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            <forname>Édouard</forname>
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        BIBLIOTHÈQUE D’HISTOIRE CONTEMPORAINE 
Edouard Driault 
La 
Question d’Orient 
depuis ses origines jusqu à nos jours 
Préface de M. Gabriel Monod, membre de l’Institut 
SIXIÈME ÉDITION 
MISE AU COURANT DES DERNIERS ÉVÈNEMENTS 
Ouvrage récompensé par l’Institut 
LIBRAIKIE FÉLX ALCAN.
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        SK
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        QUESTION D’ORIENT 
DEPUIS SES ORIGINES JUSQU’A NOS JOURS
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        LIBRAIRIE FÉLIX ALCAN 
BIBLIOTHÈQUE D’HISTOIRE CONTEMPORAINE 
AUTRES OUVRAGES DE M. ED. DRIAULT 
Napoléon et l’Europe: La Politique extérieure du Premier Consul 
(1800-1803) (Couronné par l’Académie française), 1910, 1 vol. in-8 
7 fr. 
Napoléon et l’Europe : Austerlitz. La Fin du Saint-Empire, 1804- 
1800; 1 vol. in-8 7 ir. 
Problèmes politiques et sociaux. 2* édit. 1907, 1 vol. in-8. 7 fr. 
La politique orientale de Napoléon (Sebastiani et Gardane) (1806- 
1808). 1 vol. in-8, i90í (Récompensé par l’Institutj. ... 7 fr. 
Napoléon en Italie (1800-1812), 1906, 1 vol. in-8 10 fr. 
La question d’Extrême-Orient. 1908, 1 vol. in-8 7 fr. 
Vue générale de l’histoire de la civilisation : I. — Les origines. 
II. — Les temps modernes. 2 vol. in-16 avec 218 gravures et 34 caries 
dans le texte, 3« édit. 1910 (Récompensés par l’Institut). . 7 fr. 
Le monde actuel. Tableau politique et économique. 1909. 1 vol, 
in 8 ■ 7 fri 
Histoire Politique et Sociale (1815-1911), en collaboration avec 
M. G. Monod, de l’Institut, 2« édit, revue, 1911,1 vol. in-8. 2 fr. 50 
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depuis le traité de Westphalie jusqu’à la Révolution française. Tome 
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papier de Hollande, avec introduction et notes 20 fr. 
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Questions actuelles de politique étrangère en Europe. La politique 
anglaise. La politique allemande. La question d’Autriche-Hongrie. 
La question de Macédoine et des Balkans. La question russe, par MM. 
F. Chaumes, A. Leroy-Beaulieu, R. Millet, A. Ribot, A. Vandal,' 
R. DE Caix, R. Henry, G. Louis-Jaray, R. Pinon, A. Tardieu. Nou 
velle édition refondue et mise à jour, 1 vol. in-16 avec 5 cartes 
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inspecteur général de l’Instruction publique, 2 forts volumes 
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La Turquie et l’Hellénisme contemporain, par V. Bérard, 6* édition, 
1 vol. irx-iO (Couronnépar l’Académie française). ... 3 fr. 50 
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princes indigènes jusqu’à nos jours, par Fr. Damé, 1 vol. in-8. 7 fr. 
Questions actuelles de politique étrangère en Asie, par MM. le baron 
DE Goürcel, P. Deschanel, P. Doümer, E. Etienne, le général Lebon, 
Victor Bérard, R. de Gaix, M. Revon, Jean Rodes, D^ Rouire. 1 vol. 
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La transformation de l’Egypte, par A. Métin, député, professeur à 
l’Ecole coloniale. 1 vol. in-16 (Couronné par la Société de Géographie 
commerciale) 3 fr. 50 
Le Sultan et les Grandes Puissances. Essai historique, par Malcolm 
MAC COLL. Traduit de l’anglais par Jean Longuet. Préface d’ÜRBAiN 
Gohier. 1 vol. in-8, 1899 5 fr.
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        LA 
QUESTION D’ORIENT 
DEPUIS SES ORIGINES JUSQU’A NOS JOURS 
PAR 
ÉDOUARD, DRIAULT 
Préface de M. GABRIEL MONOD, de l’institut 
SIXIÈME ÉDITION 
MISE A.U COURANT DES DERNIERS ÉVÉNEMENTS 
OUVRAGE RÉCOMPENSÉ PAR L'INSTITUT 
PARIS 
LIBRAIRIE FÉLIX ALCAN 
I08, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, Io8 
1914 
Tous droits de reproduction, de traduction et d’adaptation réservéa pour tous pays-
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        3» 
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        PRÉFACE 
Depuis la funeste guerre de 1870, la question d'Orient 
est devenue le problème capital de la politique européenne. 
Elle tient la première place dans les préoccupations des 
hommes d'Etat comme dans les méditations des historiens. 
Le traité de Francfort, en arrachant à la France, par une 
conquête impolitique autant qu’injuste, des provinces qui 
lui sont passionnément attachées, qui sont la chair de sa 
chair, a créé entre les grandes nations européennes un cou 
rant permanent et maladif de haines, de jalousies et de 
méfiances. L’Italie monarchique, en lutte ouverte avec le 
Saint-Siège, a cherché dans l’Allemagne impériale et pro 
testante une protection contre les influences républicaines 
et cléricales qu'elle pouvait redouter du côté de la France ; 
les liens naturels que créaient entre les Italiens et les Fran 
çais la reconnaissance pour les services rendus, la commu 
nauté d’esprit, de civilisation, d’intérêts commerciaux, ont 
été brisés par des hommes d’Etat imprudents ou sans scru 
pules, par une presse légère et ignorante, qui ont créé comme 
à plaisir entre les deux peuples une animosité factice et une 
malveillance aveugle. Tandis que la France, si peu capable 
pourtant de longues rancunes, était protégée contre la 
lâcheté de l’oubli par le danger dont la redoutable proxi 
mité de la frontière ennemie menace la sécurité de sa capi 
tale, la Russie et l'Angleterre sont devenues inquiètes et 
jalouses l’une de la puissance militaire, l’autre de la puis 
sance commerciale et industrielle de l’Allemagne. Toutes 
les nations continentales ont été prises d’une fièvre d’arme 
ments qui les épuise et qui, dans un pays démocratique et 
parlementaire comme la France, menace de miner les insti 
tutions républicaines par la prédominance de l’élément mi-
        <pb n="14" />
        VI 
LA QUESTION D’ORIENT. 
litaire ; l’Angleterre se croit obligée d’avoir une flotte 
capable de lutter contre les flottes combinées de l’Europe 
entière et souffre, elle aussi, d’avoir à entretenir un instru 
ment aussi coûteux sans s’en servir jamais. Pourtant, malgré 
cette attitude menaçante des nations européennes, armées 
jusqu’aux dents les unes contre les autres, à aucun moment, 
depuis 1870, on n’a couru sérieusement le risque de voir 
éclater une guerre qui aurait mis directement aux prises 
soit la France et l’Allemagne, soit l’Angleterre et la Russie, 
soit l’Allemagne et l’Angleterre. Les alliances formées, d’une 
part entre l’Allemagne, l’Autriche et l’Italie, entre la Russie 
et la France de l’autre, l’amitié maritime de l’Angleterre et 
de l’Italie, ne sont pas autre chose que des sociétés d’assu 
rance mutuelle contre les risques de guerre directe. La 
Tríplice et la Duplice ne peuvent avoir que le statu quo 
pour objet immédiat en Europe, quoi qu’en aient pu penser 
des patriotes échauffés en France et en Italie. 
Les nations chrétiennes de l’Europe redoutent tellement 
de voir se produire entre elles des conflits dont toutes com 
prennent la gravité et dont aucune ne peut prévoir l’issue, 
qu’elles évitent tout ce qui peut les mettre directement aux 
prises. Elles savent que si la guerre finit par éclater, comme 
il arrivera fatalement un jour ou l’autre, ce sera inopiné 
ment, par suite de complications survenues en dehors de 
leurs frontières, en Amérique, en Chine, en Afrique ou dans 
l’empire Ottoman. 
On ne soupçonnait pas le danger américain avant l’année 
1898. La guerre, surprenante et absurde en apparence, que 
les États-Unis ont entreprise contre l’Espagne, a tout à coup 
fait surgir, aux yeux de l’Europe stupéfaite, la possibilité 
d’une alliance anglo-américaine, où le Japon entrerait peut- 
être, qui assurerait à la race anglo-saxonne la domination 
des mers. 
Le danger chinois était prévu depuis plus longtemps. La 
rivalité de la France et de l’Angleterre en Indo-Chine a donné 
depuis plusieurs années une importance exceptionnelle aux 
luttes d’influence dont Pékin est le théâtre. La France a 
trouvé tout à coup un précieux appui dans l’alliance de la 
Russie, qui de longue date travaillait, après s’être rendue
        <pb n="15" />
        PREFACE PAR G. MONOD. 
VII 
maîtresse de cours de l’Amour, à dominer en Mandchourie, 
en Corée et dans le golfe de Petchili. La guerre du Japon 
et de la Chine, en révélant la faiblesse du colosse chinois et la 
force maritime et militaire jusque-là inaperçue du Japon, 
cette Angleterre du Pacifique, a introduit un élément tout 
nouveau dans le problème chinois. La France, la Russie et 
l’Allemagne ont oublié les questions qui les divisent en 
Europe pour arracher au Japon les fruits de la victoire, 
afin d’empêcher un démembrement prématuré de la Chine 
qui aurait surtout profité à l’Angleterre et au Japon coalisés. 
Ce démembrement n’était du reste que retardé. La hardie 
initiative prise en Chine par l’empereur Guillaume II, tou 
jours fécond en surprises, a eu pour résultat de livrer toute 
la côte orientale de la Chine aux convoitises européennes ; 
la France étend la main vers le Yunnan, le Kouang-Si et le 
cours du Si-Kiang, l’Angleterre vers le bassin du Yang-Tsé- 
Kiang, l’Allemagne au sud et la Russie au nord du golfe 
de Petchili, tandis que le Japon prétend à une sorte de pro 
tectorat sur la Corée. L’Angleterre n’a pas vu sans dépit ce 
partage d’influences dans un pays qu’elle regardait comme 
une province de son empire commercial, et ce dépit a pris 
parfois dans la bouche de ses ministres des formes mena 
çantes. 
Le danger africain se manifeste de trois côtés à la fois : à 
l’est où l’Angleterre voudrait établir une ligne de commu 
nication ininterrompue du Cap à Alexandrie et où la France 
et l’Abyssinie menacent de couper cette ligne sur le Bahr-el- 
Ghazal et le Banr-el-Abiad ou Nil moyen; à l’ouest où la ques 
tion de Y Hinterland du Dahomey et du Congo a déjà risqué 
de mettre la France et l’Angleterre aux prises sur les bords 
du Niger et sur ceux du lac Tchad; au nord où la question 
d’Égypte entretient entre la France et l'Angleterre des 
froissements perpétuels, quise compliquent d’une lutte d’in 
fluence de la France et de l’Italie en Abyssinie. 
La question d’Égypte et les questions africaines en géné 
ral ont des liens étroits avec le quatrième danger qui menace 
la paix européenne, le danger musulman, ou en d’autres 
termes, avec la question d’Orient. La poussée des Anglais 
du sud au nord, du Cap aux grands lacs équatoriaux à tra-
        <pb n="16" />
        VIII 
U QUESTION D’ORIENT. 
vers le Transvaal, et du nord au sud, de l’Égypte aux sources 
du Nil, tire sa principale gravité de la question d’Égypte. 
La rivalité des Français et des Anglais autour du lac Tchad 
et sur le cours moyen du Niger est en relations étroites avec 
la pénétration commerciale du Sahara par les routes de la 
Tripolitaine, de la Tunisie, de l’Algérie et du Maroc. Or toute 
l’Afrique septentrionale est rattachée au point de vue reli 
gieux à ITslam ; elle a son centre religieux à la Mecque, et 
elle n’a pas entièrement rompu les liens politiques qui l’ont 
unie à Constantinople. Toute agitation dans l’empire otto 
man y a son contre-coup. 
Pendant longtemps on a restreint le nom de Question 
d'Orient aux relations de l’empire ottoman avec les états 
chrétiens d’Europe. Il ne pouvait en être autrement alors 
que les seuls problèmes qui se posaient aux hommes d'État 
étaient l’indépendance des pays danubiens ou de la Grèce, 
la lutte entre la Russie et la Turquie pour la domination 
dans la mer Noire, l’autonomie de l’Égypte, l’organisation 
intérieure et la réforme administrative de l’empire ottoman 
sous l’influence de l’Europe, les relations diplomatiques des 
puissances chrétiennes avec le sultan. M. Driault, dans l’ou 
vrage qu’il nous donne aujourd’hui sur la Question d’O- 
rient, a senti qu’il fallait donner à cette expression une 
signification beaucoup plus large et que, pour bien poser les 
problèmes mêmes que nous venons d’énumérer, il faut les 
envisager dans leur rapport avec l’histoire de l’Islamisme 
¿out entier. Tous les problèmes politiques (et l’on pourrait 
ajouter aussi sociaux) du temps présent se présentent 
à nous non plus comme des questions européennes, mais 
comme des questions mondiales, où Pékin, le Cap et New- 
York sont impliqués aussi bien que Paris, Londres ou Ber 
lin. Nous sommes forcément amenés à les envisager dans 
leurs rapports avec l’évolution de l’histoire universelle. 
M. Driault aura été le premier à composerun exposé clair 
et concis de la question d’Orient prise ainsi dans son sens 
le plus large, c’est-à-dire comme l’histoire des relations de 
l’Islamisme avec le monde chrétien. L’Islamisme, du vu* au 
XVII* siècle, pendant une période de mille ans, a étendu sur 
toute l’Asie occidentale et méridionale, sur l’Afrique sep-
        <pb n="17" />
        PREFACE PAR G. MONOD. 
IX 
tentrionale, et sur l’Europe méridionale sa domination reli 
gieuse et politique. L’Espagne et une partie des îles de la 
Méditerranée avaient seules réussi dès le moyen-àge à 
échapper à son joug. L’effort de l’Europe chrétienne pour 
s’opposer par les croisades à l’invasion musulmane avait été 
impuissant et les États chrétiens avaient fini par chercher 
dans l’empire turc un allié et un client. Mais à partir du 
XVII* siècle, l’empire ottoman commence à s’affaiblir par 
l’excès même de sa prospérité et de sa puissance, et plus 
encore par son incapacité à s’assimiler les populations con 
quises ; il n’a pas pu en former un seul peuple ni les fondre 
avec les Turcs, qui restent comme une armée campée en 
terre ennemie. L’Europe orientale, menacée dans son exis 
tence même, réagit alors avec une énergie désespérée contre 
l’invasion qui menace de la submerger, et bientôt, aidée 
par l’indomptable besoin d’indépendance des populations 
balkaniques, la Russie et l’Autriche commencent à refouler 
les infidèles. C’est une nouvelle croisade, victorieuse cette 
fois, de la Croix contre le Croissant. Cette croisade revêtira 
les formes nouvelles que lui imposent les conditions de la 
civilisation moderne et l’affaiblissement de la foi. Si, dans 
les masses populaires russes et chez les chrétiens de la 
péninsule balkanique, on retrouve encore quelque chose de 
cet enthousiasme religieux, rapace et cruel qui animait 
autrefois les compagnons de Godefroi de Bouillon, d’or 
dinaire les calculs d’une politique de conquêtes et les com 
binaisons de la diplomatie donnent à la lutte de l’Europe 
chrétienne contre les Turcs une tournure peu mystique et 
peu désintéressée. Les préoccupations commerciales se 
mêlent aux préoccupations politiques; les rivalités des États 
européens assurent toujours aux Turcs des alliances ou de 
bienveillantes neutralités qui les sauvent d’une ruine totale 
ou retardent leur décadence ; ils trouvent même des garan 
ties pour la durée de leur domination dans les jalousies qui 
divisent les chrétiens établis sur le territoire ottoman. Au 
XVII* et au XVIII* siècle la France a cherché dans une alliance 
de la Suède, de la Pologne et de la Turquie le moyen de 
réduire les États allemands à l’impuissance et d’arrêter la 
Russie dans ses ambitions européennes. Au xix* siècle, la 
■ ,ii ;
        <pb n="18" />
        X 
LA QUESTION D’ORIENT. 
France et l’Angleterre se sont constituées à plusieurs reprises 
les gardiennes de l’intégrité de l'empire ottoman, tantôt 
contre la Russie et l’Autriche, tantôt par méfiance l’une de 
l’autre. Après la guerre turco-russe de 1878, c’est l’Europe 
tout entière qui est intervenue pour empêcher l’anéantis 
sement de la puissance turque en Europe, et après les mas 
sacres d'Arménie et l’insurrection de la Crète, le concert 
des grandes puissances, à la suite de la France, a pris sans 
rire pour mot d’ordre le principe de VIntégrité de l’em 
pire ottoman qui remplace désormais pour nous le Gesta 
Dei per Francos, tandis que l’Allemagne, plus cynique, 
manifestait pour le Sultan rou^e une amitié br uyante autant 
qu’intéressée. 
Malgré les délais que les rivalités et les ambitions des 
nations chrétiennes ménagent à la décadence de l’Islam, il 
semble bien qu’en dépit des conquêtes religieuses qu’il 
continue à faire en Afrique, sa puissance politique soit des 
tinée à disparaître. Ce n’est pas sans raison que M. Driault 
définit la question d’Orient : le problème de la ruine de la 
puissance politique de l’Islam. Pour envisager ce problème 
dans toute son étendue, il ne fallait pas se borner à l’étu 
dier dans le bassin de la Méditerranée ; il fallait montrer 
l’Angleterre détruisant les états musulmans de l’Inde et 
menaçant l’indépendance de l’Afghanistam ; la Russie 
devenue maîtresse de la côte septentrionale de la mer 
Noire, conquérant tout le Turkestan, franchissant le Cau 
case et s’emparant d’une partie de l’Arménie, s’agrandis 
sant aux dépens de la Perse même, à laquelle elle impose son 
impérieuse amitié ; la France créant, du cours du Congo aux 
frontières de la Tunisie, un grand empire africain où l’isla 
misme est la religion dominante ; l’Égypte échappant à l’au 
torité du sultan pour devenir une province anglaise ; le 
Monténégro, la Grèce, la Serbie, la Roumanie, la Bulgarie 
arrivant successivement à l’indépendance par la diplomatie 
et par la guerre ; enfin l’Autriche et l’Angleterre mettant la 
main l’une sur la Bosnie et l’Herzégovine, l’autre sur 
Chypre, en leur qualité de protectrices de la Turquie. C’est 
de tous les côtés à la fois, sur toutes ses frontières d’Asie, 
d’Afrique et d’Europe que l’Islam a été contraint de reculer
        <pb n="19" />
        PllÉFACE PAR G. MOiNOD. 
Al 
et d’abandonner quelques-unes de ses provinces à la domi 
nation ou au protectorat des chrétiens. Cette marche en 
avant de l’Europe chrétienne contre l’Islam esc si bien une 
forme moderne de la croisade que la diplomatie européenne 
admet à l’égard des Turcs des principes qui lui paraîtraient 
des énormités s’ils étaient appliqués à une autre puissance. 
Pendant la guerre de Thessalie en 1897, on a répété à 
satiété le prétendu principe d’après lequel tout territoire 
ottoman libéré delà domination turque ne peut jamais ren 
trer sous le joug du sultan. On serait, je pense, bien embar 
rassé de dire sur quelles règles du droit des gens se fonde 
eet axiome. La vérité, c’est que les Turcs se sont montrés 
incapables de former une seule nation des populations 
musulmanes et chrétiennes qui sont juxtaposées dans l’em 
pire ottoman, incapables aussi de leur assurer une bonne 
administration, la sécurité de leurs personnes et de leurs 
biens, incapables de leur appliquer un autre système de 
police que la spoliation et les massacres. La ruine graduelle 
de la domination turque en Europe apparaît aux politîques 
et aux historiens comme une nécessité inéluctable. On n’hé 
site que sur le moment où cette ruine sera achevée et sur 
la manière dont elle se produira. 
Ce qui retarde ce moment, c’est précisément la difficulté 
de régler le partage de l’empire ottoman et la crainte d’une 
conflagration générale chaque fois que la question d’Orient 
menace d’entrer dans une phase aiguë. L’Europe sent en 
elle tant de causes de guerre et elle a si peur de la guerre 
que les moindres incidents orientaux la font tressaillir. 
Quand on se rappelle la vigoureuse intervention de Napo 
léon III en Syrie lors des massacres des Maronites par les 
Druses, on est stupéfait de voir avec quelle indifférence 
l’Europe a laissé s’accomplir les massacres bien autrement 
atroces des Arméniens, organisés et commandés par le gou 
vernement d’Abd-ul-Hamid. Elle n’a mis en mouvement sa 
diplomatie et mobilisé ses forces que pour maintenir en 
Orient un statu quo nécessaire à sa propre tranquillité. 
Il est en effet si difficile d’imaginer de quelle manière l’O 
rient pourrait être organisé le jour où le sultan serait chassé 
de Constantinople, on sent si bien que les hasards de la force
        <pb n="20" />
        XII 
LA QUESTION D’ORIENT. 
pourront seuls résoudre les problèmes multiples soulevés 
par l’héritage de Y Homme maZai/e, que toutes les puissances 
s’empressent autour de lui comme des gardes vigilantes, 
d’autant plus que l'homme malade a de redoutables retours 
de vigueur et que plus d’une des gardes-malades songe de 
temps à autre à utiliser cette vigueur à son profit. 
M. Driault ferme son livre sur l’espérance que l’alliance 
franco-russse donnera à la question d’Orient une solution 
conforme aux intérêts de l’humanité et à ceux de la France. 
L’espérance est toujours une douce chose et l’alliance russe 
a ce mérite aux yeux des Français de leur avoir fait con 
naître de nouveau ce sentiment qu’ils avaient désappris. 
Mais si l’espérance est douce, l’illusion est dangereuse. Or, 
l’Orient est le pays des mirages. Il y a des points de la 
question d’Orient que l’alliance franco-russe pourra ré 
soudre. Elle peut, je crois, amener le règlement de la ques 
tion d’Égypte en neutralisant le canal de Suez et les ré 
gions limitrophes, sous la garantie de l’Europe, sans dé 
pouiller l’Angleterre de la situation prépondérante qu’elle 
s’est faite en Égypte. Elle peut, si elle le veut, assurer à la 
Crète l’autonomie qui lui a été promise. Elle aurait pu, 
si elle l’avait voulu, arrêter les massacres d’Arménie ; 
elle pourrait encore, si elle le voulait, améliorer sérieuse 
ment la situation des restes misérables des Arméniens dis 
séminés en Asie mineure. Mais je ne vois pas comment il lui 
serait possible d’arriver à des vues communes en prévision 
du partage de l’empire ottoman. 
En ce qui concerne la Turquie d’Europe, les prétentions 
rivales des Bulgares, des Serbes, des Grecs et de l’Autriche 
rendent impossible toute entente entre ces puissances. Il 
fut un temps où les Grecs semblaient à tous les ennemis 
de la Turquie les héritiers désignés de ses territoires d’Eu 
rope ; il y avait des Grecs qui, dans leurs rêves, voyaient 
Constantinople rendu à l’hellénisme. Ces rêves se sont 
dissipés : et beaucoup de Grecs accepteraient, par hosti 
lité contre leurs rivaux chrétiens, la domination turque, si 
les Turcs étaient capables d’organiser un gouvernement 
régulier. Les Bulgares sont aujourd’hui de toutes les na 
tions balkaniques la plus militaire, celle dont les progrès
        <pb n="21" />
        PRÉFACE PAR G. MONOD. 
xm 
sont le plus rapides, le gouvernement le plus actif et le 
plus ferme. Ils sont déjà maîtres d’une partie de la Thrace 
et étendent leurs prétentions à toute la Macédoine. Mais cette 
nation de paysans, sans commerce et sans industrie, est 
encore pauvre ; elle ne peut songer à des entreprises mili 
taires et elle se contente d’obtenir du sultan des conces 
sions réitérées en le menaçant d’agressions toujours arrêtées 
à temps. Elle forme avec la Roumanie une barrière contre la 
Russie qui ne peut plus désormais arriver par la voie de terre 
à Constantinople ; elle ne pourrait y parvenir que par l’Asie 
mineure : mais elle ne permettrait pas aux Bulgares de s’éta 
blir sur le Bosphore. Du côté de la Macédoine, les ambitions 
bulgares sont contrecarrées moins par la Serbie, qui paraît 
peu capable de reconstituer la grande Serbie de ses rêves, que 
par l’Autriche à qui l’occupation de la Bosnie impose l’obli 
gation de tendre vers Salonique. La Macédoine se trouverait 
alors séparée de la Bulgarie et écartelée entre les Monténé* 
grins, les Albanais et les Grecs. 
Certes, si l’on pouvait disposer des États à sa guise, 
comme sur le papier, on pourrait imaginer une fédération 
balkanique où chaque province autonome prendrait sa part 
du gouvernement fédéral commun; mais on ne peut songer 
à diviser les États déjà existants en deux ou plusieurs pro 
vinces séparées, et on ne peut non plus imaginer l’union paci 
fique d’Êtats aussi disparates que la Roumanie, la Bulgarie, la 
Grèce, la Serbie, le Monténégro, divisés par des jalousies 
cruelles, et leur association avec des pays comme la Macé 
doine, la Thrace et l’Albanie, qui n’ont jamais eu encore de 
vie politique autonome. Et que deviendraient alors les pré 
tentions autrichiennes, sans parler des velléités italiennes du 
côté de l’Épire ? On a beau tourner et retourner le problème 
dans tous les sens, on n’en entrevoit pas la solution. Elle est 
laissée pour le moment au dieu des batailles. Aucune puis 
sance européenne ne verrait sans déplaisir Constantinople 
aux mains d’une autre puissance chrétienne, et l’on ne peut 
vraiment pas demander au Pape d’échanger Saint-Pierre 
contre Sainte-Sophie, ce qui cependant aurait l’avantage 
de résoudre deux problèmes d’un même coup. Mais il fau 
drait pour cela commencer par réunir l’Église grecque et
        <pb n="22" />
        XIV 
LA QUESTION D’ORIENT. 
l’Église romaine, ce qui est peut-être encore plus difficile 
que de réconcilier les chrétiens et les Turcs. 
La destinée de l’Asie mineure n’est pas plus facile à ré 
gler que celle delà Turquie d’Europe. La grande situation 
morale que la France a conquise dans ce siècle en Syrie et 
qui aurait pu, sous Napoléon 111, lui permettre d’y établir 
une sorte de protectorat, subsiste encore, quoique diminuée, 
mais on ne voit pas quels avantages nous retirerions d’un 
établissement dans ces contrées, qui nous obligerait à 
abandonner l’Égypte aux Anglais, exciterait la jalousie de 
l’Italie et nous mettrait en rivalité avec les Russes. Les 
Russes et les Anglais ont seuls des intérêts commerciaux 
de premier ordre du côté du golfe Persique et ils aspirent, 
les uns et les autres, à tenir sur la Méditerranée les têtes 
des lignes ferrées qui se dirigeront sur la Perse et l’Inde. 
La Russie, déjà avancée en Arménie jusqu’à Kars et Eri 
van, regarde certainement tout le nord de l’Asie mineure' 
comme une proie qui lui est réservée, et il est bien 
probable que quand elle arrivera à la Méditerranée, ce sera 
par Alexandrette plutôt que par Constantinople. Mais la 
Russie méditerranéenne sera-t-elle encore la Russie alliée 
de la France ? 
La France n’a aucun intérêt à faire mûrir avant l’heure 
tous ces redoutables problèmes. La Russie, occupée d’ache 
ver son Transsibérien et de s’établir fortement au nord de la 
Chine, n’est pas plus pressée que nous de leur donner une 
solution. Elle sait que le temps travaille pour elle, plus que 
pour nous malheureusement. La France et la Russie ont 
laissé massacrer les Arméniens parce que la Russie n’était 
pas fâchée de montrer aux Arméniens qu’il valait encore 
mieux être opprimés par les Russes qu’égorgés par les 
Turcs ; et parce que, si la Russie peut s’entendre avec 
l’Autriche sur les grandes lignes d’une politique balkanique, 
elle ne peut s’entendre avec la France que sur le maintien 
du statu quo aussi bien en Turquie d’Europe qu’en Turquie 
d’Asie. Aussi l’alliance franco-russe ne s’est-elle manifestée 
dans les dernières complications orientales que comme chef 
d’orchestre du concert européen, ce concert où les instru 
ments n’ont été d’accord que lorsqu’ils restaient tous
        <pb n="23" />
        X' 
4 
PRÉFACE PAR G. MONOD. 
XV 
silencieux. Après tout, au point de vue égoïste de nos inté 
rêts immédiats, cette politique de statu quo est vraisembla 
blement celle qui nous est la moins désavantageuse, la seule 
qui ne risque pas de faire éclater par accident une guerre 
européenne dont personne ne pourrait prévoir l’étendue, la 
durée, ni l’issue. Le mot d’ordre de la politique de M.Hano- 
taux, intégrité de l’Empire Ottoman, quel que soit le dis 
crédit qui s’y attache après toutes les atteintes qu’il a 
reçues, était dicté par la prudence et l’intérêt national. 
Mais il ne faut pas oublier que ce mot d’ordre ne conser 
vera pas longtemps sa vertu, que la Turquie ne peut avoir 
pour l’alliance franco-russe les sentiments qu’elle a eus 
jadis pour l’alliance anglo-française ; que pendant que, 
courtier bénévole et mal récompensé, nous dépensons nos 
forces à concilier les intérêts, à apaiser les rivalités, à 
panser les plaies, d’autres poussent leur pointe : les Anglais 
avancent vers Khartoum, les Russes multiplient en Asie 
mineure les écoles et les couvents, les Allemands inondent 
l’empire ottoman de leurs produits, se font accorder des 
chemins de fer et des colonies agricoles, se flattent de faire 
de l’armée turque un corps détaché de l’armée allemande, 
et commencent à jouer à Jérusalem même le rôle de grande 
puissance catholique. Sans doute nous ne restons pas inac 
tifs, et grâce à nos diplomates, à nos missions, à notre 
Alliance Française, nous avons conservé jusqu’ici en Syrie 
une situation prépondérante. Mais nous avons besoin de 
faire d’immenses efforts pour ne pas laisser entamer cette 
situation, aussi bien par les Russes que par les Allemands 
et les Anglais. Dans cette rivalité pacifique, la seule qui 
comporte des calculs et une action méthodique au milieu de 
l’imbroglio oriental, nous ne devons compter sur l’aide de 
personne, mais seulement sur notre propre énergie, et sur 
l’antique prestige que conserve encore en Orient le nom de 
la France comme celui de la puissance chrétienne et civili 
satrice par excellence. 
G. Monod. 
i a 
1/ 
Versailles, 1898.
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        il 
/ Il 11 f 
îli
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        LA QUESTION D’ORIENT 
INTRODUCTION 
DÉFINITION DE LA QUESTION D’ORIENT. 
Alexandre le Grand posséda le pays compris entre la Médi 
terranée, la mer Noire et le Sahara à l’ouest, l’Indus à l’est, 
c’est-à-dire la route de l’Europe à l’Inde. 
Après lui, l’empire romain n’atteignit que rarement dans 
cette direction le Tigre, et la Perse put avoir encore quel 
que grandeur. 
Plus tard, au vu® et au vin® siècle, l’empire arabe s’éten 
dit aussi de la Méditerranée à l’Indus et ses limites s’adap 
tèrent en Asie, sauf un léger glissement au sud, à celles de 
l’empire macédonien. 
Puis, du XII® au XV® siècle, les invasions barbares fixées 
en Europe, l’Asie occidentale, cette zone autant européenne 
qu’asiatique, cette Asie ou cette Europe antérieure, fut 
troublée à son tour par de grandes migrations de peuples ; 
les empires du Tchinguiz-Khan et de Timour recouvrirent 
tout le pays de l’Asie Mineure au Gange ; Constantinople 
fut longtemps le dernier boulevard de l’Europe en face des 
conquérants accourus de l’Extrême-Orient ou des plateaux 
de l’Asie centrale. 
Un dernier flot de ces envahisseurs asiatiques renversa 
en 1453 les murailles de la ville de Constantin, le rempart 
de la foi chrétienne contre l’Islam ; l’empire ottoman s’éten 
dit, pour plus de quatre siècles, sur l’Europe orientale et 
l’Asie occidentale, du golfe Persigue au Danube et à la mer 
Adriatique. Dès le xvi® siècle, le sultan de Constantinople 
intervint dans les affaires de l’Europe, et, allié de la France 
déjà, fit fléchir sur le Danube moyen les frontières alle 
mandes. Le règne de Soliman le Magnifique (1520-1566) 
fut l’apogée de cette puissance. 
E. Driaült. — Question d’Orient. 
1
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        IMRÜDL’CTIOIS 
Car Ia domination des Turcs ottomans n’enfonça pas dans 
le sol conquis, du moins en Europe, de profondes racines. 
Ils se superposèrent aux peuples vaincus sans faire effort 
pour se fondre avec eux. Il y avait peut-être impossibilité 
à fondre Turcs de race finnoise avec Grecs ou Slaves de race 
aryenne, musulmans avec chrétiens. Ils se contentèrent de 
se faire craindre, d’étouffer toute rébellion par une violence 
féroce, jusqu’au jour où cette rigueur s’usa, où les sultans 
préférèrent le harem aux batailles, où les janissaires, séden 
taires et mariés, furent de moins farouches guerriers. Et 
dès lors, c’est-à-dire dès le xvii® siècle, l’empire ottoman 
s’affaiblit, ses frontières reculèrent, il se resserra sur lui- 
même, se dessécha, perdit toute sève, comme un fruit qui se 
ride en vieillissant. 
La retraite de l’Islam en Europe et en Asie, de part et 
d’autre du Bosphore et des Dardanelles, donna naissance à 
la question d’Orient. Son histoire est proprement l’histoire 
des progrès des nations voisines au détriment des peuples 
musulmans. 
Elle a par suite des caractères religieux. Le triomphe de 
Mahomet II et de Soliman le Magnifique, en pleine terre 
chrétienne, fut celui du croissant sur la croix ; Mahomet II 
effaça sur les murailles de Sainte-Sophie les images chré 
tiennes ; Soliman planta le vert drapeau de Mahomet sur 
les murailles de Belgrade et le porta jusque sous celles de 
Vienne ; il chassa de Rhodes les chevaliers de Saint-Jean 
de Jérusalem, les derniers des croisés. De nos jours, les 
victoires des Russes sur les Turcs, la résurrection des états 
chrétiens des Balkans, sont la revanche de la croix sur le 
croissant, et de toutes parts, dans le Turkestan, au sud du 
Caucase, sur le Danube, sur l’Archipel, en Syrie, sur le Nil, 
vers l’Inde, les peuples chrétiens font reculer l’étendard du 
prophète. Gigantesque croisade, auprès de laquelle celles 
du moyen âge furent des jeux d’enfants. 
Comme la possession de ces régions historiques est d’im 
portance capitale, comme les peuples européens ont 
aujourd’hui en Asie, au delà de l’Indus et de la mer d’Aral, 
des intérêts vitaux, comme le maître de Constantinople et 
de l’Asie antérieure peut devenir le maître de l’ancien conti 
nent, toute l’Europe suit avec anxiété l’évolution de la ques 
tion d’Orient. La Russie, très bien placée, très jeune et 
pleine de foi, la domine toute par le nord, du Danube au 
Pamir. Mais la France a aussi, sur toutes ces côtes de la
        <pb n="27" />
        DÉFINITION DE LA QUESTION D’ORIENT 
Méditerranée orientale, des intérêts matériels et moraux très 
anciens qu’elle ne peut abandonner sans trahir ceux qui sont 
habitués, depuis les croisades, à compter sur elle. Mais 
l’Autriche-Hongrie, de plus en plus danubienne, ne veut pas 
se laisser couper la route de l’Archipel, et l’Allemagne prus 
sienne, qui craint qu’elle ne se retourne vers le Rhin et 
i’Elbe, la pousse au sud. Mais l’Angleterre ne veut pas se 
laisser couper la route qui va de la Méditerranée à l’Inde, et, 
de Chypre, de l’Égypte, de l’Afghanistan, elle s’efforce de 
contenir, au delà de la mer Noire et de la mer Caspienne, 
(( l’énorme glacier russe » qui glisse toujours. 
Ainsi, autour des peuples de l’Égypte, des Sémites de la 
Mésopotamie, des Turcs de l’Asie Mineure, toute la descen 
dance deJaphet, Latins et Grecs, Germains et Anglo-Saxons, 
Slaves et Russes, se ruent, au pied du Toit du Monde, 
à la destruction de ces peuples étranges qui sont venus, 
comme par surprise, entre l’indus et la Méditerranée, sépa 
rer les deux grandes branches de la famille indo-européenne, 
fatalement poussées, semble-t-il, à se rejoindre. 
Mais cette histoire de la question d’Orient prend surtout, 
de nos jours, un caractère économique. Elle est une des 
formes de cette lutte pour la vie qui jette les uns sur les 
autres même des peuples parents. Le percement de l’isthme 
de Suez y a ramené la grande route du commerce de l’an 
cien continent, qui unit les 350 millions d’Européens aux 
250 millions d’Hindous et aux 400 millions de Chinois, qui 
porte du Paeifique à l’Atlantique, par-dessus l’ancien 
monde, tous les produits dont est faite notre vie quoti 
dienne. L’Angleterre en occupe les points les mieux situés 
sur la Méditerranée, la mer Rouge et l’Océan Indien. Mais 
la France possède la côte nord et la côte sud de la Médi 
terranée occidentale, et elle a dans le Levant des intérêts, 
des traditions plus fortes encore, dans l’Extrême-Orient 
des intérêts plus récents qu’elle prétend faire valoir. La 
Russie ne consent pas à rester enfermée dans les steppes 
ou les plaines glacées du nord, et il lui faut des débouchés 
sur une mer libre, la Méditerranée, l’Océan Indien ou l’Océan 
Pacifique. Et toutes les autres nations de l’Europe ont 
besoin d’une place sur cette grande voie commerciale. Car il 
semble que celles qui en resteront écartées devront renoncer 
à jouer un grand rôle dans l’activité économique des temps 
prochains. 
L’Orient, où commença l’histoire, est redevenu le théâtre
        <pb n="28" />
        6 
BYZANCE ET STAMBOUL. 
IV. — l’empire OTTOMAN 
Ses ennemis. — L’apogée de la puissance ottomane (xvi® siècle). — 
Les conquêtes de Sélim en Asie (1512-1520).— Soliman le Magni 
fique : Belgrade, Rhodes. — Barberousse en Algérie. — L’alliance 
française. — Les Ottomans en Hongrie, à Bude, devant Vienne. 
— Extrême extension de leur empire. 
Caractères de la domination ottomane. — Vainqueurs et vaincus. — 
Les autonomies locales. — L’Islam dans l’Inde. — Les Grands 
Mongols de Delhi. — Les Portugais sur les côtes de l’Inde. 
La décadence ottomane. — La bataille de Lépaute (1571;. — Traité 
de Sitvatorok (1606).— Premières résistances des sujets chrétiens. 
— La Russie : les Romanof. — Décadence des Grands Mongols : 
les Européens dans l’Inde. 
I. — L’Empire byzantin. 
L’histoire du passé est nécessaire à l’intelligence du pré 
sent, et il faut prendre d’abord, à travers le moyen âge et 
les temps modernes, les différents acteurs du drame, pour 
les produire à leur rang, sur la scène où se traite la question 
d’Orient. Aussi bien, on constatera que, si l’histoire ne se 
recommence pas, elle offre pourtant parfois, entre des 
périodes très éloignées, de frappantes analogies. 
En 395, à la mort de Théodose le Grand, l’empire romain 
fut partagé entre ses deux fils. Le plus jeune, Honorius, eut 
l’Occident ; l’aîné, Arcadius, eut l’Orient et Constantinople. 
L’empire d’Occident fut, en moins d’un siècle, détruit par 
les Barbares. L’empire d’Orient ne fut pas nonplus à l’abri 
des invasions; les Wisigoths d’Alaric le pillèrent du 
nord au sud, du Danube à la Grèce. Mais il survécut à la 
tourmente ; et même, au vi® siècle, au temps de la grandeur 
des Francs Mérovingiens sous Clovis et ses successeurs, et 
de la grandeur des Ostrogoths sous Théodoric, Justinien 
régna encore sur un très vaste territoire. Il enleva la Dal- 
matie et l’Italie aux Ostrogoths, l’Afrique aux Vandales, la 
côte orientale de l’Espagne aux Wisigoths, contribua ainsi 
plus que Clovis à la destruction de l’arianisme, et refit de 
la Méditerranée un lac romain. Son nom fut grand entre 
tous ceux des empereurs d’Orient, et si son gouvernement 
fut troublé par des révolutions, par les luttes du cirque, si 
les dissensions religieuses divisèrent les Grecs en sectes 
acharnées les unes contre les autres et contre l’empereur 
même, ces petites querelles firent peu de bruit dans le grand 
fracas des victoires de Bélisaire et de Narsès.
        <pb n="29" />
        L’EMPIRE BYZANTIN. 
7 
Justinien eut cependant de redoutables voisins contre 
lesquels il soutint des guerres moins glorieuses. Les Huns, 
établis, depuis la mort d’Attila, sur les bords du Danube 
moyen, pillèrent la Thrace en 540 et pénétrèrent jusqu en 
Grèce; Bélisaire eut à défendre Constantinople contre leurs 
attaques. Mais ce n’étaient là que des envahisseurs de 
passage, presque aussitôt disparus ; il ne fut bientôt plus 
question des Huns, et leurs héritiers dans la vallée du Da 
nube, les Avars, terribles à l’Allemagne, le furent moins à 
l’empire d’Orient. Les Slaves furent pour Constantinople 
un danger plirs durable. 
Arrivés sur les bords du Danube à la suite des Germains, 
Wisigoths, Ostrogoths, continuellement pressés par les 
grandes migrations des peuples de l’Asie, les Slaves avaient 
de bonne heure franchi le fleuve. Les Bulgares, peuple fin 
nois, qui se mêlèrent aux Slaves des Balkans et leur don 
nèrent leur nom, comme les Francs aux Gallo-Romains, 
pillèrent l’Illyrie en 534, vinrent aussi en Thrace, et Béli 
saire dut faire construire, pour les contenir, une ligne de 
forteresses sur les bords du Danube, consolider le mur 
d’Anastase pour couper la presqu’île même de Constanti 
nople. Ces précautions ne devaient pas suffire à protéger 
tout l’empire ; mais jamais les Slaves n’ont réussi à appro 
cher la grande cité de plus près : depuis treize siècles, ils 
en battent les murailles d’un assaut toujours vain. 
En Asie, les Sassanides, maîtres de l’empire perse de 
puis le III® siècle, eurent en ce temps des rois habiles et am 
bitieux. Chosroès I*® disputa à Justinien la domination du 
pays montagneux des Lazes ou de l’Arménie, de religion 
chrétienne. Il en résulta de longues guerres; les armées des 
Perses ravagèrent plusieurs fois la Syrie, prirent Antioche. 
En 561, l’empereur se décida à un traité assez peu hono 
rable: Chosroès lui laissa l’Arménie, mais Justinien paya 
un tribut annuel. 
Après Justinien, de nombreuses révolutions affaiblirent 
encore l’empire d’Orient. Sous Justin II, les Lombards enva 
hirent l’Italie. Maurice contint au nord les Slaves et les 
Avars, battit Chosroès IL Mais Phocas, le meurtrier de 
Maurice, assista et consentit sans honte à de graves dé 
faites : il laissa la papauté, sous Grégoire le Grand, 
échapper à son autorité ; il signa avec les Avars une paix 
humiliante ; il laissa les Perses prendre Damas, enlever à 
Jérusalem le bois de la vraie croix, piller l’Asie mineure
        <pb n="30" />
        8 
BYZANCE ET STAMBOUL. 
jusqu’à Chalcédoine, en face de Constantinople, de l’autre 
côté du Bosphore. 
Phocas fut renversé par Héraclius (610-641). Celui-ci 
connut les fortunes les plus contraires. Il contint les Avars 
sur le Danube en appelant contre eux des guerriers slaves, 
íes Croates qu’il établit en Dalmatie, des Serbes dans la 
Mésie supérieure ; il donna aux Bulgares des terres entre le 
Danube et les Balkans, aux mêmes conditions. Ces établis 
sements devaient avoir une longue fortune. Il put ainsi se 
tourner contre les Perses et remporter d’éclatants succès, 
à la faveur des désordres religieux qui déchirèrent alors le 
royaume des Sassanides. Il les chassa de l’Arménie qu’ils 
avaient envahie, détruisit le temple du Soleil à Tauris. 
Chosroès II ayant été assassiné en 628, Héraclius franchit 
l’Euphrate, entra dans les capitales de ses ennemis, et rap 
porta en triomphe la vraie croix à Jérusalem (629). 
Grand succès, dont l’Église catholique a conservé et 
célèbre le souvenir. Cinq ans après, les Arabes battaient 
les armées d’Héraclius à Aïznadin, prenaient Damas, et 
l’empereur fuyait misérablement d’Antioche en s’écriant : 
« Adieu, Syrie ! adieu pour la dernière fois! » (634). En 
637, le khalife Omar faisait son entrée dans Jérusalem. 
L’Islam, en assurant le paradis aux musulmans morts 
dans la guerre sainte, fut un redoutable agent de conquête, 
et l’ardeur de la foi des premiers disciples de Mahomet ex 
plique suffisamment la rapidité de l’expansion arabe ; en 
un siècle, elle gagna l'Indus à l’est, l’Océan Atlantique à 
l’ouest. La conquête de l’Asie antérieure fut l’œuvre des 
khalifes parfaits ; elle fut facilitée par la communauté de race 
et de langue qui unissait les Arabes avec les peuples delà 
Syrie et de la Palestine, par les très anciennes relations qui 
les rapprochaient de la Perse. 
D’un galop, ils traversèrent la Syrie, prirent Jérusalem, 
atteignirent le Taurus, le Caucase, battirent les Sassanides 
à Kadéniah, enlevèrent leur étendard, le fameux tablier de 
cuir, entrèrent dans leur capitale, renversèrent leur der 
nière résistance à Nehavend (643), et, comme Alexandre 
derrière Darius Codoman, ils poursuivirent le dernier des 
Sassanides, Yezdegerd, qui fuyait avec ses femmes et ses 
chariots, le rejoignirent trop tard : il avait été massacré 
par son escorte. Ils poussèrent plus loin leur course, pas 
sèrent à Hérat, Merv, Kandahar et suivirent les traces du 
conquérant macédonien jusqu’à l’Indus,
        <pb n="31" />
        L’EMPIRE BYZANTIN. 
9 
Après les Khalifes Parfaits, lorsque les Omméiades eurent 
fondé à Damas la monarchie héréditaire et abandonné les 
pieuses et simples traditions des premiers successeurs du 
prophète, le mouvement d’expansion n’en fut pas ralenti; 
mais il fut surtout dirigé vers l’ouest et l’Afrique. C’est en 
core en Afrique qu’aujourd’liui l’Islam est le plus répandu 
et surtout le moins directement menacé par la conquête eu 
ropéenne. 
Les Arabes du vu® siècle retrouvèrent le long des côtes 
méridionales de la Méditerranée les traces des Phéniciens ; 
ils se fondirent aisément avec les Berbères, Sémites comme 
eux, et ils purent ainsi pénétrer très vite jusqu’au lointain 
Maghreb. Ils franchirent les colonnes d’Hercule, détruisirent 
l’armée des Wisigoths d’Espagne à Xérès (711), et leur flot 
envahisseur submergea toute la péninsule jusqu’aux Pyré 
nées, déborda par-dessus les montagnes sur l’Aquitaine et 
la vallée de la Garonne. 
Le danger était grand, surtout pour l’empire byzantin : 
affaibli comme il était, de quel obstacle pouvait-il être à 
une pareille marée ? Il trouva pourtant les princes qu’il fal 
lait à cette œuvre de salut. Avant même que Charles 
Martel ne mît une borne à l’invasion arabe dans l’Occident, 
l’empereur Léon Flsaurien l’arrêta en Orient : les Arabes 
étaient devant Constantinople; ils la bloquaient par terre 
et par mer ; Léon leur infligea sous les murs de la ville une 
série de défaites sanglantes et les obligea à une retraite 
honteuse (août 717). 
Comme si, au premier échec, ces empires de l’Orient 
étaient entraînés à la débâcle par le fatalisme même qui 
les avait accrus, les victoires de Charles Martel et de Léon 
risaurien furent pour l’empire arabe le signal d’une déca 
dence aussi rapide que l’avait été sa grandeur. Il se dé 
membra dès l’avènement de la nouvelle dynastie des Abbas- 
sides (750). Les Omméiades continuèrent de régner en 
Espagne, à Cordoue. Bientôt les Fatimites se rendirent in 
dépendants au Caire ; ils furent les maîtres de l’Égypte jus 
qu’à la fin du XII® siècle. 
Les khalifes abbassides à Bagdad oublièrent dans le luxe 
et la mollesse des harems les devoirs du gouvernement et 
de la religion. Faute de loi de succession, chaque avène 
ment fut troublé d’intrigues et de meurtres ; empoisonne 
ments, trahisons, fratricides sont de règle courante en pa 
reille occasion. Les souverains les mieux établis s’illustrent
        <pb n="32" />
        16 BYZANCE ET STAMBOUL. 
d’Occident, ne leur furent jamais d’aucun secours : leur 
abstention en cette affaire, leur habileté à chercher par 
tout quelque chose à gagner, étaient pour beaucoup trahi 
sons. 
C’est que Constantinople était déchirée, en ce temps, de 
continuelles révolutions de palais ; la succession au trône 
n’y fut peut-être jamais plus troublée. Les Commène se 
disputèrent entre eux. Andronic Commène fut renversé, en 
1185, par Isaac l’Ange, et l’histoire de la dynastie des 
l’Ange fut encore plus dramatique. 
Venise, depuis qu’elle était une république libre, déve 
loppait rapidement ses intérêts commerciaux avec l’Orient. 
Elle devenait le plus grand entrepôt de marchandises entre 
le Levant et l’Occident. Elle avait à Constantinople le quar 
tier privilégié de Péia ; ses doges affectaient de porter le 
costume grec et avaient introduit dans leur cité le cérémo 
nial de la cour de Byzance. Au milieu des désordres du 
Palais impérial, les privilèges des Vénitiens furent compro 
mis; en 1182 même, une populace surexcitée massacra à 
Péra un grand nombre de leurs marchands. L’idée vint 
alors à la Sérénissime Seigneurie de détruire l’empire grec 
ébranlé et de s’en approprier les dépouilles. Alors aussi, 
l’empereur Henri VI, fils de Frédérie Barberousse, marié à 
l’héritière normande du royaume des Deux-Sieiles, rêva 
d’aller conquérir la couronne de Byzance et de refaire 
l’unité de l’empire romain. Il mourut prématurément. 
Un siècle d’expéditions guerrières des Croisés sur l’Orient 
l’avait profondément pénétré des influences occidentales ; 
il en était comme enveloppé partout. 
Sous cette action, et sous celle en particulier du puissant 
empire d’Allemagne, portée glorieusement aux bords du 
Danube par Frédéric Barberousse, lors de la troisième croi 
sade, la Serbie s’organise ; les diverses régions qui la com 
posent se groupent autour des montagnes centrales de la 
Rascie, dans le pays actuel de Novi-Bazar ; leur unité est 
faite une première fois vers llôo par Stéphane Némanya; 
il prend Nisch à l’empire grec, établit aussi sa domination 
sur la Dalmatie. Il se fait moine en 1195, et les Serbes 
l’honorent sous le nom de saint Siméon. L’un de ses fils, 
saint Sava, fut le premier archevêque national de la Serbie ; 
il eut son siège primatial à Oujn^a ; le fils aîné de Nemanya, 
Stéphane I", prit le titre de kral, et même, en 1217, un 
légat pontifical le couronna roi de Serbie.
        <pb n="33" />
        L’EMPIRE LATIN. 
n 
La Bulgarie resta toute meurtrie du désastre que lui 
avait infligé l’empereur Basile II. Mais les Roumains, réfu 
giés depuis le commencement du moyen âge dans les Car- 
pathes et quelques-uns dans les Balkans, retrouvèrent au 
xn® siècle le souvenir de Trajan et y reformèrent leur natio 
nalité. Deux frères, Asan et Pierre, se rendirent à Constan 
tinople pour se plaindre des impôts excessifs qu’Isaac l’Ange 
levait sur leur pays : ils furent outragés. Ils donnèrent à 
leurs amis le signal de l’insurrection, bâtirent à Tirnovo 
une église en l’honneur de saint Démétrius: Pierre y prit 
le titre de tsar. Dès lors, ils tentèrent de refaire l’empire 
bulgare du grand Siméon. Ils battirent une armée grecque 
à Berrhœa (1190); ils prirent Varna, Sofia, Philippopoli, 
Andrinople, ravagèrent la Thrace. Après Pierre et Asan, 
leur jeune frère Johannitsa pénétra jusqu’au centre de la 
Macédoine et jusqu’à Belgrade; un légat du pape vint à 
Tirnovo le couronner roi de Bulgarie. 
L’empire grec était cerné entre les États francs du Levant 
et les jeunes États chrétiens dont la papauté consacrait la 
naissance au sud du Danube. 
Le pape Innocent III arma contre l’Islam une puissante 
croisade. Les rois refusèrent de s’y engager, mais un grand 
nombre de seigneurs furent disposés à partir. Venise leur 
loua des vaisseaux et comme paiement reçut d’eux Zara, 
qu’ils enlevèrent en passant. Elle réussit même à les dé 
tourner sur Constantinople, sous prétexte d’y rétablir l’or 
dre et d’en faire la base de leurs opérations postérieures 
contre Jérusalem. 
Constantinople fut prise, non sans peine, et affreusement 
pillée. Les vainqueurs se partagèrent les dépouilles de l’em 
pire grec; c’était un plus merveilleux butin que celui 
même de la première croisade. Baudouin de Flandre fut 
empereur; Boniface de Montferrat fut roi de Thessalonique 
ou Salonique; le doge de Venise, Dándolo, prit le titre de 
baile ou despotès, et se proclama, au nom de la Répu 
blique, seigneur d’un quart et demi de l’empire grec; un 
autre Vénitien, Thomas Morosini, fut patriarche catholique 
de Constantinople. Il y eut un duché de l’Archipel, une ba 
ronnie d’Athènes, une principauté de Morée. 
Mais il y eut aussi bien des jalousies excitées par le par 
tage. Le roi Boniface fut peu docile à l’égard du Basileus 
Baudouin. Les Grecs se maintinrent invincibles sur quelques 
points: les l’Ange fondèrent le despotat d’Epire ou d’Arta, 
E. Driault. — Question d’Orient. 2
        <pb n="34" />
        18 
BYZANCE ET STAMBOUL. 
les Commène l’empire de Trébizonde ; Théodore Lascaris 
fut empereur de Nicée. 
Il semble surtout que la plus grande faute commise par 
les maîtres de cet empire latin fut de ne pas s’entendre 
avec les populations chrétiennes de la péninsule des Bal 
kans, et, à cet égard, la croisade de 1204 marque un des 
points critiques de l’histoire générale, et notamment de 
cette histoire de l’Orient. Qui sait si elle ne fut pas l’unique 
occasion d’établir solidement sur le Bosphore de jeunes et 
vigoureux États chrétiens, capables, le schisme grec étant 
ainsi presque évité, de servir d’avant-garde à l’Europe 
contre les Turcs et l’Asie musulmane ? 
Mais il y a à peine place ici pour ces réflexions. L’empire 
latin excita dès sa naissance l’hostilité de l’empire valaquo- 
bulgare qui fut son premier ennemi. La lutte fut ardente 
entre ces frères chrétiens, entre les Croisés et les Bulgares, 
ou Bougres, comme ils disaient, du tsar Johannitsa. Le 
14 avril 1205, celui-ci remporta sur Baudouin la grande 
victoire d’AndrinopIe; il envahit la Thrace; le Basileus 
voulut l’arrêter: en 1207, Baudouin fut pris et tué; Johan 
nitsa mourut la même année, et son empire lui survécut 
peu. 
L’empire latin lui-même tomba vite en décadence, sous 
Henri de Flandre, puis Pierre de Courtenay, et enfin les fils 
de celui-ci, Robert de Namur et Baudouin II. Il fut peu à 
peu resserré autour de Constantinople par les Grecs, dont 
le patriotisme s’était réveillé dans le malheur. Les Com- 
nène de Trébizonde devinrent bientôt les vassaux du 
sultan turc d’Iconium. Le despote d’Epire, un bâtard de la 
famille des l’Ange, fit la première tentative sérieuse pour 
restaurer l’empire grec; il fut battu sur les bords de la 
Maritsa par des bandes bulgares. Théodore Lascaris était 
plus puissant à Nicée : il avait avec lui le patriarche grec. 
Son gendre et successeur, Jean Doucas Vatatzès, prit Gal 
lipoli dès 1235, puis Salonique. Il fut renversé en 1259 pat 
Michel VIII Paléologue; celui-ci, deux ans après, justifia 
son usurpation : par surprise, presque sans lutte, il rentra 
dans Constantinople (1261). 
L’empire grec reprenait pour deux siècles son existence 
pénible ; car, en dépit de cette restauration par les Paléo 
logue, l’heure de la décadence est venue. Il sombrera 
dans les grands bouleversejnents de peuples qui continuent 
de troubler l’Asie.
        <pb n="35" />
        LA CHUTE DE L’EMPIRE GREC. 
15» 
La première moitié du xiii® siècle fut en effet le temps de 
l’extraordinaire épopée des Mongols du Tchinguiz-khan. 
Témoudjine, chef de quelques tribus turques de l’Amour 
supérieur, réussit, à la fin du xii® siècle, à grouper autour de 
sa bannière, de gré ou de force, en affectant de combattre 
pour le service des empereurs de Chine, les populations 
du Gobi et des bords du Hoang-ho. Puis, quand il se vit 
assez fort, à la tête d’une cavalerie solide, commandée par 
des chefs jeunes et indomptables, comme Djébé et Sou- 
boutaï, il planta à Karakoroum l’étendard des Mongols 
bleus, et prit le titre de Tchinguiz-khan, ou Seigneur Invin 
cible, Autocrate. Alors ce fut du Pacifique à l’Europe cen 
trale une merveilleuse chevauchée. La Chine du nord fut 
conquise, avec la Corée, avec Péking. Vers l’ouest, la porte 
de la Dzoungarie fut franchie, par la victoire du Tchou (1207). 
Boukhara, Samarcande furent enlevées dans le galop de ces 
intrépides guerriers; la Caucasie fut soumise, le Caucase 
traversé, les tribus russes vaincues sur les bords de la Kalka 
(1223). Cet empire, né tout d’un coup, terriblement grand 
en quelques années, semblable aux tempêtes de sable qu’un 
coup de vent soulève dans le désert et jette sur les cara 
vanes surprises, paraissait capable d’écraser musulmans et 
chrétiens. 
La tempête tomba aussi vite qu’elle s’était formée. Le 
Tchinguiz-khan mourut en 1226 ; son empire se démem 
bra ; son petit-fils Batou resta maître des steppes de la 
Russie et établit à Saraï, sur la Volga, son camp de la 
Horde d’or. Parmi les héritiers du conquérant, le parti chi 
nois l’emporta sur le parti turc ; Péking fut leur capitale et 
non plus Karakoroum, et l’effrayant fracas de la conquête 
mongole s’éteignit dans l’Extrême Orient. 
111. — La chute de l’empire Grec. 
L’empire grec, restauré en 1261, comprenait le récent 
empire de Nicée avec Nicomédie, Brousse, Scutari, Ma 
gnésie, quelques îles comme Rhodes, Imbros, Lemnos, une 
partie du Péloponèse, Constantinople enfin et la Thrace, 
avec’Andrinople, Salonique et une partie de la Thessalie. 
C’était à peu près l’empire athénien de la Confédération de 
Délos, avec la plus grande partie de l’Archipel et Athènes 
en moins, la région continentale de Nicée en plus. Ce 
n’étaient guère que les faubourgs de Constantinople, les
        <pb n="36" />
        20 
BYZAIÍCE ET STAMBOUL. 
boulevards nécessaires à sa sécurité éphémère. Le despo- 
tat d’Epire restait indépendant, de même le duché d’Athè 
nes sous une dynastie florentine. Les Vénitiens possédaient 
la plupart des îles de l'Archipel, la Crète, des quartiers 
fortifiés à Constantinople et dans quelques autres villes 
grecques. Les Génois étaient retranchés dans Calata et 
Péra, tenaient le commerce de la mer Noire et les ports 
de la Crimée, Kaifa surtout. 
L’Empire présentait comme des brèches sur toutes ses 
frontières. Troublé d’ailleurs au dedans par les dissen 
sions, parles révolutions de palais dont il avait toujours 
souffert, notamment par l’usurpation de Cantacuzène, il 
était bien incapable d’opposer à une invasion quelque peu 
redoutable une résistance sérieuse. Il était une proie. 
Mais il restait douteux si cette proie serait aux nations 
chrétiennes du voisinage, ou aux Musulmans de l’Asie 
antérieure. Cela même est jusqu’au xix' siècle le tout de la 
question d’Orient. 
Charles d’Anjou, le frère de saint Louis, appelé à Na 
ples par le pape contre les Hohenstaufen, nourrit le grand 
dessein de refaire l’empire latin de Constantinople. Les 
Vêpres Siciliennes le retinrent (1282). Un de ses descen 
dants, devenu par mariage roi de Hongrie, fut l’héritier de 
ce dessein : Louis le Grand, puissant dans la plaine du 
Danube moyen de 1342 à 1382, étendit sa suzeraineté sur 
la Bosnie, la Serbie, la Valachie, la Moldavie, jusqu’à la 
mer Noire ; il parut disposer ainsi d’une base solide pour 
reprendre les projets de son aïeul. Mais la Hongrie est bien 
loin de Constantinople pour y agir efficacement ; les Slaves 
diffèrent trop des Magyars pour consentir à leur domina 
tion. Après Louis le Grand, la Hongrie commença d’être 
entraînée dans la vie politique de l’Allemagne. 
La Serbie avait été plus près de refaire l’empire d’Orieni 
d’éléments jeunes et vivaces. Elle eut de 1331 à 1355 un 
souverain fort et ambitieux, l’illustre Stéphane Douchan. 
Il soumit la Bulgarie ; il porta les frontières de la Grande 
Serbie jusqu’à la Chalcidique, jusqu’à l’embouchure de la 
Maritza; il se fit couronner à Uskub empereur de Serbie et 
de Romanic; il se donna pour le vrai successeur des 
empereurs romains ; il prépara une grande expédition con 
tre Constantinople, dont il voulait faire sa capitale. 
Il mourut subitement le 20 décembre 1355, et la Grande 
Serbie ne lui survécut pas. Les Serbes d’aujourd’hui en
        <pb n="37" />
        LA CHUTE PE L’EMPIRE GREC. 
21 
ont conservé le souvenir et n’abandonnent pas l’espoir de 
la ressusciter. 
L’année suivante (1356), les Turcs Ottomans violaient le 
territoire de l’Europe en occupant Gallipoli, sur le détroit 
des Dardanelles. « Il était écrit » sans doute que Constan 
tinople serait musulmane. 
Pendant le xii® et le xiii® siècle, l’empire seldjoukide, le 
sultanat de Roum, comme il s’appelait encore, s’était affai 
bli et démembré : les Croisades y avaient contribué. 11 
s’était dissous en dix émirats, qui se partagèrent l’Asie 
Mineure ; le plus puissant fut celui d’Erzeroum (Arx Roma- 
norum). Il appartenait à la fin du xni® siècle, comme fief du 
sultan de Roum, à un chef turc arrivé du Khorassan, Erto- 
ghroul : il mourut en 1288, et son fils fut Osman ou Oth- 
man ; c’est de lui que ses guerriers ont pris le nom 
d’Osmanlis ou Ottomans. Il mérita cet honneur : il se con 
vertit à l’Islam et ouvrit ainsi à sa tribu une glorieuse 
carrière, lui donna une raison de vivre et de conquérir ; 
1 Osmanli est depuis le soldat de Mahomet. 
Il aimait la fille du pieux cheikh Edébali, et celui-ci ne 
voulait pas la lui donner en mariage. Une nuit, Osman 
rêva qu’il voyait sortir du sein d’Edébali la lune qui, 
d’abord en forme de croissant, puis grossissant à vue d’œil 
et enfin devenue pleine, venait se cacher dans ses reins, à 
lui Osman. Alors de ses reins surgit un arbre colossal, 
dont les rameaux couvraient de leur ombre les terres et les 
mers ; des racines de l’arbre coulaient les grands fleuves du 
monde. Tigre, Euphrate, Nil, Danube ; les grandes monta 
gnes, Balkans, Taurus, Caucase, Atlas, étayaient ses 
rameaux. Tout à coup s’éleva un vent violent, qui tourna 
toutes les pointes des feuilles, allongées en lames de sabre, 
vers un point unique, et ce point était une ville qui, située 
à la jonction de deux mers et de deux continents, semblait 
un anneau serti de deux saphirs et de deux émeraudesL 
Osman, ayant raconté ce rêve au cheikh Edébali, put épou 
ser la femme qu’il aimait. 
Il commença aussi la grandeur de sa tribu ; il conquit 
Brousse en 1317 et en fit sa capitale. Son fils Orkhan cons 
titua la redoutable armée régulière qui fut l’instrument de 
l’expansion musulmane, les janissaires (fantassins) et les 
l. Kambaud, dans Lavi^se et Rambaud, Histoire générale. III, 823.
        <pb n="38" />
        22 
BYZANCE ET STAMBOUL. 
spahis (cavaliers) ; il prit Nicomédie, Nicée. Ce fut son fils 
Souleïman qui, en 1356, s’empara de Gallipoli. 
La conquête de la péninsule des Balkans fut rapide. 
L’empire grec était impuissant, et les Etats chrétiens désu 
nis, jaloux les uns des autres, livrés à l’anarchie depuis la 
mort de Douchan le Grand. Mourad P’’, le fils d’Orkhan, 
mit sa capitale à Andrinople (1360) ; il occupa ensuite 
Philippopoli, Sofia, pénétrant ainsi déjà dans la vallée du 
Danube. Il força l’empereur de Constantinople à lui payer 
un tribut annuel. 
Le centre stratégique de la péninsule des Balkans est 
représenté par le plateau de Mésie ou de Kossovo, d’où des 
cendent en tous sens la Morava serbe et la Morava bul 
gare vers le nord, le Drin blanc vers l’Albanie et le Monte 
negro, le Vardar et la Strouma vers l’Archipel. Les peuples 
des Balkans s’unirent pour disputer cette position aux 
Turcs. La bataille du 15 juin 1389 fut funeste aux Chré 
tiens ; leurs principaux chefs furent pris, et un grand nom 
bre périrent. Du moins l’honneur fut sauvé : un noble 
serbe, Miloch, se jetant au milieu des Turcs, pénétra jus 
qu’au sultan Mourad et le tua. Grâce à lui, les Serbes, à 
travers les siècles, ont chanté comme un glorieux fait 
d’armes la grande bataille du Champ des Merles de 
Kossovo. 
Elle n’empêcha pas la conquête ottomane de se poursui 
vre. Bayézid ou Bajazet, le fils de Mourad, vainquit en 
1396 à Nicopolis une armée des Croisés de l’Occident ; Jean 
sans Peur, le fils du duc de Bourgogne, fut parmi ses 
prisonniers : car la France était toujours le vaillant 
soldat du Christ. Le sultan victorieux soumit aussitôt la 
Bosnie, la Bulgarie, la Roumanie même, au sud la Grèce 
et la Morée. Il se prépara à attaquer Constantinople. 
Elle fut sauvée, pour un demi-siècle encore, non par sa 
propre force, — elle semblait mûre pour la conquête, — 
mais par une intervention asiatique. 
Aussitôt après la mort du Tchinguiz-khan, son empire 
s’était démembré ; l’élément chinois, dont il était en partie 
formé, l’avait emporté; l’expansion du bouddhisme avait 
achevé de l’enlever aux influences turques, et les chefs qui 
en gouvernaient les diverses régions de plus en plus isolées 
se rendirent indépendants. Ainsi en 1369, l’émir de Tran- 
soxiane, Timour Kourikane, se proclama roi de ce pays à 
Balkh et échappa à la souveraineté des Gengiskhanides. Il
        <pb n="39" />
        LA CHUTE DE L’EMPIRE GREC. 
23 
fut un ardent musulman, un Tangri Konti ou serviteur de 
Dieu. Il fut un Turc, et non, comme le Tchinguiz-khan, le 
chef de toutes les tribus des Mongols bleus, et à cet égard, 
sa domination eut un caractère beaucoup plus national, 
tout en se renfermant, de ce fait, dans des limites territo 
riales plus étroites. Timour, surnommé Lenk, ou le Boiteux, 
à la suite d’une blessure (nous avons fait de là Tamerlan), 
établit sa capitale à Samarkand, où il revint fréquemment 
célébrer ses victoires : il fît quelques expéditions dans le 
bassin de l’Indus, mais ne chercha pas à s’y maintenir; il 
posséda vraiment le Turkestan, le Khorassan, l’Afghanis 
tan, la Perse, la Mésopotamie, la Transcausasie, la Géor 
gie et l’Arménie. Il entra en conflit avec les Mongols de la 
Horde d’or, maîtres de la Russie, les battit, et contribua à 
leur décadence, bientôt achevée par les tsars de Moscou. 
Il fut appelé en Asie mineure par les émirs Seldjoukides, 
jaloux des Osmanlis, et en partie dépouillés. Il projetait 
aussi de restaurer le khalifat de Bagdad, détruit par les 
Gengiskhanides en 1258 ; il prétendait réduire les Osmanlis 
à lui obéir, faire l’unité des Turcs musulmans. Il envahit 
l’Asie mineure ; Bayézid accourut d’Europe, lui livra 
bataille à Angora, fut vaincu et pris : l’armée des janissai 
res fut détruite (1402). Mais Timour ne poursuivit pas son 
succès ; il alla triompher à Samarkand et y mourut bien 
tôt (1405). 
Les Osmanlis restèrent quelques années tout étourdis de 
leur défaite, et leurs conquêtes en Europe leur échappèrent 
en grande partie. Mourad II refît leur puissance militaire, 
reprit ce qu’ils avaient perdu. Il y rencontra de rudes résis 
tances ; Georges Castriot, que les Turcs appelèrent Scan- 
der-beg, comparant sa bravoure à celle d’Alexandre de 
Macédoine, battit toutes les troupes qu’il envoya en Alba 
nie, et demeura indépendant. Jean Hunyade, le « chevalier 
blanc des Valaques », un héros venu de Transylvanie à la 
défense de la cause chrétienne, battit Mourad II sur la 
Morava (1443) et reconquit la Serbie. Il envahit la Bulga 
rie, avec une armée de Croisés où étaient le roi de Hongrie, 
Vladislas, le légat du pape Césarini ; mais Mourad rem 
porta la grande victoire de Varna (1444) : le légat et le roi 
y périrent. Hunyade se rejeta sur la Serbie méridionale, et, 
dans la plaine de Kossovo, tenta encore une fois la fortune 
des armes; il fut vaincu, mais resta maître de la plus 
grande partie de la Serbie méridionale.
        <pb n="40" />
        24 
BYZANCE ET STAMBOUL. 
Mourad II eut pour successeur, en 1451, son fils Maho 
met IL Ce fut Mahomet le Conquérant. Il commença par 
acsiéger Constantinople. Après cinquante-trois jours de 
siège (avril-mai 1453), il y entra par la brèche. Le dernier 
empereur grec, Constantin Dragasès, périt glorieusement les 
' armes à la main. Le sultan alla droit à Sainte-Sophie, y dit 
,1a prière, et en fit ainsi une mosquée. Plus tard, il construi- 
1 sit l’un des quatre minarets qui en marquèrent le caractère 
I nouveau ; il fît couvrir d’un enduit de chaux les mosaïques 
dont Justinien avait orné ses murailles, et elle devint pour 
des siècles l’un des sanctuaires vénérés de l’Islam. 
Ce succès décisif eut ses conséquences immédiates. La 
Serbie, la Bosnie, l’Herzégovine se soumirent (1459-1467). 
Vlad l’Empaleur en Valachie, Etienne le Grand en Molda 
vie infligèrent quelques échecs aux Turcs ; mais ces deux 
pays furent, peu de temps après, réduits à l’obéissance. La 
Morée et Athènes furent conquises aussi. L’Empire de 
Mahomet II s’étendit dès lors de l’Euphrate au Danube. Il 
fut borné, pour quelque temps encore, par deux obstacles 
où le sultan brisa ses efforts : il ne put prendre Belgrade, 
dont l’héroïque défense fut le dernier exploit de Jean IIu- 
nyade ; il fut repoussé de Rhodes par les chevaliers de 
Saint-Jean, et mourut avant d’avoir pu venger sa défaite 
(1481). 
Au temps même où les Slaves de Serbie et de Bulgarie 
succombaient dans la lutte contre le sultan, la Russie 
échappait à la domination mongole et pouvait reprendre 
vers l’Orient ses destinées interrompues. Vaincue par les 
hordes mongoles au xiii® siècle, la Moscovie avait avivé sa 
foi orthodoxe au contact de l’étranger, serré sa nationalité 
sous le poids de l’oppression, exalté son dévouement à ses 
tsars par les besoins de la défense. 
Après un siècle de résignation, Dmitri Ivanovith fit une 
première tentative contre les Tartares de la Horde d’or. 
Son audace fut récompensée. Il gagna la grande victoire 
de Koulikovo, le Champ des Bécasses, sur le Don, en 1380: 
il en a gardé le surnom de Donskoï, et, quoique le camp 
mongol de Saraï ait duré encore plus d’un siècle, les Russes 
datent de Dmitri l’ère de la délivrance. 
Au siècle suivant, Ivan III commença de « rassembler Ja 
terre russe » ; il soumit Tver, Pskov, Novgorod la Grande, 
et envoya leurs cloches à Moscou ; il poussa ses frontières
        <pb n="41" />
        L’EMPIRE OTTOMAN. 
25 
jusqu’au lac Ladoga et à la mer Blanche. Il refusa définiti 
vement le tribut au khan de la Horde d’or. Celui-ci fut 
écrasé enfin sous les coups de ses voisins ligués contre lui. 
En 1502, Saraï fut détruite. 
Le frère du dernier empereur byzantin, despote de 
Morée, avait été dépouillé par Mahomet II ; il s’était enfui 
à Rome avec sa fille, Sophie Paléologue. Le pape Sixte IV 
et le cardinal grec Bessarion songèrent à marier cette héri 
tière au tsar de Moscou, dans la pensée de préparer la 
revanche du christianisme ; alors le schisme grec avait 
cessé, pour peu d’années. Le mariage fut célébré en 1472. 
La fiancée fut conduite en Russie à travers l’Allemagne, 
s’embarqua à Lübeck, aborda à Revel et gagna Moscou par 
Novgorod. 
Ivan III adopta l’aigle à deux têtes des Paléologue, et se 
donna pour l’héritier et le vengeur désigné des empereurs 
de Constantinople. 
IV. — L’empire Ottoman. 
L’empire ottoman, héritier de l’empire byzantin, eut les 
avantages et les inconvénients de cet héritage. Puissant 
comme lui de part et d’autre des détroits, il commanda 
quelque temps les routes de l’Europe à l’Asie et exerça sur 
toute l’Europe centrale une réelle suprématie fondée sur la 
crainte de ses armes. Mais il eut les mêmes ennemis, Slaves 
surtout au nord, Persans à l’est, et, par le progrès naturel 
des connaissances humaines et la découverte de la route 
des Indes orientales, il se trouva menacé, de loin d’abord, 
puis de plus près, par les empires européens fondés en 
Asie. Lorsque Christophe Colomb voulait atteindre l’Inde 
par l’ouest, il pensait prendre l’Islam à revers et l’écraser 
dans son berceau. Rêve chimérique, disaient ses comtempo- 
rains, et depuis, la plupart de leurs descendants ne pen 
sent pas différemment. Ne semble-t-il pas pourtant que de 
nos jours. Russes et Anglais, arrivés ensemble au Pamir, 
maîtres les uns du Caucase, les autres du Nil, enserrent les 
Musulmans par l’est, comme d’autres puissances chrétien 
nes par l’Ouest sur la Méditerranée? Il est vrai que jusqu’ici 
Russes et Anglais autour du Pamir sont plus préoccupés de 
se surveiller et de se contenir réciproquement que de con 
duire ensemble la croisade contre le Croissant. 
D’ailleurs ce sont des dangers qui ne se sont pas formés
        <pb n="42" />
        20 
BYZANCE ET STAMBOUL. 
aussitôt contre les Turcs. Le xvi® siècle du moins fut pour 
eux le grand siècle. De la mer Adriatique au Gange et au 
golfe du Bengale, des steppes de la Russie méridionale ou 
du Turkestan jusqu’aux sables de l’Arabie et du Sahara, ils 
refirent, par leurs diverses tribus, un empire plus vaste que 
l’empire arabe, que l’empire d’Alexandre. Jamais l’Islam ne 
fut si redoutable ; la chrétienté trembla, maintes fois se 
croisa, sans beaucoup d’enthousiasme néanmoins. 
Les Ottomans furent puissants surtout sous Sélim et 
Soliman. A la mort de Mahomet II, en 1481, son fils 
Bayézid II s’empara du pouvoir, et en écarta son frère 
Djem. Il ne le fit pas tuer : la coutume du fratricide d’Etat 
s’établit seulement sous son successeur; mais il le vainquit 
et le força à quitter l'Empire. On connaît les mésaventures 
de ce Djem ; il erra à travers l’Europe en quête de protec 
tions et d’alliances ; il tomba ensuite entre les mains du 
pape Alexandre VI Borgia. Quand Charles VIII envahit 
l’Italie, il se fit remettre le prince turc comme otage : il 
pensait se servir de lui quand il attaquerait Constantino 
ple ; héritier de la maison d’Anjou à Naples, il avait hérité 
aussi ses ambitieux desseins sur l’empire d’Orient ; ils 
furent encore plus vains chez lui que chez les précédente 
maîtres du royaume. Djem, qui avait, pour son malheur, 
trop longtemps vécu dans la maison des Borgia, mourut, 
au bout de peu de jours, dans le camp français, « de cho 
ses, dit un contemporain, qui ne convenaient pas à son 
estomac ». 
Bayézid II n’eut pas un règne glorieux. Il reçut du der 
nier souverain musulman de Grenade, Boabdil, un appel 
pressant contre les Espagnols ; le sultan en fut très ému, 
mais ne fit rien pour y répondre. L’Islam fut rejeté en 
Afrique, où les Espagnols le suivirent, et plus tard d’au 
tres nations chrétiennes : premier recul du Croissant, au 
moment même de ses plus éclatants triomphes. 
Bayézid fut renversé du trône en 1512 par son fils 
rebelle Sélim. Mauvais fils, il fut un frère féroce : il édicta 
et appliqua cette loi qu’un sultan, à son avènement, pour 
éviter toute compétition, peut et doit faire périr ses frères. 
Jamais la raison d’État n’a produit de plus effroyable 
maxime. 
Il régna sans rivaux en effet, mais huit années seule 
ment. Il les employa très bien. Il ne fit pas la gu ene aux 
chrétiens de l’Europe, et c’est pourquoi son nom est
        <pb n="43" />
        L’EMPIRE OTTOMAN. 
27 
moins illustre que celui de son fils ; mais il remporta de 
grands succès en Asie et y constitua aux Osmanlis l’empire 
qu’ils ont à peu près conservé depuis. 
La Perse, ijprès Timour, avait été quelque temps trou 
blée par des querelles entre ses descendants et divers 
usurpateurs. Elle était échue, à la fin du xv® siècle, à une 
dynastie nouvelle, qui devait être glorieuse et longue, 
celle des Seffis ou Sophis. Le sophi Shah-Ismaïl avait 
encouragé contre les Ottomans quelques rivalités parmi les 
chefs turcs de l’Asie Mineure ; ce fut l’occasion d’un conflit 
semblable à celui qui jadis avait mis aux prises les Byzan 
tins et les Sassanides ; mais les causes en étaient différentes : 
ce fut une guerre religieuse entre deux sectes musulmanes 
également sûres de leur foi à laquelle elles sont restées 
toujours également fidèles, les Sunnites et les Chiites. 
Les Ottomans sont des Sunnites ; ils admettent comme 
aussi digne de foi que le Coran lui-même la sunna ou les 
commentaires qui ont été ajoutés par les trois premiers 
khalifes aux enseignements de Mahomet. Pour les Chiites, 
les trois premiers khalifes sont des usurpateurs ; Ali seule 
ment fut le légitime héritier du Prophète, parce qu’il avait 
épousé sa fille Fatima et représentait ainsi le principe de 
l’hérédité, du droit divin ; ils s’en tiennent par suite exclu 
sivement au Coran et considèrent les Sunnites comme des 
hérétiques. Ce sont en quelque sorte les protestants de 
i Islam. 
Sélim fut le plus fort. Il battit les Persans à Tchaldiran, 
le 24 août 1514, prit Tauris qui était alors leur capitale, 
conquit toute la région de l’Azerbaïdjan. Dans les années 
qui suivirent, il reçut la soumission des chefs de la Géor 
gie et du Kurdistan, fut maître de la Mésopotamie septen 
trionale et de tout le pays qui s’étend jusqu’aux déserts de 
la Syrie. 
Il avait espéré contre les Persans l’alliance des Musul 
mans de l’Égypte, Sunnites comme les Osmanlis. La dynas 
tie des Eyoubites, établie au Caire par Saladin, s’était 
éteinte en 1250, et, depuis, le pouvoir y appartenait aux 
Mamelucks, aristocratie militaire composée des chefs de 
guerre. Redoutant le voisinage des Osmanlis, ils avaient fait 
alliance avec les Persans : ce fut le prétexte dont se servit 
Sélim pour les attaquer. Il entra dans Alep (1516) et prit 
le titre sacré de « Serviteur des deux saintes villes de La 
Mecque et Médine ». Il eut bientôt d’autres succès, s’em-
        <pb n="44" />
        28 
BYZANCE ET STAMBOUL. 
para de Damas, fut vainqueur à Gaza, parut devant le 
Caire en 1517, et fut maître de toute l’Égypte. Il y con 
serva la milice des Mameluks ; mais il mit à sa tête un 
pacha turc, résidant à la citadelle avec une forte garde de 
soldats réguliers. L’Yémen reconnut aussi la domination 
du sultan de Constantinople ; Sélim y découvrit un miséra 
ble cheikh, légitime descendant des Abbassides, qui lui 
céda sans trop de peine ses droits au khalifat ; désormais, 
les sultans ottomans prirent ce titre ; ils furent les légitimes 
héritiers des illustres souverains arabes du moyen âge ; ils 
furent reconnus comme les chefs religieux de tous les Mu 
sulmans ; ils eurent en dépôt l’étendard vert du prophète ; 
La Mecque dépendit de Constantinople. 
Le fils de Sélim, Soliman, eut une longue carrière 
(1520-1566), et, s’il ne fit pas de plus brillantes conquêtes 
que son prédécesseur, il resta cependant plus célèbre, 
parce qu’il fut continuellement en relations avec les États 
de l’Europe, parce qu’il assura à son empire une sorte de 
droit de cité parmi eux, parce qu’enfin son règne mar 
qua incontestablement l’apogée de la puissance ottomane. 
Dès son avènement, il reprit la lutte contre les chrétiens. 
En 1521, il enleva Belgrade et porta la frontière de ses 
États jusqu’à la Drave : il s’ouvrait ainsi la voie du Danube 
moyen et de l’Europe centrale. En 1522, il assiégea Rho 
des ; le grand-maître des chevaliers de Saint-Jean, Villiers 
de risle-Adam, y fit une longue et énergique résistance. 
Le sultan l’emporta pourtant et s’ouvrit ainsi la voie de 
la Méditerranée, où ses flottes furent bientôt toutes-puis 
santes. L’horizon de l’empire ottoman s’élargissait vers 
l’ouest. 
Il ne tarda pas à faire en ce sens un nouveau progrès. Les 
deux frères Barberousse, Baba-Aroudj et Khaïr-ed-din, 
pirates de leur métier, où ils étaient habiles et heureux, pri 
rent Alger en 1516, et y établirent leur repaire. Ils l’orga 
nisèrent avec beaucoup de méthode, conquirei/t une partie 
du pays intérieur pour être plus solides sur la côte, et se 
trouvèrent en quelques années maîtres d’un véritable royaume 
algérien, de Bougie à Tlemcen. Ils y furent menacés parles 
Espagnols qui, depuis la conquête de Grenade, sous l’ar 
dente inspiration du cardinal Ximenès, avaient poursuivi la 
croisade jusque sur le continent africain dont ils tenaient 
quelques positions importantes, comme Oran. Après la mort 
de son frère, Khaïr-ed-din ne crut pas pouvoir résister seul
        <pb n="45" />
        L’EMPIRE OTTOMAN. 
29 
à ces menaces ; il entra en relations avec le sultan de Cons 
tantinople, lui offrit l’hommage de son royaume, reçut 
quelques renforts de janissaires, fut nommé heglierbeg 
pour l’Algérie et même capitan-pacha, c’est-à-dire amiral- 
général des flottes ottomanes. 
C’est à ce titre qu’il fut à deux reprises l’adversaire direct 
de Charles-Quint. En 1535, il ne put empêcher la prise de 
Tunis par l’empereur, qui coupait ainsi ses communications 
avec la Méditerranée orientale. En 1541, il fut plus heureux; 
il infligea devant Alger un désastre retentissant aux troupes 
impériales. Alors toute la Méditerranée fut comme un lac 
ottoman. 
Soliman allait-il être le vengeur de l’Islam hattu en Espa 
gne par les Rois Catholiques? Du moins il se trouvait, de 
Belgrade à Alger, l’ennemi naturel des Habsbourg, et, n’eùt- 
il pas eu l’alliance française, que néanmoins il eût sans 
doute poursuivi dans cette direction les destinées de son 
empire. 
François I" à son avènement ne prévoyait pas qu’il con 
sommerait l’alliance sacrilège de la Croix et du Croissant. 
Lorsqu'on 1519 il disputait à Charles-Quint la couronne 
impériale, il affichait l’intention, s’il était élu, de conduire 
toute l’Europe à une gigantesque croisade contre les Musul 
mans. Le malheur changea ses sentiments. On prétend 
qu’après Pavie, sa mère Louise de Savoie adressa au sultan 
un pressant appel ; quoi qu’il en soit, c’est l’année suivante 
que Soliman commença la grande lutte en Hongrie. Depuis 
la prise de Belgrade, ce pays se sentait sous la menace du 
cimeterre ; il s’abattit sur lui en 1526. Les Ottomans fran 
chirent le Danube. Le roi Louis II de Hongrie et Bohême 
tenta de les arrêter et leur livra bataille à Mohacs, le 28 août. 
Ce fut un terrible désastre pour les chrétiens ; le roi Louis, 
l’archevêque Tomori y succombèrent, et les poètes magyars 
pleurèrent longtemps sur « la mort de la nation ». Soliman 
entra bientôt après dans Bude, la capitale de la Hongrie. En 
1529, il mit même le siège devant Vienne ; mais Charles- 
Quint, qui négociait alors avec François I" la paix de Cam 
brai, put envoyer des secours à son frère, l’archiduc Ferdi 
nand, et les Musulmans furent repoussés. 
Le roi de France, soucieux de son titre de roi Très Chré 
tien, répugnait en effet à l’alliance turque. Mais l’ambition 
de Charles-Quint était si redoutable qu’il lui fallut se déci 
der ; après plusieurs démarches préliminaires, un de ses
        <pb n="46" />
        30 
BYZANCE ET STAMBOUL. 
envoyés, Jean de la Forêt, alla trouver Soliman enMcsopo 
tamie, et signa avec lui le traité de Belgrade (1535). 
Les deux alliés coordonnèrent très habilement leurs opé 
rations. Khaïr-ed-din Barberousse et le comte d’Enghien 
unirent les flottes ottomane et française dans les eaux génoises 
et bombardèrent ensemble Nice, qui fut affreusement ruinée. 
Toulon fut alors le port d’attache de nos amis les Turcs ; on 
avait eu soin pourtant, avant leur arrivée, d’en faire sortir 
les femmes et les enfants. 
Dans le même temps, Soliman reprenait ses campagnes 
en Hongrie. Après Louis 11, son beau-frère, Ferdinand d’Au 
triche, le frère de Charles-Quint, fut élu roi de Bohême et 
de Hongrie. Dans ce dernier pays, un compétiteur se leva 
contre lui, Jean Zapoly, prince de Transylvanie, qui, pour 
mieux réussir, sollicita l’appui des Turcs. Soliman le lui 
accorda et l’établit à Bude. Après sa mort en 1540, Soliman 
ne laissa à son jeune fils Sigismond Zapoly que la princi 
pauté de Transylvanie ; Ferdinand d’Autriche ne posséda 
que la Hongrie occidentale, le long des dernières pentes des 
Alpes. Le sultan garda pour lui la vallée même du Danube, 
ou la Hongrie proprement dite ; il y mit un beglierbeg, et 
Bude fut, pour un siècle et demi, le boulevard avancé de 
l’Islam vers l’Europe centrale. 
L’alliance franco-turque avait donc été fructueuse ; elle 
avait contenu la puissance de la maison d’Autriche. Elle eut 
pour la France des avantages durables ; ils résultent des 
capitulations de 1535. Les Français eurent le droit de faire 
le commerce dans tous les ports de l’empire ottoman ; les 
vaisseaux des autres États n’y purent paraître que sous le 
pavillon français. La France obtint aussi pour ses natio 
naux la liberté religieuse la plus complète et la garde des 
Lieux Saints ; ce qui comportait une sorte de protectorat 
sur les chrétiens de l’empire ottoman. Ces souvenirs ne sont 
pas effacés : soutenue par les Turcs au xvi* siècle, la France 
leur a rendu plus tard le même service, et l’alliance turque 
commença d’être une des traditions essentielles de sa diplo 
matie. 
L’empire ottoman a atteint alors ses plus extrêmes limi 
tes. Sauf les possessions vénitiennes de Chypre, Candie, 
Corfou et de la côte dalmate de Zara, héritage des Croisés 
que la Sérénissime Seigneurie a su habilement s’attribuer, 
Soliman règne de Bassora sur le golfe Persique à Bude sur 
le Danube. Trébizonde a succombé. Les Tartares de Crimée,
        <pb n="47" />
        L’EMPIRE OTTOMAN. 
31 
menacés par les Russes depuis la destruction du camp de la 
Horde d’or, se rattachent aux Turcs et sont les vassaux du 
sultan. Toute la mer Noire est donc, comme la Méditerranée 
orientale, un lac ottoman. 
Cette puissance pourtant fait peut-être illusion. Soli 
man, en 1565, échoue assez misérablement devant Malte ; 
l’empire ottoman ne franchira pas cette borne. Héritier de 
l’empire byzantin, il en prend complaisamment les vices ; 
il en garde la sacro-sainte hiérarchie, la rigoureuse éti 
quette, la complication administrative, qu’il exploite au 
mieux pour pressurer ses sujets et fournir aux frais exorbi 
tants du palais et du harem. Car il conserve aussi, en les 
aggravant des mollesses orientales, les mœurs relâchées de 
la cour de Byzance. Sous Soliman même, le harem est puis 
sant dans le gouvernement; les grands vizirs succombent 
vite dans les intrigues qui s’y entrecroisent ; et Roxelane 
la Rieuse, une Russe envoyée à Constantinople par les Tar- 
tares qui l’ont enlevée, bouleverse l’État et en compromet 
l’intérêt pour satisfaire ses caprices et assurer le trône à 
ses fils. 
Les Turcs vainqueurs ne peuvent se fondre avec les peuples 
vaincus ; les différences de races et de religions sont trop 
profondes. Ils ne le cherchent pas. Ils lèvent sur leurs pro 
vinces tous les impôts qu’elles peuvent fournir, et surtout 
cette effroyable dîme des jeunes gens enlevés pour le recru 
tement des janissaires. Sauf cela, ils laissent aux popula 
tions sujettes, non par bienveillance mais par dédain, leurs 
habitudes et une sorte d’autonomie; il y a toujours à Cons 
tantinople un patriarche orthodoxe et le sultan confirme 
son élection. La Moldavie, la Valachie, la Transylvanie sont 
des États vassaux qui paient seulement un tribut et dont 
es princes reçoivent Leur investiture du sultan. Les monta 
gnards du Montenegro et de l’Albanie sont indépendants de 
fait et le resteront. Les Grecs quittent en grand nombre 
leur pays et font le grand commerce de la Méditerranée ; 
ils s’y enrichiront et y trouveront des ressources pour les 
futures luttes de l’indépendance. Les populations des plaines 
sont les plus malheureuses ; elles supportent tout le lourd 
poids du joug ottoman, et leurs souffrances entretiennent 
de Siècle en siècle la haine du Turc. Sélim le Féroce en 
avait compris le danger ; sentant l’union impossible entre 
vainqueurs et vaincus, il avait songé à assurer l’avenir en 
massacrant tous les chrétiens de son empire ; il n’osa appli-
        <pb n="48" />
        32 
BYZANCE ET STAMBOUL. 
quer cette effroyable politique, qu’on croirait voir renaître 
à la fin du xix® siècle ; et l’empire ottoman resta formé de 
deux couches de populations superposées et réfractaires. 
Ce fut le vice essentiel de sa constitution. 
Dans le temps même de Soliman, à l’autre extrémité di 
cette Asie antérieure où évoluent en apparence si capri 
cieusement les diverses phases de la question d’Orient, 
se fondait dans l’Inde un autre empire musulman. 
Djahir-ed-din Mohammed, surnommé Bâber ou le Tigre, 
arrière-petit-fils de Timour, Turc par conséquent en dépit 
de la qualification de Mongol qui lui est restée, était sultan 
de Khokand. En 1497, il prit Samarkand, et, suivant les 
traces de son aïeul, il envahit l’Inde par la voie historique 
du Pendjab. Il remporta en 1526, l’année de la bataille de 
Mohacs, la victoire de Panipat, en avant de Delhi; il entra 
dans Agra, dispersa l’année suivante une grande coalition 
des souverains hindous, et fonda, sur l’Indus et le Gange, 
l’Empire des Grands Mongols. Son petit-fils Akbar (1566- 
1605) en porta la frontière jusqu’aux premières pentes du 
Dekkan et le consolida pour plus d’un siècle. 
Dans le même temps encore, les Portugais apparaissaient 
sur les côtes de l’Hindoustan ; Vasco de Gama y accomplit 
son premier voyage en 1497. D’Alméïda fut le premier vice- 
roi des Indes portugaises. D’Albuquerque voulut s’assurer 
aussi les routes qui conduisent dans ce pays ; il en voulut 
tenir l’entrée par la mer Rouge et le golfe Persique; il prit 
Ormuzd, Socotora; il occupa Malacca et son détroit vers les 
mers de Chine. Il établit sa capitale à Goa et y mourut en 
1515. L’Océan Indien était comme un lac portugais. 
Les Européens entraient ainsi en contact avec les puis 
sances musulmanes de l’Asie. Il n’était pas réservé aux 
Portugais d’y remporter des succès décisifs ; mais ils ouvraient 
la voie à d’autres nations qui y furent plus heureuses. Déjà, 
de la Méditerranée à l’Inde, les acteurs de l’histoire moderne 
de l’Orient sont en présence et les conflits s’annoncent. 
Les Turcs ne se maintinrent pas longtemps à l’apogée 
où les avaient portés les sultans conquérants Mahomet II, 
Sélim et Soliman. Des sultans fainéants vinrent ensuite, 
qui compromirent la fortune de leur nation, qui, fils d’es 
claves du harem, servis par des esclaves, enfermés au fond
        <pb n="49" />
        L’EMPIRE OTTOMAN. 
33 
du sérail loin de la vue de leurs sujets, loin ainsi de tout 
renseignement sur l’empire, livrés à des débauches sans 
nom, laissèrent aux femmes et aux eunuques une influence 
prépondérante sur les aflaires et sur le sort des grands vizirs 
les plus habiles. La décadence en devait résulter; elle se 
manifesta de bonne heure par des signes évidents. Il enfant 
noter quelques-uns. 
Sélim II (1566-1574) mérita le surnom d’ivrogne. Son 
armée enleva Chypre aux Vénitiens ; toute la garnison en 
fut massacrée ou réduite en esclavage. Venise et le pape 
Pie V suscitèrent une grande croisade : l’Espagne, le grand- 
duc de Toscane, la république de Gênes formèrent avec eux 
la Sainte-Ligue, et le commandement des vaisseaux alliés 
fut donné à don Juan d’Autriche, le fils naturel de Gharles- 
Quint. Don Juan remporta à Lépante sur la flotte turque 
une grande victoire, le 7 octobre 1571 ; mais elle lui avait 
été chaudement disputée ; les vaisseaux chrétiens avaient 
été trop maltraités pour qu’il fût possible de les conduire 
devant Constantinople, et les résultats de cette croisade 
furent nuis. Venise même traita avec le sultan et renonça à 
l’île de Chypre. 
Sous Mahomet III (1595-1603) et Ahmed I"(1604-1617), 
la guerre recommença contre l’Autriche entre Bude et 
Vienne ; un traité fut signé en 1606 à Sitvatorok ; les 
sultans renoncèrent au tribut que les Habsbourg leur 
payaient depuis Ferdinand I", et même la Transylvanie fut 
déclarée vassale à la fois du sultan et de l’empereur. 
Sous Mustapha I®'’ et Osman II (1617-1623), l’anarchie 
troubla Contantinople, comme aux plus mauvais jours du 
byzantinisme ; Osman II périt assassiné dans une émeute. 
Pendant ce temps, les Persans eurent le plus grand règne 
de la dynastie des Sofis, celui de Shah-Abbas-le-Grand 
(1586-1628). Il porta son empire à l’est jusqu’à Balkh et 
Kandahar; il reprit Ormuzd aux Portugais, fonda sur le 
golfe Persique Bender-Abbas, établit sa capitale à Ispahan. 
Il reprit aux Turcs l’Azerbaïdjan et Tauris, la Géorgie, 
Bagdad, Diarbékir et Mossoul, et poussa ainsi ses fron 
tières jusqu’au Tigre. 
Le sultan Mourad IV (1623-1640) fut d’une férocité 
inouïe même en pays musulman, tuant à coups de flèches 
les gens qui étaient sur son passage dans ses promenades, 
faisant jeter à l’eau les jeunes paysannes qui chantaient et 
dansaient dans la campagne quand son humeur était triste. 
£. Driaült. — Question d’Orient. 3
        <pb n="50" />
        34 
BYZANCE Et STAMBOUL. 
Mais ce fut un batailleur qui releva l’empire chancelant 
déjà. Il reprit Bagdad, la ville des khalifes (1638), y fit 
massacrer 30.000 Persans et une grande partie des habi 
tants. Après lui, l’île de Crète fut enlevée aux Vénitiens de 
1645 à 1669 et tomba pour deux siècles sous la très lourde 
domination des Ottomans. 
Pourtant leur puissance est plus faible et leurs ennemis 
reprennent courage. Les intrigues du harem sont scanda 
leuses sous Ibrahim I'% aussi cruel qu’efféminé, étranglé 
en 1648 dans une révolution de palais. Les Janissaires eux- 
mêmes sont moins solides ; ils ne se recrutent plus de 
l’enlèvement des plus robustes parmi les enfants chrétiens : 
les sultans ont renoncé à cette affreuse dîme du Devchûrmé 
et les rangs des Janissaires se complètent par des protégés 
du sérail ou du harem, qui recherchent les faveurs assurées 
à ce corps d’élite, mais qui n’en sont pas pour cela de 
meilleurs soldats. 
Par contre, les Albanais, les Grecs, les Slaves, notam 
ment parmi ceux-ci les Pomaks du Rhodope, se convertis 
sent en grand nombre à l’Islam, pour échapper à la persé 
cution réservée aux raïas, et obtenir des fonctions, une 
part de pouvoir ; l’administration, même le gouvernement 
central, vont se trouver souvent entre les mains de ces 
renégats. L’Islam, ou du moins la nation des Osmanlis, est 
pénétrée d’éléments étrangers qui travailleront, par la force 
des choses, à sa dissolution. 
La fin du Devchûrmé laisse aux chrétiens leurs jeunes 
gens les plus forts, qui vont parmi les klephtes, les palika- 
res, les montagnards rebelles de l’Albanie et de la Grèce. 
Le Montenegro ainsi continue sa vaillante résistance, tou 
jours indomptée ; une ordonnance du prince y a décrété 
que tout guerrier qui abandonne son poste recevra des 
habits de femme et une quenouille ; mais le poste est bien 
gardé et la quenouille reste aux femmes. Jean le Terrible 
en Moldavie inflige de grosses pertes aux Turcs : il est 
vaincu en 1574, supplicié et toute la province dévastée. 
Michel le Brave en Valachie bat, en 1595, le grand vizir 
Sinan-pacha devant Bucharest et lui fait repasser le Danube ; 
il conquiert la Transylvanie, la Moldavie, restaure ainsi 
l’ancienne Dacie, fait un moment l’unité de la nationalité 
roumaine. Il meurt en 1601. Les Roumains ne se soulève 
ront plus qu’au xix* siècle; ces souvenirs ue seront pas
        <pb n="51" />
        L’EMPIRE OTTOMAN 
35 
La Russie plus éloignée sera plus tôt qu’eux prête à 
reprendre la grande croisade contre l’Infidèle. Non seule 
ment elle est délivrée de la Horde d’or ; mais elle prend 
déjà l’oiTensive contre ses anciens conquérants. Ivan le 
Terrible s’empare de Kasan (1552), d’Astrakhan; il soumet 
les Cosaques du Don : il touche ainsi la Caspienne et s’ap 
proche de la Crimée. L’avènement des Romanof en 1613 
est une défaite pour l’influence polonaise en Russie ; mais 
les Romanof, conscients peut-être de leurs intérêts vers 
l’Occident, ou instruments d’ahord aveugles des destinées 
de leurs peuples, adoptent de bonne heure la civilisation 
européenne ; il leur faut se rendre dignes de conduire 
contre l’Islam venu d’Asie la revanche de l’Europe. Ils s’y 
préparent : sous Ivan le Terrible, le Cosaque Yermak, fran 
chissant l’Oural, s'est emparé de Sibir (1582) ; il a entamé 
la Sibérie ; les premiers Romanof gagnent du terrain en 
ce sens ; ils prennent Tioumen, Tobolsk, Tomsk et la vallée 
moyenne de l’Obi. Le Far-East asiatique s’ouvre à l’esprit 
d’aventures des Cosaques et à l’ardente expansion de la foi 
orthodoxe. 
Ils ont encore une longue carrière à fournir, de pénibles 
luttes à soutenir pour gagner des terres plus fertiles et 
jouer un rôle dans l’Asie antérieure. Mais vers le sud aussi, 
l’Islam est pris à revers par d’autres nations européennes. 
Les Grands Mongols conquérants sont morts ; leurs suc 
cesseurs à Delhi sont des princes fainéants, comme les 
premiers héritiers de Soliman le Magnifique. Djahan-Gir 
(1605-1627), Shah-Djahan (1627-1658) sont affaiblis par 
la mollesse du climat de l’Inde, par les débauches où les 
entraîne leur toute-puissance. Tout au plus songent-ils à 
embellir leurs capitales, Agra et Delhi, de merveilleux 
monuments, palais, mosquées, où ils accumulent les plus 
invraisemblables trésors. Le fils de Shah-Djahan, Aureng- 
Zeb, va porter l’empire mongol de l’Hindoustan à son 
apogée ; mais la décadence suivra aussitôt. 
Les Européens sont prêts à recueillir la succession. En 
,1602, la compagnie hollandaise des Indes Orientales enlève 
Ceylan aux Portugais. La eompagnie anglaise, fondée en 
1599, établit son premier comptoir à Surate, fonde Madras 
en 1639, obtient en 1644 de Shah-Djahan la permission de 
faire du commerce dans l’intérieur du Bengale ; le Grand 
Mongol ne sait pas quels ennemis il prépare à ses héritiers. 
La compagnie française de 1604 est remplacée en 1642 par
        <pb n="52" />
        36 
BYZANCE ET STAMBOUL. 
la compagnie de l’Orient et de Madagascar ; elle crée des 
comptoirs prospères à Madagascar et dans l’île Bourbon ; 
elle apprend le chemin de l’Inde. 
Au milieu du xvii® siècle, les empires musulmans sont 
donc partout bornés. L’Autriche menace la Hongrie turque. 
La Russie pousse au sud les Cosaques du Don et fait le tour 
de la Caspienne. Anglais et Français sont dans l’Inde et 
seront bientôt en contact avec les empereurs mongols. C’est 
tout autour de ces frontières, du Danube au Gange, que dès 
lors l’Islam va soutenir l’assaut des Chrétiens. 
OUVRAGES A CONSULTER. 
Léon Cahun, Introduction à l’histoire de l’Asie, Turcs et 
Mongols : des origines à 1405 
Lavisse et Rambaud, Histoire générale. 
Rambaud, Histoire de la Russie. 
Rambaud, La Russie épique. 
L. Léger, Histoire de l’Autriche-Hongrie; — Russes et 
Slaves ; — Études slaves ; — Nouvelles études slaves ; — 
Le monde slave ; — Cyrille et Méthode : étude historique 
sur la conversion des Slaves au christianisme. 
E. DE LA JoNQuiÈRE, Histoire de la Turquie. 
Lavallée, Histoire de l’empire ottoman. 
Hammer, Histoire de l’empire ottoman. 
A. Leroy-Beaulieu, L’empire des tsars. 
Schrader, Atlas historique, cartes 16, 18, 24 his. 
Rambaud, L’empire grec au x® siècle ; — Constantin Por 
phyrogénète. 
E. Denis, Le passé et l’avenir de la Russie. 
H. Vast, Le siège et la prise de Constantinople par les 
Turcs (Revue historique, mai 1880). 
R.-P. Pierling, La Russie et l’Orient; — Mariage d’un tsar 
au Vatican (Ivan HI et Sophie Paléologue). 
E. Marion, François 7®*- et Soliman le Grand. 
J.-B. Zeller, La diplomatie française vers le milieu du 
XVI® siècle : Guillaume Pellissier, évêque de Montpellier, 
ambassadeur de François 7®® à Venise (1539-1542), 
Amiral Jurien de la Graviere, Doria et Barberousse. 
E. Bourgeois, Manuel historique de politique étrangère. 
A. Sorel, L’Europe et la Révolution française.
        <pb n="53" />
        38 
LA QUESTION D’ORIENT AU XVIII' SIECLE. 
Trois grands faits politiques ont marqué l’histoire géné 
rale du XVII® et du xviii® siècle. Tous les trois ont intéressé 
la question d’Orient, et, du Danube au Gange, modifié la 
condition de l’Islam, menacé son avenir. 
La Russie du xix® siècle semble hésiter entre sa « voca 
tion occidentale et sa vocation orientale », entre l’Europe 
et l’Asie. Il en fut presque ainsi de l’Autriche auparavant ; 
elle hésita entre l’Allemagne et les Balkans, entre le Rhin 
et le Danube. D’origine allemande, titulaires depuis le 
XV® siècle de la couronne du Saint-Empire Romain Germa 
nique, héritiers par là du dogme ancien de la souveraineté 
universelle, du dominium mundi, les Habsbourg portèrent 
plus d’attention aux affaires allemandes qu’à leurs intérêts 
mêmes sur le Danube moyen. La politique de Charles-Quint 
les éblouit longtemps, et ils furent longtemps, à cause de 
cela, inconscients de la nouvelle destinée de leur État. Les 
traités de Westphalie commencèrent à les éloigner du Rhin ; 
la souveraineté reconnue à chacun des nombreux petits 
princes de l’Allemagne, l’impuissance de l’Empereur dans 
l’Empire, l’influence française solidement établie sur les 
pays rhénans, portèrent l’action de l’Autriche dans une 
autre direction. Ce fut d’abord malgré elle; et Léopold I®® 
resta, pendant tout son règne, attaché à la politique impé 
riale de ses ancêtres, ne manqua pas d’entrer dans toutes 
les coalitions formées contre I.ouis XIV, pensa établir son 
second fils, l’archiduc Charles, sur le trône d’Espagne et 
restaurer ainsi l’empire de Charles-Quint. Les traités 
d’Utrecht, de Rastadt et de Bade arrachèrent enfin cette 
espérance aux Habsbourg. L’Espagne fut aux Bourbon. 
La politique prussienne inaugurée par Frédéric II, la pré 
tention désormais affirmée par les Hohenzollem de disputer 
aux Habsbourg catholiques la domination de l’Allemagne 
protestante achevèrent de déterminer l’orientation nouvelle 
de l’Autriche ; elle évolua décidément vers le Danube moyen, 
vers la Hongrie; elle redevint la Marche Orientale, l’CEs- 
terreich qu’elle avait été aux origines ; elle reprit la lutte 
contre les invasions venues de l’Asie. En se retournant, elle 
se trouva face à face avec les Ottomans. 
La Russie, délivrée des Tardares de la Horde d’or, déli 
vrée de l’influence polonaise par l’avènement des Romanof, 
limitée au nord par la puissance suédoise, se rapprocha 
dans le même temps de la mer Noire et du Danube, dont les 
Mongols l’avaient violemment écartée depuis le xiii* siècle
        <pb n="54" />
        AUTRICHE, RUSSIE, ANGLETERRE. 
39 
Pierre le Grand lui donna figure européenne et l’in^ 
troduisit brutalement, malgré elle, par la plus vigoureuse 
action qu’un homme ait jamais exercée sur son peuple, dans 
le « concert » des États européens, selon la formule consa 
crée. Dès lors, la Russie revendiqua son héritage, malgré la 
prescription acquise, retrouva par-dessus les siècles les 
droits de Sophie Paléologue, femme d’Ivan III, réclama 
audacieusement Constantinople. Mais ce n’était pas seule 
ment pour elle une vaine question de succession; c’était 
une suite de la croisade chrétienne contre les Musulmans, 
usurpateurs de la Terre d’Europe et des Lieux Saints ; c’était 
le grand œuvre de la libération des Chrétiens persécutés 
par les Infidèles, des Slaves écrasés sous l’oppression des 
Asiatiques. A qui donc ce rôle pouvait-il appartenir mieux 
qu’au chef de la religion orthodoxe, qu’à l’empereur de la 
grande nation slave? N’y était-il pas providentiellement 
voué? Il eût forfait à s’y dérober. C’était même pour la 
Russie une nécessité économique, qu'elle a mieux comprise 
au XIX® siècle, que de s’assurer des débouchés sur la mer 
Noire et la Méditerranée, et elle la sentait déjà instinctive 
ment. Pour elle aussi, bien plus même que pour l’Autriche, 
les Ottomans étaient les ennemis naturels. Les Habsbourg 
allemands abdiquaient en quelque sorte leur nationalité en 
se faisant les défenseurs des Magyars et des Slaves contre 
les Turcs, et les Romanof slaves pouvaient, à plus juste 
titre, se proclamer les champions des Slaves contre l'ennemi 
commun de leur foi et de leur race. Et ainsi s’annonça dès 
lors la rivalité de l’empereur de toutes les Russies et de 
l’empereur d’Allemagne à la poursuite du même dessein, 
l’un et l’autre se pouvant dire historiquement les héritiers 
des empereurs romains, destinés l’un et l’autre par leur 
titre à la conquête de l’ancienne capitale de Constantin. Le 
dernier mot de cette rivalité n’est pas dit. Elle a maintes 
fois déjà sauvé les Ottomans de la défaite suprême. 
Enfin l’Angleterre acheva, au xvii® et au xviii® siècle, de 
conquérir ses libertés parlementaires. Maîtresse de ses 
destinées nationales, consciente de ses intérêts, et capable 
de les développer sans obstacle constitutionnel, elle aspira 
aussitôt à l’empire des mers, et dès le début fit en ce sens 
les efforts les plus heureux parce qu’ils furent merveilleu 
sement ménagés, avec une sûreté et une audace qui sont 
une des grandes leçons de l’histoire. 
Comme si le moment était venu de grouper autour de la
        <pb n="55" />
        40 LA QUESTION D’ORIENT AU XVIII* SIÈCLE. 
question d’Orient tous les agents qui y devaient tenir un 
rôle, à côté de la France prépondérante dans le Levant 
depuis les croisades, à côté de F Autriche et de la Russie 
descendant au Danube inférieur, l’Angleterre, dès le premier 
jour, voulut surtout l’empire de l’Inde; quand elle l’eut 
conquis, elle en voulut surveiller les routes, et elle se 
trouva au rang des nations les plus intéressées aux desti 
nées de l’Islam. 
I. — Progrès de l’Autriche. 
L’Autriche d’abord occupa le premier plan de cette his 
toire. Elle y fut appelée par la dernière manifestation offen 
sive des Ottomans dans l’Europe centrale. 
Le sultan Mohammed IV eut un long règne (1648-1687). 
Il ne fut pas comparable aux illustres conquérants qui 
avaient fondé l’empire des Turcs. Il eut du moins le mérite 
de choisir d’habiles vizirs et de les laisser gouverner à 
l’abri des intrigues du harem. Ce fut le temps de la dynastie 
ministérielle des Kœprilü ; le premier, une sorte de Riche 
lieu, fit cesser l’anarchie dans le gouvernement et l’admi 
nistration par d’impitoyables exécutions, et permit ainsi à 
ses successeurs d’exercer à peu près tranquillement l’auto 
rité légitime qu’ils tenaient du sultan. Ceux-ci furent mal 
heureux dans leurs entreprises guerrières ; mais, vaincus, 
ils conduisirent la défensive avec beaucoup de courage et 
continrent, autant qu’il était possible, la réaction victo 
rieuse des peuples chrétiens. Ils sauvèrent l’honneur des 
armes ottomanes. 
Ahmed Kœprilü II prétendit revenir sur les concessions 
déjà faites à l’empereur au commencement du siècle : il 
lui refusa le droit d’intervenir dans l’élection des princes 
de Transylvanie, et, pour affirmer la position hostile qu’il 
reprenait, il envahit la Hongrie septentrionale, marcha sur 
Vienne, enleva la forteresse de Neuhœsel, à l’entrée de la 
Moravie, pilla cruellement cette province et la Silésie. Le 
danger était grand ; toute l’Europe chrétienne s’émut ; le 
pape fit appel à tous les gouvernements de l’Occident. 
Louis XIV s’empressa d’offrir de nombreuses troupes à 
l’empereur : il ne lui déplaisait pas d’exercer sur l’empire 
et sur l’Autriche une sorte de protection, de montrer sa 
puissance. Léopold I®*' le comprit ainsi et n’accepta qu’un 
secours de 6.000 Français ; il ne voulait pas être écrasé
        <pb n="56" />
        PROGRÈS DE L’AUTRICHE. Í1 
par la générosité du roi de France. D’autres considérations 
pourtant agirent sur l’esprit de Louis XIV pour lui faire 
oublier les intérêts de l’alliance, séculaire déjà, de la France 
avec les Ottomans : en d’autres circonstances encore, ses 
sentiments religieux l’emportèrent sur les intérêts les plus 
évidents de son royaume. Il eut été aussi fier que Charles- 
Quint de conduire contre les Turcs quelque magnifique 
croisade; s’il ne prêta pas une grande attention au projet 
que lui soumit Leibniz en 1671 d’une conquête de l’Égypte, 
c’est qu’il se préparait à l’invasion de la Hollande, et qu’il 
avait pour les hérétiques autant de haine que pour les 
Infidèles. Il eut la satisfaction de faire bombarder Tunis et 
Alger (1665) et montra à ses successeurs le chemin de ces 
repaires de pirates. Il envoya Duquesne dans le Levant ; 
celui-ci fit une descente à Chio, parut dans les Dardanelles 
avec ses vaisseaux, jeta la terreur au Sérail, et, sous la 
menace de ses canons, fit renouveler les privilèges jusque-là 
reconnus au commerce français. C’est la dernière fois 
d’ailleurs que les rois de France se mettent aussi décidé 
ment au rang des ennemis du sultan : la tradition de 
François I®'' l’emportera bientôt pour deux siècles sur les 
idées de croisade. 
L’armée impériale, grossie des 6.000 Français que com 
mandaient Gassion, Coligny, La Feuillade, fut conduite en 
Hongrie par le grand capitaine Montecuculli et rencontra 
l’armée du grand vizir à Saint-Gothard, sur le Raab. A la 
vue des soldats français, à la coiffure ornée de longues 
perruques blondes, les Turcs se moquèrent et les prirent 
pour des jeunes filles. Ils se moquèrent peu de temps ; les 
perruques blondes se battirent bien et eurent le principal 
honneur de la victoire : car l’empereur leur en témoigna 
quelque humeur. Le sultan, par la convention de Vasvar, 
confirma les stipulations du traité de Sitvatorok. 
L’empereur ne tira pas encore un grand profit de son 
succès ; il se mêla aux affaires de l’Occident et à la guerre 
de Hollande. En 1682, Emerich Tœkely, prince de Tran 
sylvanie, tenta de soulever la Hongrie autrichienne et en 
revendiqua la couronne. H fit alliance avec le sultan qui se 
disposa à soutenir ses prétentions. Le grand-vizir Kara- 
Mustapba, gendre de Kœprilü I", à la tête de 100.000 
Turcs, envahit l’Autriche et se porta aussitôt sous les murs 
de Vienne ; il en poussa le siège avec une grande activité. 
Mais la résistance fat très énergique ; la ville pourtant eût
        <pb n="57" />
        42 
LA OL'ESTIöN D’OBIE.NT AU XVIII* SIECLE. 
été enlevée sans doute, et il est impossible de calculer les 
résultats qu’aurait eus un pareil événement, si le vaillant 
roi de Pologne, Jean Sobieski, n’était accouru à la tête de 
toute la cavalerie de son royaume. Il remporta en avant de 
Vienne l’éclatante victoire du Kahlenberg ; les Turcs levè 
rent le siège en hâte et s’enfuirent vers le sud. Ce fut un 
désastre. Kara Mustapha, en arrivant à Belgrade, fut 
exécuté par ordre du sultan. 
Sobieski pensa l’occasion bonne de conduire contre les 
Turcs une suprême croisade : que l’Europe chrétienne fît 
un effort, et elle reporterait la guerre sous Constantinople 
même, et elle rejetterait les Ottomans au delà du Bosphore. 
L’Europe chrétienne avait de bien autres préoccupations. 
Pourtant la victoire du Kahlenberg fut le signal de la pre 
mière réaction offensive des Chrétiens contre les Musul 
mans ; et c’est pourquoi elle est une des dates capitales de 
la question d’Orient. 
L’Autriche se décida à suivre l’impulsion donnée par le 
roi de Pologne, et les rapides succès de ses armées mirent 
en évidence la décadence des Turcs. Elle remporta la victoire 
du Gran (1684), reprit Bude qui depuis un siècle et demi 
était le boulevard avancé de l’Islam en pleine terre chré 
tienne (1686). En 1687, le grand vizir Suleiman fut battu 
à Mohacs, là même où, en 1526, le dernier roi national de 
la Hongrie, Louis II, avait succombé devant l’irrésistible 
invasion de Soliman le Magnifique. L’année suivante, les 
Autrichiens prirent encore Stuhlweissenbourg, auprès de 
Bude, Semendria au sud de Belgrade. Belgrade même, la 
glorieuse conquête de Soliman, tomba entre leurs mains. 
A leur approche, les populations chrétiennes s’agitaient en 
Serbie, en Grèce, en Thrace, jusqu’aux portes de Constan 
tinople. L’empire turc allait-il tout d’un coup s’écrouler, 
comme tant d’autres fragiles constructions politiques de 
l’Orient? En 1691, le grand vizir Mustapha-Zadé, le second 
fils de Kœprilü P'’, fut tué à Salankemen, au nord de 
Belgrade. Enfin et surtout, le prince Eugène de Savoie, mis 
à la tête de l’armée impériale, remporta en 1697, à Z enta 
la plus éclatante victoire de cette campagne. Les Autri 
chiens envahirent aussitôt la Bosnie, la Serbie, marchèren 
vers le sud. 
D’autres peuples se jetaient sur l’empire turc, croyaient 
la succession déjà ouverte, venaient à la curée. Les Véni 
tiens, toujours avides, depuis la croisade de 1204, d’occuper
        <pb n="58" />
        PROGRES DE L’AUTRICHE. 
43 
les meilleures positioijs commerciales ou stratégiques, 
précurseurs en cela des Anglais, attaquèrent la Morée 
pour remplacer la Crète qu’ils avaient perdue quelques 
années auparavant ; Thomas Morosini en enleva l’une après 
l’autre les principales forteresses. 11 prit Athènes en 1687. 
11 y avait une poudrière dans le Parthenon ; les boulets 
vénitiens firent sauter la poudrière et le temple. Ils 
conquirent encore la plus grande partie de la côte de la 
Dalmatie. 
Pierre le Grand entra aussi dès ce moment dans la ques 
tion d’Orient, comprit qu’il ne fallait pas laisser l’Autriche 
la régler seule, entendit l’appel des Slaves orthodoxes, 
émit déjà la prétention de protéger les intérêts des chrétiens 
grecs dans la Palestine, contre la prépondérance des reli 
gieux latins protégés par la France, et, pour pouvoir suivre 
cette politique nouvelle de plus près, descendit vers la mer 
Noire. Il marcha contre Azov, échoua en 1695, prit la ville 
l’année suivante. 
Mais le sultan avait été assez vaincu : il demanda à 
traiter. Comme la succession d’Espagne allait s’ouvrir, 
l’empereur consentit à des négociations. Elles furent rapi 
dement conduites et aboutirent, le 26 Janvier 1699, au 
traité de Carlowitz. 
L’Autriche obtint toute la Hongrie et la Transylvanie, 
moins le banat de Temesvar, compris entre la Theiss infé 
rieure et les monts Bihar. Elle rendit Belgrade. Elle promit 
de conserver à Bude le tombeau d’un religieux musulman, 
Gui-Baba, « le père des roses », et il est resté pour les 
Turcs un lieu de pèlerinage. Les Hongrois l’entretiennent 
toujours en témoignage de leurs sympathies turques. Venise 
eut la Morée et la Dalmatie. Pierre le Grand garda Azov. 
C’était le premier recul des Ottomans; leur empire, même 
en Europe, était entamé sur trois points. 
L’Autriche organisa fortement sa conquête. Les Hongrois 
étaient mal disposés à supporter sa domination, et Léopold I" 
crut les réduire par la violence ; il ordonna contre les chefs 
de leur nationalité de terribles persécutions et tint à 
Eperies de sanglantes assises. H força la diète de 1687 à 
reconnaître la souveraineté héréditaire des Habsbourg, à 
renoncer à ses privilèges d’élections. Il ne fit que surexciter 
l’esprit d’indépendance des Hongrois, et François Rakoczi, 
de 1703 à 1705, souleva un moment contre l’empereur tout 
le royaume. Léopold I®^ mourut en 1705. Son fils Joseph I""
        <pb n="59" />
        44 LA QUESTION D’ORIENT AU XVIII« SIÈCLE. 
fut plus habile ; vainqueur de l’insurrection de Rakoczi, il 
entama des négociations avec l’aristocratie hongroise, et en 
1711, l’année même de sa mort, il signa avec ses représen 
tants la convention de Zathmar : moyennant leur soumission 
définitive, il leur laissa les privilèges auxquels ils tenaient 
le plus. Les Hongrois furent de loyaux sujets des Habsbourg ; 
ils allaient même contribuer maintes fois au salut de la 
monarchie autrichienne. 
Le prince Eugène donna aux pays compris entre la Drave 
et la Save des institutions militaires particulières. 11 y 
appela des colons de la Serbie, heureux d’échapper au joug 
ottoman; il fit d’eux les gardiens de la frontière. Ce furent 
les Confins militaires, la « marche » moderne de la monar 
chie des Habsbourg, le boulevard avancé d’où elle allait 
surveiller les transformations politiques de la péninsule 
des Balkans. 
La guerre de la succession d’Espagne la détourna encore 
vers l’Italie et les Pays-Bas, où le prince Eugène alla cher 
cher d’autres victoires. Pierre le Grand tenta d’en profiter 
pour brusquer les événements ; le congrès de Carlowitz ne 
lui avait assuré qu’un maigre butin. Dès le lendemain de 
ce traité, une ambassade russe, en grand équipage, montée 
sur un vaisseau de guerre, la Forteresse, parut à Constan 
tinople et causa chez les Ottomans la plus vive émotion : 
la mer Noire n’était donc plus un lac ottoman? Elle n’était 
plus « la fille inviolée des sultans » ? 
D’autre part, les Turcs envoyèrent, à partir de ce 
moment, des hospodars de race grecque en Moldavie et en 
Yalachie: peut-être pensaient-ils de cette façon donner 
quelque satisfaction à leurs peuples. Mais ces hospodars 
grecs, les Mavrocordato, les Cantacuzène, les Ypsilanti, 
nommés pour trois ans, accablèrent leurs administrés d’im 
pôts et de vexations variées; et leurs victimes prirent 
l’habitude de s’adresser à la Russie et de compter sur son 
intervention. 
L’occasion se présenta une première fois en 1710. Le roi 
de Suède, Charles Xll, était venu se faire battre par Pierre 
le Grand à Pultava en 1709 et avait trouvé un asile en 
Turquie. Établi à Bender sur le Dniester, près de la fron 
tière russe, il s’efforcait de faire comprendre au sultan que, 
comme les Suédois, les Ottomans avaient dans la Russie 
leur plus redoutable ennemie et qu’il leur fallait aussitôt 
s’unir pour la rendre impuissante. Pierre le Grand parut
        <pb n="60" />
        PROGRES DE L’AUTRICHE. 
45 
irrité que le sultan eût reçu dans son empire le roi de 
Suède vaincu. D’ailleurs il entretenait des intrigues en 
Serbie, en Valachie. Il avait fait faire son portrait avec 
celte inscription ; Pierre I®'', empereur des Russo-Grecs. Il 
était heureux d’avoir un prétexte d’action. Il envahit le 
territoire ottoman, franchit le Dniester, marcha vers le 
Pruth. Le grand vizir conduisit contre lui une armée que 
le sultan refusa de confier à Charles XII, au grand déses 
poir de celui-ci. Les troupes russes n’en furent pas moins 
repoussées, enveloppées complètement, â la merci des 
Turcs, réduites, si ceux-ci voulaient, à une capitulation 
sans conditions. La maîtresse du tsar, la future tsarine 
Catherine P®, le sauva de cette crise ; elle fit porter au grand 
vizir tous ses bijoux et de riches présents ; elle n’aurait 
sans doute pas désarmé Charles XII au même prix. Le tsar 
en fut quitte pour signer le traité de Falksen (21 juillet 
1711): il restitua Azov et s’engagea à ne pas intervenir 
dans les affaires polonaises. C’était la seule concession que 
le sultan faisait aux idées politiques de Charles XII : il 
pensait ainsi dresser une barrière devant l’expansion de la 
Russie vers l’ouest. Elle n’était pas suffisante. 
Les Turcs crurent que la fortune leur revenait et repri 
rent les hostilités contre Venise. En moins d’une année, 
ils reconquirent la Morée. L’Autriche, garante du traité de 
Carlowitz, libre vers l’ouest par le règlement de la succes 
sion d’Espagne, intervint. Le prince Eugène arriva des 
Pays-Bas et renouvela ses victoires passées. Il battit les 
Ottomans à Peterwardein (1716), conquit Temesvar et tout 
le Banat, enleva Belgrade. Le sultan effrayé se hâta de 
traiter à Passarowitz (juillet 1718). Il paya cher son impru 
dence. Venise renonça à la Morée, où du reste son intolé 
rance religieuse avait excité chez les orthodoxes de violentes 
haines ; elle garda seulement la Dalmatie : elle aussi recu 
lait de jour en jour et se renfermait dans ses lagunes, pour 
y mourir. Mais l’Autriche prit le Banat de Temesvar, la 
Serbie septentrionale avec Belgrade, et la Petite Valachie 
jusqu’à l’Aluta. Elle ne s’est jamais avancée plus loin dans 
la direction de Constantinople. On comprend qu’elle tienne 
le prince Eugène pour le plus illustre de ses hommes de 
guerre. 
Les défaites subies éclairèrent les Turcs sur les dangers 
dont ils étaient menacés. Le malheur leur rendit l’énergie 
perdue, et ils se persuadèrent de la nécessité de remédier
        <pb n="61" />
        40 
LA QUESTION D’ORIENT AU XVIII* SIÈCLE. 
aux abus de leur gouvernement. Il y avait dans les Etats 
voisins des forces que jusque-là ils avaient méprisées, mais 
avec lesquelles il leur fallait désormais compter ; et, de 
même que Pierre le Grand avait emprunté à l’Occident les 
principes de la transformation sociale imposée à la Russie, 
aussi les sultans demandèrent des leçons à l’Europe. Ils 
s’adressèrent naturellement à la France, en souvenir de la 
tradition diplomatique inaugurée par François P‘‘, et restée, 
malgré Louis XIV, l’un des éléments essentiels de la lutte 
contre la maison d’Autriche. Mais, tandis qu’autrefois 
c’était François I" qui sollicitait l’intervention du sultan, 
et que celui-ci prenait avec le roi de France un ton quelque 
peu protecteur, les rôles maintenant sont renversés, et 
c’est la France qui le plus souvent tient entre ses mains la 
fortune de l’empire ottoman, par ce fait seul que l’Autriche, 
jadis préoccupée surtout de ses intérêts dans l’Occident, a 
évolué vers l’Orient, que la Russie est entrée en scène, et 
qu’ainsi en quelque sorte le centre de gravité du continent 
européen s’est déplacé à l’est. 
Alors prend naissance, dans le système politique du gou 
vernement de Versailles, une conception qui d’année en 
année se précisa et qui s’est conservée jusqu’à nos jours : 
la France a, depuis François I®*', des avantages commer 
ciaux considérables, un monopole réel dans les ports du 
Levant. Elle a obtenu du sultan, pour ses nationaux et pour 
les catholiques en général, des privilèges religieux suffi 
sants, et susceptibles d’améliorations. Elle a intérêt au 
maintien de cette situation ; toute intervention étrangère 
ne peut que lui être nuisible. Elle se doit pourtant à elle- 
même, à son renom de générosité chevaleresque, à son 
vieux titre de « fille aînée de l’Église », de ne pas couvrir 
de sa complaisance et d’une sorte de complicité les persé 
cutions encore trop fréquentes ordonnées par les sultans 
contre les chrétiens, les cruautés du gouvernement otto 
man, la barbarie asiatique dont il donne trop souvent les 
preuves. Elle ne peut lier amitié avec lui qu’à condition de 
le transformer, d’entreprendre son éducation par ses mar 
chands et par ses consuls, de l’élever à la dignité d’un gou 
vernement civilisé. Ce sont les termes essentiels du dogme 
qui s’établit dans la diplomatie française de l’intégrité de 
l’empire ottoman. 
Jamais la France ne l’a appliqué avec plus d’éclat, n’en 
a tiré plus de prestige que pendant la guerre de la succes-
        <pb n="62" />
        PROGRÈS DE L'AUTRICHE. « 
sion de Pologne. 11 donna alors tous les bénéfices qu’il ren 
fermait. Le gouvernement français subit d’abord de graves 
échecs; il ne soutint pas suffisamment le beau-père de 
Louis XV, Stanislas Leczinski, et les troupes austro-russes 
établirent Auguste 111 sur le trône de Pologne. Le cardinal 
Fleury songea alors à l’article du traité de Falksen, par 
lequel la Russie s’était engagée à ne pas intervenir dans les 
affaires polonaises ; la Turquie était donc garante de l’inté 
grité et de l’indépendance de la Pologne. Fleury le lui 
rappela, par l’intermédiaire de l’ambassadeur de France à 
Constantinople, M. de Villeneuve. Le sultan demanda une 
alliance formelle, explicite, avec la France ; il voulait bien 
agir, mais il voulait être sur de ne pas être ensuite aban 
donné ; un renégat chrétien, depuis quelques années passé 
à son service, au milieu d’une carrière extrêmement agitée, 
le pacha Bonneval, parfois très écouté aux conseils des 
grands vizirs, d’autres fois disgracié quand son langage 
était trop sincère, homme de jugement ferme au demeu 
rant, encourageait le sultan à exiger de Louis XV un traité 
écrit. Le cardinal Fleury ne crut pas qu’il fut possible à un 
haut dignitaire de l’église romaine de compromettre sa 
signature à côté de celle du grand-vizir des Ottomans. 11 
répondit évasivement aux pressantes instances du sultan, qui 
se tint quelque temps sur la réserve, malgré l’habileté et 
’énergie de M. de Villeneuve. 
