entré en France 1,012 tonnes de houille des États-Unis, et 5oo en 
Angleterre; en igoo, 150,000 tonnes de ce même combustible ont été importées chez 
nous et 4,/,00 chez nos voisins, en même temps que, pour la première fois, le charbon 
des Etats-Unis pénétrait en Allemagne avec un chiffre de io,75fi tonnes. Cette année, 
l’augmentation semble devoir être bien plus considérable. Depuis le commencement 
de l’année les commandes affluent d’Europe aux États-Unis. 
L’Angleterre, qui exporte ses produits sidérurgiques sur tous les marchés du monde, 
a vu réduire son chiffre d’exportation de plus de 30 p. 100 pendant les deux premiers 
mois de l'année igoi. 
De 014,402 tonnes, pendant la même période de igoo, l'exportation des fers, fontes et 
aciers est tombée à 3g2,584 tonnes. 
En ce qui concerne particulièrement la France, l’exportation métallurgique anglaise 
s’est, pour les mois de janvier et de février, abaissée de 30 à 17 tonnes en chiffres ronds. 
PUOBL'. M\K. MAltCH. 2,
        <pb n="38" />
        18 LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
Les négociants métallurgistes de Londres ont failli se 
soulever quand ils ont appris que deux grandes compagnies 
de chemins de fer, le Great A'orthern linilwaij et le Great 
Eastern RaUwaij venaient de commander, la première des 
locomotives aux usines ILildwin en Amérique et l’autre des 
rails à l’usine Carnegie — tant fut grand l’émoi que leur 
causa cette concurrence faite sur le terrain national. Au 
jourd’hui ils ne contestent même plus la supériorité de leurs 
concurrents américains et se contentent de défendre péni 
blement des marchés qu’ils sentent leur échapper de plus 
en plus. 
On dira peut-être : « L’Angleterre est un pays lihre-échan- 
giste. Ses frontières ouvertes en facilitent l’envahissement 
et ce qui lui arrive ne nous surprend qu’à moitié. Mais pour- 
ijuoi la France s’ciîraierait-elle de la concurrence améri 
caine ? La houille des Etats-Unis lui est utile, car elle lui 
donne une assurance et une garantie contre les exigences 
anglaises ; quant aux produits manufacturés, elle a pour 
se protéger contre leur invasion de solides barrières doua 
nières ! » Comme si les barrières douanières pouvaient être 
un éternel obstacle à la pression des phénomènes écono 
miques ! La France peut élever autour d’elle une muraille 
de Chine plus épaisse encore que celle qui existe depuis les 
tarifs de 1892. Chacpie moellon qu’elle y ajoutera diminuera, 
par une répercussion toute naturelle, l’étendue de ses pro 
pres débouchés. On oublie trop qu’un pays ne peut vivre, 
prospérer, grandir que par le commerce extérieur, qu’il faut 
&lt;lonc que la France, sous peine de tomber au niveau des 
puissances de dernier ordre, prenne sa grande, sa large part 
dans la lutte qui se livre sur le marché universel. L’inaction, 
en pareil cas, serait la mort plus ou moins prompte. 
Or, pour lutter sur les marchés du monde, je ne dis pas 
avec la certitude de vaincre, mais avec la possibilité de ne
        <pb n="39" />
        LE RÔLE DE LA MARINE MARCHANDE. 
19 
pas être écrasée, iiiie nation doit avoir à sa disposition Voutil 
de concurrence sans lequel tout eilort est vain, le moyen 
de transport, indispensable an néqoce et qui lui permettra 
d'aller rechercher au loin des acheteurs et des débouchés. 
Il faut (pi’elle ait une marine marchande. 
Le côté douloureux, angoissant, de notre situation, c’est 
(pi’à la veille d’évolutions décisives, appelées à exercer une 
iniluence colossale sur la destinée des nations, à développer 
ou à diminuer leur puissance dans des proportions dont il 
n’est pas possible de se faire présentement une idée, la 
France n’a pas, n’a plus de marine marchande. 
JV. Le Tôle de la marine marchande. 
« Il n’y a pas de commerce national sans marine natio 
nale », a dit M. Lefèvre-Pontalis. Afiirmatioii profondément 
juste. Je sais bien que certains économistes en contestent 
l’exactitude : « Que peut faire au commerce, peiiseut-ils, le 
pavillon qui Hotte sur ses marchandises ! L’essentiel est qu’on 
les transporte rapidement et a bon compte jusqu’à leur des 
tination. Qu’elles empruntent la voie anglaise, la voie alle 
mande ou la voie française, c’est d’un médiocre intérêt : 
1 important, c’est (pi’elles trouvent acheteur. » D’autres en 
core invoquent l’exemple de la Suisse et demandent railleu 
sement si la marine marchande a contribué au développe 
ment industriel de ce pays. 
La plaisanterie n’est pas nouvelle et manque à la fois de 
sel et de justesse. La Suisse s’est créé une industrie par un 
ellbrt séculaire. Mais quels que fussent sa vaillance, son 
énergie, son entrain au travail, peut-on assurer que ce petit 
peuple démocratique eût résisté à la concurrence de ses 
puissants voisins, si l’utilisation des forces naturelles que 
son sol renferme n’était venue à temps fournir à beaucoup
        <pb n="40" />
        20 LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
de ses usines le moyen de se passer de houille ? Le com 
merce de la Suisse qui fut : 
En iSoo- 
Importations , 1,162,594,855 fr. 
Exportations . 796,013,909 
En 1900. 
Importations . 1,106,543,828 fr. 
Exportations . 855,901,185 
accuse évidemment de beaux résultats pour une nation (jui 
ne compte que trois millions d’habitants. Mais au prix de 
quels efforts, de tpielle persévérance s’est-il ainsi développé ! 
Pour racheter ses chemins de fer et réserver au commerce 
national des tarifs plus favorables, la Suisse n’a pas hésité 
à s’imposer le lourd sacrifice d’un milliard. 
Peut-on trouver une démonstration meilleure de l’impor 
tance qu’elle-méme attache au perfectionnement de ses 
moyens de transport ? 
L’exemple de la Suisse n’affaiblit donc en aucune façon 
l’observation si juste de M. Lefèvre-Pont ails. 
Si l’on passe maintenant aux nations européennes norma 
lement constituées — c’est-à-dire ayant une sortie sur la 
mer — la nécessité d’une marine marchande nationale, pour 
assurer l’existence et la prospérité de leur commerce, n’est 
pas discutable. 
Dans le remarquable rapport adressé, au nom de la Cham 
bre des négociants commissionnaires et du commerce exté 
rieur de Paris, à la Commission extraparlementaire chargée 
d’étudier les moyens de venir eu aide à la marine marchande, 
M. G. Ferré, secrétaire général, en donne de fortes raisons. 
« Si une marchandise française arrive, dit-il, par pavillon 
anglais ou allemand après transbordement, le consignataire 
se dira tout de suite : cherchons donc en Allemagne ou en 
Angleterre, nous trouverons peut-être mieux, et puis le 
transport sera plus simple et moins coûteux. Le pavillon est 
une réclame perpétuelle et efficace.
        <pb n="41" />
        LE RÔLE DE LA MARINE MARCHANDE. 
21 
(f Cette réclame se trouve siiujulièrement renforcée par 
les statisticpies de la plupart des Etats d’outre-mer qui por 
tent aux comptes des diverses nations les marchandises en 
trées on sorties sons leurs pavillons respectifs : les acheteurs 
étranqers jugent naturellement d’après ces documents et 
passent leurs commandes sur les marchés qui paraissent les 
mieux approvisionnés. 
« Eniiu, il serait téméraire de compter exclusivement sur 
les lignes étrangères pour le transport de nos marchandises ; 
si elles nous odrent actuellement des conditions avantageu 
ses, c’est hien dans l’esjioir, de ruiner notre marine mar 
chande; le jour où celle-ci se sera retirée de la lutte, il est 
peu probable que nos anciens rivaux continueront à se faire 
concurrence pour notre plus grand profit ; craignons plutôt 
qu’ils ne s’entendent pour nous rançonner. » 
La disparition de sa marine marchande non seulement 
expose un pays à la concurrence, mais lernet à la discrétion 
&lt;lc celui qui lui fournit les moyens de transport. Elle permet 
à cet intermédiaire/ de se livrer à toutes les contrefaçons ; 
combien décaissés de champagne, de bordeaux, de cognacs 
d’apparence absolument française et de fabrication cepen 
dant étrangère, combien d’articles dits de Paris, combien 
d imitations de notre orfèvrerie ou de notre horlogerie sont 
annuellement livrés dans le monde par des négociants qni 
n avaient été au début (pie nos entrepositaires ! 
M. Émile Jaubert, administrateur délégué de l’Industrie 
et de l’Agriculture françaises, a constaté dans un rapport 
adressé à cette association (pie la ville de Hambourg a reçu, 
en 1899, i3,384 hectolitres de cognacs et eaux-de-vie; elle 
en a exporté 26,190, soit près du double ; pour le rhum, les 
(piantités exportées ont été du (piintuple des quantités im 
portées; pour le genièvre, meme proportion ; pour les vins, 
Hambourg importe 319,000 hectolitres et en exporte 287,000;
        <pb n="42" />
        22 
LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
il est difficilement admissible que cette ville d’une population 
si dense, où l’argent abonde, où la consommation des denrées 
alimentaires est très grande, se contente pour ses besoins 
propres, d’absorber la différence, soit 82,000 hectolitres, 
c’est-à-dire moins qu’une toute petite ville du Nord de la 
France. Je cherche vainement dans les environs de Ham 
bourg les plantations de vignes ou de cannes à sucre qui 
pourraient lui permettre de tirer de son propre fonds de 
([uoi augmenter ainsi, avant de les réexporter, les quantités 
de cognacs, de rhums ou devins importés. Evidemment une 
fraude s’exerce sur ces divers produits; on renouvelle à leur 
égard avec de l’alcool et de l’eau le miracle des noces de 
Cana. Ceux de nos négociants — et la pénurie de notre 
marine marchande les a rendus nombreux — (jui emprun 
tent pour leurs expéditions la voie de Hambourg ont involon 
tairement fourni au grand port allemand, au détriment des 
récoltants français et coloniaux, ses premiers clients directs 
pour les produits que nous venons d’énumérer. 
V. La dîme du fret. 
Le mal serait déjà grave, môme se bornant là. C’est, en 
effet, enlever au commerce la sécurité qui est une de ses con 
ditions d’existence que de le laisser ainsi exposé par manque 
de marine nationale aux coups déloyaux de la fraude et aux 
spéculations incessantes sur les tarifs. Le négociant qui éta 
blit un prix de revient a besoin de connaître avec exacti 
tude le coût du transport de la matière première qu’il reçoit 
comme de l’objet qu’il expédie. Or, il peut tout craindre de 
ses rivaux étrangers ; en Allemagne, en Angleterre, com 
merce ei marine sont solidaires l’iin de l'autre. 
Cette solidarité, je le sais, n’est pas écrite dans le Code î
        <pb n="43" />
        23 
LE ROLE DE LA MARINE MARCHANDE. 
Mais elle est bien autrement puissante et sûre que la plus 
impérieuse des obliqations, car elle est née de l’intérêt direct 
des deux parties qu’elle unit. L’armateur allemand a cons 
cience de puiser sa richesse et sa lorce dans la force et la ri 
chesse du commerçant allemand. La ruine de celui-ci consom 
merait sa propre ruine. Comment ne tenterait-il pas tout pour 
l’éviter? Comment hésiterait-il, en notre époque de trusts 
incessants, à s’entendre avec l’armateur anqlais pour écra 
ser, par’ une élévation subite du prix du fret, telle ou telle 
branche de l’industrie ou du commerce français dont le dé 
veloppement deviendrait dangereux pour les produits alle 
mands ou anqlais similaires ! 
C’est donc une nécessité sociale qui s’impose à notre pays 
de constituer une forte marine marchande pour défendre le 
producteur français d’abord contre la fraude, ensuite contre 
les prétentions excessives et soudaines et les coups de bourse 
de l’armement étranger. 
D’ailleurs, l’intérêt national ne nous y pousse-t-il pas irré 
sistiblement ? En dehors de la honte secréte que nous pou 
vons éprouver à demeurer éternellement tributaires de la 
marine étrangère, ne nous lasserons-nous pas de payer à 
celle-ci l’énorme contribution dont nous l’enrichissons cha 
que année ? 
Le Syndicat des armateurs du Nord évalue à 3oo millions 
le fret annuellement payé à la marine étrangère. C’est une 
dîme colossale prélevée sur le bénéfice le plus clair de notre 
industrie et de notre commerce et qui fait pousser, après bien 
d’autres, à M. le député Thierry, un véritable cri d’alarme 
dans son rapport sur le budget du commerce de 1901. 
« Le présent rapport était terminé, écrit-il, lorsque nous 
avons appris qu’en joignant à ses recherches divers rensei 
gnements de l’armement et notamment de M. Duprat, direc 
teur de la Compagnie des Chargeurs réunis, le ministère des
        <pb n="44" />
        LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
24 
finances venait d’établir, pour la publier dans ses tableaux 
.annuels de la navigation, une évaluation aussi exacte que 
possible du fret payé par le commerce français aux marines 
étrangères. Le cldifre qui est ressorti de ces études s’élève 
pour l’exercice 1899, non pas à 3oo, mais à 366 millions de 
francs. 
« Nous payons à l’étranger pour nos transports maritimes 
une contribution à’un million par jour, soit en quinze ans 
CINQ MILLIARDS. 
«Une meilleure organisation de notre marine nous per 
mettrait de retenir tous les ans de 5o à 100 millions* de ce 
tribut. » 
De pareilles évaluations sont-elles exagérées? Loin dt là, 
affirme M. Thierry : 
« Il faut considérer ces évaluations comme très basses — 
le fret est susceptible de variations dont il n’a pas été tenu 
compte dans ce travail. Si l’on faisait entrer en ligne de 
compte les hausses que pourrait lui faire subir le cours du 
charbon, le chilfre de 3GG millions devrait être majoré de 
3o à 4o millions. » 
Dans un fort intéressant article de la Revue maritime, du 
mois de juin 1900, M. Tournier, lieutenant de vaisseau de 
réserve, évalue à /f5o millions le fret enlevé en 1898 à la 
France par les armateurs étrangers : 
« Cet argent est entièrement perdu pour le pays et, sauf 
une fraction minime servant à acquitter les droits de port, 
il sort du territoire pour n’y revenir jamais. C’est, s’écrie 
M. Tournier, un impôt intolérable que nous payons à nos 
rivaux, comme si notre dette nationale, déjà si lourde, était 
majorée de quinze milliards aux mains des capitalistes étran 
gers. Cette situation déplorable finirait, si elle se prolongeait, 
par tarir les sources de la fortune publique. Elle appelle 
donc des mesures énergiques qui nous permettent de nous
        <pb n="45" />
        LE RULE DE LA MARINE MARCHANDE. 25 
affranchir, une fois pour toutes, de l’odieux tribut, cause 
de notre ruine — et le seul remède, c’est le relèvement de 
la marine marchande... L’esprit se refuse à admettre que les 
représentants de la nation ne se hâtent point de fermer la 
plaie, par où s’en vont rapidement les forces vives du 
pays » 
M. Estier, dans son rapport à la commission extraparle 
mentaire de la marine, constate que plus des trois quarts 
«les marchandises expédiées ou reçues par nos ports pour 
notre industrie ou notre commerce sont chargées sur navires 
étrangers. 
Les statistiques officielles de la Direction générale des 
«louancs conlirment pleinement et dans tonte son étendue le 
mal signalé par MM. Thierry, Tournier et Estier. 
Pris dans son ensemble, notre^ trafic par mer a occiqié, 
en 1899, 47,756 navires à voiles ou à vapeur d’une capacité 
de 29,170,368 tonneaux de jauge, savoir : 
A l’entrée ; 2(),/4()/i navires . , . 17,087,/iG5 tonneaux. 
A la sortie : 21,292 navires. . . 12,082,908 — 
Comparativement à 1898, c’est dans l’ensemble une aug 
mentation de 457 navires et de 2,893,895 tonneaux de jauge 
représentant, à Ventrée, 2/48 unités, i ,088,754 tonneaux ; 
à la sortie, 209 unités, i,3io,i4i tonneaux. 
L’augmentation a porté à l’entrée comme à la sortie sur 
les navires français et sur les navires étrangers ; mais elle a 
été bien plus marquée pour les pavillons étrangers. Il n’ap 
paraît en effet dans l’excédent total de 2,898,895 tonneaux 
que 470,261 tonneaux à l’actif de notre marine, alors que 
les marines concurrentes y figurent pour 1,928,684 ton 
neaux (i ,860,700 pour les navires des pays de provenance 
ou de destination et 662,984 pour les navires tiers). C’est 
ce que démontrent les chiffres du tableau suivant.
        <pb n="46" />
        26 
LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
Entrées : 
1800 
1898 
Augment, en 1899 . 
Proportion p. 100 de 
l’augmentation. . 
Sorties : 
1899 
1898 . . . 
Augment, en 1899 . 
Proportion p. 100 de 
l’augmentation. . 
TONNAGE 
total. 
PART 
(lu pavillon 
national 
dans 
le tonnage 
total. 
I7,o87,/|05 
16,00.8,711 
1,083,76/1 
G.77 
12,082,908 
10,772,762 
1,3io, i/fi 
12.16 
4,797,944 
4,482,828 
3i5,I16 
7.02 
4,4^5,880 
4,270,785 
I55,146 
3.63 
PART 
des pavillons 
etrangers 
dans 
le tonnage 
total. 
12,289,521 
II,520,883 
768,688 
6.67 
PART 
afferente 
aux 
pavillons 
tiers. 
4,660,984 
4,586,5.87 
74,447 
1,62 
7,657,023 
6,502*027 
1,154,996 
17.76 
2,277,779 
1,789,292 
488,487 
27.80 
Le poids des marchandises ayant alimenté en 1899 notre 
commerce niaritime avec l’extérieur a atteint 23,2.53,823 
tonnes de i ,000 kilogrammes. Déduction faite des épaves 
ou sauvetages et des provisions de bord, ce chiffre se trouve 
ramené à 21,892,726 tonnes, dont 16,929,455 à l’entrée et 
4,963,271 à la sortie. 
A l’importation, le pavillon français a couvert 4,406,047 
tonnes Ç26 p, 100) et les pavillons étrangers i2,523,4o8 
tonnes (j/f p. 100) ; à l’exporlation, notre marine compte 
2,329,133 tonnes (Jfy p. /oo), et les navires étrangers 
2,634,138 tonnes (53 p. /oo). Mais, si l’on élimine les opé 
rations que notre législation réserve au pavillon national, 
c’est-à-dire les échanges avec l’Algérie, les importations de 
la Tunisie, les chargements en provenance ou à destination 
de la grande pêche, il ne revient à notre flotte de commerce, 
dans les transports ressortissant à la navigation de concur 
rence, que 3,148,575 tonnes à l’entrée (20 p. /oo) et
        <pb n="47" />
        LE ROLE DE LA MARINE MARCHANDE. 
27 
1,780,184 tonnes à la sortie (/top. 100), tandis que les paris 
afférentes aux pavillons étrangers sont de 80 p. 100 à l’ar 
rivée et Go p. 100 au départ. 
La marine anglaise et la marine allemande sont nos grands 
transporteurs. En i8gg, il ressort du tableau général du 
commerce et de la navigation que la proportion pour cent 
du tonnage d’entrée a été de 28.1 pour les navires français 
et de 71.9 pour les navires étrangers. Dans ce dernier total, 
la Grande-Bretagne figure, à elle seule, pour 43.2 p. 100. 
A la sortie, la proportion du tonnage français est de 3fi.fi 
p. 100 et celle du tonnage étranger de fi3.4, sur lesquels 
l’Angleterre figure pour 37.fi. 
Le pavillon anglais représente, comme on le voit, les 
quatre septièmes de la part des pavillons étrangers, mais il 
convient de faire remarquer que cette part a diminué de 
1898 à 1899 (37.fi au lieu de 49.8fi), tandis que le pavillon 
allemand a progressé de 10.97 ^ 17.14 p. 100 à l’entrée et 
de 1,5.98 à 27.4 p. 100 à la sortie. 
Quant aux sommes encaissées par les transports maritimes, 
il est facile de se convaincre qu’elles sont allées pour les 
trois quarts dans les poches de l’étranger. 
Le fret payé en 1899 pour le transport des marchandises 
importées et exportées est évalué à 447,8o3,ooo fr., dont 
337,292,000 fr. pour l’entrée et 110,5i 1,000 fr. pour la 
sortie. ' 
Sur cette somme totale de 447,8o3,ooo fr., il n’est resté 
entre les mains de l’armement français que 147,510,000 fr. 
Le reste a été pris par l’étranger. Encore faut-il remarquer 
(jue, si l’on défalque le fret payé pour la navigation réservée 
(Algérie, Tunisie, grande pèche), la somme encaissée par 
l’armement français pour la navigation de concurrence tombe 
à 11fi, 1(37,000 fr. 
La marine étrangère, en 1899, ^ empoché » 3oo millions
        <pb n="48" />
        28 LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
298,000 fr. d’argent français, se décomposant ainsi qu’il 
suit : 
Navires des pays de provenance et de destination. i0i,i/|0,ooo fr. 
Navires tiers 189,147,000 
Total 800,298,000 fr. 
Pone— que les partisans du « laissez-faire, laissez-aller » 
méditent bien ces cliilfres ! — sur 1,226,000 fr. déboursés 
(¡uotidiennemciit par l’industrie et le commerce français poul 
ie transport maritime des marchandises d’importation et 
d’exportation ; 
Sur i,i4o,o()o fr. versés à la navigation de concurrence ; 
L’étranger encaisse chaque jour 880,000 fr. environ. 
Et notre tribut s’alourdit sans cesse, en même temps que 
décroissent les forces de la navigation française de concur 
rence. C’est l’étranger qui devient le maître de nos trans 
ports et qui, tous les trois ans, prélève dans notre caisse 
l’exorbitante dîme de un milliard de francs! 
A côté de cette situation déplorable, il est bon d’indiquer 
celle de nos concurrents, ou du moins du principal d’entre 
eux, au point de vue maritime — de l’Angleterre. 
Le mouvement général de la navigation en 1899, d’après 
VAnnual Statement, distribué au Parlement, fut, dans ce 
pays, de 715,900 bâtiments, jaugeant ensemble 209,848,081 
tonnes contre 718,187 unités faisant le total de 200,848,o56 
en 1898, d’où une avance de 2,768 navires représentant 
8,5oo,025 tonnes en faveur de 1899. 
Le pavillon britannique, dans ce total général, est repré 
senté par ()/i8,(jgo jaugeant 174,686,894 tonnes, en 
diminution de 8,098 unités, mais en augmentation de 
4,686,116 tonnes se répartissant ainsi que le montre le ta 
bleau suivant.
        <pb n="49" />
        LE RÔLE DE LA MARINE MARCHANDE. 2g 
ENTRÉES. 
SORTIES. 
Navires à voiles .... 
Navires à vapeur. . . . 
Total 
NAVIRES. 
TONNES. 
NAVIKKS. 
TONNES. 
85,009 
270,474 
0,990,402 
79,824,108 
84,279 
288,569 
0,927,288 
78,893,586; 
80,814,570 
822,848 
85,820,824! 
La part prise par les pavillons étrangers s’élève seulement 
k66,(jio navires jaugeant 30,712,687 tonnes, en excédent 
de 5,856 unités représentant 5,818,909 tonnes, qui se divi- 
, sent comme suit : 
ENTRÉES. 
SORTIES. 
Navires à voiles .... 
Navires à vapeur. . . . 
Total 
NAVIRES. 
TONNES. 
NAVIRES. 
TONNES. 
I0,5o8 
28,170 
3,202,647 
15,171,287 
10,290 
22,986 
8,159,908 
i5,178,850 
33,678 
18,878,984 
38,282 
18,888,753 
Les proportions sont, on le voit, renversées ; le pavillon 
britannique couvre les trois quarts de la marchandise hrh 
taniiique, tandis que chez nous c’est à peine si le pavillon 
français couvre le quart de la marchandise française ! 
Si encore l’armement étranger laissait, sous forme d’achats 
de provisions de bord, de salaires, de droits, une notable 
partie de ce qu’il prélève en France, le mal causé par cette 
ralle incessante d’argbnt se trouverait atténué. Mais des 
renseignements concordants permettent d’affirmer que la 
presque totalité des capitaux versés par nous sont à tout ja-
        <pb n="50" />
        (i) Commission extraparlementaire de la marine. Compte rendu de la Commission. 
3o 
LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
mais aliénés. M. Eslier, dans son rapport (*), le constate en 
ces termes : 
« D’après les statisticpies de la douane, les navires fran 
çais sortant de France ont embarqué en 189G dans les ports 
de France, comme provisions de bord, 908,792,000 kilo 
grammes de provisions diverses d’une valeur totale de 
30,761,000 fr. 
«Les navires étrangers n’ont embarqué que 261,607,000 
kilogrammes pour une valeur totale de G,8o3,ooo fr. 
« Si nous comparons les dépenses faites dans les ports 
français au tonnage des marchandises transportées sous 
notre pavillon ou sous pavillon étranger, ce qui est l’indice 
de la recette faite en France par les navires fré(|ucntant nos 
ports, nous trouvons que les navires étrangers qui ont trans 
porté, entrée et sortie, 12,918,761 tonnes, ont dépensé en 
achat de provisions de bord G,8o3,ooo Ir. soito fr. 61 c. par 
tonne transportée. 
« Les navires français qui out transporté, entrée et sortie, 
4,071,668 tonnes, ont dépensé en achats de provisions de 
bord 30,761,000 fr., soit 7 fr. 66 c. par tonne transportée. 
«Si donc notre pavillon avait effectué la totalité de nos 
transports, c’est une somme supplémentaire de 97,600,000 fr. 
qui aurait été conservée à la France sur ce seul chapitre, sur 
les 3oo millions de francs que nous payons annuellement 
comme fret aux navires étrangers. » 
Évidemment, l’hypothèse dn transport exclusif par la ma 
rine française des marchandises françaises est irréalisable ; 
mais il n’en est pas moins intéressant de souligner cette 
nouvelle et fâcheuse conséquence de l’envahissement de nos 
ports par la marine étrangère; « 11 a été calculé sur des don 
nées précises, dit M. Thierry, rapporteur du budget du com-
        <pb n="51" />
        LE RÔLE DE LA MARINE MARCHANDE. 
3l 
merce, que les opérations de transport d’un navire français 
laissent aux mains de nos nationaux sous forme de salaires, 
dépenses de ravitaillement, frais de constructions mari 
times, etc., 7.5 p. 100 du fret contre 6 p. 100 que laisse eu 
France le même fret ¡)ayé pour notre transport maritime 
aux navires étrangers. » 
Les neuf dixièmes du milliard qu’elle paie chaque trois 
ans à l’armement étranger sont donc perdus définitivement 
pour la France. ' ‘ 
Falsification de nos denrées, et comme conséquence dé 
préciation de la marque française sur le marché universel ; 
ruine possible de notre industrie, au cas d’une entente mari 
time anglo-allemande ; tribut dhin milliard payé chaque trois 
ans à l’étranger; perte sèche annuelle de deux cent quatre- 
vingts à trois cents millions de numéraire, qui sortent de 
nos caisses pour n’y plus jamais rentrer et vont enrichir les 
armateurs teutons ou britanniques ; est-ce là, du moins, le 
bilan complet des maux que nous cause la décadence de la 
marine marchande ? 
VI. Le rôle colonial et militaire de la marine 
marchande. 
Hélas, non ! 
Aux regrets que peut causer une pareille situation, il 
faut encore que viennent s’ajouter des angoisses patrioti 
ques. « L’intérêt de la nation tout entière, écrivait l’amiral 
Réveillère dans une étude magistrale publiée par la Marine 
française, veut que la France ait une marine marchande 
aussi importante que possible. » 
A quoi bon posséder des colonies, si l’on n’a pas de ma 
rine marchande pour les relier à la mère-patrie ? Les hommes 
d’Etat de la troisième République, aiguillés dans cette voie 
par Jules Ferry, ont dirigé tout l’elforl de l’action extérieure
        <pb n="52" />
        32 
LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
française vers la coiistitiilion d’immenses déboneliés colo 
niaux. Nous avons pris la Tunisie, le Tonkin, le Dahomey, 
le Gong|o, Madagascar; semé le désert africain des ossements 
blanchis de nos explorateurs, de nos officiers, de nos sol 
dats. Demain, nous prendrons le Maroc. Le parti colonial 
est insatiable dans son appétit, et s’il pouvait atteindre la 
Lune, volontiers il l’annexerait. 
C’est fort bien, et la ressource nous reste de penser que 
les plus sages, en pareille matière, sont peut-être les plus 
fous, puisque les nations « d’esprit pratique », l’Angleterre, 
l’Allemagne, les États-Unis, paraissent possédées comme 
nous de cette rage colonisatrice. 
Nos possessions lointaines nous ont coûté cher ; leur con 
quête exigea les millions par centaines et les vies par mil 
liers. Elles nous ont même valu des crises tragiques, où 
l’opinion se demandait avec anxiété si la France, oublieuse 
de l’amputation subie pendant l’année terrible, n’allait pas 
être obligée, à propos des marécages du Bahr cl Ghazal, de 
tirer l’épée contre sa voisine et sa principale cliente ! 
Quelle raison donner à un aussi gigantesque eifort et 
comment se justifier d’exposer le pays à de pareils dangers, 
si l’on n’invoque la nécessité de trouver des débouchés à 
notre production nationale ? Et cependant, le grand échange 
commercial escompté entre la métropole et ses établisse 
ments d’outre-mer reste encore à réaliser. 
Malgré nos barrières et notre arsenal de lois protection 
nistes, le produit anglais, allemand, américain s’insinue sur 
notre propre domaine et s’y développe plus que celui de 
l’industrie française. Nous tirons les marrons du leu pour 
en régaler nos concurrents. Péchons-nous par impuissance 
et l’avisé diplomate que fut M. de Chaudordy aurait-il donc 
vu juste lorsqu’il écrivait : 
« La France ne sera jamais une puissance coloniale. On
        <pb n="53" />
        LE RÔLE DE LA MARINE MARCHANDE. 
33 
ne colonise pas, au sens propre du mot, quand la natalité 
diminue dans un pays ou du moins n’auqmente pas. C’est 
quand les populations ne trouvent plus de place chez elles 
(pi’elles débordent naturellement au dehors et se répandent 
d’elles-mômes sur le monde. La France pourra planter son 
drapeau sur beaucoup de continents, elle pourra occuper 
beaucoiq) de territoires, elle ne pourra que se créer beau 
coup de sources nouvelles d’embarras. » 
Je trouve excessif, pour ma part, le jugement de M. de 
Chaudordy. D’abord, les poussées de natalité suivent plus 
souvent qu’elles ne les précèdent les mouvements d’émigra 
tion. Ensuite, l’exemple de l’Indo-Chine et de la Tunisie 
montre que nous sommes capables d’un elfort colonial ; les 
capitaux ne manquent pas aux bonnes et trop souvent 
même aux mauvaises affaires d’outre-mer; quant aux colons, 
j’ai entendu le colonel Lyauley, collaborateur du général 
Galliéni, déclarer qu’il s’en était présenté pour Madagascar 
plus qu’on n’en souhaitait. Que de fois, dans les conversa 
tions au village, ai-je entendu, meme dans le Midi, où la 
population passe cependant pour peu migratrice, de jeunes 
hommes exprimer le désir d’employer leur activité en des 
entreprises lointaines? Que manque-t-il donc à notre pays 
pour devenir colonisateur? Une marine marchande. 
C’est le drajieau qui entraîne le régiment ; c’est le pavillon 
([ui entraînera les colons. Une marine marchande puissante, 
par la publicité, le mouvement, l’activité, l’attirance vers les 
contrées d’outre-mer qu’elle provoquera, fera plus pour dé 
terminer la poussée coloniale que mille savantes conférences 
avec ou sans projections à la lumière oxydrique. 
De meme, la France ne peut prétendre à jouer un grand 
rôle dans la politique internationale si elle ne possède pas une 
Hotte commerciale puissante. La République a créé, à force 
de sacrifices, une marine de guerre de premier ordre ; ce 
3 
PllOBL. MAK. MAUCII.
        <pb n="54" />
        34 TE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
sera l’iionneur éternel des républicains Gornjeard, Aube, 
Lockroy, Camille Pelletan, Glémenceau, René Goblet, 
Rrisson, de La Porte, d’avoir comme ministres, députés, 
publicistes, sans souci des railleries réactionnaires (jui pré 
tendaient les accabler, appelé l’attention du pays sur le pro 
blème naval. 
• « Il faut regarder la mer, écrivait dans son beau livre La 
Défense navale M. Édouard Lockroy. C’est de là que vient 
le danqer actuel. Il est qrand. On a délaissé la marine, ou 
plutôt on l’a abandonnée à elle-même. L’esprit de routine, 
si vivace chez elle, l’a affaiblie. Ce n’est pas (jue nos marins 
aient dégénéré. Ils sont restés les mêmes qu’autre fois. Ils ont 
gardé leurs qualités premières, leur haute intelligence, leur 
admirable héroïsme. Mais l’organisation même des services ne 
s’est pas pliée aux besoins nouveaux. L’esprit moderne ne 
l’a pas pénétrée ; les traditions de la marine à voile s’impo 
sent encore à la marine à vapeur. Une apathie traditionnelle 
a paralysé la défense. Ni les bases d’opérations, ni les dé 
fenses métropolitaines, ni les flottilles, ni la flotte elle-même 
ne sont suffisamment [irêtes aux luttes terribles que verront 
un jour les océans. » 
Ce langage de M. Lockroy, il y a vingt ans que les répu 
blicains le tiennent. La Chambre s’est laissée convaincre de 
sa justesse et a patriotiquement consenti les sacrifices 
énormes d’argent qui lui furent demandés pour mettre la 
flotte en mesure d’accomplir tout son devoir envers la 
France, lorsque la destinée l’y appellera. 
Mais, ici encore, la même interrogation monte aux lèvres. 
A quoi bon une marine de guerre formidable, si son objectif 
n’est pas, en même temps que de défendre nos colonies, de 
protéger notre commerce? Et comment aurions nous un 
commerce à protéger, si son instrument de transport restait 
demain ce qu’il est aujourd’hui — étranger à la France ?
        <pb n="55" />
        LE RÔLE DE L.V MARINE MARCHANDE. 
35 
Pour défendre nos cotes contre les attaques ennemies, 
les batteries de terre, les mines, les sous-marins et les tor 
pilleurs suffisent. Il n’est besoin pour cela ni de cuirassés, 
ni de croiseurs cuirassés; et cependant nous voyons fiqurer 
au projet de budget de 1901, dans l’état II, toute une liste 
de puissantes unités dont le ministre de la marine est auto 
risé à continuer ou à entreprendre la construction pendant 
l’année 1901 et qui comprend : 
Les cuirassés d’escadre (construits dans les arsenaux) : 
Dépenses. 
Ilenri-IV 20,081,177 fr. 
léna 27,788,490 
SulTren 29,889,080 
A. 8 35,542,704 
Les croiseurs cuirassés : 
Jeanne-d’Arc 21,896,178 
Dupelit-Thouars 20,795,976 
Gueydon 20,448,033 
Condé 21,694,981 
Gloire 22,081,781 
Ca Marseillaise 22,081,767 
Jules-Ferry 29,248,600 
Géon-Gamhetla 29,248,600 
• 29,248,600 
^^'MOeix 16,808,847 
Jurien-de-la-Gravière .... 11,449,489 
1 uis encore, construits par l’industrie : 
Le cuirassé d’escadre A 10. . 35,4i4,io4 
Les croiseurs cuirassés : 
Montcalm 22,670,280 
Sully 28,803,894 
Amiral-Aube 24,330,019 
Desaix 19,068,975 
Kléber 19,268,088
        <pb n="56" />
        36 
LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
A quoi rimerait celte dépense de 5oo millions, rien que 
pour notre Holte de liqne, si nous ne nous préoccupions 
pas de créer, de développer derrière elle, eu quekpie sorte 
à son ombre et sous son abri, une marine marchande? 
La marine de querre, privée de l’appui nécessaire de la 
marine commerciale, est, en eiret, un corjis sans âme. 
« Une grande nation comme la notre, déclare le 8 août 1897 
la Bourse du travail de Nantes Q'), doit avoir ses cadres tout 
formés de marins, de charpentiers, de métallurgistes, de 
forgerons, de menuisiers, de cordiers, de voiliers, de pou- 
lieurs, de gréeurs, d’ouvriers du port. 11 y a là une force 
vive qu’elle n’a pas le droit de gaspiller. 
« Les rudes travaux de la marine, (pu conviennent mieux 
à la race bretonne que la fabrication de la bimbeloterie, des 
articles de mode ou de la parfumerie, forment des hommes 
habiles dans leur profession, laborieux, résistants à la fati 
gue, dont on a eu souvent besoin dans les temps de crises 
nationah's et doid on aura besoin encore— » 
Lien de plus vrai ni de plus juste. Qu’un conllil éclate : 
sans mécaniciens exercés, sans ouvriers spécialistes, sans ins 
tallations suflisantes dans nos grands centres maritimes pour 
les réparations, notre Hotte, réduite aux seules ressources 
des arsenaux, se verra paralysée par les avaries, impuissante 
à ])roiiler des occasions favorables, réduite à perdre un 
temps précieux. Le temps, l’occasion favorable, cela s’appelle 
en pareil cas la victoire. Ecoutons encore M, LockroyQ) : 
(( La victoire appartiendra à la nation qui aura le mieux 
veillé à tous les détails de son outillage, qui aura en plus 
grand nombre amassé, dans des ports bien abrités et bien 
défendus, les remorqueurs, les chalands, les charbonniers, 
les citernes, nécessaires au prompt ravitaillement de ses 
(1) Commission exlra-parlementaire de la marine. Sous-commission d'enquéle, p. SaO. 
(2) La Défense navale, p. 05.
        <pb n="57" />
        LE RÔLE DE LA MARINE MARCHANDE. 37 
escadres et de ses bâtiments isolés, qui aura le mieux 
orqanisé ses navires de réserve, qui aura le mieux su les 
entretenir et les tenir prêts à la lutte, qui aura le mieux 
soigné leurs machines, leurs appareils évaporatoires, leurs 
organes militaires, de laçon que dans le temps prévu, ils 
puissent sortir et prendre la mer; à celle qui aura le mieux 
préparé la mobilisation de ses éipiipages, de telle sorte 
(jue cette opération se lasse rapidement, sans conlusion, 
sans bruit... » 
Les leçons d’une expérience récente viendraient d’ailleurs, 
s’il pouvait subsister quelque doute sur les services qu’une 
nation a le droit d’attendre de sa Hotte commerciale, en dé 
montrer toute l’importance. 
Les Américains ont employé, durant les opérations de 
leur (juerre avec l’Espagne, en outre des croiseurs auxi 
liaires (paquebots transiórmés et armés) : 
18 vapeurs pour ravitailler la Hotte en combustible ; 
G vapeurs transporteurs de vivres et navires-glacières ; ' 
•2 vapeurs transformés en usines à distillation, munis de 
vastes réservoirs et pouvant chacun, en moyenne, produire 
quotidiennement 2,720 hectolitres d’eau douce pour l’ali 
mentation des équipages et des chaudières; 
G vapeurs à passagers servant de navires-hôpitaux ; 
1 grand vapeur, /e Viilcarij servant de navire-atelier et 
aménagé pour faire les grosses réparations des avaries aux 
cuirassés (il pouvait fournir des coulées de fonte d’une 
tonne, était muni de machines-outils puissantes, et d’un 
personnel de cent ouvriers ajusteurs, fondeurs et chaudron 
niers; en six semaines, ce navire opéra plus de six cents 
réparations) ; 
2 navires télégraphistes chargés de couper ou d’utiliser 
les câbles sous-marins. 
Au total — c’est M. Woodward, ingénieur de la marine
        <pb n="58" />
        38 LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
(les États-Unis, qui le constate — les Américains ont em 
prunté à leur marine commerciale environ 200,000 tonnes 
(le gros vapeurs qu’ils ont aménagés suivant les besoins de 
leur flotte. 
Notez qu’au début de la guerre, la marine américaine 
était absolument démunie d’auxiliaires. C’est pressés par la 
nécessité, c’est quand ils furent contraints de reconnaître 
que leur flotte militaire ne pouvait leur rendre les services 
qu’ils en attendaient si elle n’avait derrière elle une base 
sérieuse de transports, de charbonniers, de citernes, de 
bâtiments de ravitaillement et de réparation, de pontons- 
hôpitaux, etc., que les États-Unis se décidèrent à établir 
celle-ci. Le « Bureau de la flotte auxiliaire », créé au der 
nier moment et alimenté par des crédits spéciaux votés par 
le Congrès, examina de nombreux bâtiments, depuis les 
steamers des lignes régulières américaines jusqu’aux remor- 
([ucurs et aux yachts. Son choix s’arrêta sur ([uel({ucs pa- 
(piebots, de grands remorqueurs et les yachts à vapeur. Ces 
derniers, au nombre de 27, provenaient d’un peu [)artout, 
même des grands lacs. Une fois achetés, à des prix fixés par 
le Bureau, les yachts, leurs noms changés, étaient conduits 
vers l’arsenal le plus proche pour y être transformés aussi 
rapidement que possible. Beaucoup d’entre eux, venant de 
New-York, furent armés à l’arsenal de Brooklyn ; aussitôt 
prêt, chaque bâtiment fut dirigé sur sa station ; la plupart 
gagnaient directement Key-West et de là Cuba. 
Cette flotte improvisée rendit aux Américains d’immenses 
services ; elle permit à l’amiral Sampson de tenir, sans trop 
de fatigue et toujours paré pour le combat, le long blocus de 
Santiago, qui se termina, le 3 juillet 1898, par la destruction 
complète ou la capture de la flotte de l’amiral Cervera et 
mit en quelque sorte fin à la guerre maritime entre les 
États-Unis et l’Espagne. S’il n’avait pas eu de charbonniers
        <pb n="59" />
        LE ROLE DE LA MARINE MARCHANDE. 
39 
pour le ravitailler en pleine mer, de navires-glacières pour 
transporter des vivres frais et entretenir les forces des équi 
pages astreints à une dépense physiipie considérable, de 
navires-ateliers pour réparer ses avaries, qui sait si l’amiral 
Sampson eût pu garder ainsi, nuit et jour, son escadre sous 
pression, prête à fondre, tel un gigantesque oiseau de proie, 
sur les malheureux vaisseaux espagnols ? 
Les spécialistes sont unanimes à constater que l’expé 
rience des dernières guerres montre l’utilité d’avoir des 
navires pouvant porter beaucoup de charbon et de rechan 
ges, et possédant les moyens de décharger rapidement à 
la mer, sur des bâtiments de guerre, leur matériel ou leur 
charbon. 
Où trouver ces navires, sinon dans la marine marchande? 
C’est à elle que demain notre marine de guerre s’adresse 
rait, comme le fit chez elle la flotte américaine, pour lui 
demander des transports, des navires-citernes, des charbon 
niers, des remorqueurs, et — afin de les conduire et les ser 
vir — des capitaines, des mécaniciens, des chaulfeurs. Mais 
tandis que les États-Unis n’eurent que l’embarras du choix, 
l’appel de la France ne ferait surgir, en dehors des paijue- 
bots des lignes subventionnées et de quelques douzaines de 
steamers, ipi’une Hotte dérisoire, composée de vieux ba 
teaux ou, ce ([ui est pis, de navires à voiles ! , 
Ai-je tort de parler d’angoisses patriotiques ? Les consé 
quences d’une pareille situation, il n’est pas besoin d’être 
grand clerc pour les prévoir : c’est l’immobilisation à Brest 
et à Toulon de notre Hotte de guerre, l’impossibilité des 
longues croisières, le renoncement aux raids lointains, la 
perte, par la paralysie des mouvements, de la plupart des 
chances de victoire ! Nous verrions réapparaître une vieille 
connaissance — le fameux plan élaboré par le conseil des 
amiraux au moment de Fachoda, ce plan qui ordonnait à la
        <pb n="60" />
        40 LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
flotte de demeurer, comme la chèvre qui tourne autour du 
piquet, à Brest ou à Toulon, sous la protection des batteries 
de terre. 
L’a-t-oii assez raillé? Était-il bon? Était-il mauvais? Aux 
tacticiens de le dire. En tout cas, nous n’aurions même pas 
dans l’avenir la ressource de penser que si notre flotte se 
résolvait à l’immobilité, elle aqirait ainsi par tactique. Une 
pareille attitude, peu conforme à ses aptitudes, à sa force, à 
la bravoure de ses équipages, lui serait, hélas ! imposée par 
la force des choses et par l’impuissance de faire mieux, ré 
sultant, l’une et l’autre, de la détresse profonde de notre 
marine marchande inapte à lui prêter le moindre secours. 
« La puissance maritime — a dit en une page qui mérite 
d’être louée pour sa précision M. le lieutenant Tournier — 
est une entité un peu complexe dont les éléments principaux 
sont, dans l’ordre chronologique établi par l’histoire : la 
marine marchande, les colonies et la marine de guerre. A 
un peuple soucieux de ses destinées, qui veut édifier sa 
puissance maritime sur des bases solides, la co-existence de 
ces trois éléments s’impose à un tel degré que la nullité ou 
la disparition de l’un d’eux entraîne nécessairement l’ina 
nité ou le déclin des deux autres. 
« Sans marine marchande transportant les articles indus 
triels de la métropole aux colonies, celles-ci ne sont et ne 
peuvent être que des dépôts de fonctionnairés. Au vrai colou 
qui travaille et qui produit, il faut un lien le rattachant aux 
manufactures et aux consommateurs de la mère patrie. Ce 
lien indispensable, c'est le navigateur. D’autre part, sans 
commerce à protéger, sans colonies à secourir, la marine 
de guerre manque de force dans l’espace et dans le temps, 
car elle n’a ni raison d’être, ni bases stratégiques, ni point 
d’appui, ni réserves de personnel. Elle peut mamjuer d’ate 
liers de construction et de réparation, et se trouver, en
        <pb n="61" />
        LE ROLE DE LA MARINE MARCHANDE. 
4l 
temps de guerre, dans l’impossibilité de se relever d’un 
échec, laute de toutes les industries qui dépendent de la 
grande industrie maritime. 
« On voit donc (pi’une Hotte marchande nombreuse et 
prospère, avec toutes les conséquences industrielles qu’elle 
entraîne, est aussi nécessaire à la grandeur de la France 
qu’un riche domaine colonial et une puissante marine mili 
taire. II y a solidarité absolue entre ces trois éléments de 
force : pousser au développement de ceux-ci en négligeant 
■ceux-là serait travailler dans le vide ; l’œuvre entière reste 
rait frappée de stérilité »
        <pb n="62" />
        NOTRE FLOTTE COMMERCIALE 
I. L’élan maritime à l’étranger. 
C’est, liélas ! répéter un fastidieux lieu commun cjue pro 
clamer après M. Charles Roux, après tant d’hommes émi 
nents, après le Gouvernement et la Chambre, la décadence 
de notre marine marchande. Il n’est pas permis de con 
server le moindre doute à cet égard devant les constatations 
de faits et de chilfres qui montrent le pavillon étranger 
maître du fret, du transport, du commerce nationaux. 
Il semble que la nation française, d’esprit pourtant si 
alerte et si vif, se soit, à l’instar de certains personnages de 
légende, endormie pendant vingt ans et qu’elle se réveille 
aujourd’hui au milieu d’un monde maritime nouveau dont 
la puissance l’accable. L’Angleterre, l’Allemagne, les États- 
Unis, lancés à toute vapeur dans la voie de l’armement, 
augmentent dans des proportions inouïes leur productivité 
en constructions navales, révent d’immenses et rapides l)a- 
teaux et les réalisent; le vieux matériel, à petit tonnage, 
leur est une entrave insupportable dont ils ne manquent pas 
de se débarrasser, dès que s’oilre une occasion propice. 
Or, notre tonnage à vapeur est non seulement inférieur à 
celui des nations concurrentes, et diminue tandis (|ue le leur 
s’accroît, mais encore les éléments dont il est formé sont
        <pb n="63" />
        NOTRE FLOTTE COMMERCIALE. 
43 
pour la plupart défectueux. M. Eslier le constate dans son 
rapport à la commission extraparlementaire de la marine : 
« Notre outillage maritime se compose surtout, indique- 
t-il, des vieux navires dont nos rivaux sur mer veulent se 
défaire. 
«De 1893 à 1898, il a été immatriculé sous notre pavillon 
203,(}3&lt;) tonneaux de jauge en vapeurs de plus de 100 ton 
neaux bruts. 
« Sur ce chiffre, 157,643 étaient de vieux navires achetés 
d’occasion, et 96,296 tonneaux, soit 87 p. 100 seulement du 
total, étaient des vapeurs de nouvelle construction. 
«Au contraire, sur 816,000 tonneaux d’additions dans la 
même période, laßoite allemande à vapeur compte 716,000 
tonneaux de constructions neuves : 88 p. 100 du total. 
« Quant à laanglaise, elle s’est accrue en navires 
NEUFS d’une jauge de 3,618,000 tonneaux — 90 p. 100 du ' 
total, et seulement de 153,000 tonneaux de navires âgés. » 
Mon distingué confrère, M. Ed. Déchaud, secrétaire de 
la rédaction de VEcho d'Oran, souligne, dans son intéres 
sante déposition à la même commission, l’erreur capitale: 
où tombent nos armateurs. 
« Ce qu’il y a de cruel à dire, constate-t-il, c’est ipie nous 
avons en h rance 85 p. 100 de navires qui sont âgés de vingt 
ans, dont 21 p. 100 pour les vapeurs. 
«Nos armateurs économisent sur le prix d’achat des na 
vires sans s’apercevoir ipie l’intérêt capitalisé du surcroît 
de dépense que leur impose un vieil outil représente un 
sacrifice bien supérieur à celui qu’ils auraient consenti pour 
avoir un navire moderne. » 
L’augmentation du taux de l’assurance, la cherté de 
l’entretien, le temps perdu en réparations, la consommation 
de charbon, supérieure dans les vieux bateaux à celle que 
nécessitent les neufs, ont tôt fait d’absorber l’illusoire éco-
        <pb n="64" />
        LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
44 
nomie que rarmaleiir a cru réaliser. Au bout de peu d’an 
nées, il n’a plus entre les mains qu’un outil embarrassant, 
sans aucune valeur pratique, incapable de soutenir la con 
currence du pavillon étranqer et dont la destinée est de se 
muer à bref délai en un tas inutile de ferraille ronqée par 
la rouille. 
Ce qoûl pour le brocantaqe et la vieillerie va, il est vrai, 
s’atténuant. Il n’eu est pas moins certain que nous conser 
vons pieusemeid des « sabots » (pii atteiqnent et dépassent 
même l’àqe canonique. Les marines rivales, pendant ce 
temps, rajeunissent leur Hotte, estimant, avec raison, que 
les services utiles d’un bateau sont bien jirès d’élre épuisés 
après quinze ans de naviqation. .lusqu’à dix ans, un steamer 
est dans sa belle période de product ion et de rapport ; après, 
commence l’ère des réparations coûteuses, des chanqements 
de machines, de chaudières, etc. 
L’effectif de notre marine (yachts de plaisance et bateaux 
de moins de 3o tonneaux déduits) conquenait au jan 
vier 1900 : 
Pour la naviqation à voiles ; 
1,235 navires, jaugeant ig5,^iü tonneaux, de 1 à lu ans = 38.5 j). 100 
de relfectif et 52.0 p. loo du tonnage total. 
793 navires, jaugeant 07,040 tonneaux, de 10 à 20 ans = 24.8 p. loo 
de l’efl'ectif et 18.2 p. 100 du tonnage total. 
05o navires, jaugeant 07,981 tonneaux, de 20 à 30 ans = 20.3 p. 100 
de relfectif et 18.3 p. 100 du tonnage total. 
351 navires, jaugeant 3o,323 tonneaux, de 30 à 40 ans = ii p. loo 
de l'effectif et 8.1 p. 100 du tonnage total. 
174 navires, jaugeant 10,422 tonneaux, de 4o ans et au delà = 5.4 p. 
100 de l’elfectif et 2.8 p. loo du tonnage total. 
Pour la naviqation à vapeur : 
431 navires, jaugeant i4i,4d4 tonneaux, de i à 10 ans = 38.3 p. 100 
de l'effectif et 28.1 p. 100 du tonnage total. 
429 navires, jaugeant 240,758 tonneaux, de 10 à 20 ans = 38.1 p. 100 
de l'effectif et 48.9 p. 100 du tonnage total.
        <pb n="65" />
        I 
NOTRE FLOTTE COMMERCIALE. 45 
lyf) navires, iauyeant 81.^55 tonneaux, de 20 à 30 ans = 15.9 p. loo 
de l’efieclif et 16.2 p. loo du tonnage total. 
70 navires, jaugeant 82,787 tonneaux, de 80 a 4o ans = 0.0 p. 100 de 
l’cHcctif et 0.5 p. 100 du tonnage total. 
12 navires, jaugeant i,0i i tonneaux, de l\o ans et au delà = i.i p. 100 
de reiîectif et 0.8 p. 100 du tonnage total. 
Ces cliilTt es sont siíjiiiíicalifs ; la marine à voiles qni compte 
le pins grand nomine (runités «jeunes » a trotivé sa fontaine 
(le Jotivcncc dans les primes de la loi de i8g3. Quant à la 
navigation à vapeur, elle est restée dans la même situation 
que signalaietit il y a trois années, en la déplorant, MM. Es- 
tier et Décliaud. Le nombre des unités «utiles» — d’un à 
dix ans — n’a pas sensiblement augmenté depuis 1897. Nous 
possédons 62 p. 100 de steamers démodés. Comment ne 
serions-nous pas distancés par les nations rivales. Leur Hotte 
commerciale ne peut que prendre sur la nôtre une avance 
de plus en plus grande. 
Les statistiques du bureau Veritas font en effet appa 
raître, par périodes décennales et pour la présente année, 
la situation suivante en ce qui concerne les pavillons étran- 
(jers et le nôtre, relativement au nombre et au tonnaye des 
navires à vapeur d’une jauge nette supérieure à 100 ton 
neaux : 
l’AVIl.LONS. 
1873. 
1883. 
1893. 
1900-1901. 
Tr* 
Toiinaiço 
1%' 
Tonnage 
Tonnage 
1,re' 
Tonnage 
Tonnage 
Anglais . . . 
Allemand . . 
Américain. . 
Français. . . 
Norvégien. . 
Russe .... 
Hollandais. . 
Danois . . . 
Suédois . . . 
3,061 
4o3 
3(J2 
88 
11.4 
93 
71 
i43 
2,0z4,43i 
2o4,8&lt;)4 
483,o4o 
316,765 
4i,602 
67,022 
72,7.53 
34,4&lt;»8 
53,327 
4,64g 
420 
422 
458 
209 
194 
127 
145 
252 
5,919,819 
476,839 
601,186 
667,474 
105,437 
149,637 
1.55,820 
106,574 
io3,4i5 
5,694 
779 
4'i3 
5oo 
490 
297 
226 
459 
9,383,36: 
I,144,&gt;99 
642,788 
856,375 
367,052 
2.35,525 
302,0:3 
182,99: 
2:2,804 
5,649 
i,o3: 
674 
545 
719 
484 
2.57 
335 
544 
: 1,8.59,58: 
2,169,029 
I, &gt;83,85: 
1,060,2.38 
769,242 
489,927 
455,776 
4:3,i34 
3j5,io2 
7,395,784 
1,352,940 
808,392 
553,289 
479,3o4 
301,911 
3o6,363 
253,097 
277,047
        <pb n="66" />
        46 
LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
Ainsi, quand le toniiaqe brui à vapeur d’une qrande na- 
lioii comme l’Allemaque, et de petites nations, comme la 
Norvèqe et le Danemark, se trouve de 187^ à 1900 décuplé, 
le nôtre, dans la môme période de temps, a triplé à peine. 
En 1890, l’elTectif olTiciel de la marine marchande fran 
çaise était de 10,111 navires jauqeant 944,016 tonneaux nets; 
au i®'" janvier 1900, ce môme effectif était de 16,489 navires 
jauqeant net 967,766 tonneaux. Eu dix ans, il ne s’est auq- 
menté que de i3,ooo tonneaux, malqré l’expansion indus 
trielle si qrande qui s’est produite durant cette période, l’ou 
verture des marchés lointains et le développement qénéral 
de la production et de la consommation qui l’ont signalée. 
Nos proqrès ne supportent pas un parallèle, tant ils sont 
pénibles et lents, avec l’élan véritable qui se manifeste à 
l’étranqer. Sont-ce même des proqrès ! 
L’Allemaqne notamment — reconnaissons-le à sa louam;e 
— a su nous donner en ces dernières années un admirable 
exenq)le de volonté et de ténacité. On sait en quel état pré 
caire se trouvait sa flotte commerciale avant et même après 
1870; qu’on l’examine maintenant! Jamais transformation 
ne fut plus soudaine, plus rapide, plus profonde. Dans les 
maqistrales études qu’il vient de publier sur cette marine 
M. Édouard Lockroy nous montre la qrandeur de l’effort 
accompli : 
« La marine allemande, écrit-il, se répand sur le momie ; 
elle montre son pavillon dans toutes les mers. Un fait, assez 
inconnu, je crois, peut donner une idée de sa puissance 
d’expansion : Goo à 700 caboteurs allemands font aujour 
d’hui le service entre les Indes, le Japon et la Chine ('). 
(i) Los mers de Chine sont couvertes de navires allemands dont la majeure partie 
appartient anx deux grandes compagnies Uambnnj-Amerika et Norddeutscher Lloyd. 
Aussi la concurrence allemande tait-elle des progrès considérables en Extrême-Orient 
sur l’industrie et le commerce anglais. Le Gouvernement anglais vient de publier un 
Blue Book relatif au Siam et aux Straits settlements. Ce recueil constate que l’impor-
        <pb n="67" />
        NOTRE FLOTTE COMMERCIALE. 
47 . 
C'est toute une ilolte asiatique que l’Europe ne voit jamais. 
Peu à peu, elle s’emjiare du commerce de l’ExIrt^me-Orieut 
« 70 p. 100 du commerce total de l’Allemaque se fait ])ar 
mer. La valeur de sa Hotte marchande est évaluée à 626 mil 
lions. Dans ces quatre dernières années, elle a auqmenté 
de 66 p. 100. Pendant cette même période, le commerce 
avec la France a doublé; depuis 1894, il a doublé avec 
l’Afriipie, l’Australie et l’Amérique du Nord. Les 9rands 
paquebots de llambourq et de Brême viennent aujourd’hui 
enlever à nos transatlantiques du fret et des passaqers dans 
nos ports mêmes : à Gherbourq. 
« Si la France voit sa marine dépérir, c’est un peu parce 
iju’elle la délaisse et si l’Allemaque obtient des succès iuat- 
tciidus, c’est qu’avec une invincible obstination, une pas 
sion extraordinaire, elle travaille à l’extension de son com 
merce, à la conquête des marchés extérieurs. Elle a compris 
(pie c’était au dehors (pie les peuples civilisés devaient main 
tenant aller chercher de nouvelles sources de richesses. 
Cette idée, l’empereur l!a exprimée eu disant : (c Notre ave- 
« nir est sur mer. » Aussi, tout le monde s’est mis à l’œuvre. 
« Ces elforts ont abouti. L’Allemaqne s’est montrée plus 
redoutable encore pendant la paix que pendant la (pierre. 
Ea prophétie de H. Heine s’est réalisée : ce Prenez qarde ! 
« disait-il aux nations de l’Europe, vous aurez plus à crain- 
tanle place de Bangkok est perdue pour le commerce anglais, (pii s’y trouve supplanté 
Jiar le commerce allemand. Ce résultat a été obtenu par la main-mise des compagnies 
de navigation allemandes sur les lignes de pacpiebot desservant le Siam. La Uoll-Line 
s'est rendue acipiéreur de la ñolte de la Scottish Oriental Company composée de 
quatorze paipiebots naviguant sous pavillon britanniipie et d'un tonnage de 20,g^o ton 
neaux. Elle continue pour son compte le service (pie taisait cette Compagnie écossaise 
entre Bangkok, Singapore, Hong-Kong et Swalow. Le North German Lloyd a mis sur 
cette ligne un plus grand nombre de navires pour augmenter le nombre des départs. 
Dans les îles de la Sonde, les .Allemands se substituent aux Anglais grâce aux moyens 
de transport. Certains documents de ce Bine Book laissent entrevoir (pie T .Angleterre 
clierclic à s’entendre avec T .Allemagne pour détourner vers Bangkok tout le trafic com 
mercial de la Chine, de manière à entraver le développement cconomicpie de l’Indo- 
Chine (jui est à la veille de devenir la principale productrice de riz de l’Extréme-Ürienl. 
On évalue à 500,000 tonneaux la puissance de la flotte commerciale allemande en 
Extrême-Orient.
        <pb n="68" />
        LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
48 
« (Irc (le rAllenuiijiie libérée (jne des Cosaques et des 
« Croates. » 
Et, de fait, dans l’âpre lutte qui met aux prises les convoi 
tises européennes sur les marchés du monde, l’Allemaque 
essaie de se tailler la part du lion. L’activité qu’elle déploie 
pour pénétrer partout où il y a chance de trouver un débou 
ché, d’entreprendre un néqoce, tient du prodiqe. 
La Chambre de commerce de Ihiris a siqnalé qu’en ce 
moment même, au fur et à mesure (pic se poursuivent les 
travaux du Transsibérien, des qroupes d’Allemands suivent 
les travailleurs, s’installent sur les emplacements des nou 
velles stations, vendent immédiatement ce qui est vendable 
et s’emparent des meilleures places pour l’avenir. 
Cette méthode, qui sait prévoir et préparer l’avenir, l’Al- 
lemaqne l’emploie dans l’orqanisation de sa marine mar 
chande. Elle a en tout sens sillonné les mers de liqnes à 
vapeur qui vont se développant avec une extraordinaire ra 
pidité. 
Toutes les grandes compagnies allemandes, la Deutsche 
Osl-Africa, (pii a 12 vapeurs, la compagnie Woermann, qui 
en a 20, la Deutsche Australische (jui en a i5, augmentent 
leur flotte. La Deutsche Levant Linie prend un essor inouï 
et couvre la Méditerranée d’un réseau d’escales; ses vapeurs 
ne suffisent cependant pas au trafic qui se présente. 
La Hamburg Amerika a créé en 1899 trois nouvelles lignes, 
dont une fort importante dans la Méditerranée. 
Brême compte 226 vapeurs. Le Norddeutscher Lloyd y 
figure pour 62 vapeurs avec 400,000 tonnes; en 186G, il 
en possédait 3o avec 93,000 tonnes. La conqiagnie Hansa, 
qui fait les voyages des mers des Indes, a 38 vapeurs. 
La compagnie Neptune en a 42 et la compagnie Argo, qui 
a des services de cabotage sur l’Angleterre et le continent.
        <pb n="69" />
        NOTRE FLOTTE COMMERCIALE. 
49 
PItCBL. MAU. MARCH. 
Les ports secondaires accroissent continuellement le nom 
bre de leurs vapeurs aussi bien que les grands centres ma 
ritimes, que Hambourg, par exemple, qui voit augmenter 
de jour en jour le chilfre considérable des navires dont il 
est le port d’attache. 
L’Allemagne a visé à posséder une marine commerciale 
non seulement nombreuse, mais parfaite. Ses navires à pas 
sagers sont admirablement aménagés au point de vue du 
confort et de la vitesse, l.o, Deutschland, pacpiebot de la 
compagnie 1 lamburg-Amerika, est aujourd’hui le plus rapide 
des navires de commerce, lia, en effet, accompli en cinq jours 
sept heures trente-huit minutes, au commencement de sep 
tembre 1900, le trajet de 2,982 milles marins (le mille ma 
rin = 1,852 mètres) entre New-York et Plymouth— ce (jui 
correspond à une vitesse moyenne de 2,3,36 nœuds ou 43 ki 
lomètres à l’heure. Cette vitesse n’est dépassée que par 
celle des torpilleurs. 
L’Allemand s’est pénétré des lois de la concurrence mo 
derne ; il a compris, peut-être mieux encore (pie l’Anglais, 
la valeur du temps. M. Maurice Schwob, qui le connaît bien 
pour l’avoir observé avec une rare perspicacité, a défini sa 
méthode en ces termes fort justes : 
« L’Allemand commence par étudier le milieu où il compte 
opérer ; pour se soumettre aux lois de ce milieu, il faut les 
connaître, ensuite tout sera facile, car savoir, dest pouvoir, 
il dit Bacon. » 
L’Allemand s’est donc rendu compte des nécessités de 
notre existence moderne, où partout, toujours et quoi qu’il 
en puisse coûter, il faut aller vite; pour complaire à l’oncle 
Sam, perpétuellement alfairé, il a créé une Hotte de paque 
bots admirable, (jui a porté le ])lus rude coup au monopole 
britannique des transports transatlantiques. 
Bien n’est plus instructif à ce sujet que la statistique des
        <pb n="70" />
        5o LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
voyageurs entre l’ancien et le nouveau continent dressée 
pour 1900 par les autorités new-yorkaises. 
Dans l’ensemble, le nombre total des voyages entre l’Eu 
rope et les États-Unis eilectués l’année dernière a été de 
838, contre 82G en 1899 : le nombre des voyageurs trans 
portés fut de 541,343 contre 4ii,i77* L’augmentation 
pour 1900, évidemment due, pour la plus grosse part, à 
l’attrait de notre Exposition universelle, ressort donc à 
3op. 100 pour le nombre des passagers, et à i p, 100 seu 
lement pour le nombre des traversées. 
La part prise par les principales compagnies dans ce 
trafic est indiquée par le tableau suivant : 
Moyenne 
Compagnies. (cabine 
et entrepont). 
1. White Star (anrjl.) 88Ö 
2. Norddeutscher Lloyd (Atlantique) [ail.]. . . 8G,3 
.3. Cunard (aiujl.) 838 
/]. Norddeutscher Lloyd (Méditerranée) [ail.]. . 768 
5. American Line (ançjl.) 7^6 
G. Ilainhurg-Ainerika (Atlanti(juc) [ail.]. . . . 782 
7. Red Star (angl.) 782 
8. Compagnie générale transatlantique (fr.) . . 5o4 
g. Hamburg-Amerika (Méditerranée) [ail.]. . . G58 
Les lignes allemandes serrent de si près les lignes an 
glaises que c’est, en somme, au profit des compagnies ger 
maniques que s’organisa le grand exode des voyageurs 
américains vers la terre française. Notre Transatlantique, 
ne disposant que d’un matériel insuffisant, malgré le lance 
ment de la Lorraine, dut se résoudre à occuper le huitième 
rang, tandis qu’Allemands et Anglais se disputaient les pre 
miers. 
La vogue du paquebot allemand crée, par une juste con 
séquence, la richesse de la compagnie qui l’arme. Quoi qu’on
        <pb n="71" />
        NOTRE FLOTTE COMMERCIALE. 
OI 
(i) Voir la lUviiâ maritime, décembre 1900. 
en ait dit en France, où Ton est trop souvent mal informé 
de ce qui se passe à l’étranqer, la situation financière des 
compaqnies allemandes est brillante. 
Dans l’exercice 1899-1900, la Compaq nie « Hamburq- 
Amerika-Linic » a réalisé i8,38o,o83 marks CG de profit 
pour un capital-actions de 40,000,000 de marks, et obliqa- 
lions de i3,5oo,ooo marks. Elle a distribué 8 p. 100 de divi 
dende à ses actionnaires qui décidèrent, dans leur dernière 
assemblée qénérale, de porter le capital à 80 millions de 
marks. Cette compaqnie fait actuellement construire 25 va 
peurs (formant un ensemble de 179,486 tonneaux de jauqe 
brute), dont 9 destinés aux passaqers. 
Le renouvellement de la flotte est le but constant de la 
Direction qui — la chose paraît inouïe lorsqu’on sonqe à ce 
&lt;pii se passe dans notre marine — a réduit à cinq ans l’âqe 
moyen de ses navires ('). 
La Compaqnie « Deutsch-Australische-Dampfschitfs-Ce- 
sellschaft » porte dans le même exercice son capital de 3 à 
9 millions de marks, met en réserve 5oo,ooo marks, fait 
construire cinq vapeurs et distribue 10 p. 100. 
La Compaqnie « Sud-Amerikanische-DampfschifTahrts- 
Cesellscliaft » émet en mars 1900 2,600 actions nouvelles, 
formant une valeur de 3,760,000 marks, achète deux vapeurs 
et met trois nouveaux paquebots en service. 
La Compaqnie « Hansa », de Brême, réalise 2,696,112 
marks 66 de bénéfices bruts, 1,771,088 marks GG de béné 
fices nets, place 200,000 marks au fonds de réserve, auq- 
mente de 10 à 16 millions de marks son capital, remplace 
cinq vapeurs âqés par ciiuj vapeurs nouveaux et verse ce 
pendant i4 p. 100 aux porteurs de ses titres. 
La Compaqnie « Kosmos », de Ilambourq, réalise un bé-
        <pb n="72" />
        52 
/' 
LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
néficc net de 3,141,502 marks Gg, soit 291,323 marks de 
plus ijue l’aimée précédente, et lait construire trois vapeurs 
nouveaux : son dividende est de ii p. 100, 
La « Norddeutsclier Lloyd » a porté son capital à il\o mil 
lions de francs : bref, sur dix-huit compagnies, une, pour 
l’exercice 1899-1900, a payé un dividende de i4 p. 100 ; 
deux, un dividende de ii p. 100; huit ont distribué 10 
p. 100; quatre, entre G et 7 p. 100; les autres, 3 p. 100. 
Comment, devant de pareils résultats, les entreprises 
maritimes ne seraient-elles pas en faveur outre-Kliin ? Les 
ca[)itaux aflluenl de l’intérieur du pays vers les chantiers, 
vers les compagnies, vers les armateurs. L’élan est donné ; 
rien ne l’arrêtera. L’expansion allemande trouvera de plus 
en plus dans la marine marchande l’instrument docile de 
ses desseins et de sa volonté. 
La constitution d’une flotte commerciale puissante et 
rapide n’a pas seulement rendu à l’Allemagne des services 
économiijues prodigieux('), elle l’a encore profondément 
servie au ¡»oint de vue politique. 
Quand éclatèrent les événements de Chine, le gouverne 
ment impérial put, en un court délai, sans désorganiser ses 
services postaux ni gêner la navigation commerciale, affré 
ter 22 vapeurs, tous allemands, jaugeant 120,5i3 tonnes 
brutes, pour transjiorter ses troupes à Takou. 
A la même époque, notre gouvernement faisait flèche de 
tout bois pour assurer le départ de l’expédition française, 
fouillait, dans son désir louable de n’employer que la marine 
(1) Lr gouvernement anglais a publié uii tableau comparatif du commerce extérieur 
de l’Allemagne en 1872 et Ce rapport, dù à l’attaciié commercial de rambassa.de 
anglaise à Berlin, établit qu’en 1872 le commerce extérieur allemand s’élevait à 
6,900,000,000 de francs dont les 4/9 aux exportations et les b/g aux importations. 
En i8gg, ce commerce a atteint 12 milliards en cbilTres ronds dont 7 milliards aux 
importations. 
Ce ra¡iport confirme que 70 p. 100 du commerce extérieur de VAllemagne se fait par 
la voie maritime.
        <pb n="73" />
        NOTRE FLOTTE COMMERCIALE. 53 
nationale, nos ports les uns après les autres, y affrétait 
tout ce qu’il trouvait, jusqu’à des navires de petit tonnaqe 
tenant mal la mer, et ne parvenait que très difficilement à 
se tirer d’embarras. 
Pendant l’expédition de Madaqascar, nous avions lait 
mieux ; nous nous étions tout simplement adressés à l’ar 
mement anqlais pour le transport de nos soldats. 
L’opinion en manifesta qnebpie surprise; elle n’arrivait 
pas à comprendre que la France se trouvât réduite pour 
combattre les 1 lovas à emprunter le secours de bateaux 
anqlais. 
Pour la rassurer, M. Ribot fit habilement réjiandre le 
bruit qu’en faisant appel au pavillon britanniipie, son secret 
dessein était tout simplement d’obliqer l’Auqleterre, dont il 
se méfiait, à démasipier ses batteries et à prendre dans le 
CO nil it une attitude nette. Le prétexte invoqué par M. Ribot 
ne convaimjuit personne, et la seule impression (jui demeura 
de l’incident fut celle d’un aveu en quelque sorte officiel de 
notre décadence maritime et de la pénurie lamentable où 
se trouvait notre Hotte marchande. La suite des événements 
ne fit d’ailleurs rien pour ramener la confiance, et quand 
on vit des milliers de malheureux jeunes hommes payer de 
leur vie le baiser fiévreux de l’île inhospitalière, succomber 
aux qermes mortels de ce sol funeste, sans médicaments et 
])resque sans soins, l’indiqnation alors éclata, et il n’y eut 
(¡u’une voix dans le pays pour maudire l’anarchie militaire 
et maritime révélée par de telles aventures ! 
Quant à nos rivaux, ils purent, à nos tâtonnements, à 
nos fausses manœuvres, au qaspillaqc de temps et d’arqent 
&lt;pi’entraîna une expédition qu’on avait cependant eu six 
mois pour préparer, mesurer notre faiblesse et percer à jour 
l’absurdité de cette conception qui nous détermine à faire 
parade d’une formidable flotte de querre, à sembler dispu-
        <pb n="74" />
        LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
54 
tor à rAngleterre la maîtrise des mers, à rêver l’édification 
d’un vaste empire colonial et, en même temps, à laisser 
s’anéantir l’indispensable outil sans l’aide duquel notre 
eilbrt, nos millions, seront dépensés en pure perte. 
Les années ont passé là-dessus ; si notre flotte marchande 
reste aujourd’hui ce qu’elle était à cette époque-là, du moins 
avons-nous eu dans l’intervalle une satisfaction « patrio 
tique » : celle d’entendre M. Cavaiqnac couvrir, en un dis 
cours célèbre, au nom de la loi d’airain de la querre, les 
coupables que son devoir était de flétrir] La loi d’airain! loi 
commode qui permet d’absoudre les fautes, la ])aressc, le 
manque de juqement et de méthode de nos diriqeants ! Loi 
funeste qui endort dans le fatalisme las des peuples inqniis- 
sants et veules la nation intelliqente et vive qu’est la France ! 
Loi mensonqère que rouqiraient d’invoquer les pays concur 
rents, car ils savent que, sous son appellation pompeuse, se 
dissimulent l’hésitation, le hasard, l’impéritie et la sottise ! 
11. Le budget de la marine marchande. 
La France n’a cependant éparqné, pour conserver son 
ranq de qrande puissance maritime, ni les efforts, ni les 
sacrifices. Loin d’être pour la marine marchande une mère 
dénaturée, elle l’a entourée de sa sollicitude, encouraqée, 
aidée et soutenue par tous les moyens. 
Elle s’est tout d’abord préoccupée d’aménaqer, pour les 
mettre à la disposition de la flotte, une série de ports. En 
moins d’un siècle, elle a dépensé, pour cet unique objet, 
près de quinze cents millions. La Chambre des néqociants 
commissionnaires et du commerce extérieur de Paris four 
nissait à la commission extraparlementaire de la marine le 
détail ci-après de cette dépense.
        <pb n="75" />
        NOTRE FLOTTE COMMERCIALE. 
DO 
Frais d’établissement des ports. 
Sur la Manche et l’Océan : 
De i8i4 à 187Ü 439,488,337 fr. j 
De 187G à 1891 400,894,053 I 999,694,309 fr. 
Dépenses Votées en 1891. . . 99,276,919 1 
Sur la Méditerranée : 
De 1874 à 1876 i24,3i5,oo6 fr. J 
De 1876 à 1891 57,812,519 I 201,214,690 
Dépenses votées en 1891. . . 19,027,176 1 
'l'otal 1,200,908,999 fr. 
De 1891 à 1897, les principales dépenses ellectuées 
s’élèvent à 90,047,000 
Ce qui donne un total de 1,290,916,999 fr. 
Avec les travaux effectués depuis 1897 et ceux qui sont, 
eu cours (rexécution, le milliard et demi sera bientôt atteint. 
Chaque année, le hudqet des travaux publics contient en 
eilet une série de crédits — trop maiqres — qui s’appliquent 
au développement de notre naviqation, par l’amélioration 
des ports. 
On peut en évaluer le montant à une dizaine de millions, 
auxquels viennent s’ajouter les dépenses extraordinaires, 
qui, pour le budqet de 1901, sont de 14,780,000 fr. 
Au total, 25 millions au minimum sont annuellement dé 
pensés par le budqet au titre du ministère des travaux pu 
blics pour faciliter l’expansion de notre marine marchande. 
Il faut l’avouer : ces sacrifices consentis par l’État et par 
les Chambres de commerce n’ont eu jusqu’à présent qu’un 
Assez médiocre résultat. Nos ports, Dunkerque et Marseille 
exceptés, ne se sont pas développés dans des proportions 
comparables à celles de leurs concurrents étrangers. 
La Chambre de commerce d’Anvers a dressé dans une 
étude sur le « Trafic international des différents ports de 
l’Europe occidentale », des tableaux statistiques intéres-
        <pb n="76" />
        56 
LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
sants relatii's aux principaux ports de TEuropc occidentale : 
Anvers, Ainsierdani, Rotterdam, Bróme, llandiourij, Bor 
deaux, Dunkerque, Le Havre, Liverpool, J^ondres. 
Les relevés de la Cliamhre d’Anvers permettent d’établir 
le tableau comparatif suivant (le tonnaqe indiqué est celui 
des navires à l’entrée) pour la période qui va de 1870 à 
1900: 
Rotterdam. 
Tonneaux de jaugé. 
1870 1,026,000 
1880 1,681,000 
1890 2,918,000 
1899 6,323,000 
Aiiymentation totale depuis 1870. 
Hambourg. 
1870 1,389,000 Environ 
1880 2,766,000 1,377,000 ou 95 p. 100 
1890 5,202,000 2,436,000 — 95 — 
1899 7,765,000 2,563,000 — 4o — 
Augmentation totale depuis 1870. 6,876,000 ou 44^ — 
Anvers. 
1870 1,362,606 Environ 
1880 3,063,826 1,701,219 ou 125 p. 100 
1890 4,506,277 1,442,452 — 4y — 
1899 6,872,848 2,366,571 — 52 — 
Augmentation totale depuis 1870, 5,5io,242 ou 4oo — 
Amsterdam. 
1870 405,000 Environ 
1880 1,076,000 671,000 ou i4o p. 100 
1890 1,484,000 407,000 — 37 — 
1899 1,812,000 828,000 — 22 — 
Augmentation totale depuis 1870. 1,406,000 ou 33o — 
Augnienlation. 
Environ 
655,000 ou 64 p. 100 
1,287,000 — 72 — 
3,4o5,ooo — 118 — 
5,297,000 ou 526 —
        <pb n="77" />
        NOTUE FLOTTE COMMEUCIALE. 
57 
Brème. 
Tonneaux de jauge. -Augmentation. 
1870 0()O,ooo Environ 
1880 i,i()(),ooo Socjjooo Oll 74 p. 100 
1890 1,7^8,000 564,000 — 4? — 
1899 2,406,000 673,000 — 38 — 
Augmentation totale depuis 1870. 1,746,000 ou 264 — 
Dunkerque. 
1870 4i 1,000 Environ 
1880 760,000 354,000 Oll 85 p. 100 
1890 1,256,000 491,000 — 72 — 
1899 1,365,000 - 109,000 — 9 — 
Augmentation totale depuis 1870. 954,000 ou 282 — 
Londres. 
1870 4,089,000 Environ 
1880 5,970,000 881,000 ou 21 p. 100 
1890 7,708,000 1,788,000 — 29 — 
1899 9,437,000 1,729,000 — 23 — 
Augmentation totale depuis 1870. 4,348,000 ou i3o — 
Marseille. 
1878 ........ 1,954,000 Environ 
1880 2,769,000 815,000 ou 42 P- 100 
1890 3,458,000 689,000 — 25 — 
1899 4,('99,ooo 1,241,000— 35 — 
Augmentation totale depuis 1878. 2,745,000 ou 121 — 
Bordeaux. 
1870 514,000 Environ 
1880 1,012,000 +498,000 011+97 p. 100 
1890 1,091,000 + 79,000011+ 7 — 
1899 971,000 120,000 ou Il — 
Augmentation totale depuis 1870 . 4^7,000 ou 89 —
        <pb n="78" />
        Tf 
58 LE PROHLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
Le Havre. 
Tonneaux de jauge. Augmentation. 
1870 i,2oG,ooo Environ 
1880 1,909,000 708,000 ou 03 p. 100 
1890 •2,109,000 190,000 — 9 — 
1899 2,175,000 iO,ooo— 0,7 — 
Augmentation totale depuis 1870. 909,000 ou 80 — 
Liverpool. 
1870 3,/¡i0,ooo Environ 
1880 4,913,000 1,497,000 ou 44 P- 100 
1890 5,782,000 809,000 — 19 — 
1899 0,i52,ooo 370,000 —o,oO — 
Augmentation totale depuis 1870. 2,780,000 ou 80 — 
Le milliard cl demi dépensé par la France pour ses ports 
n’a donc pas assuré à ceux-ci un dévclo[)pement comparable 
à celui (pi’aKeitpiaicnt les grands ports élraiipcrs. Nous 
avons en eilet commis une faute capitale : au lieu de concen 
trer notre eilbrt pécuniaire sur quelques points bien choisis, 
nous l’avons disséminé partout, souvent sans utilité appré 
ciable. Les ports tjui devaient fatalement se développer — 
comme Dunkerque, en raison de son qrand réseau de 
canaux et de la proximité d’une puissante réqion indus 
trielle, ou comme Marseille, débouché naturel de Paris et 
de la vallée du Rhône sur la Méditerranée — ont progressé. 
Les millions enfouis dans beaucoup d’autres furent impuis 
sants à leur donner l’activité ([u’une ambiance économique 
plus favorable aurait pu, seule, provoquer. 
L’Allemagne n’est pas tombée dans cette erreur ; ména 
gère de ses ressources, elle a su les préserver de tout gas 
pillage. En douze ans — de 1888 à 1900 — elle a dépensé 
pins de six cents millions pour agrandir ses ports et en 
améliorer l’état ; mais pas un centime de cette somme énorme
        <pb n="79" />
        NOTRE FLOTTE COMMERCIALE. 
59 
lie fut mal employé, pas nue parcelle de cet elîorl n’est de 
meurée improductive : notre voisine s’est déterminée d’après 
les chances d’avenir de chaque centre, s’inspirant de l’in 
térêt qénéral et non des intérêts purement locaux. Les ports, 
1 lamhourq, Brême, Stettin, Dantziq, etc., choisis avec dis 
cernement, ont été transformés par de qrands travaux, 
ce[)endant que se diriqeait vers eux, au moyen des canaux 
et des voies de communication multiples, le grand afflux 
des marchandises intérieures. Sûrs de trouver dans leurs 
docks du fret de sortie, en même temps ([ue des marchés 
pour la cargaison importée, les navires s’y sont naturelle 
ment rendus en foule et y ont amené en quelques années un 
mouvement commercial intense. 
Une fois de plus, la méthode germanique nous a donné 
une leçon, dont nous continuons d’ailleurs à ne pas profiter. 
Comme l’a spirituellement dit M. Schvvoh : « C’est un Fran 
çais (pii a écrit le Discours sur la Méthode et ce sont les 
Allemands qui le mettent en action. » 
L’argent dépensé par nous le fut si mal (pie nous n’avons 
pas un port français comparable, au point de vue de l’ins 
tallation, des facilités de manutention et de l’outillage, à 
Brême ou à Anvers. Le transatlantique La Lorraine ne. 
trouve pas au Havre, son port d’attache, un bassin de 
radoub, et est obligé pour les moindres réparations de se 
rendre à Southampton. 
D’autres encouragements, plus directs encore que les cré 
dits des ports, sont attribués à la marine marchande sous 
forme de subventions et de primes. 
Le budget paie annuellement (') aux compagnies mari 
times subventionnées les sommes suivantes : 
(i) Voir le projet de loi portant fixation du budget général des dépenses et des re 
cettes de l’exercice igoi, chapitres 18 à 27 (Budget du ministère du commerce, de l’in 
dustrie et des postes et télégraphes).
        <pb n="80" />
        6o LE PROBLÈME DE L.V MARINE MARCHANDE. 
Subvention au service maritime entre la France et 
la Corse 355,ooo fr. 
Subvention au service maritime des lignes de la Mé 
diterranée . . i,35i,ooo 
Subvention au service maritime entre Calais et Dou 
vres 25o,oüü 
Subvention,au service maritime de New-York et des 
Antilles et primes de vitesse ii,258,ooo 
Subvention au service maritime de l’Indo-Chine et 
du Japon G,o83,(iH8 
Subvention au service maritime postal éntrela France, 
l’Algérie, la Tunisie, la Tripolitaine et le Maroc et 
. primes de vitesse i ,85o,ooo 
Subvention au service maritime de l’Australie et de 
la Nouvelle-Calédonie 3,107,936 
Subvention au service maritime de la côte orientale 
d’Afrique et de l’Océan Indien i ,924,640 
Subvention aux services maritimes de la cote occi 
dentale d’Afrique 5oo,85o 
26,681,780 fr. 
Les conipatjiiics subvcntioiinécs, telles que la Traiisatlaii- 
li(|iie, les Messaqeries maritimes, etc., reçoivent donc près 
de VINGT-SEPT millions de francs en subventions postales ; 
les compaqnies anqlaises, pour un service autrement com- 
[)let et rapide, sont moins qénèreusement rétribuées. 
Mieux encore : tandis que la plupart des autres pays lais 
sent les constructeurs et les artnateurs exercer leur industrie 
à leurs risques et périls, nous réservons à notre marine 
marchande une situation priviléqiée, car nous lui venons en 
aide an moyen de primes a la construction el de primes a 
LA navigation. 
Ici, l’appui de l’Etat est direct ; il ne se dissimule jias, 
comme pour beaucoup d’industries, dans rétablissement de 
droits protecteurs frappant la concurrence étranqère. Il 
prend la forme jirécise d’une subvention constante, payée 
par l’ensemble des citoyens français à la marine marchande
        <pb n="81" />
        NOTRE FLOTTE COMMERCIALE. 
Gl 
pour lui permettre de vivre, de se développer, d’aijir. Cha 
cun de nous supporte sa part de cet impôt ou, pour mieux 
dire, de ce triluit ; c’est un don volontaire lait par la nation 
à son pavillnu, dans l’espoir qu’il soutiendra avec honneur 
la lutte sur le marché mondial contre le pavillon étranqer. 
Le don n’est pas de médiocre importance ; il va s’autj- 
mentant d’année en année, ainsi que l’attestent les docu 
ments ofliciels du ministère des linances, et notamment les 
tableaux de la direction des douanes. Sous l’empire de la loi 
du 3o janvier i8p3 (qui récjit la marine marchande), il a été 
en elTet payé par le Trésor : ’ 
ANNEES. 
FUIMES 
à la construction. 
PRIMES 
à la navigation. 
1894 
1895 
189G 
1897 
1898 
1899 
Totaux 
2,112,5/(2^ 90 
2,089,302 00 
2,800,678 83 
4,ioG,34y 90 
5,145,810 99 
4,618,845 82 
7,064,194 78 
6,071,8o8f 
7,853,989 
8,580,892 
9,574,781 
I1,882,968 
II,800,780 
18,245,827 
27,9-^2,710^72 
60,460,895f 
Total général 
88,893,614/710 
Les crédits votés pour l’année 1900 ont été dépassés ])ai 
les demandes; le budget de igoi fixe ainsi la quotité des 
primes : 
Primes à la consiruclion 5,800,000 fr. 
Primes à la navigation 12,200,000 
Total 18,000,000 fr. 
Il est cerlain que cette somme se trouvera insuílisante ; 
(i) M. Piuil lieauregard. rapporteur du luidgel du ministère du commerce (exercice 
igoi), donne des cliillies gui dilfèrent de ceux ((u'on vient de lire et qui sont pris dans
        <pb n="82" />
        6a LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
les primes à la construction et à la naviejation coûtent à l’État 
plus de vingt millions par an. 
* 
* * 
Sommes-nous, du moins, au bout de l’énumération ? Et 
les sacrifices consentis pour le développement de notre puis 
sance maritime se bornent-ils à ces totaux déjà considé 
rables ? Non. 
Après les ministères des travaux publics et du commerce, 
c’est au tour du ministère de la marine d’ouvrir ses caisses; 
nous le voyons en eftét attribuer annuellement à la caisse 
des Invalides de la marine une subvention (pii, pour igoi, 
se chiffre par 11,670,700 Ir. Les pêches maritimes reçoi 
vent en outre une subvention qu’on peut évaluer anniielle- 
ment à 6 millions de Ifancs. 
Arrêtons-nous là et ne scrutons pas davantage le budget 
pour y rechercher, dans le fouillis des chapitres, ceux (pii, 
de près ou de loin, peuvent intéresser encore la marine 
marchande. Si nous récapitulons — eu laissant de côté les 
le Tableau général du commerce et de la navigation édité par le ministère des finances. 
Nous donnons, à titre documentaire, les cliid'res cités par M. Beauregard ; 
ANNÉES. 
PRIMES 
il la 
construction. 
PRIMES 
à. la 
navigation. 
DÉPENSES 
divorscH 
payéoH à partir 
do 1895 
lin chapitre 
Hpéoial. 
TOTAUX. 
1888 
1889 
1890 
1891 
1892 
1893 
1894 
1895 
189(1 
1897 
1898 
1899 
2,2I7,0O7f 
3,0.54,(140 
2,825,742 
2,o5i,o84 
2,344,199 
2,180,2.39 
2,919,328 
7,358,923 
8,204,ß8lf 
8,49(1,895 
8,0.30,933 
7,398,799 
7,287,183 
9,210,212 
8,2.54,780 
8,949,7&gt;5 
10,2.57,518 
11,799,787 
12,370,000 
12,422,000 
2,919“' 
1,430 
2,49(1 
.3,ü4.3 
3,oG3 
89,0(14 
1.5,955 
10,424,(^)71' 
11,552,9(15 
10,855,112 
10,227,584 
9,341,3.3o 
11,043,47.5 
10,4-50,974 
11,809,043 
14,550,824 
17.1.59,.598 
17,098,397 
19,780,92.3 
Ces chill'res font apparaître, pour une période de onze années, une subvention de 
154,954,83a fr. distribuée à la marine marchande sous forme de primes à la construc 
tion ou à la navigation.
        <pb n="83" />
        NOTRE FLOTTE COMMERCIALE. 
63 
dépenses passées pour ne tenir compte que des dépenses 
actuelles et courantes — les charges supportées par les 
contribuables français pour venir en aide à la marine mar 
chande, nous arrivons, en igoi, aux résultats suivants : 
Ministère du commerce. — Subvention aux compa 
gnies maritimes 26,681,780 Ir. 
Ministère du commerce. — Primes prévues à la cons 
truction et à la navigation 18,000,000 
Ministère de la marine. — Caisse des Invalides . . 11,670,000 
Ministère de la marine. — Pèches 6,000,000 
. Ministère des travaux publics. — Environ 26,000,000 
Total. 87,351,780 fr. 
La marine marchande montre-t-elle du moins une vita 
lité, une vigueur, une activité croissant dans la proportion 
des primes qu’elle reçoit et des charges qu’elle impose au 
budget ? 
M. Estler a résumé ainsi la situation de notre marine 
marchande en ce qui concerne les navires de long cours et 
de cabotage international (¡ul jaugent plus de 100 tonneaux 
nets : 
Nombre Tonnage 
de navires. net. 
La France comptait au 3i décembre 1886 . . . i,3io 711,743 
— au 3i décembre 1896 . . . 880 612,772 
En dix ans, notre effectif de la navigation de concurrence 
avait subi une diminution de 43o,navires jaugeant net 
98,971 tonneaux. 
Pendant cette même période, les effectifs d’équipage su 
bissaient une diminution analogue : 
En 1886, les équipages faisant la navigation de 
concurrence étaient de 25,i85 hommes. 
En 1896, de 20,233 — 
Soit en moins 4&gt;9''&gt;2 hommes. 
Depuis que M. Estier s’est livré à ce calcul, la situation 
s’est légèrement modifiée, mais l’amélioration qu’elle a ap-
        <pb n="84" />
        64 I E PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
[)ort6c est si légère, qu’elle ne nous fait pas regagner le ter 
rain perdu depuis i88G. 
L’elfectif de la marine marchande an 3i décembre i8gg(') 
donne, pour les navires affectés an long cours et à la navi 
gation dans les mers d’Europe et la Mé(,literranée (cabotage 
international), les cliilfres suivants ; 
Navires à voiles 
Navires à va [)eiir'. . . . 
Totaux 
Nombre Tonnage 
de navires. net. 
Équipage. 
4i4 227,585 5,388 
4»o 471,028 i5,8of)(») 
824 ()()(), 513 21,197 
Nous comptons, en 1900, 486 navires, 12,280 tonneaux 
de jauge nette et 8,988 hommes de moins, dans notre Hotte 
de concurrence, qu’en 1886. 
Le mouvement de nos ports depuis 1890 prouve égale 
ment que la navigation française n’a pour ainsi dire rien 
gagné, eu comparaison de l’accroissement dont bénéficie le 
pavillon étranger. 
Mouvement des ports français. 
annî;î;s. 
1890. . . 
1891. . . 
1892. . . 
1893. . . 
1894. . . 
1895.. . 
1896.. . 
1897.. . 
1898. . . 
1899.. . 
1900. . . 
E N T U i: K. 
fran- 6trau- 
çoi». gern. 
8,344 
7,7.3o 
8,iß4 
7,62.3 
7,4'.)6 
7,604 
7,644 
7,701 
7,611 
7,8.33 
7,62.3 
19,3.35 
20,240 
17,568 
17,838 
17,7.50 
16,670 
17,451 
17,810 
i8,6o5 
18,463 
19,022 
Tonnage 
SORTIE. 
NavircH Tonnage 
fran- étran- 
çais. gers. 
fran- ¿trun 
Moyennes annuelles. 
4,345 
4,-587 
4,324 
3,958 
3,892 
4,001 
4,210 
4,469 
4,483 
4,779 
4,680 
9,296 
10,422 
8,837 
9,247 
9,602 
9,220 
9,866 
10,458 
11,521 
12,275 
13,678 
7,823 
8,340 
7,893 
7,402 
7,269 
7,552 
7,645 
7,7'i 
7,661 
7,000 
7,279 
13,786 
14,263 
i3,3i5 
12,874 
12,8o5 
12,480 
13,176 
i3,o48 
13,422 
13,716 
20,848 
4,266 
4,46i 
4.1.35 
3,847 
3,734 
3,934 
4 ,223 
4,348 
4,270 
4,420 
4,33i 
5,353 
5,665 
4,989 
5,0.34 
5,352 
5.. 3.39 
6,042 
•'&gt;,998 
6.. 502 
7,653 
8,556 
TOMUGK 
(entróos 
et 
sorties''. 
23,260 
2.5,135 
22,282 
22,086 
22,580 
22,494 
24,341 
2.5,273 
26,776 
29,127 
31,245 
(1) Voir le Tableau général du commerce et de la navigation, 2e vol. 1900. 
(2) Mécaniciens cl chauireurs compris.
        <pb n="85" />
        NOTRE FLOTTE COMMERCIALE. 
65 
PKOBU. MAU. MARCn. 
5 
Donc, moins de navires, un lonnaíje slationnaire('), 
moins de marins et — comme je l’ai démontré au début de 
ce travail — un envahissement de plus en plus grand de 
notre marché maritime par le pavillon étranger, le paiement 
aux armateurs anglais, allemands, italiens, etc., d’une dîme 
annuelle colossale : tels sont les seuls résultats tangibles 
des larges sacrilices consentis par l’Etat en faveur de la 
marine marchande. 
Dernière constatation non moins affligeante : notre pavil 
lon n’apparaît plus ou presque plus dans les ports de la 
Suède, de la Norvège, du Danemark, du Pérou, des posses 
sions anglaises d’Amérique, du Chili; les cinquante ports 
du Pacifiipie, depuis le détroit de Magellan jusqu’à la Cali 
fornie, sont desservis par une compagnie anglaise, deux 
compagnies allemandes, une compagnie italienne et une 
compagnie chilienne ; les voiliers français qui y montrent 
nos couleurs n’y portent pas nos marchandises. Peu à peu, 
notre champ d’action se resserre, notre'élan s’amortit, 
notre influence disparaît — comme s’enfonce et meurt der 
rière la courbe mouvante de la mer l’orbe rouge du soleil à 
l’heure crépusculaire. 
II. Le régime légal de la marine. 
« Nous autres marins — écrit l’amiral Réveillère dans 
son intéressante préface des Guerres navales de demain 
— nous employons volontiers cette image, en parlant d’un 
vieux navire encore de bel aspect — et par extension à 
tonte chose brillante, mais usée : — Ça ne tient plus que 
par la peinture. ». 
(i) Les trois premiers mois de 1901 accusent encore une décroissance notable du 
pavillon français sur les mois correspondants de 1900.
        <pb n="86" />
        66 
LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
C’est le cas de notre marine inarcliande ; les sacrifices 
répétés du Trésor, les snhvenlions, les secours de tontes 
sortes, les millions dépensés ne l’empêchent pas de « ne te 
nir que par la peinture ». Des qermes mauvais sont en elle, 
qui la débilitent et la ronqent, et finiront même par la tner, 
si l’on ne les extir[)e au pins tôt; le pins danqerenx pent- 
ôtre de ces qermes, c’est le réqime léqal imposé à la Hotte 
commerciale, 
. Il est utile, avant de préciser la nature de ce réqime, de 
rap[)eler sommairement, d’après les considérations mêmes 
développées jiar le Gouvernement dans rexjiosé des motifs 
du projet de loi ipi’il a déposé sur le bureau de la Ch a mb n; 
le i4 novembre 1899, les phases diverses par lesquelles est, 
au point de vue de la léqislation fiscale, passée depuis nn 
siècle notre marine marchande. 
Législation antérieure. — Depuis la Révolution française, 
la marine marchande et l’industrie des constructions navales 
ont toujours bénéficié en France de mesures de protection, 
sauf pendant les ipiinze années qui s’écoulent de 1866 à 
1881. 
L’acte de naviqation du 21 sejitembre 179.3 ayant interdit 
la francisation des navires construits à l’étranqer, les chan 
tiers français ont été, jusqu’en i860, à l’ahri de tonte con 
currence. 
A la fin des (pierres du ¡ucmier Empire, la marine com 
merciale française se trouvant hors d’état de faire face aux 
besoins croissants du commerce maritime, une loi int(U vint, 
celle du 26 avril 1816, qui frappait d’un droit de douane 
supplémentaire (d’une surtaxe) toutiis les marchandis(‘s 
importées en France par navires étranqers, sans distinquer 
entre la naviqation sous le pavillon d’oriqine de la marchan 
dise et le pavillon tiers. Des droits de naviqation basés sur 
le tonneau de jauqe du navire, des droits différentiels con-
        <pb n="87" />
        NOTRE FLOTTE COMMERCIALE. 
67 
sistaiit dans une échelle de surtaxes, le monopole des trans- 
[)orts entre la France et ses colonies ou possessions — 
monopole réservé au pavillon i'rani^ais — complétaient ce 
système de protection. 
