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        <title>La question d'Orient depuis ses origines jusqu' à nos jours</title>
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            <forname>Édouard</forname>
            <surname>Driault</surname>
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            <idno>89315170X</idno>
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        BIBLIOTHÈQUE  D’HISTOIRE  CONTEMPORAINE

Edouard  Driault

La
Question  d’Orient
depuis  ses  origines  jusqu  à  nos  jours

Préface  de  M.  Gabriel  Monod,  membre  de  l’Institut

SIXIÈME  ÉDITION
MISE  AU  COURANT  DES  DERNIERS  ÉVÈNEMENTS

Ouvrage  récompensé  par  l’Institut

LIBRAIKIE  FÉLX  ALCAN.
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        SK
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        QUESTION  D’ORIENT

DEPUIS  SES  ORIGINES  JUSQU’A  NOS  JOURS
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        LIBRAIRIE  FÉLIX  ALCAN

BIBLIOTHÈQUE  D’HISTOIRE  CONTEMPORAINE

AUTRES  OUVRAGES  DE  M.  ED.  DRIAULT

Napoléon  et  l’Europe:  La  Politique  extérieure  du  Premier  Consul
(1800-1803)  (Couronné  par  l’Académie  française),  1910,  1  vol.  in-8
7  fr.
Napoléon  et  l’Europe  :  Austerlitz.  La  Fin  du  Saint-Empire,  1804-1800;
  1  vol.  in-8  7  ir.

Problèmes  politiques  et  sociaux.  2*  édit.  1907,  1  vol.  in-8.  7  fr.
La  politique  orientale  de  Napoléon  (Sebastiani  et  Gardane)  (1806-1808).
  1  vol.  in-8,  i90í  (Récompensé  par  l’Institutj.  ...  7  fr.
Napoléon  en  Italie  (1800-1812),  1906,  1  vol.  in-8  10  fr.
La  question  d’Extrême-Orient.  1908,  1  vol.  in-8  7  fr.
Vue  générale  de  l’histoire  de  la  civilisation  :  I.  —  Les  origines.
II.  —  Les  temps  modernes.  2  vol.  in-16  avec  218  gravures  et  34  caries
dans  le  texte,  3«  édit.  1910  (Récompensés  par  l’Institut).  .  7  fr.
Le  monde  actuel.  Tableau  politique  et  économique.  1909.  1  vol,
in  8  ■  7  fri

Histoire  Politique  et  Sociale  (1815-1911),  en  collaboration  avec
M.  G.  Monod,  de  l’Institut,  2«  édit,  revue,  1911,1  vol.  in-8.  2  fr.  50
Recueil  des  Instructions  données  aux  ambassadeurs  et  ministres  de  France
depuis  le  traité  de  Westphalie  jusqu’à  la  Révolution  française.  Tome
XIX  :  Florence  et  Gênes,  par  M.  Ed.  Driaült.  1  vol.  gr.  in-8  sur
papier  de  Hollande,  avec  introduction  et  notes  20  fr.

OUVRAGES  SUR  LA  QUESTION  D’ORIENT
EXTRAIT  DU  CATALOGUE
Questions  actuelles  de  politique  étrangère  en  Europe.  La  politique
anglaise.  La  politique  allemande.  La  question  d’Autriche-Hongrie.
La  question  de  Macédoine  et  des  Balkans.  La  question  russe,  par  MM.
F.  Chaumes,  A.  Leroy-Beaulieu,  R.  Millet,  A.  Ribot,  A.  Vandal,'
R.  DE  Caix,  R.  Henry,  G.  Louis-Jaray,  R.  Pinon,  A.  Tardieu.  Nouvelle ­
  édition  refondue  et  mise  à  jour,  1  vol.  in-16  avec  5  cartes
hors  texte  3  fr.  50
Histoire  diplomatique  de  l’Europe,  de  1815  à  1878,  par  A.  Debidour,
inspecteur  général  de  l’Instruction  publique,  2  forts  volumes
in-8  18  fr.
La  Turquie  et  l’Hellénisme  contemporain,  par  V.  Bérard,  6*  édition,
1  vol.  irx-iO  (Couronnépar  l’Académie  française).  ...  3  fr.  50
Histoire  de  la  Roumanie  contemporaine,  depuis  l’avènement  des
princes  indigènes  jusqu’à  nos  jours,  par  Fr.  Damé,  1  vol.  in-8.  7  fr.
Questions  actuelles  de  politique  étrangère  en  Asie,  par  MM.  le  baron
DE  Goürcel,  P.  Deschanel,  P.  Doümer,  E.  Etienne,  le  général  Lebon,
Victor  Bérard,  R.  de  Gaix,  M.  Revon,  Jean  Rodes,  D^  Rouire.  1  vol.
in-16,  avec  4  cartes  hors  texte  3  fr.  50
La  transformation  de  l’Egypte,  par  A.  Métin,  député,  professeur  à
l’Ecole  coloniale.  1  vol.  in-16  (Couronné  par  la  Société  de  Géographie
commerciale)  3  fr.  50

Le  Sultan  et  les  Grandes  Puissances.  Essai  historique,  par  Malcolm
MAC  COLL.  Traduit  de  l’anglais  par  Jean  Longuet.  Préface  d’ÜRBAiN
Gohier.  1  vol.  in-8,  1899  5  fr.
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        LA

QUESTION  D’ORIENT
DEPUIS  SES  ORIGINES  JUSQU’A  NOS  JOURS
PAR
ÉDOUARD,  DRIAULT
Préface  de  M.  GABRIEL  MONOD,  de  l’institut
SIXIÈME  ÉDITION
MISE  A.U  COURANT  DES  DERNIERS  ÉVÉNEMENTS
OUVRAGE  RÉCOMPENSÉ  PAR  L'INSTITUT

PARIS
LIBRAIRIE  FÉLIX  ALCAN
I08,  BOULEVARD  SAINT-GERMAIN,  Io8
1914
Tous  droits  de  reproduction,  de  traduction  et  d’adaptation  réservéa  pour  tous  pays-
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        3»

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SSW*-
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        PRÉFACE

Depuis  la  funeste  guerre  de  1870,  la  question  d'Orient
est  devenue  le  problème  capital  de  la  politique  européenne.
Elle  tient  la  première  place  dans  les  préoccupations  des
hommes  d'Etat  comme  dans  les  méditations  des  historiens.
Le  traité  de  Francfort,  en  arrachant  à  la  France,  par  une
conquête  impolitique  autant  qu’injuste,  des  provinces  qui
lui  sont  passionnément  attachées,  qui  sont  la  chair  de  sa
chair,  a  créé  entre  les  grandes  nations  européennes  un  courant ­
  permanent  et  maladif  de  haines,  de  jalousies  et  de
méfiances.  L’Italie  monarchique,  en  lutte  ouverte  avec  le
Saint-Siège,  a  cherché  dans  l’Allemagne  impériale  et  protestante ­
  une  protection  contre  les  influences  républicaines
et  cléricales  qu'elle  pouvait  redouter  du  côté  de  la  France  ;
les  liens  naturels  que  créaient  entre  les  Italiens  et  les  Français ­
  la  reconnaissance  pour  les  services  rendus,  la  communauté ­
  d’esprit,  de  civilisation,  d’intérêts  commerciaux,  ont
été  brisés  par  des  hommes  d’Etat  imprudents  ou  sans  scrupules, ­
  par  une  presse  légère  et  ignorante,  qui  ont  créé  comme
à  plaisir  entre  les  deux  peuples  une  animosité  factice  et  une
malveillance  aveugle.  Tandis  que  la  France,  si  peu  capable
pourtant  de  longues  rancunes,  était  protégée  contre  la
lâcheté  de  l’oubli  par  le  danger  dont  la  redoutable  proximité ­
  de  la  frontière  ennemie  menace  la  sécurité  de  sa  capitale, ­
  la  Russie  et  l'Angleterre  sont  devenues  inquiètes  et
jalouses  l’une  de  la  puissance  militaire,  l’autre  de  la  puissance ­
  commerciale  et  industrielle  de  l’Allemagne.  Toutes
les  nations  continentales  ont  été  prises  d’une  fièvre  d’armements ­
  qui  les  épuise  et  qui,  dans  un  pays  démocratique  et
parlementaire  comme  la  France,  menace  de  miner  les  institutions ­
  républicaines  par  la  prédominance  de  l’élément  mi-
        <pb n="12" />
        VI

LA  QUESTION  D’ORIENT.

litaire  ;  l’Angleterre  se  croit  obligée  d’avoir  une  flotte
capable  de  lutter  contre  les  flottes  combinées  de  l’Europe
entière  et  souffre,  elle  aussi,  d’avoir  à  entretenir  un  instrument ­
  aussi  coûteux  sans  s’en  servir  jamais.  Pourtant,  malgré
cette  attitude  menaçante  des  nations  européennes,  armées
jusqu’aux  dents  les  unes  contre  les  autres,  à  aucun  moment,
depuis  1870,  on  n’a  couru  sérieusement  le  risque  de  voir
éclater  une  guerre  qui  aurait  mis  directement  aux  prises
soit  la  France  et  l’Allemagne,  soit  l’Angleterre  et  la  Russie,
soit  l’Allemagne  et  l’Angleterre.  Les  alliances  formées,  d’une
part  entre  l’Allemagne,  l’Autriche  et  l’Italie,  entre  la  Russie
et  la  France  de  l’autre,  l’amitié  maritime  de  l’Angleterre  et
de  l’Italie,  ne  sont  pas  autre  chose  que  des  sociétés  d’assurance ­
  mutuelle  contre  les  risques  de  guerre  directe.  La
Tríplice  et  la  Duplice  ne  peuvent  avoir  que  le  statu  quo
pour  objet  immédiat  en  Europe,  quoi  qu’en  aient  pu  penser
des  patriotes  échauffés  en  France  et  en  Italie.
Les  nations  chrétiennes  de  l’Europe  redoutent  tellement
de  voir  se  produire  entre  elles  des  conflits  dont  toutes  comprennent ­
  la  gravité  et  dont  aucune  ne  peut  prévoir  l’issue,
qu’elles  évitent  tout  ce  qui  peut  les  mettre  directement  aux
prises.  Elles  savent  que  si  la  guerre  finit  par  éclater,  comme
il  arrivera  fatalement  un  jour  ou  l’autre,  ce  sera  inopinément, ­
  par  suite  de  complications  survenues  en  dehors  de
leurs  frontières,  en  Amérique,  en  Chine,  en  Afrique  ou  dans
l’empire  Ottoman.
On  ne  soupçonnait  pas  le  danger  américain  avant  l’année
1898.  La  guerre,  surprenante  et  absurde  en  apparence,  que
les  États-Unis  ont  entreprise  contre  l’Espagne,  a  tout  à  coup
fait  surgir,  aux  yeux  de  l’Europe  stupéfaite,  la  possibilité
d’une  alliance  anglo-américaine,  où  le  Japon  entrerait  peutêtre,
  qui  assurerait  à  la  race  anglo-saxonne  la  domination
des  mers.
Le  danger  chinois  était  prévu  depuis  plus  longtemps.  La
rivalité  de  la  France  et  de  l’Angleterre  en  Indo-Chine  a  donné
depuis  plusieurs  années  une  importance  exceptionnelle  aux
luttes  d’influence  dont  Pékin  est  le  théâtre.  La  France  a
trouvé  tout  à  coup  un  précieux  appui  dans  l’alliance  de  la
Russie,  qui  de  longue  date  travaillait,  après  s’être  rendue
        <pb n="13" />
        PREFACE  PAR  G.  MONOD.

VII

maîtresse  de  cours  de  l’Amour,  à  dominer  en  Mandchourie,
en  Corée  et  dans  le  golfe  de  Petchili.  La  guerre  du  Japon
et  de  la  Chine,  en  révélant  la  faiblesse  du  colosse  chinois  et  la
force  maritime  et  militaire  jusque-là  inaperçue  du  Japon,
cette  Angleterre  du  Pacifique,  a  introduit  un  élément  tout
nouveau  dans  le  problème  chinois.  La  France,  la  Russie  et
l’Allemagne  ont  oublié  les  questions  qui  les  divisent  en
Europe  pour  arracher  au  Japon  les  fruits  de  la  victoire,
afin  d’empêcher  un  démembrement  prématuré  de  la  Chine
qui  aurait  surtout  profité  à  l’Angleterre  et  au  Japon  coalisés.
Ce  démembrement  n’était  du  reste  que  retardé.  La  hardie
initiative  prise  en  Chine  par  l’empereur  Guillaume  II,  toujours ­
  fécond  en  surprises,  a  eu  pour  résultat  de  livrer  toute
la  côte  orientale  de  la  Chine  aux  convoitises  européennes  ;
la  France  étend  la  main  vers  le  Yunnan,  le  Kouang-Si  et  le
cours  du  Si-Kiang,  l’Angleterre  vers  le  bassin  du  Yang-Tsé-Kiang,
  l’Allemagne  au  sud  et  la  Russie  au  nord  du  golfe
de  Petchili,  tandis  que  le  Japon  prétend  à  une  sorte  de  protectorat ­
  sur  la  Corée.  L’Angleterre  n’a  pas  vu  sans  dépit  ce
partage  d’influences  dans  un  pays  qu’elle  regardait  comme
une  province  de  son  empire  commercial,  et  ce  dépit  a  pris
parfois  dans  la  bouche  de  ses  ministres  des  formes  menaçantes. ­

Le  danger  africain  se  manifeste  de  trois  côtés  à  la  fois  :  à
l’est  où  l’Angleterre  voudrait  établir  une  ligne  de  communication ­
  ininterrompue  du  Cap  à  Alexandrie  et  où  la  France
et  l’Abyssinie  menacent  de  couper  cette  ligne  sur  le  Bahr-el-Ghazal
  et  le  Banr-el-Abiad  ou  Nil  moyen;  à  l’ouest  où  la  question ­
  de  Y  Hinterland  du  Dahomey  et  du  Congo  a  déjà  risqué
de  mettre  la  France  et  l’Angleterre  aux  prises  sur  les  bords
du  Niger  et  sur  ceux  du  lac  Tchad;  au  nord  où  la  question
d’Égypte  entretient  entre  la  France  et  l'Angleterre  des
froissements  perpétuels,  quise  compliquent  d’une  lutte  d’influence ­
  de  la  France  et  de  l’Italie  en  Abyssinie.
La  question  d’Égypte  et  les  questions  africaines  en  général ­
  ont  des  liens  étroits  avec  le  quatrième  danger  qui  menace
la  paix  européenne,  le  danger  musulman,  ou  en  d’autres
termes,  avec  la  question  d’Orient.  La  poussée  des  Anglais
du  sud  au  nord,  du  Cap  aux  grands  lacs  équatoriaux  à  tra-
        <pb n="14" />
        VIII

U  QUESTION  D’ORIENT.
vers  le  Transvaal,  et  du  nord  au  sud,  de  l’Égypte  aux  sources
du  Nil,  tire  sa  principale  gravité  de  la  question  d’Égypte.
La  rivalité  des  Français  et  des  Anglais  autour  du  lac  Tchad
et  sur  le  cours  moyen  du  Niger  est  en  relations  étroites  avec
la  pénétration  commerciale  du  Sahara  par  les  routes  de  la
Tripolitaine,  de  la  Tunisie,  de  l’Algérie  et  du  Maroc.  Or  toute
l’Afrique  septentrionale  est  rattachée  au  point  de  vue  religieux ­
  à  ITslam  ;  elle  a  son  centre  religieux  à  la  Mecque,  et
elle  n’a  pas  entièrement  rompu  les  liens  politiques  qui  l’ont
unie  à  Constantinople.  Toute  agitation  dans  l’empire  ottoman ­
  y  a  son  contre-coup.
Pendant  longtemps  on  a  restreint  le  nom  de  Question
d'Orient  aux  relations  de  l’empire  ottoman  avec  les  états
chrétiens  d’Europe.  Il  ne  pouvait  en  être  autrement  alors
que  les  seuls  problèmes  qui  se  posaient  aux  hommes  d'État
étaient  l’indépendance  des  pays  danubiens  ou  de  la  Grèce,
la  lutte  entre  la  Russie  et  la  Turquie  pour  la  domination
dans  la  mer  Noire,  l’autonomie  de  l’Égypte,  l’organisation
intérieure  et  la  réforme  administrative  de  l’empire  ottoman
sous  l’influence  de  l’Europe,  les  relations  diplomatiques  des
puissances  chrétiennes  avec  le  sultan.  M.  Driault,  dans  l’ouvrage ­
  qu’il  nous  donne  aujourd’hui  sur  la  Question  d’Orient,
  a  senti  qu’il  fallait  donner  à  cette  expression  une
signification  beaucoup  plus  large  et  que,  pour  bien  poser  les
problèmes  mêmes  que  nous  venons  d’énumérer,  il  faut  les
envisager  dans  leur  rapport  avec  l’histoire  de  l’Islamisme
¿out  entier.  Tous  les  problèmes  politiques  (et  l’on  pourrait
ajouter  aussi  sociaux)  du  temps  présent  se  présentent
à  nous  non  plus  comme  des  questions  européennes,  mais
comme  des  questions  mondiales,  où  Pékin,  le  Cap  et  New-York
  sont  impliqués  aussi  bien  que  Paris,  Londres  ou  Berlin. ­
  Nous  sommes  forcément  amenés  à  les  envisager  dans
leurs  rapports  avec  l’évolution  de  l’histoire  universelle.
M.  Driault  aura  été  le  premier  à  composerun  exposé  clair
et  concis  de  la  question  d’Orient  prise  ainsi  dans  son  sens
le  plus  large,  c’est-à-dire  comme  l’histoire  des  relations  de
l’Islamisme  avec  le  monde  chrétien.  L’Islamisme,  du  vu*  au
XVII*  siècle,  pendant  une  période  de  mille  ans,  a  étendu  sur
toute  l’Asie  occidentale  et  méridionale,  sur  l’Afrique  sep-
        <pb n="15" />
        PREFACE  PAR  G.  MONOD.

IX

tentrionale,  et  sur  l’Europe  méridionale  sa  domination  religieuse ­
  et  politique.  L’Espagne  et  une  partie  des  îles  de  la
Méditerranée  avaient  seules  réussi  dès  le  moyen-àge  à
échapper  à  son  joug.  L’effort  de  l’Europe  chrétienne  pour
s’opposer  par  les  croisades  à  l’invasion  musulmane  avait  été
impuissant  et  les  États  chrétiens  avaient  fini  par  chercher
dans  l’empire  turc  un  allié  et  un  client.  Mais  à  partir  du
XVII*  siècle,  l’empire  ottoman  commence  à  s’affaiblir  par
l’excès  même  de  sa  prospérité  et  de  sa  puissance,  et  plus
encore  par  son  incapacité  à  s’assimiler  les  populations  conquises ­
  ;  il  n’a  pas  pu  en  former  un  seul  peuple  ni  les  fondre
avec  les  Turcs,  qui  restent  comme  une  armée  campée  en
terre  ennemie.  L’Europe  orientale,  menacée  dans  son  existence ­
  même,  réagit  alors  avec  une  énergie  désespérée  contre
l’invasion  qui  menace  de  la  submerger,  et  bientôt,  aidée
par  l’indomptable  besoin  d’indépendance  des  populations
balkaniques,  la  Russie  et  l’Autriche  commencent  à  refouler
les  infidèles.  C’est  une  nouvelle  croisade,  victorieuse  cette
fois,  de  la  Croix  contre  le  Croissant.  Cette  croisade  revêtira
les  formes  nouvelles  que  lui  imposent  les  conditions  de  la
civilisation  moderne  et  l’affaiblissement  de  la  foi.  Si,  dans
les  masses  populaires  russes  et  chez  les  chrétiens  de  la
péninsule  balkanique,  on  retrouve  encore  quelque  chose  de
cet  enthousiasme  religieux,  rapace  et  cruel  qui  animait
autrefois  les  compagnons  de  Godefroi  de  Bouillon,  d’ordinaire ­
  les  calculs  d’une  politique  de  conquêtes  et  les  combinaisons ­
  de  la  diplomatie  donnent  à  la  lutte  de  l’Europe
chrétienne  contre  les  Turcs  une  tournure  peu  mystique  et
peu  désintéressée.  Les  préoccupations  commerciales  se
mêlent  aux  préoccupations  politiques;  les  rivalités  des  États
européens  assurent  toujours  aux  Turcs  des  alliances  ou  de
bienveillantes  neutralités  qui  les  sauvent  d’une  ruine  totale
ou  retardent  leur  décadence  ;  ils  trouvent  même  des  garanties ­
  pour  la  durée  de  leur  domination  dans  les  jalousies  qui
divisent  les  chrétiens  établis  sur  le  territoire  ottoman.  Au
XVII*  et  au  XVIII*  siècle  la  France  a  cherché  dans  une  alliance
de  la  Suède,  de  la  Pologne  et  de  la  Turquie  le  moyen  de
réduire  les  États  allemands  à  l’impuissance  et  d’arrêter  la
Russie  dans  ses  ambitions  européennes.  Au  xix*  siècle,  la

■  ,ii  ;
        <pb n="16" />
        X

LA  QUESTION  D’ORIENT.

France  et  l’Angleterre  se  sont  constituées  à  plusieurs  reprises
les  gardiennes  de  l’intégrité  de  l'empire  ottoman,  tantôt
contre  la  Russie  et  l’Autriche,  tantôt  par  méfiance  l’une  de
l’autre.  Après  la  guerre  turco-russe  de  1878,  c’est  l’Europe
tout  entière  qui  est  intervenue  pour  empêcher  l’anéantissement ­
  de  la  puissance  turque  en  Europe,  et  après  les  massacres ­
  d'Arménie  et  l’insurrection  de  la  Crète,  le  concert
des  grandes  puissances,  à  la  suite  de  la  France,  a  pris  sans
rire  pour  mot  d’ordre  le  principe  de  VIntégrité  de  l’empire ­
  ottoman  qui  remplace  désormais  pour  nous  le  Gesta
Dei  per  Francos,  tandis  que  l’Allemagne,  plus  cynique,
manifestait  pour  le  Sultan  rou^e  une  amitié  br  uyante  autant
qu’intéressée.
Malgré  les  délais  que  les  rivalités  et  les  ambitions  des
nations  chrétiennes  ménagent  à  la  décadence  de  l’Islam,  il
semble  bien  qu’en  dépit  des  conquêtes  religieuses  qu’il
continue  à  faire  en  Afrique,  sa  puissance  politique  soit  destinée ­
  à  disparaître.  Ce  n’est  pas  sans  raison  que  M.  Driault
définit  la  question  d’Orient  :  le  problème  de  la  ruine  de  la
puissance  politique  de  l’Islam.  Pour  envisager  ce  problème
dans  toute  son  étendue,  il  ne  fallait  pas  se  borner  à  l’étudier ­
  dans  le  bassin  de  la  Méditerranée  ;  il  fallait  montrer
l’Angleterre  détruisant  les  états  musulmans  de  l’Inde  et
menaçant  l’indépendance  de  l’Afghanistam  ;  la  Russie
devenue  maîtresse  de  la  côte  septentrionale  de  la  mer
Noire,  conquérant  tout  le  Turkestan,  franchissant  le  Caucase ­
  et  s’emparant  d’une  partie  de  l’Arménie,  s’agrandissant ­
  aux  dépens  de  la  Perse  même,  à  laquelle  elle  impose  son
impérieuse  amitié  ;  la  France  créant,  du  cours  du  Congo  aux
frontières  de  la  Tunisie,  un  grand  empire  africain  où  l’islamisme ­
  est  la  religion  dominante  ;  l’Égypte  échappant  à  l’autorité ­
  du  sultan  pour  devenir  une  province  anglaise  ;  le
Monténégro,  la  Grèce,  la  Serbie,  la  Roumanie,  la  Bulgarie
arrivant  successivement  à  l’indépendance  par  la  diplomatie
et  par  la  guerre  ;  enfin  l’Autriche  et  l’Angleterre  mettant  la
main  l’une  sur  la  Bosnie  et  l’Herzégovine,  l’autre  sur
Chypre,  en  leur  qualité  de  protectrices  de  la  Turquie.  C’est
de  tous  les  côtés  à  la  fois,  sur  toutes  ses  frontières  d’Asie,
d’Afrique  et  d’Europe  que  l’Islam  a  été  contraint  de  reculer
        <pb n="17" />
        PllÉFACE  PAR  G.  MOiNOD.

Al
et  d’abandonner  quelques-unes  de  ses  provinces  à  la  domination ­
  ou  au  protectorat  des  chrétiens.  Cette  marche  en
avant  de  l’Europe  chrétienne  contre  l’Islam  esc  si  bien  une
forme  moderne  de  la  croisade  que  la  diplomatie  européenne
admet  à  l’égard  des  Turcs  des  principes  qui  lui  paraîtraient
des  énormités  s’ils  étaient  appliqués  à  une  autre  puissance.
Pendant  la  guerre  de  Thessalie  en  1897,  on  a  répété  à
satiété  le  prétendu  principe  d’après  lequel  tout  territoire
ottoman  libéré  delà  domination  turque  ne  peut  jamais  rentrer ­
  sous  le  joug  du  sultan.  On  serait,  je  pense,  bien  embarrassé ­
  de  dire  sur  quelles  règles  du  droit  des  gens  se  fonde
eet  axiome.  La  vérité,  c’est  que  les  Turcs  se  sont  montrés
incapables  de  former  une  seule  nation  des  populations
musulmanes  et  chrétiennes  qui  sont  juxtaposées  dans  l’empire ­
  ottoman,  incapables  aussi  de  leur  assurer  une  bonne
administration,  la  sécurité  de  leurs  personnes  et  de  leurs
biens,  incapables  de  leur  appliquer  un  autre  système  de
police  que  la  spoliation  et  les  massacres.  La  ruine  graduelle
de  la  domination  turque  en  Europe  apparaît  aux  politîques
et  aux  historiens  comme  une  nécessité  inéluctable.  On  n’hésite ­
  que  sur  le  moment  où  cette  ruine  sera  achevée  et  sur
la  manière  dont  elle  se  produira.
Ce  qui  retarde  ce  moment,  c’est  précisément  la  difficulté
de  régler  le  partage  de  l’empire  ottoman  et  la  crainte  d’une
conflagration  générale  chaque  fois  que  la  question  d’Orient
menace  d’entrer  dans  une  phase  aiguë.  L’Europe  sent  en
elle  tant  de  causes  de  guerre  et  elle  a  si  peur  de  la  guerre
que  les  moindres  incidents  orientaux  la  font  tressaillir.
Quand  on  se  rappelle  la  vigoureuse  intervention  de  Napoléon ­
  III  en  Syrie  lors  des  massacres  des  Maronites  par  les
Druses,  on  est  stupéfait  de  voir  avec  quelle  indifférence
l’Europe  a  laissé  s’accomplir  les  massacres  bien  autrement
atroces  des  Arméniens,  organisés  et  commandés  par  le  gouvernement ­
  d’Abd-ul-Hamid.  Elle  n’a  mis  en  mouvement  sa
diplomatie  et  mobilisé  ses  forces  que  pour  maintenir  en
Orient  un  statu  quo  nécessaire  à  sa  propre  tranquillité.
Il  est  en  effet  si  difficile  d’imaginer  de  quelle  manière  l’Orient ­
  pourrait  être  organisé  le  jour  où  le  sultan  serait  chassé
de  Constantinople,  on  sent  si  bien  que  les  hasards  de  la  force
        <pb n="18" />
        XII

LA  QUESTION  D’ORIENT.
pourront  seuls  résoudre  les  problèmes  multiples  soulevés
par  l’héritage  de  Y  Homme  maZai/e,  que  toutes  les  puissances
s’empressent  autour  de  lui  comme  des  gardes  vigilantes,
d’autant  plus  que  l'homme  malade  a  de  redoutables  retours
de  vigueur  et  que  plus  d’une  des  gardes-malades  songe  de
temps  à  autre  à  utiliser  cette  vigueur  à  son  profit.
M.  Driault  ferme  son  livre  sur  l’espérance  que  l’alliance
franco-russse  donnera  à  la  question  d’Orient  une  solution
conforme  aux  intérêts  de  l’humanité  et  à  ceux  de  la  France.
L’espérance  est  toujours  une  douce  chose  et  l’alliance  russe
a  ce  mérite  aux  yeux  des  Français  de  leur  avoir  fait  connaître ­
  de  nouveau  ce  sentiment  qu’ils  avaient  désappris.
Mais  si  l’espérance  est  douce,  l’illusion  est  dangereuse.  Or,
l’Orient  est  le  pays  des  mirages.  Il  y  a  des  points  de  la
question  d’Orient  que  l’alliance  franco-russe  pourra  résoudre. ­
  Elle  peut,  je  crois,  amener  le  règlement  de  la  question ­
  d’Égypte  en  neutralisant  le  canal  de  Suez  et  les  régions ­
  limitrophes,  sous  la  garantie  de  l’Europe,  sans  dépouiller ­
  l’Angleterre  de  la  situation  prépondérante  qu’elle
s’est  faite  en  Égypte.  Elle  peut,  si  elle  le  veut,  assurer  à  la
Crète  l’autonomie  qui  lui  a  été  promise.  Elle  aurait  pu,
si  elle  l’avait  voulu,  arrêter  les  massacres  d’Arménie  ;
elle  pourrait  encore,  si  elle  le  voulait,  améliorer  sérieusement ­
  la  situation  des  restes  misérables  des  Arméniens  disséminés ­
  en  Asie  mineure.  Mais  je  ne  vois  pas  comment  il  lui
serait  possible  d’arriver  à  des  vues  communes  en  prévision
du  partage  de  l’empire  ottoman.
En  ce  qui  concerne  la  Turquie  d’Europe,  les  prétentions
rivales  des  Bulgares,  des  Serbes,  des  Grecs  et  de  l’Autriche
rendent  impossible  toute  entente  entre  ces  puissances.  Il
fut  un  temps  où  les  Grecs  semblaient  à  tous  les  ennemis
de  la  Turquie  les  héritiers  désignés  de  ses  territoires  d’Europe ­
  ;  il  y  avait  des  Grecs  qui,  dans  leurs  rêves,  voyaient
Constantinople  rendu  à  l’hellénisme.  Ces  rêves  se  sont
dissipés  :  et  beaucoup  de  Grecs  accepteraient,  par  hostilité ­
  contre  leurs  rivaux  chrétiens,  la  domination  turque,  si
les  Turcs  étaient  capables  d’organiser  un  gouvernement
régulier.  Les  Bulgares  sont  aujourd’hui  de  toutes  les  nations ­
  balkaniques  la  plus  militaire,  celle  dont  les  progrès
        <pb n="19" />
        PRÉFACE  PAR  G.  MONOD.

xm
sont  le  plus  rapides,  le  gouvernement  le  plus  actif  et  le
plus  ferme.  Ils  sont  déjà  maîtres  d’une  partie  de  la  Thrace
et  étendent  leurs  prétentions  à  toute  la  Macédoine.  Mais  cette
nation  de  paysans,  sans  commerce  et  sans  industrie,  est
encore  pauvre  ;  elle  ne  peut  songer  à  des  entreprises  militaires ­
  et  elle  se  contente  d’obtenir  du  sultan  des  concessions ­
  réitérées  en  le  menaçant  d’agressions  toujours  arrêtées
à  temps.  Elle  forme  avec  la  Roumanie  une  barrière  contre  la
Russie  qui  ne  peut  plus  désormais  arriver  par  la  voie  de  terre
à  Constantinople  ;  elle  ne  pourrait  y  parvenir  que  par  l’Asie
mineure  :  mais  elle  ne  permettrait  pas  aux  Bulgares  de  s’établir ­
  sur  le  Bosphore.  Du  côté  de  la  Macédoine,  les  ambitions
bulgares  sont  contrecarrées  moins  par  la  Serbie,  qui  paraît
peu  capable  de  reconstituer  la  grande  Serbie  de  ses  rêves,  que
par  l’Autriche  à  qui  l’occupation  de  la  Bosnie  impose  l’obligation ­
  de  tendre  vers  Salonique.  La  Macédoine  se  trouverait
alors  séparée  de  la  Bulgarie  et  écartelée  entre  les  Monténé*
grins,  les  Albanais  et  les  Grecs.
Certes,  si  l’on  pouvait  disposer  des  États  à  sa  guise,
comme  sur  le  papier,  on  pourrait  imaginer  une  fédération
balkanique  où  chaque  province  autonome  prendrait  sa  part
du  gouvernement  fédéral  commun;  mais  on  ne  peut  songer
à  diviser  les  États  déjà  existants  en  deux  ou  plusieurs  provinces ­
  séparées,  et  on  ne  peut  non  plus  imaginer  l’union  pacifique ­
  d’Êtats  aussi  disparates  que  la  Roumanie,  la  Bulgarie,  la
Grèce,  la  Serbie,  le  Monténégro,  divisés  par  des  jalousies
cruelles,  et  leur  association  avec  des  pays  comme  la  Macédoine, ­
  la  Thrace  et  l’Albanie,  qui  n’ont  jamais  eu  encore  de
vie  politique  autonome.  Et  que  deviendraient  alors  les  prétentions ­
  autrichiennes,  sans  parler  des  velléités  italiennes  du
côté  de  l’Épire  ?  On  a  beau  tourner  et  retourner  le  problème
dans  tous  les  sens,  on  n’en  entrevoit  pas  la  solution.  Elle  est
laissée  pour  le  moment  au  dieu  des  batailles.  Aucune  puissance ­
  européenne  ne  verrait  sans  déplaisir  Constantinople
aux  mains  d’une  autre  puissance  chrétienne,  et  l’on  ne  peut
vraiment  pas  demander  au  Pape  d’échanger  Saint-Pierre
contre  Sainte-Sophie,  ce  qui  cependant  aurait  l’avantage
de  résoudre  deux  problèmes  d’un  même  coup.  Mais  il  faudrait ­
  pour  cela  commencer  par  réunir  l’Église  grecque  et
        <pb n="20" />
        XIV

LA  QUESTION  D’ORIENT.

l’Église  romaine,  ce  qui  est  peut-être  encore  plus  difficile
que  de  réconcilier  les  chrétiens  et  les  Turcs.
La  destinée  de  l’Asie  mineure  n’est  pas  plus  facile  à  régler ­
  que  celle  delà  Turquie  d’Europe.  La  grande  situation
morale  que  la  France  a  conquise  dans  ce  siècle  en  Syrie  et
qui  aurait  pu,  sous  Napoléon  111,  lui  permettre  d’y  établir
une  sorte  de  protectorat,  subsiste  encore,  quoique  diminuée,
mais  on  ne  voit  pas  quels  avantages  nous  retirerions  d’un
établissement  dans  ces  contrées,  qui  nous  obligerait  à
abandonner  l’Égypte  aux  Anglais,  exciterait  la  jalousie  de
l’Italie  et  nous  mettrait  en  rivalité  avec  les  Russes.  Les
Russes  et  les  Anglais  ont  seuls  des  intérêts  commerciaux
de  premier  ordre  du  côté  du  golfe  Persique  et  ils  aspirent,
les  uns  et  les  autres,  à  tenir  sur  la  Méditerranée  les  têtes
des  lignes  ferrées  qui  se  dirigeront  sur  la  Perse  et  l’Inde.
La  Russie,  déjà  avancée  en  Arménie  jusqu’à  Kars  et  Erivan, ­
  regarde  certainement  tout  le  nord  de  l’Asie  mineure'
comme  une  proie  qui  lui  est  réservée,  et  il  est  bien
probable  que  quand  elle  arrivera  à  la  Méditerranée,  ce  sera
par  Alexandrette  plutôt  que  par  Constantinople.  Mais  la
Russie  méditerranéenne  sera-t-elle  encore  la  Russie  alliée
de  la  France  ?
La  France  n’a  aucun  intérêt  à  faire  mûrir  avant  l’heure
tous  ces  redoutables  problèmes.  La  Russie,  occupée  d’achever ­
  son  Transsibérien  et  de  s’établir  fortement  au  nord  de  la
Chine,  n’est  pas  plus  pressée  que  nous  de  leur  donner  une
solution.  Elle  sait  que  le  temps  travaille  pour  elle,  plus  que
pour  nous  malheureusement.  La  France  et  la  Russie  ont
laissé  massacrer  les  Arméniens  parce  que  la  Russie  n’était
pas  fâchée  de  montrer  aux  Arméniens  qu’il  valait  encore
mieux  être  opprimés  par  les  Russes  qu’égorgés  par  les
Turcs  ;  et  parce  que,  si  la  Russie  peut  s’entendre  avec
l’Autriche  sur  les  grandes  lignes  d’une  politique  balkanique,
elle  ne  peut  s’entendre  avec  la  France  que  sur  le  maintien
du  statu  quo  aussi  bien  en  Turquie  d’Europe  qu’en  Turquie
d’Asie.  Aussi  l’alliance  franco-russe  ne  s’est-elle  manifestée
dans  les  dernières  complications  orientales  que  comme  chef
d’orchestre  du  concert  européen,  ce  concert  où  les  instruments ­
  n’ont  été  d’accord  que  lorsqu’ils  restaient  tous
        <pb n="21" />
        X'

4

PRÉFACE  PAR  G.  MONOD.

XV

silencieux.  Après  tout,  au  point  de  vue  égoïste  de  nos  intérêts ­
  immédiats,  cette  politique  de  statu  quo  est  vraisemblablement ­
  celle  qui  nous  est  la  moins  désavantageuse,  la  seule
qui  ne  risque  pas  de  faire  éclater  par  accident  une  guerre
européenne  dont  personne  ne  pourrait  prévoir  l’étendue,  la
durée,  ni  l’issue.  Le  mot  d’ordre  de  la  politique  de  M.Hanotaux,
  intégrité  de  l’Empire  Ottoman,  quel  que  soit  le  discrédit ­
  qui  s’y  attache  après  toutes  les  atteintes  qu’il  a
reçues,  était  dicté  par  la  prudence  et  l’intérêt  national.
Mais  il  ne  faut  pas  oublier  que  ce  mot  d’ordre  ne  conservera ­
  pas  longtemps  sa  vertu,  que  la  Turquie  ne  peut  avoir
pour  l’alliance  franco-russe  les  sentiments  qu’elle  a  eus
jadis  pour  l’alliance  anglo-française  ;  que  pendant  que,
courtier  bénévole  et  mal  récompensé,  nous  dépensons  nos
forces  à  concilier  les  intérêts,  à  apaiser  les  rivalités,  à
panser  les  plaies,  d’autres  poussent  leur  pointe  :  les  Anglais
avancent  vers  Khartoum,  les  Russes  multiplient  en  Asie
mineure  les  écoles  et  les  couvents,  les  Allemands  inondent
l’empire  ottoman  de  leurs  produits,  se  font  accorder  des
chemins  de  fer  et  des  colonies  agricoles,  se  flattent  de  faire
de  l’armée  turque  un  corps  détaché  de  l’armée  allemande,
et  commencent  à  jouer  à  Jérusalem  même  le  rôle  de  grande
puissance  catholique.  Sans  doute  nous  ne  restons  pas  inactifs, ­
  et  grâce  à  nos  diplomates,  à  nos  missions,  à  notre
Alliance  Française,  nous  avons  conservé  jusqu’ici  en  Syrie
une  situation  prépondérante.  Mais  nous  avons  besoin  de
faire  d’immenses  efforts  pour  ne  pas  laisser  entamer  cette
situation,  aussi  bien  par  les  Russes  que  par  les  Allemands
et  les  Anglais.  Dans  cette  rivalité  pacifique,  la  seule  qui
comporte  des  calculs  et  une  action  méthodique  au  milieu  de
l’imbroglio  oriental,  nous  ne  devons  compter  sur  l’aide  de
personne,  mais  seulement  sur  notre  propre  énergie,  et  sur
l’antique  prestige  que  conserve  encore  en  Orient  le  nom  de
la  France  comme  celui  de  la  puissance  chrétienne  et  civilisatrice ­
  par  excellence.
G.  Monod.

i  a

1/

Versailles,  1898.
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        il

/  Il  11  f

îli
        <pb n="23" />
        LA  QUESTION  D’ORIENT

INTRODUCTION

DÉFINITION  DE  LA  QUESTION  D’ORIENT.
Alexandre  le  Grand  posséda  le  pays  compris  entre  la  Méditerranée, ­
  la  mer  Noire  et  le  Sahara  à  l’ouest,  l’Indus  à  l’est,
c’est-à-dire  la  route  de  l’Europe  à  l’Inde.
Après  lui,  l’empire  romain  n’atteignit  que  rarement  dans
cette  direction  le  Tigre,  et  la  Perse  put  avoir  encore  quelque ­
  grandeur.
Plus  tard,  au  vu®  et  au  vin®  siècle,  l’empire  arabe  s’étendit ­
  aussi  de  la  Méditerranée  à  l’Indus  et  ses  limites  s’adaptèrent ­
  en  Asie,  sauf  un  léger  glissement  au  sud,  à  celles  de
l’empire  macédonien.
Puis,  du  XII®  au  XV®  siècle,  les  invasions  barbares  fixées
en  Europe,  l’Asie  occidentale,  cette  zone  autant  européenne
qu’asiatique,  cette  Asie  ou  cette  Europe  antérieure,  fut
troublée  à  son  tour  par  de  grandes  migrations  de  peuples  ;
les  empires  du  Tchinguiz-Khan  et  de  Timour  recouvrirent
tout  le  pays  de  l’Asie  Mineure  au  Gange  ;  Constantinople
fut  longtemps  le  dernier  boulevard  de  l’Europe  en  face  des
conquérants  accourus  de  l’Extrême-Orient  ou  des  plateaux
de  l’Asie  centrale.
Un  dernier  flot  de  ces  envahisseurs  asiatiques  renversa
en  1453  les  murailles  de  la  ville  de  Constantin,  le  rempart
de  la  foi  chrétienne  contre  l’Islam  ;  l’empire  ottoman  s’étendit, ­
  pour  plus  de  quatre  siècles,  sur  l’Europe  orientale  et
l’Asie  occidentale,  du  golfe  Persigue  au  Danube  et  à  la  mer
Adriatique.  Dès  le  xvi®  siècle,  le  sultan  de  Constantinople
intervint  dans  les  affaires  de  l’Europe,  et,  allié  de  la  France
déjà,  fit  fléchir  sur  le  Danube  moyen  les  frontières  allemandes. ­
  Le  règne  de  Soliman  le  Magnifique  (1520-1566)
fut  l’apogée  de  cette  puissance.
E.  Driaült.  —  Question  d’Orient.

1
        <pb n="24" />
        IMRÜDL’CTIOIS

Car  Ia  domination  des  Turcs  ottomans  n’enfonça  pas  dans
le  sol  conquis,  du  moins  en  Europe,  de  profondes  racines.
Ils  se  superposèrent  aux  peuples  vaincus  sans  faire  effort
pour  se  fondre  avec  eux.  Il  y  avait  peut-être  impossibilité
à  fondre  Turcs  de  race  finnoise  avec  Grecs  ou  Slaves  de  race
aryenne,  musulmans  avec  chrétiens.  Ils  se  contentèrent  de
se  faire  craindre,  d’étouffer  toute  rébellion  par  une  violence
féroce,  jusqu’au  jour  où  cette  rigueur  s’usa,  où  les  sultans
préférèrent  le  harem  aux  batailles,  où  les  janissaires,  sédentaires ­
  et  mariés,  furent  de  moins  farouches  guerriers.  Et
dès  lors,  c’est-à-dire  dès  le  xvii®  siècle,  l’empire  ottoman
s’affaiblit,  ses  frontières  reculèrent,  il  se  resserra  sur  luimême,
  se  dessécha,  perdit  toute  sève,  comme  un  fruit  qui  se
ride  en  vieillissant.
La  retraite  de  l’Islam  en  Europe  et  en  Asie,  de  part  et
d’autre  du  Bosphore  et  des  Dardanelles,  donna  naissance  à
la  question  d’Orient.  Son  histoire  est  proprement  l’histoire
des  progrès  des  nations  voisines  au  détriment  des  peuples
musulmans.
Elle  a  par  suite  des  caractères  religieux.  Le  triomphe  de
Mahomet  II  et  de  Soliman  le  Magnifique,  en  pleine  terre
chrétienne,  fut  celui  du  croissant  sur  la  croix  ;  Mahomet  II
effaça  sur  les  murailles  de  Sainte-Sophie  les  images  chrétiennes ­
  ;  Soliman  planta  le  vert  drapeau  de  Mahomet  sur
les  murailles  de  Belgrade  et  le  porta  jusque  sous  celles  de
Vienne  ;  il  chassa  de  Rhodes  les  chevaliers  de  Saint-Jean
de  Jérusalem,  les  derniers  des  croisés.  De  nos  jours,  les
victoires  des  Russes  sur  les  Turcs,  la  résurrection  des  états
chrétiens  des  Balkans,  sont  la  revanche  de  la  croix  sur  le
croissant,  et  de  toutes  parts,  dans  le  Turkestan,  au  sud  du
Caucase,  sur  le  Danube,  sur  l’Archipel,  en  Syrie,  sur  le  Nil,
vers  l’Inde,  les  peuples  chrétiens  font  reculer  l’étendard  du
prophète.  Gigantesque  croisade,  auprès  de  laquelle  celles
du  moyen  âge  furent  des  jeux  d’enfants.
Comme  la  possession  de  ces  régions  historiques  est  d’importance ­
  capitale,  comme  les  peuples  européens  ont
aujourd’hui  en  Asie,  au  delà  de  l’Indus  et  de  la  mer  d’Aral,
des  intérêts  vitaux,  comme  le  maître  de  Constantinople  et
de  l’Asie  antérieure  peut  devenir  le  maître  de  l’ancien  continent, ­
  toute  l’Europe  suit  avec  anxiété  l’évolution  de  la  question ­
  d’Orient.  La  Russie,  très  bien  placée,  très  jeune  et
pleine  de  foi,  la  domine  toute  par  le  nord,  du  Danube  au
Pamir.  Mais  la  France  a  aussi,  sur  toutes  ces  côtes  de  la
        <pb n="25" />
        DÉFINITION  DE  LA  QUESTION  D’ORIENT

Méditerranée  orientale,  des  intérêts  matériels  et  moraux  très
anciens  qu’elle  ne  peut  abandonner  sans  trahir  ceux  qui  sont
habitués,  depuis  les  croisades,  à  compter  sur  elle.  Mais
l’Autriche-Hongrie,  de  plus  en  plus  danubienne,  ne  veut  pas
se  laisser  couper  la  route  de  l’Archipel,  et  l’Allemagne  prussienne, ­
  qui  craint  qu’elle  ne  se  retourne  vers  le  Rhin  et
i’Elbe,  la  pousse  au  sud.  Mais  l’Angleterre  ne  veut  pas  se
laisser  couper  la  route  qui  va  de  la  Méditerranée  à  l’Inde,  et,
de  Chypre,  de  l’Égypte,  de  l’Afghanistan,  elle  s’efforce  de
contenir,  au  delà  de  la  mer  Noire  et  de  la  mer  Caspienne,
((  l’énorme  glacier  russe  »  qui  glisse  toujours.
Ainsi,  autour  des  peuples  de  l’Égypte,  des  Sémites  de  la
Mésopotamie,  des  Turcs  de  l’Asie  Mineure,  toute  la  descendance ­
  deJaphet,  Latins  et  Grecs,  Germains  et  Anglo-Saxons,
Slaves  et  Russes,  se  ruent,  au  pied  du  Toit  du  Monde,
à  la  destruction  de  ces  peuples  étranges  qui  sont  venus,
comme  par  surprise,  entre  l’indus  et  la  Méditerranée,  séparer ­
  les  deux  grandes  branches  de  la  famille  indo-européenne,
fatalement  poussées,  semble-t-il,  à  se  rejoindre.
Mais  cette  histoire  de  la  question  d’Orient  prend  surtout,
de  nos  jours,  un  caractère  économique.  Elle  est  une  des
formes  de  cette  lutte  pour  la  vie  qui  jette  les  uns  sur  les
autres  même  des  peuples  parents.  Le  percement  de  l’isthme
de  Suez  y  a  ramené  la  grande  route  du  commerce  de  l’ancien ­
  continent,  qui  unit  les  350  millions  d’Européens  aux
250  millions  d’Hindous  et  aux  400  millions  de  Chinois,  qui
porte  du  Paeifique  à  l’Atlantique,  par-dessus  l’ancien
monde,  tous  les  produits  dont  est  faite  notre  vie  quotidienne. ­
  L’Angleterre  en  occupe  les  points  les  mieux  situés
sur  la  Méditerranée,  la  mer  Rouge  et  l’Océan  Indien.  Mais
la  France  possède  la  côte  nord  et  la  côte  sud  de  la  Méditerranée ­
  occidentale,  et  elle  a  dans  le  Levant  des  intérêts,
des  traditions  plus  fortes  encore,  dans  l’Extrême-Orient
des  intérêts  plus  récents  qu’elle  prétend  faire  valoir.  La
Russie  ne  consent  pas  à  rester  enfermée  dans  les  steppes
ou  les  plaines  glacées  du  nord,  et  il  lui  faut  des  débouchés
sur  une  mer  libre,  la  Méditerranée,  l’Océan  Indien  ou  l’Océan
Pacifique.  Et  toutes  les  autres  nations  de  l’Europe  ont
besoin  d’une  place  sur  cette  grande  voie  commerciale.  Car  il
semble  que  celles  qui  en  resteront  écartées  devront  renoncer
à  jouer  un  grand  rôle  dans  l’activité  économique  des  temps
prochains.
L’Orient,  où  commença  l’histoire,  est  redevenu  le  théâtre
        <pb n="26" />
        6

BYZANCE  ET  STAMBOUL.

IV.  —  l’empire  OTTOMAN
Ses  ennemis.  —  L’apogée  de  la  puissance  ottomane  (xvi®  siècle).  —
Les  conquêtes  de  Sélim  en  Asie  (1512-1520).—  Soliman  le  Magnifique ­
  :  Belgrade,  Rhodes.  —  Barberousse  en  Algérie.  —  L’alliance
française.  —  Les  Ottomans  en  Hongrie,  à  Bude,  devant  Vienne.
—  Extrême  extension  de  leur  empire.
Caractères  de  la  domination  ottomane.  —  Vainqueurs  et  vaincus.  —
Les  autonomies  locales.  —  L’Islam  dans  l’Inde.  —  Les  Grands
Mongols  de  Delhi.  —  Les  Portugais  sur  les  côtes  de  l’Inde.
La  décadence  ottomane.  —  La  bataille  de  Lépaute  (1571;.  —  Traité
de  Sitvatorok  (1606).—  Premières  résistances  des  sujets  chrétiens.
—  La  Russie  :  les  Romanof.  —  Décadence  des  Grands  Mongols  :
les  Européens  dans  l’Inde.

I.  —  L’Empire  byzantin.
L’histoire  du  passé  est  nécessaire  à  l’intelligence  du  présent, ­
  et  il  faut  prendre  d’abord,  à  travers  le  moyen  âge  et
les  temps  modernes,  les  différents  acteurs  du  drame,  pour
les  produire  à  leur  rang,  sur  la  scène  où  se  traite  la  question
d’Orient.  Aussi  bien,  on  constatera  que,  si  l’histoire  ne  se
recommence  pas,  elle  offre  pourtant  parfois,  entre  des
périodes  très  éloignées,  de  frappantes  analogies.
En  395,  à  la  mort  de  Théodose  le  Grand,  l’empire  romain
fut  partagé  entre  ses  deux  fils.  Le  plus  jeune,  Honorius,  eut
l’Occident  ;  l’aîné,  Arcadius,  eut  l’Orient  et  Constantinople.
L’empire  d’Occident  fut,  en  moins  d’un  siècle,  détruit  par
les  Barbares.  L’empire  d’Orient  ne  fut  pas  nonplus  à  l’abri
des  invasions;  les  Wisigoths  d’Alaric  le  pillèrent  du
nord  au  sud,  du  Danube  à  la  Grèce.  Mais  il  survécut  à  la
tourmente  ;  et  même,  au  vi®  siècle,  au  temps  de  la  grandeur
des  Francs  Mérovingiens  sous  Clovis  et  ses  successeurs,  et
de  la  grandeur  des  Ostrogoths  sous  Théodoric,  Justinien
régna  encore  sur  un  très  vaste  territoire.  Il  enleva  la  Dalmatie
  et  l’Italie  aux  Ostrogoths,  l’Afrique  aux  Vandales,  la
côte  orientale  de  l’Espagne  aux  Wisigoths,  contribua  ainsi
plus  que  Clovis  à  la  destruction  de  l’arianisme,  et  refit  de
la  Méditerranée  un  lac  romain.  Son  nom  fut  grand  entre
tous  ceux  des  empereurs  d’Orient,  et  si  son  gouvernement
fut  troublé  par  des  révolutions,  par  les  luttes  du  cirque,  si
les  dissensions  religieuses  divisèrent  les  Grecs  en  sectes
acharnées  les  unes  contre  les  autres  et  contre  l’empereur
même,  ces  petites  querelles  firent  peu  de  bruit  dans  le  grand
fracas  des  victoires  de  Bélisaire  et  de  Narsès.
        <pb n="27" />
        L’EMPIRE  BYZANTIN.

7

Justinien  eut  cependant  de  redoutables  voisins  contre
lesquels  il  soutint  des  guerres  moins  glorieuses.  Les  Huns,
établis,  depuis  la  mort  d’Attila,  sur  les  bords  du  Danube
moyen,  pillèrent  la  Thrace  en  540  et  pénétrèrent  jusqu  en
Grèce;  Bélisaire  eut  à  défendre  Constantinople  contre  leurs
attaques.  Mais  ce  n’étaient  là  que  des  envahisseurs  de
passage,  presque  aussitôt  disparus  ;  il  ne  fut  bientôt  plus
question  des  Huns,  et  leurs  héritiers  dans  la  vallée  du  Danube, ­
  les  Avars,  terribles  à  l’Allemagne,  le  furent  moins  à
l’empire  d’Orient.  Les  Slaves  furent  pour  Constantinople
un  danger  plirs  durable.
Arrivés  sur  les  bords  du  Danube  à  la  suite  des  Germains,
Wisigoths,  Ostrogoths,  continuellement  pressés  par  les
grandes  migrations  des  peuples  de  l’Asie,  les  Slaves  avaient
de  bonne  heure  franchi  le  fleuve.  Les  Bulgares,  peuple  finnois, ­
  qui  se  mêlèrent  aux  Slaves  des  Balkans  et  leur  donnèrent ­
  leur  nom,  comme  les  Francs  aux  Gallo-Romains,
pillèrent  l’Illyrie  en  534,  vinrent  aussi  en  Thrace,  et  Bélisaire ­
  dut  faire  construire,  pour  les  contenir,  une  ligne  de
forteresses  sur  les  bords  du  Danube,  consolider  le  mur
d’Anastase  pour  couper  la  presqu’île  même  de  Constantinople. ­
  Ces  précautions  ne  devaient  pas  suffire  à  protéger
tout  l’empire  ;  mais  jamais  les  Slaves  n’ont  réussi  à  approcher ­
  la  grande  cité  de  plus  près  :  depuis  treize  siècles,  ils
en  battent  les  murailles  d’un  assaut  toujours  vain.
En  Asie,  les  Sassanides,  maîtres  de  l’empire  perse  depuis ­
  le  III®  siècle,  eurent  en  ce  temps  des  rois  habiles  et  ambitieux. ­
  Chosroès  I*®  disputa  à  Justinien  la  domination  du
pays  montagneux  des  Lazes  ou  de  l’Arménie,  de  religion
chrétienne.  Il  en  résulta  de  longues  guerres;  les  armées  des
Perses  ravagèrent  plusieurs  fois  la  Syrie,  prirent  Antioche.
En  561,  l’empereur  se  décida  à  un  traité  assez  peu  honorable: ­
  Chosroès  lui  laissa  l’Arménie,  mais  Justinien  paya
un  tribut  annuel.
Après  Justinien,  de  nombreuses  révolutions  affaiblirent
encore  l’empire  d’Orient.  Sous  Justin  II,  les  Lombards  envahirent ­
  l’Italie.  Maurice  contint  au  nord  les  Slaves  et  les
Avars,  battit  Chosroès  IL  Mais  Phocas,  le  meurtrier  de
Maurice,  assista  et  consentit  sans  honte  à  de  graves  défaites ­
  :  il  laissa  la  papauté,  sous  Grégoire  le  Grand,
échapper  à  son  autorité  ;  il  signa  avec  les  Avars  une  paix
humiliante  ;  il  laissa  les  Perses  prendre  Damas,  enlever  à
Jérusalem  le  bois  de  la  vraie  croix,  piller  l’Asie  mineure
        <pb n="28" />
        8

BYZANCE  ET  STAMBOUL.

jusqu’à  Chalcédoine,  en  face  de  Constantinople,  de  l’autre
côté  du  Bosphore.
Phocas  fut  renversé  par  Héraclius  (610-641).  Celui-ci
connut  les  fortunes  les  plus  contraires.  Il  contint  les  Avars
sur  le  Danube  en  appelant  contre  eux  des  guerriers  slaves,
íes  Croates  qu’il  établit  en  Dalmatie,  des  Serbes  dans  la
Mésie  supérieure  ;  il  donna  aux  Bulgares  des  terres  entre  le
Danube  et  les  Balkans,  aux  mêmes  conditions.  Ces  établissements ­
  devaient  avoir  une  longue  fortune.  Il  put  ainsi  se
tourner  contre  les  Perses  et  remporter  d’éclatants  succès,
à  la  faveur  des  désordres  religieux  qui  déchirèrent  alors  le
royaume  des  Sassanides.  Il  les  chassa  de  l’Arménie  qu’ils
avaient  envahie,  détruisit  le  temple  du  Soleil  à  Tauris.
Chosroès  II  ayant  été  assassiné  en  628,  Héraclius  franchit
l’Euphrate,  entra  dans  les  capitales  de  ses  ennemis,  et  rapporta ­
  en  triomphe  la  vraie  croix  à  Jérusalem  (629).
Grand  succès,  dont  l’Église  catholique  a  conservé  et
célèbre  le  souvenir.  Cinq  ans  après,  les  Arabes  battaient
les  armées  d’Héraclius  à  Aïznadin,  prenaient  Damas,  et
l’empereur  fuyait  misérablement  d’Antioche  en  s’écriant  :
«  Adieu,  Syrie  !  adieu  pour  la  dernière  fois!  »  (634).  En
637,  le  khalife  Omar  faisait  son  entrée  dans  Jérusalem.
L’Islam,  en  assurant  le  paradis  aux  musulmans  morts
dans  la  guerre  sainte,  fut  un  redoutable  agent  de  conquête,
et  l’ardeur  de  la  foi  des  premiers  disciples  de  Mahomet  explique ­
  suffisamment  la  rapidité  de  l’expansion  arabe  ;  en
un  siècle,  elle  gagna  l'Indus  à  l’est,  l’Océan  Atlantique  à
l’ouest.  La  conquête  de  l’Asie  antérieure  fut  l’œuvre  des
khalifes  parfaits  ;  elle  fut  facilitée  par  la  communauté  de  race
et  de  langue  qui  unissait  les  Arabes  avec  les  peuples  delà
Syrie  et  de  la  Palestine,  par  les  très  anciennes  relations  qui
les  rapprochaient  de  la  Perse.
D’un  galop,  ils  traversèrent  la  Syrie,  prirent  Jérusalem,
atteignirent  le  Taurus,  le  Caucase,  battirent  les  Sassanides
à  Kadéniah,  enlevèrent  leur  étendard,  le  fameux  tablier  de
cuir,  entrèrent  dans  leur  capitale,  renversèrent  leur  dernière ­
  résistance  à  Nehavend  (643),  et,  comme  Alexandre
derrière  Darius  Codoman,  ils  poursuivirent  le  dernier  des
Sassanides,  Yezdegerd,  qui  fuyait  avec  ses  femmes  et  ses
chariots,  le  rejoignirent  trop  tard  :  il  avait  été  massacré
par  son  escorte.  Ils  poussèrent  plus  loin  leur  course,  passèrent ­
  à  Hérat,  Merv,  Kandahar  et  suivirent  les  traces  du
conquérant  macédonien  jusqu’à  l’Indus,
        <pb n="29" />
        L’EMPIRE  BYZANTIN.

9

Après  les  Khalifes  Parfaits,  lorsque  les  Omméiades  eurent
fondé  à  Damas  la  monarchie  héréditaire  et  abandonné  les
pieuses  et  simples  traditions  des  premiers  successeurs  du
prophète,  le  mouvement  d’expansion  n’en  fut  pas  ralenti;
mais  il  fut  surtout  dirigé  vers  l’ouest  et  l’Afrique.  C’est  encore ­
  en  Afrique  qu’aujourd’liui  l’Islam  est  le  plus  répandu
et  surtout  le  moins  directement  menacé  par  la  conquête  européenne. ­

Les  Arabes  du  vu®  siècle  retrouvèrent  le  long  des  côtes
méridionales  de  la  Méditerranée  les  traces  des  Phéniciens  ;
ils  se  fondirent  aisément  avec  les  Berbères,  Sémites  comme
eux,  et  ils  purent  ainsi  pénétrer  très  vite  jusqu’au  lointain
Maghreb.  Ils  franchirent  les  colonnes  d’Hercule,  détruisirent
l’armée  des  Wisigoths  d’Espagne  à  Xérès  (711),  et  leur  flot
envahisseur  submergea  toute  la  péninsule  jusqu’aux  Pyrénées, ­
  déborda  par-dessus  les  montagnes  sur  l’Aquitaine  et
la  vallée  de  la  Garonne.
Le  danger  était  grand,  surtout  pour  l’empire  byzantin  :
affaibli  comme  il  était,  de  quel  obstacle  pouvait-il  être  à
une  pareille  marée  ?  Il  trouva  pourtant  les  princes  qu’il  fallait ­
  à  cette  œuvre  de  salut.  Avant  même  que  Charles
Martel  ne  mît  une  borne  à  l’invasion  arabe  dans  l’Occident,
l’empereur  Léon  Flsaurien  l’arrêta  en  Orient  :  les  Arabes
étaient  devant  Constantinople;  ils  la  bloquaient  par  terre
et  par  mer  ;  Léon  leur  infligea  sous  les  murs  de  la  ville  une
série  de  défaites  sanglantes  et  les  obligea  à  une  retraite
honteuse  (août  717).
Comme  si,  au  premier  échec,  ces  empires  de  l’Orient
étaient  entraînés  à  la  débâcle  par  le  fatalisme  même  qui
les  avait  accrus,  les  victoires  de  Charles  Martel  et  de  Léon
risaurien  furent  pour  l’empire  arabe  le  signal  d’une  décadence ­
  aussi  rapide  que  l’avait  été  sa  grandeur.  Il  se  démembra ­
  dès  l’avènement  de  la  nouvelle  dynastie  des  Abbassides
  (750).  Les  Omméiades  continuèrent  de  régner  en
Espagne,  à  Cordoue.  Bientôt  les  Fatimites  se  rendirent  indépendants ­
  au  Caire  ;  ils  furent  les  maîtres  de  l’Égypte  jusqu’à ­
  la  fin  du  XII®  siècle.
Les  khalifes  abbassides  à  Bagdad  oublièrent  dans  le  luxe
et  la  mollesse  des  harems  les  devoirs  du  gouvernement  et
de  la  religion.  Faute  de  loi  de  succession,  chaque  avènement ­
  fut  troublé  d’intrigues  et  de  meurtres  ;  empoisonnements, ­
  trahisons,  fratricides  sont  de  règle  courante  en  pareille ­
  occasion.  Les  souverains  les  mieux  établis  s’illustrent
        <pb n="30" />
        16  BYZANCE  ET  STAMBOUL.
d’Occident,  ne  leur  furent  jamais  d’aucun  secours  :  leur
abstention  en  cette  affaire,  leur  habileté  à  chercher  partout ­
  quelque  chose  à  gagner,  étaient  pour  beaucoup  trahisons. ­

C’est  que  Constantinople  était  déchirée,  en  ce  temps,  de
continuelles  révolutions  de  palais  ;  la  succession  au  trône
n’y  fut  peut-être  jamais  plus  troublée.  Les  Commène  se
disputèrent  entre  eux.  Andronic  Commène  fut  renversé,  en
1185,  par  Isaac  l’Ange,  et  l’histoire  de  la  dynastie  des
l’Ange  fut  encore  plus  dramatique.
Venise,  depuis  qu’elle  était  une  république  libre,  développait ­
  rapidement  ses  intérêts  commerciaux  avec  l’Orient.
Elle  devenait  le  plus  grand  entrepôt  de  marchandises  entre
le  Levant  et  l’Occident.  Elle  avait  à  Constantinople  le  quartier ­
  privilégié  de  Péia  ;  ses  doges  affectaient  de  porter  le
costume  grec  et  avaient  introduit  dans  leur  cité  le  cérémonial ­
  de  la  cour  de  Byzance.  Au  milieu  des  désordres  du
Palais  impérial,  les  privilèges  des  Vénitiens  furent  compromis; ­
  en  1182  même,  une  populace  surexcitée  massacra  à
Péra  un  grand  nombre  de  leurs  marchands.  L’idée  vint
alors  à  la  Sérénissime  Seigneurie  de  détruire  l’empire  grec
ébranlé  et  de  s’en  approprier  les  dépouilles.  Alors  aussi,
l’empereur  Henri  VI,  fils  de  Frédérie  Barberousse,  marié  à
l’héritière  normande  du  royaume  des  Deux-Sieiles,  rêva
d’aller  conquérir  la  couronne  de  Byzance  et  de  refaire
l’unité  de  l’empire  romain.  Il  mourut  prématurément.
Un  siècle  d’expéditions  guerrières  des  Croisés  sur  l’Orient
l’avait  profondément  pénétré  des  influences  occidentales  ;
il  en  était  comme  enveloppé  partout.
Sous  cette  action,  et  sous  celle  en  particulier  du  puissant
empire  d’Allemagne,  portée  glorieusement  aux  bords  du
Danube  par  Frédéric  Barberousse,  lors  de  la  troisième  croisade, ­
  la  Serbie  s’organise  ;  les  diverses  régions  qui  la  composent ­
  se  groupent  autour  des  montagnes  centrales  de  la
Rascie,  dans  le  pays  actuel  de  Novi-Bazar  ;  leur  unité  est
faite  une  première  fois  vers  llôo  par  Stéphane  Némanya;
il  prend  Nisch  à  l’empire  grec,  établit  aussi  sa  domination
sur  la  Dalmatie.  Il  se  fait  moine  en  1195,  et  les  Serbes
l’honorent  sous  le  nom  de  saint  Siméon.  L’un  de  ses  fils,
saint  Sava,  fut  le  premier  archevêque  national  de  la  Serbie  ;
il  eut  son  siège  primatial  à  Oujn^a  ;  le  fils  aîné  de  Nemanya,
Stéphane  I",  prit  le  titre  de  kral,  et  même,  en  1217,  un
légat  pontifical  le  couronna  roi  de  Serbie.
        <pb n="31" />
        L’EMPIRE  LATIN.

n
La  Bulgarie  resta  toute  meurtrie  du  désastre  que  lui
avait  infligé  l’empereur  Basile  II.  Mais  les  Roumains,  réfugiés ­
  depuis  le  commencement  du  moyen  âge  dans  les  Carpathes
  et  quelques-uns  dans  les  Balkans,  retrouvèrent  au
xn®  siècle  le  souvenir  de  Trajan  et  y  reformèrent  leur  nationalité. ­
  Deux  frères,  Asan  et  Pierre,  se  rendirent  à  Constantinople ­
  pour  se  plaindre  des  impôts  excessifs  qu’Isaac  l’Ange
levait  sur  leur  pays  :  ils  furent  outragés.  Ils  donnèrent  à
leurs  amis  le  signal  de  l’insurrection,  bâtirent  à  Tirnovo
une  église  en  l’honneur  de  saint  Démétrius:  Pierre  y  prit
le  titre  de  tsar.  Dès  lors,  ils  tentèrent  de  refaire  l’empire
bulgare  du  grand  Siméon.  Ils  battirent  une  armée  grecque
à  Berrhœa  (1190);  ils  prirent  Varna,  Sofia,  Philippopoli,
Andrinople,  ravagèrent  la  Thrace.  Après  Pierre  et  Asan,
leur  jeune  frère  Johannitsa  pénétra  jusqu’au  centre  de  la
Macédoine  et  jusqu’à  Belgrade;  un  légat  du  pape  vint  à
Tirnovo  le  couronner  roi  de  Bulgarie.
L’empire  grec  était  cerné  entre  les  États  francs  du  Levant
et  les  jeunes  États  chrétiens  dont  la  papauté  consacrait  la
naissance  au  sud  du  Danube.
Le  pape  Innocent  III  arma  contre  l’Islam  une  puissante
croisade.  Les  rois  refusèrent  de  s’y  engager,  mais  un  grand
nombre  de  seigneurs  furent  disposés  à  partir.  Venise  leur
loua  des  vaisseaux  et  comme  paiement  reçut  d’eux  Zara,
qu’ils  enlevèrent  en  passant.  Elle  réussit  même  à  les  détourner ­
  sur  Constantinople,  sous  prétexte  d’y  rétablir  l’ordre ­
  et  d’en  faire  la  base  de  leurs  opérations  postérieures
contre  Jérusalem.
Constantinople  fut  prise,  non  sans  peine,  et  affreusement
pillée.  Les  vainqueurs  se  partagèrent  les  dépouilles  de  l’empire ­
  grec;  c’était  un  plus  merveilleux  butin  que  celui
même  de  la  première  croisade.  Baudouin  de  Flandre  fut
empereur;  Boniface  de  Montferrat  fut  roi  de  Thessalonique
ou  Salonique;  le  doge  de  Venise,  Dándolo,  prit  le  titre  de
baile  ou  despotès,  et  se  proclama,  au  nom  de  la  République, ­
  seigneur  d’un  quart  et  demi  de  l’empire  grec;  un
autre  Vénitien,  Thomas  Morosini,  fut  patriarche  catholique
de  Constantinople.  Il  y  eut  un  duché  de  l’Archipel,  une  baronnie ­
  d’Athènes,  une  principauté  de  Morée.
Mais  il  y  eut  aussi  bien  des  jalousies  excitées  par  le  partage. ­
  Le  roi  Boniface  fut  peu  docile  à  l’égard  du  Basileus
Baudouin.  Les  Grecs  se  maintinrent  invincibles  sur  quelques
points:  les  l’Ange  fondèrent  le  despotat  d’Epire  ou  d’Arta,
E.  Driault.  —  Question  d’Orient.  2
        <pb n="32" />
        18

BYZANCE  ET  STAMBOUL.

les  Commène  l’empire  de  Trébizonde  ;  Théodore  Lascaris
fut  empereur  de  Nicée.
Il  semble  surtout  que  la  plus  grande  faute  commise  par
les  maîtres  de  cet  empire  latin  fut  de  ne  pas  s’entendre
avec  les  populations  chrétiennes  de  la  péninsule  des  Balkans, ­
  et,  à  cet  égard,  la  croisade  de  1204  marque  un  des
points  critiques  de  l’histoire  générale,  et  notamment  de
cette  histoire  de  l’Orient.  Qui  sait  si  elle  ne  fut  pas  l’unique
occasion  d’établir  solidement  sur  le  Bosphore  de  jeunes  et
vigoureux  États  chrétiens,  capables,  le  schisme  grec  étant
ainsi  presque  évité,  de  servir  d’avant-garde  à  l’Europe
contre  les  Turcs  et  l’Asie  musulmane  ?
Mais  il  y  a  à  peine  place  ici  pour  ces  réflexions.  L’empire
latin  excita  dès  sa  naissance  l’hostilité  de  l’empire  valaquobulgare
  qui  fut  son  premier  ennemi.  La  lutte  fut  ardente
entre  ces  frères  chrétiens,  entre  les  Croisés  et  les  Bulgares,
ou  Bougres,  comme  ils  disaient,  du  tsar  Johannitsa.  Le
14  avril  1205,  celui-ci  remporta  sur  Baudouin  la  grande
victoire  d’AndrinopIe;  il  envahit  la  Thrace;  le  Basileus
voulut  l’arrêter:  en  1207,  Baudouin  fut  pris  et  tué;  Johannitsa ­
  mourut  la  même  année,  et  son  empire  lui  survécut
peu.
L’empire  latin  lui-même  tomba  vite  en  décadence,  sous
Henri  de  Flandre,  puis  Pierre  de  Courtenay,  et  enfin  les  fils
de  celui-ci,  Robert  de  Namur  et  Baudouin  II.  Il  fut  peu  à
peu  resserré  autour  de  Constantinople  par  les  Grecs,  dont
le  patriotisme  s’était  réveillé  dans  le  malheur.  Les  Comnène
  de  Trébizonde  devinrent  bientôt  les  vassaux  du
sultan  turc  d’Iconium.  Le  despote  d’Epire,  un  bâtard  de  la
famille  des  l’Ange,  fit  la  première  tentative  sérieuse  pour
restaurer  l’empire  grec;  il  fut  battu  sur  les  bords  de  la
Maritsa  par  des  bandes  bulgares.  Théodore  Lascaris  était
plus  puissant  à  Nicée  :  il  avait  avec  lui  le  patriarche  grec.
Son  gendre  et  successeur,  Jean  Doucas  Vatatzès,  prit  Gallipoli ­
  dès  1235,  puis  Salonique.  Il  fut  renversé  en  1259  pat
Michel  VIII  Paléologue;  celui-ci,  deux  ans  après,  justifia
son  usurpation  :  par  surprise,  presque  sans  lutte,  il  rentra
dans  Constantinople  (1261).
L’empire  grec  reprenait  pour  deux  siècles  son  existence
pénible  ;  car,  en  dépit  de  cette  restauration  par  les  Paléologue, ­
  l’heure  de  la  décadence  est  venue.  Il  sombrera
dans  les  grands  bouleversejnents  de  peuples  qui  continuent
de  troubler  l’Asie.
        <pb n="33" />
        LA  CHUTE  DE  L’EMPIRE  GREC.

15»

La  première  moitié  du  xiii®  siècle  fut  en  effet  le  temps  de
l’extraordinaire  épopée  des  Mongols  du  Tchinguiz-khan.
Témoudjine,  chef  de  quelques  tribus  turques  de  l’Amour
supérieur,  réussit,  à  la  fin  du  xii®  siècle,  à  grouper  autour  de
sa  bannière,  de  gré  ou  de  force,  en  affectant  de  combattre
pour  le  service  des  empereurs  de  Chine,  les  populations
du  Gobi  et  des  bords  du  Hoang-ho.  Puis,  quand  il  se  vit
assez  fort,  à  la  tête  d’une  cavalerie  solide,  commandée  par
des  chefs  jeunes  et  indomptables,  comme  Djébé  et  Souboutaï,
  il  planta  à  Karakoroum  l’étendard  des  Mongols
bleus,  et  prit  le  titre  de  Tchinguiz-khan,  ou  Seigneur  Invincible, ­
  Autocrate.  Alors  ce  fut  du  Pacifique  à  l’Europe  centrale ­
  une  merveilleuse  chevauchée.  La  Chine  du  nord  fut
conquise,  avec  la  Corée,  avec  Péking.  Vers  l’ouest,  la  porte
de  la  Dzoungarie  fut  franchie,  par  la  victoire  du  Tchou  (1207).
Boukhara,  Samarcande  furent  enlevées  dans  le  galop  de  ces
intrépides  guerriers;  la  Caucasie  fut  soumise,  le  Caucase
traversé,  les  tribus  russes  vaincues  sur  les  bords  de  la  Kalka
(1223).  Cet  empire,  né  tout  d’un  coup,  terriblement  grand
en  quelques  années,  semblable  aux  tempêtes  de  sable  qu’un
coup  de  vent  soulève  dans  le  désert  et  jette  sur  les  caravanes ­
  surprises,  paraissait  capable  d’écraser  musulmans  et
chrétiens.
La  tempête  tomba  aussi  vite  qu’elle  s’était  formée.  Le
Tchinguiz-khan  mourut  en  1226  ;  son  empire  se  démembra ­
  ;  son  petit-fils  Batou  resta  maître  des  steppes  de  la
Russie  et  établit  à  Saraï,  sur  la  Volga,  son  camp  de  la
Horde  d’or.  Parmi  les  héritiers  du  conquérant,  le  parti  chinois ­
  l’emporta  sur  le  parti  turc  ;  Péking  fut  leur  capitale  et
non  plus  Karakoroum,  et  l’effrayant  fracas  de  la  conquête
mongole  s’éteignit  dans  l’Extrême  Orient.

111.  —  La  chute  de  l’empire  Grec.
L’empire  grec,  restauré  en  1261,  comprenait  le  récent
empire  de  Nicée  avec  Nicomédie,  Brousse,  Scutari,  Magnésie, ­
  quelques  îles  comme  Rhodes,  Imbros,  Lemnos,  une
partie  du  Péloponèse,  Constantinople  enfin  et  la  Thrace,
avec’Andrinople,  Salonique  et  une  partie  de  la  Thessalie.
C’était  à  peu  près  l’empire  athénien  de  la  Confédération  de
Délos,  avec  la  plus  grande  partie  de  l’Archipel  et  Athènes
en  moins,  la  région  continentale  de  Nicée  en  plus.  Ce
n’étaient  guère  que  les  faubourgs  de  Constantinople,  les
        <pb n="34" />
        20

BYZAIÍCE  ET  STAMBOUL.

boulevards  nécessaires  à  sa  sécurité  éphémère.  Le  despotat
  d’Epire  restait  indépendant,  de  même  le  duché  d’Athènes ­
  sous  une  dynastie  florentine.  Les  Vénitiens  possédaient
la  plupart  des  îles  de  l'Archipel,  la  Crète,  des  quartiers
fortifiés  à  Constantinople  et  dans  quelques  autres  villes
grecques.  Les  Génois  étaient  retranchés  dans  Calata  et
Péra,  tenaient  le  commerce  de  la  mer  Noire  et  les  ports
de  la  Crimée,  Kaifa  surtout.
L’Empire  présentait  comme  des  brèches  sur  toutes  ses
frontières.  Troublé  d’ailleurs  au  dedans  par  les  dissensions, ­
  parles  révolutions  de  palais  dont  il  avait  toujours
souffert,  notamment  par  l’usurpation  de  Cantacuzène,  il
était  bien  incapable  d’opposer  à  une  invasion  quelque  peu
redoutable  une  résistance  sérieuse.  Il  était  une  proie.
Mais  il  restait  douteux  si  cette  proie  serait  aux  nations
chrétiennes  du  voisinage,  ou  aux  Musulmans  de  l’Asie
antérieure.  Cela  même  est  jusqu’au  xix'  siècle  le  tout  de  la
question  d’Orient.
Charles  d’Anjou,  le  frère  de  saint  Louis,  appelé  à  Naples ­
  par  le  pape  contre  les  Hohenstaufen,  nourrit  le  grand
dessein  de  refaire  l’empire  latin  de  Constantinople.  Les
Vêpres  Siciliennes  le  retinrent  (1282).  Un  de  ses  descendants, ­
  devenu  par  mariage  roi  de  Hongrie,  fut  l’héritier  de
ce  dessein  :  Louis  le  Grand,  puissant  dans  la  plaine  du
Danube  moyen  de  1342  à  1382,  étendit  sa  suzeraineté  sur
la  Bosnie,  la  Serbie,  la  Valachie,  la  Moldavie,  jusqu’à  la
mer  Noire  ;  il  parut  disposer  ainsi  d’une  base  solide  pour
reprendre  les  projets  de  son  aïeul.  Mais  la  Hongrie  est  bien
loin  de  Constantinople  pour  y  agir  efficacement  ;  les  Slaves
diffèrent  trop  des  Magyars  pour  consentir  à  leur  domination. ­
  Après  Louis  le  Grand,  la  Hongrie  commença  d’être
entraînée  dans  la  vie  politique  de  l’Allemagne.
La  Serbie  avait  été  plus  près  de  refaire  l’empire  d’Orieni
d’éléments  jeunes  et  vivaces.  Elle  eut  de  1331  à  1355  un
souverain  fort  et  ambitieux,  l’illustre  Stéphane  Douchan.
Il  soumit  la  Bulgarie  ;  il  porta  les  frontières  de  la  Grande
Serbie  jusqu’à  la  Chalcidique,  jusqu’à  l’embouchure  de  la
Maritza;  il  se  fit  couronner  à  Uskub  empereur  de  Serbie  et
de  Romanic;  il  se  donna  pour  le  vrai  successeur  des
empereurs  romains  ;  il  prépara  une  grande  expédition  contre ­
  Constantinople,  dont  il  voulait  faire  sa  capitale.
Il  mourut  subitement  le  20  décembre  1355,  et  la  Grande
Serbie  ne  lui  survécut  pas.  Les  Serbes  d’aujourd’hui  en
        <pb n="35" />
        LA  CHUTE  PE  L’EMPIRE  GREC.

21

ont  conservé  le  souvenir  et  n’abandonnent  pas  l’espoir  de
la  ressusciter.
L’année  suivante  (1356),  les  Turcs  Ottomans  violaient  le
territoire  de  l’Europe  en  occupant  Gallipoli,  sur  le  détroit
des  Dardanelles.  «  Il  était  écrit  »  sans  doute  que  Constantinople ­
  serait  musulmane.
Pendant  le  xii®  et  le  xiii®  siècle,  l’empire  seldjoukide,  le
sultanat  de  Roum,  comme  il  s’appelait  encore,  s’était  affaibli ­
  et  démembré  :  les  Croisades  y  avaient  contribué.  11
s’était  dissous  en  dix  émirats,  qui  se  partagèrent  l’Asie
Mineure  ;  le  plus  puissant  fut  celui  d’Erzeroum  (Arx  Romanorum).
  Il  appartenait  à  la  fin  du  xni®  siècle,  comme  fief  du
sultan  de  Roum,  à  un  chef  turc  arrivé  du  Khorassan,  Ertoghroul
  :  il  mourut  en  1288,  et  son  fils  fut  Osman  ou  Othman
  ;  c’est  de  lui  que  ses  guerriers  ont  pris  le  nom
d’Osmanlis  ou  Ottomans.  Il  mérita  cet  honneur  :  il  se  convertit ­
  à  l’Islam  et  ouvrit  ainsi  à  sa  tribu  une  glorieuse
carrière,  lui  donna  une  raison  de  vivre  et  de  conquérir  ;
1  Osmanli  est  depuis  le  soldat  de  Mahomet.
Il  aimait  la  fille  du  pieux  cheikh  Edébali,  et  celui-ci  ne
voulait  pas  la  lui  donner  en  mariage.  Une  nuit,  Osman
rêva  qu’il  voyait  sortir  du  sein  d’Edébali  la  lune  qui,
d’abord  en  forme  de  croissant,  puis  grossissant  à  vue  d’œil
et  enfin  devenue  pleine,  venait  se  cacher  dans  ses  reins,  à
lui  Osman.  Alors  de  ses  reins  surgit  un  arbre  colossal,
dont  les  rameaux  couvraient  de  leur  ombre  les  terres  et  les
mers  ;  des  racines  de  l’arbre  coulaient  les  grands  fleuves  du
monde.  Tigre,  Euphrate,  Nil,  Danube  ;  les  grandes  montagnes, ­
  Balkans,  Taurus,  Caucase,  Atlas,  étayaient  ses
rameaux.  Tout  à  coup  s’éleva  un  vent  violent,  qui  tourna
toutes  les  pointes  des  feuilles,  allongées  en  lames  de  sabre,
vers  un  point  unique,  et  ce  point  était  une  ville  qui,  située
à  la  jonction  de  deux  mers  et  de  deux  continents,  semblait
un  anneau  serti  de  deux  saphirs  et  de  deux  émeraudesL
Osman,  ayant  raconté  ce  rêve  au  cheikh  Edébali,  put  épouser ­
  la  femme  qu’il  aimait.
Il  commença  aussi  la  grandeur  de  sa  tribu  ;  il  conquit
Brousse  en  1317  et  en  fit  sa  capitale.  Son  fils  Orkhan  constitua ­
  la  redoutable  armée  régulière  qui  fut  l’instrument  de
l’expansion  musulmane,  les  janissaires  (fantassins)  et  les

l.  Kambaud,  dans  Lavi^se  et  Rambaud,  Histoire  générale.  III,  823.
        <pb n="36" />
        22

BYZANCE  ET  STAMBOUL.

spahis  (cavaliers)  ;  il  prit  Nicomédie,  Nicée.  Ce  fut  son  fils
Souleïman  qui,  en  1356,  s’empara  de  Gallipoli.
La  conquête  de  la  péninsule  des  Balkans  fut  rapide.
L’empire  grec  était  impuissant,  et  les  Etats  chrétiens  désunis, ­
  jaloux  les  uns  des  autres,  livrés  à  l’anarchie  depuis  la
mort  de  Douchan  le  Grand.  Mourad  P’’,  le  fils  d’Orkhan,
mit  sa  capitale  à  Andrinople  (1360)  ;  il  occupa  ensuite
Philippopoli,  Sofia,  pénétrant  ainsi  déjà  dans  la  vallée  du
Danube.  Il  força  l’empereur  de  Constantinople  à  lui  payer
un  tribut  annuel.
Le  centre  stratégique  de  la  péninsule  des  Balkans  est
représenté  par  le  plateau  de  Mésie  ou  de  Kossovo,  d’où  descendent ­
  en  tous  sens  la  Morava  serbe  et  la  Morava  bulgare ­
  vers  le  nord,  le  Drin  blanc  vers  l’Albanie  et  le  Montenegro, ­
  le  Vardar  et  la  Strouma  vers  l’Archipel.  Les  peuples
des  Balkans  s’unirent  pour  disputer  cette  position  aux
Turcs.  La  bataille  du  15  juin  1389  fut  funeste  aux  Chrétiens ­
  ;  leurs  principaux  chefs  furent  pris,  et  un  grand  nombre ­
  périrent.  Du  moins  l’honneur  fut  sauvé  :  un  noble
serbe,  Miloch,  se  jetant  au  milieu  des  Turcs,  pénétra  jusqu’au ­
  sultan  Mourad  et  le  tua.  Grâce  à  lui,  les  Serbes,  à
travers  les  siècles,  ont  chanté  comme  un  glorieux  fait
d’armes  la  grande  bataille  du  Champ  des  Merles  de
Kossovo.
Elle  n’empêcha  pas  la  conquête  ottomane  de  se  poursuivre. ­
  Bayézid  ou  Bajazet,  le  fils  de  Mourad,  vainquit  en
1396  à  Nicopolis  une  armée  des  Croisés  de  l’Occident  ;  Jean
sans  Peur,  le  fils  du  duc  de  Bourgogne,  fut  parmi  ses
prisonniers  :  car  la  France  était  toujours  le  vaillant
soldat  du  Christ.  Le  sultan  victorieux  soumit  aussitôt  la
Bosnie,  la  Bulgarie,  la  Roumanie  même,  au  sud  la  Grèce
et  la  Morée.  Il  se  prépara  à  attaquer  Constantinople.
Elle  fut  sauvée,  pour  un  demi-siècle  encore,  non  par  sa
propre  force,  —  elle  semblait  mûre  pour  la  conquête,  —
mais  par  une  intervention  asiatique.
Aussitôt  après  la  mort  du  Tchinguiz-khan,  son  empire
s’était  démembré  ;  l’élément  chinois,  dont  il  était  en  partie
formé,  l’avait  emporté;  l’expansion  du  bouddhisme  avait
achevé  de  l’enlever  aux  influences  turques,  et  les  chefs  qui
en  gouvernaient  les  diverses  régions  de  plus  en  plus  isolées
se  rendirent  indépendants.  Ainsi  en  1369,  l’émir  de  Transoxiane,
  Timour  Kourikane,  se  proclama  roi  de  ce  pays  à
Balkh  et  échappa  à  la  souveraineté  des  Gengiskhanides.  Il
        <pb n="37" />
        LA  CHUTE  DE  L’EMPIRE  GREC.

23

fut  un  ardent  musulman,  un  Tangri  Konti  ou  serviteur  de
Dieu.  Il  fut  un  Turc,  et  non,  comme  le  Tchinguiz-khan,  le
chef  de  toutes  les  tribus  des  Mongols  bleus,  et  à  cet  égard,
sa  domination  eut  un  caractère  beaucoup  plus  national,
tout  en  se  renfermant,  de  ce  fait,  dans  des  limites  territoriales ­
  plus  étroites.  Timour,  surnommé  Lenk,  ou  le  Boiteux,
à  la  suite  d’une  blessure  (nous  avons  fait  de  là  Tamerlan),
établit  sa  capitale  à  Samarkand,  où  il  revint  fréquemment
célébrer  ses  victoires  :  il  fît  quelques  expéditions  dans  le
bassin  de  l’Indus,  mais  ne  chercha  pas  à  s’y  maintenir;  il
posséda  vraiment  le  Turkestan,  le  Khorassan,  l’Afghanistan, ­
  la  Perse,  la  Mésopotamie,  la  Transcausasie,  la  Géorgie ­
  et  l’Arménie.  Il  entra  en  conflit  avec  les  Mongols  de  la
Horde  d’or,  maîtres  de  la  Russie,  les  battit,  et  contribua  à
leur  décadence,  bientôt  achevée  par  les  tsars  de  Moscou.
Il  fut  appelé  en  Asie  mineure  par  les  émirs  Seldjoukides,
jaloux  des  Osmanlis,  et  en  partie  dépouillés.  Il  projetait
aussi  de  restaurer  le  khalifat  de  Bagdad,  détruit  par  les
Gengiskhanides  en  1258  ;  il  prétendait  réduire  les  Osmanlis
à  lui  obéir,  faire  l’unité  des  Turcs  musulmans.  Il  envahit
l’Asie  mineure  ;  Bayézid  accourut  d’Europe,  lui  livra
bataille  à  Angora,  fut  vaincu  et  pris  :  l’armée  des  janissaires ­
  fut  détruite  (1402).  Mais  Timour  ne  poursuivit  pas  son
succès  ;  il  alla  triompher  à  Samarkand  et  y  mourut  bientôt ­
  (1405).
Les  Osmanlis  restèrent  quelques  années  tout  étourdis  de
leur  défaite,  et  leurs  conquêtes  en  Europe  leur  échappèrent
en  grande  partie.  Mourad  II  refît  leur  puissance  militaire,
reprit  ce  qu’ils  avaient  perdu.  Il  y  rencontra  de  rudes  résistances ­
  ;  Georges  Castriot,  que  les  Turcs  appelèrent  Scander-beg,
  comparant  sa  bravoure  à  celle  d’Alexandre  de
Macédoine,  battit  toutes  les  troupes  qu’il  envoya  en  Albanie, ­
  et  demeura  indépendant.  Jean  Hunyade,  le  «  chevalier
blanc  des  Valaques  »,  un  héros  venu  de  Transylvanie  à  la
défense  de  la  cause  chrétienne,  battit  Mourad  II  sur  la
Morava  (1443)  et  reconquit  la  Serbie.  Il  envahit  la  Bulgarie, ­
  avec  une  armée  de  Croisés  où  étaient  le  roi  de  Hongrie,
Vladislas,  le  légat  du  pape  Césarini  ;  mais  Mourad  remporta ­
  la  grande  victoire  de  Varna  (1444)  :  le  légat  et  le  roi
y  périrent.  Hunyade  se  rejeta  sur  la  Serbie  méridionale,  et,
dans  la  plaine  de  Kossovo,  tenta  encore  une  fois  la  fortune
des  armes;  il  fut  vaincu,  mais  resta  maître  de  la  plus
grande  partie  de  la  Serbie  méridionale.
        <pb n="38" />
        24

BYZANCE  ET  STAMBOUL.

Mourad  II  eut  pour  successeur,  en  1451,  son  fils  Mahomet ­
  IL  Ce  fut  Mahomet  le  Conquérant.  Il  commença  par
acsiéger  Constantinople.  Après  cinquante-trois  jours  de
siège  (avril-mai  1453),  il  y  entra  par  la  brèche.  Le  dernier
empereur  grec,  Constantin  Dragasès,  périt  glorieusement  les
'  armes  à  la  main.  Le  sultan  alla  droit  à  Sainte-Sophie,  y  dit
,1a  prière,  et  en  fit  ainsi  une  mosquée.  Plus  tard,  il  construi-1
  sit  l’un  des  quatre  minarets  qui  en  marquèrent  le  caractère
I  nouveau  ;  il  fît  couvrir  d’un  enduit  de  chaux  les  mosaïques
dont  Justinien  avait  orné  ses  murailles,  et  elle  devint  pour
des  siècles  l’un  des  sanctuaires  vénérés  de  l’Islam.
Ce  succès  décisif  eut  ses  conséquences  immédiates.  La
Serbie,  la  Bosnie,  l’Herzégovine  se  soumirent  (1459-1467).
Vlad  l’Empaleur  en  Valachie,  Etienne  le  Grand  en  Moldavie ­
  infligèrent  quelques  échecs  aux  Turcs  ;  mais  ces  deux
pays  furent,  peu  de  temps  après,  réduits  à  l’obéissance.  La
Morée  et  Athènes  furent  conquises  aussi.  L’Empire  de
Mahomet  II  s’étendit  dès  lors  de  l’Euphrate  au  Danube.  Il
fut  borné,  pour  quelque  temps  encore,  par  deux  obstacles
où  le  sultan  brisa  ses  efforts  :  il  ne  put  prendre  Belgrade,
dont  l’héroïque  défense  fut  le  dernier  exploit  de  Jean  IIunyade
  ;  il  fut  repoussé  de  Rhodes  par  les  chevaliers  de
Saint-Jean,  et  mourut  avant  d’avoir  pu  venger  sa  défaite
(1481).
Au  temps  même  où  les  Slaves  de  Serbie  et  de  Bulgarie
succombaient  dans  la  lutte  contre  le  sultan,  la  Russie
échappait  à  la  domination  mongole  et  pouvait  reprendre
vers  l’Orient  ses  destinées  interrompues.  Vaincue  par  les
hordes  mongoles  au  xiii®  siècle,  la  Moscovie  avait  avivé  sa
foi  orthodoxe  au  contact  de  l’étranger,  serré  sa  nationalité
sous  le  poids  de  l’oppression,  exalté  son  dévouement  à  ses
tsars  par  les  besoins  de  la  défense.
Après  un  siècle  de  résignation,  Dmitri  Ivanovith  fit  une
première  tentative  contre  les  Tartares  de  la  Horde  d’or.
Son  audace  fut  récompensée.  Il  gagna  la  grande  victoire
de  Koulikovo,  le  Champ  des  Bécasses,  sur  le  Don,  en  1380:
il  en  a  gardé  le  surnom  de  Donskoï,  et,  quoique  le  camp
mongol  de  Saraï  ait  duré  encore  plus  d’un  siècle,  les  Russes
datent  de  Dmitri  l’ère  de  la  délivrance.
Au  siècle  suivant,  Ivan  III  commença  de  «  rassembler  Ja
terre  russe  »  ;  il  soumit  Tver,  Pskov,  Novgorod  la  Grande,
et  envoya  leurs  cloches  à  Moscou  ;  il  poussa  ses  frontières
        <pb n="39" />
        L’EMPIRE  OTTOMAN.

25

jusqu’au  lac  Ladoga  et  à  la  mer  Blanche.  Il  refusa  définitivement ­
  le  tribut  au  khan  de  la  Horde  d’or.  Celui-ci  fut
écrasé  enfin  sous  les  coups  de  ses  voisins  ligués  contre  lui.
En  1502,  Saraï  fut  détruite.
Le  frère  du  dernier  empereur  byzantin,  despote  de
Morée,  avait  été  dépouillé  par  Mahomet  II  ;  il  s’était  enfui
à  Rome  avec  sa  fille,  Sophie  Paléologue.  Le  pape  Sixte  IV
et  le  cardinal  grec  Bessarion  songèrent  à  marier  cette  héritière ­
  au  tsar  de  Moscou,  dans  la  pensée  de  préparer  la
revanche  du  christianisme  ;  alors  le  schisme  grec  avait
cessé,  pour  peu  d’années.  Le  mariage  fut  célébré  en  1472.
La  fiancée  fut  conduite  en  Russie  à  travers  l’Allemagne,
s’embarqua  à  Lübeck,  aborda  à  Revel  et  gagna  Moscou  par
Novgorod.
Ivan  III  adopta  l’aigle  à  deux  têtes  des  Paléologue,  et  se
donna  pour  l’héritier  et  le  vengeur  désigné  des  empereurs
de  Constantinople.
IV.  —  L’empire  Ottoman.
L’empire  ottoman,  héritier  de  l’empire  byzantin,  eut  les
avantages  et  les  inconvénients  de  cet  héritage.  Puissant
comme  lui  de  part  et  d’autre  des  détroits,  il  commanda
quelque  temps  les  routes  de  l’Europe  à  l’Asie  et  exerça  sur
toute  l’Europe  centrale  une  réelle  suprématie  fondée  sur  la
crainte  de  ses  armes.  Mais  il  eut  les  mêmes  ennemis,  Slaves
surtout  au  nord,  Persans  à  l’est,  et,  par  le  progrès  naturel
des  connaissances  humaines  et  la  découverte  de  la  route
des  Indes  orientales,  il  se  trouva  menacé,  de  loin  d’abord,
puis  de  plus  près,  par  les  empires  européens  fondés  en
Asie.  Lorsque  Christophe  Colomb  voulait  atteindre  l’Inde
par  l’ouest,  il  pensait  prendre  l’Islam  à  revers  et  l’écraser
dans  son  berceau.  Rêve  chimérique,  disaient  ses  comtemporains,
  et  depuis,  la  plupart  de  leurs  descendants  ne  pensent ­
  pas  différemment.  Ne  semble-t-il  pas  pourtant  que  de
nos  jours.  Russes  et  Anglais,  arrivés  ensemble  au  Pamir,
maîtres  les  uns  du  Caucase,  les  autres  du  Nil,  enserrent  les
Musulmans  par  l’est,  comme  d’autres  puissances  chrétiennes ­
  par  l’Ouest  sur  la  Méditerranée?  Il  est  vrai  que  jusqu’ici
Russes  et  Anglais  autour  du  Pamir  sont  plus  préoccupés  de
se  surveiller  et  de  se  contenir  réciproquement  que  de  conduire ­
  ensemble  la  croisade  contre  le  Croissant.
D’ailleurs  ce  sont  des  dangers  qui  ne  se  sont  pas  formés
        <pb n="40" />
        20

BYZANCE  ET  STAMBOUL.

aussitôt  contre  les  Turcs.  Le  xvi®  siècle  du  moins  fut  pour
eux  le  grand  siècle.  De  la  mer  Adriatique  au  Gange  et  au
golfe  du  Bengale,  des  steppes  de  la  Russie  méridionale  ou
du  Turkestan  jusqu’aux  sables  de  l’Arabie  et  du  Sahara,  ils
refirent,  par  leurs  diverses  tribus,  un  empire  plus  vaste  que
l’empire  arabe,  que  l’empire  d’Alexandre.  Jamais  l’Islam  ne
fut  si  redoutable  ;  la  chrétienté  trembla,  maintes  fois  se
croisa,  sans  beaucoup  d’enthousiasme  néanmoins.
Les  Ottomans  furent  puissants  surtout  sous  Sélim  et
Soliman.  A  la  mort  de  Mahomet  II,  en  1481,  son  fils
Bayézid  II  s’empara  du  pouvoir,  et  en  écarta  son  frère
Djem.  Il  ne  le  fit  pas  tuer  :  la  coutume  du  fratricide  d’Etat
s’établit  seulement  sous  son  successeur;  mais  il  le  vainquit
et  le  força  à  quitter  l'Empire.  On  connaît  les  mésaventures
de  ce  Djem  ;  il  erra  à  travers  l’Europe  en  quête  de  protections ­
  et  d’alliances  ;  il  tomba  ensuite  entre  les  mains  du
pape  Alexandre  VI  Borgia.  Quand  Charles  VIII  envahit
l’Italie,  il  se  fit  remettre  le  prince  turc  comme  otage  :  il
pensait  se  servir  de  lui  quand  il  attaquerait  Constantinople ­
  ;  héritier  de  la  maison  d’Anjou  à  Naples,  il  avait  hérité
aussi  ses  ambitieux  desseins  sur  l’empire  d’Orient  ;  ils
furent  encore  plus  vains  chez  lui  que  chez  les  précédente
maîtres  du  royaume.  Djem,  qui  avait,  pour  son  malheur,
trop  longtemps  vécu  dans  la  maison  des  Borgia,  mourut,
au  bout  de  peu  de  jours,  dans  le  camp  français,  «  de  choses, ­
  dit  un  contemporain,  qui  ne  convenaient  pas  à  son
estomac  ».
Bayézid  II  n’eut  pas  un  règne  glorieux.  Il  reçut  du  dernier ­
  souverain  musulman  de  Grenade,  Boabdil,  un  appel
pressant  contre  les  Espagnols  ;  le  sultan  en  fut  très  ému,
mais  ne  fit  rien  pour  y  répondre.  L’Islam  fut  rejeté  en
Afrique,  où  les  Espagnols  le  suivirent,  et  plus  tard  d’autres ­
  nations  chrétiennes  :  premier  recul  du  Croissant,  au
moment  même  de  ses  plus  éclatants  triomphes.
Bayézid  fut  renversé  du  trône  en  1512  par  son  fils
rebelle  Sélim.  Mauvais  fils,  il  fut  un  frère  féroce  :  il  édicta
et  appliqua  cette  loi  qu’un  sultan,  à  son  avènement,  pour
éviter  toute  compétition,  peut  et  doit  faire  périr  ses  frères.
Jamais  la  raison  d’État  n’a  produit  de  plus  effroyable
maxime.
Il  régna  sans  rivaux  en  effet,  mais  huit  années  seulement. ­
  Il  les  employa  très  bien.  Il  ne  fit  pas  la  gu  ene  aux
chrétiens  de  l’Europe,  et  c’est  pourquoi  son  nom  est
        <pb n="41" />
        L’EMPIRE  OTTOMAN.

27

moins  illustre  que  celui  de  son  fils  ;  mais  il  remporta  de
grands  succès  en  Asie  et  y  constitua  aux  Osmanlis  l’empire
qu’ils  ont  à  peu  près  conservé  depuis.
La  Perse,  ijprès  Timour,  avait  été  quelque  temps  troublée ­
  par  des  querelles  entre  ses  descendants  et  divers
usurpateurs.  Elle  était  échue,  à  la  fin  du  xv®  siècle,  à  une
dynastie  nouvelle,  qui  devait  être  glorieuse  et  longue,
celle  des  Seffis  ou  Sophis.  Le  sophi  Shah-Ismaïl  avait
encouragé  contre  les  Ottomans  quelques  rivalités  parmi  les
chefs  turcs  de  l’Asie  Mineure  ;  ce  fut  l’occasion  d’un  conflit
semblable  à  celui  qui  jadis  avait  mis  aux  prises  les  Byzantins ­
  et  les  Sassanides  ;  mais  les  causes  en  étaient  différentes  :
ce  fut  une  guerre  religieuse  entre  deux  sectes  musulmanes
également  sûres  de  leur  foi  à  laquelle  elles  sont  restées
toujours  également  fidèles,  les  Sunnites  et  les  Chiites.
Les  Ottomans  sont  des  Sunnites  ;  ils  admettent  comme
aussi  digne  de  foi  que  le  Coran  lui-même  la  sunna  ou  les
commentaires  qui  ont  été  ajoutés  par  les  trois  premiers
khalifes  aux  enseignements  de  Mahomet.  Pour  les  Chiites,
les  trois  premiers  khalifes  sont  des  usurpateurs  ;  Ali  seulement ­
  fut  le  légitime  héritier  du  Prophète,  parce  qu’il  avait
épousé  sa  fille  Fatima  et  représentait  ainsi  le  principe  de
l’hérédité,  du  droit  divin  ;  ils  s’en  tiennent  par  suite  exclusivement ­
  au  Coran  et  considèrent  les  Sunnites  comme  des
hérétiques.  Ce  sont  en  quelque  sorte  les  protestants  de
i  Islam.
Sélim  fut  le  plus  fort.  Il  battit  les  Persans  à  Tchaldiran,
le  24  août  1514,  prit  Tauris  qui  était  alors  leur  capitale,
conquit  toute  la  région  de  l’Azerbaïdjan.  Dans  les  années
qui  suivirent,  il  reçut  la  soumission  des  chefs  de  la  Géorgie ­
  et  du  Kurdistan,  fut  maître  de  la  Mésopotamie  septentrionale ­
  et  de  tout  le  pays  qui  s’étend  jusqu’aux  déserts  de
la  Syrie.
Il  avait  espéré  contre  les  Persans  l’alliance  des  Musulmans ­
  de  l’Égypte,  Sunnites  comme  les  Osmanlis.  La  dynastie ­
  des  Eyoubites,  établie  au  Caire  par  Saladin,  s’était
éteinte  en  1250,  et,  depuis,  le  pouvoir  y  appartenait  aux
Mamelucks,  aristocratie  militaire  composée  des  chefs  de
guerre.  Redoutant  le  voisinage  des  Osmanlis,  ils  avaient  fait
alliance  avec  les  Persans  :  ce  fut  le  prétexte  dont  se  servit
Sélim  pour  les  attaquer.  Il  entra  dans  Alep  (1516)  et  prit
le  titre  sacré  de  «  Serviteur  des  deux  saintes  villes  de  La
Mecque  et  Médine  ».  Il  eut  bientôt  d’autres  succès,  s’em-
        <pb n="42" />
        28

BYZANCE  ET  STAMBOUL.

para  de  Damas,  fut  vainqueur  à  Gaza,  parut  devant  le
Caire  en  1517,  et  fut  maître  de  toute  l’Égypte.  Il  y  conserva ­
  la  milice  des  Mameluks  ;  mais  il  mit  à  sa  tête  un
pacha  turc,  résidant  à  la  citadelle  avec  une  forte  garde  de
soldats  réguliers.  L’Yémen  reconnut  aussi  la  domination
du  sultan  de  Constantinople  ;  Sélim  y  découvrit  un  misérable ­
  cheikh,  légitime  descendant  des  Abbassides,  qui  lui
céda  sans  trop  de  peine  ses  droits  au  khalifat  ;  désormais,
les  sultans  ottomans  prirent  ce  titre  ;  ils  furent  les  légitimes
héritiers  des  illustres  souverains  arabes  du  moyen  âge  ;  ils
furent  reconnus  comme  les  chefs  religieux  de  tous  les  Musulmans ­
  ;  ils  eurent  en  dépôt  l’étendard  vert  du  prophète  ;
La  Mecque  dépendit  de  Constantinople.
Le  fils  de  Sélim,  Soliman,  eut  une  longue  carrière
(1520-1566),  et,  s’il  ne  fit  pas  de  plus  brillantes  conquêtes
que  son  prédécesseur,  il  resta  cependant  plus  célèbre,
parce  qu’il  fut  continuellement  en  relations  avec  les  États
de  l’Europe,  parce  qu’il  assura  à  son  empire  une  sorte  de
droit  de  cité  parmi  eux,  parce  qu’enfin  son  règne  marqua ­
  incontestablement  l’apogée  de  la  puissance  ottomane.
Dès  son  avènement,  il  reprit  la  lutte  contre  les  chrétiens.
En  1521,  il  enleva  Belgrade  et  porta  la  frontière  de  ses
États  jusqu’à  la  Drave  :  il  s’ouvrait  ainsi  la  voie  du  Danube
moyen  et  de  l’Europe  centrale.  En  1522,  il  assiégea  Rhodes ­
  ;  le  grand-maître  des  chevaliers  de  Saint-Jean,  Villiers
de  risle-Adam,  y  fit  une  longue  et  énergique  résistance.
Le  sultan  l’emporta  pourtant  et  s’ouvrit  ainsi  la  voie  de
la  Méditerranée,  où  ses  flottes  furent  bientôt  toutes-puissantes. ­
  L’horizon  de  l’empire  ottoman  s’élargissait  vers
l’ouest.
Il  ne  tarda  pas  à  faire  en  ce  sens  un  nouveau  progrès.  Les
deux  frères  Barberousse,  Baba-Aroudj  et  Khaïr-ed-din,
pirates  de  leur  métier,  où  ils  étaient  habiles  et  heureux,  prirent ­
  Alger  en  1516,  et  y  établirent  leur  repaire.  Ils  l’organisèrent ­
  avec  beaucoup  de  méthode,  conquirei/t  une  partie
du  pays  intérieur  pour  être  plus  solides  sur  la  côte,  et  se
trouvèrent  en  quelques  années  maîtres  d’un  véritable  royaume
algérien,  de  Bougie  à  Tlemcen.  Ils  y  furent  menacés  parles
Espagnols  qui,  depuis  la  conquête  de  Grenade,  sous  l’ardente ­
  inspiration  du  cardinal  Ximenès,  avaient  poursuivi  la
croisade  jusque  sur  le  continent  africain  dont  ils  tenaient
quelques  positions  importantes,  comme  Oran.  Après  la  mort
de  son  frère,  Khaïr-ed-din  ne  crut  pas  pouvoir  résister  seul
        <pb n="43" />
        L’EMPIRE  OTTOMAN.

29

à  ces  menaces  ;  il  entra  en  relations  avec  le  sultan  de  Constantinople, ­
  lui  offrit  l’hommage  de  son  royaume,  reçut
quelques  renforts  de  janissaires,  fut  nommé  heglierbeg
pour  l’Algérie  et  même  capitan-pacha,  c’est-à-dire  amiralgénéral
  des  flottes  ottomanes.
C’est  à  ce  titre  qu’il  fut  à  deux  reprises  l’adversaire  direct
de  Charles-Quint.  En  1535,  il  ne  put  empêcher  la  prise  de
Tunis  par  l’empereur,  qui  coupait  ainsi  ses  communications
avec  la  Méditerranée  orientale.  En  1541,  il  fut  plus  heureux;
il  infligea  devant  Alger  un  désastre  retentissant  aux  troupes
impériales.  Alors  toute  la  Méditerranée  fut  comme  un  lac
ottoman.
Soliman  allait-il  être  le  vengeur  de  l’Islam  hattu  en  Espagne ­
  par  les  Rois  Catholiques?  Du  moins  il  se  trouvait,  de
Belgrade  à  Alger,  l’ennemi  naturel  des  Habsbourg,  et,  n’eùtil
  pas  eu  l’alliance  française,  que  néanmoins  il  eût  sans
doute  poursuivi  dans  cette  direction  les  destinées  de  son
empire.
François  I"  à  son  avènement  ne  prévoyait  pas  qu’il  consommerait ­
  l’alliance  sacrilège  de  la  Croix  et  du  Croissant.
Lorsqu'on  1519  il  disputait  à  Charles-Quint  la  couronne
impériale,  il  affichait  l’intention,  s’il  était  élu,  de  conduire
toute  l’Europe  à  une  gigantesque  croisade  contre  les  Musulmans. ­
  Le  malheur  changea  ses  sentiments.  On  prétend
qu’après  Pavie,  sa  mère  Louise  de  Savoie  adressa  au  sultan
un  pressant  appel  ;  quoi  qu’il  en  soit,  c’est  l’année  suivante
que  Soliman  commença  la  grande  lutte  en  Hongrie.  Depuis
la  prise  de  Belgrade,  ce  pays  se  sentait  sous  la  menace  du
cimeterre  ;  il  s’abattit  sur  lui  en  1526.  Les  Ottomans  franchirent ­
  le  Danube.  Le  roi  Louis  II  de  Hongrie  et  Bohême
tenta  de  les  arrêter  et  leur  livra  bataille  à  Mohacs,  le  28  août.
Ce  fut  un  terrible  désastre  pour  les  chrétiens  ;  le  roi  Louis,
l’archevêque  Tomori  y  succombèrent,  et  les  poètes  magyars
pleurèrent  longtemps  sur  «  la  mort  de  la  nation  ».  Soliman
entra  bientôt  après  dans  Bude,  la  capitale  de  la  Hongrie.  En
1529,  il  mit  même  le  siège  devant  Vienne  ;  mais  Charles-Quint,
  qui  négociait  alors  avec  François  I"  la  paix  de  Cambrai, ­
  put  envoyer  des  secours  à  son  frère,  l’archiduc  Ferdinand, ­
  et  les  Musulmans  furent  repoussés.
Le  roi  de  France,  soucieux  de  son  titre  de  roi  Très  Chrétien, ­
  répugnait  en  effet  à  l’alliance  turque.  Mais  l’ambition
de  Charles-Quint  était  si  redoutable  qu’il  lui  fallut  se  décider ­
  ;  après  plusieurs  démarches  préliminaires,  un  de  ses
        <pb n="44" />
        30

BYZANCE  ET  STAMBOUL.

envoyés,  Jean  de  la  Forêt,  alla  trouver  Soliman  enMcsopo
tamie,  et  signa  avec  lui  le  traité  de  Belgrade  (1535).
Les  deux  alliés  coordonnèrent  très  habilement  leurs  opérations. ­
  Khaïr-ed-din  Barberousse  et  le  comte  d’Enghien
unirent  les  flottes  ottomane  et  française  dans  les  eaux  génoises
et  bombardèrent  ensemble  Nice,  qui  fut  affreusement  ruinée.
Toulon  fut  alors  le  port  d’attache  de  nos  amis  les  Turcs  ;  on
avait  eu  soin  pourtant,  avant  leur  arrivée,  d’en  faire  sortir
les  femmes  et  les  enfants.
Dans  le  même  temps,  Soliman  reprenait  ses  campagnes
en  Hongrie.  Après  Louis  11,  son  beau-frère,  Ferdinand  d’Autriche, ­
  le  frère  de  Charles-Quint,  fut  élu  roi  de  Bohême  et
de  Hongrie.  Dans  ce  dernier  pays,  un  compétiteur  se  leva
contre  lui,  Jean  Zapoly,  prince  de  Transylvanie,  qui,  pour
mieux  réussir,  sollicita  l’appui  des  Turcs.  Soliman  le  lui
accorda  et  l’établit  à  Bude.  Après  sa  mort  en  1540,  Soliman
ne  laissa  à  son  jeune  fils  Sigismond  Zapoly  que  la  principauté ­
  de  Transylvanie  ;  Ferdinand  d’Autriche  ne  posséda
que  la  Hongrie  occidentale,  le  long  des  dernières  pentes  des
Alpes.  Le  sultan  garda  pour  lui  la  vallée  même  du  Danube,
ou  la  Hongrie  proprement  dite  ;  il  y  mit  un  beglierbeg,  et
Bude  fut,  pour  un  siècle  et  demi,  le  boulevard  avancé  de
l’Islam  vers  l’Europe  centrale.
L’alliance  franco-turque  avait  donc  été  fructueuse  ;  elle
avait  contenu  la  puissance  de  la  maison  d’Autriche.  Elle  eut
pour  la  France  des  avantages  durables  ;  ils  résultent  des
capitulations  de  1535.  Les  Français  eurent  le  droit  de  faire
le  commerce  dans  tous  les  ports  de  l’empire  ottoman  ;  les
vaisseaux  des  autres  États  n’y  purent  paraître  que  sous  le
pavillon  français.  La  France  obtint  aussi  pour  ses  nationaux ­
  la  liberté  religieuse  la  plus  complète  et  la  garde  des
Lieux  Saints  ;  ce  qui  comportait  une  sorte  de  protectorat
sur  les  chrétiens  de  l’empire  ottoman.  Ces  souvenirs  ne  sont
pas  effacés  :  soutenue  par  les  Turcs  au  xvi*  siècle,  la  France
leur  a  rendu  plus  tard  le  même  service,  et  l’alliance  turque
commença  d’être  une  des  traditions  essentielles  de  sa  diplomatie. ­

L’empire  ottoman  a  atteint  alors  ses  plus  extrêmes  limites. ­
  Sauf  les  possessions  vénitiennes  de  Chypre,  Candie,
Corfou  et  de  la  côte  dalmate  de  Zara,  héritage  des  Croisés
que  la  Sérénissime  Seigneurie  a  su  habilement  s’attribuer,
Soliman  règne  de  Bassora  sur  le  golfe  Persique  à  Bude  sur
le  Danube.  Trébizonde  a  succombé.  Les  Tartares  de  Crimée,
        <pb n="45" />
        L’EMPIRE  OTTOMAN.

31

menacés  par  les  Russes  depuis  la  destruction  du  camp  de  la
Horde  d’or,  se  rattachent  aux  Turcs  et  sont  les  vassaux  du
sultan.  Toute  la  mer  Noire  est  donc,  comme  la  Méditerranée
orientale,  un  lac  ottoman.
Cette  puissance  pourtant  fait  peut-être  illusion.  Soliman, ­
  en  1565,  échoue  assez  misérablement  devant  Malte  ;
l’empire  ottoman  ne  franchira  pas  cette  borne.  Héritier  de
l’empire  byzantin,  il  en  prend  complaisamment  les  vices  ;
il  en  garde  la  sacro-sainte  hiérarchie,  la  rigoureuse  étiquette, ­
  la  complication  administrative,  qu’il  exploite  au
mieux  pour  pressurer  ses  sujets  et  fournir  aux  frais  exorbitants ­
  du  palais  et  du  harem.  Car  il  conserve  aussi,  en  les
aggravant  des  mollesses  orientales,  les  mœurs  relâchées  de
la  cour  de  Byzance.  Sous  Soliman  même,  le  harem  est  puissant ­
  dans  le  gouvernement;  les  grands  vizirs  succombent
vite  dans  les  intrigues  qui  s’y  entrecroisent  ;  et  Roxelane
la  Rieuse,  une  Russe  envoyée  à  Constantinople  par  les  Tartares
  qui  l’ont  enlevée,  bouleverse  l’État  et  en  compromet
l’intérêt  pour  satisfaire  ses  caprices  et  assurer  le  trône  à
ses  fils.
Les  Turcs  vainqueurs  ne  peuvent  se  fondre  avec  les  peuples
vaincus  ;  les  différences  de  races  et  de  religions  sont  trop
profondes.  Ils  ne  le  cherchent  pas.  Ils  lèvent  sur  leurs  provinces ­
  tous  les  impôts  qu’elles  peuvent  fournir,  et  surtout
cette  effroyable  dîme  des  jeunes  gens  enlevés  pour  le  recrutement ­
  des  janissaires.  Sauf  cela,  ils  laissent  aux  populations ­
  sujettes,  non  par  bienveillance  mais  par  dédain,  leurs
habitudes  et  une  sorte  d’autonomie;  il  y  a  toujours  à  Constantinople ­
  un  patriarche  orthodoxe  et  le  sultan  confirme
son  élection.  La  Moldavie,  la  Valachie,  la  Transylvanie  sont
des  États  vassaux  qui  paient  seulement  un  tribut  et  dont
es  princes  reçoivent  Leur  investiture  du  sultan.  Les  montagnards ­
  du  Montenegro  et  de  l’Albanie  sont  indépendants  de
fait  et  le  resteront.  Les  Grecs  quittent  en  grand  nombre
leur  pays  et  font  le  grand  commerce  de  la  Méditerranée  ;
ils  s’y  enrichiront  et  y  trouveront  des  ressources  pour  les
futures  luttes  de  l’indépendance.  Les  populations  des  plaines
sont  les  plus  malheureuses  ;  elles  supportent  tout  le  lourd
poids  du  joug  ottoman,  et  leurs  souffrances  entretiennent
de  Siècle  en  siècle  la  haine  du  Turc.  Sélim  le  Féroce  en
avait  compris  le  danger  ;  sentant  l’union  impossible  entre
vainqueurs  et  vaincus,  il  avait  songé  à  assurer  l’avenir  en
massacrant  tous  les  chrétiens  de  son  empire  ;  il  n’osa  appli-
        <pb n="46" />
        32

BYZANCE  ET  STAMBOUL.

quer  cette  effroyable  politique,  qu’on  croirait  voir  renaître
à  la  fin  du  xix®  siècle  ;  et  l’empire  ottoman  resta  formé  de
deux  couches  de  populations  superposées  et  réfractaires.
Ce  fut  le  vice  essentiel  de  sa  constitution.
Dans  le  temps  même  de  Soliman,  à  l’autre  extrémité  di
cette  Asie  antérieure  où  évoluent  en  apparence  si  capricieusement ­
  les  diverses  phases  de  la  question  d’Orient,
se  fondait  dans  l’Inde  un  autre  empire  musulman.
Djahir-ed-din  Mohammed,  surnommé  Bâber  ou  le  Tigre,
arrière-petit-fils  de  Timour,  Turc  par  conséquent  en  dépit
de  la  qualification  de  Mongol  qui  lui  est  restée,  était  sultan
de  Khokand.  En  1497,  il  prit  Samarkand,  et,  suivant  les
traces  de  son  aïeul,  il  envahit  l’Inde  par  la  voie  historique
du  Pendjab.  Il  remporta  en  1526,  l’année  de  la  bataille  de
Mohacs,  la  victoire  de  Panipat,  en  avant  de  Delhi;  il  entra
dans  Agra,  dispersa  l’année  suivante  une  grande  coalition
des  souverains  hindous,  et  fonda,  sur  l’Indus  et  le  Gange,
l’Empire  des  Grands  Mongols.  Son  petit-fils  Akbar  (1566-1605)
  en  porta  la  frontière  jusqu’aux  premières  pentes  du
Dekkan  et  le  consolida  pour  plus  d’un  siècle.
Dans  le  même  temps  encore,  les  Portugais  apparaissaient
sur  les  côtes  de  l’Hindoustan  ;  Vasco  de  Gama  y  accomplit
son  premier  voyage  en  1497.  D’Alméïda  fut  le  premier  viceroi
  des  Indes  portugaises.  D’Albuquerque  voulut  s’assurer
aussi  les  routes  qui  conduisent  dans  ce  pays  ;  il  en  voulut
tenir  l’entrée  par  la  mer  Rouge  et  le  golfe  Persique;  il  prit
Ormuzd,  Socotora;  il  occupa  Malacca  et  son  détroit  vers  les
mers  de  Chine.  Il  établit  sa  capitale  à  Goa  et  y  mourut  en
1515.  L’Océan  Indien  était  comme  un  lac  portugais.
Les  Européens  entraient  ainsi  en  contact  avec  les  puissances ­
  musulmanes  de  l’Asie.  Il  n’était  pas  réservé  aux
Portugais  d’y  remporter  des  succès  décisifs  ;  mais  ils  ouvraient
la  voie  à  d’autres  nations  qui  y  furent  plus  heureuses.  Déjà,
de  la  Méditerranée  à  l’Inde,  les  acteurs  de  l’histoire  moderne
de  l’Orient  sont  en  présence  et  les  conflits  s’annoncent.

Les  Turcs  ne  se  maintinrent  pas  longtemps  à  l’apogée
où  les  avaient  portés  les  sultans  conquérants  Mahomet  II,
Sélim  et  Soliman.  Des  sultans  fainéants  vinrent  ensuite,
qui  compromirent  la  fortune  de  leur  nation,  qui,  fils  d’esclaves ­
  du  harem,  servis  par  des  esclaves,  enfermés  au  fond
        <pb n="47" />
        L’EMPIRE  OTTOMAN.

33

du  sérail  loin  de  la  vue  de  leurs  sujets,  loin  ainsi  de  tout
renseignement  sur  l’empire,  livrés  à  des  débauches  sans
nom,  laissèrent  aux  femmes  et  aux  eunuques  une  influence
prépondérante  sur  les  aflaires  et  sur  le  sort  des  grands  vizirs
les  plus  habiles.  La  décadence  en  devait  résulter;  elle  se
manifesta  de  bonne  heure  par  des  signes  évidents.  Il  enfant
noter  quelques-uns.
Sélim  II  (1566-1574)  mérita  le  surnom  d’ivrogne.  Son
armée  enleva  Chypre  aux  Vénitiens  ;  toute  la  garnison  en
fut  massacrée  ou  réduite  en  esclavage.  Venise  et  le  pape
Pie  V  suscitèrent  une  grande  croisade  :  l’Espagne,  le  grandduc
  de  Toscane,  la  république  de  Gênes  formèrent  avec  eux
la  Sainte-Ligue,  et  le  commandement  des  vaisseaux  alliés
fut  donné  à  don  Juan  d’Autriche,  le  fils  naturel  de  Gharles-Quint.
  Don  Juan  remporta  à  Lépante  sur  la  flotte  turque
une  grande  victoire,  le  7  octobre  1571  ;  mais  elle  lui  avait
été  chaudement  disputée  ;  les  vaisseaux  chrétiens  avaient
été  trop  maltraités  pour  qu’il  fût  possible  de  les  conduire
devant  Constantinople,  et  les  résultats  de  cette  croisade
furent  nuis.  Venise  même  traita  avec  le  sultan  et  renonça  à
l’île  de  Chypre.
Sous  Mahomet  III  (1595-1603)  et  Ahmed  I"(1604-1617),
la  guerre  recommença  contre  l’Autriche  entre  Bude  et
Vienne  ;  un  traité  fut  signé  en  1606  à  Sitvatorok  ;  les
sultans  renoncèrent  au  tribut  que  les  Habsbourg  leur
payaient  depuis  Ferdinand  I",  et  même  la  Transylvanie  fut
déclarée  vassale  à  la  fois  du  sultan  et  de  l’empereur.
Sous  Mustapha  I®'’  et  Osman  II  (1617-1623),  l’anarchie
troubla  Contantinople,  comme  aux  plus  mauvais  jours  du
byzantinisme  ;  Osman  II  périt  assassiné  dans  une  émeute.
Pendant  ce  temps,  les  Persans  eurent  le  plus  grand  règne
de  la  dynastie  des  Sofis,  celui  de  Shah-Abbas-le-Grand
(1586-1628).  Il  porta  son  empire  à  l’est  jusqu’à  Balkh  et
Kandahar;  il  reprit  Ormuzd  aux  Portugais,  fonda  sur  le
golfe  Persique  Bender-Abbas,  établit  sa  capitale  à  Ispahan.
Il  reprit  aux  Turcs  l’Azerbaïdjan  et  Tauris,  la  Géorgie,
Bagdad,  Diarbékir  et  Mossoul,  et  poussa  ainsi  ses  frontières ­
  jusqu’au  Tigre.
Le  sultan  Mourad  IV  (1623-1640)  fut  d’une  férocité
inouïe  même  en  pays  musulman,  tuant  à  coups  de  flèches
les  gens  qui  étaient  sur  son  passage  dans  ses  promenades,
faisant  jeter  à  l’eau  les  jeunes  paysannes  qui  chantaient  et
dansaient  dans  la  campagne  quand  son  humeur  était  triste.
£.  Driaült.  —  Question  d’Orient.  3
        <pb n="48" />
        34

BYZANCE  Et  STAMBOUL.

Mais  ce  fut  un  batailleur  qui  releva  l’empire  chancelant
déjà.  Il  reprit  Bagdad,  la  ville  des  khalifes  (1638),  y  fit
massacrer  30.000  Persans  et  une  grande  partie  des  habitants. ­
  Après  lui,  l’île  de  Crète  fut  enlevée  aux  Vénitiens  de
1645  à  1669  et  tomba  pour  deux  siècles  sous  la  très  lourde
domination  des  Ottomans.
Pourtant  leur  puissance  est  plus  faible  et  leurs  ennemis
reprennent  courage.  Les  intrigues  du  harem  sont  scandaleuses ­
  sous  Ibrahim  I'%  aussi  cruel  qu’efféminé,  étranglé
en  1648  dans  une  révolution  de  palais.  Les  Janissaires  euxmêmes
  sont  moins  solides  ;  ils  ne  se  recrutent  plus  de
l’enlèvement  des  plus  robustes  parmi  les  enfants  chrétiens  :
les  sultans  ont  renoncé  à  cette  affreuse  dîme  du  Devchûrmé
et  les  rangs  des  Janissaires  se  complètent  par  des  protégés
du  sérail  ou  du  harem,  qui  recherchent  les  faveurs  assurées
à  ce  corps  d’élite,  mais  qui  n’en  sont  pas  pour  cela  de
meilleurs  soldats.
Par  contre,  les  Albanais,  les  Grecs,  les  Slaves,  notamment ­
  parmi  ceux-ci  les  Pomaks  du  Rhodope,  se  convertissent ­
  en  grand  nombre  à  l’Islam,  pour  échapper  à  la  persécution ­
  réservée  aux  raïas,  et  obtenir  des  fonctions,  une
part  de  pouvoir  ;  l’administration,  même  le  gouvernement
central,  vont  se  trouver  souvent  entre  les  mains  de  ces
renégats.  L’Islam,  ou  du  moins  la  nation  des  Osmanlis,  est
pénétrée  d’éléments  étrangers  qui  travailleront,  par  la  force
des  choses,  à  sa  dissolution.
La  fin  du  Devchûrmé  laisse  aux  chrétiens  leurs  jeunes
gens  les  plus  forts,  qui  vont  parmi  les  klephtes,  les  palikares,
  les  montagnards  rebelles  de  l’Albanie  et  de  la  Grèce.
Le  Montenegro  ainsi  continue  sa  vaillante  résistance,  toujours ­
  indomptée  ;  une  ordonnance  du  prince  y  a  décrété
que  tout  guerrier  qui  abandonne  son  poste  recevra  des
habits  de  femme  et  une  quenouille  ;  mais  le  poste  est  bien
gardé  et  la  quenouille  reste  aux  femmes.  Jean  le  Terrible
en  Moldavie  inflige  de  grosses  pertes  aux  Turcs  :  il  est
vaincu  en  1574,  supplicié  et  toute  la  province  dévastée.
Michel  le  Brave  en  Valachie  bat,  en  1595,  le  grand  vizir
Sinan-pacha  devant  Bucharest  et  lui  fait  repasser  le  Danube  ;
il  conquiert  la  Transylvanie,  la  Moldavie,  restaure  ainsi
l’ancienne  Dacie,  fait  un  moment  l’unité  de  la  nationalité
roumaine.  Il  meurt  en  1601.  Les  Roumains  ne  se  soulèveront ­
  plus  qu’au  xix*  siècle;  ces  souvenirs  ue  seront  pas
        <pb n="49" />
        L’EMPIRE  OTTOMAN

35

La  Russie  plus  éloignée  sera  plus  tôt  qu’eux  prête  à
reprendre  la  grande  croisade  contre  l’Infidèle.  Non  seulement ­
  elle  est  délivrée  de  la  Horde  d’or  ;  mais  elle  prend
déjà  l’oiTensive  contre  ses  anciens  conquérants.  Ivan  le
Terrible  s’empare  de  Kasan  (1552),  d’Astrakhan;  il  soumet
les  Cosaques  du  Don  :  il  touche  ainsi  la  Caspienne  et  s’approche ­
  de  la  Crimée.  L’avènement  des  Romanof  en  1613
est  une  défaite  pour  l’influence  polonaise  en  Russie  ;  mais
les  Romanof,  conscients  peut-être  de  leurs  intérêts  vers
l’Occident,  ou  instruments  d’ahord  aveugles  des  destinées
de  leurs  peuples,  adoptent  de  bonne  heure  la  civilisation
européenne  ;  il  leur  faut  se  rendre  dignes  de  conduire
contre  l’Islam  venu  d’Asie  la  revanche  de  l’Europe.  Ils  s’y
préparent  :  sous  Ivan  le  Terrible,  le  Cosaque  Yermak,  franchissant ­
  l’Oural,  s'est  emparé  de  Sibir  (1582)  ;  il  a  entamé
la  Sibérie  ;  les  premiers  Romanof  gagnent  du  terrain  en
ce  sens  ;  ils  prennent  Tioumen,  Tobolsk,  Tomsk  et  la  vallée
moyenne  de  l’Obi.  Le  Far-East  asiatique  s’ouvre  à  l’esprit
d’aventures  des  Cosaques  et  à  l’ardente  expansion  de  la  foi
orthodoxe.
Ils  ont  encore  une  longue  carrière  à  fournir,  de  pénibles
luttes  à  soutenir  pour  gagner  des  terres  plus  fertiles  et
jouer  un  rôle  dans  l’Asie  antérieure.  Mais  vers  le  sud  aussi,
l’Islam  est  pris  à  revers  par  d’autres  nations  européennes.
Les  Grands  Mongols  conquérants  sont  morts  ;  leurs  successeurs ­
  à  Delhi  sont  des  princes  fainéants,  comme  les
premiers  héritiers  de  Soliman  le  Magnifique.  Djahan-Gir
(1605-1627),  Shah-Djahan  (1627-1658)  sont  affaiblis  par
la  mollesse  du  climat  de  l’Inde,  par  les  débauches  où  les
entraîne  leur  toute-puissance.  Tout  au  plus  songent-ils  à
embellir  leurs  capitales,  Agra  et  Delhi,  de  merveilleux
monuments,  palais,  mosquées,  où  ils  accumulent  les  plus
invraisemblables  trésors.  Le  fils  de  Shah-Djahan,  Aureng-Zeb,
  va  porter  l’empire  mongol  de  l’Hindoustan  à  son
apogée  ;  mais  la  décadence  suivra  aussitôt.
Les  Européens  sont  prêts  à  recueillir  la  succession.  En
,1602,  la  compagnie  hollandaise  des  Indes  Orientales  enlève
Ceylan  aux  Portugais.  La  eompagnie  anglaise,  fondée  en
1599,  établit  son  premier  comptoir  à  Surate,  fonde  Madras
en  1639,  obtient  en  1644  de  Shah-Djahan  la  permission  de
faire  du  commerce  dans  l’intérieur  du  Bengale  ;  le  Grand
Mongol  ne  sait  pas  quels  ennemis  il  prépare  à  ses  héritiers.
La  compagnie  française  de  1604  est  remplacée  en  1642  par
        <pb n="50" />
        36

BYZANCE  ET  STAMBOUL.

la  compagnie  de  l’Orient  et  de  Madagascar  ;  elle  crée  des
comptoirs  prospères  à  Madagascar  et  dans  l’île  Bourbon  ;
elle  apprend  le  chemin  de  l’Inde.
Au  milieu  du  xvii®  siècle,  les  empires  musulmans  sont
donc  partout  bornés.  L’Autriche  menace  la  Hongrie  turque.
La  Russie  pousse  au  sud  les  Cosaques  du  Don  et  fait  le  tour
de  la  Caspienne.  Anglais  et  Français  sont  dans  l’Inde  et
seront  bientôt  en  contact  avec  les  empereurs  mongols.  C’est
tout  autour  de  ces  frontières,  du  Danube  au  Gange,  que  dès
lors  l’Islam  va  soutenir  l’assaut  des  Chrétiens.

OUVRAGES  A  CONSULTER.
Léon  Cahun,  Introduction  à  l’histoire  de  l’Asie,  Turcs  et
Mongols  :  des  origines  à  1405
Lavisse  et  Rambaud,  Histoire  générale.
Rambaud,  Histoire  de  la  Russie.
Rambaud,  La  Russie  épique.
L.  Léger,  Histoire  de  l’Autriche-Hongrie;  —  Russes  et
Slaves  ;  —  Études  slaves  ;  —  Nouvelles  études  slaves  ;  —
Le  monde  slave  ;  —  Cyrille  et  Méthode  :  étude  historique
sur  la  conversion  des  Slaves  au  christianisme.
E.  DE  LA  JoNQuiÈRE,  Histoire  de  la  Turquie.
Lavallée,  Histoire  de  l’empire  ottoman.
Hammer,  Histoire  de  l’empire  ottoman.
A.  Leroy-Beaulieu,  L’empire  des  tsars.
Schrader,  Atlas  historique,  cartes  16,  18,  24  his.
Rambaud,  L’empire  grec  au  x®  siècle  ;  —  Constantin  Porphyrogénète. ­

E.  Denis,  Le  passé  et  l’avenir  de  la  Russie.
H.  Vast,  Le  siège  et  la  prise  de  Constantinople  par  les
Turcs  (Revue  historique,  mai  1880).
R.-P.  Pierling,  La  Russie  et  l’Orient;  —  Mariage  d’un  tsar
au  Vatican  (Ivan  HI  et  Sophie  Paléologue).
E.  Marion,  François  7®*-  et  Soliman  le  Grand.
J.-B.  Zeller,  La  diplomatie  française  vers  le  milieu  du
XVI®  siècle  :  Guillaume  Pellissier,  évêque  de  Montpellier,
ambassadeur  de  François  7®®  à  Venise  (1539-1542),
Amiral  Jurien  de  la  Graviere,  Doria  et  Barberousse.
E.  Bourgeois,  Manuel  historique  de  politique  étrangère.
A.  Sorel,  L’Europe  et  la  Révolution  française.
        <pb n="51" />
        38

LA  QUESTION  D’ORIENT  AU  XVIII'  SIECLE.
Trois  grands  faits  politiques  ont  marqué  l’histoire  générale ­
  du  XVII®  et  du  xviii®  siècle.  Tous  les  trois  ont  intéressé
la  question  d’Orient,  et,  du  Danube  au  Gange,  modifié  la
condition  de  l’Islam,  menacé  son  avenir.
La  Russie  du  xix®  siècle  semble  hésiter  entre  sa  «  vocation ­
  occidentale  et  sa  vocation  orientale  »,  entre  l’Europe
et  l’Asie.  Il  en  fut  presque  ainsi  de  l’Autriche  auparavant  ;
elle  hésita  entre  l’Allemagne  et  les  Balkans,  entre  le  Rhin
et  le  Danube.  D’origine  allemande,  titulaires  depuis  le
XV®  siècle  de  la  couronne  du  Saint-Empire  Romain  Germanique, ­
  héritiers  par  là  du  dogme  ancien  de  la  souveraineté
universelle,  du  dominium  mundi,  les  Habsbourg  portèrent
plus  d’attention  aux  affaires  allemandes  qu’à  leurs  intérêts
mêmes  sur  le  Danube  moyen.  La  politique  de  Charles-Quint
les  éblouit  longtemps,  et  ils  furent  longtemps,  à  cause  de
cela,  inconscients  de  la  nouvelle  destinée  de  leur  État.  Les
traités  de  Westphalie  commencèrent  à  les  éloigner  du  Rhin  ;
la  souveraineté  reconnue  à  chacun  des  nombreux  petits
princes  de  l’Allemagne,  l’impuissance  de  l’Empereur  dans
l’Empire,  l’influence  française  solidement  établie  sur  les
pays  rhénans,  portèrent  l’action  de  l’Autriche  dans  une
autre  direction.  Ce  fut  d’abord  malgré  elle;  et  Léopold  I®®
resta,  pendant  tout  son  règne,  attaché  à  la  politique  impériale ­
  de  ses  ancêtres,  ne  manqua  pas  d’entrer  dans  toutes
les  coalitions  formées  contre  I.ouis  XIV,  pensa  établir  son
second  fils,  l’archiduc  Charles,  sur  le  trône  d’Espagne  et
restaurer  ainsi  l’empire  de  Charles-Quint.  Les  traités
d’Utrecht,  de  Rastadt  et  de  Bade  arrachèrent  enfin  cette
espérance  aux  Habsbourg.  L’Espagne  fut  aux  Bourbon.
La  politique  prussienne  inaugurée  par  Frédéric  II,  la  prétention ­
  désormais  affirmée  par  les  Hohenzollem  de  disputer
aux  Habsbourg  catholiques  la  domination  de  l’Allemagne
protestante  achevèrent  de  déterminer  l’orientation  nouvelle
de  l’Autriche  ;  elle  évolua  décidément  vers  le  Danube  moyen,
vers  la  Hongrie;  elle  redevint  la  Marche  Orientale,  l’CEsterreich
  qu’elle  avait  été  aux  origines  ;  elle  reprit  la  lutte
contre  les  invasions  venues  de  l’Asie.  En  se  retournant,  elle
se  trouva  face  à  face  avec  les  Ottomans.
La  Russie,  délivrée  des  Tardares  de  la  Horde  d’or,  délivrée ­
  de  l’influence  polonaise  par  l’avènement  des  Romanof,
limitée  au  nord  par  la  puissance  suédoise,  se  rapprocha
dans  le  même  temps  de  la  mer  Noire  et  du  Danube,  dont  les
Mongols  l’avaient  violemment  écartée  depuis  le  xiii*  siècle
        <pb n="52" />
        AUTRICHE,  RUSSIE,  ANGLETERRE.

39

Pierre  le  Grand  lui  donna  figure  européenne  et  l’in^
troduisit  brutalement,  malgré  elle,  par  la  plus  vigoureuse
action  qu’un  homme  ait  jamais  exercée  sur  son  peuple,  dans
le  «  concert  »  des  États  européens,  selon  la  formule  consacrée. ­
  Dès  lors,  la  Russie  revendiqua  son  héritage,  malgré  la
prescription  acquise,  retrouva  par-dessus  les  siècles  les
droits  de  Sophie  Paléologue,  femme  d’Ivan  III,  réclama
audacieusement  Constantinople.  Mais  ce  n’était  pas  seulement ­
  pour  elle  une  vaine  question  de  succession;  c’était
une  suite  de  la  croisade  chrétienne  contre  les  Musulmans,
usurpateurs  de  la  Terre  d’Europe  et  des  Lieux  Saints  ;  c’était
le  grand  œuvre  de  la  libération  des  Chrétiens  persécutés
par  les  Infidèles,  des  Slaves  écrasés  sous  l’oppression  des
Asiatiques.  A  qui  donc  ce  rôle  pouvait-il  appartenir  mieux
qu’au  chef  de  la  religion  orthodoxe,  qu’à  l’empereur  de  la
grande  nation  slave?  N’y  était-il  pas  providentiellement
voué?  Il  eût  forfait  à  s’y  dérober.  C’était  même  pour  la
Russie  une  nécessité  économique,  qu'elle  a  mieux  comprise
au  XIX®  siècle,  que  de  s’assurer  des  débouchés  sur  la  mer
Noire  et  la  Méditerranée,  et  elle  la  sentait  déjà  instinctivement. ­
  Pour  elle  aussi,  bien  plus  même  que  pour  l’Autriche,
les  Ottomans  étaient  les  ennemis  naturels.  Les  Habsbourg
allemands  abdiquaient  en  quelque  sorte  leur  nationalité  en
se  faisant  les  défenseurs  des  Magyars  et  des  Slaves  contre
les  Turcs,  et  les  Romanof  slaves  pouvaient,  à  plus  juste
titre,  se  proclamer  les  champions  des  Slaves  contre  l'ennemi
commun  de  leur  foi  et  de  leur  race.  Et  ainsi  s’annonça  dès
lors  la  rivalité  de  l’empereur  de  toutes  les  Russies  et  de
l’empereur  d’Allemagne  à  la  poursuite  du  même  dessein,
l’un  et  l’autre  se  pouvant  dire  historiquement  les  héritiers
des  empereurs  romains,  destinés  l’un  et  l’autre  par  leur
titre  à  la  conquête  de  l’ancienne  capitale  de  Constantin.  Le
dernier  mot  de  cette  rivalité  n’est  pas  dit.  Elle  a  maintes
fois  déjà  sauvé  les  Ottomans  de  la  défaite  suprême.
Enfin  l’Angleterre  acheva,  au  xvii®  et  au  xviii®  siècle,  de
conquérir  ses  libertés  parlementaires.  Maîtresse  de  ses
destinées  nationales,  consciente  de  ses  intérêts,  et  capable
de  les  développer  sans  obstacle  constitutionnel,  elle  aspira
aussitôt  à  l’empire  des  mers,  et  dès  le  début  fit  en  ce  sens
les  efforts  les  plus  heureux  parce  qu’ils  furent  merveilleusement ­
  ménagés,  avec  une  sûreté  et  une  audace  qui  sont
une  des  grandes  leçons  de  l’histoire.
Comme  si  le  moment  était  venu  de  grouper  autour  de  la
        <pb n="53" />
        40  LA  QUESTION  D’ORIENT  AU  XVIII*  SIÈCLE.
question  d’Orient  tous  les  agents  qui  y  devaient  tenir  un
rôle,  à  côté  de  la  France  prépondérante  dans  le  Levant
depuis  les  croisades,  à  côté  de  F  Autriche  et  de  la  Russie
descendant  au  Danube  inférieur,  l’Angleterre,  dès  le  premier
jour,  voulut  surtout  l’empire  de  l’Inde;  quand  elle  l’eut
conquis,  elle  en  voulut  surveiller  les  routes,  et  elle  se
trouva  au  rang  des  nations  les  plus  intéressées  aux  destinées ­
  de  l’Islam.
I.  —  Progrès  de  l’Autriche.
L’Autriche  d’abord  occupa  le  premier  plan  de  cette  histoire. ­
  Elle  y  fut  appelée  par  la  dernière  manifestation  offensive ­
  des  Ottomans  dans  l’Europe  centrale.
Le  sultan  Mohammed  IV  eut  un  long  règne  (1648-1687).
Il  ne  fut  pas  comparable  aux  illustres  conquérants  qui
avaient  fondé  l’empire  des  Turcs.  Il  eut  du  moins  le  mérite
de  choisir  d’habiles  vizirs  et  de  les  laisser  gouverner  à
l’abri  des  intrigues  du  harem.  Ce  fut  le  temps  de  la  dynastie
ministérielle  des  Kœprilü  ;  le  premier,  une  sorte  de  Richelieu, ­
  fit  cesser  l’anarchie  dans  le  gouvernement  et  l’administration ­
  par  d’impitoyables  exécutions,  et  permit  ainsi  à
ses  successeurs  d’exercer  à  peu  près  tranquillement  l’autorité ­
  légitime  qu’ils  tenaient  du  sultan.  Ceux-ci  furent  malheureux ­
  dans  leurs  entreprises  guerrières  ;  mais,  vaincus,
ils  conduisirent  la  défensive  avec  beaucoup  de  courage  et
continrent,  autant  qu’il  était  possible,  la  réaction  victorieuse ­
  des  peuples  chrétiens.  Ils  sauvèrent  l’honneur  des
armes  ottomanes.
Ahmed  Kœprilü  II  prétendit  revenir  sur  les  concessions
déjà  faites  à  l’empereur  au  commencement  du  siècle  :  il
lui  refusa  le  droit  d’intervenir  dans  l’élection  des  princes
de  Transylvanie,  et,  pour  affirmer  la  position  hostile  qu’il
reprenait,  il  envahit  la  Hongrie  septentrionale,  marcha  sur
Vienne,  enleva  la  forteresse  de  Neuhœsel,  à  l’entrée  de  la
Moravie,  pilla  cruellement  cette  province  et  la  Silésie.  Le
danger  était  grand  ;  toute  l’Europe  chrétienne  s’émut  ;  le
pape  fit  appel  à  tous  les  gouvernements  de  l’Occident.
Louis  XIV  s’empressa  d’offrir  de  nombreuses  troupes  à
l’empereur  :  il  ne  lui  déplaisait  pas  d’exercer  sur  l’empire
et  sur  l’Autriche  une  sorte  de  protection,  de  montrer  sa
puissance.  Léopold  I®*'  le  comprit  ainsi  et  n’accepta  qu’un
secours  de  6.000  Français  ;  il  ne  voulait  pas  être  écrasé
        <pb n="54" />
        PROGRÈS  DE  L’AUTRICHE.  Í1
par  la  générosité  du  roi  de  France.  D’autres  considérations
pourtant  agirent  sur  l’esprit  de  Louis  XIV  pour  lui  faire
oublier  les  intérêts  de  l’alliance,  séculaire  déjà,  de  la  France
avec  les  Ottomans  :  en  d’autres  circonstances  encore,  ses
sentiments  religieux  l’emportèrent  sur  les  intérêts  les  plus
évidents  de  son  royaume.  Il  eut  été  aussi  fier  que  Charles-Quint
  de  conduire  contre  les  Turcs  quelque  magnifique
croisade;  s’il  ne  prêta  pas  une  grande  attention  au  projet
que  lui  soumit  Leibniz  en  1671  d’une  conquête  de  l’Égypte,
c’est  qu’il  se  préparait  à  l’invasion  de  la  Hollande,  et  qu’il
avait  pour  les  hérétiques  autant  de  haine  que  pour  les
Infidèles.  Il  eut  la  satisfaction  de  faire  bombarder  Tunis  et
Alger  (1665)  et  montra  à  ses  successeurs  le  chemin  de  ces
repaires  de  pirates.  Il  envoya  Duquesne  dans  le  Levant  ;
celui-ci  fit  une  descente  à  Chio,  parut  dans  les  Dardanelles
avec  ses  vaisseaux,  jeta  la  terreur  au  Sérail,  et,  sous  la
menace  de  ses  canons,  fit  renouveler  les  privilèges  jusque-là
reconnus  au  commerce  français.  C’est  la  dernière  fois
d’ailleurs  que  les  rois  de  France  se  mettent  aussi  décidément ­
  au  rang  des  ennemis  du  sultan  :  la  tradition  de
François  I®''  l’emportera  bientôt  pour  deux  siècles  sur  les
idées  de  croisade.
L’armée  impériale,  grossie  des  6.000  Français  que  commandaient ­
  Gassion,  Coligny,  La  Feuillade,  fut  conduite  en
Hongrie  par  le  grand  capitaine  Montecuculli  et  rencontra
l’armée  du  grand  vizir  à  Saint-Gothard,  sur  le  Raab.  A  la
vue  des  soldats  français,  à  la  coiffure  ornée  de  longues
perruques  blondes,  les  Turcs  se  moquèrent  et  les  prirent
pour  des  jeunes  filles.  Ils  se  moquèrent  peu  de  temps  ;  les
perruques  blondes  se  battirent  bien  et  eurent  le  principal
honneur  de  la  victoire  :  car  l’empereur  leur  en  témoigna
quelque  humeur.  Le  sultan,  par  la  convention  de  Vasvar,
confirma  les  stipulations  du  traité  de  Sitvatorok.
L’empereur  ne  tira  pas  encore  un  grand  profit  de  son
succès  ;  il  se  mêla  aux  affaires  de  l’Occident  et  à  la  guerre
de  Hollande.  En  1682,  Emerich  Tœkely,  prince  de  Transylvanie, ­
  tenta  de  soulever  la  Hongrie  autrichienne  et  en
revendiqua  la  couronne.  H  fit  alliance  avec  le  sultan  qui  se
disposa  à  soutenir  ses  prétentions.  Le  grand-vizir  Kara-Mustapba,
  gendre  de  Kœprilü  I",  à  la  tête  de  100.000
Turcs,  envahit  l’Autriche  et  se  porta  aussitôt  sous  les  murs
de  Vienne  ;  il  en  poussa  le  siège  avec  une  grande  activité.
Mais  la  résistance  fat  très  énergique  ;  la  ville  pourtant  eût
        <pb n="55" />
        42

LA  OL'ESTIöN  D’OBIE.NT  AU  XVIII*  SIECLE.
été  enlevée  sans  doute,  et  il  est  impossible  de  calculer  les
résultats  qu’aurait  eus  un  pareil  événement,  si  le  vaillant
roi  de  Pologne,  Jean  Sobieski,  n’était  accouru  à  la  tête  de
toute  la  cavalerie  de  son  royaume.  Il  remporta  en  avant  de
Vienne  l’éclatante  victoire  du  Kahlenberg  ;  les  Turcs  levèrent ­
  le  siège  en  hâte  et  s’enfuirent  vers  le  sud.  Ce  fut  un
désastre.  Kara  Mustapha,  en  arrivant  à  Belgrade,  fut
exécuté  par  ordre  du  sultan.
Sobieski  pensa  l’occasion  bonne  de  conduire  contre  les
Turcs  une  suprême  croisade  :  que  l’Europe  chrétienne  fît
un  effort,  et  elle  reporterait  la  guerre  sous  Constantinople
même,  et  elle  rejetterait  les  Ottomans  au  delà  du  Bosphore.
L’Europe  chrétienne  avait  de  bien  autres  préoccupations.
Pourtant  la  victoire  du  Kahlenberg  fut  le  signal  de  la  première ­
  réaction  offensive  des  Chrétiens  contre  les  Musulmans ­
  ;  et  c’est  pourquoi  elle  est  une  des  dates  capitales  de
la  question  d’Orient.
L’Autriche  se  décida  à  suivre  l’impulsion  donnée  par  le
roi  de  Pologne,  et  les  rapides  succès  de  ses  armées  mirent
en  évidence  la  décadence  des  Turcs.  Elle  remporta  la  victoire
du  Gran  (1684),  reprit  Bude  qui  depuis  un  siècle  et  demi
était  le  boulevard  avancé  de  l’Islam  en  pleine  terre  chrétienne ­
  (1686).  En  1687,  le  grand  vizir  Suleiman  fut  battu
à  Mohacs,  là  même  où,  en  1526,  le  dernier  roi  national  de
la  Hongrie,  Louis  II,  avait  succombé  devant  l’irrésistible
invasion  de  Soliman  le  Magnifique.  L’année  suivante,  les
Autrichiens  prirent  encore  Stuhlweissenbourg,  auprès  de
Bude,  Semendria  au  sud  de  Belgrade.  Belgrade  même,  la
glorieuse  conquête  de  Soliman,  tomba  entre  leurs  mains.
A  leur  approche,  les  populations  chrétiennes  s’agitaient  en
Serbie,  en  Grèce,  en  Thrace,  jusqu’aux  portes  de  Constantinople. ­
  L’empire  turc  allait-il  tout  d’un  coup  s’écrouler,
comme  tant  d’autres  fragiles  constructions  politiques  de
l’Orient?  En  1691,  le  grand  vizir  Mustapha-Zadé,  le  second
fils  de  Kœprilü  P'’,  fut  tué  à  Salankemen,  au  nord  de
Belgrade.  Enfin  et  surtout,  le  prince  Eugène  de  Savoie,  mis
à  la  tête  de  l’armée  impériale,  remporta  en  1697,  à  Z  enta
la  plus  éclatante  victoire  de  cette  campagne.  Les  Autri
chiens  envahirent  aussitôt  la  Bosnie,  la  Serbie,  marchèren
vers  le  sud.
D’autres  peuples  se  jetaient  sur  l’empire  turc,  croyaient
la  succession  déjà  ouverte,  venaient  à  la  curée.  Les  Vénitiens, ­
  toujours  avides,  depuis  la  croisade  de  1204,  d’occuper
        <pb n="56" />
        PROGRES  DE  L’AUTRICHE.

43

les  meilleures  positioijs  commerciales  ou  stratégiques,
précurseurs  en  cela  des  Anglais,  attaquèrent  la  Morée
pour  remplacer  la  Crète  qu’ils  avaient  perdue  quelques
années  auparavant  ;  Thomas  Morosini  en  enleva  l’une  après
l’autre  les  principales  forteresses.  11  prit  Athènes  en  1687.
11  y  avait  une  poudrière  dans  le  Parthenon  ;  les  boulets
vénitiens  firent  sauter  la  poudrière  et  le  temple.  Ils
conquirent  encore  la  plus  grande  partie  de  la  côte  de  la
Dalmatie.
Pierre  le  Grand  entra  aussi  dès  ce  moment  dans  la  question ­
  d’Orient,  comprit  qu’il  ne  fallait  pas  laisser  l’Autriche
la  régler  seule,  entendit  l’appel  des  Slaves  orthodoxes,
émit  déjà  la  prétention  de  protéger  les  intérêts  des  chrétiens
grecs  dans  la  Palestine,  contre  la  prépondérance  des  religieux ­
  latins  protégés  par  la  France,  et,  pour  pouvoir  suivre
cette  politique  nouvelle  de  plus  près,  descendit  vers  la  mer
Noire.  Il  marcha  contre  Azov,  échoua  en  1695,  prit  la  ville
l’année  suivante.
Mais  le  sultan  avait  été  assez  vaincu  :  il  demanda  à
traiter.  Comme  la  succession  d’Espagne  allait  s’ouvrir,
l’empereur  consentit  à  des  négociations.  Elles  furent  rapidement ­
  conduites  et  aboutirent,  le  26  Janvier  1699,  au
traité  de  Carlowitz.
L’Autriche  obtint  toute  la  Hongrie  et  la  Transylvanie,
moins  le  banat  de  Temesvar,  compris  entre  la  Theiss  inférieure ­
  et  les  monts  Bihar.  Elle  rendit  Belgrade.  Elle  promit
de  conserver  à  Bude  le  tombeau  d’un  religieux  musulman,
Gui-Baba,  «  le  père  des  roses  »,  et  il  est  resté  pour  les
Turcs  un  lieu  de  pèlerinage.  Les  Hongrois  l’entretiennent
toujours  en  témoignage  de  leurs  sympathies  turques.  Venise
eut  la  Morée  et  la  Dalmatie.  Pierre  le  Grand  garda  Azov.
C’était  le  premier  recul  des  Ottomans;  leur  empire,  même
en  Europe,  était  entamé  sur  trois  points.
L’Autriche  organisa  fortement  sa  conquête.  Les  Hongrois
étaient  mal  disposés  à  supporter  sa  domination,  et  Léopold  I"
crut  les  réduire  par  la  violence  ;  il  ordonna  contre  les  chefs
de  leur  nationalité  de  terribles  persécutions  et  tint  à
Eperies  de  sanglantes  assises.  H  força  la  diète  de  1687  à
reconnaître  la  souveraineté  héréditaire  des  Habsbourg,  à
renoncer  à  ses  privilèges  d’élections.  Il  ne  fit  que  surexciter
l’esprit  d’indépendance  des  Hongrois,  et  François  Rakoczi,
de  1703  à  1705,  souleva  un  moment  contre  l’empereur  tout
le  royaume.  Léopold  I®^  mourut  en  1705.  Son  fils  Joseph  I""
        <pb n="57" />
        44  LA  QUESTION  D’ORIENT  AU  XVIII«  SIÈCLE.
fut  plus  habile  ;  vainqueur  de  l’insurrection  de  Rakoczi,  il
entama  des  négociations  avec  l’aristocratie  hongroise,  et  en
1711,  l’année  même  de  sa  mort,  il  signa  avec  ses  représentants ­
  la  convention  de  Zathmar  :  moyennant  leur  soumission
définitive,  il  leur  laissa  les  privilèges  auxquels  ils  tenaient
le  plus.  Les  Hongrois  furent  de  loyaux  sujets  des  Habsbourg  ;
ils  allaient  même  contribuer  maintes  fois  au  salut  de  la
monarchie  autrichienne.
Le  prince  Eugène  donna  aux  pays  compris  entre  la  Drave
et  la  Save  des  institutions  militaires  particulières.  11  y
appela  des  colons  de  la  Serbie,  heureux  d’échapper  au  joug
ottoman;  il  fit  d’eux  les  gardiens  de  la  frontière.  Ce  furent
les  Confins  militaires,  la  «  marche  »  moderne  de  la  monarchie ­
  des  Habsbourg,  le  boulevard  avancé  d’où  elle  allait
surveiller  les  transformations  politiques  de  la  péninsule
des  Balkans.
La  guerre  de  la  succession  d’Espagne  la  détourna  encore
vers  l’Italie  et  les  Pays-Bas,  où  le  prince  Eugène  alla  chercher ­
  d’autres  victoires.  Pierre  le  Grand  tenta  d’en  profiter
pour  brusquer  les  événements  ;  le  congrès  de  Carlowitz  ne
lui  avait  assuré  qu’un  maigre  butin.  Dès  le  lendemain  de
ce  traité,  une  ambassade  russe,  en  grand  équipage,  montée
sur  un  vaisseau  de  guerre,  la  Forteresse,  parut  à  Constantinople ­
  et  causa  chez  les  Ottomans  la  plus  vive  émotion  :
la  mer  Noire  n’était  donc  plus  un  lac  ottoman?  Elle  n’était
plus  «  la  fille  inviolée  des  sultans  »  ?
D’autre  part,  les  Turcs  envoyèrent,  à  partir  de  ce
moment,  des  hospodars  de  race  grecque  en  Moldavie  et  en
Yalachie:  peut-être  pensaient-ils  de  cette  façon  donner
quelque  satisfaction  à  leurs  peuples.  Mais  ces  hospodars
grecs,  les  Mavrocordato,  les  Cantacuzène,  les  Ypsilanti,
nommés  pour  trois  ans,  accablèrent  leurs  administrés  d’impôts ­
  et  de  vexations  variées;  et  leurs  victimes  prirent
l’habitude  de  s’adresser  à  la  Russie  et  de  compter  sur  son
intervention.
L’occasion  se  présenta  une  première  fois  en  1710.  Le  roi
de  Suède,  Charles  Xll,  était  venu  se  faire  battre  par  Pierre
le  Grand  à  Pultava  en  1709  et  avait  trouvé  un  asile  en
Turquie.  Établi  à  Bender  sur  le  Dniester,  près  de  la  frontière ­
  russe,  il  s’efforcait  de  faire  comprendre  au  sultan  que,
comme  les  Suédois,  les  Ottomans  avaient  dans  la  Russie
leur  plus  redoutable  ennemie  et  qu’il  leur  fallait  aussitôt
s’unir  pour  la  rendre  impuissante.  Pierre  le  Grand  parut
        <pb n="58" />
        PROGRES  DE  L’AUTRICHE.

45

irrité  que  le  sultan  eût  reçu  dans  son  empire  le  roi  de
Suède  vaincu.  D’ailleurs  il  entretenait  des  intrigues  en
Serbie,  en  Valachie.  Il  avait  fait  faire  son  portrait  avec
celte  inscription  ;  Pierre  I®'',  empereur  des  Russo-Grecs.  Il
était  heureux  d’avoir  un  prétexte  d’action.  Il  envahit  le
territoire  ottoman,  franchit  le  Dniester,  marcha  vers  le
Pruth.  Le  grand  vizir  conduisit  contre  lui  une  armée  que
le  sultan  refusa  de  confier  à  Charles  XII,  au  grand  désespoir ­
  de  celui-ci.  Les  troupes  russes  n’en  furent  pas  moins
repoussées,  enveloppées  complètement,  â  la  merci  des
Turcs,  réduites,  si  ceux-ci  voulaient,  à  une  capitulation
sans  conditions.  La  maîtresse  du  tsar,  la  future  tsarine
Catherine  P®,  le  sauva  de  cette  crise  ;  elle  fit  porter  au  grand
vizir  tous  ses  bijoux  et  de  riches  présents  ;  elle  n’aurait
sans  doute  pas  désarmé  Charles  XII  au  même  prix.  Le  tsar
en  fut  quitte  pour  signer  le  traité  de  Falksen  (21  juillet
1711):  il  restitua  Azov  et  s’engagea  à  ne  pas  intervenir
dans  les  affaires  polonaises.  C’était  la  seule  concession  que
le  sultan  faisait  aux  idées  politiques  de  Charles  XII  :  il
pensait  ainsi  dresser  une  barrière  devant  l’expansion  de  la
Russie  vers  l’ouest.  Elle  n’était  pas  suffisante.
Les  Turcs  crurent  que  la  fortune  leur  revenait  et  reprirent ­
  les  hostilités  contre  Venise.  En  moins  d’une  année,
ils  reconquirent  la  Morée.  L’Autriche,  garante  du  traité  de
Carlowitz,  libre  vers  l’ouest  par  le  règlement  de  la  succession ­
  d’Espagne,  intervint.  Le  prince  Eugène  arriva  des
Pays-Bas  et  renouvela  ses  victoires  passées.  Il  battit  les
Ottomans  à  Peterwardein  (1716),  conquit  Temesvar  et  tout
le  Banat,  enleva  Belgrade.  Le  sultan  effrayé  se  hâta  de
traiter  à  Passarowitz  (juillet  1718).  Il  paya  cher  son  imprudence. ­
  Venise  renonça  à  la  Morée,  où  du  reste  son  intolérance ­
  religieuse  avait  excité  chez  les  orthodoxes  de  violentes
haines  ;  elle  garda  seulement  la  Dalmatie  :  elle  aussi  reculait ­
  de  jour  en  jour  et  se  renfermait  dans  ses  lagunes,  pour
y  mourir.  Mais  l’Autriche  prit  le  Banat  de  Temesvar,  la
Serbie  septentrionale  avec  Belgrade,  et  la  Petite  Valachie
jusqu’à  l’Aluta.  Elle  ne  s’est  jamais  avancée  plus  loin  dans
la  direction  de  Constantinople.  On  comprend  qu’elle  tienne
le  prince  Eugène  pour  le  plus  illustre  de  ses  hommes  de
guerre.
Les  défaites  subies  éclairèrent  les  Turcs  sur  les  dangers
dont  ils  étaient  menacés.  Le  malheur  leur  rendit  l’énergie
perdue,  et  ils  se  persuadèrent  de  la  nécessité  de  remédier
        <pb n="59" />
        40

LA  QUESTION  D’ORIENT  AU  XVIII*  SIÈCLE.

aux  abus  de  leur  gouvernement.  Il  y  avait  dans  les  Etats
voisins  des  forces  que  jusque-là  ils  avaient  méprisées,  mais
avec  lesquelles  il  leur  fallait  désormais  compter  ;  et,  de
même  que  Pierre  le  Grand  avait  emprunté  à  l’Occident  les
principes  de  la  transformation  sociale  imposée  à  la  Russie,
aussi  les  sultans  demandèrent  des  leçons  à  l’Europe.  Ils
s’adressèrent  naturellement  à  la  France,  en  souvenir  de  la
tradition  diplomatique  inaugurée  par  François  P‘‘,  et  restée,
malgré  Louis  XIV,  l’un  des  éléments  essentiels  de  la  lutte
contre  la  maison  d’Autriche.  Mais,  tandis  qu’autrefois
c’était  François  I"  qui  sollicitait  l’intervention  du  sultan,
et  que  celui-ci  prenait  avec  le  roi  de  France  un  ton  quelque
peu  protecteur,  les  rôles  maintenant  sont  renversés,  et
c’est  la  France  qui  le  plus  souvent  tient  entre  ses  mains  la
fortune  de  l’empire  ottoman,  par  ce  fait  seul  que  l’Autriche,
jadis  préoccupée  surtout  de  ses  intérêts  dans  l’Occident,  a
évolué  vers  l’Orient,  que  la  Russie  est  entrée  en  scène,  et
qu’ainsi  en  quelque  sorte  le  centre  de  gravité  du  continent
européen  s’est  déplacé  à  l’est.
Alors  prend  naissance,  dans  le  système  politique  du  gouvernement ­
  de  Versailles,  une  conception  qui  d’année  en
année  se  précisa  et  qui  s’est  conservée  jusqu’à  nos  jours  :
la  France  a,  depuis  François  I®*',  des  avantages  commerciaux ­
  considérables,  un  monopole  réel  dans  les  ports  du
Levant.  Elle  a  obtenu  du  sultan,  pour  ses  nationaux  et  pour
les  catholiques  en  général,  des  privilèges  religieux  suffisants, ­
  et  susceptibles  d’améliorations.  Elle  a  intérêt  au
maintien  de  cette  situation  ;  toute  intervention  étrangère
ne  peut  que  lui  être  nuisible.  Elle  se  doit  pourtant  à  ellemême,
  à  son  renom  de  générosité  chevaleresque,  à  son
vieux  titre  de  «  fille  aînée  de  l’Église  »,  de  ne  pas  couvrir
de  sa  complaisance  et  d’une  sorte  de  complicité  les  persécutions ­
  encore  trop  fréquentes  ordonnées  par  les  sultans
contre  les  chrétiens,  les  cruautés  du  gouvernement  ottoman, ­
  la  barbarie  asiatique  dont  il  donne  trop  souvent  les
preuves.  Elle  ne  peut  lier  amitié  avec  lui  qu’à  condition  de
le  transformer,  d’entreprendre  son  éducation  par  ses  marchands ­
  et  par  ses  consuls,  de  l’élever  à  la  dignité  d’un  gouvernement ­
  civilisé.  Ce  sont  les  termes  essentiels  du  dogme
qui  s’établit  dans  la  diplomatie  française  de  l’intégrité  de
l’empire  ottoman.
Jamais  la  France  ne  l’a  appliqué  avec  plus  d’éclat,  n’en
a  tiré  plus  de  prestige  que  pendant  la  guerre  de  la  succes-
        <pb n="60" />
        PROGRÈS  DE  L'AUTRICHE.  «
sion  de  Pologne.  11  donna  alors  tous  les  bénéfices  qu’il  renfermait. ­
  Le  gouvernement  français  subit  d’abord  de  graves
échecs;  il  ne  soutint  pas  suffisamment  le  beau-père  de
Louis  XV,  Stanislas  Leczinski,  et  les  troupes  austro-russes
établirent  Auguste  111  sur  le  trône  de  Pologne.  Le  cardinal
Fleury  songea  alors  à  l’article  du  traité  de  Falksen,  par
lequel  la  Russie  s’était  engagée  à  ne  pas  intervenir  dans  les
affaires  polonaises  ;  la  Turquie  était  donc  garante  de  l’intégrité ­
  et  de  l’indépendance  de  la  Pologne.  Fleury  le  lui
rappela,  par  l’intermédiaire  de  l’ambassadeur  de  France  à
Constantinople,  M.  de  Villeneuve.  Le  sultan  demanda  une
alliance  formelle,  explicite,  avec  la  France  ;  il  voulait  bien
agir,  mais  il  voulait  être  sur  de  ne  pas  être  ensuite  abandonné ­
  ;  un  renégat  chrétien,  depuis  quelques  années  passé
à  son  service,  au  milieu  d’une  carrière  extrêmement  agitée,
le  pacha  Bonneval,  parfois  très  écouté  aux  conseils  des
grands  vizirs,  d’autres  fois  disgracié  quand  son  langage
était  trop  sincère,  homme  de  jugement  ferme  au  demeurant, ­
  encourageait  le  sultan  à  exiger  de  Louis  XV  un  traité
écrit.  Le  cardinal  Fleury  ne  crut  pas  qu’il  fut  possible  à  un
haut  dignitaire  de  l’église  romaine  de  compromettre  sa
signature  à  côté  de  celle  du  grand-vizir  des  Ottomans.  11
répondit  évasivement  aux  pressantes  instances  du  sultan,  qui
se  tint  quelque  temps  sur  la  réserve,  malgré  l’habileté  et
’énergie  de  M.  de  Villeneuve.
Le  sultan  fut  quand  même  obligé  d’agir  Pierre  le  Grand
n’avait  pas  réussi  à  conclure  l’alliance  étroite  qu’il  rêvait
avec  la  France.  Sa  veuve  Catherine  P®  n’avaitpas  davantage
réussi  à  marier  sa  fille  Elisabeth  avec  Louis  XV.  Rebutée
sans  cesse  par  le  gouvernement  français,  la  Russie  conclut
en  1726  avec  l’Autriche  une  étroite  alliance  qui  eut  une  durée
plus  que  séculaire,  malgré  quelques  interruptions.  Elles  ne
s’accordèrent  pas  seulement  sur  la  question  polonaise  ;  elles
s’entendirent  aussi  contre  la  Turquie.  La  Russie  était  désormais ­
  la  libératrice  attendue  par  les  peuples  des  Balkans  ;  les
conflits,  les  incidents  de  frontières  faciles  à  aggraver  étaient
presque  continuels  entre  les  deux  empires.  Les  Tartares  de
Crimée  et  les  Cosaques  du  Don  et  du  Dniéper  étaient  sans
cesse  en  état  de  guerre.  Profitant  de  cette  situation,  informé
peut-être  des  efforts  de  l’ambassadeur  de  France  à  Constantinople, ­
  le  gouvernement  russe  envoya  brusquement  une
armée  contre  Azov.  La  ville  fut  prise  (1736)  ;  Bakhi-seraï,
la  résidence  dukhan  des  Tartares,  fut  complètement  duitréte
        <pb n="61" />
        48  LA  QUESTION  D’ORIENT  AU  XVIII*  SIECLE.
Toute  la  Crimée  fut  parcourue  par  les  troupes  russes  et  mise
à  feu  et  à  sang.
L’Autriche  offrit  sa  médiation,  le  sultan  l’accepta  :  il  ignorait ­
  son  accord  avec  la  Russie.  La  Russie  exposa  ses  revendications ­
  :  l’annexion  de  tout  le  pays  du  Caucase  au  Danube,
la  libre  navigation  de  la  mer  Noire,  l’indépendance  de  la
Moldavie  et  de  la  Valachie.  L’empereur  trouva  ces  prétentions ­
  suffisamment  modérées,  et,  en  récompense  de  ses
bons  offices,  réclama  pour  lui-même  le  district  de  Novi-Bazar,
  au  sud  de  la  Serbie.  Le  sultan  se  vit  joué.  II  refusa
naturellement  d’admettre  de  pareilles  conditions  ;  une  armée
autrichienne  envahit  la  Serbie,  prit  Nisch  ;  puis  l’empereur
déclara  la  guerre  aux  Turcs.
Le  sultan  recourut  alors  à  la  France,  et  Villeneuve  redevint ­
  tout-puissant  dans  les  conseils  de  la  Porte.  Les  Turcs,
se  souvenant  des  défaites  que  leur  avait  infligées  le  prince
Eugène,  redoutaient  la  guerre  et  paraissaient  prêts  aux
négociations.  Villeneuve  releva  leur  courage  :  le  prince
Eugène  venait  de  mourir  (1736);  ses  successeurs  ne  le
valaient  pas  ;  l’armée  ottomane  au  contraire  avait  été  transformée ­
  par  des  officiers  français  ;  elle  était  capable  de  contenir ­
  les  Autrichiens,  de  vaincre.
II  eut  raison.  Les  généraux  autrichiens  Seckendorf,
Neipperg,  étaient  en  effet  des  incapables.  Avant  de  s’avancer ­
  de  Nisch  sur  Sofia,  ils  voulurent  prendre  Widdin  sur  le
Danube,  et  échouèrent.  Enhardis,  les  Turcs  reprirent  Nisch
et  descendirent  sur  Belgrade  par  la  vallée  de  la  Morava
(1737)  ;  ils  prirent  Orsova  en  1738,  et,  au  printemps  suivant, ­
  ils  osèrent  remettre  le  siège  devant  Belgrade,  recommencer ­
  les  exploits  de  Soliman  le  Magnifique.
Villeneuve  les  trouva  cette  fois  téméraires  :  il  savait  la
force  de  cette  ville  ;  il  savait  qu’après  un  échec,  ils  seraient
aussi  démoralisés  qu’ils  étaient  alors  entreprenants  ;  il  eut
peur  que  leur  audace  compromît  tout.  Et  il  résolut  d’intervenir ­
  personnellement  pour  sauver  l’œuvre  bien  commencée.
11  quitta  Constantinople  le  26  mai  1739  en  grand  équipage,
avec  une  suite  nombreuse  et  magnifique,  afin  de  prouver
aux  populations  que  l’ambassadeur  du  roi  Très  Chrétien  était
le  seul  maître  de  la  paix  et  de  la  guerre.  Une  telle  démonstration ­
  devait  aussi,  paraît-il,  en  imposer  aux  Autrichiens.
Il  eut  plus  de  succès  que  sans  doute  il  ne  l’espérait  ;  arrivé
à  Belgrade,  il  entamaaussitôtdesnégociationsavec  Neipperg,
le  général  autrichien.  Celui-ci  vint  les  continuer  au  camp
        <pb n="62" />
        PROGRÈS  DE  L’AUTRICHE.