Le sultan fut quand même obligé d’agir Pierre le Grand 
n’avait pas réussi à conclure l’alliance étroite qu’il rêvait 
avec la France. Sa veuve Catherine P® n’avaitpas davantage 
réussi à marier sa fille Elisabeth avec Louis XV. Rebutée 
sans cesse par le gouvernement français, la Russie conclut 
en 1726 avec l’Autriche une étroite alliance qui eut une durée 
plus que séculaire, malgré quelques interruptions. Elles ne 
s’accordèrent pas seulement sur la question polonaise ; elles 
s’entendirent aussi contre la Turquie. La Russie était désor 
mais la libératrice attendue par les peuples des Balkans ; les 
conflits, les incidents de frontières faciles à aggraver étaient 
presque continuels entre les deux empires. Les Tartares de 
Crimée et les Cosaques du Don et du Dniéper étaient sans 
cesse en état de guerre. Profitant de cette situation, informé 
peut-être des efforts de l’ambassadeur de France à Cons 
tantinople, le gouvernement russe envoya brusquement une 
armée contre Azov. La ville fut prise (1736) ; Bakhi-seraï, 
la résidence dukhan des Tartares, fut complètement duitréte
        <pb n="63" />
        48 LA QUESTION D’ORIENT AU XVIII* SIECLE. 
Toute la Crimée fut parcourue par les troupes russes et mise 
à feu et à sang. 
L’Autriche offrit sa médiation, le sultan l’accepta : il igno 
rait son accord avec la Russie. La Russie exposa ses reven 
dications : l’annexion de tout le pays du Caucase au Danube, 
la libre navigation de la mer Noire, l’indépendance de la 
Moldavie et de la Valachie. L’empereur trouva ces préten 
tions suffisamment modérées, et, en récompense de ses 
bons offices, réclama pour lui-même le district de Novi- 
Bazar, au sud de la Serbie. Le sultan se vit joué. II refusa 
naturellement d’admettre de pareilles conditions ; une armée 
autrichienne envahit la Serbie, prit Nisch ; puis l’empereur 
déclara la guerre aux Turcs. 
Le sultan recourut alors à la France, et Villeneuve rede 
vint tout-puissant dans les conseils de la Porte. Les Turcs, 
se souvenant des défaites que leur avait infligées le prince 
Eugène, redoutaient la guerre et paraissaient prêts aux 
négociations. Villeneuve releva leur courage : le prince 
Eugène venait de mourir (1736); ses successeurs ne le 
valaient pas ; l’armée ottomane au contraire avait été trans 
formée par des officiers français ; elle était capable de conte 
nir les Autrichiens, de vaincre. 
II eut raison. Les généraux autrichiens Seckendorf, 
Neipperg, étaient en effet des incapables. Avant de s’avan 
cer de Nisch sur Sofia, ils voulurent prendre Widdin sur le 
Danube, et échouèrent. Enhardis, les Turcs reprirent Nisch 
et descendirent sur Belgrade par la vallée de la Morava 
(1737) ; ils prirent Orsova en 1738, et, au printemps sui 
vant, ils osèrent remettre le siège devant Belgrade, recom 
mencer les exploits de Soliman le Magnifique. 
Villeneuve les trouva cette fois téméraires : il savait la 
force de cette ville ; il savait qu’après un échec, ils seraient 
aussi démoralisés qu’ils étaient alors entreprenants ; il eut 
peur que leur audace compromît tout. Et il résolut d’inter 
venir personnellement pour sauver l’œuvre bien commencée. 
11 quitta Constantinople le 26 mai 1739 en grand équipage, 
avec une suite nombreuse et magnifique, afin de prouver 
aux populations que l’ambassadeur du roi Très Chrétien était 
le seul maître de la paix et de la guerre. Une telle démons 
tration devait aussi, paraît-il, en imposer aux Autrichiens. 
Il eut plus de succès que sans doute il ne l’espérait ; arrivé 
à Belgrade, il entamaaussitôtdesnégociationsavec Neipperg, 
le général autrichien. Celui-ci vint les continuer au camp
        <pb n="64" />
        PROGRÈS DE L’AUTRICHE. 
49 
turc devant la ville ; le grand-vizir, qui le reçut, s’emporta 
en violences contre lui, etNeipperg, menacé par une explo 
sion du fanatisme musulman, eut peur, se réfugia chez l’am 
bassadeur de France, sous sa sauvegarde. Très rapidement 
Villeneuve le décida à demander à l’empereur de pleins 
pouvoirs pour traiter, et, quand ils furent arrivés, il lui fit 
signer le 1®'' septembre 1739 le traité de Belgrade. 
L’Autriche rendait au sultan la Serbie, la Valachie occi 
dentale, Orsova, Belgrade même, que les Turcs n’avaient 
pas pris et dont elle obtint seulement de raser les fortifi 
cations nouvelles dont elle l’avait entourée. Les conséquences 
de ce désastre furent lointaines : depuis cette date jusqu’à 
1878, l’Autriche ne dépassa pas les frontières où le traité 
de Belgrade la fixait. Son offensive dans la péninsule des 
Balkans était pour longtemps brisée, et par la France. 
La Russie traita aussi quelques semaines après. Elle ne 
garda qu’un lambeau de territoire entre le Dniéper et le 
Boug, à distance de la côte, qui lui restait interdite. 
Villeneuve poussa son succès jusqu’au bout. L’année 
suivante, le 19 juillet 1740, il fit signer un pacte de défense 
mutuelle entre la Suède et la Turquie. Si la Pologne était 
pénétrée par l’influence austro-russe, d’autres obstacles lui 
étaient ainsi opposés. 
Et enfin, en récompense du service considérable que le 
marquis de Villeneuve venait de lui rendre, le sultan renou 
vela et compléta les Capitulations précédemment accordées 
à la France : les privilèges commerciaux des marchands 
français furent de nouveau proclamés et étendus. L’Orient 
fut alors pour nous comme un immense empire colonial qui 
reçut nos objets d’exportation et nous livra les siens, dans des 
conditions exceptionnellement favorables. Les sanctuaires 
de la Palestine furent maintenus en la possession des reli 
gieux latins, en dépit des prétentions des orthodoxes soute 
nus par la Russie. Les Capitulations de 1740 sont encore 
la loi des Français de l’empire ottoman ; mais beaucoup 
des privilèges qu’elles réservaient à la France ont été éten 
dus à d’autres nations, à presque toutes les nations de 
l’Europe, et la situation actuelle n’est plus comparable avec 
celle du siècle dernier. 
Quoi qu’il en soit, le traité de Belgrade fut le plus beau 
succès obtenu par la diplomatie française au xvm® siècle. 
11 grandit singulièrement le prestige de la France en Orient, 
parmi les Turcs surtout. L’ambassadeur de France resta 
E. Druült. — Quest!»" d’Orient. 4
        <pb n="65" />
        50 LA QUESTION D’ORIENT AU XVIII* SIÈCLE, 
longtemps le conseiller le plus écouté du sultan, un veritable 
premier ministre sans portefeuille, sans responsabilité, le 
protecteur d’ailleurs tout naturel des populations sujettes, 
« le grand-vizir des chrétiens », comme on a dit, une sorti 
de vice-empereur. Ne pouvait-on pas espérer conduire à 
bien, dans de telles conditions, l’éducation nouvelle de la 
Turquie ? Pierre le Grand avait plus complètement trans 
formé la Russie. — Mais la Russie était son pays, et non un 
pays étranger, et une réforme, surtout morale, n’est bonne 
qn’autant qu’elle est faite par l’effort même du sujet. 
II. — Progrès des Russes. 
Pendant vingt-cinq années, le conflit oriental s’apaisa. 
L’Europe fut occupée d’autres soins. Il fut question du 
démembrement de l’Autriche ; il fut question ensuite du 
démembrement de la monarchie prussienne. L’Angleterre 
prit à la France son empire colonial. Les États Chrétiens se 
déchirèrent entre eux. 
Les Ottomans jouirent de ce spectacle. La France essaya 
de les pousser contre Marie-Thérèse pendant la guerre de 
la succession d’Autriche. Mais ils étaient fatigués sans doute 
des dernières luttes ; ils étaient satisfaits du résultat obtenu 
à Belgrade, ne se souciaient pas de le compromettre. Aussi 
bien, Fleury n’avait jamais consenti à une alliance formelle 
avec eux. Marie-Thérèse très habilement distribua de riches 
dons dans le divan et le harem. Les Turcs ne bougèrent pas. 
Puis le renversement des alliances de 1756 les émut au 
dernier point. L’union de la France avec l’Autriche et la 
Russie leur parut monstrueuse et leur causa les plus vives 
inquiétudes. Cette triple alliance se tourna contre la Prusse 
et ne dura pas. 
Presque aussitôt après son avènement (1762), la tsarine 
Catherine II attira de nouveau l’attention de l’Europe sur 
la question d’Orient et prétendit la résoudie d’un coup. 
Allemande de naissance, elle n’en défendit pas moins vigou 
reusement les intérêts de l’orthodoxie, sous lesquels elle 
pouvait dissimuler son ambition. Fort libre en fait de 
croyances, « philosophe» et correspondante assidue des phi 
losophes de France, elle fit répandre pourtant dans tout le 
pays des Balkans la vieille légende que l’empire des Turcs 
serait détruit par une nation blonde venue du nord; elle se 
présenta aux chrétiens la croix grecque à la main et pensa
        <pb n="66" />
        PROGRÈS DES RUSSES. &amp;i 
par ce signe les soulever en masse. Chez tous les souverains 
russes qui ont agité ces passions religieuses, de Pierre le 
Grand à Alexandre II, il est bien difficile de distinguer la 
sincérité religieuse de la politique de l’intérêt bien entendu, 
et il se cache en eux, en des proportions variables et parfois 
impossibles à déterminer, une variété très originale du 
machiavélisme. 
D’abord, la mort du roi de Pologne Auguste III donna à 
Catherine l’occasion d’intervenir dans les affaires de ce 
malheureux royaume. Elle y établit sur le trône son amant 
Stanislas Poniatowski. Elle y entretint les dissensions reli 
gieuses. Lors de la formation de la confédération de Bar, 
elle y envoya des troupes, sous prétexte de protéger les 
Juifs et les orthodoxes inquiétés par les catholiques et de 
faire respecter la liberté de conscience. Voltaire applaudit. 
Le gouvernement français fit quelque chose pour sauver 
la Pologne. Choiseul rappela aux Ottomans l’intérêt qu’ils 
avaient eux-mêmes à l’intégrité de la Pologne. Le baron 
de Tott montra au divan les continuels empiétements de la 
Russie ; elle avait donné au pays récemment occupé par 
elle entre le Dniéper et le Boug le nom de Nouvelle-Serbie ; 
elle y organisait de nombreuses et redoutables colonies 
militaires ; elle nourrissait des intrigues suspectes en Mol 
davie, en Valachie. Elle se réservait évidemment de repren 
dre ses projets sur la mer Noire dès qu’elle serait libre vers 
la Pologne. Il était prudent au sultan de la prévenir. 
Ce raisonnement fut compris : le sultan se prépara à ?gir 
Un prétexte le servit. Des troupes russes, pour entrer en 
Pologne par le sud, violèrent le territoire turc vers Balta, 
à l’est du Boug. La tsarine ne daignant pas s’expliquer sur 
ce fait, le sultan lui déclara la guerre, le 30 septembre 1768. 
Au printemps suivant, les Janissaires se portèrent aux bords 
du Dniester. 
Cette première campagne ne leur fut pas favorable. Les 
opérations traînèrent en longueur autour de Choczim ; à la 
fin, les Turcs furent surpris au passage du Dniester, dispersés 
en une folle panique. Les Russes les suivirent aussitôt vers 
le sud, et, par la connivence des populations, entrèrent à 
Yassy, à Bucharest. 
L’année suivante (1770), l’empire ottoman fut ébranlé, 
jusque dans ses fondements, par l’une des plus étonnantes 
aventures de toute cette histoire. Un Grec de Larissa, 
Papaz-Ogli, devenu capitaine dans l’armée russe, proposa
        <pb n="67" />
        5Î LA QUESTION D’ORIENT AU XVIII' SIÈCLE, 
ail comte Orlof de soulever la Grèce : il assura l’entreprise 
facile ; des nouvelles venues des Balkans paraissaient le 
prouver. 
Une flotte russe, partie de Saint-Pétersbourg, traversa 
toute la mer Baltique, les détroits danois, fut reçue triom 
phalement dans les ports anglais. L’Angleterre alors ne 
redoutait rien de la Russie ; elle ne craignait pas encore 
ses progrès vers l’Inde ; son ennemie, c’était partout la 
France. De plus, la Russie, encore mal outillée, inhabile aux 
travaux de l’industrie, était une cliente de l’Angleterre ; 
et, en s’unissant à elle dans le Levant, celle-ci espérait 
profiter de ses victoires, obtenir des avantages commer 
ciaux, ruiner peut-être le monopole de la France. Elle con 
sentit donc à mettre au commandement des vaisseaux russes, 
à côté de l’amiral Spiridof, un ancien officier anglais, 
Elphinston, et la flotte de la tsarine, mieux conduite, bien 
pourvue de vivres et de munitions, fit voile vers le détroit 
de Gibraltar. Choiseul songea, dit-on, à la détruire au 
passage. C’eût été facile sans doute ; c’eût été le vrai moyen 
de sauver l’empire ottoman et les intérêts français dans la 
Méditerranée : le gouvernement anglais déclara qu’il ferait 
de la moindre attaque un cas de guerre. Choiseul n’osa : 
sa situation au pouvoir était à ce moment minée par l’in 
fluence de Madame Du Barry. 
La flotte russe passa, entra dans la Méditerranée. A 
Livourne, Alexis Orlof en prit le commandement suprême, 
et en avril 1770, la conduisit sur les côtes grecques. Elle 
parut en vue du Maïna, de cette région montagneuse de la 
Morée, où vivait, dans une indépendance complète, et même 
dans une continuelle hostilité contre les Turcs, une hardie 
population de klephtes, autant brigands que patriotes et 
chrétiens. Ce fut par toute la Morée une extraordinaire 
émotion. Les Grecs se soulevèrent contre le sultan: ils cru 
rent toucher le moment de la délivrance ; des légions Spar 
tiates se formèrent et se joignirent aux marins russes. Les 
Roumains et les Serbes s’agitèrent aussi ; par tout l’empire 
ottoman, les nationalités opprimées depuis trois siècles 
ressuscitaient et reprenaient les armes. 
Ce beau mouvement n’eut pas de suites heureuses. Les 
Russes s’entendirent mal avec les Grecs ; peut-être les dis 
sentiments qui séparent aujourd’hui les Grecs et les Slaves 
se manifestèrent-ils déjà. Orlof conduisit une petite troupe 
contre Tripolitza ; l’attaque échoua, un peu par la faute des
        <pb n="68" />
        PROGRÈS DES RUSSES. 
53 
uns et des autres. Il recula, rembarqua ses soidats, reprit 
la mer pour échapper aux Turcs. Ceux-ci se vengèrent sur 
les Grecs, ordonnèrent d’épouvantables massacres à Tripo- 
litza, Trikala, dans les îles, à Lemnos, à Smyrne. Les Grecs 
s’en prirent à ceux mêmes qu’ils venaient d’acclamer ; ils 
s’indignèrent contre ce qu’ils appelaient « la fuite des 
Russes ». Leurs désillusions éclatèrent en manifestations 
tumultueuses contre la tsarine qui les avait trompés et 
livrés sans défense à la vengeance du sultan. 
L’échec était grave. Orlof le répara bientôt, grâce à des 
circonstances heureuses. Les vaisseaux turcs de l’Archipel, 
ignorant la position exacte de la flotte russe, furent poussés 
parles vents dans la rade de Tchesmé, derrière l’île de Chio; 
ils s’y serrèrent les uns contre les autres dans un espace 
trop étroit pour la liberté de leurs mouvements. Orlof survint 
et, par un coup d’audace que lui inspira Elphinston, il se 
jeta sur les Turcs. Il poussa au milieu de leurs vaisseaux 
immobilisés quelques brûlots : l’incendie se déclara ; en 
quelques instants, il gagna toute la flotte ottomane ; elle 
fut entièrement détruite, presque sans combat, au milieu 
des hourrahs des Russes (3 juillet 1770). Elphinston voulut 
les mener tout de suite à Constantinople ; ils refusèrent de 
le suivre ; il conduisit plusieurs vaisseaux aux Dardanelles, 
s’y maintint quelque temps ; il ne fut pas soutenu. Le baron 
de Tott mit la capitale ottomane en état de défense ; Orlof 
ne parut pas ; il se contenta d’occuper quelques îles de 
l’Archipel. Le succès était ainsi déjà considérable ; l’eflet 
produit en Europe fut immense : il sembla que l’empire 
ottoman fût à la merci de Catherine II. 
L’Autriche s’alarma. Elle craignit que la question d’Orient 
ne fût aussitôt résolue par les Russes, et sans elle ; elle n’y 
pouvait consentir. Elle se rapprocha de la Prusse, comme 
elle devait le faire, en des circonstances analogues, un 
siècle plus tard, quand l’armée russe en 1878 vint camper 
devant Constantinople. L’empereur Joseph II eut avec le 
roi de Prusse Frédéric II deux entrevues consécutives, à 
Neisse et à Neustadt : il renonça à jamais à la Silésie ; il 
obtint à ce prix l’appui de Frédéric ; ils fondèrent ensemble 
ce qu’ils appelèrent « le système patriotique allemand », se 
promirent un concours mutuel à la fois contre la France et 
contre la Russie. 
Les Russes avaient remporté de nouveaux succès au nord 
du Danube. Ils avaient conquis la Crimée, obligé le khan
        <pb n="69" />
        bi LA QUESTION D’ORIENT AU XVIII' SIÈCLE. 
des Tartaresàfuir à Constantinople, pris Akkermann, Kilia, 
Ismaïl. Roumiantzof avait remporté la victoire de Kagoul 
(1771). L’Autriche intervint, prétendit imposer sa médiation 
entre les belligérants, déclara qu’elle ne permettrait pas le 
passage du Danube par les armées russes, signa un traité 
d’alliance avec le sultan. La tsarine ne paraissait pas vouloir 
céder; la guerre était imminente. 
Frédéric II l’empêcha par une énergique action diploma 
tique à Pétersbourg. Catherine II n’était pas sans redouter 
les conséquences d’une guerre avec l’Autriche, à plus forte 
raison avec l’Autriche et la Prusse ; elle se montra bientôt 
plus traitable. Le roi de Prusse lui offrit de prendre en 
Pologne le paiement de ses victoires : ses agrandissements 
n’y éveilleraient pas les inquiétudes de l’Autriche qui 
s’agrandirait d’autant ; la Prusse participerait à cet accord, 
selon le principe éminemment juste de l’égalité des parts. 
Tout le monde obtiendrait satisfaction sans complications 
hasardeuses. Catherine II adopta cette manière de voir : 
elle ne pouvait faire autrement. L’orage, un moment 
menaçant sur le Danube, s’éloigna et retomba sur la mal 
heureuse Pologne : « J’ai fait l’office de capucin, disait 
Frédéric II; j’ai éteint les flammes. » — « Au nom de la 
très sainte Trinité, la Prusse, l’Autriche et la Russie com 
munièrent d’un même corps eucharistique », comme disait 
encore le roi de Prusse, c’est-à-dire, en des termes moins 
mystiques, qu’ils opérèrent un premier démembrement de 
la Pologne (15 janvier 1772). 
La question turque se régla par suite plus aisément. Des 
négociations s’ouvrirent d’abord à Focsani ; elles n’abouti 
rent pas. Le comte Grégoire Orlof, qui y représentait la 
tsarine, retourna bientôt à Saint-Pétersbourg ; car ses fonc 
tions auprès de Catherine II l’obligeaient à la résidence, et 
il craignait d’être remplacé dans « l’appartement ». D’autres 
pourparlers furent échangés ensuite à Rucharest. Les hos 
tilités se ralentirent. Les Russes éprouvèrent même quel 
ques échecs. Enfin Roumiantzof passa le Danube, fut vain 
queur à Bazardjik, bloqua le grand vizir dans Choumla. Le 
21 juillet 1774, les Ottomans signèrent le traité de Koutchouk- 
Kaïnardji. 
La Russie obtint peu d’avantages territoriaux: Azov, 
Kertch, lénikalé, Kinburn. Elle fit proclamer l’indépen 
dance de la Grimée ; elle obtint le droit de libre navigation 
sur la mer Noire. Ces avantages furent même compensés
        <pb n="70" />
        PROGRÈS DES RUSSES. 
55 
par des avantages équivalents que s’attribua l’Autriche; sans 
déclaration de guerre, en dépit même de l’alliance conclue 
avec le sultan en 1771, uniquement par la consciencieuse 
application du principe commode de l’égalité des parts, elle 
occupa la Bukowine, et le sultan duty consentir (1775). 
On lui fit entendre que l’Autriche l’avait sauvé en 1771 
d’une ruine imminente, et que la reconnaissance est une 
belle vertu. 
Mais Catherine II introduisit dans le traité de Kaïnardji 
d’autres stipulations où l’égalité ne pouvait être assurée. 
La Porte s’engageait à prendre en considération les repré 
sentations qui seraient faites par le gouvernement russe en 
faveur de l’Église grecque de Constantinople et de ses des 
servants, et à accueillir, avec les égards qui conviennent 
entre puissances amies et respectées, les démarches des 
ministres russes en faveur des principautés de Moldavie et 
de Valachie. Stipulations vagues, qui ouvraient la voie aux 
interprétations les plus étendues, qui dissimulaient mal ce 
double fait parfaitement compris par les agents diplo 
matiques de l’Autriche : la tsarine obtenait en réalité le 
protectorat des principautés roumaines et le protectorat des 
chrétiens de l’empire ottoman, c’est-à-dire le droit d’inter 
venir dans les affaires intérieures de cet empire. « Tout 
l’échafaudage des stipulations du traité de Kaïnardji, écri 
vait alors Thugut, agent autrichien à Constantinople, plus 
tard chancelier de l’empire, est un modèle d’habileté de la 
part des diplomates russes, et un rare exemple d’imbécillité 
de la part des négociateurs turcs. Par l’adroite combinaison 
des articles de ce traité l’empire ottoman devient dès au 
jourd’hui une sorte de province russe L » 
Marie-Thérèse et Kaunitz furent naturellement très 
effrayés du danger de l’ambition moscovite, mal détournée 
et pour peu de temps sans doute par le démembrement de 
la Pologne. Jusqu’à la mort de l’impératrice, le gouverne 
ment autrichien se tint sur la réserve, surveillant jalouse 
ment les agissements de la politique russe, et peu disposé 
à laisser se produire sur le Danube de nouveaux troubles 
dont Catherine II ne manquerait pas de profiter. 
Cette sagesse n’était pas pour plaire au fils de Marie- 
Thérèse, le brouillon Joseph II. Dans le bouleversement 
général de l’Europe à la fin du xvin® siècle, il fit tout pour 
1. Sorel, La question d’Orient au xvin« siècle, p. 260-261.
        <pb n="71" />
        Ò6 LA QUESTION D’ORIENT AU XVIII* SIÈCLE. 
satisfaire son amour de l’agitation, et, jugeant qu’il suffi 
sait de n’avoir point de scrupules pour réussir, comme les 
Hohenzollern, il se dépensa dix ans dans tous les sens en 
des efforts énormes dont le résultat fut nul. Du vivant de 
sa mère, qu’il effrayait de sa turbulence, il tenta de mettre 
la main sur la succession de Bavière un moment ouverte. 
Il en fut empêché par la diplomatie française qui ne voulait 
pas que l’Autriche grandît sur le Rhin, et surtout par Fré 
déric de Prusse qui, lui aussi, tenait à pousser les Habs 
bourg sur le Danube. Comme les traités de Westphalie, le 
traité de Teschen de 1779 rejeta l’ambition autrichienne à 
l’est. 
Joseph II pensa alors, dans cette direction, à recueillir 
quelques lambeaux de la succession ottomane. Catherine II 
répondit à ses avances, enchanté de cette complicité qui lui 
permettrait de tirer parti de ses avantages. Depuis long 
temps, une correspondance s’était établie entre Joseph et 
la tsarine sur ce sujet, et ils se mettaient peu à peu d’ac 
cord : ensemble, ils travailleraient à la délivrance des chré 
tiens opprimés par les Turcs ; ensemble, tous deux ayant 
des sujets slaves, ils répondraient à l’appel des Slaves des 
Balkans ; ensemble, ils conduiraient la croisade contre le 
Croissant. Ils prévoyaient bien quelques difficultés pour 
l’heure du partage; mais ils auraient, avant ce moment, 
élargi les frontières de leurs empires ; chacun d’eux se flat 
tait de l’espérance de jouer l’autre. D’ailleurs pour pêcher 
en eau trouble, il convient d’abord de troubler l’eau. 
Ains prit corps d’année en année, dans les lettres des 
deux souverains, le fameux projet grec, dernière manifes 
tation de l’Autriche et de la Russie contre le sultan ; il est 
resté aussi l’expression la plus nette de l’ambition des deux 
puissances dans les Balkans. Sous sa première forme, qui 
remonte à l’année 1772, il attribue à la Russie la partie 
orientale de la péninsule des Balkans, Moldavie, Valachie, 
Bulgarie, Roumélie et Thrace, avec Constantinople et les 
Dardanelles; à l’Autriche, la partie occidentale, Serbie, 
Bosnie, Herzégovine, Albanie et Macédoine jusqu’à la Mu 
rée. Sous sa forme définitive, en 1781, il comporte la for 
mation de deux États chrétiens : la Moldo-Valachie, dont le 
souverain sera à choisir, et l’empire grec, restauré à Cons 
tantinople pour Constantin, le second des petits-fils de 
Catherine II, avec la réserve que cette couronne impériale 
sera à jamais séparée de la couronne impériale de Russie.
        <pb n="72" />
        PROGRÈS DES RUSSES. 
67 
La tsarine prendra seulement Otchakof et la petite Tartarie 
comprise entre le Boug et le Dniester, avec deux îles de 
l’Archipel pour les intérêts de son commerce. L’Autriche 
aura la Petite Valachie jusqu’à l’Aluta, Widdin, Orsova, 
Belgrade, à peu près ses acquisitions du traité de Passa- 
rowitz, et en outre tout le pays situé le long de l’Adriatique 
jusqu’à la ligne la plus droite de Belgrade à l’embouchure 
du Drin et au lac de Scutari, c’est-à-dire la Bosnie et l’Her- 
zégovine qu’elle a occupées depuis. Venise sera indemnisée 
de ce qu’elle pourra perdre ainsi en Dalmatie par l’occu 
pation de la Morée, de la Crète et de Chypre. 
Les auteurs du projet grec se rendaient compte des em 
barras que pouvait leur créer la France, forte de ses privi 
lèges séculaires dans le Levant. Il leur parut bon de lui 
faire sa part, au risque, si elle la refusait, de se passer de 
son assentiment ; il fut question de lui réserver, par exemple, 
l’Égypte et la Syrie. L’ambassadeur de France à Saint- 
Pétersbourg, M. de Ségur, fut circonvenu par les ministres 
de la tsarine; il comprit ce qu’on attendait de lui; il fut 
séduit par la pensée d’une grande alliance des nations 
chrétiennes qui refouleraient enfin en Asie « la barbarie mu 
sulmane ». Son avis et son enthousiasme ne furent pas 
partagés par le gouvernement français qui s’en tint à la 
politique de l’intégrité de l’empire ottoman. Louis XVI 
avait alors des préoccupations plus pressantes; les diffi 
cultés financières où il se débattait l’obligèrent bientôt à la 
convocation des États-Généraux, et la Révolution de 1789 
interrompit brutalement le grand dessein de M. de Ségur. 
Elle n’arrêta pas, au moins d’abord, l’exécution du projet 
grec. Joseph II et Catherine II étaient d’appétit à se passer 
d’un troisième complice dans le démembrement de l’Empire 
turc. Dès le traité de 1774, la tsarine avait préparé active 
ment les approches et n’avait laissé aucun doute au sultan 
sur ses intentions. Potemkin, nommé au gouvernement de 
la Russie méridionale, avec les pouvoirs extraordinaires 
d’un vice-roi, avec une réelle souveraineté fortifiée par sa 
situation personnelle auprès de Catherine II et par un tem 
pérament très autoritaire, entreprit la colonisation de ces 
vastes et fertiles provinces. Ce fut une œuvre gigantesque, 
même en comparaison de la germanisation que dans le 
même temps Frédéric II poursuivait dans les nouveaux 
territoires de son royaume. Certes Potemkin ne l’acheva 
pas ; une seule carrière n’y pouvait suffire. Mais il corn-
        <pb n="73" />
        58 LA QUESTION D’ORIENT AU XVIII« SIÈCLE. 
menea de fixer les colons au sol, de faire défricher les 
steppes qui sont devenus depuis de merveilleuses terres à 
blé; il y attira ainsi une population de jour en jour plus 
serrée; il indiqua les abondantes ressources qu’elle y pou 
vait trouver. Il déplaça très sensiblement vers le sud le 
entre de gravité de l’empire russe, que Pierre le Grand 
avait porté vers la Baltique ; il le poussa vers la mer Noire, 
dans la direction du Bosphore, et dès lors, plus la Russie a 
exploité les richesses naturelles de ce domaine, plus elle a 
eu besoin d'un débouché vers la Méditerranée. 
En ce sens, la possession de la Grimée était d’absolue 
nécessité. En 1784, en dépit du traité de 1774 qui en ga 
rantissait l'indépendance, la tsarine déclara la presqu’île 
annexée à son empire, et le dernier souverain tartare du 
sang du Tchinguiz-khan alla mourir chez les Turcs. En 1787, 
Catherine alla visiter ses provinces du sud, cet « empire de 
ïauride » que Potemkin organisait. Ce fut un voyage triom 
phal, où le favori exagéra les résultats de son gouverne 
ment, faisant naître sur le passage de sa souveraine des 
villages populeux, des villes bruyantes d’activité au milieu 
des solitudes muettes. Il la conduisit à Kherson, où elle vit 
un arsenal formidable préparé pour la guerre sainte pro 
chaine, à Sébastopol, dont le port naturel était déjà amé 
nagé; il lui montra de nombreux vaisseaux de guerre sur 
toutes ces côtes; il la fit passer sous des arcs-de-triomphe 
portant cette inscription: « Chemin de Byzance ». Il la 
précéda jusqu’à la frontière turque, comme pour indiquer à 
ses armées la route de l’invasion. Elle eut à Kherson une 
entrevue avec l’empereur Joseph II et le projet grec entra 
dans la voie de l’exécution. 
Le Divan vit dans le voyage de Kherson et dans l’occu- 
cupationde la Crimée de suffisantes provocations. Il déclara 
la guerre à la Russie dès le 13 août 1787. Mais les Turcs ne 
furent pas prêts à entrer en campagne avant le printemps 
suivant. Ils prirent alors l’offensive et se jetèrent sur Kin- 
burn, d’où Souvarof les repoussa. Le général russe, pour 
suivant son succès, prit Otchakof, marcha vers le Dniester. 
Joseph II, retenu pendant ce temps par l’insurreetion des 
Belges, envoya Laudon contre les Turcs au commencement 
de l’année 1789. Belgrade fut prise, et les Autrichiens en 
trèrent en Bosnie. Les opérations militaires sur le Danube 
furent encore retardées par une diversion suédoise. Gus 
tave III, fidèle à l’alliance turque conclue en 1740, fidèle
        <pb n="74" />
        PROGRÈS DES RUSSES. 
59 
surtout aux vrais intérêts de la Suède et inquiet pour elle 
du sort de la Pologne, conduisit une armée en Finlande et 
marcha sur Pétersbourg. Il ne fut arrêté que par l’opposi 
tion des nobles suédois habilement entretenue par la tsa 
rine, et signa la paix de Warelœ. 
Frédéric le Grand était mort. Son neveu Frédéric-Guil 
laume II continuait tant bien que mal sa politique. Le pre 
mier ministre prussien, le baron de Herzberg, s’inspirant des 
événements de 1772, pensa tirer des complications orien 
tales une nouvelle occasion d’agrandissement pour son 
pays. Il fit aux belligérants les propositions suivantes : la 
Russie prendrait Otcbakof et la Bessarabie jusqu’au Pruth, 
mais céderait une partie de la Finlande à la Suède; l’Au 
triche prendrait la Moldavie et la Valachie, mais rendrait 
la G alicie à la Pologne; moyennant quoi, la Suède et la 
Pologne donneraient à la Prusse une partie de la Poméranie, 
Thorn et Danzig ou les embouchures de la Yistule. Les 
négociations que ce plan suscita furent très lentes, puis 
rompues par d’autres complications. 
La Révolution française prenait des proportions consi 
dérables. D’émeute en émeute, l’autorité de Louis XVI 
s'écroulait, et de nouveaux principes étaient proclamés 
dont le caractère général inquiétait la sécurité des autres 
souverains. Joseph II mourut le 10 février 1790. Son frère 
Léopold II était plus prudent; il redoutait, comme leur mère, 
l’ambition russe; il se préoccupait de la situation de la Bel 
gique et surtout des graves événements qui se déroulaient 
en France. Il se rapprocha de la Prusse au congrès de Rei 
chenbach (1790), et, accentuant bientôt sa défection à 
l’égard de la Russie, il signa avec les Turcs l’armistice de 
Giurgewo dès le 19 septembre 1790, et traita définitivement 
avec le sultan à Sistova (30 décembre 1791), Il rendit Bel 
grade, ne garda que le Vieil-Orsova et le petit district de 
rUnna. 
Catherine II, tout en protestant vigoureusement de sa 
.aine contre les Jacobins de France, de sa bonne volonté à 
envoyer contre eux ses meilleures troupes, n’eùt pas été 
fâchée, en attendant, d’achever ses desseins sur le Danube. 
Elle continua, quelques mois encore, les hostilités : Sou- 
varof avait pris Kilia, Ismaïl, où il avait fait massacrer 
presque toute la population, brisé les régiments turcs à la 
bataille de Focsani. Une autre armée russe occupa Anapa, 
au pied du Caucase, sur la mer Noire. Mais la tsarine s’ef-
        <pb n="75" />
        60 
LA QUESTION D’ORIENT AU XVIII* SIÈCLE. 
fraya des menaces de guerre de la Prusse, de P Autriche^ 
de l’Angleterre même, qui commençait à comprendre le 
danger des projets russes sur la Méditerranée. Elle consentit 
à signer la paix de Yassy (9 janvier 1792). Elle garda 
Otchakof et le pays compris entre le Boug et le Dniester. Ce 
fut encore la Pologne qui paya pour la Turquie : la Prusse 
et la Russie la démembrèrent une seconde fois en 1793; 
l’Autriche prit part avec elles au dernier partage et à la 
destruction totale de la République polonaise, par le traité 
de Saint-Pétersbourg, le 3 janvier 1795. 
La réconciliation fut de nouveau complète entre l’Au 
triche et la Russie. L’alliance fondée en 1726, renouvelée 
en 1756 contre la Prusse, en 1772 contre la Pologne, en 
1781 contre la Turquie, se resserra pour quelques années 
encore. Elle devait être à l’avenir plus fragile, par le con 
tact plus sensible des deux empires plus proches. C’est que, 
dans le temps même où l’Autriche prenait définitivement 
conscience de ses intérêts sur le Danube inférieur, la 
Russie y portait non moins nécessairement ses vues, et de 
venait maîtresse des côtes septentrionales de la mer Noire; 
l’alliance était suspecte : elle n’était déjà plus pour l’Au 
triche qu’un moyen de surveiller et de contenir la Russie. 
III. — En Asie. — Progrès des Anglais. 
Les succès des Russes sur la mer Noire ne les empêchaient 
pas de préparer l’avenir de leur empire asiatique. Ils avaient 
pris possession de la Sibérie au xvii® siècle. En 1604, ils 
avaient occupé Tomsk, en 1628 Krasnoiarsk, en 1642 
Iakoutsk; en 1645, ils avaient atteint Okhotsk; en 1648, 
ils avaient fondé Nertchinsk sur la Chilka, l’un des bras du 
fleuve Amour; en 1696, ils étaient au Kamtchatka et en 
achevaient la conquête en 1711. Déjà même ils poussaient 
leurs colonies plus loin vers le sud; un de leurs voyageurs, 
Stépanof, explora le Soungari en 1654, et diverses tenta 
tives de pénétration dans ces régions excitèrent les inquié 
tudes des Chinois; ils commencèrent à prendre des mesures 
de précaution et obtinrent en 1689 le traité de Nertchinsk : 
la limite des deux empires désormais voisins fut fixée à 
l’Argoun, le bras méridional de l’Amour. De ce côté, cette 
frontière n'a pas changé depuis ; mais elle devait être mo 
difiée très sérieusement dans le bassin inférieur du fleuve. 
Vers l’ouest, au nord de la mer d’Aial, les Russes s’avan-
        <pb n="76" />
        EN ASIE. — PROGRÈS DES ANGLAIS. 
61 
çaient dans les steppes des Kirghiz ; ils occupaient Omsk 
en 1716 et Semipalatinsk en 1718; mais ils devaient 
attendre jusqu’au xix® siècle pour faire dans cette direction 
des progrès décisifs. Encore sous le règne de Pierre le 
Grand, ils franchissaient le Caucase, prenaient Derbent en 
1722, puis Bakou, et tout le Mazandéranou la côte méri 
dionale de la mer Caspienne ; sur la rive orientale de cette 
mer, ils s’établissaient en 1716 à Krasnovodsk, non loin de 
l’endroit où devait être plus tard la tête de ligne du chemin 
de fer transcaspien. 
Car, après le glorieux règne d’Abbas-le-Grand, mort en 
1628, l’empire des Sofis de Perse s’était aussitôt démembré 
en plusieurs khanats indépendants. En particulier, il y 
avait une opposition irréductible entre les Persans chiites 
et les Afghans sunnites. C’est en grande partie pour s’être 
trouvés enserrés entre les sunnites de la Mésopotamie et de 
l’Afghanistan que les Persans sont restés en général im 
puissants dans les temps modernes. L’Afghan Mîr-Mahmoud, 
au commencement du xviii® siècle, entreprit même la con 
quête de la Perse; il s’empara de Kirman, remporta la vic 
toire de Gulnabad, près d’Ispahan, en 1722, entra dans la 
capitale persane, et par un massacre de plus de cent princes 
de la famille régnante, mit fin à la dynastie des sofis, qui 
avait duré 223 ans. C’est à la faveur de cette réaction 
afghane que les Russes pouvaient franchir le Caucase et 
que les Ottomans prenaient Tauris, Erivan et tout le pays 
du Kurdistan. 
Il est vrai que les Persans trouvèrent un vengeur inat 
tendu dans l’usurpateur Nadir. Ce berger du Khorassan, à 
qui son père avait laissé pour tout héritage un chameau, se 
fit brigand dans la montagne, et, après quelques fruc 
tueuses expéditions, groupa autour de lui des bandes re 
doutables. Il fut assez fort pour décimer au passage l’armée 
afghane de Mîr-Mahmoud revenant d’Ispahan chargée de 
butin ; elle fut achevée ensuite par les Béloutchis. Alors 
Nadir se trouva le maître du pays persan. Au nom du sofi 
Thamasp-Kouli-khan, à force de cruautés, de persécutions 
telles qu’il passa pour un fou furieux, il s’imposa à toutes 
les tribus du voisinage ; il reprit Tauris aux Ottomans et les 
repoussa jusqu’à Bagdad et au Tigre; il reprit le Mazan- 
déran, la Géorgie, l’Arménie aux Russes, les rejeta au delà 
du Caucase. 
Il prit le titre de shah en 1736. Alors il continua ses bri-
        <pb n="77" />
        62 LA QUESTION D’ORIENT AU XVIII* SIÈCLE. 
gandages sur un plus vaste terrain. 11 conquit et pilla Herat, 
Merv, Kandahar, Ghazna; dans le Turkestan, Khiva, Bou 
khara, Samarkand. Puis il fut maître de Kaboul, envahit 
l’Inde, pilla Lahore, Delhi (1738), en rapporta d’énormes 
richesses. Ce pirate du désert avait un moment refait l’em 
pire des Achéménides du Tigre à l’Indus. Ce ne fut pas pour 
longtemps: il fut assassiné en 1747. La Perse fut encore 
une fois démembrée; l’Afghanistan en resta séparé. En 1761, 
un chef de bande, d’origine turcomano, fonda à Téhéran la 
dynastie des Kadjars, qui a continué d’y régner jusqu’à nos 
jours. 
Les peuples de l’Iran semblaient donc impuissants à 
fonder après les Mongols une organisation politique durable. 
On dirait que ces Aryens ont épuisé toute leur vitalité dans 
les temps anciens ; ce sont d’autres Aryens venus d’Europe 
qui ont conduit la lutte contre les races étrangères. 
Le dernier souverain glorieux delà dynastie des Grands 
Mongols de Dehli fut Aureng-Zeb. Fils de Shah-Djahan, 
après s’être débarrassé de l’opposition de ses frères, il ré 
gna de 1660 à 1707. Ce contemporain de Louis XIV fut un 
musulman intolérant, un véritable saint pour les disciples 
de Mahomet, « l’empereur-derviche », comme on l’a ap 
pelé. C’est au nom de l’Islam qu’il prétendit achever la 
conquête mongole dans l’Inde; il réprima cruellement une 
révolte des Fakirs, un soulèvement du Radjpoutana. Il 
attaqua le plateau du Dekkan; il prit Golconde ; il porta 
son empire jusqu’à Tritchinapaly, sur le Cavéry ; il ne put 
pas arriver jusqu’à l’extrémité méridionale de la presqu’île. 
Ce fut le dernier effort des musulmans de l’Inde. Les 
persécutions religieuses ordonnées par Aureng-Zeb eurent 
pour résultat de surexciter la foi des Hindous, de leur rendre 
la conscience de leur nationalité, de préparer ainsi une 
réaction vigoureuse contre les Mongols étrangers à la fois 
par leur race et par leur religion. Les Mahrattes commen 
cèrent à se soulever sous le brigand Sivadji; les Seykhs 
manifestèrent leur tempérament belliqueux sur l’Indus. 
Sous l’empereur Ahmed (1748-1759), les Mahrattes de 
Pouna, près de Bombay, furent puissants jusqu’au Gange 
et se firent les protecteurs du Grand Mongol. Il trouva un 
défenseur de l’Islam, d’ailleurs redoutable pour lui-même, 
dans un usurpateur afghan qui accourut avec ses bandes et 
livra aux Mahrattes la bataille de Panipat, au nord d« 
Delhi (1761). Les Mahrattes furent vaincus, et la * recon-
        <pb n="78" />
        63 
EN ASIE. - PROGRÈS DES ANGLAIS. 
quête hindoue » contenue. Les Mongols n en profitèrent 
pas. L’empire se démembra en de nombreuses nababies, 
soubabies, dans la vallée du Gange et dans le Dekkan ; il 
se morcela à l’infini, rendant ainsi plus aisée l’œuvre des 
compagnies européennes établies sur les côtes de la pénin 
sule. 
L’empire de l’Inde, désormais vacant, parut d’abord ré 
servé à la France. Elle y fit d’admirables progrès du 
milieu du xvii® siècle au milieu du siècle suivant. 
En 1671, Colbert destina à cette entreprise un armement 
considérable sous l’amiral de La Haye. Surate fut occupée 
sur la côte occidentale, et le roi de Golconde éprouva à ses 
dépens la valeur des soldats français. François Martin, en 
1674, obtint du nabab du Carnatic le droit de fonder un 
comptoir à Pondichéry. Chandernagor aussi fut occupé à la 
même époque. Martin, qui fut le premier gouverneur gé 
néral des établissements français de l’Hindoustan, de 1674 
à 1701, préféra Pondichéry à Chandernagor; ce fut un tort 
grave. Il fit de Pondichéry sa capitale, lui donna très vite 
une grande prospérité, occupa au nord de cette ville Mazu- 
lipatam, sur la côte de Malabar Calicut, posa les premiers 
jalons de la conquête française dans le Dekkan. 
Lenoir, qui lui succéda après la reconstitution de la 
Compagnie française par Law, fonda Mahé, au nord de 
Calicut. Dumas, de 1735 à 1741, construisit Karikal, au 
sud de Pondichéry et fortifia solidement les autres postes 
français, de façon à les rendre imprenables pour les bandes 
inexpérimentées des Hindous. Dupleix lui succéda en 1741. 
H fut, comme on sait, le fondateur delà politique que les 
Anglais ont conduite à son terme en ce siècle : intervenir 
dans les querelles incessantes des souverains indigènes et 
se faire payer cette intervention par la cession des meil 
leurs endroits. H serait oiseux d’entrer dans le détail des 
opérations diplomatiques et militaires de Dupleix, assisté 
de sa femme, la Bégum Jeanne, et de son habile lieutenant 
Bussy. En voici le résultat qui seul importe ici. En quel 
ques années, par le choix intelligent de ses protégés et le 
triomphe qu’il leur assura sur leurs rivaux, Dupleix fut 
maître de la plus grande partie du Dekkan. Il reçut la sou 
mission du nizam d’Haïderabad et eut une garnison à Gol 
conde ; il imposa une sorte de protectorat aux Mahrattes 
jusqu’à Pouna, dans le voisinage de Bombay. En récom 
pense, il occupa directement, pour le compte de la Cora-
        <pb n="79" />
        Ri* 
’-'•Sg?» 
64 "LA question D’ORIENT AU XVIII« SIECLE. 
pagnie française, toute la côte des Circars avec Yanaon 
presque jusqu’aux embouchures du Gange, le pays du 
Carnatic et la côte de Coromandel, sauf Madras ; il ne put 
s’emparer de Tritchinapaly, où les intrigues anglaises dé 
jouèrent tous ses efforts. Néanmoins il était le maître de la 
plus grande partie de la péninsule, et, grâce à lui, c’était 
bien la France qui paraissait destinée à conduire contre les 
Mongols la reconquête indo-européenne. 
Mais les Anglais occupaient aussi de bonnes positions : 
Madras auprès de Pondichéry, Bombay auprès de Surate, 
surtout Calcutta â l’embouchure du Gange, à l’entrée de 
cette merveilleuse plaine du Bengale qui s’étend jusqu’aux 
portes de Delhi, jusqu’au cœur de la domination mongole. 
A ce moment, l’Angleterre, maîtresse de ses destinées par 
la victoire de son Parlement sur l’absolutisme royal, a la 
très nette intelligence de ses intérêts sur les mers et leur 
consacre tous ses soins avec une clairvoyance, une énergie, 
une persévérance dont le gouvernement français fut en ce 
point totalement dépourvu. Dès la guerre de la succession 
d’Autriche, les Anglais se jetèrent sur Pondichéry ; ils en 
furent repoussés par La Bourdonnais, qui amena de l’île de 
France la belle flotte qu’il y avait construite ; ils perdirent 
même Madras, que le traité d’Aix-la-Chapelle leur rendit 
en 1748. 
Le gouvernement de Louis XV écarta lui-même les obs 
tacles de leur route. Les actionnaires de la Compagnie 
française se plaignaient de la modicité de leurs dividendes, 
compromis dans les coûteuses entreprises de Dupleix ; les 
Anglais se plaignaient de ces entreprises mêmes qui com 
promettaient les intérêts de leur commerce avec les indigè 
nes. Louis XV, pour éviter ces ennuis, rappela Dupleix, 
qui fut dépouillé de sa fortune et vint mourir misérable 
ment à Paris en 1763, assez tard pour voir ce qu’était deve 
nue son œuvre. 
Il fut remplacé par Godeheu, qui signa avec la Compa 
gnie anglaise de l’Inde une convention restée justement 
flétrie de son nom, « dégradante pour l’honneur de la 
France », dit un Anglais, le colonel Malleson ; il s’engagea 
à ne plus intervenir dans les affaires des indigènes, à se 
renfermer dans l’administration des intérêts commerciaux 
de la Compagnie. D’un trait de plume, il livra l’empire de 
l’Inde aux Anglais. De ce jour en effet, l’Inde était perdue 
pour la France ; l’influence anglaise fut tout naturellement
        <pb n="80" />
        EN ASIE. — PROGRÈS DES ANGLAIS. 
65 
€t très vite prépondérante auprès des nababs du pays, 
habitués par Dupleix à recourir aux Européens. L’incurie 
du gouvernement de Louis XV rendit facile ensuite la des 
truction même des comptoirs français de la côte. Pendant 
la guerre de sept ans, toutes les villes françaises furent 
enlevées par les Anglais ; Lally-Tollendal capitula dans 
Pondichéry. Le traité de Paris (1763) rendit à la France 
les einq villes de Chandernagor, Yanaon, Pondichéry, 
Karikal et Mahé, mais en limitant le chiffre des garnisons 
qui pouvaient y être maintenues, en empêchant toute pos 
sibilité d’extension vers l’intérieur. La fortune avait été 
merveilleusement partiale pour les Anglais. Le pire, c’est 
qu’en France personne alors ne se rendit compte delà gra 
vité de ces événements. 
Dans le même temps, l’Angleterre s’établissait solide 
ment dans le Bengale, où, dès avant la guerre de sept ans, 
elle ne rencontrait pas la rivalité de la France. Le mérite 
en revint à Robert Clive, un « mauvais sujet » parti de sa 
famille dans l’Inde pour faire une fin, et qui, arrivé à un 
commandement subalterne à Madras, fut envoyé à Calcutta 
en 1756 pour y organiser la résistance contre le soubab de 
Mourchidabad, Surajah-Dowlah. Celui-ci, fatigué du voisi 
nage des Anglais aux bouches du Gange, leur avait pris 
Calcutta et leur avait fait des prisonniers qu’il avait indi 
gnement traités. Clive lui suscita un compétiteur, Meer- 
Jaffeer, rentra dans Calcutta, mena une petite troupe contre 
sa grande armée, lui livra bataille à Plassey (1757), rem 
porta une brillante victoire, dont le retentissement fut 
considérable dans toute l’Inde septentrionale, établit son 
protégé à Mourchidabad. L’empereur mongol de Delhi, 
Alam II, se crut de force à châtier cette petite bande d'Eu 
ropéens qui disposait des nababies les plus proches de sa 
capitale. Il marcha en personne vers le Gange inférieur, 
fut battu à Patna (1761), obligé de céder le Bengale aux 
Anglais. Une nouvelle victoire à Buxar leur livra le Gange 
moyen, et le pays de Behar jusqu’aux portes de Bénarès; 
ils exercèrent même déjà une façon de protectorat sur le 
nabab de l’Aoude. En quelques années. Clive avait donné 
à l’Angleterre un empire de 60 millions d’habitants ; e’était 
le fruit naturel de la décomposition de l’empire du Grand 
Mongol. Il y eut encore un Grand Mongol à Delhi, jusqu’à la 
dramatique exécution de 1858 ; mais il ne fut plus qu’un 
jouet, un instrument entre les mains des Anglais. 
E.Driault. — Question d’Orient. 5
        <pb n="81" />
        66 LA QUESTION D’ORIENT AU XVIII* SIÈCLE. 
Après Clive, qui fut accusé de concussions, acquitté^ 
mais « blâmé » d’avoir détourné 6 ou 7 millions de francs,, 
aux dépens de la Compagnie, et qui se tua en 1774, 
Warren Hastings fut le premier gouverneur-général des 
possessions anglaises de l’Inde, de 1774 à 1785. Aussi peu 
scrupuleux que Robert Clive, il remplit consciencieuse 
ment les caisses de la Compagnie, dont les dividendes 
furent superbes. Le nabab de Bénarès fut quelque temps 
taillable à merci ; pendant plusieurs années, il dut livrer 
50.000 livres sterling, puis 100.000, puis 500.000, sans 
compter les petits cadeaux au gouverneur ; quand il fut 
ruiné, on le déposséda, on lui prit sa ville et son territoire. 
Hastings ensuite s’entendit avec le rajah d’Aoude pour 
dépouiller la grand’mère et la mère de celui-ci : les Be 
gums furent cernées dans leur palais de Faizabad, mena 
cées de mort par famine ; elles livrèrent un trésor de 
1.200.000 livres, et, parce qu’elles avaient résisté, leurs 
terres furent confisquées. La politique de Warren Hastings 
était une politique de bandit ; mais il avait fortifié la domi 
nation anglaise dans le Bengale, préparé la lutte prochaine 
contre les Mahrattes, répandu d’un bout à l’autre de la 
péninsule la terreur du nom anglais, enrichi les actionnaires 
de la Compagnie. Accusé de concussions et de crimes variés 
par les plus illustres orateurs de l’Angleterre, Burke, Fox, 
Sheridan, qui défendaient les droits sacrés de la justice et 
de l’humanité, il fut acquitté à l’unanimité. H vécut de 
longues années encore dans son magnifique domaine de 
Daylesford, et mourut en 1818, titulaire du doctorat en 
droit de l’université d’Oxford, membre du Conseil privé de 
la couronne, populaire et comblé d’honneurs. Ses amis 
pourtant ne purent lui faire obtenir la pairie. 
A la fin du XVIII* sièole, la décadence des puissances mu 
sulmanes, des Ottomans de l’Europe, des Mongols de 
l’Inde, des Persans de l’Iran, paraît irrémédiable. Empor 
tées d’abord par le fatalisme aux plus extraordinaires con 
quêtes, elles semblent désormais s’abandonner à la fatalité 
contraire, et leurs tentatives de réaction contre cette fatalité 
n’ont pas de durée. L’avenir leur échappe. 
En Europe, l’Autriche, de plus en plus tournée vers les 
Balkans, a reconquis la Hongrie ; elle est arrivée devant 
Belgrade et les Portes de fer : elle dépassera peu cette 
limite. La Russie a atteint la mer Noire, le Caucase, le
        <pb n="82" />
        EN ASIE. — PROGRÈS DES ANGLAIS^ . 67 
Dniester ; elle ne s’avancera pas beaucoup plus loin vers les 
Balkans. Mais il est impossible alors de prévoir que cette 
expansion de l’Autriche et de la Russie dans la direction de 
Constantinople est déjà bornée ; l’une et l’autre se persua 
dent encore qu’elles auront bientôt à se disputer, ou à se 
partager l’empire ottoman, riche proie pour leurs compé 
titions rivales. 
En Asie, les modifications territoriales seront autrement 
importantes ; l’étau dont les États européens enserrent 
l’Islam n’est pas près de se fermer de ce côté. Les Russes 
n’occupent encore que la grande plaine sibérienne ; il est 
vrai qu’ils sont restés, depuis la domination des Mongols, 
en contact ininterrompu avec l’Islam, de la Volga au Tur 
kestan. Les Anglais n’occupent encore que la côte des 
Circars, enlevée à la France, et le Bengale ; ils sont déjà 
entrés en conflit avec le Grand Mongol de Delhi, et sa fai 
blesse leur promet d’autres profits. 
La France pourtant n’a pas consenti à leur laisser la 
paisible possession de cet empire. Elles les y inquiétera 
longtemps, plus ou moins directement. Elle n’a pas con 
senti davantage à se désintéresser des affaires ottomanes et 
de ses privilèges anciens dans le Levant. Et ainsi la ques 
tion d’Orient, dans toute sa complexité, sur tout l’immense 
théâtre où elle s’agite, est devenue une question tout 
entière européenne. 
OUVRAGES A CONSULTER. 
Les ouvrages déjà cités au chapitre premier, notamment E. 
Bourgeois. 
Saint-Priest, Mémoires sur l’ambassade de France en 
Turquie (publication de l’Ecole des langues orientales). 
Vandal, Le pacha Bonneval ; — Une ambassade française 
en Orient : la mission de Villeneuve;— Louis XV et 
Elisabeth de Russie. 
Sorel, La question d’Orient au xviii' siècle ; — Essais 
d’histoire et de critique ; — L’Europe et la Révolution 
française, tome I. 
L. PiNGAUD, Choiseul-Gouffier. 
K. Waliszevvski, Le roman d’une impératrice (Catherine II); 
— Autour d'un trône. 
Colonel Malleson, Les Français et les Anglais dans l’Inde
        <pb n="83" />
        68 
LA QUESTION D’ORIENT AU XVIII* SIÈCLE. 
Tiisitlle Hamont, Bupleix ; — Lally-Tollendal. 
E. Barré, Le nabab René Madec. 
Macaulay, Essais : William Pitt, Robert Clive, Warren Has 
tings. 
R. Green, Histoire du peuple anglais (trad. A. Monod). 
Seeley, L’eccpansion de l’Angleterre (trad. Baille et Ram 
baud).
        <pb n="84" />
        CHAPITRE III. 
LE GRAND DESSEIN DE NAPOLÉON. 
I. — LES approches; Bonaparte en Égypte; les anglais 
DANS l’iNDE. 
Relations de la Convention avec le gouvernement ottoman. — Le 
général Aubert-Dubayet. — Les projets de Bonaparte sur l’Orient. 
— L’expédition d'Égypte. — La bataille du Nil. — L’Institut du 
Caire. — Perte de l'Égypte : Kléber et Menou. 
Bonaparte et le tsar Paul. — Le grand projet contre l’Inde. — La 
paix d’Amiens (1802). 
Les Anglais dans l’Inde. — La mort de Tippoo-Sahib ; la conquête 
du Mysore (1799). — Le gouvernement du marquis de Wellesley. 
— La défaite des Mahrattes (1802-1805). 
II. — LE GRAND PLAN DE NAPOLÉON SUR l’oRIENT. 
La mission Sébastiani en Orient (1802). — Le général Decaen dans 
l’Inde. — Le traité de Presbourg (1805). — Sébastiani à Constan 
tinople. 
Les Anglais devant Constantinople. — Leur échec (février 1807). — 
Les Anglais en Égypte. — Leur échec (septembre 1807). — Le 
traité de Finkenstein entre Napoléon et la Perse (mai 1807). — 
L’entrevue de Tilsit (juillet 1807). 
La Révolution du 29 mai 1807à Constantinople. — Chute de Sélim III. 
— Nouvelle révolution : avènement de Mahmoud (28 juillet 1808). 
— Insurrection des provinces ottomanes : Djezzar-pacha ; les 
Wahabites; Pasvan Oglou ; le Montenegro; le patriote grec 
Rhigas ; Ali de Janina; la Serbie ; Kara-Georges et Miloch Obre- 
novitch. 
Le traité de Tilsit. — Négociations franco-russes sur la question 
d’Orient. — La lettre du 2 février 1808. — Projet de partage de 
l’empire ottoman : la « langue de chat ». — Le grand dessein sur 
l’Inde. 
III. — LA DÉFAITE DE NAPOLÉON, 
Baylen. — L’entrevue d'Erfurt (septembre 1808). — Le traité de 
Vienne (1809). — Le gouvernement français des provinces illy- 
riennes. 
La guerre turco-russe (1806-1812) et le traité de Bucharest (28 mai 
1812). — Le grand plan de Napoléon en 1812. — La défaite de 
Napoléon. 
L’Orient au moment du congrès de Vienne.
        <pb n="85" />
        70 
LE GRAND DESSEIN DE NAPOLÉON. 
Le personnage de Napoléon, en Orient comme ailleurs, 
domine les premières années du xix® siècle. Le Levant, 
l’Égypte, l’Inde entrèrent dans ses desseins comme l’Italie 
et l’Allemagne. Inquiet de tous les problèmes, il pensa ré 
soudre celui-ci; il en agita tous les éléments, il en indiqua 
les solutions, il en montra toute la complexité. 
Certes il serait excessif d’affirmer que la question 
d’Orient fût le nœud de sa politique : il fut plus souvent 
préoccupé de l’Allemagne, de l’Italie, ou de la lutte contre 
l’Angleterre. Mais c’est précisément par l’Orient qu’il pensa 
atteindre son inabordable ennemie, et par suite, il ne 
le quitta jamais des yeux ; il y édifia ses combinaisons poli 
tiques les plus aventureuses sans doute, mais aussi les plus 
géniales. Il y porta ses vues dès ses premières victoires 
en Italie; il y poursuivit les Anglais à travers l’ancien 
continent; il y brisa sa fortune. C’est en ce sens qu’il put 
concevoir un moment l’idée de la domination univer 
selle ; c’est bien à Constantinople qu’il plaça le centre du 
monde. 
On dirait qu’il s’est cru comme exilé dans l’Occident, 
que, se reconnaissant de la race des conquérants de l’Asie, 
il y voulut sans cesse retourner. Par deux fois, il pénétra 
dans cet Orient mystérieux pour y saisir la gloire ; par 
deux fois, de l’Égypte et de la Russie, il fut rejeté â 
l’ouest. Qui sait si l’impossibilité de suivre les traces 
d’Alexandre le Grand ne fut pas parmi ses grandes dou 
leurs ? N’expliquerait-elle pas en partie son ambition 
toujours insatiable? 
Peut-être, si la réalité de ses projets ne se trouvait 
par là comme embrumée dans les rêves d’une imagination 
sans cesse en travail, faudrait-il chercher dans cette his 
toire les plus beaux traits de son intelligence politique. Du 
moins, à le suivre à Venise et Ancône, au Caire et à Saint- 
Jean-d’Acre, à Vienne et Moscou, tout autour, mais tou 
jours à distance de Constantinople et de l’Asie antérieure, 
fasciné et impuissant, on rencontre les scènes les plus dra 
matiques de sa carrière. 
I. — Les approches ; Bonaparte en Egypte ; les Anglais 
dans rinde. 
Dès que la Convention eut délivré la France de l’invasion 
étrangère et qu’elle eut le loisir de regarder au delà des
        <pb n="86" />
        LES APPROCHES. 
71 
frontières, elle reprit en Orient les traditions de la politique 
royde. Le Comité de Salut public fut en effet le continua 
teur direct des diplomates de l’ancien régime ; il pouvait se 
rendre compte que la guerre turque, terminée seulement en 
1792, avait détourné de la France une bonne part des efforts 
de l’Autriche et de la Russie. 
Sélim 111, sultan depuis 1789, était un souverain jeune 
et libéral, disposé à réformer les mœurs de son État, ca 
pable, pensait-on, de comprendre et d’aimer la Révolution. 
11 y eut de bonne heure un club à Constantinople, et l’on 
apprit avec enthousiasme à Paris que les musulmans « pa 
triotes », avec la cocarde tricolore à leur turban, chan 
taient sur les bords du Bosphore le « Çà ira ! » en dansant 
autour d’un arbre de la liberté. 
Le dernier ambassadeur de Louis XVI auprès de la 
Porte, le comte de Choiseul-Gouffîer, avait quitté son 
poste dès 1790. Le successeur que le gouvernement fran 
çais lui donna, M. de Sémonville, ne fut pas reçu par le 
Divan: les idées jacobines effarouchaient encore. Des 
corches, ex-marquis de Sainte-Croix, envoyé après lui, fut 
arrêté au passage à la frontière de Bosnie. Arrivé tard à 
Constantinople, en juin 1793, il n’y fut pas reconnu officiel 
lement, mais seulement toléré; il obtint pourtant que la 
Porte conserverait la neutralité dans la guerre que l’Europe 
monarchique faisait à la France, que la France jouirait 
toujours dans le Levant de ses antiques privilèges com 
merciaux et y exercerait comme ci-devant le protectorat 
des catholiques. 
Le traité de Bale signé avec la Prusse en avril 1795 fut 
implicitement la reconnaissance du démembrement de la 
Pologne et parut être l’abandon du vieux système oriental 
de la diplomatie française. 
Cependant la Convention et le Directoire reprirent en 
Turquie les tentatives de réformes qui avaient été faites 
jadis par le marquis de Villeneuve et le baron de Tott, et 
qui avaient relevé la puissance musulmane en face de la 
Russie et de l’Autriche. M. de Verninac-Saint-Maur, nommé 
chargé d’affaires extraordinaire auprès du sultan en 1795, 
arriva à Constantinople précédé d’un détachement de gre 
nadiers français, et, comme il disait, « de la renommée des 
victoires républicaines ». Il ne fut que maladroit, prétendit 
passer par-dessus toutes les règles étroites de l’étiquette 
•orientale, « révolutionner la Turquie ». Il indisposa le
        <pb n="87" />
        72 
LE GRAND DESSEIN DE NAPOLÉON. 
sultan et tout le monde, et compromit la situation de son 
gouvernement. 
Le général Aubert-Dubayet, qui le remplaça bientôt, fut 
plus habile. Très droit, très ferme et très prudent, il exerça 
vite sur la Porte une grande influence ; il obtint le rétablis 
sement intégral des capitulations de 1740. Comme il était 
l’un des meilleurs soldats de la République, qu’il s’était 
illustré au siège de Mayence, il excitait une vive admiration. 
Le sultan lui demanda des ingénieurs, des officiers instruc 
teurs, des ouvriers d’artillerie, des canonniers et des ca 
nons, et le chargea de former les Turcs aux nouvelles 
méthodes militaires. Sous la direction du général, il y eut 
déjà un corps de 800 canonniers turcs, une cavalerie tur^ 
que exercée à la française, et une infanterie armée de fusils 
français, manœuvrant comme les grenadiers de l’armée de 
Sambre-et-Meuse. On l’appela l’infanterie des nizam- 
gediites ou de la nouvelle ordonnance. 
Mais le Directoire eut ensuite une politique provocante 
qui inquiéta la Porte. 
Bonaparte, maître de l’Italie après la prise de Mantoue 
et pendant les négociations du traité de Campo-Formio, 
songe à ses destinées : il faut abattre l’Angleterre, pour 
cela conquérir la Méditerranée, prendre Gibraltar et Malte, 
occuper l’Égypte, accomplir « le rêve qui, depuis les croi 
sades, hante les imaginations françaises ^ ». — « C'est en 
vain, écrit-il alors au Directoire, que nous voudrions sou 
tenir l’empire de Turquie ; nous verrons sa chute de 
nos jours. » Aussi attribue-t-il une importance spéciale 
à la possession d’Ancône et des îles Ioniennes, « stations 
naturelles sur la route du Levant ». Il va jusqu’à dire, dé 
passant peut-être sa pensée ; « Les îles de Corfou, de Zante 
et de Céphalonie sont plus intéressantes pour nous que 
toute ITtalie ensemble. » 
Il adresse une lettre, le 30 juillet 1797, au chef des Maï- 
notes, «f ces dignes descendants de Sparte, le seul peuple de 
l'ancienne Grèce qui ait su conserver sa liberté. » Quelques 
mois après, il écrira à Ali, pacha de Janina, en l’appelant 
« mon très respectable ami, » et lui enverra un de ses aides 
de camp, pour lui faire « certaines ouvertures ». 
Le traité de Campo-Formio, le 17 octobre 1797, à l’imi 
tation des traités de partage de la Pologne, opéra le dé 
i. Sorel, Bonaparte et Hoche en 1797, p. 93.
        <pb n="88" />
        LES APPROCHES. 
73 
membrement de la République de Venise. L’empereur eut 
Venise, l’Istrie et la Dalmatie. La France eut les îles 
Ioniennes et les établissements vénitiens d’Albanie : Bu- 
trinto, Parga, Arta, Prevesa; elle devenait, au flanc de 
l’empire ottoman, l’héritière de Venise. Le sultan était en 
droit de s’émouvoir. 
Avant même la signature du traité, Bonaparte avait 
chargé le général Gentil! d’occuper ces îles, et de « faire 
l’impossihle pour en captiver les peuples ». — « Vous ne 
manquerez pas, dans vos diverses proclamations, de parler 
de la Grèce, d’Athènes et de Sparte. » Le général Gentili 
fut en effet merveilleusement accueilli par les habitants de 
ces îles ; à Corfou, l’un des principaux du pays se présenta 
à lui, un livre à la main: « Français, dit-il, vous allez 
trouver ici un peuple ignorant dans les sciences et dans les 
arts, mais il peut devenir encore ce qu’il a été ; apprenez, 
en lisant ce livre, à l’estimer ». C’était l’Odyssée. Et Bona 
parte, écrivant cela au Directoire, ajoutait, grâce à un 
vague souvenir de ses études classiques: « L’île de Corcyre 
était, selon Homère, la patrie de la princesse Nausicaa... 
Le drapeau tricolore va être planté sur les débris du palais 
d’Ulysse. » La question de la régénération de la Grèce 
était ouverte. 
Bonaparte porta bientôt ses vues plus loin, au delà de la 
Méditerranée. Il importe peu que le Directoire ait songé, en 
ordonnant l’expédition d’Ègypte, à se débarrasser de Bona 
parte, ou même que Bonaparte ait songé uniquement à sa 
propre gloire. La France avait assez d’intérêts de premier 
ordre dans cette expédition pour qu’il convienne d’admettre 
que le Directoire et Bonaparte en ont tenu compte dans 
leurs desseins. Sans remonter jusqu’aux croisades, ni même 
jusqu’à Louis XIV, auquel Leibniz proposa de détourner 
vers le Nil les forces qu’il dressait contre la Hollande, la 
question d’Égypte était familière à beaucoup de Français de 
la fin du xviii® siècle. Choiseul, assure-t-on, pensa y trouver 
la compensation de la perte de l’Inde française; Volney, 
l’auteur des Raines, écrivait en 1788: « Par l’Égypte, nous 
toucherons à l’Inde; nous rétablirons l’ancienne circulation 
par Suez, et nous ferons déserter la route du Cap de Bonne- 
Espérance. » 
Au XV® siècle, les Portugais avaient fait le tour de 
l’Afrique pour aller dans l’Inde, parce que les Turcs bar 
raient la route ancienne de l’Asie antérieure ; puisque dé-
        <pb n="89" />
        14 LE GR&gt;XD DESSEIN DE NAPOLÉON. 
sormais la décadence des Turcs était irrémédiable, il était 
naturel que la circulation se rétablît par le Levant. II s’a 
gissait donc en tout cela des plus graves intérêts, non pas 
seulement de donner à la France une part de l’empire otto 
man et de maintenir l’équilibre que la décadence de cet 
empire pouvait compromettre, mais encore de lui garantir 
la domination de la Méditerranée au moment où cette mer 
redevenait le centre de l’ancien monde. 
Le 23 Germinal an VI (12 avril 1798), un arrêté du Di 
rectoire chargea Bonaparte, nommé général en chef de 
l’armée d’Orient, de prendre l’Égypte ; il devait aussi faire 
couper l’isthme de Suez et a assurer la libre et exclusive 
possession de la mer Rouge à la République française ». Il 
devait enfin maintenir, autant que possible, une bonne in 
telligence avec le Grand Seigneur et ses sujets immédiats. 
Les agents diplomatiques de la France à Constantinople 
furent en effet chargés de témoigner au sultan les bons 
sentiments du Directoire : on ne prétendait pas lui prendre 
une de ses plus riches provinces; on voulait seulement 
châtier la milice des Mameluks, qui était à son égard très 
indocile. Malheureusement le général Aubert-Dubayet ve 
nait de mourir, et toute son influence, toute son éloquence 
n’auraient pas été superflues pour convaincre le sultan que 
l’expédition d’Égypte était une marque de l’amitié que le 
gouvernement de la République française ne cessait 
d’éprouver pour lui. Le sultan eut le mauvais esprit de s’en 
formaliser, à l’instigation des Anglais, qui ne perdirent 
pas cette occasion de nous nuire et de se défendre. 
L’expédition d’Égypte fut le premier fait important de la 
nouvelle et terrible lutte qui s’engageait entre la France et 
l’Angleterre. 
L’armée française partit de Toulon le 19 mai. Bonaparte 
l’avait appelée, dans une proclamation à ses soldats, « l’une 
des ailes de l’armée d’Angleterre ». L’amiral anglais Nelson 
crut qu’elle allait passer par le détroit de Gibraltar et se 
disposa à l’en empêcher. Cependant la flotte française 
vogua vers l’est, toucha Malte. L’île fut enlevée aux che 
valiers de Saint-Jean presque sans lutte, le 10 juin, et 
Vaubois y fut laissé avec une petite garnison. Bonaparte 
débarqua à Alexandrie le 1" juillet; la ville lui fut aban 
donnée. Il marcha aussitôt sur le Caire; ses soldats endu 
rèrent de terribles souffrances dans la traversée du désert 
de Damanhour, et faillirent se laisser démoraliser: quel-
        <pb n="90" />
        LES APPROCHES. 
15 
ques-uns se suicidèrent sous les yeux du général en chef 
en lui reprochant leur mort. Les Mameluks tentèrent d’ar 
rêter cette marche. Leur cavalerie fut repoussée aux 
combats de Ramanieh, de Chébréiss, et, le 21 juillet, au 
pied des Pyramides, les Français remportèrent une vic 
toire décisive ; tous les assauts des Mameluks se brisèrent 
contre les carrés de l’infanterie française, et quelques 
volées de boulets de canons, une fusillade bien nourrie, les 
décimèrent. Leurs principaux chefs s’enfuirent, Mourad-bey 
dans la Haute-Égypte, Ibrahim-bey en Syrie. Bonaparte 
entra au Caire; ses soldats oublièrent leurs misères. 
Cependant Nelson, resté trop longtemps à Gibraltar, 
s’était mis à la poursuite des Français ; il les chercha en 
Sicile, en Morée, en Crète ; il jura de les trouver, « pourvu, 
disait-il, qu’ils fussent au-dessus de l’eau ». Il trouva les 
vaisseaux de l’amiral Bruëys en rade d’Aboukir ; il les sur 
prit dans une position désavantageuse, les attaqua le 
1" août, en brûla la plus grande partie. Bruëys et Dupetit- 
Thouars furent tués à leur bord. Villeneuve s’échappa avec 
deux frégates. Cette bataille, que les Anglais appelèrent 
« la victoire du Nil », eut un grand retentissement ; Nelson 
fut fait baron du Nil. Les Français étaient enfermés en 
Égypte; l’Angleterre semblait tenir à sa merci l’une des 
meilleures armées du Directoire. Il n’était pas possible 
que Bonaparte privé de sa flotte fît rien d’important en 
Orient. 
Il se décida à organiser sa conquête. Desaix, lancé à la 
poursuite de Mourad-bey, le battit à Sediman et occupa 
toute la Haute-Égypte ; il s’y fit aimer des indigènes. Bo 
naparte réprima une insurrection du Caire et y établit soli 
dement son autorité. Il s’efforça aussi de gagner l’amitié 
des Musulmans en affichant le plus grand respect pour 
leurs croyances; dans ses manifestes, il affecta de fondre, 
en une harmonie bizarre, les versets du Coran et les articles 
de la Déclaration des droits ; à la fête du Nil, on le vit, en 
costume oriental, se rendre à la mosquée principale et 
réciter avec les cheikhs les litanies musulmanes. Les Égyp 
tiens l’appelèrent Ali-Bounaberdi et furent tout prêts à le 
reconnaître pour leur pacha, leur sultan. 
Mieux que cela, il créa, avec les nombreux savants 
qu’il avait amenés de France, VInstitut du Caire. Monge, 
Berthollet, Fourrier, Geoffroy-Saint-Hilaire, Conté, tra 
vaillèrent à la régénération de l’Égypte. Ils commencèrent
        <pb n="91" />
        -76 LE GRAND DESSEIN DE NAPOLÉON. 
l'élude de ses anciens monuments. Un officier français dé 
couvrit l’inscription trilingue de Rosette, où Champollion 
retrouva en 1822 le secret des hiéroglyphes. Conté en par 
ticulier ouvrit des manufactures, entreprit d'enseigner aux 
habitants de la vallée du Mil de meilleures méthodes de 
culture, se multiplia pour rendre à ce pays la prospérité 
qu’il avait perdue depuis l’occupation turque. Ce fut une 
admirable Renaissance, qui ne tarda pas à porter ses fruits. 
Grâce à l’Institut du Caire, l’Égypte ancienne et moderne 
resta le domaine des savants français. Des études furent 
faites sur le canal de Néchao, sur le percement de l’isthme 
de Suez. 
Bonaparte pourtant ne consentait pas à n’être que pacha 
d’Égypte. Ibrahim-bey s’était réfugié en Syrie. Le sultan, 
ayant déclaré officiellement la guerre à la République fran 
çaise, avait chargé le pacha de Damas d’attaquer les Fran 
çais en Égypte, pendant qu’une flotte anglo-turque, sous 
Mustapha-Pacha, tenterait un débarquement vers Alexan 
drie. Bonaparte, qui préférait l’offensive à la défensive, 
quitta l’Égypte au printemps de 1799, franchit l’isthme de 
Suez, prit El-Arisch, Gaza, Jaffa, assiégea Saint-Jean 
d’Acre. Y laissant quelques troupes, il battit le pacha de 
Damas à Tibériade, au mont Thabor, revint devant Saint- 
Jean d’Acre. Les canons qui lui arrivaient d’Alexandrie par 
mer pour la continuation du siège furent pris par les An 
glais, servirent à la défense de la place. Djezzar-pacha, 
assisté de Sydney Smith, résista d’ailleurs très vigoureu 
sement. Dépourvu de moyens suffisants, Bonaparte se 
résigna à lever le siège. Cet échec lui fermait la route 
d’Asie Mineure et de Constantinople, par où il avait peut- 
être rêvé de rentrer en Europe et de prendre à revers la 
seconde coalition qui venait de se former contre la 
France. 
Il retourna en Égypte pour s’opposer au débarquement 
des troupes turques qu’amenait la flotte anglaise. Le 
25 juillet, presque un an après la bataille du Nil, il rem 
porta à Aboukir sur Mustapha-Pacha une grande victoire et 
rejeta les ennemis à la mer. Vainqueur, mais toujours en 
fermé dans une conquête où il s’impatientait de ne pouvoir 
plus agir, il résolut de quitter l’Égypte et d'aller reprendre 
sa place en Occident; il avait désormais plus de profit à 
espérer de la guerre européenne et du discrédit où était 
tombé le Directoire. Il partit secrètement d’Alexandrie le
        <pb n="92" />
        LES APPROCHES. 
77 
22 août, laissant à Kléber le commandement de ses troupes, 
échappa aux croisières anglaises et débarqua à Fréjus, le 
9 octobre. Le mois suivant, le 19 brumaire, il renversa le 
Directoire et devint premier Consul. 
Il se hâta d’en finir avec l’Autriche pour pouvoir re 
prendre la lutte eontre l’Angleterre, qui refusait de traiter. 
La campagne de 1800 fut très glorieuse en Italie et en 
Allemagne. L’empereur, vaincu à Marengo et Hohenlinden, 
signa la paix de Lunéville, le 9 février 1801, sur les bases 
du traité de Campo-Formio: il garda la Vénétie, l’Istrie et la 
Dalmatie, mais dut reconnaître l’existence des Républiques 
Cisalpine, Batave, Helvétique et Ligurienne, c’est-à-dire la 
suprématie de la France en Italie et aux Pays-Bas. 
Cependant les Anglais serraient de près les Français 
restés en Égypte. Kléber, menacé par des forces supé 
rieures, venues d’Angleterre, de Constantinople, et même 
par une armée de 10.000 cipayes de l’Inde dont l’arrivée fit 
sensation, désireux d’aller se battre en Europe, signa avec 
Sydney Smith la convention d’El-Arisch (24 janvier 1800), 
par laquelle il abandonnait l’Égypte à condition que ces 
troupes seraient transportées en France. L’amiral Keith 
exigea ensuite qu’il se rendît sans conditions : « On ne ré 
pond à de telles insolences que par des victoires, » dit 
Kléber â ses soldats. Il remporta sur les Anglais la victoire 
d’Héliopolis, le 20 mars, et demeura le maître incontesté 
de l’Égypte. H résolut alors de rester dans la vallée du Nil 
et d’y fonder de façon durable l’empire de la France. Il se 
réconcilia avec Mourad-bey, qui fut dès lors pour lui un 
ami loyal, donna à tout le pays une administration très 
sage et lui assura ainsi quelque temps d’une paix et d’une 
prospérité très brillante. Un fanatique le tua au Caire d’un 
coup de poignard, le 14 juin 1800, et anéantit dans leur 
germe les belles promesses de ce gouvernement. 
Le général Menou, qui lui succéda, était bien incapable 
de continuer son œuvre. Les Anglais ne tardèrent pas 
d’ailleurs à le bloquer. Ils s’emparèrent enfin le 25 sep 
tembre 1800 de l’île de Malte, qu’ils assiégeaient depuis 
vingt-six mois, depuis les premiers temps de son occupa 
tion par les troupes de Bonaparte; et, maîtres dès lors de la 
Méditerranée, ils exercèrent sur tous, même sur les neutres. 
Une tyrannie qui leur suscita des ennemis redoutables. 
C’est en effet dans l’hiver de 1800 à 1801 que Bonaparte 
noua une étroite alliance avec le tsar Paul I®', qui, mécon-
        <pb n="93" />
        78 
LE GRAND DESSEIN DE NAPOLÉON. 
tent de sa participation à la seconde coalition, nourrissait 
à l’endroit du premier Consul une vive admiration. Les 
deux amis formèrent alors contre l’Angleterre le premier de 
ces grands projets dont la réalisation n’a jamais pu être 
poursuivie, mais qui sont comme une éclatante lumière 
jetée sur l’avenir. 
Ils se rendaient compte que l’Angleterre était vulnérable 
dans l’Inde, où sa domination était à peine assise. Ils y 
voulaient conduire une expédition qui soulèverait au pas 
sage tous les peuples de l’Iran et du Turkestan, et les jet 
terait dans la vallée de l’Indus en une masse aussi irrésis 
tible que jadis celle des conquérants mongols. L’amiral 
Knorring, à la tête des Cosaques du Don et de 10.000 régu 
liers, partirait d’Orenbourg et passerait par le Turkestan, 
Khiva, Boukhara, dans la direction du Haut-Indus. 35.000 
Français, sous le commandement de Masséna, descendraient 
la vallée du Danube jusqu’à la mer Noire, débarqueraient à 
Taganrog, gagneraient de là la mer Caspienne avec 35.000 
Russes, atteindraient la Perse, puis Hérat, Kandahar et 
rejoindraient Knorring à l’entrée de l’Inde. Ils emmène 
raient avec eux un grand nombre de savants, destinés à 
former une sorte d'institut de l’Inde, et à renouveler, en 
retrouvant ses origines, la vieille civilisation hindoue. L’ex 
pédition fut réglée dans ses moindres détails ; le tsar 
comptait vingt jours pour la descente du Danube, cinquante- 
cinq ensuite pour arriver en Perse, puis quarante-cinq pour 
gagner l’Indus : en tout, quatre mois environ. Les Fra:ico- 
Russes devaient entreprendre la conquête de l’Inde vers la 
fin de juin 1801. Déjà l’amiral Knorring avait appelé sous 
son commandement de nombreuses tribus de Cosaques, et 
il avait franchi la Volga, lorsque l’assassinat de Paul I", le 
24 mars 1801, arrêta tout. 
Bonaparte ne put, par cette gigantesque diversion, sau 
ver l’Égypte. Les Anglais y avaient débarqué 20.000 
hommes. Menou fut battu à Canope, le 21 mars. Le général 
Belliard capitula au Caire le 25 juin, et Menou lui-même à 
Alexandrie, le 2 septembre. Les dernières troupes fran 
çaises furent rapaü-iées. 
Pitt avait été renversé du ministère. Son successeur 
Addington se montra mieux disposé à la paix, que l’Angle 
terre, victorieuse sur mer, pouvait signer à d’honorables 
conditions. Elle fut conclue à Amiens, le 27 mars 1802. 
L’Égypte fut rendue au Sultan; les Anglais s’engagèrent à
        <pb n="94" />
        LES APPROCHES. 
79- 
restituer Malte aux chevaliers de Saint-Jean. La France 
s’engagea à évacuer les ports qu’elle occupait dans le 
royaume de Naples; elle renonçait aux lies Ioniennes qui 
devaient former la République des Sept-Iles, sous le pro 
tectorat de la Porte et de la Russie. Les grands projets de 
Bonaparte sur la Méditerranée étaient renversés : l’Orient 
lui échappait. Mais il n’avait pas dit à cet égard son dernier 
mot. 
Tout en détournant avec grand succès, et aussi avec le 
concours des circonstances, les entreprises dirigées contre 
eux, l’expédition d’Égypte ou le plan franco-russe d’une 
part, et bientôt d’autre part la menace du camp de Bou 
logne, les Anglais fortifiaient avec une énergie infatigable 
leur établissement dans l’Inde, et y accomplissaient des 
conquêtes aussi considérables et plus durables que les plus 
étonnantes de l’épopée napoléonienne. 
Warren Hastings, jusqu’à sa retraite en 1785, avait 
achevé la soumission du Carnatic et de la côte des Circars 
récemment enlevés à la France ; il avait étendu le Bengale 
jusqu’à Bénarès. De ces deux points de départ, ses succes 
seurs continuèrent la conquête du Dekkan et celle du bas 
sin du Gange. Des deux côtés, ils ne rencontrèrent pas 
seulement les petits souverains indigènes, mais auprès 
d’eux un grand nombre d’officiers et d’aventuriers français, 
héritiers de la pensée de Dupleix et de Bussy. Le plus 
illustre fut le Savoisien Benoît de Boigne, ce « magicien 
qui faisait des canons avec des pierres, du riz avec du sable, 
des héros avec des Hindous, » et qui fut, entre 1785 et 
1794, le principal instrument de la puissance du Sindhia 
des Mahrattes, souverain des pays du Gange supérieur et 
de la Djemma, protecteur du Grand Mongol de Delhi. A ce 
point de vue, les guerres des Anglais dans l’Inde sont 
comme un épisode de leur grande lutte contre la France. 
Lors de la guerre de l’indépendance américaine, le bailli 
de Suffren avait trouvé un allié dévoué dans le sou 
verain du Mysore, l’usurpateur Haïder-Ali: la conclusion 
hâtive du traité de Versailles avait empêché que cette 
alliance portât tous ses fruits. Haïder-Ali n’en était pas 
moins un dangereux voisin pour les Anglais. Après lui, son 
fils Tippoo-Sahib leur voua la même haine et attira sur le 
Mysore les armes de Lord Cornwallis, le successeur de War 
ren Hastings. Dans une première guerre, de 1790 à 1792, 
les Anglais lui prirent Bengalore, le vainauirent à Arikéra
        <pb n="95" />
        80 
LE GRAND DESSEIN DE NAPOLÉON. 
et l’enfermèrent dans sa principale forteresse Séringapatam. 
Il y capitula. Lord Cornwallis lui laissa ses États, de peur, 
en l’aiTaiblissant trop, de rompre l’équilibre du Dekkan en 
faveur des Mahrattes, très redoutables aussi au centre du 
plateau. 
Lorsque la Révolution triompha en France, son écho st 
fit entendre jusque dans le Mysore. De nombreux Français 
y vinrent; un certain Ripaud y fonda un club jacobin et 
l’on y jura « haine à tous les rois, excepté au citoyen sultan 
Tippoo-Sahib ». Cependant, dès 1793, le gouverneur anglais: 
John Shore occupa les cinq villes françaises de l’Inde et 
bientôt aussi l’île de Ceylan où les Hollandais ne pouvaient 
pas résister. Au mois de janvier 1799, Bonaparte, qui pen 
sait bien ne pas rester enfermé en Égypte, se mettait en 
rapports avec Tippoo-Sahib et lui écrivait : « Vous avez 
déjà été instruit de mon arrivée sur les bords de la mer 
Rouge avec une armée innombrable et invincible, remplie 
du désir de vous délivrer du joug de fer de l’Angleterre. » 11 
cherchait à s’entendre avec lui pour une action commune. 
Les Anglais redoutaient ce danger. Le nouveau gouver 
neur, Richard Wellesley, y trouva une raison de recom 
mencer la guerre contre Tippoo-Sahib. Il commença par 
s’emparer des ports de la côte de Malabar, par où le sultan 
du Mysore pouvait correspondre avec la haute mer, Man 
galore, Cannanore, Tellitchéry, Calicut. Entourant ainsi 
Tippoo-Sahib par l’ouest comme par l’est, il envoya contre 
lui son frère Arthur Wellesley. Celui-ci fut vainqueur à 
Malvelly, le 25 mars 1799. Il enferma de nouveau le sultan 
dans Séringapatam; après quelques jours de siège, il 
donna l’assaut à la citadelle ; Tippoo se défendit vaillam 
ment sur la brèche et s’y fît tuer (avril 1799). Arthur Wel 
lesley resta quelque temps gouverneur de la ville. Le 
Mysore fut démembré entre les Anglais, les Mahrattes et le 
nizam d’Haïderabad. 
Le marquis de Wellesley, de 1798 à 1805, fut l’un des 
plus conquérants parmi les grands gouverneurs anglais de 
l’Inde. Tout en surveillant les approches de son domaine 
administratif, envoyant des cipayes en Égypte, signant 
avec le shah de Perse le traité de Téhéran, il s’occupait 
surtout d’agrandir toujours le territoire de la Compagnie. Il 
fut l’inventeur du système de la « force subsidiaire : » il 
obligeait les petits souverains du pays à recevoir chez eux 
des troupes anglaises, sous prétexte de les protéger, et, ca.
        <pb n="96" />
        LES APPROCHES. 
81 
échange de ce service, il leur faisait payer des subsides en 
argent ; selon les besoins, il augmentait la force de la gar 
nison et en même temps recevait une plus forte indemnité 
pécuniaire. Plus habile que Dupleix, il faisait à la fois les 
affaires de l’Angleterre et des actionnaires de la Com 
pagnie. 
Ainsi le Nizam perdit en 1800 les territoires que l’année 
précédente il avait obtenus du partage du Mysore ; dans 
ceux qu’il garda, il reçut une « force subsidiaire ». Le 
royaume de l’Aoude fut démembré: il perdit, par le traité 
de Lu know (1801), Gorakhpour à l’est, Allahabad au sud, 
au confluent du Gange et de la Djemma, Faroukhabad, 
Shahdjahanpour, Bareilly et le Rohilkhand à l’ouest. Il se 
trouva ainsi complètement entouré par les possessions an 
glaises et acculé à l’Himalaya. Les Anglais pouvaient 
attendre : sa soumission n’était plus qu’une affaire de temps. 
Mais l’empire anglais se trouvait toujours partagé en trois 
tronçons : le Bengale, Bombay et la côte de Coromandel. 
Le centre du triangle formé par ces trois points était 
occ^-’i par les États des Mahrattes. Quoique divisés entre 
plusieurs souverains, ils étaient redoutables. Les Mahrattes 
avaient avec eux un grand nombre de Français, habiles 
organisateurs d’armées, vaillants soldats sur les champs de 
bataille. Ils avaient été les principaux représentants de la 
réaction hindoue contre la domination musulmane et contre 
les envahisseurs afghans et persans; ils y avaient subi des 
échecs ; mais il n’était pas assuré qu’ils ne tenteraient pas 
encore de refaire l’unité de l’Inde à leur profit. Les Anglais 
n’étaient pas disposés à leur en laisser le loisir. 
Wellesley, sous divers prétextes ou même sans prétexte, 
leur fit une guerre continuelle et les décima peu à peu. En 
1802, le Peshva de Pouna, voisin de Bombay, accepta le 
protectorat anglais sur toutes ses terres, étendues le long 
de la mer d’Oman, de Surate à Goa. Le nabab de Surate fut 
détrôné. Maîtres déjà de la côte de Malabar, les Anglais 
tenaient ainsi tous les rivages occidentaux du Dekkan. 
De 1802 à 1805 fut conduite la première grande guerre 
mahratte. Arthur Wellesley, parti de Bombay, parcourut 
tout le pays jusqu’à la Djemma, renversant devant lui tous 
les obstacles. Le général Lake, parti d’Allahabad, occupa 
Agra; le 11 septembre 1802, il livra bataille, sous les murs 
de Delhi, aux Mahrattes assistés de plusieurs corps de 
troupes françaises ; il fut vainqueur. 11 remporta encore la 
E. Driault. — Question d’Orient. 
6
        <pb n="97" />
        ‘82 LE GRAND DESSEIN DE NAPOLÉON. 
victoire de Lasvari. Une garnison anglaise fut installée à 
Delhi, auprès du Grand Mongol, inutile spectateur de ces 
luttes autour de son trône. 
Dès lors, c’en était fait de la puissance des Franco- 
Hindous, qui avait paru un moment capable de sauver l’in 
dépendance de l’Inde, mais que le gouvernement français 
n’avait pas pu ou pas su soutenir. Vainqueurs des héritiers 
du grand Sindhia, les Anglais purent se donner pour les 
protecteurs du Grand Mongol, pour les légitimes représen 
tants de sa suzeraineté sur toute la péninsule. Ils s’acquit 
tèrent consciencieusement de cette fonction. 
II. — L.6 grand plan de Napoléon sur l’Orient. 
L’Inde était désormais un facteur essentiel de la politique 
générale, et, depuis l’expédition d’Égypte, les Anglais en 
surveillaient toutes les routes, notamment celle de la Médi 
terranée. Pour les atteindre et les réduire à l’impuissance, 
il fallait occuper les positions principales sur cette mer. Or 
ils ne se décidèrent qu’en 1803 à évacuer l’Égypte ; ils refu 
sèrent d’évacuer Malte, Napoléon dans le même temps 
violant d’autre façon le traité d’Amiens ; et, moins d’un an 
après la signature de la paix, au printemps de 1803, la 
guerre fut de nouveau déclarée. 
Napoléon savait bien la rupture inévitable; il lui suffit 
d’assurer aux fêtes de son avènement et de son couronne 
ment la paix nécessaire à leur éclat et à leur grandeur. Dès 
l’automne de 1802, il envoyait le colonel Sébastian! en 
mission « commerciale » dans le Levant. Celui-ci cacha à 
peine le caractère militaire de son voyage ; il passa par 
Tripoli, puis par Alexandrie et Le Caire. Il y fut accueilli 
par des acelamations unanimes : elles étaient surtout l’ex 
pression de la colère excitée par la tyrannie maritime de 
l’Angleterre. A Saint-Jean d’Acre, il fut reçu avec le même 
enthousiasme ; il resta aussi quelque temps à Smyrne, aux 
îles Ioniennes. Quand il fut revenu en France, son rapport 
fut publié au Moniteur Officiel du 30 janvier 1803, et il se 
trouva surtout rempli de considérations stratégiques sur la 
situation du Levant, les chances de succès d’une nouvelle 
expédition sur la Méditerranée : « 6.000 Français, y disait- 
il, suffiraient à reprendre l’Égypte ». Les Anglais crurent 
prudent de garder Malte, et les Russes envoyèrent des 
troupes aux îles Ioniennes.
        <pb n="98" />
        LE GRAND PLAN DE NAPOLÉON SUR L’ORIENT. 83 
Au mois d’avril 1802, un mois après le traité d’Amiens 
le général Decaen demanda à être envoyé dans l’Inde,’ 
« à seule fin de combattre les Anglais ». Ostensiblement il 
fut chargé d’aller reprendre possession des cinq villes 
françaises de l’Inde. Mais il emmena avec lui quelques 
milliers de soldats choisis, et il reçut des instructions très 
précises sur les relations à renouer avec les indigènes, les 
préparatifs à faire contre la domination anglaise. Quand il 
fut arrivé à Pondichéry, la déclaration de guerre était 
imminente et les Anglais refusèrent de lui rendre la ville. 
Ils tinrent même ses vaisseaux en surveillance; il eut 
grand’peine à leur échapper à temps et à se retirer à l’île 
de France. De là, jusqu’en 1811, il ne cessa pas de diriger 
contre eux les entreprises les plus audacieuses, renou 
velant les exploits des plus fameux corsaires d’autrefois. Il 
n’eut jamais assez de ressources, de la part de son gouver 
nement, pour tenter rien de sérieux contre l’Inde elle- 
même. Napoléon prétendait y atteindre par le continent. 
Après l’échec de son projet de descente en Angleterre, 
l’empereur se retourna contre les alliés, les mercenaires 
de sa grande ennemie. Il battit les Autrichiens et les 
Russes à Austerlitz et imposa aux premiers le traité de 
Presbourg (26 déc. 1805). L’Autriche cédait la Vénétie au 
royaume d’Italie, la Dalmatie et l’Istrie, moins Trieste, à 
la France. Chassée de l’Italie, elle le fut bientôt de l’Alle 
magne, et le Saint Empire Romain Germanique disparut 
l’année suivante. Ne recevant en échange aucune compen 
sation, l’Autriche resta l’ennemie de Napoléon. Talleyrand 
pourtant adressa à l’empereur un mémoire célèbre ^ dans 
lequel il lui conseillait de donner à l’Autriche la Moldavie 
et la Valachie jusqu’au Danube; elle aurait ainsi barré aux 
Russes la route de Constantinople; elle les aurait rejetés 
à l’est en Asie, où ils se seraient heurtés bientôt aux 
Anglais, pour le plus grand intérêt de la prépondérance 
française dans l’Europe occidentale. Là encore se rencon 
trent des idées qui ont été en partie reprises de nos jours 
par le prince de Bismarck. Mais il n’est pas certain que 
l’Autriche eût pris dès ce temps une conscience si nette de 
sa « vocation orientale » ; il est difficile de croire qu’elle 
eût du jour au lendemain abandonné sans arrière-pensée 
1. Publié par M. Pierre Bertrand dans la Revue historique (jan 
vier-mars 1889). Paris, F. Alcan
        <pb n="99" />
        81 
LE GRAND DESSEIN DE NAPOLÉON. 
sa politique séculaire, qu’elle eût docilement obéi à l'im 
pulsion de Napoléon. 
Celui-ci reprenait donc pied en 1805 sur la péninsule des 
Balkans, allongeait singulièrement en ce sens la ligne de 
côtes qu’il possédait, entrevoyait plus clairement la possi- 
bililé de fermer i Europe aux Anglais. Bientôt vainqueur 
de la Prusse, protecteur de la Confédération du Rhin, pro 
voqué par les Anglais qui décrétèrent le blocus des côtes 
de la Manche, il signa à Berlin, le 21 novembre 1806, le 
décret du blocus continental. Ce fut la forme où s’exprima 
et tenta de se réaliser son rêve de domination européenne^ 
où se matérialisa sa haine contre son implacable ennemie. 
Il voulut en finir avec la Russie pour reprendre contre 
l’Angleterre quelque gigantesque entreprise. 
Le maréchal Lefebvre enlève Danzig en mai 1807. Napo 
léon encourage les espérances patriotiques des Polonais, 
qui ont auprès de lui un puissant défenseur de leur cause 
dans la personne de la comtesse Walewska. Il veut 
entraîner les Turcs à la guerre : « As-tu cessé de régner ? 
écrit-il dès 1802 au Sultan. Réveille-toi, Sélim, appelle au 
ministère tes amis, chasse les traîtres ; confie-toi à tes vrais 
amis,... ou tu perdras ton pays, ta religion et ta famille. » 
Sébastian! va à Constantinople avec de nombreux officiers; 
il pousse le sultan à profiter des circonstances pour se 
venger des Russes, lui offre le concours de l’armée fran 
çaise de Dalmatie qui descendra le Danube au premier 
signal. Il lui montre les agissements suspects des hospo- 
dars de Valachie et de Moldavie, Ypsilanti et Morousi, tous 
deux dévoués à la Russie; il obtient un premier succès ; ils 
sont révoqués. L’ambassadeur de Russie, le prince Italinski, 
demande des explications, n’en reçoit point, prend ses 
passe-ports. L’ambassadeur d’Angleterre, lord Arbulhnat, 
malade, envoie son secrétaire William Pole au Divan; 
l’Anglais y court à cheval; il se présente aux ministres 
ottomans couvert de boue, la cravache à la main, exige 
impérieusement le renvoi immédiat de Sébastian!. 100.000 
Russes, sous Michelson, envahissent et occupent la Molda 
vie. Le sultan est ébranlé. 
Sébastian! tient bon. Il relève le courage des Ottomans; 
il leur rappelle les temps de 1739 et l’ambassade du mar 
quis de Villeneuve. Il est entendu: les Turcs lancent à la 
Russie et à l’Angleterre la déclaration de guerre (dé 
cembre 1806).
        <pb n="100" />
        LE GRAND PLAN DE NAPOLEON SUR L’ORIENT, 85 
Les Anglais y répondent aussitôt. L’ambassadeur s’est 
retiré sur les vaisseaux de l’Archipel. Il revient avec la 
flotte de l’amiral Duckworth. Les Dardanelles et le Bos 
phore avaient été précipitamment fortifiés par le comman 
dant Juchereau de Saint-Denis. La flotte anglaise s’engage 
dans les Dardanelles, le 19 février 1807; les canons des 
châteaux d’Europe et d’Asie croisent leurs feux sur elle; ils 
sont bientôt démontés, réduits au silence ; les canonniers 
turcs effrayés abandonnent leurs batteries; la panique 
gagne tous les forts, au long du rivage, entre dans Cons 
tantinople, répand la terreur au sérail. L’amiral Duckworth 
pénètre dans le Bosphore, jette ses ancres au cap San 
Stefano, à deux lieues, en vue du palais du sultan. 
Le moment est critique. Sélim parle d’en passer par les 
exigences des Anglais. Sébastiani combat cette faiblesse : 
les Anglais peuvent être bloqués dans le Bosphore ; on peut 
leur faire regretter leur audace; il est facile d’armer les 
forts, de leur fermer la retraite ; Constantinople n’est pas 
une place que l’on puisse ainsi enlever d’un coup de main. 
Sébastiani l’emporte encore, se charge de tout. Selon son 
avis, le Divan consent à entamer des négociations avec 
l’amiral Duckworth, les traîne en longueur, d’heure en 
heure, de jour en jour. 
Cependant Constantinople est mise en état de défense. 
Excités par l’exemple de Sébastiani et de ses Français, les 
Turcs travaillent avec énergie ; des vaisseaux, des chaloupes, 
des brûlots se rangent devant la Corne d’Or, en ferment 
l’entrée. Les fortifications sont partout réparées; le sultan, 
les ministres visitent à pied les travaux, sont pris eux- 
mêmes d’une ardente fièvre belliqueuse. Partout des terras 
sements s’élèvent, au Bosphore, aux Dardanelles, se 
hérissent d’artillerie. Le divan ne se hâte pas de répondre 
aux sommations anglaises; Duckworth s’impatiente, s’in 
quiète. 1.200 canons ouvrent leurs gueules menaçantes sur 
les Anglais; Duckworth n’attend pas les décisions du 
sultan ; il craint d’être pris au piège ; il le sera s’il reste 
devant la ville. Le 1®' mars, il lève ses ancres, reprend le 
chemin des Dardanelles; au passage, il est rudement salué 
par les batte.ies des châteaux; il se hâte, perd deux cor 
vettes, 600 hommes tués, et disparaît au sud, heureux d’en 
-être quitte à ce compte. 
Il en coûte aux Anglais d’en rester sur cet échec. Quinze 
■ours après, à l’improviste, l’amiral Fraser paraît sur les
        <pb n="101" />
        86 
LE GRAND DESSEIN DE NAPOLÉON. 
côtes égyptiennes, y débarque des troupes, enlève Alexan 
drie (17 mars). Il compte profiter de l’anarchie qui do 
nouveau trouble la vallée du Nil sous le gouvernement des 
Mameluks. Mais les temps sont changés depuis 1801. Le 
sultan a envoyé en Égypte, pour contrebalancer l’influence 
des Mameluks souvent rebelles, des troupes albanaises 
plus dociles, sous un chef intelligent et brave, Méhémet- 
Ali. Le pacha d’Égypte, Khosrew, n’est qu’un jouet aux 
mains des Mameluks ; ils veulent qu’il éloigne les Albanais ; 
Méh.'îmet-Ali le dépose et le renvoie à Constantinople ; de 
là entre eux une haine personnelle qui se retrouvera. Le 
successeur de Khosrew est massacré ; un autre est déposé ; 
dans ce désordre, Méhémet-Ali habilement gagne quelques 
Mameluks, se fait élire pacha par eux et par ses Albanais; 
il est maître de l’Égypte ; le Divan confirme ses pouvoirs 
(juillet 1805). Il augmente alors ses troupes albanaises sur 
lesquelles il peut compter. Les Mameluks sont mécontents ; 
ils s’entendent avec les Anglais ; et c’est ainsi qu’Alexandrie 
tombe aux mains de l’amiral Fraser. Celui-ci veut refaire à 
son profit la campagne d’Égypte ; il marche sur Rosette, il 
est battu, se renferme dans Alexandrie, y est assiégé, capi 
tule en septembre 1807, et se rembarque. 
Ces défaites de l’Angleterre resserraient l’alliance entre 
le sultan et Napoléon, et l’empereur put compter que les 
Turcs, en agissant sur le Danube, feraient une diversion 
utile à ses opérations contre la Russie, immobiliseraient du 
moins une bonne partie des troupes du tsar. 
Il trouva d’autres alliés encore, jusqu’en Asie : « si la 
Turquie fut notre droite, la Perse fut notre extrême- 
droite ». Les Russes étaient en guerre avec la Perse, du 
jour où ils avaient franchi le Caucase; en 1783, le tsar de 
Géorgie, Héraclius, reconnut leur protectorat; en 1801, à 
sa mort, il leur laissa ses États. Le shah de Perse, Feth- 
Ali-khan, s’y opposa, envoya des troupes sur la Koura; 
elles furent battues, les Russes occupèrent le Daghestan et 
Bakou. 
Feth-Ali pensa trouver un appui dans l’alliance française ; 
il envoya des ambassadeurs à Napoléon, alors en Pologne. 
Ils furent reçus par l’empereur à Finkenstein, et il signa 
avec eux le traité du 4 mai 1807: il y avait déclaration 
d’amitié et d’alliance entre Napoléon et le shah ; la France 
garantissait à la Perse la possession de la Géorgie, s’enga 
geait à lui fournir des officiers, des canons, des fusils.
        <pb n="102" />
        LE GRAND PLAN DE NAPOLEON SUR L’ORIENT. 87 
Moyennant quoi, les troupes persanes agiraient contre les 
Russes vers le Caucase ; les troupes françaises pourraient 
traverser la Perse, les escadres françaises s’abriter dans ses 
ports, si l’empereur jugeait nécessaire de les envoyer vers 
l’Inde. L’alliance de la Perse pouvait donc servir contre la 
Russie ; Napoléon pensait aussi l’employer contre l’Angle 
terre, et, à la suite du traité de Finkenstein, le général 
Gardane fut envoyé à Téhéran, pour y étudier un plan 
d’invasion de l’Inde par l’Iran. 
Napoléon vainquit les Russes sans avoir besoin de toutes 
ces alliances dont il les enserrait au sud-ouest et au sud-est. 
Sa victoire de Friedland, le 14 juin 1807, fut décisive. Le 
tsar Alexandre I*” sollicita un entrevue qui eut lieu à Tilsitt, 
sur le Niémen : les deux empereurs y restèrent quinze jours 
ensemble et y fondèrent, sinon une amitié sincère, du 
moins une alliance en apparence solide. 
Ils agitèrent, pendant ces quinze jours, bien des ques 
tions délicates; le sort du monde y fut débattu, et notam 
ment la question d’Orient. Napoléon n’était pas sans 
embarras à ce sujet; il avait surexcité toutes les forces 
musulmanes contre la Russie, et maintenant il fondait son 
système politique sur l’alliance russe. Il était difficile 
d’échapper à cette contradiction dangereuse. 
Il en fut sauvé par une série de révolutions de palais qui 
bouleversèrent alors le gouvernement ottoman pendant 
plus d’une année. L’influence occidentale, même française, 
ne plaisait pas à tous les Ottomans, et le parti Vieux-Turc, 
appuyé sur les ulémas ou docteurs du Coran et sur les 
Janissaires inquiets pour leurs privilèges, s’irritait chaque 
jour davantage contre Sélim, à mesure que les troupes du 
nizâm-djedid ou de la nouvelle ordonnance devenaient plus 
nombreuses et plus capables de soutenir la politique réfor 
matrice du sultan. Au mois de mars 1805, Sélim III pro 
mulgua un hatti-chérif prescrivant de verser dans le nizam- 
djedid les jeunes gens les plus robustes et les plus intel 
ligents des autres corps, même des janissaires. C’était 
achever la réorganisation militaire de l’empire, mais aussi 
décimer les anciennes troupes. Les Janissaires se révol 
tèrent; Sélim ne se crut pas encore capable de les réduire 
et retira son hatti-chérif. La rébellion s’apaisa, mais la 
défiance dura. 
Lors de l’attaque de la flotte anglaise, en février 1807,
        <pb n="103" />
        88 
LE GRAND DESSEIN DE NAPOLÉON. 
les batteries improvisées par Sebastian! furent servies par 
des soldats recrutés en hâte, et appelés yamaks labieli, ou 
« assistants des batteries ». Après l’échec infligé aux 
Anglais, ils reçurent des récompenses, des privilèges ; mais 
les Janissaires les excitèrent, leur firent craindre d’être 
versés dans le nizam-djedid; leurs chefs se mirent en 
rapport avec le chef des yamaks, Kabakchi-Oglou. Celui-ci, 
dans l’espérance de s’emparer du pouvoir, se souleva avec 
l’aide des Janissaires, conduisit ses soldats à Constantinople 
après leur avoir fait prêter serment sur son sabre nu. 
Arrivé devant le sérail, il se fit livrer dix-sept ministres ou 
hauts dignitaires du sultan, et leurs têtes coupées furent 
rangées sur le front du bataillon des yamaks. Puis le sultan 
dut ordonner la suppression de toutes les troupes du nizam ; 
enfin, il fut déposé, enfermé, remplacé par son cousin 
Mustapha (29 mai 1807). 
Cela dura quelques mois. Le pacha de Routchouk, Mus 
tapha le Baraïetar ou le porte-étendard, était un fidèle 
serviteur de Sélim et un zélé partisan de ses réformes. 
Quand il se jugea assez fort pour réussir, il mena ses 
troupes à Constantinople. Kabakchi-Oglou fut pris et tué 
dans la somptueuse villa qu’il habitait sur le Bosphore. 
Le Baraïetar exigea le rétablissement de Sélim ; on ne lui 
livra que son cadavre. Le sultan Mustapha n’en fut pas 
moins déposé, et Mahmoud II fut proclamé le 28 Juillet 1808. 
Le Baraïetar fut grand-vizir. Il ordonna quelques exécu 
tions, pour décapiter le parti adverse; quelques femmes du 
harem, qui s’étaient trop bruyamment réjouies de la mort 
de Sélim, furent cousues dans des sacs et jetées au Bos 
phore. 
Le nouveau vizir était du reste un personnage très cruel; 
il excita bientôt de vifs mécontements. Un jour qu’il se 
rendait à la mosquée, la foule ne s’écartant pas assez vite 
sur son passage, il la fit bétonner par ses gens; elle 
s’ameuta, menaça. Le Baraïetar s’enfuit, s’enferma dans 
son palais ; l’émeute grandit, y vint mettre le feu, le vizir 
se retira dans une tour avec son esclave favorite et un 
eunuque noir; on les chercha, on ne les retrouva que trois 
jours après, brûlés. Cependant les Janissaires exigeaient la 
chute de Mahmoud et le rétablissement de Mustapha 
Mahmoud fit étrangler Mustapha, et, comme il se trouva 
désormais le seul descendant d’Osman, il fut respecté; les 
révoltés se calmèrent ; les ulémas vinrent en corps le féli-
        <pb n="104" />
        LE GRAND PLAN DE NAPOLEON SUR L’ORIENT. , 89 
Citer du triomphe de la religion et des anciennes lois (4 no 
vembre 1808). 
Non seulement Constantinople était troublée par des 
désordres capables de lasser les meilleurs amis des sultans, 
mais aussi les provinces de l’Empire étaient sans cesse 
agitées par des tentatives insurrectionnelles, fruit de la 
faiblesse du gouvernement, des idées d’indépendance jetées 
par la France révolutionnaire à travers tous les peuples, des 
espérances suscitées par les exploits inouïs des armées de Na 
poléon. Ces tentatives avaient les caractères les plus variés. 
C’était le pacha de Beirout, Djezzar, qui massacrait les 
chrétiens du Liban, défendait en 1799 Saint-Jean d’Acre 
contre Bonaparte, puis se rendait indépendant dans cette 
ville et y bravait toutes les colères du sultan, jusqu’à sa 
mort en 1804. 
C’était la tribu des Wahabites, qui, accusant les Turcs 
d’être infidèles aux enseignements de Mahomet, se révoltait 
dans l’Arabie centrale, s’emparait de La Mecque, de Médine, 
en 1803 et 1804. 
C’était le Bosniaque musulman, Pasvan Oglou, qui, 
maître de Widdin, puis successivement de Nicopolis, 
Plevna, Sofia, Nisch, Sistova, Routchouk (1797-1798), 
rêvait de refaire le vieil empire bulgare du moyen âge, de 
lui donner Constantinople pour capitale, déclarait la guerre 
au sultan, battait les Turcs, arrivait jusqu’à Andrinople, y 
recevait du divan l’investiture du gouvernement de toute la 
Bulgarie et y restait indépendant jusqu’en 1807. 
C’était le Monténégro, qui, sous le vladika Pierre I", 
remportait sur les Ottomans victoires sur victoires, faisait 
solennellement proclamer par le sultan que « jamais les 
Monténégrins n’avaient été les sujets de la Porte », fondait 
une étroite alliance avec la Russie, conservant bravement 
à l’orthodoxie cette forteresse montagneuse du Monténégro 
autour de laquelle allaient peu à peu surgir, comme jadis 
autour des Asturies d’Espagne, une rangée de plus en plus 
compacte d’États chrétiens, ressuscités pour la conquête de 
la ville de Constantin. 
C’était en effet Tardent patriote Rbigas, de Velestino, qui 
appelait les Grecs à la liberté en des chants enflammés 
et tentait de les grouper en une active association secrète 
pour la préparation de la guerre sainte; livré par les Autri 
chiens aux Turcs, il était noyé dans le Danube à Belgrade 
en 1798.
        <pb n="105" />
        90 
LE GRAND DESSEIN DE NAPOLÉON. 
C’était Ali, le pacha de Janina, maintes fois le correspon 
dant de Bonaparte, qui occupait Arta, toute l’Acarnanie, y 
agrandissait son domaine aux dépens des pachas ses voisins, 
bloquait sur leurs rochers et massacrait en 1803 les Sou- 
liotes orthodoxes, constituait cependant l’unité des Skipé- 
tars ou Albanais musulmans, rappelait ainsi le souvenir 
de Pyrrhus et paraissait capable de restaurer l’antique 
royaume de l’Épire. 
C’était encore la Serbie, lasse de l’oppression des Janis 
saires et groupée autour de sa imstique aristocratie des 
éleveurs de porcs. Elle était restée très agitée depuis l’occu 
pation autrichienne, surtout après le traité de Sistova; les 
Turcs s’apercevaient qu’il y avait désormais « quelque 
chose de changé » en Serbie. Les Janissaires n’en furent 
que plus cruels; beaucoup de Serbes furent dépouillés ou 
tués, des femmes enlevées. Ces persécutions produisirent 
des révoltes ; même, en 1804, une Skouptchina ou assemblée 
générale proclama « chef des Serbes » un énergique éleveur 
de porcs, Georges Petrovitch, surnommé Kara-Georges ou 
Georges le Noir. Il prétendit ne faire la guerre qu’aux 
janissaires, non au sultan; mais le succès l’encouragea à 
réclamer pour son pays l’autonomie, à lutter même pour 
l’indépendance. 
Il remporta d’éclatantes victoires sur les pachas turcs 
qui furent envoyés contre lui, notamment celle de Chabatz; 
il prit Belgrade en décembre 1806, et les Turcs furent com 
plètement chassés. Kara-Georges essaya de donner une 
organisation régulière à la Serbie; mais il voulut se ré 
server une autorité presque absolue ; il excita ainsi de vives 
résistances, notamment de la part de Miloch Obrenowitch, 
riche éleveur lui aussi. La Serbie resta troublée de ces 
dissensions; pourtant la guerre qui éclata en 1807 entre 
les Russes et les Ottomans lui fut favorable; les Serbes 
combinèrent à peu près leurs opérations avec celles des 
armées russes du Danube, et Kara-Georges put rêver la 
restauration de la Grande-Serbie de Douchan. Là aussi, 
sous la domination musulmane, renaissait l’esprit national 
et orthodoxe. 
Dans de pareilles conditions. Napoléon put considérer 
que l’alliance turque n’était pas pour entrer en balance, 
dans ses combinaisons politiques, avec l’alliance russe. Un 
jour qu’à Tilsitt il passait avec le tsar une revue de troupes.
        <pb n="106" />
        LE GRAND PLAN DE NAPOLÉON SUR L’ORIENT. 91 
on lui remit des dépêches; il en prit connaissance, et, se 
tournant vers Alexandre ; « C’est un décret de la Pro 
vidence, dit-il, qui m’annonce que l’empire turc ne peut 
plus exister. » Il venait d’apprendre la chute de Sélim III 
et la révolution du 27 mai. Il parut quelque temps résolu 
à abandonner l’empire ottoman à ses destinées. Après avoir 
tenté de le réformer, de le rajeunir par l’action de l’Oc 
cident, il songea à le démembrer, à lui donner le coup 
mortel, comme pour indiquer aux diplomates de l’avenir 
les deux solutions extrêmes entre lesquelles ils devaient si 
longtemps hésiter. 
La Prusse vaincue, à la merci du conquérant, pensa se 
tirer d’affaire en détournant le danger sur la Turquie. Le 
premier ministre du roi Frédéric-Guillaume III, M. de Har 
denberg, proposa au tsar et à l’empereur un plan de sa 
façon qui devait, pensait-il, satisfaire tout le monde, ex 
cepté sans doute le sultan. La Russie prendrait la Moldavie, 
la Valachie, la Bulgarie, la Roumélie, avec Constantinople 
et les Détroits. La France prendrait la Grèce et les Iles de 
l’Archipel. L’Autriche aurait la Bosnie et la Serbie. La Po 
logne serait refaite et donnée au roi de Saxe ; la Saxe de 
viendrait prussienne. Napoléon ne voulut pas tenir compte, 
du moins pour le moment, de ce projet. Il « cassa les deux 
ailes de l’aigle noir de Prusse » ; de ses provinces occi 
dentales il fit le royaume de Westphalie pour Jérôme; 
de ses provinces orientales, il refit le grand-duché de Var 
sovie sous le gouvernement du roi de Saxe, membre de la 
Confédération du Rhin. 
Il fut pourtant question aussi de l’empire ottoman dans 
le traité de Tilsitt. Dans l’acte patent, de même que l’ar 
ticle 13 stipulait la médiation du tsar entre la France et 
l’Angleterre pour la conclusion d’une paix définitive, de 
même les articles 22 et 23 comportaient l’évacuation de la 
Moldavie et de la Valachie par les Russes, et la médiation 
de Napoléon pour amener la paix entre la Porte et la Russie, 
Parmi les « articles séparés et secrets », le premier attri 
buait à la France les bouches de Cattaro, sur la côte dal- 
mate. Enfin, dans le traité d’alliance, le tsar promettait, si 
sa médiation n’avait pas abouti à un traité de paix avant 
le 1" novembre, de déclarer la guerre à l’Angleterre et 
d’aider la France à appliquer partout le blocus continental; 
de même, si un traité de paix n’intervenait pas dans les 
trois mois entre la Russie et la Porte, « la France ferait
        <pb n="107" />
        92 LE GRAND DESSEIN DE NAPOLÉON. 
cause commune avec la Russie, et les deux hautes parties 
contractantes s’entendraient pour soustraire toutes les pro 
vinces de l’empire ottoman en Europe, la ville de Constan 
tinople et la province de Roumélie exceptées, au joug et 
aux vexations des Turcs ». (Article 8.)‘ 
Les deux alliés négocièrent sur ces bases pendant plu 
sieurs années, et jamais peut-être la question d’Orient ne 
fut traitée avec une telle ampleur. Tout d’abord l’adjudant- 
général Guilleminot fut envoyé en Valachie pour ménager 
un armistice entre les troupes turques et russes; il fut 
conclu le 24 août 1807 à Slobodzié. Mais les Russes se 
montrèrent mal disposés à évacuer les Principautés; il leur 
coûtait de se retirer: fallait-il donc que l’alliance française, 
déjà peu populaire dans la haute société de Saint-Péters 
bourg, nécessitât un tel sacrifice de la part des Russes? 
C’en serait assez pour la compromettre à jamais, et le chan 
celier du tsar, le comte Roumiantzov, et le tsar lui-même 
s’efforcaient de faire comprendre à Savary, envoyé extraor 
dinaire de Napoléon en Russie, et à Napoléon, qu’il fallait 
« nationaliser » l’alliance parmi les Russes en laissant au 
tsar les Principautés. Alexandre I*' d’ailleurs trouverait 
tout naturel que Napoléon se pourvût lui-même d’un agran 
dissement équivalent, qu’il prît par exemple la Bosnie et 
l’Albanie. En un mot, la diplomatie russe s’efforcait d’en 
traîner Napoléon sur la pente du partage ottoman. 
Napoléon se déroba : il ne lui convenait pas d’entretenir 
ce sujet de conversation. Il craignait que, si l’on adoptait 
le principe du démembrement, l’Angleterre, maîtresse de 
la Méditerranée, ne s’attribuât aussitôt l’Egypte et les îles. 
Il consentit à laisser les Principautés à la Russie, à con 
dition que le tsar le laisserait enlever à la Prusse une nou 
velle province, la Silésie. Alexandre ne dissimula pas le 
mécontentement qu’une telle proposition lui inspirait, et 
la conversation languit, non sans quelque froideur de la part 
du tsar. 
Napoléon ne désespérait pas de faire la paix avec l’An 
gleterre: était-ce fatigue, ou pressentiment sinistre chez 
ce vainqueur? Mais, à l’ouverture de la session du Parle 
ment britannique, en janvier 1808, le discours du trône fut 
particulièrement belliqueux, au point que l’Empereur y vit 
i. Voir le texte de ces traités dans A. Vandal, Napoléon et Alexan 
dre tome I, à l’appendice.
        <pb n="108" />
        LE GRAND PLAN DE NAPOLÉON SUR L’ORIENT. 93 
comme un défi. Il le releva et adressa au tsar Alexandre la 
très éloquente lettre du 2 février 1808. Non seulement il l'y 
encourageait à la conquête de la Finlande sur les Suédois ; 
mais il y parlait de la marche d’une armée franco-austro- 
russe sur Constantinople, sur l’Asie, sur l'Inde: « Il faut 
être plus grands malgré nous, ... reconnaissons l’époque 
arrivée de grands changements et de grands événements. » 
L’ambassadeur français à Saint-Pétersbourg, M. de Cau- 
laincourt, fut autorisé à négocier aussitôt le partage de 
l’empire ottoman. 
Le tsar fut enthousiasmé de ces dispositions nouvelles, 
et des conférences furent aussitôt ouvertes entre Caulain- 
court et Roumiantzof. Avant de s’engager vers l’Iran et 
l’Inde, la Russie voulait régler d’abord le sort de la pénin 
sule des Balkans. On se mit vite d’accord sur la distribution 
territoriale de ce pays. La Russie devait prendre la Mol 
davie, la Valachie, la Bulgarie; la France aurait la Bosnie, 
l’Albanie et la Grèce. L’Autriche devait s’allonger entre les 
deux par la Serbie et la Roumélie, jusqu’à Salonique. Il 
fut plus difficile de s’entendre sur Constantinople et les Dé 
troits; le tsar voulait absolument cette ville; il n’admettai 
pas de partage sans elle; elle en était la raison d’être. Il 
lui fallait aussi les Détroits qui sont la porte nécessaire 
au développement économique de la Russie vers la Médi 
terranée. Caulaincourt céda sur Constantinople, mais à 
condition que la France aurait les Dardanelles: il y a deux, 
clefs qui ouvrent la mer Noire, le Bosphore et les Darda 
nelles ; il était Juste que la Russie et la France eussent 
chacune la sienne. A quoi Roumiantzof objectait que la 
mer Noire était aux Russes, non à la France, et qu’il ne 
pouvait leur convenir de remettre une des clefs de leur 
maison à un étranger, fût-il un ami ; en matière politique,, 
la confiance ne peut aller à cet excès de naïveté. 
On discuta longuement sur cette presqu’île des Darda 
nelles qu’à cause de sa forme, les deux interlocuteurs 
appelaient « la langue de chat». Roumiantzof offrait à la 
France, en échange des Dardanelles, l'Égypte, la Syrie, les 
Échelles du Levant; Napoléon ne pouvait se résoudre à 
ouvrir la Méditerranée à la Russie; il comprenait très 
clairement la gravité d’une pareille concession : il ne la 
fit pas. Il fut entendu que les deux souverains auraient 
une nouvelle entrevue, qu’on en finirait alors sur la question 
du partage.
        <pb n="109" />
        94 
LE GRAND DESSEIN DE NAPOLÉON. 
L’entrevue fut retardée par les affaires d’Espagne. Les 
dissensions des Bourbons de ce pays, les querelles entre 
le père et le fils, Charles IV et Ferdinand VII, encoura 
gèrent Napoléon à s’emparer encore de cette couronne. 11 
força à Bayonne l’abdication des deux princes, leur donna 
pour résidences les châteaux de Compiègne et de Valençay, 
et envoya son frère Joseph régner à Madrid. 11 ne croyait 
pas rencontrer de résistance sérieuse au-delà des Pyrénées 
■et songeait toujours à son grand dessein sur Constantinople 
et l’Inde. 
Il préparait sa route. Le généralGardane, qu’il avait en 
voyé en Perse, était arrivé à Téhéran le 24 décembre 1807; 
il y fut d’abord chaleureusement accueilli. Mais la nouvelle 
de la paix de Tilsitt fut désagréable au shah, qui avait pensé 
que l’alliance française lui serait utile contre les Russes et 
qui n’était pas loin de considérer le traité de Tilsitt comme 
une vraie trahison à son égard; d’autant mieux que les 
armées du tsar, inutiles en Pologne, reprirent les hostilités 
avec plus de vigueur sur la Caspienne. La situation ne tarda 
pas à devenir difficile pour Gardane; en février 1809, il de 
vait être obligé de quitter la Perse, et, aussitôt après son 
départ, une mission anglaise allait arriver à Téhéran et signer 
avec le shah un traité d’alliance anglo-persane stipulant 
l’expulsion de tous les Français. Le nouveau gouverneur 
anglais de l’Inde, George Elliot ou lord Minto (1807-1813), 
se préoccupait de fermer aux Français la route de l’Inde; il 
traitait avec Runjeet-Singh, le puissant chef des Seykhs du 
Bengale, avec le chef afghan Shoudja et pensait ainsi 
dresser devant Napoléon des obstacles infranchissables. 
Napoléon n’en était pas troublé; il voulait mettre l’An 
gleterre à ses pieds en quelques mois. Il dressa alors le plus 
gigantesque plan qu’ait jamais conçu un conquérant. 
L’armée de Dalmatie, sous le commandement de Marmont, 
incessamment renforcée depuis Tilsitt, avec Corfou pour 
place d’armes et centre d’approvisionnements, où s’entasse 
de jour en jour un formidable dépôt de munitions et de 
vivres, traversera la Bosnie. Elle opérera sa jonction en 
Macédoine avec les Autrichiens, vers Andrinople avec les 
Russes. Sous ce choc, l’empire ottoman sera balayé d’un 
coup. Alors l’armée tripartite passera en Asie et se ran 
gera sur l’Euphrate, prête, sur un signe, à pousser plus 
loin. 
En même temps, tous les ports de l’Espagne, de l’Italie,
        <pb n="110" />
        LA DÉFAITE DE NAPOLÉON. 
95 
de l’Autriche, lanceront d’innombrables petits vaisseaux 
dans toutes les directions; la flotte de Toulon occupera la 
Sicile; celle de Tárente jettera une armée en Égypte; celle 
de Rochefort fera le tour de l’Afrique ; celle de Brest por 
tera un corps de débarquement quelque part sur la côte 
anglaise, ou en Irlande, ou dans la Tamise; les vaisseaux 
marchands de l’Angleterre seront enlevés par une multiple 
et insaisissable guérilla de corsaires. Elle sera enveloppée 
dans un effroyable tourbillon ; elle sera frappée partout à la 
fois, sans savoir où ni comment se défendre. 
Et l’Empereur, établi à Tárente, se dressant sur la Mé 
diterranée et sur le monde, comme le Dieu terrible des 
batailles, maître du tonnerre, assistera là à l’humiliation de 
l’Angleterre aux abois, épuisée, vaincue sans combattre. 
Sinon, si elle refuse d’avouer son impuissance, les des 
tinées s’accompliront: l’armée des nations franchira l’Eu 
phrate, le Tigre, et, par-dessus l’Iran, sur les traces 
d’Alexandre de Macédoine, elle ira d’une poussée renverser 
l’empb-e anglais de l’Inde et changer à jamais la face de la 
terre. 
ni. — La défaite de Napoléon. 
Comme il rêvait ainsi, — jusqu’à quel point était-il 
dupe de son imagination? — il reçut la nouvelle de la ca 
pitulation de Baylen : l’honneur de l’armée française atteint, 
sa réputation d’invincible compromise, l’Espagne soulevée, 
Joseph chassé de Madrid, tous les peuples récemment 
vaincus frémissants de l’espoir de la vengeance, l’avenir 
noir. L’Empereur fut un moment frappé de stupeur: était-ce 
un avertissement de la fortune jalouse? 
Il se ressaisit vite : il irait en Espagne ; en une campagne 
d’un ou deux mois il écraserait l’insurrection, rétablirait 
l’ordre; il reprendrait bientôt le grand dessein. Mais, 
pendant qu’il serait à cette extrémité du continent, il fallait 
que l’Europe centrale fût contenue, que personne n’en 
profitât pour quelque soulèvement qui serait très grave en 
ces circonstances. Il pensa au tsar pour « faire la police » 
en Allemagne et en Autriche et hâta l’entrevue dont il avait 
été question entre eux. 
Elle eut lieu à Erfurt en septembre 1808. Les fêtes qui y 
furent données furent très brillantes, plus brillantes que 
celles de Tilsitt; mais, à cause des affaires d’Espagne, à
        <pb n="111" />
        4&gt;6 
LE GRAND DESSEIN DE NAPOLÉON. 
cause aussi des dissentiments qui s’étaient déjà manifestés 
entre les deux alliés au sujet de l’Orient, les conversations 
furent beaucoup moins cordiales. Chacun d’eux chercha à 
tirer pour soi le meilleur parti de la rencontre, et les vastes 
pensées de jadis, les vertigineuses envolées d’imagination 
firent place à la froide discussion d’un protocole où l’on tut 
de parti pris les brûlantes questions récemment soulevées 
par la lettre de février. 
Napoléon retira une partie de ses troupes des garnisons 
prussiennes ; il comptait que le tsar lui garantirait la tran 
quillité de l’Allemagne et de l’Autriche. En échange de ce 
service dont d’ailleurs il devait s’acquitter très légèrement, 
Alexandre 1" se fit reconnaître la possession de la Finlande, 
qu’il venait d’enlever aux Suédois, et surtout celle des 
Principautés de Moldavie et de Valachie, « prenant le Da 
nube pour frontière ». Napoléon demanda seulement que 
cette convention ne fût pas aussitôt publiée. 
11 put ainsi partir pour l’Espagne et rétablir son frère 
sur le trône de Madrid, lient à peine le temps d’achever 
son entreprise : comme il poursuivait vers la Galice l’armée 
anglaise du général Moore, avant de l’avoir atteinte, il fut 
rappelé à Paris par l’agitation patriotique de l’Allemagne 
et les armements de l’Autriche. Il y courut. Il forma préci 
pitamment son armée sur le Danube supérieur et marcha 
au-devant de l’archiduc Charles. Il comptait sur le concours 
des troupes russes; il n’eut que des protestations d’amitié, 
sans appui efficace. Il comprit dès lors qu’il n’avait plus rien 
à espérer de l’alliance du tsar. 
Il n’en fut pas moins victorieux des Autrichiens autour de 
Ratisbonne, et surtout à Wagram, le 9 juillet 1809, et leur 
imposa le traité de Vienne. Il annexa à son empire le dis 
trict de Villach en Carinthie, toute la Carniole, Gœritz, la 
Croatie civile et militaire, Trieste, Raguse et Fiume. L’Au 
triche n’eut plus de côtes sur l’Adriatique et Napoléon y put 
surveiller étroitement l’application du blocus continental. 
De ces provinces, jointes à la Dalmatie qu’il possédait de 
puis 1805, il fit le gouvernement des provinces illyriennes, 
qu’il confia à Marmont, duc de Raguse, avec Laybach pour 
capitale. Il était bien placé, vers la Save supérieure et 
aux bouches de Cattaro, pour tenir en échec l’ambition russe 
sur le Danube. 
Les souvenirs de la domination française dans ces ré 
gions sont restés très vivaces. Les habitants trouvaient les
        <pb n="112" />
        LA DEFAITE DE NAPOLEON. 