Le ré()imc diiTérentiel pour le pavillon tiers fut une pre 
mière atteinte à la protection accordée à la marine mar 
chande. Il eut pour point de départ la convention dn 24 join 
1822 avec les Etats-Unis ; d’autres conventions suivirent, 
par lesquelles la France consentit à admettre les navires des 
puissances contractantes au même réqime que les navires 
français, mais à la condition qu’il ne s’aqit que d’opérations 
maritimes eiTectiiées directement entre la France et les pays 
contractants. Seuls, les navires sous pavillon tiers, c’est-à- 
dire transportant des marchandises oriqinaires d’un pays 
autre que celui dont ils portaient le pavillon, restèrent sou 
mis à des droits de naviqation plus élevés que ceux payés 
par les navires français. 
Telle était la situation priviléqiée faite à la construction 
navale et à l’armement lorsipie se manifesta la nouvelle 
orientation donnée par le second Empire à la politique 
commerciale de la France. 
La convention de commerce conclue avec l’Angleterre, le 
25 octobre i860, lit une première brèche dans le monopole 
&lt;lont jouissaient les chantiers de construction, en permettant 
la francisation des navires construits en Angleterre contre 
paiement d’un droit de douane qui, pour les bâtiments eu 
1er, était fixé à 70 fr. par touueau de jauge, avec engage 
ment d’abaisser ce droit à Go fr. pour 1864. En fait, des 
navires construits à l’étranger figurèrent pour la première 
fois en 1864 dans la statistique de l’effectif de la marine 
marchande française. Le privilège qu’avaient les armateurs 
français pour l’intercourse entre la France et ses possessions 
fut également supprimé par la loi du 3 juillet 18G1, guiper-
        <pb n="88" />
        G8 
LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
mil aux colonies (remployer, dans leurs relalions avec la 
m(Atropóle, le pavillon étramjer conciirremment avec le pa 
villon national. 
La loi (lu 19 mai 18O6 vint ensuite supprimer à la fois la 
protection dont jouissaient les chantiers de construction et 
celle que rarmement retirait des surtaxes de pavillon. Elle 
disposait, en effet, dans son article 3, que les navires cons 
truits à l’étrauijcr pourraient être francisés en acquittant le 
droit de 2 fr. par tonneau de jauge, qui n’était là qu’un 
simple droit de balance. 
L’article 5 prévoyait la disparition dans un délai ra])- 
¡moché de la «surtaxe de pavillon ». Bref, de toutes les dis 
positions protectionnistes de l’acte de navigation du 21 sej)- 
lembre l'ygS, il ne restait plus aux armateurs que la réserve 
au pavillon national du cabotage entre ports français. 
Pour conserver aux chantiers de construction la possibi 
lité de soutenir la concurrence avec l’étranger, la même loi 
du 19 mai 18GG autorisait l’admission en franchise de toutes 
les matières brutes ou fabriquées entrant dans la construc 
tion, le gréement et l’armement des bâtiments de mer. 
Bien que l’industrie eût progressé sous le régime de cette 
loi, et (pie le mouvement de la navigation se fût accru, les 
armateurs et les constructeurs de navires, débordés par la 
concurrence étrangère, ne cessèrent de réclamer auprès des 
pouvoirs publics la modification de la loi de 18GG. 
Une enquête fut ouverte par le Corps législatif au début 
de 1870 ; elle enregistra les réclamations des intéressés, 
mais, interrompue par la guerre de 1870-1871, elle n’aboutit 
à aucune conclusion. 
Le 3O janvier 1872, l’Assemblée nationale crut pouvoir 
revenir au régime des surtaxes de pavillon, à la fois dans 
un but de protection de la marine marchande et comme 
ressource fiscale. Les conventions de navigation en vigueur
        <pb n="89" />
        NOTRE FLOTTE COMMERCIALE. Cq 
ne permirent pas d’applupier cette mesure, qui fut abroqëe 
par la loi du 12 juillet 1873. 
Celle-ci décida, dans son article 2, la constitution d’une 
commission cliarqée de rechercher les moyens de venir en 
aide à la marine marchande et d’assurer sa prospérité. 
Le décret du i5 octobre 1878 institua cette commission, 
dont le premier souci fut d’orienter les capitaux vers les 
entreprises maritimes eu faisant du navire même le qacje et 
la qarantie des emprunts contractés par l’armateur. Elle 
proposa l’orpanisation du crédit réalisée par l’institution de 
l’hypothèque maritime, qui fut établie par la loi du 10 dé 
cembre 1874, aujourd’hui remplacée par celle du 10 juil 
let i885. 
Désireuse de remédier aux conséquences de la loi du 
19 mai 18G6, la commission de 1878 reconnut la nécessité 
de donner des compensations aux industries de la coiistruc- 
tion et de l’armement. Elle conclut donc qu’il y avait lieu 
&lt;le supprimer le système de l’admission temporaire, ou ré- 
qime des constructions navales, et de le remplacer par des 
primes à la construction formant la des droits 
&lt;le douane. 
En ce (pii concernait l’armement, la commission considéra 
&lt;pie la marine marchande rendait un service à l’État eu lui 
entretenant une réserve et (pie l’État avait l’oblipation de 
payer ce service. 
La commission proposa donc d’allouer à tout armateur 
de navire de commerce faisant la navipation de concurrence 
nue subvention calculée à raison de i fr. par jour d’embar- 
(piement et par homme d’é(juipa(je soumis à l’inscription 
maritime. 
L’inscription maritime crée, en effet, pour la marine de 
commerce l’oblipation de prendre, outre le capitaine et les 
officiers, les trois (piarts de ré(piipaqe parmi les inscrits
        <pb n="90" />
        LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
70 
maritimes ; elle met à la cliarçje de rarmaleiir les Irais de 
traitement des matelots malades, réijlemente la police de la 
navigation et priivoit enfin la levée des gens de mer déhar- 
(piés d’office (piand l’État réclame leurs services. 
La subvention de i fr. par jour d’embargnement et jiar 
homme d’équipage ne fut pas réservée aux seuls navires 
construits en France ; la commission jugea, eu effet, que l’in 
dustrie de la construct ion avait seulement droit à une prime 
distincte formant la compensation des droits de douane. 
Selon le mot de M. Dupuy de Lome, elle entendit bien 
«mettre les constructeurs sur le même pied que les étran 
gers », mais non pas réclamer « la suppression de la con 
currence ». 
C’est dans les travaux de la commission extraparlemen 
taire de 1878; dans les propositions de loi qu’elle inspira; 
dans les décisions de la commission de* la Ghandue des 
députés, qui, en 1877, le principe d’une prime à 
l’armement, en donnant toutefois la préférence à la répar 
tition au tonneau de jauge sur la répartition par lionime 
d’é([uipage et par jour d’armement, que la loi du 2g janvier 
1881 a puisé sou origine. Préparée par un esprit d’élite, 
M. Dupuy de Lome, elle établissait en faveur de l’armement 
au long cours des primes à la navigation dont bénéficiaient 
même les navires construits à l’étranger et, en faveur des 
chantiers français, des primes à la construction. 
La loi de 1881 avait été votée pour dix aimées. Après deux 
prorogations d’une année chacune, elle fit [ilace à la loi dn 
3o janvier 1898. 
Législation actuelle. — Cette loi a apporté à la précé 
dente toute une série de modifications, dont voici les ¡ilus 
saillantes(') ; elle admet les navires à bénéficier de la prime 
(i) Voir le rapport de la Chambre de commerce de Honlleur, séance du 9 septembre 
1897, à la sous-commission d’enquête de la commission extraparlementaire delà marine.
        <pb n="91" />
        . NOTRE FLOTTE COMMERCIALE. ’ 7^ 
(le la navigation pendant dix ans à partir de leur construc 
tion et non plus à partir de la date de la loi ; elle étend le 
IxMiéfice de cette prime au cabotape international, en élève 
le montant par mille milles parcourus de i li. 5o c. a 
I Ir. 70 c. pour les navires a voiles, a\ ec décioissance an 
nuelle de o,oG, et l’abaisse de i Ir. 5o c. à i fr. lo c. pour 
les navires à vapeur eu prenant pour base, dans ce dernier 
cas, la ¡aupé brute aii lieu (le la jaupe nette; eniiu, elle 
amplíente léperement les primes à la construction et met 
lin à la demi-prime que rancieune loi accordait aux navires 
Iran ça is de construction étranqère. 
Jouissent seuls de la prime de construction — c’est-à- 
dire re(;oivent 05 Ir. par tonneau de jauqe brute et i5 fr. 
par loo Iviloqrammes pour les macbiues — les navires cons 
truits en France. 
Nous empruntons au rapport de M. Estier, pour bien 
préciser les dilférences existant entre les deux lois de i88i 
et de 1893, les calculs suivants. , 
Sous le réqime de la loi de 1881, un navire recevait 
comme prime de navigation, par 1,000 milles parcourus 
(i,852 kilomètres) et par tonneau de Jauge ce (pii suit : 
(1) Le tonneau poids eiii eu France de.i,ooo kilogr. En Angleterre, Vunité-poids de 
chargement, le tan, est de 1,015 kilogr. 
Un décret du 2'+ mai 1878 a rendu obligatoire cn'Fiance l’emploi du procédé de jau 
geage applicpié en Angleterre depuis i855 et connu sous le nom de méthode Moorsom. 
Le principe général de celle méthode est le suivant ; la longueur, la largeur et la 
profondeur du navire sont mesurées sur plusieurs'points alln de déterminer le volume. 
Le mesurage comprend, outre la coque, les constructions permanentes ou fermées si 
tuées au-dessous du pont supérieur. La capacité gubique ainsi obtenue est divisée pal 
le volume assigné au tonneau de jauge, soit a "A ,83, correspondant à loo pieds cubes 
anglais. Le quotient représente le tonnage brut. Pour établir le tonnage net, on déduit 
du tonnage brut les espacés inutilisables pour le transport des voyageurs et des mar 
chandises. * . * 
La méthode Moorsom a été adoptée par l’Angleterre, la France, les États-Unis, le 
Danemark, F Autriche-Hongrie, l’Allemagne, l’Italie, le Chili, l’Espagne, la Norvège, la 
Suède, la llépublique Argentine, la Russie, la Belgique, le Japon, les Pays-Bas, le Por 
tugal, la Grèce. 
En France, l’opération du jaugeage est faite par les employés des douanes. Le rap 
port entre la jauge nette et la jauge brute est en moyenne de 80 p. 100 pour les voilier» 
cl de 5o p. 100 pour les vapeurs.
        <pb n="92" />
        72 
LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
Pour Pour 
les navires les navires 
(le de 
construction construction 
française i'). étrangère Q&gt;). 
Cinq premieres années à partir de la cons 
truction 7^00 3^50 
Cinq années suivantes 5 75 2 876 
Cinq années suivantes 4 5o 2 25 
Cinq années suivantes 3 26 i 626 
Cintj années suivantes 2 00 i 00 
Cinq années suivantes o 70 o 375 
Si Ton suppose la loi de 1881 renouvelée purement et 
simplement à son expiration, la prime totale en trente ans 
par tonneau eût donc été pour ce navire de 
a 23^25 
b 11^020 
Avec la loi du 3o janvier 1898 — qui réqit encore la ma 
rine marchande — la situation clianqe notablement. La 
somme que, dans une période de vinqt-huit années, un 
navire percevrait, comme prime a la navigation, par ton 
neau de jauqe brute et par 1,000 milles parcourus en 
moyenne annuelle s’évalue ainsi : 
Vapeurs Voiliers Navires 
de construction de construction de construction 
Cinq premières années . . 
Cinq années suivantes. . . 
Cinq années suivantes. . « 
Cinq années suivantes. , . 
Cinq années suivantes. . « 
Trois dernières années . . 
Soit en 28 années. . . 
Ainsi donc, le réqime léqal actuel de la marine mar 
chande est celui-ci : 
I® Tout navire en fer ou acier, construit en France, touche 
française. 
5f 10 
4 10 
3 19 
2 10 
I 10 
O 08 
i5f08 
française. 
7^9« 
() 4o 
4 90 
3 l\o 
I 90 
O 44 
24^94 
étrangère. 
Néant. 
Néant.
        <pb n="93" />
        NOTRE FLOTTE COMMERCIALE. 
7^ 
une prime de construction de 65 Ir. par tonneau de jauge brute 
-et de i5 fr. par loo kilogrammes de machines motrices ou 
appareils auxiliaires et de chaudières ; 
Un navire construit à l’étranger, même s’il est vendu à 
un armateur Irançais le jour de son achèvement et francisé 
par lui aussitôt, ne touche rien(^); 
2° Tout navire construit en France et battant pavillon 
français touche une prime à la navigation de i fr. 70 c., si 
T’est un voilier, de i fr. 10 c., si c’est un vapeur, par tonneau 
(le jauge brute et par 1,852 kilomètres parcourus ; 
Un navire construit à l’étranger et battant j)avillon fran 
çais NE TOUCHE RIEN (^). 
En somme, et pour conclure, les caractéristiipies nettes, 
&lt;lécisives de la loi de 189.3 sont les suivantes : 
1° La construction française monopolise la prime de cons 
truction ; 
2° Elle monopolise au profit de sa clientèle, non sans en 
retenir une notable partie pour elle-même, la prime de 
navigation ; 
3° La navigation à voiles jouit d’un avantage marqué sur 
la navigation à vapeur ; 
4° La navigation à vapeur perd une partie notable des 
^wantages (pi’elle avait précédemment acquis. 
Telle est la loi, protectionniste et rétrograde, (jui, dermis 
huit années, régit la marine marchande française. 
III. Les voiliers. 
La première, la grande, et j’ose dire la déplorable consé- 
•(pience d’une pareille loi fut de pousser artificiellement la 
(1) Les navires de conslruolion élrangère assimilés aux navires de construction fran 
çaise comme francisés avant la promulgation de la loi du 29 janvier 1881 ou francisés 
-jivanlle 1« janvier i8j3 ont droit à la prime. 
(2) Même observation &lt;pie pour la prime à la construction, en ce qui touche les na 
vires francisés vaut le i« janvier iSgS.
        <pb n="94" />
        (1) Rapport Charles Roux sur le budget de i8y8, p. iCo. 
ay.'.' 
74 LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
France dans une voie, Iruclueuse pour certains spécnlalenrs, 
niais daiKjereuse pour les finances de I’Etat et néfaste au 
véritalile intérêt national, en déterminant la constitution 
d’une (lotte presque uniipiement composée de voiliers. 
Qu’on m’entende bien ! je ne prétends pas soutenir que 
nous ayons eu tort de construire des voiliers ; notre faute, 
notre erreur furent de ne construire que des voiliers. 
La naviqation à voiles possède, je le sais, dans tous les 
pays de chauds défenseurs. Il faut reconnaître d’ailleurs que 
les types modernes qui la représentent sont en tous points 
remar([uahles. 
«En France, a écrit M. Charles llouxQ), le seul mot de 
voilier évoque immédiatement l’idée du pauvre navire en 
bois qui uaviquait il y a trente ans. Bien pen de personnes 
savent qu’on est arrivé à perfectionner le navire à voiles au 
point de le rendre totalement dillércnt de celui d’autrefois. 
« Il en est ainsi cependant. 
« Grace à l’emploi du fer et de l’acier, on a pu donner 
aux navires des formes et des dimensions inconnues il y a 
encore peu d’années. 
« Grâce à l’emploi des moteurs auxiliaires à vapeur ma 
nœuvrant les voiles, les quindeaux, les treuils, etc., il s’est 
créé un type de voiliers nouveaux n’ayant de commun avec 
l’ancien voilier (jue l’emploi du vent comme jiropulseur. 
« Ce voilier a sa place marquée dans les transactions ma 
ritimes modernes. » 
Et de fait, lorsiju’on visite, comme j’en ai eu l’occasion 
fréquente, un voilier moderne et qu’on le compare à ses* 
prédécesseurs, on sent qu’il y a entre les deux types la 
même différence qu’entre \q fourneau, inventé par Fulton,ou 
la Comète^ premier bateau à vapeur faisant le service des
        <pb n="95" />
        NOTRK FLOTTE COMMERCIALE. 7^ 
[)iissa(|(M‘s, construit par les chantiers de John Wood, shijj- 
builder de Porî-Glastjow, et les pacpiehots comme la Lor 
raine, le Deutschland ou le Celtic. 
Le voilier moderne, avec ses dispositions commodes et 
j»rati([nes, sa (¡rande capacité, sa construction à la lois ro 
buste et lé()ère, sa machine manœuvrant les filins d acier 
(jui se sont substitués à l’ancien cordape de chanvre, sa ma 
ture puissante, est un beau et bon bâtiment, évidemment 
appelé à rendre des services dans certains cas déterminés. 
Tandis que le steamer doit bourrer ses cales de charbon 
et qu’il lui est interdit de s’éloiqner des liqnes jalonnées 
de stations où il peut renouveler ses provisions de combus 
tible, le voilier, déqaqé d’allures et les soutes vides, peut 
errer sur les mers au qré de sou caprice, ¡»artir (¡uand bon 
lui semble, rentrer quand il lui convient, dans la mesure 
où naturellemeut le vent le lui ¡»ermet. 
« La ¡»uissance motrice du vent ne coûte rien, dit lord 
Hrassey, qouverneur de la province Victoria (Australie)[‘j, 
et ¡»endant les louqs voyaqes, elle est moins incertaine (¡u’on 
ne pourrait le su¡)poser. L’em¡)loi des voiliers ne sera ¡»as 
abandonné ¡»our le transport des marchandises en vrac pour 
lesquels une livraison rapide n’est pas nécessaire. Les va- 
¡»eurs peuvent rapp(»rter de sérieux bénéfices pendant leurs 
¡»renders v(»yaqes, mais ils se déprécient plus rapidement 
(pie les v(»iliers ; aussi ces derniers ne s(»nt pas près de dis- 
¡»araître. » 
Cette opinion, d’autres personnalités éminentes du monde 
maritime la ¡»artaqent ; M. A. J, Gouin la développe notam 
ment dans un intéressant article publié par le Yacht{f) ; 
« Que le navire soit à voiles ou à vapeur, il y a deux élé 
ments {¡ni régissent le dévelo¡»¡»ement de l’armement inari- 
(i) Naval annual, 21 janvier 1898. 
(%) Numéro du i" décembre 1900.
        <pb n="96" />
        yC LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
lime : c’est le fret de sortie et le fret de retour. Or, ce ii’est 
un secret pour personne que nous ne possédons pas, sur le 
qlobe, assez de qroiqiements importants de nationaux pour 
&lt;pie ces deux avantaqes nous soient en tout temps assurés. 
« Il faut donc, pour le moment, que nous nous résiqnions 
à n’avoir que navires d’aventure, c’est-à-dire des navires 
prenant le fret là où le hasard des circonstances leur en fait 
trouver, pour le transporter sur un jioint qnelcompie. Et si 
&lt;le telles opérations, qui nécessitent parfois des traversées 
sur lest, sont possibles pour les voiliers dont les frais çjéné- 
raux sont relativement moindres, il en va tout autrement 
avec les navires à vapeur. 
« Ceux-ci ne peuvent être des « navires d’aventure». Au 
cune nation ne possède de «vapeurs d’aventure », c’est-à- 
dire des vapeurs s’en allant par les mers an hasard des frets 
trouvés, sauf l’AnqIelerre. 
« La marine à voiles est accommodante ; elle se prête aux 
longs séjours dans les rades. Elle a enfin un emploi défini 
et assuré, lui permettant de transporter à bon conqite des 
marchandises de grande consommation, telles (pie charbon, 
blé, riz, minerais, nitrates, etc., etc., au delà des caps, 
alors que la marine à vapeur, même quand le charbon est 
an prix normal, ne pourrait entrer en lutte avec elle. » 
Il est enfin toute une école maritime qui soutient (pie, 
seule, la navigation à voiles peut faire surgir les marins, les 
officiers, les capitaines longs courriers dont nous man 
quons. 
Les éloges, les encouragements que recueille ainsi la ma 
rble à voiles contiennent évidemment une grande part de 
vérité. Des trois et (|uatre-màts sont encore utilisables et 
même tout indiqués pour le transport économique, sur (piel- 
qiies points du globe, de marchandises lourdivs et peu pres 
sées.
        <pb n="97" />
        NOTRE FLOTTE COMMERCIALE. 
77 
(i) Revue maritime, numéro de juin 
Mais cela peut-il einpecher que la loi de 1898 ait consacré 
une erreur funeste et porté un coup terrible à la marine 
marchande, en accordant à la navigation à voiles une prime 
supérieure à celle de la navigation à vapeur, et en dévelop 
pant artificiellement la première au détriment de la se 
conde ? 
Là-dessus, nous avons des opinions aussi nettes et aussi 
caté(jori(pies (pie les précédentes, mais qui alioutissent a 
une conclusion diamétralement opposée. L’une des plus 
frappantes est celle qu’exprime M. Tournier (’) : 
« Avec sa grande longueur et ses formes affinées, le voi 
lier moderne, dit-il, est impropre au louvoyage ; il ne con 
serve quelque utilité que ])our les très longs parcours, dans 
les zones à brises bien établies. Sa capacité de charge ne 
vaut d’ailleurs (jue le quart ou le cimpiième de celle du va 
peur, à tonnage égal, et son rôle de transport se limite a 
certains produits lourds dont la livraison peut se faire atten 
dre et (pii ne risquent pas de s’avarier en route. Le com 
merce français d’exportation, qui se compose principale 
ment d’objets d’alimentation et d’articles manufacturés, n’a 
rien à faire avec le voilier ; c’est un instrument suranné que 
les nations maritimes, l’Anglet(irre et l’Allemagne, aban 
donnent à peu près complètement et (pii n’obtient un regain 
de laveur en France (pie grâce à la prime que lui octroie 
libéralement la loi de i8g3... » 
M. Tournier ne se borne pas à contester l’utilité du voi 
lier ; il aborde dans la meme étude, avec une rude franchise, 
une (juestion du plus haut intérêt — et qui d’ailleurs avait 
été bien des fois eflleurée avant lui. C’est celle de la spécu 
lation qui s’opère sur les primes à la navigation des voi-
        <pb n="98" />
        LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
78 
liers, spécuUitioii qui deviciil, à l’tui croire, une « industrie 
spéciale » de certains arinaleurs. 
« Voici eu (pioi consiste, écrit-il, l’industrie spéciale du 
voilier, telle que nous la voyons s’exercer en ce inoinent. 
Tout d’abord, il importe d’avoir des navires rapides, très 
sensibles an vent, dans les allures larqes et dont la jauqe 
brute est portée au maximum. C’est sur elle, en effet, et sur 
la lonqneur du parcours que s’établira le bénéfice en fin de 
voyaqe. Dans ces conditions, le tour du monde, vent sons 
vergue, est tout indiqué ; la question du fret ne vient (ju’en 
seconde ligne dans les préoccupations de l’armateur. Voici 
donc notre voilier armé, gréé et prêt à prendre la mer. Il 
fait voile, sur lest, pour un port australien, où il prendra un 
chargement de charbon. De là, nouveau trajet à grand ren 
fort de milles jusqu’à la cote ouest d’Amérique, mettons 
San-Francisco. En ce point, le charbon est livré et le navire, 
après avoir embarqué un plein chargement de céréales, re 
vient en Europe par le cap Horn. Il va décharger à Londres 
ou à Hambourg, voire même à Dunkerque ou au Havre, et 
rentre sans plus tarder à son port d’attache, où il se dispose 
pour un nouveau voyage. 
« Avec un bon capitaine qui ne lui fait pas trop d’avaries 
et ipii a une connaissance suffisante des grandes routes ma 
ritimes, l’armateur revoit son navire au bout de treize ou 
quatorze mois, et la prime que lui sert l’Etat lui permet 
d’encaisser des dividendes de 20 p. 100. 
« Voilà qui est très bien, et cet argent n’est pas perdu pour 
tout le monde... Mais ipi’a donc gagné l’État à cette énorme 
randonnée et quels services notre voilier a-t-il rendus au 
commerce français? On se le demande en vain » 
Les affirmations de M. Tournier ne sont pas isolées et 
parmi les dépositions recueillies par la sous-commission 
d’enquête de la commission extraparlementaire chargée d’é-
        <pb n="99" />
        NOTRE FLOTTE COMMERCIALE. 
79 
tiidier les moyens de venir en aide à la marine marchande, 
je trouve une note de M. A. C. Le Quellec, armateur à Bor 
deaux, non moins formelle dans le même sens ; 
« Les (¡rands voiliers conslruits récemment en France eu 
assez grain! nomhie en vue de la prime à la construction et 
à la navigation ne seront, dil-11, et ne sont en général utili 
sés (jue pour les voyages d’Europe au Chili (‘t à San-Fran- 
cisco ou ports voisins et retour en Europe. 
« Ils vont d’Euroj)e au Chili et eu Californie sur lest ou 
avec des charbons anglais et, grâce à la prime de naviga 
tion, que n’ont ni les Anglais ni les Allemands, ils livrent les 
charbons anglais aux producteurs de nitrates, au Chili, à un 
prix plus bas (¡ne leurs concurrents anglais ou allemands. Il 
en est de même pour la Californie. 
« Qui profite de ces abaissements dans le prix de revient 
de ces charbons ? Les vendeurs anglais de ces charbons et 
au Chili les producteurs de nitrates, les Salitreros, comme 
on les appelle. Or, ces Salitreros sont tous anglais d’abord, 
allemands, chiliens et’italiens. 
« Il en est de même pour le fret de retour du (ihili pour 
les voiliers, il est pres([ue exclusivement fourni par les ni 
trates. Et l’avantage des bas frets à l’aller sur les charbons, 
en retour sur les nitrates de soude, ne profite fpi’à des 
étrangers. » 
M. Le Quellec déclare (pie pour les voyages de Californie, 
c’est encore l’étranger qui jirofite du fret en baisse, et il con 
clut ainsi : 
(( Le seul avantage que retire la France de cette prime à 
la navigation aux voiliers, (pii est d’environ 100,000 fr. pour 
un voilier de 3,000 tonneaux de jauge brute, vovage du 
Chili, et d’environ i4o,ooo fr. pour un voyage de Cal'fonde, 
c’est de payer une prime d’environ /^ono fr. annuellement à 
Varmateur français par marin enihan/ué sur ces voiliers.
        <pb n="100" />
        8o LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
La dépense est vraiment un jieu forte pour un navire neuf à 
son premier voyage. 
« S’il y a une navigation d’avenir et à protéger, c’est la 
navigation à vajieur. L’autre a fait son temps. 
« Sachons imiter les nations intelligentes en fait de ma 
rine, les Anglais et les Japonais; ne nous encroûtons pas 
davantage dans la navigation à voiles. 
« En passant, je dois dire (pie je suis urmateiir de ciruj 
voiliers et de (¡uatre vapeurs et gu’il m’est absolument indif 
férent de gagner des primes à l’aide de voiliers ou de va 
peurs. Si je conseille la vapeur, c’est (jue j’ai la conviction 
que là est le succès pour le présent et l’avenir. 
(( Et la loi de i8g3 a eu le tort de pousser vers la voile 
des armateurs nouveaux et, qui plus est, même des arma 
teurs qui n’étaient avant qu’armateurs de vapeurs. » 
La Lhambre de commerce de Rochefort juge avec autant 
de sévérité le nouveau matériel à voiles : (c On est tenté, 
dit-elle, de le croire destiné à faire seulement la course à la 
prime. » 
Peut-être y a-t-il, dans ce dernier jugement, quelque exa 
gération. Le voilier, sans nul doute, pratique la course à la 
prime, mais il ne peut pas faire que cela. M. Daymard l’a 
démontré fort clairement à la commission extraparlemen 
taire de la marine; la prime à la navigation, isolée de toute 
autre recette, ne permettrait pas à un voilier de se tirer 
d’affaire et de supporter les frais i[ui lui incombent. 
M. Daymard a pris le cas d’un voilier d’une jauge brute 
de 2,5oo tonnes et parcourant une distance moyenne de 
24,000 milles. 11 a trouvé que ce voilier toucherait en primes 
de navigation : 
La If* aimée 97&gt;i)20 fr. 
La 2« année 94.4^4 
A reporter. ..... 192,884 fr.
        <pb n="101" />
        PROBL. MAU. MARCH. 
6 
NOTRE FLOTTE COMMERCIALE. 81 
Report ....... 102,384 fr. 
La 3c année OLPoS 
La 4® année 87,552 
La 5® année 84,096 
La 6® année '. . 8o,04o 
La 7'! année ; . . 77,184* 
La 8® année 78,728 
La 0® année 70,272 
La IO® année. 06,816 
Total en 10 ans 828,680 fr. 
A côté (le cette perception moyenne de 82,000 fr. de 
primes par an, M. Daymard a mis en parallèle les frais d’ex 
ploitation (pii incomberaient au même bateau. Il les a ainsi 
calculés : 
Amortissement : 4 p- 100 sur 8i2,5oo fr. (prix d’achat 
du navire) 
Intérêt et assurance : 121/3 p. 100 sur 80 p. 100 de 
8i2,5oo 
Entretien, armement, approvisionnement, grosses ré 
parations. 
S'daires et nourriture de l’équipage (29 hommes). . . 
Lroits de port, pilotages, remorquages 
trais divers 
I rais d administration, frais généraux, loyers de maga 
sins, etc. . ' 
Total 
Les cliilfres de M. Daymard, ne l’oublions pas, remontent 
^ 1897 et ils seraient actuellement modifiés. Le budijet des 
dépenses d’un voilier de 2,3oo tonneaux de jauge brute, 
portant 3,000 à 3,100 tonnes en lourd et coûtant 63o,ooo fr. 
d achat (c’est le type normal), s’établirait de la façon sui 
vante, d’après les calculs qui nous ont été communiqués par 
des personnalités familières, pour l’avoir pratitjué, avec ce 
genre d’opérations. 
32,5oo fr. 
8i,25o 
25,000 
5i,255 
12,000 
2,000 
25,000 
229,000 fr.
        <pb n="102" />
        82 
LE PROBLÍLME DE LA MARINE MARCHANDE. 
Amortissement à 5. p. ion. . 3i,5oo fr. 
Assurance (8 p. loo de prime et une surprime suivant 
voyaifes de i p. lOo) . 47,700 
Intérêt à 5 p. 100 , . 3i,uoo 
Kquipaijc 55,000 
Droits de ([uai • 38,ooo 
Chartes-parties, commission, etc i3,ooo 
Frais de gestion i5,ooo 
Frais de bureau sur navire . &gt; 5,000 
2.30,700 ir. 
Mais t|iic les frais du voilier s’élèvent à 220,000 ou à 
280,000 fr., peu iinporle en l’espèce : le fait à retenir, c’est 
(pie la prime à la uavirjation ne les couvre pas. Un voilier 
particulièrement favorisé peut atteindre à un parcours an 
nuel de 26,000 milles('). La prime décroissante (ju’il rece 
vra sera, je suppose, de 112,000 fr. au délmt. Il lui faudra 
trouver 120,000 fr. de fret pour étpiilihrer son budpet, et 
davautarfe pour réaliser des bénéfices. 
Le fret est donc nécessaire au voilier mais tandis qu’il 
est Vunique ressource du voilier an q lai s, il ne constitue pour 
le voilier français (pi’un appoint de la prime. 
Ce fret, le voilier le trouve en bois, en charbon, eu pé 
trole, en blé. 11 transporte du bois de Vancouver au Chili ; 
du sud-est de l’Australie (bois de yarra) en Amjleterre. Il 
va prendre des coprah (noix de coco séchées) dans les îles 
de l’Amériipie du Sud et les transporte à Nantes, Marseille et 
Hambourq, où l’on en extrait de l’huile. Il prend encore des 
caisses de pétrole (4o caisses à la tonne) à New-York poul 
ie porter au Japon. Il fait des affaires en marchandises di- 
&lt;i) Ce cliilfre n a rien d’exagéré. Les journaux américains du i4 avril igoi signalent 
le lait suivant qui montre la grande distance que peut couvrir un voilier. 
Quatre des plus rapides voiliers du monde s’étalent entendus pour essayer à qui 
traverserait l’Atlantique en moins de temps. Le trois-mâts Mnskoica est arrivé premier 
dans le port de Queenstown. Parti d’.Astoria dans l’État d’Orégon, ce navire, qui était 
chargé de .3,.5oo tonnes de blé, a parcouru 18,000 milles marins en loi jours. La plus 
grande vitesse obtenue a été de 822 milles en 2/1 heures. Les autres concurrents étaient 
deux voiliers anglais et un allemand. .
        <pb n="103" />
        NOTRE FLOTTE COMMERCIALE. 
83 
verses entre New-York et Melbourne, Adélaïde, Sydney, la 
Nouvelle-Zélande. 
Il conserve encore nn avantage sur le vapeur dans les cas 
particuliers où les commerçants ont intérêt à pouvoir immo 
biliser un navire pendant un certain temps ou à laisser en 
route, pour les garder sans payer de magasinage, des pro 
duits gulls ont achetés au moment de la récolte et qu’ils ne 
veulent pas vendre immédiatement. 
Nos voiliers français vont surtout en Californie, dans 
l’Orégon, le nord du Pacifique, l’Australie. Ils reviennent 
en Europe avec du blé, de l’orge, du nitrate, du nickel, de 
la laine. Les vapeurs qui feraient les mêmes parcours auraient 
à supporter entre soixante et quatre-vingts jours de cliaulTe ; 
en dehors de la difficulté qu’il éprouveraient à se ravitailler 
en charbon, ils courraient le risque de voir leurs machines 
s’avarier à la suite d’un travail aussi long et fatigant. 
Que, pour toutes ces raisons, le voilier trouve encore du 
Iret, personne n’en peut être surpris. Mais ce dont il est 
permis de douter, c’est que les services rendus par cette 
catégorie de navires correspondent aux sacrifices faits pour 
la protéger. Les ports où le voilier va décharger sa car 
gaison sont pour la plupart des ports étrangers ; si bien 
&lt;pie c’est notre budget qui fournit aux nations concurrentes 
les moyens de se servir d’instruments de transport écono 
miques. Notre générosité n’est pas seulement naïve, elle est 
excessive. 
M. Thierry, rapporteur du projet de loi sur la marine 
marchande, constate que les primes payées aux voiliers ont 
1 RIPLÉ en deux ans. 
« Les voiliers, dit-il, ont t ouché en 1896:1,624,886 fr. 38 c., 
tandis qu’ils ont reçu en 1898 4,898,02^ fr. 74 c. 
« Depuis, ajoute l’honorable rapporteur, la progression 
tí a fait (ju augmenter et, pour favoriser le seul développe-
        <pb n="104" />
        84 LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
ment des voiliers, le Trésor aurait subi tous les ans des 
sacrifices nouveaux... » 
D’où vient cette progression énorme et inquiétante pour 
les finances de l’État ? Les marchés du Pacifique où le voi 
lier s’alimente de fret auraient-ils pris une importance aussi 
subite qu’extraordinaire ? L’industrie universelle manque 
rait-elle d’instruments de transport ? Le voilier se trouve 
rait-il dans une de ces passes heureuses où Ton gagne de 
l’argent par le concours de circonstances économiques spé 
ciales ? 
Rien de pareil ne s’est produit. En réalité, il n’est qu’une 
explication à l’accroissement si considérable des primes 
payées par l’État aux voiliers : c’est la spéculation. 
Cette spéculation n’est pas niable ; elle est pratiipiée au 
grand jour, au vu et au su de tout le monde, avec l’audace 
que lui donne la certitude de sa parfaite légalité. Elle puise 
sa source, sa raison d’ôtre, sa force, dans la prime colossale 
attribuée par la loi de i8g3 aux voiliers. 
Je pourrais citer telle société qui, le jour même de sa 
constitution verbale, alors qu’aucun acte n’avait été encore 
passé, ni aucun versement effectué jiar ses membres, com- 
' mandait par téléphone plusieurs voiliers à un chantier. 
Croyez-vous qu’elle se fut auparavant inquiétée du fret pos 
sible, des conditions de concurrence dans lesquelles ses ba 
teaux se trouveraient, des débouchés réduits qu’ils pouvaient 
escompter? C’était bien le moindre de ses soucis. Elle com 
mandait des navires — comme elle eût opéré un placement 
sur les fonds turcs si elle avait espéré recueillir, grâce à eux, 
les revenus que, par la prime à la navigation, les voiliers de 
vaient lui rapporter. 
D’ailleurs, les intéressés ont depuis longtemps fait l’aveu 
de cette spéculation. / 
L’armateur qui achète un voilier (il le paie au maximum
        <pb n="105" />
        NOTRE FLOTTE COMMERCIALE. 
85 
630,000 fr.) ne se préoccupe de réunir que la moitié du ca 
pital par ses moyens propres ou une émission d’actions ; la 
seconde moitié, destinée à désintéresser complètement le 
constructeur, sera avancée à 5 p. loo d’intérêt par une des 
nombreuses banques qui pratiquent l’iiypolhèque maritime. 
Pour peu que la chance le serve, le navire encaissera par la 
prime de tels bénéfices qu’une fois les 5 p. lOO d’intérêts 
hypothécaires soldés, il restera à distribuer aux porteurs 
d’actions des dividendes considérables. Tout le mécanisme 
de cette opération peu compliquée apparaît dans les bilans 
que voici, émanant d’une Société nantaise d’armement ('). 
Voilier Reine-Blanche. — Capital-actions : 220,000 fr. ; 
capital emprunté : 220,000 fr. ; jauqe brute : i,945 ton 
neaux ; port en lourd : 2,520 tonneaux. 
Voyaqe de Newcastle-sur-Tyne à Swansea, San-Francisco, 
East-London (Cap de Bonne-Espérance) et Thio (Nouvelle- 
Calédonie). Retour au Havre. 1897-1898. Durée : seize mois 
et demi (décharqement compris). 
Riccettes. 
l’rimes à la navigation i33,48i fr. 
Frets 237,042 
Total des recettes. 371,123 fr. 
DÉI’ENSES. 
Dépenses faites à Swansea, Newcastle et Nantes . . . 27,812^00 
Dépenses faites à San-Francisco 3i,385 00 
Dépenses faites à East-London 18,822 00 
, Dépenses faites à Thio 10,000 00 
Dépenses faites au Havre 8,000 00 
Gages à l'équipage 25,5oo 00 
Commissions et courtages 8,000 00 
Assurances 34,3g i 00 
Ä reporter 158,910^00 
(i) La Compagnie de navigation française, société anonyme d’armement, au capital 
de i,65o,ooo fr., siège social à Nantes, 6, quai de Brancas.
        <pb n="106" />
        86 
LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
Report 158,910*00 
Réparations 9,i33 oo 
Prime de vitesse au capitaine 3,ooo oo 
Frais généraux 3,ooo oo 
3 p. 100 au capitaine sur bénéfices 5,910 00 
Frais de direction 16,407 33 
Au Conseil d’administration ’ 3,487 5o 
Intérêt et amortissement 5.5o p. 100 du capital em 
prunté 40,182 07 
Total des dépenses 289,929^ 90 
Total des recettes 371,128100 
Total des dépenses 289,929 90 
Bénéfices nets 131,198! 1 o 
Réserve légale 5 p. 100. 0,559* 65 
5 p. 100 l’an du capital, soit pour iG mois 5 i5,i25 00 
8 p. 100 l’an du capital pour réserve spéciale, pour iG 
mois 24,200 00 
45,8841G5 
Il reste donc à donner comme dividende: 85,3o8fr. 45 c., 
soit pour nn capittd de 220,000 ir., environ, 88.77 P- tou 
pour 16 mois 5. 
Les actionnaires toucheront pour 12 mois: 5 -j- 28.19, 
soit 33.19 p. 100. 
Le cas de la Reine-Blanche n’est pas une exception. Le 
Charles-Goiinod, de la môme compagnie, capital-actions : 
320,000 Îr. ; capital emprunté: 820,000 fr. ; jauge brute: 
2,3o2*%o3; port en lourd : 3,100 tonneaux (c’est le type nor 
mal), produit en 1900, pour un .voyage de treize mois, de 
Saint-Nazaire à Newcastle, San-Francisco et retour en Eu 
rope, aijant navigué de Saint-Nazaire à Newcastle sur lest, 
c’est-à-dire n’ayant pas emporté une tonne de marchandise 
Irançaise, 121,247 ^t'- 4o c. de bénéfices nets, soit 70,018 fr. 
3o ç. de dividende, ce qui donne aux actionnaires 26.10 
p. 100.
        <pb n="107" />
        NOTRE FLOTTE COMMERCIALE. 8J 
Le Géiièral-de-Chareite. — Capital-actions : 280,000 fr. ; 
capital emprunté : 280,000 fr. ; jaïuje lirute : 2,800 ton 
neaux; port en lourd: 3,100 tonneaux — pour un voyape 
de Nantes, sur lest, pour Portland (O ré pon) et retour en 
Euro])e avec cliarpenient de blé, réalise 87,4b4 fr. 49 c. de 
bénélices nets en dix mois et demi, et ])ermet de distribuer 
aux actionnaires un dividende de 5i,24i fr. 27 c., soit 
25,90 p. 100 par an. 
Si le Génévül-Neiimmjer, pour un voyape de Glocester à 
Swansea, Smi-Francisco, Falmouth (à ordre), Newcastle- 
sur-Tyne, ne donne, en 1899-1900, (pie 8.5 p. 100 de divi 
dende, les années précédentes, pour un voyape de Rouen à 
Swansea, San-Francisco, Capetown, Newcastle (Australie), 
San-Francisco, Falmôuth (à ordre) et Glocester, 1897-1899, 
il rapporte en vinpt et un mois et demi i33,54o fr. i5c.de 
bénéfices nets, 62,577 dividende, soit 21.5 p. 100 
par an. - - 
Le moins heureux des voiliers de cette coinpapnie semble 
titre le Général-de-Boisdejjre — capital-actions: 310,000 fr. ; 
capital emprunté: 310,000 fr. ; jaupe brute: 2,3o2^,o3 ; 
port en lourd: 3,100 tonneaux — ([ui [lour iin voyape de 
lieu! mois du Havre à Muéo (Nouvelle-Calédonie), Swansea, 
ne donne, en 1899-1900, aux actionnaires qu’un dividende 
de 9.25 p. 100 — une misère, quoi ! 
En somme, pour ces cinq navires représentant de bons et 
de très mauvais voy apes, le revenu ressort, comme a prand 
soin de le faire remarquer l’armateur, à 20.07 P- ^^o — et 
cela, après l’amortissement complet du capital en moins de 
dix ans. 
Les autres sociétés d’armement de voiliers ne recueillent 
pas des primes moins fructueuses; la Société des Armateurs 
nantais est propriétaire de quatre voiliers : la Duchesse- 
Olya, 2,000 tonnes de port en lourd; le Cassard, 3,100
        <pb n="108" />
        88 LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
tonnes; le Diipleix, 3,ioo tonnes, et VEmpereiir-Ménélick, 
2,000 tonnes. 
Afin lie bien faire comprendre à la clientèle le mécanisme 
de son ijenre d’affaires, la valeur et la sûreté du placement, 
la Société des Armateurs nantais n’hésite pas à mettre sous 
les yeux du public le compte d’un voyage accompli par un 
de ses « cueilleurs de primes », le Cassard. Voici ces chiffres 
qui, fournis par la maison même, défient toute contradiction : 
I ' Compte de voyage du voilier « CASSARD » 
(3,100 tonnes). 
Du 7 juillet 1899 au 19 juillet iQOO '(un an douze jours), entre Nantes, 
Swansea, San-Francisco et Anvers. 
Recettes. 
Primes à la navigation ; 
Saint-Nazaire à Swansea (grand cabotage) 
Swansea à San-Francisco 
San-Francisco à Anvers 
Frets : 
Swansea à San-Francisco 
San-Francisco à Anvers 
Divers : 
Pilotins 
Surestaries 
903t 70I 
5o,52i 97! 108,113^27 
51,627 60) 
52,042 851 
.21,88/, 241 °» 
149 00 
mémoire 
149 00 
Parité 
277,789f36 
Dépenses. 
Équipages : 
Salaires 
Frais divers à la charge de l’armement. . 
Vivres et provisions 
Hôpital et médicaments 
Entretien : 
Approvisionnement 
Carénage 
Réparations et rechanges 
Voilure 
Divers 
22,269^ 18 
345 o5 
I i,5oo o5 
898 80 
34,5o8f 08 
3,987 35 \ 
7,486 3oi 
5,5o3 98} 18,207 58 
i,o4i 90i 
238 10) 
A reporter. 
52,715t 66
        <pb n="109" />
        NOTRE FLOTTE COMMERCIAL^. 
89 
Report 52,7i5fGG 
Dépenses tie l’opération commerciale : 
Droits (l’entrée et de sortie 74? 45 ' 
Frais de port G,G8i 90 
Kemorcjuage et pilotage lOjSgG gOj 
Frais divers, consulat, correspondances et I 
divers 84. 3o 
Chargement et déchargement i4,475 281 
Commissions . . . . / 28,G70 80 
Assurances 89,950 98, 
Total des dépenses. 154,980^28 
Bénéfices bruts 122,809 ^8 
Parité 277,789^85 
Les bénéfices bruts s’élevant à 122,809t 18 
A déduire les charges : 
Amortissement à G p. 100 8G,470t 80' 
Frais de premier établissement (4o p. 100 
lie ces frais). 2,889 20 &gt; 54,5Gi lô 
Intérêts de l’emprunt 9,75% ifii 
Frais généraux (environ) G,000 00 J 
Les bénéfices nets s’élèvent à . 58,247^98 
Conclusion. — Capital-actions de ce navire : 825,000 fr. 
Kevenu : 20.96 p. 100. 
Sans tirer de ces bilans, produits en vue d’attirer des 
souscriptions et par conséquent suspects, plus de déduc 
tions qu’il ne convient, il est cependant permis de constater 
qu’ils confirment ce que les Nantais, les Bordelais, les Na- 
zaïriens affirment, à savoir que le voilier de 2,800 tonneaux 
de jauge brute gagne au minimum par an, dans la période 
des fortes primes, entre 5o,ooo et 80,000 fr. Bonne allaire, 
on le voit ! 
Aussi les armateurs ne sont-ils pas embarrassés pour 
trouver des capitaux ; leurs entreprises ont meme pris un 
caractère curieusement aristocratique. Le noble faubourg 
s y intéresse et le clergé ne dédaigne pas d’y participer. Tel
        <pb n="110" />
        LE PROliLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
90 
fjéiiéral connu a 200,000 fr. placés dans une seule société 
nantaise et retire annuellement de sou capital le coquet 
revenu de 4o,ooo fr. — qui lui permet d’oublier les vicis 
situdes et les ennuis auxquels l’exposa une Allaire célèbre. 
Telle famille illustre, dont le chef occupa les plus hautes 
fonctions de la Ué[)ubli(jue, s’intéresse fortement aux mêmes 
spéculations, qui lui sont aussi productives. Pendant ce 
temps, les matelots ipii courent les mers pour amasser ces 
beaux dividendes vivent de haricots et de lard salé, séparés 
des mois entiers de leur famille, grillés par le soleil ou tran 
sis })ar les embruns, et gagnent un salaire de cinquante sous 
par jour.' 
Plus le voyage est long et plus il rapporte. C’est le budget, 
ce sont les finances publiques, c’est la collectivité des contri 
buables français qui paient aux généraux capitalistes, aux 
douairières en ipiéte* de placements, aux prêtres avides 
d’augmenter leur pécule des rentes royales par la prime de 
la navigation. Toute une nouvelle catégorie de budgétivores 
est née de la loi de i8g3 et s’attaque d’un bel appétit à la 
caisse de la République (pii, bonne fille, les laisse et se laisse 
faire. 
Cela ne durera pas toujours, même au cas improbable où 
le Parlement français commettrait la faute de ne pas décou 
rager cette spéculation (pii peut, en fin de compte, mal 
tourner, car plusieurs des sociétés nouvellement formées 
n’amortissent pas le capital exposé — ce, dans le but de 
faire miroiter aux yeux des « gogos » des dividendes encore 
plus brillants que les précédents. 
La crainte exprimée, dans une proposition de loi récente 
par M. Brunet, de « voir renaître l’heureux temps où l’expé 
dition des Argonautes et celui où des navigateurs comme 
Ulysse mettaient vingt ans à parcourir la Méditerranée » est 
une chimère et son mot une boutade. Les temps dont il
        <pb n="111" />
        NOTRE FLOTTE COMMERCIALE. 
91 
parle sont à jamais abolis et la navigation à voiles, quelque 
intéressante qu’ait été sa transformation, jette, modernisée, 
son dernier éclat. Le pétrole, l’électricité, achèveront un jour 
l’œuvre du charbon. Clunpie année réduira le champ d’ac 
tion de la voile; et tel nouveau percement d’isthme ou, plu» 
modestement, tel progrès dans les steamers, tel avilissement 
du prix du charbon peuvent surgir, qui enlèveront au voi 
lier même remor([ué et pourvu d’une machine auxiliaire, 
son dernier marché avec sa raison d’etre. 
A la date du i®'' avril 1901, il y avait cent cinq voiliers 
naviguant sous pavillon français, nés de la loi de 189.3 et 
nus au monde surtout eu vue de percevoir la prime, sans 
laquelle leur navigation se solderait le plus souvent par des 
pertes. Une cimpiantaine d’antres, en construction ou à la 
veille d’étre mis sur cale, étaient signalés au Bureau Veritas. 
L est assez, c’est même trop. 
L’Allemagne n’a qu’une Hotte de 281 voiliers jaugeant 
plus de 1,000 tonneaux; nous avons atteint, sans aucune 
espèce d’utilité, ce chiifre. II est temps d’arrêter l’armement 
dans une voie où il ne s’est que trop légèrement engagé. 
S’obstiner à soutenir la voile par des primes considérables, 
1 encourager au point qu’en ce moment même les comman- 
iles de trois-mâts continuent, et que partout la spéculation 
prepare, si j’ose dire, des nourrissons voraces pour les nia- 
uielles déjà si épuisées du budget, serait une amère sottise. 
Le Parlement trouvera sans doute que la loi de 1898 nous 
coûte assez cher —et il renoncera à la conception archaïque 
9U1, plus de cent ans après le lancement du premier bateau 
^ vapeur, fait de la voilure le moteur indispensable et [irivi- 
Icgié de la marine marchande française. 
« Le vent souille gratis » dit un proverbe ; il n’y a donc 
pas de raison pour que le budget le paie 8 millions par an !
        <pb n="112" />
        92 
LE PROllLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
(1) Revue marilime, novembre 1899. 
IV. La navigation à vapeur. 
Il ii’eiitre pas dans le cadre de cette étude d’esquisser, 
môme à qraiids traits, les proqrès accomplis par la naviga 
tion à vapeur. Ars inueniendi ciim inventis adolescit. Chaque 
jour, chaque inventeur, apportent une amélioration dans les 
découvertes réalisées par ces hommes de génie dont l’his- 
loire reconnaissante a conservé les noms : Denis Papin, Jo- 
nalhan Hulls, James Watt, le marquis de JoulTroy, Patrick 
Miller, lord Stanhope, Paldwin, John Fitch, James Rumsay, 
Robert Fulton, et les créateurs de l’hélice : le fermier Wil 
liam Pettis Smith et le mécanicien Ericson. 
Il est cependant difficile de bien examiner sous ses aspects 
si divers le délicat problème de la marine marchande, si 
l’on ne saisit pas, au moins dans son ensemble, l’évolution 
caractéristique du navire à vapeur. Non seulement l’hélice 
s’est substituée aux aubes, les machines se sont perfection 
nées par l’emploi des chaudières à haute pression et des cy 
lindres à double, triple et quadruple expansion, de telle sorte 
que la consommation du charbon, qui était autrefois de 3 ki 
logrammes par cheval-vapeur et par heure est tombée à 700 
et même G5o grammes, mais encore des modifications pro 
fondes se sont introduites dans la construction, la capacité, 
la vitesse de cet instrument de transport. 
Un savant, qui fait autorité en cette matière, non seule 
ment en Angleterre, mais dans le monde entier, sir William 
White, président de la section des sciences mécaniques de 
la British Association, a caractérisé, dans une conférence 
traduite par M. Bregmann (*), les perfectionnements de la 
navigation à vapeur. C’est ce guide sûr, dont l’autorité ne
        <pb n="113" />
        NOTRE FLOTTE COMMERCIALE. QÖ 
saurait cire récusée, que nous suivrons pour marquer l’état 
actuel de cette naviqation par rapport à ses débuts. 
Sir William While considère ([ue l’on peut fixer de la 
laçon suivante les progrès du steamer : 
1° Augmentation des dimensions et des tonnages des na 
vires et grand accroissement de puissance des machines en 
même temps qu’ont augmenté les vitesses ; 
2° Perfectionnement des machines marines accompagnant 
l’accroissement de pression de la vapeur. Économie de com 
bustible et réduction du poids des appareils moteurs par 
•’apport aux puissances développées ; 
3° Amélioration des matériaux employés ; meilleur sys 
tème de construction; coques relativement plus légères, et 
plus grande puissance de transport ; 
4° Amélioration des formes, tendant à diminuer la résis- 
hiiice, et économie de puissance par la propulsion. 
Ges progrès caractéristiques apparaissent notamment avec 
clarté si l’on compare les anciens paquebots transatlantiques 
•uix paquebots actuels ; pour ce genre de navires, on le sait, 
lu distance à parcourir est restée la meme et la capacité de 
cargaison n’est pas un facteur important. 
En i84o, le Britannia (Compagnie Gnnard), en bois, à 
•'oues, avait une vitesse de huit nœuds et demi à la mer. Le 
déplacement était de 2,000 tonneaux, la longueur de 207 
pieds ; la machine, de 700 chevaux, nécessitait une dépense 
de 4O tonneaux, soit 2’‘s,2G5 de charbon par cheval indiijué 
U l’heure. 
En i8g4, la Campania (Compagnie Gunard), machines à 
li'iple expansion, deux hélices, longueur Goo pieds, a un 
déplacement de 20,000 tonneaux, une puissance de 28,000 
chevaux, atteint une vitesse de 22 nœuds et dépense 5oo 
fünneaux de charbon par jour. 
Oceanic, de la Compagnie White Star, a G85 pieds de
        <pb n="114" />
        •94 LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
loïKf, plus (le 25,000 tonneaux de (^placement, 22 nœuds 
de vitesse — raccroissement du déjdacemeut étant utilisé 
en puissance de transport. 
Le dernier traiisaflantiipie allemand construit, \&lt;i, Deiitsch- 
land, a C60 pieds (220 mètres) de loin;, 28,000 tonneaux, 
28,000 chevaux et une vitesse de 28 nceuds. 
Voilà donc, pour les paquebots, les résultats de soixante 
années d’efforts : la vitesse est passée de liiiil nœuds 5 à 
vingt-trois nœuds ; la lonqueur des navires est triplée, leur 
largeur doublée et leur déplacement augmenté dix fois. Ce 
pendant, la dépense en charbon par heure et par cheval 
n’est que du tiers environ de ce qu’elle était en 1840. A cette 
époque, chaque tonne de poids des machines, chau 
dières, etc., ne correspondait qu’à deux chevaux de puis 
sance, tandis cpi’elle correspond actuellement à six ou sept 
chevaux. Eniin, dernier avantage, la régularité du service 
des pacpiebots est incomparablement plus grande à notre 
époque qu’au début, les bateaux, en raison même de l’ac 
croissement de leurs dimensions, pouvant supporter mieux 
qu’autrefois les mauvais temps. 
Les steamers rapides à passagers, destinés aux longues 
distances, ont progressé dans la meme proportion. 
En quarante ans, pour cette catégorie de navires, la lon 
gueur a été augmentée de 4o p. 100, le déplacement triplé, 
la puissance en chevaux quadruplée, la vitesse accrue de 
5o p. 100 — tandis que le taux de consommation de char 
bon était abaissé au tiers environ de ce (pi’il était. 
Si des paquebots on passe aux navires plus spécialement 
destinés au transport des marchandises, aux cargo-boats, 
il est aisé de constater des améliorations non moins sen 
sibles ; en dix ans, ces navires, dont la puissance de car 
gaison est le premier élément de succès commercial, se sont 
allongés de 100 ou 180 mètres à i65 ou 200 mètres, accrus
        <pb n="115" />
        NOTRE FLOTTE COMMERCIALE. QÒ 
en 1oniiaf|e lirul de 5,ooo à i3,ooo loniieaux, et en vitesse 
de 10 OU 12 à i5 OU i6 nœuds. 
L’aucjmentatlon si considérable des lonfjueurs et des lar- 
((eurs, dans cette catéíjorie de navires, a pu être réalisée 
sans (|rand accroissement des tirants d’ean, pour lesquels 
on est en pratique limité %)ar les prolbndeurs des ports et 
des bassins. En somme, ce sont les considérations commer 
ciales plutôt que les difficultés techniques qui pourront dans 
l’avenir limiter les dimensions des carqo-boats. 
construit en ce moment aux Etats-Unis des carqo- 
iioats de 20,000 tonnes; on en pourrait construire de sem 
blables en Anqleterre, si bntilisation de ces navires devait 
ctre fructueuse. 
Sir William White, au moyen d’exemples choisis dans 
bi marine de querre — où, comme l’on sait, la recherche 
la meilleure utilisation de la force, de l’espace, de la vi- 
i^esse, est extrême — démontre par le t aideau suivant le gain 
^n économie de propulsion résultant de Vaccroissement des 
dimensions, qui est la caractéristique des bateaux modernes, 
'El ils soient destinés à la marine de l’État ou à la flotte de 
commerce : 
— 
Longueur en pieds 
Largeur en pieds 
Tirant d’eau moyen en pieds 
Déplacement en tonnes 
Puissance indiquée pour 20 nœuds. , . . 
Puissance indiquée par tonne de déplace 
ment. , , . 
N® 1. 
N« 2. 
N» 3. 
N” 4. 
N“ 5. 
280 
35 
i3 
i,8üo 
C.ooo 
3,3 
3(10 
43 
lC'/2 
3,4üo 
(),000 
2,05 
3ÖO 
Go 
7,400 
11,000 
1,48 
435 
G'.l 
24 '/â 
11,000 
14,000 
1,27 
5oo 
71 
20 •/, 
14,200 
i5,5oü 
ï)09 
— 
On voit (comparaison n° i avec 11° 5) que le déplacement 
^‘st augmenté de près de huit fois et la puissance pour 
nœuds augmentée seulement de 2,0 fois.
        <pb n="116" />
        LE PROIJLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
96 
Si ces deux liatimeiits avaient eu les mômes types de ma 
chines et de chaudières, les poids des appareils moteurs et 
du charbon nécessaire pour parcourir une distance donnée 
auraient 'été proportionnels à leurs puissances respectives, 
c’est-à-dire que pour parcourir la meme distance à la meme 
vitesse de 20 nœuds, le plus qros des deux bâtiments n’exi- 
(jerait que a,G l’ois plus de poids d’appareils moteurs et de 
charbon que le plus petit — ce qui permet d’utiliser le 
déplacement en puissance de transport. 
Ce n’est pas seulement au point de vue de la capacité de 
transport que l’augmentation des dimensions a produit 
d’heureux résultats ; elle a permis d’accroître singulièrement 
les vitesses, sans exagérer cependant la dépense en charbon. 
Quels progrès nouveaux réserve l’avenir à la navigation à 
vapeur? Il serait vain de se le demander. Telle découverte, 
telle utilisation nouvelle de l’énergie électrique, peuvent 
transformer du tout au tout le steamer moderne. 
Cependant, pour ne parler que de l’avenir immédiat, nous 
verrons sans aucun doute se généraliser bientôt toute une 
série de perfectionnements nouveaux, encore envoie d’essai. 
Pour les machines, l’usage de plus hautes pressions et 
de plus grandes vitesses de rotation produira probablement 
des diminutions de poids comparativement aux puissances. 
Un inventeur anglais, M. Parsons, pense qu’il pourrait ré 
duire de moitié par ses turbo-rnoteurs le poids actuellement 
nécessaire aux machines-arbres et propulseurs d’un paijue- 
bot transatlantique, tout en leur assurant une solidité et une 
endurance suffisantes. Si ce résultat peut être atteint paral 
lèlement avec l’emploi des chaudières multitubulaires, il en 
résulterait pour ce genre de bateau une véritable révolution, 
et l’on pourrait atteindre de plus grandes vitesses sans dé 
passer les dimensions de bateaux actuellement existants. Il 
est certain aussi,qu’avec la limitation des tirants d’eau on
        <pb n="117" />
        NOTRE FLOTTE COMMERCIALE. 
97 
P.IOUL. M\K, M.VRCII. 
7 
iirnvera, à mesure qu’aii()menterout les vitesses et les puis 
sances, à employer des propulseurs multiples. 
Pour le comhustihle, un certain nombre de navires à 
vapeur ont substitué les huiles de pétrole au charbon. Les 
journaux maritimes signalaient récemment les essais de la 
compagnie de navigation Shell Line (Ligne des Coquillages). 
Cette compagnie possède douze vapeurs qui sont tous chaut- 
l'és au combustible liquide, et dont la plupart, pour répondre 
iiu nom original de la société, portent chacun le nom d’un 
coipiillage difièrent. Le vapeur le Clam (clovisse) de cette 
compagnie s’est servi continuellement de combustible liquide 
pendant plusieurs mois, ce qui a permis de réduire le nombre 
des chaulleurs de 17 à G, ces derniers n’étant plus employés 
Pieu entendu à chauffer, mais à aider les mécaniciens au 
graissage, etc. Au lieu de trois chaudières en pression, comme 
lorsipie le navire chauiïait à la houille, deux chaudières seu 
lement suffisent avec le nouveau mode de chaulle pour four- 
abondamment toute la vapeur nécessaire; la consomma- 
bon, autrefois de 3o tonnes de houille par jour, se trouve 
en même temps réduite à iC tonnes d’huile. 
La Shell Line exploite de vastes espaces pétrolifères dans 
1 archipel Malais ; c’est elle qui a fourni le combustible liquide 
nécessaire aux essais exécutés par la grande compagnie alle- 
niande Ilambourgeoise-Américaine, qui ajipliipie ce mode 
de chauffage à certains de ses paquebots. De nombreuses 
entreprises de navigation, en Angleterre et en d’autres pays, 
remplacent le chaulfage au moyeu de la houille par les huiles, 
niinérales ; entre autres la Gas Company; MM. Galbraits, 
Pembroke et G®, et MM. Gossawitch, armateurs à Fiume. 
En France, la marine se préoccupe du même problème. 
Le pétrole présente de sérieux avantages sur la houille, au 
point de vue de la facilité d’embarquement, de l’approvision 
nement et du transport aux chaufferies. Même si l’économie
        <pb n="118" />
        LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
■98 
•de poids n’était que de 3o p. 100 du poids coiTcspondant 
du charhon pour une même évaporation, cela ferait mille 
lonneaux sur un paipiehot Iransat’anlique ; l’avantaqe n’est 
pas médiocre, étant donné surtout ipi’il se complète par une 
diminution dans le personnel nécessaire pour le service des 
cliaulferies. Bien d’autres progrès se réaliseront encore, 
•qu’il est diflicile de prévoir aujourd’hui. 
Un grand avenir s’ouvre devant la navigation à vapeur 
au point de vue non seulement de la rapidité, mais encore 
de l’importance des transports. L’homme trouve en elle le 
souple iustrumeut de ses volontés. La durée des trajets de 
Liverpool à New-York (5,Goo kilomètres), qui était en i8/d&gt; 
de II à 12 jours et en i856 de 9 à 10 jours, a décru de 
vingt-quatre heures par période décennale, et n’atteint pas 
maintenant 6 jours. ï^es cargo-boats marchent couramment 
-aujourd’hui à une vitesse de 11-12 nœuds à l’heure et peu 
vent transporter des quantités énormes de marchandises. En 
‘Angleterre, en Allemagne, aux Etats-Unis, le tonnage à 
vapeur augmente, le steamer se perlectionne, s’agrandit, 
accroît sa vitesse, sa capacité de transport et élargit du 
même coup le prestige politique et la force d’expansion du 
¡lays dont il porte le pavillon. - 
Nous avons précédemment montré qu’il n’eu était malheu 
reusement pas de même en France ; la loi du 3o janvier 189.3 
a produit, au point de vue de la navigation à vapeur, les 
plus tristes et les plus néfastes ellets. La ('diarnhre de com 
merce de Bouen les a consignés dans un tableau dont la 
lecture est douloureuse à notre amour-propre. 
Le tonnage des navires à vapeur a augmenté de 1887 à 1897 : 
Pour la marine ancjlaise de .'33 p. 100 
— allemande de. 107 — 
— espagnole de 3o — 
, — hollandaise de 67 — 
— italienne de C8 —
        <pb n="119" />
        (0 Statistiques du Bureau Veritas. 
NOTRE FLOTTE COMMERCIALE. 
Pour la marine russe de 65 p. loo 
— norvégienne de 191 — 
— suédoise de 6/j — 
— autrichienne de 60 — 
— danoise de 76 — 
— portugaise de 110 — 
— grecque de i58 — 
— roumaine de 7 — 
— japonaise de 2.3 — 
f a marine à vapeur Irauçaise, dans cette période, a dimi 
nué de, I p. 100 ! La situation s’est einpirée encore : du 2* ram; 
^pie nous occupions en 1885, nous sommes tombés au 4' ! et 
SI notre flotte à vapeur s’est, depuis 1897, accrue de i3 unités 
et de 4o,000 tonnes (545 steamers de 528,289 tonnes au lieu 
de 532 de 488,676 tonnes [*]) dans la même période : 
t/AIIemagne gagnait i85 navires et 456,694 tonnes nettes. 
pRs Etats-Unis gagnaient 3oo,ooo — 
P’Angleterre gagnait 1,000,000 — 
L'Italie — 140,000 — 
La Norvège — 260,000 — 
La Russie — 120,000 — 
Quand nous faisions un pas, les autres en faisaient vin9t ! 
Et cependant c’est de notre pays tpie nombre de perfection 
nements modernes de la naviijation à vapeur surpissaieut. 
Ee sont des usines françaises, les établissements Belleville, 
Niclausse, etc., qui alimentent de chaudières multitubulaires 
íes marines du monde. C’est en France que l’enqin scientiii- 
^ine par excellence, le sous-mariu est créé. L’étranqer rend 
Í loin mage au talent, à l’habileté de nos inventeurs, de nos 
niqénieurs et se sert de leurs travaux pour se mieux organi 
ser en vue de la concurrence mondiale, tandis que nos ar- 
OLiteurs, détournés de la vapeur par une loi déplorablement 
oialadroite, s’encombrent d’une (lotte de rossignols, de 
« sabots » et de voiliers.
        <pb n="120" />
        CIIAIMTUE III 
ARMATEURS ET CONSTRUCTEURS 
I. L’enquête sur la marine marchande. 
Le ruai est rjrave ; soit qu'on examine le mouvement de la 
navigation, la part de fret du pavillon national, les entrées 
et sorties des ports, nos relations avec l'étranger et les colo 
nies, ou (pie l'on considère simplement les progrès génér aux 
de la navigation à vapeur-, notre puissance maritime s'ellrite 
et menace ruine comme ces vieux édifices lézardés que les 
intempéries démolissent pierre à pierre. Chaque avance des 
pays voisins accuse notre propre décadence. Nous demeu 
rons, scientifiquement, à la tète du progrès, mais, pratique 
ment, nous perdons tous les jours du terrain et nous rions 
laissons gagner de vitesse par des rivaux (pie la nature a 
pourtant moins favorisés que nous. 
Mais une fois constatée la crise que nous traversons, il 
ne suffit pas de gémir sur elle. Il faut encore remonter à ses 
causes premières et, les ayant découvertes, s'efforcer d’y 
jKirter remède. 
L'entreprise est ardue, car le pr ohlème de la marine mar 
chande est des pins complexes. Mille liens apparents on 
cachés le relient au problème de la vie économique et sociale 
de notre pays. Il ne suffit pas, pour posséder une mar ine 
marchande puissante, d'avoir de beaux et grands bateaux, 
pourvus de tous les perfectionnements désirables ; encore 
faut-il qu'ils trouvent du fret ! Une indéniable solidarité unit
        <pb n="121" />
        ARMATEURS ET CONSTRUCTEURS. 
lOI 
à la ilolte commerciale riiulustrie, ragriculture, la produc- 
lioii nationales. Qui touche à Time, touche aux autres. 
Eu Angleterre, en Allemagne, cela ne se discute plus. Eu 
b rance, l’éducation du public est là-dessus entièrement à 
laire. Le paysan, courbé sur son sillon et (pii déplore, à 
part lui, la mévente de ses produits, l’ouvrier ipii cherche 
vainement de l’embauche d’usine en usine, n’iront pas s’ima 
giner (pie leur misère serait soulagée le jour où, disposant 
enfin d’une Hotte commerciale puissante et active, la France 
pourrait augmenter les débouchés, la consommation des 
produits nationaux. C’est cependant la réalité. 
Comment le pays s’intéresserait-il à la marine marchande ? 
Nul ne lui en parle jamais. Quand, d’aventure, son attention 
est attirée vers elle, il n’aperçoit que confusion, désordre, 
anarchie. Notre administration, qui passe pour la première 
d’Europe — à ses projires yeux — a trouvé le moyen de re 
culer ici, à des limites encore insoupçonnées, les bornes de 
1 incohérence. Le maejuis de la procédure n’est rien auprès 
&lt;le celui de la réglementation de la marine marchande. 
Qu’on eu juge ! Siœ niirmfères, sans compter le sous- 
xecrétariat d’Etat aux postes et télégraphes, ont plus ou 
*&gt;ioins à intervenir dans le règlement des allai res maritimes : 
1° Le immsière de la marine pour le personnel, les enga 
gements de marins, la pèche et la police de navigation ; 
2® Le ministère du commerce pour la sauvegarde des 
•atérèts maritimes commerciaux du pays, les primes et les 
conventions de navigation ; 
&gt;1° Le ministère des travaux publics pour le matériel des- 
ÙJié au commerce maritime (ports, quais, phares, etc.) et le 
persouuel des mécaniciens de la marine ; 
4° Le ministère des finances pour les questions de jau 
geage des navires, de francisation, d’hypothèque, de pro 
priété, de primes de construction ;
        <pb n="122" />
        102 LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
5° Le ministère de Vintéricur pour le service sanitaire 
maritime ; 
6° Simultanément, le ministère de la justice et celui de la 
marine, suivant le cas, pour la juridiction. 
Les lois etlesrèglemeiits sont aussi peu clairs (jue les attribu 
tions. 11 laut une volonté tenace pour ne [las se laisser rebuter 
par le problème de la marine marchande lorsqu’on tente de 
rexaminer autrement qu’à la surface, tant est qrandésa com 
plexité; tant sont divers les intérêts qu’il soulève, nombreuses 
et lointaines ses répercussions administratives et économi(j lies. 
* 
* * 
La Chambre de 1896 — obligée de constater l’alFaiblisse- 
ment progressif de notre Hotte commerciale — n’a pas eu le 
conra()e de scruter le mal dans toute son étendue. Au lieu 
d’instituer elle-même une vaste enquête parlementaire — 
qui, en excitant l’attention du pays entier, eût rendu à celui- 
ci l’inappréciable service de l’intéresser aux luttes, aux des 
tinées, à l’avenir de sa marine — elle remit à d’autres le soin 
important de rechercher les remèdes à la crise dont la gra 
vité frappait tous les yeux. La Chambre adopta, en eilet, le 
i*"^ décembre 1896, une résolution ainsi conçue, proposée 
par M. Lemire : 
« La Chambre invite le Gouvernement à faire étudier par 
une commission spéciale les moyens de venir en aide à la 
marine marchande. » 
Le 9 février suivant, un décret du président Félix Faure 
constituait cette commission, dans laquelle entraient 17 séna 
teurs ou députés, 17 hauts fonctionnaires, les présidents ou 
délégués des Chambres de commerce de Bayonne, Bordeaux, 
Cherbourg, Dunkerque, la Bochelle, le Havre, Marseille, 
Nantes, Paris, Rouen, Saint-Nazaire, Alger, et les person 
nalités suivantes :
        <pb n="123" />
        ARMATEURS ET CONSTRUCTEURS. 
io3 
MM. IluüOT, membre de la Chambre de commerce de Paris; 
Hehnard, président de la Compagnie nantaise de navigation à 
vapeur; 
Hordes, armateur; 
Duprat, directeur de la Société des Cbarg?5urs-Réunis; 
Fraissinet, armateur; 
Hossut-Puchon, négociant commissionnaire; 
Lekèvre-Pontalis , président du conseil d’administration des 
Messageries maritimes; 
Pereire, président du conseil d’administration de la Compagnie 
transatlanti(jue; 
Davmard, ingénieur des constructions navales; 
Kstier, armateur; 
Verberckmoës, président du conseil d’administration de la Com 
pagnie générale des bateaux à hélice du Nord; 
Voisin, capitaine au long cours ; 
Jouët-Pastré, président du conseil d’administration des forges 
et chantiers de la Méditerranée; 
CuAunoYE, directeur général des ateliers et chantiers de la Loire; 
Dubigeon, constructeur; 
Moutier, directeur de la compagnie d’assurances La Foncière; 
PiAUD, ingénieur du bureau Veritas; 
Demaciiy, administrateur de la banque de Paris et des Pays- 
Bas; 
Comte DE Bondy, président du conseil d’administration de la 
Société des chantiers et ateliers de la Gironde; 
Commandant.Riondee, capitaine de frégate en retraite; 
Amédée Prince, président de la Chambre syndicale des négo 
ciants commissionnaires et du commerce extérieur. 
ï CS secrclaires de la coiiimission élaieni : 
mm. Jean Cousin et Bordelongue, du ministère du commerce; Mau 
rice Gazavon, avocat ; Guillaumot, IIameein et Ciiardenet, auditeurs au 
Conseil d’Etat. 
Nul ne peut mettre eu doute la compétence d’une pareille 
commission ; il est bon, toutefois, de remartjuer (pie seuls les 
"iléréts patronaux s’y trouvaient directement représentés. 
I-'C ministre d’alors — non4 étions aux Iteaux jours du cabi 
net Méline — n’avait pas jupé convenable de faire siéijer à
        <pb n="124" />
        LE PR0ULÈ3IE DE LA MARINE MARCHANDE. 
104 
côté des représentants des comparpiies les délérjués des syn 
dicats ouvriers ou des Bourses du travail. 
La tâche ipii s’imposait à la commission était pourtant de 
celles qui nécessitent toutes les lumières, tous les concours ! 
Peut-on imaginer un champ de recherches plus large que 
celui qui s’ouvrait devant elle ? M. Henry Boucher, dans 
la première séance, le 19 mai 1897, le proclamait lui-méme 
en ces termes : 
« La résolution adoptée par la Chambre des députés donne 
à la commission de la marine marchande le mandat de recher 
cher les moyens de venir en aide à cette marine et lui trace 
ainsi, malgré sa concision, le plus vaste programme pour la 
réalisation duquel le ministre fait appel à l’initiative et au 
concours de tous les mendires de la commission. » 
Il serait trop long de suivre pas à pas l’assemblée extra- 
parlementaire dans son œuvre si laborieuse, et d’analyser ici 
le compte rendu de ses travaux, qui réunit plus de seize cents 
pages de documents officiels ; mais il est utile de marquer 
les points saillants et les résultats de son vaste travail. 
L’un des premiers soins de la commission nouvellement 
nommée fut, le 9 juin 1897, de décider qu’il serait procédé 
à une enquête générale sur les moyens de venir en aide à la 
marine marchande ; elle nomma, à cet eilet, une sous-com 
mission ainsi composée : 
MM. Raynal, sénateur, président; 
Charles Roux, député, vice-président; 
Dislère, conseiller d'Etat, vice-président ; 
1‘eytral, sénateur; 
Rouland, sénateur; 
Guillain, député; 
Gerville-Réache, député; 
CoLSON, conseiller d’État; 
G. Pallain, conseiller d’Etat, directeur général des douanes; 
Quinette de Rochemont, directeur de lã navigation au ministère 
des travaux publics;
        <pb n="125" />
        ARMATEURS ET CONSTRUCTEURS. 
io5 
MM. Durassier, direclEur de la marine marchande au ministère de 
la marine ; 
Chandèze, directeur du commerce au ministère du commerce; 
1/amiral Maréchal; 
Laurent, directeur général de la comptabilité puhli(juc au mi 
nistère des fmances; 
ÜOMPARD, directeur des consulats et des alTaircs commerciales 
au ministère des allaires étrangères; 
Auuurtin, Bénac, maîtres des requêtes au Conseil d’Ktat; 
Herbart, président de la Chambre de commerce de Dun- 
kercpie ; 
Convert, président de la Chambre de commerce du Havre; 
FÉRAun, président de la Chambre de commerce de Marseille; 
Crouan, délégué de la Chambre de commerce de Nantes; 
Jouët-Pastré, président du conseil d’administration des forges 
et ehantiers de la Méditerranée; 
Daymard, ingénieur de la Compagnie transatlantique; 
Durigeon, constructeur ; 
Duprat, directeur de la Compagnie des Chargeurs-Réunis; 
Bernard, président de la Compagnie nantaise de navigation à 
vapeur; 
• Bordes, armateur; 
Lekèvre-Pontai.is , président du conseil d’administration des 
Messageries maritimes ; 
Verberckmoës, président du conseil d’administration de la Com 
pagnie générale des bateaux à vapeur à hélice du Nord. 
IluGOT, membre de la Chambre de commerce de Paris; 
Prince, président de la Chambre syndicale des négociants com 
missionnaires et du commerce extérieur ; 
Cazavon, (iüiLLAUMOT et Hamelin, secrétaires. 
Conformément à la décision de cette sous-commission 
&lt;l’enquête et au désir exjirimé par elle, M. le ministre du 
■commerce, de l’industrie et des postes et télégraphes adres 
sait aux préfets, aux présidents des Chambres de commerce 
ot des Chambres consultatives une circulaire où il appelait 
l&gt;lus particulièrement l’attention des déposants sur les trois 
&lt;luestions suivantes : 
1° A quelles causes allrllnie^-uous la décadence de noire 
niarine marchande ?
        <pb n="126" />
        io6 
LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
Oueis sont les moyens que vous proposez pour réinédier 
à cette situation ? 
2° Quelles sont les causes des difficultés que rencontre en 
France la construction des navires de commerce ? 
Quels sont les remèdes que vous proposez ? 
3° Quels moijens proposez-vous pour diriger les frets sur 
les ports français? 
Dans ses séances des 26 et 26 juin, 2 et 9 juillet 1897, la 
sous-commission d’enquête reçut une série de dépositions, 
dont quel(jues-unes dn plus haut intérêt ; elles émanaient 
de MM. Aqniel, Arbel, Bonnaud, Henri Bordes, Bricard, 
Bureau, Lamoisière, administrateur déléijué des anciens 
établissements Cail ; Cliiché, Corblet, Cordozo de Bétben- 
court, Cormerais, P. Cyprien Fabre, de Goëne, Deplatipny, 
Delarue, de Sinçay, Dorémienx de Saint-André, Dntliil, 
h risch de Fels, ( îrimonprez, Hulin, Jeanteur, Knieder, La 
coste, Laporte, Lebourqeois, Lecoq, Le Mapiien, Louis 
Dreyfus, Léon Muller, Mnrié, Normand, Pendrié, Pralon, 
Bathier, Rispal, Rosse, Sciania, Secrétan, Stuiiinqer, Thi- 
l'ion, Tournade, Tronvay, Turbot, Viellard, Viqnon, Victor 
Minent. Parmi ces déposants, fiquraient les représentants 
des Chambres de commerce de Dieppe et de Rouen, des 
chambres syndicales des constructeurs mécaniciens et des 
marins du Havre ; de la chambre syndicale des transports ; 
des sociétés des aciéries et forqes de Denain et d’Anzin, de 
Firminy, des forqes de Douai, de Franche-Comté, de Tri- 
qnac, de la société Thomé-Gcnot, de la Société française 
d’électro-métallurqie, du syndicat des inscrits maritimes et 
comité de défense de la marine marchande de Bordeaux, 
dn syndicat des ouvriers des industries maritimes et des. 
inscrits maritimes de Nantes, du syndicat maritime de France, 
du syndicat marseillais de la marine marchande, du syndicat 
nantais des armateurs et des industries maritimes.
        <pb n="127" />
        ARMATEURS ET CONSTRUCTEURS. B S 
Une loiujiie série de réponses écrites s’est, suite, 
ajoutée à ces dépositions orales ; dans le noml)re,^^s^eÿyiçt^ 
réponses des chambres de commerce d’Ahjer, Aniîôifiiay^^ 
Avesnes, Blois, Bordeaux, Bouloçpie-sur-Mer, Calais, Cette, 
Cherbourg, Fécarnp, le Havre, llonlleur, la Rochelle, Limo- 
&lt;)es, Lyon, Amjers, Marseille, de la Meuse, de Nantes, 
d’Oran, de Reims, Roanne, Rochefort-sur-Mer, Saint-Dizier, 
Saint-Étienne, Toulon, du Tréport, de Valenciennes, de 
nombreux conseils municipaux, syndicats, industriels, etc. 
L’empiôte — cela saute aux yeux, dès fpi’oii eu parcourt 
la sténographie — n’a été qu’une lonque lutte entre les deux 
qrands intérêts o[)posés des armateurs et des constructeurs. 
L’impossibilité de les concilier semblait telle, après certaines 
séances de la sous-commission, (pie M. Duprat, directeur 
de la Compaqnie des Charqeurs-Réunis, s’écriait : 
(( Essayons de faire deux lois absolument distinctes : une 
pour la naviqation, une pour la construction. On a essayé 
de prouver la solidarité qui unit ces deux industries. Cette 
solidarité, (juanlà moi, je la nie ! On veut, à tout prix, nous, 
armateurs, nous maintenir dans les liens d’un mariaqe qui 
])üur nous est un enfer : ce n’est pas un mariaqe de conve 
nance ; c’est encore moins un mariaqe d’amour. Nous en 
avons assez de cette situation et nous demandons carrément 
le divorce ! » 
Ces paroles véhémentes ne sont qu’une traduction éner- 
qique des sentiments de rivalité qui se font jour dans toutes 
les dépositions des armateurs et des constructeurs. 
II. La thèse des armateurs. 
Pourquoi cette rivalité? L’enquête môme nous l’apprend, 
pour ainsi dire à chaque page. Résumons, avec M. Charles
        <pb n="128" />
        LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
io8 
Roux(‘), les réponses écrites et verbales des armateurs. 
Nous y verrons percer leur mécontentement contre les cons 
tructeurs, leur désir d’échapper à un joiu) dont la pensée 
les obsède, leur volonté de modifier un régime légal ipii les 
ruine parce gu’il constitue, sous une forme détournée, un 
véritable monopole pour les chantiers. 
Interrogés d’abord sur les causes de la décadence de la 
marine marchande, les armateurs ont dit : 
« La cause principale de la décadence de la marine mar 
chande française réside dans la concurrence acharnée cpi’elle 
a à subir de la part des marines étrangères et surtout de la 
marine britannique, qui bénéficie de conditions d’existence 
sous tous les rapports plus favorables que les nôtres. 
« La première de ces conditions est le bon marché de 
l’outil (pii constitue l’armement, nous voulons dire le navire. 
La Grande-Bretagne a le charbon et le fer à bien meilleur 
compte (pie la France, et ses innombrables chantiers de cons 
truction et ateliers de machines sont en mesure de produire 
du tonnage à des prix avec lesquels nos constructeurs se 
déclarent incapables de lutter. Et non seulement les chan 
tiers anglais offrent des avantages immenses comme prix, 
mais encore la ra[)i(lilé avec hnpielle ils peuvent exécuter 
les commandes constitue un nouvel élément de supériorité 
pour l’armement anglais. 
« La Grande-Bretagne, qui exporte trente millions de 
tonnes de charbon par an, fournit un aliment de fret de 
sortie aux plus grands navires, tandis qu’en présence du 
développement de l’industrie chez toutes les nations étran 
gères, aussi bien en Europe qu’eu Amérique et dans l’Ex- 
tn^me-Orient, la France voit ses exploi tations sinon diminuei', 
tout au moins rester stationnaires. 
(i) Rapport sur le budget général de l’exercice i8&lt;j8 (ministère du commerce, de 
l’industrie et des postes et télégraphes).
        <pb n="129" />
        ARMATEURS ET CONSTRUCTEURS. 
109 
« Par conséquent, à mesure que rabaissement des taux 
de fret nécessite un accroissement constant du tonnaqe des 
navires, la France est de moins en moins en état de leur 
fournir un aliment de sortie. 
« A ces deux immenses éléments de supériorité que la 
marine anqlaise tire de la constitution géoloqique du sol 
national, viennent s’en ajouter d’autres provenant de l’ac 
croissement constant de la population des lies britanniques 
et de son qoùt prononcé pour toutes les choses de la mer. 
« Ne se contentant pas des facilités que l’armement anglais 
trouve pour recruter ses équipages dans la mère patrie, la 
législation lui a encore accordé toute latitude pour les com 
poser à son gré avec des étrangers et pour utiliser les ser 
vices des races énergupies qui, nées sur les cotes de la pénin 
sule Scandinave et de la mer du Nord, n’ayant à exploiter 
qu’un sol ingrat, considèrent la mer comme leur véritable 
patrie. 
((Enfin, en Angleterre, tout concourt au développement 
de la marine ; les producteurs de charbon et les maîtres de 
lorges, les millions de consommateurs qui vivent de produits 
alimentaires importés des pays les plus lointains, les négo 
ciants de l’Inde, les (dateurs de Manchester et les colons du 
Canada aussi bien que les banquiers de la Cité, ont tout inté 
rêt à ce que la marine britannique soit grande et puissante. 
Aussi, quoi(pie beaucoup de compagnies de navigation aient 
soulTert de la concurrence que les armateurs se font entre 
eux, quoique les capitaux placés dans les navires n’y aient 
pas trouvé toujours une bien large rémunération, l’arme 
ment est en Angleterre un placement national et les arma 
teurs particuliers qui construisent des cargo-boats à la 
marche lente, mais aux énormes capacités de chargement, 
aussi bien (¡ne les grandes compagnies dont les paquebots 
atteignent presque la vitesse des trains express, trouvent
        <pb n="130" />
        no LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
toujours des capitaux pour améliorer et au(jmeuter leurs 
flottes. C’est là uii point essentiel à retenir. 
(( A côté de la marine marchande britannique, il y en a 
d’autres contre lesquelles nous avons à lutter, et, en premier 
lieu, nous citerons la marine allemande. 
« La prospérité de celle-ci, facile à expliquer, est la ré 
sultante de l’accroissement prodiqieux de la nation qerma- 
nique, (pii déborde sur toutes les parties du monde, et du 
développement énorme de l’industrie et du commerce alle 
mands. 
« Tandis que les navires britanniques ne se contentent pas 
de l’aliment fourni par le commerce national et servent de 
transporteurs à toutes les nations du globe, les navires alle 
mands desservent surtout les besoins du commerce alle 
mand. 
« Néanmoins, leurs grands paquebots en quittant Brème 
ou Hambourg trouvent tout avantage à faire escale dans les 
ports français de la Manche... » 
Les armateurs se sont ensuite efforcés, à l’aide de chiffres 
et de documents, de démontrer que, de la loi libérale de i88i 
et de la loi ultra-protectionniste de i8gd, la première seule 
était sage et prévoyante, puisqu’elle avait accru en peu de 
temps la valeur de la flotte marchande française tout en ne 
diminuant pas le chiffre des constructions navales confiées 
à l’industrie nationale. 
Les armateurs ont conclu sur ce premier point en deman 
dant comme principal remède aux souffrances de leur indus 
trie : 
« 1° Que l’Etat accorde une prime à tous les navires fran 
çais sans distinction, quel que soit le pays dans lequel ils 
.ont été construits, tout en admettant, conformément à la loi 
de i88i, que cette prime soit double pour les navires cons 
truits en France ;
        <pb n="131" />
        ARMATEURS ET CONSTRUCTEURS. 
I I I 
« 2° Que la durée de rallocalion de cette prime soit portée 
de dix à quinze ans. » 
* 
* * 
A la deuxième question : Quelles sont les causes de la 
difficulté que rencontre en France la construction des navires 
de commerce, les armateurs ont encore répondu : 
«La loi de 189.3 ayant accordé une prime relativement 
élevée aux navires construits en France, les armateurs fran- 
&lt;;ais étaient tout disposés à faire des commandes aux chan 
tiers nationaux et le taux de cette prime aurait permis de 
les payer plus cher que ceux de construction étranqère, mais 
il y a eu impossibilité dé faire des commandes en France, à 
cause des hauts prix et des lonqs délais de construction exi- 
qés par nos chantiers, peu nombreux et absorbés par les 
commandes de l’État. 
« Les navires de construction française, d’une part, sont 
d’un coût tellement élevé que presque tout le bénéfice de la 
prime est accaparé par le constructeur et, d’autre part, les 
délais de livraison demandés par les chantiers français sont 
fels qu’un armateur recule devant la commande d’un ba 
teau qui lui sera livré à une époque si éloiqnée que ses 
rivaux auront eu le temps de le devancer sur les points qu’il 
compte desservir. 
« Tandis que les constructeurs aiujlais sont tout prêts à 
traiter pour la livraison de grands paquebots dans un délai 
de sept mois à partir du jour de la commande, il n’y a pas 
un chantier français qui s’engagea exécuter le même travail 
en moins de vingt mois. 
«En ce qui regarde les prix de revient, l’infériorité des 
chantiers français n’est pas moins notoire. 
« Tandis que les chantiers anglais ont réussi à abaisser
        <pb n="132" />
        112 LK PROHLKME DE LA MARINE MARCHANDE. 
considérablement leurs prix, les chantiers français sont res 
tés stationnaires et, ne tenant aucun compte des progrès 
de l’industrie, font les mêmes prix que par le passé. Nous 
pourrions citer le nom d’un armateur auquel les Forges et 
(diantiers ont compté 2,600,000 fr. pour le coût d’un bateau 
que les chantiers anglais offraient de construire pour 
i,65o,ooo fr. 
« Les chantiers français n’ont ni le personnel, ni l’outillage 
nécessaire pour produire les cargo-boats géants dont le coût 
par tonne diminue en raison directe de la portée. 
«Il faut que la France possède des cargo-boats écono- 
miijues qui, après avoir débarqué dans ses ports, comme 
leurs concurrents étrangers, puissent relever sur lest pour 
tout point qui leur offrira un emploi rémunérateur. 
« Or, lorsqu’on demande à un constructeur français un 
devis pour la construction d’un bateau de cette nature, la 
première chose dont il se préoccupe est de connaître le mon 
tant de la prime à la navigation que touchera celui-ci. Il 
établit son prix en conséquence et la prime destinée à l’ar 
mateur est d’avance réclamée par le constructeur. Ce n’est 
donc qu’à l’étranger que la marine marchande pourra se 
procurer le matériel indispensable et, pour qu’elle puisse 
vivre, il faut que le Gouvernement lui accorde une prime 
ainsi que l’avait si sagement admis la loi de 1881. 
« L’allocation de cette prime, égale à la moitié de celle 
allouée aux navires construits en France, loin de nuire aux 
chantiers français, contribuera à leur prospérité. 
« En effet, l’entretien des navires sera tout d’abord une 
source de grands profits pour eux. 
« Il est en outre incontestable que l’existence d’une grande 
marine nationale provoquera la création de chantiers de 
constructions, qui seront par cela même assurés d’avoir une 
clientèle.
        <pb n="133" />
        ARMATEURS ET CONSTRUCTEURS. 
I l3 
« 11 vaut mieux acheter des navires à l’étranger que lui 
payer le tribut énorme qu’on lui paie sous forme de fret. Le 
navire francisé fait vivre des marins français, des industries 
françaises. Le fret payé à l’étranger est à tout jamais perdu 
pour notre pays. 
« Le nombre et les ressources des chantiers français actuels 
sont notoirement insuffisants pour satisfaire aux besoins de 
la marine marchande. Il faudrait donc attendre la création 
de nouveaux établissements. Or, quelque diligence que fas 
sent les ingénieurs, il serait impossible de compléter avant 
deux ou trois ans l’installation de chantiers capables de 
construire de grands paquebots et ces chantiers eux-mémes 
ne pourraient livrer des commandes que dix-huit ou vingt 
mois après leur achèvement. 
« En donnant au contraire à la marine française la faculté 
de renouveler son matériel à l’étranger et en lui accordant 
une juste compensation des charges qu’elle supporte, on lui 
permettra de s’accroître promptement et d’etre en mesure 
de se défendre contre ses rivales en attendant que des chan 
gers soient créés en France. 
« Enfin, concéder un monopole aux chantiers français et 
leur enlever le stimulant de toute concurrence constituerait 
Un véritable danger. 
« A côté des moyens de faire prospérer le navire portant 
le pavillon français, il conviendrait au législateur de se 
préoccuper des moyens de le créer, c’est-à-dire de faciliter 
n l’armement les moyens de se procurer des capitaux. 
« Il nous semble que le Gouvernement devrait venir en 
nide à la marine marchande en autorisant le Crédit foncier à 
lui faire des prêts. 
« Parmi les mesures d’un ordre secondaire dont l’adop- 
buii apportera une atténuation aux charges qui pèsent sur 
1 armement, nous citerons en premier lieu, la suppression 
8 
PUOBL. MAK. MAUC.
        <pb n="134" />
        Il4 LB PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
(les droits de chancellerie à payer aux consuls dans les ports 
étrangers. Ces droits sont établis à raison de 76 Ir. par es 
cale^ tandis que les Anglais ne paient que i5 fr. 
« Nous demandons enfin qu’une large franchise de pilo 
tage soit accordée aux navires français et que le tarif des 
droits de conduite perçus par les courtiers maritimes soit 
également réduit en leur faveur. Il est déplorable qu’un na 
vire français, s’il est lié par charte-partie à un courtier, ait 
à payer quatre fois plus cher à Calais ou au Havre qu’à 
Hambourg ou à Liverpool. » 
* 
* ¥: • 
Enfin, sur la troisième rjuestion, touchant les moyens 
pro[)osés pour diriger les frets français vers les ports fran 
çais, les armateurs ont fait une réponse très sensée ; ils ont 
demandé que l’on favorisât par toutes sortes de moyens, 
notamment par la conclusion de traités de commerce et de 
navigation, par la création de ports francs, par l’établisse 
ment de chemins de fer, de canaux, par de grands travaux 
de ports, le développement du commerce, de l’industrie et 
des échanges internationaux. 
« En effet, ont-ils dit, tout est là; s’il n’y a pas de com 
merce, s’il n’y a pas d’exportation, s’il n’y a pas d’importa 
tion, si l’industrie souffre et disparaît, si le transit s’effectue 
j)ar d’autres pays, si les produits de l’intérieur n’arrivent pas 
économiquement dans les ports, il n’y a pas de frets pour 
les navires. La marine marchande n’a aucune raison de se 
développer et sa décadence ne peut cjue continuer. » 
Enr ésumé, les armateurs ont tracé tout un plan de réformes 
et d’action — à la réalisation duquel se trouve, à leur avis, 
subordonné le relèvement de la marine marchande française. 
Modification profonde de la loi de i8g3, mise en concur-
        <pb n="135" />
        ARMATEURS ET CONSTRUCTEURS. 
I l5 
rence des chantiers étrangers et des chantiers français par 
la suppression du monopole dont jouissent ces derniers, 
dégrèvement des charges qui pèsent sur le pavillon français, 
vaste programme de travaux intérieurs et surtout rétablisse 
ment de la demi-prime aux navires de construction étran 
gère francisés : telles sont leurs revendications principales. 
Ce plan, remarquons-le pourtant, les armateurs ne sont 
pas unanimes à l’accepter. Les armateurs nantais n’en veu 
lent pas; devant la commission, leur délégué, le regretté 
M. Léon Bureau, dénonçait avec vigueur la demi-prime 
comme une cause possible de ruine pour les chantiers fran 
çais, et proposait la prorogation pour dix ans de la loi du 
3o janvier i8g3. 
Mais il n’y avait là qu’une protestation isolée ; l’opinion 
générale des armateurs est lùen conforme à celle que nous 
avons, d’après M. Charles Roux, précédemment indiquée. 
III. La thèse des constructeurs. 
Avec les constructeurs, nous recueillons un sentiment for 
mel en son unanimité. Ici, la cohésion est telle entriß les 
intéressés, qu’elle ne laisse pour ainsi dire filtrer aucune 
divergence d’appréciation. Non seulement, en effet, les di 
recteurs des chantiers de constructions navales font bloc 
contre la demi-prime réclamée par la majorité des armateurs, 
mais encore ils entraînent avec eux l’immense force des syn 
dicats patronaux métallurgistes et dés grandes compagnies 
postales subventionnées. C’est toute l’industrie nationale qui 
se lève et proteste contre l’entrebâillement du marché à la 
concurrence étrangère. 
Ecoutons les constructeurs : 
« Si les intérêts de l’armement étaient seuls en jeu, disent- 
ds, la conclusion des armateurs tendant au rétablissement
        <pb n="136" />
        Il6 LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
de la demi-prime pourrait être justifiée ; mais ou ue saurait 
perdre de vue que le législateur de i8()3 a pensé, ajuste 
titre, qu'une nation maritime ne peut se passer de chantiers, 
ni d’ateliers pour construire des navires et des machines ma 
rines et qu’il a entendu encourager la construction en même 
temps que l’armement. Or, le rétablissement de la demi- 
prime pour les navires de provenance étrangère amènerait 
infailliblement la ruine des établissements qui construisent 
exclusivement pour le commerce, et le dépérissement des 
autres, au grand détriment d’une population ouvrière nom 
breuse et intéressante au premier chef. 
« Le remède au mal dont souffre notre marine de com 
merce n’est point causé par le seul fait du prix plus élevé 
du navire français. 
« La dilïérence des prix, d’ailleurs, a été souvent présentée 
(Tune manière inexacte et exagérée. L’armateur français qui 
demande des propositions à l’un de nos chantiers lui remet 
en général une spécification des plus minutieuses, exige que 
toutes les installations soient exécutées suivant ses propres 
usages, sous la surveillance constante de ses agents, avec 
des jnatériaux de premier choix. Le même armateur traitant 
avec un chantier anglais est, au contraire, forcé de se plier 
aux usages du constructeur étranger, qui ne se prêterait pas, 
comme nous le faisons, à suivre pas à pas les instructions 
qui pourraient lui être données. Cette facilité d’entente entre 
l’armateur et le constructeur est un avantage dont on recon 
naît volontiers la valeur d’une manière générale ; mais il est 
rare que, lors des négociations, on consente à le traduire 
par un chiffre de plus-value. Il en est de même de l’exécu 
tion plus soignée, de la moindre consommation de charbon ; 
on ne les nie pas, en général, mais on n’en tient pas compte 
dans la comparaison des prix. Et dans cette comparaison 
entre nos propositions et celles des chantiers anglais, quel
        <pb n="137" />
        ARMATEURS ET CONSTRUCTEURS. II7 
prix nous oppose-t-on? Toujours le plus bas parmi toutes 
les offres reçues, lors même qu’il émanerait d’un chantier 
de second ordre et se rapporterait à une spécification moins 
complète et à des conditions moins rigoureuses. Les prix 
anglais sont en eilet très différents entre eux. Ainsi, pour un 
paquebot de 4,000 tonnes, les offres de dix chantiers diffé 
rents ont varié de i,3i6,ooo à 1,682,000 fr., ce qui repré 
sente une différence de plus de 20 p. 100. 
« Ce qu’on appelle le prix anglais n’est donc pas en géné 
ral bien déterminé et la comparaison ainsi faite est souvent 
loin d’être équitable. 
« Le prix français, au contraire, varie très peu parce que 
les conditions d’exécution sont sensiblement les mêmes dans 
les deux ou trois chantiers de construction navale et (jue 
partout les prix sont établis sans marge, c’est-à-dire très 
voisins du prix de revient et souvent un peu au-dessous de 
ce prix. Nous sommes loin, en effet, de jouir des avantages 
rlont dispose l’Angleterre pour l’économie et la rapidité des 
constructions. Nous n’avons pas en France une industrie 
aiétallurgique aussi puissante capable de livrer quinze jours 
après commande les matières nécessaires à la construction 
il’un navire; il n’existe pas de constructeurs spéciaux pour 
livrer immédiatement les appareils et organes accessoires. 