49

turc  devant  la  ville  ;  le  grand-vizir,  qui  le  reçut,  s’emporta
en  violences  contre  lui,  etNeipperg,  menacé  par  une  explosion ­
  du  fanatisme  musulman,  eut  peur,  se  réfugia  chez  l’ambassadeur ­
  de  France,  sous  sa  sauvegarde.  Très  rapidement
Villeneuve  le  décida  à  demander  à  l’empereur  de  pleins
pouvoirs  pour  traiter,  et,  quand  ils  furent  arrivés,  il  lui  fit
signer  le  1®''  septembre  1739  le  traité  de  Belgrade.
L’Autriche  rendait  au  sultan  la  Serbie,  la  Valachie  occidentale, ­
  Orsova,  Belgrade  même,  que  les  Turcs  n’avaient
pas  pris  et  dont  elle  obtint  seulement  de  raser  les  fortifications ­
  nouvelles  dont  elle  l’avait  entourée.  Les  conséquences
de  ce  désastre  furent  lointaines  :  depuis  cette  date  jusqu’à
1878,  l’Autriche  ne  dépassa  pas  les  frontières  où  le  traité
de  Belgrade  la  fixait.  Son  offensive  dans  la  péninsule  des
Balkans  était  pour  longtemps  brisée,  et  par  la  France.
La  Russie  traita  aussi  quelques  semaines  après.  Elle  ne
garda  qu’un  lambeau  de  territoire  entre  le  Dniéper  et  le
Boug,  à  distance  de  la  côte,  qui  lui  restait  interdite.
Villeneuve  poussa  son  succès  jusqu’au  bout.  L’année
suivante,  le  19  juillet  1740,  il  fit  signer  un  pacte  de  défense
mutuelle  entre  la  Suède  et  la  Turquie.  Si  la  Pologne  était
pénétrée  par  l’influence  austro-russe,  d’autres  obstacles  lui
étaient  ainsi  opposés.
Et  enfin,  en  récompense  du  service  considérable  que  le
marquis  de  Villeneuve  venait  de  lui  rendre,  le  sultan  renouvela ­
  et  compléta  les  Capitulations  précédemment  accordées
à  la  France  :  les  privilèges  commerciaux  des  marchands
français  furent  de  nouveau  proclamés  et  étendus.  L’Orient
fut  alors  pour  nous  comme  un  immense  empire  colonial  qui
reçut  nos  objets  d’exportation  et  nous  livra  les  siens,  dans  des
conditions  exceptionnellement  favorables.  Les  sanctuaires
de  la  Palestine  furent  maintenus  en  la  possession  des  religieux ­
  latins,  en  dépit  des  prétentions  des  orthodoxes  soutenus ­
  par  la  Russie.  Les  Capitulations  de  1740  sont  encore
la  loi  des  Français  de  l’empire  ottoman  ;  mais  beaucoup
des  privilèges  qu’elles  réservaient  à  la  France  ont  été  étendus ­
  à  d’autres  nations,  à  presque  toutes  les  nations  de
l’Europe,  et  la  situation  actuelle  n’est  plus  comparable  avec
celle  du  siècle  dernier.
Quoi  qu’il  en  soit,  le  traité  de  Belgrade  fut  le  plus  beau
succès  obtenu  par  la  diplomatie  française  au  xvm®  siècle.
11  grandit  singulièrement  le  prestige  de  la  France  en  Orient,
parmi  les  Turcs  surtout.  L’ambassadeur  de  France  resta
E.  Druült.  —  Quest!»"  d’Orient.  4
        <pb n="63" />
        50  LA  QUESTION  D’ORIENT  AU  XVIII*  SIÈCLE,
longtemps  le  conseiller  le  plus  écouté  du  sultan,  un  veritable
premier  ministre  sans  portefeuille,  sans  responsabilité,  le
protecteur  d’ailleurs  tout  naturel  des  populations  sujettes,
«  le  grand-vizir  des  chrétiens  »,  comme  on  a  dit,  une  sorti
de  vice-empereur.  Ne  pouvait-on  pas  espérer  conduire  à
bien,  dans  de  telles  conditions,  l’éducation  nouvelle  de  la
Turquie  ?  Pierre  le  Grand  avait  plus  complètement  transformé ­
  la  Russie.  —  Mais  la  Russie  était  son  pays,  et  non  un
pays  étranger,  et  une  réforme,  surtout  morale,  n’est  bonne
qn’autant  qu’elle  est  faite  par  l’effort  même  du  sujet.
II.  —  Progrès  des  Russes.
Pendant  vingt-cinq  années,  le  conflit  oriental  s’apaisa.
L’Europe  fut  occupée  d’autres  soins.  Il  fut  question  du
démembrement  de  l’Autriche  ;  il  fut  question  ensuite  du
démembrement  de  la  monarchie  prussienne.  L’Angleterre
prit  à  la  France  son  empire  colonial.  Les  États  Chrétiens  se
déchirèrent  entre  eux.
Les  Ottomans  jouirent  de  ce  spectacle.  La  France  essaya
de  les  pousser  contre  Marie-Thérèse  pendant  la  guerre  de
la  succession  d’Autriche.  Mais  ils  étaient  fatigués  sans  doute
des  dernières  luttes  ;  ils  étaient  satisfaits  du  résultat  obtenu
à  Belgrade,  ne  se  souciaient  pas  de  le  compromettre.  Aussi
bien,  Fleury  n’avait  jamais  consenti  à  une  alliance  formelle
avec  eux.  Marie-Thérèse  très  habilement  distribua  de  riches
dons  dans  le  divan  et  le  harem.  Les  Turcs  ne  bougèrent  pas.
Puis  le  renversement  des  alliances  de  1756  les  émut  au
dernier  point.  L’union  de  la  France  avec  l’Autriche  et  la
Russie  leur  parut  monstrueuse  et  leur  causa  les  plus  vives
inquiétudes.  Cette  triple  alliance  se  tourna  contre  la  Prusse
et  ne  dura  pas.
Presque  aussitôt  après  son  avènement  (1762),  la  tsarine
Catherine  II  attira  de  nouveau  l’attention  de  l’Europe  sur
la  question  d’Orient  et  prétendit  la  résoudie  d’un  coup.
Allemande  de  naissance,  elle  n’en  défendit  pas  moins  vigoureusement ­
  les  intérêts  de  l’orthodoxie,  sous  lesquels  elle
pouvait  dissimuler  son  ambition.  Fort  libre  en  fait  de
croyances,  «  philosophe»  et  correspondante  assidue  des  philosophes ­
  de  France,  elle  fit  répandre  pourtant  dans  tout  le
pays  des  Balkans  la  vieille  légende  que  l’empire  des  Turcs
serait  détruit  par  une  nation  blonde  venue  du  nord;  elle  se
présenta  aux  chrétiens  la  croix  grecque  à  la  main  et  pensa
        <pb n="64" />
        PROGRÈS  DES  RUSSES.  &amp;amp;i
par  ce  signe  les  soulever  en  masse.  Chez  tous  les  souverains
russes  qui  ont  agité  ces  passions  religieuses,  de  Pierre  le
Grand  à  Alexandre  II,  il  est  bien  difficile  de  distinguer  la
sincérité  religieuse  de  la  politique  de  l’intérêt  bien  entendu,
et  il  se  cache  en  eux,  en  des  proportions  variables  et  parfois
impossibles  à  déterminer,  une  variété  très  originale  du
machiavélisme.
D’abord,  la  mort  du  roi  de  Pologne  Auguste  III  donna  à
Catherine  l’occasion  d’intervenir  dans  les  affaires  de  ce
malheureux  royaume.  Elle  y  établit  sur  le  trône  son  amant
Stanislas  Poniatowski.  Elle  y  entretint  les  dissensions  religieuses. ­
  Lors  de  la  formation  de  la  confédération  de  Bar,
elle  y  envoya  des  troupes,  sous  prétexte  de  protéger  les
Juifs  et  les  orthodoxes  inquiétés  par  les  catholiques  et  de
faire  respecter  la  liberté  de  conscience.  Voltaire  applaudit.
Le  gouvernement  français  fit  quelque  chose  pour  sauver
la  Pologne.  Choiseul  rappela  aux  Ottomans  l’intérêt  qu’ils
avaient  eux-mêmes  à  l’intégrité  de  la  Pologne.  Le  baron
de  Tott  montra  au  divan  les  continuels  empiétements  de  la
Russie  ;  elle  avait  donné  au  pays  récemment  occupé  par
elle  entre  le  Dniéper  et  le  Boug  le  nom  de  Nouvelle-Serbie  ;
elle  y  organisait  de  nombreuses  et  redoutables  colonies
militaires  ;  elle  nourrissait  des  intrigues  suspectes  en  Moldavie, ­
  en  Valachie.  Elle  se  réservait  évidemment  de  reprendre ­
  ses  projets  sur  la  mer  Noire  dès  qu’elle  serait  libre  vers
la  Pologne.  Il  était  prudent  au  sultan  de  la  prévenir.
Ce  raisonnement  fut  compris  :  le  sultan  se  prépara  à  ?gir
Un  prétexte  le  servit.  Des  troupes  russes,  pour  entrer  en
Pologne  par  le  sud,  violèrent  le  territoire  turc  vers  Balta,
à  l’est  du  Boug.  La  tsarine  ne  daignant  pas  s’expliquer  sur
ce  fait,  le  sultan  lui  déclara  la  guerre,  le  30  septembre  1768.
Au  printemps  suivant,  les  Janissaires  se  portèrent  aux  bords
du  Dniester.
Cette  première  campagne  ne  leur  fut  pas  favorable.  Les
opérations  traînèrent  en  longueur  autour  de  Choczim  ;  à  la
fin,  les  Turcs  furent  surpris  au  passage  du  Dniester,  dispersés
en  une  folle  panique.  Les  Russes  les  suivirent  aussitôt  vers
le  sud,  et,  par  la  connivence  des  populations,  entrèrent  à
Yassy,  à  Bucharest.
L’année  suivante  (1770),  l’empire  ottoman  fut  ébranlé,
jusque  dans  ses  fondements,  par  l’une  des  plus  étonnantes
aventures  de  toute  cette  histoire.  Un  Grec  de  Larissa,
Papaz-Ogli,  devenu  capitaine  dans  l’armée  russe,  proposa
        <pb n="65" />
        5Î  LA  QUESTION  D’ORIENT  AU  XVIII'  SIÈCLE,
ail  comte  Orlof  de  soulever  la  Grèce  :  il  assura  l’entreprise
facile  ;  des  nouvelles  venues  des  Balkans  paraissaient  le
prouver.
Une  flotte  russe,  partie  de  Saint-Pétersbourg,  traversa
toute  la  mer  Baltique,  les  détroits  danois,  fut  reçue  triomphalement ­
  dans  les  ports  anglais.  L’Angleterre  alors  ne
redoutait  rien  de  la  Russie  ;  elle  ne  craignait  pas  encore
ses  progrès  vers  l’Inde  ;  son  ennemie,  c’était  partout  la
France.  De  plus,  la  Russie,  encore  mal  outillée,  inhabile  aux
travaux  de  l’industrie,  était  une  cliente  de  l’Angleterre  ;
et,  en  s’unissant  à  elle  dans  le  Levant,  celle-ci  espérait
profiter  de  ses  victoires,  obtenir  des  avantages  commerciaux, ­
  ruiner  peut-être  le  monopole  de  la  France.  Elle  consentit ­
  donc  à  mettre  au  commandement  des  vaisseaux  russes,
à  côté  de  l’amiral  Spiridof,  un  ancien  officier  anglais,
Elphinston,  et  la  flotte  de  la  tsarine,  mieux  conduite,  bien
pourvue  de  vivres  et  de  munitions,  fit  voile  vers  le  détroit
de  Gibraltar.  Choiseul  songea,  dit-on,  à  la  détruire  au
passage.  C’eût  été  facile  sans  doute  ;  c’eût  été  le  vrai  moyen
de  sauver  l’empire  ottoman  et  les  intérêts  français  dans  la
Méditerranée  :  le  gouvernement  anglais  déclara  qu’il  ferait
de  la  moindre  attaque  un  cas  de  guerre.  Choiseul  n’osa  :
sa  situation  au  pouvoir  était  à  ce  moment  minée  par  l’influence ­
  de  Madame  Du  Barry.
La  flotte  russe  passa,  entra  dans  la  Méditerranée.  A
Livourne,  Alexis  Orlof  en  prit  le  commandement  suprême,
et  en  avril  1770,  la  conduisit  sur  les  côtes  grecques.  Elle
parut  en  vue  du  Maïna,  de  cette  région  montagneuse  de  la
Morée,  où  vivait,  dans  une  indépendance  complète,  et  même
dans  une  continuelle  hostilité  contre  les  Turcs,  une  hardie
population  de  klephtes,  autant  brigands  que  patriotes  et
chrétiens.  Ce  fut  par  toute  la  Morée  une  extraordinaire
émotion.  Les  Grecs  se  soulevèrent  contre  le  sultan:  ils  crurent ­
  toucher  le  moment  de  la  délivrance  ;  des  légions  Spartiates ­
  se  formèrent  et  se  joignirent  aux  marins  russes.  Les
Roumains  et  les  Serbes  s’agitèrent  aussi  ;  par  tout  l’empire
ottoman,  les  nationalités  opprimées  depuis  trois  siècles
ressuscitaient  et  reprenaient  les  armes.
Ce  beau  mouvement  n’eut  pas  de  suites  heureuses.  Les
Russes  s’entendirent  mal  avec  les  Grecs  ;  peut-être  les  dissentiments ­
  qui  séparent  aujourd’hui  les  Grecs  et  les  Slaves
se  manifestèrent-ils  déjà.  Orlof  conduisit  une  petite  troupe
contre  Tripolitza  ;  l’attaque  échoua,  un  peu  par  la  faute  des
        <pb n="66" />
        PROGRÈS  DES  RUSSES.

53

uns  et  des  autres.  Il  recula,  rembarqua  ses  soidats,  reprit
la  mer  pour  échapper  aux  Turcs.  Ceux-ci  se  vengèrent  sur
les  Grecs,  ordonnèrent  d’épouvantables  massacres  à  Tripolitza,
  Trikala,  dans  les  îles,  à  Lemnos,  à  Smyrne.  Les  Grecs
s’en  prirent  à  ceux  mêmes  qu’ils  venaient  d’acclamer  ;  ils
s’indignèrent  contre  ce  qu’ils  appelaient  «  la  fuite  des
Russes  ».  Leurs  désillusions  éclatèrent  en  manifestations
tumultueuses  contre  la  tsarine  qui  les  avait  trompés  et
livrés  sans  défense  à  la  vengeance  du  sultan.
L’échec  était  grave.  Orlof  le  répara  bientôt,  grâce  à  des
circonstances  heureuses.  Les  vaisseaux  turcs  de  l’Archipel,
ignorant  la  position  exacte  de  la  flotte  russe,  furent  poussés
parles  vents  dans  la  rade  de  Tchesmé,  derrière  l’île  de  Chio;
ils  s’y  serrèrent  les  uns  contre  les  autres  dans  un  espace
trop  étroit  pour  la  liberté  de  leurs  mouvements.  Orlof  survint
et,  par  un  coup  d’audace  que  lui  inspira  Elphinston,  il  se
jeta  sur  les  Turcs.  Il  poussa  au  milieu  de  leurs  vaisseaux
immobilisés  quelques  brûlots  :  l’incendie  se  déclara  ;  en
quelques  instants,  il  gagna  toute  la  flotte  ottomane  ;  elle
fut  entièrement  détruite,  presque  sans  combat,  au  milieu
des  hourrahs  des  Russes  (3  juillet  1770).  Elphinston  voulut
les  mener  tout  de  suite  à  Constantinople  ;  ils  refusèrent  de
le  suivre  ;  il  conduisit  plusieurs  vaisseaux  aux  Dardanelles,
s’y  maintint  quelque  temps  ;  il  ne  fut  pas  soutenu.  Le  baron
de  Tott  mit  la  capitale  ottomane  en  état  de  défense  ;  Orlof
ne  parut  pas  ;  il  se  contenta  d’occuper  quelques  îles  de
l’Archipel.  Le  succès  était  ainsi  déjà  considérable  ;  l’eflet
produit  en  Europe  fut  immense  :  il  sembla  que  l’empire
ottoman  fût  à  la  merci  de  Catherine  II.
L’Autriche  s’alarma.  Elle  craignit  que  la  question  d’Orient
ne  fût  aussitôt  résolue  par  les  Russes,  et  sans  elle  ;  elle  n’y
pouvait  consentir.  Elle  se  rapprocha  de  la  Prusse,  comme
elle  devait  le  faire,  en  des  circonstances  analogues,  un
siècle  plus  tard,  quand  l’armée  russe  en  1878  vint  camper
devant  Constantinople.  L’empereur  Joseph  II  eut  avec  le
roi  de  Prusse  Frédéric  II  deux  entrevues  consécutives,  à
Neisse  et  à  Neustadt  :  il  renonça  à  jamais  à  la  Silésie  ;  il
obtint  à  ce  prix  l’appui  de  Frédéric  ;  ils  fondèrent  ensemble
ce  qu’ils  appelèrent  «  le  système  patriotique  allemand  »,  se
promirent  un  concours  mutuel  à  la  fois  contre  la  France  et
contre  la  Russie.
Les  Russes  avaient  remporté  de  nouveaux  succès  au  nord
du  Danube.  Ils  avaient  conquis  la  Crimée,  obligé  le  khan
        <pb n="67" />
        bi  LA  QUESTION  D’ORIENT  AU  XVIII'  SIÈCLE.
des  Tartaresàfuir  à  Constantinople,  pris  Akkermann,  Kilia,
Ismaïl.  Roumiantzof  avait  remporté  la  victoire  de  Kagoul
(1771).  L’Autriche  intervint,  prétendit  imposer  sa  médiation
entre  les  belligérants,  déclara  qu’elle  ne  permettrait  pas  le
passage  du  Danube  par  les  armées  russes,  signa  un  traité
d’alliance  avec  le  sultan.  La  tsarine  ne  paraissait  pas  vouloir
céder;  la  guerre  était  imminente.
Frédéric  II  l’empêcha  par  une  énergique  action  diplomatique ­
  à  Pétersbourg.  Catherine  II  n’était  pas  sans  redouter
les  conséquences  d’une  guerre  avec  l’Autriche,  à  plus  forte
raison  avec  l’Autriche  et  la  Prusse  ;  elle  se  montra  bientôt
plus  traitable.  Le  roi  de  Prusse  lui  offrit  de  prendre  en
Pologne  le  paiement  de  ses  victoires  :  ses  agrandissements
n’y  éveilleraient  pas  les  inquiétudes  de  l’Autriche  qui
s’agrandirait  d’autant  ;  la  Prusse  participerait  à  cet  accord,
selon  le  principe  éminemment  juste  de  l’égalité  des  parts.
Tout  le  monde  obtiendrait  satisfaction  sans  complications
hasardeuses.  Catherine  II  adopta  cette  manière  de  voir  :
elle  ne  pouvait  faire  autrement.  L’orage,  un  moment
menaçant  sur  le  Danube,  s’éloigna  et  retomba  sur  la  malheureuse ­
  Pologne  :  «  J’ai  fait  l’office  de  capucin,  disait
Frédéric  II;  j’ai  éteint  les  flammes.  »  —  «  Au  nom  de  la
très  sainte  Trinité,  la  Prusse,  l’Autriche  et  la  Russie  communièrent ­
  d’un  même  corps  eucharistique  »,  comme  disait
encore  le  roi  de  Prusse,  c’est-à-dire,  en  des  termes  moins
mystiques,  qu’ils  opérèrent  un  premier  démembrement  de
la  Pologne  (15  janvier  1772).
La  question  turque  se  régla  par  suite  plus  aisément.  Des
négociations  s’ouvrirent  d’abord  à  Focsani  ;  elles  n’aboutirent ­
  pas.  Le  comte  Grégoire  Orlof,  qui  y  représentait  la
tsarine,  retourna  bientôt  à  Saint-Pétersbourg  ;  car  ses  fonctions ­
  auprès  de  Catherine  II  l’obligeaient  à  la  résidence,  et
il  craignait  d’être  remplacé  dans  «  l’appartement  ».  D’autres
pourparlers  furent  échangés  ensuite  à  Rucharest.  Les  hostilités ­
  se  ralentirent.  Les  Russes  éprouvèrent  même  quelques ­
  échecs.  Enfin  Roumiantzof  passa  le  Danube,  fut  vainqueur ­
  à  Bazardjik,  bloqua  le  grand  vizir  dans  Choumla.  Le
21  juillet  1774,  les  Ottomans  signèrent  le  traité  de  Koutchouk-Kaïnardji.

La  Russie  obtint  peu  d’avantages  territoriaux:  Azov,
Kertch,  lénikalé,  Kinburn.  Elle  fit  proclamer  l’indépendance ­
  de  la  Grimée  ;  elle  obtint  le  droit  de  libre  navigation
sur  la  mer  Noire.  Ces  avantages  furent  même  compensés
        <pb n="68" />
        PROGRÈS  DES  RUSSES.

55

par  des  avantages  équivalents  que  s’attribua  l’Autriche;  sans
déclaration  de  guerre,  en  dépit  même  de  l’alliance  conclue
avec  le  sultan  en  1771,  uniquement  par  la  consciencieuse
application  du  principe  commode  de  l’égalité  des  parts,  elle
occupa  la  Bukowine,  et  le  sultan  duty  consentir  (1775).
On  lui  fit  entendre  que  l’Autriche  l’avait  sauvé  en  1771
d’une  ruine  imminente,  et  que  la  reconnaissance  est  une
belle  vertu.
Mais  Catherine  II  introduisit  dans  le  traité  de  Kaïnardji
d’autres  stipulations  où  l’égalité  ne  pouvait  être  assurée.
La  Porte  s’engageait  à  prendre  en  considération  les  représentations ­
  qui  seraient  faites  par  le  gouvernement  russe  en
faveur  de  l’Église  grecque  de  Constantinople  et  de  ses  desservants, ­
  et  à  accueillir,  avec  les  égards  qui  conviennent
entre  puissances  amies  et  respectées,  les  démarches  des
ministres  russes  en  faveur  des  principautés  de  Moldavie  et
de  Valachie.  Stipulations  vagues,  qui  ouvraient  la  voie  aux
interprétations  les  plus  étendues,  qui  dissimulaient  mal  ce
double  fait  parfaitement  compris  par  les  agents  diplomatiques ­
  de  l’Autriche  :  la  tsarine  obtenait  en  réalité  le
protectorat  des  principautés  roumaines  et  le  protectorat  des
chrétiens  de  l’empire  ottoman,  c’est-à-dire  le  droit  d’intervenir ­
  dans  les  affaires  intérieures  de  cet  empire.  «  Tout
l’échafaudage  des  stipulations  du  traité  de  Kaïnardji,  écrivait ­
  alors  Thugut,  agent  autrichien  à  Constantinople,  plus
tard  chancelier  de  l’empire,  est  un  modèle  d’habileté  de  la
part  des  diplomates  russes,  et  un  rare  exemple  d’imbécillité
de  la  part  des  négociateurs  turcs.  Par  l’adroite  combinaison
des  articles  de  ce  traité  l’empire  ottoman  devient  dès  aujourd’hui ­
  une  sorte  de  province  russe  L  »
Marie-Thérèse  et  Kaunitz  furent  naturellement  très
effrayés  du  danger  de  l’ambition  moscovite,  mal  détournée
et  pour  peu  de  temps  sans  doute  par  le  démembrement  de
la  Pologne.  Jusqu’à  la  mort  de  l’impératrice,  le  gouvernement ­
  autrichien  se  tint  sur  la  réserve,  surveillant  jalousement ­
  les  agissements  de  la  politique  russe,  et  peu  disposé
à  laisser  se  produire  sur  le  Danube  de  nouveaux  troubles
dont  Catherine  II  ne  manquerait  pas  de  profiter.
Cette  sagesse  n’était  pas  pour  plaire  au  fils  de  Marie-Thérèse,
  le  brouillon  Joseph  II.  Dans  le  bouleversement
général  de  l’Europe  à  la  fin  du  xvin®  siècle,  il  fit  tout  pour
1.  Sorel,  La  question  d’Orient  au  xvin«  siècle,  p.  260-261.
        <pb n="69" />
        Ò6  LA  QUESTION  D’ORIENT  AU  XVIII*  SIÈCLE.
satisfaire  son  amour  de  l’agitation,  et,  jugeant  qu’il  suffisait ­
  de  n’avoir  point  de  scrupules  pour  réussir,  comme  les
Hohenzollern,  il  se  dépensa  dix  ans  dans  tous  les  sens  en
des  efforts  énormes  dont  le  résultat  fut  nul.  Du  vivant  de
sa  mère,  qu’il  effrayait  de  sa  turbulence,  il  tenta  de  mettre
la  main  sur  la  succession  de  Bavière  un  moment  ouverte.
Il  en  fut  empêché  par  la  diplomatie  française  qui  ne  voulait
pas  que  l’Autriche  grandît  sur  le  Rhin,  et  surtout  par  Frédéric ­
  de  Prusse  qui,  lui  aussi,  tenait  à  pousser  les  Habsbourg ­
  sur  le  Danube.  Comme  les  traités  de  Westphalie,  le
traité  de  Teschen  de  1779  rejeta  l’ambition  autrichienne  à
l’est.
Joseph  II  pensa  alors,  dans  cette  direction,  à  recueillir
quelques  lambeaux  de  la  succession  ottomane.  Catherine  II
répondit  à  ses  avances,  enchanté  de  cette  complicité  qui  lui
permettrait  de  tirer  parti  de  ses  avantages.  Depuis  longtemps, ­
  une  correspondance  s’était  établie  entre  Joseph  et
la  tsarine  sur  ce  sujet,  et  ils  se  mettaient  peu  à  peu  d’accord ­
  :  ensemble,  ils  travailleraient  à  la  délivrance  des  chrétiens ­
  opprimés  par  les  Turcs  ;  ensemble,  tous  deux  ayant
des  sujets  slaves,  ils  répondraient  à  l’appel  des  Slaves  des
Balkans  ;  ensemble,  ils  conduiraient  la  croisade  contre  le
Croissant.  Ils  prévoyaient  bien  quelques  difficultés  pour
l’heure  du  partage;  mais  ils  auraient,  avant  ce  moment,
élargi  les  frontières  de  leurs  empires  ;  chacun  d’eux  se  flattait ­
  de  l’espérance  de  jouer  l’autre.  D’ailleurs  pour  pêcher
en  eau  trouble,  il  convient  d’abord  de  troubler  l’eau.
Ains  prit  corps  d’année  en  année,  dans  les  lettres  des
deux  souverains,  le  fameux  projet  grec,  dernière  manifestation ­
  de  l’Autriche  et  de  la  Russie  contre  le  sultan  ;  il  est
resté  aussi  l’expression  la  plus  nette  de  l’ambition  des  deux
puissances  dans  les  Balkans.  Sous  sa  première  forme,  qui
remonte  à  l’année  1772,  il  attribue  à  la  Russie  la  partie
orientale  de  la  péninsule  des  Balkans,  Moldavie,  Valachie,
Bulgarie,  Roumélie  et  Thrace,  avec  Constantinople  et  les
Dardanelles;  à  l’Autriche,  la  partie  occidentale,  Serbie,
Bosnie,  Herzégovine,  Albanie  et  Macédoine  jusqu’à  la  Murée. ­
  Sous  sa  forme  définitive,  en  1781,  il  comporte  la  formation ­
  de  deux  États  chrétiens  :  la  Moldo-Valachie,  dont  le
souverain  sera  à  choisir,  et  l’empire  grec,  restauré  à  Constantinople ­
  pour  Constantin,  le  second  des  petits-fils  de
Catherine  II,  avec  la  réserve  que  cette  couronne  impériale
sera  à  jamais  séparée  de  la  couronne  impériale  de  Russie.
        <pb n="70" />
        PROGRÈS  DES  RUSSES.

67

La  tsarine  prendra  seulement  Otchakof  et  la  petite  Tartarie
comprise  entre  le  Boug  et  le  Dniester,  avec  deux  îles  de
l’Archipel  pour  les  intérêts  de  son  commerce.  L’Autriche
aura  la  Petite  Valachie  jusqu’à  l’Aluta,  Widdin,  Orsova,
Belgrade,  à  peu  près  ses  acquisitions  du  traité  de  Passarowitz,
  et  en  outre  tout  le  pays  situé  le  long  de  l’Adriatique
jusqu’à  la  ligne  la  plus  droite  de  Belgrade  à  l’embouchure
du  Drin  et  au  lac  de  Scutari,  c’est-à-dire  la  Bosnie  et  l’Herzégovine
  qu’elle  a  occupées  depuis.  Venise  sera  indemnisée
de  ce  qu’elle  pourra  perdre  ainsi  en  Dalmatie  par  l’occupation ­
  de  la  Morée,  de  la  Crète  et  de  Chypre.
Les  auteurs  du  projet  grec  se  rendaient  compte  des  embarras ­
  que  pouvait  leur  créer  la  France,  forte  de  ses  privilèges ­
  séculaires  dans  le  Levant.  Il  leur  parut  bon  de  lui
faire  sa  part,  au  risque,  si  elle  la  refusait,  de  se  passer  de
son  assentiment  ;  il  fut  question  de  lui  réserver,  par  exemple,
l’Égypte  et  la  Syrie.  L’ambassadeur  de  France  à  Saint-Pétersbourg,
  M.  de  Ségur,  fut  circonvenu  par  les  ministres
de  la  tsarine;  il  comprit  ce  qu’on  attendait  de  lui;  il  fut
séduit  par  la  pensée  d’une  grande  alliance  des  nations
chrétiennes  qui  refouleraient  enfin  en  Asie  «  la  barbarie  musulmane ­
  ».  Son  avis  et  son  enthousiasme  ne  furent  pas
partagés  par  le  gouvernement  français  qui  s’en  tint  à  la
politique  de  l’intégrité  de  l’empire  ottoman.  Louis  XVI
avait  alors  des  préoccupations  plus  pressantes;  les  difficultés ­
  financières  où  il  se  débattait  l’obligèrent  bientôt  à  la
convocation  des  États-Généraux,  et  la  Révolution  de  1789
interrompit  brutalement  le  grand  dessein  de  M.  de  Ségur.
Elle  n’arrêta  pas,  au  moins  d’abord,  l’exécution  du  projet
grec.  Joseph  II  et  Catherine  II  étaient  d’appétit  à  se  passer
d’un  troisième  complice  dans  le  démembrement  de  l’Empire
turc.  Dès  le  traité  de  1774,  la  tsarine  avait  préparé  activement ­
  les  approches  et  n’avait  laissé  aucun  doute  au  sultan
sur  ses  intentions.  Potemkin,  nommé  au  gouvernement  de
la  Russie  méridionale,  avec  les  pouvoirs  extraordinaires
d’un  vice-roi,  avec  une  réelle  souveraineté  fortifiée  par  sa
situation  personnelle  auprès  de  Catherine  II  et  par  un  tempérament ­
  très  autoritaire,  entreprit  la  colonisation  de  ces
vastes  et  fertiles  provinces.  Ce  fut  une  œuvre  gigantesque,
même  en  comparaison  de  la  germanisation  que  dans  le
même  temps  Frédéric  II  poursuivait  dans  les  nouveaux
territoires  de  son  royaume.  Certes  Potemkin  ne  l’acheva
pas  ;  une  seule  carrière  n’y  pouvait  suffire.  Mais  il  corn-
        <pb n="71" />
        58  LA  QUESTION  D’ORIENT  AU  XVIII«  SIÈCLE.
menea  de  fixer  les  colons  au  sol,  de  faire  défricher  les
steppes  qui  sont  devenus  depuis  de  merveilleuses  terres  à
blé;  il  y  attira  ainsi  une  population  de  jour  en  jour  plus
serrée;  il  indiqua  les  abondantes  ressources  qu’elle  y  pouvait ­
  trouver.  Il  déplaça  très  sensiblement  vers  le  sud  le
entre  de  gravité  de  l’empire  russe,  que  Pierre  le  Grand
avait  porté  vers  la  Baltique  ;  il  le  poussa  vers  la  mer  Noire,
dans  la  direction  du  Bosphore,  et  dès  lors,  plus  la  Russie  a
exploité  les  richesses  naturelles  de  ce  domaine,  plus  elle  a
eu  besoin  d'un  débouché  vers  la  Méditerranée.
En  ce  sens,  la  possession  de  la  Grimée  était  d’absolue
nécessité.  En  1784,  en  dépit  du  traité  de  1774  qui  en  garantissait ­
  l'indépendance,  la  tsarine  déclara  la  presqu’île
annexée  à  son  empire,  et  le  dernier  souverain  tartare  du
sang  du  Tchinguiz-khan  alla  mourir  chez  les  Turcs.  En  1787,
Catherine  alla  visiter  ses  provinces  du  sud,  cet  «  empire  de
ïauride  »  que  Potemkin  organisait.  Ce  fut  un  voyage  triomphal, ­
  où  le  favori  exagéra  les  résultats  de  son  gouvernement, ­
  faisant  naître  sur  le  passage  de  sa  souveraine  des
villages  populeux,  des  villes  bruyantes  d’activité  au  milieu
des  solitudes  muettes.  Il  la  conduisit  à  Kherson,  où  elle  vit
un  arsenal  formidable  préparé  pour  la  guerre  sainte  prochaine, ­
  à  Sébastopol,  dont  le  port  naturel  était  déjà  aménagé; ­
  il  lui  montra  de  nombreux  vaisseaux  de  guerre  sur
toutes  ces  côtes;  il  la  fit  passer  sous  des  arcs-de-triomphe
portant  cette  inscription:  «  Chemin  de  Byzance  ».  Il  la
précéda  jusqu’à  la  frontière  turque,  comme  pour  indiquer  à
ses  armées  la  route  de  l’invasion.  Elle  eut  à  Kherson  une
entrevue  avec  l’empereur  Joseph  II  et  le  projet  grec  entra
dans  la  voie  de  l’exécution.
Le  Divan  vit  dans  le  voyage  de  Kherson  et  dans  l’occucupationde
  la  Crimée  de  suffisantes  provocations.  Il  déclara
la  guerre  à  la  Russie  dès  le  13  août  1787.  Mais  les  Turcs  ne
furent  pas  prêts  à  entrer  en  campagne  avant  le  printemps
suivant.  Ils  prirent  alors  l’offensive  et  se  jetèrent  sur  Kinburn,
  d’où  Souvarof  les  repoussa.  Le  général  russe,  poursuivant ­
  son  succès,  prit  Otchakof,  marcha  vers  le  Dniester.
Joseph  II,  retenu  pendant  ce  temps  par  l’insurreetion  des
Belges,  envoya  Laudon  contre  les  Turcs  au  commencement
de  l’année  1789.  Belgrade  fut  prise,  et  les  Autrichiens  entrèrent ­
  en  Bosnie.  Les  opérations  militaires  sur  le  Danube
furent  encore  retardées  par  une  diversion  suédoise.  Gustave ­
  III,  fidèle  à  l’alliance  turque  conclue  en  1740,  fidèle
        <pb n="72" />
        PROGRÈS  DES  RUSSES.

59

surtout  aux  vrais  intérêts  de  la  Suède  et  inquiet  pour  elle
du  sort  de  la  Pologne,  conduisit  une  armée  en  Finlande  et
marcha  sur  Pétersbourg.  Il  ne  fut  arrêté  que  par  l’opposition ­
  des  nobles  suédois  habilement  entretenue  par  la  tsarine, ­
  et  signa  la  paix  de  Warelœ.
Frédéric  le  Grand  était  mort.  Son  neveu  Frédéric-Guillaume ­
  II  continuait  tant  bien  que  mal  sa  politique.  Le  premier ­
  ministre  prussien,  le  baron  de  Herzberg,  s’inspirant  des
événements  de  1772,  pensa  tirer  des  complications  orientales ­
  une  nouvelle  occasion  d’agrandissement  pour  son
pays.  Il  fit  aux  belligérants  les  propositions  suivantes  :  la
Russie  prendrait  Otcbakof  et  la  Bessarabie  jusqu’au  Pruth,
mais  céderait  une  partie  de  la  Finlande  à  la  Suède;  l’Autriche ­
  prendrait  la  Moldavie  et  la  Valachie,  mais  rendrait
la  G  alicie  à  la  Pologne;  moyennant  quoi,  la  Suède  et  la
Pologne  donneraient  à  la  Prusse  une  partie  de  la  Poméranie,
Thorn  et  Danzig  ou  les  embouchures  de  la  Yistule.  Les
négociations  que  ce  plan  suscita  furent  très  lentes,  puis
rompues  par  d’autres  complications.
La  Révolution  française  prenait  des  proportions  considérables. ­
  D’émeute  en  émeute,  l’autorité  de  Louis  XVI
s'écroulait,  et  de  nouveaux  principes  étaient  proclamés
dont  le  caractère  général  inquiétait  la  sécurité  des  autres
souverains.  Joseph  II  mourut  le  10  février  1790.  Son  frère
Léopold  II  était  plus  prudent;  il  redoutait,  comme  leur  mère,
l’ambition  russe;  il  se  préoccupait  de  la  situation  de  la  Belgique ­
  et  surtout  des  graves  événements  qui  se  déroulaient
en  France.  Il  se  rapprocha  de  la  Prusse  au  congrès  de  Reichenbach ­
  (1790),  et,  accentuant  bientôt  sa  défection  à
l’égard  de  la  Russie,  il  signa  avec  les  Turcs  l’armistice  de
Giurgewo  dès  le  19  septembre  1790,  et  traita  définitivement
avec  le  sultan  à  Sistova  (30  décembre  1791),  Il  rendit  Belgrade, ­
  ne  garda  que  le  Vieil-Orsova  et  le  petit  district  de
rUnna.
Catherine  II,  tout  en  protestant  vigoureusement  de  sa
.aine  contre  les  Jacobins  de  France,  de  sa  bonne  volonté  à
envoyer  contre  eux  ses  meilleures  troupes,  n’eùt  pas  été
fâchée,  en  attendant,  d’achever  ses  desseins  sur  le  Danube.
Elle  continua,  quelques  mois  encore,  les  hostilités  :  Souvarof
  avait  pris  Kilia,  Ismaïl,  où  il  avait  fait  massacrer
presque  toute  la  population,  brisé  les  régiments  turcs  à  la
bataille  de  Focsani.  Une  autre  armée  russe  occupa  Anapa,
au  pied  du  Caucase,  sur  la  mer  Noire.  Mais  la  tsarine  s’ef-
        <pb n="73" />
        60

LA  QUESTION  D’ORIENT  AU  XVIII*  SIÈCLE.

fraya  des  menaces  de  guerre  de  la  Prusse,  de  P  Autriche^
de  l’Angleterre  même,  qui  commençait  à  comprendre  le
danger  des  projets  russes  sur  la  Méditerranée.  Elle  consentit
à  signer  la  paix  de  Yassy  (9  janvier  1792).  Elle  garda
Otchakof  et  le  pays  compris  entre  le  Boug  et  le  Dniester.  Ce
fut  encore  la  Pologne  qui  paya  pour  la  Turquie  :  la  Prusse
et  la  Russie  la  démembrèrent  une  seconde  fois  en  1793;
l’Autriche  prit  part  avec  elles  au  dernier  partage  et  à  la
destruction  totale  de  la  République  polonaise,  par  le  traité
de  Saint-Pétersbourg,  le  3  janvier  1795.
La  réconciliation  fut  de  nouveau  complète  entre  l’Autriche ­
  et  la  Russie.  L’alliance  fondée  en  1726,  renouvelée
en  1756  contre  la  Prusse,  en  1772  contre  la  Pologne,  en
1781  contre  la  Turquie,  se  resserra  pour  quelques  années
encore.  Elle  devait  être  à  l’avenir  plus  fragile,  par  le  contact ­
  plus  sensible  des  deux  empires  plus  proches.  C’est  que,
dans  le  temps  même  où  l’Autriche  prenait  définitivement
conscience  de  ses  intérêts  sur  le  Danube  inférieur,  la
Russie  y  portait  non  moins  nécessairement  ses  vues,  et  devenait ­
  maîtresse  des  côtes  septentrionales  de  la  mer  Noire;
l’alliance  était  suspecte  :  elle  n’était  déjà  plus  pour  l’Autriche ­
  qu’un  moyen  de  surveiller  et  de  contenir  la  Russie.
III.  —  En  Asie.  —  Progrès  des  Anglais.
Les  succès  des  Russes  sur  la  mer  Noire  ne  les  empêchaient
pas  de  préparer  l’avenir  de  leur  empire  asiatique.  Ils  avaient
pris  possession  de  la  Sibérie  au  xvii®  siècle.  En  1604,  ils
avaient  occupé  Tomsk,  en  1628  Krasnoiarsk,  en  1642
Iakoutsk;  en  1645,  ils  avaient  atteint  Okhotsk;  en  1648,
ils  avaient  fondé  Nertchinsk  sur  la  Chilka,  l’un  des  bras  du
fleuve  Amour;  en  1696,  ils  étaient  au  Kamtchatka  et  en
achevaient  la  conquête  en  1711.  Déjà  même  ils  poussaient
leurs  colonies  plus  loin  vers  le  sud;  un  de  leurs  voyageurs,
Stépanof,  explora  le  Soungari  en  1654,  et  diverses  tentatives ­
  de  pénétration  dans  ces  régions  excitèrent  les  inquiétudes ­
  des  Chinois;  ils  commencèrent  à  prendre  des  mesures
de  précaution  et  obtinrent  en  1689  le  traité  de  Nertchinsk  :
la  limite  des  deux  empires  désormais  voisins  fut  fixée  à
l’Argoun,  le  bras  méridional  de  l’Amour.  De  ce  côté,  cette
frontière  n'a  pas  changé  depuis  ;  mais  elle  devait  être  mo
difiée  très  sérieusement  dans  le  bassin  inférieur  du  fleuve.
Vers  l’ouest,  au  nord  de  la  mer  d’Aial,  les  Russes  s’avan-
        <pb n="74" />
        EN  ASIE.  —  PROGRÈS  DES  ANGLAIS.

61

çaient  dans  les  steppes  des  Kirghiz  ;  ils  occupaient  Omsk
en  1716  et  Semipalatinsk  en  1718;  mais  ils  devaient
attendre  jusqu’au  xix®  siècle  pour  faire  dans  cette  direction
des  progrès  décisifs.  Encore  sous  le  règne  de  Pierre  le
Grand,  ils  franchissaient  le  Caucase,  prenaient  Derbent  en
1722,  puis  Bakou,  et  tout  le  Mazandéranou  la  côte  méridionale ­
  de  la  mer  Caspienne  ;  sur  la  rive  orientale  de  cette
mer,  ils  s’établissaient  en  1716  à  Krasnovodsk,  non  loin  de
l’endroit  où  devait  être  plus  tard  la  tête  de  ligne  du  chemin
de  fer  transcaspien.
Car,  après  le  glorieux  règne  d’Abbas-le-Grand,  mort  en
1628,  l’empire  des  Sofis  de  Perse  s’était  aussitôt  démembré
en  plusieurs  khanats  indépendants.  En  particulier,  il  y
avait  une  opposition  irréductible  entre  les  Persans  chiites
et  les  Afghans  sunnites.  C’est  en  grande  partie  pour  s’être
trouvés  enserrés  entre  les  sunnites  de  la  Mésopotamie  et  de
l’Afghanistan  que  les  Persans  sont  restés  en  général  impuissants ­
  dans  les  temps  modernes.  L’Afghan  Mîr-Mahmoud,
au  commencement  du  xviii®  siècle,  entreprit  même  la  conquête ­
  de  la  Perse;  il  s’empara  de  Kirman,  remporta  la  victoire ­
  de  Gulnabad,  près  d’Ispahan,  en  1722,  entra  dans  la
capitale  persane,  et  par  un  massacre  de  plus  de  cent  princes
de  la  famille  régnante,  mit  fin  à  la  dynastie  des  sofis,  qui
avait  duré  223  ans.  C’est  à  la  faveur  de  cette  réaction
afghane  que  les  Russes  pouvaient  franchir  le  Caucase  et
que  les  Ottomans  prenaient  Tauris,  Erivan  et  tout  le  pays
du  Kurdistan.
Il  est  vrai  que  les  Persans  trouvèrent  un  vengeur  inattendu ­
  dans  l’usurpateur  Nadir.  Ce  berger  du  Khorassan,  à
qui  son  père  avait  laissé  pour  tout  héritage  un  chameau,  se
fit  brigand  dans  la  montagne,  et,  après  quelques  fructueuses ­
  expéditions,  groupa  autour  de  lui  des  bandes  redoutables. ­
  Il  fut  assez  fort  pour  décimer  au  passage  l’armée
afghane  de  Mîr-Mahmoud  revenant  d’Ispahan  chargée  de
butin  ;  elle  fut  achevée  ensuite  par  les  Béloutchis.  Alors
Nadir  se  trouva  le  maître  du  pays  persan.  Au  nom  du  sofi
Thamasp-Kouli-khan,  à  force  de  cruautés,  de  persécutions
telles  qu’il  passa  pour  un  fou  furieux,  il  s’imposa  à  toutes
les  tribus  du  voisinage  ;  il  reprit  Tauris  aux  Ottomans  et  les
repoussa  jusqu’à  Bagdad  et  au  Tigre;  il  reprit  le  Mazandéran,
  la  Géorgie,  l’Arménie  aux  Russes,  les  rejeta  au  delà
du  Caucase.
Il  prit  le  titre  de  shah  en  1736.  Alors  il  continua  ses  bri-
        <pb n="75" />
        62  LA  QUESTION  D’ORIENT  AU  XVIII*  SIÈCLE.
gandages  sur  un  plus  vaste  terrain.  11  conquit  et  pilla  Herat,
Merv,  Kandahar,  Ghazna;  dans  le  Turkestan,  Khiva,  Boukhara, ­
  Samarkand.  Puis  il  fut  maître  de  Kaboul,  envahit
l’Inde,  pilla  Lahore,  Delhi  (1738),  en  rapporta  d’énormes
richesses.  Ce  pirate  du  désert  avait  un  moment  refait  l’empire ­
  des  Achéménides  du  Tigre  à  l’Indus.  Ce  ne  fut  pas  pour
longtemps:  il  fut  assassiné  en  1747.  La  Perse  fut  encore
une  fois  démembrée;  l’Afghanistan  en  resta  séparé.  En  1761,
un  chef  de  bande,  d’origine  turcomano,  fonda  à  Téhéran  la
dynastie  des  Kadjars,  qui  a  continué  d’y  régner  jusqu’à  nos
jours.
Les  peuples  de  l’Iran  semblaient  donc  impuissants  à
fonder  après  les  Mongols  une  organisation  politique  durable.
On  dirait  que  ces  Aryens  ont  épuisé  toute  leur  vitalité  dans
les  temps  anciens  ;  ce  sont  d’autres  Aryens  venus  d’Europe
qui  ont  conduit  la  lutte  contre  les  races  étrangères.
Le  dernier  souverain  glorieux  delà  dynastie  des  Grands
Mongols  de  Dehli  fut  Aureng-Zeb.  Fils  de  Shah-Djahan,
après  s’être  débarrassé  de  l’opposition  de  ses  frères,  il  régna ­
  de  1660  à  1707.  Ce  contemporain  de  Louis  XIV  fut  un
musulman  intolérant,  un  véritable  saint  pour  les  disciples
de  Mahomet,  «  l’empereur-derviche  »,  comme  on  l’a  appelé. ­
  C’est  au  nom  de  l’Islam  qu’il  prétendit  achever  la
conquête  mongole  dans  l’Inde;  il  réprima  cruellement  une
révolte  des  Fakirs,  un  soulèvement  du  Radjpoutana.  Il
attaqua  le  plateau  du  Dekkan;  il  prit  Golconde  ;  il  porta
son  empire  jusqu’à  Tritchinapaly,  sur  le  Cavéry  ;  il  ne  put
pas  arriver  jusqu’à  l’extrémité  méridionale  de  la  presqu’île.
Ce  fut  le  dernier  effort  des  musulmans  de  l’Inde.  Les
persécutions  religieuses  ordonnées  par  Aureng-Zeb  eurent
pour  résultat  de  surexciter  la  foi  des  Hindous,  de  leur  rendre
la  conscience  de  leur  nationalité,  de  préparer  ainsi  une
réaction  vigoureuse  contre  les  Mongols  étrangers  à  la  fois
par  leur  race  et  par  leur  religion.  Les  Mahrattes  commencèrent ­
  à  se  soulever  sous  le  brigand  Sivadji;  les  Seykhs
manifestèrent  leur  tempérament  belliqueux  sur  l’Indus.
Sous  l’empereur  Ahmed  (1748-1759),  les  Mahrattes  de
Pouna,  près  de  Bombay,  furent  puissants  jusqu’au  Gange
et  se  firent  les  protecteurs  du  Grand  Mongol.  Il  trouva  un
défenseur  de  l’Islam,  d’ailleurs  redoutable  pour  lui-même,
dans  un  usurpateur  afghan  qui  accourut  avec  ses  bandes  et
livra  aux  Mahrattes  la  bataille  de  Panipat,  au  nord  d«
Delhi  (1761).  Les  Mahrattes  furent  vaincus,  et  la  *  recon-
        <pb n="76" />
        63

EN  ASIE.  -  PROGRÈS  DES  ANGLAIS.
quête  hindoue  »  contenue.  Les  Mongols  n  en  profitèrent
pas.  L’empire  se  démembra  en  de  nombreuses  nababies,
soubabies,  dans  la  vallée  du  Gange  et  dans  le  Dekkan  ;  il
se  morcela  à  l’infini,  rendant  ainsi  plus  aisée  l’œuvre  des
compagnies  européennes  établies  sur  les  côtes  de  la  péninsule. ­

L’empire  de  l’Inde,  désormais  vacant,  parut  d’abord  réservé ­
  à  la  France.  Elle  y  fit  d’admirables  progrès  du
milieu  du  xvii®  siècle  au  milieu  du  siècle  suivant.
En  1671,  Colbert  destina  à  cette  entreprise  un  armement
considérable  sous  l’amiral  de  La  Haye.  Surate  fut  occupée
sur  la  côte  occidentale,  et  le  roi  de  Golconde  éprouva  à  ses
dépens  la  valeur  des  soldats  français.  François  Martin,  en
1674,  obtint  du  nabab  du  Carnatic  le  droit  de  fonder  un
comptoir  à  Pondichéry.  Chandernagor  aussi  fut  occupé  à  la
même  époque.  Martin,  qui  fut  le  premier  gouverneur  général ­
  des  établissements  français  de  l’Hindoustan,  de  1674
à  1701,  préféra  Pondichéry  à  Chandernagor;  ce  fut  un  tort
grave.  Il  fit  de  Pondichéry  sa  capitale,  lui  donna  très  vite
une  grande  prospérité,  occupa  au  nord  de  cette  ville  Mazulipatam,
  sur  la  côte  de  Malabar  Calicut,  posa  les  premiers
jalons  de  la  conquête  française  dans  le  Dekkan.
Lenoir,  qui  lui  succéda  après  la  reconstitution  de  la
Compagnie  française  par  Law,  fonda  Mahé,  au  nord  de
Calicut.  Dumas,  de  1735  à  1741,  construisit  Karikal,  au
sud  de  Pondichéry  et  fortifia  solidement  les  autres  postes
français,  de  façon  à  les  rendre  imprenables  pour  les  bandes
inexpérimentées  des  Hindous.  Dupleix  lui  succéda  en  1741.
H  fut,  comme  on  sait,  le  fondateur  delà  politique  que  les
Anglais  ont  conduite  à  son  terme  en  ce  siècle  :  intervenir
dans  les  querelles  incessantes  des  souverains  indigènes  et
se  faire  payer  cette  intervention  par  la  cession  des  meilleurs ­
  endroits.  H  serait  oiseux  d’entrer  dans  le  détail  des
opérations  diplomatiques  et  militaires  de  Dupleix,  assisté
de  sa  femme,  la  Bégum  Jeanne,  et  de  son  habile  lieutenant
Bussy.  En  voici  le  résultat  qui  seul  importe  ici.  En  quelques ­
  années,  par  le  choix  intelligent  de  ses  protégés  et  le
triomphe  qu’il  leur  assura  sur  leurs  rivaux,  Dupleix  fut
maître  de  la  plus  grande  partie  du  Dekkan.  Il  reçut  la  soumission ­
  du  nizam  d’Haïderabad  et  eut  une  garnison  à  Golconde ­
  ;  il  imposa  une  sorte  de  protectorat  aux  Mahrattes
jusqu’à  Pouna,  dans  le  voisinage  de  Bombay.  En  récompense, ­
  il  occupa  directement,  pour  le  compte  de  la  Cora-
        <pb n="77" />
        Ri*

’-'•Sg?»

64  "LA  question  D’ORIENT  AU  XVIII«  SIECLE.
pagnie  française,  toute  la  côte  des  Circars  avec  Yanaon
presque  jusqu’aux  embouchures  du  Gange,  le  pays  du
Carnatic  et  la  côte  de  Coromandel,  sauf  Madras  ;  il  ne  put
s’emparer  de  Tritchinapaly,  où  les  intrigues  anglaises  déjouèrent ­
  tous  ses  efforts.  Néanmoins  il  était  le  maître  de  la
plus  grande  partie  de  la  péninsule,  et,  grâce  à  lui,  c’était
bien  la  France  qui  paraissait  destinée  à  conduire  contre  les
Mongols  la  reconquête  indo-européenne.
Mais  les  Anglais  occupaient  aussi  de  bonnes  positions  :
Madras  auprès  de  Pondichéry,  Bombay  auprès  de  Surate,
surtout  Calcutta  â  l’embouchure  du  Gange,  à  l’entrée  de
cette  merveilleuse  plaine  du  Bengale  qui  s’étend  jusqu’aux
portes  de  Delhi,  jusqu’au  cœur  de  la  domination  mongole.
A  ce  moment,  l’Angleterre,  maîtresse  de  ses  destinées  par
la  victoire  de  son  Parlement  sur  l’absolutisme  royal,  a  la
très  nette  intelligence  de  ses  intérêts  sur  les  mers  et  leur
consacre  tous  ses  soins  avec  une  clairvoyance,  une  énergie,
une  persévérance  dont  le  gouvernement  français  fut  en  ce
point  totalement  dépourvu.  Dès  la  guerre  de  la  succession
d’Autriche,  les  Anglais  se  jetèrent  sur  Pondichéry  ;  ils  en
furent  repoussés  par  La  Bourdonnais,  qui  amena  de  l’île  de
France  la  belle  flotte  qu’il  y  avait  construite  ;  ils  perdirent
même  Madras,  que  le  traité  d’Aix-la-Chapelle  leur  rendit
en  1748.
Le  gouvernement  de  Louis  XV  écarta  lui-même  les  obstacles ­
  de  leur  route.  Les  actionnaires  de  la  Compagnie
française  se  plaignaient  de  la  modicité  de  leurs  dividendes,
compromis  dans  les  coûteuses  entreprises  de  Dupleix  ;  les
Anglais  se  plaignaient  de  ces  entreprises  mêmes  qui  compromettaient ­
  les  intérêts  de  leur  commerce  avec  les  indigènes. ­
  Louis  XV,  pour  éviter  ces  ennuis,  rappela  Dupleix,
qui  fut  dépouillé  de  sa  fortune  et  vint  mourir  misérablement ­
  à  Paris  en  1763,  assez  tard  pour  voir  ce  qu’était  devenue ­
  son  œuvre.
Il  fut  remplacé  par  Godeheu,  qui  signa  avec  la  Compagnie ­
  anglaise  de  l’Inde  une  convention  restée  justement
flétrie  de  son  nom,  «  dégradante  pour  l’honneur  de  la
France  »,  dit  un  Anglais,  le  colonel  Malleson  ;  il  s’engagea
à  ne  plus  intervenir  dans  les  affaires  des  indigènes,  à  se
renfermer  dans  l’administration  des  intérêts  commerciaux
de  la  Compagnie.  D’un  trait  de  plume,  il  livra  l’empire  de
l’Inde  aux  Anglais.  De  ce  jour  en  effet,  l’Inde  était  perdue
pour  la  France  ;  l’influence  anglaise  fut  tout  naturellement
        <pb n="78" />
        EN  ASIE.  —  PROGRÈS  DES  ANGLAIS.

65

€t  très  vite  prépondérante  auprès  des  nababs  du  pays,
habitués  par  Dupleix  à  recourir  aux  Européens.  L’incurie
du  gouvernement  de  Louis  XV  rendit  facile  ensuite  la  destruction ­
  même  des  comptoirs  français  de  la  côte.  Pendant
la  guerre  de  sept  ans,  toutes  les  villes  françaises  furent
enlevées  par  les  Anglais  ;  Lally-Tollendal  capitula  dans
Pondichéry.  Le  traité  de  Paris  (1763)  rendit  à  la  France
les  einq  villes  de  Chandernagor,  Yanaon,  Pondichéry,
Karikal  et  Mahé,  mais  en  limitant  le  chiffre  des  garnisons
qui  pouvaient  y  être  maintenues,  en  empêchant  toute  possibilité ­
  d’extension  vers  l’intérieur.  La  fortune  avait  été
merveilleusement  partiale  pour  les  Anglais.  Le  pire,  c’est
qu’en  France  personne  alors  ne  se  rendit  compte  delà  gravité ­
  de  ces  événements.
Dans  le  même  temps,  l’Angleterre  s’établissait  solidement ­
  dans  le  Bengale,  où,  dès  avant  la  guerre  de  sept  ans,
elle  ne  rencontrait  pas  la  rivalité  de  la  France.  Le  mérite
en  revint  à  Robert  Clive,  un  «  mauvais  sujet  »  parti  de  sa
famille  dans  l’Inde  pour  faire  une  fin,  et  qui,  arrivé  à  un
commandement  subalterne  à  Madras,  fut  envoyé  à  Calcutta
en  1756  pour  y  organiser  la  résistance  contre  le  soubab  de
Mourchidabad,  Surajah-Dowlah.  Celui-ci,  fatigué  du  voisinage ­
  des  Anglais  aux  bouches  du  Gange,  leur  avait  pris
Calcutta  et  leur  avait  fait  des  prisonniers  qu’il  avait  indignement ­
  traités.  Clive  lui  suscita  un  compétiteur,  Meer-Jaffeer,
  rentra  dans  Calcutta,  mena  une  petite  troupe  contre
sa  grande  armée,  lui  livra  bataille  à  Plassey  (1757),  remporta ­
  une  brillante  victoire,  dont  le  retentissement  fut
considérable  dans  toute  l’Inde  septentrionale,  établit  son
protégé  à  Mourchidabad.  L’empereur  mongol  de  Delhi,
Alam  II,  se  crut  de  force  à  châtier  cette  petite  bande  d'Européens ­
  qui  disposait  des  nababies  les  plus  proches  de  sa
capitale.  Il  marcha  en  personne  vers  le  Gange  inférieur,
fut  battu  à  Patna  (1761),  obligé  de  céder  le  Bengale  aux
Anglais.  Une  nouvelle  victoire  à  Buxar  leur  livra  le  Gange
moyen,  et  le  pays  de  Behar  jusqu’aux  portes  de  Bénarès;
ils  exercèrent  même  déjà  une  façon  de  protectorat  sur  le
nabab  de  l’Aoude.  En  quelques  années.  Clive  avait  donné
à  l’Angleterre  un  empire  de  60  millions  d’habitants  ;  e’était
le  fruit  naturel  de  la  décomposition  de  l’empire  du  Grand
Mongol.  Il  y  eut  encore  un  Grand  Mongol  à  Delhi,  jusqu’à  la
dramatique  exécution  de  1858  ;  mais  il  ne  fut  plus  qu’un
jouet,  un  instrument  entre  les  mains  des  Anglais.
E.Driault.  —  Question  d’Orient.  5
        <pb n="79" />
        66  LA  QUESTION  D’ORIENT  AU  XVIII*  SIÈCLE.
Après  Clive,  qui  fut  accusé  de  concussions,  acquitté^
mais  «  blâmé  »  d’avoir  détourné  6  ou  7  millions  de  francs,,
aux  dépens  de  la  Compagnie,  et  qui  se  tua  en  1774,
Warren  Hastings  fut  le  premier  gouverneur-général  des
possessions  anglaises  de  l’Inde,  de  1774  à  1785.  Aussi  peu
scrupuleux  que  Robert  Clive,  il  remplit  consciencieusement ­
  les  caisses  de  la  Compagnie,  dont  les  dividendes
furent  superbes.  Le  nabab  de  Bénarès  fut  quelque  temps
taillable  à  merci  ;  pendant  plusieurs  années,  il  dut  livrer
50.000  livres  sterling,  puis  100.000,  puis  500.000,  sans
compter  les  petits  cadeaux  au  gouverneur  ;  quand  il  fut
ruiné,  on  le  déposséda,  on  lui  prit  sa  ville  et  son  territoire.
Hastings  ensuite  s’entendit  avec  le  rajah  d’Aoude  pour
dépouiller  la  grand’mère  et  la  mère  de  celui-ci  :  les  Begums ­
  furent  cernées  dans  leur  palais  de  Faizabad,  menacées ­
  de  mort  par  famine  ;  elles  livrèrent  un  trésor  de
1.200.000  livres,  et,  parce  qu’elles  avaient  résisté,  leurs
terres  furent  confisquées.  La  politique  de  Warren  Hastings
était  une  politique  de  bandit  ;  mais  il  avait  fortifié  la  domination ­
  anglaise  dans  le  Bengale,  préparé  la  lutte  prochaine
contre  les  Mahrattes,  répandu  d’un  bout  à  l’autre  de  la
péninsule  la  terreur  du  nom  anglais,  enrichi  les  actionnaires
de  la  Compagnie.  Accusé  de  concussions  et  de  crimes  variés
par  les  plus  illustres  orateurs  de  l’Angleterre,  Burke,  Fox,
Sheridan,  qui  défendaient  les  droits  sacrés  de  la  justice  et
de  l’humanité,  il  fut  acquitté  à  l’unanimité.  H  vécut  de
longues  années  encore  dans  son  magnifique  domaine  de
Daylesford,  et  mourut  en  1818,  titulaire  du  doctorat  en
droit  de  l’université  d’Oxford,  membre  du  Conseil  privé  de
la  couronne,  populaire  et  comblé  d’honneurs.  Ses  amis
pourtant  ne  purent  lui  faire  obtenir  la  pairie.
A  la  fin  du  XVIII*  sièole,  la  décadence  des  puissances  musulmanes, ­
  des  Ottomans  de  l’Europe,  des  Mongols  de
l’Inde,  des  Persans  de  l’Iran,  paraît  irrémédiable.  Emportées ­
  d’abord  par  le  fatalisme  aux  plus  extraordinaires  conquêtes, ­
  elles  semblent  désormais  s’abandonner  à  la  fatalité
contraire,  et  leurs  tentatives  de  réaction  contre  cette  fatalité
n’ont  pas  de  durée.  L’avenir  leur  échappe.
En  Europe,  l’Autriche,  de  plus  en  plus  tournée  vers  les
Balkans,  a  reconquis  la  Hongrie  ;  elle  est  arrivée  devant
Belgrade  et  les  Portes  de  fer  :  elle  dépassera  peu  cette
limite.  La  Russie  a  atteint  la  mer  Noire,  le  Caucase,  le
        <pb n="80" />
        EN  ASIE.  —  PROGRÈS  DES  ANGLAIS^  .  67
Dniester  ;  elle  ne  s’avancera  pas  beaucoup  plus  loin  vers  les
Balkans.  Mais  il  est  impossible  alors  de  prévoir  que  cette
expansion  de  l’Autriche  et  de  la  Russie  dans  la  direction  de
Constantinople  est  déjà  bornée  ;  l’une  et  l’autre  se  persuadent ­
  encore  qu’elles  auront  bientôt  à  se  disputer,  ou  à  se
partager  l’empire  ottoman,  riche  proie  pour  leurs  compétitions ­
  rivales.
En  Asie,  les  modifications  territoriales  seront  autrement
importantes  ;  l’étau  dont  les  États  européens  enserrent
l’Islam  n’est  pas  près  de  se  fermer  de  ce  côté.  Les  Russes
n’occupent  encore  que  la  grande  plaine  sibérienne  ;  il  est
vrai  qu’ils  sont  restés,  depuis  la  domination  des  Mongols,
en  contact  ininterrompu  avec  l’Islam,  de  la  Volga  au  Turkestan. ­
  Les  Anglais  n’occupent  encore  que  la  côte  des
Circars,  enlevée  à  la  France,  et  le  Bengale  ;  ils  sont  déjà
entrés  en  conflit  avec  le  Grand  Mongol  de  Delhi,  et  sa  faiblesse ­
  leur  promet  d’autres  profits.
La  France  pourtant  n’a  pas  consenti  à  leur  laisser  la
paisible  possession  de  cet  empire.  Elles  les  y  inquiétera
longtemps,  plus  ou  moins  directement.  Elle  n’a  pas  consenti ­
  davantage  à  se  désintéresser  des  affaires  ottomanes  et
de  ses  privilèges  anciens  dans  le  Levant.  Et  ainsi  la  question ­
  d’Orient,  dans  toute  sa  complexité,  sur  tout  l’immense
théâtre  où  elle  s’agite,  est  devenue  une  question  tout
entière  européenne.

OUVRAGES  A  CONSULTER.
Les  ouvrages  déjà  cités  au  chapitre  premier,  notamment  E.
Bourgeois.
Saint-Priest,  Mémoires  sur  l’ambassade  de  France  en
Turquie  (publication  de  l’Ecole  des  langues  orientales).
Vandal,  Le  pacha  Bonneval  ;  —  Une  ambassade  française
en  Orient  :  la  mission  de  Villeneuve;—  Louis  XV  et
Elisabeth  de  Russie.
Sorel,  La  question  d’Orient  au  xviii'  siècle  ;  —  Essais
d’histoire  et  de  critique  ;  —  L’Europe  et  la  Révolution
française,  tome  I.
L.  PiNGAUD,  Choiseul-Gouffier.
K.  Waliszevvski,  Le  roman  d’une  impératrice  (Catherine  II);
—  Autour  d'un  trône.
Colonel  Malleson,  Les  Français  et  les  Anglais  dans  l’Inde
        <pb n="81" />
        68

LA  QUESTION  D’ORIENT  AU  XVIII*  SIÈCLE.

Tiisitlle  Hamont,  Bupleix  ;  —  Lally-Tollendal.
E.  Barré,  Le  nabab  René  Madec.
Macaulay,  Essais  :  William  Pitt,  Robert  Clive,  Warren  Has
tings.
R.  Green,  Histoire  du  peuple  anglais  (trad.  A.  Monod).
Seeley,  L’eccpansion  de  l’Angleterre  (trad.  Baille  et  Ram
baud).
        <pb n="82" />
        CHAPITRE  III.
LE  GRAND  DESSEIN  DE  NAPOLÉON.

I.  —  LES  approches;  Bonaparte  en  Égypte;  les  anglais
DANS  l’iNDE.
Relations  de  la  Convention  avec  le  gouvernement  ottoman.  —  Le
général  Aubert-Dubayet.  —  Les  projets  de  Bonaparte  sur  l’Orient.
—  L’expédition  d'Égypte.  —  La  bataille  du  Nil.  —  L’Institut  du
Caire.  —  Perte  de  l'Égypte  :  Kléber  et  Menou.
Bonaparte  et  le  tsar  Paul.  —  Le  grand  projet  contre  l’Inde.  —  La
paix  d’Amiens  (1802).
Les  Anglais  dans  l’Inde.  —  La  mort  de  Tippoo-Sahib  ;  la  conquête
du  Mysore  (1799).  —  Le  gouvernement  du  marquis  de  Wellesley.
—  La  défaite  des  Mahrattes  (1802-1805).
II.  —  LE  GRAND  PLAN  DE  NAPOLÉON  SUR  l’oRIENT.
La  mission  Sébastiani  en  Orient  (1802).  —  Le  général  Decaen  dans
l’Inde.  —  Le  traité  de  Presbourg  (1805).  —  Sébastiani  à  Constantinople. ­

Les  Anglais  devant  Constantinople.  —  Leur  échec  (février  1807).  —
Les  Anglais  en  Égypte.  —  Leur  échec  (septembre  1807).  —  Le
traité  de  Finkenstein  entre  Napoléon  et  la  Perse  (mai  1807).  —
L’entrevue  de  Tilsit  (juillet  1807).
La  Révolution  du  29  mai  1807à  Constantinople.  —  Chute  de  Sélim  III.
—  Nouvelle  révolution  :  avènement  de  Mahmoud  (28  juillet  1808).
—  Insurrection  des  provinces  ottomanes  :  Djezzar-pacha  ;  les
Wahabites;  Pasvan  Oglou  ;  le  Montenegro;  le  patriote  grec
Rhigas  ;  Ali  de  Janina;  la  Serbie  ;  Kara-Georges  et  Miloch  Obrenovitch.

Le  traité  de  Tilsit.  —  Négociations  franco-russes  sur  la  question
d’Orient.  —  La  lettre  du  2  février  1808.  —  Projet  de  partage  de
l’empire  ottoman  :  la  «  langue  de  chat  ».  —  Le  grand  dessein  sur
l’Inde.

III.  —  LA  DÉFAITE  DE  NAPOLÉON,
Baylen.  —  L’entrevue  d'Erfurt  (septembre  1808).  —  Le  traité  de
Vienne  (1809).  —  Le  gouvernement  français  des  provinces  illyriennes.

La  guerre  turco-russe  (1806-1812)  et  le  traité  de  Bucharest  (28  mai
1812).  —  Le  grand  plan  de  Napoléon  en  1812.  —  La  défaite  de
Napoléon.
L’Orient  au  moment  du  congrès  de  Vienne.
        <pb n="83" />
        70

LE  GRAND  DESSEIN  DE  NAPOLÉON.

Le  personnage  de  Napoléon,  en  Orient  comme  ailleurs,
domine  les  premières  années  du  xix®  siècle.  Le  Levant,
l’Égypte,  l’Inde  entrèrent  dans  ses  desseins  comme  l’Italie
et  l’Allemagne.  Inquiet  de  tous  les  problèmes,  il  pensa  résoudre ­
  celui-ci;  il  en  agita  tous  les  éléments,  il  en  indiqua
les  solutions,  il  en  montra  toute  la  complexité.
Certes  il  serait  excessif  d’affirmer  que  la  question
d’Orient  fût  le  nœud  de  sa  politique  :  il  fut  plus  souvent
préoccupé  de  l’Allemagne,  de  l’Italie,  ou  de  la  lutte  contre
l’Angleterre.  Mais  c’est  précisément  par  l’Orient  qu’il  pensa
atteindre  son  inabordable  ennemie,  et  par  suite,  il  ne
le  quitta  jamais  des  yeux  ;  il  y  édifia  ses  combinaisons  politiques ­
  les  plus  aventureuses  sans  doute,  mais  aussi  les  plus
géniales.  Il  y  porta  ses  vues  dès  ses  premières  victoires
en  Italie;  il  y  poursuivit  les  Anglais  à  travers  l’ancien
continent;  il  y  brisa  sa  fortune.  C’est  en  ce  sens  qu’il  put
concevoir  un  moment  l’idée  de  la  domination  universelle ­
  ;  c’est  bien  à  Constantinople  qu’il  plaça  le  centre  du
monde.
On  dirait  qu’il  s’est  cru  comme  exilé  dans  l’Occident,
que,  se  reconnaissant  de  la  race  des  conquérants  de  l’Asie,
il  y  voulut  sans  cesse  retourner.  Par  deux  fois,  il  pénétra
dans  cet  Orient  mystérieux  pour  y  saisir  la  gloire  ;  par
deux  fois,  de  l’Égypte  et  de  la  Russie,  il  fut  rejeté  â
l’ouest.  Qui  sait  si  l’impossibilité  de  suivre  les  traces
d’Alexandre  le  Grand  ne  fut  pas  parmi  ses  grandes  douleurs ­
  ?  N’expliquerait-elle  pas  en  partie  son  ambition
toujours  insatiable?
Peut-être,  si  la  réalité  de  ses  projets  ne  se  trouvait
par  là  comme  embrumée  dans  les  rêves  d’une  imagination
sans  cesse  en  travail,  faudrait-il  chercher  dans  cette  histoire ­
  les  plus  beaux  traits  de  son  intelligence  politique.  Du
moins,  à  le  suivre  à  Venise  et  Ancône,  au  Caire  et  à  Saint-Jean-d’Acre,
  à  Vienne  et  Moscou,  tout  autour,  mais  toujours ­
  à  distance  de  Constantinople  et  de  l’Asie  antérieure,
fasciné  et  impuissant,  on  rencontre  les  scènes  les  plus  dramatiques ­
  de  sa  carrière.
I.  —  Les  approches  ;  Bonaparte  en  Egypte  ;  les  Anglais
dans  rinde.
Dès  que  la  Convention  eut  délivré  la  France  de  l’invasion
étrangère  et  qu’elle  eut  le  loisir  de  regarder  au  delà  des
        <pb n="84" />
        LES  APPROCHES.

71

frontières,  elle  reprit  en  Orient  les  traditions  de  la  politique
royde.  Le  Comité  de  Salut  public  fut  en  effet  le  continuateur ­
  direct  des  diplomates  de  l’ancien  régime  ;  il  pouvait  se
rendre  compte  que  la  guerre  turque,  terminée  seulement  en
1792,  avait  détourné  de  la  France  une  bonne  part  des  efforts
de  l’Autriche  et  de  la  Russie.
Sélim  111,  sultan  depuis  1789,  était  un  souverain  jeune
et  libéral,  disposé  à  réformer  les  mœurs  de  son  État,  capable, ­
  pensait-on,  de  comprendre  et  d’aimer  la  Révolution.
11  y  eut  de  bonne  heure  un  club  à  Constantinople,  et  l’on
apprit  avec  enthousiasme  à  Paris  que  les  musulmans  «  patriotes ­
  »,  avec  la  cocarde  tricolore  à  leur  turban,  chantaient ­
  sur  les  bords  du  Bosphore  le  «  Çà  ira  !  »  en  dansant
autour  d’un  arbre  de  la  liberté.
Le  dernier  ambassadeur  de  Louis  XVI  auprès  de  la
Porte,  le  comte  de  Choiseul-Gouffîer,  avait  quitté  son
poste  dès  1790.  Le  successeur  que  le  gouvernement  français ­
  lui  donna,  M.  de  Sémonville,  ne  fut  pas  reçu  par  le
Divan:  les  idées  jacobines  effarouchaient  encore.  Descorches, ­
  ex-marquis  de  Sainte-Croix,  envoyé  après  lui,  fut
arrêté  au  passage  à  la  frontière  de  Bosnie.  Arrivé  tard  à
Constantinople,  en  juin  1793,  il  n’y  fut  pas  reconnu  officiellement, ­
  mais  seulement  toléré;  il  obtint  pourtant  que  la
Porte  conserverait  la  neutralité  dans  la  guerre  que  l’Europe
monarchique  faisait  à  la  France,  que  la  France  jouirait
toujours  dans  le  Levant  de  ses  antiques  privilèges  commerciaux ­
  et  y  exercerait  comme  ci-devant  le  protectorat
des  catholiques.
Le  traité  de  Bale  signé  avec  la  Prusse  en  avril  1795  fut
implicitement  la  reconnaissance  du  démembrement  de  la
Pologne  et  parut  être  l’abandon  du  vieux  système  oriental
de  la  diplomatie  française.
Cependant  la  Convention  et  le  Directoire  reprirent  en
Turquie  les  tentatives  de  réformes  qui  avaient  été  faites
jadis  par  le  marquis  de  Villeneuve  et  le  baron  de  Tott,  et
qui  avaient  relevé  la  puissance  musulmane  en  face  de  la
Russie  et  de  l’Autriche.  M.  de  Verninac-Saint-Maur,  nommé
chargé  d’affaires  extraordinaire  auprès  du  sultan  en  1795,
arriva  à  Constantinople  précédé  d’un  détachement  de  grenadiers ­
  français,  et,  comme  il  disait,  «  de  la  renommée  des
victoires  républicaines  ».  Il  ne  fut  que  maladroit,  prétendit
passer  par-dessus  toutes  les  règles  étroites  de  l’étiquette
•orientale,  «  révolutionner  la  Turquie  ».  Il  indisposa  le
        <pb n="85" />
        72

LE  GRAND  DESSEIN  DE  NAPOLÉON.

sultan  et  tout  le  monde,  et  compromit  la  situation  de  son
gouvernement.
Le  général  Aubert-Dubayet,  qui  le  remplaça  bientôt,  fut
plus  habile.  Très  droit,  très  ferme  et  très  prudent,  il  exerça
vite  sur  la  Porte  une  grande  influence  ;  il  obtint  le  rétablissement ­
  intégral  des  capitulations  de  1740.  Comme  il  était
l’un  des  meilleurs  soldats  de  la  République,  qu’il  s’était
illustré  au  siège  de  Mayence,  il  excitait  une  vive  admiration.
Le  sultan  lui  demanda  des  ingénieurs,  des  officiers  instructeurs, ­
  des  ouvriers  d’artillerie,  des  canonniers  et  des  canons, ­
  et  le  chargea  de  former  les  Turcs  aux  nouvelles
méthodes  militaires.  Sous  la  direction  du  général,  il  y  eut
déjà  un  corps  de  800  canonniers  turcs,  une  cavalerie  tur^
que  exercée  à  la  française,  et  une  infanterie  armée  de  fusils
français,  manœuvrant  comme  les  grenadiers  de  l’armée  de
Sambre-et-Meuse.  On  l’appela  l’infanterie  des  nizamgediites
  ou  de  la  nouvelle  ordonnance.
Mais  le  Directoire  eut  ensuite  une  politique  provocante
qui  inquiéta  la  Porte.
Bonaparte,  maître  de  l’Italie  après  la  prise  de  Mantoue
et  pendant  les  négociations  du  traité  de  Campo-Formio,
songe  à  ses  destinées  :  il  faut  abattre  l’Angleterre,  pour
cela  conquérir  la  Méditerranée,  prendre  Gibraltar  et  Malte,
occuper  l’Égypte,  accomplir  «  le  rêve  qui,  depuis  les  croisades, ­
  hante  les  imaginations  françaises  ^  ».  —  «  C'est  en
vain,  écrit-il  alors  au  Directoire,  que  nous  voudrions  soutenir ­
  l’empire  de  Turquie  ;  nous  verrons  sa  chute  de
nos  jours.  »  Aussi  attribue-t-il  une  importance  spéciale
à  la  possession  d’Ancône  et  des  îles  Ioniennes,  «  stations
naturelles  sur  la  route  du  Levant  ».  Il  va  jusqu’à  dire,  dépassant ­
  peut-être  sa  pensée  ;  «  Les  îles  de  Corfou,  de  Zante
et  de  Céphalonie  sont  plus  intéressantes  pour  nous  que
toute  ITtalie  ensemble.  »
Il  adresse  une  lettre,  le  30  juillet  1797,  au  chef  des  Maïnotes,
  «f  ces  dignes  descendants  de  Sparte,  le  seul  peuple  de
l'ancienne  Grèce  qui  ait  su  conserver  sa  liberté.  »  Quelques
mois  après,  il  écrira  à  Ali,  pacha  de  Janina,  en  l’appelant
«  mon  très  respectable  ami,  »  et  lui  enverra  un  de  ses  aides
de  camp,  pour  lui  faire  «  certaines  ouvertures  ».
Le  traité  de  Campo-Formio,  le  17  octobre  1797,  à  l’imitation ­
  des  traités  de  partage  de  la  Pologne,  opéra  le  dé
i.  Sorel,  Bonaparte  et  Hoche  en  1797,  p.  93.
        <pb n="86" />
        LES  APPROCHES.

73

membrement  de  la  République  de  Venise.  L’empereur  eut
Venise,  l’Istrie  et  la  Dalmatie.  La  France  eut  les  îles
Ioniennes  et  les  établissements  vénitiens  d’Albanie  :  Butrinto,
  Parga,  Arta,  Prevesa;  elle  devenait,  au  flanc  de
l’empire  ottoman,  l’héritière  de  Venise.  Le  sultan  était  en
droit  de  s’émouvoir.
Avant  même  la  signature  du  traité,  Bonaparte  avait
chargé  le  général  Gentil!  d’occuper  ces  îles,  et  de  «  faire
l’impossihle  pour  en  captiver  les  peuples  ».  —  «  Vous  ne
manquerez  pas,  dans  vos  diverses  proclamations,  de  parler
de  la  Grèce,  d’Athènes  et  de  Sparte.  »  Le  général  Gentili
fut  en  effet  merveilleusement  accueilli  par  les  habitants  de
ces  îles  ;  à  Corfou,  l’un  des  principaux  du  pays  se  présenta
à  lui,  un  livre  à  la  main:  «  Français,  dit-il,  vous  allez
trouver  ici  un  peuple  ignorant  dans  les  sciences  et  dans  les
arts,  mais  il  peut  devenir  encore  ce  qu’il  a  été  ;  apprenez,
en  lisant  ce  livre,  à  l’estimer  ».  C’était  l’Odyssée.  Et  Bonaparte, ­
  écrivant  cela  au  Directoire,  ajoutait,  grâce  à  un
vague  souvenir  de  ses  études  classiques:  «  L’île  de  Corcyre
était,  selon  Homère,  la  patrie  de  la  princesse  Nausicaa...
Le  drapeau  tricolore  va  être  planté  sur  les  débris  du  palais
d’Ulysse.  »  La  question  de  la  régénération  de  la  Grèce
était  ouverte.
Bonaparte  porta  bientôt  ses  vues  plus  loin,  au  delà  de  la
Méditerranée.  Il  importe  peu  que  le  Directoire  ait  songé,  en
ordonnant  l’expédition  d’Ègypte,  à  se  débarrasser  de  Bonaparte, ­
  ou  même  que  Bonaparte  ait  songé  uniquement  à  sa
propre  gloire.  La  France  avait  assez  d’intérêts  de  premier
ordre  dans  cette  expédition  pour  qu’il  convienne  d’admettre
que  le  Directoire  et  Bonaparte  en  ont  tenu  compte  dans
leurs  desseins.  Sans  remonter  jusqu’aux  croisades,  ni  même
jusqu’à  Louis  XIV,  auquel  Leibniz  proposa  de  détourner
vers  le  Nil  les  forces  qu’il  dressait  contre  la  Hollande,  la
question  d’Égypte  était  familière  à  beaucoup  de  Français  de
la  fin  du  xviii®  siècle.  Choiseul,  assure-t-on,  pensa  y  trouver
la  compensation  de  la  perte  de  l’Inde  française;  Volney,
l’auteur  des  Raines,  écrivait  en  1788:  «  Par  l’Égypte,  nous
toucherons  à  l’Inde;  nous  rétablirons  l’ancienne  circulation
par  Suez,  et  nous  ferons  déserter  la  route  du  Cap  de  Bonne-Espérance.
  »
Au  XV®  siècle,  les  Portugais  avaient  fait  le  tour  de
l’Afrique  pour  aller  dans  l’Inde,  parce  que  les  Turcs  barraient ­
  la  route  ancienne  de  l’Asie  antérieure  ;  puisque  dé-
        <pb n="87" />
        14  LE  GR&amp;gt;XD  DESSEIN  DE  NAPOLÉON.
sormais  la  décadence  des  Turcs  était  irrémédiable,  il  était
naturel  que  la  circulation  se  rétablît  par  le  Levant.  II  s’agissait ­
  donc  en  tout  cela  des  plus  graves  intérêts,  non  pas
seulement  de  donner  à  la  France  une  part  de  l’empire  ottoman ­
  et  de  maintenir  l’équilibre  que  la  décadence  de  cet
empire  pouvait  compromettre,  mais  encore  de  lui  garantir
la  domination  de  la  Méditerranée  au  moment  où  cette  mer
redevenait  le  centre  de  l’ancien  monde.
Le  23  Germinal  an  VI  (12  avril  1798),  un  arrêté  du  Directoire ­
  chargea  Bonaparte,  nommé  général  en  chef  de
l’armée  d’Orient,  de  prendre  l’Égypte  ;  il  devait  aussi  faire
couper  l’isthme  de  Suez  et  a  assurer  la  libre  et  exclusive
possession  de  la  mer  Rouge  à  la  République  française  ».  Il
devait  enfin  maintenir,  autant  que  possible,  une  bonne  intelligence ­
  avec  le  Grand  Seigneur  et  ses  sujets  immédiats.
Les  agents  diplomatiques  de  la  France  à  Constantinople
furent  en  effet  chargés  de  témoigner  au  sultan  les  bons
sentiments  du  Directoire  :  on  ne  prétendait  pas  lui  prendre
une  de  ses  plus  riches  provinces;  on  voulait  seulement
châtier  la  milice  des  Mameluks,  qui  était  à  son  égard  très
indocile.  Malheureusement  le  général  Aubert-Dubayet  venait ­
  de  mourir,  et  toute  son  influence,  toute  son  éloquence
n’auraient  pas  été  superflues  pour  convaincre  le  sultan  que
l’expédition  d’Égypte  était  une  marque  de  l’amitié  que  le
gouvernement  de  la  République  française  ne  cessait
d’éprouver  pour  lui.  Le  sultan  eut  le  mauvais  esprit  de  s’en
formaliser,  à  l’instigation  des  Anglais,  qui  ne  perdirent
pas  cette  occasion  de  nous  nuire  et  de  se  défendre.
L’expédition  d’Égypte  fut  le  premier  fait  important  de  la
nouvelle  et  terrible  lutte  qui  s’engageait  entre  la  France  et
l’Angleterre.
L’armée  française  partit  de  Toulon  le  19  mai.  Bonaparte
l’avait  appelée,  dans  une  proclamation  à  ses  soldats,  «  l’une
des  ailes  de  l’armée  d’Angleterre  ».  L’amiral  anglais  Nelson
crut  qu’elle  allait  passer  par  le  détroit  de  Gibraltar  et  se
disposa  à  l’en  empêcher.  Cependant  la  flotte  française
vogua  vers  l’est,  toucha  Malte.  L’île  fut  enlevée  aux  chevaliers ­
  de  Saint-Jean  presque  sans  lutte,  le  10  juin,  et
Vaubois  y  fut  laissé  avec  une  petite  garnison.  Bonaparte
débarqua  à  Alexandrie  le  1"  juillet;  la  ville  lui  fut  abandonnée. ­
  Il  marcha  aussitôt  sur  le  Caire;  ses  soldats  endurèrent ­
  de  terribles  souffrances  dans  la  traversée  du  désert
de  Damanhour,  et  faillirent  se  laisser  démoraliser:  quel-
        <pb n="88" />
        LES  APPROCHES.

15

ques-uns  se  suicidèrent  sous  les  yeux  du  général  en  chef
en  lui  reprochant  leur  mort.  Les  Mameluks  tentèrent  d’arrêter ­
  cette  marche.  Leur  cavalerie  fut  repoussée  aux
combats  de  Ramanieh,  de  Chébréiss,  et,  le  21  juillet,  au
pied  des  Pyramides,  les  Français  remportèrent  une  victoire ­
  décisive  ;  tous  les  assauts  des  Mameluks  se  brisèrent
contre  les  carrés  de  l’infanterie  française,  et  quelques
volées  de  boulets  de  canons,  une  fusillade  bien  nourrie,  les
décimèrent.  Leurs  principaux  chefs  s’enfuirent,  Mourad-bey
dans  la  Haute-Égypte,  Ibrahim-bey  en  Syrie.  Bonaparte
entra  au  Caire;  ses  soldats  oublièrent  leurs  misères.
Cependant  Nelson,  resté  trop  longtemps  à  Gibraltar,
s’était  mis  à  la  poursuite  des  Français  ;  il  les  chercha  en
Sicile,  en  Morée,  en  Crète  ;  il  jura  de  les  trouver,  «  pourvu,
disait-il,  qu’ils  fussent  au-dessus  de  l’eau  ».  Il  trouva  les
vaisseaux  de  l’amiral  Bruëys  en  rade  d’Aboukir  ;  il  les  surprit ­
  dans  une  position  désavantageuse,  les  attaqua  le
1"  août,  en  brûla  la  plus  grande  partie.  Bruëys  et  Dupetit-Thouars
  furent  tués  à  leur  bord.  Villeneuve  s’échappa  avec
deux  frégates.  Cette  bataille,  que  les  Anglais  appelèrent
«  la  victoire  du  Nil  »,  eut  un  grand  retentissement  ;  Nelson
fut  fait  baron  du  Nil.  Les  Français  étaient  enfermés  en
Égypte;  l’Angleterre  semblait  tenir  à  sa  merci  l’une  des
meilleures  armées  du  Directoire.  Il  n’était  pas  possible
que  Bonaparte  privé  de  sa  flotte  fît  rien  d’important  en
Orient.
Il  se  décida  à  organiser  sa  conquête.  Desaix,  lancé  à  la
poursuite  de  Mourad-bey,  le  battit  à  Sediman  et  occupa
toute  la  Haute-Égypte  ;  il  s’y  fit  aimer  des  indigènes.  Bonaparte ­
  réprima  une  insurrection  du  Caire  et  y  établit  solidement ­
  son  autorité.  Il  s’efforça  aussi  de  gagner  l’amitié
des  Musulmans  en  affichant  le  plus  grand  respect  pour
leurs  croyances;  dans  ses  manifestes,  il  affecta  de  fondre,
en  une  harmonie  bizarre,  les  versets  du  Coran  et  les  articles
de  la  Déclaration  des  droits  ;  à  la  fête  du  Nil,  on  le  vit,  en
costume  oriental,  se  rendre  à  la  mosquée  principale  et
réciter  avec  les  cheikhs  les  litanies  musulmanes.  Les  Égyptiens ­
  l’appelèrent  Ali-Bounaberdi  et  furent  tout  prêts  à  le
reconnaître  pour  leur  pacha,  leur  sultan.
Mieux  que  cela,  il  créa,  avec  les  nombreux  savants
qu’il  avait  amenés  de  France,  VInstitut  du  Caire.  Monge,
Berthollet,  Fourrier,  Geoffroy-Saint-Hilaire,  Conté,  travaillèrent ­
  à  la  régénération  de  l’Égypte.  Ils  commencèrent
        <pb n="89" />
        -76  LE  GRAND  DESSEIN  DE  NAPOLÉON.
l'élude  de  ses  anciens  monuments.  Un  officier  français  découvrit ­
  l’inscription  trilingue  de  Rosette,  où  Champollion
retrouva  en  1822  le  secret  des  hiéroglyphes.  Conté  en  particulier ­
  ouvrit  des  manufactures,  entreprit  d'enseigner  aux
habitants  de  la  vallée  du  Mil  de  meilleures  méthodes  de
culture,  se  multiplia  pour  rendre  à  ce  pays  la  prospérité
qu’il  avait  perdue  depuis  l’occupation  turque.  Ce  fut  une
admirable  Renaissance,  qui  ne  tarda  pas  à  porter  ses  fruits.
Grâce  à  l’Institut  du  Caire,  l’Égypte  ancienne  et  moderne
resta  le  domaine  des  savants  français.  Des  études  furent
faites  sur  le  canal  de  Néchao,  sur  le  percement  de  l’isthme
de  Suez.
Bonaparte  pourtant  ne  consentait  pas  à  n’être  que  pacha
d’Égypte.  Ibrahim-bey  s’était  réfugié  en  Syrie.  Le  sultan,
ayant  déclaré  officiellement  la  guerre  à  la  République  française, ­
  avait  chargé  le  pacha  de  Damas  d’attaquer  les  Français ­
  en  Égypte,  pendant  qu’une  flotte  anglo-turque,  sous
Mustapha-Pacha,  tenterait  un  débarquement  vers  Alexandrie. ­
  Bonaparte,  qui  préférait  l’offensive  à  la  défensive,
quitta  l’Égypte  au  printemps  de  1799,  franchit  l’isthme  de
Suez,  prit  El-Arisch,  Gaza,  Jaffa,  assiégea  Saint-Jean
d’Acre.  Y  laissant  quelques  troupes,  il  battit  le  pacha  de
Damas  à  Tibériade,  au  mont  Thabor,  revint  devant  Saint-Jean
  d’Acre.  Les  canons  qui  lui  arrivaient  d’Alexandrie  par
mer  pour  la  continuation  du  siège  furent  pris  par  les  Anglais, ­
  servirent  à  la  défense  de  la  place.  Djezzar-pacha,
assisté  de  Sydney  Smith,  résista  d’ailleurs  très  vigoureusement. ­
  Dépourvu  de  moyens  suffisants,  Bonaparte  se
résigna  à  lever  le  siège.  Cet  échec  lui  fermait  la  route
d’Asie  Mineure  et  de  Constantinople,  par  où  il  avait  peutêtre
  rêvé  de  rentrer  en  Europe  et  de  prendre  à  revers  la
seconde  coalition  qui  venait  de  se  former  contre  la
France.
Il  retourna  en  Égypte  pour  s’opposer  au  débarquement
des  troupes  turques  qu’amenait  la  flotte  anglaise.  Le
25  juillet,  presque  un  an  après  la  bataille  du  Nil,  il  remporta ­
  à  Aboukir  sur  Mustapha-Pacha  une  grande  victoire  et
rejeta  les  ennemis  à  la  mer.  Vainqueur,  mais  toujours  enfermé ­
  dans  une  conquête  où  il  s’impatientait  de  ne  pouvoir
plus  agir,  il  résolut  de  quitter  l’Égypte  et  d'aller  reprendre
sa  place  en  Occident;  il  avait  désormais  plus  de  profit  à
espérer  de  la  guerre  européenne  et  du  discrédit  où  était
tombé  le  Directoire.  Il  partit  secrètement  d’Alexandrie  le
        <pb n="90" />
        LES  APPROCHES.

77

22  août,  laissant  à  Kléber  le  commandement  de  ses  troupes,
échappa  aux  croisières  anglaises  et  débarqua  à  Fréjus,  le
9  octobre.  Le  mois  suivant,  le  19  brumaire,  il  renversa  le
Directoire  et  devint  premier  Consul.
Il  se  hâta  d’en  finir  avec  l’Autriche  pour  pouvoir  reprendre ­
  la  lutte  eontre  l’Angleterre,  qui  refusait  de  traiter.
La  campagne  de  1800  fut  très  glorieuse  en  Italie  et  en
Allemagne.  L’empereur,  vaincu  à  Marengo  et  Hohenlinden,
signa  la  paix  de  Lunéville,  le  9  février  1801,  sur  les  bases
du  traité  de  Campo-Formio:  il  garda  la  Vénétie,  l’Istrie  et  la
Dalmatie,  mais  dut  reconnaître  l’existence  des  Républiques
Cisalpine,  Batave,  Helvétique  et  Ligurienne,  c’est-à-dire  la
suprématie  de  la  France  en  Italie  et  aux  Pays-Bas.
Cependant  les  Anglais  serraient  de  près  les  Français
restés  en  Égypte.  Kléber,  menacé  par  des  forces  supérieures, ­
  venues  d’Angleterre,  de  Constantinople,  et  même
par  une  armée  de  10.000  cipayes  de  l’Inde  dont  l’arrivée  fit
sensation,  désireux  d’aller  se  battre  en  Europe,  signa  avec
Sydney  Smith  la  convention  d’El-Arisch  (24  janvier  1800),
par  laquelle  il  abandonnait  l’Égypte  à  condition  que  ces
troupes  seraient  transportées  en  France.  L’amiral  Keith
exigea  ensuite  qu’il  se  rendît  sans  conditions  :  «  On  ne  répond ­
  à  de  telles  insolences  que  par  des  victoires,  »  dit
Kléber  â  ses  soldats.  Il  remporta  sur  les  Anglais  la  victoire
d’Héliopolis,  le  20  mars,  et  demeura  le  maître  incontesté
de  l’Égypte.  H  résolut  alors  de  rester  dans  la  vallée  du  Nil
et  d’y  fonder  de  façon  durable  l’empire  de  la  France.  Il  se
réconcilia  avec  Mourad-bey,  qui  fut  dès  lors  pour  lui  un
ami  loyal,  donna  à  tout  le  pays  une  administration  très
sage  et  lui  assura  ainsi  quelque  temps  d’une  paix  et  d’une
prospérité  très  brillante.  Un  fanatique  le  tua  au  Caire  d’un
coup  de  poignard,  le  14  juin  1800,  et  anéantit  dans  leur
germe  les  belles  promesses  de  ce  gouvernement.
Le  général  Menou,  qui  lui  succéda,  était  bien  incapable
de  continuer  son  œuvre.  Les  Anglais  ne  tardèrent  pas
d’ailleurs  à  le  bloquer.  Ils  s’emparèrent  enfin  le  25  septembre ­
  1800  de  l’île  de  Malte,  qu’ils  assiégeaient  depuis
vingt-six  mois,  depuis  les  premiers  temps  de  son  occupation ­
  par  les  troupes  de  Bonaparte;  et,  maîtres  dès  lors  de  la
Méditerranée,  ils  exercèrent  sur  tous,  même  sur  les  neutres.
Une  tyrannie  qui  leur  suscita  des  ennemis  redoutables.
C’est  en  effet  dans  l’hiver  de  1800  à  1801  que  Bonaparte
noua  une  étroite  alliance  avec  le  tsar  Paul  I®',  qui,  mécon-
        <pb n="91" />
        78

LE  GRAND  DESSEIN  DE  NAPOLÉON.

tent  de  sa  participation  à  la  seconde  coalition,  nourrissait
à  l’endroit  du  premier  Consul  une  vive  admiration.  Les
deux  amis  formèrent  alors  contre  l’Angleterre  le  premier  de
ces  grands  projets  dont  la  réalisation  n’a  jamais  pu  être
poursuivie,  mais  qui  sont  comme  une  éclatante  lumière
jetée  sur  l’avenir.
Ils  se  rendaient  compte  que  l’Angleterre  était  vulnérable
dans  l’Inde,  où  sa  domination  était  à  peine  assise.  Ils  y
voulaient  conduire  une  expédition  qui  soulèverait  au  passage ­
  tous  les  peuples  de  l’Iran  et  du  Turkestan,  et  les  jetterait ­
  dans  la  vallée  de  l’Indus  en  une  masse  aussi  irrésistible ­
  que  jadis  celle  des  conquérants  mongols.  L’amiral
Knorring,  à  la  tête  des  Cosaques  du  Don  et  de  10.000  réguliers, ­
  partirait  d’Orenbourg  et  passerait  par  le  Turkestan,
Khiva,  Boukhara,  dans  la  direction  du  Haut-Indus.  35.000
Français,  sous  le  commandement  de  Masséna,  descendraient
la  vallée  du  Danube  jusqu’à  la  mer  Noire,  débarqueraient  à
Taganrog,  gagneraient  de  là  la  mer  Caspienne  avec  35.000
Russes,  atteindraient  la  Perse,  puis  Hérat,  Kandahar  et
rejoindraient  Knorring  à  l’entrée  de  l’Inde.  Ils  emmèneraient ­
  avec  eux  un  grand  nombre  de  savants,  destinés  à
former  une  sorte  d'institut  de  l’Inde,  et  à  renouveler,  en
retrouvant  ses  origines,  la  vieille  civilisation  hindoue.  L’expédition ­
  fut  réglée  dans  ses  moindres  détails  ;  le  tsar
comptait  vingt  jours  pour  la  descente  du  Danube,  cinquantecinq
  ensuite  pour  arriver  en  Perse,  puis  quarante-cinq  pour
gagner  l’Indus  :  en  tout,  quatre  mois  environ.  Les  Fra:ico-Russes
  devaient  entreprendre  la  conquête  de  l’Inde  vers  la
fin  de  juin  1801.  Déjà  l’amiral  Knorring  avait  appelé  sous
son  commandement  de  nombreuses  tribus  de  Cosaques,  et
il  avait  franchi  la  Volga,  lorsque  l’assassinat  de  Paul  I",  le
24  mars  1801,  arrêta  tout.
Bonaparte  ne  put,  par  cette  gigantesque  diversion,  sauver ­
  l’Égypte.  Les  Anglais  y  avaient  débarqué  20.000
hommes.  Menou  fut  battu  à  Canope,  le  21  mars.  Le  général
Belliard  capitula  au  Caire  le  25  juin,  et  Menou  lui-même  à
Alexandrie,  le  2  septembre.  Les  dernières  troupes  françaises ­
  furent  rapaü-iées.
Pitt  avait  été  renversé  du  ministère.  Son  successeur
Addington  se  montra  mieux  disposé  à  la  paix,  que  l’Angleterre, ­
  victorieuse  sur  mer,  pouvait  signer  à  d’honorables
conditions.  Elle  fut  conclue  à  Amiens,  le  27  mars  1802.
L’Égypte  fut  rendue  au  Sultan;  les  Anglais  s’engagèrent  à
        <pb n="92" />
        LES  APPROCHES.

79-restituer

  Malte  aux  chevaliers  de  Saint-Jean.  La  France
s’engagea  à  évacuer  les  ports  qu’elle  occupait  dans  le
royaume  de  Naples;  elle  renonçait  aux  lies  Ioniennes  qui
devaient  former  la  République  des  Sept-Iles,  sous  le  protectorat ­
  de  la  Porte  et  de  la  Russie.  Les  grands  projets  de
Bonaparte  sur  la  Méditerranée  étaient  renversés  :  l’Orient
lui  échappait.  Mais  il  n’avait  pas  dit  à  cet  égard  son  dernier
mot.
Tout  en  détournant  avec  grand  succès,  et  aussi  avec  le
concours  des  circonstances,  les  entreprises  dirigées  contre
eux,  l’expédition  d’Égypte  ou  le  plan  franco-russe  d’une
part,  et  bientôt  d’autre  part  la  menace  du  camp  de  Boulogne, ­
  les  Anglais  fortifiaient  avec  une  énergie  infatigable
leur  établissement  dans  l’Inde,  et  y  accomplissaient  des
conquêtes  aussi  considérables  et  plus  durables  que  les  plus
étonnantes  de  l’épopée  napoléonienne.
Warren  Hastings,  jusqu’à  sa  retraite  en  1785,  avait
achevé  la  soumission  du  Carnatic  et  de  la  côte  des  Circars
récemment  enlevés  à  la  France  ;  il  avait  étendu  le  Bengale
jusqu’à  Bénarès.  De  ces  deux  points  de  départ,  ses  successeurs ­
  continuèrent  la  conquête  du  Dekkan  et  celle  du  bassin ­
  du  Gange.  Des  deux  côtés,  ils  ne  rencontrèrent  pas
seulement  les  petits  souverains  indigènes,  mais  auprès
d’eux  un  grand  nombre  d’officiers  et  d’aventuriers  français,
héritiers  de  la  pensée  de  Dupleix  et  de  Bussy.  Le  plus
illustre  fut  le  Savoisien  Benoît  de  Boigne,  ce  «  magicien
qui  faisait  des  canons  avec  des  pierres,  du  riz  avec  du  sable,
des  héros  avec  des  Hindous,  »  et  qui  fut,  entre  1785  et
1794,  le  principal  instrument  de  la  puissance  du  Sindhia
des  Mahrattes,  souverain  des  pays  du  Gange  supérieur  et
de  la  Djemma,  protecteur  du  Grand  Mongol  de  Delhi.  A  ce
point  de  vue,  les  guerres  des  Anglais  dans  l’Inde  sont
comme  un  épisode  de  leur  grande  lutte  contre  la  France.
Lors  de  la  guerre  de  l’indépendance  américaine,  le  bailli
de  Suffren  avait  trouvé  un  allié  dévoué  dans  le  souverain ­
  du  Mysore,  l’usurpateur  Haïder-Ali:  la  conclusion
hâtive  du  traité  de  Versailles  avait  empêché  que  cette
alliance  portât  tous  ses  fruits.  Haïder-Ali  n’en  était  pas
moins  un  dangereux  voisin  pour  les  Anglais.  Après  lui,  son
fils  Tippoo-Sahib  leur  voua  la  même  haine  et  attira  sur  le
Mysore  les  armes  de  Lord  Cornwallis,  le  successeur  de  Warren ­
  Hastings.  Dans  une  première  guerre,  de  1790  à  1792,
les  Anglais  lui  prirent  Bengalore,  le  vainauirent  à  Arikéra
        <pb n="93" />
        80

LE  GRAND  DESSEIN  DE  NAPOLÉON.

et  l’enfermèrent  dans  sa  principale  forteresse  Séringapatam.
Il  y  capitula.  Lord  Cornwallis  lui  laissa  ses  États,  de  peur,
en  l’aiTaiblissant  trop,  de  rompre  l’équilibre  du  Dekkan  en
faveur  des  Mahrattes,  très  redoutables  aussi  au  centre  du
plateau.
Lorsque  la  Révolution  triompha  en  France,  son  écho  st
fit  entendre  jusque  dans  le  Mysore.  De  nombreux  Français
y  vinrent;  un  certain  Ripaud  y  fonda  un  club  jacobin  et
l’on  y  jura  «  haine  à  tous  les  rois,  excepté  au  citoyen  sultan
Tippoo-Sahib  ».  Cependant,  dès  1793,  le  gouverneur  anglais:
John  Shore  occupa  les  cinq  villes  françaises  de  l’Inde  et
bientôt  aussi  l’île  de  Ceylan  où  les  Hollandais  ne  pouvaient
pas  résister.  Au  mois  de  janvier  1799,  Bonaparte,  qui  pensait ­
  bien  ne  pas  rester  enfermé  en  Égypte,  se  mettait  en
rapports  avec  Tippoo-Sahib  et  lui  écrivait  :  «  Vous  avez
déjà  été  instruit  de  mon  arrivée  sur  les  bords  de  la  mer
Rouge  avec  une  armée  innombrable  et  invincible,  remplie
du  désir  de  vous  délivrer  du  joug  de  fer  de  l’Angleterre.  »  11
cherchait  à  s’entendre  avec  lui  pour  une  action  commune.
Les  Anglais  redoutaient  ce  danger.  Le  nouveau  gouverneur, ­
  Richard  Wellesley,  y  trouva  une  raison  de  recommencer ­
  la  guerre  contre  Tippoo-Sahib.  Il  commença  par
s’emparer  des  ports  de  la  côte  de  Malabar,  par  où  le  sultan
du  Mysore  pouvait  correspondre  avec  la  haute  mer,  Mangalore, ­
  Cannanore,  Tellitchéry,  Calicut.  Entourant  ainsi
Tippoo-Sahib  par  l’ouest  comme  par  l’est,  il  envoya  contre
lui  son  frère  Arthur  Wellesley.  Celui-ci  fut  vainqueur  à
Malvelly,  le  25  mars  1799.  Il  enferma  de  nouveau  le  sultan
dans  Séringapatam;  après  quelques  jours  de  siège,  il
donna  l’assaut  à  la  citadelle  ;  Tippoo  se  défendit  vaillamment ­
  sur  la  brèche  et  s’y  fît  tuer  (avril  1799).  Arthur  Wellesley ­
  resta  quelque  temps  gouverneur  de  la  ville.  Le
Mysore  fut  démembré  entre  les  Anglais,  les  Mahrattes  et  le
nizam  d’Haïderabad.
Le  marquis  de  Wellesley,  de  1798  à  1805,  fut  l’un  des
plus  conquérants  parmi  les  grands  gouverneurs  anglais  de
l’Inde.  Tout  en  surveillant  les  approches  de  son  domaine
administratif,  envoyant  des  cipayes  en  Égypte,  signant
avec  le  shah  de  Perse  le  traité  de  Téhéran,  il  s’occupait
surtout  d’agrandir  toujours  le  territoire  de  la  Compagnie.  Il
fut  l’inventeur  du  système  de  la  «  force  subsidiaire  :  »  il
obligeait  les  petits  souverains  du  pays  à  recevoir  chez  eux
des  troupes  anglaises,  sous  prétexte  de  les  protéger,  et,  ca.
        <pb n="94" />
        LES  APPROCHES.

81

échange  de  ce  service,  il  leur  faisait  payer  des  subsides  en
argent  ;  selon  les  besoins,  il  augmentait  la  force  de  la  garnison ­
  et  en  même  temps  recevait  une  plus  forte  indemnité
pécuniaire.  Plus  habile  que  Dupleix,  il  faisait  à  la  fois  les
affaires  de  l’Angleterre  et  des  actionnaires  de  la  Compagnie. ­

Ainsi  le  Nizam  perdit  en  1800  les  territoires  que  l’année
précédente  il  avait  obtenus  du  partage  du  Mysore  ;  dans
ceux  qu’il  garda,  il  reçut  une  «  force  subsidiaire  ».  Le
royaume  de  l’Aoude  fut  démembré:  il  perdit,  par  le  traité
de  Lu  know  (1801),  Gorakhpour  à  l’est,  Allahabad  au  sud,
au  confluent  du  Gange  et  de  la  Djemma,  Faroukhabad,
Shahdjahanpour,  Bareilly  et  le  Rohilkhand  à  l’ouest.  Il  se
trouva  ainsi  complètement  entouré  par  les  possessions  anglaises ­
  et  acculé  à  l’Himalaya.  Les  Anglais  pouvaient
attendre  :  sa  soumission  n’était  plus  qu’une  affaire  de  temps.
Mais  l’empire  anglais  se  trouvait  toujours  partagé  en  trois
tronçons  :  le  Bengale,  Bombay  et  la  côte  de  Coromandel.
Le  centre  du  triangle  formé  par  ces  trois  points  était
occ^-’i  par  les  États  des  Mahrattes.  Quoique  divisés  entre
plusieurs  souverains,  ils  étaient  redoutables.  Les  Mahrattes
avaient  avec  eux  un  grand  nombre  de  Français,  habiles
organisateurs  d’armées,  vaillants  soldats  sur  les  champs  de
bataille.  Ils  avaient  été  les  principaux  représentants  de  la
réaction  hindoue  contre  la  domination  musulmane  et  contre
les  envahisseurs  afghans  et  persans;  ils  y  avaient  subi  des
échecs  ;  mais  il  n’était  pas  assuré  qu’ils  ne  tenteraient  pas
encore  de  refaire  l’unité  de  l’Inde  à  leur  profit.  Les  Anglais
n’étaient  pas  disposés  à  leur  en  laisser  le  loisir.
Wellesley,  sous  divers  prétextes  ou  même  sans  prétexte,
leur  fit  une  guerre  continuelle  et  les  décima  peu  à  peu.  En
1802,  le  Peshva  de  Pouna,  voisin  de  Bombay,  accepta  le
protectorat  anglais  sur  toutes  ses  terres,  étendues  le  long
de  la  mer  d’Oman,  de  Surate  à  Goa.  Le  nabab  de  Surate  fut
détrôné.  Maîtres  déjà  de  la  côte  de  Malabar,  les  Anglais
tenaient  ainsi  tous  les  rivages  occidentaux  du  Dekkan.
De  1802  à  1805  fut  conduite  la  première  grande  guerre
mahratte.  Arthur  Wellesley,  parti  de  Bombay,  parcourut
tout  le  pays  jusqu’à  la  Djemma,  renversant  devant  lui  tous
les  obstacles.  Le  général  Lake,  parti  d’Allahabad,  occupa
Agra;  le  11  septembre  1802,  il  livra  bataille,  sous  les  murs
de  Delhi,  aux  Mahrattes  assistés  de  plusieurs  corps  de
troupes  françaises  ;  il  fut  vainqueur.  11  remporta  encore  la
E.  Driault.  —  Question  d’Orient.

6
        <pb n="95" />
        ‘82  LE  GRAND  DESSEIN  DE  NAPOLÉON.
victoire  de  Lasvari.  Une  garnison  anglaise  fut  installée  à
Delhi,  auprès  du  Grand  Mongol,  inutile  spectateur  de  ces
luttes  autour  de  son  trône.
Dès  lors,  c’en  était  fait  de  la  puissance  des  Franco-Hindous,
  qui  avait  paru  un  moment  capable  de  sauver  l’indépendance ­
  de  l’Inde,  mais  que  le  gouvernement  français
n’avait  pas  pu  ou  pas  su  soutenir.  Vainqueurs  des  héritiers
du  grand  Sindhia,  les  Anglais  purent  se  donner  pour  les
protecteurs  du  Grand  Mongol,  pour  les  légitimes  représentants ­
  de  sa  suzeraineté  sur  toute  la  péninsule.  Ils  s’acquit
tèrent  consciencieusement  de  cette  fonction.
II.  —  L.6  grand  plan  de  Napoléon  sur  l’Orient.
L’Inde  était  désormais  un  facteur  essentiel  de  la  politique
générale,  et,  depuis  l’expédition  d’Égypte,  les  Anglais  en
surveillaient  toutes  les  routes,  notamment  celle  de  la  Méditerranée. ­
  Pour  les  atteindre  et  les  réduire  à  l’impuissance,
il  fallait  occuper  les  positions  principales  sur  cette  mer.  Or
ils  ne  se  décidèrent  qu’en  1803  à  évacuer  l’Égypte  ;  ils  refusèrent ­
  d’évacuer  Malte,  Napoléon  dans  le  même  temps
violant  d’autre  façon  le  traité  d’Amiens  ;  et,  moins  d’un  an
après  la  signature  de  la  paix,  au  printemps  de  1803,  la
guerre  fut  de  nouveau  déclarée.
Napoléon  savait  bien  la  rupture  inévitable;  il  lui  suffit
d’assurer  aux  fêtes  de  son  avènement  et  de  son  couronnement ­
  la  paix  nécessaire  à  leur  éclat  et  à  leur  grandeur.  Dès
l’automne  de  1802,  il  envoyait  le  colonel  Sébastian!  en
mission  «  commerciale  »  dans  le  Levant.  Celui-ci  cacha  à
peine  le  caractère  militaire  de  son  voyage  ;  il  passa  par
Tripoli,  puis  par  Alexandrie  et  Le  Caire.  Il  y  fut  accueilli
par  des  acelamations  unanimes  :  elles  étaient  surtout  l’expression ­
  de  la  colère  excitée  par  la  tyrannie  maritime  de
l’Angleterre.  A  Saint-Jean  d’Acre,  il  fut  reçu  avec  le  même
enthousiasme  ;  il  resta  aussi  quelque  temps  à  Smyrne,  aux
îles  Ioniennes.  Quand  il  fut  revenu  en  France,  son  rapport
fut  publié  au  Moniteur  Officiel  du  30  janvier  1803,  et  il  se
trouva  surtout  rempli  de  considérations  stratégiques  sur  la
situation  du  Levant,  les  chances  de  succès  d’une  nouvelle
expédition  sur  la  Méditerranée  :  «  6.000  Français,  y  disaitil,
  suffiraient  à  reprendre  l’Égypte  ».  Les  Anglais  crurent
prudent  de  garder  Malte,  et  les  Russes  envoyèrent  des
troupes  aux  îles  Ioniennes.
        <pb n="96" />
        LE  GRAND  PLAN  DE  NAPOLÉON  SUR  L’ORIENT.  83
Au  mois  d’avril  1802,  un  mois  après  le  traité  d’Amiens
le  général  Decaen  demanda  à  être  envoyé  dans  l’Inde,’
«  à  seule  fin  de  combattre  les  Anglais  ».  Ostensiblement  il
fut  chargé  d’aller  reprendre  possession  des  cinq  villes
françaises  de  l’Inde.  Mais  il  emmena  avec  lui  quelques
milliers  de  soldats  choisis,  et  il  reçut  des  instructions  très
précises  sur  les  relations  à  renouer  avec  les  indigènes,  les
préparatifs  à  faire  contre  la  domination  anglaise.  Quand  il
fut  arrivé  à  Pondichéry,  la  déclaration  de  guerre  était
imminente  et  les  Anglais  refusèrent  de  lui  rendre  la  ville.
Ils  tinrent  même  ses  vaisseaux  en  surveillance;  il  eut
grand’peine  à  leur  échapper  à  temps  et  à  se  retirer  à  l’île
de  France.  De  là,  jusqu’en  1811,  il  ne  cessa  pas  de  diriger
contre  eux  les  entreprises  les  plus  audacieuses,  renouvelant ­
  les  exploits  des  plus  fameux  corsaires  d’autrefois.  Il
n’eut  jamais  assez  de  ressources,  de  la  part  de  son  gouvernement, ­
  pour  tenter  rien  de  sérieux  contre  l’Inde  ellemême.
  Napoléon  prétendait  y  atteindre  par  le  continent.
Après  l’échec  de  son  projet  de  descente  en  Angleterre,
l’empereur  se  retourna  contre  les  alliés,  les  mercenaires
de  sa  grande  ennemie.  Il  battit  les  Autrichiens  et  les
Russes  à  Austerlitz  et  imposa  aux  premiers  le  traité  de
Presbourg  (26  déc.  1805).  L’Autriche  cédait  la  Vénétie  au
royaume  d’Italie,  la  Dalmatie  et  l’Istrie,  moins  Trieste,  à
la  France.  Chassée  de  l’Italie,  elle  le  fut  bientôt  de  l’Allemagne, ­
  et  le  Saint  Empire  Romain  Germanique  disparut
l’année  suivante.  Ne  recevant  en  échange  aucune  compensation, ­
  l’Autriche  resta  l’ennemie  de  Napoléon.  Talleyrand
pourtant  adressa  à  l’empereur  un  mémoire  célèbre  ^  dans
lequel  il  lui  conseillait  de  donner  à  l’Autriche  la  Moldavie
et  la  Valachie  jusqu’au  Danube;  elle  aurait  ainsi  barré  aux
Russes  la  route  de  Constantinople;  elle  les  aurait  rejetés
à  l’est  en  Asie,  où  ils  se  seraient  heurtés  bientôt  aux
Anglais,  pour  le  plus  grand  intérêt  de  la  prépondérance
française  dans  l’Europe  occidentale.  Là  encore  se  rencontrent ­
  des  idées  qui  ont  été  en  partie  reprises  de  nos  jours
par  le  prince  de  Bismarck.  Mais  il  n’est  pas  certain  que
l’Autriche  eût  pris  dès  ce  temps  une  conscience  si  nette  de
sa  «  vocation  orientale  »  ;  il  est  difficile  de  croire  qu’elle
eût  du  jour  au  lendemain  abandonné  sans  arrière-pensée

1.  Publié  par  M.  Pierre  Bertrand  dans  la  Revue  historique  (janvier-mars ­
  1889).  Paris,  F.  Alcan
        <pb n="97" />
        81

LE  GRAND  DESSEIN  DE  NAPOLÉON.

sa  politique  séculaire,  qu’elle  eût  docilement  obéi  à  l'impulsion ­
  de  Napoléon.
Celui-ci  reprenait  donc  pied  en  1805  sur  la  péninsule  des
Balkans,  allongeait  singulièrement  en  ce  sens  la  ligne  de
côtes  qu’il  possédait,  entrevoyait  plus  clairement  la  possibililé
  de  fermer  i  Europe  aux  Anglais.  Bientôt  vainqueur
de  la  Prusse,  protecteur  de  la  Confédération  du  Rhin,  provoqué ­
  par  les  Anglais  qui  décrétèrent  le  blocus  des  côtes
de  la  Manche,  il  signa  à  Berlin,  le  21  novembre  1806,  le
décret  du  blocus  continental.  Ce  fut  la  forme  où  s’exprima
et  tenta  de  se  réaliser  son  rêve  de  domination  européenne^
où  se  matérialisa  sa  haine  contre  son  implacable  ennemie.
Il  voulut  en  finir  avec  la  Russie  pour  reprendre  contre
l’Angleterre  quelque  gigantesque  entreprise.
Le  maréchal  Lefebvre  enlève  Danzig  en  mai  1807.  Napoléon ­
  encourage  les  espérances  patriotiques  des  Polonais,
qui  ont  auprès  de  lui  un  puissant  défenseur  de  leur  cause
dans  la  personne  de  la  comtesse  Walewska.  Il  veut
entraîner  les  Turcs  à  la  guerre  :  «  As-tu  cessé  de  régner  ?
écrit-il  dès  1802  au  Sultan.  Réveille-toi,  Sélim,  appelle  au
ministère  tes  amis,  chasse  les  traîtres  ;  confie-toi  à  tes  vrais
amis,...  ou  tu  perdras  ton  pays,  ta  religion  et  ta  famille.  »
Sébastian!  va  à  Constantinople  avec  de  nombreux  officiers;
il  pousse  le  sultan  à  profiter  des  circonstances  pour  se
venger  des  Russes,  lui  offre  le  concours  de  l’armée  française ­
  de  Dalmatie  qui  descendra  le  Danube  au  premier
signal.  Il  lui  montre  les  agissements  suspects  des  hospodars
  de  Valachie  et  de  Moldavie,  Ypsilanti  et  Morousi,  tous
deux  dévoués  à  la  Russie;  il  obtient  un  premier  succès  ;  ils
sont  révoqués.  L’ambassadeur  de  Russie,  le  prince  Italinski,
demande  des  explications,  n’en  reçoit  point,  prend  ses
passe-ports.  L’ambassadeur  d’Angleterre,  lord  Arbulhnat,
malade,  envoie  son  secrétaire  William  Pole  au  Divan;
l’Anglais  y  court  à  cheval;  il  se  présente  aux  ministres
ottomans  couvert  de  boue,  la  cravache  à  la  main,  exige
impérieusement  le  renvoi  immédiat  de  Sébastian!.  100.000
Russes,  sous  Michelson,  envahissent  et  occupent  la  Moldavie. ­
  Le  sultan  est  ébranlé.
Sébastian!  tient  bon.  Il  relève  le  courage  des  Ottomans;
il  leur  rappelle  les  temps  de  1739  et  l’ambassade  du  marquis ­
  de  Villeneuve.  Il  est  entendu:  les  Turcs  lancent  à  la
Russie  et  à  l’Angleterre  la  déclaration  de  guerre  (décembre ­
  1806).
        <pb n="98" />
        LE  GRAND  PLAN  DE  NAPOLEON  SUR  L’ORIENT,  85
Les  Anglais  y  répondent  aussitôt.  L’ambassadeur  s’est
retiré  sur  les  vaisseaux  de  l’Archipel.  Il  revient  avec  la
flotte  de  l’amiral  Duckworth.  Les  Dardanelles  et  le  Bosphore ­
  avaient  été  précipitamment  fortifiés  par  le  commandant ­
  Juchereau  de  Saint-Denis.  La  flotte  anglaise  s’engage
dans  les  Dardanelles,  le  19  février  1807;  les  canons  des
châteaux  d’Europe  et  d’Asie  croisent  leurs  feux  sur  elle;  ils
sont  bientôt  démontés,  réduits  au  silence  ;  les  canonniers
turcs  effrayés  abandonnent  leurs  batteries;  la  panique
gagne  tous  les  forts,  au  long  du  rivage,  entre  dans  Constantinople, ­
  répand  la  terreur  au  sérail.  L’amiral  Duckworth
pénètre  dans  le  Bosphore,  jette  ses  ancres  au  cap  San
Stefano,  à  deux  lieues,  en  vue  du  palais  du  sultan.
Le  moment  est  critique.  Sélim  parle  d’en  passer  par  les
exigences  des  Anglais.  Sébastiani  combat  cette  faiblesse  :
les  Anglais  peuvent  être  bloqués  dans  le  Bosphore  ;  on  peut
leur  faire  regretter  leur  audace;  il  est  facile  d’armer  les
forts,  de  leur  fermer  la  retraite  ;  Constantinople  n’est  pas
une  place  que  l’on  puisse  ainsi  enlever  d’un  coup  de  main.
Sébastiani  l’emporte  encore,  se  charge  de  tout.  Selon  son
avis,  le  Divan  consent  à  entamer  des  négociations  avec
l’amiral  Duckworth,  les  traîne  en  longueur,  d’heure  en
heure,  de  jour  en  jour.
Cependant  Constantinople  est  mise  en  état  de  défense.
Excités  par  l’exemple  de  Sébastiani  et  de  ses  Français,  les
Turcs  travaillent  avec  énergie  ;  des  vaisseaux,  des  chaloupes,
des  brûlots  se  rangent  devant  la  Corne  d’Or,  en  ferment
l’entrée.  Les  fortifications  sont  partout  réparées;  le  sultan,
les  ministres  visitent  à  pied  les  travaux,  sont  pris  euxmêmes
  d’une  ardente  fièvre  belliqueuse.  Partout  des  terrassements ­
  s’élèvent,  au  Bosphore,  aux  Dardanelles,  se
hérissent  d’artillerie.  Le  divan  ne  se  hâte  pas  de  répondre
aux  sommations  anglaises;  Duckworth  s’impatiente,  s’inquiète. ­
  1.200  canons  ouvrent  leurs  gueules  menaçantes  sur
les  Anglais;  Duckworth  n’attend  pas  les  décisions  du
sultan  ;  il  craint  d’être  pris  au  piège  ;  il  le  sera  s’il  reste
devant  la  ville.  Le  1®'  mars,  il  lève  ses  ancres,  reprend  le
chemin  des  Dardanelles;  au  passage,  il  est  rudement  salué
par  les  batte.ies  des  châteaux;  il  se  hâte,  perd  deux  corvettes, ­
  600  hommes  tués,  et  disparaît  au  sud,  heureux  d’en
-être  quitte  à  ce  compte.
Il  en  coûte  aux  Anglais  d’en  rester  sur  cet  échec.  Quinze
■ours  après,  à  l’improviste,  l’amiral  Fraser  paraît  sur  les
        <pb n="99" />
        86

LE  GRAND  DESSEIN  DE  NAPOLÉON.

côtes  égyptiennes,  y  débarque  des  troupes,  enlève  Alexandrie ­
  (17  mars).  Il  compte  profiter  de  l’anarchie  qui  do
nouveau  trouble  la  vallée  du  Nil  sous  le  gouvernement  des
Mameluks.  Mais  les  temps  sont  changés  depuis  1801.  Le
sultan  a  envoyé  en  Égypte,  pour  contrebalancer  l’influence
des  Mameluks  souvent  rebelles,  des  troupes  albanaises
plus  dociles,  sous  un  chef  intelligent  et  brave,  Méhémet-Ali.
  Le  pacha  d’Égypte,  Khosrew,  n’est  qu’un  jouet  aux
mains  des  Mameluks  ;  ils  veulent  qu’il  éloigne  les  Albanais  ;
Méh.'îmet-Ali  le  dépose  et  le  renvoie  à  Constantinople  ;  de
là  entre  eux  une  haine  personnelle  qui  se  retrouvera.  Le
successeur  de  Khosrew  est  massacré  ;  un  autre  est  déposé  ;
dans  ce  désordre,  Méhémet-Ali  habilement  gagne  quelques
Mameluks,  se  fait  élire  pacha  par  eux  et  par  ses  Albanais;
il  est  maître  de  l’Égypte  ;  le  Divan  confirme  ses  pouvoirs
(juillet  1805).  Il  augmente  alors  ses  troupes  albanaises  sur
lesquelles  il  peut  compter.  Les  Mameluks  sont  mécontents  ;
ils  s’entendent  avec  les  Anglais  ;  et  c’est  ainsi  qu’Alexandrie
tombe  aux  mains  de  l’amiral  Fraser.  Celui-ci  veut  refaire  à
son  profit  la  campagne  d’Égypte  ;  il  marche  sur  Rosette,  il
est  battu,  se  renferme  dans  Alexandrie,  y  est  assiégé,  capitule ­
  en  septembre  1807,  et  se  rembarque.
Ces  défaites  de  l’Angleterre  resserraient  l’alliance  entre
le  sultan  et  Napoléon,  et  l’empereur  put  compter  que  les
Turcs,  en  agissant  sur  le  Danube,  feraient  une  diversion
utile  à  ses  opérations  contre  la  Russie,  immobiliseraient  du
moins  une  bonne  partie  des  troupes  du  tsar.
Il  trouva  d’autres  alliés  encore,  jusqu’en  Asie  :  «  si  la
Turquie  fut  notre  droite,  la  Perse  fut  notre  extrêmedroite
  ».  Les  Russes  étaient  en  guerre  avec  la  Perse,  du
jour  où  ils  avaient  franchi  le  Caucase;  en  1783,  le  tsar  de
Géorgie,  Héraclius,  reconnut  leur  protectorat;  en  1801,  à
sa  mort,  il  leur  laissa  ses  États.  Le  shah  de  Perse,  Feth-Ali-khan,
  s’y  opposa,  envoya  des  troupes  sur  la  Koura;
elles  furent  battues,  les  Russes  occupèrent  le  Daghestan  et
Bakou.
Feth-Ali  pensa  trouver  un  appui  dans  l’alliance  française  ;
il  envoya  des  ambassadeurs  à  Napoléon,  alors  en  Pologne.
Ils  furent  reçus  par  l’empereur  à  Finkenstein,  et  il  signa
avec  eux  le  traité  du  4  mai  1807:  il  y  avait  déclaration
d’amitié  et  d’alliance  entre  Napoléon  et  le  shah  ;  la  France
garantissait  à  la  Perse  la  possession  de  la  Géorgie,  s’engageait ­
  à  lui  fournir  des  officiers,  des  canons,  des  fusils.
        <pb n="100" />
        LE  GRAND  PLAN  DE  NAPOLEON  SUR  L’ORIENT.  87
Moyennant  quoi,  les  troupes  persanes  agiraient  contre  les
Russes  vers  le  Caucase  ;  les  troupes  françaises  pourraient
traverser  la  Perse,  les  escadres  françaises  s’abriter  dans  ses
ports,  si  l’empereur  jugeait  nécessaire  de  les  envoyer  vers
l’Inde.  L’alliance  de  la  Perse  pouvait  donc  servir  contre  la
Russie  ;  Napoléon  pensait  aussi  l’employer  contre  l’Angleterre, ­
  et,  à  la  suite  du  traité  de  Finkenstein,  le  général
Gardane  fut  envoyé  à  Téhéran,  pour  y  étudier  un  plan
d’invasion  de  l’Inde  par  l’Iran.
Napoléon  vainquit  les  Russes  sans  avoir  besoin  de  toutes
ces  alliances  dont  il  les  enserrait  au  sud-ouest  et  au  sud-est.
Sa  victoire  de  Friedland,  le  14  juin  1807,  fut  décisive.  Le
tsar  Alexandre  I*”  sollicita  un  entrevue  qui  eut  lieu  à  Tilsitt,
sur  le  Niémen  :  les  deux  empereurs  y  restèrent  quinze  jours
ensemble  et  y  fondèrent,  sinon  une  amitié  sincère,  du
moins  une  alliance  en  apparence  solide.
Ils  agitèrent,  pendant  ces  quinze  jours,  bien  des  questions ­
  délicates;  le  sort  du  monde  y  fut  débattu,  et  notamment ­
  la  question  d’Orient.  Napoléon  n’était  pas  sans
embarras  à  ce  sujet;  il  avait  surexcité  toutes  les  forces
musulmanes  contre  la  Russie,  et  maintenant  il  fondait  son
système  politique  sur  l’alliance  russe.  Il  était  difficile
d’échapper  à  cette  contradiction  dangereuse.
Il  en  fut  sauvé  par  une  série  de  révolutions  de  palais  qui
bouleversèrent  alors  le  gouvernement  ottoman  pendant
plus  d’une  année.  L’influence  occidentale,  même  française,
ne  plaisait  pas  à  tous  les  Ottomans,  et  le  parti  Vieux-Turc,
appuyé  sur  les  ulémas  ou  docteurs  du  Coran  et  sur  les
Janissaires  inquiets  pour  leurs  privilèges,  s’irritait  chaque
jour  davantage  contre  Sélim,  à  mesure  que  les  troupes  du
nizâm-djedid  ou  de  la  nouvelle  ordonnance  devenaient  plus
nombreuses  et  plus  capables  de  soutenir  la  politique  réformatrice ­
  du  sultan.  Au  mois  de  mars  1805,  Sélim  III  promulgua ­
  un  hatti-chérif  prescrivant  de  verser  dans  le  nizamdjedid
  les  jeunes  gens  les  plus  robustes  et  les  plus  intelligents ­
  des  autres  corps,  même  des  janissaires.  C’était
achever  la  réorganisation  militaire  de  l’empire,  mais  aussi
décimer  les  anciennes  troupes.  Les  Janissaires  se  révoltèrent; ­
  Sélim  ne  se  crut  pas  encore  capable  de  les  réduire
et  retira  son  hatti-chérif.  La  rébellion  s’apaisa,  mais  la
défiance  dura.
Lors  de  l’attaque  de  la  flotte  anglaise,  en  février  1807,
        <pb n="101" />
        88

LE  GRAND  DESSEIN  DE  NAPOLÉON.

les  batteries  improvisées  par  Sebastian!  furent  servies  par
des  soldats  recrutés  en  hâte,  et  appelés  yamaks  labieli,  ou
«  assistants  des  batteries  ».  Après  l’échec  infligé  aux
Anglais,  ils  reçurent  des  récompenses,  des  privilèges  ;  mais
les  Janissaires  les  excitèrent,  leur  firent  craindre  d’être
versés  dans  le  nizam-djedid;  leurs  chefs  se  mirent  en
rapport  avec  le  chef  des  yamaks,  Kabakchi-Oglou.  Celui-ci,
dans  l’espérance  de  s’emparer  du  pouvoir,  se  souleva  avec
l’aide  des  Janissaires,  conduisit  ses  soldats  à  Constantinople
après  leur  avoir  fait  prêter  serment  sur  son  sabre  nu.
Arrivé  devant  le  sérail,  il  se  fit  livrer  dix-sept  ministres  ou
hauts  dignitaires  du  sultan,  et  leurs  têtes  coupées  furent
rangées  sur  le  front  du  bataillon  des  yamaks.  Puis  le  sultan
dut  ordonner  la  suppression  de  toutes  les  troupes  du  nizam  ;
enfin,  il  fut  déposé,  enfermé,  remplacé  par  son  cousin
Mustapha  (29  mai  1807).
Cela  dura  quelques  mois.  Le  pacha  de  Routchouk,  Mustapha ­
  le  Baraïetar  ou  le  porte-étendard,  était  un  fidèle
serviteur  de  Sélim  et  un  zélé  partisan  de  ses  réformes.
Quand  il  se  jugea  assez  fort  pour  réussir,  il  mena  ses
troupes  à  Constantinople.  Kabakchi-Oglou  fut  pris  et  tué
dans  la  somptueuse  villa  qu’il  habitait  sur  le  Bosphore.
Le  Baraïetar  exigea  le  rétablissement  de  Sélim  ;  on  ne  lui
livra  que  son  cadavre.  Le  sultan  Mustapha  n’en  fut  pas
moins  déposé,  et  Mahmoud  II  fut  proclamé  le  28  Juillet  1808.
Le  Baraïetar  fut  grand-vizir.  Il  ordonna  quelques  exécutions, ­
  pour  décapiter  le  parti  adverse;  quelques  femmes  du
harem,  qui  s’étaient  trop  bruyamment  réjouies  de  la  mort
de  Sélim,  furent  cousues  dans  des  sacs  et  jetées  au  Bosphore. ­

Le  nouveau  vizir  était  du  reste  un  personnage  très  cruel;
il  excita  bientôt  de  vifs  mécontements.  Un  jour  qu’il  se
rendait  à  la  mosquée,  la  foule  ne  s’écartant  pas  assez  vite
sur  son  passage,  il  la  fit  bétonner  par  ses  gens;  elle
s’ameuta,  menaça.  Le  Baraïetar  s’enfuit,  s’enferma  dans
son  palais  ;  l’émeute  grandit,  y  vint  mettre  le  feu,  le  vizir
se  retira  dans  une  tour  avec  son  esclave  favorite  et  un
eunuque  noir;  on  les  chercha,  on  ne  les  retrouva  que  trois
jours  après,  brûlés.  Cependant  les  Janissaires  exigeaient  la
chute  de  Mahmoud  et  le  rétablissement  de  Mustapha
Mahmoud  fit  étrangler  Mustapha,  et,  comme  il  se  trouva
désormais  le  seul  descendant  d’Osman,  il  fut  respecté;  les
révoltés  se  calmèrent  ;  les  ulémas  vinrent  en  corps  le  féli-
        <pb n="102" />
        LE  GRAND  PLAN  DE  NAPOLEON  SUR  L’ORIENT.  ,  89
Citer  du  triomphe  de  la  religion  et  des  anciennes  lois  (4  novembre ­
  1808).
Non  seulement  Constantinople  était  troublée  par  des
désordres  capables  de  lasser  les  meilleurs  amis  des  sultans,
mais  aussi  les  provinces  de  l’Empire  étaient  sans  cesse
agitées  par  des  tentatives  insurrectionnelles,  fruit  de  la
faiblesse  du  gouvernement,  des  idées  d’indépendance  jetées
par  la  France  révolutionnaire  à  travers  tous  les  peuples,  des
espérances  suscitées  par  les  exploits  inouïs  des  armées  de  Napoléon. ­
  Ces  tentatives  avaient  les  caractères  les  plus  variés.
C’était  le  pacha  de  Beirout,  Djezzar,  qui  massacrait  les
chrétiens  du  Liban,  défendait  en  1799  Saint-Jean  d’Acre
contre  Bonaparte,  puis  se  rendait  indépendant  dans  cette
ville  et  y  bravait  toutes  les  colères  du  sultan,  jusqu’à  sa
mort  en  1804.
C’était  la  tribu  des  Wahabites,  qui,  accusant  les  Turcs
d’être  infidèles  aux  enseignements  de  Mahomet,  se  révoltait
dans  l’Arabie  centrale,  s’emparait  de  La  Mecque,  de  Médine,
en  1803  et  1804.
C’était  le  Bosniaque  musulman,  Pasvan  Oglou,  qui,
maître  de  Widdin,  puis  successivement  de  Nicopolis,
Plevna,  Sofia,  Nisch,  Sistova,  Routchouk  (1797-1798),
rêvait  de  refaire  le  vieil  empire  bulgare  du  moyen  âge,  de
lui  donner  Constantinople  pour  capitale,  déclarait  la  guerre
au  sultan,  battait  les  Turcs,  arrivait  jusqu’à  Andrinople,  y
recevait  du  divan  l’investiture  du  gouvernement  de  toute  la
Bulgarie  et  y  restait  indépendant  jusqu’en  1807.
C’était  le  Monténégro,  qui,  sous  le  vladika  Pierre  I",
remportait  sur  les  Ottomans  victoires  sur  victoires,  faisait
solennellement  proclamer  par  le  sultan  que  «  jamais  les
Monténégrins  n’avaient  été  les  sujets  de  la  Porte  »,  fondait
une  étroite  alliance  avec  la  Russie,  conservant  bravement
à  l’orthodoxie  cette  forteresse  montagneuse  du  Monténégro
autour  de  laquelle  allaient  peu  à  peu  surgir,  comme  jadis
autour  des  Asturies  d’Espagne,  une  rangée  de  plus  en  plus
compacte  d’États  chrétiens,  ressuscités  pour  la  conquête  de
la  ville  de  Constantin.
C’était  en  effet  Tardent  patriote  Rbigas,  de  Velestino,  qui
appelait  les  Grecs  à  la  liberté  en  des  chants  enflammés
et  tentait  de  les  grouper  en  une  active  association  secrète
pour  la  préparation  de  la  guerre  sainte;  livré  par  les  Autrichiens ­
  aux  Turcs,  il  était  noyé  dans  le  Danube  à  Belgrade
en  1798.
        <pb n="103" />
        90

LE  GRAND  DESSEIN  DE  NAPOLÉON.
C’était  Ali,  le  pacha  de  Janina,  maintes  fois  le  correspondant ­
  de  Bonaparte,  qui  occupait  Arta,  toute  l’Acarnanie,  y
agrandissait  son  domaine  aux  dépens  des  pachas  ses  voisins,
bloquait  sur  leurs  rochers  et  massacrait  en  1803  les  Souliotes
  orthodoxes,  constituait  cependant  l’unité  des  Skipétars
  ou  Albanais  musulmans,  rappelait  ainsi  le  souvenir
de  Pyrrhus  et  paraissait  capable  de  restaurer  l’antique
royaume  de  l’Épire.
C’était  encore  la  Serbie,  lasse  de  l’oppression  des  Janissaires ­
  et  groupée  autour  de  sa  imstique  aristocratie  des
éleveurs  de  porcs.  Elle  était  restée  très  agitée  depuis  l’occupation ­
  autrichienne,  surtout  après  le  traité  de  Sistova;  les
Turcs  s’apercevaient  qu’il  y  avait  désormais  «  quelque
chose  de  changé  »  en  Serbie.  Les  Janissaires  n’en  furent
que  plus  cruels;  beaucoup  de  Serbes  furent  dépouillés  ou
tués,  des  femmes  enlevées.  Ces  persécutions  produisirent
des  révoltes  ;  même,  en  1804,  une  Skouptchina  ou  assemblée
générale  proclama  «  chef  des  Serbes  »  un  énergique  éleveur
de  porcs,  Georges  Petrovitch,  surnommé  Kara-Georges  ou
Georges  le  Noir.  Il  prétendit  ne  faire  la  guerre  qu’aux
janissaires,  non  au  sultan;  mais  le  succès  l’encouragea  à
réclamer  pour  son  pays  l’autonomie,  à  lutter  même  pour
l’indépendance.
Il  remporta  d’éclatantes  victoires  sur  les  pachas  turcs
qui  furent  envoyés  contre  lui,  notamment  celle  de  Chabatz;
il  prit  Belgrade  en  décembre  1806,  et  les  Turcs  furent  complètement ­
  chassés.  Kara-Georges  essaya  de  donner  une
organisation  régulière  à  la  Serbie;  mais  il  voulut  se  réserver ­
  une  autorité  presque  absolue  ;  il  excita  ainsi  de  vives
résistances,  notamment  de  la  part  de  Miloch  Obrenowitch,
riche  éleveur  lui  aussi.  La  Serbie  resta  troublée  de  ces
dissensions;  pourtant  la  guerre  qui  éclata  en  1807  entre
les  Russes  et  les  Ottomans  lui  fut  favorable;  les  Serbes
combinèrent  à  peu  près  leurs  opérations  avec  celles  des
armées  russes  du  Danube,  et  Kara-Georges  put  rêver  la
restauration  de  la  Grande-Serbie  de  Douchan.  Là  aussi,
sous  la  domination  musulmane,  renaissait  l’esprit  national
et  orthodoxe.
Dans  de  pareilles  conditions.  Napoléon  put  considérer
que  l’alliance  turque  n’était  pas  pour  entrer  en  balance,
dans  ses  combinaisons  politiques,  avec  l’alliance  russe.  Un
jour  qu’à  Tilsitt  il  passait  avec  le  tsar  une  revue  de  troupes.
        <pb n="104" />
        LE  GRAND  PLAN  DE  NAPOLÉON  SUR  L’ORIENT.  91
on  lui  remit  des  dépêches;  il  en  prit  connaissance,  et,  se
tournant  vers  Alexandre  ;  «  C’est  un  décret  de  la  Providence, ­
  dit-il,  qui  m’annonce  que  l’empire  turc  ne  peut
plus  exister.  »  Il  venait  d’apprendre  la  chute  de  Sélim  III
et  la  révolution  du  27  mai.  Il  parut  quelque  temps  résolu
à  abandonner  l’empire  ottoman  à  ses  destinées.  Après  avoir
tenté  de  le  réformer,  de  le  rajeunir  par  l’action  de  l’Occident, ­
  il  songea  à  le  démembrer,  à  lui  donner  le  coup
mortel,  comme  pour  indiquer  aux  diplomates  de  l’avenir
les  deux  solutions  extrêmes  entre  lesquelles  ils  devaient  si
longtemps  hésiter.
La  Prusse  vaincue,  à  la  merci  du  conquérant,  pensa  se
tirer  d’affaire  en  détournant  le  danger  sur  la  Turquie.  Le
premier  ministre  du  roi  Frédéric-Guillaume  III,  M.  de  Hardenberg, ­
  proposa  au  tsar  et  à  l’empereur  un  plan  de  sa
façon  qui  devait,  pensait-il,  satisfaire  tout  le  monde,  excepté ­
  sans  doute  le  sultan.  La  Russie  prendrait  la  Moldavie,
la  Valachie,  la  Bulgarie,  la  Roumélie,  avec  Constantinople
et  les  Détroits.  La  France  prendrait  la  Grèce  et  les  Iles  de
l’Archipel.  L’Autriche  aurait  la  Bosnie  et  la  Serbie.  La  Pologne ­
  serait  refaite  et  donnée  au  roi  de  Saxe  ;  la  Saxe  deviendrait ­
  prussienne.  Napoléon  ne  voulut  pas  tenir  compte,
du  moins  pour  le  moment,  de  ce  projet.  Il  «  cassa  les  deux
ailes  de  l’aigle  noir  de  Prusse  »  ;  de  ses  provinces  occidentales ­
  il  fit  le  royaume  de  Westphalie  pour  Jérôme;
de  ses  provinces  orientales,  il  refit  le  grand-duché  de  Varsovie ­
  sous  le  gouvernement  du  roi  de  Saxe,  membre  de  la
Confédération  du  Rhin.
Il  fut  pourtant  question  aussi  de  l’empire  ottoman  dans
le  traité  de  Tilsitt.  Dans  l’acte  patent,  de  même  que  l’article ­
  13  stipulait  la  médiation  du  tsar  entre  la  France  et
l’Angleterre  pour  la  conclusion  d’une  paix  définitive,  de
même  les  articles  22  et  23  comportaient  l’évacuation  de  la
Moldavie  et  de  la  Valachie  par  les  Russes,  et  la  médiation
de  Napoléon  pour  amener  la  paix  entre  la  Porte  et  la  Russie,
Parmi  les  «  articles  séparés  et  secrets  »,  le  premier  attribuait ­
  à  la  France  les  bouches  de  Cattaro,  sur  la  côte  dalmate.
  Enfin,  dans  le  traité  d’alliance,  le  tsar  promettait,  si
sa  médiation  n’avait  pas  abouti  à  un  traité  de  paix  avant
le  1"  novembre,  de  déclarer  la  guerre  à  l’Angleterre  et
d’aider  la  France  à  appliquer  partout  le  blocus  continental;
de  même,  si  un  traité  de  paix  n’intervenait  pas  dans  les
trois  mois  entre  la  Russie  et  la  Porte,  «  la  France  ferait
        <pb n="105" />
        92  LE  GRAND  DESSEIN  DE  NAPOLÉON.
cause  commune  avec  la  Russie,  et  les  deux  hautes  parties
contractantes  s’entendraient  pour  soustraire  toutes  les  provinces ­
  de  l’empire  ottoman  en  Europe,  la  ville  de  Constantinople ­
  et  la  province  de  Roumélie  exceptées,  au  joug  et
aux  vexations  des  Turcs  ».  (Article  8.)‘
Les  deux  alliés  négocièrent  sur  ces  bases  pendant  plusieurs ­
  années,  et  jamais  peut-être  la  question  d’Orient  ne
fut  traitée  avec  une  telle  ampleur.  Tout  d’abord  l’adjudantgénéral
  Guilleminot  fut  envoyé  en  Valachie  pour  ménager
un  armistice  entre  les  troupes  turques  et  russes;  il  fut
conclu  le  24  août  1807  à  Slobodzié.  Mais  les  Russes  se
montrèrent  mal  disposés  à  évacuer  les  Principautés;  il  leur
coûtait  de  se  retirer:  fallait-il  donc  que  l’alliance  française,
déjà  peu  populaire  dans  la  haute  société  de  Saint-Pétersbourg, ­
  nécessitât  un  tel  sacrifice  de  la  part  des  Russes?
C’en  serait  assez  pour  la  compromettre  à  jamais,  et  le  chancelier ­
  du  tsar,  le  comte  Roumiantzov,  et  le  tsar  lui-même
s’efforcaient  de  faire  comprendre  à  Savary,  envoyé  extraordinaire ­
  de  Napoléon  en  Russie,  et  à  Napoléon,  qu’il  fallait
«  nationaliser  »  l’alliance  parmi  les  Russes  en  laissant  au
tsar  les  Principautés.  Alexandre  I*'  d’ailleurs  trouverait
tout  naturel  que  Napoléon  se  pourvût  lui-même  d’un  agrandissement ­
  équivalent,  qu’il  prît  par  exemple  la  Bosnie  et
l’Albanie.  En  un  mot,  la  diplomatie  russe  s’efforcait  d’entraîner ­
  Napoléon  sur  la  pente  du  partage  ottoman.
Napoléon  se  déroba  :  il  ne  lui  convenait  pas  d’entretenir
ce  sujet  de  conversation.  Il  craignait  que,  si  l’on  adoptait
le  principe  du  démembrement,  l’Angleterre,  maîtresse  de
la  Méditerranée,  ne  s’attribuât  aussitôt  l’Egypte  et  les  îles.
Il  consentit  à  laisser  les  Principautés  à  la  Russie,  à  condition ­
  que  le  tsar  le  laisserait  enlever  à  la  Prusse  une  nouvelle ­
  province,  la  Silésie.  Alexandre  ne  dissimula  pas  le
mécontentement  qu’une  telle  proposition  lui  inspirait,  et
la  conversation  languit,  non  sans  quelque  froideur  de  la  part
du  tsar.
Napoléon  ne  désespérait  pas  de  faire  la  paix  avec  l’Angleterre: ­
  était-ce  fatigue,  ou  pressentiment  sinistre  chez
ce  vainqueur?  Mais,  à  l’ouverture  de  la  session  du  Parlement ­
  britannique,  en  janvier  1808,  le  discours  du  trône  fut
particulièrement  belliqueux,  au  point  que  l’Empereur  y  vit
i.  Voir  le  texte  de  ces  traités  dans  A.  Vandal,  Napoléon  et  Alexandre ­
  tome  I,  à  l’appendice.
        <pb n="106" />
        LE  GRAND  PLAN  DE  NAPOLÉON  SUR  L’ORIENT.  93
comme  un  défi.  Il  le  releva  et  adressa  au  tsar  Alexandre  la
très  éloquente  lettre  du  2  février  1808.  Non  seulement  il  l'y
encourageait  à  la  conquête  de  la  Finlande  sur  les  Suédois  ;
mais  il  y  parlait  de  la  marche  d’une  armée  franco-austrorusse
  sur  Constantinople,  sur  l’Asie,  sur  l'Inde:  «  Il  faut
être  plus  grands  malgré  nous,  ...  reconnaissons  l’époque
arrivée  de  grands  changements  et  de  grands  événements.  »
L’ambassadeur  français  à  Saint-Pétersbourg,  M.  de  Caulaincourt,
  fut  autorisé  à  négocier  aussitôt  le  partage  de
l’empire  ottoman.
Le  tsar  fut  enthousiasmé  de  ces  dispositions  nouvelles,
et  des  conférences  furent  aussitôt  ouvertes  entre  Caulaincourt
  et  Roumiantzof.  Avant  de  s’engager  vers  l’Iran  et
l’Inde,  la  Russie  voulait  régler  d’abord  le  sort  de  la  péninsule ­
  des  Balkans.  On  se  mit  vite  d’accord  sur  la  distribution
territoriale  de  ce  pays.  La  Russie  devait  prendre  la  Moldavie, ­
  la  Valachie,  la  Bulgarie;  la  France  aurait  la  Bosnie,
l’Albanie  et  la  Grèce.  L’Autriche  devait  s’allonger  entre  les
deux  par  la  Serbie  et  la  Roumélie,  jusqu’à  Salonique.  Il
fut  plus  difficile  de  s’entendre  sur  Constantinople  et  les  Détroits; ­
  le  tsar  voulait  absolument  cette  ville;  il  n’admettai
pas  de  partage  sans  elle;  elle  en  était  la  raison  d’être.  Il
lui  fallait  aussi  les  Détroits  qui  sont  la  porte  nécessaire
au  développement  économique  de  la  Russie  vers  la  Méditerranée. ­
  Caulaincourt  céda  sur  Constantinople,  mais  à
condition  que  la  France  aurait  les  Dardanelles:  il  y  a  deux,
clefs  qui  ouvrent  la  mer  Noire,  le  Bosphore  et  les  Dardanelles ­
  ;  il  était  Juste  que  la  Russie  et  la  France  eussent
chacune  la  sienne.  A  quoi  Roumiantzof  objectait  que  la
mer  Noire  était  aux  Russes,  non  à  la  France,  et  qu’il  ne
pouvait  leur  convenir  de  remettre  une  des  clefs  de  leur
maison  à  un  étranger,  fût-il  un  ami  ;  en  matière  politique,,
la  confiance  ne  peut  aller  à  cet  excès  de  naïveté.
On  discuta  longuement  sur  cette  presqu’île  des  Dardanelles ­
  qu’à  cause  de  sa  forme,  les  deux  interlocuteurs
appelaient  «  la  langue  de  chat».  Roumiantzof  offrait  à  la
France,  en  échange  des  Dardanelles,  l'Égypte,  la  Syrie,  les
Échelles  du  Levant;  Napoléon  ne  pouvait  se  résoudre  à
ouvrir  la  Méditerranée  à  la  Russie;  il  comprenait  très
clairement  la  gravité  d’une  pareille  concession  :  il  ne  la
fit  pas.  Il  fut  entendu  que  les  deux  souverains  auraient
une  nouvelle  entrevue,  qu’on  en  finirait  alors  sur  la  question
du  partage.
        <pb n="107" />
        94

LE  GRAND  DESSEIN  DE  NAPOLÉON.

L’entrevue  fut  retardée  par  les  affaires  d’Espagne.  Les
dissensions  des  Bourbons  de  ce  pays,  les  querelles  entre
le  père  et  le  fils,  Charles  IV  et  Ferdinand  VII,  encouragèrent ­
  Napoléon  à  s’emparer  encore  de  cette  couronne.  11
força  à  Bayonne  l’abdication  des  deux  princes,  leur  donna
pour  résidences  les  châteaux  de  Compiègne  et  de  Valençay,
et  envoya  son  frère  Joseph  régner  à  Madrid.  11  ne  croyait
pas  rencontrer  de  résistance  sérieuse  au-delà  des  Pyrénées
■et  songeait  toujours  à  son  grand  dessein  sur  Constantinople
et  l’Inde.
Il  préparait  sa  route.  Le  généralGardane,  qu’il  avait  envoyé ­
  en  Perse,  était  arrivé  à  Téhéran  le  24  décembre  1807;
il  y  fut  d’abord  chaleureusement  accueilli.  Mais  la  nouvelle
de  la  paix  de  Tilsitt  fut  désagréable  au  shah,  qui  avait  pensé
que  l’alliance  française  lui  serait  utile  contre  les  Russes  et
qui  n’était  pas  loin  de  considérer  le  traité  de  Tilsitt  comme
une  vraie  trahison  à  son  égard;  d’autant  mieux  que  les
armées  du  tsar,  inutiles  en  Pologne,  reprirent  les  hostilités
avec  plus  de  vigueur  sur  la  Caspienne.  La  situation  ne  tarda
pas  à  devenir  difficile  pour  Gardane;  en  février  1809,  il  devait ­
  être  obligé  de  quitter  la  Perse,  et,  aussitôt  après  son
départ,  une  mission  anglaise  allait  arriver  à  Téhéran  et  signer
avec  le  shah  un  traité  d’alliance  anglo-persane  stipulant
l’expulsion  de  tous  les  Français.  Le  nouveau  gouverneur
anglais  de  l’Inde,  George  Elliot  ou  lord  Minto  (1807-1813),
se  préoccupait  de  fermer  aux  Français  la  route  de  l’Inde;  il
traitait  avec  Runjeet-Singh,  le  puissant  chef  des  Seykhs  du
Bengale,  avec  le  chef  afghan  Shoudja  et  pensait  ainsi
dresser  devant  Napoléon  des  obstacles  infranchissables.
Napoléon  n’en  était  pas  troublé;  il  voulait  mettre  l’Angleterre ­
  à  ses  pieds  en  quelques  mois.  Il  dressa  alors  le  plus
gigantesque  plan  qu’ait  jamais  conçu  un  conquérant.
L’armée  de  Dalmatie,  sous  le  commandement  de  Marmont,
incessamment  renforcée  depuis  Tilsitt,  avec  Corfou  pour
place  d’armes  et  centre  d’approvisionnements,  où  s’entasse
de  jour  en  jour  un  formidable  dépôt  de  munitions  et  de
vivres,  traversera  la  Bosnie.  Elle  opérera  sa  jonction  en
Macédoine  avec  les  Autrichiens,  vers  Andrinople  avec  les
Russes.  Sous  ce  choc,  l’empire  ottoman  sera  balayé  d’un
coup.  Alors  l’armée  tripartite  passera  en  Asie  et  se  rangera ­
  sur  l’Euphrate,  prête,  sur  un  signe,  à  pousser  plus
loin.
En  même  temps,  tous  les  ports  de  l’Espagne,  de  l’Italie,
        <pb n="108" />
        LA  DÉFAITE  DE  NAPOLÉON.

95

de  l’Autriche,  lanceront  d’innombrables  petits  vaisseaux
dans  toutes  les  directions;  la  flotte  de  Toulon  occupera  la
Sicile;  celle  de  Tárente  jettera  une  armée  en  Égypte;  celle
de  Rochefort  fera  le  tour  de  l’Afrique  ;  celle  de  Brest  portera ­
  un  corps  de  débarquement  quelque  part  sur  la  côte
anglaise,  ou  en  Irlande,  ou  dans  la  Tamise;  les  vaisseaux
marchands  de  l’Angleterre  seront  enlevés  par  une  multiple
et  insaisissable  guérilla  de  corsaires.  Elle  sera  enveloppée
dans  un  effroyable  tourbillon  ;  elle  sera  frappée  partout  à  la
fois,  sans  savoir  où  ni  comment  se  défendre.
Et  l’Empereur,  établi  à  Tárente,  se  dressant  sur  la  Méditerranée ­
  et  sur  le  monde,  comme  le  Dieu  terrible  des
batailles,  maître  du  tonnerre,  assistera  là  à  l’humiliation  de
l’Angleterre  aux  abois,  épuisée,  vaincue  sans  combattre.
Sinon,  si  elle  refuse  d’avouer  son  impuissance,  les  destinées ­
  s’accompliront:  l’armée  des  nations  franchira  l’Euphrate, ­
  le  Tigre,  et,  par-dessus  l’Iran,  sur  les  traces
d’Alexandre  de  Macédoine,  elle  ira  d’une  poussée  renverser
l’empb-e  anglais  de  l’Inde  et  changer  à  jamais  la  face  de  la
terre.

ni.  —  La  défaite  de  Napoléon.
Comme  il  rêvait  ainsi,  —  jusqu’à  quel  point  était-il
dupe  de  son  imagination?  —  il  reçut  la  nouvelle  de  la  capitulation ­
  de  Baylen  :  l’honneur  de  l’armée  française  atteint,
sa  réputation  d’invincible  compromise,  l’Espagne  soulevée,
Joseph  chassé  de  Madrid,  tous  les  peuples  récemment
vaincus  frémissants  de  l’espoir  de  la  vengeance,  l’avenir
noir.  L’Empereur  fut  un  moment  frappé  de  stupeur:  était-ce
un  avertissement  de  la  fortune  jalouse?
Il  se  ressaisit  vite  :  il  irait  en  Espagne  ;  en  une  campagne
d’un  ou  deux  mois  il  écraserait  l’insurrection,  rétablirait
l’ordre;  il  reprendrait  bientôt  le  grand  dessein.  Mais,
pendant  qu’il  serait  à  cette  extrémité  du  continent,  il  fallait
que  l’Europe  centrale  fût  contenue,  que  personne  n’en
profitât  pour  quelque  soulèvement  qui  serait  très  grave  en
ces  circonstances.  Il  pensa  au  tsar  pour  «  faire  la  police  »
en  Allemagne  et  en  Autriche  et  hâta  l’entrevue  dont  il  avait
été  question  entre  eux.
Elle  eut  lieu  à  Erfurt  en  septembre  1808.  Les  fêtes  qui  y
furent  données  furent  très  brillantes,  plus  brillantes  que
celles  de  Tilsitt;  mais,  à  cause  des  affaires  d’Espagne,  à
        <pb n="109" />
        4&amp;gt;6

LE  GRAND  DESSEIN  DE  NAPOLÉON.

cause  aussi  des  dissentiments  qui  s’étaient  déjà  manifestés
entre  les  deux  alliés  au  sujet  de  l’Orient,  les  conversations
furent  beaucoup  moins  cordiales.  Chacun  d’eux  chercha  à
tirer  pour  soi  le  meilleur  parti  de  la  rencontre,  et  les  vastes
pensées  de  jadis,  les  vertigineuses  envolées  d’imagination
firent  place  à  la  froide  discussion  d’un  protocole  où  l’on  tut
de  parti  pris  les  brûlantes  questions  récemment  soulevées
par  la  lettre  de  février.
Napoléon  retira  une  partie  de  ses  troupes  des  garnisons
prussiennes  ;  il  comptait  que  le  tsar  lui  garantirait  la  tranquillité ­
  de  l’Allemagne  et  de  l’Autriche.  En  échange  de  ce
service  dont  d’ailleurs  il  devait  s’acquitter  très  légèrement,
Alexandre  1"  se  fit  reconnaître  la  possession  de  la  Finlande,
qu’il  venait  d’enlever  aux  Suédois,  et  surtout  celle  des
Principautés  de  Moldavie  et  de  Valachie,  «  prenant  le  Danube ­
  pour  frontière  ».  Napoléon  demanda  seulement  que
cette  convention  ne  fût  pas  aussitôt  publiée.
11  put  ainsi  partir  pour  l’Espagne  et  rétablir  son  frère
sur  le  trône  de  Madrid,  lient  à  peine  le  temps  d’achever
son  entreprise  :  comme  il  poursuivait  vers  la  Galice  l’armée
anglaise  du  général  Moore,  avant  de  l’avoir  atteinte,  il  fut
rappelé  à  Paris  par  l’agitation  patriotique  de  l’Allemagne
et  les  armements  de  l’Autriche.  Il  y  courut.  Il  forma  précipitamment ­
  son  armée  sur  le  Danube  supérieur  et  marcha
au-devant  de  l’archiduc  Charles.  Il  comptait  sur  le  concours
des  troupes  russes;  il  n’eut  que  des  protestations  d’amitié,
sans  appui  efficace.  Il  comprit  dès  lors  qu’il  n’avait  plus  rien
à  espérer  de  l’alliance  du  tsar.
Il  n’en  fut  pas  moins  victorieux  des  Autrichiens  autour  de
Ratisbonne,  et  surtout  à  Wagram,  le  9  juillet  1809,  et  leur
imposa  le  traité  de  Vienne.  Il  annexa  à  son  empire  le  district ­
  de  Villach  en  Carinthie,  toute  la  Carniole,  Gœritz,  la
Croatie  civile  et  militaire,  Trieste,  Raguse  et  Fiume.  L’Autriche ­
  n’eut  plus  de  côtes  sur  l’Adriatique  et  Napoléon  y  put
surveiller  étroitement  l’application  du  blocus  continental.
De  ces  provinces,  jointes  à  la  Dalmatie  qu’il  possédait  depuis ­
  1805,  il  fit  le  gouvernement  des  provinces  illyriennes,
qu’il  confia  à  Marmont,  duc  de  Raguse,  avec  Laybach  pour
capitale.  Il  était  bien  placé,  vers  la  Save  supérieure  et
aux  bouches  de  Cattaro,  pour  tenir  en  échec  l’ambition  russe
sur  le  Danube.
Les  souvenirs  de  la  domination  française  dans  ces  régions ­
  sont  restés  très  vivaces.  Les  habitants  trouvaient  les
        <pb n="110" />
        LA  DEFAITE  DE  NAPOLEON.

97

Français  trop  peu  dévots;  mais  ils  admiraient  l’ordre  introduit ­
  dans  le  pays,  la  justice  et  les  impôts  égaux  pour
tous,  les  grands  travaux  publics  entrepris  partout,  ponts
de  pierre,  routes  plantées  d’arbres.  On  prête  à  l’empereur
François  I®'',  visitant  ce  pays  après  la  chute  de  Napoléon,
et  étonné  de  sa  prospérité,  ce  joli  trait  :  «  C’est  bien  dommage ­
  que  les  Français  ne  soient  pas  restés  ici  plus  longtemps! ­
  »
Sans  se  préoccuper  désormais  de  s’entendre  avec  Napoléon
pour  le  règlement  des  affaires  d’Orient,  le  tsar  poursuivait
la  guerre  contre  la  Turquie.  11  avait  refusé  de  ratifier  l’armistice ­
  de  Slobodzié  et  d  évacuer  les  Principautés;  la  convention ­
  d’Erfurt  lui  en  garantit  la  possession.  Mais  le  sultan
n’y  consentit  pas  et  repoussa  l’ultimatum  que  le  colonel
Paskiévitch  lui  apporta  en  ce  sens.
Les  hostilités  recommencèrent.  Elles  se  traînèrent  péniblement ­
  encore  pendant  trois  ans,  les  Ottomans  étant  incapables ­
  sans  doute  d’une  offensive  énergique  et  le  tsar  sans
cesse  distrait  par  la  politique  napoléonienne.
En  1809,  les  Russes  ne  purent  prendre  les  places  du
Danube;  ils  échouèrent  à  Brada,  Giurgewo,  Kraïova.  Au
printemps  de  1810,  le  tsar  y  envoya  le  général  Kamenski,
le  conquérant  de  la  Finlande.  Il  franchit  le  fleuve  parla
prise  de  Silistrie  (juin)  ;  puis  il  enleva  les  retranchements
turcs  de  Razgrad  et  attaqua  Choumla.  De  furieux  combats
s’engagèrent  autour  de  cette  importante  position  très  vigoureusement ­
  défendue.  Les  Russes  remportèrent  surtout
la  victoire  de  Batynia  (7  septembre),  et  la  plupart  des  forteresses ­
  du  Danube,  Nicopolis,  Sistova,  Routchouk  et
Giurgewo,  tombèrent  en  leur  pouvoir.  La  campagne  se
termina  cependant  sans  qu’ils  pussent  s’emparer  de
Choumla.
Au  commencement  de  1811,  Kamenski  voulut  faire  un
effort  décisif  sur  cette  ville  ;  mais  il  fut  rappelé  avec  une
partie  de  ses  divisions.  Le  tsar,  inquiet  des  armements  de
Napoléon,  décidé  à  la  guerre,  qui  faillit  éclater  en  avril  de
cette  même  année,  massait  le  plus  de  troupes  possible  à  la
frontière  du  grand-duché  de  Varsovie.  Kamenski  fut  remplacé ­
  au  Danube  par  Kutusof,  avec  la  mission  de  combattre
et  surtout  de  négocier  au  plus  tôt  avec  les  Turcs,  fùt-ce  au
prix  des  Principautés.  Kutusof,  pour  traiter  dans  de  bonnes
conditions,  chercha  d’abord  quelque  succès  sur  les  troupes
ottomanes.  Il  avait  abandonné  le  siège  de  Choumla  et  re-E.Driaült.
  —  Question  d’Orient.  7
        <pb n="111" />
        98

LE  GRAND  DESSEIN  DE  NAPOLÉON.

passé  le  Danube.  Le  grand  vizir,  encouragé  par  cette  retraite, ­
  le  suivit  imprudemment  sur  la  rive  gauche  du  fleuve,
et  les  deux  armées  se  trouvèrent  de  nouveau  en  présence  à
Slobodzié.  Très  habilement  Kutusof,  envoyant  son  aile
gauche  le  long  du  Danube,  en  arrière  des  Turcs,  coupa
leur  ligne  de  retraite,  et  les  cerna  complètement  (octobre ­
  1811).
Alors  il  consentit  à  négocier  ;  les  pourparlers  furent  très
longs:  les  agents  de  Napoléon  s’efforcaient  d’empêcher  la
paix;  le  sultan  les  écoutait  peu,  se  souvenant  de  Tilsitt.  Le
tsar  s’impatienta  de  ces  retards,  il  avait  besoin  de  son  armée
du  Danube.  Il  rappela  Kutusof  et  le  remplaça  par  l’amiral
Tchitchagof.  A  l’arrivée  de  celui-ci,  les  préliminaires  venaient ­
  d’être  rédigés;  ils  furent  transformés  en  un  traité
définitif,  signé  à  Bucharest,  le  28  mai  1812.  Il  était  temps:
ce  jour-là  même.  Napoléon  quittait  Dresde  pour  prendre  le
commandement  de  son  armée  en  marche  sur  le  Niémen.
Par  le  traité  de  Bucharest,  le  tsar  rendit  au  sultan  les
Principautés  de  Moldavie-Valachie  ;  il  se  contenta  de  l’annexion ­
  de  la  Bessarabie,  c’est-à-dire  du  pays  compris  entre
le  Dniester  et  le  Pruth  presque  jusqu’à  la  bouche  la  plus  septentrionale ­
  du  Danube.  Il  allait  pouvoir  employer  toutes  ses
troupes  contre  l’invasion  française,  et  surtout  il  devait  lui
être  très  profitable  de  n’avoir  pas  à  redouter  une  diversion
ottomane  sur  le  Danube  inférieur  :  si  Marment  descendant
la  Save  avait  en  effet  rejoint  les  Turcs  en  Roumanie,  les
Russes  auraient  couru  de  grands  dangers.  Le  tsar  sentait
tout  le  prix  de  cette  neutralité  du  sultan  ;  aussi,  pour  ne
pas  la  compromettre,  la  sentant  peut-être  mal  assurée,
repoussa-t-il  le  plan  de  l’amiral  Tchitchagof,  qui  offrait  de
remonter  le  Danube  et  la  Save,  eu  soulevant  les  populations ­
  slaves  des  Balkans,  et  en  les  entraînant  sur  l’Illyrie,
Trieste  et  Venise  :  première  ébauche  du  Panslavisme.
Tchitchagof  reçut  l’ordre  de  ramener  ses  troupes  vers  le
Dniéper  et  la  Bérésina.
Abandonné  par  les  Turcs,  en  guerre  avec  les  Russes,  en
hâte  d’en  finir  avec  les  Anglais,  d’achever  sa  carrière  par
une  campagne  plus  merveilleuse  que  toutes.  Napoléon
dresse  le  grand  plan  de  1812.  Il  est  difficile  d’y  distinguer
les  réels  desseins  de  sa  politique  des  rêves  de  son  imagination ­
  ;  mais,  dans  cette  dernière  poussée  de  son  génie  à  travers ­
  l’Orient,  le  rêve  est  aussi  instructif.
Il  voulut,  comme  en  1806,  comme  alors  Talleyrand  le  lui
        <pb n="112" />
        LA  DÉFAITE  DE  NAPOLÉON.

99

avait  conseillé,  rejeter  les  Russes  en  Asie;  il  s’efforçait
ailleurs  de  contenir  les  Anglais  en  Occident.  Prévoyait-il
une  Europe  écrasée  entre  les  deux  colosses?  Héritier  du
titre  des  Césars  romains,  gendre  du  dernier  représentant
du  Saint  Empire  Romain,  conçut-il  la  pensée  que  lui  seul
pouvait  encore  arracher  la  Méditerranée  aux  ambitions
croissantes  des  Germains  d’Angleterre  et  des  Slaves  de
Russie,  et  sauver  la  civilisation  latine?
Vainqueur  de  la  Russie,  maître  de  Moscou,  que  ferait-il
de  sa  victoire?  Au  delà,  par  la  mer  Noire  et  la  Caspienne,
il  eut  sans  doute  une  dernière,  une  suprême  vision  de
l’Orient;  sur  cette  double  route,  où  les  Russes  ont  suivi
depuis  la  voie  que  leur  indiquaient«  le  testament  de  Pierre
le  Grand  »  et  le  puissant  génie  de  Napoléon,  jetterait-il
une  armée  sur  l’Inde,  comme  Alexandre  le  Grand,  pour
en  revenir  par  l’Égypte,  une  autre  sur  Constantinople,
pour  en  fixer  d’un  trait  de  son  épée  les  destinées  mystérieuses ­
  ?
On  raconte  que,  dans  la  longue  file  des  équipages  nécessaires ­
  à  son  service  personnel  pendant  la  campagne  de
Russie,  un  fourgon,  toujours  étroitement  clos  et  particulièrement ­
  surveillé,  renfermait  tous  les  insignes  impériaux,
,a  couronne,  le  sceptre  et  l’épée  du  sacre,  le  lourd  manteau
Ide  pourpre  et  le  diadème  impérial.  Où  voulait-il,  quittant
le  harnais  de  guerre,  renouveler  la  cérémonie  de  Notre-Dame?
  —  A  Moscou?  —  Ce  n’eût  été  qu’une  usurpation.—
Plus  loin  peut-être,  sur  la  route  de  Babylone,  de  Persépolis,
à  Samarcande,  à  Delhi,  d’où,  vainqueur  tout-puissant,  le
monde  à  ses  pieds,  le  globe  d’or  en  sa  main,  il  se  dresserait
en  une  flamboyante  apothéose  ^
Il  prit  Moscou,  et  ce  fut  tout.  Il  en  sortit  au  milieu  des
flammes  de  l’incendie  et  commença  l’effroyable  retraite.
Derrière  les  débris  de  la  Grande  Armée,  les  peuples  vaincus
se  levèrent  comme  une  meute  altérée  de  vengeance  et  la
suivirent  en  grondant  jusqu’à  Paris.  Les  souverains  victorieux ­
  à  leur  tour,  relevés  d’une  longue  humiliation,  se
partagèrent  les  riches  dépouilles  du  conquérant.  Ce  fut  une
curée  sans  scrupules.
Il  fut  peu  question  de  l’Orient  au  congrès  de  Vienne  ;  car
il  avait  échappé  presque  absolument  aux  entreprises  de
Napoléon.  Le  tsar  chercha  bien  à  se  faire  reconnaître  par
1.  Vandal,  Napoléon  et  Alexandre  tome  III,  p.  345-346.
        <pb n="113" />
        100

LE  GRAND  DESSEIN  DE  NAPOLÉON.

les  alliés  une  sorte  de  protectorat  sur  les  chrétiens  de  l’empire ­
  ottoman,  analogue  à  celui  de  la  France  sur  les  catholiques ­
  du  Levant  :  cela  ne  pouvait  convenir  ni  à  l’Autriche
ni  à  l’Angleterre,  et  on  se  garda  d’agiter  trop  un  sujet  aussi
brûlant.  Le  traité  de  la  Sainte  Alliance,  entre  les  trois  souverains ­
  de  Russie,  de  Prusse  et  d’Autriche,  représentant  les
trois  branches  principales  de  l’Église  chrétienne,  ses  termes
bibliques,  ses  appels  à  la  renaissance  de  la  foi  religieuse,
parurent  annoncer  une  croisade  contre  l’Islam,  et  le  sultan
en  exprima  quelque  inquiétude.  Ce  n’était  qu’une  «  assurance ­
  mutuelle  des  rois  contre  les  peuples  »,  une  entente,  à
préciser  dans  les  détails  d’application,  sur  la  croisade  à
conduire  contre  les  principes  révolutionnaires,  une  dernière
manifestation,  aussi  vaine  que  prétentieuse,  de  l’absolutisme
de  droit  divin.
Cependant  l’Orient  fut  intéressé,  indirectement  du  moins,
aux  résultats  des  délibérations  de  Vienne  et  de  nouvelles
positions  furent  prises  par  les  puissances  victorieuses  autour
de  Constantinople  ;  de  nouveaux  caractères  apparurent,  dans
l’empire  ottoman  lui-même,  dont  ces  puissances  ne  tinrent
encore  aucun  compte,  qui  pourtant  devaient  modifier  la
question  plus  que  toutes  les  finesses  de  la  diplomatie.
L’Autriche  encore  une  fois  oublia  sa  vocation  orientale  ;
peut-être  craignait-elle  de  fournir  quelque  prétexte  aux
convoitises  de  la  Russie.  Elle  reprit  seulement  ses  provinces
perdues  de  Carinthie,  de  Camiole  et  de  Croatie,  et  la  plus
grosse  part  de  l’ancien  domaine  de  Venise,  souvenir  de
Campo-Formio,  le  royaume  d’illyrie  et  le  royaume  de  Dalmatie.
  Cela  ne  la  détournait  pas  de  l’Occident,  où  elle  chercha
et  trouva  la  récompense  de  sa  victoire  ;  elle  eut  le  royaume
Lombard-Vénitien  et  la  prépondérance  sur  l’Italie,  la  présidence ­
  de  la  Confédération  germanique  et  la  prépondérance
sur  l’Allemagne.
L’Angleterre,  occupée  surtout  de  la  lutte  contre  Napoléon,
en  était  restée  dans  l’Inde  aux  conquêtes  du  marquis  de
Wellesley.  C’était  assez  pour  qu’elle  cherchât  à  s’assurer  de
libres  communications  avec  cet  empire,  —  car  elle  n’avait
plus  de  rivalité  à  y  redouter,  —  pour  qu’elle  en  occupât  les
routes.  Elle  prit  donc  le  Cap  de  Bonne-Espérance,  et,  Bonaparte ­
  ayant  attiré  son  attention  vers  l’isthme  de  Suez,  elle
commença  de  prendre  sur  la  Méditerranée  les  meilleurs
points  stratégiques;  elle  eut,  avec  Gibraltar,  Malte  et  le
protectorat  des  îles  Ioniennes.
        <pb n="114" />
        LA  DÉFAITE  DE  NAPOLÉOU.  iOl
lia  Russie  se  rapprochait  par  le  nord  comme  l’Angleterre
par  le  sud.  Sa  longue  guerre  avec  la  Perse  s’était  terminée
en  1813,  le  24  octobre,  par  le  traité  de  Gulistan  ;  elle  resta
maîtresse  de  la  Géorgie  et  de  Tiflis,  annexa  en  outre  le
Daghestan,  le  Chirwan  et  la  côte  de  la  Caspienne  jusqu’à
l’Araxe  ;  elle  eut  le  droit  de  libre  navigation  sur  cette  mer.
Elle  commença  à  rivaliser  à  Téhéran  avec  l’influence  anglaise. ­
  Le  traité  de  Bucharest  l’avait  établie  aux  embouchures ­
  du  Danube  par  l’acquisition  de  la  Bessarabie.  Elle
continuait  de  s’allonger  le  long  des  côtes  septentrionales  de
la  mer  Noire.
Pendant  ce  temps,  l’empire  ottoman,  auquel  les  grandes
puissances  n’osaient  toucher,  de  peur  de  complications  incalculables, ­
  continuait  à  se  disloquer,  par  l’action  naturelle  de
ses  vices  anciens  et  des  principes  de  la  Révolution  française.
Non  seulement  Ali,  le  pacha  de  Janina,  était  de  plus  en
plus  indépendant.  Non  seulement  Méhémet-Ali  en  Égypte
fortifiait  son  autorité,  massacrait  les  Mameluks  le  1"  mars
1811,  enlevait  aux  Wahabites  les  villes  saintes  de  Médine
et  de  La  Mecque  (1813),  et  commençait  la  transformation
de  l’Égypte  par  l’imitation  de  Bonaparte  ;  c’était  un  vassal
qui  pouvait  être  utile  au  sultan  et  aussi  se  lever  contre  lui.
Mais  surtout  les  peuples  chrétiens  des  Balkans  devenaient
de  jour  en  jour  plus  avides  de  liberté  à  mesure  que  la  domination ­
  musulmane  devenait  moins  redoutable  et  les  enseignements ­
  de  la  France  révolutionnaire  mieux  compris.  Les
Roumains,  depuis  longtemps  gouvernés  par  des  hospodars
particuliers,  et  presque  autonomes,  pénétrés  par  l’influence
russe  pendant  l’occupation  de  1806  à  1812,  retrouvaient
leur  langue  nationale,  «  comme  une  belle  médaille  romaine
sous  une  rouille  séculaire  »,  et  s’apercevaient  ainsi  qu’ils
étaient  plus  Latins  que  Grecs,  tout  près  de  se  défier  déjà  de
l’ambition  russe  qui  venait  de  leur  ravir  la  Bessarabie.
Les  Serbes,  abandonnés  par  les  Russes  au  traité  de
Bucharest,  refusèrent  pourtant  de  se  soumettre,  malgré  les
conseils  du  tsar,  volontiers  taxés  par  eux  de  trahison.  Les
Turcs,  libres  sur  le  Danube,  envoyèrent  de  nombreuses
troupes  en  Serbie,  et  le  héros  de  la  guerre  de  l’indépendance,
Kara-Georges,  fatigué  ou  désespéré,  s’enfuit  en  Autriche,
avec  de  riches  trésors.  Miloch  Obrenovitch,  son  rival,  essaya
d’obtenir  du  grand  vizir  Kourchid-pacha  une  pacification
honorable  ;  on  ne  s’entendit  pas,  et  les  Janissaires  se  remirent ­
  à  massacrer.  En  1814,  toute  la  Serbie  se  souleva  dans
        <pb n="115" />
        102

LE  GRAND  DESSEIN  DE  NAPOLÉON.

an  grand  enthousiasme  patriotique;  Miloch  fut  acclamé
chef  suprême  à  Takovo  et  entreprit  contre  les  Turcs  une
guerre  sans  merci.  Ils  s’en  effrayèrent  ;  le  tsar,  vainqueur
de  Napoléon,  agit  à  Constantinople  ;  le  sultan  consentit  à
un  compromis  ;  un  pacha  turc  fut  rétabli  à  Belgrade  ;  mais
Miloch  fut  reconnu  woïvode  héréditaire  :  les  deux  forteresses
de  Belgrade  et  de  Kragouiévats  furent  partagées  entre  des
soldats  turcs  et  des  miliciens  serbes  en  nombre  égal.  Les
impôts  durent  être  fixés  par  le  woïvode  et  le  pacha,  répartis
par  la  Skouptchina  ou  assemblée  nationale.  Sous  ce  régime
d’autonomie,  la  Serbie  eut  quelques  années  de  tranquillité
et  y  entretint  l’espoir  d’une  complète  indépendance.
Il  était  difficile  aux  Grandes  Puissances  de  contenir  ce
mouvement  des  nationalités  chrétiennes  ;  elles  étaient  même
moralement  obligées  de  l’encourager.  Il  allait  pourtant
limiter  leurs  ambitions,  car  il  renfermait  toute  la  force  de
la  Révolution.