97 
Français trop peu dévots; mais ils admiraient l’ordre in 
troduit dans le pays, la justice et les impôts égaux pour 
tous, les grands travaux publics entrepris partout, ponts 
de pierre, routes plantées d’arbres. On prête à l’empereur 
François I®'', visitant ce pays après la chute de Napoléon, 
et étonné de sa prospérité, ce joli trait : « C’est bien dom 
mage que les Français ne soient pas restés ici plus long 
temps! » 
Sans se préoccuper désormais de s’entendre avec Napoléon 
pour le règlement des affaires d’Orient, le tsar poursuivait 
la guerre contre la Turquie. 11 avait refusé de ratifier l’ar 
mistice de Slobodzié et d évacuer les Principautés; la con 
vention d’Erfurt lui en garantit la possession. Mais le sultan 
n’y consentit pas et repoussa l’ultimatum que le colonel 
Paskiévitch lui apporta en ce sens. 
Les hostilités recommencèrent. Elles se traînèrent péni 
blement encore pendant trois ans, les Ottomans étant inca 
pables sans doute d’une offensive énergique et le tsar sans 
cesse distrait par la politique napoléonienne. 
En 1809, les Russes ne purent prendre les places du 
Danube; ils échouèrent à Brada, Giurgewo, Kraïova. Au 
printemps de 1810, le tsar y envoya le général Kamenski, 
le conquérant de la Finlande. Il franchit le fleuve parla 
prise de Silistrie (juin) ; puis il enleva les retranchements 
turcs de Razgrad et attaqua Choumla. De furieux combats 
s’engagèrent autour de cette importante position très vi 
goureusement défendue. Les Russes remportèrent surtout 
la victoire de Batynia (7 septembre), et la plupart des for 
teresses du Danube, Nicopolis, Sistova, Routchouk et 
Giurgewo, tombèrent en leur pouvoir. La campagne se 
termina cependant sans qu’ils pussent s’emparer de 
Choumla. 
Au commencement de 1811, Kamenski voulut faire un 
effort décisif sur cette ville ; mais il fut rappelé avec une 
partie de ses divisions. Le tsar, inquiet des armements de 
Napoléon, décidé à la guerre, qui faillit éclater en avril de 
cette même année, massait le plus de troupes possible à la 
frontière du grand-duché de Varsovie. Kamenski fut rem 
placé au Danube par Kutusof, avec la mission de combattre 
et surtout de négocier au plus tôt avec les Turcs, fùt-ce au 
prix des Principautés. Kutusof, pour traiter dans de bonnes 
conditions, chercha d’abord quelque succès sur les troupes 
ottomanes. Il avait abandonné le siège de Choumla et re- 
E.Driaült. — Question d’Orient. 7
        <pb n="113" />
        98 
LE GRAND DESSEIN DE NAPOLÉON. 
passé le Danube. Le grand vizir, encouragé par cette re 
traite, le suivit imprudemment sur la rive gauche du fleuve, 
et les deux armées se trouvèrent de nouveau en présence à 
Slobodzié. Très habilement Kutusof, envoyant son aile 
gauche le long du Danube, en arrière des Turcs, coupa 
leur ligne de retraite, et les cerna complètement (oc 
tobre 1811). 
Alors il consentit à négocier ; les pourparlers furent très 
longs: les agents de Napoléon s’efforcaient d’empêcher la 
paix; le sultan les écoutait peu, se souvenant de Tilsitt. Le 
tsar s’impatienta de ces retards, il avait besoin de son armée 
du Danube. Il rappela Kutusof et le remplaça par l’amiral 
Tchitchagof. A l’arrivée de celui-ci, les préliminaires ve 
naient d’être rédigés; ils furent transformés en un traité 
définitif, signé à Bucharest, le 28 mai 1812. Il était temps: 
ce jour-là même. Napoléon quittait Dresde pour prendre le 
commandement de son armée en marche sur le Niémen. 
Par le traité de Bucharest, le tsar rendit au sultan les 
Principautés de Moldavie-Valachie ; il se contenta de l’an 
nexion de la Bessarabie, c’est-à-dire du pays compris entre 
le Dniester et le Pruth presque jusqu’à la bouche la plus sep 
tentrionale du Danube. Il allait pouvoir employer toutes ses 
troupes contre l’invasion française, et surtout il devait lui 
être très profitable de n’avoir pas à redouter une diversion 
ottomane sur le Danube inférieur : si Marment descendant 
la Save avait en effet rejoint les Turcs en Roumanie, les 
Russes auraient couru de grands dangers. Le tsar sentait 
tout le prix de cette neutralité du sultan ; aussi, pour ne 
pas la compromettre, la sentant peut-être mal assurée, 
repoussa-t-il le plan de l’amiral Tchitchagof, qui offrait de 
remonter le Danube et la Save, eu soulevant les popula 
tions slaves des Balkans, et en les entraînant sur l’Illyrie, 
Trieste et Venise : première ébauche du Panslavisme. 
Tchitchagof reçut l’ordre de ramener ses troupes vers le 
Dniéper et la Bérésina. 
Abandonné par les Turcs, en guerre avec les Russes, en 
hâte d’en finir avec les Anglais, d’achever sa carrière par 
une campagne plus merveilleuse que toutes. Napoléon 
dresse le grand plan de 1812. Il est difficile d’y distinguer 
les réels desseins de sa politique des rêves de son imagina 
tion ; mais, dans cette dernière poussée de son génie à tra 
vers l’Orient, le rêve est aussi instructif. 
Il voulut, comme en 1806, comme alors Talleyrand le lui
        <pb n="114" />
        LA DÉFAITE DE NAPOLÉON. 
99 
avait conseillé, rejeter les Russes en Asie; il s’efforçait 
ailleurs de contenir les Anglais en Occident. Prévoyait-il 
une Europe écrasée entre les deux colosses? Héritier du 
titre des Césars romains, gendre du dernier représentant 
du Saint Empire Romain, conçut-il la pensée que lui seul 
pouvait encore arracher la Méditerranée aux ambitions 
croissantes des Germains d’Angleterre et des Slaves de 
Russie, et sauver la civilisation latine? 
Vainqueur de la Russie, maître de Moscou, que ferait-il 
de sa victoire? Au delà, par la mer Noire et la Caspienne, 
il eut sans doute une dernière, une suprême vision de 
l’Orient; sur cette double route, où les Russes ont suivi 
depuis la voie que leur indiquaient« le testament de Pierre 
le Grand » et le puissant génie de Napoléon, jetterait-il 
une armée sur l’Inde, comme Alexandre le Grand, pour 
en revenir par l’Égypte, une autre sur Constantinople, 
pour en fixer d’un trait de son épée les destinées mys 
térieuses ? 
On raconte que, dans la longue file des équipages néces 
saires à son service personnel pendant la campagne de 
Russie, un fourgon, toujours étroitement clos et particu 
lièrement surveillé, renfermait tous les insignes impériaux, 
,a couronne, le sceptre et l’épée du sacre, le lourd manteau 
Ide pourpre et le diadème impérial. Où voulait-il, quittant 
le harnais de guerre, renouveler la cérémonie de Notre- 
Dame? — A Moscou? — Ce n’eût été qu’une usurpation.— 
Plus loin peut-être, sur la route de Babylone, de Persépolis, 
à Samarcande, à Delhi, d’où, vainqueur tout-puissant, le 
monde à ses pieds, le globe d’or en sa main, il se dresserait 
en une flamboyante apothéose ^ 
Il prit Moscou, et ce fut tout. Il en sortit au milieu des 
flammes de l’incendie et commença l’effroyable retraite. 
Derrière les débris de la Grande Armée, les peuples vaincus 
se levèrent comme une meute altérée de vengeance et la 
suivirent en grondant jusqu’à Paris. Les souverains victo 
rieux à leur tour, relevés d’une longue humiliation, se 
partagèrent les riches dépouilles du conquérant. Ce fut une 
curée sans scrupules. 
Il fut peu question de l’Orient au congrès de Vienne ; car 
il avait échappé presque absolument aux entreprises de 
Napoléon. Le tsar chercha bien à se faire reconnaître par 
1. Vandal, Napoléon et Alexandre tome III, p. 345-346.
        <pb n="115" />
        100 
LE GRAND DESSEIN DE NAPOLÉON. 
les alliés une sorte de protectorat sur les chrétiens de l’em 
pire ottoman, analogue à celui de la France sur les catho 
liques du Levant : cela ne pouvait convenir ni à l’Autriche 
ni à l’Angleterre, et on se garda d’agiter trop un sujet aussi 
brûlant. Le traité de la Sainte Alliance, entre les trois sou 
verains de Russie, de Prusse et d’Autriche, représentant les 
trois branches principales de l’Église chrétienne, ses termes 
bibliques, ses appels à la renaissance de la foi religieuse, 
parurent annoncer une croisade contre l’Islam, et le sultan 
en exprima quelque inquiétude. Ce n’était qu’une « assu 
rance mutuelle des rois contre les peuples », une entente, à 
préciser dans les détails d’application, sur la croisade à 
conduire contre les principes révolutionnaires, une dernière 
manifestation, aussi vaine que prétentieuse, de l’absolutisme 
de droit divin. 
Cependant l’Orient fut intéressé, indirectement du moins, 
aux résultats des délibérations de Vienne et de nouvelles 
positions furent prises par les puissances victorieuses autour 
de Constantinople ; de nouveaux caractères apparurent, dans 
l’empire ottoman lui-même, dont ces puissances ne tinrent 
encore aucun compte, qui pourtant devaient modifier la 
question plus que toutes les finesses de la diplomatie. 
L’Autriche encore une fois oublia sa vocation orientale ; 
peut-être craignait-elle de fournir quelque prétexte aux 
convoitises de la Russie. Elle reprit seulement ses provinces 
perdues de Carinthie, de Camiole et de Croatie, et la plus 
grosse part de l’ancien domaine de Venise, souvenir de 
Campo-Formio, le royaume d’illyrie et le royaume de Dal- 
matie. Cela ne la détournait pas de l’Occident, où elle chercha 
et trouva la récompense de sa victoire ; elle eut le royaume 
Lombard-Vénitien et la prépondérance sur l’Italie, la prési 
dence de la Confédération germanique et la prépondérance 
sur l’Allemagne. 
L’Angleterre, occupée surtout de la lutte contre Napoléon, 
en était restée dans l’Inde aux conquêtes du marquis de 
Wellesley. C’était assez pour qu’elle cherchât à s’assurer de 
libres communications avec cet empire, — car elle n’avait 
plus de rivalité à y redouter, — pour qu’elle en occupât les 
routes. Elle prit donc le Cap de Bonne-Espérance, et, Bona 
parte ayant attiré son attention vers l’isthme de Suez, elle 
commença de prendre sur la Méditerranée les meilleurs 
points stratégiques; elle eut, avec Gibraltar, Malte et le 
protectorat des îles Ioniennes.
        <pb n="116" />
        LA DÉFAITE DE NAPOLÉOU. iOl 
lia Russie se rapprochait par le nord comme l’Angleterre 
par le sud. Sa longue guerre avec la Perse s’était terminée 
en 1813, le 24 octobre, par le traité de Gulistan ; elle resta 
maîtresse de la Géorgie et de Tiflis, annexa en outre le 
Daghestan, le Chirwan et la côte de la Caspienne jusqu’à 
l’Araxe ; elle eut le droit de libre navigation sur cette mer. 
Elle commença à rivaliser à Téhéran avec l’influence an 
glaise. Le traité de Bucharest l’avait établie aux embou 
chures du Danube par l’acquisition de la Bessarabie. Elle 
continuait de s’allonger le long des côtes septentrionales de 
la mer Noire. 
Pendant ce temps, l’empire ottoman, auquel les grandes 
puissances n’osaient toucher, de peur de complications incal 
culables, continuait à se disloquer, par l’action naturelle de 
ses vices anciens et des principes de la Révolution française. 
Non seulement Ali, le pacha de Janina, était de plus en 
plus indépendant. Non seulement Méhémet-Ali en Égypte 
fortifiait son autorité, massacrait les Mameluks le 1" mars 
1811, enlevait aux Wahabites les villes saintes de Médine 
et de La Mecque (1813), et commençait la transformation 
de l’Égypte par l’imitation de Bonaparte ; c’était un vassal 
qui pouvait être utile au sultan et aussi se lever contre lui. 
Mais surtout les peuples chrétiens des Balkans devenaient 
de jour en jour plus avides de liberté à mesure que la domi 
nation musulmane devenait moins redoutable et les ensei 
gnements de la France révolutionnaire mieux compris. Les 
Roumains, depuis longtemps gouvernés par des hospodars 
particuliers, et presque autonomes, pénétrés par l’influence 
russe pendant l’occupation de 1806 à 1812, retrouvaient 
leur langue nationale, « comme une belle médaille romaine 
sous une rouille séculaire », et s’apercevaient ainsi qu’ils 
étaient plus Latins que Grecs, tout près de se défier déjà de 
l’ambition russe qui venait de leur ravir la Bessarabie. 
Les Serbes, abandonnés par les Russes au traité de 
Bucharest, refusèrent pourtant de se soumettre, malgré les 
conseils du tsar, volontiers taxés par eux de trahison. Les 
Turcs, libres sur le Danube, envoyèrent de nombreuses 
troupes en Serbie, et le héros de la guerre de l’indépendance, 
Kara-Georges, fatigué ou désespéré, s’enfuit en Autriche, 
avec de riches trésors. Miloch Obrenovitch, son rival, essaya 
d’obtenir du grand vizir Kourchid-pacha une pacification 
honorable ; on ne s’entendit pas, et les Janissaires se remi 
rent à massacrer. En 1814, toute la Serbie se souleva dans
        <pb n="117" />
        102 
LE GRAND DESSEIN DE NAPOLÉON. 
an grand enthousiasme patriotique; Miloch fut acclamé 
chef suprême à Takovo et entreprit contre les Turcs une 
guerre sans merci. Ils s’en effrayèrent ; le tsar, vainqueur 
de Napoléon, agit à Constantinople ; le sultan consentit à 
un compromis ; un pacha turc fut rétabli à Belgrade ; mais 
Miloch fut reconnu woïvode héréditaire : les deux forteresses 
de Belgrade et de Kragouiévats furent partagées entre des 
soldats turcs et des miliciens serbes en nombre égal. Les 
impôts durent être fixés par le woïvode et le pacha, répartis 
par la Skouptchina ou assemblée nationale. Sous ce régime 
d’autonomie, la Serbie eut quelques années de tranquillité 
et y entretint l’espoir d’une complète indépendance. 
Il était difficile aux Grandes Puissances de contenir ce 
mouvement des nationalités chrétiennes ; elles étaient même 
moralement obligées de l’encourager. Il allait pourtant 
limiter leurs ambitions, car il renfermait toute la force de 
la Révolution. 
OUVRAGES A CONSULTER. 
La Correspondance de Napoléon. 
G. Grosjean, La mission de Sémonville. 
Boula Y (de la Meurthe), Le Directoire et V expédition d’Égypte. 
Galli, L’armée française en Égypte. 
Heeren, Histoire de l’expédition française en Égypte. 
Sorel, Bonaparte et Hoche en 1797 ,* —L’Europe et la Re 
volution française, II, III, IV. 
Louis Belloc, Bonaparte et les Grecs. 
PouQUEViLLE, Régénération de la Grèce, 4 volumes. 
Fauriel, Chants populaires de la Grèce. 
En. Lockroy, Ahmed le Boucher (Djezzar pacha). 
Martens, Recueil des traités de la Russie avec les puis 
sances étrangères. 
Talleyrand, Mémoires, I. 
Tatistghef, Alexandre JT" et Napoléon. 
A. Vandal, Napoléon et Alexandre L", 3 volumes. 
A. DE Gardane, Mission du général Gardane en Perse;— 
cf. encore Gaffarel, dans la Revue bleue (16 février 1878). 
Gh. PiGAULT, Histoire des révolutions de la Perse. 
JuGHEREAU DE Saint-Denis, Les Révolutious de Constanti 
nople, 2 volumes ; — Histoire de l’empire ottoman. 
Ed. Driault, La politique orientale de Napoléon, Sebastiani 
et Gardane.
        <pb n="118" />
        DEUXIÈME PARTIE. 
LA RÉFORME DE LA TURQUIE 
ET LES DÉMEMBREIVIENTS. 
CHAPITRE IV. 
LMN OÉPEN DANCE DE LA GRÈCE. 
I. — Là RENAISSANCE DE LA NATIONALITÉ GRECQUE. 
Marchands, klephtes et marins des lies. — La politique du tsar 
Alexandre I®'. — Rapprochement avec la France. — L’Autriche 
et l’Angleterre. — Les Philhellènes, les Philomuses, les Hétairies 
II. — l’insurrection ET LA RÉPRESSION. 
Alexandre Ypsilanti en Moldavie (1821). — L’insurrection en Grèce 
— Mort d’Ali de Janina (1822). — Massacres à Constantinople, à 
Chio. — L’assemblée d’Epidaure (janvier 1822). — L’intervention 
du tsar Alexandre. 
La politique anglaise. — Canning. — Le sultan Mahmoud appelle 
l'armée égyptienne. — Dissensions intestines parmi les Grecs. — 
Ibrahim-pacha en Morée. — Le siège et la prise de Missolonghi 
par les Turcs et les Égyptiens (1825-1826). 
ui. — l’intervention européenne et l’indépendance 
(1826-1829). 
Destruction de la milice des Janissaires (juin 1826). — Débuts de la 
réforme militaire en Turquie. — L’agitation philhellénique en 
Europe. — Vigoureuse intervention du tsar Nicolas l®r. — La 
convention d’Akkermaun (octobre 1826). 
Les inquiétudes de l’Angleterre. — La triple alliance de Londres 
(6 juillet 1827). — La bataille de Navarin (20 octobre). 
Traité de Tourkmantchaï entre la Russie et la Perse (février 1828.) 
— Le général Maison en Morée (1828). — Les Russes en Arménie 
et dans les Balkans (1828-1829). 
Le traité d’Andrinople (14 septembre 1829). —Le nouveau royaume 
de Grèce. — L’entente franco-russe en 1828-1830. — Le projet 
Polignac.
        <pb n="119" />
        104 
L’INDÉPENÜANCE DE LA GRÈGE. 
I. — La renaissance de la Nationalité grecque. 
La Renaissance des nationalités, fruit naturel des idées 
révolutionnaires venues de France, et plus encore de la 
décadence ottomane, allait devenir à la question d’Orient la 
solution la plus, naturelle et pourtant la moins prévue par la 
diplomatie européenne. C’est que, conduite par des souve 
rains de droit divin, il lui fut difficile pendant longtemps 
de se faire à cette solution, funeste à ses intérêts, contraire 
à ses principes. A peine, à la fin du siècle, y montre-t-elle 
quelques dispositions favorables ; et les nationalités chré 
tiennes des Balkans, héritières légitimes de l’empire otto 
man, mieux que cela, légitimes maîtresses des pays occu 
pés jadis par les Turcs et indignement exploités par eux 
pendant des siècles, n’ont fait reconnaître leur droit à 
l’existence qu’à travers les plus égoïstes intrigues des 
grandes puissances ; elles n’ont dû le plus souvent leur 
indépendance qu’à l’opposition des intérêts de leurs préten 
dus protecteurs. La Grèce en fit la première expérience, et 
si elle rencontra, de l’Angleterre à la France et à la 
Russie, de vives sympathies et de beaux dévouements, elle 
n’obtint des gouvernements qu’un concours tardif et 
qu’une demi-satisfaction. 
Elle fut, parmi les nationalités effacées pendant des 
siècles sous l’oppression musulmane, la première à repa 
raître, et dès le début avec le plus de relief, à cause des 
souvenirs classiques que la civilisation occidentale avait 
cultivés, à cause de son éloignement de Constantinople, à 
cause de sa situation maritime favorable à sa liberté, à 
cause surtout de sa personnalité fortement marquée depuis 
l’antiquité et toujours vivante à travers les générations 
qu’elle avait formées. Dans le temps même où la flotte de 
Catherine II réveillait les espérances des Grecs, Coral adap 
tait les formes anciennes de la langue grecque à sa pro 
nonciation nouvelle, créait le grec moderne écrit, en 
faisait une langue littéraire, comme pour rendre la voix 
à ce peuple qui voulait vivre encore. La ruine de la flotte 
turque, la décadence de l’influence française dans le 
Levant, la rupture entre la France et la Porte au moment 
de l’expédition d’Égypte, la longue guerre entre Napoléon 
et l’Angleterre, donnèrent aux Grecs une clientèle com 
merciale considérable ; ils furent d’actifs et audacieux mar-
        <pb n="120" />
        LA RENAISSANCE DE LA NATIONALITÉ GRECQUE. 105 
chands ; ils retrouvèrent les secrets de leurs ancêtres du 
Pirée ; ils eurent sur toutes les mers du Levant de nom 
breux vaisseaux, qui de nouveau sillonnèrent la Méditerra 
née, de Marseille à Odessa ; à l’abri du pavillon anglais le 
plus souvent, pour pouvoir passer partout, ils s’enrichi 
rent. Ils eurent dans la plupart des ports méditerranéens 
des colonies marchandes très prospères ; celle du Phanar 
notamment entassa des trésors, pour les luttes futures de 
l’indépendance. Elles grandissaient d’ailleurs à l’aise ; 
Sélim III témoignait aux chrétiens une grande bienveil 
lance et c’était un des traits de son esprit de réforme. 
Mais ces milliers de Grecs, entreprenants et riches, étaient 
faibles encore par leur extrême dispersion ; en Grèce seu 
lement, la race était groupée en agglomérations compac 
tes, par endroits pénétrées de la foi musulmane qui y avait 
trouvé des adeptes intéressés, presque partout organisées en 
petites républiques municipales auxquelles les Turcs avaient 
toujours laissé quelque liberté. Pourvu que les impôts, 
très lourds et très arbitraires, fussent régulièrement en 
voyés au Grand Seigneur, les cités grecques s’adminis 
traient à leur gré ; elles avaient à leur tête des primats, de 
religion grecque, désignés par leurs concitoyens, reconnus 
par les chefs ottomans, intermédiaires naturels entre les uns 
et les autres ; elles formaient même parfois des milices 
d'armatoles, armées et recrutées librement. De tout temps, 
la Grèce avait aimé l’indépendance municipale. Sut-elle 
jamais comprendre d’autre organisation politique ? 
Ces petites sociétés, très isolées dans leurs cantons mon 
tagneux, souvent jalouses les unes des autres, étaient-elles 
capables de se grouper contre le maître? La surveillance 
des pachas turcs était de plus en plus défiante, et, au moin 
dre soupçon, volontiers cruelle. On n’y pouvait échapper 
que dans les rochers les plus abrupts, les îles les plus 
cachées, où en réalité jamais la domination ottomane 
n’avait été reconnue. Ainsi le Maïna, la presqu’île que 
forme le Taygète au-dessus de Sparte et sur la rive droite 
de l’Eurotas, était le refuge inviolable des Grecs belliqueux, 
impatients de tout gouvernement ; autant brigands que 
guerriers, les uns maîtres de la montagne de génération 
en génération, les autres réfugiés dans ses cavernes pour 
échapper à la police turque, ces klephtes ou palikares fai 
saient volontiers le coup de feu sur les régiments du 
sultan, razziaient les villages voisins, s’enrichissaient
        <pb n="121" />
        106 L’INDEPENDANCE DE LA GRECE. 
de rançons adroitement extorquées à d’imprudents voya 
geurs. 
Ainsi vivaient encore les hardis marins des îles : Psara, 
près de Chio, et surtout Hydra et Spetzia, à l’extrémité de 
la presqu’île de l’Argolide, les îles Nautiques, comme on les 
appelait, ou les îles des Marins, étaient le repaire des 
pirates de la mer, terreur des vaisseaux turcs aux dépens 
desquels ils faisaient l’apprentissage de la guerre de l’indé 
pendance, terreur quelquefois aussi des vaisseaux chrétiens 
dont la cargaison excitait leur envie. 
Janina, où le pacha Ali refusait l’ohéissance au sultan, 
le Maïna, les îles Nautiques : trois foyers où couvait l’in 
cendie qui allait enflammer toute la Grèce. 
On le savait en Europe ; on le constatait avec espérance 
ou avec inquiétude. Le tsar Alexandre ï" était un person 
nage ondoyant dont il était difficile de pénétrer les inten 
tions. Défenseur victorieux de la cause des souverains 
contre les principes révolutionnaires, libéral et même 
volontiers « républicain », mais persuadé que les rois de 
droit divin savent mieux que leurs sujets les libertés qui 
conviennent, il était disposé par là à adopter les vues de 
M. de Metternich sur les dangers de toute révolution et la 
nécessité de s’y opposer. 
11 était impossible pourtant qu’il eût oublié le grand 
projet de son aïeule: c’eût été renier son propre nom et les 
traditions les plus populaires de la Russié. N’avait-il pas tenté 
au congrès de Vienne de se faire reconnaître le protectorat 
des chrétiens de l’empire ottoman? Le sultan n’avait-il 
pas pu voir dans le traité de la Sainte-Alliance comme une 
menace de croisade? Le tsar, après la défaite définitive de 
Napoléon, n’avait-il pas conservé toute son armée sur le 
pied de guerre ? Pourquoi ? Son titre de tsar l’obligeait à 
prendre en mains la cause de l’orthodoxie. Et ce rôle reli 
gieux n’était pas pour déplaire à sa nature mystique. 
L’occasion était bonne, peut-être unique, de continuer 
vers Constantinople la marche indiquée par Catherine. 
L’Europe paraissait reconnaître la suprématie du tsar sur 
le continent ; la France n’était plus un obstacle, et même 
Alexandre commençait à entretenir avec elle des relations 
flatteuses : il avait besoin d’elle pour régler selon ses intérêts 
la question d’Orient. Il disait le 19 juillet 1821 à l’ambassa 
deur français, M. de La Ferronnays : « Ouvrez le compas 
depuis le détroit de Gibraltar jusau’au détroit des Darda-
        <pb n="122" />
        LA RENAISSANCE DE LA NATIONALITÉ GRECQUE. 107 
Helles ; voyez ce qui est à votre convenance, et comptez 
non seulement sur le consentement, mais sur l’assistance 
sincère et efficace de la Russie ». 11 ajoutait aussitôt : « Il 
faut que les Turcs soient repoussés bien loin et que tout le 
monde puisse s’arranger. C’est la Russie aujourd’hui que la 
France doit avoir comme alliée. » Au même ambassadeur, 
il disait encore l’année suivante : « La France et la Russie 
réunies feront la loi à l’Europe. » 
C’est que le tsar sentait devant lui l’opposition de deux au 
tres puissances. L’Autriche ne voulait pas laisser soulever 
la question ottomane : elle perdait un peu alors la cons 
cience de ses destinées orientales et regardait de nouveau 
vers l’Italie et l’Allemagne ; elle se rendait compte pourtant 
qu’elle ne devait pas se laisser fermer la route de la mer 
Noire et de l’Archipel. M. de Metternich dissimulait ces 
raisons nationales sous cette considération politique qu’il 
ne fallait nuUe part permettre aucune entreprise révolu 
tionnaire ; et il tenait le tsar par cet argument. L’Angle 
terre, étrangère à la Sainte-Alliance, n’avait pas de telles 
raisons à son service ; mais elle ne voulait pas laisser des 
cendre les Russes dans la mer Méditerranée ; elle ne 
voulait pas exposer à un tel danger sa route la plus courte 
vers l’Inde. Elle était bien placée pour surveiller les dé 
marches du gouvernement russe: elle avait depuis 1815 le 
protectorat des Iles Ioniennes. Déjà donc les intérêts 
très égoïstes des puissances venaient compliquer la 
question d’Orient et entraver la libre évolution des nationa 
lités. 
L’opinion publique, ignorante de ces intérêts contradic 
toires, toute sentimentale et aveuglément généreuse, entraî 
nait malgré eux les gouvernements. Car les patriotes grecs 
lui adressaient d’émouvants appels et l’excitaient par des 
aventures romanesques comme on les aimait en ce temps, 
dans la réalité et dans la fiction. Ils fondèrent, dès avant 
1815, diverses associations entre ceux qui se lamentaient 
sur la Grèce esclave et mûre pour la liberté : la société des 
Philhellènes, la société des Philomuses, qui ouvrit partout 
des écoles grecques. Au congrès de Vienne, le Corfiote 
Jean Capo d’Istria, ministre du tsar, obtint pour elles de 
belles souscriptions parmi les plénipotentiaires : ils ouvri 
rent largement leur bourse, satisfaits de s’acquitter à ce 
prix envers l’hellénisme et l’humanité. Le même Capo 
d’Istria, passant bientôt après dans les îles Ioniennes, y
        <pb n="123" />
        108 L’INDÉPENDANCE DELA GRÈCE. 
excita par sa présence et ses encouragements quelques 
troubles que les Anglais apaisèrent bien vite. 
En octobre 1815, trois Grecs du Phanar, Skouphas, 
Xantbos et Dikœos, fondèrent métairie, association 
secrète qui, dès le début, eut un caractère insurrectionnel, 
distribua des armes, des appels à la guerre, recueillit 
d’importantes sommes et prépara le soulèvement. Elle se 
répandit très vite dans tout le Levant, à Smyrne, Chio, 
Samos, au delà même, à Bucharest, à Moscou, à Trieste. 
Elle eut des membres très hardis, comme le chef des Sou- 
liotes Marcos Botzaris ; Alexandre Ypsilanti, aide de camp 
du tsar, en accepta la direction suprême, tint Alexandre au 
courant et obtint de lui de bonnes paroles. 
Dès lors, l’agitation se produisit sur divers points. Kara- 
Georges, réfugié à Kiev depuis 1814, revient en Serbie en 
1817 pour la soulever, du consentement du tsar, semble-t- 
il ; pendant ce temps, les hétairistes se lèveront en Vala- 
chie et en Grèce ; les Turcs, impuissants contre une révolte 
générale, seront rejetés en Asie et la croix grecque portée 
d’un trait à Sainte-Sophie. 11 fut bientôt assassiné par des 
émissaires de son rival, le woïvode Miloch. 
Le 23 mars 1820, Ali de Janina se révolte décidément 
contre le sultan ; le pacha de Bérat reçoit l’ordre de mar 
cher contre lui. Ali appelle à l’aide les chrétiens que récem 
ment il combattait et décimait par des massacres féroces ; 
il affirme qu’il veut être le sauveur des Grecs; il entre dans 
l’hétairie, il en devient un des chefs. 
Le 6 mars 1821, Alexandre Ypsilanti, comptant sur les 
hétairistes de la Moldavie et sur le tsar, passe le Prnth à 
la tête d’une petite troupe. Il lance parmi les populations 
chrétiennes une proclamation toute remplie de souvenirs 
classiques ; a Les Turcs, ces descendants efféminés de 
Darius et de Xerxès (?), seront bien plus faciles à vaincre 
que les Perses de jadis. » Il occupe bientôt Bucharest, et 
cette nouvelle excite dans toute la péninsule des Balkans 
une très vive émotion. Le tsar est alors à Laybach, où les 
souverains de la Sainte-Alliance prennent des dispositions 
pour écraser la révolution italienne. En apprenant la tenta 
tive de son aide de camp, Alexandre s’écrie d’abord : « Oh! 
le brave garçon ! » et pense à l’aider. Mais Metternich 
intervient, lui fait peur de la Révolution, lui dicte une 
sorte de désaveu de l’entreprise d’Ypsilanti ; le tsar fait 
écrire à celui-ci : « Il serait indigne de l’empereur de
        <pb n="124" />
        L’INSURRECTION ET LA RÉPRESSION. 109 
miner les fondements de la Turquie par l’action honteuse 
d’une société secrète. » L’ambassadeur de Russie à Cons 
tantinople, le baron de Strogonof, offre même au sultan le 
concours du gouvernement russe pour réprimer l’insurrec 
tion. Les vieillards du temps de Catherine en furent stupé 
faits. 
Dès lors Ypsilanti devait échouer. Les Roumains avaient 
déjà assez de libertés pour ne pas se compromettre dans 
l’intérêt des Grecs ; les timides abandonnèrent l’affaire 
quand üs connurent la réponse du tsar. La bande des 
insurgés fut décimée à Dragasani sur l’Alu ta (juin 1821); 
Alexandre Ypsilanti se jeta en Hongrie; il y fut arrêté et 
tenu en prison à Munkacs jusqu’en 1827. Il mourut quel 
ques mois après. 
II. — L’insurrection et la répression. 
Mais, en même temps qu’il avait franchi le Pruth, son 
frère Démétrius Ypsilanti et le prince Cantacuzène avaient 
abordé en Morée. En mars 1821, ils y déployèrent l’éten 
dard de l’hétairie, une bannière noire en signe de deuil 
avec un phénix en signe de résurrection. A leur proclama 
tion les marins d’Hydra et les Palikares du Maïna répondi 
rent aussitôt : l’archevêque de Patras Germanos appela 
tous les Hellènes à la guerre sainte et planta sur la forte 
resse de Kalavryta le drapeau de l’indépendance. 
Les Maïnotes accoururent : les marins d’Hydra armèrent 
leurs petits vaisseaux, préparèrent leurs brûlots. Sur de 
nombreux points du pays des foyers de rebellion se décla 
rèrent ; les garnisons turques s’enfermèrent dans les forte 
resses, abandonnèrent la plaine et la montagne aux insur 
gés ; ils eurent bientôt l’audace d’attaquer même les 
,'&gt;laces fortes : sous le commandement de Colocotronis, ils 
enlevèrent Patras, Navarin, Tri politza, Missolonghi, sur 
tout l’importante place de Napoli de Romanic ou Nauplie. 
La Morée presque tout entière se trouva en quelques semai 
nes conquise sur les Turcs. 
Le sultan a toujours compté sur le système de la terreur 
pour réprimer les moindres soulèvements ; cela lui a long 
temps réussi, cela lui réussit encore quelquefois. 11 donne à 
l’application de ce système le plus d’éclat possible; il 
organise autour de ses massacres politiques une mise en 
scène, habile à force d’expérience, destinée à frapper les
        <pb n="125" />
        lio 
L’INDÉPENDANCE DE LA GRECE. 
yeux et à produire sur les coupables ou les hésitants un 
effet salutaire. Deux ou trois massacres bien choisis et 
bien conduits suffisent en général à rétablir l’ordre. 
Kurcbid-pacha, envoyé contre Ali de Janina, lui prit 
Parga, Prcveza, sur la côte de la mer Ionienne, l’enferma 
dans sa capitale. Il lui proposa une entrevue, lui fit espé 
rer un accord avec le sultan, le reçut sous sa tente, le fit 
saisir, emprisonner, décapiter, envoya sa tête à Constanti 
nople (février 1822). Les Grecs de l’hétairie qui, par Arta, 
venaient au secours d’Ali, furent cernés, battus, presque 
tous tués. 
Yousouf-pacha, envoyé en Morée, marcha sur Patras, 
s’en empara, et, pour l’exemple, y fit massacrer 15.000 ha 
bitants. 
Le jour de Pâques, sur ordre de l’autorité, les maisons 
des Grecs à Constantinople sont cernées par des soldats 
turcs, prises d’assaut l’une après l’autre, pillées ; les Grecs 
y sont saisis, massacrés de sang-froid ; femmes et enfants 
ne sont pas épargnés. Les églises chrétiennes sont 
envahies par des bandes furieuses ; le patriarche Grego 
rios est arraché à l’autel, tiré dehors, massacré ; le grand- 
vizir s’amuse une grande heure à voir son cadavre insulté, 
traîné dans la boue par la populace turque, pendu enfin en 
vêtements sacerdotaux â la porte de son palais. Dans les 
environs de Constantinople, en Thrace, en Macédoine, 
mêmes spectacles, massacre général. Deux archevêques, 
quatre-vingts évêques y périssent : c’est bien une guerre 
sainte, l’effroyable explosion du fanatisme religieux, le 
pire qui fût jamais. 
A Chio, 15.000 soldats turcs sont débarqués le 22 avril 
1822. Il y a eu quelques troubles, mais ils sont alors apai 
sés; la population, avec les prêtres et les jeunes filles, va 
au-devant des soldats pour témoigner de sa soumission. 
Elle est accueillie à coups de fusils et de sabres. Le car 
nage commence aussitôt ; l’église est brûlée ; les hommes 
sont empalés, pendus, les femmes éventrées, les enfants 
coupés en morceaux; les derviches encouragent les massa 
creurs, qui n’en ont pas besoin. Un mois durant, ces scènes 
se continuent nuit et jour, sauf quelques intervalles de 
repos indispensables à un tel travail. Des rangées de gi 
bets, oû pendent sinistrement des cadavres, des pyramides 
de têtes coupées autour desquelles tournent et crient les 
oiseaux de mort, se dressent tout autour du rivage et font
        <pb n="126" />
        L’INSURRECTION ET LA RÉPRESSION. 111 
à la belle île une couronne de martyre. Enfin les Turcs 
partent pour d’autres terrains d’exécution; ils emmènent 
35.000 esclaves, surtout des jeunes filles. 
Ils ne partirent pas tous. L’Archipel était sillonné d’une 
nuée de petits vaisseaux grecs donnant partout la chasse 
aux exécuteurs du sultan. Ils étaient commandés par des 
marins illustres, Canaris, Andreas Miaoulis ; ils traînaient 
après eux leurs terribles brûlots enduits de soufre, d’huile 
et de goudron. Les massacreurs de Chio furent trop long 
temps en besogne ; la nouvelle s’en répandit avant qu’ils 
n’eussent le temps de disparaître. Canaris les surprit dans 
le port, les bloqua, jeta ses brûlots au milieu de leurs 
navires, les détruisit ; 3.000 Turcs et avec eux le capi- 
tan-pacha furent noyés, vengeance d’ailleurs inégale au 
crime. 
D’autres brûlots furent portés en rade de Mitylène, où 
était mouillée la flotte turque de l’amiral Mohammed-bey ; 
son vaisseau sauta, et cette formidable explosion coûta la 
vie à un miLier de Turcs. Les marins grecs conduisirent 
d’île en île cette guerre d’extermination : nulle part les 
Ottomans ne purent leur tenir tête ; ils perdirent à jamais 
l’empire de l’Archipel. Sur mer aussi, jadis, les Athéniens 
de Thémistocle et de Cimon avaient sauvé la liberté de la 
Grèce. 
Le 1" janvier 1822, dans un bois auprès d’Epidaure, 
se réunit une assemblée de députés envoyés par les insur 
gés. Ils proclamèrent solennellement dans un grand cri 
d’enthousiasme l’indépendance de leur patrie ; ils essayè 
rent d’organiser un gouvernement régulier. Ils nommèrent 
un conseil exécutif de cinq membres, présidé par Mavro- 
cordato, dont les principaux ministres furent Negris et 
Colettis. Il fut assisté d’un Sénat législatif de 59 députés 
présidés par Démétrius Ypsilanti. Il y eut bientôt des dis 
sentiments entre ces chefs du parti national ; mais du 
moins la Grèce était ainsi officiellement représentée en 
face de l’Europe ; elle affirmait son existence. 
A la nouvelle de l’assemblée d’Epidaure, l’émoi fut 
grand à Constantinople. Le 25 février 1822, le sultan 
Mahmoud présida au sérail un grand conseil, composé de 
ses ministres, des ulémas et des chefs des janissaires. Les 
délibérations en furent très animées sans doute ; il y fut 
question d’effroyables mesures de violence, d’un massacre 
de tous les chrétiens de l’empire ottoman. Le ministre
        <pb n="127" />
        112 
L’INDÉPENDANCE DE LA GRÈCE. 
d’Angleterre intervint, s’efforça d’apaiser la colère du gou 
vernement turc, en retarda l’explosion, en atténua ainsi 
les effets. 
L’Europe tout entière commençait à s’intéresser à l’insur 
rection grecque, et rien n’y contribuait plus que les massa 
cres eux-mêmes. Était-il possible de laisser détruire toute 
une population chrétienne par les infidèles ? N’était-il pas 
temps de les rejeter en Asie, de les réduire à l’impuissance 
de nuire? 
Le tsar tenait difficilement les engagements que Met 
ternich avait obtenus de lui à Laybach. Ses secrètes sym 
pathies pour les Grecs, excitées par l’opinion de toute la 
Russie, ne se pouvaient plus dissimuler ; il laissait échap 
per publiquement des plaintes, des menaces contre les 
Ottomans, des cris d’indignation contre les massacreurs. 11 
cherchait un moyen diplomatique d’intervenir à Constanti 
nople, sans trop irriter les membres de la Sainte-Alliance ; 
il se souvenait que les conventions du traité de Bucharest 
avaient été mal respectées par les Turcs, que par exemple 
la Serbie n’avait pas obtenu les garanties promises. Le 
trouble où tous ces événements le jetaient inquiétait de 
jour en jour davantage le gouvernement autrichien. 
Enfin, ne se contenant plus, entraîné par les traditions 
de la politique russe, par son tempérament ardent de chré 
tien, même de croisé, Alexandre adressa tout à coup au 
sultan un ultimatum hautain : il lui reprocha vivement les 
massacres de Constantinople et de Chio, le mit en demeure 
de relever les églises détruites, de respecter dans tout son 
empire le culte chrétien, de rétablir le régime des traités 
dans les principautés danubiennes. Il exigea une réponse 
immédiate. Mahmoud ne répondit pas. L’ambassadeur 
russe Strogonof reçut l’ordre de quitter Constantinople : 
c’était une rupture. Les conséquences en pouvaient être 
considérables. Mais le tsar n’osa pas poursuivre dans cette 
voie ; il était retenu par la parole qu’il avait donnée à Met 
ternich ; il ne trouvait pas le moyen de concilier ses inté 
rêts et ses sentiments dans les Balkans avec l’alliance 
autrichienne ; il redoutait l’Angleterre ; il était déchiré de 
scrupules, perdu dans l’irrésolution. 
Le gouvernement anglais surveillait de près les événe 
ments de l’Orient ; il ménageait l’avenir avec beaucoup 
d’habileté. Sa politique étrangère était alors dirigée par 
Canning : il arrêtait l’exécution des violentes mesures que
        <pb n="128" />
        L’INSURRECTION ET LA RÉPRESSION. 
113 
voulait prendre le sultan; il empêchait le bombardement 
de Nauplie par les Turcs; dès février 1823, il reconnais 
sait aux Grecs la qualité de belligérants. Voulait-il déjà 
assurer l’indépendance de la Grèce ? Oui, peut-être ; mais 
surtout il voulait disputer au tsar le monopole du protecto 
rat des chrétiens, lui ôter tout prétexte d’intervention. Il 
pouvait compter sur l’Autriche; il était ainsi très fort. 
Mais il ne voulait pas non plus pousser le tsar à bout, de 
peur d’un éclat irréparable, et, avec une extrême sou 
plesse, il encourageait les Grecs, contenait les Turcs, 
enveloppait les Russes de flatteries et de promesses ; il 
tenait tout dans sa main. 
L’ambassadeur britannique à Saint-Pétersbourg eut avec 
le tsar Alexandre de longues conférences, où il voulait 
surtout l’amuser pou/ l’empêcher d’agir. Il réussit même à 
lui faire commettre quelques imprudences. Alexandre pro 
posa en effet d’assurer l’autonomie de la Grèce, mais sous 
le protectorat de la Porte, ou de la Russie, ou de toutes 
deux ensemble, et en la divisant en trois tronçons d’États : 
la Grèce occidentale, la Grèce orientale, et la Morée. Il 
laissa voir ingénument qu’il ne voulait pas laisser se fonder 
sur les débris de l’empire turc une nation trop forte, et que, 
tout en défendant les populations chrétiennes des Balkans, 
il voulait qu’elles fussent assez faibles pour avoir toujours 
besoin de la Russie. Il y eut un grand mécontentement en 
Grèce, et le prestige de l’Angleterre grandit au détriment 
de celui du tsar : si bien qu’un parti d’insurgés pria l’Angle 
terre de consentir à l’annexion de la Grèce aux îles Ionien 
nes, sous son protectorat. Canning n’osa pas s’y prêter. 
Alexandre s’énerva de toutes ces difficultés, s’impatienta 
de ses échecs et de son impuissance, et, dans une crise de 
découragement, pendant les derniers mois de sa vie, il alla 
jusqu’à demander au gouvernement anglais de régler à lui 
seul la question grecque. Il mourut le 1" décembre 1825, 
avant que celte faiblesse d’une âme généreuse et désabusée 
n’eût produit ses résultats. 
Rien ne pouvait être plus agréable et plus avantageux 
au sultan que toutes ces intrigues. Combien de fois les 
Turcs ont profité de ces conflits diplomatiques entre les 
puissances européennes ! En vérité, ils leur doivent d’être 
encore à Constantinople ; ils faillirent dès ce moment y 
gagner la victoire sur les Grecs. 
Metternich en effet, inquiet des complications que les 
E. Driaült. — Question d’Orient. a
        <pb n="129" />
        114 
L’INDÉPENDANCE DE LA GRÈCE. 
affaires de Grèce pouvaient produire si la politique russe 
devenait tout à coup plus nette et plus hardie, y entre 
voyant même la possibilité d’une dissolution de l’empire 
ottoman qui ne pouvait qu’être funeste aux intérêts autri 
chiens sur le Danube et par surcroît ruiner les principes 
conservateurs de la Sainte-Alliance, conseillait au sultan 
une répression énergique et rapide, excitait sa colère contre 
les rebelles. Aussi exerçait-il à Constantinople une influence 
très écoutée, comparable à celle que tout récemment l’Alle 
magne a acquise auprès du sultan Abd-ul-Hamid II, encore 
contre les Grecs et pour le plus grand avantage économique 
et politique des puissances de l’Europe centrale. Le sultan 
n’avait pas alors de troupes suffisamment solides pour écraser 
en quelques mois le soulèvement des Grecs ; il préparait la 
destruction des Janissaires et n’avait encore rien pour les 
remplacer. On affirme que c’est sur le conseil de l’inter- 
nonce d’Autriche que Mahmoud demanda au pacha d’Égypte 
sa flotte et son armée pour vaincre l’insurrection. 
Par un firman en date du 16 janvier 1824, le sultan 
confia donc cette mission à Méhémet-Ali, l’appelant déjà 
a l’exterminateur des Infidèles », et lui promettant en 
récompense les pachaliks de Candie et de Morée. Le pacha 
s’en réjouit : son ambition y trouvait son compte ; il avait 
là l’occasion d’étendre sa puissance sur toutes les mers du 
Levant. 
Ses troupes furent bientôt prêtes. Dès le mois de juillet 
suivant, 16.000 fantassins, 800 chevaux, une nombreuse 
artillerie furent embarqués à Alexandrie sur 60 vaisseaux, 
sous le commandement du fils adoptif de Méhémet, 
Ibrahim-pacha, et du Français Sèves, devenu Souleï- 
man-ney 
Ibrahim passa d’abord par Rhodes où il rallia une flotte 
turque qui n’osait en sortir par peur des Grecs, longea 
ensuite la côte d’Asie mineure pour y prendre d’autres 
renforts. Miaoulis, qui le cherchait, se jeta sur lui dans les 
eaux de Samos, lui détruisit une partie de ses vaisseaux ; 
les Égyptiens poursuivis, harcelés à travers les Cyclades, 
tombèrent près de Naxos au milieu des brûlots de Canaris ; 
ils y laissèrent quelques centaines d’entre eux. Ils se réfu- 
'gièrent dans une rade de Candie; Miaoulis et Canaris les 
iy suivirent, continuèrent leur œuvre de destruction, empê 
chèrent Ibrahim de prendre le large : il dut se résigner à 
hiverner dans l ile, où il refit ses forces par quelques pilla-
        <pb n="130" />
        L’INSURRECTION ET LA RÉPRESSION. 115 
ges bien ordonnés, et se prépara à la guerre grecque par 
une première série de massacres. 
Pendant cet hiver, les Grecs s’épuisèrent en querelles 
intestines ; beaucoup commencèrent à désespérer, à cause 
de l’inaction de la Russie, des intrigues de la diplomatie 
européenne auxquelles ils ne comprenaient rien, du dénù- 
ment où végétaient leurs bandes et les équipages de leurs 
flottilles. Celles-ci, un moment glorieusement unies sous 
l’énergique commandement de Miaoulis, se disloquèrent 
faute de ressources. Ibrahim sentit plus de liberté autour 
de l’île de Crète ; à peine l’hiver fini, il prit la mer et, sans 
rencontrer d’obstacles, aborda à Modon le 26 février 1825. 
Son seul débarquement était une terrible défaite pour les 
Grecs : que pouvaient-ils faire contre les soldats bien 
aguerris et disciplinés du pacha d’Égypte? Les succès 
d’ibrahim furent rapides. Les années 1825 et 1826 marquè 
rent la grande crise de l’insurrection grecque. 
Aussitôt en effet Ibrahim court à Coron assiégé, ravi 
taille la place, disperse les assiégeants, et, commençant 
par la pointe sud-ouest la reconquête de la Morée, il investit 
Navarin, l’ancienne Pylos, jadis illustrée déjà par de 
fameuses opérations de guerre. L’épouvante est générale 
en Grèce à cette nouvelle. Le capitaine Tsamados jure de 
mourir ou de sauver Navarin et part sur sa flottille ; devant 
Navarin, il enlève Pilot de Sphactérie et s’y établit pour 
empêcher l’investissement et secourir la place, les Grecs 
restant maîtres de la mer. L’artillerie de Souleïman-bey, 
postée sur le rivage voisin au-dessus de l’île, la couvre de 
ses feux, y rend la position intenable; les soldats de 
Tsamados sont obligés de la quitter, de remonter sur les 
vaisseaux. Tsamados, fidèle à son serment, refuse de par 
tir ; il se fait tuer, avec une poignée de braves, et, parmi 
eux, le comte de Santa-Rosa, ancien ministre de la guerre 
du royaume de Sardaigne. Dès lors. Navarin est perdue ; 
Miaoulis tente une diversion, entre dans la rade de Modon, 
avec quelques brûlots, coule plusieurs vaisseaux égyptiens! 
C’est en vain. Navarin capitule le 18 mai ; presque tous ses 
habitants sont massacrés. 
Ibrahim continue sa course dévastatrice , il disperse les 
bandes de Colocotronis, prend Kalamata, Tripolitza, pillant 
et massacrant, assiège Nauplie, la capitale des rebelles, 
pense la surprendre et l’enlever. Il est surpris lui-même! 
dans une embuscade que lui a tendue Démétrius YpsiJanti,
        <pb n="131" />
        116 
L’INDÉPENDANCE DE LA GRÈCE. 
perd une partie de son armée, recule, brûle en s’éloignant 
tous les oliviers de la plaine, détruit Argos. Sauf Nauplie, 
il est maître de toute la Morée, et se retire à Tripolitza, où 
il organise sa conquête, ou plutôt le pillage de sa conquête, 
le massacre de ses nouveaux sujets. 
Cependant la Grèce continentale n’était pas plus heureuse 
que la Morée. Elle avait été presque entièrement reconquise 
par le pacha de Roumélie, Rachyd, qui, au commencement 
de l’année 1825, vint mettre le siège devant Missolonghi ; 
4.000 soldats d’élite y étaient enfermés sous le comman 
dement de Botzaris. Les tranchées de siège furent ouver 
tes sous la direction d’ingénieurs autrichiens ; l’amiral 
ottoman Topal-pacha acheva l’investissement en bloquant 
le port. Quelques brèches pratiquées dans les murailles, 
Rachyd-pacha ordonna plusieurs assauts ; ils furent tous 
repoussés. Il se résigna à prendre la ville par la famine : 
Miaoulis arriva, passa à travers les vaisseaux de Topai en 
en brûlant quelques-uns, ravitailla les assiégés. Furieux, 
les Turcs ordonnèrent, le 21 décembre, une formidable 
attaque ; ils crurent triompher, ils escaladèrent la muraille, 
ils pénétrèrent dans la brèche. Tout à coup une épouvanta 
ble explosion préparée par les Grecs fît sauter tout un pan 
des murs et plus de 2.000 Ottomans. Rachyd, désespérant 
de l’emporter, appela à son secours Ibrahim. 
Celui-ci, ayant obtenu la permission de son père et 8.000 
hommes de renfort, arriva quelques semaines après et prit 
la direction du siège. Lui aussi tenta l’assaut ; il fut repoussé 
et de nouvelles explosions de mines lui tuèrent beaucoup 
d’hommes. Lui aussi fut réduit à ne compter que sur la 
famine pour forcer la ville à se rendre. 11 organisa un blocus 
rigoureux ; il enleva les ilôts de la rade, Vassilidi, Klissova, 
y porta ses canons, et, quand Miaoulis se présenta pour 
secourir les assiégés, il ne put passer entre les feux de l’ar 
tillerie égyptienne. Après quinze mois d’une résistance 
admirable, les habitants de Missolonghi durent songer à se 
rendre ; quelques-uns, refusant de quitter la ville, résolu 
rent de se faire sauter ; d’autres, en deux colonnes, essayè 
rent de percer la ligne des assiégeants; l’une des deux 
colonnes fut surprise par Ibrahim, rejetée et poursuivie 
dans la ville. Les Égyptiens y entrèrent en même temps ; 
les Grecs se défendirent rue par rue, détruisant leurs mai 
sons pour y ensevelir avec eux le plus grand nombre pos 
sible de leurs ennemis. Le primat Christos Kapsalis était
        <pb n="132" />
        L’INTERVENTION EUROPÉENNE. 
117 
réfugié avec 2.000 femmes, enfants et vieillards dans le 
dépôt des munitions de guerre : les Égyptiens arrivent ; 
on leur tient les portes fermées jusqu’à ce qu’ils soient très 
nombreux ; on leur ouvre ; ils se précipitent comme une 
trombe. Le primat alors met le feu aux barils de poudre 
qu’il a rangés au milieu de l’enceinte ; une explosion formi 
dable ébranle toute la ville; 5.000 morts restent sous ces 
ruines, dont 3.000 Égyptiens. Les 4.800 affamés de la 
colonne qui réussit à échapper â Ibrahim, et qui se réfu 
gia à Salone, furent les seuls survivants des 15.000 habi 
tants de Missolonghi (avril 1826). 
Ibrahim retourna en Morée. Rachyd alla assiéger Athènes 
(août). La résistance y fut conduite par le colonel français 
Fabvier qui ne capitula qu’en juin 1827. 
Les Grecs étaient vaincus. 11 ne leur restait plus que de 
petites places, les îles et leur pauvre capitale de Nauplie. 
La défaite aggrava naturellement leurs dissensions, les 
divers chefs de partis se rejetant les uns aux autres la 
responsabilité des événements. L’assemblée nationale se 
brisa en deux assemblées rivales, celle des Péloponésiens 
et celle des continentaux, l’une à Hermione, l’autre à 
Egine. Les soldats se mêlèrent à ces querelles ; à Nauplie, 
les deux forts principaux étaient commandés par deux 
chefs d’opinions différentes : ils se canonnèrent l’un l’autre, 
canonnèrent la ville, y descendirent pour se battre, la 
pillèrent pendant huit jours. Les marins ne songèrent plus 
à la lutte nationale, revinrent à la piraterie. La Grèce se 
perdait elle-même et risquait de détourner d’elle ses meil 
leurs amis. 
III. — L’intervention européenne et l’indépendance 
(1826-1829). 
Pour beaucoup, au commencement de l’année 1826, la 
guerre était finie; les insurgés allaient être tous pris, et 
sans doute en grand nombre massacrés. Le sultan triom 
phait. Il lui fut pénible de devoir son salut et sa victoire à 
son vassal le pacha d’Égypte. Il crut le moment venu de 
refaire son armée, comme avait fait Méhémet-Ali : il serait 
fvraiment alors le sauveur et le maître de l’empire ottoman. 
Sans plus tarder, il se mit à l’œuvre, avec d’autant plus de 
hâte que le tsar Alexandre I" venait de mourir, que son 
rère Nicolas I" ne paraissait pas d’aussi bonne compositio n.
        <pb n="133" />
        118 
L’INDEPENDANCE DE LA GRECE. 
et que Mahmoud craignait d’avoir besoin de ce côté de 
bonnes troupes. 
Comme Méhémet-AIi avait détruit la milice des Mame 
luks, Mahmoud commença par détruire l’odjak des Janis 
saires. Cela était nécessaire; les Janissaires avaient perdu 
toute vertu guerrière ; les guerres du xviii® siècle avaient 
prouvé leur insuffisance, et Sélim III avait essayé d’orga 
niser à côté d’eux des troupes plus modernes : ils l’avaient 
renversé et tué. Il fallait donc d’abord les écraser: jamais 
ils ne consentiraient aux moindres réformes. Ils n’étaient 
plus qu’une garde prétorienne, une sorte de noblesse mili 
taire, jalouse de ses privilèges désormais immérités, unique 
ment occupée de plaisirs et de débauches, n’affirmant sa 
force que par des révolutions de palais, agent le plus respon 
sable de la dissolution de l’empire. Un historien ottoman, 
Essad-Effendi, l’exprime à sa façon : « Ces coursiers fou 
gueux, bondissant en liberté dans les pâturages du désordre, 
se considéraient comme les rois du pays, entretenaient le 
feu sous la chaudière de l’insubordination et limaient le 
collier de l’obéissance ». 
Mahmoud fit venir des instructeurs arabes, autrichiens, 
prussiens, comme plus tard le capitaine de Moltke, et leur 
confia l’organisation d’une infanterie nouvelle, à laquelle il 
donna le nom de Monallem. Eschkindschi, ou soldats 
actifs. Puis, pour la recruter, il ordonna aux Janissaires de 
fournir à la nouvelle armée 150 hommes par orta ou régi 
ment. L’injure était cruelle. Les Janissaires ne la voulurent 
pas supporter. Le 16 juin 1826, ils se soulèvent, arrivent 
devant le sérail, renversent les marmites. Mahmoud ne fut 
pas surpris : il avait secrètement réuni un grand nombre 
de canons. Il déploie l’étendard vert du prophète, ferme les 
portes de Constantinople, lance l’anathème sur l’odjak. Une 
effroyable mitraille balaie la place devant le sérail ; les Janis 
saires sont refoulés, jusque dans leurs quartiers ; leurs caser 
nes sont brûlées. 3.000 furent tués, 7 ou 8.000 furent pendus 
les jours suivants, 20.000 chassés presque nus de Constan 
tinople, comme des vagabonds. En quelques heures, la 
révolution militaire était accomplie. Le 17 juin, un firman 
du sultan prononça l’abolition définitive de l’odjak des 
Janissaires. 
Dès lors, toute la nouvelle armée fut instruite à l’euro 
péenne: Mahmoud trouva dans le Coran les arguments néces 
saires à sa réforme : « La guerre est un jeu au plus fin, a
        <pb n="134" />
        L’INTERVENTION EUROPÉENNE. 
119 
dit le prophète ; combattez l’ennemi avec ses propres 
armes ». Les résultats ne furent pas immédiats ; une trans 
formation de ce genre ne s’accomplit pas brusquement, et 
Moltke a pu se moquer de cette armée à l’organisation de 
laquelle il contribua pendant deux ans : « La réforme, dit-il, 
a consisté surtout en choses extérieures, en noms et en 
proi**’o. Jn a fait une armée sur modèle européen, avec des 
tuniques russes, un règlement français, des fusils belges, 
des turlans turcs, des selles hongroises, des sabres anglais, 
des instructeurs de toutes nations, une armée formée de 
timariotes, de soldats à vie, de landwehr à service indéter 
miné, où les chefs étaient des recrues, les recrues des 
ennemis de la veille ». Néanmoins, dans ces formes exté 
rieures, l’esprit d’indiscipline était bien mort ; le dévoue 
ment au padischah fut rajeuni; l’imitation de l’Europe fut 
peu à peu très sérieuse, et l’empire ottoman allait mani 
fester, quelques années plus tard, une véritable renaissance 
militaire capable de compliquer encore les problèmes de la 
question d’Orient, en remettant en discussion cette propo 
sition devenue un axiome que la succession était ouverte, 
l’Osmanli moribond, incapable de disputer son bien à l’avi 
dité des héritiers. 
Mahmoud rêva-t-il d’être un Pierre le Grand pour l’empire 
ottoman ? La comparaison exigerait d’importantes réserves. 
11 brisa bien l’aristocratie des fonctionnaires, devenus pres 
que héréditaires, et il se plut à confier les plus hautes 
charges à des serviteurs dévoués, d’humble origine, qui, 
lui devant tout, lui furent soumis; il diminua l’autorité 
presque absolue du divan ou du conseil des hauts digni 
taires en traitant les affaires avec chaque ministre en parti 
culier. 11 fut assez fort pour résister aux prétentions des 
ulémas. 11 s’attaqua même aux coutumes, plus fortes que 
les lois. Il but du vin et prit plaisir à griser ses officiers ou 
ses ministres ; il s’habilla à l’égyptienne, vêtements courts, 
barbe courte, fez au lieu de turban, régla la coupe et 
l’étoffe des costumes, la longueur de la moustache. Toutes 
ces réformes furent peu importantes ou éphémères. L’in 
fluence de Mahmoud ne fut durable que sur l’armée otto 
mane, et par là ce sultan, vicieux, débauché autant que 
féroce, et qui devait terminer sa vie dans l’épilepsie et la 
folie, tient une grande place parmi les souverains ottomans 
du XIX® siècle. 
Ce ne fut pourtant pas lui qui profita de la réforme, et,
        <pb n="135" />
        120 
L’INDÉPENDANCE DE LA GRÈCE. 
pendant les dernières années de son règne, son empira 
parut à la veille de sa ruine. 
L’insurrection grecque, où il pensait trouver ses premiers 
triomphes, lui apporta ses premières déceptions ; car, 
derrière les Grecs, il rencontra l’Europe, moins facile à 
dominer. Singulier spectacle, que l’Europe, qui au moyen 
âge plein de foi ne sut pas s’unir pour empêcher la conquête 
ottomane, se soit parfois unie en ce siècle pour hâter le 
démembrement de l’empire turc ! 
A la première nouvelle du soulèvement des Grecs, l’Occi 
dent s’était ému. De bonne heure, en France notamment,^ 
les libéraux, qui y virent une occasion de lutter pour les- 
idées révolutionnaires, formèrent des comités philhellènes ; 
puis les catholiques et les ultra-royalistes participèrent à ce 
mouvement, par une sorte de renaissance de l’esprit des 
croisades. Tous étaient aussi inspirés par leurs souvenirs^ 
classiques, par leur sympathie naturelle pour Athènes, pour 
la Grèce d’Homère, de Sophocle et de Démosthène. D’illus 
tres volontaires partirent à la défense de cette sainte cause : 
l’ancien ministre piémontais Santa-Rosa, le colonel français 
’‘^abvier, lord Byron, qui y donna une partie de sa fortune 
et qui mourut à Missolonghi en 1824. Des appels de fonds 
furent organisés par des concerts, des loteries, des quêtes ; 
les dons privés fournirent des sommes importantes. D’habi 
les spéculateurs y virent aussi une bonne affaire, comme 
ces banquiers de Londres qui couvrirent l’emprunt de 
27 millions émis par le gouvernement grec insurrectionnel, 
qui sur ce total retinrent d’avance 5 millions pour le service 
de l’intérêt, 500.000 francs pour l’amortissement, et livrè 
rent le reste en nature, vieux fusils, vieux canons, vieux 
bateaux, à la façon d’Harpagon. 
Ces mesures n’étaient pas suffisantes à sauver la Grèce, 
si sa cause n’avait pas été prise en mains par quelqu’un de&amp; 
puissants du jour. Le tsar Alexandre, mort en décembre 
1825, eut pour successeur son frère Nicolas I®'. C’était un 
tout autre tempérament, un caractère énergique et hardi, 
un esprit même aventureux, passionné pour la gloire et sûr 
que, pour un tsar, la gloire est « sur le chemin de Byzance 
D’un tel homme, la Porte avait tout à craindre, d’autant 
mieux que les clauses du traité de Bucharest, incomplète 
ment exécutées, lui offraient un commode moyen d’interven 
tion, et que le sultan, parle massacre des Janissaires, avait 
peu de moyens de défense.
        <pb n="136" />
        L’INTERVENTION EUROPÉENNE. 12t 
A peine établi sur son trône, Nicolas masse des troupes 
à la frontière du Pruth. Le 17 mars 1826, il adresse à la 
Porte un bref ultimatum : il exige l’exécution des garanties 
promises aux principautés danubiennes, le règlement de la 
question serbe, l’envoi sous six semaines de négociateurs 
turcs à la frontière russe : « passé ce délai, il sera facile 
aux ministres de Sa Hautesse de calculer les conséquences 
de leur refus ». 11 s’abstient de parler des Grecs ; mais com 
bien de temps durera cette réserve? 
L’Angleterre s’inquiète. Wellington est envoyé à Saint- 
Pétersbourg en mission extraordinaire: il offre au tsar 
l’appui du gouvernement anglais en faveur de la Grèce ; il 
prend les devants pour n’être pas dépassé. Le 4 avril, un 
protocole est signé en ce sens : la Grèce sera autonome ; 
mais elle restera une dépendance de la Porte à laquelle elle 
paiera un tribut annuel; la Russie et l’Angleterre offriront 
ou imposeront leur médiation, en s’interdisant tout avan 
tage particulier. 
Mais il ne faut pas que la Porte irrite le tsar et produise 
par son obstination quelque terrible éclat de sa colère. Le 
gouvernement anglais agit auprès du sultan pour qu’il 
donne satisfaction à Nicolas sur la question danubienne 
et l’oblige ainsi à tenir au fourreau son épée impatiente. 
Le sultan comprend ; il envoie des plénipotentiaires à Akker- 
mann, à la frontière. Les ministres russes leur soumettent 
leur ultimatum, n’en veulent rien retrancher; les Turcs 
essaient de traîner les négociations en longueur ; les Russes 
menacent de s’en aller, s’en vont; les Turcs les rappellent 
en hâte, et, sous la menace, signent le 7 octobre la conven 
tion d’Akkermann, « confirmative et explicative du traité 
de Bucharest ». La Russie obtient Soukhoum-kaleh, 
Anaklia, Redout-kaleh en Mingrélie, au pied du Caucase ; 
elle fait proclamer la libre navigation de la mer Noire. La 
Serbie est désormais presque indépendante. La suzeraineté 
de la Roumanie est partagée entre la Porte et la Russie : 
les hospodars, élus pour sept ans par les nobles du pays 
avec le consentement du sultan, ne pourront être déposés 
qu’avec la permission du tsar. 
Nicolas va-t-il se contenter de ce succès ? C'est douteux. 
Il paraît très entreprenant ; il ne retire pas ses troupes des 
rives du Pruth ; il espère évidemment d'autres complica 
tions. 11 a d’autres armées au sud du Caucase : ne ménage- 
t-il pas quelque attaque contre l’empire ottoman par l’Asie
        <pb n="137" />
        122 
L’INDÉPENDANCE DE LA GRÈCE. 
mineure? Déjà il renouvelle la lutte contre la Perse au 
sujet des nouvelles frontières de la Russie transcaucasienne ; 
le shah de Perse, Feth-Ali, vient aussi d’organiser son 
armée à l’européenne, et il se croit assez fort pour reprendre 
la Géorgie ; son fils, Âbbas-Mirza, franchit l’Araxe, marche 
sur la Koura et Tiflis. Le général Paskiévitch l’arrête et le 
bat à Elisabethpol (septembre 1826). Ce nouveau conflit 
est plein de surprises possibles; le tsar est capable d’écraser 
la Perse et de se jeter ensuite sur les Ottomans. 
Il faut vite régler la question grecque. L’Angleterre, 
assistée de l’Autriche, qui a les mêmes craintes, offre sa 
médiation au sultan, sur les bases du protocole du 4 avril. 
Le sultan ne répond pas à cette note ; il presse Rachyd- 
pacha d’enlever Athènes qui résiste encore. Les semaines, 
les mois passent. Les Russes comptent sur cette obstina 
tion du sultan qui nécessitera d’autres mesures. L’Autriche 
et l’Angleterre insistent auprès delà Porte ; longue attente 
encore. Enfin, en juin 1827, le sultan répond aux puissan 
ces : il leur reproche d’encourager par leur intervention la 
résistance des rebelles ; il leur rappelle les principes de la 
Sainte-Alliance, qui reposent sur l’obéissance nécessaire 
des sujets à l’égard de leurs souverains légitimes ; il ne leur 
reconnaît pas le droit de s’occuper des affaires intérieures 
de l’empire ottoman, pas plus que l’Angleterre ne reconnaî 
trait à qui que ce soit le droit d’intervenir en faveur de 
l’Irlande ; il leur déclare qu’à l’avenir il ne leur répondra 
plus sur cette question. C’était digne, babile, quelque peu 
ironique, mais très dangereux, étant donné les dispositions 
de la Russie. 
A ce moment, le tsar recherchait manifestement un rap 
prochement avec la France, qui ne se dérobait pas ; Char 
les X, poussé par l’opinion publique, était prêt, comme la 
Russie, à agir en faveur des Grecs. Un accord franco-russe 
sur cette question eût réduit l’Angleterre à l’impuissance et 
ruiné son prestige : Capo d’Istria, l’ancien ministre du tsar, 
venait d’être élu par les Grecs président provisoire de leur 
République. La Grèce renaissait, au milieu de ses plus 
écrasantes défaites, par la seule transformation de la poli 
tique russe. 
Le gouvernement anglais vit très clairement ces dangers, 
et, pour ne pas être évincé tout à fait, il s’accorda de bonne 
grâce avec la France et la Russie, et "elles signèrent avec 
lui, le 16 juillet 1827, la triple alliance de Londres confie-
        <pb n="138" />
        L'INTEW^JSTION EUROPÉENNE. 123 
ïïiation et extension du protocole anglo-russe d’avril 1826; 
la « séparation civile » devra être absolue entre la Grèce et 
la Turquie ; la Grèce ne sera pas astreinte au tribut. Pour 
tant la Turquie restera suzeraine en droit. La Porte devra 
répondre à la notification de cette convention dans le délai 
d’un mois ; faute de quoi, les puissances alliées imposeront, 
par la force au besoin, l’armistice aux belligérants. 
La notification est faite au sultan le 16 août. Il est iné 
branlable dans sa résistance; à sa demande, Méhémet-Ali 
envoie encore 4.000 hommes en Morée, malgré les protes 
tations des consuls européens (septembre). C’est que la 
Porte ne croit pas à l’entente cordiale des trois puissances, 
ni par suite à une action militaire combinée de leur part ; elle 
compte sur leurs divisions ; elle sait que le gouvernement 
anglais n’a signé le traité de Londres que pour barrer la route 
à la Russie et ôter à l’accord franco-russe ce qu’il aurait de 
redoutable pour les Ottomans. 
Ce calcul fut faux, mais par hasard. En prévision de l’obs 
tination du sultan, les trois alliés avaient pris des disposi 
tions secrètes, et décidé d’envoyer quelques vaisseaux sur 
les côtes grecques. Les vaisseaux anglais arrivèrent les pre 
miers devant Navarin, sous le commandement de l’amiral 
Codrington : ils furent bientôt rejoints parla flotte française 
de l’amiral de Rigny. 
Ensemble les deux amiraux entrent en pourparlers avec 
Ibrahim-pacha et concluent avec lui, le 25 septembre, un 
armistice pour attendre les événements ; Ibrahim s’engage 
à ne pas quitter Navarin. Codrington alors se retire à Zante, 
de Rigny à Milo. Les Égyptiens aussitôt essaient de sortir 
du port ; de Rigny revient précipitamment, les Anglais 
aussi; l’amiral russe de Heyden arrive enfin le 18 octobre. 
Ils constatent qu’Ibrahim, en dépit de ses promesses, par 
court la Morée à la tête de plusieurs milliers d’hommes, 
pille et massacre ce qui a pu échapper à ses précédentes 
exécutions, se moquant ainsi de l’Europe, sûr de son impuis 
sance. Les amiraux se décident à entrer dans la rade de 
Navarin et exigent le respect de l’armistice. 
Le 20, au matin, la flotte alliée se range à l’entrée du 
port, sans opposition. Cependant quelques brûlots turcs s’ap 
prochent sournoisement de ses deux extrémités; un canot 
parlementaire leur est envoyé pour les inviter à se retirer ; 
d’un vaisseau égyptien des coups de fusil sont tirés sur le 
canot, qui riposte. La fusillade cesse : un autre canot est
        <pb n="139" />
        ' 124 L’INDÉPENDANCE DE LA GRÈCE, 
mis à l’eau pour inviter les Égyptiens à plus de précaution 
et de respect ; en réponse, un boulet est envoyé à la frégate 
française la Sirène. Indigné, l’amiral de Rigny fait feu de 
toutes ses pièces ; les Égyptiens répondent : la bataille s’en 
gage. C’est pendant trois heures une confusion indescrip 
tible, une canonnade furieuse entre les 110 bâtiments de 
guerre entassés dans cette petite rade. Les Égyptiens se 
montrèrent très inexpérimentés, ou furent égarés par la 
colère ; ils tirèrent en aveugles, sans viser, ou trop haut ou 
trop bas ; les alliés eurent un tir extrêmement meurtrier. A 
sept heures du soir toute la flotte turco-égyptienne était 
brûlée : les Musulmans avaient perdu 6.000 hommes, les 
alliés 140. 
Les conséquences de cette bataille imprévue furent consi 
dérables: enthousiasme général en Grèce, en Russie, en 
France ; — grande colère à Constantinople : le sultan déclara 
toutes relations rompues avec les alliés, et leurs ambassa 
deurs quittèrent la ville ; — vif mécontentement à Londres : 
l’amiral Codrington fut destitué ; le duc de Clarence, grand 
amiral des flottes anglaises, donna sa démission; le gou 
vernement caractérisa l’affaire de Navarin « d’accident fatal »; 
dans le discours du trône du 29 janvier 18i8, Sa Majesté 
Britannique se déclara « profondément affligée de cet évé 
nement sinistre ». 
En effet, la Grèce allait se trouver à la merci des fureurs 
d’ibrahim. Cela et la rupture avec la Porte allait autoriser 
le tsar à des résolutions belliqueuses. Paskiévitch achevait 
la défaite des Persans ; il avait enlevé à la fin de 1827 Etch- 
miadzin, Abbas, Sardar-abad, gagné par la prise d’Erivan 
le titre glorieux d’Erivanski, battu le fils du shah sur l’Araxe, 
rejeté l’ennemi au delà de la rivière. 11 prenait alors Tauris, 
marchait sur Téhéran et imposait à Feth-Ali le traité de 
Tourkmantchaï (21 février 1828), par lequel le shah cédait 
à la Russie les khanats d’Erivan et de Nakhitchevan et payait 
une forte contribution de guerre. Le 26 avril suivant, Nico 
las I" déclarait la guerre à la Porte; il franchissait lui-même 
le Pruth le 7 mai avec le général Wittgenstein, et prenait 
possession de tout le pays roumain jusqu’au Danube. L’ami 
ral de Heyden entrait avec sa flotte dans le détroit des Dar 
danelles. 
L’empire ottoman allait-il tomber d’un coup? L’Angle 
terre ne le pouvait permettre ; la France était intéressée 
aussi à contenir l’inquiétante ambition de la Russie, à limiter
        <pb n="140" />
        L’INTERVENTION EUROPÉENNE. 
123 
la guerre à la délivrance de la Grèce. Elles s’entendirent 
pour hâter l’expulsion des Égyptiens de la Morée et signè 
rent à cet effet le protocole du 19 juillet 1828: le gouver 
nement français refusa d’en laisser le soin aux Anglais, à 
cause de leur situation aux îles Ioniennes ; le gouverne 
ment anglais admit que la France s'en chargeât seule. 
Quinze jours après, trois brigades, composées de 14.000 
hommes, furent embarquées à Toulon, sous le commande 
ment du général Maison. Le 29 août, elles parurent devant 
Navarin. Un consul anglais, au nom de son gouvernement, 
prétendit retarder le débarquement, sous prétexte que l’ami 
ral anglais Sir Pulteney Malcolm était parti pour Alexandrie, 
afin d’obtenir du pacha d’Égypte qu'il rappelât de son gré 
son fils Ibrahim, ce qui rendrait l’intervention française 
inutile ; le pacha y consentit en effet et signa en ce sens le 
6 août la convention d’Alexandrie. 
Cependant, le général Maison, ne connaissant que les 
instructions de son gouvernement, mit ses troupes à terre 
dans la rade de Modon. Il entra en rapports avec Ibrahim, 
s’entendit bientôt avec lui, et le départ des Égyptiens fut 
fixé au 9 septembre. Pendant ces quelques jours, les rela 
tions furent très amicales entre les Égyptiens et les Fran 
çais, entre Maison et Ibrahim. Celui-ci fut reçu au camp 
français, y assista à une grande revue, admira en particu 
lier la tenue du 3® régiment de chasseurs à cheval, donna 
son sabre au colonel; il s’entretint familièrement avec les 
officiers, demandant, non sans malice, pourquoi les Fran 
çais, après avoir été faire des esclaves en Espagne en 1823, 
venaient maintenant en Grèce faire des hommes libres. 
Mais, en quittant les places fortes de la Morée, il les avait 
remises à des garnisons turques, qui refusèrent de les aban 
donner sans ordre du sultan. Maison dut y conduire sa petite 
armée; d’ailleurs, aux premières sommations, les Turcs 
cédèrent leurs forteresses, et les Français prirent ainsi pos 
session de Navarin, Coron, Patras, Tripolitza ; il fallut pour 
tant ouvrir une brèche dans les murailles du château de 
Modon, tirer quelques coups de canon, menacer d’un assaut, 
pour en faire sortir les Turcs; il y eut 25 Français tués. En 
quelques jours, la Morée fut tout entière délivrée ; le gou 
vernement de Charles X put se féliciter de son intervention : 
Maison fut fait maréchal de France. 
Il n’était pas aussi facile d’arrêter les Russes, qui trou 
vaient l’occasion bonne d’avancer le règlement de la ques-
        <pb n="141" />
        126 
L’INDÉPENDANCE DE LA GRÈCE. 
lion d’Orient, et qui, sans se préoccuper désormais de la 
Grèce, entamaient l’empire ottoman de part et d’autre de 
la mer Noire. 
La campagne de 1828 fut surtout fructueuse pour eux 
dans la Caucasie. Paskiévitch, dès la déclaration de guerre, 
se jeta sur les places turques; il prit Kars, après un siège 
de quatre jours, en juillet. La peste se mit alors dans son 
armée, et retarda un peu ses mouvements ; il assiégea pour 
tant Akhaltsikh et s’en empara le 28 août. 11 prit encore 
Poti, Ardahan, puis, en pleine Arménie, Bayasid, Topra- 
Kaleh. Alors il enleva Erzeroum et hâta sa marche sur Tré- 
bizonde. 
La lutte fut plus pénible sur le Danube, où les Turcs 
avaient des troupes plus nombreuses. La campage de 1828 
fut même presque absolument stérile. Le tsar et Wittgens 
tein occupèrent d’abord la Dobroudja, qui leur livrait une 
large entrée sur la Bulgarie ; mais Brada leur fit une longue 
et héroïque résistance ; il leur fallut rester trois mois devant 
Varna, où ils ne purent entrer que par la trahison du com 
mandant turc Youssouf-pacha. Ils restèrenttrois mois encore 
devant la forte place de Choumla, et toutes leurs attaques 
furent repoussées. Beaucoup de juges très compétents affir 
ment même que, si les généraux turcs avaient alors pris 
l’offensive, ils auraient trouvé les troupes russes en très 
mauvaise situation : ils n’y songèrent pas. 
La campagne de 1829 fut confiée au général Diébitch. Il 
prit d’abord Silistrie, et battit une armée turque à Kulevt- 
cha ; mais il échoua encore devant Choumla et y perdit 
beaucoup de temps. Pour ne pas compromettre encore ses 
opérations, il risqua une audacieuse tentative, la traversée 
des Balkans ; jamais une armée russe ne l’avait osée. Les 
Turcs ne les défendirent pas, les croyant sans doute infran 
chissables. Diébitch s’y engagea par deux routes, celle de 
Pravadia à Aïdos et celle de Varna à Bourgas tout le long 
de la mer. Il ne rencontra aucun obstacle, et, tout étonné 
de son succès, concentra son armée le 24 juillet à Roumé- 
likoï ; se tenant très étroitement en communication avec la 
côte, il pouvait se ravitailler par la flotte russe et ne ris 
quait pas d’être tourné. Il put ainsi marcher sur Andrinople ; 
il y entra le 14 août sans coup férir; son avant-garde se 
porta même, dans la direction de Constantinople, jusmi’â 
Tchorlo U et Rodosto, à quelques lieues de la capitale otto 
mane.
        <pb n="142" />
        L»ÍÍÍTERVENTI0N EUROPÉENNE 127 
Il courait pourtant là de gros risques ; il n’avait plus que 
15.000 hommes ; une attaque sur Constantinople eût été une 
folie ; sa petite troupe pouvait être facilement délogée d’An- 
drinople, peut-être cernée et écrasée, si les pachas turcs de 
la Macédoine et de l’Albanie étaient arrivés ; en tout cas, 
elle ne pouvait pas s’y maintenir longtemps, et il était à 
craindre que l’heureuse audace de Diébitch Zabalkanski ne 
s’achevât par un désastre. Heureusement, les négociations 
ouvertes avec le sultan aboutirent vite, et le 14 septembre 
1829, le traité d’Andrinople fut signé. 
La diplomatie européenne n’avait pas attendu le résultat 
de la guerre turco-russe pour essayer d’y mettre fin au plus 
tôt. Depuis la rupture des relations avec la Porte, au lende 
main de Navarin, les ambassadeurs à Londres avaient 
recherché le moyen d’apaiser le conflit. Le gouvernement 
ottoman se montrant plus traitable en proportion de ses 
revers, la Conférence de Londres avaient abouti au protocole 
du 22 mars 1829: la Grèce devait comprendre les Cyclades, 
la Morée, et la région continentale jusqu’aux golfes d’Arta 
et de Volo ; elle serait gouvernée par un prince chrétien 
choisi par les puissances et paierait un tribut annuel au 
sultan. 
Ce protocole servit de base au traité d’Andrinople. La 
Russie garda les îles des Serpents, poste d’observation aux 
embouchures du Danube, et quelques-unes des places con 
quises dans la Transcaucasie, Anapa, Poti, Akhaltsikh, 
Akhalkalaki; les droits de la Serbie, de la Moldavie, de la 
Valachie furent confirmés, et même augmentés pour ces 
deux dernières principautés en ce point que leurs hospodars 
seraient désormais élus à vie, et non pas seulement pour 
sept ans. Un hatti-chérif proclama, en novembre 1829, l’au 
tonomie de la Serbie. Pour la Grèce, le traité reproduisait 
les termes du protocole du 22 mars. 
Le tsar obtint le libre passage des détroits, le libre com 
merce sur la mer Noire et dans tout l’empire ottoman pour 
les sujets russes, et une indemnité de guerre de 137 millions 
de francs, avec le droit d’occuper provisoirement la Bul 
garie et les principautés, jusqu’à l’entier paiement de cette 
somme. 
C’était un éclatant succès pour la politique de Nicolas I". 
Selon la tradition diplomatique de ses prédécesseurs, et 
surtout de Catherine II, il pouvait faire parade de modéra 
tion ; mais il s’attribuait, au lieu de satisfactions matérielles
        <pb n="143" />
        128 
L’INDÉPENDANCE DE LA GRECE. 
des avantages considérables par l’élasticité voulue de cer 
tains articles du traité. L’empire ottoman était ouvert de 
toutes parts, vers le Caucase et le Danube; il était pénétré 
par l’influence commerciale de la Russie et par les vagues 
droits de protectorat qu’elle gardait sur les États danubiens ; 
il était à sa merci par le règlement d’une indemnité très 
élevée. En toutes ces stipulations, il devait être facile au 
gouvernement russe de trouver, quand il voudrait, tel pré 
texte d’intervention qui lui conviendrait. N’était-ce pas 
d’ailleurs sous prétexte de préciser certains points du traité 
de Bucharest que Nicolas était entré brusquement en scène 
au commencement de l’année 1826? Les conventions turco- 
russes depuis le xviii® siècle sont ainsi reliées par une chaîne 
ininterrompue de clauses dont l’empire ottoman est comme 
enserré de plus en plus étroitement, et qui témoignent de 
la souplesse et de l'infatigable constance de la politique 
russe. Le gouvernement du tsar pouvait donc se féliciter de 
son triomphe, et M. de Nesselrode écrivait alors: « La 
Russie pouvait peut-être donner le dernier coup à la monar 
chie ottomane ; mais cette monarchie, réduite à n’exister 
plus que sous la protection de la Russie, convenait mieux à 
ses intérêts politiques et commerciaux que toutes combi 
naisons qui l’auraient forcée soit à trop s’étendre par des 
conquêtes, soit à substituer à l’empire ottoman des États 
qui n’auraient pas tardé à rivaliser avec la Russie de puis 
sance, de civilisation, d’industrie et de richesse. » 
On saisit là l’aveu d’une politique qui reparaîtra jusqu’à 
la fln du siècle. Il ne plaît pas à la Russie de laisser trop 
d’indépendanee aux États formés du démembrement de 
l’empire ottoman, de laisser rompre ainsi l’équilibre de 
l’Orient. Du reste, en toute cette histoire de l’insurrection 
grecque, n’est-il pas évident que la plupart des gouverne 
ments, pour ne pas dire tous, ont été inspirés par leurs 
intérêts immédiats beaucoup plus que par de généreuses 
sympathies à l’égard d’un peuple malheureux et particulière 
ment digne de ces sympathies? Il y a un contraste flagrant 
entre l’enthousiasme des peuples autour de l’insurrection 
grecque et l’égoïsme des gouvernements : il n’est pas pour 
surprendre dans un temps où la cause des peuples était 
précisément en contradiction avec celle de leurs souve 
rains. 
Il ne faut donc pas s’étonner que les intérêts de la Grèce 
aient été traités avec la plus avare parcimonie, que la
        <pb n="144" />
        L’INTERVEKTION EUROPÉENNE. 
129 
liberté lui ait été minutieusement mesurée, sous ce prétexte 
qu’elle était incapable d’en user avec sagesse, pour cette 
raison qu’on ne la voulait ni trop grande ni trop libre. 
La France et l’Angleterre ne voulaient plus que la Grèce 
restât tributaire du sultan, parce que, orthodoxe de reli 
gion, elle subirait trop l’influence envahissante de la Russie ; 
il fut donc décidé que son indépendance serait absolue. Mais 
l’Angleterre trouvait le nouvel État trop étendu en face des 
îles Ioniennes; elle obtint que ses limites septentrionales 
seraient ramenées à l’Aspro-potamo, au Sperchios et au 
golfe de Lamia. Ce fut l’objet du protocole du 3 février 1830. 
11 y avait loin de cette Grèce étriquée, réduite à des roches 
stériles, privée de tout ce qui pouvait lui assurer quelque 
prospérité, la Crète, les îles Ioniennes, la Thessalie, à la 
réalisation de la Grande-Idée, c’est-à-dire de l’ancien' 
empire athénien de la mer Egée, de l’union en un même 
État de tous les pays de population grecque. On ne lui 
donna pas davantage Samos, qui avait partagé l’enthou 
siasme et les épreuves de la guerre de l’indépendance. Elle 
forma pourtant, à partir de 1832, une principauté demi- 
indépendante, tributaire de la Porte, gouvernée par un bey 
chrétien nommé par le sultan et assisté d’un sénat de 
quatre membres. Elle fut d’ailleurs très prospère depuis et 
la tranquillité n’y fut plus troublée. 
Les Grecs purent donc se persuader que les puissances 
ne les avaient sauvés que comme malgré elles, par le seul 
jeu de leurs intérêts contradictoires ; ils n’éprouvèrent 
aucun sentiment de reconnaissance. Le mécontentement 
public a partout pour conséquences les querelles des partis, 
se rejetant l’un à l’autre les responsabilités. La Grèce en 
fut très troublée ; ce qui donna aux puissances un nouveau 
prétexte de la tenir en suspicion. Le parti russe y était 
représenté par le chef du pouvoir exécutif Capo d’Istria ; il 
avait des ennemis, surtout les Mavromichalis, chefs des 
Maïnotes, irrités de l’impuissance où manifestement on 
voulait retenir la Grèce, des intrigues au milieu desquelles 
elle mendiait quelques pouces de territoire ou quelque 
liberté de vivre. Capo d’Istria allait tomber victime de 
ces querelles, assassiné en 1831 ; ce qui ne fut pas une 
solution. 
Elles rendirent plus difficile le choix d’un roi pour la 
Grèce. Le traité d’Andrinople avait établi qu’elle serait 
constituée en une monarchie chrétienne; le protocole du 
E. Driault. — Question d’Orient. 
9
        <pb n="145" />
        130 
L’INDÉPENDANCE DE LA GRÈCE. 
3 février 1830 décerna cette couronne à Léopold de Saxe 
Cobourg-Gotha. Celui-ci hésita longtemps, demanda une 
extension de frontière, reçut un refus, refusa d’aller régner 
en Grèce. Enfin, à cette nation habituée depuis des siècles 
à l’activité de la vie municipale, on donna une organisation 
européenne, une hiérarchie administrative imitée de celle 
de la France, avec préfets, sous-préfets et maires; à ce 
peuple de tout temps amoureux de liberté, fier de son nom 
et des gloires de sa race, fervent dans l’orthodoxie, on donna 
pour roi un Bavarois catholique, Othon, fils du roi Louis. 
Du moins, le nouveau royaume obtint enfin la frontière du 
golfe d’Arta (mai 1832). 
Il n’est pas jusqu’à la France, la plus désintéressée des 
puissances européennes en cette affaire, qui n’ait cherché à 
en tirer un avantage positif. Rentré dans le concert euro 
péen en 1823, comme exécuteur des œuvres de la Sainte- 
Alliance en Espagne, le gouvernement français avait joué 
en Grèce un plus noble rôle. Il avait opéré la délivrance de 
la Morée et n’en avait pas réclamé le paiement. Mais il y 
avait trouvé l’occasion d’un rapprochement avec le gouver 
nement russe. 
Le tsar, en effet, avait aisément senti l’hostilité secrète 
de l’Angleterre et de l’Autriche. Il avait la conscience que 
sans elle il aurait obtenu de ses victoires d’autres profits. Il 
recherchait donc l’appui de la France, sûr qu’elle ne ferait 
pas à la Russie la même opposition qu’au xvm® siècle, ses 
intérêts n’étant plus prépondérants dans le Levant. Le gou 
vernement français voyait dans l’alliance russe le moyen 
d’étendre les frontières du pays vers le nord et de guérir 
ainsi les plaies de 1815. C’était surtout l’idée des ultras, que 
le trône des Bourbon serait singulièrement consolidé par 
cette gloire qui effacerait l’éclat de la légende napoléonienne. 
Chateaubriand écrivit un mémoire à ce sujet: « Nous 
voulons avoir la ligne du Rhin depuis Strasbourg jusqu’à 
Cologne. Jamais l’Autriche, jamais l’Angleterre ne nous la 
donneront; nous ne pouvons compter que sur la Russie ». 
M. de Martignac, en 1828, confia le ministère des affaires 
étrangères à M. de la Ferronnays, ambassadeur depuis 
plusieurs années à Saint-Pétersbourg, ardent partisan de 
l’entente franco-russe. Il entretint avec le tsar des négocia 
tions très suivies au printemps de 1829; l’armée de Diébitch 
marchait sur Constantinople à travers les Balkans ; touchant 
au but, Nicolas I®'’ redoutait une intervention de l’Autriche,
        <pb n="146" />
        L’INTERVENTION EUROPÉENNE. 
131 
capable de compromettre toute sa campagne diplomatique 
■et militaire. Charles X promit de marcher sur le Rhin avec 
100.000 hommes « si l’Autriche bougeait ». L’Autriche ne 
bougea pas, et la signature de la paix d’Andrinople coupa 
court à cette combinaison franco-russe. 
L’accord n’en était pas moins établi, évident aux yeux de 
l’Europe, et dès ce moment avantageux à la France. Il n’est 
pas sûr que Charles X aurait osé entreprendre l’expédition 
d’Alger, s’il n’avait compté sur le tsar. Il redoutait une 
intervention de l’Angleterre, qui, en effet, s’y opposait assez 
vivement ; il s’y décida en pensant qu’elle hésiterait à braver 
l’accord franco-russe et à créer dans de telles conditions un 
nouveau conflit méditerranéen. A ce point de vue, l’occu 
pation d’Alger fut comme la récompense de l’expédition 
française en Morée, et, dans le temps où la Russie refoulait 
l’Islam au sud du Caucase, la France resserrait aussi son 
domaine en Afrique. 
Le colonel de Polignac, fils du ministre de Charles X, 
affirme^ que l’alliance de la France et de la Russie était 
fondée dès lors sur deux avantages équivalents ; la France 
aiderait la Russie à organiser aux dépens du sultan une Rou- 
mélie protégée ; la Russie aiderait la France à annexer la Bel 
gique, sous une forme quelconque. Il était visible à ce moment 
que la Belgique se soulèverait bientôt contre la Hollande et 
s’en détacherait: elle fût tombée tout naturellement en 
possession de la France. Charles X fut renversé avant que 
ce projet ne pût avoir un commencement d’exécution. 
Le prince de Polignac, le ministre de 1830, établit même 
sur cette alliance un vaste projet de remaniement de la 
carte de l’Europe, qui eût d’un seul coup réglé toutes les 
questions politiques les plus aiguës, à l’Occident comme à 
l’Orient. Ce grand dessein repose sur l’expulsion des Turcs, 
qui assurerait aux États chrétiens la disposition de terri 
toires capables de garantir, d’un bout à l’autre du continent, 
un juste système de compensations. Il s’inspire du louable 
désir de résoudre tous les conflits renfermés dans les traités 
de 1815 et ainsi de donner à l’Europe de longues années 
de paix; il fait penser aux chimères dont Sully peuplait 
généreusement l’imagination de Henri IV. 
Les Turcs rejetés en Asie, à la Russie reviendraient la 
1. E. Daudet, Histoire diplomatique de Valliance franco-russe, 
p. 27-28.
        <pb n="147" />
        132 
L’INDÉPENDANCE DE LA GRÈCE. 
Moldavie et la Valachie, à l’Autriche la Serbie, la Bosnie et 
l’Herzégovine. L’empire grec serait restauré, avec Constan 
tinople pour capitale, avec le roi des Pays-Bas pour empe 
reur. De cette façon, on pourrait donner à la Prusse la Saxe 
et les Pays-Bas, au roi de Saxe la Prusse rhénane, à la 
France la Belgique et le Luxembourg, à l’Angleterre enfin 
les colonies hollandaises. 
Ce n’était qu’une utopie. Comment faire consentir la 
Russie à la constitution sur les Détroits d’un État jeune y 
sans doute entreprenant, autrement dangereux que l’empire 
ottoman? Comment faire consentir l’Angleterre à l’établis 
sement de la France à Anvers, de la Prusse à Amsterdam 
et Rotterdam ? 11 s’y trouvait encore d’autres impossibilités. 
Le projet Polignac éclaire pourtant les conceptions poli 
tiques de ce temps. Sauf pour le sultan, il donne satisfac 
tion partout au principe de légitimité et trouve un trône 
pour chaque souverain. Il se fonde à peu près sur le principe 
des frontières naturelles, sur ce que Bismarck appellera 
plus tard « les arrondissements nécessaires ». Il respecte 
les droits des nationalités: à la Grèce tous les pays grecs, à 
la France la Belgique, à la Prusse la Hollande; il les mécon 
naît pourtant sur le Danube et livre les principautés aux 
grands États chrétiens du voisinage : du moins elles retrou 
veraient ainsi des peuples de races parentes. Il tient compte 
même, dans une certaine mesure, des besoins économiques 
des États de l’Europe, quand il donne à la Prusse un large 
débouché sur la mer du Nord, à la France les bouches de 
l’Escaut, à l’Angleterre des colonies. 
11 était en somme beaucoup plus logique que l’œuvre du 
Congrès de Vienne. Mais quelle chimère que de vouloir 
régler les questions européennes par la seule logique, que 
de prétendre limiter par elle les ambitions rivales! Chaque 
État semble préférer un avenir obscur, mais plein de pro 
messes, à une situation plus sûre, mais trop modeste ; il 
aime mieux deux « tu l’auras » qu’un « tiens ». L’ambi 
tion, la lutte pour la vie et pour la gloire est toujours 
l’unique inspiration des grandes puissances, peut-être aussi 
des grands hommes d’État. 
Le plan Polignac fut soumis au tsar Nicolas I" qui sans 
doute n’y apporta qu’une attention distraite ; l’auteur et son 
souverain disparurent bientôt de la scène politique. Le sul 
tan continua de régner à Constantinople ; il y avait pourtant 
tremblé, parce que la moindre insurrection, dans cet empire
        <pb n="148" />
        L’INTERVENTION EUROPEENNE. 
133 
fait de peuples opprimés, prend vite une importance euro 
péenne, parce que le moindre bruit y attire l’attention des 
grandes puissances, parce que leurs rivalités s’y rencontrent 
¿t trop rapprochées s’y surexcitent d’une sensibilité ner 
veuse, jusqu’à la fièvre, parce que Constantinople est le 
plus terrible foyer d’incendie qu’il y ait au monde. Le 
XIX® siècle est tout rempli de ces alertes où l’Europe, divisée 
contre elle-même par ses jalousies, ne peut faire que la part 
■du feu. 
OUVRAGES A CONSULTER 
Debidour, Histoire diplomatique de l'Europe (1814-1878). 
Seignobos, Histoire politique de VEurope contemporaine. 
G. Créhange, Histoire contemporaine de la Russie. 
Balleydier, Histoire de l’empereur Nicolas. 
De Vaulabelle, Histoire des deuce Restaurations. 
De Viel-Castel. Histoire de la Restauration. 
AI. SouTZO, Histoire de la Révolution grecque. 
Fauriel, Chants populaires de la Grèce moderne. 
Debidour, L’eorpédition de Chio et le colonel Fabvier (Revue 
bleue, 20 mars 1897) ; — Le général Fabvier, sa vie et ses 
écrits. 
Edm. About, La Grèce contemporaine. 
Dufey, Histoire de la régénération de la Grèce. 
Texier, La Grèce et ses insurrections. 
Saint-Marc Gxrardin, La Grèce et la question d’Oi'ient : 
Revue des Deux-Mondes (1869); — Les origines delà ques 
tion d’Orient, Revue des Deux-Mondes, !«'• mai 1864. 
Chateaubriand, Mémoires d’Outre-Tombe. 
Cornewall-Lewis, Histoire gouvernementale de VAngle- 
teirre de Í770 à Í830. 
Saint-René Taillandier, La Serbie. 
Massieu de Clerval, Les Turcs et le Monténégro : Revue 
des Deux-Mondes, l«"^ juin 1858. 
De Moltke, Lettres sur la Turquie ; — Campagnes des 
Russes dans la Turquie d’Europe (1828-1829), trad, en 
2 vol. 
Caussin de Perceval, Précis historique de la destruction 
des Janissaires par le sultan Mahmoud en 1826. 
Lamartine, Histoire de la Turquie. 
Midhat-pagha, La Turquie, son passé, son avenir.
        <pb n="149" />
        CHAPITRE V. 
MAHMOUD ET MÉHÉMET. - LA RÉFORME DE LA TURQUIE. 
Le Tanzimât. — Nécessité et difficulté de la réforme de l’empire 
ottoman. — Mahmoud. 
I — LE SULTAN ET LE PACHA. — MAHMOUD ET MÉHÉMET. 
Les réformes de Méhémet-Ali en Égypte. — « La confiscation uni 
verselle ». — Prospérité de l’Égypte. — Les forces militaires et 
navales du pacha. — Les conquêtes : fondation de Khartoum ; 
expansion de l’Islam en Afrique. 
La question de Syrie. — Conquête delà Syrie par Ibrahim. — Sa 
victoire à Konieh (21 décembre 1832). — Les Russes au Bosphore 
(février 1833). — L’amiral Roussin à Constantinople. — La con 
vention de Kutayeh (5 mai 1833).— Le traité d’Unkiar-Skélessr 
(8 juillet 1833). 
II. — LA CRISE DE 1840. 
Grandeur de Méhémet-Ali. — Puissance de la France en Égypte. — 
Inquiétudes de l’Angleterre. — Nouvelle guerre entre Mahmoud 
et Méhémet. — Victoire d’ibrahim à Nézib (24 juin 1839). — La 
flotte turque livrée au pacha d’Égypte. 
Intervention de l’Europe. — La note collective du 27 juillet 1839.— 
Situation prépondérante de la France dans le Levant en 1839.— 
Rapprochement de l’Angleterre et de la Russie contre la France. 
— La politique de Thiers. — La quadruple alliance de Londres 
(15 juillet 1840). — Préparatifs de guerre en France, en Alle 
magne. 
Défaites de Méhémet-Ali. — La note française du 8 octobre 1840. — 
Le ministère Guizot. — La convention d’Alexandrie (25 novembre 
1840). — Le hatti-shérif du 1" juin 1841. — La convention des 
détroits (13 juillet 1841). — Succès diplomatique de l’Angleterre. 
III. — LA CHARTE DE GULHANÉ 
Les puissances européennes garantes de l’intégrité de l’empire 
ottoman. — Continuation de la réforme en Turquie : Abd-ul- 
Medjid; Reschid-pacha. —La charte de Gulhané (3 novembre 
1839). — Réorganisation de l’armée ottomane. — L’œuvre de 
Reschid-pacha. — Opposition des ulémas et des fanatiques mu 
sulmans. — Agitation des provinces chrétiennes : troubles en 
Serbie, en Palestine, dans le Liban. — Dissensions en Grèce : la 
Constitution de 1843; le ministère Colettis ; Piscatory et sir 
Edmond Lyons. — La politique de la France dans le Levant.
        <pb n="150" />
        LA RÉFORME DE LA TURQUIE. 
135 
L’empire ottoman venait de courir le plus terrible danger ; 
Jamais encore son étrangeté, sa barbarie n’avaient été 
aussi manifestes; jamais encore il n’avait paru aussi diffé 
rent de l’Europe par les mœurs, par la religion, par tous 
ses caractères essentiels : il était pour tous un corps étran- 
■ ger à expulser du continent, dont il troublait l’économie. 
Comme la Chine de nos jours, il en eut conscience. 11 se 
I persuada de la nécessité de se transformer, de se régénérer, 
■ au moins d’emprunter aux puissances occidentales leurs 
moyens de défense. Alors naquit chez les Ottomans le parti 
des Jeunes-Turcs, ou des partisans de la Réforme; alors 
commença chez eux l’histoire du T'anzimàt ou de la réorga 
nisation. « Je suis convaincu, disait le grand-amiral Khalil- 
! Pacha en 1830, que, si nous ne nous hâtons pas d’imiter 
i l’Europe, nous devrons nous résigner à repasser en Asie. » 
I Cette histoire de la réforme ottomane est loin d’être 
! achevée à la fin du siècle. Elle eut son premier chapitre au 
lendemain de l’insurrection grecque, sous les sultans Mah- 
I moud et Abd-ul-Medjid; elle fut troublée par des querelles 
I intestines inévitables, plus encore par l’intervention des 
I puissances européennes, plus préoccupées que jamais de la 
question du démembrement de l’empire turc, avides de 
l’accomplir, liées pourtant au principe de son intégrité, 
seule digue possible à leurs convoitises contradictoires, 
I quelques-unes d’ailleurs mal disposées à le laisser en paix 
refaire ses forces. 
' Mahmoud au Sérail, avant son avènement, avait entendu 
g et adopté les opinions réformatrices de son cousin Sélim 111 ; 
il avait, au milieu des circonstances dramatiques de 
I son avènement, partagé sa haine pour les janissaires, qui 
j n’étaient plus désormais que des agents de révolution, 
i Aux temps les plus critiques de la guerre de Grèce, il avait 
I saisi l’occasion de les détruire, au risque de compromettre 
la sécurité même de Constantinople. Du moins il avait 
I ainsi renversé le principal obstacle que pouvait rencontrer 
I la politique des réformes. 
Car si, capable d’un moment d’énergie. Mahmoud ne 
l’était pas d’une politique très suivie, il comprenait, par 
l’instinct même de la conservation, la nécessité de la trans 
formation de l’État ottoman, et il la formulait avec une 
certaine largeur de vues et un réel bonheur d’expression. 
Certes il ne suffisait pas d’avoir massacré les janissaires; 
l’incompatibilité de l’empire ottoman avec l’Europe appa-
        <pb n="151" />
        136 
MAHMOUD ET MÉliÉMET. 
raissait surtout en matière religieuse. Le Coran y était la 
loi de l’État comme la doctrine des consciences ; le sul 
tan était surtout le successeur du prophète et des khalifes, 
le commandeur des croyants pour la guerre sainte à 
toujours poursuivre contre les infidèles, le serviteur d’Allah, 
Comment ainsi accorder l’empire musulman avec l'Europe 
chrétienne? Cette question ne se posait pas, tant qu'il était 
assez fort pour mépriser les infidèles et rester avec eux en 
état de guerre; elle était pressante du jour où il n’était plus 
capable de résister à la réaction chrétienne : il lui fallait se 
soumettre aux conditions de son existence nouvelle, ou se 
résoudre à la défaite, à la retraite en Asie, périr peut-être. 
Il fallait donc renoncer au principe militant du Coran, 
délier l’État de la loi religieuse, le séculariser en quelque 
sorte, l’arracher à la théocratie des ulémas, comme l’Europe 
moderne s’était arrachée à la théocratie pontificale, fermer 
l’ère de la guerre et des persécutions, émanciper les 
« raías », faire l’égalité des vainqueurs et des vaincus, 
jeter enfin des racines profondes dans ce sol européen où 
les Turcs n’étaient jusque-là que campés, comme des conqué 
rants nomades. « Je ne veux, disait Mahmoud, reconnaître 
désormais les musulmans qu’à la mosquée, les chrétiens 
qu’à l’église, les juifs qu’à la synagogue. Je veux que, hors 
de ces lieux où tous rendent également hommage à la divi 
nité, ils jouissent uniformément des mêmes droits politiques 
et de ma protection paternelle. » 
L’œuvre était bien difficile. Est-elle possible? On a 
parfois comparé, avec beaucoup de réserves évidemment. 
Mahmoud et Pierre le Grand. Mais les Russes sont des Euro 
péens ; le tsar n’avait eu à diriger, dans la voie de la civili 
sation européenne, qu’un peuple attardé, mais préparé par 
ses origines à la suivre. L’État ottoman est « un navire 
dont il faut renouveler la carène, la mâture, les voiles et 
l’équipage* ». Ce n’est pas assez dire; c’est comme s’il 
s’agissait, selon un ministre de Mahmoud, « d’enseigner à 
nos peuples une autre langue ». Et même n’est-ce pas, plus 
encore, comme s’il s’agissait de changer la nature même 
de ces peuples, et une telle transformation se peut-elle 
obtenir? Ne mourront-ils pas de cette transfusion de sang 
européen? Et d’ailleurs, parmi les puissances chrétiennes 
qui s’y emploient, ne s’en trouve-t-il pas qui redoutent la 
1. Engelhardt, La Turquie et le Tanzîmât, tomp î, p 5.
        <pb n="152" />
        LE SULTAN ET LE PACHA. 
137 
guérison du patient, qui souhaiteraient plutôt de le voir 
succomber à l’opération? 
I. — Le sultan et le pacha. — Mahmoud et Méhémet. 
Le pacha d’Égypte Méhémet-Ali semblait prouver alors 
l’aptitude des musulmans à une régénération selon l’initia 
tion européenne. Mais, outre que les Égyptiens ne sont pas 
des Turcs et qu’ils ont dans le passé manifesté avec éclat 
leur aptitude à faire œuvre durable, il ne faut pas croire que 
Méhémet n’ait fait qu’imiter l’Euiope: toute sa carrière 
est marquée de traits originaux, d’un caractère bien orien 
tal. En France notamment, il excita un engouement extra 
ordinaire qui faillit entraîner le gouvernement de Louis- 
Philippe aux pires dangers ; on le loua, en termes dithyram 
biques, d’avoir « francisé l’Égypte, » d’avoir « épousé la 
pensée de Napoléon ». 11 y eut beaucoup de trompe-l’œil 
dans l’œuvre du pacha d’Égypte ; il « tapissa sur la rue, 
vers l’Europe, » et, derrière ces apparences où la France 
se laissa prendre, il gouverna l’Egypte comme un despote 
asiatique, ou, si l’on veut, comme un pharaon des anciens 
temps. Il n’eut de Napoléon que l’ambition égoïste et sans 
scrupules. 
Arrivé au pachalik du Caire à force de ruse et de froide 
cruauté, maître absolu de la vallée du Nil après le mas 
sacre des Mameluks, il resta aussi loin que possible des 
principes libéraux de la Révolution française. Par la destruc 
tion des Mameluks et la confiscation à son profit de toutes 
leurs terres, il se trouva propriétaire de la moitié du sol de 
l’Égypte. Dès 1808, il avait confisqué les biens très consi 
dérables aussi des mosquées et de tous les établissements 
religieux, sous prétexte qu’ils seraient mieux administrés 
par lui et qu’il se chargerait de leur entretien dans de 
meilleures conditions. En 1809, il imposa à tous les proprié 
taires du pays une contribution extraordinaire de 40 millions 
répartie en proportion de l’étendue des terres. Beau 
coup de réclamations se produisirent; le pacha se 
montra disposé à les accueillir, à condition qu’elles fussent 
appuyées sur les titres authentiques de possession, qui 
durent être remis à ses agents. Alors il saisit et garda titres 
et propriétés : la spoliation se trouva ainsi plus facile et 
plus complète. 
Il fut le seul propriétaire de la terre égyptienne, le seul
        <pb n="153" />
        138 
MAHMOUD ET MÉHÊMBT. 
maître des manufactures, le seul agriculteur, le seul indus 
triel, par suite le seul commerçant. Il fut d’un coup extrê 
mement riche, et trouva dans cette fortune énorme le 
moyen de s’enrichir davantage et de développer ses 
desseins ambitieux. 
Il est incontestable d’ailleurs qu’il administra habilement 
ce bien mal acquis. Il tira l’agriculture de l’ignorance où 
elle végétait depuis des siècles ; il introduisit dans la vallée 
du Nil des cultures nouvelles, rapidement fructueuses, 
celles du coton, du mûrier, de l’olivier, de la canne à sucre. 
Il fonda un grand nombre de fabriques. Il envoya des 
jeunes gens en Europe pour s’instruire des arts et des 
sciences de l’Occident. Il institua une école de médecine, 
un conseil de santé, qui furent dirigés par un Français, le 
docteur Clot-bey. 
Il éleva la plus belle mosquée du Caire, qui porte son 
nom et renferme son tombeau : comme les Pharaons cons 
tructeurs de Pyramides, il abritait luxueusement sa 
dépouille mortelle. Il refit la prospérité d’Alexandrie, alors 
misérable bourgade de 6.000 habitants, inférieure à 
Rosette. 11 comprit qu’Alexandrie est un port mieux placé, 
loin des alluvions du Nil. Il voulut y amener de l’eau 
potable et construisit le canal Mahmoudieh ; dans ces 
travaux, au milieu des déserts brûlants qui séparent 
Alexandrie du Nil et où les Français de Bonaparte avaient 
tant souffert, des milliers de fellahs moururent de la fièvre 
et de la dysenterie. Qu’importe ? Les vies humaines ne 
comptent pas pour les Pharaons du Nil. Le canal part 
d’Afteh sur la branche de Rosette, longe le lac Mariout, 
traverse Alexandrie et aboutit à la mer : il est long de 78 
kilomètres, large de 30 mètres ; sur ses bords des arbres 
ont été plantés, ont fait une magnifique promenade où s’ali 
gnent, sous le plus beau ciel, fabriques, jardins et villas. 
Le pacha étendit de même très ingénieusement le système 
de la canalisation du Delta et du Fayoum. Il fit bien valoir 
sa terre. 
Il consacra surtout ses soins à ses forces militaires, 
nécessaires à la réalisation de ses grands desseins. Ayant 
la toute-puissance, il eut tôt fait de recruter ses armées et 
ses flottes. En mai 1826, il a besoin de 12.000 soldats: il 
ordonne à ses gouverneurs de lever tous les hommes 
propres au service et de les diriger sur le camp d’El Kan- 
qab : les gouverneurs font du zèle; ils envoient au maître
        <pb n="154" />
        LE SULTAN ET LE PACHA. 
13» 
de longues bandes de misérables, liés deux à deux, avec 
des entraves de bois au cou et aux poignets, la plupart 
accompagnés en le même équipage de leurs femmes et de 
leurs enfants : en tout 70.000 hommes. Le pacha fait son 
choix, prend les 12.000 plus robustes, renvoie les autres 
qui reviendront, selon le même système, au prochain appel. 
En 1830, le pacha vient d’armer quatre vaissaux; il lui 
faut des matelots. Il fait arrêter tous les âniers d’Alexan 
drie ; ses soldats font une razzia de fellahs dans la cam 
pagne; on choisit les meilleurs; en trois jours, les équi 
pages sont au complet. Au reste, la presse, que pratiquèrent 
maintes fois les Anglais pour finir l’effectif de leurs 
vaisseaux, n’était pas différente du recrutement imaginé 
par Méhémet-Ali. 
Soldats et marins furent instruits par des Européens. 
Après la bataille de Navarin, la flotte égyptienne fut refaite 
par un constructeur de Toulon, M. de Cérisy. Un Français, 
le colonel Sèves, plus tard Souleïman-bey, forma les officiers 
du pacha. D’autres Français, comme le lieutenant Besson, 
dirigèrent l’armement des vaisseaux et les exercices des 
marins égyptiens. 
Lepadla put ainsi Jouer un grand rôle politique; il 
soumit les Wahabites pour le compte du sultan; il 
entreprit pour son propre compte, dans l’intérêt de sa terre 
d’Égypte, la conquête du Nil moyen. De 1821 à 1823, il 
soumit la Nubie, le Kordofan; avec un remarquable coup 
d’œil, dans une situation exceptionnelle, il fonda Khar 
toum, la capitale du Soudan égyptien, dont la grandeur fut 
rapide, dont l’avenir sera peut-être plus brillant encore. 
Sur les traces de ses armées, l’Islam s’étendit, et, dans 
le temps où les puissances chrétiennes le refoulaient vers 
l’Atlas, sur le Danube, sur l’Indus et au sud du Caucase, il 
échappa dans une autre direction, vers le Nil supérieur et 
l’Afrique centrale, à cette pression. Qui pourrait calculer, 
même aujourd’hui, les conséquences de cette renaissance 
musulmane imprévue? Ce fut comme le commencement d’un 
second âge de la conquête arabe. 
Tout naturellement Mahmoud, incapable de vaincre les 
Grecs révoltés, fit appel à son vassal. Celui-ci fut heureux 
de cette occasion de développer sa puissance vers le nord 
comme vers le sud. La France lui arracha le pachalik de 
Morée, mais son ambition n’en fut pas désarmée : l’affaire 
grecque fut pour lui riche en résultats.
        <pb n="155" />
        140 MAHMOUD ET MÉllÉMET. 
Il n’était pas possible que Mahmoud laissât au pacha 
d’Égypte l’indépendance et la puissance qu'il avait con 
quises ; cette grandeur nouvelle qui s’élevait dans la vallée 
du Nil rappelait le souvenir des démembrements de l’empire 
des Âbbassides, et le sultan ne pardonnait pas à Méhémet- 
Ali de lui avoir rendu service. 
Méhémet, mécontent de n’avoir rien gagné en Grèce, 
réclama pourtant le paiement de son intervention : il 
demanda pour son fils Ibrahim le pachalik de Damas. Le 
«ultan refusa. Le pacha avait besoin de la Syrie ; pour refaire 
sa flotte détruite à Navarin, il lui fallait les bois du Liban. 
Aussi bien, toujours les maîtres de l’Égypte ont convoité la 
"Syrie, les Pharaons de l’antiquité comme les Ptolémées 
successeurs d’Alexandre ; c’était par la Syrie que la vallée 
du Nil s’ouvrait au reste du monde ; elle n’avait pas d’autre 
horizon, tant que le Nil supérieur restait inconnu. En 1831, 
des fellahs ruinés par la lourde domination de Méhémet se 
réfugièrent dans le pays de Saint-Jean d’Acre ; il les réclama 
au pacha de cette ville, Abdullah ; celui-ci se refusa à les 
livrer, les sujets du sultan pouvant habiter l’une ou l’autre 
région de l’empire. 
Sans autre déclaration de guerre, Méhémet envoya 
Ibrahim, à la tête de 30.000 hommes, à la conquête de la 
Syrie. Nourrissait-il d’autres projets? Voulait-il aller jusqu’à 
Constantinople? Rêvait-il de prendre la place du sultan, ou 
du moins de gouverner en son nom, comme un maire du 
palais de ce souverain fainéant, comme les émirs turcs du 
moyen âge qui protégeaient les Abbassides de Bagdad? Son 
ambition se devait régler sur les événements ; elle est diffi 
cile à pénétrer; il faut se garder d’attribuer à cet oriental 
fataliste des desseins trop précis. 
Quoi qu’il en soit, les succès d’ibrahim furent rapides ; 
plus heureux que Bonaparte parce qu’il était maître de la 
mer, il prit Saint-Jean d’Acre le 27 mai 1832, Damas le 14 
juin suivant. Le 9 juillet, l’armée du pacha d’Alep fut battue 
à Homs, sur l’Oronte, achevée le 11 à Hama, à quelques 
lieues au nord. Mahmoud envoya contre les Égyptiens une 
autre armée plus forte, sous Hussein-pacha ; la rencontre 
eut lieu à Beylan, entre Antioche et Alexandrette, à quelque 
distance au sud d’issus, à l’entrée des défilés du Taurus. Les 
Turcs y furent écrasés, et Ibrahim put entrer dans l’Asie 
mineure, suivant en sens inverse la marche d’Alexandre le 
Grand.
        <pb n="156" />
        LE SULTAN ET LE PACHA. 
141 
Mahmoud effrayé aima mieux faire appel à l’Europe que 
de subir la loi de son vassal ; il sollicita l’intervention des 
grandes puissances. L’Angleterre était tout occupée de sa 
réforme électorale ; le gouvernement français était sous le 
coup de la mort de Casimir Perier et il avait des sympathies 
pour le pacha d’Égypte. La Russie était l’ennemie naturelle 
du sultan; mais il ne lui convenait pas que Constantinople 
tombât aux mains d’une puissance jeune et forte qui lui 
serait plus redoutable que les Ottomans affaiblis ; elle était 
effrayée des progrès d’ibrahim ; elle offrit au sultan son appui 
militaire, voulut bien se charger de le défendre, de repousser 
les Égyptiens, — elle saurait bien se faire payer ensuite. 
Mahmoud trouva cette générosité excessive ; il hésita. Il 
mit sa dernière espérance dans l’armée de Reschid-Méhémet 
qui venait de pacifier l’Albanie et qu’il envoya en Asie 
mineure. Ibrahim lui livra bataille à Konieh, le 21 décembre 
1832, lui infligea un désastre complet, le fit prisonnier, 
marcha sur Constantinople. 
L’instant était critique. Le pacha d’Égypte voulait toute 
la Syrie et la Mésopotamie ; il voulait Bagdad par où il 
ouvrirait au commerce la route de l’Inde. Il rêvait de deve 
nir le grand vizir de l’empire ottoman et d’en refaire la for 
tune. L’Islam tout entier s’agitait; il voyait en Ibrahim le 
vengeur du Coran, que Mahmoud ne respectait plus; il 
voyait dans le choléra, qui sévissait, la punition du ciel ; il 
reprochait au sultan ses idées nouvelles, la destruction des 
Janissaires qui avaient été le glorieux instrument de la con 
quête musulmane. Un derviche arrête un jour Mahmoud: 
« Giaour padischah, lui crie-t-il, n’es-tu pas rassasié d’abo 
mination? Tu détruis les institutions de tes pères, tu ruines 
la religion et tu attires la vengeance du prophète sur toi et 
sur nous. » Le sultan dit: « C’est un fou! » — « Fou! 
réplique l’autre ; c’est toi qui as perdu la raison. Accourez, 
musulmans ; c’est l’esprit de Dieu qui m’anime et m’ordonne 
de parler ; il m’a promis la récompense des saints. » On 
l’arrêta, on le mit à mort ; mais ses frères lui élevèrent un 
tombeau où les pieuses visites furent nombreuses, où il se 
produisit des miracles. 
Alors arriva à Constantinople un aide de camp du tsar, le 
général Mouravief ; il renouvela les offres de son maître. 
Mahmoud terrifié, certain qu Ibrahim vainqueur le détrône 
rait et le ferait périr, comme avaient péri Sélim III et tant 
d’autres sultans, se jeta dans les bras de la Russie, pria
        <pb n="157" />
        fí2 MAHMÜUÜ ET MÉHÉMET. 
Nicolas de lui envoyer des troupes : « Que voulez-vous, 
disait-il à ses conseillers, au risque d’être étouffé plus tard, 
un homme qui se noie s’accroche à un serpent. » Peut-être 
comptait-il, en s’adressant aux Russes, hâter l’intervention 
des autres puissances européennes. 
Ni la France, ni l’Angleterre, en effet, ne pouvaient 
laisser le tsar protéger seul le sultan. Louis-Philippe 
n’était pas, comme Charles X, lié à la politique russe ; il 
avait depuis son avènement rencontré la continuelle et vio 
lente hostilité de Nicolas 1", qui ne lui pardonnait pas d’être 
« le roi des barricades ». Outre ces raisons dynastiques, il 
ne croyait pas devoir laisser les Russes prendre Constanti 
nople. Il n’avait alors auprès du Divan qu’un chargé d’af 
faires, M. de Varennes. Celui-ci conseilla au sultan de négo 
cier avec Méhémet-Ali, et Halil-pacha fut envoyé à Alexandrie 
pour offrir au pacha d’Égypte la Syrie méridionale, c’est-à- 
dire les pachaliks de Saint-Jean d’Acre, Naplouse, Saïd a et 
Jérusalem. Méhémet-Ali voulait au moins toute la Syrie, 
avec le district d’Adana en Asie mineure, et le consul de 
France à Alexandrie, M. Mimant, encourageait ses exigences. 
Les propositions turques furent repoussées ; Ibrahim reçut 
l’ordre d’avancer et arriva à Kutayeh, son avant-garde à 
Brousse (février 1833). 
Mahmoud appelle la flotte russe. Le 20 février, elle jette 
l’ancre dans le Bosphore, devant le palais du sultan. 
Cependant, en France, le ministère du 11 octobre 1832 
prenait une conscience plus nette de la gravité des circon 
stances. Le duc de Broglie envoya comme ambassadeur à 
Constantinople l’amiral Roussin. En arrivant, il trouve les 
vaisseaux russes dans la Corne d’or ; il en est exaspéré ; il 
court au palais, somme le sultan de renvoyer les soldats du 
tsar, le menace des plus terribles complications, s’engage a 
faire accepter à Méhémet les propositions de la Turquie. Il 
l’emporte. Les vaisseaux russes, à la prière du sultan, lèvent 
l’ancre et s’éloignent de Constantinople. 
L’amiral Roussin veut faire céder Méhémet ; il se heurte 
à un refus catégorique ; le pacha maintient toutes ses pré 
tentions, pousse Ibrahim sur Scutari, en vue de Constanti 
nople. Le sultan est obligé de rappeler les Russes, et sous 
les yeux de l’ambassadeur français, 15.000 Russes débar 
quent sur les deux rivages du Bosphore, à Buyuk-déré et 
Therapia, le 5 avril. Une plus forte armée se prépare à fran 
chir le Danube.
        <pb n="158" />
        LE SULTAN ET LE PACHA. 
143 
Mais la crise touchait au dénouement. Un ambassadeur 
anglais, lord Ponsonby, venait d’arriver et soutenait l’amiral 
Roussin. Des vaisseaux français et anglais paraissaient dans 
l’Archipel. Méhémet-Ali ne se souciait pas d’entrer en 
guerre avec la Russie: il craignit de compromettre ses 
avantages. Le sultan, sur les instances de l’ambassadeur 
de France, accepta les conditions du pacha d’Égypte. Ce 
fut la convention de Kutayeh, qui, sous la forme d’un fir 
man, en date du 5 mai 1833, accorda à Méhémet le gouver 
nement de toute la Syrie et du district d’Adana, c’est-à-dire 
les défilés du Taurus. 
Dès le mois de juin. Ibrahim avait évacué l’Asie mineure. 
Les ambassadeurs français et anglais agirent pour hâter le 
départ des Russes. Ils ne partirent que le 10 juillet, et on 
se félicita que la crise fût enfin dénouée. 
On apprit bientôt que, le 8 juillet, le prince Orlof, confi 
dent du tsar, avait signé avec le gouvernement ottoman le 
traité d’Unkiar-Skélessi. C’était le paiement du service 
rendu. « Inspirée par le sincère désir d’assurer la stabilité 
et l’entière indépendance de la Sublime Porte, » la Russie 
s’engageait à lui fournir tous les secours de terre et de mer 
qu’elle réclamerait. En échange, la Sublime Porte s’enga 
geait à fermer les Dardanelles, c’est-à-dire à ne permettre 
à aucun bâtiment étranger d’y entrer sous un prétexte quel 
conque. Ainsi la Russie avait, comme jadis en Pologne, un 
continuel prétexte à intervention ; elle était en outre inat 
taquable dans la mer Noire. En d’autres termes, elle se 
réservait la possibilité d’agir seule dans l’empire ottoman, 
par une sorte de protectorat, et elle éloignait l’action des 
autres puissances. 
L’émotion fut alors très vive à Londres et à Paris. Le 
gouvernement anglais proposa au gouvernement français 
d’aller aussitôt brûler la flotte russe à Sébastopol. Des croi 
sières anglo-françaises sillonnèrent l’Archipel. La guerre 
parut imminente, d’autant plus que le tsar Nicolas était peu 
disposé à reculer, triomphait de son succès en paroles pro 
vocantes. Le duc de Broglie ne crut pas le trône de Louis- 
Philippe assez solide pour affronter une lutte dans laquelle 
la Russie pouvait compter sur la Prusse et sur l’Autriche. 
Car la Révolution de juillet 1830 avait eu pour conséquence 
une reconstitution, d’ailleurs éphémère, de la Sainte- 
Alliance. L’irritation de la France et de l’Angleterre se 
aima ; elles déclarèrent seulement ne pas recconnaître les
        <pb n="159" />
        , 14* MAIIMp.lirLET MÉHÈMET. 
conventions d’Unkiar-Skélessi. L’Angleterre prit aussi 
d’autres précautions. Elle se rapprocha peu à peu de l'Au 
triche et obtint d’elle, le 3 juillet 1838, la signature d’une 
convention par laquelle elles garantissaient ensemble la 
libre navigation du Danube et la sécurité de leur commerce 
sur la mer Noire. 
II. — La crise de 1840. 
Cependant Méhémet-Ali était plus puissant que jamais. 
Il avait en Syrie l'abondante provision des bois du Liban, 
un boulevard stratégique contre le sultan, l'entrée de la 
route continentale vers l’Inde. Il était, du Taurus à Khar 
toum, le maître d’un vaste empire arabe ; il rappelait la 
grandeur des Ptolémées, de Saladin; il paraissait capable 
de régénérer l’Islam par le souvenir de ses fondateurs, de 
ses plus intrépides conquérants. 
La France suivait avec une sorte d’orgueil le progrès de 
cette gloire nouvelle, dont elle s’attribuait en grande partie 
l’honneur. Elle avait les sympathies du pacha ; elle entre 
tenait avec l’Égypte d’étroites relations ; elle la considérait 
comme « sa plus belle colonie » ; elle se plaisait à y voir 
le triomphe de la pensée de Bonaparte. 
L’Angleterre s’inquiétait, et de la puissance de Méhémet, 
et du prestige de la France en Orient ; elle y voyait un dan 
ger pour ses communications avec l’Inde, pour ses intérêts 
dans le Levant. Elle y porta une attention plus scrupuleuse ; 
elle signa avec le sultan, le 16 août 1838, une convention 
en apparence anodine, interdisant l’exercice de tout mono 
pole commercial dans l’empire ottoman, même en Égypte 
et en Syrie. C’était le moyen de combattre à cet égard les 
prétentions du pacha d’Égypte, qui gênaient le commerce 
européen, et la France adhéra à la convention. L’Angleterre 
en 1839 occupa encore Aden, pour mieux surveiller la route 
de l'Inde. 
Elle ne désespérait pas d’abaisser Méhémet-Ali, de le 
réduire à la possession de la vallée du Nil. Elle entretenait 
les rancunes du sultan Mahmoud à son endroit; elle eut en 
ce sens beaucoup de crédit auprès du nouveau grand vizir 
Khosrew-pacha, celui-là même auquel Méhémet avait jadis 
enlevé le pachalik du Caire. Elle se persuadait que la con 
vention de Kutayeh, comme le traité d’Unkiar-Skélessi,
        <pb n="160" />
        LA CRISE DE 1840. 145 
n’aurait qu’un temps et se promit de tirer parti d’un nou 
veau conflit. 
Elle n’attendit pas longtemps. Méhémet victorieux était 
de jour en jour plus exigeant ; il voulait obtenir pour sa 
famille l’hérédité de son vaste empire, c’est-à-dire une 
véritable indépendance. Non seulement Mahmoud ne vou 
lait pas consentir à ce démembrement, mais il n’avait cédé 
qu’à la force en 1833, et, à mesure qu’il reconstituait son 
armée, il songeait à reprendre la Syrie à son vassal; il 
massait des troupes nombreuses sur l’Euphrate. 
Dès qu’il se crut prêt, il ouvrit les hostilités. Le 21 avril 
1839, l’armée turque, sous le commandement de Hafiz- 
pacha, franchit l’Euphrate, envahit la Syrie. Le 7 juin, le 
sultan, proclamant Méhémet-Ali traître et rebelle, lança 
solennellement contre lui son manifeste de guerre. 
Les opérations ne furent pas longues. Ibrahim se porta à 
la rencontre des Turcs, les rejeta habilement sur l’Euphrate, 
et, le 24 juin, les écrasa à la bataille de Nezib. Il marcha 
Aussitôt vers le Taurus ; il allait s’y engager pour traverser 
l’Asie mineure et atteindre sans doute cette fois Constanti 
nople. Il fut arrêté par la nouvelle de la mort du sultan 
Mahmoud, le 30 juin. Celui-ci avait pour successeur son fils 
Abd-ul-Medjid, âgé seulement de 16 ans, et Méhémet ne 
désespérait pas de s’entendre avec le nouveau gouvernement. 
Il redoutait l’intervention des puissances européennes, ne 
voulait pas notamment donner à la Russie l’occasion de se 
servir du traité d’Unkiar-Skélessi ; la diplomatie française 
l’engageait à la prudence, lui promettait ses bons offices. 
Il avait assez d’avantages pour traiter dans de bonnes 
conditions ; il semblait tenir l’empire ottoman à sa merci. 
Au commencement de juillet, la flotte turque, commandée 
par le capitan-pacha Achmet, quitta Constantinople, comme 
pour aller tenter un débarquement en Égypte. Elle était 
accompagnée d’une frégate anglaise, la Vanguard, et un 
grand nombre d’officiers anglais étaient à bord des vais 
seaux ottomans ; ils pensaient bien mettre à la raison le 
pacha d’Égypte, détruire sa flotte, écraser ainsi une concur 
rence dangereuse à leurs intérêts dans le Levant, ruiner la 
trop grande puissance de Méhémet. L’amiral Lalande com 
mandait la petite escadre française de l’Archipel ; il résolut 
de barrer la route aux vaisseaux turcs, malgré l’insuffisance 
de ses moyens. Sur ïléna, il se jette au milieu d’eux et 
pousse droit au vaisseau du capitan-pacha ; il le somme de 
E. Driaült. — Question d’Orient. 10
        <pb n="161" />
        146 
MAHMOUD ET MÉHÉMET. 
s’arrêter ; il est reçu, avec ses officiers, par le capitaine 
Osman, introduit dans la chambre de celui-ci, et, toutes 
portes closes, les voix basses, on l’informe qu'Achmet-pacha 
est résolu à livrer toute sa flotte au pacha d’Égypte, on 
l’invite à joindre un de ses navires à ceux du capitan-pacha. 
L’amiral se retire; les officiers échangent des politesses 
banales et les Anglais rient de l’impuissance de la France à 
empêcher la défaite prochaine de Méhémet-Ali. La flotte 
reprend sa route, toujours dirigée par la Vanguard. Quel 
ques jours après, sous les yeux des officiers anglais stupé 
faits, la flotte turque entrait dans le port d’Alexandrie ; ses 
vaisseaux se mêlaient pacifiquement à ceux du pacha 
d’Égypte, qui embrassait Achmet incliné devant lui. On 
imagine la colère des Anglais : elle se retrouva bientôt dans 
la politique de leur gouvernement à l’égard de l’Égypte et 
de la France, 
Dès lors, le Divan se montra disposé à traiter ; lui aussi 
préférait des négociations à la dangereuse protection de la 
Russie. Méhémet demandait l’hérédité de tous ses domaines 
d’Égypte et de Syrie. Les Turcs ne voulaient lui reconnaître 
que l’Égypte, consentaient à lui laisser la Syrie en viager. 