Enfin, et c’est là une réelle infériorité dont nous évitons en 
général de parler, le rendement de la journée de l’ouvrier 
est bien moindre. Ainsi une équipe de riveurs, chez nous, 
Inrs même qu’elle travaille à la tâche à un tarif avantageux, 
ne met en place par journée de dix heures que i5o rivets, 
tandis qu’une équipe anglaise, composée du même nombre 
d’hommes, parvient à en placer 260 ou plus encore. Et nous 
sommes impuissants contre cet état de choses, le recrute- 
nient de notre personnel ouvrier n’étant pas assez assuré 
pour exciter l’émulation par la crainte du congédiement;
        <pb n="138" />
        I 
ti8 le prohlème de la marine marchande. 
craulrc part, la perspective d’un pain plus élevé ne rem 
porte pas en pénéral, surtout chez nos populations du Midi, 
sur la crainte de produire trop de travail et de voir peu à 
peu aupmenter les exigences des chefs de travaux. 
« Ces faits sont en général bien connus des armateurs ; 
aussi ne saurait-on nous reprocher de tenir nos prix élevés 
pour en tirer un large bénéfice ; on se borne à constater 
notre infériorité en Texpliquant parfois d’une manière vague 
par l’élévation de nos frais généraux, mais sans jamais indi 
quer d’une manière précise un ordre de dépenses (jui pour 
rait être réduit ou supprimé. Nous luttons contre des diffi 
cultés nées de la force des choses, de notre situation 
géographique, de l’état général de notre industrie, de la 
disposition d’esprit de nos populations. D’autres industries 
sont dans des conditions analogues, et le Gouvernement 
assure leur existence par une protection judicieusement 
proportionnée ; pourquoi n’en serait-il pas de même de l’in 
dustrie des constructions navales, pourquoi se borne-t-on à 
conclure que, puisque les navires sont moins chers en Angle 
terre, il faut fermer les chantiers français et donner à l’ar 
mateur la faculté d’acheter les navires anglais au prix anglais 
et lui donner, de plus, une prime pour lui permettre de lutter 
avec un concurrent étranger ! 
« Car, si ce n’est pas là le but avéré des partisans de la 
revision de la loi de i8g3, il n’est pas douteux que telle 
serait la conséquence forcée de la mesure proposée par eux. 
« L’Angleterre est devenue le marché du monde entier 
pour les navires. Les chantiers y foisonnent, le mot n’a rien 
d’excessif, ce qui leur a permis de se spécialiser. Chacun 
d’eux ne fait qu’un petit nombre de types de bâtiments, tou 
jours les mêmes et ils arrivent à les produire à un bon mar 
ché incroyable. 
« Chez nous, au contraire, les chantiers sont obligés, en
        <pb n="139" />
        ARMATEURS ET CONSTRUCTEURS. 
raison du peu de commandes qui leur sont offertes, d’accep 
ter tout ce qui se présente. Chaque fois, à de rares exceptions 
I)rôs, ce sont des études nouvelles, des tâtonnements, des 
écoles, en un mot, dont le profit se trouve perdu pour les 
constructions à venir. 1 
« Enfin, d’une manière générale, et les armateurs le recon 
naissent sans difficulté, le travail qui sort de nos chantiers 
est plus soigné ; cela tient à ce que chez nous c’est le même 
personnel qui construit pour la marine du commerce et pour 
la marine militaire, qu’il a des méthodes de travail particuliè 
rement précises et conformes aux meilleures règles de l’art. 
« D’autre part, l’armateur est plus exigeant chez nous 
qu’il ne l’est en Angleterre ; nous sommes obligés de subir 
ses exigences, souvent onéreuses, sous peine de voir s’éloi 
gner le peu de commandes qui nous sont confiées. 
« Les armateurs nous disent : Pourquoi vous opposer au 
rétablissement de la demi-prime ? Elle nous est nécessaire 
pour nous développer. Acceptez-la donc dans votre propre 
intérêt, car lorsque nous serons devenus prospères, vous 
profiterez de la prospérité générale et retrouverez alors des 
commandes plus abondantes. D’ici là tâchez de vivre avec 
les réparations. 
« Quand les armateurs seront devenus prospères dans ces 
conditions, les chantiers auront vécu. Et on ne ressuscite pas 
des chantiers morts, car, en particulier, leur personnel ou 
vrier, dont l’éducation spéciale est si longue à faire et a be 
soin de toute la force des traditions, aura complètement dis 
paru, dispersé par l’obligation de chercher hors des ports 
un travail qu’il n’y trouverait plus. 
« Quant aux réparations qu’on nous présente comme un 
moyen d’existence provisoire, leur importance n’est pas suf 
fisante pour alimenter nos chantiers. 
« Il est bien démontré que le rétablissement de la demi-
        <pb n="140" />
        120 
LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
(i) Compte rendu de la Commission extraparlementaire, page 5io. 
prime enlraîiieraif , sans espoir de retour, la disparition de 
nos chantiers. Ce serait une de nos industries les plus natio 
nales, les plus nécessaires à la grandeur du pays, sacrifiée 
définitivement à l’Angleterre, et aussi à l’Allemagne dont 
les chantiers ont pris dans ces derniers temps un essor pro 
digieux et tel qu’ils commencent à devenir un sujet d’inquié 
tude pour les Anglais eux-mêmes. Et ce qui rendrait le 
sacrifice impardonnable, c’est qu’il serait consommé avec 
l’aide du Trésor français qui subventionnerait ainsi l’exode 
du travail. » 
C’est donc, non seulement au nom de son intérêt propre, 
mais en invoquant habilement l’intérêt patriotique que la 
construction s’insurge contre la demi-prime réclamée par 
l’armement. 
IV. La compensation d’armement. 
Mieux encore que toutes nos appréciations, la diversité 
des avis exprimés par les déposants montrera à quelles diffi 
cultés se heurtait la commission pour trouver, entre les inté 
rêts opposés des constructeurs et des armateurs, un terrain 
transactionnel. 
M. Jouët-Pastré (*) a fait le relevé suivant des opinions 
recueillies dans l’enquête : 
«11 y a eu, dit-il, au cours d’une réunion de la Commis 
sion, 4fi dépositions orales et 85 dépositions écrites; to 
tal, i3i. J’ai compté les dépositions par unité — c’est-à-dire 
que lorsqu’il s’est présenté plusieurs personnes à la fois de 
vant la sous-commission d’enquête, pour un même objet, je 
n’ai compté qu’une seule déposition. J’ai essayé de les faire 
répartir en trois catégories : celles qui sont favorables au 
rétablissement de la demi-prime, celles qui sont défavora-
        <pb n="141" />
        ARMATEURS ET CONSTRUCTEURS. 
12 I 
l)les à ce rétablissement, enfin celles qui ne sont ni pour ni 
contre le rétablissement, 
M. Duprat. — Les inclilTérents ! 
M. Jouët-Pastré. — Non, pas les indifférents. M. Prince 
les a cités; ce sont les déposants qui proposent des modifi 
cations de tarifs de chemins de fer, en dehors de la question 
actuelle. , 
En résumé, nous trouvons ; pour le rétablissement de 
la demi-prime, 3r ; pour famélioration des voies ferrées et, 
des voies navigables, 48 ; contre le rétablissement de la 
demi-prime, 52. » 
Tandis que la majorité des déposants se prononçait ainsi 
devant la commission extraparlementaire contre la demi- 
prime , le conseil supérieur de la marine marchande qui 
avait abordé de son côté l’étude de la revision de la loi du 
3o janvier i8g3, émettait une opinion nettement opposée et 
réclamait le retour à la demi-prime telle que l’avait instituée 
la loi du 29 juillet 1881. \ 
A quelle solution s’arrêter? On en proposait dix, mais il 
»’en était aucune qui conciliât indiscutablement les intérêts 
divergents. ^ 
Surtaxe de pavillon, rétablissement pur et simple de la 
demi-prime, rétablissement de la demi-prime et relèvement 
de la prime des vapeurs, système spécial à prime fixe unique, 
augmentation du droit de francisation et prime uniforme, 
doublement de la prime de construction et prime de naviga 
tion uniforme, relèvement de la prime des vapeurs à un taux 
équivalent de celui des voiliers, systèmes des compensations 
d’armement, etc., tels étaient les remèdes préconisés à la 
crise de la marine marchande. 
Finalement, après de longs débats, la commission extra- 
parlementaire SC résolut à choisir le système de la compen 
sation d’armement.
        <pb n="142" />
        .122 LE PROHLÈME DE LA MARINE MARCHANDE, 
M. Henri Estier, à qui revient le mérite de l’avoir 
proposé, put, un moment, se flatter de l’espoir que la 
compensation réunirait les suffrages des frères ennemis, 
armateurs et constructeurs : 
« Au cours de l’une des séances de la sous-commission, 
constalc-t-il, l’honorable président de la Compagnie des 
Forges et chantiers de la Méditerranée, M. Jouël-Pastré, 
qui avait été l’adversaire résolu de la demi-prime, déclarait 
. (ju’ « il consentirait à ce qu’un encouragement fût accordé 
« aux navires de construction étrangère, à cette condition 
« sine cjuâ non que les avantages faits à la construction fran- 
« çaise fussent tels que les armateurs aient un avantage mar- 
« qué à faire construire en France (*). » 
« A son tour, M. Daymard, ingénieur en chef de la Com 
pagnie générale transatlantique, qui, dans la commission, a 
été l’autorisé et ardent défenseur de l’industrie des construc 
tions navales et des industries connexes, faisait des décla 
rations analogues et, vers la fin des discussions, apportait 
au système des compensations d’armement le précieux con 
cours de son autorité et de sa compétence reconnues dans 
le monde maritime. » 
Par la suite, le conseil supérieur de la marine marchande, 
animé à son tour du même esprit de conciliation, se rallia 
aux propositions de la commission extraparlementaire. 
Qu’était-ce donc que ce système de la compensation d’ar 
mement sur lequel l’accord paraissait momentanément s’éta 
blir? 
Son rôle Q) a été défini et précisé par les résolutions 
memes de la sous-commission, qui sont les suivantes : 
Première résolution. — La sous-commission est d’avis 
d’accorder aux navires de toute origine, à raison des charges 
(1) Procès-verbal de la sous-commission (séance du 5 mars 1898). 
(2) Rapport de M. Henri Estier.
        <pb n="143" />
        ARMATEURS ET CONSTRUCTEURS. 
123 
imposées à la marine marchande pour le recrutement et le 
service de la marine militaire, une compensation d'armement. 
Deuxième résolution. — La sous-commission estime (ju’il 
y a lieu de ne pas faire varier la compensation d’armement 
d’une façon strictement proportionnelle à la jauge, mais 
bien proportionnellement aux charges véritables de l’arme 
ment sous pavillon français. 
La compensation d’armement apparaît comme une sorte 
de remboursement des dépenses supplémentaires occasion 
nées tant par la législation spéciale qui régit les navires sous 
le pavillon français — charges résultant de l’inscription ma 
ritime, de l’obligation de rapatriement des équipages, de la 
composition de ceux-ci, qui doivent être aux trois quarts 
formés par des nationaux, etc. — que par le coût élevé de 
l’armement proprement dit. 
Le décompte de ces charges supplémentaires est indépen 
dant du parcours ; il varie, au contraire, d’une façon stricte 
ment proportionnelle au nombre de jours pendant lequel 
l’équipage est à bord, en exercice — que le navire fasse de 
la route ou (pi’il soit en opérations dans les escales. 
Pour répondre à son objet, la compensation d’armement 
doit être une somme fixe payée par/o«/’ d’armement admi- 
nistratif(*) à tout navire naviguant sous pavillon français, 
du jour de l’expédition du navire jusqu’au jour du désarme 
ment du rôle. 
A côté de cette compensation d’armement, dont bénéfi 
cieraient tous les navires battant pavillon français aehetés à 
l’étranger^ il existe dans le système de M. Estier, adopté 
(i) L’armement administratif part de l’établissement du rôle d’équipage eiTeclué en 
présence du commissaire de l’inscription maritime qui constate l’embarquement des 
marins, leur acceptation des conditions légales elle paiement des avances; il cesse par 
le désarmement qui est le règlement définitif des salaires au retour du voyage en pré 
sence du môme officier. La loi du 20 juillet 1897 réprime la navigation fictive. (Note 
de M. Thierry.)
        <pb n="144" />
        (i) Rapport de M. Thierry. Budget de 1900. 
124 LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
par la commission, une seconde prime : la prime de navi 
gation. 
Celle-ci est réservée aux navires construits en France. 
Elle a pour objet(') de compenser toutes les charges que la 
concurrence impose à notre armement. Elle vise, outre le 
coût des équipages, toutes les autres causes d’infériorité de 
la marine de commerce nationale : droits de (juai, règle 
ments des travaux publics et des affaires étrangères, visites, 
droits de consulat, situation géographiijue et économique 
de notre pays, défaut de fret lourd et de fret de sortie, 
cherté du navire et enfin prélèvement de la construction sur 
les primes de la navigation. 
En résumé : 
Compensation d’armement, pour tous les navires de n’im 
porte quelle origine., à la seule condition qu’ils battent pavil 
lon français ; 
Prime de navigation, pour les seuls navires construits en 
France et battant le pavillon national ; 
Tel est le double sgstème d’encouragement préconisé, à la 
fin de sa longue et consciencieuse enquête, par la commis 
sion extraparlementaire de la marine, comme capable d’as 
surer le relèvement de notre marine marchandé. 
C’est ce système qui forme la base du projet de loi Mille- 
rand-Caillaux soumis au Parlement. 
* 
* * 
11 n’est pas inutile, pour le saisir par son côté chiffres, 
d’indiquer les primes qu’il assure à la flotte commerciale. 
Ce projet fixe la compensation d’armement pour les va 
peurs, par jour d’armement administratif et par tonneau de 
jauge brute totale, à :
        <pb n="145" />
        ARMATEURS ET CONSTRUCTEURS. 
125 
O fr. o5 c. pour chaque tonneau jusqu'à 2,000 tonneaux. 
O fr, o4 c. pour chaque tonneau en sus de 2,000 tonneaux jusqu'à 
3,000 tonneaux. 
O Ir. o3 c. pour chaque tonneau en sus de 3,000 tonneaux jusipi'à 
4,000 tonneaux. 
O fr. 02 c. pour chaque tonneau en sus de 4&gt;ooo tonneaux. 
La compensation d’armement pour les navires à voiles est 
fixée au tiers de celle des vapeurs. 
Le nombre de jours d’armement administratif donnant 
lieu à la perception de la compensation d’armement est 
limité à 3oo par an. 
En somme, l’allocation quotidienne par jour d’armement 
administratif fournit, dans le système de la compensation, 
les chiffres suivants : 
Vapeurs de 1,000 tonneaux 5o fr. 
— i,5oo — . . * 75 
— 2,000 — 100 
— 2,5oo — 120 
— 3,000 — i4ü 
— 4,000 — 170 
— 5,000 — 190 
— 6,000 — 210 
Les voiliers toucheraient Le tiers des sommes ci-dessus 
indiquées ('). 
Quant à la prime de navigation, réservée à tout navire de 
mer, en fer ou en acier, construit en France Q), jaugeant 
plus de 100 tonneaux bruts, âgé de moins de ([uinze ans 
révolus et naviguant sous pavillon français, elle est fixée de 
la façon suivante par 1,000 milles parcourus et par tonneau 
de jauge brute totale. 
(0 II faut noter cependant que la commission du budget de 1900 chargée d’examiner 
le projet de loi a décidé que la compensation d’armement pour les navires à voiles, 
Axée au tiers de celle des vapeurs, m serait pas applicable aux voiliers construits à 
l’étranger, lesquels ne toucheraient rien. 
(2) La commission du budget a supprimé les mots « en fer ou en acier » afin d’ad 
mettre à la perception de la prime les voiliers en bois, tels que ceux qui se rendent aux 
pêcheries de Terre-Neuve.
        <pb n="146" />
        (i) Pour les voiliers jaugeant plus de 800 tonneaux bruts, le taux de la prime sera 
120 . LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
1° Pour les navires à vapeur, à i fr. 70 c. pour l:i pre 
mière armée, avec décroissance anrmelle à partir de leur 
francisation ; de o fn o4 c. pendant la première période 
quinquennale, de o fr. 08 c. pendant la deuxième période 
(juinquennale, et de o fr. 16 c. pendant la troisième et der 
nière période quinquennale. 
Toutefois, pour les vapeurs jaugeant plus de 3,000 ton 
neaux bruts, le taux de la prime est diminué de 0.01 par 
100 tonneaux ou fraction de 100 tonneaux au-dessus de 
3,000 tonneaux, sans que le taux de la première année 
puisse descendre au-dessous de i fr. 5o c. ; 
2° Pour les navires à voiles, le taux'de la prime est de 
I fr. 70 c. pour la première année, avec décroissance an 
nuelle à partir de leur francisation de o fr. 02 c. pendant la 
première période quinquennale, de o fr. o4 c. pendant la 
deuxième et de o fr. 08 c. pendant la troisième et dernière ('). 
En somme, si nous voulons, en supposant adopté le pro 
jet du Gouvernement, comparer la situation qui résultera 
de son application à celle que créait la loi de i8g3, nous 
arrivons aux résultats que voici : 
La prime perçue actiiellenient par un vapeur ou un voilier 
est, par tonneau de jauge brute et par 1,000 milles parcou 
rus, en moyenne annuelle (régime de la loi de i8g3) : 
Vapeurs Voiliers Navires 
lie construction de construction de consiruction 
française. française. étramjère. 
Cinq premières années 
Cinq années suivantes. 
Cinq années suivantes. 
Cinq années suivantes. 
Cinq années suivantes. 
Trois dernières années 
5^10 7^90 Néant. 
4 10 0 4o — 
3 10 4 90 — 
2 10 3 4o — 
I 10 I 90 — 
0 o8- 0 44 — 
Soit en vingt-huit années 
i5fG8 
24^ 94 Néant.
        <pb n="147" />
        ARMATEURS ET CONSTRUCTEURS. 
127 
Dans Vavenir, la prime perçue serait pour les vapeurs de 
construction française, par tonneau de jauge brute et par 
1,000 milles parcourus : 
ANNEES. 
Jusqu’à 
3,000 
tonnes. 
De 3,000 
à 3,100 
tonuGB. 
A 3,500 
tonnes. 
A 4,000 
tonnes. 
A 4,500 
tonnes. 
Do 4,900 
à 5,000 
toiinoB. 
Do 5,000 
tonnes et 
au-dosBus. 
5 premières années 
5 années suivantes 
5 dernières années 
Totaux. . . . 
8f 10 
C 5o 
.1 .30 
810.') 
G 45 
3 25 
7f85 
6 25 
3 o5 
7t Go 
G 00 
2 80 
7135 
5 75 
2 55 
7t 10 
5 5o 
2 3o 
7t 10 
5 5o 
a 3o 
i7fgo 
I7f75 
i7f i5 
iGi'4o 
i5fG5 
14t go 
14t 90 
La prime des voiliers serait, dans les memes conditions, 
la suivante : 
ANNÉES. 
TOItlSRS 
de son 
lonoeaut. 
tOILIBRS 
de 900 
tosneaai. 
tOILIBRS 
de 4,000 
looDeaui. 
TOILIRRS 
de 4,400 
tODDeiDI. 
TOlUERS 
de 4,i00 
tonneau:. 
rOtUERS 
de 4,300 
tonneau:. 
TOlMIiRS 
de 4,400 
tonneau:. 
TOILIERS 
de 4 „100 
tonneau:et 
au-dessus. 
5 premières années . 
5 années suivantes . 
5 dernières années . 
Totaux. . . . 
8f3o 
7 5o 
5 go 
7&lt;'3o 
G 5o 
4 90 
G'80 
G 00 
4 4o 
Gf3o 
5 5o 
3 go 
5f8o 
5 00 
3 40 
5f.3o 
4 5o 
2 go 
4' 80 
4 00 
2 4» 
21^70 
20r20 
i8t 70 
ntao 
i5i'70 
14'20 
I2t70 
1U20 
La prime de navigation n’étant allouée au navire que 
pendant quinze ans, tandis que la compensation d’arme- 
nicnt est servie pendant vingt ans, et, les deux primes ne se 
cumulant pas, il s’ensuit qu’après avoir gagné des primes 
pendant (juinze ans, le navire aura intérêt à passer du côté 
de la compensation d’armement ('). 
diminué de o fr. 10 c. par 100 tonneaux out raction de loo tonneaux au-dessous de 800 
tonneaux, sans que le taux de la première année puisse descendre au-dessous de i fr. 
(0 « Comme c’est au long cours (jue s’elfectuent les trajets les plus rémunérateurs 
«n primes, l’armement sera incité à reporter sur le cabotage international des unités 
dgées de quinze ans et à doter le long cours d’unités neuves et de forts tonnages. Il sera 
incité également à réformer à l’âge de vingt ans les unités déjà reportées sur le cabo 
tage international et incapables dès lors de lui rapporter aucune subvention. » (Rapport 
Thierry, igoo.)
        <pb n="148" />
        128 
LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
(i) Rapport de M. E. l’ertjeliiie, délibération du 22 féviier igoi. 
Tels sont les traits essentiels de la loi projetée pour venir 
en aide à la marine marchande. 
Aux armateurs, elle permettra, pensent ses promoteurs, 
l’achat occasionnel et la mise en ligne, en cas de besoin 
urgent, d’un navire construit à l’étranger; elle leur fournira 
en outre, par le relèvement de la perception de la prime 
dans les premières années, les capitaux nécessaires pour 
se libérer rapidement vis-à-vis de la construction. 
Aux chantiers français, elle laissera, disent-ils, la possibi 
lité de lutter efficacement contre la concurrence étrangère, 
par le maintien des primes à la construction et l’améliora 
tion introduite dans la situation des steamers. 
Cependant, malgré toutes ces apparences favorables, l’en 
tente qu’elle prétendait consacrer entre l’armement et les 
chantiers, sur le terrain de la compensation d’armement, 
ne s’est pas maintenue. La plupart des constructeurs ont 
depuis longtemps dénoncé l’accord précaire que le rapport 
de M. Estier présentait comme accompli. Le Comité des 
Forges de France s’est joint à eux, entraînant à sa suite 
nombre de chambres de commerce : celles d’Avesnes, de 
Valenciennes, Saint-Etienne, Saint-Dizier, Blois, meme 
celle, de Nantes, qui, après avoir donné son approbation à 
la compensation d’armement, se déclare aujourd’hui dans 
l’impossibilité d’accepter les dispositions consacrant cette 
mesure ('). Au Parlement même, M. Rispal a déposé un 
contre-projet qui maintient, en se contentant de l’améliorer 
au point de vue des vapeurs, le régime de la loi de i8g3. 
La métallurgie, im^uiète pour les 2 5 millions de fers et 
d’aciers qu’elle fournit par an aux chantiers, engage une 
véritable croisade contre la compensation d’armement, au 
nom de l’intérêt patrioti([ue. Elle affirme que l’allocation
        <pb n="149" />
        ARMATEURS ET CONSTRUCTEURS. 
129 
PROBL. MAU. MAUCH. 
9 
&lt;riino prime aux navires de construction étrançjère lui por 
terait à elle-nienie le plus sérieux préjudice eu même temps 
qu’elle sonnerait le glas des chantiers maritimes français. 
La métallurgie sait (pielle impiiétude légitime une telle 
affirmation peut jeter dans le Parlement et l’opinion. Le 
pays s’est saigné aux quatre veines pour constituer une 
armée et une flotte puissantes ; de même que nos soldats 
ont besoin de réserves, de dépôts, de magasins d’approvi 
sionnements, — de même à l’heure des combats suprêmes 
qne le destin peut lui réserver, la flotte a besoin de chan 
tiers pouvant mettre à sa disposition les bassins de radoub, 
le matériel, les ouvriers s])écialistes, les mécaniciens, les 
lôliers, etc., sans lesquels les moindres avaries la condam 
neraient à l’immobilité. Pas un Français ne pourrait être 
indifférent à la disparition d’une des forces vives les plus 
nécessaires à la nation. 
Mais pourtant si les craintes des constrneteurs sont exa 
gérées ; si la compensation d’armement — appliquée dans 
f'erlaines limites — ne doit j)as nécessairement produire les 
elïets ruineux cpi’on lui attribue; si, la loi étant votée — 
sous réserve de quelques modifications — les chantiers fran- 
Çiïis sont certains d’y trouver un nouvel élément de force et 
fie vitalité, au lieu d’une cause de décadence et de mort, 
que devient l’argument patriotique invoqué par la cons- 
L'uction ? Ne dissimulerait-il pas d’aventure des calculs 
d’égoïsme?... Et en ce cas, comment s’y arrêter désormais 
devant la nécessité — incontestablement nationale, celle-là 
' fie refaire à la France une marine commerciale, d’arra- 
eher à l’étranger, (pii le détient, le monopole de nos trans- 
ports maritimes, de préserver en un mot notre pays de 
1 écrasement par la concurrence anglaise, allemande, amé 
ricaine ? 
J’ai pensé ipi’il était possible de trouver, sinon la solution
        <pb n="150" />
        l3o LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
d’un aussi délicat problème, du moins des clartés utiles à 
sa discussion, dans l’étude impartiale des ressources olTertes 
à l’armement par la construction française. En exposant les 
renseignements que j’ai recueillis au cours d’une enquête 
faite sur place dans certains chantiers de notre pays, je n’ai 
d’autre prétention que d’apporter la contribution modeste 
d’un passant que ces questions intéressent à l’œuvre de 
relèvement maritime et commercial qui s’impose à la grande 
nation dont nous sommes fiers d’être les fils.
        <pb n="151" />
        CHAPITRE IV 
LES CHANTIERS FRANÇAIS 
I. La construction métallique. 
La révolution éconoini(jue qui a suivi la découverte et 
l’em])loi de la vapeur eut sa répercussion sur Tiudustrie 
des constructions maritimes comme sur toutes les autres 
branches de l’activité humaine. Le fer, désormais facile à 
travailler, se substitua au bois du vaisseau, si bien que la 
construction métallique est aujourd’hui la seule qui compte 
au point de vue naval. 
C’est en juillet 1787 (jue John Wilkinson, fondeur à Bra 
dley, dans le Lancashire, construisit le premier bâtiment en 
fer, un chaland (pi’il appela le 7rial^ et qui lui servit à trans 
porter par canal à Birminqham les produits de son usine. 
En 1818, Thomas Wilson lança à Faskine, sur le Monk- 
land-Canal, le Viilcain, construit également en fer et (qui 
fut utilisé sur le canal du Forth à la Clyde pour le transport 
des voyageurs. 
Ce n’étaient encore là que de timides essais. 
Le véritable « ancêtre » des navires modernes futl’Ac/ro//- 
Manhif, exécuté à Horsley, en 1820, par MM. Manby et 
Napier, transporté par morceaux l’année suivante à Londres, 
remonté dans un bassin de la capitale britannique, puis lancé 
«ur la Tamise et de là sur la Manche pour atteindre le Havre 
et Paris.
        <pb n="152" />
        i32 
LE PllOELÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
Milis il faut arriver à la période de i84o, postérieure à la 
célèbre traversée de l’océan Atlanliijue par les bateaux à 
vapeur Sirius et Great-Eastern, pour voir se développer lar- 
()ement la construction métallique. C’est vers cette époipie 
que MM. Tod et Mac Greqor, de Partick, près Glasgow, 
mettent à îlot le Roijai-Sovereùjn, le lioi/al-George, le 
l^rince-Iioifal, qui furent, avec le Rainbow sorti des chan 
tiers John Laird et frères, de Birkenhead, les premiers na 
vires en fer destinés à la grande navigation maritime. 
L’emploi du fer ne tarda pas à se généraliser : ce métal 
se prêtait infiniment mieux que le bois à une construction 
on la résistance s’alliait à la légèreté ; il donnait pins d’étan 
chéité au bordage, se détériorait moins, permettait enfin 
d’augmenter dans des proportions considérables la longueur 
du bateau, accroissant par conséquent sa capacité intérieure 
et la quantité de fret qu’il pouvait transporter. 
L’année i85g voit s’accomplir un nouveau progrès dans 
la construction métallique ; le premier navire en acier, le 
Jason, de 452 tonnes, est construit en Angleterre par 
MM. Samuda frères, qui le destinent à la navigation de la 
mer Noire. Cet échantillon est suivi d’antres plus impor- 
, tants ; la Compagnie London Ghatain and Dover Railway 
fait lancer sur la Manche, en i860 et 1861, cinq paquebots 
en acier pour le service entre Douvres et Calais, le Samp- 
shire, le Maid of Kent, le Send, le Foam et le Pétrel. A la 
même époque, l’illustre ingénieur Dupuy de Lome construit 
et lance le premier des cuirassés modernes, la Gloire. 
C’est le signal d’une rénovation de la construction mari 
time ; peu à peu, l’acier se substitue au fer dans la mem 
brure et la coque des vaisseaux. Les procédés Bessemer et 
Siemens Martin, perfectionnés et développés, procurent un 
métal homogène, peu carburé, résistant, solide et beaucoup 
plus léger que le fer. Le poids mort, égal au poids trau s-
        <pb n="153" />
        LES CHANTIERS FRANÇAIS. ' l33 
porté pour les navires en bois, n’atteint plus avec l’acier 
que 4o p. 100 de ce poids. 
L’acier est actuellement le seul métal employé — à de bien 
rares exceptions près — pour la construction des navires('). 
Il l’a d’ailleurs simplifiée : le métal docile épouse, sous la 
pression de la machine-outil, les contours les plus compli 
qués ; les couples de la membrure, les feuilles de tôle du 
bordé, les harrots, les épontilles, etc., viennent se joindre, 
s’assembler les uns aux autres sur la quille et former avec 
une justesse mathématiipie, suivant le plan de l’ingénieur, 
« l’ossature », « l’enveloppe », « les ponts » du navire. 
Il n’est aucune difficulté qui puisse, avec l’acier, arrêter 
le constructeur; il lui suffira d’augmenter la force, l’épais 
seur des pièces qu’il emjiloiera pour obtenir la rigidité 
voulue, quelque grand (pie soit le rapport de la longueur à 
la largeur ou au creux. 
Il en résulte la possibilité de lancer des navires dont la 
grandeur n’est limitée (¡ne par la profondeur des ports aux 
quels ils sont destinés(^). La construction métallique a 
inaripié l’ère des bateaux géants, des navires monstres. 
(0 On fait maintenant des alliages d’acier avec du nickel et d’autres métaux, qui 
ont une force et une rigidité supérieures à celles de l’acier doux. 
Si en réalité leur usage est plus coûteux, ils permettent, du moins, de faire de 
sensibles économies de poids. Sir William White a estimé par exemple que, sur un 
paquebot transatlantique de vingt nœuds de vitesse moyenne, la substitution du nickel- 
acier à l'acier doux produirait une économie de poids d’environ i,ooo tonneaux, ce qui 
suffirait à permetire d'augmenter la vitesse moyenne de plus d’un nœud, sans toucher 
«ux dimensions du bateau. 
Oes alliages d’aluminium, employés à la construction de coques ou de parties de 
coques, de certains yachts, etc., ont produit aussi des économies de poids considerables. 
Mais ces alliages ont été lortement attacpiés par l’eau de mer. Il est probable qu’on en 
trouvera d’autres qui n’auront pas ce défaut et qui joindront cependant d'une fa^on re 
marquable la légèreté à la solidité. 
(a) « Les nouveaux procédés de construction ont permis d'accroître considérablement 
les dimensions des navires; les statisti(|ues de Suez indiquent qu’en 1870 le tonnage 
moyen des navires qui y passaient était de goo tonnes. 11 est aujourd’hui de 2,')0.) ton 
nes. La longueur surtout a augmenté : autrefois égale à trois ou quatre fois la largeur, 
elle est aujourd’hui six, huit ou dix fois plus grande.... 
« Ce qui conduit à augmenter ainsi la grandeur des navires, c’est que cette augmen 
tation est la condition indispensable pour accroître leur vitesse. La résistance de l’eau 
croît comme le carré de la vitesse, et même davantage quand la marche est très active. 
l&gt;ans ce cas, pour compenser en partie l’action de celte progression rapide, il faut
        <pb n="154" />
        134 LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
A COS Léviathans de 10,000, i5,ooo, 20,000 tonnes et 
plus, on conçoit qu’il faille des chaudières, des appareils 
moteurs et propulseurs d’une force colossale. Tout s’en 
chaîne ; l’armement et la machine ont suivi les progrès de la 
construction. De même que la transformation de la coque 
de bois en co(pie d’acier a permis d’augmenter la puissance 
de transport du navire sans accroître son poids, de même 
les étapes franchies depuis les premiers développements de 
la machine à vapeur ont correspondu, comme nous l’avons 
déjà vu ('), à une meilleure utilisation du comlmstihle, et 
par suite à une augmentation de la détente et à un accrois 
sement de la pression de régime. 
La France — il faut le proclamer à son honneur — peut 
revendiquer plus justement qu’aucune autre nation sa large 
part dans les immenses progrès qu’a réalisés depuis un demi- 
siècle la construction navale, et dont la substitution de l’acier 
au fer et au bois vint donner le signal. Sur ce ])oint, elle ne 
s’est laissé dépasser par personne — et la qualité parfaite 
des aciers ipie sa marine militaire ou que sa Hotte connner- 
ciale emploient, la supériorité de la construction métallique 
sortant de ses chantiers sont universellement reconnues. 
Nombre d’inventions dues aux ingénieurs français sont au 
jourd’hui, dans cette branche de l’art naval, d’une applica 
tion courante dans les marines étrangères. Ainsi notre patrie, 
semeuse éternellement désintéressée, continue à féconder 
le champ du monde, oubliant trop souvent de jeter dans 
son propre sillon la poignée de bon grain d’où germent les 
récoltes de l’avenir. 
augmenter les dimensions des navires; ou diminue ainsi la force motrice à dépenser, 
par tonneau de jauge, pour une même vitesse, puistpie la capacité d’un navire est pro 
portionnelle au cube des dimensions, tandis que la résistance de l’eau, dépendant sur 
tout de la surface du maître couple, croit seulement comme le carré de ces même» 
dimensions. » C. Coi.son, Transports et tarifs. J. llothschild, éditeur. 
(i) Voir chapitre II ; les progrès de la navigation à vapeur.
        <pb n="155" />
        LES CHANTIERS FRANÇAIS. 
l35 
II. Les chantiers français. 
Vingt mille ouvriers français tirent leur subsistance el 
celle de leurs familles des chantiers de constructions navales, 
(¡ni alimentent en outre l’industrie de plus de cent mille tra 
vailleurs, fondeurs, puddleurs, etc. 
« La construction d’un navire est une grosse oeuvre, dit 
M. l’ensei()ne de vaisseau Macé dans une intéressante étude 
publiée par la Revue maritime Peu de branches de l’ac 
tivité humaine y demeurent étrangères ou iiidififérentes. 
Métallurgistes, mathématiciens, ingénieurs de toutes spécia 
lités, dessinateurs, constructeurs, ouvriers de tous les arts 
et de toutes les industries (sans oublier les marins qui ont 
bien un peu voix au chapitre), tout un monde en un mot 
d’intelligences et de bras participe à l’édification du navire 
moderne. 
« Dès qu’il est construit, on le confie à un personnel tech 
nique (pii l’anime et le règle suivant des principes d’expé 
rience et des ordres qui viennent de la Compagnie ou de 
l’Etat. Et cette compagnie même qui possède une Hotte de 
commerce, et cet État qui possède une flotte de guerre, 
doivent obéir à des principes commerciaux, financiers, so 
ciaux et politiques, s’inspirer des circonstances perpétuel 
lement changeantes, tenir compte des avis sans tourner à 
tous les vents, avoir en un mot un plan ferme, mais pas 
immuable et s’efforcer de-le suivre eu accordant les intérêts 
particuliers et généraux. 
« Des intérêts de toute nature sont mis en jeu, des ambi 
tions légitimes et de louables rivalités entrent en lice et 
(i) Société des ingénieurs-conslrucleurs de Newcastle-siir-Tyne. — Revue maritime 
d’avril 1900.
        <pb n="156" />
        i36 
LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
chacun vise dans sa sphère à obtenir le plus grand rende 
ment de ses activités. 
« Or, ces activités s’exercent dans des champs à limites 
imprécises empiétant d’ailleurs le jilus souvent l’un sur 
l’autre. Le métallurgiste travaille suivant les desiderata du 
constructeur. Celui-ci obéit à des tableaux de résistance 
des matériaux et aux plans dressés par l’ingénieur. Ce der 
nier n’est (pie le metteur eu œuvre des marchés passés avec 
la compagnie ou l’Etat, etc. 
« Toute une libère d’hommes et d’idées s’applique média- 
temeut et immédiatement aux œuvres élémentaires de la 
construction totale, et il n’est pas un coup de marteau 
donné dont on ne puisse d’échelon en échelon trouver la 
cause intelligente et ordonnative. » 
C’est surtout au point de vue de la marine marchande 
(pie ces observations se justifient. Ici, en eilet, les lois de la 
concurrence ne permettent ni fausses manœuvres ni dépen 
ses inutiles. De la destination du navire dépend la catégorie 
de la construction. Tel paquebot — dont la mission sera de 
transporter à de longues distances les passagers — s’ingé 
niera à leur offrir des conditions de rapidité, de confort 
d’installation qui ne pourront être obtenues qu’à chers de 
niers. Tel autre navire, dont l’unique objet est de transpor 
ter économiquement la plus grande somme possible de 
marchandises, devra, pour atteindre le but final, qui est le 
bénéfice à réaliser, renoncer au luxe des aménagements, à 
la grande vitesse des machines et, tout en acquérant le 
maximum de capacité, réduire au minimum ses frais de 
construction, d’entretien et d’équipage. 
Les répercussions de la dépense de premier établissement 
sont d’autant plus lourdes que l’amortissement s’opère avec 
plus de rapidité. Un steamer à dix ans n’est plus jeune et 
à vingt ans s’appelle un « sabot ». L’art naval fait de tels
        <pb n="157" />
        LES CHANTIERS FRANÇAIS. iBy 
progrès que l’on peut soutenir sans paradoxe (') qu’une 
construction trop solide et trop soiqnée est le plus souvent 
nue cause d’infériorité pour l’armateur. 
Il est qénéralement admis que le prix d’acquisition d’un 
navire doit s’amortir en une période de quinze années. Cer 
taines compagnies allemandes prévoient pour leur Hotte le 
meme amortissement en cÀnq ans. C’est là un luxe (pi’aucune 
compagnie française ne peut se permettre. 
Même eu calculant sur une période plus longue — sur 
vingt années par exemple — les charges d’amortissement, 
d’inlérét du capital engagé, d’assurance (G à 8 p. loo par an) 
s’élèvent annuellement à 20 p. 100 de la valeur du navire. 
Elles constituent tellement la majeure dépense d’un budget 
d’entreprise de transports maritimes (pie l’armateur s’efforce 
toujours, afin de diminuer le poids que celui-ci lui impos(v 
l’ail, de restreindre au minimum possible le prix d’acquisition 
du navire (^). 
Encore faut-il n’étre pas dupe d’une fausse économie ! 
Entre deux armateurs, l’iiu achetant à vil prix un mauvais 
bateau, l’autre payant d’une somme exorbitante un excellent 
(i) Déposition (le M. Décliaud, d'ürau, devant la commission extraparlementaire de 
li» marine. 
" "l’ai démontré qu’en moins de dix ans le perfectionnement des machines et des chau 
dières avait amené une économie de 22 p. 100 dans la consommation en houille des ba 
teaux à vapeur; concurremment, j’aurais pu établir que les tonnages ont évolué dans 
une proportion plus grande encore et ¡pie tels navires construits il y a dix ans pour le 
long cours, ne travaillant plus assez économiquement, sont aujourd’hui afl'ectés à des 
services de cabotage. 
« Tout fait espérer que la marche incessante du progrès amènera des transformations 
heureuses et profitables dans l’exploitation des vapeurs. C’est alors que les navires 
trop bien construits et par conséquent trop coûteux deviendront une lourde charge 
pour leurs propriétaires qui ne trouveront que difficilement à s’en débarrasser lorsipéils 
voudront se procurer des outils plus perfectionnés et susceptibles de leur permettre de 
lutter contre leurs concurrents étrangers. » 
Çi) &lt;&lt; Le prix de revient du navire est le premier point à considérer, et cela s’cxpliipie 
puisipTil est, sous la forme intérêt, amortissement, assurance, l’un des gros facteurs de 
|a dépense totale. Si on compare deux navires semblables à tous égards, l’un coûtant 
'1 millions et l’autre i,000,000 fr., il est clair qu’à condition de recettes égales, le pre 
mier aura un désavantage marqué sur le second. » Discours de SI. Hernard, président 
de la Compagnie nantaise de navigation à vapeur, séance de la commission extraj)arle- 
mentaire de la marine du 2 juin 1897.
        <pb n="158" />
        i38 
LE PROIJLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
navire— c’est le premier qui fera la moins brillante affaire. 
L’assurance, d’autant plus élevée (pie les risques d’avaries 
ou de perte totale seront plus grands, les frais d’entretien (') 
et d’exploitation, d’autant plus onéreux (pie l’outil de tra 
vail sera plus défectueux, le mettront en état d’infériorité 
sensible vis-à-vis de son concurrent . 
L’armateur ne se préoccupera donc pas uniipiement du 
bas prix du navire. 11 cherchera neuf fois sur dix à acquérir 
un instrument de transport présentant un ensemble de qua 
lités (pii sont le gage d’une bonne production. Reste à 
savoir s’il le trouvera, chez nous, à un prix raisonnable : 
c’est, nous l’avons vu, le fond du débat (pii n’a cessé de 
mettre aux prises les armateurs et les constructeurs. 
A quels chantiers l’armateur pourra-t-il s’adresser en 
France ? Écoutons M. Bernard, président de la commission 
nantaise de navigation à vapeur: 
(( Nous avons, dit-il, en France, pour la construction des 
grands navires de commerce, les chantiers ci-après : 
« 1° A la Ciotat, les Messageries maritimes qui ne cons 
truisent que pour leurs besoins particuliers ; 
« 2° A Saint-Nazaire, la Compagnie générale transatlan 
tique qui travaille principalement pour sa Hotte et n’a jiis- 
(pi’ici, si je ne me trompe, construit qu’un croiseur pour 
notre marine de guerre et un voilier; 
« 3" A Bordeaux, les chantiers de la Gironde qui semblent 
vouloir se spécialiser dans la construction des navires de 
guerre ; 
« 4° A Nantes, un chantier qui construit des voiliers d’un 
(1) l’our un vapeur de type coinmerrial, la dé[)ense d’entretien en France ne peut i)as- 
être estimée à moins de i5 fr. par tonne de jauge brute par an (le chillre de 20 fr. se 
rait beaucoup plus près de la vérité). Elle est en Allemagne et en Angleterre inférieure 
à 5 fr. (Rapport de M. Henri Estier.) 
(2) Commission extraparlementaire, séance du 18 février iJgS.
        <pb n="159" />
        LES CHANTIERS FRANÇAIS. l3() 
niaximnin do 3,ooo tonneaux de portée et des vapeurs de 
faibli; tonnage ; 
« 5° A Paris et dans le département de la Seine et à Lyon, 
des chantiers qui lancent des navires spéciaux; 
« G° A l\ouen, les chantiers de Normandie, dont la création 
est postérieure à i8q3. A part un vapeur, ils ont dans ces der 
nières années const mit un chifïre important de grands voiliers; 
« 7° Deux grandes sociétés de constructions maritimes, 
les Forges et Chantiers de la Méditerranée, les Ateliers et 
Chantiers de la Loire. Chacune possède deux importants 
chantiers de constructions navales, elles sont nos principaux 
producteurs de navires de commerce. 
«('es compagnies ont toujours, non sans raison, plus 
particulièrement recherché les travaux pour la marine de 
tinerre. De telle sorte que les commandes pour le com- 
•nerce étant de beaucoup insuffisantes pour alimenter leurs 
chantiers, la construction du navire de guerre est devenue 
l’élément principal de leur production, et par la force des 
choses ce sont de véritables annexes des arsenaux français, 
qui leur prêtent meme une partie de leurs ingénieurs. » 
On conçoit l’embarras de l’armateur, placé dans la situa- 
f uni (pic dépeint M. Bernard. Non seulement, le nombre des 
chantiers pouvant accepter ses commandes est si réduit 
fiu’il le contraint à subir pour celles-ci des conditions oné 
reuses, mais encore la certitude lui m ampie de pouvoir s’ali- 
uicnter à son gré en des établissements (pie l’exécution de 
travaux chèrement payés par l’Etat occupe sans cesse. En 
^8gg, le total des sommes consacrées aux batiments cons- 
fniits par l’industrie privée pour la marine de guerre s’est 
élevé à 45,848,673 fr. L’État paie bien, ne discute jamais : 
c’est le client riche. L’armateur, contraint de viser à l’éco- 
uomie, de calculer la répercussion de l’amortissement, de 
I assurance, etc., sur la dépense de premier établissement
        <pb n="160" />
        l4o LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
est reçu comme un fâcheux — à moins qu’il ne se résiqne 
à payer tout ce qu’on lui demandera. 
La force des choses amène à donner sa clientèle à l’étran- 
qer, sauf pour les voiliers, avec lesipiels il perdrait en elfel 
la prime fructueuse ipii est la raison d’être de ce qenre d’ar 
mement; pour les steamers, toute hésitation serait de sa 
part incompréhensible. M. Duprat a montré, en un saisis 
sant tableau, quelles parts de la prime à la navigation re 
viennent respectivement à l’armateur et au constructeur, 
suivant les divers prix de construction : 
Steamer de 3,000 tonnes de jauge brute de construction fran 
çaise parcourant 35,000 milles par an pendant dix ans. 
Supposé coûter. 
1° 
2* 
3° 
(I.es primes seul celles J /lO 
résultant de la loi de f _ 
i8&lt;»3.) \ 0° 
1,000,000 
1,200,000 
i,3oo,ooo 
I .^00,000 
1,000,000 
fr. I Le môme steamer (le 
I eoHslruction (*tran- 
&gt; ijèreestsuppos(;(l(*- 
1 voir coûter i mil- 
/ lion de francs. 
DIFFÉUENCE 
do 
prix de cunHtruction. 
EXCÉDENT 
de 
prix. 
CHAUCÎES 
à payer 
rarmrtieur 
l’excédent 
de coût 
en dix uns : 
177.50 p. 100 
(1 et 2). 
FRIME 
acquise 
parle navire 
pendant 
dix ans. 
FRIME 
encaissée 
l’armateur. 
l’uorc 
lie 
prime du 
acqiiiHC r 
l'crmilfur 
(ChiffrcH 
HTION 
le 
mvigiition 
óelloment 
coDslructeur 
»rrondis.) 
i" Egalité de prix . 
HO 20 p. loo d’excé 
dent de prix. . . 
3o 3o p. 100 . . . . 
4“ 4o p. 100 ... . 
5o 5o p. loo .... 
200,000f 
4oo,ooo 
5oo,ooo 
300,000'' 
532,500 
710,000 
887,.5oo 
927,3Cof 
927,300 
927,300 
927,300 
927,300 
927,30of 
572,300 
394,80o 
217,30ü 
39,80o 
P. KM). 
lOJ 
O2 
42 
2.3 
4 
1*. 100. 
38 
58 
77 
90 
(1) Dôcompoflîtion des chargoB : 
AinortiHKüiueut 10.00 p. 100 
Taux dUntôrôt . 5.00 — 
AftKuranco moyenne 1 • 2.75 — 
17.75 p. 100. Soit pour dix ans : 177.50 p. 100. 
(2) I/asHurance maritime est calculée sur une prime initiale de 5 p. 100; elle décroît chaque 
année de 1 /10.
        <pb n="161" />
        LES CHANTIERS FRANÇAIS. l4l 
l a diiïercHce dans le prix d’achat du navire aboutit donc,- 
comme l’indiijiie ce tableau, pour peu qu’elle dépasse 5o 
[). loo à l’alisorptiou presijue totale, par le comtructeur, de 
la prime de iiaviqation destinée à l’armateur. Cela est si vrai 
qu’il se jiroduit Irérpieinment le fait suivant : un armateur 
commande un navire à un chantier français; le chantier fixe 
un prix, un million de francs par exemple, et se réserve, en 
plus du versement de cette somme, deux, trois, quatre, cinq 
années de primes de naviqation qu’il touche au lieu et place 
de l’armateur. Celui-ci fait naviquer son bâtiment sans au 
cune subvention pendant toute cette période de temps; 
comme au prélèvement des chantiers viennent s’ajouter 
Inotes sortes de frais dont la proqression suit celle du prix 
uiôme du bateau, l’armateur arrive souvent à la fin des pri- 
uies à la naviqation sans avoii" réellement bénéficié de 
celles-ci. L’allocation de l’État se trouve qénéralernent dé 
tournée de sa destination : versée pour l’armateur, elle va 
directement dans la caisse du constructeur. 
Aussi, l’armateur à (pii un chantier français demandera 
le cas est fréipient — Go p. lOO de plus pour le même 
uavire qu’un chantier anqlais s’adressera fatalement à ce- 
^ui-ci ; la perte de la prime lui sera indifférente, puisqu’il 
U empochera pas plus celle-ci s’il fait construire en France 
lue s’il devient le client de l’étranqer. 11 aura même l’avan- 
biqe de débourser dans ce second cas un cajiital moins 
considérable. Ce n’est pas jxmr d’autres raisons (pie plu 
sieurs de nos qrandes compagnies d’armement sont les 
clientes de l’Angleterre ; leurs bilans n’en sont que plus 
piospères. 
Aussi n’y a-t-il pas lieu d’être surpris de voir, par l’exa- 
uieii de l’origine des navires annuellement francisés, que 
le chiffre des constructions en vapeurs dans les chantiers 
Icunçais est bien inférieur au chilfre correspondant de la
        <pb n="162" />
        1 
142 
LE PROBLEME DE LA MARINE MARCHANDE. 
construction étraiKjèrc acquise par nos armalenrs. Nos 
chantiers nationaux ont livré aux armateurs : 
En 1893 8,^3y tonnes. 
En 1894 /j,032 — 
En 1890 G,oo5 — 
En 1896 0,599 — 
En 1897 G,814 — 
En 1898 Il ,5G8 — 
En 1899 i4,&lt;»64 — 
Pendant ce temps, la construction en vapeurs dans les 
chantiers étranqcrs pour le compte d’armateurs français 
montait proqressivemeut de 8,000 à i4,ooo, 22,000, 26,000 
tonnes nettes pour atteindre en 1899 80,795 tonnes, soit ¡e 
double et pins de la construction française, La loi de 1898 
a singulièrement protégé l’industrie française ! 
Il est vrai cjuc les constructeurs n’admettent pas, ne veu 
lent pas admettre, que le reproche qu’on leur adresse d’étre 
impuissants à satisfaire aux besoins de l’armement français, 
soit fondé. Ils font affirmer par leurs défenseurs que les 
usines navales françaises sont prêtes désormais à donner 
satisfaction à tous les besoins de l’armement('). Faut-il les 
croire ? Ou bien n’est-ce de leur part ipi’une feinte pour 
détourner de leur tête le coup de massue de la compensa 
tion d’armement? Le mieux, pour s’en rendre compte, est 
d’examiner, comme nous l’avons résolu, la situation actuelle 
des principaux chantiers de France où s’alimente la marine 
marchande. 
(i) « Les chantiers français de construction sont en pleine prospérité. Ce n’est pasan 
moment où ils sont snr le point de pouvoir donner satisfaction à tous iæs besoins de 
l’armement qu’il convient di les décournrjer. Outre les chantiers de la Loire, on jieut 
en citer au Havre, à Bouen, à Lyon, à Nantes, à Bordeaux, à Marseille, à Dunkerque, 
à Port-de-Bouc, sans compter les fonjes et chantiers de la Transatlantique, et ceux 
qui seraient en projet à Cette. » Déclaration de M. Sihille devant la Commission du 
bud.jet de 1900.
        <pb n="163" />
        LES CHANTIERS FRANÇAIS. 
i43 
III. Les chantiers de Nantes. 
LE CENTRE NANTAIS. 
Nantes était, il y a trente ans, une ville calme et presque 
oisive; les descendants des hardis colonisateurs des Antilles 
et de l’île Bourbon s’endormaient dans la quiétude d’une 
existence exempte du souci des a d'aires ; la Loire s’ensablait 
et le port, jadis si llorissani, ne donnait plus abri qu’à de 
rares navires. Peu à peu, Nantes descendait la pente ipii 
entraîne les cités engourdies vers une irrémédiable déca 
dence. 
L’initiative de quelques hommes d’intelligence et de vo 
lonté vint à point la préserver, en secouant cette torpeur, 
d’une chute fatale. Grâce à leurs démarches, à leurs efforts, 
à leurs sacrifices, les travaux indispensables au relèvement 
du port furent ordonnés ; en 1882, le canal maritime de la 
basse Loire, destiné à remplacer, pour la grande navigation, 
la section du fleuve qui contient les seuils les plus élevés et 
les plus difficiles à entretenir, était commencé ; dix ans 
après, le septembre 1892, il était livré à l’exploitation 
et, en 1898, il se trouvait complètement terminé. 
Le canal a son origine à la Martinière, village situé à 
2 kilomètres en aval de Pellerin, et débouche à la sortie du 
bras du Carnet, à 7 kilomètres en amont de Paimbœuf. Sa 
longueur est de i5,o64 mètres ; sa largeur, au plafond, de 
22™,5o et au niveau du plan d’eau normal, de 55 mètres; 
son mouillage de G mètres. La dépense occasionnée par les 
divers travaux qu’il nécessita s’élevait à la fin de l’année 1899 
à 26,648,120 fr. et les crédits alloués pour son entretien 
montaient en 1900 à 299,100 fr.
        <pb n="164" />
        LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
i44 
i.es chi(Fres suivants pcrmetfroiit d’aj)précier les avan 
tages que le port de Nantes a retirés de la création du canal : 
alors qn’en 1893 le poids total des marchandises embarquées 
et débarquées sur les quais maritimes de Nantes, par navires 
de mer comme par gabares, s’élevait à 543,221 tonneaux, ce 
chiiîre du trafic total du port maritime de Nantes est de 
venu successivement pour les années suivantes : 
189/1 596,040 tonneaux. 
1K9O 089,407 — 
1890 707,676 — 
1897 704,908 — 
1898 843,344 — 
1*99 955,921 — 
C’est-à-dire tpi’en sept années, le trafic global, passé de 
543,221 tonneaux à 955,921, s’est augmenté de 412,700 
tonneaux, soit de plus de 75 p. 100. 
Durant l’année 1900, il a dépassé un million de ton 
neaux. En quinze ans, le chiffre global du trafic des 
tpiais, qui n’était en i885 que de 257,000 tonnes, a donc 
quadruplé. 
Aujourd’hui, Nantes, complètement éveillée de sa léthar 
gie, est devenue un centre maritime, industriel et commercial 
de premier ordre. De grands navires accostent désormais 
ses quais ; sur les rives de la Loire, les fabriques d’engrais, 
les usines métallurgiques, les chantiers de charbons, les 
ateliers de constructions mécaniques, les fonderies, les 
forges, les raffineries, les rizeries, les fabriques de pâte de 
bois, les papeteries, les savonneries, les biscuiteries, les 
minoteries, etc., se multiplient, unies les unes aux autres 
j&gt;ar le ruban jaune du fleuve majestueux. 
Deux cent quatre-vingt-deux établissements occupant 
17,497 ouvriers forment le groupe industriel de Nantes-
        <pb n="165" />
        LES CHANTIERS FRANÇAIS. 145 
Chanteiiay, auquel vient se joindre le groupe de la basse 
Loire, avec les établissements de Basse-Indre, Couëron, 
Triqnac, Paimbœuf, Saint-Nazaire, qui comptent 44 usines 
occupant 11,829 ouvriers, non compris celle d’Indret. Au 
total, plus de trois cents usines érigent dans ce coin de 
France leurs hautes cheminées et y assurent l’existence de 
3o,ooo travailleurs et de leurs familles. 
Les matières premières parviennent à Nantes de la plu 
part des pays de navigation au long cours : les Etats-Unis 
lui envoient des bois, du blé, du phosphate; le Brésil, du 
cacao ; la Bépublique Argentine, des bois et du phosphate; 
le Chili, le Pérou et la Bolivie, du nitrate; les îles de l’O 
céanie, du coprah ; les Indes anglaises, du jute ; les Indes 
hollandaises et le Canada, des bois ; les Philippines, du 
chanvre ; les Antilles, des denrées coloniales ; parmi les 
pays d’Europe, l’Angleterre lui expédie la houille ; la Nor 
vège et la Suède, les bois, les fers et les pâtes de cellulose ; 
l’Allemagne, les graines oléagineuses, le lin, le chanvre et 
l’amidon; la Belgique, les engrais; l’Italie, les huiles 
d’olives, le soufre et les fruits secs, etc. 
Beaucoup de ces produits sont employés et transformés 
dans les usines nantaises, qui sont desservies, en outre du 
lleuve, par trois réseaux de chemins de fer : l’Orléans, l’Etat 
et l’Ouest. 
Il manque à Nantes, pour devenir un très grand port, ce 
qui manque à la plupart des ports français : du fret à la 
sortie; en 1899, sur 622 navires, donnant un total de 
288,449 tonneaux, qui y participèrent au cabotage interna 
tional, 222 seulement, donnant une jauge de 49,353 ton 
neaux, sont partis chargés, tandis que les 3oo autres, for 
mant un tonnage total de 289,096 tonneaux, ont quitté le 
port sur lest, faute de fret de retour. C’est ainsi qu’après 
avoir opéré leur déchargement de houille, la plupart des 
10 
PROBL. MAU. MARCH.
        <pb n="166" />
        (i) Annexe au procès-verbal de la séance du ï« mars 1901. 
146 LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
navires anglais venus de Cardiff se rendent à vide à Bilbao 
pour y prendre des minerais. 
Mais le mal n’est pas sans remède ; Nantes peut légitime 
ment espérer fournir aux flottes futures des cargaisons con 
sidérables, lorsque le projet de la « Loire navigable » sera 
devenu une réalité. 
Les premières études officielles de la « Loire navigable » 
remontent à 189G. Un avant-projet de canal latéral de Briare 
à Nantes, qui prévoyait une dépense de 120 millions, fut 
écarté comme trop onéreux et comme ne donnant qu’une 
demi-satisfaction aux intéressés, qui réclamaient l’améliora 
tion de la Loire elle-même par la voie de régularisation du 
lit (avril 1897). 
Conformément au programme tracé par une commission 
spéciale cpii s’est inspirée des travaux exécutés sur le Rhône, 
les ingénieurs ont été invités (février 1900) à étudier l’avant- 
projet d’amélioration sur place d’une première section de la 
Loire comprise entre l’embouchure du Maine et Nantes, sur 
une longueur de 84 kilomètres. 
Les travaux consisteraient dans la création d’un mouil 
lage de i™,2o, obtenu par la concentration des eaux dans 
un lit mineur au moyen d’une série de digues basses et 
d’épis noyés. La dépense est évaluée à i4 millions de francs, 
somme sur laquelle les quatre départements de la Loire- 
Inférieure, de Maine-et-Loire, de la Sarthe et de la Mayenne 
fournissent 7 millions. Le projet de loi récemment déposé 
sur le bureau de la Chambre par M, Pierre Baudin, ministre 
des travaux publics, et soutenu dans le remarquable rap 
port de M. Rabier, député, met la différence — soit 7 mil 
lions — à la charge de l’État (*). 
La « Loire navigable » se fera certainement. Nantes et la
        <pb n="167" />
        LES CHANTIERS FRANÇAIS. 1^7 
riche réçjioii qui l’entoure en retireront un bénéfice inappré 
ciable. Les évaluations les plus modérées prévoient, pour 
la section projetée, un trafic minimum immédiat de plus de 
3oo,ooo tonnes, résultant des arrivages et des expéditions 
de ou pour le Maine et l’Anjou, auxquels donne lieu l’acti 
vité industrielle de Nantes-Cliantenay, Couëron, Basse- 
Indre, Trignac, Saint-Nazaire. 
Quant à l’avenir jilus lointain qu’on peut escompter, il 
est immense. M. Ilanotaux le dépeignait ainsi dans un dis 
cours prononcé en 1898 devant la Société académique de 
Nantes : 
« La Loire navigable, c’est vingt-huit départements de la 
France mis en contact plus direct avec la mer ; c’est une 
population de douze millions d’habitants, c’est Lyon, c’est 
la Suisse elle-même intéressés à prendre la voie de nos ca 
naux et de nos fleuves. Prendre le chemin de la France, 
aboutir à Nantes, c’est pour les marchandises du centre de 
l’Europe adopter la route la plus courte, la plus commode 
et la plus sûre pour gagner l’Atlantique et l’Amériipie. C’est 
éviter les brumes et les tempêtes de la Manche d’une part, 
le grand détour de Gibraltar de l’autre. Un grand chemin 
fluvial a été creusé par la nature. Il suffît de le rendre régu 
lier et ¡praticable. » 
En prévision du magnifi(¡ue dévelo[)pement (ju’il espère,, 
le ¡)ort de Nantes ne cesse de veiller à sa pro¡)re améliora 
tion; de grands travaux y sont entre¡)ris, non seulement 
pour parer aux besoins actuels, mais en vue de nécessités 
ultérieures. La Loire charrie beaucoup d’alluvions ; la mu 
nicipalité nantaise et la Chambre de commerce n’ont pas 
hésité à dépenser deux millions en dragages. En 1899, près 
de 1,600,000 mètres cubes ont été dragués. L’a])prolbndis- 
sement du lit fluvial (pii en a été le résultat ¡)ermct aux na 
vires de six mètres d’accéder au port [)ar toutes les marées.
        <pb n="168" />
        LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
i48 
La largeur (lu chenal (¡ni autrefois ne dépassait pas /jo mètres, 
est actuellement de 5o mètres. 
Les quais de la rive gauche ont été récemment augmentés 
de 3oo mètres d’estacades — pour lesquelles le conseil géné 
ral de la Loire-Inférieure a dépensé plus d’un million et 
demi. La Chambre de commerce de Nantes s’est en outre 
préoccupée, d’accord avec l’administration des chemins de 
fer de l’État, de l’agrandissement de la gare de la Prairie- 
au-Duc ; la gare va se trouver prolongée jusqu’à la ren 
contre de la Loire en face de l’île Lemaire, qui disparaît jiar 
morceaux sous le creusement incessant de la drague. Au 
droit de son emplacement actuel s’élèveront 3oo mètres 
d’estacades nouvelles, en arrière desquelles de vastes terre- 
pleins permettront le dépôt et la manutention des marchan 
dises, ainsi que l’installation de lignes régulières de navi 
gation. Ces travaux ne sont (pie l’amorce d’une nouvelle 
ligne de (¡nais qui atteindra près d’un kilomètre de longueur ; 
la disparition de l’ile Lemaire aura pour effet de porter à 
200 mètres la largeur du bras nord en face des entrepôts. 
L’outillage du port se perfectionne en même temps, assu 
rant aux navires l’avantage considérable d’être chargés et 
déchargés dans le plus bref délai possible ('). 
Toute une série d’autres grands travaux sont encore pro 
jetés, ayant pour objet soit d’augmenter la superficie navi 
gable du port qui n’est guère, à cause de l’ensablement, que 
de 25 hectares sur 35, soit d’assurer une meilleure commu 
nication du port avec la mer. 
(i) Un Nantais qui a contribué pour une large part à la renaissance de sa ville natale, 
mon distingué confrère M. Maurice Scliwob, montre dans sa remarquable monogra 
phie ; Comment grandit un port, que la perfection de l’outillage devient une nécessité 
absolue pour un port. Le dicton anglais time is money est ici plus rigoureusement appli 
cable que dans tout autre cas. Un vapeur d’importance très moyenne dépense aujour 
d’hui 1,200 à i,lioo fr. par jour. L’heure vaut donc pour lui Go fr., un franc par-minute ! 
En d’autres termes ; si l’outillage lui permet de gagner seulement 48 heures dans son 
déchargement, c’est 3/)oo fr. dont il bénéficiera et le prix de fret d’un port s’en ressen 
tira, si ce gain y est régulièrement assuré.
        <pb n="169" />
        LES CHANTIERS FRANÇAIS. l/^g 
Dans la traversée de Nantes, la Loire se subdivise en trois 
bras principaux : bras du port, le plus profond, bras de la 
Madeleine et bras de Pirmil, au sud. Ce dernier, le plus 
large des trois, abandonné depuis longtemps, a fini par 
s’obstruer complètement. 
M. l’ingénieur en chef Lefort propose, en unejiitéressante 
étude, d’y creuser un immense bassin gui aurait i ,700 mètres 
de longueur et 3oo mètres de largeur si l’on utilisait tout le 
bras. Les déblais retirés du fleuve serviraient à remblayer 
les îles riveraines et à combler les boires ou bras accessoires 
&lt;pii joignent ce bras du Pirmil aux autres bras et créent un 
certain nombre d’îlots. 
* Eniin, la Chambre de commerce, encouragée par l’aug 
mentation de tonnage due à la construction du canal mari 
time de la Martinière au Carnet, demande aujourd’hui ipi’on 
approfondisse le chenal de grande navigation à une cote 
offrant aux navires d’un tirant d’eau de 6 mètres aux plus 
fortes marées de mortes eaux la possibilité de remonter à 
Nantes ou d’y redescendre tous les jours en une seule marée. 
Deux solutions ont été mises à l’étude, consistant, la pre 
mière à approfondir la Loire entre Nantes et la mer, la se 
conde à conserver la Loire dans l’état actuel en améliorant 
le canal maritime et les parties de rivière en amont et en 
aval. C’est la première solution que l’opinion nantaise ré 
clame, — avec juste raison. Le ministère des travaux publics 
s’y est d’ailleurs rangé et a fait établir un projet dans ce 
sens par ses ingénieurs. Sa réalisation coûterait 22 millions. 
Les intéressés prennent à leur charge la moitié de la dé 
pense, soit 11 millions, et tous les aléas. 
Les Nantais espèrent, par l’approfondissement de la 
Loire, assurer leur communication directe avec la mer, à 
toute marée, avec un mouillage minimum de 10 mètres, 
sans passage d’écluse ni ralentissement de vitesse.
        <pb n="170" />
        l5o LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
Bref, ()rac(; aux incessantes aiin^liorations qu’elle réalise,, 
Nantes prend le développement et l’aspect d’une très qrande 
ville ; sur la rive droite de la Loire — bordée d’anciennes et 
somptueuses demeures d’armateurs et de riches négociants, 
aux balcons de fer ouvragé, aux rnascarons curieusement 
sculptés duÂVi® et duxvii® siècle, etjiarmi lesquelles se dresse 
le vaste et sévère hôtel eu pierre de taille grise llanque de 
tourelles où Henri IV signa, dit-on, en faveur des protes 
tants, l’édit pacificateur que les dragonnades de son petit- 
fils devaient si peu respecter — de môme que sur la rive 
gauche, encombrée de docks et de dépôts, le mouvement 
est considérable. 
Les entrées et les sorties des bateaux augmentent pro-* 
gressivement, et comme, au fur et à mesure que le port 
opère un gain maritime, celui-ci ajoute au nombre et à la 
puissance des usines, l’activité du centre nantais va crois 
sant tous les jours. 
En 1899, Nantes pour sa seule consommation a reçu 
100,000 tonnes de houille de plus qu’eu 1898, soit 369,000 
tonnes, ce qui est un symptôme significatif du développe 
ment de sa prospérité industrielle. En 1900, cette (quantité 
de houille atteint 412,000 tonnes malgré la crise du charbon. 
La région entière bénéficie de cet élan ; l’agriculture (*) 
retire de ses produits des prix rémunérateurs ; on peut dire 
(i) La richesse agricole de la région nantaise est très grande. Le chiffre des affaires 
en grains, farines, fruits et légumes traitées par les négociants nantais dépasse paran 
cinquante millions de francs. 
L’agriculture, qui occupait avant les travaux du canal maritime i,900 chevaux-va 
peur, en occupe en 1899 3,ooo, soit une augmentation de Oo p. loo. 
Dès l’ouverture du canal, des lignes régulières se sont créées ou développées, empor 
tant vers le dehors les productions agricoles: lignes Saint-Nazaire-Londres, Nantes- 
Glasgow, Nantes-Anvers, Nantes-Marseille, etc. ; l’agriculture a dù augmenter son 
rendement, perfectionner son outillage pour faire face à ces besoins nouveaux, en même 
temps que la prospérité croissante de Saint-Nazaire, puis de Nantes, faisait de ces deux 
ports les centres d’une consommation locale beaucoup plus énergique. 
Voilà qui démontre, une fois de plus, que le développement de la marine marchande 
a nécessairement, sur l’agriculture comme sur l’industrie et le commerce, la plus 
heureuse répercussion.
        <pb n="171" />
        LES CHANTIERS FRANÇAIS. l5l 
que le lléau des « méventes », qui ravaqe tant d’aulres 
parties de la France, est ici complètement inconnu. 
La Loire, de Nantes à Saint-Nazaire, apparaît aux yeux 
du voyageur et du touriste comme une véritable « rue » 
d’usines, de fabriques, de chantiers — d’où montent la ru 
meur d’un peuple en travail, les halètements des machines, 
le heurt des marteaux frappant le fer en cadence, les siffle 
ments de la vapeur. 
C’est dans ce milieu favorable, où la main-d’œuvre indus 
trielle est abondante et la matière première à bon compte, 
qu’une série de chantiers ont grandi et se sont développés 
(chantiers de la Brosse et Fouché, Dubigeon, de la Basse- 
Loire, ateliers et chantiers de la Loire, chantiers Nantais, 
Blass et Alleau), formant avec ceux, voisins, de Saint- 
Nazaire, le groupe le plus important de la construction fran 
çaise pour la marine marchande. , 
IV. Les chantiers de la Brosse et Fouché. 
Les chantiers de la Brosse et Fouché sont situés sur la 
rive gauche de la Loire, en aval de canaux dépendant du 
port et desservant, par trois branches d’une longueur totale 
de 800 mètres, les diverses industries nantaises établies 
entre le fleuve et la gare des chemins de fer de l’État. 
L’établissement industriel de MM. de la Brosse et Fouché 
est relativement récent. Il se compose d’un chantier de 
construction de coques et d’un atelier de fabrication de ma 
chines marines — séparés l’un de l’autre par une distance 
de quelques centaines de mètres. Suivant les commandes, 
600 ou 800 ouvriers y sont occupés. 
Le chantier —j’eus le plaisir de le visiter en compagnie 
de M. de la Brosse, à qui mon confrère et ami Maurice
        <pb n="172" />
        152 LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
Scliwol) m’avait fort aimablement présenté — dispose de 
trois cales pour bâtiments d’assez faibles dimensions ; les 
derniers qu’on y ait construits (dix chalutiers à vapeur pour 
la pêche) jaugeaient 3oo tonneaux chacun. Ces chalutiers 
étaient destinés à une société d’Arcachon ; comme elle sus 
pendit dans l’intervalle ses opérations, MM. de la Brosse et 
Fouché, avec un esprit de décision qui fait leur éloge, pri 
rent sa succession afin d’utiliser le matériel qu’ils venaient 
de construire. La chance les a favorisés. L’entreprise de pêche 
n’a donné aucun mécompte à ces armateurs improvisés. 
Sans être de première importance, le chantier et les ate 
liers de MM. de la Brosse et Fouché pourront cependant 
rendre plus tard à la marine marchande de réels services, 
car, outillés pour la construction des steamers, ils n’auront 
en quelque sorte qu’à développer leur champ d’action. Pré 
sentement, les moyens dont ils disposent sont modestes et 
l’on devine aisément à leur aspect une industrie qui se ré 
serve en vue de l’avenir. 
M. de la Brosse croit d’ailleurs qu’il est très possible aux 
chantiers qu’il dirige de fournir des cargo-boats en série à 
un prix se rapprochant de celui des Anglais. En admettant 
(jue ceux-ci demandent un million pour un cargo de 3,ooo 
tonneaux de jauge, M. de la Brosse serait prêt, le cas 
échéant, à livrer le même bâtiment aux conditions sui 
vantes : 
Pour une commande en série : 
Poids de la coque : i,3oo tonnes dont i,ioo t. à 670 fr. 627,000 fr. 
— — dont 200P) à i,5oo 3oo,ooo 
Appareils moteurs, pour une vitesse de 9 nœuds, soit 
1,200 chevaux 3oo,ooo 
1,227,000 fr. 
(i) Cette partie de la construction du bateau comprend l'armement, l’aménagement, 
la mâture, le mobilier, etc. C'est ce qui explique la différence et l’élévation du prix de 
la tonne par rapport au chiffre précédent.
        <pb n="173" />
        LES CHANTIERS FRANÇAIS. 
Report 
i53 
1,227,000 fr. 
A déduire, prime à la construction : 
3,000 tonneaux à G2 fr. 4o c 
200 tonneaux de machinerie à i5o fr. . . 
Prix de revient du cargo à l’armateur . 
187,000 fr. I 
30,000 1 
1,010,000 fr. 
Cette conviction de pouvoir livrer à rarmaleiir, par le 
seul jeu de la prime de construction, des cargos de moyen 
tonnage presque au prix anglais — pour de grandes séries 
tout au moins — détermine M. de la Brosse à se déclarer 
l’adversaire de la compensation d’armement et à voir dans 
le relèvement de la prime de la navigation à vapeur le véri 
table remède à la crise dont souffre notre marine marchande. 
M. de la Brosse et son associé espèrent beaucoup de la fu 
ture loi. Je dois dire que leur chantier et leurs ateliers m’ont 
paru très économiquement dirigés et que les frais généraux 
semblent y avoir été réduits au minimum. 
V. Les chantiers de la Loire, 
Bien différente est la première impression produite par 
les chantiers de la Loire. J’avais trouvé M. de la Brosse dans 
un bureau très modeste. Ici, je me sens en présence d’une 
administration confortable, aimant ses aises, et les prenant, 
dût-il en coûter un peu plus cher au client, sur qui retom 
bent, en définitive, les frais généraux. Le personnel des 
employés est nombreux et bien installé dans de grandes 
pièces claires, ornées de meubles en pitchpin. 
Le sous-directeur de cet établissement, M. Painvin, me 
reçoit avec beaucoup d’obligeance et me fait visiter les chan 
tiers, qui occupent environ 1,100 ouvriers. Ce sont les plus 
importants du groupe nantais. 
Ils disposent de quatre cales de 120 mètres de longueur 
et de ipiatre de 80 mètres.
        <pb n="174" />
        154 LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
Ces cales, en maçonnerie et fondées sur pilotis, ont conté 
fort cher —près de 100,000 fr. chacune ; il a fallu fouiller le 
sol mouvant jusqu’à 17 mètres de profondeur. Le parement 
supérieur de la cale est en pierre de taille et présente des 
cannelures transversales où s’encastrent des traverses ser 
vant de points d’ap[)ni aux tim ou billois sur lesijuels 
repose la (piille — pendant la période de construction du 
navire — et aux coulisses de l’appareil de lancement, au 
moment de la mise à îlot. 
En dehors des commandes en voie d’exécution pour la 
marine militaire, quatre voiliers en acier de 2,600 tonneaux 
de jauge brute sont aux mains des ouvriers ; l’un est en 
armement, un autre à la veille d’étre lancé ; les charpentiers 
en fer viennent d’achever la mise en place des bordés du 
troisième; les couples du ipiatrième sont à peine assemblés. 
Nous montons-sur le voilier qu’on est en train d’armer et 
qui bientôt prendra sa course vers les continents lointains, 
vers la prime fructueuse qui permet de distribuer 20 p. 100 
aux actionnaires. Une grue immense, actionnée par un mo 
teur électrique et servant à charger et à décharger les 
grosses pièces, hisse en ce moment à bord un des grands 
mâts d’acier. On achetait autrefois ceux-ci en Angleterre; 
le chantier les fabrique maintenant et les fournit même 
aux constructeurs voisins à d’excellentes conditions. 
L’échantillon de voilier que j’ai sous les yeux est fort inté 
ressant — avec ses formes gracieuses, ses installations par 
faitement comprises, sa construction robuste et simple à la 
fois. C’est de bon ouvrage. M. Painvin m’affirme que le 
chantier où nous sommes ferait tout aussi bien les cargo- 
boats : «En cinq ou six mois, me dit-il, nous lançons et 
nous armons un voilier semblable à celui-ci ; il nous faudra 
un délai plus long de deux ou trois mois pour le cargo-boat, 
à cause des machines, voilà tout ! »
        <pb n="175" />
        LES CHANTIERS FRANÇAIS. l55 
M. Painvin est, pour cette raison, hostile à la compensa 
tion (l’anneinent ; il in’aiïirme (pie Nantes peut devenir, au 
point de vue du personnel technique comme à tous les 
autres, un grand centre de construction de steamers. Toute 
une jeunesse, l'ormëe par des cours spéciaux que lui l'ont les 
ingénieurs, s’appliipie avec ardeur à l’étude de la construc 
tion navale. La compensation d’armement, en permettant 
l’envahissement du marché par l’industrie anglaise, annihi 
lerait cette sorte de renaissance et ces eflbrts. 
Je visite encore les autres parties du chantier; la salle 
des gabarits, les magasins, etc., sont aussi bien installés 
(pie les bâtiments administratifs; l’ordre n’y est peut-être 
pas parfait et bien des choses traînent de-ci de-là qui méri 
teraient d’être plus soigneusement rangées. Mais en somme, 
le chantier de Nantes de la Compagnie des Ateliers et Chan 
tiers de la Loire est une belle usine navale, un excellent 
outil de travail pour le présent et surtout pour l’avenir. 
J’ai parcouru, dans l’après-midi du même jour (*), en 
compagnie de leur directeur, M. Bourdin, les ateliers de 
construction et de machines marines de la Loire. Leur ins 
tallation en de grands halls bien éclairés est excellente. 
Le vaste atelier d’ajustage, encombré d’hélices en bronze, 
d’arbres de couche en acier, de mille pièces diverses, est 
pourvu de tours, de machines à aléser, à tarauder, à mor- 
taiser, à fraiser, à raboter, de scies à métaux, etc., du der 
nier modèle. Les pièces de fonderie sont pour la plupart 
livrées par les usines de la région nantaise, dont M. Bour 
din me vante le parfait travail. 
L’atelier de chaudronnerie de fer est supérieurement 
monté au point de vue mécanique ; toute une série de pres 
ses hydrauli(jues à emboutir, de machines à chanfreiner. 
(i) 2(5 février njoi.
        <pb n="176" />
        LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
l56 
cisailler, percer, cintrer, à planer les métaux, de poinçon 
neuses, de riveuses, de scies à métaux, etc., permettent 
d’exécuter rapidement un travail irréprochable. L’applica 
tion de l’électricité et de l’air comprimé facilite beaucoup, 
dans ces ateliers, le forage de certaines pièces. Le montage 
et le déplacement des énormes chaudières cylindriques ac 
tuellement employées par la marine commerciale s’opère 
sans aucune gène par le secours de ponts roulants. 
L’atelier de la chaudronnerie légère occupe un petit 
nombre d’ouvriers ; il comprend toutes les installations né 
cessaires pour le travail des tuyaux en cuivre, laiton et fer, 
forges à braser, machines à cintrer les tuyaux, machines à 
étirer, etc. 
L’atelier de montage des machines marines est eu pleine 
activité ; ses grands outils, ses machines à raboter, à frai 
ser, à mortaiser, à aléser, etc., sont tous en mouvement. 
J’y remarque, presque entièrement montées, deux machines 
marines destinées à des contre-torpilleurs ; elles ont une 
force de 2,5oo chevaux et leur légèreté est extrême, quand 
on les compare à une machine voisine de même force des 
tinée à la navigation commerciale. 
Mais toute médaille a son revers : tandis que la machine 
construite pour la flotte de commerce fonctionnera plu 
sieurs mois de suite sans se détériorer, les autres — desti 
nées à la marine de l’État — ne marcheraient pas sans 
avaries pendant plusieurs semaines consécutives, tant la 
délicatesse de leurs organes les rend fragiles ! 
Des ponts roulants prêtent au personnel, dans cet atelier 
comme dans les autres, leur puissant secours pour la manu 
tention des grosses pièces. 
J’interroge M. Bourdin sur le personnel qu’il emploie et 
sur ses facilités de recrutement: «Le personnel est admi 
rable, me répond-il, et son embauchage n’otfre aucune dif-
        <pb n="177" />
        LES CHANTIERS FRANÇAIS. iSy 
ficulté ; il suffit de faire un sirjne pour voir des centaines 
d’ouvriers se présenter. Nous ne pouvons accepter tous les 
apprentis qui se présentent, tant ils sont nombreux ; nous 
ne prenons quère que quelques « mousses » — fils d’ouvriers, 
de contremaîtres ; nous leur faisons suivre des cours du 
soir et les formons peu à peu. La journée de travail est de 
dix heures ; nous ne pratiquons pas le marchandage ; nos 
ouvriers gagnent un salaire moyen de 5 fr., en sus duquel 
ils touchent, au prorata de leurs heures de travail et de 
leur salaire, des suppléments qui constituent une sorte de 
« prime à la vitesse » ; ce supplément peut aller jusqu’à 
3o p. loo du salaire. » 
Je demande à M. Bourdin si les ateliers et chantiers de la 
Loire seraient en mesure de construire et de livrer rapide 
ment des cargo-boats à la marine marchande : « Plus facile 
ment encore que des voiliers, me dit-il, puiscjue nous sommes 
spécialement outillés pour la construction des steamers. » 
Mais sur le chapitre des prix, M. Bourdin se tient dans 
une réserve toute diplomatique. Toutefois, en se déclarant 
l’adversaire résolu de la compensation d’armement, M. Bour 
din indiijuait avec une suffisante netteté que les chantiers 
de la Loire ne supporteraient pas sans dommages, môme en 
continuant à bénéficier des primes de construction, la con 
currence des chantiers étrangers. 
VI. Les chantiers de Chantenay. 
Centre important de fabriques établi sur la rive droite de 
la Loire, Chantenay, avec scs vingt mille habitants, est 
guetté par Nantes, qui poursuit depuis longtemps son an 
nexion et y aboutira certainement. A vrai dire, rien ne sera 
plus juste; il n’existe pour les deux villes, topographique-
        <pb n="178" />
        LE PROHLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
l58 
ment ou commercialement, aucune raison d’etre séparées. 
Chantenay peut échaïujer avec Nantes la bague d’Iiymé- 
née ; comme dans les ménages unis, la prospérité de Tune 
fera le bonheur de l’autre, de même que la ruine de l’une 
consommerait celle de l’autre. Les industriels et les com 
merçants de Chantenay le sentent d’ailleurs si bien qu’ils ne 
cessent de réclamer la jonction de leur commune à leur 
grande voisine. 
Les Chantiers Nantais de Chantenay surgirent en cpiel- 
ques mois d’un marais où il fallut, pour les asseoir, rem 
blayer 70,000 mètres cubes de sable. Leur directeur, 
M. Tuauden — précédemment attaché à la Société des Ate 
liers et Chantiers de la Loire — est un Breton d’allure 
fruste, taillé en hercule, volontaire et têtu comme ceux de 
sa race, mais homme pratique, et entendu comme pas un en 
matière de construction maritime commerciale. Avec cela, 
d’une activité prodigieuse. Sous sa direction, les chantiers, 
fondés le 27 avril 1899, lançaient moins d’un an après, le 
i5 mars 1900, leur premier voilier. En dix mois et demi, les 
marais avaient été comblés; les bâtiments administratifs, 
magasins et forges élevés; les calés construites; les machines 
installées ; les matières premières trouvées ; le personnel 
recruté ; l’installation et la productivité de cet organisme 
compliqué et délicat qu’est un chantier moderne de cons 
tructions navales, assurées. 
Ce fut un tour de force d’autant plus remarquable que 
l’aménagement des Chantiers Nantais ne laisse rien à dési 
rer. L’idée maîtresse qui a présidé à leur installation con 
siste à éviter toute manutention inutile des matériaux à tra 
vers les ateliers ; un embranchement du chemin de fer de 
l’Orléans amène les bois, les tôles, les cornières, le charbon, 
les pièces fondues au parc à matières que la voie ferrée tra 
verse de long en large ; les matériaux arrivant des usines
        <pb n="179" />
        LES CHANTIERS FRANÇAIS. iBq 
sont ainsi clëchanjës et classës iminëdiatornent, tandis que 
d’antres voies plus ëtroites permettent la circulation, dans 
tous les sens, de wagonnets de chantiers qui doivent prendre 
les matériaux après traçage et les transporter dans les ate 
liers où ils seront ouvrés. 
Parallèlement au parc à matières, dont un chemin de 
quelques mètres les sépare, se trouvent l’atelier des fours et 
forges et l’atelier des machines-outils; entre ces deux ate 
liers est établi un terre-jilein servant au traçage des mem- 
hrures aussitôt après leur sortie de l’atelier des fours et des 
forges. Celui-ci comprend douze forges à quatre feux cha 
cune, permettant d’occuper quarante-huit forgerons, un four 
à cornières de 17 mètres de longueur, un four à tôles de 
10 mètres, les plateaux de cintrage, les pilons, une machine 
à plier les tôles, une machine à couder et une machine à 
équerrer les cornières ; toutes ces machines sont du type le 
plus récent et le plus pratique. L’atelier des machines-outils 
comporte un assortiment de perceuses, fraiseuses, poin 
çonneuses, cisailles, planeases, raboteuses, etc., du dernier 
modèle, pouvant façonner mensuellement 1,000 tonnes de 
matières tant en cornières qu’en tôles et profilés divers. Ces 
différentes machines sont entraînées par un moteur de la 
force de 120 chevaux sortant de la maison Weyher et I\i- 
chemond. 
Peiqiendiculairement à ces ateliers, on aperçoit trois 
grandes cales de construction où peuvent s’édifier des bati 
ments de 120 mètres de longueur; entre l’estacade et ces 
trois grandes cales, un espace destiné à la mise en chantier 
d’un bâtiment plus petit permet d’aborder de front la grosse, 
la moyenne et la petite construction. L’installation des trois 
cales n’a pas coûté plus de 45,000 fr. 
La salle des gabarits — de 80 mètres de long sur 10 de 
large—, la « garniture » où se confectionnent les gréements
        <pb n="180" />
        l6o LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
et la menuiserie, la salle de tracé, le bureau de dessin, etc., 
portent la marque du meme esprit pratique. 
Tout, dans les Chantiers Nantais, est sacrifié à la pro 
duction économique et rapide. 
Une cale ne reste jamais inoccupée plus de vingt-quatre 
heures. Je visite les chantiers un mardi ; le samedi précé 
dent, un voilier avait été lancé et, sur la cale qui lui servit 
de berceau, la quille du suivant est déjà assemblée. Tout à 
côté, les « couples » du milieu d’un autre voilier ont été 
montés en quatre jours ; sur la troisième cale, en un mois, 
un trois-mâts s’est trouvé bordé et recouvert. 
En cet endroit, désert il y a encore deux ans, 85o ouvriers 
s’empressent au travail dans l’assourdissante cadence des 
marteaux qui retombent sur le rivet et l’enfoncent dans la 
coque. Dur travail que celui du rivetage ! Trois hommes et 
un apprenti ou manœuvre sont employés à la même opéra 
tion ; l’apprenti fait passer les rivets, (jui sont mis à chauifer 
sur une forge portative ; deux des riveurs frappent à coups 
redoublés d’un long marteau sur la tige rougie pour l’en 
foncer dans le bordage, tandis que le troisième, à l’aide 
d’un marteau faisant office de repoussoir, reçoit et écrase 
contre la paroi intérieure du bâtiment l’extrémité du rivet, 
après que celui-ci a traversé les tôles dont il assure la jonc 
tion. 
C’est, si l’on vent, suivant une expression bien souvent 
employée, « le mode de couture » des feuilles de tôle qui 
constituent l’enveloppe, les ponts, en un mot la carcasse 
d’un navire. Des riveuses pneumatiques, inventées aux 
États-Unis, fonctionnent dans certains chantiers français ; 
elles permettent de faire un travail plus rapide avec un 
moindre effort, puisipie c’est la machine et non l’homme 
qui enfonce le rivet. Je n’en ai pas vu à Cliantenay. 
Ici, le marchandage est pratiipié sur une vaste échelle.
        <pb n="181" />
        LES CHANTIERS FRANÇAIS. iGl 
La direction traite avec des chefs d’équipe, à tant la partie 
du navire à construire. Les chefs d’équipe embauchent leur 
personnel — et en avant la production ! Stimulés par l’appât 
du gain, les ouvriers s’empressent à l’ouvrage ; quelques- 
uns arrivent à gagner lo fr. par jour ; quant aux chefs 
d’équipe, leur bénéfice atteint parfois 600 fr. par mois. 
Nés d’une pensée de spéculation sur la loi de i8g3, les 
chantiers de Chantenay ont répondu, et au delà, à l’attente 
de leurs fondateurs. En un an, ils ont lancé quatorze voi 
liers ; le dernier mis à l’eau, au moment de mon passage à 
Chantenay, le trois-mâts barque Olivier-de-Clisson, de 
85 mètres de long et de 3,000 tonnes de portée en lourd, 
était le seizième de la série ('). Et il restait à ce moment 
dans la même usine vingt navires de semblable gabarit à 
construire encore avant octobre 1902. 
Comme sur le prix de ces voiliers — d’un type identique 
— vendus 600,000 fr. environ à l’armateur, les chantiers, 
qui ont déjà touché de l’Etat une prime de construction 
d’environ i5o,ooo fr., réalisent, par navire, un bénéfice mi 
nimum de 100,000 fr. (frais généraux — i^p. 100 — non 
déduits), on voit cpie les Chantiers Nantais, établis avec 
un capital qui n’atteint pas deux millions, constituent une 
excellente affaire. 
(i) Les Chantiers Nantais ont lancé en i()oo ; 
Navires. Type. Tonnage (jauge brute). 
-Amiral-Courbet Voilier. 2,,33o 
Paris — 2,33o 
Amiral-Halgan — 2,33o 
Vincennes — 2,33o 
Amiral-de-Cornulier — 2,33o 
Versailles — 2,33o 
Eugène-Pergeline — 2,33o 
Ncuilly — 2,.33o 
Colonel-de-Villebois-Mareuil — . 2,33o 
Duc-d’Aumale — 2,33o 
Total 23,300 
PROBb. MAR. MARCH. Il
        <pb n="182" />
        i62 
LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
Mais tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle se casse ; il 
faut prévoir le mouient où l’clevaqe, par le budget, de ces 
nourrissons avides cessera d’ôire l'ructueux — et où la voile 
devra s’eHacer devant la vapeur. Les Chantiers Nantais se 
préparent à l’inévitable transibrinatioii qu’ils pressentent ; 
ils construiront demain des cargo-boats connue ils lancent 
aujourd’hui des voiliers. C’est dans ce but qu’ils ont acquis 
récemment sur la rive gauche de la Loire, en l'ace de leurs 
cales, six hectares de terrain où ils projettent d’établir, aver 
ie concours de l’établissement de constructions mécaniques 
Comierais, de vastes ateliers de machines marines. 
Le steamer, lancé des chantiers de Chantenay, aura tout 
juste la Loire à traverser pour embarquer ses appareils mo 
teurs. M. Tuauden m’a montré les éludes de deux types de 
cargos qu’il a préjiarées, pour les mettre à exécution dès 
que la loi nouvelle sera volée ; l’un aurait 5,ooo, l’autre 
8,578 tonnes de port en lourd. Une salle de gabarits, spé 
ciale aux steamers, est en voie d’achèvement. En peu de 
temps, les Chantiers Nantais, pourvus de leur nouvelle 
organisation, pourront arriver à mettre à îlot douze grands 
steamers par an — si la loi néfaste qui dévalise les finances 
de l’État au profit des voiliers fait place à une loi favorable 
à la navigation à vapeur. 
A coté des Chantiers Nantais, de la Brosse et Fouché, de 
la Loire, d’autres établissements, comme les chantiers Dubi 
geon, renommés pour l’excellente qualité de leur fabrication, 
et comme ceux de la Basse-Loire, etc., peuvent parfaitement 
produire des steamers. 
Le personnel ouvrier occupé à Nantes (') dans les chan 
tiers de constructions navales comprend : 
(i) Je dois ce renseignemcnl à M. Blanchard, secrétaire de la Bourse du travail, qui 
a bien voulu me le fournir sur l’obligeante recommandation de M. Brunellière, l’arma 
teur bien connu de Nantes.
        <pb n="183" />
        LES CHANTIERS FRANÇAIS. 
lG3 
Ajusteurs 4oo 
Chaudronniers en fer et en cuivre 3oo 
Riveurs et auxiliaires Goo 
Charpentiers de navires i5o 
Modeleurs 4o 
Forgerons 200 
Frappeurs 280 
Conducteurs de machines-outils iGo 
Manœuvres 2,000 
Au total, environ 4^090 
Il y a là lin noyau sérieux, expérimenté, de main-d’œuvre 
solide. Les constructeurs trouveront assurément à embau 
cher un personnel double — étant donnée la grande quantité 
d’industries et d’usines métallurgiques de la région — 
quand ils disposeront d’un travail suffisant pour le rému 
nérer. 
VII. Les chantiers de Saint-Nazaire. 
Nantes et Saint-Nazaire ont longtemps vécu en sœurs 
ennemies. Tout ressentiment s’est-il éteint et (¡uelque foyer 
ne couve-t-il pas encore sous la cendre des anciennes (pie- 
relles ? M. Maurice Scliwob, qui fut l’un des grands pacili- 
eateurs de la vieille dispute, affirme que la paix peut être 
définitivement établie entre les deux cités, et mou confrère 
et ami Gustave Babin (^) vient, encore qu’il n’en fût pas 
besoin, cautionner par la sienne cette affirmation, en dé 
montrant que l’intérêt bien entendu des deux ports les con 
traint à demeurer unis : 
« Nantes et Saint-Nazaire, dit-il, se complètent admirable 
ment et, mieux, ne sont rien l’une sans l’autre, ou du moins 
ne peuvent, sans une association étroite d’intérêts, sans une 
(0 Numéro de la Revue maritime du 3i mars igii.
        <pb n="184" />
        LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
l64 
commune taclique, prétendre aux brillantes destinées 
qu’elles rêvent l’une et l’autre. Dans un pays où les ports 
seraient exploités par des sociétés, il faudrait qu’une même 
compagnie groupât Saint-Nazaire et Nantes. De cela, il n’est 
aucun bon esprit, de Saint-Nazaire à Nantes, qui ne soit 
convaincu. Unis, les deux ports peuvent raisonnablement 
aspirer à se partager au moins l’empire de l’océan Atlanti- 
({ue — sinon davantage : Saint-Nazaire demeurant la tête 
de ligne des services rapides, le port d’arrivée des cargos 
démesurés destinés au transport du charbon, et qu’on ne 
peut, en aucun cas, prétendre amener à Nantes, tant qu’on 
améliore le bas fleuve ; Nantes, au contraire, devenant le 
port de transit du gros fret, amené par des bateaux de ton 
nage moyen et appelé à poursuivre sa route vers l’inté 
rieur » 
Saint-Nazaire a fait sans doute — qui n’a jamais caressé 
de chimère ? — le rêve ambitieux de monopoliser tout le 
trafic de la basse Loire. Mais elle s’est aperçue, elle ne pou 
vait pas ne pas s’apercevoir, qu’un port, pour grandir, doit 
être l’aboutissant logique de tout un arrière-pays, la porte 
de sortie et d’entrée, à la fois, d’un vaste marché d’échanges 
— et qu’il lui est interdit de posséder ce (jue Michel Che 
vallier appelle « une existence solitaire ». Boulogne, la Pal- 
lice meurent de leur isolement. Dunkerque ne se développe 
que grâce à l’immense réseau de canaux qui va drainer, 
pour l’amener jusqu’au bas de ses quais, la production 
industrielle du Nord. De même, la prospérité de Nantes, 
par la navigabilité de la Loire, est fonction de celle de Saint- 
Nazaire. 
D’ailleurs, si quelque doute subsistait à cet égard, le 
simple examen des statistiques le dissiperait. Le tonnage de 
Saint-Nazaire était en 1870 de 54i,3s!2 tonneaux; en 1899, 
la jauge légale des navires pénétrant dans ce port s’élève à
        <pb n="185" />
        LES CHANTIERS FRANÇAIS. 
lC)5 
i,Go5,229 tonnes. Nantes suit iden(i(jiiement A/, meme pro 
gression : son tonnage, de 348,256 tonneaux en 1870, passe 
à 1,176,182 en 1899. 
La solidarité d’iiitérôts dont témoignent ces chiffres montre 
que travailler à la grandeur de l'une des deux cités, c’était 
travailler à la prospérité de l’autre. Les pouvoirs publics 
l’ont bien compris et leur impartial effort s’est appliqué à 
développer les facilités d’accès des deux ports de la basse 
Loire. Si Nantes est à la veille de grands travaux, Saint- 
Nazaire voit s’accomplir chez elle une transformation pro 
fonde. Son port — autrefois chétif et misérable — mainte 
nant élargi, est divisé en deux parties : le bassin à flot et le 
bassin de Penhouët. Le bassin à flot, d’une superficie de 
10 hectares et d’un mouillage de 6^,20 à 7’",5o en morte 
eau, va être approfondi à 8'",5o ; le bassin de Penhouët, 
ouvert au commerce le 8 mai 1882, après dix-huit ans de 
travaux, offre à la navigation une superficie de 22 hectares. 
Enfin, une nouvelle entrée, dans l’axe meme du bassin de 
Saint-Nazaire et dont les travaux (en y joignant les dernières 
modifications adoptées) coûteront 12 millions de francs, 
éventre l’ancien et pittoresque village de pécheurs pour 
donner avant peu un passage direct et commode aux navires 
à grand tirant d’eau venant de la haute mer. 
Dans l’espoir d’un trafic et de destinées heureuses qu’elle 
escompte, Saint-Nazaire s’étend et s’agrandit. Elle jirend un 
air de prospérité (pii frappe et charme le voyageur. Des 
maisons aux façades blanches et gaies, aux jolies toitures 
neuves, envahissent les abords de la plage. Ce n’est pas en 
core une grande cité ; mais c’est déjà une ville importante. 
Les chantiers de constructions navales constituent d’ail 
leurs un facteur important de son activité.
        <pb n="186" />
        LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
l66 
LES CHANTIERS DE PENIIOUËT. 
Il existe deux grands chantiers de constructions navales à 
Saint-Nazaire : les chantiers de Penlioiiëf et ceux des Ate 
liers et Chantiers de la Loire. Leur production tient une 
assez large place dans Tenseinhle de la construction française, 
puisqu’elle s’est élevée en 1898 à 10,966 et en 1899 à 27,614 
tonnes. 
Les chantiers de Penhouët, fondés les premiers, ont long 
temps a[)partenu à la Compagnie transatlantique. Celle-ci 
vient de passer la main à une société anonyme — mais con 
serve dans l’affaire de gros intérêts et s’est même réservé 
dans le traité de cession un certain nombre de droits, no 
tamment, m’a-t-on affirmé, celui de fournir le charbon aux 
chantiers. 
Le personnel ouvrier employé dans l’établissement de 
Penhouët varie suivant les commandes en cours d’exécution ; 
en mai 1900, quand s’achevait la Lorraine il s’élevait à 
4,5oo personnes ; il a baissé depuis et ne dépasse pas 3,100 
ouvriers. 