OUVRAGES  A  CONSULTER.
La  Correspondance  de  Napoléon.
G.  Grosjean,  La  mission  de  Sémonville.
Boula  Y  (de  la  Meurthe),  Le  Directoire  et  V  expédition  d’Égypte.
Galli,  L’armée  française  en  Égypte.
Heeren,  Histoire  de  l’expédition  française  en  Égypte.
Sorel,  Bonaparte  et  Hoche  en  1797  ,*  —L’Europe  et  la  Revolution ­
  française,  II,  III,  IV.
Louis  Belloc,  Bonaparte  et  les  Grecs.
PouQUEViLLE,  Régénération  de  la  Grèce,  4  volumes.
Fauriel,  Chants  populaires  de  la  Grèce.
En.  Lockroy,  Ahmed  le  Boucher  (Djezzar  pacha).
Martens,  Recueil  des  traités  de  la  Russie  avec  les  puissances ­
  étrangères.
Talleyrand,  Mémoires,  I.
Tatistghef,  Alexandre  JT"  et  Napoléon.
A.  Vandal,  Napoléon  et  Alexandre  L",  3  volumes.
A.  DE  Gardane,  Mission  du  général  Gardane  en  Perse;—
cf.  encore  Gaffarel,  dans  la  Revue  bleue  (16  février  1878).
Gh.  PiGAULT,  Histoire  des  révolutions  de  la  Perse.
JuGHEREAU  DE  Saint-Denis,  Les  Révolutious  de  Constantinople, ­
  2  volumes  ;  —  Histoire  de  l’empire  ottoman.
Ed.  Driault,  La  politique  orientale  de  Napoléon,  Sebastiani
et  Gardane.
        <pb n="116" />
        DEUXIÈME  PARTIE.
LA  RÉFORME  DE  LA  TURQUIE
ET  LES  DÉMEMBREIVIENTS.

CHAPITRE  IV.
LMN  OÉPEN  DANCE  DE  LA  GRÈCE.

I.  —  Là  RENAISSANCE  DE  LA  NATIONALITÉ  GRECQUE.
Marchands,  klephtes  et  marins  des  lies.  —  La  politique  du  tsar
Alexandre  I®'.  —  Rapprochement  avec  la  France.  —  L’Autriche
et  l’Angleterre.  —  Les  Philhellènes,  les  Philomuses,  les  Hétairies
II.  —  l’insurrection  ET  LA  RÉPRESSION.
Alexandre  Ypsilanti  en  Moldavie  (1821).  —  L’insurrection  en  Grèce
—  Mort  d’Ali  de  Janina  (1822).  —  Massacres  à  Constantinople,  à
Chio.  —  L’assemblée  d’Epidaure  (janvier  1822).  —  L’intervention
du  tsar  Alexandre.
La  politique  anglaise.  —  Canning.  —  Le  sultan  Mahmoud  appelle
l'armée  égyptienne.  —  Dissensions  intestines  parmi  les  Grecs.  —
Ibrahim-pacha  en  Morée.  —  Le  siège  et  la  prise  de  Missolonghi
par  les  Turcs  et  les  Égyptiens  (1825-1826).
ui.  —  l’intervention  européenne  et  l’indépendance
(1826-1829).
Destruction  de  la  milice  des  Janissaires  (juin  1826).  —  Débuts  de  la
réforme  militaire  en  Turquie.  —  L’agitation  philhellénique  en
Europe.  —  Vigoureuse  intervention  du  tsar  Nicolas  l®r.  —  La
convention  d’Akkermaun  (octobre  1826).
Les  inquiétudes  de  l’Angleterre.  —  La  triple  alliance  de  Londres
(6  juillet  1827).  —  La  bataille  de  Navarin  (20  octobre).
Traité  de  Tourkmantchaï  entre  la  Russie  et  la  Perse  (février  1828.)
—  Le  général  Maison  en  Morée  (1828).  —  Les  Russes  en  Arménie
et  dans  les  Balkans  (1828-1829).
Le  traité  d’Andrinople  (14  septembre  1829).  —Le  nouveau  royaume
de  Grèce.  —  L’entente  franco-russe  en  1828-1830.  —  Le  projet
Polignac.
        <pb n="117" />
        104

L’INDÉPENÜANCE  DE  LA  GRÈGE.

I.  —  La  renaissance  de  la  Nationalité  grecque.
La  Renaissance  des  nationalités,  fruit  naturel  des  idées
révolutionnaires  venues  de  France,  et  plus  encore  de  la
décadence  ottomane,  allait  devenir  à  la  question  d’Orient  la
solution  la  plus,  naturelle  et  pourtant  la  moins  prévue  par  la
diplomatie  européenne.  C’est  que,  conduite  par  des  souverains ­
  de  droit  divin,  il  lui  fut  difficile  pendant  longtemps
de  se  faire  à  cette  solution,  funeste  à  ses  intérêts,  contraire
à  ses  principes.  A  peine,  à  la  fin  du  siècle,  y  montre-t-elle
quelques  dispositions  favorables  ;  et  les  nationalités  chrétiennes ­
  des  Balkans,  héritières  légitimes  de  l’empire  ottoman, ­
  mieux  que  cela,  légitimes  maîtresses  des  pays  occupés ­
  jadis  par  les  Turcs  et  indignement  exploités  par  eux
pendant  des  siècles,  n’ont  fait  reconnaître  leur  droit  à
l’existence  qu’à  travers  les  plus  égoïstes  intrigues  des
grandes  puissances  ;  elles  n’ont  dû  le  plus  souvent  leur
indépendance  qu’à  l’opposition  des  intérêts  de  leurs  prétendus ­
  protecteurs.  La  Grèce  en  fit  la  première  expérience,  et
si  elle  rencontra,  de  l’Angleterre  à  la  France  et  à  la
Russie,  de  vives  sympathies  et  de  beaux  dévouements,  elle
n’obtint  des  gouvernements  qu’un  concours  tardif  et
qu’une  demi-satisfaction.
Elle  fut,  parmi  les  nationalités  effacées  pendant  des
siècles  sous  l’oppression  musulmane,  la  première  à  reparaître, ­
  et  dès  le  début  avec  le  plus  de  relief,  à  cause  des
souvenirs  classiques  que  la  civilisation  occidentale  avait
cultivés,  à  cause  de  son  éloignement  de  Constantinople,  à
cause  de  sa  situation  maritime  favorable  à  sa  liberté,  à
cause  surtout  de  sa  personnalité  fortement  marquée  depuis
l’antiquité  et  toujours  vivante  à  travers  les  générations
qu’elle  avait  formées.  Dans  le  temps  même  où  la  flotte  de
Catherine  II  réveillait  les  espérances  des  Grecs,  Coral  adaptait ­
  les  formes  anciennes  de  la  langue  grecque  à  sa  prononciation ­
  nouvelle,  créait  le  grec  moderne  écrit,  en
faisait  une  langue  littéraire,  comme  pour  rendre  la  voix
à  ce  peuple  qui  voulait  vivre  encore.  La  ruine  de  la  flotte
turque,  la  décadence  de  l’influence  française  dans  le
Levant,  la  rupture  entre  la  France  et  la  Porte  au  moment
de  l’expédition  d’Égypte,  la  longue  guerre  entre  Napoléon
et  l’Angleterre,  donnèrent  aux  Grecs  une  clientèle  commerciale ­
  considérable  ;  ils  furent  d’actifs  et  audacieux  mar-
        <pb n="118" />
        LA  RENAISSANCE  DE  LA  NATIONALITÉ  GRECQUE.  105
chands  ;  ils  retrouvèrent  les  secrets  de  leurs  ancêtres  du
Pirée  ;  ils  eurent  sur  toutes  les  mers  du  Levant  de  nombreux ­
  vaisseaux,  qui  de  nouveau  sillonnèrent  la  Méditerranée, ­
  de  Marseille  à  Odessa  ;  à  l’abri  du  pavillon  anglais  le
plus  souvent,  pour  pouvoir  passer  partout,  ils  s’enrichirent. ­
  Ils  eurent  dans  la  plupart  des  ports  méditerranéens
des  colonies  marchandes  très  prospères  ;  celle  du  Phanar
notamment  entassa  des  trésors,  pour  les  luttes  futures  de
l’indépendance.  Elles  grandissaient  d’ailleurs  à  l’aise  ;
Sélim  III  témoignait  aux  chrétiens  une  grande  bienveillance ­
  et  c’était  un  des  traits  de  son  esprit  de  réforme.
Mais  ces  milliers  de  Grecs,  entreprenants  et  riches,  étaient
faibles  encore  par  leur  extrême  dispersion  ;  en  Grèce  seulement, ­
  la  race  était  groupée  en  agglomérations  compactes, ­
  par  endroits  pénétrées  de  la  foi  musulmane  qui  y  avait
trouvé  des  adeptes  intéressés,  presque  partout  organisées  en
petites  républiques  municipales  auxquelles  les  Turcs  avaient
toujours  laissé  quelque  liberté.  Pourvu  que  les  impôts,
très  lourds  et  très  arbitraires,  fussent  régulièrement  envoyés ­
  au  Grand  Seigneur,  les  cités  grecques  s’administraient ­
  à  leur  gré  ;  elles  avaient  à  leur  tête  des  primats,  de
religion  grecque,  désignés  par  leurs  concitoyens,  reconnus
par  les  chefs  ottomans,  intermédiaires  naturels  entre  les  uns
et  les  autres  ;  elles  formaient  même  parfois  des  milices
d'armatoles,  armées  et  recrutées  librement.  De  tout  temps,
la  Grèce  avait  aimé  l’indépendance  municipale.  Sut-elle
jamais  comprendre  d’autre  organisation  politique  ?
Ces  petites  sociétés,  très  isolées  dans  leurs  cantons  montagneux, ­
  souvent  jalouses  les  unes  des  autres,  étaient-elles
capables  de  se  grouper  contre  le  maître?  La  surveillance
des  pachas  turcs  était  de  plus  en  plus  défiante,  et,  au  moindre ­
  soupçon,  volontiers  cruelle.  On  n’y  pouvait  échapper
que  dans  les  rochers  les  plus  abrupts,  les  îles  les  plus
cachées,  où  en  réalité  jamais  la  domination  ottomane
n’avait  été  reconnue.  Ainsi  le  Maïna,  la  presqu’île  que
forme  le  Taygète  au-dessus  de  Sparte  et  sur  la  rive  droite
de  l’Eurotas,  était  le  refuge  inviolable  des  Grecs  belliqueux,
impatients  de  tout  gouvernement  ;  autant  brigands  que
guerriers,  les  uns  maîtres  de  la  montagne  de  génération
en  génération,  les  autres  réfugiés  dans  ses  cavernes  pour
échapper  à  la  police  turque,  ces  klephtes  ou  palikares  faisaient ­
  volontiers  le  coup  de  feu  sur  les  régiments  du
sultan,  razziaient  les  villages  voisins,  s’enrichissaient
        <pb n="119" />
        106  L’INDEPENDANCE  DE  LA  GRECE.
de  rançons  adroitement  extorquées  à  d’imprudents  voyageurs. ­

Ainsi  vivaient  encore  les  hardis  marins  des  îles  :  Psara,
près  de  Chio,  et  surtout  Hydra  et  Spetzia,  à  l’extrémité  de
la  presqu’île  de  l’Argolide,  les  îles  Nautiques,  comme  on  les
appelait,  ou  les  îles  des  Marins,  étaient  le  repaire  des
pirates  de  la  mer,  terreur  des  vaisseaux  turcs  aux  dépens
desquels  ils  faisaient  l’apprentissage  de  la  guerre  de  l’indépendance, ­
  terreur  quelquefois  aussi  des  vaisseaux  chrétiens
dont  la  cargaison  excitait  leur  envie.
Janina,  où  le  pacha  Ali  refusait  l’ohéissance  au  sultan,
le  Maïna,  les  îles  Nautiques  :  trois  foyers  où  couvait  l’incendie ­
  qui  allait  enflammer  toute  la  Grèce.
On  le  savait  en  Europe  ;  on  le  constatait  avec  espérance
ou  avec  inquiétude.  Le  tsar  Alexandre  ï"  était  un  personnage ­
  ondoyant  dont  il  était  difficile  de  pénétrer  les  intentions. ­
  Défenseur  victorieux  de  la  cause  des  souverains
contre  les  principes  révolutionnaires,  libéral  et  même
volontiers  «  républicain  »,  mais  persuadé  que  les  rois  de
droit  divin  savent  mieux  que  leurs  sujets  les  libertés  qui
conviennent,  il  était  disposé  par  là  à  adopter  les  vues  de
M.  de  Metternich  sur  les  dangers  de  toute  révolution  et  la
nécessité  de  s’y  opposer.
11  était  impossible  pourtant  qu’il  eût  oublié  le  grand
projet  de  son  aïeule:  c’eût  été  renier  son  propre  nom  et  les
traditions  les  plus  populaires  de  la  Russié.  N’avait-il  pas  tenté
au  congrès  de  Vienne  de  se  faire  reconnaître  le  protectorat
des  chrétiens  de  l’empire  ottoman?  Le  sultan  n’avait-il
pas  pu  voir  dans  le  traité  de  la  Sainte-Alliance  comme  une
menace  de  croisade?  Le  tsar,  après  la  défaite  définitive  de
Napoléon,  n’avait-il  pas  conservé  toute  son  armée  sur  le
pied  de  guerre  ?  Pourquoi  ?  Son  titre  de  tsar  l’obligeait  à
prendre  en  mains  la  cause  de  l’orthodoxie.  Et  ce  rôle  religieux ­
  n’était  pas  pour  déplaire  à  sa  nature  mystique.
L’occasion  était  bonne,  peut-être  unique,  de  continuer
vers  Constantinople  la  marche  indiquée  par  Catherine.
L’Europe  paraissait  reconnaître  la  suprématie  du  tsar  sur
le  continent  ;  la  France  n’était  plus  un  obstacle,  et  même
Alexandre  commençait  à  entretenir  avec  elle  des  relations
flatteuses  :  il  avait  besoin  d’elle  pour  régler  selon  ses  intérêts
la  question  d’Orient.  Il  disait  le  19  juillet  1821  à  l’ambassadeur ­
  français,  M.  de  La  Ferronnays  :  «  Ouvrez  le  compas
depuis  le  détroit  de  Gibraltar  jusau’au  détroit  des  Darda-
        <pb n="120" />
        LA  RENAISSANCE  DE  LA  NATIONALITÉ  GRECQUE.  107
Helles  ;  voyez  ce  qui  est  à  votre  convenance,  et  comptez
non  seulement  sur  le  consentement,  mais  sur  l’assistance
sincère  et  efficace  de  la  Russie  ».  11  ajoutait  aussitôt  :  «  Il
faut  que  les  Turcs  soient  repoussés  bien  loin  et  que  tout  le
monde  puisse  s’arranger.  C’est  la  Russie  aujourd’hui  que  la
France  doit  avoir  comme  alliée.  »  Au  même  ambassadeur,
il  disait  encore  l’année  suivante  :  «  La  France  et  la  Russie
réunies  feront  la  loi  à  l’Europe.  »
C’est  que  le  tsar  sentait  devant  lui  l’opposition  de  deux  autres ­
  puissances.  L’Autriche  ne  voulait  pas  laisser  soulever
la  question  ottomane  :  elle  perdait  un  peu  alors  la  conscience ­
  de  ses  destinées  orientales  et  regardait  de  nouveau
vers  l’Italie  et  l’Allemagne  ;  elle  se  rendait  compte  pourtant
qu’elle  ne  devait  pas  se  laisser  fermer  la  route  de  la  mer
Noire  et  de  l’Archipel.  M.  de  Metternich  dissimulait  ces
raisons  nationales  sous  cette  considération  politique  qu’il
ne  fallait  nuUe  part  permettre  aucune  entreprise  révolutionnaire ­
  ;  et  il  tenait  le  tsar  par  cet  argument.  L’Angleterre, ­
  étrangère  à  la  Sainte-Alliance,  n’avait  pas  de  telles
raisons  à  son  service  ;  mais  elle  ne  voulait  pas  laisser  descendre ­
  les  Russes  dans  la  mer  Méditerranée  ;  elle  ne
voulait  pas  exposer  à  un  tel  danger  sa  route  la  plus  courte
vers  l’Inde.  Elle  était  bien  placée  pour  surveiller  les  démarches ­
  du  gouvernement  russe:  elle  avait  depuis  1815  le
protectorat  des  Iles  Ioniennes.  Déjà  donc  les  intérêts
très  égoïstes  des  puissances  venaient  compliquer  la
question  d’Orient  et  entraver  la  libre  évolution  des  nationalités. ­

L’opinion  publique,  ignorante  de  ces  intérêts  contradictoires, ­
  toute  sentimentale  et  aveuglément  généreuse,  entraînait ­
  malgré  eux  les  gouvernements.  Car  les  patriotes  grecs
lui  adressaient  d’émouvants  appels  et  l’excitaient  par  des
aventures  romanesques  comme  on  les  aimait  en  ce  temps,
dans  la  réalité  et  dans  la  fiction.  Ils  fondèrent,  dès  avant
1815,  diverses  associations  entre  ceux  qui  se  lamentaient
sur  la  Grèce  esclave  et  mûre  pour  la  liberté  :  la  société  des
Philhellènes,  la  société  des  Philomuses,  qui  ouvrit  partout
des  écoles  grecques.  Au  congrès  de  Vienne,  le  Corfiote
Jean  Capo  d’Istria,  ministre  du  tsar,  obtint  pour  elles  de
belles  souscriptions  parmi  les  plénipotentiaires  :  ils  ouvrirent ­
  largement  leur  bourse,  satisfaits  de  s’acquitter  à  ce
prix  envers  l’hellénisme  et  l’humanité.  Le  même  Capo
d’Istria,  passant  bientôt  après  dans  les  îles  Ioniennes,  y
        <pb n="121" />
        108  L’INDÉPENDANCE  DELA  GRÈCE.
excita  par  sa  présence  et  ses  encouragements  quelques
troubles  que  les  Anglais  apaisèrent  bien  vite.
En  octobre  1815,  trois  Grecs  du  Phanar,  Skouphas,
Xantbos  et  Dikœos,  fondèrent  métairie,  association
secrète  qui,  dès  le  début,  eut  un  caractère  insurrectionnel,
distribua  des  armes,  des  appels  à  la  guerre,  recueillit
d’importantes  sommes  et  prépara  le  soulèvement.  Elle  se
répandit  très  vite  dans  tout  le  Levant,  à  Smyrne,  Chio,
Samos,  au  delà  même,  à  Bucharest,  à  Moscou,  à  Trieste.
Elle  eut  des  membres  très  hardis,  comme  le  chef  des  Souliotes
  Marcos  Botzaris  ;  Alexandre  Ypsilanti,  aide  de  camp
du  tsar,  en  accepta  la  direction  suprême,  tint  Alexandre  au
courant  et  obtint  de  lui  de  bonnes  paroles.
Dès  lors,  l’agitation  se  produisit  sur  divers  points.  Kara-Georges,
  réfugié  à  Kiev  depuis  1814,  revient  en  Serbie  en
1817  pour  la  soulever,  du  consentement  du  tsar,  semble-til
  ;  pendant  ce  temps,  les  hétairistes  se  lèveront  en  Valachie
  et  en  Grèce  ;  les  Turcs,  impuissants  contre  une  révolte
générale,  seront  rejetés  en  Asie  et  la  croix  grecque  portée
d’un  trait  à  Sainte-Sophie.  11  fut  bientôt  assassiné  par  des
émissaires  de  son  rival,  le  woïvode  Miloch.
Le  23  mars  1820,  Ali  de  Janina  se  révolte  décidément
contre  le  sultan  ;  le  pacha  de  Bérat  reçoit  l’ordre  de  marcher ­
  contre  lui.  Ali  appelle  à  l’aide  les  chrétiens  que  récemment ­
  il  combattait  et  décimait  par  des  massacres  féroces  ;
il  affirme  qu’il  veut  être  le  sauveur  des  Grecs;  il  entre  dans
l’hétairie,  il  en  devient  un  des  chefs.
Le  6  mars  1821,  Alexandre  Ypsilanti,  comptant  sur  les
hétairistes  de  la  Moldavie  et  sur  le  tsar,  passe  le  Prnth  à
la  tête  d’une  petite  troupe.  Il  lance  parmi  les  populations
chrétiennes  une  proclamation  toute  remplie  de  souvenirs
classiques  ;  a  Les  Turcs,  ces  descendants  efféminés  de
Darius  et  de  Xerxès  (?),  seront  bien  plus  faciles  à  vaincre
que  les  Perses  de  jadis.  »  Il  occupe  bientôt  Bucharest,  et
cette  nouvelle  excite  dans  toute  la  péninsule  des  Balkans
une  très  vive  émotion.  Le  tsar  est  alors  à  Laybach,  où  les
souverains  de  la  Sainte-Alliance  prennent  des  dispositions
pour  écraser  la  révolution  italienne.  En  apprenant  la  tentative ­
  de  son  aide  de  camp,  Alexandre  s’écrie  d’abord  :  «  Oh!
le  brave  garçon  !  »  et  pense  à  l’aider.  Mais  Metternich
intervient,  lui  fait  peur  de  la  Révolution,  lui  dicte  une
sorte  de  désaveu  de  l’entreprise  d’Ypsilanti  ;  le  tsar  fait
écrire  à  celui-ci  :  «  Il  serait  indigne  de  l’empereur  de
        <pb n="122" />
        L’INSURRECTION  ET  LA  RÉPRESSION.  109
miner  les  fondements  de  la  Turquie  par  l’action  honteuse
d’une  société  secrète.  »  L’ambassadeur  de  Russie  à  Constantinople, ­
  le  baron  de  Strogonof,  offre  même  au  sultan  le
concours  du  gouvernement  russe  pour  réprimer  l’insurrection. ­
  Les  vieillards  du  temps  de  Catherine  en  furent  stupéfaits. ­

Dès  lors  Ypsilanti  devait  échouer.  Les  Roumains  avaient
déjà  assez  de  libertés  pour  ne  pas  se  compromettre  dans
l’intérêt  des  Grecs  ;  les  timides  abandonnèrent  l’affaire
quand  üs  connurent  la  réponse  du  tsar.  La  bande  des
insurgés  fut  décimée  à  Dragasani  sur  l’Alu  ta  (juin  1821);
Alexandre  Ypsilanti  se  jeta  en  Hongrie;  il  y  fut  arrêté  et
tenu  en  prison  à  Munkacs  jusqu’en  1827.  Il  mourut  quelques ­
  mois  après.
II.  —  L’insurrection  et  la  répression.
Mais,  en  même  temps  qu’il  avait  franchi  le  Pruth,  son
frère  Démétrius  Ypsilanti  et  le  prince  Cantacuzène  avaient
abordé  en  Morée.  En  mars  1821,  ils  y  déployèrent  l’étendard ­
  de  l’hétairie,  une  bannière  noire  en  signe  de  deuil
avec  un  phénix  en  signe  de  résurrection.  A  leur  proclamation ­
  les  marins  d’Hydra  et  les  Palikares  du  Maïna  répondirent ­
  aussitôt  :  l’archevêque  de  Patras  Germanos  appela
tous  les  Hellènes  à  la  guerre  sainte  et  planta  sur  la  forteresse ­
  de  Kalavryta  le  drapeau  de  l’indépendance.
Les  Maïnotes  accoururent  :  les  marins  d’Hydra  armèrent
leurs  petits  vaisseaux,  préparèrent  leurs  brûlots.  Sur  de
nombreux  points  du  pays  des  foyers  de  rebellion  se  déclarèrent ­
  ;  les  garnisons  turques  s’enfermèrent  dans  les  forteresses, ­
  abandonnèrent  la  plaine  et  la  montagne  aux  insurgés ­
  ;  ils  eurent  bientôt  l’audace  d’attaquer  même  les
,'&amp;gt;laces  fortes  :  sous  le  commandement  de  Colocotronis,  ils
enlevèrent  Patras,  Navarin,  Tri  politza,  Missolonghi,  surtout ­
  l’importante  place  de  Napoli  de  Romanic  ou  Nauplie.
La  Morée  presque  tout  entière  se  trouva  en  quelques  semaines ­
  conquise  sur  les  Turcs.
Le  sultan  a  toujours  compté  sur  le  système  de  la  terreur
pour  réprimer  les  moindres  soulèvements  ;  cela  lui  a  longtemps ­
  réussi,  cela  lui  réussit  encore  quelquefois.  11  donne  à
l’application  de  ce  système  le  plus  d’éclat  possible;  il
organise  autour  de  ses  massacres  politiques  une  mise  en
scène,  habile  à  force  d’expérience,  destinée  à  frapper  les
        <pb n="123" />
        lio

L’INDÉPENDANCE  DE  LA  GRECE.

yeux  et  à  produire  sur  les  coupables  ou  les  hésitants  un
effet  salutaire.  Deux  ou  trois  massacres  bien  choisis  et
bien  conduits  suffisent  en  général  à  rétablir  l’ordre.
Kurcbid-pacha,  envoyé  contre  Ali  de  Janina,  lui  prit
Parga,  Prcveza,  sur  la  côte  de  la  mer  Ionienne,  l’enferma
dans  sa  capitale.  Il  lui  proposa  une  entrevue,  lui  fit  espérer ­
  un  accord  avec  le  sultan,  le  reçut  sous  sa  tente,  le  fit
saisir,  emprisonner,  décapiter,  envoya  sa  tête  à  Constantinople ­
  (février  1822).  Les  Grecs  de  l’hétairie  qui,  par  Arta,
venaient  au  secours  d’Ali,  furent  cernés,  battus,  presque
tous  tués.
Yousouf-pacha,  envoyé  en  Morée,  marcha  sur  Patras,
s’en  empara,  et,  pour  l’exemple,  y  fit  massacrer  15.000  habitants. ­

Le  jour  de  Pâques,  sur  ordre  de  l’autorité,  les  maisons
des  Grecs  à  Constantinople  sont  cernées  par  des  soldats
turcs,  prises  d’assaut  l’une  après  l’autre,  pillées  ;  les  Grecs
y  sont  saisis,  massacrés  de  sang-froid  ;  femmes  et  enfants
ne  sont  pas  épargnés.  Les  églises  chrétiennes  sont
envahies  par  des  bandes  furieuses  ;  le  patriarche  Gregorios ­
  est  arraché  à  l’autel,  tiré  dehors,  massacré  ;  le  grandvizir
  s’amuse  une  grande  heure  à  voir  son  cadavre  insulté,
traîné  dans  la  boue  par  la  populace  turque,  pendu  enfin  en
vêtements  sacerdotaux  â  la  porte  de  son  palais.  Dans  les
environs  de  Constantinople,  en  Thrace,  en  Macédoine,
mêmes  spectacles,  massacre  général.  Deux  archevêques,
quatre-vingts  évêques  y  périssent  :  c’est  bien  une  guerre
sainte,  l’effroyable  explosion  du  fanatisme  religieux,  le
pire  qui  fût  jamais.
A  Chio,  15.000  soldats  turcs  sont  débarqués  le  22  avril
1822.  Il  y  a  eu  quelques  troubles,  mais  ils  sont  alors  apaisés; ­
  la  population,  avec  les  prêtres  et  les  jeunes  filles,  va
au-devant  des  soldats  pour  témoigner  de  sa  soumission.
Elle  est  accueillie  à  coups  de  fusils  et  de  sabres.  Le  carnage ­
  commence  aussitôt  ;  l’église  est  brûlée  ;  les  hommes
sont  empalés,  pendus,  les  femmes  éventrées,  les  enfants
coupés  en  morceaux;  les  derviches  encouragent  les  massacreurs, ­
  qui  n’en  ont  pas  besoin.  Un  mois  durant,  ces  scènes
se  continuent  nuit  et  jour,  sauf  quelques  intervalles  de
repos  indispensables  à  un  tel  travail.  Des  rangées  de  gibets, ­
  oû  pendent  sinistrement  des  cadavres,  des  pyramides
de  têtes  coupées  autour  desquelles  tournent  et  crient  les
oiseaux  de  mort,  se  dressent  tout  autour  du  rivage  et  font
        <pb n="124" />
        L’INSURRECTION  ET  LA  RÉPRESSION.  111
à  la  belle  île  une  couronne  de  martyre.  Enfin  les  Turcs
partent  pour  d’autres  terrains  d’exécution;  ils  emmènent
35.000  esclaves,  surtout  des  jeunes  filles.
Ils  ne  partirent  pas  tous.  L’Archipel  était  sillonné  d’une
nuée  de  petits  vaisseaux  grecs  donnant  partout  la  chasse
aux  exécuteurs  du  sultan.  Ils  étaient  commandés  par  des
marins  illustres,  Canaris,  Andreas  Miaoulis  ;  ils  traînaient
après  eux  leurs  terribles  brûlots  enduits  de  soufre,  d’huile
et  de  goudron.  Les  massacreurs  de  Chio  furent  trop  longtemps ­
  en  besogne  ;  la  nouvelle  s’en  répandit  avant  qu’ils
n’eussent  le  temps  de  disparaître.  Canaris  les  surprit  dans
le  port,  les  bloqua,  jeta  ses  brûlots  au  milieu  de  leurs
navires,  les  détruisit  ;  3.000  Turcs  et  avec  eux  le  capitan-pacha
  furent  noyés,  vengeance  d’ailleurs  inégale  au
crime.
D’autres  brûlots  furent  portés  en  rade  de  Mitylène,  où
était  mouillée  la  flotte  turque  de  l’amiral  Mohammed-bey  ;
son  vaisseau  sauta,  et  cette  formidable  explosion  coûta  la
vie  à  un  miLier  de  Turcs.  Les  marins  grecs  conduisirent
d’île  en  île  cette  guerre  d’extermination  :  nulle  part  les
Ottomans  ne  purent  leur  tenir  tête  ;  ils  perdirent  à  jamais
l’empire  de  l’Archipel.  Sur  mer  aussi,  jadis,  les  Athéniens
de  Thémistocle  et  de  Cimon  avaient  sauvé  la  liberté  de  la
Grèce.
Le  1"  janvier  1822,  dans  un  bois  auprès  d’Epidaure,
se  réunit  une  assemblée  de  députés  envoyés  par  les  insurgés. ­
  Ils  proclamèrent  solennellement  dans  un  grand  cri
d’enthousiasme  l’indépendance  de  leur  patrie  ;  ils  essayèrent ­
  d’organiser  un  gouvernement  régulier.  Ils  nommèrent
un  conseil  exécutif  de  cinq  membres,  présidé  par  Mavrocordato,
  dont  les  principaux  ministres  furent  Negris  et
Colettis.  Il  fut  assisté  d’un  Sénat  législatif  de  59  députés
présidés  par  Démétrius  Ypsilanti.  Il  y  eut  bientôt  des  dissentiments ­
  entre  ces  chefs  du  parti  national  ;  mais  du
moins  la  Grèce  était  ainsi  officiellement  représentée  en
face  de  l’Europe  ;  elle  affirmait  son  existence.
A  la  nouvelle  de  l’assemblée  d’Epidaure,  l’émoi  fut
grand  à  Constantinople.  Le  25  février  1822,  le  sultan
Mahmoud  présida  au  sérail  un  grand  conseil,  composé  de
ses  ministres,  des  ulémas  et  des  chefs  des  janissaires.  Les
délibérations  en  furent  très  animées  sans  doute  ;  il  y  fut
question  d’effroyables  mesures  de  violence,  d’un  massacre
de  tous  les  chrétiens  de  l’empire  ottoman.  Le  ministre
        <pb n="125" />
        112

L’INDÉPENDANCE  DE  LA  GRÈCE.

d’Angleterre  intervint,  s’efforça  d’apaiser  la  colère  du  gouvernement ­
  turc,  en  retarda  l’explosion,  en  atténua  ainsi
les  effets.
L’Europe  tout  entière  commençait  à  s’intéresser  à  l’insurrection ­
  grecque,  et  rien  n’y  contribuait  plus  que  les  massacres ­
  eux-mêmes.  Était-il  possible  de  laisser  détruire  toute
une  population  chrétienne  par  les  infidèles  ?  N’était-il  pas
temps  de  les  rejeter  en  Asie,  de  les  réduire  à  l’impuissance
de  nuire?
Le  tsar  tenait  difficilement  les  engagements  que  Metternich ­
  avait  obtenus  de  lui  à  Laybach.  Ses  secrètes  sympathies ­
  pour  les  Grecs,  excitées  par  l’opinion  de  toute  la
Russie,  ne  se  pouvaient  plus  dissimuler  ;  il  laissait  échapper ­
  publiquement  des  plaintes,  des  menaces  contre  les
Ottomans,  des  cris  d’indignation  contre  les  massacreurs.  11
cherchait  un  moyen  diplomatique  d’intervenir  à  Constantinople, ­
  sans  trop  irriter  les  membres  de  la  Sainte-Alliance  ;
il  se  souvenait  que  les  conventions  du  traité  de  Bucharest
avaient  été  mal  respectées  par  les  Turcs,  que  par  exemple
la  Serbie  n’avait  pas  obtenu  les  garanties  promises.  Le
trouble  où  tous  ces  événements  le  jetaient  inquiétait  de
jour  en  jour  davantage  le  gouvernement  autrichien.
Enfin,  ne  se  contenant  plus,  entraîné  par  les  traditions
de  la  politique  russe,  par  son  tempérament  ardent  de  chrétien, ­
  même  de  croisé,  Alexandre  adressa  tout  à  coup  au
sultan  un  ultimatum  hautain  :  il  lui  reprocha  vivement  les
massacres  de  Constantinople  et  de  Chio,  le  mit  en  demeure
de  relever  les  églises  détruites,  de  respecter  dans  tout  son
empire  le  culte  chrétien,  de  rétablir  le  régime  des  traités
dans  les  principautés  danubiennes.  Il  exigea  une  réponse
immédiate.  Mahmoud  ne  répondit  pas.  L’ambassadeur
russe  Strogonof  reçut  l’ordre  de  quitter  Constantinople  :
c’était  une  rupture.  Les  conséquences  en  pouvaient  être
considérables.  Mais  le  tsar  n’osa  pas  poursuivre  dans  cette
voie  ;  il  était  retenu  par  la  parole  qu’il  avait  donnée  à  Metternich ­
  ;  il  ne  trouvait  pas  le  moyen  de  concilier  ses  intérêts ­
  et  ses  sentiments  dans  les  Balkans  avec  l’alliance
autrichienne  ;  il  redoutait  l’Angleterre  ;  il  était  déchiré  de
scrupules,  perdu  dans  l’irrésolution.
Le  gouvernement  anglais  surveillait  de  près  les  événements ­
  de  l’Orient  ;  il  ménageait  l’avenir  avec  beaucoup
d’habileté.  Sa  politique  étrangère  était  alors  dirigée  par
Canning  :  il  arrêtait  l’exécution  des  violentes  mesures  que
        <pb n="126" />
        L’INSURRECTION  ET  LA  RÉPRESSION.

113

voulait  prendre  le  sultan;  il  empêchait  le  bombardement
de  Nauplie  par  les  Turcs;  dès  février  1823,  il  reconnaissait ­
  aux  Grecs  la  qualité  de  belligérants.  Voulait-il  déjà
assurer  l’indépendance  de  la  Grèce  ?  Oui,  peut-être  ;  mais
surtout  il  voulait  disputer  au  tsar  le  monopole  du  protectorat ­
  des  chrétiens,  lui  ôter  tout  prétexte  d’intervention.  Il
pouvait  compter  sur  l’Autriche;  il  était  ainsi  très  fort.
Mais  il  ne  voulait  pas  non  plus  pousser  le  tsar  à  bout,  de
peur  d’un  éclat  irréparable,  et,  avec  une  extrême  souplesse, ­
  il  encourageait  les  Grecs,  contenait  les  Turcs,
enveloppait  les  Russes  de  flatteries  et  de  promesses  ;  il
tenait  tout  dans  sa  main.
L’ambassadeur  britannique  à  Saint-Pétersbourg  eut  avec
le  tsar  Alexandre  de  longues  conférences,  où  il  voulait
surtout  l’amuser  pou/  l’empêcher  d’agir.  Il  réussit  même  à
lui  faire  commettre  quelques  imprudences.  Alexandre  proposa ­
  en  effet  d’assurer  l’autonomie  de  la  Grèce,  mais  sous
le  protectorat  de  la  Porte,  ou  de  la  Russie,  ou  de  toutes
deux  ensemble,  et  en  la  divisant  en  trois  tronçons  d’États  :
la  Grèce  occidentale,  la  Grèce  orientale,  et  la  Morée.  Il
laissa  voir  ingénument  qu’il  ne  voulait  pas  laisser  se  fonder
sur  les  débris  de  l’empire  turc  une  nation  trop  forte,  et  que,
tout  en  défendant  les  populations  chrétiennes  des  Balkans,
il  voulait  qu’elles  fussent  assez  faibles  pour  avoir  toujours
besoin  de  la  Russie.  Il  y  eut  un  grand  mécontentement  en
Grèce,  et  le  prestige  de  l’Angleterre  grandit  au  détriment
de  celui  du  tsar  :  si  bien  qu’un  parti  d’insurgés  pria  l’Angleterre ­
  de  consentir  à  l’annexion  de  la  Grèce  aux  îles  Ioniennes, ­
  sous  son  protectorat.  Canning  n’osa  pas  s’y  prêter.
Alexandre  s’énerva  de  toutes  ces  difficultés,  s’impatienta
de  ses  échecs  et  de  son  impuissance,  et,  dans  une  crise  de
découragement,  pendant  les  derniers  mois  de  sa  vie,  il  alla
jusqu’à  demander  au  gouvernement  anglais  de  régler  à  lui
seul  la  question  grecque.  Il  mourut  le  1"  décembre  1825,
avant  que  celte  faiblesse  d’une  âme  généreuse  et  désabusée
n’eût  produit  ses  résultats.
Rien  ne  pouvait  être  plus  agréable  et  plus  avantageux
au  sultan  que  toutes  ces  intrigues.  Combien  de  fois  les
Turcs  ont  profité  de  ces  conflits  diplomatiques  entre  les
puissances  européennes  !  En  vérité,  ils  leur  doivent  d’être
encore  à  Constantinople  ;  ils  faillirent  dès  ce  moment  y
gagner  la  victoire  sur  les  Grecs.
Metternich  en  effet,  inquiet  des  complications  que  les
E.  Driaült.  —  Question  d’Orient.  a
        <pb n="127" />
        114

L’INDÉPENDANCE  DE  LA  GRÈCE.

affaires  de  Grèce  pouvaient  produire  si  la  politique  russe
devenait  tout  à  coup  plus  nette  et  plus  hardie,  y  entrevoyant ­
  même  la  possibilité  d’une  dissolution  de  l’empire
ottoman  qui  ne  pouvait  qu’être  funeste  aux  intérêts  autrichiens ­
  sur  le  Danube  et  par  surcroît  ruiner  les  principes
conservateurs  de  la  Sainte-Alliance,  conseillait  au  sultan
une  répression  énergique  et  rapide,  excitait  sa  colère  contre
les  rebelles.  Aussi  exerçait-il  à  Constantinople  une  influence
très  écoutée,  comparable  à  celle  que  tout  récemment  l’Allemagne ­
  a  acquise  auprès  du  sultan  Abd-ul-Hamid  II,  encore
contre  les  Grecs  et  pour  le  plus  grand  avantage  économique
et  politique  des  puissances  de  l’Europe  centrale.  Le  sultan
n’avait  pas  alors  de  troupes  suffisamment  solides  pour  écraser
en  quelques  mois  le  soulèvement  des  Grecs  ;  il  préparait  la
destruction  des  Janissaires  et  n’avait  encore  rien  pour  les
remplacer.  On  affirme  que  c’est  sur  le  conseil  de  l’internonce
  d’Autriche  que  Mahmoud  demanda  au  pacha  d’Égypte
sa  flotte  et  son  armée  pour  vaincre  l’insurrection.
Par  un  firman  en  date  du  16  janvier  1824,  le  sultan
confia  donc  cette  mission  à  Méhémet-Ali,  l’appelant  déjà
a  l’exterminateur  des  Infidèles  »,  et  lui  promettant  en
récompense  les  pachaliks  de  Candie  et  de  Morée.  Le  pacha
s’en  réjouit  :  son  ambition  y  trouvait  son  compte  ;  il  avait
là  l’occasion  d’étendre  sa  puissance  sur  toutes  les  mers  du
Levant.
Ses  troupes  furent  bientôt  prêtes.  Dès  le  mois  de  juillet
suivant,  16.000  fantassins,  800  chevaux,  une  nombreuse
artillerie  furent  embarqués  à  Alexandrie  sur  60  vaisseaux,
sous  le  commandement  du  fils  adoptif  de  Méhémet,
Ibrahim-pacha,  et  du  Français  Sèves,  devenu  Souleïman-ney

Ibrahim  passa  d’abord  par  Rhodes  où  il  rallia  une  flotte
turque  qui  n’osait  en  sortir  par  peur  des  Grecs,  longea
ensuite  la  côte  d’Asie  mineure  pour  y  prendre  d’autres
renforts.  Miaoulis,  qui  le  cherchait,  se  jeta  sur  lui  dans  les
eaux  de  Samos,  lui  détruisit  une  partie  de  ses  vaisseaux  ;
les  Égyptiens  poursuivis,  harcelés  à  travers  les  Cyclades,
tombèrent  près  de  Naxos  au  milieu  des  brûlots  de  Canaris  ;
ils  y  laissèrent  quelques  centaines  d’entre  eux.  Ils  se  réfu-'gièrent
  dans  une  rade  de  Candie;  Miaoulis  et  Canaris  les
iy  suivirent,  continuèrent  leur  œuvre  de  destruction,  empêchèrent ­
  Ibrahim  de  prendre  le  large  :  il  dut  se  résigner  à
hiverner  dans  l  ile,  où  il  refit  ses  forces  par  quelques  pilla-
        <pb n="128" />
        L’INSURRECTION  ET  LA  RÉPRESSION.  115
ges  bien  ordonnés,  et  se  prépara  à  la  guerre  grecque  par
une  première  série  de  massacres.
Pendant  cet  hiver,  les  Grecs  s’épuisèrent  en  querelles
intestines  ;  beaucoup  commencèrent  à  désespérer,  à  cause
de  l’inaction  de  la  Russie,  des  intrigues  de  la  diplomatie
européenne  auxquelles  ils  ne  comprenaient  rien,  du  dénùment
  où  végétaient  leurs  bandes  et  les  équipages  de  leurs
flottilles.  Celles-ci,  un  moment  glorieusement  unies  sous
l’énergique  commandement  de  Miaoulis,  se  disloquèrent
faute  de  ressources.  Ibrahim  sentit  plus  de  liberté  autour
de  l’île  de  Crète  ;  à  peine  l’hiver  fini,  il  prit  la  mer  et,  sans
rencontrer  d’obstacles,  aborda  à  Modon  le  26  février  1825.
Son  seul  débarquement  était  une  terrible  défaite  pour  les
Grecs  :  que  pouvaient-ils  faire  contre  les  soldats  bien
aguerris  et  disciplinés  du  pacha  d’Égypte?  Les  succès
d’ibrahim  furent  rapides.  Les  années  1825  et  1826  marquèrent ­
  la  grande  crise  de  l’insurrection  grecque.
Aussitôt  en  effet  Ibrahim  court  à  Coron  assiégé,  ravitaille ­
  la  place,  disperse  les  assiégeants,  et,  commençant
par  la  pointe  sud-ouest  la  reconquête  de  la  Morée,  il  investit
Navarin,  l’ancienne  Pylos,  jadis  illustrée  déjà  par  de
fameuses  opérations  de  guerre.  L’épouvante  est  générale
en  Grèce  à  cette  nouvelle.  Le  capitaine  Tsamados  jure  de
mourir  ou  de  sauver  Navarin  et  part  sur  sa  flottille  ;  devant
Navarin,  il  enlève  Pilot  de  Sphactérie  et  s’y  établit  pour
empêcher  l’investissement  et  secourir  la  place,  les  Grecs
restant  maîtres  de  la  mer.  L’artillerie  de  Souleïman-bey,
postée  sur  le  rivage  voisin  au-dessus  de  l’île,  la  couvre  de
ses  feux,  y  rend  la  position  intenable;  les  soldats  de
Tsamados  sont  obligés  de  la  quitter,  de  remonter  sur  les
vaisseaux.  Tsamados,  fidèle  à  son  serment,  refuse  de  partir ­
  ;  il  se  fait  tuer,  avec  une  poignée  de  braves,  et,  parmi
eux,  le  comte  de  Santa-Rosa,  ancien  ministre  de  la  guerre
du  royaume  de  Sardaigne.  Dès  lors.  Navarin  est  perdue  ;
Miaoulis  tente  une  diversion,  entre  dans  la  rade  de  Modon,
avec  quelques  brûlots,  coule  plusieurs  vaisseaux  égyptiens!
C’est  en  vain.  Navarin  capitule  le  18  mai  ;  presque  tous  ses
habitants  sont  massacrés.
Ibrahim  continue  sa  course  dévastatrice  ,  il  disperse  les
bandes  de  Colocotronis,  prend  Kalamata,  Tripolitza,  pillant
et  massacrant,  assiège  Nauplie,  la  capitale  des  rebelles,
pense  la  surprendre  et  l’enlever.  Il  est  surpris  lui-même!
dans  une  embuscade  que  lui  a  tendue  Démétrius  YpsiJanti,
        <pb n="129" />
        116

L’INDÉPENDANCE  DE  LA  GRÈCE.
perd  une  partie  de  son  armée,  recule,  brûle  en  s’éloignant
tous  les  oliviers  de  la  plaine,  détruit  Argos.  Sauf  Nauplie,
il  est  maître  de  toute  la  Morée,  et  se  retire  à  Tripolitza,  où
il  organise  sa  conquête,  ou  plutôt  le  pillage  de  sa  conquête,
le  massacre  de  ses  nouveaux  sujets.
Cependant  la  Grèce  continentale  n’était  pas  plus  heureuse
que  la  Morée.  Elle  avait  été  presque  entièrement  reconquise
par  le  pacha  de  Roumélie,  Rachyd,  qui,  au  commencement
de  l’année  1825,  vint  mettre  le  siège  devant  Missolonghi  ;
4.000  soldats  d’élite  y  étaient  enfermés  sous  le  commandement ­
  de  Botzaris.  Les  tranchées  de  siège  furent  ouvertes ­
  sous  la  direction  d’ingénieurs  autrichiens  ;  l’amiral
ottoman  Topal-pacha  acheva  l’investissement  en  bloquant
le  port.  Quelques  brèches  pratiquées  dans  les  murailles,
Rachyd-pacha  ordonna  plusieurs  assauts  ;  ils  furent  tous
repoussés.  Il  se  résigna  à  prendre  la  ville  par  la  famine  :
Miaoulis  arriva,  passa  à  travers  les  vaisseaux  de  Topai  en
en  brûlant  quelques-uns,  ravitailla  les  assiégés.  Furieux,
les  Turcs  ordonnèrent,  le  21  décembre,  une  formidable
attaque  ;  ils  crurent  triompher,  ils  escaladèrent  la  muraille,
ils  pénétrèrent  dans  la  brèche.  Tout  à  coup  une  épouvantable ­
  explosion  préparée  par  les  Grecs  fît  sauter  tout  un  pan
des  murs  et  plus  de  2.000  Ottomans.  Rachyd,  désespérant
de  l’emporter,  appela  à  son  secours  Ibrahim.
Celui-ci,  ayant  obtenu  la  permission  de  son  père  et  8.000
hommes  de  renfort,  arriva  quelques  semaines  après  et  prit
la  direction  du  siège.  Lui  aussi  tenta  l’assaut  ;  il  fut  repoussé
et  de  nouvelles  explosions  de  mines  lui  tuèrent  beaucoup
d’hommes.  Lui  aussi  fut  réduit  à  ne  compter  que  sur  la
famine  pour  forcer  la  ville  à  se  rendre.  11  organisa  un  blocus
rigoureux  ;  il  enleva  les  ilôts  de  la  rade,  Vassilidi,  Klissova,
y  porta  ses  canons,  et,  quand  Miaoulis  se  présenta  pour
secourir  les  assiégés,  il  ne  put  passer  entre  les  feux  de  l’artillerie ­
  égyptienne.  Après  quinze  mois  d’une  résistance
admirable,  les  habitants  de  Missolonghi  durent  songer  à  se
rendre  ;  quelques-uns,  refusant  de  quitter  la  ville,  résolurent ­
  de  se  faire  sauter  ;  d’autres,  en  deux  colonnes,  essayèrent ­
  de  percer  la  ligne  des  assiégeants;  l’une  des  deux
colonnes  fut  surprise  par  Ibrahim,  rejetée  et  poursuivie
dans  la  ville.  Les  Égyptiens  y  entrèrent  en  même  temps  ;
les  Grecs  se  défendirent  rue  par  rue,  détruisant  leurs  maisons ­
  pour  y  ensevelir  avec  eux  le  plus  grand  nombre  possible ­
  de  leurs  ennemis.  Le  primat  Christos  Kapsalis  était
        <pb n="130" />
        L’INTERVENTION  EUROPÉENNE.

117

réfugié  avec  2.000  femmes,  enfants  et  vieillards  dans  le
dépôt  des  munitions  de  guerre  :  les  Égyptiens  arrivent  ;
on  leur  tient  les  portes  fermées  jusqu’à  ce  qu’ils  soient  très
nombreux  ;  on  leur  ouvre  ;  ils  se  précipitent  comme  une
trombe.  Le  primat  alors  met  le  feu  aux  barils  de  poudre
qu’il  a  rangés  au  milieu  de  l’enceinte  ;  une  explosion  formidable ­
  ébranle  toute  la  ville;  5.000  morts  restent  sous  ces
ruines,  dont  3.000  Égyptiens.  Les  4.800  affamés  de  la
colonne  qui  réussit  à  échapper  â  Ibrahim,  et  qui  se  réfugia ­
  à  Salone,  furent  les  seuls  survivants  des  15.000  habitants ­
  de  Missolonghi  (avril  1826).
Ibrahim  retourna  en  Morée.  Rachyd  alla  assiéger  Athènes
(août).  La  résistance  y  fut  conduite  par  le  colonel  français
Fabvier  qui  ne  capitula  qu’en  juin  1827.
Les  Grecs  étaient  vaincus.  11  ne  leur  restait  plus  que  de
petites  places,  les  îles  et  leur  pauvre  capitale  de  Nauplie.
La  défaite  aggrava  naturellement  leurs  dissensions,  les
divers  chefs  de  partis  se  rejetant  les  uns  aux  autres  la
responsabilité  des  événements.  L’assemblée  nationale  se
brisa  en  deux  assemblées  rivales,  celle  des  Péloponésiens
et  celle  des  continentaux,  l’une  à  Hermione,  l’autre  à
Egine.  Les  soldats  se  mêlèrent  à  ces  querelles  ;  à  Nauplie,
les  deux  forts  principaux  étaient  commandés  par  deux
chefs  d’opinions  différentes  :  ils  se  canonnèrent  l’un  l’autre,
canonnèrent  la  ville,  y  descendirent  pour  se  battre,  la
pillèrent  pendant  huit  jours.  Les  marins  ne  songèrent  plus
à  la  lutte  nationale,  revinrent  à  la  piraterie.  La  Grèce  se
perdait  elle-même  et  risquait  de  détourner  d’elle  ses  meilleurs ­
  amis.

III.  —  L’intervention  européenne  et  l’indépendance
(1826-1829).
Pour  beaucoup,  au  commencement  de  l’année  1826,  la
guerre  était  finie;  les  insurgés  allaient  être  tous  pris,  et
sans  doute  en  grand  nombre  massacrés.  Le  sultan  triomphait. ­
  Il  lui  fut  pénible  de  devoir  son  salut  et  sa  victoire  à
son  vassal  le  pacha  d’Égypte.  Il  crut  le  moment  venu  de
refaire  son  armée,  comme  avait  fait  Méhémet-Ali  :  il  serait
fvraiment  alors  le  sauveur  et  le  maître  de  l’empire  ottoman.
Sans  plus  tarder,  il  se  mit  à  l’œuvre,  avec  d’autant  plus  de
hâte  que  le  tsar  Alexandre  I"  venait  de  mourir,  que  son
rère  Nicolas  I"  ne  paraissait  pas  d’aussi  bonne  compositio  n.
        <pb n="131" />
        118

L’INDEPENDANCE  DE  LA  GRECE.

et  que  Mahmoud  craignait  d’avoir  besoin  de  ce  côté  de
bonnes  troupes.
Comme  Méhémet-AIi  avait  détruit  la  milice  des  Mameluks, ­
  Mahmoud  commença  par  détruire  l’odjak  des  Janissaires. ­
  Cela  était  nécessaire;  les  Janissaires  avaient  perdu
toute  vertu  guerrière  ;  les  guerres  du  xviii®  siècle  avaient
prouvé  leur  insuffisance,  et  Sélim  III  avait  essayé  d’organiser ­
  à  côté  d’eux  des  troupes  plus  modernes  :  ils  l’avaient
renversé  et  tué.  Il  fallait  donc  d’abord  les  écraser:  jamais
ils  ne  consentiraient  aux  moindres  réformes.  Ils  n’étaient
plus  qu’une  garde  prétorienne,  une  sorte  de  noblesse  militaire, ­
  jalouse  de  ses  privilèges  désormais  immérités,  uniquement ­
  occupée  de  plaisirs  et  de  débauches,  n’affirmant  sa
force  que  par  des  révolutions  de  palais,  agent  le  plus  responsable ­
  de  la  dissolution  de  l’empire.  Un  historien  ottoman,
Essad-Effendi,  l’exprime  à  sa  façon  :  «  Ces  coursiers  fougueux, ­
  bondissant  en  liberté  dans  les  pâturages  du  désordre,
se  considéraient  comme  les  rois  du  pays,  entretenaient  le
feu  sous  la  chaudière  de  l’insubordination  et  limaient  le
collier  de  l’obéissance  ».
Mahmoud  fit  venir  des  instructeurs  arabes,  autrichiens,
prussiens,  comme  plus  tard  le  capitaine  de  Moltke,  et  leur
confia  l’organisation  d’une  infanterie  nouvelle,  à  laquelle  il
donna  le  nom  de  Monallem.  Eschkindschi,  ou  soldats
actifs.  Puis,  pour  la  recruter,  il  ordonna  aux  Janissaires  de
fournir  à  la  nouvelle  armée  150  hommes  par  orta  ou  régiment. ­
  L’injure  était  cruelle.  Les  Janissaires  ne  la  voulurent
pas  supporter.  Le  16  juin  1826,  ils  se  soulèvent,  arrivent
devant  le  sérail,  renversent  les  marmites.  Mahmoud  ne  fut
pas  surpris  :  il  avait  secrètement  réuni  un  grand  nombre
de  canons.  Il  déploie  l’étendard  vert  du  prophète,  ferme  les
portes  de  Constantinople,  lance  l’anathème  sur  l’odjak.  Une
effroyable  mitraille  balaie  la  place  devant  le  sérail  ;  les  Janissaires ­
  sont  refoulés,  jusque  dans  leurs  quartiers  ;  leurs  casernes ­
  sont  brûlées.  3.000  furent  tués,  7  ou  8.000  furent  pendus
les  jours  suivants,  20.000  chassés  presque  nus  de  Constantinople, ­
  comme  des  vagabonds.  En  quelques  heures,  la
révolution  militaire  était  accomplie.  Le  17  juin,  un  firman
du  sultan  prononça  l’abolition  définitive  de  l’odjak  des
Janissaires.
Dès  lors,  toute  la  nouvelle  armée  fut  instruite  à  l’européenne: ­
  Mahmoud  trouva  dans  le  Coran  les  arguments  nécessaires ­
  à  sa  réforme  :  «  La  guerre  est  un  jeu  au  plus  fin,  a
        <pb n="132" />
        L’INTERVENTION  EUROPÉENNE.

119

dit  le  prophète  ;  combattez  l’ennemi  avec  ses  propres
armes  ».  Les  résultats  ne  furent  pas  immédiats  ;  une  transformation ­
  de  ce  genre  ne  s’accomplit  pas  brusquement,  et
Moltke  a  pu  se  moquer  de  cette  armée  à  l’organisation  de
laquelle  il  contribua  pendant  deux  ans  :  «  La  réforme,  dit-il,
a  consisté  surtout  en  choses  extérieures,  en  noms  et  en
proi**’o.  Jn  a  fait  une  armée  sur  modèle  européen,  avec  des
tuniques  russes,  un  règlement  français,  des  fusils  belges,
des  turlans  turcs,  des  selles  hongroises,  des  sabres  anglais,
des  instructeurs  de  toutes  nations,  une  armée  formée  de
timariotes,  de  soldats  à  vie,  de  landwehr  à  service  indéterminé, ­
  où  les  chefs  étaient  des  recrues,  les  recrues  des
ennemis  de  la  veille  ».  Néanmoins,  dans  ces  formes  extérieures, ­
  l’esprit  d’indiscipline  était  bien  mort  ;  le  dévouement ­
  au  padischah  fut  rajeuni;  l’imitation  de  l’Europe  fut
peu  à  peu  très  sérieuse,  et  l’empire  ottoman  allait  manifester, ­
  quelques  années  plus  tard,  une  véritable  renaissance
militaire  capable  de  compliquer  encore  les  problèmes  de  la
question  d’Orient,  en  remettant  en  discussion  cette  proposition ­
  devenue  un  axiome  que  la  succession  était  ouverte,
l’Osmanli  moribond,  incapable  de  disputer  son  bien  à  l’avidité ­
  des  héritiers.
Mahmoud  rêva-t-il  d’être  un  Pierre  le  Grand  pour  l’empire
ottoman  ?  La  comparaison  exigerait  d’importantes  réserves.
11  brisa  bien  l’aristocratie  des  fonctionnaires,  devenus  presque ­
  héréditaires,  et  il  se  plut  à  confier  les  plus  hautes
charges  à  des  serviteurs  dévoués,  d’humble  origine,  qui,
lui  devant  tout,  lui  furent  soumis;  il  diminua  l’autorité
presque  absolue  du  divan  ou  du  conseil  des  hauts  dignitaires ­
  en  traitant  les  affaires  avec  chaque  ministre  en  particulier. ­
  11  fut  assez  fort  pour  résister  aux  prétentions  des
ulémas.  11  s’attaqua  même  aux  coutumes,  plus  fortes  que
les  lois.  Il  but  du  vin  et  prit  plaisir  à  griser  ses  officiers  ou
ses  ministres  ;  il  s’habilla  à  l’égyptienne,  vêtements  courts,
barbe  courte,  fez  au  lieu  de  turban,  régla  la  coupe  et
l’étoffe  des  costumes,  la  longueur  de  la  moustache.  Toutes
ces  réformes  furent  peu  importantes  ou  éphémères.  L’influence ­
  de  Mahmoud  ne  fut  durable  que  sur  l’armée  ottomane, ­
  et  par  là  ce  sultan,  vicieux,  débauché  autant  que
féroce,  et  qui  devait  terminer  sa  vie  dans  l’épilepsie  et  la
folie,  tient  une  grande  place  parmi  les  souverains  ottomans
du  XIX®  siècle.
Ce  ne  fut  pourtant  pas  lui  qui  profita  de  la  réforme,  et,
        <pb n="133" />
        120

L’INDÉPENDANCE  DE  LA  GRÈCE.

pendant  les  dernières  années  de  son  règne,  son  empira
parut  à  la  veille  de  sa  ruine.
L’insurrection  grecque,  où  il  pensait  trouver  ses  premiers
triomphes,  lui  apporta  ses  premières  déceptions  ;  car,
derrière  les  Grecs,  il  rencontra  l’Europe,  moins  facile  à
dominer.  Singulier  spectacle,  que  l’Europe,  qui  au  moyen
âge  plein  de  foi  ne  sut  pas  s’unir  pour  empêcher  la  conquête
ottomane,  se  soit  parfois  unie  en  ce  siècle  pour  hâter  le
démembrement  de  l’empire  turc  !
A  la  première  nouvelle  du  soulèvement  des  Grecs,  l’Occident ­
  s’était  ému.  De  bonne  heure,  en  France  notamment,^
les  libéraux,  qui  y  virent  une  occasion  de  lutter  pour  lesidées
  révolutionnaires,  formèrent  des  comités  philhellènes  ;
puis  les  catholiques  et  les  ultra-royalistes  participèrent  à  ce
mouvement,  par  une  sorte  de  renaissance  de  l’esprit  des
croisades.  Tous  étaient  aussi  inspirés  par  leurs  souvenirs^
classiques,  par  leur  sympathie  naturelle  pour  Athènes,  pour
la  Grèce  d’Homère,  de  Sophocle  et  de  Démosthène.  D’illustres ­
  volontaires  partirent  à  la  défense  de  cette  sainte  cause  :
l’ancien  ministre  piémontais  Santa-Rosa,  le  colonel  français
’‘^abvier,  lord  Byron,  qui  y  donna  une  partie  de  sa  fortune
et  qui  mourut  à  Missolonghi  en  1824.  Des  appels  de  fonds
furent  organisés  par  des  concerts,  des  loteries,  des  quêtes  ;
les  dons  privés  fournirent  des  sommes  importantes.  D’habiles ­
  spéculateurs  y  virent  aussi  une  bonne  affaire,  comme
ces  banquiers  de  Londres  qui  couvrirent  l’emprunt  de
27  millions  émis  par  le  gouvernement  grec  insurrectionnel,
qui  sur  ce  total  retinrent  d’avance  5  millions  pour  le  service
de  l’intérêt,  500.000  francs  pour  l’amortissement,  et  livrèrent ­
  le  reste  en  nature,  vieux  fusils,  vieux  canons,  vieux
bateaux,  à  la  façon  d’Harpagon.
Ces  mesures  n’étaient  pas  suffisantes  à  sauver  la  Grèce,
si  sa  cause  n’avait  pas  été  prise  en  mains  par  quelqu’un  de&amp;amp;
puissants  du  jour.  Le  tsar  Alexandre,  mort  en  décembre
1825,  eut  pour  successeur  son  frère  Nicolas  I®'.  C’était  un
tout  autre  tempérament,  un  caractère  énergique  et  hardi,
un  esprit  même  aventureux,  passionné  pour  la  gloire  et  sûr
que,  pour  un  tsar,  la  gloire  est  «  sur  le  chemin  de  Byzance
D’un  tel  homme,  la  Porte  avait  tout  à  craindre,  d’autant
mieux  que  les  clauses  du  traité  de  Bucharest,  incomplètement ­
  exécutées,  lui  offraient  un  commode  moyen  d’intervention, ­
  et  que  le  sultan,  parle  massacre  des  Janissaires,  avait
peu  de  moyens  de  défense.
        <pb n="134" />
        L’INTERVENTION  EUROPÉENNE.  12t
A  peine  établi  sur  son  trône,  Nicolas  masse  des  troupes
à  la  frontière  du  Pruth.  Le  17  mars  1826,  il  adresse  à  la
Porte  un  bref  ultimatum  :  il  exige  l’exécution  des  garanties
promises  aux  principautés  danubiennes,  le  règlement  de  la
question  serbe,  l’envoi  sous  six  semaines  de  négociateurs
turcs  à  la  frontière  russe  :  «  passé  ce  délai,  il  sera  facile
aux  ministres  de  Sa  Hautesse  de  calculer  les  conséquences
de  leur  refus  ».  11  s’abstient  de  parler  des  Grecs  ;  mais  combien ­
  de  temps  durera  cette  réserve?
L’Angleterre  s’inquiète.  Wellington  est  envoyé  à  Saint-Pétersbourg
  en  mission  extraordinaire:  il  offre  au  tsar
l’appui  du  gouvernement  anglais  en  faveur  de  la  Grèce  ;  il
prend  les  devants  pour  n’être  pas  dépassé.  Le  4  avril,  un
protocole  est  signé  en  ce  sens  :  la  Grèce  sera  autonome  ;
mais  elle  restera  une  dépendance  de  la  Porte  à  laquelle  elle
paiera  un  tribut  annuel;  la  Russie  et  l’Angleterre  offriront
ou  imposeront  leur  médiation,  en  s’interdisant  tout  avantage ­
  particulier.
Mais  il  ne  faut  pas  que  la  Porte  irrite  le  tsar  et  produise
par  son  obstination  quelque  terrible  éclat  de  sa  colère.  Le
gouvernement  anglais  agit  auprès  du  sultan  pour  qu’il
donne  satisfaction  à  Nicolas  sur  la  question  danubienne
et  l’oblige  ainsi  à  tenir  au  fourreau  son  épée  impatiente.
Le  sultan  comprend  ;  il  envoie  des  plénipotentiaires  à  Akkermann,
  à  la  frontière.  Les  ministres  russes  leur  soumettent
leur  ultimatum,  n’en  veulent  rien  retrancher;  les  Turcs
essaient  de  traîner  les  négociations  en  longueur  ;  les  Russes
menacent  de  s’en  aller,  s’en  vont;  les  Turcs  les  rappellent
en  hâte,  et,  sous  la  menace,  signent  le  7  octobre  la  convention ­
  d’Akkermann,  «  confirmative  et  explicative  du  traité
de  Bucharest  ».  La  Russie  obtient  Soukhoum-kaleh,
Anaklia,  Redout-kaleh  en  Mingrélie,  au  pied  du  Caucase  ;
elle  fait  proclamer  la  libre  navigation  de  la  mer  Noire.  La
Serbie  est  désormais  presque  indépendante.  La  suzeraineté
de  la  Roumanie  est  partagée  entre  la  Porte  et  la  Russie  :
les  hospodars,  élus  pour  sept  ans  par  les  nobles  du  pays
avec  le  consentement  du  sultan,  ne  pourront  être  déposés
qu’avec  la  permission  du  tsar.
Nicolas  va-t-il  se  contenter  de  ce  succès  ?  C'est  douteux.
Il  paraît  très  entreprenant  ;  il  ne  retire  pas  ses  troupes  des
rives  du  Pruth  ;  il  espère  évidemment  d'autres  complications. ­
  11  a  d’autres  armées  au  sud  du  Caucase  :  ne  ménaget-il
  pas  quelque  attaque  contre  l’empire  ottoman  par  l’Asie
        <pb n="135" />
        122

L’INDÉPENDANCE  DE  LA  GRÈCE.

mineure?  Déjà  il  renouvelle  la  lutte  contre  la  Perse  au
sujet  des  nouvelles  frontières  de  la  Russie  transcaucasienne  ;
le  shah  de  Perse,  Feth-Ali,  vient  aussi  d’organiser  son
armée  à  l’européenne,  et  il  se  croit  assez  fort  pour  reprendre
la  Géorgie  ;  son  fils,  Âbbas-Mirza,  franchit  l’Araxe,  marche
sur  la  Koura  et  Tiflis.  Le  général  Paskiévitch  l’arrête  et  le
bat  à  Elisabethpol  (septembre  1826).  Ce  nouveau  conflit
est  plein  de  surprises  possibles;  le  tsar  est  capable  d’écraser
la  Perse  et  de  se  jeter  ensuite  sur  les  Ottomans.
Il  faut  vite  régler  la  question  grecque.  L’Angleterre,
assistée  de  l’Autriche,  qui  a  les  mêmes  craintes,  offre  sa
médiation  au  sultan,  sur  les  bases  du  protocole  du  4  avril.
Le  sultan  ne  répond  pas  à  cette  note  ;  il  presse  Rachydpacha
  d’enlever  Athènes  qui  résiste  encore.  Les  semaines,
les  mois  passent.  Les  Russes  comptent  sur  cette  obstination ­
  du  sultan  qui  nécessitera  d’autres  mesures.  L’Autriche
et  l’Angleterre  insistent  auprès  delà  Porte  ;  longue  attente
encore.  Enfin,  en  juin  1827,  le  sultan  répond  aux  puissances ­
  :  il  leur  reproche  d’encourager  par  leur  intervention  la
résistance  des  rebelles  ;  il  leur  rappelle  les  principes  de  la
Sainte-Alliance,  qui  reposent  sur  l’obéissance  nécessaire
des  sujets  à  l’égard  de  leurs  souverains  légitimes  ;  il  ne  leur
reconnaît  pas  le  droit  de  s’occuper  des  affaires  intérieures
de  l’empire  ottoman,  pas  plus  que  l’Angleterre  ne  reconnaîtrait ­
  à  qui  que  ce  soit  le  droit  d’intervenir  en  faveur  de
l’Irlande  ;  il  leur  déclare  qu’à  l’avenir  il  ne  leur  répondra
plus  sur  cette  question.  C’était  digne,  babile,  quelque  peu
ironique,  mais  très  dangereux,  étant  donné  les  dispositions
de  la  Russie.
A  ce  moment,  le  tsar  recherchait  manifestement  un  rapprochement ­
  avec  la  France,  qui  ne  se  dérobait  pas  ;  Charles ­
  X,  poussé  par  l’opinion  publique,  était  prêt,  comme  la
Russie,  à  agir  en  faveur  des  Grecs.  Un  accord  franco-russe
sur  cette  question  eût  réduit  l’Angleterre  à  l’impuissance  et
ruiné  son  prestige  :  Capo  d’Istria,  l’ancien  ministre  du  tsar,
venait  d’être  élu  par  les  Grecs  président  provisoire  de  leur
République.  La  Grèce  renaissait,  au  milieu  de  ses  plus
écrasantes  défaites,  par  la  seule  transformation  de  la  politique ­
  russe.
Le  gouvernement  anglais  vit  très  clairement  ces  dangers,
et,  pour  ne  pas  être  évincé  tout  à  fait,  il  s’accorda  de  bonne
grâce  avec  la  France  et  la  Russie,  et  "elles  signèrent  avec
lui,  le  16  juillet  1827,  la  triple  alliance  de  Londres  confie-
        <pb n="136" />
        L'INTEW^JSTION  EUROPÉENNE.  123
ïïiation  et  extension  du  protocole  anglo-russe  d’avril  1826;
la  «  séparation  civile  »  devra  être  absolue  entre  la  Grèce  et
la  Turquie  ;  la  Grèce  ne  sera  pas  astreinte  au  tribut.  Pourtant ­
  la  Turquie  restera  suzeraine  en  droit.  La  Porte  devra
répondre  à  la  notification  de  cette  convention  dans  le  délai
d’un  mois  ;  faute  de  quoi,  les  puissances  alliées  imposeront,
par  la  force  au  besoin,  l’armistice  aux  belligérants.
La  notification  est  faite  au  sultan  le  16  août.  Il  est  inébranlable ­
  dans  sa  résistance;  à  sa  demande,  Méhémet-Ali
envoie  encore  4.000  hommes  en  Morée,  malgré  les  protestations ­
  des  consuls  européens  (septembre).  C’est  que  la
Porte  ne  croit  pas  à  l’entente  cordiale  des  trois  puissances,
ni  par  suite  à  une  action  militaire  combinée  de  leur  part  ;  elle
compte  sur  leurs  divisions  ;  elle  sait  que  le  gouvernement
anglais  n’a  signé  le  traité  de  Londres  que  pour  barrer  la  route
à  la  Russie  et  ôter  à  l’accord  franco-russe  ce  qu’il  aurait  de
redoutable  pour  les  Ottomans.
Ce  calcul  fut  faux,  mais  par  hasard.  En  prévision  de  l’obstination ­
  du  sultan,  les  trois  alliés  avaient  pris  des  dispositions ­
  secrètes,  et  décidé  d’envoyer  quelques  vaisseaux  sur
les  côtes  grecques.  Les  vaisseaux  anglais  arrivèrent  les  premiers ­
  devant  Navarin,  sous  le  commandement  de  l’amiral
Codrington  :  ils  furent  bientôt  rejoints  parla  flotte  française
de  l’amiral  de  Rigny.
Ensemble  les  deux  amiraux  entrent  en  pourparlers  avec
Ibrahim-pacha  et  concluent  avec  lui,  le  25  septembre,  un
armistice  pour  attendre  les  événements  ;  Ibrahim  s’engage
à  ne  pas  quitter  Navarin.  Codrington  alors  se  retire  à  Zante,
de  Rigny  à  Milo.  Les  Égyptiens  aussitôt  essaient  de  sortir
du  port  ;  de  Rigny  revient  précipitamment,  les  Anglais
aussi;  l’amiral  russe  de  Heyden  arrive  enfin  le  18  octobre.
Ils  constatent  qu’Ibrahim,  en  dépit  de  ses  promesses,  parcourt ­
  la  Morée  à  la  tête  de  plusieurs  milliers  d’hommes,
pille  et  massacre  ce  qui  a  pu  échapper  à  ses  précédentes
exécutions,  se  moquant  ainsi  de  l’Europe,  sûr  de  son  impuissance. ­
  Les  amiraux  se  décident  à  entrer  dans  la  rade  de
Navarin  et  exigent  le  respect  de  l’armistice.
Le  20,  au  matin,  la  flotte  alliée  se  range  à  l’entrée  du
port,  sans  opposition.  Cependant  quelques  brûlots  turcs  s’approchent ­
  sournoisement  de  ses  deux  extrémités;  un  canot
parlementaire  leur  est  envoyé  pour  les  inviter  à  se  retirer  ;
d’un  vaisseau  égyptien  des  coups  de  fusil  sont  tirés  sur  le
canot,  qui  riposte.  La  fusillade  cesse  :  un  autre  canot  est
        <pb n="137" />
        '  124  L’INDÉPENDANCE  DE  LA  GRÈCE,
mis  à  l’eau  pour  inviter  les  Égyptiens  à  plus  de  précaution
et  de  respect  ;  en  réponse,  un  boulet  est  envoyé  à  la  frégate
française  la  Sirène.  Indigné,  l’amiral  de  Rigny  fait  feu  de
toutes  ses  pièces  ;  les  Égyptiens  répondent  :  la  bataille  s’engage. ­
  C’est  pendant  trois  heures  une  confusion  indescriptible, ­
  une  canonnade  furieuse  entre  les  110  bâtiments  de
guerre  entassés  dans  cette  petite  rade.  Les  Égyptiens  se
montrèrent  très  inexpérimentés,  ou  furent  égarés  par  la
colère  ;  ils  tirèrent  en  aveugles,  sans  viser,  ou  trop  haut  ou
trop  bas  ;  les  alliés  eurent  un  tir  extrêmement  meurtrier.  A
sept  heures  du  soir  toute  la  flotte  turco-égyptienne  était
brûlée  :  les  Musulmans  avaient  perdu  6.000  hommes,  les
alliés  140.
Les  conséquences  de  cette  bataille  imprévue  furent  considérables: ­
  enthousiasme  général  en  Grèce,  en  Russie,  en
France  ;  —  grande  colère  à  Constantinople  :  le  sultan  déclara
toutes  relations  rompues  avec  les  alliés,  et  leurs  ambassadeurs ­
  quittèrent  la  ville  ;  —  vif  mécontentement  à  Londres  :
l’amiral  Codrington  fut  destitué  ;  le  duc  de  Clarence,  grand
amiral  des  flottes  anglaises,  donna  sa  démission;  le  gouvernement ­
  caractérisa  l’affaire  de  Navarin  «  d’accident  fatal  »;
dans  le  discours  du  trône  du  29  janvier  18i8,  Sa  Majesté
Britannique  se  déclara  «  profondément  affligée  de  cet  événement ­
  sinistre  ».
En  effet,  la  Grèce  allait  se  trouver  à  la  merci  des  fureurs
d’ibrahim.  Cela  et  la  rupture  avec  la  Porte  allait  autoriser
le  tsar  à  des  résolutions  belliqueuses.  Paskiévitch  achevait
la  défaite  des  Persans  ;  il  avait  enlevé  à  la  fin  de  1827  Etchmiadzin,
  Abbas,  Sardar-abad,  gagné  par  la  prise  d’Erivan
le  titre  glorieux  d’Erivanski,  battu  le  fils  du  shah  sur  l’Araxe,
rejeté  l’ennemi  au  delà  de  la  rivière.  11  prenait  alors  Tauris,
marchait  sur  Téhéran  et  imposait  à  Feth-Ali  le  traité  de
Tourkmantchaï  (21  février  1828),  par  lequel  le  shah  cédait
à  la  Russie  les  khanats  d’Erivan  et  de  Nakhitchevan  et  payait
une  forte  contribution  de  guerre.  Le  26  avril  suivant,  Nicolas ­
  I"  déclarait  la  guerre  à  la  Porte;  il  franchissait  lui-même
le  Pruth  le  7  mai  avec  le  général  Wittgenstein,  et  prenait
possession  de  tout  le  pays  roumain  jusqu’au  Danube.  L’amiral ­
  de  Heyden  entrait  avec  sa  flotte  dans  le  détroit  des  Dardanelles. ­

L’empire  ottoman  allait-il  tomber  d’un  coup?  L’Angleterre ­
  ne  le  pouvait  permettre  ;  la  France  était  intéressée
aussi  à  contenir  l’inquiétante  ambition  de  la  Russie,  à  limiter
        <pb n="138" />
        L’INTERVENTION  EUROPÉENNE.

123

la  guerre  à  la  délivrance  de  la  Grèce.  Elles  s’entendirent
pour  hâter  l’expulsion  des  Égyptiens  de  la  Morée  et  signèrent ­
  à  cet  effet  le  protocole  du  19  juillet  1828:  le  gouvernement ­
  français  refusa  d’en  laisser  le  soin  aux  Anglais,  à
cause  de  leur  situation  aux  îles  Ioniennes  ;  le  gouvernement ­
  anglais  admit  que  la  France  s'en  chargeât  seule.
Quinze  jours  après,  trois  brigades,  composées  de  14.000
hommes,  furent  embarquées  à  Toulon,  sous  le  commandement ­
  du  général  Maison.  Le  29  août,  elles  parurent  devant
Navarin.  Un  consul  anglais,  au  nom  de  son  gouvernement,
prétendit  retarder  le  débarquement,  sous  prétexte  que  l’amiral ­
  anglais  Sir  Pulteney  Malcolm  était  parti  pour  Alexandrie,
afin  d’obtenir  du  pacha  d’Égypte  qu'il  rappelât  de  son  gré
son  fils  Ibrahim,  ce  qui  rendrait  l’intervention  française
inutile  ;  le  pacha  y  consentit  en  effet  et  signa  en  ce  sens  le
6  août  la  convention  d’Alexandrie.
Cependant,  le  général  Maison,  ne  connaissant  que  les
instructions  de  son  gouvernement,  mit  ses  troupes  à  terre
dans  la  rade  de  Modon.  Il  entra  en  rapports  avec  Ibrahim,
s’entendit  bientôt  avec  lui,  et  le  départ  des  Égyptiens  fut
fixé  au  9  septembre.  Pendant  ces  quelques  jours,  les  relations ­
  furent  très  amicales  entre  les  Égyptiens  et  les  Français, ­
  entre  Maison  et  Ibrahim.  Celui-ci  fut  reçu  au  camp
français,  y  assista  à  une  grande  revue,  admira  en  particulier ­
  la  tenue  du  3®  régiment  de  chasseurs  à  cheval,  donna
son  sabre  au  colonel;  il  s’entretint  familièrement  avec  les
officiers,  demandant,  non  sans  malice,  pourquoi  les  Français, ­
  après  avoir  été  faire  des  esclaves  en  Espagne  en  1823,
venaient  maintenant  en  Grèce  faire  des  hommes  libres.
Mais,  en  quittant  les  places  fortes  de  la  Morée,  il  les  avait
remises  à  des  garnisons  turques,  qui  refusèrent  de  les  abandonner ­
  sans  ordre  du  sultan.  Maison  dut  y  conduire  sa  petite
armée;  d’ailleurs,  aux  premières  sommations,  les  Turcs
cédèrent  leurs  forteresses,  et  les  Français  prirent  ainsi  possession ­
  de  Navarin,  Coron,  Patras,  Tripolitza  ;  il  fallut  pourtant ­
  ouvrir  une  brèche  dans  les  murailles  du  château  de
Modon,  tirer  quelques  coups  de  canon,  menacer  d’un  assaut,
pour  en  faire  sortir  les  Turcs;  il  y  eut  25  Français  tués.  En
quelques  jours,  la  Morée  fut  tout  entière  délivrée  ;  le  gouvernement ­
  de  Charles  X  put  se  féliciter  de  son  intervention  :
Maison  fut  fait  maréchal  de  France.
Il  n’était  pas  aussi  facile  d’arrêter  les  Russes,  qui  trouvaient ­
  l’occasion  bonne  d’avancer  le  règlement  de  la  ques-
        <pb n="139" />
        126

L’INDÉPENDANCE  DE  LA  GRÈCE.

lion  d’Orient,  et  qui,  sans  se  préoccuper  désormais  de  la
Grèce,  entamaient  l’empire  ottoman  de  part  et  d’autre  de
la  mer  Noire.
La  campagne  de  1828  fut  surtout  fructueuse  pour  eux
dans  la  Caucasie.  Paskiévitch,  dès  la  déclaration  de  guerre,
se  jeta  sur  les  places  turques;  il  prit  Kars,  après  un  siège
de  quatre  jours,  en  juillet.  La  peste  se  mit  alors  dans  son
armée,  et  retarda  un  peu  ses  mouvements  ;  il  assiégea  pourtant ­
  Akhaltsikh  et  s’en  empara  le  28  août.  11  prit  encore
Poti,  Ardahan,  puis,  en  pleine  Arménie,  Bayasid,  Topra-Kaleh.
  Alors  il  enleva  Erzeroum  et  hâta  sa  marche  sur  Trébizonde.

La  lutte  fut  plus  pénible  sur  le  Danube,  où  les  Turcs
avaient  des  troupes  plus  nombreuses.  La  campage  de  1828
fut  même  presque  absolument  stérile.  Le  tsar  et  Wittgenstein ­
  occupèrent  d’abord  la  Dobroudja,  qui  leur  livrait  une
large  entrée  sur  la  Bulgarie  ;  mais  Brada  leur  fit  une  longue
et  héroïque  résistance  ;  il  leur  fallut  rester  trois  mois  devant
Varna,  où  ils  ne  purent  entrer  que  par  la  trahison  du  commandant ­
  turc  Youssouf-pacha.  Ils  restèrenttrois  mois  encore
devant  la  forte  place  de  Choumla,  et  toutes  leurs  attaques
furent  repoussées.  Beaucoup  de  juges  très  compétents  affirment ­
  même  que,  si  les  généraux  turcs  avaient  alors  pris
l’offensive,  ils  auraient  trouvé  les  troupes  russes  en  très
mauvaise  situation  :  ils  n’y  songèrent  pas.
La  campagne  de  1829  fut  confiée  au  général  Diébitch.  Il
prit  d’abord  Silistrie,  et  battit  une  armée  turque  à  Kulevtcha
  ;  mais  il  échoua  encore  devant  Choumla  et  y  perdit
beaucoup  de  temps.  Pour  ne  pas  compromettre  encore  ses
opérations,  il  risqua  une  audacieuse  tentative,  la  traversée
des  Balkans  ;  jamais  une  armée  russe  ne  l’avait  osée.  Les
Turcs  ne  les  défendirent  pas,  les  croyant  sans  doute  infranchissables. ­
  Diébitch  s’y  engagea  par  deux  routes,  celle  de
Pravadia  à  Aïdos  et  celle  de  Varna  à  Bourgas  tout  le  long
de  la  mer.  Il  ne  rencontra  aucun  obstacle,  et,  tout  étonné
de  son  succès,  concentra  son  armée  le  24  juillet  à  Roumélikoï
  ;  se  tenant  très  étroitement  en  communication  avec  la
côte,  il  pouvait  se  ravitailler  par  la  flotte  russe  et  ne  risquait ­
  pas  d’être  tourné.  Il  put  ainsi  marcher  sur  Andrinople  ;
il  y  entra  le  14  août  sans  coup  férir;  son  avant-garde  se
porta  même,  dans  la  direction  de  Constantinople,  jusmi’â
Tchorlo  U  et  Rodosto,  à  quelques  lieues  de  la  capitale  ottomane. ­
        <pb n="140" />
        L»ÍÍÍTERVENTI0N  EUROPÉENNE  127
Il  courait  pourtant  là  de  gros  risques  ;  il  n’avait  plus  que
15.000  hommes  ;  une  attaque  sur  Constantinople  eût  été  une
folie  ;  sa  petite  troupe  pouvait  être  facilement  délogée  d’Andrinople,
  peut-être  cernée  et  écrasée,  si  les  pachas  turcs  de
la  Macédoine  et  de  l’Albanie  étaient  arrivés  ;  en  tout  cas,
elle  ne  pouvait  pas  s’y  maintenir  longtemps,  et  il  était  à
craindre  que  l’heureuse  audace  de  Diébitch  Zabalkanski  ne
s’achevât  par  un  désastre.  Heureusement,  les  négociations
ouvertes  avec  le  sultan  aboutirent  vite,  et  le  14  septembre
1829,  le  traité  d’Andrinople  fut  signé.
La  diplomatie  européenne  n’avait  pas  attendu  le  résultat
de  la  guerre  turco-russe  pour  essayer  d’y  mettre  fin  au  plus
tôt.  Depuis  la  rupture  des  relations  avec  la  Porte,  au  lendemain ­
  de  Navarin,  les  ambassadeurs  à  Londres  avaient
recherché  le  moyen  d’apaiser  le  conflit.  Le  gouvernement
ottoman  se  montrant  plus  traitable  en  proportion  de  ses
revers,  la  Conférence  de  Londres  avaient  abouti  au  protocole
du  22  mars  1829:  la  Grèce  devait  comprendre  les  Cyclades,
la  Morée,  et  la  région  continentale  jusqu’aux  golfes  d’Arta
et  de  Volo  ;  elle  serait  gouvernée  par  un  prince  chrétien
choisi  par  les  puissances  et  paierait  un  tribut  annuel  au
sultan.
Ce  protocole  servit  de  base  au  traité  d’Andrinople.  La
Russie  garda  les  îles  des  Serpents,  poste  d’observation  aux
embouchures  du  Danube,  et  quelques-unes  des  places  conquises ­
  dans  la  Transcaucasie,  Anapa,  Poti,  Akhaltsikh,
Akhalkalaki;  les  droits  de  la  Serbie,  de  la  Moldavie,  de  la
Valachie  furent  confirmés,  et  même  augmentés  pour  ces
deux  dernières  principautés  en  ce  point  que  leurs  hospodars
seraient  désormais  élus  à  vie,  et  non  pas  seulement  pour
sept  ans.  Un  hatti-chérif  proclama,  en  novembre  1829,  l’autonomie ­
  de  la  Serbie.  Pour  la  Grèce,  le  traité  reproduisait
les  termes  du  protocole  du  22  mars.
Le  tsar  obtint  le  libre  passage  des  détroits,  le  libre  commerce ­
  sur  la  mer  Noire  et  dans  tout  l’empire  ottoman  pour
les  sujets  russes,  et  une  indemnité  de  guerre  de  137  millions
de  francs,  avec  le  droit  d’occuper  provisoirement  la  Bulgarie ­
  et  les  principautés,  jusqu’à  l’entier  paiement  de  cette
somme.
C’était  un  éclatant  succès  pour  la  politique  de  Nicolas  I".
Selon  la  tradition  diplomatique  de  ses  prédécesseurs,  et
surtout  de  Catherine  II,  il  pouvait  faire  parade  de  modération ­
  ;  mais  il  s’attribuait,  au  lieu  de  satisfactions  matérielles
        <pb n="141" />
        128

L’INDÉPENDANCE  DE  LA  GRECE.

des  avantages  considérables  par  l’élasticité  voulue  de  certains ­
  articles  du  traité.  L’empire  ottoman  était  ouvert  de
toutes  parts,  vers  le  Caucase  et  le  Danube;  il  était  pénétré
par  l’influence  commerciale  de  la  Russie  et  par  les  vagues
droits  de  protectorat  qu’elle  gardait  sur  les  États  danubiens  ;
il  était  à  sa  merci  par  le  règlement  d’une  indemnité  très
élevée.  En  toutes  ces  stipulations,  il  devait  être  facile  au
gouvernement  russe  de  trouver,  quand  il  voudrait,  tel  prétexte ­
  d’intervention  qui  lui  conviendrait.  N’était-ce  pas
d’ailleurs  sous  prétexte  de  préciser  certains  points  du  traité
de  Bucharest  que  Nicolas  était  entré  brusquement  en  scène
au  commencement  de  l’année  1826?  Les  conventions  turcorusses
  depuis  le  xviii®  siècle  sont  ainsi  reliées  par  une  chaîne
ininterrompue  de  clauses  dont  l’empire  ottoman  est  comme
enserré  de  plus  en  plus  étroitement,  et  qui  témoignent  de
la  souplesse  et  de  l'infatigable  constance  de  la  politique
russe.  Le  gouvernement  du  tsar  pouvait  donc  se  féliciter  de
son  triomphe,  et  M.  de  Nesselrode  écrivait  alors:  «  La
Russie  pouvait  peut-être  donner  le  dernier  coup  à  la  monarchie ­
  ottomane  ;  mais  cette  monarchie,  réduite  à  n’exister
plus  que  sous  la  protection  de  la  Russie,  convenait  mieux  à
ses  intérêts  politiques  et  commerciaux  que  toutes  combinaisons ­
  qui  l’auraient  forcée  soit  à  trop  s’étendre  par  des
conquêtes,  soit  à  substituer  à  l’empire  ottoman  des  États
qui  n’auraient  pas  tardé  à  rivaliser  avec  la  Russie  de  puissance, ­
  de  civilisation,  d’industrie  et  de  richesse.  »
On  saisit  là  l’aveu  d’une  politique  qui  reparaîtra  jusqu’à
la  fln  du  siècle.  Il  ne  plaît  pas  à  la  Russie  de  laisser  trop
d’indépendanee  aux  États  formés  du  démembrement  de
l’empire  ottoman,  de  laisser  rompre  ainsi  l’équilibre  de
l’Orient.  Du  reste,  en  toute  cette  histoire  de  l’insurrection
grecque,  n’est-il  pas  évident  que  la  plupart  des  gouvernements, ­
  pour  ne  pas  dire  tous,  ont  été  inspirés  par  leurs
intérêts  immédiats  beaucoup  plus  que  par  de  généreuses
sympathies  à  l’égard  d’un  peuple  malheureux  et  particulièrement ­
  digne  de  ces  sympathies?  Il  y  a  un  contraste  flagrant
entre  l’enthousiasme  des  peuples  autour  de  l’insurrection
grecque  et  l’égoïsme  des  gouvernements  :  il  n’est  pas  pour
surprendre  dans  un  temps  où  la  cause  des  peuples  était
précisément  en  contradiction  avec  celle  de  leurs  souverains. ­

Il  ne  faut  donc  pas  s’étonner  que  les  intérêts  de  la  Grèce
aient  été  traités  avec  la  plus  avare  parcimonie,  que  la
        <pb n="142" />
        L’INTERVEKTION  EUROPÉENNE.

129

liberté  lui  ait  été  minutieusement  mesurée,  sous  ce  prétexte
qu’elle  était  incapable  d’en  user  avec  sagesse,  pour  cette
raison  qu’on  ne  la  voulait  ni  trop  grande  ni  trop  libre.
La  France  et  l’Angleterre  ne  voulaient  plus  que  la  Grèce
restât  tributaire  du  sultan,  parce  que,  orthodoxe  de  religion, ­
  elle  subirait  trop  l’influence  envahissante  de  la  Russie  ;
il  fut  donc  décidé  que  son  indépendance  serait  absolue.  Mais
l’Angleterre  trouvait  le  nouvel  État  trop  étendu  en  face  des
îles  Ioniennes;  elle  obtint  que  ses  limites  septentrionales
seraient  ramenées  à  l’Aspro-potamo,  au  Sperchios  et  au
golfe  de  Lamia.  Ce  fut  l’objet  du  protocole  du  3  février  1830.
11  y  avait  loin  de  cette  Grèce  étriquée,  réduite  à  des  roches
stériles,  privée  de  tout  ce  qui  pouvait  lui  assurer  quelque
prospérité,  la  Crète,  les  îles  Ioniennes,  la  Thessalie,  à  la
réalisation  de  la  Grande-Idée,  c’est-à-dire  de  l’ancien'
empire  athénien  de  la  mer  Egée,  de  l’union  en  un  même
État  de  tous  les  pays  de  population  grecque.  On  ne  lui
donna  pas  davantage  Samos,  qui  avait  partagé  l’enthousiasme ­
  et  les  épreuves  de  la  guerre  de  l’indépendance.  Elle
forma  pourtant,  à  partir  de  1832,  une  principauté  demiindépendante,
  tributaire  de  la  Porte,  gouvernée  par  un  bey
chrétien  nommé  par  le  sultan  et  assisté  d’un  sénat  de
quatre  membres.  Elle  fut  d’ailleurs  très  prospère  depuis  et
la  tranquillité  n’y  fut  plus  troublée.
Les  Grecs  purent  donc  se  persuader  que  les  puissances
ne  les  avaient  sauvés  que  comme  malgré  elles,  par  le  seul
jeu  de  leurs  intérêts  contradictoires  ;  ils  n’éprouvèrent
aucun  sentiment  de  reconnaissance.  Le  mécontentement
public  a  partout  pour  conséquences  les  querelles  des  partis,
se  rejetant  l’un  à  l’autre  les  responsabilités.  La  Grèce  en
fut  très  troublée  ;  ce  qui  donna  aux  puissances  un  nouveau
prétexte  de  la  tenir  en  suspicion.  Le  parti  russe  y  était
représenté  par  le  chef  du  pouvoir  exécutif  Capo  d’Istria  ;  il
avait  des  ennemis,  surtout  les  Mavromichalis,  chefs  des
Maïnotes,  irrités  de  l’impuissance  où  manifestement  on
voulait  retenir  la  Grèce,  des  intrigues  au  milieu  desquelles
elle  mendiait  quelques  pouces  de  territoire  ou  quelque
liberté  de  vivre.  Capo  d’Istria  allait  tomber  victime  de
ces  querelles,  assassiné  en  1831  ;  ce  qui  ne  fut  pas  une
solution.
Elles  rendirent  plus  difficile  le  choix  d’un  roi  pour  la
Grèce.  Le  traité  d’Andrinople  avait  établi  qu’elle  serait
constituée  en  une  monarchie  chrétienne;  le  protocole  du
E.  Driault.  —  Question  d’Orient.

9
        <pb n="143" />
        130

L’INDÉPENDANCE  DE  LA  GRÈCE.

3  février  1830  décerna  cette  couronne  à  Léopold  de  Saxe
Cobourg-Gotha.  Celui-ci  hésita  longtemps,  demanda  une
extension  de  frontière,  reçut  un  refus,  refusa  d’aller  régner
en  Grèce.  Enfin,  à  cette  nation  habituée  depuis  des  siècles
à  l’activité  de  la  vie  municipale,  on  donna  une  organisation
européenne,  une  hiérarchie  administrative  imitée  de  celle
de  la  France,  avec  préfets,  sous-préfets  et  maires;  à  ce
peuple  de  tout  temps  amoureux  de  liberté,  fier  de  son  nom
et  des  gloires  de  sa  race,  fervent  dans  l’orthodoxie,  on  donna
pour  roi  un  Bavarois  catholique,  Othon,  fils  du  roi  Louis.
Du  moins,  le  nouveau  royaume  obtint  enfin  la  frontière  du
golfe  d’Arta  (mai  1832).
Il  n’est  pas  jusqu’à  la  France,  la  plus  désintéressée  des
puissances  européennes  en  cette  affaire,  qui  n’ait  cherché  à
en  tirer  un  avantage  positif.  Rentré  dans  le  concert  européen ­
  en  1823,  comme  exécuteur  des  œuvres  de  la  Sainte-Alliance
  en  Espagne,  le  gouvernement  français  avait  joué
en  Grèce  un  plus  noble  rôle.  Il  avait  opéré  la  délivrance  de
la  Morée  et  n’en  avait  pas  réclamé  le  paiement.  Mais  il  y
avait  trouvé  l’occasion  d’un  rapprochement  avec  le  gouvernement ­
  russe.
Le  tsar,  en  effet,  avait  aisément  senti  l’hostilité  secrète
de  l’Angleterre  et  de  l’Autriche.  Il  avait  la  conscience  que
sans  elle  il  aurait  obtenu  de  ses  victoires  d’autres  profits.  Il
recherchait  donc  l’appui  de  la  France,  sûr  qu’elle  ne  ferait
pas  à  la  Russie  la  même  opposition  qu’au  xvm®  siècle,  ses
intérêts  n’étant  plus  prépondérants  dans  le  Levant.  Le  gouvernement ­
  français  voyait  dans  l’alliance  russe  le  moyen
d’étendre  les  frontières  du  pays  vers  le  nord  et  de  guérir
ainsi  les  plaies  de  1815.  C’était  surtout  l’idée  des  ultras,  que
le  trône  des  Bourbon  serait  singulièrement  consolidé  par
cette  gloire  qui  effacerait  l’éclat  de  la  légende  napoléonienne.
Chateaubriand  écrivit  un  mémoire  à  ce  sujet:  «  Nous
voulons  avoir  la  ligne  du  Rhin  depuis  Strasbourg  jusqu’à
Cologne.  Jamais  l’Autriche,  jamais  l’Angleterre  ne  nous  la
donneront;  nous  ne  pouvons  compter  que  sur  la  Russie  ».
M.  de  Martignac,  en  1828,  confia  le  ministère  des  affaires
étrangères  à  M.  de  la  Ferronnays,  ambassadeur  depuis
plusieurs  années  à  Saint-Pétersbourg,  ardent  partisan  de
l’entente  franco-russe.  Il  entretint  avec  le  tsar  des  négociations ­
  très  suivies  au  printemps  de  1829;  l’armée  de  Diébitch
marchait  sur  Constantinople  à  travers  les  Balkans  ;  touchant
au  but,  Nicolas  I®'’  redoutait  une  intervention  de  l’Autriche,
        <pb n="144" />
        L’INTERVENTION  EUROPÉENNE.

131

capable  de  compromettre  toute  sa  campagne  diplomatique
■et  militaire.  Charles  X  promit  de  marcher  sur  le  Rhin  avec
100.000  hommes  «  si  l’Autriche  bougeait  ».  L’Autriche  ne
bougea  pas,  et  la  signature  de  la  paix  d’Andrinople  coupa
court  à  cette  combinaison  franco-russe.
L’accord  n’en  était  pas  moins  établi,  évident  aux  yeux  de
l’Europe,  et  dès  ce  moment  avantageux  à  la  France.  Il  n’est
pas  sûr  que  Charles  X  aurait  osé  entreprendre  l’expédition
d’Alger,  s’il  n’avait  compté  sur  le  tsar.  Il  redoutait  une
intervention  de  l’Angleterre,  qui,  en  effet,  s’y  opposait  assez
vivement  ;  il  s’y  décida  en  pensant  qu’elle  hésiterait  à  braver
l’accord  franco-russe  et  à  créer  dans  de  telles  conditions  un
nouveau  conflit  méditerranéen.  A  ce  point  de  vue,  l’occupation ­
  d’Alger  fut  comme  la  récompense  de  l’expédition
française  en  Morée,  et,  dans  le  temps  où  la  Russie  refoulait
l’Islam  au  sud  du  Caucase,  la  France  resserrait  aussi  son
domaine  en  Afrique.
Le  colonel  de  Polignac,  fils  du  ministre  de  Charles  X,
affirme^  que  l’alliance  de  la  France  et  de  la  Russie  était
fondée  dès  lors  sur  deux  avantages  équivalents  ;  la  France
aiderait  la  Russie  à  organiser  aux  dépens  du  sultan  une  Roumélie
  protégée  ;  la  Russie  aiderait  la  France  à  annexer  la  Belgique, ­
  sous  une  forme  quelconque.  Il  était  visible  à  ce  moment
que  la  Belgique  se  soulèverait  bientôt  contre  la  Hollande  et
s’en  détacherait:  elle  fût  tombée  tout  naturellement  en
possession  de  la  France.  Charles  X  fut  renversé  avant  que
ce  projet  ne  pût  avoir  un  commencement  d’exécution.
Le  prince  de  Polignac,  le  ministre  de  1830,  établit  même
sur  cette  alliance  un  vaste  projet  de  remaniement  de  la
carte  de  l’Europe,  qui  eût  d’un  seul  coup  réglé  toutes  les
questions  politiques  les  plus  aiguës,  à  l’Occident  comme  à
l’Orient.  Ce  grand  dessein  repose  sur  l’expulsion  des  Turcs,
qui  assurerait  aux  États  chrétiens  la  disposition  de  territoires ­
  capables  de  garantir,  d’un  bout  à  l’autre  du  continent,
un  juste  système  de  compensations.  Il  s’inspire  du  louable
désir  de  résoudre  tous  les  conflits  renfermés  dans  les  traités
de  1815  et  ainsi  de  donner  à  l’Europe  de  longues  années
de  paix;  il  fait  penser  aux  chimères  dont  Sully  peuplait
généreusement  l’imagination  de  Henri  IV.
Les  Turcs  rejetés  en  Asie,  à  la  Russie  reviendraient  la
1.  E.  Daudet,  Histoire  diplomatique  de  Valliance  franco-russe,
p.  27-28.
        <pb n="145" />
        132

L’INDÉPENDANCE  DE  LA  GRÈCE.

Moldavie  et  la  Valachie,  à  l’Autriche  la  Serbie,  la  Bosnie  et
l’Herzégovine.  L’empire  grec  serait  restauré,  avec  Constantinople ­
  pour  capitale,  avec  le  roi  des  Pays-Bas  pour  empereur. ­
  De  cette  façon,  on  pourrait  donner  à  la  Prusse  la  Saxe
et  les  Pays-Bas,  au  roi  de  Saxe  la  Prusse  rhénane,  à  la
France  la  Belgique  et  le  Luxembourg,  à  l’Angleterre  enfin
les  colonies  hollandaises.
Ce  n’était  qu’une  utopie.  Comment  faire  consentir  la
Russie  à  la  constitution  sur  les  Détroits  d’un  État  jeune  y
sans  doute  entreprenant,  autrement  dangereux  que  l’empire
ottoman?  Comment  faire  consentir  l’Angleterre  à  l’établissement ­
  de  la  France  à  Anvers,  de  la  Prusse  à  Amsterdam
et  Rotterdam  ?  11  s’y  trouvait  encore  d’autres  impossibilités.
Le  projet  Polignac  éclaire  pourtant  les  conceptions  politiques ­
  de  ce  temps.  Sauf  pour  le  sultan,  il  donne  satisfaction ­
  partout  au  principe  de  légitimité  et  trouve  un  trône
pour  chaque  souverain.  Il  se  fonde  à  peu  près  sur  le  principe
des  frontières  naturelles,  sur  ce  que  Bismarck  appellera
plus  tard  «  les  arrondissements  nécessaires  ».  Il  respecte
les  droits  des  nationalités:  à  la  Grèce  tous  les  pays  grecs,  à
la  France  la  Belgique,  à  la  Prusse  la  Hollande;  il  les  méconnaît ­
  pourtant  sur  le  Danube  et  livre  les  principautés  aux
grands  États  chrétiens  du  voisinage  :  du  moins  elles  retrouveraient ­
  ainsi  des  peuples  de  races  parentes.  Il  tient  compte
même,  dans  une  certaine  mesure,  des  besoins  économiques
des  États  de  l’Europe,  quand  il  donne  à  la  Prusse  un  large
débouché  sur  la  mer  du  Nord,  à  la  France  les  bouches  de
l’Escaut,  à  l’Angleterre  des  colonies.
11  était  en  somme  beaucoup  plus  logique  que  l’œuvre  du
Congrès  de  Vienne.  Mais  quelle  chimère  que  de  vouloir
régler  les  questions  européennes  par  la  seule  logique,  que
de  prétendre  limiter  par  elle  les  ambitions  rivales!  Chaque
État  semble  préférer  un  avenir  obscur,  mais  plein  de  promesses, ­
  à  une  situation  plus  sûre,  mais  trop  modeste  ;  il
aime  mieux  deux  «  tu  l’auras  »  qu’un  «  tiens  ».  L’ambition, ­
  la  lutte  pour  la  vie  et  pour  la  gloire  est  toujours
l’unique  inspiration  des  grandes  puissances,  peut-être  aussi
des  grands  hommes  d’État.
Le  plan  Polignac  fut  soumis  au  tsar  Nicolas  I"  qui  sans
doute  n’y  apporta  qu’une  attention  distraite  ;  l’auteur  et  son
souverain  disparurent  bientôt  de  la  scène  politique.  Le  sultan ­
  continua  de  régner  à  Constantinople  ;  il  y  avait  pourtant
tremblé,  parce  que  la  moindre  insurrection,  dans  cet  empire
        <pb n="146" />
        L’INTERVENTION  EUROPEENNE.

133

fait  de  peuples  opprimés,  prend  vite  une  importance  européenne, ­
  parce  que  le  moindre  bruit  y  attire  l’attention  des
grandes  puissances,  parce  que  leurs  rivalités  s’y  rencontrent
¿t  trop  rapprochées  s’y  surexcitent  d’une  sensibilité  nerveuse, ­
  jusqu’à  la  fièvre,  parce  que  Constantinople  est  le
plus  terrible  foyer  d’incendie  qu’il  y  ait  au  monde.  Le
XIX®  siècle  est  tout  rempli  de  ces  alertes  où  l’Europe,  divisée
contre  elle-même  par  ses  jalousies,  ne  peut  faire  que  la  part
■du  feu.

OUVRAGES  A  CONSULTER
Debidour,  Histoire  diplomatique  de  l'Europe  (1814-1878).
Seignobos,  Histoire  politique  de  VEurope  contemporaine.
G.  Créhange,  Histoire  contemporaine  de  la  Russie.
Balleydier,  Histoire  de  l’empereur  Nicolas.
De  Vaulabelle,  Histoire  des  deuce  Restaurations.
De  Viel-Castel.  Histoire  de  la  Restauration.
AI.  SouTZO,  Histoire  de  la  Révolution  grecque.
Fauriel,  Chants  populaires  de  la  Grèce  moderne.
Debidour,  L’eorpédition  de  Chio  et  le  colonel  Fabvier  (Revue
bleue,  20  mars  1897)  ;  —  Le  général  Fabvier,  sa  vie  et  ses
écrits.
Edm.  About,  La  Grèce  contemporaine.
Dufey,  Histoire  de  la  régénération  de  la  Grèce.
Texier,  La  Grèce  et  ses  insurrections.
Saint-Marc  Gxrardin,  La  Grèce  et  la  question  d’Oi'ient  :
Revue  des  Deux-Mondes  (1869);  —  Les  origines  delà  question ­
  d’Orient,  Revue  des  Deux-Mondes,  !«'•  mai  1864.
Chateaubriand,  Mémoires  d’Outre-Tombe.
Cornewall-Lewis,  Histoire  gouvernementale  de  VAngleteirre
  de  Í770  à  Í830.
Saint-René  Taillandier,  La  Serbie.
Massieu  de  Clerval,  Les  Turcs  et  le  Monténégro  :  Revue
des  Deux-Mondes,  l«"^  juin  1858.
De  Moltke,  Lettres  sur  la  Turquie  ;  —  Campagnes  des
Russes  dans  la  Turquie  d’Europe  (1828-1829),  trad,  en
2  vol.
Caussin  de  Perceval,  Précis  historique  de  la  destruction
des  Janissaires  par  le  sultan  Mahmoud  en  1826.
Lamartine,  Histoire  de  la  Turquie.
Midhat-pagha,  La  Turquie,  son  passé,  son  avenir.
        <pb n="147" />
        CHAPITRE  V.

MAHMOUD  ET  MÉHÉMET.  -  LA  RÉFORME  DE  LA  TURQUIE.

Le  Tanzimât.  —  Nécessité  et  difficulté  de  la  réforme  de  l’empire
ottoman.  —  Mahmoud.
I  —  LE  SULTAN  ET  LE  PACHA.  —  MAHMOUD  ET  MÉHÉMET.
Les  réformes  de  Méhémet-Ali  en  Égypte.  —  «  La  confiscation  universelle ­
  ».  —  Prospérité  de  l’Égypte.  —  Les  forces  militaires  et
navales  du  pacha.  —  Les  conquêtes  :  fondation  de  Khartoum  ;
expansion  de  l’Islam  en  Afrique.
La  question  de  Syrie.  —  Conquête  delà  Syrie  par  Ibrahim.  —  Sa
victoire  à  Konieh  (21  décembre  1832).  —  Les  Russes  au  Bosphore
(février  1833).  —  L’amiral  Roussin  à  Constantinople.  —  La  convention ­
  de  Kutayeh  (5  mai  1833).—  Le  traité  d’Unkiar-Skélessr
(8  juillet  1833).
II.  —  LA  CRISE  DE  1840.
Grandeur  de  Méhémet-Ali.  —  Puissance  de  la  France  en  Égypte.  —
Inquiétudes  de  l’Angleterre.  —  Nouvelle  guerre  entre  Mahmoud
et  Méhémet.  —  Victoire  d’ibrahim  à  Nézib  (24  juin  1839).  —  La
flotte  turque  livrée  au  pacha  d’Égypte.
Intervention  de  l’Europe.  —  La  note  collective  du  27  juillet  1839.—
Situation  prépondérante  de  la  France  dans  le  Levant  en  1839.—
Rapprochement  de  l’Angleterre  et  de  la  Russie  contre  la  France.
—  La  politique  de  Thiers.  —  La  quadruple  alliance  de  Londres
(15  juillet  1840).  —  Préparatifs  de  guerre  en  France,  en  Allemagne. ­

Défaites  de  Méhémet-Ali.  —  La  note  française  du  8  octobre  1840.  —
Le  ministère  Guizot.  —  La  convention  d’Alexandrie  (25  novembre
1840).  —  Le  hatti-shérif  du  1"  juin  1841.  —  La  convention  des
détroits  (13  juillet  1841).  —  Succès  diplomatique  de  l’Angleterre.
III.  —  LA  CHARTE  DE  GULHANÉ
Les  puissances  européennes  garantes  de  l’intégrité  de  l’empire
ottoman.  —  Continuation  de  la  réforme  en  Turquie  :  Abd-ul-Medjid;
  Reschid-pacha.  —La  charte  de  Gulhané  (3  novembre
1839).  —  Réorganisation  de  l’armée  ottomane.  —  L’œuvre  de
Reschid-pacha.  —  Opposition  des  ulémas  et  des  fanatiques  musulmans. ­
  —  Agitation  des  provinces  chrétiennes  :  troubles  en
Serbie,  en  Palestine,  dans  le  Liban.  —  Dissensions  en  Grèce  :  la
Constitution  de  1843;  le  ministère  Colettis  ;  Piscatory  et  sir
Edmond  Lyons.  —  La  politique  de  la  France  dans  le  Levant.
        <pb n="148" />
        LA  RÉFORME  DE  LA  TURQUIE.

135

L’empire  ottoman  venait  de  courir  le  plus  terrible  danger  ;
Jamais  encore  son  étrangeté,  sa  barbarie  n’avaient  été
aussi  manifestes;  jamais  encore  il  n’avait  paru  aussi  différent ­
  de  l’Europe  par  les  mœurs,  par  la  religion,  par  tous
ses  caractères  essentiels  :  il  était  pour  tous  un  corps  étran-■
  ger  à  expulser  du  continent,  dont  il  troublait  l’économie.
Comme  la  Chine  de  nos  jours,  il  en  eut  conscience.  11  se
I  persuada  de  la  nécessité  de  se  transformer,  de  se  régénérer,
■  au  moins  d’emprunter  aux  puissances  occidentales  leurs
moyens  de  défense.  Alors  naquit  chez  les  Ottomans  le  parti
des  Jeunes-Turcs,  ou  des  partisans  de  la  Réforme;  alors
commença  chez  eux  l’histoire  du  T'anzimàt  ou  de  la  réorganisation. ­
  «  Je  suis  convaincu,  disait  le  grand-amiral  Khalil-!
  Pacha  en  1830,  que,  si  nous  ne  nous  hâtons  pas  d’imiter
i  l’Europe,  nous  devrons  nous  résigner  à  repasser  en  Asie.  »
I  Cette  histoire  de  la  réforme  ottomane  est  loin  d’être
!  achevée  à  la  fin  du  siècle.  Elle  eut  son  premier  chapitre  au
lendemain  de  l’insurrection  grecque,  sous  les  sultans  Mah-I
  moud  et  Abd-ul-Medjid;  elle  fut  troublée  par  des  querelles
I  intestines  inévitables,  plus  encore  par  l’intervention  des
I  puissances  européennes,  plus  préoccupées  que  jamais  de  la
question  du  démembrement  de  l’empire  turc,  avides  de
l’accomplir,  liées  pourtant  au  principe  de  son  intégrité,
seule  digue  possible  à  leurs  convoitises  contradictoires,
I  quelques-unes  d’ailleurs  mal  disposées  à  le  laisser  en  paix
refaire  ses  forces.
'  Mahmoud  au  Sérail,  avant  son  avènement,  avait  entendu
g  et  adopté  les  opinions  réformatrices  de  son  cousin  Sélim  111  ;
il  avait,  au  milieu  des  circonstances  dramatiques  de
I  son  avènement,  partagé  sa  haine  pour  les  janissaires,  qui
j  n’étaient  plus  désormais  que  des  agents  de  révolution,
i  Aux  temps  les  plus  critiques  de  la  guerre  de  Grèce,  il  avait
I  saisi  l’occasion  de  les  détruire,  au  risque  de  compromettre
la  sécurité  même  de  Constantinople.  Du  moins  il  avait
I  ainsi  renversé  le  principal  obstacle  que  pouvait  rencontrer
I  la  politique  des  réformes.
Car  si,  capable  d’un  moment  d’énergie.  Mahmoud  ne
l’était  pas  d’une  politique  très  suivie,  il  comprenait,  par
l’instinct  même  de  la  conservation,  la  nécessité  de  la  transformation ­
  de  l’État  ottoman,  et  il  la  formulait  avec  une
certaine  largeur  de  vues  et  un  réel  bonheur  d’expression.
Certes  il  ne  suffisait  pas  d’avoir  massacré  les  janissaires;
l’incompatibilité  de  l’empire  ottoman  avec  l’Europe  appa-
        <pb n="149" />
        136

MAHMOUD  ET  MÉliÉMET.

raissait  surtout  en  matière  religieuse.  Le  Coran  y  était  la
loi  de  l’État  comme  la  doctrine  des  consciences  ;  le  sultan ­
  était  surtout  le  successeur  du  prophète  et  des  khalifes,
le  commandeur  des  croyants  pour  la  guerre  sainte  à
toujours  poursuivre  contre  les  infidèles,  le  serviteur  d’Allah,
Comment  ainsi  accorder  l’empire  musulman  avec  l'Europe
chrétienne?  Cette  question  ne  se  posait  pas,  tant  qu'il  était
assez  fort  pour  mépriser  les  infidèles  et  rester  avec  eux  en
état  de  guerre;  elle  était  pressante  du  jour  où  il  n’était  plus
capable  de  résister  à  la  réaction  chrétienne  :  il  lui  fallait  se
soumettre  aux  conditions  de  son  existence  nouvelle,  ou  se
résoudre  à  la  défaite,  à  la  retraite  en  Asie,  périr  peut-être.
Il  fallait  donc  renoncer  au  principe  militant  du  Coran,
délier  l’État  de  la  loi  religieuse,  le  séculariser  en  quelque
sorte,  l’arracher  à  la  théocratie  des  ulémas,  comme  l’Europe
moderne  s’était  arrachée  à  la  théocratie  pontificale,  fermer
l’ère  de  la  guerre  et  des  persécutions,  émanciper  les
«  raías  »,  faire  l’égalité  des  vainqueurs  et  des  vaincus,
jeter  enfin  des  racines  profondes  dans  ce  sol  européen  où
les  Turcs  n’étaient  jusque-là  que  campés,  comme  des  conquérants ­
  nomades.  «  Je  ne  veux,  disait  Mahmoud,  reconnaître
désormais  les  musulmans  qu’à  la  mosquée,  les  chrétiens
qu’à  l’église,  les  juifs  qu’à  la  synagogue.  Je  veux  que,  hors
de  ces  lieux  où  tous  rendent  également  hommage  à  la  divinité, ­
  ils  jouissent  uniformément  des  mêmes  droits  politiques
et  de  ma  protection  paternelle.  »
L’œuvre  était  bien  difficile.  Est-elle  possible?  On  a
parfois  comparé,  avec  beaucoup  de  réserves  évidemment.
Mahmoud  et  Pierre  le  Grand.  Mais  les  Russes  sont  des  Européens ­
  ;  le  tsar  n’avait  eu  à  diriger,  dans  la  voie  de  la  civilisation ­
  européenne,  qu’un  peuple  attardé,  mais  préparé  par
ses  origines  à  la  suivre.  L’État  ottoman  est  «  un  navire
dont  il  faut  renouveler  la  carène,  la  mâture,  les  voiles  et
l’équipage*  ».  Ce  n’est  pas  assez  dire;  c’est  comme  s’il
s’agissait,  selon  un  ministre  de  Mahmoud,  «  d’enseigner  à
nos  peuples  une  autre  langue  ».  Et  même  n’est-ce  pas,  plus
encore,  comme  s’il  s’agissait  de  changer  la  nature  même
de  ces  peuples,  et  une  telle  transformation  se  peut-elle
obtenir?  Ne  mourront-ils  pas  de  cette  transfusion  de  sang
européen?  Et  d’ailleurs,  parmi  les  puissances  chrétiennes
qui  s’y  emploient,  ne  s’en  trouve-t-il  pas  qui  redoutent  la
1.  Engelhardt,  La  Turquie  et  le  Tanzîmât,  tomp  î,  p  5.
        <pb n="150" />
        LE  SULTAN  ET  LE  PACHA.

137

guérison  du  patient,  qui  souhaiteraient  plutôt  de  le  voir
succomber  à  l’opération?

I.  —  Le  sultan  et  le  pacha.  —  Mahmoud  et  Méhémet.
Le  pacha  d’Égypte  Méhémet-Ali  semblait  prouver  alors
l’aptitude  des  musulmans  à  une  régénération  selon  l’initiation ­
  européenne.  Mais,  outre  que  les  Égyptiens  ne  sont  pas
des  Turcs  et  qu’ils  ont  dans  le  passé  manifesté  avec  éclat
leur  aptitude  à  faire  œuvre  durable,  il  ne  faut  pas  croire  que
Méhémet  n’ait  fait  qu’imiter  l’Euiope:  toute  sa  carrière
est  marquée  de  traits  originaux,  d’un  caractère  bien  oriental. ­
  En  France  notamment,  il  excita  un  engouement  extraordinaire ­
  qui  faillit  entraîner  le  gouvernement  de  Louis-Philippe
  aux  pires  dangers  ;  on  le  loua,  en  termes  dithyrambiques, ­
  d’avoir  «  francisé  l’Égypte,  »  d’avoir  «  épousé  la
pensée  de  Napoléon  ».  11  y  eut  beaucoup  de  trompe-l’œil
dans  l’œuvre  du  pacha  d’Égypte  ;  il  «  tapissa  sur  la  rue,
vers  l’Europe,  »  et,  derrière  ces  apparences  où  la  France
se  laissa  prendre,  il  gouverna  l’Egypte  comme  un  despote
asiatique,  ou,  si  l’on  veut,  comme  un  pharaon  des  anciens
temps.  Il  n’eut  de  Napoléon  que  l’ambition  égoïste  et  sans
scrupules.
Arrivé  au  pachalik  du  Caire  à  force  de  ruse  et  de  froide
cruauté,  maître  absolu  de  la  vallée  du  Nil  après  le  massacre ­
  des  Mameluks,  il  resta  aussi  loin  que  possible  des
principes  libéraux  de  la  Révolution  française.  Par  la  destruction ­
  des  Mameluks  et  la  confiscation  à  son  profit  de  toutes
leurs  terres,  il  se  trouva  propriétaire  de  la  moitié  du  sol  de
l’Égypte.  Dès  1808,  il  avait  confisqué  les  biens  très  considérables ­
  aussi  des  mosquées  et  de  tous  les  établissements
religieux,  sous  prétexte  qu’ils  seraient  mieux  administrés
par  lui  et  qu’il  se  chargerait  de  leur  entretien  dans  de
meilleures  conditions.  En  1809,  il  imposa  à  tous  les  propriétaires ­
  du  pays  une  contribution  extraordinaire  de  40  millions
répartie  en  proportion  de  l’étendue  des  terres.  Beaucoup ­
  de  réclamations  se  produisirent;  le  pacha  se
montra  disposé  à  les  accueillir,  à  condition  qu’elles  fussent
appuyées  sur  les  titres  authentiques  de  possession,  qui
durent  être  remis  à  ses  agents.  Alors  il  saisit  et  garda  titres
et  propriétés  :  la  spoliation  se  trouva  ainsi  plus  facile  et
plus  complète.
Il  fut  le  seul  propriétaire  de  la  terre  égyptienne,  le  seul
        <pb n="151" />
        138

MAHMOUD  ET  MÉHÊMBT.

maître  des  manufactures,  le  seul  agriculteur,  le  seul  industriel, ­
  par  suite  le  seul  commerçant.  Il  fut  d’un  coup  extrêmement ­
  riche,  et  trouva  dans  cette  fortune  énorme  le
moyen  de  s’enrichir  davantage  et  de  développer  ses
desseins  ambitieux.
Il  est  incontestable  d’ailleurs  qu’il  administra  habilement
ce  bien  mal  acquis.  Il  tira  l’agriculture  de  l’ignorance  où
elle  végétait  depuis  des  siècles  ;  il  introduisit  dans  la  vallée
du  Nil  des  cultures  nouvelles,  rapidement  fructueuses,
celles  du  coton,  du  mûrier,  de  l’olivier,  de  la  canne  à  sucre.
Il  fonda  un  grand  nombre  de  fabriques.  Il  envoya  des
jeunes  gens  en  Europe  pour  s’instruire  des  arts  et  des
sciences  de  l’Occident.  Il  institua  une  école  de  médecine,
un  conseil  de  santé,  qui  furent  dirigés  par  un  Français,  le
docteur  Clot-bey.
Il  éleva  la  plus  belle  mosquée  du  Caire,  qui  porte  son
nom  et  renferme  son  tombeau  :  comme  les  Pharaons  constructeurs ­
  de  Pyramides,  il  abritait  luxueusement  sa
dépouille  mortelle.  Il  refit  la  prospérité  d’Alexandrie,  alors
misérable  bourgade  de  6.000  habitants,  inférieure  à
Rosette.  11  comprit  qu’Alexandrie  est  un  port  mieux  placé,
loin  des  alluvions  du  Nil.  Il  voulut  y  amener  de  l’eau
potable  et  construisit  le  canal  Mahmoudieh  ;  dans  ces
travaux,  au  milieu  des  déserts  brûlants  qui  séparent
Alexandrie  du  Nil  et  où  les  Français  de  Bonaparte  avaient
tant  souffert,  des  milliers  de  fellahs  moururent  de  la  fièvre
et  de  la  dysenterie.  Qu’importe  ?  Les  vies  humaines  ne
comptent  pas  pour  les  Pharaons  du  Nil.  Le  canal  part
d’Afteh  sur  la  branche  de  Rosette,  longe  le  lac  Mariout,
traverse  Alexandrie  et  aboutit  à  la  mer  :  il  est  long  de  78
kilomètres,  large  de  30  mètres  ;  sur  ses  bords  des  arbres
ont  été  plantés,  ont  fait  une  magnifique  promenade  où  s’alignent, ­
  sous  le  plus  beau  ciel,  fabriques,  jardins  et  villas.
Le  pacha  étendit  de  même  très  ingénieusement  le  système
de  la  canalisation  du  Delta  et  du  Fayoum.  Il  fit  bien  valoir
sa  terre.
Il  consacra  surtout  ses  soins  à  ses  forces  militaires,
nécessaires  à  la  réalisation  de  ses  grands  desseins.  Ayant
la  toute-puissance,  il  eut  tôt  fait  de  recruter  ses  armées  et
ses  flottes.  En  mai  1826,  il  a  besoin  de  12.000  soldats:  il
ordonne  à  ses  gouverneurs  de  lever  tous  les  hommes
propres  au  service  et  de  les  diriger  sur  le  camp  d’El  Kanqab
  :  les  gouverneurs  font  du  zèle;  ils  envoient  au  maître
        <pb n="152" />
        LE  SULTAN  ET  LE  PACHA.

13»

de  longues  bandes  de  misérables,  liés  deux  à  deux,  avec
des  entraves  de  bois  au  cou  et  aux  poignets,  la  plupart
accompagnés  en  le  même  équipage  de  leurs  femmes  et  de
leurs  enfants  :  en  tout  70.000  hommes.  Le  pacha  fait  son
choix,  prend  les  12.000  plus  robustes,  renvoie  les  autres
qui  reviendront,  selon  le  même  système,  au  prochain  appel.
En  1830,  le  pacha  vient  d’armer  quatre  vaissaux;  il  lui
faut  des  matelots.  Il  fait  arrêter  tous  les  âniers  d’Alexandrie ­
  ;  ses  soldats  font  une  razzia  de  fellahs  dans  la  campagne; ­
  on  choisit  les  meilleurs;  en  trois  jours,  les  équipages ­
  sont  au  complet.  Au  reste,  la  presse,  que  pratiquèrent
maintes  fois  les  Anglais  pour  finir  l’effectif  de  leurs
vaisseaux,  n’était  pas  différente  du  recrutement  imaginé
par  Méhémet-Ali.
Soldats  et  marins  furent  instruits  par  des  Européens.
Après  la  bataille  de  Navarin,  la  flotte  égyptienne  fut  refaite
par  un  constructeur  de  Toulon,  M.  de  Cérisy.  Un  Français,
le  colonel  Sèves,  plus  tard  Souleïman-bey,  forma  les  officiers
du  pacha.  D’autres  Français,  comme  le  lieutenant  Besson,
dirigèrent  l’armement  des  vaisseaux  et  les  exercices  des
marins  égyptiens.
Lepadla  put  ainsi  Jouer  un  grand  rôle  politique;  il
soumit  les  Wahabites  pour  le  compte  du  sultan;  il
entreprit  pour  son  propre  compte,  dans  l’intérêt  de  sa  terre
d’Égypte,  la  conquête  du  Nil  moyen.  De  1821  à  1823,  il
soumit  la  Nubie,  le  Kordofan;  avec  un  remarquable  coup
d’œil,  dans  une  situation  exceptionnelle,  il  fonda  Khartoum, ­
  la  capitale  du  Soudan  égyptien,  dont  la  grandeur  fut
rapide,  dont  l’avenir  sera  peut-être  plus  brillant  encore.
Sur  les  traces  de  ses  armées,  l’Islam  s’étendit,  et,  dans
le  temps  où  les  puissances  chrétiennes  le  refoulaient  vers
l’Atlas,  sur  le  Danube,  sur  l’Indus  et  au  sud  du  Caucase,  il
échappa  dans  une  autre  direction,  vers  le  Nil  supérieur  et
l’Afrique  centrale,  à  cette  pression.  Qui  pourrait  calculer,
même  aujourd’hui,  les  conséquences  de  cette  renaissance
musulmane  imprévue?  Ce  fut  comme  le  commencement  d’un
second  âge  de  la  conquête  arabe.
Tout  naturellement  Mahmoud,  incapable  de  vaincre  les
Grecs  révoltés,  fit  appel  à  son  vassal.  Celui-ci  fut  heureux
de  cette  occasion  de  développer  sa  puissance  vers  le  nord
comme  vers  le  sud.  La  France  lui  arracha  le  pachalik  de
Morée,  mais  son  ambition  n’en  fut  pas  désarmée  :  l’affaire
grecque  fut  pour  lui  riche  en  résultats.
        <pb n="153" />
        140  MAHMOUD  ET  MÉllÉMET.
Il  n’était  pas  possible  que  Mahmoud  laissât  au  pacha
d’Égypte  l’indépendance  et  la  puissance  qu'il  avait  conquises ­
  ;  cette  grandeur  nouvelle  qui  s’élevait  dans  la  vallée
du  Nil  rappelait  le  souvenir  des  démembrements  de  l’empire
des  Âbbassides,  et  le  sultan  ne  pardonnait  pas  à  Méhémet-Ali
  de  lui  avoir  rendu  service.
Méhémet,  mécontent  de  n’avoir  rien  gagné  en  Grèce,
réclama  pourtant  le  paiement  de  son  intervention  :  il
demanda  pour  son  fils  Ibrahim  le  pachalik  de  Damas.  Le
«ultan  refusa.  Le  pacha  avait  besoin  de  la  Syrie  ;  pour  refaire
sa  flotte  détruite  à  Navarin,  il  lui  fallait  les  bois  du  Liban.
Aussi  bien,  toujours  les  maîtres  de  l’Égypte  ont  convoité  la
"Syrie,  les  Pharaons  de  l’antiquité  comme  les  Ptolémées
successeurs  d’Alexandre  ;  c’était  par  la  Syrie  que  la  vallée
du  Nil  s’ouvrait  au  reste  du  monde  ;  elle  n’avait  pas  d’autre
horizon,  tant  que  le  Nil  supérieur  restait  inconnu.  En  1831,
des  fellahs  ruinés  par  la  lourde  domination  de  Méhémet  se
réfugièrent  dans  le  pays  de  Saint-Jean  d’Acre  ;  il  les  réclama
au  pacha  de  cette  ville,  Abdullah  ;  celui-ci  se  refusa  à  les
livrer,  les  sujets  du  sultan  pouvant  habiter  l’une  ou  l’autre
région  de  l’empire.
Sans  autre  déclaration  de  guerre,  Méhémet  envoya
Ibrahim,  à  la  tête  de  30.000  hommes,  à  la  conquête  de  la
Syrie.  Nourrissait-il  d’autres  projets?  Voulait-il  aller  jusqu’à
Constantinople?  Rêvait-il  de  prendre  la  place  du  sultan,  ou
du  moins  de  gouverner  en  son  nom,  comme  un  maire  du
palais  de  ce  souverain  fainéant,  comme  les  émirs  turcs  du
moyen  âge  qui  protégeaient  les  Abbassides  de  Bagdad?  Son
ambition  se  devait  régler  sur  les  événements  ;  elle  est  difficile ­
  à  pénétrer;  il  faut  se  garder  d’attribuer  à  cet  oriental
fataliste  des  desseins  trop  précis.
Quoi  qu’il  en  soit,  les  succès  d’ibrahim  furent  rapides  ;
plus  heureux  que  Bonaparte  parce  qu’il  était  maître  de  la
mer,  il  prit  Saint-Jean  d’Acre  le  27  mai  1832,  Damas  le  14
juin  suivant.  Le  9  juillet,  l’armée  du  pacha  d’Alep  fut  battue
à  Homs,  sur  l’Oronte,  achevée  le  11  à  Hama,  à  quelques
lieues  au  nord.  Mahmoud  envoya  contre  les  Égyptiens  une
autre  armée  plus  forte,  sous  Hussein-pacha  ;  la  rencontre
eut  lieu  à  Beylan,  entre  Antioche  et  Alexandrette,  à  quelque
distance  au  sud  d’issus,  à  l’entrée  des  défilés  du  Taurus.  Les
Turcs  y  furent  écrasés,  et  Ibrahim  put  entrer  dans  l’Asie
mineure,  suivant  en  sens  inverse  la  marche  d’Alexandre  le
Grand.
        <pb n="154" />
        LE  SULTAN  ET  LE  PACHA.

141

Mahmoud  effrayé  aima  mieux  faire  appel  à  l’Europe  que
de  subir  la  loi  de  son  vassal  ;  il  sollicita  l’intervention  des
grandes  puissances.  L’Angleterre  était  tout  occupée  de  sa
réforme  électorale  ;  le  gouvernement  français  était  sous  le
coup  de  la  mort  de  Casimir  Perier  et  il  avait  des  sympathies
pour  le  pacha  d’Égypte.  La  Russie  était  l’ennemie  naturelle
du  sultan;  mais  il  ne  lui  convenait  pas  que  Constantinople
tombât  aux  mains  d’une  puissance  jeune  et  forte  qui  lui
serait  plus  redoutable  que  les  Ottomans  affaiblis  ;  elle  était
effrayée  des  progrès  d’ibrahim  ;  elle  offrit  au  sultan  son  appui
militaire,  voulut  bien  se  charger  de  le  défendre,  de  repousser
les  Égyptiens,  —  elle  saurait  bien  se  faire  payer  ensuite.
Mahmoud  trouva  cette  générosité  excessive  ;  il  hésita.  Il
mit  sa  dernière  espérance  dans  l’armée  de  Reschid-Méhémet
qui  venait  de  pacifier  l’Albanie  et  qu’il  envoya  en  Asie
mineure.  Ibrahim  lui  livra  bataille  à  Konieh,  le  21  décembre
1832,  lui  infligea  un  désastre  complet,  le  fit  prisonnier,
marcha  sur  Constantinople.
L’instant  était  critique.  Le  pacha  d’Égypte  voulait  toute
la  Syrie  et  la  Mésopotamie  ;  il  voulait  Bagdad  par  où  il
ouvrirait  au  commerce  la  route  de  l’Inde.  Il  rêvait  de  devenir ­
  le  grand  vizir  de  l’empire  ottoman  et  d’en  refaire  la  fortune. ­
  L’Islam  tout  entier  s’agitait;  il  voyait  en  Ibrahim  le
vengeur  du  Coran,  que  Mahmoud  ne  respectait  plus;  il
voyait  dans  le  choléra,  qui  sévissait,  la  punition  du  ciel  ;  il
reprochait  au  sultan  ses  idées  nouvelles,  la  destruction  des
Janissaires  qui  avaient  été  le  glorieux  instrument  de  la  conquête ­
  musulmane.  Un  derviche  arrête  un  jour  Mahmoud:
«  Giaour  padischah,  lui  crie-t-il,  n’es-tu  pas  rassasié  d’abomination? ­
  Tu  détruis  les  institutions  de  tes  pères,  tu  ruines
la  religion  et  tu  attires  la  vengeance  du  prophète  sur  toi  et
sur  nous.  »  Le  sultan  dit:  «  C’est  un  fou!  »  —  «  Fou!
réplique  l’autre  ;  c’est  toi  qui  as  perdu  la  raison.  Accourez,
musulmans  ;  c’est  l’esprit  de  Dieu  qui  m’anime  et  m’ordonne
de  parler  ;  il  m’a  promis  la  récompense  des  saints.  »  On
l’arrêta,  on  le  mit  à  mort  ;  mais  ses  frères  lui  élevèrent  un
tombeau  où  les  pieuses  visites  furent  nombreuses,  où  il  se
produisit  des  miracles.
Alors  arriva  à  Constantinople  un  aide  de  camp  du  tsar,  le
général  Mouravief  ;  il  renouvela  les  offres  de  son  maître.
Mahmoud  terrifié,  certain  qu  Ibrahim  vainqueur  le  détrônerait ­
  et  le  ferait  périr,  comme  avaient  péri  Sélim  III  et  tant
d’autres  sultans,  se  jeta  dans  les  bras  de  la  Russie,  pria
        <pb n="155" />
        fí2  MAHMÜUÜ  ET  MÉHÉMET.
Nicolas  de  lui  envoyer  des  troupes  :  «  Que  voulez-vous,
disait-il  à  ses  conseillers,  au  risque  d’être  étouffé  plus  tard,
un  homme  qui  se  noie  s’accroche  à  un  serpent.  »  Peut-être
comptait-il,  en  s’adressant  aux  Russes,  hâter  l’intervention
des  autres  puissances  européennes.
Ni  la  France,  ni  l’Angleterre,  en  effet,  ne  pouvaient
laisser  le  tsar  protéger  seul  le  sultan.  Louis-Philippe
n’était  pas,  comme  Charles  X,  lié  à  la  politique  russe  ;  il
avait  depuis  son  avènement  rencontré  la  continuelle  et  violente ­
  hostilité  de  Nicolas  1",  qui  ne  lui  pardonnait  pas  d’être
«  le  roi  des  barricades  ».  Outre  ces  raisons  dynastiques,  il
ne  croyait  pas  devoir  laisser  les  Russes  prendre  Constantinople. ­
  Il  n’avait  alors  auprès  du  Divan  qu’un  chargé  d’affaires, ­
  M.  de  Varennes.  Celui-ci  conseilla  au  sultan  de  négocier ­
  avec  Méhémet-Ali,  et  Halil-pacha  fut  envoyé  à  Alexandrie
pour  offrir  au  pacha  d’Égypte  la  Syrie  méridionale,  c’est-àdire
  les  pachaliks  de  Saint-Jean  d’Acre,  Naplouse,  Saïd  a  et
Jérusalem.  Méhémet-Ali  voulait  au  moins  toute  la  Syrie,
avec  le  district  d’Adana  en  Asie  mineure,  et  le  consul  de
France  à  Alexandrie,  M.  Mimant,  encourageait  ses  exigences.
Les  propositions  turques  furent  repoussées  ;  Ibrahim  reçut
l’ordre  d’avancer  et  arriva  à  Kutayeh,  son  avant-garde  à
Brousse  (février  1833).
Mahmoud  appelle  la  flotte  russe.  Le  20  février,  elle  jette
l’ancre  dans  le  Bosphore,  devant  le  palais  du  sultan.
Cependant,  en  France,  le  ministère  du  11  octobre  1832
prenait  une  conscience  plus  nette  de  la  gravité  des  circonstances. ­
  Le  duc  de  Broglie  envoya  comme  ambassadeur  à
Constantinople  l’amiral  Roussin.  En  arrivant,  il  trouve  les
vaisseaux  russes  dans  la  Corne  d’or  ;  il  en  est  exaspéré  ;  il
court  au  palais,  somme  le  sultan  de  renvoyer  les  soldats  du
tsar,  le  menace  des  plus  terribles  complications,  s’engage  a
faire  accepter  à  Méhémet  les  propositions  de  la  Turquie.  Il
l’emporte.  Les  vaisseaux  russes,  à  la  prière  du  sultan,  lèvent
l’ancre  et  s’éloignent  de  Constantinople.
L’amiral  Roussin  veut  faire  céder  Méhémet  ;  il  se  heurte
à  un  refus  catégorique  ;  le  pacha  maintient  toutes  ses  prétentions, ­
  pousse  Ibrahim  sur  Scutari,  en  vue  de  Constantinople. ­
  Le  sultan  est  obligé  de  rappeler  les  Russes,  et  sous
les  yeux  de  l’ambassadeur  français,  15.000  Russes  débarquent ­
  sur  les  deux  rivages  du  Bosphore,  à  Buyuk-déré  et
Therapia,  le  5  avril.  Une  plus  forte  armée  se  prépare  à  franchir ­
  le  Danube.
        <pb n="156" />
        LE  SULTAN  ET  LE  PACHA.

143

Mais  la  crise  touchait  au  dénouement.  Un  ambassadeur
anglais,  lord  Ponsonby,  venait  d’arriver  et  soutenait  l’amiral
Roussin.  Des  vaisseaux  français  et  anglais  paraissaient  dans
l’Archipel.  Méhémet-Ali  ne  se  souciait  pas  d’entrer  en
guerre  avec  la  Russie:  il  craignit  de  compromettre  ses
avantages.  Le  sultan,  sur  les  instances  de  l’ambassadeur
de  France,  accepta  les  conditions  du  pacha  d’Égypte.  Ce
fut  la  convention  de  Kutayeh,  qui,  sous  la  forme  d’un  firman, ­
  en  date  du  5  mai  1833,  accorda  à  Méhémet  le  gouvernement ­
  de  toute  la  Syrie  et  du  district  d’Adana,  c’est-à-dire
les  défilés  du  Taurus.
Dès  le  mois  de  juin.  Ibrahim  avait  évacué  l’Asie  mineure.
Les  ambassadeurs  français  et  anglais  agirent  pour  hâter  le
départ  des  Russes.  Ils  ne  partirent  que  le  10  juillet,  et  on
se  félicita  que  la  crise  fût  enfin  dénouée.
On  apprit  bientôt  que,  le  8  juillet,  le  prince  Orlof,  confident ­
  du  tsar,  avait  signé  avec  le  gouvernement  ottoman  le
traité  d’Unkiar-Skélessi.  C’était  le  paiement  du  service
rendu.  «  Inspirée  par  le  sincère  désir  d’assurer  la  stabilité
et  l’entière  indépendance  de  la  Sublime  Porte,  »  la  Russie
s’engageait  à  lui  fournir  tous  les  secours  de  terre  et  de  mer
qu’elle  réclamerait.  En  échange,  la  Sublime  Porte  s’engageait ­
  à  fermer  les  Dardanelles,  c’est-à-dire  à  ne  permettre
à  aucun  bâtiment  étranger  d’y  entrer  sous  un  prétexte  quelconque. ­
  Ainsi  la  Russie  avait,  comme  jadis  en  Pologne,  un
continuel  prétexte  à  intervention  ;  elle  était  en  outre  inattaquable ­
  dans  la  mer  Noire.  En  d’autres  termes,  elle  se
réservait  la  possibilité  d’agir  seule  dans  l’empire  ottoman,
par  une  sorte  de  protectorat,  et  elle  éloignait  l’action  des
autres  puissances.
L’émotion  fut  alors  très  vive  à  Londres  et  à  Paris.  Le
gouvernement  anglais  proposa  au  gouvernement  français
d’aller  aussitôt  brûler  la  flotte  russe  à  Sébastopol.  Des  croisières ­
  anglo-françaises  sillonnèrent  l’Archipel.  La  guerre
parut  imminente,  d’autant  plus  que  le  tsar  Nicolas  était  peu
disposé  à  reculer,  triomphait  de  son  succès  en  paroles  provocantes. ­
  Le  duc  de  Broglie  ne  crut  pas  le  trône  de  Louis-Philippe
  assez  solide  pour  affronter  une  lutte  dans  laquelle
la  Russie  pouvait  compter  sur  la  Prusse  et  sur  l’Autriche.
Car  la  Révolution  de  juillet  1830  avait  eu  pour  conséquence
une  reconstitution,  d’ailleurs  éphémère,  de  la  Sainte-Alliance.
  L’irritation  de  la  France  et  de  l’Angleterre  se
aima  ;  elles  déclarèrent  seulement  ne  pas  recconnaître  les
        <pb n="157" />
        ,  14*  MAIIMp.lirLET  MÉHÈMET.
conventions  d’Unkiar-Skélessi.  L’Angleterre  prit  aussi
d’autres  précautions.  Elle  se  rapprocha  peu  à  peu  de  l'Autriche ­
  et  obtint  d’elle,  le  3  juillet  1838,  la  signature  d’une
convention  par  laquelle  elles  garantissaient  ensemble  la
libre  navigation  du  Danube  et  la  sécurité  de  leur  commerce
sur  la  mer  Noire.

II.  —  La  crise  de  1840.
Cependant  Méhémet-Ali  était  plus  puissant  que  jamais.
Il  avait  en  Syrie  l'abondante  provision  des  bois  du  Liban,
un  boulevard  stratégique  contre  le  sultan,  l'entrée  de  la
route  continentale  vers  l’Inde.  Il  était,  du  Taurus  à  Khartoum, ­
  le  maître  d’un  vaste  empire  arabe  ;  il  rappelait  la
grandeur  des  Ptolémées,  de  Saladin;  il  paraissait  capable
de  régénérer  l’Islam  par  le  souvenir  de  ses  fondateurs,  de
ses  plus  intrépides  conquérants.
La  France  suivait  avec  une  sorte  d’orgueil  le  progrès  de
cette  gloire  nouvelle,  dont  elle  s’attribuait  en  grande  partie
l’honneur.  Elle  avait  les  sympathies  du  pacha  ;  elle  entretenait ­
  avec  l’Égypte  d’étroites  relations  ;  elle  la  considérait
comme  «  sa  plus  belle  colonie  »  ;  elle  se  plaisait  à  y  voir
le  triomphe  de  la  pensée  de  Bonaparte.
L’Angleterre  s’inquiétait,  et  de  la  puissance  de  Méhémet,
et  du  prestige  de  la  France  en  Orient  ;  elle  y  voyait  un  danger ­
  pour  ses  communications  avec  l’Inde,  pour  ses  intérêts
dans  le  Levant.  Elle  y  porta  une  attention  plus  scrupuleuse  ;
elle  signa  avec  le  sultan,  le  16  août  1838,  une  convention
en  apparence  anodine,  interdisant  l’exercice  de  tout  monopole ­
  commercial  dans  l’empire  ottoman,  même  en  Égypte
et  en  Syrie.  C’était  le  moyen  de  combattre  à  cet  égard  les
prétentions  du  pacha  d’Égypte,  qui  gênaient  le  commerce
européen,  et  la  France  adhéra  à  la  convention.  L’Angleterre
en  1839  occupa  encore  Aden,  pour  mieux  surveiller  la  route
de  l'Inde.
Elle  ne  désespérait  pas  d’abaisser  Méhémet-Ali,  de  le
réduire  à  la  possession  de  la  vallée  du  Nil.  Elle  entretenait
les  rancunes  du  sultan  Mahmoud  à  son  endroit;  elle  eut  en
ce  sens  beaucoup  de  crédit  auprès  du  nouveau  grand  vizir
Khosrew-pacha,  celui-là  même  auquel  Méhémet  avait  jadis
enlevé  le  pachalik  du  Caire.  Elle  se  persuadait  que  la  convention ­
  de  Kutayeh,  comme  le  traité  d’Unkiar-Skélessi,
        <pb n="158" />
        LA  CRISE  DE  1840.  145
n’aurait  qu’un  temps  et  se  promit  de  tirer  parti  d’un  nouveau ­
  conflit.
Elle  n’attendit  pas  longtemps.  Méhémet  victorieux  était
de  jour  en  jour  plus  exigeant  ;  il  voulait  obtenir  pour  sa
famille  l’hérédité  de  son  vaste  empire,  c’est-à-dire  une
véritable  indépendance.  Non  seulement  Mahmoud  ne  voulait ­
  pas  consentir  à  ce  démembrement,  mais  il  n’avait  cédé
qu’à  la  force  en  1833,  et,  à  mesure  qu’il  reconstituait  son
armée,  il  songeait  à  reprendre  la  Syrie  à  son  vassal;  il
massait  des  troupes  nombreuses  sur  l’Euphrate.
Dès  qu’il  se  crut  prêt,  il  ouvrit  les  hostilités.  Le  21  avril
1839,  l’armée  turque,  sous  le  commandement  de  Hafizpacha,
  franchit  l’Euphrate,  envahit  la  Syrie.  Le  7  juin,  le
sultan,  proclamant  Méhémet-Ali  traître  et  rebelle,  lança
solennellement  contre  lui  son  manifeste  de  guerre.
Les  opérations  ne  furent  pas  longues.  Ibrahim  se  porta  à
la  rencontre  des  Turcs,  les  rejeta  habilement  sur  l’Euphrate,
et,  le  24  juin,  les  écrasa  à  la  bataille  de  Nezib.  Il  marcha
Aussitôt  vers  le  Taurus  ;  il  allait  s’y  engager  pour  traverser
l’Asie  mineure  et  atteindre  sans  doute  cette  fois  Constantinople. ­
  Il  fut  arrêté  par  la  nouvelle  de  la  mort  du  sultan
Mahmoud,  le  30  juin.  Celui-ci  avait  pour  successeur  son  fils
Abd-ul-Medjid,  âgé  seulement  de  16  ans,  et  Méhémet  ne
désespérait  pas  de  s’entendre  avec  le  nouveau  gouvernement.
Il  redoutait  l’intervention  des  puissances  européennes,  ne
voulait  pas  notamment  donner  à  la  Russie  l’occasion  de  se
servir  du  traité  d’Unkiar-Skélessi  ;  la  diplomatie  française
l’engageait  à  la  prudence,  lui  promettait  ses  bons  offices.
Il  avait  assez  d’avantages  pour  traiter  dans  de  bonnes
conditions  ;  il  semblait  tenir  l’empire  ottoman  à  sa  merci.
Au  commencement  de  juillet,  la  flotte  turque,  commandée
par  le  capitan-pacha  Achmet,  quitta  Constantinople,  comme
pour  aller  tenter  un  débarquement  en  Égypte.  Elle  était
accompagnée  d’une  frégate  anglaise,  la  Vanguard,  et  un
grand  nombre  d’officiers  anglais  étaient  à  bord  des  vaisseaux ­
  ottomans  ;  ils  pensaient  bien  mettre  à  la  raison  le
pacha  d’Égypte,  détruire  sa  flotte,  écraser  ainsi  une  concurrence ­
  dangereuse  à  leurs  intérêts  dans  le  Levant,  ruiner  la
trop  grande  puissance  de  Méhémet.  L’amiral  Lalande  commandait ­
  la  petite  escadre  française  de  l’Archipel  ;  il  résolut
de  barrer  la  route  aux  vaisseaux  turcs,  malgré  l’insuffisance
de  ses  moyens.  Sur  ïléna,  il  se  jette  au  milieu  d’eux  et
pousse  droit  au  vaisseau  du  capitan-pacha  ;  il  le  somme  de
E.  Driaült.  —  Question  d’Orient.  10
        <pb n="159" />
        146

MAHMOUD  ET  MÉHÉMET.

s’arrêter  ;  il  est  reçu,  avec  ses  officiers,  par  le  capitaine
Osman,  introduit  dans  la  chambre  de  celui-ci,  et,  toutes
portes  closes,  les  voix  basses,  on  l’informe  qu'Achmet-pacha
est  résolu  à  livrer  toute  sa  flotte  au  pacha  d’Égypte,  on
l’invite  à  joindre  un  de  ses  navires  à  ceux  du  capitan-pacha.
L’amiral  se  retire;  les  officiers  échangent  des  politesses
banales  et  les  Anglais  rient  de  l’impuissance  de  la  France  à
empêcher  la  défaite  prochaine  de  Méhémet-Ali.  La  flotte
reprend  sa  route,  toujours  dirigée  par  la  Vanguard.  Quelques ­
  jours  après,  sous  les  yeux  des  officiers  anglais  stupéfaits, ­
  la  flotte  turque  entrait  dans  le  port  d’Alexandrie  ;  ses
vaisseaux  se  mêlaient  pacifiquement  à  ceux  du  pacha
d’Égypte,  qui  embrassait  Achmet  incliné  devant  lui.  On
imagine  la  colère  des  Anglais  :  elle  se  retrouva  bientôt  dans
la  politique  de  leur  gouvernement  à  l’égard  de  l’Égypte  et
de  la  France,
Dès  lors,  le  Divan  se  montra  disposé  à  traiter  ;  lui  aussi
préférait  des  négociations  à  la  dangereuse  protection  de  la
Russie.  Méhémet  demandait  l’hérédité  de  tous  ses  domaines
d’Égypte  et  de  Syrie.  Les  Turcs  ne  voulaient  lui  reconnaître
que  l’Égypte,  consentaient  à  lui  laisser  la  Syrie  en  viager.
Mais  évidemment  ce  n’était  pas  la  dernière  limite  de  leurs
concessions,  et  il  était  probable  qu’ils  en  passeraient  parles
volontés  du  vainqueur  :  ce  qui  aurait  été  un  brillant  succès,
non  seulement  pour  Méhémet,  mais  pour  la  diplomatie  française ­
  qui  le  soutenait,  un  grave  échec  pour  la  Russie  et
l’Angleterre.
Lord  Palmerston,  alors  gérant  du  Foreign  Office,  ne
voulait  pas  le  permettre.  11  était  de  ces  ministres  de  la
Grande-Bretagne  auxquels  la  haine  de  la  France  a  tenu
lieu  de  génie  ;  il  y  était  encouragé  par  l’opinion  de  son  pays,
car  ceux-là  ont  toujours  été  les  plus  populaires  en  Angleterre. ­
  11  était  soutenu  en  cette  occasion  par  le  chancelier
autrichien,  M.  de  Metternich,  qui  craignait  que  le  sultan
n’appelât  encore  une  fois  les  troupes  russes  à  son  secours.
Ce  fut  M.  de  Metternich  qui  prit  l’initiative  de  la  note  collective ­
  remise  le  27  juillet  au  gouvernement  turc  par  les
ambassadeurs  des  grandes  puissances;  «  Les  soussignés,
conformément  aux  instructions  de  leurs  gouvernements
respectifs,  ont  l’honneur  d’informer  la  Sublime  Porte  que
l’accord  entre  les  cinq  grandes  puissances  sur  la  question
d’Orient  est  assuré,  et  qu’ils  sont  chargés  de  l’engager  à
s’abstenir  de  toute  délibération  définitive  sans  leur  concours.
        <pb n="160" />
        LA  CRISE  DE  1840.

147

et  à  attendre  TeiTet  de  l’intérêt  qu’elles  lui  portent  ».  La
démarche  était  habile  de  la  part  de  l’Autriche  et  de  l’Angleterre ­
  ;  la  Russie  ne  refusa  pas  de  s’y  associer  :  elle  aurait
démasqué  ses  ambitions  et  réuni  toute  l’Europe  contre  elle.
En  France,  le  ministère  Soult  n’osa  pas,  pour  des  raisons
analogues,  se  séparer  du  concert  européen  :  il  espérait  d’ailleurs ­
  défendre  heureusement  les  intérêts  de  l’Égypte,  dont
les  victoires  devaient  sans  doute  peser  d’un  grand  poids  sur
les  délibérations  des  puissances.  Il  ignorait  de  quoi  était
capable  l’animosité  de  lord  Palmerston  contre  le  pacha  et
contre  la  France.
A  vrai  dire,  la  querelle  engagée  dépassait  singulièrement
les  frontières  de  l’empire  ottoman  ;  elle  intéressait  l’équilibre
européen.  L’Angleterre  voulait  atteindre  la  France  derrière
Méhémet-Ali,  et  c’est  pourquoi  la  question  est  alors  beaucoup ­
  plus  grave  qu’en  1833.
Le  prestige  de  la  France  est  en  effet  considérable,  à  cette
date,  sur  la  mer  Méditerranée.  Elle  exerce  sur  les  libéraux
italiens  une  sorte  de  protectorat  depuis  l’occupation  d’Ancône. ­
  Il  y  a  en  Grèce  un  parti  français  très  puissant  qui  ne
tardera  pas  à  arriver  au  pouvoir.  La  conquête  de  l’Algérie
se  continue  dans  de  bonnes  conditions,  malgré  les  intrigues
et  les  mauvais  procédés  de  l’Angleterre.  Constantine  a  été
enlevée  en  1837;  il  est  question  de  l’établissement  de  la
domination  française  à  Tunis.  Les  Français  sont  influents
en  Égypte;  plusieurs  sont  parmi  les  conseillers  les  plus
écoutés  du  pacha.  Par  là,  l’action  de  la  France  s’étend
jusqu’en  Palestine,  en  Syrie,  aux  portes  de  l’Asie  mineure,
de  la  Mésopotamie.  Vraiment  on  dirait  que  la  Méditerranée
tout  entière  va  devenir  un  lac  français  ;  aucune  des  grandes
puissances  de  l’Europe  n’y  veut  consentir  :  Nicolas  P'  y
mettra  autant  de  passion  que  Palmerston.
L’opposition  des  gouvernements  de  l’Europe  est  d’autant
plus  éveillée  que  la  France  prend  conscience  de  sa  grandeur
nouvelle,  et  s’en  félicite  en  des  expressions  parfois  maladroites. ­
  Dès  le  mois  de  juin  1839,  à  l’occasion  des  événements ­
  de  Syrie,  M.  Jouffroy,  dans  un  rapport  retentissant  à
la  Chambre,  affirmait  la  volonté  de  la  France  de  défendre
la  cause  de  l’Égypte.  Il  y  était  question,  en  des  termes  déjà
belliqueux,  de  la  formation  définitive  d’un  puissant  empire
arabe  destiné  à  faire  équilibre  ou  échec  à  l’empire  ottoman
tombé  dans  la  sphère  d’action  de  la  Russie.  Un  tel  langage
devait  rapprocher  contre  la  France  le  tsar  et  l’Angleterre.
        <pb n="161" />
        MAHMOUD  ET  MÉHÉMET.

i48
Ce  fut  plus  grave  encore  lors  de  la  session  ordinaire  des
Chambres  ouverte  en  décembre  1839.  On  s’impatientait  de
la  longueur  des  négociations  orientales.  La  France  avait
conseillé  au  pacha  de  ne  pas  envahir  l’Asie  mineure,  l’avait
empêché  peut-être  ainsi  de  profiter  de  tous  ses  avantages.
Elle  avait  par  là  pris  en  mains  la  défense  de  ses  intérêts,
et  l’intervention  des  autres  puissances  européennes  menaçait ­
  de  les  compromettre  ;  quelques  députés  reprochaient  au
ministère  de  n’avoir  pas  un  sentiment  assez  énergique  de
l’honneur  national.  Cette  opposition  se  manifesta  lors  de  la
discussion  de  l’adresse.
M.  Thiers  surtout,  qui  voulait  renverser  le  ministère
Soult  et  prendre  sa  place,  prononça  un  discours  très  écouté.
Tout  en  se  déclarant  partisan  de  l’alliance  anglaise,  il  affirma ­
  que  les  intérêts  de  la  Russie  et  de  l’Angleterre  étaient
trop  différents  pour  se  concilier  contre  la  France,  que  même
alors  la  France  devait,  pour  son  intérêt  et  pour  son  honneur, ­
  soutenir  de  tout  son  pouvoir  la  cause  de  l’Égypte,
qu’aussi  bien  le  pacha  était  assez  fort  pour  vaincre,  et  que
le  gouvernement  français  avait  donc  tout  à  y  gagner.  On
éprouvait  en  France  un  tel  engouement  pour  l’Égypte  et
une  telle  animosité  contre  l’Angleterre  qu’on  reprocha  même
à  M.  Thiers  de  rester  attaché  au  système  de  Veniente  cordiale. ­
  Ce  fut  à  cette  occasion  une  effervescence  patriotique
faite  des  éléments  les  plus  variés,  de  la  lassitude  d’une
longue  paix,  de  la  revanche  contre  1815,  de  la  conscience
des  forces  refaites  et  du  prestige  reconquis  :  on  parle  partout ­
  du  relèvement  de  la  patrie,  des  victoires  napoléoniennes, ­
  de  la  grandeur  d’autrefois.  Bientôt  le  gouvernement
donnera  quelque  satisfaction  à  ces  sentiments  en  obtenant
de  l’Angleterre  le  retour  des  cendres  de  Napoléon.  On  a
aussi  la  plus  grande  confiance  en  Méhémet-Ali  ;  on  croit  ne
risquer  rien  à  soutenir  ce  «  nouvel  Alexandre  »,  contre
lequel  le  concert  européen  sera  certainement  de  la  plus
ridicule  impuissance  :  «  les  Russes  et  les  Anglais  y  perdront
leurs  dents,  »  dit  lui-même  M.  Thiers.  Bientôt  le  ministère
Soult  tombe  sur  une  question  de  politique  intérieure  ;
M.  Thiers  devient  président  du  Conseil  et  ministre  des
affaires  étrangères  ;  c’est  l’avènement  de  la  politique  «  nationale ­
  ».
Lord  Palmerston  pouvait  aisément,  en  de  pareilles  conditions, ­
  éveiller  contre  la  France  les  susceptibilités  de
l’Europe.  11  lui  fut  agréable  d’accorder  au  gouvernement
        <pb n="162" />
        LA  CRISE  DE  1840.

149

français  l’autorisation  d’emporter  de  Sainte-Hélène  les
cendres  de  Napoléon  :  elles  avaient  le  don  d’exciter  encore
les  inquiétudes  des  alliés  de  1815.  C’était  comme  un  nouveau ­
  retour  de  l’île  d’Elbe.
Cependant,  conformément  à  la  note  du  27  juillet  1839,
les  négociations  se  poursuivaient  à  Londres  entre  les  ambassadeurs ­
  et  n’aboutissaient  pas.  M.  Guizot  y  représentait  la
France  et,  grâce  à  ses  rapports  personnels  avec  quelquesmembres
  du  ministère,  lord  Melbourne,  lord  Aberdeen,  il
connaissait  quelque  peu  les  mauvaises  intentions  de  lord
Palmerston,  et  invitait  son  gouvernement  à  s’en  préoccuper.
Mais  M.  Thiers,  tout  en  donnant  des  instructions  à
M.  Guizot  pour  les  conférences  de  Londres,  s’efforcait
d’autre  part  de  résoudre  le  conflit  turco-égyptien  par  un
accord  direct  entre  les  parties,  et  il  pensa  obtenir  un  succès
complet.  Au  mois  de  mai  1840,  le  grand  vizir  Khosrewpacha
  fut  destitué  par  le  sultan.  Le  pacha  d’Égypte,  très
satisfait,  se  montra  disposé  à  traiter;  une  convention  fut
sur  le  point  d’aboutir,  sur  la  base  de  l’établissement  de
l’hérédité  dans  la  famille  de  Méhémet-AIi  en  Égypte  et  dans
toute  la  Syrie  jusqu’au  Taurus.  La  diplomatie  française
pressait  vivement  le  divan  de  rédiger  un  firman  dans  ce
sens:  les  négociations  de  Londres  eussent  été  inutiles;
l’Europe  eût  été  obligée  de  reconnaître  le  fait  accompli,  et
la  France  eût  triomphé.
Ce  secret  fut  éventé,  à  Constantinople  et  à  Alexandrie,
par  les  agents  anglais:  il  n’en  pouvait  être  autrement.  Palmerston, ­
  parce  qu’il  avait  failli  être  trompé,  exalta  encore
ses  haineuses  passions  ;  il  pouvait  compter  sur  le  tsar  et
aussi  sur  le  nouveau  roi  de  Prusse,  Frédéric-Guillaume  IV,
arrivé  au  trône  le  7  juin  précédent.
Sa  vengeance  ne  languit  pas  ;  à  l’action  isolée  du  cabinet
français  en  faveur  de  l’Égypte,  il  opposa  l’action  collective
des  quatre  autres  puissances  contre  l’Égypte,  et,  le  15
juillet,  sans  en  avoir  prévenu  l’ambassadeur  français,  sans
l’inviter  à  y  participer,  de  façon  à  bien  accentuer  le  caractère ­
  hostile  de  l’événement,  il  signa,  avec  les  représentants ­
  de  l’Autriche,  de  la  Prusse  et  de  la  Russie,  le  traite
de  Londres.
Les  quatre  puissances  s’entendaient  pour  maintenir  l’indépendance ­
  et  l’intégrité  de  l’empire  ottoman,  prenaient
sous  leur  sauvegarde  les  détroits  de  Constantinople  et  des
Dardanelles,  adressaient  au  pacha  d’Égypte  l’ultimatum
        <pb n="163" />
        IftO

MAHMOUD  ET  MÉUÉMET.

suivant:  il  rendi-ait  au  sultan  les  villes  saintes  d’Arabie,
Tile  de  Candie,  Adana  et  le  nord  de  la  Syrie,  et  ne  garderait
que  l’administration  héréditaire  de  l’Égypte,  viagère  de  la
Syrie;  si,  dans  un  délai  de  dix  jours,  il  n’avait  pas  accepté
ces  conditions,  les  parties  contractantes  ne  lui  garantiraient
plus  rien  du  tout.  Elles  s’accordaient  enfin  pour  une  exécution ­
  militaire  en  conformité  de  ces  stipulations.
L’émotion  fut  énorme  en  France  lorsque,  quelques  jours
après,  on  connut  ces  nouvelles.  «  C’est  un  nouveau  traité
de  Chaumont  »,  disait  le  maréchal  Soult.  —  «  C’est  le
Waterloo  de  la  diplomatie,  »  s’écriait  Lamartine.  M.  Thiers
fut  sans  doute  très  blessé  ;  mais  il  ne  le  laissa  pas  trop
paraître,  et  refusa  de  convoquer  les  Chambres  d’urgence,
«  de  peur  d’être  entraîné  par  elles  ».  L’opinion  fut  en  effet,
presque  sans  exception,  portée  aux  mesures  les  plus  décisives; ­
  les  journaux  étaient  presque  tous  très  belliqueux:
a  L’Europe  est  bien  faible  contre  nous,  écrivait  le  Temps.
Elle  peut  essayer  de  jouer  avec  nous  le  terrible  jeu  de  la
guerre;  nous  jouerons  avec  elle  le  formidable  jeu  des
révolutions  ».  Le  Journal  des  Débats  déclarait:  a  Le  traité
est  une  insolence  que  la  France  ne  supportera  pas:  son
honneur  le  lui  défend  ».  On  crut  un  moment  que  le  ministère ­
  allait  répondre  immédiatement  au  traité  par  une  déclaration ­
  de  guerre.  Louis-Philippe  lui-même  céda  d’abord  à
cet  irrésistible  mouvement  national:  «  Depuis  dix  ans,
s’écria-t-il,  je  forme  la  digue  contre  la  Révolution,  aux
dépens  de  ma  popularité,  de  mon  repos,  même  au  danger
de  ma  vie.  Ils  me  doivent  la  paix  de  l’Europe,  la  sécurité
de  leurs  trônes,  et  voilà  leur  reconnaissance!  Veulent-ils
donc  absolument  queje  mette  le  bonnet  rouge?  »  Il  disait
aux  représentants  de  l’Autriche  et  de  la  Prusse:  «  Vous
êtes  des  ingrats.  Vous  voulez  la  guerre,  vous  l’aurez;  et
s’il  le  faut,  je  démusellerai  le  tigre.  Il  me  connaît  et  je  sais
jouer  avec  lui.  Nous  verrons  s’il  vous  respectera  comme
moi  ».  Même  sous  de  telles  parodes,  il  est  difficile  de
démêler  les  véritables  intentions  du  roi,  il  était  sans  doute
très  profondément  irrité  ;  mais  il  lui  fallait  parler  ainsi,
sous  peine  d’être  le  plus  impopulaire  des  hommes  ;  il  comprenait ­
  en  ces  circonstances  la  nécessité  de  «  crier  plus
haut  »  que  Thiers,  pour  ne  pas  être  débordé  et  renversé
par  Wdot  de  l’indignation  publique.  Il  démusela  le  tigre;  il
ne  lui  ouvrit  pas  la  porte  de  la  cage.
Cependant  on  se  préparait  à  la  guerre,  avec  la  plus
        <pb n="164" />
        LA  CRISE  DE  1840.

151
menaçante  ardeur.  Henri  Heine  écrivait  de  Paris  à  la  fin  de
juillet;  «  La  coalition  entre  l’Angleterre,  la  Russie,  l’Autriche
et  la  Prusse  contre  le  pacha  d’Égypte  produit  ici  un  joyeux
enthousiasme  guerrier  plutôt  que  de  la  consternation.  Tous
les  Français  se  rassemblent  autour  du  drapeau  tricolore  et
leur  mot  d’ordre  commun  est  :  Guerre  à  la  perfide  Albion  !  »
Partout  en  France  on  envisageait  cette  guerre  possible,
probable,  avec  les  plus  vives  espérances.  On  était,  encore
une  fois,  comme  emporté  par  le  souffle  des  guerres  révolutionnaires ­
  et  de  la  Marseillaise,  à  laquelle  Rude  venait
d’élever  son  impérissable  monument  de  l’Arc  de  triomphe
de  l’Étoile.  On  comptait  toujours  tout  naturellement  sur  le
pacha  d’Égypte:  il  repoussera  de  la  belle  manière  l’ultimatum ­
  des  puissances,  et  comment  le  pourront-elles
atteindre?  Il  échappera,  à  quelque  distance  des  côtes,
aux  fiottes  anglaises.  L’Angleterre  sera-t-elle  donc  réduite
à  permettre  l’entrée  d’une  armée  russe  en  Asie  mineure
et  en  Syrie?  Elle  n’osera  affronter  les  conséquences  d’un
tel  fait.  Même  alors,  le  pacha  est  de  taille  à  se  défendre,
et  à  infliger  aux  Russes  de  rudes  échecs.  Pendant  que  les
alliés  se  débattront  en  Orient  dans  les  difficultés  inextricables ­
  préparées  par  l’étourderie  haineuse  de  Palmerston,
la  France  jettera  ses  armées  refaites  en  Allemagne,  en
Italie  ;  elle  prendra  sur  l’Autriche  et  la  Prusse  la  revanche
de  1815.  Pendant  que  Méhémet  se  paiera  dans  le  Levant,
elle  se  paiera  sur  le  Rhin,  sur  les  Alpes.
M.  Thiers  se  hâte.  A  force  d’étudier  l’histoire  de  Napoléon, ­
  il  est  entré  dans  le  personnage  de  son  héros;  il
emprunte  ses  idées  politiques  sur  la  révolution  des  peuples;
il  refait  ses  plans  stratégiques  pour  les  indiquer  aux  armées
de  Louis-Philippe  à  l’occasion.  Il  refuse  d’entrer  en  pourparlers ­
  avec  les  puissances  signataires  du  traité  de  Londres  ;
il  se  renferme  avec  beaucoup  de  dignité  dans  un  isolement
dont  plusieurs  collègues  de  Palmerston  s’inquiètent  ;  ils  ne
sont  pas  tous  aussi  rassurés  que  lui  sur  les  suites  de  son
brutal  coup  de  tête  ;  et,  en  vérité,  elles  pouvaient  être  terribles. ­

Le  ministère  français  presse  les  armements.  Il  rappelle
sous  les  drapeaux,  les  soldats  disponibles;  il  crée,  par  ordonnances ­
  royales,  de  nouveaux  régiments  d’infanterie  et  de
cavalerie,  et  le  talent  d’organisation  de  M.  Thiers  se  donne
carrière  en  tout  cela.  11  ouvre,  sous  réserve  de  l’approbation ­
  postérieure  des  Chambres,  les  crédits  nécessaires  à
        <pb n="165" />
        152

MAHMOUD  ET  MÉHEMET.

la  construction  des  fortifications  de  Paris.  Il  est  tout  heureux ­
  de  son  rôle  ;  il  s’occupe  de  tout  ;  il  s’assimile  tout  :  on
le  surprend  couché  de  tout  son  long  sur  les  cartes  du  Rhin
et  du  Pô,  suivant,  avec  des  épingles  noires  et  vertes,  la
marche  future  des  armées  françaises.  L’historien  des  guerres
du  Consulat  et  de  l’Empire  a  enfourché  le  cheval  de  Bonaparte. ­
  Il  communique  son  ardeur,  son  exaltation  patriotique
au  duc  d’Orléans,  fils  aîné  de  Louis-Philippe,  qui  dit  un
jour  :  a  J’aime  mieux  succomber  sur  les  rives  du  Rhin  ou  du
Danube  que  dans  un  ruisseau  de  la  rue  Saint-Denis  ».  Tous
deux  discutent  les  meilleurs  plans  de  campagne  ;  üs  sont
d’accord  pour  porter  le  plus  puissant  effort  des  troupes
françaises  en  Italie,  pendant  que  la  belle  flotte  que  la
France  possède  dans  les  eaux  du  Levant  coopérera  avec
les  vaisseaux  de  Méhémet-Ali  pour  quelque  brillante  victoire
navale  sur  les  Anglais.  Décidément,  est-ce  donc  la  guerre?
On  s’en  réjouit  aussi  à  l’étranger.  Le  tsar  Nicolas  est
enchanté  de  continuer  contre  la  France  la  grande  croisade
des  rois  jadis  conduite  par  son  frère  Alexandre;  il  voudrait
aller  étouffer  la  révolution  dans  son  berceau.  Le  roi  de
Prusse  Frédéric-Guillaume  IV  est  toujours  pénétré  de
l’esprit  de  la  guerre  patriotique  de  1813  et  entretient  avec
passion  les  souvenirs  de  son  adolescence,  —  il  était  né  en
1797.  Toutes  les  haines  de  l’Allemagne  se  réveillent  comme
en  1813  et  1815;  on  y  recherche  toutes  les  injures  dont  il
faut  demander  raison  à  l’ennemi  national  ;  il  faut  venger  la
reine  Louise  insultée  par  Napoléon  ;  il  faut  venger  léna  et
Valmy;  il  faut  venger  Conradin  de  Hohenstaufen  décapité
par  Charles  d’Anjou  ;  il  faut  prendre  l’Alsace,  la  Lorraine  ;
il  faut  revenir  au  traité  de  Verdun.  Le  poète  Becker
chante  :

Ils  ne  l’auront  pas,  le  libre  Rhin  allemand  I
et  Musset  lui  répond  :
Nous  l’avons  eu,  votre  Rhin  allemand  I...
Où  le  père  a  passé,  passera  bien  l’enfant.
Il  est  certain  que  l’affaire  de  1840  a  renouvelé  l’idée  et  le
sentiment  de  l’unité  allemande,  de  la  grande  patrie  germanique ­
  ;  l’anniversaire  de  Leipzig  fut  alors  célébré  au  delà  du
Rhin  avec  une  nouvelle  ardeur.  Un  historien  allemand  dit
que  «  ce  fut  le  jour  de  la  conception  de  l’Allemagne  ».  Il
compare  ironiquement  M.  Thiers  à  Napoléon;  la  lourde
        <pb n="166" />
        LA  CRISE  DE  1840.