Mais évidemment ce n’était pas la dernière limite de leurs 
concessions, et il était probable qu’ils en passeraient parles 
volontés du vainqueur : ce qui aurait été un brillant succès, 
non seulement pour Méhémet, mais pour la diplomatie fran 
çaise qui le soutenait, un grave échec pour la Russie et 
l’Angleterre. 
Lord Palmerston, alors gérant du Foreign Office, ne 
voulait pas le permettre. 11 était de ces ministres de la 
Grande-Bretagne auxquels la haine de la France a tenu 
lieu de génie ; il y était encouragé par l’opinion de son pays, 
car ceux-là ont toujours été les plus populaires en Angle 
terre. 11 était soutenu en cette occasion par le chancelier 
autrichien, M. de Metternich, qui craignait que le sultan 
n’appelât encore une fois les troupes russes à son secours. 
Ce fut M. de Metternich qui prit l’initiative de la note col 
lective remise le 27 juillet au gouvernement turc par les 
ambassadeurs des grandes puissances; « Les soussignés, 
conformément aux instructions de leurs gouvernements 
respectifs, ont l’honneur d’informer la Sublime Porte que 
l’accord entre les cinq grandes puissances sur la question 
d’Orient est assuré, et qu’ils sont chargés de l’engager à 
s’abstenir de toute délibération définitive sans leur concours.
        <pb n="162" />
        LA CRISE DE 1840. 
147 
et à attendre TeiTet de l’intérêt qu’elles lui portent ». La 
démarche était habile de la part de l’Autriche et de l’Angle 
terre ; la Russie ne refusa pas de s’y associer : elle aurait 
démasqué ses ambitions et réuni toute l’Europe contre elle. 
En France, le ministère Soult n’osa pas, pour des raisons 
analogues, se séparer du concert européen : il espérait d’ail 
leurs défendre heureusement les intérêts de l’Égypte, dont 
les victoires devaient sans doute peser d’un grand poids sur 
les délibérations des puissances. Il ignorait de quoi était 
capable l’animosité de lord Palmerston contre le pacha et 
contre la France. 
A vrai dire, la querelle engagée dépassait singulièrement 
les frontières de l’empire ottoman ; elle intéressait l’équilibre 
européen. L’Angleterre voulait atteindre la France derrière 
Méhémet-Ali, et c’est pourquoi la question est alors beau 
coup plus grave qu’en 1833. 
Le prestige de la France est en effet considérable, à cette 
date, sur la mer Méditerranée. Elle exerce sur les libéraux 
italiens une sorte de protectorat depuis l’occupation d’An 
cône. Il y a en Grèce un parti français très puissant qui ne 
tardera pas à arriver au pouvoir. La conquête de l’Algérie 
se continue dans de bonnes conditions, malgré les intrigues 
et les mauvais procédés de l’Angleterre. Constantine a été 
enlevée en 1837; il est question de l’établissement de la 
domination française à Tunis. Les Français sont influents 
en Égypte; plusieurs sont parmi les conseillers les plus 
écoutés du pacha. Par là, l’action de la France s’étend 
jusqu’en Palestine, en Syrie, aux portes de l’Asie mineure, 
de la Mésopotamie. Vraiment on dirait que la Méditerranée 
tout entière va devenir un lac français ; aucune des grandes 
puissances de l’Europe n’y veut consentir : Nicolas P' y 
mettra autant de passion que Palmerston. 
L’opposition des gouvernements de l’Europe est d’autant 
plus éveillée que la France prend conscience de sa grandeur 
nouvelle, et s’en félicite en des expressions parfois mala 
droites. Dès le mois de juin 1839, à l’occasion des événe 
ments de Syrie, M. Jouffroy, dans un rapport retentissant à 
la Chambre, affirmait la volonté de la France de défendre 
la cause de l’Égypte. Il y était question, en des termes déjà 
belliqueux, de la formation définitive d’un puissant empire 
arabe destiné à faire équilibre ou échec à l’empire ottoman 
tombé dans la sphère d’action de la Russie. Un tel langage 
devait rapprocher contre la France le tsar et l’Angleterre.
        <pb n="163" />
        MAHMOUD ET MÉHÉMET. 
i48 
Ce fut plus grave encore lors de la session ordinaire des 
Chambres ouverte en décembre 1839. On s’impatientait de 
la longueur des négociations orientales. La France avait 
conseillé au pacha de ne pas envahir l’Asie mineure, l’avait 
empêché peut-être ainsi de profiter de tous ses avantages. 
Elle avait par là pris en mains la défense de ses intérêts, 
et l’intervention des autres puissances européennes mena 
çait de les compromettre ; quelques députés reprochaient au 
ministère de n’avoir pas un sentiment assez énergique de 
l’honneur national. Cette opposition se manifesta lors de la 
discussion de l’adresse. 
M. Thiers surtout, qui voulait renverser le ministère 
Soult et prendre sa place, prononça un discours très écouté. 
Tout en se déclarant partisan de l’alliance anglaise, il af 
firma que les intérêts de la Russie et de l’Angleterre étaient 
trop différents pour se concilier contre la France, que même 
alors la France devait, pour son intérêt et pour son hon 
neur, soutenir de tout son pouvoir la cause de l’Égypte, 
qu’aussi bien le pacha était assez fort pour vaincre, et que 
le gouvernement français avait donc tout à y gagner. On 
éprouvait en France un tel engouement pour l’Égypte et 
une telle animosité contre l’Angleterre qu’on reprocha même 
à M. Thiers de rester attaché au système de Veniente cor 
diale. Ce fut à cette occasion une effervescence patriotique 
faite des éléments les plus variés, de la lassitude d’une 
longue paix, de la revanche contre 1815, de la conscience 
des forces refaites et du prestige reconquis : on parle par 
tout du relèvement de la patrie, des victoires napoléo 
niennes, de la grandeur d’autrefois. Bientôt le gouvernement 
donnera quelque satisfaction à ces sentiments en obtenant 
de l’Angleterre le retour des cendres de Napoléon. On a 
aussi la plus grande confiance en Méhémet-Ali ; on croit ne 
risquer rien à soutenir ce « nouvel Alexandre », contre 
lequel le concert européen sera certainement de la plus 
ridicule impuissance : « les Russes et les Anglais y perdront 
leurs dents, » dit lui-même M. Thiers. Bientôt le ministère 
Soult tombe sur une question de politique intérieure ; 
M. Thiers devient président du Conseil et ministre des 
affaires étrangères ; c’est l’avènement de la politique « na 
tionale ». 
Lord Palmerston pouvait aisément, en de pareilles con 
ditions, éveiller contre la France les susceptibilités de 
l’Europe. 11 lui fut agréable d’accorder au gouvernement
        <pb n="164" />
        LA CRISE DE 1840. 
149 
français l’autorisation d’emporter de Sainte-Hélène les 
cendres de Napoléon : elles avaient le don d’exciter encore 
les inquiétudes des alliés de 1815. C’était comme un nou 
veau retour de l’île d’Elbe. 
Cependant, conformément à la note du 27 juillet 1839, 
les négociations se poursuivaient à Londres entre les ambas 
sadeurs et n’aboutissaient pas. M. Guizot y représentait la 
France et, grâce à ses rapports personnels avec quelques- 
membres du ministère, lord Melbourne, lord Aberdeen, il 
connaissait quelque peu les mauvaises intentions de lord 
Palmerston, et invitait son gouvernement à s’en préoccuper. 
Mais M. Thiers, tout en donnant des instructions à 
M. Guizot pour les conférences de Londres, s’efforcait 
d’autre part de résoudre le conflit turco-égyptien par un 
accord direct entre les parties, et il pensa obtenir un succès 
complet. Au mois de mai 1840, le grand vizir Khosrew- 
pacha fut destitué par le sultan. Le pacha d’Égypte, très 
satisfait, se montra disposé à traiter; une convention fut 
sur le point d’aboutir, sur la base de l’établissement de 
l’hérédité dans la famille de Méhémet-AIi en Égypte et dans 
toute la Syrie jusqu’au Taurus. La diplomatie française 
pressait vivement le divan de rédiger un firman dans ce 
sens: les négociations de Londres eussent été inutiles; 
l’Europe eût été obligée de reconnaître le fait accompli, et 
la France eût triomphé. 
Ce secret fut éventé, à Constantinople et à Alexandrie, 
par les agents anglais: il n’en pouvait être autrement. Pal 
merston, parce qu’il avait failli être trompé, exalta encore 
ses haineuses passions ; il pouvait compter sur le tsar et 
aussi sur le nouveau roi de Prusse, Frédéric-Guillaume IV, 
arrivé au trône le 7 juin précédent. 
Sa vengeance ne languit pas ; à l’action isolée du cabinet 
français en faveur de l’Égypte, il opposa l’action collective 
des quatre autres puissances contre l’Égypte, et, le 15 
juillet, sans en avoir prévenu l’ambassadeur français, sans 
l’inviter à y participer, de façon à bien accentuer le carac 
tère hostile de l’événement, il signa, avec les représen 
tants de l’Autriche, de la Prusse et de la Russie, le traite 
de Londres. 
Les quatre puissances s’entendaient pour maintenir l’in 
dépendance et l’intégrité de l’empire ottoman, prenaient 
sous leur sauvegarde les détroits de Constantinople et des 
Dardanelles, adressaient au pacha d’Égypte l’ultimatum
        <pb n="165" />
        IftO 
MAHMOUD ET MÉUÉMET. 
suivant: il rendi-ait au sultan les villes saintes d’Arabie, 
Tile de Candie, Adana et le nord de la Syrie, et ne garderait 
que l’administration héréditaire de l’Égypte, viagère de la 
Syrie; si, dans un délai de dix jours, il n’avait pas accepté 
ces conditions, les parties contractantes ne lui garantiraient 
plus rien du tout. Elles s’accordaient enfin pour une exécu 
tion militaire en conformité de ces stipulations. 
L’émotion fut énorme en France lorsque, quelques jours 
après, on connut ces nouvelles. « C’est un nouveau traité 
de Chaumont », disait le maréchal Soult. — « C’est le 
Waterloo de la diplomatie, » s’écriait Lamartine. M. Thiers 
fut sans doute très blessé ; mais il ne le laissa pas trop 
paraître, et refusa de convoquer les Chambres d’urgence, 
« de peur d’être entraîné par elles ». L’opinion fut en effet, 
presque sans exception, portée aux mesures les plus déci 
sives; les journaux étaient presque tous très belliqueux: 
a L’Europe est bien faible contre nous, écrivait le Temps. 
Elle peut essayer de jouer avec nous le terrible jeu de la 
guerre; nous jouerons avec elle le formidable jeu des 
révolutions ». Le Journal des Débats déclarait: a Le traité 
est une insolence que la France ne supportera pas: son 
honneur le lui défend ». On crut un moment que le minis 
tère allait répondre immédiatement au traité par une décla 
ration de guerre. Louis-Philippe lui-même céda d’abord à 
cet irrésistible mouvement national: « Depuis dix ans, 
s’écria-t-il, je forme la digue contre la Révolution, aux 
dépens de ma popularité, de mon repos, même au danger 
de ma vie. Ils me doivent la paix de l’Europe, la sécurité 
de leurs trônes, et voilà leur reconnaissance! Veulent-ils 
donc absolument queje mette le bonnet rouge? » Il disait 
aux représentants de l’Autriche et de la Prusse: « Vous 
êtes des ingrats. Vous voulez la guerre, vous l’aurez; et 
s’il le faut, je démusellerai le tigre. Il me connaît et je sais 
jouer avec lui. Nous verrons s’il vous respectera comme 
moi ». Même sous de telles parodes, il est difficile de 
démêler les véritables intentions du roi, il était sans doute 
très profondément irrité ; mais il lui fallait parler ainsi, 
sous peine d’être le plus impopulaire des hommes ; il com 
prenait en ces circonstances la nécessité de « crier plus 
haut » que Thiers, pour ne pas être débordé et renversé 
par Wdot de l’indignation publique. Il démusela le tigre; il 
ne lui ouvrit pas la porte de la cage. 
Cependant on se préparait à la guerre, avec la plus
        <pb n="166" />
        LA CRISE DE 1840. 
151 
menaçante ardeur. Henri Heine écrivait de Paris à la fin de 
juillet; « La coalition entre l’Angleterre, la Russie, l’Autriche 
et la Prusse contre le pacha d’Égypte produit ici un joyeux 
enthousiasme guerrier plutôt que de la consternation. Tous 
les Français se rassemblent autour du drapeau tricolore et 
leur mot d’ordre commun est : Guerre à la perfide Albion ! » 
Partout en France on envisageait cette guerre possible, 
probable, avec les plus vives espérances. On était, encore 
une fois, comme emporté par le souffle des guerres révo 
lutionnaires et de la Marseillaise, à laquelle Rude venait 
d’élever son impérissable monument de l’Arc de triomphe 
de l’Étoile. On comptait toujours tout naturellement sur le 
pacha d’Égypte: il repoussera de la belle manière l’ulti 
matum des puissances, et comment le pourront-elles 
atteindre? Il échappera, à quelque distance des côtes, 
aux fiottes anglaises. L’Angleterre sera-t-elle donc réduite 
à permettre l’entrée d’une armée russe en Asie mineure 
et en Syrie? Elle n’osera affronter les conséquences d’un 
tel fait. Même alors, le pacha est de taille à se défendre, 
et à infliger aux Russes de rudes échecs. Pendant que les 
alliés se débattront en Orient dans les difficultés inextri 
cables préparées par l’étourderie haineuse de Palmerston, 
la France jettera ses armées refaites en Allemagne, en 
Italie ; elle prendra sur l’Autriche et la Prusse la revanche 
de 1815. Pendant que Méhémet se paiera dans le Levant, 
elle se paiera sur le Rhin, sur les Alpes. 
M. Thiers se hâte. A force d’étudier l’histoire de Napo 
léon, il est entré dans le personnage de son héros; il 
emprunte ses idées politiques sur la révolution des peuples; 
il refait ses plans stratégiques pour les indiquer aux armées 
de Louis-Philippe à l’occasion. Il refuse d’entrer en pour 
parlers avec les puissances signataires du traité de Londres ; 
il se renferme avec beaucoup de dignité dans un isolement 
dont plusieurs collègues de Palmerston s’inquiètent ; ils ne 
sont pas tous aussi rassurés que lui sur les suites de son 
brutal coup de tête ; et, en vérité, elles pouvaient être ter 
ribles. 
Le ministère français presse les armements. Il rappelle 
sous les drapeaux, les soldats disponibles; il crée, par ordon 
nances royales, de nouveaux régiments d’infanterie et de 
cavalerie, et le talent d’organisation de M. Thiers se donne 
carrière en tout cela. 11 ouvre, sous réserve de l’appro 
bation postérieure des Chambres, les crédits nécessaires à
        <pb n="167" />
        152 
MAHMOUD ET MÉHEMET. 
la construction des fortifications de Paris. Il est tout heu 
reux de son rôle ; il s’occupe de tout ; il s’assimile tout : on 
le surprend couché de tout son long sur les cartes du Rhin 
et du Pô, suivant, avec des épingles noires et vertes, la 
marche future des armées françaises. L’historien des guerres 
du Consulat et de l’Empire a enfourché le cheval de Bona 
parte. Il communique son ardeur, son exaltation patriotique 
au duc d’Orléans, fils aîné de Louis-Philippe, qui dit un 
jour : a J’aime mieux succomber sur les rives du Rhin ou du 
Danube que dans un ruisseau de la rue Saint-Denis ». Tous 
deux discutent les meilleurs plans de campagne ; üs sont 
d’accord pour porter le plus puissant effort des troupes 
françaises en Italie, pendant que la belle flotte que la 
France possède dans les eaux du Levant coopérera avec 
les vaisseaux de Méhémet-Ali pour quelque brillante victoire 
navale sur les Anglais. Décidément, est-ce donc la guerre? 
On s’en réjouit aussi à l’étranger. Le tsar Nicolas est 
enchanté de continuer contre la France la grande croisade 
des rois jadis conduite par son frère Alexandre; il voudrait 
aller étouffer la révolution dans son berceau. Le roi de 
Prusse Frédéric-Guillaume IV est toujours pénétré de 
l’esprit de la guerre patriotique de 1813 et entretient avec 
passion les souvenirs de son adolescence, — il était né en 
1797. Toutes les haines de l’Allemagne se réveillent comme 
en 1813 et 1815; on y recherche toutes les injures dont il 
faut demander raison à l’ennemi national ; il faut venger la 
reine Louise insultée par Napoléon ; il faut venger léna et 
Valmy; il faut venger Conradin de Hohenstaufen décapité 
par Charles d’Anjou ; il faut prendre l’Alsace, la Lorraine ; 
il faut revenir au traité de Verdun. Le poète Becker 
chante : 
Ils ne l’auront pas, le libre Rhin allemand I 
et Musset lui répond : 
Nous l’avons eu, votre Rhin allemand I... 
Où le père a passé, passera bien l’enfant. 
Il est certain que l’affaire de 1840 a renouvelé l’idée et le 
sentiment de l’unité allemande, de la grande patrie germa 
nique ; l’anniversaire de Leipzig fut alors célébré au delà du 
Rhin avec une nouvelle ardeur. Un historien allemand dit 
que « ce fut le jour de la conception de l’Allemagne ». Il 
compare ironiquement M. Thiers à Napoléon; la lourde
        <pb n="168" />
        LA CRISE DE 1840. 
163 
domination de l’empereur y avait fait tressaillir le senti 
ment national engourdi; l’agitation du ministre français 
de 1840 réveilla l’Allemagne de son sommeil léthargique. 
Ce sont là les résultats du nouveau conflit turco-égyptien, 
insignifiant en lui-même, mais aggravé par l’intervention 
européenne, par les ambitions jalouses de la Russie et de 
l’Angleterre un instant coalisées contre une influence rivale, 
par la sensibilité nerveuse de l’opinion publique en France, 
avide de gloire militaire, de revanche, toujours extrême 
ment délicate à l’endroit de l’honneur, même de l’amour- 
propre national. Comme par un don spécial des pays du 
Levant, tout ce qui s’y passe prend, dans la vie politique 
des nations et dans la mémoire des hommes, d’étonnantes 
proportions. Un rien y est gros de conséquences, et, par 
l’accumulation d’intérêts innombrables et variés en ce 
centre de l’ancien monde, le moindre bruit y résonne 
étrangement. Nulle part, la diplomatie n’a autant besoin 
de tact, d’ingéniosité, d’expérience; nulle part, il n’est 
autant nécessaire de se défier du premier mouvement, des 
brusques sautes de l’opinion. Nulle leçon n’est plus instruc 
tive, notamment pour des Français, que celle qu’ils y ont 
reçue en 1840. 
Toutes les espérances du gouvernement et du public en 
France reposaient sur la résistance du pacha d’Égypte. 
Mais rien de plus trompeur que les puissances de l'Orient; 
sous des apparences redoutables, elles n’oflrent souvent 
aucune consistance, et s’évanouissent au toucher comme 
une bulle crevée. 
Le 14 août, quelques vaisseaux anglais, autrichiens et 
turcs, sous sir Charles Napier, parurent devant Beirout. 
Bientôt des soulèvements se produisirent en Syrie eontre 
Ibrahim: l’argent anglais y fut pour quelque chose, mais 
aussi la domination très pesante du pacha. La Montagne du 
Liban, peuplée de Druses musulmans et de Maronites chré 
tiens, formait depuis longtemps un pays autonome, une 
sorte de république patriarcale, ayant à sa tête un émir chré 
tien tributaire de la Porte, toujours choisi, depuis plus de 
cent ans, dans la famille des Chéabs, sous la haute pro 
tection de la France. Quand Méhémet fut maître de la 
Syrie, il supprima ces libertés, et le gouvernement fran 
çais, à cause de ses relations très intimes avec lui, ne s’y 
opposa pas: l’émir de la Montagne, Bécbir, passa aux 
Anglais, et aida puissamment, en 1840, au succès de leurs
        <pb n="169" />
        154 
maíTmoud et MÉHÉMET. 
iitrigues. A la nouvelle de l’arrivée de sir Napier devant 
Beirout, toute la Syrie septentrionale s’agita. Méhémet 
effrayé offre aussitôt de rendre Candie et de se contenter 
de l’administration viagère de la Syrie, avec l’Égypte héré 
ditaire. 
Ce n’est point suffisant; ses propositions ne sont point 
entendues. Le 14 septembre, un firman du sultan proclame 
purement et simplement la déchéance du pacha. Le 3 oc 
tobre, Beirout tombe aux mains des Anglais; Ibrahim 
recule précipitamment vers le sud, résiste à peine ; le fata 
lisme musulman brise tout d’un coup son énergie. 
Tous les grands desseins de Thiers s’en vont à la dérive, 
entraînés par cette reculade imprévue. Le gouvernement 
français veut contenir cette débâcle ; de graves délibérations 
ont lieu aux Tuileries pendant plusieurs jours; Louis- 
Philippe y déclare qu’il ne veut pas faire la guerre : faut-il 
compromettre le trône et la frontière elle-même pour un 
pacha qui se défend si mal, qui plie au premier contact de 
quelques marins anglais ? Les journaux ministériels atta 
quent le roi. Mais l’opinion est désemparée, elle com 
mence à craindre de s’être égarée. Du moins il est impos 
sible de laisser déposséder complètement Méhémet-Ali; le 
ministère, d’accord pour quelque temps encore avec le roi, 
adresse aux puissances la note du 8 octobre, déclarant que 
la France n’admettra pas que Méhémet soit chassé de 
l’Égypte. C’était se rallier au principe essentiel du traité de 
Londres. Thiers pourtant n’avait pas renoncé à l’idée de la 
guerre; il n’attendait qu’une provocation nouvelle de Pal 
merston pour forcer la main au roi. Le 20 octobre, il 
présente à Louis-Philippe un projet de discours du trône 
pour l’ouverture des Chambres fixée au 28. Louis-Philippe 
en trouve le ton trop belliqueux, refuse de signer, accepte 
la démission du ministère Thiers. Le nouveau cabinet fut 
présidé par le maréchal Soult; Guizot fut appelé de l’ambas 
sade de Londres au ministère des affaires étrangères. 
Dès lors la question d’Égypte perdait de son acuité ; le 
ministère Soult-Guizot dégageait la France de l’impasse où 
elle s’était jetée; son seul avènement était une concession 
faite à l’Europe, un gage de paix. Guizot espéra que les 
puissances lui en sauraient gré et se montreraient conci 
liantes. Tout en maintenant la note du 8 octobre, il pensa 
obtenir pour le pacha quelque chose de pins que l’Égypte, 
par exemple le pachalik de Saint-Jean d’Acre. Encore
        <pb n="170" />
        LA CRISE DE 1840. 
155 
fallait-il que Méhémet fit lui-même quelque chose pour sa 
propre cause: il perdit Saint-Jean d’Acre le 2 novembre, il 
rappela Ibrahim en Égypte, il lâcha pied partout. 
Aussi, quand la Chambre des députés, au sujet du vote 
de l’Adresse, entama le grand débat sur les affaires du 
Levant, malgré les attaques d’une partie de la presse qui 
reprochait au ministère de vouloir « la paix à tout prix, » 
même au prix des platitudes les plus honteuses, malgré un 
violent discours de Thiers, la politique pacifique de Guizot 
eut gain de cause. Le 15 décembre, quand eut lieu la céré 
monie de la translation des cendres de Napoléon aux Inva 
lides, il n’y eut aucun trouble ; la France avait retrouvé son 
sang-froid. 
Ce n’est pas que Guizot abandonnât la cause de l’Égypte ; 
il conseillait au pacha de s’en tenir désormais à l’hérédité 
de ce pays, affirmait nettement sa volonté immuable sur ce 
point et continuait les armements du ministère Thiers. Il 
faisait voter, le l®” février 1841, à une forte majorité, le 
projet de loi relatif aux fortifications de Paris. Il ne fut 
pourtant point facile d’arracher à lord Palmerston la proie 
qu’il tenait. 
Après la prise de Saint-Jean d’Acre, l’amiral Napier 
parut devant Alexandrie et la menaça d’un bombardement 
immédiat si Méhémet ne se soumettait pas. Celui-ci con 
sentit aussitôt à négocier et signa, le 25 novembre, une 
convention par laquelle il s’engageait à renoncer à la Syrie 
et à restituer la flotte turque au sultan; moyennant quoi, 
les puissances s’efforceraient d’obtenir pour lui de la Porte 
l’hérédité de l’Égypte. Mais, à l’instigation de l’ambas 
sadeur anglais à Constantinople, lord Ponsonby, la Porte 
prétendit ensuite n’accorder au pacha que la possession 
viagère de l’Égypte. C’en était trop; l’Autriche et la Prusse 
se lassaient des continuelles provocations de Palmerston, 
refusaient de jouer plus longtemps avec le feu. Le 31 jan 
vier, une note des quatre puissances alliées invita la Porte 
à promettre à Méhémet que ses descendants en ligne directe 
seraient nommés successivement au pachalik d’Égypte. Le 
sultan signa en ce sens le hatti-shérif du 13 février; mais il y 
introduisit des réserves inadmissibles, qu’à chaque vacance 
du pachalik, il choisirait à son gre le nouveau pacha parmi 
les héritiers de Méhémet; que le quart des contributions 
levées par le pacha reviendrait à la Porte ; que l’armée 
égyptienne serait réduite à 18.000 hommes; que tous les
        <pb n="171" />
        156 MAHMOUD ET MÉIIÉMET. 
officiers au-dessus du grade d’adjudant seraient nommés 
par le sultan. 
Méhémet repoussa ces conditions, Metternich dut encore 
intervenir directement à Constantinople. La Porte accorda 
enfin le hatti-shérif du 1" juin 1841, que Méhémet accepta 
solennellement le 10 juin; son armée fut réduite à 18.000 
hommes ; il en nomma tous les officiers jusqu’au grade de 
colonel ; il s’engagea à ne construire aucun vaisseau sans 
la permission du sultan, à payer à la Porte un tribut amiuel 
de 10 millions. Aces conditions, l’hérédité était établie en 
Égypte au profit de ses descendants par ordre de primo- 
géniture. 
Le gouvernement français rentra alors dans le concert 
européen. Il n’y avait pas mis un empressement excessif; 
il avait tenu à assurer d’abord la nouvelle situation faite à 
Méhémet-Ali. D’aucuns même, à la Chambre des députés, 
l’invitaient à se renfermer dans la politique d’un isolement 
digne et tranquille dont les puissances se seraient vite 
lassées: la France eut ainsi gardé toute liberté d’action, et 
son abstention eût infirmé d’avance tous les arrangements 
pris en Orient et ailleurs par les alliés L Mais Guizot y 
voyait des inconvénients. Il savait l’animosité de la Russie 
à l’égard de la monarchie de Juillet et avait une inclination 
personnelle pour le renouvellement de l’alliance anglaise ; il 
avait de précieuses amitiés parmi les hommes politiques 
les plus influents de l’Angleterre, et espérait bien que Pal 
merston ne serait pas longtemps ministre : il tomba en effet 
quelques semaines après. 
La France reprit d’ailleurs très honorablement les rela 
tions diplomatiques avec les signataires du traité de 1840. 
Elle s’en fit prier quelque temps, et obtint diverses satis 
factions dans la rédaction des conventions nouvelles. Les 
quatre alliées signèrent d’abord seules un protocole de 
clôture sur la question d’Égypte, déclarant épuisés tous les 
effets de la convention de l’année précédente, brisant donc 
la quadruple alliance. Puis la France signa avec elles, le 
même jour, 13 juillet 1841, la Convention des Détroits : elle 
affirmait comme un principe permanent la clôture des 
détroits du Bosphore et des Dardanelles à toutes les flottes 
1. Duvergier de Hauranne, La Convention du {^juillet 1841 eZ la 
situation actuelle de la France, (Revue des Deux-Mondes, 1" sep 
tembre 1841).
        <pb n="172" />
        LA CHARTE DE GÜLHANÉ 
157 
militaires de l’Europe. Le sultan conservait le droit d’ex 
cepter de cette règle les bâtiments légers employés au ser 
vice des légations. 
Voici par conséquent quelle était la situation générale de 
la question d’Ôrient après cette crise de 1839-1841. La 
France en sortait blessée dans son amour-propre plutôt que 
vraiment battue et diminuée ; elle avait en somme conso 
lidé la puissance de Méhémet-Ali en Égypte par l’hérédité, 
et elle allait continuer d’exercer dans ce pays une influence 
considérable. La Russie était bien autrement atteinte ; le 
tsar avait été comme aveuglé par sa haine contre Louis- 
Philippe : il perdait tous les avantages du traité d’Unkiar- 
Skélessi, et partageait désormais avec les autres grandes 
puissances le protectorat de l’empire ottoman. L’Angleterre 
emportait tout le bénéflce de cette affaire: elle avait rejeté 
Méhémet et la France au sud, la Russie au nord, sauvé 
pour l’avenir la route continentale de l’Inde par la Mésopo 
tamie ; elle avait garanti le développement de son influence 
dans cette voie où elle devait remporter d’autres succès. 
Elle était prépondérante dans les pays du Levant. 
Ifl. — La charte de Gulhané. 
L’empire ottoman était désormais sous la garantie des 
grandes puissances; il ne devait plus jusqu’à nos jours 
échapper à cette tutelle collective ; c’était une nouvelle et 
grave étape de sa décadence: la Turquie est mineure, elle a 
un conseil judiciaire. 
Or il est impossible à l’Europe d’accepter la responsabilité 
des injustices ou des violences exercées par le gouverne 
ment ottoman sur ses sujets chrétiens ; en le protégeant, 
elle prend la charge de le réformer, de gré ou de force ; 
elle ne peut admettre que les drapeaux des puissances ne 
servent qu’à couvrir ses excès, et dès lors, plus l’action 
européenne sera effective dans l’empire, plus il se modi 
fiera. Le Tanzimat est le corollaire indispensable de la 
garantie des puissances. 
En effet, au lendemain des événements de 1840, le sultan 
fit un effort, sans doute très sincère, dans cette voie. 
Abd-ul-Medjid était un jeune homme ; mais le gouverne 
ment de Mahmoud et le souvenir ut, Sélim III avaient 
formé à Constantinople une nouvelle école d’hommes poli 
tiques, jeunes et intelligents, capables de sentir la nécessité
        <pb n="173" />
        158 
MAHMOUD ET MÉHÉMET. 
de la réforme. Le principal agent de cette tentative fut 
Reschid-pacha, ancien ambassadeur à Londres. 
Le 3 novembre 1839, quelques semaines après l’avène 
ment d’Abd-ul-Medjid, au commencement des négociations 
sur le conflit avec l’Égypte, et peut-être pour gagner les 
sympathies de l’Europe, eut lieu, au kiosque de Gulbané, 
une imposante cérémonie, en présence des grands officiers 
et des ministres, des ulémas, des députés des autres com 
munautés religieuses de l’empire, du personnel diplomati 
que, où l’on remarquait le prince de Joinville. Elle fut 
annoncée par cent-un coups de canons, précédée d’une 
prière, de l’observation du ciel par un astrologue. Puis le 
sultan fit donner lecture d’un hatti-shérif qui constituait 
une véritable charte constitutionnelle. Il promettait de 
garantir à ses sujets de toute religion la sécurité de leur 
vie, de leur honneur, de leur fortune, d’abolir la ferme de 
l’impôt, les confiscations, les monopoles. Un peu plus tard, 
à Métélin, devant le clergé grec, arménien, Israélite de 
Smyme, Ohio et Cavale, un ministre du sultan. Riza-pacha, 
disait en son nom : « Musulmans, chrétiens, israélites, 
vous êtes tous les sujets d’un même empereur, les enfants 
d’un même père. Le souverain tient la balance égale pour 
tous ». 
Ce n’étaient que des indications vagues. Mais Reschid- 
pacha s’en inspira pour la pratique nouvelle du gouverne 
ment, et, pendant une dizaine d’années, avec des alterna 
tives fréquentes de faveur et de disgrâce, il accomplit une 
œuvre très louable. Il poursuivit les abus de pouvoir, les 
actes arbitraires des fonctionnaires des divers degrés, 
n’hésita pas à frapper parmi les plus grands, fit condamner 
Khosrew-pacha comme concussionnaire. 
En septembre 1843, le système européen du recrutement 
militaire fut définitivement établi. L’armée fut divisée en 
deux portions : le Nizam, armée active, où le service fut de 
cinq ans ; — le Rédif. ou la réserve, d’une durée de sept 
ans. Il y eut alors cinq corps d’armée ; la garde, le corps de 
Constantinople, et les trois divisions militaires de Roumélie, 
Anatolie, Arabie. 
En février 1845, un hatti-shérif affirma comme une 
a affaire urgente l’établissement des écoles nécessaires 
pour qu’on y puise les sciences et les principes des arts et 
de l’industrie ». Le gouvernement essaya de séculariser 
l’enseignement en l’enlevant, en partie du moins, à la
        <pb n="174" />
        7^- 
LA CHARTE DE GULHAKÉ. 
159 
direction des mosquées. Des écoles spéciales furent fondées 
ou réorganisées, une école de médecine, une école mili 
taire, une école polytechnique, où trois officiers français 
'urent appelés pour la surveillance des études. 
Dans le même temps, comme les ministres du sultan 
étaient réunis en conseil, Abd-ul-Medjid arriva inopinément 
au milieu d’eux : il annonça qu’il supprimait le marché des 
esclaves noirs et que l’on ne rétablirait sous aucune forme 
les revenus afférents à l’État sur les opérations d’un établis 
sement dont le spectacle dégradant excitait bien plus la 
répugnance que la curiosité des étrangers ^ Gela suffirait 
à honorer ce règne. 
Des enquêtes furent faites par des commissaires extraor 
dinaires sur la situation de l’empire, et, en 1852, par le 
firman du 28 novembre, l’administration des provinces fut 
modifiée. Jusque-là, chaque province était en quelque sorte 
vendue au gouverneur, véritable fermier général qui assu 
rait les redevances dues au trésor, et qui, sauf cela, traitait 
à sa guise ses administrés. Il confiait la levée des contribu 
tions, au meilleur compte possible pour lui-m'me, à un 
banquier, le plus souvent arménien, qui, comme le publi- 
cain de l’ancienne Rome, s’airangeait pour faire d’excel 
lentes affaires. Alors, la répartition et le taux des impôts 
étaient absolument arbitraires ; le gouverneur disposait de 
la force armée, de la fortune, de l’existence même de ses 
sujets. Là se trouve la principale cause de la misère et de 
la ruine des pays soumis aux Turcs. Reschid-pacha tenta 
d’y remédier. Il partagea les pouvoirs du gouverneur entre 
trois fonctionnaires indépendants l’un de l’autre, le comman 
dant militaire ou/noucAaniV, l’administrateur civil ou naZi, 
le receveur des finances ou defterdar. Tous furent respon 
sables devant le divan, et reçurent des appointements fixes, 
pour n’avoir nul droit de se payer aux dépens de leurs 
administrés. 
Certes, il y eut encore bien des abus, des exécutions sans 
jugement, des confiscations sans cause. Pourtant ils furent 
moins criants et moins fréquents, ils furent dissimulés ; la 
féodalité militaire, aussi écrasante que celle des Janissaires, 
fut à l’avenir moins puissante. 
Mais toutes ces réformes, très incomplètes, très insuffi 
santes, rencontraient elles-memes de continuelles difficultés. 
1. Engelhardt, La Turquie H le Tanzimâf., î, 84.
        <pb n="175" />
        160 MAHMOUD ET MÉHÊMET.' 
Les ulemas parlaient sans cesse de la violation des leçons 
du Coran, de la colère de Dieu ; ils appelaient Reschid- 
pacha un giaour vendu aux infidèles ; üs étaient les chefs 
du parti vieux-turc, attaché au passé, hostile à toute nou 
veauté, fanatique, affirmant, à tort ou à raison, que les lois 
de l’Europe ne convenaient pas plus que ses mœurs aux 
Musulmans. 
Ils affirmaient aussi que le Tanzimât ne ferait qu’éman 
ciper dangereusement les raias, qu’en bien des provinces, 
la supériorité des Musulmans moins nombreux ne tenait 
qu’à la force, et que donner les mêmes droits aux chrétiens, 
c’était donner à ceux-ci la force, donc vouer l’Islam à la 
défaite: autant valait aussitôt repasser le Bosphore, rendre 
Constantinople aux infidèles. Ceux qui raisonnaient ainsi 
raisonnaient-ils absolument faux ? 
En effet de jour en jour les chrétiens s’agitaient davan 
tage. Leurs exigences croissaient à mesure qu’il obtenaient 
des concessions ; les communautés religieuses des diverses 
sectes réclamaient les unes après les autres des avantages 
nouveaux ; leurs jalousies apparaissaient à la poursuite des 
privilèges espérés. Elles s’adressaient aux puissances de 
même religion, les orthodoxes aux Russes, les catholiques 
aux Français, les protestants nouveaux venus aux Anglais. 
C’était une forme nouvelle que prenaient les rivalités des 
grandes puissances dans le Levant ; elles y avaient main 
tenant mille prétextes à intervention. La Russie, mécon 
tente du woïvodede Serbie, Miloch, lui impose en 1837 une 
constitution et le force à abdiquer en 1839. Son successeur 
Michel est encore renversé en 1842 et remplacé par le fils 
du héros de 1806, Alexandre Karageorgevitch. C’est le 
début des querelles entre cette famille et celle des Obreno- 
vitch, occasion aux rivalités de l’Autriche et de la Russie. 
Ailleurs, la Russie est rivale de la France. En Palestine, 
elle lui dispute la protection des Lieux Saints, réclame pour 
les orthodoxes les avantages des catholiques. Dans le Liban, 
la Porte, redevenue maîtresse du pays en 1840, n’a pas 
rétabli les privilèges de la Montagne détruits par Méhémet- 
Ali ; elle a substitué à l’émir chrétien un pacha musulman 
qui réside à Déir-el-Kamar. Les Maronites maltraités en 
appellent à la France ; Guizot obtient une transaction : le 
7 décembre 1842, la Porte promet de dédoubler le Liban, 
de donner aux Druses un magistrat musulman, aux Maro 
nites un magistrat chrétien. Ces promesses ne sont pas
        <pb n="176" />
        LA CHARTE DE GULIIANE. 
161 
tenues : les pachas turcs persécutent les Maronites, pour 
les punir de s’être plaints ; la guerre civile désole déjà la 
Montagne ; d'atroces excès sont commis. Le gouvernement 
français intervient encore ; les deux caïmacans, l’un Druse, 
l’autre Maronite, sont enfin nommés ; mais ils sont mis 
tous deux sous l’autorité du pacha musulman de Saïda : 
c’est souvent ainsi que les Turcs tiennent íes engagements 
qu’ils ont pris. Guizot réclame le rétablissement de l’ancien 
état de choses ; la Porte consent à étudier cette question, 
l’étudie longtemps, si longtemps que Guizot et Louis- 
Philippe tombèrent avant d’avoir rien obtenu de définitif. 
Ailleurs la France rencontre la rivalité des Anglais. 
Maîtresse de l’Algérie, influente en Egypte, son prestige en 
Orient n’a pas trop souffert des événements de 1840. C’est 
en Grèce surtout qu’elle lutte, avec succès le plus souvent, 
contre l’influence anglaise, dans les plus beaux jours de 
l’entente cordiale. Les Grecs, délivrés de la domination 
ottomane, ne l’étaient pas de l’ingérence européenne. Ils 
se partageaient en plusieurs partis, selon les puissances 
dont ils espéraient l’appui : il y avait le parti russe, repré 
senté surtout par le clergé orthodoxe; le parti français, 
populaire et patriote, surtout considérable parmi les pali- 
kares ; le parti anglais, représenté seulement par quelques 
personnages avides du pouvoir, « un état-major sans sol 
dats », le parti des habits et non pas des fustanelles. Il 
résulta de ces divisions des troubles et des intrigues, 
d’autant mieux que le roi Othon n’était pas aimé et gouver 
nait avec des Bavarois, en souverain absolu. Et encore, il 
faut avouer que plusieurs siècles de servitude, suivis de 
plusieurs années d'insurrection, sont une école peu propre 
à l’éducation des mœurs publiques. 
C’est pourquoi la Grèce était un terrain favorable à l’in 
tervention des puissances étrangères. La France y fut 
représentée, à partir de 1843, par un ministre très actif et 
intelligent, M. Piscatory. Peu de temps après, le 15 septem 
bre, une révolte militaire se produisit : le roi Othon dut 
promettre une constitution libérale et convoquer une assem 
blée nationale. La France et l’Angleterre se mirent d’accord 
pour rester neutres et favoriser ainsi la mise en train du 
nouveau régime. La Révolution s’acheva paisiblement; 
l’absolutisme prit fin sans secousse ; le roi fut désormais 
assisté d’un ministère responsable et de deux Chambres, 
nn Sénat nommé par lui, et une Chambre des députés élue 
E. Driaült. — Question d’Oricnl. 
11
        <pb n="177" />
        162 
MAHMOUD ET MËHÈMET. 
pour trois ans au suffrage universel. Par l’action normale 
de la représentation nationale, le premier ministère consti 
tutionnel fut présidé par Mavrocordato, chef du parti 
anglais. M. Piscatory le soutint loyalement. Mais aux élec 
tions générales qui suivirent, le ministère fut battu et céda 
la place à un cabinet où entrèrent surtout Colettis, le chef 
du parti français, et Metaxa, le chef du parti russe. Le 
représentant de l’Angleterre, sir Edmond Lyons, s’en mon 
tra mécontent et se brouilla avec M. Piscatory ; il parut 
qu’il n’était partisan de la neutralité qu’à condition que ses 
amis fussent au pouvoir. 
Quand lord Palmerston revint au ministère, en Angle 
terre, en 1846, il partagea les sentiments de son ministre à 
Athènes et chercha des difficultés au ministère Colettis. La 
situation financière de la Grèce était pénible ; le gouverne 
ment était obligé de demander des délais pour le paiement 
des intérêts de l’emprunt de 60 millions contracté au lende 
main de la guerre de l’indépendance. Dès le mois de janvier 
1847, Palmerston exigea le paiement immédiat du premier 
semestre de l’année ; il envoya des vaisseaux sur les côtes 
grecques ; il favorisa les intrigues de Louis-Napoléon 
Bonaparte, qui, en quête d’un trône, ne rêvait encore que 
de remolacer le roi Othon. Colettis échappa très habile 
ment à toutes ces manœuvres ; mais il mounit le 12 septem 
bre 1847. Palmerston et sir Lyons voulurent imposer au roi 
Mavrocordato, en dépit de la composition des Chambres : 
Othon laissa le pouvoir aux amis de Colettis, et le gouver 
nement anglais en témoigna de toute façon sa mauvaise 
humeur. 11 exigea une indemnité au nom de D. Pacifico, 
juif portugais protégé anglais, dont la maison de commerce 
avait été pillée dans une émeute ; il ne se satisfit pas des 
offres de la Grèce et bloqua le Pirée. La Russie s’émut ; 
Louis-Napoléon Bonaparte, devenu président de la Répu 
blique Française, rappela l’ambassadeur français de Lon 
dres, et il y eut un moment de brouille sérieuse. Palmerston 
finit par céder. 
Ainsi partout, dans le Levant, du Danube au Nil, de 
l’Algérie à l’Euphrate, les ambitions des grandes puissances 
se croisent, et les Musulmans se débattent contre ces mul 
tiples interventions, d’accord seulement pour les étouffer ; 
pour beaucoup d’entre eux alors, le Tanzimat n’est qu’une
        <pb n="178" />
        LA CHARTE DE GULHANE. 
163 
des formes de la mort qui leur est réservée. Du moins ils 
sentent nettement qu’ils ne sont plus maîtres chez eux ; 
l’empire ottoman n’est plus guère qu’un champ clos où se 
joue l’équilibre de l’Europe. 
Dans cette querelle, dont les éléments se rapprochent, 
l’Autriche ne pèse pas encore d’un lourd poids sur le Danube 
et la Save ; ses intérêts politiques sont, pour quelques 
années encore, trop considérables en Italie et en Allemagne. 
Mais la Russie a signé de mauvais gré la convention des 
Détroits; elle n’a pas perdu le souvenir des projets de 
Catherine II et du traité d’ünkiar-Skélessi. Elle a une 
revanche à prendre. 
L’Angleterre est de plus en plus puissante dans le Levant 
et y porte une attention chaque jour plus jalouse ; c’est 
qu’elle y a maintenant de grands intérêts commerciaux et 
qu’elle ne perd pas de vue la route qui mène à son empire 
de l’Inde. 
La France a toujours une situation de premier ordre, 
bien qu’elle se trouve partagée entre des traditions contra 
dictoires. Protectrice séculaire des chrétiens d’Orient, elle 
devient aussi, comme par la suite de l’alliance de François I®'' 
et de Soliman le Magnifique, une grande puissance musul 
mane ; elle a achevé complètement la conquête de l’Algérie ; 
elle joue un grand rôle en Égypte. Elle commence à conce 
voir, dans son intérêt, qui est aussi celui de l’équilibre 
général, la nécessité de protéger l’empire ottoman contre 
les Russes, l’Égypte contre les Anglais, et, pour cela, de les 
fortifier par de sérieuses réformes. Elle se heurte là à un 
redoutable et complexe problème: écarter les convoitises 
des voisins, faire vivre en harmonie les populations de races 
et de religions si diverses qui agitent l’empire ottoman de 
crises sans cesse renaissantes, concilier l’intégrité de cet 
empire avecles revendications des nationalités chrétiennes. 
N’y a-t-il pas à cela impossibilité ? 
OUVRAGES A CONSULTER. 
P. Mouriez, Histoire de Méhémet-Ali. 
Gouin, UÉgypte au xix® siècle. 
De Vaulabe le, Histoire de l’Égypte. 
Hamont, L’Égypte sous Méhémet-Ali.
        <pb n="179" />
        i64 
MAHMOUD ET MÉHÉMET. 
P. Merbüau, L'Égypte contemporaine. 
De Moltke, Lettres sur VOrient. 
Cadalvène et Barrault, Histoire de la guem'e de Méhémet- 
Ali contre la Porte Ottomane (1831-1833); — Deux années 
de l'histoire d’Orient (1839-1840). 
Armand Lefebvre, Mahmoud et Méhémet-Ali : Revue des 
Deux-Mondes (15 mai 1839). 
Guizot, Mémoires pour servir à Vhistoire de mon temps 
'I'hiers, Discou7's parlementaires. 
Ch. DE Mazade, Monsieur Thiers. 
L, Faucher. La question d’Orient d’après les documents 
anglais : Revue des Deux-Mondes, nov.-déc. 1841. 
Duvekgikr DE ÜAURANNE, La question d’Orient en 1841 : 
Revue des Deux-Mondes, !"• septembre 1841. 
Mag-Carthy, Histoire contemporaine de l’Angleterre depuis 
l’avènement de la reine Victoria, I. 
Napier, Guerre de Syrie. 
D’Haussonville, Politique extérieure du gouvernement de 
Juillet. 
Thuheaü-Dangin, Histoire de la monarchie de Juillet, 
IIV. 
E. Engelhardt, La Turquie et le Tanzimât, ou Histoire 
des réformes dans l’empire ottoman, 2 vol. 
J. Lemoinne, Le parti russe en Grèce : Revue des Deux- 
Mondes, 15 octobre 1843;— Situation du Liban, les Druses 
et les Maronites, Revue des Deux-Mondes, !"• mai 1842.
        <pb n="180" />
        CHAPITRE IV. 
LA GUERRE DE CRIMÉE ET SES SUITES. - RÉFORMES 
ET AUTONOMIES. 
I. — FRANCE, ANGLETERRE ET RUSSIE. — LA GUERRE DE CRIMÉE. 
L’influence anglaise à Constantinople. 
La France et la Russie dans le Levant. — Le finnan du 9 février 
1852 sur les lieux saints. — Le tsar Nicolas. — L'Autriche et la 
Prusse. —Prise d’armes au Montenegro. — Le tsar et sir Hamilton 
Seymour. — L’ambassade Menchikof (mars 1853). — L’ultimatum 
russe. — Résistance de la Porte. — L’ingratitude de l’Autriche. 
— La politique prussienne. — L’enthousiasme belliqueux en 
Russie et dans les Balkans. — Destruction de la flotte turque à 
Sinope (30 novembre 1853). — L’ultimatum anglo-français. — La 
guerre (mars 1854). 
Les Anglo-Français à Gallipoli, à Varna, dans la Dobroudja. — 
L’occupation des Principautés par l’Autriche. — En Crimée: 
l’Alma, Balakiava, Inkermann. — Le siège de Sébastopn] (sep 
tembre 1834-septembre 1855). — Intervention du Piémont. — 
Mort du tsar Nicolas (2 mars 1855). — La prise de Sébastopol. — 
Prise de Kars (27 novembre 1855.) 
Les négociations pour la paix. — Le Congrès de Paris (février-mars 
1856). — Le traité du 30 mars. 
II. — LA POLITIQUE DES RÉFORMES. 
L’influence française à Constantinople. — Insuffisante application 
de la charte de Gulhané. — La réforme militaire. — Le hatti- 
humayoun du 18 février 1856. — Avènement d’Abd-ul-Aziz (1861); 
ses ministres Ali pacha et Fuad pacha. — La loi sur les vilayets 
(1864). — Note française sur l’application du hatti-humayoun 
(janvier 1867). — Le lycée français de Galata-Seraï. — Le Conseil 
d’État et la Haute-Cour de justice (1868). — Projet de construc 
tion de voies ferrées. — La guerre de 1870. 
III. — LA POLITIQUE DE L'AUTONOMIE 
Les oppositions aux réformes. — Inexécution des réformes. — La 
politique russe; nécessité du démembrement; autonomie des di 
verses provinces. 
Fondation de la principauté de Roumanie par l’union de la Mol 
davie et de la Valachie (1859-1862). — La Serbie: Mi loch Obre- 
novitch ; départ des dernières garnisons turques. — Les troubles 
du Liban : massacres de chrétiens Maronites ; massacres de Damas 
(avril-juillet iS50). — Intervention française; expédition du gé-
        <pb n="181" />
        166 
LA GUERRE DE CRIMEE ET SES SUITES. 
néral de Beaufort-d’Hautpoul. — Les Français dans la Montagne. 
— Départ des troupes françaises (juin 1861). —Organisation nou 
velle du Liban par le règlement du 9 juin 1861. — En Grèce : 
chute du roi Othon (1862); avènement de Georges 1«' et annexion 
des Iles Ioniennes (1863). — Insurrection de la Crète (1866-1869). 
— Répression de l’insurrection. — Le firman du 10 janvier 1868. 
Querelles entre les chrétiens de l’empire ottoman : les Uniates ; le 
schisme bulgare (11 mars 1870). 
I. — France, Angleterre et Russie. — La guerre de Crimée. 
L’empire ottoman, désormais tombé sous la tutelle des 
grandes puissances, partout agité par les continuelles et 
croissantes revendications de ses peuples chrétiens, allait 
être le champ clos des compétitions les plus passionnées. 
Caries protecteurs du sultan n’étaient pas tous désintéressés ; 
la plupart d’entre eux n'étaient partisans de l’intégrité de 
son empire que dans la mesure où ils désespéraient de pro 
fiter de son démembrement ou craignaient d’en laisser le 
bénéfice à d’autres. La Russie, l’Angleterre et la France 
en particulier se surveillaient jalousement; elles s’effor 
caient de maintenir entre elles l’équilibre de l’Orient, cha 
cune, et surtout les deux premières, avec l’arrière-pensée 
le le rompre à son profit. 
La Russie n’avait pas renoncé aux desseins de la grande 
Catherine. Peut-être n’avait-elie plus ouvertement la pré 
tention d’occuper aussitôt Constantinople ou d’y mettre 
un prince de la race des tsars ; mais, comme jadis en Po 
logne, elle voulait y établir son influence, une sorte de 
protectorat, sous prétexte d’y défendre les chrétiens contre 
le fanatisme musulman; ce n’était plus d’amputation bru 
tale, mais d’empoisonnement lent qu’elle menaçait les 
Turcs : entre les deux systèmes, ceux-ci préféraient le 
second, contre lequel ils pensaient bien trouver un antidote 
efficace. Déjà la Russie avait en grande partie perdu le 
bénéfice des traités de Kaïnardji et d’Unkiar-Skélessi; elle 
avait du en 1841 partager avec les autres grandes puis 
sances le soin de garantir l’indépendance de l’empire otto- 
îpnn L’Angleterre avait à Constantinople, depuis cette 
date, une situation très forte : car elle avait défendu le 
sultan contre h France et le pacha d’Égypte et, par sur 
croît, l’avait arrraché à la redoutable amitié de la Russie. 
Elle était représentée auprès de lui par un habile et éner 
gique ambassadeur. Sir Stratford de Redcliffe, qui gouver-
        <pb n="182" />
        FRANCE, ANGLETERRE ET RUSSIE. 
167 
tiait vraiment l’empire par l’action qu’il exerçait sur les 
ministres. Vainqueur de la France en 1840, le gouverne 
ment anglais était en voie de refouler la Russie vers le nord 
et de fonder solidement sa prépondérance dans le Levant. 
La France était restée quelque temps sous le coup de son 
échec, et elle avait perdu toute action dans les conseils du 
sultan. Mais elle avait trop d’intérêts et de traditions à 
sauvegarder dans ces régions pour rester à l’écart, et 
peu à peu elle y reprenait son rang, y ressaisissait ses 
droits. 
Louis-Napoléon Bonaparte en effet ne pouvait faire ac 
cepter sa dictature aux Français qu’en leur donnant les satis 
factions de la gloire militaire dont ils étaient privés depuis 
longtemps: son nom était un symbole. Dans le moment où 
il fondait peu à peu son autorité et montait vers le trône 
impérial, il avait besoin de l’appui du clergé ; pour ré 
pondre à cette nécessité, il avait fait l’expédition de Rome 
en faveur de la papauté ; pour cela aussi, il défendait les 
anciens droits de la France en Orient. 
Depuis les croisades, depuis le xvi® siècle, la France était 
la protectrice-née des chrétiens de la Palestine ; elle avait 
comme le monopole de l’entretien et de l’administration 
des lieux consacrés par le souvenir du Christ. Ces privilèges 
séculaires lui avaient été solennellement renouvelés par 
les capitulations de 1740. Mais Louis XV avait laissé com 
promettre ces avantages, et l’article VII du traité de 
Kaïnardji avait accordé au tsar la protection des chrétiens 
orthodoxes dans tout l’empire ottoman. Pendant la Révo 
lution, sous Napoléon I", sous Louis-Philippe enfin, les 
droits de la France avaient été négligés, et peu à peu les 
orthodoxes avaient obtenu du Divan la permission de 
réparer certains sanctuaires, d’occuper des situations 
jusque-là réservées aux Latins. Il ne déplaisait pas aux 
Musulmans d’entretenir ces querelles entre les diverses 
sectes chrétiennes. 
Louis-Napoléon Bom^jarte, président de la République 
française depuis 1848, reprit énergiquement en mains 
dès 1850 la protection des catholiques; il ouvrit à ce 
sujet une campagne diplomatique à Constantinople, la fit 
poursuivre fermement par son ambassadeur La Valette, 
exigea le respect pur et simple des capitulations de 1740. 
C’était la lutte ouverte entre les Latins et les Slaves, entre 
les catholiques et les orthodoxes ; c’était l’antagonisme de
        <pb n="183" />
        168 LA GUERRE DE CRIMÉE ET SES SUITES. 
deux races et de deux religions, la manifestation éclatante 
de la rivalité de la France et de la Russie, l’une forte de 
privilèges anciens, l’autre d’une ambition nouvelle 
frondée sur la haine de l’Islam et sur la vieille tradition 
de l'empire grec. C’était une nouvelle prise d’armes des 
Latins contre les Grecs, comme au temps de la croisade 
du siècle. 
Le sultan Abd-ul-Medjid fut embarrassé et inquiet, au 
milieu de ces compétitions qu’il avait à concilier. Il essaya 
d’abord de s’en tirer par des atermoiements variés; la Su 
blime Porte est fertile en ressources à cet égard : il allégua 
le Rhamadan, puis le Beïram, puis un voyage du ministre 
des affaires étrangères Ali-pacha. Ensuite il promit de nom 
mer une commission chargée d’examiner l’affaire. Il gagna 
ainsi quelques mois. Mais l’ambassadeur français était 
pressant; il s’impatienta, menaça: les droits qu’il repré 
sentait étaient incontestables, fondés sur des actes anciens 
et bien des fois confirmés. 
Enfin le firman du 9 février 1852 reconnut la valeur des 
prétentions de la France sur le monument du Saint-Sépulcre 
à Jérusalem, sur la grande coupole au-dessus, usurpée par 
les Grecs en 1808, à la suite d’un incendie dont ils avaient 
réparé les ruines, sur l’emplacement des tombeaux des rois 
francs dans la chapelle d’Adam sous le Calvaire, sur l’église 
de Gethsémani et sur l’église supérieure de Bethléem. Le 
gouvernement russe protesta avec énergie, en se fondant 
sur l’article VII du traité de 1774; l’ambassadeur du tsar 
s’écria devant les ministres du sultan : « Je vois que la 
Porte accepte le protectorat de la France » ; il rejeta sur 
eux les conséquences que pouvait avoir à cette occasion le 
mécontentement de son souverain. Malgré le caractère 
conciliant des instructions du gouvernement français, la 
Russie maintint ses exigences et entretint, avec quelque 
mauvaise foi, « cette querelle de sacristie », dont elle pen 
sait tirer parti. 
Le tsar Nicolas en effet ne pouvait pas consentir à l’éta 
blissement de la prépondérance de la France et de l’Angle 
terre dans l’empire ottoman. C’était un puissant autocrate, 
on l’appelait « le tsar de fer » ; il avait écrasé la Pologne ; il 
avait vaincu les partis révolutionnaires dans toute l’Europe 
centrale; il représentait le droit divin avec une singulière 
grandeur. Il avait arraché la Russie aux influences de l’Occi 
dent, réagi contre le libéralisme sentimental de son frère
        <pb n="184" />
        FRANCE, ANGLETERRE ET RUSSIE. 
169 
Alexandre, donné à la nation russe la conscience de sa 
puissante originalité. Il avait par là concentré et exalté 
toutes les forces mystiques de la Sainte-Russie; il lui 
avait rendu le vieil esprit de la croisade ; il fallait main 
tenant lui donner satisfaction, la jeter sur l’Islam, l’ennemi 
traditionnel. 
Et pouvait-il d’ailleurs laisser l’empire ottoman se 
réformer et se fortifier dans la paix? Pouvait-il aban 
donner tout à coup la politique nationale de la Russie? 
S’il attendait trop longtemps, il trouverait sur les Détroits, 
à l’entrée de la mer Noire, un État rajeuni et plus redou 
table que jamais. Il y allait de l’avenir même de la Russie: 
« Pendant que l’arbre était encore frêle, il devait être plus 
facile de l’abattre. » 
Les circonstances étaient d’ailleurs des plus favorables. 
Les partis révolutionnaires venaient d’être écrasés par 
toute l’Europe, et le tsar Nicolas y avait contribué plus 
que personne. Il avait notamment aidé l’Autriche à vaincre 
les Hongrois, et elle était obligée par suite, moralement 
du moins, à payer la Russie de quelque complaisance. Il 
avait parmi les souverains de l’Allemagne de nombreux 
parents, véritables vassaux qui recevaient volontiers les 
ordres de Saint-Pétersbourg; il était le beau-frère du roi 
de Prusse Frédéric-Guillaume IV. S’il se lançait dans 
quelque grande entreprise, il pensait donc pouvoir compter 
sur l’appui diplomatique, peut-être même sur l’alliance 
effective, des puissances allemandes. 
Sans doute il pouvait redouter l’opposition de la France: 
il la méprisait. Il avait approuvé le coup d’État du 2 dé 
cembre 1851, qui avait détruit pour un temps l’esprit ré 
volutionnaire en France; mais il avait ensuite difficile 
ment reconnu le titre impérial à Napoléon III, lui avait 
avec hauteur rappelé les obligations que lui imposaient les 
traites de 1815, lui donnait, dans sa correspondance, la 
qualification de « bon ami » au lieu de celle de « frère » 
usitée entre souverains; et, comme à ce sujet le gouverne 
ment français demandait des explications, l’ambassadeur 
russe à Paris avait répondu que le droit divin au nom du 
quel régnait son maître l’empêchait de reconnaître pour 
frères les souverains qui tenaient leurs droits d'un autre 
principe, celui de la souveraineté nationale. Nicolas I®’’ se 
rendait bien compte qu’il était difficile à Napoléon IIÍ 
d’oublier cet a liront : il ne s’en inquiétait pas, pensant
        <pb n="185" />
        170 LA GUERRE DE CRIMÉE ET SES SUITES, 
tenir la France dans l’isolement. Car il ne croyait pas à 
la possibilité d’une entente entre la France et l’Angleterre ; 
le nom seul de Napoléon III réveillerait sans doute la 
haine de l’Angleterre et le souvenir de Waterloo : elle de 
vait être toute disposée à s’entendre avec le tsar pour tenir 
en échec comme jadis l’usurpateur impérial. Son avène 
ment même n’était-il pas une violation des traités de 1815, 
et n’eût-il pas justifié une nouvelle coalition européenne? 
D’ailleurs le tsar avait lié une amitié personnelle avec 
le premier ministre anglais lord Aberdeen, et une entente 
lui semblait facile entre les cours de Londres et de Saint- 
Pétersbourg. 
Il pouvait donc résolument entrer dans l’action. Il en 
était temps, s’il voulait laisser un grand nom dans l’histoire 
de la Russie et réparer l’échec de 1841. 
Il favorisa d’abord une prise d’armes du Montenegro 
contre la Turquie. Ce pays était depuis des siècles gouverné 
par des évêques ou vladikas élus par les plus nobles guer 
riers et le plus souvent choisis dans la vieille famille des 
Niegosch. En 1852, le vladika Danilo voulut se marier et 
fonder une dynastie ; il obtint l’approbation du tsar, et, 
pour donner une raison d’être à cette sorte d’usurpation, 
de sécularisation, il fit la guerre aux Turcs et se jeta sur 
quelques villes de la frontière. Le sultan envoya contre lui 
une armée de 30.000 hommes, sous Omer-pacha; le tsar 
massa des troupes en Bessarabie. Mais l’Autriche s’inquiéta 
des complications qui pouvaient surgir, des desseins du 
tsar: elle conseilla au sultan de faire quelques concessions 
au Montenegro pour éteindre aussitôt ce foyer d’incendie 
et ôter à la Russie tout prétexte d’intervention. Le sultan 
hésitait; elle insista, elle menaça, elle l’emporta: le Mon 
tenegro obtint une rectification de frontières et désarma. 
Peu de temps après, le 9 janvier 1853, lors d’une soirée 
au Palais d’hiver à Saint-Pétersbourg, le tsar prit à part 
l’ambassadeur anglais. Sir Hamilton Seymour, et mit la 
conversation sur la situation de l’empire turc : « La Tur 
quie, dit-il, est dans un état critique et peut nous donner 
beaucoup d’embarras ». Puis il ajouta : « Tenez, nous 
avons sur les bras un homme malade, gravement malade ; 
ce serait un grand malheur s’il devait nous échapper avant 
que les dispositions nécessaires fussent prises ». L’am 
bassadeur, pris au dépourvu, répondit: « Votre Majesté 
dit que l’homme est malade; eh bien! Votre Majesté
        <pb n="186" />
        FRANCE, ANGLETERRE ET RUSSIE. 
171 
daignera m’excuser si je lui dis que c’est à l’homme géné 
reux et fort à ménager l’homme malade et faible ». Le 
tsar continua cette conversation les jours suivants avec 
l’ambassadeur, qui cherchait à se renseigner plus com 
plètement sur ses desseins: Nicolas parla d’un partage 
de l’empire ottoman entre l’Angleterre et la Russie, à l’ex 
clusion de la France, l’Angleterre prenant l’Égypte et la 
Crète, la Russie formant, sous son protectorat, les princi 
pautés indépendantes de Moldavie, de Valachie, de Serbie 
et de Bulgarie; il affirma d’ailleurs qu’il ne convoitait pas 
Constantinople ; tout au plus prévoyait-il la nécessité de la 
prendre quelque temps en dépôt. 
Le gouvernement anglais fut effrayé de ces ouvertures ; 
il ne désespérait pas de mettre un jour la main sur l’Égypte, 
sur la Crète ; mais il ne lui convenait pas de livrer à la 
Russie la domination de la péninsule des Balkans, dans le 
moment où il était lui-méme très puissant à Constanti 
nople. Sir Hamilton Seymour eut pour instructions de ré 
pondre aux avances du tsar par une fin de non-recevoir 
aussi ferme que possible, dans l’espérance qu’il renoncerait 
à ses chimères. 
Nicolas brusqua les choses. Le 23 février 1853, on an 
nonce à Constantinople l’arrivée d’un ambassadeur russe 
extraordinaire, le prince Menchikof, Altesse Sérénissime, 
amiral des flottes de la Baltique, ministre de la marine, 
gouverneur général de la Finlande. Avant de quitter la 
Russie, il passe en revue la flotte de la mer Noire, et 
l’armée russe de la Bessarabie. Il débarque le l®''mars à la 
Corne d’or; il a avec lui une suite d’illustres personnages, 
le prince Galitzin, le comte Dmitri de Nesselrode, l’amiral 
Khornilof, major général de la flotte de la mer Noire, le 
général Nikapotchinski, chef de l’état-major de l’armée de 
Bessarabie. Le 2 mars, l’ambassadeur extraordinaire fait 
ses visites en simple habit de ville; il va chez le grand- 
vizir; en dépit des usages, il refuse de voir Fuad-effendi, le 
ministre des affaires étrangères: celui-ci n’est sans doute 
pas dans les donnes grâces du tsar; il est immédiatement 
destitué et remplacé par Riffaat-pacha. 
Dans les cercles diplomatiques, on s’inquiète de ces 
allures : quelles prétentions extraordinaires apporte donc 
un ambassadeur d'un si haut rang et d’un si grand air? Si 
on l’interroge, il répond par quelque plaisanterie: «Je 
viens négocier le mariage de la fille du sultan avec l’un des
        <pb n="187" />
        172 LA GUERRE DE CRIMES ET SES SUITES. 
princes de Russie. » L’ambassadeur d’Angleterre appelle 
les vaisseaux de l’amiral Dundas ; le 20 mars, une escadre 
française quitte Toulon. 
On se persuade que le prince Menchikof veut seulement 
obtenir une satisfaction complète sur la question des Lieux 
Saints, et le gouvernement français, dans l’intérêt de la 
paix, consent sur ce pointa quelques concessions nouvelles : 
un firman du 4 mai accorde aux orthodoxes les avantages 
que la Russie réclame pour eux. 
Dès lors l’ambassadeur extraordinaire va être obligé de 
se démasquer. Le 5 mai, il donne la forme d’un ultimatum 
aux propositions qu’il avait soumises au divan et qui étaient 
jusque-là restées secrètes : il offre au sultan l’alliance per 
manente de la Russie, à condition qu’il reconnaisse le tsar 
comme le protecteur légal de ses sujets grecs; ceux-ci 
étant au nombre de 12 millions environ dans l’empire otto 
man, et, notamment dans la Turquie d’Europe, plus nom 
breux que les sujets musulmans, c’est une véritable abdi 
cation que le tsar prétend faire signer au sultan. 
Les ministres ottomans demandent conseil et appui aux 
ambassadeurs de France et d’Angleterre, qui les encou 
ragent à une énergique résistance. Riffaat alors déclare les 
propositions russes inacceptables. Le 13 mai, Menchikof 
veut voir le sultan, qui vient de perdre sa mère, est en 
fermé dans ses appartements privés, refuse de le recevoir; 
l’ambassadeur menace, Riffaat donne sa démission, est 
remplacé par Reschid-pacha. Celui-ci préside, le 20 mai, 
un grand conseil des ministres et des principaux dignitaires 
de la Porte; par 42 voix sur 44, l’ultimatum est repoussé. 
Le 22 mai, Menchikof amène l’écusson et le drapeau russe 
àl’ambassade, et s’embarque. Le 31 mai, le comte Nessel 
rode, fils du chancelier de Russie, tente une dernière dé 
marche auprès du divan; il échoue, il se retire, et déclare 
que le gouvernement russe prendra ses garanties dans les 
principautés de Moldavie et de Valachie: l’armée russe, 
sous le commandement «le Paskievitch, s’y établit en effet 
quelques jours après et en occupe toutes les villes jusqu’au 
Danube. 
La France et l'Angleterre prirent naturellement la dé 
fense de l’empire ottoman ; leurs flottes vinrent jeter 
l’ancre dans la baie de Besika, à l’entrée du détroit des 
Dardanelles. Pour éviter l’agitation que l’ultimatum russe 
pouvait créer parmi les chrétiens de l'empire, le sultan
        <pb n="188" />
        FRANCE, ANGLETERRE ET RUSSIE. 
173 
promulgua le hatti-shérif du 6 juin et proclama le principe 
de la liberté religieuse la plus absolue. 
Le tsar ne fut pas effrayé de ces dangers. Il comptait sur 
l’Autriche et la Prusse pour agir sur le Rhin et y contenir 
la France: ainsi il eût été sûr du triomphe. Mais l’Autriche, 
oublieuse du service que la Russie venait de lui rendre, 
s’inquiétait de l’occupation des Principautés et voulait du 
tsar l’engagement de ne pas franchir le Danube : « Mais 
vous nous rendez la guerre impossible, dit alors le prince 
Orlof, ambassadeur du tsar; autant vaudrait nous la dé 
clarer. » Le chancelier autrichien, M. de Buol, pensait im 
poser sa médiation aux parties adverses et s’assurer ainsi 
quelques bénéfices territoriaux; il ne voulait pas que la 
Russie disposât seule de la péninsule des Balkans. La 
Prusse était encore sous le coup de la convention d’Olmütz: 
l’Autriche venait de l’obliger durement à respecter la cons 
titution de la Confédération germanique ; elle restait toute 
honteuse de son ambition prise en flagrant délit et déçue. 
Cependant un parti se formait autour du roi Frédéric- 
Guillaume IV, le parti de la Croix, décidé à une alliance 
étroite avec la Russie pour le triomphe de la politique 
prussienne en Allemagne. Cette alliance devait être en 
effet bientôt riche en résultats, pour la Prusse surtout; 
mais elle n’était pas encore mûre, et Frédéric-Guillaume IV 
n’était pas assez hardi pour s’y résoudre contre l’Autriche; 
du moins il allait rendre d’importants services au tsar pen 
dant toute la crise orientale. 
Cependant les conséquences de la rupture entre la 
Russie et la Porte se développaient. Le tsar appela son 
peuple à la guerre comme à une véritable croisade ; les 
saintes images furent extraites des églises, exposées aux 
dévotions de la foule. L’enthousiasme fut unanime. Il 
gagna la Grèce; le roi Othon, et surtout la reine 
Amélie d’Oldenbourg se montrèrent très hautement par 
tisans de la politique russe, encouragèrent des désordres 
en Epire, en Thessalie, y envoyèrent des bandes armées. 
La situation devenait très critique; car, si tous les chré 
tiens suivaient l’exemple des Grecs et se levaient contre 
l’Islam, le sultan et même ses alliés seraient-ils ca 
pables d’écraser cette gigantesque levée de boucliers? En 
quelle posture se trouveraient la France et l’Angleterre à 
soutenir la cause musulmane contre une grande croisade 
chrétienne?
        <pb n="189" />
        174 LA GUERRE DE CRIMÉE ET SES SUITES. 
Elles précipitèrent les évènements et encouragèrent la 
Porte aux mesures les plus fermes. En septembre 1853, 
leurs flottes franchirent les Dardanelles. Le 4 octobre, le 
sultan lança son manifeste de guerre, et envoya sa princi 
pale armée, sous Omer-pacha, pour défendre la ligne du 
Danube. Celui-ci somma le prince Gortchakof d’évacuer les 
Principautés, et, sur son refus, franchit le Danube, occupa 
la Petite-Valachie, séparant habilement l’armée russe de la 
Serbie. En Asie mineure, une autre armée turque enleva 
aux Russes le fort Saint-Nicolas, sur la mer Noire. 
A la fin du mois de novembre, une flotte turque de 7 fré 
gates et 3 corvettes, commandée par Osman-pacha, lon 
geait la côte septentrionale de l’Asie mineure pour porter 
des vivres à Batoum ou pour encourager la résistance de 
Schamyl dans le Caucase. L’amiral Nakhimof se mit à sa 
poursuite avec six vaisseaux de ligne et deux frégates ; il 
l’atteignit dans la rade de Sinope, se jeta sur elle : en quel 
ques heures elle fut anéantie (30 novembre). 
La guerre désormais était engagée; les flottes franco- 
anglaises franchirent le Bosphore, pour chasser tous les 
vaisseaux russes de la mer Noire. Le Pirée fut bloqué et le 
roi Othon obligé de rappeler les bandes grecques de la fron 
tière ottomane. Le 27 février 1854, l’empereur NapoléonIII 
et la reine Victoria adressèrent au tsar un ultimatum l’invi 
tant à respecter l’intégrité de l’empire ottoman, à évacuer 
par conséquent les Principautés, à reconnaître l’indépen 
dance absolue du sultan dans ses rapports avec ses sujets 
chrétiens, c’est-à-dire à renoncer à toute espèce de protec 
torat. A cette sommation notifiée le 19 mars à Saint-Péters 
bourg, le tsar ne fit aucune réponse et les hostilités furent 
déclarées. 
Une armée anglo-française fut envoyée dans la mer 
Noire sous le commandement de Saint-Arnaud et de lord 
Raglan. Elle eut pour point de ralliement Gallipoli. Il y eut 
beaucoup de désordre dans l’organisation de l’expédition ; 
les vivres manquèrent dans certains corps et abondèrent en 
d’autres ; l’artillerie arriva sur un bateau à vapeur, ses 
chevaux et ses munitions vinrent plus tard sur un navire à 
voiles. 
Cependant les Russes occupaient la Dobroutscha et blo 
quaient Silistrie ; on craignit un moment de leur part une 
pointe audacieuse sur Constantinople au nez des alliés encore
        <pb n="190" />
        FRANCE, ANGLETERRE ET RUSSIE. 
175 
impuissants, et Omer-pacha se trouva très menacé dans 
Choumla. 
Saint-Arnaud et lord Raglan, avant d’être prêts tout à 
fait, se portèrent vite à Varna pour parer à ce danger. L’ar 
mée alliée se trouvait ainsi sur le flanc gauche des Russes 
et pouvait tourner la ligne du Danube qu’ils occupaient déjà. 
Ils battirent en retraite en effet, levèrent le siège de Silis- 
trie (juin 1854) et remontèrent vers le nord, dans la pensée 
de décider l’Autriche à l’alliance russe par l’abandon des 
Principautés qu’elle avait toujours exigé, et d’attirer les 
Anglo-Français sur le territoire russe où ils subiraient quel 
que désastre comme celui de Napoléon en 1812. 
L’Autriche ne s’unit pas à la Russie. Mais elle refusa aussi 
de se joindre aux alliés ; pourtant elle se chargea d’occuper 
provisoirement la Moldavie et la Valachie, et ce fut le sens 
d’une convention qu’elle signa avec la Porte, le 14 juin. 
Elle se trouva ainsi gardienne du Danube, autant contre les 
Anglo-Français que contre les Russes ; elle entrait effecti 
vement dans son rôle de médiatrice. Ainsi elle était plus 
utile à la Russie qu’aux alliés ; car ceux-ci ne pouvaient 
faire campagne par le Danube inférieur sans le concours 
mUitaire de l’Autriche ; elle se refusa à le leur assurer. 
Par suite, ils ne purent atteindre la Russie dans ses par 
ties vives, pour ainsi dire ; ils furent réduits à la frapper 
aux extrémités, sans pouvoir lui faire beaucoup de mal. 
Paraguay d’Hilliers enleva Bomarsund, dans les îles d’Aland, 
le 16 août 1854 ; il y gagna le bâton de maréchal de France, 
Saint-Arnaud n’avait plus rien à faire à Varna ; l’ennemi se 
dérobait : « Paskiévitch me vole en se sauvant », disait-il. 
Son armée d’ailleurs souffrit beaucoup dans ces cantonne 
ments ; la division Canrobert, chargée de poursuivre quel 
ques banques de Cosaques à travers la Dobroutscha, n’y 
trouva que des cavaliers isolés, aussitôt disparus qu’aperçus ; 
elle y fut affreusement décimée par le choléra ; elle perdit 
le quart de son effectif (juillet-août). 
Il fallait pourtant faire quelque chose. Les Anglais propo 
sèrent d’aller détruire le port militaire de Sébastopol ; ce 
serait enlever à la Russie pour longtemps toute possibilité 
d’offensive sur la mer Noire; ce serait déjà assurer la neu 
tralité de cette mer, sauver Constantinople en rejetant les 
Russes au nord. 
Le 7 septembre, les troupes alliées, 30.000 Français, 
20.000 Anglais, 7.000 Turcs, furent embarquées à Varna ;
        <pb n="191" />
        176 LA GUERRE DE CRIMEE ET SES SUITES. 
du 14 au 18 septembre, elles furent débarquées sur la côte 
occidentale de la Crimée, à quelque distance au nord de 
Sébastopol, à Old-Fort. 
L’armée russe du prince Menchikof prit position entre 
ce point et Sébastopol, sur les bords et en arrière de la petite 
rivière de l’Alma. Saint-Arnaud lui livra bataille le 20 sep 
tembre. Ce fut une belle victoire : les divisions Canrobert 
et Bosquet enlevèrent avec une grande bravoure les rives 
escarpées de l’Alma, chassèrent les Russes de leurs retran 
chements, conquirent ainsi la route de Sébastopol. 
La ville est située sur le bord méridional d’un bras de 
mer assez allongé et étranglé à son entrée. Les alliés firent 
le tour de ce bras et de la ville et vinrent s’établir au sud 
de Sébastopol, sur le plateau de Chersonèse qui forme 
l’angle le plus avancé de la Crimée dans la mer Noire. 
Ils auraient pu aisément'enlever d’un coup de main la 
ville, assez mal pourvue de forts. Ils n’osèrent le risquer. 
Saint-Arnaud mourut le 29 septembre. Canrobert, qui lui 
succéda, manquait de décision. On perdit du temps. Les 
Russes purent prendre d’admirables dispositions défen 
sives, sous le commandement énergique des amiraux Nakhi- 
mof et Kornilof, et sous la direction extrêmement habile du 
lieutenant-colonel Todtleben. Ils coulèrent la flotte russe à 
l’entrée du bras de mer, et Sébastopol, tout au fond, fut à 
l’abri des canons des vaisseaux alliés. Ils élevèrent des 
retranchements au sud de la ville, et la solidité de la Tour 
Malakof et du Mamelon Vert fut bientôt fameuse. D’ailleurs 
il fut impossible aux Anglo-Français de bloquer complète 
ment Sébastopol ; elle resta par le nord en communication 
avec la campagne, où le prince Menchikof, à la tête d’une 
armée sans cesse renforcée, restait libre de ses mouve 
ments, et inquiétait sans cesse les assiégeants. Ainsi il 
leur livra, le 25 octobre, la bataille de Balaklava, où fut 
détruite dans une charge héroïque la brigade anglaise de 
cavalerie légère du comte de Cardigan. Il essaya encore de 
surprendre les Anglais à Inkermann, le 5 novembre : ils ne 
furent sauvés que par l’arrivée des zouaves du général Bos 
quet, et ils subirent encore de grandes pertes : un retran 
chement qui fut particulièrement disputé en garda le nom 
de « batterie de l’Abattoir ». Si les alliés n’avaient pas été 
maîtres de la mer, ils auraient été assiégés à leur tour. Du 
moins, dans de telles conditions, le siège de Sébastopol ne 
pouvait qu’être long et exiger des efforts considérables.
        <pb n="192" />
        FRANCE, ANGLETERRE ET RUSSIE. 
177 
Il fallut d’abord s’organiser pour passer l’hiver devant la 
place, et l’hiver fut très rigoureux. Le cyclone du 13 novem 
bre, qui fît périr la Semillante sur les rochers de la Corse, 
causa aussi de grands ravages parmi les troupes de Crimée. 
Elles eurent un grand nombre de malades ; quelques-uns 
furent retenus au quartier-général de Kamiesch, ville impro 
visée où s’abattit toute une population de Grecs, de Juifs, 
de Levantins qui firent de beaux bénéfices sur les besoins 
du soldat ; la plupart des malades furent dirigés sur les 
hôpitaux de Constantinople où la population européenne 
augmenta dans d’énormes proportions ; les Turcs disaient : 
« Les Français ne sont pas maîtres de Sébastopol ; en 
revanche, ils le sont de Constantinople ». 
Cette occupation rappelait le souvenir de l’établissement 
des Russes sur les rives du Bosphore en 1833. C’était comme 
la manifestation extérieure de la nouvelle situation de la 
question d’Orient : Les Turcs n’étaient déjà plus maîtres 
chez eux ; l’empire ottoman était désormais sous la protec 
tion collective de l’Europe et non plus sous la protection 
exclusive des Russes. 
Cet hiver fut aussi activement occupé par la diplomatie. 
La France et l’Angleterre, très embarrassées et mal assu 
rées de l’issue du siège de Sébastopol, renouvelèrent leurs 
instances auprès du gouvernement autrichien; celui-ci, maître 
pour l’instant des Principautés, ne cherchait qu’à négocier; 
il eût pourtant peut-être consenti, pour garder le gage qu’il 
tenait, à fournir aux alliés un contingent militaire plus ou 
moins sérieux, ou à livrer passage à travers l’Autriche à 
une armée française. Il fut arrêté dans cette voie, où il était 
d’ailleurs indécis, parla contenance plus nette delà Prusse, 
qui commençait à accentuer ses bonnes dispositions à 
l’égard de la Russie, qui même concentrait dans la Prusse 
rhénane des troupes de plus en plus nombreuses, prête déjà 
à chercher dans les complications orientales le prétexte 
dont elle avait besoin pour reprendre son projet de domi 
nation en Allemagne. L’Autriche resta donc neutre, garda 
toute la honte de son ingratitude à l’égard du tsar Nicolas, 
sans profit. 
Dans ces conjonctures, le gouvernement piémontais, pour 
appeler sur la question italienne l’attention de l’Europe et 
mériter l’appui de quelqu’une des grandes puissances, offrit 
son alliance à l’Angleterre et à la France. Elles accueilli 
rent ses premières ouvertures, dans la pensée de hâter 
E. Driaült. — Question d’Orient. t*
        <pb n="193" />
        178 LA GUERRE DE CRIMÉE ET SES SUITES. 
ainsi l’adhésion de l’Autriche ; celle-ci se dérobant, elles 
consentirent, par le traité du 26 janvier 1855, à l’envoi en 
Crimée d’un contingent de 15.000 Piémontais. 
Cet appui ne pouvait pas être bien décisif, et pourtant il 
fallait prendre des mesures pour achever le siège de Sébas 
topol ; les Anglais et les Français ne pouvaient pas consentir 
à un échec devant cette place ; il y allait de leur prestige en 
Europe, et non pas seulement de la solution de la question 
orientale. Un nouvel emprunt fut contracté par le gouver 
nement français ; l’armée de siège fut portée à 130.000 hom 
mes, par un renfort de troupes d’Algérie surtout ; le général 
Niel y fut envoyé pour organiser, avec des pouvoirs spé 
ciaux, les travaux d’approche. Le gouverneur de l’Algérie, 
le général Pélissier, caractère très résolu, fut nommé au 
commandement en chef à la place de Canrobert. 
L’empereur Napoléon III songea même à aller en per 
sonne devant Sébastopol, pour en finir avec les compé 
titions de personnes qui énervaient le commandement et 
précipiter la fin de ce siège déjà trop long. On en parla 
beaucoup dans les cours de l’Europe; le gouvernement 
prussien prit peur; le comte de Bismarck prêtait à Napo 
léon III l’idée de garder Constantinople et d’y restaurer une 
sorte d’empire latin : « L’entreprise est baroque, disait-il, 
c’est pour cela qu’elle est vraisemblable ». 
Le gouvernement anglais détourna Napoléon de cette 
idée ; il redoutait que sa présence en Orient n’assurât trop 
d’influence à la France et n’effaçât complètement le rôle 
des troupes anglaises devant Sébastopol : elles se condui 
saient bien ; mais elles étaient moins nombreuses que les 
troupes françaises, et leur bravoure était déjà éclipsée par 
celle de leurs alliés. D’ailleurs les conseillers de Napo 
léon III lui firent comprendre le danger qu’il y avait à 
s’éloigner de France, l’assurance nouvelle que prendraient 
les partis hostiles à peine vaincus, les graves conséquences 
que pourrait avoir à Paris la nouvelle, même fausse, de 
quelque échec en Crimée, le bruit inventé de la mort de 
l’Empereur. Il y allait de l’avenir même de la nouvelle 
dynastie à peine fondée. L’empereur ne partit pas. 
Nicolas I*‘‘ mourut le 2 mars 1855. Il était fatigué d’un 
règne très rempli, où les déboires ne lui avaient pas man 
qué, dont les résultats étaient minimes, malgré une grande 
dépense d’énergie. Il était épuisé par la guerre actuelle, 
qui ne pouvait se terminer que par la défaite de la Bnssie :
        <pb n="194" />
        FRANCE, ANGLETERRE ET RUSSIE. 179 
il allait falloir faire la paix et il ne se sentait pas capable de 
s’y résigner. « Le tsar de fer ne pouvait pas plier, il se 
brisa. » Le 21 février, tout fiévreux, il sortit, par un froid 
de — 23 degrés, pour passer en revue un régiment destiné 
à la Crimée. Son médecin voulut l’en empêcher et se jeta 
devant son cheval : « Sire, c’est plus que la mort, c’est un 
suicide. — Vous faites votre devoir; répondit le tsar, 
laissez-moi faire le mien. » Il aggrava son mal et fut em 
porté en quelques jours, dictant lui-même cette dernière' 
dépêche à ses sujets: a L’empereur se meurt ». 
Son successeur Alexandre II pouvait être plus disposé à 
la paix : il n’était pas engagé dans la guerre. Mais il fallait 
que les alliés prissent Sébastopol ; sinon, en quelle si 
tuation se fussent-ils trouvés pour imposer des conditions à 
la Russie ? 
Après plusieurs semaines de travaux d’approche, le gé 
néral Pélissier recommença le bombardement le 6 juin. Le 
7, il ordonna l’assaut: le Mamelon Vert fut pris, mais 
toutes les attaques sur la tour Malakof furent repoussées. 
Le 18 juin, à la suite d’une terrible mêlée, la tour fut en 
levée, mais reprise par les Russes qui infligèrent aux 
assiégeants de grosses pertes. A la nouvelle de cet échec, 
l’émotion fut très vive à Paris ; l’empereur songea 
un moment à destituer Pélissier. Cependant les assiégés 
aussi étaient à bout de forces : Kornilof, Nakhimof avaient 
été tués ; Todtleben était grièvement blessé ; la ville était 
en grande partie ruinée ; l’ardeur belliqueuse faiblissait ; on 
songeait à la retraite. Le tsar donna à Gortchakof, succes 
seur de Menchikof à la tête de l’armée de secours, l’ordre 
d’attaquer les alliés ; il fut repoussé au pont de Traktir sur 
la Tchernaïa, où les Piémontais eurent une belle conduite. 
Alors Pélissier fait un effort suprême. Il écrase Sébas 
topol sous un épouvantable bombardement, du 17 au 
21 août ; 1.000 Russes sont tués ou blessés chaque jour ; les 
assiégeants peuvent approcher de la ville. Le 5 septembre, 
nouveau bombardement, qui continue le jour suivant. Le 
8, à midi, la canonnade redouble, « infernale »; l’incendie 
s’allume sur plusieurs points de la ville ; deux frégates char 
gées de poudre sautent dans le port; au milieu des flammes 
qui embrasent partout 1 horizon, des mines que les Russes 
font éclater à grand fracas tout autour de leurs murailles, 
Pélissier ordonne 1 assaut. La melée fut quelques heures 
furieuse, et longtemps le résultat en parut incertain. Au
        <pb n="195" />
        180 LA GUERRE DE CRIMÉE ET SES SUITES. 
soir, les retranchements des Russes étaient pris. Le lende 
main, Gortchakof vint constater l’inutilité d'une résistance 
plus longue ; il permit aux défenseurs de la ville de 
quitter Sébastopol: le gouverneur Osten-Sacken en sortit le 
dernier, comme le capitaine qui ne quitte son vaisseau in 
cendié qu’après tous ses hommes, la mort dans l’àme. Les 
Russes ne capitulèrent pas. Le 10 septembre, après 332 
jours de siège, trois batailles sanglantes, 3 assauts plus 
sanglants, le général Pélissier, bientôt fait maréchal de 
France, planta le drapeau tricolore sur les ruines aban 
données de Sébastopol. 
Ce succès, chèrement acheté, n’eut d’autres suites que la 
prise de Kinburn, en face d’Odessa. D’ailleurs les Russes 
avaient aussi quelques avantages. Au sud du Caucase, ils 
remportèrent sur les Turcs une série de victoires à Bayan- 
douri, Akhaltzikh, Basch-Kadiklar, qui aboutirent à la 
prise de l'importante citadelle de Kars (le 27 novembre 
1855). On pouvait traiter. 
Les Anglais cependant tenaient à la continuation de la 
guerre, pour laquelle lord Palmerston, revenu récemment 
au pouvoir, venait de faire des préparatifs considérables 
au milieu de l’enthousiasme unanime de ses concitoyens. 
Ils voulaient une nouvelle campagne dans la mer Baltique, 
la destruction de Cronstadt, comme de Sébastopol, le bom 
bardement de Saint-Pétersbourg, de façon à rendre la 
Russie impuissante pour longtemps. Ils signèrent dans 
cette intention, au mois de novembre 1855, un traité d’al 
liance avec la Suède, attirée par la promesse de la Finlande. 
Ils voulaient forcer l’Autriche à se déclarer, en menaçant 
d’encourager les libéraux italiens contre elle; ils en 
voyèrent des secours à Schamyl dans le Caucase, — 
comme ils en avaient envoyé à Abd-el-Kader dans les 
montagnes de l’Atlas. — Ils parlaient même de soulever 
contre le tsar une gigantesque agitation du parti révolu 
tionnaire, surexcité d’ailleurs par le despotisme de Nicolas,, 
et auquel Alexandre II donna bientôt, par l’abolition du 
servage et l’organisation des libertés provinciales, de très 
importantes satisfactions. 
Napoléon III ne voulait plus du tout de la guerre ; elle 
lui coûtait très cher; elle avait été suffisamment glorieuse 
pour le prestige de son nom ; elle ne pouvait rien lui rap 
porter ; il ne lui plaisait plus de sacrifier les ressources de 
la France aux intérêts de l’Angleterre. Aux instances de
        <pb n="196" />
        FRANCE, ANGLETERRE ET RUSSIE. ISl 
«on alliée, il répondit que, si l’on voulait continuer les hos 
tilités, il fallait recourir aux moyens décisifs, soulever 
par toute l’Europe les nationalités, appeler aux armes la 
Pologne contre la Russie, la Hongrie et l’Italie contre l’Au 
triche, détruire enfin l’œuvre des traités de 1815 et rema 
nier toute la carte de l’Europe : au milieu de ce boulever 
sement général, pensait-il, il serait bien maladroit s’il ne 
prenait pas pour sa part la rive gauche du Rhin et la 
Belgique. L’Angleterre en eut peur: mieux valait traiter 
avec la Russie, à des conditions même insuffisantes, que 
de soulever de telles questions. De mauvais gré, elle 
■consentit à l’ouverture des négociations. 
Comme à maintes reprises elles avaient déjà été enta 
mées à Vienne, elles y furent reprises en décembre 1855. 
L’Autriche, très embarrassée, désormais ennemie de la 
Russie, inquiétée par la Prusse en Allemagne, par la 
France en Italie, avait hâte de sortir de cette fausse situa 
tion pleine de dangers prochains. Le 16 décembre, après 
une série de conférences avec les ambassadeurs des puis 
sances occidentales, elle mit sa signature au bas d’un ulti 
matum qui fut aussitôt adressé au tsar; si, le 17 Janvier 
1856, il n’en avait pas accepté les termes, elle ferait cause 
commune avec la France et l’Angleterre. 
Cet ultimatum renfermait les conditions suivantes: la 
Turquie cesserait d’entretenir des garnisons dans les prin 
cipautés danubiennes de Moldavie et deValachie, dont l’or 
ganisation intérieure serait réglée sous la garantie collec 
tive des grandes puissances. — La liberté de la navigation 
du Danube serait proclamée. — La mer Noire serait neu 
tralisée, par une sorte d’extension de la convention des 
Détroits de 1841. — Les droits des chrétiens de l’empire 
ottoman seraient confirmés, mais sans aucun préjudice 
pour l’indépendance et la souveraineté du sultan. 
Sauf de légères réserves, le tsar donna son adhésion à ces 
conditions. 
Par suite, un congrès s’ouvrit le 25 février a Paris pour 
la rédaction définitive du traité de paix. Ce fut une très 
imposante réunion, comme il n’y en avait pas eu depuis le 
congrès de Vienne. Le comte Walewski, ministre des 
affaires étrangères, y représentait Napoléon III avec le ba 
ron de Bourqueney. Les plénipotentiaires de l’Angleterre 
étaient lord Clarendon et lord Cowley, ceux de l’Autriche 
le comte de Buol et le baron de Hübner, ceux de la Russie
        <pb n="197" />
        182 LA GUERRE DE CRIMÉE ET SES SUITES. 
le prince Orlof et le baron de Brunnow, ceux du Piémont 
le comte de Cavour et le marquis de Villamarina, ceux de 
la Turquie Ali-pacha et Djemil-effendi : c’était la première 
fois que la Sublime Porte était admise à se faire représenter 
dans de telles assises. 
Les délibérations de ces illustres personnages furent ra 
pides et faciles; l’entente était à peu près faite d’avance. 
Elle était favorisée encore par les sympathies très visibles 
que l’empereur Napoléon 111 témoigna aux ambassadeurs 
russes; ils furent particulièrement distingués par lui; on 
n’eût pas cru qu’ils fussent les représentants de la nation 
vaincue ; les égards dont ils furent l’objet rappelèrent à 
beaucoup le souvenir de Tilsitt. Le prince Orlof, un vé 
téran des guerres napoléoniennes, avait un grand succès 
personnel dans la société impériale, et la comtesse Dam- 
rémont écrivait plaisamment à M. de Thouvenel, ambas 
sadeur à Vienne ; « Revue et corrigée, je trouve que la 
Russie est encore superbe dans son comte Orlof ^ ». 
De grandes fêtes furent données en l’honneur des pléni 
potentiaires ; le prince Impérial naquit le 16 mars, et cet 
événement, consolidant la dynastie, valut à Napoléon III 
les félicitations de tous les souverains de l’Europe. Le 
congrès de Paris fut certainement le point le plus brillant 
de sa carrière. 
Et c’est sous sa haute influence que la question orien 
tale reçut une nouvelle solution, par le traité du 30 mars. 
Par l’article VII, les puissances contractantes s’engagent 
à respecter l’indépendance et 1 ’intégrité territoriale de l’em 
pire ottoman. Par contre, le sultan leur « communique » 
— de son gré — un nouveau firman par lequel, de sa vo 
lonté souveraine, il garantit à tous ses sujets leurs droits 
respectifs. Dans l’article IX, les puissances constatent la 
haute valeur de cette communication, qui d’ailleurs a ne sau 
rait dans aucun cas leur donner le droit de s’immiscer, soit 
collectivement, soit séparément, dans les rapports de S. M. le 
Sultan avec ses sujets, ni dans l’administration de l’empire. » 
Les articles X à XIV confirment la neutralité des Détroits, 
proclament celle de la mer Noire, sur les bords de laquelle 
aucun arsenal ne pourra être construit ni par les Turcs ni 
par les Russes. 
i. Le Congrès de Paris, d’après la correspondance de M. de Thou 
venel (Revue de Paris, !«&gt;• décembre 1896).
        <pb n="198" />
        FRANGE, ANGLETERRE ET RUSSIE. 
183 
Les articles XV à XIX assurent la liberté de la navigation 
du Danube. Les travaux nécessaires et la police générale 
de cette navigation seront confiés à une commission inter 
nationale. 
Par les articles XX à XXIX, la Moldavie, agrandie d’une 
partie de la Bessarabie russe, et la Valachie, sont remises 
en possession de leurs anciens droits, sous la garantie col 
lective des puissances. Leur organisation intérieure sera 
établie d’après les vœux de leurs divans ou assemblées 
nationales élues, et sous le contrôle de la conférence des 
ambassadeurs des puissances à Paris. Dans ces deux prin 
cipautés et en Serbie, la Porte ne pourra, en aucun cas, 
envoyer des troupes qu’avec le consentement des puis 
sances. 
En résumé, intégrité de l’empire ottoman, autonomie 
des principautés danubiennes, neutralité de la mer Noire, 
le tout sous la garantie collective des grandes puissances : 
telles sont les stipulations essentielles du traité de Paris en 
ce qui concerne la question d’Orient. C’était la constitution 
solennelle de ce « concert européen » dont l’histoire fut 
depuis si complexe et si curieuse. 
La Russie y subissait un nouvel échec : le tsar n’était plus 
le successeur désigné du sultan, de l’homme malade, dont 
il s’était donné un moment pour le coadjuteur. Il était 
néanmoins peu atteint : cette neutralité de la mer Noire, 
par laquelle on prétendait briser son ambition, pouvait ne 
pas être définitive : une grande puissance comme la Russie 
pouvait-elle consentir longtemps à une neutralité comme 
celle dont on protège la faiblesse des petits États, la Bel 
gique ou la Suisse? On ne pouvait empêcher qu’elle fût 
voisine de l’empire ottoman, qu’elle y eut des millions de 
frères de race et de religion, qu’elle y exerçât, même de 
loin, une influence religieuse et politique considérable. 
Sans doute l'Europe prenait acte des velléités libérales du 
sultan; elle constatait la haute valeur des communications 
qu’il voulait bien lui faire à cet égard; mais, sous peine 
d’être ridicule, il lui fallait prendre garde que ces promesses 
de la Sublime Porte ne fussent pas lettre morte, ne fussent 
pas uniquement un moyen de la désarmer, de la tromper. 
Or ce n’était pas la première fois que le sultan promettait 
sans tenir; ildevait fournir matière à d’autres interventions 
de l’Europe. Car cette dramatique histoire de la question 
d’Orient, par la répétition de ses actes, par les lenteurs
        <pb n="199" />
        ' 184 LA GUERRE DE CRIMÉE ET SES SUITES, 
voulues de la diplomatie turque, sou inconsciente et natu 
relle déloyauté, est faite pour lasser la patience des histo 
riens comme celle des diplomates. 
IL — La politique des réformes. 
S’il est une période au xix* siècle où l’influence française 
ait été particulièrement grande à Constantinople, c’est celle 
qui s’ouvre après le traité de Paris. Elle s’y manifesta par 
une politique dont il est intéressant, surtout aujourd’hui, de 
rechercher les principes. Certes son action fut troublée par 
des oppositions variées, par des complications sans cesse 
renaissantes, et aussi par des traditions contradictoires. Le 
gouvernement français y voulut rester fidèle à son alliance 
séculaire avec la Porte, qui avait puissamment contribué 
aux plus beaux succès de la diplomatie des rois de France, 
et qui était pour lui une précieuse garantie de l’équilibre 
européen. 11 voulut aussi rester fidèle à ses sympathies plus 
anciennes encore pour les chrétiens du Levant, fortifiées 
par le développement des idées libérales, par la haine de 
toute tyrannie, parla renaissance des nationalités. De là ce 
double caractère du traité de Paris : d’une part, intégrité de 
l’empire ottoman; de l’autre, nécessité d’assurer aux chré 
tiens de cet empire les libertés indispensables. Il est difficile 
d’affirmer que la politique française ait réussi à concilier ces 
deux termes, peut-être inconciliables, et, en dépit du prin 
cipe de l’intégrité, la France dut maintes fois favoriser 
l’autonomie des diverses nationalités de l’empire du sultan. 
La difficulté d’assurer des réformes sérieuses dans cet 
empire eût rebuté des alliés moins résolus et moins patients. 
Sans cesse, les puissances européennes essayèrent de faire 
comprendre à la Sublime Porte qu’il fallait modifier son 
administration, améliorer la condition de ses sujets; sans 
cesse, il leur fallut se plaindre de l’oubli des engagements 
pris, de l’insuffisance des résultats obtenus, au point que, 
maintenant même, on peut se demander, après un siècle 
d’efforts, si l’on ne se heurte pas là à une impossibilité 
absolue. Jamais, même dans ces dernières années, la poli 
tique des réformes ou du Tanzimàt n’a été poursuivie avec 
plus de constance et dans des conditions plus favorables que 
dans les années qui suivirent le Congrès de Paris, et, sans 
prétendre tirer de ce qui se passa alors des conclusions
        <pb n="200" />
        185 
LA POLITIQUE DES REFORMES. 
définitives, on peut du moins y prendre d’utiles enseigne 
ments. 
Les circonstances se prêtaient à cette expérience. L’am 
bition russe venait d’être écartée, les représentants du sultan 
admis pour la première fois dans un grand congrès euro 
péen, sa souveraineté solennellement proclamée intangible. 
11 était possible de voir de quoi ce gouvernement était ca 
pable. 
La grande charte de Gulhané avait été mal appliquée. 
L’égalité entre les raías et les musulmans n’était nullement 
assurée: les premiers étaient toujours traités en vaincus; 
on était revenu au mauvais système de la perception des 
impôts; ils étaient toujours arbitraires, pesaient toujours 
lourdement sur les chrétiens, s’aggravaient de concussions, 
de vexations; le personnel des gouverneurs de provinces 
était toujours très mal composé; le sultan n’avait pas eu le 
temps ou la force ou la volonté de changer leurs habitudes 
séculaires de pillage et de tyrannie. La Porte garantissait 
mal la sécurité de la vie, de l’honneur et de la fortune de 
ses sujets chrétiens. 
La réforme militaire seule avait été sérieuse, du moins 
au point de vue de la force de l’empire. La nouvelle armée, 
issue de la loi de 1843, avait fait ses preuves pendant la 
guerre de 1854-1855; elle s’était bien comportée sur le 
Danube et en Crimée. Il y avait pourtant encore beaucoup 
à faire; les cadres étaient mauvais: entre les soldats très 
solides et les généraux souvent habiles, il n’y avait pas de 
bons officiers. L’administration y était déplorable; les chefs 
trouvaient dans le commandement ¡’occasion de fortunes 
scandaleuses, aux dépens de la nourriture du soldat, de la 
solde très irrégulièrement payée. Surtout il n’avait pas été 
possible d’opérer dans l’armée la fusion des chrétiens et des 
musulmans; les chrétiens n’y voulaient pas entrer, ils redou 
taient les violences des officiers musulmans ; les Musulmans 
ne voulaient, à aucun prix, admettre la pensée d’obéir à des 
chefs chrétiens. Les chrétiens sollicitaient comme une faveur 
la permission de se racheter du service militaire; ils y 
étaient autorisés, et les généraux ottomans spéculaient 
encore sur ces taxes de rachat. L’armée était plus forte 
q U’autrefois ; mais elle était toujours exclusivement mu 
sulmane. Elle pouvait devenir un instrument redoutable de 
persécution entre les mains d’un despote. 
Les grandes puissances n’avaient pas manqué d’attirer
        <pb n="201" />
        186 LA GUERRE DE CRIMÉE ET SES SUITES. 
l’attention de la Porte sur cette situation ; et, dès le 6 juin 
1853, au lendemain de l’ambassade Menchikof, un hatti- 
shérif avait de nouveau proclamé la liberté religieuse des 
sujets du sultan. Ce n’était pas suffisant; un acte plus 
explicite fut rédigé par les ministres turcs et communiqué 
aux négociateurs du Congrès de Paris qui en « constatèrent 
la haute valeur ». 
Ce fut le hatti-humayoun du 18 février 1856^ En voici 
les principales dispositions, répétition en termes un peu 
plus précis de la charte de Gulhané : 
« Les garanties promises de notre part à tous les sujets 
de l’empire par le hatti-humayoun de Gulhané et les lois du 
Tanzimât sans distinction de classe ni de culte, pour la 
sécurité de leurs personnes et de leurs biens et pour la 
conservation de leur honneur, sont aujourd’hui confirmées 
et consolidées et des mesures efficaces seront prises pour 
qu’elles reçoivent leur plein et entier effet. » 
L’acte promettait ensuite l’égalité de tous devant la loi, 
le respect de la propriété individuelle et collective, l’admis 
sion de tous les sujets aux emplois publics et au service 
militaire, la liberté des cultes, l’égalité devant l’impôt, la 
perception directe de l’impôt par l’État, l’égalité des témoi 
gnages en justice, l’institution de tribunaux mixtes pour 
toutes les causes commerciales, correctionnelles et crimi 
nelles mixtes, la revision des privilèges et immunités des 
communautés non musulmanes, la représentation équitable 
de ces communautés dans les conseils communaux et pro 
vinciaux et dans le conseil suprême de justice, la suppres 
sion, dans les actes officiels, de toute appellation injurieuse 
pour les chrétiens, l’abolition du trafie des faveurs et l’appli 
cation sévère des lois contre la corruption, les concussions 
et les malversations. 
C’était bien ; mais ce n’étaient que des principes théo 
riques qu’il fallait faire passer dans la pratique par un 
ensemble de lois nouvelles, mieux encore par une révolution 
radicale dans l’administration et dans les mœurs. Était-ce 
possible? 
Quant Abd-ul-Medjid mourut, le 25 juin 1861, il n’avait 
encore fait que peu de chose dans cette voie. Son succes 
seur, son frère Abd-ul-Aziz, montra d’abord des dispositions 
1. Voir le texte dans Engelhardt, La Turquie et le Tanzimât, I, 
appendice n® 2.
        <pb n="202" />
        LA POLITIQUE DES RÉFORMES. 
181 
aussi favorables, et consérvale plus souvent au pouvoir les 
deux principaux auteurs de la Réforme, Ali-pacha et Fuad- 
pacha. 
Ils firent un nouvel effort très louable en promulguant en 
1864 la loi sur les vilayets. Elle peut donner une idée assez 
exacte de la limite des concessions où le gouvernement 
ottoman voulait se renfermer. Le vilayet, administré par un 
gouverneur-général ou vali — de là son nom — est divisé 
en arrondissements ou sandjaks, en cantons et en com 
munes. Chaque circonscription est pourvue d’un conseil 
administratif et d’un tribunal, en majeure partie électifs ; 
mais le corps électoral, très restreint, composé des fonc 
tionnaires et des chefs des communautés non musulmanes 
eux-mêmes élus par leurs coreligionnaires, ne fait que des 
propositions de noms sur lesquelles le vali statue en dernier 
ressort : c’est lui véritablement, c’est-à-dire un fonctionnaire 
musulman presque irresponsable, qui nomme les membres 
du conseil administratif et du tribunal destinés à contrôler 
ses propres actes;le principe démocratique de l’élection est 
bien reconnu, solennement inscrit dans la loi, mais appliqué 
de telle sorte que la prépondérance soit invariablement 
assurée à la classe mahométane. Par exemple, le sandjak 
d’Andrinople, peuplé de 4.000 musulmans et de 60.000 chré 
tiens, avait un conseil administratif composé de 11 musul 
mans et de 3 chrétiens. Ce serait une pure dérision si l’on 
ne rappelait la nécessité où était le gouvernement d’éviter 
le mécontentement des musulmans. Mais aussi que penser 
d’une telle réforme qui passa pourtant pour audacieusement 
libérale? 
Le gouvernement français persistait dans ses encoura 
gements ; il se rendait compte que les Turcs étaient le seul 
lien capable d’empêcher toutes les races de l’empire, 
Slaves, Grecs, Arabes, « de s’éparpiller en poussière russe, 
autrichienne, anglaise ». Mais il concevait mieux la néces 
sité de changer les mœurs des Musulmans, de détruire en 
eux ce fanatisme séculaire qui était le grand obstacle à la 
fusion des races et à l’organisation, de part et d’autre du 
Bosphore, d’un État moderne laïque. Ce ne pouvait être 
qu’une œuvre de longue haleine : il fallait transformer 
l’éducation même des vainqueurs et des vaincus, leur 
inculquer dès l’enfance le sentiment, inconnu aux uns 
comme aux autres, de la tolérance. Belle œuvre, digne du 
grand renom de la France, si ce n’est pas une chimère 1
        <pb n="203" />
        (88 
LA GUERRE DE CRIMÉE ET SES SUITES. 
Il y fit une tentative des plus sérieuses dans les derniè 
res années du règne de Napoléon III. Le sultan Abd-ul- 
Aziz était allé à l'exposition universelle de Paris en I8ô7 
et les égards qu’on avait eus pour lui avaient indisposé le 
tsar Alexandre II, inquiet de l’influence française à Cons 
tantinople et de la renaissance possible de l’empire otto 
man. Dès le mois de janvier de la même année, le gouver 
nement français avait fait connaître ses vues à la Porte 
dans une note sur le hatti-humayoun de 1856 ; il y recom 
mandait notamment le développement du système de 
l’instruction publique en dehors de l’action des docteurs 
de riolam, la réorganisation de l’administration financière, 
l’entreprise de grands travaux publics et de grandes voies 
de communications, une exploitation enfin régulière des 
richesses du sol et du sous-sol. 
C’est dans ces vues que fut essayée la constitution d’un 
enseignement dégagé de toute confession religieuse et 
ouvert en commun aux jeunes gens de toutes les races de 
l’empire. Sous la haute direction du ministre des affaires 
étrangères, Fuad pacha, et de l’ambassadeur de France, 
selon le programme tracé par Victor Duruy, fut fondée 
une grande école secondaire ouverte à tous les sujets otto 
mans et gérée par des professeurs européens, enseignant 
en français. Ce fut comme le symbole de l’action de la 
France s’efforçant d’apprendre en sa langue aux peuples 
de l’Orient les éléments de la civilisation occidentale. Ce 
fut le Lycée de Galata-Seraî, ouvert le I®'’ septembre 1868. 
Il excita aussitôt de vives oppositions, toutes celles que 
suscitait naturellement l’esprit d’intolérance, celles aussi 
des Russes qui se moquèrent de cette Babel universitaire 
où l’on prétendait produire une harmonie du concert de 
toutes les langues slave, grecque, turque, hébraïque. 
Le Lycée n’en eut pas moins très vite une grande pros 
périté ; il comptait plus de 600 élèves dès 1869 ; et ils 
s’entendaient bien ; ils oubliaient leurs querelles tradition 
nelles; ils offraient déjà « le vivant spécimen de ce que 
l’empire serait un jour. » On comptait qu’ils seraient 
bientôt pour l’empire une pépinière de fonctionnaires 
honnêtes, capables et tolérants pour toutes les croyances. 
On songeait à étendre l’institution, à fonder sur ce modèle 
une série d’établissements provinciaux. 
Ce fut la plus belle époque du Tanzimât. La même 
année 1868, le sultan créa le Conseil d’État, auquel il
        <pb n="204" />
        LA POLITIQUE DES RÉFORMES. 
189 
donna des attributions administratives et législatives, une- 
part de l’autorité suprême, de sorte qu’il put être une 
sorte de Parlement rudimentaire. Il y appela une forte 
proportion de conseillers chrétiens, et, en inaugurant ses 
séances le 10 mai, il lui confia la mission d’assurer « par 
l’union de tous la prospérité générale et les progrès de 
l’instruction publique ». Cet acte fut accueilli par les très 
vives satisfactions des chrétiens ; ils accompagnèrent 
d’enthousiastes ovations le départ pour Constantinople des 
conseillers de leur religion. « Je compte, disait encore le 
sultan, faire appel à toutes les capacités comme à toutes 
les nationalités : Syriens, Bulgares, Bosniaques, seront ici 
comme en un centre commun, et deviendront les auxiliai 
res de mes ministres ». 
Selon la même inspiration fut encore créée une Ilaute-Cour 
de Justice, composée aussi de musulmans et de chrétiens et 
répondant au dogme de la séparation des pouvoirs exécu 
tif et judiciaire. Le président du Conseil d'État fut Midhat 
pacha, personnage très éclairé et très convaincu que les 
réformes étaient nécessaires au salut de l'empire ottoman. 
Enfin, dans un intérêt stratégique et surtout économi 
que, fut dressé le plan d’un vaste réseau de chemins de 
fer, destiné à recouvrir toute la péninsule des Balkans. Il 
devait surtout se composer de deux grandes lignes, qui, 
parties de Constantinople et de Salonique, se joindraient 
aux voies du Danube moyen. Un contrat fut passé, en 
18Ò8, entre la Porte et une compagnie dite franco-belge^ 
formée surtout de capitalistes français, et les travaux 
furent bientôt commencés à Dédé-Agatch sur la mer Egée,, 
à Constantinople et à Salonique. Les conséquences en 
pouvaient être très importantes ; car, par leur situation 
géographique, ces pays sont destinés à devenir le lieu du 
grand transit indo-européen. Surtout rien ne pouvait être 
plus favorable au développement de la civilisation euro 
péenne, à la lusion des races et des intérêts. Si les Musul- 
mns fanatiques en marquaient de l’inquiétude et redou 
taient que a la locomotive venue de Paris ou de Vienne ne 
fût comme le cheval de Troie apportant dans ses flancs la 
destruction et la mort », les esprits éclairés se persuadaient 
que les voies ferrées contribueraient plus que les canons 
rayés à la solufion du problème oriental. 
Quel eût été le résultat de cette politique, en apparence 
si résolue, si elle avait été continuée assez longtemps, si
        <pb n="205" />
        190 LA GUERRE DE CRIMÉE ET SES SUITES. 
l’influence française n’avait été brutalement interrompue 
par la guerre de 1870? 11 serait oiseux de le rechercher. 
III. — La politique de l’autonomie. 
En dehors de cette catastrophe où sombra pour un temps, 
avec la fortune de la France, l’entreprise généreuse qu’elle 
poursuivait, la réforme ottomane était compromise par 
beaucoup d’oppositions. 
Elle était continuellement troublée par des désordres; 
par des soulèvements. Les Musulmans, inquiets pour leurs 
privilèges de conquérants, les chrétiens, encouragés parles 
avantages obtenus à d’autres revendications, étaient 
presque partout en conflit permanent et de plus en plus 
aigu. C’était l’un des résultats inévitables de la réforme et 
il s’est manifesté jusqu’à nos Jours. 11 permettait aux uns 
d’assurer que la réforme était impossible, aux autres de 
prétendre qu’elle n’était empêchée que par les troubles. 
Cercle vicieux qui est, depuis, comme le tout de la ques 
tion ottomane. 
La Russie encourageait ces désordres, puis appelait 
l’attention de l’Europe sur l’impuissance de la Porte, sur 
la vanité de ses promesses; elle demandait à ce sujet des 
enquêtes internationales, obligeait le sultan à confier en 
1860 au grand vizir Méhémet-Kiprisli-pacha une mission 
extraordinaire dans les provinces danubiennes, protestait 
contre l’insuffisance de cette mission, faisait elle-même 
enquêtes sur enquêtes par ses consuls et ses ambassadeurs, 
notait tous les articles inappliqués du programme de 1856, 
affirmait la déloyauté du gouvernement ottoman, dont les 
actes les plus solennels n’étaient que des trompe-l’œil 
destinés à éblouir l’Europe, la France notamment; elle 
concluait qu’il était incapable par lui-même d’aucune 
amélioration, « semblable à un pendule qui tend incessam 
ment au repos et dont une main vigilante entretient le 
mouvement et dissimule la réelle inertie ». 
Car, à y regarder de près, en écartant les apparences 
brillantes, qu’a-t-il fait du hatti-humayoun de 1856? L’éga 
lité entre les musulmans et les chrétiens? Les musulmans 
sont toujours aussi fanatiques et considèrent toujours le 
droit de gouverner comme leur privilège inaliénable, issu 
de la conquête et des lois du Coran ; les chrétiens tiennent 
à leur autonomie religieuse, et ne se soucient pas d’une
        <pb n="206" />
        Li POLITIQUE DE L’AUTONOMIE. 
191 
égalité qui la compromettrait. — L’admissibilité de tous 
aux fonctions publiques? Il n’y a dans tout l’empire que 
deux pachas chrétiens et ils sont sans fonctions, les musul 
mans refusant de leur obéir et le gouvernement ne leur 
témoignant aucune confiance. — Lajustice égale pour tous? 
Un chrétien, disent les consuls anglais, ne peut en général 
obtenir justice contre un musulman; un musulman, fùt-il 
assassin, a toute chance d’être acquitté, s’il n’a contre lui 
que des témoins chrétiens ; les chrétiens redoutent autant 
les gendarmes turcs que les voleurs, entre lesquels ils 
n’ont pas de raison de faire de différence. — La commu 
nauté du service militaire? Les musulmans ne recon 
naissent par aux chrétiens le droit de commander; les 
chrétiens ne veulent pas s’exposer à combattre leurs 
propres frères, puisque ¡l’armée ottomane est toujours un 
instrument de persécution et de fanatisme. — Les travaux 
publics? Ils ne sont possibles qu’avec des finances pros 
pères, et la Sublime Porte est toujours en état de banque 
route; car son administration vexatoire interdit toute 
exploitation régulière des richesses du sol, multiplie les 
douanes intérieures, les dîmes arbitraires; elle n’a même 
pas su, malgré ses promesses, établir la perception directe; 
elle en est revenue au système épuisant des fermes ; elle 
repose sur la fraude ; elle est aux mains d’un personnel 
généralement incapable ou malhonnête ; elle n’est organisée 
que pour la ruine du pays où elle sévit. La réforme, dont 
on fait tant de bruit, n’a été comprise et voulue que par 
quelques individualités, en réalité mal soutenues par le 
gouvernement. Décidément l’Ottoman est bien l’homme 
malade, mourant même ; il n’y a rien à espérer de lui : 
c’est peine perdue, c’est duperie, que de vouloir le soutenir, 
le faire vivre. Les musulmans ne veulent pas de la réforme; 
ils prétendent n’avoir qu’à y perdre. Turcs ils sont, Turcs 
ils resteront. 
D’où la Russie affirmait que la seule politique digne de 
l’Europe, digne des puissances chrétiennes, était de délivrer 
de ce joug trop longtemps supporté les nationalités chré 
tiennes, de leur rendre peu à peu la liberté par la décentra 
lisation continue ; en un mot, elle voulait le démembrement, 
dont elle espérait profiter. 
Siles Ottomans, pendant plus de quatre siècles de domi 
nation, avaient jalousement maintenu les distances entre 
les vainqueurs et les vaincus, s’ils avaient fondé leur
        <pb n="207" />
        LA GUERRE DE GRIMÉE ET SES SUITES. 
192 
pouvoir sur la distinction des races, conservé même 
jusqu’au xix* siècle les grandes divisions territoriales 
correspondant aux diverses nationalités soumises, Erménis- 
tan ou Arménie, Bosna, Bulgaristan, Roumélie, c’était une 
chimère que de les croire capables de se fondre avec leurs 
ennemis, de constituer avec eux une unité politique et 
sociale, un Etat moderne; c’était une antinomie historique. 
Chimère plus étrange encore que d’imaginer sous le 
gouvernement des Turcs le relèvement économique des pays 
de leur domination. Les seules provinces prospères de 
Tempire n’étaient-elles pas, au contraire, justement celles 
qui avaient obtenu des libertés suffisantes, une indépen 
dance plus ou moins complète, comme les îles de l’Archipel, 
de tout temps privilégiées par leur situation même, comme 
Samos libre depuis 1832, comme l’Égypte enfin. « L’Égypte, 
dit Ferdinand de Lesseps, a une population propre qui n’est 
ni turque, ni grecque, ni arabe. C’est le peuple des 
Pharaons. Or, toutes les fois qu’elle a été réduite en simple 
province soumise aux lois générales, ou sa prospérité a 
décliné, ou elle a recouvré sa liberté. » 
D’après ces raisonnements, le gouvernement russe 
prétendait que les puissances occidentales se trompaient à 
rechercher la solution du problème ottoman dans la centra 
lisation fondée sur l’égalité. Car ce système devait rencon 
trer des obstacles infranchissables, non seulement de la 
part des musulmans qu’il blessait dans leur orgueil et 
dans leurs préjugés, mais encore de la part des chrétiens 
dont l’ancien régime avait sauvegardé l’individualité et qui 
se sentaient menacés par les institutions nouvelles dans la 
jouissance séculaire des privilèges civils inhérents à leur 
organisation religieuse. * 
Les faits donnaient alors raison à la Russie et obligeaient 
la France à se démentir en favorisant le démembrement de 
l’empire et de l’autorité du sultan : malgré les victoires de 
ses alliés et la proclamation solennelle de l’intégrité et de 
l’indépendance de la Sublime Porte, le principe de l’auto 
nomie de ses sujets chrétiens se développa par la force des 
choses. 
Les principautés moldo-valaques furent évacuées par les 
Autrichiens le 30 mars 1857. Selon les stipulations du traité 
de Paris, leur dépendance à l’égard du sultan n’était plus 
1, Engelhardt, La Turquie et le Tanzimât, I, 227.
        <pb n="208" />
        LA POLITIQUE DE L’AUTONOMIE. 
193 
marquée que par le paiement d’un tribut; leur administra 
tion intérieure devait être organisée par deux divans élus. 
La grande majorité des habitants voulaient l’union des 
deux principautés, de même race et de même langue rou 
maine. Le gouvernement français les appuyait, au nom du 
droit des nationalités; le gouvernement russe aussi, au 
nom du même droit et dans la pensée de se faire d’une 
Roumanie forte un avant-poste solide sur le Danube infé 
rieur, à la fois contre la Porte et contre l’Autriche. Le 
caïmacan Vogoridès dirigea et faussa si bien l’élection du 
divan moldave que la majorité s’y déclara opposée à l’union. 
Les cabinets de Paris et de Saint-Pétersbourg protestèrent, 
rappelèrent même leurs ambassadeurs de Constantinople, 
Napoléon Ill fit alors un voyage en Angleterre (août 1857) ; 
le gouvernement anglais, préoccupé de la révolte des 
cipayes de l’Inde, ne voulut pas irriter la Russie, déjà puis 
sante dans le Turkestan : il promit ses bons offices pour le 
règlement de la question roumaine. 
Les élections moldo-valaques furent cassées, refaites avec 
plus de sincérité; en décembre, les deux assemblées se 
prononcèrent pour l’union des deux principautés en un seul 
État. La convention de Paris, signée par les ambassadeurs 
le 19 août 1859, décida que les deux principautés auraient 
deux parlements distincts, mais que leurs intérêts communs 
seraient traités par une commission centrale de seize mem 
bres, composée de députés de ces deux parlements. Déjà 
elles s’étaient donné un même prince, le colonel Couza, 
sous le nom d’Alexandre I". En 1862, les deux parlements 
se fondirent en un seul ; les deux ministères furent rem 
placés par un ministère unique ; Bucharest fut la capitale 
du nouvel État ; la nation roumaine existait. Alexandre I" 
gouverna en maître absolu ; l’Assemblée exigeant le respect 
du régime constitutionnel, il la dissout par un coup d’État 
(1861) et promulgua une constitution fondée sur le suffrage 
universel et sur deux assemblées, un Sénat et une Chambre 
des députés. Ses ennemis formèrent contre lui un complot 
le forcèrent à abdiquer, convoquèrent les Chambres poui 
l’élection d’un nouveau prince. Elles appelèrent au pouvoii 
un prince allemand de la branche catholique des Hohenzol 
lern, qui fut Charles P' de Roumanie (1866), appuyé pai 
Napoléon III. Le régime constitutionnel s’établit peu à 
peu dans le pays. Après quelques années de convulsions 
politiques, la principauté commença l’exploitation de ses 
E. Driault — Question d’Orient. 
13
        <pb n="209" />
        194 LA GUEHRE DE GRIMEE ET SES SUITES. 
richesses, et entra dans une période de calme et de pros 
périté. 
D’autres provinces chrétiennes du sultan cherchèrent à 
imiter cet exemple. La Bosnie et l’Herzégovine se plaigni 
rent de l’administration musulmane et appelèrent sur elles 
l’attention. Le Montenegro se souleva encore en 1858, 
battit une armée turque à Grahovo, obtint, grâce à la Russie, 
une nouvelle rectification de frontières. En Serbie, Alexan 
dre Kara-Georgevitch se rendit impopulaire par sa soumis 
sion à l’égard de l’Autriche et de la Porte ; le consul autri 
chien, disait-on, lui soufflait la fumée de son cigare dans 
la figure. Une Skouptchina, dominée par le parti russe, le 
déposa et rappela le vieux Miloch Obrenovitch (janvier 1859). 
A sa mort (1860), son fils Michel lui succéda; il obtint en 
1867 l’évacuation par les garnisons turques des dernières 
forteresses qu’elles occupaient dans la principauté ; les 
sujets ottomans durent s’éloigner. Il fut même un moment 
chargé, moyennant un tribut, du gouvernement de la 
Bosnie, et reconstitua ainsi la Grande-Serbie. Les Kara- 
Georgevitch, appuyés sur l’Autriche, l’assassinèrent en 
1868; mais les Obrenovitch étaient désormais la dynastie 
populaire et nationale ; le neveu de Michel, Milan, fut élu 
prince et une constitution régulière fut appliquée : la 
Skouptchina devint une assemblée représentative élue au 
suffrage presque universel. La Serbie eut dès lors une vie 
politique indépendante. 
D’autres troubles se produisirent ailleurs. Le Liban était 
toujours très agité par la rivalité des Druses musulmans et 
des Maronites chrétiens, ceux-ci protégés par la France 
comme tous les catholiques du Levant, ceux-là comptant 
davantage sur l’Angleterre. Les libertés promises aux chré 
tiens en 1856, l’intervention européenne en leur faveur 
surexcitèrent le fanatisme des musulmans. Peut-être le 
gouvernement ottoman ne fit-il rien pour s’y opposer, dans 
la pensée de trouver dans des désordres un prétexte pour 
ne pas appliquer les réformes : il faudrait alors supposer 
qu’il y mettait quelque mauvaise foi. Du moins, le pacha de 
Beirout, Kourchid, et d’autres fonctionnaires eurent une 
conduite très instructive au sujet des dispositions du per 
sonnel administratif de l’empire. Ce sont des faits qui se 
sont répétés depuis avec des analogies frappantes. 
Le 27 avril 1860, trois Maronites sont assassinés à 
Katouli ; le 16 mai, quatre autres, dont un prêtre, sur la
        <pb n="210" />
        LA POLITIQUE DE L’AUTONOMIE. 195 
route de Deir-el-Kamar à Djezzin. Le consul français va 
trouver Kourchid-pacha ; il répond que la responsabilité 
de ces malheurs doit être attribuée au Comité chrétien de 
Beirout, qui proche la haine des mahométans ; ceux-ci sont 
en état de légitime défense. Le 29 mai, la bourgade chré 
tienne de Beit-Meri, puis celles de Hadat, de Baadba, sont 
brûlées ; les soldats turcs et les Bachi-Bouzoucks irrégu 
liers aident les massacreurs et les incendiaires. Nouvelle 
intervention auprès du pacha ; nouvelles plaintes de sa 
part contre l’évêque et le comité chrétien. Les chrétiens 
qui fuient veulent se réfugier à Saïda : les muftis excitent 
les musulmans de la ville, leur donnent des armes, les con 
duisent à la tuerie dans les bois voisins. Les Druses du 
Haouran accourent; à Rasheya, ils tuent 700 chrétiens ; à 
Zahlé, ils détruisent le collège français des jésuites, tuent 
un religieux, parmi bien d’autres victimes. A Hasbeya, à 
Deir-el-Kamar, le 22 juin, les commandants turcs offrent un 
asile aux chrétiens dans leur sérail, leur prennent leurs 
armes, puis ouvrent les portes, les livrent aux Druses. 
Kourchid arrive le soir même à Deir-el-Kamar ; il s’enferme 
jusqu’au lendemain ; alors il ordonne la fin du massacre : il 
n’y avait plus de chrétiens à tuer. 2.000 malheureux, fuyant 
à travers la montagne, purent arriver à la côte et furent 
recueillis par des vaisseaux européens. 
L’émotion fut très vive à ces nouvelles. Le consul fran 
çais de Beirout, M. Bentivoglio, adressa son rapport à 
M. Thouvenel, ministre des affaires étrangères. Celui-ci 
proposa à lord Cowley, ambassadeur d’Angleterre à Paris, 
la réunion d’une commission européenne. 
On apprit bientôt d’autres faits. A Damas, les chrétiens 
étaient très inquiets ; car ils n’étaient que 20.000 contre 
130.000 musulmans. Le 9 juillet, après quelques jours 
d’extrême malaise, le fanatisme de ceux-ci fait explosion ; 
le massacre commence dans le quartier chrétien ; on tue, 
on pille furieusement. Les consulats mêmes ne sont pas 
respectés ; le drogman du consulat russe est tué. Le pacha 
Achmet reste impassible; il déclare qu’il agira; il laisse 
faire. On tue encore le 10, le 11 ; le couvent des Francis 
cains est brûlé ; 8 religieux sont tués ; on compte plusieurs 
centaines de victimes. Et pourtant Abd-el-Kader, indigné 
de cette lâche barbarie, ouvrit les portes de son sérail et 
en sauva 1,500. 
Le 16 juillet, les événements de Damas furent connus à
        <pb n="211" />
        196 LA GUERRE DE CRIMEE ET SES SUITES. 
Paris. M. Thouvenel courut à Saint-Cloud chez l’empereur. 
Ils décidèrent aussitôt une intervention armée et en pré 
vinrent l’Angleterre, en déclarant d’ailleurs qu’il ne s’agis 
sait que de faire respecter les chrétiens conformément aux 
traités, et que le gouvernement français n’y prétendait 
pour lui-même aucun bénéfice matériel. Dès le mois d’août, 
fi.000 hommes furent prêts à s’embarquer à Toulon, sous 
le commandement du général de Beaufort-d’Hautpoul. 
Alors le gouvernement ottoman affecta la plus généreuse 
indignation au sujet des malheurs qui venaient de se pro 
duire. Le sultan lui-même écrivit à Napoléon III et à la 
reine d’Angleterre des lettres très émues, promit la rapide 
et sévère punition des coupables, nomma Fuad-pacha com 
missaire extraordinaire dans le Liban. Celui-ci partit aus 
sitôt, ordonna un procès sommaire devant un tribunal non 
moins sommaire, — la justice de la Porte est expéditive, 
quand elle veut; — 111 militaires furent fusillés, 57 civils 
furent pendus ; 325 coupables furent condamnés au bagne, 
145 au bannissement. Abd-el-Kader fut décoré delà grande 
plaque de l’ordre du Medjidié. Le pacha Achmet fut con 
damné à mort et fusillé sans témoins, avant le jour : beau 
coup s’imaginèrent qu’on l’avait fait habilement disparaître. 
Quand les Français débarquèrent à Beirout, il n’y avait 
plus rien à faire ; la tranquillité était rétablie. Ils furent 
invités à parcourir la Montagne, avec les troupes turques 
de la région, pour constater que l’ordre y était parfait et 
pour y saisir les derniers coupables. Turcs et Français cer 
nèrent les rochers les plus inaccessibles : les Turcs ouvri 
rent leurs rangs pour laisser fuir le plus grand nombre des 
massacreurs ; on ne prit presque personne. Les Français 
ne purent que s’apitoyer sur les ruines faites et distribuer 
les secours les plus urgents. Cependant la commission des 
consuls européens, opérant avec les magistrats turcs, 
estima la gravité des troubles, calcula que 6.000 chrétiens 
avaient été tués, que les survivants subissaient une perte 
de plusieurs millions. Kourchid-pachaet ses officiers furent 
condamnés à l’emprisonnement perpétuel ; ils furent emme 
nés à Constantinople, où sans doute leur captivité ne fut 
pas dure. Les autres coupables furent bannis, transportés 
à Tripoli, sauf cela très humainement traités. Quant aux 
indemnités pécuniaires, les consuls proposèrent qu’elles 
fussent assurées par une contribution extraordinaire levée 
sur les Druses. Mais le gouvernement ottoman déclara s’en
        <pb n="212" />
        LA POLITIQUE DE L’AUTONOMIE. 197 
charger. Faut-il ajouter qu’il s’en aequitta au meilleur 
compte pour son trésor, du reste fort besoigneux. 
Cependant il ne convenait pas à l’Angleterre que l’occu 
pation française se prolongeât en Syrie ; elle redoutait 
quelque manifestation hardie de la politique napoléonienne; 
elle se souvenait de l’expédition du premier Bonaparte en 
Égypte ; elle craignait pour la route de l’Inde ; elle ne 
croyait pas au désintéressement, en étant elle-même inca 
pable. Dès le 10 janvier 1861, lord Cowley demanda que le 
gouvernement français rappelât son armée ; Napoléon 111 
répondit que les troubles avaient cessé, mais pouvaient 
renaître. Pourtant il ne voulait pas se brouiller avec l’An 
gleterre, ayant d’autres desseins en tête. 11 consentit à sou 
mettre la question à une conférence des ambassadeurs : 
elle fixa au 5 juin le départ des troupes françaises. Jusque- 
là de nombreux vaisseaux anglais se montrèrent sur les 
côtes de Syrie pour empêcher de nouveaux désordres qui 
auraient permis aux Français de rester. Le 5 juin, la petite 
division du général de Beaufort se rembarqua. 