Sur les cales se dressaient — au moment où je les visitai 
en compagnie de l’ingénieur distingué qui dirige l’établis 
sement, M. Lamies — les carcasses de plusieurs voiliers en 
cours de construction ; les ateliers travaillaient à la machi 
nerie d’un grand croiseur cuirassé, le Léon-Gamhetta, qui 
doit être mis à l’eau avant la fin de l’année courante, et à 
celle du paquebot la Savoie, lancé le 3i mars 1900 et qui 
va bientôt accomplir sa première traversée de l’Océan. 
(i) La Lorraine est an superbe bâtiment à deux hélices, d’une longueur totale de 
i77n&gt;,5o, ayant un tirant d’eau moyen de 7“,75 avec un déplacement de i5,3oo tonnes 
et une jauge brute de ii,5oo tonnes; ses machines développent 22,000 chevaux et ont 
fourni 22 nœuds aux essais. C’est le plus récent et le plus beau paquebot de la flotte 
de la Transatlantique qui possède 5g navires jaugeant au total 63,254 tonneaux brut, et 
mus par 170,550 chevaux de puissance.
        <pb n="187" />
        LBS CHANTIERS FRANÇAIS. 167 
La chaudronnerie venait de livrer à la Compagnie d’Or 
léans douze chaudières de locomotives, et fabriquait les 
chaudières à quadruple expansion et à tirage forcé desti 
nées au paquebot la Ville-d!Alger, ainsi que les quatorze 
cor{)s de chaudières de la Touraine, dont les machines dé 
veloppent 12,000 chevaux. 
Dans les ateliers rnécaniipies, on montait la machine de 
tribord de la Savoie — masse de fonte et d’acier haute 
comme une maison de quatre étages. M. Lannes lit, il m’en 
souvient, cette ré 11 exion sur l’industrie anglaise, comparée 
par lui à la nôtre : 
« On parle toujours de la rapidité des Anglais dans leurs 
constructions maritimes ; jugez-en par l’exemple ipie voici : 
nous avions, pour aller plus vite, commandé en Angleterre 
la moitié des arbres d’acier au nickel de la Savoie ; les An 
glais s’étaient engagés à livrer en cinq mois la commande. 
Ils ont pris deux ans et si mal exécuté le travail que nous 
dûmes reimt er quatre pièces principales ; le Creusot et Saint- 
Chamond, qui s’étaient réservé un délai de neuf mois, ont 
livré une fourniture parfaite dans les délais convenus. » 
L’impression qui m’est restée de ces chantiers est celle 
d’un bel et puissant instrument de production qui, surtout 
au point de vue des machines marines, pourrait rendre à la 
Hotte marchande de grands services. L’installation de l’usine 
navale de Penhouët est excellente; les cales de construction 
sont spacieuses, les ateliers clairs et commodes, sous de 
hauts et vastes hangars métalliques ; certaines parties de 
l’outillage, tout à fait modernes ; mais à côté d’elles, il existe 
une sorte de stratification de vieux matériel, de générateurs 
encombrants et dépensiers, dont les chantiers auraient, à 
ce qu’il semble, intérêt à se débarrasser. 
L’établissement de Penhouët s’organise en vue de la 
construction rapide de steamers et surtout de cargo-boats
        <pb n="188" />
        lC8 LE PROHLÈ.AIE DE LA MARINE MARCHANDE. 
pour la marine marchande. Des]ian()ars nouveaux sont pro 
jetés ; sur les six cales ipii restent, trois seront consacrées 
aux types commerciaux. Quant aux ateliers de mécanique, 
le travail courant, commandé par l’Etat ou par la Compagnie 
transatlantique pour l’entretien de sa Hotte, est, m’ai'firmait 
M. Laimes, insui'iisant pour les alimenter. La construction 
des machines de steamers commerciaux, loin d’être une 
gêne pour eux, devient une nécessité. 
Un contremaître que M. Lanues interrogeait devant moi 
nous disait qu’au bout de six mois de mise en train, les 
ateliers pourraient livrer mensuellement, sans difiicultés, 
une machine de 1,200 chevaux de force pour cargo-boat. 
Reste la question du prix de revient à l’armateur et du 
délai : M. Lanues les a fixés d’une manière approximative 
en me disant que ses chantiers sont en mesure de fournir, 
moyennant une somme de 1,700,000 à 1,800,000 fr. et un 
délai d’un an, un cargo-boat portant 6,000 tonnes en lourd. 
LES ATELIERS ET CHANTIERS DE LA LOIRE. 
Les Ateliers et Chantiers de la Loire, voisins de ceux de 
la Transatlantique, sont dirigés depuis dix-huit ans par un 
ingénieur de haute valeur, doublé d’un homme fort courtois, 
M. Guichard. 
Au jour de ma visite, le chiffre exact des ouvriers em 
ployés était de 2,078, parmi lesquels : 
219 ajusteurs-mécaniciens ; 
11 électriciens ; 
G/j chaudronniers en cuivre; 
G19 charpentiers-tôliers ; 
582 riveurs; 
plus les manœuvres. 
Les chantiers sont en ¡)leine activité, leurs six cales, occu-
        <pb n="189" />
        LES CHANTIERS FRANÇAIS. 169 
pécs. Ils livrèrent, en 1900, VAzuma, grand croiseur cui 
rassé, au gouvernement japonais, et cinq voiliers à X^iSociété 
des voiliers nazairiens. Ils construisent en ce moment pour 
la marine nationale les deux croiseurs cuirassés le Desaix 
et rAmiral-Aube, le premier bientôt prêt à être lancé, le 
second livrable seulement en 1908. 
Les deux grands clients actuels des chantiers sont l’Etat 
et la Compagnie des Chargeurs Réunis. 
L’État !... Il faut entendre avec (juel respect, mêlé d’une 
sorte d’indulgente et affectueuse tendresse, M. Guichard en 
parle. Ali ! l’État n’est pas toujours commode ; il a ses exi 
gences et plus d’une fois il lui arrive de grommeler. Mais il 
paie si bien ! C’est le client de grand luxe, celui dont les 
caprices ne tirent pas à conséquence, tant il sait adoucir, en 
entr’ouvrant sa caisse, la contrainte qu’on en peut éprouver. 
Ce n’est pas M. Guichard qui se fâchera de ce que les arma 
teurs qualifient son usine de « sous-arsenal ». Il accepterait 
sans ennui, je le sens, qu’on l’appelât « arsenal » tout court. 
Les chantiers de Penhouët, toutefois, ne travaillent pas 
uniquement pour la flotte militaire. Ils exécutent en ce mo 
ment une grosse commande pour les Chargeurs Réunis ; ils 
lui construisent quatre steamers: 
L’A miral-Dupervé ; 
L’Amiral-Eæelmans ; 
L’Amiral-Gueijdon ; 
L’A miral-Jaurégiiiherrij. 
Ces quatre steamers jaugent 4j5oo tonneaux brut et leur 
force est de 2,200 chevaux. Mi-paquebots, mi-cargos, ils 
transportent à la fois des passagers et des marchandises. Les 
bateaux des Chargeurs ont été souvent affrétés par le Gou 
vernement ; aussi la Compagnie, qui escompte les transports 
militaires de l’État pour le Congo et rExtrôme-Orient, fait-
        <pb n="190" />
        170 LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
elle aménager ses navires en vue de rinstallation possible 
de soldats à l’entrepont arrière et à l’avant. Des stalles sont 
même préparées sur le pont et dans l’entrepont pour les 
chevaux des officiers. 
La spécification des quatre bateaux étant la même, les 
chantiers ont pu les construire en série et, par conséquent, 
à moindres frais. Ils n’en coûtent pas moins à leurs armateurs 
2,5oo,ooo fr. pièce— ce qui est une somme considérable. 
Quant aux délais de livraison, ils oscillent entre ipiatorze et 
dix-huit mois ; VAmiral-Diiperré et YExelmans, comman 
dés en mars 1900, seront achevés, le premier à la date du 
i5 août 1901, le deuxième le i5 octobre 1901 ; le Gaesdon 
et le Jaiiréguihen'ij, commandés le 18 octobre 1900, seront 
livrables respectivement le i5 décembre 1901 et le 15 mars 
1902. Les Chargeurs ont déjà fait construire dans les Chan 
tiers de la Loire 17 des 34 navires dont se compose leur 
flotte. Cette Compagnie va prendre Dunkerque comme point 
de départ de ses lignes mensuelles d’Indo-Chine et de la 
cote occidentale d’Afrique. 
Les Chantiers de Saint-Nazaire construisent enfin des voi 
liers. Ils ont même, de ce côté, plus de commandes qu’ils 
n’en voudraient ; la spéculation que j’ai constatée à Nantes 
se continue ici; M. Guichard la caractérise d’un mot exquis : 
« Nous avons, me dit-il, trouvé une veine et nous l’exploi 
tons ! » A quand la mise en actions et l’admission en bourse 
des « Filons du Budget » ? 
Cependant, comme M. Guichard se rend conqite que la 
« veine » finira par s’épuiser, il se précautionne pour l’ave 
nir en étudiant des types de cargo-boats de 6,000 tonnes 
brut, portant en lourd 8,000 tonnes. Ah ! par exemple, il 
a la franchise de me déclarer que « jamais » les chantiers 
qu’il dirige n’arriveront à construire au même prix que les 
établissements anglais. La prime de construction absorbée^
        <pb n="191" />
        LES CHANTIERS FRANÇAIS. l'y! 
ils demanderont encore, au minimum, 3o p. loo de plus à 
l’armateur que leurs rivaux d’outrc-Manche. Nous voilà 
prévenus. 
M. Guichard a bien voulu, avec une obligeante bienveil 
lance dont je tiens à le remercier ici, me faire visiter en 
détail ses chantiers. J’ai pu me convaincre de leur excel 
lente installation ; le rivetage des grosses pièces s’opère au 
moyen de machines pneumatiques du dernier modèle. Le 
personnel ouvrier, intelligent et actif, est facile à recruter; 
son salaire moyen est de 3 fr. go c. par jour — auxquels 
vient s’ajouter, suivant le travail effectué, une bonification 
variant entre i5 et 3o p. loo. 
Il va sans dire que M, Guichard n’a aucune tendresse 
pour la compensation d’armement ; s’il reconnaît la néces 
sité de porter secours à la marine marchande, il n’entend 
pas que son relèvement s’opère au détriment des chantiers. 
VIII. La puissance de production du groupe 
nantais-nazairien. 
La puissance de production du groupe Nantes-Saint- 
Nazaire, pour la construction destinée à la marine mar 
chande, n’est donc pas niable, encore que les commandes 
d’Etat l’aient empêchée de se développer normaletnent en 
ces dernières années. Servie par des circonstances heu 
reuses, elle ne peut qu’aller croissant. 
Nantes et Saint-Nazaire réunissent en effet les deux con 
ditions nécessaires à la prospérité de tout grand centre indus 
triel : bon marché relatif de la matière première et facilités 
de recrutement du personnel. Le charbon anglais arrive en 
abondance à Saint-Nazaire ; l’année dernière, ce port en a 
reçu plus de 700,000 tonnes, venant en grande partie de 
Newcastle et de GardiIL L’époque n’est pas éloignée où,
        <pb n="192" />
        172 LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
par la navigabilité de la Loire, les houilles de l’Ailier et de 
la Nièvre, et celles non encore exploitées de la Vendée, 
viendront y concurrencer le charbon anglais. Le minerai de 
Châteaubriant — qui part tous les mois en quantités consi 
dérables pour les hauts fourneaux de la Westphalie — finira 
par être traité sur place. Nantes et Saint-Nazaire auront 
ainsi à leur porte l’aliment principal de l’industrie navale, 
avec un personnel tout prêt pour en tirer profit. 
Les forges de Trignac, voisines de Saint-Nazaire, produi 
sent en moyenne 4oo,ooo (juintaux de rails d’acier, 310,000 
quintaux de tôles, 180,000 de fonte brute, 110,000 de lin 
gots d’acier, 76,000 de fers en barre et 5o,ooo de cornières 
et de profilés d’acier. Elles emploient plus de 2,000 ouvriers. 
Les usines de Basse-Indre occupent 700 ouvriers et produi 
sent annuellement 15,000 tonnes de fers-blancs, de fers et 
d’aciers laminés ou martelés. Les fonderies et laminoirs de 
Couëron traitent, avec leurs 800 ouvriers, 26,000 tonnes 
de matières premières. Les fonderies nantaises sont réputées 
pour la perfection de leur travail. L’éducation industrielle 
de cette région est donc complète et la production toute 
organisée. 
Quant aux ouvriers spécialistes de la construction navale, 
les chefs d’établissement s’accordent, on l’a vu, à proclamer 
la facilité de leur recrutement. Nombreux sont les briêronsQ') 
désireux de s’embaucher dans les chantiers ! La vie indus 
trielle exerce sur eux une telle attirance qu’ils n’hésitent 
pas, si le travail vient à manquer dans le centre nantais et 
nazairien, à chercher, au loin, de l’embauche, si bien qu’on 
rencontre des riveurs, des charpentiers-tôliers, des méca 
niciens nantais un peu partout, à Dunkerque comme à Bor 
deaux et à La Seyne. 
I. Habitants de la Grande-Brière, immense tourbière qui fut, dit-on, jadis l’embou- 
chure de la Loire et où on a souvent rêvé de creuser un vaste port de guerre.
        <pb n="193" />
        (1) Bourse (les agents de change de Nantes du 3i mai igoi. 
LES CHANTIERS FRANÇAIS. lyS 
Les capitaux, malgré ces conditions favorables, se déro 
beraient-ils aux entreprises maritimes ? 
Il suffit de consulter le cours des valeurs nantaises pour 
s’apercevoir que toutes les affaires qui touchent à la cons 
truction navale sont en pleine prospérité. Les actions de la 
Compagnie française de navigation et de constructions na 
vales, émises à loo fr., sont cotées 3o5 fr. ; celles Ateliers 
et Chantiers de la Loire, émises à 5oo, sont montées à g/^5 ; 
celles des Chantiers et Ateliers de Saint-Naz:aire{fe.\ú\o\x¡i,K')^ 
de 5oo à 65o; les valeurs des Chantiers nantais de cons 
tructions maritimes, émises à i,ooo fr., se négocient à 
i,4io('). L’argent afflue vers les chantiers: c’est peut-être 
le seul bon effet qu’ait produit la loi de i8g3. 
Pour que Nantes et Saint-Nazaire deviennent un grand 
centre de construction de steamers, il ne manque plus 
qu’une loi favorisant ces navires. La Chambre de commerce 
de Nantes fait cependant, à mon avis, preuve de quelque 
exagération quand elle estime à 200,000 tonnes de cargos 
l’annuelle et immédiate production possible des 26 cales dont 
disposent les deux villes. Ce chiffre, admissible pour la cons 
truction des coques, l’est beaucoup moins pour celle des 
machines, car les grands chantiers, comme ceux de la Tran 
satlantique, de la Loire, sont destinés à recueillir encore de 
grosses commandes de l’Etat qu’ils exécuteront de préfé 
rence à toutes les autres. Le groupe nantais aidera puis 
samment à l’indispensable renaissance de la marine mar 
chande. Mais ce serait tomber d’un excès dans l’autre que 
de lui assigner une productivité trop au-dessus de ses 
moyens d’action actuels. Pour reprendre vigueur et cou 
rage, pour revivre, la flotte commerciale française a besoin 
de se créer un réservoir de forces et d’énergies qu’il ne 
suffirait pas, seul, à remplir.
        <pb n="194" />
        LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
174 
IX. Les chantiers de Normandie. 
En attendant que Paris devienne port de mer, Rouen lui 
sert d’avant-port. La navigation maritime de la grande cité 
normande prospère lentement, mais sûrement. En 1870, la 
jauge légale des navires qui pénétraient dans son port était 
de 724,435 tonneaux; en i8go, elle montait à 2,oi6,53i 
tonneaux, pour atteindre en 1899 le cliiflre de 2,243,483 
tonneaux. 
Le tonnage des navires a suivi la même progression que 
le mouvement de la navigation. Le tableau de 1899 comparé 
à celui de 1896 établit que la proportion des navires de 
tirant d’eau supérieur à cinq mètres a été de 4i»8o p. 100, 
alors qu’il n’était que de 30.70 p. 100 en 1896. 
Le navire du plus fort tirant d’eau monté en 1899 fut le 
vapeur anglais Oilfields qui calait 7™, 17 et apportait 5,3oo 
tonnes de pétrole. 
Le port de Rouen a été considérablement amélioré par une 
série de travaux récents : construction d’un quai de maçon 
nerie en remplacement des appontements dits des Curan- 
dicrs ; approfondissement et construction d’un barrage 
isolateur à l’entrée nouvelle du bassin aux pétroles; aména 
gement du bassin aux bois. D’autres travaux vont suivre, 
dont la dépense est évaluée à 11,000,000 fr. Ils compren 
dront : 
1° La construction de nouveaux quais sur les deux rives 
du bassin maritime du port et l’exécution de dragages ; 
2° L’établissement d’une cale de radoub ; 
3° La construction de quais sur la rive sud du bassin aux 
bois. 
Par délibération du 12 janvier 1901, la Chambre de coin-
        <pb n="195" />
        (i) Numéro du 21 janvier 1901. 
LES CHANTIERS FRANÇAIS. l'J^ 
merce a pris à sa charge la moitié de la dépense, dont l’État 
assumerait l’antre moitié. Entre temps, elle a en soin de 
renforcer son outillage par l’installation, an bas de l’avenue 
Pasteur, d’une nouvelle machinerie occupant 1,200 mètres 
carrés de superficie et disposée de façon à pouvoir alimenter 
vingt grues sans qu’il soit besoin d’étendre le bâtiment. 
Pour le moment, l’outillage du port se trouve augmenté 
de 10 grues, dont 9 de 1,260 kilogrammes de puissance, et 
une à double puissance, de 1,260 à 2,600 kilogrammes. 
Au moment du débarquement des wagons des compagnies 
de chemins de fer russes, destinés à figurer à l’Exposition 
universelle et amenés par le vapeur Eina^ les grues de 3o ton 
nes dont le port disposait avaient failli être insuffisantes. 
Pareil inconvénient sera désormais évité par la construc 
tion d’une grue de 80 tonnes de puissance. 
Ce n’est pas tout : les Roiiennais, prévoyants et sages, 
préoccupés non seulement du présent, mais encore de l’ave 
nir, ne sauraient borner leur ambition à l’exécution de ces 
travaux en quelque sorte «conservatoires». Ils rêvent de 
projets plus vastes ; mon très distingué confrère et ami, Jules 
Eafond, directeur du Journal de Rouen, réclame l’établis 
sement (*) d’immenses bassins à flot destinés à recevoir les 
navires larges, de faible tirant d’eau — qui tendent à se 
substituer aux navires étroits et profonds — et à les mettre 
à l’abri des accidents que peuvent occasionner les fortes 
marées de vive eau. 
M. Lafond propose de creuser ces bassins « dans la vaste 
étendue des prairies Saint-Gervais, où l’on peut encore 
tailler en plein drap et où l’on trouve, grâce à la rivière, 
une source d’alimentation qui supprime toutes les difficultés 
qui se sont produites ailleurs ». L’avantage d’une pareille
        <pb n="196" />
        176 LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
mesure serait d’assurer, pour une longue durée, l’avenir du 
port de Rouen dans les limites d’un périmètre qui ne saurait 
être constamment agrandi. A disséminer indéfiniment, en 
effet, le long du fleuve les moyens d’action du port, on abou 
tirait à ce résultat peu souhaitable de faire perdre aux in 
téressés un temps précieux et beaucoup d’argent pour la 
manutention des navires en déchargement. 
Somme toute, le port de Rouen est en très bonne voie ; 
je n’en puis dire autant de son industrie de constructions 
maritimes. J’avais vu à Nantes des chantiers actifs, pros 
pères, débordant de travail et de vie. Rouen me réservait le 
douloureux contraste d’une entreprise en pleine débâcle. 
L’agonie d’une industrie est aussi poignante que celle d’un 
être humain, et rien ne me paraît plus triste que le spectacle 
d’une usine à la dérive, en proie au papier timbré et aux 
hommes d’affaires — d’un chantier où l’ouvrier qui travaille 
encore se demande s’il ne sera pas forcé de chômer le lende 
main. C’est dans cette situation précaire que j’ai trouvé « les 
Chantiers de Normandie » ; le souvenir mélancolique m’est 
resté du désordre qui y régnait, des plaques de tôle traînant 
partout, des riveuses pneumatiques — outils coûteux et dé 
licats — gisant dans la boue, des fourneaux éteints et des 
immenses ateliers presque vides — de tout cet aspect désolé 
que prend un vaste organisme industriel arrêté en pleine 
production, en pleine vie — et qui se fige peu à peu dans 
l’immobilité de la mort. 
Les Chantiers de Normandie, créés au lendemain de la 
loi de i8g3 au moyen de capitaux en grande partie rouen- 
nais, ont vu deux directions se succéder à leur tête; l’une, 
française, celle de M. Laporte ; l’autre, anglaise, celle de 
M. Wilkinson ; ni l’une ni l’autre n’ont réussi. Au moment 
où je le visitai, l’établissement était aux mains du liquida 
teur judiciaire.
        <pb n="197" />
        LES CHANTIERS FRANÇAIS. 177 
Pourquoi cette débâcle, quand les Chantiers nantais 
voient grandir leur prospérité, quand la construction fran 
çaise, protégée par une loi exceptionnellement favorable, 
par des commandes d’État nombreuses, traverse assurément 
une période d’abondance ? C’est la question qui devait natu 
rellement me venir aux lèvres et que j’ai posée au liquidateur 
judiciaire — ainsi qu’à M, Silley, directeur des chantiers 
depuis le départ de M, Wilkinson. L’un et l’autre y ont ré 
pondu avec bienveillance et sincérité. L’avis de M. Silley 
m’a sendilé surtout précieux à recueillir. Anglais de nais 
sance, fort compétent pour juger des constructions mari 
times dans son pays et dans le nôtre, M. Silley était bien 
placé pour exprimer une opinion impartiale et juste, puisque 
d’une part sa responsabilité personnelle n’était engagée à 
aucun degré dans la déconfiture des chantiers et que, d’un 
autre coté, il en connaissait à fond le personnel et les res 
sources. 
La chute des Chantiers de Normandie est due, d’après 
M. Silley, d’abord aux causes générales d’infériorité de la 
construction française par rapport à la construction an 
glaise. 
Le charbon revient très cher à Rouen; les Chantiers de 
Normandie l’ont payé jusqu’à 28 fr. la tonne. Certaines 
pièces métalliques, qu’on se procure en Angleterre toutes 
ajustées et prêtes pour la mise en place dans la construction 
du navire, ne peuvent être obtenues en pareil état de la 
métallurgie française, malgré les dessins qu’on lui fournit^ 
La matière première arrive donc à coûter plus cher en 
France qu’en Angleterre. 
Les armateurs français ont, par surcroît, des exigences 
plus grandes que leurs confrères d’outre-Manche. L’arma 
teur qui fait construire un navire entretient à demeure sur 
le chantier un représentant qui vient sans cesse consulter 
12 
PROBL. MAR. MARCH.
        <pb n="198" />
        lyS LR PROIJLRME DE LA MARINE MARCHANDE. 
les dessins, réclamer des modifications de plans ou de tra 
vaux en cours d’exécution, demander ipi’on ajoute un hu 
blot par-ci, un autre hublot par-là. Ony consent: les hublots 
ne manquent pas au magasin ! Mais le prix de revient du 
bateau n’en augmente pas moins pour le constructeur. Le 
représentant de l’armateur harcèle les bureaux de sa pré 
sence, les ouvriers de ses investigations, et son action n’a 
boutit, en fin de compte, qu’à élever les frais généraux. 
L’ouvrier et le contremaître français n’ont pas au même de 
gré que leur collègue anglais le sentiment de la responsabi 
lité. Ils ne s’intéressent pas au sort du chantier qui les fait 
vivre ('). 
A ces causes générales, sont venues — toujours d’après 
M. Silley — s’ajouter, pour les Chantiers de Normandie, des 
causes particulières de ruine. D’abord, l’élévation des frais 
du premier établissement et ses défectuosités : les cales, 
dont la construction coûta fort cher, étaient trop courtes. 
Il fallut, pour mettre notamment en chantier le cargo-boat 
Charles-Tiberghien, déjienser 10,000 fr. à allonger l’une 
d’elles au moyen de madriers de bois qui pourrissent main 
tenant sous la pluie. 
Les fonds de roulement manquaient à l’entreprise ; d’où 
nécessité de s’adresser aux banques, manque de crédits, 
impossibilité de commander par vapeurs entiers et à prix 
réduits les matières premières ; on achetait celles-ci par 
5o tonnes, qui, embarquées jusqu’à Rouen, y étaient dé 
chargées puis rechargées sur des wagons ou dans des ga 
bares, pour être apportées ensuite jusqu’aux chantiers où 
il fallait les décharger une seconde fois. Les frais de manu 
tention s’élevaient d’autant. 
(i) Ce jugement de M. Silley est assez discutable. En tout cas, l’origine de l’indiffé- 
rence qu’il indicjue est moins dans le tempérament national que dans Vinstabilité du 
personnel. Le jour où celui-ci se sent solide dans une maison solide, il commence à 
aimer sa maison. C’est ce que j’ai notamment constaté à Nantes.
        <pb n="199" />
        LES CHANTIERS FRANÇAIS. 
L’administration intérieure des chantiers n’était pas moins 
défectueuse ; la matière s’y gâchait. M. Silley m’a montré 
d’énormes tas de ferraille où gisaient pêle-mêle, avec les 
rognures brutes inévitables, des quantités de bouts de cor 
nières et de tôles perforées, complètement ouvrées, La perte 
de matière se doublait ici de la perte de main-d’œuvre ; les 
rebuts qui, dans un établissement bien ordonné, ne sont 
])as supérieurs à 5 p. loo, dépassaient i6 p. loo. La tonne 
rebutée était vendue 8o fr. les i,ooo kllogr, quand elle en 
avait coûté aho d’achat, sans compter le salaire perdu ! 
Nulle entreprise n’eût résisté à l’accumulation de pareilles 
erreurs et de semblables fautes. Mieux administrés, les 
Lhantiers de Normandie se seraient très probablement tirés 
d’aifairc et auraient même gagné de l’argent. 
Leur installation mécanique ne laisse rien à désirer et fait 
honneur à M. Laporte, qui l’organisa; l’électricité, l’air com 
primé sont utilisés dans des conditions parfaites. Quant au 
personnel ouvrier, son recrutement est assez facile, sauf 
pour les charpentiers-tôliers (employés dans la proportion 
de 200 sur i,ooo); les ajusteurs, les monteurs, les riveurs, 
les manœuvres se trouvent aisément dans la région ; leur 
capacité professionnelle ne laisse rien à désirer et les salaires 
sont normaux. Somme toute, il a manqué aux Chantiers de 
Normandie, pour réussir, des moyens d’action iinanciers et 
une « tête ». 
Le liquidateur ne m’a pas tenu un langage différent de 
celui de M. Silley; si l’usine navale du Grand-Ouévilly lit 
de mauvaises affaires, ce fut eu raison de sa déplorable ad 
ministration et de son imprévoyance. 11 est tel marché ([ue 
les chantiers passaient en prenant pour base le prix inférieur 
des matières premières (G liv. st. la tonne) et qu’ils exécu 
taient au moment de la plus forte hausse, quand les matières 
premières étaient à 8 livres !
        <pb n="200" />
        l8o LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
Les commandes ne leur firent jamais défaut ; l’ancien di 
recteur, M. Laporte, reconnaissait le 2 juillet 1897 devant 
la sous-commission d’enquête qu’en moins de trois années 
d’existence, les Chantiers de Normandie avaient livré pour 
leur part au commerce : 
8 trois-mâts de 2,55o tonneaux de portée; 
I quatre-mâts de 4,000 tonneaux de portée ; 
1 quatre-mâts pétrolier de 4,800 tonneaux de portée ; 
2 quatre-mâts de 3,0oo tonneaux de portée; 
soit, au total, 12 voiliers représentant 28,820 tonneaux de jauge et 
35,200 tonneaux de portée ; 
Plus I chalutier à vapeur de 260 chevaux et 108 tonneaux de jauge 
et 2 porteurs-dragueurs de 260 chevaux. 
Les directeurs ont vainement essayé d’arrêter la débâcle 
de l’établissement en joignant à la construction des voiliers 
celle des steamers. L’iip des derniers lancements exécutés 
par les Chantiers de Normandie est celui du grand cargo- 
boat à vapeur Charles-Tiberghieii, d’une jauge nette de 
2,760 tonnes. Son appareil moteur, à triple expansion, pos 
sède une puissance de i,5oo chevaux, pour une vitesse de 
12 nœuds environ. Destiné à faire le transport du bétail vi 
vant, il peut recevoir environ 3oo bœufs logés sous le pont 
abri. Le navire comporte un double fond pouvant contenir 
un water-ballast de 760 tonnes. Il est éclairé entièrement à 
l’électricité. 
Ce cargo, lancé le 3o avril 1900, a été construit en un an ; 
il a coûté à l’armateur i,43o,ooo fr. 
et les chantiers ont touché en sus comme 
prime de construction 3o2,ooo 
Au total 1,732,000 fr. 
Le steamer la Loire qui est encore sur cale et qui 
(i) Ce navire est destiné surtout au transport des forçats dans les différents péni 
tenciers des colonies ; ses aménagements lui permettront en même temps de prendre 
des passagers civils.
        <pb n="201" />
        LES CHANTIERS FRANÇAIS. 
l8l 
pourra porter 5,5oo tonneaux, coûte à son armateur, la So 
ciété nantaise de navigation à vapeur, 2,000,000 de francs. 
Le contrat principal est de 1,925,000 fr. Les chantiers per 
cevront, en outre, la prime de construction. 
La direction n’a pas manqué d’initiative : il est dommage 
qu’elle n’ait pas mieux réussi. 
Postérieurement à ma visite, les Chantiers de Normandie 
ont été vendus le 14 mars 1901 aux enchères publiques à 
Rouen et adjugés au prix de 55o,ooo fr. à la Société des 
Chantiers et Ateliers de Penhouët (anciens chantiers de la 
Transatlantique). Les nouveaux acheteurs s’empressent de 
bénéficier, puisqu’il en est temps encore, de la loi de 1898, 
maternelle aux voiliers ; les cales vacantes du Grand-Que- 
villy ont reçu trois grandes liarques acier de 3,5oo tonneaux 
de port en lourd, du type de la Suzanne, lancée le 28 mars 
1901, et destinée par les armateurs, MM. Corblet et C**, du 
Havre, à recueillir des primes fructueuses tout en transpor 
tant du nickel de la Nouvelle-Calédonie et des laines d’Aus 
tralie. 
Plus tard, quand la loi nouvelle sera votée, les Chantiers 
de Normandie construiront les steamers avec d’autant plus 
de facilité qu’ils en ont déjà l’expérience. Mais ils éprou 
veront de sérieuses difficultés, je le crains, à lutter contre 
l’industrie anglaise ; M. Silley m’affirmait que celle-ci serait 
toujours de 3o p. 100 meilleur marché que la construction 
française. Rouen est évidemment moins favorisée que 
Nantes, par l’ambiance industrielle, pour arriver à réduire 
cet écart considérable. 
X. Les chantiers du Havre. 
L’industrie des constructions navales est représentée au 
Havre par la Société des Forges et Chantiers de la Méditer-
        <pb n="202" />
        182 LE PROBLEME DE LA MARINE MARCHANDE. 
ranée, les Chantiers Normand et les chantiers Lemarchand. 
Les Chantiers Normand, qui occupent un millier d’ouvriers, 
avaient sur cale au moment où je les visitai des types, d’ail 
leurs admirables, de torpilleurs et de contre-torpilleurs pour 
les marines russe et française. Les Chantiers Lemarchand 
construisaient des bâtiments de plaisance et de service, de 
petit tonnage. Les seuls établissements intéressants, au point 
de vue spécial de la flotte commerciale, sont ceux des Forges 
et Chantiers de la Méditerranée. 
Cette société est établie au Havre depuis 1872 ; elle y prit, 
dans la construction maritime, la succession de la Société 
des Ateliers et Chantiers de VOcéan, dissoute en 1871. Au 
paravant et depuis i85G, les Forges et Chantiers exploitaient 
l’établissement naval de La Seyne, près Toulon, les ateliers 
des Mouissèipies et l’usine de Menpenti, dans un des fau 
bourgs de Marseille. 
Quelques chiffres feront juger de l’importance de ces 
diverses usines ; le nomlire moyen des ouvriers qu’elles ont 
employés en 1899 fut d’environ 8,300, dont 3,900 aux Ate 
liers du Havre et aux Chantiers de Graville et /i,/ioo aux 
ateliers de Marseille et aux chantiers de La Seyne. Dans la 
même année, le montant des dépenses, pour travaux exécu 
tés par la Société, s’est élevé à /¡.4,5o/i,G39 fr. De i856 à 
1900, soit en quarante-quatre ans, la Société a exécuté pour 
906,626,340 fr. de constructions de toute espèce concernaut 
la marine militaire, la marine marchande et les industries 
diverses. Cette somme se décompose ainsi : 
1° Travaux pour le Gouvernement français et la 
marine militaire française 3oG, i3i ,0^3 fr. 
2° Travaux pour les gouvernements et les marines 
étrangères 248,44? ,224 
3° Travaux pour la marine du commerce et l’in 
dustrie en général 352,04?,443 
Total. 906,026,340 fr.
        <pb n="203" />
        LES CHANTIERS FRANÇAIS. l83 
Les Forges et Chantiers ont construit un nombre total de 
1,197 coques, reparties de la manière suivante : 
Chantiers de La Seyiie. ghS 
Chantiers de Gravide 242 
Ils ont enfin livré, comme appareils mécaniques complets, 
plus de 907,000 chevaux-vapeur, sans compter les refontes, 
fournitures de chaudières seules, etc. 
C’est tout au bout du Havre, en un quartier industriel 
immense — dont les hautes cheminées s’empanachent de 
fumées lourdes qui élèvent et étendent leurs épaisses ouates 
jusqu’au niveau des collines environnant la populeuse cité 
— queje vais demander à M. le directeur Bricard l’autori 
sation de visiter les chantiers de Gravide. Il me l’accorde 
très gracieusement. Nous causons de la situation des chan 
tiers français par rapport aux chantiers anglais. M. Bricard 
me déclare qu’au Havre le personnel ouvrier est d’un recru 
tement difficile. L’ouvrier normand n’est pas comme l’An 
glais dévoré du désir d’abattre de la besogne. Il réfléchit, 
ne fait pas de « boulettes », mais ne se presse pas. La Société 
des Forges paie très cher ses ouvriers et n’en obtient pas 
un grand rendement. 
Les matières premières sont coûteuses ; il se produit dans 
les livraisons métallurgiques des retards qui font perdre 
beaucoup de temps. Les exigences des armateurs français, 
qui veulent un ouvrage fini et soigné, ne permettent pas de 
produire à bon marché. M. H. Bricard (') souhaite vivement 
(0 La réserve de M. Bricard est d’autant plus naturelle qu’au moment de la discus 
sion du rapport Estier sur la compensation d’armement, M. Jouét-Pastré, président de 
la Société des forges et clianliers de la Méditerranée, avait acquiescé en ces termes à la 
solntion préconisée par le rapport : 
« Je puis dire, au nom des constructeurs, que la perspective de cette loi va faire sor 
tir de terre d'assez nombreux chantiers de construction. Je sais qu’à Calais, à Dun 
kerque, à Cette, des chantiers vont être créés, ce (jui donne raison à l’opinion que j’ai 
toujours soutenue dans le sein de la sous-commission, à savoir (|ue nous, constructeurs, 
nous ne défendons pas un monopole en réclamant cette loi ; c’est l’industrie nationale 
que nous voulons tlévelojtper. »
        <pb n="204" />
        184 LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
que l’iiiduslrie française des constructions maritimes con 
tinue à jouir d’une protection efficace vis-à-vis de ses con 
currentes étrangères ; mais il ne me paraît pas éprouver à 
l’égard de la compensation d’armement les sentiments d’irré 
ductible hostilité que j’avais rencontrés chez les construc 
teurs nantais. 
Des bureaux de la direction où M. Bricard m’a reçu, il 
faut une vingtaine de minutes pour se rendre aux chantiers 
de Graville, situés sur la rive nord de l’estuaire de la Seine, 
un peu en dehors des limites du Havre ; ils s’y développent 
sur une superficie de 120,000 metres carrés. 
Les chantiers de Graville ont mis à l’eau l’an dernier une 
série de voiliers et deux cargo-boats Jirest et Cherbourg, 
pourvus de deux hélices actionnées par des machines de 
700 chevaux (pii doivent leur faire atteindre une vitesse de 
12 nœuds. 
Le 20 mars igoi, ils ont lancé le paquebot Algérie, cons 
truit pour la Société des Transports Maritimes de Marseille. 
Ce vapeur a les dimensions suivantes: longueur, 121’",o5; 
largeur au fort, 12"*,85 ; creux, 9^,70 ; tirant d’eau moyen, 
6™,4o. Son déplacement correspondant est de 6,617 ton 
neaux, et sa jauge brute de 4,200 tonnes. Sa machine, de 
2,800 chevaux environ, est à triple expansion et peut lui 
imprimer une vitesse de i3 nœuds. 
L’administration et les services techniques de l’usine de 
Graville sont logés dans un grand bâtiment en bois. M. l’in 
génieur en chef Coville veut bien m’accompagner sur les 
chantiers. Je lui parle tout naturellement du sujet qui me 
préoccupe, du relèvement de la marine marchande et des se 
cours qu’elle peut espérer des chantiers français. 11 me dit : 
« Nous sommes plus chers que les Anglais, cela n’est pas 
douteux. De combien? Les uns disent de 45 p. 100; les 
autres de 60 p. 100 ; en réalité, il est impossible de donner
        <pb n="205" />
        LES CHANTIERS FRANÇAIS. l85 
des cliiiTres fermes, car on ne compare pas dans ces estima 
tions des choses comparables entre elles. » 
Nous montons sur VAlgérie, dont la coque d’acier reçoit 
les derniers coups de marteau, car elle est à la veille de son 
lancement : 
« Tenez, poursuit M. Coville en me montrant le navire, 
la première raison de la cherté de nos prix est dans les exi 
gences des armateurs. La Société générale des Transports 
Maritimes, pour qui nous construisons ce bateau, s’adres 
sait d’habitude à notre établissement de La Seyne ; celui-ci 
ne pouvant suffire aux commandes, la Société nous a passé, 
à regret, le marché de XAlgérie. Elle déplore, soyez-en sûr, 
son éloignement qui ne lui permet pas de surveiller à sa 
guise la construction du paquebot. Notez cependant qu’elle 
a ici à demeure un représentant (¡ni ne quitte pas nos chan 
tiers ! L’armateur français — c’est son grand tort — exige 
beaucoup plus de son constructeur que l’armateur anglais. » 
Et M. Coville me fait voir dans l’entrepont de VAlgérie 
des panneaux de bois superbes — acajou et teck — ornant 
non seulement les cloisons des cabines, mais encore la tôle 
de séparation des machines. En Angleterre, on eût laissé 
cette tôle nue; le désir de symétrie et de luxe des armateurs 
a fait dépenser ici une quinzaine de mille francs en menui 
serie inutile. Du haut en bas, le navire est pareillement soi 
gné. Or, en France, les matières premières sont plus chères : 
cela est vrai non seulement du charbon, de l’acier, mais 
encore des mille fournitures qui entrent dans le bateau — 
hublots, ameublement, etc. Algérie, prime de construc 
tion absorbée, coûtera deux millions à ses armateurs. En le 
construisant avec plus de simplicité, il était facile de réali 
ser une forte économie. La meme compagnie des Transports 
maritimes, ayant commandé un cargo-boat en Angleterre, 
manifesta un vif mécontentement quand elle le vit arriver à
        <pb n="206" />
        186 LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
Marseille ; elle trouva sou rivetage défectueux, son bordé 
peu solide. Eu réalité, le navire était très apte à rendre les 
services qu’on attendait de lui ; mais la modestie de son 
aspect choquait les habitudes de luxe de la compagnie. 
M. Coville a rempli en Angleterre, il y a quelques années, 
avec M. Marmiesse, ingénieur principal, une mission ayant 
pour objet la visite des chantiers les plus réputés, ainsi que 
la recherche de l’outillage le plus perfectionné pour com 
pléter le matériel de Graville, devenu tout à fait insuffisant. 
A sou avis, l’ouvrier anglais ne travaille pas plus que le 
français, mais il est plus « débrouillard ». Le tôlier ou le ri- 
veur, avant de commencer sa besogne, va et vient, tourne, 
retourne, échange avec sou voisin des réflexions, bref perd 
du temps. L’Anglais voit d’un coup d’œil s’il a bien tout ce 
qu’il lui faut à proximité et, en ce cas, se met immédiate 
ment à la tâche. M. Coville me cite cet exemple intéressant : 
quand les riveuses pneumatiques furent installées à Graville, 
les ouvriers ne parvenaient pas, en les utilisant, à placer 
plus de 200 à 3oo rivets par jour. 
Pour leur montrer qu’on en pouvait tirer un meilleur 
parti, M. Coville fit venir un ouvrier anglais qu’il savait ha 
bile et qui plaçait sans grand effort, avec une machine, 
ses i,5oo rivets par jour. L’Anglais s’étonne de l’insuccès 
de ses camarades français : « Mettez à ma disposition, de 
mande-t-il, une équipe de vos ouvriers et je vais faire placer 
les rivets par eux. Ils arriveront, je le garantis, au résultat 
que vous souhaitez». L’équipe choisie, l’ouvrier anglais la 
dispose, prépare la machine et l’on se met à l’œuvre. Mais, 
à chaque instant, il faut s’arrêter, non par la faute de la ri 
ve use pneumathjue, qui fonctionne parfaitement, mais tantôt 
parce que les manœuvres n’apportent pas assez de rivets, 
tantôt parce qu’un contremaître a distrait un homme de 
l’équipe pour l’employer ailleurs, etc. Impatienté, l’ouvrier
        <pb n="207" />
        LES CHANTIERS FRANÇAIS. 187 
anglais attaque lui-méme la besogne, prend ses dispositions, 
organise son équipe, empêche qu’on emploie ses manœuvres 
à d’autres travaux et parvient ainsi à réaliser et à dépasser 
la production annoncée. 
En somme, une meilleure division du travail lui avait 
permis, avec un effort peut-être moindre que celui fourni 
par ses camarades français, d’arriver à un résultat bien su 
périeur. 
M. Coville estime que notre outillage est aussi bon que 
celui des chantiers anglais ; il est parfois même meilleur en 
ce sens qu’il y a moins de déperdition de matières premières 
qu’en Anqlet erre, où les dépenses de charbon et d’acier im 
portent peu, en raison de leur bas prix. 
A ce point de vue, les chantiers de Graville sont un mo 
dèle d’ordre. Tout y est à sa place, rangé avec soin et bien 
tenu. 
L’établissement compte douze cales de construction, pro 
tégées contre la mer par une estacade maçonnée, garnie de 
pieux battus. 
Ces cales comportent toutes un double plan de glisse 
ment ; la pente employée varie de o™,o6o par mètre pour 
les grands navires, à o"',70 pour les moyens et à o“,8o pour 
les torpilleurs. Cinq cales permettent de construire des na 
vires lourds et atteignant des longueurs de 120 à i4o mètres. 
Quatre cales, affectées aux contre-torpilleurs et aux navires 
de 70 mètres de longueur environ, sont abritées par des 
halles en fer, couvertes en tôle ondulée et vitrées, qui per 
mettent aux ouvriers de travailler par tous les temps. 
L’installation des cales, pour être bonne, n’est pourtant 
pas parfaite ; je vois, au-dessus d’un torpilleur dont on met 
en place la machinerie, trois palans rudimentaires qui né 
cessitent pour leur manœuvre un personnel assez nombreux. 
Un treuil électrique ou un pont roulant feraient beaucoup
        <pb n="208" />
        188 LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
plus aisément et à de moindres frais la même besogne. De 
môme, les chantiers de Gravide ne contiennent aucune des 
nouvelles machines à calfater qui rendent ailleurs de réels 
services. 
L’usine navale de Gravide est fort importante. Les ma 
tières premières y arrivent par un embranchement particu 
lier qui se soude avec le réseau de l’Ouest sur le boulevard 
de Gravide et pour lequel, d’ailleurs, la vide du Havre per 
çoit un péage. Une grue roulante de 3 tonnes sert au dé 
chargement des wagons ; un réseau très complet de voies 
ferrées parcourt le chantier et les divers ateliers. 
Les dilférenls services de l’établissement de Gravide sont 
largement installés. On en jugera par cette description som 
maire : 
La scierie, la menuiserie occupent 2,000 mètres de bati 
ments. 
Les ateliers de chaudronnerie de fer — réunissant le 
barotage, la tôlerie, le perçage, le poinçonnage, le cintrage 
des tôles, cornières et profilés se développent sur une super 
ficie de 8,700 mètres carrés. 
La grande chaudronnerie est abritée par une halle métal 
lique de 244 mètres de longueur sur 38 mètres de largeur, 
divisée en trois travées. 
La petite chaudronnerie est formée par une halle métal 
lique de 102 mètres de longueur sur 3o mètres de largeur, 
en deux travées séparées par une rangée de colonnes sup 
portant les transmissions. Elle est desservie par quatre 
transbordeurs de 3 tonnes. 
Quelques machines placées dans la cour et protégées par 
des toitures légères servent au poinçonnage et au cisaillage 
des barrots et membrures trop encombrants pour être ma- 
nœuvrés dans les ateliers. 
Quant aux ateliers d’armement, ils comprennent : i ° un ate-
        <pb n="209" />
        LES CHANTIERS FRANÇAIS. 189 
lier d’ajustage d’une superficie de 670 mètres carrés composé 
de deux halles parallèles accolées — l’uiie, de construction 
récente, desservie par un transbordeur de 3 tonnes et où 
se trouvent les tours, les machines à aléser, etc. — l’autre, 
où sont établis les étaux d’ajusteurs et le montage avec 
quelques machines-outils ; 2° un atelier de forges nouvelle 
ment construit, formé par une vaste halle en fer de 66 mètres 
de longueur sur 22 de large et qui contient 56 feux de forge 
répartis sur trois files et 10 pilons à vapeur ou à courroie ; 
3° la chaudronnerie de cuivre installée dans un hangar de 
bois ; 4° l’atelier de zingage placé dans un bâtiment isolé et 
qui abrite 2 creusets à zinc pouvant contenir chacun 4o ton 
nes de zinc en fusion. 
La force motrice est fournie à l’ensemble du chantier par 
une seule machine à vapeur compound de 4oo chevaux; une 
machine voisine, de iio chevaux, est destinée à servir de 
machine de secours en cas d’avarie, ainsi qu’une locomo 
bile de 4o chevaux ; dans la salle de la machine motrice sont 
installés les principaux appareils d’éclairage et de trans 
port de force comprenant un électro-moteur de 22,000 
watts et 2 dynamos de 9,000 watts. 
La terminaison des navires après leur mise à l’eau s’exé 
cute dans le port du Havre. 
La Compagnie possède à cet effet deux ports d’armement : 
l’un, dans le bassin de l’Eure, pourvu d’ateliers, de maga 
sins et de tout l’outillage nécessaire; l’autre, situé sur la rive 
droite du canal de Tancarville, et qui sert à terminer les 
petits navires. 
Un ponton-atelier (ancien voilier portant le nom de Lioiï) 
est utilisé pour les navires qui ne peuvent être amarrés aux 
postes d’armement. Il contient des bureaux, magasins et ate 
liers, des machines-outils, une dynamo de 11,000 watts et 
une pompe à vapeur pour l’incendie et les essais.
        <pb n="210" />
        I go LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
Les Chantiers de Graville disposent, on le voit, de puis 
sants moyens d’action pour construire, lancer et armer les 
navires; quant à la fabrication des machines marines desti 
nées à ceux-ci; elle s’opère dans les immenses ateliers mé 
caniques — dits ateliers Mazeline — que la Société des 
Forges et Chantiers possède également au Havre. (Íes ate 
liers construisent complètement les appareils de tontes sortes 
et de toutes grandeurs destinés aux marines militaires et du 
commerce, depuis les types les plus puissants jnsqn’à ceux 
des embarcations. La superficie totale des ateliers est de 
43,200 mètres carrés, le personnel occupé de i,Goo ouvriers 
et employés; tout ce qui a trait à la fabrication de la machine 
s’exécute dans les salles de modelage, les fonderies de fer et 
de bronze, la forge, l’ajnstage, le montage, les chaudronne 
ries de fer et de enivre. Des fours puissants, d’énormes mar 
teaux-pilons à vapeur, des ponts roulants qui, accouplés 
deux à deux, peuvent lever des pièces de 5o tonnes, de 
grosses presses hydrauliques, plus de cent tours à métaux 
et de mille machines de tous systèmes, etc., garnissent les 
vastes nefs, longues de i3o mètres, où tout un peuple d’ou 
vriers travaille. Un système de voie ferrée raccordée spécia 
lement au chemin de fer de l’Ouest, dessert les diverses 
parties des ateliers, en sorte que les wagons amenés par 
l’embranchement peuvent verser directement leur contenu 
au magasin général ou dans les ateliers. De même, pour 
l’expédition des pièces de machines, les wagons sont amenés 
dans l’atelier de montage et chargés au moyen des ponts 
roulants qui s’y trouvent. 
Les ateliers du Havre ont construit jusqu’à ce jour plus 
de 45o,ooo chevaux pour la marine ; leur production s’ac 
croît d’année en année. Mais sa cherté, l’encombrement ré 
sultant des commandes d’Etat, ne permettent pas d’augui er 
qu’ils puissent fournir à bon compte ces cargos économiques
        <pb n="211" />
        BK 
LES CHANTIERS FRANÇAIS. igi 
dont la marine mardi ande a besoin. Le secours que notre 
flotte commerciale de concurrence peut attendre des Forges 
et Chantiers me paraît, au moins |)Our le moment, des plus 
limités. La direction de la Société ne se lait d’ailleurs pas 
d’illusions et n’escompte pas de grosses commandes d’ar 
mateurs pour le lendemain de la nouvelle loi. 
« L’armateur français, me disait M. Coville, au moment où 
je prenais congé de lui, est un timide. Ce qui l’efliaie, c’est 
le premier capital à verser. Or, c’est là un danger ! La com 
pensation d’armement le déterminera à choisir l’Angleterre 
comme fournisseur de navires, s’il y trouve, ce qui est cer 
tain, le bateau dont il a besoin à cent mille francs de moins 
qu’en France. La véritable solution à la crise de la marine 
marchande est celle qui donnera aux armateurs la certitude 
de réaliser de beaux bénéfices tout en construisant en 
France. Je la vois, pour ma part, dans une allocation im 
portante à la vapeur, uniquement réservée aux navires cons 
truits en France, sans prime de construction, ni compensa 
tion d’armement. » 
Et M. Covillc, poursuivant son idée, me dit encore ; 
« Ce sera le signal de l’ouverture immédiate de nouveaux 
chantiers ; les armateurs paieront leur navire aussi cher qu’il 
le faudra, certains de réaliser encore de beaux bénéfices ; les 
chantiers se multipliant abaisseront à leur tour les prix, si 
bien qu’il se produira pour la marine à vapeur ce qui s’est pro 
duit pour la marine à voiles. Une flotte de steamers se cons 
tituera. Ainsi a agi l’Allemagne; ainsi devons-nous faire. » 
Le système de M. Coville m’avait d’abord semblé sédui 
sant, mais en y réfléchissant, il m’a paru qu’il aboutirait 
tout simplement à consacrer le monopole des constructeurs 
dont l’armement ne veut plus. Il importe peu à la construc 
tion qu’on lui enlève sa prime — si la même loi impose 
d’autre part à l’armateur, sous peine de perdre toute sub-
        <pb n="212" />
        iga LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
vention, l’obligation formelle de ne s’adresser qu’aux chan 
tiers français pour ses commandes. Le constructeur prélève 
déjà à son profit — M. Duprat l’a démontré — une part 
considérable de la prime à la navigation, par suite de la dif 
férence de ses prix avec ceux de l’étranger j il l’absorberait 
davantage encore pour rattraper sa propre prime ; quant à 
l’armateur, sa situation ne changerait pas : il serait demain 
aussi tondu qu’hier et resterait sous la même dépendance 
étroite de quelques établissements. 
* 
* * 
Aurait-il, du moins, l’espoir de trouver un marché plus 
abondant de navires dans d’autres centres de constructions 
navales, en dehors de Nantes, Saint-Nazaire, Rouen, du 
Havre? Il ne le semble pas. 
Sur la Méditerranée, les chantiers de La Seyne rentrent plei 
nement dans la catégorie des « sous-arsenaux » dont a parlé 
M. Bernard. Les constructions militaires étrangère et fran 
çaise y priment plus que jamais la production commerciale; 
en 1899, sur 9 navires mis en construction ou en réparation 
sur les cales de La Seyne, 9 étaient des bâtiments de guerre. 
L’avenir peut, il est vrai, modifier cette situation ; les 
chantiers de La Seyne ont construit de magnifiques bateaux 
de commerce, les transatlantiques la Bourgogne — de triste 
mémoire — la Gascogne, le Brésil, l'Italie, la France, le 
Cliolon, etc., et de grands voiliers quatre-mâts, pour la mai 
son Bordes. 
Rien ne leur serait plus facile que de satisfaire à une partie 
des besoins de la flotte marchande, si celle-ci les alimentait 
uniquement. Mais pour bien des mois encore La Seyne est 
assurée de commandes militaires. Les ordres commerciaux 
lui seront plutôt une gêne, et si elle les accepte, leur prix 
s’en ressentira.
        <pb n="213" />
        rROBL. .MARCH. 
13 
LfeS CHANTIERS FRANÇAIS. ig3 
A La Ciotat, la Compagnie des Messageries maritimes tra 
vaille surtout pour son propre compte. Elle construit pour 
ses lignes des paquebots luxueux : VJinnam, le Pacifique, 
l’Atlantique ; cependant, la Hotte commerciale ne saurait 
attendre un grand secours de ses chantiers (*), qui ne sont 
pas organisés pour produire économiquement. 
A Port-de-Bouc, les chantiers et ateliers de Provence té 
moignent d’une activité très grande, mais sont trop récem 
ment établis pour qu’on puisse porter sur leur production 
future un jugement certain. 
Le port de Cette, rival de Barcelone, admirablement placé 
pour devenir un centre important de construction navale — 
car il se trouve à portée, par mer, des minerais d’Espagne, 
d’Italie, de Grèce et d’Algérie, par chemin de l'er des mine 
rais des Pyrénées et des Corbières, et des houillères du 
Gard, de l’Hérault, du Tarn et de l’Aveyron — ne dévelop 
pera cette branche de son industrie qu’après l’installation 
des usines Schneider. 
A Bordeaux, sur les quatre chantiers de constructions 
navales existants, le premier et plus important de ces éta 
blissements — les Chantiers et ateliers de la Gironde — où 
un millier d’ouvriers trouvent du travail, ne construit que 
des navires de guerre ; le chantier de la Société Dijle et Ba- 
calan, qui vient ensuite, travaille au moins autant pour les 
compagnies des chemins de 1er que pour la navigation ; le 
troisième, le chantier Labat et Limousin, lance surtout 
des navires de bois de faible tonnage ; quant aux Chantiers 
maritimes de Bordeaux, situés dans le quartier de Bacalan, 
(i) La Ciotat et La Seyne font honneur à notre industrie pour la qualité supérieure 
des navires qu’ils lancent. Sir Charles Dilke a émis sur eux l’opinion suivante : 
« La Seyne et La Ciotat construisent les meilleurs navires qui existent, malgré le 
désavantage naturel de leur situation. Ces chantiers n’ont ni charbon, ni matières pre 
mières, ni main-d’œuvre à bon marché et si néanmoins ils arrivent à de bons résultats ; 
ceux-ci sont dus au talent dont les Français ont lait preuve. »
        <pb n="214" />
        194 le problème de la marine marchande. 
sur la rive gauche de la Gironde, en aval du Bassin à îlot, 
ils n’ont, jusqu’à présent, mis sur cale que des voiliers. 
A Dunkei'ijue, qui reçoit de la région la plus industrielle 
de la France, par des canaux à grande section et des voies 
ferrées, la matière première à un exceptionnel bon marché, 
une société s’est bien constituée, au capital de six millions 
de francs sous le nom de Société des ateliers et des chantiers 
de France, en vue de la construction de cargo-boats d’une 
portée de 2,000 à 0,000 tonnes, mais elle en est encore à la 
période d’installation. 
Et c’est tout ! Les autres chantiers de France ne produi 
sent guère que des bateaux de pèche, des lougres, goélettes, 
barges, dragues, remorqueurs, etc. 
* 
, * * 
Deux constatations ressortent de cette revue rapide des 
ressources mises à la disposition de l’armement par l’indus 
trie française des constructions navales : 
1° La marine marchande ne peut actuellement pas 
compter sur les seuls chantiers nationaux pour lui procurer 
la ßolte de concurrence nécessaire à son immédiat relève 
ment ; 
2° Il ij a cependant une telle sève latente, une telle puis 
sance de vie, non seulement dans les grands chantiers, mais 
encore dans une série d’autres établissements — ceux du 
groupe nantais, surtout — (jiie ce serait une faute lourde 
d’entraver, par une loi imprudente, le développement et la 
production de jour en jour grandissants d’une industrie ap 
pelée à rendre, dans l’avenir, les plus précieux services à 
notre flotte commerciale. 
Concilier les besoins urgents du présent, avec la sauve 
garde de Vavenir, telle est donc, dès maintenant, la tâche
        <pb n="215" />
        LES CHANTIERS FRANÇAIS. ig5 
ijui apparaît comme la seule juste, la seule légitime, la seule 
indiquée pour le législateur; s’il doit aller, comme le relè 
vement nécessaire de la marine marchande lui en impose 
Vobligation, vers la compensation d’armement, afin de per 
mettre à la marine marchande de reprendre élan, force et 
courage, qu’il s’efforce en meme temps de conserver les ré 
serves d’énergie qui s’accumulent, pour les luttes futures, 
dans l’industrie française des constructions navales, et de 
favoriser la poussée des chantiers naissants de Nantes, Dun 
kerque, Bordeaux, Port-de-Bouc, Cette, La Pallice, etc. La 
construct ion maritime française est en voie de renaissance ; 
elle montre une activité dont nous étions depuis longtemps 
déshabitués. Efforçons-nous de concilier ses intérêts, quel 
ques difficultés que nous y rencontrions, avec ceux de l’ar 
mement. Soyons, s’il se peut, audacieux avec mesure.
        <pb n="216" />
        CHAPITRE V 
LA PUISSANCE MARITIME DE L’ANGLETERRE 
I. Une visite à M. Camben. 
Il est une catégorie de diplomates dont la « carrière» se 
borne à un rôle d'apparat, et dont le zèle se restreint à 
suivre de près les intrigues qui se nouent tant au Parle 
ment français que dans les cours étrangères. N’allez point 
les entretenir des relations de peuple à peuple que le com 
merce établit ; ne leur demandez pas de renseignements sur 
la marche ascendante ou descendante des importations ou 
des exportations; surtout, n’attendez point d’eux des solu 
tions pratiques des problèmes économiques actuels, des 
idées neuves, des vues d’avenir. L’étude des moyens pro 
pres à accélérer ou à accroître les échanges, par conséquent 
à augmenter la prospérité industrielle et commerciale, leur 
paraît d’ordre secondaire : c’est là de la besogne subalterne, 
dont leurs Excellences ne sauraient se préoccuper sans dé 
choir. Aussi vous engageront-ils — le plus courtoisement 
du monde — à parler de ces matières aux consuls. 
Tous nos ambassadeurs ne témoignent heureusement pas 
la même indiiTérence au commerce extérieur de la France : 
il en est qui considèrent avec raison que l’expansion d’un 
pays c.s\ fonction de sa prospérité. Ils savent que dans l’hu 
manité nouvelle, avide de débouchés, en &lt;juôte de marchés 
de plus en plus nombreux et importants, toute nation est
        <pb n="217" />
        LA PUISSANCE MARITIME DE l/ANGLETERRE. I97 
tenue de développer son influence au dehors sous peine de 
s’acheminer rapidement vers son déclin. 
M. Paul Cambon, notre représentant dans le Royaume- 
Uni, est un de ces patriotes éclairés dont la pensée puissante 
et réfléchie scrute volontiers les questions les plus diverses 
et ne dédaigne pas de s’attarder à l’examen des problèmes 
techniques, du moment que l’intérêt de notre pays est en 
jeu. Je savais avant même d’avoir eu l’honneur d’être reçu 
par lui que l’objet de mon voyage ne le laisserait pas indif 
férent ; je connaissais son esprit sagace et hardi, et j’avais 
des raisons de croire que sa bienveillante approbation serait 
acquise à toute idée de réforme ayant pour objet le dévelop 
pement du commerce maritime français. Divers traits de sa 
carrière diplomatique accusent en effet son souci constant 
il’étendre autant qu’il est en son pouvoir l’influence fran 
çaise et de secouer, dans la mesure... diplomatique où il le 
peut, l’inertie coutumière des intéressés. Qu’on me permette 
à ce sujet, avant de fixer brièvement le souvenir de ma visite 
à M. Paul Cambon, de rapporter l’anecdote suivante dont 
je puis garantir l’authenticité. 
On sait qu’avant d’être nommé représentant de la France 
à Londres, M. Cambon occupa le poste d’ambassadeur à 
Constantinople. La Chambre de commerce française de cette 
ville publie un Bulletin où sont naturellement discutées 
toutes les questions propres à intéresser ses membres. L’une 
des plus importantes pour un commerçant est assurément 
celle du transport de ses marchandises. Or, le Bulletin se 
vit un jour obligé de constater que si les compagnies alle 
mandes multipliaient les efforts pour seconder le dévelop 
pement de leur commerce national avec la Turquie et les 
pays balkaniques, il n’en était pas de même Messageries 
maritimes. L’indolence de cette compagnie portait à nos 
compatriotes un incontestable préjudice. Les réclamations
        <pb n="218" />
        ig8 LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
dont le Bulletin se fit l’écho eurent le don d’agacer le con 
seil d’administration des Messageries maritimes, mais non 
celui de le décider à renoncer à ses errements et à son indif 
férence. 
Lors du banquet annuel de la Chambre de commerce 
française de Constantinople, M. Paul Cambon, en sa qualité 
d’ambassadeur, fut naturellement convié à cette fête. Le 
toast que, suivant la coutume, il porta, félicitait les com 
merçants des résultats obtenus, les engageait à redoubler 
d’efforts, les encourageait à persévérer dans la voie des 
améliorations incessantes, les remerciait du zèle et de l’éner 
gie qu’ils mettaient à défendre les intérêts français. Des 
applaudissements chaleureux accueillirent cette harangue. 
Tout autre langage eût paru surprenant dans la bouche 
d’un ambassadeur français : mais c’est justement un tel dis 
cours qui déplut aux Messageries maritimes. Le conseil 
d’administration de cette étonnante société ne vit dans les 
éloges et les encouragements décernés à la Chambre de 
commerce que des critiques à son adresse. Il se rendait par 
faitement compte que rien ne l’autorisait à prendre sa part 
des louanges attribuées à tous ceux qui s’efforçaient de 
développer dans ces régions l’influence française : son devoir 
était, semble-t-il, de les mériter à l’avenir. Pas un instant il 
n’y songea. 
Par contre, n’ayant pas été à la peine, il tint rigueur à 
l’ambassadeur de ne l’avoir pas mis quand même à l’hon 
neur. Si bien que M. Cambon se trouvant plus tard de pas 
sage à Paris reçut un jour la visite du président du conseil 
d’administration des Messageries maritimes qui venait lui 
reprocher, en termes aussi enveloppés que possible, d’avoir 
« pris parti contre la Compagnie » pour la Chambre de com 
merce. 
M. Cambon ne crut pas devoir perdre son temps à une
        <pb n="219" />
        LA PUISSANCE MARITIME DE l’aNGLETERRE. I99 
jiistificalioii au moins inutile. Il profita simplement de l’oc 
casion pour manifester son étonnement de ce qu’une com- 
paqnie puissante comme les Messageries n’eût pas le souci 
d’échapper à toute critique, ne s’inqéniat pas à rendre im 
possible tout reproche, alors qu’il ne tenait qu’à elle d’aug 
menter son fret dans des proportions considérables et, par 
suite, de satisfaire à la fois les commerçants qui l’accusaient 
de négligence et ses propres actionnaires. Pourquoi laisser 
aux Allemands les avantages dont les Français pouvaient si 
aisément profiter ? Evidemment M. Cambon supposait le 
conseil d’administration mal informé et il se fit un devoir de 
communiquer à son président les renseignements qu’il avait 
personnellement recueillis de visu et. audita au cours d’un 
voyage à bord d’un paquebot des Messageries. Ce dernier 
Tl avait pas ¡iris sur sa route une seule tonne de marchan 
dise, bien que partout où l’on passait les consuls fussent 
unanimes à déclarer : « Si les Messageries voulaient être 
raisonnables, elles pourraient embarquer ici i,000, 1,000 
ou même 2,000 tonnes. » 
Quelle ne dut pas être la surprise de M. Cambon, lorsque, 
au lieu de la réponse qu’il était en droit d’attendre — une 
promesse d’aviser pour l’avenir, ou tout au moins d’étiidier 
la question — son interlocuteur, tranquillement, lui donna 
l’explication que voici : 
« A^ous ne recherchons pas le fret parce que nous avons êi 
Marseille un bassin trop étroit pour Vusage de nos grands 
bateaux. Nous sommes contraints de faire décharger ceux-ci 
par des chalands ; il y a double manutention et le débarque 
ment est trop onéreux. Dans ces conditions, nous préférons 
ne pas prendre de fret. » 
M. Cambon fit remarquer qu’il existait à Marseille d’autres 
bassins plus vastes. 11 s’étonna, à juste titre, que le transfert 
île l’attache des Messageries n’eût pas eu lieu depuis long-
        <pb n="220" />
        200 LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
temps et, plus encore, qu’on ne parût môme pas y songer 
pour l’avenir. 
« La raison en est simple, répondit le président délégué. 
Nous avons un traité avec une société de déchargement dont 
les bureaux sont situés en face de notre bassin actuel. Nous 
ne pouvons songer à rompre notre traité, » 
Sans s’émouvoir, M. Cambon demanda : « Quelle indem 
nité auriez-vous donc à payer au cas de dénonciation de ce 
traité?» L’interlocuteur, effaré, répondit: «Mais.... au 
moins deux cent mille francs ! » 
— Et vous hésitez ? 
Ce fut le tour du président délégué d’ôtre stupéfait. Un 
moment, il dut croire que M. l’ambassadeur voulait plai 
santer. Mais non; il paraissait au contraire très convaincu... 
Le représentant des Messageries ne continua plus une con 
versation qui le « médusait ». 
J’ai tenu à rapporter cette anecdote qui ne sera, quant à 
la matérialité des faits, démentie ni par M. Cambon ni par 
son interlocuteur, parce qu’elle démontre d’une façon topi 
que, d’une part l’esprit de décision hardie et nette de notre 
ambassadeur à Londres; de l’autre, la timidité extréme, 
invraisemblable de nos grandes compagnies de transports 
maritimes. Il saute aux yeux, en effet, que les bénéfices ré 
sultant d’un accroissement considérable du fret auraient 
rapidement compensé le sacrifice consenti par les Messa 
geries et que cette augmentation eût été pour l’avenir une 
source importante de revenus. Cèt effroi de la nouveauté et 
du progrès, cette méfiance continuelle des hommes qui 
émettent une idée réformatrice, nous la retrouvons partout. 
Au cours de l’audience que, très obligeamment, il m’ac 
corda dès mon arrivée à Londres, M. Cambon insista sur ce 
point capital : la nécessité, pour les intéressés, de l’initiative, 
des efforts personnels, la recherche et la mise à profit des
        <pb n="221" />
        LA PUISSANCE MARITIME DE l’aNGLETERRE. 
20 T 
renseignements autres que ceux fournis par les pièces offi 
cielles, forcément incomplètes. Nos commerçants redoutent 
de s’aventurer : ils ne se décident qu’après expérience faite... 
par les autres. De sorte qu’ils arrivent un peu comme les 
carabiniers d’OiTenbacli et qu’ils éprouvent par cela même 
beaucoup plus de difficultés à s’imposer. Et malheur à qui, 
sans y être convié, s’avise de vouloir leur donner de bons 
conseils. M. Cambon m’en fournit un exemple topique. 
Un ministre des affaires étrangères envoya récemment en 
mission des agents chargés de se livrer sur place à une série 
d’enquêtes destinées à recueillir la plus grande somme pos 
sible d’informations sur les pays visités, leurs ressources et 
leurs besoins, de façon à pouvoir mettre à la disposition des 
Chambres de commerce des renseignements complets et 
circonstanciés. L’un de ces agents — aujourd’hui consul — 
ancien secrétaire de M. Cambon, s’employa pendant une 
année entière à de consciencieuses recherches économiques 
dans les Etats balkaniques. Nanti d’une abondante moisson 
de documents et enflammé d’un beau zèle, il demanda et 
obtint, à son retour en France, l’autorisation de donner une 
série de conférences pour communiquer sans retard aux 
Chambres de commerce le résultat de ses investigations. Il 
allait de ville en ville, signalant les marchés encore libres 
qu’un léger effort permettrait à telle ou telle industrie, sui 
vant les lieux, de conquérir, indiquant les moyens de lutter 
avantageusement contre la concurrence possible de l’étran 
ger. Pour plus de certitude, il ne dédaignait pas d’entrer 
dans les plus infimes détails techniques sur les moyens pra 
tiques d’expédier telle ou telle marchandise, conseillait cer 
tains modes d’emballage, etc., etc. Tant de vertueux dé 
vouement aux intérêts de ses compatriotes devait recevoir 
sa récompense. Lorsque M. Cambon revit son ancien se 
crétaire, il en recueillit le mortifiant aveu de son insuccès
        <pb n="222" />
        202 LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
complet . « On m\i reçu à peu pi'ès partout comme ai f allais 
demander de Vargent », déclara mélancoliquement le confé 
rencier désabusé. Il faut bien avouer, en effet, que la majeure 
partie du public français réserve sa confiance à ceux qui ii’ont 
souci que de l’exploiter : il est vrai que ceux-là clament bien 
haut à tout propos, et hors de propos, leur absolu désinté 
ressement. Nos habitudes sont telles sur ce point qu’il semble 
inadmissible à la plupart des gens, non certes qu’on puisse 
être guidé par le seul amour du bien public, mais qu’on ne 
le crie pas sur les toits : l’idée ne venait même pas aux audi 
teurs de notre missionnaire de profiter des renseignements 
(ju’il leur fournissait avec obligeance. Du moment qu’il 
s’agissait d’un effort à accomplir, d’une tentative directe, 
personnelle, ce n’était plus sérieux ! 
Une telle apathie devient mortelle quand il faut lutter 
contre des concurrents habiles, ardents, toujours en quête 
de nouveaux clients et sachant se plier à leurs caprices ou à 
leurs gonts. Nos procédés commerciaux surannés ne répon 
dent plus aux exigences nouvelles de la lutte économique 
(pii met aux prises les nations de l’ancien et du nouveau 
continent. 
M. Paul Cambon, en racontant ces choses, ne se montrait 
cependant pas pessimiste. Sa foi dans les destinées de la 
patrie demeure entière et c’est avec une satisfaction marquée 
qu’il constatait, au cours de notre entrevue, l’élan qui, de 
puis quelques années, se manifeste parmi nos industriels et 
nos commerçants pour regagner le terrain perdu. Il louait, 
en particulier, l’activité de la Chambre de commerce fran 
çaise de Londres et de ceux de nos compatriotes qui vien 
nent chercher un débouché à leurs produits sur le marché 
anglais. 
Longuement, nous causâmes de la marine marchande, de 
son importance, de son rôle, des vices de son organisation
        <pb n="223" />
        LA PUISSANCE MARITIME DE l’aNGLETERRE. 
2o3 
actuelle. Il ne m’appartient pas de traduire ici l’opinion de 
notre ambassadeur sur le fond de la question, mais ce que 
je puis affirmer, c’est qu’il pense, lui aussi, que la prospé 
rité de notre flotte commerciale est une question vitale pour 
le pays. Voyant d’ailleurs grandir sous ses yeux l’incompa 
rable marine anglaise, comment ne trouverait-il pas surpre 
nant et déplorable que la France ne construise plus que des 
voiliers ! Comment l’ancien préfet du Nord, (pii réclama dès 
1878 l’amélioration du port de Dunkerque et la création 
d’un grand réseau de canaux dans cette région de la France, 
ne regretterait-il pas les retards apportés à l’exécution de 
ces travaux, leur insuffisance et l’éparpillement de nos efforts 
sur bien des points inutiles, au gré des compétitions d’inté*- 
léls et des appétits locaux? Comment un esprit aussi clair 
voyant (pie le sien ne souhaiterait-il pas une réforme du sys 
tème de protection maritime actuel (pii, coûtant si cher, 
donne d’aussi médiocres résultats ? 
M. Paul Cambon, de sa voix claire et ferme, m’expliqua 
dans cette audience la nécessité, pour notre ¡lays, d’intro 
duire la méthode dans nos dépenses publiques, de ne pas 
disséminer nos ellbrls sur tous les points à la fois, de ne pas 
gâcher les millions en vains travaux, mais de les employer 
])lut(U à sillonner la France de voies navigables, de canaux, 
qui décupleront sa force industrielle. 
(( Au premier rang de"toutes les nécessités, me dit-il, je 
¡(lace pour nous, Français, celle de refaire une marine mar 
chande, sans laquelle nous allons nous trouver les premiers 
exposés aux coups terribles de la concurrence américaine. 
L’Angleterre, malgré sa flotte, a l’effroi de cette concur 
rence : elle se demande, ayant atteint au faîte de la puis 
sance industrielle, si l’entrée en lice des Etats-Unis contre 
la vieille Europe ne marquera pas l’ère de sa décadence, 
ijüs journaux anglais et français parlent souvent de l’alliance
        <pb n="224" />
        LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
2o4 
anglo-américaine ; certes, les hommes d’Elal anglais sont 
tro|) remarquables et trop avisés pour ne pas maintenir, 
même au prix de réels sacrifices, autant (ju’ils le ¡»onrront, 
la bonne harmonie entre le Royaume-Uni et la grande répu 
blique américaine; mais ils n’enq)écheront ¡»as, ils ne peu 
vent pas empêcher que la force même des choses, supérieure 
dans ses effets à toutes les combinaisons diplomatiques, 
conduise les deux ])ays à un violent antagonisme d’inté 
rêts ('). Lord Rosebery, dans un discours récent, adjurait 
la nation anglaise de se réveiller, de s’organiser pour les 
luttes industrielles et commerciales inévitables et prochaines. 
11 voyait juste ! Tâchons, en France, de secouer notre apa 
thie : nous ne demeurerons une grande nation (pie si nous 
faisons preuve d’une énergie virile et d’une volonté soutenue 
dans Vaction ! » 
M. Paul Cambon voulut bien me montrer une brochure 
qu’il venait de recevoir de son friire, ambassadeur à Washing 
ton, et dans hujuelle se trouvaient résumés en de saisissants 
graphiques les travaux des consuls américains à l’étranger 
toucliant l’expansion commerciale de leur pays. La carte 
des Etats d’Europe y était criblée de points noirs, qui mar- 
(piaient autant de débouchés jiour l’industrie yankee. Une 
énorme progiession du commerce extérieur américain s’af- 
(i) La New Liberal Review a fait au mois de mars k.hh une eii&lt;|uèle (|ue signale dans 
un récent rapport M. Harthelémy, chancelier du consul de France à Londres, et (pii 
corrobore les déclarations de M. Cambon. Celte empiète soumettait à un certain 
nombre de personnalités la question suivante : Notre suprématie commerciale ; comment 
la maintenir ? 
M.VV. H. Lever, l’un des personnages interviewés, a dit qu'il estimait que le vingli(;ine 
siècle réservait fatalement la sujirématie commerciale aux Etats-Unis. Un autre, M . Wil 
son, a déclaré (pie F .Allemagne, les États-Unis, la Bussie, la Belgi(pie, la Hollande et 
même l'Italie gagnaient chaque jour du terrain, tandis (pie l’Angleterre était en pleine 
stagnation, et la France aussi, d'ailleurs. 
En somme, comme l'indique M. Barthélémy, l'opinion anglaise voit maintenant direc 
tement le développement de l’autre côté de l’.\tlanti(pie d’un monde nouveau, libre de 
toutes les charges ipii ¡lèsent sur l’ancien, ouvert à toutes les activités, s'exerçant à 
tous les arts, à toutes les sciences et qui fait cha([ue,jour surgir devant la vieille Europe 
la menace de plus en plus grande d'une concurrenc ; formidabie. Et l'.Vnglais s'en elfraie.
        <pb n="225" />
        LA PUISSANCE MARITIME DE l’aNGLETERRE. 
2o5 
finiiiiit [)ar la comparaison de ces cartes avec celles des an 
nées précédentes. Les petits points envahissent la plupart 
des (jrands centres anglais, assiègent certains centres alle 
mands et, Iranchissant les barrières douanières de M. Méline, 
cheminent vers Paris. En Asie, en Tiirguie, en Extrême- 
Orient, ce ne sont pins des points, ce sont de larges taches 
noires qui s’étalent sur le papier... 
Peut-être notre éminent ambassadeur à Londres sera-t-il 
sm pris de retrouver ici l’écho, bien aflaibli d’ailleurs, du 
long entretien qu’il me fit l’honneur de m’accorder. Si je 
livre, assurément contre son gré, ces leuillets de mes notes 
au vent de la publicité, c’est d’abord parce qu’ils ne con 
tiennent rien de confidentiel ; c’est aussi, c’est surtout en 
raison .des conseils qu’ils renferment. Dans la bouche de 
l’homme qui s’est illustré par une longue carrière de ser 
vices rendus au pays et par une clairvoyance dont les docu 
ments diplomatiques relatifs aux a flaires d’Arménie donnent 
la mesure, il m’a semblé que ces conseils prenaient la gra 
vité et l’ampleur d’avertissements prophétiques. 
II. La marine anglaise. 
« Être maître de la Manche pendant quelques jours !... » 
f’/est en vain que Napoléon, dans la lutte mortelle ipi’il 
livrait à l’Anglais, accumula les efforts pour réaliser ce des 
sein ardemment poursuivi. L’escadre de Villeneuve fut dé 
truite, le camp de Boulogne levé et, sur les flots de la 
Manche comme sur ceux de l’Atlantique et de la Méditer 
ranée, le pavillon britannique resta, malgré tout le génie 
d’un homme exceptionnel, debout et victorieux. Un siècle 
s’est écoulé depuis ; mais aujourd’hui comme autrefois, la 
grandeur de l’Angleterre demeure encore liée à la gran 
deur de sa flotte.
        <pb n="226" />
        (i) Gabriel Charmks, La Guerre maritime. 
/ 
2o6 le problème de la marine marchande. 
Sur terre, l’Anglais peut essuyer vingt échecs ; sa froide 
obstination et les immenses ressources pécuniaires dont il 
dispose lui permetiront d’attendre impassible et fataliste g ne 
l’adversité se lasse de l’accabler. Sur mer, il faut qu’il soi 
invaincu et qu’il le soit toujours, car une guerre navale 
désastreuse porterait le coup le plus rude à sa suprématie, 
tarirait les sources de son alimentation, de son commerce, 
de son industrie, ruinerait sa richesse présente et future, 
serait pour les autres pays le signal de la curée. 
« Tous les rivaux de l’Angleterre, toutes les nations jeunes, 
ambitieuses, ipii ont déjà une industrie et qui se préparent 
à avoir une marine commerciale, s’empresseraient de jouer 
vis-à-vis de TAngleterre le rôle (ju’elle a joué elle-même 
vis-à-vis de l’Amérique lors de la Sécession. Ils se précipite 
raient à qui mieux mieux sur la grande proie pour en arra 
cher chacun un lambeau. Si la lutte durait fpiehjues mois, 
les armateurs ruinés seraient obligés de vendre leurs navires 
aux puissances étrangères ; partout se formeraient de nou 
velles compagnies de navigation remplaçant, une à une, les 
compagnies anglaises dépossédées. Et quand le change 
ment serait opéré, quand le courant du commerce aurait 
adopté des directions nouvelles, quelles raisons y aurait-il 
pour que, la paix venue, il se remît à couler vers « cette 
« petite île brumeuse, au milieu d’une mer toujours agitée » 
qui pendant de si longues années a dô au merveilleux génie 
de ses habitants et à leur fortune plus merveilleuse encore 
d’accaparer le monopole de la richesse universelle (') ! » 
Dominer la mer, la dominer à tout prix, militairement et 
commercialement, tel fut dans le passé, tel n’a pas encore 
cessé d’étre le bnt obstiné de la politique anglaise. Pour le 
réaliser, nos voisins ont constitué la force navale la plus
        <pb n="227" />
        4» 
LA PUISSANCE MARITIME DE L 
formidable qu’on ait jamais vue ; po 
créé, ils possèdent la première flotte c&lt; 
Orqueil, dira-t-on. Non. Conception j 
leur situation spéciale. Ici, mieux qu’en France, la fonction 
a su créer l’orqane. 
Or, les services que l’Anqleterre retire de sa marine mar 
chande sont immenses : c’est par l’inlatiqable cargo-hoal — 
qui va cliarqer à des milliers de lieues de la mère patrie les 
produits du sol et du sous-sol, les apporte en hâte dans les 
ports britanniques pour les réexporter ensuite, manufacturés 
et prêts pour la consommation, partout où il y a chance de 
les écouler — que l’Anqlo-Saxon, commerçant né, recueille 
l’aliment nécessaire à ses besoins d’échanqe, prélève sur les 
marchés universels de fructueuses commissions, fait vivre 
&lt;les millions de salariés et marcher des milliers d’usines, 
assure sa propre richesse et celle de son pays ; c’est qrâce 
au rapide et puissant paquebot, naviquant d’un bout à 
l’autre du monde, que se relient à la métropole lointaine 
les colonies éparses, et que, sous les couleurs de l’Union 
Jack, surqit, d’une poussière de peuples, le faisceau puis 
sant du plus qrand empire des temps modernes. 
Ayant une si haute mission sociale à remplir, il sidüsait 
à la flotte marchande anqlaise, pour devenir l’une des pre 
mières du monde, qn’elle put se procurer des matériaux de 
construction abondants, des marins nombreux, dn fret en 
quantité. La nature y a pourvu : les chantiers de la Grande- 
Bretaqne ont trouvé dans le « bloc de houille et de fer » mis 
ù leur portée d’immenses ressources ; la population aven 
tureuse et pauvre de la côte a peuplé les navires d’éipii- 
paqes robustes; quant au fret, comment aurait-il mampié 
dans un pays industriel par excellence, hérissé de hauts 
fourneaux, d’usines, de manufactures, ouvert, par surcroît, 
qrâce au libre-échanqe, à la production universelle, cepen- 
% 
ils 
ont 
ANGLETERRE^ 
ur l’attein 
ommerciale dT 
liste des nécessités de
        <pb n="228" />
        2o8 
LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
tlaiit que les autres nations cadeiiassaleiil jalousement leurs 
portes ? 
Mais si qramie iïit-elle, riinportance île ces facteurs de la 
puissance maritime que nous admirons ne suffirait pas à 
expliquer celle-ci, si l’on ne tenait compte en même temps 
du qoi'it naturel, de la passion ijui entraînent l’Angleterre vers 
les choses de la mer. (Iliaque jour y voit naître des sociétés 
qui ont pour but l’exploitation d’une branche du trafic ma 
ritime; les « new registered » dont l’annonce paraît dans 
le Shi/)/)ùi(/ World, le FairpUuj et dans les autres journaux 
ou revues nautiques sont en nombre considérable. Il en est 
d’importantes et de modestes. A côté de la grande entre 
prise qui crée une ligne transocéanique, se fondent inces 
samment de petites sociétés ayant en vue l’exploitation d’un 
seul bateau. Le cajiital est réduit, puisqu’il ne comprend 
que le montant de l’acquisition du navire et un fonds de 
roulement peu élevé, recueillis l’un et l’autre au moyen d’ac 
tions d’une, de deux, dix, cinquante livres. Un gérant ou 
majuKjer dirige l’entreprise, moyennant une commission qui 
est ordinairement de 3 p. loo du montant des frets bruts. Il 
advient parfois que le constructeur s’intéresse au sort de la 
Société et consent même à la diriger. 
Du haut en bas de l’échelle sociale, des milliers d’indivi 
dus exposent ainsi sur les Ilots une partie de leur patrimoine, 
lisent avec avidité les gazettes spéciales, s’intéressent au 
cours du fret, suivent les publications du Lloyd, s’occupent, 
bien que non-professionnels, des questions maritimes — en 
sorte que la nation entière finit par se passionner pour elles. 
Jadis, la France connut aussi, sous une forme un peu dif 
férente, ces sortes de sociétés en participation, ayant pour 
objet l’exploitation du commerce de la mer : 
« Dans nos ports, il était rare qu’une famille aisée n’eùt 
pas des capitaux engagés sur un navire de la ville à laquelle
        <pb n="229" />
        PUOBL. MAR. MARCH. 
14 
LA PUISSANCE MARITIME DE l’anGLETERRE. 20(&gt; 
elle apparleiuiil, navire coinniaiulé parmi parent on un ami. 
La navifjation à vapeur, en exigeant de puissants capitaux, 
a changé tout cela chez nous, eu même temps que Paris atti 
rait, par ses séductions et ses ressources, les tendances et 
les capitaux. La même évolution a eu lieu également et vers- 
la même époipie de Tautre côté de la Manche, mais à me 
sure que le navire à vapeur se vulgarisait et devenait entons; 
points un outil plus économique, les associations limitées 
renaissaient en Angleterre aussi vivaces (pi’autrefois(i). » 
Il convient toutefois de remaripier la dillérence profonde 
qui sépare les anciennes associations des ports français des 
entreprises navales d’outre-Manche, telles que nous les 
voyons fonctionner ; ce n’est plus un groupe fermé de négo 
ciants riches ou de familles aisées qui risque ses capitaux 
sur un navire, c’est une collectivité anonyme d’ouvriers, de 
capitalistes ou de spéculateurs, désireuse d’opérer un place 
ment, qui constitue aujourd’hui neuf fois sur dix la com 
pagnie d’armement anglaise. 
La destinée de ces associations n’est pas toujours bril 
lante ; parfois les immcujers, intéressés, pour toucher leurs 
3 p. 100 de commission sur les frets, à faire naviguer les^ 
vaisseaux le plus fréipiemment possible, s’inquiètent peu de 
les user vite et acceptent des transports peu réimmérateiirs 
pour les actionnaires ; parfois encore l’entreprise joint difiici- 
lement les deux bouts, l’exploitation isolée d’un navire étant 
peu fructueuse, en raison surtout de l’assurance qui grève 
son maigre budget beaucoup plus lourdement que celui des 
grandes compagnies, assurées par leurs propres soins. 
Mais, en ces dernières années, la puissance d’élan de la 
marine marchande anglaise fut telle que, malgré quelques- 
décoiditures retentissantes, ces compagnies d’armement 
(i) Yacht, 3 mars njoi.
        <pb n="230" />
        (i) Voir chapitre II, p. 5i. 
2 10 LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
n’ont pas cessé de se développer. Certaines — qui comp 
taient un, deux ou trois navires à leurs débuts — possèdent 
aujourd’hui un nombre considérable de vaisseaux et distri 
buent à leurs actionnaires un dividende de 8 p. loo, tout 
en ne cessant pas d’auqmenter le nombre de leurs unités. 
Servie par des conditions économiques favorables, sou 
tenue par l’instinct d’un peuple qui voit en elle Voiitil de vie 
sans lequel toute activité s’arrêterait sur le sol natal, la flotte 
commerciale britannique est parvenue à ce haut degré de 
maîtrise et de force où nul effort ne semble excessif. Celui 
que lui demanda le gouvernement, au début de la guerre 
du Transvaal, et qu’elle acconqilit sans difficulté, témoigne 
de l’étendue de ses moyens d’action. 
En trois semaines, l’Angleterre put mobiliser et expédier 
vers l’Afriijue du Sud i4b steamers jaugeant près de 700,000 
tonnes, et transporter cent mille hommes sur des bâtiments 
bons marcheurs, parfaitement aménagés pour l’usage auquel 
ils étaient employés. 
Peu après, elle doublait cet effort et transportait cent 
autres mille hommes à l’extrémité du continent africain, 
essayant, d’ailleurs en vain, d’écraser sous les coups de 
massue de ses invasions successives la race héroïque qui 
lutte encore pour la défense de ses foyers et de sa liberté. 
J’ai fait allusion, dans un précédent chapitre ('), aux diffi 
cultés rencontrées par le gouvernement français pour orga 
niser chacune de nos expéditions lointaines. J’y reviens, car 
nul exemple n’oppose en un contraste plus saisissant la fai 
blesse de notre marine et la puissance de celle de notre voi 
sine. M. Guillain, rapporteur général du budget, a cherché 
à évaluer l’aide militaire que la France peut attendre de sa 
flotte commerciale. Il en fixe ainsi l’étendue :
        <pb n="231" />
        LA PUISSANCE MARITIME DE l’ANGLETERRE. 2 I I 
« L’ellbrt que peut produire la marine de commerce dans 
l’espace de quatre à six semaines peut être évalué à environ 
25 navires à vapeur (de 3,ooo tonneaux environ de jauge 
brute) mis à la disposition de l’État. 
« 11 faut tenir compte, en effet, de ce fait que les armateurs 
et compagnies de navigation doivent tout d’abord assurer les 
services postaux dont ils sont soumissionnaires et leurs ser 
vices libres, mais réguliers, de passagers et de marcliaiidises. 
« Or, le département de la marine a eu besoin, pour l’en 
voi en Chine du corps expéditionnaire, de 28 navires. L’un 
d’eux, le S inaï, n’a pas été affrété ; il a transporté des 
troupes dans un voyage régulier, mais la marine a dû affré 
ter 22 vapeurs, et cela dans un laps de temps très court, un 
mois et demi environ. 
(( Mais, en meme temps que le département de la marine, 
le ministère des colonies affrétait 11 navires pour effectuer 
des envois urgents au Tonkin. L’État a ainsi affrété, en tota 
lité, 34 navires en moins de six semaines, et ce nombre dé 
passait de lieaucoup la disponibilité normale. 
« A un moment donné, le département de la marine, ne 
recevant plus d’offres, a été obligé de peser sur les compa 
gnies pour avoir des navires. Les Messageries maritimes et 
les Transports maritimes ont alors consenti à donner cha 
cun un vapeur, le Pei-Ho et la Bithijnie ; mais, pour faire 
cette offre, elles ont dû remplacer ces navires par d’autres 
qui n’auraient pu être utilisés par la marine et qu’elles oui 
affrétés afin d’assurer leurs services. 
« Le Département a même dû a tiré ter en dernier lieu, 
faute de navires français disponibles, un transatlantique 
portugais, qui a été francisé pour la circonstance sous le 
nom de Marseille, et dont l’affrètement s’est élevé au chiffre 
énorme de 717,600 fr., pour 1,215 tonneaux de jauge nette. » 
Vingt-cinq navires et soixante-quinze mille tonnes, telle
        <pb n="232" />
        212 LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
est donc la mesure de I’cIFort maximum (jue nous pouvons 
donner en six semaines ! i47 navires et 700,000 tonnes en 
moitié moins de temps — voilà ce que peut réunir TAriqle- 
terre sans désorganiser un seul de ses services (’). Quelle 
leçon pour nos mégalomanes, dans le simple rapprochement 
de ces chi lires ! 
" Capables de pareils efforts, les armateurs anglais ont la 
conscience de remplir un grand rôle patriotique et social, et 
là fierté de le dire. Un de leurs présidents, le Right Hon. 
VV. J. Pirrie, en prenant possession du fauteuil de la prési 
dence de la Chandire syndicale des armateurs du Royaume- 
Uni, prononçait récemment un discours dans lequel, après 
s’étre félicité de l’activité extraordinaire de l’armement pen 
dant ces dernières années, il constatait avec orgueil que le 
tonnage sous pavillon anglais dépassait celui de toutes les 
autres nations réunies. 11 faisait ressortir l’immense service 
(Jlie l’armement anglais avait rendu au pays en alfermissaut, 
j)ar l’apparition constante de l’Union Jack Ilot tant à la poupe 
des navires de commerce, le lien qui existe entre les colonies 
anglaises et la mère patrie : 
« Les armateurs out ainsi rendu à l’empire, disait-il, un 
service d’une importance incalculable et plus fait pour res 
serrer la cohésion de l’agglomérat de races diverses connues 
sous le nom d’Empire hritanniipie, que tout ce qu’aurait pu 
accomplir l’homme d’Etat le plus habile. » 
(i) « Dans un cas comme celui de la guerre du Transvaal, a dit YEnrfineering, l’Alle 
magne devrait faire emploi de plus du quart de ses navires marchands, la France de 
la moitié, les États-Unis du cinquième (bâtiments naviguant dans les lacs, compris), la 
Norvège du tiers, et la Russie, l’Espagne, l’Autriclie-Hongrie et la Suède de la totalité 
de leur tonnage, alors que l’Angleterre peut se borner à mobiliser le vinqtiéme de sa 
flotte commerciale, nu lieu du (juart comme le ferait la nation la plus favorisée. » 
\YEn;/ii&gt;eeriiiq nous Hatte: le corps expéditionnaire de Chine comptait iC,200 hommes 
seulement. S'il avait fallu envoyer 200,000 hommes, comme les Anglais au Transvaal, 
ainsi que le matéi iel et les animaux nécessaires à une pareille armée, nous n’aurions 
pu y arriver qu’en ré(piisitionnanl la presque totalité des navires all’ectés aux services 
postaux et aux services réguliers, c’est-à-dire en désorganisant absolument notre com 
merce et nos relations avec l'extérieur.
        <pb n="233" />
        LA PUISSANCE MARITIME DE l’aNGLETERRE. 2i3 
Est-cc à (lire (juc rarineniciit anglais envisage avec un 
optimisme absolu l’avenir? Non, car il traverse, en Amjle- 
terre môme, une période de difiicnltés. A ¡’abaissement du 
fret gui, en ces derniers temps, a pris des proportions sé 
rieuses , vient tout d’abord se joindre l’appréhension du 
mampie de marins. 
Dans un discours (ju’il jirononçait au commencement de 
i8()9, le comte Grey, président de l’Association des Arma 
teurs des steamers du Nord de l’Angleterre, jetait à ce sujet 
un cri d’alarme. Il avouait son inquiétude devoir le nombre 
des marins étrangers devenir de ¡dus en plus considérable 
sur les navires battant pavillon britannique et par contre le 
nombre de marins anglais diminuer dans des proportions 
inquiétantes : 
« Si cela continue encore quelques années, disait-il, les 
capitaux et les navires seuls seront anglais. Depuis i8g3 
jusqu’à 1898, le nombre des marins anglais a décru réguliè 
rement de 2,000 à 3,000 chaque année ; il est tombé de 
186,628 en 1893 à 174,980 en 1898, ce qui représente une 
diminution de 6.2 ¡). 100 ; tandis que le chilïre des matelots 
étrangers est passé de 29,549 en 1893, à plus de 35,000 en 
1898, augmentant ainsi de plus d’un millier par an. » 
Mais le fait le plus alarmant, d’après l’orateur, était de 
voir diminuer d’une manière (( effrayante » le nombre des 
jeunes gens se préparant à la vie maritime. En 1898, le 
chiffre des mousses (jipprentices) enrôlés n’est plus que du 
tiers des chiffres de 1870 et de la moitié de ceux de 1880. 
En 1872, il était de 4,36o et en 1897 idest plus que de 
i,5i8. « Si l’on ne fait pas tout pour arrêter cette déca 
dence, disait le comte Grey, d’ici peu il n’y aura plus de 
jeunes marins anglais. » 
Depuis le jour où le comte Grey donnait cours à scs inquié 
tudes, la situation n’a fait qu’empirer. Les abus nombreux
        <pb n="234" />
        2i4 LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
qui existent dans la flotte de commerce britannique, le main 
tien du système de racolage, la retenue des salaires pen 
dant les voyages, la mauvaise nourriture fournie aux équi 
pages, éloignent de cette dure profession nombre d’Anglais, 
qui trouvent dans l’industrie un travail moins pénible et 
mieux rémunéré. Le Gouvernement et le Parlement s’effor 
cent, par une série de mesures appropriées ('), d’enrayer la 
désaffection qui se produit dans les populations maritimes 
à l’égard de la profession de matelot : elle n’en est pas moins 
croissante ! 
Mais les marins anglais défaillants peuvent être remplacés 
par des matelots étrangers ; l’abaissement du fret n’aura 
qu’un temps. Ce qui est inquiétant et grave, ce qui hante 
surtout l’esprit des armateurs du Royaume-Uni, c’est la 
concurrence terrible qu’ils pressentent de l’autre côté de 
l’Atlantique. Dans le même discours où il se félicitait des 
services rendus par l’armement britannique, le Right Hon. 
W. J. Pirrie prenait grand soin de rappeler à ses auditeurs 
les efforts faits par les États-Unis pour protéger et dévelop 
per leur marine marchande ! 
C’est le point noir de la puissance maritime anglaise. 
Toute une flotte se construit en Amérique qui viendra bien 
tôt disputer au pavillon britannique les frets et les marchés ; 
aux chantiers des Grands lacs, se trouvent en construction 
(t) Un exemple récent et curieux montre que les pouvoirs publics se préoccupent de 
donner aux marins non seulement les améliorations matérielles, mais encore les satis 
factions morales qu’ils peuvent souhaiter. 
Les marins appartenant soit à la marine royale, soit à la marine de commerce, soit 
aux pèches, avaient fait remarquer aux pouvoirs publics que, par suite de leurs occu 
pations professionnelles, ils pouvaient rarement exercer leur droit d’électeurs. 
Une proposition de loi a été, pour leur donner satisfaction, déposée à la Chambre 
des communes qui l’a adoptée. Cette proposition décide que tout marin électeur (le 
suffrage universel n’existe pas comme l’on sait en Angleterre) pourra, avant de prendre 
la mer, déposer son vote dans une enveloppe cachetée en présence de certaines j)er- 
sonnes spécifiées dans la loi, qui attesteront l’authenticité de ce document et le dépo 
seront dans l’urne pour le votant. La loi comporte, en outre, certaines autres garanties 
nécessaires pour déjouer toutes les supercheries possibles.
        <pb n="235" />
        LA PUISSANCE MARITIME UE l’aNGLETERRE. 2i5 
Gi steamers jaugeant 187,000 tonnes; les chantiers de Phi 
ladelphie et de Port-News, sur la baie de Chesapeake, ont 
pour cent millions de commandes au nom de VIron Works 
Union de San-Francisco ; à New-Loiidou, les chantiers de 
VEaston Shipbuilding Company construisent, entre autres 
navires, deux steamers de 33,000 mètres cubes chacun, des 
tinés à la navigation du Pacifique; les autres chantiers sont 
en plein essor et accroissent extraordinairement leur pro 
duction; la spéculation américaine forge fébrilement les ins 
truments de transport qui lui sont nécessaires pour ravir le 
marché universel à la métallurgie et à l’industrie anglaises. 
Ce n’est pas tout ; comme la flotte liritaimique a une trop 
grande avance pour être aisément atteinte, dans leur désir 
d’aller plus vite, de déposséder à bref délai l’Angleterre de 
cette royauté maritime qui leur pèse, les capitalistes améri 
cains achètent à coups de millions de grandes lignes an 
glaises— \i\ Leyland, qui fait le commerce de la Méditerranée 
et de l’Atlantique du Nord, le Red Star, VAtlantic Transport 
Company, etc. — et les emploient aussitôt au succès de leurs 
formidables trusts. 