163

domination  de  l’empereur  y  avait  fait  tressaillir  le  sentiment ­
  national  engourdi;  l’agitation  du  ministre  français
de  1840  réveilla  l’Allemagne  de  son  sommeil  léthargique.
Ce  sont  là  les  résultats  du  nouveau  conflit  turco-égyptien,
insignifiant  en  lui-même,  mais  aggravé  par  l’intervention
européenne,  par  les  ambitions  jalouses  de  la  Russie  et  de
l’Angleterre  un  instant  coalisées  contre  une  influence  rivale,
par  la  sensibilité  nerveuse  de  l’opinion  publique  en  France,
avide  de  gloire  militaire,  de  revanche,  toujours  extrêmement ­
  délicate  à  l’endroit  de  l’honneur,  même  de  l’amourpropre
  national.  Comme  par  un  don  spécial  des  pays  du
Levant,  tout  ce  qui  s’y  passe  prend,  dans  la  vie  politique
des  nations  et  dans  la  mémoire  des  hommes,  d’étonnantes
proportions.  Un  rien  y  est  gros  de  conséquences,  et,  par
l’accumulation  d’intérêts  innombrables  et  variés  en  ce
centre  de  l’ancien  monde,  le  moindre  bruit  y  résonne
étrangement.  Nulle  part,  la  diplomatie  n’a  autant  besoin
de  tact,  d’ingéniosité,  d’expérience;  nulle  part,  il  n’est
autant  nécessaire  de  se  défier  du  premier  mouvement,  des
brusques  sautes  de  l’opinion.  Nulle  leçon  n’est  plus  instructive, ­
  notamment  pour  des  Français,  que  celle  qu’ils  y  ont
reçue  en  1840.
Toutes  les  espérances  du  gouvernement  et  du  public  en
France  reposaient  sur  la  résistance  du  pacha  d’Égypte.
Mais  rien  de  plus  trompeur  que  les  puissances  de  l'Orient;
sous  des  apparences  redoutables,  elles  n’oflrent  souvent
aucune  consistance,  et  s’évanouissent  au  toucher  comme
une  bulle  crevée.
Le  14  août,  quelques  vaisseaux  anglais,  autrichiens  et
turcs,  sous  sir  Charles  Napier,  parurent  devant  Beirout.
Bientôt  des  soulèvements  se  produisirent  en  Syrie  eontre
Ibrahim:  l’argent  anglais  y  fut  pour  quelque  chose,  mais
aussi  la  domination  très  pesante  du  pacha.  La  Montagne  du
Liban,  peuplée  de  Druses  musulmans  et  de  Maronites  chrétiens, ­
  formait  depuis  longtemps  un  pays  autonome,  une
sorte  de  république  patriarcale,  ayant  à  sa  tête  un  émir  chrétien ­
  tributaire  de  la  Porte,  toujours  choisi,  depuis  plus  de
cent  ans,  dans  la  famille  des  Chéabs,  sous  la  haute  protection ­
  de  la  France.  Quand  Méhémet  fut  maître  de  la
Syrie,  il  supprima  ces  libertés,  et  le  gouvernement  français, ­
  à  cause  de  ses  relations  très  intimes  avec  lui,  ne  s’y
opposa  pas:  l’émir  de  la  Montagne,  Bécbir,  passa  aux
Anglais,  et  aida  puissamment,  en  1840,  au  succès  de  leurs
        <pb n="167" />
        154

maíTmoud  et  MÉHÉMET.

iitrigues.  A  la  nouvelle  de  l’arrivée  de  sir  Napier  devant
Beirout,  toute  la  Syrie  septentrionale  s’agita.  Méhémet
effrayé  offre  aussitôt  de  rendre  Candie  et  de  se  contenter
de  l’administration  viagère  de  la  Syrie,  avec  l’Égypte  héréditaire. ­

Ce  n’est  point  suffisant;  ses  propositions  ne  sont  point
entendues.  Le  14  septembre,  un  firman  du  sultan  proclame
purement  et  simplement  la  déchéance  du  pacha.  Le  3  octobre, ­
  Beirout  tombe  aux  mains  des  Anglais;  Ibrahim
recule  précipitamment  vers  le  sud,  résiste  à  peine  ;  le  fatalisme ­
  musulman  brise  tout  d’un  coup  son  énergie.
Tous  les  grands  desseins  de  Thiers  s’en  vont  à  la  dérive,
entraînés  par  cette  reculade  imprévue.  Le  gouvernement
français  veut  contenir  cette  débâcle  ;  de  graves  délibérations
ont  lieu  aux  Tuileries  pendant  plusieurs  jours;  Louis-Philippe
  y  déclare  qu’il  ne  veut  pas  faire  la  guerre  :  faut-il
compromettre  le  trône  et  la  frontière  elle-même  pour  un
pacha  qui  se  défend  si  mal,  qui  plie  au  premier  contact  de
quelques  marins  anglais  ?  Les  journaux  ministériels  attaquent ­
  le  roi.  Mais  l’opinion  est  désemparée,  elle  commence ­
  à  craindre  de  s’être  égarée.  Du  moins  il  est  impossible ­
  de  laisser  déposséder  complètement  Méhémet-Ali;  le
ministère,  d’accord  pour  quelque  temps  encore  avec  le  roi,
adresse  aux  puissances  la  note  du  8  octobre,  déclarant  que
la  France  n’admettra  pas  que  Méhémet  soit  chassé  de
l’Égypte.  C’était  se  rallier  au  principe  essentiel  du  traité  de
Londres.  Thiers  pourtant  n’avait  pas  renoncé  à  l’idée  de  la
guerre;  il  n’attendait  qu’une  provocation  nouvelle  de  Palmerston ­
  pour  forcer  la  main  au  roi.  Le  20  octobre,  il
présente  à  Louis-Philippe  un  projet  de  discours  du  trône
pour  l’ouverture  des  Chambres  fixée  au  28.  Louis-Philippe
en  trouve  le  ton  trop  belliqueux,  refuse  de  signer,  accepte
la  démission  du  ministère  Thiers.  Le  nouveau  cabinet  fut
présidé  par  le  maréchal  Soult;  Guizot  fut  appelé  de  l’ambassade ­
  de  Londres  au  ministère  des  affaires  étrangères.
Dès  lors  la  question  d’Égypte  perdait  de  son  acuité  ;  le
ministère  Soult-Guizot  dégageait  la  France  de  l’impasse  où
elle  s’était  jetée;  son  seul  avènement  était  une  concession
faite  à  l’Europe,  un  gage  de  paix.  Guizot  espéra  que  les
puissances  lui  en  sauraient  gré  et  se  montreraient  conciliantes. ­
  Tout  en  maintenant  la  note  du  8  octobre,  il  pensa
obtenir  pour  le  pacha  quelque  chose  de  pins  que  l’Égypte,
par  exemple  le  pachalik  de  Saint-Jean  d’Acre.  Encore
        <pb n="168" />
        LA  CRISE  DE  1840.

155
fallait-il  que  Méhémet  fit  lui-même  quelque  chose  pour  sa
propre  cause:  il  perdit  Saint-Jean  d’Acre  le  2  novembre,  il
rappela  Ibrahim  en  Égypte,  il  lâcha  pied  partout.
Aussi,  quand  la  Chambre  des  députés,  au  sujet  du  vote
de  l’Adresse,  entama  le  grand  débat  sur  les  affaires  du
Levant,  malgré  les  attaques  d’une  partie  de  la  presse  qui
reprochait  au  ministère  de  vouloir  «  la  paix  à  tout  prix,  »
même  au  prix  des  platitudes  les  plus  honteuses,  malgré  un
violent  discours  de  Thiers,  la  politique  pacifique  de  Guizot
eut  gain  de  cause.  Le  15  décembre,  quand  eut  lieu  la  cérémonie ­
  de  la  translation  des  cendres  de  Napoléon  aux  Invalides, ­
  il  n’y  eut  aucun  trouble  ;  la  France  avait  retrouvé  son
sang-froid.
Ce  n’est  pas  que  Guizot  abandonnât  la  cause  de  l’Égypte  ;
il  conseillait  au  pacha  de  s’en  tenir  désormais  à  l’hérédité
de  ce  pays,  affirmait  nettement  sa  volonté  immuable  sur  ce
point  et  continuait  les  armements  du  ministère  Thiers.  Il
faisait  voter,  le  l®”  février  1841,  à  une  forte  majorité,  le
projet  de  loi  relatif  aux  fortifications  de  Paris.  Il  ne  fut
pourtant  point  facile  d’arracher  à  lord  Palmerston  la  proie
qu’il  tenait.
Après  la  prise  de  Saint-Jean  d’Acre,  l’amiral  Napier
parut  devant  Alexandrie  et  la  menaça  d’un  bombardement
immédiat  si  Méhémet  ne  se  soumettait  pas.  Celui-ci  consentit ­
  aussitôt  à  négocier  et  signa,  le  25  novembre,  une
convention  par  laquelle  il  s’engageait  à  renoncer  à  la  Syrie
et  à  restituer  la  flotte  turque  au  sultan;  moyennant  quoi,
les  puissances  s’efforceraient  d’obtenir  pour  lui  de  la  Porte
l’hérédité  de  l’Égypte.  Mais,  à  l’instigation  de  l’ambassadeur ­
  anglais  à  Constantinople,  lord  Ponsonby,  la  Porte
prétendit  ensuite  n’accorder  au  pacha  que  la  possession
viagère  de  l’Égypte.  C’en  était  trop;  l’Autriche  et  la  Prusse
se  lassaient  des  continuelles  provocations  de  Palmerston,
refusaient  de  jouer  plus  longtemps  avec  le  feu.  Le  31  janvier, ­
  une  note  des  quatre  puissances  alliées  invita  la  Porte
à  promettre  à  Méhémet  que  ses  descendants  en  ligne  directe
seraient  nommés  successivement  au  pachalik  d’Égypte.  Le
sultan  signa  en  ce  sens  le  hatti-shérif  du  13  février;  mais  il  y
introduisit  des  réserves  inadmissibles,  qu’à  chaque  vacance
du  pachalik,  il  choisirait  à  son  gre  le  nouveau  pacha  parmi
les  héritiers  de  Méhémet;  que  le  quart  des  contributions
levées  par  le  pacha  reviendrait  à  la  Porte  ;  que  l’armée
égyptienne  serait  réduite  à  18.000  hommes;  que  tous  les
        <pb n="169" />
        156  MAHMOUD  ET  MÉIIÉMET.
officiers  au-dessus  du  grade  d’adjudant  seraient  nommés
par  le  sultan.
Méhémet  repoussa  ces  conditions,  Metternich  dut  encore
intervenir  directement  à  Constantinople.  La  Porte  accorda
enfin  le  hatti-shérif  du  1"  juin  1841,  que  Méhémet  accepta
solennellement  le  10  juin;  son  armée  fut  réduite  à  18.000
hommes  ;  il  en  nomma  tous  les  officiers  jusqu’au  grade  de
colonel  ;  il  s’engagea  à  ne  construire  aucun  vaisseau  sans
la  permission  du  sultan,  à  payer  à  la  Porte  un  tribut  amiuel
de  10  millions.  Aces  conditions,  l’hérédité  était  établie  en
Égypte  au  profit  de  ses  descendants  par  ordre  de  primogéniture.

Le  gouvernement  français  rentra  alors  dans  le  concert
européen.  Il  n’y  avait  pas  mis  un  empressement  excessif;
il  avait  tenu  à  assurer  d’abord  la  nouvelle  situation  faite  à
Méhémet-Ali.  D’aucuns  même,  à  la  Chambre  des  députés,
l’invitaient  à  se  renfermer  dans  la  politique  d’un  isolement
digne  et  tranquille  dont  les  puissances  se  seraient  vite
lassées:  la  France  eut  ainsi  gardé  toute  liberté  d’action,  et
son  abstention  eût  infirmé  d’avance  tous  les  arrangements
pris  en  Orient  et  ailleurs  par  les  alliés  L  Mais  Guizot  y
voyait  des  inconvénients.  Il  savait  l’animosité  de  la  Russie
à  l’égard  de  la  monarchie  de  Juillet  et  avait  une  inclination
personnelle  pour  le  renouvellement  de  l’alliance  anglaise  ;  il
avait  de  précieuses  amitiés  parmi  les  hommes  politiques
les  plus  influents  de  l’Angleterre,  et  espérait  bien  que  Palmerston ­
  ne  serait  pas  longtemps  ministre  :  il  tomba  en  effet
quelques  semaines  après.
La  France  reprit  d’ailleurs  très  honorablement  les  relations ­
  diplomatiques  avec  les  signataires  du  traité  de  1840.
Elle  s’en  fit  prier  quelque  temps,  et  obtint  diverses  satisfactions ­
  dans  la  rédaction  des  conventions  nouvelles.  Les
quatre  alliées  signèrent  d’abord  seules  un  protocole  de
clôture  sur  la  question  d’Égypte,  déclarant  épuisés  tous  les
effets  de  la  convention  de  l’année  précédente,  brisant  donc
la  quadruple  alliance.  Puis  la  France  signa  avec  elles,  le
même  jour,  13  juillet  1841,  la  Convention  des  Détroits  :  elle
affirmait  comme  un  principe  permanent  la  clôture  des
détroits  du  Bosphore  et  des  Dardanelles  à  toutes  les  flottes
1.  Duvergier  de  Hauranne,  La  Convention  du  {^juillet  1841  eZ  la
situation  actuelle  de  la  France,  (Revue  des  Deux-Mondes,  1"  septembre ­
  1841).
        <pb n="170" />
        LA  CHARTE  DE  GÜLHANÉ

157

militaires  de  l’Europe.  Le  sultan  conservait  le  droit  d’excepter ­
  de  cette  règle  les  bâtiments  légers  employés  au  service ­
  des  légations.
Voici  par  conséquent  quelle  était  la  situation  générale  de
la  question  d’Ôrient  après  cette  crise  de  1839-1841.  La
France  en  sortait  blessée  dans  son  amour-propre  plutôt  que
vraiment  battue  et  diminuée  ;  elle  avait  en  somme  consolidé ­
  la  puissance  de  Méhémet-Ali  en  Égypte  par  l’hérédité,
et  elle  allait  continuer  d’exercer  dans  ce  pays  une  influence
considérable.  La  Russie  était  bien  autrement  atteinte  ;  le
tsar  avait  été  comme  aveuglé  par  sa  haine  contre  Louis-Philippe
  :  il  perdait  tous  les  avantages  du  traité  d’Unkiar-Skélessi,
  et  partageait  désormais  avec  les  autres  grandes
puissances  le  protectorat  de  l’empire  ottoman.  L’Angleterre
emportait  tout  le  bénéflce  de  cette  affaire:  elle  avait  rejeté
Méhémet  et  la  France  au  sud,  la  Russie  au  nord,  sauvé
pour  l’avenir  la  route  continentale  de  l’Inde  par  la  Mésopotamie ­
  ;  elle  avait  garanti  le  développement  de  son  influence
dans  cette  voie  où  elle  devait  remporter  d’autres  succès.
Elle  était  prépondérante  dans  les  pays  du  Levant.
Ifl.  —  La  charte  de  Gulhané.
L’empire  ottoman  était  désormais  sous  la  garantie  des
grandes  puissances;  il  ne  devait  plus  jusqu’à  nos  jours
échapper  à  cette  tutelle  collective  ;  c’était  une  nouvelle  et
grave  étape  de  sa  décadence:  la  Turquie  est  mineure,  elle  a
un  conseil  judiciaire.
Or  il  est  impossible  à  l’Europe  d’accepter  la  responsabilité
des  injustices  ou  des  violences  exercées  par  le  gouvernement ­
  ottoman  sur  ses  sujets  chrétiens  ;  en  le  protégeant,
elle  prend  la  charge  de  le  réformer,  de  gré  ou  de  force  ;
elle  ne  peut  admettre  que  les  drapeaux  des  puissances  ne
servent  qu’à  couvrir  ses  excès,  et  dès  lors,  plus  l’action
européenne  sera  effective  dans  l’empire,  plus  il  se  modifiera. ­
  Le  Tanzimat  est  le  corollaire  indispensable  de  la
garantie  des  puissances.
En  effet,  au  lendemain  des  événements  de  1840,  le  sultan
fit  un  effort,  sans  doute  très  sincère,  dans  cette  voie.
Abd-ul-Medjid  était  un  jeune  homme  ;  mais  le  gouvernement ­
  de  Mahmoud  et  le  souvenir  ut,  Sélim  III  avaient
formé  à  Constantinople  une  nouvelle  école  d’hommes  politiques, ­
  jeunes  et  intelligents,  capables  de  sentir  la  nécessité
        <pb n="171" />
        158

MAHMOUD  ET  MÉHÉMET.
de  la  réforme.  Le  principal  agent  de  cette  tentative  fut
Reschid-pacha,  ancien  ambassadeur  à  Londres.
Le  3  novembre  1839,  quelques  semaines  après  l’avènement ­
  d’Abd-ul-Medjid,  au  commencement  des  négociations
sur  le  conflit  avec  l’Égypte,  et  peut-être  pour  gagner  les
sympathies  de  l’Europe,  eut  lieu,  au  kiosque  de  Gulbané,
une  imposante  cérémonie,  en  présence  des  grands  officiers
et  des  ministres,  des  ulémas,  des  députés  des  autres  communautés ­
  religieuses  de  l’empire,  du  personnel  diplomatique, ­
  où  l’on  remarquait  le  prince  de  Joinville.  Elle  fut
annoncée  par  cent-un  coups  de  canons,  précédée  d’une
prière,  de  l’observation  du  ciel  par  un  astrologue.  Puis  le
sultan  fit  donner  lecture  d’un  hatti-shérif  qui  constituait
une  véritable  charte  constitutionnelle.  Il  promettait  de
garantir  à  ses  sujets  de  toute  religion  la  sécurité  de  leur
vie,  de  leur  honneur,  de  leur  fortune,  d’abolir  la  ferme  de
l’impôt,  les  confiscations,  les  monopoles.  Un  peu  plus  tard,
à  Métélin,  devant  le  clergé  grec,  arménien,  Israélite  de
Smyme,  Ohio  et  Cavale,  un  ministre  du  sultan.  Riza-pacha,
disait  en  son  nom  :  «  Musulmans,  chrétiens,  israélites,
vous  êtes  tous  les  sujets  d’un  même  empereur,  les  enfants
d’un  même  père.  Le  souverain  tient  la  balance  égale  pour
tous  ».
Ce  n’étaient  que  des  indications  vagues.  Mais  Reschidpacha
  s’en  inspira  pour  la  pratique  nouvelle  du  gouvernement, ­
  et,  pendant  une  dizaine  d’années,  avec  des  alternatives ­
  fréquentes  de  faveur  et  de  disgrâce,  il  accomplit  une
œuvre  très  louable.  Il  poursuivit  les  abus  de  pouvoir,  les
actes  arbitraires  des  fonctionnaires  des  divers  degrés,
n’hésita  pas  à  frapper  parmi  les  plus  grands,  fit  condamner
Khosrew-pacha  comme  concussionnaire.
En  septembre  1843,  le  système  européen  du  recrutement
militaire  fut  définitivement  établi.  L’armée  fut  divisée  en
deux  portions  :  le  Nizam,  armée  active,  où  le  service  fut  de
cinq  ans  ;  —  le  Rédif.  ou  la  réserve,  d’une  durée  de  sept
ans.  Il  y  eut  alors  cinq  corps  d’armée  ;  la  garde,  le  corps  de
Constantinople,  et  les  trois  divisions  militaires  de  Roumélie,
Anatolie,  Arabie.
En  février  1845,  un  hatti-shérif  affirma  comme  une
a  affaire  urgente  l’établissement  des  écoles  nécessaires
pour  qu’on  y  puise  les  sciences  et  les  principes  des  arts  et
de  l’industrie  ».  Le  gouvernement  essaya  de  séculariser
l’enseignement  en  l’enlevant,  en  partie  du  moins,  à  la
        <pb n="172" />
        7^-

LA  CHARTE  DE  GULHAKÉ.

159

direction  des  mosquées.  Des  écoles  spéciales  furent  fondées
ou  réorganisées,  une  école  de  médecine,  une  école  militaire, ­
  une  école  polytechnique,  où  trois  officiers  français
'urent  appelés  pour  la  surveillance  des  études.
Dans  le  même  temps,  comme  les  ministres  du  sultan
étaient  réunis  en  conseil,  Abd-ul-Medjid  arriva  inopinément
au  milieu  d’eux  :  il  annonça  qu’il  supprimait  le  marché  des
esclaves  noirs  et  que  l’on  ne  rétablirait  sous  aucune  forme
les  revenus  afférents  à  l’État  sur  les  opérations  d’un  établissement ­
  dont  le  spectacle  dégradant  excitait  bien  plus  la
répugnance  que  la  curiosité  des  étrangers  ^  Gela  suffirait
à  honorer  ce  règne.
Des  enquêtes  furent  faites  par  des  commissaires  extraordinaires ­
  sur  la  situation  de  l’empire,  et,  en  1852,  par  le
firman  du  28  novembre,  l’administration  des  provinces  fut
modifiée.  Jusque-là,  chaque  province  était  en  quelque  sorte
vendue  au  gouverneur,  véritable  fermier  général  qui  assurait ­
  les  redevances  dues  au  trésor,  et  qui,  sauf  cela,  traitait
à  sa  guise  ses  administrés.  Il  confiait  la  levée  des  contributions, ­
  au  meilleur  compte  possible  pour  lui-m'me,  à  un
banquier,  le  plus  souvent  arménien,  qui,  comme  le  publicain
  de  l’ancienne  Rome,  s’airangeait  pour  faire  d’excellentes ­
  affaires.  Alors,  la  répartition  et  le  taux  des  impôts
étaient  absolument  arbitraires  ;  le  gouverneur  disposait  de
la  force  armée,  de  la  fortune,  de  l’existence  même  de  ses
sujets.  Là  se  trouve  la  principale  cause  de  la  misère  et  de
la  ruine  des  pays  soumis  aux  Turcs.  Reschid-pacha  tenta
d’y  remédier.  Il  partagea  les  pouvoirs  du  gouverneur  entre
trois  fonctionnaires  indépendants  l’un  de  l’autre,  le  commandant ­
  militaire  ou/noucAaniV,  l’administrateur  civil  ou  naZi,
le  receveur  des  finances  ou  defterdar.  Tous  furent  responsables ­
  devant  le  divan,  et  reçurent  des  appointements  fixes,
pour  n’avoir  nul  droit  de  se  payer  aux  dépens  de  leurs
administrés.
Certes,  il  y  eut  encore  bien  des  abus,  des  exécutions  sans
jugement,  des  confiscations  sans  cause.  Pourtant  ils  furent
moins  criants  et  moins  fréquents,  ils  furent  dissimulés  ;  la
féodalité  militaire,  aussi  écrasante  que  celle  des  Janissaires,
fut  à  l’avenir  moins  puissante.
Mais  toutes  ces  réformes,  très  incomplètes,  très  insuffisantes, ­
  rencontraient  elles-memes  de  continuelles  difficultés.
1.  Engelhardt,  La  Turquie  H  le  Tanzimâf.,  î,  84.
        <pb n="173" />
        160  MAHMOUD  ET  MÉHÊMET.'
Les  ulemas  parlaient  sans  cesse  de  la  violation  des  leçons
du  Coran,  de  la  colère  de  Dieu  ;  ils  appelaient  Reschidpacha
  un  giaour  vendu  aux  infidèles  ;  üs  étaient  les  chefs
du  parti  vieux-turc,  attaché  au  passé,  hostile  à  toute  nouveauté, ­
  fanatique,  affirmant,  à  tort  ou  à  raison,  que  les  lois
de  l’Europe  ne  convenaient  pas  plus  que  ses  mœurs  aux
Musulmans.
Ils  affirmaient  aussi  que  le  Tanzimât  ne  ferait  qu’émanciper ­
  dangereusement  les  raias,  qu’en  bien  des  provinces,
la  supériorité  des  Musulmans  moins  nombreux  ne  tenait
qu’à  la  force,  et  que  donner  les  mêmes  droits  aux  chrétiens,
c’était  donner  à  ceux-ci  la  force,  donc  vouer  l’Islam  à  la
défaite:  autant  valait  aussitôt  repasser  le  Bosphore,  rendre
Constantinople  aux  infidèles.  Ceux  qui  raisonnaient  ainsi
raisonnaient-ils  absolument  faux  ?
En  effet  de  jour  en  jour  les  chrétiens  s’agitaient  davantage. ­
  Leurs  exigences  croissaient  à  mesure  qu’il  obtenaient
des  concessions  ;  les  communautés  religieuses  des  diverses
sectes  réclamaient  les  unes  après  les  autres  des  avantages
nouveaux  ;  leurs  jalousies  apparaissaient  à  la  poursuite  des
privilèges  espérés.  Elles  s’adressaient  aux  puissances  de
même  religion,  les  orthodoxes  aux  Russes,  les  catholiques
aux  Français,  les  protestants  nouveaux  venus  aux  Anglais.
C’était  une  forme  nouvelle  que  prenaient  les  rivalités  des
grandes  puissances  dans  le  Levant  ;  elles  y  avaient  maintenant ­
  mille  prétextes  à  intervention.  La  Russie,  mécontente ­
  du  woïvodede  Serbie,  Miloch,  lui  impose  en  1837  une
constitution  et  le  force  à  abdiquer  en  1839.  Son  successeur
Michel  est  encore  renversé  en  1842  et  remplacé  par  le  fils
du  héros  de  1806,  Alexandre  Karageorgevitch.  C’est  le
début  des  querelles  entre  cette  famille  et  celle  des  Obrenovitch,
  occasion  aux  rivalités  de  l’Autriche  et  de  la  Russie.
Ailleurs,  la  Russie  est  rivale  de  la  France.  En  Palestine,
elle  lui  dispute  la  protection  des  Lieux  Saints,  réclame  pour
les  orthodoxes  les  avantages  des  catholiques.  Dans  le  Liban,
la  Porte,  redevenue  maîtresse  du  pays  en  1840,  n’a  pas
rétabli  les  privilèges  de  la  Montagne  détruits  par  Méhémet-Ali
  ;  elle  a  substitué  à  l’émir  chrétien  un  pacha  musulman
qui  réside  à  Déir-el-Kamar.  Les  Maronites  maltraités  en
appellent  à  la  France  ;  Guizot  obtient  une  transaction  :  le
7  décembre  1842,  la  Porte  promet  de  dédoubler  le  Liban,
de  donner  aux  Druses  un  magistrat  musulman,  aux  Maronites ­
  un  magistrat  chrétien.  Ces  promesses  ne  sont  pas
        <pb n="174" />
        LA  CHARTE  DE  GULIIANE.

161

tenues  :  les  pachas  turcs  persécutent  les  Maronites,  pour
les  punir  de  s’être  plaints  ;  la  guerre  civile  désole  déjà  la
Montagne  ;  d'atroces  excès  sont  commis.  Le  gouvernement
français  intervient  encore  ;  les  deux  caïmacans,  l’un  Druse,
l’autre  Maronite,  sont  enfin  nommés  ;  mais  ils  sont  mis
tous  deux  sous  l’autorité  du  pacha  musulman  de  Saïda  :
c’est  souvent  ainsi  que  les  Turcs  tiennent  íes  engagements
qu’ils  ont  pris.  Guizot  réclame  le  rétablissement  de  l’ancien
état  de  choses  ;  la  Porte  consent  à  étudier  cette  question,
l’étudie  longtemps,  si  longtemps  que  Guizot  et  Louis-Philippe
  tombèrent  avant  d’avoir  rien  obtenu  de  définitif.
Ailleurs  la  France  rencontre  la  rivalité  des  Anglais.
Maîtresse  de  l’Algérie,  influente  en  Egypte,  son  prestige  en
Orient  n’a  pas  trop  souffert  des  événements  de  1840.  C’est
en  Grèce  surtout  qu’elle  lutte,  avec  succès  le  plus  souvent,
contre  l’influence  anglaise,  dans  les  plus  beaux  jours  de
l’entente  cordiale.  Les  Grecs,  délivrés  de  la  domination
ottomane,  ne  l’étaient  pas  de  l’ingérence  européenne.  Ils
se  partageaient  en  plusieurs  partis,  selon  les  puissances
dont  ils  espéraient  l’appui  :  il  y  avait  le  parti  russe,  représenté ­
  surtout  par  le  clergé  orthodoxe;  le  parti  français,
populaire  et  patriote,  surtout  considérable  parmi  les  palikares
  ;  le  parti  anglais,  représenté  seulement  par  quelques
personnages  avides  du  pouvoir,  «  un  état-major  sans  soldats ­
  »,  le  parti  des  habits  et  non  pas  des  fustanelles.  Il
résulta  de  ces  divisions  des  troubles  et  des  intrigues,
d’autant  mieux  que  le  roi  Othon  n’était  pas  aimé  et  gouvernait ­
  avec  des  Bavarois,  en  souverain  absolu.  Et  encore,  il
faut  avouer  que  plusieurs  siècles  de  servitude,  suivis  de
plusieurs  années  d'insurrection,  sont  une  école  peu  propre
à  l’éducation  des  mœurs  publiques.
C’est  pourquoi  la  Grèce  était  un  terrain  favorable  à  l’intervention ­
  des  puissances  étrangères.  La  France  y  fut
représentée,  à  partir  de  1843,  par  un  ministre  très  actif  et
intelligent,  M.  Piscatory.  Peu  de  temps  après,  le  15  septembre, ­
  une  révolte  militaire  se  produisit  :  le  roi  Othon  dut
promettre  une  constitution  libérale  et  convoquer  une  assemblée ­
  nationale.  La  France  et  l’Angleterre  se  mirent  d’accord
pour  rester  neutres  et  favoriser  ainsi  la  mise  en  train  du
nouveau  régime.  La  Révolution  s’acheva  paisiblement;
l’absolutisme  prit  fin  sans  secousse  ;  le  roi  fut  désormais
assisté  d’un  ministère  responsable  et  de  deux  Chambres,
nn  Sénat  nommé  par  lui,  et  une  Chambre  des  députés  élue
E.  Driaült.  —  Question  d’Oricnl.

11
        <pb n="175" />
        162

MAHMOUD  ET  MËHÈMET.

pour  trois  ans  au  suffrage  universel.  Par  l’action  normale
de  la  représentation  nationale,  le  premier  ministère  constitutionnel ­
  fut  présidé  par  Mavrocordato,  chef  du  parti
anglais.  M.  Piscatory  le  soutint  loyalement.  Mais  aux  élections ­
  générales  qui  suivirent,  le  ministère  fut  battu  et  céda
la  place  à  un  cabinet  où  entrèrent  surtout  Colettis,  le  chef
du  parti  français,  et  Metaxa,  le  chef  du  parti  russe.  Le
représentant  de  l’Angleterre,  sir  Edmond  Lyons,  s’en  montra ­
  mécontent  et  se  brouilla  avec  M.  Piscatory  ;  il  parut
qu’il  n’était  partisan  de  la  neutralité  qu’à  condition  que  ses
amis  fussent  au  pouvoir.
Quand  lord  Palmerston  revint  au  ministère,  en  Angleterre, ­
  en  1846,  il  partagea  les  sentiments  de  son  ministre  à
Athènes  et  chercha  des  difficultés  au  ministère  Colettis.  La
situation  financière  de  la  Grèce  était  pénible  ;  le  gouvernement ­
  était  obligé  de  demander  des  délais  pour  le  paiement
des  intérêts  de  l’emprunt  de  60  millions  contracté  au  lendemain ­
  de  la  guerre  de  l’indépendance.  Dès  le  mois  de  janvier
1847,  Palmerston  exigea  le  paiement  immédiat  du  premier
semestre  de  l’année  ;  il  envoya  des  vaisseaux  sur  les  côtes
grecques  ;  il  favorisa  les  intrigues  de  Louis-Napoléon
Bonaparte,  qui,  en  quête  d’un  trône,  ne  rêvait  encore  que
de  remolacer  le  roi  Othon.  Colettis  échappa  très  habilement ­
  à  toutes  ces  manœuvres  ;  mais  il  mounit  le  12  septembre ­
  1847.  Palmerston  et  sir  Lyons  voulurent  imposer  au  roi
Mavrocordato,  en  dépit  de  la  composition  des  Chambres  :
Othon  laissa  le  pouvoir  aux  amis  de  Colettis,  et  le  gouvernement ­
  anglais  en  témoigna  de  toute  façon  sa  mauvaise
humeur.  11  exigea  une  indemnité  au  nom  de  D.  Pacifico,
juif  portugais  protégé  anglais,  dont  la  maison  de  commerce
avait  été  pillée  dans  une  émeute  ;  il  ne  se  satisfit  pas  des
offres  de  la  Grèce  et  bloqua  le  Pirée.  La  Russie  s’émut  ;
Louis-Napoléon  Bonaparte,  devenu  président  de  la  République ­
  Française,  rappela  l’ambassadeur  français  de  Londres, ­
  et  il  y  eut  un  moment  de  brouille  sérieuse.  Palmerston
finit  par  céder.

Ainsi  partout,  dans  le  Levant,  du  Danube  au  Nil,  de
l’Algérie  à  l’Euphrate,  les  ambitions  des  grandes  puissances
se  croisent,  et  les  Musulmans  se  débattent  contre  ces  multiples ­
  interventions,  d’accord  seulement  pour  les  étouffer  ;
pour  beaucoup  d’entre  eux  alors,  le  Tanzimat  n’est  qu’une
        <pb n="176" />
        LA  CHARTE  DE  GULHANE.

163

des  formes  de  la  mort  qui  leur  est  réservée.  Du  moins  ils
sentent  nettement  qu’ils  ne  sont  plus  maîtres  chez  eux  ;
l’empire  ottoman  n’est  plus  guère  qu’un  champ  clos  où  se
joue  l’équilibre  de  l’Europe.
Dans  cette  querelle,  dont  les  éléments  se  rapprochent,
l’Autriche  ne  pèse  pas  encore  d’un  lourd  poids  sur  le  Danube
et  la  Save  ;  ses  intérêts  politiques  sont,  pour  quelques
années  encore,  trop  considérables  en  Italie  et  en  Allemagne.
Mais  la  Russie  a  signé  de  mauvais  gré  la  convention  des
Détroits;  elle  n’a  pas  perdu  le  souvenir  des  projets  de
Catherine  II  et  du  traité  d’ünkiar-Skélessi.  Elle  a  une
revanche  à  prendre.
L’Angleterre  est  de  plus  en  plus  puissante  dans  le  Levant
et  y  porte  une  attention  chaque  jour  plus  jalouse  ;  c’est
qu’elle  y  a  maintenant  de  grands  intérêts  commerciaux  et
qu’elle  ne  perd  pas  de  vue  la  route  qui  mène  à  son  empire
de  l’Inde.
La  France  a  toujours  une  situation  de  premier  ordre,
bien  qu’elle  se  trouve  partagée  entre  des  traditions  contradictoires. ­
  Protectrice  séculaire  des  chrétiens  d’Orient,  elle
devient  aussi,  comme  par  la  suite  de  l’alliance  de  François  I®''
et  de  Soliman  le  Magnifique,  une  grande  puissance  musulmane ­
  ;  elle  a  achevé  complètement  la  conquête  de  l’Algérie  ;
elle  joue  un  grand  rôle  en  Égypte.  Elle  commence  à  concevoir, ­
  dans  son  intérêt,  qui  est  aussi  celui  de  l’équilibre
général,  la  nécessité  de  protéger  l’empire  ottoman  contre
les  Russes,  l’Égypte  contre  les  Anglais,  et,  pour  cela,  de  les
fortifier  par  de  sérieuses  réformes.  Elle  se  heurte  là  à  un
redoutable  et  complexe  problème:  écarter  les  convoitises
des  voisins,  faire  vivre  en  harmonie  les  populations  de  races
et  de  religions  si  diverses  qui  agitent  l’empire  ottoman  de
crises  sans  cesse  renaissantes,  concilier  l’intégrité  de  cet
empire  avecles  revendications  des  nationalités  chrétiennes.
N’y  a-t-il  pas  à  cela  impossibilité  ?

OUVRAGES  A  CONSULTER.
P.  Mouriez,  Histoire  de  Méhémet-Ali.
Gouin,  UÉgypte  au  xix®  siècle.
De  Vaulabe  le,  Histoire  de  l’Égypte.
Hamont,  L’Égypte  sous  Méhémet-Ali.
        <pb n="177" />
        i64

MAHMOUD  ET  MÉHÉMET.

P.  Merbüau,  L'Égypte  contemporaine.
De  Moltke,  Lettres  sur  VOrient.
Cadalvène  et  Barrault,  Histoire  de  la  guem'e  de  Méhémet-Ali
  contre  la  Porte  Ottomane  (1831-1833);  —  Deux  années
de  l'histoire  d’Orient  (1839-1840).
Armand  Lefebvre,  Mahmoud  et  Méhémet-Ali  :  Revue  des
Deux-Mondes  (15  mai  1839).
Guizot,  Mémoires  pour  servir  à  Vhistoire  de  mon  temps
'I'hiers,  Discou7's  parlementaires.
Ch.  DE  Mazade,  Monsieur  Thiers.
L,  Faucher.  La  question  d’Orient  d’après  les  documents
anglais  :  Revue  des  Deux-Mondes,  nov.-déc.  1841.
Duvekgikr  DE  ÜAURANNE,  La  question  d’Orient  en  1841  :
Revue  des  Deux-Mondes,  !"•  septembre  1841.
Mag-Carthy,  Histoire  contemporaine  de  l’Angleterre  depuis
l’avènement  de  la  reine  Victoria,  I.
Napier,  Guerre  de  Syrie.
D’Haussonville,  Politique  extérieure  du  gouvernement  de
Juillet.
Thuheaü-Dangin,  Histoire  de  la  monarchie  de  Juillet,
IIV.

E.  Engelhardt,  La  Turquie  et  le  Tanzimât,  ou  Histoire
des  réformes  dans  l’empire  ottoman,  2  vol.
J.  Lemoinne,  Le  parti  russe  en  Grèce  :  Revue  des  Deux-Mondes,
  15  octobre  1843;—  Situation  du  Liban,  les  Druses
et  les  Maronites,  Revue  des  Deux-Mondes,  !"•  mai  1842.
        <pb n="178" />
        CHAPITRE  IV.

LA  GUERRE  DE  CRIMÉE  ET  SES  SUITES.  -  RÉFORMES
ET  AUTONOMIES.

I.  —  FRANCE,  ANGLETERRE  ET  RUSSIE.  —  LA  GUERRE  DE  CRIMÉE.
L’influence  anglaise  à  Constantinople.
La  France  et  la  Russie  dans  le  Levant.  —  Le  finnan  du  9  février
1852  sur  les  lieux  saints.  —  Le  tsar  Nicolas.  —  L'Autriche  et  la
Prusse.  —Prise  d’armes  au  Montenegro.  —  Le  tsar  et  sir  Hamilton
Seymour.  —  L’ambassade  Menchikof  (mars  1853).  —  L’ultimatum
russe.  —  Résistance  de  la  Porte.  —  L’ingratitude  de  l’Autriche.
—  La  politique  prussienne.  —  L’enthousiasme  belliqueux  en
Russie  et  dans  les  Balkans.  —  Destruction  de  la  flotte  turque  à
Sinope  (30  novembre  1853).  —  L’ultimatum  anglo-français.  —  La
guerre  (mars  1854).
Les  Anglo-Français  à  Gallipoli,  à  Varna,  dans  la  Dobroudja.  —
L’occupation  des  Principautés  par  l’Autriche.  —  En  Crimée:
l’Alma,  Balakiava,  Inkermann.  —  Le  siège  de  Sébastopn]  (septembre ­
  1834-septembre  1855).  —  Intervention  du  Piémont.  —
Mort  du  tsar  Nicolas  (2  mars  1855).  —  La  prise  de  Sébastopol.  —
Prise  de  Kars  (27  novembre  1855.)
Les  négociations  pour  la  paix.  —  Le  Congrès  de  Paris  (février-mars
1856).  —  Le  traité  du  30  mars.
II.  —  LA  POLITIQUE  DES  RÉFORMES.
L’influence  française  à  Constantinople.  —  Insuffisante  application
de  la  charte  de  Gulhané.  —  La  réforme  militaire.  —  Le  hattihumayoun
  du  18  février  1856.  —  Avènement  d’Abd-ul-Aziz  (1861);
ses  ministres  Ali  pacha  et  Fuad  pacha.  —  La  loi  sur  les  vilayets
(1864).  —  Note  française  sur  l’application  du  hatti-humayoun
(janvier  1867).  —  Le  lycée  français  de  Galata-Seraï.  —  Le  Conseil
d’État  et  la  Haute-Cour  de  justice  (1868).  —  Projet  de  construction ­
  de  voies  ferrées.  —  La  guerre  de  1870.
III.  —  LA  POLITIQUE  DE  L'AUTONOMIE
Les  oppositions  aux  réformes.  —  Inexécution  des  réformes.  —  La
politique  russe;  nécessité  du  démembrement;  autonomie  des  diverses ­
  provinces.
Fondation  de  la  principauté  de  Roumanie  par  l’union  de  la  Moldavie ­
  et  de  la  Valachie  (1859-1862).  —  La  Serbie:  Mi  loch  Obrenovitch
  ;  départ  des  dernières  garnisons  turques.  —  Les  troubles
du  Liban  :  massacres  de  chrétiens  Maronites  ;  massacres  de  Damas
(avril-juillet  iS50).  —  Intervention  française;  expédition  du  gé-
        <pb n="179" />
        166

LA  GUERRE  DE  CRIMEE  ET  SES  SUITES.

néral  de  Beaufort-d’Hautpoul.  —  Les  Français  dans  la  Montagne.
—  Départ  des  troupes  françaises  (juin  1861).  —Organisation  nouvelle ­
  du  Liban  par  le  règlement  du  9  juin  1861.  —  En  Grèce  :
chute  du  roi  Othon  (1862);  avènement  de  Georges  1«'  et  annexion
des  Iles  Ioniennes  (1863).  —  Insurrection  de  la  Crète  (1866-1869).
—  Répression  de  l’insurrection.  —  Le  firman  du  10  janvier  1868.
Querelles  entre  les  chrétiens  de  l’empire  ottoman  :  les  Uniates  ;  le
schisme  bulgare  (11  mars  1870).

I.  —  France,  Angleterre  et  Russie.  —  La  guerre  de  Crimée.
L’empire  ottoman,  désormais  tombé  sous  la  tutelle  des
grandes  puissances,  partout  agité  par  les  continuelles  et
croissantes  revendications  de  ses  peuples  chrétiens,  allait
être  le  champ  clos  des  compétitions  les  plus  passionnées.
Caries  protecteurs  du  sultan  n’étaient  pas  tous  désintéressés  ;
la  plupart  d’entre  eux  n'étaient  partisans  de  l’intégrité  de
son  empire  que  dans  la  mesure  où  ils  désespéraient  de  profiter ­
  de  son  démembrement  ou  craignaient  d’en  laisser  le
bénéfice  à  d’autres.  La  Russie,  l’Angleterre  et  la  France
en  particulier  se  surveillaient  jalousement;  elles  s’efforcaient ­
  de  maintenir  entre  elles  l’équilibre  de  l’Orient,  chacune, ­
  et  surtout  les  deux  premières,  avec  l’arrière-pensée
le  le  rompre  à  son  profit.
La  Russie  n’avait  pas  renoncé  aux  desseins  de  la  grande
Catherine.  Peut-être  n’avait-elie  plus  ouvertement  la  prétention ­
  d’occuper  aussitôt  Constantinople  ou  d’y  mettre
un  prince  de  la  race  des  tsars  ;  mais,  comme  jadis  en  Pologne, ­
  elle  voulait  y  établir  son  influence,  une  sorte  de
protectorat,  sous  prétexte  d’y  défendre  les  chrétiens  contre
le  fanatisme  musulman;  ce  n’était  plus  d’amputation  brutale, ­
  mais  d’empoisonnement  lent  qu’elle  menaçait  les
Turcs  :  entre  les  deux  systèmes,  ceux-ci  préféraient  le
second,  contre  lequel  ils  pensaient  bien  trouver  un  antidote
efficace.  Déjà  la  Russie  avait  en  grande  partie  perdu  le
bénéfice  des  traités  de  Kaïnardji  et  d’Unkiar-Skélessi;  elle
avait  du  en  1841  partager  avec  les  autres  grandes  puissances ­
  le  soin  de  garantir  l’indépendance  de  l’empire  ottoîpnn
  L’Angleterre  avait  à  Constantinople,  depuis  cette
date,  une  situation  très  forte  :  car  elle  avait  défendu  le
sultan  contre  h  France  et  le  pacha  d’Égypte  et,  par  surcroît, ­
  l’avait  arrraché  à  la  redoutable  amitié  de  la  Russie.
Elle  était  représentée  auprès  de  lui  par  un  habile  et  énergique ­
  ambassadeur.  Sir  Stratford  de  Redcliffe,  qui  gouver-
        <pb n="180" />
        FRANCE,  ANGLETERRE  ET  RUSSIE.

167

tiait  vraiment  l’empire  par  l’action  qu’il  exerçait  sur  les
ministres.  Vainqueur  de  la  France  en  1840,  le  gouvernement ­
  anglais  était  en  voie  de  refouler  la  Russie  vers  le  nord
et  de  fonder  solidement  sa  prépondérance  dans  le  Levant.
La  France  était  restée  quelque  temps  sous  le  coup  de  son
échec,  et  elle  avait  perdu  toute  action  dans  les  conseils  du
sultan.  Mais  elle  avait  trop  d’intérêts  et  de  traditions  à
sauvegarder  dans  ces  régions  pour  rester  à  l’écart,  et
peu  à  peu  elle  y  reprenait  son  rang,  y  ressaisissait  ses
droits.
Louis-Napoléon  Bonaparte  en  effet  ne  pouvait  faire  accepter ­
  sa  dictature  aux  Français  qu’en  leur  donnant  les  satisfactions ­
  de  la  gloire  militaire  dont  ils  étaient  privés  depuis
longtemps:  son  nom  était  un  symbole.  Dans  le  moment  où
il  fondait  peu  à  peu  son  autorité  et  montait  vers  le  trône
impérial,  il  avait  besoin  de  l’appui  du  clergé  ;  pour  répondre ­
  à  cette  nécessité,  il  avait  fait  l’expédition  de  Rome
en  faveur  de  la  papauté  ;  pour  cela  aussi,  il  défendait  les
anciens  droits  de  la  France  en  Orient.
Depuis  les  croisades,  depuis  le  xvi®  siècle,  la  France  était
la  protectrice-née  des  chrétiens  de  la  Palestine  ;  elle  avait
comme  le  monopole  de  l’entretien  et  de  l’administration
des  lieux  consacrés  par  le  souvenir  du  Christ.  Ces  privilèges
séculaires  lui  avaient  été  solennellement  renouvelés  par
les  capitulations  de  1740.  Mais  Louis  XV  avait  laissé  compromettre ­
  ces  avantages,  et  l’article  VII  du  traité  de
Kaïnardji  avait  accordé  au  tsar  la  protection  des  chrétiens
orthodoxes  dans  tout  l’empire  ottoman.  Pendant  la  Révolution, ­
  sous  Napoléon  I",  sous  Louis-Philippe  enfin,  les
droits  de  la  France  avaient  été  négligés,  et  peu  à  peu  les
orthodoxes  avaient  obtenu  du  Divan  la  permission  de
réparer  certains  sanctuaires,  d’occuper  des  situations
jusque-là  réservées  aux  Latins.  Il  ne  déplaisait  pas  aux
Musulmans  d’entretenir  ces  querelles  entre  les  diverses
sectes  chrétiennes.
Louis-Napoléon  Bom^jarte,  président  de  la  République
française  depuis  1848,  reprit  énergiquement  en  mains
dès  1850  la  protection  des  catholiques;  il  ouvrit  à  ce
sujet  une  campagne  diplomatique  à  Constantinople,  la  fit
poursuivre  fermement  par  son  ambassadeur  La  Valette,
exigea  le  respect  pur  et  simple  des  capitulations  de  1740.
C’était  la  lutte  ouverte  entre  les  Latins  et  les  Slaves,  entre
les  catholiques  et  les  orthodoxes  ;  c’était  l’antagonisme  de
        <pb n="181" />
        168  LA  GUERRE  DE  CRIMÉE  ET  SES  SUITES.
deux  races  et  de  deux  religions,  la  manifestation  éclatante
de  la  rivalité  de  la  France  et  de  la  Russie,  l’une  forte  de
privilèges  anciens,  l’autre  d’une  ambition  nouvelle
frondée  sur  la  haine  de  l’Islam  et  sur  la  vieille  tradition
de  l'empire  grec.  C’était  une  nouvelle  prise  d’armes  des
Latins  contre  les  Grecs,  comme  au  temps  de  la  croisade
du  siècle.
Le  sultan  Abd-ul-Medjid  fut  embarrassé  et  inquiet,  au
milieu  de  ces  compétitions  qu’il  avait  à  concilier.  Il  essaya
d’abord  de  s’en  tirer  par  des  atermoiements  variés;  la  Sublime ­
  Porte  est  fertile  en  ressources  à  cet  égard  :  il  allégua
le  Rhamadan,  puis  le  Beïram,  puis  un  voyage  du  ministre
des  affaires  étrangères  Ali-pacha.  Ensuite  il  promit  de  nommer ­
  une  commission  chargée  d’examiner  l’affaire.  Il  gagna
ainsi  quelques  mois.  Mais  l’ambassadeur  français  était
pressant;  il  s’impatienta,  menaça:  les  droits  qu’il  représentait ­
  étaient  incontestables,  fondés  sur  des  actes  anciens
et  bien  des  fois  confirmés.
Enfin  le  firman  du  9  février  1852  reconnut  la  valeur  des
prétentions  de  la  France  sur  le  monument  du  Saint-Sépulcre
à  Jérusalem,  sur  la  grande  coupole  au-dessus,  usurpée  par
les  Grecs  en  1808,  à  la  suite  d’un  incendie  dont  ils  avaient
réparé  les  ruines,  sur  l’emplacement  des  tombeaux  des  rois
francs  dans  la  chapelle  d’Adam  sous  le  Calvaire,  sur  l’église
de  Gethsémani  et  sur  l’église  supérieure  de  Bethléem.  Le
gouvernement  russe  protesta  avec  énergie,  en  se  fondant
sur  l’article  VII  du  traité  de  1774;  l’ambassadeur  du  tsar
s’écria  devant  les  ministres  du  sultan  :  «  Je  vois  que  la
Porte  accepte  le  protectorat  de  la  France  »  ;  il  rejeta  sur
eux  les  conséquences  que  pouvait  avoir  à  cette  occasion  le
mécontentement  de  son  souverain.  Malgré  le  caractère
conciliant  des  instructions  du  gouvernement  français,  la
Russie  maintint  ses  exigences  et  entretint,  avec  quelque
mauvaise  foi,  «  cette  querelle  de  sacristie  »,  dont  elle  pensait ­
  tirer  parti.
Le  tsar  Nicolas  en  effet  ne  pouvait  pas  consentir  à  l’établissement ­
  de  la  prépondérance  de  la  France  et  de  l’Angleterre ­
  dans  l’empire  ottoman.  C’était  un  puissant  autocrate,
on  l’appelait  «  le  tsar  de  fer  »  ;  il  avait  écrasé  la  Pologne  ;  il
avait  vaincu  les  partis  révolutionnaires  dans  toute  l’Europe
centrale;  il  représentait  le  droit  divin  avec  une  singulière
grandeur.  Il  avait  arraché  la  Russie  aux  influences  de  l’Occident, ­
  réagi  contre  le  libéralisme  sentimental  de  son  frère
        <pb n="182" />
        FRANCE,  ANGLETERRE  ET  RUSSIE.

169

Alexandre,  donné  à  la  nation  russe  la  conscience  de  sa
puissante  originalité.  Il  avait  par  là  concentré  et  exalté
toutes  les  forces  mystiques  de  la  Sainte-Russie;  il  lui
avait  rendu  le  vieil  esprit  de  la  croisade  ;  il  fallait  maintenant ­
  lui  donner  satisfaction,  la  jeter  sur  l’Islam,  l’ennemi
traditionnel.
Et  pouvait-il  d’ailleurs  laisser  l’empire  ottoman  se
réformer  et  se  fortifier  dans  la  paix?  Pouvait-il  abandonner ­
  tout  à  coup  la  politique  nationale  de  la  Russie?
S’il  attendait  trop  longtemps,  il  trouverait  sur  les  Détroits,
à  l’entrée  de  la  mer  Noire,  un  État  rajeuni  et  plus  redoutable ­
  que  jamais.  Il  y  allait  de  l’avenir  même  de  la  Russie:
«  Pendant  que  l’arbre  était  encore  frêle,  il  devait  être  plus
facile  de  l’abattre.  »
Les  circonstances  étaient  d’ailleurs  des  plus  favorables.
Les  partis  révolutionnaires  venaient  d’être  écrasés  par
toute  l’Europe,  et  le  tsar  Nicolas  y  avait  contribué  plus
que  personne.  Il  avait  notamment  aidé  l’Autriche  à  vaincre
les  Hongrois,  et  elle  était  obligée  par  suite,  moralement
du  moins,  à  payer  la  Russie  de  quelque  complaisance.  Il
avait  parmi  les  souverains  de  l’Allemagne  de  nombreux
parents,  véritables  vassaux  qui  recevaient  volontiers  les
ordres  de  Saint-Pétersbourg;  il  était  le  beau-frère  du  roi
de  Prusse  Frédéric-Guillaume  IV.  S’il  se  lançait  dans
quelque  grande  entreprise,  il  pensait  donc  pouvoir  compter
sur  l’appui  diplomatique,  peut-être  même  sur  l’alliance
effective,  des  puissances  allemandes.
Sans  doute  il  pouvait  redouter  l’opposition  de  la  France:
il  la  méprisait.  Il  avait  approuvé  le  coup  d’État  du  2  dé
cembre  1851,  qui  avait  détruit  pour  un  temps  l’esprit  révolutionnaire ­
  en  France;  mais  il  avait  ensuite  difficilement ­
  reconnu  le  titre  impérial  à  Napoléon  III,  lui  avait
avec  hauteur  rappelé  les  obligations  que  lui  imposaient  les
traites  de  1815,  lui  donnait,  dans  sa  correspondance,  la
qualification  de  «  bon  ami  »  au  lieu  de  celle  de  «  frère  »
usitée  entre  souverains;  et,  comme  à  ce  sujet  le  gouvernement ­
  français  demandait  des  explications,  l’ambassadeur
russe  à  Paris  avait  répondu  que  le  droit  divin  au  nom  duquel ­
  régnait  son  maître  l’empêchait  de  reconnaître  pour
frères  les  souverains  qui  tenaient  leurs  droits  d'un  autre
principe,  celui  de  la  souveraineté  nationale.  Nicolas  I®’’  se
rendait  bien  compte  qu’il  était  difficile  à  Napoléon  IIÍ
d’oublier  cet  a  liront  :  il  ne  s’en  inquiétait  pas,  pensant
        <pb n="183" />
        170  LA  GUERRE  DE  CRIMÉE  ET  SES  SUITES,
tenir  la  France  dans  l’isolement.  Car  il  ne  croyait  pas  à
la  possibilité  d’une  entente  entre  la  France  et  l’Angleterre  ;
le  nom  seul  de  Napoléon  III  réveillerait  sans  doute  la
haine  de  l’Angleterre  et  le  souvenir  de  Waterloo  :  elle  devait ­
  être  toute  disposée  à  s’entendre  avec  le  tsar  pour  tenir
en  échec  comme  jadis  l’usurpateur  impérial.  Son  avènement ­
  même  n’était-il  pas  une  violation  des  traités  de  1815,
et  n’eût-il  pas  justifié  une  nouvelle  coalition  européenne?
D’ailleurs  le  tsar  avait  lié  une  amitié  personnelle  avec
le  premier  ministre  anglais  lord  Aberdeen,  et  une  entente
lui  semblait  facile  entre  les  cours  de  Londres  et  de  Saint-Pétersbourg.

Il  pouvait  donc  résolument  entrer  dans  l’action.  Il  en
était  temps,  s’il  voulait  laisser  un  grand  nom  dans  l’histoire
de  la  Russie  et  réparer  l’échec  de  1841.
Il  favorisa  d’abord  une  prise  d’armes  du  Montenegro
contre  la  Turquie.  Ce  pays  était  depuis  des  siècles  gouverné
par  des  évêques  ou  vladikas  élus  par  les  plus  nobles  guerriers ­
  et  le  plus  souvent  choisis  dans  la  vieille  famille  des
Niegosch.  En  1852,  le  vladika  Danilo  voulut  se  marier  et
fonder  une  dynastie  ;  il  obtint  l’approbation  du  tsar,  et,
pour  donner  une  raison  d’être  à  cette  sorte  d’usurpation,
de  sécularisation,  il  fit  la  guerre  aux  Turcs  et  se  jeta  sur
quelques  villes  de  la  frontière.  Le  sultan  envoya  contre  lui
une  armée  de  30.000  hommes,  sous  Omer-pacha;  le  tsar
massa  des  troupes  en  Bessarabie.  Mais  l’Autriche  s’inquiéta
des  complications  qui  pouvaient  surgir,  des  desseins  du
tsar:  elle  conseilla  au  sultan  de  faire  quelques  concessions
au  Montenegro  pour  éteindre  aussitôt  ce  foyer  d’incendie
et  ôter  à  la  Russie  tout  prétexte  d’intervention.  Le  sultan
hésitait;  elle  insista,  elle  menaça,  elle  l’emporta:  le  Montenegro ­
  obtint  une  rectification  de  frontières  et  désarma.
Peu  de  temps  après,  le  9  janvier  1853,  lors  d’une  soirée
au  Palais  d’hiver  à  Saint-Pétersbourg,  le  tsar  prit  à  part
l’ambassadeur  anglais.  Sir  Hamilton  Seymour,  et  mit  la
conversation  sur  la  situation  de  l’empire  turc  :  «  La  Turquie, ­
  dit-il,  est  dans  un  état  critique  et  peut  nous  donner
beaucoup  d’embarras  ».  Puis  il  ajouta  :  «  Tenez,  nous
avons  sur  les  bras  un  homme  malade,  gravement  malade  ;
ce  serait  un  grand  malheur  s’il  devait  nous  échapper  avant
que  les  dispositions  nécessaires  fussent  prises  ».  L’ambassadeur, ­
  pris  au  dépourvu,  répondit:  «  Votre  Majesté
dit  que  l’homme  est  malade;  eh  bien!  Votre  Majesté
        <pb n="184" />
        FRANCE,  ANGLETERRE  ET  RUSSIE.

171

daignera  m’excuser  si  je  lui  dis  que  c’est  à  l’homme  généreux ­
  et  fort  à  ménager  l’homme  malade  et  faible  ».  Le
tsar  continua  cette  conversation  les  jours  suivants  avec
l’ambassadeur,  qui  cherchait  à  se  renseigner  plus  complètement ­
  sur  ses  desseins:  Nicolas  parla  d’un  partage
de  l’empire  ottoman  entre  l’Angleterre  et  la  Russie,  à  l’exclusion ­
  de  la  France,  l’Angleterre  prenant  l’Égypte  et  la
Crète,  la  Russie  formant,  sous  son  protectorat,  les  principautés ­
  indépendantes  de  Moldavie,  de  Valachie,  de  Serbie
et  de  Bulgarie;  il  affirma  d’ailleurs  qu’il  ne  convoitait  pas
Constantinople  ;  tout  au  plus  prévoyait-il  la  nécessité  de  la
prendre  quelque  temps  en  dépôt.
Le  gouvernement  anglais  fut  effrayé  de  ces  ouvertures  ;
il  ne  désespérait  pas  de  mettre  un  jour  la  main  sur  l’Égypte,
sur  la  Crète  ;  mais  il  ne  lui  convenait  pas  de  livrer  à  la
Russie  la  domination  de  la  péninsule  des  Balkans,  dans  le
moment  où  il  était  lui-méme  très  puissant  à  Constantinople. ­
  Sir  Hamilton  Seymour  eut  pour  instructions  de  répondre ­
  aux  avances  du  tsar  par  une  fin  de  non-recevoir
aussi  ferme  que  possible,  dans  l’espérance  qu’il  renoncerait
à  ses  chimères.
Nicolas  brusqua  les  choses.  Le  23  février  1853,  on  annonce ­
  à  Constantinople  l’arrivée  d’un  ambassadeur  russe
extraordinaire,  le  prince  Menchikof,  Altesse  Sérénissime,
amiral  des  flottes  de  la  Baltique,  ministre  de  la  marine,
gouverneur  général  de  la  Finlande.  Avant  de  quitter  la
Russie,  il  passe  en  revue  la  flotte  de  la  mer  Noire,  et
l’armée  russe  de  la  Bessarabie.  Il  débarque  le  l®''mars  à  la
Corne  d’or;  il  a  avec  lui  une  suite  d’illustres  personnages,
le  prince  Galitzin,  le  comte  Dmitri  de  Nesselrode,  l’amiral
Khornilof,  major  général  de  la  flotte  de  la  mer  Noire,  le
général  Nikapotchinski,  chef  de  l’état-major  de  l’armée  de
Bessarabie.  Le  2  mars,  l’ambassadeur  extraordinaire  fait
ses  visites  en  simple  habit  de  ville;  il  va  chez  le  grandvizir;
  en  dépit  des  usages,  il  refuse  de  voir  Fuad-effendi,  le
ministre  des  affaires  étrangères:  celui-ci  n’est  sans  doute
pas  dans  les  donnes  grâces  du  tsar;  il  est  immédiatement
destitué  et  remplacé  par  Riffaat-pacha.
Dans  les  cercles  diplomatiques,  on  s’inquiète  de  ces
allures  :  quelles  prétentions  extraordinaires  apporte  donc
un  ambassadeur  d'un  si  haut  rang  et  d’un  si  grand  air?  Si
on  l’interroge,  il  répond  par  quelque  plaisanterie:  «Je
viens  négocier  le  mariage  de  la  fille  du  sultan  avec  l’un  des
        <pb n="185" />
        172  LA  GUERRE  DE  CRIMES  ET  SES  SUITES.
princes  de  Russie.  »  L’ambassadeur  d’Angleterre  appelle
les  vaisseaux  de  l’amiral  Dundas  ;  le  20  mars,  une  escadre
française  quitte  Toulon.
On  se  persuade  que  le  prince  Menchikof  veut  seulement
obtenir  une  satisfaction  complète  sur  la  question  des  Lieux
Saints,  et  le  gouvernement  français,  dans  l’intérêt  de  la
paix,  consent  sur  ce  pointa  quelques  concessions  nouvelles  :
un  firman  du  4  mai  accorde  aux  orthodoxes  les  avantages
que  la  Russie  réclame  pour  eux.
Dès  lors  l’ambassadeur  extraordinaire  va  être  obligé  de
se  démasquer.  Le  5  mai,  il  donne  la  forme  d’un  ultimatum
aux  propositions  qu’il  avait  soumises  au  divan  et  qui  étaient
jusque-là  restées  secrètes  :  il  offre  au  sultan  l’alliance  permanente ­
  de  la  Russie,  à  condition  qu’il  reconnaisse  le  tsar
comme  le  protecteur  légal  de  ses  sujets  grecs;  ceux-ci
étant  au  nombre  de  12  millions  environ  dans  l’empire  ottoman, ­
  et,  notamment  dans  la  Turquie  d’Europe,  plus  nombreux ­
  que  les  sujets  musulmans,  c’est  une  véritable  abdication ­
  que  le  tsar  prétend  faire  signer  au  sultan.
Les  ministres  ottomans  demandent  conseil  et  appui  aux
ambassadeurs  de  France  et  d’Angleterre,  qui  les  encouragent ­
  à  une  énergique  résistance.  Riffaat  alors  déclare  les
propositions  russes  inacceptables.  Le  13  mai,  Menchikof
veut  voir  le  sultan,  qui  vient  de  perdre  sa  mère,  est  enfermé ­
  dans  ses  appartements  privés,  refuse  de  le  recevoir;
l’ambassadeur  menace,  Riffaat  donne  sa  démission,  est
remplacé  par  Reschid-pacha.  Celui-ci  préside,  le  20  mai,
un  grand  conseil  des  ministres  et  des  principaux  dignitaires
de  la  Porte;  par  42  voix  sur  44,  l’ultimatum  est  repoussé.
Le  22  mai,  Menchikof  amène  l’écusson  et  le  drapeau  russe
àl’ambassade,  et  s’embarque.  Le  31  mai,  le  comte  Nesselrode, ­
  fils  du  chancelier  de  Russie,  tente  une  dernière  démarche ­
  auprès  du  divan;  il  échoue,  il  se  retire,  et  déclare
que  le  gouvernement  russe  prendra  ses  garanties  dans  les
principautés  de  Moldavie  et  de  Valachie:  l’armée  russe,
sous  le  commandement  «le  Paskievitch,  s’y  établit  en  effet
quelques  jours  après  et  en  occupe  toutes  les  villes  jusqu’au
Danube.
La  France  et  l'Angleterre  prirent  naturellement  la  défense ­
  de  l’empire  ottoman  ;  leurs  flottes  vinrent  jeter
l’ancre  dans  la  baie  de  Besika,  à  l’entrée  du  détroit  des
Dardanelles.  Pour  éviter  l’agitation  que  l’ultimatum  russe
pouvait  créer  parmi  les  chrétiens  de  l'empire,  le  sultan
        <pb n="186" />
        FRANCE,  ANGLETERRE  ET  RUSSIE.

173

promulgua  le  hatti-shérif  du  6  juin  et  proclama  le  principe
de  la  liberté  religieuse  la  plus  absolue.
Le  tsar  ne  fut  pas  effrayé  de  ces  dangers.  Il  comptait  sur
l’Autriche  et  la  Prusse  pour  agir  sur  le  Rhin  et  y  contenir
la  France:  ainsi  il  eût  été  sûr  du  triomphe.  Mais  l’Autriche,
oublieuse  du  service  que  la  Russie  venait  de  lui  rendre,
s’inquiétait  de  l’occupation  des  Principautés  et  voulait  du
tsar  l’engagement  de  ne  pas  franchir  le  Danube  :  «  Mais
vous  nous  rendez  la  guerre  impossible,  dit  alors  le  prince
Orlof,  ambassadeur  du  tsar;  autant  vaudrait  nous  la  déclarer. ­
  »  Le  chancelier  autrichien,  M.  de  Buol,  pensait  imposer ­
  sa  médiation  aux  parties  adverses  et  s’assurer  ainsi
quelques  bénéfices  territoriaux;  il  ne  voulait  pas  que  la
Russie  disposât  seule  de  la  péninsule  des  Balkans.  La
Prusse  était  encore  sous  le  coup  de  la  convention  d’Olmütz:
l’Autriche  venait  de  l’obliger  durement  à  respecter  la  constitution ­
  de  la  Confédération  germanique  ;  elle  restait  toute
honteuse  de  son  ambition  prise  en  flagrant  délit  et  déçue.
Cependant  un  parti  se  formait  autour  du  roi  Frédéric-Guillaume
  IV,  le  parti  de  la  Croix,  décidé  à  une  alliance
étroite  avec  la  Russie  pour  le  triomphe  de  la  politique
prussienne  en  Allemagne.  Cette  alliance  devait  être  en
effet  bientôt  riche  en  résultats,  pour  la  Prusse  surtout;
mais  elle  n’était  pas  encore  mûre,  et  Frédéric-Guillaume  IV
n’était  pas  assez  hardi  pour  s’y  résoudre  contre  l’Autriche;
du  moins  il  allait  rendre  d’importants  services  au  tsar  pendant ­
  toute  la  crise  orientale.
Cependant  les  conséquences  de  la  rupture  entre  la
Russie  et  la  Porte  se  développaient.  Le  tsar  appela  son
peuple  à  la  guerre  comme  à  une  véritable  croisade  ;  les
saintes  images  furent  extraites  des  églises,  exposées  aux
dévotions  de  la  foule.  L’enthousiasme  fut  unanime.  Il
gagna  la  Grèce;  le  roi  Othon,  et  surtout  la  reine
Amélie  d’Oldenbourg  se  montrèrent  très  hautement  partisans ­
  de  la  politique  russe,  encouragèrent  des  désordres
en  Epire,  en  Thessalie,  y  envoyèrent  des  bandes  armées.
La  situation  devenait  très  critique;  car,  si  tous  les  chrétiens ­
  suivaient  l’exemple  des  Grecs  et  se  levaient  contre
l’Islam,  le  sultan  et  même  ses  alliés  seraient-ils  capables ­
  d’écraser  cette  gigantesque  levée  de  boucliers?  En
quelle  posture  se  trouveraient  la  France  et  l’Angleterre  à
soutenir  la  cause  musulmane  contre  une  grande  croisade
chrétienne?
        <pb n="187" />
        174  LA  GUERRE  DE  CRIMÉE  ET  SES  SUITES.
Elles  précipitèrent  les  évènements  et  encouragèrent  la
Porte  aux  mesures  les  plus  fermes.  En  septembre  1853,
leurs  flottes  franchirent  les  Dardanelles.  Le  4  octobre,  le
sultan  lança  son  manifeste  de  guerre,  et  envoya  sa  principale ­
  armée,  sous  Omer-pacha,  pour  défendre  la  ligne  du
Danube.  Celui-ci  somma  le  prince  Gortchakof  d’évacuer  les
Principautés,  et,  sur  son  refus,  franchit  le  Danube,  occupa
la  Petite-Valachie,  séparant  habilement  l’armée  russe  de  la
Serbie.  En  Asie  mineure,  une  autre  armée  turque  enleva
aux  Russes  le  fort  Saint-Nicolas,  sur  la  mer  Noire.
A  la  fin  du  mois  de  novembre,  une  flotte  turque  de  7  frégates ­
  et  3  corvettes,  commandée  par  Osman-pacha,  longeait ­
  la  côte  septentrionale  de  l’Asie  mineure  pour  porter
des  vivres  à  Batoum  ou  pour  encourager  la  résistance  de
Schamyl  dans  le  Caucase.  L’amiral  Nakhimof  se  mit  à  sa
poursuite  avec  six  vaisseaux  de  ligne  et  deux  frégates  ;  il
l’atteignit  dans  la  rade  de  Sinope,  se  jeta  sur  elle  :  en  quelques ­
  heures  elle  fut  anéantie  (30  novembre).
La  guerre  désormais  était  engagée;  les  flottes  francoanglaises
  franchirent  le  Bosphore,  pour  chasser  tous  les
vaisseaux  russes  de  la  mer  Noire.  Le  Pirée  fut  bloqué  et  le
roi  Othon  obligé  de  rappeler  les  bandes  grecques  de  la  frontière ­
  ottomane.  Le  27  février  1854,  l’empereur  NapoléonIII
et  la  reine  Victoria  adressèrent  au  tsar  un  ultimatum  l’invitant ­
  à  respecter  l’intégrité  de  l’empire  ottoman,  à  évacuer
par  conséquent  les  Principautés,  à  reconnaître  l’indépendance ­
  absolue  du  sultan  dans  ses  rapports  avec  ses  sujets
chrétiens,  c’est-à-dire  à  renoncer  à  toute  espèce  de  protectorat. ­
  A  cette  sommation  notifiée  le  19  mars  à  Saint-Pétersbourg, ­
  le  tsar  ne  fit  aucune  réponse  et  les  hostilités  furent
déclarées.
Une  armée  anglo-française  fut  envoyée  dans  la  mer
Noire  sous  le  commandement  de  Saint-Arnaud  et  de  lord
Raglan.  Elle  eut  pour  point  de  ralliement  Gallipoli.  Il  y  eut
beaucoup  de  désordre  dans  l’organisation  de  l’expédition  ;
les  vivres  manquèrent  dans  certains  corps  et  abondèrent  en
d’autres  ;  l’artillerie  arriva  sur  un  bateau  à  vapeur,  ses
chevaux  et  ses  munitions  vinrent  plus  tard  sur  un  navire  à
voiles.
Cependant  les  Russes  occupaient  la  Dobroutscha  et  bloquaient ­
  Silistrie  ;  on  craignit  un  moment  de  leur  part  une
pointe  audacieuse  sur  Constantinople  au  nez  des  alliés  encore
        <pb n="188" />
        FRANCE,  ANGLETERRE  ET  RUSSIE.

175

impuissants,  et  Omer-pacha  se  trouva  très  menacé  dans
Choumla.
Saint-Arnaud  et  lord  Raglan,  avant  d’être  prêts  tout  à
fait,  se  portèrent  vite  à  Varna  pour  parer  à  ce  danger.  L’armée ­
  alliée  se  trouvait  ainsi  sur  le  flanc  gauche  des  Russes
et  pouvait  tourner  la  ligne  du  Danube  qu’ils  occupaient  déjà.
Ils  battirent  en  retraite  en  effet,  levèrent  le  siège  de  Silistrie
  (juin  1854)  et  remontèrent  vers  le  nord,  dans  la  pensée
de  décider  l’Autriche  à  l’alliance  russe  par  l’abandon  des
Principautés  qu’elle  avait  toujours  exigé,  et  d’attirer  les
Anglo-Français  sur  le  territoire  russe  où  ils  subiraient  quelque ­
  désastre  comme  celui  de  Napoléon  en  1812.
L’Autriche  ne  s’unit  pas  à  la  Russie.  Mais  elle  refusa  aussi
de  se  joindre  aux  alliés  ;  pourtant  elle  se  chargea  d’occuper
provisoirement  la  Moldavie  et  la  Valachie,  et  ce  fut  le  sens
d’une  convention  qu’elle  signa  avec  la  Porte,  le  14  juin.
Elle  se  trouva  ainsi  gardienne  du  Danube,  autant  contre  les
Anglo-Français  que  contre  les  Russes  ;  elle  entrait  effectivement ­
  dans  son  rôle  de  médiatrice.  Ainsi  elle  était  plus
utile  à  la  Russie  qu’aux  alliés  ;  car  ceux-ci  ne  pouvaient
faire  campagne  par  le  Danube  inférieur  sans  le  concours
mUitaire  de  l’Autriche  ;  elle  se  refusa  à  le  leur  assurer.
Par  suite,  ils  ne  purent  atteindre  la  Russie  dans  ses  parties ­
  vives,  pour  ainsi  dire  ;  ils  furent  réduits  à  la  frapper
aux  extrémités,  sans  pouvoir  lui  faire  beaucoup  de  mal.
Paraguay  d’Hilliers  enleva  Bomarsund,  dans  les  îles  d’Aland,
le  16  août  1854  ;  il  y  gagna  le  bâton  de  maréchal  de  France,
Saint-Arnaud  n’avait  plus  rien  à  faire  à  Varna  ;  l’ennemi  se
dérobait  :  «  Paskiévitch  me  vole  en  se  sauvant  »,  disait-il.
Son  armée  d’ailleurs  souffrit  beaucoup  dans  ces  cantonnements ­
  ;  la  division  Canrobert,  chargée  de  poursuivre  quelques ­
  banques  de  Cosaques  à  travers  la  Dobroutscha,  n’y
trouva  que  des  cavaliers  isolés,  aussitôt  disparus  qu’aperçus  ;
elle  y  fut  affreusement  décimée  par  le  choléra  ;  elle  perdit
le  quart  de  son  effectif  (juillet-août).
Il  fallait  pourtant  faire  quelque  chose.  Les  Anglais  proposèrent ­
  d’aller  détruire  le  port  militaire  de  Sébastopol  ;  ce
serait  enlever  à  la  Russie  pour  longtemps  toute  possibilité
d’offensive  sur  la  mer  Noire;  ce  serait  déjà  assurer  la  neutralité ­
  de  cette  mer,  sauver  Constantinople  en  rejetant  les
Russes  au  nord.
Le  7  septembre,  les  troupes  alliées,  30.000  Français,
20.000  Anglais,  7.000  Turcs,  furent  embarquées  à  Varna  ;
        <pb n="189" />
        176  LA  GUERRE  DE  CRIMEE  ET  SES  SUITES.
du  14  au  18  septembre,  elles  furent  débarquées  sur  la  côte
occidentale  de  la  Crimée,  à  quelque  distance  au  nord  de
Sébastopol,  à  Old-Fort.
L’armée  russe  du  prince  Menchikof  prit  position  entre
ce  point  et  Sébastopol,  sur  les  bords  et  en  arrière  de  la  petite
rivière  de  l’Alma.  Saint-Arnaud  lui  livra  bataille  le  20  septembre. ­
  Ce  fut  une  belle  victoire  :  les  divisions  Canrobert
et  Bosquet  enlevèrent  avec  une  grande  bravoure  les  rives
escarpées  de  l’Alma,  chassèrent  les  Russes  de  leurs  retranchements, ­
  conquirent  ainsi  la  route  de  Sébastopol.
La  ville  est  située  sur  le  bord  méridional  d’un  bras  de
mer  assez  allongé  et  étranglé  à  son  entrée.  Les  alliés  firent
le  tour  de  ce  bras  et  de  la  ville  et  vinrent  s’établir  au  sud
de  Sébastopol,  sur  le  plateau  de  Chersonèse  qui  forme
l’angle  le  plus  avancé  de  la  Crimée  dans  la  mer  Noire.
Ils  auraient  pu  aisément'enlever  d’un  coup  de  main  la
ville,  assez  mal  pourvue  de  forts.  Ils  n’osèrent  le  risquer.
Saint-Arnaud  mourut  le  29  septembre.  Canrobert,  qui  lui
succéda,  manquait  de  décision.  On  perdit  du  temps.  Les
Russes  purent  prendre  d’admirables  dispositions  défensives, ­
  sous  le  commandement  énergique  des  amiraux  Nakhimof
  et  Kornilof,  et  sous  la  direction  extrêmement  habile  du
lieutenant-colonel  Todtleben.  Ils  coulèrent  la  flotte  russe  à
l’entrée  du  bras  de  mer,  et  Sébastopol,  tout  au  fond,  fut  à
l’abri  des  canons  des  vaisseaux  alliés.  Ils  élevèrent  des
retranchements  au  sud  de  la  ville,  et  la  solidité  de  la  Tour
Malakof  et  du  Mamelon  Vert  fut  bientôt  fameuse.  D’ailleurs
il  fut  impossible  aux  Anglo-Français  de  bloquer  complètement ­
  Sébastopol  ;  elle  resta  par  le  nord  en  communication
avec  la  campagne,  où  le  prince  Menchikof,  à  la  tête  d’une
armée  sans  cesse  renforcée,  restait  libre  de  ses  mouvements, ­
  et  inquiétait  sans  cesse  les  assiégeants.  Ainsi  il
leur  livra,  le  25  octobre,  la  bataille  de  Balaklava,  où  fut
détruite  dans  une  charge  héroïque  la  brigade  anglaise  de
cavalerie  légère  du  comte  de  Cardigan.  Il  essaya  encore  de
surprendre  les  Anglais  à  Inkermann,  le  5  novembre  :  ils  ne
furent  sauvés  que  par  l’arrivée  des  zouaves  du  général  Bosquet, ­
  et  ils  subirent  encore  de  grandes  pertes  :  un  retranchement ­
  qui  fut  particulièrement  disputé  en  garda  le  nom
de  «  batterie  de  l’Abattoir  ».  Si  les  alliés  n’avaient  pas  été
maîtres  de  la  mer,  ils  auraient  été  assiégés  à  leur  tour.  Du
moins,  dans  de  telles  conditions,  le  siège  de  Sébastopol  ne
pouvait  qu’être  long  et  exiger  des  efforts  considérables.
        <pb n="190" />
        FRANCE,  ANGLETERRE  ET  RUSSIE.

177

Il  fallut  d’abord  s’organiser  pour  passer  l’hiver  devant  la
place,  et  l’hiver  fut  très  rigoureux.  Le  cyclone  du  13  novembre, ­
  qui  fît  périr  la  Semillante  sur  les  rochers  de  la  Corse,
causa  aussi  de  grands  ravages  parmi  les  troupes  de  Crimée.
Elles  eurent  un  grand  nombre  de  malades  ;  quelques-uns
furent  retenus  au  quartier-général  de  Kamiesch,  ville  improvisée ­
  où  s’abattit  toute  une  population  de  Grecs,  de  Juifs,
de  Levantins  qui  firent  de  beaux  bénéfices  sur  les  besoins
du  soldat  ;  la  plupart  des  malades  furent  dirigés  sur  les
hôpitaux  de  Constantinople  où  la  population  européenne
augmenta  dans  d’énormes  proportions  ;  les  Turcs  disaient  :
«  Les  Français  ne  sont  pas  maîtres  de  Sébastopol  ;  en
revanche,  ils  le  sont  de  Constantinople  ».
Cette  occupation  rappelait  le  souvenir  de  l’établissement
des  Russes  sur  les  rives  du  Bosphore  en  1833.  C’était  comme
la  manifestation  extérieure  de  la  nouvelle  situation  de  la
question  d’Orient  :  Les  Turcs  n’étaient  déjà  plus  maîtres
chez  eux  ;  l’empire  ottoman  était  désormais  sous  la  protection ­
  collective  de  l’Europe  et  non  plus  sous  la  protection
exclusive  des  Russes.
Cet  hiver  fut  aussi  activement  occupé  par  la  diplomatie.
La  France  et  l’Angleterre,  très  embarrassées  et  mal  assurées ­
  de  l’issue  du  siège  de  Sébastopol,  renouvelèrent  leurs
instances  auprès  du  gouvernement  autrichien;  celui-ci,  maître
pour  l’instant  des  Principautés,  ne  cherchait  qu’à  négocier;
il  eût  pourtant  peut-être  consenti,  pour  garder  le  gage  qu’il
tenait,  à  fournir  aux  alliés  un  contingent  militaire  plus  ou
moins  sérieux,  ou  à  livrer  passage  à  travers  l’Autriche  à
une  armée  française.  Il  fut  arrêté  dans  cette  voie,  où  il  était
d’ailleurs  indécis,  parla  contenance  plus  nette  delà  Prusse,
qui  commençait  à  accentuer  ses  bonnes  dispositions  à
l’égard  de  la  Russie,  qui  même  concentrait  dans  la  Prusse
rhénane  des  troupes  de  plus  en  plus  nombreuses,  prête  déjà
à  chercher  dans  les  complications  orientales  le  prétexte
dont  elle  avait  besoin  pour  reprendre  son  projet  de  domination ­
  en  Allemagne.  L’Autriche  resta  donc  neutre,  garda
toute  la  honte  de  son  ingratitude  à  l’égard  du  tsar  Nicolas,
sans  profit.
Dans  ces  conjonctures,  le  gouvernement  piémontais,  pour
appeler  sur  la  question  italienne  l’attention  de  l’Europe  et
mériter  l’appui  de  quelqu’une  des  grandes  puissances,  offrit
son  alliance  à  l’Angleterre  et  à  la  France.  Elles  accueillirent ­
  ses  premières  ouvertures,  dans  la  pensée  de  hâter
E.  Driaült.  —  Question  d’Orient.  t*
        <pb n="191" />
        178  LA  GUERRE  DE  CRIMÉE  ET  SES  SUITES.
ainsi  l’adhésion  de  l’Autriche  ;  celle-ci  se  dérobant,  elles
consentirent,  par  le  traité  du  26  janvier  1855,  à  l’envoi  en
Crimée  d’un  contingent  de  15.000  Piémontais.
Cet  appui  ne  pouvait  pas  être  bien  décisif,  et  pourtant  il
fallait  prendre  des  mesures  pour  achever  le  siège  de  Sébastopol ­
  ;  les  Anglais  et  les  Français  ne  pouvaient  pas  consentir
à  un  échec  devant  cette  place  ;  il  y  allait  de  leur  prestige  en
Europe,  et  non  pas  seulement  de  la  solution  de  la  question
orientale.  Un  nouvel  emprunt  fut  contracté  par  le  gouvernement ­
  français  ;  l’armée  de  siège  fut  portée  à  130.000  hommes, ­
  par  un  renfort  de  troupes  d’Algérie  surtout  ;  le  général
Niel  y  fut  envoyé  pour  organiser,  avec  des  pouvoirs  spéciaux, ­
  les  travaux  d’approche.  Le  gouverneur  de  l’Algérie,
le  général  Pélissier,  caractère  très  résolu,  fut  nommé  au
commandement  en  chef  à  la  place  de  Canrobert.
L’empereur  Napoléon  III  songea  même  à  aller  en  personne ­
  devant  Sébastopol,  pour  en  finir  avec  les  compétitions ­
  de  personnes  qui  énervaient  le  commandement  et
précipiter  la  fin  de  ce  siège  déjà  trop  long.  On  en  parla
beaucoup  dans  les  cours  de  l’Europe;  le  gouvernement
prussien  prit  peur;  le  comte  de  Bismarck  prêtait  à  Napoléon ­
  III  l’idée  de  garder  Constantinople  et  d’y  restaurer  une
sorte  d’empire  latin  :  «  L’entreprise  est  baroque,  disait-il,
c’est  pour  cela  qu’elle  est  vraisemblable  ».
Le  gouvernement  anglais  détourna  Napoléon  de  cette
idée  ;  il  redoutait  que  sa  présence  en  Orient  n’assurât  trop
d’influence  à  la  France  et  n’effaçât  complètement  le  rôle
des  troupes  anglaises  devant  Sébastopol  :  elles  se  conduisaient ­
  bien  ;  mais  elles  étaient  moins  nombreuses  que  les
troupes  françaises,  et  leur  bravoure  était  déjà  éclipsée  par
celle  de  leurs  alliés.  D’ailleurs  les  conseillers  de  Napoléon ­
  III  lui  firent  comprendre  le  danger  qu’il  y  avait  à
s’éloigner  de  France,  l’assurance  nouvelle  que  prendraient
les  partis  hostiles  à  peine  vaincus,  les  graves  conséquences
que  pourrait  avoir  à  Paris  la  nouvelle,  même  fausse,  de
quelque  échec  en  Crimée,  le  bruit  inventé  de  la  mort  de
l’Empereur.  Il  y  allait  de  l’avenir  même  de  la  nouvelle
dynastie  à  peine  fondée.  L’empereur  ne  partit  pas.
Nicolas  I*‘‘  mourut  le  2  mars  1855.  Il  était  fatigué  d’un
règne  très  rempli,  où  les  déboires  ne  lui  avaient  pas  manqué, ­
  dont  les  résultats  étaient  minimes,  malgré  une  grande
dépense  d’énergie.  Il  était  épuisé  par  la  guerre  actuelle,
qui  ne  pouvait  se  terminer  que  par  la  défaite  de  la  Bnssie  :
        <pb n="192" />
        FRANCE,  ANGLETERRE  ET  RUSSIE.  179
il  allait  falloir  faire  la  paix  et  il  ne  se  sentait  pas  capable  de
s’y  résigner.  «  Le  tsar  de  fer  ne  pouvait  pas  plier,  il  se
brisa.  »  Le  21  février,  tout  fiévreux,  il  sortit,  par  un  froid
de  —  23  degrés,  pour  passer  en  revue  un  régiment  destiné
à  la  Crimée.  Son  médecin  voulut  l’en  empêcher  et  se  jeta
devant  son  cheval  :  «  Sire,  c’est  plus  que  la  mort,  c’est  un
suicide.  —  Vous  faites  votre  devoir;  répondit  le  tsar,
laissez-moi  faire  le  mien.  »  Il  aggrava  son  mal  et  fut  emporté ­
  en  quelques  jours,  dictant  lui-même  cette  dernière'
dépêche  à  ses  sujets:  a  L’empereur  se  meurt  ».
Son  successeur  Alexandre  II  pouvait  être  plus  disposé  à
la  paix  :  il  n’était  pas  engagé  dans  la  guerre.  Mais  il  fallait
que  les  alliés  prissent  Sébastopol  ;  sinon,  en  quelle  situation ­
  se  fussent-ils  trouvés  pour  imposer  des  conditions  à
la  Russie  ?
Après  plusieurs  semaines  de  travaux  d’approche,  le  général ­
  Pélissier  recommença  le  bombardement  le  6  juin.  Le
7,  il  ordonna  l’assaut:  le  Mamelon  Vert  fut  pris,  mais
toutes  les  attaques  sur  la  tour  Malakof  furent  repoussées.
Le  18  juin,  à  la  suite  d’une  terrible  mêlée,  la  tour  fut  enlevée, ­
  mais  reprise  par  les  Russes  qui  infligèrent  aux
assiégeants  de  grosses  pertes.  A  la  nouvelle  de  cet  échec,
l’émotion  fut  très  vive  à  Paris  ;  l’empereur  songea
un  moment  à  destituer  Pélissier.  Cependant  les  assiégés
aussi  étaient  à  bout  de  forces  :  Kornilof,  Nakhimof  avaient
été  tués  ;  Todtleben  était  grièvement  blessé  ;  la  ville  était
en  grande  partie  ruinée  ;  l’ardeur  belliqueuse  faiblissait  ;  on
songeait  à  la  retraite.  Le  tsar  donna  à  Gortchakof,  successeur ­
  de  Menchikof  à  la  tête  de  l’armée  de  secours,  l’ordre
d’attaquer  les  alliés  ;  il  fut  repoussé  au  pont  de  Traktir  sur
la  Tchernaïa,  où  les  Piémontais  eurent  une  belle  conduite.
Alors  Pélissier  fait  un  effort  suprême.  Il  écrase  Sébastopol ­
  sous  un  épouvantable  bombardement,  du  17  au
21  août  ;  1.000  Russes  sont  tués  ou  blessés  chaque  jour  ;  les
assiégeants  peuvent  approcher  de  la  ville.  Le  5  septembre,
nouveau  bombardement,  qui  continue  le  jour  suivant.  Le
8,  à  midi,  la  canonnade  redouble,  «  infernale  »;  l’incendie
s’allume  sur  plusieurs  points  de  la  ville  ;  deux  frégates  chargées ­
  de  poudre  sautent  dans  le  port;  au  milieu  des  flammes
qui  embrasent  partout  1  horizon,  des  mines  que  les  Russes
font  éclater  à  grand  fracas  tout  autour  de  leurs  murailles,
Pélissier  ordonne  1  assaut.  La  melée  fut  quelques  heures
furieuse,  et  longtemps  le  résultat  en  parut  incertain.  Au
        <pb n="193" />
        180  LA  GUERRE  DE  CRIMÉE  ET  SES  SUITES.
soir,  les  retranchements  des  Russes  étaient  pris.  Le  lendemain, ­
  Gortchakof  vint  constater  l’inutilité  d'une  résistance
plus  longue  ;  il  permit  aux  défenseurs  de  la  ville  de
quitter  Sébastopol:  le  gouverneur  Osten-Sacken  en  sortit  le
dernier,  comme  le  capitaine  qui  ne  quitte  son  vaisseau  incendié ­
  qu’après  tous  ses  hommes,  la  mort  dans  l’àme.  Les
Russes  ne  capitulèrent  pas.  Le  10  septembre,  après  332
jours  de  siège,  trois  batailles  sanglantes,  3  assauts  plus
sanglants,  le  général  Pélissier,  bientôt  fait  maréchal  de
France,  planta  le  drapeau  tricolore  sur  les  ruines  abandonnées ­
  de  Sébastopol.
Ce  succès,  chèrement  acheté,  n’eut  d’autres  suites  que  la
prise  de  Kinburn,  en  face  d’Odessa.  D’ailleurs  les  Russes
avaient  aussi  quelques  avantages.  Au  sud  du  Caucase,  ils
remportèrent  sur  les  Turcs  une  série  de  victoires  à  Bayandouri,
  Akhaltzikh,  Basch-Kadiklar,  qui  aboutirent  à  la
prise  de  l'importante  citadelle  de  Kars  (le  27  novembre
1855).  On  pouvait  traiter.
Les  Anglais  cependant  tenaient  à  la  continuation  de  la
guerre,  pour  laquelle  lord  Palmerston,  revenu  récemment
au  pouvoir,  venait  de  faire  des  préparatifs  considérables
au  milieu  de  l’enthousiasme  unanime  de  ses  concitoyens.
Ils  voulaient  une  nouvelle  campagne  dans  la  mer  Baltique,
la  destruction  de  Cronstadt,  comme  de  Sébastopol,  le  bombardement ­
  de  Saint-Pétersbourg,  de  façon  à  rendre  la
Russie  impuissante  pour  longtemps.  Ils  signèrent  dans
cette  intention,  au  mois  de  novembre  1855,  un  traité  d’alliance ­
  avec  la  Suède,  attirée  par  la  promesse  de  la  Finlande.
Ils  voulaient  forcer  l’Autriche  à  se  déclarer,  en  menaçant
d’encourager  les  libéraux  italiens  contre  elle;  ils  envoyèrent ­
  des  secours  à  Schamyl  dans  le  Caucase,  —
comme  ils  en  avaient  envoyé  à  Abd-el-Kader  dans  les
montagnes  de  l’Atlas.  —  Ils  parlaient  même  de  soulever
contre  le  tsar  une  gigantesque  agitation  du  parti  révolutionnaire, ­
  surexcité  d’ailleurs  par  le  despotisme  de  Nicolas,,
et  auquel  Alexandre  II  donna  bientôt,  par  l’abolition  du
servage  et  l’organisation  des  libertés  provinciales,  de  très
importantes  satisfactions.
Napoléon  III  ne  voulait  plus  du  tout  de  la  guerre  ;  elle
lui  coûtait  très  cher;  elle  avait  été  suffisamment  glorieuse
pour  le  prestige  de  son  nom  ;  elle  ne  pouvait  rien  lui  rapporter ­
  ;  il  ne  lui  plaisait  plus  de  sacrifier  les  ressources  de
la  France  aux  intérêts  de  l’Angleterre.  Aux  instances  de
        <pb n="194" />
        FRANCE,  ANGLETERRE  ET  RUSSIE.  ISl
«on  alliée,  il  répondit  que,  si  l’on  voulait  continuer  les  hostilités, ­
  il  fallait  recourir  aux  moyens  décisifs,  soulever
par  toute  l’Europe  les  nationalités,  appeler  aux  armes  la
Pologne  contre  la  Russie,  la  Hongrie  et  l’Italie  contre  l’Autriche, ­
  détruire  enfin  l’œuvre  des  traités  de  1815  et  remanier ­
  toute  la  carte  de  l’Europe  :  au  milieu  de  ce  bouleversement ­
  général,  pensait-il,  il  serait  bien  maladroit  s’il  ne
prenait  pas  pour  sa  part  la  rive  gauche  du  Rhin  et  la
Belgique.  L’Angleterre  en  eut  peur:  mieux  valait  traiter
avec  la  Russie,  à  des  conditions  même  insuffisantes,  que
de  soulever  de  telles  questions.  De  mauvais  gré,  elle
■consentit  à  l’ouverture  des  négociations.
Comme  à  maintes  reprises  elles  avaient  déjà  été  entamées ­
  à  Vienne,  elles  y  furent  reprises  en  décembre  1855.
L’Autriche,  très  embarrassée,  désormais  ennemie  de  la
Russie,  inquiétée  par  la  Prusse  en  Allemagne,  par  la
France  en  Italie,  avait  hâte  de  sortir  de  cette  fausse  situation ­
  pleine  de  dangers  prochains.  Le  16  décembre,  après
une  série  de  conférences  avec  les  ambassadeurs  des  puissances ­
  occidentales,  elle  mit  sa  signature  au  bas  d’un  ultimatum ­
  qui  fut  aussitôt  adressé  au  tsar;  si,  le  17  Janvier
1856,  il  n’en  avait  pas  accepté  les  termes,  elle  ferait  cause
commune  avec  la  France  et  l’Angleterre.
Cet  ultimatum  renfermait  les  conditions  suivantes:  la
Turquie  cesserait  d’entretenir  des  garnisons  dans  les  principautés ­
  danubiennes  de  Moldavie  et  deValachie,  dont  l’organisation ­
  intérieure  serait  réglée  sous  la  garantie  collective ­
  des  grandes  puissances.  —  La  liberté  de  la  navigation
du  Danube  serait  proclamée.  —  La  mer  Noire  serait  neutralisée, ­
  par  une  sorte  d’extension  de  la  convention  des
Détroits  de  1841.  —  Les  droits  des  chrétiens  de  l’empire
ottoman  seraient  confirmés,  mais  sans  aucun  préjudice
pour  l’indépendance  et  la  souveraineté  du  sultan.
Sauf  de  légères  réserves,  le  tsar  donna  son  adhésion  à  ces
conditions.
Par  suite,  un  congrès  s’ouvrit  le  25  février  a  Paris  pour
la  rédaction  définitive  du  traité  de  paix.  Ce  fut  une  très
imposante  réunion,  comme  il  n’y  en  avait  pas  eu  depuis  le
congrès  de  Vienne.  Le  comte  Walewski,  ministre  des
affaires  étrangères,  y  représentait  Napoléon  III  avec  le  baron ­
  de  Bourqueney.  Les  plénipotentiaires  de  l’Angleterre
étaient  lord  Clarendon  et  lord  Cowley,  ceux  de  l’Autriche
le  comte  de  Buol  et  le  baron  de  Hübner,  ceux  de  la  Russie
        <pb n="195" />
        182  LA  GUERRE  DE  CRIMÉE  ET  SES  SUITES.
le  prince  Orlof  et  le  baron  de  Brunnow,  ceux  du  Piémont
le  comte  de  Cavour  et  le  marquis  de  Villamarina,  ceux  de
la  Turquie  Ali-pacha  et  Djemil-effendi  :  c’était  la  première
fois  que  la  Sublime  Porte  était  admise  à  se  faire  représenter
dans  de  telles  assises.
Les  délibérations  de  ces  illustres  personnages  furent  rapides ­
  et  faciles;  l’entente  était  à  peu  près  faite  d’avance.
Elle  était  favorisée  encore  par  les  sympathies  très  visibles
que  l’empereur  Napoléon  111  témoigna  aux  ambassadeurs
russes;  ils  furent  particulièrement  distingués  par  lui;  on
n’eût  pas  cru  qu’ils  fussent  les  représentants  de  la  nation
vaincue  ;  les  égards  dont  ils  furent  l’objet  rappelèrent  à
beaucoup  le  souvenir  de  Tilsitt.  Le  prince  Orlof,  un  vétéran ­
  des  guerres  napoléoniennes,  avait  un  grand  succès
personnel  dans  la  société  impériale,  et  la  comtesse  Damrémont
  écrivait  plaisamment  à  M.  de  Thouvenel,  ambassadeur ­
  à  Vienne  ;  «  Revue  et  corrigée,  je  trouve  que  la
Russie  est  encore  superbe  dans  son  comte  Orlof  ^  ».
De  grandes  fêtes  furent  données  en  l’honneur  des  plénipotentiaires ­
  ;  le  prince  Impérial  naquit  le  16  mars,  et  cet
événement,  consolidant  la  dynastie,  valut  à  Napoléon  III
les  félicitations  de  tous  les  souverains  de  l’Europe.  Le
congrès  de  Paris  fut  certainement  le  point  le  plus  brillant
de  sa  carrière.
Et  c’est  sous  sa  haute  influence  que  la  question  orientale ­
  reçut  une  nouvelle  solution,  par  le  traité  du  30  mars.
Par  l’article  VII,  les  puissances  contractantes  s’engagent
à  respecter  l’indépendance  et  1  ’intégrité  territoriale  de  l’empire ­
  ottoman.  Par  contre,  le  sultan  leur  «  communique  »
—  de  son  gré  —  un  nouveau  firman  par  lequel,  de  sa  volonté ­
  souveraine,  il  garantit  à  tous  ses  sujets  leurs  droits
respectifs.  Dans  l’article  IX,  les  puissances  constatent  la
haute  valeur  de  cette  communication,  qui  d’ailleurs  a  ne  saurait ­
  dans  aucun  cas  leur  donner  le  droit  de  s’immiscer,  soit
collectivement,  soit  séparément,  dans  les  rapports  de  S.  M.  le
Sultan  avec  ses  sujets,  ni  dans  l’administration  de  l’empire.  »
Les  articles  X  à  XIV  confirment  la  neutralité  des  Détroits,
proclament  celle  de  la  mer  Noire,  sur  les  bords  de  laquelle
aucun  arsenal  ne  pourra  être  construit  ni  par  les  Turcs  ni
par  les  Russes.
i.  Le  Congrès  de  Paris,  d’après  la  correspondance  de  M.  de  Thouvenel ­
  (Revue  de  Paris,  !«&amp;gt;•  décembre  1896).
        <pb n="196" />
        FRANGE,  ANGLETERRE  ET  RUSSIE.

183

Les  articles  XV  à  XIX  assurent  la  liberté  de  la  navigation
du  Danube.  Les  travaux  nécessaires  et  la  police  générale
de  cette  navigation  seront  confiés  à  une  commission  internationale. ­

Par  les  articles  XX  à  XXIX,  la  Moldavie,  agrandie  d’une
partie  de  la  Bessarabie  russe,  et  la  Valachie,  sont  remises
en  possession  de  leurs  anciens  droits,  sous  la  garantie  collective ­
  des  puissances.  Leur  organisation  intérieure  sera
établie  d’après  les  vœux  de  leurs  divans  ou  assemblées
nationales  élues,  et  sous  le  contrôle  de  la  conférence  des
ambassadeurs  des  puissances  à  Paris.  Dans  ces  deux  principautés ­
  et  en  Serbie,  la  Porte  ne  pourra,  en  aucun  cas,
envoyer  des  troupes  qu’avec  le  consentement  des  puissances. ­

En  résumé,  intégrité  de  l’empire  ottoman,  autonomie
des  principautés  danubiennes,  neutralité  de  la  mer  Noire,
le  tout  sous  la  garantie  collective  des  grandes  puissances  :
telles  sont  les  stipulations  essentielles  du  traité  de  Paris  en
ce  qui  concerne  la  question  d’Orient.  C’était  la  constitution
solennelle  de  ce  «  concert  européen  »  dont  l’histoire  fut
depuis  si  complexe  et  si  curieuse.
La  Russie  y  subissait  un  nouvel  échec  :  le  tsar  n’était  plus
le  successeur  désigné  du  sultan,  de  l’homme  malade,  dont
il  s’était  donné  un  moment  pour  le  coadjuteur.  Il  était
néanmoins  peu  atteint  :  cette  neutralité  de  la  mer  Noire,
par  laquelle  on  prétendait  briser  son  ambition,  pouvait  ne
pas  être  définitive  :  une  grande  puissance  comme  la  Russie
pouvait-elle  consentir  longtemps  à  une  neutralité  comme
celle  dont  on  protège  la  faiblesse  des  petits  États,  la  Belgique ­
  ou  la  Suisse?  On  ne  pouvait  empêcher  qu’elle  fût
voisine  de  l’empire  ottoman,  qu’elle  y  eut  des  millions  de
frères  de  race  et  de  religion,  qu’elle  y  exerçât,  même  de
loin,  une  influence  religieuse  et  politique  considérable.
Sans  doute  l'Europe  prenait  acte  des  velléités  libérales  du
sultan;  elle  constatait  la  haute  valeur  des  communications
qu’il  voulait  bien  lui  faire  à  cet  égard;  mais,  sous  peine
d’être  ridicule,  il  lui  fallait  prendre  garde  que  ces  promesses
de  la  Sublime  Porte  ne  fussent  pas  lettre  morte,  ne  fussent
pas  uniquement  un  moyen  de  la  désarmer,  de  la  tromper.
Or  ce  n’était  pas  la  première  fois  que  le  sultan  promettait
sans  tenir;  ildevait  fournir  matière  à  d’autres  interventions
de  l’Europe.  Car  cette  dramatique  histoire  de  la  question
d’Orient,  par  la  répétition  de  ses  actes,  par  les  lenteurs
        <pb n="197" />
        '  184  LA  GUERRE  DE  CRIMÉE  ET  SES  SUITES,
voulues  de  la  diplomatie  turque,  sou  inconsciente  et  naturelle ­
  déloyauté,  est  faite  pour  lasser  la  patience  des  historiens ­
  comme  celle  des  diplomates.

IL  —  La  politique  des  réformes.
S’il  est  une  période  au  xix*  siècle  où  l’influence  française
ait  été  particulièrement  grande  à  Constantinople,  c’est  celle
qui  s’ouvre  après  le  traité  de  Paris.  Elle  s’y  manifesta  par
une  politique  dont  il  est  intéressant,  surtout  aujourd’hui,  de
rechercher  les  principes.  Certes  son  action  fut  troublée  par
des  oppositions  variées,  par  des  complications  sans  cesse
renaissantes,  et  aussi  par  des  traditions  contradictoires.  Le
gouvernement  français  y  voulut  rester  fidèle  à  son  alliance
séculaire  avec  la  Porte,  qui  avait  puissamment  contribué
aux  plus  beaux  succès  de  la  diplomatie  des  rois  de  France,
et  qui  était  pour  lui  une  précieuse  garantie  de  l’équilibre
européen.  11  voulut  aussi  rester  fidèle  à  ses  sympathies  plus
anciennes  encore  pour  les  chrétiens  du  Levant,  fortifiées
par  le  développement  des  idées  libérales,  par  la  haine  de
toute  tyrannie,  parla  renaissance  des  nationalités.  De  là  ce
double  caractère  du  traité  de  Paris  :  d’une  part,  intégrité  de
l’empire  ottoman;  de  l’autre,  nécessité  d’assurer  aux  chrétiens ­
  de  cet  empire  les  libertés  indispensables.  Il  est  difficile
d’affirmer  que  la  politique  française  ait  réussi  à  concilier  ces
deux  termes,  peut-être  inconciliables,  et,  en  dépit  du  principe ­
  de  l’intégrité,  la  France  dut  maintes  fois  favoriser
l’autonomie  des  diverses  nationalités  de  l’empire  du  sultan.
La  difficulté  d’assurer  des  réformes  sérieuses  dans  cet
empire  eût  rebuté  des  alliés  moins  résolus  et  moins  patients.
Sans  cesse,  les  puissances  européennes  essayèrent  de  faire
comprendre  à  la  Sublime  Porte  qu’il  fallait  modifier  son
administration,  améliorer  la  condition  de  ses  sujets;  sans
cesse,  il  leur  fallut  se  plaindre  de  l’oubli  des  engagements
pris,  de  l’insuffisance  des  résultats  obtenus,  au  point  que,
maintenant  même,  on  peut  se  demander,  après  un  siècle
d’efforts,  si  l’on  ne  se  heurte  pas  là  à  une  impossibilité
absolue.  Jamais,  même  dans  ces  dernières  années,  la  politique ­
  des  réformes  ou  du  Tanzimàt  n’a  été  poursuivie  avec
plus  de  constance  et  dans  des  conditions  plus  favorables  que
dans  les  années  qui  suivirent  le  Congrès  de  Paris,  et,  sans
prétendre  tirer  de  ce  qui  se  passa  alors  des  conclusions
        <pb n="198" />
        185

LA  POLITIQUE  DES  REFORMES.
définitives,  on  peut  du  moins  y  prendre  d’utiles  enseignements. ­

Les  circonstances  se  prêtaient  à  cette  expérience.  L’ambition ­
  russe  venait  d’être  écartée,  les  représentants  du  sultan
admis  pour  la  première  fois  dans  un  grand  congrès  européen, ­
  sa  souveraineté  solennellement  proclamée  intangible.
11  était  possible  de  voir  de  quoi  ce  gouvernement  était  capable. ­

La  grande  charte  de  Gulhané  avait  été  mal  appliquée.
L’égalité  entre  les  raías  et  les  musulmans  n’était  nullement
assurée:  les  premiers  étaient  toujours  traités  en  vaincus;
on  était  revenu  au  mauvais  système  de  la  perception  des
impôts;  ils  étaient  toujours  arbitraires,  pesaient  toujours
lourdement  sur  les  chrétiens,  s’aggravaient  de  concussions,
de  vexations;  le  personnel  des  gouverneurs  de  provinces
était  toujours  très  mal  composé;  le  sultan  n’avait  pas  eu  le
temps  ou  la  force  ou  la  volonté  de  changer  leurs  habitudes
séculaires  de  pillage  et  de  tyrannie.  La  Porte  garantissait
mal  la  sécurité  de  la  vie,  de  l’honneur  et  de  la  fortune  de
ses  sujets  chrétiens.
La  réforme  militaire  seule  avait  été  sérieuse,  du  moins
au  point  de  vue  de  la  force  de  l’empire.  La  nouvelle  armée,
issue  de  la  loi  de  1843,  avait  fait  ses  preuves  pendant  la
guerre  de  1854-1855;  elle  s’était  bien  comportée  sur  le
Danube  et  en  Crimée.  Il  y  avait  pourtant  encore  beaucoup
à  faire;  les  cadres  étaient  mauvais:  entre  les  soldats  très
solides  et  les  généraux  souvent  habiles,  il  n’y  avait  pas  de
bons  officiers.  L’administration  y  était  déplorable;  les  chefs
trouvaient  dans  le  commandement  ¡’occasion  de  fortunes
scandaleuses,  aux  dépens  de  la  nourriture  du  soldat,  de  la
solde  très  irrégulièrement  payée.  Surtout  il  n’avait  pas  été
possible  d’opérer  dans  l’armée  la  fusion  des  chrétiens  et  des
musulmans;  les  chrétiens  n’y  voulaient  pas  entrer,  ils  redoutaient ­
  les  violences  des  officiers  musulmans  ;  les  Musulmans
ne  voulaient,  à  aucun  prix,  admettre  la  pensée  d’obéir  à  des
chefs  chrétiens.  Les  chrétiens  sollicitaient  comme  une  faveur
la  permission  de  se  racheter  du  service  militaire;  ils  y
étaient  autorisés,  et  les  généraux  ottomans  spéculaient
encore  sur  ces  taxes  de  rachat.  L’armée  était  plus  forte
q  U’autrefois  ;  mais  elle  était  toujours  exclusivement  musulmane. ­
  Elle  pouvait  devenir  un  instrument  redoutable  de
persécution  entre  les  mains  d’un  despote.
Les  grandes  puissances  n’avaient  pas  manqué  d’attirer
        <pb n="199" />
        186  LA  GUERRE  DE  CRIMÉE  ET  SES  SUITES.
l’attention  de  la  Porte  sur  cette  situation  ;  et,  dès  le  6  juin
1853,  au  lendemain  de  l’ambassade  Menchikof,  un  hattishérif
  avait  de  nouveau  proclamé  la  liberté  religieuse  des
sujets  du  sultan.  Ce  n’était  pas  suffisant;  un  acte  plus
explicite  fut  rédigé  par  les  ministres  turcs  et  communiqué
aux  négociateurs  du  Congrès  de  Paris  qui  en  «  constatèrent
la  haute  valeur  ».
Ce  fut  le  hatti-humayoun  du  18  février  1856^  En  voici
les  principales  dispositions,  répétition  en  termes  un  peu
plus  précis  de  la  charte  de  Gulhané  :
«  Les  garanties  promises  de  notre  part  à  tous  les  sujets
de  l’empire  par  le  hatti-humayoun  de  Gulhané  et  les  lois  du
Tanzimât  sans  distinction  de  classe  ni  de  culte,  pour  la
sécurité  de  leurs  personnes  et  de  leurs  biens  et  pour  la
conservation  de  leur  honneur,  sont  aujourd’hui  confirmées
et  consolidées  et  des  mesures  efficaces  seront  prises  pour
qu’elles  reçoivent  leur  plein  et  entier  effet.  »
L’acte  promettait  ensuite  l’égalité  de  tous  devant  la  loi,
le  respect  de  la  propriété  individuelle  et  collective,  l’admission ­
  de  tous  les  sujets  aux  emplois  publics  et  au  service
militaire,  la  liberté  des  cultes,  l’égalité  devant  l’impôt,  la
perception  directe  de  l’impôt  par  l’État,  l’égalité  des  témoignages ­
  en  justice,  l’institution  de  tribunaux  mixtes  pour
toutes  les  causes  commerciales,  correctionnelles  et  criminelles ­
  mixtes,  la  revision  des  privilèges  et  immunités  des
communautés  non  musulmanes,  la  représentation  équitable
de  ces  communautés  dans  les  conseils  communaux  et  provinciaux ­
  et  dans  le  conseil  suprême  de  justice,  la  suppression, ­
  dans  les  actes  officiels,  de  toute  appellation  injurieuse
pour  les  chrétiens,  l’abolition  du  trafie  des  faveurs  et  l’application ­
  sévère  des  lois  contre  la  corruption,  les  concussions
et  les  malversations.
C’était  bien  ;  mais  ce  n’étaient  que  des  principes  théoriques ­
  qu’il  fallait  faire  passer  dans  la  pratique  par  un
ensemble  de  lois  nouvelles,  mieux  encore  par  une  révolution
radicale  dans  l’administration  et  dans  les  mœurs.  Était-ce
possible?
Quant  Abd-ul-Medjid  mourut,  le  25  juin  1861,  il  n’avait
encore  fait  que  peu  de  chose  dans  cette  voie.  Son  successeur, ­
  son  frère  Abd-ul-Aziz,  montra  d’abord  des  dispositions
1.  Voir  le  texte  dans  Engelhardt,  La  Turquie  et  le  Tanzimât,  I,
appendice  n®  2.
        <pb n="200" />
        LA  POLITIQUE  DES  RÉFORMES.

181

aussi  favorables,  et  consérvale  plus  souvent  au  pouvoir  les
deux  principaux  auteurs  de  la  Réforme,  Ali-pacha  et  Fuadpacha.

Ils  firent  un  nouvel  effort  très  louable  en  promulguant  en
1864  la  loi  sur  les  vilayets.  Elle  peut  donner  une  idée  assez
exacte  de  la  limite  des  concessions  où  le  gouvernement
ottoman  voulait  se  renfermer.  Le  vilayet,  administré  par  un
gouverneur-général  ou  vali  —  de  là  son  nom  —  est  divisé
en  arrondissements  ou  sandjaks,  en  cantons  et  en  communes. ­
  Chaque  circonscription  est  pourvue  d’un  conseil
administratif  et  d’un  tribunal,  en  majeure  partie  électifs  ;
mais  le  corps  électoral,  très  restreint,  composé  des  fonctionnaires ­
  et  des  chefs  des  communautés  non  musulmanes
eux-mêmes  élus  par  leurs  coreligionnaires,  ne  fait  que  des
propositions  de  noms  sur  lesquelles  le  vali  statue  en  dernier
ressort  :  c’est  lui  véritablement,  c’est-à-dire  un  fonctionnaire
musulman  presque  irresponsable,  qui  nomme  les  membres
du  conseil  administratif  et  du  tribunal  destinés  à  contrôler
ses  propres  actes;le  principe  démocratique  de  l’élection  est
bien  reconnu,  solennement  inscrit  dans  la  loi,  mais  appliqué
de  telle  sorte  que  la  prépondérance  soit  invariablement
assurée  à  la  classe  mahométane.  Par  exemple,  le  sandjak
d’Andrinople,  peuplé  de  4.000  musulmans  et  de  60.000  chrétiens, ­
  avait  un  conseil  administratif  composé  de  11  musulmans ­
  et  de  3  chrétiens.  Ce  serait  une  pure  dérision  si  l’on
ne  rappelait  la  nécessité  où  était  le  gouvernement  d’éviter
le  mécontentement  des  musulmans.  Mais  aussi  que  penser
d’une  telle  réforme  qui  passa  pourtant  pour  audacieusement
libérale?
Le  gouvernement  français  persistait  dans  ses  encouragements ­
  ;  il  se  rendait  compte  que  les  Turcs  étaient  le  seul
lien  capable  d’empêcher  toutes  les  races  de  l’empire,
Slaves,  Grecs,  Arabes,  «  de  s’éparpiller  en  poussière  russe,
autrichienne,  anglaise  ».  Mais  il  concevait  mieux  la  nécessité ­
  de  changer  les  mœurs  des  Musulmans,  de  détruire  en
eux  ce  fanatisme  séculaire  qui  était  le  grand  obstacle  à  la
fusion  des  races  et  à  l’organisation,  de  part  et  d’autre  du
Bosphore,  d’un  État  moderne  laïque.  Ce  ne  pouvait  être
qu’une  œuvre  de  longue  haleine  :  il  fallait  transformer
l’éducation  même  des  vainqueurs  et  des  vaincus,  leur
inculquer  dès  l’enfance  le  sentiment,  inconnu  aux  uns
comme  aux  autres,  de  la  tolérance.  Belle  œuvre,  digne  du
grand  renom  de  la  France,  si  ce  n’est  pas  une  chimère  1
        <pb n="201" />
        (88

LA  GUERRE  DE  CRIMÉE  ET  SES  SUITES.

Il  y  fit  une  tentative  des  plus  sérieuses  dans  les  dernières ­
  années  du  règne  de  Napoléon  III.  Le  sultan  Abd-ul-Aziz
  était  allé  à  l'exposition  universelle  de  Paris  en  I8ô7
et  les  égards  qu’on  avait  eus  pour  lui  avaient  indisposé  le
tsar  Alexandre  II,  inquiet  de  l’influence  française  à  Constantinople ­
  et  de  la  renaissance  possible  de  l’empire  ottoman. ­
  Dès  le  mois  de  janvier  de  la  même  année,  le  gouvernement ­
  français  avait  fait  connaître  ses  vues  à  la  Porte
dans  une  note  sur  le  hatti-humayoun  de  1856  ;  il  y  recommandait ­
  notamment  le  développement  du  système  de
l’instruction  publique  en  dehors  de  l’action  des  docteurs
de  riolam,  la  réorganisation  de  l’administration  financière,
l’entreprise  de  grands  travaux  publics  et  de  grandes  voies
de  communications,  une  exploitation  enfin  régulière  des
richesses  du  sol  et  du  sous-sol.
C’est  dans  ces  vues  que  fut  essayée  la  constitution  d’un
enseignement  dégagé  de  toute  confession  religieuse  et
ouvert  en  commun  aux  jeunes  gens  de  toutes  les  races  de
l’empire.  Sous  la  haute  direction  du  ministre  des  affaires
étrangères,  Fuad  pacha,  et  de  l’ambassadeur  de  France,
selon  le  programme  tracé  par  Victor  Duruy,  fut  fondée
une  grande  école  secondaire  ouverte  à  tous  les  sujets  ottomans ­
  et  gérée  par  des  professeurs  européens,  enseignant
en  français.  Ce  fut  comme  le  symbole  de  l’action  de  la
France  s’efforçant  d’apprendre  en  sa  langue  aux  peuples
de  l’Orient  les  éléments  de  la  civilisation  occidentale.  Ce
fut  le  Lycée  de  Galata-Seraî,  ouvert  le  I®'’  septembre  1868.
Il  excita  aussitôt  de  vives  oppositions,  toutes  celles  que
suscitait  naturellement  l’esprit  d’intolérance,  celles  aussi
des  Russes  qui  se  moquèrent  de  cette  Babel  universitaire
où  l’on  prétendait  produire  une  harmonie  du  concert  de
toutes  les  langues  slave,  grecque,  turque,  hébraïque.
Le  Lycée  n’en  eut  pas  moins  très  vite  une  grande  prospérité ­
  ;  il  comptait  plus  de  600  élèves  dès  1869  ;  et  ils
s’entendaient  bien  ;  ils  oubliaient  leurs  querelles  traditionnelles; ­
  ils  offraient  déjà  «  le  vivant  spécimen  de  ce  que
l’empire  serait  un  jour.  »  On  comptait  qu’ils  seraient
bientôt  pour  l’empire  une  pépinière  de  fonctionnaires
honnêtes,  capables  et  tolérants  pour  toutes  les  croyances.
On  songeait  à  étendre  l’institution,  à  fonder  sur  ce  modèle
une  série  d’établissements  provinciaux.
Ce  fut  la  plus  belle  époque  du  Tanzimât.  La  même
année  1868,  le  sultan  créa  le  Conseil  d’État,  auquel  il
        <pb n="202" />
        LA  POLITIQUE  DES  RÉFORMES.

189

donna  des  attributions  administratives  et  législatives,  unepart
  de  l’autorité  suprême,  de  sorte  qu’il  put  être  une
sorte  de  Parlement  rudimentaire.  Il  y  appela  une  forte
proportion  de  conseillers  chrétiens,  et,  en  inaugurant  ses
séances  le  10  mai,  il  lui  confia  la  mission  d’assurer  «  par
l’union  de  tous  la  prospérité  générale  et  les  progrès  de
l’instruction  publique  ».  Cet  acte  fut  accueilli  par  les  très
vives  satisfactions  des  chrétiens  ;  ils  accompagnèrent
d’enthousiastes  ovations  le  départ  pour  Constantinople  des
conseillers  de  leur  religion.  «  Je  compte,  disait  encore  le
sultan,  faire  appel  à  toutes  les  capacités  comme  à  toutes
les  nationalités  :  Syriens,  Bulgares,  Bosniaques,  seront  ici
comme  en  un  centre  commun,  et  deviendront  les  auxiliaires ­
  de  mes  ministres  ».
Selon  la  même  inspiration  fut  encore  créée  une  Ilaute-Cour
de  Justice,  composée  aussi  de  musulmans  et  de  chrétiens  et
répondant  au  dogme  de  la  séparation  des  pouvoirs  exécutif ­
  et  judiciaire.  Le  président  du  Conseil  d'État  fut  Midhat
pacha,  personnage  très  éclairé  et  très  convaincu  que  les
réformes  étaient  nécessaires  au  salut  de  l'empire  ottoman.
Enfin,  dans  un  intérêt  stratégique  et  surtout  économique, ­
  fut  dressé  le  plan  d’un  vaste  réseau  de  chemins  de
fer,  destiné  à  recouvrir  toute  la  péninsule  des  Balkans.  Il
devait  surtout  se  composer  de  deux  grandes  lignes,  qui,
parties  de  Constantinople  et  de  Salonique,  se  joindraient
aux  voies  du  Danube  moyen.  Un  contrat  fut  passé,  en
18Ò8,  entre  la  Porte  et  une  compagnie  dite  franco-belge^
formée  surtout  de  capitalistes  français,  et  les  travaux
furent  bientôt  commencés  à  Dédé-Agatch  sur  la  mer  Egée,,
à  Constantinople  et  à  Salonique.  Les  conséquences  en
pouvaient  être  très  importantes  ;  car,  par  leur  situation
géographique,  ces  pays  sont  destinés  à  devenir  le  lieu  du
grand  transit  indo-européen.  Surtout  rien  ne  pouvait  être
plus  favorable  au  développement  de  la  civilisation  européenne, ­
  à  la  lusion  des  races  et  des  intérêts.  Si  les  Musulmns
  fanatiques  en  marquaient  de  l’inquiétude  et  redoutaient ­
  que  a  la  locomotive  venue  de  Paris  ou  de  Vienne  ne
fût  comme  le  cheval  de  Troie  apportant  dans  ses  flancs  la
destruction  et  la  mort  »,  les  esprits  éclairés  se  persuadaient
que  les  voies  ferrées  contribueraient  plus  que  les  canons
rayés  à  la  solufion  du  problème  oriental.
Quel  eût  été  le  résultat  de  cette  politique,  en  apparence
si  résolue,  si  elle  avait  été  continuée  assez  longtemps,  si
        <pb n="203" />
        190  LA  GUERRE  DE  CRIMÉE  ET  SES  SUITES.
l’influence  française  n’avait  été  brutalement  interrompue
par  la  guerre  de  1870?  11  serait  oiseux  de  le  rechercher.

III.  —  La  politique  de  l’autonomie.
En  dehors  de  cette  catastrophe  où  sombra  pour  un  temps,
avec  la  fortune  de  la  France,  l’entreprise  généreuse  qu’elle
poursuivait,  la  réforme  ottomane  était  compromise  par
beaucoup  d’oppositions.
Elle  était  continuellement  troublée  par  des  désordres;
par  des  soulèvements.  Les  Musulmans,  inquiets  pour  leurs
privilèges  de  conquérants,  les  chrétiens,  encouragés  parles
avantages  obtenus  à  d’autres  revendications,  étaient
presque  partout  en  conflit  permanent  et  de  plus  en  plus
aigu.  C’était  l’un  des  résultats  inévitables  de  la  réforme  et
il  s’est  manifesté  jusqu’à  nos  Jours.  11  permettait  aux  uns
d’assurer  que  la  réforme  était  impossible,  aux  autres  de
prétendre  qu’elle  n’était  empêchée  que  par  les  troubles.
Cercle  vicieux  qui  est,  depuis,  comme  le  tout  de  la  question ­
  ottomane.
La  Russie  encourageait  ces  désordres,  puis  appelait
l’attention  de  l’Europe  sur  l’impuissance  de  la  Porte,  sur
la  vanité  de  ses  promesses;  elle  demandait  à  ce  sujet  des
enquêtes  internationales,  obligeait  le  sultan  à  confier  en
1860  au  grand  vizir  Méhémet-Kiprisli-pacha  une  mission
extraordinaire  dans  les  provinces  danubiennes,  protestait
contre  l’insuffisance  de  cette  mission,  faisait  elle-même
enquêtes  sur  enquêtes  par  ses  consuls  et  ses  ambassadeurs,
notait  tous  les  articles  inappliqués  du  programme  de  1856,
affirmait  la  déloyauté  du  gouvernement  ottoman,  dont  les
actes  les  plus  solennels  n’étaient  que  des  trompe-l’œil
destinés  à  éblouir  l’Europe,  la  France  notamment;  elle
concluait  qu’il  était  incapable  par  lui-même  d’aucune
amélioration,  «  semblable  à  un  pendule  qui  tend  incessamment ­
  au  repos  et  dont  une  main  vigilante  entretient  le
mouvement  et  dissimule  la  réelle  inertie  ».
Car,  à  y  regarder  de  près,  en  écartant  les  apparences
brillantes,  qu’a-t-il  fait  du  hatti-humayoun  de  1856?  L’égalité ­
  entre  les  musulmans  et  les  chrétiens?  Les  musulmans
sont  toujours  aussi  fanatiques  et  considèrent  toujours  le
droit  de  gouverner  comme  leur  privilège  inaliénable,  issu
de  la  conquête  et  des  lois  du  Coran  ;  les  chrétiens  tiennent
à  leur  autonomie  religieuse,  et  ne  se  soucient  pas  d’une
        <pb n="204" />
        Li  POLITIQUE  DE  L’AUTONOMIE.

191

égalité  qui  la  compromettrait.  —  L’admissibilité  de  tous
aux  fonctions  publiques?  Il  n’y  a  dans  tout  l’empire  que
deux  pachas  chrétiens  et  ils  sont  sans  fonctions,  les  musulmans ­
  refusant  de  leur  obéir  et  le  gouvernement  ne  leur
témoignant  aucune  confiance.  —  Lajustice  égale  pour  tous?
Un  chrétien,  disent  les  consuls  anglais,  ne  peut  en  général
obtenir  justice  contre  un  musulman;  un  musulman,  fùt-il
assassin,  a  toute  chance  d’être  acquitté,  s’il  n’a  contre  lui
que  des  témoins  chrétiens  ;  les  chrétiens  redoutent  autant
les  gendarmes  turcs  que  les  voleurs,  entre  lesquels  ils
n’ont  pas  de  raison  de  faire  de  différence.  —  La  communauté ­
  du  service  militaire?  Les  musulmans  ne  reconnaissent ­
  par  aux  chrétiens  le  droit  de  commander;  les
chrétiens  ne  veulent  pas  s’exposer  à  combattre  leurs
propres  frères,  puisque  ¡l’armée  ottomane  est  toujours  un
instrument  de  persécution  et  de  fanatisme.  —  Les  travaux
publics?  Ils  ne  sont  possibles  qu’avec  des  finances  prospères, ­
  et  la  Sublime  Porte  est  toujours  en  état  de  banqueroute; ­
  car  son  administration  vexatoire  interdit  toute
exploitation  régulière  des  richesses  du  sol,  multiplie  les
douanes  intérieures,  les  dîmes  arbitraires;  elle  n’a  même
pas  su,  malgré  ses  promesses,  établir  la  perception  directe;
elle  en  est  revenue  au  système  épuisant  des  fermes  ;  elle
repose  sur  la  fraude  ;  elle  est  aux  mains  d’un  personnel
généralement  incapable  ou  malhonnête  ;  elle  n’est  organisée
que  pour  la  ruine  du  pays  où  elle  sévit.  La  réforme,  dont
on  fait  tant  de  bruit,  n’a  été  comprise  et  voulue  que  par
quelques  individualités,  en  réalité  mal  soutenues  par  le
gouvernement.  Décidément  l’Ottoman  est  bien  l’homme
malade,  mourant  même  ;  il  n’y  a  rien  à  espérer  de  lui  :
c’est  peine  perdue,  c’est  duperie,  que  de  vouloir  le  soutenir,
le  faire  vivre.  Les  musulmans  ne  veulent  pas  de  la  réforme;
ils  prétendent  n’avoir  qu’à  y  perdre.  Turcs  ils  sont,  Turcs
ils  resteront.
D’où  la  Russie  affirmait  que  la  seule  politique  digne  de
l’Europe,  digne  des  puissances  chrétiennes,  était  de  délivrer
de  ce  joug  trop  longtemps  supporté  les  nationalités  chrétiennes, ­
  de  leur  rendre  peu  à  peu  la  liberté  par  la  décentralisation ­
  continue  ;  en  un  mot,  elle  voulait  le  démembrement,
dont  elle  espérait  profiter.
Siles  Ottomans,  pendant  plus  de  quatre  siècles  de  domination, ­
  avaient  jalousement  maintenu  les  distances  entre
les  vainqueurs  et  les  vaincus,  s’ils  avaient  fondé  leur
        <pb n="205" />
        LA  GUERRE  DE  GRIMÉE  ET  SES  SUITES.

192
pouvoir  sur  la  distinction  des  races,  conservé  même
jusqu’au  xix*  siècle  les  grandes  divisions  territoriales
correspondant  aux  diverses  nationalités  soumises,  Erménistan
  ou  Arménie,  Bosna,  Bulgaristan,  Roumélie,  c’était  une
chimère  que  de  les  croire  capables  de  se  fondre  avec  leurs
ennemis,  de  constituer  avec  eux  une  unité  politique  et
sociale,  un  Etat  moderne;  c’était  une  antinomie  historique.
Chimère  plus  étrange  encore  que  d’imaginer  sous  le
gouvernement  des  Turcs  le  relèvement  économique  des  pays
de  leur  domination.  Les  seules  provinces  prospères  de
Tempire  n’étaient-elles  pas,  au  contraire,  justement  celles
qui  avaient  obtenu  des  libertés  suffisantes,  une  indépendance ­
  plus  ou  moins  complète,  comme  les  îles  de  l’Archipel,
de  tout  temps  privilégiées  par  leur  situation  même,  comme
Samos  libre  depuis  1832,  comme  l’Égypte  enfin.  «  L’Égypte,
dit  Ferdinand  de  Lesseps,  a  une  population  propre  qui  n’est
ni  turque,  ni  grecque,  ni  arabe.  C’est  le  peuple  des
Pharaons.  Or,  toutes  les  fois  qu’elle  a  été  réduite  en  simple
province  soumise  aux  lois  générales,  ou  sa  prospérité  a
décliné,  ou  elle  a  recouvré  sa  liberté.  »
D’après  ces  raisonnements,  le  gouvernement  russe
prétendait  que  les  puissances  occidentales  se  trompaient  à
rechercher  la  solution  du  problème  ottoman  dans  la  centralisation ­
  fondée  sur  l’égalité.  Car  ce  système  devait  rencontrer ­
  des  obstacles  infranchissables,  non  seulement  de  la
part  des  musulmans  qu’il  blessait  dans  leur  orgueil  et
dans  leurs  préjugés,  mais  encore  de  la  part  des  chrétiens
dont  l’ancien  régime  avait  sauvegardé  l’individualité  et  qui
se  sentaient  menacés  par  les  institutions  nouvelles  dans  la
jouissance  séculaire  des  privilèges  civils  inhérents  à  leur
organisation  religieuse.  *
Les  faits  donnaient  alors  raison  à  la  Russie  et  obligeaient
la  France  à  se  démentir  en  favorisant  le  démembrement  de
l’empire  et  de  l’autorité  du  sultan  :  malgré  les  victoires  de
ses  alliés  et  la  proclamation  solennelle  de  l’intégrité  et  de
l’indépendance  de  la  Sublime  Porte,  le  principe  de  l’autonomie ­
  de  ses  sujets  chrétiens  se  développa  par  la  force  des
choses.
Les  principautés  moldo-valaques  furent  évacuées  par  les
Autrichiens  le  30  mars  1857.  Selon  les  stipulations  du  traité
de  Paris,  leur  dépendance  à  l’égard  du  sultan  n’était  plus
1,  Engelhardt,  La  Turquie  et  le  Tanzimât,  I,  227.
        <pb n="206" />
        LA  POLITIQUE  DE  L’AUTONOMIE.

193

marquée  que  par  le  paiement  d’un  tribut;  leur  administration ­
  intérieure  devait  être  organisée  par  deux  divans  élus.
La  grande  majorité  des  habitants  voulaient  l’union  des
deux  principautés,  de  même  race  et  de  même  langue  roumaine. ­
  Le  gouvernement  français  les  appuyait,  au  nom  du
droit  des  nationalités;  le  gouvernement  russe  aussi,  au
nom  du  même  droit  et  dans  la  pensée  de  se  faire  d’une
Roumanie  forte  un  avant-poste  solide  sur  le  Danube  inférieur, ­
  à  la  fois  contre  la  Porte  et  contre  l’Autriche.  Le
caïmacan  Vogoridès  dirigea  et  faussa  si  bien  l’élection  du
divan  moldave  que  la  majorité  s’y  déclara  opposée  à  l’union.
Les  cabinets  de  Paris  et  de  Saint-Pétersbourg  protestèrent,
rappelèrent  même  leurs  ambassadeurs  de  Constantinople,
Napoléon  Ill  fit  alors  un  voyage  en  Angleterre  (août  1857)  ;
le  gouvernement  anglais,  préoccupé  de  la  révolte  des
cipayes  de  l’Inde,  ne  voulut  pas  irriter  la  Russie,  déjà  puissante ­
  dans  le  Turkestan  :  il  promit  ses  bons  offices  pour  le
règlement  de  la  question  roumaine.
Les  élections  moldo-valaques  furent  cassées,  refaites  avec
plus  de  sincérité;  en  décembre,  les  deux  assemblées  se
prononcèrent  pour  l’union  des  deux  principautés  en  un  seul
État.  La  convention  de  Paris,  signée  par  les  ambassadeurs
le  19  août  1859,  décida  que  les  deux  principautés  auraient
deux  parlements  distincts,  mais  que  leurs  intérêts  communs
seraient  traités  par  une  commission  centrale  de  seize  membres, ­
  composée  de  députés  de  ces  deux  parlements.  Déjà
elles  s’étaient  donné  un  même  prince,  le  colonel  Couza,
sous  le  nom  d’Alexandre  I".  En  1862,  les  deux  parlements
se  fondirent  en  un  seul  ;  les  deux  ministères  furent  remplacés ­
  par  un  ministère  unique  ;  Bucharest  fut  la  capitale
du  nouvel  État  ;  la  nation  roumaine  existait.  Alexandre  I"
gouverna  en  maître  absolu  ;  l’Assemblée  exigeant  le  respect
du  régime  constitutionnel,  il  la  dissout  par  un  coup  d’État
(1861)  et  promulgua  une  constitution  fondée  sur  le  suffrage
universel  et  sur  deux  assemblées,  un  Sénat  et  une  Chambre
des  députés.  Ses  ennemis  formèrent  contre  lui  un  complot
le  forcèrent  à  abdiquer,  convoquèrent  les  Chambres  poui
l’élection  d’un  nouveau  prince.  Elles  appelèrent  au  pouvoii
un  prince  allemand  de  la  branche  catholique  des  Hohenzol
lern,  qui  fut  Charles  P'  de  Roumanie  (1866),  appuyé  pai
Napoléon  III.  Le  régime  constitutionnel  s’établit  peu  à
peu  dans  le  pays.  Après  quelques  années  de  convulsions
politiques,  la  principauté  commença  l’exploitation  de  ses
E.  Driault  —  Question  d’Orient.

13
        <pb n="207" />
        194  LA  GUEHRE  DE  GRIMEE  ET  SES  SUITES.
richesses,  et  entra  dans  une  période  de  calme  et  de  prospérité. ­

D’autres  provinces  chrétiennes  du  sultan  cherchèrent  à
imiter  cet  exemple.  La  Bosnie  et  l’Herzégovine  se  plaignirent ­
  de  l’administration  musulmane  et  appelèrent  sur  elles
l’attention.  Le  Montenegro  se  souleva  encore  en  1858,
battit  une  armée  turque  à  Grahovo,  obtint,  grâce  à  la  Russie,
une  nouvelle  rectification  de  frontières.  En  Serbie,  Alexandre ­
  Kara-Georgevitch  se  rendit  impopulaire  par  sa  soumission ­
  à  l’égard  de  l’Autriche  et  de  la  Porte  ;  le  consul  autrichien, ­
  disait-on,  lui  soufflait  la  fumée  de  son  cigare  dans
la  figure.  Une  Skouptchina,  dominée  par  le  parti  russe,  le
déposa  et  rappela  le  vieux  Miloch  Obrenovitch  (janvier  1859).
A  sa  mort  (1860),  son  fils  Michel  lui  succéda;  il  obtint  en
1867  l’évacuation  par  les  garnisons  turques  des  dernières
forteresses  qu’elles  occupaient  dans  la  principauté  ;  les
sujets  ottomans  durent  s’éloigner.  Il  fut  même  un  moment
chargé,  moyennant  un  tribut,  du  gouvernement  de  la
Bosnie,  et  reconstitua  ainsi  la  Grande-Serbie.  Les  Kara-Georgevitch,
  appuyés  sur  l’Autriche,  l’assassinèrent  en
1868;  mais  les  Obrenovitch  étaient  désormais  la  dynastie
populaire  et  nationale  ;  le  neveu  de  Michel,  Milan,  fut  élu
prince  et  une  constitution  régulière  fut  appliquée  :  la
Skouptchina  devint  une  assemblée  représentative  élue  au
suffrage  presque  universel.  La  Serbie  eut  dès  lors  une  vie
politique  indépendante.
D’autres  troubles  se  produisirent  ailleurs.  Le  Liban  était
toujours  très  agité  par  la  rivalité  des  Druses  musulmans  et
des  Maronites  chrétiens,  ceux-ci  protégés  par  la  France
comme  tous  les  catholiques  du  Levant,  ceux-là  comptant
davantage  sur  l’Angleterre.  Les  libertés  promises  aux  chrétiens ­
  en  1856,  l’intervention  européenne  en  leur  faveur
surexcitèrent  le  fanatisme  des  musulmans.  Peut-être  le
gouvernement  ottoman  ne  fit-il  rien  pour  s’y  opposer,  dans
la  pensée  de  trouver  dans  des  désordres  un  prétexte  pour
ne  pas  appliquer  les  réformes  :  il  faudrait  alors  supposer
qu’il  y  mettait  quelque  mauvaise  foi.  Du  moins,  le  pacha  de
Beirout,  Kourchid,  et  d’autres  fonctionnaires  eurent  une
conduite  très  instructive  au  sujet  des  dispositions  du  personnel ­
  administratif  de  l’empire.  Ce  sont  des  faits  qui  se
sont  répétés  depuis  avec  des  analogies  frappantes.
Le  27  avril  1860,  trois  Maronites  sont  assassinés  à
Katouli  ;  le  16  mai,  quatre  autres,  dont  un  prêtre,  sur  la
        <pb n="208" />
        LA  POLITIQUE  DE  L’AUTONOMIE.  195
route  de  Deir-el-Kamar  à  Djezzin.  Le  consul  français  va
trouver  Kourchid-pacha  ;  il  répond  que  la  responsabilité
de  ces  malheurs  doit  être  attribuée  au  Comité  chrétien  de
Beirout,  qui  proche  la  haine  des  mahométans  ;  ceux-ci  sont
en  état  de  légitime  défense.  Le  29  mai,  la  bourgade  chrétienne ­
  de  Beit-Meri,  puis  celles  de  Hadat,  de  Baadba,  sont
brûlées  ;  les  soldats  turcs  et  les  Bachi-Bouzoucks  irréguliers ­
  aident  les  massacreurs  et  les  incendiaires.  Nouvelle
intervention  auprès  du  pacha  ;  nouvelles  plaintes  de  sa
part  contre  l’évêque  et  le  comité  chrétien.  Les  chrétiens
qui  fuient  veulent  se  réfugier  à  Saïda  :  les  muftis  excitent
les  musulmans  de  la  ville,  leur  donnent  des  armes,  les  conduisent ­
  à  la  tuerie  dans  les  bois  voisins.  Les  Druses  du
Haouran  accourent;  à  Rasheya,  ils  tuent  700  chrétiens  ;  à
Zahlé,  ils  détruisent  le  collège  français  des  jésuites,  tuent
un  religieux,  parmi  bien  d’autres  victimes.  A  Hasbeya,  à
Deir-el-Kamar,  le  22  juin,  les  commandants  turcs  offrent  un
asile  aux  chrétiens  dans  leur  sérail,  leur  prennent  leurs
armes,  puis  ouvrent  les  portes,  les  livrent  aux  Druses.
Kourchid  arrive  le  soir  même  à  Deir-el-Kamar  ;  il  s’enferme
jusqu’au  lendemain  ;  alors  il  ordonne  la  fin  du  massacre  :  il
n’y  avait  plus  de  chrétiens  à  tuer.  2.000  malheureux,  fuyant
à  travers  la  montagne,  purent  arriver  à  la  côte  et  furent
recueillis  par  des  vaisseaux  européens.
L’émotion  fut  très  vive  à  ces  nouvelles.  Le  consul  français ­
  de  Beirout,  M.  Bentivoglio,  adressa  son  rapport  à
M.  Thouvenel,  ministre  des  affaires  étrangères.  Celui-ci
proposa  à  lord  Cowley,  ambassadeur  d’Angleterre  à  Paris,
la  réunion  d’une  commission  européenne.
On  apprit  bientôt  d’autres  faits.  A  Damas,  les  chrétiens
étaient  très  inquiets  ;  car  ils  n’étaient  que  20.000  contre
130.000  musulmans.  Le  9  juillet,  après  quelques  jours
d’extrême  malaise,  le  fanatisme  de  ceux-ci  fait  explosion  ;
le  massacre  commence  dans  le  quartier  chrétien  ;  on  tue,
on  pille  furieusement.  Les  consulats  mêmes  ne  sont  pas
respectés  ;  le  drogman  du  consulat  russe  est  tué.  Le  pacha
Achmet  reste  impassible;  il  déclare  qu’il  agira;  il  laisse
faire.  On  tue  encore  le  10,  le  11  ;  le  couvent  des  Franciscains ­
  est  brûlé  ;  8  religieux  sont  tués  ;  on  compte  plusieurs
centaines  de  victimes.  Et  pourtant  Abd-el-Kader,  indigné
de  cette  lâche  barbarie,  ouvrit  les  portes  de  son  sérail  et
en  sauva  1,500.
Le  16  juillet,  les  événements  de  Damas  furent  connus  à
        <pb n="209" />
        196  LA  GUERRE  DE  CRIMEE  ET  SES  SUITES.
Paris.  M.  Thouvenel  courut  à  Saint-Cloud  chez  l’empereur.
Ils  décidèrent  aussitôt  une  intervention  armée  et  en  prévinrent ­
  l’Angleterre,  en  déclarant  d’ailleurs  qu’il  ne  s’agissait ­
  que  de  faire  respecter  les  chrétiens  conformément  aux
traités,  et  que  le  gouvernement  français  n’y  prétendait
pour  lui-même  aucun  bénéfice  matériel.  Dès  le  mois  d’août,
fi.000  hommes  furent  prêts  à  s’embarquer  à  Toulon,  sous
le  commandement  du  général  de  Beaufort-d’Hautpoul.
Alors  le  gouvernement  ottoman  affecta  la  plus  généreuse
indignation  au  sujet  des  malheurs  qui  venaient  de  se  produire. ­
  Le  sultan  lui-même  écrivit  à  Napoléon  III  et  à  la
reine  d’Angleterre  des  lettres  très  émues,  promit  la  rapide
et  sévère  punition  des  coupables,  nomma  Fuad-pacha  commissaire ­
  extraordinaire  dans  le  Liban.  Celui-ci  partit  aussitôt, ­
  ordonna  un  procès  sommaire  devant  un  tribunal  non
moins  sommaire,  —  la  justice  de  la  Porte  est  expéditive,
quand  elle  veut;  —  111  militaires  furent  fusillés,  57  civils
furent  pendus  ;  325  coupables  furent  condamnés  au  bagne,
145  au  bannissement.  Abd-el-Kader  fut  décoré  delà  grande
plaque  de  l’ordre  du  Medjidié.  Le  pacha  Achmet  fut  condamné ­
  à  mort  et  fusillé  sans  témoins,  avant  le  jour  :  beaucoup ­
  s’imaginèrent  qu’on  l’avait  fait  habilement  disparaître.
Quand  les  Français  débarquèrent  à  Beirout,  il  n’y  avait
plus  rien  à  faire  ;  la  tranquillité  était  rétablie.  Ils  furent
invités  à  parcourir  la  Montagne,  avec  les  troupes  turques
de  la  région,  pour  constater  que  l’ordre  y  était  parfait  et
pour  y  saisir  les  derniers  coupables.  Turcs  et  Français  cernèrent ­
  les  rochers  les  plus  inaccessibles  :  les  Turcs  ouvrirent ­
  leurs  rangs  pour  laisser  fuir  le  plus  grand  nombre  des
massacreurs  ;  on  ne  prit  presque  personne.  Les  Français
ne  purent  que  s’apitoyer  sur  les  ruines  faites  et  distribuer
les  secours  les  plus  urgents.  Cependant  la  commission  des
consuls  européens,  opérant  avec  les  magistrats  turcs,
estima  la  gravité  des  troubles,  calcula  que  6.000  chrétiens
avaient  été  tués,  que  les  survivants  subissaient  une  perte
de  plusieurs  millions.  Kourchid-pachaet  ses  officiers  furent
condamnés  à  l’emprisonnement  perpétuel  ;  ils  furent  emmenés ­
  à  Constantinople,  où  sans  doute  leur  captivité  ne  fut
pas  dure.  Les  autres  coupables  furent  bannis,  transportés
à  Tripoli,  sauf  cela  très  humainement  traités.  Quant  aux
indemnités  pécuniaires,  les  consuls  proposèrent  qu’elles
fussent  assurées  par  une  contribution  extraordinaire  levée
sur  les  Druses.  Mais  le  gouvernement  ottoman  déclara  s’en
        <pb n="210" />
        LA  POLITIQUE  DE  L’AUTONOMIE.  197
charger.  Faut-il  ajouter  qu’il  s’en  aequitta  au  meilleur
compte  pour  son  trésor,  du  reste  fort  besoigneux.
Cependant  il  ne  convenait  pas  à  l’Angleterre  que  l’occupation ­
  française  se  prolongeât  en  Syrie  ;  elle  redoutait
quelque  manifestation  hardie  de  la  politique  napoléonienne;
elle  se  souvenait  de  l’expédition  du  premier  Bonaparte  en
Égypte  ;  elle  craignait  pour  la  route  de  l’Inde  ;  elle  ne
croyait  pas  au  désintéressement,  en  étant  elle-même  incapable. ­
  Dès  le  10  janvier  1861,  lord  Cowley  demanda  que  le
gouvernement  français  rappelât  son  armée  ;  Napoléon  111
répondit  que  les  troubles  avaient  cessé,  mais  pouvaient
renaître.  Pourtant  il  ne  voulait  pas  se  brouiller  avec  l’Angleterre, ­
  ayant  d’autres  desseins  en  tête.  11  consentit  à  soumettre ­
  la  question  à  une  conférence  des  ambassadeurs  :
elle  fixa  au  5  juin  le  départ  des  troupes  françaises.  Jusquelà
  de  nombreux  vaisseaux  anglais  se  montrèrent  sur  les
côtes  de  Syrie  pour  empêcher  de  nouveaux  désordres  qui
auraient  permis  aux  Français  de  rester.  Le  5  juin,  la  petite
division  du  général  de  Beaufort  se  rembarqua.
La  France  pouvait-elle  faire  autrement?  N’a-t-elle  pas
perdu  une  occasion  unique  d’affermir  dans  le  Levant  sa
situation  et  en  même  temps  la  sécurité  des  chrétiens  et  la
prospérité  du  pays?  Dans  des  circonstances  semblables,  les
Anglais  ont  occupé  depuis  et  gardé  l’Égypte.  Ce  n’est  peutêtre
  pas  un  modèle  à  imiter.  Du  moins,  la  France  n’eut  pas
à  regretter  son  intervention,  si  courte  qu’elle  eût  été  :  son
protectorat  restait  incontesté,  son  prestige  était  renouvelé.
L’administration  du  Liban  fut  réorganisée  par  le  règlement ­
  du  9  juin  1861,  rédigé  par  les  ambassadeurs  d’accord
avec  la  Porte.  Elle  fut  confiée  à  un  gouverneur  chrétien,
absolument  indépendant  des  pachas  de  Beirout  et  de  Damas.
La  Montagne  fut  divisée  en  six  arrondissements,  dotés  chacun ­
  d’un  conseil  administratif  nommé  par  les  différentes
communautés.  Des  tiibunaux  mixtes  furent  constitués.  Le
maintien  de  l’ordre  fut  assuré  par  un  corps  de  police  mixte.
Le  nouveau  gouverneur,  proposé  par  les  puissances,  fut  un
Arménien  catholique,  Daoud-pacha;  nommé  d’abord  pour
trois  ans,  ses  pouvoirs  lui  furent  ensuite  renouvelés  pour
huit  nouvelles  années.  Le  Liban  fut  dès  lors  tranquille  et
développa  sa  prospérité,  sous  la  tutelle  de  la  France.
Le  principe  de  l’intégrité  de  l’empire  ottoman  subit  encore
d’autres  atteintes.  La  Grèce  était  mal  satisfaite  de  sa  situa-
        <pb n="211" />
        198  LA  GUERRE  DE  CRIMÉE  ET  SES  SUITES.
tion  ;  elle  avait  espéré  étendre  son  territoire  à  la  faveur  de
la  guerre  de  Crimée  :  elle  avait  été  contenue  par  la  France
et  l’Angleterre.  Elle  en  était  restée  mécontente,  et  en  faisait ­
  porter  la  responsabilité  au  roi  Othon.  Pendant  un  voyage
du  roi,  les  soldats  se  soulevèrent,  pillèrent  son  palais  ;  une
assemblée  nationale  vota  sa  déchéance  (1862).  Elle  offrit
la  couronne  au  duc  Nicolas  de  Leuchtenberg,  cousingermain
  du  tsar  et  petit-fils  d’Eugène  de  Beauharnais.  L’Angleterre ­
  s’en  effraya,  proposa  la  candidature  du  prince
Georges  de  Danemark,  mais  ne  put  la  faire  accepter  qu’en
cédant  à  la  Grèce  les  îles  Ioniennes  qu’elle  occupait  depuis
1815.  Georges  I"  fut  élu  le  30  mars  1863  ;  il  épousa  en  1867
la  grande-duchesse  Olga,  nièce  d’Alexandre  II.  L’année
suivante,  la  constitution  fut  modifiée  par  la  suppression  du
Sénat  :  tout  le  pouvoir  législatif  appartint  à  la  Chambre  des
députés,  élue  au  suffrage  universel.
Les  espérances  de  la  Grèce  furent  excitées  par  l’acquisition ­
  des  îles  Ioniennes.  Le  parti  national  rêva  de  réaliser  la
grande  idée,  c’est-à-dire  de  faire  un  État  grec  de  tous  les
pays  de  race  et  de  langue  grecque.  Il  pensa  profiter  d’une
nouvelle  insurrection  de  la  Crète.
La  condition  de  la  Crète  était  quelque  peu  semblable  à
celle  du  Liban.  Elle  était  habitée  par  une  majorité  de  chrétiens ­
  et  une  minorité  de  musulmans.  L’administration  y
appartenait  naturellement  à  des  fonctionnaires  musulmans.
De  là  des  conflits  fréquents,  plus  fréquents  à  mesure  que
d’autres  provinces  chrétiennes  de  l’empire  obtenaient  leur
autonomie.  Les  Crétois  avaient  participé  à  la  guerre  de  l’indépendance ­
  grecque  ;  ils  avaient  même  été  quelques  années
unis  aux  Grecs  sous  l’administration  de  Capo  d’Istria.  Ils
avaient  été  durement  traités  par  les  Égyptiens  d’Ibrahimpacha
  ;  pourtant  la  paix  d’Andrinople  les  remit  sous  la
domination  du  sultan,  parla  convention  de  juin  1830.  Ils
se  soulevèrent  en  1841,  lors  de  la  crise  égyptienne,  en  1852,
lors  de  l’affaire  des  Lieux-Saints.  Après  l’avènement  de
Georges  I®%  quand  il  fut  question  de  son  mariage  avec  la
grande-duchesse  Olga,  le  bruit  courut  que  la  Russie  lui  promettait ­
  la  Crète  en  dot.  Les  Crétois  chrétiens  se  soulevèrent ­
  en  mai  1866  et  luttèrent  dans  leurs  rochers  contre  les
troupes  turques.  Des  volontaires  vinrent  de  partout  à  leur
secours;  parmi  les  Français,  Gustave  Flourens.  Ils  élurent
une  assemblée  nationale,  formèrent  un  gouvernement  provisoire, ­
  proclamèrent  leur  annexion  à  la  Grèce.  Le  minis-
        <pb n="212" />
        LA  POLITIQUE  DE  L’AUTONOMIE.

199

tère  athénien  Coumoundouros  se  montra  disposé  à  tout
faire  pour  assurer  cette  solution.  La  Russie,  favorable,
comptait  sur  les  complications  politiques  de  l’Occident,  sur
la  guerre  austro-prussienne  et  ses  conséquences.
La  Porte,  sous  la  pression  des  grandes  puissances,  accorda
à  la  Crète  quelques  libertés,  par  le  firman  du  10  janvier
1868.  La  Grèce  ne  voulait  s’en  contenter  ;  elle  continua  ses
armements.  Le  2  décembre  1868,  le  gouvernement  ottoman
rompit  toutes  relations  avec  elle.  La  guerre  était  imminente. ­
  La  conférence  des  ambassadeurs  à  Paris,  par  la  notification ­
  du  9  janvier  1869,  fit  défense  à  la  Grèce  de  former
aucune  bande  armée,  d’équiper  aucun  bâtiment  de  guerre  à
destination  de  la  Crète.  Les  Crétois,  réduits  à  eux-mêmes,
luttèrent  encore  quelques  mois.  L’insurrection  finit  par  être
étouffée.
La  Crète  resta  sous  le  régime  du  firman  de  1868L  En
voici  les  termes  essentiels.  L’administration  générale  de
Pile  est  confiée  à  un  vali  ou  gouverneur  général  nommé
par  le  sultan,  et  le  commandement  des  garnisons  à  un  commandant ­
  en  chef,  ces  deux  postes  inaépendants  l’un  de
l’autre.  Le  vali  est  assisté  de  deux  conseillers  choisis  parle
sultan,  l’un  parmi  les  fonctionnaires  musulmans,  l’autre
parmi  les  fonctionnaires  chrétiens  de  l’empire.  L’ile  est
divisée  en  sandjaks  ou  arrondissements,  dont  les  gouverneurs ­
  sont  moitié  des  musulmans,  moitié  des  chrétiens,  les
gouverneurs  musulmans  assistés  d’adjoints  chrétiens  et
réciproquement,  les  uns  et  les  autres  nommés  par  le  sultan.
11  y  a  à  côté  du  vali  un  conseil  d’administration  composé
des  principaux  fonctionnaires,  presque  tous  musulmans,  et
de  six  délégués  élus,  trois  musulmans  et  trois  chrétiens  ;  il
en  est  de  même  du  conseil  d’administration  de  chaque  sandjak
  ;  cependant,  dans  les  sandjaks  exclusivement  chrétiens,
les  six  délégués  élus  sont  chrétiens.  Il  y  a  enfin,  au  centre
du  gouvernement,  un  conseil  général  élu  à  raison  de  deux
délégués  par  kaza  ou  canton  :  chaque  kaza  exclusivement
musulman  élit  deux  délégués  musulmans,  chaque  kaza
exclusivement  chrétien  deux  délégués  chrétiens,  chaque
kaza  mixte  un  délégué  musulman.  Ce  conseil  général  doit
s'occuper  des  travaux  publics,  des  voies  de  communications, ­
  de  l’agriculture,  du  commerce,  de  l’industrie,  de  l’instruction ­
  publique.  Toutes  ces  concessions  sont  ménagées
1.  Livre  jaune,  affaires  de  Crète,  juin  1894-février  1897.
        <pb n="213" />
        200  LA  GUERRE  DE  CRIMÉE  ET  SES  SUITES.
pour  assurer,  on  le  voit,  la  prépondérance  à  l’élément
musulman,  quoique  la  population  de  l  ile  soit  de  150.000
chrétiens  et  de  50.000  musulmans.
Jusqu’ici  il  n’y  a  de  conflit  dans  l’empire  ottoman  qu’entre
les  représentants  des  deux  religions  en  présence,  les  chrétiens ­
  d’une  part,  les  musulmans  de  l’autre.  Mais  voici  qu’apparaissent ­
  entre  les  chrétiens  des  rivalités  grosses  de  complications ­
  nouvelles.  Le  patriarche  grec  de  Constantinople,
élu  parles  communautés  orthodoxes,confirmé  parle  sultan,
était  le  chef  reconnu  des  chrétiens  de  l’empire.  Il  exerçait
une  très  grande  autorité,  par  l’autonomie  que  le  gouvernement ­
  avait  toujours  laissée  aux  non-musulmans  dans  leur
administration  intérieure.  11  nommait  les  évêques,  très
puissants  eux-mêmes  dans  les  provinces.  Or  le  patriarche
et  les  évêques  grecs  travaillaient  à  helléniser  les  orthodoxes
des  diverses  races,  et,  notamment  en  Bulgarie,  ils  avaient
fondé  des  écoles  grecques  privilégiées,  remplacé  dans  la
liturgie  la  langue  slave  par  la  langue  grecque.
Au  contact  de  l’occupation  russe,  en  1828,  les  Bulgares
avaient  repris  conscience  de  leur  nationalité  et  commencé
à  protester  contre  la  politique  du  patriarcat.  D’année  en
année,  l’opposition  grandit,  encouragée  par  le  gouvernement ­
  russe,  persuadé  que  l’autonomie,  d’abord  religieuse,
des  Slaves  de  Bulgarie,  ne  pourrait  que  lui  être  avantageuse. ­
  En  1860,  une  députation  des  orthodoxes  bulgares  se
présenta  devant  la  Porte,  et  déclara  ne  plus  reconnaître  la
suprématie  spirituelle  du  patriarche  grec.  Le  patriarche
Cyrille  donna  sa  démission.  Les  communautés  bulgares
refusèrent  de  prendre  part  à  l’élection  de  son  successeur.
Alors  les  dissidents  rappelèrent  que  la  primitive  église
bulgare  avait  été  constituée  par  les  saints  Cyrille  et  Méthode,
maintenue  dans  la  foi  par  le  pape  Nicolas  I",  fondée  ainsi
par  l’Église  de  Rome  et  non  par  celle  de  Byzance.  Et  ils
se  rapprochèrent  de  la  papauté,  qui  fut  disposée  d’abord  à
les  accueillir  en  leur  laissant  le  rite  et  la  liturgie  slaves.  Ils
formèrent  la  communauté  des  Grecs-Unis  ou  Uniates,  sollicitèrent ­
  la  protection  des  catholiques  de  l’Occident  et  notamment ­
  de  la  France,  espérèrent  de  cette  façon  échapper  à  la
fois  au  panhellénisme  et  au  panslavisme.
La  Russie  s’inquiéta  de  ce  mouvement.  Elle  agit  pour
empêcher  l’union  définitive  de  la  Bulgarie  avec  Rome.  A
son  instigation,  la  Porte  autorisa  les  Bulgares  à  se  donner
        <pb n="214" />
        LA  POLITIQUE  DE  L’AUTONOMIE.

201

des  évêques  de  leur  race  et  de  leur  langue,  à  condition
qu’ils  reconnussent  au  spirituel  la  suprématie  du  patriarche
œcuménique  de  Constantinople.  Le  nouveau  patriarche  Grégoire ­
  se  refusa  à  cette  concession.  Alors,  le  11  mars  1870,  un
firman  du  sultan  reconnut  l’indépendance  del’Église  orthodoxe ­
  de  Bulgarie,  avec  un  chef  suprême,  l’exarque  des
Bulgares,  établi  à  Constantinople.  Cette  autonomie  religieuse ­
  de  la  Bulgarie  peut  être  considérée  comme  le  prélude ­
  de  son  autonomie  politique.  Singulier  spectacle  pourtant ­
  que  celui  du  sultan  fondateur  d’églises  chrétiennes  !
En  résumé,  pendant  que  la  France  défend  l’intégrité  de
l’empire  ottoman  et  entreprend  de  le  transformer  en  un  État
moderne,  dégagé  de  tout  fanatisme  religieux,  fondé  sur
l’harmonie  de  ses  diverses  races  travaillant  ensemble  à  la
prospérité  générale,  une  sorte  de  fatalité  entraîne  l’État
musulman  à  la  dissolution  ;  le  cercle  des  nations  autonomes
et  de  plus  en  plus  indépendantes  se  resserre  autour  de
Constantinople  :  après  la  Grèce,  la  Roumanie,  la  Serbie,  le
Monténégro  sont  désormais  à  peu  près  libres;  ailleurs  même
la  Bosnie  s’agite  ;  les  communautés  chrétiennes  du  Liban,
de  la  Crète,  de  la  Bulgarie,  obtiennent  quelques  droits,  en
exigeront  d’autres.  Le  principe  des  nationalités,  qui  groupe
ailleurs  en  puissants  états  les  peuples  de  même  race,  sépare
ici,  comme  en  Autriche-Hongrie,  de  l’aveu  même  de  la
France,  les  peuples  de  races  différentes.  11  est  à  prévoir
qu’il  recevra  d’autres  applications  ;  car  il  se  présente  comme
une  force  irrésistible,  capable  d’emporter  comme  un  torrent ­
  toute  réaction.

OUVRAGES  A  CONSULTER.
Forgade,  Histoire  des  causes  de  la  guerre  d’Orient.
De  Ficqueemont,  Le  côté  religieuse  de  la  guerre  d’Orient.
P.  DE  LA  Gorce,  Histoire  du  second  Empire,  3  vol.  parus.
Taxile  Delord,  Histoire  du  second  Empire,  6  vol.
C.  Rousset,  La  gueri'e  de  Crimée,  2  vol.
Baudens,  La  guerre  de  Crimée.
Marchal,  La  guerre  de  Crimée.
PouJOULAT,  La  question  des  Lieuse-Saints.
Niel,  Le  siège  de  Sébastopol.
J.  Lemoinne,  L’Angletei're  et  la  guerre  :  Revue  des  Deux-Mondes
  (mars-avril  1855);  —  L'enquête  parlementaire  en
Angletei're  à  propos  de  la  guerre  d’Orient.
        <pb n="215" />
        202

LA  GUERRE  DE  CRIMEE  ET  SES  SUITES.

Rothan,  La  Prusse  et  son  roi  pendant  la  guerre  de  Crimée.
Gourdon,  Histoire  du  Congrès  de  Paris.
Raymond,  La  guerre  et  la  conférence  de  Paris  :  Revue  des
Deux-Mondes,  2  mars  1856,
L.  Thouvenel,  Ti'ois  ans  de  la  question  d’Orient  (1856-1859).
Morny,  Une  ambassade  française  en  Russie.
Dufaure,  Les  Maronites  et  la  France.
Lenormand,  Histoire  des  massacres  de  Syrie  en  i860.
Raymond,  La  Syrie  et  la  question  d’Orient  :  Revue  des
Deux-Mondes,  sept.-oct.  1860.
B.  PoujouLAT,  La  vérité  sur  la  Syrie  et  l'expédition  française. ­

Saint-Marc  Girardin,  La  Syrie  en  1860  :  Revue  des  Deux-Mondes,
  15  mai  1860.
De  Voguï,  Les  évènements  de  Syrie:  Correspondant,  août
1860.
J.  Lemoinne,  La  révolution  grecque  de  1862:  Revue  des
Deux-Mondes,  15  décembre  1862.
G.  Perrot,  Deux  ans  d’insurrection  dans  Vile  de  Crète  :
Revue  des  Deux-Mondes,  15  avril  1«68.
Saint-Marg-Gikardin,  La  Grèce  et  la  Question  d’Orient
depuis  la  Conférence  de  Paris:  Revue  des  Deux-Mondes,
15  mars  1869.
        <pb n="216" />
        CHAPITRE  VII.

LA  GUERRE  DES  BALKANS  (1877-1878).

I.  —  LA  CONFÉRENCE  DE  LONDRES  (1871).
La  circulaire  Gortchakof  (29  octobre  1870).  —  La  conférence
de  Londres  et  la  convention  du  13  mars  1871.  —  La  nouvelle
politique  extérieure  de  l’Autriche-Hongrie  et  les  intérêts  de
l’Allemagne  prussienne.  —  L’alliance  des  trois  empereurs.  —  Le
chancelier  Gortchakof  et  le  panslavisme.  —  Le  Congrès  des
Slavophiles  à*Moscou  (1867).  —  Le  panislamisme  et  la  jeune
Turquie.  —  La  Renaissance  musulmane.
II.  —  LES  INSURRECTIONS  ET  LA  CONFÉRENCE  DE  CONSTANTINOPLE
(1875-1877).
Insurrection  de  l’Herzégovine  (1875).  —  La  note  Andrassy  (30  janvier ­
  1876).  —  Insurrection  de  la  Bosnie.  —  Insurrection  de  la
Bulgarie.  —  Le  memorandum  de  Berlin.  —  Déposition  et  mort
d’Abd-ul-Aziz;  avènement  de  Mourad  (30  mai  1876).  —  Avènement
d’Abd-ul-Hamid  II.  —  Guerre  de  la  Turquie  contre  la  Serbie  et
le  Monténégro  (juillet  1876).  —  Les  «  atrocités  »  de  Bulgarie.  —
Défaites  des  Serbes.  —  Le  général  Ignatief  à  Constantinople  (octobre ­
  1876)  :  armistice  accordé  à  la  Serbie.  —  La  conférence  de
Constantinople  (décembre  1876-janvier  1877).  —  Proclamation
solennelle  de  la  Constitution  ottomane  (24  décembre  1876).  —
Échec  de  la  conférence  européenne.  —  Arrangement  austro-russe.
—  La  note  collective  du  31  mars  1877  ;  résistance  de  La  Porte.  —
Convention  militaire  entre  la  Russie  et  la  Roumanie.  —  La  guerre.

m.  —  LA  GUERRE.
Gravité  des  circonstances.  —  Le  passage  du  Danube.  —  La  pointe
du  général  Gourko  à  travers  les  Balkans.  —  L’armée  de  Suleiman
pacha  devant  Andrinople.
Osman  pacha  à  Plevna  ;  échecs  des  Russes.  —  Échecs  des  Russes
en  Asie.  —  Activité  du  généralissime  turc  Méhémet-Ali  sur  la
ligne  du  Lom.
Concentration  des  troupes  russes  devant  Plevna.  —  Todtleben.  —
Capitulation  de  Plevna  (28  novembre).  —  Prise  de  Kars  (18  novembre). ­
  —  Passage  des  Balkans.  —  Les  Russes  à  Andrinople.  —
Les  Russes  devant  Ckmstantinople,  à  San-Stefano.  —  L’armistice
d’Andrinople.
        <pb n="217" />
        204

LA  GUERRE  DES  BALKANS.

IV.  —  LE  TRAITÉ  DE  BERLIN  ET  SON  EXÉCUTION.
Le  traité  de  San-Stefano  (3  mars  1878).  —  La  Grande-Bulgarie.  —
Protestations  de  l’Angleterre.  —  La  politique  du  prince  de  Bismarck. ­
  —  Le  Congrès  de  Berlin  (juin-juillet  1878).  —  Le  traité
du  13  juillet.  —  Le  traité  secret  du  4  juin  1878  entre  l’Angleterre
et  la  Porte  :  les  Anglais  à  Chypre.  —  La  nouvelle  principauté
de  Bulgarie.
Afl'aiblissement  de  la  Turquie.  —  Les  nouveaux  royaumes  de  Roumanie ­
  et  de  Serbie  (1881-1882).  —  Les  Autrichiens  en  Bosnie  et
Herzégovine.  —  Le  Monténégro  et  la  ligue  albanaise.  —  Les
nouvelles  frontières  de  la  Grèce  (1881).  —  La  principauté  de
Bulgarie;  rupture  avec  la  Russie  (1883).  —  La  révolution  de  1885  :
union  de  la  Bulgarie  et  de  la  Roumélie  orientale.  —  Le  blocus
pacifique  de  la  Grèce  (1886).  —  La  guerre  eutre  la  Serbie  et  la
Bulgarie.  —  Enlèvement  du  prince  Alexandre  de  Bulgarie  (août
1886);  son  abdication.  —  Ferdinand  de  Saxe-Cobourg  élu  prince
de  Bulgarie  (juillet  1887).

I.  —  La  conférence  de  Londres  (1871).
Le  29  octobre  1870,  au  moment  où  tombait  Metz,  où  l’attention ­
  de  l’Europe  était  toute  au  terrible  drame  de  la
guerre  franco-allemande,  le  chancelier  russe  Gortchakof
adressait  à  tous  les  cabinets  des  grandes  puissances  une
circulaire  des  plus  nettes  :  le  gouvernement  du  tsar  y  déclarait ­
  annuler  de  sa  propre  autorité  les  engagements  qu'il
avait  dù  prendre  au  traité  de  Paris  de  1856  :  «  Sa  Majesté
Impériale  ne  saurait  se  considérer  plus  longtemps  comme
liée  aux  obligations  de  ce  traité  en  tant  qu’elles  restreignent
ses  droits  de  souveraineté  dans  la  mer  Noire  ».  Cette
«  mauvaise  foi  »  a  été  condamnée  dans  les  termes  de  la
plus  vive  indignation.
Il  était  d’une  politique  assez  méprisable  de  profiter  des
défaites  de  la  France  pour  rompre  avec  des  engagements
solennellement  pris  devant  toute  l’Europe  :  le  chancelier
Gortchakof  voulait  sans  doute  se  montrer  capable  de  la
souplesse  et  de  l’esprit  pratique  du  comte  de  Bismarck  ;  les
scrupules  lui  paraissaient  aussi  chose  encombrante.
Aussi  bien  peut-être  ne  faut-il  pas  s’indigner.  La  politique ­
  s’accorde  mal,  affirme-t-on,  avec  la  bonne  foi.  Le
traité  de  Paris  avait  déjà  été  violé  par  l’union  des  principautés ­
  moldo-valaques  en  un  seul  État  de  Roumanie  ;  le
sultan  n’avait  pas  accompli  les  réformes  auxquelles  il  s’était
engagé.  La  Russie,  désarmée  sur  la  mer  Noire,  ne  voulait
        <pb n="218" />
        LA  CONFÉRENCE  DE  LONDRES.

