LA CRISE DE 1840. 163 domination de l’empereur y avait fait tressaillir le senti ment national engourdi; l’agitation du ministre français de 1840 réveilla l’Allemagne de son sommeil léthargique. Ce sont là les résultats du nouveau conflit turco-égyptien, insignifiant en lui-même, mais aggravé par l’intervention européenne, par les ambitions jalouses de la Russie et de l’Angleterre un instant coalisées contre une influence rivale, par la sensibilité nerveuse de l’opinion publique en France, avide de gloire militaire, de revanche, toujours extrême ment délicate à l’endroit de l’honneur, même de l’amour- propre national. Comme par un don spécial des pays du Levant, tout ce qui s’y passe prend, dans la vie politique des nations et dans la mémoire des hommes, d’étonnantes proportions. Un rien y est gros de conséquences, et, par l’accumulation d’intérêts innombrables et variés en ce centre de l’ancien monde, le moindre bruit y résonne étrangement. Nulle part, la diplomatie n’a autant besoin de tact, d’ingéniosité, d’expérience; nulle part, il n’est autant nécessaire de se défier du premier mouvement, des brusques sautes de l’opinion. Nulle leçon n’est plus instruc tive, notamment pour des Français, que celle qu’ils y ont reçue en 1840. Toutes les espérances du gouvernement et du public en France reposaient sur la résistance du pacha d’Égypte. Mais rien de plus trompeur que les puissances de l'Orient; sous des apparences redoutables, elles n’oflrent souvent aucune consistance, et s’évanouissent au toucher comme une bulle crevée. Le 14 août, quelques vaisseaux anglais, autrichiens et turcs, sous sir Charles Napier, parurent devant Beirout. Bientôt des soulèvements se produisirent en Syrie eontre Ibrahim: l’argent anglais y fut pour quelque chose, mais aussi la domination très pesante du pacha. La Montagne du Liban, peuplée de Druses musulmans et de Maronites chré tiens, formait depuis longtemps un pays autonome, une sorte de république patriarcale, ayant à sa tête un émir chré tien tributaire de la Porte, toujours choisi, depuis plus de cent ans, dans la famille des Chéabs, sous la haute pro tection de la France. Quand Méhémet fut maître de la Syrie, il supprima ces libertés, et le gouvernement fran çais, à cause de ses relations très intimes avec lui, ne s’y opposa pas: l’émir de la Montagne, Bécbir, passa aux Anglais, et aida puissamment, en 1840, au succès de leurs