Napoléon avait prévu la lutte commerciale et maritime 
que le siècle naissant voit engagée entre les États-Unis et 
l’Angleterre. S’expliquant sur la vente de la Louisiane qu’il 
avait cédée à Jefferson, moyennant 76 millions de francs, il 
écrivait dans le Mémorial de Sainte-Hélène : « Cette cession 
assure à jamais la puissance maritime des États-Unis. Eu 
agissant comme je l’ai fait, j’ai suscité à l’Angleterre une 
rivale qui tôt ou tard lui ravira le sceptre des mers et humi 
liera son orgueil. » 
L’Angleterre ne se laissera pas arracher son sceptre sans 
combat ; si un prochain et menaçant avenir l’oblige à tenir 
tète au gigantesque effort des États-Unis en même temps 
qu’à la méthodique poussée allemande, elle recherchera.
        <pb n="236" />
        LE PROTJLKME DÊ LA MARINE MARCHANDE. 
2 iC 
forte de son immense puissance maritime, dans nn étroit 
rapprocliement avec ses colonies les moyens de maintenir 
sa domination. Elle ira, s’il le faut, jusqu’à une révolution 
■économique ! 
Les chambres de commerce — celles de Birmingham no 
tamment — poussent à la substitution d’un régime de pro 
tection au régime du libre-échange : « Il faudrait établir, 
disent-elles, entre toutes les colonies et la métropole une 
sorte d’union douanière comparable au allemand. 
On supprimerait toutes les douanes intérieures d’une colo 
nie à l’autre ou des colonies à la métropole et l’on rétabli 
rait une douane intérieure contre les produits étrangers. 
Nous donnerions ainsi aux colonies le monopole de notre 
marché pour leurs matières premières. Elles nous donne 
raient le monopole de leurs marchés pour nos manufactures 
et nos produits ouvrés. » Le ministre Chamberlain pro 
clame, de son coté, la nécessité d’établir à jamais l’unité de 
l’empire « sur la base des intérêts matériels ». Bref, l’Angle 
terre semble s’acheminer vers une transformation complète 
et profonde de sa législation douanière. 
Etroitement liée au commerce et à l’industrie, dont elle 
assura et de qui elle reçut la fortune, la marine marchande 
anglaise subira, cela n’est pas douteux, le contre-coup direct 
de cette transformation. Longtemps, elle fut la dominatrice, 
la suzeraine indiscutée des mers ; elle l’est encore, mais 
d’autres temps semblent naître pour elle. Fatiguées de leur 
vasselage à son égard, les nations prétendent s’en affranchir 
et supprimer tout intermédiaire entre elles et leur clientèle. 
Notre pays se confinera-t-il dans son rôle d’éternel tributaire 
ou suivra-t-il l’exemple viril que lui donnent l’Allemagne et 
les États-Unis? 
«Il y a de nombreux empêchements à une parfaite entente 
entre nos deux nations », écrivait Charles II à Louis XIV;
        <pb n="237" />
        LA PUISSANCE MARITIME DE l/ANGLETERRE. 217 
« le premier est le grand effort cjue fait actuellement la France 
pour créer un commerce et devenir un puissant empire ma 
ritime. C’est une si grande cause de suspicion pour nous, 
gui n’avons d’importance gue par notre commerce et nos 
forces navales, gue chagüe pas gue fera la France dans cette 
direclion créera une jalousie perpétuelle entre les deux na- 
lions. » Cent ans jilus tard, Pitt tenait un langage identigue 
et reprochait amèrement au cabinet d’avoir conclu le traité 
de Paris. « La France, s’écriait-il, nous est redoutable prin 
cipalement, sinon exclusivement en tant gue puissance ma 
ritime et commerciale ; ce gue nous gagnons à cet égard 
tire pour nous sa plus grande videur du dommage tpii eu 
résulte pour elle. Et vous avez laissé à la France la ¡tossihi- 
lité de se refaire une marine ! » 
Les mânes de Charles 11 et de Pitt peuvent être satisfaits : 
la France n’a pas abusé de cette « possibilité ». Elle n’est 
malheureusement pas en état de porter ombrage à l’Angle- 
Ierre par le développement exagéré de sa flotte commerciale ! 
III. La construction navale anglaise. 
Tout s’enchaîne dans la situation économigue d’un pays; 
de même gu’nne marine marchande puissante contribue, 
pour une large part, au rayonnement de l’inlluence et à l’ac 
croissement du commerce national, de même les chantiers, 
par leur organisation, leurs conditions d’existence, leur 
nombre, leur importance, sont les facteurs directs de la 
prospérité et de la grandeur de la flotte commerciale. 
L’Angleterre est, à ce point de vue, la nation la mieux 
partagée du monde ; la puissance de production de ses chan 
tiers est considérable. L’analyse rapide de la construction 
britannigue dans la période la plus récente permettra, guel-
        <pb n="238" />
        (i) Chiffres extraits des statistiques du Lloyd. 
2i8 le problème de la. marine marchande. 
que ingrat que soit cet exposé, de l’apprécier d’une façon 
précise. 
Jusqu’à présent, il était généralement admis que l’année 
1889, qui fut particulièrement prospère pour la construction 
anglaise, servait année type quand on voulait donner la 
mesure de la puissance des chantiers anglais. 
Or, en 1899, année type est laissée en arrière de 207,000 
tonnes en ce qui concerne la production de la marine mar- 
çhande et de 127,000 tonnes en ce qui touche celle de la 
marine militaire. 
ANNÉE 1899. 
La production totale de la Grande-Bretagne fut en 1899 
de 726 bâtiments marchands d’un tonnage total de 1,416,791 
tonnes, dont 714 vapeurs de i,4i4,774 tonnes et 12 voiliers 
de 2,017 tonnes(*). 
Signalons en outre à titre d’indication que le nombre des 
navires de guerre lancés par les arsenaux de l’Etat et les 
chantiers privés a été de 35, représentant 168,690 tonnes. 
La production totale s’est donc élevée : 
Pour 1899, à 761 navires représentant i,585,38i tonnes, 
tandis qu’elle avait été : 
Pour 1889 {année type), de 690 navires représentant 
1,209,361 tonnes; 
Pour 1898, de 802 navires représentant 1,559,126 tonnes; 
Pour 1897, de 669 navires représentant 1,047,961 tonnes. 
Clients des chantiers. — La marine anglaise a absorbé le 
81 p. 100 de la production des chantiers anglais ; le 19 
p. 100 restant a été pris par la marine étrangère et les colo 
nies. Parmi les clients des chantiers anglais en 1899, nous 
notons la plupart des nations européennes.
        <pb n="239" />
        LA PUISSANCE MARITIME DE L ANGLETERRE. 
Clients 
Nombre 
de navires. 
Allemagne. . . 
Suède, Norvège . 
Autriche-Hongrie. 
Espagne. . 
Danemark 
Hollande 
Russie . 
France . 
Belgique 
Portugal 
Autres pays étrangers 
Colonies anglaises . . 
Total pour Tcxtérieur 
Royaume-Uni . 
Total 
219 
Tonnage. 
68,067 
37,765 
36,837 
25,586 
23,597 
22,3i2 
14,984 
3,718 
8,279 
5,060 
3,066 
17,904 
i4% 267,165 
584 1,149,626 
726 1,416,791 
Matériaux emploijés. — L’acier figure, dans la matière 
employée par la construction anglaise en 1899, pour 98,8 
p. 100, le fer pour i,i p. 100. 
Centres de production. — Les principaux centres de cons 
truction pour l’année 1899 ont été les suivants : 
Centres. Navires. Tonnage. 
Glasgow i38 249,079 
Newcastle 112 249,088 
Sunderland. 72 242,611 
Greenock 70 17^,794 
Middlesborougli 5i 146,699 
Belfast i5 182,oi5 
Ilartlcpools 4% 128,084 
Les autres centres de l’Angleterre ont produit . 227 96,621 
Total 726 1,416,791 
Les centres de production qui contribuèrent, en outre de 
ceux qui précèdent, à la construction navale anglaise sont 
les suivants ; 
En Angleterre, Barrow, Blyth, Bridgwater, Bristol, Brix-
        <pb n="240" />
        220 
LE PROBLÈME DE LA MARINE JIARCHANDE. 
I 
liam, Caernarvon, Colchester, Cowes, Dartmouth, Douvres, 
Falmouth, Faversham, Fleetwood, Cloucester, Coole, 
Grimsby, Harwich, Hull, Ipswich, Lancaster, Littlehamp- 
ton, Liverpool, Londres, Lowestoft, Maldon, Maryport, 
Milford, Newport, Penzance, Plymouth, Poole, Portsmouth, 
Preston, Rochester, Runcorn, Rye, Sal combe, Shoreham, 
Southampton, Stockton, Whitby, Workington, Yarmouth. 
Ell Ecosse, Aberdeen, Alloa, Androssan, Ayr, Campbel 
town, Dundee, Grangemouth, Inverness, Irvine, Kirkcaldy, 
Leith, Montrose, Peterhead, Troon, Wick. 
Ell Irlande, Dublin, Galway, Skibbereen. 
Si Ton tient compte des navires de guerre pour mesurer 
la puissance des centres de construction, il est à remarquer 
que Glasgow, Newcastle et Sunderland gardent leur rang 
respectif en tête de la production totale, Glasgow avec 
2()0,ooo tonnes environ, Newcastle avec 279,000, Sunder 
land avec 243,000. 
Par rapport à la production universelle, voici quelle a été 
la situation du Royaume-Uni en 1899 : 
, 
NITIRBS UlRCIItüItS. 
MVIRES DE GUERRE. 
TOTAL. 
1 
Royaume-Uni 
j Autres pays 
1 Total universel . . . 
Nombre. 
Tonnage. 
Nombre. 
Tonnage. 
Nombre. 
Tonnage. 
720 
543 
i,4iß,79i 
704,947 
35 
5C 
iC8,5go 
176,170 
761 
099 
I,585,38: 
881,117 
i.aCo 
2,121,738 
91 
344,760 
i,36o 
2.466,49^ 
En ne considérant que la marine marchande, la produc 
tion mondiale s’élève donc à 2,121,738 tonnes, soit en chiffres 
ronds 2,122,000 tonnes, se répartissant ainsi : 1,946,000 
tonnes pour la vapeur, et 176,000 pour la voile. Les pertes 
générales de l’année étant évaluées à 727,000 tonnes, l’aug 
mentation nette de l’ensemble des marines de commerce a 
été d’environ 1,396,000 tonnes. La proportion afférente à
        <pb n="241" />
        IA PUISSANCE MAIUTIAIE DE l’aNGEETERKE. 
22 I 
rAn()leterre sur l’universalité de la construction navale est 
sur le tonnage neiifAa 5/) p. loo. 
Augmentation de ta marine marchande anglaise. — La 
marine marchande de la Grande-Bretagne a vu en 1899 sa 
puissance s’augmenter de : 
(Constructions neuves 1,1/19,626 tonnes. 
lîàtiments acquis à rétranqer 77,000 — 
Il convient de déduire de ce cliiflre. . 6/10,000 
tonnes de navires jirécédenunent cons 
truits et acquis par rétrançjer ou les co 
lonies, ainsi ([ue 278,000 
t. de navires naulVaqés ou hors d’usaqe. 1 
'' 918,000 
Total à déduire 918,000 — 
L’augmentation nette de la marine mar 
chande anglaise est donc pour cette seule 
année de 818,026 tonnes. 
Cette statistique ne lait pas état des embarcations de 
00 tonnes que les registres de Lloyd ne mentionnent pas. 
En considérant uniquement le nombre d’unités construites 
en 1899, et en y faisant entrer les 864 bateaux au-dessous 
de 5oo tonneaux ainsi que les gabares, on arrive au chiffre 
de 1,299 bâtiments construits en 1899 coidre 1,211 en 1898. 
Caractéristiques. — L’année 1899 a été une année de très 
forte, on peut même dire d’excessive production. Mais il 
convient de remarquer que c’est surtout la navigation à va 
peur qui en a bénéficié. La décroissance de la construction 
des navires à voiles s’est accentuée dans des proportions ex 
traordinaires; la production de cette catégorie de bateaux 
esttond)éek o,i4 P- lOO, ce ipii fait qu’en envisageant la 
situation générale de la marine marchande anglaise, le ton 
nage des voiliers n atteint plus en iSgg que 2,do p. 100 du 
total, alors qiien iSg2, il était encore de 24,5 p. 100. ^ 
11 n’a pas été construit un seul grand voilier en iSgg. Les 
armateurs et les constructeurs ont substitué à la navigation
        <pb n="242" />
        222 LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
à voiles une flotte de grands cargo-boats construits très éco 
nomiquement et dont la vitesse varie entre g et 12 nœuds. 
La flotte de pèche s’est transformée dans les mêmes 
conditions. Les voiliers disparaissent devant les chalutiers 
à vapeur. En i8g8 il avait été construit 222 de ces petits 
steamers : en 1898, on en construisit 2i3 dont quelques- 
uns pourvus de machines réfrigérantes perfectionnées. 
La flotte à vapeur de concurrence s’est accrue de puis 
santes unités ; Ci steamers d’un tonnage supérieur à 6,000 
tonnes et dont la moitié atteignent même 8,000 tonnes ont 
été construits; ils appartiennent pour la plupart aux compa 
gnies qui assurent des services réguliers : les tramps^ vapeurs 
errants à la recherche du fret, pratiquant la « cueillette », et 
que lancent des sociétés particulières ayant à leur tête des 
managers, passent en 1899 du premier au second rang. 
Les trois plus grandes coques lancées en 1899 furent celles 
àùVOcéaniCj de 17,274 tonnes et de 27,000 chevaux indi 
qués, appartenant à la White Star Line, service de Liverpool 
à New-York, de Vluernia et de la Saxonia, de i5,5oo ton 
nes et de 12,000 chevaux. 
Viennent ensuite le Minneapolis, le Saxon et le Persic, 
dont le tonnage varie entre 18,900 et 11,900 tonneaux. 
Conditions économiques. — La prospérité de la construc 
tion anglaise en 1899 est d’autant plus frappante que les 
conditions économiques au milieu desquelles elle s’est pro 
duite paraissent au premier abord la moins justifier. Durant 
tout le cours de cette année, en effet, les matières premières 
ont été très chères ; depuis les grandes grèves qui ont eu 
lieu, en 1898, dans les houillères du pays de Galles, les 
stocks de combustible n’ont jamais été reconstitués entière 
ment. Le charbon a atteint des prix élevés, comme d’ailleurs 
le fer et l’acier. M. Nicault, consul de France, à Newcastle, 
signalait qu’en décembre 1899, la valeur des barres de fer
        <pb n="243" />
        223 
LA PUISSANCE MARITIME DE l/ANGLETERRE. 
avait augmenté de 52 sh. 6 p., celle des tôles de 5o shillings, 
etc., ce qui constituait une avance de 5o p. loo compa 
rativement au cours de 1898. Les salaires se sont accrus de 
23.5o p. 100. Les houilles à vapeur qui se cotaient au début 
de l’exercice 10 sh. 6 la tonne, valaient en clôture i4 shil 
lings, tandis que les menus à vapeur qui se vendaient cou 
ramment en janvier 4 sh. 3 avaient atteint en décembre le 
cours élevé de 8 shillings. 
Les charbons à coke ont monté de 9 à i4 shillings et les 
cokes pour fonderie de 17 à 28 shillings, en restant en 
grande demande. 
Le prix moyen de la fonte 11° 3 du Cleveland a été de 
bo sh. 4, ce qui représente la plus haute moyenne obtenue 
depuis plus d’un quart de siècle. En 1898, cette moyenne 
n’avait pas dépassé l\2 shillings. 
Cette augmentation des matières premières, loin de ralen 
tir la construction, lui a donné, semble-t-il, un formidable 
élan en 1899. La produel ion des deux espèces d’acier Besse 
mer et Siemens, très usitées dans la marine, s’est élevé de 
1,382,000 tonneaux en 1898 à i,5oo,ooo tonneaux. Les 
chantiers furent débordés de commandes. Ceux de la Tyne, 
Blyth, la Wear, Hartlepool, la Tee, Whitby et THumber 
ont mis à l’eau, en 1899, 299 navires représentant une jauge 
totale de 879,144 tonneaux, soit une nouvelle augmentation 
de 3o,o3i tonneaux sur les chiffres de l’année 1898 qui avait 
déjà fait record (‘). 
(i) Et cependant la matière première pour les navires s’était élevée dans cette partie 
du Uoyaume-Uni dans les proportions suivantes : 
Fer manufacturé. 
Janvier. Décembre. Augmentation. 
Tôle et plaques pour navires jEG.io.o j£8. o.o £.1.10.0 
Angles £&lt;3. 2.G ¿£7.i5.o ¿Ci.12.G 
Acier. 
Plaques pour navires £6.i3.o £8. 0.0 £1. 7.0 
Angles ¿CG.I0.0 ¿07.15.0 ¿£1. 5.0 
Plaques pour chaudières ¿£7. 3.o ¿£9. 5.o £2, 2.0
        <pb n="244" />
        2 24 LE PE OBLEME DE LA MARINE MARCHANDE. 
Le prix de construction des na\'ires a naturellement aug 
menté d’une façon sensible dans les chantiers anglais, en 
raison même de la cherté plus grande des métaux et des 
combustibles. En i8g4, quand les plaques qui forment le 
bordé des navires d’acier valaient £ 5,5 sh. la tonne (i32 fr. 
5o c. environ), un cargo-steamer revenait à £ G (i5i fr. 5o c. 
eimron) la tonne en lourd. 
Les plaques coûtant £ 8 (202 fr. environ) la tonne et la 
main-d’œuvre s’étant élevée, la tonne du vapeur a monté à 
£ g,5 sh. (soit 233 fr. environ). 
L’accroissement énorme de la const ruction anglaise en 189g 
ne trouve son explication que dans les conditions particuliè 
rement favorables faites à la marine marchande par la grande 
quantité de fret qu’elle a pu embarquer, soit à cause des de 
mandes universelles de houilles, de 1er et d’acier, soit à cause 
des répercussions économiijues de la guerre du Transvaal. 
Il n’est pas étonnant en effet qu’en présence des besoins 
d’un armement devant satisfaire à un immense trafic, les 
chantiers anglais aient augmenté, dans les conditions que 
nous venons d’indiquer, leur production déjà si considérable. 
Particularités. — Durant l’année 1899, des faits impor 
tants se sont produits dans le monde maritime anglais. 
Les « Thames Iron Works » ont fusionné avec l’ancienne 
maison « John Penn and Son » ; l’établissement « John Brown 
and G° » de Sheffield, bien connu pour la fabrique des cui 
rasses, s’est associé avec les constructeurs « James and 
George Thomson » de la Clyde; la Compagnie « Smith’s dry 
Docks » s’est associée avec la maison « Edwards and Sons » ; 
enfin l’ancienne maison «Robert Stephenson and C° » s’est ' 
transformée en société anonyme. En même temps, on cons 
tatait dans plusieurs compagnies anglaises de navigation, 
des augmentations considérables de capitaux ayant pour ob 
jet de faciliter leur lutte contre la concurrence étrangère.
        <pb n="245" />
        225 
LA PUISSANCE MARITIME DE l’aNGLETERRE. 
Les années précédentes virent se produire des exemples de 
fusions semldiibles, et l’on peut même dire, à ce propos, que 
les constructeurs de navires de (jiierre ouvrirent la voie 
aux constructeurs de navires marchands. C’est ainsi qu’il y 
a quelques années, s’était opérée l’association de la célèbre 
maison « Wickers and Sons » de Sheffield, avec la maison 
« Maxim », association destinée à former une colossale entre- 
])rise de construction avec le chantier de « Barrow in Furness », 
comme l’avaient déjà fait « Armsironq » et « Palmer ». 
De plus en plus, en Anqletcrre, comme dans l’univers in 
dustriel, l’association, par qroupes puissants, des capitaux et 
des usines, se substitue donc aux entreprises particulières. 
ANNÉE 1900. 
Dans l’année 1900, les chantiers de la Crande-Bretaqne 
ont lancé 664 navires à vapeur marchands d’un tonnage de 
1,452,600 tonnes, et 28 navires à voiles d’un tonnage de 
9,871 tonnes, soit en tout : 692 navires jaugeant 1,442,471 
tonnes. La production de 1899 ayant été de 726 navires jau 
geant 1,416,000 tonnes, on constate donc, en 1900, par rap 
port à la précédente année, un déficit de 54 navires. Mais le 
tonnage total de 1900 étant supérieur de 26,000 tonnes à ce 
lui de 1899, il ressort de la comparaison des deux années 
que la tendance à construire de grosses unités, des navires 
de grand tonnage, va s'acceniuant et s’est affirmée en 1900 
avec une vigueur tonte particulière ('). 
(0 Ajoutons, pour donner un tableau complet de la force de production des chantiers 
anglais en ces dernières années, que l’année i8gg fut supérieure à l’année igoo, au point 
de vue de la marine de guerre, comme on peut le voir par le tableau ci-dessous ; 
1809 1900 
NavireH. Tonnes. Navires. Tonnes. 
Arsenaux &lt;&gt; fiC,goo 4 5,280 
Chantiers prives 29 101,691 «S 63,i34 
La production totale s’élève donc pour l’année 1900 à 721 navires avec i,'&gt;10,83.1 ton 
nes, chillre inférieur à celui de iSgi) (761 navires avec i,ô85,38i tonnes), mais cette infé 
riorité du tonnage tient à la construction des navires de guerre plus importante en 1899. 
15 
l’KOBL, M\ll. MARCH.
        <pb n="246" />
        2 26 LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
Clients des chantiers. — En 1900, la Grande-Brelaíjiic a 
consiruit plus qu’en 1899 pi&gt;ui‘ la marine marchande élran- 
qère, comme le montre le tableau suivant : 
PAYS. 
Allemagne (') . . 
Suède-Norvège . 
Aulriche-Hongrie 
Espagne 
Danemark. . . . 
Hollande 
Russie. 
Fiia&gt;xe 
Belgique 
Portuga 
Chine . 
Égypte 
Grèce . 
Japon . 
Mexique 
Roumanie 
Amérique 
Étals-Unis 
Autres. . 
u Sud 
Total 
A VAPEUR. 
24 
.10 
Tonnes 
10.1.47g 
8,58g 
80,420 
I g, 0.18 
5,g04 
2^ ,4o.1 
13,178 
2i,o34 
C,36u 
3,.1g4 
1,824 
7,821 
43g 
312,870 
Toi, 
140 
i,3oo 
2,471 
TOTAL igOO. 
2.1 
i33 
TonnoH. 
10.1,025 
8,58g 
80,420 
ig,o38 
5,0C4 
24,4o3 
13,178 
21,0.14 
0,.10o 
3.. 194 
1,82', 
7,821 
43g 
11,834 
.1,8.57 
3.. 500 
315,.140 
'899. 
128 
ToiincH. 
08,057 
37,800 
.10,8.17 
20,580 
2.1,.597 
22,3i2 
14,984 
3,718 
8,279 
5,o0o 
O17 
2,449 
249,290 
i8g8. 
i35 
Tonnes. 
.17,045 
5o,ooo 
11,724 
8,i48 
44,591 
20,054 
38,.130 
10,972 
17,280 
2.I0 
i,9&lt;&gt;0 
.1,4.11 
33,191 
2,.10&lt;) 
3,822 
280,853 
(1) IVaprcB I08 indicutionfl fournies par le Germanischer Lloyd, la statistique des constructions 
navales allemandes pendant l’année 1000 permet de faire les constatations suivantes : 
En 1900 il MC trouvait en construction dans les chantiers particuliers allemands pour compte 
allemand et étranger et dans les chantiers étrangers pour compte allemand : 
093 navires do .... . 763,284 tonnes de registre brutes, 
et en 1899 820 — 729,421 — 
de plus. 
bateaux h vapeur, ainsi que le font res- 
soit en 1900 127 navires de moins et 38,863 
L’augmentation de tonnage profite exclusivement 
sortir les chiffres ci-après : 
1900 403 vapeurs de 700,848 tonnes de registre brutes 
1899 489 — 662,683 — 
Soit en 1900 31,165 tonnes de plus. 
La construction de voiliers a diminué comme nombre et comme tonnage. 
1900 290 voiliers de 62,436 tonnes de registre brutes. 
1899 331 — 66,738 — 
1900 , 
41 voiliers et 4,302 tonnes de moins. 
Environ 28 p. loo du toniiaqe lancé en 1900 eu Anqle- 
lerre était destiné aux pays étrangers et aux colonies, contre 
19 p. 100 en 1899, 22 p. 100 en 1898 et 26 p. 100 en 1897. 
Comme en 1899, l’Allemagne tient encore la tête, en 1900, 
des pays clients de l’Angleterre.
        <pb n="247" />
        LA PUISSANCE MARITIME DE l’aNGLETERRE. 227 
Matériaux employés. — La très grande majorité des na 
vires lancés en 1900 étaient en acier : 99,1 p. 100. La pro 
portion dn fer n’est que de 0.8 p. 100. 
Les navires de fer sont des navires côtiers ou de rivière ; 
aucun d’eux n’a dépassé 24o tonnes. 
Centres de construction. — En 1900, le classement des 
principaux centres de construction présente, par rapport à 
l’année précédente, certains changements; on constate no 
tamment que c’est Newcastle et non plus Glasgow qui tient 
la tête du tonnage. 
Newcastle 
Glasgow. 
Sunderland 
Greenock 
Middlesborougli, Stockton . . 
Harllepools (Whitby) . . . . 
Belfast. 
118 navires 284,182 tonnes 
i38 — 275,870 — 
70 — 244,371 — 
GO — i8i,G35 — 
44 — 144,104 — 
4o — i4o,G23 — 
20 — 127,058 — 
Production universelle. — Par rapport à la production 
universelle, la situation dn Royaume-Uni, en 1900, est la 
suivante : 
1 
SATIIIES JURCIIANDS. 
üUmES DE GUERRE. 
TOTAL. ! 
Itoyaume-Uni 
Autres pays 
Total 
Nombre. 
Tonnage. 
Nombre. 
Tonnage. 
Nombre. 
Tonnage. 
6()2 
032 
1,442,471 
852,129 
29 
70 
68,400 
192,000 
721 
702 
1,5:0,835 
1,044,129 
1,324 
2,294,600 
99 
260,400 
1,423 
2,554,964 
L’Angleterre a donc construit Go p. 100 des navires lancés 
en 1900 dans le monde. 
Augmentation et diminution. — Le tonnage de la Hotte 
marchande anglaise a augmenté celte année-là de 174 va 
peurs jaugeant 444,770 tonnes, diminué de 889 voiliers 
jaugeant 168,292 tonnes. '
        <pb n="248" />
        2 28 LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
Il est donc manifeste (¡ne, cÎiaijue année, le nombre des 
voiliers diminue en Angleterre, tandis que celui des vapeurs 
augmente dans des proportions très considérables. D’après 
la statistique ci-dessus on voit que la flotte marchande an 
glaise comptait, en 1900, 210 navires de moins qu’en 1899, 
ce qui n’a pas empêché son tonnage de s’augmenter de 
286,478 tonnes. Pour 3 voiliers de 1,000 tonnes chacun 
supprimés, les Anglais lançaient un vapeur de 5,000 tonnes, 
d’où diminution de 2 navires et augmentation de 2,000 
tonnes. 
Caractéristiques. — Bien (¡n’ayant été dépassée comme 
construction totale par l’année 1899, l’année 1900 ne lui 
reste pas moins su¡)érieure au point de vue des constructions 
des navires marchands (26,000 tonnes de plus). La produc 
tion est presque entièrement composée de steamers. En 
1889 il y avait 10 p. 100 de voiliers en construction: de 
18(90 à 1893 ce chiffre est monté jusqu’à 19 p. 100; en 1900 
le pourcentage des voiliers lancés n’a pas dépassé 0.7p. 100. 
La tendance à lancer de gros navires s’accentue; les shi- 
j)gards (chantiers) du Royaume-Uni ont mis à l’eau : 
En 1892 : 87 steamers au-dessus de 4,000 tonnes. 
En 1895 : 5o — — 
En 1898 : 83 — ^ — 
En 1900 : 125 — — 
Parmi ceux-ci, huit jaugent plus de 10,000 tonnes, ce 
sont les steamers : 
Minnehaha . . 
Runic .... 
Suevic .... 
Commonwealth 
^'^aderland . . 
Zeeland. . . . 
Tunisian . . . 
Devonian . . . 
i3,4o3 tonnes, 
12,482 — 
12,482 — 
12,097 — 
11,899 — 
11,899 — 
10,576 — 
io,4i8 —
        <pb n="249" />
        LA PUISSANCE MARITIME DE l’ANGLETERRE. 221) 
Le plus çjros voilier lancé dans le Royaume-Uni pendant 
l’année 1900 était le Nonpareil, de 1,982 tonnes (perdu de 
puis). 
Les chantiers anglais ont enfin construit 169 steamers pour 
la pèche, 3o dragues, 19 yachts, i3 remorqueurs, 4 navires 
pétroliers, et d’autres navires destinés à des services spé 
ciaux. 
ANNÉE 1901. 
Quelle est, pour le début de la présente année, la situation 
des chantiers anglais ? La voici, telle qu’elle ressort des sta 
tistiques du IJoijd. 
1. Vaisseaux en construction. — 11 y avait, au 3i mars 
1901, 444 navires jaugeant i,3o3,iiG tonnes, en construc 
tion pour la marine marchande dans le Royaume-Uni. 
Description. 
A vapeur. 
Kn acier 
En fer 
Bois et mixte 
Total. . . . 
A voiles. 
En acier 
En fer 
Bois et mixte 
Total. . . . 
Total pour navires à va 
peur et à voiles 
Il y a donc une augmentation de 33,000 tonnes sur la pé 
riode correspondante de l’année 1900. 
3i mars 1901. 3i mars 1900. 
Nombre. Tonnage brut. Nombre. Tonnage brut. 
4io 1,293,071 459 1,238,555 
I 190 49 9,564 
4 ' 902 3 980 
4i5 1,294,163 5ii 1,249,099 
9 7,120 16 8,35o 
» » » )) 
ao 1,833 27 2,973 
29 8,953 43 11,323 
444 i,3o3,ii6 554 1,260,422
        <pb n="250" />
        23o LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
A la même date (3i mars 1901) il restait dans les chan 
tiers anglais : 
A vapeur. A voiles. 
Navires commencés 
Vaisseaux commencés mais non 
continués 
Navires lancés 
La dimension des navires 
ainsi : 
Tonnage. 
Au-dessous de 5o tonnes. . 
5o à gg tonnes. . . 
100 à 199 — ... 
200 à 499 — ... 
.000 à 999 — . . . 
1,000:11,999 — . . . 
2,000 à 2,999 — . . . 
3,000 ;i 3,999 — • . . 
4,000 à 4,999 — . . . 
5,000 à 5,999 — . . . 
0,ooo à 6,999 — . . . 
7,000 à 7,999 — . . . 
8,000 à 8,999 — . . . 
9,000 à 9,999 — . . . 
10,000 tonnes et au-dessus. 
Total 
i44 374,6621. 9 1,312 t. 
I 4,700 3 66 
iio 269,717 6 5,708 
en construction s’établissait 
Nombre 
à vapeur, à voiles. 
4 8 
20 4 
87 9 
25 6 
24 » 
45 I 
42 » 
90 I 
61 » 
24 » 
i4 » 
9 » 
4 » 
3 ■ » 
i3 » 
4i5 29 
Deux conclusions ressortent de l’examen de ces statisti 
ques : 
1° La production intensive des années 1899 et 1900 paraît 
devoir être dépassée par celle de l’année 1901 ; 
2° La tendance à construire de grands navires s’accentue 
au point que les unités inférieures à 3,000 tonneaux sont la 
minorité. 
Quant aux acheteurs de cette immense flotte en voie de 
formation, leur liste comprend toutes les nationalités.
        <pb n="251" />
        LA PUISSANCE MARITIME DE l’ANGLETERRE. 
23i 
Hoyauine-Uiii . . 
Colonies aiujlaises 
Aulriche-Hoiigrie 
Brésil 
Danemark. . . . 
.Argentine .... 
l'ranee 
•Vllemagne. . . . 
Hollande 
llalie 
Japon 
Mexique 
Norvège 
Portugal 
lUissie 
Espagne 
Suède 
États-Unis. . . . 
Divers 
Total. . . 
A VAfKUK. 
Nombre. Toiiiiugc. 
3ofi 
i4 
'4 
27 
4i5 
1,007,142 
2.3,782 
47,080 
45o 
i(),48o 
0,070 
55,102 
45,0.80 
37 
5,C5o 
2,25o 
2.980 
1.88 
iC,48o 
1.980 
f,5o 
2,i.5o 
55,282 
1,294,18.8 
A VOILE. 
Nombre. Tonnage. 
18 
aO 
7,800 
480 
8:5 
858 
8,958 
TOTAL. 
Nombre. Tonnage. 
824 
i4 
i4 
32 
444 
1,014,442 
2.5,782 
47,580 
45o 
18,480 
48o 
9,070 
55,417 
45,a8o 
37 
5,83o 
2,200 
2,980 
188 
18,480 
1,0ßo 
65o 
2, i5o 
58,090 
1,3o.8,116 
fjcs chantiers les plus occupés étaient ceux de : 
Newcastle, avec 88 navires à vapeur de 272,189 tonnes; 
Glasgow, avec 88 navires à vapeur de 270,434 tonnes; 
Belfast, avec 28 navires à vapeur de 187,540 tonnes ; 
Sunderland, avec 49 navires à vapeur de 173,087 tonnes ; 
chiffres de beaucoup supérieurs à ceux de l’année précédente. 
Ainsi, loin de diminuer, la construction anglaise monte, 
monte toujours ! les trois quarts des navires marchands du 
monde sortent encore de ses chantiers, malgré l’augmenta 
tion prodigieuse de la construction allemande et américaine ! 
IV. Le marché des navires. 
L’énorme productivité de ses usines navales — les chiffres 
&lt;jui précèdent en donnent un aperçu — permet à l’Angleterre
        <pb n="252" />
        232 LE PKOHLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
(le satisfaire avec facilité aux besoins courants de rarrneinent 
national et étrançjer, et lui assure pour loiiijtenips encore la 
maîtrise du marché des navires. 
L’armateur français (¡ni perd dans un naufracje un de ses 
steamers et se voit contraint de le remplacer aussitôt, fouil 
lera vainement nos ports ; à moins d’un hasard heureux, il 
n’y trouvera pas l’outil (jui lui est nécessaire. Bon gré mal 
gré c’est à l’Angleterre ipi’il devra s’adresser non seulement 
dans ce cas particulier, mais neuf fois sur dix (juand il vou 
dra affréter un vapeur de (juehpie importance. Par exem 
ple, il n’aura (pie l’embarras du choix parmi les échantillons 
(pie lui offrira la flotte (( d’occasion » des ports anglais ! 
11 n’existe [las, à proprement parler, de « Bourse des na 
vires » à Londres ; l’affrètement, la vente ou l’achat du ma 
tériel naval y sont cependant d’une extraordinaire activité, 
grâce à l’intermédiaire de courtiers (jui jouent, dans l’indus 
trie maritime, le même rôle prépondérant que dans toutes 
les autres grandes affaires anglaises. 
Les courtiers maritimes ne forment pas un club isolé ; ils 
se réunissent volontiers au Baltic et au S hipping Exchamje, 
qui admettent d’ailleurs des négociants de toutes catégo 
ries. 
.l’ai visité le Shipping Exchange où voulut bien m’intro 
duire un obligeant ami ('). Une vaste salle éclairée autant que 
le permet le ciel londonien par de larges baies, sert de hall 
public ; autour des murs sont affichées de minute en minute 
les dépêches qui arrivent de tous les points du globe pour 
rendre compte des divers mouvements de la flotte mar 
chande universelle. Ces télégrammes, ordinairement trans 
crits sur papier jaune, s’accrochent à de grands tableaux à 
(i) M. A. A. Salmon, agent général de la Compagnie Transallanliipie, membre de la 
Chambre française de commerce de Londres. Je tiens à le remercier ici de son extrême 
amabilité et de sa parlaite obligeance.
        <pb n="253" />
        LA PUISSANCE MAUITIME DE l’aNGLETEURE. 
a33 
portée de la main, en épaisses liasses que l’on peut aisément 
feuilleter. Tous les accidents, avaries, causes de retard, en 
un mot les multiples événements de la vie maritime y sont 
coiisiqnés. L’armateur, le courtier, l’assureur se trouvent de 
la sorte tenus heure par heure au courant de ce qui se produit 
d’intéressant pour leur industrie sur la surface du globe ('). 
Un fil télégraphiijue particulier relie à la Bourse des va 
leurs le Shipping Exchange et lui permet de recevoir les 
informations financières. 
Les journaux, les revues maritimes de tous les pays du 
monde, une bibliothèque importante d’ouvrages spéciaux 
sont mis à la disposition des membres du club ; ils ont ainsi 
sans se déranger et en ipielques minutes tous les renseigne 
ments qui, avant de traiter une affaire, leur sont parfois né 
cessaires. Le Shipping Exchange est naturellement pourvu 
de toutes les commodités désirables, téléphone, domestiijues 
nombreux, salles de restaurant, etc. 
Le Baltic est d’installation plus somptueuse ; la cotisation 
est d’ailleurs plus élevée i\\\ ww S hipping. Les facilités de tra 
vail y sont les mêmes. On prévoit la fusion des d(?ux clubs, 
(pii se réalisera sans doute au moment de l’installation du 
Baltic dans le bel immeuble qu’il {i\\i q\g\cv Marie-en-street. 
Plus de cinq cents courtiers s’occupent à Londres d’afliè- 
(i) Le Lloyd met également à la disposition des courtiers ses puissants moyens d’in 
vestigation. Toutes les constructions de navires s’opèrent pour ainsi dire sons la sur 
veillance quotidienne des agents du Lloyd, qui sont à demeure dans tous les centres 
de construction. Quand le navire est Uni, le Lloyd lui délivre un certillcat, qui porte la 
désignation ; -f loo A pour les navires de toute première classe, go A pour les navires 
de deuxième classe. Les compagnies d’assurance exigent ce certillcat, et suivant la 
cote du Lloyd, demandent 2 ou 3 p. 100 de plus de prime. Le Lloyd enregistre le navire 
sur son livre annuaire qui est tenu avec un soin extrême : chaíjue semaine les exem- 
plaires en sont retirés de chez les abonnés et mis à jour des dernières nouvelles mari 
times. L’annuaire du Lloyd donne tous les renseignements sur le bateau enregistré. 
Depuis quelque temps, il mentionne même le nom du capitaine, avec l’indication du 
temps de service passé par lui à la compagnie. C’est, en eilet, un élément de confiance 
que le certificat d’un long séjour du capitaine dans la même Compagnie. 
Le Lloyd reçoit dans ses bureaux et communique au public toutes les nouvelles ma 
ritimes du globe. Nous avons en France un organisme de ce genre, tort intéressant, 
très utile, mais moins développé ; c’est le Bureau Veritas, place de la Bourse, à Paris.
        <pb n="254" />
        LE i'ROHLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
234 
leineiits, de vente ou d’achat de navires. Quelques-unes des 
maisons qu’ils diriqent sont extri'inement importantes : je 
citerai entr’aufres les bureaux de courtaqe H. Clarkson 
et C‘®, H. E. Moss et C'*, C. O. Kellock ctC'% Pill etC‘®, etc. 
J’ai visité plusieurs de ces bureaux et notamment ceux de 
la maison Clarkson and C", 112, Fenchurclit Street, celle, 
m’a-t-on dit, qui fait le plus d’alfaires avec nos armateurs. 
Gérée par M. Clarkson et un Français, son associé, M. Dion, 
elle est divisée en plusieurs « départements » ; c’est un Nan 
tais fort entendu dans toutes les questions maritimes, M. Gi- 
ton, qui est à la tête du « département » français. 
Les bureaux de la maison Clarkson n’ont rien de luxueux, 
mais il y rèqne une fiévreuse activité; de 10 heures à 4 heures 
du soir ils présentent l’aspect d’une véritable ruche eu travail. 
La méthode d’opérer de la maison Clarkson et des éta 
blissements similaires est la même que celle de tous les au 
tres courtiers, lesquels ne se contentent pas d’attendre les 
demandes d’affretement ou d’achat de navires qui peuvent 
leur être adressées, mais s’efforcent de les provoquer en adres 
sant aux "armateurs de l’univers entier des circulaires pério 
diques, où se reflète, comme dans un miroir fidèle, l’état du 
marché des navires à Londres. 
On m’a remis le pins récent exemplaire de ce document. 
C’est une brochure de douze pages où sont consignées les 
offres de navires. La maison Clarkson prend soin d’y indi 
quer qu’elle se charge aussi bien de l’achat (jue de la vente 
des bateaux. 
La circulaire spécifie sous un numéro d’ordre les particu 
larités de chaque navire proposé, la date de son lancement, 
la classe de son enregistrement au Lloyd ('), sa portée en 
lourd, son tirant d’eau, ses dimensions en longueur, largeur, 
I. Mention importante, car, suivant que le navire est de ou de 2&lt;-- classe, sa valeur 
vénale et le taux de son assurance augmentent ou diminuent.
        <pb n="255" />
        LA PUISSANCE MARITIME DE l/ANGLETERRE. 235 
piolbiiclem', la force et la nalure de ses appareils moteurs, 
la ijuaiitité de cliarhoii ({ii’il consomme par rapport à la vi 
tesse obtenue, ses aménaf;ements spéciaux pour l’éclairaqe 
et le transport des passagers, la date du remplacement de 
ses chaudières, etc. 
Les navires proposés ne sont pas seulement des navires 
d’occasion (second hand), mais encore des navires neufs, 
naijant jamais servi, et même des navires en cours de cons 
truction. 
Dans la circulaire qui me fut communi(juée, voici par 
exemple la liste, avec certaines de leurs spécifications et leur 
prix approximatif, des new steamers offerts à ses clients par 
la maison Clarkson. 
Navires neufs à vendre. 
1*0 RT 
ToimcK. 
TIRASI 
DIMKNSIONS. 
VITESSK 
nœud*. 
OnSERVATIONS. 
I ,(ioo 
1,700 
1,800 
l.'/)0 
2,100 
2,30ü 
3,000 
3,000 
4,81)0 
5,450 
5,0oo 
8,000 
8,000 
8,200 
7,000 
7,000 
7.100 
5:",l5 
5'»,i5 
5"',i5 
5 "',48 
5'u,5o 
5"',4o 
5'",75 
8'",00 
8"), 75 
7"', 12 
7'", 12 
7"‘,5o 
7"',75 
7'",80 
8'",i5 
8"',20 
8'",00 
75"' X il"' X 5'",8 
78'" X II'",45 X 5'",4 
78'" X ii"‘,i5 X 5'",7 
78'",8 X II'" X 5'",8 
78'",8 X II'",5 X 8'",i 
82'" X 12'" X 8 
91"' X i3'" X 8'",4 
97'“ X i4"' X 7'“ 
108'n X i5'",7 X 8"' 
Il4'" X i5'" X 8'" 
ii3'" X i5'",7 X 8"',8 
Il2'" X 18'" X 9'".=a5 
117"' X i8"‘ X 9'",3o 
113'" X 18"' X 9'",4o 
120'" X 18"' X 10'" ,20 
127'" X 18'" X 10'",80 
125'" X 18'" X IO'n,3o 
9 Vi à 10 
9 Vj 5 10 
0 
9 
9 
535, ooo' 011 offre. 
5i)8,ooo — 
55o,ooo — 
575,000 — 
825,000 ,— 
852,000 — 
700,000 — 
800,000 — 
i,o5o,ooo — 
i,i5o,ooo — 
I,125,000 — 
I,200,000 — 
I,250,000 — 
I,213,000 — 
I,450,000 — 
I ,870, (XX) — 
1,520,000 — 
Charbonnier, r« classe. 
Sera prêt en juillet. 
Sera prêt en mai. 
Presque prêt. 
Doubles ponts. 
Doubles ponts. 
Doubles ponts. 
Doubles ponts. 
Si rarmateur hésite à faire la dépense, toujours plus éle 
vée, d’un instrument de transport tout neuf, qu’à cela
        <pb n="256" />
        236 LE PROULÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
ne tienne ! la maison Clarkson lui offrira un assortiment 
complet de bateaux de toutes tailles et de toutes dimensions. 
Cent quarante vapeurs d’occasion, entre lescpiels le plus 
difficile des clients peut facilement trouver « chaussure à 
son pied », solliciteront son choix. u 
Dame ! (piehpies-uns de ces navires ne sont pas d’une 
extri'me jeunesse. Le doyen de la collection est un bateau 
de 1,120 tonnes de port en lourd construit en 1871 et dont 
les chaudières furent renouvelées en i883. On l’offre à 5,5oo 
livres sterliiu). 
Le tonnaife de cette Hotte d’occasion varie entre i35 et 
8,700 tonnes. Les échantillons de 2,000 à 3,000 tonnes re 
montent pour la plupart à la période de 1882 à i8(jo; les 
steamers de plus de 5,ooo tonnes datent de 1890 à 1896; 
enfin, les chefs de file, les grosses unités de plus de 7,000 
tonnes sont tout à fait modernes, puisque leur construction 
s’est achevée en 1899 ou en 1900. ^ 
11 y a naturellement de grandes différences de prix entre 
ces navires ; de 2,000 à 3,000 tonnes, la valeur indi(;uée 
varie entre 260,000 et 5oo,ooo fr. ; de 3,000 à 4,000 tonnes, 
entre 35o,ooo et 800,000 fr. Un steamer de 3,800 tonnes est 
offert à 302,5oo fr. tandis qu’on demande 65o,ooo fr. d’un 
autre navire de même puissance mais de qualité meilleure. 
Mais, en dépit de ces différences, il est aisé de constater 
que des navires à vapeur d’occasion, très récents, pourvus 
d’une machinerie robuste et d’aménagements complets et 
figurant à la première classe du Lloyd, sont offerts pour un 
prix inférieur à celui que demandent pour des voiliers de ^ 
même tonnage les chantiers français. 
Quant aux cargos de plus de 0,000 tonneaux de port en 
lourd — appelés à jouer dans un avenir prochain un rôle 
si grand dans la navigation de concurrence — voici les 
cours auxijuels les offre le vendeur et qui sont naturel-
        <pb n="257" />
        LA PUISSANCE MARITIME DE l’ANGLETERRE. 287 
leineni supérieurs au prix réel qu’en définitive paie l’aclie- 
teur : 
WRIBS 
Tonnes. 
IIRLST 
DIMENSIONS. 
VITESSE 
l'IIIX. 
OBSERVATIONS. 
nœuds. 
1890. . 
i8()5. . 
i8o4. . 
i8&lt;,)2. . 
i8()5. . 
1898. . 
1894. . 
1899- • 
. 5,o3o 
. 5,.3oo 
. 5,3o() 
. 5,5oü 
. 5,()00 
. 6,200 
. C,35o 
. 7,000 
8'",00 
7m,60 
7"V% 
7'n,6o 
7...,35 
7...,35 
n8"' X 14“ X 9“ 
112"' X i4'"&gt;3 X O'” 
IIP" X i4"‘ X 8"',8 
Il4“ X i4“.3 X 9'" 
110"' X i5'" X 6'",3 
U5"' X 16'" X 6'",5 
122'" X i5"',7 X 9'" 
122"' X 16’" X 7'" 
10&gt;/j 
9'/s 
9 
9 
9 “ 'O 
9 « 10 
9 
77.5,000 r 
1,000,000 
900,000 
950,000 
1,072,000 
i,i5o,ooo 
I ,250,000 
1,375,000 
Classe 100 A I. 
Classe 100 AI. 
Classe 100 Al. 
Classe 100 Ai. 
Classe 100 A i. 
Classe 100 AI. 
Classe 100 A I. 
Trois autres qrands navires de 7,fino, 8,25o, 8,700 tonnes 
en lourd construits en 1899 et en 1900, d’une vitesse de ii 
à 12 noeuds fiqurent sur la circulaire, mais le courtier, malin, 
n’en indiipie pas le prix. Ce sont là des morceaux de choix 
dont il se propose évidemment de tirer le meilleur parti 
possible. 
Les maisons E. Moss et G'®, C. 0. Kellock et G*®, Pill et Gé® 
et d’uue façon qénérale toutes celles qui pratiquent le même 
courtaqe procèdent comme la maison Clarkson. 
Sollicité par leurs circulaires, l’armateur français réfléchit : 
il voit nos chantiers encombrés — soit par les commandes 
(l’État, soit par la spéculation des voiliers —; s’il se hasarde 
à demander des prix à nos constructeurs, il est effrayé par 
la différence qu’il constate entre leurs devis et les offres 
étrangères ; le calcul bien simple fait par M. Daymard, il le 
refait à son tour, et s’aperçoit que la prime à la navigation 
acquise au cas de commande à la construction nationale 
est une duperie, puisque le supplément de prix à verser 
aux chantiers français va l’absorber tout entière. Le plus 
souvent, il préfère renoncer à la prime de navigation et,
        <pb n="258" />
        238 
LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
en achelaiit à bon compte un navire d’occasion au courtier 
anglais, ne débourser qu’un faible capital. 
Parfois, il n’a même pas le temps de faire toutes ces re 
flexions : il est pressé par la nécessité, soit de remplacer un 
navire hors de service, soit de se procurer le matériel naval 
nécessaire à l’exploitation d’une nouvelle ligne. Il lui suffit 
d’une dépêche lancée à Londres pour être tiré d’embarras ; 
en France, on lui demanderait douze mois et une somme 
double de celle qu’il paie pour construire le steamer qui lui 
est indispensable. 
L’intérêt de l’armateur français le conduit ainsi, en quel 
que sorte malgré lui, à devenir le client de l’industrie an 
glaise. 
Le malheur est ({ue nos armateurs achètent trop souvent 
des « rossignols » qui ne valent pins grand’chose. Les An 
glais savent faire preuve d’une habileté extrême pour se 
débarrasser de leur vieux matériel. Ils opèrent des réductions 
énormes sur le prix d’un batean de sept, huit, dix ou ipiinze 
ans. 
Rares sont les armateurs qui, à l’exemple de la Compagnie 
Havraise Péninsulaire, font construire directement dans les 
chantiers anglais de beaux bâtiments. La plupart des ache 
teurs français de navires, séduits par le bon marché, s’em 
barrassent de bateaux âgés qui ne leur permettent pins de 
soutenir ensuite la concurrence du matériel neuf allemand 
ou anglais. 
11 est difficile de connaître exactement le chiffre des na 
vires neufs ou d’occasion dont le marché britannique jieut 
disposer pour la vente. Je m’en suis enquis, sans résultat, 
auprès du Lloyd et de certains courtiers. Ce chiffre, d’ail 
leurs, varie d’un jour à l’autre, car il suit les fluctuations de 
l’armement lui-même. Si le commerce vient à fléchir, le fret 
à diminuer, les exportations anglaises à baisser— les droits
        <pb n="259" />
        LA PUISSANCE MARITIME DE u’ANGLETERRE. 
23o 
île sortie récemment votés sur les houilles peuvent très bien 
amener ce résultat — le marché anglais se trouvera aussitôt 
encombré d’une série d’unités dont les armateurs n’hésite 
ront pas à se défaire, afin de libérer leur entreprise des frais 
élevés et des pertes qui résultent de l’entretien de navires 
inoccupés et de l’immobilisation de capitaux importants. 
Des circonstances contraires produisent tout naturellement 
un elfet opposé. 
En ce moment, il y a pléthore de navires disponibles sur 
le marché anglais : les frets ont baissé, les prix de construc 
tion aussi, en raison de la diminution meme des matières 
premières. Les chantiers n’en accroissent pas moins leur 
production, tout comme si la demande était élevée. 
* 
* * 
Or, voici que de l’abondance même du matériel naval, un 
(langer va fatalement naître pour nous ; celui de l’intrusion, 
par la porte entrebâillée de la compensation d’armement, 
d’une spéculation à laquelle songent les grands courtiers 
londoniens. 
Cette spéculation s’exercerait ainsi : des sociétés d’arme 
ment soi-disant françaises seraient, sous le couvert d’un ar 
mateur quelconque, constituées avec des capitaux anglais ; 
rien n’est moins difficile que de tourner au moyen de contre- 
lettres et d’hypothèques les prescriptions de la loi française 
à ce sujet. Ces sociétés achèteraient des navires âgés de 
moins de sept ans — limite imposée par le projet de loi — 
les feraient franciser et naviguer sous pavillon tricolore, de 
manière à bénéficier, par eux, des faveurs considérables qmi 
procurera la compensation d’armement. C’est le luidget qui 
entretiendrait celte Hotte! Belle aubaine, on le conçoit, poul 
ies armateurs anglais, accoutumés à ne compter que sur
        <pb n="260" />
        LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
240 
eux-mêmes pour le succès de leurs entreprises, et qui ver 
raient, par une douce exception, TEtat français subvention 
ner celles-ci ! 
J’ai recueilli, durant mon séjour en Anqleterre, les rensei- 
qnements les plus positifs sur cette spéculation. Elle est cer 
taine. Les courtiers se préoccupent déjà de trouver des 
prête-noms, en vue de s’y livrer aussitôt après le vote de la 
loi et j’ai ouï dire que leurs offres n’étaient pas toujours re 
poussées. 
La réussite de leurs manœuvres amènerait la constitution 
d’une flotte française absolument fictive, ce serait le pillaqe 
des caisses de l’État organisé au profit des faiseurs d’affaires 
d’outre-Manclie, l’équilibre de nos finances une fois de plus 
compromis par l’énormité du sacrifice imposé au budget ; 
c’est Jacques Boidiomme peinant et suant sur son lopin de 
terre pour enrichir messieurs les courtiers de Londres, 
comme il enrichit en ce moment les actionnaires des voiliers. 
Le devoir du Parlement est de couper cette spéculation 
dans sa racine, en maintenant, comme je l’indiquerai ulté 
rieurement, le jeu de la compensation d’armement dans cer 
taines limites — au delà desquelles cette mesure ne trouve 
plus sa justification dans l’intérêt bien entendu de la marine 
et du commerce français.
        <pb n="261" />
        CHAPITRE VI 
LES CHANTIERS DE LA CLYDE 
I, La construction écossaise. 
Longtemps, riiidiistrie des conslructions navales, exercise 
par des corporations fermées de shipwrights, charpentiers 
de marine, qui édifiaient, de la quille à la pomme du mât, 
les navires en Lois, alors seuls connus, compta des chantiers 
dans la plupart des ports de l’Angleterre. Mais la substitu 
tion du fer au bois, l’évolution industrielle moderne, le rem 
placement de la main-d’œuvre par le machinisme, l’extension 
des marchés, la nécessité d’assurer, en vue de la concurrence 
universelle, une production intensive et peu chère, condui 
sirent le shipbuilding trade à la concentration de ses forces 
dans certaines régions particulièrement favorables. Ce fut 
en premier lieu sur les bords de la Tamise, de la Mersey et 
de la Clyde, dans les faubourgs de Londres, à Milli val 1 et 
dans l’île des Chiens, à Liverpool et à Birkenhead, à Glas 
gow et à Greenock que se concentra l’activité des chantiers 
maritimes. Puis, les conditions économiques qui avaient dé 
terminé ce mouvement s’étant modifiées, un nouveau clas 
sement s’opéra. Londres et Liverpool y perdirent, au profit 
des districts houillers pt métallurgiques du Nord, la prépon 
dérance qu’elles avaient acquise dans cette branche migratrice 
de l’art naval. L’Ecosse, avec la Clyde ; le Northumberland 
avec la Tyne, la Wear et la Tee, tiennent présentement, par 
la grande production de leurs usines navales, la tête de la 
16 
PROBL. MAU. MARCH.
        <pb n="262" />
        242 LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
construction liritanniijue. Si Glialain, Pembroke, Birken- 
Jiead, Liverpool, Barrow, Devonport, Portsmouth, Hull, 
Belfast('), etc., contribuent pour une part à l’essor de cette 
industrie dans le Boyaume-Uni, les trois quarts des lance 
ments des paquebots et des cargo-boats qui sont la force et 
l’orgueil de la flotte commerciale anglaise s’effectuent sur la 
cote nord-ouest, entre Glasgow et Greenock, sur la côte 
nord-est, à Newcastle et dans sa banlieue, à Sunderland, 
Stockton, Hartlepool et Middlesborough — liref, dans la 
»•gioii septentrionale de l’Angleterre. 
Les chantiers écossais se groupent aux abords des quatre 
rivières de la Glyde, la Forth, la Tay et la Dee. Sur une 
production totale, en 1900, de 4o6 navires, jaugeant 54i,o3i 
tonnes, mus par 478,986 chevaux de force, la part de cha- 
cnii de ces centres s’est ainsi établie : 
Navires. Tonnes. Chevaux. 
La Clyde 
tva Forth 
Tay : 
La Dee 
318 492,609 447,428 
33 i8,4o2 6,490 
i4 21,039 17,228 
3i 8,38i 8,790 
4o0 54i,o3i 478,935 
G’est donc la Glyde qui oceupe largement le premier rang 
dans la [iroductiou écossaise. Ses deux rives depuis Glasgow 
jusqu’à Dumbarton et Greenock se couvrent d’un nombre 
considérable de shipf/ardsj d’où sortirent de célèbres échan 
tillons de la construction navale : c’est à Port-Glasgow 
(|ue le bateau de début de la flotte Gunard, le Britannia, 
fut lancé; — à Partick que furent construits les premiers 
navires en fer destinés à la grande navigation maritime ; — 
à G ovan, que le docteur Kirk expérimenta son invention 
fameuse, la machine marine à triple expansion. 
(1) Belfast, en Irlande, centre extrêmement actif de construction, lance surtout d’im 
menses et luxueux paquebots comme VOcéanic et le Cetli'j.
        <pb n="263" />
        LES CHANTIERS DE LA CLYDE. 
243 
(i) D'après le GUisgow Herald. 
Un peuple (rouvriers — boilermakers, shipbuilders, en- 
(jineers — est incessamment occupé, soit à la conslruclion 
(les co(pies, soit dans les ateliers de montage des machines 
marines, à Glasgow, Go van, Partick, Whiteincli et dans les 
agglomérations qui se succèdent sur les bords de la Clyde, 
à Renfrew, .Yoker, Clydebank, Langbank, Dumbarton, 
Greenock, etc. 
La possibilité d’établir, sur des rives en pente douce, des 
cales faiblement inclinées et peu coûteuses ; l’abondance de 
la main-d’œuvre et, par-dessus tout, la proximité de la ma 
tière première devaient assurer, malgré les inconvénients 
([ue présente pour le lancement des grands bateaux mo 
dernes, l’étroitesse du lit de la Clyde, l’essor des chantiers 
qui l’avoisinent. Servis par cette heureuse ambiance, ceux-ci 
prirent dans la seconde moitié du siècle dernier un très 
grand développement. En i860, leur production atteignait 
à peine 47,833 tonnes ; quarante ans plus tard, elle avait 
décuplé. 
Les constructeurs de cette partie de la côte nord-ouest, 
({ui mirent à Ilot l’an dernier près de 5oo,ooo tonnes, 
avaient déjà lancé, au cours de 1899, 284 bâtiments jau 
geant 491,074 tonnes; si bien qu’en deux ans, il sortit de 
leurs usines navales un million de tonnes, c’est-à-dire [)lus 
que n’en représente la Hotte marchande française tout 
entière ! 
On peut, à ce chiffre considérable, mesurer l’extraordi 
naire activité du groupe de la Clyde pris en général. Quant 
à la production particulière des principaux chantiers qui le 
composent, la statistique ci-après (Q, résumant avec fichC 
lité les lancements opérés par eux, dans la seule année 1900, 
permettra de l’apprécier exactement.
        <pb n="264" />
        244 
LE PROBLEME DE LA MARINE MARCHANDE 
CHANT IKK8. 
LIKU D’ÈTAKLISSEMENÏ. 
A VOILES. 
Hat. Tonnage. 
A VAPEUR. 
Kal. Tonnage. 
Bussell &amp; C&gt;" . . . . 
Stephen &amp; Sons . . . 
Connell &amp; G*« . . . . 
Denny Brothers . . . 
Scott &amp; G'« 
D. &amp; W. Henderson . 
J. Brown &amp; . . • 
W. Hamilton &amp; G'«. . 
Caird &amp; G‘» 
Napier &amp; Miller . . . 
A. Rodger Æ G'= . . . 
Fairfield 
Barclay, Curie &amp; G'«. 
W. Simons &amp; G'«. . . 
A. M’Millan &amp; Son . . 
B. Duncan &amp; Ci«. . . 
D. J. Dunlop et G'«". . 
Lolinitz et G'« . . . . 
A. &amp; J. Inglis .... 
Mackie &amp; Thomson. . 
W. Beardmore et G'«. 
(B. Napier &amp; Sons). 
The Ailsa Ci' 
Grangemouth &amp; Gree 
nock Ci« 
Lon. &amp; Glasgow C'« . 
Campbeltown G'« . . 
.lohn Reid &amp; C*« . . . 
Murdoch et Murray . 
Fleming &amp; Ferguson . 
Bow, M’Lachlan&amp;Ci«. 
J. Fullerton &amp; C'« . . 
Clyde Ci« (Blackwood 
&amp; Gordon) 
Irvine C'« 
Ritchie, Graham* Milne. 
Scott &amp; Sons 
S. M’Knight &amp; Ci« . . 
Alley et M’Lellan. . . 
Ardrossan Gi« . . . . 
Cochran &amp; Gi«. . . . 
J. Shearer &amp; Son. , . 
T. B. Seath &amp; C'«. . . 
W. Chalmers &amp; Ci«. . 
D. M. Gumming . . . 
J. &amp; J. Hay 
W. Fife &amp; Sons. . . . 
M’.Ulister &amp; Son . . . 
.\. Munro 
Fort Glasgow 
Linthouse(près Glasgow) 
Whiteinch 
Dumbarton 
Greenock 
Fartick (Glasgow) . . . 
Clydebank 
Port Glasgow 
Greenock 
Port Glasgow 
Govan (Glasgow) . . . , 
Whiteinch 
Pointhouse (Glasgow). . 
Govan (Glasgow) . . . . 
Govan (Glasgow) .... 
Sur l’estuaire 
Grangemouth 
Govan (Glasgow) .... 
Sur l’estuaire 
Whiteinch 
Kelvinhaugh 
Butherglan 
Govan (Glasgow) . . . . 
Blackhille-Dock 
Kirkintillock 
Fairlie . . . 
Dumbarton. 
.Vrdrishaig . 
Renfrew . . . 
Dumbarton. , 
Port Glasgow. 
Port Glasgow. 
Renfrew . . . 
Port Glasgow, 
Paisley. . . . 
Paisley. . . . 
Paisley. . . . 
Clydebank . . 
Irvine . . . . 
Whiteinch . . 
Bowling . . . 
Ayr 
Polmadie. . . 
Ardrossan . . 
Annan . . . . 
Yoker 
i3 
l!S 
ii5 
1,983 
1,200 
i;x) 
1,025 
1,38o 
1,744 
i,8ii 
438 
240 
1,012 
241 
265 
132 
56 
29 
30 
II ,f'5i 
60,339 
4:,555 
32,3i6 
3o,6o3 
29,970 
28,930 
26.2.50 
21,599 
22,714 
29,718 
19,615 
17,765 
17.6.50 
i5,55o 
13,98.5 
10,620 
8,320 
6,356 
7,45i 
6,3oi 
6,25o 
3,529 
4,910 
4.700 
4,473 
4,296 
3,351 
3,3oo 
2,164 
2.. 365 
1.700 
1,620 
1.. 380 
1,264 
i,ii5 
93 
920 
388 
528 
455 
145 
68 
6 
31 
480,753 
60,339 
34,555 
32,31,6 
3o,6o3 
29,970 
29,045 
26,2.50 
23,582 
22,714 
21,918 
19,615 
17,765 
i7,65o 
15.700 
i5,oio 
12,000 
8,320 
8,100 
7,451 
6,3oi 
6,2.5o 
5,340 
4,910 
4.700 
4,473 
4,296 
3,.351 
3,3oo 
2, (’8)2 
2,365 
1.700 
1,620 
1,620 
1,264 
i,ii5 
i,io5 
920 
629 
528 
455 
410 
(&gt;! 
Ik, 
492,609
        <pb n="265" />
        LES CHANTIERS DE LA CLYDE. 
245 
Parmi les chantiers ci-dessus énumérés, certains, tels 
(|ue ceux de John Brown et C‘®, à Clydebank ; Napier et 
Miller, à Yoker; de la Compagnie Fairfield, à Govan ; de 
Murdoch et Murray, à Port-Glasgow ; Bow, Mac Lachlan 
et G*', à Paisley, ont construit des navires de guerre, soit 
pour la marine royale anglaise, soit pour les gouvernements 
étrangers. Quelques-uns — comme les établissements de 
William Simons et C‘% à Bentrew; Bitchie, Graham et Milne, 
à Whiteinch ; Fleming et Ferguson, à Paisley ; Cochran 
et CV®, à Annan; D. N. Cumming, à Blackhill Dock — mirent 
surtout à (lot des remorqueurs, des dragues, des chalands, 
des bâtiments de service. 
Mais, dans leur ensemble, les lancements de la Clyde ont 
cependant fourni à la marine marchande universelle un fort 
contingent de ces magnifiques greifliourids (lévriers), de ces 
paquebots rapides qui jouent, dans le commerce maritime, 
le rôle des grands express de chemin de fer, et de ces cargo-' 
boats, instruments nécessaires de l’expansion économique 
d’un pays. 
L’Ecosse, il faut le dire à sa louange, jouit pour sa cons 
truction maritime d’une réputation qui égale celle de sa 
légendaire hospitalité : les armateurs du monde entier appré 
cient beaucoup, en raison de leur finesse et de leurs qua 
lités, les navires qu’elle produit. A tous les points de vue, 
la visite des chantiers de la Clyde s’impose donc à qui 
veut rechercher si l’industrie navale anglaise, en dehors 
de l’avantage connu que lui donnent les aptitudes de la 
race et l’abondance des matières premières, ne trouve pas, 
tant dans l’organisation meilleure de ses shipgards que 
dans la perfection plus complète de son outillage et l’ha 
bileté plus grande de ses ouvriers, les éléments primordiaux 
de sa grandeur, de sa prospérité et de son incontestable 
supériorité.
        <pb n="266" />
        24G 
LE PROHLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
1 
II. Glasgow. 
Le centre de la grande usine maritime de la Clyde, Glas 
gow, était, il y a deux siècles, .une pauvre bourgade d’un 
abord difficile aux bateaux, noire et sale, traversée par une 
rivière torrentueuse. Rien ne faisait présager sa fortune ma 
ritime. Quebjues rares armateurs osaient seuls aventurer 
leurs bâtiments hors de l’abri précaire de son port miséra 
ble ; les navires descendaient à la faveur de la marée haute 
le lit rocailleux de la Clyde et partaient, soit pour les cotes 
de France, soit pour l’Amérique. Le commerce était peu 
considérable. En 1667, on ne comptait pas plus de onze na 
vires marchands jaugeant ensemble gby tonneaux, qui eus 
sent Glasgow comme port d’attache. 
Aujourd’hui, ce port est devenu le centre le plus impor 
tant de la construction navale, la capitale maritime, com 
merciale, industrielle, la métropole en un mot de l’Écosse 
et la seconde ville du Royaume-Uni ; une forêt de cheminées 
d’usines lui fait une ceinture de feu et de fumée ; d’immenses 
steamers sortent de son port et y entrent commodément (»), 
débarquant ou embarquant des millions de tonnes de mar 
chandises sur 9 kilomètres de quais et de docks sillonnés de 
voies ferrées et pourvus de grues, de treuils puissants; 1,668 
navires jaugeant ensemble 1,680,170 tonneaux forment la 
Hotte magnifique de ses armateurs ; une vie de travail, d’ef 
forts, de spéculation, de richesse et de production intensive, 
entraîne les habitants du grand port écossais dans le vaste 
(1) Eli 1899, les entrées et les sorties réunies de Glasgow ont formé un mouvement 
d’ensemble de 21,954 navires et de 7,434,854 tonneaux.
        <pb n="267" />
        LES CII.VNTIEIIS DE LA CLYDE. 
247 
tourbillon du commerce universel, et le bruit strident des 
sirènes, le heurt incessant des marteaux frappant à cou])s 
précipités les tôles et les barres d’acier que l’industrie trans 
forme en coques de bâtiment, en chaudières ou en mille 
machines diverses, résonnent du matin an soir dans ses i-ucs 
populeuses. 
L’histoire de cette prodigieuse transformation économique 
tient dans un mot : la houille, et dans un dicton qu’on ne 
manque point d’apprendre au voyageur, si d’aventure il 
l’iguore : Glasgow has made the Clyde and the Clyde has 
made Glasgow. 
La houille, il a suffi de gratter le sol, voisin, du Lanark 
shire pour l’y trouver en énormes filons ; par elle, par le mi 
nerai de fer, non moins abondant, a jailli la vie industrielle. 
Sur maintes ondulations de la terre écossaise que couron 
naient jadis des bois de chênes ou de pins, s’érigent main 
tenant de colossales exploitations minières ou sidérurgiques. 
Le charbon et l’acier qui en sortent vont apporter aux cen 
taines d’usines des bords de la Clyde l’aliment nécessaire à 
leur activité. Les vertes prairies où les héros de Walter 
Scott accomplissaient leurs légendaires exploits sont aujonr- 
d’hui hérissées de cheminées ; mais, chose singulière, ceci 
n’a pas tué cela. Dès l’usine passée, le paysage écossais re 
prend son aspect riant et tranquille, les troupeaux paissent 
dans les pâturages gazonneux et la semaille du blé com 
mence à lever dans les sillons gras de cette terre superbe 
ment fertile, jusqu’au moment où l’usine vient la stériliser à 
nouveau, en déversant dans le vallon, à jamais perdu pour 
le laboureur, ses scories, ses cokes et ses laves fumeuses. 
Quant à la Clyde, deux siècles d’efforts ont définitivement 
changé son aspect : par elle, au prix d’une transformation 
du sol presque sans exemple dans le continent européen, 
Glasgow s’est glorieusement ouvert le chemin des océans.
        <pb n="268" />
        LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
248 
Le lit de la rivière n’alteifjiiait pas quarante centimètres à 
marée basse au moment où les travaux d’approfondissement 
furent commencés en 1773. Le célèbre James Watt l’ayant 
mesurée en 17G9 trouva, en certains endroits du port, le 
fond à 37 centimètres ('). 
Les inqénieurs John Golborne, John Rennie, Thomas 
Telford, Walker, dont Glasgow vénère à juste titre la mé 
moire, se mirent successivement à l’œuvre et leurs magnifi 
ques travaux parvinrent à donner à la Clyde une profondeur 
de 8 mètres sur une largeur utile de i5o. Près de 120 mil 
lions ont été dépensés pour ce résultat d’autant plus diffi 
cile à atteindre que la rivière charrie beaucoup de limon ; 
Glasgow, en accomplissant ce mémorable effort, y a gagné 
de devenir la grande tète de ligne des États-Unis, du Ca 
nada, de l’Australie, des Indes, de l’Afrique du sud, un 
entrepôt commercial et maritime de premier ordre, enfin un 
centre de chantiers extrêmement florissants. 
Près de deux millions d’habitants se pressent sur ce coin 
d’Écosse ; Glasgow en compte pour sa part environ 800,000 ; 
les pavillons de toutes les nations circulent sur les eaux jau 
nâtres de son port, incessamment sillonnées par des navires 
de tous tonnages. 
Glasgow n’est pas une ville de plaisir ; son climat, pluvieux 
et humide pendant sept mois de l’année, n’incite la po 
pulation qui l’habite ni aux flâneries ni aux longues pares 
ses où se complaît trop souvent notre existence latine. C’est 
par excellence la cîV// of business ; le gentleman désœuvré est 
rare dans la rue : le financier, le grand commerçant, l’indus 
triel restent enfermés dans leurs bureaux, jusqu’au moment 
où, leur travail achevé, ils regagnent en hâte, l’hiver, leur 
(i) A travers U Angleterre industrielle et commerciale, par Édouard Deiss. Librairie 
Guillaumin et C«.
        <pb n="269" />
        LES CHANTIERS DE LA CLYDE. 
249 
home ou leur chih^ rélé, les collacjes délicieux qui bordent 
la Clyde. Le nombre des ouvriers occupés à Glasgow^ est 
considérable ; quand sonnent 6 heures, parles rues acciden 
tées du port écossais grouille une population laborieuse de 
travailleurs, aux mains et au visage noircis par la fumée et le 
maniement des métaux, d’enfants aux pieds nus, de femmes 
et de jeunes filles vêtues, sans aucune coquetterie, de cos 
tumes d’atelier. 
Mais nulle mélancolie ne naît de ce spectacle ; le travail a 
sa poésie ; rien d’ailleurs ne frappe et ne captive plus l’esprit 
que l’animation du j)ort, le mouvement des quais, l’intense 
activité des usines qui font de Glasgow une immense ruche 
industrielle. 
Certaines voies de la ville, comme Buchanan street. Queen 
street. George street, sont bordées de magasins superbes où 
le touriste français n’a que le regret de voir s’étaler, dans 
un cadre somptueux, au lieu de marchandises de son pays, 
des objets pour la plupart fabriqués en Allemagne ou en 
Amérique et qui ne valent assurément nos articles ni comme 
goût ni comme fabrication. 
III. Les chantiers de Glasgow. 
Dans l’enceinte d’une cité aussi active, aussi vivante, où 
la population s’accroît d’année en année, où les quais du 
port ne cessent de se développer, les chantiers de construc 
tion ne peuvent, on le conçoit, trouver pour s’établir les 
vastes emplacements qui leur sont nécessaires. La plu 
part des Shipbiiildings yards s’échelonnent, hors de Glas 
gow, entre la ville et le vaste estuaire de la Clyde. Quel 
ques-uns cependant ont pu se caser dans le voisinage immé- 
&lt;liat et les faubourgs du grand port écossais : les chantiers
        <pb n="270" />
        200 LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
de Pointliousc, Partick, Wliiteiiicli, Govaii, sont de ce 
nombre. 
* * 
' * * 
Les chantiers de PoiritJioiise appartiennent, depuis trois 
(jénéralions, à la môme famille. M. Antony liiglis qui les créa 
était, vers i84o, un simple forqeron, travaillant à la journée. 
I labile à fabriquer certaines pièces de machines marines, il 
put, le temps aidant, embaucher quelques ouvriers, et fon 
der, avec rassociation de son frère Jean, la maison actuelle. 
En iSho, ils obtenaient leur première commande impor 
tante, celle du remorqueur la Clyde. Ce bateau marche 
encore aujourd’hui, bien qu’il soit cinquantenaire — et les 
petits-fils d’Antony Inqlis peuvent apercevoir chaque jour en 
circulant sur les chantiers le vieux navire construit par leur 
grand-père, refoulant avec une vigueur que l’âge n’a pas 
abattue les eaux troubles de la rivière. 
En i855, les frères Inglis construisirent la machinerie du 
Tasmanian, destiné à la traversée de l’Extréme-Orient. Sa 
force était de 3,ooo chevaux, chiffre considérable pour l’é 
poque ; les ateliers dont disposait à ce moment l’association 
se bornaient à un bâtiment en bois de G™,5 de hauteur et la 
plus grosse pièce de l’outillage était une grue de i5 tonnes. 
Cela n’empécha pas MM, Inqlis de donner, avec ces ins 
truments rudimentaires, une vitesse de i5 nœuds au Tas 
manian. 
Depuis, les moyens d’action des chantiers se sont considé 
rablement accrus. En 1879, la Compagnie transatlantique 
eut à commander, pour ses lignes d’Afrique, dix bâtiments 
rapides en Angleterre et répartit ses ordres entre quatre 
chantiers. Deux des vaisseaux furent demandés à la maison 
Inglis, (|uatre à la Compagnie Fairfield, et les quatre der 
niers à deux autres Compagnies. A la surprise générale, les
        <pb n="271" />
        LES GIIAMIKRS DE LA CLYDE. 201 
cliantiers Iiujlis furent preis les premiers, avant même la 
célèbre Compagnie Fairfield. 
Ils livrèrent en 5 mois et 15 jours des pa(}uebots parfaite 
ment aménagés : le Times proclama que c’était un fait sans 
précédent dans les annales des constructions navales. 
Les navires qui sortent des chantiers Inglis sont renom 
més pour le fini de leur travail et pour leur luxe. Depuis 
leur fondation, les chantiers en ont mis à l’eau 268, pour 
la ])lupart à vapeur. 
Le. propriétaire actuel des shipyards de Pointhonse, 
M. Inglis, a été longtemps président des constructeurs d’E 
cosse et de la Société des chefs de l’industrie des construc 
tions navales de la Clyde. C’est lui qui, en cette qualité, 
établit en i8g4 les bases de l’arrangement intervenu entre 
l’Union des Boilermakers and Shipbuilders et les patrons 
sur la grave question de l’apprentissage(’). 
Une fâcheuse coïncidence a voulu que M. Inglis se trouvât 
en voyage au moment de ma visite. Je me hâte d’ajouter que 
ses fils — M. Inglis en a six, dont (|uatre sont ses collabora 
teurs immédiats, l’un dirigeant les services administratifs, 
deux s’occupant des constructions de coques, le quatrième, 
de l’atelier des machines marines — m’ont fait un accueil 
des plus cordiaux, m’accompagnant partout où je souhai 
tais aller et me fournissant tous les renseignements que je 
pouvais désirer. 
L’établissement occupe, à la jonction des rivières Clyde et 
Kelvin, une position privilégiée : le confluent des deux cours 
d’eau oflre en effet aux navires en lancement un champ de 
course assez étendu ; en outre, le lit de la Kelvin, dont les 
(i) Voir cliapitre VIII. Il m’a paru nécessaire, en raison de l’importance de la ques 
tion ouvrière dans l’industrie des constructions navales, de consacrer sous ce chapitre 
aux Trades Unions de Shi¡il&gt;nilders et Boilermakers une étude spéciale où se trouvent 
condensés les renseignements relatifs à la main-d’œuvre.
        <pb n="272" />
        202 
LE PROHLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
chantiers sont riverains, constitue un excellent port naturel, 
large (renyiroii 35 mètres, profond de 8, où s’arment et 
se réparent, dans les meilleures conditions possibles, grâce à 
des mâtures puissantes et à un slip-dock roulant, les navires 
mis à îlot. 
Mais toute médaille a son revers : resserrés entre les ([uais 
de Glasgow et leurs propres bassins, les chantiers Inglis ne 
peuvent se développer qu’en profondeur : ils éprouvent 
comme la gène d’un individu portant une jaquette qui lui 
battrait les talons et aurait des manches trop courtes. 
Obligés de mesurer leurs exigences au « front » dont ils 
disposent sur la Clyde, les chantiers ne peuvent mettre sur 
cale que deux unités, quand celles-ci sont d’un tonnage 
supérieur à 5,ooo tonnes. D’autres cales placées en arrière 
des premières ne sont utilisables que pour la construction 
des navires de petit tonnage. 
L’année dernière le shipyard de Pointhouse a produit : 
Navires. 
Tonnage brut. Force en chevaux. 
Ikliona (vapeur) 5,202 
(-lytle 439 
Dundee 4*^9 
Ethie 441 
Fife 44o 
Home 440 
2,35o 
750 
760 
760 
700 
760 
7,45i ü,35o 
Eu ce moment l’établissement construit deux steamers, de 
5,(3oo tonneaux de jauge brute, de 8,000 de port eu lourd 
et de 2,35o chevaux de force pour la British India Steam 
Navigation un bateau à aubes d’environ i,5oo tonnes 
pour la traversée de la Manche, et procède enfin à une série 
de réparations. 
Les matières premières lui arrivent, soit par la Clyde, soit
        <pb n="273" />
        LES CHANTIERS DE LA CLYDE. 
253 
par le Caledonian Railway, dont un emliraiicliernent tra 
verse Fusille navale. 
Ce qui m’a beaucoup frappé dans ce cliantier, c’est Fextréme 
simplicité, Faspect fruste de ses aménagements. On sent 
qu’il a grandi peu à peu, progressant avec l’industrie qui le 
faisait vivre, évitant soigneusement les dépenses somptuaires 
et inutiles, visant à acquérir le maximum de rendement avec 
le minimum de frais. Certains ateliers installés sous des han 
gars ouverts, accolés les uns aux autres sans souci de la 
symétrie ni du coup d’œil, portent la marque d’une cons 
truction hâtive et légère destinée à parer à des besoins mo 
mentanés, et donnent l’impression d’un provisoire devenu 
définitif. Mais tous n’ont pas cette physionomie : les ateliers 
de scierie et de menuiserie abritent notamment leur outillage 
(composé en grande partie de machines américaines) dans 
un bâtiment confortable, et la grosse chaudronnerie, des 
servie par de puissants transbordeurs, est installée, sous de 
grands halls, aussi confortablement (pi’on peut le désirer. 
Il est ce|)endant évident pour le visiteur (jue l’argent ne fut 
pas gas[)illé à Pointhouse, en travaux coûteux et inutiles, 
comme dans tel ou tel de nos grands chantiers français ! 
L’outillage de la maison Inglis n’a rien de particulièrement 
remarquable; aucune machine que je n’aie déjà vue dans un 
chantier français n’y a sollicité mon attention. Pour la cons 
truction des coques, le rivetage et le matage s’opèrent à la 
main, sans le secours des machines pneumatiques nouvelles. 
MM. Inglis songent cependant à réaliser certaines amélio 
rations, et vont à bref délai substituer l’électricité aux ma 
chines à vajieur qui fournissent la force motrice. 
Quant au personnel, il ne m’a pas semblé plus actif que 
celui de nos chantiers français ; mais dans le travail à la 
tâche, il produit davantage, grâce à la coordination de ses 
efforts. Ouvriers et manœuvres sont groupés par équipes
        <pb n="274" />
        254 LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
(le (jualre à huit personnes ; le chef d’é(|uipe diriçje, par de 
simples gestes, les mouvements de ses camarades. Pas une 
minute n’est perdue en hésitations, en reclierche de maté 
riaux; les toles, les cornières arrivent régulièrement aux 
machines-outils, et sont poinçonnées, percées, cisaillées, 
avec une justesse et une rapidité surprenantes. Des contre 
maîtres en veston et chapeau rond surveillent, sans jamais 
mettre la main à la pâte, les ateliers ou les cales, en se bor 
nant à donner parfois les brèves indications qu’ils jugent 
nécessaires. Le travail s’opère avec ordre et méthode. 
La maison Inglis construit le navire depuis la coque jusqu’à 
la mâture ; elle fabrique ses machines marines dans un autre 
quartier de Glasgow, à Anderston, où ses ateliers occupent 
800 ouvriers. La plupart des ateliers mécaniques de Glasgow 
sont d’ailleurs situés dans l’intérieur de la ville, à la différence 
des chantiers. Une locomobile remorquant deux grands wa 
gons-plates-formes fait le va-et-vient entre Anderston et les 
chantiers de Poinlhouse, où la construction des coques em 
ploie à elle seule i,3oo personnes. 
MM. Inglis se montrent satisfaits de l’activité générale du 
Centre de la Clyde, en ce qui touche leur industrie. Il y a 
cin([ ans, celle-ci subit une dépression ; les commandes man 
quèrent, et, pour ne pas fermer les chantiers, beaucoup de 
constructeurs se virent obligés de travailler à découvert, 
sans avoir la certitude de vendre les bâtiments qu’ils lan 
çaient. La maison Inglis fut du nombre : elle exécuta plu 
sieurs navires qui ne lui étaient pas commandés, mais elle 
eut soin de choisir un type répondant aux besoins des 
Compagnies qui étaient ses clientes habituelles. Son calcul 
lui réussit ; dès que les affaires reprirent, elle écoula sans la 
moindre difficulté et à d’excellentes conditions, son stock 
de navires en réserve, dont (juelques-uns étaient fort impor 
tants puisiju’ils jaugeaient plus de 5,000 tonneaux.
        <pb n="275" />
        LES CHANTIERS DE LA CLYDE. 255 
A riieure actuelle, la maison Inf)lis a pour quatre années 
de travail assuré ; comme elle ne construit que des batiments 
de toute première classe, très soignés dans leurs aménage 
ments, ses prix sont relativement élevés ; malgré la baisse 
des matières premières, elle demande £ g,5 la tonne d’un 
cargo-boat de 6,000 à 8,000 tonnes de port en lourd, avec 
un délai de livraison de dix mois. 
Le « fini » du travail livré par les chantiers Inglis n’y aug 
mente pas les frais généraux, réduits au point qu’ils ne dé 
passent pas le 10 p. 100 du montant des salaires. Le person 
nel des services administratifs et des bureaux techniques est 
peu nombreux ; l’assurance contre les accidents peu coû 
teuse— puisque pour leurs 2,000 ouvriers, MM. Inglis ne 
versent à la caisse de la Compagnie où tous les chantiers de 
la Clyde sont assurés. Employers Liability assurance, qu’une 
prime annuelle de £ 3oo ('). 
MM. Inglis ont mis beaucoup d’obligeance à me donner 
tous les renseignements queje désirais sur leurs rapports avec 
les ouvriers et m’ont même communiqué certains registres 
de leur comptabilité. Je tiens à les remercier de leur parfaite 
courtoisie et à souhaiter à ces jeunes gens, sérieux et d’es 
prit ouvert, bonne chance dans l’entreprise paternelle. 
Un détail en terminant ; c’est un oncle de MM. Inglis, 
^1. William Dennye, de Dumbarton, qui construit en ce 
moment, dans le plus grand secret, un paquebot,qui sera 
mû par une turbine à vapeur Parsons et atteindra une vitesse 
de 24 nœuds, c’est-à-dire la plus grande vitesse commerciale 
connue. 
(1) M. Normand, le grand constructeur du Havre, m’a dit qu’il payait annuellement 
pour.le millier d’ouvriers qu’il occupe 4o,ooo fr. de prime et il incriminait à ce sujet la 
nouvelle loi sur les accidents. Mais M. Bruchard, directeur des chantiers de la Loire, à 
Saint-Nazaire, m’a déclaré que, tout compte fait, les charges qui pesaient sur les chan- 
liers du fait de la nouvelle loi équivalaient à celles qui leur incombaient précédemment. 
En réalité, si l’assurance coûte cher à nos industriels, c’est qu’en France, elle demeure 
"ne spéculation au prolit de quelques actionnaires, au lieu d’être une large instiliiUon, 
créée el exploitée au prolit de la collectivité.
        <pb n="276" />
        LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
250 
LES CHANTIERS DE P ARTICE ET DE WIHTEINCH. 
Les cliaiiliers de Partick ne sont, séparés de ceux de 
Poinlhonse (jiie par la rivière Kelvin ; tons deux tirent de cet 
aflluent de la Clyde une grande utilité, soit pour rarineuieut 
des navires, soit pour le transport des matières premières, 
soit enfin pour les réparations des bâtiments. Partick a sur 
Pointhousc ravantage de posséder une cale de radoub qui 
reste, en raison de l’intense mouvement du port de Glasgow, 
rarement inoccupée. 
Les commencements et l’organisation des deux établisse 
ments oiTreut certaines analogies. Les frères Henderson 
étaient, à leurs débuts, comme Anthony et John Inglis, de 
modestes artisans qui, devenus petits patrons, fondèrent à 
Fenneston, dans un quartier de Glasgow, un atelier de ma 
chines marines. L’atelier s’est agrandi et il compte mainte 
nant un millier d’ouvriers. Par surcroît, la construction des 
coques est venue, depuis 1878, se joindre à la fabrication 
des machines et augmenter ainsi l’importance de la maison 
Henderson, en la déterminant à installer sur les bords de la 
Clyde un chantier qui fait vivre plus de 2,000 boilermakers 
et shipbuilders. 
Le développement général de l’entreprise a amené sa 
transformation : c’est maintenant une grande société, à vaste 
capital, à la tète de laquelle se trouvent MM. David et Wil 
liam Henderson, petits-fils et petits-neveux des créateurs de 
l’établissement, qui exploite les ateliers de Fenneston et les 
chantiers de Partick. 
Ceux-ci construisent tous les types de navires : voiliers, 
cargo-boats, steamers de rivière, yachts, etc. Le cinq-mâts 
France, qui vient de se perdre au nord de Montevideo, y 
fut, pour la maison Bordes, lancé en 1890, La plupart des
        <pb n="277" />
        V* 
LES CHANTIERS DE LA CLYDE. 267 
vapeurs composant les ilottes deTyl/ic/ior Une et de \ÿL Nip 
pon. Yiiseii Kaisha Companij sortent de Partick. Enfin, c’est 
aux cliaiifiers Jienderson — honneur dont rétalilissemeiit se 
montre très fier — que le prince de Galles confia l’exécution 
de son yacht Britannia et l’empereur Guillaume II celle du 
fameux Meteor dont les triomphes sont demeurés célèbres 
dans les fastes du yachting. 
Depuis quelques années, Partick semble cependant se spé 
cialiser dans la construction de beaux vapeurs à marchan 
dises ou à passagers. L’an dernier, l’établissement avait 
lancé les cinq steamers suivants : 
Tonnes brutes. Chevaux. 
Shinano-Maru G, 084 5,100 
Rael)urn 5,i83 3,gGo 
Rossetti G,5oQ 3,g5o 
Scindia 4,^f&gt;3 3,i5o 
Assyria G,35i 4,35o 
An moment où je visitai le chantier, ses cales étaient oc 
cupées par trois grands steamers dépassant 5,000 tonnes 
brutes, dont l’un, destiné à VAnchor Line, se trouvait pres- 
(|ue achevé. 
Bien que placés dans d’excellentes conditions générales; 
desservis, pour le transport des matières premières, par la 
voie ferrée et par le fleuve ; disposant d’une large installa 
tion; pourvus de moyens de réparations (pii assurent d’im 
portants travaux à leur personnel mi^me au cas de fléchisse 
ment dans les commandes, les chantiers de Partick ne m’ont 
cependant pas laissé une opinion particulièrement favorable 
de leur organisation. Si les bureaux administratifs et certains 
ateliers sont d’un bel aspect, maintes parties de l’établisse 
ment demanderaient, par contre, des réformes profondes. 
Elles se transformeront sans doute peu à peu, car MM. David 
17 
FUOBL. MAR. MARCH.
        <pb n="278" />
        258 
LE PllOHLÈME HE LA MARINE MARCHANDE. 
* 
* * 
et William iienderson, les directeurs actuels, sont jeunes, 
énerçjiijues, et très disposés à s’aider, pour le développe 
ment de leur industrie, de tous les propres modernes. 
I.es navires qui sortent des chantiers de Parlick passent, 
du reste, pour de remanpiables échantillons de la (lotte 
anqlaise. La tendance des armateurs, m’a déclaré M. David 
Henderson, est de commander des carqo-hoats de (),ooo à 
9,000 tonnes de portée en lourd, dont Partick demande, 
malqré la baisse des matières jiremières, £ 9 de la tonne, en 
se réservant un délai de livraison de neuf à douze mois. 
* 
* * 
Au sortir des chantiers Henderson, j’ai visité ceux, voi 
sins, de Whiteinch, appartenant à MM. Charles Connell 
et C'®. On n’y construit (pie les cocpies des navires; leur 
machinerie sort de la maison David Rowan et C‘®, de Clas- 
90W. 
Les chantiers Connell m’ont paru remarquablement en 
traînés pour une production intensive. Cinq cales bien ins 
tallées, des machines nombreuses et modernes, un millier 
d’ouvriers habiles, y assurent la fabrication rapide et soi- 
9née de beaux steamers. 
L’an dernier, ils lancèrent six vapeurs de fort tonnaqe : 
Ilowanmore 9,4^0 tonnes brutes. 
Cronsay 761 — 
Jlajput r),()2(j — 
Dunbar 3,760 — 
Mera 4,^60 — 
Assuau 4,^Go — 
Ces deux derniers ont été construits pour le compte d’une 
compaqnie allemande de Hambourq.
        <pb n="279" />
        LES CHANTIERS DE LA CLYDE. 
259 
Je ne terminerai pas cette rapide énumération des clian- 
tiers de Glasgow sans mentionner les immenses établisse 
ments de G ovan, où sont installés les ateliers et chantiers 
de la Fairfield shi/jlanldinff and engineering C° et d’où sor- . 
tent les magnifiques paquebots et les puissants navires de 
querre qui ont rendu célèbre dans le monde entier le nom 
de la Fairfield. Celle-ci rencontre, notamment pour la cons 
truction des vaisseaux de guerre, un rival sérieux dans l’éta 
blissement voisin de MM. James et Georges Thomson, la 
Clydebank Shipbuilding and Engineering qui met à 
l’eau des cuirassés et des croiseurs d’un déplacement supé 
rieur à 14,000 tonnes et de 26,000 chevaux de force, tels 
&lt;[ue le Jupiter, le Ramâies, le Terrible. 
Les Compagnies Fairfield et Clydebank sont assurément, 
pour l’étendue de leurs ateliers et chantiers, leur force de 
production et le chilTre du personnel employé, les cen 
tres les plus importants de l’industrie navale sur la Clyde. 
La renommée universelle des navires (¡u’elles lancent leur 
attire des commandes nombreuses de l’étranger. L’une et 
l’autre étaient, au moment de mon passage, en pleine acti 
vité; la/ai&gt;y?e/r/qui lança pour le gouvernement anglais, en 
1900, un destroyer, un transport de troupes, un croiseur de 
première classe jaugeant ensemble 17,765 tonnes, exécutait 
il’autres unités également destinées à l’État. 
IW. Renfrew, Port Glasgow et Greenock. 
« Ne manquez pas d’aller à Renfrew ; vous y verrez des 
chantiers intéressants », m’avait dit l’aimable M. Coste, notre 
consul général à Glasgow. J’étais d’autant mieux disposé à 
suivre son bienveillant conseil, qu’il l’appuyait de l’oiTre pré 
cieuse de lettres d’introduction. 
En route donc pour Renfrew ! Par miracle le temps est
        <pb n="280" />
        2Co LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
beau. La pluie (¡ui me fait patauger, trempé des pieds à la 
tête, depuis cinq jours dans une boue indéfinissable s'est ac 
cordé, lasse d’elle-même, quelque répit, .le ipiitte avec joie 
.(dasgow, son atmosphère trouble et ses corbillards— l’épi 
démie variolique y bat sou plein — et je monte dans un train 
du Caledonian Railw^ay qui me conduit, en moins de vingt 
minutes, à Yoker-station. 
De la gare au bac qui, traversant la Clyde, me déposera 
à Renfrew, il y a dix minutes de marche. Le paysage est ra 
vissant ; de vertes prairies, des collines aux pentes gazonnées, 
d’agréables cottages entourés de jardinets minuscules, don 
nent, au milieu de cette région hérissée de cheminées d’usi 
nes et haletante d’un labeur forcené, l’impression reposante 
et fraîche d’une oasis. Glasgow, au loin, se devine à la tache 
plus sombre du ciel envahi de fumées lourdes. 
Nous traversons la Clyde sur un bac à vapeur ; les eaux, 
que la marée ne gonfle pas encore, sont basses et le lit de la 
rivière coule, étonnamment faible et encaissé entre les deux 
berges. La Seine à Paris, la Garonne à Toulouse, la Loire à 
Nantes ont assurément une largeur supérieure à celle de la 
Clyde à Renlrew ; et cependant les grands steamers que 
V Nantes ne reçoit pas encore, que Paris et Toulouse ne ver 
ront peut-être pas avant bien des années amarrés à leurs 
(juais, remontent facilement vers Glasgow, se croisent et 
s’évitent sans gêne dans ce cours d’eau étroit, dont l’effort 
humain a fait une des grandes routes du commerce mondial. 
LES CHANTIERS LOBNITZ. 
La drague fut l’instrument de ce prodige — et par une 
juste répercussion c’est elle qui règne en souveraine maî 
tresse à Renfrew. Sur les 8,000 ouvriers de ce centre indus 
triel, la plupart s’emploient à construire les robustes et so-
        <pb n="281" />
        LES CHANTIERS DE LA CLYDE. 
261 
lides appareils dont riidaliijable travail permet à la navigation 
de se frayer nn passage dans le lit des rivières capricieuses. 
Il y a ici deux grands chantiers, exploités Tun par 
MM. William Simons et l'an Ire par MM. Lolmitz et C‘=. 
Le premier ne fournit guère que des chalands ou des ha- 
teaux dragueurs. La production du second est un peu plus 
éclectique, puisqu’elle comprit l’an dernier, à côté de hâti- 
ments de service, i3 vapeurs de différents tonnages. 
Il est juste d’ajouter que les chantiers Lohnilz ont mis 
précédemment à l’eau des navires de toutes dimensions, des 
cargo-hoats, des pai^uehots, des steamers pour la navigation 
Ihiviale et des yachts de ])laisancc. Fondés vers 1860, par 
M. Henderson, auquel a succédé M. Lohnitz, père du direc 
teur actuel, ils occupent i,5oo ouvriers; dans les moments 
de presse, ils en emploient jusqu’à 1,800. 
Les ateliers et chantiers, que j’ai visités sous la conduite 
d’un ingénieur de la maison, notre aimable et distingué 
cornjiatriote M. Lauprétre, m’ont paru parfaitement aména 
gés. Les ouvriers y sont à l’aise, bien abrités des intempéries 
et des rafales de vent et de pluie, sous de grands hangars 
clairs, où circulent des ponts roulants, capables de soulever 
sans difliculté les plus énormes fardeaux. Le matériel est 
remarquable ; M. Lohnitz ne se contente pas « d’écrémer », 
partout où l’occasion s’en présente, les meilleures machines 
américaines ou anglaises pour la construction navale ; habile 
mécanicien, il sait encore les perfectionner; j’ai vu notam 
ment une machine alésant à la fois quatre gros maillons de 
drague, qui fut améliorée par lui de manière à produire ce 
résultat; la machine primitive n’alésait en effet qu’un maillon. 
L’atelier de chaudronnerie est particulièrement bien 
conçu ; des fosses profondes permettent de recevoir, pour 
l’assemblage des chaudières, des tôles énormes de 3™,5ode 
largeur sur 8 mètres de longueur et un pouce d’épaisseur et
        <pb n="282" />
        202 
LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
de les amener, à l’aide de ponts roulants, à portée de revé- 
teurs hydrauliques de loo tonnes qui ont tôt l'ait de les bou 
lonner. 
La scierie, les ateliers de menuiserie et d’ébénislerie, etc., 
sont aussi soiqneusement installés ; ils contiennent des ma 
chines-outils américaines du dernier modèle, &lt;]ui permettent 
d’exécuter certains assemblages curieux. Enlin, des voies 
ferrées circulant partout et assurant le transport facile des 
matériaux; sept cales, en pente douce et naturelle, établies 
à peu de frais ; un bassin, fort commode, destiné à l’arme 
ment des navires et à leur réparation, complètent un outil 
lage dont l’ensemble est un des meilleurs que ¡’aie vus. 
Je fus moins surpris de la remarquable organisation de 
cet établissement lorsque j’appris que M. Lobnitz, son direc 
teur, avait dû tout jeune, pour déférer aux volontés for 
melles de son père, accomplir en qualité de simple ouvrier 
sept années d’apprentissage dans d’autres chantiers. De cette 
longue et dure jiréparation aux fonctions élevées qu’il était 
appelé à remplir, le futur patron ne pouvait que rapporter 
des connaissances techniques approfondies, qu’il sut, d’ail 
leurs, mettre très judicieusement à profit. 