205

pas  rester  à  la  merci  des  flottes  turques  armées  dans  les
ports  de  l’Archipel  ?  Une  grande  puissance  comme  elle  pouvait-elle ­
  se  tenir  de  son  consentement  les  mains  liées  ?  Rien
de  plus  naturel,  semble-t-il,  que  la  circulaire  Gortchakof.
Et  même  le  gouvernement  russe  n’a-t-il  pas  manqué  d’audace ­
  ?  Qu’aurait-on  dit  en  Europe  si,  profitant  des  circonstances, ­
  il  avait  fait  naître  en  Orient  quelqu’une  de  ces
complications  toujours  faciles  pour  se  jeter  sur  la  Turquie,
comme  la  Prusse  sur  la  France  ?
Peut-être  le  gouvernement  anglais  en  eut-il  peur.  Il  protesta ­
  avec  énergie  contre  la  circulaire  russe,  entra  en  rapports ­
  avec  M.  de  Bismark,  alors  à  Versailles,  et  parla  de
déclarer  la  guerre  à  la  Russie.  Le  gouvernement  austrohongrois
  ne  fut  pas  moins  ému.  Bismarck  fut  assez  inquiet:
il  avait  besoin  de  la  Russie  pour  contenir  l’Autriche  disposée ­
  à  s’allier  à  la  France  ;  il  ne  voulait  pas  mécontenter
¡’Angleterre,  capable  alors  d’intervenir  en  faveur  de  la
France.  Il  proposa  la  réunion  d’une  conférence  où  la  circulaire ­
  russe  serait  examinée  par  les  puissances  signataires
du  traité  de  Paris.  C’était  donner  aux  passions  le  temps  de
se  calmer,  à  la  Prusse  le  temps  d’achever  sa  victoire.  Cette
proposition  fut  acceptée  à  Saint-Pétersbourg  comme  à
Londres.
Le  gouvernement  de  la  Défense  Nationale,  invité  à  se
faire  représenter  à  cette  conférence,  demanda  qu’elle  pût
s’occuper  aussi  de  la  question  d’Alsace-Lorraine.  Bismarck
s’y  opposa  naturellement  avec  une  extrême  violence.  Dès
lors  la  France  se  montra  mal  disposée  à  s’intéresser  aux
affaires  d’Orient,  à  prendre  part  aux  délibérations  de  la
conférence,  malgré  les  instances  de  l’Angleterre.  Retardée
de  semaine  en  semaine  par  cette  abstention,  la  conférence
n’ouvrit  ses  séances  que  le  17  janvier  1871,  s’ajourna  encore ­
  au  24.  Ses  délibérations  furent  peu  actives;  elles
aboutirent  à  la  convention  du  13  mars  1871,  à  laq  ielle  le
duc  de  Broglie  apposa  enfin  la  signature  de  la  France  :  le
traité  de  1856  était  confirmé  en  ce  qui  concernait  la  navigation ­
  du  Danube  et  le  droit  de  la  Porte  de  fermer  ou  d’ouvrir ­
  les  détroits  ;  mais  la  neutralité  de  la  mer  Noire  n’était
pas  maintenue.  C’était  tout  ce  que  voulait  la  Russie.
Dès  lors  elle  refit  ses  armements  sur  cette  mer  ;  elle  commença ­
  à  relever  Sébastopol.  Elle  construisit  des  vaisseaux
de  guerre,  augmenta  la  «  flotte  volontaire  »  qu’une  souscription ­
  nationale  avait  édifiée  pendant  que  le  gouverne-
        <pb n="219" />
        206

LA  GUERRE  DES  BALKANS.

ment  n’en  avait  pas  le  droit.  Elle  se  prépara  aux  événements
qui  ne  pouvaient  pas  manquer  de  se  produire  dans  la
péninsule  des  Balkans.
Elle  comptait,  un  peu  naïvement,  sur  les  bons  office  ^  du
gouvernement  allemand,  auquel  elle  avait  permis  d’écraser
la  France  en  contenant  l’Autriche  par  une  menace  d’intervention. ­
  Elle  ne  savait  pas  qu’avec  le  comte  de  Bismarck  il
fallait  se  payer  immédiatement  du  service  qu’on  lui  rendait,
et  lui  éviter  toute  tentation  d’ingratitude.  Elle  ne  comprenait
pas  les  nécessités  diplomatiques  de  l’Allemagne  nouvelle.
Car  rAutriche-Hongrie,  éloignée  de  l’Allemagne,  restait
pour  le  gouvernement  prussien  un  danger  redoutable  si  elle
n’obtenait  d’autres  satisfactions  ;  il  fallait  que  Bismarck  l’aidât ­
  à  accentuer  son  orientation  politiqne  à  l’opposé  du
Rhin,  vers  le  Danube  inférieur  et  les  Balkans.  Pour  n’être
plus  allemande,  il  fallait  qu’elle  devînt  danubienne  :  c’était
une  évolution  politique  et  territoriale  à  laquelle  elle  était
malgré  elle  entraînée  depuis  deux  siècles  ;  il  fallait  la  lui
faciliter  pour  qu’elle  cessât  d’être  la  rivale  de  la  Prusse.
Dans  cette  pensée,  Bismarck  fut  très  satisfait  de  la  chute  du
comte  de  Beust,  chancelier  d’Autriche,  et  de  son  remplacement ­
  par  le  comte  Andrassy,  très  résolument  décidé  à
renoncer  à  toute  intervention  en  Allemagne  et  à  surveiller
les  agissements  de  la  Russie  en  Orient  (14  novembre  1871).
Andrassy  après  Beust,  c’est  le  signe  manifeste  de  toute  la
nouvelle  politique  autrichienne.
Le  gouvernement  russe  en  montra  bien  quelque  inquiétude ­
  ;  Bismarck,  —  et  ce  n’est  pas  son  moindre  succès  —
réussit  à  le  tranquilliser.  Le  tsar  Alexandre  II,  d’ailleurs
très  étroitement  lié  d’amitié  à  son  oncle  Guillaume  I",  ne
voulait  pas  douter  de  sa  bonne  volonté.  Une  triple  entrevue
à  Berlin  (septembre  1872)  parut  sceller  pour  longtemps
«  l’alliance  des  trois  empereurs  ».  Ils  s’engagèrent  à  maintenir ­
  en  Europe  la  situation  territoriale  résultant  des  derniers ­
  traités,  à  résoudre  ensemble  les  difficultés  que  pouvait ­
  faire  naître  la  question  d’Orient,  à  combattre  ensemble
l’esprit  révolutionnaire:  le  mouvement  nihiliste  alarmait
fort  le  tsar.
Le  prince  Gortchakof  pensait  donc  que  le  gouvernement
aile  U  and  favo  iserait  ses  desseins  sur  l’Orient;  ils  étaient
ambitieux  :  vieillissant,  il  lui  eût  été  agréable  de  couronner
sa  carrière  de  quelque  grande  œuvre  ;  les  lauriers  de  Bismarck ­
  l’empêchaient  de  dormir.  Il  s’était  cru  très  habile  à
        <pb n="220" />
        «I

IA  CONFÉRENCE  DE  LONDRES.

207

adopter,  comme  lui,  pour  son  propre  compte,  le  principe
des  nationalités,  alors  si  fort  à  la  mode  qu’il  semblait  que
sans  lui  rien  ne  pût  se  faire  de  grand.  Il  y  voyait  de  beaux
profits  pour  la  Russie:  les  populations  slaves  sont  nombreuses ­
  dans  l’empire  d’Autriche-Hongrie,  plus  nombreuses
et  plus  serrées  dans  la  péninsule  des  Balkans.  Si  la  Russie,
au  nom  de  cette  parenté  de  races,  réussissait  à  les  grouper
&amp;lt;  autour  d’elle,  elle  serait  la  première  puissance  de  l’Europe.
Et  ainsi,  par  son  chancelier,  la  politique  russe  prend  une
forme  nouvelle  :  ce  n’est  plus  au  nom  de  la  religion  grecque
que  le  tsar  veut  conduire  les  destinées  des  peuples  des  Balkans ­
  ;  c’est  au  nom  du  principe  des  nationalités,  au  nom  du
panslavisme.
Beaucoup,  parmi  les  plus  sages  conseillers  du  tsar,  se
déliaient  de  ce  principe,  en  prévoyaient  les  dangers,  doutaient ­
  que  toutes  les  populations  slaves  des  Balkans  fussent
disposées  à  passer  tout  simplement  de  la  domination  du
sultan  à  celle  du  tsar,  les  soupçonnaient  de  vouloir  seulement ­
  se  servir  de  la  puissance  russe  pour  ensuite  lui  échapper, ­
  au  risque  d’être  taxées  d’ingratitude.  Ils  se  demandaient
déjà  si  la  Russie  gagnerait  quelque  chose  à  remplacer
l’Etat  ottoman  décrépit  par  des  États  chrétiens  jeunes  et
entreprenants.
Mais  l’opinion  publique  dédaignait  ces  profonds  calculs;
elle  embrassait  avec  ardeur  la  cause  du  panslavisme  ;  c’était ­
  le  nouvel  article  de  foi  au  nom  duquel  il  fallait  délivrer
les  frères  des  Balkans.  Dès  1867,  les  «  Slavophiles»  avaient
convoqué  à  Moscou  tous  les  Slaves  d’Europe  au  congrès  de
la  Société  des  Amis  de  l’histoire  naturelle.  Ç’avait  été  la
première  manifestation  publique  du  panslavisme.  Elle  fut
suivie  d’une  ardente  propagande  dans  les  pays  des  Balkans;
un  Comité  central  se  forma  à  Moscou,  un  sous-comité  à
Bucharest  ;  des  livres  furent  envoyés  aux  écoles  de  Serbie
»  et  de  Bulgarie  ;  des  jeunes  gens  en  furent  appelés  aux
Universités  russes  ;  de  considérables  sommes  d’argent  y
furent  répandues,  sous  prétexte  de  charité  ;  des  agences
nombreuses,  comme  les  hétairies  d’autrefois,  gagnèrent  au
panslavisme  des  partisans  tout  dévoués  ;  l’empire  ottoman
fut  pénétré  profondément  par  l’influence  russe.  Le  prince
Gortchakof  comptait  bien  en  tirer  parti  ;  il  pensait  fonder
sur  l’action  panslaviste  une  grande  entreprise  politique.  II
avait  envoyé  à  Constantinople,  auprès  du  sultan  Abd-ul-I
  Aziz,  un  très  habile  et  très  ferme  ambassadeur,  lui-même
        <pb n="221" />
        208

LA  GUERRE  DES  RALKANS.

pansiaviste  déterminé,  le  général  Ignatief.  Celui-ci  jouissait ­
  d’un  grand  crédit  auprès  du  Divan,  paraissait  lié  d’une
étroite  amitié  avec  le  grand-vizir  Mahmoud-Nézim-pacha,
exerçait  vraiment  une  grande  action  sur  le  gouvernement
ottoman,  La  Russie  semblait  avoir  toutes  les  chances  de
son  côté.
Mais  les  musulmans  sentaient  le  danger,  mis  en  éveil  par
la  convention  du  13  mars  1871.  Des  circonstances  nouvelles
naissent  les  formes  politiques  nouvelles.  Beaucoup  d’entre
eux  se  demandaient  quel  avantage  la  Porte  avait  obtenu  de
l’intervention  européenne;  depuis  un  demi-siècle,  les
grandes  puissances  proclamaient  le  principe  de  l’intégrité
de  l’empire  ottoman,  moyennant  des  réformes  sérieuses;
les  réformes  ne  servaient  qu’à  encourager  les  chrétiens  ;
quant  au  principe  de  l’intégrité,  avait-il  empêché  que  l’Europe ­
  soutînt,  après  la  cause  de  l’indépendance  de  la  Grèce,
celle  de  l’autonomie  de  la  Roumanie,  de  la  Serbie,  du  Monténégro ­
  ?  En  fait,  les  belles  phrases  de  la  diplomatie  européenne ­
  semblaient  autant  de  mensonges.  L’empire  continuait ­
  d’être  démembré;  il  était  à  la  veille  de  la  ruine.  Mieux
valait  une  franche  hostilité  que  cette  amitié  dissolvante.
L’influence  française  à  Constantinople  n’avait  pas  survécu ­
  aux  désastres  de  1870;  avec  elle  avait  péri  la  cause  du
Tanzimât,  dont  du  reste  les  musulmans  s’étaient  toujours
défiés.  Dès  lors  il  se  forma  parmi  eux,  en  face  des  menaces
du  panslavisme,  un  parti  national,  le  parti  de  la  Jeune
Turquie,  fondé  sur  la  réaction  contre  l’Europe  et  sur  la
restauration  de  l’Islam  :  il  fallait  rendre  à  l’Islam  la  conscience ­
  de  sa  grandeur,  reconstituer  l’autorité  du  Coran,  y
rechercher  les  sources  d’une  vigueur  nouvelle,  grouper  autour ­
  du  padischah  tous  les  peuples  de  Mahomet,  former
contre  les  nationalités  chrétiennes  un  faisceau  compact  de
150  millions  de  musulmans,  et  reprendre  les  fortes  traditions ­
  des  siècles  passés.  Ce  panislamisme  avait  son  chef,
Midhat-pacha,  son  état-major,  les  ulémas  ou  docteurs  du
Coran,  ses  soldats,  les  softas  ou  étudiants  en  théologie,  ses
moyens  d’action,  la  presse,  dont  l’influence  commença  de
travailler  tous  les  pays  de  religion  musulmane  ;  il  avait
pour  adeptes  presque  tous  les  Ottomans,  qui  y  voyaient
leur  dernier  moyen  de  salut  et  peut-être  l’instrument  d’une
belliqueuse  renaissance.  Le  Croissant  se  relevait  devant  la
Croix.
Les  partis  en  présence,  les  événements  allaient  se  préci-
        <pb n="222" />
        LES  INSURRECTIONS.

209

piter.  Abd-ul-Aziz,  depuis  son  avènement  en  1861,  s’était
soumis  à  l’action  de  l’Europe,  au  lendemain  de  la  guerre  de
Crimée.  Mais  c’était  un  esprit  faible,  un  caractère  avili  par
des  excès  de  toutes  sortes.  A-t-on  d’ailleurs  suffisamment
remarqué  l’incapacité  intellectuelle  et  morale  de  tous  ces
sultans  du  xix®  siècle  ?  On  dirait  que  le  sang  d’Osman  est
épuisé.  Il  fut  facile  à  son  entourage  de  fermer  l’ère  des  réformes: ­
  elles  n’avaient  jamais  été  bien  sérieuses.  Le  désordre ­
  administratif  était  toujours  le  même,  le  gouvernement ­
  des  valis  toujours  aussi  arbitraire  et  tyrannique,  les
impôts  de  plus  en  plus  lourds,  les  charges  accablantes,  le
malaise  général,  le  trésor  public  vide.  Le  gouvernement
ottoman  fit  banqueroute  en  1875,  se  déclara  impuissant  à
payer  ses  créanciers,  la  plupart  européens  et  peu  intéressants ­
  aux  yeux  du  parti  national.  Grief  nouveau  que  la
Russie  ne  manqua  pas  d’enregistrer.
IL  —Les  insurrections  et  la  conférence  de  Constantinople
(1877-1878).
Sous  l’inspiration  de  la  réaction  musulmane,  à  laquelle
presque  tous  les  fonctionnaires  de  la  Porte  étaient  gagnés,
les  chrétiens  de  l’empire  furent  sans  cesse  inquiétés,  maltraités, ­
  surchargés  de  contributions.  Le  joug  ottoman  s’appesantit ­
  sur  leurs  têtes  dans  le  temps  même  où  le  panslavisme ­
  surexcitait  leurs  espérances.  Gela  suffit  à  expliquer
l’agitation  qui  troubla  bientôt  toute  la  Turquie  d’Europe.
Comme  en  1820,  la  crise  prévue  commença  par  des  insurrections ­
  et  des  massacres.
Dans  l’été  de  1875,  les  habitants  de  l’Herzégovine  se
soulevèrent.  Ils  refusèrent  les  impôts,  la  corvée,  attaquèrent ­
  les  agents  de  la  Porte,  engagèrent  quelques  escarmouches ­
  dans  la  vallée  de  la  Nareinta  contre  les  garnisons
turques.  Le  gouverneur,  Dervisch-pacha,  y  conduisit  des
troupes  ;  il  fut  battu  à  Nevesigne,  le  24  juillet.  Des  bandes
chrétiennes  se  formèrent,  sous  des  chefs  hardis,  comme
Peko-Paulovitch,  Luibibratich  ;  elles  eurent  leur  quartiergénéral
  au  couvent  grec  de  Duze;  de  nombreux  villages
furent  incendiés  ;  des  Serbes,  des  Monténégrins  accoururent ­
  à  l’aide  des  chrétiens.
Les  consuls  européens  du  pays  intervinrent,  demandèrent ­
  aux  insurgés  l’expression  de  leurs  vœux  :  ils  exigèrent
la  liberté  religieuse,  le  droit  de  tester  en  justice,  une  milice
E.  Driault.  —  Question  d’Orient.  14
        <pb n="223" />
        210

LA  GUERRE  DES  BALKANS.

locale  composée  d’indigènes,  la  fixation  et  la  perception  régulière ­
  des  impôts.  Les  consuls  communiquèrent  ces  indications ­
  à  la  Porte,  qui,  par  un  iradé  du  2  octobre,  promit
l’application  à  tout  l’empire  d’un  plan  général  de  réformes. ­

Cependant  les  troubles  continuaient.  Les  Turcs  furent
battus  à  Muratovitch  le  12  novembre,  à  Plana  le  2  décembre,
où  1.000  d’entre  eux  furent  tués.  Un  nouvel  iradé,  le  12
décembre,  promit  l’organisation  de  conseils  électifs  où  les
chrétiens  pourraient  prendre  part  à  l’administration  du
pays  ;  ils  devaient  aussi  avoir  une  gendarmerie  locale.  Ils
n’y  ajoutèrent  pas  confiance,  marchèrent  sur  Niksitch,
place  forte  à  la  frontière  septentrionale  du  Monténégro,
taillèrent  en  pièces  une  petite  armée  ennemie  dans  les  défilés ­
  de  la  Duga,  coupèrent  la  route  de  Raguse  à  Trébigne
pour  empêcher  l’arrivée  de  renforts  turcs  (janvier  1876).  A
ces  nouvelles,  la  Bulgarie  elle  aussi  s’agitait;  les  jeunes
gens  de  ce  pays  émigraient  en  masse,  allaient  chercher  des
armes  en  Russie,  en  Serbie.  L’incendie  menaçait  de  gagner
toute  la  péninsule  des  Balkans  ;  on  pouvait  craindre,  en
réponse,  une  explosion  du  fanatisme  musulman.
Le  gouvernement  autrichien  en  redoutait  les  suites,  dont
la  première  devait  être  l’intervention  de  la  Russie.  Il  prit
les  devants,  et,  du  consentement  des  cabinets  de  Berlin  et
de  Saint-Pétersbourg,  il  adressa  au  divan,  le  30  janvier
1876,  la  note  Andrassy  :  «  Les  Puissances  entendent  qu’il
soit  mis  un  terme  à  une  lutte  ruineuse  et  sanglante,  au
moyen  de  réformes.  Il  faut  que  la  religion  chrétienne  soit
mise,  en  droit  et  en  fait,  sur  le  même  pied  que  l’islamisme,
que  le  fermage  des  impôts  soit  à  tout  jamais  aboli,  que
l’exécution  des  réformes  cesse  d’être  abandonnée  à  la  discrétion ­
  des  pachas,  et,  pour  cela,  que  le  contrôle  de  leur
administration  soit  confié  à  une  assemblée  locale  composée
par  moitié  de  chrétiens  et  de  musulmans.  »
Le  Divan  accepta  les  premières  propositions  de  cette  note;
il  refusa,  au  nom  de  la  souveraineté  du  sultan,  de  soumettre
son  administration  à  un  contrôle.  D’ailleurs  il  ne  fit  rien
dans  le  sens  de  ses  promesses.
De  l’Herzégovine,  l’insurrection  se  répandit  en  Bosnie.  Le
chef  Dukir  enleva  le  village  de  Dubovic  et  en  chassa  les
Turcs.  Sélim-pacha  fut  forcé  de  battre  en  retraite.  Les  gouvernements ­
  de  Serbie,  de  Monténégro  armèrent  et  se
préparèrent  à  une  intervention.  Le  prince  Milan  de  Serbie
        <pb n="224" />
        LES  INSURRECTIONS.

211

parut  résolu  à  se  mettre  à  la  tête  d’un  vaste  mouvement
slave,  comme  naguère  le  roi  de  Piémont  à  la  tête  des
patriotes  italiens.  Le  général  russe  Tchernaïef  se  mit  à  son
service,  et  fut  chargé  d’abord  de  l’inspection  des  places
fortes  de  la  frontière.
Les  Albanais  musulmans,  inquiets  des  progrès  du  Monténégro, ­
  prirent  les  armes.  La  Bulgarie  se  souleva  en  mai  ;
le  centre  de  l’agitation  était  à  Tatar-Bazardjik,  entre  Sofia
et  Philippopoli  ;  des  agents  de  police  turcs  furent  massacrés ­
  à  Statiza.  Les  Musulmans  y  répondirent  :  les  deux
consuls  allemand  et  français  furent  assassinés  à  Salonique,
le  7  mai.  Les  Bulgares  formèrent  un  gouvernement  national ­
  secret,  détruisirent  la  petite  ville  de  Rakowitza.  La
Porte  concentra  de  nombreuses  troupes  entre  Routchouk,
Widdin  et  Sofia.
Les  trois  empereurs  se  résolurent  à  une  nouvelle  action.
Sur  la  proposition  de  Gortchakof  fut  rédigé  le  Memorandum ­
  de  Berlin,  autrement  menaçant  pour  la  Turquie  que  la
note  du  30  janvier.  Ils  exigeaient  en  Bosnie  et  Herzégovine
la  formation  d’une  commission  de  notables  chrétiens,  l’autorisation ­
  pour  les  chrétiens  de  rester  armés  jusqu’à  l’entier
accomplissement  des  iradés  de  l’année  précédente,  le  droit
pour  les  consuls  ou  délégués  des  grandes  puissances  de
contrôler  l’exécution  des  réformes;  enfin  le  memorandum
se  terminait  par  cette  déclaration  :  «  si,  au  bout  de  deux
mois,  les  puissances  n’ont  pas  réussi  à  atteindre  le  but
qu’elles  se  proposent,  les  trois  cours  impériales  sont  d’avis
qu’il  deviendra  nécessaire  d’ajouter  à  leur  action  diplomatique ­
  la  sanction  d’une  entente  en  vue  de  mesures  efficaces
qui  paraîtraient  réclamées  dans  l’intérêt  de  la  paix  générale,
pour  arrêter  le  mal  et  en  empêcher  le  développement  ».
Il  était  à  croire  que  les  musulmans  du  parti  national
accueilleraient  mal  ces  menaces.  Ils  y  répondirent  d’une
façon  pourtant  imprévue  ‘.  Abd-ul-Aziz  n’avait  pas  leur
confiance.  Dès  le  commencement  de  mai,  5  à  6.000  softas,
armés  sous  leurs  haillons,  s’étaient  présentés  à  la  Sublime
Porte  ;  ils  avaient  exigé  la  destitution  du  grand-vizir  Mahmoud, ­
  inféodé  à  la  politique  russe.  Le  sultan  avait  cédé,
nommé  Mehmed-Ruchdi  grand-vizir  et  Haïroullah-effendi
Gheikh-ul-Islam;  mais  il  en  avait  gardé  un  vif  ressentiment
1.  L’Angleterre  et  la  Russie  en  Orient,  Revue  d’histoire  diplomatique, ­
  1896,  p.  73-83.
        <pb n="225" />
        212

La  GUERRE  DES  BALKANS.

t  parlait  d’exterminer  les  turbulents  softas  comme  son  père
avait  exterminé  les  janissaires.
!  Il  fut  prévenu.  Quelques  régiments  de  Scutari  passèrent
le  nuit  le  Bosphore.  Suleïman-pacha,  directeur  de  l’Ecole
militaire  de  Péra,  occupa,  à  la  tête  de  ses  élèves,  avec
quelques  pièces  d’artillerie,  la  colline  qui  domine  Dolma-Baghtché,
  résidence  du  sultan.  D’autres  troupes  complétèrent ­
  l’investissement  du  palais.  Le  ministre  de  la  guerre
alla  chercher  au  sérail  Mourad-effendi,  neveu  d’Abd-ul-Aziz.
  Le  malheureux  prince  refusait  de  suivre  ceux  qui  voulaient ­
  l’élever  au  trône  à  la  place  de  son  oncle.  On  l’entraîna ­
  au  milieu  de  l’orage  :  une  pluie  torrentielle  tombait,
le  tonnerre  grondait,  les  éclairs  embrasaient  l’horizon  de
toutes  parts.  Mourad,  trempé  jusqu’aux  os,  en  proie  à  d’indicibles ­
  terreurs,  redoutant  la  vengeance  d’Abd-ul-Aziz,
répétait  sans  cesse  en  sanglotant:  «  Que  vous  ai-je  donc
fait,  pour  que  vous  vouliez  ainsi  me  perdre?  »
Quand  il  fut  arrivé  au  ministère  de  la  guerre,  où  la  plus
grande  pièce  avait  été  convertie  en  salle  du  trône,  le
Cheikh-ul-Islam  donna  lecture  d’un  feiva  déclarant  conforme ­
  au  Coran  la  déchéance  d’Abd-ul-Aziz.  Puis  Mourad
fut  proclamé  sultan  par  les  ministres,  le  Cheikh-ul-Islam,
les  principaux  ulémas,  les  chefs  militaires  et  les  fonctionnaires ­
  civils.
On  se  rendit  alors  au  palais.  Un  officier  de  la  garde  se
chargea  d’annoncer  à  Abd-ul-Aziz  que,  par  iradé  du  sultan
Mourad,  il  lui  était  enjoint  de  quitter  sans  délai  la  résidence
de  Dolma-Baghtché  et  de  se  rendre  avec  sa  famille  au  palais ­
  de  Top-Capou.  L’officier  pénétra  jusqu’au  chef  des
eunuques,  qui,  à  la  vue  des  troupes  assemblées  autour  des
fenêtres,  prit  peur  et  courut  auprès  de  la  sultane-mère.
Celle-ci  épouvantée  se  rendit  chez  son  fils.  Abd-ul-Aziz  dormait. ­
  On  l’éveilla.  En  apprenant  ce  qui  se  passait,  il  entra
dans  une  violente  colère.  Mais  sa  mère  le  supplia,  lui  dit  le
danger  qu’il  courait  :  elle  était  sûre  qu’on  le  tuerait,  s’il
résistait.  Eut-il  peur,  lui  aussi  ?  Il  se  laissa  calmer,  entraîner ­
  par  elle  à  demi  vêtu,  à  travers  les  escaliers.  Elle  l’emmena ­
  à  Top-Capou,  toute  heureuse  de  lui  avoir  sauvé  la
vie.  Le  nouveau  sultan  Mourad  entra  à  Dolma-Baghtché,
au  milieu  d’un  grand  cortège,  au  bruit  d’interminables
salves  d’artillerie,  d’acclamations  fanatiques  annonçant  son
avènement  à  la  population  (30  mai  1876).
Pour  plus  de  sûreté,  le  4  juin  suivant,  Abd-ul-Aziz  fut
        <pb n="226" />
        LES  INSURRECTIONS.

213

«  suicidé  »,  selon  l’expression  d’un  narrateur  de  ces  événements. ­
  Mourad  cependant  n’était  pas  encore  le  sultan  qui
convenait  au  parti  national  ;  naturellement  faible  d’esprit,
le  drame  de  la  nuit  du  30  mai  aggrava  sa  maladie  mentale.
Il  fallut  le  déposer  au  bout  de  trois  mois  et  le  remplacer
par  son  frère  Abd-ul-Hamid  H.  Les  musulmans  «  patriotes»
pensaient  pouvoir  fonder  sur  lui  de  solides  espérances  ;  ils
s’arrangèrent  d’ailleurs  pour  le  bien  entourer.
Le  règne  d’Abd-ul-Hamid  II  s’ouvrit  sous  les  plus  sanglants ­
  auspices.  La  révolution  du  30  mai  avait  paru  être
le  signal  de  la  débâcle  définitive  de  la  domination  ottomane, ­
  et  exalté  les  espérances  des  populations  chrétiennes.
Le  prince  Milan  de  Serbie  quitta  Belgrade  le  29  juin,  déclara ­
  la  guerre  au  sultan  le  1"  juillet.  Le  prince  Nicolas  de
Monténégro  fit  de  même  le  2  juillet.  Les  armées  serbe  et
monténégrine  ne  coordonnèrent  pas  leurs  mouvements,
comme  il  aurait  fallu  ;  il  y  avait  entre  Milan  et  Nicolas  quelque ­
  jalousie:  en  prévision  du  partage  qu’ils  croyaient  imminent, ­
  ils  avaient  des  prétentions  rivales  et  se  défiaient
l’un  de  l’autre.  Nicolas  occupa,  dès  le  11  juillet,  tout  le
plateau  de  Gatzko,  marcha  sur  Mostar,  battit  les  Turcs  à
Vutchidol  le  28  et  leur  tua  3.000  hommes.  Mais  Mouktarpacha
  arriva  avec  des  renforts  et,  se  dirigeant  sur  Cettigne,
obligea  les  Monténégrins  à  rentrer  dans  leurs  montagnes.
Le  général  Tchernaïef,  commandant  en  chef  des  troupes
serbes,  franchit  la  frontière  sur  la  Morava  supérieure,  enleva ­
  d’un  coup  de  main  le  camp  turc  de  Babina-glava,  se
jeta  sur  la  place  d’Ak-palanka,  mais  ne  put  s’en  emparer.
La  puissance  militaire  des  Turcs  était  plus  redoutable
qu’on  ne  le  supposait.  Osman-pacha,  de  Widdin,  contint
les  Serbes  dans  la  région  de  Saïtschar  et,  menaçant  ainsi
leur  gauche,  brisa  leur  offensive.  Ils  perdirent  Kniasevatz
le  6  août;  le  généralisisme  ottoman  Abd-ul-Kerim  franchit
à  son  tour  la  frontière  et  marcha  sur  la  citadelle  serbe
d’Alexinatz,  devant  laquelle  il  battit  Tchernaïef  le  l®""  septembre. ­
  Le  prince  Milan  fut  réduit  à  solliciter  un  armistice
de  dix  jours,  et  en  profita  pour  faire  appel  à  l’intervention
des  puissances.
Ces  combats  de  part  et  d’autre  de  la  frontière  turco-serbe
avaient  été  l’occasion  d’excès  et  de  cruautés  de  toutes
sortes.  Les  irréguliers  turcs,  Bachi-bouzouks  et  Tcherkesses,
  avaient  donné  carrière  à  leurs  instints  de  brigandage ­
  et  jeté  la  terreur  autour  d’eux.  Ils  avaient  détruit
        <pb n="227" />
        LA  GUERRE  DES  BALKANS.

21  i
plus  de  soixante  villages,  tué  hors  du  champ  de  bataille  environ ­
  10.000  chrétiens.
Alors  se  produisit  le  plus  affreux  épisode  de  ces  luttes;  il
rappelle  les  massacres  de  Ghio  au  temps  de  1  insurrection
grecque.  Ce  furent  les  massacres  de  Bulgarie.  La  Porte,  au
milieu  de  la  guerre  contre  la  Serbie  et  le  Monténégro,  craignait ­
  que  l’insurrection  bulgare,  sur  les  derrières  de  l’armée ­
  turque,  ne  compromît  ses  opérations.  Le  gouverneur
de  la  Bulgarie,  Chefket-pacha,  reçut-il  l’ordre  «  d’écraser
l’insurrection  sans  regarder  aux  moyens  ?  »  Cela  est  vraisemblable. ­
  Des  bandes  de  Bachi-bouzouks  et  de  Gircassiens
appelés  d’Asie  furent  lâchées  sur  la  Bulgarie,  et  en  quelques ­
  jours  elle  fut  mise  à  feu  et  à  sang.  Ils  assouvirent  à
l’aise  leurs  sauvages  passions,  brûlèrent  les  villages,  massacrèrent ­
  les  hommes  au  milieu  des  tortures  les  plus  raffinées, ­
  violèrent  ou  éventrèrent  les  femmes,  coupèrent  en
morceaux  les  enfants.  Il  y  eut  environ  25  à  30.000victimes.
L’insurrection  fut  écrasée  complètement.  Chefket-pacha  fut
comblé  de  faveurs  et  promu  au  poste  de  gouverneur
général  d’Erzeroum.
Dès  lors,  les  Serbes  subirent  de  nouvelles  défaites,  malgré ­
  l’infatigable  ténacité  du  généralTchernaïef  et  le  secours
de  nombreux  volontaires  russes  ;  ils  allaient  être  obligés  en
octobre  d’évacuer  leur  forteresse  d’Alexinatz  et  d’abandonner ­
  aux  Turcs  toute  la  partie  méridionale  de  la  principauté. ­
  Déjà  les  généraux  ottomans  se  réjouissaient  à  la
pensée  de  marcher  sur  Belgrade,  jadis  la  proie  de  Soliman
le  Magnifique,  et  sans  doute  ils  se  promettaient  de  châtier
les  Serbes  comme  les  Bulgares.  L’Europe  pouvait-elle
abandonner  tous  les  chrétiens  des  Balkans  à  la  merci  des
massacreurs?  11  lui  fallut  se  préparer  à  une  intervention
effective.
L’émotion  avait  été  partout  considérable  à  la  nouvelle
des  événements  de  Bulgarie.  M.  Gladstone  écrivit  sur  ces
atrocités  »  des  phrases  indignées  qui  retentirent  à  travers
tout  le  continent  et  obligèrent  le  ministère  Beaconsfield
à  quelque  réserve  dans  l’appui  qu’il  prêtait  à  la  Porte  contre
la  Russie.  Le  tsar  manifesta  l’intention  d’agir  vigoureusement, ­
  même  si  les  autres  puissances  hésitaient.  11  allait
être  difficile  de  le  retenir,  comme  il  lui  était  difficile  de
¡résister  à  la  pression  de  l’opinion  publique  de  son  empire.
L’instant  était  critique.  Les  musulmans  comprirent  le
danger  et  cherchèrent  le  moyen  de  donner  quelque  satis-
        <pb n="228" />
        LES  INSURRECTIONS.

215

faction  à  l’Europe,  ou  du  moins  à  quelques-unes  des
grandes  puissances,  pour  désagréger  le  concert  européen.
De  cette  idée  partit  le  projet  de  doter  l’empire  ottoman
d’une  organisation  constitutionnelle.  Le  12  octobre,  une
circulaire  du  ministère  des  affaires  étrangères  delà  Porte,
Server-pacha,  annonçait  l’intention  d’instituer  une  assemblée ­
  générale  élue  par  les  habitants  des  vilayets  pour  voter
chaque  année  les  lois,  les  impôts  et  le  budget  de  l’Empire;
elle  serait  assistée  d’une  autre  assemblée  nommée  par  le
gouvernement  et  investie  des  attributions  d’un  Sénat.  Une
aussi  importante  réforme  applicable  à  tous  les  États  ottomans ­
  et  émanée  de  la  volonté  du  Sultan  devait  rendre  superflues ­
  les  réformes  particulières  que  les  puissances
réclamaient  pour  l’Herzégovine  et  la  Bulgarie.
Jusqu’à  quel  point  ces  affirmations  libérales  étaient-elles
sincères  chez  les  conseillers  du  sultan  ?  Il  est  difficile  de  le
déterminer.  Quand  la  nouvelle  constitution  fut  achevée,  elle
apparut  beaucoup  moins  satisfaisante.  Il  convenait  d’ailleurs ­
  au  parti  Jeune-Turc  de  limiter  l’autorité  absolue  du
sultan  ;  car  elle  avait  été,  pendant  tout  le  xix®  siècle,  l’instrument ­
  de  l’influence  européenne  et  de  la  décadence  de
l’Empire;  il  ne  déplaisait  pas  aux  patriotes  qu’elle  fût
entourée  de  garanties  qui  seraient  assurées  aux  musulmans
et  non  aux  chrétiens.  Il  semble  bien  pour  l’instant  que  ces
belles  promesses  étaient  avant  tout  destinées  à  éviter  l’intervention ­
  de  l’Europe.  Elles  ne  furent  pas  prises  au  sérieux,
la  déloyauté  de  la  Porte  ayant  été  fréquemment  éprouvée.
En  outre,  le  gouvernement  russe,  sans  y  ajouter  foi  non
plus,  se  montra  choqué  que  le  sultan  parlât  de  constitution  ;
il  y  vit  une  épigramme  à  son  adresse,  d’autant  mieux  que
l’opinion  libérale  en  Russie  s’agita  quelque  peu  et  que  le
tsar  fut  obligé  de  sévir  contre  plusieurs  journaux.
Dès  lors  la  diplomatie  russe  accentua  son  action  et  prétendit ­
  en  finir  ^—  toutes  les  comédies  de  la  Porte.  Le
temps  pressait.  La  Serbie  était  menacée  d’une  sanglante
exécution.  Le  tsar  envoya  à  Constantinople  le  général  Ignatief,
  porteur  d’un  véritable  ultimatum.  Il  arriva  à  la  Porte
le  15  octobre,  et  aussitôt  exigea  d’elle  la  promesse  de  l’autonomie ­
  de  la  Bosnie,  de  l'Hcrzégovine  et  de  la  Bulgarie,
l’acceptation  du  contrôle  européen  sur  toutes  les  réformes
nécessaires,  et,  en  attendant,  un  armistice  pour  la  Serbie
et  le  Monténégro.  Le  gouvernement  ottoman  essaya  de
traîner  les  choses  en  longueur.  Le  30  octobre,  Ignatief  lui
        <pb n="229" />
        216

LA  GURHRE  DES  BALKANS.

adressa  la  sommation  de  conclure  l’armistice  dans  les  quarante-huit ­
  heures  ;  sinon,  il  quitterait  immédiatement  Constantinople, ­
  et  la  Turquie  devait  savoir  ce  qu’elle  aurait
ensuite  à  redouter.  Terrifié  par  cette  arrogance,  le  sultan
accorda  l’armistice  le  2  novembre.  La  Serbie  était  sauvée.
Ignatief  venait  de  faire  comme  autrefois  Menchikof  et  avec
plus  de  succès.
Le  ministère  anglais  s'en  effraya,  ordonna  à  sa  flotte
d’aller  mouiller  à  Besika,  à  l’entrée  des  Dardanelles,  et  lord
Beaconsfield,  dans  un  banquet  solennel,  tint  le  langage  le
plus  belliqueux*  :  «  La  guerre  peut  éclater;  il  n’y  a  pas  une
nation  au  monde  qui  mieux  que  ce  pays  soit  préparée  à  la
soutenir  ».  Le  tsar  y  répondit,  dans  un  discours  aux  nobles
de  Moscou,  en  déclarant  que,  «  s’il  ne  pouvait  obtenir,  avec
le  concours  de  l’Europe,  les  garanties  qu’il  était  en  droit
d’exiger  de  la  Turquie,  il  était  bien  résolu  à  agir  seul  et
avait  la  certitude  que,  dans  une  pareille  lutte,  le  pays  tout
entier  serait  avec  lui  ».
Mais  le  gouvernement  anglais  ne  pouvait  pas  compter
sur  la  France  comme  en  1853,  et,  outre  que  la  cause  de
la  Turquie  était  assez  peu  recommandable,  il  n’envisageait
pas  sans  anxiété  la  perspective  d’une  lutte  avec  la  Russie.
Il  jiiga  plus  adroit  d’essayer  encore  de  la  conciliation,  et
fut  disposé  à  prendre  part  à  une  conférence  qui  aurait
pleins  pouvoirs  pour  régler  les  difficultés  pendantes.
En  se  rendant  à  Constantinople,  le  secrétaire  d’État  aux
affaires  étrangères,  lord  Salisbury,  passa  par  Berlin.  Bismarck ­
  lui  déclara  que  l’occupation  de  la  Bulgarie  par  la
Russie  lui  paraîtrait  légitime,  que  le  gouvernement  allemand
ne  cherchait  qu’à  maintenir  l’harmonie  entre  ses  alliés,  les
empereurs  d’Autriche  et  de  Russie,  qu’il  était  absolument
désintéressé  dans  toutes  les  affaires  orientales,  et  qu’à  ses
yeux  «  la  question  d’Orient  ne  valait  pas  les  os  d’un  grenadier ­
  poméranien  ».
La  conférence  de  Constantinople  tint  sa  première  séance
le  11  décembre.  L’Angleterre  y  était  représentée  par  lord
Salisbury  et  lord  Elliot,  l’Allemagne  par  le  baron  de  Werther, ­
  rAutriche-Hongrie  par  le  comte  Zichy  et  le  baron  de
Calice,  la  France  par  le  baron  de  Bourgoing  et  le  comte  de
Ghaudordy,  l’Italie  par  le  comte  Gorti,  et  la  Russie  par  le
général  Ignatief.
1.  Debidour,  Histoire  diplomatique,  II,  p.  497.  Paris,  F.  Alcan.
        <pb n="230" />
        LES  INSURRECTIONS.

217

Après  quelques  pénibles  séances,  elle  aboutit  à  un  programme ­
  pourtant  très  net  :  elle  demandait  quelques  agran-  '
dissements  de  territoires  pour  la  Serbie  et  le  Monténégro,
une  administration  autonome  pour  la  Bosnie  et  l’Herzégovine
  avec  un  gouverneur  nommé  pour  cinq  ans  par  le
sultan  d’accord  avec  les  puissances,  un  régime  analogue
pour  la  partie  de  la  Bulgarie  située  au  nord  des  Balkans,  et,
pour  le  reste  de  ce  pays,  des  institutions  régulières  destinées ­
  à  garantir  les  populations  de  tout  arbitraire.  Ces  provinces ­
  devaient  être  occupées  par  des  troupes  belges  jusqu’à ­
  l’accomplissement  de  la  réforme,  qui  serait  contrôlée
par  une  commission  internationale.
Le  jour  même  où  les  intentions  des  puissances  furent
notifiées  à  la  Porte,  Midhat-pacha,  qui  venait  d’être  élevé
au  grand-vizirat,  promulgua  solennellement  la  constitution
annoncée  en  octobre.  Des  salves  d’artillerie  en  saluèrent  la
proclamation  et  annoncèrent  au  monde  ce  grand  événement
qui  «  inscrivait  dans  les  fastes  de  l’Empire  ottoman  une  date
ineffaçable  »  :  ce  sont  les  expressions  de  la  circulaire
adressée  à  cette  occasion  par  le  ministre  des  affaires  étrangères ­
  aux  représentants  de  la  Porte  auprès  des  cabinets
européens.  Il  y  affirmait  que  les  institutions  nouvelles
allaient  «  fonder  à  jamais  le  règne  de  la  liberté,  de  la  justice
et  de  l’égalité,  c’est-à-dire  le  triomphe  de  la  civilisation  ».
Il  ajoutait  que  la  constitution  n’était  pas  une  promesse,
mais  «  un  acte  réel  et  formel  devenu  la  propriété  de  tous
les  Ottomans,  par  la  volonté  de  Sa  Majesté  le  Sultan  ».
Cette  fameuse  constitution  du  24  décembre  1876  établissait ­
  un  Conseil  de  ministres  responsables,  une  Assemblée
Générale  composée  de  deux  Chambres,  un  Sénat  nommé
par  le  gouvernement  et  une  Chambre  de  Députés  élus  par
tous  les  habitants  de  l’Empire  ;  elle  garantissait  la  liberté
de  la  presse  et  des  réunions,  instituait  l’inamovibilité  de  la
magistrature  et  l’enseignement  primaire  obligatoire.  Vautelle
  la  peine  d’une  étude  approfondie,  d’une  attention  intéressée? ­
  L’application  qu’elle  reçut  permet  de  répondre  non.
Notons  seulement  qu’elle  maintenait  l’Islam  comme  religion
de  l’État,  que  les  élections  à  la  Chambre,  comme  aux  conseils
des  vilayets,  restaient  soumises  à  l’arbitraire  des  pachas,
que  le  Sénat  nommé  par  le  gouvernement  serait  presque
exclusivement  composé  de  musulmans  et  que  l’Europe  eût
été  bien  naïve  à  attribuer  à  cet  acte  toute  la  vertu  que  la
Porte  prétendait  en  espérer.
        <pb n="231" />
        218

LA  GUERRE  DES  BALKANS.

En  somme,  si  elle  ne  fut  pas  une  moquerie,  elle  fut  pour
le  sultan  un  moyen  d’échapper  aux  exigences  des  grandes
puissances.  Elles  demandaient  quelques  réformes  particulières ­
  ;  il  accordait  toute  une  constitution,  aussi  libérale
que  celles  qui  l’étaient  le  plus  en  Europe.  Pouvait-il  faire
mieux  ?
‘  La  Conférence  ne  se  prêta  pas  à  cette  comédie.  Elle  fit
preuve  pourtant  de  bonne  volonté  et  réduisit  ses  réclamations ­
  au  minimum  ;  sans  plus  parler  d’extension  territoriale
pour  la  Serbie  et  le  Monténégro,  elle  demanda  la  reconnaissance ­
  de  l’autonomie  de  la  Bosnie,  de  l’Herzégovine  et
de  la  Bulgarie,  sous  le  contrôle  d’une  commission  internationale. ­

Les  ministres  ottomans  ne  voulaient  accepter  aucun  contrôle ­
  qui  eût  mis  en  tutelle  la  souveraineté  du  sultan.  C’est
un  point  sur  lequel  ils  n’ont  jamais  transigé.  Le  sultan
réunit  un  divan  extraordinaire  de  180  des  principaux  dignitaires ­
  de  l’empire  :  l’assemblée  se  prononça  pour  un  refus
catégorique.  Cette  décision  fut  communiquée  le  20  janvier
aux  représentants  des  puissances,  qui,  le  lendemain  et  le
surlendemain,  quittèrent  tous  Constantinople.  Quelques
jours  après,  le  5  février,  Abd-ul-Hamid  enlevait  le  grandvizirat
  à  l’homme  de  la  réforme,  Midhat-pacha.  On  pouvait
prévoir  par  là  le  cas  qu’il  ferait  de  la  constitution  ottomane. ­

La  guerre  était  inévitable.  La  Russie  pressa  ses  armements ­
  en  Bessarabie.  Le  prince  Gortcbakof  demanda  aux
puissances  quelles  mesures  elles  comptaient  prendre  pour
mettre  à  la  raison  le  gouvernement  ottoman.  Par  l’entremise ­
  de  Bismarck,  une  convention  fut  signée  à  Reichstadt
entre  l’Autriche  et  la  Russie.  L’Autriche  s’engageait  à  la
neutralité,  à  condition  que  la  Russie  n’établirait  son  protectorat ­
  exclusif  sur  aucune  province  ottomane,  que  toutes
les  puissances  signataires  des  traités  de  Paris  et  de  Londres
de  1856  et  1871  seraient  appelées  à  se  prononcer  sur  les
résultats  de  la  guerre,  qu’en  aucun  cas  la  Russie  ne  ferait
aucune  acquisition  territoriale  sur  la  rive  droite  du  Danube,
qu’elle  ne  toucherait  pas  à  Constantinople.  Le  gouvernement ­
  russe  pensait  sans  doute  que  les  chances  de  la  guerre
modifieraient  cet  arrangement;  l’essentiel  pour  le  moment
était  que  l’Europe  le  laissât  se  battre.
L’Angleterre  fit  un  dernier  effort  pour  empêcher  cette
guerre  dont  elle  craignait  les  conséquences.  Le  1"  mars,
        <pb n="232" />
        lÆS  INSURRECTIONS.

219

elle  obtint  la  signature  de  la  paix  entre  la  Serbie  et  la
Turquie  ;  puis  elle  demanda  la  réunion  d’une  nouvelle  conférence ­
  à  Londres  :  «  par  la  note  collective  du  31  mars,  la
Porte  fut  mise  en  demeure  d’exécuter  les  réformes  demandées, ­
  de  ramener  son  armée  sur  le  pied  de  paix  ;  elle  était
avertie  que  les  puissances  veilleraient  avec  soin,  par  leurs
ambassadeurs  à  Constantinople,  sur  la  façon  dont  ses  promesses ­
  seraient  tenues  ;  enfin,  si  le  malaise  dont  souffrait
l’Orient  se  prolongeait,  les  gouvernements  européens  se
réservaient  d’aviser  en  commun  aux  moyens  qu’ils  jugeraient ­
  les  plus  propres  à  assurer  le  bien-être  des  populations ­
  chrétiennes  et  les  intérêts  de  la  paix  générale.  »
La  Russie  eut  peur  que  la  Porte  ne  cédât.  Elle  ajouta  à
la  note  collective  une  sommation  particulière  :  «  Si  la  Porte
accepte  les  conseils  de  l’Europe  et  les  termes  du  protocole
de  Londres,  qu’elle  envoie  un  ambassadeur  spécial  à  Saint-Pétersbourg
  pour  traiter  du  désarmement.  »
Le  gouvernement  ottoman  soumit  ces  exigences  hautaines ­
  à  la  Chambre  des  Députés,  réunie  selon  la  constitution. ­
  Elle  se  prononça  naturellement  pour  un  rejet  pur  et
simple.  Alors,  dans  un  langage  très  fier,  il  déclara  que  le
vote  de  la  représentation  nationale  lui  marquait  son  devoir  ;
«  Nous  exécuterons  les  réformes  promises  sans  acception  de
provinces,  de  croyances  ou  de  classes  ;  nous  désarmerons
si  la  Russie  désarme;  mais  nous  protestons  contre  la  tutelle
humiliante  que  l’Europe  voudrait  étendre  sur  nous,  contrairement ­
  au  traité  de  Paris,  et  au  mépris  du  droit  des  gens  »,
9  avril.
Le  16  avril,  le  gouvernement  russe  signait  avec  la  Roumanie ­
  une  convention  militaire,  par  laquelle,  moyennant
le  libre  passage  de  ses  troupes,  il  lui  promettait  la  reconnaissance ­
  de  son  indépendance  complète.  Le  24,  le  tsar
donnait  l’ordre  à  son  armée  de  franchir  la  frontière  ottomane, ­
  «  pour  obtenir  par  la  force  ce  que  les  efforts  unanimes ­
  des  puissances  n’avaient  pas  réussi  à  obtenir  par  la
persuasion  ».
L’Angleterre  tenta  bien  encore  d’arrêter  la  Russie.  Elle
lui  refusa  le  droit  d’agir  au  nom  de  l’Europe,  lui  reprocha
d’avoir  rendu  la  paix  impossible  par  ses  armements  et  ses
violences  de  langage,  la  déclara  exclue  du  concert  européen, ­
  renforça  ses  garnisons  de  Gibraltar  et  de  Malte,  ses
escadres  de  l’Archipel.  Mais,  impuissante  à  rien  empêcher,
elle  se  contenta  ensuite  de  demander  au  tsar  le  respect  des
        <pb n="233" />
        220

LA  GUERRE  DES  BALKANS.

intérêts  anglais  dans  le  Levant  :  il  s’engagea  sans  peine  à
respecter  l’Egypte,  le  canal  de  Suez,  à  ne  pas  occuper  Constantinople ­
  ni  les  détroits.  »  —  8  juin.  —  Les  hostilités
étaient  déjà  commencées  depuis  quelques  semaines.
III.  —  La  guerre  (Mai  1877-février  1878).
Il  n’y  a  pas  de  circonstances  plus  solennelles  dans  toute
l’histoire  de  la  question  d’Orient.  Jamais  la  Russie  n’avait
tenu  l’empire  ottoman  aussi  complètement  à  sa  merci  :  en
1829,  il  lui  avait  fallu  tenir  compte  des  intérêts  de  la  triple
alliance  dont  elle  faisait  partie;  en  1853,  elle  avait  été
arrêtée  par  ses  alliés  de  1829.  En  1877,  elle  n’avait  plus  à
craindre  l’opposition  de  la  France,  et  sans  la  France  l’Angleterre ­
  était  impuissante.  Elle  comptait  enfin  sur  l’Allemagne ­
  capable  de  contenir  l’Autriche-IIongrie.  Il  semblait
bien  qu’il  s’agît  du  sort  même  de  la  Turquie  ;  les  armées
russes  allaient  sans  doute  franchir  le  Danube,  pénétrer  en
Bulgarie,  appeler  toutes  les  populations  chrétiennes  à  la
croisade  suprême,  jeter  en  bas  le  trône  du  sultan  et  planter
la  croix  sur  Sainte-Sophie.  En  dépit  des  ménagements
diplomatiques,  des  engagements  mêmes  qu’il  avait  dû
prendre,  le  tsar  n’eut-il  pas  la  vision  d’une  entrée  triomphale ­
  à  Constantinople,  ou  Tsarigrad,  comme  disent  les
Russes,  la  Ville  Impériale?  Et,  sans  l’intervention  de  l’Europe, ­
  ce  rêve  ne  fùt-il  pas  devenu  une  réalité?  Car  c’est
encore  l’Europe  chrétienne  qui  arracha  le  sultan  aux  mains
du  tsar.
Ce  n’est  pas  que  les  Turcs  fussent  une  proie  toute  offerte
aux  armées  russes.  Ils  furent  de  redoutables  adversaires  et
tinrent  la  fortune  hésitante  pendant  une  longue  campagne.
Mais  du  jour  où  la  Russie  fit  effort  de  tous  ses  contingents
disponibles,  ils  furent  écrasés.
Les  Russes  ne  pouvaient  rien  par  la  mer  Noire  :  c’était
la  conséquence  non  encore  effacée  du  traité  de  Paris.  Les
vaisseaux  turcs  y  étaient  les  maîtres  :  ils  bombardèrent  de
bonne  heure  Poti  et  Soukhoum-kaleh,  et  mirent  toutes  les
côtes  russes  en  état  de  blocus.  Peut-être  même  auraient-ils
pu  profiter  mieux  de  leurs  avantages  ;  mais,  dans  toute
cette  guerre,  les  Turcs  se  montrèrent  absolument  incapables ­
  d’offensive.  Ils  se  défendirent  bien,  n’eurent  pas  d’autre
ambition.
Les  Russes  étaient,  par  leur  alliance  avec  la  Roumanie,
        <pb n="234" />
        LA  GUERRE.

221

maîtres  de  la  rive  gauche  du  Danube  ;  l’armée  roumaine,
sous  le  commandement  du  prince  Charles,  formait  leur
extrême  aile  droite,  vers  Craiova  et  Kalafat,  où  elle  conservait ­
  son  indépendance,  comme  les  Piémontais  à  côté
des  Français  pendant  la  guerre  de  1859.  Le  passage  du
Danube  était  difficile  :  la  rive  gauche  est  plus  basse  que  la
rive  droite  ;  elle  est  plate,  découverte,  marécageuse  le  plus
souvent  ;  les  moindres  opérations  y  étaient  faciles  à  surveiller. ­
  Les  eaux  du  fleuve  étaient  hautes,  sillonnées  de
torpilles  et  de  toute  une  flottille  de  bâtiments  turcs  auxquels
les  Russes  n’avaient  rien  à  opposer.  La  rive  droite  était
gardée  par  de  bonnes  forteresses,  par  220.000  Ottomans,
sous  le  commandement  supérieur  d’Achmet-Eyub-pacha  ;
grâce  à  la  mauvaise  administration  de  la  Porte,  les  routes
de  Bulgarie  étaient  presque  impraticables,  et  la  marche
d’une  armée  d’invasion  y  devait  être  sans  cesse  retardée.
Les  Russes  étaient  pourtant  obligés  de  franchir  le  Danube
au  centre  de  la  Bulgarie  :  la  Serbie  était  trop  loin,  et  il  ne
leur  convenait  pas  de  laisser  leurs  communications  à  la
merci  de  l’Autriche.  Inférieurs  sur  mer,  ils  ne  pouvaient
s’appuyer  à  la  côte.  Malgré  tous  ces  obstacles,  ils  passèrent
le  fleuve  presque  sans  peine,  et  ce  fut  une  première  et  très
grave  faute  des  Turcs  que  de  n’avoir  pas  su  s’y  opposer.
L’armée  russe  était  sous  le  commandement  du  grand-duc
Nicolas,  frère  du  tsar.  Alexandre  II  était  venu  lui-même  en
Roumanie  avec  la  plupart  de  ses  ministres,  et  il  avait  pris
sa  résidence  à  la  petite  ville  de  Ploiesci,  au  nord  de  Bucharest. ­
  Au  commencement  de  juin,  les  Russes  formèrent,  tout
au  long  de  la  rive  gauche,  un  rideau  de  troupes,  partout  à
peu  près  également  épais,  de  façon  à  ne  pas  trahir  l’endroit ­
  où  ils  tenteraient  le  passage.  Pendant  ces  opérations
préparatoires,  quelques  détachements  de  Cosaques  réussirent ­
  à  atteindre  la  rixe  bulgare  pour  jeter  le  désordre  parmi
les  Turcs  ;  quelques  batteries  bien  placées  couvrirent  de
boulets  les  petits  bâtiments  turcs  ;  ainsi  leur  plus  beau
vapeur,  le  Lufti-Djelil,  fut  coulé  dès  le  10  mai  ;  ce  fut
ensuite  le  tour  du  Sei/î,  d\i  Hifz-ûl-Rachman,  détruits  tous
deux  par  des  torpilles  russes.  La  flottille  ottomane  se  trouva
à  peu  près  impuissante.
Le  22  juin,  les  Russes  parurent  se  porter  en  masses  profondes ­
  sur  leur  gauche,  vers  Braïla-Galatz.  Le  général
Zimmermann  y  passa  le  fleuve  à  travers  les  marécages  et
répandit  ses  troupes  sur  la  Dobroudja.  Les  Turcs  reculèrent
        <pb n="235" />
        222

LA  GUERRE  DES  BALKANS.

jusqu’au  rempart  de  Trajan,  y  concentrèrent  des  troupes
nombreuses,  pensant  que  la  plus  grande  partie  de  l’armée
ennemie  allait  suivre  le  général  Zimmermann.  Ce  n’était
qu’une  feinte.
Cependant  le  grand-duc  Nicolas  avait  fixé  le  principal
point  de  passage  à  Zimnitza,  en  face  de  Sistova,  à  l’endroit
où  le  fleuve  se  rapproche  le  plus  des  Balkans.  Pour  donner
le  change,  le  tsar  s’était  porté  de  Ploiesci  à  Tumu-Magurele,
en  face  de  Nicopolis,  et  les  attachés  militaires  étrangers,
qui  suivaient  l’état-major  russe,  avaient  été  tous  trompés
sur  ses  intentions.  L’armée  se  rangea  en  silence  en  arrière
de  Zimnitza,  sous  la  direction  des  généraux  Dragomirow  et
Richter.  Elle  commença  à  passer  sur  des  radeaux  dans  la
nuit  du  26  au  27  juin  ;  elle  ne  trouva  que  quelques  bataillons ­
  turcs  en  face  d’elle  ;  le  général  Skobelef,  arrivé  l’un
des  premiers  sur  l’autre  rive,  les  dispersa  sans  beaucoup  de
peine.  L’opération  se  continuait  si  aisément  que  le  général
Dragomirow  craignit  un  piège  et  se  hâta  de  rejoindre
Skobelef.  Les  Turcs  avaient  abandonné  Sistova  :  la  ville  fut
occupée  sans  coup  férir  le  matin  du  27  juin,  et,  les  jours
suivants,  l’armée  russe  franchit  le  Danube  presque  aussi
commodément  que  si  elle  avait  été  en  pays  ami.  Le  tsar
vint  à  Sistova  le  28,  y  passa  les  troupes  en  revue,  se  rendit
à  l’église  au  milieu  d’un  grand  enthousiasme,  par  les  rues
jonchées  de  fleurs,  y  entendit  un  Te  Deum  et  communia.
Le  2  juillet,  la  cavalerie  du  général  Gourko  entra  dans
Biela,  sur  la  Jantra,  et  des  éclaireurs  partirent  dans  toutes
les  directions  à  travers  la  Bulgarie,  jusqu’au  Vid  à  droite,
au  Lom  à  gauche,  aux  Balkans  vers  le  Sud.  Toute  cette
opération  avait  été  conduite  «  avec  une  finesse  et  un  talent
merveilleux  ».
Qu’allaient  faire  les  Russes  ?  La  masse  de  l’armée  ottomane ­
  était  concentrée  dans  le  quadrilatère  Routchouk-Silistrie-Varna-Choumla,
  ainsi  en  face  du  général  Zimmermann ­
  et  sur  le  flanc  gauche  de  la  principale  armée  russe.
Fallait-il  entreprendre  la  conquête  de  toutes  ces  places
fortes?  Ce  pouvait  être  long.  Ce  serait  assurément  peu  brillant, ­
  et  il  importait,  pour  répondre  à  l’attente  des  populations ­
  chrétiennes,  de  frapper  fort  et  vite.  L’état-major  russe
se  décida  à  tenter  une  pointe  rapide  à  travers  les  Balkans,
sur  Andrinople  et  Constantinople.  L’entreprise  fut  confiée  à
un  admirable  général  de  cavalerie,  Gourko  ;  pendant  qu’elle
s’accomplirait,  le  reste  de  l’armée,  sous  le  grand-duc  Nico-
        <pb n="236" />
        LA  GUERRE.

223

las,  occuperait  fortement  la  ligne  de  la  J  antra,  pour  observer ­
  les  mouvements  des  Turcs  et  conserver  les  communications ­
  avec  le  Danube  et  la  Roumanie.
Gourko  quitte  Biéla  le  3  juillet,  marche  sur  Tirnova  :  la
garnison  turque  de  cette  ville  se  retire  à  l’est,  vers  Osmanbazar
  et  Choumla.  Maîtres  de  Tirnova  le  7,  les  Russes  pénètrent ­
  dans  la  montagne.  Les  routes  sont  mauvaises,  les
cols  très  difficiles  aux  chevaux;  les  canons,  les  caissons
sont,  pour  ainsi  dire,  portés  sur  les  épaules  des  soldats.
Gourko  évite  la  passe  de  Ghipka,  qui  doit  être  la  mieux
gardée  ;  il  prend,  un  peu  à  l’est,  l’étroit  défilé  d’Haïnkœi  :
il  n’y  rencontre  point  d’ennemis,  entre  le  13  juillet  dans
Kazanlik  sur  la  Toundja,  prend  à  revers  par  le  sud  le  col
de  Ghipka.  La  garnison  ottomane  a  le  temps  de  fuir  ;  mais
Gourko  opère  sa  jonction  avec  le  reste  de  sa  petite  armée  :
il  tient  deux  des  principaux  défilés  de  la  montagne  ;  la
Roumélie  est  ouverte.  Ses  éclaireurs  courent  le  long  de  la
Toundja,  jusqu’à  la  Maritza,  jusqu’au  chemin  de  fer  de
Yamboli,  —  20  juillet.  Allait-il  donc  enlever  Andrinople
avec  sa  cavalerie,  pousser  jusqu’à  Constantinople  ?
Il  se  heurta  quelques  jours  après  à  des  forces  considérables, ­
  à  toute  une  nouvelle  armée  turque  qui  surgit  tout  à
coup  en  avant  d’Andrinople.  C’était  celle  de  Suleïmanpacîia.
  Elle  était  le  11  juillet  encore  dans  le  Monténégro  ;
elle  s’était  embarquée  le  16  à  Antivari,  elle  avait  débarqué
le  19  à  Dédé-agatch,  et,  par  la  voie  ferrée,  se  trouvait  concentrée, ­
  par  un  vrai  chef-d’œuvre  de  rapidité  et  de  précision,
entre  Karabunar  et  Tirnova.  Sa  droite,  par-dessus  les
Balkans,  à  travers  le  défilé  de  Demir-Kapou,  rejoignait
l’aile  gauche  de  la  principale  armée  turque  du  quadrilatère.
Elle  esquissa  bientôt  un  mouvement  offensif,  refoula  les
cavaliers  de  Gourko  en  leur  infligeant  des  pertes  importantes, ­
  les  obligea  à  repasser  le  col  d’Haïnkœi,  réoccupa
Kazanlik.  Les  Russes  ne  purent  tenir  qu’à  l’entrée  septentrionale ­
  du  col  de  Ghipka,  où  ils  élevèrent  des  retranchements ­
  solides  que  garda  le  général  Radetzki.
D’autres  évènements  d’ailleurs  obligeaient  les  Russes  à  la
prudence  et  brisaient  leur  offensive  trop  hâtive.  Le  vieil
Achmet-Eyub-pacha  avait  été  remplacé  à  la  tête  des  Turcs
du  quadrilatère  par  Méhémet-Ali.  Celui-ci,  d’origine  française, ­
  descendant  de  protestants  jadis  émigrés  en  Allemagne, ­
  s’appelait,  de  son  nom  de  chrétien,  Charles  Détroit,
était  fils  d’un  musicien  de  Magdebourg  ;  engagé  dans  l’ar-
        <pb n="237" />
        224

LA  GUERRE  DES  BALKANS.

mée  ottomane  et  converti  à  la  religion  de  Mahomet,  il  était
vite  ainsi  arrivé  aux  plus  hauts  grades.  11  en  était  digne,
attaqué  par  l’aile  gauche  des  Russes,  sous  le  prince  héritier, ­
  sur  la  ligne  Routchouk-Choumla,  il  fit  très  bonne  contenance, ­
  obligea  aussi  le  général  Zimmermann  à  rester
dans  la  Dobroudja  où  ses  troupes  souffrirent  beaucoup  des
maladies.
Surtout,  à  leur  droite,  les  Russes  rencontrèrent  une  résistance ­
  à  laquelle  ils  ne  s’attendaient  pas.  De  ce  côté  ils
étaient  commandés  par  le  général  Krüdener.  Il  s’empara  le
16  juillet  de  Nicopolis,  et  aussitôt  chargea  le  général  Schilder
d’occuper  Plevna,  position  importante,  à  la  croisée  des
routes  de  Nicopolis  à  Lowatz  et  de  Sistova  à  Sofia.  Schilder
y  rencontra  Osman-pacha,  qui,  de  Widdin,  était  venu  se
retrancher  avec  40.000  hommes  et  90  canons  sur  les  collines
qui  dominent  la  rive  droite  du  Wid.  Les  Russes  se  jetèrent
sur  ces  retranchements,  furent  repoussés  avec  de  grosses
pertes,  rejetés  en  désordre  sur  Biela  et  Nicopolis,  —  20
juillet.  Le  général  Krüdener  accourut,  et,  envoyant  Skobelef
  au  sud  pour  prendre  Lowatz  et  couper  aux  Turcs  la
route  de  Sofia,  il  attaqua  Plevna  avec  toutes  ses  forces  :  il
fut  complètement  battu  le  30  juillet,  perdit  8.000  hommes,
recula  jusqu’au  Danube.  Ce  fut  pour  les  Russes  une  dure
surprise  et  un  douloureux  temps  d’arrêt.  Une  panique
même  faillit  désorganiser  l’armée  prineipale  ;  la  défaite  fut
raeontée,  avec  les  exagérations  ordinaires,  à  Sistova,  à
Bucharest,  dans  toute  l’Europe.  Ce  fut  partout  la  soudaine
révélation  de  la  puissance  militaire  des  Ottomans  et  du
génie  d’Osman-pacha.
Les  Russes  ne  voulurent  pas  laisser  cette  impression  se
préciser.  Le  généralissime,  grand-duc  Nicolas,  laissant  un
simple  corps  d’observation  devant  le  quadrilatère,  conduisit
toute  l’armée  —  70.000  hommes  —  devant  Plevna  et  mit
son  quartier-général  à  Pélisat.  Plaçant  l’armée  roumaine  à
sa  droite  au  nord  de  la  ville,  Skobelef  à  gauche  à  Lowatz,
il  prépara  une  attaque  décisive  pour  le  11  septembre,  jour
anniversaire  de  la  naissance  du  tsar.  L’aile  droite  roumaine
se  conduisit  très  bien  et  enleva  les  retranchements  turcs
qui  étaient  devant  elle  ;  Skobelef  fit  des  prodiges  à  l’aile
gauche  et  poussa  l’ennemi  jusqu’auprès  de  Plevna.  Mais  le
centre  russe,  écrasé  sous  les  feux  des  batteries  ottomanes,
subit  de  grosses  pertes,  échoua  dans  toutes  ses  tentatives,
perdit  16.000  tués  ou  blessés.  Le  grand-duc  Nicolas  dut
        <pb n="238" />
        Í

LA  GUERRE.

225

ordonner  la  retraite  et  Skobelef  désespéré  abandonna  les
positions  conquises.  C’était  un  désastre;  non  pas  qu'Osmanpacha,
  afïaibli  par  la  bataille  et  privé  de  secours  fut  capable
de  prendre  l’offensive  ;  mais  le  succès  de  l’invasion  russe
était  compromis  :  comment  reprendre  la  marche  par  les
Balkans,  avec  Plevna  sur  la  droite,  et  le  quadrilatère  bien
défendu  sur  la  rauche.
D’autres  échecs  en  Asie  aggravaient  encore  la  situation.
Au  sud  du  Caucase,  le  grand-duc  Michel  et  le  général  Loris
Mélikof  avaient  devant  eux  Mouktar-pacha,  à  la  tête  de
100.000  hommes.  Une  colonne  russe,  maltraitée  au  bord  de
la  mer  Noire  par  le  tir  des  vaisseaux  turcs,  ne  put  enlever
Batoum.  L’armée  principale  prit  Ardagan,  pendant  que
l’aile  gauche  entrait  dans  Bayazid  ;  Kars,  objectif  de  cette
campagne,  était  investi.  Mais  Mouktar-pacha  remporta,  le
21  juin,  la  victoire  de  H  alijas  sur  cette  aile  gauche,  le  25
juin  celle  de  Zewin  sur  le  centre  russe.  Melikof  fut  encore
battu  le  25  août  à  Kysil-Tapa,  et  le  sultan  donna  à  Mouktarpacha
  le  glorieux  surnom  de  Ghazi  ou  Victorieux.  Les
Russes  repassèrent  la  frontière,  emmenant  avec  eux  un
grand  nombre  d’Arméniens  qui  redoutaient  la  vengeance
des  Turcs.  Les  populations  musulmanes  du  Caucase,  encore
mal  soumises,  s’agitèrent  et  il  fallut  y  envoyer  des  troupes
pour  y  rétablir  l'ordre.
Les  Russes  ne  pouvaient  plus  espérer  conduire  contre  les
Turcs  une  campagne  de  surprise  ;  il  leur  fallait  reprendre
les  opérations  sur  de  nouveaux  plans,  ne  plus  rien  laisser
au  hasard,  appeler  tous  les  contingents  disponibles,  même
la  garde  impériale.  Ce  furent  les  résolutions  prises  au  grand
conseil  de  guerre  du  15  septembre.  En  attendant  l’arrivée
des  nouvelles  armées,  ils  durent  contenir  les  Turcs  du  quadrilatère, ­
  et,  pendant  quelques  semaines,  il  sembla  que
Méhémet-Ali  allait  tirer  toutes  les  conséquences  des  victoires
d’Osman-pacha  et  achever  la  défaite  des  envahisseurs  ;  il  y
fût  peut-être  parvenu  s’il  n’avait  été  gêné  par  l’opposition
des  autres  généraux  turcs,  jaloux  de  son  autorité  ;  il  s’entendait ­
  mal  en  particulier  avec  Achmet-Eyub,  l’ancien  généralissime, ­
  devenu  son  lieutenant  à  l’aile  droite,  et  il  était
l’ennemi  personnel  de  Suleïman-pacha,  le  chef  de  l’armée
de  Roumélie.
Il  fit  pourtant  des  efforts  très  louables.  11  eût  voulu  se
rapprocher  des  Balkans  pour  s’appuyer  sur  l’armée  de
Suleiman  :  Achmet-Eyub  préférait,  le  long  du  Danube,
E.  Driault.  —  Question  ¿'Orient.  15
        <pb n="239" />
        226

LA  GUERRE  DES  BALKANS.

tenter  de  couper  la  retraite  des  Russes.  Malgré  ces  dissentiments, ­
  malgré  la  mollesse  de  certains  généraux,  comme  le
prince  égyptien  Hassan,  qui  traînait  avec  lui  un  luxe  encombrant, ­
  Méhémet  battit  les  Russes  du  prince  héritier  à  Kaceljevo
  le  5  septembre,  à  Verboka-Carkiœi  le  21,  et  réoccupa
toute  la  ligne  de  Lom.  Faisant  alors  toutes  les  concessions
possibles  à  Achmet-Eyub,  il  voulait  pousser  plus  loin,  marcher ­
  sur  Biela,  tendre  la  main  à  Osman-pacha,  peut-être
rejeter  les  Russes  sur  la  rive  gauche  du  Danube,  achever
ainsi  la  campagne.  Son  activité  fut  impuissante  à  secouer
l’inertie  de  ses  rivaux,  à  arracher  ses  troupes  à  leur  répugnance ­
  pour  l’offensive.  Il  fut  bientôt  victime  des  intrigues
du  sérail  ;  il  fut  destitué  de  son  commandement,  remplacé
par  Suleïman-pacha  ;  celui-ci  laissa  son  armée  devant
Chipka,  vint  se  mettre  à  la  tête  des  troupes  du  quadrilatère  ;
pour  ne  pas  faire  comme  son  prédécesseur  détesté,  il  ramena
les  Turcs  sur  la  rive  droite  du  Lom  et  attendit  les  évènements. ­
  Qui  sait  quel  aurait  été  le  sort  de  la  campagne,  si
les  Ottomans  avaient  été  mieux  commandés  ?
Les  Russes  eurent  le  temps  d’amener  300.000  hommes
autour  de  S'"tova  et  de  préparer  l’investissement  de  Plevna.
Il  ne  s’agissait  plus  d’enlever  la  place  de  vive  force,  mais
de  la  réduire  par  la  famine.  Car,  dans  ses  retranchements
improvisés,  Osman-pacha  n’avait  pas  pu  amasser  d’abondantes ­
  ressources.  La  direction  du  siège  fut  confiée  à  Todtleben,
  le  défenseur  de  Sébastopol  en  1855.  Il  entoura  la
ville  d’ouvrages  bien  garnis  de  canons.  Gourko,  revenu  de
Russie  à  la  tête  d’une  petite  armée  très  légère,  enleva
Lowatz  au  sud,  Telisch  au  sud-ouest,  coupa  toutes  les  communications ­
  avec  Sofia,  jeta  ses  cavaliers  à  travers  la  campagne ­
  pour  arrêter  les  vivres,  acheva  d’enfermer  Plevna
dans  un  cercle  impénétrable.  120.000  Russes  enserrèrent
les  Turcs  sur  les  deux  rives  du  Wid,  le  grand-duc  Nicolas
et  les  Roumains  à  droite,  le  général  Ganjecki  à  gauche.
Cependant  Todtleben,  sûr  du  résultat  scientifiquement  préparé, ­
  songeait  au  lendemain,  éclairait  la  route  de  Troïan  et
celle  de  Gabrova  vers  les  Balkans,  concentrait  toutes  les
troupes  légères  sous  Gourko  ;  la  ville  et  l’armée  turque
prises,  on  marcherait  d’une  irrésistible  poussée  par  les
montagnes,  vers  Andrinople,  vers  Constantinople;  on  frapperait ­
  sur  la  Turquie  le  coup  de  grâce.
Les  approvisionnements  d’Osman-pacha  ne  pouvaient
soutenir  son  armée  que  jusqu’au  commencement  de  décem-
        <pb n="240" />
        LA  GUERRE.

227

bre.  Il  ne  pouvait  échapper  à  la  capitulation  que  par  une
sortie  :  Todtleben  le  savait,  et  avait  pris  ses  précautions  en
conséquence  ;  à  la  moindre  alerte,  toute  l’armée  russe  devait
se  trouver  massée  en  un  seul  point  et  y  écraser  les  assiégés.
Ce  devait  être  le  moment  critique  :  on  l’attendait  d’un  jour
à  l’autre.  Le  tsar  Alexandre  était  venu  au  camp  des  assiégeants. ­

Le  28  novembre,  le  général  turc,  faisant  une  fausse  attaque ­
  à  l’est  pour  tâcher  de  tromper  l’ennemi,  se  jeta  avec
30.000  hommes  sur  les  troupes  du  général  Ganjecki  à
l’ouest,  franchit  le  Wid,  porta  toutes  ses  forces  à  l’assaut
des  retranchements  russes  de  la  rive  gauche.  Tous  ses  efforts
furent  inutiles  ;  il  eut  beau  payer  de  sa  personne  ;  il  fut
blessé  à  la  cuisse,  rejeté  sur  la  rive  droite.  Cependant  les
Russes  avaient  enlevé  les  redoutes  abandonnées  à  l’est  de
Plevna,  étaient  entrés  dans  la  ville,  l’avaient  traversée  en
courant,  et  enveloppaient  la  petite  armée  ottomane  le  long
de  la  rivière.  Une  résistance  plus  longue  eût  été  folle  ;
Osman-pacha  se  livra  aux  vainqueurs  avec  les  restes  de  ses
troupes.
D’autres  succès  en  Asie  complétèrent  celui-là.  Le  général
Loris  Melikof,  avec  des  renforts,  put  reprendre  l’offensive
contre  Mouktar-pacha  au  commencement  d’octobre.  Il  le
battit  le  15  à  Winsikiof  et  fit  capituler  une  partie  de  ses
troupes.  Le  général  Lazaref,  chargé  d’assiéger  Kars,  s’en
empara  d’un  coup  de  main  le  18  novembre  et  y  fit  17.000
prisonniers.  Mélikof  se  porta  sur  Erzeroum,  et  ses  éclaireurs
parurent  aux  environs  de  Trébizonde.
Une  dernière  marche,  presque  triomphale,  des  Russes
les  conduisit  en  vue  de  Constantinople.  Les  Serbes  déclarèrent ­
  de  nouveau  la  guerre  au  sultan  le  14  décembre,
essayèrent  de  s’emparer  de  la  voie  ferrée,  vers  Nisch  et
Mitrovitza  ;  ils  descendirent  ensuite  sur  Prizrend,  la  vieille
capitale  serbe,  y  firent  capituler  une  division  turque,  tournèrent ­
  à  l’ouest  la  ligne  des  Balkans.  Le  tsar  rentré  en
Russie  pour  veiller  aux  complications  diplomatiques  qui
pouvaient  se  produire,  Gourko  reprit,  avec  des  forces  plus
nombreuses,  sa  course  interrompue  en  juillet.  Dès  le  24
novembre,  il  avait  enlevé  Étropol,  au  nord-est  de  Sofia.
Suleïman-pacha  avait  été  rappelé  du  quadrilatère  et  se  trouvait, ­
  avec  la  plus  grande  partie  de  ses  forces,  —  130.000
hommes,  —  an  sud  des  Balkans,  son  quartier-général  à
Tatar-Bazardjik.  Pendant  que  Radetzki,  avec  des  troupes
        <pb n="241" />
        228

LA  GUEIlRr«:  DES  BALKANS.

fraîches,  reprenait  roffensive  en  avant  du  col  de  Chipka,
Gourko  occupa  Bugarowo  le  l"  janvier  1878,  Sofia  le  5,
poussa  devant  lui  les  Turcs  sur  Philippopoli,  leur  livra  une
chaude  bataille  le  15  et  le  16  janvier.  Skobelef  et  Radetzki
firent  capituler  25.000  ennemis  à  Senovo,  près  de  Chipka  :
Suleiman,  pris  entre  Gourko  et  Radetzki,  fut  obligé  de
reculer.  Le  quartier-général  russe  put  bientôt  s’établir  à
Kazanlik.  La  Roumélie  de  nouveau  ouverte,  Gourko  entra  à
Ândrinople  le  20  janvier.  Le  grand-duc  Nicolas  y  reçut  le
lendemain  deux  ministres  du  sultan  envoyés  pour  traiter
d’un  armistice.
Les  Russes  s’arrêteraient-ils  là?  N’iraient-ils  pas  jusqu’à
la  capitale  ottomane  ?  Dès  le  début  de  la  guerre,  il  entrait
dans  les  plans  de  l’état-major  impérial  «  de  frapper  au  centre
de  la  puissance  turque,  de  marcher  sur  Constantinople,  et
d’y  dicter  les  conditions  d’une  paix  durable  »‘.On  citait  un
mot  du  grand-duc  Nicolas  :  «  J’ai  l’ordre  de  ne  m’arrêter
devant  rien,  de  marcher  sur  Constantinople,  et  je  marcherai ­
  ».  Mais  Gortchakof  craignait  l’Angleterre  dont  la
flotte  était  à  Besika,  prête  à  passer  les  Dardanelles  ;  il  se
sentait  lié  par  la  convention  du  8  juin  1877  :  il  s’était  engagé
à  n’occuper  ni  Constantinople  ni  les  Dardanelles;  les  mêmes
promesses  avaient  été  faites  à  l’Autriche  et  à  l’Allemagne  ;
follait-il  risquer  un  conflit  européen  quand  on  avait  difficilement ­
  vaincu  les  seuls  Turcs?
Arrivé  à  Andrinople,  la  route  libre  jusqu’à  Constantinople, ­
  Nicolas  songea  à  passer  outre  aux  craintes  du  chancelier, ­
  «  un  vieux  radoteur  tombé  en  enfance,  devenu  complètement ­
  fou  »,  disait-on  au  quartier-général.  «  Si  Dieu  le
veut,  s’écriait  le  généralissime,  je  fixerai  sur  les  murs  de
Tsarigrad  l’écu  aux  armes  de  la  Russie.  »  Et  il  semble  que
telle  était  la  secrète  espérance  du  tsar  lui-mème  :  «  Si  c’est
l’arrêt  du  destin,  disait-il  à  son  entourage,  que  le  grand-duc
plante  donc  la  croix  sur  Sainte-Sophie  !  »  Ils  s'en  rapportèrent ­
  trop  au  destin  ;  il  y  a  pourtant  un  proverbe  qui  dit  :
Aide-toi,  le  ciel  t’aidera.  Nicolas,  avant  de  prendre  une
résolution,  demanda  à  Saint-Pétersbourg  l’autorisation  de

1.  Les  Russes  devnnt  Constantinople,  article  d’un  anonyme  russe,
d’après  le  Mémori  &amp;lt;1  de  la  guerre  d’Orient,  écrit  sous  la  dictée
du  graiid-duc  Nicolas,  depuis  le  départ  de  Saint-Pétersbourg  —,
19  janvier  1877  —  juscpi’aii  départ  de  San-Sléfauo  —  18  avril  1878
—  Revue  de  Paris,  15  juillet  1897.
        <pb n="242" />
        LA  GUERRE.

229

faire  occuper  Gallipoli,  pour  barrer  la  route  aux  vaisseaux
anglais.  On  la  lui  refusa,  avec  la  pensée  peut-être  qu’il  s’en
passerait.  11  n’osa.  Trop  discipliné,  ou  effrayé  des  conséquences, ­
  il  obéit  à  ses  instructions  écrites,  et  non  aux  désirs
inavoués  de  son  gouvernement.
Il  se  vit  dans  une  position  critique  ;  les  Anglais  à  Besika,
les  Turcs  maîtres  toujours  du  quadrilatère,  la  Roumanie
mécontente  et  lasse  de  la  guerre,  l'Autriche  menaçante,
l’armée  russe  fatiguée  elle-même;  Andrinople  pouvait  être
prise  dans  un  cercle  d’ennemis  et  toutes  ses  victoires  compromises. ­
  Il  signa  l’armistice  d’Andrinople  —  30  janvier.
Mais  les  Anglais,  par  précaution,  franchirent  les  Dardanelles, ­
  et  vinrent  jeter  l’ancre  aux  îles  des  Princes,  à  l’entrée ­
  du  Bosphore,  en  vue  de  Constantinople.  Le  tsar  irrité
rendit  au  grand-duc  sa  liberté  d’action,  l’autorisa  à  conduire ­
  ses  troupes  dans  Constantinople,  «  même  par  la  force»,
si  les  Anglais  avançaient.  Le  grand-duc  s’établit  à  San
Stefano,  un  faubourg  de  la  capitale,  prépara  l’attaque.  Le
sultan  supplia  les  Anglais  de  se  retirer  ;  ils  levèrent  l’ancre  :
les  Russes  n’entrèrent  pas  dans  Tsarigrad.  Ils  eurent  peutêtre
  tort  de  ne  pas  saisir  cette  occasion  unique  ;  ils  comptèrent ­
  sur  l’habileté  de  leur  diplomatie,  sur  l’appui  du
prince  de  Bismarck,  et  pensèrent  obtenir  par  des  négociations, ­
  sans  risquer  une  guerre  européenne,  les  avantages
qu’ils  auraient  pu  se  promettre  de  l’occupation  de  Constantinople. ­

La  convention  d’Andrinople  indiquait  les  bases  du  traité
à  intervenir  :  indépendance  et  agrandissement  de  la  Roumanie ­
  et  de  la  Serbie,  agrandissement  du  Monténégro,
constitution  de  la  Bulgarie  en  principauté  autonome,  administration ­
  autonome  assurée  à  la  Bosnie,  à  l’Herzégovine  et
aux  autres  provinces  chrétiennes,  paiement  d’une  indemnité ­
  de  guerre  à  la  Russie.  Ces  conditions  étaient  dans  l’ensemble ­
  conformes  aux  principes  de  la  conférence  de  Constantinople ­
  et  du  protocole  du  31  mars  1877.  Cependant  il
fallait  savoir  dans  quelles  limites  la  Russie  prétendait  établir ­
  la  principauté  nouvelle  de  Bulgarie  :  là  se  portait  l’attention ­
  des  cabinets  européens.  La  question  bulgare  fut
d’ailleurs  le  point  essentiel  des  négociations  qui  suivirent  la
guerre  des  Balkans.
L’Angleterre  inquiète  était  toute  prête  à  intervenir  ;  elle
renforçait  ses  garnisons  de  Malte  et  de  Gibraltar;  elle
manifestait  l’intention  d’embarquer  une  partie  des  troupe»
        <pb n="243" />
        230

LA  GUERRE  DES  BALKANS.

de  l’Inde.  L’Âutriche-Hongrie  mobilisait  aussi  les  corps
d’armée  de  sa  frontière  méridionale;  elle  demandait  la
réunion  d’une  conférence  européenne.  Quant  à  Bismarck
il  déclarait  solennellement  au  Reichstag  qu’il  ne  chercherait ­
  qu’à  garantir  la  paix,  qu’à  maintenir  notamment  le  bon
accord  entre  l’Autriche  et  la  Russie,  qu’il  ne  voulait  être
qu’un  «  honnête  courtier  »  entre  les  parties  contractantes,
que  l'Allemagne  ne  prétendait  à  aucun  bénéfice  particulier.
Le  prince  Gortcbakof,  qui  n’avait  aucune  raison  de  se
défier  de  l’Allemagne,  qui  au  contraire  faisait  fond  sur  ses
protestations  amicales,  accepta  la  réunion  d’un  congrès  à
Berlin.
IV.  —  Le  traité  de  Berlin  et  son  exécution  (1878-1887).
La  convention  d’Andrinople  fut  précisée  le  3  mars  suivant ­
  par  le  traité  de  San  Stefano,  beaucoup  plus  clair  ;  il
était  l’impitoyable  consécration  de  la  victoire  de  la  Russie.
Il  aurait  été  «  la  fin  de  la  Turquie  »,  s’il  avait  été  intégralement ­
  exécuté.  Le  sultan  paierait  une  indemnité  de  guerre
de  cinq  milliards  et  demi  de  francs,  ou,  s’il  ne  le  pouvait,
céderait  à  la  Russie,  en  Asie  Batoum,  Ardahan,  Kars,
Bayazid,  en  Europe  la  Dobroudja,  que  le  tsar  donnerait  à  la
Roumanie  en  échange  de  la  Bessarabie,  ce  qui  porterait  la
frontière  russe  au  Danube.  La  Roumanie,  la  Serbie  et  le
Monténégro  seraient  indépendants,  la  Serbie  agrandie  des
districts  de  Nisch  et  Mitrovitza,  le  Monténégro  agrandi  de
quelques  territoires  bosniaques  et  de  deux  ports  sur  l’Adriatique, ­
  Antivari  et  DulcignoL  La  Bosnie  et  l’Herzégovine
seraient  dotées  d’institutions  libérales,  sous  le  contrôle  de
l’Autriche-Hongrie  et  de  la  Russie.
Et  surtout  il  serait  constitué  une  principauté  autonome
de  Bulgarie,  s’étendant  du  Danube  à  l’Archipel,  et  comprenant ­
  les  provinces  de  Bulgarie  proprement  dite,  de  Roumélie
  et  de  Macédoine,  en  sorte  que  la  Turquie  d’Europe
serait  coupée  en  deux  tronçons,  le  pays  d'Andrinople  et  de
Constantinople  à  l’est,  l’Albanie  à  l’ouest.  Cette  Bulgarie
aurait  un  prince  élu,  une  assemblée  élue  qui  élaborerait  sa
constitution  sous  la  surveillance  d’un  commissaire  russe
chargé  de  pleins  pouvoirs  pendant  deux  ans  et  assisté  d’un
corps  d’occupation  de  50.000  Russes.
1.  Cf.  Atlas  historique  Schrader,  carte  51.
        <pb n="244" />
        LE  TRAITÉ  DE  BERLIN.

231

Enfin  toutes  les  forteresses  du  Danube  seraient  démolies.
Le  règlement  de  1868  serait  scrupuleusement  appliqué  en
Crète  ;  les  autres  provinces  chrétiennes  seraient  dotées  par
le  sultan  de  règlements  analogues,  d’accord  avec  la  Russie;
l’Arménie  obtiendrait  aussi,  sous  la  protection  russe,  des
institutions  propres  à  assurer  son  repos.
En  somme,  la  Turquie  était  «  dépecée,  mise  en  lambeaux, ­
  sans  même  conserver  le  libre  usage  de  ses  membres
épargnés  ».‘Ce  qui  en  restait  était  soumis  à  l’influence  de
la  Russie.
L’Autriche  n’y  pouvait  donner  son  consentement;  elle
voulait  occuper  la  Bosnie  et  l’Herzégovine,  exercer  sur  la
Serbie  et  le  Monténégro  une  sorte  de  protectorat,  analogue
à  celui  de  la  Russie  sur  la  Bulgarie,  conserver  la  disposition ­
  de  la  route  qui  conduit  à  Salonique  et  à  l’Archipel  ;  elle
voulait  pouvoir  faire  équilibre  à  la  domination  russe  dans
la  péninsule  des  Balkans.
L’Angleterre  ne  fut  pas  moins  opposée  au  traité  de  San
Stefano.  Elle  comptait  désormais  sur  la  France,  où  le  ministère ­
  des  affaires  étrangères  était  dirigé  par  M.  Waddington,
dont  les  sympathies  pour  elle  n’étaient  pas  dissimulées.  Elle
savait  pouvoir  compter  sur  l’Autriche.  Lord  Beaconsfield
proposa  même  au  comte  Andrassy  l’établissement  d’un
protectorat  austro-anglais  sur  l’empire  ottoman;  le  comte
fut  effrayé  de  cette  proposition,  fertile  en  effet  en  complications, ­
  Le  gouvernement  anglais  offrit  encore  son  appui  au
sultan,  lui  garantit  l’intégrité  de  ses  possessions  d’Asie
Mineure,  s’il  voulait  permettre  à  l’Angleterre  d’occuper  l’île
de  Chypre,  afin  qu’elle  pût  mieux  surveiller  les  entreprises
de  la  Russie  au  sud  du  Caucase.  Dans  ces  conditions,  lord
Beaconsfield  et  son  sécréta  ire  d’état  aux  affaires  étrangères,
lord  Salisbury,  se  crurent  en  mesure  de  parler  haut  à  la
Russie.
Le  l"  avril,  ils  lancèrent  une  note  très  vive,  où,  considérant ­
  que  le  traité  de  San  Stefano  mettait  la  mer  Noire
sous  l’absolue  domination  de  la  Russie  et  ne  laissait  à  l’empire ­
  turc  qu’une  indépendance  illusoire,  ils  déclaraient  ce
pacte  inconciliable  avec  les  légitimes  intérêts  de  la  Grande
Bretagne.  C’était  un  défi  brutalement  jeté  à  la  face  du
tsar.
S’il  n’avait  eu  que  l’Angleterre  contre  lui,  le  tsar  l’aurait
1.  Engelhardt,  La  Turquie  et  le  Tanzimdt,  II  90.
        <pb n="245" />
        232

LÀ  GUERRE  DES  BALKANS.

peut-être  relevé  ;  mais  il  craignait  l’intervention  armée  de
l’Autriche,  et  ne  se  jugeait  pas  de  force  à  lutter  contre  ces
deux  ennemies.  Il  demanda  à  l’Allemagne  de  retenir  l’Autriche, ­
  comme  il  l’avait  lui-même  retenue  en  1870.  Il  réclama
le  paiement  du  service  alors  rendu.
Bismarck  répondit  que  l’Allemagne  avait  besoin  de  toutes
ses  forces  pour  surveiller  la  France,  et  qu'il  lui  était  impossible ­
  d’en  distraire  une  partie  pour  agir  sur  l'Autriche.  En
réalité,  il  lui  convenait  que  l’Autriche  se  développât  dans  la
péninsule  des  Balkans  et  s’y  rencontrât  avec  la  Russie,  dans
l’intérêt  de  la  sécurité  de  la  Prusse  en  Allemagne.  Dès  lors,
le  gouvernement  russe  était  dans  l’impossibilité  absolue  de
relever  les  provocations  qui  lui  étaient  adressées  ;  il  lui
fallut  passer  sous  les  Fourches  Caudines  du  Congrès  de
Berlin  ;  «  C’est  là  proprement  la  grande  trahison  que  la
Russie  n’a  pas  pardonnée  et  ne  pardonnera  sans  doute  pas
de  longtemps  à  l’Allemagne
Le  congrès  se  réunit  à  Berlin  le  13  juin,  sous  la  présidence ­
  du  prince  de  Bismarck.  L’Allemagne  y  fut  représentée, ­
  avec  lui,  par  le  baron  de  Werther  et  le  prince  de
Hohenlohe  ;  l’Autriche-Hongrie  par  le  comte  Andrassy,  le
comte  de  Karolyi  et  le  baron  de  Haymerlé  ;  la  France  par
MM.  Waddington,  de  Saint-Vallier  et  Desprez  ;  l’Angleterre
par  lord  Beaconsfield,  lord  Salisbury  et  lord  Odo  Russell  ;
l’Italie  par  le  comte  Corti  et  le  comte  de  Launay  ;  la  Russie
par  le  prince  Gortchakof,  le  comte  Schouvalof  et  le  baron
d’Oubril  ;  la  Turquie  enfin  par  Karathéodory-pacha,  Sadoullah-bey
  et  Méhémet-Ali-pacha.  Les  traités  définitifs  qui
furent  signés  un  mois  après,  le  13  juillet,  apportèrent,  malgré ­
  les  etl'orts  des  plénipotentiaires  russes,  de  considérables
modifications  au  traité  de  San  Stefano.  Ils  eurent  poui
caractère  essentiel  de  garantir  en  Orient  l’équilibre  que  la
Russie  voulait  rompre  à  son  profit.  Ils  n’en  furent  pas  beaucoup ­
  plus  favorables  à  la  Turquie  et  accentuèrent,  autour
de  ses  dépouilles,  l’antagonisme  des  puissances  rivales.
La  Russie  ne  garda  que  la  Bessarabie,  jusqu’à  la  bouche
septentrionale  du  Danube,et  en  Asie,  Batoum  et  Kars;  elle
obtint  pour  la  Perse  la  cession  du  district  de  Khotour,  à
l’est  du  lac  de  Van.
Pour  assurer  le  calme  aux  provinces  de  Bosnie  et  d’Her-1.

  Debidour,  Histoire  diplomatique  de  VEurope,  II,  517.  Paris„
F.  Alcan.
        <pb n="246" />
        LE  TRAITÉ  DE  BERLIN.

233

zégovine,  il  fut  décidé  que,  pour  une  période  indéterminée,
elles  seraient  occupées  et  gouvernées  par  l’Autriche-Hongrie,
  qui  pourrait  même,  quand  elle  le  jugerait  à  propos,
mettre  garnison  dans  le  district  de  Novi-bazar.
L'Angleterre  fit  alors  connaître  que,  le  4  juin  précédent,
par  un  traité  secret,  le  sultan  l’avait  chargée  du  soin  de
défendre  ses  possessions  d’Asie  Mineure,  avait  promis  de
réformer,  sous  le  contrôle  anglais,  l’administration  de  ces
provinces,  et  lui  avait  permis  d’occuper  l’île  de  Chypre.
Ainsi  elle  allait  tenir  la  Russie  en  surveillance,  et,  par  la  protection ­
  officielle  exercée  sur  le  sultan,  doubler  son  prestige
aux  yeux  de  ses  50  millions  de  sujets  musulmans  de  l’Inde.
C’était  sa  façon  de  maintenir  l’équilibre  en  Orient;  elle  devait
bientôt  mettre  la  main  sur  l’Égypte  pour  y  garantir  l’ordre.
Il  n’y  a  pas  jusqu’à  l’Italie  et  à  la  France  qui  n’aient
pensé  prendre  leur  part  de  la  curée.  L’Italie  avança  de  vagues
prétentions  sur  l’Albanie  et  sur  la  Tripolitaine.  La  France
se  fit  donner  l’autorisation  d’occuper  éventuellement  la
Tunisie.  L’Allemagne  seule  ne  demanda  rien  pour  elle,  fit
valoir  auprès  du  sultan  son  désintéressement,  et  exerça  par
suite  à  Constantinople  une  influence  qui  n’a  fait  depuis  que
grandir.
Parmi  toutes  ces  âpres  convoitises  des  grandes  puissances, ­
  les  petits  États  chrétiens  des  Balkans  n’obtinrent  pas
toutes  les  satisfactions  qu’ils  espéraient.
La  Grèce  réclamait,  au  nom  de  la  communauté  de  race,
la  Crète,  l’Épire,  la  Thessalie,  une  partie  de  la  Macédoine,
au  moins  la  Chalcidique.  La  Russie,  protectrice  encore  des
Slaves,  était  mal  disposée  pour  elle.  Cependant,  sur  les
vives  instances  de  la  France,  ses  vœux  furent  pris  en  considération ­
  ;  elle  fut  autorisée  à  négocier  directement  avec  la
Porte  sur  une  rectification  de  frontières,  le  long  d’une  ligne
approximativement  marquée  par  le  Kalamas  et  la  Selembria.
  Les  puissances  promirent  leur  médiation  entre  les
parties,  si  elles  ne  parvenaient  pas  à  s’entendre.  La  Crète
fut  laissée  au  sultan,  qui  s’engagea  à  y  faire  observer  le
firman  de  1868,  à  en  préciser  les  termes  au  besoin.
Le  Monténégro  ne  reçut  pas  tous  les  territoires  que  lui
avait  promis  le  traité  de  San  Stefano;  il  eut  en  Herzégovine
les  districts  de  Niksitch  et  de  Piva,  et  sur  l’Adriatique  les
deux  ports  d’Antivari  et  Dulcigno.
La  Serbie  eut  avec  Nisch  le  district  bulgare  de  Pirot,
c’est-à-dire  à  peu  près  toute  la  vallée  de  la  Nischawa.
        <pb n="247" />
        1234

LA  GUERRE  DES  BALKANS.

La  Roumanie  perdit  la  Bessarabie  méridionale,  eut  en
échange  les  bouches  du  Danube  et  la  Dobroudja  jusqu’à  la
hauteur  de  Silistrie.
Ces  trois  états  furent  proclamés  absolument  indépendants. ­

Mais  voici  le  point  essentiel  des  négociations  de  Berlin.
La  nouvelle  principauté  de  Bulgarie  fut  réduite  au  pays
compris  entre  le  Danube  et  les  Balkans,  avec  Sofia,  et  les
sources  de  l’isker  d’une  part,  de  la  Strouma  de  l’autre.  Elle
organiserait  ses  institutions  politiques,  sous  la  surveillance,
non  pas  exclusivement  de  la  Russie,  mais  d’une  commission
européenne.  Elle  resterait  tributaire  de  la  Turquie.  Une
autre  province,  la  Roumélie  orientale,  située  au  sud,  sur
toute  la  vallée  supérieure  de  la  Maritza,  avec  Philippopoli,
aurait  une  administration  autonome  et  un  gouverneur  chrétien ­
  nommé  pour  cinq  ans  par  le  sultan  avec  le  consentement ­
  des  puissances.
La  Macédoine  fut  rendue  à  la  Turquie,  qui  forma  encore
ainsi  un  territoire,  étroit  sans  doute  du  nord  au  sud,  mais
compact  entre  Constantinople  et  l’Albanie.
La  Porte  exprima,  une  fois  de  plus,  la  volonté  de  garantir
la  liberté  religieuse  de  ses  sujets,  «  en  y  donnant  l’extension
la  plus  large  ».  Le  congrès  prit  acte  de  cette  déclaration,
mit  tous  les  établissements  religieux  de  l’empire  sous  la
protection  collective  des  grandes  puissances,  sous  réserve
des  droits  particuliers  de  la  France  en  Syrie  et  en  Palestine, ­
  qui  furent  solennellement  confirmés.  Quand  le  prince
Gortchakof  demanda  par  quelles  mesures  le  congrès  entendait ­
  assurer  cette  protection,  on  ne  put  se  mettre  d’accord  ;
il  ne  convenait  pas  de  limiter  la  souveraineté  du  sultan  dans
l’administration  de  ses  états.
De  la  crise  de  1877-1878,  l’Empire  ottoman  sortait  singulièrement ­
  affaibli  ;  les  populations  musulmanes  commencèrent ­
  à  émigrer  vers  l’Asie  en  grand  nombre.  Le  principe
de  son  intégrité,  tant  de  fois  affirmé  et  qui  devait  l’étre
encore,  était  outrageusement  violé:  le  démembrement  se
continuait.  Les  Turcs  dès  lors  furent  en  droit  de  se  défier
de  toute  intervention  étrangère  ;  ils  reportèrent  l’origine  de
leurs  désastres  à  l’action  de  l’Europe  chrétienne  qui,  sous
prétexte  de  réformes,  avait  énervé  leurs  plus  fortes  institutions. ­
  Ils  s’y  montrèrent  désormais  réfractaires,  n’acceptèrent ­
  les  observations  des  grandes  puissances  que  dans  la
mesure  où  il  eût  été  dangereux  de  les  repousser,  et  leur
        <pb n="248" />
        LE  TRAITÉ  DE  BERLIN.

235

mauvaise  volonté,  qui  ne  fut  que  la  volonté  de  se  défendre,
prépara  aux  diplomates  d’autres  difficultés.
Le  traité  de  Berlin  lui-même  ne  s’exécuta  pas  sans  obstacles. ­
  Le  prince  Charles  de  Roumanie  prit  le  titre  de  roi  en
1881.  Le  prince  Milan  en  fit  autant  en  Serbie  en  1882,  et
tous  deux  furent  dès  lors  complètement  indépendants,  en
titre  comme  en  fait.
Les  Bosniaques  accueillirent  mal  l’occupation  autrichienne. ­
  Encouragés  par  le  tsar,  ils  y  opposèrent  une  assez
longue  résistance.  La  cour  de  Vienne  resserra  son  entente
avec  l’Allemagne,  qui  lui  facilita  la  prise  de  possession  de
Novi-Bazar,  après  celle  de  la  Bosnie  (septembre  1879).  A
l’entrevue  de  Gastein,  le  mois  précédent,  les  deux  chanceliers ­
  Bismarck  et  Andrassy  contractèrent  une  alliance  formelle ­
  pour  assurer  le  respect  des  traités  existants,  c’est-àdire
  des  traités  de  Franc‘‘ort  et  de  Berlin.  On  peut  supposer
que  le  tsar  n’aurait  pas  hésité  alors  à  rompre  avec  l’Allemagne ­
  s’il  n’avait  redouté  les  progrès  du  parti  révolutionnaire ­
  ;  le  nihilisme  était  à  ce  moment  en  lutte  ouverte
avec  le  gouvernement  russe,  et  Alexandre  II  lui-même
allait  tomber  sous  ses  coups,  le  l®*'  mars  1881.
Le  Monténégro  n’occupa  qu’à  grand’peine  les  territoires
que  lui  attribuait  le  traité  de  Berlin.  Les  populations  turques ­
  du  voisinage,  la  «  ligue  albanaise  »  encouragée  déloyalement ­
  par  le  sultan,  prirent  les  armes,  et  il  fallut  une
démonstration  navale  des  grandes  puissances  pour  que  le
prince  Nicolas  pût  mettre  garnison  à  Antivari  et  Dulcigno
(1880).
La  Porte  mit  encore  beaucoup  de  mauvaise  volonté  à
céder  l’Épire  et  la  Thessalie  à  la  Grèce,  selon  les  conventions ­
  de  Berlin.  Les  puissances  durent  imposer  leur  médiation: ­
  la  Turquie  refusa  d’abandonner  Janina.  La  frontière
nouvelle  fut  fixée,  par  le  traité  du  22  mai  1881,  à  l’Arta
d’une  part,  et  d’autre  part  à  une  ligne  courant  le  long  des
monts  Voïoutza  jusqu’au  sud  de  l’Olympe.  Les  Grecs  réservèrent ­
  d’autres  prétentions  pour  l’avenir.
Les  Bulgares  ne  tardèrent  pas  à  violer,  purement  et  simplement, ­
  le  traité  de  Berlin.  Leur  nationalité,  à  peine  née,
se  révéla  aussitôt  très  forte  et  très  fière  de  son  indépendance. ­
  La  constitution  de  1879,  votée  par  une  assemblée
ôlue,  sous  l’influence  du  gouverneur  provisoire  russe,  établit
un  ministère  responsable,  et  une  Assemblée  nationale,  ou
        <pb n="249" />
        236

LA  GUERRE  DES  BALKANS.

Sobranié,  dont  les  membres  furent  pour  les  trois  quarts
élus  au  suffrage  universel,  pour  un  quart  nommés  par  le
prince.  Le  29  avril  1879,  le  Sobranié  élut  prince  de  Bulgarie,
Alexandre  de  Battenberg,  un  parent  du  tsar.  Les  milices
bulgares  furent  organisées  dans  des  cadres  d’officiers  russes.
Le  gouvernement  russe  pensa  bien  conserver  le  protectorat
du  nouvel  État.
Mais  les  Bulgares  supportèrent  mal  cette  sujétion.  Il  se
forma  parmi  eux  et  au  Sobranié  un  parti  national  hostile
à  l’influence  russe  ;  le  prince  de  Battenberg  fut  obligé,  sous
peine  de  déchéance,  de  se  mettre  à  sa  tête.  Des  querelles
de  plus  en  plus  violentes  éclatèrent  entre  Russes  et  Bulgares. ­
  Les  deux  officiers  russes,  Sobolef  et  Kaulbars,  que
le  prince  avait  appelés  au  ministère,  démissionnèrent  le  19
septembre  1883,  et  Kaulbars  quitta  furieux  la  salle  des
séances  du  Sobranié  en  criant  à  la  majorité  :  «  Cochons!
Canailles!  Menteurs!  »  Les  Bulgares  lui  répondirent  par  des
hourrahs  frénétiques.  C’était  la  rupture  déjà  avec  la  Russie.
Cependant  la  Roumélie  orientale  s’organisait  aussi,  en
principauté  autonome,  sous  le  contrôle  d’une  commission
européenne.  Elle  eut  une  milice  nationale,  une  assemblée
provinciale  élue,  un  gouverneur  chrétien  nommé  par  le
sultan  avec  le  consentement  des  puissances.  Le  premier  fut
Aleko-pacha,  prince  Vogoridès.  Il  fut  remplacé  bientôt  par
Gavril-pacha.  Les  Bulgares  de  la  Roumélie  voulaient
l’union  avec  la  Bulgarie.  C’était  pour  eux  le  moyen  d’échapper ­
  tout  à  fait  à  la  domination  ottomane.  Un  ardent
patriote,  Stranski,  prit  la  tête  de  ce  mouvement  qui  gagna
bientôt,  car  il  était  irrésistible  et  fatal,  la  plus  grande  partir
du  pays.
Le  18  septembre  1885,  une  révolution  éclata  à  Philippopoli.
  Elle  fut  absolument  pacifique,  ne  coûta  pas  une
goutte  de  sang.  Gavril-pacha  fut  arrêté  et  renvoyé  sous
escorte  à  Constantinople.  Un  gouvernement  provisoire,
sous  la  présidence  de  Stranski,  nomma  Alexandre  de  Battenberg ­
  gouverneur  de  la  Roumélie.  Celui-ci,  sous  la  pression ­
  du  parti  national,  malgré  l’opposition  de  la  Russie,
accepta,  vint  à  Philippopoli,  y  fut  reçu  en  triomphe,  prit  le
titre  de  «  prince  des  deux  Bulgaries  ».
Les  grandes  puissances  protestèrent  contre  cette  violation ­
  du  traité  de  Berlin,  violatio»^  grave  en  effet  ;  car  ainsi
l’empire  ottoman  perdait  la  ligne  défensive  des  Balkans
qu’elles  avaient  voulu  lui  laisser.  Mais  comme  la  Bulgarie
        <pb n="250" />
        LE  TRAITÉ  DE  BERLIN,

237

nouvelle  échappait  manifestement  à  l’influence  russe,  leur
opposition  resta  toute  platonique.  Le  tsar  Alexandre  III,
pour  les  mêmes  raisons,  se  montra  très  irrité  :  il  rappela
les  officiers  russes  qui  étaient  encore  au  service  du  prince
de  Battenberg,  et  déclara  ne  pas  le  reconnaître  comme
prince  des  deux  Bulgaries.  Les  rôles  étaient  renversés  :
c’était  la  Russie  qui  combattait  les  Bulgares,  et  l’Europe
qui  les  soutenait  ou  du  moins  qui  les  laissait  faire.
Les  Grecs  protestèrent  contre  la  rupture  de  l’équilibre
balkanique,  exigèrent  des  compensations  territoriales,
envoyèrent  des  troupes  à  la  frontière  de  Thessalie.  L’Europe ­
  les  somma  de  désarmer.  Comme  cet  ultimatum  ne
servait  à  rien,  une  escadre  internationale,  formée  de  vaisseaux ­
  allemands,  austro-hongrois,  anglais,  italiens,  russes,
fut  envoyée  sur  les  côtes  grecques  qui  furent  mises  «  en
état  de  blocus  pacifique  ».  L’intervention  amicale  de  la
France  décida  les  Grecs  à  céder,  et  le  blocus  cessa  le
8  juin  1886,
Les  Serbes  protestèrent  aussi  contre  l’agrandissement  de
la  Bulgarie.  Les  grandes  puissances  ne  purent  pas  agir
contre  eux  de  la  même  façon.  Le  roi  Milan  se  mit  à  la  tête
de  son  armée,  envahit  la  Bulgarie,  marcha  sur  Sofia.
Alexandre  de  Battenberg  le  battit  à  Slivnitza,  le  19  novembre ­
  1885,  quelques  jours  après  à  Tsaribrod,  envahit  à  son
tour  la  Serbie,  fut  encore  vainqueur  à  Pirot  et  marcha  sur
Nisch.  Devant  une  intervention  diplomatique  de  1  Europe,
il  consentit  à  s’arrêter.  Milan  fut  dès  lors  très  impopulaire
en  Serbie  ;  sa  femme  Nathalie,  fille  d’un  officier  russe,  prétendit ­
  diriger  l’éducation  de  leur  fils  Alexandre,  et  un  parti
national,  appuyé  sur  la  Russie,  parce  que  l’Autriche  n’avait
pas  voulu  défendre  les  prétentions  de  la  Serbie,  se  forma
contre  le  roi.  Milan  abdiqua  le  6  mars  1889,  et  son  fils
Alexandre  fut  proclamé  roi  de  Serbie.
La  Bulgarie  resta  unie  de  fait  à  la  Roumélie.  Encouragée
par  son  succès,  elle  acheva  de  se  défaire  de  la  tutelle  exigeante ­
  de  la  Russie.  Le  parti  russe,  représenté  encore  par
quelques  officiers,  fit  un  dernier  effort.  Dans  la  nuit  du
21  août  1886,  des  conspirateurs  pénétrèrent  dans  la  chambre ­
  du  prince  Alexandre,  et,  le  pistolet  au  poing,  l’obligèrent
à  signer  un  acte  d’abdication.  Il  signa,  et  ajouta  au  bas  de
sa  signature  :  «  Dieu  protège  la  Bulgarie  !  »  Alors  ils  l’emmenèrent, ­
  avec  son  frère  Frantz  ;  à  travers  bois,  ils  les
conduisirent  au  Danube,  les  mirent  dans  une  barque  qui
        <pb n="251" />
        238

LA  GUERRE  DES  BALKANS.

descendit  le  fleuve  jusqu’à  Reni,  auprès  de  Galatz,  en  territoire ­
  russe.  De  là,  sur  ordre  supérieur,  les  deux  princes
furent  expédiés  à  Lemberg  en  Autriche,  entre  des  gendarmes. ­

Les  Bulgares,  indignés  de  cette  violation  du  droit  des
gens,  chassèrent  les  chefs  du  parti  russe,  Zankof,  le  métropolite ­
  Clément,  formèrent  un  gouvernement  provisoire,  sous
la  direction  de  Stamboulof,  rappelèrent  Battenberg  par  télégramme. ­
  Il  rentra  quelques  jours  après,  au  milieu  d’acclamations ­
  unanimes.  Il  adressa  au  tsar  une  dépêche  très
humble,  ne  demandant  de  lui  que  le  désaveu  de  la  conspiration. ­
  Le  tsar  répondit  en  le  menaçant  de  sa  vengeance.
Dans  l’intérêt  de  la  Bulgarie,  le  prince  céda  à  cette  haine
acharnée  ;  il  forma  une  régence  sous  la  présidence  de  Stamboulof, ­
  fit  à  son  peuple  des  adieux  émus  et  s’éloigna  définitivement ­
  (7  septembre  1886).
Le  parti  russe  n’en  était  pas  moins  vaincu.  Le  régent
Stamboulof  prépara  l’élection  d’un  nouveau  prince.  Waldemar ­
  de  Danemark  refusa  cette  couronne  ;  le  Sobranié
élut,  le  7  juillet  1887,  le  prince  Ferdinand  de  Saxe  Cobourg-Gotha,
  petit-fils  de  Louis-Philippe  par  sa  mère,  officier
dans  l’armée  austro-hongroise,  appuyé  par  l’Autriche  et
par  l’Allemagne.  Cette  intervention  du  prince  de  Bismarck,
qui  ne  resta  pas  secrète,  détermina  le  tsar  à  rompre  avec
l’Allemagne  et  à  se  rapprocher  de  la  France.
Ferdinand  et  son  principal  ministre  Stamboulof  luttèrent
quelques  années  contre  les  tentatives  et  les  conspirations
du  parti  russe.  Stamboulof  y  gagna  une  réputation  de
cruauté  en  partie  méritée  ;  il  excita  notamment  de  violentes
haines  par  l’exécution  du  major  Panitza  en  1890.
Ce  barbare  pourtant  a  bien  mérité  de  la  Bulgarie  ;  il  l’a
arrachée  au  danger  de  la  tutelle  étrangère  ;  il  lui  a  donné
la  conscience  de  sa  nationalité,  de  sa  personnalité  ;  il  l’a
fait  vivre  de  ses  propres  forces,  a  fortement  trempé  son
énergie  au  milieu  des  embûches  où  se  débattaient  ses  premières ­
  années.  Il  l’a  jetée  très  vite  et  très  résolument  dans
la  voie  de  la  civilisation,  et  par  lui  elle  est  devenue  le  plus
prospère  et  le  plus  robuste  des  états  balkaniques.
Peu  à  peu  les  passions  s'apaisèrent.  Ferdinand  se  sépara
de  Stamboulof,  qui  fut  assassiné  en  1895  par  les  vengeurs
de  Panitza.  Il  chercha  à  se  rapprocher  de  la  Russie,  après
la  mort  d'Alexandre  III  ;  il  fit  baptiser  son  fils  Boris  dans
la  religion  orthodoxe,  et  le  tsar  Nicolas  II  accepta  d’être  le
        <pb n="252" />
        LE  TRAITÉ  DE  BERLIN.

23»

parrain  de  l’enfant.  La  situation  du  prince  Ferdinand  se
consolida  d’année  en  année,  et  en  septembre  1908,  il  put
solennellement  proclamer,  dans  la  vieille  capitale  de  Tirnovo,
  l’indépendance  de  la  Bulgarie,  consécration  de  la
renaissance  de  son  peuple.
La  guerre  de  1877  a  ainsi  préparé  à  la  question  d’Orient
une  solution  que  personne  n’eût  prévue  il  y  a  un  siècle.  La
succession  de  l’empire  ottoman  paraissait  alors  réservée  à
l’Autriche  et  surtout  à  la  Russie.  Dès  lors  elles  peuvent
bien  enserrer  la  péninsule  balkanique,  l’une  par  la  Bosnie,
l’autre  par  la  Bessarabie,  et  peser  de  toute  leur  influence
sur  leurs  destinées.  Mais  entre  elles  et  Constantinople  se
sont  élevées  des  nationalités  nouvelles,  auxquelles  le  traité
de  Berlin,  par  le  jeu  des  compétitions  entre  les  grandes
puissances,  bien  plus  que  par  l’inspiration  d’une  louable
générosité,  a  donné  le  droit  de  vivre.  Comme  les  Turcs  se
sont  fatigués  de  l’action  de  l’Europe,  les  Etats  chrétiens,
avides  d’indépendance  parce  qu’ils  ont  été  longtemps  opprimés, ­
  prétendent  grandir  et  prospérer  par  leurs  seules
forces.  Ils  ont  déjà  commencé  à  réagir  contre  la  protection
intéressée  des  grandes  puissances  voisines.  Y  échapperontils
  tout  à  fait  ?  L’Europe  trouvera  sans  doute  encore,  dans
l’antagonisme  des  musulmans  et  des  chrétiens,  des  Grecs
et  des  Slaves,  des  Slaves  entre  eux,  des  prétextes  à  intervention ­
  diplomatique.  Les  questions  de  frontières  qui  les
séparent,  n’ayant  d’intérêt  que  pour  eux,  semblent  pourtant
être  moins  capables  qu’autrefois  de  troubler  la  paix  générale. ­


OUVRAGES  A  CONSULTER
A.  Leroy-Beaulieu,  La  politique  russe  et  le  panslavisme  ;
Revue  des  Deux-Mondes  (1876).
J.  Klaczko,  Deux  chanceliers,  Gortchakofet  Bismarck.
E.  Simon,  Histoire  du  prince  de  Bismarck  ;  —  H  empereur
Guillaume
J.  Klaczko,  Le  Congrès  de  Moscou  et  la  propagande  panslaviste
  :  Revue  des  Deux-Mondes,  1"  septembre  1869.
E.  DE  Laveleye,  La  nouvelle  politique  de  la  Russie  :  Revue
des  Deux-Mondes,  15  novembre  1871.
Rustow,  La  question  d’Orient.
        <pb n="253" />
        2í0

LA  GUERRE  DES  BALKANS.

Valbert  (Cherbuliez),  Jf.  Gladstone  et  la  question  bulgare:
Revue  des  Deux-Mondes,  !«'•  octobre  1876.
Lecomte,  La  gtterre  d'Orient,  2  vol.
C.  Farcy,  La  guei're  sur  le  Danube,  1877-1878.
A.  Le  Faure,  Histoire  de  la  guerre  d’Orient.
L’Angleterre  et  la  Russie  en  Orient  en  1876-1877:  Revue
d’histoire  diplomatique,  1896.
Les  Russes  devant  Constantinople  :  Revue  de  Paris,  15  juillet
1897.
Ad.  D’Avril,  Négociations  relatives  au  traité  de  Berlin.
Brunswick,  Le  traité  de  Berlin.
Hippeau,  Histoire  diplomatique  de  la  5«  République.
J.  Klaczko,  Les  évolutions  du  problème  oriental  :  Revue
des  Deux-Mondes,  oct.-nov.-déc.  1878.
G.  Wyrouboff,  La  question  d’Orient  et  le  traité  de  Berlin.
L.  Léger,  La  Bulgarie  ;  —  la  Save,  le  Danube  et  le  Balkan.
Cbicini,  État  présent  de  Vempire  ottoman.
E.  DE  Laveleye,  L’Angleterre  et  la  Russie  en  Orient:
Revue  des  Deux-Mondes  (15  juillet  1880)  ;  —  En-deçà  et
au  delà  du  Danube  :  Revue  des  Deux-Mondes,  1885.
        <pb n="254" />
        TROISIEME  PARTIE.

LES  QUESTIONS  ACTUELLES.

CHAPITRE  VIII.
EN  EUROPE.  -  ARMÉNIE.  -  CRÈTE.  —  MACÉDOINE,
LA  DEUXIÈME  GUERRE  DES  GA  LEANS  (1912-1913)
I.  —  LA  POLITIQUE  PERSONNELLE  DU  SULTAN  ABD-UL-HAMID  H.
Les  Vieux  Turcs  et  les  Jeunes  Turcs.  —  L’entourage  du  sultan.
—  Les  terreurs  d’Abd-ul-Uamid.  —  Relations  du  sultan  avec  les
confréries.  —  Réorganisation  militaire  et  administration  financière. ­


II.  —  LES  MASSACRES  d’aRMÉNIE  (1894-1896).
La  politique  arménienne.  —  L’église  grégorienne  d’Arménie.  —  La
constitution  arménienne  de  1860.  —  Les  Armeniens  au  service  du
sultan.
Les  traités  de  San-Stefano  et  de  Berlin  :  clauses  relatives  à  l’Arménie. ­
  —  L’intervention  anglaise  en  faveur  des  Arméniens.  —
Les  plaintes  des  Arméniens.  —La  nouvelle  politique  russe  contre
les  Arméniens  :  la  centralisation  sous  le  tsar  Alexandre  III.  —
Les  comités  révolutionnaires.
La  persécution  des  Arméniens  par  le  sultan.  —  La  politique  des
massacres.  —  Les  massacres  du  Sassoun  (août-septembre  1894).
—  L’intervention  de  l’Europe.  —  Le  premier  massacre  de  Constantinople ­
  (octobre  1895).  —  L’iradé  du  20  octobre  1895.  —  Le
grand  massacre  (novembre-décembre  1895).  —  La  question  des
seconds  stationnaires.  —  Les  massacres  de  Van  (juin  1896).  —
L’affaire  de  la  Banque  ottomane  :  le  second  massacre  de  Constantinople ­
  (août  1896).  —  Le  «  sultan  assassin  »,  le  «  sultan
rouge  ».
La  politique  européenne.  —  Les  propositions  anglaises.  —  La  formule ­
  française  de  l’intégrité  de  l’empire  ottoman.
III.  —  LES  AFFAIRES  DE  CRÈTE  ET  LE  CONFLIT  GRÉCO-TURC
(1895-1891).
Les  Crétois  et  le  firman  de  1868.  —  Le  traité  de  Berlin  et  le  pacte
de  Halepa  (1818).  —  Le  firman  du  26  octobre  1889.  —  Plainte  des
E.  Driaült.  —  Question  d’Orient.  16
        <pb n="255" />
        242  EN  EUROPE.  —  ARMÉNIE.  -  CRÊTE.  —  MACEDOINE.

Crétois.  —  Nomination  d’un  gouverneur  chrétien,  Karatheodorypacha.
  —  Plainte  des  musulmans.
Conflits  sanglants  entre  chrétiens  et  musulmans  :  musulmans  dans
les  villes,  chrétiens  dans  la  montagne.  —  L’émotion  à  Athènes.
—  Concessions  faites  par  le  sultan  :  Georgis  Berovitch  pacha,
gouverneur  chrétien  de  la  Crète.  —  L’arrangement  du  25  août
1896.  —  Espérances  et  premières  mesures  de  pacification.  —  Soulèvement ­
  des  musulmans;  mesures  suspectes  prises  par  le  gouvernement ­
  ottoman.  —  Troubles  à  La  Canée  (janvier  1897).  —
Intervention  de  la  Grèce  :  le  colonel  Vassos  en  Crète  (février
1897).  —  L’enthousiasme  à  Athènes  :  réveil  de  la  Grande-Idée.  —
Inquiétudes  des  Slaves  des  Balkans.  —  Proclamation  de  l’autonomie ­
  de  la  Crète  par  les  puissances.  —  Sommation  à  la  Grèce
de  rappeler  ses  troupes  de  Crète.
Surexcitation  des  passions  patriotiques  à  Athènes.  —  Concentration
des  troupes  grecques  et  des  troupes  turques  à  la  frontière  de
Thessalie  —  Nouveaux  troubles  en  Asie  mineure.  —  Explosion
des  haines  religieuses  —  Déclaration  de  guerre  entre  la  Grèce  et
la  Turquie.  —  La  politique  de  la  Serbie  et  de  la  Bulgarie.  —  La
guerre  (avril-mai  1897).  —  Premiers  succès  des  Grecs  en  Epire.
—  L’invasion  turque  en  Thessalie  :  Tyrnavos,  Larissa,  Pharsale.
—  La  médiation  européenne.  —  La  situation  de  la  question  crétoise.
  —  La  défaite  de  l’hellénisme.  —  Restauration  du  prestige
du  sultan  parmi  les  musulmans.
IV.  —  LA  DEUXIÈME  GUERRE  DES  BALKANS  (1912-1913).
Les  nationalités  chrétiennes  des  Balkans.  —  Les  Albanais  :  leurs
anciens  rapports  avec  l’Italie  méridionale.  —  Leur  conversion  à
l’Islam  :  leurs  mœurs  ;  leurs  brigandages.  —  Les  Grecs  :  la  Grande
Idée;  le  domaine  de  l’hellénisme  autour  de  la  mer  Égée.  —  Les
Koulzo-Valaques.  —  Les  Serbes:  le  souvenir  de  la  Grande-Serbie.
—  Les  Bulgares:  la  Granue-Bulgarie  ;  leurs  fortes  qualités;  leur
propagande  politique  et  religieuse.
Les  troubles  de  Macédoine.  —  La  Révolution  jeune-turque  de  juillet
1908.  —  L’annexion  de  la  Bosnie  et  de  l’Herzégovine  par  l’Autriche. ­
  —  Le  prince  Ferdinand  a  tsar  des  Bulgares  ».  —  La  chute
d’Abd-ul-IIamid  II.
La  France  au  Maroc.  —  Les  Italiens  en  Tripolitaine  ;  traité  de  Lausanne ­
  (1912).
L’alliance  balkanique  (13  mars  1912).  —  Les  défaites  des  Turcs  par
les  Balkaniques.  —  Prise  de  Janina,  Andrinople,  Scutari.  —  Les
préliminaires  de  Londres  (30  mai  1913).
La  fin  de  l’alliance  balkanique.  —  La  guerre  des  alliés  (juin-juillet
1913).  —  Défaites  de  la  Bulgarie.  —  Les  atrocités  bulgares.  —  Le
traité  de  Bucharest  (10  août  1913):  le  partage  de  la  Macédoine.
Les  questions  en  suspens:  la  question  financière,  la  question  d’Albanie, ­
  la  question  des  Iles.
L’avènement  des  États  Balkaniques  h  l’indépendance  parfaite.  —
La  prépondérance  slave  dans  l’Europe  orientale  et  centrale.

L  —  La  politique  personnelle  du  sultan  Abd-ul-Hamid  II,
L’empire  ottoman,  surtout  depuis  la  guerre  de  Crimée,
s’était  mis  sous  la  tutelle  et  à  l’école  de  l'Europe.  11  n’y
        <pb n="256" />
        LA  POLITIQUE  PERSONNELLE  DU  SULTAN.

243

avait  rien  gagné.  Elle  l’avait  laissé  aux  prises  avec  la  Russie  ;
elle  lui  avait  fait  subir  un  démembrement  effroyable  et
quasi-mortel,  et  ce  n’était  que  par  les  querelles  des  puissances ­
  chrétiennes  qu’il  avait  échappé  à  la  ruine,  d’ailleurs
simplement  retardée,  de  l’aveu  de  beaucoup.
Le  sol  européen  se  vidait  rapidement  des  musulmans  :
les  routes  de  l’Asie  étaient  couvertes  de  leur  exode  misérable ­
  ;  ils  retrouvaient  en  sens  inverse,  la  mort  dans  l’âme,
les  traces  de  leurs  ancêtres,  qui  jadis,  sous  Bayézid  l’Éclair
et  sous  Mahomed  II  le  Conquérant,  avaient  couru  triomphants ­
  de  l’est  lointain  à  l’Adriatique.  Qu’était  donc  devenue ­
  la  maison  d’Othman?  Avait-elle  encouru  la  disgrâce  du
Ciel?  N’était-elle  pas  punie  d’avoir  écouté  les  traîtres
conseils  des  Infidèles  ?  Et  si  la  main  de  Dieu  s’était  retirée
d’elle,  fallait-il  lui  laisser  l’autorité  suprême?  Etait-elle
encore  capable  de  conduire  les  destinées  de  l’Islam?
En  cette  défiance  presque  unanime  se  rencontraient  les
fanatiques,  stricts  observateurs  de  la  loi  du  Coran,  fervents
de  la  haine  aux  chrétiens,  et  les  Jeunes-Turcs  partisans  de
rétablissement  d’une  sorte  de  régime  constitutionnel  à  la
façon  de  l’Europe.  Tout  le  monde  musulman  en  était  agité,
et,  au  centre  de  l’Afrique,  les  confréries  organisaient,  à
côté  et  hors  de  l’autorité  du  padischah,  une  sorte  de  théocratie ­
  populaire.
Abd-ul-llamid  II  sauva  le  prestige  de  son  pouvoir.  L’Islam
était  de  nouveau  saisi  d’une  intense  fièvre  de  fanatisme,
singulièrement  aggravée  par  le  désespoir  :  la  souveraineté
du  sultan  allait  y  être  engloutie.  Il  résolut  de  ne  plus  faire
aucune  concession  réelle  à  l’influence  européenne,  en
sauvant  de  son  mieux  les  apparences  ;  il  rompit  avec  la
politique  des  réformes,  chassa  de  Constantinople  ou  décima,
par  la  prison  ou  les  exécutions  sommaires,  le  parti  jeuneturc,
  qui  porta  dès  lors  ses  plaintes  et  ses  menaces  à
travers  la  presse  de  l’Occident.  Il  se  fit  le  chef  du  parti
fanatique,  put  reprendre  ainsi  son  autorité  compromise,  restaurer ­
  à  Constantinople  le  pouvoir  personnel.  Dès  lors,  les
ministres  ne  sont  que  les  instruments  de  la  volonté  du
maître;  leurs  délibérations  ne  sont  qu’un  trompe-l’œil,
destiné  à  en  imposer  à  l’Europe  ;  et,  de  fait,  elle  ignora
longtemps  cette  nouvelle  politique  ;  elle  s’aperçut  tard  que
le  vrai  centre  du  gouvernement  n’était  plus  à  la  Porte,
Daais  au  palais,  à  Yldiz-Kiosk,  la  résidence  d’Abd-ul-Hamid.
Le  sultan  l’entretint  longtemps  dans  son  erreur.  Cependant
        <pb n="257" />
        244  EN  EUROPE.  —  ARMENIE.  —  CRÈTE.  —  MACÉDOINE.

de  continuels  et  brusques  changements  dans  le  personnel
des  ministres,  et  même  au  grand-vizirat,  trahissaient  la  présence ­
  d’une  autorité  ombrageuse,  capricieuse  peut-être,
avec  laquelle  il  n’en  fallait  pas  moins  compter.  Pendant  une
dizaine  d’années,  la  physionomie  d’Abd-ul-Ilcmid  fut  ainsi
dissimulée,  comme  enveloppée  d’un  voile  impénétrable,  et
elle  restait,  à  distance,  sympathique  ;  car  on  racontait  qu’il
avait  reçu  peu  d’instruction,  mais  qu’il  aimait  à  lire,  qu’il
était  irréprochable  dans  ses  mœurs,  modéré  dans  ses  plaisirs, ­
  tout  différent  des  sultans  fainéants  de  jadis,  qui  ne
régnaient  qu’au  harem  et  y  perdaient  prématurément  toute
énergie  physique  et  morale.
Ce  n’est  pas  pourtant  qu’il  faille  voir  en  lui  un  souverain
de  valeur  exceptionnelle,  ni  même  un  caractère  remarquable. ­
  Élevé  au  pouvoir  par  une  révolution  qui  coûta  le  treue
à  son  frère  Mourad,  la  vie  à  son  oncle  Abd-ul-Aziz,  il
sembla  longtemps  être  resté  sous  l’impression  d’nne  terreur ­
  invincible  et  peut-être  assez  naturelle,  soumis  par
nécessité  autant  que  par  politique  à  un  entourage  qui  le
tenait  sous  la  menace  de  la  déposition  ou  de  la  mort,  et
qui  l’obligeait  à  agir.  Jusqu’à  quel  point  était-il  libre,  et
responsable  de  ses  ordres  ?  Quelle  part  revenait,  dans  les
manifestations  de  sa  volonté,  à  ses  favoris  ?  Il  apparut
seulement  que,  de  gré  ou  de  force,  Abd-ul-Hamid  était
devenu  le  chef  des  musulmans  fanatiques.
Le  rôle  était  dangereux,  non  pas  en  face  de  l’Europe
chrétienne,  mais  en  face  de  ses  sujets,  plus  exigeants  à
mesure  qu’ils  obtenaient  davantage  et  que  le  succès  venait
à  leur  politique.  Aussi  le  sultan  n’osait-il  trop  se  confier  à
l’un  ou  à  l’autre  de  ses  ministres  les  plus  écoutés,  et  de
temps  en  temps  le  bruit  courait  d’une  mystérieuse  révolution ­
  au  palais  d’Abd-ul-IIamid,  de  la  disgrâce  d’un  secrétaire ­
  jusque-là  très  intime,  de  la  disparition  d’un  conseiller ­
  qui  avait  eu  toute  sa  confiance.
Car  il  vécut  dans  la  crainte  continuelle  et  inguérissable
d’un  attentat  contre  sa  personne.  Il  sentait  autour  de  lui
la  haine  des  Jeunes-Turcs.  Il  craignait,  parce  qu’il  cédait
parfois  aux  conseils  de  1  Europe,  d’encourir  la  vengeance
des  Vieux-Turcs.  Il  se  montrait  rarement  et  très  vite  en
public  ;  quand  il  allait  à  la  grande  mosquée  de  Stamboul,
pour  baiser,  selon  le  rite,  le  manteau  du  prophète,  à  chaque ­
  fête  du  Beïram,  il  faisait  monter  près  de  lui  son  plus
jeune  enfant,  en  face  de  lui  Ghazi-Osman-pacha,  le  héros
        <pb n="258" />
        ..  ^

LA  POLITIQUE  PERSONNELLE  DU  SULTAN.  245
de  Plevna;  il  comptait  que  l’innocence  de  l’un,  la  popularité ­
  de  l’autre  lui  seraient  une  protection  sacrée.  A  son
palais  d’Yldiz-Kiosk,  il  s’entourait  d’une  garde  choisie  de
Kurdes  et  d’Albanais,  qu’il  avait  honorés  du  nom  de
Hamidiés.  Bien  entouré  par  des  gens  qu’il  payait  très
cher,  il  avait  peur  encore,  il  n’osait  coucher  deux  nuits
de  suite  dans  le  même  appartement*.  Sa  vie  n’était  qu’une
perpétuelle  terreur  de  la  mort,  et  cette  terreur  le  livrait
aux  volontés  de  ses  favoris  du  moment,  lui  suggérait  les
plus  atroces  violences  contre  ceux  qu’il  soupçonnait  ou
qu’on  lui  faisait  soupçonner.
Par  lui-même,  ou  par  ces  influences  occultes,  il  avait
ressaisi  son  rôle  de  chef  religieux.  11  accueillait  avec  une
bienveillance  respectueuse  les  «  badjis  »,  les  pèlerins  de
La  Mecque,  dont  il  défendait  son  trône  comme  d’une  garde
divine  :  il  consultait  les  cheikhs  les  plus  vénérés,  comme
cet  Aboul-Houda,  un  derviche  fanatique,  venu  de  Syrie
avec  une  réputation  de  sainteté  et  de  sagesse,  prêchant  le
long  de  la  route  contre  la  tiédeur  des  croyants,  contre  la
faiblesse  du  khalife  devant  les  raïas  :  Abd-ul-Hamid  s’était
réservé  le  monopole  de  ses  vertueux  conseils.  Il  entretenait
de  même  des  relations  étroites  avec  les  corporations  religieuses ­
  de  la  Tripolitaine,  avec  les  Senoûsiya  surtout,  qui
étaient  représentés  auprès  de  lui  :  ils  agitaient  ensemble  le
rêve  du  panislamisme,  et  ils  ne  désespéraient  pas  de  refaire
par-dessus  la  vallée  du  Nil  l’unité  du  monde  musulman®.
A  cette  politique,  il  fallait  des  instruments  d’action,  et
le  sultan  acheva  la  réorganisation  de  son  armée.  II  avait
appelé  en  188.3  des  généraux  prussiens  à  son  service,  et
ils  perfectionnèrent  l’armement  et  la  discipline  des  troupes ­
  ottomanes.  En  dehors  de  l’armée  régulière,  il  veilla
particulièrement  à  la  formation  et  à  l’entretien  de  corps
spéciaux,  les  Hamidiés,  destinés  à  l’exécution  rapide  et
sûre  de  ses  volontés  :  ils  étaient  nombreux  au  palais  ;  ils
pouvaient  agir  dans  les  provinces  les  plus  lointaines,  et
jouissaient  pour  cela,  d’avance  récompensés  et  gagnés,  de
privilèges  dont  les  autres  soldats  étaient  jaloux.  Il  fallait
de  l’argent,  et  le  sultan  entassa  à  Yldiz-Kiosk  un  trésor
fait  de  la  pénurie  des  finances  publiques,  de  la  cessation
des  travaux  publics,  de  l’augmentation  arbitraire  de  tous
1.  A.  Vandal,  Les  massacres  d’Arménie,  p.  21.
2.  Engelhardt,  La  Turquie  et  le  Tanzimât^  II,  p.  264.  —  Bèrard,
La  politique  du  sultan,  p.  190.
        <pb n="259" />
        246  EN  EUROPE.  —  ARMÉNIE.  -  CRÈTE.  —  MACÉDOINE.

les  impôts,  de  l’invention  de  dîmes  nouvelles,  de  l’épuisement ­
  de  toutes  les  terres  de  l’empire,  de  la  misère  et  de  la
faim  de  ses  habitants.  Parfois  les  valis  recevaient  du  palais
’ordre  de  lever  de  nouvelles  taxes  sur  leurs  administrés  :
es  impôts  déjà  avaient  été  perçus  ;  quand  même,  il  fallait
payer  encore  :  si  l’on  ne  voulait  ou  si  l’on  ne  pouvait,  les
Hamidiés  passaient,  massacraient  et  pillaient.
L’Europe,  occupée  d’autre  chose,  ne  vit  longtemps,  sous
le  nom  d’Abd-ul-Hamid,  qu’un  gouvernement  faible,  capricieux, ­
  inconsistant,  paresseux  aux  réformes  promises,  mais
si  plein  d’égards  pour  ses  conseils  qu’elle  se  serait  fait  scrupule ­
  de  manifester  de  trop  brutales  exigences  :  elle  en  respectait ­
  la  fragilité.  Elle  ne  perçut  —  et  encore  n’en
convint-elle  pas  aussitôt,  —la  révolution  opérée  à  Constantinople ­
  qu’à  la  lueur  des  événements  d’Arménie.
II.  —  Les  massacres  d’Arménie  (1894-1896).
L’Arménie  est  le  pays  que  domine  l’Ararat.  Elle  est
aujourd’hui  partagée  entre  trois  empires  :  la  Perse,  la  Russie
et  la  Turquie.  Les  Arméniens  sont  restés  chrétiens  au  milieu
des  musulmans  ;  mais,  dans  aucun  vilayet  de  l’empire  ottoman, ­
  ils  ne  forment  la  majorité  de  la  population  ;  ils  vivent
parmi  des  tribus  Kurdes  qui,  converties  à  l’Islam,  en  ont
pris  le  droit  de  persécuter  lesraïas,  de  leur  faire  payer  dîmes
et  impositions  de  toute  nature,  de  les  piller  même,  avec  la
connivence  des  autorités  turques.  Les  Arméniens  sont  surtout ­
  nombreux  au  nord  et  au  sud  du  lac  de  Van,  dans  le
Sassoun,  c’est-à-dire  entre  le  Tigre  et  l’Euphrate  supérieur,
autour  des  villes  d’Erzeroum,  Mouch,  Bitlis,  Diarbékir,  et
enfin,  au  fond  du  golfe  d’Alexandrette,  dans  le  Zeïtoun,
autour  de  Marach.  D’autres  communautés,  plus  isolées,  sont
établies  dans  les  principales  villes  de  l’Asie  mineure,  notamment ­
  le  long  des  côtes  de  la  mer  Noire,  de  Trébizonde  à
Constantinople.
L’Arménie  avait  été  longtemps  le  champ  de  bataille  des
Turcs  et  des  Persans,  puis  des  Turcs  et  des  Russes.  Résignée
pendant  des  siècles  au  joug  ottoman,  elle  le  supporta  moins
patiemment  quand  les  Russes  furent  devenus  les  maîtres  du
pays  de  Tiflis  et  d’Érivan,  quand  ils  eurent  occupé  Etchmiadzin,
  la  résidence  du  patriarche  arménien.  Les  Russes
ont  eu  en  Orient,  comme  les  Français  en  Occident,  le  privilège ­
  d’éveiller  la  conscience  des  nationalités.  La  nationalité
        <pb n="260" />
        LES  MASSACRES  D’ARMÉNIE.

247

arménienne  était  d’ailleurs  particulièrement  vivace.  Les
misères  subies,  les  révolutions  traversées  l’avaient  fortement
trempée  ;  elle  n’avait  pas  consenti,  comme  la  plupart  des
tribus  du  Caucase,  à  disparaître  dans  la  masse  des  conquérants. ­
  Elle  avait  pris  dans  l’oppression  une  originalité  plus
remarquable.
Les  Arméniens  ont  leur  église,  distincte  de  l’église  grecque
et  de  l’église  latine,  constituée  au  v*  siècle  par  Saint  Grégoire ­
  rilluminateur.  Ils  ont  leur  pontife  suprême,  le  Catholicos
  d’Etchmiadzin,  leurs  prêtres  mariés,  leurs  moines
enfermés  dans  des  monastères  vénérés,  leurs  écoles  que  ce
clergé  administre  et  dont  il  dirige  l’enseignement,  leurs
poètes  qui  recueillent  les  légendes  et  les  chants  populaires
de  la  montagne  et  évoquent  les  souvenirs  de  la  gloire
passée.  Il  y  a  parmi  eux  des  Arméniens  catholiques,  ou
Arméniens-Unis,  qui  reconnaissent  la  suprématie  du  pape
de  Rome  et  sont  ainsi  directement  protégés  par  la  France  ;
eux-mêmes  sont  fidèles  à  l’idée  nationale,  mettent  leur  activité ­
  et  leur  fortune  à  son  service,  et,  s’ils  n’admettent  pas
le  catholicos  comme  chef  spirituel,  ils  le  reconnaissent
comme  le  représentant  de  la  «  patrie  »  ‘.
La  nationalité  arménienne  manifesta  sa  renaissance  d’une
éclatante  façon  par  la  rédaction  de  la  Constitution  de  1860.
Elle  établissait  d’abord  les  devoirs  des  nationaux  :  «  participer ­
  aux  frais  de  la  nation,  et  la  servir  chacun  selon  son
pouvoir,  obéir  à  ses  ordres  et  à  ses  lois,  »  —  et  les  devoirs
de  la  nation  ;  «  veiller  aux  besoins  moraux,  intellectuels
et  matériels  des  nationaux,  conserver  la  tradition  et  la  foi
de  l’Église  nationale  grégorienne,  propager  l’instruction
sans  distinction  de  classe  ni  de  sexe,  contribuer  sans  cesse
au  progrès  général  ».  Elle  proclamait  ensuite  le  suffrage
universel  et  l’élection  à  toutes  les  charges,  instituait  à
Constantinople  une  Assemblée  nationale  arménienne  de  400
membres,  élue  pour  10  ans  et  chargée  de  contrôler  toute
l’administration  de  la  nation.  Elle  confiait  le  pouvoir  au
eatholicos,  assisté  de  deux  conseils,  l’un  religieux,  l’autre
laïque,  tous  deux  nommés  par  l’Assemblée
Cette  constitution  fut  ratifiée  par  la  Porte  le  17  mars
1863.  En  ce  temps,  le  sultan,  qui  n’était  pas  Abd-ul-Hamid

1.  P.  Moräne,  Au  seuil  de  l’Europe,  les  Arméniens  du  Caucase.  —
Correspondant  du  10  avril  1897.
2.  V.  Bérard,  La  politique  du  sultan,  p.  133-137.
        <pb n="261" />
        2í8  EN  EUROPE.  —  ARMÉNIE.  —  CRÈTE.  —  MACÉDOINE.

II,  voyait  dans  les  Arméniens  ses  plus  fidèles  sujets  ;  il
trouvait  parmi  eux  ses  plus  intelligents  fonctionnaires  ;  ils
occupaient  dans  les  préfectures,  dans  les  tribunaux,  les
emplois  de  confiance:  «  le  sabre  aux  Albanais,  la  plume  aux
Arméniens  »,  telle  est  alors,  et  jusque  vers  1890,  la  double
formule  de  l’administration  ottomane.  Au  moment  où  la
Russie  atteignait  les  pentes  septentrionales  de  1’.Ararat,  la
Porte  semblait  vouloir  lui  disputer  le  cœur  des  Arméniens.
Car  le  tsar  Alexandre  II  les  comblait  aussi  de  faveurs  ;  le
principal  chef  de  ses  armées  au  sud  du  Caucase  pendant  la
guerre  de  1877,  son  conseiller  le  plus  écouté  dans  les  dernières ­
  années  de  sa  vie,  fut  un  Arménien,  le  général  Loris
Mélikof,  et  il  appelait  l’Arménie,  comme  la  Bulgarie,  à
¡’indépendance,  à  la  croisade  contre  les  Musulmans.  Les
Arméniens  pourtant  ne  se  laissèrent  pas  alors  entraîner  à
une  grande  insurrection  nationale.  Eurent-ils  peur  de  la
vengeance  des  Turcs?  Ou  comptaient-ils  sur  la  bienveillance ­
  du  sultan?
Du  moins  la  Russie  ne  manqua  pas  de  se  charger  de  leurs
intérêts  ;  et  le  traité  de  San  Stefano  fut  la  première  manifestation ­
  de  l’intervention  européenne  en  faveur  de  l’Arménie. ­
  oc  La  Sublime  Porte,  disait  l’article  16,  s’engage  à
réaliser  sans  plus  de  retard  les  améliorations  et  les  réformes
exigées  par  les  besoins  locaux  dans  les  provinces  habitées
par  les  Arméniens,  et  à  y  garantir  leur  sécurité  contre  les
Kurdes  et  les  Circassiens.  »  L’Angleterre  s’inquiéta  ;  elle
craignit  que  la  Russie,  protectrice  de  l’Arménie,  ne  dominât
toute  l’Asie  mineure  et  la  Mésopotamie  :  par  la  convention
du  4  juin  1878,  avide  aussi  de  protéger  les  sujets  du  sultan,
elle  obtint  que  «  d’accord  avec  le  gouvernement  britannique ­
  »,  la  Porte  introduirait  dans  ses  possessions  d’Asie
mineure  toutes  les  institutions  propres  à  y  relever  l’état  des
populations  chrétiennes  et  musulmanes;  afin  quelle  put
aider  en  cela  plus  efficacement  le  sultan,  elle  était  autorisée
à  occuper  et  à  administrer  l’île  de  Chypre  L
Et  enfin  l’article  16  du  traité  de  San  Stefano  fut  reproduit
dans  les  mêmes  termes  par  le  traité  de  Berlin,  en  l’article
61,  avec  cette  addition:  «  La  Sublime  Porte  donnera  connaissance ­
  périodiquement  des  mesures  prises  dans  ce  but
aux  puissances,  qui  en  surveilleront  l’application  ».
Ainsi  les  Puissances  prenaient  sous  leur  garantie  l’amé-1.
  Engelhardt,  La  Turquie  et  ie  Tanzimât,  II,  p.  209*211.
        <pb n="262" />
        m

LES  MASSACRES  D’ARMÉNIC.

•249

lioration  du  sort  des  Arméniens.  La  souveraineté  du  sultan
en  recevait  une  atteinte  qu’il  ressentit  ;  il  commença  à  les
traiter  moins  favorablement  ;  à  mesu  ”e  que  sa  poliJque
personnelle  s’accentua,  il  leur  fît  un  grief  de  plus  en  plus
grave  d’être  sous  la  protection  de  l’Europe,  et  leur  prouva ­
  qu’ils  eussent  été  plus  en  sûreté  sans  cette  protection.
Les  mois,  les  années  passèrent  ;  aucune  réforme  ne  fut
faite  ;  les  impôts  furent  levés  de  plus  en  plus  arbitrairement;
les  Kurdes  furent  plus  entreprenants  et  plus  rapaces  que
jamais  ;  le  gouvernement  les  laissa  faire  ;  mieux  même,  il
les  encouragea.  Pour  justifîer  sa  présence  à  Chypre,  l’Angleterre ­
  intervint,  rappela  le  traité  de  Berlin  ;  mécontente
des  vagues  promesses  reçues,  elle  envoya  une  escadre  dans
le  golfe  de  Smyrne.  Le  sultan  affirma  «  sa  haute  et  constante ­
  sollicitude  pour  le  bien-être  de  ses  sujets  »  ;  elle  ne
tarderait  pas  à  être  «  publiquement  démontrée  par  des
faits  certains  et  éclatants  ».  Les  vaisseaux  anglais  quittèrent ­
  Smyrne.
Un  an  après,  l’ambassadeur  anglais  à  Constantinople,  sir
Henry  Layard,  constatait,  dans  un  rapport  officiel  à  son
gouvernement,  qu’  «  aucune  des  réformes  projetées  en  Asie
n’avait  été  loyalement  exécutée  »  ;  il  ajoutait  :  «Je  me  suis
convaincu  que,  depuis  la  fin  de  la  guerre,  le  parti  fanatique
est  parvenu  à  persuader  à  Sa  Hautesse  que,  comme  l’expérience ­
  tentée  par  ses  prédécesseurs  d’acclimater  les  institutions ­
  européennes  en  Turquie  n’a  pas  réussi.  Elle  doit  agir
maintenant  sans  l’Europe  et  améliorer  et  réformer  son  pays
d’après  les  méthodes  turques  et  mahométanes  ».  L’ambassadeur ­
  exprimait  en  conclusion  la  nécessité  d’une  intervention ­
  très  nette  des  puissances.  Le  22  juillet  1880,  M.  Gladstone, ­
  affirmant  déjà,  en  plein  Parlement,  une  politique  que
l’Angleterre  a  reprise  en  ces  derniers  temps,  lançait  cette
déclaration  vigoureuse  à  la  face  du  gouvernement  ottoman  :
«  Si  désireux  que  nous  soyons  d’éviter  les  complications  qui
naîtraient  de  la  destruction  de  l’empire  turc,  l’accomplissement ­
  des  devoirs  du  gouvernement  turc  vis-à-vis  de  ses
sujets  n’est  plus  pour  nous  la  question  secondaire  ;  c’est  la
question  primordiale,  c’est  le  but  principal  vers  lequel  tendent ­
  nos  efforts.  Que  si  la  Turquie  ne  se  décide  pas  à  accomplir ­
  ses  devoirs,  son  intégrité  et  son  indépendance  devront
se  tirer  d’affaire  elles-mêmes  comme  elles  pourront  »*.
1.  Engelhardt,  La  Turquie  et  le  Tanzîmât,  II,  p.  219-22.1.
        <pb n="263" />
        250  EN  EUROPE.  —  ARMÉNIE.  —  CRÊTE.  -  MACÉDOINE.
Les  Arméniens,  fatigués  d’attendre  les  preuves  de  la  sollicitude ­
  du  sultan,  firent  présenter  par  leur  patriarche  de
Constantino^,le  aux  ambassadeurs  des  puissances  le  résumé
de  leurs  vœux  :  ils  demandèrent  un  régime  analogue  à  celui
de  la  Crète  et  du  Liban,  un  vali  chrétien,  sous  lui  des  agents
chrétiens  ou  musulmans  selon  les  districts,  une  fixation
régulière  de  l’impôt,  qui  serait  partiellement  consacré  à  la
construction  de  routes  et  d’écoles,  une  gendarmerie  indigène ­
  capable  de  mettre  les  villages  arméniens  à  l’abri  des
pillards  Kurdes.  Ils  voulaient  aussi  la  constitution  d’un  conseil ­
  provincial  élu  au  suffrage  universel,  chargé  surtout  de
la  répartition  des  charges  de  l’impôt  et  de  l’élaboration  d’un
plan  de  travaux  publics.  Ils  sollicitaient  enfin  la  création
d’une  commission  européenne  de  contrôle.
Le  gouvernement  anglais  ne  les  encouragea  pas  à  maintenir ­
  leur  demande  d’une  assemblée  élue,  le  mélange  des
races  et  des  religions  devant  rendre  difficile,  dangereux
peut-être,  du  moins  pour  le  moment,  l’établissement  d’un
régime  représentatif;  ils  devaient  se  montrer  satisfaits  si
on  réussissait  à  les  délivrer  du  triple  joug  du  préfet,  du
collecteur  d’impôts  et  du  juge  concussionnaire.  Sous  ces
réserves,  il  engagea  avec  les  autres  gouvernements  européens ­
  des  négociations  sur  la  question  :  elles  n’aboutirent
pas  ;  l’Angleterre  avait  sans  doute  assez  fait  pour  légitimer
l’occupation  de  Chypre.
La  Russie  se  montrait  déjà  mal  disposée  à  l’égard  de
l’Arménie;  elle  craignait  désormais  que  les  Anglais  ne
voulussent  la  dresser  comme  une  barrière  contre  ses  empiétements. ­
  Elle  était  devenue  aussi  hostile  à  la  politique  des
nationalités  qu’elle  y  avait  été  jadis  favorable;  elle  voyait
la  Bulgarie  se  lever  contre  elle,  et  elle  redoutait  le  même
danger  du  fait  d’une  Arménie  indépendante,  ou  même  seulement ­
  autonome,  créature  et  comme  vassale  de  l’Angleterre. ­
  «  Nous  ne  voulons  pas  d’une  Bulgarie  arménienne  »,
disait  volontiers  le  chancelier  russe,  le  prince  Lobanof.  Il
fallait  à  la  Russie  le  chemin  libre  au  sud,  vers  l’Euphrate  et
vers  la  Perse,  et  elle  appliqua  aux  Arméniens  de  la  Caucasie,
avec  moins  de  violence  pourtant,  la  terrible  politique  de
centralisation  qu  elle  avait  suivie  en  Pologne  et  qui  nivelait
impitoyablement  tous  ses  sujets  sous  le  même  joug  de  l’administration ­
  impériale.  Comment  eût-elle  travaillé  à  l’autonomie ­
  de  l’Arménie  turque  ?
Aussi  bien,  les  Arméniens  en  général  devenaient  trop
        <pb n="264" />
        LES  MASSACRES  D’ARMENIE.

251

puissants  au  gré  des  Russes,  dans  le  gouvernement  de  la
Transcaucasie.  Très  entreprenants,  très  habiles,  là  comme
partout,  ils  étaient  les  plus  riches  commerçants  de  Tiflis  ;
iis  exploitaient  les  plus  abondantes  sources  de  pétrole  de  la
région  de  Bakou;  les  banques  les  plus  prospères  étaient
entre  leurs  mains.  Ces  «  Juifs  chrétiens  »  amassaient  d’énormes ­
  fortunes  ;  ils  achetaient  les  meilleures  terres  de  la  campagne, ­
  les  plus  importants  immeubles  de  la  ville  ;  à  ce  titre,
ils  disposaient  des  élections,  et  la  douma  ou  conseil  provincial ­
  de  Tiflis  en  vint  à  compter  une  majorité  de  67  Arméniens ­
  contre  13  Russes.  Le  flot  arménien,  parti  de  Turquie
et  descendant  les  pentes  de  l’Ararat,  menaçait  de  recouvrir
toute  la  Caucasie;  les  journaux  russes  dénoncèrent  «  le
péril  arménien  ».
Le  tsar  Alexandre  III  prit  contre  eux  les  premières  mesures ­
  exceptionnelles  destinées  à  les  fondre,  à  les  noyer  plutôt
dans  la  masse  russe  et  orthodoxe.  Il  enleva,  par  une  sorte
de  laïcisation,  les  écoles  arméniennes  à  la  direction  du
catholicos  et  n’y  permit  que  l’usage  de  la  langue  russe  ;  il
exigea  des  fonctionnaires  arméniens  leur  démission  ou  une
profession  d’orthodoxie;  il  éloigna  de  la  même  façon  les
étudiants  arméniens  des  universités  russes.  Il  forma  le
dessein  de  faire  disparaître  l’Église  grégorienne  ;  il  avait
déjà  le  droit  de  désigner  le  catholicos  parmi  les  deux
patriarches  qui  avaient  obtenu  le  plus  grand  nombre  de
voix  de  leurs  coreligionnaires,  c’est-à-dire  qu’il  pouvait
choisir  le  candidat  de  la  minorité,  ainsi  réduit  à  sa  dévotion. ­
  Il  pouvait  encore  faire  présider  le  synode  arménien
par  un  procureur  laïque,  souvent  un  général  ;  Pierre  le
Grand  n’avait  pas  procédé  autrement  quand  il  avait  voulu
devenir  le  chef  de  la  religion  grecque.  Alexandre  III  voulut
encore  enlever  le  catholicos  à  la  résidence  d’Etchmiadzin  et
l’établir  plus  près  de  lui,  à  Saint-Pétersbourg  :  il  eut  peur
que  les  Arméniens  ne  prissent  alors  pour  capitale  religieuse
quelque  couvent  turc  ou  persan,  et  il  mourut  avant  d’avoir
achevé  son  œuvre  d’unification.
Cependant,  mal  soutenus  par  l’Angleterre,  menacés  par
la  Russie,  détestés  dès  lors  par  le  sultan  qui  lâcha  la  bride
aux  Kurdes,  et  ainsi  de  plus  en  plus  misérables,  les  Arméniens ­
  furent  entraînés  aux  tentatives  révolutionnaires.  Les
plus  ardents  d’entre  eux  se  groupèrent  en  des  comités  d’action, ­
  VHindchak  surtout,  ou  la  Cloche,  qui  date  de  1887.
        <pb n="265" />
        252  EN  EUROPE.  —  ARMÉNIE.  —  CRÈTE.  —  MACÉDOINE.
Ils  résolurent  de  forcer  l’attention  de  l’Europe  par  des  proclamations, ­
  des  campagnes  de  presse,  des  manifestations
insurrectionnelles,  en  un  mot,  par  une  agitation  qui  porterait ­
  le  trouble  dans  toute  l’Arménie  et  obligerait  les  puissances ­
  et  le  sultan  à  se  souvenir  de  l’article  61  du  traité  de
Berlin.  Mais  à  mesure  qu’ils  furent  plus  entreprenants,  la
colère  du  sultan  s’exalta  contre  eux  ;  le  fanatisme  musulman ­
  trouva  une  nouvelle  ardeur  parmi  les  mohadjirs,  ou
exilés  musulmans  revenus  en  masse  de  Bulgarie  en  Asie
mineure.  Dans  cette  surexcitation  générale  des  passions
contraires,  les  conflits  étaient  inévitables,  n’eussent-ils
pas  été  provoqués  par  Abd-ul-Hamid  et  son  entourage.
La  politique  personnelle  du  sultan,  l’action  des  comités
arméniens,  l’indiflerence  ou  la  mauvaise  volonté  des  puissances ­
  européennes  jetèrent  l’Arménie  aux  plus  effroyables
catastrophes.
Le  gouvernement  ottoman  prétendit  «  résoudre  la  question ­
  arménienne  en  supprimant  les  Arméniens  »,  selon  l’expression ­
  attribuée  au  grand-vizir  Saïd-pacha.  Ce  fut  la  première ­
  application,  et  jusqu’ici  la  plus  claire,  de  la  politique
personnelle  du  sultan.  11  essaya  d’abord  d’obtenir  des  conversions ­
  en  masse,  et  les  Kurdes  pratiquèrent  en  1892  et
1893  des  milliers  de  circoncisions.  Puis  il  favorisa  les  émigrations ­
  :  un  grand  nombre  d’Arméniens  quittèrent  en  effet
leur  pays;  mais  ils  vinrent  à  Constantinople  et  y  furent
pour  le  gouvernement  une  nouvelle  cause  d’embarras.  Ces
mesures  premières  ne  firent  que  grandir  la  puissance  des
comités  révolutionnaires  et  les  pousser  aux  excès  ;  ce
qui  allait  permettre  au  sultan  d’user  d’une  autre  méthode.
Déjà,  le  26  février  1890,  il  avait  donné  l’ordre  de  fouiller
les  églises  arméniennes  et  d’y  rechercher  les  armes  et  les
munitions  qui  devaient  y  être  cachées.  On  ne  trouva  rien.
Comme  les  Arméniens  s’étaient  opposés  à  cette  profanation,
on  en  avait  tué  20  et  blessé  plus  de  300.
Mais  la  grande  politique  des  massacres  ne  date  que  de
1894.  Les  Kurdes  avaient  de  tout  temps  le  droit  de  lever
sur  les  villages  arméniens  des  contributions  à  peu  près  régulières, ­
  comme  le  halif,  sorte  de  dime  sur  les  récoltes,  ou  le
hala,  part  de  la  dot  des  jeunes  mariés.  Ils  furent  encouragés
à  multiplier  leurs  exigences,  ils  s’y  prêtèrent  volontiers  ;  la
situation  devint  vite  intolérable  dans  le  pays  arménien.  Les
chrétiens,  poussés  à  bout,  se  défendirent,  refusèrent  de
payer  ce  qu’ils  ne  devaient  pas,  furent  frappés,  frappèrent.
        <pb n="266" />
        LES  MASSACRES  D’ARMÉNIE

253

infligèrent  aux  Kurdes  quelques  bonnes  leçons  ;  ceux-ci
revinrent  avec  des  renforts,  avec  des  soldats  de  l’armée
régulière,  des  Hamidiés,  avec  des  ordres  du  Palais,  et  l’on
procéda  à  la  «  répression  de  l’insurrection  arménienne  ».
Du  12  août  au  4  septembre  1894,  les  villages  arméniens
du  pays  de  Sassoun,  Mouch,  Talori,  Ghenik,  Sémal,  Guéliéguzan,
  Agpi,  Spagank,  et  bien  d’autres,  sont  mis  à  feu  et  à
sang.  Les  Hamidiés  et  les  Kurdes  entrent  dans  les  villages,
forcent  les  maisons,  pillent  et  tuent.  Les  Arméniens  qui  ne
se  défendent  pas  et  qui  implorent  la  pitié  du  bourreau,  sont
employés  à  creuser  des  fosses  pour  y  jeter  ceux  qui  se
défendent;  après  quoi,  ils  y  seront  jetés  à  leur  tour.  Le  sang
enivre  les  assassins;  ils  imaginent  des  raffinements  de
cruauté  inouïs,  prêtres  écorchés  vifs  ou  détaillés  en  morceaux, ­
  femmes  éventrées,  jeunes  filles  violées,  enfants
coupés  en  deux,  fréquemment  sur  les  genoux  de  leur  père
DU  de  leur  mère  servant  de  billot.  Les  cheikhs  et  les  imans
accompagnent  les  massacreurs,  leur  indiquent  les  meilleurs
coups  à  faire.  Le  maréchal  Zekki-pacha,  gouverneur  de  la
province,  général  en  chef  du  4®  corps  d’armée,  commande
les  troupes  et  récompense  les  services  rendus  au  gouvernement; ­
  en  reconnaissance  de  ses  efforts,  il  reçut  quelques
jours  après  le  grand-cordon  de  l’Imtiaz.  Au  mois  de  novembre ­
  suivant.  Sa  Majesté  le  Sultan  lui  conféra  encore  la
médaille  d’or  du  Mérite  agricole*.  En  effet,  trente  villages
avaient  été  brûlés  ;  il  y  avait  eu  7  à  8.000  morts  ;  400  jeunes
femmes  avaient  été  enlevées,  dont  200  s’étaient  noyées  pour
échapper  à  la  honte  Le  Sassoun  n’était  plus  qu’un  monceau ­
  de  ruines*.
Les  gouvernements  européens  intervinrent.  L’Angleterre
demanda  la  formation  d’une  commission  d’enquête.  La
Porte  prit  les  devants  et  nomma,  le  20  novembre  1894,  une
commission  ottoman  «  pour  rechercher  les  actes  criminels
commis  parles  brigands  arméniens».  Trois  délégués,  russe,
français  et  anglais,  furent  adjoints  à  cette  commission  ;  ses
travaux  furent  conduits  avec  une  lenteur  et  une  partialité
révoltantes;  ils  se  terminèrent  en  juillet  1895  par  cette
sanction  :  le  vali  de  Bitlis,  Bahri-pacha,  fut  révoqué  et  reçut
la  décoration  de  l’imtiaz.  Les  délégués  européens  purent  à
1.  Lim’e  Bleu,  1895,  I,  p.  45-46.
2.  Livre  Jaune,  Affaires  arméniennes,  n®  10;  M.  Meyrier,  consul
de  France  à  Erzeroum  à  M.  Hanotaux,  5  octobre  1894.
        <pb n="267" />
        2Ù4  EN  EUROPE.  —  ARMÉNIE.  —  CRÈTE.  -  MACÉDOINE.
grand’peine  se  renseigner  sur  les  évènements  ;  ils  réussirent
cependant  à  établir  que  les  massacres  avaient  été  exécutés
par  des  soldats  de  l’armée  régulière,  sur  ordres  de  leurs
chefs,  que  les  agents  directs  du  Palais  en  étaient  les  auteurs
responsables.  La  politique  du  sultan  commençait  à  apparaître. ­

Pour  éviter  le  retour  de  pareils  évènements,  es  ambassadeurs ­
  à  Constantinople  présentèrent  à  la  Porte,  le  11  mai
1895,  un  memorandum  comprenant  les  réformes  nécessaires ­
  et  d’ailleurs  promises  antérieurement  par  le  gouvernement ­
  impérial  :  ils  demandèrent  que  le  choix  des  valis  fût
contrôlé  par  les  puissances,  que  les  impôts  fussent  régulièment
  fixés  et  perçus,  que  la  gendarmerie  fût  empruntée  à
toutes  les  classes  de  la  population,  que  des  limites  fussent
tracées  aux  campements  et  aux  pâturages  des  Kurdes,  que
leurs  migrations  fussent  surveillées.  La  Porte  opposa  à  ces
propositions,  le  3  juin,  un  contre-projet  dont  l’ambassadeur ­
  de  France,  Paul  Cambon,  écrivit  aussitôt  qu’ii  ne  constituait ­
  pas  même  une  base  de  discussion  :  elle  repoussait  en
bloc  le  projet  des  ambassades,  sous  prétexte  que  tout  contrôle ­
  européen  porterait  atteinte  à  la  souveraineté  impériale
de  Sa  Hautesse  le  sultan.  Abd-ul-Hamid  ne  voulait  pas  être
importuné  dans  l’application  de  sa  politique  personnelle.
Les  puissances  cherchèrent,  avec  la  plus  louable  patience,
une  nouvelle  base  de  discussion.
Moins  patients,  les  comités  arméniens  prévinrent  les
ambassadeurs,  le  28  septembre  1895,  qu’ils  allaient  faire  à
Constantinople  une  manifestation  pacifique  pour  les  obliger
à  s’occuper  d'eux,  et  «  pour  réveiller  l’esprit  de  croisade.  »
La  manifestation  eut  lieu  en  effet  le  30  septembre  :  elle  consista ­
  en  une  procession,  à  travers  la  ville,  de  quelques  centaines ­
  d’Arméniens  demandant  des  réformes.  La  police
turque  sortit  ;  il  y  eut  des  conflits  :  un  officier  ottoman  fut
tué.  Alors,  sur  ordres  du  Palais,  la  police  et  les  soldats  se
jetèrent  sur  les  quartiers  arméniens,  et,  jusqu’au  2  octobre,
puis  encore  le  8  et  le  9,  ils  pillèrent  et  massacrèrent  avec
une  parfaite  méthode,  firent  quelques  centaines  de  victimes,
ramassèrent  un  bon  butin.  Pendant  plusieurs  jours,  les
églises  furent  pleines  de  réfugiés,  de  femmes  surtout  qui
ne  consentirent  à  les  quitter  que  sous  la  garantie  des
ambassadeurs.  Dans  le  même  temps,  le  8  octobre  en  particulier, ­
  Trébizonde  était  ensanglantée  de  la  même  façon;  ü
y  eut  3  ou  400  morts.
        <pb n="268" />
        LES  MASSACRES  D’ARMÉNIE.  665
Les  puissances  exigèrent  des  réformes,  et,  pour  ne  plus
se  heurter  à  une  fin  de  non-recevoir,  elles  réduisirent  de
beaucoup  les  termes  du  memorandum  dull  mai  :  elles
laissèrent  au  gouvernement  ottoman  toute  liberté  dans  le
choix  desvalis;  elles  respectèrent  scrupuleusement  sa  souveraineté. ­
  Moyennant  cela,  il  daigna  accepter  leurs  propositions, ­
  et  un  iradé,  signé  le  20  octobre  1895,  parut  donner
aux  Arméniens  les  garanties  essentielles.  Lord  Salisbury
exprima  pourtant  des  doutes  sur  la  sincérité  des  promesses
du  sultan.
A  la  nouvelle  des  concessions  faites  par  le  gouvernement,
les  musulmans  entrèrent  dans  une  grande  colère  :  ils  crurent ­
  ou  affectèrent  de  croire  que  dès  lors  les  chrétiens
allaient  être  leurs  maîtres  et  les  massacrer  à  leur  tour  —
car  pour  eux,  la  liberté,  c’est  le  droit  de  massacrer  —,  en
sorte  que  l’iradé  du  20  octobre  fut  le  signal  du  grand  massacre ­
  de  novembre  et  décembre.  Les  victimes  se  comptent
alors  par  milliers,  et  non  plus  seulement  par  centaines.
L’ordre  est  donné  du  haut  des  minarets  par  les  muezzins
qui  appellent  les  fidèles  à  la  curée  *  et  qui,  descendus
ensuite  aux  villages  chrétiens,  excitent  les  meurtriers.  Le
massacre  est  conduit  par  les  officiers  du  sultan,  notamment
par  le  maréchal  Chakir-pacha,  qui  annonce  que  «  le  Maître
a  permis  de  tuer  les  Arméniens.  »  Pendant  près  de  trois
mois,  toutes  les  localités  habitées  par  des  Arméniens  sont
affreusement  ensanglantées  :  3.000  morts  à  Diarbékir  ;  les
bouchers  étalent  devant  leurs  boutiques  de  la  chair  d’Arméniens
  :  «  Chiens  de  chrétiens  à  vendre  »  ;  4  à  5.000  victimes ­
  à  Erzeroum,  où  les  bourreaux  imaginent  de  couvrir  de
pétrole  les  chrétiens  vivants  et  de  les  allumer  comme  des
flambeaux.  Mêmes  horreurs,  à  différentes  dates,  selon  l’arrivée ­
  des  ordres  de  Constantinople,  à  Mouch,  Bitlis,  Kharpour,
  Sivas,  Césarée,  Malatia.  Et  partout,  après  le  massacre, ­
  la  misère  fut  effroyable  et  fit  périr  la  majorité  des
survivants.  Il  n’y  eut  pas  moins  de  100.000  morts.
Car  le  massacre  fut  alors  général  ;  l’opération  fut  appliquée ­
  à  tout  le  pays  arménien,  même  au  Zeïtoun,  malgré  le
voisinage  des  côtes,  où  l’on  pouvait  craindre  d’être  vu  par
1  Europe.  Il  est  vrai  que  les  Musulmans  paraissent  avoir  eu
peu  de  souci  de  l’opinion  de  l’Europe:  «  Allez  vous  plaindre
au  consul,  »  disaient-ils  volontiers  à  leurs  victimes  en  les
1.  A.  Vandal,  Les  massacres  d’Arménie^  pli.
        <pb n="269" />
        íbé  ¿N  EUROPE.  —  ARMÉNIE.  —  CRÊTE.  —  MACÉDOINE.
expédiant.  A  Marach,  dans  le  Zeïtoun,  une  école  catholique, ­
  placée  par  conséquent  sous  le  protectorat  de  la  France,
fut  incendiée  ;  le  père  Salvatore,  sujet  italien,  fut  emmené
avec  onze  autres  personnes  par  le  colonel  Mahzar-hey,  ei
sur  la  route,  à  quelque  distance,  égorgé,  puis  brûlé  avec
ses  compagnons.  Une  commission  d’enquête  retrouva  l’emplacement ­
  du  crime,  marqué  par  des  ossements  et  des  cordes
carbonisés,  la  terre  encore  grasse  de  la  chair  brûlée.  Le
gouvernement  français  obtint  que  le  colonel  ottoman  fût
poursuivi,  mais  non  pas  qu’il  fût  puni.
Que  faisaient  donc  les  grandes  puissances  au  spectacle
de  ces  atrocités  ?  Elles  s’efforcaient  d’abord  d’en  atténuer
le  retentissement,  et  pendant  plusieurs  mois  les  massacres
furent  en  effet  presque  ignorés  en  Occident.  Elles  demandèrent ­
  aussi  au  sultan  la  permission  d’envoyer  dans  la  Corne
d’or  chacune  un  second  stationnaire  pour  protéger,  en  cas
de  nouveaux  troubles,  leurs  nationaux.  Il  fut  d’ailleurs  bien
entendu  qu’elles  n’avaient  aucunement  l’intention  d’exercer
la  moindre  contrainte  sur  lui  ;  loin  d’elles  la  pensée  de
porter  atteinte  à  sa  souveraineté.  Les  négociations  engagées ­
  à  ce  sujet  durèrent  quelques  semaines  ;  après  quoi,  les
ambassadeurs  reprirent  consciencieusement  l’étude  des
réformes  destinées  à  améliorer  la  condition  des  sujets  de  la
Porte.
Cependant  le  sultan  achevait  son  œuvre,  dans  les  régions
où  elle  était  restée  imparfaite.  Le  district  de  Van  avait  été
presque  épargné  jusque-là.  Le  maréchal  Saadeddin-pacha
y  fut  envoyé  :  Abd-ul-Hamid  avait  la  plus  grande  confiance
en  ses  talents.  Il  arma  les  Kurdes  de  fusils  perfectionnés,
leur  amena  des  pièces  de  canon,  et  le  massacre  et  le  pillage
commencèrent.  Avec  de  pareils  instruments,  ce  fut  tôt  fait.
Du  15  au  25  juin  1896,  Van  et  tous  les  villages  de  la  riche
plaine  environnante  furent  incendiés  ;  au  milieu  des  flammes, ­
  les  boulets  et  les  balles  poursuivaient  les  chrétiens  ;
toutes  les  femmes  furent  enlevées,  abominablement  traitées ­
  ;  tous  les  Arméniens  mâles  âgés  de  plus  de  dix  ans,
selon  le  mot  d’ordre,  furent  massacrés.  Toutes  les  églises,
tous  les  couvents,  et  notamment  le  célèbre  monastère  de
Varak,  furent  saccagés  et  détruits.  Il  y  eut  plus  de  20.009
morts,  sans  compter  les  victimes  de  la  misère  qui  suivit  e1
qui  y  règne  encore.  Saadeddin-pacha  fut  nommé  grand-officier ­
  de  rOsmanié,  l’un  des  ordres  les  plus  honorables  que
confère  le  sultan.
        <pb n="270" />
        LES  MASSACRES  D’ARMÉNIE.