La France pouvait-elle faire autrement? N’a-t-elle pas 
perdu une occasion unique d’affermir dans le Levant sa 
situation et en même temps la sécurité des chrétiens et la 
prospérité du pays? Dans des circonstances semblables, les 
Anglais ont occupé depuis et gardé l’Égypte. Ce n’est peut- 
être pas un modèle à imiter. Du moins, la France n’eut pas 
à regretter son intervention, si courte qu’elle eût été : son 
protectorat restait incontesté, son prestige était renouvelé. 
L’administration du Liban fut réorganisée par le règle 
ment du 9 juin 1861, rédigé par les ambassadeurs d’accord 
avec la Porte. Elle fut confiée à un gouverneur chrétien, 
absolument indépendant des pachas de Beirout et de Damas. 
La Montagne fut divisée en six arrondissements, dotés cha 
cun d’un conseil administratif nommé par les différentes 
communautés. Des tiibunaux mixtes furent constitués. Le 
maintien de l’ordre fut assuré par un corps de police mixte. 
Le nouveau gouverneur, proposé par les puissances, fut un 
Arménien catholique, Daoud-pacha; nommé d’abord pour 
trois ans, ses pouvoirs lui furent ensuite renouvelés pour 
huit nouvelles années. Le Liban fut dès lors tranquille et 
développa sa prospérité, sous la tutelle de la France. 
Le principe de l’intégrité de l’empire ottoman subit encore 
d’autres atteintes. La Grèce était mal satisfaite de sa situa-
        <pb n="213" />
        198 LA GUERRE DE CRIMÉE ET SES SUITES. 
tion ; elle avait espéré étendre son territoire à la faveur de 
la guerre de Crimée : elle avait été contenue par la France 
et l’Angleterre. Elle en était restée mécontente, et en fai 
sait porter la responsabilité au roi Othon. Pendant un voyage 
du roi, les soldats se soulevèrent, pillèrent son palais ; une 
assemblée nationale vota sa déchéance (1862). Elle offrit 
la couronne au duc Nicolas de Leuchtenberg, cousin- 
germain du tsar et petit-fils d’Eugène de Beauharnais. L’An 
gleterre s’en effraya, proposa la candidature du prince 
Georges de Danemark, mais ne put la faire accepter qu’en 
cédant à la Grèce les îles Ioniennes qu’elle occupait depuis 
1815. Georges I" fut élu le 30 mars 1863 ; il épousa en 1867 
la grande-duchesse Olga, nièce d’Alexandre II. L’année 
suivante, la constitution fut modifiée par la suppression du 
Sénat : tout le pouvoir législatif appartint à la Chambre des 
députés, élue au suffrage universel. 
Les espérances de la Grèce furent excitées par l’acquisi 
tion des îles Ioniennes. Le parti national rêva de réaliser la 
grande idée, c’est-à-dire de faire un État grec de tous les 
pays de race et de langue grecque. Il pensa profiter d’une 
nouvelle insurrection de la Crète. 
La condition de la Crète était quelque peu semblable à 
celle du Liban. Elle était habitée par une majorité de chré 
tiens et une minorité de musulmans. L’administration y 
appartenait naturellement à des fonctionnaires musulmans. 
De là des conflits fréquents, plus fréquents à mesure que 
d’autres provinces chrétiennes de l’empire obtenaient leur 
autonomie. Les Crétois avaient participé à la guerre de l’in 
dépendance grecque ; ils avaient même été quelques années 
unis aux Grecs sous l’administration de Capo d’Istria. Ils 
avaient été durement traités par les Égyptiens d’Ibrahim- 
pacha ; pourtant la paix d’Andrinople les remit sous la 
domination du sultan, parla convention de juin 1830. Ils 
se soulevèrent en 1841, lors de la crise égyptienne, en 1852, 
lors de l’affaire des Lieux-Saints. Après l’avènement de 
Georges I®% quand il fut question de son mariage avec la 
grande-duchesse Olga, le bruit courut que la Russie lui pro 
mettait la Crète en dot. Les Crétois chrétiens se soulevè 
rent en mai 1866 et luttèrent dans leurs rochers contre les 
troupes turques. Des volontaires vinrent de partout à leur 
secours; parmi les Français, Gustave Flourens. Ils élurent 
une assemblée nationale, formèrent un gouvernement pro 
visoire, proclamèrent leur annexion à la Grèce. Le minis-
        <pb n="214" />
        LA POLITIQUE DE L’AUTONOMIE. 
199 
tère athénien Coumoundouros se montra disposé à tout 
faire pour assurer cette solution. La Russie, favorable, 
comptait sur les complications politiques de l’Occident, sur 
la guerre austro-prussienne et ses conséquences. 
La Porte, sous la pression des grandes puissances, accorda 
à la Crète quelques libertés, par le firman du 10 janvier 
1868. La Grèce ne voulait s’en contenter ; elle continua ses 
armements. Le 2 décembre 1868, le gouvernement ottoman 
rompit toutes relations avec elle. La guerre était immi 
nente. La conférence des ambassadeurs à Paris, par la noti 
fication du 9 janvier 1869, fit défense à la Grèce de former 
aucune bande armée, d’équiper aucun bâtiment de guerre à 
destination de la Crète. Les Crétois, réduits à eux-mêmes, 
luttèrent encore quelques mois. L’insurrection finit par être 
étouffée. 
La Crète resta sous le régime du firman de 1868L En 
voici les termes essentiels. L’administration générale de 
Pile est confiée à un vali ou gouverneur général nommé 
par le sultan, et le commandement des garnisons à un com 
mandant en chef, ces deux postes inaépendants l’un de 
l’autre. Le vali est assisté de deux conseillers choisis parle 
sultan, l’un parmi les fonctionnaires musulmans, l’autre 
parmi les fonctionnaires chrétiens de l’empire. L’ile est 
divisée en sandjaks ou arrondissements, dont les gouver 
neurs sont moitié des musulmans, moitié des chrétiens, les 
gouverneurs musulmans assistés d’adjoints chrétiens et 
réciproquement, les uns et les autres nommés par le sultan. 
11 y a à côté du vali un conseil d’administration composé 
des principaux fonctionnaires, presque tous musulmans, et 
de six délégués élus, trois musulmans et trois chrétiens ; il 
en est de même du conseil d’administration de chaque sand- 
jak ; cependant, dans les sandjaks exclusivement chrétiens, 
les six délégués élus sont chrétiens. Il y a enfin, au centre 
du gouvernement, un conseil général élu à raison de deux 
délégués par kaza ou canton : chaque kaza exclusivement 
musulman élit deux délégués musulmans, chaque kaza 
exclusivement chrétien deux délégués chrétiens, chaque 
kaza mixte un délégué musulman. Ce conseil général doit 
s'occuper des travaux publics, des voies de communica 
tions, de l’agriculture, du commerce, de l’industrie, de l’ins 
truction publique. Toutes ces concessions sont ménagées 
1. Livre jaune, affaires de Crète, juin 1894-février 1897.
        <pb n="215" />
        200 LA GUERRE DE CRIMÉE ET SES SUITES. 
pour assurer, on le voit, la prépondérance à l’élément 
musulman, quoique la population de l ile soit de 150.000 
chrétiens et de 50.000 musulmans. 
Jusqu’ici il n’y a de conflit dans l’empire ottoman qu’entre 
les représentants des deux religions en présence, les chré 
tiens d’une part, les musulmans de l’autre. Mais voici qu’ap 
paraissent entre les chrétiens des rivalités grosses de com 
plications nouvelles. Le patriarche grec de Constantinople, 
élu parles communautés orthodoxes,confirmé parle sultan, 
était le chef reconnu des chrétiens de l’empire. Il exerçait 
une très grande autorité, par l’autonomie que le gouverne 
ment avait toujours laissée aux non-musulmans dans leur 
administration intérieure. 11 nommait les évêques, très 
puissants eux-mêmes dans les provinces. Or le patriarche 
et les évêques grecs travaillaient à helléniser les orthodoxes 
des diverses races, et, notamment en Bulgarie, ils avaient 
fondé des écoles grecques privilégiées, remplacé dans la 
liturgie la langue slave par la langue grecque. 
Au contact de l’occupation russe, en 1828, les Bulgares 
avaient repris conscience de leur nationalité et commencé 
à protester contre la politique du patriarcat. D’année en 
année, l’opposition grandit, encouragée par le gouverne 
ment russe, persuadé que l’autonomie, d’abord religieuse, 
des Slaves de Bulgarie, ne pourrait que lui être avanta 
geuse. En 1860, une députation des orthodoxes bulgares se 
présenta devant la Porte, et déclara ne plus reconnaître la 
suprématie spirituelle du patriarche grec. Le patriarche 
Cyrille donna sa démission. Les communautés bulgares 
refusèrent de prendre part à l’élection de son successeur. 
Alors les dissidents rappelèrent que la primitive église 
bulgare avait été constituée par les saints Cyrille et Méthode, 
maintenue dans la foi par le pape Nicolas I", fondée ainsi 
par l’Église de Rome et non par celle de Byzance. Et ils 
se rapprochèrent de la papauté, qui fut disposée d’abord à 
les accueillir en leur laissant le rite et la liturgie slaves. Ils 
formèrent la communauté des Grecs-Unis ou Uniates, solli 
citèrent la protection des catholiques de l’Occident et notam 
ment de la France, espérèrent de cette façon échapper à la 
fois au panhellénisme et au panslavisme. 
La Russie s’inquiéta de ce mouvement. Elle agit pour 
empêcher l’union définitive de la Bulgarie avec Rome. A 
son instigation, la Porte autorisa les Bulgares à se donner
        <pb n="216" />
        LA POLITIQUE DE L’AUTONOMIE. 
201 
des évêques de leur race et de leur langue, à condition 
qu’ils reconnussent au spirituel la suprématie du patriarche 
œcuménique de Constantinople. Le nouveau patriarche Gré 
goire se refusa à cette concession. Alors, le 11 mars 1870, un 
firman du sultan reconnut l’indépendance del’Église ortho 
doxe de Bulgarie, avec un chef suprême, l’exarque des 
Bulgares, établi à Constantinople. Cette autonomie reli 
gieuse de la Bulgarie peut être considérée comme le pré 
lude de son autonomie politique. Singulier spectacle pour 
tant que celui du sultan fondateur d’églises chrétiennes ! 
En résumé, pendant que la France défend l’intégrité de 
l’empire ottoman et entreprend de le transformer en un État 
moderne, dégagé de tout fanatisme religieux, fondé sur 
l’harmonie de ses diverses races travaillant ensemble à la 
prospérité générale, une sorte de fatalité entraîne l’État 
musulman à la dissolution ; le cercle des nations autonomes 
et de plus en plus indépendantes se resserre autour de 
Constantinople : après la Grèce, la Roumanie, la Serbie, le 
Monténégro sont désormais à peu près libres; ailleurs même 
la Bosnie s’agite ; les communautés chrétiennes du Liban, 
de la Crète, de la Bulgarie, obtiennent quelques droits, en 
exigeront d’autres. Le principe des nationalités, qui groupe 
ailleurs en puissants états les peuples de même race, sépare 
ici, comme en Autriche-Hongrie, de l’aveu même de la 
France, les peuples de races différentes. 11 est à prévoir 
qu’il recevra d’autres applications ; car il se présente comme 
une force irrésistible, capable d’emporter comme un tor 
rent toute réaction. 
OUVRAGES A CONSULTER. 
Forgade, Histoire des causes de la guerre d’Orient. 
De Ficqueemont, Le côté religieuse de la guerre d’Orient. 
P. DE LA Gorce, Histoire du second Empire, 3 vol. parus. 
Taxile Delord, Histoire du second Empire, 6 vol. 
C. Rousset, La gueri'e de Crimée, 2 vol. 
Baudens, La guerre de Crimée. 
Marchal, La guerre de Crimée. 
PouJOULAT, La question des Lieuse-Saints. 
Niel, Le siège de Sébastopol. 
J. Lemoinne, L’Angletei're et la guerre : Revue des Deux- 
Mondes (mars-avril 1855); — L'enquête parlementaire en 
Angletei're à propos de la guerre d’Orient.
        <pb n="217" />
        202 
LA GUERRE DE CRIMEE ET SES SUITES. 
Rothan, La Prusse et son roi pendant la guerre de Crimée. 
Gourdon, Histoire du Congrès de Paris. 
Raymond, La guerre et la conférence de Paris : Revue des 
Deux-Mondes, 2 mars 1856, 
L. Thouvenel, Ti'ois ans de la question d’Orient (1856-1859). 
Morny, Une ambassade française en Russie. 
Dufaure, Les Maronites et la France. 
Lenormand, Histoire des massacres de Syrie en i860. 
Raymond, La Syrie et la question d’Orient : Revue des 
Deux-Mondes, sept.-oct. 1860. 
B. PoujouLAT, La vérité sur la Syrie et l'expédition fran 
çaise. 
Saint-Marc Girardin, La Syrie en 1860 : Revue des Deux- 
Mondes, 15 mai 1860. 
De Voguï, Les évènements de Syrie: Correspondant, août 
1860. 
J. Lemoinne, La révolution grecque de 1862: Revue des 
Deux-Mondes, 15 décembre 1862. 
G. Perrot, Deux ans d’insurrection dans Vile de Crète : 
Revue des Deux-Mondes, 15 avril 1«68. 
Saint-Marg-Gikardin, La Grèce et la Question d’Orient 
depuis la Conférence de Paris: Revue des Deux-Mondes, 
15 mars 1869.
        <pb n="218" />
        CHAPITRE VII. 
LA GUERRE DES BALKANS (1877-1878). 
I. — LA CONFÉRENCE DE LONDRES (1871). 
La circulaire Gortchakof (29 octobre 1870). — La conférence 
de Londres et la convention du 13 mars 1871. — La nouvelle 
politique extérieure de l’Autriche-Hongrie et les intérêts de 
l’Allemagne prussienne. — L’alliance des trois empereurs. — Le 
chancelier Gortchakof et le panslavisme. — Le Congrès des 
Slavophiles à*Moscou (1867). — Le panislamisme et la jeune 
Turquie. — La Renaissance musulmane. 
II. — LES INSURRECTIONS ET LA CONFÉRENCE DE CONSTANTINOPLE 
(1875-1877). 
Insurrection de l’Herzégovine (1875). — La note Andrassy (30 jan 
vier 1876). — Insurrection de la Bosnie. — Insurrection de la 
Bulgarie. — Le memorandum de Berlin. — Déposition et mort 
d’Abd-ul-Aziz; avènement de Mourad (30 mai 1876). — Avènement 
d’Abd-ul-Hamid II. — Guerre de la Turquie contre la Serbie et 
le Monténégro (juillet 1876). — Les « atrocités » de Bulgarie. — 
Défaites des Serbes. — Le général Ignatief à Constantinople (oc 
tobre 1876) : armistice accordé à la Serbie. — La conférence de 
Constantinople (décembre 1876-janvier 1877). — Proclamation 
solennelle de la Constitution ottomane (24 décembre 1876). — 
Échec de la conférence européenne. — Arrangement austro-russe. 
— La note collective du 31 mars 1877 ; résistance de La Porte. — 
Convention militaire entre la Russie et la Roumanie. — La guerre. 
m. — LA GUERRE. 
Gravité des circonstances. — Le passage du Danube. — La pointe 
du général Gourko à travers les Balkans. — L’armée de Suleiman 
pacha devant Andrinople. 
Osman pacha à Plevna ; échecs des Russes. — Échecs des Russes 
en Asie. — Activité du généralissime turc Méhémet-Ali sur la 
ligne du Lom. 
Concentration des troupes russes devant Plevna. — Todtleben. — 
Capitulation de Plevna (28 novembre). — Prise de Kars (18 no 
vembre). — Passage des Balkans. — Les Russes à Andrinople. — 
Les Russes devant Ckmstantinople, à San-Stefano. — L’armistice 
d’Andrinople.
        <pb n="219" />
        204 
LA GUERRE DES BALKANS. 
IV. — LE TRAITÉ DE BERLIN ET SON EXÉCUTION. 
Le traité de San-Stefano (3 mars 1878). — La Grande-Bulgarie. — 
Protestations de l’Angleterre. — La politique du prince de Bis 
marck. — Le Congrès de Berlin (juin-juillet 1878). — Le traité 
du 13 juillet. — Le traité secret du 4 juin 1878 entre l’Angleterre 
et la Porte : les Anglais à Chypre. — La nouvelle principauté 
de Bulgarie. 
Afl'aiblissement de la Turquie. — Les nouveaux royaumes de Rou 
manie et de Serbie (1881-1882). — Les Autrichiens en Bosnie et 
Herzégovine. — Le Monténégro et la ligue albanaise. — Les 
nouvelles frontières de la Grèce (1881). — La principauté de 
Bulgarie; rupture avec la Russie (1883). — La révolution de 1885 : 
union de la Bulgarie et de la Roumélie orientale. — Le blocus 
pacifique de la Grèce (1886). — La guerre eutre la Serbie et la 
Bulgarie. — Enlèvement du prince Alexandre de Bulgarie (août 
1886); son abdication. — Ferdinand de Saxe-Cobourg élu prince 
de Bulgarie (juillet 1887). 
I. — La conférence de Londres (1871). 
Le 29 octobre 1870, au moment où tombait Metz, où l’at 
tention de l’Europe était toute au terrible drame de la 
guerre franco-allemande, le chancelier russe Gortchakof 
adressait à tous les cabinets des grandes puissances une 
circulaire des plus nettes : le gouvernement du tsar y dé 
clarait annuler de sa propre autorité les engagements qu'il 
avait dù prendre au traité de Paris de 1856 : « Sa Majesté 
Impériale ne saurait se considérer plus longtemps comme 
liée aux obligations de ce traité en tant qu’elles restreignent 
ses droits de souveraineté dans la mer Noire ». Cette 
« mauvaise foi » a été condamnée dans les termes de la 
plus vive indignation. 
Il était d’une politique assez méprisable de profiter des 
défaites de la France pour rompre avec des engagements 
solennellement pris devant toute l’Europe : le chancelier 
Gortchakof voulait sans doute se montrer capable de la 
souplesse et de l’esprit pratique du comte de Bismarck ; les 
scrupules lui paraissaient aussi chose encombrante. 
Aussi bien peut-être ne faut-il pas s’indigner. La poli 
tique s’accorde mal, affirme-t-on, avec la bonne foi. Le 
traité de Paris avait déjà été violé par l’union des princi 
pautés moldo-valaques en un seul État de Roumanie ; le 
sultan n’avait pas accompli les réformes auxquelles il s’était 
engagé. La Russie, désarmée sur la mer Noire, ne voulait
        <pb n="220" />
        LA CONFÉRENCE DE LONDRES. 
205 
pas rester à la merci des flottes turques armées dans les 
ports de l’Archipel ? Une grande puissance comme elle pou 
vait-elle se tenir de son consentement les mains liées ? Rien 
de plus naturel, semble-t-il, que la circulaire Gortchakof. 
Et même le gouvernement russe n’a-t-il pas manqué d’au 
dace ? Qu’aurait-on dit en Europe si, profitant des circon 
stances, il avait fait naître en Orient quelqu’une de ces 
complications toujours faciles pour se jeter sur la Turquie, 
comme la Prusse sur la France ? 
Peut-être le gouvernement anglais en eut-il peur. Il pro 
testa avec énergie contre la circulaire russe, entra en rap 
ports avec M. de Bismark, alors à Versailles, et parla de 
déclarer la guerre à la Russie. Le gouvernement austro- 
hongrois ne fut pas moins ému. Bismarck fut assez inquiet: 
il avait besoin de la Russie pour contenir l’Autriche dis 
posée à s’allier à la France ; il ne voulait pas mécontenter 
¡’Angleterre, capable alors d’intervenir en faveur de la 
France. Il proposa la réunion d’une conférence où la cir 
culaire russe serait examinée par les puissances signataires 
du traité de Paris. C’était donner aux passions le temps de 
se calmer, à la Prusse le temps d’achever sa victoire. Cette 
proposition fut acceptée à Saint-Pétersbourg comme à 
Londres. 
Le gouvernement de la Défense Nationale, invité à se 
faire représenter à cette conférence, demanda qu’elle pût 
s’occuper aussi de la question d’Alsace-Lorraine. Bismarck 
s’y opposa naturellement avec une extrême violence. Dès 
lors la France se montra mal disposée à s’intéresser aux 
affaires d’Orient, à prendre part aux délibérations de la 
conférence, malgré les instances de l’Angleterre. Retardée 
de semaine en semaine par cette abstention, la conférence 
n’ouvrit ses séances que le 17 janvier 1871, s’ajourna en 
core au 24. Ses délibérations furent peu actives; elles 
aboutirent à la convention du 13 mars 1871, à laq ielle le 
duc de Broglie apposa enfin la signature de la France : le 
traité de 1856 était confirmé en ce qui concernait la navi 
gation du Danube et le droit de la Porte de fermer ou d’ou 
vrir les détroits ; mais la neutralité de la mer Noire n’était 
pas maintenue. C’était tout ce que voulait la Russie. 
Dès lors elle refit ses armements sur cette mer ; elle com 
mença à relever Sébastopol. Elle construisit des vaisseaux 
de guerre, augmenta la « flotte volontaire » qu’une sous 
cription nationale avait édifiée pendant que le gouverne-
        <pb n="221" />
        206 
LA GUERRE DES BALKANS. 
ment n’en avait pas le droit. Elle se prépara aux événements 
qui ne pouvaient pas manquer de se produire dans la 
péninsule des Balkans. 
Elle comptait, un peu naïvement, sur les bons office ^ du 
gouvernement allemand, auquel elle avait permis d’écraser 
la France en contenant l’Autriche par une menace d’inter 
vention. Elle ne savait pas qu’avec le comte de Bismarck il 
fallait se payer immédiatement du service qu’on lui rendait, 
et lui éviter toute tentation d’ingratitude. Elle ne comprenait 
pas les nécessités diplomatiques de l’Allemagne nouvelle. 
Car rAutriche-Hongrie, éloignée de l’Allemagne, restait 
pour le gouvernement prussien un danger redoutable si elle 
n’obtenait d’autres satisfactions ; il fallait que Bismarck l’ai 
dât à accentuer son orientation politiqne à l’opposé du 
Rhin, vers le Danube inférieur et les Balkans. Pour n’être 
plus allemande, il fallait qu’elle devînt danubienne : c’était 
une évolution politique et territoriale à laquelle elle était 
malgré elle entraînée depuis deux siècles ; il fallait la lui 
faciliter pour qu’elle cessât d’être la rivale de la Prusse. 
Dans cette pensée, Bismarck fut très satisfait de la chute du 
comte de Beust, chancelier d’Autriche, et de son rempla 
cement par le comte Andrassy, très résolument décidé à 
renoncer à toute intervention en Allemagne et à surveiller 
les agissements de la Russie en Orient (14 novembre 1871). 
Andrassy après Beust, c’est le signe manifeste de toute la 
nouvelle politique autrichienne. 
Le gouvernement russe en montra bien quelque inquié 
tude ; Bismarck, — et ce n’est pas son moindre succès — 
réussit à le tranquilliser. Le tsar Alexandre II, d’ailleurs 
très étroitement lié d’amitié à son oncle Guillaume I", ne 
voulait pas douter de sa bonne volonté. Une triple entrevue 
à Berlin (septembre 1872) parut sceller pour longtemps 
« l’alliance des trois empereurs ». Ils s’engagèrent à main 
tenir en Europe la situation territoriale résultant des der 
niers traités, à résoudre ensemble les difficultés que pou 
vait faire naître la question d’Orient, à combattre ensemble 
l’esprit révolutionnaire: le mouvement nihiliste alarmait 
fort le tsar. 
Le prince Gortchakof pensait donc que le gouvernement 
aile U and favo iserait ses desseins sur l’Orient; ils étaient 
ambitieux : vieillissant, il lui eût été agréable de couronner 
sa carrière de quelque grande œuvre ; les lauriers de Bis 
marck l’empêchaient de dormir. Il s’était cru très habile à
        <pb n="222" />
        «I 
IA CONFÉRENCE DE LONDRES. 
207 
adopter, comme lui, pour son propre compte, le principe 
des nationalités, alors si fort à la mode qu’il semblait que 
sans lui rien ne pût se faire de grand. Il y voyait de beaux 
profits pour la Russie: les populations slaves sont nom 
breuses dans l’empire d’Autriche-Hongrie, plus nombreuses 
et plus serrées dans la péninsule des Balkans. Si la Russie, 
au nom de cette parenté de races, réussissait à les grouper 
&lt; autour d’elle, elle serait la première puissance de l’Europe. 
Et ainsi, par son chancelier, la politique russe prend une 
forme nouvelle : ce n’est plus au nom de la religion grecque 
que le tsar veut conduire les destinées des peuples des Bal 
kans ; c’est au nom du principe des nationalités, au nom du 
panslavisme. 
Beaucoup, parmi les plus sages conseillers du tsar, se 
déliaient de ce principe, en prévoyaient les dangers, dou 
taient que toutes les populations slaves des Balkans fussent 
disposées à passer tout simplement de la domination du 
sultan à celle du tsar, les soupçonnaient de vouloir seule 
ment se servir de la puissance russe pour ensuite lui échap 
per, au risque d’être taxées d’ingratitude. Ils se demandaient 
déjà si la Russie gagnerait quelque chose à remplacer 
l’Etat ottoman décrépit par des États chrétiens jeunes et 
entreprenants. 
Mais l’opinion publique dédaignait ces profonds calculs; 
elle embrassait avec ardeur la cause du panslavisme ; c’é 
tait le nouvel article de foi au nom duquel il fallait délivrer 
les frères des Balkans. Dès 1867, les « Slavophiles» avaient 
convoqué à Moscou tous les Slaves d’Europe au congrès de 
la Société des Amis de l’histoire naturelle. Ç’avait été la 
première manifestation publique du panslavisme. Elle fut 
suivie d’une ardente propagande dans les pays des Balkans; 
un Comité central se forma à Moscou, un sous-comité à 
Bucharest ; des livres furent envoyés aux écoles de Serbie 
» et de Bulgarie ; des jeunes gens en furent appelés aux 
Universités russes ; de considérables sommes d’argent y 
furent répandues, sous prétexte de charité ; des agences 
nombreuses, comme les hétairies d’autrefois, gagnèrent au 
panslavisme des partisans tout dévoués ; l’empire ottoman 
fut pénétré profondément par l’influence russe. Le prince 
Gortchakof comptait bien en tirer parti ; il pensait fonder 
sur l’action panslaviste une grande entreprise politique. II 
avait envoyé à Constantinople, auprès du sultan Abd-ul- 
I Aziz, un très habile et très ferme ambassadeur, lui-même
        <pb n="223" />
        208 
LA GUERRE DES RALKANS. 
pansiaviste déterminé, le général Ignatief. Celui-ci jouis 
sait d’un grand crédit auprès du Divan, paraissait lié d’une 
étroite amitié avec le grand-vizir Mahmoud-Nézim-pacha, 
exerçait vraiment une grande action sur le gouvernement 
ottoman, La Russie semblait avoir toutes les chances de 
son côté. 
Mais les musulmans sentaient le danger, mis en éveil par 
la convention du 13 mars 1871. Des circonstances nouvelles 
naissent les formes politiques nouvelles. Beaucoup d’entre 
eux se demandaient quel avantage la Porte avait obtenu de 
l’intervention européenne; depuis un demi-siècle, les 
grandes puissances proclamaient le principe de l’intégrité 
de l’empire ottoman, moyennant des réformes sérieuses; 
les réformes ne servaient qu’à encourager les chrétiens ; 
quant au principe de l’intégrité, avait-il empêché que l’Eu 
rope soutînt, après la cause de l’indépendance de la Grèce, 
celle de l’autonomie de la Roumanie, de la Serbie, du Mon 
ténégro ? En fait, les belles phrases de la diplomatie euro 
péenne semblaient autant de mensonges. L’empire conti 
nuait d’être démembré; il était à la veille de la ruine. Mieux 
valait une franche hostilité que cette amitié dissolvante. 
L’influence française à Constantinople n’avait pas sur 
vécu aux désastres de 1870; avec elle avait péri la cause du 
Tanzimât, dont du reste les musulmans s’étaient toujours 
défiés. Dès lors il se forma parmi eux, en face des menaces 
du panslavisme, un parti national, le parti de la Jeune 
Turquie, fondé sur la réaction contre l’Europe et sur la 
restauration de l’Islam : il fallait rendre à l’Islam la cons 
cience de sa grandeur, reconstituer l’autorité du Coran, y 
rechercher les sources d’une vigueur nouvelle, grouper au 
tour du padischah tous les peuples de Mahomet, former 
contre les nationalités chrétiennes un faisceau compact de 
150 millions de musulmans, et reprendre les fortes tradi 
tions des siècles passés. Ce panislamisme avait son chef, 
Midhat-pacha, son état-major, les ulémas ou docteurs du 
Coran, ses soldats, les softas ou étudiants en théologie, ses 
moyens d’action, la presse, dont l’influence commença de 
travailler tous les pays de religion musulmane ; il avait 
pour adeptes presque tous les Ottomans, qui y voyaient 
leur dernier moyen de salut et peut-être l’instrument d’une 
belliqueuse renaissance. Le Croissant se relevait devant la 
Croix. 
Les partis en présence, les événements allaient se préci-
        <pb n="224" />
        LES INSURRECTIONS. 
209 
piter. Abd-ul-Aziz, depuis son avènement en 1861, s’était 
soumis à l’action de l’Europe, au lendemain de la guerre de 
Crimée. Mais c’était un esprit faible, un caractère avili par 
des excès de toutes sortes. A-t-on d’ailleurs suffisamment 
remarqué l’incapacité intellectuelle et morale de tous ces 
sultans du xix® siècle ? On dirait que le sang d’Osman est 
épuisé. Il fut facile à son entourage de fermer l’ère des ré 
formes: elles n’avaient jamais été bien sérieuses. Le dé 
sordre administratif était toujours le même, le gouverne 
ment des valis toujours aussi arbitraire et tyrannique, les 
impôts de plus en plus lourds, les charges accablantes, le 
malaise général, le trésor public vide. Le gouvernement 
ottoman fit banqueroute en 1875, se déclara impuissant à 
payer ses créanciers, la plupart européens et peu intéres 
sants aux yeux du parti national. Grief nouveau que la 
Russie ne manqua pas d’enregistrer. 
IL —Les insurrections et la conférence de Constantinople 
(1877-1878). 
Sous l’inspiration de la réaction musulmane, à laquelle 
presque tous les fonctionnaires de la Porte étaient gagnés, 
les chrétiens de l’empire furent sans cesse inquiétés, mal 
traités, surchargés de contributions. Le joug ottoman s’ap 
pesantit sur leurs têtes dans le temps même où le pansla 
visme surexcitait leurs espérances. Gela suffit à expliquer 
l’agitation qui troubla bientôt toute la Turquie d’Europe. 
Comme en 1820, la crise prévue commença par des insur 
rections et des massacres. 
Dans l’été de 1875, les habitants de l’Herzégovine se 
soulevèrent. Ils refusèrent les impôts, la corvée, atta 
quèrent les agents de la Porte, engagèrent quelques escar 
mouches dans la vallée de la Nareinta contre les garnisons 
turques. Le gouverneur, Dervisch-pacha, y conduisit des 
troupes ; il fut battu à Nevesigne, le 24 juillet. Des bandes 
chrétiennes se formèrent, sous des chefs hardis, comme 
Peko-Paulovitch, Luibibratich ; elles eurent leur quartier- 
général au couvent grec de Duze; de nombreux villages 
furent incendiés ; des Serbes, des Monténégrins accou 
rurent à l’aide des chrétiens. 
Les consuls européens du pays intervinrent, deman 
dèrent aux insurgés l’expression de leurs vœux : ils exigèrent 
la liberté religieuse, le droit de tester en justice, une milice 
E. Driault. — Question d’Orient. 14
        <pb n="225" />
        210 
LA GUERRE DES BALKANS. 
locale composée d’indigènes, la fixation et la perception ré 
gulière des impôts. Les consuls communiquèrent ces indica 
tions à la Porte, qui, par un iradé du 2 octobre, promit 
l’application à tout l’empire d’un plan général de ré 
formes. 
Cependant les troubles continuaient. Les Turcs furent 
battus à Muratovitch le 12 novembre, à Plana le 2 décembre, 
où 1.000 d’entre eux furent tués. Un nouvel iradé, le 12 
décembre, promit l’organisation de conseils électifs où les 
chrétiens pourraient prendre part à l’administration du 
pays ; ils devaient aussi avoir une gendarmerie locale. Ils 
n’y ajoutèrent pas confiance, marchèrent sur Niksitch, 
place forte à la frontière septentrionale du Monténégro, 
taillèrent en pièces une petite armée ennemie dans les dé 
filés de la Duga, coupèrent la route de Raguse à Trébigne 
pour empêcher l’arrivée de renforts turcs (janvier 1876). A 
ces nouvelles, la Bulgarie elle aussi s’agitait; les jeunes 
gens de ce pays émigraient en masse, allaient chercher des 
armes en Russie, en Serbie. L’incendie menaçait de gagner 
toute la péninsule des Balkans ; on pouvait craindre, en 
réponse, une explosion du fanatisme musulman. 
Le gouvernement autrichien en redoutait les suites, dont 
la première devait être l’intervention de la Russie. Il prit 
les devants, et, du consentement des cabinets de Berlin et 
de Saint-Pétersbourg, il adressa au divan, le 30 janvier 
1876, la note Andrassy : « Les Puissances entendent qu’il 
soit mis un terme à une lutte ruineuse et sanglante, au 
moyen de réformes. Il faut que la religion chrétienne soit 
mise, en droit et en fait, sur le même pied que l’islamisme, 
que le fermage des impôts soit à tout jamais aboli, que 
l’exécution des réformes cesse d’être abandonnée à la dis 
crétion des pachas, et, pour cela, que le contrôle de leur 
administration soit confié à une assemblée locale composée 
par moitié de chrétiens et de musulmans. » 
Le Divan accepta les premières propositions de cette note; 
il refusa, au nom de la souveraineté du sultan, de soumettre 
son administration à un contrôle. D’ailleurs il ne fit rien 
dans le sens de ses promesses. 
De l’Herzégovine, l’insurrection se répandit en Bosnie. Le 
chef Dukir enleva le village de Dubovic et en chassa les 
Turcs. Sélim-pacha fut forcé de battre en retraite. Les gou 
vernements de Serbie, de Monténégro armèrent et se 
préparèrent à une intervention. Le prince Milan de Serbie
        <pb n="226" />
        LES INSURRECTIONS. 
211 
parut résolu à se mettre à la tête d’un vaste mouvement 
slave, comme naguère le roi de Piémont à la tête des 
patriotes italiens. Le général russe Tchernaïef se mit à son 
service, et fut chargé d’abord de l’inspection des places 
fortes de la frontière. 
Les Albanais musulmans, inquiets des progrès du Mon 
ténégro, prirent les armes. La Bulgarie se souleva en mai ; 
le centre de l’agitation était à Tatar-Bazardjik, entre Sofia 
et Philippopoli ; des agents de police turcs furent massa 
crés à Statiza. Les Musulmans y répondirent : les deux 
consuls allemand et français furent assassinés à Salonique, 
le 7 mai. Les Bulgares formèrent un gouvernement natio 
nal secret, détruisirent la petite ville de Rakowitza. La 
Porte concentra de nombreuses troupes entre Routchouk, 
Widdin et Sofia. 
Les trois empereurs se résolurent à une nouvelle action. 
Sur la proposition de Gortchakof fut rédigé le Memoran 
dum de Berlin, autrement menaçant pour la Turquie que la 
note du 30 janvier. Ils exigeaient en Bosnie et Herzégovine 
la formation d’une commission de notables chrétiens, l’au 
torisation pour les chrétiens de rester armés jusqu’à l’entier 
accomplissement des iradés de l’année précédente, le droit 
pour les consuls ou délégués des grandes puissances de 
contrôler l’exécution des réformes; enfin le memorandum 
se terminait par cette déclaration : « si, au bout de deux 
mois, les puissances n’ont pas réussi à atteindre le but 
qu’elles se proposent, les trois cours impériales sont d’avis 
qu’il deviendra nécessaire d’ajouter à leur action diploma 
tique la sanction d’une entente en vue de mesures efficaces 
qui paraîtraient réclamées dans l’intérêt de la paix générale, 
pour arrêter le mal et en empêcher le développement ». 
Il était à croire que les musulmans du parti national 
accueilleraient mal ces menaces. Ils y répondirent d’une 
façon pourtant imprévue ‘. Abd-ul-Aziz n’avait pas leur 
confiance. Dès le commencement de mai, 5 à 6.000 softas, 
armés sous leurs haillons, s’étaient présentés à la Sublime 
Porte ; ils avaient exigé la destitution du grand-vizir Mah 
moud, inféodé à la politique russe. Le sultan avait cédé, 
nommé Mehmed-Ruchdi grand-vizir et Haïroullah-effendi 
Gheikh-ul-Islam; mais il en avait gardé un vif ressentiment 
1. L’Angleterre et la Russie en Orient, Revue d’histoire diploma 
tique, 1896, p. 73-83.
        <pb n="227" />
        212 
La GUERRE DES BALKANS. 
t parlait d’exterminer les turbulents softas comme son père 
avait exterminé les janissaires. 
! Il fut prévenu. Quelques régiments de Scutari passèrent 
le nuit le Bosphore. Suleïman-pacha, directeur de l’Ecole 
militaire de Péra, occupa, à la tête de ses élèves, avec 
quelques pièces d’artillerie, la colline qui domine Dolma- 
Baghtché, résidence du sultan. D’autres troupes complé 
tèrent l’investissement du palais. Le ministre de la guerre 
alla chercher au sérail Mourad-effendi, neveu d’Abd-ul- 
Aziz. Le malheureux prince refusait de suivre ceux qui vou 
laient l’élever au trône à la place de son oncle. On l’en 
traîna au milieu de l’orage : une pluie torrentielle tombait, 
le tonnerre grondait, les éclairs embrasaient l’horizon de 
toutes parts. Mourad, trempé jusqu’aux os, en proie à d’in 
dicibles terreurs, redoutant la vengeance d’Abd-ul-Aziz, 
répétait sans cesse en sanglotant: « Que vous ai-je donc 
fait, pour que vous vouliez ainsi me perdre? » 
Quand il fut arrivé au ministère de la guerre, où la plus 
grande pièce avait été convertie en salle du trône, le 
Cheikh-ul-Islam donna lecture d’un feiva déclarant con 
forme au Coran la déchéance d’Abd-ul-Aziz. Puis Mourad 
fut proclamé sultan par les ministres, le Cheikh-ul-Islam, 
les principaux ulémas, les chefs militaires et les fonction 
naires civils. 
On se rendit alors au palais. Un officier de la garde se 
chargea d’annoncer à Abd-ul-Aziz que, par iradé du sultan 
Mourad, il lui était enjoint de quitter sans délai la résidence 
de Dolma-Baghtché et de se rendre avec sa famille au pa 
lais de Top-Capou. L’officier pénétra jusqu’au chef des 
eunuques, qui, à la vue des troupes assemblées autour des 
fenêtres, prit peur et courut auprès de la sultane-mère. 
Celle-ci épouvantée se rendit chez son fils. Abd-ul-Aziz dor 
mait. On l’éveilla. En apprenant ce qui se passait, il entra 
dans une violente colère. Mais sa mère le supplia, lui dit le 
danger qu’il courait : elle était sûre qu’on le tuerait, s’il 
résistait. Eut-il peur, lui aussi ? Il se laissa calmer, entraî 
ner par elle à demi vêtu, à travers les escaliers. Elle l’em 
mena à Top-Capou, toute heureuse de lui avoir sauvé la 
vie. Le nouveau sultan Mourad entra à Dolma-Baghtché, 
au milieu d’un grand cortège, au bruit d’interminables 
salves d’artillerie, d’acclamations fanatiques annonçant son 
avènement à la population (30 mai 1876). 
Pour plus de sûreté, le 4 juin suivant, Abd-ul-Aziz fut
        <pb n="228" />
        LES INSURRECTIONS. 
213 
« suicidé », selon l’expression d’un narrateur de ces événe 
ments. Mourad cependant n’était pas encore le sultan qui 
convenait au parti national ; naturellement faible d’esprit, 
le drame de la nuit du 30 mai aggrava sa maladie mentale. 
Il fallut le déposer au bout de trois mois et le remplacer 
par son frère Abd-ul-Hamid H. Les musulmans « patriotes» 
pensaient pouvoir fonder sur lui de solides espérances ; ils 
s’arrangèrent d’ailleurs pour le bien entourer. 
Le règne d’Abd-ul-Hamid II s’ouvrit sous les plus san 
glants auspices. La révolution du 30 mai avait paru être 
le signal de la débâcle définitive de la domination otto 
mane, et exalté les espérances des populations chrétiennes. 
Le prince Milan de Serbie quitta Belgrade le 29 juin, dé 
clara la guerre au sultan le 1" juillet. Le prince Nicolas de 
Monténégro fit de même le 2 juillet. Les armées serbe et 
monténégrine ne coordonnèrent pas leurs mouvements, 
comme il aurait fallu ; il y avait entre Milan et Nicolas quel 
que jalousie: en prévision du partage qu’ils croyaient im 
minent, ils avaient des prétentions rivales et se défiaient 
l’un de l’autre. Nicolas occupa, dès le 11 juillet, tout le 
plateau de Gatzko, marcha sur Mostar, battit les Turcs à 
Vutchidol le 28 et leur tua 3.000 hommes. Mais Mouktar- 
pacha arriva avec des renforts et, se dirigeant sur Cettigne, 
obligea les Monténégrins à rentrer dans leurs montagnes. 
Le général Tchernaïef, commandant en chef des troupes 
serbes, franchit la frontière sur la Morava supérieure, en 
leva d’un coup de main le camp turc de Babina-glava, se 
jeta sur la place d’Ak-palanka, mais ne put s’en emparer. 
La puissance militaire des Turcs était plus redoutable 
qu’on ne le supposait. Osman-pacha, de Widdin, contint 
les Serbes dans la région de Saïtschar et, menaçant ainsi 
leur gauche, brisa leur offensive. Ils perdirent Kniasevatz 
le 6 août; le généralisisme ottoman Abd-ul-Kerim franchit 
à son tour la frontière et marcha sur la citadelle serbe 
d’Alexinatz, devant laquelle il battit Tchernaïef le l®"" sep 
tembre. Le prince Milan fut réduit à solliciter un armistice 
de dix jours, et en profita pour faire appel à l’intervention 
des puissances. 
Ces combats de part et d’autre de la frontière turco-serbe 
avaient été l’occasion d’excès et de cruautés de toutes 
sortes. Les irréguliers turcs, Bachi-bouzouks et Tcher- 
kesses, avaient donné carrière à leurs instints de brigan 
dage et jeté la terreur autour d’eux. Ils avaient détruit
        <pb n="229" />
        LA GUERRE DES BALKANS. 
21 i 
plus de soixante villages, tué hors du champ de bataille en 
viron 10.000 chrétiens. 
Alors se produisit le plus affreux épisode de ces luttes; il 
rappelle les massacres de Ghio au temps de 1 insurrection 
grecque. Ce furent les massacres de Bulgarie. La Porte, au 
milieu de la guerre contre la Serbie et le Monténégro, crai 
gnait que l’insurrection bulgare, sur les derrières de l’ar 
mée turque, ne compromît ses opérations. Le gouverneur 
de la Bulgarie, Chefket-pacha, reçut-il l’ordre « d’écraser 
l’insurrection sans regarder aux moyens ? » Cela est vrai 
semblable. Des bandes de Bachi-bouzouks et de Gircassiens 
appelés d’Asie furent lâchées sur la Bulgarie, et en quel 
ques jours elle fut mise à feu et à sang. Ils assouvirent à 
l’aise leurs sauvages passions, brûlèrent les villages, mas 
sacrèrent les hommes au milieu des tortures les plus raffi 
nées, violèrent ou éventrèrent les femmes, coupèrent en 
morceaux les enfants. Il y eut environ 25 à 30.000victimes. 
L’insurrection fut écrasée complètement. Chefket-pacha fut 
comblé de faveurs et promu au poste de gouverneur 
général d’Erzeroum. 
Dès lors, les Serbes subirent de nouvelles défaites, mal 
gré l’infatigable ténacité du généralTchernaïef et le secours 
de nombreux volontaires russes ; ils allaient être obligés en 
octobre d’évacuer leur forteresse d’Alexinatz et d’aban 
donner aux Turcs toute la partie méridionale de la princi 
pauté. Déjà les généraux ottomans se réjouissaient à la 
pensée de marcher sur Belgrade, jadis la proie de Soliman 
le Magnifique, et sans doute ils se promettaient de châtier 
les Serbes comme les Bulgares. L’Europe pouvait-elle 
abandonner tous les chrétiens des Balkans à la merci des 
massacreurs? 11 lui fallut se préparer à une intervention 
effective. 
L’émotion avait été partout considérable à la nouvelle 
des événements de Bulgarie. M. Gladstone écrivit sur ces 
atrocités » des phrases indignées qui retentirent à travers 
tout le continent et obligèrent le ministère Beaconsfield 
à quelque réserve dans l’appui qu’il prêtait à la Porte contre 
la Russie. Le tsar manifesta l’intention d’agir vigoureuse 
ment, même si les autres puissances hésitaient. 11 allait 
être difficile de le retenir, comme il lui était difficile de 
¡résister à la pression de l’opinion publique de son empire. 
L’instant était critique. Les musulmans comprirent le 
danger et cherchèrent le moyen de donner quelque satis-
        <pb n="230" />
        LES INSURRECTIONS. 
215 
faction à l’Europe, ou du moins à quelques-unes des 
grandes puissances, pour désagréger le concert européen. 
De cette idée partit le projet de doter l’empire ottoman 
d’une organisation constitutionnelle. Le 12 octobre, une 
circulaire du ministère des affaires étrangères delà Porte, 
Server-pacha, annonçait l’intention d’instituer une assem 
blée générale élue par les habitants des vilayets pour voter 
chaque année les lois, les impôts et le budget de l’Empire; 
elle serait assistée d’une autre assemblée nommée par le 
gouvernement et investie des attributions d’un Sénat. Une 
aussi importante réforme applicable à tous les États otto 
mans et émanée de la volonté du Sultan devait rendre su 
perflues les réformes particulières que les puissances 
réclamaient pour l’Herzégovine et la Bulgarie. 
Jusqu’à quel point ces affirmations libérales étaient-elles 
sincères chez les conseillers du sultan ? Il est difficile de le 
déterminer. Quand la nouvelle constitution fut achevée, elle 
apparut beaucoup moins satisfaisante. Il convenait d’ail 
leurs au parti Jeune-Turc de limiter l’autorité absolue du 
sultan ; car elle avait été, pendant tout le xix® siècle, l’ins 
trument de l’influence européenne et de la décadence de 
l’Empire; il ne déplaisait pas aux patriotes qu’elle fût 
entourée de garanties qui seraient assurées aux musulmans 
et non aux chrétiens. Il semble bien pour l’instant que ces 
belles promesses étaient avant tout destinées à éviter l’in 
tervention de l’Europe. Elles ne furent pas prises au sérieux, 
la déloyauté de la Porte ayant été fréquemment éprouvée. 
En outre, le gouvernement russe, sans y ajouter foi non 
plus, se montra choqué que le sultan parlât de constitution ; 
il y vit une épigramme à son adresse, d’autant mieux que 
l’opinion libérale en Russie s’agita quelque peu et que le 
tsar fut obligé de sévir contre plusieurs journaux. 
Dès lors la diplomatie russe accentua son action et pré 
tendit en finir ^— toutes les comédies de la Porte. Le 
temps pressait. La Serbie était menacée d’une sanglante 
exécution. Le tsar envoya à Constantinople le général Igna- 
tief, porteur d’un véritable ultimatum. Il arriva à la Porte 
le 15 octobre, et aussitôt exigea d’elle la promesse de l’auto 
nomie de la Bosnie, de l'Hcrzégovine et de la Bulgarie, 
l’acceptation du contrôle européen sur toutes les réformes 
nécessaires, et, en attendant, un armistice pour la Serbie 
et le Monténégro. Le gouvernement ottoman essaya de 
traîner les choses en longueur. Le 30 octobre, Ignatief lui
        <pb n="231" />
        216 
LA GURHRE DES BALKANS. 
adressa la sommation de conclure l’armistice dans les qua 
rante-huit heures ; sinon, il quitterait immédiatement Cons 
tantinople, et la Turquie devait savoir ce qu’elle aurait 
ensuite à redouter. Terrifié par cette arrogance, le sultan 
accorda l’armistice le 2 novembre. La Serbie était sauvée. 
Ignatief venait de faire comme autrefois Menchikof et avec 
plus de succès. 
Le ministère anglais s'en effraya, ordonna à sa flotte 
d’aller mouiller à Besika, à l’entrée des Dardanelles, et lord 
Beaconsfield, dans un banquet solennel, tint le langage le 
plus belliqueux* : « La guerre peut éclater; il n’y a pas une 
nation au monde qui mieux que ce pays soit préparée à la 
soutenir ». Le tsar y répondit, dans un discours aux nobles 
de Moscou, en déclarant que, « s’il ne pouvait obtenir, avec 
le concours de l’Europe, les garanties qu’il était en droit 
d’exiger de la Turquie, il était bien résolu à agir seul et 
avait la certitude que, dans une pareille lutte, le pays tout 
entier serait avec lui ». 
Mais le gouvernement anglais ne pouvait pas compter 
sur la France comme en 1853, et, outre que la cause de 
la Turquie était assez peu recommandable, il n’envisageait 
pas sans anxiété la perspective d’une lutte avec la Russie. 
Il jiiga plus adroit d’essayer encore de la conciliation, et 
fut disposé à prendre part à une conférence qui aurait 
pleins pouvoirs pour régler les difficultés pendantes. 
En se rendant à Constantinople, le secrétaire d’État aux 
affaires étrangères, lord Salisbury, passa par Berlin. Bis 
marck lui déclara que l’occupation de la Bulgarie par la 
Russie lui paraîtrait légitime, que le gouvernement allemand 
ne cherchait qu’à maintenir l’harmonie entre ses alliés, les 
empereurs d’Autriche et de Russie, qu’il était absolument 
désintéressé dans toutes les affaires orientales, et qu’à ses 
yeux « la question d’Orient ne valait pas les os d’un grena 
dier poméranien ». 
La conférence de Constantinople tint sa première séance 
le 11 décembre. L’Angleterre y était représentée par lord 
Salisbury et lord Elliot, l’Allemagne par le baron de Wer 
ther, rAutriche-Hongrie par le comte Zichy et le baron de 
Calice, la France par le baron de Bourgoing et le comte de 
Ghaudordy, l’Italie par le comte Gorti, et la Russie par le 
général Ignatief. 
1. Debidour, Histoire diplomatique, II, p. 497. Paris, F. Alcan.
        <pb n="232" />
        LES INSURRECTIONS. 
217 
Après quelques pénibles séances, elle aboutit à un pro 
gramme pourtant très net : elle demandait quelques agran- ' 
dissements de territoires pour la Serbie et le Monténégro, 
une administration autonome pour la Bosnie et l’Herzé- 
govine avec un gouverneur nommé pour cinq ans par le 
sultan d’accord avec les puissances, un régime analogue 
pour la partie de la Bulgarie située au nord des Balkans, et, 
pour le reste de ce pays, des institutions régulières desti 
nées à garantir les populations de tout arbitraire. Ces pro 
vinces devaient être occupées par des troupes belges jus 
qu’à l’accomplissement de la réforme, qui serait contrôlée 
par une commission internationale. 
Le jour même où les intentions des puissances furent 
notifiées à la Porte, Midhat-pacha, qui venait d’être élevé 
au grand-vizirat, promulgua solennellement la constitution 
annoncée en octobre. Des salves d’artillerie en saluèrent la 
proclamation et annoncèrent au monde ce grand événement 
qui « inscrivait dans les fastes de l’Empire ottoman une date 
ineffaçable » : ce sont les expressions de la circulaire 
adressée à cette occasion par le ministre des affaires étran 
gères aux représentants de la Porte auprès des cabinets 
européens. Il y affirmait que les institutions nouvelles 
allaient « fonder à jamais le règne de la liberté, de la justice 
et de l’égalité, c’est-à-dire le triomphe de la civilisation ». 
Il ajoutait que la constitution n’était pas une promesse, 
mais « un acte réel et formel devenu la propriété de tous 
les Ottomans, par la volonté de Sa Majesté le Sultan ». 
Cette fameuse constitution du 24 décembre 1876 établis 
sait un Conseil de ministres responsables, une Assemblée 
Générale composée de deux Chambres, un Sénat nommé 
par le gouvernement et une Chambre de Députés élus par 
tous les habitants de l’Empire ; elle garantissait la liberté 
de la presse et des réunions, instituait l’inamovibilité de la 
magistrature et l’enseignement primaire obligatoire. Vaut- 
elle la peine d’une étude approfondie, d’une attention inté 
ressée? L’application qu’elle reçut permet de répondre non. 
Notons seulement qu’elle maintenait l’Islam comme religion 
de l’État, que les élections à la Chambre, comme aux conseils 
des vilayets, restaient soumises à l’arbitraire des pachas, 
que le Sénat nommé par le gouvernement serait presque 
exclusivement composé de musulmans et que l’Europe eût 
été bien naïve à attribuer à cet acte toute la vertu que la 
Porte prétendait en espérer.
        <pb n="233" />
        218 
LA GUERRE DES BALKANS. 
En somme, si elle ne fut pas une moquerie, elle fut pour 
le sultan un moyen d’échapper aux exigences des grandes 
puissances. Elles demandaient quelques réformes particu 
lières ; il accordait toute une constitution, aussi libérale 
que celles qui l’étaient le plus en Europe. Pouvait-il faire 
mieux ? 
‘ La Conférence ne se prêta pas à cette comédie. Elle fit 
preuve pourtant de bonne volonté et réduisit ses réclama 
tions au minimum ; sans plus parler d’extension territoriale 
pour la Serbie et le Monténégro, elle demanda la recon 
naissance de l’autonomie de la Bosnie, de l’Herzégovine et 
de la Bulgarie, sous le contrôle d’une commission interna 
tionale. 
Les ministres ottomans ne voulaient accepter aucun con 
trôle qui eût mis en tutelle la souveraineté du sultan. C’est 
un point sur lequel ils n’ont jamais transigé. Le sultan 
réunit un divan extraordinaire de 180 des principaux digni 
taires de l’empire : l’assemblée se prononça pour un refus 
catégorique. Cette décision fut communiquée le 20 janvier 
aux représentants des puissances, qui, le lendemain et le 
surlendemain, quittèrent tous Constantinople. Quelques 
jours après, le 5 février, Abd-ul-Hamid enlevait le grand- 
vizirat à l’homme de la réforme, Midhat-pacha. On pouvait 
prévoir par là le cas qu’il ferait de la constitution otto 
mane. 
La guerre était inévitable. La Russie pressa ses arme 
ments en Bessarabie. Le prince Gortcbakof demanda aux 
puissances quelles mesures elles comptaient prendre pour 
mettre à la raison le gouvernement ottoman. Par l’entre 
mise de Bismarck, une convention fut signée à Reichstadt 
entre l’Autriche et la Russie. L’Autriche s’engageait à la 
neutralité, à condition que la Russie n’établirait son pro 
tectorat exclusif sur aucune province ottomane, que toutes 
les puissances signataires des traités de Paris et de Londres 
de 1856 et 1871 seraient appelées à se prononcer sur les 
résultats de la guerre, qu’en aucun cas la Russie ne ferait 
aucune acquisition territoriale sur la rive droite du Danube, 
qu’elle ne toucherait pas à Constantinople. Le gouverne 
ment russe pensait sans doute que les chances de la guerre 
modifieraient cet arrangement; l’essentiel pour le moment 
était que l’Europe le laissât se battre. 
L’Angleterre fit un dernier effort pour empêcher cette 
guerre dont elle craignait les conséquences. Le 1" mars,
        <pb n="234" />
        lÆS INSURRECTIONS. 
219 
elle obtint la signature de la paix entre la Serbie et la 
Turquie ; puis elle demanda la réunion d’une nouvelle con 
férence à Londres : « par la note collective du 31 mars, la 
Porte fut mise en demeure d’exécuter les réformes deman 
dées, de ramener son armée sur le pied de paix ; elle était 
avertie que les puissances veilleraient avec soin, par leurs 
ambassadeurs à Constantinople, sur la façon dont ses pro 
messes seraient tenues ; enfin, si le malaise dont souffrait 
l’Orient se prolongeait, les gouvernements européens se 
réservaient d’aviser en commun aux moyens qu’ils juge 
raient les plus propres à assurer le bien-être des popula 
tions chrétiennes et les intérêts de la paix générale. » 
La Russie eut peur que la Porte ne cédât. Elle ajouta à 
la note collective une sommation particulière : « Si la Porte 
accepte les conseils de l’Europe et les termes du protocole 
de Londres, qu’elle envoie un ambassadeur spécial à Saint- 
Pétersbourg pour traiter du désarmement. » 
Le gouvernement ottoman soumit ces exigences hau 
taines à la Chambre des Députés, réunie selon la constitu 
tion. Elle se prononça naturellement pour un rejet pur et 
simple. Alors, dans un langage très fier, il déclara que le 
vote de la représentation nationale lui marquait son devoir ; 
« Nous exécuterons les réformes promises sans acception de 
provinces, de croyances ou de classes ; nous désarmerons 
si la Russie désarme; mais nous protestons contre la tutelle 
humiliante que l’Europe voudrait étendre sur nous, contrai 
rement au traité de Paris, et au mépris du droit des gens », 
9 avril. 
Le 16 avril, le gouvernement russe signait avec la Rou 
manie une convention militaire, par laquelle, moyennant 
le libre passage de ses troupes, il lui promettait la recon 
naissance de son indépendance complète. Le 24, le tsar 
donnait l’ordre à son armée de franchir la frontière otto 
mane, « pour obtenir par la force ce que les efforts unani 
mes des puissances n’avaient pas réussi à obtenir par la 
persuasion ». 
L’Angleterre tenta bien encore d’arrêter la Russie. Elle 
lui refusa le droit d’agir au nom de l’Europe, lui reprocha 
d’avoir rendu la paix impossible par ses armements et ses 
violences de langage, la déclara exclue du concert euro 
péen, renforça ses garnisons de Gibraltar et de Malte, ses 
escadres de l’Archipel. Mais, impuissante à rien empêcher, 
elle se contenta ensuite de demander au tsar le respect des
        <pb n="235" />
        220 
LA GUERRE DES BALKANS. 
intérêts anglais dans le Levant : il s’engagea sans peine à 
respecter l’Egypte, le canal de Suez, à ne pas occuper Cons 
tantinople ni les détroits. » — 8 juin. — Les hostilités 
étaient déjà commencées depuis quelques semaines. 
III. — La guerre (Mai 1877-février 1878). 
Il n’y a pas de circonstances plus solennelles dans toute 
l’histoire de la question d’Orient. Jamais la Russie n’avait 
tenu l’empire ottoman aussi complètement à sa merci : en 
1829, il lui avait fallu tenir compte des intérêts de la triple 
alliance dont elle faisait partie; en 1853, elle avait été 
arrêtée par ses alliés de 1829. En 1877, elle n’avait plus à 
craindre l’opposition de la France, et sans la France l’An 
gleterre était impuissante. Elle comptait enfin sur l’Alle 
magne capable de contenir l’Autriche-IIongrie. Il semblait 
bien qu’il s’agît du sort même de la Turquie ; les armées 
russes allaient sans doute franchir le Danube, pénétrer en 
Bulgarie, appeler toutes les populations chrétiennes à la 
croisade suprême, jeter en bas le trône du sultan et planter 
la croix sur Sainte-Sophie. En dépit des ménagements 
diplomatiques, des engagements mêmes qu’il avait dû 
prendre, le tsar n’eut-il pas la vision d’une entrée triom 
phale à Constantinople, ou Tsarigrad, comme disent les 
Russes, la Ville Impériale? Et, sans l’intervention de l’Eu 
rope, ce rêve ne fùt-il pas devenu une réalité? Car c’est 
encore l’Europe chrétienne qui arracha le sultan aux mains 
du tsar. 
Ce n’est pas que les Turcs fussent une proie toute offerte 
aux armées russes. Ils furent de redoutables adversaires et 
tinrent la fortune hésitante pendant une longue campagne. 
Mais du jour où la Russie fit effort de tous ses contingents 
disponibles, ils furent écrasés. 
Les Russes ne pouvaient rien par la mer Noire : c’était 
la conséquence non encore effacée du traité de Paris. Les 
vaisseaux turcs y étaient les maîtres : ils bombardèrent de 
bonne heure Poti et Soukhoum-kaleh, et mirent toutes les 
côtes russes en état de blocus. Peut-être même auraient-ils 
pu profiter mieux de leurs avantages ; mais, dans toute 
cette guerre, les Turcs se montrèrent absolument incapa 
bles d’offensive. Ils se défendirent bien, n’eurent pas d’autre 
ambition. 
Les Russes étaient, par leur alliance avec la Roumanie,
        <pb n="236" />
        LA GUERRE. 
221 
maîtres de la rive gauche du Danube ; l’armée roumaine, 
sous le commandement du prince Charles, formait leur 
extrême aile droite, vers Craiova et Kalafat, où elle con 
servait son indépendance, comme les Piémontais à côté 
des Français pendant la guerre de 1859. Le passage du 
Danube était difficile : la rive gauche est plus basse que la 
rive droite ; elle est plate, découverte, marécageuse le plus 
souvent ; les moindres opérations y étaient faciles à sur 
veiller. Les eaux du fleuve étaient hautes, sillonnées de 
torpilles et de toute une flottille de bâtiments turcs auxquels 
les Russes n’avaient rien à opposer. La rive droite était 
gardée par de bonnes forteresses, par 220.000 Ottomans, 
sous le commandement supérieur d’Achmet-Eyub-pacha ; 
grâce à la mauvaise administration de la Porte, les routes 
de Bulgarie étaient presque impraticables, et la marche 
d’une armée d’invasion y devait être sans cesse retardée. 
Les Russes étaient pourtant obligés de franchir le Danube 
au centre de la Bulgarie : la Serbie était trop loin, et il ne 
leur convenait pas de laisser leurs communications à la 
merci de l’Autriche. Inférieurs sur mer, ils ne pouvaient 
s’appuyer à la côte. Malgré tous ces obstacles, ils passèrent 
le fleuve presque sans peine, et ce fut une première et très 
grave faute des Turcs que de n’avoir pas su s’y opposer. 
L’armée russe était sous le commandement du grand-duc 
Nicolas, frère du tsar. Alexandre II était venu lui-même en 
Roumanie avec la plupart de ses ministres, et il avait pris 
sa résidence à la petite ville de Ploiesci, au nord de Bucha 
rest. Au commencement de juin, les Russes formèrent, tout 
au long de la rive gauche, un rideau de troupes, partout à 
peu près également épais, de façon à ne pas trahir l’en 
droit où ils tenteraient le passage. Pendant ces opérations 
préparatoires, quelques détachements de Cosaques réussi 
rent à atteindre la rixe bulgare pour jeter le désordre parmi 
les Turcs ; quelques batteries bien placées couvrirent de 
boulets les petits bâtiments turcs ; ainsi leur plus beau 
vapeur, le Lufti-Djelil, fut coulé dès le 10 mai ; ce fut 
ensuite le tour du Sei/î, d\i Hifz-ûl-Rachman, détruits tous 
deux par des torpilles russes. La flottille ottomane se trouva 
à peu près impuissante. 
Le 22 juin, les Russes parurent se porter en masses pro 
fondes sur leur gauche, vers Braïla-Galatz. Le général 
Zimmermann y passa le fleuve à travers les marécages et 
répandit ses troupes sur la Dobroudja. Les Turcs reculèrent
        <pb n="237" />
        222 
LA GUERRE DES BALKANS. 
jusqu’au rempart de Trajan, y concentrèrent des troupes 
nombreuses, pensant que la plus grande partie de l’armée 
ennemie allait suivre le général Zimmermann. Ce n’était 
qu’une feinte. 
Cependant le grand-duc Nicolas avait fixé le principal 
point de passage à Zimnitza, en face de Sistova, à l’endroit 
où le fleuve se rapproche le plus des Balkans. Pour donner 
le change, le tsar s’était porté de Ploiesci à Tumu-Magurele, 
en face de Nicopolis, et les attachés militaires étrangers, 
qui suivaient l’état-major russe, avaient été tous trompés 
sur ses intentions. L’armée se rangea en silence en arrière 
de Zimnitza, sous la direction des généraux Dragomirow et 
Richter. Elle commença à passer sur des radeaux dans la 
nuit du 26 au 27 juin ; elle ne trouva que quelques batail 
lons turcs en face d’elle ; le général Skobelef, arrivé l’un 
des premiers sur l’autre rive, les dispersa sans beaucoup de 
peine. L’opération se continuait si aisément que le général 
Dragomirow craignit un piège et se hâta de rejoindre 
Skobelef. Les Turcs avaient abandonné Sistova : la ville fut 
occupée sans coup férir le matin du 27 juin, et, les jours 
suivants, l’armée russe franchit le Danube presque aussi 
commodément que si elle avait été en pays ami. Le tsar 
vint à Sistova le 28, y passa les troupes en revue, se rendit 
à l’église au milieu d’un grand enthousiasme, par les rues 
jonchées de fleurs, y entendit un Te Deum et communia. 
Le 2 juillet, la cavalerie du général Gourko entra dans 
Biela, sur la Jantra, et des éclaireurs partirent dans toutes 
les directions à travers la Bulgarie, jusqu’au Vid à droite, 
au Lom à gauche, aux Balkans vers le Sud. Toute cette 
opération avait été conduite « avec une finesse et un talent 
merveilleux ». 
Qu’allaient faire les Russes ? La masse de l’armée otto 
mane était concentrée dans le quadrilatère Routchouk- 
Silistrie-Varna-Choumla, ainsi en face du général Zimmer 
mann et sur le flanc gauche de la principale armée russe. 
Fallait-il entreprendre la conquête de toutes ces places 
fortes? Ce pouvait être long. Ce serait assurément peu bril 
lant, et il importait, pour répondre à l’attente des popula 
tions chrétiennes, de frapper fort et vite. L’état-major russe 
se décida à tenter une pointe rapide à travers les Balkans, 
sur Andrinople et Constantinople. L’entreprise fut confiée à 
un admirable général de cavalerie, Gourko ; pendant qu’elle 
s’accomplirait, le reste de l’armée, sous le grand-duc Nico-
        <pb n="238" />
        LA GUERRE. 
223 
las, occuperait fortement la ligne de la J antra, pour obser 
ver les mouvements des Turcs et conserver les communi 
cations avec le Danube et la Roumanie. 
Gourko quitte Biéla le 3 juillet, marche sur Tirnova : la 
garnison turque de cette ville se retire à l’est, vers Osman- 
bazar et Choumla. Maîtres de Tirnova le 7, les Russes pénè 
trent dans la montagne. Les routes sont mauvaises, les 
cols très difficiles aux chevaux; les canons, les caissons 
sont, pour ainsi dire, portés sur les épaules des soldats. 
Gourko évite la passe de Ghipka, qui doit être la mieux 
gardée ; il prend, un peu à l’est, l’étroit défilé d’Haïnkœi : 
il n’y rencontre point d’ennemis, entre le 13 juillet dans 
Kazanlik sur la Toundja, prend à revers par le sud le col 
de Ghipka. La garnison ottomane a le temps de fuir ; mais 
Gourko opère sa jonction avec le reste de sa petite armée : 
il tient deux des principaux défilés de la montagne ; la 
Roumélie est ouverte. Ses éclaireurs courent le long de la 
Toundja, jusqu’à la Maritza, jusqu’au chemin de fer de 
Yamboli, — 20 juillet. Allait-il donc enlever Andrinople 
avec sa cavalerie, pousser jusqu’à Constantinople ? 
Il se heurta quelques jours après à des forces considéra 
bles, à toute une nouvelle armée turque qui surgit tout à 
coup en avant d’Andrinople. C’était celle de Suleïman- 
pacîia. Elle était le 11 juillet encore dans le Monténégro ; 
elle s’était embarquée le 16 à Antivari, elle avait débarqué 
le 19 à Dédé-agatch, et, par la voie ferrée, se trouvait con 
centrée, par un vrai chef-d’œuvre de rapidité et de précision, 
entre Karabunar et Tirnova. Sa droite, par-dessus les 
Balkans, à travers le défilé de Demir-Kapou, rejoignait 
l’aile gauche de la principale armée turque du quadrilatère. 
Elle esquissa bientôt un mouvement offensif, refoula les 
cavaliers de Gourko en leur infligeant des pertes impor 
tantes, les obligea à repasser le col d’Haïnkœi, réoccupa 
Kazanlik. Les Russes ne purent tenir qu’à l’entrée septen 
trionale du col de Ghipka, où ils élevèrent des retranche 
ments solides que garda le général Radetzki. 
D’autres évènements d’ailleurs obligeaient les Russes à la 
prudence et brisaient leur offensive trop hâtive. Le vieil 
Achmet-Eyub-pacha avait été remplacé à la tête des Turcs 
du quadrilatère par Méhémet-Ali. Celui-ci, d’origine fran 
çaise, descendant de protestants jadis émigrés en Allema 
gne, s’appelait, de son nom de chrétien, Charles Détroit, 
était fils d’un musicien de Magdebourg ; engagé dans l’ar-
        <pb n="239" />
        224 
LA GUERRE DES BALKANS. 
mée ottomane et converti à la religion de Mahomet, il était 
vite ainsi arrivé aux plus hauts grades. 11 en était digne, 
attaqué par l’aile gauche des Russes, sous le prince héri 
tier, sur la ligne Routchouk-Choumla, il fit très bonne con 
tenance, obligea aussi le général Zimmermann à rester 
dans la Dobroudja où ses troupes souffrirent beaucoup des 
maladies. 
Surtout, à leur droite, les Russes rencontrèrent une résis 
tance à laquelle ils ne s’attendaient pas. De ce côté ils 
étaient commandés par le général Krüdener. Il s’empara le 
16 juillet de Nicopolis, et aussitôt chargea le général Schilder 
d’occuper Plevna, position importante, à la croisée des 
routes de Nicopolis à Lowatz et de Sistova à Sofia. Schilder 
y rencontra Osman-pacha, qui, de Widdin, était venu se 
retrancher avec 40.000 hommes et 90 canons sur les collines 
qui dominent la rive droite du Wid. Les Russes se jetèrent 
sur ces retranchements, furent repoussés avec de grosses 
pertes, rejetés en désordre sur Biela et Nicopolis, — 20 
juillet. Le général Krüdener accourut, et, envoyant Sko- 
belef au sud pour prendre Lowatz et couper aux Turcs la 
route de Sofia, il attaqua Plevna avec toutes ses forces : il 
fut complètement battu le 30 juillet, perdit 8.000 hommes, 
recula jusqu’au Danube. Ce fut pour les Russes une dure 
surprise et un douloureux temps d’arrêt. Une panique 
même faillit désorganiser l’armée prineipale ; la défaite fut 
raeontée, avec les exagérations ordinaires, à Sistova, à 
Bucharest, dans toute l’Europe. Ce fut partout la soudaine 
révélation de la puissance militaire des Ottomans et du 
génie d’Osman-pacha. 
Les Russes ne voulurent pas laisser cette impression se 
préciser. Le généralissime, grand-duc Nicolas, laissant un 
simple corps d’observation devant le quadrilatère, conduisit 
toute l’armée — 70.000 hommes — devant Plevna et mit 
son quartier-général à Pélisat. Plaçant l’armée roumaine à 
sa droite au nord de la ville, Skobelef à gauche à Lowatz, 
il prépara une attaque décisive pour le 11 septembre, jour 
anniversaire de la naissance du tsar. L’aile droite roumaine 
se conduisit très bien et enleva les retranchements turcs 
qui étaient devant elle ; Skobelef fit des prodiges à l’aile 
gauche et poussa l’ennemi jusqu’auprès de Plevna. Mais le 
centre russe, écrasé sous les feux des batteries ottomanes, 
subit de grosses pertes, échoua dans toutes ses tentatives, 
perdit 16.000 tués ou blessés. Le grand-duc Nicolas dut
        <pb n="240" />
        Í 
LA GUERRE. 
225 
ordonner la retraite et Skobelef désespéré abandonna les 
positions conquises. C’était un désastre; non pas qu'Osman- 
pacha, afïaibli par la bataille et privé de secours fut capable 
de prendre l’offensive ; mais le succès de l’invasion russe 
était compromis : comment reprendre la marche par les 
Balkans, avec Plevna sur la droite, et le quadrilatère bien 
défendu sur la rauche. 
D’autres échecs en Asie aggravaient encore la situation. 
Au sud du Caucase, le grand-duc Michel et le général Loris 
Mélikof avaient devant eux Mouktar-pacha, à la tête de 
100.000 hommes. Une colonne russe, maltraitée au bord de 
la mer Noire par le tir des vaisseaux turcs, ne put enlever 
Batoum. L’armée principale prit Ardagan, pendant que 
l’aile gauche entrait dans Bayazid ; Kars, objectif de cette 
campagne, était investi. Mais Mouktar-pacha remporta, le 
21 juin, la victoire de H alijas sur cette aile gauche, le 25 
juin celle de Zewin sur le centre russe. Melikof fut encore 
battu le 25 août à Kysil-Tapa, et le sultan donna à Mouktar- 
pacha le glorieux surnom de Ghazi ou Victorieux. Les 
Russes repassèrent la frontière, emmenant avec eux un 
grand nombre d’Arméniens qui redoutaient la vengeance 
des Turcs. Les populations musulmanes du Caucase, encore 
mal soumises, s’agitèrent et il fallut y envoyer des troupes 
pour y rétablir l'ordre. 
Les Russes ne pouvaient plus espérer conduire contre les 
Turcs une campagne de surprise ; il leur fallait reprendre 
les opérations sur de nouveaux plans, ne plus rien laisser 
au hasard, appeler tous les contingents disponibles, même 
la garde impériale. Ce furent les résolutions prises au grand 
conseil de guerre du 15 septembre. En attendant l’arrivée 
des nouvelles armées, ils durent contenir les Turcs du qua 
drilatère, et, pendant quelques semaines, il sembla que 
Méhémet-Ali allait tirer toutes les conséquences des victoires 
d’Osman-pacha et achever la défaite des envahisseurs ; il y 
fût peut-être parvenu s’il n’avait été gêné par l’opposition 
des autres généraux turcs, jaloux de son autorité ; il s’en 
tendait mal en particulier avec Achmet-Eyub, l’ancien géné 
ralissime, devenu son lieutenant à l’aile droite, et il était 
l’ennemi personnel de Suleïman-pacha, le chef de l’armée 
de Roumélie. 
Il fit pourtant des efforts très louables. 11 eût voulu se 
rapprocher des Balkans pour s’appuyer sur l’armée de 
Suleiman : Achmet-Eyub préférait, le long du Danube, 
E. Driault. — Question ¿'Orient. 15
        <pb n="241" />
        226 
LA GUERRE DES BALKANS. 
tenter de couper la retraite des Russes. Malgré ces dissen 
timents, malgré la mollesse de certains généraux, comme le 
prince égyptien Hassan, qui traînait avec lui un luxe encom 
brant, Méhémet battit les Russes du prince héritier à Kacel- 
jevo le 5 septembre, à Verboka-Carkiœi le 21, et réoccupa 
toute la ligne de Lom. Faisant alors toutes les concessions 
possibles à Achmet-Eyub, il voulait pousser plus loin, mar 
cher sur Biela, tendre la main à Osman-pacha, peut-être 
rejeter les Russes sur la rive gauche du Danube, achever 
ainsi la campagne. Son activité fut impuissante à secouer 
l’inertie de ses rivaux, à arracher ses troupes à leur répu 
gnance pour l’offensive. Il fut bientôt victime des intrigues 
du sérail ; il fut destitué de son commandement, remplacé 
par Suleïman-pacha ; celui-ci laissa son armée devant 
Chipka, vint se mettre à la tête des troupes du quadrilatère ; 
pour ne pas faire comme son prédécesseur détesté, il ramena 
les Turcs sur la rive droite du Lom et attendit les évène 
ments. Qui sait quel aurait été le sort de la campagne, si 
les Ottomans avaient été mieux commandés ? 
Les Russes eurent le temps d’amener 300.000 hommes 
autour de S'"tova et de préparer l’investissement de Plevna. 
Il ne s’agissait plus d’enlever la place de vive force, mais 
de la réduire par la famine. Car, dans ses retranchements 
improvisés, Osman-pacha n’avait pas pu amasser d’abon 
dantes ressources. La direction du siège fut confiée à Todt- 
leben, le défenseur de Sébastopol en 1855. Il entoura la 
ville d’ouvrages bien garnis de canons. Gourko, revenu de 
Russie à la tête d’une petite armée très légère, enleva 
Lowatz au sud, Telisch au sud-ouest, coupa toutes les com 
munications avec Sofia, jeta ses cavaliers à travers la cam 
pagne pour arrêter les vivres, acheva d’enfermer Plevna 
dans un cercle impénétrable. 120.000 Russes enserrèrent 
les Turcs sur les deux rives du Wid, le grand-duc Nicolas 
et les Roumains à droite, le général Ganjecki à gauche. 
Cependant Todtleben, sûr du résultat scientifiquement pré 
paré, songeait au lendemain, éclairait la route de Troïan et 
celle de Gabrova vers les Balkans, concentrait toutes les 
troupes légères sous Gourko ; la ville et l’armée turque 
prises, on marcherait d’une irrésistible poussée par les 
montagnes, vers Andrinople, vers Constantinople; on frap 
perait sur la Turquie le coup de grâce. 
Les approvisionnements d’Osman-pacha ne pouvaient 
soutenir son armée que jusqu’au commencement de décem-
        <pb n="242" />
        LA GUERRE. 
227 
bre. Il ne pouvait échapper à la capitulation que par une 
sortie : Todtleben le savait, et avait pris ses précautions en 
conséquence ; à la moindre alerte, toute l’armée russe devait 
se trouver massée en un seul point et y écraser les assiégés. 
Ce devait être le moment critique : on l’attendait d’un jour 
à l’autre. Le tsar Alexandre était venu au camp des assié 
geants. 
Le 28 novembre, le général turc, faisant une fausse atta 
que à l’est pour tâcher de tromper l’ennemi, se jeta avec 
30.000 hommes sur les troupes du général Ganjecki à 
l’ouest, franchit le Wid, porta toutes ses forces à l’assaut 
des retranchements russes de la rive gauche. Tous ses efforts 
furent inutiles ; il eut beau payer de sa personne ; il fut 
blessé à la cuisse, rejeté sur la rive droite. Cependant les 
Russes avaient enlevé les redoutes abandonnées à l’est de 
Plevna, étaient entrés dans la ville, l’avaient traversée en 
courant, et enveloppaient la petite armée ottomane le long 
de la rivière. Une résistance plus longue eût été folle ; 
Osman-pacha se livra aux vainqueurs avec les restes de ses 
troupes. 
D’autres succès en Asie complétèrent celui-là. Le général 
Loris Melikof, avec des renforts, put reprendre l’offensive 
contre Mouktar-pacha au commencement d’octobre. Il le 
battit le 15 à Winsikiof et fit capituler une partie de ses 
troupes. Le général Lazaref, chargé d’assiéger Kars, s’en 
empara d’un coup de main le 18 novembre et y fit 17.000 
prisonniers. Mélikof se porta sur Erzeroum, et ses éclaireurs 
parurent aux environs de Trébizonde. 
Une dernière marche, presque triomphale, des Russes 
les conduisit en vue de Constantinople. Les Serbes décla 
rèrent de nouveau la guerre au sultan le 14 décembre, 
essayèrent de s’emparer de la voie ferrée, vers Nisch et 
Mitrovitza ; ils descendirent ensuite sur Prizrend, la vieille 
capitale serbe, y firent capituler une division turque, tour 
nèrent à l’ouest la ligne des Balkans. Le tsar rentré en 
Russie pour veiller aux complications diplomatiques qui 
pouvaient se produire, Gourko reprit, avec des forces plus 
nombreuses, sa course interrompue en juillet. Dès le 24 
novembre, il avait enlevé Étropol, au nord-est de Sofia. 
Suleïman-pacha avait été rappelé du quadrilatère et se trou 
vait, avec la plus grande partie de ses forces, — 130.000 
hommes, — an sud des Balkans, son quartier-général à 
Tatar-Bazardjik. Pendant que Radetzki, avec des troupes
        <pb n="243" />
        228 
LA GUEIlRr«: DES BALKANS. 
fraîches, reprenait roffensive en avant du col de Chipka, 
Gourko occupa Bugarowo le l" janvier 1878, Sofia le 5, 
poussa devant lui les Turcs sur Philippopoli, leur livra une 
chaude bataille le 15 et le 16 janvier. Skobelef et Radetzki 
firent capituler 25.000 ennemis à Senovo, près de Chipka : 
Suleiman, pris entre Gourko et Radetzki, fut obligé de 
reculer. Le quartier-général russe put bientôt s’établir à 
Kazanlik. La Roumélie de nouveau ouverte, Gourko entra à 
Ândrinople le 20 janvier. Le grand-duc Nicolas y reçut le 
lendemain deux ministres du sultan envoyés pour traiter 
d’un armistice. 
Les Russes s’arrêteraient-ils là? N’iraient-ils pas jusqu’à 
la capitale ottomane ? Dès le début de la guerre, il entrait 
dans les plans de l’état-major impérial « de frapper au centre 
de la puissance turque, de marcher sur Constantinople, et 
d’y dicter les conditions d’une paix durable »‘.On citait un 
mot du grand-duc Nicolas : « J’ai l’ordre de ne m’arrêter 
devant rien, de marcher sur Constantinople, et je mar 
cherai ». Mais Gortchakof craignait l’Angleterre dont la 
flotte était à Besika, prête à passer les Dardanelles ; il se 
sentait lié par la convention du 8 juin 1877 : il s’était engagé 
à n’occuper ni Constantinople ni les Dardanelles; les mêmes 
promesses avaient été faites à l’Autriche et à l’Allemagne ; 
follait-il risquer un conflit européen quand on avait diffici 
lement vaincu les seuls Turcs? 
Arrivé à Andrinople, la route libre jusqu’à Constanti 
nople, Nicolas songea à passer outre aux craintes du chan 
celier, « un vieux radoteur tombé en enfance, devenu com 
plètement fou », disait-on au quartier-général. « Si Dieu le 
veut, s’écriait le généralissime, je fixerai sur les murs de 
Tsarigrad l’écu aux armes de la Russie. » Et il semble que 
telle était la secrète espérance du tsar lui-mème : « Si c’est 
l’arrêt du destin, disait-il à son entourage, que le grand-duc 
plante donc la croix sur Sainte-Sophie ! » Ils s'en rappor 
tèrent trop au destin ; il y a pourtant un proverbe qui dit : 
Aide-toi, le ciel t’aidera. Nicolas, avant de prendre une 
résolution, demanda à Saint-Pétersbourg l’autorisation de 
1. Les Russes devnnt Constantinople, article d’un anonyme russe, 
d’après le Mémori &lt;1 de la guerre d’Orient, écrit sous la dictée 
du graiid-duc Nicolas, depuis le départ de Saint-Pétersbourg —, 
19 janvier 1877 — juscpi’aii départ de San-Sléfauo — 18 avril 1878 
— Revue de Paris, 15 juillet 1897.
        <pb n="244" />
        LA GUERRE. 
229 
faire occuper Gallipoli, pour barrer la route aux vaisseaux 
anglais. On la lui refusa, avec la pensée peut-être qu’il s’en 
passerait. 11 n’osa. Trop discipliné, ou effrayé des consé 
quences, il obéit à ses instructions écrites, et non aux désirs 
inavoués de son gouvernement. 
Il se vit dans une position critique ; les Anglais à Besika, 
les Turcs maîtres toujours du quadrilatère, la Roumanie 
mécontente et lasse de la guerre, l'Autriche menaçante, 
l’armée russe fatiguée elle-même; Andrinople pouvait être 
prise dans un cercle d’ennemis et toutes ses victoires com 
promises. Il signa l’armistice d’Andrinople — 30 janvier. 
Mais les Anglais, par précaution, franchirent les Darda 
nelles, et vinrent jeter l’ancre aux îles des Princes, à l’en 
trée du Bosphore, en vue de Constantinople. Le tsar irrité 
rendit au grand-duc sa liberté d’action, l’autorisa à con 
duire ses troupes dans Constantinople, « même par la force», 
si les Anglais avançaient. Le grand-duc s’établit à San 
Stefano, un faubourg de la capitale, prépara l’attaque. Le 
sultan supplia les Anglais de se retirer ; ils levèrent l’ancre : 
les Russes n’entrèrent pas dans Tsarigrad. Ils eurent peut- 
être tort de ne pas saisir cette occasion unique ; ils comp 
tèrent sur l’habileté de leur diplomatie, sur l’appui du 
prince de Bismarck, et pensèrent obtenir par des négocia 
tions, sans risquer une guerre européenne, les avantages 
qu’ils auraient pu se promettre de l’occupation de Constan 
tinople. 
La convention d’Andrinople indiquait les bases du traité 
à intervenir : indépendance et agrandissement de la Rou 
manie et de la Serbie, agrandissement du Monténégro, 
constitution de la Bulgarie en principauté autonome, admi 
nistration autonome assurée à la Bosnie, à l’Herzégovine et 
aux autres provinces chrétiennes, paiement d’une indem 
nité de guerre à la Russie. Ces conditions étaient dans l’en 
semble conformes aux principes de la conférence de Cons 
tantinople et du protocole du 31 mars 1877. Cependant il 
fallait savoir dans quelles limites la Russie prétendait éta 
blir la principauté nouvelle de Bulgarie : là se portait l’at 
tention des cabinets européens. La question bulgare fut 
d’ailleurs le point essentiel des négociations qui suivirent la 
guerre des Balkans. 
L’Angleterre inquiète était toute prête à intervenir ; elle 
renforçait ses garnisons de Malte et de Gibraltar; elle 
manifestait l’intention d’embarquer une partie des troupe»
        <pb n="245" />
        230 
LA GUERRE DES BALKANS. 
de l’Inde. L’Âutriche-Hongrie mobilisait aussi les corps 
d’armée de sa frontière méridionale; elle demandait la 
réunion d’une conférence européenne. Quant à Bismarck 
il déclarait solennellement au Reichstag qu’il ne cherche 
rait qu’à garantir la paix, qu’à maintenir notamment le bon 
accord entre l’Autriche et la Russie, qu’il ne voulait être 
qu’un « honnête courtier » entre les parties contractantes, 
que l'Allemagne ne prétendait à aucun bénéfice particulier. 
Le prince Gortcbakof, qui n’avait aucune raison de se 
défier de l’Allemagne, qui au contraire faisait fond sur ses 
protestations amicales, accepta la réunion d’un congrès à 
Berlin. 
IV. — Le traité de Berlin et son exécution (1878-1887). 
La convention d’Andrinople fut précisée le 3 mars sui 
vant par le traité de San Stefano, beaucoup plus clair ; il 
était l’impitoyable consécration de la victoire de la Russie. 
Il aurait été « la fin de la Turquie », s’il avait été intégrale 
ment exécuté. Le sultan paierait une indemnité de guerre 
de cinq milliards et demi de francs, ou, s’il ne le pouvait, 
céderait à la Russie, en Asie Batoum, Ardahan, Kars, 
Bayazid, en Europe la Dobroudja, que le tsar donnerait à la 
Roumanie en échange de la Bessarabie, ce qui porterait la 
frontière russe au Danube. La Roumanie, la Serbie et le 
Monténégro seraient indépendants, la Serbie agrandie des 
districts de Nisch et Mitrovitza, le Monténégro agrandi de 
quelques territoires bosniaques et de deux ports sur l’A 
driatique, Antivari et DulcignoL La Bosnie et l’Herzégovine 
seraient dotées d’institutions libérales, sous le contrôle de 
l’Autriche-Hongrie et de la Russie. 
Et surtout il serait constitué une principauté autonome 
de Bulgarie, s’étendant du Danube à l’Archipel, et compre 
nant les provinces de Bulgarie proprement dite, de Rou- 
mélie et de Macédoine, en sorte que la Turquie d’Europe 
serait coupée en deux tronçons, le pays d'Andrinople et de 
Constantinople à l’est, l’Albanie à l’ouest. Cette Bulgarie 
aurait un prince élu, une assemblée élue qui élaborerait sa 
constitution sous la surveillance d’un commissaire russe 
chargé de pleins pouvoirs pendant deux ans et assisté d’un 
corps d’occupation de 50.000 Russes. 
1. Cf. Atlas historique Schrader, carte 51.
        <pb n="246" />
        LE TRAITÉ DE BERLIN. 
231 
Enfin toutes les forteresses du Danube seraient démolies. 
Le règlement de 1868 serait scrupuleusement appliqué en 
Crète ; les autres provinces chrétiennes seraient dotées par 
le sultan de règlements analogues, d’accord avec la Russie; 
l’Arménie obtiendrait aussi, sous la protection russe, des 
institutions propres à assurer son repos. 
En somme, la Turquie était « dépecée, mise en lam 
beaux, sans même conserver le libre usage de ses membres 
épargnés ».‘Ce qui en restait était soumis à l’influence de 
la Russie. 
L’Autriche n’y pouvait donner son consentement; elle 
voulait occuper la Bosnie et l’Herzégovine, exercer sur la 
Serbie et le Monténégro une sorte de protectorat, analogue 
à celui de la Russie sur la Bulgarie, conserver la disposi 
tion de la route qui conduit à Salonique et à l’Archipel ; elle 
voulait pouvoir faire équilibre à la domination russe dans 
la péninsule des Balkans. 
L’Angleterre ne fut pas moins opposée au traité de San 
Stefano. Elle comptait désormais sur la France, où le minis 
tère des affaires étrangères était dirigé par M. Waddington, 
dont les sympathies pour elle n’étaient pas dissimulées. Elle 
savait pouvoir compter sur l’Autriche. Lord Beaconsfield 
proposa même au comte Andrassy l’établissement d’un 
protectorat austro-anglais sur l’empire ottoman; le comte 
fut effrayé de cette proposition, fertile en effet en complica 
tions, Le gouvernement anglais offrit encore son appui au 
sultan, lui garantit l’intégrité de ses possessions d’Asie 
Mineure, s’il voulait permettre à l’Angleterre d’occuper l’île 
de Chypre, afin qu’elle pût mieux surveiller les entreprises 
de la Russie au sud du Caucase. Dans ces conditions, lord 
Beaconsfield et son sécréta ire d’état aux affaires étrangères, 
lord Salisbury, se crurent en mesure de parler haut à la 
Russie. 
Le l" avril, ils lancèrent une note très vive, où, consi 
dérant que le traité de San Stefano mettait la mer Noire 
sous l’absolue domination de la Russie et ne laissait à l’em 
pire turc qu’une indépendance illusoire, ils déclaraient ce 
pacte inconciliable avec les légitimes intérêts de la Grande 
Bretagne. C’était un défi brutalement jeté à la face du 
tsar. 
S’il n’avait eu que l’Angleterre contre lui, le tsar l’aurait 
1. Engelhardt, La Turquie et le Tanzimdt, II 90.
        <pb n="247" />
        232 
LÀ GUERRE DES BALKANS. 
peut-être relevé ; mais il craignait l’intervention armée de 
l’Autriche, et ne se jugeait pas de force à lutter contre ces 
deux ennemies. Il demanda à l’Allemagne de retenir l’Au 
triche, comme il l’avait lui-même retenue en 1870. Il réclama 
le paiement du service alors rendu. 
Bismarck répondit que l’Allemagne avait besoin de toutes 
ses forces pour surveiller la France, et qu'il lui était impos 
sible d’en distraire une partie pour agir sur l'Autriche. En 
réalité, il lui convenait que l’Autriche se développât dans la 
péninsule des Balkans et s’y rencontrât avec la Russie, dans 
l’intérêt de la sécurité de la Prusse en Allemagne. Dès lors, 
le gouvernement russe était dans l’impossibilité absolue de 
relever les provocations qui lui étaient adressées ; il lui 
fallut passer sous les Fourches Caudines du Congrès de 
Berlin ; « C’est là proprement la grande trahison que la 
Russie n’a pas pardonnée et ne pardonnera sans doute pas 
de longtemps à l’Allemagne 
Le congrès se réunit à Berlin le 13 juin, sous la prési 
dence du prince de Bismarck. L’Allemagne y fut repré 
sentée, avec lui, par le baron de Werther et le prince de 
Hohenlohe ; l’Autriche-Hongrie par le comte Andrassy, le 
comte de Karolyi et le baron de Haymerlé ; la France par 
MM. Waddington, de Saint-Vallier et Desprez ; l’Angleterre 
par lord Beaconsfield, lord Salisbury et lord Odo Russell ; 
l’Italie par le comte Corti et le comte de Launay ; la Russie 
par le prince Gortchakof, le comte Schouvalof et le baron 
d’Oubril ; la Turquie enfin par Karathéodory-pacha, Sadoul- 
lah-bey et Méhémet-Ali-pacha. Les traités définitifs qui 
furent signés un mois après, le 13 juillet, apportèrent, mal 
gré les etl'orts des plénipotentiaires russes, de considérables 
modifications au traité de San Stefano. Ils eurent poui 
caractère essentiel de garantir en Orient l’équilibre que la 
Russie voulait rompre à son profit. Ils n’en furent pas beau 
coup plus favorables à la Turquie et accentuèrent, autour 
de ses dépouilles, l’antagonisme des puissances rivales. 
La Russie ne garda que la Bessarabie, jusqu’à la bouche 
septentrionale du Danube,et en Asie, Batoum et Kars; elle 
obtint pour la Perse la cession du district de Khotour, à 
l’est du lac de Van. 
Pour assurer le calme aux provinces de Bosnie et d’Her- 
1. Debidour, Histoire diplomatique de VEurope, II, 517. Paris„ 
F. Alcan.
        <pb n="248" />
        LE TRAITÉ DE BERLIN. 
233 
zégovine, il fut décidé que, pour une période indéterminée, 
elles seraient occupées et gouvernées par l’Autriche-Hon- 
grie, qui pourrait même, quand elle le jugerait à propos, 
mettre garnison dans le district de Novi-bazar. 
L'Angleterre fit alors connaître que, le 4 juin précédent, 
par un traité secret, le sultan l’avait chargée du soin de 
défendre ses possessions d’Asie Mineure, avait promis de 
réformer, sous le contrôle anglais, l’administration de ces 
provinces, et lui avait permis d’occuper l’île de Chypre. 
Ainsi elle allait tenir la Russie en surveillance, et, par la pro 
tection officielle exercée sur le sultan, doubler son prestige 
aux yeux de ses 50 millions de sujets musulmans de l’Inde. 
C’était sa façon de maintenir l’équilibre en Orient; elle devait 
bientôt mettre la main sur l’Égypte pour y garantir l’ordre. 
Il n’y a pas jusqu’à l’Italie et à la France qui n’aient 
pensé prendre leur part de la curée. L’Italie avança de vagues 
prétentions sur l’Albanie et sur la Tripolitaine. La France 
se fit donner l’autorisation d’occuper éventuellement la 
Tunisie. L’Allemagne seule ne demanda rien pour elle, fit 
valoir auprès du sultan son désintéressement, et exerça par 
suite à Constantinople une influence qui n’a fait depuis que 
grandir. 
Parmi toutes ces âpres convoitises des grandes puis 
sances, les petits États chrétiens des Balkans n’obtinrent pas 
toutes les satisfactions qu’ils espéraient. 
La Grèce réclamait, au nom de la communauté de race, 
la Crète, l’Épire, la Thessalie, une partie de la Macédoine, 
au moins la Chalcidique. La Russie, protectrice encore des 
Slaves, était mal disposée pour elle. Cependant, sur les 
vives instances de la France, ses vœux furent pris en consi 
dération ; elle fut autorisée à négocier directement avec la 
Porte sur une rectification de frontières, le long d’une ligne 
approximativement marquée par le Kalamas et la Selem- 
bria. Les puissances promirent leur médiation entre les 
parties, si elles ne parvenaient pas à s’entendre. La Crète 
fut laissée au sultan, qui s’engagea à y faire observer le 
firman de 1868, à en préciser les termes au besoin. 
Le Monténégro ne reçut pas tous les territoires que lui 
avait promis le traité de San Stefano; il eut en Herzégovine 
les districts de Niksitch et de Piva, et sur l’Adriatique les 
deux ports d’Antivari et Dulcigno. 
La Serbie eut avec Nisch le district bulgare de Pirot, 
c’est-à-dire à peu près toute la vallée de la Nischawa.
        <pb n="249" />
        1234 
LA GUERRE DES BALKANS. 
La Roumanie perdit la Bessarabie méridionale, eut en 
échange les bouches du Danube et la Dobroudja jusqu’à la 
hauteur de Silistrie. 
Ces trois états furent proclamés absolument indépen 
dants. 
Mais voici le point essentiel des négociations de Berlin. 
La nouvelle principauté de Bulgarie fut réduite au pays 
compris entre le Danube et les Balkans, avec Sofia, et les 
sources de l’isker d’une part, de la Strouma de l’autre. Elle 
organiserait ses institutions politiques, sous la surveillance, 
non pas exclusivement de la Russie, mais d’une commission 
européenne. Elle resterait tributaire de la Turquie. Une 
autre province, la Roumélie orientale, située au sud, sur 
toute la vallée supérieure de la Maritza, avec Philippopoli, 
aurait une administration autonome et un gouverneur chré 
tien nommé pour cinq ans par le sultan avec le consente 
ment des puissances. 
La Macédoine fut rendue à la Turquie, qui forma encore 
ainsi un territoire, étroit sans doute du nord au sud, mais 
compact entre Constantinople et l’Albanie. 
La Porte exprima, une fois de plus, la volonté de garantir 
la liberté religieuse de ses sujets, « en y donnant l’extension 
la plus large ». Le congrès prit acte de cette déclaration, 
mit tous les établissements religieux de l’empire sous la 
protection collective des grandes puissances, sous réserve 
des droits particuliers de la France en Syrie et en Pales 
tine, qui furent solennellement confirmés. Quand le prince 
Gortchakof demanda par quelles mesures le congrès enten 
dait assurer cette protection, on ne put se mettre d’accord ; 
il ne convenait pas de limiter la souveraineté du sultan dans 
l’administration de ses états. 
De la crise de 1877-1878, l’Empire ottoman sortait singu 
lièrement affaibli ; les populations musulmanes commen 
cèrent à émigrer vers l’Asie en grand nombre. Le principe 
de son intégrité, tant de fois affirmé et qui devait l’étre 
encore, était outrageusement violé: le démembrement se 
continuait. Les Turcs dès lors furent en droit de se défier 
de toute intervention étrangère ; ils reportèrent l’origine de 
leurs désastres à l’action de l’Europe chrétienne qui, sous 
prétexte de réformes, avait énervé leurs plus fortes institu 
tions. Ils s’y montrèrent désormais réfractaires, n’acceptè 
rent les observations des grandes puissances que dans la 
mesure où il eût été dangereux de les repousser, et leur
        <pb n="250" />
        LE TRAITÉ DE BERLIN. 
235 
mauvaise volonté, qui ne fut que la volonté de se défendre, 
prépara aux diplomates d’autres difficultés. 
Le traité de Berlin lui-même ne s’exécuta pas sans obs 
tacles. Le prince Charles de Roumanie prit le titre de roi en 
1881. Le prince Milan en fit autant en Serbie en 1882, et 
tous deux furent dès lors complètement indépendants, en 
titre comme en fait. 
Les Bosniaques accueillirent mal l’occupation autri 
chienne. Encouragés par le tsar, ils y opposèrent une assez 
longue résistance. La cour de Vienne resserra son entente 
avec l’Allemagne, qui lui facilita la prise de possession de 
Novi-Bazar, après celle de la Bosnie (septembre 1879). A 
l’entrevue de Gastein, le mois précédent, les deux chance 
liers Bismarck et Andrassy contractèrent une alliance for 
melle pour assurer le respect des traités existants, c’est-à- 
dire des traités de Franc‘‘ort et de Berlin. On peut supposer 
que le tsar n’aurait pas hésité alors à rompre avec l’Alle 
magne s’il n’avait redouté les progrès du parti révolution 
naire ; le nihilisme était à ce moment en lutte ouverte 
avec le gouvernement russe, et Alexandre II lui-même 
allait tomber sous ses coups, le l®*' mars 1881. 
Le Monténégro n’occupa qu’à grand’peine les territoires 
que lui attribuait le traité de Berlin. Les populations tur 
ques du voisinage, la « ligue albanaise » encouragée déloya 
lement par le sultan, prirent les armes, et il fallut une 
démonstration navale des grandes puissances pour que le 
prince Nicolas pût mettre garnison à Antivari et Dulcigno 
(1880). 
La Porte mit encore beaucoup de mauvaise volonté à 
céder l’Épire et la Thessalie à la Grèce, selon les conven 
tions de Berlin. Les puissances durent imposer leur média 
tion: la Turquie refusa d’abandonner Janina. La frontière 
nouvelle fut fixée, par le traité du 22 mai 1881, à l’Arta 
d’une part, et d’autre part à une ligne courant le long des 
monts Voïoutza jusqu’au sud de l’Olympe. Les Grecs réser 
vèrent d’autres prétentions pour l’avenir. 
Les Bulgares ne tardèrent pas à violer, purement et sim 
plement, le traité de Berlin. Leur nationalité, à peine née, 
se révéla aussitôt très forte et très fière de son indépen 
dance. La constitution de 1879, votée par une assemblée 
ôlue, sous l’influence du gouverneur provisoire russe, établit 
un ministère responsable, et une Assemblée nationale, ou
        <pb n="251" />
        236 
LA GUERRE DES BALKANS. 
Sobranié, dont les membres furent pour les trois quarts 
élus au suffrage universel, pour un quart nommés par le 
prince. Le 29 avril 1879, le Sobranié élut prince de Bulgarie, 
Alexandre de Battenberg, un parent du tsar. Les milices 
bulgares furent organisées dans des cadres d’officiers russes. 
Le gouvernement russe pensa bien conserver le protectorat 
du nouvel État. 
Mais les Bulgares supportèrent mal cette sujétion. Il se 
forma parmi eux et au Sobranié un parti national hostile 
à l’influence russe ; le prince de Battenberg fut obligé, sous 
peine de déchéance, de se mettre à sa tête. Des querelles 
de plus en plus violentes éclatèrent entre Russes et Bul 
gares. Les deux officiers russes, Sobolef et Kaulbars, que 
le prince avait appelés au ministère, démissionnèrent le 19 
septembre 1883, et Kaulbars quitta furieux la salle des 
séances du Sobranié en criant à la majorité : « Cochons! 
Canailles! Menteurs! » Les Bulgares lui répondirent par des 
hourrahs frénétiques. C’était la rupture déjà avec la Russie. 
Cependant la Roumélie orientale s’organisait aussi, en 
principauté autonome, sous le contrôle d’une commission 
européenne. Elle eut une milice nationale, une assemblée 
provinciale élue, un gouverneur chrétien nommé par le 
sultan avec le consentement des puissances. Le premier fut 
Aleko-pacha, prince Vogoridès. Il fut remplacé bientôt par 
Gavril-pacha. Les Bulgares de la Roumélie voulaient 
l’union avec la Bulgarie. C’était pour eux le moyen d’échap 
per tout à fait à la domination ottomane. Un ardent 
patriote, Stranski, prit la tête de ce mouvement qui gagna 
bientôt, car il était irrésistible et fatal, la plus grande partir 
du pays. 
Le 18 septembre 1885, une révolution éclata à Philip- 
popoli. Elle fut absolument pacifique, ne coûta pas une 
goutte de sang. Gavril-pacha fut arrêté et renvoyé sous 
escorte à Constantinople. Un gouvernement provisoire, 
sous la présidence de Stranski, nomma Alexandre de Bat 
tenberg gouverneur de la Roumélie. Celui-ci, sous la pres 
sion du parti national, malgré l’opposition de la Russie, 
accepta, vint à Philippopoli, y fut reçu en triomphe, prit le 
titre de « prince des deux Bulgaries ». 
Les grandes puissances protestèrent contre cette viola 
tion du traité de Berlin, violatio»^ grave en effet ; car ainsi 
l’empire ottoman perdait la ligne défensive des Balkans 
qu’elles avaient voulu lui laisser. Mais comme la Bulgarie
        <pb n="252" />
        LE TRAITÉ DE BERLIN, 
237 
nouvelle échappait manifestement à l’influence russe, leur 
opposition resta toute platonique. Le tsar Alexandre III, 
pour les mêmes raisons, se montra très irrité : il rappela 
les officiers russes qui étaient encore au service du prince 
de Battenberg, et déclara ne pas le reconnaître comme 
prince des deux Bulgaries. Les rôles étaient renversés : 
c’était la Russie qui combattait les Bulgares, et l’Europe 
qui les soutenait ou du moins qui les laissait faire. 
Les Grecs protestèrent contre la rupture de l’équilibre 
balkanique, exigèrent des compensations territoriales, 
envoyèrent des troupes à la frontière de Thessalie. L’Eu 
rope les somma de désarmer. Comme cet ultimatum ne 
servait à rien, une escadre internationale, formée de vais 
seaux allemands, austro-hongrois, anglais, italiens, russes, 
fut envoyée sur les côtes grecques qui furent mises « en 
état de blocus pacifique ». L’intervention amicale de la 
France décida les Grecs à céder, et le blocus cessa le 
8 juin 1886, 
Les Serbes protestèrent aussi contre l’agrandissement de 
la Bulgarie. Les grandes puissances ne purent pas agir 
contre eux de la même façon. Le roi Milan se mit à la tête 
de son armée, envahit la Bulgarie, marcha sur Sofia. 
Alexandre de Battenberg le battit à Slivnitza, le 19 novem 
bre 1885, quelques jours après à Tsaribrod, envahit à son 
tour la Serbie, fut encore vainqueur à Pirot et marcha sur 
Nisch. Devant une intervention diplomatique de 1 Europe, 
il consentit à s’arrêter. Milan fut dès lors très impopulaire 
en Serbie ; sa femme Nathalie, fille d’un officier russe, pré 
tendit diriger l’éducation de leur fils Alexandre, et un parti 
national, appuyé sur la Russie, parce que l’Autriche n’avait 
pas voulu défendre les prétentions de la Serbie, se forma 
contre le roi. Milan abdiqua le 6 mars 1889, et son fils 
Alexandre fut proclamé roi de Serbie. 
La Bulgarie resta unie de fait à la Roumélie. Encouragée 
par son succès, elle acheva de se défaire de la tutelle exi 
geante de la Russie. Le parti russe, représenté encore par 
quelques officiers, fit un dernier effort. Dans la nuit du 
21 août 1886, des conspirateurs pénétrèrent dans la cham 
bre du prince Alexandre, et, le pistolet au poing, l’obligèrent 
à signer un acte d’abdication. Il signa, et ajouta au bas de 
sa signature : « Dieu protège la Bulgarie ! » Alors ils l’em 
menèrent, avec son frère Frantz ; à travers bois, ils les 
conduisirent au Danube, les mirent dans une barque qui
        <pb n="253" />
        238 
LA GUERRE DES BALKANS. 
descendit le fleuve jusqu’à Reni, auprès de Galatz, en terri 
toire russe. De là, sur ordre supérieur, les deux princes 
furent expédiés à Lemberg en Autriche, entre des gen 
darmes. 
Les Bulgares, indignés de cette violation du droit des 
gens, chassèrent les chefs du parti russe, Zankof, le métro 
polite Clément, formèrent un gouvernement provisoire, sous 
la direction de Stamboulof, rappelèrent Battenberg par télé 
gramme. Il rentra quelques jours après, au milieu d’accla 
mations unanimes. Il adressa au tsar une dépêche très 
humble, ne demandant de lui que le désaveu de la conspi 
ration. Le tsar répondit en le menaçant de sa vengeance. 
Dans l’intérêt de la Bulgarie, le prince céda à cette haine 
acharnée ; il forma une régence sous la présidence de Stam 
boulof, fit à son peuple des adieux émus et s’éloigna défini 
tivement (7 septembre 1886). 
Le parti russe n’en était pas moins vaincu. Le régent 
Stamboulof prépara l’élection d’un nouveau prince. Wal 
demar de Danemark refusa cette couronne ; le Sobranié 
élut, le 7 juillet 1887, le prince Ferdinand de Saxe Cobourg- 
Gotha, petit-fils de Louis-Philippe par sa mère, officier 
dans l’armée austro-hongroise, appuyé par l’Autriche et 
par l’Allemagne. Cette intervention du prince de Bismarck, 
qui ne resta pas secrète, détermina le tsar à rompre avec 
l’Allemagne et à se rapprocher de la France. 
Ferdinand et son principal ministre Stamboulof luttèrent 
quelques années contre les tentatives et les conspirations 
du parti russe. Stamboulof y gagna une réputation de 
cruauté en partie méritée ; il excita notamment de violentes 
haines par l’exécution du major Panitza en 1890. 
Ce barbare pourtant a bien mérité de la Bulgarie ; il l’a 
arrachée au danger de la tutelle étrangère ; il lui a donné 
la conscience de sa nationalité, de sa personnalité ; il l’a 
fait vivre de ses propres forces, a fortement trempé son 
énergie au milieu des embûches où se débattaient ses pre 
mières années. Il l’a jetée très vite et très résolument dans 
la voie de la civilisation, et par lui elle est devenue le plus 
prospère et le plus robuste des états balkaniques. 
Peu à peu les passions s'apaisèrent. Ferdinand se sépara 
de Stamboulof, qui fut assassiné en 1895 par les vengeurs 
de Panitza. Il chercha à se rapprocher de la Russie, après 
la mort d'Alexandre III ; il fit baptiser son fils Boris dans 
la religion orthodoxe, et le tsar Nicolas II accepta d’être le
        <pb n="254" />
        LE TRAITÉ DE BERLIN. 
23» 
parrain de l’enfant. La situation du prince Ferdinand se 
consolida d’année en année, et en septembre 1908, il put 
solennellement proclamer, dans la vieille capitale de Tir- 
novo, l’indépendance de la Bulgarie, consécration de la 
renaissance de son peuple. 
La guerre de 1877 a ainsi préparé à la question d’Orient 
une solution que personne n’eût prévue il y a un siècle. La 
succession de l’empire ottoman paraissait alors réservée à 
l’Autriche et surtout à la Russie. Dès lors elles peuvent 
bien enserrer la péninsule balkanique, l’une par la Bosnie, 
l’autre par la Bessarabie, et peser de toute leur influence 
sur leurs destinées. Mais entre elles et Constantinople se 
sont élevées des nationalités nouvelles, auxquelles le traité 
de Berlin, par le jeu des compétitions entre les grandes 
puissances, bien plus que par l’inspiration d’une louable 
générosité, a donné le droit de vivre. Comme les Turcs se 
sont fatigués de l’action de l’Europe, les Etats chrétiens, 
avides d’indépendance parce qu’ils ont été longtemps oppri 
més, prétendent grandir et prospérer par leurs seules 
forces. Ils ont déjà commencé à réagir contre la protection 
intéressée des grandes puissances voisines. Y échapperont- 
ils tout à fait ? L’Europe trouvera sans doute encore, dans 
l’antagonisme des musulmans et des chrétiens, des Grecs 
et des Slaves, des Slaves entre eux, des prétextes à inter 
vention diplomatique. Les questions de frontières qui les 
séparent, n’ayant d’intérêt que pour eux, semblent pourtant 
être moins capables qu’autrefois de troubler la paix géné 
rale. 
OUVRAGES A CONSULTER 
A. Leroy-Beaulieu, La politique russe et le panslavisme ; 
Revue des Deux-Mondes (1876). 
J. Klaczko, Deux chanceliers, Gortchakofet Bismarck. 
E. Simon, Histoire du prince de Bismarck ; — H empereur 
Guillaume 
J. Klaczko, Le Congrès de Moscou et la propagande pans- 
laviste : Revue des Deux-Mondes, 1" septembre 1869. 
E. DE Laveleye, La nouvelle politique de la Russie : Revue 
des Deux-Mondes, 15 novembre 1871. 
Rustow, La question d’Orient.
        <pb n="255" />
        2í0 
LA GUERRE DES BALKANS. 
Valbert (Cherbuliez), Jf. Gladstone et la question bulgare: 
Revue des Deux-Mondes, !«'• octobre 1876. 
Lecomte, La gtterre d'Orient, 2 vol. 
C. Farcy, La guei're sur le Danube, 1877-1878. 
A. Le Faure, Histoire de la guerre d’Orient. 
L’Angleterre et la Russie en Orient en 1876-1877: Revue 
d’histoire diplomatique, 1896. 
Les Russes devant Constantinople : Revue de Paris, 15 juillet 
1897. 
Ad. D’Avril, Négociations relatives au traité de Berlin. 
Brunswick, Le traité de Berlin. 
Hippeau, Histoire diplomatique de la 5« République. 
J. Klaczko, Les évolutions du problème oriental : Revue 
des Deux-Mondes, oct.-nov.-déc. 1878. 
G. Wyrouboff, La question d’Orient et le traité de Berlin. 
L. Léger, La Bulgarie ; — la Save, le Danube et le Balkan. 
Cbicini, État présent de Vempire ottoman. 
E. DE Laveleye, L’Angleterre et la Russie en Orient: 
Revue des Deux-Mondes (15 juillet 1880) ; — En-deçà et 
au delà du Danube : Revue des Deux-Mondes, 1885.
        <pb n="256" />
        TROISIEME PARTIE. 
LES QUESTIONS ACTUELLES. 
CHAPITRE VIII. 
EN EUROPE. - ARMÉNIE. - CRÈTE. — MACÉDOINE, 
LA DEUXIÈME GUERRE DES GA LEANS (1912-1913) 
I. — LA POLITIQUE PERSONNELLE DU SULTAN ABD-UL-HAMID H. 
Les Vieux Turcs et les Jeunes Turcs. — L’entourage du sultan. 
— Les terreurs d’Abd-ul-Uamid. — Relations du sultan avec les 
confréries. — Réorganisation militaire et administration finan 
cière. 
II. — LES MASSACRES d’aRMÉNIE (1894-1896). 
La politique arménienne. — L’église grégorienne d’Arménie. — La 
constitution arménienne de 1860. — Les Armeniens au service du 
sultan. 
Les traités de San-Stefano et de Berlin : clauses relatives à l’Ar 
ménie. — L’intervention anglaise en faveur des Arméniens. — 
Les plaintes des Arméniens. —La nouvelle politique russe contre 
les Arméniens : la centralisation sous le tsar Alexandre III. — 
Les comités révolutionnaires. 
La persécution des Arméniens par le sultan. — La politique des 
massacres. — Les massacres du Sassoun (août-septembre 1894). 
— L’intervention de l’Europe. — Le premier massacre de Cons 
tantinople (octobre 1895). — L’iradé du 20 octobre 1895. — Le 
grand massacre (novembre-décembre 1895). — La question des 
seconds stationnaires. — Les massacres de Van (juin 1896). — 
L’affaire de la Banque ottomane : le second massacre de Cons 
tantinople (août 1896). — Le « sultan assassin », le « sultan 
rouge ». 
La politique européenne. — Les propositions anglaises. — La for 
mule française de l’intégrité de l’empire ottoman. 
III. — LES AFFAIRES DE CRÈTE ET LE CONFLIT GRÉCO-TURC 
(1895-1891). 
Les Crétois et le firman de 1868. — Le traité de Berlin et le pacte 
de Halepa (1818). — Le firman du 26 octobre 1889. — Plainte des 
E. Driaült. — Question d’Orient. 16
        <pb n="257" />
        242 EN EUROPE. — ARMÉNIE. - CRÊTE. — MACEDOINE. 
Crétois. — Nomination d’un gouverneur chrétien, Karatheodory- 
pacha. — Plainte des musulmans. 
Conflits sanglants entre chrétiens et musulmans : musulmans dans 
les villes, chrétiens dans la montagne. — L’émotion à Athènes. 
— Concessions faites par le sultan : Georgis Berovitch pacha, 
gouverneur chrétien de la Crète. — L’arrangement du 25 août 
1896. — Espérances et premières mesures de pacification. — Sou 
lèvement des musulmans; mesures suspectes prises par le gou 
vernement ottoman. — Troubles à La Canée (janvier 1897). — 
Intervention de la Grèce : le colonel Vassos en Crète (février 
1897). — L’enthousiasme à Athènes : réveil de la Grande-Idée. — 
Inquiétudes des Slaves des Balkans. — Proclamation de l’auto 
nomie de la Crète par les puissances. — Sommation à la Grèce 
de rappeler ses troupes de Crète. 
Surexcitation des passions patriotiques à Athènes. — Concentration 
des troupes grecques et des troupes turques à la frontière de 
Thessalie — Nouveaux troubles en Asie mineure. — Explosion 
des haines religieuses — Déclaration de guerre entre la Grèce et 
la Turquie. — La politique de la Serbie et de la Bulgarie. — La 
guerre (avril-mai 1897). — Premiers succès des Grecs en Epire. 
— L’invasion turque en Thessalie : Tyrnavos, Larissa, Pharsale. 
— La médiation européenne. — La situation de la question cré- 
toise. — La défaite de l’hellénisme. — Restauration du prestige 
du sultan parmi les musulmans. 
IV. — LA DEUXIÈME GUERRE DES BALKANS (1912-1913). 
Les nationalités chrétiennes des Balkans. — Les Albanais : leurs 
anciens rapports avec l’Italie méridionale. — Leur conversion à 
l’Islam : leurs mœurs ; leurs brigandages. — Les Grecs : la Grande 
Idée; le domaine de l’hellénisme autour de la mer Égée. — Les 
Koulzo-Valaques. — Les Serbes: le souvenir de la Grande-Serbie. 
— Les Bulgares: la Granue-Bulgarie ; leurs fortes qualités; leur 
propagande politique et religieuse. 
Les troubles de Macédoine. — La Révolution jeune-turque de juillet 
1908. — L’annexion de la Bosnie et de l’Herzégovine par l’Au 
triche. — Le prince Ferdinand a tsar des Bulgares ». — La chute 
d’Abd-ul-IIamid II. 
La France au Maroc. — Les Italiens en Tripolitaine ; traité de Lau 
sanne (1912). 
L’alliance balkanique (13 mars 1912). — Les défaites des Turcs par 
les Balkaniques. — Prise de Janina, Andrinople, Scutari. — Les 
préliminaires de Londres (30 mai 1913). 
La fin de l’alliance balkanique. — La guerre des alliés (juin-juillet 
1913). — Défaites de la Bulgarie. — Les atrocités bulgares. — Le 
traité de Bucharest (10 août 1913): le partage de la Macédoine. 
Les questions en suspens: la question financière, la question d’Al 
banie, la question des Iles. 
L’avènement des États Balkaniques h l’indépendance parfaite. — 
La prépondérance slave dans l’Europe orientale et centrale. 
L — La politique personnelle du sultan Abd-ul-Hamid II, 
L’empire ottoman, surtout depuis la guerre de Crimée, 
s’était mis sous la tutelle et à l’école de l'Europe. 11 n’y
        <pb n="258" />
        LA POLITIQUE PERSONNELLE DU SULTAN. 
243 
avait rien gagné. Elle l’avait laissé aux prises avec la Russie ; 
elle lui avait fait subir un démembrement effroyable et 
quasi-mortel, et ce n’était que par les querelles des puis 
sances chrétiennes qu’il avait échappé à la ruine, d’ailleurs 
simplement retardée, de l’aveu de beaucoup. 
Le sol européen se vidait rapidement des musulmans : 
les routes de l’Asie étaient couvertes de leur exode misé 
rable ; ils retrouvaient en sens inverse, la mort dans l’âme, 
les traces de leurs ancêtres, qui jadis, sous Bayézid l’Éclair 
et sous Mahomed II le Conquérant, avaient couru triom 
phants de l’est lointain à l’Adriatique. Qu’était donc deve 
nue la maison d’Othman? Avait-elle encouru la disgrâce du 
Ciel? N’était-elle pas punie d’avoir écouté les traîtres 
conseils des Infidèles ? Et si la main de Dieu s’était retirée 
d’elle, fallait-il lui laisser l’autorité suprême? Etait-elle 
encore capable de conduire les destinées de l’Islam? 
En cette défiance presque unanime se rencontraient les 
fanatiques, stricts observateurs de la loi du Coran, fervents 
de la haine aux chrétiens, et les Jeunes-Turcs partisans de 
rétablissement d’une sorte de régime constitutionnel à la 
façon de l’Europe. Tout le monde musulman en était agité, 
et, au centre de l’Afrique, les confréries organisaient, à 
côté et hors de l’autorité du padischah, une sorte de théo 
cratie populaire. 
Abd-ul-llamid II sauva le prestige de son pouvoir. L’Islam 
était de nouveau saisi d’une intense fièvre de fanatisme, 
singulièrement aggravée par le désespoir : la souveraineté 
du sultan allait y être engloutie. Il résolut de ne plus faire 
aucune concession réelle à l’influence européenne, en 
sauvant de son mieux les apparences ; il rompit avec la 
politique des réformes, chassa de Constantinople ou décima, 
par la prison ou les exécutions sommaires, le parti jeune- 
turc, qui porta dès lors ses plaintes et ses menaces à 
travers la presse de l’Occident. Il se fit le chef du parti 
fanatique, put reprendre ainsi son autorité compromise, res 
taurer à Constantinople le pouvoir personnel. Dès lors, les 
ministres ne sont que les instruments de la volonté du 
maître; leurs délibérations ne sont qu’un trompe-l’œil, 
destiné à en imposer à l’Europe ; et, de fait, elle ignora 
longtemps cette nouvelle politique ; elle s’aperçut tard que 
le vrai centre du gouvernement n’était plus à la Porte, 
Daais au palais, à Yldiz-Kiosk, la résidence d’Abd-ul-Hamid. 
Le sultan l’entretint longtemps dans son erreur. Cependant
        <pb n="259" />
        244 EN EUROPE. — ARMENIE. — CRÈTE. — MACÉDOINE. 
de continuels et brusques changements dans le personnel 
des ministres, et même au grand-vizirat, trahissaient la pré 
sence d’une autorité ombrageuse, capricieuse peut-être, 
avec laquelle il n’en fallait pas moins compter. Pendant une 
dizaine d’années, la physionomie d’Abd-ul-Ilcmid fut ainsi 
dissimulée, comme enveloppée d’un voile impénétrable, et 
elle restait, à distance, sympathique ; car on racontait qu’il 
avait reçu peu d’instruction, mais qu’il aimait à lire, qu’il 
était irréprochable dans ses mœurs, modéré dans ses plai 
sirs, tout différent des sultans fainéants de jadis, qui ne 
régnaient qu’au harem et y perdaient prématurément toute 
énergie physique et morale. 
Ce n’est pas pourtant qu’il faille voir en lui un souverain 
de valeur exceptionnelle, ni même un caractère remarqua 
ble. Élevé au pouvoir par une révolution qui coûta le treue 
à son frère Mourad, la vie à son oncle Abd-ul-Aziz, il 
sembla longtemps être resté sous l’impression d’nne ter 
reur invincible et peut-être assez naturelle, soumis par 
nécessité autant que par politique à un entourage qui le 
tenait sous la menace de la déposition ou de la mort, et 
qui l’obligeait à agir. Jusqu’à quel point était-il libre, et 
responsable de ses ordres ? Quelle part revenait, dans les 
manifestations de sa volonté, à ses favoris ? Il apparut 
seulement que, de gré ou de force, Abd-ul-Hamid était 
devenu le chef des musulmans fanatiques. 
Le rôle était dangereux, non pas en face de l’Europe 
chrétienne, mais en face de ses sujets, plus exigeants à 
mesure qu’ils obtenaient davantage et que le succès venait 
à leur politique. Aussi le sultan n’osait-il trop se confier à 
l’un ou à l’autre de ses ministres les plus écoutés, et de 
temps en temps le bruit courait d’une mystérieuse révolu 
tion au palais d’Abd-ul-IIamid, de la disgrâce d’un secré 
taire jusque-là très intime, de la disparition d’un con 
seiller qui avait eu toute sa confiance. 
Car il vécut dans la crainte continuelle et inguérissable 
d’un attentat contre sa personne. Il sentait autour de lui 
la haine des Jeunes-Turcs. Il craignait, parce qu’il cédait 
parfois aux conseils de 1 Europe, d’encourir la vengeance 
des Vieux-Turcs. Il se montrait rarement et très vite en 
public ; quand il allait à la grande mosquée de Stamboul, 
pour baiser, selon le rite, le manteau du prophète, à cha 
que fête du Beïram, il faisait monter près de lui son plus 
jeune enfant, en face de lui Ghazi-Osman-pacha, le héros
        <pb n="260" />
        .. ^ 
LA POLITIQUE PERSONNELLE DU SULTAN. 245 
de Plevna; il comptait que l’innocence de l’un, la popula 
rité de l’autre lui seraient une protection sacrée. A son 
palais d’Yldiz-Kiosk, il s’entourait d’une garde choisie de 
Kurdes et d’Albanais, qu’il avait honorés du nom de 
Hamidiés. Bien entouré par des gens qu’il payait très 
cher, il avait peur encore, il n’osait coucher deux nuits 
de suite dans le même appartement*. Sa vie n’était qu’une 
perpétuelle terreur de la mort, et cette terreur le livrait 
aux volontés de ses favoris du moment, lui suggérait les 
plus atroces violences contre ceux qu’il soupçonnait ou 
qu’on lui faisait soupçonner. 
Par lui-même, ou par ces influences occultes, il avait 
ressaisi son rôle de chef religieux. 11 accueillait avec une 
bienveillance respectueuse les « badjis », les pèlerins de 
La Mecque, dont il défendait son trône comme d’une garde 
divine : il consultait les cheikhs les plus vénérés, comme 
cet Aboul-Houda, un derviche fanatique, venu de Syrie 
avec une réputation de sainteté et de sagesse, prêchant le 
long de la route contre la tiédeur des croyants, contre la 
faiblesse du khalife devant les raïas : Abd-ul-Hamid s’était 
réservé le monopole de ses vertueux conseils. Il entretenait 
de même des relations étroites avec les corporations reli 
gieuses de la Tripolitaine, avec les Senoûsiya surtout, qui 
étaient représentés auprès de lui : ils agitaient ensemble le 
rêve du panislamisme, et ils ne désespéraient pas de refaire 
par-dessus la vallée du Nil l’unité du monde musulman®. 
A cette politique, il fallait des instruments d’action, et 
le sultan acheva la réorganisation de son armée. II avait 
appelé en 188.3 des généraux prussiens à son service, et 
ils perfectionnèrent l’armement et la discipline des trou 
pes ottomanes. En dehors de l’armée régulière, il veilla 
particulièrement à la formation et à l’entretien de corps 
spéciaux, les Hamidiés, destinés à l’exécution rapide et 
sûre de ses volontés : ils étaient nombreux au palais ; ils 
pouvaient agir dans les provinces les plus lointaines, et 
jouissaient pour cela, d’avance récompensés et gagnés, de 
privilèges dont les autres soldats étaient jaloux. Il fallait 
de l’argent, et le sultan entassa à Yldiz-Kiosk un trésor 
fait de la pénurie des finances publiques, de la cessation 
des travaux publics, de l’augmentation arbitraire de tous 
1. A. Vandal, Les massacres d’Arménie, p. 21. 
2. Engelhardt, La Turquie et le Tanzimât^ II, p. 264. — Bèrard, 
La politique du sultan, p. 190.
        <pb n="261" />
        246 EN EUROPE. — ARMÉNIE. - CRÈTE. — MACÉDOINE. 
les impôts, de l’invention de dîmes nouvelles, de l’épuise 
ment de toutes les terres de l’empire, de la misère et de la 
faim de ses habitants. Parfois les valis recevaient du palais 
’ordre de lever de nouvelles taxes sur leurs administrés : 
es impôts déjà avaient été perçus ; quand même, il fallait 
payer encore : si l’on ne voulait ou si l’on ne pouvait, les 
Hamidiés passaient, massacraient et pillaient. 
L’Europe, occupée d’autre chose, ne vit longtemps, sous 
le nom d’Abd-ul-Hamid, qu’un gouvernement faible, capri 
cieux, inconsistant, paresseux aux réformes promises, mais 
si plein d’égards pour ses conseils qu’elle se serait fait scru 
pule de manifester de trop brutales exigences : elle en res 
pectait la fragilité. Elle ne perçut — et encore n’en 
convint-elle pas aussitôt, —la révolution opérée à Constan 
tinople qu’à la lueur des événements d’Arménie. 
II. — Les massacres d’Arménie (1894-1896). 
L’Arménie est le pays que domine l’Ararat. Elle est 
aujourd’hui partagée entre trois empires : la Perse, la Russie 
et la Turquie. Les Arméniens sont restés chrétiens au milieu 
des musulmans ; mais, dans aucun vilayet de l’empire otto 
man, ils ne forment la majorité de la population ; ils vivent 
parmi des tribus Kurdes qui, converties à l’Islam, en ont 
pris le droit de persécuter lesraïas, de leur faire payer dîmes 
et impositions de toute nature, de les piller même, avec la 
connivence des autorités turques. Les Arméniens sont sur 
tout nombreux au nord et au sud du lac de Van, dans le 
Sassoun, c’est-à-dire entre le Tigre et l’Euphrate supérieur, 
autour des villes d’Erzeroum, Mouch, Bitlis, Diarbékir, et 
enfin, au fond du golfe d’Alexandrette, dans le Zeïtoun, 
autour de Marach. D’autres communautés, plus isolées, sont 
établies dans les principales villes de l’Asie mineure, notam 
ment le long des côtes de la mer Noire, de Trébizonde à 
Constantinople. 
L’Arménie avait été longtemps le champ de bataille des 
Turcs et des Persans, puis des Turcs et des Russes. Résignée 
pendant des siècles au joug ottoman, elle le supporta moins 
patiemment quand les Russes furent devenus les maîtres du 
pays de Tiflis et d’Érivan, quand ils eurent occupé Etch- 
miadzin, la résidence du patriarche arménien. Les Russes 
ont eu en Orient, comme les Français en Occident, le privi 
lège d’éveiller la conscience des nationalités. La nationalité
        <pb n="262" />
        LES MASSACRES D’ARMÉNIE. 
247 
arménienne était d’ailleurs particulièrement vivace. Les 
misères subies, les révolutions traversées l’avaient fortement 
trempée ; elle n’avait pas consenti, comme la plupart des 
tribus du Caucase, à disparaître dans la masse des conqué 
rants. Elle avait pris dans l’oppression une originalité plus 
remarquable. 
Les Arméniens ont leur église, distincte de l’église grecque 
et de l’église latine, constituée au v* siècle par Saint Gré 
goire rilluminateur. Ils ont leur pontife suprême, le Catho- 
licos d’Etchmiadzin, leurs prêtres mariés, leurs moines 
enfermés dans des monastères vénérés, leurs écoles que ce 
clergé administre et dont il dirige l’enseignement, leurs 
poètes qui recueillent les légendes et les chants populaires 
de la montagne et évoquent les souvenirs de la gloire 
passée. Il y a parmi eux des Arméniens catholiques, ou 
Arméniens-Unis, qui reconnaissent la suprématie du pape 
de Rome et sont ainsi directement protégés par la France ; 
eux-mêmes sont fidèles à l’idée nationale, mettent leur acti 
vité et leur fortune à son service, et, s’ils n’admettent pas 
le catholicos comme chef spirituel, ils le reconnaissent 
comme le représentant de la « patrie » ‘. 
La nationalité arménienne manifesta sa renaissance d’une 
éclatante façon par la rédaction de la Constitution de 1860. 
Elle établissait d’abord les devoirs des nationaux : « parti 
ciper aux frais de la nation, et la servir chacun selon son 
pouvoir, obéir à ses ordres et à ses lois, » — et les devoirs 
de la nation ; « veiller aux besoins moraux, intellectuels 
et matériels des nationaux, conserver la tradition et la foi 
de l’Église nationale grégorienne, propager l’instruction 
sans distinction de classe ni de sexe, contribuer sans cesse 
au progrès général ». Elle proclamait ensuite le suffrage 
universel et l’élection à toutes les charges, instituait à 
Constantinople une Assemblée nationale arménienne de 400 
membres, élue pour 10 ans et chargée de contrôler toute 
l’administration de la nation. Elle confiait le pouvoir au 
eatholicos, assisté de deux conseils, l’un religieux, l’autre 
laïque, tous deux nommés par l’Assemblée 
Cette constitution fut ratifiée par la Porte le 17 mars 
1863. En ce temps, le sultan, qui n’était pas Abd-ul-Hamid 
1. P. Moräne, Au seuil de l’Europe, les Arméniens du Caucase. — 
Correspondant du 10 avril 1897. 