M. Lobnitz, en prenant la direction des ateliers et chan 
tiers, ne s’est pas embarrassé d’un grand état-major ; deux 
ingénieurs — dont M. Lauprôtre — et quelques dessina 
teurs forment, avec les comptables, tout le personnel des 
bureaux. 
A la tète de chaque atelier se trouve un contremaître (jui 
a la responsabilité de sa direction ; sa fonction est d’activer 
les échanges de [lièces, s’il faut qu’elles passent entre les 
mains de plusieurs équipes, de stimuler la production, d’em 
pêcher le gaspillage des matières premières, d’étudier, au 
cas'de commande de navires d’une forme nouvelle, les spé 
cifications et les prix de revient pour la partie qui le concerne ;
        <pb n="283" />
        LES CHANTIERS DE LA CLYDE. ' 263 
sa surveillance incessante assure le parfait fonctionnement 
du service dont il a la charge. 
Le résultat immanquable de cette organisation est, en 
créant la responsabilité, de supprimer le gâchis et les pertes 
de temps et par conséquent de diminuer les frais généraux 
qui n’atteignent pas, ici, i5 p. loo. 
Les navires construits par la maison Lobnitz sont livrés 
prêts à prendre la mer ; les seules pièces achetées toutes 
faites au dehors, parce qu’elles coûtent meilleur marché, 
sont les treuils et les guindeaux, les machines à gouverner, 
les appareils à servitude (pompes alimentaires, de circulation 
et à eau) et les pièces à fonderie. Les ateliers exécutent de 
nombreuses chaudières et des machines pour plusieurs 
shiphiiilding i/ards de Glasgow, qui ne fabriquent (jue les 
coques. 
L’établissement reçoit ses tôles de la Steel C° of Scot 
land, à Glasgow, ou de Beardmore, et son charbon du 
Lanarkshire, dans d’excellentes conditions de transport et 
de prix. C’est, en somme, une des belles usines maritimes 
de la Clyde. 
LES CHANTIERS DE PORT-GLASGOW ET GREENOCK. 
De Renfrew à Port-Glasgow, le voyage en chemin de 
fer est court, mais fort intéressant par les contrastes qu’il 
ménage. Au milieu d’un paysage idyllique, dont les prairies 
et les fermes pittoresques donnent nue sensation d’heureuse 
et reposante fertilité, s’érigent brusquement les hautes che 
minées de l’industrielle cité de Paisley, grand centre de fila 
tures, d’usines de produits chimiques, de fabrication de ma 
chines, de pompes, de dragues, etc. L’agriculture, en cette 
partie de l’Ecosse, ne se sépare pas de l’industrie : sous les
        <pb n="284" />
        LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
2G4 
tapis (|azoiineux et les champs où lève la moisson naissante, 
les exploitations minières vont creusant leurs chemins de 
taupes, arrachant la houille et le Ter aux couches profondes 
du sous-sol. 
Après un séjour assez rapide à Paisley, (pii montre quel 
ques chantiers, d’ailleurs peuremaripiables, de constructions 
navales sur le Whit Cart Waler, rivière canalisée, je re 
prends le Caledonian Railwaij. La voie s’inlléchit et remonte 
vers la Clyde, découvrant au voyaqeur surpris et charmé, 
au sortir des tunnels de Lanq-Bank, l’admirable panorama 
d’une larqe baie ({ue dominent au loin les cimes neiqeuses 
des monts écossais. 
La Clyde, élarqie, prend ici l’ampleur majestueuse d’un im 
mense cours d’eau. Des steamers nondireux, de qrands navires 
laissent derrière eux un lonq panache de fumée, et de léqè- 
I res embarcations à voiles sillonnent ses eaux limoneuses ; sur 
ses lives, jalonnées de cités importantes et prospères : Dum 
barton, Port-Glasqow, Greenock, Gourock, etc., se pressent 
les chantiers et leurs annexes, et les parcs où d’énormes 
pièces de bois flottent sur l’eau en attendant les mille usaqes 
auxquels les destine le shipbuilder. 
J’ai le plaisir de trouver, à la qare de Port-Glasqow, 
M. Davie, aqent consulaire de France — quoique citoyen 
anqlais — qui veut bien m’introduire et m’accompaqner 
dans les chantiers de constructions navales. 
* 
* * 
Le premier (pie nous parcourons est, par sa production, 
le plus important de toute la Clyde : son directeur, M. Rus 
sell, nous en fait les honneurs avec la plus qrande obli- 
qeance. Fondé il y a vinqt ans, le chantier Russell a lancé 
l’an dernier 17 navires à vapeur.
        <pb n="285" />
        LES CHANTIERS DE LA CLYDE. 2G5 
Type. Tonnage brut. 
Jupiter Steamer. oo 
Oceano. — .4,G50 83 
Amstelland — O7 
Zaanland — 4,170 4* 
Rijnland — 4,iGg 81 
Alberta — 3,gGg o5 
Emilia — 3,Go/| 32 
Marianne — 3,5g8 Gi 
Sirius — 3,335 85 
Marçjlierita — 3,33o 07 
Tymeric — 3,33o 07 
Pandosia 3,32G 20 
Florida — 3,3i.4 GG 
Gatesyarth — i, 7/12 17 
Garonne — i,o55 o3 
Kotuko — i,o53 G2 
Eden — ■ G92 83 
54,4i5 27 
Quelques-uns de ces navires portent en lourd plus de 
6,000 tonnes. 
Cette flotte considérable a été acquise par des armateurs 
de tous les pays, d’Amsterdam, de Trieste, de Marseille, de 
Christiania, de Sydney, etc. Orqanisés en vue de la produc 
tion intensive de cargo-boats d’un yros tonnaqe, les chan 
tiers Russell, autant que j’ai pu eu juqer, répondent admi 
rablement au but que leur fondateur s’est assiqné. 
La spécialisation est, ici, la rèqle souveraine : l’usine ne 
produit exclusivement que les coques des navires. Les chau 
dières et les machines marines nécessaires aux vaisseaux sont 
fabriquées pour la plupart chez MM. Rankin et Rlackmore, 
24, Baker street, à Greenock. Grâce aux contrats qu’il a 
passés, et même à la concurrence (pi’il sait provoipier, 
M. Russell obtient de ses fournisseurs d’appareils moteurs 
des conditions exceptionnellement avantaqeuses et une li-
        <pb n="286" />
        266 
LE PROIJLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
vraisoii très rapide de ses commandes. En trois semaines, il 
fait installer toute la machinerie sur le navire sortant de son 
lier de lancement. 
Quant aux chantiers de coques, tout y est préparé, or 
donné, réglé pour arriver à produire, dans le minimum de 
temps, le maximum d’ellbrts. Des cales nombreuses, serrées 
à se toucher, permettent d’entreprendre et de poursuivre la 
construction simnltanée d’unités importantes : le plus sou 
vent, les navires sont construits eu série, ce (jui procure une 
notable économie de temps et de main-d’œuvre ; j’ai vu côte 
à côte les carcasses de deux immenses cargos de 7,800 ton 
nes de portée en lourd, exactement semblables dans leurs 
proportions, leurs aménagements, leurs formes, et que les 
éipiipes d’ouvriers montaient ensemble ; d’autres navires voi 
sins, d’importance moindre, étaient également construits en 
série. De cette façon, le chantier ne connaît ni les fausses 
manœuvres, ni les pertes de temps ipii résultent de la créa 
tion de modèles nouveaux ; il exécute deux, trois, quatre, 
cinq types de bateaux — en autant d’exemplaires qu’il a de 
commandes pour chacun d’eux. Les armateurs ne viennent 
pas ici imposer leurs caprices et leurs préférences, exiger tel 
ou tel changement dans les plans primitifs : on n’aurait ni le 
loisir de les écouter, ni le désir de les satisfaire. Ils connais 
sent le genre de fabrication des chantiers Russell et savent 
qu’ils y trouveront un cargo simple, commode, pratique, 
peu luxueux, mais relativement bon marché ; à eux de voir 
s’ils s’en contentent. 
L’outillage mécanique de cet établissement est très perfec 
tionné ; une série de machines mues par l’électricité, des 
riveuses et mateuses hydrauliques et pneumatiques du plus 
récent modèle s’y trouvent employées. L’activité des ou 
vriers, tous payés au piecework et solidement encadrés de 
contremaîtres habiles, y est si grande que, dans leur désir
        <pb n="287" />
        LES CHANTIERS DE LA CLYDE. 
267 
fébrile d’abattre le plus de besogne possible, ils ne sont pas 
toujours très prudents. 
Le moindre faux pas sur les poutrelles d’acier des navires, 
placées à vingt mètres au-dessus du sol, peut devenir mortel 
pour les forgerons, les « plaquiers », les rivenrs qui y circu 
lent. Peu de jours avant ma visite, une chute terrible avait 
ainsi précipité un malheureux jeune homme dans l’abîme 
des lianes rigides de l’un des vaisseaux en construction. On 
l’avait relevé mort. M. Russell me disait d’ailleurs que les 
accidents étaient plus fréquents dans son chantier que dans 
aucun autre de la Clyde ; l’assurance (pi’il supporte de ce 
chef n’a cependant rien d’exagéré, car elle lui coûte seule 
ment 8 shillings par 100 livres sterling de salaires. 
Les frais généraux de l’établissement sont peu élevés : 
bien (pie les chantiers occupent 2,000 ouvriers, le personnel 
des bureaux, y compris les ingénieurs, dessinateurs, comp 
tables, etc., n’atteint pas trente personnes. 
Grâce à une forte et méthodique organisation, grâce à 
l’activité personnelle de leur directeur — carré en affaires, 
vrai type de businessman — les chantiers Russell arrivent à 
une production économique et puissante ; ils sont les pre 
miers de la Clyde par le tonnage et le bon marché. Leur 
fabrication n’est pas toujours sans défauts, et j’ai entendu 
d’autres shipbuilders dire que les cargos sortant de cette 
usine navale souflVaient beaucoup par les gros temps et 
s’usaient avec rapidité. Si ce reproche est fondé — il con 
vient de l’accueillir avec d’autant plus de réserve qu’il émane 
de rivaux ! — comment expliquer la vogue énorme des chan 
tiers Russell qui, en vingt ans, sont arrivés à conquérir la 
troisième place du monde dans la construction des coques ? 
En réalité, les chantiers Russell, qui offrent à l’armateur 
l’inappréciable avantage de lui livrer, en six mois, un cargo- 
boat de vaste capacité à un prix généralement inférieur d’une
        <pb n="288" />
        268 
LE PROJILÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
livre sterling par tonne au cours moyen des autres chantiers 
(le la Clyde, sont parmi ceux où la marine marchande anglaise 
puise ses plus sérieux éléments de force et de grandeur. 
LES ATELIERS ET CHANTIERS DUNLOP ET C'®. 
Au sortir de chez MM. Russell et C‘*, j’ai pu visiter les 
ateliers et chantiers voisins de M. D. J. Dunlop et G'®. Leur 
directeur, M. 1). J. Dunlop, voulut bien me réserver un fort 
aimable accueil et m’accompagner dans les diverses parties 
de son bel établissement. Douze cents ouvriers environ y 
sont occupés, tant à la construction des coques qu’à la fabri 
cation des machines marines. L’année dernière, M. Dunlop 
a lancé pour le compte d’une compagnie de Hambourg deux 
grands navires jumeaux : VKrnst Wœrmann^ de 4,160 tonnes 
brutes et i,g5o chevaux; le Hans Wœrmann, de même ton 
nage et de im^me force. 
Les ateliers et chantiers Dunlop visent moins dans leur fa 
brication au bon marché qu’à la qualité supérieure. Mais 
cela ne les empêche pas de construire économi([uement, 
grâce au matériel parfait dont ils disposent. M. Dunlop s’est 
efforcé de substituer, partout où il l’a pu, les machines à la 
main-d’œuvre humaine. J’ai vu fonctionner dans ses ateliers 
des mateuses mues par l’air comprimé, d’une commodité 
extrême et qui, légères, maniables et facilement transpor 
tables, permettent à l’ouvrier de travailler sur des pièces 
énormes, telles que les boîtes à feu des chaudières, sans qu’il 
soit besoin de déplacer celles-ci. 
Parmi les autres chantiers importants de Port-Glasgow, 
il convient de citer ceux de MM. A. Rodger et G'®, les ate 
liers et chantiers William Hamilton, Roliert Duncan et G° et 
Murdoch et Murray. Les trois premiers construisent des
        <pb n="289" />
        268 
livre 
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puis 
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Mùruucu CL
        <pb n="290" />
        LES CHANTIERS DE LA CLYDE. 269 
sleamers d’un tonnage variant entre i,ooo et 4,ooo tonnes. 
MM. Murdocli et Murray mettent à Feau des unités généra 
lement moins importantes, mais très soignées et dont quel 
ques-unes sont destinées à la marine royale britannique. 
LES CHANTIERS DE GREENOCK. 
De Port-Glasgow à Greenock, la distance est très courte. 
Aussi n’ai-je pas quitté cette région de la Clyde sans visiter 
les ateliers et chantiers de MM. Scott et à Greenock ijui 
sont assurément, avec les chantiers Russell, les plus impor 
tants de l’estuaire. En 1890, MM. Scott et G'® ont lancé six 
navires, dont quatre grands steamers, un yacht et un petit 
vapeur. 
Type. Tonnage brut. Chevaux. 
Agamemnon. . . . Vapeur. 7,010 69 4,5oo 
Ajax — 7,089 82 4,5oo 
Achilles — 7,04.8 35 4i5oo 
Deucalion. .... — 7,080 00 4,5oo 
Margarita. .... Yacht. 1,780 82 5,000 
Waihi Vapeur. 05 4o 180 
29,970 08 28,i3o 
\’Agamemnon, VAjax, VAchilles et le Deucalion furent 
construits pour VOcean Steamship C°. Aménagés à l’arrière 
en vue de transporter un petit nombre de passagers, tout 
en emmagasinant des quantités considérables de marchan 
dises, ils ont coûté naturellement plus cher que les cargos 
ordinaires. Le directeur des travaux de la maison Scott me 
dit que l’armateur les avait payés £ 90,000 chacun ; les 
contrat^ furent passés, il est vrai, au moment de la forte 
hausse sur les métaux. 
Les chantiers Scott offrent encore un exemple de cette 
constitution familiale qui est si fréquente sur la Clyde ; trois
        <pb n="291" />
        270 LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
fjéiiératioHS se sont succédé dans leur direction depuis un 
siècle. J’ai vu dans la salle d’exposition des modèles la re 
production de la trépate Melanipus, œuvre des Français pri 
sonniers à Barnstaple pui avaient exécuté, eu 1808, ce petit 
chef-d’œuvre pour l’olfrir au shipbuilder John Scott, de 
Greenock, ancêtre du directeur actuel. 
A coté de rétablissement primitif, fondé par John Scott 
et où le vieux matériel s’est en quelque sorte « stratifié », a 
surqi une importante annexe pourvue d’un outillaqe abso 
lument moderne. Une station centrale d’électricité lui fournit 
la lumière et la force; d’immenses hangars, clairs et com 
modes, y abritent les machines ; une pompe à comprimer 
l’air alimente les canalisations qui actionnent les mateuses 
en usagé sur les chantiers. La menuiserie, la scierie, lachau- 
flronnerie sont mues yiar des transmissions télédynamiques 
avec câbles en acier; l’énergie électrique est employée poul 
ies machines à aléser, fraiser, etc. Sept vastes cales permet 
tent la construction simultanée de puissants navires par les 
procédés les plus récents. A personnel égal, la production 
est beaucoup plus prompte et plus économique dans l’an 
nexe (¡lie dans l’ancien chantier. MM. Scott ont fait à ce sujet 
des expériences qui ne laissent aucun doute sur le gain 
énorme que représente, en lin de compte, pour le budget 
d’un constructeur, l’utilisation d’un matériel purement mo 
derne. Ils améliorent constamment le leur et ne tarderont 
¡las à se débarrasser de leur vieil outillage pour n’employer 
que des machines tout à fait nouvelles ('). 
L’établissement de MM. Scott et C" est, somme toute, l’un 
des plus intéressants qu’il m’ait été donné de voir sur la Clyde. 
(i) MM. Scott et C&gt;' ont possédé, pendant quelque temps, des chantiers de constnic- 
tions navales à Saint-Nazaire ; ils y ont même construit d’importantes unités ; le Ca 
nada, 4,202 tonnes; la France, tonnes; le Labrador, 4.Õ77 tonnes; le Saint- 
Laurent, 3,88() tonnes. Par la suite, ils ont renoncé à cette entreprise, et centralisé 
tout leur elfort à Oreenock.
        <pb n="292" />
        LES CHANTIERS DE LA CLYDE. 271 
Le port (le Greenock compte encore nn antre chantier 
important de constructions navales, celui de MM. Gaird 
et C'®, on furent lancés, Tan dernier, trois prands navires : 
Siibraon 7,882 tonnes 7,500 chevaux. 
Persia 7,900 — 10,000 — 
Plassy 7,882 — 7,5oo — 
La fabrication de MM. Gaird et G'® esteles pins renommées 
et l’Etat leur confie frécpiemment des commandes. 
Sur l’autre rive de la Glvde, à Dumbarton, il faut enfin 
mentionner les beaux chantiers de MM. W. M. Denny et 
Brothers, où s’exécutent d’admirables spécimens de la cons 
truction navale, et ceux de MM. Mac-Millan and Son, où des 
vapeurs d’un tonmufe variant entre i,ooo et 5,ooo tonnes 
sont lancés. 
En somme, l’industrie des constructions navales est, sur 
la Glyde, en plein épanouissement. Mais — j’en fais la cons 
tatation avec une entière sincérité — ce n’est ni à la plus 
(pande science de leur personnel dirigeant, ni à leur meil 
leure installation, ni, enfin, à leur production plus soignée 
&lt;|ue les ateliers et chantiers écossais doivent leur incontes 
table supériorité sur les nôtres. A côté d’usines maritimes 
pourvues d’un outillage perfectionné et moderne, beaucoup 
d’autres, pour des raisons diverses et notamment, comme 
je l’indiquerai avec plus de précision par la suite, à cause 
de la résistance des Trade’s-Unions à l’invasion du machi 
nisme, n’ont à leur disposition qu’un matériel de second 
ordre. 
Au point de vue des matières premiènîs, des barrots, des 
cornières, des arbres de couche, etc., je n’ai rien vu sur la 
Glyde qui ne puisse être fourni dans le meme état de pré 
paration par notre métallurgie et nos fonderies. 
Les prix de l’acier, du fer, du charbon, sont, il est vrai,
        <pb n="293" />
        LE PROüLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
272 
plus élevés en France; mais la prime de construction comble, 
et bien an delà, ladiiTérence dont nos chantiers se plaignent. 
Ce qui, à mon sens, fait la grande force de la construction 
de la Clyde, c’est d’abord son merveilleux entraînement. 
Dirigés par un patronat expérimenté, qui ap])orte dans ses 
entreprises, non seulement des connaissances pratiques pro 
fondes, mais cette ténacité, ce sérieux, cette volonté métho 
dique qui distinguent les Ecossais; placés dans un milieu 
industriel exceptionnellement favorable ; organisés pour une 
production intensive, les chantiers d’Ecosse ont comme 
champ d’expansion l’admirable marché naval anglais, (pd 
ne les laisse jamais chômer. D’antre part, ils savent calculer 
exactement leur prix de revient et ont la sagesse de limiter 
à un taux modéré leur bénéfice, qui atteint rarement le 
10 p. 100 net. 
Exploités à peu de frais, sans états-majors ni dépenses inu 
tiles, jouissant de tous les avantages que leur procure le 
sous-sol anglais, les ateliers et chantiers de la Clyde tra 
versent une période d’évidente ¡irospérité et laissent dans 
l’esprit de celui qui les voit ainsi en plein labeur et en plein 
renderneid une impression profonde de grandeur et de force.
        <pb n="294" />
        T-' 
PROUL. MVU. MAKCH. 
18 
CHAPITRE VII 
LES CHANTIERS DE LA TYNE ET DE LA WEAR 
I. Newcastle et la Tyne. 
Les chanliers de construction navale foisonnent, pour 
ainsi dire, sur la côte nord-est de l’Angleterre; Grimsby, Hull, 
Middlesboroufjli, Stockton, Hartlepool, Sunderland, New 
castle sont autant de centres importants d’où sortent ces in 
fatigables cargo-boats qui vont, dans les continents lointains, 
cberclier la matière première, le coton, la laine, les minerais, 
les apportent à l’usine britannique qui les transforme en 
produits manufacturés, et répandent ensuite ceux-ci sur le 
marché mondial. C’est dans cette région que viennent s’ali 
menter la plupart des nations étrangères qui se fournissent 
en Angleterre de navires commerciaux. La fabrication passe 
pour y être moins soignée qu’en Ecosse ; mais son bon mar 
ché relatif détermine nombre d’armateurs, plus soucieux de 
posséder un instrument de transport économirpie (pi’un na 
vire luxueux, à donner la préférence aux shipbuilders de la 
Tyne, de la Wear et de la Tee sur leurs collègues de la Clyde. 
Ici encore, l’industrie des constructions maritimes a trouvé 
pour se développer des conditions économiques exception 
nellement favorables; Newcastle, qui tient la tète de la pro 
duction navale sur la cote nord-est, occupe le centre du 
plus riche bassin houiller de l’Angleterre. Une soixantaine 
d’exploitations en pleine activité vont puiser dans les sous-
        <pb n="295" />
        LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
274 
sols de sa banlieue immédiate le a pain noir » de rindustrie. 
Sur 2 2.5 millions de tonnes de cliarbon qu’extrait annuelle 
ment l’Anqleterre, le comte de Northumberland, dont le 
qrand port de la Tyne est le chef-lieu, en produit 00 millions. 
L’industrie locale s’approvisionne larqement et à bon marché, 
dans ces riches gisements, du combustible qui lui est néces 
saire, et par surcroît exporte la houille et le coke en (pian- 
tités considérables; en 1900, Newcastle a fourni an conti 
nent i4 millions de tonnes de charbon et près de 5oo,ooo 
tonnes de coke. 
11 semble, quand on arrive à Newcastle, qne l’on pénètre 
dans quelque cité de rêve, tant est bizarre l’impression causée 
par son étrange décor; la ville, escaladant les pentes douces 
de trois collines, offre un amalgame curieux de monuments 
anciens et de constructions modernes, de clochers aigus et 
de bâtiments lourds et trapus, recouverts d’une couche 
épaisse de poussière de charbon. Les hautes cheminées de 
centaines d’usines déroulent dans le ciel de lonques volutes 
de fumée, tandis que mille bruits sourds ou vibrants — ru 
meur de peuple en travail, halètement de machines, si filets 
stridents de sirènes, fracas d’acier et de ferraille — appor 
tent au passant l’écho du grand labeur industriel i|ui s’ac 
complit autour de lui. De larges voies, bordées de demeures 
confortables et de beaux magasins, rendent plus saisissante 
la misère des vieux rpiartiers, aux rues étroites et malsaines, 
aux maisons en surplomb, où grouille une population trop 
souvent usée et flétrie avant l’heure par l’abus des alcools. 
C’est sur les bords de la Tyne, en amont et surtout en 
aval de Newcastle — distante de i3 kilomètres de l’embou 
chure de cette rivière — que se sont établis les chantiers de 
constructions navales. 
J’ai eu la curiosité, pour en saisir l’impression d’ensemble, 
de descendre la rivière sur un des petits bateaux-mouches.
        <pb n="296" />
        LES CHANTIERS DE LA TYNE ET DE LA WEAR. 2^5 
d’ailleurs parfailemeut malpropres, qui font le service entre 
North-Shields, Tynemouth et Newcastle. 
La Tyiie est tout le contraire d’un fleuve limpide. Sur ses 
eaux d’une couleur indéfinissable — mi-jaune, mi-marroii — 
flottent toutes sortes d’objets; mais, tandis que, sur la Seine, 
les bouchons forment assurément le qros bataillon des épaves 
errantes, il semble bien ici que dominent les bouts de bois, 
les brins de chanvre et de coton, les chilfons qraisseux, dé 
tritus innombrables des usines et des fabriques voisines. 
Les quais ont un aspect misérable et industriel à la fois; 
aucune belle bâtisse n’y tranche sur la pauvreté des cons 
tructions environnantes. Tout y est sacrifié à l’utile et rien à 
l’aqréable ; les maisons sont d’un noir d’encre ; la robustesse 
de ton des bricpies ne résiste jamais plus d’une année, dans 
cette partie liasse de Newcastle, aux couches successives 
des poussières fuliqineuses généreusement déversées sur la 
cité par les multiples cheminées qui ouvrent au-dessus d’elle 
leur perpétuel vomitoire. 
D’énormes grues, des pontons, des estacados en bois per 
mettent le chargement commode de la flotte charbonnière 
du Northumberland, dont les navires vont approvisionner 
l’Occident de l’Europe, apporter, rien (pi’en provenance du 
seul port de Newcastle, 1,700,000 tonnes de charbon et de 
coke à l’Allemagne, i ,200,000 à la France, goo,ooo à la 
Russie, i,fioo,ooo à l’Italie et à Malte — se rendent eidin 
jusque dans l’Amérique du Sud, les Indes et l’Australie, 
Les docks sont noirs et sales — mais commodes et bien à 
portée ; le remplissage d’un cargo s’y opère avec beaucoup 
plus de rapidité que dans la plupart de nos ports français. 
* 
* * 
Au sortir de Newcastle, la Tyne apparaît avec le caractère 
qu’elle conservera constamment jusqu’à son embouchure:
        <pb n="297" />
        * 
* * 
LI: PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
276 
ses bords, sans ôire escarpés, forment une succession d’on 
dulations naturelles dont le terrain maigre se vét d’un gazon 
rare et poussant comme à regret. Partout où l’ondulation 
s’abaisse, un chantier, une usine se hâtent d’occuper les rives; 
mais, comme l’espace leur est sur celles-ci trop mesuré, les 
établissements industriels escaladent les collines voisines, s’y 
installent et, ne pouvant dégringoler la jiente abrupte qui 
mène à la rivière, jettent, à leur niveau, d’immenses esta- 
cades qui vont chercher la marchandise, à l’aide de grues 
puissantes, dans les flancs du vaisseau accosté au-dessous 
d’elles, ou viennent déverser dans sa cale, par le même 
moyen, les objets manufacturés et les produits fabriqués. 
Les chantiers de constructions navales de la Tyiie sont 
nombreux : sur la rive droite de la rivière, nous passons — 
je cite les plus connus — devant les établissements de 
MM. Wood, Skinner et C°, W. P. Huntleys, Hawthorn, 
Leslie et C°, Stephenson et C°; nous cotoyons l’immense 
usine Palmer, la plus fameuse de la Tyne après celle d’Arms 
trong. Une quantité de cheminées s’érigeant au-dessus du 
terrain bouleversé, des amoncellements de bois et de fer, de 
vastes hauts fourneaux éclairés de lueurs puissantes — et la 
vision de l’établissement Palmer s’efface... 
Sur la rive gauche, les chantiers, moins gênés par le terrain, 
ont pu s’installer plus nombreux encore: longeant les sinuo 
sités de la Tyne, de vastes shipyards dressent la forêt de 
leurs mâts et de leurs bers, et montrent les carcasses d’im 
menses navires inachevés : les chantiers de MM. W. Dobson 
et C'®; la succursale à Walker de l’établissement de sir 
W. Armstrong, AN’hitworth et C‘® ; les ateliers et chantiers de 
MM. Wigham Richardson et G'®, de MM. Swan et Hunter se 
succèdent ainsi à une courte distance.
        <pb n="298" />
        LES CHANTIERS DE LA TYNE ET DE LA WEAR. 277 
De nouveau, les ondulations de terrain reparaissent, le 
cheniiu de fer Nord-Eastern-Railway en suit la crête; la 
perspective n’olfre plus des deux cotés de la Tyne que 
chantiers et usines. Le terrain est brûlé par cette activité 
ambiante qui le stérilise ; des tranchées et des fondrières 
viennent par surcroît le bouleverser ; l’industrie va fouiller 
le sol pour y chercher l’arqile dont elle a besoin et remplit 
l’excavation qu’elle a ainsi creusée de rebuts et de scories 
sur lesquels l’herbe ne jioussera plus. 
Les fonderies, les usines de ciment et de produits chimi 
ques, les fabrhpies, les minoteries, les tuileries, les ateliers 
mécaniques,, les forqes, etc., peuplent l’horizon. Plusieurs 
de ces établissements sont arrêtés, vaincus par la concur 
rence allemande ou américaine. L’industrie chimique an 
glaise notamment a dû complètement baisser pavillon de 
vant sa rivale d’outre-Uhin. 
Soudain la Tyne s’élargit à perte de vue : nous sommes 
en face du bassin de Jarrow et des immenses quais de Nor 
thumberland, où une quinzaine de gigantesques estacades 
permettent aux voies ferrées environnantes le décharqement 
commode de la houille par le culbutage direct des wagons 
dans les cales de la Hotte considérable qu’attire à Newcastle 
la certitude d’y trouver du fret. 
Puis nous accostons à l’entrée du port de la Tyne; une 
jetée étroite livre passage aux bateaux qui s’entassent dans 
le bassin; nous sommes à South-Shields; un nouveau et 
grand port se révèle à nos yeux; parmi les navires que croise 
notre remorqueur, nous saluons au passage les couleurs 
tricolores arborées au pavillon de quelques voiliers, mais 
nous n’ajiercevons aucun vapeur français. 
L’animation de la Tyne, eu cette partie de sou parcours, 
est extrême : le mouvement général des transports de cette 
rivière (Newcastle, North-Shields et South-Shields) atteint en
        <pb n="299" />
        278 LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
effet par an seize mille navires et dépasse seize millions de 
tonnes, dont dix millions pour le commerce internationaL 
Tous les pavillons sont représentés dans la flotte qui défile 
sous nos reqards. 
Et la Tyne n’a pas 120 kilomètres, depuis sa source jus- 
({u’à son embouchure : elle est cinq fois moins lonqne que 
la Garonne, deux fois moins que l’Aude, l’Adour, etc. C’est 
dans ce court espace de quelques kilomètres que s’accomplit 
l’énorme trafic par lequel ce coin de l’Angleterre se trans 
forme en une colossale usine industrielle. 
Quant à l’activité des chantiers qui jalonnent ses rives, 
le relevé suivant de leur production en :goo ('). en montrera 
toute rétendue. 
Annslrong, Wliitworth &amp; O 
Swan &amp; Hunter 
Palmer’s C“ 
Northumberland C« 
R. Stephenson &amp; G». . . . . 
J. Hcadhead &amp; Sons . . . . 
Hawthorn, Leslie &amp;• C« . . . 
The Tyne (&gt; 
W. Dobson &amp; C» 
Wood, Skinner &amp; C» . . , . 
The Blyth C« 
Smith’s Dock (&gt; 
Rennoldson &amp; Sons 
Eltrimjham &amp; C» 
Union Ce, Blyth 
J. Lindsay 
Cleland’s C“ 
540 
540 
40,0.17 
42,8'o 
33,808 
32,432 
3i,7i3 
26,289 
23,765 
i5,236 
14,367 
9,25i 
7,637 
3,646 
2,206 
1,139 
296 
i4i 
289,843 
TOTAL 
tnnnoB. 
45,037 
42,880 
33,808 
32,432 
3i,7i3 
26,289 
2.3,765 
15,2.36 
14,367 
9,201 
7,6.37 
3,646 
2,206 
I ,&lt;»79 
296 
i4i 
290,383 
L’année précédente la production des chantiers de la 
(1) D’après les publications anglaises.
        <pb n="300" />
        LES CHANTIERS DE LA TYNE ET DE LA WEAR 
279 
Tyiie avait atteint, le chiffre encore plus considérable de 
.‘118,709 tonnes! Les chantiers Wigham, Richardson et G°, 
({ui ne figurent pas dans ce tableau de la production de la 
Tyne pour 1900, doivent y être ajoutés, car ils ont, en 1900, 
lancé 8 steamers jaugeant 34,894 tonnes. 
II. Les chantiers d’Elswick. 
L’établissement de la Société Armstrong, Whitworth 
et C‘®, (pu tient la tête dans la production de la Tyne, pos 
sède une renommée universelle ; toutes les marines du globe 
s’y approvisionnent en eilet de grands bâtiments de guerre 
ou de magnifi([ues parpiebots. C’est lui qui a fourni aux Ja 
ponais la puissante Hotte qui écrasa celle de la Chine. Admi 
rablement organisé par sou fondateur, lord Armstrong (*), 
mort récemment comblé d’honneurs par la nation anglaise 
reconnaissante à son génie, et par sir W. White qui y dirigea 
les chantiers de constructions navales avant d’être placé à 
la tête de l’amirauté britannicpie, il constitue un des plus 
grands arsenaux du monde. 
L’usine occupe, à Newcastle — soit dans les ateliers et 
chantiers d’Elswick, soit dans ceux de Low-Walker — 
22,000 ouvriers ; à Manchester, 5,000 ; à Fiume (Italie), où 
elle a établi une succursale, 3,000. Elle livre, entièrement 
équipés, munis de leurs canons et de leurs torpilles, des 
cuirassés de i5,ooo tonnes, marchant à une vitesse de 
2.3 nœuds, et lance des paquebots comme VAi/antiarij de 
11,000 tonneaux de déplacement et de i5o mètres de lon 
gueur. 
Je n’ai pas manqué, dès mon arrivée à Newcastle, de 
demander à visiter les chantiers d’Elswick. L’obligeante 
(i) Les deux associés Arinslronçj et Whitworth, le fameux constructeur de torpilles, 
avaient commencé par être de simples ouvriers.
        <pb n="301" />
        28o 
LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
iiiterventioii de notre distingué consul, M. Nicanlt, m’a per 
mis de réaliser ce désir. Muni d’une lettre de recommanda 
tion qu’il avait bien voulu me remettre, je me suis présenté, 
un samedi matin, à la direction de cet énorme établissement. 
J’y ai trouvé, je l’avoue, un accueil un peu dillérent de 
celui des autres chantiers. Alors qu’on entre, d’ordinaire, 
sans grande difficulté dans la plupart de ceux-ci, il faut, chez 
MM. Armstrong, Whitworth et CJ®, montrer patte blanche. 
Les gardiens tournent et retournent longtemps ma lettre et 
ma carte avant de m’introduire dans un petit salon d’attente. 
Tandis qu’ils vont avertir « qui de droit » de ma présence, 
je regarde, par les larges baies des fenêtres, le beau panorama 
de la Tyne, coulant au bas de l’usine hérissée de hauts 
fourneaux et de cheminées. Le bruit des machines en mou 
vement, des ateliers en plein labeur, des chantiers où ri 
ve urs et forgerons s’empressent à la besogne, m’arrive en 
une lointaine et confuse rumeur. 
Après une attente de dix minutes, un des ingénieurs de 
rétablissement veut bien me prévenir courtoisement que je 
suis autorisé à visiter les chantiers, où m’accompagnera un 
contremaître qu’il me présente. Nous échangeons avec 
mon guide, qui paraît peu liant, un shake hand froid et 
réservé, et nous nous mettons en route, non sans que j’aie 
dù, auparavant, inscrire sur un registre ad hoc mes nom, 
profession, qualité et ceux du signataire de la lettre d’intro 
duction dont j’étais porteur. 
Nous visitons d’abord les ateliers de canons : en de vastes 
halls, pourvus de l’outillage le plus moderne, éclairés à 
l’électricité et desservis par une série de voies ferrées, 
d’énormes blocs d’acier se dégrossissent et prennent forme 
sous la caresse silencieuse des tours. Les fraiseuses verti 
cales et horizontales, les machines à percer, à retailler, à 
rayer, usinent, aidées de puissants transbordeurs, des pièces
        <pb n="302" />
        LES CHANTIERS DE LA TYNE ET DE LA WEAR. ‘iSl 
dont quelques-unes alteiijueut une dimension colossale et 
pèsent jusqu'à 6o tonnes. Une discipline sévère rèqne dans 
les ateliers : des inspecteurs, appelés speed and feed over 
seers, circulent de l'un à l'autre et veillent conslamment sur 
ce qui s'y passe. 
Les ateliers suivants, où s'opère l’ajuslaqe des petites 
pièces, sont, du rez-de-chaussée au troisième étape, remplis 
d'un peuple de mécaniciens et d’une multitude de machines; 
attentifs à leur hesopne, les ouvriers surveillent le jeu de 
leur outil (pii s’insinue dans l’acier, le taille, l’arrondit. Des 
obus de tous calibres et mille pièces diverses qui entrent 
&lt;laiis l'artillerie d’un navire, prennent ainsi une forme défi 
nitive sons l’action des tours; l’acier, le laiton, le bronze, 
tous les métaux sont travaillés dans cette ruche laborieuse¡, 
par d’innombrables machines serrées les unes contre les 
autres au point de laisser à peine entre elles le passaqc d’un 
homme. 
Nous traversons d’autres batiments on sont usinés des 
canons de 76 et 47 millimètres, et leurs affûts. En voici nn, 
peint en couleur khaki et dont les roues boueuses attestent 
les récents services. Nous nous informons : c’est une pièce 
nouvelle, qui a servi ces jours-ci à des expériences en atten 
dant de faire ses preuves — dans ([uelqnes mois... ou quehpies 
années — au Transvaal. Nous descendons par nue plate 
forme hydraulique à l’atelier des tubes pour le lancement 
des torpilles; peu d’ouvriers y sont occupés. C’est sans 
doute que les torpilles ne peuvent être utilisées dans la 
(pierre sud-africaine; car la fabrication des obus, elle, ne 
clunne pas. Une des cours que nous traversons est pleine 
de ces projectiles amoncelés (pii, non encore déqrossis, qar 
dent, avec leur teinte grisâtre, l’aspect d’inoffensifs cruchons 
&lt;im[)ilés les uns sur les autres. Le dépôt des canons paraît 
non moins abondamment pourvu ; deux mastodontes de 60
        <pb n="303" />
        282 
LE PROHLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
et de 22 tonnes, (jrands frères d’une série d’autres eiujins de 
tous calibres, attendent, luisants, malfjré leur couche de 
(jraisse, le moment d’étre livrés. Quantité de pièces, veuves 
de leurs encombrants affûts, sont méthodiquement ranqées 
debout, cote à côte dans une série de niches, comme des pa 
rapluies au vestiaire. Les torpilles, les obus, méthodiquement 
classés, emplissent de vastes magasins, où règne l’ordre le 
plus pariait. 
Nous atteignons les forges, les fonderies, dont, bien avant 
qu’on y parvienne, l’approche est décelé par des las énor 
mes de scories et des amoncellements de résidus de creusets. 
Dans les fours à gaz, d’une blancheur ardente, chauffent des 
blocs d’acier, plus gros que le tronc d’iin chêne bi-cente- 
naire; des grues mues par l’électricité vont les prendre in 
candescents pour les placer sous d’énormes marteaux-pilons 
qui, dociles à la volonté des forgerons manœuvrant demi-nus 
leurs leviers, tassent et arrondissent leur masse brûlante, 
comme on pétrirait du bout des doigts un morceau de 
cire molle. La puissance de ces engins est stupéfiante, de 
même qu’est irréprochable l’aménagement des fonderies ad 
jacentes, où des fours Siemens perfectionnés produisent par 
semaine plus de mille tonnes de métal ouvrable. 
L’usine Armstrong compte sur la Tyne deux vastes chan 
tiers de construction : celui d’Elswick même — en amont 
de Newcastle — et celui de Low-Walker, en aval de celte 
ville. Les chantiers d’Eslwick peuvent construire à la fois 
sept navires de guerre et quatre navires de commerce ; les 
chantiers de constructions militaires m’ont paru, autant que 
j’ai pu en juger — car mon guide eut soin de m’en tenir à 
distance — plus actifs que les chantiers commerciaux. La 
maison Armstrong construit certains de ses grands navires 
de guerre sans attendre qu’on les lui commande; j’ai vu, au 
mouillage, un beau croiseur, presijue entièrement fini, et qui
        <pb n="304" />
        LES CHANTIERS DE LA TYNE ET DE LA WEAR. 283 
ii’ilticiulait, pour posséder une iiatioualilé, que de trouver 
uu acquereur. 
L’oulillaqe de l’établissement d’Eslwick est de premier 
ordre, au point de vue de la construction navale comme de 
la labr’catioii des canons ; les voies ferrées, les qrues sur 
rails, réiierqie électrique, les machines perfectionnées dont 
il est pourvu le maintiennent à la hauteur de tous les progrès 
modernes. 
Mais l’habitude de construire pour la marine de guerre, 
où le prix de revient est comparativement bien moins im 
portant que le fini de l’exécution, élève au-dessus du taux 
normal de la Tyne le coût de la production commerciale 
d’EIswiclv. 
.l’étais encore sur les ch intiers (piand, au milieu de la 
journée, selon la coutume du samedi, le travail prit fin : une 
à une, les machines qui remplissaient l’espace de leurs ron- 
llemeuts se turent, la grande paix du repos descendit sur 
l’immense usine où régnaient, quelques minutes auparavant, 
le mouvement et le bruit. Aux abords des guichets, les ou 
vriers vinrent se ranger, tenant à la main une plaijuette 
bleue, eu bois, où figurait le relevé de leur compte. Je fus 
surpris de la rapidité extrême avec laquelle s’opérait la dis 
tribution des salaires; en un quart d’heure, vingt minutes 
au maximum, tout le monde fut payé. 
Il est bon d’indiquer que l’usine Armstrong verse chaque 
semaine, rien qu’à ses ouvriers d’Elswick, 7,50,000 francs de 
salaires ! 
III. Les chantiers Swan et Hunter. 
L’établissement de MM. Swan et Hunter, à Wallsend, est, 
à juste titre, un des plus renommés de la Tyne et meme de 
l’Angleterre. Il possède deux chantiers : l’un sert à la cons-
        <pb n="305" />
        LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
284 
truction d’immenses docks flottants, de bâtiments de servi 
tude, etc. ; le deuxième abrite sur ses cales des navires de 
gros tonnage. Cette usine navale lança, l’an dernier, neuf 
grands steamers : 
Navires. 
Ruth. . 
Consuelo 
Montreal 
Delta. . 
Macedonia 
Tactician 
Proteo . 
Callisto. 
Mystic . 
Tonnage Portée 
brut. en lourd. 
2,207 3,404 
3,961 7,565 
4,4.54 8,599 
352 585 
2,799 4,344 
4,765 7,281 
2,801 3,716 
2,3o2 3,546 
2,420 3,770 
42,880 23,075 
Force 
des machines. 
I ,4oo 
4,800 
4,750 
435 
2,340 
4,000 
I ,600 
1,5oo 
2.25o ' 
J’ai visité les chantiers en compagnie d’un jeune ingénieur 
belge, fort distingué, M. J. Menrissen, employé depuis sept 
aus dans la maison. 
Les anciens chantiers Swan occupaient un tout petit 
espace, il y a une vingtaine d’années; M, Swan étant décédé, 
sa veuve s’associa avec M. Hunter, à qui est due la transfor 
mation moderne de l’établissement. 
M. Hunter utilise largement la machine et emploie la va 
peur ou l’électricité pour le transport, le hissage, la mise en 
place des pièces, en un mot pour toutes les servitudes de la 
construction. 
L’installation des cales est tout à fait remarquable ; une 
immense toiture de verre, supportée par des fermes dont les 
portées verticales sont murées, les recouvre et les abrite. 
Cinq grues électriques, « accrochées » en quelque sorte 
au plafond de cette charpente métallique, actionnent les 
grosses pièces, courent en tous sens au sommet de la cale, 
enlèvent du sol pour les déposer dans les flancs du navire
        <pb n="306" />
        LES CHANTIERS DE LA TYNE ET DE LA WEAR. 285 
en construction les immenses plaques de tôle ou les lourds 
barrots d’acier ; un chemin de fer entoure chaque cale, 
permettant à deux qrues sur rail d’atteindre avec leurs volées 
toutes les parties de la membrure qui se trouvent hors de 
la portée des ponts roulants du haut. Ces cales couvertes, 
éclairées de lampes à arc, permettent de travailler par tous 
les temps; les ouvriers n’ont à souffrir ni de la neiqe, ni de 
la pluie, ni du vent — ni du chômage qui est souvent la con 
séquence des intempéries. 
lhen mieux ! au lieu de grimper au haut des navires par 
des échelles raides où le moindre faux pas les expose à de 
(¡raves accidents, ils trouvent à leur disposition des ascen 
seurs électriques qui les transportent commodément, sans 
fatigue et sans danger, aux divers étages du bâtiment en 
construction. 
Mais le perfectionnement le plus curieux et certainement 
le plus nouveau de cette installation consiste dans l’établis 
sement, au-dessus de la toiture même, d’une grue électri(jue 
jmissante qui court sur le faite de la charpente et, dominant 
de son,long bras de fer un emplacement extérieur et décou 
vert de i5o mètres sur i8, y permet le maniement commode 
des grosses pièces. 
Tout est organisé, ici, en vue d’une production écono 
mique et rapide. S[)écialisée dans la construction des coques, 
l’usine Swan et Hunter s’adresse généralement à sa voi 
sine, la Compagnie Walhend Slipway and Engineering C°, 
pour la fourniture des machines marines. La hiérarchie des 
chantiers est simple : à la tète, un directeur général, qui est 
M. Hunter; au-dessous de lui, trois ingénieurs, dont un 
seul, M. Meurissen, est pourvu de diplômes, mais qui, tous, 
sont intelligents, actifs et compétents ; comme chef des tra 
vaux, un jeune homme, entré en qualité d’apprenti dans les 
bureaux et qui a donné, en gravissant à la force du poignet
        <pb n="307" />
        286 
LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
les divers échelons qui le séparaient de sa position actuelle, 
la mesure de sou savoir-faire ; puis des contremaîtres. Les' 
services rendus par ceux-ci sont appréciés ; ce sont, dans le 
bataillon industriel que forme le personnel d’un chantier, de 
remarquables sous-officiers; il existe un contremaître par ate 
lier (menuiserie, machinerie, charpente) et par spécialité d’ou 
vrage. S’il faut exécuter un ouvrage difficile, les employés 
du bureau des dessins vont vérifier quotidiennement les tra 
vaux. Au total, les cadres des chantiers ne conqitent pas plus 
d’une vingtaine de personnes, pour plus de 2,000 ouvriers. 
La matière première, charbon, acier, etc., fournie en 
abondance par le district, arrive à très peu de frais, au moyen 
de voies directes, dans l’établissement : les frais généraux sont 
réduits, ils ne dépassent pas le i5 p. 100 du salaire payé. 
Quant aux bénéfices réalisés par l’entreprise, ils sont impor 
tants, bien que sur chaque alfaire MM. Swan et Hunter se 
contentent de prélever une rémunération modeste. 
Le prix des navires est notablement inférieur au prix 
similaire français; au moment où je visitai les chantiers de 
Wallsend, ils avaient sur cale le paquebot Juenüa, magni 
fique vaisseau de i3,20o tonneaux de jauge officielle, pour 
la compagnie Cunard. Le marché passé avec celle-ci s’élevait 
à 7,5oo,ooo francs; en France, le meme navire eut coûté, 
au bas mot, dix millions. 
M. Hunter s’organise pour la production, dans l’avenir, 
de paipiebots et de cargos puissants. Dans une communica 
tion qu’il fit récemment à la Société des ingénieurs-cons 
tructeurs de Newcastle-sur-Tyne, il concevait sous la forme 
suivante le transatlantique de l’avenir : ce navire, disait-il, 
portera au moins 12,000 tonneaux de poids mort et sa jauge 
devra lui permettre de transporter 20,000 tonneaux de mar 
chandises, à raison d’un ])eu plus d’un mètre cube par 
1,000 kilogrammes ; son approvisionnement de charbon sera
        <pb n="308" />
        LES CHANTIERS DE LA TYNE ET DE LA WEAR. 287 
d’au moins i,ooo tonneaux; les dimensions nécessitées se 
ront au minimum : 
Lonçjueur entre perpendiculaires. .... ¡50 mètres. 
Largeur 1* — 
Profondeur de cale — 
Tirant d’eau en charge 8^,25 
Le cahier des charges proscrira l’emploi de toute ma 
tière de construction qui rapportera commercialement 
moins de 20 p. 100 par an de son coût initial, afin de 
couvrir l’assurance, la dépréciation de l’argent non placé et 
d’apporter en plus un certain profit net. Le bois sera sup 
primé de la construction du navire; le bâtiment de l’avenir 
n’aura plus de hordages sur ses ponts d’acier, ni de vaigrage 
dans scs doubles fonds. Pour opérer en cas de besoin des 
traversées sur lest, il aura de 4,000 à 5,000 tonneaux de 
water-ballast, pris sur ses 12,000 tonneaux de jauge. Les 
mers de l’Océan réclament de puissants navires. Si telle ligne 
d’Extréme-Orient est desservie par des paquebots filant 
g nœuds, les mêmes paipiebots naviguant dans l’Ouest avec 
les vents debout ne donneront guère plus de 7 nœuds. La 
double hélice sera aussi généralement adoptée. 
La progression croissante des tonnages (pii se manifeste 
depuis i8gi dans la construction navale du monde justifie 
suffisamment les prévisions de M. Hunter pour (pie l’avenir, 
semble-t-il, ne risque pas de les dém’entir. 
IV. Les ateliers et chantiers Wigham Richardson. 
A la différence de celui de MM. Swan et limiter, l’éta 
blissement de MM. Wigham Richardson et fabrique, eu 
même temps que les coques, les machines marines des na 
vires qu’il lance. Cette maison célèbre, située à Low-Walker,
        <pb n="309" />
        a88 
LE PROHLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
à ([uelques kilomètres en aval de Newcastle, possède trois 
chantiers pour les coques et toute une série d’ateliers spé 
cialement aiïectés à la construction des machines et des chau 
dières. Elle constitue donc un type complet d’entreprise de 
constructions navales. 
La maison, généralement désignée sous le nom de« Nep 
tune Works », fut créée, en 1842, par M. Coutts, et mettait 
à l’eau, la même année, le premier navire en fer lancé sur 
la Tyne. Elle passa ensuite entre les mains de MM, Miller et 
Ravenill, pour être acquise en dernier lieu par M, Wigham 
Richardson, lequel s’adjoignit M. Christie comme associé. 
En 1899, la Société, gardant toujours M. Richardson à sa 
tête, s’est transformée en une Compagnie « limited », dont 
le premier soin fut d’agrandir l’établissement dans de nota- 
l)les proportions. 
Je n’ai pas eu le plaisir de rencontrer dans ma visite aux 
« Neptune Works » M, Wigham Richardson; mais l’accueil 
tout à fait amical et sympathique que voulut bien me réser 
ver son fils, M, George B. Richardson, m’a laissé le plus 
agréable souvenir. 
L’établissement occupe plus de trois mille ouvriers; c’est 
dire son importance. A droite de l’entrée principale sont 
disposés les ateliers pour la construction des machines et 
les bureaux de la comptabilité ; à gauche, les bureaux de 
la direction et de dessin. 
Les chantiers contiennent sept cales; pour agrandir celles- 
ci, il faut, comme l’usine est adossée à un monticule, tran 
cher dans l’ondulation du terrain à mesure que s’accroissent 
les tonnages des bateaux. C’est une gêne sérieuse à l’exten 
sion de l’établissement. Les bers et les cales, en bois, for 
ment un angle aigu avec la Tyne. Une énorme mâture de 
cent tonnes sert à placer les chaudières dans les bâtiments 
à îlot, après leur lancement.
        <pb n="310" />
        LES CHANTIERS DE LA TYNE ET DE LA WEAR. 28^ 
Presque toutes les qraiides compaquies du monde sont 
les clientes des « Neplune Works » qui ont fourni notam 
ment des navires à la Gompaqnie qénérale transatlantique, 
la (( Naviqation générale italienne », la « British Indian C'® », 
la Compagnie des « Transports maritimes » et de « Navigation 
mixte » de Marseille; aux ccmpagnies italiennes « la Veloce » 
de Gènes, et « Florio-Huhattiiio » de Borne ; à la Compagnie 
« Transatlántica » de Barcelone; aux célèbres compagnies^ 
allemandes « Kosmos » et « Deustche Levante Linie » de 
Hambourg, « Norddeutscher Lloyd » et « Hansa» de Brème; 
à la Compagnie « Adria » de Budapest et Fiume; à la 
« Flotte volontaire russe » de Saint-Pétersbourg; aux gou 
vernements danois, allemand, chilien, japonais, argentin, 
hollandais, etc.; aux compagnies de Liverpool, Newcastle, 
Cork, Grangemouth, Londres, Hong-Kong, Shangaï, etc. 
Notre flotte marchande française leur est redevable du 
Moiit-Cenis, du Félix-Toiiache, du Kabyle, du Rhône et, 
tout récemment, du paquebot construit en quel- 
(¡ues mois pour la « Compagnie de navigation mixte ». 
Les Allemands apprécient particulièrement la fabrication 
des chantiers Richardson; la seule compagnie « Hansa » a 
fait construire chez eux quatorze grands steamers. Sur les 
six navires en chantier au moment de mon passage, (piatre 
étaient destinés à FAllemagne ; c’étaient de superbes cargos 
de 8,000 tonnes, pouvant porter en lourd 10,000 à 11,000 
tonnes et filant 12 nœuds à l’heure. 
Les « Neptune Works » livrent, complètement terminé, 
un de ces navires en dix mois, à dater du jour de la com 
mande; ceux que j’ai vus en chantier coûtent à l’armateur 
dix livres (aba fr. 5o c.) la tonne de port en lourd. MM. Whj- 
ham Richardson et C*' sont outillés pour produire huit de 
ces grands navires par an, soit un tonnage total supérieur à 
()o,ooo tonnes. 
PROUL. MAU. MARCH. 
19
        <pb n="311" />
        LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
290 
Les ateliers mécaniques, qui occupent une superficie de 
près de 4,000 mètres carrés, sont mus à la vapeur; MM. Ri 
chardson se proposent d’y installer à bref délai l’électricité. 
Les ateliers des chaudières, situés au sud-ouest des pon 
tons de la Tyne, lorment la partie la plus moderne de l’en- 
sendile des « Neptune Works ». Un larqe bâtiment, de 
2,200 mètres carrés de superficie, abrite des machines hy 
drauliques et pneumatiijues du plus récent modèle. 
Aux « Neptune Works » de Walker, l’état-major des diri- 
qeants de l’entreprise est aussi réduit cpie dans la plupart 
des chantiers anglais; MM. Wiqham Richardson, ses deux 
fils et deux ingénieurs le constituent. Deux dessinateurs- 
chefs, l’un chargé des coques de navires, l’autre des ma 
chines, aidés d’un adjoint et de quehpies employés, forment, 
avec une demi-douzaine de comptables, tout le personnel 
des bureaux. On évite soigneusement dans le travail courant 
tout ce qui peut compliquer les écritures : j’en trouve un 
exemple aux magasins d’approvisionnements; c’est là que 
les ouvriers viennent constamment chercher les rivets, les 
boulons, la peinture, bref les mille objets et produits dont 
il est fait usage pour la construction et l’armement d’un na 
vire ; autrefois, il fallait marquer sur une série de pièces 
comptables les entrées et sorties de ces marchandises, d’où 
nécessité d’un personnel spécial pour établir les bordereaux, 
tenir les livres, etc. Aux « Neptune Works » un surveillant 
suffit à la besogne; une série d’ardoises, [ilacées sous le 
comptoir même où il délivre les fournitures et dont le pan 
neau supérieur se lève et se ferme comme la couverture 
d’un livre, lui servent à inscrire rapidement par un simple 
chiffre, dans des colonnes ad hoc, les quantités entrées ou 
sorties. Le soir venu, il en opère la récapitulation, l’envoie 
sur une fiche au bureau, donne un coup d’éponge à ses ar 
doises et tout est dit. Les magasins, d’ailleurs, n’ont jamais
        <pb n="312" />
        LES CHANTIERS DE LA TYNE ET DE LA WEAR. 
291 
mieux tenus que depuis le fonctionnement de ce système 
pratique et simple. 
MM. Richardson et se sont, autour de l’usine, rendus 
acijuèreurs de grands terrains sur lesquels ils ont fait cons 
truire environ 200 habitations que leurs ouvriers peuvent 
acijuérir au moyen de petits versements. J’ai hinché dans un 
&lt;le ces « cottages » : il m’a frappé par sa propreté et même, 
&lt;lans une certaine mesure, par son « confort ». Munies de 
salle de bains, d’eau froide et chaude en abondance, bien 
exposées, fournies de commodités fort appréciables, entou 
rées de jardins agréables et coquets, ces maisons constituent 
une habitation dont se contenteraient beaucoup de ménages 
parisiens privés de lumière et d’air dans les rues populeuses 
de Belleville et de Ménilmontanl, et même beaucoup de 
paysans, logés dans de véritables tanières pour échapper à 
l’abominable impôt français des portes et fenêtres. 
V. Les usines Palmer. 
Longtemps, les usines Palmer furent, sur la Tyne, en 
vVngleterre et dans le monde, les rivales des usines Arm 
strong. Puis, devant la nécessité de grouper leur commune 
énergie industrielle, pour supporter plus aisément le contre 
coup redoutable de la concurrence allemande et américaine, 
comme aussi pour résister efficacement aux revendications 
ouvrières, les deux grands établissements ont fini par s’en 
tendre : aujourd’hui, une association de fait les rend soli- 
ilaires l’un de l’autre et concentre dans leurs mains la plus 
grande force organisée de la construction navale britannique. 
Les chantiers et usines Palmer sont situés à J arrow, sur 
la rive droite de la Tyne, à quehpies kilomètres de l’estuaire. 
Ils furent fondés en i85i par M. Charles Palmer, originaire
        <pb n="313" />
        LE PllOHLKME DE LA MARINE MARCHANDE. 
292 
de South-Shields, et par son frère Georçjes, qui s’associèrent 
sous la raison sociale : « Palmer frères et C‘® ». 
M. Georges Palmer s’étant ensuite retiré, son frère prit 
seul en mains la direction de l’entreprise, agrandit les chan 
tiers, modifia leur matériel, les accrut de fonderies de fer. 
En i8G5, la maison devint une « limited Company » et l’est 
demeurée. 
Jarrow — qui compte 4o,ooo habitants — vit de l’usine. 
Aux heures de travail, la petite ville est calme, silencieuse, 
comme morte ; mais que la cloche, donnant le signal de la 
sortie des ateliers, sonne, et c’est aussitôt, dans les rues 
droites de la cité, un mouvement énorme et soudain une 
galopade de gamins courant au-devant de leur père, une 
apparition brusque de ménagères surgissant au seuil du 
« home » pour apercevoir plus tôt leur mari. 
L’impression première que donne l’usine Palmer — où 
l’on n’est admis à pénétrer qu’après des formalités assez 
semblables à celles queje subis à Elswick — ne lui est pas 
très favorable ; il semble qu’un inexprimable désordre y 
règne ; la matière première y'paraît sans valeur, tant on la 
trouve abondante à chaque pas, sous forme de cornières, de 
tôles gisant à terre, de monceaux de charbon et de coke 
écroulés sur le sol. Cette impression ne tarde pas à s’atté 
nuer, chassée qu’elle est de l’esprit par la sensation bien 
autrement puissante et forte du labeur considérable qui s’ac 
complit ici. ‘ 
L’établissement Palmer se développe au bord de la Tyne 
sur un front de plus d’un kilomètre. Il réunit, en sa vaste et 
bruyante agglomération, une série de chantiers de cons 
truction — cales diverses, batiments pour la fabrication des 
machines et des chaudières, fonderies d’acier, hauts four 
neaux, etc. Une multitude de cheminées obscurcissent l’air 
de leurs nuages épais de fumée ; et la nuit, c’est un spectacle
        <pb n="314" />
        LES CIIAMIERS DE LA TYNE ET DE LA WEAR. 2^3 
faiilrtstique f|iie celui du panorama de rimmense établisse 
ment, incendié par les lueurs aveuglantes des fours en pleine 
ignition. 
L’usine reçoit directement le charbon des houillères voi 
sines; le minerai de fer lui arrive, soit des exploitations 
anglaises, soit des riches gisements espagnols; de ce charbon 
et de ce minerai brut, elle tire, par ses propres moyens, les 
admirables navires que son industrie crée depuis la quille 
jusqu’à la pomme du mat. 
C’est eu i854, au moment de la guerre de Crimée, (jue 
les chantiers Palmer construisirent leur premier navire de 
guerre cuirassé, sorte de batterie flottante, qu’on nomma 
la Terror. Cela n’eût pas suffi à fonder leur réputation, la 
Terror n’ayant [)as fait grand ouvrage. Heureusement pour 
eux, ils out lancé par la suite un grand nombre de navires 
de guerre, (pii devinrent célèbres, les mastodontes de 
14,000 tonnes nommés Resolution, Revenge, Russell, etc., 
etc. C’est de leurs cales que sortirent les infortunés navires 
espagnols Marin- Teresa, Viscaya et Alniirante Oquendo, 
&lt;|ui furent écrasés par la flotte américaine de l’amiral Samp 
son dans le combat naval de Santiago. 
Le cuirassé Russell, (pie l’on venait de lancer, était en voie 
d’armement au moment où je me trouvais à l’usine de Jar 
ro w ; j’ai pu visiter cet échantillon remarquable de l’art na 
val anglais. Long de 12.3'",45, large de 2.3 mètres, ayant un 
déplacement de i4,ooo tonnes et mû par des machines de 
18,000 chevaux, il semble avoir accumulé, pour sa défense, 
toutes les protections possibles : des cuirasses de 178 milli 
mètres d’épaisseur en acier durci protègent ses flancs ; des 
blockhaus de 3o5 millimètres d’acier harveyé abritent ses 
gros canons; le pont principal, qui forme le toit du réduit 
cuirassé, a 5i millimètres d’épaisseur entre les barbettes qu’il 
entoure et 26"”",5 à l’avant; le pont-milieu a 25"^"b5 d’épais-
        <pb n="315" />
        LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
294 
seur à la partie horizontale située à 76 centimètres au-dessus 
de la ligne d’eau au centre; enfin, le pont inférieur a 25 mil 
limètres d’épaisseur à l’avant de la barbette-avant et 5i mil 
limètres à l’arrière de la barbette-arrière. Les deux tourelles 
barbettes en ligne de quille, l’une à l’avant, l’autre à l’arrière, 
ont 280 à 254 millimètres d’acier harveyé et sont mancru- 
vrées par des machines hydrauliques. 
Plus de deux cents ouvriers travaillaient sur le Russell, 
boulonnant les casemates, les abris, les boucliers, les 520 
compartiments étanches imaginés par l’art de l’ingénieur 
pour préserver ce cuirassé des coups mortels de l’artillerie. 
Que deviendront ces protections, que vaudront ces eHorts 
en face de la torpille ou du sous-marin?... 
* 
* * 
Les chantiers Palmer ne construisent pas que de grands 
navires de guerre, bien qu’ils se disposent à mettre en chan 
tier des cuirassés de 18,000 tonnes, de nombreux torpilleurs 
et destroyers; ils lancent aussi beaucoup de navires de com 
merce, de magnifiques paquebots, des cargos, des pétroliers 
(notamment pour des compagnies allemandes et américai 
nes). Ils produisirent récemment toute une série de gros 
cargo-boats portant de 8,000 à io,5oo tonnes et destinés au 
commerce des bestiaux avec l’Amérique. Ces navires coû 
tèrent aux armateurs entre 70,000 et 90,000 £, ce qui n’a 
rien d’exagéré étant donné le soin avec lequel ils furent 
construits. 
Les usines Palmer possèdent, en effet, un personnel ou 
vrier de premier ordre, en même temps qu’un outillage per 
fectionné; beaucoup de leurs machines sont mues par l’élec 
tricité; les riveuses et marteaux pneumatiques, les forets 
électriques, etc., y sont employés sur une grande échelle.
        <pb n="316" />
        LES CHANTIERS DE EA TYNE ET DE LA WEAR. 2^5 
La partie de Tusiiie où s’opère la fabrication des chau 
dières et des machines est surtout intéressante; sa produc 
tion atteint, dans une année, 5o chaudières et 34 machines 
pour des navires de fort tonnaije. Toutes les catégories 
d’appareils moteurs, militaires ou commerciaux, y sont 
construits, dans de vastes hangars remarquahlement amé 
nagés. Il sort de ces ateliers des machines verticales, horizon 
tales, simples, compound, à triple et à (piadruple expansion; 
«les chaudières multituhulaires, etc. A coté d’eux, plusieurs 
grues à vapeur, les sheerleys, hantes de 45 mètres et d’une 
force de 120 tonnes, servent à descendre dans l’intérieur 
des navires les appareils moteurs. De grands bassins, de 
t5o mètres à 200 mètres de lompieur, sont utilisés pour 
l’armement ou les réparations de la Hotte. 
La forge, les laminoirs, les fonderies, les hauts fourneaux, 
captivent également l’attention du visiteur. Les usines Pal 
mer comptent 5 hauts fourneaux, élevés de 26 mètres, larges 
«le 4 à 8 mètres, pro«luisant environ 200,000 tonnes de ma 
tières par an ; l’aciérie est admirablement installée. Dans 
Tardent foyer blanc, gui crève parfois de ses Hammes jaillis 
santes les hricpies réfractaires, les ouvriers, la face inondée 
de suenr, jettent des lingots de fer qui tombent en faisant 
clapoter le métal en fusion. Au bas des fours, de vastes 
moules recueillent le métal liipiide et le transforment en 
barrots «pii, portés à l’incandescence, vont rouler sous le 
laminoir, se tasser, s’amincir, jusqu’au moment où, traus- 
lormés en un long ruban de cornières, ils sont découpés aux 
dimensions convenables par la scie mécanitpie. 
Douze kilomètres de rails desservent les chantiers et les 
ateliers. La fièvre du mouvement est telle, qu’au milieu de 
ce peuple de 10,000 ouvriers, de ce va-et-vient incessant 
des wagons transportant les résidus des fonderies, les tôles, 
les barrots, le charbon, le sable, de cette course incessante
        <pb n="317" />
        296 , LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
de locomotives remorquant le métal en iusion, le visiteur se 
demande plus d’une fois s’il est dans un chantier de cons 
tructions navales ou dans quelque énorme qarc industrielle. 
La perspective de la Tyne et du sliipi/ard où les carcasses 
&lt;les steamers dressent dans les airs le sipielctte de leurs 
lianes ne tarde pas, il est vrai, à le rappeler à la réalité. 
* 
* * 
' Parmi les autres usines navales de la Tyne dont il con 
vient en ces notes brèves de siqnaler l’importance, je dois 
citer la Northumberland Shiplniildum O, (pii lance des 
steamers de 1\^oqo à 5,000 tonnes; les établissements de 
Robert Stephenson, de John Readhead et lils, qui construi 
sent des navires d’un tonnage variant entre 3,000 et /i,ooo 
tonnes; l’usine Hauthorn, Leslie et C‘®, qui fabrique de su 
perbes paipiebots et travaille poui- l’Amirauté; les chantiers 
W. M. Dobson et C‘®, la Tyne iron Shipbuilding G‘*, etc. 
Le groupe de Newcastle, North-Shields, South-Shields, 
par la force de ses chantiers, son admirable situation au 
point de vue du marché des matières premières et la puis 
sante organisation de ses ateliers mécaniques, paraît encore 
destiné à accroître sa production déjà énorme. Un certain 
lléchissement dans les commandes se produisait au moment 
(le mon passage en celte région ; si ce lléchissement s’ac 
centue, il aura pour eilet d’abaisser le prix de la construo 
lion et par conséquent de rendre dangereuse, eii l’obligeant 
à chercher partout et à tout prix des clients, la concurrence 
des établissements de la Tyne pour les chantiers étrangers, 
pour les nôtres en particulier. 
Yî. Les chantiers de la Wear. 
Sunderland n’est pas une ville gaie ; noyée dans une 
atmosphère épaisse et noire, mal à l’aise sur les bords d’une
        <pb n="318" />
        LES CHANTIERS DE LA TYNE ET DE LA WEAR. 297 
rivière encaissée, d’aspect banal par ses maisons sans carac 
tère, ses rues rectilÍ9nes, elle n’oiïre au touriste, comme 
cui'iosité, que la vue d’un beau pont en fer d’une seule arche 
de 78 mètres d’ouverture et dont le tablier est assez élevé 
au-dessus de la Wear pour laisser passer de hauts trois-mâts. 
Mais, en revanche, elle fournit, en ce qui touche les cons 
tructions navales, un ample champ d’observations 
Le port de Sunderland, situé dans le comté de Durham, 
à l’embouchure de la Wear sur la mer du Nord, est en effet 
l’un des plus qrands centres du monde pour la construction 
des navires marchands à vapeur; il occupe, après Glasqow 
et Newcastle, le troisième rang dans cette industrie. 
Sunderland a construit en 1900 trois navires de moins 
qu’en 1899, mais /|8,3oo tonnes de plus — 70 navires jau 
geant 262,780 tonnes au lieu de 73 navires jaugeant 267,955 
tonnes. Sur celte Hotte sortie de la Wear, quatre bâtiments 
•ont été lancés pour le compte d’armateurs français; c’étaient : 
Le Diégo-Snarez . , 
La Villc-de-Majunga. 
\JAline-MonlveaU, . 
La Cymodocée. . . . 
4,22Ü tonnes brutes, 3oo chevaux de force. 
4,537 — 3oo — 
1,043 — i5(j — 
3,838 — 1 ,Q2o (*) — • 
Sur la Wear comme sur la Clyde et la Tyne, le tonnage 
des navires tend à augmenter dans des proportions consi 
dérables ; en i863, date à laquelle la construction en fer est 
apparue sur cette rivière, 171 navires, jaugeant au total 
70,400 tonneaux, y furent construits, ce qui donnait, par 
bateau, une moyenne de 4io tonnes. Le tonnage moyen est 
maintenant de 3,760. 
Onze navires ont l’an dernier dépassé 5,000 tonneaux 
bruts. En 1896, MM. William Doxford et Sons construisi- 
(i) Les chevaux-vapem' des trois premiers navires sont nominaux, ceux du Oi/z/io- 
doeée sont indiijués.
        <pb n="319" />
        LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
2(j8 
rent le navire américain Ahjoa, portant 7,675 tonnes brutes. 
C’est le plus grand navire livré jusqu’ici par Sunderland. 
Six chantiers seulement, sur les treize que compte ce port, 
construisent des machines et chaudières marines. Ils pro 
duisirent l’an dernier : 
MM. Geo Clark iA,.. 24 navires 42,810 chevaux. 
J. Dickinson et Sons ... iC — 29,004 — 
Norlh-Easlcm Marine Kinjinee- 
rinçj C° Ld 20 — 21,575 — 
W. Doxford et Sons ... 7 — 20,870 — 
W. Allan et C° Iß 8 — 12,900 — 
Mac Coll et Pollock ii — 3,9^0 — 
Les chantiers, en général, n’ont pas de fonderies. Dans la 
{)lupart des cas, les constructeurs de la Wear achètent les 
pièces fondues à des maisons spéciales ; c’est ainsi que le 
coulage des portes de çloisons étanches, des écubiers, des 
cadres et volets de hublots, etc., occupe certains établisse 
ments de la ville. 
Ici, l’industrie s’approvisionne de charbon dans les mines 
du comté de Durham, où l’on compte plus de cinquante 
exploitations houillères. Sunderland exporte d’ailleurs par 
an sur le continent près de deux millions de tonnes de ce 
combustible. Les tôles, les cornières viennent du même 
comté, où sont établis plusieurs hauts fourneaux et lami 
noirs importants, entre autres ceux de : 
The South Durham steel et Iron C® lA, Stockton; 
Dorman Long et G®, Mithlleshorough ; 
Coiiett Iron C° L&lt;t, Blackhill; 
Palmers ÏA, Jarrow; 
Sir Theodore P ry et G® Ld, Darlington ; 
Samuel Jyzack et G°, Sunderland. 
La plubart des shipyards sont raccordés par la voie ferrée 
au réseau général et reçoivent directement chez eux les ma-
        <pb n="320" />
        LES CHANTIERS DE LA TYNE ET DE LA WEAR. 299 
licres premières; d’autres s’approvisionnent an moyen de 
chalands ; qnelques-nns, très rares, se servent de chariots 
pour le transport de leurs tôles et cornières. Le prix des ma 
tières premières à Sunderland, an moment où je m’y trou 
vais, s’établissait ainsi : 
Charbon, io/3 la tonne, soil. 12^80 
Fer, jeO;io/o la tonne, soit 1G2 5o 
Acier, XÖ/5/0 la tonne, soit i.ôG 20 
D’une façon qénérale, les chantiers produisent aussi rapi 
dement les uns que les antres ; il n’y a pas qrande dillérence 
entre leurs prix ; leur ontillaqe différant peu, les salaires 
étant identiques, la matière première an meme compte, il 
s’ensuit que la lutte entre eux est égale et que les prix se 
maintiennent uniformes. 
Vingt mille ouvriers environ sont employés dans les ship- 
ijarcls de Sunderland, qui s’échelonnent sur une distance de 
5 kilomètres, le long de la Wear; ils se répartissent ainsi 
entre ces divers établissements : 
MM. W. Doxford et Sons 2,000 ouvriers. 
Sir James Lain g et Sons L'^ 2,000 — 
Robert Thompson et Sons (2 chantiers). . . i ,5oo — 
J. I&gt;. Thompsons et Sons (2 clianfiers) . . . 2,000 — 
S. P. Austin et Son 1,000 — 
Rartram et C® 1,000 — 
Osbourne, Graham et C® 800 — 
J. Mlumcr et C® 1,000 — 
Sunderland Shipbuildiiuj C® LJ 1,000 — 
Priestman et C® 1,000 — 
W. Pickergsgill et C® I.J 1,000 — 
Short Bros 2,000 — 
Strand Shipbuilding C® t.J 000 — 
Deux de ces chantiers, ceux de MM. J. L. Thompson et 
Sons et de M. Short Bros, utilisent largement l’énergie élec- 
tfique. Les autres se servent de la vapeur ou de moteurs à 
gaz.
        <pb n="321" />
        3oO l.K PROHLKME DE LA MARINE MARCHANDE. 
Tims ces étalilisseniciits appartiennent à des particuliers ; 
hieii ({ne dans les cinq dernières années lieauconp se soient 
transformés en sociétés anonymes, les chantiers sont restés 
entre les mains des fondât,enrs ou des membres de leur fa 
mille. L’état-major y est des {dns réduits; les inqénieurs ne 
sont jamais nombreux dans un de ces sliipijards; souvent il 
n’y en a qu’un. 11 a sous ses ordres, pour clia({ue branche 
de travail, un contremaître, expert dans sa partie. Quant 
aux installations des bureaux, il serait difficile de les qualifier 
de luxueuses; elles m’ont paru simples, et a{){)ropriées stric 
tement aux besoins des chantiers. 
* 
* * 
Les prix de la Wear sont léqèrement inférieurs à ceux de 
la Clyde et de la Tyne. Un navire d’une portée en lourd de 
5,000 à G,000 tonnes et filant 9 nœuds coûte ici environ 
aoo fr. la tonne (soit 8 livres sterlinq). Ce prix s’augmente 
si la vitesse elle-même du cargo s’accroît. Les chantiers de 
Sunderland construisent avec une grande rapidité ; ils de 
mandent cimj mois pour un navire du tonnage précité et 
trois à quatre mois pour un navire d’une jauge moins impor 
tante. Le règlement des commandes, sauf conventions spé 
ciales, s’o{)ère eu général de la façon que voici : 
A la signature du contrat, l’armateur verse une somme, 
d’habitude le 5 p. 100. Cet acompte, toutefois, n’est pas 
exigé si des relations préexistantes le rendent inutile. A la 
pose de la quille, un nouvel acompte couvre le constructeur 
de la valeur de cette quille (par ra{)port au navire). Puis, 
viennent les aconqites {lour la membrure^ la coque, le lance 
ment et {’armement du navire. Le solde est généralement 
versé après les épreuves. 
Sunderland ne construit guère ({uc des cargo-boats ; les
        <pb n="322" />
        LES CHANTIERS DE LA TYNE ET DE LA WEAR. 
3oi 
I 
seuls types de machines qui soient placées à bord de ces 
navires sont les compound et les machines à triple expan 
sion. Les usines de la réqion envoient en France un certain 
nombre de pièces forqées, étambots, étraves et barres de 
(piilles ; mais ce commerce e^st, en somme, borné à quelques 
échantillons assez rares. 
Dans les moments d’accalmie, les constructeurs de Sun 
derland construisent fréipiemment, en spéculation, des dupli 
cata de navires qu’ils ont déjà fournis à leur clientèle. Ils se 
débarrassent toujours avantaqeusement de ces navires, quand 
vient la reprise des alfaires ; en effet, les armateurs sont en 
chantés d’avoir tout prêts et sous la main les bâtiments dont 
l’abondance de fret exiqe l’acquisition. 
Le chômaqe est rare : car tous les chantiers, à moins 
d’un calme extraordinaire, ont généralement devant eux une 
année de travaux assurés. C’est le cas en ce moment. Bien 
(pi’il n’y ait pas à proprement parler de bourse de navires à 
Sunderland, ou y trouvii des courtiers qui effectuent les 
achats et ventes de hàtiments. Par leur entremise, trente ou 
quarante navires sont annuellement l’objet d’échanqes sur 
cette place. Les transactions portent en général sur de vieux 
navires, dont les armateurs de Sunderland — (pii, au nom 
bre de .37, possèdent une flotte de 220 vapeurs environ 
tiennent à se débarrasser. . 
* 
* * 
Parmi les chantiers de Sunderland, (ju’en compagnie de 
notre aimable compatriote, M. Edmond de Werpë, agent 
consulaire de France par intérim, j’ai pu visiter, l’un de ceux 
qui m’ont le plus frappé est l’établissement de MM. William 
Doxford et Sons. 
Un type absolument spécial de navire, dont MM. William
        <pb n="323" />
        3o2 . LE PUOHLÈME DE IA MARINE MARCHANDE. 
Doxford et (ils sont les inventeurs et pour lequel ils ont pris 
un brevet, y est en eilet construit sur une larqe échelle : c’est 
le Turret steam ; sa forme est étrange et ne ressemble à au 
cune de celles (|ue l’on est accoutumé à voir : ipi’on se repré 
sente en effet un navire dont le-pont n’a comme largeur ipie 
la moitié de celle de sa coque, à la llottaison ! M. Doxford 
fils, qui me faisait les honneurs de son établissement, a bien 
voulu me donner lui-même les renseignements (jui suivent 
sur ce singulier bâtiment. 
C’est en 1892 que le jiremier navire de ce type, inventé 
par M. Doxford, a été mis à l’eau. 
11 fut construit sous la surveillance spéciale du bureau 
Veritas leijuel faisait preuve, (ui acceptant de le classer, d’une 
véritable initiative, car ce n’est (pie plus tard (pie le Lloyd’s, 
&lt;jui avait déjà refusé d’enregistrer les premiers navires pétro 
liers, se décida à l’admettre en bonne place sur ses fameux 
registres. 
Le premier turret steam avait 85'",34 de longueur entre 
perpendiculaires, ii*",58 de largeur, ()'",94 de creux sur 
quille, 1,970 tonneaux de jauge brute, 1,266 toniuiaux de 
jauge nette, un tirant d’eau en charge de S'",49, une cajia- 
cité de 4,459 mètres cubes pour une cargaison de grains (ce 
qui donne une proportion de i24,4 du tonnage net et une 
portée de 3,200«tonnes, y compris l’approvisionnement en 
charbon). 
A jauge nette égale, il portait donc beaucoup plus qu’au 
cun autre navire. 
(juand le premier turret fut lancé, personne, à part ses 
inventeurs et constructeurs, n’avait confiance en lui. Il trouva 
pourtant un acquéreur en la personne d’un grand armateur 
anglais, M. Petersen, de Newcastle, esprit entreprenant et 
hardi. Essayé dans une traversée de l’Atlantique, le navire 
subit en route une forte tempête, mais se comporta admiia-
        <pb n="324" />
        LES CIIANTIKUS DE LA TYNE ET DE LA WEAR. 3o3 
i)Ieinent; il tint tôle à la mer courroucée et resta en travers 
(le lames énormes durant tout le temps — plus d’uue heure! 
— que la machine dut stoj)per. 
11 n’embarqua pas un seul coup de mer; ses roulis étaient 
doux et ne dépassèrent jamais 3o° de chaque bord. L’épreuve 
(Hait faite ; le turret fut reconnu un excellent marin eu même 
temps (ju’uii carqo-boat perfectionné. L’armateur en fut si 
satisfait (pi’il lit ensuite construire par la maison Doxford, 
une douzaine de navires du même type. 
Au point de vue de la solidité, comme l’a indiqué dans 
un intéressant travail M. L. Midier, la supériorité du nou 
veau type est très marquée. En effet, les ponts de côté, 
c’est-à-dire le dessus des parties convexes des murailles 
extérieures, sont continus de l’avant à l’arrière. Les tôles 
tpii les forment ont la même épaisseur (pie celles du bordé 
(extérieur et elles sont en ligne droite tout du long, caril n’y 
il pas de touture. Les murailles offrent une ligne continue 
des tôles du bordé disposées pratiquement dans le plan ver 
tical. On a aussi une paire d’« angles » continus, de chaque 
bord, s’étendant sur toute la longueur et augmentant beau 
coup l’endurance de la structure. 
Le pont supérieur, ou (( turret deck », s’étend au même 
niveau, depuis l’avaut jusqu’à un point assez éloigné 
de l’arrière du milieu, où il se relève un peu pour con 
tinuer ainsi, à ce niveau, jusqu’à l’arrière. Cette élévation 
de la partie arrière du pont a pour but d’augmenter la capa 
cité réservée aux marchandises afin que le tirant d’eau du 
navire, avec un chargement homogène, soit un peu plus 
fort à l’arrière (ju’à l’avant. 
Les machines et chaudières sont placées tout à fait à l’ar 
rière du navire, disposition (|ui supprime le « tunnel » tout en 
étant avantageuse pour la solidité de la coustiuction. En 
effet, l’emplacement des machines et chaufferies dans le
        <pb n="325" />
        LE PROBLEME DE LA MARINE MARCHANDE. 
3o4 
milieu du navire rend celle partie plus légère que les exlré- 
milés où se Irouvent les cales à marchandises elil en résulle, 
avec grosse mer, une grande l'aligne de l’avant ou de l’arrière. 
Avec le chargement dans la partie centrale, les variations des 
courbes du déplacement et des poids sont réduites à leur 
minimum. En d’autres termes, la légèreté se trouve aux 
extrémités quand le navire est chargé, c’est-à-dire là où elle 
devrait toujours exister. Eidin, avec les machines à l’arrière, 
le tirant d’eau est plus fort à l’arrière, lorsque le navire est 
allégé, ce qui donne plus d’immersion au propulseur. 
Avec, le pont « Turret » qui se trouve dégagé sur la grande 
partie de sa longueur, on a une grande longueur de p in- 
neaux. Ceux-ci sont au nombre de trois : un au milieu, des 
servi par deux mats de charge, l’un sur l’avant du ronde de 
passerelle et l’autre entre le mâtereau de l’arrière et la che 
minée. Ces longs panneaux facilitent beaucoup l’arrimage, 
la rapidité des opérations de chargement et de décharge 
ment et surtout rembarquement des colis de grandes dimen 
sions. 
La disposition du turret offre encore de grands avantages 
pour le chargement de grain en vrac. Le déplacement du 
grain qui peut se produire, an roulis, et qui a souvent pour 
conséquence d’occasionner une bande dangereuse pour les 
navires ordinaires, ne peut rien amener de pareil sur un na 
vire de' ce type, à cause de sa forme [)articulière dans le 
haut. L’équipage est logé sous le gaillard, le capitaine et les 
officiers dans le ronfle de passerelle et les mécaniciens sur 
l’arrière. L’éipiipage a ses baignoires et d(;s logements con 
fortables avec des couchettes en fer pourvues de fonds à 
ressorts, etc. 
Ces navires se distinguent encore par beaucoup d’autres 
qualités, tels qu’une grande stabilité et une remarquable 
facilité d’arrimage, les matières se phujant d’elles-mérnes
        <pb n="326" />
        LES CHANTIERS DE LA TYNE ET DE LA WEAR. 3o5 
dans la cale. J’ai sous les yeux une photographie de Tun de 
ces Turreis qui le montre transportant une cargaison de 
hois placée non pas à l’intérieur du navire, comme on pour 
rait le croire, mais à l’extérieur, attachée sur les côtés ! 
Si j’ai beaucoup insisté sur ce type de cargo-boat, c’est 
qu’il est peu connu en France ; il me suffira d’ailleurs, pour 
montrer que les armateurs doivent apprécier ses qualités, 
d’indiquer qu’en huit ans, les chantiers Doxlbrd ont lancé 
53 turret steams. Les Allemands, les Norvégiens, les arma 
teurs de Bilbao sont leurs principaux acheteurs. Enfin, cer 
tains constructeurs de Sunderland, frappés de la façon en 
quelque sorte « automaticpie » dont s’opérait l’arrimage des 
marchandises en vrac dans de tels navires ont cherché à 
imiter le turret, mais en lui donnant une forme plus carrée. 
L’imitation, en pareil cas, est évidemment la consécration 
du succès. 
Il suffit d’ailleurs de parcourir les chantiers Doxford pour 
se convaincre de leur prospérité ; beaucoup de machines 
n’ont pu trouver place sous les hangars trop étroits et fonc 
tionnent en plein air ; pas une cale n’est vide ; les ouvriers 
travaillent pour ainsi dire les uns sur les autres. Enfin, dé 
tail qu’on me donne au sortir de l'établissement, MM. Dox 
ford et Sons ont, l’an dernier, recueilli pour leur part person 
nelle le coquet bénéfice de £ 62,000 (soit i,3oo,ooo fr.)bien 
(ju’ils aient déposé une réserve de £ 20,000 (5oo,ooo fr.) au 
fonds d’amortissement. Comment pourrait-on contester, 
après cela, que le « turret steam » ait du bon... au moins 
pour ses constructeurs?
        <pb n="327" />
        CHAPITRE VIH 
LA QUESTION OUVRIÈRE 
I. L’habileté professionnelle. 
C’est par Sunderland que j’ai terminé la série de mes vi 
sites aux chantiers anqlais. H ent été, certes, intéressant de 
parcourir d’antres centres encore, Hnll, Stockton, Middles- 
horonqh, etc. Mais je savais n’y pouvoir rien trouver, tou 
chant l’organisation générale des chantiers, leur puissance 
de production, leur prospérité, leurs prix, que je n’eusse 
appris déjà dans les trois régions oh domine l’industrie des 
constructions navales, les districts de la Clyde, de la Tyue, 
de la Wear. 
Je n’y aurais pas davantage recueilli des éléments nou 
veaux d’appréciation sur une question &lt;pie je me suis jusqu’à 
présent abstenu de traiter, réservant à son examen la place 
spéciale et l’extension qu’elle mérite, et qu’il est temps main 
tenant d’aborder — je veux d re la question de la main- 
d’œuvre. 
(]’est là, en elTet, nn des nécessaires éléments d’apprécia 
tion du problème qui nous occupe : on connaîtrait mal ce 
dernier si l’on négligeait de déterminer, parmi les données 
complexes qui influent sur sa solution, l’importance et le 
rôle de la question ouvrière. L’enquête qui précède nous a 
conduit à la constatation indiscutable de la supériorité de 
l’industrie anglaise des constructions navales sur la nôtre. 
Nous avons discerné et dégagé les mauilèstations et les
        <pb n="328" />
        . \ 
% 
LA QUESTION OUVRIERE. 
% ; 
% 
s» 
O. 
causes de cette supériorité. Mais toutes? Non; t^i^ti^aüoiu^y ' 
laite à la main-d’œuvre eu Angleterre ii’est-elle 
un des facteurs de cette prospérité ? Et dans (juelle mesure 
alors, et pour ipielle part y iutervieut-elle ? 
La supériorité des chantiers anglais sur les nôtres s’affirme 
essentiellement, avons-nous dit, par la rapidité plus grande 
&lt;le la construction et par le meilleur marché des prix. Il con 
vient de rechercher en guelle manière l’ouvrier de la cons 
truction navale contrihue à ce résultat. Si les Anglais cons 
truisent plus rapidement que nous, n’est-ce pas parce que 
la division raisonnée du travail, l’organisation méthodique 
de l’apprentissage, la spécialisation très caractérisée des dif 
férentes catégories d’ouvriers et le système du travail aux 
pièces ont permis aux chantiers anglais de se constituer uu 
personnel exceptionnellement habile et diligent ? Et d’autre 
part, les prix anglais de la construction navale, moins élevés 
que les nôtres, seraient-ils dus, d’aventure, au meilleur 
marché de la main-d’œuvre ? 
L’examen de ces deux questions va nous apporter une ré 
ponse affirmative à la première, négative à la seconde. Les 
chantiers anglais sont pourvus d’un personnel d’ouvriers 
remarquable par ses capacités professionnelles ; mais ces 
ouvriers, très fortement organisés jiour la défense de leurs 
intérêts de classe, ont su obtenir pour la rétribution de la 
main-d’œuvre des conditions beaucoup plus rémunératrices 
&lt;pie leurs camarades Iraiiçais. La construction navale eu 
Angleterre produit plus vite et à meilleur compte qu’eu 
Erauce, avec un personnel ipii fournit pourtant moins d’heu 
res de travail par jour et qui est payé plus cher. Nous allons 
voir comment ces aflirmatioiis, eu apparence contradictoires, 
se concilient et collaborent pour un même résultat. 
Est-ce chimère d’utopiste et de rêveur que de prévoir, 
dans l’immense avenir, le jour où l’incessant progrès des in-
        <pb n="329" />
        • (i) An question ouvrière en Angleterre, p. 33C. 
3()8 LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
veillions mécaniques, perleclionnant jusqu'au procliqe, dé 
sormais possible, rorqaiiismc harmonieux de la machine cl 
mcllant dans son qeslc inconscienl d’aulomate loute l’adresse 
sublile cl réllécliie du qesle humain formidablemeut mulli- 
plié, aura rendu iuulile et vaine celte habileté proléssion- 
uelle que le travailleur industriel acquérait par un studieux 
apprenlissaqc et dont il était justement fier? Assurément, 
nous sommes encore loin de l’échéance inévitable où l’ou 
vrier devra croiser ses bras vaincus devant la machiiic-i'ée 
accomplissant seule, avec une précision iidailliblemcnt cal 
culée, telles besognes qui demandent aujourd’hui au tra 
vailleur des soins et des labeurs successils, sinon même la 
collaboration multiple de la division du travail. Mais déjà 
cependant, nous vivons les temps d’évolution pro ion de où 
la machine, en maintes industries, assumant la tache qui 
requérait auparavant le mûr discernement du prol'essionuel, 
UC réclame plus que l’aide d’un ouvrier sans connaissances 
lechniquei, d’un simple manœuvre, lui apportant la matière 
]&gt;remière qu’elle-méme transforme sans le secours d’aucun 
autre auxiliaire. 
Sans doute, cetenvahissemcntde la machine ii’a pas pris par 
tout les mêmes proportions. S’il y a des industries qu’elle ait 
iléfiuitivement conquises, il en est d’autres où l’habileté tech 
nique de 1 ouvrier délie encore cette redoutable concurrente 
et où l’aptitude du spécialiste conserve sa valeur et sou rang. 
« Parmi les grandes industries dans lesquelles la capacité 
professionuelle de l’ouvrier tient encore une large place, dit 
M. de Rousiers ('), la plus importante et la plus caractéris 
tique est celle du fer. 
. « Soit dans la métallurgie proprement dite, soit dans les 
nombreuses utilisations du fer pour la construction des navi-
        <pb n="330" />
        LA QUESTION OUVRIERE. 3oÇ) 
res, (les locomolives, des macliiiies, ou a recours à des ou 
vriers habiles soumis à iiu appreutissa()e proloiujé ; les forces 
juiissaiiles dont ils disposent, par le fait des machines, 
multiplient prodigieusement le résultat de leurs efforts ; 
mais c’est à eux gu’iucombe le soin de diriger cet effort, 
d’en régler l’emploi suivant leurs coiiuaissauces techniques, 
« La marque distinctive de ces industries, c’est ipi’iiue 
partie notable des machines qu’elles emploient ont pour but 
de mettre une grande force au service d’un ouvrier habile et 
capable de ce di.ceruemeut, de ce coup d’œil, que donnent 
seules une longue habitude et une faculté spéciale. Très net 
tement, c’est la machine qui sert l’ouvrier. » 
Mes visites aux chantiers anglais et français m’ont permis 
de reconnaître la justesse de ces remarques et de voir quelle 
large place l’industrie des constructions navales laisse encore 
à la capacité professionnelle du spécialiste, de l’ouvrier 
« (|ualifié », de celui (pie les Anglais appellent le skilled. 
Cette place, à coup sûr, était beaucoup plus grande encore 
sons le régime de l’ancienne construction des navires en 
bois. En Angleterre, cette construction fut longtemps le mo 
nopole incontesté de la corporation très exclusive et très 
jalousement fermée des shijuorights, qui édifiaient le vais- 
î^eau tout entier, de la cO(|ue à la mature. Pour n’avoir pas 
su ou voulu, lorsipie le fer détrôna le bois, élargir leur tech 
nique spéciale et l’adapter aux conditions nouvelles de l’in 
dustrie navale, les shipwrights se sont vus supplantés par 
les boilermakers qui, de fabricants de chaudières, devinrent 
shipbuilders et ont à leur tour monopolisé ¡iresqne comph''- 
tement la construction des navires ('). 
(i) Ce soûl suiToul les nhipwriijhta du Nord de l'Angleterre gui ont été ainsi dépnni'lés 
de leur monopole par les hoiier/iiukers. Ceux du Sud, mieux inspirés, se sont adaptes 
a révolution de la eonstriietion et travaillent le fer. Ils inonopo isent dans les chantiers 
&lt;le l’État, a Plymouth « t Portsmouth, la construction navale et sont groupés au nombre 
de 15,000 environ, en une société, la Ship constru tioe association.
        <pb n="331" />
        3 IO LE PROBLÈME DE LÁ MARINE MARCHANDE. 
Le hoilermaker-shiphailder, ouvrier skilled, spécialisie 
qualifié, ii’est sans doute pas le seul à travailler sur les 
chantiers de l’industrie navale ; là aussi, la machine, comme 
je l’ai montré plus haut, est intervenue pour suppléer le 
bras humain, et elle accomplit plusieurs travaux que le 
shipbuilder se réservait naquere ; elle perce les plaques mé 
talliques, les ajuste, fabrique les rivets, les boulons, les en 
fonce automatiquement dans la coque du vaisseau, n’ayant 
besoin, pour la seconder, que de simples ouvriers dispensés 
d’apprentissaqe, et auxquels on ne demande que de l’intel- 
liqence et de l’attention. En sorte que l’on rencontre, sur 
les chantiers, à côté du bataillon d’élite des spécialistes, une 
proportion notable à’unskilledj de manœuvres. Mais les ou 
vriers qualifiés demeurent pourtant la qrosse majorité, et la 
volonté se manifeste d’ailleurs très nette et très âpre chez 
eux de maintenir et de perpétuer cette qualité de skilled. 
Cela tient, j’aurai plus loin l’occasion de le montrer, à cer 
taines idées jalouses inspirées par un sentiment très carac 
térisé de défense professionnelle et de particularisme corpo 
ratif. Mais cela tient aussi au souci très vif (¡u’ont les 
shipbuilders de produire un travail irréprochable. Ayant ac 
quis la réputation de constructeurs émérites, et conquis, 
qrâce à cela, tant à l’étranqer qu’en Anqleterre, une clien 
tèle qu’ils désirent conserver, les shipbuilders anglais et 
écossais ne négligent rien pour conserver et perfectionner 
leurs capacités techniques. Aussi l’apprentissage est-il chez 
eux sérieusement organisé et réglementé. 
Il dure en moyenne cinq années. Le jeune homme qui se 
destine au métier de shipbuilder entre d’ordinaire au chan 
tier à l’âge de i4 ou i5 ans, comme surnuméraire (^proba 
tioner'), et reste pendant deux ans employé à des besognes 
simples, n’exigeant aucune aptitude spéciale. A 17 ans, 
promu apprenti, il étudie véritablement son métier pendant
        <pb n="332" />
        LA QUESTION OUVRIERE. 3ll 
ciii([ années à rexjiiration desquelles il devient ouvrier 
Qourner/mari). Il arrive parfois (jii’à Tissue de cette ¡lériode 
certains apprentis, se jugeant insuffisamment instruits dans 
leur métier, accomplissent un supplément d’initiation, Vim- 
jiroving, qui dure deux années. Lorsqu’il a acquis enfin 
la qualité de journeijman, l’apprenti reçoit de V Union des 
shipbuilders and boilermakers — syndicat englobant la 
presque totalité des ouvriers de la construction navale — 
un certificat attestant ses capacités de shipbuilder. 
L’apprenti débute avec, par semaine, une paie de 4 shil 
lings, ([ni s’élève à 11 et i4 shillings pendant la dernière 
année ; comme improver, sou gain peut atteindre jusqu’à 
i() shillings par semaine. 
Il n’est pas douteux ([ue les conditions dans lesipielles 
s’accomplit cet ap[)rentissage contribuent à former d’excel 
lents ouvriers ; grâce à lui, les qualités d’ordre et de nu;- 
thode qui caractérisent l’ouvrier anglais se développent et 
se fortifient puissamment. Les ¿&gt;o//e/7??«/rer5 ne veulent parmi 
eux, dans leur coiqioration très fermée, (|ue d’adroits et soi 
gneux travailleurs. Je sais bien ipie ce n’est pas seulement 
[lar fierté professionnelle, et qu’en agissant ainsi les boiler 
makers se [iréoccupent essentiellement de pouvoir dicter au 
jiatron des conditions qu’il acceptera d’autant plus sûrement 
(ju’il é[)rouve davantage la nécessité d’avoir des ouvriers de 
choix. Mais il n’en reste pas moins que le résultat poursuivi 
est atteint : la puissante organisation syndicale des ouvriers 
de la construction navale anglaise agglomère un [lersonnel 
de premier ordre. Elle pousse le souci de sa bonne réputa 
tion jus([u’à assumer la responsabilité [lécuniaire des malfa 
çons commises par certains de ses membres, jusqu’à réparer 
le préjudice ([u’ils auront, par maladresse ou inattention, 
causé à la caisse patronale — en remboursant par exemple 
le prix de matériaux gâchés par eux.
        <pb n="333" />
        3i2 
LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
J’ai eu plus haut, dans les constatai ions de mou enquête 
sur l’état des chantiers français, l’occasion d’exprimer mon 
sentiment sur la capacité techniijue de nos ouvriers. Leurs 
aptitudes sont à peu près égales à celles des ouvriers an 
glais : l'apprentissage n’est sans doute pas aussi minutieuse 
ment réglementé qu’en Angleterre ; il n’en forme pas moins 
des ouvriers d’élite. La seule supériorité — elle est, il est 
vrai, notable — que l’on pourrait reconnaître aux shipbuil 
ders d’outre-Manche réside dans leur esprit d’ordre et de 
méthode, de discipline et de régularité dans le travail ; ils 
perdent moins de temps, ou plutôt ils n’en perdent pas du 
tout. Payés « aux pièces-» ils peuvent mieux ([ue quicoiupie 
apprécier la justesse de leur adage national : Time is moneij. 
II. Le mouvement syndical. 
C’est surtout dans cette question de la rétribution du tra 
vail, dans le taux comparé des salaires, que s’attestent la 
dillérence profonde de situation entre l’ouvrier français et 
l’ouvrier anglais et l’avantage nettement marcpié de ce der 
nier. 