257

Pour  en  finir,  le  sultan  obligea  le  patriarche  arménien  de
Constantinople,  Izmirlian,  a  démissionner,  en  le  menaçant ­
  de  terribles  vengeances  sur  son  peuple  s’il  s’y  refusait.
Il  fut  remplacé  par  un  indigne  prélat,  un  certain  Bartolomeo,
nommé  en  violation  des  règles  séculaires  que  la  Porte  avait
toujours  respectées.  Poussés  à  bout,  les  Arméniens  de
Constantinople  voulurent  obliger  l’Europe,  par  une  nouvelle
manifestation,  à  sortir  de  son  inaction.  Le  25  août  1896,
une  vingtaine  d’entre  eux,  armés  de  revolvers,  entrèrent
dans  les  bureaux  de  la  Banque  Ottomane,  firent  prisonniers
les  120  employés  qui  s’y  trouvaient,  restèrent  quelques
heures  maîtres  de  l’établissement,  n’y  commirent  d’ailleurs
aucun  désordre.  Cernés  bientôt,  ils  n’en  sortirent  que  sur
la  promesse  de  la  vie  sauve,  et,  sous  la  protection  des
ambassadeurs  européens,  ils  furent  embarqués  sur  la
Gironde,  à  destination  de  Marseille  :  ils  avaient  voulu  seulement ­
  montrer  que  les  Arméniens  n’étaient  pas  tous  morts
ou  résignés.
La  colère  du  sultan  fut  effroyable.  Sa  police  avait  découvert ­
  des  bombes  et  de  la  dynamite  dans  certaines  maisons,
notamment  dans  une  école  de  filles  fermée  à  cause  des
vacances.  Les  auteurs  de  l’attentat  sur  la  Banque  arrachés
à  sa  vengeance,  il  en  fit  porter  la  peine  aux  innocents.  Une
bande  de  fanatiques,  armés  de  gourdins,  conduits  par  des
officiers  et  des  agents  de  police,  se  jeta  sur  le  quartier
arménien  d’IIas-Keui,  et  le  transforma,  en  quelques  instants, ­
  en  un  «  abattoir  humain  ».  Pendant  deux  jours  et
deux  nuits,  le  27  et  le  28,  les  massacreurs  travaillèrent.  Ils
pillèrent  les  maisons  arméniennes  sans  en  oublier  une;  ils
n’en  pillèrent  pas  d’autres  ;  ils  respectèrent  les  femmes  ;
on  était  trop  près  de  l’Europe,  on  ne  voulait  pas  donner  de
soi  une  mauvaise  opinion  ;  ils  se  contentèrent  d’assommer
les  hommes  à  coups  de  bâtons;  du  moins  ils  s’acquittèrent
en  conscience  de  cette  besogne.  Pendant  plusieurs  jours,
on  ne  vit  plus  dans  le  quartier  que  des  femmes,  jeunes  ou
vieilles,  affolées  par  les  terribles  choses  qu’elles  avaient
vues,  des  mains  d’Arméniens  coupées  et  étalées  aux  boucheries ­
  avec  cette  étiquette  ;  «  Pieds  de  cochons  à  vendre  »,
de  larges  traînées  de  sang  par  les  rues.  Les  eaux  de  la
Corne  d’or  portèrent  au  Bosphore  les  cadavres  de  plusieurs
centaines  d’Arméniens.  On  compta  environ  6.000  morts,  le
contingent  d’une  grande  bataille.
C’est  pourquoi  M.  Gladstone  a  pu  appeler  Abd-ul-Hamid  II
E.  Driault.  —  Question  d’Orienl.  t  7
        <pb n="271" />
        2õ8  EN  EUROPE.  -  ARMÉNIE.  -  CRÈTE.  —  MACÉDOINE.
le  «  sultan  assassin  ».  Cette  épithète  n’est  peut-être  pas
encore  suffisante  ;  car  c’est  à  environ  150.000  que  s’élève
le  nombre  de  ses  victimes  :  la  guerre  franco-allemande  de
1870-1871  ne  fut  pas  beaucoup  plus  affreuse  à  cet  égard.
M.  Vandal  a  pour  jamais  fixé  au  front  de  l’auteur  de  ces
monstruosités  l’épithète  de  «  Sultan  Rouge  ».
Comment  l’Europe  a-t-elle  pu  laisser  commettre  un
pareil  crime,  auquel  l'iiistoire,  depuis  le  moyen  âge,  n’offre
rien  de  comparable?  Ce  sera  une  des  surprises  de  la  pos'érité.
  Peut-être  la  maladie  et  la  mort  d’Alexandre  III  en  1894,
la  mort  du  prince  Lobanof  en  1896  expliquent-elles  en  particulier ­
  l’inaction  de  la  Russie,  d’ailleurs  mal  disposée
pour  les  Arméniens  ;  mais  il  n’apparaît  pas  que,  dans  ce
désarroi  du  gouvernement  russe,  le  gouvernement  français
ait  pris  l’initiative  des  mesures  nécessaires,  ni  qu’il  ait  saisi
cette  occasion  de  manifester  par  des  actes  l’accord  francorusse.
  En  Angleterre  seulement,  l’opinion  publique,  en  des
meetings  bruyants,  exprima  son  indignation.  Le  gouvernement ­
  britannique  tenta  d’obtenir  des  puissances  une  intervention ­
  efficace  :  le  16  septembre  1896,  il  proposa  de
déclarer  au  sultan  que  «  la  continuation  de  la  mauvaise
administration  de  son  empire  impliquerait  pour  lui-même
la  perte  de  son  trône  ».  Le  21  octobre,  il  communiqua  aux
autres  cabinets  un  memorandum  rappelant  les  engagements
pris  par  le  sultan  et  contenus  dans  le  traité  de  Rerlin,  et
indiquant  la  nécessité  de  supprimer,  par  la  force  au  besoin,
les  vices  qui  font  tomber  en  ruines  l’empire  turc  L  Ce
memorandum  n’eut  aucun  succès.  L’ambassadeur  de  France
à  Constantinople  était  pourtant  d’avis,  lui  aussi,  que  l’ère
des  représentations  verbales  ou  écrites  paraissait  décidément ­
  close,  et  que  «  seul  l’envoi  de  cuirassés  dans  la  Corne
d’or  par  les  six  grandes  puissances  donnerait  au  sultan  l’impression ­
  d’un  véritable  concert  européen  ».  Mais  le  gouvernement ­
  français  se  défiait  de  la  politique  de  lord  Salisbury  :
il  le  soupçonnait,  à  le  voir  ainsi  pousser  au  démembrement
de  l’empire  ottoman,  de  chercher  une  occasion  de  garder
définitivement  l’Egypte.
A  la  politique  représentée  par  l’Angleterre,  le  gouverne-  ,
ment  français,  après  le  voyage  de  l’empereur  de  Russie  à
Paris  en  octobre  1896,  opposa  celle  de  l’intégrité  de  l’empire ­
  ottoman  ;  il  réussit  à  l’établir  comme  une  des  bases

1.  Livre  Jaune,  ARa^res  arméniennes,  p.  277.
        <pb n="272" />
        LES  AFFAIRES  DE  CRÈTE.

259

essentielles  du  droit  européen  actuel,  et  à  la  mettre  sous
la  garantie  collective  des  grandes  puissances.  Il  la  compléta ­
  par  la  double  formule  :  pas  de  condominium,  pas
d’action  isolée  sur  aucun  point.  L’Europe  désormais  prenait ­
  sous  sa  tutelle  les  populations  de  l’empire  ottoman.
Elle  s’engageait  par  là  moralement  à  ne  plus  laisser  s’y
reproduire  les  «  atrocités  »  de  Bulgarie  et  d’Arménie.  Même
elle  s’engageait  moralement  à  assurer  aux  Arméniens  les
libertés  nécessaires  et  la  réparation  de  leurs  malheurs.
.\près  plus  de  dix  ans,  ces  malheurs  ne  sont  pas  réparés.
III.  —  Affaires  de  Crète  et  conflit  Gréoo-Turo  (1895-18S7)  '
La  Crète,  après  l’Arménie,  fournit  bientôt  à  l’Europe
d’autres  sujets  de  préoccupation  et  soumit  à  une  première
et  délicate  expérience  les  principes  émis  par  le  gouvernement ­
  français.
A  vrai  dire,  cette  île  ne  fut  jamais  absolument  conquise
par  les  Turcs  ;  les  chrétiens  conservèrent  toujours  dans  la
montagne  une  réelle  indépendance,  et  ils  en  descendirent
à  dates  presque  régulières  pour  faire  le  coup  de  feu  contre
les  Musulmans.  Après  la  grande  insurrection  de  1867,  le
firman  du  10  janvier  1868  établit  un  compromis  entre  le
souverain  et  les  sujets,  en  instituant,  sous  un  gouverneur
nomüîé  par  le  sultan,  une  assemblée  élue.  Ce  ne  fut  pas  la
fin  des  troubles  :  l’Assemblée  eut  des  volontés  que  le  gouverneur ­
  ne  respecta  pas  ;  le  gouverneur  prit  avec  le  firman
des  libertés  contre  lesquelles  l’Assemblée  protesta  vivement, ­
  dans  les  rares  occasions  où  la  Porte  lui  permit  de
siéger.  Les  conflits  furent  inévitables  entre  l’une  et  l’autre,
entre  la  majorité  chrétienne  et  la  minorité  privilégiée  des
musulmans,  et,  parmi  les  chrétiens,  il  se  forma  un  parti
radical  prêt  à  de  nouvelles  insurrections  pour  arracher  l’île
à  la  domination  musulmane,  par  l’annexion  à  la  Grèce.
L’article  23  du  traité  de  Berlin,  en  son  paragraphe  premier, ­
  exigea  du  sultan  l’application  sincère  du  firman  de
1868  et  la  promesse  même  d’y  apporter  les  modifications
équitables.  Sous  le  contrôle  des  consuls  européens  en  Crète,
eu  leur  résidence  de  Halepa,  près  de  la  Canée,  fut  signé  le
1.  Livres  Jaunes:  I.  Affaires  de  Crète,  juin  1894-février  1897;  —
H.  Conflit  gréco-turc.  Situation  de  l’empire  ottoman,  février-mai
1897.
        <pb n="273" />
        260  EN  EUROPE:  -  ARMÉNIE.  -  CRÈTE.  -  MACÉDOINE.
pacte  du  12  octobre  1878.  Le  vali  ou  gouverneur-général^
nommé  pour  cinq  ans,  fut  assisté  d’un  mouchavir  ou  adjoint
chrétien.  L’Assemblée  générale  fut  composée  de  49  chrétiens ­
  et  de  31  musulmans,  dut  être  réunie  tous  les  ans  pendant ­
  quarante  Jours  au  moins,  60  au  plus  ;  la  Sublime
Porte  s’engagea  à  sanctionner  ses  lois,  «  si  elles  ne  portaient ­
  pas  atteinte  aux  droits  du  gouvernement  impérial  et
aux  principes  de  la  législation  de  l'Empire  ».  Une  part  des
revenus  fut  réservée  aux  travaux  d’utilité  publique,  constructions ­
  d’écoles,  d’hôpitaux,  de  routes  et  de  portsL
Mais  les  gouverneurs  généraux  continuèrent  à  violer,  du
consentement  du  sultan,  les  engagements  pris  par  celui-ci;
les  Crétois  continuèrent  à  se  soulever  périodiquenient,
surtout  en  1888.  Sous  le  prétexte  de  cette  insurrection  et
par  application  de  sa  politique  personnelle,  Abd-ul-Hamid
promulgua  un  nouveau  firman,  celui  du  26  octobre  1889*.
Il  augmenta  les  attributions  du  vali,  dont  les  pouvoirs
n’eurent  plus  de  durée  déterminée,  institua  à  côté  de  lui  un
commandant  militaire.  Le  gouverneur-général  eut  le  droit
de  présider  l’Assemblée,  de  diriger  ses  débats,  d’écarter
toute  proposition  «  sur  les  questions  échappant  à  sa  compétence ­
  ».  L’Assemblée  fut  invitée  à  voter  de  nouvelles
ressources  pour  «  les  travaux  si  nécessaires  d’utilité  publique ­
  ».  Le  vali  reçut  l’ordre  de  donner  la  plus  grande  publicité ­
  à  ce  firman,  «  afin  de  faire  connaître  à  tous  les  sujets
du  sultan  habitant  dans  l’île  les  grâces  et  les  bienfaits  qui
leur  étaient  ainsi  prodigués.  »  En  fait,  le  nouveau  firman
compromettait  les  avantages  précédemment  accordés  aux
Crétois,  déchirait  le  pacte  de  Halepa,  mentait  aux  promesses
antérieurement  faites.  D’ailleurs  le  gouverneur  général
Mahmoud-Djelaleddin-pacha  se  chargea  de  faire  comprendre ­
  à  ses  administrés  que  le  temps  des  concessions  était
passé  et  que  le  gouvernement  ottoman  avait  changé  de
maximes.
Le  mécontentement  en  fut  plus  vif,  les  tentatives  insurrectionnelles ­
  plus  fréquentes.  L’île  fut  rejetée  dans  l’anarchie, ­
  dans  la  misère;  une  telle  situation  ne  pouvait  aboutir
qu’à  quelque  formidable  révolte,  qui  donnerait  au  sultan
l’occasion  de  régler  la  question  crétoise  par  quelque  sanglante ­
  exécution.  Mais  il  lui  fut  impossible  de  cacher  assez
1.  Livre  Jaune,  T,  p.  5,
2,  Livre  Jaune,  I,  p.  9.
        <pb n="274" />
        LES  AFFAIRES  DE  CRÈTE.

261

longtemps  aux  grandes  puissances  ce  qui  se  passait  dans
l’île.  Les  plaintes  des  chrétiens  finirent  par  obtenir  l’attention ­
  de  l'Europe.
En  juin  1891,  l’Assemblée  crétoise  demanda  au  sultan  la
nomination  d’un  vali  chrétien  et  une  organisation  régulière
du  système  des  impôts.  Ces  demandes  furent  appuyées  par
les  ambassadeurs  des  puissances,  et  Abd-uI-Hamid  montra
de  la  bonne  volonté;  il  céda,  au  bout  de  quelques  mois,
aux  instances  des  uns  et  des  autres,  et,  le  5  mai  1895,  il
nomma  au  gouvernement  de  l’ile  un  chrétien  Karatheodorypacha.
  L’accord  sans  doute  allait  pouvoir  ainsi  s’établir
entre  le  gouverneur  et  l’assemblée,  dans  le  plus  grand  intérêt ­
  de  l’ordre  et  de  la  prospérité  du  pays.
Mais  les  musulmans  de  la  Crète  protestèrent  violemment  ;
avec  un  vali  chrétien  et  une  majorité  chrétienne  à  l’Assemblée, ­
  quel  allait  être  leur  sort?  Ils  étaient  dès  lors  à  la
merci  des  infidèles.  Le  sultan  ne  pouvait  pas  vouloir  un
pareil  scandale  :  on  lui  avait  évidemment  forcé  la  main  ;  le
meilleur  moyen  de  lui  être  agréable  devait  être  de  lui  désobéir. ­
  Le  comité  musulman  de  la  Canée  fit  appel  à  la  résistance, ­
  à  la  haine  des  Roumis,  à  la  guerre  civile  ;  quelques
chrétiens  furent  assassinés  sur  plusieurs  points  de  l’île  ;
une  véritable  guerre  fut  déclarée  au  nouveau  gouverneur,
des  attentats  dirigés  contre  lui.  Le  commandant  militaire,
Emin-pacha,  se  leva  ouvertement  contre  Karathéodory  ;
les  gendarmes  refusèrent  d’obéir  à  celui-ci.  Il  semble  bien
■que  la  Porte  encourageait  ces  démonstrations  :  elle  avait
nommé  un  vali  chrétien  sous  la  pression  des  puissances  ;
mais  elle  ne  voulait  pas  qu’il  réussît,  elle  voulait  avoir  des
raisons  de  le  rappeler  bientôt  et  de  rendre  une  autorité  plus
forte  aux  fonctionnaires  musulmans.
Les  provocations  des  musulmans  amenèrent  les  ripostes
des  chrétiens.  Les  désordres  continuèrent,  toujours  plus
graves.  Karathéodory,  impuissant  à  les  faire  cesser,  fut
rappelé,  remplacé,  le  8  mars  1896,  par  un  musulman,
Turkhan-pacha,  dont  le  premier  soin  fut  d’ajourner  sans
date  la  convocation  de  l’Assemblée.
Encouragés,  les  musulmans  tombent  sur  les  chrétiens,
soulèvent  des  émeutes  sanglantes  dans  les  principales  villes
où  ils  sont  nombreux,  La  Canée,  Candie,  Rethymo.  Le
24  mai,  on  se  bat  dans  les  rues  de  La  Canée,  toute  la  population ­
  est  en  armes;  les  cawas  des  consuls  de  Russie  et  de
&amp;lt;irèce  sont  tués  par  les  musulmans.  Le  consul  de  France
        <pb n="275" />
        262  EN  EUROPE.  —  ARMÉNIE.  -  CRETE.  —  MACÉDOINE.
demande  à  Paris  un  navire  de  guerre  pour  garantir  la  sécurité ­
  de  ses  nationaux.  On  lui  envoie  le  Cosmao,  puis  le
Neptune.  L’Italie  est  bientôt  représentée  aussi  dans  la  baie
de  la  Sude,  près  de  La  Canée,  par  le  cuirassé  Piemonte  ;
d’autres  navires  européens  arrivent  de  semaine  en  semaine
dans  les  eaux  crétoises.
La  guerre  entre  musulmans  et  chrétiens  gagne  l’île  tout
entière  :  si  les  premiers  se  concentrent  dans  les  villes,  dont
le  séjour  devient  impossible  à  leurs  ennemis,  les  autres  se
retirent  en  armes  dans  les  montagnes  où  ils  restent  les
maîtres  et  où  s’organisent  les  comités  insurrectionnels  de
VEpitropie  ;  leurs  principaux  centres  sont  ceux  de  Sfakkia,
de  Saint-Basile  et  d’Apokorona  au-dessus  de  La  Canée.  Le
gouvernement  ottoman  envoie  des  troupes  contre  eux  :
elles  sont  battues  dans  la  montagne  de  Sfakkia,  en  novembre ­
  ;  dans  une  nouvelle  rencontre,  en  décembre,  elles  perdent ­
  encore  15  hommes  tués,  dont  2  officiers.  La  garnison
turque  de  Vamos  est  bloquée  et  ne  sera  que  très  péniblement ­
  délivrée  le  30  mai  suivant.  Si  donc  les  musulmans
l’emportaient  dans  la  plupart  des  villes,  les  chrétiens
triomphaient  dans  tout  le  reste  de  l  ile.
Ces  événements  excitèrent  bientôt  une  vive  émotion  à
Athènes.  Toujours  la  Grèce  et  la  Crète  ont  éprouvé  les
mêmes  sentiments,  ayant  passé  par  les  mêmes  soufirances,
et  se  sont  unies  dans  la  haine  du  Turc.  Jamais  rien  de  ce
qui  est  Crétois  ne  fut  étranger  à  la  Grèce.  Les  hétairies,  les
comités  patriotiques  qui  s’inspirent  de  la  Grande-Idée
envoyèrent  de  bonne  heure  en  Crète  des  souscriptions,  des
armes,  des  volontaires  dont  la  plupart  débarquèrent  à
Kissamo.  Le  journal  Palingenesia  écrivait  en  décembre  :
«  Le  printemps  prochain  pourrait  ramener  en  Crète  autre
chose  que  des  hirondelles  ».  Et  le  roi  Georges,  pressé  par
l’opinion  publique  qui  suivait  avec  passion  les  événements
de  a  l’île-sœur  »,  disait  au  ministre  de  France  à  Athènes,
M.  Bourée  :  «  Vous  savez  que  les  Turcs  envoient  cinq  bataillons ­
  en  Crète  ;  si  les  choses  prennent  cette  tournure,  je
vous  déclare  que  jene  pourrai  plus  répondre  de  rien  ici  et
que  les  événements  suivront  leur  cours  »’.  En  effet,  le
sultan  envoyait  en  Crète  des  renforts,  la  Grèce  des  volontaires ­
  ;  l’île  allait  devenir  le  champ  de  bataille  des  Grecs  et
des  Turcs  ;  ce  pouvait  être  le  signal  d’une  levée  de  bou-1.
  Livre  Jaune,  I,  n*  26,  Bourée  à  Berthelot,  21  décembre  1895.
        <pb n="276" />
        LES  AFFAIRES  DE  CRÊTE.

26a

cliers  dans  tous  les  pays  helléniques,  notamment  dans  la
Macédoine  ;  il  en  pouvait  résulter  les  complications  les  plus
graves  dans  tout  l’Orient*.
L’Europe  intervint.  A.  la  suite  d’une  démarche  des  ambassadeurs ­
  à  Constantinople,  le  vali  de  Crète  reçut  l’ordre  de
convoquer  immédiatement  l’Assemblée  générale  ;  mais  les
chemins  étaient  si  peu  sûrs,  les  députés  chrétiens  si  méfiants
et  quelques-uns  si  mal  disposés  qu’il  se  passa  encore
quelque  temps  avant  qu’elle  ne  tînt  séance.  Puis,  sur  la  proposition ­
  du  gouvernement  russe,  les  puissances  présentèrent
à  la  Porte  la  note  collective  du  24  juin:  elles  demandèrent
la  nomination  d’un  gouverneur-général  chrétien,  la  remise
en  vigueur  du  pacte  de  Halepa,  et  une  amnistie  générale.
Le  sultan  donna  les  meilleures  paroles  ;  le  vali  adressa
aux  populations  de  l’île  une  proclamation,  où  il  invita  les
insurgés  à  se  soumettre  et  à  se  confier  en  la  bienveillance
du  souverain.  Puis  Turkhan-pacha  fut  remplacé  par  un
chrétien,  Georgis  Berovitch-pacha,  prince  de  Samos  (28  juin
1896)  :  un  iradé  du  4  juillet  promit  le  retour  à  la  convention ­
  de  Halepa  et  une  amnistie.
Mais  la  situation  était  sans  issue  :  toute  concession  faite
aux  musulmans  irritait  les  chrétiens,  toute  concession  faite
aux  chrétiens  irritait  les  musulmans.  Berovitch  fut  aussi
impuissant  que  Karatheodory  ;  ses  officiers  musulmans  lui
laissèrent  tout  ignorer;  ses  fonctionnaires  prirent  leurs
instructions  auprès  du  commandant  militaire,  un  musulman
naturellement,  le  maréchal  Abdullah-pacha.  Des  mouvements ­
  de  troupes  ordonnés  par  ce  dernier  parurent  suspects
aux  consuls  européens  qui  tentèrent  en  vain  de  s’y  opposer.
Les  Turcs  attaquèrent  les  hauteurs  de  l’Apokorona  qu’occupaient ­
  les  insurgés  ;  ils  se  firent  battre.  Les  musulmans
prirent  partout  une  attitude  des  plus  menaçantes  ;  ils  se
jetèrent  un  jour  sur  le  village  d’Anapolis,  y  tuèrent  13  moines, ­
  13  femmes,  2  enfants,  24  hommes,  en  blessèrent  beaucoup ­
  d’autres,  brûlèrent  toutes  les  maisons.  Les  députés
musulmans  de  l’Assemblée  protestèrent  contre  le  rétablissement ­
  de  la  convention  de  Halepa,  qui  les  livrait  aux
volontés  des  chrétiens  plus  nombreux  ;  iis  voulaient  qu’on
assurât  le  respect  des  droits  de  la  minorité,  «  sacrifiée  aux
réclamations  outrées  et  radicales  de  la  majorité  »*.

1.  Livre  Jaune,  I,  n*  113,  Cambon  à  Hanotaux,  7  juin  1896.
2.  Livre  Jaune,  1,  n*  213,  30  juin  1896.
        <pb n="277" />
        264  EN  EUROPE.  —  ARMÉNIE.  —  CRÈTE.  —  MACÉDOINE.
Mais  celle-ci  trduvait  au  contraire  la  convention  de
Halepa  insuffisante,  puisqu’elle  n’avait  pas  empêché  le
retour  des  abus  ;  elle  exigeait  d’autres  garanties  ;  elle  voulait ­
  que  le  gouverneur-général  fût  toujours  chrétien,  nommé
pour  cinq  ans  par  le  sultan  avec  l'agrément  des  puissances,
qu’il  eût  le  droit  de  veto  sur  les  délibérations  de  l'Assemblée, ­
  qu'il  nommât  tous  les  fonctionnaires  de  l’ile,  qu'il  eût
la  disposition  des  troupes  de  garnison,  que  la  langue
grecque  fût  la  seule  langue  officielle  du  pays,  que  la  Crète,
sauf  un  tribut  à  la  Porte,  pût  disposer  de  ses  revenus  pour
l’amélioration  de  ses  intérêts  économiques,  que  ces  modifications ­
  à  la  convention  de  Halepa  fussent  placées  sous  le
contrôle  des  grandes  puissances
Quelques-uns  ne  voyaient  de  salut  que  dans  l’annexion  à
la  Grèce,  et  les  comités  d’Athènes  les  encourageaient  à  n’accepter ­
  aucun  compromis.  Un  grand  nombre  de  volontaires
grecs  continuaient  à  venir  au  secours  des  insurgés,  apportant ­
  des  armes  et  des  munitions.  Les  chrétiens  de  la  montagne, ­
  autour  des  députés  qui  n’étaient  pas  encore  partis
pour  La  Canée,  formaient  une  assemblée  insurrectionnelle,
organisaient  un  gouvernement  provisoire.  Le  roi  Georges
et  ses  ministres,  pressés  par  l’opinion  publique  de  jour  en
jour  plus  fiévreuse,  manifestaient  l’intention  d'envoyer  un
cuirassé  dans  les  eaux  crétoises.  De  nombreux  officiers  et
soldats  de  l’armée  régulière  quittaient  les  rangs,  et  cette
«  désertion  héroïque  »,  qui  sans  doute  leur  serait  pardonnée,
  leur  permettait  d’aller  servir  en  Crète  la  Grande-Idée.
D’autres  se  formaient  en  bandes  sur  la  frontière  turque,
entraient  en  Épire,  en  Macédoine,  tentaient  de  soulever
toutes  les  populations  helléniques  contre  l’oppresseur
musulman.  Il  devenait  de  plus  en  plus  difficile  d’empêcher
un  conflit  entre  la  Grèce  et  la  Turquie.
Les  ambassadeurs  des  puissances  à  Constantinople  y
firent  pourtant  un  nouvel  effort.  Le  25  août  I89ô,  ils  obtinent
  de  la  Porte  un  arrangement  qui  donnait  une  satisfaction ­
  presque  entière  aux  réclamations  des  chrétiens  de  Crète,
le  sullan  promit  de  nommer  Berovitch-pacha  gouverneurgénéral
  pour  cinq  ans,  et  même,  pour  donner  une  marque
toute  particulière  de  ses  bonnes  dispositions,  de  l'élever  au
rang  de  vizir.  Les  ambassadeurs,  en  exécution  de  celle  nouvelle ­
  convention,  étudièrent  l’organisation  de  la  gendarme-1.
  Livre  Jaune,  î,  n"  224,  16  juillet  1896.
        <pb n="278" />
        LES  AFFAIRES  DE  CRÊTE.

265

rie  et  la  réforme  de  la  justice  en  Crète.  Le  gouvernement
ottoman  y  apporta  bien  quelques  retards  par  des  objections
mesquines,  selon  la  coutume  de  ses  atermoiements,  refusant
d’admettre  les  étrangers  dans  la  gendarmerie  Cretoise,
demandant  le  maintien  des  anciens  tribunaux.  Il  en  passa
pourtant  assez  vite  par  les  volontés  des  puissances  et
approuva,  le  28  décembre  1896,  le  projet  d’organisation  de
la  gendarmerie  crétoise  et,  le  27  janvier  1897,  le  projet  de
réforme  judiciaire.  La  commission  consulaire  de  La  Canée
entra  en  fonctions,  aida  à  l’application  du  nouveau  régime,
qui  devait  assurer  la  prospérité  de  l'île.  Les  députés  chrétiens ­
  étaient  satisfaits  de  l’arrangement  du  25  août,  témoignaient ­
  aux  représentants  des  grandes  puissances  leurs
sentiments  de  très  vive  reconnaissance,  invitaient  toute  la
population  chrétienne  à  prêter  son  concours  à  l’exécution
du  nouveau  règlement,  à  déposer  les  armes,  à  considérer
dorénavant  les  musulmans  comme  des  frères  :  «  Enfants  de
la  même  patrie,  appartenant  à  la  même  race,  ayant  également ­
  à  gagner  ou  à  perdre  au  bonheur  ou  au  malheur  du
pays,  chrétiens  et  musulmans,  cessons  désormais  de  nous
ruiner  et  de  nous  entr’égorger.  Jetons  à  l'oubli  les  maux
récents  en  considération  de  l’intérêt  général,  et  puisque
nous  avons  les  mêmes  souffrances,  aidons-nous  mutuellement ­
  pour  guérir  des  plaies  mutuelles.  Que  le  travail  pacifique ­
  soit  désormais  la  seule  lutte  que  nous  ayons  à  soutenir. ­
  »  Tout  était  en  bonne  voie,  la  question  crétoise  paraissait ­
  résolue.
Mais  ce  qui  plaisait  aux  chrétiens  ne  pouvait  plaire  aux
musulmans.  Les  arrangements  intervenus  suscitèrent  parmi
ceux-ci  de  nouveaux  accès  de  fanatisme.  Dès  le  29  août,  on
redoute  à  Candie  un  massacre  de  la  population  chrétienne.
A  La  Canée,  les  musulmans  tuent  un  religieux,  dans  la  rue,
en  plein  jour;  une  bande  de  3.000  d’entre  eux  sort  de  la
ville,  et,  au  village  de  Platania,  tue  huit  personnes,  en
blesse  cinq,  brûle  plusieurs  maisons.  Les  consuls  prévoient
qu’un  soulèvement  des  musulmans  va  remettre  en  question
l’œuvre  pacifique  des  puissances  sur  le  point  de  s’achever.
Des  placards  affichés  à  La  Canée  appellent  la  population
musulmane  à  prendre  les  armes  pour  la  défense  de  ses
droits  ;  le  commandant  militaire  déclare  qu’il  n’a  pas  rcÇu
l’ordre  de  s’opposer  à  ces  démonstrations.  Les  musulmans
se  pressent  de  nouveau  dans  les  villes,  occupent  les  maitons
  où  les  chrétiens  de  la  montagne  ne  sont  pas  encore
        <pb n="279" />
        266  EN  EUROPE.  —  ARMÉNIE.  —  CRÈTE.  —  MACÉDOINE.
rentrés  ;  ils  sont  30.000  à  Candie,  20.000  à  La  Canée  ;  «  iî
faut  désagréger  ces  masses  »,  disent  les  consuls:  elles  sont
un  redoutable  danger  et  peuvent  empêcher  la  pacification
de  ríle.
Le  sultan  envoie  en  Crète  un  haut  commissaire  impérial, ­
  un  musulman,  Zihni-pacha,  dont  l’influence  ne  peut
qu’annuler  celle  du  vali  chrétien  :  «  mission  malencontreuse, ­
  écrit  M.  Cambon,  qui  retarde  la  solution  pacifique  ».
Zihni-pacha  est  bientôt  suivi,  à  titre  d’inspecteur  extraordinaire ­
  des  garnisons  turques,  de  Saadeddin-pacha,  celui-là
même  qui,  au  mois  de  juin  précédent,  avait  si  bien  travaillé
à  l’exécution  des  ordres  du  sultan  dans  le  district  arménien
de  Van.  Les  ambassadeurs  protestèrent  contre  cette  désignation, ­
  et  Saadeddin  fut  rappelé  quelques  jours  après:  il
avait  eu  le  temps  d’encourager  les  musulmans  à  la  résistance ­
  ;  car  on  se  rendait  bien  compte  que  cette  anarchie,
dont  l’Europe  ne  trouvait  pas  le  remède,  «  était  l’œuvre  de
certaines  personnalités  musulmanes  de  l’entourage  du
sultan  qui  ne  cessaient  d’écrire  aux  musulmans  de  la  Crète
que  les  réformes  n’existaient  que  sur  le  papier  et  qu’elles  ne
seraient  jamais  mises  à  exécution  »  *.  Il  fallait  même  prouver
par  des  désordres  croissants  que  ces  réformes  n’étaient  pas
possibles.  Tout  cela  faillit  aboutir  en  janvier  et  février  1897
à  un  drame  semblable  à  ceux  de  l’Arménie.
En  janvier,  une  émeute  plus  formidable  que  les  précédentes ­
  éclate  à  la  Canée  ;  les  musulmans  poursuivent  le&amp;amp;
chrétiens  à  travers  les  rues.  Le  vali  et  les  consuls  européens ­
  veulent  s’interposer  :  ils  sont  repoussés  par  une  grêle
de  balles.  Ils  évacuent  leur  résidence  de  Halepa,  dans  la
banlieue  de  la  ville,  embarquent  leurs  familles  et  le  plus  de
chrétiens  possible  à  bord  du  Suchet;  d’autres  plus  nombreux ­
  se  pressent  sur  le  rivage  en  hâte  de  quitter  cette  terre
inhospitalière.  Cependant  une  partie  de  la  ville  est  en  flammes, ­
  presque  tout  entière  au  pouvoir  des  musulmans  :  le
palais  du  gouverneur  brûle  ;  trois  jours  et  trois  nuits,  les
marins  du  Suchet  défendent  contre  eux  la  mission  catholique. ­
  Il  n’y  a  plus  de  pain;  les  boulangers  ont  été  tués,
leurs  boutiques  pillées  ;  les  deux  tiers  des  maisons  des
chrétiens  sont  détruites.
La  panique  gagne  la  montagne  :  pour  que  de  tels  excès
puissent  se  produire  à  la  Canée,  c’est  donc  que  les  repré-1.

  Livre  Jaune,  I,  n»  469,  Blanc  à  HanotauT,  3  fi/;"—1895.
        <pb n="280" />
        LES  AFFAIRES  DE  CRÈTE.

267

sentants  des  puissances  laissent  faire  ?  Ne  peut-on  plus
compter  sur  elles?  Les  insurgés  chrétiens,  qui  sont  campés
au-dessus  de  Halepa,  arborent  le  drapeau  hellénique,  proclament ­
  l’annexion  de  leur  patrie  à  la  Grèce.
Le  consul  général  de  Grèce  à  La  Canée,  M.  Gennadls,
envoie  cette  dépêche  à  son  gouvernement;  «  Aucun  espoir.
Tous  les  chrétiens  seront  massacrés  ».  Le  ministère  Delyanni
  communique  cette  dépêche  aux  députés  ;  ils  se  lèvent
tous  dans  une  violente  explosion  de  colère  et  de  patriotisme  :
la  Grèce,  en  de  telles  circonstances,  doit  secourir  ses  frères
de  la  Crète;  son  abstention  serait  une  lâcheté  et  un  suicide.
Le  gouvernement  annonce  aux  puissances  l’intention  d’envoyer ­
  en  Crète  le  cuirassé  Miaoulis  et  deux  autres  bâtiments ­
  et  de  répondre  à  l’appel  des  chrétiens  de  Tile.  Le
Laurium,  chargé  de  munitions,  y  est  aussitôt  expédié.  Le
prince  Georges,  second  fils  du  roi,  quitte  Athènes  au  milieu
des  manifestations  les  plus  enthousiastes,  pour  conduire
une  flottille  de  torpilleurs  dans  les  eaux  crétoises  et  empêcher ­
  le  débarquement  des  renforts  turcs  envoyés  de  Smyrne.
Il  ne  fit  du  reste  rien  d’important.  Un  cuirassé  grec  donne
la  chasse  au  transport  turc  le  Fuad,  qui  va  de  Candie  à
Sitia  et  le  force  à  retourner  en  arrière.  Le  13  février,  le
colonel  Vassos  est  mis  à  la  tête  de  trois  bataillons,  chargé
d’aller  prendre  possession  de  la  Crète  au  nom  du  roi  Georges
et  d’en  chasser  toutes  les  garnisons  turques.  11  y  débarque
le  16  et  ouvre  aussitôt  les  hostilités  autour  de  la  Canée.
Toutes  les  troupes  grecques  sont  mobilisées,  les  réserves
appelées,  concentrées  en  Thessalie  ;  le  prince  Nicolas,  troisième ­
  fils  du  roi,  y  va  prendre  le  commandement  de  son
régiment  d’artillerie.
En  face,  de  l’autre  côté  de  la  frontière,  les  Turcs  massent
des  forces  considérables  sous  le  maréchal  Edhem-pacha.
Mais  les  Grecs  ont  la  plus  grande  confiance  dans  la  bonté
de  leur  cause  et  le  succès  de  leur  entreprise,  dont  leur
ardeur  patriotique  leur  aplanit  les  difficultés.  Ils  comptent
sur  le  soulèvement  de  la  Macédoine,  de  l’Épire,  de  l’Albanie ­
  peut-être.  300.000  Grecs  à  Constantinople  sont  prêts
à  mettre  le  feu  aux  quatre  coins  de  la  capitale,  à  faire  sauter
le  trône  du  sultan,  à  venger  les  martyrs  arméniens  et  crétois.
  L’hellénisme  va  se  lever  tout  entier,  pousser  à  son
terme  enfin  la  croisade  du  christianisme  et  de  la  civilisation. ­

L’enthousiasme  est  tel  à  Athènes,  l’effervescence  si  extra-
        <pb n="281" />
        g

268  EN  EUROPE.  —  ARMÉNIE.  —  CRÈTE.  —  MACÉDOINE.
ordinaire,  les  passions  patriotiques  si  exubérantes  qu’elles
paraissent  capables  de  tenir  lieu  de  nombreuses  armées,
d’accomplir  des  miracles.  Les  rivaux  des  Grecs  dans  les
Balkans  s’eiïrayent,  redoutent  leur  triomphe,  prennent  déjà
des  précautions  en  conséquence.  Le  gouvernement  serbe
déclare  :  «  Nous  sommes  pour  le  statu  quo,  mais  le  statu
quo  pour  tous  ;  des  avantages  consentis  à  l’un  ou  à  l’autre
nous  feraient  un  devoir  de  revendiquer  des  avantages  équivalents ­
  ».  A  Uskub  en  Macédoine  des  troubles  éclatent;  des
Albanais,  que  le  sultan  appelle  à  la  frontière  grecque,  jettent
la  terreur  sur  leur  passage.  Le  roi  Alexandre  de  Serbie  va
à  Sofia,  y  est  reçu  cordialement  par  la  population  bulgare
et  le  prince  Ferdinand,  prend  avec  celui-ci  des  arrangements ­
  pour  le  cas  où  les  Grecs  entreraient  en  Macédoine.
Qui  donc  en  effet  sera  capable,  s’ils  sont  vainqueurs,  de
localiser  la  guerre  ?
L’empereur  allemand  s’emporte  contre  eux  en  une  grande
colère  ;  il  court  chez  l’ambassadeur  de  France  à  Berlin,  M.
de  Noailles,  et  propose  de  bloquer  sans  délai  le  Pirée  et  les
côtes  de  la  Grèce  ;  il  ne  prendra  part  à  aucune  autre  mesure
et  n’admet  pas  que  l’Europe  use  de  ménagements  à  l’égard
d’un  peuple  qui,  si  légèrement,  provoque  ses  voisins  et  trouble ­
  la  paix  générale.  Le  gouvernement  anglais  au  contraire
recherche  les  moyens  de  permettre  au  roi  de  Grèce  de  rappeler ­
  ses  troupes  et  ses  vaisseaux  de  Pile  de  Crète,  sans
exciter  l’irritation  de  son  peuple.  Il  propose,  le  17  février,
de  proclamer  l’autonomie  de  la  Crète  sous  la  suzeraineté
du  sultan  :  ce  ne  serait  que  la  consécration  décisive  des
intentions  des  puissances  sur  File,  car  le  règlement  du
25  août  1896  lui  donnait  déjà  une  autonomie  presque  absolue. ­
  Dès  lors  le  gouvernement  hellénique  n’aura  nulle  raison
d’y  maintenir  ses  troupes  et  pourra  même  se  féliciter  d’avoir
hâté  ce  résultat.  Le  gouvernement  français  adopte  immédiatement ­
  cette  manière  de  voir,  et  le  ministre  des  affaires
étrangères,  M.  Hanotaux,  déclare  le  22  février  à  la  Chambre
des  Députés  que  la  Crète  va  être  «  remise  en  dépôt  par  le
sultan  entre  les  mains  de  l’Europe,  et  qu’elle  jouira  désormais ­
  d’une  administration  autonome,  sous  la  suzeraineté  de
ia  Porte  ».
Dès  lors,  la  Grèce  est  sommée  de  rappeler  ses  troupes.
Elle  répond  que  le  régime  autonome  ne  sera  pas  plus  efficace ­
  que  les  différents  systèmes  expérimentés  jusque-là
sans  succès  dans  l’île,  que  l’anarchie  continuera  à  ravager
        <pb n="282" />
        LES  AFFAIRES  DE  CRÊTE.

26»

le  pays,  que  le  seul  moyen  d’assurer  son  bonheur  est  de  le
rattacher  à  la  Grèce,  que  le  gouvernement  hellénique  ne
peut  consentir  à  rappeler  ses  troupes  et  à  abandonner  ainsi
les  chrétiens  Crétois  à  la  merci  du  fanatisme  turc,  qu’elles
y  resteront  jusqu’à  ce  que  les  habitants  de  l  ile  aient  euxmêmes
  librement  déclaré,  par  plébiscite,  comment  ils  veulent ­
  être  gouvernés.
Les  puissances  proclament  le  blocus  de  la  Crète,  pour
empêcher  tout  débarquement  de  nouvelles  troupes  ;  les
marins  de  la  flotte  internationale  prennent  possession  des
principaux  ports  ;  La  Canée,  Réthymo,  Candie,  Sitia  ;  ils
sont  bientôt  renforcés  par  de  nouveaux  bataillons  envoyés
par  tous  les  gouvernements.  Le  dépôt  de  l’ile  entre  les
mains  de  l’Europe  est  accompli.  Comme  il  est  nécessaire,
pour  assurer  l’ordre,  d’augmenter  les  effectifs  et  qu’il  ne
paraît  pas  indispensable  que  toutes  les  puissances  y  contribuent ­
  exactement  dans  les  mêmes  proportions,  que  par
exemple  il  est  difficile  à  l’Allemagne  d’entretenir  des  soldats
dans  la  Méditerranée,  le  gouvernement  anglais  propose  que
la  Crète  soit  occupée,  au  nom  de  l’Europe,  par  deux  puissances ­
  comme  la  France  et  l’Italie,  ou  par  une  seule  comme
la  France.  Le  gouvernement  russe  est  disposé  à  appuyer
les  propositions  de  l’Angleterre.  Le  gouvernement  français
ne  les  accepte  pas  ;  il  veut,  sans  doute,  avoir  les  mains
nettes,  ne  pas  donner  à  l’Angleterre  une  raison  de  garder
l’Égypte  ;  il  s’en  tient  à  la  formule  du  concert  européen  :
pas  de  condominium,  pas  d’action  isolée.  La  Crète  reste
occupée  par  les  contingents  des  six  grandes  puissances.  Le
22  mars,  les  chefs  insurgés  de  la  montagne  sont  informés
officiellement  par  une  proclamation  des  amiraux  que  la
Crète  est  désormais  sous  la  garantie  effective  de  l’Europe  et
que  son  autonomie  est  ainsi  assurée.  La  paix  se  rétablit
dans  l  ile.
La  Grèce  ne  veut  pas  se  contenter  de  ce  résultat  qui  ne
lui  est  pas  directement  profitable.  Elle  veut  l’annexion  de
la  Crète  ;  mais  elle  n’a  plus  maintenant  l’avantage  de  se
dévouer  ou  de  paraître  se  dévouer  à  une  cause  désintéressée ­
  ;  son  masque  chevaleresque  lui  a  été  arraché  ;  elle
excite  moins  de  sympathies.
Elle  tient  à  sortir  de  cette  affaire,  qui  lui  a  coûté  beaucoup, ­
  qui  a  achevé  de  compromettre  l’équilibre  de  son  budjet,
  avec  des  satisfactions  équivalentes:  il  faut  que  l’hellénisme ­
  triomphe  ;  il  s’est  trop  avancé  pour  reculer.  Le  roi
        <pb n="283" />
        270  EN  EUROPE.  —  ARMÉNIE.  —  CRÈTE.  —  MACÉDOINE.
est  poussé  par  l’opinion,  par  la  presse;  s’il  y  résiste,  il
risque  de  perdre  son  trône  ;  il  risque  moins  à  résister  à  l’action ­
  des  puissances.
A  la  nouvelle  du  blocus  de  la  Crète,  du  débarquement  des
troupes  internationales  à  La  Ganée  et  dans  les  autres  ports,
du  refus  de  l’Europe  de  laisser  les  Grecs  dans  l  ile,  la  colère,
faite  surtout  de  déception,  éclate  à  Athènes  en  violents
tumultes.  Puisqu’on  ne  peut  se  battre  avec  les  Turcs  en
Crète,  on  se  battra  en  Macédoine;  l’Europe  ne  pourra
l’empêcher  ;  on  passera  la  frontière,  on  soulèvera  cette  province, ­
  on  fera  quand  même  la  grande  croisade.  On  envoie
aussitôt  des  vaisseaux  devant  Preveza,  dans  le  golfe  d’Arta,
pour  susciter  l’insurrection  de  l’Épire,  à  Volo  pour  ravitailler ­
  les  troupes  de  Thessalie.  Le  prince  Constantin,  fils
aîné  du  roi,  un  nom  prédestiné,  est  mis  à  la  tête  de  l’armée
de  la  frontière.  Des  bandes  déjà  entrent  dans  le  pays
ennemi.
Les  Turcs  se  défendent.  Le  maréchal  Edhem-pacha  commande ­
  150.000  hommes  en  face  de  la  petite  armée  grecque.
Dans  tout  l’empire  ottoman,  le  fanatisme  de  l’Islam  se
réveille,  surexcité  par  l’autonomie  de  la  Crète,  par  les  armements ­
  des  Grecs.  L’Asie  mineure  est  de  nouveau  troublée.
Le  20  mars,  89  Arméniens  sont  tués  à  Tokat,  37  autres  dans
les  villages  voisins.  Les  Turcs,  de  complicité  avec  le  gouverneur, ­
  semblent  n’attendre  qu’un  signal  pour  recommencer ­
  les  massacres.  Le  26  mars,  une  mosquée  de  Scutari
est  profanée  pendant  la  nuit  par  des  chrétiens  :  ils  y  égorgent ­
  un  porc  et  le  suspendent  au-dessus  du  Mihrab,  lieu
consacré  à  la  prière  :  avec  son  sang,  ils  couvrent  les  murs
de  croix  ;  ils  laissent  la  tête  de  l’animal,  coiffée  d’un  turban,
au  milieu  du  temple.  Au  matin,  les  Musulmans  furieux  se
jettent  sur  le  quartier  chrétien,  tuent  le  gardien  du  cimetière ­
  catholique,  y  pénètrent  et  brisent  les  croix.  Le  vali
réussit,  avec  des  troupes,  à  empêcher  un  conflit  qui  pouvait ­
  avoir  les  suites  les  plus  terribles.  D’Adana,  d’Angora,
de  Césarée,  les  consuls  annoncent  une  agitation  générale  de
la  population  musulmane  et  prévoient  de  grands  malheurs.
Les  ambassadeurs  des  puissances  font  auprès  de  la  Porte
une  démarche  solennelle,  appellent  son  attention  sur  la
gravité  des  évènements,  et  lui  laissent  entendre  que  de
nouveaux  désordres  auraient  pour  l’empire  ottoman  de
désastreuses  conséquences.  l’émotion  se  calme,  l’ordre  se
rétablit.
        <pb n="284" />
        LES  AFFAIRES  DE  CRÊTE.

271

Cependant,  à  la  frontière  de  Thessalie,  les  troupes  turques
et  grecques  sont  en  présence.  Les  hostilités  sont  imminentes.
Les  puissances  essayent  deles  arrêter:  elles  retiennent  les
États  slaves  qui  mobilisent  leurs  armées  ;  elles  déclarent
que,  si  la  guerre  éclate,  l’agresseur  en  aucun  cas  n’en
pourra  tirer  aucun  profit  ;  elles  essaient  d’établir  une  zone
neutre  entre  les  armées  grecque  et  turque  pour  éviter  toute
surprise;  elles  s’entendent  pour  organiser  le  blocus  du
Pirée  et  de  Volo.  M.  Gambon  s’efforce  de  faire  comprendre
au  ministre  de  Grèce  à  Constantinople  que  la  Grèce  sera
vaincue  et  que  le  coup  ainsi  porté  à  l’hellénisme  sera  peutêtre
  irréparable.
Mais  il  n’est  plus  possible  au  roi  Georges  de  céder;  les
Grecs  ne  le  lui  pardonneraient  pas  ;  il  lui  faut  faire  la  guerre
aux  Turcs  au  risque  d’un  désastre,  pour  sauver  son  trône.
Il  s’abandonna  aux  événements.
Le  10  avril,  des  bandes  grecques  franchissent  la  frontière,
occupent  les  villages  de  Val  tinos  et  de  Krania  dont  elles
chassent  les  garnisons  ;  d’autres  débarquent  sur  les  côtes
de  la  Thrace,  et  tentent  de  faire  sauter  la  voie  ferrée  de
Dédé-Agatch  à  Salonique  pour  couper  les  communications
de  l’armée  turque  avec  Constantinople.  Le  gouvernement
ottoman,  après  avoir  dûment  constaté  que  ces  bandes  sont
commandées  par  des  officiers  grecs  et  presque  entièrement
composées  de  soldats  réguliers,  donne  à  Edhem-pacha
l’ordre  de  prendre  l’offensive,  envoie  ses  passe-ports  au
ministre  de  Grèce  à  Constantinople,  le  prince  Mavrocordato.
La  guerre  est  déclarée.  L’Allemagne  prend  sous  sa  protection
les  sujets  ottomans  en  Grèce.  La  France  accepte  et  partage
avec  la  Russie  et  l’Angleterre  le  soin  de  protéger  les  nombreux ­
  sujets  grecs  de  l’empire  ottoman.  Les  puissances
renoncent  à  leur  projet  de  bloquer  Volo  et  le  Pirée;  elles
rentrent  dans  la  neutralité  la  plus  complète  ;  elles  ne  cherchent ­
  plus  qu’à  empêcher  la  guerre  de  s’étendre,  attendant
l’occasion  d’interposer  leur  médiation.
Les  Serbes  et  les  Bulgares  étaient  disposés  à  ne  pas
créer  d’autres  difficultés  au  sultan  et  à  la  diplomatie  européenne, ­
  mais  ils  voulaient  la  récompense  de  leur  sagesse  et
pressaient  leurs  gouvernements  de  profiter  des  circonstances
pour  s’assurer  des  avantages  dans  l’empire  turc.  Le  gouvernement ­
  bulgare  demanda  et  obtint  de  la  Porte  l’érection  de
trois  nouveaux  évéchés  bulgares  en  Macédoine,  à  Melnik,
Stroumitza  et  Koukouch,  et  le  droit  d’entretenir  des  agents
        <pb n="285" />
        272  EN  EUROPE.  —  ARMÉNIE.  —  CRÊTE.  —  MACÉDOINE.
commerciaux  à  Bitolia  (ou  Monastir).  Le  gouvernement
serbe,  excité  par  cet  exemple,  demanda  et  obtint  le  rappet
du  métropolite  grec  d’Uskub,  son  remplacement  par  un
métropolite  serbe,  et  le  droit  de  construire  des  écoles
serbes  dans  toute  l’étendue  des  vilayets  de  Monastir  et  de
Salonique.  Ces  précautions  prises  contre  un  triomphe  possible ­
  de  l'hellénisme,  Serbes  et  Bulgares  suivirent  les  événements, ­
  l’arme  au  pied.
Les  Turcs  se  chargèrent  eux-mêmes  de  rendre  l’hellénisme
inoffensif.
La  guerre  gréco-turque  ne  dura  que  trois  semaines.  Les
vaisseaux  grecs  ne  profitèrent  pas  de  la  totale  impuissance
des  Turcs  sur  mer.  Les  hostilités  n’eurent  que  deux  théâtres
principaux,  l'Épire  et  la  Thessalie.  En  Épire,  les  Grecs
bombardèrent  longuement  Preveza  sans  pouvoir  s’en  emparer; ­
  un  régiment  albanais  de  l’armée  ottomane  fit  défection; ­
  la  population  du  pays  appela  les  Grecs.  Tout  cela  jeta
quelque  désarroi  dans  les  rangs  des  Turcs  et  la  petite  armée
grecque  s’avança  jusqu’aux  environs  de  Janina.  Elle  espéra
y  entrer,  puis,  se  rabattant  brusquement  à  l’est,  à  travers
le  Finde,  tomber  sur  le  flanc  droit  de  l’armée  turque  de
Macédoine  et  la  forcer  à  la  retraite  ou  la  battre.  Comme
d’autre  part  l’armée  grecque  de  Thessalie  opposait  à  la
frontière  une  très  vigoureuse  résistance  à  l’énorme  masse
des  assaillants,  on  crut  un  moment  les  Grecs  capables  de
vaincre.  La  Porte,  inquiète,  pensa  rappeler  Edhem-pacha
et  le  remplacer  par  le  héros  de  Plevna,  Ghazi-Osman-pacha,
qui  en  effet  se  rendit  à  Salonique.  Ces  espérances  ou  ces
craintes  furent  courtes.  L’armée  turque  de  l'Épire  se  réorganisa, ­
  reprit  l’offensive,  enleva  aux  Grecs  les  positions
qu’ils  avaient  occupées,  les  rejeta  à  la  côte,  les  força  à
lever  le  blocus  de  Preveza.
Les  coups  décisifs  furent  rapidement  frappés  en  Thessalie
par  Edhem-pacha,  assisté  d’un  général  allemand  mis  par
Guillaume  11  à  la  disposition  du  sultan,  Grumbkow-pacha.
Le  24  avril,  les  Turcs  enlevèrent,  après  plusieurs  jours  do
rudes  combats,  l'importante  position  de  Tyrnavos,  qui
couvre  les  cols  de  la  frontière;  ils  étaient  maîtres  ainsi  de
la  route  de  Larissa.  Le  lendemain,  ils  occupèrent  cette  ville
'sans  coup  férir:  les  Grecs  l’avaient  abandonnée,  non  sans
désordre  et  battaient  en  retraite  dans  la  direction  de  Pharsale.

Très  lentement,  mais  d’une  méthode  très  sûre,  le  géné-
        <pb n="286" />
        LES  AFFAIRES  DE  CRÈTE.

573

ralissime  turc  prépara  la  marche  de  son  armée  sur  Pharsale,
  tout  en  étendant  son  aile  gauche  sur  Velestinos  et
Volo  pour  y  empêcher  le  débarquement  de  nouvelles  troupes
grecques.  De  jour  en  jour,  il  gagna  du  terrain,  et  l’agitation
fut  très  vive  à  Athènes  à  la  nouvelle  de  l’approche  de  cette
irrésistible  invasion.  Le  ministère  Delyanni  fut  renversé,
remplacé  par  un  ministère  Ralli  :  on  faisait  du  nouveau
président  du  conseil  une  sorte  de  Gambetta,  décidé  à  la
guerre  à  outrance,  d’une  énergie  capable  de  changer  la
tournure  des  événements.  Du  moins  l’espoir  qu’on  mettait
en  lui  détourna-t-il  la  tempête  qui,  peut-être,  eût  alors
emporté  le  trône  royal.
Gela  n’empêcha  pas  les  Turcs  de  continuer  leurs  succès.
Ils  enlevèrent  aux  Grecs  toutes  leurs  positions,  Velestinos
d’abord,  puis  le  6  mai,  Pharsale  qui  fut  peu  défendue,  le
8  mai,  Volo  qui  ne  le  fut  pas  davantage.  Ils  poussèrent
aussitôt  leurs  avant-postes  jusqu’en  face  des  lignes  de
Domokos,  sur  les  premières  pentes  des  monts  Othrys,  où
l’armée  grecque  se  retrancha.
Les  Grecs  se  sentaient  désormais  incapables  de  vaincre,
menacés  d’un  dur  traitement.  Leur  enthousiasme  se  refroidit
très  vite  ;  ils  abandonnèrent  la  grande  idée  pour  songer  au
salut  de  la  petite  patrie.  Le  ministère  Ralli  sollicita  l’intervention ­
  de  l’Europe  pour  arracher  son  pays  à  la  colère  des
Turcs.  Les  puissances  exigèrent,  avant  d’accorder  leur
médiation,  la  signature  d’un  armistice,  le  rappel  du  colonel
Vassos  qui  était  toujours  en  Crète,  la  reconnaissance  de
T  autonomie  crétoise  par  le  gouvernement  hellénique.  Après
quelques  jours  d’hésitation,  la  Grèce  en  passa  par  ces  conditions. ­
  Grâce  à  l’action  des  ambassadeurs  à  Constantinople,
le  sultan  consentit  à  faire  cesser  les  opérations  de  guerre.
Le  21  mai,  les  hostilités  furent  suspendues  sur  toute  la
ligne  en  avant  de  Domokos  ;  le  26  mai,  les  derniers  soldats
grecs  et  les  derniers  canons  furent  embarqués  et  ramenés
de  Crète  au  Pirée.  Aussitôt  les  derniers  chefs  de  l’insurrection
crétoise  reconnurent  l’autonomie  assurée  à  leur  patrie.  La
Grèce  remit  son  sort  entre  les  mains  des  six  grandes  puissances. ­
  'i
Les  gouvernements  européens  ont  eu  de  la  peine  à  s’entendre ­
  sur  l’organisation  de  l’autonomie  crétoise  ;  ils  ont
été  préoccupés  d’abord  davantage  des  conditions  de  la  paix
gréco-turque.  Ils  ont  ouvert  de  longues  négociations  sur  la
domination  d’un  gouverneur  général.  Ils  ont  cherché  en
E.  Driault.  —  Question  d’Orient.  18
        <pb n="287" />
        214  EN  EUROPE.  —  ARMÉNIE.  —  CRÈTE.  —  MACÉDOINE.
Belgique,  en  Suisse,  dans  le  Luxembourg,  l’homme  qui
fera  cesser  l’anarchie  séculaire  de  cette  île.  L’Angleterre  se
montra  prête  à  accepter  un  Belge  ou  un  Hollandais  désigné
par  la  France,  ou  même  un  général  français.  Le  cabinet  de
Paris  repoussa  ces  avances,  défiant,  à  juste  titre  peut-être,
à  l’égard  des  présents  britanniques.  En  attendant  un  choix
définitif,  les  puissances  achevèrent  de  rétablir  l’ordre  en
Crète,  y  constituèrent  une  gendarmerie  formée  d’indigènes
et  d’étrangers,  de  Monténégrins  surtout,  libres  des  passions
religieuses  ou  politiques  des  habitants  de  l’île.  Elles  réorganisèrent ­
  le  système  judiciaire,  le  mode  de  répartition  et  de
perception  des  impôts  ;  elles  préparèrent  l’application  complète ­
  de  l’autonomie.  Enfin,  malgré  les  vives  résistances  de
la  Porte,  malgré  l’abstention  de  l’Allemagne  et  de  l’Autriche-Hongrie,
  elles  obtinrent  le  départ  de  toutes  les  garnisons
turques  de  l’île,  et  nommèrent  gouverneur-général,  aux
acclamations  enthousiastes  des  Grecs,  le  prince  Georges,
second  fils  du  roi  de  Grèce.  La  Crète  est  libre  désormais  et
dotée  d’un  régime  qui  doit  assurer  sa  prospérité.
Le  traité  de  Constantinople,  du  9  novembre  1897,  péniblement ­
  arraché  à  la  Porte  par  les  puissances,  fut  dur  cependant ­
  pour  la  Grèce.  La  Thessalie  lui  fut  rendue,  sauf  quelques
rectifications  de  frontière  à  l’avantage  des  vainqueurs;  mais
elle  dut  payer  une  indemnité  de  guerre  ;  et,  comme  sa  situation ­
  financière  était  déjà  auparavant  fort  précaire  et  inquiétante ­
  pour  ses  créanciers,  elle  fut  obligée  d’accepter  un
contrôle  européen  sur  la  gestion  de  son  budget,  et  de  subir
ainsi,  jusqu’au  retour  d’une  prospérité  normale,  une  sorte
de  tutelle  de  la  part  des  grandes  puissances.
Pour  le  moment  l’hellénisme  était  contenu.  L’autonomie
de  la  Crète  lui  était  bien  une  satisfaction  dont  un  peuple
plus  sage  que  celui  d’Athènes  se  serait  d’abord  contenté,
en  attendant  l’annexion  inévitable.  Mais  il  lui  fallut  renoncer ­
  à  la  propagande  de  la  «  grande  idée  »  en  Macédoine  ».
De  ce  côté,  les  États  Slaves  profitèrent  de  la  défaite  de
leurs  rivaux,  et,  en  dernière  analyse,  la  guerre  de  1897
marqua,  par  les  concessions  faites  aux  Serbes  et  aux  Bulgares, ­
  un  nouveau  progrès  du  slavisme.
Mais  le  sultan  pouvait  ne  pas  tenir  les  promesses  qu’il
avait  faites  avant  sa  victoire.  Il  apparut  d’abord  comme
ébloui  de  son  succès  sur  des  chrétiens,  succès  qui  fut  en
somme  facile,  et  d’ailleurs  plus  apparent  que  réel,  —  car
il  y  perdit  la  Crète,  quels  que  fussent  les  termes  employés
        <pb n="288" />
        275

LA  DEUXIÈME  GUERRE  DES  BALKANS  (1912-1913).
pour  déguiser  ce  nouveau  démembrement  de  son  empire,
et  les  puissances  l’avaient  forcé  à  lâcher  sa  proie  grecque  ;
—  mais  succès  que  son  entourage  exalta  en  un  triomphe
retentissant,  et  dont  la  renommée  rapide  chanta  la  gloire
à  travers  le  monde  entier  de  l’Islam.  Est-ce  que  l’habitude
de  la  défaite  avait  rendu  les  musulmans  moins  difficiles  sur
le  chapitre  des  victoires?  Ils  voulurent  se  persuader  que  les
victoires  d’Edhem-pacha  étaient  le  commencement  de  leur
renaissance  guerrière,  les  premiers  lauriers  d’une  nouvelle ­
  guerre  sainte  ;  «  Dieu  s’est  laissé  fléchir  enfin,  il
revient  à  ses  fidèles  dont  il  s’était  retiré  :  l’épreuve  est
finie  et  le  jour  qst  proche  où  l’Islam  reprendra  sa  marche
en  avant  »  *.
Depuis  plus  d’un  siècle,  l’Islam  était  comme  décapité,  et
la  soumission  au  khalife  de  Constantinople  était  un  dogme
oublié  des  plus  fervents.  Abd-ul  Hamid  était  redevenu  d’un
coup  le  Glorieux,  le  Vainqueur,  «  Soultan  Aziz,  Soultan
Mansour»,  l’invincible  Padischah.  La  victoire  sur  les  Chrétiens ­
  de  Grèce  et  le  massacre  des  Arméniens  mettaient  à  son
front  une  éclatante  auréole.  On  eut  souci  des  conséquences ­
  incalculables  qu’aurait  eues  un  pèlerinage  du  sultan ­
  à  La  Mecque,  —  si  Abd-ul  Hamid  avait  été  de  force  à
l’oser?

IV.  —  La  deuxième  guerre  des  Balkans  (1912-1913).
Le  danger  d’une  violente  manifestation  de  la  politique
turque  exaspérait  les  revendications  des  nationalités.  La
Question  d’Orient  redevenait  un  duel  terrible  entre  l’Islam
et  la  Croix.  Jamais  depuis  le  moyen  âge,  depuis  l’arrivée
des  Turcs  en  Europe,  les  passions  surexcitées  n’avaient  eu
davantage  un  caractère  religieux.  Il  y  a  des  moments  où
l’on  pourrait  dire  que  l’histoire  recommence.
Or  il  y  a  plusieurs  nationalités  chrétiennes  dans  les  Balkans, ­
  rivales  les  unes  des  autres,  unies  souvent  dans  la
haine  de  l’Infidèle.  Pourtant  il  y  faut  d’abord  distinguer
les  Albanais.  Les  montagnes  qui  sont  à  l’Ouest  du  Pinde
dominant  tout  le  pays  jusqu’à  l’Adriatique  en  font  une  forteresse ­
  naturelle  où  ils  ont  gardé  une  originalité  pitto-1.
  Revue  de  Paris,  15  août  1897:  Péril  possible.
        <pb n="289" />
        276  EN  EUROPE.  —  ARMÉNIE.  —  CRÈTE.  —  MACÉDOINE.
resque.  Ils  se  disent  descendants  des  Pélasges,  les  premiers
maîtres  du  pays  :  ce  n’est  pas  sûr.  Du  moins  ils  ont  dans
leur  passé  des  héros  dont  ils  sont  orgueilleux,  quoi  qu’ils
ne  soient  peut-être  pas  tout  à  fait  de  leur  race  :  Pyrrhus,
qui  fit  un  moment  trembler  Rome,  sinon  le  Sénat  romain  ;
Scanderbeg,  un  autre  Alexandre,  que  les  Turcs  ne  purent
jamais  vaincre  ;  Ali  Tébéléni,  le  rude  pacha  de  Janina.
Même  en  d’autres  temps  que  ceux  de  Pyrrhus,  ils  eurent
des  rapports  étroits  avec  l’Italie.  Les  Bourbons  de  Naples
recrutèrent  longtemps  chez  eux  des  mercenaires  ;  ils  y
prirent  tout  un  régiment  de  leur  garde,  le  Royal-Albanais.
Il  y  a  par  Durazzo,  l’ancienne  Dyrrachium,  ou  par  El-Bassan,
  une  route  naturelle,  et  historique,  pour  aller  des
régions  de  Brindes  ou  Brindisi  vers  la  Macédoine  et  Constantinople, ­
  une  des  grandes  routes  de  l’ancien  empire
romain,  une  de  ces  routes  que  les  peuples  n’oublient  pas.
Mais  les  Albanais  se  sont  de  bonne  heure  en  grand
nombre  convertis  à  l’Islam  et  leur  pays  fut  pendant  des
siècles  comme  un  rocher  musulman  au  milieu  de  la  mer
des  Chrétiens  dont  les  assauts  le  battent  de  tous  les  côtés
et  le  pressent  de  plus  en  plus.  Les  Albanais  resteront-ils
Musulmans?  —  Quoi  qu’il  en  soit,  ils  ont  été  sous  Abd-ul
Hamid  II  parmi  les  fonctionnaires  et  les  soldats  les  plus
dévoués  du  gouvernement  de  Constantinople.  Et  ils  en
eurent  récompense.
Ils  eurent  le  droit  de  donner  satisfaction  à  toutes  leurs
fantaisies.  Or  ils  ont  été  jusqu’ici  des  pillards  invétérés.
Le  pillage,  le  droit  de  prendre  au  voisin  sa  femme  et  son
bien,  c’est  pour  eux  la  forme  essentielle  de  l’indépendance.
Ils  prélèvent  par  là  sur  les  paysans  de  la  plaine  slave  des
revenus  absolument  réguliers,  quant  à  la  date  de  la  perception ­
  tout  au  moins.  Ainsi  tout  le  pays  de  Prichtina  est
leur  domaine  ;  on  dirait  que  les  laboureurs  n’y  sont  que  des
fermiers  de  l’Albanais,  et  que  celui-ci  a  droit  à  une  part
de  la  récolte  :  il  se  le  persuade  très  sérieusement  ;  chaque
année,  à  la  Saint-Georges,  il  descend  de  la  montagne,  et
vient  établir  ses  revenus,  selon  les  apparences  de  la
récolte  et  selon  ses  besoins  ;  à  la  Saint-Michel,  il  vient  les
toucher.  C’est  ce  que  l’on  appelle  le  tchélel  ou  la  taille  \

1.  V.  Bérard,  La  Macédoine,  p.  115;—  La  Turquie  et  Vhellénisme
contemporain,  p.  106.
        <pb n="290" />
        LA  DEUXIÈME  GUERRE  DES  BALKANS  (1912-1913).  277
L’Albanais  fait  ses  affaires  lui-même,  sans  percepteurs  :
elles  sont  mieux  faites.
Le  sultan  trouve  d’autres  emplois,  non  moins  profitables,
à  ses  Albanais.  Ils  consentent  à  travailler  sur  les  routes
en  construction,  mais  aux  conditions  suivantes  ;  le  jour,
ils  dorment  ou  fument  à  l’ombre,  sous  des  claies  de  roseaux, ­
  ou  font  rôtir  les  agneaux,  les  oies  et  les  canards
qu’ils  ont  volés,  non,  perçus,  la  nuit  précédente  ;  la  nuit,
ils  perçoivent  les  agneaux,  les  oies  et  les  canards  qu’ils
feront  rôtir  le  lendemain.  Un  vali  irrité  a  déclaré  qu’ils
resteraient  là  tant  qu’ils  n’auraient  pas  fini  la  route.  Ils
ne  demandent  pas  mieux  :  c’est  pourquoi  sans  doute  la
viabilité  laisse  à  désirer  dans  la  péninsule  des  Balkans.
Les  Albanais  ont  été,  ces  temps-ci,  comme  les  Kurdes
à  l’autre  pôle  de  l’Empire,  les  exécuteurs  des  ordres  du
sultan  ;  il  sont  comme  des  oiseaux  de  proie  au-dessus  des
plaines.  Qui  les  mettra  à  la  raison?
Les  Grecs  sont  nombreux  hors  de  la  Grèce  ;  la  «  Grande
Idée  »  plus  vivante  que  jamais,  veut  refaire  autour  de  la
mer  Égée  l’unité  de  la  nation  grecque,  reconstituer  peutêtre
  un  jour  sa  grandeur  antique.  Au  Nord  de  la  Thessalie,
vers  la  Macédoine,  les  Grecs  ont  le  Roumlouk,  c’està-dire
  le  pays  des  Roumis,  le  long  de  la  Vistritza,  sur
les  pentes  septentrionales  de  l’Olympe,  avec  les  petites
villes  de  Verria,  Karaferia,  Vodena.  Ils  ont  ensuite,  au  delà
de  Salonique,  la  Chalcidique  aux  trois  pointes,  sauf  la  plus
célèbre  de  ces  pointes,  celle  du  mont  Athos  ou  de  l’Hagion
Oros.  Cette  étroite  presqu’île  est  en  effet  comme  le  sanctuaire ­
  de  la  religion  orthodoxe  ;  elle  n’est  couverte  que  de
monastères  très  vénérés  et  riches  de  dons  incessants  ;
10  000  moines  y  vivent  dans  la  paresse  et  l’aisance;  ce
sont  presque  tous  des  Russes  qui,  dit-on,  cachent  à  peine
sous  la  robe  de  bure  l’uniforme  des  soldats  du  tsar.  Par
eux,  le  mont  Athos  est  au  Nord  de  l’Archipel,  comme  un
Gibraltar  russe.
Au  delà,  vers  l’Est,  les  côtes  sont  encore  grecques,  par
Orfani,  Cavala,  jusqu’aux  Dardanelles,  jusqu’à  Constantinople, ­
  où  vivent  300  000  Grecs  ;  puis,  tout  le  long  de  l’Asie
Mineure,  les  côtes  occidentales  sont  grecques,  et  le  grand
cercle  que  forme  la  race  grecque  autour  de  l’Archipel
s’achève  par  Rhodes  et  par  la  Crète.  Tous  les  rivages  de  la
        <pb n="291" />
        278  EN  EUROPE.  —  ARMÉNIE.  —  CRÊTE.  —  MACÉDOINE.
mer  Égée  sont  du  domaine  de  l’hellénisme.  Les  ambitions
grecques  ne  seront  satisfaites  que  lorsque  tout  ce  domaine
aura  été  reconquis  par  l’hellénisme.
En  1886,  à  l’occasion  de  la  majorité  du  prince,  aujourd’hui ­
  le  roi  Constantin,  le  patriote  Jean  Kallostypis  lui
dédiait  son  livre  De  la  Macédoine,  en  lui  rappelant  que,
malgré  la  réunion  des  lies  Ioniennes  et  de  la  Thessalie,
«  le  rêve  national  restait  aux  trois  quarts  inachevé...
L’Hellade  esclave  encore  a  les  yeux  fixés  sur  votre  règne.
Puisse  l’hellénisme,  qui  vous  fête  aujourd’hui  dans  la  joie,
voir  par  vous  l’accomplissement  de  ses  intimes  désirs,  et
puisse  la  grande  Idée  trouver  en  vous,  notre  diadoque
adoré,  son  prêtre  et  son  hiérophante  »L
Les  défaites  de  1897  furent  cruelles  à  l’amour-propre  des
Grecs  ;  mais  ils  se  remirent  au  travail  et  n’abandonnèrent
rien  de  leurs  espérances.
Cependant  ils  ne  sont  pas  seuls  à  revendiquer  l’héritage
ottoman,  et  ils  ont  d’autres  ennemis  que  les  Turcs,  plus
redoutables  peut-être.
Nous  ne  rappelons  que  pour  mémoire  les  Koutzo-Valaques.
  Ce  sont  des  Vainques  ou  Roumains  qui  sont
restés  établis  dans  les  montagnes  du  Finde,  dans  la  région
de  Mezzovo  et  dans  les  environs  de  Monastir,  rappelant  le
temps  où,  aux  premiers  siècles  du  moyen  âge,  tout  le
pays,  depuis  les  Carpathes  jusqu’au  voisinage  des  populations ­
  grecques,  formait  un  grand  royaume  roumain.  Ils
sont  restés  fidèles  à  la  langue  roumaine,  et  ils  conservent
d’une  façon  très  curieuse  leur  originalité  ;  mais  ils  ne  sont
que  quelques  milliers.
En  somme,  en  dehors  des  Albanais,  des  Grecs  et  des
Turcs,  ceux-ci  refoulés  de  plus  en  plus  vers  la  Thrace,  autour ­
  d’Andrinople  et  de  Constantinople,  la  plus  grande
partie  de  la  péninsule  des  Balkans,  au  Sud  de  la  Save  et
du  Danube,  appartient  aux  populations  slaves,  partagée
entre  les  Serbes  et  les  Bulgares.
Les  Serbes,  qu’on  ne  peut  pas  séparer  des  Monténégrins,
ont  leur  centre  de  peuplement  dans  la  vallée  de  la  Save.
Les  Croates  sont  des  Serbes.  Il  y  a  des  Serbes  jusque  sur
1,  Cité  par  V.  Bérard,  La  Turquie  et  l’hellénisme  contemporain,
p.  223.
        <pb n="292" />
        LA  DEUXIÈME  GUERRE  DES  BALKANS  (1912-1913).  279
les  côtes  de  la  mer  Adriatique,  en  Dalmatie.  La  Bosnie  et
l’Herzégovine  sont  essentiellement  peuplées  de  Serbes.  Le
traité  de  Berlin,  en  mettant  ces  deux  provinces  entre  les
mains  de  l’Autriche,  fut  un  coup  terrible  porté  à  l’avenir
de  la  Serbie,  «  faucha  ses  espérances  jusque  dans  la  racine ­
  »  (Louis  Léger).  Il  est  impossible  de  dire  si  ces  espérances ­
  sont  absolument  mortes.  En  attendant,  éloignés  de
toute  côte  prochaine,  refoulés  par  l’Autriche  qui  monte  la
garde  sur  les  hauteurs  de  leur  frontière  occidentale,  les
Serbes  ont  été  dès  lors  poussés  vers  l’Archipel  le  long  de
la  vallée  du  Vardar  et  de  la  voie  ferrée  de  Belgrade  à  Salonique.

De  glorieux  souvenirs  historiques  les  inclinent  dans  la
même  direction.  Uskub,  sur  le  Vardar  supérieur,  fut  jadis
la  capitale  de  la  Grande-Serbie,  et  montre  encore  les
ruines  des  tours  construites  par  le  puissant  tsar  serbe,
Stéphane  Douchan.  Là  est  la  Vieille-Serbie,  c’est-à-dire  le
pays  de  Prizrend  et  de  Prichtina,  là  est  le  plateau  de  Kossovo,
  où  se  jouèrent  maintes  fois  les  destinées  de  la  péninsule ­
  des  Balkans,  où  périt,  au  Champ  des  Merles,  la  nationalité ­
  serbe  sous  les  coups  des  Ottomans  ;  mais  l’histoire  a
vu  d’admirables  résurrections.  En  tonteas,  d’Uskub  comme
forteresse  avancée,  avec  Koumanovo  à  l’Est,  Kossovo  à
l’Ouest,  les  Serbes  enfoncent  un  coin  solide  dans  la  direction ­
  du  Vardar  moyen.
Les  Bulgares  ne  sont  pas  des  Slaves  purs  ;  ils  paraissent
être  des  Tartares  slavisés  ;  leur  originalité  en  est  plus  forte
au  milieu  des  autres  races  balkaniques.  Ils  occupent  tout
le  pays,  du  Danube  à  l’Archipel,  de  la  mer  Noire  au  Pinde,
en  masses  compactes  ;  ils  sont  très  nombreux  en  Macédoine. ­
  Ils  se  distinguent  depuis  1870  des  autres  populations ­
  de  religion  grecque  ;  ils  ont  alors  fondé  un  exarchat
bulgare  indépendant  du  patriarche  de  Constantinople,  et
avec  lequel  ils  ont  pu  faire  une  active  propagande  religieuse ­
  et  nationale.
Ils  s’inspirent  du  souvenir  du  traité  de  San  Stefano  qui
avait  fondé  une  Grande  Bulgarie,  du  Danube  à  l’Archipel.
La  Grande  Bulgarie  avait  été  ensuite  considérablement
réduite  par  le  traité  de  Berlin.  Mais  Sofia,  leur  capitale,
aux  sources  de  l’Isker,  tout  près  de  celles  de  la  Strouma,
sur  les  pentes  du  Rilo,  au  milieu  de  la  Grande-Bulgarie,
        <pb n="293" />
        280  EN  EUROPE.  —  ARMÉNIE.  —  CRÈTE.  —  MACÉDOINE.
sur  la  route  de  Belgrade  à  Constantinople,  de  Bucharest  à
Salonique,  occupe  une  situation  géographique  et  politique
tout  à  fait  exceptionnelle.
Depuis  sa  fondation  en  1878,  sous  le  gouvernement  du
prince  de  Battenberg  ou  de  Ferdinand  de  Saxe-Cobourg,
la  Bulgarie  a  fait  des  progrès  considérables  ;  elle  a  cultivé
son  sol,  exploité  les  mines  de  fer  du  Balkan,  constitué
une  armée  solide,  créé  de  toutes  pièces  une  petite  marine
de  guerre,  bâti  des  forts  sur  la  mer  Noire,  des  forteresses
et  des  écoles,  préparé  courageusement  son  avenir.
La  propagande  bulgare,  puissamment  soutenue  par  le
gouvernement  de  Sofia,  s’est  étendue,  patiente  et  audacieuse, ­
  sur  tout  le  terrain  de  la  Grande-Bulgarie.  D’une
part,  elle  descendit  au  Vardar  contre  les  Serbes;  en  1872,
le  sultan  avait  refusé  l’installation  d’évêques  bulgares  à
Uskub,  Vélès,  Okhrida;  mais  en  1890,  le  gouvernement  du
prince  Ferdinand  obtint  la  constitution  d’évêchés  à  Uskub,
Vélès,  Ischtip,  Presba,  Prilip,  Okhrida.  C’était  le  chemin
de  Salonique  barré  aux  Serbes.
D’autre  part,  l’influence  bulgare  descendit  à  FArchipel,
contre  les  Grecs.  Elle  y  tendit  le  long  de  la  Mesta,  au-dessus ­
  de  Cavala,  elle  rappela  le  souvenir  de  Philippe  de
Macédoine  arrivant  à  la  côte  par-dessus  les  colonies
grecques.  Elle  profita  naturellement  des  défaites  grecques
de  1897  :  trois  évêchés  bulgares  furent  alors  fondés  à  Melnik, ­
  Stroumitza  et  Koukouch.  Salonique  était  directement
menacée.
Mais  Salonique,  où  il  n’y  avait  plus  que  quelques  fonctionnaires ­
  turcs,  n’était  pas  grecque  :  les  Grecs  n’y  exerçaient ­
  guère  que  les  métiers  inférieurs  ;  elle  n’était  pas
serbe  :  les  Serbes  n’y  étaient  que  quelques  centaines  ;  elle
n’était  pas  davantage  bulgare  ;  elle  était,  elle  est  juive  ;
elle  est  peuplée  en  grande  majorité  de  Juifs,  chassés  autrefois ­
  d’Espagne  et  de  langue  espagnole,  et  le  français  est
aujourd’hui  la  langue  la  plus  répandue  à  Salonique,  et  les
principales  écoles  y  sont  des  écoles  françaises.
Belles  matières  à  dissertations  et  à  convoitises  rivales  !
Et  c’est  pourquoi,  depuis  la  guerre  des  Balkans,  depuis
trente-cinq  ans,  la  péninsule  des  Balkans  n’a  pas  cessé
d’être  extrêmement  troublée,  et  surtout  en  Macédoine  ;
d’une  façon  quasi  régulière  et  devenue  en  quelque  sorte
normale,  des  bandes  grecques,  serbes,  bulgares,  sans  par-
        <pb n="294" />
        LA  DEUXIÈME  GUERRE  DES  BALKANS  (1912-1913).  281
1er  des  albanaises,  y  entretinrent  un  état  d’incertitude,  de
pillage  et  de  désordre  sanglant,  qui  réduisit  ces  malheureux ­
  pays  à  une  pitoyable  misère  ;  et  ces  bandes  ne  faisaient ­
  pas  seulement  le  coup  de  feu  contre  les  Turcs;  aussi
souvent  au  moins  elles  étaient  en  bataille  les  unes  contre
les  autres  :  la  proie  musulmane  disputée  passionnément
entre  les  Chrétiens.
C’est  pourquoi,  après  une  vingtaine  d’années  de  cette
agitation  endémique,  les  cinq  dernières  années  (1908-1913)
  ont  vu  un  bouleversement  extraordinaire,  de  rudes
guerres  contre  les  Turcs  et  entre  les  Chrétiens,  un  des  plus
grands  épisodes  de  cette  interminable  histoire  de  la  Question ­
  d’Orient;  et,  au  moment  où  nous  écrivons  (octobre
1913),  il  est  difficile  d’affirmer  que  ces  pays  soient  dès
lors  assurés  de  la  longue  paix  dont  ils  auraient  tant  besoin. ­

La  crise  est  née  des  affaires  de  Macédoine.  L’action  des
bandes  de  divers  drapeaux  et  la  répression  parfois  rude
des  troupes  turques  y  entretenaient  une  agitation  qui
attira  l’intervention  des  grandes  puissances,  qui  d’ailleurs
n’avaient  pas  toutes  des  sentiments  désintéressés.  En  1903,
la  Russie  et  l’Autriche  se  mirent  d’accord  pour  instituer
en  Macédoine  un  régime  de  pacification  :  c’est  ce  que  l’on
appelle  le  programme  de  Mürzteg,  du  nom  du  château  des
environs  de  Vienne  où  l’empereur  François-Joseph  et  le
tsar  Nicolas  II  venaient  d’avoir  une  entrevue  à  cette  intention. ­

Donc  une  gendarmerie  internationale  fut  établie  en
Macédoine,  composée  de  troupes  d’Italie,  de  France,  d’Angleterre, ­
  d’Autriche  et  de  Russie  ;  une  commission  financière ­
  européenne  fut  chargée  d’y  percevoir  les  impôts
nécessaires  à  l’entretien  de  cette  force  armée  ;  en  sorte
que  cette  province  se  trouva  déjà  soumise  à  l’administration ­
  de  l’Europe  beaucoup  plus  qu’à  celle  de  la  Turquie.
C’était  un  nouveau  démembrement  qui  se  préparait,  comme
celui  qui  venait  d’arriver  en  Crète.
Ce  fut  le  prétexte  ou  la  raison  dont  se  servit  le  parti
jeune-turc  pour  tenter  un  mouvement  révolutionnaire
contre  Abd-ul  Hamid  II.  Depuis  1877,  ce  parti  avait  été
traqué,  pourchassé,  décimé,  réduit  à  l’exil.  Il  trouva  à
Salonique,  à  l’abri  de  la  gendarmerie  européenne,  dans
        <pb n="295" />
        282  EN  EUROPE.  —  ARMÉNIE.  —  CRÈTE.  —  MACÉDOINE.
raffaissement  général  de  l’autorité  du  sultan,  un  milieu
favorable  pour  se  réorganiser  très  secrètement,  en  agissant
surtout  sur  les  officiers  de  la  garnison  turque.
Tout  d’un  coup,  en  juillet  1908,  l’armée  de  Saloniquese
souleva,  sous  le  commandement  de  Mahmoud-Chevketpacha,
  se  porta  très  rapidement  sur  Constantinople  par  la
voie  ferrée,  avec  la  connivence  d’une  grande  partie  de  la
population,  et,  presque  sans  coup  férir,  elle  imposa  au  sultan ­
  Abd-ul-Hamid  le  rétablissement  de  la  constitution  de
1876  et  des  institutions  alors  préparées  par  Midhat-pacha  :
tout  le  programme  du  Tanzîmât  ou  de  la  Réforme.
La  Révolution  de  juillet  fut  accueillie  dans  la  plus
grande  partie  de  l’empire  ottoman  par  un  vif  enthousiasme,
il  parut  qu’elle  était  la  fin  des  malheurs  qui  avaient
éprouvé  l’empire  depuis  une  trentaine  d’années,  qu’elle
était  le  signal  de  son  salut,  de  sa  régénération  glorieuse.
Les  Jeunes-Turcs,  entraînés  par  la  facilité  de  leur  victoire,
crurent  que  tout  leur  était  possible,  affirmèrent  d’abord
qu’ils  n’avaient  pas  besoin  du  concours  de  l’Europe  pour
assurer  l’ordre  en  Macédoine,  et,  sur  leur  demande,  la  gendarmerie ­
  européenne  en  fut  aussitôt  retirée.  Ils  proclamèrent ­
  l’intention  de  réaliser  dans  toute  la  Turquie,  d’Europe ­
  et  d’Asie,  les  réformes  nécessaires,  de  façon  que
toutes  les  populations  de  toutes  races  et  de  toutes  religions ­
  y  fussent  dès  lors  à  l’abri  de  toutes  vexations;  mais
aussi  ils  eurent  l’ambition  de  réparer  les  fautes  du  dernier
gouvernement,  et  de  refaire  l’intégrité  territoriale  de  l’Empire ­
  ottoman  :  entreprise  louable,  mais  singulièrement
dangereuse,  vu  les  positions  déjà  prises  par  leurs  ennemis
en  instance  d’héritage.  Car  il  ne  faut  toucher  à  rien  en  cet
édifice  instable  et  fragile  qu’est  l’empire  turc  ;  sinon,  tout
se  disloque  et  se  dissout.
Mettant  en  train  le  régime  nouveau,  les  Jeunes-Turcs
convoquèrent  une  Chambre  des  députés  ;  mais,  selon  la
lettre  du  traité  de  Berlin,  la  Roumélie  orientale,  réunie  à
la  Bulgarie  en  1886,  et  la  Bosnie-Herzégovine,  confiée  à
l’administration  de  l’Autriche-Hongrie  pour  une  période  de
vingt-cinq  ans,  étaient  toujours  provinces  turques  et  devaient ­
  donc  envoyer  des  députés  à  Constantinople.  Or
rAutriche-Hongrie,  dont  l’administration  en  Bosnie  aurait
dû  cesser  en  1903,  s’y  était  maintenue  et  n’était  pas  disposée ­
  à  y  renoncer.  Elle  prit  les  devants,  et  proclama  l’an-
        <pb n="296" />
        283

LA  DEUXIÈME  GUERRE  DES  RALKANS  (1912-1913).

nexion  de  ce  pays.  Elle  s’entendit  assez  aisément  à  ce  sujet
avec  le  gouvernement  ottoman  en  lui  rendant  le  sandjak
de  Novi-Bazar.  Mais  elle  excita  ainsi  en  Serbie  une  extrême
irritation,  la  Serbie  n’ayant  jamais  cessé  de  porter  ses  espérances ­
  vers  la  Bosnie.  La  Russie  parut  un  moment  soutenir
la  Serbie  ;  l’Allemagne  agit  vigoureusement  en  faveur  de
l’Autriche,  qui  garda  la  Bosnie-Herzégovine.  Elle  accentuait
ainsi  sa  poussée  sur  Salonique  :  c’était  pour  elle  un  gros
succès.
11  semble  qu’elle  avait  aussi  en  cette  aventure  partie  liée
avec  le  prince  de  Bulgarie  ;  il  y  a  toujours  eu  de  bons
rapports  entre  Vienne  et  Sofia  ;  il  ne  faut  pas  oublier  que
le  prince  Ferdinand  est  un  ancien  officier  autrichien.  En
même  temps  que  l’Autriche  annexait  la  Bosnie,  il  se  proclama, ­
  sans  plus  de  scrupules,  tsar  des  Bulgares,  et  non
pas  seulement  de  Bulgarie,  affichant  audacieusement  la
prétention  de  réunir  un  jour  tous  les  Bulgares  sous  son
sceptre.  La  Porte  dut  encore  enregistrer  ce  démembrement
de  son  ancienne  souveraineté.
Le  nouveau  gouvernement  ottoman  se  trouva  naturellement ­
  atteint  dans  son  prestige  par  ces  événements.  Le  sultan ­
  Abd-ul-Hamid  reprit  par  suite  de  l’autorité  ;  il  essaya
de  ressaisir  tout  son  ancien  pouvoir  par  une  contre-révolution, ­
  avril  1909.  11  échoua,  et  les  Jeunes-Turcs,  pour
assurer  leur  avenir,  le  déposèrent  et  le  remplacèrent  par
Méhémet  V,  plus  docile  ;  mais  cela  ne  leur  rendit  ni  la
Roumélie,  ni  la  Bosnie.
L’empire  ottoman  demeura  profondément  ébranlé  par
les  ambitions  de  ses  voisins  et  ses  propres  querelles  ;  d’autre
part,  les  velléités  de  relèvement  que  manifestaient  les
Jeunes-Turcs  étaient  pour  exciter  les  convoitises  de  ses
ennemis  :  ainsi  jadis  Nicolas  1"  s’était  jeté  sur  la  Turquie
quand  il  l’avait  vue  tenter  de  se  réformer  ;  en  sorte  que  les
excellentes  intentions  des  Jeunes-Turcs  risquaient  de  porter
préjudice  à  l’Empire  autant  que  le  despotisme  d’Abd-ul-Hamid.

Bientôt  après,  l'affaire  du  Maroc  marqua  un  nouveau
progrès  de  la  France  en  pays  musulman,  une  suite  de  cette
longue  réaction  chrétienne  contre  l’Islam  que  nous  suivons
depuis  le  commencement  de  cette  histoire  et  qui  en  est  le
propre  caractère,  une  application  de  cette  profonde  loi  historique ­
  qui  donne  une  pénétrante  impression  de  fatalisme.  On
        <pb n="297" />
        284  EN  EUROPE.  —  ARMÉNIE.  —  CRÈTE.  —  MACÉDOINE.
sait  que  depuis  1905  l’empereur  d’Allemagne,  qui  s’affirmait ­
  parfois  le  protecteur  de  l’Islam,  disputait  à  la  France
la  domination  du  Maroc;  l’affaire  d’Agadir  en  1911  fut  le
dernier  effort  de  cette  querelle  que  nous  ne  pouvons  pas
suivre  ici  dans  ses  détails  :  le  4  novembre,  moyennant  une
part  du  Congo  français,  l’Allemagne  laissa  le  Maroc  à  la
France,  qui  y  organisa  son  protectorat,  achevant  avec  ce
grand  pays  la  constitution  de  ce  vaste  empire  africain  qui
fait  d’elle  l’une  des  premières  puissances  musulmanes  du
monde.
Sa  situation  dans  la  Méditerranée  et  son  prestige  s’en
trouvaient  considérablement  fortifiés.  L’Italie  voulut  assurer ­
  l’équilibre  méditerranéen  par  un  succès  semblable,  et
la  question  de  Tripolitaine  balança  harmonieusement  la
question  du  Maroc.  En  octobre  1911,  sous  le  prétexte  peutêtre
  sérieux  que  le  nouveau  gouvernement  turc  mettait  des
entraves  aux  entreprises  économiques  de  l’Italie  en  Tripolitaine, ­
  un  corps  de  débarquement  y  fut  envoyé,  et  prit
possession  des  principales  villes  de  la  côte.  Tripoli,  Benghasi,
  Derna.  Les  Turcs  et  les  tribus  arabes  de  l’intérieur
se  défendirent  vaillamment,  et  la  lutte  fut  difficile  pendant ­
  un  an  ;  les  Italiens  durent  y  envoyer  jusqu’à  100000
hommes.
Mais  la  pauvre  Turquie  dut  faire  face  ailleurs  à  des  dangers ­
  plus  graves,  et,  en  octobre  1912,  elle  accepta  le  traité
de  Lausanne,  renonçant  à  la  Tripolitaine  ;  l’Italie,  qui  avait
occupé  les  principales  îles  de  la  côte  d’Asie  Mineure,  ce
que  l’on  appelle  le  Dodécanèse,  les  garda  en  garantie  jusqu’à ­
  la  complète  pacification  de  la  Tripolitaine  :  ce  qui  peut
demander  quelque  temps,  et  autoriser  la  prolongation  de
ce  provisoire  profitable  :  —  une  complication  de  plus  au
problème  oriental  qui  pourtant  n’en  manque  pas.
Les  embarras  de  la  Turquie  ne  pouvaient  que  décider
ses  plus  proches  voisins  à  l’action.  Bulgares,  Serbes,  Monténégrins, ­
  Grecs,  s’y  préparaient  dans  le  plus  grand  secret
et  avec  une  extrême  ardeur,  qui  fut  révélée  par  les  événements ­
  postérieurs.  Ils  s’armaient  formidablement,  achetant
des  canons,  des  fusils,  utilisant  les  services  de  missions
militaires  étrangères,  comme  la  mission  française  du  général ­
  Eydoux  en  Grèce.  Dans  le  même  secret,  qui  ne  fut  divulgué ­
  que  quelques  mois  après,  ils  signèrent  le  13  mars  1912,
        <pb n="298" />
        LA  DEUXIÈME  GUERRE  DES  BALKANS  (1912-1913).  285

grâce  à  une  intervention  diplomatique  très  habile  de  la  Russie, ­
  un  traité  d’alliance  offensive  et  défensive,  par  lequel  ils
s’engageaient  ensemble  à  faire  la  guerre  à  la  Turquie  pour
lui  reprendre  ses  dernières  provinces  chrétiennes  d’Europe,
jetaient  les  bases  du  futur  partage  de  la  péninsule  balkanique ­
  en  réservant  à  l’arbitrage  russe  la  solution  des  difficultés ­
  de  détail  qui  pourraient  se  présenter,  réglaient  même
les  conditions  d’une  entente  militaire  contre  l’Autriche,  si
l’Autriche  prétendait  intervenir  dans  les  opérations  qui
allaient  suivre.
Tout  ainsi  préparé,  au  mois  d’octobre  1912,  avant  la
conclusion  du  traité  italo-turc  de  Lausanne,  à  la  suite  de
quelques  incidents  de  frontières  comme  il  y  en  avait  sans
cesse  depuis  quelques  années,  proclamant  la  volonté  de
délivrer  leurs  frères  chrétiens  de  la  domination  des  infidèles,
les  alliés  balkaniques  déclarèrent  la  guerre  à  la  Turquie,
et  commencèrent  les  hostilités  avec  une  grande  vigueur.
La  guerre  eut  naturellement  quatre  théâtres  principaux.
Les  premiers  coups  et  les  plus  rudes  furent  portés  par  les
Bulgares.  Isolant  et  masquant  très  heureusement  la  forte
place  d’Andrinople,  ils  enfoncèrent  leur  attaque  entre  elle
et  la  mer  Noire,  portant  leur  offensive  droit  sur  Constantinople ­
  ;  sous  le  commandement  du  général  Savof,  ils  remportèrent ­
  d’éclatantes  victoires  à  Kirk-Kilissé,  à  Lulé-Bourgas
  :  il  parut  un  moment  qu’ils  allaient  franchir  en
quelques  étapes  le  chemin  de  Constantinople  et  entrer
triomphalement  dans  Sainte-Sophie.
Ailleurs  leurs  alliés  remportaient  des  succès  semblables,
opéraient  presque  complètement  déjà  la  liquidation  territoriale ­
  de  l’empire  ottoman  en  Europe.  Les  Monténégrins
investissaient  Scutari  d’Albanie  après  de  vifs  combats.  Les
Serbes,  sous  le  commandement  du  général  Putnik,  entraient
dans  Uskub,  la  vieille  capitale  de  Douchan,  au  milieu  d’un
enthousiasme  indescriptible,  battaient  les  Turcs  à  Kumanovo,
  descendaient  le  Vardar,  puis  envahissaient  l’Albanie,
et  arrivaient  à  Durazzo  sur  l’Adriatique.  Les  Grecs  franchissaient ­
  la  Vistritza,  le  Vardar  inférieur,  s’emparaient  de
Salonique,  y  faisant  prisonniers  25  000  Turcs,  occupaient
l’Épire,  enveloppaient  Janina.  La  petite  flotte  grecque
prenait  la  plupart  des  îles  turques  de  la  côte  d’Asie  Mineure,
sauf  celles  que  l’Italie  tenait  en  garantie  de  la  paix  de
Lausanne.
        <pb n="299" />
        286  EN  EUROPE.  —  ARMÉNIE.  —  CRÈTE.  —  MACÉDOINE.
Il  y  a  peu  d’événements  dans  l’histoire  qui  aient  jamais
soulevé  dans  le  monde  entier  une  pareille  émotion.
Pourtant  la  Turquie  d’Europe  ne  s'écroula  pas  encore,
comme  on  avait  pu  le  croire  un  moment.  Les  officiers  de
la  mission  allemande  à  Constantinople  relevaient  le  courage
des  Turcs,  d’ailleurs  admirables  de  fermeté  dans  ces  terribles ­
  épreuves,  aidèrent  à  l’organisation  de  la  résistance.
Les  lignes  de  Tchataldja,  en  avant  de  Constantinople,  furent
hérissées  de  canons,  formidablement  renforcées.  L’attaque
des  Bulgares  s’y  brisa.  Le  choléra  se  mit  dans  les  armées
en  présence,  immobilisa  les  belligérants.  Surtout  «  l’Europe ­
  »  s’était  émue  de  la  gravité  de  ces  événements  ;  elle
n’eût  pas  vu  d’un  regard  indifférent  l’entrée  des  Bulgares
à  Constantinople.  L’Autriche  était  inquiète  de  l’établissement ­
  des  Serbes  sur  la  mer  Adriatique,  déclarait  qu’elle  ne
permettrait  pas  qu’il  durât.  Les  événements  des  Balkans
avaient  sur  les  population  slaves  de  la  monarchie  austrohongroise
  les  répercussions  les  plus  profondes  et  les  plus
redoutables  pour  elle.  L’Autriche  mobilisa  la  plus  grande
partie  de  ses  forces  militaires,  menaçant  d’intervenir  en
Serbie,  occupée  surtout  de  maintenir  ses  nationalités  slaves
dans  le  devoir.
Tout  cela  compliquait  le  problème  balkanique  et  arrêta
les  hostilités.  Un  armistice  fut  conclu  le  3  décembre  1912
entre  les  alliés  et  la  Porte.  Des  conférences  pour  la  paix
s’ouvrirent  à  Londres  le  13  décembre,  pendant  que  les  ambassadeurs ­
  des  grandes  puissances  en  Angleterre  se  réunissaient ­
  en  une  conférence  pour  aider  à  la  solution  des
questions  posées.  Pourtant  ces  premiers  efforts  de  paix
n’aboutirent  pas.  Les  alliés  balkaniques  exigeaient  qu’on
leur  livrât  Andrinople,  Scutari,  Janina,  qu’ils  n’avaient  pas
prises.  Les  Turcs  s’y  refusaient.  Les  pourparlers  furent
rompus  le  6  janvier  1913  ;  un  nouveau  gouvernement  turc,
formé  des  éléments  les  plus  énergiques  du  parti  jeune-turc,
s’empara  du  pouvoir  le  23  janvier.
Les  hostilités  recommencèrent.  Mais  elles  n’eurent  pas
l’activité  des  premières  semaines.  Les  belligérants  étaient
fatigués,  à  court  d’argent.  Les  Bulgares  tentèrent  quelques
opérations  sur  Gallipoli,  sur  Tchataldja,  sans  beaucoup
d’avantages.  Cependant  il  y  eut  quelques  résultats.  Les
Grecs  enlevèrent  Janina  le  3  mars.  Le  18  mars,  le  roi
Georges  fut  assassiné  à  Salonique;  son  fils  aîné  lui  succéda
        <pb n="300" />
        287

LA  DEUXIÈME  GUERRE  DES  BALKANS  (1912-1913).
SOUS  le  nom  de  Constantin  XII.  Le  26  mars,  Andrinople
succomba,  après  un  violent  assaut,  auquel  prirent  part
ensemble  les  Bulgares  et  les  Serbes.  Le  23  avril,  un  dernier ­
  coup  de  théâtre  :  le  défenseur  turc  de  Scutari,  Essadpacha,
  traite  avec  le  roi  de  Monténégro,  lui  livre  la  place,
se  proclame  un  moment  roi  d’Albanie.  L’Autriche,  furieuse
de  ce  qu’elle  appelait  une  comédie,  faillit  entrer  en  campagne. ­
  Les  puissances  purent  la  contenir;  mais  le  Monténégro ­
  dut  consentir  à  abandonner  Scutari  et  à  la  remettre
à  une  occupation  internationale.
La  conférence  des  ambassadeurs  de  Londres,  en  présence
de  la  gravité  exceptionnelle  de  la  situation,  redoubla  d’activité ­
  ;  le  30  mai,  elle  amena  tous  les  belligérants  à  signer
les  préliminaires  de  Londres.
La  Turquie  d’Europe  disparaissait  presque  entièrement.
Les  Turcs  perdaient  Andrinople,  ne  gardaient  que  Constantinople, ­
  et  les  détroits  du  Bosphore  et  des  Dardanelles,
avec  une  étroite  côte  au  nord  de  la  mer  de  Marmara,  à
peine  de  quoi  s’y  défendre.  —  L’Autriche  obtenait  quelque
satisfaction,  barrait  aux  Serbes  la  route  de  l’Adriatique  par
la  constitution  d’une  Albanie  autonome,  sur  laquelle  elle
se  réservait  sans  doute  une  espèce  de  protectorat.  Le  gouvernement ­
  italien  était  d’accord  avec  elle  pour  rejeter  la
Serbie  à  l’intérieur  de  la  péninsule  balkanique  ;  cependant
il  était  entendu  que  la  Serbie  aurait  un  débouché  commercial ­
  sur  l’Adriatique.  —  Enfin  les  îles  de  la  côte  d’Asie
Mineure  (le  Dodécanèse)  étaient  prises  sous  la  haute  autorité ­
  des  grandes  puissances  qui  en  régleraient  ensuite  les
destinées.
Restait  à  partager  le  butin  conquis  par  les  alliés.  L’alliance ­
  n’y  résista  pas.
Ceux  qui  connaissaient  bien  la  situation  politique  de  la
péninsule  des  Balkans  n’ont  pas  été  surpris  de  la  fragilité
et  de  la  dissolution  de  cette  alliance.  Elle  n’était  pas  plus
viable  que  la  confédération  italienne  rêvée  par  Napoléon  III
au  lendemain  de  Solférino  et  où  il  pensait  accorder  les
Bourbons  de  Naples,  les  Habsbourg  de  Toscane  ou  de  Venise, ­
  la  maison  de  Savoie  et  la  papauté.  Il  y  a  les  mêmes
divergences  d’intérêts  entre  les  États  balkaniques,  la  même
rivalité  d’influence.  En  somme,  en  dehors  du  Monténégro,
les  trois  puissances  balkaniques,  Bulgarie,  Serbie,  Grèce,
        <pb n="301" />
        288  EN  EUROPE.  —  ARMÉNIE.  —  CRÈTE.  —  MACÉDOINE.
avaient  conquis  ensemble  la  Macédoine  et  la  Thrace  ;  or,
s’il  y  a  en  Thrace  surtout  des  Musulmans,  en  Macédoine  il
y  a  des  Grecs,  des  Serbes  et  des  Bulgares  :  comment  les
répartir?  Y  a-t-il  lieu  même  de  les  répartir?  Car  il  y  a  un
parti  unitaire  macédonien,  qui  voudrait  l’autonomie  de
la  Macédoine,  qui  ne  voudrait  pas  qu’elle  fût  partagée,
démembrée  comme  une  petite  Pologne.  C’est  pourquoi
les  Bulgares,  forts  de  leurs  éclatantes  victoires,  se  fondant ­
  sur  la  prépondérance  certaine  de  leur  race  en  Macédoine ­
  et  sur  les  résultats  très  remarquables  de  leur  propagande ­
  dans  les  dernières  années,  revendiquaient  la  plus
grande  partie  de  la  province.
Surtout,  il  y  avait  sous  toutes  ces  querelles  ethniques  ou
linguistiques  la  question  de  l’équilibre  balkanique  :  les
Bulgares,  maîtres  de  la  Macédoine,  auraient  touché  l’Albanie, ­
  séparé  la  Grèce  de  la  Serbie,  régné  sur  les  hautes
vallées  des  principaux  fleuves  de  la  péninsule,  préparé  leur
hégémonie  sur  la  nouvelle  Balkanie  ;  ils  auraient  constitué
dès  lors  une  véritable  grande  puissance.
C’est  pourquoi  les  discussions  entre  les  alliés  de  la  veille
furent  aussitôt  extrêmement  passionnées,  et  ils  se  tinrent
les  uns  et  les  autres  sur  le  pied  de  guerre  le  plus  redoutable. ­

La  Russie,  conformément  au  traité  du  13  mars  1912,
intervint  avec  beaucoup  d’énergie,  rappela  aux  gouvernements ­
  balkaniques  l’engagement  qu’ils  avaient  pris  de  soumettre ­
  leurs  différends  à  son  arbitrage,  les  invita  à  envoyer
leurs  représentants  à  Pétersbourg,  à  démobiliser  leurs  armées, ­
  Des  pourparlers  s’engagèrent  en  ce  sens,  mais  pénibles, ­
  interrompus  par  de  continuels  incidents.  La  Roumanie, ­
  qui  avait  déjà  obtenu  de  la  Bulgarie  une  rectification
de  frontière,  intervint  à  son  tour  et  déclara  nettement  que,
si  une  guerre  éclatait  entre  les  «  alliés  »,  elle  ne  pourrait
pas  rester  neutre  ;  elle  agirait  pour  assurer  le  maintien  de
l’équilibre  balkanique,  donc  contre  la  Bulgarie  qui  pouvait
seule  le  compromettre.
Tout  à  coup,  sans  qu’on  sache  encore  à  qui  en  attribuer
la  responsabilité,  au  gouvernement  bulgare  lui-même,  ou
seulement  au  parti  militaire  fier  de  ses  dernières  victoires,
l’armée  bulgare,  dans  la  nuit  du  29  au  30  juin,  exécuta
une  attaque  générale  sur  les  armées  serbe  et  grecque  qu’elle
avait  devant  elle.  Elle  attaqua  d’un  vigoureux  effort  Guev-
        <pb n="302" />
        LA  DEUXIÈME  GUERRE  DES  BALKANS  (1912-1913).  289
guéli,  sur  le  Vardar,  pour  séparer  les  Serbes  des  Grecs,
rejeter  les  Grecs  sur  Salonique  et  à  la  mer,  les  Serbes  sur
üskub,  occuper  Monastir  et  prendre  toute  la  Macédoine.
Il  est  sûr  que  le  succès  de  ce  plan  lui  eût  garanti,  dans  la
distribution  des  dépouilles  turques,  la  part  du  lion,  et  lui
eût  réservé  la  domination  des  Balkans,  réduisant  la  Serbie
et  la  Grèce  à  une  situation  secondaire,  à  une  sorte  de  vassalité. ­

On  vit  rarement  déception  plus  profonde  et  faute  politique ­
  plus  lourde.  La  face  de  Thistoire  peut  en  être  entièrement ­
  changée.
Les  Bulgares  furent  vaincus  sur  toute  la  ligne.  Ils
échouèrent  devant  Guevguéli  et  durent  lâcher  la  ligne  du
Vardar.  Les  Serbes  et  les  Monténégrins  les  refoulèrent  de
la  vallée  de  la  Bregalnitza,  affluent  de  gauche  du  Vardar,
et  les  rejetèrent  sur  leurs  anciennes  frontières.  Les  Grecs
les  poursuivirent  sur  Doïran,  Serrés,  Stroumitza,  Demir-Hissar,
  commencèrent  de  remonter  derrière  eux  la  Strouma,
qui  prend  sa  source  à  quelques  kilomètres  de  Sofia.  Cependant ­
  la  Roumanie,  selon  Tavertissement  qu’elle  avait
donné,  se  prononça  pour  l’alliance  serbo-grecque,  déclara
la  guerre  à  la  Bulgarie,  fit  passer  le  Danube  à  ses  troupes
toutes  fraîches,  parmi  le  plus  ardent  enthousiasme  de  toute
l’opinion  publique  roumaine.
Alors  la  défaite  des  Bulgares  tourna  à  la  débâcle.  Ils
fuyaient  partout  devant  les  Grecs.  La  ruine  de  leur  grand
rêve,  le  désespoir  causé  par  un  désastre  si  inattendu  et  si
proche  des  plus  glorieuses  victoires,  les  affolèrent  :  ils  s’en
allaient,  en  pillant  et  massacrant  effroyablement  les  malheureuses ­
  populations  qu’ils  trouvaient  sur  leur  passage.  A
Serrés,  Doxato,  Kilkich,  Melnik,  sur  toutes  les  routes  de  la
retraite,  ils  commirent  des  excès  épouvantables,  et  l’histoire
sera  obligée  de  garder  le  souvenir  des  atrocités  bulgares,
après  celui  des  «  atrocités  de  Bulgarie  »  dont  ils  avaient
été  victimes  de  la  part  des  Turcs  trente-cinq  ans  auparavant. ­
  Triste  épisode  de  cette  guerre  fratricide,  qui  leur  fera
le  plus  grand  tort  1
Ils  en  furent  déjà  punis.  Les  victoires  de  leurs  ennemis,
de  leurs  alliés  d'hier,  se  multipliaient  de  jour  en  jour.  Les
Serbes  prirent  Kotchana,  envahirent  le  territoire  bulgare
du  côté  de  Widdin,  menacèrent  cette  ville,  arrivèrent
devant  Tsaribrod,  en  pays  bulgare,  à  cinquante  kilomètres
E,  Drîaült.  —  Question  d’Orient.  19
        <pb n="303" />
        290  EN  EUROPE.  —  ARMÉNIE.  —  CRÈTE.  —  MACÉDOINE.
de  Sofia;  ailleurs,  par  Egri-Palanka,  ils  avançaient  sur
Kustendil.  Les  Grecs,  remontant  irrésistiblement  la
Strouma,  remportaient  la  brillante  victoire  de  Simitli,
s’engageaient  dans  les  hautes  vallées  du  Rilo-dagh  qui
dominent  Sofia  vers  le  Sud  ;  ils  voulaient  venger  les  malheureuses ­
  populations  massacrées  par  les  Bulgares  ;  ils  étaient
exaltés  à  leur  tour  par  leurs  succès  ;  ils  criaient  avec  leur
roi  :  &amp;lt;c  A  Sofia  !  A  Sofia  !  »
Les  Roumains,  auxquels  les  Bulgares  ne  pouvaient  opposer
aucune  résistance,  occupaient  toute  la  Bulgarie  jusqu’au
Balkan  ;  leurs  avant-gardes  apparaissaient  à  quelques
kilomètres  au  nord  de  Sofia.
Les  Turcs  enfin  n’avaient  pas  manqué  de  profiter  de
circonstances  aussi  inespérées.  Sans  rencontrer  personne
devant  eux,  sans  s’émouvoir  du  reproche  qu’on  leur  faisait
de  violer  le  traité  de  Londres,  ni  de  la  menace  platonique
qu’on  leur  faisait  de  les  en  punir,  ils  sortirent  des  lignes
de  Tchataldja,  occupèrent  Lulé-Bourgas,  Kirk-Kilissé,
Andrinople.  Les  populations  —  singulier  retour  des  choses  I
—  les  accueillaient  comme  des  libérateurs  ;  car  l’occupation ­
  bulgare  avait  été  lourde,  souvent  cruelle  ;  une  délégation ­
  des  habitants  d’Andrinople  fut  envoyée  dans  les
capitales  européennes  pour  exprimer  leur  désir  de  rester
sous  la  domination  ottomane.  D’ailleurs  tout  ce  pays  est  en
grande  partie  musulman,  et  la  doctrine  des  nationalités
trouve  satisfaction  à  ce  qu’il  appartienne  à  la  Turquie.
La  Bulgarie  était  réduite  aux  dernières  extrémités,
menacée  d’un  écrasement  total,  si  elle  s’obstinait  à  lutter
encore.  Elle  s’avoua  vaincue,  demanda  à  traiter.
Les  négociations  eurent  lieu  à  Bucharest,  sous  la  direction ­
  du  gouvernement  roumain  qui  avait  été  dans  cette
crise  le  maître  des  événements.  Les  conférences  s’ouvrirent
le  31  juillet  ;  elles  furent  rapidement  menées  :  le  traité  de
Bucharest  fut  signé  le  10  août.
Il  complète  en  somme,  sur  les  principaux  points,  le
traité  de  Londres,  puisqu’il  règle  le  partage  des  provinces
que  ce  traité  avait  enlevées  à  la  Turquie  :  —  La  Roumanie
obtint  satisfaction  ;  elle  eut  une  importante  rectification  de
frontière  au  Sud  de  la  Dobroudja  ;  elle  eut  Silistrie  et  la
ligne  Turtukaï-Baltchik,  interdisant  à  la  Bulgarie  toute
fortification  dans  la  région  voisine,  en  sorte  que  le  quadrilatère ­
  bulgare  Silistrie-Varna-Routchouk-Cboumla  se  trouve
        <pb n="304" />
        LA  DEUXIÈME  GUERRE  DES  BALKANS  (1912-1913).  291
démantelé  et  ainsi  la  Bulgarie  à  la  merci  d’une  offensive
roumaine,  la  Roumanie  en  position  d’exercer  sur  toute  la
péninsule  balkanique  une  véritable  hégémonie  :  une  position ­
  semblable  à  celle  du  Piémont  jadis  au  Nord  de  l’Italie,
dans  la  région  du  Pô,  auquel  le  Danube  ressemble  ici  à  cet
égard.
La  Macédoine  fut  partagée,  mais  non  pas  au  bénéfice
des  Bulgares  ;  ils  n’eurent  qu’une  partie  de  la  vallée  de  la
Strouma  et  de  celle  de  la  Mesta,  avec  Stroumitza  et
Xanthi,  les  Grecs  leur  laissant  d’ailleurs  un  accès  à  la  mer
Égée  entre  Cavala  et  Dédé-Âgatch.  Ainsi  quelques  régions
de  population  bulgare  se  trouvèrent  attribuées  à  la  Serbie  ;
en  effet  la  Serbie  eut  la  plus  grande  partie  de  la  vallée  du
Vardar,  et  Monastic  ;  elle  eut  par  là  une  frontière  commune
avec  les  Grecs,  avec  lesquels  elle  resserra  plus  étroitement
son  alliance  contre  toute  velléité  de  revanche  de  la  part
des  Bulgares.  La  Grèce  eut,  outre  la  Crète,  Cavala,  Serrés,
la  Chalcidique  et  l’Épire,  sauf  la  limite  à  déterminer  vers
l’Albanie  méridionale.  La  question  des  Iles  restait  réservée
selon  les  termes  du  traité  de  Londres.
L’Autriche,  inquiète  des  victoires  serbes,  célébrées  avec
enthousiasme  par  les  Bosniaques,  protesta  contre  le  traité
de  Bucharest,  contre  l’écrasement  infligé  à  la  Bulgarie.  La
Russie  voulut  assurer  Cavala  à  la  Bulgarie  :  elles  se  disputaient ­
  la  reconnaissance  bulgare.  Mais  elles  ne  furent  soutenues ­
  respectivement  ni  par  l’Allemagne  ni  par  la  France  ;
elles  renoncèrent  à  leur  opposition,  et  le  traité  de  Bucharest ­
  prit  un  caractère  définitif,  aussi  définitif  du  moins
que  peuvent  être  les  choses  humaines,  et  surtout  les  choses
de  l’Orient.
C’est  un  succès  considérable  pour  la  Roumanie  qui  pourrait ­
  bien  avoir  recueilli  sans  se  battre  les  principaux  bénéfices ­
  de  ces  sanglantes  luttes.
Quant  aux  Turcs,  ils  se  réinstallaient  tranquillement  à
Andrinople.  La  Bulgarie  sollicita  l’intervention  des  grandes
puissances,  en  les  priant  de  faire  respecter  les  conditions
du  traité  de  Londres  :  grand  signe  de  faiblesse  que  d’être
obligé  d’appeler  au  secours,  de  ne  pouvoir  se  défendre  soimême.
  Les  puissances  sommèrent  la  Porte  de  respecter  le
traité  de  Londres:  elle  enregistra  ces  sommations,  sans
autre  émoi.  Il  fut  question  d’une  action  militaire  de  la
Russie,  au  nom  de  l’Europe  :  combinaison  bien  dangereuse
        <pb n="305" />
        292  EN  EUROPE.  —  ARMÉNIE.  —  CRÈTE.  —  MACÉDOINE.

pour  la  paix  générale  si  fragile.  En  fin  de  compte,  les  puissances ­
  conseillèrent  à  la  Bulgarie  de  s’adresser  directement ­
  à  la  Turquie  et  de  tâcher  de  s’accorder  avec  elle.  Les
Bulgares  s’y  résignèrent  ;  ils  espérèrent,  ou  ils  affectèrent
d’espérer,  pour  cacher  leur  humiliation,  une  alliance  avec
la  Turquie  contre  les  Grecs  et  les  Serbes.  Mais  les  Turcs
ne  s’y  prêtèrent  pas,  et  les  Bulgares  eurent  la  suprême
douleur  et  le  sévère  châtiment  de  perdre  les  champs  de
bataille  de  Lulé-Bourgas  et  de  Kirk-Kilissé,  et  Andrinople,
leur  conquête  la  plus  glorieuse.
Ce  fut  l’objet  du  traité  conclu  à  Constantinople  le  30
septembre  1913,  qui  ferma  pour  un  moment  la  crise  dont
nous  avions  entrepris  l’histoire.
La  paix  actuelle  laisse  beaucoup  de  questions  en  suspens ­
  pour  être  durable  ;  sans  doute  elle  ne  durera  pas  plus
que  la  fatigue  des  belligérants.  Cette  fatigue  d’ailleurs,  à
tous  égards,  paraît  assez  grande  pour  nous  donner  le  temps
de  poser  quelques  conclusions  des  derniers  événements.
D’abord  il  faut  dire  ce  qui  reste  à  résoudre  au  lendemain
des  traités  de  Londres,  Bucharest  et  Constantinople
(octobre  1913).
Il  y  a  une  question  financière.  Depuis  longtemps  la  Turquie ­
  ne  vivait  guère  que  des  capitaux  de  l’Occident  et
notamment  de  la  France,  garantis  en  partie  du  moins  par
les  ressources  des  pays  qui  viennent  de  lui  être  enlevés.
C’est  pourquoi  il  fut  impossible  à  ses  vainqueurs  d’exiger
d’elle  une  indemnité  de  guerre  ;  ce  sont  ses  créanciers  qui
en  auraient  subi  les  frais.  D’autre  part,  ces  créanciers  ont
besoin  que  leur  gage  soit  sauvegardé,  et  les  héritiers  de
«  l’homme  malade  »  en  Macédoine  ou  ailleurs  devront
supporter  la  part  de  la  dette  ottomane  correspondante  aux
revenus  des  pays  par  eux  conquis.  D’où  la  nécessité  de
remanier  tout  le  système  financier  qui  met  depuis  longtemps ­
  la  Turquie  sous  la  tutelle  financière  de  l’Europe,
dans  une  espèce  de  protectorat  économique  qui  sans  doute
n’est  pas  pour  finir.  C’est  le  programme  de  la  conférence
financière  qui  se  tient  à  Paris  à  cause  des  grands  intérêts
financiers  de  la  France  dans  tout  le  Levant.
Il  y  a  ensuite  la  question  de  l’Albanie  :  il  a  été  difficile
d’en  fixer  les  limites  du  côté  du  Nord  et  d’arracher  Scutari
au  Monténégro.  Il  n’est  point  facile  d’en  fixer  les  limites
        <pb n="306" />
        LA  DEUXIÈME  GUERRE  DES  BALKANS  (1912-1913).  293
méridionales  :  la  Grèce  veut  tous  les  pays  de  langue
grecque  ;  1  Italie  et  l’Autriche  sont  d’accord  pour  l’écarter
du  canal  d  Girante,  pour  reculer  sa  frontière  le  plus  loin
possible  vers  le  Sud.  11  faudra  aussi  donner  une  constitution ­
  aux  populations  albanaises,  qui  ne  savent  pas
trop  ce  que  c’est,  habituées  à  l’anarchie  du  pillage  ;  il
faudra  leur  enseigner  la  nécessité  et  le  respect  de  l’ordre
politique  et  social  :  dure  besogne,  fertile  en  incidents.  Il
faudra  surtout  y  concilier  les  intérêts  opposés  de  l’Autriche
et  de  l’Italie  :  si  l’Autriche  l’emporte,  c’est  la  mer  Adriatique ­
  transformée  en  un  lac  autrichien  ;  si  l’Italie  l’emporte,
c'est  Trieste  bloquée,  embouteillée  ;  grave  problème,  de
ces  problèmes  qui  ne  se  résolvent  généralement  qu’à  coups
de  canon.
Il  y  a  enfin  la  question  des  Iles,  du  Dôdécanèse  (ou  les
Douze  Iles,  dont  les  principales  sont  du  nord  au  sud
Imbros,  Lemnos,  Tenedos,  Mitylène,  Chio,  Cos,  Rhodes).
La  Grèce  les  revendique,  puisqu’elles  sont  de  race  grecque
et  veulent  être  grecques,  comme  la  Crète  ;  mais  l’Italie  en
occupe  quelques-unes,  en  garantie  du  traité  de  Lausanne;
elle  ne  paraît  pas  éloignée  de  l’idée  d’en  garder  une,  ou
plusieurs,  par  exemple  Rhodes  ;  chose  sérieuse  :  si  elle
garde  Rhodes,  les  autres  puissances,  méditerranéennes  ou
non,  dans  l’intérêt  de  l'équilibre,  prendront  d’autres  morceaux, ­
  et  ce  sera  le  partage  de  la  Turquie  d’Asie,  de  conséquences ­
  incalculables.
En  dehors  de  ces  règlements  à  achever,  la  crise  des  cinq
dernières  années  laisse  des  résultats  qu’il  peut  être  utile
d’analyser.
Elle  se  résout  par  un  nouveau  démembrement,  un
démembrement  décisif  de  l’empire  turc  :  on  s’y  attendait;
c’est  une  loi  ;  même  vainqueur,  l’empire  ottoman  perd
quelque  chose  ;  à  plus  forte  raison  quand  il  ne  l'est  pas.
A  sa  place  en  Europe  on  a  pu  voir  naître  et  vivre  un
moment  une  confédération  ou  du  moins  une  alliance  balkanique. ­
  Elle  n'a  pas  duré.  Il  n’est  pas  probable  qu’elle
renaisse.  Elle  a  fait  place,  pour  combien  de  temps  ?  à  une
alliance  de  la  Roumanie,  de  la  Serbie,  du  Monténégro  et
de  la  Grèce.  En  fait,  ces  États  peuvent  s'allier  ;  ils  ne
semblent  pas  faits  pour  se  lier  très  étroitement  en  une  véritable ­
  Confédération.  Ils  ont  des  intérêts  non  opposés,  mais
divergents;  ils  constituent  d'ailleurs  séparément  des  forces
        <pb n="307" />
        294  EN  EUROPE.  —  ARMÉNIE.  —  CRÈTE.  —  MACÉDOINE.
dont  il  faut  désormais  tenir  compte.  La  Grèce  apparaît
comme  une  rivale  de  Tltalie  dans  la  Méditerranée  orientale ­
  ;  son  nouveau  roi  s’est  intitulé  Constantin  XII,  se  donne
pour  l’héritier  du  dernier  empereur  grec  de  Constantinople,
revendique  donc  Constantinople  qui  est  peuplée  de  beaucoup ­
  de  Grecs,  proclame  un  peu  naïvement  son  ambition
de  restaurer  à  son  profit  l’ancien  empire  d’Orient.  La  Grèce
pourra-t-elle  porter  le  poids  d’une  pareille  politique  impériale ­
  ?  Rappelons  qu’avec  ses  dernières  conquêtes,  elle  est
peuplée  de  4  à  5  millions  d’habitants.
L’avenir  de  la  Bulgarie  est  mystérieux  ;  il  était  admirable ­
  il  y  a  trois  mois,  il  semble  compromis  aujourd’hui  ;
mais  elle  a  montré  depuis  trente-cinq  ans  des  qualités
extraordinaires  qui  sans  doute  lui  assureront  un  rapide
relèvement.
La  Serbie  n’a  pas  d’avenir  vers  le  Sud  ;  elle  ne  peut
s’achever  que  par  la  Bosnie  ;  ses  destinées  sont  ainsi  rattachées ­
  à  celles  de  l’Autriche-Hongrie.
La  Roumanie  vient  de  jouer  un  grand  rôle,  et  sans
effort  ;  elle  demeure  intacte  en  ses  ressources,  grandie  en
son  prestige  presque  au  rang  des  grandes  puissances.  Son
avenir  est  vers  la  Transylvanie,  où  il  y  a  trois  millions  de
Roumains,  la  moitié  de  la  population  de  la  Roumanie
même  ;  ses  destinées  sont  attachées  aussi  à  celles  de
l’Autriche-Hongrie.
En  somme,  le  résultat  capital  de  la  crise  dernière,  c’est
l’avènement  des  États  balkaniques  à  une  réelle  indépendance, ­
  à  la  capacité  d’un  grand  rôle  militaire  et  politique.
Il  est  trop  tôt  pour  mesurer  les  conséquences  d’une  telle
nouveauté.  En  tout  cas,  il  est  possible  de  dire  que  tous  les
Slaves,  de  la  Russie  à  la  Bohême,  ont  célébré  les  victoires
des  Balkaniques  comme  des  victoires  de  toute  la  race.  Les
Slaves  de  l’Autriche  Hongrie,  qui  sont  25  millions,  la  moitié
de  la  population  de  l’Empire,  y  ont  pris  une  conscience
plus  haute  de  leurs  droits  nationaux  ;  il  faudra  que
l’Autriche-Hongrie  leur  donne  satisfaction  et  qu’elle
devienne  slave  ;  elle  peut  en  mourir.  Albert  Sorel  écrivait
il  y  a  vingt-cinq  ans  :  «  Voilà  un  siècle  que  l’on  travaille
à  résoudre  la  question  d’Orient.  Le  jour  où  l’on  croira
l’avoir  résolue,  l’Europe  verra  se  poser  inévitablement  la
question  d’Autriche.  »  C’était  une  prophétie.
Les  armements  récents  de  l’Allemagne  ne  sont  pas  sur-
        <pb n="308" />
        LA  DEUXIÈME  GUERRE  DES  BALKANS  (1912-1913).  295
prenants  :  elle  ne  peut  guère  compter  sur  l’Autriche,  à
moins  d’aider  à  la  démembrer  ;  l’Italie  est  bien  occupée
dans  la  Méditerranée,  et  pour  longtemps.  D’autre  part  la
Russie  est  très  redoutable  avec  ses  160  millions  d’habitants
et  l’appui  moral  formidable  de  l’immense  monde  slave  ;  et
la  France  n’a  pas  oublié.

'  OUVRAGES  A  CONSULTER.

Les  Livres  Jaunes  et  Bleus.
Bérard,  La  Turquie  et  l’hellénisme  contemporain  (1893);
—  La  politique  du  sultan  (1897);  —  la  Macédoine
P.  Moräne,  Au  seuil  de  l’Europe,  les  Arméniens  du  Caucase ­
  :  Correspondant,  10  avril  1897.
A.  Vandal,  Les  massacres  arméniens  et  la  réforme  de  la
Turquie.
Chaudordy,  La  France  et  la  question  d’Orient.
F.  Charmes,  L’avenir  de  la  Turquie  (1883).
Georgiadés,  La  Turquie  actuelle
E.  DE  Laveleye,  La  péninsule  des  Balkans.
L.  Léger,  La  Save,  le  Danube  et  le  Balkan  ;  —  Études
slaves;  —  Nouvelles  études  slaves.
        <pb n="309" />
        CHAPITRE  IX.

EN  ASIE.  —  ANGLAIS  ET  RUSSES.

I.  —  LE  PLATEAU  DE  lTrAN.
Le  recul  de  ITslara  en  Asie.
Le  plateau  de  l'Iran.  —  Au  archie  dans  l'Afghanistan.  —  La  Perse,
son  originalité  parmi  les  peuples  musulmans.  —  La  dynastie  turcomane
  des  Kadjars:  Nasr-ed-din  (1848-1896).  —  Le  Babisme.  —
Ses  caractères  nationaux.
II.  L'ANGLETERRE  ET  LA  RUSSIE  EN  ASIE.
Les  premières  approches.  —  Les  Anglais  dans  l’Inde.  —  Fin  de  la
couquéte  de  la  Péninsule.  —  La  guerre  de  l’opium  (1840-1842).
Les  Russes  au  delà  de  l’Oural.  —  Premiers  projets  de  Pierre  le
Grand  et  de  Catherine  II.  —  Les  pillards  Kirghiz.  —  Le  khan  de
Khiva.  —  Les  Russes  au  sud  du  Caucase.
III.  —  LA  CRISE  DE  1840-1860.
Désastre  anglais  dans  l’Afghanistan  (1842).  —  Soumission  des
Seykhs  du  Pendjab  (1843-1848).  —  L’insurrection  des  cipayes
(1857!.  —  L’administration  de  la  Compagnie  anglaise.  —  La  révolte ­
  :  Nana-Sahib.  —  Reprise  de  Delhi.  —  Sir  Colin  Campbell.—
—  Reprise  de  Lucknow.  —  Fin  de  la  révolte.  —  Nouvelle  organisation ­
  du  gouvernement  de  l’Inde.  —Victoria,  impératrice  des
Indes  (1877).
L’agitation  générale  de  l’Islam  vers  1850.  —  Les  musulmans  du
Caucase.  —  L’iuian  Schamyl.  —  Vingt-cinq  ans  de  luttes.  —  Prise
de  la  citadelle  de  Dargo.  —  Défaite  de  Schamyl  (25  août  1859).  —
Soumission  des  Tcherkesses.
IV.  —  LE  GRAND  EFFORT  DES  RUSSES.
Expansion  de  la  Russie  en  Asie  après  la  guerre  de  Crimée.  —  Le
traité  d’Aïgoun  (1858)  :  les  Russes  sur  l’Amour.  —  Les  traités  de
Tien-tsin  et  de  Péking.  —  Les  Russes  à  Kouldja  (1871).  —  Dans
le  Turkestan.  —  Tchernaïef.  —  Prise  de  Tachkent.  —  Le  général
Kaufmann,  gouverneur  du  Turkestan  russe;  prise  de  Samarkand.
—  Soumission  du  khan  de  Bokhara  (1868).  —  Souudssion  du
khan  de  Khiva  (1873).
Les  Anglais  maîtres  de  la  Birmanie  (1885).  —  Dans  l’Afghanistan
(1879-1880).
Nouveaux  efforts  des  Russes  depuis  la  guerre  des  Balkans.  —  Sur
la  mer  Caspienne.  —  Les  Tekkés.  —  Le  général  Skobelef.  —
Prise  de  Geok-Tépé  (1881).  —  Occupation  de  Merv,  de  Saraks,  de
Pendjeh  (1884-1886).
        <pb n="310" />
        LE  PLATEAU  DE  L’IRAN.

297

LA  SITUATION  PRÉSENTE.
Les  Anglais  et  les  Russes  en  présence.  —  L’empire  anglais  de
l’Océan  Indien.  —  Ses  lignes  stratégiques.  —  La  guerre  sinojaponaise
  (1894-1895).  —  Le  traité  de  Simonosaki  (avril  1895).  —
L’influence  russe  en  Corée  et  en  Chine.  -  Les  projets  de  voies
ferrées  dans  l’Asie  antérieure.  —  La  situation  de  l’Inde.
L’empire  russe.  —  La  politique  russe  ramenée  de  l’Extrême-Orient
à  l’Orient.  —  La  réconciliation  de  l’Angleterre  et  de  la  Russie.

I.  —  Le  plateau  de  l’Iran.
En  Asie  aussi,  dans  les  temps  modernes  et  surtout  au
XIX®  siècle,  l’Islam  recule  devant  le  progrès  des  puissances
chrétiennes.  Les  grands  empires  musulmans  du  moyen  âge
se  sont  émiettés,  contractés,  sous  l’action  des  dissensions
intestines  et  de  l’expansion  européenne,  capables  sans
doute  d’unir  un  temps  sous  une  même  domination  de
vastes  territoires,  mais  non  de  les  exploiter  fructueusement,
de  les  civiliser  en  un  mot.  Ce  rôle  est  le  monopole  de  l’Europe. ­
  Le  moment  est  venu,  par  la  retraite  des  conquérants
d’autrefois,  que  leurs  successeurs,  les  Anglais  et  les  Russes
surtout,  se  sont  rapprochés  au  point  de  se  toucher  et  de
se  nuire.
Aussi  bien,  les  pays  dont  il  s’agit  sont  d’une  importance
capitale.  Entre  l’Europe  et  l’Inde,  la  grande  route  est  dominée ­
  par  l’Iran.  Entre  l’Ararat,  la  montagne  sacrée  des
Hébreux,  et  le  Pamir,  le  «  Toit  du  Monde  »,  au-dessus  des
plaines  basses  de  la  mer  d’Aral,  de  la  Mésopotamie  et  de
l’Indu  s,  se  dresse  le  plateau  qui  en  commande  les  communications. ­
  L’Iran  fut  le  lieu  des  premiers  empires  de  l’antiquité ­
  qui  groupèrent  toute  l’Asie  antérieure  de  l’Indus  à  la
mer  Égée  et  qui  tracèrent  les  grandes  voies  commerciales
entre  la  Méditerranée  et  le  pays  du  Gange.  Du  haut  de  ce
plateau  Alexandre  le  Grand  parut  le  maître  du  monde.  La
Perse  fut  «  le  carrefour  des  races,  des  religions  et  des  civilisations ­
  »^  ;  elle  semble  le  devenir  encore  ;  les  ambitions
rivales  se  pressent  autour  d’elle.  Qui  sait  si  les  destinées
du  monde  ne  se  joueront  pas  là  de  nouveau?
Les  peuples  de  ce  plateau  sont  actuellement  bien  incapables ­
  de  reprendre  leur  grand  rôle  d’autrefois.  Pénétrés
par  l’Islam,  ils  ont  participé  à  sa  gloire  militaire,  et  aussi  à

t.  J.  Darmesteter.
        <pb n="311" />
        298

EN  ASIE.  —  ANGLAIS  ET  RUSSES.

son  impuissance  politique.  Ils  se  sont  démembrés  en  États
ennemis,  sans  cesse  en  lutte,  épuisés  les  uns  par  les  autres.
On  divise  communément  ces  régions  en  trois  États  ;  le
Béloutchistan,  l’Afghanistan  et  la  Perse.  Mais  le  Béloutchistan,
  aride  en  grande  partie,  n’est  parcouru  que  par
quelques  tribus  nomades,  qui  n’ont  pas  de  chef  commun  ni
de  gouvernement  régulier.
L’Afghanistan,  forteresse  jadis  de  glorieux  conquérants,
est  partagé  au  moins  entre  trois  États,  et,  si  Kaboul  est  la
capitale  de  l’émir  le  plus  puissant,  les  tribus  de  Kandahar,
de  Hérat,  d’autres  encore,  ne  lui  obéissent  pas.  Ce  n’estplus
qu’un  pays  d’anarchie  et  de  pillage,  disputé  entre  les  peuples ­
  de  l’Indus  ou  de  la  Perse,  entre  ses  nombreux  chefs.
C’est  le  khan  Mahmoud,  renversé  en  1803  par  son  frère
Shah-Shoudja  ;  celui-ci  renversé  à  son  tour,  réfugié  auprès
du  puissant  maharajah  des  Seykhs  de  l’Indus,  Runjeet-Singh
  et  retenu  prisonnier  par  lui,  puis  accueilli  par  les
Anglais.  C’est  le  puissant  vizir  de  Mahmoud,  Féti-khan,
aveuglé,  décapité,  coupé  en  morceaux  par  ordre  de  son  souverain, ­
  puis  vengé  par  son  frère  Dost-Mohammed,  devenu
khan  de  Kaboul  à  son  tour.  Les  Anglais  allaient  trouver
dans  cette  anarchie  l’occasion  d’intervenir.
La  Perse  est  moins  misérable,  moins  troublée  en  apparence ­
  ;  elle  n’est  pas  beaucoup  plus  forte.  Elle  a  conservé
pourtant,  au  milieu  des  peuples  mahométans,  son  originalité. ­
  Elle  a  consacré  un  culte  spécial  à  Ali,  le  mari  de  Fatima,
la  fille  du  prophète,  et  considère  les  premiers  khalifes  comme
des  usurpateurs.  Elle  est  restée  chiite,  et  témoigne  aux
autres  musulmans  sunnites,  pour  elle  des  hérétiques,  une
haine  plus  ardente  même  qu’aux  infidèles.  Ce  n’est  là  que
l’expression  de  l’indépendance  religieuse  qu’elle  a  gardée  ;
car,  sous  la  conquête  musulmane,  elle  est  restée  fidèle  à
ses  vieilles  traditions.  Le  chiisme  n’est  pour  elle  que  la
forme  nouvelle  de  sa  nationalité.
Elle  n’en  a  pas  moins  subi  l’influence  énervante  de  la
domination  turque.  La  dynastie  des  Kadjars,  qui  y  règne
depuis  le  siècle  dernier,  n’est  pas  nationale  ;  elle  est  d’origine ­
  turcomane  :  c’est  pourquoi  elle  a  sa  capitale  à  Téhéran,
dans  la  partie  septentrionale  du  pays,  à  l’écart  de  la  Perse
proprement  dite.  Marquée,  comme  les  autres  dynasties  turques, ­
  des  signes  de  la  décadence,  cette  dynastie,  depuis  le
commencement  du  siècle,  peut-être  parce  qu’elle  n’a  pas  pu
enfoncer  de  profondes  racines  dans  le  pays,  s’est  appuyée
        <pb n="312" />
        LE  PLATEAU  DE  L’IRAN.

299

sur  l’influence  étrangère,  surtout  sur  celle  de  la  Russie  plus
voisine  et  comme  destinée  partout  à  l’héritage  des  souverains ­
  turcomans.  Le  petit-fils  de  Feth-Ali,  Mohammed-shah,
a  régné  de  1834  à  1848  dans  l’indolence  où  se  plaisent  ces
maîtres  de  l’Orient,  quand  ils  ne  peuvent  plus  conduire
leurs  guerriers  aux  retentissantes  expéditions  de  pillage.
Son  fils  Nasr-ed-din  (1848-1896)  a  montré  un  esprit  ouvert
à  la  civilisation  occidentale  qu’il  n’admirait  d’ailleurs  que
par  ses  petits  côtés,  a  fait  plusieurs  voyages  en  Europe,
reçu  à  sa  cour  des  voyageurs  et  des  savants,  surtout  français, ­
  permis  àM.  et  M“*Dieulafoy  en  particulier  de  retrouver
les  anciens  monuments  de  la  Perse,  de  raviver  ainsi  les
souvenirs  de  sa  grandeur.  Il  n’a  fait  qu’exalter  par  là  le
fanatisme  des  mollahs  et  derviches  musulmans,  comme
aussi  la  haine  des  Persans  pour  la  dynastie  étrangère.
Cette  double  opposition  religieuse  et  nationale  a  donné
naissance  à  un  très  curieux  mouvement  qui  a  quelque  ressemblance ­
  avec  la  formation,  chez  les  Ottomans,  du  parti
jeune-turc.  C’est  le  babisme.
Son  fondateur,  Ali-Mohammed,  naquit  à  Chiraz,  au  cœur
de  la  Perse,  en  1812,  et  se  donna  pour  un  descendant  d’Ali.
Très  savant  et  très  pieux,  il  eut  une  grande  autorité  parmi
les  siens  à  la  suite  d’un  pèlerinage  à  La  Mecque,  Ses  prédications, ­
  ses  conférences  publiques  ou  secrètes  attirèrent
autour  de  lui  de  nombreux  partisans.  Il  fut  bientôt  considéré ­
  comme  un  Mahdi,  c’est-à-dire  comme  une  nouvelle
incarnation  du  Messie  promis  par  le  Coran  et  se  fit  appeler
le  Bab,  c’est-à-dire  la  Porte  par  laquelle  seule  on  peut  parvenir ­
  à  la  connaissance  de  Dieu.  Ses  disciples,  répandus
très  vite  à  travers  toute  la  Perse  pour  y  porter  la  foi  nouvelle, ­
  furent  les  babys.
En  conservant  le  dogme  essentiel  de  l’Islam,  la  croyance
en  un  Dieu  unique  et  en  l’immortalité  heureuse  ou  malheureuse, ­
  le  babisme  en  condamne  les  préceptes  de  vie.  «  Sa
morale  est  une  révolution  ;  c’est  la  morale  de  l’Occident.  Il
supprime  les  impuretés  légales,  cette  grande  barrière  de
séparation  entre  l’Islam  et  le  monde  chrétien  ;  il  supprime
la  polygamie,  la  grande  source  de  la  dégradation  orit  taie  ;
il  reconstitue  la  famille,  et  il  relève  l’homme  en  relevant
la  femme  à  son  niveau  »  L
Le  babisme  se  propagea  du  golfe  Persique  à  la  mer  Cas-4.

  J.  Darmesteter,  Coup  d'œil  sur  l’histoire  de  la  Perse,  p.  61.
        <pb n="313" />
        300

EN  ASIE.  —  ANGLAIS  ET  RUSSES.

pienne  avec  une  rapidité  inouïe.  11  inquiéta  bientôt  le  gouvernement, ­
  excité  d’ailleurs  par  le  haut  clergé.  Les  Labys
se  révoltèrent  dans  le  Mazandéran  ;  ils  furent  écrasés  ;  beaucoup ­
  furent  massacrés.  Le  Bab  fut  enlevé  de  sa  maison  de
Chiraz  et  traduit  devant  un  conseil  de  lettrés  et  de  mollahs.
11  fut  condamné  à  mort  ;  on  le  pendit  par  les  aisselles  le  long
d’un  mur  à  deux  mètres  du  sol,  en  face  d’une  compagnie  de
soldats  chargés  de  le  fusiller.  A  la  première  décharge,  il  ne
fut  pas  atteint,  et,  sa  corde  coupée  par  les  balles,  il  retomba
sur  ses  pieds  et  s’enfuit  ;  la  foule  crut  à  un  miracle  et  poussa
un  «  rugissement  d’admiration  »  ;  mais  le  prophète  fut
atteint  à  quelques  pas  par  un  officier  qui  l’abattit  avec  son
sabre(1852).
Le  babisme  a  survécu  à  la  mort  de  son  fondateur  et  a
trouvé  d’autres  chefs.  La  même  année,  Nasr-ed-din  faillit
être  tué  par  eux  ;  en  1896,  il  est  tombé  sous  leurs  coups.
Car  la  foi  nouvelle,  fortifiée  par  le  sang  des  martyrs  comme
il  arrive  toujours,  s’est  propagée  quand  même  dans  le
silence  et  le  recueillement;  elle  compte  des  milliers  de
fidèles,  très  fervents,  prêts  à  tout,  à  sacrifier  sang  et  argent
à  la  cause  de  la  vérité.  «  Si  la  Perse  peut  encore  être  régénérée, ­
  c’est  par  là  qu’elle  lesera  Et  cette  régénération
serait  encore  un  triomphe  de  la  race  aryenne.
Jusqu’aujourd’hui  cependant,  les  héritiers  du  Bab  ne  sont
qu’une  secte  révolutionnaire,  et  la  Perse,  comme  l’Afghanistan, ­
  comme  la  Turquie,  est  une  proie  offerte  à  l’influence
politique  de  l’étranger.

II.  —  L’Angleterre  et  la  Russie  en  Asie.
Les  premières  approches.
Les  héritiers  de  l’Islam  étaient  tout  prêts  et  y  tendaient
leurs  efforts  dès  le  commencement  du  siècle.  L’Angleterre,
maîtresse  de  l’Inde,  y  développait  sa  puissance  en  toute
sécurité  :  inquiétée  pendant  vingt  ans  par  l’ambitiou  de
Napoléon  qu’emportaient  vers  l’Orient  les  rêves  d’une  imagination ­
  en  apparence  désordonnée,  elle  était  pour  longtemps ­
  à  l’abri  des  entreprises  européennes  et  pouvait  travailler ­
  dans  l’isolement  à  consolider  son  empire,  tout  en

1.  J.  Darmesteter.
        <pb n="314" />
        LES  [RI'MIERES  approches.

301

surveillant  les  routes  d’accès.  La  grande  compagnie,  qui  en
gérait  toujours  les  affaires,  allait  en  tirer  les  plus  énormes
profits,  sans  se  préoccuper  des  intérêts  des  indigènes,  compromettant ­
  l’avenir  par  son  avidité  mercantile.
La  Russie  était  encore  loin  ;  mais  elle  allait  s’approcher.
Elle  avait  grandi  vers  l’Europe  au  xviii®  siècle  ;  mais  elle  y
avait  rencontré  des  obstacles  que  le  xix®  siècle  lui  montra
infranchissables.  Et,  à  mesure  qu’elle  comprit  mieux  la
difficulté,  l’impossibilité  peut-être  de  les  renverser,  elle
reporta  une  activité  plus  continue  vers  l’Orient,  où  Napoléon ­
  lui  avait  montré  en  un  éblouissant  mirage  d’incomparables ­
  destinées.  Depuis  longtemps  aussi,  comme  tous  les
conquérants  asiatiques,  elle  enviait  les  richesses  de  l’Inde,
dont  elle  voulait  sa  part;  plus  encore,  elle  avait  besoin  pour
ses  propres  richesses  de  débouchés  sur  les  mers  libres  ;
elle  sentait  l’absolue  nécessité  de  briser  les  barrières  qui
l’enfermaient  et  l’étouffaient,  et  elle  était  entraînée  par  une
gigantesque  poussée  intérieure  vers  l’est  et  vers  le  sud,
comme  un  torrent  sans  cesse  gonflé  qui,  contenu  sur  un
point  par  des  digues,  porte  ailleurs  ses  eaux  irrésistibles
A  l’Angleterre  le  rôle  laborieux  et  ingrat  de  l’arrêter.
h'East  India  Company  était  maîtresse  en  1815  du  Bengale, ­
  de  la  moitié  du  royaume  d’Oude,  du  pays  de  Mysore,
de  la  magnifique  île  de  Ceylan  enlevée  aux  Hollandais.  Elle
venait  de  détruire  la  puissante  confédération  des  Mahrattes,
qui  occupait  toute  la  largeur  de  la  péninsule  du  golfe  de
Bengale  à  la  mer  d’Oman  et  séparait  Calcutta  de  Bombay
et  de  Madras.  Le  marquis  d’IIastings  annexa  la  plupart  de
leurs  territoires  et  soumit  leurs  princes  au  protectorat  britannique. ­
  Il  rejeta  aussi  dans  le  Nepaul,  au  pied  de  l’Himalaya,
  les  belliqueuses  tribus  des  Gourkhas,  leur  imposa  le
traité  de  Segauli,  le  3  mai  1815,  et,  par  la  prise  de  Simla  à
l’ouest,  par  l’établissement  de  la  domination  anglaise  dans
le  Sikhim  à  l’est,  entre  le  Nepaul  et  le  Boutan,  les  tint  sous
une  étroite  surveillance.
Toute  l’Inde  péninsulaire  était  ainsi  dominée,  sinon  entièrement ­
  soumise  et  exploitée.  Victorieuse  de  la  France,
chargée,  à  la  faveur  de  ces  victoires,  des  dépouilles  des  nations ­
  que  Napoléon  avait  gouvernées,  l’Angleterre  pouvait
agir  en  toute  liberté  dans  l’Océan  Indien  et  exerçait  le  monopole ­
  du  commerce  de  l'Orient.  Dès  1826,  elle  attaquait,
à  l’est  de  Calcutta,  l’empire  Birman,  et  lord  Amherst,  par
le  traité  de  Yandabou,  le  24  février  1826,  lui  enlevait  une
        <pb n="315" />
        302

EN  ASIE.  —  ANGLAIS  ET  RUSSES.

partie  de  ses  provinces  maritimes,  l’Arrakan  et  le  Merghi,
et  établissait  un  résident  anglais  dans  la  ville  sainte  d’Ava.
Elle  prétendait  aussi  ouvrir  l’empire  chinois  à  son  commerce. ­
  Le  Bengale  est  fertile  en  opium,  dont  le  principal
débouché  est  en  Chine.  En  1840,  l’empereur  de  Pékin,  pour
éloigner  l’influence  étrangère  et  aussi  dans  l’intérêt  de  ses
sujets,  défendit  l'importation  de  l’opium.  Le  gouvernement
anglais  envoya  contre  lui  une  petite  armée  de  15.000  hommes, ­
  sous  le  commandement  de  sir  George  Elliot.  Ils  débarquèrent ­
  aux  îles  Chusan,  bloquèrent  la  rivière  de  Canton,
et  forcèrent  les  Chinois  à  permettre  l’importation  de  l’opium, ­
  à  céder  l’île  de  Hong-Kong,  à  payer  une  indemnité
de  guerre  de  30  millions.  L’empereur  refusa  de  ratifler  cette
convention.  Les  troupes  anglaises  reprirent  les  hostilités,
occupèrent  Shang-Haï,  Ning-Po,  Amoy,  Canton,  parurent
devant  Nanking.  L’empereur  signa  le  traité  de  Nanking
(1842),  accepta  la  convention  de  Canton,  paya  une  indemnité ­
  de  105  millions,  et  ouvrit  aux  marchands  anglais  les
cinq  ports  de  Shang-Haï,  Ning-po,  Fou-Tcheou,  Amoy,
Canton.  L’Angleterre  allait-elle  donc  exploiter  seule  les
énormes  ressources  de  la  Chine  et  les  entasser  sur  celles  de
l’Inde  ?  H  n’était  pas  à  prévoir  du  moins  qu’elle  y  rencontrât ­
  de  longtemps  de  sérieuses  concurrences.
Cependant  la  Russie  faisait  alors  dans  l’Asie  occidentale
les  premiers  pas  de  la  course  qui  devait  la  conduire  en  présence ­
  des  Anglais.  Pierre-le-Grand  en  avait  tracé  la  direction ­
  et  marqué  le  but.  Il  avait  signé  avec  la  Chine  le  traité
de  Kerbéchi  et  créé  à  la  frontière  sibérienne  le  poste  commercial ­
  de  Kiakhta,  à  l’entrée  delà  Mongolie.  11  avait  entretenu ­
  des  négociations  avec  le  chef  turcoman  Khodja-Néfès,
dans  la  pensée  de  rétablir  l’ancien  lit  de  l’Amou-Daria  vers
la  mer  Caspienne.  H  avait  même  envoyé  dans  le  Turkestan
6.000  hommes,  commandés  par  le  prince  Bokovitch,  pour
tenter  d’ouvrir  la  route  de  l’Inde  ;  l’expédition  avait  été
malheureuse  :  trahie  par  les  Kirghiz,  la  petite  armée  s’était
égarée  et  avait  été  presque  tout  entière  engloutie  dans  les
sables.
Ailleurs  enfin  le  tsar  Pierre  avait  enlevé  à  la  Perse  Derbent
  et  Bakou,  au  nord  et  au  sud  du  Caucase,  sur  la  mer
Caspienne.  H  avait  fallu  ensuite  les  restituer.
Catherine  II,  dont  le  règne  est  caractérisé  par  les  plus
considérables  efforts  que  la  Russie  ait  jamais  faits  vers
l’ouest,  ne  négligea  pas  pourtant  les  indications  précédentes
        <pb n="316" />
        LES  PREMIÈRES  APPROCHES.

303

ae  Pierre  le  Grand.  Elle  entreprit  en  1776,  le  long  de  labordure
  septentrionale  du  Caucase,  la  construction  d'une  ligne
de  forteresses  qui  fut  la  base  solide  des  opérations  de  ses
successeurs  au  travers  et  au  sud  de  la  montagne.  Dans  le
même  temps.  Bernardin  de  Saint-Pierre  lui  apporta  un  projet ­
  élaboré  par  Voltaire  pour  la  conquête  de  Khiva.  Qui
s’attendrait  à  trouver  ces  poètes  en  pareille  aventure  ?  Il  est
vrai  que  l’expansion  russe  en  Asie,  alors  comme  encore
sous  Napoléon,  en  était  à  la  période  de  la  rêverie.  La  réalité
n’en  devait  pas  être  indigne.  Bernardin  de  Saint-Pierre  ne
s’entendit  pas  avec  le  général  russe  du  Bosquet,  et  le  projet ­
  fut  abandonné.  A  la  vérité,  la  grande  Catherine  poursuivait ­
  plus  assidûment  d’autres  desseins.
Cependant  le  commerce  de  la  Russie  avec  la  Chine  par
la  grande  route  du  tract,  à  travers  la  Sibérie,  était  de  plus
en  plus  actif.  Par  lui  naissaient  et  grandissaient  d’importantes ­
  villes,  Ekatérinembourg  au  pied  de  l’Oural  et  plus
loin  Tobolsk,  Tomsk  et  Irkoutsk.  Mais  les  marchands,  entre
Tomsk  et  Irkoutsk,  à  la  hauteur  de  la  grande  plaine  turcomane
  qui  s’enfonce  au  sud  entre  la  Caspienne  et  le
Pamir,  étaient  sans  cesse  inquiétés  et  pillés  par  les
Kirghiz  des  steppes;  le  gouvernement  russe  ne  pouvait  pas
laisser  cette  grande  voie  à  la  merci  des  pirates.  Le  plus
puissant  chef  de  ces  tribus  et  aussi  le  plus  redoutable  aux
commerçants  russes  était  le  khan  de  Khiva  ;  sa  forteresse
des  bords  de  la  Caspienne  était,  comme  autrefois  les  camps
retranchés  des  Mongols,  riche  des  dépouilles  des  caravanes,
remplie  d’esclaves  amenés  de  l’Iran  par  les  cavaliers  tartares,
  et  il  pensait  pouvoir  y  braver  toujours  la  vengeance
de  ses  victimes.  En  1819,  le  tsar  Alexandre  I**"  envoya  à
Khiva  le  capitaine  Mourawief  pour  tâcher  d’établir  avec  le
khan.  Mohammed  Rahim,  des  rapports  plus  réguliers.  L’officier ­
  russe  fut  traité  comme  un  prisonnier,  puis  condamné
à  être  écorché  vif,  enfin,  le  khan  redoutant  peut-être  déjà
les  conséquences  d’une  barbarie  aussi  inutile,  renvoyé  en
Russie  avec  des  présents.
Les  pillages  ne  cessèrent  pas,  et,  comme  le  commerce
russe  devenait  d’année  en  année  plus  important,  il  fallut
songer  à  garantir  plus  efficacement  sa  sûreté.  En  1834  —  la
politique  européenne  faisait  trêve  alors  —  le  tsar  Nicolas  fit
construire  une  ligne  de  forts  le  long  de  l’Oural.  En  1836,
résolu  à  agir,  il  fit  arrêter  tous  les  Khiviens  venus  à  la  foire
de  Nijni-Novgorod.  Quelques  expéditions  bien  conduites  à
        <pb n="317" />
        304

EN  ASIE.  —  ANGLAIS  ET  RUSSES.

travers  les  steppes  obligèrent  la  plupart  des  tribus  des  Kirghiz ­
  à  la  soumission  ou  à  la  retraite  vers  le  sud  (1838-1844).
Le  général  Pérovski  fut  même  chargé  d'une  expédition  contre
Khiva,  avec  5.000  hommes,  10,000  chameaux  pour  les  vivres, ­
  et  2.000  Kirghiz  pour  diriger  les  convois.  Un  hiver
extraordinaire  déjoua  toutes  les  précautions  prises.  Le  thermomètre ­
  descendit  au-dessous  de  30°  ;  le  vin,  l’eau-de-vie
furent  bientôt  gelés  ;  les  chameaux  périrent  en  masse  ;  un
grand  nombre  de  Cosaques  furent  ensevelis  sous  les  neiges.
Le  général  Pérovski  battit  en  retraite,  ramenant  à  Orenbourg
à  peine  le  tiers  de  sa  petite  armée  (1841).  Le  khan  de  Khiva
fut  plus  insolent  que  jamais.  Le  gouvernement  ne  put  qu’achever ­
  les  forteresses  d’Orenbourg,  Orsk,  Tourgaï,  Irgliz,
et  construire  le  fort  Aralsk  sur  la  mer  d’Aral,  près  de  l’embouchure ­
  du  Syr-Daria.
Au  sud  du  Caucase,  on  sait  que  le  roi  de  Tiflis,  Georges ­
  XIII,  pressé  à  l’est  et  à  l’ouest  par  les  Musulmans,  avait
légué  son  royaume  au  tsar  Paul.  Il  en  était  résulté  une
série  de  guerres  entre  la  Russie  et  la  Perse.  Celle-ci  fut
vaincue  surtout  par  Paskiévitch  Erivanski  et  dut  signer  les
traités  de  Gulistan  (1813)  et  de  Tourkmantchaï  (1828).
Elle  céda  définitivement  le  Daghestan  avec  Derbent,  le  Chirwan
  avec  Bakou,  Erivan  et  les  pentes  septentrionales  de
l’Ararat;  elle  abandonna  à  la  Russie  le  monopole  de  la  navigation ­
  sur  la  mer  Caspienne,  qui  devint  comme  un  lac
russe.
Ce  qui  est  plus  grave,  dès  lors  la  Perse  cesse  de  lutter  contre
la  Russie;  elle  est  absorbée  dans  sa  spère  d’influence.  Depuis ­
  le  traité  de  Tourkmantchaï,  écrit  M.  James  Darmesteter,
«  l’ambassadeur  du  tsar  à  Téhéran  joue  le  rôle  d’un  résident
anglais  chez  un  rajah  de  l’Inde  ‘  ».  C'est  à  l’instigation  de
la  Russie  et  avec  des  officiers  russes  qu’en  1837,  le  shah
Mohammed  assiégea  Hérat  ;  les  Anglais  ne  l’obligèrent  à  la
retraite  qu’en  occupant  Bender-Bouchir  sur  le  golfe  Persique.
  C’est  encore  pour  le  compte  de  la  Russie  que  Nasred-din,
  en  1855,  reparut  devant  Hérat  et  s’en  empara  :  les
Anglais  bombardèrent  Bender-Bouchir  et  Bender-Abbas
pour  le  forcer  à  restituer  la  ville  aux  Afghans.  Les  Russes
ainsi  escaladaient  le  plateau  de  l’Iran  à  sa  pointe  occidentale, ­
  comme  ils  en  recherchaient  les  approches  à  travers
le  Turkestan.

i.  Coup  d’œil  sur  Vhistoîre  de  la  Perse,  p.  59.
        <pb n="318" />
        LA  CUISE  DE  1840-1860.

305

111.  —  La  crise  de  1840-1860.
Les  Anglais  s’inquiétaient  de  cet  orage  qui  se  formait
dans  le  Nord  ;  ils  songèrent  à  prendre  les  précautions  indispensables. ­
  Il  fallait  prévenir  les  Russes  sur  le  plateau,
s’y  établir  pour  les  arrêter  ou  pour  leur  ôter  la  pensée  d’y
venir.  Telle  fut  l’inspiration  de  la  campagne  préparée  en
1841  par  le  gouverneur  général,  lord  Auckland.  Les  prétextes ­
  n’y  manquaient  pas.
Dost-Mobammed,  qui  régnait  à  Kaboul,  pouvait  être  considéré ­
  comme  un  usurpateur  ;  car  il  avait  chassé  du  trône
Shah-Shoudja,  le  frère  du  précédent  souverain,  Mahmoud.
Les  Anglais  avaient  justement  donné  un  asile  au  proscrit.
Dost-Mohammed  témoignant  des  sympathies  pour  les  Russes
et  des  sentiments  contraires  pour  les  Anglais,  ceux-ci,  emmenant ­
  avec  eux  Shah-Shoudjah,  envahirent  l’Afghanistan
(1838).  Une  petite  armée  s’empara  de  Kandahar,  de  Kaboul, ­
  y  établit  Shah-Shoudjah,  et  força  Dost-Mohammed  à
se  réfugier  auprès  de  l’émir  de  Boukhara.  Il  reparut  bientôt,
vainquit  son  rival,  puis,  désespérant  de  triompher  des  Anglais, ­
  se  remit  entre  leurs  mains  et  fut  envoyé  à  Calcutta.
Une  garnison  de  8.000  Anglais,  commandée  par  lord  Elphinstone,
  occupa  Kaboul  pour  y  protéger  le  vieux  Shah-Shoudja
  contre  le  mépris  de  ses  sujets.
Après  deux  ans  de  feinte  résignation,  les  Afghans  se  levèrent ­
  en  une  formidable  insurrection  sous  la  conduite  du
fils  de  Dost-Mohammed,  Akhbar-khan.  Quelques  officiers
anglais  furent  massacrés,  notamment  le  résident  sir  Macnaghten,
  assassiné  par  Akhbar  lui-même.  La  petite  armée
fut  bloquée  dans  ses  cantonnements,  menacée  de  périr
de  faim,  sommée  de  capituler.  Lord  Elphinstone  signa
une  convention  honteuse,  par  laquelle  il  s’engageait  à  évacuer ­
  l’Afghanistan,  abandonnait  le  trésor  de  l’armée  et  la
plupart  de  ses  canons,  livrait  des  otages.
La  retraite  commence  le  6  janvier  1842,  au  milieu  des
neiges  épaisses,  suivie  par  les  bandes  afghanes  qui  égorgent ­
  tous  les  traînards.  On  arrive  péniblement  à  la  passe
de  Kourd-Kaboul.  Tout  à  coup  les  Afghans,  embusqués  sur
les  hauteurs,  croisent  sur  la  petite  troupe  une  fusillade
nourrie.  Le  drame  est  alors  affreux  ;  au  milieu  de  l’affolement ­
  général,  3.000  hommes  sont  tués  en  un  instant  ;  d’au-E.
  DniAULT.  —  Question  d’Orient.  20
        <pb n="319" />
        306

EN  ASIE.  —  ANGLAIS  ET  RUSSES.

tres  fuient  par  les  sentiers,  tombent  pour  la  plupart  aux
mains  des  ennemis.
Le  lendemain  matin,  après  une  nuit  effroyable,  Akhbar
paraît,  exige  qu’on  lui  livre  le  général  et  les  principaux
officiers  en  échange  du  libre  passage.  Elphinstone  est  enchaîné ­
  ;  l’armée  se  remet  en  marche.  A  la  passe  de  DjagJalak,
  la  route  est  encore  barrée,  les  hauteurs  gardées  ;  le
massacre  recommence,  jusqu’à  l’extermination  à  peu  près
complète.  Six  hommes  s’échappèrent,  dont  cinq  furent  tués
les  jours  suivants  dans  la  montagne.  Un  seul,  le  docteur
Brydon,  arriva  à  Djalalabad,  où  il  fit  connaître  le  désastre. ­

Les  Anglais  se  vengèrent.  Une  nouvelle  armée  reconquit
l’Afghanistan,  vainquit  Akhbar,  prit  Kaboul,  rasa  les  principales ­
  forteresses  du  pays.  Mais  Shah-Shoudja  avait  été
égorgé  par  les  révoltés.  Dost-Mohammed  rentra  à  Kaboul  ;
les  Anglais  renoncèrent  à  l’occupation  de  l’Afghanistan,  et
se  contentèrent  de  la  promesse  que  leur  fit  le  khan  de  Kaboul ­
  de  ne  pas  se  soumettre  à  l'influence  russe.  Dost-Mohammed ­
  fut  fidèle  à  sa  parole,  et  signa  même  avec  le  gouverneur-général ­
  sir  John  Lawrence,  en  1855,  un  traité
d’amitié,  les  contractants  se  garantissant  l’intégrité  réciproque ­
  de  leurs  territoires.  Si  les  traités  étaient  toujours
respectés,  cette  clause  eût  suffi  à  tranquilliser  les  Anglais  à
l’égard  des  entreprises  de  la  Russie.  Pour  plus  de  sûreté,
ils  avaient  établi  leur  domination  en  1843  sur  la  plupart  des
tribus  du  Béloutchistan,  afin  de  pouvoir  tourner  l’Afghanistan ­
  par  le  sud,  en  prenant  à  revers  les  défilés  de  Kaboul. ­
  Etait-ce  suffisant  ?  Et  n’ont-ils  pas  perdu  alors  l’occasion ­
  de  contenir  les  Russes  par  une  solide  organisation
du  pays?
C’est  que  leur  expansion  dans  ce  sens,  et  même  les  mesures ­
  de  précautions  qu’ils  y  prenaient  ne  pouvaient  être
assurées  que  s’ils  occupaient  le  Sind,  le  Pendjab,  c’est-àdire
  toute  la  vallée  de  l’Indus.  Ils  s’y  résolurent  au  lendemain ­
  du  désastre  de  1842.  Ils  commencèrent  par  le  Sind,  ou
le  bassin  inférieur  du  fleuve.  En  1843,  lord  Ellenborough  y
envoya  sir  Charles  Napier  avec  une  armée,  pour  exiger  de
populations  des  tributs  énormes,  l’abandon  de  l’exploit,
tion  de  leurs  forêts,  la  reconnaissance  d’un  chef  désigi.&amp;lt;
par  le  gouverneur  anglais.  Elles  repoussèrent  ces  somma
tions,  s’armèrent,  furent  battues  à  Miani  et  Dubba  ;  le  Sind
fut  annexé  aux  domaines  de  la  grande  Compagnie,  Les  vain-
        <pb n="320" />
        L^eawa»îg

LA  GRISE  DE  1840-1860.  307
queurs  se  partagèrent  les  12.500.000  francs  formant  le
butin,  dont  1.500.000  revinrent  au  général.
Remontant  le  fleuve,  les  Anglais  attaquèrent  le  Pendjab.
La  conquête  en  était  plus  tentante  ;  le  pays  est  très  peuplé,
très  riche,  s’étend  jusqu’aux  défilés  des  Solimans,  à  la  porte
de  l’Afghanistan.  Les  circonstances  étaient  favorables.
Après  quelques  années  de  grande  puissance,  pendant  lesquelles ­
  le  gouvernement  britannique  n’avait  pas  songé  à
intervenir,  les  tribus  des  Seykhs  étaient  livrées  à  l’anarchie. ­
  Elles  avaient  formé  quelque  temps,  en  effet,  une  forte
confédération  religieuse  et  militaire,  sous  l’autorité  du
fameux  maharajah  Runjeet-Singh,  «  le  vieux  Lion  du  Pendjab ­
  ».  Avec  l’aide  d’officiers  européens,  et  surtout  du  général ­
  Allard,  ancien  aide  de  camp  du  maréchal  Brune,  il  avait
formé  une  solide  armée  de  70.000  hommes,  bien  disciplinés,
munis  de  400  canons.  Les  Anglais,  pendant  toute  sa  vie,
respectèrent  son  empire.  Il  mourut  en  1839,  et  la  puissance
des  Seykhs  s’affaiblit  aussitôt.
Son  fils  Kourrouk-Singh,  d’esprit  faible,  fut  tué  par  les
siens  au  bout  de  quelques  mois.  Son  petit-fils,  Néo-Néal,
fut  écrasé  par  une  poutre  pendant  la  cérémonie  des  funérailles ­
  de  son  père.  Il  ne  resta  de  la  descendance  de  Runjeet
qu’un  enfant  de  six  ans,  Dhulpi-Singh.  L’armée  des  Seykhs
se  dissout  en  bandes  de  pillards,  qui  franchirent  maintes
fois  le  Sutledje,  et  infestèrent  les  territoires  anglais  voisins.
Le  gouverneur-général,  lord  Hardinge,  écrasa  ces  bandes
en  de  furieux  combats,  les  rejeta  dans  leur  pays,  et,  sans
annexer  encore  le  Pendjab,  établit  à  Lahore  un  résident  britannique, ­
  le  colonel  Lawrence,  assisté  de  10.000  soldats
(1844).
Deux  ans  après,  une  insurrection  éclata.  Un  chef  de
Moultan,  destitué  par  le  gouvernement  anglais,  appela  les
Seykhs  à  la  guerre  de  l’indépendance,  et  eut  bientôt  une
bonne  armée  autour  de  lui.  Lord  Gough  fut  chargé  de  la
répression,  avec  25.000  hommes.  Il  battit  les  Seykhs  à
Chillianwalla  (décembre  1848),  prit  Moultan,  écrasa  les
dernières  troupes  ennemies  à  Gouljrat  (février  1849),  et  le
nouveau  gouverneur-général,  lord  Dalhousie,  prononça
l’annexion  du  Pendjab  :  les  principaux  chefs  furent  emprisonnés ­
  ;  le  jeune  maharajah  fut  interné  à  Patna.
A  peine  les  Anglais  achevaient-ils  ainsi  la  conquête  de
toute  la  péninsule  de  l’Hindoustan,  dans  ses  frontières
naturelles,  que  leur  domination  y  fut  compromise  par  la  ter?
        <pb n="321" />
        30i  EN  ASIE.  —  ANGLAIS  ET  RUSSES.
rible  insurrection  de  1857.  Les  traits  en  sont  à  préciser  ;  car
ils  caractérisent  la  situation  de  l’Angleterre  dans  l’Inde  ;  ils
en  montrent  les  points  faibles,  où  tout  danger,  malgré  un
gouvernement  très  habile  et  une  étroite  surveillance,  n’a  pas
encore  absolument  disparu.
L’insurrection  ne  gagna  pas  l’Inde  tout  entière  ;  elle  resta
localisée  sur  une  région  assez  peu  étendue.  Le  Gange  supérieur ­
  et  ses  affluents,  la  Djemma  et  la  Gogra,  traversent  un
pays  bien  défini,  qu’on  peut  considérer  comme  la  forteresse
de  l’Hindoustan  tout  entier,  l’endroit  exact  où  s’est  à  travers ­
  les  temps  décidée  sa  fortune.  Ce  fut  le  berceau  du  brahmanisme, ­
  et  c'en  est  resté  en  quelque  sorte  le  sanctuaire.
Là  aussi  le  prophète  Çakia-Mouni  fonda  le  bouddhisme,  qui
se  retira  ensuite  à  Ceylan,  au  Tibet  et  en  Chine.  De  là  enfin
les  grands  Mongols  de  Delhi  tinrent  pendant  des  siècles  toute
la  presqu’île  sous  leur  domination.  La  partie  occidentale  de
cette  région,  Allahabad,  Agra,  Delhi,  avait  été  occupée  paj*
le  marquis  de  Wellesley  au  commencement  du  siècle  ;  la
partie  orientale,  entre  le  Gange  et  la  Gogra,  c’est-à-dire  le
royaume  d’Oude,  avec  sa  capitale  Lucknow,  ne  fut  annexée
que  par  lord  Dalhousie  en  1855,  et  cette  nouvelle  conquête
de  la  Compagnie  britannique  contribua  au  soulèvement  des
populations  voisines.
L’administration  britannique  était  devenue  dans  les  dernières ­
  années  très  lourde  En  1833,  le  gouvernement  anglais,
ouvrant  l’Inde  au  commerce  de  toutes  les  nations  et  enlevant ­
  ainsi  à  la  Compagnie  son  monopole,  avait  garanti  en
compensation  aux  actionnaires  un  revenu  de  10  pour  100.
Dès  lors,  les  agents  de  la  Compagnie,  n’étant  plus  intéressés ­
  à  la  prospérité  de  la  colonie,  commirent  de  continuelles
exactions,  ne  cherchèrent  qu’à  s’enrichir  par  tous  moyens,
comptant  d’ailleurs  sur  la  résignation  des  indigènes.  L’armée ­
  d’occupation,  composée  de  50.000  européens,  était
complétée  par  250.000  cipayes  en  grande  partie  musulmans, ­
  que  les  officiers  anglais  traitaient  durement  :  on  les
croyait  incapables  de  résistance  parce  qu’ils  n’osaient  se
plaindre.
Cependant  l’esprit  de  rébellion  fermentait  dans  un  grand
nombre  de  régiments,  exalté  par  des  encouragements,  des
prédictions.  De  nombreux  agents,  musulmans  surtout,  parcouraient ­
  le  pays,  distribuant  des  symboles  mystérieux,  au
peuple  des  gâteaux  de  farine,  aux  soldats  des  fleurs  de  lotus
bleu,  la  plante  sacrée,  d’où  sortit  la  première  incarnation
        <pb n="322" />
        LA  CRISE  DE  1840-1860.

309

de  Brahma.  Les  deux  fanatismes  mahométan  et  hindou  préparèrent ­
  la  révolte.  Une  prédiction  rencontrait  beaucoup  de
créance  chez  les  indigènes,  que  la  domination  anglaise,
fondée  en  1757  sur  le  champ  de  bataille  de  Plassey,  ne
devait  durer  qu’un  siècle.  En  1857,  la  Compagnie  fît  distribuer ­
  aux  cipayes  la  nouvelle  carabine  Minié,  avec  des
cartouches  enduites  de  graisse  de  vache  ou  de  porc.  Les
agitateurs  exploitèrent  ce  sacrilège  de  faire  servir  à  un  instrument ­
  de  mort  le  produit  de  la  vache,  animal  sacré  pour
les  Hindous.  Ce  fut  l’occasion  de  la  révolte.  Un  chef  hindou, ­
  Nana-Sahib,  auquel  les  Anglais  avaient  refusé  le  titre
de  rajah,  en  fut  le  principal  chef.
Le  mouvement  partit  de  Meerut.  Le  11  mai  1857,  les
cipayes  se  soulevèrent,  tuèrent  leurs  officiers,  pillèrent  les
maisons  de  commerce,  chassèrent  les  Européens,  restèrent
maîtres  de  la  ville.  Ils  marchèrent  sur  Delhi  ;  la  garnison  se
joignit  à  eux.  Ils  tirèrent  du  palais,  où  il  vivait  d’une  pension ­
  de  la  Compagnie,  le  dernier  descendant  des  Grands
Mongols,  un  vieillard  de  84  ans,  et  le  proclamèrent  roi.
INana-Sahib  de  même  se  proclama  indépendant  à  Cawnpour,
  laissa  la  vie  aux  Européens,  qui  s’embarquèrent  sur
le  Gange  pour  se  retirer  à  Calcutta.  A  quelque  distance  en
aval,  les  barques  furent  écrasées  des  deux  rives  par  la  fusillade ­
  et  la  mitraille  ;  vingt-neuf  sur  trente  furent  submergées ­
  ;  deux  ou  trois  cents  femmes  et  enfants  furent  retenus
captifs  à  Cawnpour.  Allahabad  aussi  échappa  aux  Anglais.
A  Lucknow,  le  colonel  Henri  Lawrence  fut  assiégé  pendant
trois  mois  dans  la  citadelle  avec  700  hommes.
La  domination  anglaise  n’avait  pas  encore  couru  un  pareil
danger  ;  la  Compagnie  y  fît  face  avec  une  extrême  énergie.
Le  Pendjab  s’agitait  :  les  officiers  anglais,  sir  John  Lawrence, ­
  le  colonel  Nicholson,  y  maintinrent  l’ordre.  Les  régiments ­
  indigènes  furent  licenciés,  désarmés  ;  les  moindres
tentatives  de  résistance  furent  réprimées  avec  une  rigueur
impitoyable  :  des  centaines  de  cipayes  furent  noyés,  pendus, ­
  fusillés,  attachés  à  la  gueule  des  canons  et  mis  en
pièces.  Les  autres  ne  bougèrent  pas.
Alors  la  petite  armée  anglaise  du  Pendjab  put  porter
secours  aux  troupes  du  Gange  supérieur.  Le  colonel  Nicholson ­
  remporta  sur  les  insurgés,  mal  commandés,  la  brillante
victoire  de  Nujufîghur,  le  25  août.  Marchant  sur  Delhi,  il
enleva  la  ville  d  assaut.  11  fallut  la  prendre  rue  par  rue  ;
elle  ne  fut  conquise  qu’après  sept  jours  de  lutte,  et  encore,
        <pb n="323" />
        310

EN  ASIE.  —  ANGLAIS  ET  RUSSES.

autour  de  la  petite  troupe  britannique,  la  population  restait
frémissante  et  irritée.  Le  vieil  empereur  mongol  était  tombé
au  pouvoir  des  Anglais,  mais  son  fils  Abou-Bekr  et  ses  deux
cousins  étaient  retranchés  avec  5  ou  6.000  partisans  dans
le  mausolée  de  l’empereur  Humayoun.  Le  major  Hodson
s’y  rend  avec  une  centaine  d’hommes  déterminés,  somme
les  princes  de  se  rendre  sans  conditions  ;  effrayés  de  cette
hardiesse,  ils  obéissent.  Le  major  les  fait  monter  dans  une
charrette  et  les  emmène  à  travers  Delhi.  La  foule  grossit  ;
la  vue  des  captifs  l’émeut;  elle  devient  hostile,  menace  de
les  enlever.  Hodson  alors  va  à  la  charrette,  tire  un  revolver,
et  de  sa  main,  à  bout  portant,  tue  les  trois  princes.  La  foule
épouvantée  n’osa  les  venger  et  Delhi  resta  docile  aux  pieds
de  ses  vainqueurs.
Les  insurgés  de  l’Oude  tinrent  plus  longtemps.  Le  général ­
  Hawelok,  parti  d’Allahabad,  avait  remporté  quelques
succès  sur  Nana-Sahib,  à  Futte}q)Our,  devant  Cawnpour.
Furieux,  les  cipayes  se  jetèrent  sur  les  femmes  et  les
enfants  qu’ils  tenaient  prisonniers  dans  cette  ville  :  180  de
ces  malheureux  furent  hachés  à  coups  de  sabre,  assommés
à  coups  de  crosses,  écrasés  contre  les  murs,  et  pêle-mêle,
morts  et  mourants,  entassés  dans  un  puits.  Hawelok  n’arriva ­
  devant  Lucknow  que  le  17  septembre.  Henry  Lawrence ­
  était  mort  ;  mais  le  colonel  Inglis  continuait  vaillamment ­
  la  résistance.  Hawelok  pénétra  dans  la  ville  et  sauva
la  garnison  ;  mais,  très  inférieur  en  forces,  il  se  retira  vers
le  sud.
Les  opérations  décisives  ne  purent  être  entreprises  parle
général  en  chef,  sir  Colin  Campbell,  que  quand  il  eut  reçu
d’Europe  des  renforts  suffisants,  à  la  fin  de  novembre.  Les
Anglais  reparurent  devant  Cawnpour,  y  remportèrent  une
victoire  complète  le  6  décembre,  furent  encore  vainqueurs
à  Futteyghur  le  3  janvier  1858,  marchèrent  sur  Lucknow,
s’en  emparèrent  après  un  assaut  terrible  et  onze  jours  de
combat  dans  les  rues,  y  étouffèrent  la  révolte  par  d’affreux
massacres  (27  février-15  mars  1858).  Dans  les  mois  suivants, ­
  les  dernières  bandes  des  insurgés  furent  rejetées  dans
les  montagnes  du  Népaul.
Ces  évènements  obligèrent  les  Anglais  à  modifier  profondément ­
  la  condition  politique  de  l’Hindoustan.  Par  un  bill
de  1858,  le  Parlement  supprima  la  grande  Compagnie,  et
remit  à  la  couronne  l’administration  de  la  colonie.  Un  ministère ­
  de  l’Inde  fut  créé,  assisté  d’un  conseil  de  quinze  mem-
        <pb n="324" />
        LA  CUISE  DE  1840-1860.