2. V. Bérard, La politique du sultan, p. 133-137.
        <pb n="263" />
        2í8 EN EUROPE. — ARMÉNIE. — CRÈTE. — MACÉDOINE. 
II, voyait dans les Arméniens ses plus fidèles sujets ; il 
trouvait parmi eux ses plus intelligents fonctionnaires ; ils 
occupaient dans les préfectures, dans les tribunaux, les 
emplois de confiance: « le sabre aux Albanais, la plume aux 
Arméniens », telle est alors, et jusque vers 1890, la double 
formule de l’administration ottomane. Au moment où la 
Russie atteignait les pentes septentrionales de 1’.Ararat, la 
Porte semblait vouloir lui disputer le cœur des Arméniens. 
Car le tsar Alexandre II les comblait aussi de faveurs ; le 
principal chef de ses armées au sud du Caucase pendant la 
guerre de 1877, son conseiller le plus écouté dans les der 
nières années de sa vie, fut un Arménien, le général Loris 
Mélikof, et il appelait l’Arménie, comme la Bulgarie, à 
¡’indépendance, à la croisade contre les Musulmans. Les 
Arméniens pourtant ne se laissèrent pas alors entraîner à 
une grande insurrection nationale. Eurent-ils peur de la 
vengeance des Turcs? Ou comptaient-ils sur la bienveil 
lance du sultan? 
Du moins la Russie ne manqua pas de se charger de leurs 
intérêts ; et le traité de San Stefano fut la première mani 
festation de l’intervention européenne en faveur de l’Ar 
ménie. oc La Sublime Porte, disait l’article 16, s’engage à 
réaliser sans plus de retard les améliorations et les réformes 
exigées par les besoins locaux dans les provinces habitées 
par les Arméniens, et à y garantir leur sécurité contre les 
Kurdes et les Circassiens. » L’Angleterre s’inquiéta ; elle 
craignit que la Russie, protectrice de l’Arménie, ne dominât 
toute l’Asie mineure et la Mésopotamie : par la convention 
du 4 juin 1878, avide aussi de protéger les sujets du sultan, 
elle obtint que « d’accord avec le gouvernement britan 
nique », la Porte introduirait dans ses possessions d’Asie 
mineure toutes les institutions propres à y relever l’état des 
populations chrétiennes et musulmanes; afin quelle put 
aider en cela plus efficacement le sultan, elle était autorisée 
à occuper et à administrer l’île de Chypre L 
Et enfin l’article 16 du traité de San Stefano fut reproduit 
dans les mêmes termes par le traité de Berlin, en l’article 
61, avec cette addition: « La Sublime Porte donnera con 
naissance périodiquement des mesures prises dans ce but 
aux puissances, qui en surveilleront l’application ». 
Ainsi les Puissances prenaient sous leur garantie l’amé- 
1. Engelhardt, La Turquie et ie Tanzimât, II, p. 209*211.
        <pb n="264" />
        m 
LES MASSACRES D’ARMÉNIC. 
•249 
lioration du sort des Arméniens. La souveraineté du sultan 
en recevait une atteinte qu’il ressentit ; il commença à les 
traiter moins favorablement ; à mesu ”e que sa poliJque 
personnelle s’accentua, il leur fît un grief de plus en plus 
grave d’être sous la protection de l’Europe, et leur prou 
va qu’ils eussent été plus en sûreté sans cette protection. 
Les mois, les années passèrent ; aucune réforme ne fut 
faite ; les impôts furent levés de plus en plus arbitrairement; 
les Kurdes furent plus entreprenants et plus rapaces que 
jamais ; le gouvernement les laissa faire ; mieux même, il 
les encouragea. Pour justifîer sa présence à Chypre, l’An 
gleterre intervint, rappela le traité de Berlin ; mécontente 
des vagues promesses reçues, elle envoya une escadre dans 
le golfe de Smyrne. Le sultan affirma « sa haute et cons 
tante sollicitude pour le bien-être de ses sujets » ; elle ne 
tarderait pas à être « publiquement démontrée par des 
faits certains et éclatants ». Les vaisseaux anglais quittè 
rent Smyrne. 
Un an après, l’ambassadeur anglais à Constantinople, sir 
Henry Layard, constatait, dans un rapport officiel à son 
gouvernement, qu’ « aucune des réformes projetées en Asie 
n’avait été loyalement exécutée » ; il ajoutait : «Je me suis 
convaincu que, depuis la fin de la guerre, le parti fanatique 
est parvenu à persuader à Sa Hautesse que, comme l’expé 
rience tentée par ses prédécesseurs d’acclimater les institu 
tions européennes en Turquie n’a pas réussi. Elle doit agir 
maintenant sans l’Europe et améliorer et réformer son pays 
d’après les méthodes turques et mahométanes ». L’ambas 
sadeur exprimait en conclusion la nécessité d’une interven 
tion très nette des puissances. Le 22 juillet 1880, M. Glads 
tone, affirmant déjà, en plein Parlement, une politique que 
l’Angleterre a reprise en ces derniers temps, lançait cette 
déclaration vigoureuse à la face du gouvernement ottoman : 
« Si désireux que nous soyons d’éviter les complications qui 
naîtraient de la destruction de l’empire turc, l’accomplisse 
ment des devoirs du gouvernement turc vis-à-vis de ses 
sujets n’est plus pour nous la question secondaire ; c’est la 
question primordiale, c’est le but principal vers lequel ten 
dent nos efforts. Que si la Turquie ne se décide pas à accom 
plir ses devoirs, son intégrité et son indépendance devront 
se tirer d’affaire elles-mêmes comme elles pourront »*. 
1. Engelhardt, La Turquie et le Tanzîmât, II, p. 219-22.1.
        <pb n="265" />
        250 EN EUROPE. — ARMÉNIE. — CRÊTE. - MACÉDOINE. 
Les Arméniens, fatigués d’attendre les preuves de la solli 
citude du sultan, firent présenter par leur patriarche de 
Constantino^,le aux ambassadeurs des puissances le résumé 
de leurs vœux : ils demandèrent un régime analogue à celui 
de la Crète et du Liban, un vali chrétien, sous lui des agents 
chrétiens ou musulmans selon les districts, une fixation 
régulière de l’impôt, qui serait partiellement consacré à la 
construction de routes et d’écoles, une gendarmerie indi 
gène capable de mettre les villages arméniens à l’abri des 
pillards Kurdes. Ils voulaient aussi la constitution d’un con 
seil provincial élu au suffrage universel, chargé surtout de 
la répartition des charges de l’impôt et de l’élaboration d’un 
plan de travaux publics. Ils sollicitaient enfin la création 
d’une commission européenne de contrôle. 
Le gouvernement anglais ne les encouragea pas à main 
tenir leur demande d’une assemblée élue, le mélange des 
races et des religions devant rendre difficile, dangereux 
peut-être, du moins pour le moment, l’établissement d’un 
régime représentatif; ils devaient se montrer satisfaits si 
on réussissait à les délivrer du triple joug du préfet, du 
collecteur d’impôts et du juge concussionnaire. Sous ces 
réserves, il engagea avec les autres gouvernements euro 
péens des négociations sur la question : elles n’aboutirent 
pas ; l’Angleterre avait sans doute assez fait pour légitimer 
l’occupation de Chypre. 
La Russie se montrait déjà mal disposée à l’égard de 
l’Arménie; elle craignait désormais que les Anglais ne 
voulussent la dresser comme une barrière contre ses empié 
tements. Elle était devenue aussi hostile à la politique des 
nationalités qu’elle y avait été jadis favorable; elle voyait 
la Bulgarie se lever contre elle, et elle redoutait le même 
danger du fait d’une Arménie indépendante, ou même seu 
lement autonome, créature et comme vassale de l’Angle 
terre. « Nous ne voulons pas d’une Bulgarie arménienne », 
disait volontiers le chancelier russe, le prince Lobanof. Il 
fallait à la Russie le chemin libre au sud, vers l’Euphrate et 
vers la Perse, et elle appliqua aux Arméniens de la Caucasie, 
avec moins de violence pourtant, la terrible politique de 
centralisation qu elle avait suivie en Pologne et qui nivelait 
impitoyablement tous ses sujets sous le même joug de l’ad 
ministration impériale. Comment eût-elle travaillé à l’auto 
nomie de l’Arménie turque ? 
Aussi bien, les Arméniens en général devenaient trop
        <pb n="266" />
        LES MASSACRES D’ARMENIE. 
251 
puissants au gré des Russes, dans le gouvernement de la 
Transcaucasie. Très entreprenants, très habiles, là comme 
partout, ils étaient les plus riches commerçants de Tiflis ; 
iis exploitaient les plus abondantes sources de pétrole de la 
région de Bakou; les banques les plus prospères étaient 
entre leurs mains. Ces « Juifs chrétiens » amassaient d’énor 
mes fortunes ; ils achetaient les meilleures terres de la cam 
pagne, les plus importants immeubles de la ville ; à ce titre, 
ils disposaient des élections, et la douma ou conseil pro 
vincial de Tiflis en vint à compter une majorité de 67 Armé 
niens contre 13 Russes. Le flot arménien, parti de Turquie 
et descendant les pentes de l’Ararat, menaçait de recouvrir 
toute la Caucasie; les journaux russes dénoncèrent « le 
péril arménien ». 
Le tsar Alexandre III prit contre eux les premières mesu 
res exceptionnelles destinées à les fondre, à les noyer plutôt 
dans la masse russe et orthodoxe. Il enleva, par une sorte 
de laïcisation, les écoles arméniennes à la direction du 
catholicos et n’y permit que l’usage de la langue russe ; il 
exigea des fonctionnaires arméniens leur démission ou une 
profession d’orthodoxie; il éloigna de la même façon les 
étudiants arméniens des universités russes. Il forma le 
dessein de faire disparaître l’Église grégorienne ; il avait 
déjà le droit de désigner le catholicos parmi les deux 
patriarches qui avaient obtenu le plus grand nombre de 
voix de leurs coreligionnaires, c’est-à-dire qu’il pouvait 
choisir le candidat de la minorité, ainsi réduit à sa dévo 
tion. Il pouvait encore faire présider le synode arménien 
par un procureur laïque, souvent un général ; Pierre le 
Grand n’avait pas procédé autrement quand il avait voulu 
devenir le chef de la religion grecque. Alexandre III voulut 
encore enlever le catholicos à la résidence d’Etchmiadzin et 
l’établir plus près de lui, à Saint-Pétersbourg : il eut peur 
que les Arméniens ne prissent alors pour capitale religieuse 
quelque couvent turc ou persan, et il mourut avant d’avoir 
achevé son œuvre d’unification. 
Cependant, mal soutenus par l’Angleterre, menacés par 
la Russie, détestés dès lors par le sultan qui lâcha la bride 
aux Kurdes, et ainsi de plus en plus misérables, les Armé 
niens furent entraînés aux tentatives révolutionnaires. Les 
plus ardents d’entre eux se groupèrent en des comités d’ac 
tion, VHindchak surtout, ou la Cloche, qui date de 1887.
        <pb n="267" />
        252 EN EUROPE. — ARMÉNIE. — CRÈTE. — MACÉDOINE. 
Ils résolurent de forcer l’attention de l’Europe par des pro 
clamations, des campagnes de presse, des manifestations 
insurrectionnelles, en un mot, par une agitation qui porte 
rait le trouble dans toute l’Arménie et obligerait les puis 
sances et le sultan à se souvenir de l’article 61 du traité de 
Berlin. Mais à mesure qu’ils furent plus entreprenants, la 
colère du sultan s’exalta contre eux ; le fanatisme musul 
man trouva une nouvelle ardeur parmi les mohadjirs, ou 
exilés musulmans revenus en masse de Bulgarie en Asie 
mineure. Dans cette surexcitation générale des passions 
contraires, les conflits étaient inévitables, n’eussent-ils 
pas été provoqués par Abd-ul-Hamid et son entourage. 
La politique personnelle du sultan, l’action des comités 
arméniens, l’indiflerence ou la mauvaise volonté des puis 
sances européennes jetèrent l’Arménie aux plus effroyables 
catastrophes. 
Le gouvernement ottoman prétendit « résoudre la ques 
tion arménienne en supprimant les Arméniens », selon l’ex 
pression attribuée au grand-vizir Saïd-pacha. Ce fut la pre 
mière application, et jusqu’ici la plus claire, de la politique 
personnelle du sultan. 11 essaya d’abord d’obtenir des con 
versions en masse, et les Kurdes pratiquèrent en 1892 et 
1893 des milliers de circoncisions. Puis il favorisa les émi 
grations : un grand nombre d’Arméniens quittèrent en effet 
leur pays; mais ils vinrent à Constantinople et y furent 
pour le gouvernement une nouvelle cause d’embarras. Ces 
mesures premières ne firent que grandir la puissance des 
comités révolutionnaires et les pousser aux excès ; ce 
qui allait permettre au sultan d’user d’une autre méthode. 
Déjà, le 26 février 1890, il avait donné l’ordre de fouiller 
les églises arméniennes et d’y rechercher les armes et les 
munitions qui devaient y être cachées. On ne trouva rien. 
Comme les Arméniens s’étaient opposés à cette profanation, 
on en avait tué 20 et blessé plus de 300. 
Mais la grande politique des massacres ne date que de 
1894. Les Kurdes avaient de tout temps le droit de lever 
sur les villages arméniens des contributions à peu près régu 
lières, comme le halif, sorte de dime sur les récoltes, ou le 
hala, part de la dot des jeunes mariés. Ils furent encouragés 
à multiplier leurs exigences, ils s’y prêtèrent volontiers ; la 
situation devint vite intolérable dans le pays arménien. Les 
chrétiens, poussés à bout, se défendirent, refusèrent de 
payer ce qu’ils ne devaient pas, furent frappés, frappèrent.
        <pb n="268" />
        LES MASSACRES D’ARMÉNIE 
253 
infligèrent aux Kurdes quelques bonnes leçons ; ceux-ci 
revinrent avec des renforts, avec des soldats de l’armée 
régulière, des Hamidiés, avec des ordres du Palais, et l’on 
procéda à la « répression de l’insurrection arménienne ». 
Du 12 août au 4 septembre 1894, les villages arméniens 
du pays de Sassoun, Mouch, Talori, Ghenik, Sémal, Guélié- 
guzan, Agpi, Spagank, et bien d’autres, sont mis à feu et à 
sang. Les Hamidiés et les Kurdes entrent dans les villages, 
forcent les maisons, pillent et tuent. Les Arméniens qui ne 
se défendent pas et qui implorent la pitié du bourreau, sont 
employés à creuser des fosses pour y jeter ceux qui se 
défendent; après quoi, ils y seront jetés à leur tour. Le sang 
enivre les assassins; ils imaginent des raffinements de 
cruauté inouïs, prêtres écorchés vifs ou détaillés en mor 
ceaux, femmes éventrées, jeunes filles violées, enfants 
coupés en deux, fréquemment sur les genoux de leur père 
DU de leur mère servant de billot. Les cheikhs et les imans 
accompagnent les massacreurs, leur indiquent les meilleurs 
coups à faire. Le maréchal Zekki-pacha, gouverneur de la 
province, général en chef du 4® corps d’armée, commande 
les troupes et récompense les services rendus au gouverne 
ment; en reconnaissance de ses efforts, il reçut quelques 
jours après le grand-cordon de l’Imtiaz. Au mois de novem 
bre suivant. Sa Majesté le Sultan lui conféra encore la 
médaille d’or du Mérite agricole*. En effet, trente villages 
avaient été brûlés ; il y avait eu 7 à 8.000 morts ; 400 jeunes 
femmes avaient été enlevées, dont 200 s’étaient noyées pour 
échapper à la honte Le Sassoun n’était plus qu’un mon 
ceau de ruines*. 
Les gouvernements européens intervinrent. L’Angleterre 
demanda la formation d’une commission d’enquête. La 
Porte prit les devants et nomma, le 20 novembre 1894, une 
commission ottoman « pour rechercher les actes criminels 
commis parles brigands arméniens». Trois délégués, russe, 
français et anglais, furent adjoints à cette commission ; ses 
travaux furent conduits avec une lenteur et une partialité 
révoltantes; ils se terminèrent en juillet 1895 par cette 
sanction : le vali de Bitlis, Bahri-pacha, fut révoqué et reçut 
la décoration de l’imtiaz. Les délégués européens purent à 
1. Lim’e Bleu, 1895, I, p. 45-46. 
2. Livre Jaune, Affaires arméniennes, n® 10; M. Meyrier, consul 
de France à Erzeroum à M. Hanotaux, 5 octobre 1894.
        <pb n="269" />
        2Ù4 EN EUROPE. — ARMÉNIE. — CRÈTE. - MACÉDOINE. 
grand’peine se renseigner sur les évènements ; ils réussirent 
cependant à établir que les massacres avaient été exécutés 
par des soldats de l’armée régulière, sur ordres de leurs 
chefs, que les agents directs du Palais en étaient les auteurs 
responsables. La politique du sultan commençait à appa 
raître. 
Pour éviter le retour de pareils évènements, es ambas 
sadeurs à Constantinople présentèrent à la Porte, le 11 mai 
1895, un memorandum comprenant les réformes néces 
saires et d’ailleurs promises antérieurement par le gouver 
nement impérial : ils demandèrent que le choix des valis fût 
contrôlé par les puissances, que les impôts fussent réguliè- 
ment fixés et perçus, que la gendarmerie fût empruntée à 
toutes les classes de la population, que des limites fussent 
tracées aux campements et aux pâturages des Kurdes, que 
leurs migrations fussent surveillées. La Porte opposa à ces 
propositions, le 3 juin, un contre-projet dont l’ambassa 
deur de France, Paul Cambon, écrivit aussitôt qu’ii ne cons 
tituait pas même une base de discussion : elle repoussait en 
bloc le projet des ambassades, sous prétexte que tout con 
trôle européen porterait atteinte à la souveraineté impériale 
de Sa Hautesse le sultan. Abd-ul-Hamid ne voulait pas être 
importuné dans l’application de sa politique personnelle. 
Les puissances cherchèrent, avec la plus louable patience, 
une nouvelle base de discussion. 
Moins patients, les comités arméniens prévinrent les 
ambassadeurs, le 28 septembre 1895, qu’ils allaient faire à 
Constantinople une manifestation pacifique pour les obliger 
à s’occuper d'eux, et « pour réveiller l’esprit de croisade. » 
La manifestation eut lieu en effet le 30 septembre : elle con 
sista en une procession, à travers la ville, de quelques cen 
taines d’Arméniens demandant des réformes. La police 
turque sortit ; il y eut des conflits : un officier ottoman fut 
tué. Alors, sur ordres du Palais, la police et les soldats se 
jetèrent sur les quartiers arméniens, et, jusqu’au 2 octobre, 
puis encore le 8 et le 9, ils pillèrent et massacrèrent avec 
une parfaite méthode, firent quelques centaines de victimes, 
ramassèrent un bon butin. Pendant plusieurs jours, les 
églises furent pleines de réfugiés, de femmes surtout qui 
ne consentirent à les quitter que sous la garantie des 
ambassadeurs. Dans le même temps, le 8 octobre en parti 
culier, Trébizonde était ensanglantée de la même façon; ü 
y eut 3 ou 400 morts.
        <pb n="270" />
        LES MASSACRES D’ARMÉNIE. 665 
Les puissances exigèrent des réformes, et, pour ne plus 
se heurter à une fin de non-recevoir, elles réduisirent de 
beaucoup les termes du memorandum dull mai : elles 
laissèrent au gouvernement ottoman toute liberté dans le 
choix desvalis; elles respectèrent scrupuleusement sa sou 
veraineté. Moyennant cela, il daigna accepter leurs propo 
sitions, et un iradé, signé le 20 octobre 1895, parut donner 
aux Arméniens les garanties essentielles. Lord Salisbury 
exprima pourtant des doutes sur la sincérité des promesses 
du sultan. 
A la nouvelle des concessions faites par le gouvernement, 
les musulmans entrèrent dans une grande colère : ils cru 
rent ou affectèrent de croire que dès lors les chrétiens 
allaient être leurs maîtres et les massacrer à leur tour — 
car pour eux, la liberté, c’est le droit de massacrer —, en 
sorte que l’iradé du 20 octobre fut le signal du grand mas 
sacre de novembre et décembre. Les victimes se comptent 
alors par milliers, et non plus seulement par centaines. 
L’ordre est donné du haut des minarets par les muezzins 
qui appellent les fidèles à la curée * et qui, descendus 
ensuite aux villages chrétiens, excitent les meurtriers. Le 
massacre est conduit par les officiers du sultan, notamment 
par le maréchal Chakir-pacha, qui annonce que « le Maître 
a permis de tuer les Arméniens. » Pendant près de trois 
mois, toutes les localités habitées par des Arméniens sont 
affreusement ensanglantées : 3.000 morts à Diarbékir ; les 
bouchers étalent devant leurs boutiques de la chair d’Armé- 
niens : « Chiens de chrétiens à vendre » ; 4 à 5.000 vic 
times à Erzeroum, où les bourreaux imaginent de couvrir de 
pétrole les chrétiens vivants et de les allumer comme des 
flambeaux. Mêmes horreurs, à différentes dates, selon l’ar 
rivée des ordres de Constantinople, à Mouch, Bitlis, Khar- 
pour, Sivas, Césarée, Malatia. Et partout, après le mas 
sacre, la misère fut effroyable et fit périr la majorité des 
survivants. Il n’y eut pas moins de 100.000 morts. 
Car le massacre fut alors général ; l’opération fut appli 
quée à tout le pays arménien, même au Zeïtoun, malgré le 
voisinage des côtes, où l’on pouvait craindre d’être vu par 
1 Europe. Il est vrai que les Musulmans paraissent avoir eu 
peu de souci de l’opinion de l’Europe: « Allez vous plaindre 
au consul, » disaient-ils volontiers à leurs victimes en les 
1. A. Vandal, Les massacres d’Arménie^ pli.
        <pb n="271" />
        íbé ¿N EUROPE. — ARMÉNIE. — CRÊTE. — MACÉDOINE. 
expédiant. A Marach, dans le Zeïtoun, une école catho 
lique, placée par conséquent sous le protectorat de la France, 
fut incendiée ; le père Salvatore, sujet italien, fut emmené 
avec onze autres personnes par le colonel Mahzar-hey, ei 
sur la route, à quelque distance, égorgé, puis brûlé avec 
ses compagnons. Une commission d’enquête retrouva l’em 
placement du crime, marqué par des ossements et des cordes 
carbonisés, la terre encore grasse de la chair brûlée. Le 
gouvernement français obtint que le colonel ottoman fût 
poursuivi, mais non pas qu’il fût puni. 
Que faisaient donc les grandes puissances au spectacle 
de ces atrocités ? Elles s’efforcaient d’abord d’en atténuer 
le retentissement, et pendant plusieurs mois les massacres 
furent en effet presque ignorés en Occident. Elles deman 
dèrent aussi au sultan la permission d’envoyer dans la Corne 
d’or chacune un second stationnaire pour protéger, en cas 
de nouveaux troubles, leurs nationaux. Il fut d’ailleurs bien 
entendu qu’elles n’avaient aucunement l’intention d’exercer 
la moindre contrainte sur lui ; loin d’elles la pensée de 
porter atteinte à sa souveraineté. Les négociations enga 
gées à ce sujet durèrent quelques semaines ; après quoi, les 
ambassadeurs reprirent consciencieusement l’étude des 
réformes destinées à améliorer la condition des sujets de la 
Porte. 
Cependant le sultan achevait son œuvre, dans les régions 
où elle était restée imparfaite. Le district de Van avait été 
presque épargné jusque-là. Le maréchal Saadeddin-pacha 
y fut envoyé : Abd-ul-Hamid avait la plus grande confiance 
en ses talents. Il arma les Kurdes de fusils perfectionnés, 
leur amena des pièces de canon, et le massacre et le pillage 
commencèrent. Avec de pareils instruments, ce fut tôt fait. 
Du 15 au 25 juin 1896, Van et tous les villages de la riche 
plaine environnante furent incendiés ; au milieu des flam 
mes, les boulets et les balles poursuivaient les chrétiens ; 
toutes les femmes furent enlevées, abominablement trai 
tées ; tous les Arméniens mâles âgés de plus de dix ans, 
selon le mot d’ordre, furent massacrés. Toutes les églises, 
tous les couvents, et notamment le célèbre monastère de 
Varak, furent saccagés et détruits. Il y eut plus de 20.009 
morts, sans compter les victimes de la misère qui suivit e1 
qui y règne encore. Saadeddin-pacha fut nommé grand-offi 
cier de rOsmanié, l’un des ordres les plus honorables que 
confère le sultan.
        <pb n="272" />
        LES MASSACRES D’ARMÉNIE. 
257 
Pour en finir, le sultan obligea le patriarche arménien de 
Constantinople, Izmirlian, a démissionner, en le mena 
çant de terribles vengeances sur son peuple s’il s’y refusait. 
Il fut remplacé par un indigne prélat, un certain Bartolomeo, 
nommé en violation des règles séculaires que la Porte avait 
toujours respectées. Poussés à bout, les Arméniens de 
Constantinople voulurent obliger l’Europe, par une nouvelle 
manifestation, à sortir de son inaction. Le 25 août 1896, 
une vingtaine d’entre eux, armés de revolvers, entrèrent 
dans les bureaux de la Banque Ottomane, firent prisonniers 
les 120 employés qui s’y trouvaient, restèrent quelques 
heures maîtres de l’établissement, n’y commirent d’ailleurs 
aucun désordre. Cernés bientôt, ils n’en sortirent que sur 
la promesse de la vie sauve, et, sous la protection des 
ambassadeurs européens, ils furent embarqués sur la 
Gironde, à destination de Marseille : ils avaient voulu seu 
lement montrer que les Arméniens n’étaient pas tous morts 
ou résignés. 
La colère du sultan fut effroyable. Sa police avait décou 
vert des bombes et de la dynamite dans certaines maisons, 
notamment dans une école de filles fermée à cause des 
vacances. Les auteurs de l’attentat sur la Banque arrachés 
à sa vengeance, il en fit porter la peine aux innocents. Une 
bande de fanatiques, armés de gourdins, conduits par des 
officiers et des agents de police, se jeta sur le quartier 
arménien d’IIas-Keui, et le transforma, en quelques ins 
tants, en un « abattoir humain ». Pendant deux jours et 
deux nuits, le 27 et le 28, les massacreurs travaillèrent. Ils 
pillèrent les maisons arméniennes sans en oublier une; ils 
n’en pillèrent pas d’autres ; ils respectèrent les femmes ; 
on était trop près de l’Europe, on ne voulait pas donner de 
soi une mauvaise opinion ; ils se contentèrent d’assommer 
les hommes à coups de bâtons; du moins ils s’acquittèrent 
en conscience de cette besogne. Pendant plusieurs jours, 
on ne vit plus dans le quartier que des femmes, jeunes ou 
vieilles, affolées par les terribles choses qu’elles avaient 
vues, des mains d’Arméniens coupées et étalées aux bou 
cheries avec cette étiquette ; « Pieds de cochons à vendre », 
de larges traînées de sang par les rues. Les eaux de la 
Corne d’or portèrent au Bosphore les cadavres de plusieurs 
centaines d’Arméniens. On compta environ 6.000 morts, le 
contingent d’une grande bataille. 
C’est pourquoi M. Gladstone a pu appeler Abd-ul-Hamid II 
E. Driault. — Question d’Orienl. t 7
        <pb n="273" />
        2õ8 EN EUROPE. - ARMÉNIE. - CRÈTE. — MACÉDOINE. 
le « sultan assassin ». Cette épithète n’est peut-être pas 
encore suffisante ; car c’est à environ 150.000 que s’élève 
le nombre de ses victimes : la guerre franco-allemande de 
1870-1871 ne fut pas beaucoup plus affreuse à cet égard. 
M. Vandal a pour jamais fixé au front de l’auteur de ces 
monstruosités l’épithète de « Sultan Rouge ». 
Comment l’Europe a-t-elle pu laisser commettre un 
pareil crime, auquel l'iiistoire, depuis le moyen âge, n’offre 
rien de comparable? Ce sera une des surprises de la pos'é- 
rité. Peut-être la maladie et la mort d’Alexandre III en 1894, 
la mort du prince Lobanof en 1896 expliquent-elles en par 
ticulier l’inaction de la Russie, d’ailleurs mal disposée 
pour les Arméniens ; mais il n’apparaît pas que, dans ce 
désarroi du gouvernement russe, le gouvernement français 
ait pris l’initiative des mesures nécessaires, ni qu’il ait saisi 
cette occasion de manifester par des actes l’accord franco- 
russe. En Angleterre seulement, l’opinion publique, en des 
meetings bruyants, exprima son indignation. Le gouver 
nement britannique tenta d’obtenir des puissances une in 
tervention efficace : le 16 septembre 1896, il proposa de 
déclarer au sultan que « la continuation de la mauvaise 
administration de son empire impliquerait pour lui-même 
la perte de son trône ». Le 21 octobre, il communiqua aux 
autres cabinets un memorandum rappelant les engagements 
pris par le sultan et contenus dans le traité de Rerlin, et 
indiquant la nécessité de supprimer, par la force au besoin, 
les vices qui font tomber en ruines l’empire turc L Ce 
memorandum n’eut aucun succès. L’ambassadeur de France 
à Constantinople était pourtant d’avis, lui aussi, que l’ère 
des représentations verbales ou écrites paraissait décidé 
ment close, et que « seul l’envoi de cuirassés dans la Corne 
d’or par les six grandes puissances donnerait au sultan l’im 
pression d’un véritable concert européen ». Mais le gouver 
nement français se défiait de la politique de lord Salisbury : 
il le soupçonnait, à le voir ainsi pousser au démembrement 
de l’empire ottoman, de chercher une occasion de garder 
définitivement l’Egypte. 
A la politique représentée par l’Angleterre, le gouverne- , 
ment français, après le voyage de l’empereur de Russie à 
Paris en octobre 1896, opposa celle de l’intégrité de l’em 
pire ottoman ; il réussit à l’établir comme une des bases 
1. Livre Jaune, ARa^res arméniennes, p. 277.
        <pb n="274" />
        LES AFFAIRES DE CRÈTE. 
259 
essentielles du droit européen actuel, et à la mettre sous 
la garantie collective des grandes puissances. Il la com 
pléta par la double formule : pas de condominium, pas 
d’action isolée sur aucun point. L’Europe désormais pre 
nait sous sa tutelle les populations de l’empire ottoman. 
Elle s’engageait par là moralement à ne plus laisser s’y 
reproduire les « atrocités » de Bulgarie et d’Arménie. Même 
elle s’engageait moralement à assurer aux Arméniens les 
libertés nécessaires et la réparation de leurs malheurs. 
.\près plus de dix ans, ces malheurs ne sont pas réparés. 
III. — Affaires de Crète et conflit Gréoo-Turo (1895-18S7) ' 
La Crète, après l’Arménie, fournit bientôt à l’Europe 
d’autres sujets de préoccupation et soumit à une première 
et délicate expérience les principes émis par le gouverne 
ment français. 
A vrai dire, cette île ne fut jamais absolument conquise 
par les Turcs ; les chrétiens conservèrent toujours dans la 
montagne une réelle indépendance, et ils en descendirent 
à dates presque régulières pour faire le coup de feu contre 
les Musulmans. Après la grande insurrection de 1867, le 
firman du 10 janvier 1868 établit un compromis entre le 
souverain et les sujets, en instituant, sous un gouverneur 
nomüîé par le sultan, une assemblée élue. Ce ne fut pas la 
fin des troubles : l’Assemblée eut des volontés que le gou 
verneur ne respecta pas ; le gouverneur prit avec le firman 
des libertés contre lesquelles l’Assemblée protesta vive 
ment, dans les rares occasions où la Porte lui permit de 
siéger. Les conflits furent inévitables entre l’une et l’autre, 
entre la majorité chrétienne et la minorité privilégiée des 
musulmans, et, parmi les chrétiens, il se forma un parti 
radical prêt à de nouvelles insurrections pour arracher l’île 
à la domination musulmane, par l’annexion à la Grèce. 
L’article 23 du traité de Berlin, en son paragraphe pre 
mier, exigea du sultan l’application sincère du firman de 
1868 et la promesse même d’y apporter les modifications 
équitables. Sous le contrôle des consuls européens en Crète, 
eu leur résidence de Halepa, près de la Canée, fut signé le 
1. Livres Jaunes: I. Affaires de Crète, juin 1894-février 1897; — 
H. Conflit gréco-turc. Situation de l’empire ottoman, février-mai 
1897.
        <pb n="275" />
        260 EN EUROPE: - ARMÉNIE. - CRÈTE. - MACÉDOINE. 
pacte du 12 octobre 1878. Le vali ou gouverneur-général^ 
nommé pour cinq ans, fut assisté d’un mouchavir ou adjoint 
chrétien. L’Assemblée générale fut composée de 49 chré 
tiens et de 31 musulmans, dut être réunie tous les ans pen 
dant quarante Jours au moins, 60 au plus ; la Sublime 
Porte s’engagea à sanctionner ses lois, « si elles ne por 
taient pas atteinte aux droits du gouvernement impérial et 
aux principes de la législation de l'Empire ». Une part des 
revenus fut réservée aux travaux d’utilité publique, cons 
tructions d’écoles, d’hôpitaux, de routes et de portsL 
Mais les gouverneurs généraux continuèrent à violer, du 
consentement du sultan, les engagements pris par celui-ci; 
les Crétois continuèrent à se soulever périodiquenient, 
surtout en 1888. Sous le prétexte de cette insurrection et 
par application de sa politique personnelle, Abd-ul-Hamid 
promulgua un nouveau firman, celui du 26 octobre 1889*. 
Il augmenta les attributions du vali, dont les pouvoirs 
n’eurent plus de durée déterminée, institua à côté de lui un 
commandant militaire. Le gouverneur-général eut le droit 
de présider l’Assemblée, de diriger ses débats, d’écarter 
toute proposition « sur les questions échappant à sa com 
pétence ». L’Assemblée fut invitée à voter de nouvelles 
ressources pour « les travaux si nécessaires d’utilité publi 
que ». Le vali reçut l’ordre de donner la plus grande publi 
cité à ce firman, « afin de faire connaître à tous les sujets 
du sultan habitant dans l’île les grâces et les bienfaits qui 
leur étaient ainsi prodigués. » En fait, le nouveau firman 
compromettait les avantages précédemment accordés aux 
Crétois, déchirait le pacte de Halepa, mentait aux promesses 
antérieurement faites. D’ailleurs le gouverneur général 
Mahmoud-Djelaleddin-pacha se chargea de faire compren 
dre à ses administrés que le temps des concessions était 
passé et que le gouvernement ottoman avait changé de 
maximes. 
Le mécontentement en fut plus vif, les tentatives insur 
rectionnelles plus fréquentes. L’île fut rejetée dans l’anar 
chie, dans la misère; une telle situation ne pouvait aboutir 
qu’à quelque formidable révolte, qui donnerait au sultan 
l’occasion de régler la question crétoise par quelque san 
glante exécution. Mais il lui fut impossible de cacher assez 
1. Livre Jaune, T, p. 5, 
2, Livre Jaune, I, p. 9.
        <pb n="276" />
        LES AFFAIRES DE CRÈTE. 
261 
longtemps aux grandes puissances ce qui se passait dans 
l’île. Les plaintes des chrétiens finirent par obtenir l’atten 
tion de l'Europe. 
En juin 1891, l’Assemblée crétoise demanda au sultan la 
nomination d’un vali chrétien et une organisation régulière 
du système des impôts. Ces demandes furent appuyées par 
les ambassadeurs des puissances, et Abd-uI-Hamid montra 
de la bonne volonté; il céda, au bout de quelques mois, 
aux instances des uns et des autres, et, le 5 mai 1895, il 
nomma au gouvernement de l’ile un chrétien Karatheodory- 
pacha. L’accord sans doute allait pouvoir ainsi s’établir 
entre le gouverneur et l’assemblée, dans le plus grand in 
térêt de l’ordre et de la prospérité du pays. 
Mais les musulmans de la Crète protestèrent violemment ; 
avec un vali chrétien et une majorité chrétienne à l’Assem 
blée, quel allait être leur sort? Ils étaient dès lors à la 
merci des infidèles. Le sultan ne pouvait pas vouloir un 
pareil scandale : on lui avait évidemment forcé la main ; le 
meilleur moyen de lui être agréable devait être de lui déso 
béir. Le comité musulman de la Canée fit appel à la résis 
tance, à la haine des Roumis, à la guerre civile ; quelques 
chrétiens furent assassinés sur plusieurs points de l’île ; 
une véritable guerre fut déclarée au nouveau gouverneur, 
des attentats dirigés contre lui. Le commandant militaire, 
Emin-pacha, se leva ouvertement contre Karathéodory ; 
les gendarmes refusèrent d’obéir à celui-ci. Il semble bien 
■que la Porte encourageait ces démonstrations : elle avait 
nommé un vali chrétien sous la pression des puissances ; 
mais elle ne voulait pas qu’il réussît, elle voulait avoir des 
raisons de le rappeler bientôt et de rendre une autorité plus 
forte aux fonctionnaires musulmans. 
Les provocations des musulmans amenèrent les ripostes 
des chrétiens. Les désordres continuèrent, toujours plus 
graves. Karathéodory, impuissant à les faire cesser, fut 
rappelé, remplacé, le 8 mars 1896, par un musulman, 
Turkhan-pacha, dont le premier soin fut d’ajourner sans 
date la convocation de l’Assemblée. 
Encouragés, les musulmans tombent sur les chrétiens, 
soulèvent des émeutes sanglantes dans les principales villes 
où ils sont nombreux, La Canée, Candie, Rethymo. Le 
24 mai, on se bat dans les rues de La Canée, toute la popu 
lation est en armes; les cawas des consuls de Russie et de 
&lt;irèce sont tués par les musulmans. Le consul de France
        <pb n="277" />
        262 EN EUROPE. — ARMÉNIE. - CRETE. — MACÉDOINE. 
demande à Paris un navire de guerre pour garantir la sécu 
rité de ses nationaux. On lui envoie le Cosmao, puis le 
Neptune. L’Italie est bientôt représentée aussi dans la baie 
de la Sude, près de La Canée, par le cuirassé Piemonte ; 
d’autres navires européens arrivent de semaine en semaine 
dans les eaux crétoises. 
La guerre entre musulmans et chrétiens gagne l’île tout 
entière : si les premiers se concentrent dans les villes, dont 
le séjour devient impossible à leurs ennemis, les autres se 
retirent en armes dans les montagnes où ils restent les 
maîtres et où s’organisent les comités insurrectionnels de 
VEpitropie ; leurs principaux centres sont ceux de Sfakkia, 
de Saint-Basile et d’Apokorona au-dessus de La Canée. Le 
gouvernement ottoman envoie des troupes contre eux : 
elles sont battues dans la montagne de Sfakkia, en novem 
bre ; dans une nouvelle rencontre, en décembre, elles per 
dent encore 15 hommes tués, dont 2 officiers. La garnison 
turque de Vamos est bloquée et ne sera que très pénible 
ment délivrée le 30 mai suivant. Si donc les musulmans 
l’emportaient dans la plupart des villes, les chrétiens 
triomphaient dans tout le reste de l ile. 
Ces événements excitèrent bientôt une vive émotion à 
Athènes. Toujours la Grèce et la Crète ont éprouvé les 
mêmes sentiments, ayant passé par les mêmes soufirances, 
et se sont unies dans la haine du Turc. Jamais rien de ce 
qui est Crétois ne fut étranger à la Grèce. Les hétairies, les 
comités patriotiques qui s’inspirent de la Grande-Idée 
envoyèrent de bonne heure en Crète des souscriptions, des 
armes, des volontaires dont la plupart débarquèrent à 
Kissamo. Le journal Palingenesia écrivait en décembre : 
« Le printemps prochain pourrait ramener en Crète autre 
chose que des hirondelles ». Et le roi Georges, pressé par 
l’opinion publique qui suivait avec passion les événements 
de a l’île-sœur », disait au ministre de France à Athènes, 
M. Bourée : « Vous savez que les Turcs envoient cinq batail 
lons en Crète ; si les choses prennent cette tournure, je 
vous déclare que jene pourrai plus répondre de rien ici et 
que les événements suivront leur cours »’. En effet, le 
sultan envoyait en Crète des renforts, la Grèce des volon 
taires ; l’île allait devenir le champ de bataille des Grecs et 
des Turcs ; ce pouvait être le signal d’une levée de bou- 
1. Livre Jaune, I, n* 26, Bourée à Berthelot, 21 décembre 1895.
        <pb n="278" />
        LES AFFAIRES DE CRÊTE. 
26a 
cliers dans tous les pays helléniques, notamment dans la 
Macédoine ; il en pouvait résulter les complications les plus 
graves dans tout l’Orient*. 
L’Europe intervint. A. la suite d’une démarche des ambas 
sadeurs à Constantinople, le vali de Crète reçut l’ordre de 
convoquer immédiatement l’Assemblée générale ; mais les 
chemins étaient si peu sûrs, les députés chrétiens si méfiants 
et quelques-uns si mal disposés qu’il se passa encore 
quelque temps avant qu’elle ne tînt séance. Puis, sur la pro 
position du gouvernement russe, les puissances présentèrent 
à la Porte la note collective du 24 juin: elles demandèrent 
la nomination d’un gouverneur-général chrétien, la remise 
en vigueur du pacte de Halepa, et une amnistie générale. 
Le sultan donna les meilleures paroles ; le vali adressa 
aux populations de l’île une proclamation, où il invita les 
insurgés à se soumettre et à se confier en la bienveillance 
du souverain. Puis Turkhan-pacha fut remplacé par un 
chrétien, Georgis Berovitch-pacha, prince de Samos (28 juin 
1896) : un iradé du 4 juillet promit le retour à la conven 
tion de Halepa et une amnistie. 
Mais la situation était sans issue : toute concession faite 
aux musulmans irritait les chrétiens, toute concession faite 
aux chrétiens irritait les musulmans. Berovitch fut aussi 
impuissant que Karatheodory ; ses officiers musulmans lui 
laissèrent tout ignorer; ses fonctionnaires prirent leurs 
instructions auprès du commandant militaire, un musulman 
naturellement, le maréchal Abdullah-pacha. Des mouve 
ments de troupes ordonnés par ce dernier parurent suspects 
aux consuls européens qui tentèrent en vain de s’y opposer. 
Les Turcs attaquèrent les hauteurs de l’Apokorona qu’oc 
cupaient les insurgés ; ils se firent battre. Les musulmans 
prirent partout une attitude des plus menaçantes ; ils se 
jetèrent un jour sur le village d’Anapolis, y tuèrent 13 moi 
nes, 13 femmes, 2 enfants, 24 hommes, en blessèrent beau 
coup d’autres, brûlèrent toutes les maisons. Les députés 
musulmans de l’Assemblée protestèrent contre le rétablis 
sement de la convention de Halepa, qui les livrait aux 
volontés des chrétiens plus nombreux ; iis voulaient qu’on 
assurât le respect des droits de la minorité, « sacrifiée aux 
réclamations outrées et radicales de la majorité »*. 
1. Livre Jaune, I, n* 113, Cambon à Hanotaux, 7 juin 1896. 
2. Livre Jaune, 1, n* 213, 30 juin 1896.
        <pb n="279" />
        264 EN EUROPE. — ARMÉNIE. — CRÈTE. — MACÉDOINE. 
Mais celle-ci trduvait au contraire la convention de 
Halepa insuffisante, puisqu’elle n’avait pas empêché le 
retour des abus ; elle exigeait d’autres garanties ; elle vou 
lait que le gouverneur-général fût toujours chrétien, nommé 
pour cinq ans par le sultan avec l'agrément des puissances, 
qu’il eût le droit de veto sur les délibérations de l'Assem 
blée, qu'il nommât tous les fonctionnaires de l’ile, qu'il eût 
la disposition des troupes de garnison, que la langue 
grecque fût la seule langue officielle du pays, que la Crète, 
sauf un tribut à la Porte, pût disposer de ses revenus pour 
l’amélioration de ses intérêts économiques, que ces modi 
fications à la convention de Halepa fussent placées sous le 
contrôle des grandes puissances 
Quelques-uns ne voyaient de salut que dans l’annexion à 
la Grèce, et les comités d’Athènes les encourageaient à n’ac 
cepter aucun compromis. Un grand nombre de volontaires 
grecs continuaient à venir au secours des insurgés, appor 
tant des armes et des munitions. Les chrétiens de la mon 
tagne, autour des députés qui n’étaient pas encore partis 
pour La Canée, formaient une assemblée insurrectionnelle, 
organisaient un gouvernement provisoire. Le roi Georges 
et ses ministres, pressés par l’opinion publique de jour en 
jour plus fiévreuse, manifestaient l’intention d'envoyer un 
cuirassé dans les eaux crétoises. De nombreux officiers et 
soldats de l’armée régulière quittaient les rangs, et cette 
« désertion héroïque », qui sans doute leur serait pardon- 
née, leur permettait d’aller servir en Crète la Grande-Idée. 
D’autres se formaient en bandes sur la frontière turque, 
entraient en Épire, en Macédoine, tentaient de soulever 
toutes les populations helléniques contre l’oppresseur 
musulman. Il devenait de plus en plus difficile d’empêcher 
un conflit entre la Grèce et la Turquie. 
Les ambassadeurs des puissances à Constantinople y 
firent pourtant un nouvel effort. Le 25 août I89ô, ils obtin- 
ent de la Porte un arrangement qui donnait une satisfac 
tion presque entière aux réclamations des chrétiens de Crète, 
le sullan promit de nommer Berovitch-pacha gouverneur- 
général pour cinq ans, et même, pour donner une marque 
toute particulière de ses bonnes dispositions, de l'élever au 
rang de vizir. Les ambassadeurs, en exécution de celle nou 
velle convention, étudièrent l’organisation de la gendarme- 
1. Livre Jaune, î, n" 224, 16 juillet 1896.
        <pb n="280" />
        LES AFFAIRES DE CRÊTE. 
265 
rie et la réforme de la justice en Crète. Le gouvernement 
ottoman y apporta bien quelques retards par des objections 
mesquines, selon la coutume de ses atermoiements, refusant 
d’admettre les étrangers dans la gendarmerie Cretoise, 
demandant le maintien des anciens tribunaux. Il en passa 
pourtant assez vite par les volontés des puissances et 
approuva, le 28 décembre 1896, le projet d’organisation de 
la gendarmerie crétoise et, le 27 janvier 1897, le projet de 
réforme judiciaire. La commission consulaire de La Canée 
entra en fonctions, aida à l’application du nouveau régime, 
qui devait assurer la prospérité de l'île. Les députés chré 
tiens étaient satisfaits de l’arrangement du 25 août, témoi 
gnaient aux représentants des grandes puissances leurs 
sentiments de très vive reconnaissance, invitaient toute la 
population chrétienne à prêter son concours à l’exécution 
du nouveau règlement, à déposer les armes, à considérer 
dorénavant les musulmans comme des frères : « Enfants de 
la même patrie, appartenant à la même race, ayant égale 
ment à gagner ou à perdre au bonheur ou au malheur du 
pays, chrétiens et musulmans, cessons désormais de nous 
ruiner et de nous entr’égorger. Jetons à l'oubli les maux 
récents en considération de l’intérêt général, et puisque 
nous avons les mêmes souffrances, aidons-nous mutuelle 
ment pour guérir des plaies mutuelles. Que le travail paci 
fique soit désormais la seule lutte que nous ayons à sou 
tenir. » Tout était en bonne voie, la question crétoise parais 
sait résolue. 
Mais ce qui plaisait aux chrétiens ne pouvait plaire aux 
musulmans. Les arrangements intervenus suscitèrent parmi 
ceux-ci de nouveaux accès de fanatisme. Dès le 29 août, on 
redoute à Candie un massacre de la population chrétienne. 
A La Canée, les musulmans tuent un religieux, dans la rue, 
en plein jour; une bande de 3.000 d’entre eux sort de la 
ville, et, au village de Platania, tue huit personnes, en 
blesse cinq, brûle plusieurs maisons. Les consuls prévoient 
qu’un soulèvement des musulmans va remettre en question 
l’œuvre pacifique des puissances sur le point de s’achever. 
Des placards affichés à La Canée appellent la population 
musulmane à prendre les armes pour la défense de ses 
droits ; le commandant militaire déclare qu’il n’a pas rcÇu 
l’ordre de s’opposer à ces démonstrations. Les musulmans 
se pressent de nouveau dans les villes, occupent les mai- 
tons où les chrétiens de la montagne ne sont pas encore
        <pb n="281" />
        266 EN EUROPE. — ARMÉNIE. — CRÈTE. — MACÉDOINE. 
rentrés ; ils sont 30.000 à Candie, 20.000 à La Canée ; « iî 
faut désagréger ces masses », disent les consuls: elles sont 
un redoutable danger et peuvent empêcher la pacification 
de ríle. 
Le sultan envoie en Crète un haut commissaire impé 
rial, un musulman, Zihni-pacha, dont l’influence ne peut 
qu’annuler celle du vali chrétien : « mission malencon 
treuse, écrit M. Cambon, qui retarde la solution pacifique ». 
Zihni-pacha est bientôt suivi, à titre d’inspecteur extraor 
dinaire des garnisons turques, de Saadeddin-pacha, celui-là 
même qui, au mois de juin précédent, avait si bien travaillé 
à l’exécution des ordres du sultan dans le district arménien 
de Van. Les ambassadeurs protestèrent contre cette dési 
gnation, et Saadeddin fut rappelé quelques jours après: il 
avait eu le temps d’encourager les musulmans à la résis 
tance ; car on se rendait bien compte que cette anarchie, 
dont l’Europe ne trouvait pas le remède, « était l’œuvre de 
certaines personnalités musulmanes de l’entourage du 
sultan qui ne cessaient d’écrire aux musulmans de la Crète 
que les réformes n’existaient que sur le papier et qu’elles ne 
seraient jamais mises à exécution » *. Il fallait même prouver 
par des désordres croissants que ces réformes n’étaient pas 
possibles. Tout cela faillit aboutir en janvier et février 1897 
à un drame semblable à ceux de l’Arménie. 
En janvier, une émeute plus formidable que les précé 
dentes éclate à la Canée ; les musulmans poursuivent le&amp; 
chrétiens à travers les rues. Le vali et les consuls euro 
péens veulent s’interposer : ils sont repoussés par une grêle 
de balles. Ils évacuent leur résidence de Halepa, dans la 
banlieue de la ville, embarquent leurs familles et le plus de 
chrétiens possible à bord du Suchet; d’autres plus nom 
breux se pressent sur le rivage en hâte de quitter cette terre 
inhospitalière. Cependant une partie de la ville est en flam 
mes, presque tout entière au pouvoir des musulmans : le 
palais du gouverneur brûle ; trois jours et trois nuits, les 
marins du Suchet défendent contre eux la mission catho 
lique. Il n’y a plus de pain; les boulangers ont été tués, 
leurs boutiques pillées ; les deux tiers des maisons des 
chrétiens sont détruites. 
La panique gagne la montagne : pour que de tels excès 
puissent se produire à la Canée, c’est donc que les repré- 
1. Livre Jaune, I, n» 469, Blanc à HanotauT, 3 fi/;"—1895.
        <pb n="282" />
        LES AFFAIRES DE CRÈTE. 
267 
sentants des puissances laissent faire ? Ne peut-on plus 
compter sur elles? Les insurgés chrétiens, qui sont campés 
au-dessus de Halepa, arborent le drapeau hellénique, pro 
clament l’annexion de leur patrie à la Grèce. 
Le consul général de Grèce à La Canée, M. Gennadls, 
envoie cette dépêche à son gouvernement; « Aucun espoir. 
Tous les chrétiens seront massacrés ». Le ministère De- 
lyanni communique cette dépêche aux députés ; ils se lèvent 
tous dans une violente explosion de colère et de patriotisme : 
la Grèce, en de telles circonstances, doit secourir ses frères 
de la Crète; son abstention serait une lâcheté et un suicide. 
Le gouvernement annonce aux puissances l’intention d’en 
voyer en Crète le cuirassé Miaoulis et deux autres bâti 
ments et de répondre à l’appel des chrétiens de Tile. Le 
Laurium, chargé de munitions, y est aussitôt expédié. Le 
prince Georges, second fils du roi, quitte Athènes au milieu 
des manifestations les plus enthousiastes, pour conduire 
une flottille de torpilleurs dans les eaux crétoises et empê 
cher le débarquement des renforts turcs envoyés de Smyrne. 
Il ne fit du reste rien d’important. Un cuirassé grec donne 
la chasse au transport turc le Fuad, qui va de Candie à 
Sitia et le force à retourner en arrière. Le 13 février, le 
colonel Vassos est mis à la tête de trois bataillons, chargé 
d’aller prendre possession de la Crète au nom du roi Georges 
et d’en chasser toutes les garnisons turques. 11 y débarque 
le 16 et ouvre aussitôt les hostilités autour de la Canée. 
Toutes les troupes grecques sont mobilisées, les réserves 
appelées, concentrées en Thessalie ; le prince Nicolas, troi 
sième fils du roi, y va prendre le commandement de son 
régiment d’artillerie. 
En face, de l’autre côté de la frontière, les Turcs massent 
des forces considérables sous le maréchal Edhem-pacha. 
Mais les Grecs ont la plus grande confiance dans la bonté 
de leur cause et le succès de leur entreprise, dont leur 
ardeur patriotique leur aplanit les difficultés. Ils comptent 
sur le soulèvement de la Macédoine, de l’Épire, de l’Al 
banie peut-être. 300.000 Grecs à Constantinople sont prêts 
à mettre le feu aux quatre coins de la capitale, à faire sauter 
le trône du sultan, à venger les martyrs arméniens et cré- 
tois. L’hellénisme va se lever tout entier, pousser à son 
terme enfin la croisade du christianisme et de la civili 
sation. 
L’enthousiasme est tel à Athènes, l’effervescence si extra-
        <pb n="283" />
        g 
268 EN EUROPE. — ARMÉNIE. — CRÈTE. — MACÉDOINE. 
ordinaire, les passions patriotiques si exubérantes qu’elles 
paraissent capables de tenir lieu de nombreuses armées, 
d’accomplir des miracles. Les rivaux des Grecs dans les 
Balkans s’eiïrayent, redoutent leur triomphe, prennent déjà 
des précautions en conséquence. Le gouvernement serbe 
déclare : « Nous sommes pour le statu quo, mais le statu 
quo pour tous ; des avantages consentis à l’un ou à l’autre 
nous feraient un devoir de revendiquer des avantages équi 
valents ». A Uskub en Macédoine des troubles éclatent; des 
Albanais, que le sultan appelle à la frontière grecque, jettent 
la terreur sur leur passage. Le roi Alexandre de Serbie va 
à Sofia, y est reçu cordialement par la population bulgare 
et le prince Ferdinand, prend avec celui-ci des arrange 
ments pour le cas où les Grecs entreraient en Macédoine. 
Qui donc en effet sera capable, s’ils sont vainqueurs, de 
localiser la guerre ? 
L’empereur allemand s’emporte contre eux en une grande 
colère ; il court chez l’ambassadeur de France à Berlin, M. 
de Noailles, et propose de bloquer sans délai le Pirée et les 
côtes de la Grèce ; il ne prendra part à aucune autre mesure 
et n’admet pas que l’Europe use de ménagements à l’égard 
d’un peuple qui, si légèrement, provoque ses voisins et trou 
ble la paix générale. Le gouvernement anglais au contraire 
recherche les moyens de permettre au roi de Grèce de rap 
peler ses troupes et ses vaisseaux de Pile de Crète, sans 
exciter l’irritation de son peuple. Il propose, le 17 février, 
de proclamer l’autonomie de la Crète sous la suzeraineté 
du sultan : ce ne serait que la consécration décisive des 
intentions des puissances sur File, car le règlement du 
25 août 1896 lui donnait déjà une autonomie presque abso 
lue. Dès lors le gouvernement hellénique n’aura nulle raison 
d’y maintenir ses troupes et pourra même se féliciter d’avoir 
hâté ce résultat. Le gouvernement français adopte immé 
diatement cette manière de voir, et le ministre des affaires 
étrangères, M. Hanotaux, déclare le 22 février à la Chambre 
des Députés que la Crète va être « remise en dépôt par le 
sultan entre les mains de l’Europe, et qu’elle jouira désor 
mais d’une administration autonome, sous la suzeraineté de 
ia Porte ». 
Dès lors, la Grèce est sommée de rappeler ses troupes. 
Elle répond que le régime autonome ne sera pas plus effi 
cace que les différents systèmes expérimentés jusque-là 
sans succès dans l’île, que l’anarchie continuera à ravager
        <pb n="284" />
        LES AFFAIRES DE CRÊTE. 
26» 
le pays, que le seul moyen d’assurer son bonheur est de le 
rattacher à la Grèce, que le gouvernement hellénique ne 
peut consentir à rappeler ses troupes et à abandonner ainsi 
les chrétiens Crétois à la merci du fanatisme turc, qu’elles 
y resteront jusqu’à ce que les habitants de l ile aient eux- 
mêmes librement déclaré, par plébiscite, comment ils veu 
lent être gouvernés. 
Les puissances proclament le blocus de la Crète, pour 
empêcher tout débarquement de nouvelles troupes ; les 
marins de la flotte internationale prennent possession des 
principaux ports ; La Canée, Réthymo, Candie, Sitia ; ils 
sont bientôt renforcés par de nouveaux bataillons envoyés 
par tous les gouvernements. Le dépôt de l’ile entre les 
mains de l’Europe est accompli. Comme il est nécessaire, 
pour assurer l’ordre, d’augmenter les effectifs et qu’il ne 
paraît pas indispensable que toutes les puissances y contri 
buent exactement dans les mêmes proportions, que par 
exemple il est difficile à l’Allemagne d’entretenir des soldats 
dans la Méditerranée, le gouvernement anglais propose que 
la Crète soit occupée, au nom de l’Europe, par deux puis 
sances comme la France et l’Italie, ou par une seule comme 
la France. Le gouvernement russe est disposé à appuyer 
les propositions de l’Angleterre. Le gouvernement français 
ne les accepte pas ; il veut, sans doute, avoir les mains 
nettes, ne pas donner à l’Angleterre une raison de garder 
l’Égypte ; il s’en tient à la formule du concert européen : 
pas de condominium, pas d’action isolée. La Crète reste 
occupée par les contingents des six grandes puissances. Le 
22 mars, les chefs insurgés de la montagne sont informés 
officiellement par une proclamation des amiraux que la 
Crète est désormais sous la garantie effective de l’Europe et 
que son autonomie est ainsi assurée. La paix se rétablit 
dans l ile. 
La Grèce ne veut pas se contenter de ce résultat qui ne 
lui est pas directement profitable. Elle veut l’annexion de 
la Crète ; mais elle n’a plus maintenant l’avantage de se 
dévouer ou de paraître se dévouer à une cause désinté 
ressée ; son masque chevaleresque lui a été arraché ; elle 
excite moins de sympathies. 
Elle tient à sortir de cette affaire, qui lui a coûté beau 
coup, qui a achevé de compromettre l’équilibre de son bud- 
jet, avec des satisfactions équivalentes: il faut que l’hellé 
nisme triomphe ; il s’est trop avancé pour reculer. Le roi
        <pb n="285" />
        270 EN EUROPE. — ARMÉNIE. — CRÈTE. — MACÉDOINE. 
est poussé par l’opinion, par la presse; s’il y résiste, il 
risque de perdre son trône ; il risque moins à résister à l’ac 
tion des puissances. 
A la nouvelle du blocus de la Crète, du débarquement des 
troupes internationales à La Ganée et dans les autres ports, 
du refus de l’Europe de laisser les Grecs dans l ile, la colère, 
faite surtout de déception, éclate à Athènes en violents 
tumultes. Puisqu’on ne peut se battre avec les Turcs en 
Crète, on se battra en Macédoine; l’Europe ne pourra 
l’empêcher ; on passera la frontière, on soulèvera cette pro 
vince, on fera quand même la grande croisade. On envoie 
aussitôt des vaisseaux devant Preveza, dans le golfe d’Arta, 
pour susciter l’insurrection de l’Épire, à Volo pour ravi 
tailler les troupes de Thessalie. Le prince Constantin, fils 
aîné du roi, un nom prédestiné, est mis à la tête de l’armée 
de la frontière. Des bandes déjà entrent dans le pays 
ennemi. 
Les Turcs se défendent. Le maréchal Edhem-pacha com 
mande 150.000 hommes en face de la petite armée grecque. 
Dans tout l’empire ottoman, le fanatisme de l’Islam se 
réveille, surexcité par l’autonomie de la Crète, par les arme 
ments des Grecs. L’Asie mineure est de nouveau troublée. 
Le 20 mars, 89 Arméniens sont tués à Tokat, 37 autres dans 
les villages voisins. Les Turcs, de complicité avec le gou 
verneur, semblent n’attendre qu’un signal pour recom 
mencer les massacres. Le 26 mars, une mosquée de Scutari 
est profanée pendant la nuit par des chrétiens : ils y égor 
gent un porc et le suspendent au-dessus du Mihrab, lieu 
consacré à la prière : avec son sang, ils couvrent les murs 
de croix ; ils laissent la tête de l’animal, coiffée d’un turban, 
au milieu du temple. Au matin, les Musulmans furieux se 
jettent sur le quartier chrétien, tuent le gardien du cime 
tière catholique, y pénètrent et brisent les croix. Le vali 
réussit, avec des troupes, à empêcher un conflit qui pou 
vait avoir les suites les plus terribles. D’Adana, d’Angora, 
de Césarée, les consuls annoncent une agitation générale de 
la population musulmane et prévoient de grands malheurs. 
Les ambassadeurs des puissances font auprès de la Porte 
une démarche solennelle, appellent son attention sur la 
gravité des évènements, et lui laissent entendre que de 
nouveaux désordres auraient pour l’empire ottoman de 
désastreuses conséquences. l’émotion se calme, l’ordre se 
rétablit.
        <pb n="286" />
        LES AFFAIRES DE CRÊTE. 
271 
Cependant, à la frontière de Thessalie, les troupes turques 
et grecques sont en présence. Les hostilités sont imminentes. 
Les puissances essayent deles arrêter: elles retiennent les 
États slaves qui mobilisent leurs armées ; elles déclarent 
que, si la guerre éclate, l’agresseur en aucun cas n’en 
pourra tirer aucun profit ; elles essaient d’établir une zone 
neutre entre les armées grecque et turque pour éviter toute 
surprise; elles s’entendent pour organiser le blocus du 
Pirée et de Volo. M. Gambon s’efforce de faire comprendre 
au ministre de Grèce à Constantinople que la Grèce sera 
vaincue et que le coup ainsi porté à l’hellénisme sera peut- 
être irréparable. 
Mais il n’est plus possible au roi Georges de céder; les 
Grecs ne le lui pardonneraient pas ; il lui faut faire la guerre 
aux Turcs au risque d’un désastre, pour sauver son trône. 
Il s’abandonna aux événements. 
Le 10 avril, des bandes grecques franchissent la frontière, 
occupent les villages de Val tinos et de Krania dont elles 
chassent les garnisons ; d’autres débarquent sur les côtes 
de la Thrace, et tentent de faire sauter la voie ferrée de 
Dédé-Agatch à Salonique pour couper les communications 
de l’armée turque avec Constantinople. Le gouvernement 
ottoman, après avoir dûment constaté que ces bandes sont 
commandées par des officiers grecs et presque entièrement 
composées de soldats réguliers, donne à Edhem-pacha 
l’ordre de prendre l’offensive, envoie ses passe-ports au 
ministre de Grèce à Constantinople, le prince Mavrocordato. 
La guerre est déclarée. L’Allemagne prend sous sa protection 
les sujets ottomans en Grèce. La France accepte et partage 
avec la Russie et l’Angleterre le soin de protéger les nom 
breux sujets grecs de l’empire ottoman. Les puissances 
renoncent à leur projet de bloquer Volo et le Pirée; elles 
rentrent dans la neutralité la plus complète ; elles ne cher 
chent plus qu’à empêcher la guerre de s’étendre, attendant 
l’occasion d’interposer leur médiation. 
Les Serbes et les Bulgares étaient disposés à ne pas 
créer d’autres difficultés au sultan et à la diplomatie euro 
péenne, mais ils voulaient la récompense de leur sagesse et 
pressaient leurs gouvernements de profiter des circonstances 
pour s’assurer des avantages dans l’empire turc. Le gouver 
nement bulgare demanda et obtint de la Porte l’érection de 
trois nouveaux évéchés bulgares en Macédoine, à Melnik, 
Stroumitza et Koukouch, et le droit d’entretenir des agents
        <pb n="287" />
        272 EN EUROPE. — ARMÉNIE. — CRÊTE. — MACÉDOINE. 
commerciaux à Bitolia (ou Monastir). Le gouvernement 
serbe, excité par cet exemple, demanda et obtint le rappet 
du métropolite grec d’Uskub, son remplacement par un 
métropolite serbe, et le droit de construire des écoles 
serbes dans toute l’étendue des vilayets de Monastir et de 
Salonique. Ces précautions prises contre un triomphe pos 
sible de l'hellénisme, Serbes et Bulgares suivirent les évé 
nements, l’arme au pied. 
Les Turcs se chargèrent eux-mêmes de rendre l’hellénisme 
inoffensif. 
La guerre gréco-turque ne dura que trois semaines. Les 
vaisseaux grecs ne profitèrent pas de la totale impuissance 
des Turcs sur mer. Les hostilités n’eurent que deux théâtres 
principaux, l'Épire et la Thessalie. En Épire, les Grecs 
bombardèrent longuement Preveza sans pouvoir s’en em 
parer; un régiment albanais de l’armée ottomane fit défec 
tion; la population du pays appela les Grecs. Tout cela jeta 
quelque désarroi dans les rangs des Turcs et la petite armée 
grecque s’avança jusqu’aux environs de Janina. Elle espéra 
y entrer, puis, se rabattant brusquement à l’est, à travers 
le Finde, tomber sur le flanc droit de l’armée turque de 
Macédoine et la forcer à la retraite ou la battre. Comme 
d’autre part l’armée grecque de Thessalie opposait à la 
frontière une très vigoureuse résistance à l’énorme masse 
des assaillants, on crut un moment les Grecs capables de 
vaincre. La Porte, inquiète, pensa rappeler Edhem-pacha 
et le remplacer par le héros de Plevna, Ghazi-Osman-pacha, 
qui en effet se rendit à Salonique. Ces espérances ou ces 
craintes furent courtes. L’armée turque de l'Épire se réor 
ganisa, reprit l’offensive, enleva aux Grecs les positions 
qu’ils avaient occupées, les rejeta à la côte, les força à 
lever le blocus de Preveza. 
Les coups décisifs furent rapidement frappés en Thessalie 
par Edhem-pacha, assisté d’un général allemand mis par 
Guillaume 11 à la disposition du sultan, Grumbkow-pacha. 
Le 24 avril, les Turcs enlevèrent, après plusieurs jours do 
rudes combats, l'importante position de Tyrnavos, qui 
couvre les cols de la frontière; ils étaient maîtres ainsi de 
la route de Larissa. Le lendemain, ils occupèrent cette ville 
'sans coup férir: les Grecs l’avaient abandonnée, non sans 
désordre et battaient en retraite dans la direction de Phar- 
sale. 
Très lentement, mais d’une méthode très sûre, le géné-
        <pb n="288" />
        LES AFFAIRES DE CRÈTE. 
573 
ralissime turc prépara la marche de son armée sur Phar- 
sale, tout en étendant son aile gauche sur Velestinos et 
Volo pour y empêcher le débarquement de nouvelles troupes 
grecques. De jour en jour, il gagna du terrain, et l’agitation 
fut très vive à Athènes à la nouvelle de l’approche de cette 
irrésistible invasion. Le ministère Delyanni fut renversé, 
remplacé par un ministère Ralli : on faisait du nouveau 
président du conseil une sorte de Gambetta, décidé à la 
guerre à outrance, d’une énergie capable de changer la 
tournure des événements. Du moins l’espoir qu’on mettait 
en lui détourna-t-il la tempête qui, peut-être, eût alors 
emporté le trône royal. 
Gela n’empêcha pas les Turcs de continuer leurs succès. 
Ils enlevèrent aux Grecs toutes leurs positions, Velestinos 
d’abord, puis le 6 mai, Pharsale qui fut peu défendue, le 
8 mai, Volo qui ne le fut pas davantage. Ils poussèrent 
aussitôt leurs avant-postes jusqu’en face des lignes de 
Domokos, sur les premières pentes des monts Othrys, où 
l’armée grecque se retrancha. 
Les Grecs se sentaient désormais incapables de vaincre, 
menacés d’un dur traitement. Leur enthousiasme se refroidit 
très vite ; ils abandonnèrent la grande idée pour songer au 
salut de la petite patrie. Le ministère Ralli sollicita l’inter 
vention de l’Europe pour arracher son pays à la colère des 
Turcs. Les puissances exigèrent, avant d’accorder leur 
médiation, la signature d’un armistice, le rappel du colonel 
Vassos qui était toujours en Crète, la reconnaissance de 
T autonomie crétoise par le gouvernement hellénique. Après 
quelques jours d’hésitation, la Grèce en passa par ces con 
ditions. Grâce à l’action des ambassadeurs à Constantinople, 
le sultan consentit à faire cesser les opérations de guerre. 
Le 21 mai, les hostilités furent suspendues sur toute la 
ligne en avant de Domokos ; le 26 mai, les derniers soldats 
grecs et les derniers canons furent embarqués et ramenés 
de Crète au Pirée. Aussitôt les derniers chefs de l’insurrection 
crétoise reconnurent l’autonomie assurée à leur patrie. La 
Grèce remit son sort entre les mains des six grandes puis 
sances. 'i 
Les gouvernements européens ont eu de la peine à s’en 
tendre sur l’organisation de l’autonomie crétoise ; ils ont 
été préoccupés d’abord davantage des conditions de la paix 
gréco-turque. Ils ont ouvert de longues négociations sur la 
domination d’un gouverneur général. Ils ont cherché en 
E. Driault. — Question d’Orient. 18
        <pb n="289" />
        214 EN EUROPE. — ARMÉNIE. — CRÈTE. — MACÉDOINE. 
Belgique, en Suisse, dans le Luxembourg, l’homme qui 
fera cesser l’anarchie séculaire de cette île. L’Angleterre se 
montra prête à accepter un Belge ou un Hollandais désigné 
par la France, ou même un général français. Le cabinet de 
Paris repoussa ces avances, défiant, à juste titre peut-être, 
à l’égard des présents britanniques. En attendant un choix 
définitif, les puissances achevèrent de rétablir l’ordre en 
Crète, y constituèrent une gendarmerie formée d’indigènes 
et d’étrangers, de Monténégrins surtout, libres des passions 
religieuses ou politiques des habitants de l’île. Elles réorga 
nisèrent le système judiciaire, le mode de répartition et de 
perception des impôts ; elles préparèrent l’application com 
plète de l’autonomie. Enfin, malgré les vives résistances de 
la Porte, malgré l’abstention de l’Allemagne et de l’Autriche- 
Hongrie, elles obtinrent le départ de toutes les garnisons 
turques de l’île, et nommèrent gouverneur-général, aux 
acclamations enthousiastes des Grecs, le prince Georges, 
second fils du roi de Grèce. La Crète est libre désormais et 
dotée d’un régime qui doit assurer sa prospérité. 
Le traité de Constantinople, du 9 novembre 1897, péni 
blement arraché à la Porte par les puissances, fut dur cepen 
dant pour la Grèce. La Thessalie lui fut rendue, sauf quelques 
rectifications de frontière à l’avantage des vainqueurs; mais 
elle dut payer une indemnité de guerre ; et, comme sa situa 
tion financière était déjà auparavant fort précaire et inquié 
tante pour ses créanciers, elle fut obligée d’accepter un 
contrôle européen sur la gestion de son budget, et de subir 
ainsi, jusqu’au retour d’une prospérité normale, une sorte 
de tutelle de la part des grandes puissances. 
Pour le moment l’hellénisme était contenu. L’autonomie 
de la Crète lui était bien une satisfaction dont un peuple 
plus sage que celui d’Athènes se serait d’abord contenté, 
en attendant l’annexion inévitable. Mais il lui fallut renon 
cer à la propagande de la « grande idée » en Macédoine ». 
De ce côté, les États Slaves profitèrent de la défaite de 
leurs rivaux, et, en dernière analyse, la guerre de 1897 
marqua, par les concessions faites aux Serbes et aux Bul 
gares, un nouveau progrès du slavisme. 
Mais le sultan pouvait ne pas tenir les promesses qu’il 
avait faites avant sa victoire. Il apparut d’abord comme 
ébloui de son succès sur des chrétiens, succès qui fut en 
somme facile, et d’ailleurs plus apparent que réel, — car 
il y perdit la Crète, quels que fussent les termes employés
        <pb n="290" />
        275 
LA DEUXIÈME GUERRE DES BALKANS (1912-1913). 
pour déguiser ce nouveau démembrement de son empire, 
et les puissances l’avaient forcé à lâcher sa proie grecque ; 
— mais succès que son entourage exalta en un triomphe 
retentissant, et dont la renommée rapide chanta la gloire 
à travers le monde entier de l’Islam. Est-ce que l’habitude 
de la défaite avait rendu les musulmans moins difficiles sur 
le chapitre des victoires? Ils voulurent se persuader que les 
victoires d’Edhem-pacha étaient le commencement de leur 
renaissance guerrière, les premiers lauriers d’une nou 
velle guerre sainte ; « Dieu s’est laissé fléchir enfin, il 
revient à ses fidèles dont il s’était retiré : l’épreuve est 
finie et le jour qst proche où l’Islam reprendra sa marche 
en avant » *. 
Depuis plus d’un siècle, l’Islam était comme décapité, et 
la soumission au khalife de Constantinople était un dogme 
oublié des plus fervents. Abd-ul Hamid était redevenu d’un 
coup le Glorieux, le Vainqueur, « Soultan Aziz, Soultan 
Mansour», l’invincible Padischah. La victoire sur les Chré 
tiens de Grèce et le massacre des Arméniens mettaient à son 
front une éclatante auréole. On eut souci des consé 
quences incalculables qu’aurait eues un pèlerinage du sul 
tan à La Mecque, — si Abd-ul Hamid avait été de force à 
l’oser? 
IV. — La deuxième guerre des Balkans (1912-1913). 
Le danger d’une violente manifestation de la politique 
turque exaspérait les revendications des nationalités. La 
Question d’Orient redevenait un duel terrible entre l’Islam 
et la Croix. Jamais depuis le moyen âge, depuis l’arrivée 
des Turcs en Europe, les passions surexcitées n’avaient eu 
davantage un caractère religieux. Il y a des moments où 
l’on pourrait dire que l’histoire recommence. 
Or il y a plusieurs nationalités chrétiennes dans les Bal 
kans, rivales les unes des autres, unies souvent dans la 
haine de l’Infidèle. Pourtant il y faut d’abord distinguer 
les Albanais. Les montagnes qui sont à l’Ouest du Pinde 
dominant tout le pays jusqu’à l’Adriatique en font une for 
teresse naturelle où ils ont gardé une originalité pitto- 
1. Revue de Paris, 15 août 1897: Péril possible.
        <pb n="291" />
        276 EN EUROPE. — ARMÉNIE. — CRÈTE. — MACÉDOINE. 
resque. Ils se disent descendants des Pélasges, les premiers 
maîtres du pays : ce n’est pas sûr. Du moins ils ont dans 
leur passé des héros dont ils sont orgueilleux, quoi qu’ils 
ne soient peut-être pas tout à fait de leur race : Pyrrhus, 
qui fit un moment trembler Rome, sinon le Sénat romain ; 
Scanderbeg, un autre Alexandre, que les Turcs ne purent 
jamais vaincre ; Ali Tébéléni, le rude pacha de Janina. 
Même en d’autres temps que ceux de Pyrrhus, ils eurent 
des rapports étroits avec l’Italie. Les Bourbons de Naples 
recrutèrent longtemps chez eux des mercenaires ; ils y 
prirent tout un régiment de leur garde, le Royal-Albanais. 
Il y a par Durazzo, l’ancienne Dyrrachium, ou par El- 
Bassan, une route naturelle, et historique, pour aller des 
régions de Brindes ou Brindisi vers la Macédoine et Con 
stantinople, une des grandes routes de l’ancien empire 
romain, une de ces routes que les peuples n’oublient pas. 
Mais les Albanais se sont de bonne heure en grand 
nombre convertis à l’Islam et leur pays fut pendant des 
siècles comme un rocher musulman au milieu de la mer 
des Chrétiens dont les assauts le battent de tous les côtés 
et le pressent de plus en plus. Les Albanais resteront-ils 
Musulmans? — Quoi qu’il en soit, ils ont été sous Abd-ul 
Hamid II parmi les fonctionnaires et les soldats les plus 
dévoués du gouvernement de Constantinople. Et ils en 
eurent récompense. 
Ils eurent le droit de donner satisfaction à toutes leurs 
fantaisies. Or ils ont été jusqu’ici des pillards invétérés. 
Le pillage, le droit de prendre au voisin sa femme et son 
bien, c’est pour eux la forme essentielle de l’indépendance. 
Ils prélèvent par là sur les paysans de la plaine slave des 
revenus absolument réguliers, quant à la date de la per 
ception tout au moins. Ainsi tout le pays de Prichtina est 
leur domaine ; on dirait que les laboureurs n’y sont que des 
fermiers de l’Albanais, et que celui-ci a droit à une part 
de la récolte : il se le persuade très sérieusement ; chaque 
année, à la Saint-Georges, il descend de la montagne, et 
vient établir ses revenus, selon les apparences de la 
récolte et selon ses besoins ; à la Saint-Michel, il vient les 
toucher. C’est ce que l’on appelle le tchélel ou la taille \ 
1. V. Bérard, La Macédoine, p. 115;— La Turquie et Vhellénisme 
contemporain, p. 106.
        <pb n="292" />
        LA DEUXIÈME GUERRE DES BALKANS (1912-1913). 277 
L’Albanais fait ses affaires lui-même, sans percepteurs : 
elles sont mieux faites. 
Le sultan trouve d’autres emplois, non moins profitables, 
à ses Albanais. Ils consentent à travailler sur les routes 
en construction, mais aux conditions suivantes ; le jour, 
ils dorment ou fument à l’ombre, sous des claies de ro 
seaux, ou font rôtir les agneaux, les oies et les canards 
qu’ils ont volés, non, perçus, la nuit précédente ; la nuit, 
ils perçoivent les agneaux, les oies et les canards qu’ils 
feront rôtir le lendemain. Un vali irrité a déclaré qu’ils 
resteraient là tant qu’ils n’auraient pas fini la route. Ils 
ne demandent pas mieux : c’est pourquoi sans doute la 
viabilité laisse à désirer dans la péninsule des Balkans. 
Les Albanais ont été, ces temps-ci, comme les Kurdes 
à l’autre pôle de l’Empire, les exécuteurs des ordres du 
sultan ; il sont comme des oiseaux de proie au-dessus des 
plaines. Qui les mettra à la raison? 
Les Grecs sont nombreux hors de la Grèce ; la « Grande 
Idée » plus vivante que jamais, veut refaire autour de la 
mer Égée l’unité de la nation grecque, reconstituer peut- 
être un jour sa grandeur antique. Au Nord de la Thessalie, 
vers la Macédoine, les Grecs ont le Roumlouk, c’est- 
à-dire le pays des Roumis, le long de la Vistritza, sur 
les pentes septentrionales de l’Olympe, avec les petites 
villes de Verria, Karaferia, Vodena. Ils ont ensuite, au delà 
de Salonique, la Chalcidique aux trois pointes, sauf la plus 
célèbre de ces pointes, celle du mont Athos ou de l’Hagion 
Oros. Cette étroite presqu’île est en effet comme le sanc 
tuaire de la religion orthodoxe ; elle n’est couverte que de 
monastères très vénérés et riches de dons incessants ; 
10 000 moines y vivent dans la paresse et l’aisance; ce 
sont presque tous des Russes qui, dit-on, cachent à peine 
sous la robe de bure l’uniforme des soldats du tsar. Par 
eux, le mont Athos est au Nord de l’Archipel, comme un 
Gibraltar russe. 
Au delà, vers l’Est, les côtes sont encore grecques, par 
Orfani, Cavala, jusqu’aux Dardanelles, jusqu’à Constanti 
nople, où vivent 300 000 Grecs ; puis, tout le long de l’Asie 
Mineure, les côtes occidentales sont grecques, et le grand 
cercle que forme la race grecque autour de l’Archipel 
s’achève par Rhodes et par la Crète. Tous les rivages de la
        <pb n="293" />
        278 EN EUROPE. — ARMÉNIE. — CRÊTE. — MACÉDOINE. 
mer Égée sont du domaine de l’hellénisme. Les ambitions 
grecques ne seront satisfaites que lorsque tout ce domaine 
aura été reconquis par l’hellénisme. 
En 1886, à l’occasion de la majorité du prince, aujour 
d’hui le roi Constantin, le patriote Jean Kallostypis lui 
dédiait son livre De la Macédoine, en lui rappelant que, 
malgré la réunion des lies Ioniennes et de la Thessalie, 
« le rêve national restait aux trois quarts inachevé... 
L’Hellade esclave encore a les yeux fixés sur votre règne. 
Puisse l’hellénisme, qui vous fête aujourd’hui dans la joie, 
voir par vous l’accomplissement de ses intimes désirs, et 
puisse la grande Idée trouver en vous, notre diadoque 
adoré, son prêtre et son hiérophante »L 
Les défaites de 1897 furent cruelles à l’amour-propre des 
Grecs ; mais ils se remirent au travail et n’abandonnèrent 
rien de leurs espérances. 
Cependant ils ne sont pas seuls à revendiquer l’héritage 
ottoman, et ils ont d’autres ennemis que les Turcs, plus 
redoutables peut-être. 
Nous ne rappelons que pour mémoire les Koutzo- 
Valaques. Ce sont des Vainques ou Roumains qui sont 
restés établis dans les montagnes du Finde, dans la région 
de Mezzovo et dans les environs de Monastir, rappelant le 
temps où, aux premiers siècles du moyen âge, tout le 
pays, depuis les Carpathes jusqu’au voisinage des popula 
tions grecques, formait un grand royaume roumain. Ils 
sont restés fidèles à la langue roumaine, et ils conservent 
d’une façon très curieuse leur originalité ; mais ils ne sont 
que quelques milliers. 
En somme, en dehors des Albanais, des Grecs et des 
Turcs, ceux-ci refoulés de plus en plus vers la Thrace, au 
tour d’Andrinople et de Constantinople, la plus grande 
partie de la péninsule des Balkans, au Sud de la Save et 
du Danube, appartient aux populations slaves, partagée 
entre les Serbes et les Bulgares. 
Les Serbes, qu’on ne peut pas séparer des Monténégrins, 
ont leur centre de peuplement dans la vallée de la Save. 
Les Croates sont des Serbes. Il y a des Serbes jusque sur 
1, Cité par V. Bérard, La Turquie et l’hellénisme contemporain, 
p. 223.
        <pb n="294" />
        LA DEUXIÈME GUERRE DES BALKANS (1912-1913). 279 
les côtes de la mer Adriatique, en Dalmatie. La Bosnie et 
l’Herzégovine sont essentiellement peuplées de Serbes. Le 
traité de Berlin, en mettant ces deux provinces entre les 
mains de l’Autriche, fut un coup terrible porté à l’avenir 
de la Serbie, « faucha ses espérances jusque dans la ra 
cine » (Louis Léger). Il est impossible de dire si ces espé 
rances sont absolument mortes. En attendant, éloignés de 
toute côte prochaine, refoulés par l’Autriche qui monte la 
garde sur les hauteurs de leur frontière occidentale, les 
Serbes ont été dès lors poussés vers l’Archipel le long de 
la vallée du Vardar et de la voie ferrée de Belgrade à Sa- 
lonique. 
De glorieux souvenirs historiques les inclinent dans la 
même direction. Uskub, sur le Vardar supérieur, fut jadis 
la capitale de la Grande-Serbie, et montre encore les 
ruines des tours construites par le puissant tsar serbe, 
Stéphane Douchan. Là est la Vieille-Serbie, c’est-à-dire le 
pays de Prizrend et de Prichtina, là est le plateau de Kos- 
sovo, où se jouèrent maintes fois les destinées de la pénin 
sule des Balkans, où périt, au Champ des Merles, la natio 
nalité serbe sous les coups des Ottomans ; mais l’histoire a 
vu d’admirables résurrections. En tonteas, d’Uskub comme 
forteresse avancée, avec Koumanovo à l’Est, Kossovo à 
l’Ouest, les Serbes enfoncent un coin solide dans la direc 
tion du Vardar moyen. 
Les Bulgares ne sont pas des Slaves purs ; ils paraissent 
être des Tartares slavisés ; leur originalité en est plus forte 
au milieu des autres races balkaniques. Ils occupent tout 
le pays, du Danube à l’Archipel, de la mer Noire au Pinde, 
en masses compactes ; ils sont très nombreux en Macé 
doine. Ils se distinguent depuis 1870 des autres popula 
tions de religion grecque ; ils ont alors fondé un exarchat 
bulgare indépendant du patriarche de Constantinople, et 
avec lequel ils ont pu faire une active propagande reli 
gieuse et nationale. 
Ils s’inspirent du souvenir du traité de San Stefano qui 
avait fondé une Grande Bulgarie, du Danube à l’Archipel. 
La Grande Bulgarie avait été ensuite considérablement 
réduite par le traité de Berlin. Mais Sofia, leur capitale, 
aux sources de l’Isker, tout près de celles de la Strouma, 
sur les pentes du Rilo, au milieu de la Grande-Bulgarie,
        <pb n="295" />
        280 EN EUROPE. — ARMÉNIE. — CRÈTE. — MACÉDOINE. 
sur la route de Belgrade à Constantinople, de Bucharest à 
Salonique, occupe une situation géographique et politique 
tout à fait exceptionnelle. 
Depuis sa fondation en 1878, sous le gouvernement du 
prince de Battenberg ou de Ferdinand de Saxe-Cobourg, 
la Bulgarie a fait des progrès considérables ; elle a cultivé 
son sol, exploité les mines de fer du Balkan, constitué 
une armée solide, créé de toutes pièces une petite marine 
de guerre, bâti des forts sur la mer Noire, des forteresses 
et des écoles, préparé courageusement son avenir. 
La propagande bulgare, puissamment soutenue par le 
gouvernement de Sofia, s’est étendue, patiente et auda 
cieuse, sur tout le terrain de la Grande-Bulgarie. D’une 
part, elle descendit au Vardar contre les Serbes; en 1872, 
le sultan avait refusé l’installation d’évêques bulgares à 
Uskub, Vélès, Okhrida; mais en 1890, le gouvernement du 
prince Ferdinand obtint la constitution d’évêchés à Uskub, 
Vélès, Ischtip, Presba, Prilip, Okhrida. C’était le chemin 
de Salonique barré aux Serbes. 
D’autre part, l’influence bulgare descendit à FArchipel, 
contre les Grecs. Elle y tendit le long de la Mesta, au-des 
sus de Cavala, elle rappela le souvenir de Philippe de 
Macédoine arrivant à la côte par-dessus les colonies 
grecques. Elle profita naturellement des défaites grecques 
de 1897 : trois évêchés bulgares furent alors fondés à Mel 
nik, Stroumitza et Koukouch. Salonique était directement 
menacée. 
Mais Salonique, où il n’y avait plus que quelques fonc 
tionnaires turcs, n’était pas grecque : les Grecs n’y exer 
çaient guère que les métiers inférieurs ; elle n’était pas 
serbe : les Serbes n’y étaient que quelques centaines ; elle 
n’était pas davantage bulgare ; elle était, elle est juive ; 
elle est peuplée en grande majorité de Juifs, chassés autre 
fois d’Espagne et de langue espagnole, et le français est 
aujourd’hui la langue la plus répandue à Salonique, et les 
principales écoles y sont des écoles françaises. 
Belles matières à dissertations et à convoitises rivales ! 
Et c’est pourquoi, depuis la guerre des Balkans, depuis 
trente-cinq ans, la péninsule des Balkans n’a pas cessé 
d’être extrêmement troublée, et surtout en Macédoine ; 
d’une façon quasi régulière et devenue en quelque sorte 
normale, des bandes grecques, serbes, bulgares, sans par-
        <pb n="296" />
        LA DEUXIÈME GUERRE DES BALKANS (1912-1913). 281 
1er des albanaises, y entretinrent un état d’incertitude, de 
pillage et de désordre sanglant, qui réduisit ces malheu 
reux pays à une pitoyable misère ; et ces bandes ne fai 
saient pas seulement le coup de feu contre les Turcs; aussi 
souvent au moins elles étaient en bataille les unes contre 
les autres : la proie musulmane disputée passionnément 
entre les Chrétiens. 
C’est pourquoi, après une vingtaine d’années de cette 
agitation endémique, les cinq dernières années (1908- 
1913) ont vu un bouleversement extraordinaire, de rudes 
guerres contre les Turcs et entre les Chrétiens, un des plus 
grands épisodes de cette interminable histoire de la Ques 
tion d’Orient; et, au moment où nous écrivons (octobre 
1913), il est difficile d’affirmer que ces pays soient dès 
lors assurés de la longue paix dont ils auraient tant be 
soin. 
La crise est née des affaires de Macédoine. L’action des 
bandes de divers drapeaux et la répression parfois rude 
des troupes turques y entretenaient une agitation qui 
attira l’intervention des grandes puissances, qui d’ailleurs 
n’avaient pas toutes des sentiments désintéressés. En 1903, 
la Russie et l’Autriche se mirent d’accord pour instituer 
en Macédoine un régime de pacification : c’est ce que l’on 
appelle le programme de Mürzteg, du nom du château des 
environs de Vienne où l’empereur François-Joseph et le 
tsar Nicolas II venaient d’avoir une entrevue à cette inten 
tion. 
Donc une gendarmerie internationale fut établie en 
Macédoine, composée de troupes d’Italie, de France, d’An 
gleterre, d’Autriche et de Russie ; une commission finan 
cière européenne fut chargée d’y percevoir les impôts 
nécessaires à l’entretien de cette force armée ; en sorte 
que cette province se trouva déjà soumise à l’administra 
tion de l’Europe beaucoup plus qu’à celle de la Turquie. 
C’était un nouveau démembrement qui se préparait, comme 
celui qui venait d’arriver en Crète. 
Ce fut le prétexte ou la raison dont se servit le parti 
jeune-turc pour tenter un mouvement révolutionnaire 
contre Abd-ul Hamid II. Depuis 1877, ce parti avait été 
traqué, pourchassé, décimé, réduit à l’exil. Il trouva à 
Salonique, à l’abri de la gendarmerie européenne, dans
        <pb n="297" />
        282 EN EUROPE. — ARMÉNIE. — CRÈTE. — MACÉDOINE. 
raffaissement général de l’autorité du sultan, un milieu 
favorable pour se réorganiser très secrètement, en agissant 
surtout sur les officiers de la garnison turque. 
Tout d’un coup, en juillet 1908, l’armée de Saloniquese 
souleva, sous le commandement de Mahmoud-Chevket- 
pacha, se porta très rapidement sur Constantinople par la 
voie ferrée, avec la connivence d’une grande partie de la 
population, et, presque sans coup férir, elle imposa au sul 
tan Abd-ul-Hamid le rétablissement de la constitution de 
1876 et des institutions alors préparées par Midhat-pacha : 
tout le programme du Tanzîmât ou de la Réforme. 
La Révolution de juillet fut accueillie dans la plus 
grande partie de l’empire ottoman par un vif enthousiasme, 
il parut qu’elle était la fin des malheurs qui avaient 
éprouvé l’empire depuis une trentaine d’années, qu’elle 
était le signal de son salut, de sa régénération glorieuse. 
Les Jeunes-Turcs, entraînés par la facilité de leur victoire, 
crurent que tout leur était possible, affirmèrent d’abord 
qu’ils n’avaient pas besoin du concours de l’Europe pour 
assurer l’ordre en Macédoine, et, sur leur demande, la gen 
darmerie européenne en fut aussitôt retirée. Ils procla 
mèrent l’intention de réaliser dans toute la Turquie, d’Eu 
rope et d’Asie, les réformes nécessaires, de façon que 
toutes les populations de toutes races et de toutes reli 
gions y fussent dès lors à l’abri de toutes vexations; mais 
aussi ils eurent l’ambition de réparer les fautes du dernier 
gouvernement, et de refaire l’intégrité territoriale de l’Em 
pire ottoman : entreprise louable, mais singulièrement 
dangereuse, vu les positions déjà prises par leurs ennemis 
en instance d’héritage. Car il ne faut toucher à rien en cet 
édifice instable et fragile qu’est l’empire turc ; sinon, tout 
se disloque et se dissout. 
Mettant en train le régime nouveau, les Jeunes-Turcs 
convoquèrent une Chambre des députés ; mais, selon la 
lettre du traité de Berlin, la Roumélie orientale, réunie à 
la Bulgarie en 1886, et la Bosnie-Herzégovine, confiée à 
l’administration de l’Autriche-Hongrie pour une période de 
vingt-cinq ans, étaient toujours provinces turques et de 
vaient donc envoyer des députés à Constantinople. Or 
rAutriche-Hongrie, dont l’administration en Bosnie aurait 
dû cesser en 1903, s’y était maintenue et n’était pas dis 
posée à y renoncer. Elle prit les devants, et proclama l’an-
        <pb n="298" />
        283 
LA DEUXIÈME GUERRE DES RALKANS (1912-1913). 
nexion de ce pays. Elle s’entendit assez aisément à ce sujet 
avec le gouvernement ottoman en lui rendant le sandjak 
de Novi-Bazar. Mais elle excita ainsi en Serbie une extrême 
irritation, la Serbie n’ayant jamais cessé de porter ses espé 
rances vers la Bosnie. La Russie parut un moment soutenir 
la Serbie ; l’Allemagne agit vigoureusement en faveur de 
l’Autriche, qui garda la Bosnie-Herzégovine. Elle accentuait 
ainsi sa poussée sur Salonique : c’était pour elle un gros 
succès. 
11 semble qu’elle avait aussi en cette aventure partie liée 
avec le prince de Bulgarie ; il y a toujours eu de bons 
rapports entre Vienne et Sofia ; il ne faut pas oublier que 
le prince Ferdinand est un ancien officier autrichien. En 
même temps que l’Autriche annexait la Bosnie, il se pro 
clama, sans plus de scrupules, tsar des Bulgares, et non 
pas seulement de Bulgarie, affichant audacieusement la 
prétention de réunir un jour tous les Bulgares sous son 
sceptre. La Porte dut encore enregistrer ce démembrement 
de son ancienne souveraineté. 
Le nouveau gouvernement ottoman se trouva naturelle 
ment atteint dans son prestige par ces événements. Le sul 
tan Abd-ul-Hamid reprit par suite de l’autorité ; il essaya 
de ressaisir tout son ancien pouvoir par une contre-révo 
lution, avril 1909. 11 échoua, et les Jeunes-Turcs, pour 
assurer leur avenir, le déposèrent et le remplacèrent par 
Méhémet V, plus docile ; mais cela ne leur rendit ni la 
Roumélie, ni la Bosnie. 
L’empire ottoman demeura profondément ébranlé par 
les ambitions de ses voisins et ses propres querelles ; d’autre 
part, les velléités de relèvement que manifestaient les 
Jeunes-Turcs étaient pour exciter les convoitises de ses 
ennemis : ainsi jadis Nicolas 1" s’était jeté sur la Turquie 
quand il l’avait vue tenter de se réformer ; en sorte que les 
excellentes intentions des Jeunes-Turcs risquaient de porter 
préjudice à l’Empire autant que le despotisme d’Abd-ul- 
Hamid. 
Bientôt après, l'affaire du Maroc marqua un nouveau 
progrès de la France en pays musulman, une suite de cette 
longue réaction chrétienne contre l’Islam que nous suivons 
depuis le commencement de cette histoire et qui en est le 
propre caractère, une application de cette profonde loi his 
torique qui donne une pénétrante impression de fatalisme. On
        <pb n="299" />
        284 EN EUROPE. — ARMÉNIE. — CRÈTE. — MACÉDOINE. 
sait que depuis 1905 l’empereur d’Allemagne, qui s’affir 
mait parfois le protecteur de l’Islam, disputait à la France 
la domination du Maroc; l’affaire d’Agadir en 1911 fut le 
dernier effort de cette querelle que nous ne pouvons pas 
suivre ici dans ses détails : le 4 novembre, moyennant une 
part du Congo français, l’Allemagne laissa le Maroc à la 
France, qui y organisa son protectorat, achevant avec ce 
grand pays la constitution de ce vaste empire africain qui 
fait d’elle l’une des premières puissances musulmanes du 
monde. 
Sa situation dans la Méditerranée et son prestige s’en 
trouvaient considérablement fortifiés. L’Italie voulut assu 
rer l’équilibre méditerranéen par un succès semblable, et 
la question de Tripolitaine balança harmonieusement la 
question du Maroc. En octobre 1911, sous le prétexte peut- 
être sérieux que le nouveau gouvernement turc mettait des 
entraves aux entreprises économiques de l’Italie en Tripo 
litaine, un corps de débarquement y fut envoyé, et prit 
possession des principales villes de la côte. Tripoli, Ben- 
ghasi, Derna. Les Turcs et les tribus arabes de l’intérieur 
se défendirent vaillamment, et la lutte fut difficile pen 
dant un an ; les Italiens durent y envoyer jusqu’à 100000 
hommes. 
Mais la pauvre Turquie dut faire face ailleurs à des dan 
gers plus graves, et, en octobre 1912, elle accepta le traité 
de Lausanne, renonçant à la Tripolitaine ; l’Italie, qui avait 
occupé les principales îles de la côte d’Asie Mineure, ce 
que l’on appelle le Dodécanèse, les garda en garantie jus 
qu’à la complète pacification de la Tripolitaine : ce qui peut 
demander quelque temps, et autoriser la prolongation de 
ce provisoire profitable : — une complication de plus au 
problème oriental qui pourtant n’en manque pas. 
Les embarras de la Turquie ne pouvaient que décider 
ses plus proches voisins à l’action. Bulgares, Serbes, Mon 
ténégrins, Grecs, s’y préparaient dans le plus grand secret 
et avec une extrême ardeur, qui fut révélée par les événe 
ments postérieurs. Ils s’armaient formidablement, achetant 
des canons, des fusils, utilisant les services de missions 
militaires étrangères, comme la mission française du géné 
ral Eydoux en Grèce. Dans le même secret, qui ne fut divul 
gué que quelques mois après, ils signèrent le 13 mars 1912,
        <pb n="300" />
        LA DEUXIÈME GUERRE DES BALKANS (1912-1913). 285 
grâce à une intervention diplomatique très habile de la Rus 
sie, un traité d’alliance offensive et défensive, par lequel ils 
s’engageaient ensemble à faire la guerre à la Turquie pour 
lui reprendre ses dernières provinces chrétiennes d’Europe, 
jetaient les bases du futur partage de la péninsule balka 
nique en réservant à l’arbitrage russe la solution des diffi 
cultés de détail qui pourraient se présenter, réglaient même 
les conditions d’une entente militaire contre l’Autriche, si 
l’Autriche prétendait intervenir dans les opérations qui 
allaient suivre. 
Tout ainsi préparé, au mois d’octobre 1912, avant la 
conclusion du traité italo-turc de Lausanne, à la suite de 
quelques incidents de frontières comme il y en avait sans 
cesse depuis quelques années, proclamant la volonté de 
délivrer leurs frères chrétiens de la domination des infidèles, 
les alliés balkaniques déclarèrent la guerre à la Turquie, 
et commencèrent les hostilités avec une grande vigueur. 
La guerre eut naturellement quatre théâtres principaux. 
Les premiers coups et les plus rudes furent portés par les 
Bulgares. Isolant et masquant très heureusement la forte 
place d’Andrinople, ils enfoncèrent leur attaque entre elle 
et la mer Noire, portant leur offensive droit sur Constan 
tinople ; sous le commandement du général Savof, ils rem 
portèrent d’éclatantes victoires à Kirk-Kilissé, à Lulé- 
Bourgas : il parut un moment qu’ils allaient franchir en 
quelques étapes le chemin de Constantinople et entrer 
triomphalement dans Sainte-Sophie. 
Ailleurs leurs alliés remportaient des succès semblables, 
opéraient presque complètement déjà la liquidation terri 
toriale de l’empire ottoman en Europe. Les Monténégrins 
investissaient Scutari d’Albanie après de vifs combats. Les 
Serbes, sous le commandement du général Putnik, entraient 
dans Uskub, la vieille capitale de Douchan, au milieu d’un 
enthousiasme indescriptible, battaient les Turcs à Kuma- 
novo, descendaient le Vardar, puis envahissaient l’Albanie, 
et arrivaient à Durazzo sur l’Adriatique. Les Grecs fran 
chissaient la Vistritza, le Vardar inférieur, s’emparaient de 
Salonique, y faisant prisonniers 25 000 Turcs, occupaient 
l’Épire, enveloppaient Janina. La petite flotte grecque 
prenait la plupart des îles turques de la côte d’Asie Mineure, 
sauf celles que l’Italie tenait en garantie de la paix de 
Lausanne.
        <pb n="301" />
        286 EN EUROPE. — ARMÉNIE. — CRÈTE. — MACÉDOINE. 
Il y a peu d’événements dans l’histoire qui aient jamais 
soulevé dans le monde entier une pareille émotion. 
Pourtant la Turquie d’Europe ne s'écroula pas encore, 
comme on avait pu le croire un moment. Les officiers de 
la mission allemande à Constantinople relevaient le courage 
des Turcs, d’ailleurs admirables de fermeté dans ces ter 
ribles épreuves, aidèrent à l’organisation de la résistance. 
Les lignes de Tchataldja, en avant de Constantinople, furent 
hérissées de canons, formidablement renforcées. L’attaque 
des Bulgares s’y brisa. Le choléra se mit dans les armées 
en présence, immobilisa les belligérants. Surtout « l’Eu 
rope » s’était émue de la gravité de ces événements ; elle 
n’eût pas vu d’un regard indifférent l’entrée des Bulgares 
à Constantinople. L’Autriche était inquiète de l’établisse 
ment des Serbes sur la mer Adriatique, déclarait qu’elle ne 
permettrait pas qu’il durât. Les événements des Balkans 
avaient sur les population slaves de la monarchie austro- 
hongroise les répercussions les plus profondes et les plus 
redoutables pour elle. L’Autriche mobilisa la plus grande 
partie de ses forces militaires, menaçant d’intervenir en 
Serbie, occupée surtout de maintenir ses nationalités slaves 
dans le devoir. 
Tout cela compliquait le problème balkanique et arrêta 
les hostilités. Un armistice fut conclu le 3 décembre 1912 
entre les alliés et la Porte. Des conférences pour la paix 
s’ouvrirent à Londres le 13 décembre, pendant que les am 
bassadeurs des grandes puissances en Angleterre se réu 
nissaient en une conférence pour aider à la solution des 
questions posées. Pourtant ces premiers efforts de paix 
n’aboutirent pas. Les alliés balkaniques exigeaient qu’on 
leur livrât Andrinople, Scutari, Janina, qu’ils n’avaient pas 
prises. Les Turcs s’y refusaient. Les pourparlers furent 
rompus le 6 janvier 1913 ; un nouveau gouvernement turc, 
formé des éléments les plus énergiques du parti jeune-turc, 
s’empara du pouvoir le 23 janvier. 
Les hostilités recommencèrent. Mais elles n’eurent pas 
l’activité des premières semaines. Les belligérants étaient 
fatigués, à court d’argent. Les Bulgares tentèrent quelques 
opérations sur Gallipoli, sur Tchataldja, sans beaucoup 
d’avantages. Cependant il y eut quelques résultats. Les 
Grecs enlevèrent Janina le 3 mars. Le 18 mars, le roi 
Georges fut assassiné à Salonique; son fils aîné lui succéda
        <pb n="302" />
        287 
LA DEUXIÈME GUERRE DES BALKANS (1912-1913). 
SOUS le nom de Constantin XII. Le 26 mars, Andrinople 
succomba, après un violent assaut, auquel prirent part 
ensemble les Bulgares et les Serbes. Le 23 avril, un der 
nier coup de théâtre : le défenseur turc de Scutari, Essad- 
pacha, traite avec le roi de Monténégro, lui livre la place, 
se proclame un moment roi d’Albanie. L’Autriche, furieuse 
de ce qu’elle appelait une comédie, faillit entrer en cam 
pagne. Les puissances purent la contenir; mais le Monté 
négro dut consentir à abandonner Scutari et à la remettre 
à une occupation internationale. 
La conférence des ambassadeurs de Londres, en présence 
de la gravité exceptionnelle de la situation, redoubla d’ac 
tivité ; le 30 mai, elle amena tous les belligérants à signer 
les préliminaires de Londres. 
La Turquie d’Europe disparaissait presque entièrement. 
Les Turcs perdaient Andrinople, ne gardaient que Cons 
tantinople, et les détroits du Bosphore et des Dardanelles, 
avec une étroite côte au nord de la mer de Marmara, à 
peine de quoi s’y défendre. — L’Autriche obtenait quelque 
satisfaction, barrait aux Serbes la route de l’Adriatique par 
la constitution d’une Albanie autonome, sur laquelle elle 
se réservait sans doute une espèce de protectorat. Le gou 
vernement italien était d’accord avec elle pour rejeter la 
Serbie à l’intérieur de la péninsule balkanique ; cependant 
il était entendu que la Serbie aurait un débouché com 
mercial sur l’Adriatique. — Enfin les îles de la côte d’Asie 
Mineure (le Dodécanèse) étaient prises sous la haute auto 
rité des grandes puissances qui en régleraient ensuite les 
destinées. 
Restait à partager le butin conquis par les alliés. L’al 
liance n’y résista pas. 
Ceux qui connaissaient bien la situation politique de la 
péninsule des Balkans n’ont pas été surpris de la fragilité 
et de la dissolution de cette alliance. Elle n’était pas plus 
viable que la confédération italienne rêvée par Napoléon III 
au lendemain de Solférino et où il pensait accorder les 
Bourbons de Naples, les Habsbourg de Toscane ou de Ve 
nise, la maison de Savoie et la papauté. Il y a les mêmes 
divergences d’intérêts entre les États balkaniques, la même 
rivalité d’influence. En somme, en dehors du Monténégro, 
les trois puissances balkaniques, Bulgarie, Serbie, Grèce,
        <pb n="303" />
        288 EN EUROPE. — ARMÉNIE. — CRÈTE. — MACÉDOINE. 
avaient conquis ensemble la Macédoine et la Thrace ; or, 
s’il y a en Thrace surtout des Musulmans, en Macédoine il 
y a des Grecs, des Serbes et des Bulgares : comment les 
répartir? Y a-t-il lieu même de les répartir? Car il y a un 
parti unitaire macédonien, qui voudrait l’autonomie de 
la Macédoine, qui ne voudrait pas qu’elle fût partagée, 
démembrée comme une petite Pologne. C’est pourquoi 
les Bulgares, forts de leurs éclatantes victoires, se fon 
dant sur la prépondérance certaine de leur race en Macé 
doine et sur les résultats très remarquables de leur pro 
pagande dans les dernières années, revendiquaient la plus 
grande partie de la province. 
Surtout, il y avait sous toutes ces querelles ethniques ou 
linguistiques la question de l’équilibre balkanique : les 
Bulgares, maîtres de la Macédoine, auraient touché l’Al 
banie, séparé la Grèce de la Serbie, régné sur les hautes 
vallées des principaux fleuves de la péninsule, préparé leur 
hégémonie sur la nouvelle Balkanie ; ils auraient constitué 
dès lors une véritable grande puissance. 
C’est pourquoi les discussions entre les alliés de la veille 
furent aussitôt extrêmement passionnées, et ils se tinrent 
les uns et les autres sur le pied de guerre le plus redou 
table. 
La Russie, conformément au traité du 13 mars 1912, 
intervint avec beaucoup d’énergie, rappela aux gouverne 
ments balkaniques l’engagement qu’ils avaient pris de sou 
mettre leurs différends à son arbitrage, les invita à envoyer 
leurs représentants à Pétersbourg, à démobiliser leurs ar 
mées, Des pourparlers s’engagèrent en ce sens, mais péni 
bles, interrompus par de continuels incidents. La Rou 
manie, qui avait déjà obtenu de la Bulgarie une rectification 
de frontière, intervint à son tour et déclara nettement que, 
si une guerre éclatait entre les « alliés », elle ne pourrait 
pas rester neutre ; elle agirait pour assurer le maintien de 
l’équilibre balkanique, donc contre la Bulgarie qui pouvait 
seule le compromettre. 
Tout à coup, sans qu’on sache encore à qui en attribuer 
la responsabilité, au gouvernement bulgare lui-même, ou 
seulement au parti militaire fier de ses dernières victoires, 
l’armée bulgare, dans la nuit du 29 au 30 juin, exécuta 
une attaque générale sur les armées serbe et grecque qu’elle 
avait devant elle. Elle attaqua d’un vigoureux effort Guev-
        <pb n="304" />
        LA DEUXIÈME GUERRE DES BALKANS (1912-1913). 289 
guéli, sur le Vardar, pour séparer les Serbes des Grecs, 
rejeter les Grecs sur Salonique et à la mer, les Serbes sur 
üskub, occuper Monastir et prendre toute la Macédoine. 
Il est sûr que le succès de ce plan lui eût garanti, dans la 
distribution des dépouilles turques, la part du lion, et lui 
eût réservé la domination des Balkans, réduisant la Serbie 
et la Grèce à une situation secondaire, à une sorte de vas 
salité. 
On vit rarement déception plus profonde et faute poli 
tique plus lourde. La face de Thistoire peut en être entière 
ment changée. 
Les Bulgares furent vaincus sur toute la ligne. Ils 
échouèrent devant Guevguéli et durent lâcher la ligne du 
Vardar. Les Serbes et les Monténégrins les refoulèrent de 
la vallée de la Bregalnitza, affluent de gauche du Vardar, 
et les rejetèrent sur leurs anciennes frontières. Les Grecs 
les poursuivirent sur Doïran, Serrés, Stroumitza, Demir- 
Hissar, commencèrent de remonter derrière eux la Strouma, 
qui prend sa source à quelques kilomètres de Sofia. Cepen 
dant la Roumanie, selon Tavertissement qu’elle avait 
donné, se prononça pour l’alliance serbo-grecque, déclara 
la guerre à la Bulgarie, fit passer le Danube à ses troupes 
toutes fraîches, parmi le plus ardent enthousiasme de toute 
l’opinion publique roumaine. 
Alors la défaite des Bulgares tourna à la débâcle. Ils 
fuyaient partout devant les Grecs. La ruine de leur grand 
rêve, le désespoir causé par un désastre si inattendu et si 
proche des plus glorieuses victoires, les affolèrent : ils s’en 
allaient, en pillant et massacrant effroyablement les malheu 
reuses populations qu’ils trouvaient sur leur passage. A 
Serrés, Doxato, Kilkich, Melnik, sur toutes les routes de la 
retraite, ils commirent des excès épouvantables, et l’histoire 
sera obligée de garder le souvenir des atrocités bulgares, 
après celui des « atrocités de Bulgarie » dont ils avaient 
été victimes de la part des Turcs trente-cinq ans aupara 
vant. Triste épisode de cette guerre fratricide, qui leur fera 
le plus grand tort 1 
Ils en furent déjà punis. Les victoires de leurs ennemis, 
de leurs alliés d'hier, se multipliaient de jour en jour. Les 
Serbes prirent Kotchana, envahirent le territoire bulgare 
du côté de Widdin, menacèrent cette ville, arrivèrent 
devant Tsaribrod, en pays bulgare, à cinquante kilomètres 
E, Drîaült. — Question d’Orient. 19
        <pb n="305" />
        290 EN EUROPE. — ARMÉNIE. — CRÈTE. — MACÉDOINE. 
de Sofia; ailleurs, par Egri-Palanka, ils avançaient sur 
Kustendil. Les Grecs, remontant irrésistiblement la 
Strouma, remportaient la brillante victoire de Simitli, 
s’engageaient dans les hautes vallées du Rilo-dagh qui 
dominent Sofia vers le Sud ; ils voulaient venger les malheu 
reuses populations massacrées par les Bulgares ; ils étaient 
exaltés à leur tour par leurs succès ; ils criaient avec leur 
roi : &lt;c A Sofia ! A Sofia ! » 
Les Roumains, auxquels les Bulgares ne pouvaient opposer 
aucune résistance, occupaient toute la Bulgarie jusqu’au 
Balkan ; leurs avant-gardes apparaissaient à quelques 
kilomètres au nord de Sofia. 
Les Turcs enfin n’avaient pas manqué de profiter de 
circonstances aussi inespérées. Sans rencontrer personne 
devant eux, sans s’émouvoir du reproche qu’on leur faisait 
de violer le traité de Londres, ni de la menace platonique 
qu’on leur faisait de les en punir, ils sortirent des lignes 
de Tchataldja, occupèrent Lulé-Bourgas, Kirk-Kilissé, 
Andrinople. Les populations — singulier retour des choses I 
— les accueillaient comme des libérateurs ; car l’occupa 
tion bulgare avait été lourde, souvent cruelle ; une délé 
gation des habitants d’Andrinople fut envoyée dans les 
capitales européennes pour exprimer leur désir de rester 
sous la domination ottomane. D’ailleurs tout ce pays est en 
grande partie musulman, et la doctrine des nationalités 
trouve satisfaction à ce qu’il appartienne à la Turquie. 
La Bulgarie était réduite aux dernières extrémités, 
menacée d’un écrasement total, si elle s’obstinait à lutter 
encore. Elle s’avoua vaincue, demanda à traiter. 
Les négociations eurent lieu à Bucharest, sous la direc 
tion du gouvernement roumain qui avait été dans cette 
crise le maître des événements. Les conférences s’ouvrirent 
le 31 juillet ; elles furent rapidement menées : le traité de 
Bucharest fut signé le 10 août. 
Il complète en somme, sur les principaux points, le 
traité de Londres, puisqu’il règle le partage des provinces 
que ce traité avait enlevées à la Turquie : — La Roumanie 
obtint satisfaction ; elle eut une importante rectification de 
frontière au Sud de la Dobroudja ; elle eut Silistrie et la 
ligne Turtukaï-Baltchik, interdisant à la Bulgarie toute 
fortification dans la région voisine, en sorte que le quadri 
latère bulgare Silistrie-Varna-Routchouk-Cboumla se trouve
        <pb n="306" />
        LA DEUXIÈME GUERRE DES BALKANS (1912-1913). 291 
démantelé et ainsi la Bulgarie à la merci d’une offensive 
roumaine, la Roumanie en position d’exercer sur toute la 
péninsule balkanique une véritable hégémonie : une posi 
tion semblable à celle du Piémont jadis au Nord de l’Italie, 
dans la région du Pô, auquel le Danube ressemble ici à cet 
égard. 
La Macédoine fut partagée, mais non pas au bénéfice 
des Bulgares ; ils n’eurent qu’une partie de la vallée de la 
Strouma et de celle de la Mesta, avec Stroumitza et 
Xanthi, les Grecs leur laissant d’ailleurs un accès à la mer 
Égée entre Cavala et Dédé-Âgatch. Ainsi quelques régions 
de population bulgare se trouvèrent attribuées à la Serbie ; 
en effet la Serbie eut la plus grande partie de la vallée du 
Vardar, et Monastic ; elle eut par là une frontière commune 
avec les Grecs, avec lesquels elle resserra plus étroitement 
son alliance contre toute velléité de revanche de la part 
des Bulgares. La Grèce eut, outre la Crète, Cavala, Serrés, 
la Chalcidique et l’Épire, sauf la limite à déterminer vers 
l’Albanie méridionale. La question des Iles restait réservée 
selon les termes du traité de Londres. 
L’Autriche, inquiète des victoires serbes, célébrées avec 
enthousiasme par les Bosniaques, protesta contre le traité 
de Bucharest, contre l’écrasement infligé à la Bulgarie. La 
Russie voulut assurer Cavala à la Bulgarie : elles se dispu 
taient la reconnaissance bulgare. Mais elles ne furent sou 
tenues respectivement ni par l’Allemagne ni par la France ; 
elles renoncèrent à leur opposition, et le traité de Bucha 
rest prit un caractère définitif, aussi définitif du moins 
que peuvent être les choses humaines, et surtout les choses 
de l’Orient. 
C’est un succès considérable pour la Roumanie qui pour 
rait bien avoir recueilli sans se battre les principaux béné 
fices de ces sanglantes luttes. 
Quant aux Turcs, ils se réinstallaient tranquillement à 
Andrinople. La Bulgarie sollicita l’intervention des grandes 
puissances, en les priant de faire respecter les conditions 
du traité de Londres : grand signe de faiblesse que d’être 
obligé d’appeler au secours, de ne pouvoir se défendre soi- 
même. Les puissances sommèrent la Porte de respecter le 
traité de Londres: elle enregistra ces sommations, sans 
autre émoi. Il fut question d’une action militaire de la 
Russie, au nom de l’Europe : combinaison bien dangereuse
        <pb n="307" />
        292 EN EUROPE. — ARMÉNIE. — CRÈTE. — MACÉDOINE. 
pour la paix générale si fragile. En fin de compte, les puis 
sances conseillèrent à la Bulgarie de s’adresser directe 
ment à la Turquie et de tâcher de s’accorder avec elle. Les 
Bulgares s’y résignèrent ; ils espérèrent, ou ils affectèrent 
d’espérer, pour cacher leur humiliation, une alliance avec 
la Turquie contre les Grecs et les Serbes. Mais les Turcs 
ne s’y prêtèrent pas, et les Bulgares eurent la suprême 
douleur et le sévère châtiment de perdre les champs de 
bataille de Lulé-Bourgas et de Kirk-Kilissé, et Andrinople, 
leur conquête la plus glorieuse. 
Ce fut l’objet du traité conclu à Constantinople le 30 
septembre 1913, qui ferma pour un moment la crise dont 
nous avions entrepris l’histoire. 
La paix actuelle laisse beaucoup de questions en sus 
pens pour être durable ; sans doute elle ne durera pas plus 
que la fatigue des belligérants. Cette fatigue d’ailleurs, à 
tous égards, paraît assez grande pour nous donner le temps 
de poser quelques conclusions des derniers événements. 
D’abord il faut dire ce qui reste à résoudre au lendemain 
des traités de Londres, Bucharest et Constantinople 
(octobre 1913). 
Il y a une question financière. Depuis longtemps la Tur 
quie ne vivait guère que des capitaux de l’Occident et 
notamment de la France, garantis en partie du moins par 
les ressources des pays qui viennent de lui être enlevés. 
C’est pourquoi il fut impossible à ses vainqueurs d’exiger 
d’elle une indemnité de guerre ; ce sont ses créanciers qui 
en auraient subi les frais. D’autre part, ces créanciers ont 
besoin que leur gage soit sauvegardé, et les héritiers de 
« l’homme malade » en Macédoine ou ailleurs devront 
supporter la part de la dette ottomane correspondante aux 
revenus des pays par eux conquis. D’où la nécessité de 
remanier tout le système financier qui met depuis long 
temps la Turquie sous la tutelle financière de l’Europe, 
dans une espèce de protectorat économique qui sans doute 
n’est pas pour finir. C’est le programme de la conférence 
financière qui se tient à Paris à cause des grands intérêts 
financiers de la France dans tout le Levant. 
Il y a ensuite la question de l’Albanie : il a été difficile 
d’en fixer les limites du côté du Nord et d’arracher Scutari 
au Monténégro. Il n’est point facile d’en fixer les limites
        <pb n="308" />
        LA DEUXIÈME GUERRE DES BALKANS (1912-1913). 293 
méridionales : la Grèce veut tous les pays de langue 
grecque ; 1 Italie et l’Autriche sont d’accord pour l’écarter 
du canal d Girante, pour reculer sa frontière le plus loin 
possible vers le Sud. 11 faudra aussi donner une con 
stitution aux populations albanaises, qui ne savent pas 
trop ce que c’est, habituées à l’anarchie du pillage ; il 
faudra leur enseigner la nécessité et le respect de l’ordre 
politique et social : dure besogne, fertile en incidents. Il 
faudra surtout y concilier les intérêts opposés de l’Autriche 
et de l’Italie : si l’Autriche l’emporte, c’est la mer Adria 
tique transformée en un lac autrichien ; si l’Italie l’emporte, 
c'est Trieste bloquée, embouteillée ; grave problème, de 
ces problèmes qui ne se résolvent généralement qu’à coups 
de canon. 
Il y a enfin la question des Iles, du Dôdécanèse (ou les 
Douze Iles, dont les principales sont du nord au sud 
Imbros, Lemnos, Tenedos, Mitylène, Chio, Cos, Rhodes). 
La Grèce les revendique, puisqu’elles sont de race grecque 
et veulent être grecques, comme la Crète ; mais l’Italie en 
occupe quelques-unes, en garantie du traité de Lausanne; 
elle ne paraît pas éloignée de l’idée d’en garder une, ou 
plusieurs, par exemple Rhodes ; chose sérieuse : si elle 
garde Rhodes, les autres puissances, méditerranéennes ou 
non, dans l’intérêt de l'équilibre, prendront d’autres mor 
ceaux, et ce sera le partage de la Turquie d’Asie, de con 
séquences incalculables. 
En dehors de ces règlements à achever, la crise des cinq 
dernières années laisse des résultats qu’il peut être utile 
d’analyser. 
Elle se résout par un nouveau démembrement, un 
démembrement décisif de l’empire turc : on s’y attendait; 
c’est une loi ; même vainqueur, l’empire ottoman perd 
quelque chose ; à plus forte raison quand il ne l'est pas. 
A sa place en Europe on a pu voir naître et vivre un 
moment une confédération ou du moins une alliance bal 
kanique. Elle n'a pas duré. Il n’est pas probable qu’elle 
renaisse. Elle a fait place, pour combien de temps ? à une 
alliance de la Roumanie, de la Serbie, du Monténégro et 
de la Grèce. En fait, ces États peuvent s'allier ; ils ne 
semblent pas faits pour se lier très étroitement en une véri 
table Confédération. Ils ont des intérêts non opposés, mais 
divergents; ils constituent d'ailleurs séparément des forces
        <pb n="309" />
        294 EN EUROPE. — ARMÉNIE. — CRÈTE. — MACÉDOINE. 
dont il faut désormais tenir compte. La Grèce apparaît 
comme une rivale de Tltalie dans la Méditerranée orien 
tale ; son nouveau roi s’est intitulé Constantin XII, se donne 
pour l’héritier du dernier empereur grec de Constantinople, 
revendique donc Constantinople qui est peuplée de beau 
coup de Grecs, proclame un peu naïvement son ambition 
de restaurer à son profit l’ancien empire d’Orient. La Grèce 
pourra-t-elle porter le poids d’une pareille politique impé 
riale ? Rappelons qu’avec ses dernières conquêtes, elle est 
peuplée de 4 à 5 millions d’habitants. 
L’avenir de la Bulgarie est mystérieux ; il était admi 
rable il y a trois mois, il semble compromis aujourd’hui ; 
mais elle a montré depuis trente-cinq ans des qualités 
extraordinaires qui sans doute lui assureront un rapide 
relèvement. 
La Serbie n’a pas d’avenir vers le Sud ; elle ne peut 
s’achever que par la Bosnie ; ses destinées sont ainsi ratta 
chées à celles de l’Autriche-Hongrie. 
La Roumanie vient de jouer un grand rôle, et sans 
effort ; elle demeure intacte en ses ressources, grandie en 
son prestige presque au rang des grandes puissances. Son 
avenir est vers la Transylvanie, où il y a trois millions de 
Roumains, la moitié de la population de la Roumanie 
même ; ses destinées sont attachées aussi à celles de 
l’Autriche-Hongrie. 
En somme, le résultat capital de la crise dernière, c’est 
l’avènement des États balkaniques à une réelle indépen 
dance, à la capacité d’un grand rôle militaire et politique. 
Il est trop tôt pour mesurer les conséquences d’une telle 
nouveauté. En tout cas, il est possible de dire que tous les 
Slaves, de la Russie à la Bohême, ont célébré les victoires 
des Balkaniques comme des victoires de toute la race. Les 
Slaves de l’Autriche Hongrie, qui sont 25 millions, la moitié 
de la population de l’Empire, y ont pris une conscience 
plus haute de leurs droits nationaux ; il faudra que 
l’Autriche-Hongrie leur donne satisfaction et qu’elle 
devienne slave ; elle peut en mourir. Albert Sorel écrivait 
il y a vingt-cinq ans : « Voilà un siècle que l’on travaille 
à résoudre la question d’Orient. Le jour où l’on croira 
l’avoir résolue, l’Europe verra se poser inévitablement la 
question d’Autriche. » C’était une prophétie. 
Les armements récents de l’Allemagne ne sont pas sur-
        <pb n="310" />
        LA DEUXIÈME GUERRE DES BALKANS (1912-1913). 295 
prenants : elle ne peut guère compter sur l’Autriche, à 
moins d’aider à la démembrer ; l’Italie est bien occupée 
dans la Méditerranée, et pour longtemps. D’autre part la 
Russie est très redoutable avec ses 160 millions d’habitants 
et l’appui moral formidable de l’immense monde slave ; et 
la France n’a pas oublié. 
' OUVRAGES A CONSULTER. 
Les Livres Jaunes et Bleus. 
Bérard, La Turquie et l’hellénisme contemporain (1893); 
— La politique du sultan (1897); — la Macédoine 
P. Moräne, Au seuil de l’Europe, les Arméniens du Cau 
case : Correspondant, 10 avril 1897. 
A. Vandal, Les massacres arméniens et la réforme de la 
Turquie. 
Chaudordy, La France et la question d’Orient. 
F. Charmes, L’avenir de la Turquie (1883). 
Georgiadés, La Turquie actuelle 
E. DE Laveleye, La péninsule des Balkans. 
L. Léger, La Save, le Danube et le Balkan ; — Études 
slaves; — Nouvelles études slaves.
        <pb n="311" />
        CHAPITRE IX. 
EN ASIE. — ANGLAIS ET RUSSES. 
I. — LE PLATEAU DE lTrAN. 
Le recul de ITslara en Asie. 
Le plateau de l'Iran. — Au archie dans l'Afghanistan. — La Perse, 
son originalité parmi les peuples musulmans. — La dynastie tur- 
comane des Kadjars: Nasr-ed-din (1848-1896). — Le Babisme. — 
Ses caractères nationaux. 
II. L'ANGLETERRE ET LA RUSSIE EN ASIE. 
Les premières approches. — Les Anglais dans l’Inde. — Fin de la 
couquéte de la Péninsule. — La guerre de l’opium (1840-1842). 
Les Russes au delà de l’Oural. — Premiers projets de Pierre le 
Grand et de Catherine II. — Les pillards Kirghiz. — Le khan de 
Khiva. — Les Russes au sud du Caucase. 
III. — LA CRISE DE 1840-1860. 
Désastre anglais dans l’Afghanistan (1842). — Soumission des 
Seykhs du Pendjab (1843-1848). — L’insurrection des cipayes 
(1857!. — L’administration de la Compagnie anglaise. — La ré 
volte : Nana-Sahib. — Reprise de Delhi. — Sir Colin Campbell.— 
— Reprise de Lucknow. — Fin de la révolte. — Nouvelle orga 
nisation du gouvernement de l’Inde. —Victoria, impératrice des 
Indes (1877). 
L’agitation générale de l’Islam vers 1850. — Les musulmans du 
Caucase. — L’iuian Schamyl. — Vingt-cinq ans de luttes. — Prise 
de la citadelle de Dargo. — Défaite de Schamyl (25 août 1859). — 
Soumission des Tcherkesses. 
IV. — LE GRAND EFFORT DES RUSSES. 
Expansion de la Russie en Asie après la guerre de Crimée. — Le 
traité d’Aïgoun (1858) : les Russes sur l’Amour. — Les traités de 
Tien-tsin et de Péking. — Les Russes à Kouldja (1871). — Dans 
le Turkestan. — Tchernaïef. — Prise de Tachkent. — Le général 
Kaufmann, gouverneur du Turkestan russe; prise de Samarkand. 
— Soumission du khan de Bokhara (1868). — Souudssion du 
khan de Khiva (1873). 
Les Anglais maîtres de la Birmanie (1885). — Dans l’Afghanistan 
(1879-1880). 
Nouveaux efforts des Russes depuis la guerre des Balkans. — Sur 
la mer Caspienne. — Les Tekkés. — Le général Skobelef. — 
Prise de Geok-Tépé (1881). — Occupation de Merv, de Saraks, de 
Pendjeh (1884-1886).
        <pb n="312" />
        LE PLATEAU DE L’IRAN. 
297 
LA SITUATION PRÉSENTE. 
Les Anglais et les Russes en présence. — L’empire anglais de 
l’Océan Indien. — Ses lignes stratégiques. — La guerre sino- 
japonaise (1894-1895). — Le traité de Simonosaki (avril 1895). — 
L’influence russe en Corée et en Chine. - Les projets de voies 
ferrées dans l’Asie antérieure. — La situation de l’Inde. 
L’empire russe. — La politique russe ramenée de l’Extrême-Orient 
à l’Orient. — La réconciliation de l’Angleterre et de la Russie. 
I. — Le plateau de l’Iran. 
En Asie aussi, dans les temps modernes et surtout au 
XIX® siècle, l’Islam recule devant le progrès des puissances 
chrétiennes. Les grands empires musulmans du moyen âge 
se sont émiettés, contractés, sous l’action des dissensions 
intestines et de l’expansion européenne, capables sans 
doute d’unir un temps sous une même domination de 
vastes territoires, mais non de les exploiter fructueusement, 
de les civiliser en un mot. Ce rôle est le monopole de l’Eu 
rope. Le moment est venu, par la retraite des conquérants 
d’autrefois, que leurs successeurs, les Anglais et les Russes 
surtout, se sont rapprochés au point de se toucher et de 
se nuire. 
Aussi bien, les pays dont il s’agit sont d’une importance 
capitale. Entre l’Europe et l’Inde, la grande route est domi 
née par l’Iran. Entre l’Ararat, la montagne sacrée des 
Hébreux, et le Pamir, le « Toit du Monde », au-dessus des 
plaines basses de la mer d’Aral, de la Mésopotamie et de 
l’Indu s, se dresse le plateau qui en commande les commu 
nications. L’Iran fut le lieu des premiers empires de l’anti 
quité qui groupèrent toute l’Asie antérieure de l’Indus à la 
mer Égée et qui tracèrent les grandes voies commerciales 
entre la Méditerranée et le pays du Gange. Du haut de ce 
plateau Alexandre le Grand parut le maître du monde. La 
Perse fut « le carrefour des races, des religions et des civi 
lisations »^ ; elle semble le devenir encore ; les ambitions 
rivales se pressent autour d’elle. Qui sait si les destinées 
du monde ne se joueront pas là de nouveau? 
Les peuples de ce plateau sont actuellement bien inca 
pables de reprendre leur grand rôle d’autrefois. Pénétrés 
par l’Islam, ils ont participé à sa gloire militaire, et aussi à 
t. J. Darmesteter.
        <pb n="313" />
        298 
EN ASIE. — ANGLAIS ET RUSSES. 
son impuissance politique. Ils se sont démembrés en États 
ennemis, sans cesse en lutte, épuisés les uns par les autres. 
On divise communément ces régions en trois États ; le 
Béloutchistan, l’Afghanistan et la Perse. Mais le Bélout- 
chistan, aride en grande partie, n’est parcouru que par 
quelques tribus nomades, qui n’ont pas de chef commun ni 
de gouvernement régulier. 
L’Afghanistan, forteresse jadis de glorieux conquérants, 
est partagé au moins entre trois États, et, si Kaboul est la 
capitale de l’émir le plus puissant, les tribus de Kandahar, 
de Hérat, d’autres encore, ne lui obéissent pas. Ce n’estplus 
qu’un pays d’anarchie et de pillage, disputé entre les peu 
ples de l’Indus ou de la Perse, entre ses nombreux chefs. 
C’est le khan Mahmoud, renversé en 1803 par son frère 
Shah-Shoudja ; celui-ci renversé à son tour, réfugié auprès 
du puissant maharajah des Seykhs de l’Indus, Runjeet- 
Singh et retenu prisonnier par lui, puis accueilli par les 
Anglais. C’est le puissant vizir de Mahmoud, Féti-khan, 
aveuglé, décapité, coupé en morceaux par ordre de son sou 
verain, puis vengé par son frère Dost-Mohammed, devenu 
khan de Kaboul à son tour. Les Anglais allaient trouver 
dans cette anarchie l’occasion d’intervenir. 