Cela d’ailleurs n’est point spécial à l’industrie des cons 
tructions navales et il est avéré, d’une façon générale, que 
, l’ouvrier industriel est mieux rétribué en Angleterre qu’en 
France. Dans la préface du livre de M. de Rousiers, que j’ai 
cité tout à l’heure, M. de Tourville remarque que ce qui 
frappe le plus l’observateur « c’est de voir l’Angleterre pré 
senter ensemble et liés l’un à l’autre ces deux faits que l’on 
aurait voulu rendre contradictoires » : le plus grand déve 
loppement des méthodes modernes du travail — qui, par le 
progrès du machinisme et les variations qu’il entraîne dans 
la situation économique, tendent précisément à menacer la
        <pb n="334" />
        LA QUESTION OUVRIERE. 3l3 
situation de l’ouvrier — et la condition la plus avantageuse 
de ce travailleur. 
Que cela tienne en grande pai’tie, comme l’indigue M. de 
Tourville, à l’éducation de l’ouvrier anglais et à son tempé 
rament pratique qui a su se plier aux exigences du progrès, 
s’adapter aux conditions nouvelles qu’il impose et « modifier 
sa fojTnalion » suivant les transformations incessantes de l’état 
industriel, nous n’y contredisons pas. Mais ce ne peut être là 
la seule explication du phénomène économique remaripiable 
que nous soulignons. Et, de même, la jirospérité générale 
de l’industrie anglaise ne saurait suffire à expliipier cette si 
tuation en (juelque sorte privilégiée de l’ouvrier anglais. 
Croit-on, en effet, qu’en vertu de cette prospérité le capita 
lisme industriel, si puissamment constitué et si formidahle- 
ment avide de lucre, renoncerait de lui-même à son naturel 
instinct d’exploitation de la classe ouvrière, et (pie c’est de 
gaîté de cœur, spontanément et sans contrainte, qu’il con 
sentirait à l’ouvrier anglais ce meilleur traitement, cette situa 
tion de faveur ? 
Poser la (piestion, c’est y répondre. Et pour se l’être posée 
de bonne heure, le travailleur anglais s’est de bonne heure 
convaincu qu’il devait surtout attendre de son propre effort, 
plutôt ({ue des concessions bénévoles de la puissance patro 
nale, l’avantageuse rétribution de son labeur (juotidien. Et 
s’il l’a, en fin de compte, obtenue, c’est parce qu’en fare du 
patronat dominateur la classe ouvrière anglaise, dans le so 
lide cadre syndical de la Trade-Union, a dressé la force dis 
ciplinée et organisée du prolétariat conscient de ses intérêts, 
capable de les estimer et de les apprécier, assez puissam 
ment armé pour les sauvegarder et les défendre aussi bien 
vis-à-vis du ca[!Ítalisme chaque jour plus envahissant que 
vis-à-vis des variations et des complications économiques 
engendrées par l’évolution industrielle moderne.
        <pb n="335" />
        LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
3i4 
On sait la caractéristique saisissante de celle-ci et les mo 
difications essentielles qu’elle a apportées dans les rapports 
du capital et du travail. La fin du xviii® siècle a vu l’aurore de 
deux révolutions immenses et profondes — une révolution 
morale et politique, une révolution économique — aboutis 
sant toutes les deux à des divorces retentissants. Tandis que 
la première, sous l’influence d’une philosophie qui laïcisait 
désormais les espoirs et les doléances de la foule détournée 
des miraqes reliqieux, jirovoquait le qrand divorce du ciel et 
de la terre, la seconde par l’invention des instruments méca 
niques, point de départ de toute la transformation industrielle 
et sociale des cent dernières années, prononçait le divorce 
du travailleur et de la propriété des moyens de production. 
Le triomphe du machinisme, substituant de plus en plus au 
])etit atelier la qrande usine, la qrande entreprise qui qroupe 
une masse considérable de travailleurs, a condamné l’ouvrier 
à rester ouvrier « sa vie durant », en a fait un salarié à vie, 
« a réduit, selon l’expression de M. Sydney Webb, à une 
chance infinitésimale pour lui la chance de devenir bii-méme 
un maître ». M. Inqram (') a exprimé cette révolution indus 
trielle en disant que « toute l’orqanisation moderne du 
travail dans ses formes avancées repose sur un fait fonda 
mental qui s’est développé spontanément et en proqression 
continue, à savoir la séparation définitive entre les fonctions 
capitalistes et celles de l’ouvrier, ou, en d’autres termes, 
entre la direction des opérations industrielles et leur exécu 
tion en détail ». 
Parallèlement à cette évolution industrielle, une évolution 
commerciale est intervenue qui a aqqravé encore l’effet du 
machinisme, eu développant dans des proportions prodi- 
qieuses les moyens de transport. Ouvrant à tous les produits 
(i) Work and the workman, par J. K. Ingram; discours prononcé au congrès des 
Trade-Unions à Dublin, 1880.
        <pb n="336" />
        3i5 
LA QUESTION OUVRIERE. 
(i) Le Trade-Unionisme en Angleterre, par Paul de llousiers, p. 12 et suiv. 
Iransporlables de rindiistrie de vastes marchés nouveaux où 
se pouvait écouler l’aboudaiite productivité de la machine, 
le progrès des moyens de transport a surexcité cette pro 
ductivité, multiplié le nombre des machines, accéléré la 
concentration des capitaux pour l’établissement d’usines 
lormidables englobant des (jroupements de plus en plus 
considérables d’ouvriers (*). Le développement du machi 
nisme et l’aijrandissement des marchés aboutissant à la 
concentration croissante des capitaux, tel est le caractère 
spécifique de l’évolution industrielle moderne. 
Ou comprend quelles transformations essentielles elle de 
vait amener dans leí anciens rapports d’ouvriers à patrons. 
Leurs intérêts, jadis connexes et communs dans le petit ate 
lier, sont devenus distincts. Le patron a cessé d’être l’unique 
représentant des intérêts du métier et, par suite, de ceux de 
l’ouvrier. D’autre part, ce dernier pouvait-il isolément, dé 
sormais, en lace du puissant patron, propriétaire des 
moyens de production et occupant des masses considéra 
bles de salariés, représenter et défendre efficacement sa 
cause, conclure librement et dans des conditions équitables 
le contrat de travail? Assurément non. L’évolution indus 
trielle a rendu impossible le marché individuel de travail et 
fait apercevoir avec clarté aux ouvriers que leurs intérêts, 
pour être réellement et utilement défendus dans la bataille 
économique, devaient recourir à la représentation collective 
seule capable d’établir le marché collectif, et qu’en un mot il 
fallait opposer à la concentration des capitaux la concentra 
tion du travail. Ainsi s’est affirmé plus puissamment et plus 
impérieusement que jamais le sentiment de la nécessaire so 
lidarité ouvrière, du besoin d’une orqanisation de la multi 
tude laborieuse éparse sous la dépendance du capital, d’un
        <pb n="337" />
        3i6 
LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
&lt;)roiipemeiit/)ermrt«eni des forces dispersées et liiiillées de 
chacun en une seule force efficace et sérieuse. Et ainsi esl 
né le inouveinent syndical. Ce prohlènie de la représenlalion 
collective et stable de la classe ouvrière organisée s’est pré 
senté partout où révolution iudustiielle moderne s’avérait 
avec son caractère spécifique, avec les traits essentiels et 
marqués que nous lui avons reconnus. Il s’iist posé avec 
plus ou moins d’acuité dans les divers [lays, et y a été ré 
solu avec [)lus ou moins de diflicullé suivant cpu* le déve 
loppement économique y était plus ou moins accusé, le 
phénomène industriel plus ou moins intense. Sa solution a 
été en Erance le syndicat j)rofessionnel et en Anqleterre la 
Trade-Union ('). 
Mais tandis qu’en France h; mouvement syndical, mal aidé 
par une loi insuffisante, en esl encore à la période pénible des 
tâtonnements et se heurte à l’iqiposition plus ou moins dissi 
mulée, plus ou moins malveillante, du patronat capitaliste, en 
Anqleterre les trade-unions, après, il est vrai, des luttes sans 
nombre, sont parvenues, comme chacun le sait, à être la re 
présentation véritable, officielle, reconnue, du monde du tra 
vail. Bien qu’elles ne qroupent (pi’un cimpiième environ de 
la population ouvrière mâle, elles se sont imposées à la con 
sidération et môme au respect tant des pouvoirs publics ipie 
du patronat et de l’opinion. Elles ollrent, selon la remar 
que de M. J. Paul-Boncour(*), « le spectacle de véritables 
souverainetés économiijues et professionnelles ; dans la bran 
che de métier et pour la région qu’elles représentent, elles 
régissent d’une façon souveraine, pacifupie et légale, les 
(i) -M. Sydney VVebb observe (jue les premières associations permanentes de salariés 
en Angleterre précèdent le système mannfartnricr d’un demi-siècle et se rencontrent 
dans des métiers exercés uniquement par le travail à la main. Mais il ajoute: u L'exem 
ple capital de la connexion du trade-unionisme avec le divorce qui sépare l’ouvrier de 
l’instrument de production se trouve dans la formation rapide des associations ouvrières 
lors de 1 introduction du système des fabriques. » 
(a) Le FédéruUsnie économique, {VAt J. Paul-Honcour, p. igi.
        <pb n="338" />
        LA QI LS'JION OUVUIKRE. 3l y 
concilions du travail ». On leur doit la plus grande partie des 
résultats importants obtenus par la classe ouvrière en ce qui 
concerne raugmentation des salaires, la diminntion des heures 
de travail, l’application, le maintien, les modifications du 
marché collectil', (jui est, de plus en plus devenu, grace à elles, 
l’usage et la règle. Et alors qu’en France les conventions 
passées entre syndicats ouvriers et patrons n’ont aucune 
force juridiipie précise (la jurisprudence, sur ce point, de 
meure tout au moins jusqu’à présent bien incertaine), les 
contrats de travail passés avec une trade-union font souvent 
loi pour l’industrie entière et l’on voit les tribunaux anglais 
déclarer (pi’ils sont applicables même aux ouvriers de cette 
industrie qui ne font pas partie de la trade-union. 
Ce n’est ici le lieu ni le moment de rechercher et d’ana 
lyser en détail les raisons diverses de l’influence, du pouvoir 
et de la prospérité du trade-unionisme. Elles sont multiples ; 
l’évolution économique, commencée plus tôt en Angleterre, 
le développement industriel plus grand, la situation plus 
favorable du marché du travail, les calculs de la politique 
anglaise avec sa bascule incessante du pouvoir entre les 
libéraux et les conservateurs, la liberté du groupement ou 
vrier plus tôt obtenue ('), ont successivement ou simultané 
ment favorisé le monvement trade-unioniste. Mais le tempé 
rament national, la mentalité particulière de l’ouvrier anglais 
n’y ont pas moins contribué. 
On a souvent mis en parallèle l’esprit pratique de l’Anglais 
avec l’idéalisme spéculatif qui caractérise le tempérament 
français. Cette o[)position ne s’est, semble-t-il, jamais mieux 
accusée que dans la manière dont les ouvriers des deux 
pays ont entrepris de résoudre le problème des rapports du 
(i) Elle existe en Angleterre depuis 1824. En France, on le sait, la liberté d’associa 
tion professionnelle ne date que de 1884.
        <pb n="339" />
        3i8 
LE PROHLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
capital et du travail. M. Sombart('), dans nue étude péné 
trante des tendances et des aspects divers du mouvement 
social en Europe an xix® siècle, marcpie avec précision les 
caractéristiques qui diiTérencient, dans le mouvement ouvrier, 
le « type anglais » du type français. D’après lui, le premier 
se distingue essentiellement par son caractère non politique, 
purement syndical et économiipie. Le trait distinctif du se 
cond est ce (pie M. Sombart apjielle le (( révolutionnarisme », 
la foi dans les grands mouvements politiques, qui semblent 
au prolétariat franç lis constituer le grand levier de l’évolu 
tion. C’est aux mêmes conclusions qu’aboutit dans son étude 
comparée du tempérament français et anglais un des philo 
sophes qui honorent le plus les lettres françaises contempo 
raines, M. Alfred Fouillée (^). Il oppose à l’esprit français, 
épris d’idées générales et généreuses, essentiellement « hu 
manitaires », plus spéculatives ipie pratiques, au sic vos non 
vohis qui a toujours été la devise de ce peuple, apôtre né du 
droit universel et de la fraternité universelle, l’esprit empi 
rique et pratique de l’Anglais qui songe beaucoup plus à 
lui-méme qu’à l’humanité. M. Fouillée observe (jue les ou 
vriers memes, eu Angleterre, quand ils demandent des i é- 
formes, s’en tiennent d’ordinaire à eux, à leurs camarades, 
à leur atelier, à leur cité et songent rarement à généraliser; 
les questions demeurent pour eux locales, « au lieu de devii- 
nir comme pour l’ouvrier français non seulement des (pies- 
lions sociales, mais môme, plus généralement encore, la 
(piestion sociale ». L’Anglais ne demande pas plusieurs 
choses à la fois, plusieurs libertés ou plusieurs réformes. Sa 
conduite s’inspire du fameux dicton : « Un tiens vaut mieux 
que deux tu l’auras. » Très justement, M. Fouillée observe : 
(i) Le socialisme et le mouoement social au xix« siècle, par Werner Sombart, profes 
seur à l'Université de Breslau. 
(a) V. L’Idée moderne du droit et la France au point de vue moral, par Alfred l'ouillée.
        <pb n="340" />
        LA (JUESTIOX OUVRIÈRE. SlQ 
« Tandis que I’Anqlais el F Allemand tiennent surtont à 
réussir, le Français lient surtout à vouloir. Bui l'ait d’idéal,' 
l’Aiujleterre et l’Allemaqne se contentent volontiers d’un 
acompte; quelijne chose de borné et d’incomplet, mais de 
solide, leur suffit. » 
C’est à cet instinct pratique — pratique jus(ju’à l’éqo'isme 
— de l’ouvrier anqlais que M. Sombart attribue les succès 
du mouvement trade-unioniste : « C’est précisément, dit-il, 
parce (pie l’ouvrier anqlais est un être extraordinairement 
calme et pratiipie (ju’il possède les aptitudes et les disposi 
tions nécessaires pour toute politique qui ne lui demande 
pas de voir plus loin que son nez. « Toujours pratique » 
devient le mot d’ordre : la politique sociale devient un « bu 
siness » comme le commerce du fil de coton ou du 1er. On 
ne trouve dans ces prolétaires hommes d’allaircs rien de 
l’élan de l’ouvrier français... Cet esprit rusé et pratique se 
trouve surtout incorporé dans les vieilles trade-unions an- 
qlaises qui sont les représentations d’intérêt les plus rusées 
(pii aient jamais existé. Diplomates habiles, coulantes envers 
leurs supérieurs les patrons, elles sont exclusives, dures et 
brutales envers les 4/fi (yoiitsiderSj la couche d’ouvriers la 
plus pauvre. Les trade-unions sont des institutions vraiment 
■commerciales et capitalistes, impréqnées de l’esprit froid et 
pratique de l’ouvrier anqlais : c’est là aussi certainement la 
cause de leurs qrands succès. » 
Telle est liien, en eilet, la caractéristi(pie du trade-unio 
nisme. Après avoir eu, lui aussi, de 1828 à i8fio, avec le 
mouvement chartiste, sa q ran de crise d’idéalisme, de ré 
volutionnarisme et ses élans de solidarité interprofession 
nelle et internationale, le trade-unionisme, en i85o, a ai- 
quillé vers un idéal dilièrent, beaucoup plus étroit, plus 
riche eu réalités immédiatement tanqibles. C’est de cette 
époque que date la constitution des « vieilles trade-unions »,
        <pb n="341" />
        320 
LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
(les syndicats (jroupanl l'aristocratie ouvrière des skilled et 
tloni le type très caractéristique, esseutielleineiit imbu de 
particularisme corporatif, est précisément fourni par le prin 
cipal qroupement des ouvriers des constructions navales, 
V Union des hoilerniakers and shipbuilders. Ce modèle de 
syndicat — je ne dis pas ce syndicat modèle— se distinque 
par sa forte centralisation, la richesse de sa caisse alimentée 
par des cotisations élevées, son personnel instruit de fonc 
tionnaires salariés ([ui administrent ses intérêts matériels et 
moraux avec une intelliqence très remarquable. Préoccupés 
surtout de résultats prati(pies, ces unions sont arrivées à une 
connaissance parfaite des conditions de leur industrie, des 
répercussions diverses de la situation économicjue, en un 
mot à une appréciation exacte de tous les éléments qui peu 
vent d’une façon ou d’une autre inlluencer le marché du 
travail, le taux des salaires. Le secrétaire général, (¡ni est le 
fonctionnaire principal de la trade-union, son chef réel, 
l’inspirateur de sa politique économique, connaît aussi bien 
que n’importe quel chef d’entreprise de son industrie l’état, 
les résultats, les besoins, les nécessités de cette dernière ; 
c’est comme un patron in partihiis qui, du jour au lende 
main, pourrait prendre la place du patron réel et l’occuper 
avec autant de compétence, d’habileté et d’intelligence des 
véritables intérêts de l’entreprise. 
Forte centralisation, particularisme corporatif accentué : 
tels sont donc les deux caractères principaux des vieilles 
trade-unions que nous trouvons accusés avec une vigueur 
toute particulière dans le groupement syndical des ouvriers 
de la construction navale anglaise.
        <pb n="342" />
        LA QUESTION OUVRIERE. 
32 1 
III. Les salaires. 
La conslniction d’un navire, par les travaux complexes 
qu’elle nécessite, l'ail appel à une vingtaine de catégories 
d’ouvriers dillérenls : successivement ou simultanément elle 
utilise le labeur du forgeron de cornières iron smit/i), 
du tôlier (plaler), du riveur {riveter), du teneur de coups 
{holder up), du mateur {caulker), du charpentier {ship 
wright), du tourneur {turner), du forgeron {sniitH), de rajus- 
ienv {fitter), de VowùWewv {millwright), du modeleur {pat 
ternmaker), du chaudronnier en cuivre {coppersmith'), du 
raclieveur et du mouleur {brass-finisher and moulder), de 
l’aléseur (ôorer), du raboteur {planer), du fraiseur {miller),. 
du menuisier {Joiner), du plombier {plumber), du fondeur 
de fer {iron founder), du peintre {painter). Encore ne suis-je 
pas sur que cette énumération soit complète ! 
En réalité, parmi ces ouvriers, les cinq premiers seule 
ment : le forgeron de cornières, le tôlier ou plaqueur, le 
riveur, le teneur de coups et le mateur, sont proprement des 
shipbuilders, des spécialistes de la construction navale. Les 
autres évoluent pour la plupart dans le vaste et complexe 
domaine de Y engineering trade, de l’industrie mécanique, 
passant, suivant les circonstances, de la construction des 
navires à celle des locomotives, des niacliines textiles, des 
machines agricoles, etc. Ils sont en majorité syndiqués en 
trade-unions nombreuses, dont la plus puissante est Y Amal 
gamated Soviet g of engineers, la plus grande union centra 
lisée du Royaume-Uni : elle compte plus de 70,000 adhé 
rents. 
Mais quelles que soient sa puissance et son autorité, cette 
PROBL,. MAR. MARCH. 
21
        <pb n="343" />
        322 
LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
société ainalfjamée des mécaniciens (*) n’a pn s’imposer à 
tons les ouvriers du métier de la meme façon que la Société 
des constrnctenrs de navires (Boilermakers and iron steel 
Shipbuilders'). Celle-ci, fondée en i832, comprend à pen 
près tous les ouvriers qualifiés (ironsmiths, platers, riveters, 
holders up et caulkers) engagés dans la construction navale, 
dans tous les ports oii existe celle industrie. Seuls, quelques 
districts du centre échappent à son iniliience, à sa domi 
nation ; les ouvriers shipbuilders de ces districts ont créé 
d’autres associations plus ou moins nombreuses, mais dont 
l’importance ne peut à aucun titre se comparer à celle de 
la toute-puissante union des Boilermakers and Shipbuil 
ders. Celle-ci a établi son domaine sur la cote nord-est, 
c’est-à-dire sur le point du Royaume-Uni où est concentrée 
presque toute l’activité de la construction navale. Et sur les 
5o,ooo ouvriers (pii travaillent là, 45,000 environ sont affi 
liés à l’union des Boilermakers. Elle a véritablement le mo 
nopole des employés de l’industrie maritime. Avec raison, 
M. Sydney Webb a pu dire qu’elle comprenait en fait le 
corps entier des ouvriers qualifiés engagés dans celle in 
dustrie. 
Mais c’est à ces seuls ouvriers qualifiés que la iière Union 
ouvre ses rangs. Avec une rigueur dont la sévérité ne s’est 
jamais démentie, elle a toujours refusé d’accueillir les uns 
killed, les ouvriers qui n’ont pas été probationers, tels les 
helpers, les hommes de peine, auxiliaires modestes qui 
aident le plater à préparer les tôles de la carcasse du navire. 
Nulle trade-union n’a conservé plus vivace, à ce point de 
(i) Vamalgamation est le groupement sous une même autorité centrale de plusieurs 
trade-unions appartenant au môme métier. L’existence de cette autorité centrale qui a 
un pouvoir de contrôle et de coercition sur les unions incluses dans Y amalgamation est 
ce qui distingue celle-ci de la Jédération : cette dernière crée simplement un lien entre 
les unions qui restent autonomes, indépendantes, ayant la gestion de leurs fonds et 
appartenant soit au même métier, soit à des métiers similaires.
        <pb n="344" />
        323 
LA QUESTION OUVRIÈRE. 
vue, le sentiment aristocratique de la valeur professionnelle, 
de la capacité technique acquise par de longues années 
d’apprentissage. 
Pour mieux monopoliser encore le marché du travail 
dans la construction navale, l’union des boilermakers a usé 
du système fédératif. En i8gi, sur son initiative, s’est cons 
tituée la Fédération des industries mécaniques et des cons 
tructions navales du Royaume-Uni, comprenant quinze 
sociétés qui englobent un total de plus de cent mille mem 
bres. Cette fédération groupe les divers corps de métier qui 
participent au shipbuilding trade depuis les boilermakers 
jusqu’aux menuisiers et aux peintres décorateurs. Le prési 
dent choisi fut M. Knight, secrétaire général de la société 
des boilermakers and shipbuilders. Ces derniers n’ont eu 
d’autre but, en créant cette fédération, que d’assurer leur 
contrôle exclusif sur l’industrie des constructions navales et 
de grouper les divers métiers intéressés à cette industrie 
pour une action commune et une défense mutuelle ('). Ils en 
ont encore rigoureusement exclu les unskilled. On devine 
l’action efficace que cette fédération peut exercer sur les 
patrons ; au cas où ces derniers entreraient en conflit avec 
l’un quelconque des métiers inclus dans la fédération, celle-ci 
peut suspendre sur leurs chantiers la menace d’une cessa 
tion de travail de tous les autres métiers 0. 
En même temps que très aristocratique, l’Union des boi 
lermakers est très centralisée. Les branches ou sections qui 
la composent, disséminées sur toute l’étendue du Royaume- 
Uni, sont sous la dépendance de comités de district, eux- 
nicmes contrôlés par un conseil exécutif qui approuve ou 
(1) Celle fédération a aussi pour allribulion le règlemenl des différends qui s’élèvenl 
assez fréqueminenl enlre cerlains métiers rivaux de lu construction navale sur des por 
tions de délimitation du travail. 
(2) Le Trade-Unionisme en Angleterre, élude de M. Fleury, p. 20i.
        <pb n="345" />
        LE PROIÍLKME DE LA MARINE MARCHANDE. 
324 
rejette les décisions des groupements locaux et surveille, eu 
meme temps que la marche des a flaires, la gestion financière 
des branches. Et au-dessus de ce conseil exécutif dont le 
pouvoir est, en réalité, plus nominatif que réel, apparaît la 
grande autorité dictatoriale du secrétaire général, l’âme de 
rUnion, l’arbitré véritable de ses destinées. C’est à ses 
eilbrts persévérants, à sa haute compétence, à sa propa 
gande, à son habileté que sont dus en grande partie les 
résultats obtenus par VUnion. 
Ils peuvent se résumer ainsi : par sa force numérique, 
qui englobe la presque totalité des shiphailders, l’Union a 
le monopole des emplois dans la construction navale, et 
évite l’avilissement des salaires par la concurrence d’ouvriers 
du même métier; par l’exclusion des unskilled, elle fournit 
à cette industrie un personnel d’élite, exclusivement com 
posé de spécialistes pourvus de toutes les capacités techni 
ques nécessaires; par la limitation de l’apprentissage, véri 
table barrière placée à l’entrée du métier, elle a établi un 
équilibre relativement stable entre la demande de travail et 
l’offre, en endiguant la surabondance possible de celle-ci; 
par l’encaissement des fortes cotisations obtenues de ses 
membres, elle a pu constituer des réserves financières consi 
dérables qui lui permettent de subvenir aux besoins de ses 
membres soit en cas de grève, soit en cas de maladie, d’ac 
cident, de chômage etc. ; par l’autorité et la valeur de ses 
représentants officiels, avec lesquels les patrons entrent tou 
jours en négociations, elle a pu résoudre pacifiquement la 
plus grande partie des conflits élevés entre ses membres et 
les chefs d’entreprise. 
Nous verrons plus tard les ombres que l’on peut trouver 
à ce tableau séduisant en l’examinant de plus près. Pour 
l’instant, ce qu’il importe de constater c’est qu’en se présen 
tant en telle posture, avec une telle force d’organisation
        <pb n="346" />
        325 
, LA QUESTION OUVRIÈRE. 
(lovant, le patronat, les syiidiipiés du shipbuilding trade ont 
pu avec pins de facilité peut-être (pi’aucun autre groupement 
résoudre au mieux de leurs intérêts la question des salaires 
et établir le marché collectif. A l’heure actuelle, les condi 
tions de ce marché sont régulièrement conclues entre les 
représentants des syndiqués et des associations de patrons (') 
et ils fixent d’une façon impérative le tarif des salaires dans 
les grands chantiers du Nord. 
Ce n’est pas là besogne facile et simple, étant donnée la 
nature particulière du contrat de travail dans le shipbiiiding 
trade. L’ouvrier y travaille surtout, en effet, sous le régime 
du piecework, du travail aux pièces. Ce mode de travail et de 
salaire, combattu par les mécaniciens qui ne le subissent 
qu’à contre-cœur, est, au contraire, dans l’industrie des 
constructions navales, considéré comme le mieux capable de 
sauvegarder les intérêts à la fois du patron et de l’ouvrier. 
Il est, dans le travail àn shipbuilder, telles besognes, comme 
celles, par exemple, qui s’accomplissent dans les parties 
obscures de l’intérieur du navire, pour lesquelles la surveil 
lance est impossible. Le patron, ou le conçoit, ne se soucie 
pas de payer à l’heure un ouvrier dont il ne peut contrôler 
les services. Avec le salaire aux pièces, il est sûr que 
l’ouvrier ne cherchera pas à perdre son temps. L’ouvrier, de 
son côté, dans l’industrie des constructions navales, ¡leut 
être victime de chômages subits ; les commandes de na 
vires ne sont pas régulières, la production dans cette 
industrie n’est pas réglée par une consommation courante et 
(i) Tous les patrons de l'industrie mécanique et des constructions navales, à l’excep 
tion de deux ou trois, se sont, sur la côte nord-est, groupés dans un but de défense 
réciproque contre les prétentions des ouvriers et pour conclure avec eux le contrat 
collectif; ils forment trois grandes associations qui portent les noms des trois rivières 
sur lesquelles se centralise l’industrie des constructions navales, la Tyne, la Tee et la 
Wear. Ces associations aussi sont fortement organisées; ce sont leurs représentants 
qui débattent et arrêtent avec les délégués des ouvriers les conditions du contrat de 
travail, du piecework. La môme organisation patronale s’est étendue à la Clyde.
        <pb n="347" />
        320 LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
constante. L’ouvrier est donc exposé ici — moins, il est 
vrai, qu’en France — à tous les inconvénients de l’irrégula 
rité d’emploi : le travail aux pièces lui permet d’y parer dans 
une certaine mesure en lui donnant la faculté de réaliser, 
dans les moments où le travail est abondant, des bénéfices 
élevés et de constituer une réserve d’économies pour les 
heures de chômage. Il a donc intérêt à l’application du 
piecework. 
Reste à en établir les conditions. La besogne, disais-je tout 
à l’heure, n’est pas précisément aisée en raison de la multi 
plicité et de la complexité des travaux qui requièrent le 
labeur du shipbuilder. La difficulté d’évaluer la rémunéra 
tion a été longtemps une source de contestations et de 
conflits entre les ouvriers et leurs patrons ; elle les a conduits 
en fin de compte à établir une liste de prix dans laquelle 
tous les travaux spéciaux à chacune des catégories d’ouvriers 
sont minutieusement détaillés. J’ai sous les yeux des spéci 
mens des tableaux des tarifs établis pour le riveter (riveur) 
et le caulker (mateur) par les représentants des associations 
patronales a la Tyne » et « la Wear » et les représentants 
sur ces chantiers de la Société des boilermakers and ship 
builders. 
Qu’on se représente, sous une couverture de toile noire 
ou bleue, une sorte de catalogue imprimé comprenant de 
vingt à quarante pages dans lesquelles, sur trois colonnes, 
figurent en regard de la description de chaque sorte d’ou 
vrage les tarifs détaillés qui fixent sa rémunération, selon 
les cas variables auxquels cet ouvrage s’applique et les con 
ditions plus ou moins difficiles où il s’effectue. C’est ainsi, 
par exemple, que suivant l’endroit du navire où elle s’opère, 
la pose des rivets est payée de 5 sh. 3 le cent à 35 shillings. 
Malgré cette minutie et cette précision d’indications, il arrive 
parfois que des contestations surgissent, entre l’ouvrier et
        <pb n="348" />
        LA QUESTION OUVRlÈUE. . 827 
celui qui le paie, sur révaluation de la rémunération. Pour 
faire valoir ses droits, l’ouvrier s’adresse alors à son déléqué 
de district, fonctionnaire rémunéré, placé par l’Union des 
boilermakers and shipbuilders à la tête d’une région déter 
minée où il surveille les intérêts des membres de l’Union. 
Le délégué du district s’entremet auprès du patron ou du 
secrétaire général du syndicat patronal et résout avec lui le 
conflit. 
Une des conséquences intéressantes du piecework est de 
faire du shipbuilder — qu’il soit riveter ou plater — une 
sorte d’ouvrier-clief, de petit patron choisissant et dirigeant 
lui-même les auxiliaires {lielpers) dont il a besoin pour 
accomplir sa tâche. Prenons par exemple le plater^ le tôlier: 
son rôle est considérable ; il est, en queh[ue sorte — si je 
puis employer cette expression — le tailleur du vaisseau ; 
c’est lui qui habille sa membrure avec les plaques de tôle — 
ou bordés — formant l’enveloppe, plaques qu’à son tour le 
riveur viendra solidement lier, clouer l’une à l’autre au moyen 
des rivets introduits sur leurs bords. Notre plater ayant pris à 
sa charge telle ou telle partie du vaisseau, la construction de 
son enveloppe sur une longueur déterminée, embauche des 
helpers, des manœuvres qui l’aideront à donner aux grandes 
plaques de tôle les dimensions et les formes voulues, à les 
transporter sur les machines-outils, machines à forer, à 
cisailler, etc., et à les appliquer enfin contre les flancs du 
vaisseau. Il a ainsi sous ses ordres une équipe de trois, 
quatre, cinq manœuvres dont il dirige les efforts par des 
gestes ou de brefs commandements, consultant parfois, 
pour conduire avec précision le travail, les plans, dessinés 
sur de grandes feuilles bleues, de la partie du bâtiment qui 
l’intéresse. 
En entrant au chantier, chaque matin, le plater prend sa 
fiche, sorte de planchette de bois dont l’une des faces est
        <pb n="349" />
        328 
LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
hlancliie à la peinture et porte uii numéro d’ordre; il y note 
à la fin de la journée le travail accompli. Le mercredi de 
chaque semaine, il remet à l’administration du chantier une 
feuille spéciale où sont détaillés les travaux faits et le nombre 
d’heures employées, ainsi que le compte de ce qui revient 
à chacun des hommes de son équipe. Ceux-ci sont payés 
par la caisse patronale le samedi suivant : l’intervalle du 
mercredi au samedi permet aux co.nptables de l’administra 
tion de vérifier l’exactitude des comptes fournis par le plater. 
Les autres ouvriers du fer dans la construction navale pro 
cèdent de la même manière. Très spécialisés chacun, par la 
division rigoureuse du travail, dans leur catégorie, ils sont 
à l’égard de leurs helpera dans la situation de véritables 
patrons ; il y a même des chantiers, sur la Clyde notamment 
et à Belfast, où le shipbuilder rémunère lui-même, sans ([ue 
la caisse patronale s’en mêle le moins du monde, les ma 
nœuvres de son équipe. 
La différence professionnelle (jui sépare le shipbuilder, 
ouvrier skilled, des helpers, ses collaborateurs unskilled, se 
manifeste d’une façon très sensible dans le taux de leurs 
salaires respectifs. Les helpers reprochent même, et non 
sans raison parfois, aux shipbuilders d’être des maîtres 
égoïstes et exigeants. Il est certain (pie le shipbuilder, tout 
en exigeant du manœuvre qu’il emploie la plus grande 
somme de travail possible, cherche à le payer aussi le moins 
possible. L’écart est très grand entre le gain de l’un et celui 
&lt;le l’autre. J’ai pu consulter, par exemple, aux chantiers 
Wigham Richardson, près de Newcastle, le livre de comptes 
des platers et j’ai constaté qu’alors (pie les salaires s’élevaient 
à 8, 9, 10, 12, et jusqu’à i4 £ (200 à 34o francs) par semaine 
pour le plater, le salaire hebdomadaire des manœuvres ne 
dépassait pas 25 à 3o shillings (27 fr. 25 c. à 37 fr. 5o c.). 
On sera surpris peut-être de l’élévation du chiffre ([ue
        <pb n="350" />
        - V, ' ' ' ■ ! . ■ , 
LA QUESTION OUVRIÈRE. Sag 
je viens de donner comme représentant le gain hebdoma 
daire d’nnplater: je dois dire que le taux de lo, ia et 14 li 
vres n’est pas la règle générale et qu’il constitue même une 
exception ; mais les salaires hebdomadaires de 4, 5, 6 et 
7 livres sont normaux et courants dans la construction na 
vale pour les catégories d’ouvriers skilled payés aux pièces. 
Aux chantiers Russell, à Port-Glasgow, un bon plater se 
l'ait de 4 à 5 livres et plus meme par semaine. 
Alix chantiers Inglis, j’ai pu constater qu’un plater avait 
reçu, pour son escouade de douze hommes et lui, la somme 
de 124 livres 4? représentant le salaire de deux semaines. 
Cela donne une moyenne de plus de 25o francs par homme 
employé ; en admettant môme que, selon la coutume, l’ou 
vrier-chef se soit attribué une rémunération importante, il 
n’en reste pas moins que les manœuvres ont, en deux semai 
nes, gagné autant que leurs collègues français en un mois. 
On m’a signalé à Partick, près Glasgow, une famille^ les 
Moory — composée du père, forgeron à cornières, et de 
trois fils, dont l’un est également forgeron à cornières, et les 
deux autres riveurs — qui gagne i,ooo livres {pSjOoo francs) 
par an. 11 est vrai qu’elle les boit !... 
Pour le rivetage des plaques, l’équipe employée se com 
pose de deux riveurs, d’un teneur de coups et d’un jeune 
homme de i5 à i6 ans, le boij, qui, de la forge où ils rou 
gissent, apporte les rivets aux ouvriers chargés de les intro 
duire et de les aplatir à coups de marteau de chaque côté 
des plaques. 
Je relève pour cette équipe, sur les livres des chantiers 
Inglis, l’indication d’un salaire hebdomadaire de vingt livres; 
voici comment il se répartira : pour le boy, i livre sterling 
environ, 25 shillings au plus ; pour le teneur de cou])s, 
4 livres ; pour chacun des deux riveurs, 7 livres i / 2. Les 
borers, les aléseurs gagnent généralement 3 livres sterling
        <pb n="351" />
        33o 
LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
par semaine (ils travaillent, me dit-on, beaucoup plus rapi 
dement que leurs collèçjues français). 
Les autres corps de métiers non compris dans les cinq 
catégories plus haut indiquées de shipbuilders^ mais qui 
travaillent aussi à la construction navale, obtiennent égale 
ment, bien que payés à la journée, des salaires assez élevés. 
Pour donner aux cliilfres qui précèdent toute leur signili- 
cation, il convient d’observer que la durée totale du travail 
par semaine n’excède pas 54 heures en moyenne ; il est des 
chantiers où elle ne dépasse pas 53 heures. La diminution 
des heures de travail a toujours été une des réformes pour la 
réalisation desquelles les unions ont le plus énergiquement 
lutté. Outre que par principe l’ouvrier anglais ne travaille 
jamais, dans aucune industrie, le dimanche, il est parvenu, 
désireux d’avoir une partie du jour précédent pour se dis 
traire et se reposer, à obtenir que le travail hebdomadaire 
cessât le samedi dès midi ou une heure. Cela met la journée 
de travail, pour une semaine de 54 heures, à un peu plus 
de 8 heures. On sait que l’ouvrier anglais ne considère pas 
cette diminution comme suffisante et qu’un des principaux 
articles du programme de ses revendications est la journée 
de huit heures, déjà obtenue d’ailleurs en beaucoup d’éta 
blissements industriels ou autres (’). 
(i) Dans leur récent et très remarquable ouvrage. Industrial Democracy, qui fait 
suite A leur Histoire du Trade-Unionisme, M. et Webb consacrent à celte question 
de la journée de travail une note résumant l'iiistorique de la question et dont j’extrais 
les intéressants passages que voici : « Lorsque, en iSji, la journée de neuf heures fut 
conquise par les mécaniciens et les ouvriers du bâtiment, cela prit la forme de la jour 
née de onze heures avec une heure et demie pour le repas, pendant cinq jours, et la 
journée de six heures, moins une demi-heure pour le déjeuner, le samedi; ainsi,une 
semaine de .'&gt;4 heures avec la liberté le samedi à une heure de l’après-midi (bien entendu 
jusqu’au lundi matin). En iSgo, les mécaniciens de la Tyne, désirant une demi-journée 
plus complète le samedi, demandent et obtiennent la "liberté à midi (une semaine de 
53 heures, c’est-à-dire déjà un peu moins de neuf heures). Dans la grande revision 
générale des heures de travail pour l’industrie du bâtiment de Londres, en 189a, la se 
maine fut fixée à 5o, 47 et 44 heures, suivant la saison, réalisant ainsi une moyenne de 
48 heures ijñ, avec la demi-journée libre le samedi. 
« C’est déjà, comme on le voit, la journée moyenne de huit heures. Finalement, nous 
avons l’adoption, entre i88g et i8gy, de la Journée de huit heures dans plus de cinq cents 
établissements, comprenant les ouvriers des docks et ateliers gouvernementaux, à peu 
près tous les ouvriers municipaux du gaz, et la majorité des établissements de métal 
lurgie et de reliure de Londres, avec des établissements isolés sur toute la surface du 
pays. »
        <pb n="352" />
        33i 
LA QUESTION OUVRIÈRE. 
Les cliiiîres que j’ai donnés jusqu’à présent, permettent 
au lecteur d’apprécier la situation exceptionnellement favo 
rable de l’ouvrier anglais de la construction navale au point 
de vue du salaire. Avant de mettre en regard de cette situa 
tion celle de l’ouvrier français de la meme industrie, et pour 
donner plus de précision à la comparaison, je crois utile de 
reproduire, d’après les publications mêmes du Board of 
Trade, le tableau du taux-étalon des salaires —Standard 
rate of wages — íixé à la date du i" janvier 1900 par l’ac 
cord des patrons et des représentants des diverses catégories 
d’ouvriers travaillant à la construction navale et affiliés soit 
à l’Union amalgamée des mécaniciens, soit à la Société des 
boilermakers and shipbuilders. Mais je dois faire au préa 
lable cette observation essentielle que les salaires indi 
qués dans ce tableau ne sont pas les salaires réels ; le Stan 
dard rate of wages, ou « taux de salaire qui sert d’étalon », 
ne peut pas d’ailleurs prétendre donner le reflet exact de 
la réalité, puisqu’il assigne un chilTre fixe de salaire à des 
ouvriers qui travaillent aux pièces ; la vérité est (pie, comme 
son nom l’indique, le Standard rate n’est qu’un tableau de 
SALAIRES MINIMUM : il représente le minimum de ce qu’un ou 
vrier doit gagner pendant une semaine de 53 ou 54 heures ; 
le tôlier par exemple, dont il fixe le salaire hebdomadaire à 
52 fr. 4o c., gagne normalement 3 livres sWrIing, soit 
75 fr. ; les chiffres de ce tableau ne sont donc que des ap 
proximations et ne font (pie mar(¡uer un étiage au-dessous 
duquel le salaire ne peut pas descendre, au-dessus diKjuel 
il s’est, en réalité, toujours élevé. 
Mais même en le prenant tel qu’il est — le lecteur trouvera 
ce tableau à la page suivante — nous allons pouvoir consta 
ter la différence notable qui sépare au point de vue de leur 
rétribution les ouvriers anglais des ouvriers français.
        <pb n="353" />
        Taux-étalon des salaires*. 
332 
LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
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        333 
LA QUESTION OUVRIERE. 
Tournons maintenant nos regards du côté de la France. 
L’ouvrier des constructions navales est, dans les grands 
chantiers, payé le plus souvent non aux pièces, mais à la 
journée et il travaille en général dix heures par jour ; il n’y 
a d’exception à cette règle que dans les arsenaux où la jour 
née de travail est de neuf heures. 
Quel est le taux des salaires dans les chantiers français ? 
Je prends les ouvriers de Nantes : voici, d’après une sta 
tistique (pie m’a obligeamment communiquée la Bourse de 
travail de cette ville, le taux moyen de leur rémunération : 
L’heure de 
Iliveurs(’) 0^45 à o^ôo 
Chaudronniers (2) o Go à o 8o 
Charpentiers de marine oooàoOo 
Ajusteurs o 5o à o 05 
Monteurs o 45 (i o 05 
Frappeurs o 45 (i o 55 
Menuisiers (J) o 5o à o 05 
Manœuvres o 35 à o 45 
Pour les heures supplémentaires, les taux qui précèdent 
sont majorés de 5o p. loo. 
J’ai à dessein mis d’abord en comparaison avec les taux 
du Standard rate anglais ceux des salaires nantais ; Nantes 
est en effet une ville où la main-d’œuvre est relativement 
bien payée en raison de l’activité très grande du centre indus 
triel nantais qui exige beaucoup d’ouvriers et où, par suite, 
la main-d’œuvre est recherchée. 
Malgré ces conditions favorables, il est aisé de constater 
que dans les diverses catégories de travaux ci-dessus énu 
mérées, l’ouvrier anglais est bien mieux rétribué (pie l’ou- 
(1) Sont compris dans celle catégorie, outre les riveurs proprement dits, les teneurs 
de coups et les chauHeurs de rivets; ils travaillent au marchandage. 
(2) Ne travaillent que rarement au marchandage. 
(3) Travaillent au maichaudage.
        <pb n="355" />
        334 LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
vrier français. L’ajusteur britannique, par exemple, reçoit, 
d’après le Standard rate, pour 54 heures de travail, un sa 
laire variant, suivant les régions, entre 4^ fr. 90 c. et 
48 fr. 5o c. Pour un môme nombre d’heures de travail, 
l’ajusteur nantais n’obliendra qu’un salaire variant, selon 
que l’heure lui est payée o fr. 5o c. ou o fr. 60 c., entre 27 fr. 
et 32 fr. 4« c. De môme le mouleur anglais gagnera de 
44 fr. 10 c. à 4/ fr. 80 c., cependant que le salaire du môme 
ouvrier à Nantes oscillera entre 24 fr. 3o c. et 35 fr. 10 c. 
* 
* * 
C’est seulement dans le système épuisant du marchandage 
que les salaires payés à l’ouvrier français peuvent s’élever ; 
mais ici encore, ils ne sauraient prétendre à la comparaison 
avec les chiffres anglais. Si, comme je l’ai vu aux chantiers 
nantais de Chantenay, un forgeron travaillant au marchan 
dage peut arriver à gagner jusqu’à 10 fr. par jour, soit 3oo fr. 
par mois — ce qui est encore un assez joli denier — le môme 
ouvrier en Angleterre peut, à moins qu’il ne chôme, obtenir 
un gain de 25o fr. par semaine, soit 1,000 fr. par mois. 
Donc, môme dans le cas de marchandage, les salaires de 
l’ouvrier français ne peuvent approcher des salaires anglais : 
on peut considérer que dans la moyenne, ces derniers leur 
sont supérieurs au moins d’un tiers. 
D’après l’enquôte de l’Office du travail, qui a porté sur les 
résultats des années 1890-1892 ('), les salaires par journée 
de travail, dans les établissements de constructions navales 
ayant fourni des renseignements, étaient les suivants. 
Tableau. 
(i) Aucune enquête officielle n’a été faite depuis 1892. Des améliorations ont été obte 
nues par les ouvriers, mais les salaires n’ont pas été augmentés dans une proportion 
supérieure à 10 p. 100.
        <pb n="356" />
        LA QUESTION OUVRIÈRE. 
335 
Seinc-Inféricurc. . 
Manche 
Finistère 
Morbihan 
Loire-Inférieure . . 
Charente-Inférieure 
, , , . . . l Ouvriers . 
Industrie 
Arsenaux. 
Arsenaux. 
Arsenaux. 
I Ouvriers . 
¡Manœuvres 
(Ouvriers . 
I .Mananivres 
I Ouvriers . 
I Manœuvres 
Industrie privée, j^*^''*'**^*'* ' 
(Manœuvres 
. lO'^'Oers , 
(Manœuvres 
, , . . . . (Ouvriers . 
Gironde Industrie pnvee.j^,^_^^^^^^^ 
Industrie privée, ' 
(Manœuvres 
' , i Ouvriers . 
rsenaux. . . ' (Manœuvres 
Minimum. 
4f » 
3 20 
2 5o 
I 75 
I 75 
3 5o 
2 5o 
I 70 
3 » 
2 75 
r » 
3 75 
00 
i) 00 
3 5o 
5 5o 
3 5o 
8 » 
4 » 
5 5o 
3 5o 
7 25 
4 » 
4 7Õ 
3 » 
5fo5 
3 55 
3 35 
3 35 
3 3o 
2 Co 
5 » 
3 25 
3 55 
2 &lt;)0 
4 » 
3 5o 
4 » 
3 10 
3 45 
2 80 
J’ai lait allusion au système de marchandage et à son 
application dans certains chantiers où il donne au tra 
vailleur — mais au prix de quel labeur exténuant et de 
(juelle usure précoce de ses forces ! — la faculté d’élever la 
moyenne de son salaire dans des proportions assez sensibles. 
Il est d’autres chantiers français où l’ouvrier de la construc 
tion navale obtient une meilleure rémunération de son tra 
vail grâce à un système de bonification qui s’inspire du pie 
cework. Dans les ateliers de construction et des machines 
marines de la Loire, par exemple, où la journée est de dix 
heures et le salaire moyen de 5 fr., les ouvriers, divisés par 
éipiipes suivant leurs affinités, touchent au prorata de leurs 
heures de travail et de leur salaire des suppléments calculés 
d’après la besogne accomplie et qui constituent une sorte de 
prime à la vitesse. C’est la Compagnie elle-même qui paie 
directement le supplément, lequel peut atteindre jusqu’à 
3o p. 100 du salaire ; en sorte que ce dernier s’élève, dans 
certains cas, à 6 fr. 5o c. par jour ; mais ce taux de 3o p. 100
        <pb n="357" />
        336 
LE PROIJLKME DE LA MARINE MARCHANDE. 
est un maximum qui n'est pas toujours atteint. Dans les 
chantiers de la Loire, à Saint-Nazaire, le salaire moyen est 
de 3 Ir. 90 c. et s’augmente semblablement de primes sup 
plémentaires de i5 à 3o p. 100, suivant la nature du travail. 
Il me paraît inutile de multiplier les exemples et de pous 
ser plus loin la comparaison des salaires ouvriers dans les 
industries anglaise et française des constructions navales. On 
peut dire que d’une façon générale la journée d’un habile 
ouvrier français ne dépasse pas 8 fr., sauf dans quelques cas 
tout à fait particuliers de marchandage, où elle peut atteindre 
10 fr. Nulle part, en France, nous ne rencontrons ces sa 
laires considérables dont bénéficie l’ouvrier des chantiers 
anglais. Et l’on peut, en conséquence, formuler cette affir 
mation indiscutable que ce n’est pas la cherté de la main- 
d’œuvre qui détermine la supériorité des prix des construc 
teurs français sur ceux de leurs concurrents d’Angleterre. 
Ainsi, de l’examen ampiel nous avons soumis, dans les 
deux pays, cette question de l’influence de la main-d’œuvre 
sur l’état de l’industrie des constructions navales, il résulte 
nettement qu’en France les deux grandes conditions d’infé 
riorité de cette industrie — surélévation des prix et moins 
grande rapidité de la construction — ne sont pas dues à la 
situation spéciale du personnel ouvrier. D’une part, en effet, 
la rétribution de ce dernier n’est pas une cause de surcharge 
pour les constructeurs français et n’explique pas la cherté 
de leurs prix. Et d’autre part, l’habileté professionnelle et le 
rendement du travail de l’ouvrier français — aussi exercé, à 
peu de chose près, que le shipbuilder anglais — écartent de 
lui la responsabilité des lenteurs apportées par nos chantiers 
dans l’exécution et la livraison de leurs commandes. Pour 
n’étre pas aussi méthodicjue dans son travail et aussi prompt 
dans sa mise en train (pie son camarade d’outre-Manche, 
l’ouvrier français n’en est pas moins — ainsi (pie me le con-
        <pb n="358" />
        LA QUESTION OUVRIERE, 33y 
iirmail M. Tuaudeii, le directeur des chantiers de Cliantenay 
— un « abatteur de besogne » remarquable. 
La vérité est qu’à côté de la division plus raisonnée et, 
])ar suite, plus féconde du travail, une des raisons notables 
de la qrande rapidité qui distingue la construction anglaise 
est l’emploi qu’elle commence à faire de la machine-outil, du 
moteur mécanique, multiplicateur énorme de l’elïbrt humain. 
Gela tient à ce (pie les Anglais ont à proximité et ac 
quièrent aux meilleures conditions le précieux aliment de ce 
moteur, la houille. Et c’est parce que l’industrie française 
des constructions navales est beaucoup moins favorisée à ce 
point de vue, qu’elle fait un usage plus restreint de la ma 
chine-outil et utilise davantage le moteur humain, combien 
moins rapide ! 
Mais, en fin de compte, c’est peut-être là qu’à son tour la 
construction navale française trouvera plus aisément que 
celle de l’Angleterre une cause de relèvement, sinon de su 
périorité. Vienne en effet le jour où la houille —et qui sait ! 
l’énergie électrique ! — pourront être mises à la disposition de 
l’industrie française dans des conditions moins onéreuses, et 
l’usage de la machine-outil se généralisera chez nous beau 
coup plus vite et beaucoup plus facilement qu’en Angleterre 
où son intrusion dans le monde du travail se heurtera à 
de plus âpres résistances. C’est la loi forcée du progrès et 
l’impérieuse fatalité de l’évolution que cet envahissement de 
la machine. Jusqu’à présent, la masse des ouvriers anglais 
de la construction navale a pu, dans une certaine mesure, 
grâce à la puissance de l’organisation trade-unioniste, se 
protéger contre la redoutable concurrente. Le grand syndi 
cat des boilermakers and shipbuilders, si jaloux de son mo 
nopole professionnel, est notamment parvenu en certains 
endroits à atténuer les effets de l’usage de la riveuse pneu 
matique. Celle-ci est une besogneuse terrible. Alors qu’une 
22 
PROBL. MAR. MARCH.
        <pb n="359" />
        338 
LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
L 
équipe de rivetaqe — orqauisée de la façon que j’ai indiquée 
plus haut — ne pose quère, par jour, que de ipiatre à six 
cents rivets, la riveuse à percussion, aisément manœuvrable 
en raison de son poids léqer, permet d’en placer dans le 
même temps de 1,200 à i,5oo. Lorsque, en certains ate 
liers, on introduisit cette riveuse, on put, encore que les 
ouvriers peu familiarisés avec son maniement ne parvinssent 
à poser quotidiennement que 700 à 900 rivets, supprimer 
sans inconvénient un des trois hommes de l’équipe. Bientôt 
même, on s’aperçut qu’il était possible d’éliminer deux 
hommes — un riveur et le teneur de coups — et que le foiic- 
tiounement de la riveuse pouvait se trouver assuré par une 
équipe composée seulement d’un riveur, d’un manœuvre et 
d’un boy. Mais alors la Trade-Union intervint ! Elle exiqea 
d’abord que l’on gardât les deux riveurs, puis que l’on reprît 
le teneur de coups, bref qu’on reconstituât l’équipe des trois 
hommes et du boy. Toutefois, comme le tarif de la pose des 
rivets avait été calculé sur le travail de deux hommes et d’un 
boy, les riveurs durent, de leur côté, consentir à ne pas de 
mander d’augmentation sur le tarif; c’est à cette condition 
qu’on leur laissa reprendre leurs camarades. En sorte que 
dans les chantiers où la riveuse s’est introduite, le gain des 
ouvriers a diminué, mais le personnel employé est resté à 
[)eu près le même. 
Mais cette solution que le Trade-Unionisme a pu momen 
tanément imposer, grâce à sa puissante organisation, ne 
peut pas être durable et définitive ; elle ne saurait constituer 
qu’un expédient provisoire, impuissant au surplus, comme 
tout ce qui est « cote mal taillée », à satisfaire pleinement 
les deux parties, les deux intérêts en cause. 
Le même fait s’est reproduit avec la machine à calfater, 
mue comme la précédente par l’air comprimé. 
Les machines à calfater furent présentées, il y a déjà huit
        <pb n="360" />
        LA QUESTION OUVRIERE. 33g 
OU neuf aus, aux ingénieurs du bâtiment ; les constructeurs 
de machines se hâtèrent d’en faire emplette, mais les ou 
vriers refusèrent de s’en servir. On est panenu dans (|uel- 
ques chantiers à surmonter celte résistance et à mettre les 
machines au travail; mais dans d’autres shipj/ards l’opposi 
tion des calfats a été si résolue que l’on a dû remiser les 
nouveaux instruments dans les magasins à outils. 
Sans doute, je le réjiète, cette obstruction faite à l’emploi 
de la machine ne peut avoir qu’un temps. Mais ce temps 
peut être plus ou moins long suivant l’organisation et l’état 
d’esprit, la manière d’être, la mentalité, en un mot, de la 
masse ouvrière qui oppose celte résistance. La hautaine et 
arist ocratique corporation des boilermakers and shipbuilders 
ne pourra certes pas s’enfermer éternellement dans une con 
ception étroite de ses droits et de son pouvoir et conserver 
toujours le privilège suranné qu’elle défend avec entête 
ment, tant contre la machine que contre l’ouvrier unskil 
led (*). 'Mais en raison même de l’extension de ce privi 
lège et des avantages qu’il leur a procurés, la résistance des 
shipbuilders ne sera que plus dure et plus longue à toutes 
les innovations qui le menaceront. Il n’en saurait être de 
(i) On sait quelles protestations énergiques et efficaces ont surgi, au sein môme de la 
classe ouvrière, contre l’attitude des vieilles Trade s-Unions qui, comme celle des boiler 
makers, ont fondé toute leur politicpie sur la croyance que l’ouvrier qui a dûment fait son 
apprentissage a le droit d’exclure de sa profession « l’homme qui n’est pas en règle ». 
Ces Trade’s-Unions, jusqu’en ces dernières années, n’avaient groupé (pie des ouvriers 
hautement qualifiés, pouvant payer des cotisations élevées et elles s’étalent peu à peu 
transformées en siinjiles institutions de prévoyance. Mais depuis dix ans environ, à la 
suite de la grande grève des dockers de iSSg, une réaction s’est produite avec un re 
tour vers le sentiment de solidarité prolétarienne. D’ahord, des Unions nouvelles se 
sont formées pour grouper ces masses innombrables de journaliers, de manœuvres, 
d’ouvriers sans spécialité compris sous la désignation commune d'nnskilled men. Ces 
Unions n’exigent de leurs membres que de très faibles cotisations et elles sont avant 
tout des organisations de lutte et de combat. Ensuite les nouvelles tendances ont peu 
à peu gagné le monde syndical anglais et les vieilles Unions aristocratiipies. à l’excep 
tion de celle des boilermakers, se sont finalement ouvertes aux ouvriers non (jualillés. 
C’est ce (pie l’on a appelé le nouvel unionisme, le néo-trade-unionisme qui, réveillant 
le sentiment de la solidarité de toutes les sections de salariés, a fait réapparaître un 
mouvement social se traduisant par la mise à l’ordre du jour des congrès trade-unio 
nistes de la politique ouvrière indéjiendante et par le vote des motions socialistes.
        <pb n="361" />
        34o LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
même — et c’est pourquoi la généralisation de l’emploi de 
la machine y rencontrera moins d’obstacles — en notre pays 
de France, où l’industrie de la construction navale n’est pas, 
comme en Angleterre, le monopole d’une corporation très 
exclusive et au surplus dès longtemps habituée aux jouis 
sances et au bien-être que permettent les hauts salaires. 
Cette dernière considération n’est pas aussi négligeable 
([u’on le pourrait imaginer. J’y vois, pour ma part, une 
cause sérieuse d’infériorité de l’ouvrier anglais vis-à-vis de 
l’ouvrier français dans la lutte future où tous deux défen 
dront l’avenir et la prospérité de l’industrie navale de leur 
pays respectif. La machine-outil, instrument de cette pros 
périté, rencontrera chez le shipbuilder anglais d’autant plus 
d’hostilité qu’elle menacera davantage ses haliitudes de 
prodigalité, nées de gains abondants. Le shipbuilder du 
Royaume-Uni est dépensier; il aime ses aises, la vie large, 
les joies matérielles que confère une disposition assez 
grande de numéraire. « Chez l’ouvrier anglais, dit l’un des 
écrivains du Musée social de Philadelphie, on rencontre un 
grand amour du plaisir, — non pas du plaisir dans les vieux 
jours ou du plaisir d’accumuler de l’argent. En Angleterre, 
il n’est pas rare de voir les travailleurs d’une ville impor 
tante prendre un jour de congé pour assister à un match de 
cricket, et il n’est guère de famille de travailleurs qui n’aille 
passer trois jours ou une semaine à la côte au moins une 
fois l’an. » Le shipbuilder anglais est joueur; il fréquente 
volontiers le tripot et l’agence du bookmaker. Et surtout, il 
s’adonne à l’ivrognerie, ce grand vice national du Royaume- 
Uni !(*). L’ivrognerie est la plaie de la classe ouvrière an- 
(i) Voici, d’après M. Albert Fleury {Le Trade-Unionisme en Angleterre) en quels 
termes M. Knight, secrétaire général de la Trade’s-Union des shipbuilders and boiler 
makers, s’exprimait dans les adresses qu’il envoyait à l’Union pour insister sur les 
dangers du jeu et du cabaret : « Quoi de plus triste que ces malheureux qui, après un 
dur labeur, du lundi au samedi, ayant reçu le salaire qu’ils ont gagné à la sueur de
        <pb n="362" />
        ’■'S 
LA QUESTION OUVRIERE. 341 
glaise ; l’alcoolisme fait dans ses rangs des ravages considé 
rables. Les campagnes entreprises soit par les sociétés de 
tempérance, soit par les chefs mêmes du mouvement unio 
niste, qui sentent tout le danger de cette alcoolisation crois 
sante de leurs troupes, n’ont pas donné de bien grands ré 
sultats. 
Terminons sur cette constatation : ni au point de vue de 
l’habileté professionnelle, ni au point de vue moral, l’ou 
vrier français des constructions navales ne trouvera son 
maître en l’ouvrier anglais ! 
Les constatations d’une enquête. 
Avant de formuler ce que nous croyons être la solution 
raisonnable du problème examiné, rappelons brièvement 
et groupons pour une précise* vision d’ensemble, la série 
éparse des constatations générales et des conclusions essen 
tielles que les investigations de notre enquête ont successi 
vement dégagées. 
Après bien d’autres, nous avons, non pas découvert — il 
y a trop longtemps, hélas ! que cette découverte est faite — 
mais constaté une fois de plus une réalité trop indiscutable : 
la supériorité de l’industrie anglaise des constructions na 
vales sur l’industrie similaire française. 
Cette supériorité se manifeste par une série de caractéris 
tiques. 
leur front, vont au cabaret ou chez le bookmaker le dépenser aussi facilement que s’ils 
n’avaient eu aucun mal à le gagner On a dénoncé l’un après l’autre le millionnaire 
et le capitaliste comme des ennemis de la classe ouvrière et des adversaires du pro 
grès et des réformes que vous souhaitez. Combien est-il plus vrai de dire que le jeu et 
l’intempérance sont de plus grands ennemis encore des vrais intérêts des travail 
leurs !... Laissez les journaux de courses pour des livres tels que la Richesse des 
nations, de Smith, et Progrès et pauvreté, de George. Au lieu de passer dans l’at 
mosphère empestée des tripots vos heures de loisir, employez-les à fortifier vos mus 
cles par l’exercice physique ou à développer votre intelligence par le travail intellec 
tuel, vous deviendrez des citoyens plus utiles, des unionistes plus sincères et des 
membres plus respectés de notre grande Société. »
        <pb n="363" />
        342 LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
En première ligne, par la production considérable des 
chantiers anglais, auxquels les chantiers français ne peu 
vent opposer qu’une production infiniment plus modeste. 
Cette supériorité de production n’est pas seulement 
titative; elle ne s’atteste pas uniquement par la brutalité 
d’un chifire de tonnage, par la seule constatation que les 
chantiers anglais construisent un million de tonnes de va 
peurs durant que nous en construisons cent mille. Cette 
supériorité s’affirme encore dans les (jiialités des navires 
construits et la valeur des services qu’ils sont capables de 
rendre. La flotte qui sort chaque année des chantiers anglais 
de la côte nord-est et nord-ouest, de Newcastle, Sunderland, 
Middlesboroiigh, etc., comme de Glasgow, de Greenock et 
de Belfast, se compose de magnifiques paquebots, réalisant 
de rapides vitesses, et de cargos pouvant porter 6,000, 8,000 
et 10,000 tonnes. 
Au contraire, la flotte qui sort de nos chantiers se com 
pose pour les trois quarts de voiliers. 
D’où ce résultat que, tandis que la flotte anglaise, essen 
tiellement organisée pour la navigation de concurrence, peut, 
grâce à la grande capacité de ses navires, accaparer, rafler 
le fret du monde et de nos principaux ports, la flotte créée 
par nos constructeurs n’est pas une flotte de concurrence, 
mais une flotte de spéculation, de subventions et de primes 
budgétaires, une flotte artificielle en quelque sorte, ne ré 
pondant plus aux conceptions modernes du commerce inter 
national, ne s’adaptant plus à ses exigences et à ses néces 
sités. 
La navigation à vapeur évolue de plus en plus vers l’adop 
tion des gros tonnages ; elle demande à la construction des 
navires de 7,000 à 10,000 tonnes. L’Angleterre est à même 
de construire quantité de ces vaisseaux, et nous avons vu 
notamment sur la Clyde et sur la Tyne une tendance mar-
        <pb n="364" />
        LA QUKSTION OUVRIERE. 343 
([liée à la construction des navires de 6,000 à 7,000 ton 
neaux de port en lourd. Nos chantiers, an contraire, n’en 
construisent pas un seul, et une fois de plus l’intériorité de 
la marine marchande française à l’égard de la marine an- 
(jlaise s’atteste sur le chapitre de la capacité des transports. 
Les chantiers anglais tirent une nouvelle cause de supé 
riorité de la rapidité plus grande avec laipielle ils construi 
sent. 
Les délais anglais, pour la construction d’un grand paque 
bot, varient entre neuf mois et un an ; pour la construction 
d’un grand cargo, entre cinq et sept mois. 
Les délais demandés par la construction française sont 
supérieurs du tiers, parfois même ils sont du double, pré 
sentant ainsi le grave inconvénient d’exposer l’armateur 
français qui projette l’établissement d’une ligne au risque 
continuel d’être devancé par scs concurrents étrangers, 
parce qu’on ne lui livre pas assez vite les navires qu’il a 
commandés. 
Enfin, la supériorité de la construction anglaise se ma 
nifeste dans l’établissement du prix des navires. C’est en 
vain que l’on essaie de contester l’existence d’un « prix an 
glais»; lorsque les constructeurs français allèguent qu’on 
leur oppose toujours, dans les comparaisons établies entre 
leurs conditions et celles de la construction anglaise, le prix 
des chantiers anglais de basse catégorie, ils altèrent la vé 
rité. En réalité, il existe en Angleterre un prix moyen de 
construction des navires, et ce prix, chacun le connaît. On 
sait par exemple que, sur la Clyde, la tonne de port en lourd 
d’un beau et solide cargo réalisant lo nœuds vaut 9 livres 
au maximum, et que sur la Tyne et sur la Wear, la même 
tonne de port en lourd vaut, pour le même type de navire, 
moins soigné, de 8 livres à 8 livres 5. 
Les usines anglaises placées dans les mêmes conditions
        <pb n="365" />
        344 LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
(le lutte iiulustrielle et groupées (railleurs en de puissants 
syndicats patronaux, ont des cours qui sans doute peuvent 
changer d’un chantier à l’autre, mais qui ne varient (jue 
dans une assez faible mesure. 
Dans la construction des paquebots et aussi des navires 
de guerre, la situation est la môme : les devis des compagnies 
de construction sont établis avec tant de rigueur que ceux 
de Barrow, Clydebank et Fairfield pour la construction des 
cuirassés VAniphitrite, VAriadne et VArgonaute n’ont fait 
ressortir entre les prix les plus hauts et les prix les plus bas 
qu’une simple différence de 5 p. loo du total. 
Pour apprécier la distance qui sépare actuellement les 
prix français des prix anglais, il faut examiner ce que la 
construction demande dans les deux pays comme rémuné 
ration globale du navire construit — c’est-à-dire abstraction 
faite pour l’instant de la prime de constrnction. Or, si nous 
prenons pour exemple la constrnction d’nn cargo de G,ooo 
tonnes, portant en lourd 8,000 tonnes et réalisant 10 à 
11 nœuds de vitesse — vaisseau type du long courrier de 
concurrence — nous voyons qu’il coûtera : 
Construction très soignée. Dans les premiers établissements de la 
Clyde, à raison de 9 livres la tonne de dead-weight. . 1,900,000 Ir. 
Construction un peu inférieure. Dans les établisse- environ, 
ments comme ceux de MM. Russell, sur la Clyde, et 
dans la plupart de ceux de la Tyne et de la Wear, à 
raison de 8 livres la tonne i,Coo,ooo fr. 
environ. 
Son prix oscillera entre 200 et 226 fr. la tonne en lourd. 
Actuellement, avec la baisse qui s’est produite sur les prix, 
il n’atteindra môme pas ce chiffre. 
Si nous voulons évaluer le prix du môme cargo en France 
— en prenant pour base de nos calculs des prix non pas 
hypothétiques, mais certains et précis comme celui du
        <pb n="366" />
        LA QUESTION OUVRIERE. 345 
Charles-Tibergien (5,200 tonnes de port en lourd), cjiii a 
fait encaisser aux chantiers de Normandie, en prime et en 
versements de l’armateur, 1,782,000 fr., et fut considéré 
par ces chantiers comme une déplorable affaire — nous 
constatons que ce cargo ne sera pas construit par les chan 
tiers français à moins de 333 fr. la tonne en lourd, ce qui 
donne pour le navire de 8,000 tonnes un coût total de près 
de 2,700,000 fr. Je choisis à dessein un prix français très 
BAS. En réalité l’écart est beaucoup plus considérable. 
Je puis, à titre de renseignement, donner une édifiante 
indication de prix se référant à une affaire toute récente : 
un armateur français, voulant faire construire un cargo de 
5,5oo à 5,600 tonneaux de port en lourd (environ 5,000 
tonnes de jauge légale) s’est adressé d’abord à des chantiers 
français; on lui a demandé 1,800,000 fr., ce qui avec la 
prime de construction mettait le coût du navire à plus de 
2,200,000 fr. 
En Angleterre, le même armateur a recueilli les offres 
suivantes : dans un très beau chantier, de tout premier ordre, 
on lui a demandé du navire l\[\,ooo livres, soit 1,100,000 fr., 
et dans d’autres chantiers 42,000 livres, soit i,o5o,ooo fr. 
Il y a donc entre les prix faits à l’armateur par les Français 
et les Anglais l’énorme différence du simple au double. 
Ainsi, nos chantiers produisent à un prix beaucoup plus 
élevé que les chantiers anglais : la prime de construction 
vient, pour l’armateur, diminuer cette différence, mais, mal 
gré son importance, elle n’empôche pas nos chantiers d’être 
encore plus chers en moyenne de 3o à 5o p. 100 que les 
chantiers anglais et de prélever, par la retenue de trois, 
quatre, cinq années de prime à la navigation ce supplément 
sur la caisse de l’armateur. 
En résumé : 
Supériorité de la production ;
        <pb n="367" />
        LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
34G 
Rapidité et bon marché de la construction ; 
Telles sont les caractéristiques certaines de l’industrie 
navale anglaise par rapport à la nôtre. 
* 
* * 
A quelles causes tient cette supériorité ? 
1° A Vabondance des matières premières, à portée des 
chantiers, et à la livraison rapide, par la métallurgie an 
glaise, des commandes qui lui sont faites par l’industrie na 
vale. Longw^y, le Creusot, Trignac font attendre six semaines 
les aciers que les hauts fourneaux de l’Écosse ou du Nor 
thumberland livrent en huit jodrs ; 
2° A la spécialisation des chantiers. 
Nombre de chantiers anglais, nous l’avons vu, ne cons 
truisent qu’une catégorie de navires (des cargo-boats) et 
parfois même, dans cette catégorie, une seule partie du 
navire (la coque). 
Cette spécialisation permet d’accomplir très rapidement 
une besogne toujours pareille. Elle existe aussi pour les 
machines — que le fabricant de coques va chercher toutes 
faites dans les mêmes usines à bien meilleur compte qu’il 
ne les produirait lui-même ; 
3° A la division raisonnée du travail ; 
4° A la construction en série, générale dans beaucoup de 
chantiers anglais, rare en France ; ' 
5° A Vesprit pratique des directeurs de chantiers. Le 
même chantier est souvent dirigé par une famille depuis 
trois générations : d’où, chez le patron, des connaissances 
techniques très développées. Il a appris dès son enfance, 
pour ainsi dire, la profession qu’il doit exercer ; 
6° A la rédaction des frais généraux, incomparablement 
moins élevés sur la Clyde et la Tyne que dans nos grands
        <pb n="368" />
        LA QUESTION OUVRIERE. 34? 
chantiers, qui possèdent, en dehors de leur établissement à 
Nantes, Saint-Nazaire, la Seyne ou le Havre, des installa 
tions somptueuses et fort chères à Paris. 
La supériorité des chantiers anglais n’a donc rien d’inex 
plicable ; elle est lo(jique et résulte tout naturellement d’un 
euchaînement de circonstances et de causes. 
♦ 
* * 
Mais parmi les qualités que nous sommes obligés de re 
connaître à l’industrie anglaise, il en est que, dans une cer 
taine mesure, nous pouvons acquérir. 
L’avantage primordial de la construction britannique ré 
side, nous l’avons vu, dans le bon marché de la matière 
première. Sans espérer voir s’établir les cours anglais, nous 
pouvons escompter cependant d’une meilleure utilisation 
de nos richesses naturelles, de l’emploi généralisé de l’éner 
gie électrique, de l’augmentation du rendement de nos 
houillères et de la concurrence des charbons américains 
avec les houilles anglaises, une amélioration sérieuse dans 
notre situation. La production de la houille augmente cons 
tamment en France : un déposant à la commission extra- 
parlementaire, M. Agniel, disait que le Pas-de-Calais, qui 
produit i8 millions de tonnes de houille par an, pourrait en 
extraire de 25 à 3o millions. Ce bassin possède un dépôt sus 
ceptible de Iburnir annuellement 3o millions de tonnes pen 
dant plusieurs siècles ! Quant aux minerais non exploités, ils 
abondent littéralement dans certaines régions, notamment 
dans les Pyrénées. L’amélioration des voies navigables pour 
rait à bref délai en permettre l’extraction et le traitement . 
, D’ailleurs le développement de nos chantiers français ne 
peut pas être arreté par cette seule différence dans la valeur
        <pb n="369" />
        348 LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
des matières premières, la prime de construction couvrant 
plus de deux fois la surcharge qui en peut résulter pour 
notre industrie navale. 
Quant aux avantages A’organisation et de méthode dans 
le travail, nos usines maritimes les acquerront, si elles le 
veulent, d’autant plus aisément qu’elles commencent déjà 
à les posséder. 
La spécialisation, la construction en série, la division rai 
sonnée du travail existent dans les chantiers de Nantes, où 
nous avons vu construire uniquement des voiliers de même 
tonnage, par des équipes d’ouvriers spécialisés. Rien ne 
sera plus l'acile que d’appliquer ces mêmes principes à la 
construction des steamers. 
La direction pratique nous manquerait davantage ; il n’y 
a pour ainsi dire pas d’exemple de chantiers dirigés par la 
même famille ; mais la connaissance technique du patron 
anglais est compensée par l’habileté de nos ingénieurs des 
constructions navales, qui forment un corps remarquable 
auquel lord Brassey, dans un discours d’ouverture de la 
session des Naval-Architects, rendait ce public et solennel 
hommage : 
« Nous (la nation anglaise) avons été poussés, en quelque 
sorte, par la dure nécessité de vivre, à diriger notre activité 
dans la plus large mesure vers les choses de la mer et nous 
avons acquis ainsi par des efforts persévérants une part im 
portante du trafic du monde entier. Mais je suis certain que 
nos armateurs et nos constructeurs seront les premiers à 
reconnaître dans quelle large mesure ils ont à toute époque 
été redevables à l’habileté manifestée dans les projets des 
ingénieurs français. 
« Ils nous ont donné des modèles que nous avons été 
heureux de copier, et en ce moment même, ce sont les Fran 
çais qui sont à la tête du progrès de la construction navale.
        <pb n="370" />
        LA QUESTION OUVRIÈRE.’ 
notamment pour ce qui concerne le perfectionnement des 
machines et des chaudières. » 
Restent \gs frais généraux. Il ne tient qu’à nos chantiers 
de les diminuer. Ils peuvent, s’ils en ont l’énergie, sabrer 
les dépenses inutiles et ramener au taux anglais leurs dé 
penses d’installation, de bureau, etc. 
La construction navale française, soutenue comme elle 
l’est grâce à la prime de 65 fr. par tonneau de jauge et de 
i5 fr. par loo kilogrammes de machines et chaudières, ne 
semble donc pas vouée à un écrasement certain, forcé, obli 
gatoire par la construction anglaise, à moins que celle-ci ne 
bénéficie d’avantages spéciaux dans l’avenir. Bien mieux : 
nos chantiers, ainsi que je l’ai montré dans le chapitre pré 
cédent, auront moins de difficultés que les chantiers anglais 
à introduire complètement chez eux la machine. Tandis 
qu’en Angleterre, les cadres immenses des shipbuilders and 
boilermakers, habitués à une vie large, facile, souifriraient 
cruellement du développement excessif de l’outil mû par 
l’électricité ou l’air comprimé, en France, où il n’y a pas 
PLÉTHORE de main-d’œuvre, où Rouen, Port-de-Bouc, Bor 
deaux, Dunkerque, et bientôt Cette, la Pallice manquent et 
manqueront de spécialistes, l’industrie navale peut appeler 
à son aide la science mécanique, sans risquer de provo 
quer une crise ouvrière. 
Nos chantiers sont plus largement installés que ceux des 
Anglais ; à eux d’accomplir de nouveaux efforts, de perfec 
tionner leur outillage. Ils possèdent, sur les établissements 
d’outre-Manche, la supériorité scientifique qui peut com 
penser Vinfériorité pratique résultant d’une ambiance moins 
favorable. 
La prééminence britannique ne doit pas nous effrayer. Nos 
chantiers possèdent déjà d’excellents éléments de lutte : 
leurs navires sont renommés; leurs ingénieurs, savants; leurs
        <pb n="371" />
        35o 
LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
ouvriers, vaillants et actifs. Il leur reste à secouer une tor 
peur invétérée, à se mettre au niveau des progrès accom 
plis, à donner au personnel le sentiment de la responsabi 
lité. Ils pourront, ensuite, envisager avec confiance l’avenir. 
Ils n’arriveront pas à supplanter leurs rivaux anglais, mais 
ils trouveront assurément eu eux-mêmes les éléments d’une 
renaissance de notre marine marchande, si la loi nouvelle 
n’y fait pas obstacle.
        <pb n="372" />
        CHAPITRE IX 
L’EFFORT NÉCESSAIRE 
I. Liberté et protection. 
Au seuil (les solutions &lt;iu problème de la marine mar 
chande sureIit; comme en tout débat économicpie, la grande 
(juestion de la liberté et de la protection. 
D’aucuns disent : « Plus de primes ! plus de privilège ! 
Si l’industrie navale française n’est pas en état de supporter 
la lutte contre ses rivales de l’étranger, qu’elle subisse sa 
destinée, qu’elle s’efface et disparaisse comme s’éteignent 
et meurent les industries dont la concurrence vitale a épuisé 
la sève ! Qu’on achète les navires en Angleterre, s’ils sont à 
bon compte; en Allemagne, si celle-ci nous peut servir 
mieux ! Nos armateurs, dites-vous, sont impuissants à se 
maintenir? Le beau malheur! nous utiliserons pour nos 
échanges commerciaux les flottes étrangères. Qui sait ! sous 
le fouet de la nécessité, sous la menace de la mort prochaine, 
peut-être l’industrie agonisante que vous voulez galvaniser à 
coup de subventions trouvera-t-elle, dans une transforma 
tion soudaine, l’énergie de vivre et de se développer ! » 
Nous connaissons la thèse : c’est celle de la vieille éco 
nomie politique, celle aussi de Rouher, dépeignant sous ces
        <pb n="373" />
        352 LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
couleurs séduisantes le régime de la liberté absolue pour 
les armateurs et les constructeurs : « Le champ des opéra 
tions maritimes — disait-il au Corps léijislatif — n’aurait 
plus de limites et chacun ne devrait plus compter que sur 
soi-même : les forces individuelles acquerraient plus d’éner- 
qie; en un mot, à l’espèce de tutelle sous laquelle elle a 
trop longtemps végété succéderait pourno tre marine l’état 
viril des grandes entreprises. » 
Le moment serait, en vérité, judicieusement choisi pour 
renouveler l’expérience qui réussit d’ailleurs si mal au second 
Empire ! C’est quand toutes les nations cadenassent leurs 
portes, ferment leurs marchés, rêvent comme l’Allemagne de 
Zollvereins colossaux ou, comme l’Angleterre, d’impéria 
lisme colonial, pour écouler le trop-plein de leur production, 
(pie nous irions, sous prétexte do surexciter l’énergie ce des 
forces individuelles », livrer naïvement aux convoitises étran 
gères les vestiges de notre puissance maritime? Renonçons, 
si nous admettons ce système, renonçons en même temps à 
nos arsenaux, à nos colonies, à notre flotte de guerre, à 
notre expansion dans le monde ! La liberté qui met en dan 
ger l’indépendance et la richesse d’un pays, le rend pour 
jamais tributaire de l’étranger, ruine son industrie, réduit à 
la misère toute une catégorie de travailleurs, ouvriers et 
marins, cette liberté n’est qu’une parodie de liberté, le dé 
guisement et le masque de l’impuissance et de la veulerie. 
De cette liberté menteuse, qui implique les définitifs renon 
cements aux légitimes espoirs qu’un pays comme la France 
doit éternellement garder dans la justice du destin, ni la 
marine marchande, ni le commerce français ne peuvent être 
dupes et victimes. 
Reconnaissons-le, parce que c’est la vérité même : la pro 
tection de notre flotte commerciale nous est imposée par des 
nécessités nationales et par notre état économique actuel. Le
        <pb n="374" />
        l’effort nécessaire. 353 
ilémoiilrer serait oiseux Q. Toutes les u at ions, directement 
ou par des moyens détournés, viennent en aide à leur marine 
marchande. L’AiKjleterre favorise la sienne par des remises, 
des (( ristournes » sur les droits de quai ; l’Allemaquc, par 
des encouraqcments jiécuniaires; l’Italie, le Japon, les États- 
Unis, par des primes. 
Prétendre nous soustraire à roblifjation commune qui 
courbe sous sa loi de plus puissants que nous, serait faire 
preuve d ime suffisance bien déplacée, ou d’une méconnais 
sance absolue de nos devoirs envers la patrie. Comme l’a 
dit avec infiniment de raison la Chambre de commerce de 
Bordeaux, « le pays doit accepter les sacrifices qui lui sont 
demandés dans l’intérêt de la marine marchande, comme il 
accepte ceux exiqés pour l’armée, la Hotte, les chemins de 
fer stratéqiques. » 
Mais il y a protection et protection. La forme primitive et 
barbare — si j’ose dire — du réqime protectionniste con 
siste à courir sus à l’étranqer, dès ipi’il fait mine de franchir 
la frontière, à lui mettre la main au collet et à lui dire : 
« Tu n’entreras pas on je te dépouillerai. » L’idéal de cette 
protection, en matière de marine marchande, c’est la siw- 
iaxe de pavillon. Le Gouvernement de 1872, qui voulut 
l’établir, n’eut qu’une excuse, et M. de Rémusat, ministre 
des affaires étranqères, s’empressa de l’invoquer : il recher 
chait, par celle imposition sur le pavillon étranger, le moyen 
de « hâter et d’assurer l’acquittement de toutes nos charges, 
et j)ar conséquent le moment où le territoire français serait 
libéré ». 11 lallnt celte nécessité sacrée de la libération duter- 
(1) « La marine niarcliamle a besoin d'une proteelion spéciale non seulement parce 
ipi'elle sert de pépinière à la marine de guerre, mais encore parce qu'elle répond à une 
(onction économique des plus importantes. On l'a dit, la marine marchande est comme 
le prolongement de nos voies (cirées au delà du continent, c’est donc une force d’ex 
pansion coloniale et d'expansion commerciale. » (Projet de loi sur la marine marchande.) 
23 
ritonn. mak. .maiicii.
        <pb n="375" />
        LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
354 
ritoire, ces moments Irarjiques, où la France pantelait sons 
les serres dn vanlonr prussien, pour que la surtaxe de pavil 
lon pût réapparaître dans notre léqislation sans soulever des 
protestations niiaiiimes. Tentative avortée, d’ailleurs, puis 
qu’on dut, ayant voté la surtaxe, renoncer à l’appliquer. Au 
jourd’hui, nul ne sonqe sérieusement, nous l’espérons, à réta 
blir une mesure fiscale qui habituerait la marine étranqère 
« à regarder les cotes de France comme un lien d’interdit où 
l’attendent des avanies à la turque » et porterait, en renché 
rissant toutes choses par l’élévation du prix du fret, le coup 
le plus funeste à notre activité industrielle et commerciale en 
meme temps qu’elle nous attirerait de dures représailles. 
L’impossiliilité de frapper d’un droit prohibitif le navire 
étranger, conduit nécessairement à la seconde forme de pro 
tection : l’attribution d’nne prime au navire français, pour le 
favoriser dans sa lutte contre les pavillons rivaux. Mais cette 
prime n’a de raison d’ôtre et n’est conforme à l’intérêt na 
tional (pie si elle profite à la fois aux deux industries qui 
constituent la marine marchande — l’armement et la cons 
truction. 
La lourde faute de la loi de i8g3 fut, nous l’avons vu, 
de livrer pieds et poings liés les armateurs à la merci des 
constructeurs. Ceux-ci étendirent une main avide non seu 
lement sur leur propre part de protection, mais sur celle qui 
devait en bonne justice revenir à l’armateur. Et dans quelle 
proportion ! M. Estier, en évaluant de 38 à 96 p. 100 de la 
¡nime de navigation le prélèvement des chantiers, n’a rien 
exagéré. Si bien qu’en définitive, la loi de 189.3 a¡)paraíl 
comme la ¡lire loi d’acca¡)arement et de spoliation, dépri 
mante et stérile ¡mur ceux-là mêmes (jui en escomptaient 
le pins large bénéfice ; car, ainsi que l’a fait justement re 
marquer M. Dupuy de Lome, les chantiers ne peuvent 
¡)ros¡)érer (¡u’à une condition : c’est qu’il y ait une marine
        <pb n="376" />
        l’effout nécessaire. 355 
marchande florissante et des armateurs pour les alimenter 
(le commandes. 
L’œuvre de cette loi est jugée: c’est en vain qu’on s’effor 
cerait de maintenir l’iuiquité qui est à la base de son absurde 
système de protection, le monopole qu’elle établit, en y 
introduisant — concession tardive des syndicats de la mé 
tallurgie à l’opinion soulevée contre la scandaleuse spécu 
lation des voiliers — des primes plus favorables à la va 
peur. En quoi la situation des armateurs serait-elle modifiée ?“ 
Ne se trouveraient-ils pas, aujourd’hui comme hier, jugulés 
j)ar la toute-puissance de la construction? Et &lt;pielle force, 
quel élan, quel encouragement puiseraient-ils dans le main 
tien d’un système si néfaste à leurs intérêts qu’ils ne le peu 
vent, qu’ils ne le veulent plus supporter ! 
La loi de i8g3 a déjà fait trop de mal : il est urgent de 
mettre un terme à ses méfaits, d’arrêter le pillage du bud 
get par la coalition d’égoïsmes qu’elle a provoquée, et de 
substituer, à la protection spéciale des chantiers qu’elle a 
établie, la protection générale de la marine marchande. 
II. Les dangers de la compensation d’armement. 
L’effort de la loi qui régira demain la marine marchande 
sera double. Il doit tendre : 
1° A l’armement de la tutelle de la construction, 
à lui permettre de se développer et de créer une flotte active 
et puissante qui soit en mesure de disputer au pavillon 
étranger le transport du fret national et d’activer, en même 
temps que nos échanges industriels et commerciaux, l’ex 
pansion française ; 
2° A sauvegarder les intérêts de notre industrie de cons 
truction navale — qui se confondent, nous l’avons démon-
        <pb n="377" />
        356 
LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
tré, avec ceux de la défense nationale et d’une partie de la 
classe ouvrière — en la préservant des coups désastreux 
d’une concurrence qu’elle ne pourrait pas niomentanémenl 
supporter. 
Le projet Millerand-Caillaux, actuellement soumis aux 
délibérations du Parlement, atteint-il ce double but ? C’est 
ce^qu’il convient maintenant d’examiner. 
11 modifie, je le rappelle, de fond en comble le réqime 
actuel de la marine marchande, pour lui substituer une ré- 
(jlementation toute nouvelle, basée sur les deux formules 
maîtresses que voici : 
1° Aux navires construits dans les chantiers français 
réservée une protection donnée au moyen d’une prime de 
navigation limitée à quinze années, proportionnelle au che 
min parcouru par ces navires et décroissant avec leur Aqe; 
2° Aux navires de construction étrangère francisés (exclus 
à l’heure actuelle de toute protection) est attribuée un(‘ 
compensation d’armement, immuable pendant vinqt ans, 
perçue au maximum pendant trois cents jours de l’année et 
remise à l’armateur sans qn’il ait à justifier, soit d’un cer- 
lain chemin parcouru, soit d’une certaine vitesse réalisée. 
Dans une question aussi qrave que celle-là, c’est le devoir 
de chacun d’exprimer son sentiment, même s’il n’a d’autre 
valeur que sa sincérité. Eh bien ! je le déclare avec une 
conviction profonde, autant le principe de la compensation 
d’armement me semble conraqenx, hardi, équitable et utile, 
autant l’application qui en serait ainsi faite, si l’on ne mo 
difiait pas certaines parties du projet, me paraît grosse de 
mécomptes et de dangers futurs. 
* 
* % 
J’ai montré — l’ayant en quelque sorte saisie sur le vif—
        <pb n="378" />
        i/effout nécessaire. 
357 
la spéculation qui s’organise à Londres, pour constituer 
avec des navires anglais des compagnies d’armement qui 
viendront, au lendemain de la loi, opérer, sous le couvert 
&lt;le préte-noms, la irancisation de leurs navires et les faire 
admettre à la compensation d’armement. Il n’est pas dou 
teux que l’un des premiers résultats du projet, si le Parle 
ment ne l’amende pas, soit d’amener la formation d’une 
Hotte française « fictive ». Il suffit pour s’en convaincre 
d’examiner ce qui s’est passé en Espagne ; lorsque, forcée 
par la nécessité, notre voisine établit une taxe de guerre sur 
les navires, la ¡ilupart des vaisseaux anglais se métamor 
phosèrent en vaisseaux espagnols, si bien que la flotte com 
merciale de certains ports, de Bilbao par exemple, est en 
tièrement anglaise, bien qu’elle batte pavillon espagnol. 
Nous aurons aussi une flotte marchande, française de nom, 
étraiHjère de fait : l’armement anglais paiera volontiers les 
droits relativement minimes de francisation (deux francs 
par tonneau de jauge), pour faire naviguer, cette formalité 
accomplie, « sous un nom d’emprunt des navires construits 
en Angleterre, transportant des marchandises anglaises, 
prises dans des ports anglais, conduites dans des ports an- 
4)lais, et prenant seulement le contact avec la France pour 
passer à la caisse des trésoreries françaises et y toucher la 
prime produite par l’impôt français(») ». 
Ces francisations seront d’autant plus nombreuses que 
la compensation d’armement, telle qu’elle ressort du projet, 
est éminemment favorable aux navires étrangers. Quelques 
chiffres vont le démontrer. 
Voici, par exemple, nn long-courrier de 3,000 tonnes, 
faisant 35,000 milles par an. Il coûtera à l’armateur d’achat 
sur le chantier — prenons les chiffres mêmes de M. le rap- 
(i) Déclaration des négociants en conserves de Nantes.
        <pb n="379" />
        358 
LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
porteur Thierry — un million en An (j le terre et 3o p. loo 
en plus, soit i,3oo,ooo fr., en France. 
Construit par les chantiers français, ce vapeur recueillera 
en primes à la navigation : 
ire année 
2« année 
3e année 
4e année 
5® année 
Ce année 
7® année 
8® année 
()® année 
lü® année 
A reporter 
178,500 fr, 
174.300 
170.100 
160.900 
161.700 
153.300 
144.900 
I36,000 
128.100 
119.700 
Report 
II®année . 
12® année . 
I3®année . 
14® année . 
10®année . 
IG®apnée . 
17®année . 
18®année . 
19®année . 
20® année . 
Total . 
1,533,000 fr. 
Si l’on déduit du montant total de cette prime la perte 
sèche que représente pour lui la dilTérence dans le prix 
d’achat du navire, soit en amortissement, taux d’intérêt 
et assurance 
l’armateur d’un lonq-courrier de 3,000 tonneaux cons 
truit en France percevra donc une subvention de. . . 
1,533,000 fr. 
102,900 
86.100 
69,300 
52.100 
42,000 
42,000 
42,000 
42,000 
42,000 
42,000 
2,090,^00 fr. 
532,000 
1,563,000 fr. 
Mais que troliligations lui seront imposées ! Sou navire 
aura dû Iburnir, dans ces vingt années, l’énorme parcours 
de sept cent mille milles, soit 1,296,400 kilomèlres. Toute 
avarie sérieuse, toute immobilisation un peu longue — 
comment ne s’en produirait-il pas, dans un jtareil laps de 
temps ! — réduiront notablement la prime, diminuée, en 
outre, par l’assurance importante que l’armateur devra con 
tracter, comme la prudence le lui conseille, pour se pré 
munir contre une perte possible de son outil. Tout compte 
l'ait, la subvention, résultat de la prime de navigation, 
s’abaissera aux environs de i,4oo,ooo fr. 
Pendant ce temps, l’armateur voisin, acquéreur d’un stea 
mer de même tonnage construit en Angleterre, aura encaissé
        <pb n="380" />
        l’effort nécessaire. 
359 
|)Our celui-ci une somme de 42,000 ir. par au, comme com 
pensation d’armement, soit en vingt années une subvention 
lotale de 84o,ooo Ir. C’est assurément moins brillant que la 
prime de navigation. Mais l’armateur du navire étranger 
(¡ardera l’inappréciable avantage, sur son collègue posses 
seur du bâtiment français, de faire marcher sou vapeur à la 
vitesse qu’il lui plaira, de stationner autant qu’il le voudra 
dans les ports, de réduire l’équipage à cinq ou six personnes 
— un steamer est armé par la seule présence à bord du ca 
pitaine, d’un mécanicien et de quelques matelots — et par 
conséfpient de diminuer dans une forte proportion les frais 
d’exploitation. Les « sabots » étrangers seront payés à la 
journée — comme le dit pittoresquement M. Maurice 
Scbvsob — les navires français à la tâche, et ceux-ci de 
vront s’épuiser en efforts, user leurs machines, fatiguer leur 
personnel, supporter des dépenses inqiortantes, pour re 
cueillir beaucoup plus péniblement que leurs camarades sor 
tis des chantiers anglais la subvention qui leur est allouée. 
Pour le cabotage international, c’est encore pis; le projet 
accorde aux caboteurs construits en France les deux tiers de 
la prime du long cours ; si l’on prend deux steamers, l’un 
français, l’autre anglais, de 3,000 tonnes, et que l’on com 
pare la perception de l’un à celle de l’autre, on s’aperçoit 
(jue le navire français arrivera, son supplément d’acquisi 
tion amorti, à recueillir 786,000 fr. de primes, tandis que 
l’anqlais encaissera 84o,ooo fr. de compensation d’arme 
ment. 
Comment, devant une perspective aussi favorable, l’inva 
sion de navires anglais à redouter ne se produirait-elle pas? 
Mais elle est logique, naturelle, certaine ! Que le taux du 
fret vienne à s’abaisser, qu’une crise provenant de la sur 
production énorme de leurs chantiers se produise chez nos 
voisins d’outre-Manche, et nous verrons aussitôt s’accoin-
        <pb n="381" />
        36o 
LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
])lir par centaines les francisations de steamers inoccupés, 
destinées à procurer aux armateurs aiujlais dans l’embarras 
le secours précieux que peut fournir la grasse prébende de 
la compensation d’armement, venant compléter le produit 
d’un fret insuffisant. 
Que gagnerons-nous à nourrir une pareille Hotte ? Le 
bénéfice de transports économiques, dans la jiartie de nos 
côtes desservie par la navigation réservée, et l’embauchage 
d’un plus grand nombre de marins. Ce sera tout. Quant aux 
services militaires que nous pourrions attendre d’une aug 
mentation de tonnage battant pavillon français, survenue 
dans ces conditions, la leçon récente de la guerre hispano- 
cubaine ne nous permet aucune illusion sur leur efficacité. 
« Au début de la guerre — a écrit M. Em. Duboc —- on 
parlait d’armer en course de nombreux vapeurs espagnols, 
et, de fait, l’elfectif de la flotte à vapeur espagnole s’élève 
encore aujourd’hui à 3g/^ navires, jaugeant 426,000 ton 
neaux nets.' Personne n’a compris jiourquoi aucune lettre 
de marque n’a été délivrée à ces navires. Le gouvernement 
esjiagnol n’a guère armé en course, tardivement, que deux 
paquebots achetés à l’Allemagne. 
« Pourquoi, d’autre part, l’escadre de l’amiral Cervera 
s’est-elle trouvée dans la mer des Antilles avec sa provision 
de charbon à peu près épuisée, allant de la Martiniipie à 
Curaçao et de Curaçao à Santiago de Cuba sans qu’aucun 
charbonnier soit venu la ravitailler en pleine mer ou à 
l’abri de la côte de Porto-Rico ? Pourquoi aucnn charbon 
nier espagnol ne l’a-t-il précédée à Santiago, où il n’existait 
aucun approvisionnement ? La chose était facile, puisque 
toutes les forces américaines étaient, pendant cette période 
de la guerre, immobilisées par le blocus de la Havane et de 
la côte occidentale de Cuba, ou bien lancées à l’aventure, 
à la recherche de l’escadre introuvable de Cervera.
        <pb n="382" />
        l’effort nécessaire. 
3Gi 
« On a bien vite fait d’accuser le (fouvernemeiit espagnol 
d’incurie; mais nous savons aujourd’hui que la plupart des 
carqo-boats naviquaut sous pavillon espagnol appartenaient 
défait à des capitalistes anglais, et qu’ils restèrent immobi 
lisés à Livcigiool et dans d’autres ports anglais jusqu’à la 
fin de la guerre. 
« Voilà l’explication de ces faits, en apparence inexpli 
cables, que nous verrions se reproduire chez d’autres na 
tions, sous le pavillon desquelles il a plu aux armateurs 
au()lais de faire fructifier leurs capitaux, à la faveur d’une 
léqislalion qui a leurs jiréféreuces, et pour profiter d’une 
main-d’œuvre à meilleur compte que la main-d’œuvre 
an()laise. Ces pays, en outre de l’Espagne, sont, tout le 
monde le sait, la Norvège et la Grèce. En réalité, une 
bonne partie des vajieurs de ces pays sont des navires 
anglais naviguant sous pavillon espagnol en Espagne, sous 
pavillon norvégien eu Norvège et sous pavillon grec eu 
Grèce. 
« Que, demain, la compensation d'armement soit votée, 
et nous verrons le même phénomène se produire sous pa 
villon français. Des quantités de navires anglais et quelques 
navires allemands, attirés par cette bonne aubaine, trouve 
ront en France des acquéreurs de complaisance. Ces na 
vires, francisés, n’auront de français que leur nom et leur 
pavillon. Ils profiteront des relations commerciales de leurs 
véritables propriétaires, et ceux-ci partageront avec les 
acquéreurs français la compensation d’arrnemeut, sans qiui 
lesdits navires puissent nous rendre aucun service en temps 
de guerre. » 
Ce ne sont pas les seules critiques justifiées que l’on 
puisse adresser au projet du Gouvernement. En admettant 
à la compensation d’armement jusqu’à l’Age de vingt ans 
les navires construits à l’étranger, il ne favorise assurément
        <pb n="383" />
        302 
LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
pas le rajeunissement de la Hotte ; de plus, l’opération 
financière qu’il réalise est détestable. Tous les navires fran 
cisés achetés en Angleterre ou ailleurs, sans aucun espoir 
de prime, par les compagnies de navigation française vont, 
au jour de la promulgation de la loi nouvelle, subitement 
jouir d’une rente sur laquelle leurs armateurs étaient d’autant 
moins en droit de compter, qu’ils ont acquis ces vaisseaux 
sous l’empire de la loi de i8g3, laquelle refuse formelle 
ment tout appui pécuniaire à la production des chantiers 
étrangers. Un grand nombre de vapeurs (on en comptait 
217 âgés de moins de 20 ans au i‘'‘’janvier igoo) bénélicie- 
raient de cette manne inattendue. La Chambre de commerce 
de Nantes évalue à 35 millions le cadeau qui leur serait 
fait. D’après d’autres calculs, le relevé de ce que coûterait 
cette prime pour Nantes, Bordeaux, Dunkerque, le Havre 
et Marseille, donne, sur la base de l’année 1900, un total 
de quatre niHlions et demi par an. Marseille entre pour 
près de moitié dans ce chiffre, dont l’élévation se concilie 
difficilement avec l’affirmation du rapporteur que l’applica 
tion du projet n’entraîneraiI, sur le passé, qu’un supplé 
ment de dépense atteignant à peine 2,800,000 fr. 