311

bres  :  il  nomma  le  gouverneur-général  ou  vice-roi  et  les
principaux  officiers.  Les  indigènes  furent  admis  aux  fonctions ­
  publiques.  Les  cipayes  furent  réorganisés  avec  de
multiples  précautions  et  encadrés  dans  une  armée  européenne ­
  plus  nombreuse.
Pour  affermir  la  domination  anglaise,  le  prince  de  Galles
alla  visiter  l'Inde  en  1875-1876.  Les  rajahs  se  montrèrent
très  empressés  autour  de  lui,  prodiguèrent  dans  des  durbars
merveilleux  les  marques  de  leur  soumission,  offrirent  de
riches  présents,  véritables  tributs,  et  le  prestige  du  nom
anglais  en  fut  plus  éclatant  dans  toute  la  colonie.  Le  1®'janvier ­
  1877,  au  grand  durbar  de  Delhi,  la  reine  Victoria  fut
proclamée  impératrice  des  Indes,  eomme  pour  restaurer,  au
profit  de  l’Angleterre,  l’autorité  souveraine  des  Grands  Mongols ­
  d’autrefois.  L’empire  anglais  en  parut  à  jamais  consolidé. ­
  Jusqu’ici  en  effet  l’Inde  est  restée  paisible,  malgré  de
grandes  souffrances,  et  les  traces  de  la  grande  insurrection
de  1857  semblent  complètement  effacées.  Elle  est  devenue
dans  la  paix  une  incomparable  colonie  ;  elle  a  assuré  aux
Anglais  les  plus  étonnantes  fortunes  ;  elle  est  devenue  le
fondement  même  de  leur  grandeur  dans  le  monde,  et  par
suite  «  le  pivot  de  toute  leur  politique  extérieure  ».
On  pourrait  s’étonner  que  la  Russie  n’eût  pas  profité  de  la
révolte  des  cipayes  pour  pousser  sa  marche  en  avant  vers
l’Iran,  si  elle  n’avait  eu  elle-même  de  plus  absorbantes
préoccupations.  Le  milieu  du  xix®  siècle  est  marqué  en  effet
d’une  générale  agitation  du  monde  musulman.  Ce  n’est  pas
seulement  le  babisme  en  Perse,  ou  le  soulèvement  de  l’Inde.
C’est  encore  la  lutte  désespérée  d’Abd-el-Kader  contre  les
Français,  puis  les  insurrections  des  Kabyles.  C’est  encore
le  dernier  effort  des  musulmans  du  Caucase  contre  la  domination ­
  russe.  Il  est  rare  d’ailleurs  que  l’action  de  l’Islam  sur
un  point  ne  se  répercute  pas  jusqu’aux  dernières  limites  de
son  domaine.
L’établissement  des  Russes  à  Tiflis  et  sur  les  pentes  de
rArarat  coupait  en  plusieurs  tronçons  les  populations  musulmanes ­
  de  ces  régions  :  la  Perse  et  la  Turquie  vers  le  sud,
les  Tchétchènes  etlesLesghiens  dans  le  Daghestan  au  bord
de  la  Caspienne,  les  Tcherkesses  de  la  Circassie  dans  le
Caucase  occidental  vers  la  mer  Noire.  Ces  montagnards  opposèrent ­
  à  la  Russie  une  très  longue  résistance.  Elle  se
personnifia  dans  le  nom  d’un  héros,  l’iman  Schamyl-Ali,  qui
        <pb n="325" />
        312

EN  ASIE.  —  ANGLAIS  ET  RUSSES.

fut,  comme  Abd-el-Kader  chez  les  Arabes,  un  prophète  vénéré ­
  et  un  intrépide  capitaine.
Vers  1830,  un  vertueux  cadi,  Mollah-Mohammed,  prêchant ­
  aux  mahométans  du  Caucase  la  fin  des  haines  de
tribus,  l’union  de  tous  les  fidèles  contre  les  giaours,  les  appela ­
  à  la  guerre  sainte,  avec  l’aide  de  deux  chefs  du  Daghestan, ­
  Gazy-Mollah  et  Schamyl,  tous  deux  du  village
d’Himri.  Après  deux  ans  d’agitation,  ils  furent  cernés  avec
leurs  partisans  dans  ce  village,  s’y  défendirent  en  désespérés ­
  :  Gazy-Mollah  fut  tué.  Schamyl  s’échappa  en  sautant
d’un  bond  par  dessus  les  soldats  qui  allaient  le  prendre,  et,
la  poitrine  et  le  dos  troués  d’un  coup  de  baïonnette,  l’omoplate ­
  et  les  côtes  brisées  d’une  pierre  énorme,  il  disparut
parmi  les  rochers.  Guéri  de  ses  blessures  au  bout  de  quelques ­
  mois,  il  revint  à  la  tête  de  ses  hommes  en  1832.  On
l’avait  cru  mort  ;  son  retour  sembla  un  véritable  miracle,
et  les  poètes  du  Daghestan  chantèrent  le  nouveau  défenseur
de  la  foi,  l’élu  de  Dieu  :  «  Il  a  des  éclairs  dans  les  yeux  et
des  fleurs  sur  les  lèvres  »,  répétaient  hommes  et  femmes
étonnés  de  la  rapidité  de  ses  coups  et  de  son  éloquence
enflammée.  Et  ce  ne  fut  bientôt  qu’un  cri  dans  tout  le  Caucase ­
  :  «  Mahomet  est  le  premier  prophète  d’Allah  ;  Schamyl ­
  est  un  autre  Mahomet  ‘  ».
Entouré  d’une  garde  d’élite  de  200  hommes,  il  organisa
solidement  ses  troupes,  exigea  une  obéissance  absolue,  au
nom  de  Dieu  et  du  prophète,  exerça  dans  toute  la  montagne
une  véritable  dictature,  et  conduisit  la  guerre  sainte  pendant ­
  vingt-cinq  ans  avec  une  rigoureuse  méthode.  Les
Russes  furent  obligés  d’envoyer  contre  lui  jusqu’à  200.000
hommes  et  il  leur  infligea  quelques  rudes  défaites.  Tout
d’abord  ils  pensèrent  l’écraser  d’un  coup  et  le  général  Grab  be
réussit  à  l’enfermer  dans  la  forteresse  d’Akulcho.  Schamyl
distribua  des  poignards  aux  femmes  en  leur  ordonnant  de
se  défendre,  et  de  se  donner  la  mort  si  l’ennemi  forçait  la
citadelle.  L’assaut  fut  terrible  ;  pendant  la  mêlée,  qui  fut
un  véritable  massacre,  Schamyl  s’échappa  ;  ses  compagnons
se  firent  tuer  jusqu’au  dernier  pour  lui  donner  le  temps  de
fuir;  sa  sœur  Fatima  se  jeta  dans  le  torrent  du  Koïsou  pour
ne  pas  tomber  aux  mains  des  Russes  (1839).  L’évasion
extraordinaire  du  prophète  ne  fit  que  surexciter  encore  le
1.  Cf.  G.  Crôhange,  Tlistoire  contemporaine  de  la  Russie,  p.  167.
(Paris,  Félix  Alcau).
        <pb n="326" />
        LA  CRISE  DE  Í8ÍÜ-186Ü.

313

fanatisme  des  montagnards,  et  il  reparut  bientôt  plus  redoutable ­
  que  jamais,  retranché  dans  sa  nouvelle  capitale  de
Dargo.  Le  général  Grabbe  voulut  la  détruire  ;  il  tomba
dans  un  piège,  et,  au  milieu  des  forêts,  sa  petite  armée  fut
presque  tout  entière  anéantie  (1842).  C’était  l’année  même
du  désastre  des  Anglais  dans  les  défilés  de  Kaboul.
Pendant  deux  ans,  les  Russes  se  tinrent  sur  la  défensive,
permettant  ainsi  à  Schamyl  d’organiser  tout  le  pays,  de  grouper ­
  autour  de  lui,  de  gré  ou  de  force,  toutes  les  tribus  de  la
montagne,  d’exercer  toute  la  population  aux  armes.  Le
gouvernement  russe  dut  préparer  de  nouveaux  efforts.  Le
général  Voronzof,  en  1845,  renonçant  aux  expéditions
isolées,  aux  pointes  hardies  mais  périlleuses,  qui  d’ailleurs
ne  faisaient  que  déplacer  l’insurrection,  adopta  un  large
plan  d’ensemble.  Il  enveloppa  tout  le  Daghestan  de  lignes
stratégiques  infranchissables,  et  pas  à  pas,  escaladant  les
sentiers,  resserrant  le  cercle  de  ses  retranchements,  il
poussa  les  insurgés  vers  les  sommets.  Dargo  fut  enlevée
dès  1845,  et  chaque  campagne,  d'année  en  année,  fut  marquée ­
  d’un  nouveau  progrès  des  Russes,  très  lentement,
mais  d’un  succès  certain.
La  guerre  de  Crimée  retarda  les  opérations  décisives.
Mais  Schamyl  ne  put  en  profiter  ;  il  ne  réussit  pas  à  briser
la  ligne  de  fer  qui  l’enveloppait.  Après  le  traité  de  Paris,  le
prince  Baratinski  continua  l’exécution  du  plan  de  Voronzof.
Le  général  Yevdokimof  enleva  d’assaut  la  citadelle  de  Veden,
ferma  le  défilé  d’Argoiin.  L  iman  se  retira  sur  le  plateau  d4
Gounib,  étroit  rocher  large  de  quatre  à  cinq  kilomètres,
entouré  par  le  torrent  du  Koïsou  ;  il  s’y  croyait  inattaquable ­
  et  répondait  aux  sommations  du  prince  Baratinski:
«  Le  Gounib  est  haut,  Allah  est  encore  plus  haut  ;  et  tu  es
en  bas  ».  Une  nuit,  quelques  volontaires  russes  parvinrent
au  plateau  par  les  sentiers  les  plus  abrupts,  fixèrent  au
rocher  des  cr.*mpons  de  fer,  y  attachèrent  des  cordes  par
lesquelles  quelques  centaines  d’hommes  purent  se  hisser,
le  fusil  au  dos.  La  bataille  suprême  fut  furieuse.  Les  montagnards ­
  se  défendirent  en  désespérés  :  47  seulement
échappèrent  à  la  mort,  et  se  serrèrent  menaçants  encore
autour  de  la  caverne  à  l’entrée  de  laquelle  se  dressait  l'iman.
Le  général  russe  fit  cesser  le  feu.  Schamyl  se  rendit  —  25
août  1859.
On  l’envoya  à  Saint-Pétersbourg.  Le  tsar  le  traita  avec
honneur,  lui  fit  donner  une  grosse.pension  annuelle,  et  la
        <pb n="327" />
        314

EN  ASIE.  —  ANGLAIS  ET  RUSSES.

vaste  résidence  de  Kalouga,  où  il  mourut  pieusement  en
1871.  Les  populations  du  Caucase  oriental  fiucnt  dès  lors
soumises.
Les  Tcherkesses  du  Caucase  occidental  luttèrent  quelque
temps  encore.  Mais,  à  aucun  moment  ils  ne  furent  aussi
redoutables  que  les  montagnards  de  Schamyl.  Le  traité
d’Andrinople  avait  donné  aux  Russes  le  district  d’Anapa  et
la  côte  orientale  de  la  mer  Noire.  Le  général  russe  Raïewsky
fut  chargé  d’y  assurer  la  souveraineté  de  son  maître  :  «  Le
sultan  vous  a  donnés  en  cadeau  au  tsar  »,  dit-il  aux  chefs
du  pays.  —  «Vraiment?  répliqua  l’un  d’eux.  Eh  bien!
vois-tu  cet  oiseau  là-haut  sur  la  branche  ?  Je  te  le  donne  ;
prends-le  ».  Il  fallut  employer  les  armes  pour  soumettre  les
Tcherkesses.  La  côte  fut  étroitement  bloquée  pour  couper
toute  communication  avec  le  dehors.  Mais  on  ne  fît  de
grands  efforts  contre  eux  qu’après  la  soumission  de  Schamyl. ­
  Les  tribus,  vaincues  dans  de  sanglants  combats,  se
soumirent  pour  la  plupart  ;  mais  plutôt  que  de  vivre  sous
la  loi  du  vainqueur  chrétien,  elles  émigrèrent  en  masse  :
«  Nous  voulons  vivre  et  mourir,  disaient-elles,  parmi  nos
frères  de  l’Islam  :  nous  voulons  que  nos  ossements  reposent
un  jour  dans  une  terre  bénite.»  Il  fallut  leur  donner  des
vaisseaux  pour  les  transporter  à  Trébizonde,  à  Samsoun,  à
Constantinople,  en  Bulgarie.  Malgré  les  sacrifices  pécuniaires ­
  du  gouvernement  ottoman,  beaucoup  périrent  dans
cet  exode.  Les  survivants,  fanatisés  par  les  misères  souffertes, ­
  furent  les  plus  terribles  agents  des  massacres  de
Bulgarie  en  1876.

IV.  —  Le  grand  effort  des  Russes.
Tous  ces  événements  empêchèrent  le  tsar  Nicolas  I®'  de
poursuivre  les  destinées  asiatiques  de  la  Russie.  Héritier
du  reste  des  desseins  de  sa  grand’mère  Catherine  II,  la
politique  européenne  l’attirait  davantage.  Fier  de  son  pouvoir ­
  autocratique,  il  s’était  fait  le  champion  des  rois  contre
les  idées  révolutionnaires,  et  naïvement,  comme  un  don
Quichotte  de  l’absolutisme,  il  avait  mis  ses  armées  au  service ­
  de  l’Autriche  contre  la  République  hongroise.  Il  vécut
assez  pour  s’en  repentir.
Plus  encore  il  voulait  Constantinople.  Il  rencontra  devant ­
  elle  l’Angleterre  et  la  France,  fut  battu  en  Crimée,  et,
comprenant  que  là  encore  il  avait  poursuivi  une  chimère^
        <pb n="328" />
        LE  GRAND  EFFORT  DES  RUSSES.

315

il  se  laissa  mourir  et  emporta  dans  sa  tombe  le  grand  projet ­
  grec.  Repoussée  loin  du  Bosphore,  la  Russie  se  retourna
décidément  vers  l’Est,  et  chercha  en  Asie  les  trophées  qui
lui  échappaient  en  Europe.
En  effet,  le  grand  effort  de  la  Russie  vers  le  «  Far-East  »
suit  de  près  la  guerre  de  Crimée  et  en  est  comme  la  conséquence ­
  naturelle.  Il  porta  sur  toute  la  largeur  de  la  frontière ­
  méridionale  de  l’empire,  de  l’Océan  Pacifique  à  la  mer
Caspienne.  En  1847,  le  tsar  avait  nommé  le  général  Mourawief
  gouverneur  de  la  Sibérie  orientale.  Ses  lieutenants
explorèrent  les  côtes  de  la  mer  d’Okhotsk,  déterminèrent
les  embouchures  de  l’Amour  en  face  de  l’île  Saghalien,  y
fondèrent  Nicolaïevsk  et  prirent  pacifiquement  possession
de  la  rive  gauche  du  fleuve.  Mourawief  fut  chargé  de  faire
accepter  cette  annexion  par  les  Chinois  ;  après  de  longues
et  pénibles  négociations,  où  l’énergie  du  général  russe  finit
par  leur  en  imposer,  ils  signèrent  le  16  mai  1858  le  traité
d’Aïgoun.  Ils  cédèrent  à  la  Russie  toute  la  rive  gauche  de
l’Amour.  La  nouvelle  de  ce  succès  fut  accueillie  à  Saint-Pétersbourg
  avec  enthousiasme,  et  le  tsar  donna  à  Moura ­
  wief  le  titre  de  comte  Amourski.  D’autres  avantages
complétèrent  presque  aussitôt  ces  importants  résultats.
Quelques  jours  après,  l’amiral  Poutiatine,  par  le  traité  de
Tientsin,  obtenait  pour  les  Russes  le  droit  de  voyager  et  de
commercer  librement  dans  l’empire  chinois,  l’exemption
pour  eux  des  droits  de  douanes  en  Mongolie,  la  libre  circulation ­
  des  caravanes  entre  Kiakhta  et  Tientsin.  La  Sibérie
et  la  Mongolie  devenaient  la  grande  route  du  commerce
entre  l’Europe  orientale  et  la  Chine.  Une  ambassade  russe
permanente  fut  installée  à  Péking,  et  veilla  à  la  sécurité  de
ces  nouveaux  intérêts.
En  1860,  le  général  Ignatief,  ambassadeur  en  Chine,
obtint  encore  le  traité  de  Péking.  Un  consulat  russe  fut
fondé  à  Ourga,  la  principale  ville  de  la  Mongolie.  Surtout  le
pays  compris  entre  l’Oussouri  et  la  mer,  avec  la  longue
côte  de  la  mer  du  Japon  entre  l’embouchure  de  l’Amour  et
la  frontière  de  la  Corée,  fut  cédé  à  la  Russie.  Vladivostok,
dont  le  nom  signifie  «  Domination  de  l’Orient  »,  fut  fondée
tout  au  sud  de  cette  frontière,  aux  confins  de  la  Corée  et  de
la  Mandchourie,  en  face  du  Japon  ;  elle  s’enfonce  là  comme
un  coin  dans  la  direction  des  mers  du  sud.  En  1875,  les
Russes  achetèrent  aux  Japonais  l’île  Saghalien,  en
échange  des  îles  Kouriles  ;  ils  avaient  cédé  en  1867  le  ter-
        <pb n="329" />
        316

EN  ASIE.  —  ANGLAIS  ET  RUSSES.

ritoire  d’Alaska  aux  Etats-Unis.  La  frontière  de  l’empire
des  tsars  n’a  pas  été  modifiée  depuis  dans  ces  régions.
Mais,  par-dessus  la  frontière,  l’influence  de  la  Russie  n’a
pas  cessé  de  peser  de  plus  en  plus  sur  la  Chine  et  l’Asie
orientale.
Ailleurs  encore  elle  a  essayé  de  pénétrer  dans  le  Turkestan ­
  chinois,  dans  les  vallées  qui  s’ouvrent  vers  la  Dzoungarie
  et  le  bassin  du  Tarim,  de  part  et  d’autre  des  monts
Thian-Chan,  pour  tracer  une  nouvelle  route  sur  Péking.
Après  18ü0,  après  l’expédition  franco-anglaise  qui  aboutit
à  la  victoire  de  Palikao  et  à  la  prise  de  Péking,  à  la  faveur
de  la  formidable  insurrection  des  Taïpings  dans  la  vallée
du  Yang-tse-Kiang,  les  provinces  chinoises  de  la  frontière
occidentale  se  soulevèrent  aussi.  La  Kachgarie,  ou  vallée
supérieure  du  Tarim,  se  déclara  indépendante  sous  le  khan
Mohammed-Yakoub.  11  entretint  aussitôt  d’amicales  relations ­
  avec  la  Russie.  Les  Anglais  fui  envoyèrent  aussi  une
ambassade  conduite  par  M.  Forsyth,  et  les  deux  influences
rivales  se  préparèrent  à  se  disputer  ce  terrain.  Mais,  après
la  mort  de  Yakoub,  les  Chinois  furent  assez  forts  pour  rétablir ­
  leur  autorité  à  Kachgar  (1877).
Dans  le  même  temps,  Kouldja,  c’est-à-dire  la  vallée  de
l’Ili,  qui  coule  à  l’ouest  et  se  jette  dans  le  lac  Balkasch,  se
révolta  aussi  contre  la  Chine  (18ü5),  puis  se  donna  à  la  Russie ­
  (1871).  Les  Chinois  protestèrent;  les  Russes  rendirent
Kouldja,  mais  gardèrent  la  partie  occidentale  de  la  province.
Ils  se  trouvèrent  maîtres  de  la  plus  grande  partie  du  bassin
de  rili,  et  disposèrent  ainsi  d’une  nouvelle  ligne  de  pénétration ­
  en  Chine.
Leur  action  fut  surtout  continue  et  fructueuse  dans  le
bassin  de  la  mer  d’Aral,  dans  la  direction  du  plateau  de
l’Iran.  En  vingt  ans,  le  long  des  Thian-Chan,  par-dessus  le
Syr-Daria,  ils  arrivèrent  à  la  frontière  de  l’Afghanistan,  à
la  base  même  des  montagnes,  par  la  conquête  des  khanats
de  Boukhara  et  de  Khiva.  En  1852,  le  général  Perovski  continua ­
  la  construction  des  forts  qui  devaient  assurer  la  ligne
du  Syr-Daria.  11  battit  les  troupes  du  khan  de  Khokand,
leur  prit  la  forteresse  d’Ak-Medjedi,  en  compléta  les  retranchements ­
  et  lui  donna  son  nom.
Le  plus  illustre  héros  de  la  conquête  du  Syr-Daria  fut  le
colonel  Tchernaïef.  Ses  exploits  rappellent  les  gestes  légendaires ­
  des  chevaliers  de  la  «  Bannière  bleue  »,  aux  temps
du  Gengis-khan  et  de  Tamerlan.  En  18ô4,  il  enleva  Aoulié-
        <pb n="330" />
        LE  GRAND  EFFORT  DES  RUSSES.

317

Ata,  Tchimkent,  ouvrit  la  route  de  Tachkent,  la  plus  grande
ville  du  Turkestan.  Dans  la  crainte  de  mécontenter  l’Angleterre, ­
  le  gouvernement  lui  envoya  l’ordre  de  rebrousser
chemin  ;  il  mit  la  dépêche  dans  sa  poche  et  prit  Tachkent
—  juin  1865.  Il  fut  rappelé  pour  désobéissance;  mais  la
Russie  garda  la  ville.  Il  laissa  une  légende  dans  l’armée  et
le  peuple.  Les  soldats  chantèrent  longtemps  ses  hauts
faits.  Les  Kirghiz,  dans  les  poèmes  que  leurs  bardes  consacrent ­
  aux  preux,  l’appelèrent  leur  «  chevalier  ».  Les  Turcomans ­
  traduisirent  son  nom  en  Tchir-Naïp,  «  semblable  au
lion  ».
Son  successeur,  le  général  Romanowski,  eut  à  repousser
les  attaques  du  khan  de  Boukhara,  Mozaiïer.  Avec  une  petite
armée  de  3.600  hommes,  il  le  battit  à  Irdjar  —  mai  1866,  —
prit  Khodjent.  Les  nouvelles  conquêtes  furent  organisées  en
«  gouvernement  russe  du  Turkestan  »,  sous  le  commandement ­
  du  général  Kauffmann  (1867).  Mozaffer  fut  encore
battu  à  Zera-Buieh,  sur  le  Zerafchan.  Les  Russes  enlevèrent
Samarkand,  la  grande  cité  du  Zerafchan,  l’ancienne  capitale
de  Tamerlan  qui  y  est  enseveli,  et  cette  conquête  eut  plus
de  retentissement  que  leurs  autres  victoires.  Le  khan  de
Boukhara  s’avoua  vaincu  —  juillet  1868,  —  paya  une  forte
contribution  de  guerre  et  se  reconnut  le  vassal  du  tsar.
Bientôt  après,  le  pays  de  Khokand  eut  le  même  sort.  Les
habitants  de  cette  ville  avaient  chassé  leur  khan,  Khudayar,
auquel  ils  reprochaient  d’être  tout  dévoué  aux  Russes.  Use
retira  à  Orenbourg.  Une  petite  armée  russe,  sous  Skobelef,
battit  les  révoltés  à  Makram  (1875),  occupa  Khokand  et  les
villes  voisines,  et  en  forma  la  nouvelle  province  du  Ferghana, ­
  le  plus  riche  territoire  du  Turkestan  russe.
Le  khan  de  Khiva  lui-même  fut  réduit  à  la  soumission.
Sa  capitale  avait  été  une  première  fois  occupée,  puis  évacuée, ­
  en  1854.  En  1871,  inquiet  des  progrès  des  Russes,  il
suscita  un  soulèvement  des  tribus  des  Kirghiz.  Après  un
échec  en  1872,  le  général  Kauffmann  résolut  d’attaquer
Khiva  par  trois  directions  différentes.  Trois  corps  d’armée
partirent  d’Orenbourg,  de  Tachkent  et  de  Krasnovodsk  sur
la  mer  Caspienne.  La  colonne  d’Orenbourg  fut  décimée  pai
le  climat  et  les  tempêtes  du  désert  :  elle  se  perdit  presque
tout  entière.  Les  deux  autres,  sous  Kauffmann  et  Skobelef,
très  maltraitées  aussi,  arrivèrent  devant  Khiva,  et,  après  un
bombardement,  y  entrèrent  par  la  brèche.  Le  khan  traita  :
il  céda  toute  la  rive  droite  de  l’Amou-Daria,  permit  la  libre
        <pb n="331" />
        318

EN  ASIE.  —  ANGLAIS  ET  RUSSES.

navigation  des  navires  russes  sur  la  mer  d’Aral,  paya  une
contribution  de  guerre,  subit  la  construction  au-dessus  de
Khiva  de  la  forteresse  d’Alexandrovsk,  occupée  par  une
garnison  russe.
Les  Anglais  protestèrent  vivement  contre  ces  continuelles
annexions  de  la  Russie.  M.  Gladstone  se  déclara  pourtant
satisfait  des  assurances  données  pour  l’avenir  par  le  prince
Gortchakof,  et  alla  jusqu’à  faire  cette  déclaration  à  la  tribune ­
  de  la  Chambre  des  communes  :  «  Je  n’ai,  quant  à  moi,
aucune  inquiétude  au  sujet  des  extensions  territoriales  de  la
Russie  en  Asie,  aucune  inquiétude  d’aucune  espèce.  Je  suis
d’avis  que  ces  craintes  ne  sont  que  des  craintes  de  vieille
femme  ».  Était-il  moins  rassuré  qu’il  ne  l’affirmait?  Ou
voulut-il  calmer  autrement  que  par  des  mots  les  inquiétudes
de  l’opinion  anglaise?  Il  obtint  du  gouvernement  russe  la
signature  d'une  convention  pour  la  délimitation  exacte  des
territoires  récemment  acquis  par  la  Russie.  La  nouvelle
frontière  fut  fixée  à  l’Amou-Daria,  et  laissa  à  l’Afghanistan
les  pays  d’Ouakhan,  Badakhan,  Koundouz,  Balkh  et  Malmené. ­
  Plus  loin  vers  l’ouest,  elle  restait  indécise,  et  les
Russes  ne  devaient  pas  manquer  d’en  profiter.  En  fait,  dans
ces  régions,  l’Angleterre,  faute  d’alliés,  était  réduite  à  confirmer ­
  de  sa  signature  les  agrandissements  de  sa  rivale.
Elle  chercha  bien  aussi  à  accroître  son  domaine,  à  opposer ­
  conquêtes  à  conquêtes  ;  mais  elle  fut  bien  loin  d’obtenir
des  résultats  comparables.
Pour  conserver  ses  avantages  sur  le  marché  chinois,  où
pénétraient  la  Russie  par  l’Amour,  la  France  par  le  Tonkin,
elle  attaqua  la  Birmanie.  Elle  lui  avait  enlevé  en  1852  sa
dernière  province  maritime,  le  Pégou,  avec  les  villes  de
Rangoun  et  de  Martaban.  Elle  exigea  en  1885  du  roi  Thibaw
le  monopole  de  l’exploitation  de  ses  forêts  de  teek.  Il  refusa.
Le  vice-roi  de  l’Inde,  lord  Dufferin,  lui  déclara  la  guerre,  et
envoya  contre  lui  le  général  Prendergast,  à  la  tête  de  15.000
hommes.  Le  roi  fut  partout  vaincu,  pris  dans  sa  capitale  de
Mandaté  ;  son  empire  fut  annexé  à  l’Hindoustan,  dont  la
frontière  fut  portée  à  l’est  jusqu’au  Mékong,  au  nord  audessus
  de  Bhamo,  sur  les  confins  du  Yu-nam  chinois.
Vers  l’ouest,  dans  l’Afghanistan,  Dost-Mohammed  étaif
mort  en  1803.  Pendant  cinq  ans,  ses  fils  se  disputèrent  le
pouvoir,  qui  resta  enfin  à  Shere-Ali.  Le  neveu  de  celui-ci,
Abd-er-rhaman,  se  réfugia  à  Samarkand,  où  il  vécut  d’une
pension  payée  par  le  tsar.  Shere-Ali,  redoutant  la  puissance
        <pb n="332" />
        LE  GRAND  EFFORT  DES  RUSSES.

319

russe,  entra  en  relations  suivies  avec  le  gouverneur  du  Turkestan, ­
  le  général  Kauffmann,  et  reçut  à  Kaboul  une  ambassade ­
  du  tsar.  Le  vice-roi  de  Calcutta,  lord  Lytton,  y  envoya
aussitôt  une  ambassade  anglaise,  escortée  par  le  major
Cavagnari.  Shere-Ali  lui  interdit  le  passage  du  col  de  Kliaïber.
  Lord  Lytton  lui  déclara  la  guerre  —  novembre  1878.  —
35.000  Anglais  envahirent  l’Afghanistan,  prirent  Kandahar
et  Kaboul,  chassèrent  Shere-Ali,  le  remplacèrent  par  son
fils  Yakoub,  qui  signa  le  traité  de  Gandamak  —  5  mai  1879  :
le  nouveau  souverain  dut  recevoir  du  gouvernement
anglais  une  dotation  annuelle  d’un  million  et  demi  de
francs;  moyennant  quoi,  il  accepta  un  résident  britannique ­
  à  Kaboul  et  permit  à  l’Angleterre  d’occuper  les  défilés
des  monts  Solimans.
Quelques  mois  après,  comme  en  1842,  les  Afghans  se
soulevèrent.  Le  résident  anglais,  le  major  Cavagnari,  fut
tué.  Une  armée  anglaise  revint  à  Kaboul,  détrôna  Yakoub,
qui  fut  interné  à  Simla.  Le  petit-fils  de  Dost-Mohammed,
Abd-er-rhaman,  reparut  dans  le  pays,  réclama  son  trône.
Un  fils  de  Shere-Ali,  Ayoub,  fut  proclamé  à  Hérat,  marcha
contre  les  Anglais,  battit  le  général  Burrows  à  Mairvand,
bloqua  le  général  Primrose  dans  Kandahar.  Le  général
Frederik  Roberts  accourut,  battit  Ayoub,  le  força  à  s’enfuir
en  Perse,  entra  triomphalement  à  Kandahar.  Le  pays  restait ­
  très  agité,  l’armée  anglaise  enveloppée  de  populations
malveillantes.  Le  vice-roi  de  l’Inde  hâta  la  fin  de  la  crise  :
il  se  décida  à  reconnaître  Abd-er-rhaman  comme  émir  de
Kaboul.  Il  signa  avec  lui  la  convention  de  Rawal-pindi
(1880)  :  l’émir  reçut  une  dotation  annuelle  de  trois  millions
de  francs;  les  troupes  anglaises  durent  quitter  l’Afghanistan ­
  ;  l’Angleterre  renonça  à  y  entretenir  un  résident  ;  mais
elle  eut  le  droit  de  construire  un  chemin  de  fer  de  Chikarpour,
  sur  l’Indus,  à  Quettah,  à  mi-chemin  de  Kandahar.
Elle  compte  peu  d’ailleurs  sur  la  fidélité  d’Abd-er-rhaman,
qui  fut  autrefois  un  de  ses  ennemis  les  plus  acharnés  et  qui
vécut  dix  ans  de  sa  jeunesse  au  milieu  des  officiers  russes
du  Turkestan.
Que  sont  ces  résultats,  péniblement  acquis  et  très  précaires, ­
  en  comparaison  des  victoires  retentissantes  de  la
Russie  dans  les  mêmes  pays?  Car  les  défaites  qu’elle  infligea
aux  Turcs  en  1877  ont  singulièrement  grandi  son  prestige
et  la  crainte  de  ses  armes  parmi  les  peuples  musulmans  ;  et
les  déceptions  qu’elle  subit  au  traité  de  Berlin,  en  1878,  ont
        <pb n="333" />
        320

EN  ASIE.  —  ANGLAIS  ET  RUSSES.

excité  son  ardeur  à  d’autres  triomphes  dont  l’Europe  ne  lui
disputerait  pas  le  fruit.
C’est  en  effet  au  lendemain  de  la  guerre  des  Balkans
qu’elle  acheva  la  conquête  du  Turkestan.  Il  lui  restait  à
prendre  le  pays  compris  entre  l’Amou-Daria  et  la  mer  Caspienne. ­
  Elle  avait  sur  cette  mer  une  base  d’opérations  très
avantageuse;  elle  y  avait  occupé  en  1841  Tile  d’Ashurada,
en  face  de  la  ville  persane  d’Asterabad,  près  de  l’embouchure ­
  del’Atrek.  Elle  occupa  ensuite  en  185  i  Alexandrevsk,
en  18ü9  enfin  la  belle  baie  de  Krasnovodsk,  en  face  de
Bakou,  à  l’endroit  où  lamer  est  le  plus  étroite,  et  le  général
Stoliétof  fonda  bientôt  sur  cette  baie  le  port  de  Mikhailovsky
complété  plustard  en  meilleure  place  par  celui  d’Ouzoun-ada.
Les  Turcomans  Tekkés  du  voisinage  ne  cessaient  de  harceler ­
  les  colons  russes  de  ces  nouveaux  postes,  et  rendaient
impossibles  toutes  relations  commerciales  avec  les  villes  de
l’Amou-Daria.  C’étaient  d’ailleurs  de  terribles  bandits  ;  ilsne
  vivaient  que  de  pillage.  Montés  sur  leurs  chevaux  rapides, ­
  ils  entraient  la  nuit  dans  les  bourgades  ouvertes,  massacraient ­
  les  hommes  valides,  chargeaient  les  femmes  et
les  filles  en  croupe,  attachaient  les  prisonniers  par  un  carcan ­
  au  pommeau  de  leur  selle,  et  ramenaient  à  coups  de
fouet  tout  ce  butin  dans  leurs  forteresses,  accueillis  par  les
acclamations  des  habitants  qui  accouraient  au  partage  de
la  proie.  Ils  étaient  surtout  la  terreur  des  provinces  persanes
du  voisinage.
Le  gouvernement  russe  résolut  de  détruire  ce  nid  de  brigands. ­
  Après  plusieurs  sommations  dont  les  porteurs  furent
égorgés,  le  général  Lomakine,  en  1876,  marcha  sur  Kysil-Arvat,
  et  l’occupa  sans  pouvoir  la  garder.  En  1879,  avec
une  armée  plus  considérable,  il  prit  l'oasis  d’Ak-Tépé,  et
attaqua  la  forteresse  de  Denguil-Tépé,  où  les  Turcomans
s’étaient  concentrés  et  avaient  élevé  de  solides  retranchements, ­
  sous  la  direction  du  major  anglais  Buttler.  Toutes
les  attaques  des  Russes  furent  repoussées,  et  Lomakine
ramena  le  corps  expéditionnaire  dans  la  vallée  de  l’Atrek.
Il  fut  remplacé  par  le  conquérant  du  Ferghana,  encore
illustré  depuis  au  siège  de  Plewna,  le  général  Skobelef.  En
se  servant  des  premiers  tronçons  du  chemin  de  fer  de
Mikhlaïlovsh  à  Kyzil-Arvat,  il  conduisit  une  petite  armée
jusqu’au  cœur  du  pays  des  Tekkés,  et  mit  le  siège  devant
leur  principale  forteresse  Géok-Tépé,  avec  800  hommes  et
        <pb n="334" />
        LE  GRAND  EFFORT  DES  RUSSES.

321

58  canons.  Elle  était  peuplée  de  30.000  habitants,  défendue
par  7.000  hommes,  sous  le  commandement  du  plus  fameux
chef  turcoman,  Tokma-Sadar.  Skobelef  entoura  la  ville  de
tranchées,  malgré  les  furieuses  sorties  des  assiégés  pour  s’y
opposer.  Quand  ce  fut  achevé,  l’assaut  fut  fixé  au  12  janvier ­
  (1881).  Le  canon  russe  ouvrit  dans  les  murs  en  terre
glaise  de  la  forteresse  de  larges  et  profondes  brèches  ;
Skobelef  y  jeta  ses  soldats  au  milieu  des  Tekkés  effrayés  de
la  destruction  de  leurs  lignes  défensives  ;  après  une  terrible
lutte  à  l’arme  blanche,  les  Cosaques  l’emportèrent,  poursuivant ­
  les  vaincus  et  les  sabrant  sans  pitié.  Le  soir,  ils
ramassèrent  6.000  cadavres.
Le  retentissement  de  cette  victoire  fut  énorme.  Toute
résistance  en  fut  abattue  parmi  les  tribus  turcomanes.  Les
chefs  de  villages  et  Tokma-Sadar  lui-même  vinrent  jurer
fidélité  au  quartier-général.
Les  résultats  ne  se  firent  pas  attendre.  Le  docteur  Lessar
explora  les  montagnes  voisines,  y  détermina  la  route  de
Saraks  à  Hérat  par  la  passe  de  Zulfikar,  étudia  le  tracé  de
deux  anciens  bras  de  l’Amou-Daria  vers  la  mer  Caspienne.
Le  gouvernement  russe  signa  avec  la  Perse,  en  1882,  une
convention  par  laquelle  elle  lui  abandonnait  ses  droits  à  la
suzeraineté  sur  Merv.  Merv  est  une  des  plus  anciennes  cités
de  l’Asie  centrale,  un  sanctuaire  vénéré  chez  les  musulmans ­
  ;  elle  est  dans  une  situation  géographique  importante, ­
  sur  le  Mourg-ab,  qui  vient  des  hauteurs  de  l’Afghanistan, ­
  à  peu  de  distance  du  Héri-roud,  la  rivière  de  Hérat.
Au  milieu  d’une  oasis  fertile,  elle  a  été  appelée,  avec  exagération ­
  sans  doute,  le  grenier  de  l’Asie  centrale.  Les  conquérants ­
  mongols  y  voyaient  la  clef  de  l’Inde.  Toutes  raisons
suffisantes  pour  expliquer  l’ambition  des  Russes  à  son  sujet.
Skobelef  y  envoya,  déguisé  en  Turcoman,  l’un  de  ses
officiers,  le  major  Alikhanof,  pour  en  étudier  les  défenses.
Mais  il  n’eut  pas  la  gloire  de  cette  conquête,  et  mourut  en
juillet  1882.  Son  successeur,  le  général  Komarof,  ayant  à
se  plaindre  de  quelques  pillages  des  cavaliers  de  Merv,  y
renvoya  Alikhanof  porteur  d’un  ultimatum  exigeant  la  soumission ­
  immédiate  de  la  ville.  Les  habitants,  effrayés  par
les  menaces  de  l’officier  russe  qui  annonçait  l’arrivée  d’une
grande  armée,  désignèrent  des  députés  pour  porter  à
Komarof  leur  soumission.  Il  y  fit  son  entrée  sans  difficulté
quelques  jours  après  —  février  1884.  —  Au  mois  d’avril,
suivant,  ce  fut  le  tour  de  Saraks,  sur  la  route  de  Hérat.
E.  Driaült.  —  Question  d’Orient.  2i
        <pb n="335" />
        322

EN  ASIE.  —  ANGLAIS  ET  RUSSES.

Les  Anglais  encore  protestèrent  énergiquement.  Le  gouvernement ­
  russe  accepta  la  constitution  d’une  commission
anglo-russe  pour  la  délimitation  de  la  frontière  ;  mais  ils
en  retardèrent  les  travaux.  A  l’instigation  des  Anglais,
les  Afghans  occupèrent  le  petit  fort  de  Pendjeh,  sur  le
Mourgh-ab,  au  sud  de  Merv.  Le  général  Komarof,  malgré
les  menaces  des  officiers  britanniques,  y  courut,  battit  les
Afghans,  leur  tua  beaucoup  de  monde,  mit  garnison  dans
la  ville.
On  crut  que  la  guerre  allait  éclater  entre  la  Russie  et
l’Angleterre,  qui  pressèrent  leurs  armements.  Grâce  aux
dispositions  pacifiques  du  tsar  Alexandre  III  et  du  ministère ­
  Gladstone,  le  conflit  s’apaisa  et  la  commission  de  délimitation ­
  acheva  ses  travaux.  Les  Russes  acceptèrent  pour
frontière  une  ligne  qui  laissa  à  l’Afghanistan  les  défilés  de
Zulfikar,  en  avant  de  Herat,  mais  qui  leur  assura  la  possession ­
  incontestée  de  Saraks,  Merv,  Pendjeh.  Là  encore
l’Angleterre  enregistrait  le  fait  accompli.
Ce  n’est  pas  tout.  Aucune  convention  ne  fixait  la  frontièré
  russe  du  côté  du  Pamir,  aux  sources  de  l’Amou-Daria.
Ils  y  ont  profité  de  la  continuelle  anarchie  qui  trouble  l’Afghanistan. ­
  En  1891,  ils  y  ont  envoyé  une  expédition,  ont
battu  les  Afghans  à  Somatach  —  juillet  1892.  —  Un  nouvel ­
  accord  anglo-russe  a  partagé  ce  plateau  entre  l’Angleterre ­
  et  la  Russie,  au  mois  de  février  1895.  L’Afghanistan
est  tourné  par  l’ouest  et  par  l’est.  Le  camp  retranché  anglais
de  Peïchawer  est  menacé.  Les  avant-postes  des  Anglais  et
des  Russes  sont  face  à  face.
V.  —  La  situation  présente.
Dans  cette  seconde  moitié  du  siècle,  autour  de  ce  plateau
de  l’Iran  d’une  importance  plus  grande  encore  que  celle  de
Constantinople,  les  Anglais  n’ont  pas  réussi  à  occuper  fortement ­
  l’Afghanistan.  Les  Russes  ont  conquis  tout  le  Turkestan ­
  ;  ils  ont  fait  tout  le  chemin  pour  se  rencontrer  avec
leurs  adversaires.  Ce  n’est  pas  à  dire  qu’ils  doivent  aller
plus  loin  et  vaincre  aussi  sûrement  les  Anglais  que  les
khans  de  Boukhara  et  de  Khiva  ou  que  les  brigands  turkmènes. ­
  Il  convient  d’examiner  à  ce  sujet  les  avantages
respectifs  des  deux  empires  en  présence,  sans  toutefois  y
fonder  la  moindre  prophétie.
Les  Anglais  sont  les  maîtres  d’un  puissant  empire  :  du
        <pb n="336" />
        LA  SITUATION  PRÉSENTE.

3Í3
Cap  de  Bonne-Espérance  à  l’Australie,  en  passant  par  les
détroits  de  Bab-el-Mandeb  et  de  Singapour,  ils  régnent  sur
toutes  les  côtes  de  l’Océan  Indien.  Ils  ont,  pour  ainsi  dire,
tiré  l’Australie  du  néant,  entrepris  la  conquête  de  l’Afrique
orientale.  Ils  ont  mcr\  illeusement  organisé  l’IIindoustan  ;
ils  en  exploitent  les  richesses  avec  la  plus  grande  habileté  ;
ils  en  tirent  d’énormes  fortunes.  Cet  empire  est  sillonné  de
voies  ferrées  rayonnant  en  tous  sens,  de  part  et  d’autre  des
grandes  lignes  de  Calcutta  à  Bombay,  de  Bombay  à  Madras.
D’autres  routes  de  pénétration  se  tendent  vers  les  pays  voisins, ­
  par  la  Birmanie  vers  la  Chine,  par  l’Indus  vers  l’Afghanistan. ­
  Celle-ci  a  aussi  un  grand  intérêt  stratégique,  pour
les  luttes  possibles  contre  la  Russie.  Elle  se  détache  de  la
ligne  Calcutta-Bombay  à  Allahabad,  et,  remontant  la
Djemma  par  Agra  et  Delhi,  elle  traverse  le  Pendjab  par
Lahore,  coupe  l’Indus  à  Attock,  remonte  le  Kaboul  à  l'abri
du  camp  retranché  de  Peïchawer  et  s’arrête  au  pied  du  col
de  Khaïber,  à  l’entrée  des  défilés  qui  conduisent  à  Kaboul.
Elle  est  doublée  dans  le  même  intérêt  par  la  ligne  de  Bombay ­
  à  l’Indus,  qui  serait  spécialement  destinée  au  transport ­
  des  troupes  arrivées  d’Europe.  Elle  franchit  l’Indus  à
l’est  de  Chikarpour  ,  où  elle  est  rejointe  par  la  ligne  qui
vient  de  Kouratchi,  port  aujourd’hui  bien  aménagé,  à  l’embouchure ­
  du  fleuve.  De  là,  tournant  les  monts  Solimans  par
le  sud,  elle  traverse  le  col  de  Bolán  et  finit  à  Quettah.  La
distance  de  Quettah  à  Kandahar  est  à  peu  près  la  même
que  celle  qui  sépare  Peïchawer  de  Kaboul,  et  il  est  à  supposer ­
  que  les  armées  anglaises  pourraient  occuper  rapidement ­
  toute  la  partie  orientale  de  l’Afghanistan.
L’Angleterre  se  préoccupe  en  effet  de  la  défense  de  son
empire,  qui,  autrefois  isolé,  loin  des  atteintes  des  puissances
européennes,  est  maintenant  en  contact  avec  de  redoutables ­
  rivales,  la  France  sur  le  Mékong,  la  Russie  sur  les
pentes  du  Pamir  et  de  PHindou-Kousch.  Elle  a  perdu  les
avantages  de  la  position  insulaire  de  la  Grande-Bretagne,
qui  assura  tant  de  fois  son  salut  ;  elle  est  devenue  vulnérable ­
  comme  toutes  les  puissances  du  continent,  plus
même  que  la  Russie.  Sa  marine,  si  considérable  qu’elle  soit,
a  à  défendre  des  terres  bien  vastes,  éparses  sur  le  globe
entier.  Toute  sa  force,  aussi  bien,  repose  sur  sa  réputation;
depuis  près  d’un  siècle  elle  n’a  pas  été  mise  à  l’épreuve.
Qui  sait  si  elle  serait  capable  de  compenser  l’insuffisance
de  l’armée  de  terre  ?
        <pb n="337" />
        324

EN  ASIE.  —  ANGLAIS  ET  RUSSES.

Pareillement,  l’Angleterre  a  cessé  d’exercer  sur  l’Extrême-Orient
  le  monopole  commercial  et  politique  dont  elle  tira
jadis  tant  de  profits.  Elle  y  fit  la  loi  ;  il  arrive  aujourd’hui
qu’elle  soit  obligée  d’y  laisser  à  d’autres  le  premier  rang.  A
cet  égard,  la  récente  guerre  entre  la  Chine  et  le  Japon  est
Instructive.  Le  Japon,  ouvert,  depuis  sa  révolution  de  1868,
à  tous  les  progrès  européens,  non  pas  par  sympathie  pour
l’Europe,  mais  pour  se  défendre  contre  elle  avec  ses  propres ­
  armes,  devenu  aussi  très  ambitieux  en  prenant  conscience ­
  de  sa  force,  disputa  à  la  Chine  la  possession  de  la
Corée.  Il  remporta  sur  elle  d’éclatantes  victoires,  à  Ping-Yang,
  sur  le  Yalou  (juillet-septembre  1894)  ;  l’armée  japonaise ­
  menaça  Moukden,  capitale  de  la  Mandchourie.  La
flotte  prit  Port-Arthur  et  Weï-haï-weï  (novembre  1894  —
février  1895),  fermant  ainsi  le  golfe  du  Pe-tchi-li  et  menaçant ­
  d’affamer  Péking.  Les  Chinois  signèrent  la  paix  de
Simonosaki  (16  avril  1895).  La  Corée  fut  praclamée  indépendante ­
  ;  Formose,  les  îles  Pescadores,  et  surtout  la
presqu’île  de  Port-Arthur  qui  commande  le  golfe  du
Pet-chi-li,  étaient  cédées  au  Japon.
De  cette  façon,  la  Corée  tombait  réellement  sous  la  dépendance ­
  des  Japonais,  et  la  Chine  était  à  leur  merci.  Allaientt-ils
  transformer  ce  pays  comme  ils  s’étaient  transformés
eux-mêmes,  exploiter  ses  incalculables  ressources,  armer
pour  leur  compte  ses  500  millions  d’habitants  de  tous  les
instruments  de  la  civilisation,  et  ainsi  dresser  devant  l’Europe ­
  le  plus  formidable  danger  qu’elle  eût  connue  depuis
les  Mongols  ?  En  un  mot,  le  «  péril  jaune  »  était-il  déjà
imminent  ?
Les  puissances  européennes  intervinrent.  L’Angleterre
pourtant  s’y  refusa,  alléguant  que  les  intérêts  britanniques
n’étaient  pas  atteints.  Ce  furent  la  France,  la  Russie  et
l’Allemagne  qui  invitèrent  amicalement  le  Mikado  du  Japon
à  renoncer  à  Port-Arthur.  Le  Japon  céda  ;  il  ne  garda  que
les  Pescadores  et  Formose.  La  Chine,  satisfaite  de  l’intervention ­
  européenne,  assura  depuis  des  avantages  particuliers ­
  à  la  France,  réserva  à  des  ingénieurs  français  la
reconstruction  de  l’arsenal  de  Fou-Tcheou,  détruit  en  1884
par  l’amiral  Courbet,  la  mise  à  l’étude  des  chemins  de  fer
de  l’empire.
La  Russie  y  gagna  plus  encore,  et  prit  part  à  la
a  curée  »  chinoise  déterminée  bientôt  après  par  la  noli  tique ­
  allemande.
        <pb n="338" />
        LA  SITUATION  PRÉSENTE.

32.')

En  décembre  1897,  deux  missionnaires  catholiques  allemands ­
  furent  massacrés  dans  le  pays  de  Chan-Toung  ;  un
vaisseau  allemand  débarqua  des  marins  dans  la  baie  de
Kiao-Tcheou  ;  le  gouvernement  de  Berlin  exigea  une
indemnité  et  obtint  la  cession  à  bail  de  ce  point  des  côtes
chinoises,  à  l’entrée  du  golfe  de  Pe-tchi-li,  et  le  droit  d’exploiter ­
  les  houillères  de  la  presqu’île  de  Chan-Toung.  Le
gouvernement  russe  aussitôt  fit  occuper  Port-Arthur  et  la
presqu’île  de  Liao-Toung,  de  l’autre  côté  du  golfe  de  Petchi-li,
  et  l’empereur  de  Chine  lui  reconnut  des  avantages
analogues  et  notamment  le  droit  de  faire  aboutir  là  le  chemin ­
  de  fer  transsibérien  sous  le  nom  de  transmandchourien.
  Les  Anglais  occupèrent  dans  des  conditions  semblables ­
  Weï-haï-weï,  dans  les  mêmes  parages  ;  la  France
occupa  sur  la  côte  méridionale  de  la  Chine  la  baie  de
Kouang-Tchéou-Ouan,  en  se  réservant  l’espérance  de
s’établir  ensuite  dans  l’île  de  Haï-nan.
Mais  aussitôt  les  événements  se  précipitèrent  avec  une
rapidité  imprévue.  La  Chine  esquissa  un  mouvement  de
révolte  contre  les  «  diables  étrangers  »,  et  les  Boxeurs
assiégèrent  les  Légations  à  Pékin.  Il  y  fallut  une  intervention ­
  armée  de  l’Europe,  où  le  Japon  montra  la  discipline
et  la  belle  organisation  de  ses  troupes.  Tout  à  coup,  en
janvier  1902,  le  monde  entier  fut  étonné  en  apprenant
l’alliance  anglo-japonaise.  Le  Japon  y  trouva  le  moyen
d’immobiliser  l’alliance  franco-russe  et  d’isoler  la  Russie  :
elle  avait  occupé  la  Mandchourie,  sous  prétexte  d’assurer
la  police  du  chemin  de  fer  ;  elle  menaçait  de  prendre  peu
à  peu  la  Corée;  elle  en  commençait  déjà  l’exploitation.
Le  Japon,  en  juillet  1903,  lui  demanda  de  renoncer  à
toute  influence  en  Corée  et  de  fixer  la  condition  de  la
Mandchourie.  Elle  se  prêta  mal  à  cette  négociation,  qui
fut  rompue  en  février  1904.  Ce  fut  la  guerre  de  Mandchourie ­
  ;  elle  dura  près  de  deux  ans  ;  les  Russes  furent  battus
partout,  sur  terre  et  sur  mer,  notamment  à  Moukden  et
Tsou-shima;  ils  perdirent  Port-Arthur,  et,  comme  la
médiation  des  États-Unis  s’offrait,  ils  consentirent  à  négocier. ­

La  paix  de  Portsmouth,  en  septembre  1905,  régla,  sans
doute  pour  longtemps,  la  situation  politique  de  l’Extrême-Orient
  :  la  Russie  renonça  à  Port-Arthur,  à  toute  action
sur  la  Corée,  et  évacua  la  Mandchourie.  Les  victoires  des
Japonais  ont  réveillé  le  monde  jaune.  La  Chine  sort  de  sa
        <pb n="339" />
        326

EN  ASIE.  —  ANGLAIS  ET  RUSSES.

torpeur,  s’arme  et  s’outille  à  l’européenne,  comme  le
Japon  ;  elle  sera  bientôt  de  taille  à  défendre  son  indépendance, ­
  et  peut-être  à  reprendre  sur  les  Européens  les
avantages  qu’ils  lui  ont  récemment  arrachés.  L’Extrême-Orient
  se  fermera,  ou  du  moins  ne  sera  plus  aussi  accessible ­
  aux  entreprises  politiques  de  1  Europe.
Il  peut  se  faire,  si  l’on  en  juge  par  les  derniers  événements, ­
  que  la  question  d’Orient  en  prenne  à  son  tour  une
activité  nouvelle,  comme  si  le  monde  était  condamné  à  un
éternel  balancement  entre  l’Orient  et  l’Extrême-Orient.
Car  la  Russie,  en  quête  de  la  mer  libre,  reviendra  sans
doute  la  chercher  dans  des  régions  moins  éloignées  de  ce
que  l’on  pourrait  appeler  son  centre  de  gravité,  qui  est
dans  les  pays  de  la  mer  Caspienne  et  de  l’Iran,  c’est-à-dire
qu’elle  s’efforcera  naturellement  encore  d’atteindre  le
golfe  Persique  et  la  Méditerranée.
Les  Anglais  peuvent  en  éprouver  quelque  inquiétude;
car  ils  paraissent  toujours  moins  avantageusement  placés
que  les  Russes.  Ils  se  sont  préoccupés  déjà,  pour  s’assurer ­
  les  meilleurs  endroits  de  l’Asie  antérieure,  de  construire
une  route  plus  rapide  encore  que  celle  du  canal  de  Suez,
c’est-à-dire  une  voie  ferrée  qui,  à  travers  la  Mésopotamie
et  la  Perse,  gagnerait  l’Inde  en  évitant  le  tour  de  l’Arahie.
Cette  ligne  partirait  de  Constantinople  ou  d’Alexandrette,
et  arriverait  à  Bagdad;  de  là,  par  Ispahan,  Yezd,  Bender-Abbas,
  elle  suivrait  le  rivage  de  la  mer  d’Oman  et  aboutirait ­
  à  Kouratchi,  à  l’embouchure  de  l’Indus.  Maîtres  de  la
mer,  les  Anglais  resteraient  maîtres  de  cette  ligne,  qu’ils
pourraient  intercepter,  détruire  ou  protéger,  et  par  laquelle
ils  exerceraient  une  grande  influence  sur  la  Perse.  Mais
cette  direction  est  mauvaise  ;  elle  fut  suivie  par  Alexandre
de  Macédoine  au  retour  de  l’Indus,  et  on  sait  les  épreuves
que  son  armée  y  souffrit  ;  depuis  Bender-Abbas,  elle  traverse ­
  un  pays  désolé,  et  une  voie  ferrée  ainsi  établie  ne
pourrait  pas  avoir  un  grand  intérêt  économique.
L’empire  russe,  écarté  de  l’Extrême-Orient,  pesant  d’au
tant  plus  lourdement  sur  l’Asie  Centrale,  peut  paraître  de
plus  en  plus  inquiétant  pour  l’avenir  de  la  grandeur
anglaise.
Il  forme,  d’un  bout  à  l’autre  de  l’Asie,  une  masse  compacte ­
  de  130  millions  d’habitants,  de  200  millions  avant
un  demi-siècle.  La  colonisation  russe  dans  l’Asie  centrale
fait  des  progrès  rapides  ;  la  prédominance  de  la  race  slave
        <pb n="340" />
        LA  SITUATION  FRÍSENTE.  327
y  est  désormais  assurée  et  en  maintiendra  la  puissante
unité.
Cet  empire  a  des  richesses  abondantes,  dans  la  Caucasie,
dans  l’Altaï,  dans  l’Oural,  dans  le  bassin  du  Don;  elles  sont
aujourd’hui  en  pleine  exploitation,  et  il  leur  faut  des  débouchés; ­
  il  leur  faut  la  mer  :  c’est  pour  la  Russie  d’une  importance ­
  capitale.  Elle  l’a  cherchée  par  Constantinople;  elle
l’atteint  vers  la  Corée  ;  mais  la  Corée  et  la  mer  du  Japon
sont  bien  loin  du  centre  de  l’empire.  Elle  approche  par  le
Turkestan  de  l’océan  Indien,  l’un  des  grands  bassins  commerciaux ­
  du  monde  ;  le  Turkestan  devient  le  lieu  de  son
expansion  normale,  à  égale  distance  de  Moscou  et  d’Irkoutsk,
  de  la  mer  Baltique  et  de  la  mer  du  Japon,  de  la  mer
Noire  et  de  la  mer  d’Oman.  «  Il  serait  au  moins  singulier
que  la  Russie  eût  fait  la  conquête  du  Turkestan  uniquement ­
  pour  régner  sur  quelques  oasis  dont  l'occupation  coûte
23  millions  par  an‘  ».  Le  Turkestan  pour  elle  ne  peut  pas
être  un  but,  il  est  un  chemin,  vers  l’Inde,  vers  la  terre  promise. ­

Elle  a,  pour  appuyer  cette  politique  nationale,  mieux
encore,  vitale,  d’énormes  armées.  Elle  a,  à  côté  de  ses  régiments ­
  réguliers,  les  Cosaques,  les  cavaliers  turcomans.  Car,
par  le  prestige  de  sa  force,  de  son  activité  incessante,  de
ses  triomphes  depuis  50  ans,  elle  a  enrôlé  tous  les  contingents ­
  indigènes,  fiers  de  se  battre  sous  les  bannières  du
grand  tsar  blanc.  Grâce  à  un  gouvernement  à  la  fois  paternel ­
  et  ferme,  grâce  à  des  sympathies  anciennes,  à  une  égale
simplicité  de  mœurs  restées  encore  frustes  et  primitives,
vainqueurs  et  vaincus  se  sont  étroitement  mêlés.  La  soumission ­
  des  tribus  turcomanos  a  été  aussi  complète  que
leur  résistance  avait  été  héroïque  ;  elles  brûlent  de  reprendre ­
  sous  les  officiers  russes  les  grandes  chevauchées  d’autrefois. ­
  Il  ne  nous  appartient  pas  d’entrer  dans  des  détails
techniques  sur  la  comparaison  entre  les  armées  russe  et
anglaise,  entre  l’innombrable  et  belliqueuse  cavalerie  de
l’une,  l’état-major  plein  de  morgue  et  les  cipayes  résignés
de  l’autre.  Il  nous  paraît  simplement  qu’il  serait  plus  facile
aux  Russes  qu’aux  Anglais  de  masser  dans  l’Afghanistan
plusieurs  centaines  de  milliers  d’hommes.
C’est  d’ailleurs  dans  cette  vue  que  le  gouvernement  russe
jeté  à  travers  l’empire  des  voies  ferrées  qui  sont  parmi
1.  L.  de  Eeylié.  L’Indt  sera-t-elle  russe  ou  anglaise?  6.
        <pb n="341" />
        328

EN  ASIE.  -  ANGLAIS  ET  RUSSES.

les  choses  les  plus  étonnantes  de  notre  temps,  le  Transsibérien ­
  et  le  Transcaspien.
La  Russie  veut  encore  établir  une  grande  voie  ferrée  à
travers  la  Perse,  au  départ  soit  de  Tiflis,  soit  de  Constantinople, ­
  par  Trébizonde,  Tauris,  Téhéran,  Méched,  Itérât  et
Kaboul  ou  Kandahar.  Ce  serait  le  grand  central  asiatique,
et,  vers  le  Transcaspien  et  les  chemins  de  fer  hindous,
elle  serait  la  grande  artère  commerciale  de  l’ancien  ¡continent. ­

Par  toutes  ces  routes  faites  ou  à  faire,  la  Russie  demeure
la  première  puissance  de  l’Asie.  Elle  descend  irrésistiblement
vers  le  sud,  comme  poussée  par  une  loi  de  la  nature.  Elle
apparaît  à  la  fois  comme  l’béritière  des  conquérants  mongols, ­
  comme  l’apôtre  delà  réaction  chrétienne  et  européenne,
comme  un  des  plus  laborieux  pionniers  de  la  civilisation.
Ainsi  les  défaites  des  Russes  en  Mandchourie  peuvent
les  rendre  plus  redoutables  aux  Anglais  dans  l’Asie  centrale, ­
  et  leur  rivalité  serait  capable  d’engendrer  encore  les
plus  grands  conflits.
Mais,  depuis  le  traité  de  Berlin,  de  nouvelles  circonstances ­
  les  ont  engagés  à  d’autres  relations.  La  Russie,  écartée
alors  de  Constantinople  et  des  Balkans,  y  avait  laissé  la
place,  par  la  volonté  même  de  l’Angleterre,  aux  influences
germaniques,  au  commerce  et  à  l’action  politique  de  l’Autriche-Hongrie ­
  et  de  l’Allemagne  ;  l’alliance,  un  moment
étroite,  de  Guillaume  II  et  du  sultan  Abd-ul-Hamid  II,
ouvrait  aux  Allemands  la  voie  de  l’Asie  Mineure  et  de
Bagdad,  jetait  à  travers  l’ancien  continent,  de  Hambourg
au  golfe  Persique,  une  large  bande  territoriale  d’influence
allemande.  La  Russie  avait  senti  constamment  ce  danger
depuis  1878  ;  elle  avait  dû  laisser  l’Autriche  s’établir  en
Bosnie-Herzégovine,  un  officier  autrichien  monter  sur  le
trône  princier  de  Bulgarie.  L’Angleterre  le  sentit  à  son
tour,  et  l’estima  plus  redoutable  que  le  danger  russe,  au
moins  pour  un  temps.  D’ailleurs  il  s’étendait  pour  elle  au
delà  des  limites  de  la  question  d’Orient  ;  il  était  mondial  ;
il  était  dans  le  développement  considérable  pris  par  l’industrie ­
  et  par  le  commerce  allemands,  et  en  même  temps
par  la  marine  de  guerre  allemande,  dans  la  volonté  arrêtée
du  gouvernement  allemand  d’ouvrir  aux  intérêts  de  son
pays  des  débouchés  proportionnés,  dans  T  âpre  rivalité  économique ­
  désormais  engagée  entre  les  Allemands  et  les
Anglo-Saxons.
        <pb n="342" />
        LA  SITUATION  PRÉSENTE.

329

La  diplomatie  française  ménagea  le  rapprochement  des
intérêts  anglais  et  russes,  et  ce  fut  l’objet  du  traité  anglorusse
  du  31  août  1907  :  les  gouvernements  de  Londres  et
de  Saint-Pétersbourg  se  partagent  amiablement  l’influence ­
  sur  les  pays  de  l’Asie  centrale,  l’Angleterre  gardant ­
  la  meilleure  place  en  Afghanistan,  la  Russie  en  Perse.
Surtout  elles  s’accordent  contre  le  commun  adversaire,  et
elles  entreprennent,  en  Asie  Mineure  et  dans  les  Balkans,
de  contenir  le  développement  de  l’influence  allemande.
Il  est  impossible  de  dire  déjà  ce  qu’il  faut  attendre  de
cette  sorte  de  révolution  diplomatique.  On  ne  peut  que
poser  les  nouveaux  termes  de  la  question.  Du  moins  un
important  chapitre  de  l’histoire  de  la  question  d’Orient
vient  de  se  fermer,  celui  de  la  rivalité  anglo-russe.  L’événement ­
  est  sans  doute  d’une  importance  exceptionnelle  :
c’est  comme  un  tournant  de  cette  histoire  aux  éternelles
variations.

OUVRAGES  A  CONSULTER.
De  Gobineau,  La  Perse  et  le  tabysme.
De  Waren,  L’Inde  avant  et  après  la  révolte  de  1857.
De  Beylié,  L’Inde  sera-t-elle  anglaise  ou  russe  ?
J.  Darmesteter,  Coup  d'œil  sur  l’histoire  de  la  Perse  ;  —
Lettres  sur  l’Inde.
Baker,  Les  Anglais  et  les  Russes  dans  l’Asie  centrale
Bonneau,  La  révolte  de  l’Inde.
Porgues,  La  révolte  de  l’Inde  :  Revue  des  Deux-Mondes,  1858-1860.

Rousselet,  L’Inde  des  rajahs.
Lanier,  Lectures  géographiques,  Asie  ;  2  volumes.
Ed.  Thouvenel,  Progrès  de  la  Russie  dans  l’Asie  centrale:
Revue  des  Deux  Mondes,  15  décembre  1841.
A.  Laugel,  Les  Russes  sur  le  fleuve  Amour  :  Revue  des
Deux-Mondes,  15  juin  1858.
E.  Dulaurier,  La  Russie  dans  le  Caucase  :  Revue  des  Deux-Mondes,
  1860-1866.
G.  Lejean,  La  Russie  et  l’Angleterre  dans  l’Asie  centrale  :
Revue  des  Deux  Mondes,  juin-août  1867.
H.  DE  Blerzy,  Les  Révolutions  de  l’Asie  centrale  ;  Revue
des  Deux-Mondes,  1874.
E.  Driault,  Les  problèmes  politiques  et  sociaux  de  la  fin
du  XIX^  siècle  :  Ch.  x,  la  question  chinoise  :  —  Ch.  xi,  les
Etats-Unis,  —  Chez  F.  Alcan,  1900.
        <pb n="343" />
        CHAPITRE  X.

EN  AFRIQUE.  —  LA  QUESTION  DU  NIL  ET  LA  QUESTION  DU  NIGER.

1.  —  L  ISLAM  EN  AFRIQUE.
La  conquête  arabe  au  vu®  et  au  vin®  siècle.  —  La  décadence  de  la
domination  arabe.  —  Les  Français  dans  l’Afrique  occidentale.  —
Le  percement  de  l’isthme  de  Suez.
L’expansion  de  l’Islam  en  Afrique  au  xix®  siècle.  —  ,La  simnlicité  de
la  morale  et  du  dogme  de  l’Islam.  —  L’Islam  et  le  commerce  des
esclaves  ;  la  puissance  des  négriers.  —  Les  confréries  musulmanes. ­
  —  Les  Senoûsiya.  —  Extension  et  mode  de  l’action  des
Senoûsiya.

11.  —  l’Égypte  depuis  1850.
Les  successeurs  de  Méhémet-Ali  en  Égypte.  —  Les  conquêtes  égyptiennes. ­
  —  Fondation  de  Khartoum  (1823).  —  La  découverte  des
sources  du  Nil.  —  Le  khédive  Ismail  pacha  (1863-1879).  —  La  conquête ­
  du  Soudan  égyptien.  —  Guerres  entre  l’Égypte  et  l’Abyssinie. ­
  —  La  découverte  des  monuments  de  l’ancienne  Égypte  :
Auguste  Mariette  et  les  Égyptologues  français.  —  Le  canal  de
Suez.  —  L’opposition  de  l’Angleterre.  —  La  compagnie  du  canal.
—  L’inauguration  (17  novembre  1869).
Désastreuse  politique  financière  d’Ismaïl  pacha.  —  11  vend  à  l’Angleterre ­
  ses  actions  du  canal  (1875).—  Le  contrôle  financier  anglofrançais
  (1878).  —  Le  mécontentement  en  Égypte  ;  opposition  du
khédive  aux  contrôleurs  européens.  —  Déposition  d’Ismaïl  ;
avènement  de  son  fils  Tewûk  (juin  1879).
Le  parti  national  égyptien.  —  Le  colonel  Arabi.  —  Les  insurrections ­
  du  parti  militaire  (1881-1882).  —  Arabi  pacha  ministre  de
la  guerre.  —  La  conférence  de  Constantinople.  —  L’émeute
d’Alexandrie  (11  juin  1882).  —  Abstention  du  gouvernement  français ­
  ;  bombardement  d’Alexandrie.  —  Violation  de  la  neutralité
du  canal  de  Suez  par  les  Anglais.  —  Bataille  de  Tell-el-Kébir  ;
prise  du  Caire.  —  Les  Anglais  maîtres  de  l’Égypte.

m.  —  LA  GUERRE  DU  SOUDAN.
L'agitation  musulmane  au  Soudan.  —  Le  Mahdi  Mohammed-Ahmed
—  La  proclamation  de  la  guerre  sainte  (1881).  —  Les  victoires  du
Mahdi.  —  Gordon  pacha.  —  Prise  de  Khartoum  (janvier  1885).  —
L’évacuation  du  Soudan  par  les  Anglo-Égyptiens.
        <pb n="344" />
        EN  AFRIQUE.  —  LA  QUESTION  DU  NIL  ET  DU  NIGER.

331

IV.  —  l’Éthiopie  et  les  italiens.
L’Éthiopie.  —  Ses  origines.  —  L’anarchie  féodale  en  Éthiopie.  —
Le  négus  Théodoros.  —  Sa  guerre  contre  les  Anglais.  —  Sa  défaite ­
  et  sa  mort  (1868).  —  Le  négus  Johannès  (1872-1889).  —
Ménélik  II,  roi  du  Choa  (1865).  —  Puissance  et  prospérité  de  ce
royaume.
Les  établissements  italiens  sur  les  côtes  de  la  mer  Rouge.  —  Massouah.
  —  Luttes  des  Italiens  contre  Johannès.  —  Leur  alliance
avec  Ménélik.  —  Le  traité  d’Ucciali  (mai  1889):  affirmation  du
protectorat  italien  sur  l’Éthiopie.  —  Occupation  de  Kassala  par
le  général  Baratieri  (juillet  1894)  ;  défaites  des  Madhistes.  —
L’empire  italien  de  l’Afrique  orientale.
Réconciliation  du  négus  Ménélik  et  du  ras  Mangascia.  —  Dénonciation ­
  par  Ménélik  du  traité  d’Ucciali  (1893).  —  L’expédition  du
cosaque  Atchinof.  —  La  guerre  entre  les  Italiens  et  Ménélik.  —
Les  victoires  du  général  Baratieri  sur  le  ras  Mangascia.  —  La
conquête  du  Tigré  (1895).  —  Les  victoires  de  Ménélik  :  TAinba-Alaghi,
  Makallé,  Adoua  (décembre  1895-mars  1896).  —  Le  traité
de  paix  d’Addis-Abeba  (octobre  1896).
V.  —  LES  FRANÇAIS  DANS  L’AFRIQUE  OCCIDENTALE.
Les  Espagnols  sur  la  côte  Barbaresque.  —  Le  Maroc.  —  Les  intérêts
européens  au  Maroc.
La  France  sur  la  côte  Barbaresque.  —  Premières  relations  de  la
France  avec  Alger.  —  Prise  d’Alger  (juillet  1830).  —  Fin  de  la
domination  turque  en  Algérie.  —  Français  et  Arabes  :  Bugcaud
et  Abd-el-Kader.  —  La  colonisation  française  en  Algérie.
La  soumission  des  Berbères  de  la  Kabylie  (1857).  —  Faidherbe  au
Sénégal  (1854-1865).
L’expansion  française  depuis  1880.  —  Établissement  du  protectorat
français  en  Tunisie.  —  Savorgnan  de  Brazza  au  Congo.
Le  grand  effort  de  la  colonisation  française  depuis  1892.  —  Binger
dans  la  bouche  du  Niger.  —  Bonnier  à  Tombouctou.  —  Dodds
au  Dahomey.  —  Mizon,  Crampel,  Maistre,  dans  le  bassin  du  lac
Tchad.  —  Le  Maroc.  —  L’accord  anglo-français.
La  suprématie  française  dans  l’Afrique  occidentale.
VI.  —  LES  EUROPÉENS  DANS  LA  VALLÉE  DU  NIL.
Les  derniers  progrès  des  Européens  en  Afrique.  —  La  situation  des
Anglais  en  Égypte.  —  Échec  de  la  convention  de  1887.  —  L’expédition ­
  anglaise  contre  Khartoum  (1896-1898).  —  Les  Italiens  à
Massouah.  —  Le  rôle  de  FÉthiopie.  —  La  France  en  Égypte,  à
Obock.  —  Les  intérêts  et  le  rôle  de  la  France  dans  l’Afrique  musulmane. ­

1  —  L’Islam  en  Afrique.
Lorsque  la  servante  d’Abraham,  Agar,  eut  été  chassée  de
la  maison  de  son  maître,  portant  dans  ses  bras  son  fils
        <pb n="345" />
        332  EN  AFRIQUE.  —  LA  QUESTION  DU  NIL  ET  DU  NIGER.

Ismael,  elle  erra  longtemps  à  travers  le  désert.  Elle  y  souffrit ­
  mille  maux  et  désespéra  plusieurs  fois  de  sauver  son
enfant.  Un  jour,  privée  d’eau,  elle  crut  que  les  tourments
de  la  soif  allaient  le  lui  enlever.  «  L’eau  était  tarie  dans
l’outre  ;  Agar  déposa  le  petit  Ismaël  sous  un  arbre  ;  puis
elle  s’éloigna  et  alla  s’asseoir  en  face  de  lui,  à  la  distance
de  la  portée  d’une  flèche  ;  car,  disait-elle,  je  ne  veux  pas
voir  mourir  mon  flls.  Assise  en  face  de  lui,  elle  éleva  la  voix
et  pleura.  Déjà  Dieu  avait  entendu  les  pleurs  de  l’enfant,  et
l’ange  de  Dieu  dit  à  la  mère,  du  haut  du  ciel  :  Qu’as-tu,
Agar?  Ne  crains  rien  ;  Dieu  a  entendu  la  voix  de  l’enfant
de  la  place  où  tu  l’as  couché.  Lève-toi  ;  aide-lui  à  se  relever,
et  que  ta  main  reprenne  de  la  force  en  le  touchant  ;  car  de
lui  sortira  un  grand  peuple  »  ’.
En  effet,  l’islamisme,  sorti  de  la  postérité  d’Ismaël,  a
grandi  sur  la  terre,  comme  le  christianisme  sorti  de  la  postérité ­
  d’Isaac  :  Dieu  a  béni  la  descendance  de  la  servante
presque  à  l’égal  de  celle  de  la  femme  libre  ^  Mais  aussi  la
postérité  religieuse  d’Isaac  n’a  pas  cessé  de  poursuivre  celle
de  l’esclave  à  travers  le  désert.
L’Islam  se  répandit  au  moyen  âge  dans  l’Afrique  septentrionale, ­
  comme  dans  l’Asie  méridionale,  tout  le  long  et  au
nord  du  Tropique.  Ses  destinées  ne  furent  pas  aussi  brillantes ­
  en  Afrique  qu’en  Asie  ;  peut-être  y  seront-elles  plus
durables.
Les  conquérants  du  viii®  siècle  parcoururent  en  peu  d’années, ­
  au  galop  de  leurs  chevaux,  l’Egypte,  la  Tripolitaine,
les  pays  Barbaresques,  franchirent  les  colonnes  d’Hercule,
traversèrent  l’Espagne,  et  par-dessus  les  Pyrénées  envahirent ­
  la  Gaule.  Brusquement  ils  se  heurtèrent  à  Poitiers
contre  les  guerriers  de  Charles-Martel,  et  refluèrent  au  sud,
suivis  de  près  par  la  réaction  chrétienne.  Ce  n’est  pas  que
la  seule  bataille  de  Poitiers  ait  suffi  à  briser  l’effort  gigantesque ­
  de  leur  course  ;  mais,  nomades,  ils  passèrent  et  ne
fondèrent  rien  de  stable.  Ils  vainquirent  les  peuples,  mais
leur  laissèrent  leurs  coutumes  et  leur  administration  locale,
‘  satisfaits  de  lever  sur  eux  la  lourde  dîme  de  leur  récolte  et
l’impôt  de  leur  jeunesse  pour  le  recrutement  des  armées  du
prophète.  Et  les  peuples  vaincus,  conservant  leurs  cadres
politiques,  y  exaltèrent  leur  haine  du  conquérant  et  y  pré-1.
  Genèse,  XXI,  15-18.
2.  H.  de  Castries,  L’Islam,  p.  206.
        <pb n="346" />
        L’ISLAM  EN  AFRIQUE.

333

parèrent  leur  vengeance.  L’empire  arabe  se  démembra  avec
une  extrême  rapidité.  Il  est  probable  notamment  que  les
Espagnols,  dont  les  défections  furent  si  nombreuses,  malgré
le  libre  exercice  du  christianisme,  seraient  devenus  musulmans ­
  s’ils  avaient  été  traités  avec  la  même  rigueur  que  les
Saxons  et  les  Wendes  par  leurs  conquérants  chrétiens  L  On
en  pourrait  dire  autant  des  peuples  des  Balkans.  Les  Capitulations ­
  du  XVI®  siècle,  inspirées  aussi  par  l’esprit  de  tolérance ­
  religieuse  des  Ottomans,  n’ont-elles  pas  été  le  premier ­
  instrument  de  la  pénétration  chrétienne  et,  par  suite,
de  la  dissolution  de  leur  empire  ?
Quelles  qu’en  soient  les  raisons,  la  décadence  de  la  domination ­
  des  Arabes  suivit  de  près  l’expansion  de  leur  conquête.
Les  chrétiens  d’Espagne  sortirent  de  leur  refuge  des  Asturies, ­
  continuèrent  leur  croisade  pendant  des  siècles,  rejetèrent ­
  l’Islam  en  Afrique.  Et  si,  dans  le  temps  même  où  ils
achevaient  la  libération  de  leur  territoire,  les  Turcs,  par  une
sorte  d’équilibre,  prenaient  pied  ailleurs  sur  le  sol  européen,
eux  aussi  y  furent  bientôt  atteints  des  signes  de  la  décadence ­
  et  reculèrent  devant  les  chrétiens.  Par  l’Inde,  par  le
Turkestan,  par  les  Balkans,  ils  furent  de  siècle  en  siècle  serrés ­
  de  près,  menacés  d’expulsion  :  les  voilà  enfermés  dans
Constantinople,  comme  les  Maures  jadis  dans  Grenade.
En  Afrique,  l’Islam  ne  se  trouve  pas  davantage  en  sûreté.
Les  Français,  le  peuple  des  croisades,  plantèrent  les  premiers ­
  la  croix  sur  le  sol  de  l’Afrique  musulmane.  Ils  prirent
Alger  aux  Turcs,  et  de  là  étendirent  peu  à  peu  leur  puissance
jusqu’aux  montagnes,  jusqu’au-delà  des  montagnes,  aux
confins  du  Sahara.  Ailleurs  ils  prirent  pied  à  l’embouchure
du  Sénégal,  à  l’embouchure  du  Congo,  prêts  à  s’enfoncer
plus  loin  vers  le  Niger,  vers  le  lac  Tchad,  enserrant  par  le
nord  et  par  le  sud  l’Islam  africain  entre  les  deux  mâchoires
d’un  redoutable  étau.
Du  moins  il  formait  encore  une  masse  compacte  et  en
apparence  impénétrable  du  lac  Tchad  au  plateau  de  l’Iran,
de  part  et  d’autre  de  la  mer  Rouge,  sur  toute  l’étendue  des
déserts  qui  s’allongent  par  l’Arabie  de  l’Océan  Atlantique  au
Pamir  et  à  la  mer  d’Oman.  Les  Européens  manifestaient
bien  d’inquiétantes  ambitions  vers  le  Nil,  depuis  Bonaparte  ;
mais  l’Egypte  paraissait  forte  et  régénérée  dans  l’Islam  par
la  maison  de  Méhemet-Ali,  et  elle  semblait  capable  d’écbap-1.

  Il,  de  Castries,  L’Islam,  p.  104.
        <pb n="347" />
        334  E?{  AFRIQUE.  —  LA  QUESTION  DU  NIL  ET  DD  NIGER.
per  à  toute  influence  étrangère.  N’avait-elle  pas  failli,  dans
la  première  moitié  du  siècle,  rajeunir  la  puissance  musulmane ­
  de  la  Nubie  à  la  Mésopotamie  ?  Du  moins  elle  était
le  solide  trait  d’union  entre  l’Afrique  et  l’Asie  de  Mahomet
et  ménageait  de  l’une  à  l’autre  la  grande  route  des  pèlerinages ­
  et  du  commerce  des  esclaves.
Tout  à  coup  l’isthme  de  Suez  est  coupé  par  un  canal.  Le
principal  intérêt  du  canal  était  d’ouvrir  une  route  plus  courte
vers  l’Inde,  et  il  serait  ridicule  de  voir  en  Ferdinand  de
Lesseps  une  sorte  de  croisé  poursuivant,  comme  un  nouveau
Christophe  Colomb  et  plus  hardiment,  la  croisade  contre  les
infidèles.  Cependant  son  œuvre  hrisa  irrémédiablement  l’Islam ­
  ;  car,  le  long  du  canal  et  de  la  mer  Rouge,  l’action  de
l’Europe  fut  dès  lors  prépondérante  et  forcément  funeste  aux
destinées  musulmanes,  autant  au  moins  que  pourrait  l’être
la  prise  de  Constantinople  aux  Turcs.
Les  peuples  mahométans  sentirent  le  danger,  accentué
encore  en  ce  temps  par  la  guerre  des  Balkans,  par  l’expansion ­
  russe  dans  le  Turkestan.  Sous  la  pression  de  l’Europe
chrétienne,  leur  foi  parut  se  réveiller,  capable  d’une  nouvelle ­
  propagande.  Elle  entreprit  la  conquête  de  la  Chine,  et
certains  la  croient  destinée  à  se  substituer  au  bouddhisme.
«  Le  mahométisme  semble  d’ores  et  déjà  assuré  de  remporter ­
  la  victoire  sur  les  religions  qui  se  partagent  ou  cherchent
à  se  partager  le  continent  chinois^  ».  Mais  c’est  l’Afrique
qui  demeure  la  terre  d’élection  de  l’Islam  ;  c’est  là  que  son
expansion  contemporaine  a  été  le  plus  active  et  le  plus  fructueuse ­
  ;  c’est  en  ce  siècle  qu’il  conquit  presque  tout  l’intérieur ­
  du  continent,  pendant  que  les  Européens  l’assiégeaient
par  toutes  ses  côtes.
Ce  mouvement  considérable  est  difficile  à  suivre.  Il  est
l’œuvre  de  sociétés  secrètes  qui  échappent  par  nature  à
l’analyse  ;  il  apparaît  par  des  manifestations  isolées,  chaque
fois  que  les  Européens  pénètrent  trop  avant  dans  le  pays  où
s’exerce  son  action.  Ses  limites  seules  se  précisent  à  mesure
que  la  colonisation  européenne  prend  contact  avec  lui.
Il  est  néanmoins  dès  aujourd’hui  certain  qu’il  a  gagné
presque  toutes  les  populations  africaines  jusqu’au  Congo,

1.  Montet,  Les  missions  musulmanes  au  xix*  siècle  (Revue  de  This
toire  des  religions,  mai-juin  1883).  —  Cf.  encore  sur  ce  sujet  Dabry
de  Thiersant,  Le  mahométisme  en  Chine  et  dans  le  Turkestan  oriental.
—  II.  de  Castries,  L’Islam,  p.  184.
        <pb n="348" />
        L'ISLAM  EN  AFRIQUE.

33Õ

jusqu’au  Zambèze,  qu’il  a  recouvert  à  peu  près  tout  le  continent ­
  et  que  très  peu  de  peuplades  fétichistes  ont  pu  lui
échapper.  Il  a  été  très  rapide,  parce  qu’il  a  été  favorisé  par
les  caractères  mêmes  de  la  religion  de  Mahomet,  car  c’est
une  religion  indulgente.  Elle  n’élève  pas  ses  fidèles  à  un
idéal  impossible  ;  elle  fait  une  large  part  aux  faiblesses  de
l’homme  ;  elle  ne  l’oblige  pas  à  torturer  sa  nature  et  à  se
vaincre.  Chercher  à  devenir  parfait,  ce  serait  chercher  à
égaler  la  divinité  :  abominable  action  !  Sauf  pour  l’usage  du
vin  et  des  boissons  fermentées,  elle  ne  prêche  pas  la  résistance ­
  aux  sens  ;  elle  n’interdit  pas,  limite  seulement  la  polygamie. ­
  Rien  de  plus  facile  en  somme  que  d-’être  un  parfait
musulman  ;  on  met  à  bon  compte  sa  conscience  en  règle
avec  les  commandements  de  Dieu.  Elle  promet  aux  élus
dans  l’autre  monde  un  bonheur  très  intelligible,  des  plaisirs
matériels  à  ces  peuples  enfants  qui  vivent  presque  uniquement ­
  de  la  vie  des  sens,  un  printemps  toujours  vert  parmi
de  frais  bosquets  à  ces  nomades  pour  qui  l’eau  est  un  rare
trésor.
Rien  de  plus  clair  aussi  que  son  dogme.  Elle  enseigne
l’existence  de  Dieu  :  les  populations  du  désert  en  ont  la
conscience  instinctive,  accablés  souvent  sous  les  catastrophes ­
  du  climat  qui  leur  imposent  la  notion  de  puissances  surnaturelles ­
  et  impitoyables.  D’ailleurs,  comme  elle  retranche
de  sa  morale  tous  les  préceptes  gênants,  elle  proscrit  les
mystères  qui  rendent  d’abord  l’Évangile  inaccessible.  Elle
satisfait  aisément  l’esprit  et  la  chair,  et,  si  elle  ne  se  propose
guère  d’élever  l’humanité  à  une  perfection  toujours  plus
haute,  elle  n’en  est  que  mieux  accueillie  par  les  populations
primitives  qui  répugnent  aux  privations  et  aux  exigences
qu’impose  la  foi  chrétienne.  Il  n’en  faut  pas  davantage  pour
expliquer  les  succès  et  la  rapidité  de  sa  propagande  en
Afrique.
Elle  prit  même  dans  le  désert  une  conformité  plus  parfaite
avec  les  leçons  du  Coran.  En  Europe  et  en  Asie,  autour  des
khalifes  de  Constantinople  notamment,  elle  se  laissait  pénétrer ­
  par  les  influences  de  l’Occident,  par  les  facilités  de  la
vie  des  cours,  et  elle  se  perdait  dans  des  compromissions
qui  scandalisaient  les  vrais  croyants.  Elle  resta  en  Afrique
pure  de  toutes  ces  souillures  ;  elle  revint  à  la  stricte  et
rigoureuse  observance  des  préceptes  de  Mahomet:  elle  fut
toujours  la  religion  du  désert,  née  dans  le  désert  et  faite
pour  les  peuples  qui  y  vivent.
        <pb n="349" />
        33e  EN  AFRIQUE.  —  LA  QUESTION  DU  NIL  ET  DU  NIGER.
C’est  pourquoi  elle  s’accorda  toujours  avec  le  commerce
des  esclaves.  Le  bétail  humain  est  depuis  des  siècles  en
Afrique  le  principal  objet  des  transactions.  11  est  chassé  par
des  bandes  de  marchands  fortement  organisées  qui  le  poussent ­
  après  la  battue  dans  des  parcs  palissadés.  Les  traitants
musulmans  ne  s’en  font  pas  scrupule  :  car  pour  eux  les
nègres  ne  sont  pas  des  hommes,  mais  des  démons,  tout  au
moins  des  «  idolâtres  »,  et  il  est  agréable  à  Dieu  qu’ils
soient  supprimés  ou  traités  comme  des  animaux.  Ce
bétail  est  concentré  peu  à  peu,  avec  un  chiffre  de  perte
notable  qui  n’empêche  pas  la  vente  du  produit  d’être  toujours ­
  rénumératrice,  dans  des  entrepôts  généraux,  comme
Tabora  près  du  lac  Tanganika,  Tombouctou  et  Kouka,  El
Obéid  et  Khartoum.  De  là,  de  longues  files  d’esclaves,
enchaînés  et  groupés  deux  à  deux  sous  un  lourd  carcan,
sont  dirigées  sur  les  ports  d’embarquement  de  la  mer  Rouge,
Zeïlah,  Massouah,  ou  Souakim  ;  car  le  commerce  du  «  bois
d’ébène  »  trouve  encore  des  débouchés  très  suffisants  en
Asie  et  surtout  dans  l’empire  ottoman.
Les  Européens  sont  les  ennemis  détestés  de  tous  ces  chasseurs ­
  de  nègres,  de  tous  ces  cheikhs  propriétaires  de  parcs
à  esclaves,  non  pas  tant  parce  qu’ils  sont  chrétiens  que  parce
qu’ils  sont  anti-esclavagistes  et  que  le  développement  de  leur
influence  sera  la  ruine  économique  des  maîtres  du  désert.
Aussi,  à  mesure  qu’ils  gagnent  du  terrain,  sous  leur  contact ­
  mortel,  le  fanatisme  musulman  s’exaspère,  et,  dans  ces
dernières  années,  la  propagande  a  pris  une  activité  et  une
intensité  qu’elle  n’avait  pas  eues  depuis  plusieurs  siècles.
Le  sultan  de  Constantinople,  le  chef  officiel  de  tous  les
fidèles,  n’en  pouvait  plus  être  l’inspirateur  direct  :  car  non
seulement  il  avait  perdu  la  foi  des  temps  de  la  conquête  ;
mais  il  subissait  les  conseils  des  chrétiens  ;  il  entreprenait
pour  leur  plaire  de  prétendues  réformes  dans  son  empire  ;
il  n’avait  plus  sa  liberté  vraiment,  en  sorte  que  plus  sa  politique ­
  convenait  aux  puissances  européennes,  plus  les  vrais
musulmans  se  détachaient  de  lui.  Ceux-ci  le  considéraient
désormais,  avec  quelque  raison  d’ailleurs,  comme  un  prisonnier ­
  aux  mains  des  infidèles,  et  comment  ainsi  lui
auraient-ils  dû  l’obéissance  ?
L’action  islamique  s’est  dès  lors  concentrée  entre  les
mains  des  membres  des  confréries,  qui,  primitivement  instituées ­
  dans  un  but  exclusivement  religieux,  se  sont  transformées ­
  et  sont  devenues  de  puissants  instruments  poli-
        <pb n="350" />
        L’ISLAM  EN  AFRIQUE.

337

tiques.  Elles  prêchent  de  nouveau,  avec  la  passion  des
premiers  siècles  de  l’Islam,  le  «  djehad»  ou  la  guerre  sainte
aux  infidèles,  la  guerre  sans  trêve  ni  merci.  Elles  rappellent
les  récompenses  que  promet  le  Coran  aux  valeureux  guerriers ­
  du  Croissant  ;  elles  menacent  le  lâche  ou  le  déserteur
des  terribles  peines  de  l’enfer;  elles  annoncent  la  venue
prochaine  d’un  «  Maître  de  l’heure  »,  qui  sera  le  bras  invincible ­
  de  Dieu  pour  l’extermination  définitive  des  chrétiens.
Car  les  temps  sont  proches  où  Dieu  a  promis  le  triomphe  de
l’Islam.
Ces  confréries  sont  nombreuses.  Les  principales  sont,
dans  l’Afrique  septentrionale,  celles  de  Sidi-Abd-el-Kaderel
  Djilani,  de  Si  Moulaï-Taïeb,  des  Aïssaoua  et  de  Sid
Mohammed  ben  Aïssa,  de  Sidi  Youcef  el  Hansali,  de  Sidi
Ahmed  Tidjani.
La  première  est  de  beaucoup  la  plus  puissante.  Elle  fut
fondée  jadis  par  un  saint  marabout  dont  le  nom  est  resté
vénéré  dans  tous  les  pays  musulmans.  Mais  elle  a  été  réorganisée ­
  en  ce  siècle  par  le  cheikh  Mohammed  Ben  Ali  Es-Senoùsi,
  et  elle  est  désormais  plus  connue  sous  le  nom  de
confrérie  des  Senoûsiya.  Sidi-es-Senoûsi  est  né  aux  environs ­
  de  Mostaganem  à  la  fin  du  siècle  dernier.  Il  contribua
ardemment  à  la  défense  de  son  pays  contre  les  Français,
fut  chassé  de  l’Algérie  en  1849  et  s’établit  à  Djarboub,  dans
la  Cyrénaïque,  entre  Siouah  et  Ben-Ghazi,  à  environ  200
kilomètres  de  la  côte  méditerranéenne.  Il  y  est  mort  ;  mais
ses  descendants  sont  restés  les  chefs  de  la  corporation  et
ont  continué  la  propagande  contre  les  «  Roumis  »,
Leur  autorité  est  reconnue  dans  tout  le  monde  musulman,
du  lac  Tchad  à  la  mer  Noire.  Ils  ont  des  agences  à  Boulaq
en  Egypte,  à  la  Mecque,  au  Maroc,  en  Algérie,  à  Constantinople ­
  auprès  du  sultan.  Le  Ouadaï  tout  entier  est  sous  leur
autorité  directe.  Leurs  ordres  sont  communiqués  aux  pèlerins ­
  de  La  Mecque,  qui  les  portent  dans  leurs  pays,  et  la
transmission  s’opère  avec  une  rapidité  et  une  assurance  qui
surprirent  maintes  fois  l’Europe  et  qui  expliquent  la  simultanéité ­
  des  manifestations  du  fanatisme  islamique  d’un
bout  à  l’autre  de  son  domaine.  «  Les  Senoûsiya  mettent
ainsi  en  relations  permanentes  La  Mecque,  Djarboub,  Stamboul ­
  ou  Bagdad,  avec  Fez,  Tombouctou,  Le  Caire,  Khartoum, ­
  Calcutta  ou  Java.  Protées  aux  mille  formes,  tour  à
tour  négociants,  prédicateurs,  étudiants,  charmeurs,  saltimbanques, ­
  médecins,  ouvriers,  mendiants,  fous  simulés,  ou
E.  Dbiault.  —  Question  d’Orient.  22
        <pb n="351" />
        338  EN  AFRIQUE.  —  LA  QUESTION  DU  NIL  ET  DU  NIGER.
illuminés  inconscients  de  leur  mission,  ces  voyageurs  sont
partout  et  toujours  bien  accueillis  par  les  fidèles  et  efficacement ­
  protégés  par  eux  contre  les  investigations  soupçonneuses ­
  des  gouvernements  réguliers  Ils  appellent  au
désert  de  Libye  les  fidèles  qui  ne  veulent  plus  vivre  sous  la
domination  des  chrétiens,  et  donnent  naissance  de  temps
en  temps  à  des  exodes,  en  apparence  inexplicables,  des
nomades  du  Sahara.  Ils  profitent  des  moindres  circonstances ­
  pour  réchauffer  le  zèle  de  leurs  partisans  ;  car  ils  ont
une  foi  robuste  dans  les  destinées  de  l’Islam  par  l’union  des
bons  musulmans,  et  dans  le  temps  même  où  partout  grandit ­
  la  puissance  des  nations  chrétiennes,  ils  rêvent  les  éclatantes ­
  gloires  de  la  conquête,  proclament  le  prochain  avènement ­
  du  panislamisme,  la  défaite  des  infidèles,  et  la
soumission  du  monde  entier  aux  lois  de  Mahomet.  Ils  semblent ­
  représenter  ainsi  le  dernier  effort  de  la  résistance  de
l’Islam  à  l’invasion  de  la  civilisation  européenne^.

IL  —  L'Égypte  depuis  1850.
L’Égypte  et  la  vallée  du  Nil  furent  le  centre  de  cette  histoire ­
  nouvelle  des  relations  des  musulmans  et  des  chrétiens  ;
l’intérêt  de  ces  régions  est  devenu  considérable  parce  qu’elles
sont  la  grande  route  commerciale  de  l’ancien  continent,  et
l’un  des  endroits  principaux  du  développement  de  l’influence
européenne  en  Afrique.
Méhémet-AIi  était  mort  en  1848;  son  fils  adoptif  Ibrahim
ne  lui  survécut  que  quatre  mois.  Abbas-pacha,  petit-fils  de
Méhémet,  régna  ensuite  six  ans  (1848-1854)  et  se  montra
un  fanatique  musulman,  hostile  à  toute  intervention  européenne. ­
  Après  lui.  Mohammed  Saïd-pacha  (1854-1863)
renoua  la  tradition  des  relations  avec  la  France.  Il  fut  l’ami
de  Ferdinand  de  Lesseps,  et  l’autorisa  à  commencer  les  travaux ­
  du  percement  de  l’isthme  de  Suez.  Mais  ce  fut  surtout
le  règne  de  son  neveu  Ismaïl-pacha  (1803-1879)  qui  marqua ­
  l’apogée  de  la  dynastie  de  Méhémet-AIi  et  aussi  le  commencement ­
  de  sa  décadence.
L’Empire  égyptien  atteignit  alors  son  plus  grand  déve-1.
  H.  de  Castries,  L’Islam,  p.  221.
2.  Duveyrier,  La  confrérie  musulmane  de  Sidi-Mohammed-ben  Ali-Es-Senoûsî,
  et  son  domaine  géographique.  —  D’Estournelle  de  Constant, ­
  Les  sociétés  secrétes  chez  les  Arabes.
        <pb n="352" />
        L’EGYPTE  DEPUIS  1850.

339

loppement  et  recouvrit  presque  tout  le  bassin  du  Nil,  marquant ­
  d’avance  la  route  où  devaient  plus  tard  s’engager  les
explorations  et  les  armes  des  Européens.  Méhémet-Ali,  en
1821,  avait  envoyé  Ibrahim  à  la  conquête  de  la  Nubie;  il
avait  soumis  rapidement  Dongolah,  Berber,  Chendy,  le  Kordofan,
  le  Sennaar,  pénétré  dans  la  vallée  du  Nil  blanc  jusqu’au ­
  confluent  du  Sobat,  dans  celle  du  Nil  bleu  jusqu’aux
frontières  de  l’Abyssinie,  fondé  en  1823,  près  du  confluent
des  deux  fleuves,  la  grande  forteresse  de  Khartoum.  Pendant
encore  trente  années,  la  connaissance  du  Nil  ne  fut  pas
poussée  plus  loin  et  ses  sources  restèrent  secrètes.
Des  officiers  anglais  de  l’armée  des  Indes  en  entreprirent
la  découverte  par  la  côte  de  l’Océan  Indien.  En  1858,  Speke
et  Grant  trouvèrent  le  lac  Oukéréoué,  qu’ils  appelèrent
Victoria-nyanza,  et  pensèrent  qu’il  devait  être  le  réservoir
originel  des  eaux  du  grand  fleuve.  En  1864,  sir  Samuel
Baker,  parti  de  la  Basse-Égypte,  réussit  à  remonter  jusqu’au ­
  Louta-nzigué  qu’il  appela  le  lac  Albert,  et  acheva
ainsi  la  solution  du  problème.  Tout  l’honneur  en  revient
donc  aux  Anglais.
Sir  Samuel  Baker  se  mit  au  service  du  pacha  d’Égypte
Ismaïl,  et,  pour  combattre  la  traite  des  noirs,  l’encouragea
à  prendre  possession  des  terres  nouvellement  découvertes.
Il  fut  chargé  lui-même  de  cette  mission  ;  établi  à  la  petite
forteresse  de  Fachoda,  vers  le  confluent  du  Sobat,  il  créa
une  ligne  de  stations  commerciales,  peu  à  peu  occupées
par  des  garnisons  égyptiennes,  Chambi,  Lado  et  Gondokoro,
Fatiko,  et  pénétra  jusque  dans  l’Ouganda,  entre  les  lacs
Albert  et  Victoria.  Le  colonel  Gordon-pacha  acheva  après
lui  l’organisation  de  la  province  de  l’Équateur  et  porta  ainsi
jusqu’aux  sources  du  Nil  la  frontière  de  l’empire  égyptien
(1871-1875).
Dans  le  même  temps,  Ismaïl  annexait  encore  à  son
domaine  les  pays  de  la  rive  gauche  du  Nil,  dans  la  direction ­
  du  lac  Tchad.  Un  aventurier,  Ziher-Rahama,  d’origine
allemande,  parti  vers  l’ouest  pour  chercher  fortune,  s’y
tailla  une  sorte  de  souveraineté  et  prit  le  titre  de  sultan  du
Uar  Fertit.  A  la  tête  d’uns  bande,  il  enleva  à  la  tribu  des
Bagaras  le  poste  de  Schegga,  le  principal  entrepôt  du  eom-Dierce
  des  esclaves  dans  la  région.  Il  attaqua  Brahim,  le
sultan  du  Dar  Four,  le  battit  et  le  tua  à  Monaouashi  (octobre ­
  1874),  établit  sa  résidence  à  Torra.  Derrière  lui,  une
armée  régulière  de  10.000  Égyptiens,  commandée  par
        <pb n="353" />
        340  EN  AFRIQUE.  —  LA  QUESTION  DU  NIL  ET  DU  NIGER.
Ismaïl-pacha-Ayoub,  vint  mettre  garnison  dans  la  nouvelle
province.
Dans  tout  le  bassin  du  Nil,  l’Abyssinie  seule  était  en
dehors  de  l’empire  d’Ismaïl,  Il  voulut  s’en  emparer  :  il  y  fut
moins  heureux.  Münzinger-pacha  pénétra  par  le  sud  dans  le
pays  du  Choa  ;  il  fut  repoussé  par  le  roi  Ménélik.  Au  nord,
le  colonel  Ahrendrap  s’avança  dans  le  Tigré  jusqu’à  la
rivière  du  Mareb  ;  le  négus  Johannes  enveloppa  deux
colonnes  égyptiennes  et  les  anéantit  entre  Guda-Gudi  et
Gundet  (1876).  L’année  suivante,  le  prince  Hassan,  fils
d’Ismaïl,  fut  encore  battu  à  Goura,  fait  prisonnier,  et  dut
payer  une  grosse  rançon.  L’Abyssinie  échappa  aux  convoitises ­
  des  Égyptiens  et  entretint  contre  eux  une  haine  ardente
dans  les  continuels  pillages  qui  troublèrent  longtemps  encore
les  frontières  des  deux  États.  Elle  n’en  était  pas  moins
rejetée  dans  ses  montagnes,  loin  du  Nil  blanc,  enveloppée
de  toutes  parts  comme  un  îlot  chrétien  au  milieu  des  Égyptiens ­
  musulmans.  Car  le  sultan  abandonna  à  Ismaïi,  en
1868,  toutes  les  côtes  de  la  mer  Rouge  jusqu’au  détroit  de
Bab-el-Mandeb,  avec  les  ports  de  Souakim  et  de  Massouah,
et,  au  sud  de  ce  détroit,  la  domination  égyptienne  était
établie  dans  le  pays  des  Somalis,  sur  toute  la  côte  méridionale ­
  du  golfe  d’Aden.  Ismaïl-pacha,  qui  avait  pris,  en
1867,  le  titre  de  khédive  ou  vice-roi,  possédait  un  domaine
de  2.250.000  kilomètres  carrés,  plus  de  cinq  fois  la
France.
Son  règne  fut  encore  illustré  par  la  découverte  des  monuments ­
  de  l’ancienne  Égypte,  et  notamment  par  les  travaux
d’Auguste  Mariette,  qui  y  consacra  toute  sa  vie.  L’Égypte
des  Pharaons  était  tout  entière  recouverte  par  les  sables,  et
ses  temples  de  granit  avaient  complètement  disparu.  «  On
dirait  que  le  Nil,  prolongeant  des  centaines  d’années  l’inondation ­
  qui  ne  dure  d’ordinaire  que  quelques  mois,  a  caché
le  pays  pendant  des  siècles  sous  ses  eaux  débordées
Mariette  rencontra  d’énormes  difficultés,  mais  aussi  des
satisfactions  sans  pareilles.  C’est  le  12  novembre  1851  qu’il
pénétra  dans  les  salles  du  Sérapeum  et  y  retrouva  la  trace
des  derniers  pas  qui  s’étaient  éloignés  depuis  des  siècles  de
la  nécropole  des  Apis.  Dans  les  années  qui  suivirent,  jusqu’à ­
  sa  mort  en  1881,  il  continua  ses  recherches,  explora
les  Pyramides,  fonda  le  Musée  de  Boulaq  dont  Ismaïl-pacha

1.  6.  Charmes,  L’Égypte,  p.  75.
        <pb n="354" />
        L’ÊGYPTE  DEPUIS  1850.

841

le  nomma  directeur.  Après  lui,  Gaston  Maspéro  continua
son  œuvre,  retrouva  les  vieilles  villes  de  la  Haute-Égypte,
les  temples  de  Thèbes  aux  cent  portes,  conserva  à  la  France
le  premier  rang  dans  les  études  égyptologiques  ;  car,  écrit
M.  James  Darmesteter,  «  prenne  qui  voudra  le  monopole
d’exploiter  l’Égypte  du  jour  et  de  dépouiller  les  fellahs  ;
l’Égypte,  dans  ses  quarante  siècles,  est  à  la  France,  de  par
le  génie  de  Champollion  et  de  Mariette,  de  par  le  dévouement ­
  et  la  science  de  Maspéro  ».
Et  ce  n’est  pas  le  plus  grand  service  rendu  par  la  France
au  pays  du  Nil.  Ce  sont  des  Français,  qui,  en  perçant  l’isthme
de  Suez,  ont  replacé  en  quelque  sorte  l’Égypte  sur  la  grande
route  commerciale  de  l’ancien  continent.  Déjà  dans  l’antiquité ­
  la  Méditerranée  avait  été  jointe  à  la  mer  Rouge  par
le  Nil  :  le  canal  de  Néchao  achevé  par  Ptolémée  II  unissait
le  fleuve  au  golfe  de  Suez  ;  détruit  ensuite,  il  fut  ouvert  de
nouveau  par  le  conquérant  arabe  Amrou,  sur  l’ordre  du
khalife  Omar.  Le  khalife  abbasside  Almanzor  le  fit  encore
combler.  L’établissement  de  la  domination  turque  dans
l’Asie  antérieure  et  les  voyages  de  Vasco  de  Gama  détournèrent ­
  vers  le  cap  de  Bonne  Espérance  la  route  de  l’Europe
à  l’Inde.
Bonaparte,  en  1798,  reçut  du  Directoire  la  mission  d’ouvrir ­
  des  communications  entre  la  Méditerranée  et  la  mer
Rouge.  Un  projet  de  canal  fut  dressé  par  Lepère,  un  des
savants  de  l’Institut  du  Caire,  puis  fut  oublié.  Néanmoins,
par  le  fait  de  la  décadence  ottomane  et  de  l’attention  rappelée ­
  sur  ces  pays,  la  mer'Rouge  redevint  le  grand  chemin
de  l’Inde.  Dès  1837,  les  Anglais  organisèrent  une  ligne  régulière ­
  de  paquebots  de  l’Inde  à  Suez  ;  des  diligences  faisaient
de  là  le  service  pour  Alexandrie  ;  elles  furent  remplacées
par  un  chemin  de  fer  en  1857.  La  nécessité  d’un  canal  maritime ­
  devenait  ainsi  plus  pressante.
Ferdinand  de  Lesseps  avait  été  consul  de  France  à  Alexam
drie  de  1831  à  1838  ;  il  y  était  devenu  très  populaire  par
son  dévouement  pendant  la  peste  de  1835  ;  il  fut  l’ami  de
Saïd-pacha,  et,  dès  que  celui-ci  succéda  à  Abbas-pacha  en
1854,  il  lui  remit  un  mémoire  concluant  à  la  construction
d’un  canal  direct  de  la  Méditerranée  à  la  mer  Rouge.  Le
firman  d’autorisation  fut  signé  le  15  novembre  1854.
(Euvre  d’initiative  française,  le  projet  excita  aussitôt
l’opposition  et  les  colères  de  l’Angleterre.  Elle  craignit  de
voir  la  route  de  l’Inde  au  pouvoir  de  la  France  :  Ferdinand
        <pb n="355" />
        342  EN  AFRIQUE.  -  LA  QUESTION  DU  NIL  ET  DU  NIGER.
de  Lesseps  renouvela  les  inquiétudes  que  lui  avait  causées
Bonaparte.  Longtemps  elle  protesta  ;  longtemps  elle  retarda
l’autorisation  demandée  au  sultan  ;  jusqu'au  bout,  elle
espéra  arrêter  l’entreprise.  Lord  Palmerston  devant  le  Parlement ­
  déclara  le  projet  «  physiquement  impraticable  »,  et
ajouta  qu’il  fallait  le  mettre  au  rang  de  «  ces  pièges  qui  de
temps  en  temps  sont  tendus  à  la  crédulité  des  capitalistes
gobe-mouches  ».  M.  de  Lesseps  alla  le  remercier  de  la
bruyante  réclame  qu’il  faisait  à  l’entreprise  en  s’en  occupant ­
  de  cette  façon,  et  un  député  des  Communes,  M.  Rœbuck,
rappelant  plus  tard  ses  compatriotes  au  bon  sens,  caractérisa ­
  dans  un  énergique  langage  le  rôle  joué  alors  par  son
gouvernement  ;  «  Il  s’agit  de  l’honneur  et  de  l’intérêt  de
l’Angleterre.  Il  me  semble  qu’on  sera  d’avis  que  l’honneur
de  l’Angleterre  a  été  sacrifié,  que  son  grand  nom  a  été
traîné  dans  la  boue,  et  que  nous  nous  sommes  conduits
d’une  manière  égoïste  et  basse  dans  la  question  du  canal  de
Suez  ».
L’œuvre  cependant  se  poursuivait.  Une  Compagnie  du
canal  de  Suez  fut  fondée  ;  elle  obtint  du  pacha  d’Égypte
Pacte  de  concession  des  terrains,  le  5  janvier  1856.  Une
souscription  publique  fut  ouverte,  en  novembre  1858  ;
400.000  titres  à  500  francs,  dont  220.000  souscrits  en
France,  176.000  par  le  pacha  lui-même  pour  le  trésor  égyptien, ­
  donnèrent  à  la  Compagnie  les  200  millions  nécessaires ­
  ;  Mohammed-Saïd,  puis  Ismaïl  mirent  à  sa  disposition
20.000  soldats  égyptiens  pour  activer  les  travaux,  lui  accordèrent ­
  toutes  les  facilités  désirables,  construisirent  pour
leur  compte  les  phares,  les  ports.  Car  il  convient  de  proclamer ­
  que  l’Égypte  a  contribué  pour  une  très  large  part  au
succès  de  l’entreprise.
Le  premier  coup  de  pioche  fut  donné  le  25  avril  1859.  La
première  section  du  canal,  de  la  Méditerranée  au  lac  Timsah,
  fut  solennellement  ouverte  en  présence  de  Saïd-pacha,
le  18  novembre  1862.  Le  17  novembre  1869,  eut  lieu
l’inauguration  définitive,  en  présence  de  l’impératrice  des
Français,  de  l’empereur  François-Joseph  d’Autriche,  du
prince  royal  Frédéric  de  Prusse,  du  prince  et  de  la  princesse ­
  des  Pays-Bas,  du  khédive  Ismaïl  et  de  l’émir  Abd-el-Kader
  :  130  navires,  dont  50  vaisseaux  de  guerre,  précédés
par  le  grand  yacht  français  Y  Aigle,  portant  tous  les  pavillons ­
  de  l’Europe,  firent  sans  encombre  la  traversée  de  Port-Saïd
  à  Suez,  salués  au  passage  par  les  hourrahs  des  Égyp
        <pb n="356" />
        L’EGYPTE  DEPUIS  1850.

343

tiens  et  de  milliers  d’Européens.  Le  gouvernement  anglais
n’y  était  pas  représenté.
Ismaïl  pacha  fut  ébloui  par  cette  grandeur  nouvelle  ;  il
crut  la  fortune  de  l’Égypte  désormais  inépuisable.  Il  avait
conservé  d’ailleurs  les  traditions  financières  des  Turcs  et
des  Mameluks.  Il  dépensa  l’argent  à  pleines  mains,  pour
ses  plaisirs,  pour  ses  caprices,  autant  que  pour  des  travaux
utiles,  sans  s’inquiéter  d’établir  l’équilibre  entre  les  recettes
et  les  dépenses.  Il  fit  construire  tout  un  réseau  de  voies
ferrées  à  travers  le  Delta,  des  usines,  des  fermes-modèles  ;
mais  aussi  il  multiplia  les  palais,  les  jardins,  pour  lui  et
pour  les  membres  de  sa  famille.  Il  voulut  «  haussmanniser
  »  le  Caire,  y  traça  des  quartiers  nouveaux,  y  fit  élever
un  Opéra,  où  eut  lieu  la  première  représentation  de  VAïda
de  Verdi.  Pour  couvrir  tous  ces  frais,  il  emprunta,  à  n’importe ­
  quel  taux,  jusqu’à  deux  milliards  et  demi.  L’Égypte
n’était  pas  encore  assez  prospère  pour  porter  le  fardeau
d’une  pareille  dette.
La  banqueroute  devint  imminente.  Le  pacha  ne  trouva
plus  de  prêteurs.  Il  offrit  au  gouvernement  français  de  lui
vendre  ses  actions  du  canal  ;  le  ministère  du  24  mai  les
refusa.  En  novembre  1875,  très  secrètement,  le  gouvernement ­
  anglais,  profitant  de  cette  faute,  acheta  pour  100  millions ­
  les  176.000  actions  que  possédait  l’Égypte;  il  eut  dès
lors,  presque  autant  que  la  France,  le  droit  d’intervenir
dans  le  pays.
En  effet  il  fallut  se  préoccuper  des  intérêts  des  créanciers
du  khédive,  singulièrement  compromis  par  ses  agissements
financiers.  Les  gouvernements  français  et  anglais  exigèrent
d’Ismall  une  garantie  pour  les  créances  de  leurs  nationaux.
Il  dut  signer  en  ce  sens  un  décret  par  lequel  toute  la  dette
fut  unifiée,  certains  revenus  de  l’état  et  les  revenus  particuliers ­
  du  khédive  furent  affectés  exclusivement  au  service
de  cette  dette.  Une  caisse  spéciale  fut  ainsi  constituée  sous
la  surveillance  de  deux  contrôleurs  généraux,  l’un  nommé
par  le  gouvernement  français,  M.  de  Blignières,  l’autre  par
le  gouvernement  anglais,  sir  Rivers  Wilson.  Tous  deux
firent  partie  du  ministère  égyptien  présidé  par  Nubarpacha,
  le  premier  comme  ministre  des  travaux  publics,  le
second  comme  ministre  des  finances  (1878).
L’administration  des  deux  contrôleurs  fut  très  habile  ;
ils  remirent  bientôt  l’ordre  dans  le  budget  ;  mais  ils  ne  le
purent  qu’en  faisant  autour  d’eux  beaucoup  de  mécontents.
        <pb n="357" />
        344  EN  AFRIQUE.  —  LÀ  QUESTION  DU  NIL  ET  DU  NIGER.
Les  Égyptiens  supportèrent  mal  la  nécessité  de  rompre  avec
leurs  commodes  errements  financiers,  de  cesser  le  gaspillage ­
  fructueux  d’autrefois  ;  ils  ne  pardonnèrent  pas  aux
étrangers  de  faire  succéder  au  temps  des  vaches  grasses
celui  des  vaches  maigres,  de  faire  des  économies  sur  tout,
de  tarir  la  source  des  libéralités  du  khédive,  et  d’interrompre
les  trafics  peu  scrupuleux  qui  les  enrichissaient  si  aisément.
L’armée,  dont  ils  étaient  si  fiers,  fut  réduite  au  chiffre  de
11.000  hommes  ;  la  solde  des  officiers,  leur  nombre  même
furent  diminués  :  2.500  d’entre  eux  furent  mis  en  demisolde.
  Le  khédive,  qui  avait  jusque-là  confondu  très  volontiers ­
  le  trésor  public  et  le  sien,  ne  se  résigna  pas  à  toucher ­
  désormais  un  traitement  fixe  ;  il  encouragea  par  sa
contenance,  par  d’imprudentes  paroles,  l’irritation  générale. ­

Le  18  février  1879,  le  jour  du  dosseh  ou  de  la  fête
annuelle  célébrée  à  l'occasion  du  retour  du  tapis  de  La
Mecque,  Nubar-pacha  et  sir  Rivers  Wilson,  insultés  par
plusieurs  centaines  d’officiers  qui  demandaient  à  être  payés,
furent  réduits  à  s’enfermer  dans  le  ministère  des  finances  et
assiégés  par  la  foule.  Le  khédive  se  rendit  sur  les  lieux  et
dispersa  le  rassemblement  avec  l’aide  de  la  troupe.  Il  était
d’ailleurs  d’autant  plus  populaire  qu’on  le  savait  opposé  aux
mesures  des  contrôleurs.
Le  lendemain,  Nubar-pacha  fut  obligé  de  donner  sa  démission, ­
  et  le  khédive  déclara  qu’il  présiderait  désormais  luimême
  le  conseil  des  ministres.  Quelle  indépendance  aurait
ce  conseil,  sous  l’autorité  présente  d’ismaïl  ?  MM.  de  Blignières
  et  Wilson  protestèrent.  Deux  bâtiments  de  guerre
français  et  anglais  furent  envoyés  à  Alexandrie.
Le  khédive  tint  bon.  Il  convoqua  une  assemblée  de  notables, ­
  pour  paraître  avoir  la  main  forcée.  Mais  il  l’avait
nommée  tout  entière  ;  il  se  fit  adresser  par  elle,  par  les
pachas,  par  les  fonctionnaires  de  son  gouvernement,  des
pétitions  demandant  que  l’Égypte  fût  aux  Égyptiens.  Le
!*'■  avril,  à  la  suite  d’une  démarche  des  notables,  il  déclara
que  l’Égypte  voulait  et  pouvait  payer  ses  créanciers,  mais
qu’elle  refusait  de  se  laisser  mettre  en  tutelle  ;  et  il  renvoya
les  deux  contrôleurs  généraux,  «  l’adjonction  de  l’élément
étranger  au  cabinet  étant  de  nature  à  blesser  la  nation
dans  ses  sentiments  les  plus  chers  ».
Les  gouvernements  français  et  anglais  répiiquèreni  en
sommant  le  khédive  d’abdiquer  sur  le  champ,  sous  la  menace
        <pb n="358" />
        L’EGYPTE  DEPUIS  1850.

345

d’une  intervention  militaire.  Il  résista.  Ils  agirent  auprès
du  sultan,  et  Abd-ul-Hamid  le  destitua  le  26  juin  1879.  Il
dut  céder,  se  retira  en  Italie,  et  fut  remplacé  par  son  fils
Tewfik.
Le  sultan  pensa  profiter  de  l’occasion  qui  venait  de  lui
être  offerte,  pour  affirmer  son  autorité  suzeraine  en  Égypte.
Dans  le  firman  d’investiture  qu’il  accorda  à  Tewfik-pacha,
il  déclara  maintenir  l’autonomie  administrative  du  pays  ;
mais  il  prétendit  limiter  avec  précision  les  pouvoirs  du
nouveau  khédive  :  les  impôts  durent  être  perçus  au  nom  du
sultan,  la  monnaie  frappée  à  son  effigie  ;  le  khédive  ne  put
nommer  aucun  officier  au-dessus  du  grade  de  colonel,  construire ­
  de  vaisseaux  cuirassés  sans  l’autorisation  de  la  Porte  ;
en  cas  de  vacance,  le  sultan  se  réserva  le  droit  de  choisir  le
khédive  parmi  les  membres  de  la  famille  de  Méhémet-Ali.
Le  gouvernement  français  fit  opposition  à  ces  prétentions,
qui  remettaient  en  question  les  avantages  consentis  à
l’Égypte  parles  conventions  de  1841.  Abd-ul-Hamid  dut  y
renoncer  et  reconnaître  une  fois  de  plus  le  droit  de  succession ­
  au  khédivat  par  ordre  de  primogeniture.
On  put  croire  la  crise  terminée.  Tewfik  accepta  le  contrôle ­
  anglo-français,  exercé  par  M.  de  Blignières,  et  par  sir
Eveling  Baring  pour  l’Angleterre,  en  remplacement  de  sir
Hivers  Wilson.
Le  calme  ne  dura  pas  longtemps,  les  causes  de  désordre
n’ayant  pas  disparu  et  l’intervention  européenne  étant  de
plus  en  plus  impopulaire  par  son  triomphe  même.  Le
«  parti  national  »  égyptien  se  sentit  atteint  par  la  disgrâce
d’Ismaïl-pacha,  dont  les  intrigues  ne  cessèrent  pas  malgré
l’éloignement  :  peut-être  espérait-il  quelque  glorieuse  restauration ­
  par  les  patriotes  de  son  pays.
Ceux-ci  s’agitaient  en  effet.  Les  officiers  surtout  manifestaient ­
  une  irritation  de  plus  en  plus  vive,  les  contrôleurs
continuant  forcément  leur  politique  d’économie  ;  quelques
colonels,  surtout  Ahmed  Arabi-bey,  devinrent  les  chefs  du
mouvement  ;  ils  pétitionnèrent  bruyamment  pour  obtenir
la  réintégration  dans  les  cadres  des  officiers  en  demi-solde;
la  plupart,  de  race  arabe,  se  plaignaient  des  faveurs  accordées ­
  de  préférence  aux  officiers  supérieurs  d’origine  circassienne
  ou  turque  ;  ils  rêvaient  d’assurer  leurs  droits  en
s’emparant  de  l’autorité,  en  reconstituant  une  sorte  d’aristocratie ­
  militaire  semblable  à  la  milice  des  beys  mameluks,
en  supprimant  au  besoin  le  khédivat  s’il  était  impuissant  à
        <pb n="359" />
        •i.

346  EN  AFRIQUE.  —  LA  QUESTION  DU  NIL  ET  DU  NIGER.
repousser  l’ingérence  étrangère.  Ils  étaient  soutenus  par  la
grande  masse  de  la  population,  exaltée  contre  les  Européens ­
  par  quelques  musulmans  fanatiques,  par  les  grands
négociants  qui  s’enrichissaient,  plus  ou  moins  secrètement,
du  commerce  des  esclaves.  Toutes  ces  colères  grandissaient,
s’excitaient  les  unes  par  les  autres,  éclataient  en  violentes
métaphores  :  «  Le  lion  britannique,  le  vieux  lion,  a  de  fiers
appétits,  s’écriait  un  vénéré  pèlerin  de  La  Mecque.  Toujours
en  quête  de  proie,  il  n’est  jamais  repu.  Que  va-t-il  dévorer
désormais  ?  Ses  griffes  d’acier  entament  profondément  les
chairs,  mais  sans  donner  la  mort.  Ses  victimes  sont  condamnées ­
  à  vivre.  Il  faut  qu’il  puisse  les  teter  à  son  aise,  les
saigner  à  petits  coups,  les  boire  à  petites  gorgées,  leur
sucer  peu  à  peu  la  cervelle  et  les  moelles.  Mais  quelle  vie  !
Mieux  vaudrait  mourir  !  Ainsi  traînent  une  existence  misérable ­
  nos  frères  des  Indes,  du  pays  de  l’eau  de  rose.  Ainsi
sont  voués  à  la  consomption  les  croyants  de  Chypre.  Ainsi
la  pauvre  Egypte  sera  mangée  et  bue  !...  Mais  non  I  Levonsnous
  tous,  nous  les  serviteurs  de  Dieu  !  L’Égypte  est  aux
Égyptiens  !  »  ’.
Au  mois  de  janvier  1881,  un  colonel  Circassian  ayant  été
nommé  à  la  place  d’un  arabe  au  commandement  d’un  régiment ­
  de  cavalerie,  un  grand  nombre  de  militaires  demandèrent ­
  au  président  du  Conseil,  Riaz-pacha,  la  révocation
de  cette  mesure  et  la  destitution  du  ministre  de  la  guerre,
un  Circassian  aussi,  Osman-pacha.  Trois  colonels  furent
arrêtés.  Toute  la  garnison  du  Caire  parut  vouloir  se  soulever ­
  pour  les  délivrer.  Tewfik  effrayé  remplaça  Osmanpacha
  par  un  arabe.  Mahmoud-pacha,  remit  les  trois  colonels ­
  arrêtés  à  la  tête  de  leurs  régiments,  fit  augmenter
la  solde  des  officiers  en  disponibilité.  Les  officiers  patriotes
en  furent  encouragés  dans  leurs  prétentions.
Le  9  septembre  suivant,  une  insurrection  éclata.  4.000
hommes,  conduits  par  le  colonel  Arabi-bey,  entourèrent  le
palais  du  khédive,  obtinrent  par  menaces  le  renvoi  du
ministère  Riaz-pacha,  et  son  remplacement  par  Chérifpacha.
  Une  assemblée  de  notables,  aussitôt  réunie,  déclara
que  le  vote  de  toutes  les  lois  de  finances  devait  lui  appartenir ­
  :  ce  qui  annulait  les  attributions  des  contrôleurs  européens. ­
  Chérif-pacha  n’osa  pas  appuyer  toutes  les  exigences
•  du  parti  national.
1.  HenneLert,  Les  Angla  s  en  Ég'jple,  p.  27.
        <pb n="360" />
        L’EGYPTE  DEPUIS  1850.

347

Le  3  février  1882,  nouvelle  manifestation  des  colonels.
Le  khédive  fut  obligé  de  donner  la  présidence  du  Conseil  à
Malimoud-paeha,  le  ministère  de  la  guerre  au  colonel
Arabi  :  les  «  patriotes  »  étaient  au  pouvoir.  Ils  donnèrent
aux  colonels  de  tous  les  régiments  le  droit  de  choisir  leurs
officiers,  exigèrent  l’augmentation  de  l’effectif  de  l’armée.
La  crise  devenait  plus  grave  que  jamais.  Gambetta,  alors
président  du  conseil  et  ministre  des  affaires  étrangères,
proposa  au  gouvernement  anglais  une  intervention  collective. ­
  Celui-ci  s’y  montra  mal  disposé  :  il  lui  répugnait  d’agir
quand  la  France  y  était  elle-même  résolue  ;  il  préférait
attendre  une  autre  occasion  plus  favorable  à  ses  propres
intérêts.  Gambetta  fut  renversé  du  pouvoir  quelques  jours
après  et  remplacé  par  M.  de  Freycinet.
Cependant  les  événements  se  précipitaient  en  Égypte.
Arabi-bey,  devenu  Arabi-pacha,  étaittout-puissant  au  Caire  ;
il  ne  cachait  pas  sa  haine  pour  les  Européens,  excitait  le
fanatisme  des  Égyptiens  par  des  proclamations  incessantes,
des  commentaires  publics  sur  le  Coran.  Il  passait  pour  un
savant  :  il  leur  disait  la  grandeur  de  leur  pays,  le  centre  du
monde,  restaurait  la  divinité  du  Nil,  le  premier,  le  seul
fleuve  de  l’univers  ;  «  car  il  ne  se  jette  pas  dans  la  Méditerranée, ­
  selon  l’opinion  accréditée  ;  il  plonge  par  un  tunnel
sous  cette  mer  et  sous  l’Atlantique  et  reparaît  en  Amérique
sous  le  nom  de  Mississipi».  Les  cheikhs  l’aidaient  dans
cette  propagande,  dans  cette  éducation  des  fidèles  musulmans ­
  ;  le  cheikh  Ouleich  le  proclamait  «  le  Sauveur  de
l’Islam  ».  —  et  Tu  es  marqué  au  front  de  la  lettre  G,  s’écriaitil
  ;  tu  es  le  Mahdi  annoncé.  »
Au  mois  de  mai  1882,  tous  les  employés  européens  de
l’administration  égyptienne  furent  destitués  ;  c’était  la
guerre  déclarée  à  la  France  et  à  l’Angleterre.
Les  deux  flottes  française  et  anglaise  vinrent  jeter  l’ancre
devant  Alexandrie  le  20  mai.  Ce  n’est  pas  que  M.  de  Freycinet ­
  fût  bien  résolu  à  une  intervention  militaire.  Il  proposa, ­
  pour  gagner  du  temps,  la  réunion  d’une  conférence
à  Constantinople  et  chercha  à  obtenir  une  entente  de  toutes
les  puissances  européennes.  La  conférence  délibéra  longuement, ­
  et  ses  délibérations  ne  servirent  à  rien.
En  attendant,  la  France  et  l’Angleterre  adressèrent  au
khédive  la  note  du  25  mai.  Elle  demandait  l’éloignement
temporaire  d’Arabi-pacha,  l’envoi  dansTintérieur  de  l’Égypte
des  deux  autres  colonels  les  plus  compromis.  Ali  pacha
        <pb n="361" />
        348  EN  AFRIQUE.  —  LA  QUESTION  DU  NIL  ET  DU  NIGER.
Fehmi  et  Âbd-el-al-pacha,  la  démission  du  ministère  Mahmoud-pacha. ­
  Le  ministère  égyptien  se  retira  le  26  mai.  La
population  se  soulevales  Européens  furent  partout  molestés, ­
  fermèrent  leurs  maisons  ;  le  khédive  fut  menacé.  Il
rappela  au  pouvoir  Ârabi-pacha.
Ce  triomphe  fut  le  signal  d’une  formidable  explosion  du
fanatisme  musulman.  Le  11  juin,  une  collision  entre  Arabes
et  Européens  dans  un  quartier  d’Alexandrie  amène  une
lutte  générale  ;  les  Arabes  se  Jettent  sur  les  Européens,  les
assomment  ou  les  poignardent  en  grand  nombre,  pillent
leurs  maisons  :  beaucoup  se  réfugient  sur  les  vaisseaux
anglais  et  français.  Arabi-pacha  commença  à  élever  autour
d’Alexandrie  des  retranchements  pour  la  lutte  inévitable.
Le  5  juillet,  le  ministère  anglais  prévint  le  gouvernement
français  que  l’amiral  sir  Beauchamp  Seymour  était  autorisé
à  adresser  aux  Égyptiens  un  ultimatum,  en  vue  d’arrêter
leurs  travaux  de  défense,  et,  au  cas  où  cet  ultimatum  resterait ­
  sans  effet,  à  ouvrir  le  feu  contre  leurs  ouvrages.  Il
demanda  si  l’amiral  français  Conrad  recevrait  des  instructions ­
  semblables.
Le  conseil  des  ministres  français  fut  d’avis  que  la  France
ne  pouvait  pas  s’associer  à  l’ultimatum  de  l’Angleterre.
L’amiral  Conrad  reçut  l’ordre  de  ne  pas  agir.
Le  10  juillet,  l’ultimatum  anglais  fut  remis  au  gouvernement ­
  égyptien.  Il  resta  sans  réponse.  Le  11,  le  bombardement ­
  d’Alexandrie  commença  à  sept  heures  du  matin  ;  les
feux  des  forts  égyptiens  furent  vite  éteints  ;  à  4  heures  et
demie,  deux  cuirassés  anglais  entrèrent  dans  l’avant-port  ;
l’armée  d’Arabi  se  retira  hors  de  la  ville,  pendant  qu’une
bande  de  Bédouins  en  pillait  et  brûlait  les  principaux  quartiers. ­

Les  Égyptiens  se  retranchèrent  en  arrière  d’Alexandrie,
à  l’abri  des  retranchements  de  Kafr-Douar.  Arabi  y  entretenait ­
  le  courage  de  ses  soldats  par  les  forfanteries  qui  lui
étaient  habituelles  ;  il  transformait  l’affaire  d’Alexandrie  en
une  brillante  victoire  sur  les  Anglais  :  l’amiral  Seymour
avait  été  pris  ;  on  le  traînait  de  village  en  village  ;  chaque
boulet  égyptien  avait  coulé  un  cuirassé  ennemi  ;  le  seul  qui
n’avait  pas  porté  était  tombé  dans  l’île  de  Chypre,  et  y  avait
décimé  la  garnison  anglaise.
Les  lignes  de  Kafr-Douar  étaient  vraiment  assez  fortes
pour  arrêter  les  Anglais,  s’ils  voulaient  suivre  la  route  de
l’armée  de  Bonaparte  en  1798.  Sir  Garnet  Wolseley,  nommé
        <pb n="362" />
        LA  GUERRE  DU  SOUDAN.

349

au  commandement  des  troupes  anglaises  renforcées,  résolut
de  tourner  les  Égyptiens  par  le  canal  de  Suez.  Le  ministère
Freycinet  crut  pouvoir  sauver  l’influence  de  la  France  en
assurant  la  protection  du  canal  contre  les  belligérants  ;  il
demanda  à  la  Chambre  un  crédit  de  quelques  millions  pour
en  permettre  l’occupation  :  le  crédit  fut  repoussé  par  416
voix  contre  75.  Le  ministère  tomba.
Ferdinand  de  Lesseps  craignit  qu’Arabi,  menacé  par  le
canal,  ne  le  fît  combler,  ce  qui  eût  été  facile  et  eût  assuré
peut-être  l’échec  des  Anglais.  11  l’alla  trouver.  Arabi  promit
de  respecter  la  neutralité  du  canal,  à  condition  que  Wolseley
  en  fît  autant  :  M.  de  Lesseps  se  chargea  de  l’obtenir.  Il
ne  l’obtint  pas.  Le  20  août,  malgré  ses  protestations,  le
général  anglais  débarqua  ses  troupes  à  Port-Saïd,  occupa
militairement  les  établissements  de  la  Compagnie  et  ferma
pour  quelques  jours  le  canal  à  la  navigation.  L’armée
anglaise  marcha  vers  le  Delta.
Arabi  ramena  ses  soldats  de  Kafr-Douar  vers  l’est,  non
sans  désordre.  Il  n’en  était  pas  moins  sûr  d’une  victoire
complète  :  il  donna  à  chacun  de  ses  hommes  un  talisman
capable  de  tuer  25  Anglais,  même  à  Londres,  si  ceux  de
l’Égypte  fuyaient  trop  vite;  les  Anglais,  disait-il,  avaient
amené  des  milliers  de  dogues,  mais  il  avait  préparé  à  leur
intention  exactement  le  même  nombre  de  boulettes  empoisonnées. ­

Le  23  août,  les  Anglais  s’emparèrent  d’El-Magfar,  sur  le
canal  d’eau  douce.  Le  25,  les  Égyptiens  abandonnèrent
leurs  positions  de  Tell-el-Mahuta.  Le  28,  ils  furent  refoulés
à  Gassassin.  Arabi  concentra  ses  meilleurs  régiments  à  Tellel-Kébir.
  Le  13  septembre,  Tell-el-Kébir  fut  pris  à  cinq
heures  du  matin,  en  vingt  minutes  ;  les  Anglais  ne  perdirent
que  200  hommes,  Arabi  s’enfuit.  Le  15  septembre,  ils
entrèrent  au  Caire.  Quelques  jours  après,  le  khédive  revint
d’Alexandrie,  et  en  son  honneur  le  général  Wolseley  passa
la  revue  des  troupes  «  libératrices  ».  L’Égypte  était  aux
Anglais.

m.  —  La  guerre  du  Soudan.
Ils  n’eurent  pas  tout  l’empire  égyptien.  L’expansion  de  cet
empire  vers  le  Darfour  l’avait  mis  en  contact  avec  les  pays
directement  soumis  à  l’influence  des  confréries  musulmanes
et  surtout  des  Senoûsiya.  Les  fonctionnaires  d’Ismaïl-pacha
        <pb n="363" />
        350  EN  AFRIQUE.  —  LA  QUESTION  DU  NIL  ET  DU  NIGER.
n’étaient  pas  très  redoutables  aux  marchands  d’esclaves,
dont  parfois  ils  partagèrent  les  bénéfices  et  encouragèrent
les  opérations.  Cependant,  par  leurs  relations  avec  les  puissances ­
  européennes,  par  la  présence  des  officiers  anglais  au
service  du  khédive,  ils  étaient  obligés  à  quelque  réserve,  et
proclamaient  de  temps  en  temps  avec  solennité  l’interdiction ­
  de  la  traite  des  nègres.  Les  marchands  arabes  n'étaient
pas  sans  inquiétude.
Ce  fut  bien  autre  chose,  lorsque  l’Égypte  tomba,  à  partir
de  1879,  sous  le  contrôle  anglo-français,  et  surtout,  en  1882,
sous  la  domination  anglaise.  Les  chasseurs  d’esclaves  se
sentirent  menacés  dans  leurs  intérêts,  et  les  musulmans
fanatiques  dans  leurs  croyances  religieuses.  La  propagande
des  derviches  des  corporations  devint  plus  ardente,  leurs
prédications  plus  pressantes.  Tout  le  Sahara  et  le  Soudan  en
furent  agités,  d’autant  mieux  que  les  Turcs  venaient  d’être
battus  par  les  Russes  et  avaient  failli  perdre  Constantinople.
C’est  à  ce  moment  que  le  colonel  français  Flatters,  explorant ­
  le  centre  du  Sahara,  y  fut  assassiné  par  les  Touaregs
Hoggar,  que  l’Algérie  méridionale  fut  troublée  par  l’insurrection ­
  de  Bou-Amama  chez  les  Oulad-sidi-cheikh.  Ce  fut
alors  comme  une  prise  d’armes  de  l’Islam  tout  entier.
Depuis  1868,  les  Bagaras,  marchands  de  chair  humaine
dans  le  Darfour,  vénéraient  comme  le  «  Maître  de  l’heure  »
un  khouan  nubien  de  Dongolah,  Mohammed-Ahmed,  instruit ­
  par  les  derviches  de  Khartoum  et  de  Berber,  affilié  à  la
confrérie  des  Senoûsiya.  Pendant  douze  ans,  il  mena  une
vie  solitaire  dans  un  îlot  du  Nil,  l’îlot  d’Abba  ;  retiré  dans
une  grotte  au  milieu  des  rochers,  il  s’y  adonnait  à  une  dévotion ­
  outrée,  prières,  jeûnes,  abstinences,  vivait  d’aumônes,
parlait  peu  et  par  sentences,  passait  ses  jours  et  ses  nuits  à
pleurer  sur  la  corruption  et  les  péchés  des  hommes.  Sa
réputation  de  sainteté  s’étendait  d’Assouan  à  Khartoum.
En  1881,  les  Bagaras  députèrent  à  Mohammed  des
envoyés  extraordinaires.  Ils  lui  offrirent  le  commandement
de  l’armée  de  l’Islam  pour  la  guerre  contre  les  infidèles.  Il
répondit  qu’il  avait  fait  le  vœu  de  vivre  loin  des  agitations
du  monde,  «  à  moins  que  Dieu  n’en  ordonnât  autrement  ».
—  «  Mais  c’est  Dieu  qui  le  veut  !  reprirent  les  députés.  Tu
es  celui  que  Dieu  a  choisi  ;  Sidi-es-Senoûsi  le  sait  ;  Dieu  le
lui  a  révélé  :  il  t’a  déclaré  Mahdi.  Tu  ne  dois  pas  te  soustraire ­
  aux  desseins  de  Dieu  !  »
Sortant  alors  de  sa  grotte,  le  Mahdi  s’arma  d’un  grand
        <pb n="364" />
        LA  GUERRE  DU  SOUDAN.

.351

sabre  à  lame  courbe,  et,  levant  les  bras  au  ciel,  il  s’écria  ;
«  Louanges  soient  à  Dieu  !  Me  voici  donc  défenseur  de  la  foi  !
Que  Dieu  me  maintienne  sur  le  cou  des  infidèles  et  étende
sa  bénédiction  sur  nous  !  »  Il  annonça  bientôt  que  Mahomet
lui  était  apparu  et  lui  avait  confié  la  mission  de  fonder
l’empire  de  l’Islam.  Il  appela  tousles  musulmans  aux  armes
et  eut  en  quelques  semaines  autour  de  lui  des  troupes  très
nombreuses.
Ses  succès  furent  rapides  de  1881  à  1885,  et  les  Anglais
eux-mêmes  sentirent  la  lourdeur  de  son  bras.  Le  gouverneur ­
  du  Soudan  égyptien,  Réouf-pacha,  fut  battu  le  7
décembre  1881  ;  trois  autres  corps  égyptiens  furent  successivement ­
  détruits  en  janvier,  juin  et  juillet  1882,  autour  de
Khartoum.  Se  jugeant  encore  incapable  d’enlever  cette  ville,
le  Mahdi  concentra  son  armée  un  peu  à  l’ouest,  et  s’empara
d’El-Obéid,  dont  il  fit  sa  première  capitale.  11  y  repoussa
toutes  les  attaques  qui  furent  dirigées  contre  lui.  Après
chaque  victoire,  ses  troupes  se  grossissaient  de  la  masse
des  déserteurs  de  l’armée  vaincue.  Car  sa  renommée  grandissait ­
  dans  tous  les  pays  de  l’Islam,  du  lac  Tchad  à  la  mer
Rouge,  et  le  doigt  de  Dieu  paraissait  le  conduire.
Quand  les  Anglais  furent  les  maîtres  de  l’Égypte,  ils
envoyèrent  contre  lui  une  armée  de  10.000  hommes  eommandée
  par  le  général  Hicks-pacha.  Parti  de  Suez  et  débarqué ­
  à  Souakim,  en  décembre  1882,  celui-ci  atteignit  Berber,
Khartoum,  et  marcha  sur  El-Obéid.  11  sembla  qu’il  était
entré  dans  les  ténèbres  :  pendant  plusieurs  mois  on  n’eut
aucunes  nouvelles  de  lui.  Un  renfort  de  500  hommes,  qui
lui  fut  envoyé  par  la  même  route,  fut  massacré  le  6  novembre ­
  1883  dans  les  gorges  de  Tokar,  près  de  Souakim.  On
sut  alors  que  le  3  novembre  précédent,  Hicks-pacha  avait
été  surpris  dans  un  coupe-gorge  analogue  au  fameux  défilé
de  la  Hache  (Hashgate)  où  jadis  Amilcar  Barca  anéantit  les
40.000  mercenaires  de  Carthage,  qu’enveloppé  par  des
forces  supérieures  il  n’avait  pu  que  se  défendre  avec  l’énergie ­
  du  désespoir,  que  son  armée  avait  péri  tout  entière,
qu’il  était  tombé  lui-même  bravement,  le  revolver  au  poing.
Khartoum  était  cette  fois  menacée.
Une  partie  des  Mahdistes,  sous  Osman  Digma,  marchait
en  même  temps  sur  les  ports  de  la  mer  Rouge  et  assiégeait
Singat,  à  60  kilomètres  de  la  côte.  Baker-pacha,  débarqué
à  Trinkitat,  y  fut  écrasé  et  perdit  les  deux  tiers  de  ses  hommes, ­
  le  4  février  1884.  Le  général  Graham  fut  plus  heu-
        <pb n="365" />
        352  EN  AFRIQUE.  —  LA  QUESTION  DU  NIL  ET  DU  NIGER.
reux;  le  13  mars,  il  livra  aux  Soudaniens  la  bataille  de
Tamanieh,  près  de  Souakim.  Osman-Digma  fut  vaincu,  son
camp  incendié,  son  étendard  et  ses  bagages  pris,  5.000  de
ses  soldats  tués.  Souakim  était  sauvée,  les  Derviches  rejetés ­
  à  distance  du  littoral.
Cependant  le  gouvernement  anglais  avait  envoyé  à  Khartoum ­
  Gordon-pacha,  l’ancien  gouverneur  du  Soudan.  Il  y
fut  bientôt  enveloppé  de  toutes  parts  par  des  masses  énormes ­
  de  cavaliers  et  de  fantassins,  ses  communications  coupées ­
  vers  le  nord  par  la  prise  de  Berber  et  de  Chendy,  sa
situation  désespérée.  En  octobre,  le  colonel  Stewart,  envoyé
à  son  secours,  fut  massacré  avec  tous  ses  compagnons.  Lord
Wolseley  fut  alors  chargé  d’aller  délivrer  Gordon,  avec  une
armée  de  10.000  hommes  et  des  ressources  considérables.
Sa  marche  très  lente  et  très  prudente,  appuyée  sur  le  Nil,
parut  devoir  lui  assurer  le  succès.  Le  16  janvier  1885,  les
Soudaniens  furent  battus  à  Abou-Kléa.  Le  21,  arriva  un
message  de  Gordon  :  «  Tout  va  bien  à  Khartoum.  Je  puis
tenir  des  années  —  29  décembre  ».  Le  28  janvier,  les
canonnières  de  sir  Wilson  furent  en  vue  de  la  ville  ;  point
de  troupes  aux  environs;  le  Mahdi  avait-il  fui  dans  le  désert?
Elles  s’approchèrent:  elles  furent  accueillies  à  coups  de
canons.  Quelques  jours  auparavant,  la  garnison  de  Khartoum, ­
  travaillée  par  les  émissaires  du  Mahdi,  s’était  révoltée,
avait  ouvert  les  portes  aux  assiégeants,  avait  massacré
Gordon.  Le  Mahdi  était  dans  la  vüle  avec  toute  son  armée.
Wolseley  ne  tenta  pas  le  siège  de  Khartoum  ;  il  eut  été
sans  doute  écrasé.  Il  ordonna  la  retraite.  Il  chercha,  en  se
retirant,  à  enlever  Berber,  pour  en  faire  la  base  d’une
reprise  postérieure  des  opérations  ;  le  général  Earle  y  échoua
et  fut  tué  près  de  Kerbikan.  Le  général  Graham  marcha
aussi  de  Souakim  sur  Berber;  il  livra  aux  ennemis,  les  18
et  20  mars  1885,  des  combats  acharnés  autour  de  Tamaï  ;  il
y  perdit  beaucoup  de  soldats  et  dut  renoncer  à  avancer.  Les
Mahdistes  prirent  même  Kassala,  le  30  juillet  1885,  après
un  long  siège  héroïquement  soutenu.
Il  fallut  évacuer  tout  le  Soudan,  et  la  frontière  de  l’Égypte
fut  ramenée  aux  premières  cataractes  du  Nil,  vers  Ouady-Âlfa
  et  Assouan.  Le  Mahdi  était  mort  le  21  juin  1885;  les
Derviches  lui  donnèrent  pour  successeur  le  nègre  Abdullah,
qui  établit  sa  capitale  à  Omdurman,  sur  le  Nil,  en  face  de
Khartoum,  Osman  Digma  continuant  à  tenir  la  campago^  à
travers  la  Nubie.
        <pb n="366" />
        L’ÊTJIini’IE  ET  LES  lïALIEKS.

353

Les  Anglais  remirent  à  d'autres  temps  de  nouvelles  hostilités, ­
  comptant  sur  la  dissolution  rapide  de  l’empire  musulman ­
  du  Soudan,  quand  la  fin  de  la  guerre  sainte  aurait
épuisé  le  fanatisme  sur  lequel  il  était  fondé.
IV.  —  L’Éthiopie  et  les  Italiens.
La  situation  de  l’Abyssinie  ou  mieux  Éthiopie  *  lui  réserve
peut-être  un  rôle  important  dans  les  luttes  futures  contre
l’Islam  et  dans  la  pénétration  du  continent.  Aux  sources  du
Nil  bleu  et  de  l’Atbara,  en  face  de  Khartoum,  grande
comme  la  France,  peuplée  d’environ  10  millions  d'habitants, ­
  elle  domine,  du  haut  de  ses  montagnes,  appuyée  à  la
mer  Rouge  et  à  l’Océan  Indien,  tout  le  bassin  moyen  du
Nil.  Elle  fut  grande  dans  l’antiquité,  s’étendit  jusqu’à
l’ouest  du  Nil,  et  de  l  ile  de  Meroë,  centre  de  leur  puissance,
au  confluent  de  l’Atbara  et  du  grand  fleuve,  les  prêtres
Éthiopiens  imposèrent  leur  domination  à  presque  toute
l’Égypte.
Beaucoup  plus  tard,  après  de  nombreux  siècles  d’obscurité, ­
  elle  fut  convertie  au  christianisme,  s’y  attacha  définitivement, ­
  mais  fut  bientôt  séparée  des  autres  pays  chrétiens
par  la  conquête  arabe.  Le  patriarche  d’Alexandrie  ne  cessa
pas  pourtant  de  nommer  les  abounas  ou  patriarches  de
l’Éthiopie.  Au  XV®  et  au  xvi®  siècle,  les  Portugais,  cherchant
la  route  de  l’Inde,  y  envoyèrent  plusieurs  missions.  En
1541,  Christo  foro  de  Gama,  l’un  des  fils  du  grand  navigateur, ­
  y  débarqua  avec  400  compagnons  pour  la  défendre
contre  les  Musulmans.  L’Islam  resté  maître  du  Nil  inférieur
et  se  glissant  le  long  du  fleuve  Jusqu’au  cœur  du  continent,
elle  resta  encore  plusieurs  siècles  dans  l’isolement  et  l’oubli.
Au  XIX*  siècle,  quand  recommencèrent  les  explorations
européennes  et  les  établissements  coloniaux  en  Afrique,  elle
y  fut  retrouvée.  Un  voyageur  français.  Rochet  d’Iléricourt,
y  vécut  plusieurs  années  et  signa  même  avec  le  roi  du  Ghoa,
Sahala-Séiassié,  un  traité  qui  est  la  première  trace  connue
des  relations  de  la  France  avec  ce  pays  :  les  Français  étaient
admis  à  faire  du  commerce  dans  le  Choa,  à  y  acheter  des
maisons  et  desterres;  en  cas  de  guerre  contre  les  musul-1.

  Les  Arabes  avaient  désigné  de  bonne  heure,  avec  une  intention
méprisante,  les  habitants  de  ce  pays  sous  le  nom  de  Habeschi  ou
Mélangés,  Impurs.  —  On  en  a  fait  Abyssinie.
E.  Driault.  —  Question  d’Orient.

23
        <pb n="367" />
        354  EN  AFRIQUE.  —  LA  QUESTION  DU  NIL  ET  DU  NIGER.
mans,  la  France  devait  considérer  comme  ses  ennemis  les
ennemis  du  roi  de  Choa.  Ce  traité  ne  fut  pas  appliqué.
D’ailleurs  tous  les  voyageurs  dénonçaient  l’Éthiopie  comme
un  pays  sans  cesse  troublé  par  l’anarchie  ;  ses  vallées,  encaissées ­
  dans  les  montagnes,  y  forment  en  effet  plusieurs  régions
très  distinctes,  notamment  le  Tigré  au  nord,  l’Amhara  et  le
Godjam  au  centre,  le  Choa  au  sud,  dont  les  chefs  ou  ras
ont  vécu  le  plus  souvent  indépendants,  indociles  à  l’autorité ­
  de  celui  d’entre  eux  qui  s’attribuait  le  titre  de  négus  ou
roi  des  rois.  Ce  désordre  réduisait  l’Éthiopie  à  l’impuissance,
y  rendait  les  transactions  commerciales  impossibles,  expliquant ­
  la  longue  obscurité  de  son  histoire.
Bientôt  pourtant  l’attention  de  l’Europe  fut  attirée  par  le
bruit  qui  s’y  fit  autour  du  nom  du  négus  Théodoros.  C’était
un  chef  du  Kouara,  nommé  Kassa,  qui  avait  réussi  à  conquérir ­
  rAmbara,  imposé  sa  volonté  aux  ras  du  Tigré  et  du
Choa,  pris  le  titre  de  négus  sous  le  nom  de  Théodoros  II,  et
donné  à  l’Abyssinie  quelque  unité  (1855).  Il  nourrissait  de
grands  desseins,  rêvait  de  détruire  l’Islam  et  d’aller  délivrer
Jérusalem.
Les  Anglais  lui  envoyèrent  plusieurs  missions  ;  car  ils
commençaient  à  surveiller  la  route  de  l’Inde  par  la  mer
Rouge.  En  février  1862,  un  consul  Charles  Duncan  Cameron ­
  apporta  au  négus  une  lettre  et  des  présents  de  la  reine
Victoria.  Il  y  répondit  en  annonçant  le  prochain  envoi  d’une
ambassade  à  Londres.  Mais  la  conduite  du  consul  anglais
lui  parut  suspecte.  Caractère  très  défiant,  il  disait  un  jour
à  un  français,  M.  Guillaume  Lejean  ;  «  Je  connais  la  tactique ­
  de  vos  gouvernements  européens.  On  lance  des  missionnaires ­
  d’abord,  puis  des  consuls  pour  appuyer  les  missionnaires, ­
  puis  des  bataillons  pour  soutenir  les  consuls.  Je
ne  suis  pas  un  rajah  de  l’Inde  pour  être  berné  de  la  sorte  ;
j’aime  mieux  avoir  affaire  tout  de  suite  aux  bataillons  ».
Ayant  saisi  des  lettres  où  il  était  peu  ménagé,  il  fit  arrêter
Cameron,  et  l’enferma,  avec  de  nombreux  Européens,  dans
la  citadelle  de  Magdala.  Les  réclamations  de  l’Angleterre  ne
furent  pas  accueillies.  Une  ambassade  anglaise,  conduite
par  sir  Hormuzd  Rassam,  débarqua  à  Massouah  en  août
1864,  exigea  la  délivrance  des  prisonniers.  Théodoros  consentit ­
  à  recevoir  Rassam,  puis,  irrité  de  son  langage,
l’enferma  à  son  tour.
Le  gouvernement  anglais  lui  déclara  la  guerre.  12.000
hommes,  commandés  par  sir  Robert  Napier,  débarquèrent  à
        <pb n="368" />
        I.’ÉTHIOPIE  ET  LES  ITALIENS.  35i&amp;gt;
Zoullah.  Leur  apparition  permit  aux  ras  abyssins  de  se
soulever  contre  le  négus.  Celui  du  Ghoa,  Ménélik,  petit-fils
de  Sahala-Sélassié  que  Théodoros  avait  détrôné,  refusa  de
lui  amener  ses  soldats.  Celui  du  Tigré,  Kassaï,  fit  alliance
avec  les  Anglais  et  les  laissa  passer  sur  son  territoire.  Ils
s’engagèrent  dans  les  montagnes  par  Sénafé,  Adigrat,  Antalo,
  et  arrivèrent  presque  sans  coup  férir  devant  la  forteresse ­
  de  Magdala,  où  le  négus  était  retranché  avec  sa  petite
armée,  très  réduite  par  les  insurrections.  Le  10  avril  1868,
il  fut  écrasé  devant  la  ville.  Il  chargea  Rassam  de  négocier
pour  lui  :  sir  Robert  Napier  exigea  une  capitulation  sans
conditions.  Théodoros  renvoya  ses  prisonniers  au  camp
anglais,  la  plus  grande  partie  de  ses  soldats,  et  attendit
l’assaut  avec  16  hommes,  dans  la  partie  la  plus  inaccessible
de  la  citadelle.  Le  13  avril,  les  Anglais  enlevèrent  Magdala.
Quand  le  négus  les  vit  approcher,  il  mit  le  canon  de  son
pistolet  entre  ses  dents,  et  se  fit  sauter  la  cervelle.
Satisfaite  de  cette  vengeance,  l’Angleterre  rappela  son
armée.  Les  circonstances  avaient  favorisé  son  succès  ;  mais
elle  ne  se  croyait  pas  capable  de  garder  le  pays  ;  elle  savait
qu’il  y  aurait  fallu  des  troupes  nombreuses  et  beaucoup
d’argent.  L’Éthiopie  retomba  dans  l’anarchie  :  les  ras  se
disputèrent  le  pouvoir  ;  celui  de  l’Amhara,  Gobhesié,  se  proclama ­
  négus  à  Gondar  ;  ceux  du  Tigré  et  du  Choa  refusèrent
de  lui  obéir.  Au  bout  de  quatre  ans,  Kassaï,  ras  du  Tigré,
battit  et  tua  Gobhesié,  et,  dans  l’église  d’Axoum,  capitale
religieuse  du  pays,  il  se  fit  couronner  sous  le  nom  de  Johannès
  (janvier  1872).
Son  autorité  ne  fut  pas  reconnue  par  ses  rivaux.  Son
règne  fut  troublé  par  les  attaques  des  Égyptiens,  puis  par
celles  des  Madhistes.  Ceux-ci  brûlèrent  Gondar,  capitale  de
l’Amhara  ;  le  négus  marcha  contre  eux,  fut  tué  à  la  bataille
de  Metemmeh  (10  mars  1889).  Avant  de  mourir,  il  désigna
pour  son  successeur  son  fils  naturel,  le  ras  Mangascia.
Cependant,  sous  Ménélik  II,  le  Choa  restait  indépendant ­
  et  de  jour  en  jour  plus  puissant.  La  légende
rattache  sa  filiation  à  la  fameuse  reine  de  Saba,  qui
aurait  eu  de  Salomon  un  fils,  Ménélik  I",  empereurd’Éthio*
pie.  Quoi  qu’il  en  soit,  son  grand-père  Sahala-Sélassié  ayant
été  vaincu  par  Théodoros,  il  fut  emmené  en  captivité  à
Gondar  et  y  fut  retenu  douze  ans.  Il  parvint  à  s’enfuir,
rentra  dans  Ankober  sa  capitale  et  s’y  proclama  roi  (1865).
Indépendant  dans  le  Choa,  il  y  fortifia  son  autorité,  étendit
        <pb n="369" />
        356  EN  AFRIQUE.  —  LA  QUESTION  DU  NIGER  ET  DU  NIL.
ses  frontières  au  sud  et  à  l’est,  par  la  soumission  des  Gallas
du  KafTa,  par  la  conquête  du  Harrar,  lorsque  l’empire  égyptien ­
  s’écroula.  Il  abolit  l’esclavage  dans  ses  domaines,  chercha ­
  à  entrer  en  relations  avec  les  États  européens  pour  y
acheter  des  armes,  éerivit  en  1882  au  président  de  la  République ­
  Française  qu’il  voulait  «  ouvrir  et  assurer  à  la  science,
au  commerce  et  à  l’industrie  les  routes  qui  conduisent  du
Choa  dans  les  riches  pays  du  sud  ».  Pendant  ces  trente
années  de  règne,  il  fît  de  son  royaume  le  plus  fort  et  le  plus
prospère  de  l'Éthiopie.
La  France  ne  répondit  pas  encore  aux  avances  du  roi  du
Choa.  Elle  avait  eependant  acheté  en  1859  Zoulah,  sur  la
baie  d’Adulis,  avec  les  îles  Dessi,  et  en  1862  le  territoire
d’Obock  :  elle  ne  voulait  qu’y  établir  des  dépôts  de  charbon
pour  ses  vaisseaux  de  l’Océan  Indien.
L’Italie,  en  quête  de  colonies  pour  y  dériver  l’émigration
considérable  de  ses  habitants,  déçue  dans  ses  ambitions
sur  la  Tunisie,  cherchait  à  s’établir  sur  quelque  autre  rivage
africain.  Encouragée  par  l’Angleterre,  qui  comptait  se  servir ­
  d’elle  pour  une  diversion  contre  les  Soudaniens,  elle
envoya  des  explorateurs  sur  les  côtes  de  la  mer  Rouge.  Plusieurs ­
  y  furent  massacrés  par  les  sauvages  Danakils,  Giuletti
  en  1881,  Blanchi  en  1884,  le  comte  Porro  en  1886.  Le
comte  Antinori  eut  plus  de  succès  ;  il  fut  reçu  par  Ménélik,
vécut  plusieurs  années  auprès  de  lui,  établit  des  rapports
très  cordiaux  entre  lui  et  son  gouvernement,  fut  son  intermédiaire ­
  pour  l’achat  des  armes  perfectionnées  dont  il  avait
besoin.  Après  lui,  le  comte  Pierre  Antonelli  devint  le  représentant ­
  offîciel  de  l’Italie  auprès  de  Ménélik,  prit  sur  lui
une  très  grande  influence,  devint  son  conseiller  ordinaire.
Le  terrain  était  ainsi  très  bien  préparé.  Les  Italiens  établirent ­
  une  colonie  à  Assab,  tout  près  du  détroit  de  Bab-el-Mandeb
  (1882).  En  1885,  l’année  de  la  prise  de  Khartoum
parle  Mahdi,  l'Angleterre,  maîtresse  de  l'Égypte,  leur  laissa
prendre  Massouah,  d’où  la  garnison  égyptienne  fut  retirée.
La  France,  malgré  ses  droits  sur  la  baie  d’Adulis,  ne  s’y
opposa  pas.  En  arrière  de  Massouah,  ils  cherchèrent  des
terres  plus  élevées,  plus  saines,  pour  y  fonder  un  établissement ­
  durable.  Ils  s’y  heurtèrent  à  l'hostilité  du  négus  .lohannè.s
  :  une  colonne  italienne  fut  massacrée  à  Dogali,  le
26  janvier  1887,  par  le  ras  Aloula.  Une  autre  fut  presque
aussi  maltraitée  l’année  suivante,  le  8  août  1888,  à  Saganéiti.
        <pb n="370" />
        L’ßrilIOPIE  ET  LES  ITALIENS.

357

Ces  échecs  les  amenèrent  à  resserrer  leurs  rapports  avec
Ménélik,  dont  ils  excitèrent  les  mauvaises  dispositions  contre
le  négus.  La  mort  de  Johannes  leur  parut  très  avantageuse
à  leurs  intérêts  ;  ils  continuèrent  les  hostilités  contre  son
fils,  le  ras  Mangascia,  pour  le  plus  grand  profit  de  Ménélik,
qu’ils  engagèrent  à  prendre  le  titre  de  négus.  Celui-ci  signa
avec  eux,  le  22  mai  1889,  le  traité  d’Ucciali  *.
Cet  acte  reconnaissait  Ménélik  comme  roi  des  rois  d’Éthiopie, ­
  proclamait  une  paix  perpétuelle  et  une  amitié
constante  entre  l’Éthiopie  et  l  ltalie,  donnait  à  la  colonie
italienne  la  limite  du  March  et  de  la  Belesa,  à  la  frontière
nord  du  Tigré,  assurait  aux  deux  pays  des  avantages  commerciaux ­
  réciproques.  Par  l’article  17,  le  roi  des  rois  d’Éthiopie ­
  consentait  à  se  servir  du  gouvernement  de  S.  M.  le
roi  d’Italie  pour  traiter  toutes  les  aiTaires  qu’il  pourrait
avoir  avec  les  autres  puissances  et  gouvernements.  Cette
formule  paraissait  établir  le  protectorat  ikilien  sur  l’Éthiopie. ­
  Ménélik  la  laissa  passer  :  elle  était  conçue  en  termes
sujets  à  discussion,  et  il  avait  besoin  du  concours  de  l’Italie
contre  le  ras  Mangascia  ;  il  eût  eu  beaucoup  à  craindre
d’une  alliance  entre  elle  et  son  rival.
Cet  accord  fut  complété  par  la  mission  du  ras  Makonnen,
cousin  de  Ménélik,  envoyée  en  Italie  pour  y  obtenir  la  ratification ­
  du  traité.  Elle  fut  reçue  avec  un  très  grand  cérémonial, ­
  fêtes,  revues  militaires,  et  aboutit  à  la  signature  d’une
convention  complémentaire,  par  laquelle  Ménélik  devait
faire  frapper  ses  monnaies  en  Italie,  contractait  un  emprunt
de  quatre  millions  dans  une  banque  italienne  sous  la  garantie ­
  du  gouvernement  royal.  C’était  la  consécration  formelle ­
  du  protectorat  italien  sur  l’Éthiopie.  Leroi  d’Italie  lit.
frapper  une  monnaie  éthiopienne  avec  sa  propre  effigie,  et
sur  la  tranche,  à  la  place  des  trois  Fert  traditionnels  cette
légende  ;  l’Italie  protège  VÉthiopie.  Le  11  octobre,  il  notifia ­
  aux  puissances  l’article  17  du  traité  d’Ucciali,  en  le  présentant ­
  comme  l’affirmation  de  son  protectorat  sur  l’Éthiopie. ­
  Toutes,  sauf  la  Russie,  lui  donnèrent  acte  de  cette  notification. ­

Dès  lors  les  Italiens  pensèrent  tirer  sans  peine  les  conséquences ­
  de  ces  actes  consentis  par  Ménélik  dans  le  plein
exercice  de  son  indépendance.  Le  ras  Mangascia,  leur  en-1.
  Voir  le  texte  dans  C.  de  la  Jonquiére,  Les  Italiens  en  Érythrée,
p.  108-111.
        <pb n="371" />
        358  EN  AFRIQUE.  —  LA  QUESTION  DU  NIL  ET  DU  NIGER.
nemi  comme  son  père,  d’autant  plus  qu’ils  lui  refusaient  le
titre  de  négus,  ne  voulait  pas  leur  laisser  les  territoires
cédés  par  le  traité  d’Ucciali.  Ils  auraient  pu,  en  s’accordant
avec  lui,  tenir  en  échec  le  roi  du  Choa  et  dominer  l’un  et
l’autre.  Ils  crurent  fortifier  leur  propre  puissance  en  fortifiant ­
  celle  de  leur  protégé,  et  ils  ne  ménagèrent  pas  le  ras
du  Tigré.  Ils  prirent  Keren  dès  le  2  juin  1889,  Asmara  le
3  août  suivant,  obtinrent  la  défection  de  l’un  de  ses  principaux ­
  chefs,  le  ras  Sebath,  le  menacèrent  aux  frontières  du
Tigré.  Ils  occupèrent  même  un  moment  Adoua,  la  capitale
de  ce  royaume,  le  26  Janvier  1898,  mais  ne  s’y  maintinrent
pas.
Bientôt  ils  s’établirent  sur  la  côte  de  l’Océan  Indien,  se
firent  reconnaître  la  possession  de  la  côte  orientale  des  Somalis, ­
  et  des  conventions  signées  avec  l’Angleterre,  en
mars-avril  1891,  assurèrent  à  son  influence  tout  l’intérieur
du  continent  de  Souakim  à  la  Djouba  sur  l’Océan  Indien,
avec  le  droit  d’occuper  temporairement  Kassala  :  ils  consentaient ­
  par  là  à  jouer  un  rôle  dans  la  guerre  préparée  par
les  Anglais  contre  les  Derviches.  Ils  s’en  acquittèrent  brillamment ­
  quelque  temps  après  :  sous  prétexte  que  les
Derviches  pillaient  sans  cesse  le  pays  des  Beni-Amer,
dont  les  chefs  sollicitaient  l’appui  de  l’Italie,  le  colonel  Arimondi
  marcha  contre  eux,  leur  prit  Agorda  le  22  décembre ­
  1893.  Le  général  Baratieri  arriva  d’Italie  avec  de
nouvelles  forces  et  conduisit  lui-même  l’attaque  contre
Kassala.  Le  7  juillet  1894,  après  de  sanglants  combats,  la
ville  fut  emportée.  C’était  le  premier  échec  sérieux  subi  par
les  Madhisles  :  les  Anglais  jugèrent  le  moment  venu  d’en
profiter  et  se  disposèrent  à  reprendre  l’offensive.
Les  Italiens  possédaient  ainsi  dans  l’Afrique  orientale,
sauf  les  points  de  la  côte  occupés  par  les  Français  et  les
Anglais,  un  bel  empire  colonial,  sur  la  mer  Rouge  et
l’Océan  indien,  avec  de  bonnes  lignes  de  pénétration  vers
l’intérieur,  avec  un  beau  rôle  à  jouer  dans  la  lutte  prochaine
contre  l’empire  musulman  du  Soudan.  Ils  pouvaient  se  réjouir ­
  ;  ils  étaient  au  rang  des  grandes  puissances  coloniales  de
l’Europe.  Crispi  pouvait  se  vanter  d’avoir  rendu  à  son  pays
les  mêmes  services  que  Jules  Ferry  à  la  France  par  l’occupation ­
  de  la  Tunisie  et  du  Tonkin.
Des  difficultés  pourtant  s’étaient  déjà  produites  avec  Ménélik,
  et  elles  s’aggravaient  de  jour  en  jour.  Le  ras  Man-
        <pb n="372" />
        L’ÉTHIOPIE  ET  LES  ITALIENS.