La Perse est moins misérable, moins troublée en appa 
rence ; elle n’est pas beaucoup plus forte. Elle a conservé 
pourtant, au milieu des peuples mahométans, son origina 
lité. Elle a consacré un culte spécial à Ali, le mari de Fatima, 
la fille du prophète, et considère les premiers khalifes comme 
des usurpateurs. Elle est restée chiite, et témoigne aux 
autres musulmans sunnites, pour elle des hérétiques, une 
haine plus ardente même qu’aux infidèles. Ce n’est là que 
l’expression de l’indépendance religieuse qu’elle a gardée ; 
car, sous la conquête musulmane, elle est restée fidèle à 
ses vieilles traditions. Le chiisme n’est pour elle que la 
forme nouvelle de sa nationalité. 
Elle n’en a pas moins subi l’influence énervante de la 
domination turque. La dynastie des Kadjars, qui y règne 
depuis le siècle dernier, n’est pas nationale ; elle est d’ori 
gine turcomane : c’est pourquoi elle a sa capitale à Téhéran, 
dans la partie septentrionale du pays, à l’écart de la Perse 
proprement dite. Marquée, comme les autres dynasties tur 
ques, des signes de la décadence, cette dynastie, depuis le 
commencement du siècle, peut-être parce qu’elle n’a pas pu 
enfoncer de profondes racines dans le pays, s’est appuyée
        <pb n="314" />
        LE PLATEAU DE L’IRAN. 
299 
sur l’influence étrangère, surtout sur celle de la Russie plus 
voisine et comme destinée partout à l’héritage des souve 
rains turcomans. Le petit-fils de Feth-Ali, Mohammed-shah, 
a régné de 1834 à 1848 dans l’indolence où se plaisent ces 
maîtres de l’Orient, quand ils ne peuvent plus conduire 
leurs guerriers aux retentissantes expéditions de pillage. 
Son fils Nasr-ed-din (1848-1896) a montré un esprit ouvert 
à la civilisation occidentale qu’il n’admirait d’ailleurs que 
par ses petits côtés, a fait plusieurs voyages en Europe, 
reçu à sa cour des voyageurs et des savants, surtout fran 
çais, permis àM. et M“*Dieulafoy en particulier de retrouver 
les anciens monuments de la Perse, de raviver ainsi les 
souvenirs de sa grandeur. Il n’a fait qu’exalter par là le 
fanatisme des mollahs et derviches musulmans, comme 
aussi la haine des Persans pour la dynastie étrangère. 
Cette double opposition religieuse et nationale a donné 
naissance à un très curieux mouvement qui a quelque res 
semblance avec la formation, chez les Ottomans, du parti 
jeune-turc. C’est le babisme. 
Son fondateur, Ali-Mohammed, naquit à Chiraz, au cœur 
de la Perse, en 1812, et se donna pour un descendant d’Ali. 
Très savant et très pieux, il eut une grande autorité parmi 
les siens à la suite d’un pèlerinage à La Mecque, Ses prédi 
cations, ses conférences publiques ou secrètes attirèrent 
autour de lui de nombreux partisans. Il fut bientôt consi 
déré comme un Mahdi, c’est-à-dire comme une nouvelle 
incarnation du Messie promis par le Coran et se fit appeler 
le Bab, c’est-à-dire la Porte par laquelle seule on peut par 
venir à la connaissance de Dieu. Ses disciples, répandus 
très vite à travers toute la Perse pour y porter la foi nou 
velle, furent les babys. 
En conservant le dogme essentiel de l’Islam, la croyance 
en un Dieu unique et en l’immortalité heureuse ou malheu 
reuse, le babisme en condamne les préceptes de vie. « Sa 
morale est une révolution ; c’est la morale de l’Occident. Il 
supprime les impuretés légales, cette grande barrière de 
séparation entre l’Islam et le monde chrétien ; il supprime 
la polygamie, la grande source de la dégradation orit taie ; 
il reconstitue la famille, et il relève l’homme en relevant 
la femme à son niveau » L 
Le babisme se propagea du golfe Persique à la mer Cas- 
4. J. Darmesteter, Coup d'œil sur l’histoire de la Perse, p. 61.
        <pb n="315" />
        300 
EN ASIE. — ANGLAIS ET RUSSES. 
pienne avec une rapidité inouïe. 11 inquiéta bientôt le gou 
vernement, excité d’ailleurs par le haut clergé. Les Labys 
se révoltèrent dans le Mazandéran ; ils furent écrasés ; beau 
coup furent massacrés. Le Bab fut enlevé de sa maison de 
Chiraz et traduit devant un conseil de lettrés et de mollahs. 
11 fut condamné à mort ; on le pendit par les aisselles le long 
d’un mur à deux mètres du sol, en face d’une compagnie de 
soldats chargés de le fusiller. A la première décharge, il ne 
fut pas atteint, et, sa corde coupée par les balles, il retomba 
sur ses pieds et s’enfuit ; la foule crut à un miracle et poussa 
un « rugissement d’admiration » ; mais le prophète fut 
atteint à quelques pas par un officier qui l’abattit avec son 
sabre(1852). 
Le babisme a survécu à la mort de son fondateur et a 
trouvé d’autres chefs. La même année, Nasr-ed-din faillit 
être tué par eux ; en 1896, il est tombé sous leurs coups. 
Car la foi nouvelle, fortifiée par le sang des martyrs comme 
il arrive toujours, s’est propagée quand même dans le 
silence et le recueillement; elle compte des milliers de 
fidèles, très fervents, prêts à tout, à sacrifier sang et argent 
à la cause de la vérité. « Si la Perse peut encore être régé 
nérée, c’est par là qu’elle lesera Et cette régénération 
serait encore un triomphe de la race aryenne. 
Jusqu’aujourd’hui cependant, les héritiers du Bab ne sont 
qu’une secte révolutionnaire, et la Perse, comme l’Afgha 
nistan, comme la Turquie, est une proie offerte à l’influence 
politique de l’étranger. 
II. — L’Angleterre et la Russie en Asie. 
Les premières approches. 
Les héritiers de l’Islam étaient tout prêts et y tendaient 
leurs efforts dès le commencement du siècle. L’Angleterre, 
maîtresse de l’Inde, y développait sa puissance en toute 
sécurité : inquiétée pendant vingt ans par l’ambitiou de 
Napoléon qu’emportaient vers l’Orient les rêves d’une ima 
gination en apparence désordonnée, elle était pour long 
temps à l’abri des entreprises européennes et pouvait tra 
vailler dans l’isolement à consolider son empire, tout en 
1. J. Darmesteter.
        <pb n="316" />
        LES [RI'MIERES approches. 
301 
surveillant les routes d’accès. La grande compagnie, qui en 
gérait toujours les affaires, allait en tirer les plus énormes 
profits, sans se préoccuper des intérêts des indigènes, com 
promettant l’avenir par son avidité mercantile. 
La Russie était encore loin ; mais elle allait s’approcher. 
Elle avait grandi vers l’Europe au xviii® siècle ; mais elle y 
avait rencontré des obstacles que le xix® siècle lui montra 
infranchissables. Et, à mesure qu’elle comprit mieux la 
difficulté, l’impossibilité peut-être de les renverser, elle 
reporta une activité plus continue vers l’Orient, où Napo 
léon lui avait montré en un éblouissant mirage d’incom 
parables destinées. Depuis longtemps aussi, comme tous les 
conquérants asiatiques, elle enviait les richesses de l’Inde, 
dont elle voulait sa part; plus encore, elle avait besoin pour 
ses propres richesses de débouchés sur les mers libres ; 
elle sentait l’absolue nécessité de briser les barrières qui 
l’enfermaient et l’étouffaient, et elle était entraînée par une 
gigantesque poussée intérieure vers l’est et vers le sud, 
comme un torrent sans cesse gonflé qui, contenu sur un 
point par des digues, porte ailleurs ses eaux irrésistibles 
A l’Angleterre le rôle laborieux et ingrat de l’arrêter. 
h'East India Company était maîtresse en 1815 du Ben 
gale, de la moitié du royaume d’Oude, du pays de Mysore, 
de la magnifique île de Ceylan enlevée aux Hollandais. Elle 
venait de détruire la puissante confédération des Mahrattes, 
qui occupait toute la largeur de la péninsule du golfe de 
Bengale à la mer d’Oman et séparait Calcutta de Bombay 
et de Madras. Le marquis d’IIastings annexa la plupart de 
leurs territoires et soumit leurs princes au protectorat bri 
tannique. Il rejeta aussi dans le Nepaul, au pied de l’Hima- 
laya, les belliqueuses tribus des Gourkhas, leur imposa le 
traité de Segauli, le 3 mai 1815, et, par la prise de Simla à 
l’ouest, par l’établissement de la domination anglaise dans 
le Sikhim à l’est, entre le Nepaul et le Boutan, les tint sous 
une étroite surveillance. 
Toute l’Inde péninsulaire était ainsi dominée, sinon entiè 
rement soumise et exploitée. Victorieuse de la France, 
chargée, à la faveur de ces victoires, des dépouilles des na 
tions que Napoléon avait gouvernées, l’Angleterre pouvait 
agir en toute liberté dans l’Océan Indien et exerçait le mo 
nopole du commerce de l'Orient. Dès 1826, elle attaquait, 
à l’est de Calcutta, l’empire Birman, et lord Amherst, par 
le traité de Yandabou, le 24 février 1826, lui enlevait une
        <pb n="317" />
        302 
EN ASIE. — ANGLAIS ET RUSSES. 
partie de ses provinces maritimes, l’Arrakan et le Merghi, 
et établissait un résident anglais dans la ville sainte d’Ava. 
Elle prétendait aussi ouvrir l’empire chinois à son com 
merce. Le Bengale est fertile en opium, dont le principal 
débouché est en Chine. En 1840, l’empereur de Pékin, pour 
éloigner l’influence étrangère et aussi dans l’intérêt de ses 
sujets, défendit l'importation de l’opium. Le gouvernement 
anglais envoya contre lui une petite armée de 15.000 hom 
mes, sous le commandement de sir George Elliot. Ils débar 
quèrent aux îles Chusan, bloquèrent la rivière de Canton, 
et forcèrent les Chinois à permettre l’importation de l’o 
pium, à céder l’île de Hong-Kong, à payer une indemnité 
de guerre de 30 millions. L’empereur refusa de ratifler cette 
convention. Les troupes anglaises reprirent les hostilités, 
occupèrent Shang-Haï, Ning-Po, Amoy, Canton, parurent 
devant Nanking. L’empereur signa le traité de Nanking 
(1842), accepta la convention de Canton, paya une indem 
nité de 105 millions, et ouvrit aux marchands anglais les 
cinq ports de Shang-Haï, Ning-po, Fou-Tcheou, Amoy, 
Canton. L’Angleterre allait-elle donc exploiter seule les 
énormes ressources de la Chine et les entasser sur celles de 
l’Inde ? H n’était pas à prévoir du moins qu’elle y rencon 
trât de longtemps de sérieuses concurrences. 
Cependant la Russie faisait alors dans l’Asie occidentale 
les premiers pas de la course qui devait la conduire en pré 
sence des Anglais. Pierre-le-Grand en avait tracé la direc 
tion et marqué le but. Il avait signé avec la Chine le traité 
de Kerbéchi et créé à la frontière sibérienne le poste com 
mercial de Kiakhta, à l’entrée delà Mongolie. 11 avait entre 
tenu des négociations avec le chef turcoman Khodja-Néfès, 
dans la pensée de rétablir l’ancien lit de l’Amou-Daria vers 
la mer Caspienne. H avait même envoyé dans le Turkestan 
6.000 hommes, commandés par le prince Bokovitch, pour 
tenter d’ouvrir la route de l’Inde ; l’expédition avait été 
malheureuse : trahie par les Kirghiz, la petite armée s’était 
égarée et avait été presque tout entière engloutie dans les 
sables. 
Ailleurs enfin le tsar Pierre avait enlevé à la Perse Der- 
bent et Bakou, au nord et au sud du Caucase, sur la mer 
Caspienne. H avait fallu ensuite les restituer. 
Catherine II, dont le règne est caractérisé par les plus 
considérables efforts que la Russie ait jamais faits vers 
l’ouest, ne négligea pas pourtant les indications précédentes
        <pb n="318" />
        LES PREMIÈRES APPROCHES. 
303 
ae Pierre le Grand. Elle entreprit en 1776, le long de labor- 
dure septentrionale du Caucase, la construction d'une ligne 
de forteresses qui fut la base solide des opérations de ses 
successeurs au travers et au sud de la montagne. Dans le 
même temps. Bernardin de Saint-Pierre lui apporta un pro 
jet élaboré par Voltaire pour la conquête de Khiva. Qui 
s’attendrait à trouver ces poètes en pareille aventure ? Il est 
vrai que l’expansion russe en Asie, alors comme encore 
sous Napoléon, en était à la période de la rêverie. La réalité 
n’en devait pas être indigne. Bernardin de Saint-Pierre ne 
s’entendit pas avec le général russe du Bosquet, et le pro 
jet fut abandonné. A la vérité, la grande Catherine poursui 
vait plus assidûment d’autres desseins. 
Cependant le commerce de la Russie avec la Chine par 
la grande route du tract, à travers la Sibérie, était de plus 
en plus actif. Par lui naissaient et grandissaient d’impor 
tantes villes, Ekatérinembourg au pied de l’Oural et plus 
loin Tobolsk, Tomsk et Irkoutsk. Mais les marchands, entre 
Tomsk et Irkoutsk, à la hauteur de la grande plaine tur- 
comane qui s’enfonce au sud entre la Caspienne et le 
Pamir, étaient sans cesse inquiétés et pillés par les 
Kirghiz des steppes; le gouvernement russe ne pouvait pas 
laisser cette grande voie à la merci des pirates. Le plus 
puissant chef de ces tribus et aussi le plus redoutable aux 
commerçants russes était le khan de Khiva ; sa forteresse 
des bords de la Caspienne était, comme autrefois les camps 
retranchés des Mongols, riche des dépouilles des caravanes, 
remplie d’esclaves amenés de l’Iran par les cavaliers tar- 
tares, et il pensait pouvoir y braver toujours la vengeance 
de ses victimes. En 1819, le tsar Alexandre I**" envoya à 
Khiva le capitaine Mourawief pour tâcher d’établir avec le 
khan. Mohammed Rahim, des rapports plus réguliers. L’of 
ficier russe fut traité comme un prisonnier, puis condamné 
à être écorché vif, enfin, le khan redoutant peut-être déjà 
les conséquences d’une barbarie aussi inutile, renvoyé en 
Russie avec des présents. 
Les pillages ne cessèrent pas, et, comme le commerce 
russe devenait d’année en année plus important, il fallut 
songer à garantir plus efficacement sa sûreté. En 1834 — la 
politique européenne faisait trêve alors — le tsar Nicolas fit 
construire une ligne de forts le long de l’Oural. En 1836, 
résolu à agir, il fit arrêter tous les Khiviens venus à la foire 
de Nijni-Novgorod. Quelques expéditions bien conduites à
        <pb n="319" />
        304 
EN ASIE. — ANGLAIS ET RUSSES. 
travers les steppes obligèrent la plupart des tribus des Kir 
ghiz à la soumission ou à la retraite vers le sud (1838-1844). 
Le général Pérovski fut même chargé d'une expédition contre 
Khiva, avec 5.000 hommes, 10,000 chameaux pour les vi 
vres, et 2.000 Kirghiz pour diriger les convois. Un hiver 
extraordinaire déjoua toutes les précautions prises. Le ther 
momètre descendit au-dessous de 30° ; le vin, l’eau-de-vie 
furent bientôt gelés ; les chameaux périrent en masse ; un 
grand nombre de Cosaques furent ensevelis sous les neiges. 
Le général Pérovski battit en retraite, ramenant à Orenbourg 
à peine le tiers de sa petite armée (1841). Le khan de Khiva 
fut plus insolent que jamais. Le gouvernement ne put qu’a 
chever les forteresses d’Orenbourg, Orsk, Tourgaï, Irgliz, 
et construire le fort Aralsk sur la mer d’Aral, près de l’em 
bouchure du Syr-Daria. 
Au sud du Caucase, on sait que le roi de Tiflis, Geor 
ges XIII, pressé à l’est et à l’ouest par les Musulmans, avait 
légué son royaume au tsar Paul. Il en était résulté une 
série de guerres entre la Russie et la Perse. Celle-ci fut 
vaincue surtout par Paskiévitch Erivanski et dut signer les 
traités de Gulistan (1813) et de Tourkmantchaï (1828). 
Elle céda définitivement le Daghestan avec Derbent, le Chi- 
rwan avec Bakou, Erivan et les pentes septentrionales de 
l’Ararat; elle abandonna à la Russie le monopole de la na 
vigation sur la mer Caspienne, qui devint comme un lac 
russe. 
Ce qui est plus grave, dès lors la Perse cesse de lutter contre 
la Russie; elle est absorbée dans sa spère d’influence. De 
puis le traité de Tourkmantchaï, écrit M. James Darmesteter, 
« l’ambassadeur du tsar à Téhéran joue le rôle d’un résident 
anglais chez un rajah de l’Inde ‘ ». C'est à l’instigation de 
la Russie et avec des officiers russes qu’en 1837, le shah 
Mohammed assiégea Hérat ; les Anglais ne l’obligèrent à la 
retraite qu’en occupant Bender-Bouchir sur le golfe Per- 
sique. C’est encore pour le compte de la Russie que Nasr- 
ed-din, en 1855, reparut devant Hérat et s’en empara : les 
Anglais bombardèrent Bender-Bouchir et Bender-Abbas 
pour le forcer à restituer la ville aux Afghans. Les Russes 
ainsi escaladaient le plateau de l’Iran à sa pointe occiden 
tale, comme ils en recherchaient les approches à travers 
le Turkestan. 
i. Coup d’œil sur Vhistoîre de la Perse, p. 59.
        <pb n="320" />
        LA CUISE DE 1840-1860. 
305 
111. — La crise de 1840-1860. 
Les Anglais s’inquiétaient de cet orage qui se formait 
dans le Nord ; ils songèrent à prendre les précautions in 
dispensables. Il fallait prévenir les Russes sur le plateau, 
s’y établir pour les arrêter ou pour leur ôter la pensée d’y 
venir. Telle fut l’inspiration de la campagne préparée en 
1841 par le gouverneur général, lord Auckland. Les pré 
textes n’y manquaient pas. 
Dost-Mobammed, qui régnait à Kaboul, pouvait être con 
sidéré comme un usurpateur ; car il avait chassé du trône 
Shah-Shoudja, le frère du précédent souverain, Mahmoud. 
Les Anglais avaient justement donné un asile au proscrit. 
Dost-Mohammed témoignant des sympathies pour les Russes 
et des sentiments contraires pour les Anglais, ceux-ci, em 
menant avec eux Shah-Shoudjah, envahirent l’Afghanistan 
(1838). Une petite armée s’empara de Kandahar, de Ka 
boul, y établit Shah-Shoudjah, et força Dost-Mohammed à 
se réfugier auprès de l’émir de Boukhara. Il reparut bientôt, 
vainquit son rival, puis, désespérant de triompher des An 
glais, se remit entre leurs mains et fut envoyé à Calcutta. 
Une garnison de 8.000 Anglais, commandée par lord El- 
phinstone, occupa Kaboul pour y protéger le vieux Shah- 
Shoudja contre le mépris de ses sujets. 
Après deux ans de feinte résignation, les Afghans se le 
vèrent en une formidable insurrection sous la conduite du 
fils de Dost-Mohammed, Akhbar-khan. Quelques officiers 
anglais furent massacrés, notamment le résident sir Mac- 
naghten, assassiné par Akhbar lui-même. La petite armée 
fut bloquée dans ses cantonnements, menacée de périr 
de faim, sommée de capituler. Lord Elphinstone signa 
une convention honteuse, par laquelle il s’engageait à éva 
cuer l’Afghanistan, abandonnait le trésor de l’armée et la 
plupart de ses canons, livrait des otages. 
La retraite commence le 6 janvier 1842, au milieu des 
neiges épaisses, suivie par les bandes afghanes qui égor 
gent tous les traînards. On arrive péniblement à la passe 
de Kourd-Kaboul. Tout à coup les Afghans, embusqués sur 
les hauteurs, croisent sur la petite troupe une fusillade 
nourrie. Le drame est alors affreux ; au milieu de l’affole 
ment général, 3.000 hommes sont tués en un instant ; d’au- 
E. DniAULT. — Question d’Orient. 20
        <pb n="321" />
        306 
EN ASIE. — ANGLAIS ET RUSSES. 
tres fuient par les sentiers, tombent pour la plupart aux 
mains des ennemis. 
Le lendemain matin, après une nuit effroyable, Akhbar 
paraît, exige qu’on lui livre le général et les principaux 
officiers en échange du libre passage. Elphinstone est en 
chaîné ; l’armée se remet en marche. A la passe de DjagJa- 
lak, la route est encore barrée, les hauteurs gardées ; le 
massacre recommence, jusqu’à l’extermination à peu près 
complète. Six hommes s’échappèrent, dont cinq furent tués 
les jours suivants dans la montagne. Un seul, le docteur 
Brydon, arriva à Djalalabad, où il fit connaître le dé 
sastre. 
Les Anglais se vengèrent. Une nouvelle armée reconquit 
l’Afghanistan, vainquit Akhbar, prit Kaboul, rasa les prin 
cipales forteresses du pays. Mais Shah-Shoudja avait été 
égorgé par les révoltés. Dost-Mohammed rentra à Kaboul ; 
les Anglais renoncèrent à l’occupation de l’Afghanistan, et 
se contentèrent de la promesse que leur fit le khan de Ka 
boul de ne pas se soumettre à l'influence russe. Dost-Mo 
hammed fut fidèle à sa parole, et signa même avec le gou 
verneur-général sir John Lawrence, en 1855, un traité 
d’amitié, les contractants se garantissant l’intégrité réci 
proque de leurs territoires. Si les traités étaient toujours 
respectés, cette clause eût suffi à tranquilliser les Anglais à 
l’égard des entreprises de la Russie. Pour plus de sûreté, 
ils avaient établi leur domination en 1843 sur la plupart des 
tribus du Béloutchistan, afin de pouvoir tourner l’Afgha 
nistan par le sud, en prenant à revers les défilés de Ka 
boul. Etait-ce suffisant ? Et n’ont-ils pas perdu alors l’oc 
casion de contenir les Russes par une solide organisation 
du pays? 
C’est que leur expansion dans ce sens, et même les mesu 
res de précautions qu’ils y prenaient ne pouvaient être 
assurées que s’ils occupaient le Sind, le Pendjab, c’est-à- 
dire toute la vallée de l’Indus. Ils s’y résolurent au lende 
main du désastre de 1842. Ils commencèrent par le Sind, ou 
le bassin inférieur du fleuve. En 1843, lord Ellenborough y 
envoya sir Charles Napier avec une armée, pour exiger de 
populations des tributs énormes, l’abandon de l’exploit, 
tion de leurs forêts, la reconnaissance d’un chef désigi.&lt; 
par le gouverneur anglais. Elles repoussèrent ces somma 
tions, s’armèrent, furent battues à Miani et Dubba ; le Sind 
fut annexé aux domaines de la grande Compagnie, Les vain-
        <pb n="322" />
        L^eawa»îg 
LA GRISE DE 1840-1860. 307 
queurs se partagèrent les 12.500.000 francs formant le 
butin, dont 1.500.000 revinrent au général. 
Remontant le fleuve, les Anglais attaquèrent le Pendjab. 
La conquête en était plus tentante ; le pays est très peuplé, 
très riche, s’étend jusqu’aux défilés des Solimans, à la porte 
de l’Afghanistan. Les circonstances étaient favorables. 
Après quelques années de grande puissance, pendant les 
quelles le gouvernement britannique n’avait pas songé à 
intervenir, les tribus des Seykhs étaient livrées à l’anar 
chie. Elles avaient formé quelque temps, en effet, une forte 
confédération religieuse et militaire, sous l’autorité du 
fameux maharajah Runjeet-Singh, « le vieux Lion du Pend 
jab ». Avec l’aide d’officiers européens, et surtout du géné 
ral Allard, ancien aide de camp du maréchal Brune, il avait 
formé une solide armée de 70.000 hommes, bien disciplinés, 
munis de 400 canons. Les Anglais, pendant toute sa vie, 
respectèrent son empire. Il mourut en 1839, et la puissance 
des Seykhs s’affaiblit aussitôt. 
Son fils Kourrouk-Singh, d’esprit faible, fut tué par les 
siens au bout de quelques mois. Son petit-fils, Néo-Néal, 
fut écrasé par une poutre pendant la cérémonie des funé 
railles de son père. Il ne resta de la descendance de Runjeet 
qu’un enfant de six ans, Dhulpi-Singh. L’armée des Seykhs 
se dissout en bandes de pillards, qui franchirent maintes 
fois le Sutledje, et infestèrent les territoires anglais voisins. 
Le gouverneur-général, lord Hardinge, écrasa ces bandes 
en de furieux combats, les rejeta dans leur pays, et, sans 
annexer encore le Pendjab, établit à Lahore un résident bri 
tannique, le colonel Lawrence, assisté de 10.000 soldats 
(1844). 
Deux ans après, une insurrection éclata. Un chef de 
Moultan, destitué par le gouvernement anglais, appela les 
Seykhs à la guerre de l’indépendance, et eut bientôt une 
bonne armée autour de lui. Lord Gough fut chargé de la 
répression, avec 25.000 hommes. Il battit les Seykhs à 
Chillianwalla (décembre 1848), prit Moultan, écrasa les 
dernières troupes ennemies à Gouljrat (février 1849), et le 
nouveau gouverneur-général, lord Dalhousie, prononça 
l’annexion du Pendjab : les principaux chefs furent empri 
sonnés ; le jeune maharajah fut interné à Patna. 
A peine les Anglais achevaient-ils ainsi la conquête de 
toute la péninsule de l’Hindoustan, dans ses frontières 
naturelles, que leur domination y fut compromise par la ter?
        <pb n="323" />
        30i EN ASIE. — ANGLAIS ET RUSSES. 
rible insurrection de 1857. Les traits en sont à préciser ; car 
ils caractérisent la situation de l’Angleterre dans l’Inde ; ils 
en montrent les points faibles, où tout danger, malgré un 
gouvernement très habile et une étroite surveillance, n’a pas 
encore absolument disparu. 
L’insurrection ne gagna pas l’Inde tout entière ; elle resta 
localisée sur une région assez peu étendue. Le Gange supé 
rieur et ses affluents, la Djemma et la Gogra, traversent un 
pays bien défini, qu’on peut considérer comme la forteresse 
de l’Hindoustan tout entier, l’endroit exact où s’est à tra 
vers les temps décidée sa fortune. Ce fut le berceau du brah 
manisme, et c'en est resté en quelque sorte le sanctuaire. 
Là aussi le prophète Çakia-Mouni fonda le bouddhisme, qui 
se retira ensuite à Ceylan, au Tibet et en Chine. De là enfin 
les grands Mongols de Delhi tinrent pendant des siècles toute 
la presqu’île sous leur domination. La partie occidentale de 
cette région, Allahabad, Agra, Delhi, avait été occupée paj* 
le marquis de Wellesley au commencement du siècle ; la 
partie orientale, entre le Gange et la Gogra, c’est-à-dire le 
royaume d’Oude, avec sa capitale Lucknow, ne fut annexée 
que par lord Dalhousie en 1855, et cette nouvelle conquête 
de la Compagnie britannique contribua au soulèvement des 
populations voisines. 
L’administration britannique était devenue dans les der 
nières années très lourde En 1833, le gouvernement anglais, 
ouvrant l’Inde au commerce de toutes les nations et enle 
vant ainsi à la Compagnie son monopole, avait garanti en 
compensation aux actionnaires un revenu de 10 pour 100. 
Dès lors, les agents de la Compagnie, n’étant plus intéres 
sés à la prospérité de la colonie, commirent de continuelles 
exactions, ne cherchèrent qu’à s’enrichir par tous moyens, 
comptant d’ailleurs sur la résignation des indigènes. L’ar 
mée d’occupation, composée de 50.000 européens, était 
complétée par 250.000 cipayes en grande partie musul 
mans, que les officiers anglais traitaient durement : on les 
croyait incapables de résistance parce qu’ils n’osaient se 
plaindre. 
Cependant l’esprit de rébellion fermentait dans un grand 
nombre de régiments, exalté par des encouragements, des 
prédictions. De nombreux agents, musulmans surtout, par 
couraient le pays, distribuant des symboles mystérieux, au 
peuple des gâteaux de farine, aux soldats des fleurs de lotus 
bleu, la plante sacrée, d’où sortit la première incarnation
        <pb n="324" />
        LA CRISE DE 1840-1860. 
309 
de Brahma. Les deux fanatismes mahométan et hindou prépa 
rèrent la révolte. Une prédiction rencontrait beaucoup de 
créance chez les indigènes, que la domination anglaise, 
fondée en 1757 sur le champ de bataille de Plassey, ne 
devait durer qu’un siècle. En 1857, la Compagnie fît dis 
tribuer aux cipayes la nouvelle carabine Minié, avec des 
cartouches enduites de graisse de vache ou de porc. Les 
agitateurs exploitèrent ce sacrilège de faire servir à un ins 
trument de mort le produit de la vache, animal sacré pour 
les Hindous. Ce fut l’occasion de la révolte. Un chef hin 
dou, Nana-Sahib, auquel les Anglais avaient refusé le titre 
de rajah, en fut le principal chef. 
Le mouvement partit de Meerut. Le 11 mai 1857, les 
cipayes se soulevèrent, tuèrent leurs officiers, pillèrent les 
maisons de commerce, chassèrent les Européens, restèrent 
maîtres de la ville. Ils marchèrent sur Delhi ; la garnison se 
joignit à eux. Ils tirèrent du palais, où il vivait d’une pen 
sion de la Compagnie, le dernier descendant des Grands 
Mongols, un vieillard de 84 ans, et le proclamèrent roi. 
INana-Sahib de même se proclama indépendant à Cawn- 
pour, laissa la vie aux Européens, qui s’embarquèrent sur 
le Gange pour se retirer à Calcutta. A quelque distance en 
aval, les barques furent écrasées des deux rives par la fusil 
lade et la mitraille ; vingt-neuf sur trente furent submer 
gées ; deux ou trois cents femmes et enfants furent retenus 
captifs à Cawnpour. Allahabad aussi échappa aux Anglais. 
A Lucknow, le colonel Henri Lawrence fut assiégé pendant 
trois mois dans la citadelle avec 700 hommes. 
La domination anglaise n’avait pas encore couru un pareil 
danger ; la Compagnie y fît face avec une extrême énergie. 
Le Pendjab s’agitait : les officiers anglais, sir John Law 
rence, le colonel Nicholson, y maintinrent l’ordre. Les régi 
ments indigènes furent licenciés, désarmés ; les moindres 
tentatives de résistance furent réprimées avec une rigueur 
impitoyable : des centaines de cipayes furent noyés, pen 
dus, fusillés, attachés à la gueule des canons et mis en 
pièces. Les autres ne bougèrent pas. 
Alors la petite armée anglaise du Pendjab put porter 
secours aux troupes du Gange supérieur. Le colonel Nichol 
son remporta sur les insurgés, mal commandés, la brillante 
victoire de Nujufîghur, le 25 août. Marchant sur Delhi, il 
enleva la ville d assaut. 11 fallut la prendre rue par rue ; 
elle ne fut conquise qu’après sept jours de lutte, et encore,
        <pb n="325" />
        310 
EN ASIE. — ANGLAIS ET RUSSES. 
autour de la petite troupe britannique, la population restait 
frémissante et irritée. Le vieil empereur mongol était tombé 
au pouvoir des Anglais, mais son fils Abou-Bekr et ses deux 
cousins étaient retranchés avec 5 ou 6.000 partisans dans 
le mausolée de l’empereur Humayoun. Le major Hodson 
s’y rend avec une centaine d’hommes déterminés, somme 
les princes de se rendre sans conditions ; effrayés de cette 
hardiesse, ils obéissent. Le major les fait monter dans une 
charrette et les emmène à travers Delhi. La foule grossit ; 
la vue des captifs l’émeut; elle devient hostile, menace de 
les enlever. Hodson alors va à la charrette, tire un revolver, 
et de sa main, à bout portant, tue les trois princes. La foule 
épouvantée n’osa les venger et Delhi resta docile aux pieds 
de ses vainqueurs. 
Les insurgés de l’Oude tinrent plus longtemps. Le géné 
ral Hawelok, parti d’Allahabad, avait remporté quelques 
succès sur Nana-Sahib, à Futte}q)Our, devant Cawnpour. 
Furieux, les cipayes se jetèrent sur les femmes et les 
enfants qu’ils tenaient prisonniers dans cette ville : 180 de 
ces malheureux furent hachés à coups de sabre, assommés 
à coups de crosses, écrasés contre les murs, et pêle-mêle, 
morts et mourants, entassés dans un puits. Hawelok n’ar 
riva devant Lucknow que le 17 septembre. Henry Law 
rence était mort ; mais le colonel Inglis continuait vaillam 
ment la résistance. Hawelok pénétra dans la ville et sauva 
la garnison ; mais, très inférieur en forces, il se retira vers 
le sud. 
Les opérations décisives ne purent être entreprises parle 
général en chef, sir Colin Campbell, que quand il eut reçu 
d’Europe des renforts suffisants, à la fin de novembre. Les 
Anglais reparurent devant Cawnpour, y remportèrent une 
victoire complète le 6 décembre, furent encore vainqueurs 
à Futteyghur le 3 janvier 1858, marchèrent sur Lucknow, 
s’en emparèrent après un assaut terrible et onze jours de 
combat dans les rues, y étouffèrent la révolte par d’affreux 
massacres (27 février-15 mars 1858). Dans les mois sui 
vants, les dernières bandes des insurgés furent rejetées dans 
les montagnes du Népaul. 
Ces évènements obligèrent les Anglais à modifier profon 
dément la condition politique de l’Hindoustan. Par un bill 
de 1858, le Parlement supprima la grande Compagnie, et 
remit à la couronne l’administration de la colonie. Un minis 
tère de l’Inde fut créé, assisté d’un conseil de quinze mem-
        <pb n="326" />
        LA CUISE DE 1840-1860. 
311 
bres : il nomma le gouverneur-général ou vice-roi et les 
principaux officiers. Les indigènes furent admis aux fonc 
tions publiques. Les cipayes furent réorganisés avec de 
multiples précautions et encadrés dans une armée euro 
péenne plus nombreuse. 
Pour affermir la domination anglaise, le prince de Galles 
alla visiter l'Inde en 1875-1876. Les rajahs se montrèrent 
très empressés autour de lui, prodiguèrent dans des durbars 
merveilleux les marques de leur soumission, offrirent de 
riches présents, véritables tributs, et le prestige du nom 
anglais en fut plus éclatant dans toute la colonie. Le 1®'jan 
vier 1877, au grand durbar de Delhi, la reine Victoria fut 
proclamée impératrice des Indes, eomme pour restaurer, au 
profit de l’Angleterre, l’autorité souveraine des Grands Mon 
gols d’autrefois. L’empire anglais en parut à jamais conso 
lidé. Jusqu’ici en effet l’Inde est restée paisible, malgré de 
grandes souffrances, et les traces de la grande insurrection 
de 1857 semblent complètement effacées. Elle est devenue 
dans la paix une incomparable colonie ; elle a assuré aux 
Anglais les plus étonnantes fortunes ; elle est devenue le 
fondement même de leur grandeur dans le monde, et par 
suite « le pivot de toute leur politique extérieure ». 
On pourrait s’étonner que la Russie n’eût pas profité de la 
révolte des cipayes pour pousser sa marche en avant vers 
l’Iran, si elle n’avait eu elle-même de plus absorbantes 
préoccupations. Le milieu du xix® siècle est marqué en effet 
d’une générale agitation du monde musulman. Ce n’est pas 
seulement le babisme en Perse, ou le soulèvement de l’Inde. 
C’est encore la lutte désespérée d’Abd-el-Kader contre les 
Français, puis les insurrections des Kabyles. C’est encore 
le dernier effort des musulmans du Caucase contre la domi 
nation russe. Il est rare d’ailleurs que l’action de l’Islam sur 
un point ne se répercute pas jusqu’aux dernières limites de 
son domaine. 
L’établissement des Russes à Tiflis et sur les pentes de 
rArarat coupait en plusieurs tronçons les populations mu 
sulmanes de ces régions : la Perse et la Turquie vers le sud, 
les Tchétchènes etlesLesghiens dans le Daghestan au bord 
de la Caspienne, les Tcherkesses de la Circassie dans le 
Caucase occidental vers la mer Noire. Ces montagnards op 
posèrent à la Russie une très longue résistance. Elle se 
personnifia dans le nom d’un héros, l’iman Schamyl-Ali, qui
        <pb n="327" />
        312 
EN ASIE. — ANGLAIS ET RUSSES. 
fut, comme Abd-el-Kader chez les Arabes, un prophète vé 
néré et un intrépide capitaine. 
Vers 1830, un vertueux cadi, Mollah-Mohammed, prê 
chant aux mahométans du Caucase la fin des haines de 
tribus, l’union de tous les fidèles contre les giaours, les ap 
pela à la guerre sainte, avec l’aide de deux chefs du Da 
ghestan, Gazy-Mollah et Schamyl, tous deux du village 
d’Himri. Après deux ans d’agitation, ils furent cernés avec 
leurs partisans dans ce village, s’y défendirent en désespé 
rés : Gazy-Mollah fut tué. Schamyl s’échappa en sautant 
d’un bond par dessus les soldats qui allaient le prendre, et, 
la poitrine et le dos troués d’un coup de baïonnette, l’omo 
plate et les côtes brisées d’une pierre énorme, il disparut 
parmi les rochers. Guéri de ses blessures au bout de quel 
ques mois, il revint à la tête de ses hommes en 1832. On 
l’avait cru mort ; son retour sembla un véritable miracle, 
et les poètes du Daghestan chantèrent le nouveau défenseur 
de la foi, l’élu de Dieu : « Il a des éclairs dans les yeux et 
des fleurs sur les lèvres », répétaient hommes et femmes 
étonnés de la rapidité de ses coups et de son éloquence 
enflammée. Et ce ne fut bientôt qu’un cri dans tout le Cau 
case : « Mahomet est le premier prophète d’Allah ; Scha 
myl est un autre Mahomet ‘ ». 
Entouré d’une garde d’élite de 200 hommes, il organisa 
solidement ses troupes, exigea une obéissance absolue, au 
nom de Dieu et du prophète, exerça dans toute la montagne 
une véritable dictature, et conduisit la guerre sainte pen 
dant vingt-cinq ans avec une rigoureuse méthode. Les 
Russes furent obligés d’envoyer contre lui jusqu’à 200.000 
hommes et il leur infligea quelques rudes défaites. Tout 
d’abord ils pensèrent l’écraser d’un coup et le général Grab be 
réussit à l’enfermer dans la forteresse d’Akulcho. Schamyl 
distribua des poignards aux femmes en leur ordonnant de 
se défendre, et de se donner la mort si l’ennemi forçait la 
citadelle. L’assaut fut terrible ; pendant la mêlée, qui fut 
un véritable massacre, Schamyl s’échappa ; ses compagnons 
se firent tuer jusqu’au dernier pour lui donner le temps de 
fuir; sa sœur Fatima se jeta dans le torrent du Koïsou pour 
ne pas tomber aux mains des Russes (1839). L’évasion 
extraordinaire du prophète ne fit que surexciter encore le 
1. Cf. G. Crôhange, Tlistoire contemporaine de la Russie, p. 167. 
(Paris, Félix Alcau).
        <pb n="328" />
        LA CRISE DE Í8ÍÜ-186Ü. 
313 
fanatisme des montagnards, et il reparut bientôt plus redou 
table que jamais, retranché dans sa nouvelle capitale de 
Dargo. Le général Grabbe voulut la détruire ; il tomba 
dans un piège, et, au milieu des forêts, sa petite armée fut 
presque tout entière anéantie (1842). C’était l’année même 
du désastre des Anglais dans les défilés de Kaboul. 
Pendant deux ans, les Russes se tinrent sur la défensive, 
permettant ainsi à Schamyl d’organiser tout le pays, de grou 
per autour de lui, de gré ou de force, toutes les tribus de la 
montagne, d’exercer toute la population aux armes. Le 
gouvernement russe dut préparer de nouveaux efforts. Le 
général Voronzof, en 1845, renonçant aux expéditions 
isolées, aux pointes hardies mais périlleuses, qui d’ailleurs 
ne faisaient que déplacer l’insurrection, adopta un large 
plan d’ensemble. Il enveloppa tout le Daghestan de lignes 
stratégiques infranchissables, et pas à pas, escaladant les 
sentiers, resserrant le cercle de ses retranchements, il 
poussa les insurgés vers les sommets. Dargo fut enlevée 
dès 1845, et chaque campagne, d'année en année, fut mar 
quée d’un nouveau progrès des Russes, très lentement, 
mais d’un succès certain. 
La guerre de Crimée retarda les opérations décisives. 
Mais Schamyl ne put en profiter ; il ne réussit pas à briser 
la ligne de fer qui l’enveloppait. Après le traité de Paris, le 
prince Baratinski continua l’exécution du plan de Voronzof. 
Le général Yevdokimof enleva d’assaut la citadelle de Veden, 
ferma le défilé d’Argoiin. L iman se retira sur le plateau d4 
Gounib, étroit rocher large de quatre à cinq kilomètres, 
entouré par le torrent du Koïsou ; il s’y croyait inatta 
quable et répondait aux sommations du prince Baratinski: 
« Le Gounib est haut, Allah est encore plus haut ; et tu es 
en bas ». Une nuit, quelques volontaires russes parvinrent 
au plateau par les sentiers les plus abrupts, fixèrent au 
rocher des cr.*mpons de fer, y attachèrent des cordes par 
lesquelles quelques centaines d’hommes purent se hisser, 
le fusil au dos. La bataille suprême fut furieuse. Les mon 
tagnards se défendirent en désespérés : 47 seulement 
échappèrent à la mort, et se serrèrent menaçants encore 
autour de la caverne à l’entrée de laquelle se dressait l'iman. 
Le général russe fit cesser le feu. Schamyl se rendit — 25 
août 1859. 
On l’envoya à Saint-Pétersbourg. Le tsar le traita avec 
honneur, lui fit donner une grosse.pension annuelle, et la
        <pb n="329" />
        314 
EN ASIE. — ANGLAIS ET RUSSES. 
vaste résidence de Kalouga, où il mourut pieusement en 
1871. Les populations du Caucase oriental fiucnt dès lors 
soumises. 
Les Tcherkesses du Caucase occidental luttèrent quelque 
temps encore. Mais, à aucun moment ils ne furent aussi 
redoutables que les montagnards de Schamyl. Le traité 
d’Andrinople avait donné aux Russes le district d’Anapa et 
la côte orientale de la mer Noire. Le général russe Raïewsky 
fut chargé d’y assurer la souveraineté de son maître : « Le 
sultan vous a donnés en cadeau au tsar », dit-il aux chefs 
du pays. — «Vraiment? répliqua l’un d’eux. Eh bien! 
vois-tu cet oiseau là-haut sur la branche ? Je te le donne ; 
prends-le ». Il fallut employer les armes pour soumettre les 
Tcherkesses. La côte fut étroitement bloquée pour couper 
toute communication avec le dehors. Mais on ne fît de 
grands efforts contre eux qu’après la soumission de Scha 
myl. Les tribus, vaincues dans de sanglants combats, se 
soumirent pour la plupart ; mais plutôt que de vivre sous 
la loi du vainqueur chrétien, elles émigrèrent en masse : 
« Nous voulons vivre et mourir, disaient-elles, parmi nos 
frères de l’Islam : nous voulons que nos ossements reposent 
un jour dans une terre bénite.» Il fallut leur donner des 
vaisseaux pour les transporter à Trébizonde, à Samsoun, à 
Constantinople, en Bulgarie. Malgré les sacrifices pécu 
niaires du gouvernement ottoman, beaucoup périrent dans 
cet exode. Les survivants, fanatisés par les misères souf 
fertes, furent les plus terribles agents des massacres de 
Bulgarie en 1876. 
IV. — Le grand effort des Russes. 
Tous ces événements empêchèrent le tsar Nicolas I®' de 
poursuivre les destinées asiatiques de la Russie. Héritier 
du reste des desseins de sa grand’mère Catherine II, la 
politique européenne l’attirait davantage. Fier de son pou 
voir autocratique, il s’était fait le champion des rois contre 
les idées révolutionnaires, et naïvement, comme un don 
Quichotte de l’absolutisme, il avait mis ses armées au ser 
vice de l’Autriche contre la République hongroise. Il vécut 
assez pour s’en repentir. 
Plus encore il voulait Constantinople. Il rencontra de 
vant elle l’Angleterre et la France, fut battu en Crimée, et, 
comprenant que là encore il avait poursuivi une chimère^
        <pb n="330" />
        LE GRAND EFFORT DES RUSSES. 
315 
il se laissa mourir et emporta dans sa tombe le grand pro 
jet grec. Repoussée loin du Bosphore, la Russie se retourna 
décidément vers l’Est, et chercha en Asie les trophées qui 
lui échappaient en Europe. 
En effet, le grand effort de la Russie vers le « Far-East » 
suit de près la guerre de Crimée et en est comme la consé 
quence naturelle. Il porta sur toute la largeur de la fron 
tière méridionale de l’empire, de l’Océan Pacifique à la mer 
Caspienne. En 1847, le tsar avait nommé le général Mou- 
rawief gouverneur de la Sibérie orientale. Ses lieutenants 
explorèrent les côtes de la mer d’Okhotsk, déterminèrent 
les embouchures de l’Amour en face de l’île Saghalien, y 
fondèrent Nicolaïevsk et prirent pacifiquement possession 
de la rive gauche du fleuve. Mourawief fut chargé de faire 
accepter cette annexion par les Chinois ; après de longues 
et pénibles négociations, où l’énergie du général russe finit 
par leur en imposer, ils signèrent le 16 mai 1858 le traité 
d’Aïgoun. Ils cédèrent à la Russie toute la rive gauche de 
l’Amour. La nouvelle de ce succès fut accueillie à Saint- 
Pétersbourg avec enthousiasme, et le tsar donna à Mou 
ra wief le titre de comte Amourski. D’autres avantages 
complétèrent presque aussitôt ces importants résultats. 
Quelques jours après, l’amiral Poutiatine, par le traité de 
Tientsin, obtenait pour les Russes le droit de voyager et de 
commercer librement dans l’empire chinois, l’exemption 
pour eux des droits de douanes en Mongolie, la libre circu 
lation des caravanes entre Kiakhta et Tientsin. La Sibérie 
et la Mongolie devenaient la grande route du commerce 
entre l’Europe orientale et la Chine. Une ambassade russe 
permanente fut installée à Péking, et veilla à la sécurité de 
ces nouveaux intérêts. 
En 1860, le général Ignatief, ambassadeur en Chine, 
obtint encore le traité de Péking. Un consulat russe fut 
fondé à Ourga, la principale ville de la Mongolie. Surtout le 
pays compris entre l’Oussouri et la mer, avec la longue 
côte de la mer du Japon entre l’embouchure de l’Amour et 
la frontière de la Corée, fut cédé à la Russie. Vladivostok, 
dont le nom signifie « Domination de l’Orient », fut fondée 
tout au sud de cette frontière, aux confins de la Corée et de 
la Mandchourie, en face du Japon ; elle s’enfonce là comme 
un coin dans la direction des mers du sud. En 1875, les 
Russes achetèrent aux Japonais l’île Saghalien, en 
échange des îles Kouriles ; ils avaient cédé en 1867 le ter-
        <pb n="331" />
        316 
EN ASIE. — ANGLAIS ET RUSSES. 
ritoire d’Alaska aux Etats-Unis. La frontière de l’empire 
des tsars n’a pas été modifiée depuis dans ces régions. 
Mais, par-dessus la frontière, l’influence de la Russie n’a 
pas cessé de peser de plus en plus sur la Chine et l’Asie 
orientale. 
Ailleurs encore elle a essayé de pénétrer dans le Tur 
kestan chinois, dans les vallées qui s’ouvrent vers la Dzoun- 
garie et le bassin du Tarim, de part et d’autre des monts 
Thian-Chan, pour tracer une nouvelle route sur Péking. 
Après 18ü0, après l’expédition franco-anglaise qui aboutit 
à la victoire de Palikao et à la prise de Péking, à la faveur 
de la formidable insurrection des Taïpings dans la vallée 
du Yang-tse-Kiang, les provinces chinoises de la frontière 
occidentale se soulevèrent aussi. La Kachgarie, ou vallée 
supérieure du Tarim, se déclara indépendante sous le khan 
Mohammed-Yakoub. 11 entretint aussitôt d’amicales rela 
tions avec la Russie. Les Anglais fui envoyèrent aussi une 
ambassade conduite par M. Forsyth, et les deux influences 
rivales se préparèrent à se disputer ce terrain. Mais, après 
la mort de Yakoub, les Chinois furent assez forts pour réta 
blir leur autorité à Kachgar (1877). 
Dans le même temps, Kouldja, c’est-à-dire la vallée de 
l’Ili, qui coule à l’ouest et se jette dans le lac Balkasch, se 
révolta aussi contre la Chine (18ü5), puis se donna à la Rus 
sie (1871). Les Chinois protestèrent; les Russes rendirent 
Kouldja, mais gardèrent la partie occidentale de la province. 
Ils se trouvèrent maîtres de la plus grande partie du bassin 
de rili, et disposèrent ainsi d’une nouvelle ligne de pénétra 
tion en Chine. 
Leur action fut surtout continue et fructueuse dans le 
bassin de la mer d’Aral, dans la direction du plateau de 
l’Iran. En vingt ans, le long des Thian-Chan, par-dessus le 
Syr-Daria, ils arrivèrent à la frontière de l’Afghanistan, à 
la base même des montagnes, par la conquête des khanats 
de Boukhara et de Khiva. En 1852, le général Perovski con 
tinua la construction des forts qui devaient assurer la ligne 
du Syr-Daria. 11 battit les troupes du khan de Khokand, 
leur prit la forteresse d’Ak-Medjedi, en compléta les retran 
chements et lui donna son nom. 
Le plus illustre héros de la conquête du Syr-Daria fut le 
colonel Tchernaïef. Ses exploits rappellent les gestes légen 
daires des chevaliers de la « Bannière bleue », aux temps 
du Gengis-khan et de Tamerlan. En 18ô4, il enleva Aoulié-
        <pb n="332" />
        LE GRAND EFFORT DES RUSSES. 
317 
Ata, Tchimkent, ouvrit la route de Tachkent, la plus grande 
ville du Turkestan. Dans la crainte de mécontenter l’Angle 
terre, le gouvernement lui envoya l’ordre de rebrousser 
chemin ; il mit la dépêche dans sa poche et prit Tachkent 
— juin 1865. Il fut rappelé pour désobéissance; mais la 
Russie garda la ville. Il laissa une légende dans l’armée et 
le peuple. Les soldats chantèrent longtemps ses hauts 
faits. Les Kirghiz, dans les poèmes que leurs bardes consa 
crent aux preux, l’appelèrent leur « chevalier ». Les Turco 
mans traduisirent son nom en Tchir-Naïp, « semblable au 
lion ». 
Son successeur, le général Romanowski, eut à repousser 
les attaques du khan de Boukhara, Mozaiïer. Avec une petite 
armée de 3.600 hommes, il le battit à Irdjar — mai 1866, — 
prit Khodjent. Les nouvelles conquêtes furent organisées en 
« gouvernement russe du Turkestan », sous le commande 
ment du général Kauffmann (1867). Mozaffer fut encore 
battu à Zera-Buieh, sur le Zerafchan. Les Russes enlevèrent 
Samarkand, la grande cité du Zerafchan, l’ancienne capitale 
de Tamerlan qui y est enseveli, et cette conquête eut plus 
de retentissement que leurs autres victoires. Le khan de 
Boukhara s’avoua vaincu — juillet 1868, — paya une forte 
contribution de guerre et se reconnut le vassal du tsar. 
Bientôt après, le pays de Khokand eut le même sort. Les 
habitants de cette ville avaient chassé leur khan, Khudayar, 
auquel ils reprochaient d’être tout dévoué aux Russes. Use 
retira à Orenbourg. Une petite armée russe, sous Skobelef, 
battit les révoltés à Makram (1875), occupa Khokand et les 
villes voisines, et en forma la nouvelle province du Ferg 
hana, le plus riche territoire du Turkestan russe. 
Le khan de Khiva lui-même fut réduit à la soumission. 
Sa capitale avait été une première fois occupée, puis éva 
cuée, en 1854. En 1871, inquiet des progrès des Russes, il 
suscita un soulèvement des tribus des Kirghiz. Après un 
échec en 1872, le général Kauffmann résolut d’attaquer 
Khiva par trois directions différentes. Trois corps d’armée 
partirent d’Orenbourg, de Tachkent et de Krasnovodsk sur 
la mer Caspienne. La colonne d’Orenbourg fut décimée pai 
le climat et les tempêtes du désert : elle se perdit presque 
tout entière. Les deux autres, sous Kauffmann et Skobelef, 
très maltraitées aussi, arrivèrent devant Khiva, et, après un 
bombardement, y entrèrent par la brèche. Le khan traita : 
il céda toute la rive droite de l’Amou-Daria, permit la libre
        <pb n="333" />
        318 
EN ASIE. — ANGLAIS ET RUSSES. 
navigation des navires russes sur la mer d’Aral, paya une 
contribution de guerre, subit la construction au-dessus de 
Khiva de la forteresse d’Alexandrovsk, occupée par une 
garnison russe. 
Les Anglais protestèrent vivement contre ces continuelles 
annexions de la Russie. M. Gladstone se déclara pourtant 
satisfait des assurances données pour l’avenir par le prince 
Gortchakof, et alla jusqu’à faire cette déclaration à la tri 
bune de la Chambre des communes : « Je n’ai, quant à moi, 
aucune inquiétude au sujet des extensions territoriales de la 
Russie en Asie, aucune inquiétude d’aucune espèce. Je suis 
d’avis que ces craintes ne sont que des craintes de vieille 
femme ». Était-il moins rassuré qu’il ne l’affirmait? Ou 
voulut-il calmer autrement que par des mots les inquiétudes 
de l’opinion anglaise? Il obtint du gouvernement russe la 
signature d'une convention pour la délimitation exacte des 
territoires récemment acquis par la Russie. La nouvelle 
frontière fut fixée à l’Amou-Daria, et laissa à l’Afghanistan 
les pays d’Ouakhan, Badakhan, Koundouz, Balkh et Mal 
mené. Plus loin vers l’ouest, elle restait indécise, et les 
Russes ne devaient pas manquer d’en profiter. En fait, dans 
ces régions, l’Angleterre, faute d’alliés, était réduite à con 
firmer de sa signature les agrandissements de sa rivale. 
Elle chercha bien aussi à accroître son domaine, à oppo 
ser conquêtes à conquêtes ; mais elle fut bien loin d’obtenir 
des résultats comparables. 
Pour conserver ses avantages sur le marché chinois, où 
pénétraient la Russie par l’Amour, la France par le Tonkin, 
elle attaqua la Birmanie. Elle lui avait enlevé en 1852 sa 
dernière province maritime, le Pégou, avec les villes de 
Rangoun et de Martaban. Elle exigea en 1885 du roi Thibaw 
le monopole de l’exploitation de ses forêts de teek. Il refusa. 
Le vice-roi de l’Inde, lord Dufferin, lui déclara la guerre, et 
envoya contre lui le général Prendergast, à la tête de 15.000 
hommes. Le roi fut partout vaincu, pris dans sa capitale de 
Mandaté ; son empire fut annexé à l’Hindoustan, dont la 
frontière fut portée à l’est jusqu’au Mékong, au nord au- 
dessus de Bhamo, sur les confins du Yu-nam chinois. 
Vers l’ouest, dans l’Afghanistan, Dost-Mohammed étaif 
mort en 1803. Pendant cinq ans, ses fils se disputèrent le 
pouvoir, qui resta enfin à Shere-Ali. Le neveu de celui-ci, 
Abd-er-rhaman, se réfugia à Samarkand, où il vécut d’une 
pension payée par le tsar. Shere-Ali, redoutant la puissance
        <pb n="334" />
        LE GRAND EFFORT DES RUSSES. 
319 
russe, entra en relations suivies avec le gouverneur du Tur 
kestan, le général Kauffmann, et reçut à Kaboul une ambas 
sade du tsar. Le vice-roi de Calcutta, lord Lytton, y envoya 
aussitôt une ambassade anglaise, escortée par le major 
Cavagnari. Shere-Ali lui interdit le passage du col de Kliaï- 
ber. Lord Lytton lui déclara la guerre — novembre 1878. — 
35.000 Anglais envahirent l’Afghanistan, prirent Kandahar 
et Kaboul, chassèrent Shere-Ali, le remplacèrent par son 
fils Yakoub, qui signa le traité de Gandamak — 5 mai 1879 : 
le nouveau souverain dut recevoir du gouvernement 
anglais une dotation annuelle d’un million et demi de 
francs; moyennant quoi, il accepta un résident britanni 
que à Kaboul et permit à l’Angleterre d’occuper les défilés 
des monts Solimans. 
Quelques mois après, comme en 1842, les Afghans se 
soulevèrent. Le résident anglais, le major Cavagnari, fut 
tué. Une armée anglaise revint à Kaboul, détrôna Yakoub, 
qui fut interné à Simla. Le petit-fils de Dost-Mohammed, 
Abd-er-rhaman, reparut dans le pays, réclama son trône. 
Un fils de Shere-Ali, Ayoub, fut proclamé à Hérat, marcha 
contre les Anglais, battit le général Burrows à Mairvand, 
bloqua le général Primrose dans Kandahar. Le général 
Frederik Roberts accourut, battit Ayoub, le força à s’enfuir 
en Perse, entra triomphalement à Kandahar. Le pays res 
tait très agité, l’armée anglaise enveloppée de populations 
malveillantes. Le vice-roi de l’Inde hâta la fin de la crise : 
il se décida à reconnaître Abd-er-rhaman comme émir de 
Kaboul. Il signa avec lui la convention de Rawal-pindi 
(1880) : l’émir reçut une dotation annuelle de trois millions 
de francs; les troupes anglaises durent quitter l’Afghanis 
tan ; l’Angleterre renonça à y entretenir un résident ; mais 
elle eut le droit de construire un chemin de fer de Chikar- 
pour, sur l’Indus, à Quettah, à mi-chemin de Kandahar. 
Elle compte peu d’ailleurs sur la fidélité d’Abd-er-rhaman, 
qui fut autrefois un de ses ennemis les plus acharnés et qui 
vécut dix ans de sa jeunesse au milieu des officiers russes 
du Turkestan. 
Que sont ces résultats, péniblement acquis et très pré 
caires, en comparaison des victoires retentissantes de la 
Russie dans les mêmes pays? Car les défaites qu’elle infligea 
aux Turcs en 1877 ont singulièrement grandi son prestige 
et la crainte de ses armes parmi les peuples musulmans ; et 
les déceptions qu’elle subit au traité de Berlin, en 1878, ont
        <pb n="335" />
        320 
EN ASIE. — ANGLAIS ET RUSSES. 
excité son ardeur à d’autres triomphes dont l’Europe ne lui 
disputerait pas le fruit. 
C’est en effet au lendemain de la guerre des Balkans 
qu’elle acheva la conquête du Turkestan. Il lui restait à 
prendre le pays compris entre l’Amou-Daria et la mer Cas 
pienne. Elle avait sur cette mer une base d’opérations très 
avantageuse; elle y avait occupé en 1841 Tile d’Ashurada, 
en face de la ville persane d’Asterabad, près de l’embou 
chure del’Atrek. Elle occupa ensuite en 185 i Alexandrevsk, 
en 18ü9 enfin la belle baie de Krasnovodsk, en face de 
Bakou, à l’endroit où lamer est le plus étroite, et le général 
Stoliétof fonda bientôt sur cette baie le port de Mikhailovsky 
complété plustard en meilleure place par celui d’Ouzoun-ada. 
Les Turcomans Tekkés du voisinage ne cessaient de har 
celer les colons russes de ces nouveaux postes, et rendaient 
impossibles toutes relations commerciales avec les villes de 
l’Amou-Daria. C’étaient d’ailleurs de terribles bandits ; ils- 
ne vivaient que de pillage. Montés sur leurs chevaux rapi 
des, ils entraient la nuit dans les bourgades ouvertes, mas 
sacraient les hommes valides, chargeaient les femmes et 
les filles en croupe, attachaient les prisonniers par un car 
can au pommeau de leur selle, et ramenaient à coups de 
fouet tout ce butin dans leurs forteresses, accueillis par les 
acclamations des habitants qui accouraient au partage de 
la proie. Ils étaient surtout la terreur des provinces persanes 
du voisinage. 
Le gouvernement russe résolut de détruire ce nid de bri 
gands. Après plusieurs sommations dont les porteurs furent 
égorgés, le général Lomakine, en 1876, marcha sur Kysil- 
Arvat, et l’occupa sans pouvoir la garder. En 1879, avec 
une armée plus considérable, il prit l'oasis d’Ak-Tépé, et 
attaqua la forteresse de Denguil-Tépé, où les Turcomans 
s’étaient concentrés et avaient élevé de solides retranche 
ments, sous la direction du major anglais Buttler. Toutes 
les attaques des Russes furent repoussées, et Lomakine 
ramena le corps expéditionnaire dans la vallée de l’Atrek. 
Il fut remplacé par le conquérant du Ferghana, encore 
illustré depuis au siège de Plewna, le général Skobelef. En 
se servant des premiers tronçons du chemin de fer de 
Mikhlaïlovsh à Kyzil-Arvat, il conduisit une petite armée 
jusqu’au cœur du pays des Tekkés, et mit le siège devant 
leur principale forteresse Géok-Tépé, avec 800 hommes et
        <pb n="336" />
        LE GRAND EFFORT DES RUSSES. 
321 
58 canons. Elle était peuplée de 30.000 habitants, défendue 
par 7.000 hommes, sous le commandement du plus fameux 
chef turcoman, Tokma-Sadar. Skobelef entoura la ville de 
tranchées, malgré les furieuses sorties des assiégés pour s’y 
opposer. Quand ce fut achevé, l’assaut fut fixé au 12 jan 
vier (1881). Le canon russe ouvrit dans les murs en terre 
glaise de la forteresse de larges et profondes brèches ; 
Skobelef y jeta ses soldats au milieu des Tekkés effrayés de 
la destruction de leurs lignes défensives ; après une terrible 
lutte à l’arme blanche, les Cosaques l’emportèrent, pour 
suivant les vaincus et les sabrant sans pitié. Le soir, ils 
ramassèrent 6.000 cadavres. 
Le retentissement de cette victoire fut énorme. Toute 
résistance en fut abattue parmi les tribus turcomanes. Les 
chefs de villages et Tokma-Sadar lui-même vinrent jurer 
fidélité au quartier-général. 
Les résultats ne se firent pas attendre. Le docteur Lessar 
explora les montagnes voisines, y détermina la route de 
Saraks à Hérat par la passe de Zulfikar, étudia le tracé de 
deux anciens bras de l’Amou-Daria vers la mer Caspienne. 
Le gouvernement russe signa avec la Perse, en 1882, une 
convention par laquelle elle lui abandonnait ses droits à la 
suzeraineté sur Merv. Merv est une des plus anciennes cités 
de l’Asie centrale, un sanctuaire vénéré chez les musul 
mans ; elle est dans une situation géographique impor 
tante, sur le Mourg-ab, qui vient des hauteurs de l’Afgha 
nistan, à peu de distance du Héri-roud, la rivière de Hérat. 
Au milieu d’une oasis fertile, elle a été appelée, avec exagé 
ration sans doute, le grenier de l’Asie centrale. Les con 
quérants mongols y voyaient la clef de l’Inde. Toutes raisons 
suffisantes pour expliquer l’ambition des Russes à son sujet. 
Skobelef y envoya, déguisé en Turcoman, l’un de ses 
officiers, le major Alikhanof, pour en étudier les défenses. 
Mais il n’eut pas la gloire de cette conquête, et mourut en 
juillet 1882. Son successeur, le général Komarof, ayant à 
se plaindre de quelques pillages des cavaliers de Merv, y 
renvoya Alikhanof porteur d’un ultimatum exigeant la sou 
mission immédiate de la ville. Les habitants, effrayés par 
les menaces de l’officier russe qui annonçait l’arrivée d’une 
grande armée, désignèrent des députés pour porter à 
Komarof leur soumission. Il y fit son entrée sans difficulté 
quelques jours après — février 1884. — Au mois d’avril, 
suivant, ce fut le tour de Saraks, sur la route de Hérat. 
E. Driaült. — Question d’Orient. 2i
        <pb n="337" />
        322 
EN ASIE. — ANGLAIS ET RUSSES. 
Les Anglais encore protestèrent énergiquement. Le gou 
vernement russe accepta la constitution d’une commission 
anglo-russe pour la délimitation de la frontière ; mais ils 
en retardèrent les travaux. A l’instigation des Anglais, 
les Afghans occupèrent le petit fort de Pendjeh, sur le 
Mourgh-ab, au sud de Merv. Le général Komarof, malgré 
les menaces des officiers britanniques, y courut, battit les 
Afghans, leur tua beaucoup de monde, mit garnison dans 
la ville. 
On crut que la guerre allait éclater entre la Russie et 
l’Angleterre, qui pressèrent leurs armements. Grâce aux 
dispositions pacifiques du tsar Alexandre III et du minis 
tère Gladstone, le conflit s’apaisa et la commission de déli 
mitation acheva ses travaux. Les Russes acceptèrent pour 
frontière une ligne qui laissa à l’Afghanistan les défilés de 
Zulfikar, en avant de Herat, mais qui leur assura la pos 
session incontestée de Saraks, Merv, Pendjeh. Là encore 
l’Angleterre enregistrait le fait accompli. 
Ce n’est pas tout. Aucune convention ne fixait la fron- 
tièré russe du côté du Pamir, aux sources de l’Amou-Daria. 
Ils y ont profité de la continuelle anarchie qui trouble l’Af 
ghanistan. En 1891, ils y ont envoyé une expédition, ont 
battu les Afghans à Somatach — juillet 1892. — Un nou 
vel accord anglo-russe a partagé ce plateau entre l’Angle 
terre et la Russie, au mois de février 1895. L’Afghanistan 
est tourné par l’ouest et par l’est. Le camp retranché anglais 
de Peïchawer est menacé. Les avant-postes des Anglais et 
des Russes sont face à face. 
V. — La situation présente. 
Dans cette seconde moitié du siècle, autour de ce plateau 
de l’Iran d’une importance plus grande encore que celle de 
Constantinople, les Anglais n’ont pas réussi à occuper for 
tement l’Afghanistan. Les Russes ont conquis tout le Tur 
kestan ; ils ont fait tout le chemin pour se rencontrer avec 
leurs adversaires. Ce n’est pas à dire qu’ils doivent aller 
plus loin et vaincre aussi sûrement les Anglais que les 
khans de Boukhara et de Khiva ou que les brigands turk 
mènes. Il convient d’examiner à ce sujet les avantages 
respectifs des deux empires en présence, sans toutefois y 
fonder la moindre prophétie. 
Les Anglais sont les maîtres d’un puissant empire : du
        <pb n="338" />
        LA SITUATION PRÉSENTE. 
3Í3 
Cap de Bonne-Espérance à l’Australie, en passant par les 
détroits de Bab-el-Mandeb et de Singapour, ils régnent sur 
toutes les côtes de l’Océan Indien. Ils ont, pour ainsi dire, 
tiré l’Australie du néant, entrepris la conquête de l’Afrique 
orientale. Ils ont mcr\ illeusement organisé l’IIindoustan ; 
ils en exploitent les richesses avec la plus grande habileté ; 
ils en tirent d’énormes fortunes. Cet empire est sillonné de 
voies ferrées rayonnant en tous sens, de part et d’autre des 
grandes lignes de Calcutta à Bombay, de Bombay à Madras. 
D’autres routes de pénétration se tendent vers les pays voi 
sins, par la Birmanie vers la Chine, par l’Indus vers l’Afgha 
nistan. Celle-ci a aussi un grand intérêt stratégique, pour 
les luttes possibles contre la Russie. Elle se détache de la 
ligne Calcutta-Bombay à Allahabad, et, remontant la 
Djemma par Agra et Delhi, elle traverse le Pendjab par 
Lahore, coupe l’Indus à Attock, remonte le Kaboul à l'abri 
du camp retranché de Peïchawer et s’arrête au pied du col 
de Khaïber, à l’entrée des défilés qui conduisent à Kaboul. 
Elle est doublée dans le même intérêt par la ligne de Bom 
bay à l’Indus, qui serait spécialement destinée au trans 
port des troupes arrivées d’Europe. Elle franchit l’Indus à 
l’est de Chikarpour , où elle est rejointe par la ligne qui 
vient de Kouratchi, port aujourd’hui bien aménagé, à l’em 
bouchure du fleuve. De là, tournant les monts Solimans par 
le sud, elle traverse le col de Bolán et finit à Quettah. La 
distance de Quettah à Kandahar est à peu près la même 
que celle qui sépare Peïchawer de Kaboul, et il est à sup 
poser que les armées anglaises pourraient occuper rapide 
ment toute la partie orientale de l’Afghanistan. 
L’Angleterre se préoccupe en effet de la défense de son 
empire, qui, autrefois isolé, loin des atteintes des puissances 
européennes, est maintenant en contact avec de redouta 
bles rivales, la France sur le Mékong, la Russie sur les 
pentes du Pamir et de PHindou-Kousch. Elle a perdu les 
avantages de la position insulaire de la Grande-Bretagne, 
qui assura tant de fois son salut ; elle est devenue vulné 
rable comme toutes les puissances du continent, plus 
même que la Russie. Sa marine, si considérable qu’elle soit, 
a à défendre des terres bien vastes, éparses sur le globe 
entier. Toute sa force, aussi bien, repose sur sa réputation; 
depuis près d’un siècle elle n’a pas été mise à l’épreuve. 
Qui sait si elle serait capable de compenser l’insuffisance 
de l’armée de terre ?
        <pb n="339" />
        324 
EN ASIE. — ANGLAIS ET RUSSES. 
Pareillement, l’Angleterre a cessé d’exercer sur l’Extrême- 
Orient le monopole commercial et politique dont elle tira 
jadis tant de profits. Elle y fit la loi ; il arrive aujourd’hui 
qu’elle soit obligée d’y laisser à d’autres le premier rang. A 
cet égard, la récente guerre entre la Chine et le Japon est 
Instructive. Le Japon, ouvert, depuis sa révolution de 1868, 
à tous les progrès européens, non pas par sympathie pour 
l’Europe, mais pour se défendre contre elle avec ses pro 
pres armes, devenu aussi très ambitieux en prenant cons 
cience de sa force, disputa à la Chine la possession de la 
Corée. Il remporta sur elle d’éclatantes victoires, à Ping- 
Yang, sur le Yalou (juillet-septembre 1894) ; l’armée japo 
naise menaça Moukden, capitale de la Mandchourie. La 
flotte prit Port-Arthur et Weï-haï-weï (novembre 1894 — 
février 1895), fermant ainsi le golfe du Pe-tchi-li et mena 
çant d’affamer Péking. Les Chinois signèrent la paix de 
Simonosaki (16 avril 1895). La Corée fut praclamée indé 
pendante ; Formose, les îles Pescadores, et surtout la 
presqu’île de Port-Arthur qui commande le golfe du 
Pet-chi-li, étaient cédées au Japon. 
De cette façon, la Corée tombait réellement sous la dépen 
dance des Japonais, et la Chine était à leur merci. Allaient- 
t-ils transformer ce pays comme ils s’étaient transformés 
eux-mêmes, exploiter ses incalculables ressources, armer 
pour leur compte ses 500 millions d’habitants de tous les 
instruments de la civilisation, et ainsi dresser devant l’Eu 
rope le plus formidable danger qu’elle eût connue depuis 
les Mongols ? En un mot, le « péril jaune » était-il déjà 
imminent ? 
Les puissances européennes intervinrent. L’Angleterre 
pourtant s’y refusa, alléguant que les intérêts britanniques 
n’étaient pas atteints. Ce furent la France, la Russie et 
l’Allemagne qui invitèrent amicalement le Mikado du Japon 
à renoncer à Port-Arthur. Le Japon céda ; il ne garda que 
les Pescadores et Formose. La Chine, satisfaite de l’inter 
vention européenne, assura depuis des avantages particu 
liers à la France, réserva à des ingénieurs français la 
reconstruction de l’arsenal de Fou-Tcheou, détruit en 1884 
par l’amiral Courbet, la mise à l’étude des chemins de fer 
de l’empire. 
La Russie y gagna plus encore, et prit part à la 
a curée » chinoise déterminée bientôt après par la noli ti 
que allemande.
        <pb n="340" />
        LA SITUATION PRÉSENTE. 
32.') 
En décembre 1897, deux missionnaires catholiques alle 
mands furent massacrés dans le pays de Chan-Toung ; un 
vaisseau allemand débarqua des marins dans la baie de 
Kiao-Tcheou ; le gouvernement de Berlin exigea une 
indemnité et obtint la cession à bail de ce point des côtes 
chinoises, à l’entrée du golfe de Pe-tchi-li, et le droit d’ex 
ploiter les houillères de la presqu’île de Chan-Toung. Le 
gouvernement russe aussitôt fit occuper Port-Arthur et la 
presqu’île de Liao-Toung, de l’autre côté du golfe de Pe- 
tchi-li, et l’empereur de Chine lui reconnut des avantages 
analogues et notamment le droit de faire aboutir là le che 
min de fer transsibérien sous le nom de transmandchou- 
rien. Les Anglais occupèrent dans des conditions sembla 
bles Weï-haï-weï, dans les mêmes parages ; la France 
occupa sur la côte méridionale de la Chine la baie de 
Kouang-Tchéou-Ouan, en se réservant l’espérance de 
s’établir ensuite dans l’île de Haï-nan. 
Mais aussitôt les événements se précipitèrent avec une 
rapidité imprévue. La Chine esquissa un mouvement de 
révolte contre les « diables étrangers », et les Boxeurs 
assiégèrent les Légations à Pékin. Il y fallut une interven 
tion armée de l’Europe, où le Japon montra la discipline 
et la belle organisation de ses troupes. Tout à coup, en 
janvier 1902, le monde entier fut étonné en apprenant 
l’alliance anglo-japonaise. Le Japon y trouva le moyen 
d’immobiliser l’alliance franco-russe et d’isoler la Russie : 
elle avait occupé la Mandchourie, sous prétexte d’assurer 
la police du chemin de fer ; elle menaçait de prendre peu 
à peu la Corée; elle en commençait déjà l’exploitation. 
Le Japon, en juillet 1903, lui demanda de renoncer à 
toute influence en Corée et de fixer la condition de la 
Mandchourie. Elle se prêta mal à cette négociation, qui 
fut rompue en février 1904. Ce fut la guerre de Mandchou 
rie ; elle dura près de deux ans ; les Russes furent battus 
partout, sur terre et sur mer, notamment à Moukden et 
Tsou-shima; ils perdirent Port-Arthur, et, comme la 
médiation des États-Unis s’offrait, ils consentirent à négo 
cier. 
La paix de Portsmouth, en septembre 1905, régla, sans 
doute pour longtemps, la situation politique de l’Extrême- 
Orient : la Russie renonça à Port-Arthur, à toute action 
sur la Corée, et évacua la Mandchourie. Les victoires des 
Japonais ont réveillé le monde jaune. La Chine sort de sa
        <pb n="341" />
        326 
EN ASIE. — ANGLAIS ET RUSSES. 
torpeur, s’arme et s’outille à l’européenne, comme le 
Japon ; elle sera bientôt de taille à défendre son indépen 
dance, et peut-être à reprendre sur les Européens les 
avantages qu’ils lui ont récemment arrachés. L’Extrême- 
Orient se fermera, ou du moins ne sera plus aussi accessi 
ble aux entreprises politiques de 1 Europe. 
Il peut se faire, si l’on en juge par les derniers événe 
ments, que la question d’Orient en prenne à son tour une 
activité nouvelle, comme si le monde était condamné à un 
éternel balancement entre l’Orient et l’Extrême-Orient. 
Car la Russie, en quête de la mer libre, reviendra sans 
doute la chercher dans des régions moins éloignées de ce 
que l’on pourrait appeler son centre de gravité, qui est 
dans les pays de la mer Caspienne et de l’Iran, c’est-à-dire 
qu’elle s’efforcera naturellement encore d’atteindre le 
golfe Persique et la Méditerranée. 
Les Anglais peuvent en éprouver quelque inquiétude; 
car ils paraissent toujours moins avantageusement placés 
que les Russes. Ils se sont préoccupés déjà, pour s’assu 
rer les meilleurs endroits de l’Asie antérieure, de construire 
une route plus rapide encore que celle du canal de Suez, 
c’est-à-dire une voie ferrée qui, à travers la Mésopotamie 
et la Perse, gagnerait l’Inde en évitant le tour de l’Arahie. 
Cette ligne partirait de Constantinople ou d’Alexandrette, 
et arriverait à Bagdad; de là, par Ispahan, Yezd, Bender- 
Abbas, elle suivrait le rivage de la mer d’Oman et abouti 
rait à Kouratchi, à l’embouchure de l’Indus. Maîtres de la 
mer, les Anglais resteraient maîtres de cette ligne, qu’ils 
pourraient intercepter, détruire ou protéger, et par laquelle 
ils exerceraient une grande influence sur la Perse. Mais 
cette direction est mauvaise ; elle fut suivie par Alexandre 
de Macédoine au retour de l’Indus, et on sait les épreuves 
que son armée y souffrit ; depuis Bender-Abbas, elle tra 
verse un pays désolé, et une voie ferrée ainsi établie ne 
pourrait pas avoir un grand intérêt économique. 
L’empire russe, écarté de l’Extrême-Orient, pesant d’au 
tant plus lourdement sur l’Asie Centrale, peut paraître de 
plus en plus inquiétant pour l’avenir de la grandeur 
anglaise. 
Il forme, d’un bout à l’autre de l’Asie, une masse com 
pacte de 130 millions d’habitants, de 200 millions avant 
un demi-siècle. La colonisation russe dans l’Asie centrale 
fait des progrès rapides ; la prédominance de la race slave
        <pb n="342" />
        LA SITUATION FRÍSENTE. 327 
y est désormais assurée et en maintiendra la puissante 
unité. 
Cet empire a des richesses abondantes, dans la Caucasie, 
dans l’Altaï, dans l’Oural, dans le bassin du Don; elles sont 
aujourd’hui en pleine exploitation, et il leur faut des débou 
chés; il leur faut la mer : c’est pour la Russie d’une impor 
tance capitale. Elle l’a cherchée par Constantinople; elle 
l’atteint vers la Corée ; mais la Corée et la mer du Japon 
sont bien loin du centre de l’empire. Elle approche par le 
Turkestan de l’océan Indien, l’un des grands bassins com 
merciaux du monde ; le Turkestan devient le lieu de son 
expansion normale, à égale distance de Moscou et d’Ir- 
koutsk, de la mer Baltique et de la mer du Japon, de la mer 
Noire et de la mer d’Oman. « Il serait au moins singulier 
que la Russie eût fait la conquête du Turkestan unique 
ment pour régner sur quelques oasis dont l'occupation coûte 
23 millions par an‘ ». Le Turkestan pour elle ne peut pas 
être un but, il est un chemin, vers l’Inde, vers la terre pro 
mise. 
Elle a, pour appuyer cette politique nationale, mieux 
encore, vitale, d’énormes armées. Elle a, à côté de ses régi 
ments réguliers, les Cosaques, les cavaliers turcomans. Car, 
par le prestige de sa force, de son activité incessante, de 
ses triomphes depuis 50 ans, elle a enrôlé tous les contin 
gents indigènes, fiers de se battre sous les bannières du 
grand tsar blanc. Grâce à un gouvernement à la fois pater 
nel et ferme, grâce à des sympathies anciennes, à une égale 
simplicité de mœurs restées encore frustes et primitives, 
vainqueurs et vaincus se sont étroitement mêlés. La sou 
mission des tribus turcomanos a été aussi complète que 
leur résistance avait été héroïque ; elles brûlent de repren 
dre sous les officiers russes les grandes chevauchées d’au 
trefois. Il ne nous appartient pas d’entrer dans des détails 
techniques sur la comparaison entre les armées russe et 
anglaise, entre l’innombrable et belliqueuse cavalerie de 
l’une, l’état-major plein de morgue et les cipayes résignés 
de l’autre. Il nous paraît simplement qu’il serait plus facile 
aux Russes qu’aux Anglais de masser dans l’Afghanistan 
plusieurs centaines de milliers d’hommes. 
C’est d’ailleurs dans cette vue que le gouvernement russe 
jeté à travers l’empire des voies ferrées qui sont parmi 
1. L. de Eeylié. L’Indt sera-t-elle russe ou anglaise? 6.
        <pb n="343" />
        328 
EN ASIE. - ANGLAIS ET RUSSES. 
les choses les plus étonnantes de notre temps, le Transsibé 
rien et le Transcaspien. 
La Russie veut encore établir une grande voie ferrée à 
travers la Perse, au départ soit de Tiflis, soit de Constanti 
nople, par Trébizonde, Tauris, Téhéran, Méched, Itérât et 
Kaboul ou Kandahar. Ce serait le grand central asiatique, 
et, vers le Transcaspien et les chemins de fer hindous, 
elle serait la grande artère commerciale de l’ancien ¡con 
tinent. 
Par toutes ces routes faites ou à faire, la Russie demeure 
la première puissance de l’Asie. Elle descend irrésistiblement 
vers le sud, comme poussée par une loi de la nature. Elle 
apparaît à la fois comme l’béritière des conquérants mon 
gols, comme l’apôtre delà réaction chrétienne et européenne, 
comme un des plus laborieux pionniers de la civilisation. 
Ainsi les défaites des Russes en Mandchourie peuvent 
les rendre plus redoutables aux Anglais dans l’Asie cen 
trale, et leur rivalité serait capable d’engendrer encore les 
plus grands conflits. 
Mais, depuis le traité de Berlin, de nouvelles circonstan 
ces les ont engagés à d’autres relations. La Russie, écartée 
alors de Constantinople et des Balkans, y avait laissé la 
place, par la volonté même de l’Angleterre, aux influences 
germaniques, au commerce et à l’action politique de l’Au 
triche-Hongrie et de l’Allemagne ; l’alliance, un moment 
étroite, de Guillaume II et du sultan Abd-ul-Hamid II, 
ouvrait aux Allemands la voie de l’Asie Mineure et de 
Bagdad, jetait à travers l’ancien continent, de Hambourg 
au golfe Persique, une large bande territoriale d’influence 
allemande. La Russie avait senti constamment ce danger 
depuis 1878 ; elle avait dû laisser l’Autriche s’établir en 
Bosnie-Herzégovine, un officier autrichien monter sur le 
trône princier de Bulgarie. L’Angleterre le sentit à son 
tour, et l’estima plus redoutable que le danger russe, au 
moins pour un temps. D’ailleurs il s’étendait pour elle au 
delà des limites de la question d’Orient ; il était mondial ; 
il était dans le développement considérable pris par l’in 
dustrie et par le commerce allemands, et en même temps 
par la marine de guerre allemande, dans la volonté arrêtée 
du gouvernement allemand d’ouvrir aux intérêts de son 
pays des débouchés proportionnés, dans T âpre rivalité éco 
nomique désormais engagée entre les Allemands et les 
Anglo-Saxons.
        <pb n="344" />
        LA SITUATION PRÉSENTE. 
329 
La diplomatie française ménagea le rapprochement des 
intérêts anglais et russes, et ce fut l’objet du traité anglo- 
russe du 31 août 1907 : les gouvernements de Londres et 
de Saint-Pétersbourg se partagent amiablement l’in 
fluence sur les pays de l’Asie centrale, l’Angleterre gar 
dant la meilleure place en Afghanistan, la Russie en Perse. 
Surtout elles s’accordent contre le commun adversaire, et 
elles entreprennent, en Asie Mineure et dans les Balkans, 
de contenir le développement de l’influence allemande. 
Il est impossible de dire déjà ce qu’il faut attendre de 
cette sorte de révolution diplomatique. On ne peut que 
poser les nouveaux termes de la question. Du moins un 
important chapitre de l’histoire de la question d’Orient 
vient de se fermer, celui de la rivalité anglo-russe. L’évé 
nement est sans doute d’une importance exceptionnelle : 
c’est comme un tournant de cette histoire aux éternelles 
variations. 
OUVRAGES A CONSULTER. 
De Gobineau, La Perse et le tabysme. 
De Waren, L’Inde avant et après la révolte de 1857. 
De Beylié, L’Inde sera-t-elle anglaise ou russe ? 
J. Darmesteter, Coup d'œil sur l’histoire de la Perse ; — 
Lettres sur l’Inde. 
Baker, Les Anglais et les Russes dans l’Asie centrale 
Bonneau, La révolte de l’Inde. 
Porgues, La révolte de l’Inde : Revue des Deux-Mondes, 1858- 
1860. 
Rousselet, L’Inde des rajahs. 
Lanier, Lectures géographiques, Asie ; 2 volumes. 
Ed. Thouvenel, Progrès de la Russie dans l’Asie centrale: 
Revue des Deux Mondes, 15 décembre 1841. 
A. Laugel, Les Russes sur le fleuve Amour : Revue des 
Deux-Mondes, 15 juin 1858. 
E. Dulaurier, La Russie dans le Caucase : Revue des Deux- 
Mondes, 1860-1866. 
G. Lejean, La Russie et l’Angleterre dans l’Asie centrale : 
Revue des Deux Mondes, juin-août 1867. 
H. DE Blerzy, Les Révolutions de l’Asie centrale ; Revue 
des Deux-Mondes, 1874. 
E. Driault, Les problèmes politiques et sociaux de la fin 
du XIX^ siècle : Ch. x, la question chinoise : — Ch. xi, les 
Etats-Unis, — Chez F. Alcan, 1900.
        <pb n="345" />
        CHAPITRE X. 
EN AFRIQUE. — LA QUESTION DU NIL ET LA QUESTION DU NIGER. 
1. — L ISLAM EN AFRIQUE. 
La conquête arabe au vu® et au vin® siècle. — La décadence de la 
domination arabe. — Les Français dans l’Afrique occidentale. — 
Le percement de l’isthme de Suez. 
L’expansion de l’Islam en Afrique au xix® siècle. — ,La simnlicité de 
la morale et du dogme de l’Islam. — L’Islam et le commerce des 
esclaves ; la puissance des négriers. — Les confréries musul 
manes. — Les Senoûsiya. — Extension et mode de l’action des 
Senoûsiya. 
11. — l’Égypte depuis 1850. 
Les successeurs de Méhémet-Ali en Égypte. — Les conquêtes égyp 
tiennes. — Fondation de Khartoum (1823). — La découverte des 
sources du Nil. — Le khédive Ismail pacha (1863-1879). — La con 
quête du Soudan égyptien. — Guerres entre l’Égypte et l’Abys 
sinie. — La découverte des monuments de l’ancienne Égypte : 
Auguste Mariette et les Égyptologues français. — Le canal de 
Suez. — L’opposition de l’Angleterre. — La compagnie du canal. 
— L’inauguration (17 novembre 1869). 
Désastreuse politique financière d’Ismaïl pacha. — 11 vend à l’An 
gleterre ses actions du canal (1875).— Le contrôle financier anglo- 
français (1878). — Le mécontentement en Égypte ; opposition du 
khédive aux contrôleurs européens. — Déposition d’Ismaïl ; 
avènement de son fils Tewûk (juin 1879). 
Le parti national égyptien. — Le colonel Arabi. — Les insurrec 
tions du parti militaire (1881-1882). — Arabi pacha ministre de 
la guerre. — La conférence de Constantinople. — L’émeute 
d’Alexandrie (11 juin 1882). — Abstention du gouvernement fran 
çais ; bombardement d’Alexandrie. — Violation de la neutralité 
du canal de Suez par les Anglais. — Bataille de Tell-el-Kébir ; 
prise du Caire. — Les Anglais maîtres de l’Égypte. 
m. — LA GUERRE DU SOUDAN. 
L'agitation musulmane au Soudan. — Le Mahdi Mohammed-Ahmed 
— La proclamation de la guerre sainte (1881). — Les victoires du 
Mahdi. — Gordon pacha. — Prise de Khartoum (janvier 1885). — 
L’évacuation du Soudan par les Anglo-Égyptiens.
        <pb n="346" />
        EN AFRIQUE. — LA QUESTION DU NIL ET DU NIGER. 
331 
IV. — l’Éthiopie et les italiens. 
L’Éthiopie. — Ses origines. — L’anarchie féodale en Éthiopie. — 
Le négus Théodoros. — Sa guerre contre les Anglais. — Sa dé 
faite et sa mort (1868). — Le négus Johannès (1872-1889). — 
Ménélik II, roi du Choa (1865). — Puissance et prospérité de ce 
royaume. 
Les établissements italiens sur les côtes de la mer Rouge. — Mas- 
souah. — Luttes des Italiens contre Johannès. — Leur alliance 
avec Ménélik. — Le traité d’Ucciali (mai 1889): affirmation du 
protectorat italien sur l’Éthiopie. — Occupation de Kassala par 
le général Baratieri (juillet 1894) ; défaites des Madhistes. — 
L’empire italien de l’Afrique orientale. 
Réconciliation du négus Ménélik et du ras Mangascia. — Dénon 
ciation par Ménélik du traité d’Ucciali (1893). — L’expédition du 
cosaque Atchinof. — La guerre entre les Italiens et Ménélik. — 
Les victoires du général Baratieri sur le ras Mangascia. — La 
conquête du Tigré (1895). — Les victoires de Ménélik : TAinba- 
Alaghi, Makallé, Adoua (décembre 1895-mars 1896). — Le traité 
de paix d’Addis-Abeba (octobre 1896). 
V. — LES FRANÇAIS DANS L’AFRIQUE OCCIDENTALE. 
Les Espagnols sur la côte Barbaresque. — Le Maroc. — Les intérêts 
européens au Maroc. 
La France sur la côte Barbaresque. — Premières relations de la 
France avec Alger. — Prise d’Alger (juillet 1830). — Fin de la 
domination turque en Algérie. — Français et Arabes : Bugcaud 
et Abd-el-Kader. — La colonisation française en Algérie. 
La soumission des Berbères de la Kabylie (1857). — Faidherbe au 
Sénégal (1854-1865). 
L’expansion française depuis 1880. — Établissement du protectorat 
français en Tunisie. — Savorgnan de Brazza au Congo. 
Le grand effort de la colonisation française depuis 1892. — Binger 
dans la bouche du Niger. — Bonnier à Tombouctou. — Dodds 
au Dahomey. — Mizon, Crampel, Maistre, dans le bassin du lac 
Tchad. — Le Maroc. — L’accord anglo-français. 
La suprématie française dans l’Afrique occidentale. 
VI. — LES EUROPÉENS DANS LA VALLÉE DU NIL. 
Les derniers progrès des Européens en Afrique. — La situation des 
Anglais en Égypte. — Échec de la convention de 1887. — L’expé 
dition anglaise contre Khartoum (1896-1898). — Les Italiens à 
Massouah. — Le rôle de FÉthiopie. — La France en Égypte, à 
Obock. — Les intérêts et le rôle de la France dans l’Afrique mu 
sulmane. 
1 — L’Islam en Afrique. 
Lorsque la servante d’Abraham, Agar, eut été chassée de 
la maison de son maître, portant dans ses bras son fils
        <pb n="347" />
        332 EN AFRIQUE. — LA QUESTION DU NIL ET DU NIGER. 
Ismael, elle erra longtemps à travers le désert. Elle y souf 
frit mille maux et désespéra plusieurs fois de sauver son 
enfant. Un jour, privée d’eau, elle crut que les tourments 
de la soif allaient le lui enlever. « L’eau était tarie dans 
l’outre ; Agar déposa le petit Ismaël sous un arbre ; puis 
elle s’éloigna et alla s’asseoir en face de lui, à la distance 
de la portée d’une flèche ; car, disait-elle, je ne veux pas 
voir mourir mon flls. Assise en face de lui, elle éleva la voix 
et pleura. Déjà Dieu avait entendu les pleurs de l’enfant, et 
l’ange de Dieu dit à la mère, du haut du ciel : Qu’as-tu, 
Agar? Ne crains rien ; Dieu a entendu la voix de l’enfant 
de la place où tu l’as couché. Lève-toi ; aide-lui à se relever, 
et que ta main reprenne de la force en le touchant ; car de 
lui sortira un grand peuple » ’. 
En effet, l’islamisme, sorti de la postérité d’Ismaël, a 
grandi sur la terre, comme le christianisme sorti de la pos 
térité d’Isaac : Dieu a béni la descendance de la servante 
presque à l’égal de celle de la femme libre ^ Mais aussi la 
postérité religieuse d’Isaac n’a pas cessé de poursuivre celle 
de l’esclave à travers le désert. 
L’Islam se répandit au moyen âge dans l’Afrique septen 
trionale, comme dans l’Asie méridionale, tout le long et au 
nord du Tropique. Ses destinées ne furent pas aussi bril 
lantes en Afrique qu’en Asie ; peut-être y seront-elles plus 
durables. 
Les conquérants du viii® siècle parcoururent en peu d’an 
nées, au galop de leurs chevaux, l’Egypte, la Tripolitaine, 
les pays Barbaresques, franchirent les colonnes d’Hercule, 
traversèrent l’Espagne, et par-dessus les Pyrénées enva 
hirent la Gaule. Brusquement ils se heurtèrent à Poitiers 
contre les guerriers de Charles-Martel, et refluèrent au sud, 
suivis de près par la réaction chrétienne. Ce n’est pas que 
la seule bataille de Poitiers ait suffi à briser l’effort gigan 
tesque de leur course ; mais, nomades, ils passèrent et ne 
fondèrent rien de stable. Ils vainquirent les peuples, mais 
leur laissèrent leurs coutumes et leur administration locale, 
‘ satisfaits de lever sur eux la lourde dîme de leur récolte et 
l’impôt de leur jeunesse pour le recrutement des armées du 
prophète. Et les peuples vaincus, conservant leurs cadres 
politiques, y exaltèrent leur haine du conquérant et y pré- 
1. Genèse, XXI, 15-18. 
2. H. de Castries, L’Islam, p. 206.
        <pb n="348" />
        L’ISLAM EN AFRIQUE. 
333 
parèrent leur vengeance. L’empire arabe se démembra avec 
une extrême rapidité. Il est probable notamment que les 
Espagnols, dont les défections furent si nombreuses, malgré 
le libre exercice du christianisme, seraient devenus musul 
mans s’ils avaient été traités avec la même rigueur que les 
Saxons et les Wendes par leurs conquérants chrétiens L On 
en pourrait dire autant des peuples des Balkans. Les Capi 
tulations du XVI® siècle, inspirées aussi par l’esprit de tolé 
rance religieuse des Ottomans, n’ont-elles pas été le pre 
mier instrument de la pénétration chrétienne et, par suite, 
de la dissolution de leur empire ? 
Quelles qu’en soient les raisons, la décadence de la domi 
nation des Arabes suivit de près l’expansion de leur conquête. 
Les chrétiens d’Espagne sortirent de leur refuge des Astu 
ries, continuèrent leur croisade pendant des siècles, reje 
tèrent l’Islam en Afrique. Et si, dans le temps même où ils 
achevaient la libération de leur territoire, les Turcs, par une 
sorte d’équilibre, prenaient pied ailleurs sur le sol européen, 
eux aussi y furent bientôt atteints des signes de la déca 
dence et reculèrent devant les chrétiens. Par l’Inde, par le 
Turkestan, par les Balkans, ils furent de siècle en siècle ser 
rés de près, menacés d’expulsion : les voilà enfermés dans 
Constantinople, comme les Maures jadis dans Grenade. 
En Afrique, l’Islam ne se trouve pas davantage en sûreté. 
Les Français, le peuple des croisades, plantèrent les pre 
miers la croix sur le sol de l’Afrique musulmane. Ils prirent 
Alger aux Turcs, et de là étendirent peu à peu leur puissance 
jusqu’aux montagnes, jusqu’au-delà des montagnes, aux 
confins du Sahara. Ailleurs ils prirent pied à l’embouchure 
du Sénégal, à l’embouchure du Congo, prêts à s’enfoncer 
plus loin vers le Niger, vers le lac Tchad, enserrant par le 
nord et par le sud l’Islam africain entre les deux mâchoires 
d’un redoutable étau. 
Du moins il formait encore une masse compacte et en 
apparence impénétrable du lac Tchad au plateau de l’Iran, 
de part et d’autre de la mer Rouge, sur toute l’étendue des 
déserts qui s’allongent par l’Arabie de l’Océan Atlantique au 
Pamir et à la mer d’Oman. Les Européens manifestaient 
bien d’inquiétantes ambitions vers le Nil, depuis Bonaparte ; 
mais l’Egypte paraissait forte et régénérée dans l’Islam par 
la maison de Méhemet-Ali, et elle semblait capable d’écbap- 
1. Il, de Castries, L’Islam, p. 104.
        <pb n="349" />
        334 E?{ AFRIQUE. — LA QUESTION DU NIL ET DD NIGER. 
per à toute influence étrangère. N’avait-elle pas failli, dans 
la première moitié du siècle, rajeunir la puissance musul 
mane de la Nubie à la Mésopotamie ? Du moins elle était 
le solide trait d’union entre l’Afrique et l’Asie de Mahomet 
et ménageait de l’une à l’autre la grande route des pèlerina 
ges et du commerce des esclaves. 
Tout à coup l’isthme de Suez est coupé par un canal. Le 
principal intérêt du canal était d’ouvrir une route plus courte 
vers l’Inde, et il serait ridicule de voir en Ferdinand de 
Lesseps une sorte de croisé poursuivant, comme un nouveau 
Christophe Colomb et plus hardiment, la croisade contre les 
infidèles. Cependant son œuvre hrisa irrémédiablement l’Is 
lam ; car, le long du canal et de la mer Rouge, l’action de 
l’Europe fut dès lors prépondérante et forcément funeste aux 
destinées musulmanes, autant au moins que pourrait l’être 
la prise de Constantinople aux Turcs. 
Les peuples mahométans sentirent le danger, accentué 
encore en ce temps par la guerre des Balkans, par l’expan 
sion russe dans le Turkestan. Sous la pression de l’Europe 
chrétienne, leur foi parut se réveiller, capable d’une nou 
velle propagande. Elle entreprit la conquête de la Chine, et 
certains la croient destinée à se substituer au bouddhisme. 
« Le mahométisme semble d’ores et déjà assuré de rempor 
ter la victoire sur les religions qui se partagent ou cherchent 
à se partager le continent chinois^ ». Mais c’est l’Afrique 
qui demeure la terre d’élection de l’Islam ; c’est là que son 
expansion contemporaine a été le plus active et le plus fruc 
tueuse ; c’est en ce siècle qu’il conquit presque tout l’inté 
rieur du continent, pendant que les Européens l’assiégeaient 
par toutes ses côtes. 
Ce mouvement considérable est difficile à suivre. Il est 
l’œuvre de sociétés secrètes qui échappent par nature à 
l’analyse ; il apparaît par des manifestations isolées, chaque 
fois que les Européens pénètrent trop avant dans le pays où 
s’exerce son action. Ses limites seules se précisent à mesure 
que la colonisation européenne prend contact avec lui. 
Il est néanmoins dès aujourd’hui certain qu’il a gagné 
presque toutes les populations africaines jusqu’au Congo, 
1. Montet, Les missions musulmanes au xix* siècle (Revue de This 
toire des religions, mai-juin 1883). — Cf. encore sur ce sujet Dabry 
de Thiersant, Le mahométisme en Chine et dans le Turkestan oriental. 
— II. de Castries, L’Islam, p. 184.
        <pb n="350" />
        L'ISLAM EN AFRIQUE. 
33Õ 
jusqu’au Zambèze, qu’il a recouvert à peu près tout le conti 
nent et que très peu de peuplades fétichistes ont pu lui 
échapper. Il a été très rapide, parce qu’il a été favorisé par 
les caractères mêmes de la religion de Mahomet, car c’est 
une religion indulgente. Elle n’élève pas ses fidèles à un 
idéal impossible ; elle fait une large part aux faiblesses de 
l’homme ; elle ne l’oblige pas à torturer sa nature et à se 
vaincre. Chercher à devenir parfait, ce serait chercher à 
égaler la divinité : abominable action ! Sauf pour l’usage du 
vin et des boissons fermentées, elle ne prêche pas la résis 
tance aux sens ; elle n’interdit pas, limite seulement la poly 
gamie. Rien de plus facile en somme que d-’être un parfait 
musulman ; on met à bon compte sa conscience en règle 
avec les commandements de Dieu. Elle promet aux élus 
dans l’autre monde un bonheur très intelligible, des plaisirs 
matériels à ces peuples enfants qui vivent presque unique 
ment de la vie des sens, un printemps toujours vert parmi 
de frais bosquets à ces nomades pour qui l’eau est un rare 
trésor. 
Rien de plus clair aussi que son dogme. Elle enseigne 
l’existence de Dieu : les populations du désert en ont la 
conscience instinctive, accablés souvent sous les catastro 
phes du climat qui leur imposent la notion de puissances sur 
naturelles et impitoyables. D’ailleurs, comme elle retranche 
de sa morale tous les préceptes gênants, elle proscrit les 
mystères qui rendent d’abord l’Évangile inaccessible. Elle 
satisfait aisément l’esprit et la chair, et, si elle ne se propose 
guère d’élever l’humanité à une perfection toujours plus 
haute, elle n’en est que mieux accueillie par les populations 
primitives qui répugnent aux privations et aux exigences 
qu’impose la foi chrétienne. Il n’en faut pas davantage pour 
expliquer les succès et la rapidité de sa propagande en 
Afrique. 
Elle prit même dans le désert une conformité plus parfaite 
avec les leçons du Coran. En Europe et en Asie, autour des 
khalifes de Constantinople notamment, elle se laissait péné 
trer par les influences de l’Occident, par les facilités de la 
vie des cours, et elle se perdait dans des compromissions 
qui scandalisaient les vrais croyants. Elle resta en Afrique 
pure de toutes ces souillures ; elle revint à la stricte et 
rigoureuse observance des préceptes de Mahomet: elle fut 
toujours la religion du désert, née dans le désert et faite 
pour les peuples qui y vivent.
        <pb n="351" />
        33e EN AFRIQUE. — LA QUESTION DU NIL ET DU NIGER. 
C’est pourquoi elle s’accorda toujours avec le commerce 
des esclaves. Le bétail humain est depuis des siècles en 
Afrique le principal objet des transactions. 11 est chassé par 
des bandes de marchands fortement organisées qui le pous 
sent après la battue dans des parcs palissadés. Les traitants 
musulmans ne s’en font pas scrupule : car pour eux les 
nègres ne sont pas des hommes, mais des démons, tout au 
moins des « idolâtres », et il est agréable à Dieu qu’ils 
soient supprimés ou traités comme des animaux. Ce 
bétail est concentré peu à peu, avec un chiffre de perte 
notable qui n’empêche pas la vente du produit d’être tou 
jours rénumératrice, dans des entrepôts généraux, comme 
Tabora près du lac Tanganika, Tombouctou et Kouka, El 
Obéid et Khartoum. De là, de longues files d’esclaves, 
enchaînés et groupés deux à deux sous un lourd carcan, 
sont dirigées sur les ports d’embarquement de la mer Rouge, 
Zeïlah, Massouah, ou Souakim ; car le commerce du « bois 
d’ébène » trouve encore des débouchés très suffisants en 
Asie et surtout dans l’empire ottoman. 
Les Européens sont les ennemis détestés de tous ces chas 
seurs de nègres, de tous ces cheikhs propriétaires de parcs 
à esclaves, non pas tant parce qu’ils sont chrétiens que parce 
qu’ils sont anti-esclavagistes et que le développement de leur 
influence sera la ruine économique des maîtres du désert. 
Aussi, à mesure qu’ils gagnent du terrain, sous leur con 
tact mortel, le fanatisme musulman s’exaspère, et, dans ces 
dernières années, la propagande a pris une activité et une 
intensité qu’elle n’avait pas eues depuis plusieurs siècles. 
Le sultan de Constantinople, le chef officiel de tous les 
fidèles, n’en pouvait plus être l’inspirateur direct : car non 
seulement il avait perdu la foi des temps de la conquête ; 
mais il subissait les conseils des chrétiens ; il entreprenait 
pour leur plaire de prétendues réformes dans son empire ; 
il n’avait plus sa liberté vraiment, en sorte que plus sa poli 
tique convenait aux puissances européennes, plus les vrais 
musulmans se détachaient de lui. Ceux-ci le considéraient 
désormais, avec quelque raison d’ailleurs, comme un pri 
sonnier aux mains des infidèles, et comment ainsi lui 
auraient-ils dû l’obéissance ? 
L’action islamique s’est dès lors concentrée entre les 
mains des membres des confréries, qui, primitivement ins 
tituées dans un but exclusivement religieux, se sont trans 
formées et sont devenues de puissants instruments poli-
        <pb n="352" />
        L’ISLAM EN AFRIQUE. 
337 
tiques. Elles prêchent de nouveau, avec la passion des 
premiers siècles de l’Islam, le « djehad» ou la guerre sainte 
aux infidèles, la guerre sans trêve ni merci. Elles rappellent 
les récompenses que promet le Coran aux valeureux guer 
riers du Croissant ; elles menacent le lâche ou le déserteur 
des terribles peines de l’enfer; elles annoncent la venue 
prochaine d’un « Maître de l’heure », qui sera le bras invin 
cible de Dieu pour l’extermination définitive des chrétiens. 
Car les temps sont proches où Dieu a promis le triomphe de 
l’Islam. 
Ces confréries sont nombreuses. Les principales sont, 
dans l’Afrique septentrionale, celles de Sidi-Abd-el-Kader- 
el Djilani, de Si Moulaï-Taïeb, des Aïssaoua et de Sid 
Mohammed ben Aïssa, de Sidi Youcef el Hansali, de Sidi 
Ahmed Tidjani. 
La première est de beaucoup la plus puissante. Elle fut 
fondée jadis par un saint marabout dont le nom est resté 
vénéré dans tous les pays musulmans. Mais elle a été réor 
ganisée en ce siècle par le cheikh Mohammed Ben Ali Es- 
Senoùsi, et elle est désormais plus connue sous le nom de 
confrérie des Senoûsiya. Sidi-es-Senoûsi est né aux envi 
rons de Mostaganem à la fin du siècle dernier. Il contribua 
ardemment à la défense de son pays contre les Français, 
fut chassé de l’Algérie en 1849 et s’établit à Djarboub, dans 
la Cyrénaïque, entre Siouah et Ben-Ghazi, à environ 200 
kilomètres de la côte méditerranéenne. Il y est mort ; mais 
ses descendants sont restés les chefs de la corporation et 
ont continué la propagande contre les « Roumis », 
Leur autorité est reconnue dans tout le monde musulman, 
du lac Tchad à la mer Noire. Ils ont des agences à Boulaq 
en Egypte, à la Mecque, au Maroc, en Algérie, à Constanti 
nople auprès du sultan. Le Ouadaï tout entier est sous leur 
autorité directe. Leurs ordres sont communiqués aux pèle 
rins de La Mecque, qui les portent dans leurs pays, et la 
transmission s’opère avec une rapidité et une assurance qui 
surprirent maintes fois l’Europe et qui expliquent la simul 
tanéité des manifestations du fanatisme islamique d’un 
bout à l’autre de son domaine. « Les Senoûsiya mettent 
ainsi en relations permanentes La Mecque, Djarboub, Stam 
boul ou Bagdad, avec Fez, Tombouctou, Le Caire, Khar 
toum, Calcutta ou Java. Protées aux mille formes, tour à 
tour négociants, prédicateurs, étudiants, charmeurs, saltim 
banques, médecins, ouvriers, mendiants, fous simulés, ou 
E. Dbiault. — Question d’Orient. 22
        <pb n="353" />
        338 EN AFRIQUE. — LA QUESTION DU NIL ET DU NIGER. 
illuminés inconscients de leur mission, ces voyageurs sont 
partout et toujours bien accueillis par les fidèles et effica 
cement protégés par eux contre les investigations soupçon 
neuses des gouvernements réguliers Ils appellent au 
désert de Libye les fidèles qui ne veulent plus vivre sous la 
domination des chrétiens, et donnent naissance de temps 
en temps à des exodes, en apparence inexplicables, des 
nomades du Sahara. Ils profitent des moindres circonstan 
ces pour réchauffer le zèle de leurs partisans ; car ils ont 
une foi robuste dans les destinées de l’Islam par l’union des 
bons musulmans, et dans le temps même où partout gran 
dit la puissance des nations chrétiennes, ils rêvent les écla 
tantes gloires de la conquête, proclament le prochain avène 
ment du panislamisme, la défaite des infidèles, et la 
soumission du monde entier aux lois de Mahomet. Ils sem 
blent représenter ainsi le dernier effort de la résistance de 
l’Islam à l’invasion de la civilisation européenne^. 
IL — L'Égypte depuis 1850. 
L’Égypte et la vallée du Nil furent le centre de cette his 
toire nouvelle des relations des musulmans et des chrétiens ; 
l’intérêt de ces régions est devenu considérable parce qu’elles 
sont la grande route commerciale de l’ancien continent, et 
l’un des endroits principaux du développement de l’influence 
européenne en Afrique. 
Méhémet-AIi était mort en 1848; son fils adoptif Ibrahim 
ne lui survécut que quatre mois. Abbas-pacha, petit-fils de 
Méhémet, régna ensuite six ans (1848-1854) et se montra 
un fanatique musulman, hostile à toute intervention euro 
péenne. Après lui. Mohammed Saïd-pacha (1854-1863) 
renoua la tradition des relations avec la France. Il fut l’ami 
de Ferdinand de Lesseps, et l’autorisa à commencer les tra 
vaux du percement de l’isthme de Suez. Mais ce fut surtout 
le règne de son neveu Ismaïl-pacha (1803-1879) qui mar 
qua l’apogée de la dynastie de Méhémet-AIi et aussi le com 
mencement de sa décadence. 
L’Empire égyptien atteignit alors son plus grand déve- 
1. H. de Castries, L’Islam, p. 221. 
2. Duveyrier, La confrérie musulmane de Sidi-Mohammed-ben Ali- 
Es-Senoûsî, et son domaine géographique. — D’Estournelle de Cons 
tant, Les sociétés secrétes chez les Arabes.
        <pb n="354" />
        L’EGYPTE DEPUIS 1850. 
339 
loppement et recouvrit presque tout le bassin du Nil, mar 
quant d’avance la route où devaient plus tard s’engager les 
explorations et les armes des Européens. Méhémet-Ali, en 
1821, avait envoyé Ibrahim à la conquête de la Nubie; il 
avait soumis rapidement Dongolah, Berber, Chendy, le Kor- 
dofan, le Sennaar, pénétré dans la vallée du Nil blanc jus 
qu’au confluent du Sobat, dans celle du Nil bleu jusqu’aux 
frontières de l’Abyssinie, fondé en 1823, près du confluent 
des deux fleuves, la grande forteresse de Khartoum. Pendant 
encore trente années, la connaissance du Nil ne fut pas 
poussée plus loin et ses sources restèrent secrètes. 
Des officiers anglais de l’armée des Indes en entreprirent 
la découverte par la côte de l’Océan Indien. En 1858, Speke 
et Grant trouvèrent le lac Oukéréoué, qu’ils appelèrent 
Victoria-nyanza, et pensèrent qu’il devait être le réservoir 
originel des eaux du grand fleuve. En 1864, sir Samuel 
Baker, parti de la Basse-Égypte, réussit à remonter jus 
qu’au Louta-nzigué qu’il appela le lac Albert, et acheva 
ainsi la solution du problème. Tout l’honneur en revient 
donc aux Anglais. 
Sir Samuel Baker se mit au service du pacha d’Égypte 
Ismaïl, et, pour combattre la traite des noirs, l’encouragea 
à prendre possession des terres nouvellement découvertes. 
Il fut chargé lui-même de cette mission ; établi à la petite 
forteresse de Fachoda, vers le confluent du Sobat, il créa 
une ligne de stations commerciales, peu à peu occupées 
par des garnisons égyptiennes, Chambi, Lado et Gondokoro, 
Fatiko, et pénétra jusque dans l’Ouganda, entre les lacs 
Albert et Victoria. Le colonel Gordon-pacha acheva après 
lui l’organisation de la province de l’Équateur et porta ainsi 
jusqu’aux sources du Nil la frontière de l’empire égyptien 
(1871-1875). 
Dans le même temps, Ismaïl annexait encore à son 
domaine les pays de la rive gauche du Nil, dans la direc 
tion du lac Tchad. Un aventurier, Ziher-Rahama, d’origine 
allemande, parti vers l’ouest pour chercher fortune, s’y 
tailla une sorte de souveraineté et prit le titre de sultan du 
Uar Fertit. A la tête d’uns bande, il enleva à la tribu des 
Bagaras le poste de Schegga, le principal entrepôt du eom- 
Dierce des esclaves dans la région. Il attaqua Brahim, le 
sultan du Dar Four, le battit et le tua à Monaouashi (octo 
bre 1874), établit sa résidence à Torra. Derrière lui, une 
armée régulière de 10.000 Égyptiens, commandée par
        <pb n="355" />
        340 EN AFRIQUE. — LA QUESTION DU NIL ET DU NIGER. 
Ismaïl-pacha-Ayoub, vint mettre garnison dans la nouvelle 
province. 
Dans tout le bassin du Nil, l’Abyssinie seule était en 
dehors de l’empire d’Ismaïl, Il voulut s’en emparer : il y fut 
moins heureux. Münzinger-pacha pénétra par le sud dans le 
pays du Choa ; il fut repoussé par le roi Ménélik. Au nord, 
le colonel Ahrendrap s’avança dans le Tigré jusqu’à la 
rivière du Mareb ; le négus Johannes enveloppa deux 
colonnes égyptiennes et les anéantit entre Guda-Gudi et 
Gundet (1876). L’année suivante, le prince Hassan, fils 
d’Ismaïl, fut encore battu à Goura, fait prisonnier, et dut 
payer une grosse rançon. L’Abyssinie échappa aux convoi 
tises des Égyptiens et entretint contre eux une haine ardente 
dans les continuels pillages qui troublèrent longtemps encore 
les frontières des deux États. Elle n’en était pas moins 
rejetée dans ses montagnes, loin du Nil blanc, enveloppée 
de toutes parts comme un îlot chrétien au milieu des Égyp 
tiens musulmans. Car le sultan abandonna à Ismaïi, en 
1868, toutes les côtes de la mer Rouge jusqu’au détroit de 
Bab-el-Mandeb, avec les ports de Souakim et de Massouah, 
et, au sud de ce détroit, la domination égyptienne était 
établie dans le pays des Somalis, sur toute la côte méri 
dionale du golfe d’Aden. Ismaïl-pacha, qui avait pris, en 
1867, le titre de khédive ou vice-roi, possédait un domaine 
de 2.250.000 kilomètres carrés, plus de cinq fois la 
France. 
Son règne fut encore illustré par la découverte des monu 
ments de l’ancienne Égypte, et notamment par les travaux 
d’Auguste Mariette, qui y consacra toute sa vie. L’Égypte 
des Pharaons était tout entière recouverte par les sables, et 
ses temples de granit avaient complètement disparu. « On 
dirait que le Nil, prolongeant des centaines d’années l’inon 
dation qui ne dure d’ordinaire que quelques mois, a caché 
le pays pendant des siècles sous ses eaux débordées 
Mariette rencontra d’énormes difficultés, mais aussi des 
satisfactions sans pareilles. C’est le 12 novembre 1851 qu’il 
pénétra dans les salles du Sérapeum et y retrouva la trace 
des derniers pas qui s’étaient éloignés depuis des siècles de 
la nécropole des Apis. Dans les années qui suivirent, jus 
qu’à sa mort en 1881, il continua ses recherches, explora 
les Pyramides, fonda le Musée de Boulaq dont Ismaïl-pacha 
1. 6. Charmes, L’Égypte, p. 75.
        <pb n="356" />
        L’ÊGYPTE DEPUIS 1850. 
841 
le nomma directeur. Après lui, Gaston Maspéro continua 
son œuvre, retrouva les vieilles villes de la Haute-Égypte, 
les temples de Thèbes aux cent portes, conserva à la France 
le premier rang dans les études égyptologiques ; car, écrit 
M. James Darmesteter, « prenne qui voudra le monopole 
d’exploiter l’Égypte du jour et de dépouiller les fellahs ; 
l’Égypte, dans ses quarante siècles, est à la France, de par 
le génie de Champollion et de Mariette, de par le dévoue 
ment et la science de Maspéro ». 
Et ce n’est pas le plus grand service rendu par la France 
au pays du Nil. Ce sont des Français, qui, en perçant l’isthme 
de Suez, ont replacé en quelque sorte l’Égypte sur la grande 
route commerciale de l’ancien continent. Déjà dans l’anti 
quité la Méditerranée avait été jointe à la mer Rouge par 
le Nil : le canal de Néchao achevé par Ptolémée II unissait 
le fleuve au golfe de Suez ; détruit ensuite, il fut ouvert de 
nouveau par le conquérant arabe Amrou, sur l’ordre du 
khalife Omar. Le khalife abbasside Almanzor le fit encore 
combler. L’établissement de la domination turque dans 
l’Asie antérieure et les voyages de Vasco de Gama détour 
nèrent vers le cap de Bonne Espérance la route de l’Europe 
à l’Inde. 
Bonaparte, en 1798, reçut du Directoire la mission d’ou 
vrir des communications entre la Méditerranée et la mer 
Rouge. Un projet de canal fut dressé par Lepère, un des 
savants de l’Institut du Caire, puis fut oublié. Néanmoins, 
par le fait de la décadence ottomane et de l’attention rap 
pelée sur ces pays, la mer'Rouge redevint le grand chemin 
de l’Inde. Dès 1837, les Anglais organisèrent une ligne régu 
lière de paquebots de l’Inde à Suez ; des diligences faisaient 
de là le service pour Alexandrie ; elles furent remplacées 
par un chemin de fer en 1857. La nécessité d’un canal mari 
time devenait ainsi plus pressante. 
Ferdinand de Lesseps avait été consul de France à Alexam 
drie de 1831 à 1838 ; il y était devenu très populaire par 
son dévouement pendant la peste de 1835 ; il fut l’ami de 
Saïd-pacha, et, dès que celui-ci succéda à Abbas-pacha en 
1854, il lui remit un mémoire concluant à la construction 
d’un canal direct de la Méditerranée à la mer Rouge. Le 
firman d’autorisation fut signé le 15 novembre 1854. 
(Euvre d’initiative française, le projet excita aussitôt 
l’opposition et les colères de l’Angleterre. Elle craignit de 
voir la route de l’Inde au pouvoir de la France : Ferdinand
        <pb n="357" />
        342 EN AFRIQUE. - LA QUESTION DU NIL ET DU NIGER. 
de Lesseps renouvela les inquiétudes que lui avait causées 
Bonaparte. Longtemps elle protesta ; longtemps elle retarda 
l’autorisation demandée au sultan ; jusqu'au bout, elle 
espéra arrêter l’entreprise. Lord Palmerston devant le Par 
lement déclara le projet « physiquement impraticable », et 
ajouta qu’il fallait le mettre au rang de « ces pièges qui de 
temps en temps sont tendus à la crédulité des capitalistes 
gobe-mouches ». M. de Lesseps alla le remercier de la 
bruyante réclame qu’il faisait à l’entreprise en s’en occu 
pant de cette façon, et un député des Communes, M. Rœbuck, 
rappelant plus tard ses compatriotes au bon sens, caracté 
risa dans un énergique langage le rôle joué alors par son 
gouvernement ; « Il s’agit de l’honneur et de l’intérêt de 
l’Angleterre. Il me semble qu’on sera d’avis que l’honneur 
de l’Angleterre a été sacrifié, que son grand nom a été 
traîné dans la boue, et que nous nous sommes conduits 
d’une manière égoïste et basse dans la question du canal de 
Suez ». 
L’œuvre cependant se poursuivait. Une Compagnie du 
canal de Suez fut fondée ; elle obtint du pacha d’Égypte 
Pacte de concession des terrains, le 5 janvier 1856. Une 
souscription publique fut ouverte, en novembre 1858 ; 
400.000 titres à 500 francs, dont 220.000 souscrits en 
France, 176.000 par le pacha lui-même pour le trésor égyp 
tien, donnèrent à la Compagnie les 200 millions néces 
saires ; Mohammed-Saïd, puis Ismaïl mirent à sa disposition 
20.000 soldats égyptiens pour activer les travaux, lui accor 
dèrent toutes les facilités désirables, construisirent pour 
leur compte les phares, les ports. Car il convient de pro 
clamer que l’Égypte a contribué pour une très large part au 
succès de l’entreprise. 
Le premier coup de pioche fut donné le 25 avril 1859. La 
première section du canal, de la Méditerranée au lac Tim- 
sah, fut solennellement ouverte en présence de Saïd-pacha, 
le 18 novembre 1862. Le 17 novembre 1869, eut lieu 
l’inauguration définitive, en présence de l’impératrice des 
Français, de l’empereur François-Joseph d’Autriche, du 
prince royal Frédéric de Prusse, du prince et de la prin 
cesse des Pays-Bas, du khédive Ismaïl et de l’émir Abd-el- 
Kader : 130 navires, dont 50 vaisseaux de guerre, précédés 
par le grand yacht français Y Aigle, portant tous les pavil 
lons de l’Europe, firent sans encombre la traversée de Port- 
Saïd à Suez, salués au passage par les hourrahs des Égyp
        <pb n="358" />
        L’EGYPTE DEPUIS 1850. 
343 
tiens et de milliers d’Européens. Le gouvernement anglais 
n’y était pas représenté. 
Ismaïl pacha fut ébloui par cette grandeur nouvelle ; il 
crut la fortune de l’Égypte désormais inépuisable. Il avait 
conservé d’ailleurs les traditions financières des Turcs et 
des Mameluks. Il dépensa l’argent à pleines mains, pour 
ses plaisirs, pour ses caprices, autant que pour des travaux 
utiles, sans s’inquiéter d’établir l’équilibre entre les recettes 
et les dépenses. Il fit construire tout un réseau de voies 
ferrées à travers le Delta, des usines, des fermes-modèles ; 
mais aussi il multiplia les palais, les jardins, pour lui et 
pour les membres de sa famille. Il voulut « haussmanni- 
ser » le Caire, y traça des quartiers nouveaux, y fit élever 
un Opéra, où eut lieu la première représentation de VAïda 
de Verdi. Pour couvrir tous ces frais, il emprunta, à n’im 
porte quel taux, jusqu’à deux milliards et demi. L’Égypte 
n’était pas encore assez prospère pour porter le fardeau 
d’une pareille dette. 
La banqueroute devint imminente. Le pacha ne trouva 
plus de prêteurs. Il offrit au gouvernement français de lui 
vendre ses actions du canal ; le ministère du 24 mai les 
refusa. En novembre 1875, très secrètement, le gouverne 
ment anglais, profitant de cette faute, acheta pour 100 mil 
lions les 176.000 actions que possédait l’Égypte; il eut dès 
lors, presque autant que la France, le droit d’intervenir 
dans le pays. 
En effet il fallut se préoccuper des intérêts des créanciers 
du khédive, singulièrement compromis par ses agissements 
financiers. Les gouvernements français et anglais exigèrent 
d’Ismall une garantie pour les créances de leurs nationaux. 
Il dut signer en ce sens un décret par lequel toute la dette 
fut unifiée, certains revenus de l’état et les revenus parti 
culiers du khédive furent affectés exclusivement au service 
de cette dette. Une caisse spéciale fut ainsi constituée sous 
la surveillance de deux contrôleurs généraux, l’un nommé 
par le gouvernement français, M. de Blignières, l’autre par 
le gouvernement anglais, sir Rivers Wilson. Tous deux 
firent partie du ministère égyptien présidé par Nubar- 
pacha, le premier comme ministre des travaux publics, le 
second comme ministre des finances (1878). 
L’administration des deux contrôleurs fut très habile ; 
ils remirent bientôt l’ordre dans le budget ; mais ils ne le 
purent qu’en faisant autour d’eux beaucoup de mécontents.
        <pb n="359" />
        344 EN AFRIQUE. — LÀ QUESTION DU NIL ET DU NIGER. 
Les Égyptiens supportèrent mal la nécessité de rompre avec 
leurs commodes errements financiers, de cesser le gaspil 
lage fructueux d’autrefois ; ils ne pardonnèrent pas aux 
étrangers de faire succéder au temps des vaches grasses 
celui des vaches maigres, de faire des économies sur tout, 
de tarir la source des libéralités du khédive, et d’interrompre 
les trafics peu scrupuleux qui les enrichissaient si aisément. 
L’armée, dont ils étaient si fiers, fut réduite au chiffre de 
11.000 hommes ; la solde des officiers, leur nombre même 
furent diminués : 2.500 d’entre eux furent mis en demi- 
solde. Le khédive, qui avait jusque-là confondu très volon 
tiers le trésor public et le sien, ne se résigna pas à tou 
cher désormais un traitement fixe ; il encouragea par sa 
contenance, par d’imprudentes paroles, l’irritation géné 
rale. 
Le 18 février 1879, le jour du dosseh ou de la fête 
annuelle célébrée à l'occasion du retour du tapis de La 
Mecque, Nubar-pacha et sir Rivers Wilson, insultés par 
plusieurs centaines d’officiers qui demandaient à être payés, 
furent réduits à s’enfermer dans le ministère des finances et 
assiégés par la foule. Le khédive se rendit sur les lieux et 
dispersa le rassemblement avec l’aide de la troupe. Il était 
d’ailleurs d’autant plus populaire qu’on le savait opposé aux 
mesures des contrôleurs. 
Le lendemain, Nubar-pacha fut obligé de donner sa démis 
sion, et le khédive déclara qu’il présiderait désormais lui- 
même le conseil des ministres. Quelle indépendance aurait 
ce conseil, sous l’autorité présente d’ismaïl ? MM. de Bli- 
gnières et Wilson protestèrent. Deux bâtiments de guerre 
français et anglais furent envoyés à Alexandrie. 
Le khédive tint bon. Il convoqua une assemblée de nota 
bles, pour paraître avoir la main forcée. Mais il l’avait 
nommée tout entière ; il se fit adresser par elle, par les 
pachas, par les fonctionnaires de son gouvernement, des 
pétitions demandant que l’Égypte fût aux Égyptiens. Le 
!*'■ avril, à la suite d’une démarche des notables, il déclara 
que l’Égypte voulait et pouvait payer ses créanciers, mais 
qu’elle refusait de se laisser mettre en tutelle ; et il renvoya 
les deux contrôleurs généraux, « l’adjonction de l’élément 
étranger au cabinet étant de nature à blesser la nation 
dans ses sentiments les plus chers ». 
Les gouvernements français et anglais répiiquèreni en 
sommant le khédive d’abdiquer sur le champ, sous la menace
        <pb n="360" />
        L’EGYPTE DEPUIS 1850. 
345 
d’une intervention militaire. Il résista. Ils agirent auprès 
du sultan, et Abd-ul-Hamid le destitua le 26 juin 1879. Il 
dut céder, se retira en Italie, et fut remplacé par son fils 
Tewfik. 
Le sultan pensa profiter de l’occasion qui venait de lui 
être offerte, pour affirmer son autorité suzeraine en Égypte. 
Dans le firman d’investiture qu’il accorda à Tewfik-pacha, 
il déclara maintenir l’autonomie administrative du pays ; 
mais il prétendit limiter avec précision les pouvoirs du 
nouveau khédive : les impôts durent être perçus au nom du 
sultan, la monnaie frappée à son effigie ; le khédive ne put 
nommer aucun officier au-dessus du grade de colonel, cons 
truire de vaisseaux cuirassés sans l’autorisation de la Porte ; 
en cas de vacance, le sultan se réserva le droit de choisir le 
khédive parmi les membres de la famille de Méhémet-Ali. 
Le gouvernement français fit opposition à ces prétentions, 
qui remettaient en question les avantages consentis à 
l’Égypte parles conventions de 1841. Abd-ul-Hamid dut y 
renoncer et reconnaître une fois de plus le droit de succes 
sion au khédivat par ordre de primogeniture. 
On put croire la crise terminée. Tewfik accepta le con 
trôle anglo-français, exercé par M. de Blignières, et par sir 
Eveling Baring pour l’Angleterre, en remplacement de sir 
Hivers Wilson. 
Le calme ne dura pas longtemps, les causes de désordre 
n’ayant pas disparu et l’intervention européenne étant de 
plus en plus impopulaire par son triomphe même. Le 
« parti national » égyptien se sentit atteint par la disgrâce 
d’Ismaïl-pacha, dont les intrigues ne cessèrent pas malgré 
l’éloignement : peut-être espérait-il quelque glorieuse res 
tauration par les patriotes de son pays. 
Ceux-ci s’agitaient en effet. Les officiers surtout mani 
festaient une irritation de plus en plus vive, les contrôleurs 
continuant forcément leur politique d’économie ; quelques 
colonels, surtout Ahmed Arabi-bey, devinrent les chefs du 
mouvement ; ils pétitionnèrent bruyamment pour obtenir 
la réintégration dans les cadres des officiers en demi-solde; 
la plupart, de race arabe, se plaignaient des faveurs accor 
dées de préférence aux officiers supérieurs d’origine circas- 
sienne ou turque ; ils rêvaient d’assurer leurs droits en 
s’emparant de l’autorité, en reconstituant une sorte d’aris 
tocratie militaire semblable à la milice des beys mameluks, 
en supprimant au besoin le khédivat s’il était impuissant à
        <pb n="361" />
        •i. 
346 EN AFRIQUE. — LA QUESTION DU NIL ET DU NIGER. 
repousser l’ingérence étrangère. Ils étaient soutenus par la 
grande masse de la population, exaltée contre les Euro 
péens par quelques musulmans fanatiques, par les grands 
négociants qui s’enrichissaient, plus ou moins secrètement, 
du commerce des esclaves. Toutes ces colères grandissaient, 
s’excitaient les unes par les autres, éclataient en violentes 
métaphores : « Le lion britannique, le vieux lion, a de fiers 
appétits, s’écriait un vénéré pèlerin de La Mecque. Toujours 
en quête de proie, il n’est jamais repu. Que va-t-il dévorer 
désormais ? Ses griffes d’acier entament profondément les 
chairs, mais sans donner la mort. Ses victimes sont con 
damnées à vivre. Il faut qu’il puisse les teter à son aise, les 
saigner à petits coups, les boire à petites gorgées, leur 
sucer peu à peu la cervelle et les moelles. Mais quelle vie ! 
Mieux vaudrait mourir ! Ainsi traînent une existence misé 
rable nos frères des Indes, du pays de l’eau de rose. Ainsi 
sont voués à la consomption les croyants de Chypre. Ainsi 
la pauvre Egypte sera mangée et bue !... Mais non I Levons- 
nous tous, nous les serviteurs de Dieu ! L’Égypte est aux 
Égyptiens ! » ’. 
Au mois de janvier 1881, un colonel Circassian ayant été 
nommé à la place d’un arabe au commandement d’un régi 
ment de cavalerie, un grand nombre de militaires deman 
dèrent au président du Conseil, Riaz-pacha, la révocation 
de cette mesure et la destitution du ministre de la guerre, 
un Circassian aussi, Osman-pacha. Trois colonels furent 
arrêtés. Toute la garnison du Caire parut vouloir se sou 
lever pour les délivrer. Tewfik effrayé remplaça Osman- 
pacha par un arabe. Mahmoud-pacha, remit les trois colo 
nels arrêtés à la tête de leurs régiments, fit augmenter 
la solde des officiers en disponibilité. Les officiers patriotes 
en furent encouragés dans leurs prétentions. 
Le 9 septembre suivant, une insurrection éclata. 4.000 
hommes, conduits par le colonel Arabi-bey, entourèrent le 
palais du khédive, obtinrent par menaces le renvoi du 
ministère Riaz-pacha, et son remplacement par Chérif- 
pacha. Une assemblée de notables, aussitôt réunie, déclara 
que le vote de toutes les lois de finances devait lui appar 
tenir : ce qui annulait les attributions des contrôleurs euro 
péens. Chérif-pacha n’osa pas appuyer toutes les exigences 
• du parti national. 
1. HenneLert, Les Angla s en Ég'jple, p. 27.
        <pb n="362" />
        L’EGYPTE DEPUIS 1850. 
347 
Le 3 février 1882, nouvelle manifestation des colonels. 