Quand j’aurai dit que, par une économie bien mal com 
prise, le projet favorise les faibles tonnages, au moment où 
partout ailleurs, dans le monde, les marines rivales construi 
sent d’importantes unités, capables de transporter à de 
moindres frais de grosses quantités de marchandises ; 
quand ¡’ajouterai que le calcul bizarre de la prime de navi 
gation attribue aux navires de 3,001 tonnes à 4)901 tonnes, 
etc., une j)erccption inférieure de 1,000 fr. et i,65o fr., à 
celle qui est recueillie par des navires de 3,000 et 4)900^ 
tonnes, il sera, je crois, suffisamment démontré que, malgré 
les excellentes intentions de ses auteurs, le projet de loi 
présenté au Parlement participe, sans conteste et à un haut
        <pb n="384" />
        l’kffout nécessaire. 
363 
degré, de cette iniperléction qu’on dit être la marque de ia- 
hrique de notre pauvre humanité ! 
III. La commande couplée. 
Mais c’est justement parce que je, viens de signaler avec 
une entière i'ranchise les inconvénients que pourrait pré 
senter l’adoption, sans modifications, du projet de loi, qu’il 
m’est permis de constater son incontestable supériorité sur 
les contre-projets qu’on lui oppose. Ces contre-projets 
tendent au maintien plus ou moins déguisé de la loi de 
i8g3. Aucun d’eux ne s’insjiire des préoccupations élevées 
qui ont guidé le Gouvernement dans son œuvre, de son 
désir de provoquer un réveil de l’armement français, de 
reprendre au pavillon étranger une part du fret national, 
de surexciter, par une réforme profonde accomplie dans 
nos transports maritimes, l’activité nationale. 
D’autres' solutions à la crise de la marine marchande 
ont été suggérées, qu’il convient aussi d’examiner. L’uiie 
des plus fréipiemment indiipiées est celle du rétahlissemeut 
tenqmraire de la demi-prime. Dans une remarquable étude 
couronnée par la Ligue maritime française, M. A. Giraud 
exprimait récemment l’avis de donner aux armateurs, pen 
dant cinq années au maximum, la faculté d’achat à l’étran 
ger et d’accorder aux navires francisés dans ce laps de 
temps la demi-prime à la navigation : « Actuellement, 
disait-il, nous u’avons pas ou peu de navires. Créons une 
Hotte en ayant recours à l’étranger ; cette flotte viendra 
alimenter nos chantiers. Nous penserons ensuite à la pro 
tection des chantiers eux-mômes. » C’est à peu près la 
meme thèse que soutenait M. Tournier dans un article de 
la Revue maritime : « Qu’on laisse, écrivait-il, la marine 
marchande se pourvoir à son gré pendant quelques années
        <pb n="385" />
        LE PROBLÈME L»E LA MARINE MARCHANDE. 
364 
&lt;lu malëriol qui lui manque, eu lui couservaut le bénéfice 
fie la demi-prime, si elle s’adresse à l’étraoqer. Passé trois 
ans, cette faculté lui sera retirée. Mais elle y aura qaqné 
une viqueur nouvelle..,. » 
Elle y qaqnera peut-être, nous le concédons, une viqueur 
factice. Mais après? L’armement, qui jouira, pour (quelques 
mois, « du qrand jour, du qrand espace et de la liberté », se 
retrouvera ensuite exactement placé, quand naîtront pour 
lui des besoins nouveaux, dans les mêmes conditions qu’au- 
paravant, avec pourtant cette aqqravation (pie, dans l’inter 
valle, les qrands chantiers pourvus d’abondantes commandes 
d’Etat, ceux (pii construisent cher, auront, seuls, pu résister 
à la concurrence anqlaise, allemande, etc,, par bupielle se 
seront vus balayés les établissements les plus Intéressants 
au point de vue de la marine marcbande, les petits chantiers 
dont il importe surtout de favoriser l’éclosion ou lediivelop- 
pement. Quand on voudra « penser à leur protection » il 
sera trop tard : les chantiers, et jiour cause, n’en auront plus 
besoin... 
* 
* * 
Ainsi donc, ni le maintien de la loi de i8q3 — loi de 
-monopole et de privilèqe pour les constructeurs, et d’étoul- 
fement pour les armateurs — ni les mesures transitoires, 
ouvrant brusquement nos portes à l’invasion anqlaise pour 
les refermer quelque temps après, ne fournissent une solu 
tion satisfaisante du problème de la marine marchande. 
Où la trouverons-nous donc ? Simplement dans l’œuvre 
.de la commission d’enquête et du Gouvernement, dans le 
régime nouveau qu’ils ont imaqiné, mais à la condition de 
les adapter à une conception plus larqe et plus juste de Vin- 
térêt général. 
Tout d’abord, constatons-le, ce dont la marine marchande
        <pb n="386" />
        l’effort nécessaire. 
365 
a le plus ¡»lessanl besoin, c’est d’une loi stable, à durée net 
tement définie. Rien n’est aussi funeste à la vie d’une in 
dustrie que l’incertitude où elle est au sujet de sa situation 
léijale. Nous eu avons, deux fois en vinqt ans, en i88i et en 
1893, fait la plus triste et la plus décisive expérience. 
L’armement et la construction ne se développeront parallè 
lement que s’il y a, entre l’Etat et eux, uii contrat bien clair, 
ne laissant jilace à aucune équivoque, ni à aucune ambi- 
ipiïté. Les armateurs ne s’improvisent jias; il faut un cer 
tain temps et une certaine sécurité pour trouver les capitaux 
nécessaires aux entreprises maritimes, amener la création 
des courants commerciaux qui pourront alimenter les lignes 
régulières par où se développent la véritable expansion et 
le principal rayonnement d’un pays. Quant aux chantiers, 
il va de soi qu’ils ne consentiront à opérer les grosses 
dépenses nécessitées soit par de nouvelles installations, soit 
jiar la transformation de leur outillage, que s’ils trouvent, 
dans la durée même de la loi, le gage d’un amortissement 
assuré. La période de vingt ans prévue par le jirojet ne pa 
rai t pas excessivi;, et nous souhaitons qu’elle soit adoptée. 
Mais une fois sa durée précisée, sur quelles bases con 
vient-il d’i'lalilir la loi elle-même afin qu’elle soit vérita 
blement une loi de relèvement de la marine marchande et 
de ])rosj)érité pour l’industrie française des constructions 
navales ? Nous avons constaté les dangers qu’offrait le 
système « brut » de la compensation d’armement : déception 
financière, par l’introduction dans la marine marchande 
française d’une série de steamers anglais, restant propriété 
anglaise, transportant des produits anglais et recevant ce 
pendant du Trésor français, sans être astreints à aucune 
obligation de vitesse et de parcours, des annuités considé 
rables ; déception indnstricUe, par le coup sensible porté à 
la vitalité de nos chantiers, l’intérêt des armateurs devant
        <pb n="387" />
        366 
LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
les déterminer, notamment pour le cabotage international, 
à acquérir leurs navires sur le grand marché naval du 
l\oyaumc-Uni. 
N’existe-t-il pas un moyen de parer à ces dangers, de 
décourager à l’avance la spéculation projetée par le cour 
tage londonien, d’assurer à nos chantiers les commandes 
qu’ils sont en droit d’espérer, de ne prendre en un mot 
dans la compensation d’armement que ce qui est bon^ pour 
en rejeter ce qui est mauvais? 
Notre l'erme croyance est que ce résultat peut être atteint 
par la modification de certaines dispositions du projet et, 
notamment, par l’adjonction du système de la commande 
couplée au ionctionnement même de la compensation d’ar 
mement. 
Ou’est-ce que la « commande couplée » ? Nous la défini 
rions volontiers, dans le cas actuel : l’obligation imposée à 
un armateur, en retour de la compensation d’armement qu’il 
jierçoit pour un navire acheté au dehors, de commander un 
autre haliment du même tonnage à l’industrie française des 
constructions navales. 
L’armateur qui, désireux de garder sa pleine liberté, re 
nonce volontairement aux laveurs du budget, peut acquérir 
sa Hotte où bon lui semble. L’État ne lui donnant rien, ne 
lui demande rien. Mais celui qui bénéficie des sacrifices 
laits par la collectivité pour rendre son industrie person 
nelle prospère, est placé dans une situation toute diliérente. 
L’État, en le subventionnant par la compensation, prend à 
' sa charge des obligations fort lourdes, et a le droit de ré 
clamer, [)ar une juste réciprocité, à cet armateur qu’il sou 
tient, (pi’il paie, qu’il enrichit, certains engagements cor 
respondants, et ceitaines garanties particulières. C’est en 
somme un contrat qui s’établit entre l’État — lepixisentant 
de l’intérêt général — et l’armatinir, contrat parlaitement
        <pb n="388" />
        l’effort nécessaire. 
367 
licite et naturel, contrat où chacune des deux parties en 
présence trouve en môme temps que des charges parallèles 
un bénéfice corrélatif 
Tel est le système équitable et simple de la « commande 
couplée ». On aperçoit, sans qu’il soit nécessaire de les dé 
velopper, tous les avantages qu’une loi bien établie peut 
retirer de la mise en pratique de cette mesure : c’est l’avenir 
assuré pour ces chantiers français dont nous avons, au cours 
de notre enquête, constaté les efforts et les chances de déve 
loppement ; c’est aussi l’endiguement certain des spécula 
tions projetées par les courtiers d’ontre-Manche. C’est enlin 
la possibilité de constituer une Hotte commerciale véritable 
ment française de corps et d’âme. 
A notre avis, la loi qui relèvera véritablement la marine 
marchande française de sa décadence est celle qui, admet 
tant le système de la « commande couplée » comme correc 
tif de la compensation d’armement, sera basée sur les prin 
cipes suivants : 
I. Compensation d’armement. 
1° Admission de la compensation d’armement avec la dé 
finition, le taux, le nombre de Jours d’armement tels que les 
énoncent le rapport de M. Estier et le projet de loi Mille- 
rand-Caillaux ; 
2° Attribution du bénéfice de cette compensation à tout 
navire construit à l'étranger, dont le propriétaire prendl’en- 
(jagement de faire construire, en France, dans un délai 
maximum de trois années, un bâtiment de tonnage équiva 
lent. 
a) L’armateur d’un navire perdu à la suite d’un sinistre, 
naufrage, etc., peut cependant remplacer ce navire par un 
autre de môme tonnage et bénéficier de la compensation
        <pb n="389" />
        368 LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
pour la période qui restait à courir avec l’aucieii navire, sans 
avoir à prendre l’eiiijaqemeiit ci-dessus spécifié. 
6) Pour éviter les eiujagemeiits fictifs, le propriétaire d’uu 
vaisseau qui veut être admis au bénéfice de la compensation 
(farmement doit effectuer à la Caisse des dépôts et consi- 
(jnations un dépôt de lo p. loo de la valeur du navire, dé 
pôt qui peut lui être retenu totalement ou en partie en cas 
de mauvaise foi et de mm-exécution de ses emjaqements, 
sauf son recours auprès des tribunaux administratifs. 
Limitation à dix ans (au lieu de vinqt) de la compen 
sation d’armement. En bénéficient seuls : 
cl) Les navires de construction étrauqère francisés après 
la promulqation de la loi, qui ne comptent pas trois années 
révolues. 
b) Les navires francisés avant la promulqation de la loi, 
ne comptant pas à la promulqation de celle-ci.sept années 
révolues. 
IL Primes de navigation. 
Les dispositions du projet de loi qui sont relatives à la 
prime de naviqation doivent être à notre avis maintenues, 
sauf sur les points suivants : 
1° La décroissance dans le taux de la prime pour les va 
peurs ne s’appliquera qu’aux navires d’un tonnage supé 
rieur à /f,ooo tonneaux, et se calculera, non sur la base de 
un centime par lOO tonneaux ou fraction, mais en tenant 
compte de chaque tonne en sus de ce chiffre de 4,ooo ; 
2° La prime de navigation sera payée pendant dix ans 
(au lieu de quinze) à partir de la francisation, à tout navire 
construit en France pendant la durée de la loi; 
3° Par exception, les navires se livrant au cabotage inter 
national, construits en France, recevront les deux tiers de la 
prime de navigation pendant une période de quinze années.
        <pb n="390" />
        l’effort nécessaire. 
369 
Chacune des modifications qui précèdent correspond, 
croyons-nous, à une amélioration notable de la loi. Leur 
résultat serait en eilet : 
D’ohliqer les armateurs, acipiérant à l’étranqer des navi 
res pour bénéficier de la compensation d’armement, à ali 
menter d’autant de commandes les chantiers français, et 
d’accroître par conséquent l’activité de ceux-ci en même 
temps que le tounaqe neuf de la flotte marchande; 
De laisser un délai, suffisant à tous (hjards, pour cpie 
l’exécution de ces commandes ne soit ni une charqe exces 
sive pour l’armateur, ni une cause de qône et d’encombre 
ment pour les constructeurs ; 
De prévenir, par le dépôt préalable d’une somme impor 
tante, la fraude qui pourrait résulter des enqagements fictifs 
ou de la substitution d’hommes de paille aux véritables ar 
mateurs ; 
De rajeunir la marine française, en excluant du bénéfice 
des allocations budgétaires de vieux « sabots » impotents 
ou sur le point de le devenir, dont le capital est d’ailleurs 
depuis longtemps amorti, et ipii ne peuvent rendre à la na 
vigation de concurrence aucun service réel ; 
De reviser le taux de décroissance de la prime, de façon 
à éviter les écarts énormes que nous avons précédemment 
remarqués ; 
De favoriser la construction de longs courriers de fort 
tonnage, les seuls qui puissent, soit au point de vue de la 
lutte économique sur les marchés du monde, soit au point 
de vue militaire, rendre à notre pays de véritables ser 
vices ; 
De créer, comme il est juste, aux caboteurs de construc 
tion française une situation favorisée sur leurs camarades 
anglais et d’encourager, du même coup, l’embauchage de 
matelots, mécaniciens et chauíTeurs qui, naviguant à portée 
PHOBL. MAK. MARCU. 
24
        <pb n="391" />
        370 ï;R PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
de la France, peuvent, à la moindre alerte, accourir à leur 
poste de combat beaucoup plus facilement que les équipa 
ges dispersés sur les mers lointaines ; 
Enfin et surtout, de ramener dans les limites d’une protec 
tion judicieuse et raisonnable les larqesses coûteuses pré 
vues en faveur de navires de quinze et vinqt ans. A dix ans, 
un navire, par les primes considérables qu’il touchera, peut, 
acheté dans de bonnes conditions et utilisé av(;c intelligence, 
amortir son capital. Une protection de quinze et de vingt ans 
est excessive et dépasse le but par sou exagération meme. 
Nous avons eu les « cueilleurs de primes » de la voile ; il 
n’est ])as utile ({ue nous entretenions les « cueilleurs de 
primes » de la vapeur — et je verrais même pour ma part 
(¡uelque immoralité à ce que l’on abusât de l’effort patrioti 
que fait par le pays, pour servir aux spéculateurs des reve 
nus analoques à ceux qu’encaissent les voiliers. 
11 est, en dernier lieu, une disposition que le Parlement 
ferait peut-être bien de voter, pour sauvegarder l’avenir ; 
elle consisterait à fixer le montant maximum annuel des 
subventions allouées aux vapeurs — tant par la compensa 
tion d’armement que par la prime à la navigation — à qua 
rante ou, si l’on veut, à cinquante millions par an. Dans le 
cas où cette somme se trouverait dépassée par les créances 
des ayants droit, la répartition s’opérerait au prorata du ton 
nage, du parcours et de la vitesse. 
Je n’ai pas la prétention de fournir un texte aux délibé 
rations législatives ; je me permets simplement d’esquisser, 
à grands traits, le système que je crois le mieux capable 
d’amener le relèvement de notre marine marchande. J’ajoute 
que beaucoup des idées qui précèdent ne sont pas nou 
velles. Un bill déposé le 6 décembre 1899 au Sénat améri 
cain préconisait, lui aussi, pour l’extension de la flotte 
commerciale des Etats-Unis, un système de « demi-prime »
        <pb n="392" />
        l’effort nécessaire. 871 
assez analogue à celui de la « commande couplée », quoique 
beaucoup plus restrictif que celui qui précède (‘). 
* 
* * 
Amendé comme nous venons de l’indiquer, le projet du 
Gouvernement donnerait satisfaction aux intérêts divergents 
que met aux prises la rénovation de la marine marchande ; 
par-dessus tout, il s’inspirerait de Vintérêt général. Si 
trente-huit millions de Français supportent l’impôt sans se 
plaindre, si les plus pauvres d’entre eux, qui se trouvent en 
core, par une persistante iniquité, les plus chargés des con 
tribuables, sont les premiers à consentir les sacrifices néces 
saires à la grandeur de la patrie, encore faut-il que les 
dirigeants aient la sagesse de ne pas laisser puiser dans les 
caisses publiques les spéculateurs peu scrupuleux qui cher 
chent une occasion d’enrichissement là où la masse popu 
laire ne trouve qu’une occasion de sacrifices méritoires. 
Avec une loi pareille, nous saurions du moins où nous 
irions puisqu’elle substituerait à la protection aveugle, éta 
blie par le législateur de 1898, et aux risques périlleux 
d’une compensation que rien ne limite dans sa répercussion 
fiscale, les bases solides d’un encouragement qui ne tyran 
niserait aucun des grands intérêts antagonistes de la cons 
truction et de l’armement et accomplirait, avec mesure, 
Veffort nécessaire. Avec elle s’évanouit le danger — certain 
et pressant — d’entretenir aux frais des contribuables fran- 
(i)Le bill, rapporté par M. Frye, le 27 février 1900, prévoyait une prime variable, 
mais qui n’excédait pas pour les gros vapeurs o fr. 75 c. par mille milles parcourus, 
sans décroissance annuelle. La prime était donnée aux navires construits en Amérique, 
pendant vingt ans; les navires commandés ou construits dans des chantiers étrangers 
avant la promulgation de la loi recevaient la même prime pendant dix ans, à la condi 
tion que leur propriétaire fit construire un tonnage équivalent par l’industrie natio 
nale. Jusqu’au moment de la livraison de ces nouveaux navires, la prime s’accumulait 
à la Caisse des dépôts et consignations. En somme, le bill américain était ultra-protec 
tionniste. Il ne l’a cependant pas paru encore assez, puisque le Sénat américain, dont 
on connaît les tendances, l’a rejeté.
        <pb n="393" />
        LE PROBLÈME DE L\ MARINE MARCHANDE. 
372 
çais une flotte fictive, appartenant presque tout entière à nos 
rivaux anglais et allemands, et qui, aux heures des luttes 
suprêmes, se déroberait à la tâche et au devoir que nous 
attendrions d’elle ; désormais aussi, disparaît la crainte que 
l’industrie renaissante de nos chantiers soit écrasée dans la 
rude bataille à laquelle on la conduisait un peu trop à la 
légère. 
Quant à l’armateur, s’il demeure, dans une certaine me 
sure, soumis aux exigences des chantiers, la prime élevée 
(pie lui attribue le projet, la possibilité de s’adresser, eneas 
de besoin immédiat, au marché des navires anglais, la certi 
tude de mettre en concurrence la construction de notre pays 
avec celle des pays voisins, apportent un changement nota 
ble et profond dans sa situation. Autant il avait raison de 
s’élever contre la loi néfaste de i8g3, (pii le livrait sans dé 
fense aux caprices des chantiers, autant il aurait tort de ne 
pas accepter un modus vivendi, qui, s’il ne réalise pas son 
rêve, tient cependant compte de ses désirs dans tonte la 
mesure compatible avec les ressources financières de l’État 
et l’intérêt de l’industrie et du travail nationaux. 
IV. Réformes nécessaires. 
Il ne suffit pas d’un texte législatif pour faire de nos ports 
le rendez-vous de flottes nomlireiises, parsemer les mers de 
navires battant le pavillon tricolore, emplir enfin nos chan 
tiers du tumulte qui envahit, aux heures de travail, les 
yards des bords de la Clyde et de la Tyne. Le miracle, s’il 
fait encore recette, est bien démodé, et en l’escomptant d’une 
loi même parfaite, on ris(pierait fort de s’attarder sous l’om 
brage de l’orme proverbial. 
Les primes, les subventions, les encouragements pécu 
niaires sont évidemment nécessaires au relèvement de la
        <pb n="394" />
        i/eFFORT NECESSAIRE. 
373 
marine marchande ; mais ils ne suffiraient pas à la guérir 
du mal qui la débilite, si d’autres remèdes énergiques et 
salutaires n’agissaient également sur celui-ci. La loi propo 
sée n’est qu’une première étape vers un but que le législa 
teur atteindra seulement à force de méthode et de volonté 
fortes et persévérantes. 
Une fois le régime de la marine marchande établi sur des 
bases nouvelles, nombre de réformes resteront en eiïet à ac 
complir encore. La plus pressante est la suppression de l’obs 
tacle des vieilles institutions et des monopoles qui gênent 
l’industrie maritime dans son exercice et son expansion. La 
marine moderne traîne après elle un lourd héritage de for 
malismes et de règlements qui la paralysent. Certes, je n’en 
tends pas médire des monuments de l’ancien droit maritime 
et je reconnais bien volontiers, avec Valin, que la grande 
ordonnance d’août 1681 fut pour l’époque « sage dans sa 
police générale et particulière, exacte dans ses décisions », 
savante même si l’on y tient ; mais cela n’empêche pas 
qu’elle ait fait son temps. 
* 
* * 
Prenons, par exemple, le courtage maritime àowiwow^Xxù 
sommes redevables. Tandis que le privilège des courtiers 
de commerce a disparu, celui des « courtiers interprètes et 
conducteurs de navires » a résisté jusqu’ici à tous les as 
sauts. L’emploi de ce courtier n’est pas obligatoire... mais 
on ne peut généralement pas s’en passer. 
Une des personnalités qui ont déposé devant la commis 
sion extra-parlementaire a défini, avec une pittoresque et 
juste sévérité, le rôle de frelon joué par ce personnage dans 
les transactions maritimes : 
« Vous faites, a dit notre déposant ('), un voyage qui vous 
(i) M. ViGNOu, Commission extra-parlemenlaire d’enquôtc.
        <pb n="395" />
        3y4 LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
rapporte i,ooo ir. de bénéfice ; votre navire arrivé dans un 
port français, il faut qu’il donne 1,200 fr. au courtier mari 
time pour l’opération en douane. Le courtier écrit trois ou 
quatre mots, les expédie à la douane et c’est fini. Dans ces 
conditions, l’armateur français est pressuré et une foule 
d’opérations maritimes seraient possibles, s’il n’y avait pas 
de courtiers maritimes, c’est-à-dire si l’on avait en France 
comme dans tous les pays du monde, le droit d’écrire à 
M. Y..., par exemple, à Nantes ou à Saint-Nazaire : « Je 
« vous charge de faire les opérations de mon navire, et je 
« vous donnerai 5o fr. » En France on donne 1,200 fr. Ré 
sultat : opération impossible ; résultat : on dégoûte les né 
gociants qui voudraient faire de l’armement, et qui ne veu 
lent pas engager leurs capitaux pour les beaux yeux des 
courtiers maritimes. » 
M. Bordes, le grand armateur bordelais, a donné, devant 
la même commission, une preuve topique de l’exagération 
du tribut prélevé par ces agents. 
« Je vous citerai, a-t-il dit, un usage local à Bordeaux. 
Le courtage maritime nous coûte (dans d’autres ports aussi) 
pour déclarer un navire portant 4,000 tonnes, 2,000 fr. ; un 
courtier prend la peine de sortir de chez lui, d’aller à la 
Bourse (il y a 5o mètres à parcourir) ; pour cette opération, 
il n’assume aucune responsabilité, l’armateur seul étant res 
ponsable ; le courtier syndiqué a droit en vertu de son tarif 
à 5o centimes par tonne, soit parfois à 10 p. 100 du fret. » 
Deux mille francs pour cinquante mètres, c’est vraiment 
un joli denier — et une aubaine à laquelle ne sont pas 
habitués, pour des courses plus fatigantes et plus longues, 
les amateurs de cross-country. 
En bons patriotes, les courtiers « soignent » particuliè 
rement les armateurs français, du moins à ce que préten 
dent ceux-ci. M. Flornoy, du Havre, a fait passer sous les
        <pb n="396" />
        l’effout nécessaire. 
3^5 
yeux des coiumissaires enquêteurs un dossier duquel il ré 
sultait qu’uu courtier maritime de Brest, M. deX..., auquel 
il était par charte-parlie ohliqé de s’adresser, lui fit payer 
665 ir. pour mettre eu déclaration de douane et expédier 
sur lest le steamer Mitidja, tandis qu’il ne prenait pour 
la même opération que i5o Ir. à un steamer anglais plus 
grand. La cour de Bennes, saisie de l’incident, donna ce 
pendant raison au courtier et reconnut qu’oii avait justement 
appliqué le tarif. 
Les armateurs veulent-ils regimber et se passer d’auxi 
liaires aussi coûteux ? Le Syndicat général des courtiers 
n’hésite pas à traîner les récalcitrants devant les tribunaux. 
Un membre de la Chambre de commerce de Rouen, M. De- 
glatigny — qui réclame vainement, à cor et à cris, depuis 
des années, la liberté du courtage — en a fait la déclaration 
aux commissaires enquêteurs : 
« Lorsqu’un négociant manifeste la moindre velléité d’in 
dépendance, a-t-il dit, on lui suscite des ennuis sans fin, 
on l’assigne et on le conduit de tribunal en tribunal jusqu’à 
la Cour de cassation. 
« Le Syndicat général des courtiers conteste constamment, 
avec une persistance étrange, le droit pourtant incontes 
table des négociants de se passer d’intermédiaires. 11 réussit 
généralement à les éjiouvanter par la menace seule d’un 
procès interminable. » 
Aussi, les opérations du courtage prennent-elles, dans les 
transactions maritimes, la proportion d’une dîme exorbi 
tante. M. Deglatigny a cité l’exemple du port de Rouen(') : 
ce port possède huit charges de courtiers, dont les prix de 
vente ont varié de 260,000 fr. à 35o,ooo ir. En admettant 
(i) Commission extra-parlementaire de la marine marchande. Rapport de la sons- 
commission d’enquête.
        <pb n="397" />
        3yG LE PROnLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
4JIIC cliaque cJianje réalise un liénéfice brut de 4o,oüo ir., 
c’est doue un impôt annuel de 820,000 fr. que doivent suj)- 
porter les marchandises importées ou exportées par le port 
de Rouen, C’est, étendu dans tous les ports, un inqiôt de 
plusieurs millions de Iran es prélevé sur l’armement français. 
Quant à l’iitilité de l’institution, on la cherche. Il existe, en 
France même, des ports qui ne sont pourvus ni de courtiers 
maritimes ni d’interprètes jurés et où les opérations de 
douane ne s’accomplissent pourtant ni moins vite ni moins 
réqulièrement qu’ailleurs. En Anqleterre, en Allemaqne, en 
Italie, aux Pays-Bas, en Belqique, etc., le courtaqe est libre. 
Le Conseil d’Etat a fait, en i864, une empiète qui démontra 
la parfaite inutilité de ces charqes. Nous les avons tout (h; 
même précieusement conservées. L’heure est venue de se 
débarrasser de ce monopole encombrant et parasitaire. 
* 
* * 
Le pilotage — dont la réqlementation est plus récente 
que celle du courtaqe, bien qu’elle remonte au décret légis 
latif du 12 décembre 1806 — aurait plus de raison d’être : 
le pilote rend, en effet, à la navigation d’incontestables ser 
vices; c’est lui ([ui assiste les capitaines de navires à leur 
arrivée, leur départ ou leur passage dans un port et qui 
assure la manœuvre du vaisseau. Mais d’une institution 
utile en soi, le décret de 1806 a fait un monopole gênant 
pour la marine. Les pilotes ont seuls, en effet, le droit de 
Xamarrage dans l’étendue de leur station, et si l’on se passe 
d’eux, c’est la prison et l’amende que l’on encourt ! Tout 
bâtiment à voiles de plus de 80 tonneaux, ou à vapeur de 
plus de 100 tonneaux, et même tout navire de tonnage infé 
rieur qui lie fait pas habituellement la navigation de port à 
port, doit appeler le pilote, le prendre lorsqu’il en a le moyen
        <pb n="398" />
        l’effort nécessaire. 
377 
ou payer le pilotaçje comme s’il l’avait pris(‘). Les pilotes 
sont assurés, de cette manière, de percevoir le droit de pilo 
tage de tous les bâtiments qui entrent au port de leur station 
ou en sortent, à moins qu’ils n’aient pas répondu à l’appel 
l'ait à leur concours (-). 
Autant il est juste de prendre et de rémunérer le pilote, 
quand ses services sont utiles, autant il est peu équitable 
d’imposer quand même son intermédiaire en toute circons 
tance. Voici, par exemple, un navire qui, desservant une 
courte lique régulière, rentre chaque semaine à son port 
d’attache, Cette ou Bordeaux. On admettra (pie son cajii- 
taine connaît aussi bien que n’importe ipiel pilote l’entrée 
d’un port où il pénètre cinquante à soixante lois l’an ! Les 
hais de pilotage lui sont cependant toujours imposés. A 
Londres, les navires anglais ont un capitaine ou un second 
reçu pilote de la Tamise; en France (sauf à Marseille), le 
capitaine n’est pas admis à passer cet examen. Bon gré, 
mal gré y à chaque voyage, notre navire doit eifectuer les si 
gnaux nécessaires pour appeler le pilote, et attendre pa 
tiemment ce dernier pour franchir nn passage que le capi 
taine connaît comme le fond de sa poche. 
La charge qui pèse sur l’armement du chef du pilotage 
est assez lourde ; M. Bossut Plichon a dit devant la com 
mission extra-parlementaire d’enqnéte que, pour trois petits 
navires de i,5oo tonnes, il avait payé, du i" janvii^r au 
3i décembre 1897, une somme de 37,170 fr. Ces navires 
représentant, suivant leur âge, un capital de 4oo,ooo à 
600,000 fr., les frais de pilotage s’élèvent donc en l’espèce 
de 6 à 10 p. 100. 
L’ensemble des droits annuels payés aux pilotes, dans les 
(1) C. Champenois, Les Armements maritimes, librairie Berger-Levrault et C*«, Paris 
Nancy. 
(2) Une modiflcalion a été apportée à cette règle pour le port de Marseille, par le dé 
cret du 3o novembre i885.
        <pb n="399" />
        LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
378 
ports, est d’environ 5 millions par an ('). Ce n’est pas, 
comme on le voit, une mince redevance ! 
* 
* * 
De même, les frais de consulat, trop élevés, rendent in 
dispensable la revision du tarif des droits de chancellerie 
dn 3o novembre 1875. Les Anglais paient pour expédition 
consulaire à l’étranger deux shillings six pence par expé 
dition, quelle que soit la grandeur du navire. Nos consulats 
à l’étranger ont — sauf pour les navires effectuant un ser 
vice régulier avec passagers — un tarif de 10 centimes par 
tonneau de jauge pour le premier port, 5 centimes pour 
chaque port après le premier, plus un droit fixe : le résultat, 
signalé par M. Flornoy, est qu’un navire tel (|ue son stea 
mer par exemple, qui jauge 1,1 o3 tonnes, paiera 
dans trois ports d’Espagne, s’il est anglais et chargé de 
vins, 3 fr. 10 c. X 3 = g fr. 3o c. pour trois expéditions 
successives, et s’il est français iio,3o -4- 55,15 -f- 55,15 
= 220 fr. 60 c.(^). 
A ces divers frais, déjà considérables, et qui se grossis 
sent d’une série d’autres perceptions — frais d’expédition, 
d’entrée et de sortie, droits sanitaires, droits de phares, 
frais de remorquage — viennent encore s’ajouter les droits 
de quai et les péages locaux, perçus les premiers par l’État, 
les seconds par les Chambres de commerce des ports pour 
se couvrir des avances faites par elles ; sur ce point, il est 
vrai, le projet du Gouvernement apporte une amélioration 
sérieuse à une situation dont l’armement français se plai- 
(1) Chiffre cité par M. Colson dans son ouvrage : Transports et tarifs. 
(2) Nos armateurs paient des droits consulaires également plus élevés que les Alle 
mands. M. Giraut cite l’exemple d’un vapeur de 700 tonnes ayant fait dans l’année 
douze voyages avec voyageurs, et qui paie dans un port étranger i,i4o fr. de droits 
consulaires, tandis que l’Allemand voyageant dans les mêmes conditions ne paie que 
lAo fr.
        <pb n="400" />
        l’efforï nécessaire. 
379 
gnait à juste titre. L’établissement d’un tarif uniiorme, entre 
le minimum et le maximum duquel les ports pourront se 
mouvoir, est une excellente mesure qui serait heureusement 
complétée, comme l’idée en a été émise par M. Girant, par 
l’établissement d’une échelle décroissante, variant suivant 
l’éloignement du point de départ des navires et le nombre 
de voyages elfectués au même port dans le courant de 
l’année. 
En un mot, l’effort du législateur doit se porter vers ce 
but : libérer Varmement français du lourd fardeau des 
charges qui lui sont imposées, soit par le fait de monopoles 
injustifiés, soit en raison de taxes arbitraires. 
M. Flornoy, dont je citais précédemment la déposition à 
la sous-commission d’enquête, a communiqué à celle-ci le 
relevé des frais de port, pilotages, etc., payés à Bordeaux 
pour voyages effectués de Pasages (Espagne) à Bordeaux, du 
g/io septembre au i/3 octobre 1896, par son petit steamer 
Ernestine. En 28 jours, ils se sont élevés à 3,848 fr. 38 c. ; 
pour le mois, ils auraient été de 4,810 fr.; pour l’année de 
57,720 fr. Or, y Ernestine valait i5o,ooo fr.! Au bout de 
trois semaines, M. Flornoy dut renoncer à continuer la 
ligne régulière qu’il avait entrepris d’établir entre Pasages 
et Bordeaux. Nulle industrie ne pourrait supporter, pour un 
matériel d’aussi mince importance, de tels frais, auxquels 
viennent s’ajouter les charges d’exploitation, d’équipage, les 
assurances, intérêts, etc. Le cas de M. Flornoy n’est pas 
isolé ; beaucoup d’autres armateurs, après de vaines tenta 
tives d’établissement de lignes régulières, ont dû, écrasés 
par les frais de toute nature qui leur incombaient, aban 
donner ces lignes aux mains des Allemands et des Anglais, 
qui s’y sont installés en maîtres et y dominent actuellement.
        <pb n="401" />
        t 
38o LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
Les réformes nécessaires au relèvement de la marine mar 
chande ne se bornent pas là. Bien d’autres questions solli 
citent encore l’examen des pouvoirs publics, au premier 
rang desquelles figure le recrutement des capitaines et des 
équipages. Notre cadre de capitaines au long cours est 
d’une infériorité déplorable; les « seconds » embarqués 
avec eux sont souvent incapables de diriger le navire, au 
cas de maladie du capitaine. C’est ce qui s’est récemment 
produit pour le voilier Bossuet, obligé de faire relâche dans 
un port lointain pendant toute la durée de l’indisponibililé 
de son capitaine, laquelle dura trois mois. Il est nécessaire 
d’organiser sur de nouvelles bases l’enseignement techni 
que et professionnel des futurs chefs d’équipage. Quant 
aux matelots, leur situation est navrante. Un homme qui 
les connaît bien, pour les voir chaque jour à l’œuvre, le 
directeur d’une compagnie française, M. L. Magnen, de 
Dieppe, dépeint leur sort en ces termes : « Les matelots 
français ne gagnent pas autant que le matelot anglais. Une 
chose terrible pour eux, c’est le chômage. Autrefois, nos 
ports regorgeaient de matelots, ils ne connaissaient pas le 
chômage. Vous savez le tempérament du matelot : après un 
long parcours, il restait à terre dix jours; ensuite, il trou 
vait son embarquement facilement. Aujourd’hui, les voyages 
ne sont pas longs. Je parle des voyages de long cours. Le 
matelot sera deux mois et demi sur mer; il arrive sur terre, 
et avant de se rembarquer, il reste quelquefois un mois et 
plus à terre sans rien gagner. Ces gens-là ont des femmes, 
des enfants. Quand ils n’en ont pas, ils ont un vieux père, 
une vieille mère, qui ont besoin des gages du fils. Fatigués 
de tant de misères, ils abandonnent un métier qui ne leur 
permet plus de vivre. Je suis un vieux marin, peut-être un 
peu chauvin comme tous les marins, et je ne le regrette pas. 
Je suis navré quand ces gens viennent souvent me prier
        <pb n="402" />
        l’effort nécessaire. 381 
d’user de ma bien modeste inlluence en me disant : « Ne 
pourriez-vous pas me faire entrer comme homme d’équipe 
au chemin de fer ou me caser à Ierre? » Ce sont de beaux* 
qarçons de 25 ans, qui viennent du service; ils sont formés, 
ils me montrent de bons certificats, des brevets de gabiers, 
de canonniers ou de matelots cbaulfeurs, et cependant ils 
cherchent à s’en aller. Ils aiment mieux rouler des brouettes, 
aller porter la malle de l’étranger, ouvrir les portières des 
voitures. Je leur faisais boute dans le commencement, mais, 
depuis, j’assiste à ce triste spectacle en homme habitué... » 
M. L. Maguen aurait pu ajouter que ce (pii se passe dans 
la marine militaire est encore plus triste et de nature à dé 
courager les meilleures volontés ('). La France gâche comme 
à plaisir, par défaut d’organisation et coupable négligence, 
le plus merveilleux cadre de matelots qu’aucune nation pos 
sède, et laisse végéter sur ses côtes, sans savoir tirer parti 
de la force vive qu’il représente, un prolétariat malheureux, 
réduit trop souvent, hélas ! à chercher dans l’alcool l’oubli 
de sa constante misère. Peut-être serait-il possible, en 
donnant une vigueur nouvelle au petit cahotage, par l’attri 
bution de la deini-compemation (ïarmement, de réduire 
dans de fortes proportions les ell'ets du chômage dont 
M. L. Maguen trace un si douloureux tableau ! 
% 
* * 
Si nous sortons de la métropole, nous trouvons encore, 
d’autres réformes maritimes à accomplir; l’immense do 
maine que nous possédons aujourd’hui dans les contrées 
lointaines nous fait un devoir d’y développer, partout où 
(i) Voir à ce sujet une remarquable série d’études sur la situation des marins, pu- 
bl ée par M. Rémy Gouzinet (llemo) dans la Dépêche de Toulouse, mai-juin 1901.
        <pb n="403" />
        382 LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
nous le pourrons, notre marine. M. Charles Roux exposait, 
dans une récente conférence, à Bordeaux, la nécessité de 
•réaliser à bref délai, pour y parvenir, quatre réformes dont 
le Parlement est saisi par un rapport de M. le Myre de 
Vilers et qui sont relatives ; i° à la composition des équi 
pages; 2° aux primes à la navigation; 3° à la francisation des 
navires ; 4® à la délivrance des brevets de chef mécanicien. 
La première réforme soulève (quelques difficultés qui peu 
vent être résolues, avec un peu de commune bonne volonté, 
par l’entente des armateurs et du Syndicat des inscrits ma 
ritimes. Quant aux autres, elles semblent des mieux justifiées. 
En ce qui touche notamment les primes à la navigation, 
voici quelle étrange situation est faite aux armateurs colo 
niaux. En vertu d’un décret rendu pour l’application de la 
loi du 3o janvier i8g3, un navire ne peut toucher, avant sa 
rentrée en France, que les 4/5 des primes acquises, perd 
même cette facullé au bout de cinq ans, et la liquidation 
de ce qui lui reste dû ne peut avoir lieu qu’après son retour 
en France. Or, les navires des armateurs coloniaux sont 
d’un trop faible tonnage pour affronter sans danger une aussi 
longue navigation ; en les supposant indifférents à ces ris 
ques, la même raison les empêche d’accomplir ce voyage 
avec un fret rémunérateur, le charbon nécessaire à la tra 
versée absorbant la plus grande quantité de l’emplacement; 
en tout état de cause, c’est une interruption de plusieurs 
mois dans leur service. En fait, cette disposition prive les 
armateurs coloniaux du bénéfice de la prime. Rien ne serait 
plus simple, comme le demande M. Charles Roux, que de 
garantir la liquidation de la prime intégrale, sans l’obliga 
tion du retour en France, à tous les navires ayant leur port 
d’attache dans nos colonies. 
Pour la francisation, il s’agit de modifier les règles d’après 
lesquelles un navire acheté dans une colonie française par
        <pb n="404" />
        l’kffort nécessaire. 
383 
un armateur français n’est pas considéré comme navire fran 
çais en dehors des limites du cabotage local; il reste sous 
le coup des lois et règlements applicables à la marine étran 
gère, s’il aborde dans un port français situé en dehors de 
ce rayon, ou si, d’aventure, il se rend dans un port métro 
politain sans avoir obtenu la francisation provisoire. Rien 
de plus simple encore que de décider, par une loi, que la 
francisation définitive pourra être acquise sur place, soit 
auprès de l’administration locale, soit auprès du consul fran 
çais, aux navires étrangers achetés par des Français, soit 
dans nos colonies, soit dans un port étranger situé dans un 
rayon déterminé. 
M. Charles Roux demande enfin, au nom des coloniaux, 
la modification du décret du i” février i8g3, lequel exige, 
pour conduire les machines d’une force supérieure à 3oo 
chevaux, au moins deux mécaniciens brevetés en France, 
l’un de première, l’autre de seconde classe, et qui oblige 
nos armateurs coloniaux à faire venir de France leurs chefs 
mécaniciens. La faculté de les recruter parmi des Français 
domiciliés dans la colonie épargnerait aux armateurs des 
frais considérables. Il serait, du reste, équitable que les 
mécaniciens arrivés dans la colonie avec le brevet de 
deuxième classe pussent obtenir sans se déplacer le brevet 
de la classe supérieure. La présence de ces deuxièmes ou 
troisièmes mécaniciens, aptes à acquérir le brevet de pre 
mière classe, est fréquente dans les colonies que visitent 
régulièrement les paquebots des grandes compagnies et 
les vaisseaux de la flotte. Il serait facile d’instituer, dans 
un certain nombre de ports coloniaux, des commissions 
d’examen dont les éléments s’y trouvent déjà, et qui 
seraient chargées de délivrer les brevets de mécanicien de 
première et de seconde classe. 
Ces mesures, jointes à une protection spéciale des navires
        <pb n="405" />
        384 
LI': PROBLKME DE LA MARINE MARCHANDE. 
faisant escale dans nos ports coloniaux et y embarquant, 
pour la métropole, une certaine quantité de marchandises, 
susciteraient sans nul doute l’éclosion et favoriseraient le 
développement d’une flotte coloniale qui nous manque abso 
lument. A l’heure actuelle, notamment, les quelques paque 
bots postaux, marchant à une vitesse déplorable, qui nous 
relient à l’Extrôme-Orient, sont impuissants à assurer entre 
la France et l’Indo-Ghine un mouvement d’échanqes com 
parable à celui qui existe entre l’Inde, par exemple, et la 
Grande-Bretaqne('). Les encouraqements donnés à la navi- 
qation coloniale libre nous permettront seuls d’arrêter les 
proqrès des Allemands, devenus dans ces parages les maîtres 
du transport. 
* 
* * 
Mais pour faire aboutir cette série de réformes, qui tou 
chent un peu à tous les ministères, il faut commencer par 
mettre de l’ordre dans l’orqanisation même des services 
administratifs de la marine marchande. L’irresponsaliilité y 
règne actuellement en souveraine maîtresse. Éparpillés entre 
le commerce, les travaux publics, la marine, les affaires 
étrangères, etc., les fonctionnaires chargés, au nom de 
l’État, de veiller sur le sort de notre flotte commerciale, ne 
recevant aucune impulsion directe, prennent, suivant leur 
fantaisie, des décisions chaotiques et contradictoires, que 
(i) Nos colonies, au nombre de ai, ont une population de Sa millions d’habitants et 
une superficie de 3,981,900 kilomètres carrés. 
Les colonies anglaises, au nombre de 43, ont une population de 898 millions d’halii- 
tants et une superficie de 88,4i4,ooo kilomètres carrés, et elles ne coûtent, à la Métro 
pole, que 63 millions de dépenses par an. 
Ce qui n'a pas empêché l'Angleterre de faire avec ses colonies, en 1898-1899, un 
commerce général de 5 milliards 887 millions (a milliards 558 millions de marchandises 
anglaises exportées aux colonies et a milliards 804 millions de produits coloniaux im 
portés dans le Royaume-Uni), chiffre de commerce qui s’augmente encore des cen 
taines de millions encaissées pour les transports par sa marine mari bande. 
Notre chiffre d’affaires avec nos colonies françaises n’a encore atteint que 3i3 mil 
lions en 1899, alors que leur commerce avec l'étranger était de 821 millions.
        <pb n="406" />
        l’effort nécessaire. 
385 
les ministres contresignent) quand ils ne s’abstiennent môme 
pas de tout eiTort. Dôjà, depuis loiujtempS) la création d’une 
direction autonome de la marine marchande est réclamée ; 
l’amiral de Gueydon en soutenait en 1877 l’urqente néces 
sité. L’idée de cette unification n’est donc pas nouvelle. 
Mais une direction ayant à sa tôte un ibnctionnaire — si 
distinqué soit-il — aura-t-elle dans les conseils du Gouverne 
ment et sur les Chambres l’autorité nécessaire pour réaliser 
tout le plan de réformes que nous venous d’esquisser? Nous 
ne le croyons pas. A notre avis, la création s’impose d’un 
Sous-Segrétariat d’Etat spécialement chargé de la marine 
marchande, et partageant, entre diverses sections fortement 
organisées, les services actuellement dispersés dans les 
divers ministères. Un sous-secrétaire d’Etat assiste aux 
conseils de cabinet; il jouit d’une inlluence parlementaire 
presque égale à celle d’un ministre(‘) et peut résister, au 
nom de l’intérôt général, aux sollicitations injustifiées de 
tel ou tel puissant représentant d’un port. Il n’est pas, comme 
un fonctionnaire, à la merci du caprice d’un ministre et, s’il 
prend une décision, il peut en revendiquer la responsabilité, 
s’exjiliquer à son sujet à la tribune, en démontrer la jus 
tesse et l’importance, répondre aux critiques ([ui lui sont 
adressées, etc. Quand il est bien soutenu par son ministre, 
comme cela se produit généralement, il vient à bout des ré 
sistances qu’il rencontre dans l’accomplissement de l’œuvre 
réformiste à laquelle il se voue. 
Ce sous-secrétariat d’État doit être, eu bonne logique, 
rattaché au ministère du commerce. L’expérience des autres 
pays, et la nôtre propre, sont là pour conseiller cette solu- 
(i) 11 n’y a qu’à voir les réformes excellentes et nombreuses réalisées par M. Mougeol, 
dans l’administration des postes, et notamment la création, qui est son œuvre, du grand 
réseau téléphonique français en voie d’exécution. M. Mougeot a donné la mesure de ce 
que pouvait accomplir un sous-secrétaire d’État actif et sincèrement partisan du 
progrès. 
PUOUL. MAlt. MAKCa. 
25
        <pb n="407" />
        38G 
LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
tion. S’il est un peuple où la Hotte marcliande occupe dans 
la vie nationale une p ran de place, c’est, on le reconnaîtra, 
l’Angleterre. Jamais nos voisins d’outre-Manche n’ont songé 
à confier à l’Amirauté — qui correspond à notre ministère 
de la marine — les services de leur flotte commerciale. 
C’est au « Board of Trade » qu’ils les ont remis et, depuis 
plus de cinquante ans que ce système fonctionne, ils n’ont 
eu (pi’à s’en féliciter. En Allemagne, la marine marchande 
est pareillement indépendante de la flotte militaire. Chez 
nous, où la direction de la marine marchande dépend du 
ministère de la marine, son rôle, malgré la compétence du 
haut fonctionnaire placé à sa tête, est resté des pins effa 
cés. Ayons le courage d’accomplir un divorce qui s’impose. 
Comme le disait l’amiral de Gueydon : 
« Les deux marines, au point de vue de l’art nautique, 
ne forment ([u’une seule et même famille ; mais, comme il 
arrive souvent entre frères, quand surviennent des intérêts 
qui divisent, il faut, pour rester amis, vivre séparés, avoir 
chacun son ménage. » 
Ilâtons-nous donc de fonder le foyer où la marine mar 
chande viendra puiser une forte et décisive impulsion sans 
être sacrifiée à sa grande sœur aînée, la marine de guerre : 
il y va de l’avenir et de la grandeur mêmes de notre pays. 
V. La navigation intérieure. 
11 ne suffit pas encore de libérer l’armement de sa dépen 
dance vis-à-vis de la construction ; de faire tomber une à 
une les chaînes qui l’entravent ; de le débarrasser des mo 
nopoles et des privilèges abusifs; de l’encourager par des 
subventions généreuses ; de rétablir l’ordre et la responsa 
bilité là où n’existent que chaos et anarchie. L’État n’aura
        <pb n="408" />
        l’effort nécessaire. 
387 
fait tout son devoir envers la marine mardi ande que le jour 
où il lui aura fourni les moyens de recueillir en quantité la 
meilleure et la plus salutaire des primes — c’est-à-dire le 
FRET ! 
« Le manque de fret est la principale, presque l’unique 
cause du marasme de l’industrie de la marine marchande », 
constate M, Estier. Avec lui, nous répétons : c’est de ce côté 
(ju’il reste encore à diriger un effort nécessaire ! Il faut ame 
ner du fret français aux navires français ! 
Il n’y a équilibre dans aucun de nos ports entre les en 
trées et les sorties des marchandises. Pour citer des chiffres, 
eu 1899, le poids des marchandises ayant alimenté notre 
commerce maritime avec l’extérieur, déduction faite des épa 
ves ou sauvetages et provisions de bord, a atteint 21,89,726 
tonnes, dont 16,929,455 à Ventrée et 4,963,271 seulement 
à la sortie. Les produits que nous demandons à l’étranger 
représentent une valeur moyenne inférieure des deux tiers à 
la valeur correspondante de la tonne que nous exportons. 
Tandis que la portée moyenne du tonneau de jauge à l’en 
trée est de 990 kilogrammes, elle se trouve à la sortie ra 
menée à 4io kilogrammes. 
Gela démontre que nous n’envoyons au dehors que des 
marchandises riches et légères, dont les grands paquebots ou 
cargos allemands et anglais, en passant à Dunkerque, au 
Havre ou à Cherbourg, se servent pour compléter leur char 
gement. Quant à nos bâtiments, il leur arrive souvent de 
partir sur lest, c’est-à-dire de faire un voyage blanc (*). Les 
armateurs, pour récupérer les frais qu’ils supportent ainsi en 
pure perte, sont tentés, au retour, si l’occasion avantageuse 
(1) M. Henri Kslier a calculé qu’en iggS, pour les expéditions sur pays étrangers, les 
navires français ont emporté seulement 27,08 p. 100 de leur faculté de transport, tandis 
que les navires étrangers venant chez nous compléter leur chargement prenaient, 
proportionnellement à leur faculté de transport, un chilfre presque égal, soit 21 p. 100.
        <pb n="409" />
        388 LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
s’en présente, de majorer leurs prix, si bien que le com 
merce mécontent finit par s’adresser au pavillon étranger 
de préférence au pavillon français. 
Notre race est aussi laborieuse qu’aucune autre, notre sol 
aussi riche, notre industrie aussi vaillante : d’où vient donc 
que le fret de sortie nous fasse pareillement défaut, que les 
quais de nos ports demeurent presque vides, tandis que 
ceux de Glasgow, de Newcastle, de Hambourg voient s’ac 
cumuler des montagnes de marchandises et des pyramides 
de caisses ! Il ne faut pas être grand clerc pour le deviner : 
c'est parce que notre industrie périclite par le manque de 
canaux et de voies navigables, que nos navires manquent 
de fret. 
M. Louis Laffitte l’a dit avec beaucoup de raison : le ba 
tellerie est l’auxiliaire indispensable de la marine mar 
chande. Les matières encombrantes, lourdes, peu pressées, 
les charbons, les engrais, les produits naturels, etc., ne peu 
vent circuler à bon compte qu’à la condition d’emprunter la 
voie d’eau. Recueillies par la péniche qui, robuste et lente, 
va se charger de leur lourd fardeau, elles remontent paisi 
blement le canal qui les conduit au port voisin où les attend 
pour un lointain voyage le navire de haute mer. Un batelier 
et sa iamille, deux chevaux qui s’arrêtent de temps à autre 
pour brouter l’herbe maigre du chemin de halage, suffisent 
à assurer un transport égal à celui de dix wagons de mar 
chandises remorqués par une puissante locomotive. Les 
frais sont naturellement minimes. 
Or, prenez une carte de France : entre la Loire et la Ga 
ronne, malgré d’immenses richesses intermédiaires, aucune 
autre route ne s’offre à la marchandise lourde que celle du 
chemin de fer ; le Sud-Ouest se trouve, on peut le dire, 
isolé de Paris, qui, même dans ses rapports plus directs 
avec l’Est et le Nord de la France, n’est desservi que par
        <pb n="410" />
        l’effort nécessaire. 389 
des voies d’eau étroites, où le surmenage des mariniers 
est tel que ceux-ci ont notamment baptisé toute une partie 
du canal de Saint-Quentin de ce surnom suggestif ; « la 
vallée de Cayenne ». 
Entre l’Ouest et l’Est*, pas de grande artère de communi 
cation en dehors de la Seine ; de Marseille, tête du transit 
français vers l’Afrique et l’Extrême-Orient, à Bordeaux, 
issue vers le Nouveau Continent, et à Lyon, étape vers Paris, 
aucune grande ligne de navigation; de Bordeaux à Cette, 
un canal arrivé à son maximum de débit ; voilà, avec les 
réseaux mieux conçus du Nord et de l’Est, le mince bilan 
de nos richesses navigables. Dirait-on jamais ([ue ce fut un 
ingénieur français, l’illustre Biquet, qui creusa, au xvn' siècle, 
le premier des grands canaux européens? 
Tandis que nous négligions la navigation intérieure, au 
point de ne lui consacrer, en ces quinze dernières années, que 
des sommes presque insignifiantes (entre 7 et 10 millions pal 
an, ce qui représente à peine les frais d’entretien et quel 
ques rares travaux), les nations concurrentes accomplissaient 
de gigantesques efforts pour la développer. Bismarck faisait, 
le 9 juillet 188G, adopter le fameux projet de loi qui a créé 
la fortune de Hambourg et qui, en réalisant le grand canal 
central partant du Bhin, aboutissant à l’Elbe par l’Ems et le 
Weser, reliait l’ouest à l’est de l’empire et drainait vers le 
grand port de la mer du Nord le trafic de l’Alsace-Lorraine, 
de rObermünster, de la Thuringe, de la Saxe et du Brande 
bourg. Avec l’Oder canalisée, la navigation fluviale péné 
trait jusqu’aux confins de la Silésie, et avec la Vistule, par 
Dantzig, elle recueillait tous les produits de la Pologne. Sur 
le Rhin, 200 millions étaient dépensés. L’élan déterminé 
par de pareils travaux fut tel qu’il se communiqua aux pays 
voisins. 
Rotterdam, Amsterdam, Anvers, entraînés par l’exemple,
        <pb n="411" />
        LE PROBLEM': DE LA MARINE MARCHANDE. 
390 
et reliés par des voies naviçjables à tout, Tarrière-pays dont 
le trafic les alimente, en ont bénéficié dans de larges pro 
portions. 
Le résultat de ramélioration du régime des fleuves et de 
la construction des canaux en Allemagne s’est traduit par 
des cliilTres qui font réver. 
Entre i8y5 et iSgb, le mouvement des marchandises sur 
les voies navigables de l’Allemagne s’est relevé de 2 mil 
liards (joo millions Q') à 7 milliards 5oo millions de tonnes 
kilométriques, soit une augmentation de i5g p. 100. 
De 189,5 à 1898, il a monté à 10 milliards 700 millions 
de tonnes, soit une nouvelle augmentation de 43 p. 100. 
Quant aux chemins do fer, loin d’étre affectés par cet 
accroissement énorme du trafic des canaux, ils voyaient leur 
transit, (pii était en 187.5 de 10 milliards environ, passer à 
32 milliards 600 millions de tonnes ! 
De pareils résultats donnent à l’empereur Guillaume une 
force singulière pour réclamer un nouvel et décisif effort 
dans le même sens. .le me suis trouvé, à diverses reprises, 
en présence du souverain allemand ; le souvenir profond 
m’est resté de son allure volontaire, de sa parole domina 
trice et brève. Ceux qui le prennent pour un « exalté » et un 
« maniaque » le jugent mal, je crois. Son exubérance appa 
rente dissimule les calculs d’un esprit résolu et méthodique. 
11 a conçu le grandiose projet de réunir, par le Mittelland 
Kanal et la jonction du Main au Danube, l’ensemble de 
tous les fleuves allemands. Dût-il y consacrer des années et 
briser les plus sérieux obstacles, on peut être certain qu’il 
le réalisera. 
Le nouveau projet de loi qui vient d’être repoussé par le 
Landtag, mais qui sera tôt ou tard adopté, prévoit une dé- 
(i) Rapport de M. Cor, consul général de France à Hambourg, 4 février 1901.
        <pb n="412" />
        l’effüut nécessaire. 3g i 
pense de 38g millions de marks pour le réseau tout entier, 
comprenant ; 
Le grand canal central du Rhin à l’Elbe ; 
La grande voie navigable Berlin-Stettin ; 
Le canal entre l’Oder et la Vistule ; 
La voie navigable reliant la Silésie au canal Oder-Sprée ; 
L’amélioration du cours inlérieur de l’Oder et de la 
Havel ; 
La régularisation du cours de la Warthe et l’achèvement 
des travaux de la Spree. 
L’opposition des agrariens — pour la plupart membres de 
la petite noblesse prussienne qui voit dans la grande expan 
sion industrielle du pays une menace à ses privilèges et un 
acheminement vers une modification dans le mode de vota 
tion qui assure au Junker la prépondérance dans le- gou 
vernement prussien —- n’empêchera pas ce vaste projet d’a 
boutir. 
L’Autriçhe-IIongrie trouve le moyen de s’arracher aux 
divisions qui déchirent ses partis politiques pour tenter un 
ellort plus considérable encore que celui de sa voisine et 
alliée. M. de Kœrber, président du conseil, a récemment 
déposé sur le bureau de la Chambre des députés de Vienne, 
aux applaudissements unanimes de cette assemblée, un mo 
ment réconciliée pour acclamer cette œuvre patriotique, un 
projet entraînant une dépense de j5o millions de francs en 
vue de la reconstitution de i,6ooà i ,700 kilomètres de voies 
navigables, « tant par régularisation de fleuves que par canaux 
(le jonction à grandes écluses, admettant les bateaux de 
l’Elbe à faible tirant d’eau mais longs et larges et qui por 
tent jusqu’à Goo tonnes de marchandises ». Les travaux, d’o 
res et déjà votés, commenceront en igo4 et devront être 
achevés dans un délai maximum de vingt ans. L’État ne 
s’inquiète pas d’attendre le concours des intéressés; le
        <pb n="413" />
        (i) Moniteur officiel du commerce, 3i janvier 1901. 
LE PROBLÈME DE LA. MARINE MARCHANDE. 
392 
youverneinent déclare dans l'exposé des motifs qu’il « a ré 
solu de ne pas compter sur le revenu financier de ces voies 
et de se contenter des résultats économiques qui en seront 
la conséquence », affirmant ainsi sa foi dans le développe 
ment économique qu’entraînera pour le pays autrichien la 
réalisation de cette œuvre considérable. 
L’Anqleterra, pourvue cependant d’un réseau ferré incom 
parable, se préoccupe du même problème et s’apprête à 
creuser de grands canaux. La Russie fait un effort colossal 
pour améliorer ses voies navigables. La Belgique, la Hol 
lande, etc., se hâtent de combler les lacunes de leur réseau 
fluvial. 
Aux États-Unis, ainsi que le remarque M. Heilmann('), 
notre consul de Chicago, « l’opinion se montre de jour en 
jour plus favorable à l’accomplissement des travaux néces 
saires pour doter le pays d’un réseau de canaux qui, venant 
s’ajouter aux quelque 30,000 kilomètres de cours d’eau 
déjà navigables, mettrait en communication directe l’Atlan 
tique et le Pacifique, la cAte du Maien et le Rio Crande. » 
Les mêmes résultats favorables que l’on constate en Alle 
magne se sont produits aux États-Unis, à la suite de la 
construction de voies navigables. Le canal de l’Érié, par 
lequel ne passent pourtant que 3 millions de tonnes de 
marchandises par an, a fait de l’Etat de New-York le plus 
prospère des États de l’Union,' et cela malgré les richesses 
minérales supérieures de la Pensylvanie et les autres avan 
tages que cet État possède. C’est sur les bords du canal de 
l’Érié et de ses ramifications que se trouvent les plus grandes 
villes de l’État de New-York, et la région traversée par ce 
canal et son prolongement, l’Hudson, fournit 90 p. 100 des 
revenus de l’État.
        <pb n="414" />
        l’effort nécessaire. 
393 
Aussi la plupart des villes de l’IInion, Philadelphie, Bal 
timore, Pittsburg, Cincinnati, Chicago, Minneapolis, Duluth, 
etc., pétitionnent-elles pour obtenir un système complet de 
voies d’eau qui donneront à l’industrie américaine une 
nouvelle et formidable impulsion. 
* 
* * 
Ce sera l’honneur de la carrière ministérielle de M, Pierre 
Baudin d’avoir compris que la France ne pouvait plus re 
tarder l’heure de compléter son outillage national par l’exé 
cution de voies navigables nouvelles, l’aménagement des 
canaux, des rivières et des ports maritimes : « Il est temps 
— avait dit à l’inauguration du p ort nouveau d’Ivry, son col 
lègue M. Millerand — il est temps que la France tire enfin 
un parti convenable de ses admirables voies de communica 
tion intérieure, qu’elle les mette en valeur en les reliant à 
son réseau de voies ferrées qui a besoin lui-méme de leur 
aide pour son développement (‘). » C’est, assurément, pour 
répondre à la préoccupation du gouvernement tout entier et 
de l’opinion française, que le i" mars 1901, M. Pierre Bau 
din déposait sur le bureau de la Chambre un plan de grands 
travaux « pouvant être exécutés sur les fonds ordinaires du 
budget et dans une ¡¡ériode de seize années ». Ce programme 
est la suite et le complément du projet conçu par M. de Frey 
cinet et sanctionné par les deux lois du 28 juillet et du 
5 août 1879. M. Pierre Baudin ne prétend pas l’imposer 
dans toutes ses parties ; il a grand soin d’indiquer, avec 
une franchise et une netteté qui l’honorent, que « le gou 
vernement ne demande aux Chambres qu’une indication », 
(i) Il convient de rendre un juste hommage aux fondateurs du groupe de la Loire 
navigable, à MAL Linger, Maurice Schwob, Louis Laffitte, etc., ainsi qu’à M. le con 
seiller général Delboy et à M. Georges Rossignol de Bordeaux — qui ont été les uns 
et les autres les ardents apôtres de la navigation intérieure en France.
        <pb n="415" />
        3g4 LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
allant ainsi au-devant des inévitables amendements que 
peuvent faire naître les imperfections du projet. 
La précaution est bonne. 
De même que le projet Millerand sur la marine marchande 
m’a semblé inacceptable en certaines de ses parties, de 
même le projet Baudin sur les voies navigables ne peut 
manquer de provoquer de justes critiques. Pour établir le 
classement des travaux à exécuter, le ministre des travaux 
publics et le ministre du commerce ont ouvert une enquête, 
dont ils ont chargé le conseil supérieur du commerce et de 
l’industrie. Cette assemblée, après une étude très complète 
de la question, a, sur le rapport de MM. Charles Roux et 
André Lebon, arrêté ainsi &lt;pi’il suit le classement par ordre 
d’urgence des travaux d’extension et d’amélioration à réa 
liser sur le réseau des chemins de fer, des voies de naviga 
tion et dans les ports maritimes, étant entendu que les tra 
vaux déjà en cours d’exécution ou ayant fait l’objet de projets 
de loi déposés au Parlement étaient hors de discussion : 
1. Voies ferrées. — i. Prolongement du réseau de l'État de Chartres 
à Paris. 
2. Ligne du Havre à Pont-Audemer. 
3. Doublement de la ligne de PKstaqUe à Mirarnas-Avignon. 
II. Voies navigables. — i. Jonction de la Chier s à la Meuse et à 
l’Escaut, et amélioration des canaux qui relient l’Escaut à Dunkerque. 
2. Jonction de Saint-Etienne à Givors et à Roanne. 
3. Canal de Moulins à Sancoins. 
4. Navigabilité de la Loire. 
5. Amélioration de la Seine et du port de Paris. 
6. Amélioration de la baie de la Somme. 
7. Amélioration du canal du Midi et de la Garonne entre ce canal et 
Bordeaux. 
8. Étude de la canalisation du Rhône. 
g. Etude du canal du Midi. 
III. Ports mariiimes. — i. Dunkerque et Marseille. 
2. Rouen et le Havre. 
3. Bordeaux, Nantes et Saint-Nazaire.
        <pb n="416" />
        i/effort nécessaire. 3g5 
4. Bayonne, Boulogne et Dieppe. 
5. Cette. 
IV. Méthodes d'exploitation. — i. Suture du réseau ferré et du ré 
seau navigable. 
2. Utilisation des tramways comme annexes des voies ferrées. 
3. Réglementation de la navigation et de la traction. 
Le ministre des travaux publics a repris ce classement, 
en omettant cependant d’y comprendre l’étude de l’amélio 
ration de la baie de la Somme, de la canalisation du 
Rhône, etc. 
Pour l’exécution des travaux, le ffouvernement prévoit 
une dépense de 611 millions, dont 34o millions environ res- 
leront à la cliartje de l’État. Le reste doit être fourni par la 
participation des intéressés autorisés à récupérer leurs 
dépenses par des péaçjes et la concession du balage. 
* 
* * 
Je ne jiuis m’empêcher de remarcpier, avec M. Georges 
Rossignol, le créateur et l’infatigable propagandiste de la 
Garonne navigable, combien, dans l’énumération des impor 
tants travaux projetés, le Sud-Ouest de la France et la par 
tie du Centre qui l’avoisine sont, encore une Ibis, sacrifiés 
au reste du pays. 
« Notre région, ditM. G. Rossignol, est encore bien moins 
favorisée qu’elle ne l’était dans le plan Freycinet qui nom 
mait l’Adour, la Raise, la Dordogne, la Garonne, les Gaves 
réunis, le Lot, la Midouze, le Tarn et la Vézère, parmi les 
rivières améliorées, et qui stipulait la création d’un canal 
de la Loire à la Garonne et d’un canal des Grandes-Landes 
destiné à relier le bassin de l’Adour au bassin de la Ga 
ronne... On nous consacre 10 millions sur 497,G4o,ooo fr., 
soit environ un cinquantième du total. C’est une proportion 
que rien n’autorise. Nous sommes, comme superficie,
        <pb n="417" />
        LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
396 
comme population, comme richesses naturelles, même 
comme nombre de kilomètres théoriquement navigables, au 
moins un septième de la France. Sans doute nous ne repré 
sentons encore qu’un trente-deuxième du tonnage total de 
la navigation intérieure, mais à qui la faute ? Précisément à 
rÉtat, qui nous a toujours négligés à ce point de vue...(') » 
Rien n’est malheureusement plus exact. Ce n’est point ici 
qu’il convient de s’étendre longuement sur cette (piestion ; 
mais je tiens cependant à faire remarquer avec quelle légè 
reté les assemblées les plus compétentes — il ne viendra à 
personne la pensée de contester l’autorité du Conseil supé 
rieur du commerce, que M. Baudin a suivi dans ses erre 
ments — traitent parfois les intérêts graves dont ils ont la 
charge. La région du Sud-Ouest de la France traverse depuis 
([uinze ans une crise terrible : ravagée par le pliylloxéra, 
elle a pu, à force de peines et de sacrifices, vaincre le fléau 
dévastateur et reconstituer ses vignobles. Voici que la« mé 
vente » — c’est-à-dire l’impossibilité d’écouler les produits 
récoltés — vient à son tour semer de nouvelles ruines dans 
cette partie de la France. 
Naturellement, dans leur inquiétude de l’avenir, les po 
pulations méridionales commencent à tourner les yeux vers 
l’industrie; elles sentent fort justement que si cette dernière 
pouvait pénétrer en leurs contrées, jusqu’ici purement agri 
coles, leur misère s’en trouverait allégée; l’industrie ajou 
terait une corde à leur arc et assurerait aux produits du sol 
un débouché plus large. Mais la première condition du dé 
veloppement industriel, pour une région, c’est de disposer 
de moyens de transports abondants et peu chers. Les routes 
d’eau « suscitent les usines, améliorent l’agriculture, trans 
forment les pays ». Par le bas prix du transit, elles procu 
ti) G. Rossignol, « La Garonne navigable » (Revue commerciale et coloniale du 
32 mars 1901).
        <pb n="418" />
        l’effort nécessaire. 897 
rent le charbon à bon marché, les engrais dans d’excellentes 
conditions. Ce n’est pas pour d’autres raisons que depuis 
vingt ans le Sud-Ouest réclame l’étude du canal des Deux- 
Mers : il est inutile de rappeler l’importance économique et 
militaire de ce grand projet qui, comme on l’a dit, « double 
notre marine, annihile Gibraltar », et peut transformer le 
Midi de la France en y amenant l’industrie. Eh bien ! il ne 
s’est pas trouvé un ministre des travaux publics pour faire 
étudier sérieusement la question avec le désir de la résoudre 
dans un sens favorable au projet. On a toujours traité l’idée 
de ce canal avec le plus parfait dédain ; dès que le cabinet 
Méline est arrivé aux affaires, il s’est empressé d’enterrer le 
projet en publiant à VOfficiel un rapport aussi défavorable 
que peu convaincant de MM. les ingénieurs. 
N’ayant pas à compter sur le canal des Deux-Mers, le 
Sud-Ouest se retourne vers le projet de jonction de la Loire 
à la Garonne. 
Angers, Angoulême, Aurillac, Avignon, Bergerac, Blois, 
Bordeaux, Bourges, Chalon-sur-Saône, Ghâteauroux, Cler 
mont-Ferrand, Dijon, Guéret, Limoges, Lyon, Mâcon, Mar 
seille, Montluçon, Moulins, Nantes, Ne vers, Orléans, 
Périgueux, le Puy, Roanne, Rochefort, La Rochelle, Saint- 
Étienne, Sauniur, Thiers, Tours, Tulle et Valence affirment, 
par l’organe de leurs Chambres de commerce, leur désir de 
voir aboutir au plus tôt la jonction Loire-Garonne. La question 
n’est pas nouvelle : dès 1887, ¿ansie rapport qu’il faisait à la 
Chambre des députés de la loi sur les rivières, le marquis 
de Dalmatie présentait déjà ce projet comme le plus ad 
mirable pendant, à l’ouest, de la ligne que forment, à l’est, 
la Saône et le Rhône reliés à la Seine, et M. de Freycinet, 
lorsqu’il était ministre des travaux publics, l’avait compris 
dans son vaste programme. 
Vaines sollicitations! Cette fois encore, les désirs du
        <pb n="419" />
        (i) Loi Freycinet du 5 août 1879. 
LE PROBLEME DE LA MARINE MARCHANDE. 
398 
Sud-Ouest restent lettre morte ; dans un grand projet de 
travaux publics, prévoyant une dépense de Goi millions de 
francs, on ne trouve place ni pour la reprise des études du 
canal des Deux-Mers, ni tout au moins [)Our la transformation 
complète du canal du Midi (aujourd’hui absolument in 
suffisant) en un canal de cabotage donnant accès aux navi 
res marchands de faible tonnage — et, dans l’intérêt de la 
défense nationale, aux torpilleurs, aux sous-marins et aux 
avisos — ni enfin pour la jonction Loire-Garonne, votée ce 
pendant depuis vingt et un ans ('). Ce sera, si le projet du 
Gouvernement passe en son état actuel, toute une région sa 
crifiée — et quelle région ! La plus belle de France et qui 
pourrait en devenir la plus riche, le jour où la création des 
voies d’eau réclamées par ses populations permettrait, dans, 
des centres comme Agen, Montauban, Toulouse, Albi, Ro 
dez, Carcassonne, Lézignan, Narbonne, Gabors, Périgueux, 
Cette, etc., la mise en valeur des richesses industrielles qui 
abondent aux alentours, de ces minerais de l’Aude, de l’A- 
riège, des Pyrénées-Orientales, etc., dont les forces hydrau 
liques emmagasinées dans les Pyrénées assureraienC à défaut 
de charbon, l’exploitation économique par cette « bouille 
blanche » qu’on appelle l’énergie électrique. 
* 
* * 
Les industries ne se créent que là où elles sont sures de 
trouver des facilités de communication avec leurs débou 
chés ; l’idée ne viendra à aucun capitaliste d’exploiter un 
gisement, même très riche, si les frais de transport sont trop 
élevés et les communications trop imparfaites. 
Or, l’école économique dont M. Méline est le grand pon 
tife n’a trouvé jusqu’à présent d’autre moyen de défense
        <pb n="420" />
        l’effort nécessaire. 
399 
contre la production étrangère (jue la protection des pro 
duits nationaux par des tarifs prohiliitifs. Faire payer très 
cher en France ce qui coûte très bon marché au dehors 
semble, à toute la catégorie d’économistes qu’inspire M. Mé- 
line, le summum de l’habileté pour lutter contre la concur 
rence étrangère. L’idée n’est pas venue à ces ingénieux 
haussiers qu’une protection analogue, et plus efficace, pou 
vait être garantie à nos nationaux par des moyens différents, 
c’est-à-dire en leur permettant de produire et de vendre 
à meilleur compte, dans des conditions aussi avantageuses 
pour eux. 
Il est incontestable, en effet, que, dans un très grand 
nombre de cas, le prix de revient sur place n’est pas plus 
onéreux en France qu’à l’étranger ; seul le déplacement 
coûte plus cher. 
Or, nulle part, pas meme en Autriche-Hongrie, les trans 
ports ne reviennent plus cher qu’eu France, et surtout que 
dans le Sud-Ouest. 
Dans un numéro de la Revue commerciale et coloniale, 
M. Camentron constatait ([ue la Compagnie du Midi, pour 
un parcours de 5oo kilomètres sur la ligne Bordeaux- 
Cette (où elle rencontre la concurrence du canal, concur 
rence moins dangereuse, d’ailleurs, qu’il ne conviendrait), 
faisait payer 10 fr. 76 c. pour le transport de l’article bois 
de construction, mais que ce tarif s’élevait, sur les autres 
liipies non concurrencées, à 16 fr. 10 c. sur toutes directions 
du Midi autres que celle de Bordeaux-Cette, à 18 fr. 5o c. 
sur la direction Bordeaux-Paris (Compagnie d’Orléans), et 
à 18 fr. 5o c. sur la direction Bordeaux-Lyon (Orléans et 
P.-L.-M., tarif commun). Autrement dit, on paye de Bor 
deaux, dans la plupart des cas, o fr. 087 par tonne kilomé 
trique pour l’article « bois de construction » transporté à 000 
kilomètres. Or, les prix moyens de toutes les marchandises
        <pb n="421" />
        4oO LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
sur la basse Seine, entre Rouen et Paris, pour 234 kilomè 
tres seulement, s’établissent ainsi : 
. 0^010 la tonne kilométrique, pendant l'été, de Rouen à Paris; 
0 017 — pendant l’hiver, de Rouen à Paris; 
0 009 — pendant l’été, de Paris à Rouen ; 
O 021 — pendant l’hiver, de Paris à Rouen. 
En Allemagne, sur le Rhin, l’Elbe et la plupart des ca 
naux, pour le bois de construction et toutes les matières simi 
laires, la tonne kilométrique revient seulement à o fr. oo85 
(moins d’un centime) pour 35o kilomètres et à moins d’un 
demi-centime pour 5oo kilomètres. 
Le prix des transpor ts chez nous est tellement élevé, par 
tout où manquent les voies d’eau, qu’il rend notre commerce 
d’exportation à peu près impossible pour certains articles 
(ju’il paralyse complètement l’industrie, et livre le marché 
français aux marchandises étrangères. 
Admirable protection, en vérité, que celle-là ! 
* 
* * 
Le projet Raudin, rompant heureusement avec l’étroitesse 
des vues mélinistes, va permettre l’abaissement des frais de 
transport dans certaines régions: il est à souhaiter que le 
Parlement, plus juste que le Conseil supérieur du commerce, 
n’exclue pas des bénéfices d’une réforme féconde toute la 
région méridionale de la France. A la suite d’un remarqua 
ble rapport présenté par M. François Morel au Comité ré 
publicain du commerce et de l’industrie, celui-ci, après avoir 
examiné le problème de la navigation intérieure avec le 
ferme dessein de ne seconder que l’intérêt général, est arrivé 
à cette conclusion qu’aux travaux prévus par le projet du 
Gouvernement, il était urgent d’ajouter ceux-ci, dont la né 
cessité lui a paru démontrée :
        <pb n="422" />
        l’effort NECESSAIRE. 
4oi 
Canal de jonction de la Garonne à la Loire ; 
Élargissemenl et approlbndissement du canal du Ben y, 
de Montluçon à Marseilles-lès-Aubirjny ; 
Mise en eau du canal de la haute Seine entre Maisons- 
Blanches et Ghàtillon-sur-Seine ; 
Amélioration des ponts de Paris ; 
Modification des écluses du canal du Midi ; 
Déviation des ruisseaux de Garpailhan et du Lihron ; 
Raccordement du canal latéral et du canal du Midi avec 
les principales (jares avoisinantes; 
Étude de la canalisation du Rhône entre Arles et Lyon ; 
Construction d’un dock d’armement à Saint-Nazaire ; 
Drarjarje dn port extérliuir de Boulofjne ; 
Construction d’nne nonvelle tonne de radonh et d’un 
deuxième bassin à îlot à Bordeaux ; 
Approlondissement de la tlironde. 
Nous partaijeons absolument la manière de voir du Co 
mité républicain du commerce et de l’industrie. Ainsi coni- 
])lété, le développement de la navigation intérieure aurait 
les plus heureux effets ; il amjmeuterait les moyens de com 
munication, jamais trop nombreux, entre les diverses ré 
pions ; il aurait pour résultat l’accroissement du mouvement 
de nos ports de mer, raupmentation inévitable de leurs re 
lations avec l’étranper et, par suite, l’assurance pour notre 
marine marchande de ne pas manquer de fret de sortie. L(‘ 
mouvement d’importation et d’exportation devenant de pins 
en plus étendu, il est bien évident (pie les chemins de Ter 
seraient appelés, comme ils l’ont été en Allemaqne, aux 
États-Unis, en Anqieterre, à bénéficier de cette suractivité. 
Les chemins de Ier, eux aussi, furent, à leur début, consi 
dérés comme une menace de ruine prochaine jiour les trans 
ports par route. Tout le monde convient maintenant qu’ils 
ont été un des facteurs les plus importants dn proqrès et de 
ÎG 
PRCBL. MAK. MA::Cir.
        <pb n="423" />
        LK PROBLÈME DK LA MARINE MARCHANDE. 
4o'i 
la ppospérilé. S’ils ont tué la (liliçjence, ils n’ont pas tué les 
véhicules ; hien mieux, ils ont l’ait naître les automobiles ! 
Jamais nos routes ne lurent plus fréipientées. De même la 
batellerie ne saurait nuire au rail. 
Multiplier les relations entre les hommes d’ime même 
&lt;‘ontrée, d’une même nation, étendre toujours davantage 
les rapports de peuple à peuple, mêler indélinirnent et sans 
arrêt les intérêts de tons les jiays (¡ni sont les intérêts com 
muns de l’humanité, tel est le but de la civilisation. Il sied, 
dans ce dessein, de ne rien négliger pour augmenter la l’ré- 
({uence de ces rapports. En dépit de l’apreté des luttes com 
merciales, l’esjièce humaine s’améliore à des Iréquentations 
répétées ; on échange, en même temps (pie des produits, 
des idé(is. Et c’est par l’idée (pie l’homme domine le monde. 
VI. L’effort moral. 
Arrivé an terme de cette étude, dont on excusera l’insuI- 
iisance, en aj)pli(piant aux intentions de l’antcur le mot 
charitable de l’amiral Réveillère : « Quicomjue aujourd’hui 
écrit avec conscience sur la marine l’ait une bonne action » ('), 
il me reste à (‘xprimer un vœu : c’est (pie, non seulement 
dans la loi prochaine sur la marine marchande, mais encore 
pour un avenir plus lointain, l’opinion publhpie, les Cham 
bres et le Gouvernement s’unissent dans une pensée et une 
volonté communes, alin d’accomplir sans perdre de temps 
l’œuvre de rénovation et de salut ipie la France attend d’eux. 
Jamais notre pays, même aux heures tragirpies de son 
histoire — (piand il voyait son territoire envahi et ses fils 
accablés, malgré leur héro’isme, sous les coups du destin, 
(i) Préface de l’oavragc Les Guerres navales de demain^ Berger-Levrault et G&gt;», édi 
teurs. ’
        <pb n="424" />
        i/kffort nécessairk. 
liO?&gt; 
— ii’eiit besoin, de la part de ceux qui ont charqe de le di 
riger, d’une énergie plus haute et de plus de résolution 
virile. La blessure d’une défaite se cicatrise, tandis qu’il 
n’est pas de remèdes à la décadence d’uue nation. 
Or, d’elfrayants prodromes décèlent aux yeux les moins 
prévenus la gravité du mal (pii nous menace ; l’industrie et 
le commerce, privés de moyens de transport suffisants, 
victimes de tout un passé de routine, se débattent dans un 
malaise qui confine au marasme. Les champs, impuissants 
à nourrir qui les cultive, grevés par l’hypothècpie et par 
l’imp(M,sont désertés. L’alcoolisme envahit des départements 
entiers. Nos colonies demeurent vides de colons français. 
Notre expansion s’arrête. La stagnation de notre activité 
économique s’accuse dans toutes les statistiques, par la 
comparaison de nos échanges et du mouvement de nos ports 
avec ceux de l’étranger. Les rapports de nos consuls sont 
pleins d’indications décourageantes. Par surcrint, la vitalité 
meme de notre race semble s’épuiser. Le fléau de la dépo 
pulation augmente ses ravages : (( Professeur de géographie 
de 3G ans, écrit M. Roger Debury ('), j’apprenais, étant eu 
huitième, que l’Allemagne avait 4i millions d’habitants et 
je me souviens de nos réflexions d’enfants : nous nous di 
sions qu’il y avait possibilité de reprendre l’Alsace et la 
Lorraine, qu’on pouvait encore lutter à 36 contre 4i J 
actuellement, j’enseigne que l’Allemagne a 56 millions 
d’habitants (dans six mois ce sera 5y) et la France 38 
(dont près de deux millions d’étrangers, en comptant les 
taux naturalisés); écart, i8 millions ! Quand j’aurai 6o ans, 
au moment de prendre ma retraite, je devrai donner pour 
les deux pays les chiffres de 38 et de 76 millions. Entre mon 
enfance et ma vieillesse, j’aurai vu la France baisser dans 
0) Le Pays dei célibataires et des fds [uniques. Brochure'’de M. Roger Debury 
(Georges Rossignol).
        <pb n="425" />
        4o4 LE PllOBLKMK Dl: LA MAHINE MARCHAND!:. 
la proporfioii de i à 2 par rapport à rAllemaípie. Y eut-il 
jamais, je le demande, pour un homme aimant son pays, 
rien de plus pénible, rien de plus douloureux ! » Nous rou 
lons la pente qui mène lentement, mais sûrement, un pays 
à l’abîme ! 
S’il est des responsaliilités dont l’histoire demandera 
compte aux gouvernements incapables qui sacrifièrent trop 
longtemjis à des intérêts jiarticuliers le développement de 
la fortune publiipie, concédèrent aux compagnies des mono 
poles épuisants pour la collectivité, arrêtèrent la mise en va 
leur de nos richesses naturelles, laissèrent la France en friche 
— tandis cpie les nations rivales mettaient à la disposition 
de leurs producteurs, agriculteurs, industriels et commer 
çants, un merveilleux outillage de voies ferrées et navi 
gables (pii sert à nous écraser aujourd’hui — il est des fau 
tes, cependant, dont nous devons loyalement nous accuser 
nous-mêmes. L’apathie, l’inditférence, la peur des risques, 
l’égoïsme, en même temps qu’une passion exagérée de 
bien-être, ont envahi une fraction notable de la bour 
geoisie. Monsieur et Madame ne font plus d’enfants, 
parce que (c ça donne trop de tracas et ça coûte trop cher à 
élever». L’épargne, qu’on admire complaisamment dans 
les harangues officielles, a tué l’esprit d’initiative. En haut, 
comme en bas de l’échelle sociale, on ne songe plus qu’à 
grossir, par une économie mal comprise, le « bas de laine », 
(pie vident d’ailleurs périodiquement les malandrins de la 
finance véreuse. Un honnête homme ne trouve pas de 
crédit, jiour une entreprise commerciale ou industrielle 
d’avenir pres(pie assuré, là où l’émission des mines d’or 
de la Lune sera le victorieux Sésame des coffre s-forts les 
plus herméti(piement clos. Le paysan, dont la méfiance 
envers la spéculation est plus grande, ne veut pas entendre 
parler de placer son argent autrement (ju’en rentes sûres
        <pb n="426" />
        i/effort nécessaire. 
4o5 
el médiocres, si l)ieii (¡ne la richesse de notre pays de 
meure nne force improdnclive et atrophiée, dn moins pour 
la masse. Pour couronner le loni, la conception fonctionna 
liste promène un râteau nivelenr sur la terre de France, dé 
tourne les jeunes gens des entreprises hardies, les trans 
forme en solliciteurs, en intrigants, en arrivistes et traite 
la province, réservoir des forces vives de la nation, en pays 
conquis. 
L’heure est venue d’organiser contre « ce (¡ni est » la 
croisade formidable destinée à réveiller l’o¡)inion, et à l’en 
traîner vers (( ce qui doit être ». Un grand ¡&gt;ays comme la 
France ne ¡nuit ¡las s’abandonner Ini-même, alors qu’il suffit 
d’un effort ¡)our (¡ne circule dans son coips robuste l’afflux 
nouveau d’un sang généreux. 
Les ¡laroles orgueilleuses de l’enqiereur Cînillaume nous 
montrent à la fois le danger et le devoir : « C’est désormais 
sur mer,'a-t-il dit, que se joueront les destinées du monde. 
Seuls, les représentants des races anglo-saxonnes auront 
voix au chapitre. Quant aux races latines, il n’y a pas à 
s’en ¡iréocciqier ; elles sont vouées à une décadence irré 
médiable et ne compteront plus désormais dans les préoc 
cupations internationales, » 
A cette dédaigneuse prédiction, il n’est qu’une réponse : 
Faction. 
L’action législative — par le vote des lois de relèvement 
économique et maritime (¡ue nous venons d’étudier. 
L’action administrative— ¡)ar une décentralisation intel 
ligente et large, conçue de façon à développer en chaque 
coin de France les éléments de vie, d’activité, de production 
et de beauté qui y sommeillent, et à multi¡)lier les centres 
de rayonnement qu’elle contient. 
L’action sociale — par l’amélioration incessante de la 
condition des travailleurs et la substitution de la solidarité 
f »
        <pb n="427" />
        LI: PROBLKMK DE LA MARINE MARCHANDE. 
4o0 
CD Ire Ies hommes au permanent conlïit d’inléri'Is (pii les 
met aux prises. 
L’action morale enfin —- par l’appel incessant à l’opinion 
publique, la propagande par la parole et par la presse, 
l’adhésion à d’excellenis groupements patriotiques comme 
ceux de la Ligue maritime, de la Loire, de la Garonne na 
vigables, l’exaltation chez les jeunes Français de l’initiati\ (\ 
et de l’énergie personnelles, par la honte de l’oisiveté et la 
suppression de ces sinécures médiocres vers lesquelles des 
parents malavisés orientent l’amhition de leurs enlants. 
Mettons à profit, pour le développement de notre pays, 
les trésors de la science, les inventions et les découvertes 
du génie humain; tâchons (|ue chacun ait pour ainsi dire à 
portée les moyens qui lui permettent d’étre en rapport 
constant avec l’humanité tout ^entière. Installons partout 
postes, télégraphes, téléphones, faisons ¡lénétrer à flots 
dans les coins les plus reculés la lumière du progrès et de 
l’instructiou intégrale. Les voyages forment la jeunesse, 
dit-on. Aiguillons vers la mer les énergies latentes et en 
dormies. Efforçons-nous de donner à ceux ipii n’ont pas le 
loisir de voyager, la faculté, ne courant jias le monde, de 
voir pour ainsi dire le monde défiler sous leurs yeux. Il 
n’est actuellement permis qu’aux hahilants des très grandes 
cités de repaître leur curiosité des choses exotiques. Procu 
rons aux villes notables de chaque région des facilités ana 
logues, qui ouvriront l’intelligence de l’enfant et tireront 
le travailleur lui-méme de l’ennui morne d’un isolement 
Incessant et d’une vie confinée. 
La tâche qui s’impose à notre génération est lourde ; 
nous ne résoudrons les problèmes vitaux que nous léguèrent 
les défaites passées et que font naître la concurrence an 
glaise, allemande, américaine, l’activité fabuleuse de rivaux 
dont le nombre ne cesse de s’accroître, l’encombrement des
        <pb n="428" />
        0» 
3 
V» 
{9 ri s 
» 
];i:ii'OUT íNecessairk. 4&lt;^7 
niiuvliós (In monde, qu'avec du oonraqe, de la mélliode et 
de la persévérance. A l’œuvre, donc, car il n’y a pas de 
temps à perdre ! Fils de la Révolution, sachons puiser dans 
le souvenir de ceux qui nous précédèrent l’audace A’agw, 
et dans l’amour pour notre pays, la lorce de remplir tout 
notre devoir envers lui, de le préserver d’une déchéance im 
méritée, et la volonté ferme de préparer à nos enfants une 
destinée meilleure !
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        .&lt;v., 
TABLE DES 
MATIÈRES 
PllÉFACE 
l’íujes. 
V 
CHAPITRE PREMIER 
LE RÔLE DE LA MARINE MARCHANDE 
l. Le marché inomllal 
IL Le commerce européen 
HL Le (liuiger américain 
IV. Le rôle de la marine marchande 
V. La dîme du l'ret . 
VL Le role colonial et militaire de la marine marchande. . . 
lO 
•1) 
22 
.'Il 
CHAPITRE.Il 
notre flotte COMMERCIALE 
I. L’élan maritime à l’étranger. /|2 
IL Le budget de la marine marchande Õ3 
III. Le régime légal de la marine *&gt;3 
IV. Les voiliers 7^ 
V. La navigation à vapeur. ga 
CHAPITRE III 
armateurs et CONSTRUCTEURS 
1. L’enquête de la marine marchande loo 
11. La thèse des armateurs 107 
HL La thèse des constructeurs ii3 
IV. La compensation d’armement . 
lao
        <pb n="431" />
        TAHLE DES MATIERES. 
4lO 
CHAPITRE IV 
LES CHANTIERS FRANÇAIS 
Pages. 
Í. Cil construction métallique i3i 
II. Les chantiers français i.35 
lie Les chantiers de Nantes i43 
IV. Les chantiers de la Brosse et Fouché i5i 
V. Les chantiers de la Loire i5.3 
VL Les chantiers de Chantenay iSy 
VIL Les chantiers de Saint-Nazaire. i63 
VIH. La puissance de production du groupe nantais-nazairien . 
IX. Les chantiers de Normandie 174 
X. Les chantiers du Havre 181 
CHAPITRE V 
LA PUISSANCE MARITIME DE L’ANGLETERRE 
1. Une visite à AL Camhon 196 
IL La marine anglaise 200 
III. La construction navale anglaise 217 
IV. Le marché des navires 2.31 
CHAPITRE VI 
LES CHANTIERS DE LA CLYDE 
1. La construction écossaise 2^1 
IL Glasgow 246 
HL Les chantiers de Glasgow 249 
IV. Renfrew, Port-Glasgow et Greenock 209 
CHAPITRE. VH 
LES CHANTIERS DE LA TYNE ET DE LA WEAR 
L Newcastle et la Tyne 273 
IL Les chantiers d’Elswick 279 
HL Les chantiers Swan et Hunter 283 
IV. Les ateliers et chantiers Wigham Richardson 287 
V. Les usines Palmer 291 
VL Les chantiers de la Wear. . 29O
        <pb n="432" />
        TAULE DES MATIERES. 
CHAPITRE vin 
LA QUESTION OUVRIÈRE 
l'aiji's. 
I. L’habileté professionnelle 3oG 
II. Le mouvement syndical 3i2 
III. Les salaires 321 
IV. Les constatations d’une enquête 3f\i 
CHAPITRE IX 
L’EFFORT NÉCESSAIRE 
1. Liberté et protection 351 
11. Les dangers de la compensation d’armement 355 
III. La commande couplée 303 
IV. Réformes nécessaires 3&lt;^3 
V. La navigation intérieure 380 
VL L’effort moral Aoa 
Table des matières 
JSancy, imprimerie Ber jer-LcvrauU et L,'".
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Guillaumot, docteur en droit, auditeur au Conseil d’Élat. 1898. Un volume grand in-8 
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E. Levasseur, membre de l’Institut, administrateur du Collège de France, igoff. Grand 
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Les Tribunaux de commerce. Organisation, compétence, procédure, par A. Houy vet, 
docteur en droit, ancien agréé près le tribunal de commerce de la Seine, professeur de 
législation commerciale et industrielle à l’école supérieure de commerce de Paris, avec une 
préface de M. F. Rataud, professeur honoraire à la Faculté de droit de Paris. 1894. Un vo 
lume in-8, relié en percaline gaufrée 4 fr. 
Précis d’Histoire du Commerce, par H. Co.ns, recteur de l’Académie de Poitiers, ancien 
professeur à la Faculté des lettres de Lille, à l’école supérieure de commerce de Lille et à 
l’institut industriel du Nord. 1896. Deux volumes in-8, reliés en percaline gaufree. . 8 fr
        <pb n="435" />
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des sciences ])oIiliijues. 1911. Un volume in-12 de 241 paçjes, avec une plioto- 
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Navires et Ports marchands, par Marcel Pi.kssix. igoô. Un volume in-12 de 
262 pages, broché 3 fr. 
Les Grands Ports extra-européens et le Commerce international, 
par Emile Uhantiuot, docteur es lettres. 1910. Kroch, in-8 de 60 payes. 1 fr. 25 
Les Ports de Paris, par Auguste Pawlowski, réAncícnr sm Journal des Débats. 
1910. Un volume in-12, avec 27 vues pholograjihiques, broché. ... 2 fr. 50 
Manuel diplomatique et consulaire. Aide-mémoire pratique des chancel 
leries, par R. Monnet, consul de France, il",édition, revue, augmentée et suivie 
d’un nouveau Tarif des chancelleries. 1910. Un vol! in-8 de 738 pages, hr. . 10 fr. 
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des conventions, Jurisprudence sur l’institution et l’organisation consulaires 
{Juridiction consulaire et a¡Jaircs maritimes exceptées’), par Julien Pu.laut, 
attaché au ministère des affaires étrangères. Préface de M. Camille Jouoan, consul 
général de France, chef du bureau du Contentieux administratif au Ministère des 
affaires étrangères, associé de l’Institut de droit international. 1910. Volume in-8 
de 3o8 pages, broché 6 fr. 
Le Droit de visite et la Guerre de course. Notions pratiques de droit 
maritime international et de législation commerciale. Application aux guerres 
maritimes contemporaines, par E. Duboc, lieutenant de vaisseau en retraite. lyoï. 
Un volume in-8 de 3oy pages, broché 5 fr. 
Les'Transports maritimes. Éléments de droit maritime appliqué, par IIau- 
MONT et Levarky, avocats, professeurs à l’École supérieure de commerce du 
Havre. 2« édition. 1898. Un volume in-8, relié en percaline gaufrée ... 4 fr. 
Armements maritimes, cours professé à l’École supérieure de commerce de 
■Marseille, par C. Champenois, capitaine au long cours, ancien commandant aux 
Messageries maritimes. i8g5. Deux volumes in-8 avec i4o figures, reliés en per 
caline (gaufrée 10 fr. 
La Politique navale et la Flotte française, par le vice-amiral E. Fouu- 
NiKu. 1910. Un volume grand in-8 de 279 pages, broché 6 fr. 
La France d’aujourd’hui et la France de demain. Études sociolo-' 
gigues, par Jules d’Auiuac. Nouvelle édition, revue et augmentée. 1908. Un 
volume in-12, broché 2 fr. 50 
La Grande Nation (La France devant l’Europe.) Études sociologigues, 
par le même. 1910. Un volume in-12, broché 2 fr. 
Les Étrangers au, Japon et les Japonais à l’étranger. Étude historique 
et statistique, par Édouard Clavery, consul de France. 1904. Brochure orand 
in-8 1 fr. 25 
Occident et Extrême-Orient, d’après un livre récent, par le même. 1906. 
Grand in-8, 4? pages, broché 1 fr. 50 
La Situation financière du Japon, par le même. 1908. Grand in-8, 84 pages, 
broché 2 fr. 
L’Inde. Sa condition actuelle. A propos du cinquantenaire de son incorpo 
ration au domaine de la couronne britannique, par le même. 1910. Un volume 
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Les FlcJttes de combat en 1911, par le capitaine de frégate de Bamncourt. 
10® édition. Un volume in-iO de 776 pages, avec 872 figures schématiques de 
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Nancy, impr. Rerger-Levrault et €*•
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        LE PROBLÈME DE LA MARINE MARCHANDE. 
274 
sols (le sa banlieue inmiédiate le (c pain noir » de riiulustrie. 
Sur 225 millions de tonnes de charbon fju’extrait annuelle 
ment rAiKjleterre, le comté de Northumberland, dont le 
prand port de la Tyne est le cbef-lieu, en produit 5o millions. 
L'industrie locale s’approvisionne largement et à bon marché, 
dans ces riches gisements, du combustible fjui lui est néces 
saire, et par surcroît exporte la bouille et le coke en (juaii- 
tités considérables; en 1900, Newcastle a fourni au conti 
nent i4 millions de tonnes de charbon et près de 5oo,ooo 
tonnes de coke. 
11 semble, (piand on arrive à Newcastle, que l’on pénètre 
dans quelque cité de rêve, tant est bizarre l’impression causée 
par son étrange décor; la ville, escaladant les pentes douces 
&lt;le trois collines, offre un amalgame curieux de monuments 
anciens et de constructions modernes, de clochers aigus et 
de batiments lourds et trapus, recouverts d’une couche 
épaisse de poussière de charbon. Les hautes cheminées de 
centaines d’usines déroulent dans le ciel de longues volutes 
&lt;le fumée, tandis que mille bruits sourds ou vibrants — ru 
meur de peuple en travail, halètement de machines, sifflets 
stridents de sirènes, fracas d’acier et de ferraille — appor- 
lent au passant l’écho du grand labeur industriel (jui s’ac 
complit autour de lui. De larges voies, bordées de demeures 
confortables et de beaux magasins, rendent plus saisissante 
la misère des vieux rpiartiers, aux rues étroites et malsaines, 
îïnx maisons en surplomb, où grouille une population trog» 
souvent usée et flétrie avant l’heure par l’abus des alcools. 
C’est sur les bords de la Tyne, en amont et surtout en 
aval de Newcastle — distante de i3 kilomètres de l’embou 
chure de cette rivière — que se sont établis les chantiers de 
constructions navales. 
J’ai eu la cui iosité, pour en saisir l’impression d’ensemble, 
de descendre la rivière sur un des petits bateaux-mouches.
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