359

gascia,  battu  par  eux,  se  réconcilia  avec  Ménélik,  reconnut
sa  suzeraineté  :  c’était  pour  lui  le  seul  moyen  de  conserver
au  moins  une  partie  de  l’héritage  paternel.  Il  reçut  du  négus
le  gouvernement  du  Tigré,  sa  vie  durant,  avec  les  pouvoirs
d’un  vice-roi.  Ménélik  fut  dès  lors  le  maître  incontesté  de
toute  l’Éthiopie.  Il  en  avait  achevé  très  habilement  l’unité;
il  fit  frapper  à  son  effigie  des  monnaies  qui  eurent  cours
dans  tout  son  empire,  et  se  fit  couronner  solennellement  à
Entotto,  sa  nouvelle  capitale.
Tout-puissant,  à  la  tête  de  troupes  nombreuses  et  bien
armées,  il  fut  mal  disposé  à  supporter  le  protectorat  de
l’Italie,  n’en  ayant  plus  besoin.
Après  son  couronnement,  il  fit  part  directement  aux  puissances ­
  européennes  de  son  avènement  au  trône.  L’Angleterre ­
  et  l’Allemagne  répondirent  que  cette  communication
aurait  dû  être  faite  par  l’intermédiaire  de  l’Italie  ;  l’empereur ­
  d’Allemagne  accentua  encore  son  appréciation  en  qualifiant ­
  le  négus  du  simple  titre  d’Altesse.  Ménélik  se  plaignit
au  gouvernement  italien  de  l’humiliation  qui  lui  était  ainsi
infligée,  et  précisant  le  sens  qu’il  attribuait,  dans  la  langue
de  son  pays,  à  l’article  17  du  traité  d’Ucciali,  il  ajoutait  :
«  L’article  17  dit  que  je  peux  me  servir  de  l’intermédiaire
de  l’Italie,  mais  non  que  j’y  consens  dans  toutes  les  affaires
que  j’aurais  à  traiter  avec  l’Europe  ».  Il  pliait  le  roi  Humbert ­
  de  rectifier  cette  erreur,  auprès  des  puissances  ses
amies.  C’était  remettre  en  question  le  protectorat  italien.
Crispi  ne  pouvait  l’admettre.  11  eût  peut-être  adopté  une
interprétation  nouvelle  de  l’article  17,  quitte  à  affirmei
l’action  de  l’Italie  dans  les  faits.  Mais  il  tenait  à  écarter  de
l’Éthiopie  toute  autre  influence  étrangère.  Il  redoutait  en
effet  le  voisinage  de  la  France  qui,  par  Obock,  grâce  à  un
habile  gouverneur,  M.  Lagarde,  entretenait  déjà  avec  Ménélik ­
  de  cordiales  et  fructueuses  relations.  Il  redoutait  plus
encore  les  prétentions  de  la  Russie  qui  manifestait  l’intention
d’entrer  en  rapports  suivis  avec  l’Éthiopie,  en  exerçant  sur
elle  une  sorte  de  protectorat  religieux.  En  1889,  une  expédition, ­
  non  officielle,  il  est  vrai,  composée  d’environ  150  personnes, ­
  soldats,  prêtres,  artisans,  femmes  et  enfants,  conduite ­
  par  le  cosaque  Atchinof,  un  fervent  apôtre  de  l’idée'
slave  et  de  la  religion  orthodoxe,  avait  essayé  de  pénétrer
en  Éthiopie,  en  passant  par  le  territoire  français  d’Obock  ;
elle  n’avait  été  arrêtée,  à  Sagallo,  que  par  les  canons  du
croiseur  français  le  Seignelay,  le  17  Février.  Le  ministère
        <pb n="373" />
        *  330  EN  AFRIQUE.  —  LA  QUESTION  DU  NIL  ET  DU  NIGER.
Goblet  ne  voulait  pas  risquer  un  grave  conflit  diplomatique
avec  l'Italie.
Tout  cela  fortifiait  le  gouvernement  italien  dans  la  pensée
de  protéger  son  influence  exclusive  en  Éthiopie.  11  envoya
auprès  du  négus  le  comte  Antonelli  ;  on  ne  put  s’entendre  :
Ménélik  exigeait  la  suppression  pure  et  simple  de  l’article  17,
et  même  voulait  remettre  en  discussion  les  frontières
vaguement  indiquées  par  le  traité  d’Ucciali,  et  encore
demandait  un  débouché  sur  la  mer  Rouge.  Après  de  longues
et  vaines  négociations,  le  comte  Antonelli  se  sépara  de
Ménélik  sans  avoir  rien  obtenu.  Dans  une  lettre  adressée  à
tous  les  souverains  de  l’Europe,  le  négus  indiqua  les  limites
exactes  de  son  empire  et  ajouta  avec  quelque  fierté  :  «  Je
n’ai  point  l’intention  d’être  spectateur  indiilerent  si  des
puissances  lointaines  se  présentent  avec  l’idée  de  se  partager ­
  l’Afrique,  l’Éthiopie  ayant  été  pendant  quatorze  siècles
une  île  de  chrétiens  au  milieu  de  la  mer  des  païens  ».  Le  11
mai  1893  enfin,  il  adressa  au  gouvernement  italien  la  dénonciation ­
  du  traité  d’Ucciali,  dans  les  conditions  prévues  par
l’article  16  de  cet  acte.  L’empire  colonial  de  l’Italie,  dont
l’Éthiopie  formait  le  noyau  essentiel,  s’écroulait.
Elle  se  décida  à  la  guerre,  en  confia  la  direction  au  général ­
  Baratieri,  et  lui  donna  environ  vingt  mille  hommes.  11
ne  nous  convient  pas  d’entrer  dans  le  détail  des  opérations
militaires  qui,  dans  l’ensemble  de  ces  événements  historiques, ­
  n’occupent  que  quelques  mois.  Leur  importance  sans
doute  paraîtra  moins  grande  dans  l’éloignement  nécessaire
au  jugement  impartial.  Elles  se  partagent  en  deux  périodes  :
le  général  Baratieri  n’eut  d’abord  en  face  de  lui  que  les
troupes  du  ras  Mangascia  ;  il  les  battit.  —  Il  fut  battu  lorsqu’il ­
  eut  à  lutter  contre  toutes  les  forces  du  négus.
En  décembre  1894,  il  somma  Mangascia  de  licencier  l’armée ­
  qu’il  concentrait  sur  le  Mare  b  supérieur.  Le  ras  refusa.
Baratieri,  dans  une  brillante  campagne,  le  vainquit  le  13
janvier  1895  à  Coatit,  le  16  à  Sénafé,  obtint  l’amitié  du  ras
Agos,  entra  le  25  mars  dans  la  forteresse  d’Adigrat,  se
trouva  maître  du  Tigré.  Il  poussa  même  ses  avant-postes
jusqu’à  Makallé,  Antalo,  vers  le  lac  Ascianghi,  dans  la
direction  du  Choa,  en  tournant  le  Godjam  par  la  crête  des
montagnes.  Il  alla  faire  dans  l’été  une  tournée  triomphale
en  Italie,  en  revint  avec  de  nouvelles  troupes.
Cependant  Ménélik  conduisait  une  expédition  de  pillage
dans  le  pays  des  Gallas.  Après  un»  b''”cherie  sanglante  rni
        <pb n="374" />
        LÉ.HI0P11-:  ET  LES  ITALItNS.  "«I
n’épargna  ni  femmes  ni  enfants,  il  revint  à  Entoto  chargé
de  butin.  C’était  peut-être  pour  lui  un  moyen  d’augmenter
le  nombre  de  ses  soldats  par  l’appàt  des  richesses.  Il  n’était
pas  fâché  de  la  défaite  de  son  vassal,  qui  serait  le  meilleur
gage  de  sa  fidélité  future.
Alors  il  appela  tous  les  chefs  de  l’Ethiopie  à  la  grande
assemblée  de  Borroumeda.  Il  y  affirma  l’absolue  indépendance ­
  de  son  pouvoir  et  la  nécessité  où  les  Italiens  le  mettaient, ­
  malgré  son  désir  de  la  paix,  de  défendre  par  les
armes  sa  souveraineté  et  l’intégrité  de  ses  frontières.  «  Un
ennemi  a  traversé  les  mers;  il  a  violé  nos  frontières  pour
détruire  notre  patrie  et  notre  foi.  J’ai  négocié  longtemps
dans  l’espoir  d’obtenir  justice  sans  que  le  sang  fût  versé.
Mais  l’ennemi  ne  veut  rien  entendre  :  il  avance  toujours,
minant  nos  terres  et  nos  peuples,  comme  font  les  taupes.
C’est  assez  !  Avec  l’aide  de  Dieu,  je  défendrai  l’héritage  de
mes  aïeux  et  je  repousserai  par  les  armes  l’envahisseur.  Que
celui  qui  en  a  la  force  m’accompagne  !  Que  celui  qui  ne  l’a
pas  prie  pour  nous.  ‘  »  Tous  les  ras  présents  lui  jurèrent
fidélité,  au  milieu  d’un  grand  enthousiasme  patriotique  ;
150.000  hommes  le  suivirent  au  nord.
Au  commencement  de  décembre  1895,  ils  furent  en  contact
avec  l’avant-garde  italienne,  parvenue  à  l’Amba-Alaghi,  à
quelque  distance  au  nord  du  lac  Ascianghi.  Le  major  Toselli,
quila  commandait,  les  vit  couronner  les  hauteurs  voisines,
et  en  fut  elfrayé  :  «  Ils  sont  beaucoup,  beaucoup  I  écrivait-il
au  général  Arimondi.  Je  vois  les  lueurs  des  feux  s’enfoncer
à  gauche,  à  droite,  en  face,  dans  les  profondeurs  de  l’horizon ­
  ».
Le  7  décembre,  la  colonne  Toselli  fut  tout  entière  détruite,,
et  son  chef  tomba  au  premier  rang,  sur  les  positions  dont
il  avait  la  garde.  Le  major  Galliano  fut  enfermé  dans  Makallé,
y  soutint  un  siège  pénible,  et  reçut,  le  25  janvier  1896,  l’autorisation ­
  de  capituler,  à  condition  de  rejoindre  l’armée
principale.  Ménélik  y  consentit,  le  fit  accompagner  par  une
partie  de  ses  hommes,  et  cependant,  tournant  à  l’ouest,
dans  la  direction  d’Adoua  et  d’Axoum,  sans  que  Baratieri
s’opposât  à  cette  marche  de  flanc  très  habile,  il  obligea  les
Italiens  à  reculer  sur  Adigrat,  à  la  frontière  septentrionale
du  Tigré.  Crispi  songea  à  envoyer  des  troupes  vers  Zeïlah,
1.  E.  Petit,  L  Abyssinie  et  les  inléi'êts  fi'unçais,  decís  ic  Correspondant ­
  du  10  mars  1897.
        <pb n="375" />
        362  EN  AFRIQUE.  -  LA  QUESTION  DU  NIL  ET  DU  NIGER.
sur  le  golfe  d’Aden,  pour  faire  une  diversion  contre  le  Choa
par  le  Harrar  ;  le  gouvernement  français  rappela  la  convention ­
  anglo-française  de  février  1888,  par  laquelle  les  deux
puissances  s’engageaient  à  respecter  l’indépendance  du
Harrar,  et  l’Angleterre  n’osa  pas  permettre  aux  italiens
d’occuper  Zeilah.
La  situation  de  Baratieri  était  très  critique.  La  prudence
lui  conseillait  la  retraite  sur  Massouah  ;  mais  c’était  l’abandon ­
  définitif  du  Tigré.  Pressé  par  son  gouvernement,  il  risqua ­
  une  bataille  qui  ne  pouvait  pas  avoir  de  pires  résultats.
Le  1"  mars,  il  lança  toutes  ses  colonnes,  commandées  par
les  généraux  Albertone,  Arimondi,  Dabormida,  Ellena,  à
l’attaque  du  plateau  de  l’Amba-Garima,  qui  domine  Adoua.
Le  général  Albertone  s’engagea  trop  loin,  fut  isolé,  battu  et
pris.  La  ligne  de  bataille  des  Italiens  se  trouva  par  là  brisée
au  centre  :  les  trois  autres  colonnes,  ne  pouvant  se  soutenir
réciproquement,  furent  écrasées  l’une  après  l’autre  :  Dabormida ­
  et  Arimondi  furent  tués,  Ellena  blessé.  Ail  heures  et
demie,  Baratieri  ordonna  la  retraite  ;  ce  fut  une  débandade
générale  qu’il  ne  put  ou  ne  sut  diriger.  3  à  4.000  Italiens  et
toute  l’artillerie  restèrent  aux  mains  du  négus.  Baratieri  fut
destitué,  traduit  devant  un  conseil  de  guerre,  qui  ne  l’acquitta ­
  qu’à  l’égalité  des  voix.  Le  ministère  Crispi  fut  renversé. ­

Le  général  Baldissera,  successeur  de  Baratieri,  répara
très  habilement  les  conséquences  les  plus  graves  que  pouvait ­
  avoir  ce  désastre.  Le  négus,  qui  venait  de  se  faire  couronner ­
  par  le  patriarche  d’Ethiopie  dans  la  ville  sainte
d’Axoum,  était  satisfait  des  résultats  obtenus,  et  ne  voulait
pas  les  compromettre  par  trop  d’exigences.  Il  se  retira  dans
le  Choa.
Les  troupes  italiennes  furent  reformées  sur  la  frontière
du  Mareb.  Les  Derviches,  qui  pensaient  profiter  des  circonstances ­
  pour  reprendre  Kassala,  y  furent  complètement
battus  par  le  colonel  Stevani.  Le  major  Nerazzini  fut  envoyé
au  négus  pour  traiter  de  la  paix.  Elle  fut  signée  le  26  octobre ­
  1896  à  Addis-Abeba.  Le  traité  d’Ucciali  était  aboli.
L’indépendance  absolue  de  l’Étbiopie  était  reconnue.  La
frontière  italienne  était  maintenue  à  la  ligne  du  Mareb,  de
la  Belesa  et  du  Muna.  La  situation  respective  de  l’Italie  et
de  l’Ethiopie  se  trouva  nettement  établie  :  l’Italie  garda  sur
la  côte  de  la  mer  Rouge  de  bonnes  positions,  et  une  bonne
ligne  de  pénétration  vers  le  Soudan  dans  la  direction  de
        <pb n="376" />
        LES  FRANÇAIS  DANS  L’AFRIQUE  OCCIDENTALE.  263
Kassala,  avec  un  horizon  moins  vaste,  mais  dégagé  de
nuages.
V.  —  Les  Français  dans  l’Afrique  occidentale.
Il  y  a  déjà  longtemps  que  l’Islam  a  cessé  d’être  redoutable ­
  dans  l’Afrique  occidentale,  que  son  offensive  jadis  si
hardie  s’est  énervée.  Il  n’y  a  pas  longtemps  que  la  réaction
européenne  a  suivi  son  recul,  qu'elle  a  entamé  l’Afrique
elle-même.
Pendant  plus  de  sept  siècles,  de  la  bataille  de  Xérès  à  la
prise  de  Grenade  par  les  rois  catholiques  (711-1492),  les
deux  rivages  du  détroit  de  Gibraltar  furent  musulmans.
Alors  les  Maures,  rajeunissant  de  siècle  en  siècle  leur  puissance ­
  par  l’élévation  de  dynasties  nouvelles,  avaient  dans  la
féconde  Andalousie  leur  plus  riche  colonie  et  réduisaient  les
chrétiens  aux  plateaux  désolés  du  nord.  En  1492  seulement,
le  dernier  des  Abencérages  prit  la  route  de  l’exil  et  pleura
sur  la  fin  de  l’empire  mauresque  en  Europe.
Les  Espagnols  poursuivirent  d’abord  leur  avantage,  franchirent ­
  à  leur  tour  le  détroit  de  Gibraltar,  conduisirent  de
glorieuses  expéditions  dans  les  pays  barbaresques.  Le  cardinal ­
  Ximénès  pensa  y  fonder  un  empire  chrétien  ;  on  vit
Charles-Quint  devant  Alger  et  Tunis.  Puis  les  Espagnols  se
détournèrent  de  ce  rivage  si  proche  pourtant,  si  naturellement ­
  lié  à  leurs  ports.  Ils  allèrent  chercher  l’or  des  Indes
Occidentales  ;  ils  se  ruinèrent  par  les  amollissantes  richesses
du  Nouveau-Monde  ;  comme  épuisés  par  la  croisade  et  la
découverte  de  l’Amérique,  ils  entrèrent  dans  l’oisiveté,  dans
la  décadence,  s’y  enfermèrent  orgueilleusement,  abandonnèrent ­
  la  direction  de  l’expansion  européenne  en  Afrique.
De  leur  effort  du  xvi®  siècle,  ils  n’ont  gardé  que  Ceuta  et
Melilla  sur  la  côte  marocaine.
Ainsi  les  États  barbaresques  restèrent  pour  longtemps
indépendants,  musulmans  d’ailleurs,  incapables  d’organisation ­
  politique,  occupés  seulement  de  brigandage  et  de  piraterie. ­
  C’est  encore  aujourd’hui  la  condition  du  Maroc.  Le
sultan  de  Fez  est  moins  nuisible  que  celui  de  Constantinople, ­
  mais  uniquement  parce  qu’il  a  moins  de  moyens  de
nuire  et  que  le  terrain  de  son  action  est  moins  vaste.  Il  a
les  mêmes  habitudes,  levant  sur  celles  de  ses  tribus  qui
daignent  obéir  des  impôts  exorbitants,  au  nom  du  Coran,
régnant  par  la  terreur  jusqu’aux  limites  où  son  autorité  est
        <pb n="377" />
        364  EN  AFRIQUE.  —  LA  QUESTION  DU  NIL  ET  DU  NIGER.

reconnue.  D’ailleurs  ces  limites  ne  sont  pas  très  étendues  :
les  tribus  des  oasis  du  Sahara,  vers  Figuig,  sont  indépendantes ­
  ;  de  même  celle  des  RilFains  sur  les  bords  de  la  Méditerranée. ­
  C’est  pourquoi  cette  terre  naturellement  très  riche
est  en  grande  partie  pauvre  et  désolée:  elle  devrait  être  un
merveilleux  jardin,  elle  est  en  général  un  désert  inhabitable. ­
  Elle  est  une  miniature  de  l’empire  ottoman,  et  elle  attire
de  la  part  des  gouvernements  des  préoccupations  analogues.
Leurs  jalousies,  là  aussi,  les  tiennent  en  équilibre,  et
retardent  un  dénouement  fatal.  L’Angleterre  fait  beaucoup
de  commerce  avec  Tanger,  et  redoute  que  l’établissement
d’une  puissance  forte  sur  la  côte  africaine  ne  neutralise  l’importance ­
  stratégique  de  Gibraltar.  Elle  n’est  pourtant  pas
en  situation  d  étendre  sur  le  Maroc  la  sphère  de  son  influence. ­

S’il  est  un  pays  auquel  le  Maroc  semble  réservé  par  la
nature,  c’est  l’Espagne.  Elle  aurait  à  Ceuta  une  solide  base
d’opérations,  si  elle  était  capable  d’initiatives  hardies,  si
elle  n’avait  pas  beaucoup  à  faire  à  maintenir  dans  l’obéissance ­
  les  derniers  morceaux  de  son  empire  colonial.  Déjà  il
serait  trop  tard  pour  qu  elle  pût  occuper  les  routes  sahariennes ­
  del’Hinterland  marocain  :  elle  n’aurait  làqu’une  enclave
sans  horizon.
Le  gouvernement  français  peut  craindre  d’exciter  les  susceptibilités ­
  de  l’Espagne  en  développant  résolument  ses  intérêts ­
  dans  le  Maroc,  comme  il  a  excité  celle  de  l’Italie  par  l’occupation ­
  de  la  Tunisie.  Cependant  il  doit  avoir  désormais  dans
la  solution  de  cette  question  une  prépondérance  incontestée.
Par  Oran  et  Tanger,  qui  sont  sur  les  routes  de  Marseille  et
de  Bordeaux  vers  Dakar  et  l’Amérique  du  Sud,  le  commerce
français  l’emporte  au  Maroc  sur  celui  de  toutes  les  autres
nations  européennes.  Tout  le  long  de  la  frontière  oranaise
la  France  est  en  perpétuel  contact,  parfois  amical,  souvent
hostile,  avec  les  tribus  marocaines  ;  elle  les  presse  vers
Figuig,  elle  souffre  de  leur  anarchie,  elle  a  un  intérêt  capital ­
  à  la  faire  cesser  ;  et  d’ailleurs,  à  mesure  que  son  influence ­
  s’étend  et  se  fortifie  sur  t  )ute  l’Afrique  du  nord-ouest,
le  Maroc  en  est  forcément  pénétré,  et  le  cours  naturel  des
années  le  conduit  doucement  dans  les  voies  françaises,  où
sont  entrés  déjà  les  autres  pays  barbaresques.
Car  la  France  est  la  grande  puissance  latine,  la  vraie  héritière ­
  de  Rome  sur  les  bords  de  la  Méditerranée.  Elle  a  entrepris ­
  dans  l’Afrique  mineure  une  œuvre  aussi  jilorieuse  et  de
        <pb n="378" />
        LES  FRANÇAIS  DANS  L’AFRIQUE  OCCIDENTALE.  363
conséquences  plus  étendues  dans  l'intérieur  du  continent  :
l’Afrique  mineure  fut  un  but  peur  les  Romains,  elle  n’est
qu’un  chemin  pour  les  Français.
Ils  étaient  de  longue  date  destinés  à  cette  fortune.  Sans
remonter  à  la  croisade  où  mourut  Saint-Louis,  dans  le  temps
où  le  cardinal  Ximénès  et  Charles-Quint  poursuivaient  l’Islam ­
  sur  les  côtes  barbaresques,  à  Tunis,  à  Alger,  les  rois  de
France  nouaient  avec  les  Musulmans  de  ces  régions  leurs
premières  relations  amicales.  François  I*'',  l’allié  du  sultan
Soliman,  combina  ses  flottes  avec  celles  de  Khaïr-eddin
Barberousse,  le  chef  des  pirates  d’Alger,  et  obtint  de  lui  des
capitulations  avantageuses  aux  marchands  français.  Ce  fut
un  grand  scandale  dans  toute  la  chrétienté  :  on  opposa  la
politique  de  Charles-Quint  à  celle  de  François  1",  et  on
reprocha  violemment  à  celui-ci  de  porter  si  mal  son  titre  de
fils  aîné  de  l'Église.  Ce  fut  pourtant  le  commencement  d'une
tradition  à  laquelle  la  France  est  demeurée  fidèle,  et  l’entrée ­
  dans  une  voie  où  elle  a  fait  de  singuliers  progrès.
Ce  n'est  pas  qu’elle  n’ait  entretenu  avec  les  Barbaresques
que  des  rapports  cordiaux  ;  les  navires  français  payèrent
tribut  comme  ceux  des  autres  nations  à  la  piraterie  barbaresque,
  et  Louis  XIV,  redevenu  le  roi  très  chrétien,  fit
maintes  fois  bombarder  les  ports  algériens,  et  donna  aux
Turcs  de  ces  rivages  de  bonnes  leçons  qui  leur  servirent
quelque  temps.  Mais,  dans  les  intervalles  de  ces  exécutions
nécessaires,  les  relations  de  Marseille  avec  les  côtes  qui  lui
font  face  ne  furent  pas  interrompues  ;  la  seule  richesse  qui
y  pût  attirer  ses  négociants  était  le  corail  de  La  Calle  ;  elle
eut  de  bonne  heure  le  monopole  de  cette  pêche,  et  paya  de
ce  fait  aux  deys  d’Alger  un  fermage  annuel  dont  le  chiffre
fut  souvent  sujet  à  discussion.  Quoi  qu’il  en  soit,  la  France
fut,  pendant  trois  siècles  avant  la  conquête,  le  seul  pays
chrétien  qui  entretînt  avec  l’Algérie  des  relations  régulières,
qui  la  connût  vraiment.
Pendant  les  guerres  de  la  Révolution  et  du  premier  Empire, ­
  l’Angleterre  ne  songea  pas  à  s’établir  sur  cette  côte,
parce  qu’elle  n’en  avait  pas  besoin  pour  surveiller  la  route
de  l’Inde,  qu'elle  n’en  pouvait  prévoir  les  destinées,  et  que
ce  devait  être  une  entreprise  pénible,  de  longue  haleine,  où
ses  flottes  n’auraient  pas  été  suffisantes.  Les  deys  d’Alger,
surs  du  moins  alors  d’échapper  aux  colères  du  gouvernement ­
  français,  devinrent  plus  exigeants  à  l’égard  des  marchands ­
  de  Marseille,  augmentèrent  le  taux  du  bail  des  pè-
        <pb n="379" />
        366  EN  AFRIQUE.  —  LA  QUESTION  DU  NIL  ET  DU  NIGER.
cheries,  se  crurent  à  l’abri  de  tout  châtiment,  insultèrent
le  représentant  de  la  France,  M.  De  val.  Ce  fut  la  circonstance, ­
  toute  accidentelle,  qui  décida  l’intervention  française,
sans  que  d’ailleurs  le  gouvernement  de  Charles  X  eût  pensé
dès  lors  qu’Alger  la  blanche  dût  être  la  première  pierre  du
gigantesque  édifice  colonial  qui  s’est  élevé  depuis  en  face
de  Marseille.  Déjà  pourtant  les  affaires  d’Égypte  appelaient
l’attention  de  l’Europe  sur  l’Afrique,  et  une  vague  intuition
de  l’avenir  y  poussa  la  France  à  une  expédition  décisive.
Alger  fut  prise  le  5  Juillet  1830,  et  ce  fut  le  brillant  héritage ­
  que  la  dynastie  des  Bourbon  directs  laissa,  en  disparaissant ­
  pour  jamais.
A  vrai  dire,  l’héritage  était  à  conquérir,  et  il  y  fallut  tout
le  règne  de  Louis-Philippe  et  ses  meilleures  armées  commandées ­
  par  ses  meilleurs  généraux,  toute  l’élite  militaire  de  la
France.  Il  y  eut  d’abord  à  vaincre  l’Odjak,  la  milice  turque
fondée  par  Barberousse  à  la  façon  des  Mameluks  d’Égypte,
et  qui  faisait  peser  sur  tout  le  pays  un  lourd  despotisme.
Alger  prise  et  bientôt  après  les  principaux  ports  de  la  côte,
les  Turcs  concentrèrent  leur  résistance  à  Constantine,  et,
dans  ce  repaire  haut  perché  sur  la  montagne,  ils  parurent
invincibles.  Pour  en  venir  plus  sûrement  à  bout,  le  gouvernement ­
  français  traita  avec  les  autres  populations  du  pays,
avec  les  Arabes  qui  avaient  souffert  pendant  trois  siècles  de
la  domination  de  l’Odjak,  et  il  signa  avec  leur  principal
chef,  l’émir  de  Mascara  Abd-el-Kader,  le  traité  de  la  Tafna.
D’un  effort  vigoureux,  Constantine  fut  enlevée,  1837.
Mais  l’Odjak  ne  constituait  dans  la  population  algérienne
qu’une  minorité,  une  aristocratie  d’étrangers  mal  établie
dans  le  pays,  et  dont  l’expulsion  ne  faisait  qu’exciter  les
espérances  des  indigènes,  Arabes  et  Berbères,  beaucoup
plus  nombreux.  Les  Arabes  en  particulier,  venus  lors  de  la
grande  poussée  conquérante  du  viii®  siècle,  étaient  maîtres
des  plateaux,  et  avaient  conservé  des  habitudes  guerrières,
une  fierté  d’indépendance  que  les  Turcs  n’avaient  pas  domptées ­
  ;  car  ils  s’étaient  peu  aventurés  dans  les  montagnes  de
l’intérieur.  Le  jour  donc  oûla  France  voulut  prendre  sérieusement ­
  la  place  de  l’Odjak  et  même  organiser  le  pays,  elle
dut  se  résoudre  à  une  lutte  acharnée  et  à  des  sacrifices  de
toute  nature.  Jadis  Rome  conquit,  dans  les  guerres  puniques, ­
  l’empire  de  la  Méditerranée.  La  guerre  d’Algérie  ne
renferme  peut-être  pas  pour  la  France  de  moindres  promesses, ­
  dont  le  siècle  finissant  commence  à  montrer  les
        <pb n="380" />
        LES  FRANÇAIS  DANS  L’AFRIQUE  OCCIDENTALE.  367
splendeurs;  aussi  est-elle  un  des  points  saillants  de  notre  histoire. ­
  Elle  sera  l’éternel  honneur  du  règne  de  Louis-Philippe.
'  Elle  fut  contemporaine  des  luttes  non  moins  héroïques  et
non  moins  longues  engagées  par  les  Russes  contre  les  montagnards ­
  musulmans  du  Caucase  et  contre  Timan  Schamyl  :
et  ces  deux  guerres,  à  si  longue  distance,  eurent  beaucoup
de  caractères  communs,  des  avantages  comparables.
Abd-el-Kader  fît  une  résistance  moins  longue,  mais  aussi
héroïque  que  le  prophète  du  Caucase.  Il  trouva  longtemps
dans  la  montagne,  qui  lui  était  familière,  un  asile  inviolable, ­
  un  sûr  refuge;  il  infligea  aux  troupes  françaises  de
grosses  pertes,  menaça  de  près  Oran,  Alger,  leur  fît  payer
cher  la  victoire.  Les  difficultés  à  vaincre  surexcitèrent  les
courages  ;  la  guerre  d’Afrique  donna  à  la  France  une  armée
et  des  chefs  fortement  trempés  qui  lui  assurèrent,  pendant
même  la  génération  qui  suivit,  une  prépondérance  militaire ­
  incontestée.  Le  jeune  duc  d’Aumale  enleva,  à  la  tête
de  sa  petite  troupe  de  chasseurs,  toute  la  smalah  de  l’émir
(1843),  le  força  à  quitter  l’Algérie,  à  demander  asile  au
sultan  du  Maroc.  Joinville  bombarda  Mogador  et  Tanger.
Bugeaud  remporta  sur  les  Marocains  l’éclatante  victoire  de
Tlsly  (1844).  Lamoricière  poursuivit  les  bandes  arabes  dans
les  rochers  les  plus  inaccessibles,  trouva  leurs  retraites  les
plus  cachées,  les  traqua  comme  un  gibier  effarouché,  ne
leur  laissa  trêve  ni  repos,  eut  la  gloire  qu’Abd-el-Kader  aux
abois  se  remît  entre  ses  mains  (1847).  Comme  si  cette
grande  tâche  suffisait  au  gouvernement  de  Juillet,  il  tomba
quelques  mois  après.
La  défaite  de  Schamyl  par  les  Russes  abattit  cette  barrière ­
  musulmane  du  Caucase  qui  leur  fermait  la  descente
vers  l’Arménie,  la  Perse  et  le  Turkestan,  ouvrit  largement
devant  eux  l’horizon.  La  lutte  contre  Abd-el-Kader  fut  chez
nous  la  grande  besogne  de  notre  colonisation  africaine.  Il
y  eut  certes  d’autres  efforts  à  faire,  mais  non  pas  qui  lui
aient  été  égaux,  et  les  progrès  de  l’expansion  française  dans
l’Afrique  occidentale  ont  été  comme  les  fruits  naturels  du
rude  labeur  qu’elle  avait  exigé.  Elle  fut  d’ailleurs  la  première
occasion  d’un  contact  direct  et  prolongé  avec  l’Islam  et  la
race  arabe,  et  ainsi  d’une  première  tentative  d’éducation  de
cette  race  et  de  cette  religion  par  la  civilisation  française.
L’épreuve  fut  belle  et  noble  entre  toutes,  et  riche  en  résultats. ­
  Ce  n’est  pas  qu’elle  ait  réussi  de  tous  points  :  des
fautes  ont  été  commises  ;  des  maux  sont  encore  à  guérir.
        <pb n="381" />
        368  F,N  AFRIQUE.  —  LA  QUESTION  DU  NIL  ET  DU  NIGER.

des  erreurs  à  réparer.  Mais  l’expérience  était  délicate  et
comportait  de  tels  tâtonnements.  Avec  ses  imperfections,
qui  seront  des  leçons  pour  l’avenir,  l’œuvre  accomplie  par
la  France  en  Algérie  a  excité  l’admiration  des  étrangers,
sinon  des  Français,  qui  mettent  une  sorte  de  point  d'honneur ­
  à  se  dénigrer.  L’assimilation  des  Arabes  musulmans
avec  les  Français  chrétiens  s’est  poursuivie  d’année  en
année,  parce  que  les  premiers  ont  senti  la  force  des  seconds
et  que  les  Musulmans,  fatalistes,  ont  le  respect  de  la  force.
Aussi  bien,  ils  se  sentent  plus  heureux  sous  le  régime  nouveau, ­
  plus  sûrs  de  leurs  richesses,  de  leurs  troupeaux  ;  ils
apprennent  le  chemin  des  écoles  françaises  ;  ils  font  de
bons  soldats  français.  Chez  ce  peuple  naturellement  guerrier, ­
  l’admission  dans  les  rangs  et  dans  les  grades  de  l’armée ­
  française  peut  faire  beaucoup  pour  la  fusion  définitive.
Pour  notre  empire  surtout  africain,  qui  sait  si  l’armée  coloniale ­
  que  nous  aurons  un  jour  n’empruntera  pas  à  cette
race  ses  meilleurs  éléments,  si  alors  les  Arabes  d’Algérie,
sous  des  chefs  français,  soldats  de  la  civilisation  et  non
plus  du  fanatisme,  ne  seront  pas  l’instrument  essentiel  delà
grandeur  française  en  Afrique  ?  Les  Russes  aussi  ont  rangé
les  cavaliers  turcomans  sous  leurs  bannières.
Depuis  la  soumission  d’Abd-el-Kader,  les  intérêts  français ­
  se  sont  développés  en  Afrique,  d’abord  avec  quelque
lenteur.  Pendant  le  second  empire,  surtout  dans  l’intervalle ­
  des  guerres  de  Crimée  et  d'Italie,  les  armées  de  Napoléon ­
  III  continuèrent  la  conquête  du  pays,  et,  à  côté  de  la
population  arabe,  rencontrèrent  la  race  primitive  des  Berbères, ­
  réfugiés  au  temps  de  la  conquête  musulmane  dans
les  montagnes  de  la  Kabylie  et  peu  à  peu  convertis  à  l’Islam. ­
  Leur  hostilité  violente  pouvait  être  dangereuse  dans
le  voisinage  d’Alger.  Il  fallut  pour  les  soumettre  toute  l’habileté ­
  et  toute  la  bravoure  des  généraux  Randon  et  Mac-Mahon.
  On  construisit  au  milieu  du  pays  le  Fort  impérial  —
aujourd’hui  Fort  national  —  pour  les  tenir  en  respect.
Maintes  fois  encore,  quelques  tribus  berbères  ou  arabes  se
sont  révoltées  contre  la  domination  française,  notamment
au  lendemain  de  la  guerre  de  1870  ;  mais  à  aucun  moment
cette  domination  n’a  été  sérieusement  compromise,  et  dès
lors  l’Algérie  a  pu,  non  seulement  être  livrée  à  une  colonisation ­
  très  active,  mais  devenir  encore  le  point  de  départ
de  nouveaux  progrès  de  rinfluence  française.
C’est  aussi  sous  le  second  empire  que  le  Sénégal  s’éleva
        <pb n="382" />
        LES  FRANÇAIS  DANS  L’AFRIQUE  OCCIDENTALE.

369’

vraiment  de  la  situation  de  simple  comptoir  à  celle  de  colonie, ­
  en  attendant  qu’il  devint  le  noyau  d’un  empire  considérable. ­
  Ce  fut  l’œuvre  de  Faidherbe.  Saint-Louis  était
alors  serrée  le  long  de  la  côte  par  les  tribus  maures  de  la
rive  droite  du  Sénégal,  et  par  les  Peuls  ou  Toucouleurs  du
bassin  moyen  et  supérieur  de  ce  même  fleuve.  Les  environs
de  la  ville  furent  assez  aisément  débarrassés  des  bandits
maures  qui  empêchaient  tout  commerce  avec  l’intérieur.
Mais  les  Peuls  venaient  de  fonder  un  empire  redoutable
étendu  jusqu’au  Niger,  sous  le  commandement  d’un  audacieux ­
  marabout,  El-Hadj-Omar.  Fanatique  musulman,  il
avait  entendu  parler  d’Abd-el-Kader  dans  ses  pèlerinages
de  La  Mecque,  et  il  voulait  l’imiter,  être  plus  heureux  que
lui,  régner  en  maître  absolu  sur  un  vaste  empire  soumis
aux  lois  du  Coran.  En  quelques  années,  en  effet,  il  terrorisa ­
  les  tribus  nègres  de  Niger  et  du  Sénégal  supérieur,  conquit ­
  tout  le  plateau  du  Fouta-Djalon,  et  ne  douta  pas  qu’il
jetterait  aisément  à  la  mer  les  Français  du  Sénégal.  Le
choc  fut  rude  ;  mais  le  résultat  ne  se  fit  pas  attendre.  EI-Hadj-Homar
  vint  mettre  le  siège  devant  le  fort  de  Médine
qui  venait  d’être  construit  ;  il  y  parut  le  19  avril  1857  ;  il
conduisit  à  de  nombreux  assauts  ses  20.000  guerriers  ;  il
resta  quatre-vingt-quinze  jours  devant  le  village  défendu
par  une  centaine  d’hommes,  sous  la  direction  d’un  marchand ­
  français  Paul  H  oil  et  d’un  vieux  chef  indigène  Sambala.
  Alors  Faidherbe  arriva  en  remontant  le  fleuve  sur  une
canonnière,  \e  Basilic,  et,  le  19  juillet,  infligea  au  marabout
une  défaite  complète  à  laquelle  l’empire  toucouleur  ne  survécut ­
  pas.  Faidherbe  profita  du  prestige  que  lui  assura  cette
éclatante  victoire  pour  signer  des  traités  avec  un  grand
nombre  de  rois  du  pays,  pour  appeler  dans  la  colonie  les
capitaux  et  les  marchands,  pour  envoyer  vers  le  Soudan  les
premières  missions  qui  préparèrent  la  voie  à  l’expansion
française.  Les  onze  années  de  ce  gouvernement  (1851-1865)
furent  décisives  pour  l’avenir  du  Sénégal  et  de  l’empire
français  dans  le  Soudan.  Tant  il  est  vrai  qu’il  suffit  souvent
d’un  homme  pour  tirer  des  plus  modestes  prémices  les
plus  merveilleux  résultats.
Le  second  empire  d’ailleurs  ne  fit  pas  d’autres  efforts
dans  l’Afrique  occidentale.  Il  fut  davantage  préoccupé  de
l’Egypte  et  de  l’achèvement  du  canal  de  Suez  ;  il  eut  ainsi
dans  la  vallée  du  Nil  des  intérêts  de  premier  ordre  qui  détournèrent ­
  son  attention  du  Sahara  ou  du  Niger.
E.  Driault.  —  Question  d’Orient.  2i
        <pb n="383" />
        3iO  en  AFRIQUE.  —  LA  QUESTION  DU  NIL  ET  DU  NIGER.
La  guerre  de  1870  ne  retarda  pas  longtemps  l’expansion
coloniale  de  la  France.  C’est  un  hommage  à  rendre  au  gouvernement ­
  de  la  République  qu’il  ne  se  soit  pas  un  seul
moment  résigné  à  un  rôle  secondaire  au  delà  des  frontières
du  pays,  et  qu’il  ait  fait,  au  bout  de  peu  d’années,  le  plus
remarquable  usage  de  sa  force  reconstituée.  En  1880  commença ­
  une  période  d’activité  à  laquelle  seule  l’expansion
russe  en  Asie  peut  être  comparée.
Les  progrès  de  l’Angleterre  en  Égypte,  après  l’établissement ­
  du  condominium  financier  en  1879,  l’occupation  de
Chypre  par  les  Anglais  en  1878,  le  développement  momentané
de  l’influence  russe  dans  les  Balkans  par  la  formation  de  la
Bulgarie  autonome,  furent  au  gouvernement  français  l’occasion ­
  de  réclamer  sur  la  Méditerranée  des  compensations  :
il  les  chercha  en  Tunisie.  Aussi  bien,  les  menées  italiennes
y  étaient  inquiétantes,  et  le  gouvernement  de  Rome  cachait
mal  la  prétention  de  réoccuper  Carthage.  La  France  ne
pouvait  consentir  à  un  voisinage  aussi  dangereux  :  c’eût
été  s’interdire  tout  agrandissement  futur  au  sud  de  l’Algérie, ­
  compromettre  l’avenir  même  de  cette  colonie.  C’eût  été
aussi  maladroit  que  d’abandonner  l’Égypte  aux  Anglais.
Jules  Ferry  ne  commit  pas  cette  faute.
Sous  prétexte  que  les  frontières  de  l’Algérie  étaient  sans
cesse  infestées  par  les  brigands  des  montagnes  de  la  Kroumirie,
  et  que  le  gouvernement  tunisien,  mal  disposé  à  l'égard  de
la  France  par  suite  des  menées  italiennes,  ne  voulait  pas
prendre  la  peine  d’y  mettre  ordre,  une  armée  française  envahit ­
  le  territoire  de  la  Régence,  n’y  rencontra  aucune  résistance ­
  sérieuse,  arriva  devant  Tunis,  fit  signer  au  bey  le
traité  du  Bardo,  par  lequel  il  reconnut  le  protectorat  de  la
France  (12  mai  1881).  Quelques  résistances  dans  le  sud  du
pays  furent  vigoureusement  réprimées,  surtout  par  la  prise
de  Sfax  (1882),  et  l’ordre  fut  bientôt  parfait  du  nord  au  sud
de  la  Tunisie.
C’était  un  des  plus  beaux  succès  de  la  politique  française
au  XIX®  siècle.  Il  donna  à  la  France  une  très  forte  position
entre  les  deux  bassins  occidental  et  oriental  de  la  Méditerranée, ­
  et  Bizerte,  en  face  de  Malte,  devint  un  des  grandi
ports  de  guerre  de  cette  mer.
Mais  surtout  il  compléta  très  heureusement  l’expérience
du  gouvernement  français  en  matière  de  politique  extérieure.
Le  système  du  protectorat,  inauguré  en  ces  circonstances
avec  beaucoup  de  modération  par  le  premier  résident  de
        <pb n="384" />
        LES  FRANÇAIS  DANS  L’AFRIQUE  OCCIDENTALE.  371
France  à  Tunis,  M.  Paul  Cambon,  produisit  les  meilleurs
résultats.  La  domination  française,  ainsi  plus  légère,  fut
plus  facilement  acceptée  et  ne  rencontra  nul  obstacle.  La
colonisation  se  développa  bientôt  avec  une  grande  rapidité  ;
des  travaux  publics  purent  être  entrepris,  et  la  prospérité
éclatante  assurée  très  vite  au  pays  consolida  la  situation  de
la  France.  Le  gouvernement  français  prit  la  suite  des  engagements ­
  contractés  antérieurement  par  la  Régence  dans
les  capitulations  signées  avec  les  diverses  nations  de  l’Europe; ­
  mais,  d’année  en  année,  il  a  peu  à  peu  réussi  à  remplacer ­
  ce  régime  par  le  droit  commun  aux  possessions  européennes ­
  et  à  délier  ainsi  sans  violence  les  entraves  qui
gênaient  son  action.  Surtout  le  maintien  de  la  dynastie  beyîicale
  à  Tunis  a  singulièrement  atténué  le  danger  de  la,
surexcitation  des  passions  religieuses  :  sous  le  couvert  du
gouvernement  du  bey  et  de  ses  fonctionnaires  musulmans,
les  Tunisiens  se  sont  dès  l’abord  habitués  à  vivre  en  bonne
intelligence  avec  les  colons  français,  ont  subi  volontiers
l’action  de  leur  expérience  agricole  et  industrielle,  ont  consenti ­
  avec  eux  à  des  rapports  d’une  extrême  cordialité,  pour
le  plus  grand  profit  de  la  colonisation  même  et  aussi  de
l’éducation  des  indigènes  par  la  fusion  intime  des  deux
races  et  des  deux  religions  en  présence.  Le  retentissement
de  ce  succès  peut  être  considérable  dans  tout  le  domaine  de
l’Islam.
A  la  même  date,  un  Italien,  naturalisé  français  à  l’occasion ­
  de  la  guerre  franco-allemande,  M.  Savorgnan  de  Brazza,
donnait  à  sa  patrie  d’adoption  tout  un  empire  nègre  sur  les
bords  du  Congo,  comme  si  toutes  les  races  musulmanes  de
l’Afrique  étaient  destinées  au  gouvernement  de  la  France.
Comme  Faidherbe  à  Saint-Louis,  il  voulut  ouvrir  au  comptoir ­
  de  Libreville  un  horizon  plus  étendu  vers  l’intérieur.  Il
atteignit  la  vallée  de  l’Ogooué,  la  remonta,  arriva  sur  la
rive  du  Congo  dans  le  pays  des  Batékés,  fut  bien  reçu  par
le  ehef  de  cette  tribu,  Makoko,  et  signa  avec  lui  un  traité  qui
établissait  sur  tout  son  royaume  le  protectorat  de  la  France.
Un  poste  fut  fondé  qui  devint  Brazzaville  et  fut  le  point  de
départ  de  l’expansion  française  le  long  du  Congo  moyen  et
de  l’Oubanghi,  dans  la  direction  du  lac  Tchad  (1880).
L’établissement  de  la  domination  exclusive  de  l’Angleterre
en  Égypte  en  1882  rejeta  l’attention  de  la  France  sur  les
terres  africaines  où  elle  n’avait  pas  à  redouter  cette  terrible
concurrence,  où  du  moins  elle  avait  encore  des  chances  de
        <pb n="385" />
        372  EN  AFRIQUE.  —  LA  QUESTION  DU  NIL  ET  DU  NIGER.
lutter  avantageusement  contre  elle.  De  même  les  déceptions
subies  par  les  Russes  au  traité  de  Berlin  en  1878  et  dans  les
années  suivantes  en  Bulgarie  les  détournèrent  vers  l’Asie
(centrale  et  orientale.  De  plus,  la  France  en  1892  dénonça
'Jes  traités  de  commerce  qu’elle  avait  signés  sous  le  second
[empire  avec  la  plupart  des  nations  européennes  et  organisa
son  régime  douanier  selon  le  système  du  plus  rigoureux
protectionnisme  :  un  grand  nombre  de  marchés  se  fermèrent
ainsi  à  ses  produits  et  il  lui  fallut  s’assurer  d’autres  débouchés ­
  ;  l’expansion  coloniale  devint  pour  elle  une  nécessité
économique  et  sociale  de  premier  ordre.
C’est  pourquoi  elle  a  fait  depuis,  dans  l’Afrique  occidentale ­
  surtout,  un  énorme  effort,  selon  un  plan  très  serré,
appliqué  avec  un  esprit  de  suite  très  remarquable  et  d’une
incontestable  grandeur.  Elle  a  voulu  nettement  l’empire  de
l’Afrique  septentrionale.
En  1892,  le  capitaine  Binger,  parti  du  Sénégal,  traversa
le  Niger  supérieur,  s’engagea  dans  la  bouche  du  fleuve,
parcourut  le  Mossi  et  le  Kong,  signa  sur  sa  route  des  traités
d’amitié  avec  les  chefs  du  pays,  notamment  avec  le  roi
Tiéba,  arriva  à  la  Volta,  à  la  Comoë,  descendit  alors  à  la
côte  de  Guinée  vers  Grand-Bassam.  11  avait  contourné  les
colonies  anglaises  de  la  Gambie  et  de  Sierra-Léone,  fermé
leur  «  hinterland  »,  limité  étroitement  leur  extension.
En  1894,  le  lieutenant-colonel  Bonnier  descendit  le  Niger
par  Segou,  arriva  au  sommet  de  la  courbe  que  fait  le  fleuve
au  nord,  enleva  par  surprise  Tombouctou,  la  cité  sainte,  la
cité  mystérieuse  toujours  fermée  aux  Infidèles,  désormais
surmontée  du  drapeau  tricolore.  Il  tomba  bientôt  après  dans
une  embuscade  de  Touaregs  ;  mais  sa  conquête  n'en  fut
nullement  compromise,  et  la  France  garde  la  plus  importante ­
  tête  de  ligne  des  caravanes  du  Sahara  occidental  ;  la
pénétration  du  désert  en  sera  singulièrement  favorisée.
La  même  année,  les  comptoirs  français  de  la  côte  du
Dahomey  furent  pillés  par  le  roi  de  ce  pays,  le  farouche
Béhanzin.  Le  colonel  Dodds  y  fut  envoyé,  battit  le  roi  nègre
à  Dogba,  lui  prit  ses  capitales  Kana,  Abomey,  le  força  à  fuir
dans  le  nord.  Quelques  mois  après,  il  l’atteignit  et  le  fit
prisonnier;  tout  son  royaume  devint  français.  Un  poste  fut
aussitôt  établi  à  la  frontière  septentrionale,  Carnotville,  d’où
la  pénétration  française  s’enfonce  en  tous  sens  dans  la  boucle
du  Niger,  en  arrière  des  possessions  anglaises  de  la  Côte
d’or  el  de  l’embouchure  du  fleuve.  Plus  loin,  à  l’est  du
        <pb n="386" />
        LES  EUROPÉENS  DANS  LA  VALLÉE  DU  NIL  373
Niger,  M.  Gentil  a  pu  transporter  un  bateau  démontable,
le  Léon  Blot,  du  Congo  au  Chari,  affluent  du  lac  Tchad,  et
établir  l’influence  française  dans  la  région  du  Baghirmi,
au  sud  et  à  l’est  du  lac.  Il  y  fut  rejoint  par  la  mission  Foureau-Lamy,
  qui  venait  de  traverser  tout  le  Sabara  depuis
Alger  ;  les  Français  se  trouvèrent  alors  de  force  à  lutter
contre  la  puissance  redoutable  du  sultan  Rabah  ;  il  fut  tué
dans  une  bataille  où  le  commandant  Lamy  périt  aussi.  Dès
lors  la  suprématie  de  la  France  est  fortement  établie  dans
ces  régions  et  la  jonction  des  terres  françaises  est  accomplie
de  l’Algérie  et  du  Sénégal  avec  le  lac  Tchad  et  le  Congo.
La  convention  anglo-française  du  8  avril  1904  a  consacré
ces  importants  résultats.  L’Angleterre  même,  moyennant  la
reconnaissance  de  sa  situation  en  Égypte,  s’efface  devant  la
prépondérance  delà  France  au  Maroc,  et,  contre  l’Allemagne,
elle  a  soutenu  vigoureusement,  à  la  conférence  d'Algésiras
en  1906,  les  intérêts  français  et  espagnols.  L’Allemagne
même  a  reconnu,  en  février  1909,  la  suprématie  politique  de
la  France  au  Maroc.  En  1911,  le  sultan  de  ce  pays  a  appelé
la  France  à  son  secours  contre  des  tribus  rebelles  ;  des  troupes
françaises  tiennent  désormaisgarnisonà  Fez,  Mekhnès,  Casablanca ­
  et  sur  la  Moulouia.
C’est  donc  chose  faite  aujourd’hui  :  la  suprématie  française ­
  est  établie  sur  un  quart  du  continent  africain  d’Alger ­
  à  Saint-Louis,  au  Dahomey,  au  lac  Tchad  et  au  Congo.
Les  Anglais,  jadis  nos  plus  redoutables  rivaux,  se  réduisent ­
  à  quelques  points  de  la  côte,  et,  occupés  d’autres
ennemis,  n’auront  pas  de  longtemps  le  souci  de  compromettre ­
  les  résultats  que  nous  avons  acquis.  Le  prestige  de
la  France  ne  manquera  pas  d’en  être  plus  éclatant  chez
tous  les  peuples  musulmans  ;  sans  doute  elle  pourra  continuer ­
  leur  éducation,  et  en  leur  faisant  reconnaître  la  supériorité ­
  de  sa  force  et  de  sa  valeur,  elle  leur  imposera,  mieux
encore  qu’aux  Arabes  plus  fanatiques  et  plus  belliqueux,
sa  civilisation  ;  elle  les  tirera  de  la  barbarie  ;  elle  les  arrachera ­
  à  la  traite  monstrueuse  dont  ils  sont  encore  victimes.
Mieux  que  de  sanglantes  conquêtes,  des  voies  commerciales,
des  chemins  de  fer,  tracés  de  la  Méditerranée  au  Soudan,
achèveront  cette  transformation  de  l’Afrique  centrale  et,
en  la  rapprochant  de  l’Europe,  la  feront  européenne.
YI.  —  Les  Européens  dans  la  vallée  du  Nil.
Aujourd’hui  l’Afrique  septentrionale,  devenue  le  centre
le  plus  actif  de  la  propagande  musulmane,  est  complète-
        <pb n="387" />
        374  EN  AFRIQUE.  —  LA  QUESTION  DU  NIL  ET  DU  NIGER.
jient  enveloppée  par  les  entreprises  européennes.  Depuis
ia  mort  du  Mahdi,  l’action  des  Derviches  a  perdu  sa  vigueur.
Vers  l’est,  Osman-Digma  fit  encore  quelques  tentatives  sur
Souakim,  en  1888  ;  il  fut  repoussé,  et  les  Anglais  réoccupèrent ­
  Tokar,  à  quelque  distance  de  la  côte  ;  en  1889,  il  se
jeta  sur  Ouady-Alfa  ;  il  fut  battu  le  3  août  à  Toski  par  le
général  Grenfeld.  La  même  année,  Stanley  délivra,  un  peu
malgré  lui,  Emin-pacha,  gouverneur  égyptien  de  la  province ­
  de  l’Équateur,  resté  enfermé  dans  le  pays  de  Lado.
Le  Soudan  retomba  alors  pour  quelque  temps  dans  le
silence,  sauf  quelques  contacts  entre  les  Musulmans  et  les
Européens,  Belges  ou  Français,  le  long  de  l’Oubanghi.
Puis  le  mahdisme  tomba  en  décadence  :  il  ne  faisait  d’ailleurs ­
  que  cacher  sous  des  apparences  religieuses  les  intérêts
des  marchands  d’esclaves.  Son  ardeur  s’éteignit  ;  il  fut  peu
à  peu  resserré,  traqué  par  les  approches  des  chrétiens  ;  il
tomba  en  dissolution  ;  il  ne  trouva  même  pas  dans  l’imminence ­
  du  danger  suprême  un  vigoureux  accès  de  désespoir.
11  s’enferma  dans  la  région  de  Khartoum  et  attendit  le  coup
mortel  que  lui  portèrent  les  Anglais.
Les  Anglais  en  effet  se  fortifiaient  en  Égypte.  Le  régime
du  contrôle  anglo-français  fut  aboli  dès  le  lendemain  de
l’occupation,  et  remplacé  par  une  sorte  de  protectorat
exclusif  du  gouvernement  anglais,  que  représente  un  résident ­
  général.  Sir  Eveling  Baring,  devenu  lord  Cromer.  Les
ministres  de  la  reine  déclarèrent  longtemps  en  propres  termes
que  l’occupation  de  l’Égypte  n’était  que  provisoire,  qu’elle
cesserait  quand  l’ordre  y  serait  assuré  dans  l’administration
et  dans  les  finances,  quand  la  sécurité  y  serait  absolue  pour
les  intérêts  des  Européens  en  général.
Par  suite,  la  condition  politique  de  l’Égypte  ne  fut  pas
définitivement  réglée.  Le  22  mai  1887,  une  convention  fut
signée  à  Constantinople  entre  l’Angleterre  et  la  Porte.  Elle
établissait  la  neutralité  du  canal  de  Suez,  l’inviolabilité  du
territoire  égyptien.  Les  troupes  anglaises  devaient  quitter
l’Égypte  au  bout  de  trois  ans  ;  mais  si  à  ce  moment  il  y
existait  encore  quelque  danger  intérieur,  l’occupation
pourrait  être  prolongée  ;  ou  si,  après  le  départ  des  troupes
britanniques,  quelque  danger  y  reparaissait,  l’Angleterre
pourrait  les  y  renvoyer.  Les  grandes  puissances  seraient
invitées  à  adhérer  à  cette  convention  ;  si  une  seule  d’entre
elles  s’y  refusait  dans  le  délai  de  trois  années,  l’occupation
anglaise  continuerait.
        <pb n="388" />
        LES  EUROPÉENS  DANS  LA  VAI.LÉE  DU  NIL.  375
.  Cette  rédaction  eût  permis  à  l’Angleterre  de  prolonger
inrtéfiniment  son  protectorat,  reconnu  désormais  par  un
acte  officiel.  L’Allemagne  y  adhéra  :  il  lui  plaisait  qu’il  y
eût  entre  la  France  et  l’Angleterre  une  cause  permanente
de  discorde  ;  l’Autriche  et  l’Italie  suivirent  l’exemple  de
l’Allemagne.  Mais  la  Russie  et  la  France  adressèrent  de
vives  protestations  au  sultan  ;  elles  l’emportèrent  :  Abd-ul-Hamid
  refusa  de  ratifier  la  convention  négociée  par  ses
ministres.  La  condition  provisoire  de  l’Égypte  fut  maintenue. ­
  La  question  resta  entière.
Les  Anglais  n’en  consolidèrent  pas  moins  leurs  positions.
Tewfik  étant  mort  le  7  janvier  1892,  son  fils  Abbas-Hilmipacha
  manifesta  bientôt  quelques  velléités  de  résistance  et
prétendit  choisir  ses  ministres.  Lord  Cromer  les  brisa,
menaça  le  jeune  khédive  de  destitution  ;  il  céda,  mais  il
semble  que  le  «  parti  national  »  ait  alors  fondé  quelques
espérances  sur  lui.
Longtemps  pressé  par  la  France  de  tenir  ses  promesses
et  de  préciser  la  date  de  l’évacuation,  la  sécurité  étant  parfaite ­
  dans  le  pays,  le  gouvernement  anglais,  représenté
par  lord  Salisbury,  déclara  que  a  la  sécurité  ne  pourrait
vraiment  être  considérée  comme  parfaite  en  Égypte  que
lorsque  le  drapeau  égyptien  flotterait  sur  Khartoum.  »
En  conséquence,  il  ordonna  en  18961a  reprise  des  hostilités ­
  contre  les  derviches.  11  en  demanda  les  ressources  à  la
caisse  de  la  dette  égyptienne  :  les  gouvernements  français
et  russe  s’y  opposèrent  et  eurent  gain  de  cause.  L’Angleterre ­
  dut  pourvoir  elle-même  aux  frais  de  ces  entreprises,  ce
qui  lui  donne  le  droit  d’en  tirer  avantage.  Dongolah  fut  réoccupé ­
  sans  peine  par  les  Anglo-Égyptiens.  En  1897,  Berber
fut  reprise  aussi  aisément,  dans  les  mêmes  conditions.  En
1898  enfin,  ils  achevèrent  la  défaite  des  mahdistes  ;  le
sirdar  Kitchener  enleva  Khartoum,  au  mois  de  septembre,
et  dispersa  les  Derviches  à  travers  le  désert.  La  vallée  du
Nil  est  à  l’Égypte.
La  convention  franco-anglaise  du  8  avril  1904  est  une
sorte  de  confirmation  des  résultats  obtenus  par  les  Anglais
en  Égypte.  Du  jour  où  le  canal  de  Suez  fut  percé,  la  possession
leur  en  devint  indispensable,  et  ils  ont  su  se  l’assurer  avec
une  extrême  habileté  :  ils  y  sont  fort  aujourd’hui  du  service ­
  rendu,  de  l’ordre  rétabli.  Car  l’Égypte  est  plus  que
jamais  la  grande  route  de  l’Inde,  et  l’Inde  concentre  plus
que  jamais  leurs  préoccupations.  Il  est  vrai  que  d’autres
routes  seront  ouvertes  dans  cette  direction  par  Constant!-
        <pb n="389" />
        376  EN  AFRIQUE.  -  LA  QUESTION  DU  NIL  ET  DU  NIGER
nople  et  par  la  Mésopotamie  ;  mais  jusqu’ici  le  pays  du  Nil
est  le  grand  passage.
L’Égypte  est  encore  utile  à  leur  pénétration  en  Afrique.
Ils  ont  entrepris  de  joindre  Alexandrie  au  Cap  par  une
ligne  continue  de  chemins  de  fer  et  déjà  ils  ont  atteint  au
nord  Khartoum,  au  sud  le  Zambèze  :  ces  deux  tronçons
seront  sans  doute  réunis  bientôt.  Sans  cela  même,
l’Égypte  est  de  plus  en  plus  nécessaire  à  leur  influence
en  Afrique.  Ils  ne  sont  pas  les  plus  puissants  dans  la
partie  occidentale  du  continent,  où  la  preponderance  française ­
  s’affermit  ;  ils  ont  à  compter  à  l’est,  et  même  au  sud,
avec  la  rivalité  déclarée  des  Allemands.  Par  l'Égypte,  ils
ont  l’espérance  d’être  les  maîtres  au  moins  dans  la  vallée
du  Nil,  c’est-à-dire  de  garder  une  bonne  place  dans  le  partage ­
  du  continent  noir.  Elle  est  la  garantie  de  leur  empire
actuel,  la  condition  de  leur  grandeur  future.
Les  Italiens  sont  les  maîtres  de  Massouah  et  du  pays  des
Somalis.  Celui-ci  est  mal  placé  pour  l’extension  vers  le  Nil.
dont  il  est  très  éloigné,  séparé  par  les  zones  d’influence  anglaise ­
  et  française.  Massouah  est  une  meilleure  position,
du  moins  pour  les  relations  commerciales  avec  l’Éthionie;
car  les  Italiens  ont  rendu  Kassala  aux  Anglo-Égyptiens
au  commencement  de  1898,  et  se  sont  interdit  ainsi  toute
possibilité  de  s'étendre  dans  la  direction  de  Khartoum.
L’exploitation  de  la  vallée  du  Nil  leur  paraît  à  jamais
fermée.
La  grandeur  de  l’Italie  eût  été  autrement  assurée  si  elle
avait  pu  garder  l’Éthiopie  dans  la  sphère  de  son  influence
politique;  et,  à  ce  point  de  vue,  la  guerre  de  1895-1896  a
été  très  funeste  à  ses  intérêts.  Quel  sera  d’ailleurs  le  rôle
de  rÉthioj)ie  dans  la  conquête  du  continent  noir?  Quoique
le  négus  prétende  y  prendre  part  au  même  titre  que  les
autres  puissances  chrétiennes,  en  aura-t-il  les  moyens?
Aura-t-il  la  force  d’aller  jusqu’au  Nil?  Est-ce  à  lui  qu’il  est
réservé  de  barrer  la  route  du  Sud  aux  Anglais  ?  —  A  quelle
nation  européenne  demandera-t-il  les  ressources  scientifiques ­
  et  militaires  nécessaires  à  cette  ambition?  A  qui  se
confiera-t-il?  A  l’Italie,  en  oubliant  les  malentendus  récents
et  en  reprenant  les  traditions  fondées  par  Antinori  et  Antonelli?
  A  la  Russie,  qui  depuis  une  dizaine  d’années  cherche
à  exploiter  les  sympathies  religieuses  qui  l’unissent  aux
chrétiens  de  l’Abyssinie  ?  A  la  France,  voisine  du  Choa,  et
        <pb n="390" />
        LES  EUROPÉENS  DANS  LA  VALLÉE  DU  NIL  377
depuis  longtemps  en  rapports  d’amitié  avec  le  négus  ?
C’est  là  un  des  problèmes  de  l’avenir.
La  France  fut  dans  cette  course  fiévreuse  au  Nil  supérieur ­
  la  plus  redoutable  rivale  de  l’Angleterre.  Elle  conserve
en  Egypte  des  intérêts  considérables  auxquels  la  dernière
convention  ne  porte  aucune  atteinte  ;  elle  garde  la  direction
générale  des  antiquités,  et  la  liberté  de  ses  écoles  est  formellement ­
  garantie.  Elle  ne  considère  plus  seulement  Obock
comme  un  dépôt  de  charbon  sur  la  route  de  l’Océan  Indien,
mais  comme  la  base  naturelle  du  développement  de  son  influence ­
  vers  le  Choa,  le  Harrar,  le  pays  des  Gallas.  En  ce
sens,  la  défaite  des  Italiens  lui  a  ouvert  la  route.
L’Afrique  est  ainsi  de  plus  en  plus  le  théâtre  essentiel  de
son  activité.  De  l’Algérie  et  du  Maroc  au  Sénégal  et  au
Congo,  elle  enveloppe  et  elle  pénètre  de  toutes  parts  les
pays  africains  de  l’Islam.  Elle  possède  presque  tout  le
domaine  musulman  de  l’Afrique  occidentale  ;  elle  a  toujours ­
  de  l’influence  en  Egypte  ;  elle  est  en  Syrie  comme
une  protectrice  séculaire  et  complète  son  antique  influence
religieuse  par  le  développement  de  ses  intérêts  économiques
et  la  propagande  de  ses  principes  de  liberté.  Son  action
sur  rislam  est  plus  grande  même  que  celle  de  l’Angleterre.
Ce  n’est  pas  qu’elle  puisse  songer  à  reprendre  le  rôle  des
Croisés  du  moyen  âge.  11  ne  s’agit  pas  de  pousser  contre  le
Soudan  musulman  quelque  chevauchée  suprême,  quoiqu’il
s’agisse  bien  d’en  finir  avec  la  traite  des  nègres,  avec  la
barbarie.  Il  n’est  pas  encore  prouvé  que  l’Islam  soit  réfractaire ­
  à  toute  amélioration  sociale  ou  morale.  Des  écrivains ­
  catholiques  lui  consentent  sa  place  dans  le  plan  providentiel ­
  ;  ils  le  jugent  capable  de  préparer  à  la  civilisation
les  peuples  les  plus  barbares  et  notamment  les  Africains.
Ces  peuples,  qu’il  faut  amener  du  fétichisme  au  monothéisme, ­
  ont  besoin,  dans  leur  degré  inférieur  de  culture,
dans  leur  sensualisme  brutal,  de  cette  transition,  ou  d’une
transition  analogue  pour  arriver  au  christianisme*.
Comment  passeront-ils  ensuite  du  Coran  à  l’Evangile?
L’histoire  ne  donne  pas  de  réponse  à  cette  question.  Au
contraire,  jusqu’ici  l’Islam  et  le  Christianisme  paraissent
impénétrables  l’un  par  l’autre.  Cependant  la  France,  qui
gouverne  depuis  un  demi-siècle  de  nombreux  peuples  mui.

  Cf.  IL  de  Castries,  L’Islam,  p.  233
        <pb n="391" />
        378  EN  AFRIQUE.  —  LA  QUESTION  DU  NIL  ET  DU  NIGER.
sulmans,  qui  pratique  à  leur  égard  une  tolérance  à  laquelle
rendent  justice  les  moins  fanatiques  d’entre  eux,  qui  apporte
la  fortune  à  leurs  terres  désolées,  qui  entretient  avec  les
pays  du  Levant  des  rapport  bien  des  fois  séculaires,  la
France  de  Saint-Louis  et  de  François  1"  semble,  entre
toutes  les  nations  européennes,  la  mieux  faite  pour  conduire ­
  à  travers  l’Afrique  musulmane  la  propagande  du  commerce ­
  et  de  la  civilisation,  pour  chercher  une  conciliation
féconde  entre  deux  races  et  deux  religions  toujours  ennemies, ­
  —  si  cette  conciliation  n’est  pas  une  chimère.

OUVRAGES  A  CONSULTER.
Lanier,  Lectures  géographiques  :  VA  frique.
H.  DE  Castries,  L’Islam.
Hervé,  L’Égypte.
Lacour,  L'Égypte.
H.  Silvestre,  L'isthme  de  Suez.
G.  Charmes,  L’insurrection  militaire  en  Égypte  :  Revue
des  Deux-Mondes,  15  août  1883.
Bourguet,  La  France  et  l’Angleterre  en  Égypte.
Hennebert,  Les  Anglais  et  le  Mahdi.
E.  JON  VEAUX,  Deux  ans  dans  l’Afrique  orientale.
Denis  DE  Rivoype,  Les  Français  à  Ohoch.
G.  Lejean,  Théodore  II,  le  nouvel  empire  d’Abyssinie  et
les  intérêts  français  ;  —  L’expédition  anglaise  et  Théodore ­
  II  :  Revue  des  Deux-Mondes,  1"  mars  1868.
De  la  Jonquière,  Les  Italiens  en  Érythrée.
E.  Petit,  L’Abyssinie  :  Correspondant,  25  décembre  1895-10
  mars  1897.
D’Abbadie,  Douze  ans  dans  l'Éthiopie.
Améro,  Ménélih  et  l’Abyssinie  nouvelle.
L’année  cartographique,  publiée  par  la  librairie  Hachette.
E.  Driault,  Les  problèmes  politiques  et,  sociaux  de  la  fin
du  X/X®  siècle  :  Ch.  vi,  la  mer  Rouge,  Egypte  et  Abyssinie;
—  Ch.  VII,  le  partage  de  l’Afrique,  —  Chez  F.  Alcan,  1900.
        <pb n="392" />
        conct.ttston

I.  —  LE  RECUL  DE  l’iSLAM
.Nullité  du  rôle  des  Turcs  dans  l’histoire  de  la  civilisation.  —  Le»
défaites  de  l  isian]  en  Asie,  en  Afrique,  en  Europe.  —  Les  trois
termes  de  la  question  d'Orient  :  le  Pamir,  le  Nil,  les  Détroits.  —
La  politique  des  sultans.  —  Les  massacres  —  L’impuissance  du
concert  européen  et  les  intérêts  contradictoires  des  puissances.
II.  —  INTÉGRITÉ  ET  RÉFORME  DE  l’eMPIRE  OTTOMAN
La  politique  française.  —  La  tradition  de  l’alliance  ottomane.  —
La  formule  de  l’intégrité  de  l’empire  ottoman.  —  La  tradition  de
la  réforme  ottomane.  —  Le  Tanzimât  (1826-1877).—  Degré  de  sincérité ­
  des  réformes  ottomanes.  —  Incompatibilité  de  l’État  ottoman ­
  avec  la  civilisation  européenne.  —  Le  caractère  des  Tm  es.
—  La  réforme  forcée.  —  L’inévitable  tradition  du  démembrement
et  de  la  destruction  de  l’empire  turc.
III.  —  POSITION  ACTUELLE  DE  LA  QUESTION  d’oRIENT.
La  renaissance  des  nationalités  balkaniques.  —  L’expansion  russe
en  Asie.  —  La  soumission  des  Turcomans.  —  L’expansion  française ­
  en  Afrique.  —  Les  États  arabes.  —  L’expansion  anglaise  de
la  Méditerranée  à  l’Inde.  —  L’accord  anglo-franco-russe.  —  La
poussée  germanique  vers  le  sud-est;  le  chemin  de  Bagdad.  —  La.
question  de  la  Turquie  d’Asie.  —  L’Europe  aux  portes  de  l’Asie.
—  Les  grandes  migrations  des  peuples  et  la  question  d’Orient.

I.  —  Le  recul  de  l’Islam.
Il  ne  nous  appartient  ici  que  de  résumer  les  faits  essentiels ­
  de  cette  histoire  de  la  question  d’Orient  ;  aussi  bien
un  simple  résumé  peut-il  offrir,  par  le  groupement  des
phénomènes  les  plus  remarquables,  des  aperçus  très  instructifs. ­

Les  empires  turcs  fondés  au  commencement  des  temps
modernes  furent  surtout  puissants  au  xvi®  etauxvii«  siècles.
Parmi  eux,  celui  des  Ottomans  domina  le  pays  de  l’Adriatique ­
  au  Tigre,  de  la  mer  Noire  au  Sahara  ;  celui  des  Grands
Mongols,  Turcs  aussi  en  dépit  de  leur  nom,  déborda  du  plateau ­
  de  ITran  sur  la  plus  grande  partie  de  l’Inde.  Ni  l’un  ni
        <pb n="393" />
        -380

CONCLUSION.

l’autre  ue  jeta  de  profondes  racines  dans  le  sol  conquis  :
très  méprisants  et  très  cruels  pour  les  vaincus,  incapables
d’organisation  politique,  d’aménagement  économique,  habiles ­
  seulement  dans  la  guerre  et  le  pillage,  nés,  dirait-on,
pour  le  mal,  et  condamnés  par  là  à  disparaître  devant  le
progrès  de  la  civilisation,  ils  laissèrent  les  races  soumises
vivre  dans  leurs  anciens  cadres  administratifs,  avec  leurs
vieilles  croyances  ;  ils  rasèrent  les  richesses  de  la  terre,  et,
pour  suffire  à  leurs  besoins  de  luxe  et  de  plaisirs,  ils  les
épuisèrent  toutes  :  l’herbe  ne  pousse  plus  sous  leurs  pas.
Ils  ne  fondèrent  rien;  ils  firent  partout  la  ruine  ;  le  bénéfice
de  leur  apparition  dans  l’histoire  est  nul  ;  ils  font  une
épaisse  tache  d’ombre  dans  le  développement  historique  de
l’humanité.
C’est  pourquoi  leur  grandeur  fut  éphémère,  et,  dès  le
commencement  du  xviii*  siècle,  leur  décadence  fut  manifeste ­
  à  tous  les  yeux,  et  les  puissances  européennes  s’approchèrent ­
  pour  le  partage  de  leurs  dépouilles.
En  Asie,  les  Anglais  vainquirent  successivement  les  Français, ­
  les  Mongols,  les  Mahrattes,  enfonçant  ainsi  leur  domination ­
  jusqu’aux  races  indigènes.  Ont-ils  mieux  que  les
Mongols  absorbé  les  Hindous  ?  Ont-ils  réussi  mieux  qu’eux
à  gagner  l’âme  des  vaincus?  Ont-ils  fondé  une  nation  viable, ­
  et  non  pas  seulement  une  colonie  d’exploitation  ?—  Les
Russes  attaquèrent  le  berceau  même  des  races  turques,
devinrent  maîtres  de  la  Sibérie,  du  bassin  de  l’Amour,  du
Turkestan,  et,  quoique  la  conquête  soit  encore  toute  récente,
qu’elle  ait  été  très  laborieuse,  il  y  a  déjà  fusion  avec  les
vaincus,  qui,  admirateurs  de  la  force,  avides  encore  de  gloire
militaire,  se  rangent  avec  enthousiasme  derrière  les  étendards ­
  du  grand  tsar  blanc,  pour  les  porter  encore  en  d’héroïques ­
  chevauchées.
En  Afrique,  la  France  continua  la  grande  croisade  où
l’Espagne  était  devenue  impuissante.  Comme  la  Russie  par
le  nord,  elle  enveloppa  les  empires  musulmans  par  le  sud.
Maîtresse  de  l'Algérie,  puis  de  la  Tunisie,  elle  les  prit  à
revers  sur  le  Niger,  sur  le  Congo,  dans  la  direction  du  Nil
supérieur,  et  puissante  malgré  les  évènements  en  Égypte,
toujours  grandement  estimée  et  aimée  dans  tout  le  Levant,
elle  pénétra  dans  les  parties  vives  du  monde  de  ITslam.  —
Mais  l’Angleterre,  pour  garder  l’Inde,  avait  besoin  des
routes  qui  y  mènent,  et  voulait  régner  sur  tous  les  pays
intermédiaires.  Elle  contint  la  France  au  sud  en  Afrique,
        <pb n="394" />
        LE  RECUL  DE  L’ISLAM.

381
comme  la  Russie  au  nord  en  Asie.  Elle  fut  longtemps,,
dans  cette  politique  aux  vastes  pensées,  leur  commune
rivale.
Et  en  Europe  enfin,  le  sultan  turc,  resté  un  étranger,,
un  barbare,  recula,  malgré  ses  ruses,  ses  colères,  malgré
les  querelles  des  chrétiens.  Il  perdit  la  Hongrie  et  la  Crimée ­
  au  xviii'  siècle,  puis  la  Grèce,  la  Serbie,  le  Monténégro, ­
  puis  la  Roumanie,  puis  la  Bulgarie  et  la  Roumélie
orientale.  11  fut  enfermé  dans  Constantinople.  Il  n’y  resta
que  parce  qu’on  ne  savait  par  qui  le  remplacer,  et  que  sesfolies
  criminelles  n’avaient  pas  encore  lassé  la  patience
des  grandes  puissances.
Napoléon  déjà  avait  mesuré  tout  ce  champ  de  la  question
d’Orient.  Il  avait  poussé  la  France  en  Egypte,  vers  Suez  et
la  mer  Rouge,  pour  tendre  la  main  à  Tippoo-Sahib.  Il  avait
poussé  la  Russie  vers  l’Inde,  et  rêvé  de  retrouver,  par-dessus ­
  l’Iran,  les  traces  d’Alexandre-Ie-Grand.  Il  avait  jugé
mure  la  question  de  Constantinople,  prononcé  la  condamnation ­
  capitale  du  sultan.  Car  cet  homme  étrange  toucha
tous  les  problèmes  politiques;  son  génie  projeta  en  tous
sens  de  lumineuses  clartés  dans  les  mystères  de  l’avenir.
Ainsi  les  trois  termes  de  la  question  d’Orient  furent  dès
lors  fixés  :  le  Pamir,  au  delà  duquel  sont  accumulés  les
incomparables  trésors  de  l’Inde  et  de  la  Chine  ;  —  le  Nil
et  la  mer  Rouge  ;  —  Constantinople  et  les  Détroits,  qui
sont,  au  nord  et  au  sud  de  la  Méditerranée,  les  deux  traits
d’union  de  l’Europe  à  l’Asie.
Or  le  sultan  tenait,  directement  ou  indirectement,  ces
deux  routes,  et  ainsi  il  portait  tout  le  poids  de  cette  poussée ­
  de  l’Europe  vers  l’Est  lointain.  Il  y  résista  selon  ses
moyens,  souvent  par  le  mensonge  et  le  meurtre.  Tantôt  il
endormait  les  gouvernements  européens  par  d’éloquentes
promesses  de  réformes  ;  il  leur  faisait  croire  qu’il  adopterait ­
  leurs  lois,  leurs  mœurs,  leur  système  d’éducation,
toute  leur  civilisation.  Tantôt  quand  il  pensait  pouvoir
sans  danger  se  laisser  aller  à  son  naturel,  il  massacrait  :  à
dates  quasi  régulières,  il  répondait  de  cette  façon  aux
plaintes  de  ses  sujets  pillés,  et  cette  tradition  était  si  bien
établie  dans  ce  pays  que  ses  souverains  réputés  les  plus
libéraux,  les  plus  totérants,  ses  «  réformateurs  »,  y
avaient  sacrifié.  Mahmoud  massacra  les  Grecs;  Abd-ul-Medjid
  massacra  les  Crétois  ;  Abd-ul-Aziz  eommença  le
massacre  des  Bulgares.  Il  est  vrai  que  les  massacres  les
        <pb n="395" />
        382  CONCLUSION.
plus  sanglants  obligèrent  l’Europe  à  intervenir,  et  produisirent ­
  les  démembrements  successifs  de  l’empire  turc.  Les
massacres  de  1822  servirent  la  cause  de  l’indépendance  de
la  Grèce  et  de  la  Serbie;  ceux  de  1860  produisirent  l’autonomie ­
  du  Liban  ;  ceux  de  1876-1877  amenèrent  les
armées  russes  dans  les  Balkans,  aux  portes  de  Constantinople, ­
  et  faillirent  coûter  au  sultan  son  trône.  Il  n’y  a  que
les  massacres  arméniens  de  1895-1896,  les  plus  affreux,
qui  ne  furent  pas  châtiés  de  cette  sorte,  et  pourtant  leur
auteur  ne  se  mit  pas  en  peine  de  gagner  l’Europe  par  d’apparentes ­
  réformes,  et  les  grandes  puissances  offrirent  le
spectacle  de  la  plus  exceptionnelle  et  de  la  plus  touchante
harmonie.  Jamais  il  ne  fut  tant  parlé  du  concert  européen ­
  et  de  ses  bienfaits  que  depuis  une  dizaine  d’années.
N’est-ce  pas  justement  parce  que  le  concert  était  parfait
que  les  massacres  d’Arménie  sont  restés  impunis?  Car  le
concert  de  tant  de  puissances  dont  les  intérêts  sont  contradictoires ­
  ne  put  s’établir  que  sur  des  négations,  non  sur
des  affirmations  et  des  actes.  Cet  accord  tint  toutes  les
mains  liées,  et  personne  ne  pouvant  agir  librement,  personne ­
  n’agit,  que  le  sultan.
Comment  en  effet  les  six  grandes  puissances  se  seraientelles
  entendues  autrement  que  pour  ne  rien  faire,  pour
s’empêcher  réciproquement  de  rien  faire  ?
L’Allemagne  prussienne  pousse  l’Autriche  au  Danube
inférieur  et  vers  l’Archipel  pour  n’avoir  pas  à  la  craindre
sur  le  Danube  supérieur,  lui  donne  des  terres  slaves  pour
qu’elle  soit  moins  germanique  et  fasse  équilibre  à  la  Russie, ­
  lui  fait  ouvrir  les  routes  du  sud  pour  ses  produits.  Elle
trace  en  écharpe  à  travers  l’Europe  une  voie  d’expansion
qui  coupe  à  Constantinople  la  voie  russe  venue  du  nordest,
  et  la  voie  franco-anglaise  venue  de  l’Ouest.  Il  se  forme
là  une  ardente  concurrence  politique  et  commerciale
L’Italie  a  de  grands  desseins  sur  la  Méditerranée  qui
fut  dans  l’antiquité  un  lac  romain.  Elle  se  sert  de  la  Triple-Alliance ­
  pour  retenir  un  peu  l’Autriche  dans  ses  ambitions ­
  balkaniques  ;  elle  se  tient  attachée  à  l’amitié  de  la
France  et  de  l’Angleterre  pour  ne  pas  être  traitée  en  vassale ­
  par  ses  alliées,  les  grandes  puissances  germaniques.
La  Russie,  après  avoir  maintes  fois  en  ce  siècle  heurté
les  portes  de  Constantinople,  en  est  aussi  éloignée  que
jamais,  par  les  rivalités  des  grandes  puissances,  par  les
destinées  nouvelles  de  l’Autriche-Hongrie,  par  l’ingrati-
        <pb n="396" />
        INTÉGRITÉ  ET  RÉFORME  DE  L’EMPIRE  OTTOMAN.  383

tude,  qui  n’est  que  l’instinct  de  la  conservation,  des  États
des  Balkans.  Déçue  comme  la  France  en  Italie,  elle
renonça  un  moment  aux  «  guerres  de  magnificence  »,  et
reprit  la  conquête  des  vastes  solitudes  de  l’Est  asiatique  :
l’Inde  et  la  Chine  lui  firent  oublier  pour  un  temps  Sainte-Sophie.
  Moins  ennemie  ainsi  de  l’Autriche,  il  lui  était  possible ­
  de  même  de  s’allier  à  la  France.
IL  —  Intégrité  et  Réforme  de  l’Empire  ottoman.
Quant  à  la  politique  de  la  France,  il  y  faut  insister,
d’abord  parce  qu’il  s’agit  de  la  France,  ensuite  parce
qu’elle  a  joué  et  joue  un  rôle  prépondérant  dans  le  Levant,
qu’elle  parut  souvent  être  la  pierre  angulaire  de  l’édifice
singulièrement  instable  de  l’entente  européenne,  qu  elle
seule  en  a  hautement  formulé  maintes  fois  le  principe,  a
dit  sa  pensée  :  l’intégrité  de  l’empire  ottoman.
Une  telle  politique  se  peut  autoriser  de  lointaines  et
précieuses  traditions  ;  elle  remonte  à  François  I",  et  toute
la  diplomatie  du  xvii®  et  du  xvin®  siècle  s’en  inspira.  L’ennemie ­
  séculaire  de  la  France  fut  alors  la  maison  d’Autriche, ­
  qui,  maîtresse  un  moment  de  l’Espagne,  de  l’Italie,
des  Pays-Bas,  titulaire  de  la  couronne  impériale  d’Allemagne, ­
  menaçait  l’équilibre  de  l’Europe  et  la  sécurité  particulière ­
  de  la  France.  Contre  elle,  pour  la  prendre  à  revers,
les  Capétiens  s’aidèrent  de  la  Suède,  de  la  Pologne  et  de  la
Turquie.  Ils  dressèrent  la  barrière  de  l’Est,  et  ils  n’eurent
longtemps  qu’à  se  louer  de  cette  conception  diplomatique.
Au  xviii®  siècle  elle  parut  moins  heureuse.  La  barrière
s’effondra  par  larges  brèches  sous  les  efforts  de  la  Russie  :
la  Suède  fut  rejetée  au  nord  ;  la  Pologne  succomba.  La
France  pourtant  s’attacha  encore  à  l’alliance  ottomane,
pour  contenir  la  Russie  et  pour  sauver  son  monopole  commercial ­
  dans  le  Levant.
Napoléon  indiqua  une  voie  nouvelle,  parut  résumer  tout
le  passé  et  préparer  tout  l’avenir.  Tant  qu’il  fut  en  guerre
avec  la  Russie,  il  soutint  l’empire  turc,  il  en  répara  les
lézardes,  il  le  releva  et  lui  donna  quelque  apparence.  A
Tilsit,  il  conçut  l’alliance  russe,  et  de  ce  fait,  abandonna  le
sultan,  prêt  à  lui  donner  le  coup  mortel.  A  une  situation
nouvelle,  en  effet,  il  fallait  une  méthode  nouvelle,  et  celle
de  François  I*®  et  de  Richelieu  ne  pouvait  s’adapter  à  toutes ­
  les  circonstances.  Il  ne  s’agissait  plus  désormais  d’écar-
        <pb n="397" />
        38i

CONCLUSION.

ter  rAutriche  du  Rhin  ou  du  Pô  ;  il  s'agissait  de  contenir
une  Angleterre  toujours  envahissante,  maîtresse  des  mers,
dangereuse  sur  la  Méditerranée,  dont  elle  voulait  faire  une
rue  anglaise  de  Londres  à  Bombay  ;  comme  aujourd’hui
il  s’agit  de  contenir  une  Allemagne  trop  grande  à  laquelle
la  Russie  est  un  contrepoids  nécessaire.  En  reprenant  le
principe  de  Tilsit,  il  faut  en  reprendre  les  corollaires  ;  il
faut  s’attacher  aux  enseignements  de  Napoléon.  Consciemment ­
  ou  non,  n’a-t-il  pas  parfois  comme  deviné  l’avenir,
et  ceux  dont  il  a  été  le  précurseur,  Cavour  et  Bismarck,
n’ont-ils  pas  été  surtout,  comme  lui,  les  agents  de  destinées ­
  inéluctables  ?  Ne  fut-ce  pas  toute  leur  force  ?
On  paraît  de  nos  jours  avoir  trouvé  une  conciliation
entre  la  tradition  des  Croisades  et  celle  des  Capitulations.
On  complète  la  formule  de  l’intégrité  de  l’empire  ottoman
par  celle  de  sa  réforme  :  il  sera  réformateur  ou  il  ne  sera
plus.  C’est  le  rajeunissement  de  la  tradition  monarchique
des  siècles  précédents.
Cette  formule  est  belle.  Elle  promet  satisfaction  aux
chrétiens  en  respectant  les  musulmans  ;  elle  met  d’accord
l’esprit  des  croisades  avec  celui  de  la  politique  de  François ­
  1".  Elle  paraît  être  le  terme  naturel  où  se  joignent  les
deux  grandes  voies  diplomatiques  de  toute  l’histoire  de  la
France  en  Orient.
Elle  empêcha  un  démembrement  auquel  la  France  eût
été  seule  à  ne  pas  prendre  part.
Elle  était  en  contradiction  avec  l’occupation  de  l’Égypte
par  les  Anglais,  et  en  affirmait  le  caractère  provisoire.  La
Russie  ne  voulait  pas  de  l’Arménie,  la  France  ne  voulait
pas  se  charger  d’agir  seule  en  Crète,  parce  qu’il  ne  fallait
pas  donner  aux  Anglais  le  droit  de  rester  en  Égypte.
Du  moins  pour  le  moment,  cette  formule  eut  des  avantages; ­
  elle  était  peut-être  conforme  aux  nécessités  du
jour,  sinon  du  lendemain.  Les  puissances  n’étant  pas
d’accord  sur  le  partage  ottoman,  elle  tint  en  respect  toutes
les  convoitises  ;  elle  garda  intact  l’héritage  du  malade,  et
il  y  eut  quelque  grandeur  dans  ce  silence  imposé  aux  avidités ­
  qui  se  tendaient  tout  à  l’entour.
Elle  devait  aboutir,  c’était  son  unique  raison  d’être,  à  la
réforme  générale  de  l’empire  ottoman.
Le  10  février  1897,  les  ambassadeurs  des  six  grandes
puissances  signèrent  un  plan  de  réformes  complètes  à
appliquer  à  toutes  les  provinces  de  l’empire  turc.  Ces  pro-
        <pb n="398" />
        INTÉGRITÉ  ET  RÉFORME  DE  L’EMPIRE  OTTOMAN.  385

positions  n’étaient  point  nouvelles.  Il  y  a  une  tradition
réformatrice  dans  l'empire  ottoman,  et  elle  est  aujourd’hui
presque  séculaire  :  c’est  celle  du  Tanzimât.  Elle  a  eu  une
série  de  représentants  sincères,  Sélim  III,  Mahmoud  II,
Abd-ul-MedJid,  Abd-ul-Aziz,  assistés  de  ministres  dévoués
à  la  même  cause,  Reschid-pacha,  Fuad-pacha,  Ali-pacha,
appuyés  sur  un  parti  puissant,  celui  des  Jeunes-Turcs,  persuadés ­
  comme  eux  que  la  réforme  était  pour  l’empire  une
question  de  vie  ou  de  mort.  Elle  a  eu  ses  manifestations
très  expressives  :  les  premiers  efforts  de  Sélim  III  sont
brisés  par  la  Révolution  de  1807  ;  mais  Mahmoud  II,  très
hardiment,  en  pleine  guerre  grecque,  détruit  les  janissaires ­
  et  parait  ainsi  ouvrir  la  voie  à  toutes  réformes.  Abd-ul-Medjid
  promulgue  solennellement,  le  3  novembre  1839,
l’acte  de  Gulhané,  la  grande  charte  des  libertés  chrétiennes, ­
  et  garantit  à  tous  ses  sujets  la  sécurité  de  leur  vie,
de  leurs  biens  et  de  leur  honneur,  l’exacte  répartition  des
impôts,  leur  honnête  perception  ;  désormais  tous,  musulmans, ­
  chrétiens,  israélites,  seront  traités  comme  les  sujets
d’un  même  empereur,  comme  les  enfants  d’un  même  père.
Le  hatti-humayoun  de  18j6  «  confirme  et  consolide  les  garanties ­
  promises  par  la  charte  de  Gulhané  »,  promet  l’égalité
de  tous  devant  la  loi,  le  respect  de  la  propriété  individuelle
et  collective,  l’admission  de  tous  aux  emplois  publics  et  au
service  militaire,  l’égalité  de  tous  devant  l’impôt  et  devant
la  justice,  la  répression  de  tous  délits  de  corruption,  concussions ­
  et  malversations.  Abd-ul-Aziz,  en  1864,  promulgue
la  grande  loi  des  vilayets  ;  elle  appelle  tous  les  sujets  du  sultan, ­
  sans  distinction  de  religion,  à  l’exercice  des  droits  politiques ­
  par  un  système  d’élections  qui  paraît  assurer  aux  chrétiens ­
  une  émancipation  complète  et  l’influence  à  laquelle  ils
ont  droit  en  proportion  de  leur  population.  En  1876,  Abdul-Hamid
  donne  à  ses  peuples  une  constitution  inspirée  des
institutions  politiques  dont  l’Europe  occidentale  se  montre
le  plus  fière  :  il  y  est  question  d’une  Chambre  des  députés,
d’un  Sénat,  d’une  Haute-Cour  de  justice,  d’élections  très
larges.  Dans  le  même  temps,  on  parle  de  travailler  à  la  prospérité ­
  matérielle  de  l’empire,  de  rendre  la  fertilité  aux  terres
que  la  domination  turque  a  épuisées,  de  construire  des  chemins ­
  de  fer,  des  routes  et  des  canaux,  de  faire  enfin  circuler
un  sang  nouveau  dans  ce  corps  mourant.  La  France,  toujours ­
  libérale  et  volontiers  crédule  en  ces  matières,  suit  avec
intérêt  les  efforts  que  fait  cet  ancien  allié  pour  se  rendre  digne
£.  Dkiault.  —  Question  d’ürient.  2â
        <pb n="399" />
        386

CONCLUSION.

de  le  rester  ;  elle  aide  ses  pas  mal  assurés  dans  cette  voie
si  nouvelle  pour  lui  ;  elle  lui  fournit  des  capitaux  pour  ses
voies  ferrées,  pour  ses  écoles.  Surtout  en  1868,  elle  fonde
les  plus  généreuses  espérances  sur  la  création  du  lycée  de
Galata-Seraï  ;  elle  y  appelle  des  jeunes  gens  de  toute  origine ­
  ;  elle  leur  enseigne  sa  langue  ;  dans  cette  langue,
elle  leur  enseigne  les  rudiments  de  la  civilisation  occidentale, ­
  pense  leur  faire  oublier  les  variétés  de  leurs
langues  maternelles,  leur  donner  en  français  des  idées  et
des  sentiments  français,  les  imprégner  ainsi  profondément
de  l’esprit  de  tolérance,  leur  refaire  une  âme  nouvelle,  dégagée ­
  de  tous  les  mortels  préjugés  d’autrefois,  ouverte  à
tous  les  progrès.
11  n’y  a  pas  de  plus  noble  entreprise  dans  l'histoire  de  la
France  au  xix®  siècle  ;  même  la  bataille  de  Navarin  ne  rappelle ­
  pas  des  sentiments  plus  élevés.
Le  Tanzimat  parut  longtemps  avoir  totalement  échoué,
et  il  suffirait  de  reprendre  les  abus  qu’énumèrent,  en
annonçant  leur  suppression,  les  Chartes  de  réformes  de
1839,  1856,  1864,  1877,  pour  refaire  le  tableau  de  l’empire
ottoman,  du  moins  à  la  veille  de  la  récente  révolution  :
aucune  sécurité  pour  la  vie,  l’honneur  et  les  biens  des
chrétiens,  aucune  justice  dans  la  répartition  et  la  perception ­
  des  impôts,  aucunes  libertés  civiles  ni  politiques,
aucune  égalité  en  quelque  matière  que  ce  soit.  Les  musulmans ­
  se  considéraient  toujours  comme  la  classe  dirigeante ­
  et  conquérante  ;  les  chrétiens  n’étaient  toujours
que  des  ralas.  11  n’y  avait  pas  la  moindre  pénétration  des
uns  par  les  autres  ;  ils  étaient  plus  que  jamais  des  ennemis ­
  irréductibles,  qu’il  fallait  séparer,  pour  la  paix  de
l’Europe.
11  ne  convient  peut-être  pas  de  douter  de  la  sincérité  réformatrice ­
  de  Sélim  111,  de  Mahmoud  11,  d’Abd-ul-Medjid  et  de
leurs  ministres.  Cependant  il  convient  de  noter  que  leurs
plus  éloquentes  promesses  sont  contemporaines  des  plus
graves  dangers  que  l’empire  a  courus  dans  ce  siècle.  La
charte  de  Gulhané  suivit  de  près  la  défaite  de  Nézib,  et  contribua ­
  à  décider  l’intervention  européenne  contre  l’armée
égyptienne  d’ibrahim-pacha.  En  1856,  les  représentants  du
sultan  admis  au  congrès  de  Paris  se  montrèrent  reconnaissants ­
  de  cet  honneur  exceptionnel,  en  communiquant  aux
puissances  l’intention  où  était  leur  souverain  de  suivre  résolument ­
  la  voie  des  réformes,  et  bientôt,  les  puissances
        <pb n="400" />
        INTÉGRITÉ  ET  RÉFORME  DE  L’EMPIRE  OTTOMAN.  387
ayant  «  constaté  la  haute  valeur  de  cette  communication  »,
le  hatti-humayoun  fut  promulgué.  La  loi  des  vilayets  de
1864  fut  le  corollaire  du  hatti-humayoun  et  appartient  à  la
période  de  la  grande  action  réformatrice  de  la  France  à
Constantinople.  La  constitution  de  1876  permit  à  Abd-ul-Hamid
  de  ne  pas  tenir  compte  des  exigences  pourtant  modestes ­
  de  la  conférence  de  Constantinople.  Ajoutons  que
l'autonomie  de  la  Crète  en  1897  ne  fut  pas  davantage  l’expression ­
  de  la  bonne  volonté  du  sultan  ;  elle  lui  fut  imposée
par  l’Europe.  On  serait  peut-être  en  droit  de  conclure  que
les  réformes  ne  furent  jamais  sérieusement  voulues  parles
sultans,  même  réputés  réformateurs,  qu’elles  ne  furent  le
plus  souvent  qu’une  sorte  de  fausse  monnaie  —  qu’on
nous  passe  l’expression  —  dont  ils  payèrent  les  bienfaits
que  l'Europe,  et  surtout  la  France,  leur  prodiguèrent.  Et
si  cette  observation  se  peut  appliquer  à  des  souverains  relativement ­
  honnêtes,  comme  Abd-ul-Medjid  et  Abd  ul-Aziz,
que  faudra-t-il  penser  de  la  sincérité  d’Abd-ul-Hamid  II,
qui,  dès  le  début  de  son  règne,  cachait  mal  le  mépris  qu’il
faisait  des  institutions  européennes,  jouant  la  comédie  de
la  Constitution,  renvoyant  aussitôt  après  Midhat-pacha,  et
se  livrant  au  fanatisme  d’un  entourage  de  Derviches?
En  un  seul  point,  la  réforme  eut  de  bonne  heure  quelque ­
  succès.  L’antique  armée  des  janissaires  devenue
impuissante  céda  la  place  à  une  armée  nouvelle,  qui  devint
le  précieux  instrument  de  la  politique  personnelle  du  sultan ­
  actuel.  Tout  en  jetant  de  la  poudre  aux  yeux  de  l’Europe, ­
  en  a  tapissant  sur  la  rue  »,  comme  on  le  disait
naguère  de  Méhémet,  la  Turquie  refit  sa  vigueur  guerrière
et  retrouva  la  force  de  nuire.  Ce  n’était  pas  pour  cela  que
l’Europe,  et  surtout  la  France,  avait  entrepris  la  politique ­
  des  réformes.
Et  l’on  put,  après  un  siècle  d’expériences,  poser  en  fait
que  l’empire  turc  n’était  pas  capable  des  transformations
désirables.  Nous  entendons  bien  que  d’autres  races,  asiatiques ­
  aussi,  comme  les  Hongrois,  ont  adopté  les  mœurs
de  l’Europe  et  mérité  d’entrer  dans  la  famille  européenne.
Mais  c’est  que  dès  le  moyen  âge  elles  furent  chrétiennes,
et  que  le  christianisme  fut  le  seul  agent  de  fusion  entre  les
peuples  les  plus  différents;  du  reste,  il  serait  difficile  de
déterminer  jusqu’à  quel  point  ces  races  sont  demeurées
pures  de  mélanges,  car  la  communauté  de  religion  a  naturellement ­
  permis  les  unions  avec  les  autres  races  du  même
        <pb n="401" />
        388

CONCLUSION.

pays,  et  on  ne  distingue  plus  aujourd’hui,  par  exemple  dans
la  Hongrie  proprement  dite,  plusieurs  populations  superposées. ­
  Au  contraire,  les  Turcs  sont  restés  musulmans,  ont  été
par  là  longtemps  réfractaires  à  toute  fusion,  à  toute  culture ­
  européenne,  le  Coran  leur  en  inspirant  foncièrement
le  mépris  et  la  haine.  Au  contact  plusieurs  fois  séculaire
des  chrétiens,  ils  n’avaient  fait  qu’exalter  leur  fanatisme,
qu’accentuer  leurs  caractères  asiatiques,  et  ils  parurent
plus  étrangers  et  plus  barbares  que  jamais,  à  mesure
qu’aux  croyances  chrétiennes  qui  la  séparaient  déjà  d’eux,
l’Europe  ajoutait  les  principes  révolutionnaires  auxquels
ils  semblaient  ne  rien  pouvoir  comprendre.
Le  Turc  était  resté  l’ardent  «  moslem  »  de  jadis  ;  il  le
prouvait  chaque  jour.  La  haine  du  «  roumi  »  était  toujours
le  dogme  essentiel  de  sa  foi,  et  elle  s’avivait  d’année  en
année  ;  elle  s’exaspérait  en  une  passion  sanguinaire  au
spectacle  des  irrésistibles  progrès  de  son  ennemi  ;  elle  se
satisfaisait  en  abominables  massacres.  Cependant  le  Turc
trompait  l’Europe  sur  ses  vrais  sentiments  ;  la  ruse  lui
semblait  finesse  d’intelligence  et  la  marque  de  sa  supériorité ­
  sur  les  Occidentaux  qu’il  bernait  avec  des  mots.  Tous
ces  sentiments  se  personnifièrent  dans  le  sultan  Abd-ul-Hamid
  :  c’est  pourquoi  il  fut  pour  l’Islam  tout  entier  le
padischah  glorieux,  vénéré,  saint  ;  ils  se  complétèrent  chez
lui  d’une  peur  maladive,  qui  fut  la  principale  raison  de  ses
crimes  :  il  tua  pour  ne  pas  être  tué.  Car  il  savait  que  les
Turcs  n’aiment  pas  les  sultans  réformateurs,  et  il  se  souvenait ­
  des  révolutions  de  1807  et  de  1876  :  c’est  une  autre
tradition  dans  l'histoire  de  l’empire  ottoman.  Il  avait  raison, ­
  à  son  point  de  vue  :  l’Europe  lui  fut  beaucoup  moins
redoutable  que  les  Derviches  ;  bien  mieux,  elle  ne  trouva
pas  mauvais  qu’il  régnât  ainsi,  puisque,  dans  le  temps  où
il  massacrait,  elle  proclamait  hautement  le  principe  de
l’intégrité  de  l’empire  ottoman.  Abd-ul-Hamid  II  fut  un
habile  homme  ;  il  trouva  le  secret  de  vivre  et  de  contenter
tout  le  monde  ;  il  est  vrai  que  l’Europe  y  mit  beaucoup  de
bonne  volonté.
En  vérité,  la  politique  de  la  réforme  ottomane  était  très
honorable  ;  mais  elle  avait  échoué  ;  elle  paraissait  n’être
que  la  politique  du  néant.
Certains  espérèrent  que  bientôt  l’Europe,  lasse  d’êtr&amp;amp;
dupe,  et  effrayée  d’un  démembrement  qui  déchaînerait  toutes ­
  les  convoitises,  se  déciderait  à  réformer  l’Empire  otto-
        <pb n="402" />
        INTÉGRITÉ  ET  RÉFORME  DE  L’EMPIRE  OTTOMAN.  389
man  par  la  force,  à  employer  le  canon  s'il  le  fallait,  à
«  cautériser  »*.  —  Mais  jamais  les  grandes  puissances  ne
se  mettront  d'accord  pour  cautériser.  11  est  un  principe  du
droit  politique  européen,  qu'elles  ont  maintes  fois  proclamé ­
  et  que  le  sultan  leur  rappelle  sans  cesse  et  leur  fait
respecter,  c’est  celui  de  la  souveraineté  absolue  de  la
Sublime  Porte  dans  l’administration  intérieure  des  provinces ­
  de  l’empire  ;  quand  elles  font  des  communications
au  sultan,  il  est  bien  entendu  qu  elles  ne  prétendent  pas
attenter  à  son  autorité,  et  que  ce  sont  seulement  des  indications ­
  qu’elles  soumettent  à  son  approbation.  Le  sultan
est  souverain,  et  la  Turquie  est  un  État  indépendant  Que
de  difficultés  seulement  pour  introduire  un  peu  d’ordre  en
Macédoine  1
D’ailleurs  on  se  rendit  compte  de  tout  cela,  surtout  de
l’impuissance  du  concert  européen.  Entraînées  par  les  événements, ­
  et  pour  éviter  de  nouveaux  malheurs,  les  puissances, ­
  comme  malgré  elles,  en  criant  toujours  bien  haut
les  grands  principes  fondamentaux  de  l’intégrité  de  l’empire
turc,  de  la  souveraineté  du  sultan  dans  l’administration
intérieure  de  cet  empire,  proclamèrent  l’autonomie  de  la
Crète,  préparèrent  celle  de  la  Macédoine,  se  préoccupèrent
de  régler  la  question  arménienne,  reconnurent  officiellement ­
  l’union  de  la  Roumélie  à  la  Bulgarie,  laissèrent  les
Anglais  en  Égypte,  retombèrent  dans  l’inévitable  voie  du
démembrement.  Il  leur  fallut  avouer  —  car  elles  agirent
comme  si  elles  avouaient  —  que  le  Tanzimàt  ou  la  réforme
générale  était  une  chimère,  que  cette  tentative,  brutalement ­
  achevée  en  1877  par  l’avènement  d’Abd-ul-Hamid
et  la  restauration  de  la  théocratie  musulmane,  n’était  dans
la  décadence  de  l’empire  ottoman  qu'un  «  répit  »,  un
mieux  passager  précurseur  du  terme  suprême  et  des  derniers ­
  soubresauts  de  l’agonie,  «  que  l’on  devait  prévoir  le
jour  où  les  fils  d’Ortogrul  et  d’Osman,  successivement
refoulés  dans  leurs  premières  limites,  auraient  disparu  du
continent,  entre  le  régime  condamné  de  la  force  dont  ils
vivaient  et  le  règne  de  l’invincible  civilisation  que  leur
instinct  repoussait  »
De  quelque  façon  donc  qu’on  retournât  l’analyse  des  élé-1.
  A.  Vandal,  Les  Arméniens  et  la  Réforme  de  la  Turquie.
2.  E.  Engelhardt,  La  Turquie  et  te  Tanzimàt,  II,  p.  327-328.  Conclusion. ­
        <pb n="403" />
        390

CONCLUSION.

ments  essentiels  de  la  question  d’Orient,  il  fallait  aboutir
à  cette  inévitable  solution,  la  destruction  de  l’empire  ottoman, ­
  qui  se  présentait  comme  un  indéniable  fait  historique, ­
  né  au  XVII*  siècle,  grandi  depuis,  irrésistible,  capable
désormais  d’emporter  toute  réaction,  fatal.
III.  —  Position  actuelle  de  la  Question  d’Orient.
Il  est  difficile  de  séparer  l’histoire  de  la  politique  quotidienne, ­
  et,  parmi  le  réseau  serré  des  dépêches  de  toute
origine  et  des  nouvelles  plus  ou  moins  vérifiées,  de  distinguer ­
  les  phénomènes  d’aujourd’hui  qui  deviendront  l’histoire ­
  de  demain.  En  ce  triage  toujours  délicat,  il  faut
surtout  se  garder  d’exagérer  l’importance  des  faits
immédiatement  contemporains,  qui,  parce  qu’ils  remplissent ­
  les  journaux  et  font  baisser  la  rente,  s’imposent  à
l’attention  et  risquent  d’effacer  les  lignes  essentielles  de
révolution  politique.  Le  moyen  de  les  réduire  à  leur  vraie
mesure  est  de  les  envelopper  dans  le  milieu  historique
dont  ils  ne  sont  que  des  épisodes.
Or,  même  en  tenant  compte  des  circonstances  temporaires ­
  qui  peuvent  en  altérer  momentanément  l’aspect
général,  voici,  semble-t-il,  les  grands  traits  historiques
auxquels  se  ramène  aujourd’hui  la  Question  d’Orient.
La  renaissance  des  nationalités  chrétiennes  dans  les
Balkans  est  assurément  l’un  des  plus  remarquables,  le
plus  remarquable  peut-être.
Quand  Mahomet  le  Conquérant  fut  entré  dans  Constantinople ­
  et  qu’il  eut  transformé  Sainte-Sophie  en  mosquée,
il  en  fit  recouvrir  toutes  les  peintures  d’un  enduit  de  chaux
et  flanqua  la  coupole  de  deux  minarets.  Les  minarets  sont
îaciles  à  abattre,  et  Sainte-Sophie  reprendrait  aisément  son
premier  caractère  de  basilique  chrétienne  ;  l’enduit  de  chaux
musulmane  n’a  servi  qu’à  préserver  les  peintures  chrétiennes ­
  de  l’action  du  temps;  il  s’effrite  aujourd’hui,  tombe
par  morceaux  lamentables,  et  les  images,  les  mosaïques
du  temps  de  Justinien  reparaissent  aussi  fraîches,  aussi
brillantes  qu’autrefois  ;  elles  ne  forment  pas  encore  un  tout,
et  leur  dessin  est  encore  indistinct  :  mais  d’année  en  année
leurs  plaques  lumineuses  grandiront,  se  rejoindront,  Sainte-Sophie
  reprendra  toute  sa  beauté  première.
Successivement  se  sont  formés  le  Monténégro,  la  Grèce,
la  Serbie,  la  Roumanie,  la  Bulgarie,  et  le  destin  ironique
        <pb n="404" />
        POSITION  ACTUELLE  DE  LA  QUESTION  D’ORIENT.  391
a  pris  pour  instruments  de  cette  œuvre  même  les  puissances
qui  y  perdent.  Ainsi  la  Russie  fut  pour  beaucoup  dans  la
fondation  de  la  Serbie,  de  la  Grèce,  de  la  Bulgarie,  et  elles
ont  échappé  à  son  influence,  et  la  Bulgarie  lui  barre,  avec
la  Roumanie,  le  «  chemin  de  Byzance  ».  De  la  même  manière ­
  d’ailleurs  la  France  a  travaillé  du  meilleur  de  son  sang
à  la  fondation  de  l’Italie,  et  l’Italie  est  dans  la  Triple  Alliance ­
  depuis  plus  de  trente  ans.  Il  arrive  que  les  peuples
comme  les  individus  pratiquent  l’indépendance  du  cœur.
Voici  pourtant  que  l’Autriche  elle-même  vient  de  donner
naissance  à  une  nationalité  qui  s’ignorait,  l’Albanie  :  il  faudra ­
  voir  le  résultat  de  cette  politique  généreuse.  Longtemps
réduits  à  d’infimes  proportions,  tenus  en  tutelle,  menue
monnaie  des  combinaisons  diplomatiques  des  grandes  puissances, ­
  les  États  ehrétiens  des  Balkans  viennent  de  grandir
en  taille  et  en  prestige  ;  il  faudra  maintenant  compter  avec  la
Serbie,  avec  la  Grèce,  avec  la  Bulgarie,  avec  la  Roumanie  surtout. ­
  Les  Balkans  seront  désormais  un  élément  actif  de  l’équilibre ­
  général  :  nouveauté  politique  de  grande  importance.
L’établissement  de  la  domination  russe,  française  et
anglaise  sur  une  grande  étendue  de  pays  musulmans  est
un  autre  caractère  essentiel  de  la  Question  d’Orient,  car
la  péninsule  des  Balkans  n’en  est  peut-être  pas  le  centre,
et  l’Asie  et  l’Afrique  offrent  de  plus  étonnants  spectacles.
La  nouvelle  forme  politique  prise  par  l’ancienne  Turquie
d’Europe  a  forcé  la  Russie  à  se  rejeter  vers  l’Est.  Malgré
ses  dernières  défaites,  elle  y  a  accompli  une  œuvre  extraordinaire. ­
  Entre  la  mer  Noire  et  l’Océan  Pacifique,  de
l’Océan  Glacial  vers  le  Pamir,  son  mouvement  a  été,  depuis
un  siècle,  continu.  Lent  d’abord  et  comme  inconscient,  il
en  est  venu  à  franchir  toute  la  distance  nécessaire  qui  la  séparait ­
  de  l’Empire  colonial  anglais,  et  à  fermer  ainsi  au  Pamir
le  cercle  dont  les  puissances  chrétiennes  enserrent  l’Islam
par  le  nord.
Désormais  voisine  de  la  Chine  et  de  l’Inde,  à  portée  de
leurs  trésors  par  les  voies  continentales,  la  Russie  n’a  plus
autant  besoin  de  débouchés  maritimes,  et  la  possession  de
Constantinople  n’est  plus  pour  elle  d’une  urgente  nécessité
économique.  Elle  s’intéresse  avec  moins  de  passion  auxaffaireô
  des  Balkans,  ne  cherche  qu’à  couvrir  de  ce  côté  son
flanc  droit  contre  des  hostilités  trop  redoutables.  Dès  lors,
elle  ne  se  heurte  plus  à  la  rivalité  de  la  France,  elle  peut
même  s’entendre  avec  l’Angleterre,  et  tous  les  systèmes  di-
        <pb n="405" />
        392

CONCLUSION.

plomatiques  de  l’Europe  chrétienne  peuvent  en  être  modifiés. ­

Elle  concentre  sa  plus  grande  attention  au  développement ­
  politique  de  l’Asie;  elle  y  a  obtenu  déjà  de  tels  résultats ­
  qu’elle  a  compris  que  ses  destinées  y  pouvaient  être
très  brillantes,  et  que  sa  mission  dans  I  histoire  universelle
était  de  coloniser  l’Asie,  de  reconduire  la  civilisation  européenne ­
  à  son  berceau,  et  d’en  achever,  par  le  nord  de  l’ancien ­
  monde,  le  gigantesque  cycle.  Le  milieu  de  son  empire,
son  centre  de  gravité  en  quelque  sorte,  est  désormais  dans
l’Asie  centrale,  au  pied  du  Pamir,  à  égale  distance  de  la
mer  Noire  et  de  la  mer  Jaune,  de  Moscou  et  d’Irkoutsk,  de
Saint-Pétersbourg  et  de  Vladivostok,  de  l’Europe  et  de  la
Chine.  Elle  y  a  vaincu  glorieusement,  puis  absorbé  —  car
elle  est  douée  d’une  grande  force  d’assimilation  —  toutes
les  populations  musulmanes  du  Turkestan,  elle  les  a  enrôlées ­
  sous  ses  drapeaux;  elles  sont  à  son  service.  N’englobera-t-elle
  pas  de  même  dans  son  action  les  autres  Turcs
musulmans,  c’est-à-dire  les  Ottomans?  Qu’on  jette  les  yeux
sur  une  carte  ethnographique  et  religieuse  de  l’Asie  ;  les
Turcomans  de  la  mer  d’Aral  y  occupent  une  place  bien  plus
considérable  que  les  Osmanlis,  qui,  enveloppés  parles  Indo-Européens
  des  Balkans,  du  Caucase,  de  l’Arménie  et  de  la
Perse,  par  les  Arabes  de  la  Syrie  et  de  la  Mésopotamie,  y
sont  comme  égarés  au  milieu  de  races  étrangères  et  ennemies. ­
  Chassés  de  Constantinople  et  rejetés  en  Asie  mineure, ­
  les  sultans  ottomans,  redevenus  les  sultans  de
Brousse  ou  d’Erzeroum,  ne  subiraient-ils  pas  la  destinée
des  khans  de  Khiva  et  de  Boukhara  ?
Actuellement  la  Russie  se  recueille.  Le  temps  n’est  pas
venu  des  grands  événements  que  Napoléon  jadis  projeta  en
un  mirage  éblouissant  aux  yeux  du  tsar  Alexandre  1".  Sans
perdre  de  vue  le  progrès  de  la  décomposition  de  l’Empire
ottoman,  tout  en  poussant  ses  colons,  ses  marchands,  ses
missionnaires  de  toutes  sortes  à  travers  l’Asie  mineure,  elle
fortifie  ses  positions  vers  la  Chine,  dans  le  Turkestan  ;  elle
y  porte  toutes  ses  ressources  ;  elle  y  jette  des  voies  ferrées,
comme  les  énormes  artères  qui  feront  revivre  le  continent
asiatique.  Elle  s’arme  pour  les  luttes  prochaines,  en  attendant ­
  l’accident  historique,  l’homme  de  génie,  qui  détermineront ­
  l’emploi  nécessaire  de  cet  armement,  et  qui  de
toutes  CCS  promesses  feront  jaillir  la  grande  réalité  qu’elle.'
renferment.
        <pb n="406" />
        POSITION  ACTUELLE  DE  LA  QUESTION  D’ORIENT.  393

A  l’autre  bout  du  monde  musulman,  à  travers  les  pays
arabes  qui  forment  l’autre  moitié  des  terres  où  règne  le
Coran,  l’expansion  française  en  Afrique  est  presque  aussi
remarquable.  Elle  aussi  s’est  continuée  sans  interruption
depuis  18-10,  par  l’Algérie  sous  Louis-Philippe,  le  Sénégal
sous  Napoléon  111  et  surtout  le  Soudan  de  nos  jours.  Tant
d’héroïques  efforts  y  sont  actuellement  faits  qu’on  s’oblige
à  croire  qu’ils  attirent  les  préoccupations  essentielles  du
gouvernement  et  expliquent  les  sacrifices  faits  dans  le  Levant ­
  au  maintien  du  statu  quo.
Sans  abandonner  les  excellentes  et  très  anciennes  positions ­
  qu  elle  occupe  en  Syrie,  en  Égypte,  et  sur  lesquelles
il  peut  être  un  jour  utile  de  fonder  quelque  nouvelle  conception ­
  politique,  elle  absorbe  peu  à  peu  —  car  elle  a,
comme  la  Russie,  une  grande  force  d’assimilation  —  les
États  musulmans  de  l’Afrique  occidentale  ;  elle  tient  la  plus
grande  partie  du  bassin  du  Niger;  elle  remonte  au  nord
du  Congo,  le  long  de  1  Oubanghi,  jusqu’à  l’hinterland  de  la
Tripolilaine.  Elle  exploite  habilement  les  sympathies  dont
elle  jouit  en  Éthiopie  pour  y  faire  passer  une  autre  voie  de
pénétration  vers  le  Nil  ;  et,  aux  confins  septentrionaux  des
pays  noirs,  comme  la  Russie  vers  le  Pamir,  elle  ferme  le
cercle  dont  les  puissances  chrétiennes  enserrent  l’Islam
par  le  Sud.
Les  Anglais,  dans  le  même  temps,  se  sont  ouvert  la
route  de  l’Inde  à  travers  les  pays  musulmans.  C’est  l’histoire ­
  d’une  politique  qui  pendant  un  siècle  s’est  soutenue
avec  une  constance  remarquable  et  a  enregistré  les  plus
notables  succès.  Maîtres  de  Gibraltar  dès  le  début  du
xvm*  siècle,  ils  ne  s’étaient  pas  engagés  aussitôt  dans  la
Méditerranée,  et  on  a  vu  en  1770  un  officier  de  la  marine
anglaise,  Elphinston,  servir  de  pilote  à  la  flotte  russe
d’Alexis  Orlof  menaçant  Constantinople.  L’Angleterre  ne
s’occupa  naturellement  de  cette  nouvelle  route  de  l’Inde
que  lorsqu’il  fut  question  de  l’ouverture  d’un  canal  de
Suez.  Dès  lors  elle  sut  s’en  assurer  l’accès.  Elle  prit  et
garda  Malte  dont  les  ambitions  de  Bonaparte  lui  révélaient
la  valeur  stratégique.  Elle  eut  jusqu’en  1863  le  protectorat
des  lies  Ioniennes.  Elle  eut  Aden  en  1839,  Chypre  en
1878,  la  domination  effective  de  l’Égypte  en  1882.  Elle
disposa  des  deux  routes  de  l’Inde,  celle  du  Cap  et  celle  de
la  mer  Rouge.
Elle  acheva  dans  la  répression  des  cipayes  la  destruction
        <pb n="407" />
        394

CONCLUSION.

de  la  puissance  des  Grands  Mogols  de  Delhi  ;  elle  renversa
ainsi  la  suprématie  politique  de  l’Islam  dans  l’Hindoustan  ;
elle  parut  refaire,  de  Londres  à  Calcutta,  d’un  bout  à
l’autre  de  l’ancien  continent,  l’unité  de  la  race  indo-européenne. ­

Elle  ne  cessa  point,  pendant  toute  cette  histoire  et
presque  jusqu’à  nos  jours,  de  redouter  l’opposition  de  la
France  et  de  la  Russie,  et  ce  fut  le  principal  caractère  de
sa  politique  extérieure  au  xix*  siècle.  Elle  se  maintint  à
Malte  malgré  la  France  ;  elle  l’écarta  de  l’Égypte,  malgré
la  situation  très  forte  qu’elle  s’y  était  assurée  et  malgré
les  services  qu’elle  y  avait  rendus  ;  elle  la  refoula  vers  Ir
Sud,  et  l’affaire  de  Fachoda  fut  comme  le  dernier  symbole
de  cette  longue  querelle.  Elle  écarta  la  Russie  de  Constantinople ­
  à  plusieurs  reprises,  notamment  lors  de  la  guerre
de  Crimée,  et  lors  de  la  guerre  des  Balkans  ;  elle  l’enferma
dans  la  mer  Noire  par  la  convention  des  Détroits  de  1841  ;
elle  s’établit  à  Chypre  pour  la  mieux  surveiller  en  Asie
mineure;  pendant  tout  le  xix*  siècle,  elle  remporta  sur  les
Russes  des  succès  répétés  et  les  refoula  vers  le  Nord,
dégageant  ainsi  devant  elle  les  grandes  voies  du  Levant,  et
le  Levant,  en  effet,  à  la  hauteur  de  la  Syrie  et  de  la  Mésopotamie, ­
  demeure  encore  aujourd’hui  ouvert  à  ses  entreprises.
Mais  la  politique  britannique  ne  se  règle  pas  sur  des
abstractions  ou  des  sentiments  ;  elle  est  d’un  réalisme
plein  d’audace.  Le  danger  de  la  concurrence  allemande  lui
inspire  désormais  d’autres  desseins;  et  les  conventions  du
8  avril  1904  avec  la  France,  du  31  août  1907  avec  la  Russie, ­
  ont  inauguré  une  entente  anglo-franco-russe,  à
laquelle  l’Espagne  et  l’Italie  montrent  des  sympathies,  qui
ferme  un  siècle  entier  d’expansion  et  d’ardente  rivalité,  et
qui  constitue,  notamment  pour  la  question  d’Orient,  l’un
des  faits  nouveaux  les  plus  importants  des  dernières  années.
C’est  que  la  poussée  germanique  vers  le  Sud-Est  est
devenue  l’un  des  traits  les  plus  caractéristiques  de  la  position ­
  actuelle  de  la  Question  d’Orient  :  le  Drang  nach
Südosten  remplace  le  Drang  nach  Osten  du  moyen  âge
chrétien.  On  voit  se  dessiner  à  travers  l’ancien  continent,
par  Hambourg,  Berlin,  Vienne,  Buda-Pest,  Belgrade,  Sofia,
Constantinople,  Bagdad,  Bassorah,  une  gigantesque  ligne
d’action  allemande  qui  chaque  jour  se  précise  et  s’accentue.
C’est  la  voie  de  l’Elbe  et  du  Rhin  continuée  par  le  Danube
et  par  les  chemins  de  fer  des  Balkans  ;  c’est  le  lieu  géomé-
        <pb n="408" />
        '¿¡»[K:

POSITION  ACTUELLE  DE  LA  QUESTION  D’ORIENT.  395
trique,  pourrait-on  dire,  de  tout  l’effort  économique  de
l’Allemagne  contemporaine.
Et  elle  y  a  été  amenée  par  les  échecs  qu’elle  a  subis
ailleurs.  Au  commencement  de  son  règne,  Guillaume  II
rêvait  d’installer  le  commerce  allemand  sur  le  marché  chinois ­
  que  l’on  pouvait  croire  disponible;  il  avait  pensé  jeter
un  pont  sur  le  Pacifique*,  par  Kiao-Tcheou,  les  Mariannes, ­
  les  Carolines,  les  Samoa,  la  Nouvelle-Guinée.  Les  victoires ­
  du  Japon  ont  écarté  de  l’Extrême-Orient  les  ambitions ­
  européennes,  et  la  Chine  nouvelle  ne  paraît  pas  facile
à  démembrer.  Puis  l’Empereur  d’Allemagne  jeta  son  dévolu
sur  le  Maroc,  un  bon  marché  de  8  à  10  millions  de  bons,
clients,  avec  des  ressources  minières  sans  doute  importantes ­
  :  il  a  fallu  renoncer  au  Maroc.  L’Allemagne  se  porta
vers  le  Sud-Est  avec  d’autant  plus  d’âpreté,  avec  la  fièvre
inquiète  d’un  grand  commerçant  qui  n’a  pas  une  clientèle
proportionnée  à  sa  production.  11  lui  faut  à  tout  prix  des
débouchés,  sous  peine  d’une  crise  économique  et  sociale
dont  on  ne  peut  mesurer  la  gravité.
Elle  rencontre  sur  le  Danube  inférieur  les  Slaves  de
toutes  nationalités,  comme  elle  les  rencontrait  dans  les
siècles  passés  sur  l’Elbe  ou  sur  l’Oder  ;  le  champ  de  bataille
est  déplacé,  mais  la  bataille  est  la  même.  Il  y  a  une  formidable ­
  muraille  slave  à  abattre  pour  gagner  les  pays  du
Levant.  Il  y  a  la  Russie  et  ses  160  millions  d’habitants.
Jadis,  lors  de  la  première  guerre  des  Balkans,  la  Russie
faillit  atteindre  Constantinople  et  la  Méditerranée,  et  ainsi
barrer  la  route  à  l’expansion  germanique.  Bismarck  très
habilement  l’écarta  parle  traité  de  Berlin,  et,  les  nouveaux
États  des  Balkans  étant  jeunes  et  petits,  l’influence  germanique ­
  put  les  pénétrer  et  au  delà  fonder  sur  l’alliance  turque
une  combinaison  viable.  Mais  les  Slaves  balkaniques  d’aujourd’hui ­
  sont  sortis  de  l’enfance,  affirment  et  soutiennent
très  fortement  leurs  prétentions  à  l’indépendance,  arrivent
à  la  maturité,  échappent  à  la  tutelle  de  l’Allemagne,  lui
sont  même  déjà  une  concurrence.  Ainsi  se  dessine,  de  la
mer  Noire  à  la  mer  Adriatique,  une  barrière  slave  très  résistante. ­
  L’Autriche  a  soutenu  jusqu’ici  vigoureusement  l’effort
de  l’expansion  germanique  ;  mais  elle-même  elle  est  slave
à  moitié,  et  si  elle  venait  à  donner,  de  gré  ou  de  force,  à
1.  Voir  notre  Question  Extrême-Orient,  les  Conclusions.
        <pb n="409" />
        396

CONCLUSION.

ses  populations  slaves  les  satisfactions  nationales  diverses
auxquelles  elles  ont  droit,  la  barrière  slave,  plus  que  doublée ­
  en  puissance,  serait  peut-être  infranchissable,  surtout
si  l’on  considère  qu’elle  est  soutenue  naturellement  par  la
Russie,  par  l’Angleterre,  par  la  France,  par  l’Italie  même,
qui  ensemble  ont  intérêt  à  fermer  la  Méditerranée  aux  entreprises ­
  de  l’Allemagne.  Il  y  a  là  de  rudes  batailles  en  perspective. ­

En  attendant,  l’Allemagne  a  profité  des  circonstances
favorables  des  années  dernières  pour  prendre  en  Asie
Mineure  une  position  déjà  forte.  Car,  pour  dire  les  choses
au  vrai,  la  question  de  la  Turquie  d'Asie  est  désormais
posée.  Le  gouvernement  ottoman  affirme  des  intentions  de
réformes  ;  il  y  a  déjà  longtemps  que  de  telles  intentions  chez
lui  demeurent  vaines;  en  tous  cas,  ces  réformes  ne  pourront
consister  qu’en  des  libertés  accordées  aux  diverses  provinces
de  l’Asie  turque,  et,  notamment,  les  populations  arabes  de
la  Syrie  ont  déjà  commencé  à  revendiquer  une  sorte  d’autonomie ­
  ;  il  n’est  pas  difficile  de  percevoir  les  lignes,  encore
vagues,  d’un  démembrement  territorial  de  la  Turquie  d’Asie,
et  aussi  les  positions  prises  par  les  puissances  européennes
du  voisinage.  Si  l’Allemagne  s’est  fait  concéder  le  chemin
de  fer  de  Bagdad,  l’Angleterre  s’en  assure  le  terminus  à
Bassorah,  Koweit,  et  règne  sur  le  golfe  Persique;  la  Russie
tient  les  sources  de  l’Euphrate  et  du  Tigre  par  l’Arménie  ;
la  France  a  des  intérêts  financiers  un  peu  partout,  une  grande
influence  matérielle  et  morale  en  Syrie.  L’Italie  s’approche
et  convoite  Rhodes.  Il  n’y  a  que  l’Autriche-Hongrie  qui  ne
s’approi  he  pas  ;  elle  a  assez  à  faire  d’assurer  sa  propre
existence.
Donc  des  chemins  de  fer  sont  projetés  tout  à  travers  la
Turquie  d’Asie;  des  routes  vont  s’ouvrir  :  chemins  de  fer
fondés  sur  des  capitaux  européens,  routes  du  commerce
européen,  à  travers  un  pays  qui  déjà  n’est  plus  turc  que
de  nom.  L’Islam  non  seulement  recule,  mais  s’efface  en
son  berceau  même  sous  la  domination  économique  de  la
Chrétienté.  C’est  la  croisade  moderne  qui  arrive  aux  tombeaux ­
  du  Christ  et  de  Mahomet.  C’est  l’Europe  aux  portes
de  l’Asie.
Nous  n’avons  pas  cessé  en  tout  ce  livre  de  définir  la
Question  d'Orient  par  la  retraite  de  l’Islam  devant  la  poussée ­
  des  puissances  chrétiennes  :  en  vérité  il  n’y  a  pas  moyen
        <pb n="410" />
        POSITION  ACTUELLE  DE  LA  QUESTION  D’ORIENT.  397
d’en  comprendre  autrement  toute  l’ampleur  et  toute  la
grandeur  historique.
Et  s’il  fallait,  en  conclusion,  la  replacer  dans  l’ensemble
de  l’histoire  universelle,  on  noterait  aisément  ces  grands
phénomènes  généraux  qui  sont  en  effet  parmi  les  plus
impressionnants  de  l’évolution  de  l’humanité  :  —  Il  y  &amp;amp;
vingt-cinq  siècles,  l’hellénisme  conduit  par  Alexandre  le
Grand,  du  Bosphore,  d’Alexandrie,  de  Tyr,  conquit  l’Asie
antérieure,  les  plateaux  de  la  Perse,  ouvrit  pour  des  siècles
les  routes  de  l’Inde  et  de  la  Chine.  —  Il  y  a  quinze  siècles,
depuis  les  Huns,  que  les  peuples  de  l’Asie,  Mongols,  Finnois,
Tartares,  Turcs,  ont  commencé  de  refluer  vers  l’Occident,
couvrant  de  leurs  hordes  redoutables  la  Russie,  la  Hongrie,
toute  l’Asie  Occidentale,  la  péninsule  des  Balkans,  pour
s’établir  le  plus  fortement  à  Constantinople.  —  Voici  cinq
siècles,  depuis  la  bataille  de  Lépante,  que  les  Européens
reprennent  vers  TEst  les  traces  d’Alexandre  le  Grand,
refoulent  les  peuples  de  l’Asie  sur  l’Asie,  cherchent  les
routes  des  marchés  incomparables  de  l’Inde  et  delà  Chine,
pour  achever  vers  le  Toit  du  Monde  la  communion  de  toutes
les  races  humaines.
C’est  presque  toute  l’histoire  des  hommes,  et  c’est  l’histoire ­
  même  de  la  Question  d’Orient.
Les  hommes  et  les  faits  d’hier  et  d’aujourd’hui  sont
petits  dans  le  tableau  des  siècles.
        <pb n="411" />
        m.

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        <pb n="412" />
        TABLE  DES  MATIERES

Pages
Préface  de  M.  Gabriel  Monod  i
INTRODUCTION.  —  Définition  de  la  Question  d’Ohient.  .  .  1
PREMIÈRE  PARTIE.
LES  ORIGINES.
CHAPITRE  PREMIER.
Byzance  et  Stamboul.
I.  —  l’empire  byzantin.
Les  conquêtes  de  Justinien.  —  Les  Slaves  du  Danube  ;  les
Bulgares.  —  Les  Sassanides  de  la  Perse.
Héraclius.  —  Les  Slaves  au  sud  du  Danube.  —  Défaite  des
Perses.  —  Apparition  des  Arabes.
Les  conquêtes  arabes  ;  la  course  à  ITndus,  à  l’Atlantique.  —
Léon  risaurien  et  Charles  Martel.  —  La  décadence  arabe.
Renaissance  de  l’empire  byzantin  au  x*  siècle.  —  Conversion
et  organisation  des  Slaves  du  Danube.  —  Basile  II  le  Bulgaroctone
  (xii®  siècle).
Les  Mongols,  Huns,  Turcs.  —  Les  Sedjoukides  en  Asie  mineure, ­
  à  Bagdad  #
l’empire  LATIN.
Les  Croisades.  —  Les  Etats  francs  du  Levant.  —  Baladin  ;
prise  de  Jérusalem  (1187).
L’empire  byzantin  ;  ses  dissensions.  —  Les  intérêts  des  Vénitiens. ­
  —  La  Serbie.  —  La  Bulgarie.  —  Les  Latins  à  Constantinople ­
  ;  l’empire  latin,  —  Les  Latins  et  les  Chrétiens
des  Balkans.  —  Chute  de  l’empire  latin  (1261).
Les  Mongols  ;  Tchinguiz-Khan  (xiii*  siècle)  14
in»  —  LA  CHUTE  DE  l’eMPIRS  GREC.
Son  étendue  en  1261.  —  Les  États  chrétiens  du  Danube  Infâ»
rieur;  Stéphane  Douchan  et  la  Grande-Serbie  (1331-1333).
—  Les  Turcs  Ottomans.
,La  bataille  de  Kossovo  (1389).  —  L’empire  de  Timour-Lenk,
        <pb n="413" />
        i

400

TABLE  DES  MATIÈRES

—  La  bataille  d’Angora  (1402).  —  Prise  de  Constantinople
(1453).
Le  «  rassemblement  de  la  terre  russe  ».  —  Fin  de  la  domination ­
  mongole  en  Russie.  —  Le  mariage  d’Ivan  111  et  de

Sophie  Paléülogue  (1412)  1^
IV.  —  l’empire  ottoman.
Ses  ennemis.  —  L’apogée  de  la  puissance  ottomane  (xvi*  s.).
—  Les  conquêtes  de  Sélim  en  Asie  (1512-1520).  —  Soliman

le  Magnifique  :  Belgrade,  Rhodes.  —  Barberousse  en  Algérie.
—  L’alliance  française.  —  Les  Ottomans  en  Hongrie,  à
Bude,  devant  Vienne.  —  Extrême  extension  de  leur  empire.
Caractères  de  la  domination  ottomane.  —  Vainqueurs  et
vaincus.  —  Les  autonomies  locales.  —  L’Islam  dans  l’Inde.
—  Les  Grands  Mongols  de  Delhi.  —  Les  Portugais  sur  les
côtes  de  l’Inde.
La  décadence  ottomane.  —  La  bataille  de  Lépante  (1571).  —
Traité  de  Sitvatorok  (1606).  —  Premières  résistances  des
sujets  chrétiens.  —  La  Russie  :  les  Romanof.  —  Décadence
des  Grands  Mongols  :  les  Européens  dans  l’Inde  2&amp;amp;
CHAPITRE  II.
La  Question  d’Orient  au  xvni*  siècle.
Politique  nouvelle  de  l’Autriche  vers  le  Danube  inférieur.  —
Politique  nouvelle  de  la  Russie  vers  la  mer  Noire  et  le
Danube  inférieur.  —  Nouveaux  intérêts  de  l’Angleterre
vers  l’Inde  38&amp;gt;
I.  PROGRÈS  DE  L’AUTRICHE.
Le  sultan  Mohammed  IV  et  ses  grands  vizirs  les  Kœprilû.  —
La  bataille  de  Saint-Gothard  (!«'■  août  1664).  —  Les  Turcs
devant  Vienne;  intervention  de  Jean  Sobieski  :  sa  victoire
au  Kahlenberg  (1683).  —  Victoires  autrichiennes  sur  les
Turcs.  —  Le  prince  Eugène.  —  Les  Vénitiens  en  Morée.  —
Les  Russes  à  Azov.  —  Le  traité  de  Carlowitz  (1699).
Pacification  de  la  Hongrie.  —  Les  confins  militaires.  —  La
campagne  de  Pierre  le  Grand  sur  le  Pruth  (1711).  —  Le
traité  de  Falksen  :  restitution  d’Azov.  —  Le  traité  de  Passarowitz
  (1718).
La  diplomatie  française  et  le  dogme  de  l’intégrité  de  l’empire
ottouian.  —  L’ambassade  du  marquis  de  Villeneuve.  —  Les
Turcs  devant  Belgrade.  —  Le  traité  de  Belgrade  (1®’’  septembre ­

  1739).  —  Les  capitulations  de  1740.  —  Prestige  de
I  la  Fiance  à  Constantinople  4(y

II.  —  PROGRÈS  DES  RUSSES.
^«therine  II.  -  La  guerre  turco-russe
(1768-1774).  -  Les  Russes  en  Grèce.  —  Destruction  de  la
flotte  turque  a  Tchesmé  (3  juillet  1770).  -  L’enteute  austro-
        <pb n="414" />
        1

TABLE  DES  MATIÈRES.

401

prussienne.  —  Le  premier  partage  de  la  Pologne  (1712).  —
Le  traité  de  Koutchouk-Kaïnardji  (1774).
Le  projet  grec  (1772-1781).  —  M.  de  Ségur  à  Pétersbourg.  —
Potemkin  :  colonisation  de  la  Russie  méridionale.  —  Occupation ­
  de  la  Crimée  ;  le  voyage'  de  Kherson.  —  Nouvelle
guerre  turoo-russe  (1787-1792).  —  Le  plan  piyseien  du
baron  de  Herzberg.  —  Les  traités  de  Sistova  et  de  Yassy
(1791-1792)  50
lU.  —  BN  ASIE.  —  PROGRÈS  DES  ANGLAIS.
Progrès  des  Anglais.  —  Les  Russes  en  Sibérie.
La  Perse.  —  Fin  de  la  dynastie  des  Sopliis  (1722).  —  Le
règne  de  Nadîr-shah  (1736-1747).  —  Avènement  de  la  dynastie ­
  turcomane  des  Kadjars  (1761).
Les  Grands  Mongols  de  Delhi.  —  Aureng-Zeb.  —  Démembrement ­
  de  l’empire  mongol  de  l’Inde.  —  Les  Français  dans
l’Inde  :  Martin,  Dumas,  Dupleix.  —  Les  Anglais  dans  l’Inde.
—  Le  traité  Godeheu  (1754).  —  Robert  Clive.  —  La  bataille
de  Plassey  (1757)  et  la  conquête  du  Bengale.  —  Warren
Hastings.
La  décadence  des  puissances  musulmanes  et  les  ambitions
européennes  à  la  fin  du  xviii®  siècle  60

CHAPITRE  III.
Le  grand  dessein  de  Napoléon.

I.  —  LES  APPROCHES  ;  BONAPARTE  EN  ÉGYPTE  ;  LES  ANGLAIS  DANS  L’iNDE.
Relations  de  la  Convention  avec  le  gouvernement  ottoman.
—  Le  général  Aubert-Dubayet.  -  Les  projets  de  Bonaparte
sur  l’Orient.  —  L’expédition  d’Egypte.  —  La  bataille  du  Nil.
—  L’Institut  du  Caire.  —  Perte  de  l’Egypte  :  Kléber  et
Menou.
Bonaparte  et  le  tsar  Paul.  —  Le  grand  projet  contre  l’Inde.
—  La  paix  d’Amiens  (1802).
Les  Anglais  dans  l’Inde.  —  La  mort  de  Tippoo-Sahib  ;  la
conquête  du  Mysore  (1799).  —  Le  gouvernement  du  marquis ­
  de  Wellesley.  —  La  défaite  des  Mahrattes  (1802-1805).  70
n.  —  LE  GRAND  PLAN  DE  NAPOLÉON  SUR  l’obIENT.
La  mission  Sébastiani  en  Orient  (1802).  —  Le  général  Decaen
dans  l’Inde.  —  Le  traité  de  Presbourg  (1805).  —  Sébastiani
à  Constantinople.
Les  Anglais  devant  Constantinople.  —  Leur  échec  (février
1807).  —  Les  Anglais  en  Egypte.  —  Leur  échec  (septembre
1807).  —  Le  traité  de  Finkenstein  entre  Napoléon  et  la
Perse  (mai  1807).  —  L’entrevue  de  Tilsitt  (juillet  1807).
La  Révolution  du  29  mai  1807  à  Constantinople.  —  Chute  de
Sélim  III.  —  Nouvelle  révolution  :  avènement  de  Mahmoud
(28  juillet  1808).  —  Insurrection  des  provinces  ottomanes:
Djezzar-pacha  ;  les  Wahabites;  Pasvan  Oglou;  le  Monté-E.
  ÜRiAULT.  —  Question  d’Orient.  26
        <pb n="415" />
        402

TABLE  DES  MATIÈRES.

negro  ;  le  patriote  grec  Rhigas  ;  Ali  de  Janina  ;  la  Serbie  ;
,  Kara-Georges  et  Miloch  Obrenovitch.
Le  traité  de  Tilsitt.  —  Négociations  franco-russes  sur  la
question  d’Orient.  —  La  lettre  du  2  février  1808.  —  Projet
de  partage  de  l’empire  ottoman  :  la  «  langue  de  chat  ».  —
Le  grand  dessein  sur  l’Inde  82
III.  —  DÉFAITE  DE  NAPOLÉON.
Baylen.  —  L’entrevue  d’Erfurt  (septembre  1808).  —  Le  traité
de  Vienne  (1809).  —  Le  gouvernement  français  des  provinces ­
  illyriennes.
La  guerre  turco-russe  (1806-1812)  et  le  traité  de  Bucharest
(28  mai  1812).  —  Le  grand  plan  de  Napoléon  en  1812.  —  La
défaite  de  Napoléon.
L’Orient  au  moment  du  congrès  de  Vienne  93

DEUXIÈME  PARTIE.
LA  RÉFORME  DE  LA  TURQUIE  ET  LES  DÉMEMBREMENTS.
CHAPITRE  IV.
L’indépendance  de  la  Grèce.
I.  —  LA  RENAISSANCE  DE  LA  NATIONALITÉ  GRECQUE.
Marchands,  klephtes  et  marins  des  îles.  —  La  politique  du
tsar  Alexandre  I".  —  Rapprochement  avec  la  France.  —
L’Autriche  et  l’Angleterre.  —  Les  Philhellènes,  les  Philomuses, ­
  les  Hétairies.  ...  104
II.  —  l’insurrection  et  la  répression.
Alexandre  Ypsilanti  en  Moldavie  (1821).  —  L’insurrection  en
Grèce.  —  Mort  d’Ali  de  Janina  (1822).  —  Massacres  à  Constantinople, ­
  à  Chio.  —  L’assemblée  d’Epidaure  (janvier  1822).
—  L’intervention  du  tsar  Alexandre.
La  politique  anglaise.  —  Canning.  —  Le  sultan  Mahmoud
appelle  l’armée  égyptienne.  —  Dissensions  intestines  parmi
les  Grecs.  —  Ibrahim-pacha  en  Morée.  —  Le  siège  et  la
prise  de  Missolonghi  par  les  Turcs  et  les  Égyptiens  (1823-1826).
  109
ni.  —  l’intervention  européenne  et  l’indépendance  (1826-1829).
Destruction  de  la  milice  des  Janissaires  (juin  1826).  —  Débuts
de  la  réforme  militaire  en  Turquie.  —  L’agitation  philhellénique
  en  Europe.  —  Vigoureuse  intervention  du  tsar
Nicolas  I®'.  —  La  convention  d’Akkermann  (octobre  1826).
Les  inquiétudes  de  l’Angleterre.  —  La  triple  alliance  de
Londres  (6  juillet  1827).  —  La  bataille  de  Navarin  (20  oct.).
        <pb n="416" />
        TABLE  DES  MATIÈRES.

403

Traité  de  Tourkmantchaï  entre  la  Russie  et  la  Perse
(février  1828).  —  Le  général  Maison  en  Morée  (1828).  —  Les
Russes  en  Arménie  et  dans  les  Balkans  (1828-18291.
Le  traité  d’Andrinople  (14  septembre  1829).  —  Le  nouveau
royaume  de  Grèce.  —  L’entente  franco-russe  en  1828-1830.
—  Le  projet  Polignac  117

CHAPITRE  V.
Mahmoud  et  Méhémet.  —  La  réforme  de  la  Turquie.

Le  Tanzimât.  —  Nécessité  et  difficulté  de  la  réforme  de  l’empire ­
  ottoman.  —  Mahmoud  135
I.  —  LB  SULTAN  ET  LE  PACHA.  —  MAHMOUD  BT  MÉHÉMET.
Les  réformes  de  Méhémet-Ali  en  Égypte.  —  «  La  confiscation
universelle  ».  —  Prospérité  de  l’Egypte.  —  Les  forces  militaires ­
  et  navales  du  pacha.  —  Les  conquêtes  :  fondation  de
Khartoum  ;  expansion  de  l’islam  en  Afrique.
La  question  de  Syrie.  —  Conquête  de  la  Syrie  par  Ibrahim.
—  Sa  victoire  à  Konieh  (21  décembre  1832).  —  Les  Russes
au  Bosphore  (février  1833).  —  L’amiral  Roussin  à  Constantinople. ­
  —  La  convention  de  Kutayeh  (5  mai  1833).  —
Le  traité  d’TJnkiar-Skélessi  (8  juillet  1833)  137
II.  —  LA  CRISE  DE  1840.
Grandeur  de  Méhémet-Ali.—Puissance  de  la  France  en  Égypte.
—  Inquiétudes  de  l’Angleterre.  —  Nouvelle  guerre  entre
Mahmoud  et  Méhémet.  —  Victoire  d’Ihrahim  à  Nézib  (24
juin  1839).  —  La  flotte  turque  livrée  au  pacha  d’Égypte.
Intervention  de  l’Europe.  —  La  note  collective  du  27  juillet
1839.  —  Situation  prépondérante  de  la  France  dans  le
Levant  en  1839.  —  Rapprochement  de  l’Angleterre  et  de  la
Russie  contre  la  France.  —  La  politique  de  Thiers.  —  La
quadruple  alliance  de  Londres  (15  juillet  1840).  —  Préparatifs ­
  de  guerre  en  France,  en  Allemagne.
Défaites  de  Méhémet-Ali.  —  La  note  française  du  8  octobre
1840.  —  Le  ministère  Guizot.  —  La  convention  d’Alexandrie
(25  novembre  1840).  —  Le  hatti-shérif  du  1«'  juin  1841.  —
—  La  convention  des  détroits  (13  juillet  1841).  —  Succès
diplomatique  de  l’Angleterre  -  .  144
III.  —  LA  CHARTE  DE  6ULHANÉ.
Les  puissances  européennes  garantes  de  l’intégrité  de  l’empire ­
  ottoman.  —  Continuation  de  la  réforme  en  Turquie  :
Abd-ul-Medjid  ;  Reschid-pacha.  —  La  charte  de  Gulhané
(3  novembre  1839).  —  Réorganisation  de  l’armée  ottomane.
—  L’œuvre  de  Reschid-pacha.  —  Opposition  des  ulémas  et
des  fanatiques  musulmans.  —  Agitation  des  provinces  chrétiennes ­
  :  troubles  en  Serbie,  en  Palestine,  dans  le  Liban.  —
Dissensions  en  Grèce  :  la  Constitution  de  1843  ;  le  ministère
        <pb n="417" />
        404

TABLE  DES  MATIÈRES.

Colettis  ;  Piscatory  el  Edmond  Lyons.  —  La  politique  de  la
France  dans  le  Levant  151

CHAPITRE  VI.
La  guerre  de  Crimée  et  ses  suites.  —  Réformes  et  autonomies.
I.  —  FRANCK,  ANGLETERRE  ET  RUSSIE  —  LA  GUERRE  DE  CRIMÉE.
L’influence  anglaise  à  Constantinople.
La  France  et  la  Russie  dans  le  Levant.  —Le  firman  du  9  février ­
  18S2  sur  les  lieux  saints.  —  Le  tsar  Nicolas.  —  L’Autriche ­
  et  la  Prusse.  —  Prise  d’armes  au  Monténégro.  —  Le
tsar  et  sir  Hamilton  Seymour.  —  L’ambassade  Menchikof
(mars  1853).  —  L’ultimatum  russe.  —  Résistance  de  la  Porte.
L’ingratitude  de  l’Autriche.  —  La  politique  prussienne.  —
L’enthousiasme  belliqueux  en  Russie  et  dans  les  Balkans.
—  Destruction  de  la  flotte  turque  à  Sinope  (30  novembre
1853)  .  —  L’ultimatum  anglo-français.  —  La  guerre  (mars
1854)  .
Les  Anglo-Français  à  Gallipoli,  à  Varna,  dans  la  Dobroudja.
—  L’occupation  des  Principautés  par  l’Autriche.  —  En
Crimée  :  l’Alma,  Balaklava,  Inkermann.  —  Le  siège  de  Sébastopol ­
  (septembre  1854-septembre  1855).  —  Intervention
du  Piémont.  —  Mort  du  tsar  Nicolas  (2  mars  1855).  —  La
prise  de  Sébastopol.  —  Prise  de  Kars  (21  novembre  1855).
Les  négociations  pour  la  paix.  —  Le  Congrès  de  Paris  (févriermars
  1856).  —  Le  traité  du  30  mars  166
II.  —  LA  POLITIQUE  DES  RÉFORMES.
L’influence  française  à  Constantinople.  —  Insufiflsante  application ­
  de  la  charte  de  Gulhané.  —  La  réforme  militaire.—
Le  hatti-humayoun  du  18  février  1856.  —  Avènement  d’Abdul-Aziz
  (1861)  ;  ses  ministres  Ali  pacha  et  Fuad  pacha.  —
La  loi  sur  les  vilayets  (1864).  —  Note  française  sur  l’application ­
  du  hatti-humayoun  (janvier  1867).  —  Le  lycée  français ­
  de  Galata-Seraï.  —  Le  Conseil  d’État  et  la  Haute-Cour
de  justice  (1868).  —  Projet  de  contruction  de  voies  ferrées.
—  La  guerre  de  1870  184
III.  —  LA  POLITIQUE  DE  L’AUTONOMIE.
Les  oppositions  aux  réformes.  —  Inexécution  des  réformes.
—  La  politique  russe  ;  nécessité  du  démembrement  ;  autonomie ­
  des  diverses  provinces.
Fondation  de  la  principauté  de  Roumanie  par  l’union  de  la
Moldavie  et  de  la  Valachie  (1859-1862).  —  La  Serbie  :  Miloch
Obrenovitch  ;  départ  des  dernières  garnisons  turques.  —
Les  troubles  du  Liban  :  massacres  de  chrétiens  Maronites  ;
massacres  de  Damas  (avril-juillet  1860).  —  Intervention
française  ;  expédition  du  général  de  Beaufort-d’Hautpoul.
—  Les  Français  dans  la  Montagne.  —  Départ  des  troupe'
        <pb n="418" />
        TABLE  DES  MATIÈRES.

'1405

françaises  (juin  1861).  Organisation  nouvelle  du  Liban  par
le  règlement  du  9  juin  1861.  —  En  Grèce:  chute  du  roi
O  thon  (1862)  ;  avènement  de  Georges  I«'  et  annexion  des
lies  Ioniennes  (1863).  —  Insurrection  de  la  Crète  (1866-1869).
—  Répression  de  l’insurrection.  —  Le  firman  du  10  janvier
1868.
Querelles  entre  les  chrétiens  de  l’empire  ottoman  :  les  üniates;
le  schisme  bulgare  (11  mars  1870)  IHO
CHAPITRE  VU.
La  guerre  des  Balkans  (1877-1878).
I.  —  LA  CONFÉRENCE  DE  LONDRES  (1871).
La  circulaire  Gortchakof  (29  octobre  1870).  —  La  conférence ­
  de  Londres  et  la  convention  du  13  mars  1871.  —  La
nouvelle  politique  extérieure  de  l’Autriche-Hongrie  et  les
intérêts  de  l’Allemagne  prussienne.  —  L’alliance  des  trois
empereurs.  —  Le  chancelier  Gortchakof  et  le  panslavisme.
—  Le  Congrès  des  Slavophiles  à  Moscou  (1867).  —  Le
panislamisme  et  la  jeune  Turquie.  —  La  Renaissance  musulmane ­
  204
II.  —  LES  INSURRECTIONS  ET  hh.  CONFÉRENCE  DE  CONSTANTINOPLE.
(1875-1877).
Insurrection  de  l’Herzégovine  (1875).  —  La  note  Andrassy
(30  janvier  1876).  —  Insurrection  de  la  Bosnie.  —  Insurrection ­
  de  la  Bulgarie.  —  Le  mémorandum  de  Berlin.  —
Déposition  et  mort  d’Abd-ul-Aziz  ;  avènement  de  Mourad
(30  mai  1876).  —  Avènement  d’Abd-ul-Ilamid  H.  —  Guerre
de  la  Turquie  contre  la  Serbie  et  le  Monténégro  (juillet
1876).  —  Les  «  atrocités  »  de  Bulgarie.  —  Défaites  des
Serbes.  —  Le  général  Ignatief  à  Constantinople  (octobre
1876):  armistice  accordé  à  la  Serbie.  —  La  conférence  de
Constantinople  (décembre  1876-janvier  1877).  —  Proclamation ­
  solennelle  de  la  Constitution  ottomane  (24  décembre
1876).  —  Echec  de  la  conférence  européenne.  —  Arrangement ­
  austro-russe.  —  La  note  collective  du  31  mars  1877;
résistance  de  la  Porte.  —  Convention  militaire  entre  la
Russie  et  la  Roumanie.  —  La  guerre  209
m.  —  LA  GUERRE.
Gravité  des  circonstances.  —  Le  passage  du  Danube.  —  La
pointe  du  général  Gourko  à  travers  les  Balkans.  —  L’armée
de  Suleïman  pacha  devant  Andrinople.
Osman  pacha  à  Plevna  ;  échecs  des  Russes.  —  Echecs  de#
Russes  en  Asie.  —  Activité  du  généralissime  turc  Méhémet-Ali
  sur  la  ligne  du  Lom.
Concentration  des  troupes  russes  devant  Plevna.  —  Todlieben.
—  Capitulation  de  Plevna  (28  novembre).  —  Prise  de  Kars
        <pb n="419" />
        406

TABLE  DES  MATIÈRES.
(18  novembre).  —  Passage  des  Balkans.  —  Les  Russes  à
Andrinople.  —  Les  Russes  devant  Constantinople,  à  San-Stefano.
  —  L’armistice  d’Andrinople
lY.  —  LE  TRAITÉ  DE  BERLIN  ET  SON  EXÉCUTION.
Le  traité  de  San-Stefano  (3  mars  1878).  —  La  Grande-Bulgarie. ­
  —  Protestations  de  l’Angleterre.  —  La  politique  du
prince  de  Bismarck.  —  Le  Congrès  de  Berlin  (juin-juillet
1878).  —  Le  traité  du  13  juillet.  —  Le  traité  secret  du
4  juin  1878  entre  l’Angleterre  et  la  Porte:  les  Anglais  à
Chypre.  —  La  nouvelle  principauté  de  Bulgarie.
Affaiblissement  de  la  Turquie.  —  Les  nouveaux  royaumes  de
Roumanie  et  de  Serbie  (1881-1882).  —  Les  Autrichiens  en
Bosnie  et  Herzégovine.  —  Le  Monténégro  et  la  ligue  albanaise. ­
  —  Les  nouvelles  frontières  de  la  Grèce  (1881).  —  La
pi’incipauté  de  Bulgarie  ;  rupture  avec  la  Russie  '(1883).  —
La  révolution  de  1885  :  union  de  la  Bulgarie  et  de  la  Roumélie
  orientale.  —  Le  blocus  pacifique  de  la  Grèce  (1886).
—  La  guerre  entre  la  Serbie  et  la  Bulgarie.  —  Enlèvement
du  prince  Alexandre  de  Bulgarie  (août  1886)  :  son  abdication. ­
  —  Ferdinand  de  Saxe-Cobourg  élu  prince  de  Bulgarie
(juillet  1887)

TROISIÈME  PARTIE.
LES  QUESTIONS  ACTUELLES.
CHAPITRE  VIII.
En  Europe.  —  Arménie.  —  Crète.  —  Macédoine.

I.  —  LA  POLITIQUE  PERSONNELLE  DU  SULTAN  ABD-UL-HAMID  II.
Les  Vieux-Turcs  et  les  Jeunes-Turcs.  —  L’entourage  du  sultan.
—  Les  terreurs  d’Abd-ul-Hamid.  —  Relations  du  sultan
avec  les  confréries.  —  Réorganisation  militaire  et  administration ­
  financière  .
II.  —  LES  MASSACRES  D’ARMÉNIE  (1894-1896).
La  politique  arménienne.  —  L’église  grégorienne  d’Arménie.
—  La  constitution  arménienne  de  1860.  —  Les  Arméniens
au  service  du  sultan.
Les  traités  de  San-Stefano  et  de  Berlin  :  clauses  relatives  à
l’Arménie.  —  L’intervention  anglaise  en  faveur  des  Arméniens. ­
  —  Les  plaintes  des  Arméniens.  —  La  nouvelle  politique ­
  russe  contre  les  Arméniens  :  la  centralisation  sous  le
tsar  Alexandre  111.  —  Les  comités  révolutionnaires.
La  persécution  des  Arméniens  par  le  sultan.  —  La  politique
des  massacres.  —  Les  massacres  du  Sassoun  (août-septembre ­
  1894).  —  L’intervention  de  l’Europe.  —  Le  premier
        <pb n="420" />
        table  des  matières.
massacre  de  Constantinople  (octobre  1895).  —  L’iradé  du
20  octobre  1895.  —  Le  grand  massacre  (novembre-décembre
1895)  .  —  La  question  des  seconds  stationnaires.  —  Les
massacres  de  Van  (juin  1896).  —  L’affaire  de  la  Banque
ottomane:  le  second  massacre  de  Constantinople  (août
1896)  .  —  Le  «  sultan  assassin  »,  le  «  sultan  rouge  ».
La  politique  européenne.  —  Les  propositions  anglaises.  —  La
*ormule  française  de  l’intégrité  de  l’empire  ottoman.  .  .

III.  —  LES  AFFAIRES  DE  CRÈTE  ET  LE  CONFLIT  ORÉCO-TÜRC  (1895-1898
Les  Cretois  et  le  firman  de  1868.  —  Le  traité  de  Berlin  et  le
pacte  de  Halepa  (1878).  —  Le  firman  du  26  octobre  1889.—
Plaintes  des  Crétois.  —  Nomination  d’un  gouverneur  chrétien, ­
  Karatheodory-pacha.  —  Plaintes  des  musulmans.
Conflits  sanglants  entre  chrétiens  et  musulmans  :  musulmans
dans  les  villes,  chrétiens  dans  la  montagne.  —  L’émotion  à
Athènes.  —  Concessions  faites  par  le  sultan  :  Georgis  Berovitch
  pacha,  gouverneur  chrétien  de  la  Crète.  —  L’arrangement ­
  du  25  août  1896.  —  Espérances  et  premières  mesures ­
  de  pacification.  —  Soulèvement  des  musulmans  :
mesures  suspectes  prises  par  le  gouvernement  ottoman.  —
Troubles  à  La  Cauée  (janvier  1897).  —  Intervention  de  la
Grèce  :  le  colonel  Vassos  en  Crète  (février  1897).  —  L  enthousiasme ­
  à  Athènes  :  réveil  de  la  Grande-Idée.  —  Inquiétudes ­
  des  Slaves  des  Balkans.  —  Proclamation  de  l’autonomie ­
  de  la  Crète  par  les  puissances.  —  Sommation  à  la
Grèce  de  rappeler  ses  troupes  de  Crète.
Surexcitation  des  passions  patriotiques  à  Athènes.  —  Concentration ­
  des  troupes  grecques  et  des  troupes  turques  à
la  frontière  de  Thessalie.—  Nouveaux  troubles  en  Asie  Mineure.— ­
  Explosion  des  haines  religieuses.  —  Déclaration  de
guerre  entre  la  Grèce  et  la  Turquie.  —  La  politique  de  la
Serbie  et  de  la  Bulgarie.  —  La  guerre  (avril-mai  1897).  —
Premiers  succès  des  Grecs  en  Epire.  —  L’invasion  turaue
en  Thessalie  :  Tyrnavos,  Larissa,  Pharsale.  —  La  médiation
européenne.  —  La  solution  de  la  question  crétoise.  —  La
défaite  de  l’hellénisme.  —  Restauration  du  prestige  du
sultan  parmi  les  musulmans
IV.  —  LA  DEUXIÈME  GUERRE  DES  BALKANS  (1912-1913).
Les  nationalités  chrétiennes  des  Balkans.  —  Les  Albanais  :
leurs  anciens  rapports  avec  l’Italie  méridionale.  —  Leur
conversion  à  l’Islam  :  leurs  mœurs,  leurs  brigandages.  —
Les  Grecs  :  la  Grande  Idée  ;  le  domaine  de  l’hellénisme
autour  de  la  mer  Égée.  —  Les  Koutzo-Valaques.  —  Les
Serbes  :  le  souvenir  de  la  Grande-Serbie.  —  Les  Bulgares  :
la  Grande-Bulgarie  ;  leurs  fortes  qualités  ;  leur  propagande
politique  et  religieuse
Les  troubles  de  Macédoine.  —  La  Révolution  jeune-turque  de
juillet  1908.  —  L’annexion  de  la  Bosnie  et  de  l’Herzégovine
        <pb n="421" />
        408

TABLE  DES  MATIÈRES.

par  l’Autriche.  —  Le  prince  Ferdinand  «  tsar  des  Bulgares  ».
—  La  chute  d’Abd-ul-Hamid  II
La  France  au  Maroc.  —  Les  Italiens  en  Tripolilaine  :  traité
de  Lausanne  (1912)
L’alliance  balkanique  (13  mars  1912).  —  Les  défaites  des  Turcs
parles  Balkaniques.—  Prise  de  Janina,  Andrinople,  Scutari.
—  Les  préliminaires  de  Londres  (30  mai  1913)
La  fin  de  l’alliance  balkanique.  —  La  guerre  des  alliés  (juinjuillet
  1913).  —  Défaites  de  la  Bulgarie.  —  Les  atrocités
bulgares.  —  Le  traité  de  Bucharest  (10  août  1913):  le  partage ­
  de  la  Macédoine
Les  questions  en  suspens:  la  question  financière,  la  question
d’Albanie,  la  question  des  Iles
L’avènement  des  États  Balkaniques  à  l'indépendance  parfaite.
—  La  prépondérance  slave  dans  l’Europe  orientale  et  centrale ­


CHAPITRE  IX.
En  Asie.  —  Anglais  et  Russes.
I.  —  LE  PLATEAU  DK  L  IMAN.
Le  recul  de  l’Islam  en  Asie.
Le  plateau  de  l’Iran.  —  Anarchie  dans  l’Afghanistan.  —  La
Perse,  son  originalité  parmi  les  peuples  musulmans.  —  La
dynastie  turcomane  des  Kadjars  :  Nasr-ed-din  (1848-1896).
—  Le  Babisme.  —  Ses  caractères  nationaux  293
II.  —  L’ANGLETERRE  ET  LA  RUSSIE  EN  ASIE.
Les  premières  approches.  —  Les  Anglais  dans  l’Inde.  —  Fin
de  la  conquête  de  la  Péninsule.  —  La  guerre  de  l’opium
(1840-1842).
Les  Russes  au  delà  de  l’Oural.  —  Premiers  projets  de  Pierre
le  Grand  et  de  Catherine  II.  —  Les  pillards  Kirghiz.  —  Le
khan  de  Khiva.  —  Les  Russes  au  sud  du  Caucase.  .  .  ,  298
III.  —  LA  CRISE  DE  1840-1860.
Désastre  anglais  dans  l’Afghanistan  (1842).  —  Soumission  des
Seykhs  du  Pendjab  (1843-1848).  —  L’insurrection  des
«payes  (1857).  —  L’administration  de  la  Compagnie  anglaise. ­
  —  La  révolte  :  Nana-Sahib.  —  Reprise  de  Delhi.  —
Sir  Colin  Campbell.  —  Reprise  de  Lucknow.  —  Fin  de  la
révolte.  —  Nouvelle  organisation  du  gouvernement  de
l’Inde  —  Victoria,  impératrice  des  Indes  (1877).
L’agitation  générale  de  l’Islam  vers  1850.  —  Les  musulmans
du  Caucase.  —  L’iman  Schamyl.  —  Vingt-cinq  ans  de  luttes.
—  Prise  de  la  citadelle  de  Dargo.  —  Défaite  de  Schamyl
(25  août  1839).  —  Soumission  des  Tcherkesses  30i
IV.  —  LE  GRAND  EFFORT  DES  RUSSES.
Expansion  de  la  Russie  en  Asie  après  la  guerre  de  Crimée.
        <pb n="422" />
        TABLE  DES  MATIERES  409
—  Le  traité  d’Aïgoun  (1858)  :  les  Russes  sur  l’Amour.  —  Les
traités  de  Tien-tsin  et  de  Pékin  g.  —  Les  Russes  à  Kouldja
(1871).  —  Dans  le  Turkestan.  —  Tchernaïef.  —  Prise  de
Tachkent.  —  Le  général  Kaufmann,  gouverneur  du  Turkestan ­
  russe  ;  prise  de  Samarkand.  —  Soumission  du  khan
de  Boukhara  (1868).  —  Soumission  du  khan  de  Khiva  (1873).
Les  Anglais  maîtres  de  la  Birmanie  (1885).  —  Dans  ¡'Afghanistan ­
  (1879-18801.
Nouveaux  efforts  des  Russes  depuis  la  guerre  des  Balkans.
—  Sur  la  mer  Caspienne.  —  Les  Tekkés.  —  Le  général
Skobelef.  —  Prise  de  Géok-Tépé  (1881).  —  Occupation  de
Merv,  de  Saraks,  de  Pendjeh  (1884-1886)  312
V.  —  LA  SITUATION  PRÉSENTE.
Les  Anglais  et  les  Russes  en  présence.  —  L’empire  anglais
de  l’Océan  Indien.  —  Scs  lignes  stratégiques.  —  La  guerre
sino-japonaise  (1894-1895).  —  Le  traité  de  Simonosaki  (avril
1895).  —  L’influence  russe  en  Corée  et  en  Chine.  —  Les
projets  de  voies  ferrées  dans  l’Asie  antérieure.  —  La  situation ­
  de  l’Inde.
L’empire  russe.  —  La  politique  russe  ramenée  de  l’Extrême-Orient
  à  l’Orient.  —  La  réconciliation  de  l’Angleterre  et  de
la  Russie  320

CHAPITRE  X.
En  Afrique.  —  La  question  du  Nil  et  la  question  du  Niger.
I.  —  l’islam  EN  AFRIQUE.
La  conquête  arabe  au  vu«  et  au  vni®  siècle.  —  La  décadence
de  la  domination  arabe.  —  Les  Français  dans  l’Afrique  occidentale. ­
  —  Le  percement  de  l’isthme  de  Suez.
L’expansion  de  l’Islam  en  Afrique  au  xix®  siècle.  —  La  simplicité ­
  de  la  morale  et  du  dogme  de  l’Islam.  —  L’Islam  et
le  commerce  des  esclaves  :  la  puissance  des  négriers.  —
Les  confréries  musulmanes  —  Les  Senoûsiya.  —  Extension
et  mode  de  l’action  des  Senoûsiya  329
n.  —  l’Égypte  depuis  1830.
Les  successeurs  de  Méhémet-Ali  en  Egypte.  —  Les  conquêtes
égyptiennes.  —  Fondation  de  Khartoum  (1823).  —  La  découverte ­
  des  sources  du  Nil.  —  Le  khédive  Ismaïl  pacha  (1863-1879).
  —  La  conquête  du  Soudan  égyptien.  —  Guerres  entre
l’Egypte  et  l’Abyssinie.  —  La  découverte  des  monuments
de  l’ancienne  Egypte  :  Auguste  Mariette  et  les  égyptologues
français.  —  Le  canal  de  Suez.  —  L’opposition  de  l’Angleterre. ­
  —  La  compagnie  du  canal.  —  L’inauguration  (18  novembre ­
  1869).
Désastreuse  politique  financière  d’Ismaïl  pacha.  —  Il  vend  à
l’Angleterre  ses  actions  du  canal  (1875).  —  Le  contrôle
financier  anglo-français  (1878).  —  Le  mécontentement  en
Egypte  ;  opposition  du  khédive  aux  contrôleurs  européens.
        <pb n="423" />
        410

TABLE  DES  MATIÈRES

—  Déposition  d’Ismaïl  ;  avènement  de  son  fils  Tewfik  (juin
1879).
Le  parti  national  égyptien,  —  Le  colonel  Arabi.  —  Les  insurrections ­
  du  parti  militaire  (1881-1882).  —  Arabi  pacha
ministre  de  la  guerre.  —  La  conférence  de  Constantinople.
—  L’émeute  d’Alexandrie  (11  juin  1882).  —  Abstention  du
gouvernement  français:  bombardement  d’Alexandrie.  —
Violation  de  la  neutralité  du  canal  de  Suez  par  les  Anglais.
—  Bataille  de  Tell-el-Kébir  ;  prise  du  Caire.  —  Les  Anglais
maîtres  de  l’Egypte  336
III.  —  LA  GUERRE  DU  SOUDAN.
L’agitation  musulmane  au  Soudan.  —  Le  Madhi  Mohammed-Ahmed.
  —  La  proclamation  de  la  guerre  sainte  (1881).  —
Les  victoires  du  Mahdi.  —  Gordon  pacha.  —  Prise  de  Khartoum ­
  (janvier  1883).  —  L’évacuation  du  Soudan  par  les
Anglo-Egyptiens  347
IV.  —  l’Éthiopie  et  les  italiens.
L’Ethiopie.  —  Ses  origines.  —  L’anarchie  féodale  en  Ethiopie.
—  Le  négus  Théodoros.  —  Sa  guerre  contre  les  Anglais.
—  Sa  défaite  et  sa  mort  (1868).  —  Le  négus  Johannés  (1872-1889).
  —  Ménélik  II,  roi  du  Choa  (1863).  —  Puissance  et
prospérité  de  ce  royaume.
Les  établissements  italiens  sur  les  côtes  de  la  mer  Rouge.  -
Massouah.  —  Lutte  des  Italiens  contre  Johannés.  —  Leur
alliance  avec  Ménélik.  —  Le  traité  d’Ucciali  (mai  1889):
affirmation  du  protectorat  italien  sur  l’Ethiopie.  —  Occupation ­
  de  Kassala  par  le  général  Baratieri  (juillet  1894);
défaites  des  Madhistes.  —  L’empire  italien  de  l’Afrique
orientale.
Réconciliation  du  négus  Ménélik  et  du  ras  Mangascia.  —  Dénonciation ­
  par  Ménélik  du  traité  d’Ucciali  (1893).  —  L’expédition ­
  du  cosaque  Atchinof.  —  La  guerre  entre  les  Italiens
et  Ménélik.  —  Les  victoires  du  général  Baratieri  sur  le  ras
Mangascia.  —  La  conquête  du  Tigré  (1893).  —  Les  victoires
de  Ménélik;  l’Amba-Alaghi,  Makallé,  Adoua  (décembre  1893-mars
  1896).  —  Le  traité  de  paix  d’Addis-Abeba  (octobre
1896)  331

V.  —  LES  FRANÇAIS  DANS  L’AFRIQUE  OCCIDENTALE.
Les  Espagnols  sur  la  côte  Barbaresque.  —  Le  Maroc.  —  Les
intérêts  européens  au  Maroc.
La  France  sur  la  côte  Barbaresque.  —  Premières  relations  de
la  France  avec  Alger.  —  Prise  d’Alger  (juillet  1830).  —  Fin
de  la  domination  turque  en  Algérie.  —  Français  et  Arabes:
Bugeaud  et  Abd-el-Kader.  —  La  colonisation  française  en
Algérie.
La  soumission  des  Berbères  de  la  Kabylie  (1837).  —  Faidherbe
au  Sénégal  (1834-1865).
L’expansion  française  depuis  1880.  —  Etablissement  du  protectorat ­
  français  en  Tunisie.  —  Savorgnan  de  Brazza  au
Congo.
iLe  grand  effort  de  la  colonisation  française  depuis  1892.  —
        <pb n="424" />
        TABLE  DES  MATIÈRES  411
—  Binger  dans  la  bouche  du  Niger.  —  Bonnier  à  Tombouctou. ­
  —  Dodds  au  Dahomey,  —  Mizon,  Crampel,  Maistre
dans  le  bassin  du  lac  Tchad.  —  L’accord  anglo-français.
La  suprématie  française  dans  l’Afrique  occidentale  361
VI.  —  LES  EUROPÉENS  DANS  LA  VALLÉE  DU  NIL.
Les  derniers  progrès  des  Européens  en  Afrique.  —  La  situation ­
  des  Anglais  en  Egypte.  —  Echec  de  la  convention  de
1887,  —  L’expédition  anglaise  contre  Khartoum  (1896-1898).
—  Les  Italiens  à  Massouah.  —  Le  rôle  de  l’Ethiopie.  —  La
France  en  Egypte,  à  Obock.  —  Les  intérêts  et  le  rôle  de  la
France  dans  l’Afrique  musulmane  371

CONCLUSION.
I.  —  LE  RECUL  DE  L'ISLAM.
Nullité  du  rôle  des  Turcs  dans  l’histoire  de  la  civilisation.  —
Les  défaites  de  l’Islam  en  Asie,  en  Afrique,  en  Europe.  —
Les  trois  termes  de  la  question  d’Orient  :  le  Pamir,  le  Nil,
les  Détroits.  —  La  politique  des  sultans.  —  Les  massacres.
—  L’impuissance  du  concert  européen  et  les  intérêts  contradictoires ­
  des  puissances  377
U.  —  INTÉGRITÉ  ET  RÉFORME  DE  L  EMPIRE  OTTOMAN.
La  politique  française,  —  La  tradition  de  l’alliance  ottomane.
—  La  formule  de  l’intégrité  de  l’empire  ottoman.  —  La  tradition ­
  de  la  réforme  ottomane.  —  Le  Tanzimât  (1826-1877).
—  Degré  de  sincérité  des  réformes  ottomanes.  —  Incompatibilité ­
  de  l’Etat  ottoman  avec  la  civilisation  européenne.
—  Le  caractère  des  Turcs.  —  La  réforme  forcée.  —  L’inévitable ­
  tradition  du  démembrement  et  de  la  destruction  de
l’empire  turc  38t
ni.  —  POSITION  ACTUELLE  DE  LA  QUESTION  D’oRIENT.
La  renaissance  des  nationalités  balkaniques.  —  L’expansion
russe  en  Asie.  —  La  soumission  des  Turcomans,  —  L’expansion ­
  française  en  Afrique.  —  Les  États  arabes.  —  L’expansion ­
  anglaisejde  la  Méditerranée  à  l’Inde.  —  L’accord  anglofranco-russe.—
  La  poussée  germanique  vers  le  Sud-Est;  le
them  in  de  Bagdad.  —  La  question  de  la  Turquie  d’Asie.  —
L’Europe  aux  portes  de  l’Asie.  —  Les  grandes  migrations  des

peuples  et  la  question  d’Orient  389
Table  des  Matières  399

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Histoire  de  l’ük-té  italienne  (1814-1871),
par  Rollon  King,  préface  de  M.  Yves
Guxfot.  2  vol.  in-8  15  fr.
La  Sicile  sous  la  maison  de  Savoie,  par
Combes  de  Lestrade.  1  vol.  in-12.  3  fr.  50
Bonaparte  et  les  républiques  italiennes,
par  P.  Gaffarel.  1  vol.  in-8.  ...  5  fr.
L'Italie  ECONOMIQUE  et  sociale  (1861-(1912)
  par  E.  Lemonon.  ln-8.  .  .  7  fr.
TURBUIE,  ÉGYPTE
La  Turquie  et  l’hellénisme  contemporain ­
  .  par  F.  fléracrf.  In-12  6"  éd.  3  fr.50
(Couronne  par  r.\ca(lémic_fiançaise.)
La  question  d’Orient,  depuis  ses  origines
jusqu’à  nos  jours,  par  A’,  üriault.  Préface ­
  de  G.  Monod.5°  édit.  1  v.in-8.  7  fr.
(Récompensé  par  l’Institut).
La  transformation  de  l’Égypte,  par
Alb.  xMélin.l  vol.  in-12.  ...  3  fr.  50
INDE
L’Inde  contemporaine  et  le  mouvement
national,  par  Ë.  Piriou.  In-12.  3  fr.  50
CHINE  et  JAPON
La  Chine  et  les  puissances  occidentales
(1860-19U2),p.//.6’ortfiçr.3v.in-8,chac.  lOf.
I.’expédition  de  Chine  de  1857-58,  par
le  mime.  1  vol.  in-S  7  fr.
L’expédition  de  Chine  de  1860,  parle  »îéwe.
1  vol.  in-8  7  fr.
En  I  hine.i&amp;gt;ar  J/.C'onranf.l  v.in-12.  3  fr.50
r.A  Chine  nouvelle,  par  Jean  Rodes.  1  vol.
in-12  3  fr.  50
La  CHINE  ET  LE  MOUVEMENT  CONSTITUTIONNEL ­
  (1910-1911),  par  le  même.  1  vol.
in-lô  3  fr.  50
Le  protestantisme  au  Japon  (1859-1870),
par  Raoul  Allier.  1  vol.  in-lô.  3  fr.  50
AFRiaUE  FRANÇAISE
l.K  Maroc,  par  A.  Remara.  1  vol.  in-8,  avec
5  cartes  boi  s  texte  3  fr.
La  France  dans  l’Jehiquk  nu  nord,  par
L.  VignüH.  2®  édit.  1  vol.  in-8.  .  .  7  fr.
(Rccumpcnsé  par  l'Institut.)
L’EXPANSION  DE  LA  FRANCE,  par  le  même.
1  vol.  in-18.  3  fr.  30.  —  Le  même.  Edit.
in-8  7  fr.
L’.Algérie,  par  Wahl  et  A.  Bernard.  1  vol.
in-8.  5®  édit  3  fr,
(Ouvrage  couruimé  par  l’lnstitut.)

Conlonimiers.  lmp.  I’aul  BRODARD.
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374  EX  AFRIQUE.  —  LA  QUESTIOX  DU  NIL  ET  DU  NIGER.
aient  enveloppée  par  les  entreprises  européennes.  Depuis
V  ^  ^lahdi,  1  action  des  Derviches  a  perdu  sa  vigueur,
vers  J  est,  Osman-Digma  fît  encore  quelques  tentatives  sur
50ua  un,  en  1888  ;  il  fut  repoussé,  et  les  Anglais  réoccuperent
  Tokar,  à  quelque  distance  de  la  côte  ;  en  1889,  il  se
leta  sur  Ouady-Alfa  ;  il  fut  battu  le  3  août  à  Toski  par  le
3  n  ra  Grenfeld.  La  meme  année,  Stanley  délivra,  un  peu
maigre  lui  Emin-pacha,  gouverneur  égyptien  de  la  province ­
  de  1  Equateur,  resté  enfermé  dans  le  pays  de  Lado.
Le  boudan  retomba  alors  pour  quelque  temps  dans  le
silence,  sauf  quelques  contacts  entre  les  Musulmans  et  les
Européens,  Belges  ou  Français,  le  long  de  l’Oubanghi.
Puis  le  mahdisme  tomba  en  décadence  :  il  ne  faisait  d’ailleurs ­
  que  cacher  sous  des  apparences  religieuses  les  intérêts
des  marchands  d’esclaves.  Son  ardeur  s’éteignit  ;  il  fut  peu
à  peu  resserré,  traqué  par  les  approches  des  chrétiens  ;  il
omba  en  dissolution  ;  il  ne  trouva  même  pas  dans  l’imminence ­
  du  danger  suprême  un  vigoureux  accès  de  désespoir.
s  enferma  dans  la  région  de  Khartoum  et  attendit  le  coup
mortel  que  lui  portèrent  les  Anglais.
Les  Anglais  en  effet  se  fortifîaient  en  Egypte.  Le  régime
U  contrôle  anglo-français  fut  aboli  dès  le  lendemain  de
occupation,  et  remplacé  par  une  sorte  de  protectorat
exclusif  du  gouvernement  anglais,  que  représente  un  résient
  général.  Sir  Eveling  Baring,  devenu  lord  Cromer.  Les
ministres  de  la  reine  déclarèrent  longtemps  en  propres  termes
que  1  occupation  de  l’Egypte  n’était  que  provisoire,  qu’elle
cesserait  quand  l’ordre  y  serait  assuré  dans  l’administration
et  dans  les  fînanees,  quand  la  sécurité  y  serait  absolue  pour
les  intérêts  des  Européens  en  général.
-  condition  politique  de  l’Egypte  ne  fut  pas
définitivement  réglée.  Le  22  mai  1887,  une  convention  fut
iignee  a  Constantinople  entre  l’Angleterre  et  la  Porte.  Elle
établissait  la  neutralité  du  canal  de  Suez,  l’inviolabilité  du
witoire  égyptien.  Les  troupes  anglaises  devaient  quitter
;  mais  si  à  ce  moment  il  y
quelque  danger  intérieur,  l’occupation
hritflTini  ^  prolongée  ;  ou  si,  après  le  départ  des  troupes
nnnrrnitT^^’  danger  y  reparaissait,  l’Angleterre
invlfppc  ,Les  grandes  puissances  seraient
mvitees  a  adherer  à  cette  convention  ;  si  une  seule  d’entre
es  s  y  re  usait  dans  le  délai  de  trois  années,  l’occupation
anglaise  continuerait.
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