Le khédive fut obligé de donner la présidence du Conseil à 
Malimoud-paeha, le ministère de la guerre au colonel 
Arabi : les « patriotes » étaient au pouvoir. Ils donnèrent 
aux colonels de tous les régiments le droit de choisir leurs 
officiers, exigèrent l’augmentation de l’effectif de l’armée. 
La crise devenait plus grave que jamais. Gambetta, alors 
président du conseil et ministre des affaires étrangères, 
proposa au gouvernement anglais une intervention collec 
tive. Celui-ci s’y montra mal disposé : il lui répugnait d’agir 
quand la France y était elle-même résolue ; il préférait 
attendre une autre occasion plus favorable à ses propres 
intérêts. Gambetta fut renversé du pouvoir quelques jours 
après et remplacé par M. de Freycinet. 
Cependant les événements se précipitaient en Égypte. 
Arabi-bey, devenu Arabi-pacha, étaittout-puissant au Caire ; 
il ne cachait pas sa haine pour les Européens, excitait le 
fanatisme des Égyptiens par des proclamations incessantes, 
des commentaires publics sur le Coran. Il passait pour un 
savant : il leur disait la grandeur de leur pays, le centre du 
monde, restaurait la divinité du Nil, le premier, le seul 
fleuve de l’univers ; « car il ne se jette pas dans la Médi 
terranée, selon l’opinion accréditée ; il plonge par un tunnel 
sous cette mer et sous l’Atlantique et reparaît en Amérique 
sous le nom de Mississipi». Les cheikhs l’aidaient dans 
cette propagande, dans cette éducation des fidèles musul 
mans ; le cheikh Ouleich le proclamait « le Sauveur de 
l’Islam ». — et Tu es marqué au front de la lettre G, s’écriait- 
il ; tu es le Mahdi annoncé. » 
Au mois de mai 1882, tous les employés européens de 
l’administration égyptienne furent destitués ; c’était la 
guerre déclarée à la France et à l’Angleterre. 
Les deux flottes française et anglaise vinrent jeter l’ancre 
devant Alexandrie le 20 mai. Ce n’est pas que M. de Frey 
cinet fût bien résolu à une intervention militaire. Il pro 
posa, pour gagner du temps, la réunion d’une conférence 
à Constantinople et chercha à obtenir une entente de toutes 
les puissances européennes. La conférence délibéra longue 
ment, et ses délibérations ne servirent à rien. 
En attendant, la France et l’Angleterre adressèrent au 
khédive la note du 25 mai. Elle demandait l’éloignement 
temporaire d’Arabi-pacha, l’envoi dansTintérieur de l’Égypte 
des deux autres colonels les plus compromis. Ali pacha
        <pb n="363" />
        348 EN AFRIQUE. — LA QUESTION DU NIL ET DU NIGER. 
Fehmi et Âbd-el-al-pacha, la démission du ministère Mah 
moud-pacha. Le ministère égyptien se retira le 26 mai. La 
population se soulevales Européens furent partout moles 
tés, fermèrent leurs maisons ; le khédive fut menacé. Il 
rappela au pouvoir Ârabi-pacha. 
Ce triomphe fut le signal d’une formidable explosion du 
fanatisme musulman. Le 11 juin, une collision entre Arabes 
et Européens dans un quartier d’Alexandrie amène une 
lutte générale ; les Arabes se Jettent sur les Européens, les 
assomment ou les poignardent en grand nombre, pillent 
leurs maisons : beaucoup se réfugient sur les vaisseaux 
anglais et français. Arabi-pacha commença à élever autour 
d’Alexandrie des retranchements pour la lutte inévitable. 
Le 5 juillet, le ministère anglais prévint le gouvernement 
français que l’amiral sir Beauchamp Seymour était autorisé 
à adresser aux Égyptiens un ultimatum, en vue d’arrêter 
leurs travaux de défense, et, au cas où cet ultimatum reste 
rait sans effet, à ouvrir le feu contre leurs ouvrages. Il 
demanda si l’amiral français Conrad recevrait des instruc 
tions semblables. 
Le conseil des ministres français fut d’avis que la France 
ne pouvait pas s’associer à l’ultimatum de l’Angleterre. 
L’amiral Conrad reçut l’ordre de ne pas agir. 
Le 10 juillet, l’ultimatum anglais fut remis au gouverne 
ment égyptien. Il resta sans réponse. Le 11, le bombarde 
ment d’Alexandrie commença à sept heures du matin ; les 
feux des forts égyptiens furent vite éteints ; à 4 heures et 
demie, deux cuirassés anglais entrèrent dans l’avant-port ; 
l’armée d’Arabi se retira hors de la ville, pendant qu’une 
bande de Bédouins en pillait et brûlait les principaux quar 
tiers. 
Les Égyptiens se retranchèrent en arrière d’Alexandrie, 
à l’abri des retranchements de Kafr-Douar. Arabi y entre 
tenait le courage de ses soldats par les forfanteries qui lui 
étaient habituelles ; il transformait l’affaire d’Alexandrie en 
une brillante victoire sur les Anglais : l’amiral Seymour 
avait été pris ; on le traînait de village en village ; chaque 
boulet égyptien avait coulé un cuirassé ennemi ; le seul qui 
n’avait pas porté était tombé dans l’île de Chypre, et y avait 
décimé la garnison anglaise. 
Les lignes de Kafr-Douar étaient vraiment assez fortes 
pour arrêter les Anglais, s’ils voulaient suivre la route de 
l’armée de Bonaparte en 1798. Sir Garnet Wolseley, nommé
        <pb n="364" />
        LA GUERRE DU SOUDAN. 
349 
au commandement des troupes anglaises renforcées, résolut 
de tourner les Égyptiens par le canal de Suez. Le ministère 
Freycinet crut pouvoir sauver l’influence de la France en 
assurant la protection du canal contre les belligérants ; il 
demanda à la Chambre un crédit de quelques millions pour 
en permettre l’occupation : le crédit fut repoussé par 416 
voix contre 75. Le ministère tomba. 
Ferdinand de Lesseps craignit qu’Arabi, menacé par le 
canal, ne le fît combler, ce qui eût été facile et eût assuré 
peut-être l’échec des Anglais. 11 l’alla trouver. Arabi promit 
de respecter la neutralité du canal, à condition que Wolse- 
ley en fît autant : M. de Lesseps se chargea de l’obtenir. Il 
ne l’obtint pas. Le 20 août, malgré ses protestations, le 
général anglais débarqua ses troupes à Port-Saïd, occupa 
militairement les établissements de la Compagnie et ferma 
pour quelques jours le canal à la navigation. L’armée 
anglaise marcha vers le Delta. 
Arabi ramena ses soldats de Kafr-Douar vers l’est, non 
sans désordre. Il n’en était pas moins sûr d’une victoire 
complète : il donna à chacun de ses hommes un talisman 
capable de tuer 25 Anglais, même à Londres, si ceux de 
l’Égypte fuyaient trop vite; les Anglais, disait-il, avaient 
amené des milliers de dogues, mais il avait préparé à leur 
intention exactement le même nombre de boulettes empoi 
sonnées. 
Le 23 août, les Anglais s’emparèrent d’El-Magfar, sur le 
canal d’eau douce. Le 25, les Égyptiens abandonnèrent 
leurs positions de Tell-el-Mahuta. Le 28, ils furent refoulés 
à Gassassin. Arabi concentra ses meilleurs régiments à Tell- 
el-Kébir. Le 13 septembre, Tell-el-Kébir fut pris à cinq 
heures du matin, en vingt minutes ; les Anglais ne perdirent 
que 200 hommes, Arabi s’enfuit. Le 15 septembre, ils 
entrèrent au Caire. Quelques jours après, le khédive revint 
d’Alexandrie, et en son honneur le général Wolseley passa 
la revue des troupes « libératrices ». L’Égypte était aux 
Anglais. 
m. — La guerre du Soudan. 
Ils n’eurent pas tout l’empire égyptien. L’expansion de cet 
empire vers le Darfour l’avait mis en contact avec les pays 
directement soumis à l’influence des confréries musulmanes 
et surtout des Senoûsiya. Les fonctionnaires d’Ismaïl-pacha
        <pb n="365" />
        350 EN AFRIQUE. — LA QUESTION DU NIL ET DU NIGER. 
n’étaient pas très redoutables aux marchands d’esclaves, 
dont parfois ils partagèrent les bénéfices et encouragèrent 
les opérations. Cependant, par leurs relations avec les puis 
sances européennes, par la présence des officiers anglais au 
service du khédive, ils étaient obligés à quelque réserve, et 
proclamaient de temps en temps avec solennité l’interdic 
tion de la traite des nègres. Les marchands arabes n'étaient 
pas sans inquiétude. 
Ce fut bien autre chose, lorsque l’Égypte tomba, à partir 
de 1879, sous le contrôle anglo-français, et surtout, en 1882, 
sous la domination anglaise. Les chasseurs d’esclaves se 
sentirent menacés dans leurs intérêts, et les musulmans 
fanatiques dans leurs croyances religieuses. La propagande 
des derviches des corporations devint plus ardente, leurs 
prédications plus pressantes. Tout le Sahara et le Soudan en 
furent agités, d’autant mieux que les Turcs venaient d’être 
battus par les Russes et avaient failli perdre Constantinople. 
C’est à ce moment que le colonel français Flatters, explo 
rant le centre du Sahara, y fut assassiné par les Touaregs 
Hoggar, que l’Algérie méridionale fut troublée par l’insur 
rection de Bou-Amama chez les Oulad-sidi-cheikh. Ce fut 
alors comme une prise d’armes de l’Islam tout entier. 
Depuis 1868, les Bagaras, marchands de chair humaine 
dans le Darfour, vénéraient comme le « Maître de l’heure » 
un khouan nubien de Dongolah, Mohammed-Ahmed, ins 
truit par les derviches de Khartoum et de Berber, affilié à la 
confrérie des Senoûsiya. Pendant douze ans, il mena une 
vie solitaire dans un îlot du Nil, l’îlot d’Abba ; retiré dans 
une grotte au milieu des rochers, il s’y adonnait à une dévo 
tion outrée, prières, jeûnes, abstinences, vivait d’aumônes, 
parlait peu et par sentences, passait ses jours et ses nuits à 
pleurer sur la corruption et les péchés des hommes. Sa 
réputation de sainteté s’étendait d’Assouan à Khartoum. 
En 1881, les Bagaras députèrent à Mohammed des 
envoyés extraordinaires. Ils lui offrirent le commandement 
de l’armée de l’Islam pour la guerre contre les infidèles. Il 
répondit qu’il avait fait le vœu de vivre loin des agitations 
du monde, « à moins que Dieu n’en ordonnât autrement ». 
— « Mais c’est Dieu qui le veut ! reprirent les députés. Tu 
es celui que Dieu a choisi ; Sidi-es-Senoûsi le sait ; Dieu le 
lui a révélé : il t’a déclaré Mahdi. Tu ne dois pas te sous 
traire aux desseins de Dieu ! » 
Sortant alors de sa grotte, le Mahdi s’arma d’un grand
        <pb n="366" />
        LA GUERRE DU SOUDAN. 
.351 
sabre à lame courbe, et, levant les bras au ciel, il s’écria ; 
« Louanges soient à Dieu ! Me voici donc défenseur de la foi ! 
Que Dieu me maintienne sur le cou des infidèles et étende 
sa bénédiction sur nous ! » Il annonça bientôt que Mahomet 
lui était apparu et lui avait confié la mission de fonder 
l’empire de l’Islam. Il appela tousles musulmans aux armes 
et eut en quelques semaines autour de lui des troupes très 
nombreuses. 
Ses succès furent rapides de 1881 à 1885, et les Anglais 
eux-mêmes sentirent la lourdeur de son bras. Le gouver 
neur du Soudan égyptien, Réouf-pacha, fut battu le 7 
décembre 1881 ; trois autres corps égyptiens furent succes 
sivement détruits en janvier, juin et juillet 1882, autour de 
Khartoum. Se jugeant encore incapable d’enlever cette ville, 
le Mahdi concentra son armée un peu à l’ouest, et s’empara 
d’El-Obéid, dont il fit sa première capitale. 11 y repoussa 
toutes les attaques qui furent dirigées contre lui. Après 
chaque victoire, ses troupes se grossissaient de la masse 
des déserteurs de l’armée vaincue. Car sa renommée gran 
dissait dans tous les pays de l’Islam, du lac Tchad à la mer 
Rouge, et le doigt de Dieu paraissait le conduire. 
Quand les Anglais furent les maîtres de l’Égypte, ils 
envoyèrent contre lui une armée de 10.000 hommes eom- 
mandée par le général Hicks-pacha. Parti de Suez et débar 
qué à Souakim, en décembre 1882, celui-ci atteignit Berber, 
Khartoum, et marcha sur El-Obéid. 11 sembla qu’il était 
entré dans les ténèbres : pendant plusieurs mois on n’eut 
aucunes nouvelles de lui. Un renfort de 500 hommes, qui 
lui fut envoyé par la même route, fut massacré le 6 novem 
bre 1883 dans les gorges de Tokar, près de Souakim. On 
sut alors que le 3 novembre précédent, Hicks-pacha avait 
été surpris dans un coupe-gorge analogue au fameux défilé 
de la Hache (Hashgate) où jadis Amilcar Barca anéantit les 
40.000 mercenaires de Carthage, qu’enveloppé par des 
forces supérieures il n’avait pu que se défendre avec l’éner 
gie du désespoir, que son armée avait péri tout entière, 
qu’il était tombé lui-même bravement, le revolver au poing. 
Khartoum était cette fois menacée. 
Une partie des Mahdistes, sous Osman Digma, marchait 
en même temps sur les ports de la mer Rouge et assiégeait 
Singat, à 60 kilomètres de la côte. Baker-pacha, débarqué 
à Trinkitat, y fut écrasé et perdit les deux tiers de ses hom 
mes, le 4 février 1884. Le général Graham fut plus heu-
        <pb n="367" />
        352 EN AFRIQUE. — LA QUESTION DU NIL ET DU NIGER. 
reux; le 13 mars, il livra aux Soudaniens la bataille de 
Tamanieh, près de Souakim. Osman-Digma fut vaincu, son 
camp incendié, son étendard et ses bagages pris, 5.000 de 
ses soldats tués. Souakim était sauvée, les Derviches reje 
tés à distance du littoral. 
Cependant le gouvernement anglais avait envoyé à Khar 
toum Gordon-pacha, l’ancien gouverneur du Soudan. Il y 
fut bientôt enveloppé de toutes parts par des masses énor 
mes de cavaliers et de fantassins, ses communications cou 
pées vers le nord par la prise de Berber et de Chendy, sa 
situation désespérée. En octobre, le colonel Stewart, envoyé 
à son secours, fut massacré avec tous ses compagnons. Lord 
Wolseley fut alors chargé d’aller délivrer Gordon, avec une 
armée de 10.000 hommes et des ressources considérables. 
Sa marche très lente et très prudente, appuyée sur le Nil, 
parut devoir lui assurer le succès. Le 16 janvier 1885, les 
Soudaniens furent battus à Abou-Kléa. Le 21, arriva un 
message de Gordon : « Tout va bien à Khartoum. Je puis 
tenir des années — 29 décembre ». Le 28 janvier, les 
canonnières de sir Wilson furent en vue de la ville ; point 
de troupes aux environs; le Mahdi avait-il fui dans le désert? 
Elles s’approchèrent: elles furent accueillies à coups de 
canons. Quelques jours auparavant, la garnison de Khar 
toum, travaillée par les émissaires du Mahdi, s’était révoltée, 
avait ouvert les portes aux assiégeants, avait massacré 
Gordon. Le Mahdi était dans la vüle avec toute son armée. 
Wolseley ne tenta pas le siège de Khartoum ; il eut été 
sans doute écrasé. Il ordonna la retraite. Il chercha, en se 
retirant, à enlever Berber, pour en faire la base d’une 
reprise postérieure des opérations ; le général Earle y échoua 
et fut tué près de Kerbikan. Le général Graham marcha 
aussi de Souakim sur Berber; il livra aux ennemis, les 18 
et 20 mars 1885, des combats acharnés autour de Tamaï ; il 
y perdit beaucoup de soldats et dut renoncer à avancer. Les 
Mahdistes prirent même Kassala, le 30 juillet 1885, après 
un long siège héroïquement soutenu. 
Il fallut évacuer tout le Soudan, et la frontière de l’Égypte 
fut ramenée aux premières cataractes du Nil, vers Ouady- 
Âlfa et Assouan. Le Mahdi était mort le 21 juin 1885; les 
Derviches lui donnèrent pour successeur le nègre Abdullah, 
qui établit sa capitale à Omdurman, sur le Nil, en face de 
Khartoum, Osman Digma continuant à tenir la campago^ à 
travers la Nubie.
        <pb n="368" />
        L’ÊTJIini’IE ET LES lïALIEKS. 
353 
Les Anglais remirent à d'autres temps de nouvelles hos 
tilités, comptant sur la dissolution rapide de l’empire musul 
man du Soudan, quand la fin de la guerre sainte aurait 
épuisé le fanatisme sur lequel il était fondé. 
IV. — L’Éthiopie et les Italiens. 
La situation de l’Abyssinie ou mieux Éthiopie * lui réserve 
peut-être un rôle important dans les luttes futures contre 
l’Islam et dans la pénétration du continent. Aux sources du 
Nil bleu et de l’Atbara, en face de Khartoum, grande 
comme la France, peuplée d’environ 10 millions d'habi 
tants, elle domine, du haut de ses montagnes, appuyée à la 
mer Rouge et à l’Océan Indien, tout le bassin moyen du 
Nil. Elle fut grande dans l’antiquité, s’étendit jusqu’à 
l’ouest du Nil, et de l ile de Meroë, centre de leur puissance, 
au confluent de l’Atbara et du grand fleuve, les prêtres 
Éthiopiens imposèrent leur domination à presque toute 
l’Égypte. 
Beaucoup plus tard, après de nombreux siècles d’obscu 
rité, elle fut convertie au christianisme, s’y attacha défini 
tivement, mais fut bientôt séparée des autres pays chrétiens 
par la conquête arabe. Le patriarche d’Alexandrie ne cessa 
pas pourtant de nommer les abounas ou patriarches de 
l’Éthiopie. Au XV® et au xvi® siècle, les Portugais, cherchant 
la route de l’Inde, y envoyèrent plusieurs missions. En 
1541, Christo foro de Gama, l’un des fils du grand naviga 
teur, y débarqua avec 400 compagnons pour la défendre 
contre les Musulmans. L’Islam resté maître du Nil inférieur 
et se glissant le long du fleuve Jusqu’au cœur du continent, 
elle resta encore plusieurs siècles dans l’isolement et l’oubli. 
Au XIX* siècle, quand recommencèrent les explorations 
européennes et les établissements coloniaux en Afrique, elle 
y fut retrouvée. Un voyageur français. Rochet d’Iléricourt, 
y vécut plusieurs années et signa même avec le roi du Ghoa, 
Sahala-Séiassié, un traité qui est la première trace connue 
des relations de la France avec ce pays : les Français étaient 
admis à faire du commerce dans le Choa, à y acheter des 
maisons et desterres; en cas de guerre contre les musul- 
1. Les Arabes avaient désigné de bonne heure, avec une intention 
méprisante, les habitants de ce pays sous le nom de Habeschi ou 
Mélangés, Impurs. — On en a fait Abyssinie. 
E. Driault. — Question d’Orient. 
23
        <pb n="369" />
        354 EN AFRIQUE. — LA QUESTION DU NIL ET DU NIGER. 
mans, la France devait considérer comme ses ennemis les 
ennemis du roi de Choa. Ce traité ne fut pas appliqué. 
D’ailleurs tous les voyageurs dénonçaient l’Éthiopie comme 
un pays sans cesse troublé par l’anarchie ; ses vallées, encais 
sées dans les montagnes, y forment en effet plusieurs régions 
très distinctes, notamment le Tigré au nord, l’Amhara et le 
Godjam au centre, le Choa au sud, dont les chefs ou ras 
ont vécu le plus souvent indépendants, indociles à l’auto 
rité de celui d’entre eux qui s’attribuait le titre de négus ou 
roi des rois. Ce désordre réduisait l’Éthiopie à l’impuissance, 
y rendait les transactions commerciales impossibles, expli 
quant la longue obscurité de son histoire. 
Bientôt pourtant l’attention de l’Europe fut attirée par le 
bruit qui s’y fit autour du nom du négus Théodoros. C’était 
un chef du Kouara, nommé Kassa, qui avait réussi à con 
quérir rAmbara, imposé sa volonté aux ras du Tigré et du 
Choa, pris le titre de négus sous le nom de Théodoros II, et 
donné à l’Abyssinie quelque unité (1855). Il nourrissait de 
grands desseins, rêvait de détruire l’Islam et d’aller délivrer 
Jérusalem. 
Les Anglais lui envoyèrent plusieurs missions ; car ils 
commençaient à surveiller la route de l’Inde par la mer 
Rouge. En février 1862, un consul Charles Duncan Came 
ron apporta au négus une lettre et des présents de la reine 
Victoria. Il y répondit en annonçant le prochain envoi d’une 
ambassade à Londres. Mais la conduite du consul anglais 
lui parut suspecte. Caractère très défiant, il disait un jour 
à un français, M. Guillaume Lejean ; « Je connais la tacti 
que de vos gouvernements européens. On lance des mis 
sionnaires d’abord, puis des consuls pour appuyer les mis 
sionnaires, puis des bataillons pour soutenir les consuls. Je 
ne suis pas un rajah de l’Inde pour être berné de la sorte ; 
j’aime mieux avoir affaire tout de suite aux bataillons ». 
Ayant saisi des lettres où il était peu ménagé, il fit arrêter 
Cameron, et l’enferma, avec de nombreux Européens, dans 
la citadelle de Magdala. Les réclamations de l’Angleterre ne 
furent pas accueillies. Une ambassade anglaise, conduite 
par sir Hormuzd Rassam, débarqua à Massouah en août 
1864, exigea la délivrance des prisonniers. Théodoros con 
sentit à recevoir Rassam, puis, irrité de son langage, 
l’enferma à son tour. 
Le gouvernement anglais lui déclara la guerre. 12.000 
hommes, commandés par sir Robert Napier, débarquèrent à
        <pb n="370" />
        I.’ÉTHIOPIE ET LES ITALIENS. 35i&gt; 
Zoullah. Leur apparition permit aux ras abyssins de se 
soulever contre le négus. Celui du Ghoa, Ménélik, petit-fils 
de Sahala-Sélassié que Théodoros avait détrôné, refusa de 
lui amener ses soldats. Celui du Tigré, Kassaï, fit alliance 
avec les Anglais et les laissa passer sur son territoire. Ils 
s’engagèrent dans les montagnes par Sénafé, Adigrat, An- 
talo, et arrivèrent presque sans coup férir devant la forte 
resse de Magdala, où le négus était retranché avec sa petite 
armée, très réduite par les insurrections. Le 10 avril 1868, 
il fut écrasé devant la ville. Il chargea Rassam de négocier 
pour lui : sir Robert Napier exigea une capitulation sans 
conditions. Théodoros renvoya ses prisonniers au camp 
anglais, la plus grande partie de ses soldats, et attendit 
l’assaut avec 16 hommes, dans la partie la plus inaccessible 
de la citadelle. Le 13 avril, les Anglais enlevèrent Magdala. 
Quand le négus les vit approcher, il mit le canon de son 
pistolet entre ses dents, et se fit sauter la cervelle. 
Satisfaite de cette vengeance, l’Angleterre rappela son 
armée. Les circonstances avaient favorisé son succès ; mais 
elle ne se croyait pas capable de garder le pays ; elle savait 
qu’il y aurait fallu des troupes nombreuses et beaucoup 
d’argent. L’Éthiopie retomba dans l’anarchie : les ras se 
disputèrent le pouvoir ; celui de l’Amhara, Gobhesié, se pro 
clama négus à Gondar ; ceux du Tigré et du Choa refusèrent 
de lui obéir. Au bout de quatre ans, Kassaï, ras du Tigré, 
battit et tua Gobhesié, et, dans l’église d’Axoum, capitale 
religieuse du pays, il se fit couronner sous le nom de Johan- 
nès (janvier 1872). 
Son autorité ne fut pas reconnue par ses rivaux. Son 
règne fut troublé par les attaques des Égyptiens, puis par 
celles des Madhistes. Ceux-ci brûlèrent Gondar, capitale de 
l’Amhara ; le négus marcha contre eux, fut tué à la bataille 
de Metemmeh (10 mars 1889). Avant de mourir, il désigna 
pour son successeur son fils naturel, le ras Mangascia. 
Cependant, sous Ménélik II, le Choa restait indé 
pendant et de jour en jour plus puissant. La légende 
rattache sa filiation à la fameuse reine de Saba, qui 
aurait eu de Salomon un fils, Ménélik I", empereurd’Éthio* 
pie. Quoi qu’il en soit, son grand-père Sahala-Sélassié ayant 
été vaincu par Théodoros, il fut emmené en captivité à 
Gondar et y fut retenu douze ans. Il parvint à s’enfuir, 
rentra dans Ankober sa capitale et s’y proclama roi (1865). 
Indépendant dans le Choa, il y fortifia son autorité, étendit
        <pb n="371" />
        356 EN AFRIQUE. — LA QUESTION DU NIGER ET DU NIL. 
ses frontières au sud et à l’est, par la soumission des Gallas 
du KafTa, par la conquête du Harrar, lorsque l’empire égyp 
tien s’écroula. Il abolit l’esclavage dans ses domaines, cher 
cha à entrer en relations avec les États européens pour y 
acheter des armes, éerivit en 1882 au président de la Répu 
blique Française qu’il voulait « ouvrir et assurer à la science, 
au commerce et à l’industrie les routes qui conduisent du 
Choa dans les riches pays du sud ». Pendant ces trente 
années de règne, il fît de son royaume le plus fort et le plus 
prospère de l'Éthiopie. 
La France ne répondit pas encore aux avances du roi du 
Choa. Elle avait eependant acheté en 1859 Zoulah, sur la 
baie d’Adulis, avec les îles Dessi, et en 1862 le territoire 
d’Obock : elle ne voulait qu’y établir des dépôts de charbon 
pour ses vaisseaux de l’Océan Indien. 
L’Italie, en quête de colonies pour y dériver l’émigration 
considérable de ses habitants, déçue dans ses ambitions 
sur la Tunisie, cherchait à s’établir sur quelque autre rivage 
africain. Encouragée par l’Angleterre, qui comptait se ser 
vir d’elle pour une diversion contre les Soudaniens, elle 
envoya des explorateurs sur les côtes de la mer Rouge. Plu 
sieurs y furent massacrés par les sauvages Danakils, Giu- 
letti en 1881, Blanchi en 1884, le comte Porro en 1886. Le 
comte Antinori eut plus de succès ; il fut reçu par Ménélik, 
vécut plusieurs années auprès de lui, établit des rapports 
très cordiaux entre lui et son gouvernement, fut son inter 
médiaire pour l’achat des armes perfectionnées dont il avait 
besoin. Après lui, le comte Pierre Antonelli devint le repré 
sentant offîciel de l’Italie auprès de Ménélik, prit sur lui 
une très grande influence, devint son conseiller ordinaire. 
Le terrain était ainsi très bien préparé. Les Italiens éta 
blirent une colonie à Assab, tout près du détroit de Bab-el- 
Mandeb (1882). En 1885, l’année de la prise de Khartoum 
parle Mahdi, l'Angleterre, maîtresse de l'Égypte, leur laissa 
prendre Massouah, d’où la garnison égyptienne fut retirée. 
La France, malgré ses droits sur la baie d’Adulis, ne s’y 
opposa pas. En arrière de Massouah, ils cherchèrent des 
terres plus élevées, plus saines, pour y fonder un établisse 
ment durable. Ils s’y heurtèrent à l'hostilité du négus .lo- 
hannè.s : une colonne italienne fut massacrée à Dogali, le 
26 janvier 1887, par le ras Aloula. Une autre fut presque 
aussi maltraitée l’année suivante, le 8 août 1888, à Saga- 
néiti.
        <pb n="372" />
        L’ßrilIOPIE ET LES ITALIENS. 
357 
Ces échecs les amenèrent à resserrer leurs rapports avec 
Ménélik, dont ils excitèrent les mauvaises dispositions contre 
le négus. La mort de Johannes leur parut très avantageuse 
à leurs intérêts ; ils continuèrent les hostilités contre son 
fils, le ras Mangascia, pour le plus grand profit de Ménélik, 
qu’ils engagèrent à prendre le titre de négus. Celui-ci signa 
avec eux, le 22 mai 1889, le traité d’Ucciali *. 
Cet acte reconnaissait Ménélik comme roi des rois d’É 
thiopie, proclamait une paix perpétuelle et une amitié 
constante entre l’Éthiopie et l ltalie, donnait à la colonie 
italienne la limite du March et de la Belesa, à la frontière 
nord du Tigré, assurait aux deux pays des avantages com 
merciaux réciproques. Par l’article 17, le roi des rois d’É 
thiopie consentait à se servir du gouvernement de S. M. le 
roi d’Italie pour traiter toutes les aiTaires qu’il pourrait 
avoir avec les autres puissances et gouvernements. Cette 
formule paraissait établir le protectorat ikilien sur l’Éthio 
pie. Ménélik la laissa passer : elle était conçue en termes 
sujets à discussion, et il avait besoin du concours de l’Italie 
contre le ras Mangascia ; il eût eu beaucoup à craindre 
d’une alliance entre elle et son rival. 
Cet accord fut complété par la mission du ras Makonnen, 
cousin de Ménélik, envoyée en Italie pour y obtenir la rati 
fication du traité. Elle fut reçue avec un très grand cérémo 
nial, fêtes, revues militaires, et aboutit à la signature d’une 
convention complémentaire, par laquelle Ménélik devait 
faire frapper ses monnaies en Italie, contractait un emprunt 
de quatre millions dans une banque italienne sous la ga 
rantie du gouvernement royal. C’était la consécration for 
melle du protectorat italien sur l’Éthiopie. Leroi d’Italie lit. 
frapper une monnaie éthiopienne avec sa propre effigie, et 
sur la tranche, à la place des trois Fert traditionnels cette 
légende ; l’Italie protège VÉthiopie. Le 11 octobre, il noti 
fia aux puissances l’article 17 du traité d’Ucciali, en le pré 
sentant comme l’affirmation de son protectorat sur l’Éthio 
pie. Toutes, sauf la Russie, lui donnèrent acte de cette no 
tification. 
Dès lors les Italiens pensèrent tirer sans peine les consé 
quences de ces actes consentis par Ménélik dans le plein 
exercice de son indépendance. Le ras Mangascia, leur en- 
1. Voir le texte dans C. de la Jonquiére, Les Italiens en Érythrée, 
p. 108-111.
        <pb n="373" />
        358 EN AFRIQUE. — LA QUESTION DU NIL ET DU NIGER. 
nemi comme son père, d’autant plus qu’ils lui refusaient le 
titre de négus, ne voulait pas leur laisser les territoires 
cédés par le traité d’Ucciali. Ils auraient pu, en s’accordant 
avec lui, tenir en échec le roi du Choa et dominer l’un et 
l’autre. Ils crurent fortifier leur propre puissance en forti 
fiant celle de leur protégé, et ils ne ménagèrent pas le ras 
du Tigré. Ils prirent Keren dès le 2 juin 1889, Asmara le 
3 août suivant, obtinrent la défection de l’un de ses princi 
paux chefs, le ras Sebath, le menacèrent aux frontières du 
Tigré. Ils occupèrent même un moment Adoua, la capitale 
de ce royaume, le 26 Janvier 1898, mais ne s’y maintinrent 
pas. 
Bientôt ils s’établirent sur la côte de l’Océan Indien, se 
firent reconnaître la possession de la côte orientale des So 
malis, et des conventions signées avec l’Angleterre, en 
mars-avril 1891, assurèrent à son influence tout l’intérieur 
du continent de Souakim à la Djouba sur l’Océan Indien, 
avec le droit d’occuper temporairement Kassala : ils con 
sentaient par là à jouer un rôle dans la guerre préparée par 
les Anglais contre les Derviches. Ils s’en acquittèrent bril 
lamment quelque temps après : sous prétexte que les 
Derviches pillaient sans cesse le pays des Beni-Amer, 
dont les chefs sollicitaient l’appui de l’Italie, le colonel Ari- 
mondi marcha contre eux, leur prit Agorda le 22 dé 
cembre 1893. Le général Baratieri arriva d’Italie avec de 
nouvelles forces et conduisit lui-même l’attaque contre 
Kassala. Le 7 juillet 1894, après de sanglants combats, la 
ville fut emportée. C’était le premier échec sérieux subi par 
les Madhisles : les Anglais jugèrent le moment venu d’en 
profiter et se disposèrent à reprendre l’offensive. 
Les Italiens possédaient ainsi dans l’Afrique orientale, 
sauf les points de la côte occupés par les Français et les 
Anglais, un bel empire colonial, sur la mer Rouge et 
l’Océan indien, avec de bonnes lignes de pénétration vers 
l’intérieur, avec un beau rôle à jouer dans la lutte prochaine 
contre l’empire musulman du Soudan. Ils pouvaient se ré 
jouir ; ils étaient au rang des grandes puissances coloniales de 
l’Europe. Crispi pouvait se vanter d’avoir rendu à son pays 
les mêmes services que Jules Ferry à la France par l’oc 
cupation de la Tunisie et du Tonkin. 
Des difficultés pourtant s’étaient déjà produites avec Mé- 
nélik, et elles s’aggravaient de jour en jour. Le ras Man-
        <pb n="374" />
        L’ÉTHIOPIE ET LES ITALIENS. 
359 
gascia, battu par eux, se réconcilia avec Ménélik, reconnut 
sa suzeraineté : c’était pour lui le seul moyen de conserver 
au moins une partie de l’héritage paternel. Il reçut du négus 
le gouvernement du Tigré, sa vie durant, avec les pouvoirs 
d’un vice-roi. Ménélik fut dès lors le maître incontesté de 
toute l’Éthiopie. Il en avait achevé très habilement l’unité; 
il fit frapper à son effigie des monnaies qui eurent cours 
dans tout son empire, et se fit couronner solennellement à 
Entotto, sa nouvelle capitale. 
Tout-puissant, à la tête de troupes nombreuses et bien 
armées, il fut mal disposé à supporter le protectorat de 
l’Italie, n’en ayant plus besoin. 
Après son couronnement, il fit part directement aux puis 
sances européennes de son avènement au trône. L’Angle 
terre et l’Allemagne répondirent que cette communication 
aurait dû être faite par l’intermédiaire de l’Italie ; l’empe 
reur d’Allemagne accentua encore son appréciation en qua 
lifiant le négus du simple titre d’Altesse. Ménélik se plaignit 
au gouvernement italien de l’humiliation qui lui était ainsi 
infligée, et précisant le sens qu’il attribuait, dans la langue 
de son pays, à l’article 17 du traité d’Ucciali, il ajoutait : 
« L’article 17 dit que je peux me servir de l’intermédiaire 
de l’Italie, mais non que j’y consens dans toutes les affaires 
que j’aurais à traiter avec l’Europe ». Il pliait le roi Hum 
bert de rectifier cette erreur, auprès des puissances ses 
amies. C’était remettre en question le protectorat italien. 
Crispi ne pouvait l’admettre. 11 eût peut-être adopté une 
interprétation nouvelle de l’article 17, quitte à affirmei 
l’action de l’Italie dans les faits. Mais il tenait à écarter de 
l’Éthiopie toute autre influence étrangère. Il redoutait en 
effet le voisinage de la France qui, par Obock, grâce à un 
habile gouverneur, M. Lagarde, entretenait déjà avec Mé 
nélik de cordiales et fructueuses relations. Il redoutait plus 
encore les prétentions de la Russie qui manifestait l’intention 
d’entrer en rapports suivis avec l’Éthiopie, en exerçant sur 
elle une sorte de protectorat religieux. En 1889, une expé 
dition, non officielle, il est vrai, composée d’environ 150 per 
sonnes, soldats, prêtres, artisans, femmes et enfants, con 
duite par le cosaque Atchinof, un fervent apôtre de l’idée' 
slave et de la religion orthodoxe, avait essayé de pénétrer 
en Éthiopie, en passant par le territoire français d’Obock ; 
elle n’avait été arrêtée, à Sagallo, que par les canons du 
croiseur français le Seignelay, le 17 Février. Le ministère
        <pb n="375" />
        * 330 EN AFRIQUE. — LA QUESTION DU NIL ET DU NIGER. 
Goblet ne voulait pas risquer un grave conflit diplomatique 
avec l'Italie. 
Tout cela fortifiait le gouvernement italien dans la pensée 
de protéger son influence exclusive en Éthiopie. 11 envoya 
auprès du négus le comte Antonelli ; on ne put s’entendre : 
Ménélik exigeait la suppression pure et simple de l’article 17, 
et même voulait remettre en discussion les frontières 
vaguement indiquées par le traité d’Ucciali, et encore 
demandait un débouché sur la mer Rouge. Après de longues 
et vaines négociations, le comte Antonelli se sépara de 
Ménélik sans avoir rien obtenu. Dans une lettre adressée à 
tous les souverains de l’Europe, le négus indiqua les limites 
exactes de son empire et ajouta avec quelque fierté : « Je 
n’ai point l’intention d’être spectateur indiilerent si des 
puissances lointaines se présentent avec l’idée de se parta 
ger l’Afrique, l’Éthiopie ayant été pendant quatorze siècles 
une île de chrétiens au milieu de la mer des païens ». Le 11 
mai 1893 enfin, il adressa au gouvernement italien la dénon 
ciation du traité d’Ucciali, dans les conditions prévues par 
l’article 16 de cet acte. L’empire colonial de l’Italie, dont 
l’Éthiopie formait le noyau essentiel, s’écroulait. 
Elle se décida à la guerre, en confia la direction au géné 
ral Baratieri, et lui donna environ vingt mille hommes. 11 
ne nous convient pas d’entrer dans le détail des opérations 
militaires qui, dans l’ensemble de ces événements histori 
ques, n’occupent que quelques mois. Leur importance sans 
doute paraîtra moins grande dans l’éloignement nécessaire 
au jugement impartial. Elles se partagent en deux périodes : 
le général Baratieri n’eut d’abord en face de lui que les 
troupes du ras Mangascia ; il les battit. — Il fut battu lors 
qu’il eut à lutter contre toutes les forces du négus. 
En décembre 1894, il somma Mangascia de licencier l’ar 
mée qu’il concentrait sur le Mare b supérieur. Le ras refusa. 
Baratieri, dans une brillante campagne, le vainquit le 13 
janvier 1895 à Coatit, le 16 à Sénafé, obtint l’amitié du ras 
Agos, entra le 25 mars dans la forteresse d’Adigrat, se 
trouva maître du Tigré. Il poussa même ses avant-postes 
jusqu’à Makallé, Antalo, vers le lac Ascianghi, dans la 
direction du Choa, en tournant le Godjam par la crête des 
montagnes. Il alla faire dans l’été une tournée triomphale 
en Italie, en revint avec de nouvelles troupes. 
Cependant Ménélik conduisait une expédition de pillage 
dans le pays des Gallas. Après un» b''”cherie sanglante rni
        <pb n="376" />
        LÉ.HI0P11-: ET LES ITALItNS. "«I 
n’épargna ni femmes ni enfants, il revint à Entoto chargé 
de butin. C’était peut-être pour lui un moyen d’augmenter 
le nombre de ses soldats par l’appàt des richesses. Il n’était 
pas fâché de la défaite de son vassal, qui serait le meilleur 
gage de sa fidélité future. 
Alors il appela tous les chefs de l’Ethiopie à la grande 
assemblée de Borroumeda. Il y affirma l’absolue indépen 
dance de son pouvoir et la nécessité où les Italiens le met 
taient, malgré son désir de la paix, de défendre par les 
armes sa souveraineté et l’intégrité de ses frontières. « Un 
ennemi a traversé les mers; il a violé nos frontières pour 
détruire notre patrie et notre foi. J’ai négocié longtemps 
dans l’espoir d’obtenir justice sans que le sang fût versé. 
Mais l’ennemi ne veut rien entendre : il avance toujours, 
minant nos terres et nos peuples, comme font les taupes. 
C’est assez ! Avec l’aide de Dieu, je défendrai l’héritage de 
mes aïeux et je repousserai par les armes l’envahisseur. Que 
celui qui en a la force m’accompagne ! Que celui qui ne l’a 
pas prie pour nous. ‘ » Tous les ras présents lui jurèrent 
fidélité, au milieu d’un grand enthousiasme patriotique ; 
150.000 hommes le suivirent au nord. 
Au commencement de décembre 1895, ils furent en contact 
avec l’avant-garde italienne, parvenue à l’Amba-Alaghi, à 
quelque distance au nord du lac Ascianghi. Le major Toselli, 
quila commandait, les vit couronner les hauteurs voisines, 
et en fut elfrayé : « Ils sont beaucoup, beaucoup I écrivait-il 
au général Arimondi. Je vois les lueurs des feux s’enfoncer 
à gauche, à droite, en face, dans les profondeurs de l’ho 
rizon ». 
Le 7 décembre, la colonne Toselli fut tout entière détruite,, 
et son chef tomba au premier rang, sur les positions dont 
il avait la garde. Le major Galliano fut enfermé dans Makallé, 
y soutint un siège pénible, et reçut, le 25 janvier 1896, l’au 
torisation de capituler, à condition de rejoindre l’armée 
principale. Ménélik y consentit, le fit accompagner par une 
partie de ses hommes, et cependant, tournant à l’ouest, 
dans la direction d’Adoua et d’Axoum, sans que Baratieri 
s’opposât à cette marche de flanc très habile, il obligea les 
Italiens à reculer sur Adigrat, à la frontière septentrionale 
du Tigré. Crispi songea à envoyer des troupes vers Zeïlah, 
1. E. Petit, L Abyssinie et les inléi'êts fi'unçais, decís ic Corres 
pondant du 10 mars 1897.
        <pb n="377" />
        362 EN AFRIQUE. - LA QUESTION DU NIL ET DU NIGER. 
sur le golfe d’Aden, pour faire une diversion contre le Choa 
par le Harrar ; le gouvernement français rappela la conven 
tion anglo-française de février 1888, par laquelle les deux 
puissances s’engageaient à respecter l’indépendance du 
Harrar, et l’Angleterre n’osa pas permettre aux italiens 
d’occuper Zeilah. 
La situation de Baratieri était très critique. La prudence 
lui conseillait la retraite sur Massouah ; mais c’était l’aban 
don définitif du Tigré. Pressé par son gouvernement, il ris 
qua une bataille qui ne pouvait pas avoir de pires résultats. 
Le 1" mars, il lança toutes ses colonnes, commandées par 
les généraux Albertone, Arimondi, Dabormida, Ellena, à 
l’attaque du plateau de l’Amba-Garima, qui domine Adoua. 
Le général Albertone s’engagea trop loin, fut isolé, battu et 
pris. La ligne de bataille des Italiens se trouva par là brisée 
au centre : les trois autres colonnes, ne pouvant se soutenir 
réciproquement, furent écrasées l’une après l’autre : Dabor 
mida et Arimondi furent tués, Ellena blessé. Ail heures et 
demie, Baratieri ordonna la retraite ; ce fut une débandade 
générale qu’il ne put ou ne sut diriger. 3 à 4.000 Italiens et 
toute l’artillerie restèrent aux mains du négus. Baratieri fut 
destitué, traduit devant un conseil de guerre, qui ne l’ac 
quitta qu’à l’égalité des voix. Le ministère Crispi fut ren 
versé. 
Le général Baldissera, successeur de Baratieri, répara 
très habilement les conséquences les plus graves que pou 
vait avoir ce désastre. Le négus, qui venait de se faire cou 
ronner par le patriarche d’Ethiopie dans la ville sainte 
d’Axoum, était satisfait des résultats obtenus, et ne voulait 
pas les compromettre par trop d’exigences. Il se retira dans 
le Choa. 
Les troupes italiennes furent reformées sur la frontière 
du Mareb. Les Derviches, qui pensaient profiter des circons 
tances pour reprendre Kassala, y furent complètement 
battus par le colonel Stevani. Le major Nerazzini fut envoyé 
au négus pour traiter de la paix. Elle fut signée le 26 octo 
bre 1896 à Addis-Abeba. Le traité d’Ucciali était aboli. 
L’indépendance absolue de l’Étbiopie était reconnue. La 
frontière italienne était maintenue à la ligne du Mareb, de 
la Belesa et du Muna. La situation respective de l’Italie et 
de l’Ethiopie se trouva nettement établie : l’Italie garda sur 
la côte de la mer Rouge de bonnes positions, et une bonne 
ligne de pénétration vers le Soudan dans la direction de
        <pb n="378" />
        LES FRANÇAIS DANS L’AFRIQUE OCCIDENTALE. 263 
Kassala, avec un horizon moins vaste, mais dégagé de 
nuages. 
V. — Les Français dans l’Afrique occidentale. 
Il y a déjà longtemps que l’Islam a cessé d’être redouta 
ble dans l’Afrique occidentale, que son offensive jadis si 
hardie s’est énervée. Il n’y a pas longtemps que la réaction 
européenne a suivi son recul, qu'elle a entamé l’Afrique 
elle-même. 
Pendant plus de sept siècles, de la bataille de Xérès à la 
prise de Grenade par les rois catholiques (711-1492), les 
deux rivages du détroit de Gibraltar furent musulmans. 
Alors les Maures, rajeunissant de siècle en siècle leur puis 
sance par l’élévation de dynasties nouvelles, avaient dans la 
féconde Andalousie leur plus riche colonie et réduisaient les 
chrétiens aux plateaux désolés du nord. En 1492 seulement, 
le dernier des Abencérages prit la route de l’exil et pleura 
sur la fin de l’empire mauresque en Europe. 
Les Espagnols poursuivirent d’abord leur avantage, fran 
chirent à leur tour le détroit de Gibraltar, conduisirent de 
glorieuses expéditions dans les pays barbaresques. Le car 
dinal Ximénès pensa y fonder un empire chrétien ; on vit 
Charles-Quint devant Alger et Tunis. Puis les Espagnols se 
détournèrent de ce rivage si proche pourtant, si naturelle 
ment lié à leurs ports. Ils allèrent chercher l’or des Indes 
Occidentales ; ils se ruinèrent par les amollissantes richesses 
du Nouveau-Monde ; comme épuisés par la croisade et la 
découverte de l’Amérique, ils entrèrent dans l’oisiveté, dans 
la décadence, s’y enfermèrent orgueilleusement, abandon 
nèrent la direction de l’expansion européenne en Afrique. 
De leur effort du xvi® siècle, ils n’ont gardé que Ceuta et 
Melilla sur la côte marocaine. 
Ainsi les États barbaresques restèrent pour longtemps 
indépendants, musulmans d’ailleurs, incapables d’organisa 
tion politique, occupés seulement de brigandage et de pira 
terie. C’est encore aujourd’hui la condition du Maroc. Le 
sultan de Fez est moins nuisible que celui de Constantino 
ple, mais uniquement parce qu’il a moins de moyens de 
nuire et que le terrain de son action est moins vaste. Il a 
les mêmes habitudes, levant sur celles de ses tribus qui 
daignent obéir des impôts exorbitants, au nom du Coran, 
régnant par la terreur jusqu’aux limites où son autorité est
        <pb n="379" />
        364 EN AFRIQUE. — LA QUESTION DU NIL ET DU NIGER. 
reconnue. D’ailleurs ces limites ne sont pas très étendues : 
les tribus des oasis du Sahara, vers Figuig, sont indépen 
dantes ; de même celle des RilFains sur les bords de la Médi 
terranée. C’est pourquoi cette terre naturellement très riche 
est en grande partie pauvre et désolée: elle devrait être un 
merveilleux jardin, elle est en général un désert inhabita 
ble. Elle est une miniature de l’empire ottoman, et elle attire 
de la part des gouvernements des préoccupations analogues. 
Leurs jalousies, là aussi, les tiennent en équilibre, et 
retardent un dénouement fatal. L’Angleterre fait beaucoup 
de commerce avec Tanger, et redoute que l’établissement 
d’une puissance forte sur la côte africaine ne neutralise l’im 
portance stratégique de Gibraltar. Elle n’est pourtant pas 
en situation d étendre sur le Maroc la sphère de son in 
fluence. 
S’il est un pays auquel le Maroc semble réservé par la 
nature, c’est l’Espagne. Elle aurait à Ceuta une solide base 
d’opérations, si elle était capable d’initiatives hardies, si 
elle n’avait pas beaucoup à faire à maintenir dans l’obéis 
sance les derniers morceaux de son empire colonial. Déjà il 
serait trop tard pour qu elle pût occuper les routes saharien 
nes del’Hinterland marocain : elle n’aurait làqu’une enclave 
sans horizon. 
Le gouvernement français peut craindre d’exciter les sus 
ceptibilités de l’Espagne en développant résolument ses inté 
rêts dans le Maroc, comme il a excité celle de l’Italie par l’occu 
pation de la Tunisie. Cependant il doit avoir désormais dans 
la solution de cette question une prépondérance incontestée. 
Par Oran et Tanger, qui sont sur les routes de Marseille et 
de Bordeaux vers Dakar et l’Amérique du Sud, le commerce 
français l’emporte au Maroc sur celui de toutes les autres 
nations européennes. Tout le long de la frontière oranaise 
la France est en perpétuel contact, parfois amical, souvent 
hostile, avec les tribus marocaines ; elle les presse vers 
Figuig, elle souffre de leur anarchie, elle a un intérêt capi 
tal à la faire cesser ; et d’ailleurs, à mesure que son in 
fluence s’étend et se fortifie sur t )ute l’Afrique du nord-ouest, 
le Maroc en est forcément pénétré, et le cours naturel des 
années le conduit doucement dans les voies françaises, où 
sont entrés déjà les autres pays barbaresques. 
Car la France est la grande puissance latine, la vraie héri 
tière de Rome sur les bords de la Méditerranée. Elle a entre 
pris dans l’Afrique mineure une œuvre aussi jilorieuse et de
        <pb n="380" />
        LES FRANÇAIS DANS L’AFRIQUE OCCIDENTALE. 363 
conséquences plus étendues dans l'intérieur du continent : 
l’Afrique mineure fut un but peur les Romains, elle n’est 
qu’un chemin pour les Français. 
Ils étaient de longue date destinés à cette fortune. Sans 
remonter à la croisade où mourut Saint-Louis, dans le temps 
où le cardinal Ximénès et Charles-Quint poursuivaient l’Is 
lam sur les côtes barbaresques, à Tunis, à Alger, les rois de 
France nouaient avec les Musulmans de ces régions leurs 
premières relations amicales. François I*'', l’allié du sultan 
Soliman, combina ses flottes avec celles de Khaïr-eddin 
Barberousse, le chef des pirates d’Alger, et obtint de lui des 
capitulations avantageuses aux marchands français. Ce fut 
un grand scandale dans toute la chrétienté : on opposa la 
politique de Charles-Quint à celle de François 1", et on 
reprocha violemment à celui-ci de porter si mal son titre de 
fils aîné de l'Église. Ce fut pourtant le commencement d'une 
tradition à laquelle la France est demeurée fidèle, et l’en 
trée dans une voie où elle a fait de singuliers progrès. 
Ce n'est pas qu’elle n’ait entretenu avec les Barbaresques 
que des rapports cordiaux ; les navires français payèrent 
tribut comme ceux des autres nations à la piraterie barba- 
resque, et Louis XIV, redevenu le roi très chrétien, fit 
maintes fois bombarder les ports algériens, et donna aux 
Turcs de ces rivages de bonnes leçons qui leur servirent 
quelque temps. Mais, dans les intervalles de ces exécutions 
nécessaires, les relations de Marseille avec les côtes qui lui 
font face ne furent pas interrompues ; la seule richesse qui 
y pût attirer ses négociants était le corail de La Calle ; elle 
eut de bonne heure le monopole de cette pêche, et paya de 
ce fait aux deys d’Alger un fermage annuel dont le chiffre 
fut souvent sujet à discussion. Quoi qu’il en soit, la France 
fut, pendant trois siècles avant la conquête, le seul pays 
chrétien qui entretînt avec l’Algérie des relations régulières, 
qui la connût vraiment. 
Pendant les guerres de la Révolution et du premier Em 
pire, l’Angleterre ne songea pas à s’établir sur cette côte, 
parce qu’elle n’en avait pas besoin pour surveiller la route 
de l’Inde, qu'elle n’en pouvait prévoir les destinées, et que 
ce devait être une entreprise pénible, de longue haleine, où 
ses flottes n’auraient pas été suffisantes. Les deys d’Alger, 
surs du moins alors d’échapper aux colères du gouverne 
ment français, devinrent plus exigeants à l’égard des mar 
chands de Marseille, augmentèrent le taux du bail des pè-
        <pb n="381" />
        366 EN AFRIQUE. — LA QUESTION DU NIL ET DU NIGER. 
cheries, se crurent à l’abri de tout châtiment, insultèrent 
le représentant de la France, M. De val. Ce fut la circons 
tance, toute accidentelle, qui décida l’intervention française, 
sans que d’ailleurs le gouvernement de Charles X eût pensé 
dès lors qu’Alger la blanche dût être la première pierre du 
gigantesque édifice colonial qui s’est élevé depuis en face 
de Marseille. Déjà pourtant les affaires d’Égypte appelaient 
l’attention de l’Europe sur l’Afrique, et une vague intuition 
de l’avenir y poussa la France à une expédition décisive. 
Alger fut prise le 5 Juillet 1830, et ce fut le brillant héri 
tage que la dynastie des Bourbon directs laissa, en dispa 
raissant pour jamais. 
A vrai dire, l’héritage était à conquérir, et il y fallut tout 
le règne de Louis-Philippe et ses meilleures armées comman 
dées par ses meilleurs généraux, toute l’élite militaire de la 
France. Il y eut d’abord à vaincre l’Odjak, la milice turque 
fondée par Barberousse à la façon des Mameluks d’Égypte, 
et qui faisait peser sur tout le pays un lourd despotisme. 
Alger prise et bientôt après les principaux ports de la côte, 
les Turcs concentrèrent leur résistance à Constantine, et, 
dans ce repaire haut perché sur la montagne, ils parurent 
invincibles. Pour en venir plus sûrement à bout, le gouver 
nement français traita avec les autres populations du pays, 
avec les Arabes qui avaient souffert pendant trois siècles de 
la domination de l’Odjak, et il signa avec leur principal 
chef, l’émir de Mascara Abd-el-Kader, le traité de la Tafna. 
D’un effort vigoureux, Constantine fut enlevée, 1837. 
Mais l’Odjak ne constituait dans la population algérienne 
qu’une minorité, une aristocratie d’étrangers mal établie 
dans le pays, et dont l’expulsion ne faisait qu’exciter les 
espérances des indigènes, Arabes et Berbères, beaucoup 
plus nombreux. Les Arabes en particulier, venus lors de la 
grande poussée conquérante du viii® siècle, étaient maîtres 
des plateaux, et avaient conservé des habitudes guerrières, 
une fierté d’indépendance que les Turcs n’avaient pas domp 
tées ; car ils s’étaient peu aventurés dans les montagnes de 
l’intérieur. Le jour donc oûla France voulut prendre sérieu 
sement la place de l’Odjak et même organiser le pays, elle 
dut se résoudre à une lutte acharnée et à des sacrifices de 
toute nature. Jadis Rome conquit, dans les guerres puni 
ques, l’empire de la Méditerranée. La guerre d’Algérie ne 
renferme peut-être pas pour la France de moindres pro 
messes, dont le siècle finissant commence à montrer les
        <pb n="382" />
        LES FRANÇAIS DANS L’AFRIQUE OCCIDENTALE. 367 
splendeurs; aussi est-elle un des points saillants de notre his 
toire. Elle sera l’éternel honneur du règne de Louis-Philippe. 
' Elle fut contemporaine des luttes non moins héroïques et 
non moins longues engagées par les Russes contre les mon 
tagnards musulmans du Caucase et contre Timan Schamyl : 
et ces deux guerres, à si longue distance, eurent beaucoup 
de caractères communs, des avantages comparables. 
Abd-el-Kader fît une résistance moins longue, mais aussi 
héroïque que le prophète du Caucase. Il trouva longtemps 
dans la montagne, qui lui était familière, un asile invio 
lable, un sûr refuge; il infligea aux troupes françaises de 
grosses pertes, menaça de près Oran, Alger, leur fît payer 
cher la victoire. Les difficultés à vaincre surexcitèrent les 
courages ; la guerre d’Afrique donna à la France une armée 
et des chefs fortement trempés qui lui assurèrent, pendant 
même la génération qui suivit, une prépondérance mili 
taire incontestée. Le jeune duc d’Aumale enleva, à la tête 
de sa petite troupe de chasseurs, toute la smalah de l’émir 
(1843), le força à quitter l’Algérie, à demander asile au 
sultan du Maroc. Joinville bombarda Mogador et Tanger. 
Bugeaud remporta sur les Marocains l’éclatante victoire de 
Tlsly (1844). Lamoricière poursuivit les bandes arabes dans 
les rochers les plus inaccessibles, trouva leurs retraites les 
plus cachées, les traqua comme un gibier effarouché, ne 
leur laissa trêve ni repos, eut la gloire qu’Abd-el-Kader aux 
abois se remît entre ses mains (1847). Comme si cette 
grande tâche suffisait au gouvernement de Juillet, il tomba 
quelques mois après. 
La défaite de Schamyl par les Russes abattit cette bar 
rière musulmane du Caucase qui leur fermait la descente 
vers l’Arménie, la Perse et le Turkestan, ouvrit largement 
devant eux l’horizon. La lutte contre Abd-el-Kader fut chez 
nous la grande besogne de notre colonisation africaine. Il 
y eut certes d’autres efforts à faire, mais non pas qui lui 
aient été égaux, et les progrès de l’expansion française dans 
l’Afrique occidentale ont été comme les fruits naturels du 
rude labeur qu’elle avait exigé. Elle fut d’ailleurs la première 
occasion d’un contact direct et prolongé avec l’Islam et la 
race arabe, et ainsi d’une première tentative d’éducation de 
cette race et de cette religion par la civilisation française. 
L’épreuve fut belle et noble entre toutes, et riche en résul 
tats. Ce n’est pas qu’elle ait réussi de tous points : des 
fautes ont été commises ; des maux sont encore à guérir.
        <pb n="383" />
        368 F,N AFRIQUE. — LA QUESTION DU NIL ET DU NIGER. 
des erreurs à réparer. Mais l’expérience était délicate et 
comportait de tels tâtonnements. Avec ses imperfections, 
qui seront des leçons pour l’avenir, l’œuvre accomplie par 
la France en Algérie a excité l’admiration des étrangers, 
sinon des Français, qui mettent une sorte de point d'hon 
neur à se dénigrer. L’assimilation des Arabes musulmans 
avec les Français chrétiens s’est poursuivie d’année en 
année, parce que les premiers ont senti la force des seconds 
et que les Musulmans, fatalistes, ont le respect de la force. 
Aussi bien, ils se sentent plus heureux sous le régime nou 
veau, plus sûrs de leurs richesses, de leurs troupeaux ; ils 
apprennent le chemin des écoles françaises ; ils font de 
bons soldats français. Chez ce peuple naturellement guer 
rier, l’admission dans les rangs et dans les grades de l’ar 
mée française peut faire beaucoup pour la fusion définitive. 
Pour notre empire surtout africain, qui sait si l’armée colo 
niale que nous aurons un jour n’empruntera pas à cette 
race ses meilleurs éléments, si alors les Arabes d’Algérie, 
sous des chefs français, soldats de la civilisation et non 
plus du fanatisme, ne seront pas l’instrument essentiel delà 
grandeur française en Afrique ? Les Russes aussi ont rangé 
les cavaliers turcomans sous leurs bannières. 
Depuis la soumission d’Abd-el-Kader, les intérêts fran 
çais se sont développés en Afrique, d’abord avec quelque 
lenteur. Pendant le second empire, surtout dans l’inter 
valle des guerres de Crimée et d'Italie, les armées de Napo 
léon III continuèrent la conquête du pays, et, à côté de la 
population arabe, rencontrèrent la race primitive des Ber 
bères, réfugiés au temps de la conquête musulmane dans 
les montagnes de la Kabylie et peu à peu convertis à l’Is 
lam. Leur hostilité violente pouvait être dangereuse dans 
le voisinage d’Alger. Il fallut pour les soumettre toute l’ha 
bileté et toute la bravoure des généraux Randon et Mac- 
Mahon. On construisit au milieu du pays le Fort impérial — 
aujourd’hui Fort national — pour les tenir en respect. 
Maintes fois encore, quelques tribus berbères ou arabes se 
sont révoltées contre la domination française, notamment 
au lendemain de la guerre de 1870 ; mais à aucun moment 
cette domination n’a été sérieusement compromise, et dès 
lors l’Algérie a pu, non seulement être livrée à une coloni 
sation très active, mais devenir encore le point de départ 
de nouveaux progrès de rinfluence française. 
C’est aussi sous le second empire que le Sénégal s’éleva
        <pb n="384" />
        LES FRANÇAIS DANS L’AFRIQUE OCCIDENTALE. 
369’ 
vraiment de la situation de simple comptoir à celle de co 
lonie, en attendant qu’il devint le noyau d’un empire con 
sidérable. Ce fut l’œuvre de Faidherbe. Saint-Louis était 
alors serrée le long de la côte par les tribus maures de la 
rive droite du Sénégal, et par les Peuls ou Toucouleurs du 
bassin moyen et supérieur de ce même fleuve. Les environs 
de la ville furent assez aisément débarrassés des bandits 
maures qui empêchaient tout commerce avec l’intérieur. 
Mais les Peuls venaient de fonder un empire redoutable 
étendu jusqu’au Niger, sous le commandement d’un auda 
cieux marabout, El-Hadj-Omar. Fanatique musulman, il 
avait entendu parler d’Abd-el-Kader dans ses pèlerinages 
de La Mecque, et il voulait l’imiter, être plus heureux que 
lui, régner en maître absolu sur un vaste empire soumis 
aux lois du Coran. En quelques années, en effet, il terro 
risa les tribus nègres de Niger et du Sénégal supérieur, con 
quit tout le plateau du Fouta-Djalon, et ne douta pas qu’il 
jetterait aisément à la mer les Français du Sénégal. Le 
choc fut rude ; mais le résultat ne se fit pas attendre. EI- 
Hadj-Homar vint mettre le siège devant le fort de Médine 
qui venait d’être construit ; il y parut le 19 avril 1857 ; il 
conduisit à de nombreux assauts ses 20.000 guerriers ; il 
resta quatre-vingt-quinze jours devant le village défendu 
par une centaine d’hommes, sous la direction d’un mar 
chand français Paul H oil et d’un vieux chef indigène Sam- 
bala. Alors Faidherbe arriva en remontant le fleuve sur une 
canonnière, \e Basilic, et, le 19 juillet, infligea au marabout 
une défaite complète à laquelle l’empire toucouleur ne sur 
vécut pas. Faidherbe profita du prestige que lui assura cette 
éclatante victoire pour signer des traités avec un grand 
nombre de rois du pays, pour appeler dans la colonie les 
capitaux et les marchands, pour envoyer vers le Soudan les 
premières missions qui préparèrent la voie à l’expansion 
française. Les onze années de ce gouvernement (1851-1865) 
furent décisives pour l’avenir du Sénégal et de l’empire 
français dans le Soudan. Tant il est vrai qu’il suffit souvent 
d’un homme pour tirer des plus modestes prémices les 
plus merveilleux résultats. 
Le second empire d’ailleurs ne fit pas d’autres efforts 
dans l’Afrique occidentale. Il fut davantage préoccupé de 
l’Egypte et de l’achèvement du canal de Suez ; il eut ainsi 
dans la vallée du Nil des intérêts de premier ordre qui dé 
tournèrent son attention du Sahara ou du Niger. 
E. Driault. — Question d’Orient. 2i
        <pb n="385" />
        3iO en AFRIQUE. — LA QUESTION DU NIL ET DU NIGER. 
La guerre de 1870 ne retarda pas longtemps l’expansion 
coloniale de la France. C’est un hommage à rendre au gou 
vernement de la République qu’il ne se soit pas un seul 
moment résigné à un rôle secondaire au delà des frontières 
du pays, et qu’il ait fait, au bout de peu d’années, le plus 
remarquable usage de sa force reconstituée. En 1880 com 
mença une période d’activité à laquelle seule l’expansion 
russe en Asie peut être comparée. 
Les progrès de l’Angleterre en Égypte, après l’établisse 
ment du condominium financier en 1879, l’occupation de 
Chypre par les Anglais en 1878, le développement momentané 
de l’influence russe dans les Balkans par la formation de la 
Bulgarie autonome, furent au gouvernement français l’occa 
sion de réclamer sur la Méditerranée des compensations : 
il les chercha en Tunisie. Aussi bien, les menées italiennes 
y étaient inquiétantes, et le gouvernement de Rome cachait 
mal la prétention de réoccuper Carthage. La France ne 
pouvait consentir à un voisinage aussi dangereux : c’eût 
été s’interdire tout agrandissement futur au sud de l’Algé 
rie, compromettre l’avenir même de cette colonie. C’eût été 
aussi maladroit que d’abandonner l’Égypte aux Anglais. 
Jules Ferry ne commit pas cette faute. 
Sous prétexte que les frontières de l’Algérie étaient sans 
cesse infestées par les brigands des montagnes de la Kroumi- 
rie, et que le gouvernement tunisien, mal disposé à l'égard de 
la France par suite des menées italiennes, ne voulait pas 
prendre la peine d’y mettre ordre, une armée française en 
vahit le territoire de la Régence, n’y rencontra aucune ré 
sistance sérieuse, arriva devant Tunis, fit signer au bey le 
traité du Bardo, par lequel il reconnut le protectorat de la 
France (12 mai 1881). Quelques résistances dans le sud du 
pays furent vigoureusement réprimées, surtout par la prise 
de Sfax (1882), et l’ordre fut bientôt parfait du nord au sud 
de la Tunisie. 
C’était un des plus beaux succès de la politique française 
au XIX® siècle. Il donna à la France une très forte position 
entre les deux bassins occidental et oriental de la Méditer 
ranée, et Bizerte, en face de Malte, devint un des grandi 
ports de guerre de cette mer. 
Mais surtout il compléta très heureusement l’expérience 
du gouvernement français en matière de politique extérieure. 
Le système du protectorat, inauguré en ces circonstances 
avec beaucoup de modération par le premier résident de
        <pb n="386" />
        LES FRANÇAIS DANS L’AFRIQUE OCCIDENTALE. 371 
France à Tunis, M. Paul Cambon, produisit les meilleurs 
résultats. La domination française, ainsi plus légère, fut 
plus facilement acceptée et ne rencontra nul obstacle. La 
colonisation se développa bientôt avec une grande rapidité ; 
des travaux publics purent être entrepris, et la prospérité 
éclatante assurée très vite au pays consolida la situation de 
la France. Le gouvernement français prit la suite des enga 
gements contractés antérieurement par la Régence dans 
les capitulations signées avec les diverses nations de l’Eu 
rope; mais, d’année en année, il a peu à peu réussi à rem 
placer ce régime par le droit commun aux possessions euro 
péennes et à délier ainsi sans violence les entraves qui 
gênaient son action. Surtout le maintien de la dynastie bey- 
îicale à Tunis a singulièrement atténué le danger de la, 
surexcitation des passions religieuses : sous le couvert du 
gouvernement du bey et de ses fonctionnaires musulmans, 
les Tunisiens se sont dès l’abord habitués à vivre en bonne 
intelligence avec les colons français, ont subi volontiers 
l’action de leur expérience agricole et industrielle, ont con 
senti avec eux à des rapports d’une extrême cordialité, pour 
le plus grand profit de la colonisation même et aussi de 
l’éducation des indigènes par la fusion intime des deux 
races et des deux religions en présence. Le retentissement 
de ce succès peut être considérable dans tout le domaine de 
l’Islam. 
A la même date, un Italien, naturalisé français à l’occa 
sion de la guerre franco-allemande, M. Savorgnan de Brazza, 
donnait à sa patrie d’adoption tout un empire nègre sur les 
bords du Congo, comme si toutes les races musulmanes de 
l’Afrique étaient destinées au gouvernement de la France. 
Comme Faidherbe à Saint-Louis, il voulut ouvrir au comp 
toir de Libreville un horizon plus étendu vers l’intérieur. Il 
atteignit la vallée de l’Ogooué, la remonta, arriva sur la 
rive du Congo dans le pays des Batékés, fut bien reçu par 
le ehef de cette tribu, Makoko, et signa avec lui un traité qui 
établissait sur tout son royaume le protectorat de la France. 
Un poste fut fondé qui devint Brazzaville et fut le point de 
départ de l’expansion française le long du Congo moyen et 
de l’Oubanghi, dans la direction du lac Tchad (1880). 
L’établissement de la domination exclusive de l’Angleterre 
en Égypte en 1882 rejeta l’attention de la France sur les 
terres africaines où elle n’avait pas à redouter cette terrible 
concurrence, où du moins elle avait encore des chances de
        <pb n="387" />
        372 EN AFRIQUE. — LA QUESTION DU NIL ET DU NIGER. 
lutter avantageusement contre elle. De même les déceptions 
subies par les Russes au traité de Berlin en 1878 et dans les 
années suivantes en Bulgarie les détournèrent vers l’Asie 
(centrale et orientale. De plus, la France en 1892 dénonça 
'Jes traités de commerce qu’elle avait signés sous le second 
[empire avec la plupart des nations européennes et organisa 
son régime douanier selon le système du plus rigoureux 
protectionnisme : un grand nombre de marchés se fermèrent 
ainsi à ses produits et il lui fallut s’assurer d’autres débou 
chés ; l’expansion coloniale devint pour elle une nécessité 
économique et sociale de premier ordre. 
C’est pourquoi elle a fait depuis, dans l’Afrique occiden 
tale surtout, un énorme effort, selon un plan très serré, 
appliqué avec un esprit de suite très remarquable et d’une 
incontestable grandeur. Elle a voulu nettement l’empire de 
l’Afrique septentrionale. 
En 1892, le capitaine Binger, parti du Sénégal, traversa 
le Niger supérieur, s’engagea dans la bouche du fleuve, 
parcourut le Mossi et le Kong, signa sur sa route des traités 
d’amitié avec les chefs du pays, notamment avec le roi 
Tiéba, arriva à la Volta, à la Comoë, descendit alors à la 
côte de Guinée vers Grand-Bassam. 11 avait contourné les 
colonies anglaises de la Gambie et de Sierra-Léone, fermé 
leur « hinterland », limité étroitement leur extension. 
En 1894, le lieutenant-colonel Bonnier descendit le Niger 
par Segou, arriva au sommet de la courbe que fait le fleuve 
au nord, enleva par surprise Tombouctou, la cité sainte, la 
cité mystérieuse toujours fermée aux Infidèles, désormais 
surmontée du drapeau tricolore. Il tomba bientôt après dans 
une embuscade de Touaregs ; mais sa conquête n'en fut 
nullement compromise, et la France garde la plus impor 
tante tête de ligne des caravanes du Sahara occidental ; la 
pénétration du désert en sera singulièrement favorisée. 
La même année, les comptoirs français de la côte du 
Dahomey furent pillés par le roi de ce pays, le farouche 
Béhanzin. Le colonel Dodds y fut envoyé, battit le roi nègre 
à Dogba, lui prit ses capitales Kana, Abomey, le força à fuir 
dans le nord. Quelques mois après, il l’atteignit et le fit 
prisonnier; tout son royaume devint français. Un poste fut 
aussitôt établi à la frontière septentrionale, Carnotville, d’où 
la pénétration française s’enfonce en tous sens dans la boucle 
du Niger, en arrière des possessions anglaises de la Côte 
d’or el de l’embouchure du fleuve. Plus loin, à l’est du
        <pb n="388" />
        LES EUROPÉENS DANS LA VALLÉE DU NIL 373 
Niger, M. Gentil a pu transporter un bateau démontable, 
le Léon Blot, du Congo au Chari, affluent du lac Tchad, et 
établir l’influence française dans la région du Baghirmi, 
au sud et à l’est du lac. Il y fut rejoint par la mission Fou- 
reau-Lamy, qui venait de traverser tout le Sabara depuis 
Alger ; les Français se trouvèrent alors de force à lutter 
contre la puissance redoutable du sultan Rabah ; il fut tué 
dans une bataille où le commandant Lamy périt aussi. Dès 
lors la suprématie de la France est fortement établie dans 
ces régions et la jonction des terres françaises est accomplie 
de l’Algérie et du Sénégal avec le lac Tchad et le Congo. 
La convention anglo-française du 8 avril 1904 a consacré 
ces importants résultats. L’Angleterre même, moyennant la 
reconnaissance de sa situation en Égypte, s’efface devant la 
prépondérance delà France au Maroc, et, contre l’Allemagne, 
elle a soutenu vigoureusement, à la conférence d'Algésiras 
en 1906, les intérêts français et espagnols. L’Allemagne 
même a reconnu, en février 1909, la suprématie politique de 
la France au Maroc. En 1911, le sultan de ce pays a appelé 
la France à son secours contre des tribus rebelles ; des troupes 
françaises tiennent désormaisgarnisonà Fez, Mekhnès, Casa 
blanca et sur la Moulouia. 
C’est donc chose faite aujourd’hui : la suprématie fran 
çaise est établie sur un quart du continent africain d’Al 
ger à Saint-Louis, au Dahomey, au lac Tchad et au Congo. 
Les Anglais, jadis nos plus redoutables rivaux, se rédui 
sent à quelques points de la côte, et, occupés d’autres 
ennemis, n’auront pas de longtemps le souci de compro 
mettre les résultats que nous avons acquis. Le prestige de 
la France ne manquera pas d’en être plus éclatant chez 
tous les peuples musulmans ; sans doute elle pourra conti 
nuer leur éducation, et en leur faisant reconnaître la supé 
riorité de sa force et de sa valeur, elle leur imposera, mieux 
encore qu’aux Arabes plus fanatiques et plus belliqueux, 
sa civilisation ; elle les tirera de la barbarie ; elle les arra 
chera à la traite monstrueuse dont ils sont encore victimes. 
Mieux que de sanglantes conquêtes, des voies commerciales, 
des chemins de fer, tracés de la Méditerranée au Soudan, 
achèveront cette transformation de l’Afrique centrale et, 
en la rapprochant de l’Europe, la feront européenne. 
YI. — Les Européens dans la vallée du Nil. 
Aujourd’hui l’Afrique septentrionale, devenue le centre 
le plus actif de la propagande musulmane, est complète-
        <pb n="389" />
        374 EN AFRIQUE. — LA QUESTION DU NIL ET DU NIGER. 
jient enveloppée par les entreprises européennes. Depuis 
ia mort du Mahdi, l’action des Derviches a perdu sa vigueur. 
Vers l’est, Osman-Digma fit encore quelques tentatives sur 
Souakim, en 1888 ; il fut repoussé, et les Anglais réoccu 
pèrent Tokar, à quelque distance de la côte ; en 1889, il se 
jeta sur Ouady-Alfa ; il fut battu le 3 août à Toski par le 
général Grenfeld. La même année, Stanley délivra, un peu 
malgré lui, Emin-pacha, gouverneur égyptien de la pro 
vince de l’Équateur, resté enfermé dans le pays de Lado. 
Le Soudan retomba alors pour quelque temps dans le 
silence, sauf quelques contacts entre les Musulmans et les 
Européens, Belges ou Français, le long de l’Oubanghi. 
Puis le mahdisme tomba en décadence : il ne faisait d’ail 
leurs que cacher sous des apparences religieuses les intérêts 
des marchands d’esclaves. Son ardeur s’éteignit ; il fut peu 
à peu resserré, traqué par les approches des chrétiens ; il 
tomba en dissolution ; il ne trouva même pas dans l’immi 
nence du danger suprême un vigoureux accès de désespoir. 
11 s’enferma dans la région de Khartoum et attendit le coup 
mortel que lui portèrent les Anglais. 
Les Anglais en effet se fortifiaient en Égypte. Le régime 
du contrôle anglo-français fut aboli dès le lendemain de 
l’occupation, et remplacé par une sorte de protectorat 
exclusif du gouvernement anglais, que représente un rési 
dent général. Sir Eveling Baring, devenu lord Cromer. Les 
ministres de la reine déclarèrent longtemps en propres termes 
que l’occupation de l’Égypte n’était que provisoire, qu’elle 
cesserait quand l’ordre y serait assuré dans l’administration 
et dans les finances, quand la sécurité y serait absolue pour 
les intérêts des Européens en général. 
Par suite, la condition politique de l’Égypte ne fut pas 
définitivement réglée. Le 22 mai 1887, une convention fut 
signée à Constantinople entre l’Angleterre et la Porte. Elle 
établissait la neutralité du canal de Suez, l’inviolabilité du 
territoire égyptien. Les troupes anglaises devaient quitter 
l’Égypte au bout de trois ans ; mais si à ce moment il y 
existait encore quelque danger intérieur, l’occupation 
pourrait être prolongée ; ou si, après le départ des troupes 
britanniques, quelque danger y reparaissait, l’Angleterre 
pourrait les y renvoyer. Les grandes puissances seraient 
invitées à adhérer à cette convention ; si une seule d’entre 
elles s’y refusait dans le délai de trois années, l’occupation 
anglaise continuerait.
        <pb n="390" />
        LES EUROPÉENS DANS LA VAI.LÉE DU NIL. 375 
. Cette rédaction eût permis à l’Angleterre de prolonger 
inrtéfiniment son protectorat, reconnu désormais par un 
acte officiel. L’Allemagne y adhéra : il lui plaisait qu’il y 
eût entre la France et l’Angleterre une cause permanente 
de discorde ; l’Autriche et l’Italie suivirent l’exemple de 
l’Allemagne. Mais la Russie et la France adressèrent de 
vives protestations au sultan ; elles l’emportèrent : Abd-ul- 
Hamid refusa de ratifier la convention négociée par ses 
ministres. La condition provisoire de l’Égypte fut mainte 
nue. La question resta entière. 
Les Anglais n’en consolidèrent pas moins leurs positions. 
Tewfik étant mort le 7 janvier 1892, son fils Abbas-Hilmi- 
pacha manifesta bientôt quelques velléités de résistance et 
prétendit choisir ses ministres. Lord Cromer les brisa, 
menaça le jeune khédive de destitution ; il céda, mais il 
semble que le « parti national » ait alors fondé quelques 
espérances sur lui. 
Longtemps pressé par la France de tenir ses promesses 
et de préciser la date de l’évacuation, la sécurité étant par 
faite dans le pays, le gouvernement anglais, représenté 
par lord Salisbury, déclara que a la sécurité ne pourrait 
vraiment être considérée comme parfaite en Égypte que 
lorsque le drapeau égyptien flotterait sur Khartoum. » 
En conséquence, il ordonna en 18961a reprise des hosti 
lités contre les derviches. 11 en demanda les ressources à la 
caisse de la dette égyptienne : les gouvernements français 
et russe s’y opposèrent et eurent gain de cause. L’Angle 
terre dut pourvoir elle-même aux frais de ces entreprises, ce 
qui lui donne le droit d’en tirer avantage. Dongolah fut réoc 
cupé sans peine par les Anglo-Égyptiens. En 1897, Berber 
fut reprise aussi aisément, dans les mêmes conditions. En 
1898 enfin, ils achevèrent la défaite des mahdistes ; le 
sirdar Kitchener enleva Khartoum, au mois de septembre, 
et dispersa les Derviches à travers le désert. La vallée du 
Nil est à l’Égypte. 
La convention franco-anglaise du 8 avril 1904 est une 
sorte de confirmation des résultats obtenus par les Anglais 
en Égypte. Du jour où le canal de Suez fut percé, la possession 
leur en devint indispensable, et ils ont su se l’assurer avec 
une extrême habileté : ils y sont fort aujourd’hui du ser 
vice rendu, de l’ordre rétabli. Car l’Égypte est plus que 
jamais la grande route de l’Inde, et l’Inde concentre plus 
que jamais leurs préoccupations. Il est vrai que d’autres 
routes seront ouvertes dans cette direction par Constant!-
        <pb n="391" />
        376 EN AFRIQUE. - LA QUESTION DU NIL ET DU NIGER 
nople et par la Mésopotamie ; mais jusqu’ici le pays du Nil 
est le grand passage. 
L’Égypte est encore utile à leur pénétration en Afrique. 
Ils ont entrepris de joindre Alexandrie au Cap par une 
ligne continue de chemins de fer et déjà ils ont atteint au 
nord Khartoum, au sud le Zambèze : ces deux tronçons 
seront sans doute réunis bientôt. Sans cela même, 
l’Égypte est de plus en plus nécessaire à leur influence 
en Afrique. Ils ne sont pas les plus puissants dans la 
partie occidentale du continent, où la preponderance fran 
çaise s’affermit ; ils ont à compter à l’est, et même au sud, 
avec la rivalité déclarée des Allemands. Par l'Égypte, ils 
ont l’espérance d’être les maîtres au moins dans la vallée 
du Nil, c’est-à-dire de garder une bonne place dans le par 
tage du continent noir. Elle est la garantie de leur empire 
actuel, la condition de leur grandeur future. 
Les Italiens sont les maîtres de Massouah et du pays des 
Somalis. Celui-ci est mal placé pour l’extension vers le Nil. 
dont il est très éloigné, séparé par les zones d’influence an 
glaise et française. Massouah est une meilleure position, 
du moins pour les relations commerciales avec l’Éthionie; 
car les Italiens ont rendu Kassala aux Anglo-Égyptiens 
au commencement de 1898, et se sont interdit ainsi toute 
possibilité de s'étendre dans la direction de Khartoum. 
L’exploitation de la vallée du Nil leur paraît à jamais 
fermée. 
La grandeur de l’Italie eût été autrement assurée si elle 
avait pu garder l’Éthiopie dans la sphère de son influence 
politique; et, à ce point de vue, la guerre de 1895-1896 a 
été très funeste à ses intérêts. Quel sera d’ailleurs le rôle 
de rÉthioj)ie dans la conquête du continent noir? Quoique 
le négus prétende y prendre part au même titre que les 
autres puissances chrétiennes, en aura-t-il les moyens? 
Aura-t-il la force d’aller jusqu’au Nil? Est-ce à lui qu’il est 
réservé de barrer la route du Sud aux Anglais ? — A quelle 
nation européenne demandera-t-il les ressources scienti 
fiques et militaires nécessaires à cette ambition? A qui se 
confiera-t-il? A l’Italie, en oubliant les malentendus récents 
et en reprenant les traditions fondées par Antinori et Anto- 
nelli? A la Russie, qui depuis une dizaine d’années cherche 
à exploiter les sympathies religieuses qui l’unissent aux 
chrétiens de l’Abyssinie ? A la France, voisine du Choa, et
        <pb n="392" />
        LES EUROPÉENS DANS LA VALLÉE DU NIL 377 
depuis longtemps en rapports d’amitié avec le négus ? 
C’est là un des problèmes de l’avenir. 
La France fut dans cette course fiévreuse au Nil supé 
rieur la plus redoutable rivale de l’Angleterre. Elle conserve 
en Egypte des intérêts considérables auxquels la dernière 
convention ne porte aucune atteinte ; elle garde la direction 
générale des antiquités, et la liberté de ses écoles est for 
mellement garantie. Elle ne considère plus seulement Obock 
comme un dépôt de charbon sur la route de l’Océan Indien, 
mais comme la base naturelle du développement de son in 
fluence vers le Choa, le Harrar, le pays des Gallas. En ce 
sens, la défaite des Italiens lui a ouvert la route. 
L’Afrique est ainsi de plus en plus le théâtre essentiel de 
son activité. De l’Algérie et du Maroc au Sénégal et au 
Congo, elle enveloppe et elle pénètre de toutes parts les 
pays africains de l’Islam. Elle possède presque tout le 
domaine musulman de l’Afrique occidentale ; elle a tou 
jours de l’influence en Egypte ; elle est en Syrie comme 
une protectrice séculaire et complète son antique influence 
religieuse par le développement de ses intérêts économiques 
et la propagande de ses principes de liberté. Son action 
sur rislam est plus grande même que celle de l’Angleterre. 
Ce n’est pas qu’elle puisse songer à reprendre le rôle des 
Croisés du moyen âge. 11 ne s’agit pas de pousser contre le 
Soudan musulman quelque chevauchée suprême, quoiqu’il 
s’agisse bien d’en finir avec la traite des nègres, avec la 
barbarie. Il n’est pas encore prouvé que l’Islam soit ré 
fractaire à toute amélioration sociale ou morale. Des écri 
vains catholiques lui consentent sa place dans le plan pro 
videntiel ; ils le jugent capable de préparer à la civilisation 
les peuples les plus barbares et notamment les Africains. 
Ces peuples, qu’il faut amener du fétichisme au mono 
théisme, ont besoin, dans leur degré inférieur de culture, 
dans leur sensualisme brutal, de cette transition, ou d’une 
transition analogue pour arriver au christianisme*. 
Comment passeront-ils ensuite du Coran à l’Evangile? 
L’histoire ne donne pas de réponse à cette question. Au 
contraire, jusqu’ici l’Islam et le Christianisme paraissent 
impénétrables l’un par l’autre. Cependant la France, qui 
gouverne depuis un demi-siècle de nombreux peuples mu- 
i. Cf. IL de Castries, L’Islam, p. 233
        <pb n="393" />
        378 EN AFRIQUE. — LA QUESTION DU NIL ET DU NIGER. 
sulmans, qui pratique à leur égard une tolérance à laquelle 
rendent justice les moins fanatiques d’entre eux, qui apporte 
la fortune à leurs terres désolées, qui entretient avec les 
pays du Levant des rapport bien des fois séculaires, la 
France de Saint-Louis et de François 1" semble, entre 
toutes les nations européennes, la mieux faite pour con 
duire à travers l’Afrique musulmane la propagande du com 
merce et de la civilisation, pour chercher une conciliation 
féconde entre deux races et deux religions toujours enne 
mies, — si cette conciliation n’est pas une chimère. 
OUVRAGES A CONSULTER. 
Lanier, Lectures géographiques : VA frique. 
H. DE Castries, L’Islam. 
Hervé, L’Égypte. 
Lacour, L'Égypte. 
H. Silvestre, L'isthme de Suez. 
G. Charmes, L’insurrection militaire en Égypte : Revue 
des Deux-Mondes, 15 août 1883. 
Bourguet, La France et l’Angleterre en Égypte. 
Hennebert, Les Anglais et le Mahdi. 
E. JON VEAUX, Deux ans dans l’Afrique orientale. 
Denis DE Rivoype, Les Français à Ohoch. 
G. Lejean, Théodore II, le nouvel empire d’Abyssinie et 
les intérêts français ; — L’expédition anglaise et Théo 
dore II : Revue des Deux-Mondes, 1" mars 1868. 
De la Jonquière, Les Italiens en Érythrée. 
E. Petit, L’Abyssinie : Correspondant, 25 décembre 1895- 
10 mars 1897. 
D’Abbadie, Douze ans dans l'Éthiopie. 
Améro, Ménélih et l’Abyssinie nouvelle. 
L’année cartographique, publiée par la librairie Hachette. 
E. Driault, Les problèmes politiques et, sociaux de la fin 
du X/X® siècle : Ch. vi, la mer Rouge, Egypte et Abyssinie; 
— Ch. VII, le partage de l’Afrique, — Chez F. Alcan, 1900.
        <pb n="394" />
        conct.ttston 
I. — LE RECUL DE l’iSLAM 
.Nullité du rôle des Turcs dans l’histoire de la civilisation. — Le» 
défaites de l isian] en Asie, en Afrique, en Europe. — Les trois 
termes de la question d'Orient : le Pamir, le Nil, les Détroits. — 
La politique des sultans. — Les massacres — L’impuissance du 
concert européen et les intérêts contradictoires des puissances. 
II. — INTÉGRITÉ ET RÉFORME DE l’eMPIRE OTTOMAN 
La politique française. — La tradition de l’alliance ottomane. — 
La formule de l’intégrité de l’empire ottoman. — La tradition de 
la réforme ottomane. — Le Tanzimât (1826-1877).— Degré de sin 
cérité des réformes ottomanes. — Incompatibilité de l’État otto 
man avec la civilisation européenne. — Le caractère des Tm es. 
— La réforme forcée. — L’inévitable tradition du démembrement 
et de la destruction de l’empire turc. 
III. — POSITION ACTUELLE DE LA QUESTION d’oRIENT. 
La renaissance des nationalités balkaniques. — L’expansion russe 
en Asie. — La soumission des Turcomans. — L’expansion fran 
çaise en Afrique. — Les États arabes. — L’expansion anglaise de 
la Méditerranée à l’Inde. — L’accord anglo-franco-russe. — La 
poussée germanique vers le sud-est; le chemin de Bagdad. — La. 
question de la Turquie d’Asie. — L’Europe aux portes de l’Asie. 
— Les grandes migrations des peuples et la question d’Orient. 
I. — Le recul de l’Islam. 
Il ne nous appartient ici que de résumer les faits essen 
tiels de cette histoire de la question d’Orient ; aussi bien 
un simple résumé peut-il offrir, par le groupement des 
phénomènes les plus remarquables, des aperçus très ins 
tructifs. 
Les empires turcs fondés au commencement des temps 
modernes furent surtout puissants au xvi® etauxvii« siècles. 
Parmi eux, celui des Ottomans domina le pays de l’Adria 
tique au Tigre, de la mer Noire au Sahara ; celui des Grands 
Mongols, Turcs aussi en dépit de leur nom, déborda du pla 
teau de ITran sur la plus grande partie de l’Inde. Ni l’un ni
        <pb n="395" />
        -380 
CONCLUSION. 
l’autre ue jeta de profondes racines dans le sol conquis : 
très méprisants et très cruels pour les vaincus, incapables 
d’organisation politique, d’aménagement économique, ha 
biles seulement dans la guerre et le pillage, nés, dirait-on, 
pour le mal, et condamnés par là à disparaître devant le 
progrès de la civilisation, ils laissèrent les races soumises 
vivre dans leurs anciens cadres administratifs, avec leurs 
vieilles croyances ; ils rasèrent les richesses de la terre, et, 
pour suffire à leurs besoins de luxe et de plaisirs, ils les 
épuisèrent toutes : l’herbe ne pousse plus sous leurs pas. 
Ils ne fondèrent rien; ils firent partout la ruine ; le bénéfice 
de leur apparition dans l’histoire est nul ; ils font une 
épaisse tache d’ombre dans le développement historique de 
l’humanité. 
C’est pourquoi leur grandeur fut éphémère, et, dès le 
commencement du xviii* siècle, leur décadence fut mani 
feste à tous les yeux, et les puissances européennes s’ap 
prochèrent pour le partage de leurs dépouilles. 
En Asie, les Anglais vainquirent successivement les Fran 
çais, les Mongols, les Mahrattes, enfonçant ainsi leur domi 
nation jusqu’aux races indigènes. Ont-ils mieux que les 
Mongols absorbé les Hindous ? Ont-ils réussi mieux qu’eux 
à gagner l’âme des vaincus? Ont-ils fondé une nation via 
ble, et non pas seulement une colonie d’exploitation ?— Les 
Russes attaquèrent le berceau même des races turques, 
devinrent maîtres de la Sibérie, du bassin de l’Amour, du 
Turkestan, et, quoique la conquête soit encore toute récente, 
qu’elle ait été très laborieuse, il y a déjà fusion avec les 
vaincus, qui, admirateurs de la force, avides encore de gloire 
militaire, se rangent avec enthousiasme derrière les éten 
dards du grand tsar blanc, pour les porter encore en d’hé 
roïques chevauchées. 
En Afrique, la France continua la grande croisade où 
l’Espagne était devenue impuissante. Comme la Russie par 
le nord, elle enveloppa les empires musulmans par le sud. 
Maîtresse de l'Algérie, puis de la Tunisie, elle les prit à 
revers sur le Niger, sur le Congo, dans la direction du Nil 
supérieur, et puissante malgré les évènements en Égypte, 
toujours grandement estimée et aimée dans tout le Levant, 
elle pénétra dans les parties vives du monde de ITslam. — 
Mais l’Angleterre, pour garder l’Inde, avait besoin des 
routes qui y mènent, et voulait régner sur tous les pays 
intermédiaires. Elle contint la France au sud en Afrique,
        <pb n="396" />
        LE RECUL DE L’ISLAM. 
381 
comme la Russie au nord en Asie. Elle fut longtemps,, 
dans cette politique aux vastes pensées, leur commune 
rivale. 
Et en Europe enfin, le sultan turc, resté un étranger,, 
un barbare, recula, malgré ses ruses, ses colères, malgré 
les querelles des chrétiens. Il perdit la Hongrie et la Cri 
mée au xviii' siècle, puis la Grèce, la Serbie, le Monténé 
gro, puis la Roumanie, puis la Bulgarie et la Roumélie 
orientale. 11 fut enfermé dans Constantinople. Il n’y resta 
que parce qu’on ne savait par qui le remplacer, et que ses- 
folies criminelles n’avaient pas encore lassé la patience 
des grandes puissances. 
Napoléon déjà avait mesuré tout ce champ de la question 
d’Orient. Il avait poussé la France en Egypte, vers Suez et 
la mer Rouge, pour tendre la main à Tippoo-Sahib. Il avait 
poussé la Russie vers l’Inde, et rêvé de retrouver, par-des 
sus l’Iran, les traces d’Alexandre-Ie-Grand. Il avait jugé 
mure la question de Constantinople, prononcé la condam 
nation capitale du sultan. Car cet homme étrange toucha 
tous les problèmes politiques; son génie projeta en tous 
sens de lumineuses clartés dans les mystères de l’avenir. 
Ainsi les trois termes de la question d’Orient furent dès 
lors fixés : le Pamir, au delà duquel sont accumulés les 
incomparables trésors de l’Inde et de la Chine ; — le Nil 
et la mer Rouge ; — Constantinople et les Détroits, qui 
sont, au nord et au sud de la Méditerranée, les deux traits 
d’union de l’Europe à l’Asie. 
Or le sultan tenait, directement ou indirectement, ces 
deux routes, et ainsi il portait tout le poids de cette pous 
sée de l’Europe vers l’Est lointain. Il y résista selon ses 
moyens, souvent par le mensonge et le meurtre. Tantôt il 
endormait les gouvernements européens par d’éloquentes 
promesses de réformes ; il leur faisait croire qu’il adopte 
rait leurs lois, leurs mœurs, leur système d’éducation, 
toute leur civilisation. Tantôt quand il pensait pouvoir 
sans danger se laisser aller à son naturel, il massacrait : à 
dates quasi régulières, il répondait de cette façon aux 
plaintes de ses sujets pillés, et cette tradition était si bien 
établie dans ce pays que ses souverains réputés les plus 
libéraux, les plus totérants, ses « réformateurs », y 
avaient sacrifié. Mahmoud massacra les Grecs; Abd-ul- 
Medjid massacra les Crétois ; Abd-ul-Aziz eommença le 
massacre des Bulgares. Il est vrai que les massacres les
        <pb n="397" />
        382 CONCLUSION. 
plus sanglants obligèrent l’Europe à intervenir, et produi 
sirent les démembrements successifs de l’empire turc. Les 
massacres de 1822 servirent la cause de l’indépendance de 
la Grèce et de la Serbie; ceux de 1860 produisirent l’au 
tonomie du Liban ; ceux de 1876-1877 amenèrent les 
armées russes dans les Balkans, aux portes de Constanti 
nople, et faillirent coûter au sultan son trône. Il n’y a que 
les massacres arméniens de 1895-1896, les plus affreux, 
qui ne furent pas châtiés de cette sorte, et pourtant leur 
auteur ne se mit pas en peine de gagner l’Europe par d’ap 
parentes réformes, et les grandes puissances offrirent le 
spectacle de la plus exceptionnelle et de la plus touchante 
harmonie. Jamais il ne fut tant parlé du concert euro 
péen et de ses bienfaits que depuis une dizaine d’années. 
N’est-ce pas justement parce que le concert était parfait 
que les massacres d’Arménie sont restés impunis? Car le 
concert de tant de puissances dont les intérêts sont contra 
dictoires ne put s’établir que sur des négations, non sur 
des affirmations et des actes. Cet accord tint toutes les 
mains liées, et personne ne pouvant agir librement, per 
sonne n’agit, que le sultan. 
Comment en effet les six grandes puissances se seraient- 
elles entendues autrement que pour ne rien faire, pour 
s’empêcher réciproquement de rien faire ? 
L’Allemagne prussienne pousse l’Autriche au Danube 
inférieur et vers l’Archipel pour n’avoir pas à la craindre 
sur le Danube supérieur, lui donne des terres slaves pour 
qu’elle soit moins germanique et fasse équilibre à la Rus 
sie, lui fait ouvrir les routes du sud pour ses produits. Elle 
trace en écharpe à travers l’Europe une voie d’expansion 
qui coupe à Constantinople la voie russe venue du nord- 
est, et la voie franco-anglaise venue de l’Ouest. Il se forme 
là une ardente concurrence politique et commerciale 
L’Italie a de grands desseins sur la Méditerranée qui 
fut dans l’antiquité un lac romain. Elle se sert de la Tri 
ple-Alliance pour retenir un peu l’Autriche dans ses ambi 
tions balkaniques ; elle se tient attachée à l’amitié de la 
France et de l’Angleterre pour ne pas être traitée en vas 
sale par ses alliées, les grandes puissances germaniques. 
La Russie, après avoir maintes fois en ce siècle heurté 
les portes de Constantinople, en est aussi éloignée que 
jamais, par les rivalités des grandes puissances, par les 
destinées nouvelles de l’Autriche-Hongrie, par l’ingrati-
        <pb n="398" />
        INTÉGRITÉ ET RÉFORME DE L’EMPIRE OTTOMAN. 383 
tude, qui n’est que l’instinct de la conservation, des États 
des Balkans. Déçue comme la France en Italie, elle 
renonça un moment aux « guerres de magnificence », et 
reprit la conquête des vastes solitudes de l’Est asiatique : 
l’Inde et la Chine lui firent oublier pour un temps Sainte- 
Sophie. Moins ennemie ainsi de l’Autriche, il lui était pos 
sible de même de s’allier à la France. 
IL — Intégrité et Réforme de l’Empire ottoman. 
Quant à la politique de la France, il y faut insister, 
d’abord parce qu’il s’agit de la France, ensuite parce 
qu’elle a joué et joue un rôle prépondérant dans le Levant, 
qu’elle parut souvent être la pierre angulaire de l’édifice 
singulièrement instable de l’entente européenne, qu elle 
seule en a hautement formulé maintes fois le principe, a 
dit sa pensée : l’intégrité de l’empire ottoman. 
Une telle politique se peut autoriser de lointaines et 
précieuses traditions ; elle remonte à François I", et toute 
la diplomatie du xvii® et du xvin® siècle s’en inspira. L’en 
nemie séculaire de la France fut alors la maison d’Autri 
che, qui, maîtresse un moment de l’Espagne, de l’Italie, 
des Pays-Bas, titulaire de la couronne impériale d’Allema 
gne, menaçait l’équilibre de l’Europe et la sécurité parti 
culière de la France. Contre elle, pour la prendre à revers, 
les Capétiens s’aidèrent de la Suède, de la Pologne et de la 
Turquie. Ils dressèrent la barrière de l’Est, et ils n’eurent 
longtemps qu’à se louer de cette conception diplomatique. 
Au xviii® siècle elle parut moins heureuse. La barrière 
s’effondra par larges brèches sous les efforts de la Russie : 
la Suède fut rejetée au nord ; la Pologne succomba. La 
France pourtant s’attacha encore à l’alliance ottomane, 
pour contenir la Russie et pour sauver son monopole com 
mercial dans le Levant. 
Napoléon indiqua une voie nouvelle, parut résumer tout 
le passé et préparer tout l’avenir. Tant qu’il fut en guerre 
avec la Russie, il soutint l’empire turc, il en répara les 
lézardes, il le releva et lui donna quelque apparence. A 
Tilsit, il conçut l’alliance russe, et de ce fait, abandonna le 
sultan, prêt à lui donner le coup mortel. A une situation 
nouvelle, en effet, il fallait une méthode nouvelle, et celle 
de François I*® et de Richelieu ne pouvait s’adapter à tou 
tes les circonstances. Il ne s’agissait plus désormais d’écar-
        <pb n="399" />
        38i 
CONCLUSION. 
ter rAutriche du Rhin ou du Pô ; il s'agissait de contenir 
une Angleterre toujours envahissante, maîtresse des mers, 
dangereuse sur la Méditerranée, dont elle voulait faire une 
rue anglaise de Londres à Bombay ; comme aujourd’hui 
il s’agit de contenir une Allemagne trop grande à laquelle 
la Russie est un contrepoids nécessaire. En reprenant le 
principe de Tilsit, il faut en reprendre les corollaires ; il 
faut s’attacher aux enseignements de Napoléon. Consciem 
ment ou non, n’a-t-il pas parfois comme deviné l’avenir, 
et ceux dont il a été le précurseur, Cavour et Bismarck, 
n’ont-ils pas été surtout, comme lui, les agents de desti 
nées inéluctables ? Ne fut-ce pas toute leur force ? 
On paraît de nos jours avoir trouvé une conciliation 
entre la tradition des Croisades et celle des Capitulations. 
On complète la formule de l’intégrité de l’empire ottoman 
par celle de sa réforme : il sera réformateur ou il ne sera 
plus. C’est le rajeunissement de la tradition monarchique 
des siècles précédents. 
Cette formule est belle. Elle promet satisfaction aux 
chrétiens en respectant les musulmans ; elle met d’accord 
l’esprit des croisades avec celui de la politique de Fran 
çois 1". Elle paraît être le terme naturel où se joignent les 
deux grandes voies diplomatiques de toute l’histoire de la 
France en Orient. 
Elle empêcha un démembrement auquel la France eût 
été seule à ne pas prendre part. 
Elle était en contradiction avec l’occupation de l’Égypte 
par les Anglais, et en affirmait le caractère provisoire. La 
Russie ne voulait pas de l’Arménie, la France ne voulait 
pas se charger d’agir seule en Crète, parce qu’il ne fallait 
pas donner aux Anglais le droit de rester en Égypte. 
Du moins pour le moment, cette formule eut des avan 
tages; elle était peut-être conforme aux nécessités du 
jour, sinon du lendemain. Les puissances n’étant pas 
d’accord sur le partage ottoman, elle tint en respect toutes 
les convoitises ; elle garda intact l’héritage du malade, et 
il y eut quelque grandeur dans ce silence imposé aux avi 
dités qui se tendaient tout à l’entour. 
Elle devait aboutir, c’était son unique raison d’être, à la 
réforme générale de l’empire ottoman. 
Le 10 février 1897, les ambassadeurs des six grandes 
puissances signèrent un plan de réformes complètes à 
appliquer à toutes les provinces de l’empire turc. Ces pro-
        <pb n="400" />
        INTÉGRITÉ ET RÉFORME DE L’EMPIRE OTTOMAN. 385 
positions n’étaient point nouvelles. Il y a une tradition 
réformatrice dans l'empire ottoman, et elle est aujourd’hui 
presque séculaire : c’est celle du Tanzimât. Elle a eu une 
série de représentants sincères, Sélim III, Mahmoud II, 
Abd-ul-MedJid, Abd-ul-Aziz, assistés de ministres dévoués 
à la même cause, Reschid-pacha, Fuad-pacha, Ali-pacha, 
appuyés sur un parti puissant, celui des Jeunes-Turcs, per 
suadés comme eux que la réforme était pour l’empire une 
question de vie ou de mort. Elle a eu ses manifestations 
très expressives : les premiers efforts de Sélim III sont 
brisés par la Révolution de 1807 ; mais Mahmoud II, très 
hardiment, en pleine guerre grecque, détruit les janissai 
res et parait ainsi ouvrir la voie à toutes réformes. Abd-ul- 
Medjid promulgue solennellement, le 3 novembre 1839, 
l’acte de Gulhané, la grande charte des libertés chrétien 
nes, et garantit à tous ses sujets la sécurité de leur vie, 
de leurs biens et de leur honneur, l’exacte répartition des 
impôts, leur honnête perception ; désormais tous, musul 
mans, chrétiens, israélites, seront traités comme les sujets 
d’un même empereur, comme les enfants d’un même père. 
Le hatti-humayoun de 18j6 « confirme et consolide les ga 
ranties promises par la charte de Gulhané », promet l’égalité 
de tous devant la loi, le respect de la propriété individuelle 
et collective, l’admission de tous aux emplois publics et au 
service militaire, l’égalité de tous devant l’impôt et devant 
la justice, la répression de tous délits de corruption, con 
cussions et malversations. Abd-ul-Aziz, en 1864, promulgue 
la grande loi des vilayets ; elle appelle tous les sujets du sul 
tan, sans distinction de religion, à l’exercice des droits poli 
tiques par un système d’élections qui paraît assurer aux chré 
tiens une émancipation complète et l’influence à laquelle ils 
ont droit en proportion de leur population. En 1876, Abd- 
ul-Hamid donne à ses peuples une constitution inspirée des 
institutions politiques dont l’Europe occidentale se montre 
le plus fière : il y est question d’une Chambre des députés, 
d’un Sénat, d’une Haute-Cour de justice, d’élections très 
larges. Dans le même temps, on parle de travailler à la pros 
périté matérielle de l’empire, de rendre la fertilité aux terres 
que la domination turque a épuisées, de construire des che 
mins de fer, des routes et des canaux, de faire enfin circuler 
un sang nouveau dans ce corps mourant. La France, tou 
jours libérale et volontiers crédule en ces matières, suit avec 
intérêt les efforts que fait cet ancien allié pour se rendre digne 
£. Dkiault. — Question d’ürient. 2â
        <pb n="401" />
        386 
CONCLUSION. 
de le rester ; elle aide ses pas mal assurés dans cette voie 
si nouvelle pour lui ; elle lui fournit des capitaux pour ses 
voies ferrées, pour ses écoles. Surtout en 1868, elle fonde 
les plus généreuses espérances sur la création du lycée de 
Galata-Seraï ; elle y appelle des jeunes gens de toute ori 
gine ; elle leur enseigne sa langue ; dans cette langue, 
elle leur enseigne les rudiments de la civilisation occi 
dentale, pense leur faire oublier les variétés de leurs 
langues maternelles, leur donner en français des idées et 
des sentiments français, les imprégner ainsi profondément 
de l’esprit de tolérance, leur refaire une âme nouvelle, dé 
gagée de tous les mortels préjugés d’autrefois, ouverte à 
tous les progrès. 
11 n’y a pas de plus noble entreprise dans l'histoire de la 
France au xix® siècle ; même la bataille de Navarin ne rap 
pelle pas des sentiments plus élevés. 
Le Tanzimat parut longtemps avoir totalement échoué, 
et il suffirait de reprendre les abus qu’énumèrent, en 
annonçant leur suppression, les Chartes de réformes de 
1839, 1856, 1864, 1877, pour refaire le tableau de l’empire 
ottoman, du moins à la veille de la récente révolution : 
aucune sécurité pour la vie, l’honneur et les biens des 
chrétiens, aucune justice dans la répartition et la percep 
tion des impôts, aucunes libertés civiles ni politiques, 
aucune égalité en quelque matière que ce soit. Les musul 
mans se considéraient toujours comme la classe diri 
geante et conquérante ; les chrétiens n’étaient toujours 
que des ralas. 11 n’y avait pas la moindre pénétration des 
uns par les autres ; ils étaient plus que jamais des enne 
mis irréductibles, qu’il fallait séparer, pour la paix de 
l’Europe. 
11 ne convient peut-être pas de douter de la sincérité réfor 
matrice de Sélim 111, de Mahmoud 11, d’Abd-ul-Medjid et de 
leurs ministres. Cependant il convient de noter que leurs 
plus éloquentes promesses sont contemporaines des plus 
graves dangers que l’empire a courus dans ce siècle. La 
charte de Gulhané suivit de près la défaite de Nézib, et con 
tribua à décider l’intervention européenne contre l’armée 
égyptienne d’ibrahim-pacha. En 1856, les représentants du 
sultan admis au congrès de Paris se montrèrent reconnais 
sants de cet honneur exceptionnel, en communiquant aux 
puissances l’intention où était leur souverain de suivre ré 
solument la voie des réformes, et bientôt, les puissances
        <pb n="402" />
        INTÉGRITÉ ET RÉFORME DE L’EMPIRE OTTOMAN. 387 
ayant « constaté la haute valeur de cette communication », 
le hatti-humayoun fut promulgué. La loi des vilayets de 
1864 fut le corollaire du hatti-humayoun et appartient à la 
période de la grande action réformatrice de la France à 
Constantinople. La constitution de 1876 permit à Abd-ul- 
Hamid de ne pas tenir compte des exigences pourtant mo 
destes de la conférence de Constantinople. Ajoutons que 
l'autonomie de la Crète en 1897 ne fut pas davantage l’ex 
pression de la bonne volonté du sultan ; elle lui fut imposée 
par l’Europe. On serait peut-être en droit de conclure que 
les réformes ne furent jamais sérieusement voulues parles 
sultans, même réputés réformateurs, qu’elles ne furent le 
plus souvent qu’une sorte de fausse monnaie — qu’on 
nous passe l’expression — dont ils payèrent les bienfaits 
que l'Europe, et surtout la France, leur prodiguèrent. Et 
si cette observation se peut appliquer à des souverains re 
lativement honnêtes, comme Abd-ul-Medjid et Abd ul-Aziz, 
que faudra-t-il penser de la sincérité d’Abd-ul-Hamid II, 
qui, dès le début de son règne, cachait mal le mépris qu’il 
faisait des institutions européennes, jouant la comédie de 
la Constitution, renvoyant aussitôt après Midhat-pacha, et 
se livrant au fanatisme d’un entourage de Derviches? 
En un seul point, la réforme eut de bonne heure quel 
que succès. L’antique armée des janissaires devenue 
impuissante céda la place à une armée nouvelle, qui devint 
le précieux instrument de la politique personnelle du sul 
tan actuel. Tout en jetant de la poudre aux yeux de l’Eu 
rope, en a tapissant sur la rue », comme on le disait 
naguère de Méhémet, la Turquie refit sa vigueur guerrière 
et retrouva la force de nuire. Ce n’était pas pour cela que 
l’Europe, et surtout la France, avait entrepris la politi 
que des réformes. 
Et l’on put, après un siècle d’expériences, poser en fait 
que l’empire turc n’était pas capable des transformations 
désirables. Nous entendons bien que d’autres races, asia 
tiques aussi, comme les Hongrois, ont adopté les mœurs 
de l’Europe et mérité d’entrer dans la famille européenne. 
Mais c’est que dès le moyen âge elles furent chrétiennes, 
et que le christianisme fut le seul agent de fusion entre les 
peuples les plus différents; du reste, il serait difficile de 
déterminer jusqu’à quel point ces races sont demeurées 
pures de mélanges, car la communauté de religion a natu 
rellement permis les unions avec les autres races du même
        <pb n="403" />
        388 
CONCLUSION. 
pays, et on ne distingue plus aujourd’hui, par exemple dans 
la Hongrie proprement dite, plusieurs populations superpo 
sées. Au contraire, les Turcs sont restés musulmans, ont été 
par là longtemps réfractaires à toute fusion, à toute cul 
ture européenne, le Coran leur en inspirant foncièrement 
le mépris et la haine. Au contact plusieurs fois séculaire 
des chrétiens, ils n’avaient fait qu’exalter leur fanatisme, 
qu’accentuer leurs caractères asiatiques, et ils parurent 
plus étrangers et plus barbares que jamais, à mesure 
qu’aux croyances chrétiennes qui la séparaient déjà d’eux, 
l’Europe ajoutait les principes révolutionnaires auxquels 
ils semblaient ne rien pouvoir comprendre. 
Le Turc était resté l’ardent « moslem » de jadis ; il le 
prouvait chaque jour. La haine du « roumi » était toujours 
le dogme essentiel de sa foi, et elle s’avivait d’année en 
année ; elle s’exaspérait en une passion sanguinaire au 
spectacle des irrésistibles progrès de son ennemi ; elle se 
satisfaisait en abominables massacres. Cependant le Turc 
trompait l’Europe sur ses vrais sentiments ; la ruse lui 
semblait finesse d’intelligence et la marque de sa supério 
rité sur les Occidentaux qu’il bernait avec des mots. Tous 
ces sentiments se personnifièrent dans le sultan Abd-ul- 
Hamid : c’est pourquoi il fut pour l’Islam tout entier le 
padischah glorieux, vénéré, saint ; ils se complétèrent chez 
lui d’une peur maladive, qui fut la principale raison de ses 
crimes : il tua pour ne pas être tué. Car il savait que les 
Turcs n’aiment pas les sultans réformateurs, et il se sou 
venait des révolutions de 1807 et de 1876 : c’est une autre 
tradition dans l'histoire de l’empire ottoman. Il avait rai 
son, à son point de vue : l’Europe lui fut beaucoup moins 
redoutable que les Derviches ; bien mieux, elle ne trouva 
pas mauvais qu’il régnât ainsi, puisque, dans le temps où 
il massacrait, elle proclamait hautement le principe de 
l’intégrité de l’empire ottoman. Abd-ul-Hamid II fut un 
habile homme ; il trouva le secret de vivre et de contenter 
tout le monde ; il est vrai que l’Europe y mit beaucoup de 
bonne volonté. 
En vérité, la politique de la réforme ottomane était très 
honorable ; mais elle avait échoué ; elle paraissait n’être 
que la politique du néant. 
Certains espérèrent que bientôt l’Europe, lasse d’êtr&amp; 
dupe, et effrayée d’un démembrement qui déchaînerait tou 
tes les convoitises, se déciderait à réformer l’Empire otto-
        <pb n="404" />
        INTÉGRITÉ ET RÉFORME DE L’EMPIRE OTTOMAN. 389 
man par la force, à employer le canon s'il le fallait, à 
« cautériser »*. — Mais jamais les grandes puissances ne 
se mettront d'accord pour cautériser. 11 est un principe du 
droit politique européen, qu'elles ont maintes fois pro 
clamé et que le sultan leur rappelle sans cesse et leur fait 
respecter, c’est celui de la souveraineté absolue de la 
Sublime Porte dans l’administration intérieure des pro 
vinces de l’empire ; quand elles font des communications 
au sultan, il est bien entendu qu elles ne prétendent pas 
attenter à son autorité, et que ce sont seulement des indi 
cations qu’elles soumettent à son approbation. Le sultan 
est souverain, et la Turquie est un État indépendant Que 
de difficultés seulement pour introduire un peu d’ordre en 
Macédoine 1 
D’ailleurs on se rendit compte de tout cela, surtout de 
l’impuissance du concert européen. Entraînées par les évé 
nements, et pour éviter de nouveaux malheurs, les puis 
sances, comme malgré elles, en criant toujours bien haut 
les grands principes fondamentaux de l’intégrité de l’empire 
turc, de la souveraineté du sultan dans l’administration 
intérieure de cet empire, proclamèrent l’autonomie de la 
Crète, préparèrent celle de la Macédoine, se préoccupèrent 
de régler la question arménienne, reconnurent officielle 
ment l’union de la Roumélie à la Bulgarie, laissèrent les 
Anglais en Égypte, retombèrent dans l’inévitable voie du 
démembrement. Il leur fallut avouer — car elles agirent 
comme si elles avouaient — que le Tanzimàt ou la réforme 
générale était une chimère, que cette tentative, brutale 
ment achevée en 1877 par l’avènement d’Abd-ul-Hamid 
et la restauration de la théocratie musulmane, n’était dans 
la décadence de l’empire ottoman qu'un « répit », un 
mieux passager précurseur du terme suprême et des der 
niers soubresauts de l’agonie, « que l’on devait prévoir le 
jour où les fils d’Ortogrul et d’Osman, successivement 
refoulés dans leurs premières limites, auraient disparu du 
continent, entre le régime condamné de la force dont ils 
vivaient et le règne de l’invincible civilisation que leur 
instinct repoussait » 
De quelque façon donc qu’on retournât l’analyse des élé- 
1. A. Vandal, Les Arméniens et la Réforme de la Turquie. 
2. E. Engelhardt, La Turquie et te Tanzimàt, II, p. 327-328. Con 
clusion.
        <pb n="405" />
        390 
CONCLUSION. 
ments essentiels de la question d’Orient, il fallait aboutir 
à cette inévitable solution, la destruction de l’empire otto 
man, qui se présentait comme un indéniable fait histori 
que, né au XVII* siècle, grandi depuis, irrésistible, capable 
désormais d’emporter toute réaction, fatal. 
III. — Position actuelle de la Question d’Orient. 
Il est difficile de séparer l’histoire de la politique quoti 
dienne, et, parmi le réseau serré des dépêches de toute 
origine et des nouvelles plus ou moins vérifiées, de distin 
guer les phénomènes d’aujourd’hui qui deviendront l’his 
toire de demain. En ce triage toujours délicat, il faut 
surtout se garder d’exagérer l’importance des faits 
immédiatement contemporains, qui, parce qu’ils rem 
plissent les journaux et font baisser la rente, s’imposent à 
l’attention et risquent d’effacer les lignes essentielles de 
révolution politique. Le moyen de les réduire à leur vraie 
mesure est de les envelopper dans le milieu historique 
dont ils ne sont que des épisodes. 
Or, même en tenant compte des circonstances tempo 
raires qui peuvent en altérer momentanément l’aspect 
général, voici, semble-t-il, les grands traits historiques 
auxquels se ramène aujourd’hui la Question d’Orient. 
La renaissance des nationalités chrétiennes dans les 
Balkans est assurément l’un des plus remarquables, le 
plus remarquable peut-être. 
Quand Mahomet le Conquérant fut entré dans Constan 
tinople et qu’il eut transformé Sainte-Sophie en mosquée, 
il en fit recouvrir toutes les peintures d’un enduit de chaux 
et flanqua la coupole de deux minarets. Les minarets sont 
îaciles à abattre, et Sainte-Sophie reprendrait aisément son 
premier caractère de basilique chrétienne ; l’enduit de chaux 
musulmane n’a servi qu’à préserver les peintures chré 
tiennes de l’action du temps; il s’effrite aujourd’hui, tombe 
par morceaux lamentables, et les images, les mosaïques 
du temps de Justinien reparaissent aussi fraîches, aussi 
brillantes qu’autrefois ; elles ne forment pas encore un tout, 
et leur dessin est encore indistinct : mais d’année en année 
leurs plaques lumineuses grandiront, se rejoindront, Sainte- 
Sophie reprendra toute sa beauté première. 
Successivement se sont formés le Monténégro, la Grèce, 
la Serbie, la Roumanie, la Bulgarie, et le destin ironique
        <pb n="406" />
        POSITION ACTUELLE DE LA QUESTION D’ORIENT. 391 
a pris pour instruments de cette œuvre même les puissances 
qui y perdent. Ainsi la Russie fut pour beaucoup dans la 
fondation de la Serbie, de la Grèce, de la Bulgarie, et elles 
ont échappé à son influence, et la Bulgarie lui barre, avec 
la Roumanie, le « chemin de Byzance ». De la même ma 
nière d’ailleurs la France a travaillé du meilleur de son sang 
à la fondation de l’Italie, et l’Italie est dans la Triple Al 
liance depuis plus de trente ans. Il arrive que les peuples 
comme les individus pratiquent l’indépendance du cœur. 
Voici pourtant que l’Autriche elle-même vient de donner 
naissance à une nationalité qui s’ignorait, l’Albanie : il fau 
dra voir le résultat de cette politique généreuse. Longtemps 
réduits à d’infimes proportions, tenus en tutelle, menue 
monnaie des combinaisons diplomatiques des grandes puis 
sances, les États ehrétiens des Balkans viennent de grandir 
en taille et en prestige ; il faudra maintenant compter avec la 
Serbie, avec la Grèce, avec la Bulgarie, avec la Roumanie sur 
tout. Les Balkans seront désormais un élément actif de l’équi 
libre général : nouveauté politique de grande importance. 
L’établissement de la domination russe, française et 
anglaise sur une grande étendue de pays musulmans est 
un autre caractère essentiel de la Question d’Orient, car 
la péninsule des Balkans n’en est peut-être pas le centre, 
et l’Asie et l’Afrique offrent de plus étonnants spectacles. 
La nouvelle forme politique prise par l’ancienne Turquie 
d’Europe a forcé la Russie à se rejeter vers l’Est. Malgré 
ses dernières défaites, elle y a accompli une œuvre extraor 
dinaire. Entre la mer Noire et l’Océan Pacifique, de 
l’Océan Glacial vers le Pamir, son mouvement a été, depuis 
un siècle, continu. Lent d’abord et comme inconscient, il 
en est venu à franchir toute la distance nécessaire qui la sépa 
rait de l’Empire colonial anglais, et à fermer ainsi au Pamir 
le cercle dont les puissances chrétiennes enserrent l’Islam 
par le nord. 
Désormais voisine de la Chine et de l’Inde, à portée de 
leurs trésors par les voies continentales, la Russie n’a plus 
autant besoin de débouchés maritimes, et la possession de 
Constantinople n’est plus pour elle d’une urgente nécessité 
économique. Elle s’intéresse avec moins de passion auxaf- 
faireô des Balkans, ne cherche qu’à couvrir de ce côté son 
flanc droit contre des hostilités trop redoutables. Dès lors, 
elle ne se heurte plus à la rivalité de la France, elle peut 
même s’entendre avec l’Angleterre, et tous les systèmes di-
        <pb n="407" />
        392 
CONCLUSION. 
plomatiques de l’Europe chrétienne peuvent en être mo 
difiés. 
Elle concentre sa plus grande attention au développe 
ment politique de l’Asie; elle y a obtenu déjà de tels résul 
tats qu’elle a compris que ses destinées y pouvaient être 
très brillantes, et que sa mission dans I histoire universelle 
était de coloniser l’Asie, de reconduire la civilisation euro 
péenne à son berceau, et d’en achever, par le nord de l’an 
cien monde, le gigantesque cycle. Le milieu de son empire, 
son centre de gravité en quelque sorte, est désormais dans 
l’Asie centrale, au pied du Pamir, à égale distance de la 
mer Noire et de la mer Jaune, de Moscou et d’Irkoutsk, de 
Saint-Pétersbourg et de Vladivostok, de l’Europe et de la 
Chine. Elle y a vaincu glorieusement, puis absorbé — car 
elle est douée d’une grande force d’assimilation — toutes 
les populations musulmanes du Turkestan, elle les a en 
rôlées sous ses drapeaux; elles sont à son service. N’en- 
globera-t-elle pas de même dans son action les autres Turcs 
musulmans, c’est-à-dire les Ottomans? Qu’on jette les yeux 
sur une carte ethnographique et religieuse de l’Asie ; les 
Turcomans de la mer d’Aral y occupent une place bien plus 
considérable que les Osmanlis, qui, enveloppés parles Indo- 
Européens des Balkans, du Caucase, de l’Arménie et de la 
Perse, par les Arabes de la Syrie et de la Mésopotamie, y 
sont comme égarés au milieu de races étrangères et enne 
mies. Chassés de Constantinople et rejetés en Asie mi 
neure, les sultans ottomans, redevenus les sultans de 
Brousse ou d’Erzeroum, ne subiraient-ils pas la destinée 
des khans de Khiva et de Boukhara ? 
Actuellement la Russie se recueille. Le temps n’est pas 
venu des grands événements que Napoléon jadis projeta en 
un mirage éblouissant aux yeux du tsar Alexandre 1". Sans 
perdre de vue le progrès de la décomposition de l’Empire 
ottoman, tout en poussant ses colons, ses marchands, ses 
missionnaires de toutes sortes à travers l’Asie mineure, elle 
fortifie ses positions vers la Chine, dans le Turkestan ; elle 
y porte toutes ses ressources ; elle y jette des voies ferrées, 
comme les énormes artères qui feront revivre le continent 
asiatique. Elle s’arme pour les luttes prochaines, en atten 
dant l’accident historique, l’homme de génie, qui détermi 
neront l’emploi nécessaire de cet armement, et qui de 
toutes CCS promesses feront jaillir la grande réalité qu’elle.' 
renferment.
        <pb n="408" />
        POSITION ACTUELLE DE LA QUESTION D’ORIENT. 393 
A l’autre bout du monde musulman, à travers les pays 
arabes qui forment l’autre moitié des terres où règne le 
Coran, l’expansion française en Afrique est presque aussi 
remarquable. Elle aussi s’est continuée sans interruption 
depuis 18-10, par l’Algérie sous Louis-Philippe, le Sénégal 
sous Napoléon 111 et surtout le Soudan de nos jours. Tant 
d’héroïques efforts y sont actuellement faits qu’on s’oblige 
à croire qu’ils attirent les préoccupations essentielles du 
gouvernement et expliquent les sacrifices faits dans le Le 
vant au maintien du statu quo. 
Sans abandonner les excellentes et très anciennes posi 
tions qu elle occupe en Syrie, en Égypte, et sur lesquelles 
il peut être un jour utile de fonder quelque nouvelle con 
ception politique, elle absorbe peu à peu — car elle a, 
comme la Russie, une grande force d’assimilation — les 
États musulmans de l’Afrique occidentale ; elle tient la plus 
grande partie du bassin du Niger; elle remonte au nord 
du Congo, le long de 1 Oubanghi, jusqu’à l’hinterland de la 
Tripolilaine. Elle exploite habilement les sympathies dont 
elle jouit en Éthiopie pour y faire passer une autre voie de 
pénétration vers le Nil ; et, aux confins septentrionaux des 
pays noirs, comme la Russie vers le Pamir, elle ferme le 
cercle dont les puissances chrétiennes enserrent l’Islam 
par le Sud. 
Les Anglais, dans le même temps, se sont ouvert la 
route de l’Inde à travers les pays musulmans. C’est l’his 
toire d’une politique qui pendant un siècle s’est soutenue 
avec une constance remarquable et a enregistré les plus 
notables succès. Maîtres de Gibraltar dès le début du 
xvm* siècle, ils ne s’étaient pas engagés aussitôt dans la 
Méditerranée, et on a vu en 1770 un officier de la marine 
anglaise, Elphinston, servir de pilote à la flotte russe 
d’Alexis Orlof menaçant Constantinople. L’Angleterre ne 
s’occupa naturellement de cette nouvelle route de l’Inde 
que lorsqu’il fut question de l’ouverture d’un canal de 
Suez. Dès lors elle sut s’en assurer l’accès. Elle prit et 
garda Malte dont les ambitions de Bonaparte lui révélaient 
la valeur stratégique. Elle eut jusqu’en 1863 le protectorat 
des lies Ioniennes. Elle eut Aden en 1839, Chypre en 
1878, la domination effective de l’Égypte en 1882. Elle 
disposa des deux routes de l’Inde, celle du Cap et celle de 
la mer Rouge. 
Elle acheva dans la répression des cipayes la destruction
        <pb n="409" />
        394 
CONCLUSION. 
de la puissance des Grands Mogols de Delhi ; elle renversa 
ainsi la suprématie politique de l’Islam dans l’Hindoustan ; 
elle parut refaire, de Londres à Calcutta, d’un bout à 
l’autre de l’ancien continent, l’unité de la race indo-euro 
péenne. 
Elle ne cessa point, pendant toute cette histoire et 
presque jusqu’à nos jours, de redouter l’opposition de la 
France et de la Russie, et ce fut le principal caractère de 
sa politique extérieure au xix* siècle. Elle se maintint à 
Malte malgré la France ; elle l’écarta de l’Égypte, malgré 
la situation très forte qu’elle s’y était assurée et malgré 
les services qu’elle y avait rendus ; elle la refoula vers Ir 
Sud, et l’affaire de Fachoda fut comme le dernier symbole 
de cette longue querelle. Elle écarta la Russie de Constan 
tinople à plusieurs reprises, notamment lors de la guerre 
de Crimée, et lors de la guerre des Balkans ; elle l’enferma 
dans la mer Noire par la convention des Détroits de 1841 ; 
elle s’établit à Chypre pour la mieux surveiller en Asie 
mineure; pendant tout le xix* siècle, elle remporta sur les 
Russes des succès répétés et les refoula vers le Nord, 
dégageant ainsi devant elle les grandes voies du Levant, et 
le Levant, en effet, à la hauteur de la Syrie et de la Mésopo 
tamie, demeure encore aujourd’hui ouvert à ses entreprises. 
Mais la politique britannique ne se règle pas sur des 
abstractions ou des sentiments ; elle est d’un réalisme 
plein d’audace. Le danger de la concurrence allemande lui 
inspire désormais d’autres desseins; et les conventions du 
8 avril 1904 avec la France, du 31 août 1907 avec la Rus 
sie, ont inauguré une entente anglo-franco-russe, à 
laquelle l’Espagne et l’Italie montrent des sympathies, qui 
ferme un siècle entier d’expansion et d’ardente rivalité, et 
qui constitue, notamment pour la question d’Orient, l’un 
des faits nouveaux les plus importants des dernières années. 
C’est que la poussée germanique vers le Sud-Est est 
devenue l’un des traits les plus caractéristiques de la posi 
tion actuelle de la Question d’Orient : le Drang nach 
Südosten remplace le Drang nach Osten du moyen âge 
chrétien. On voit se dessiner à travers l’ancien continent, 
par Hambourg, Berlin, Vienne, Buda-Pest, Belgrade, Sofia, 
Constantinople, Bagdad, Bassorah, une gigantesque ligne 
d’action allemande qui chaque jour se précise et s’accentue. 
C’est la voie de l’Elbe et du Rhin continuée par le Danube 
et par les chemins de fer des Balkans ; c’est le lieu géomé-
        <pb n="410" />
        '¿¡»[K: 
POSITION ACTUELLE DE LA QUESTION D’ORIENT. 395 
trique, pourrait-on dire, de tout l’effort économique de 
l’Allemagne contemporaine. 
Et elle y a été amenée par les échecs qu’elle a subis 
ailleurs. Au commencement de son règne, Guillaume II 
rêvait d’installer le commerce allemand sur le marché chi 
nois que l’on pouvait croire disponible; il avait pensé jeter 
un pont sur le Pacifique*, par Kiao-Tcheou, les Marian 
nes, les Carolines, les Samoa, la Nouvelle-Guinée. Les vic 
toires du Japon ont écarté de l’Extrême-Orient les ambi 
tions européennes, et la Chine nouvelle ne paraît pas facile 
à démembrer. Puis l’Empereur d’Allemagne jeta son dévolu 
sur le Maroc, un bon marché de 8 à 10 millions de bons, 
clients, avec des ressources minières sans doute importan 
tes : il a fallu renoncer au Maroc. L’Allemagne se porta 
vers le Sud-Est avec d’autant plus d’âpreté, avec la fièvre 
inquiète d’un grand commerçant qui n’a pas une clientèle 
proportionnée à sa production. 11 lui faut à tout prix des 
débouchés, sous peine d’une crise économique et sociale 
dont on ne peut mesurer la gravité. 
Elle rencontre sur le Danube inférieur les Slaves de 
toutes nationalités, comme elle les rencontrait dans les 
siècles passés sur l’Elbe ou sur l’Oder ; le champ de bataille 
est déplacé, mais la bataille est la même. Il y a une for 
midable muraille slave à abattre pour gagner les pays du 
Levant. Il y a la Russie et ses 160 millions d’habitants. 
Jadis, lors de la première guerre des Balkans, la Russie 
faillit atteindre Constantinople et la Méditerranée, et ainsi 
barrer la route à l’expansion germanique. Bismarck très 
habilement l’écarta parle traité de Berlin, et, les nouveaux 
États des Balkans étant jeunes et petits, l’influence germa 
nique put les pénétrer et au delà fonder sur l’alliance turque 
une combinaison viable. Mais les Slaves balkaniques d’au 
jourd’hui sont sortis de l’enfance, affirment et soutiennent 
très fortement leurs prétentions à l’indépendance, arrivent 
à la maturité, échappent à la tutelle de l’Allemagne, lui 
sont même déjà une concurrence. Ainsi se dessine, de la 
mer Noire à la mer Adriatique, une barrière slave très résis 
tante. L’Autriche a soutenu jusqu’ici vigoureusement l’effort 
de l’expansion germanique ; mais elle-même elle est slave 
à moitié, et si elle venait à donner, de gré ou de force, à 
1. Voir notre Question Extrême-Orient, les Conclusions.
        <pb n="411" />
        396 
CONCLUSION. 
ses populations slaves les satisfactions nationales diverses 
auxquelles elles ont droit, la barrière slave, plus que dou 
blée en puissance, serait peut-être infranchissable, surtout 
si l’on considère qu’elle est soutenue naturellement par la 
Russie, par l’Angleterre, par la France, par l’Italie même, 
qui ensemble ont intérêt à fermer la Méditerranée aux entre 
prises de l’Allemagne. Il y a là de rudes batailles en pers 
pective. 
En attendant, l’Allemagne a profité des circonstances 
favorables des années dernières pour prendre en Asie 
Mineure une position déjà forte. Car, pour dire les choses 
au vrai, la question de la Turquie d'Asie est désormais 
posée. Le gouvernement ottoman affirme des intentions de 
réformes ; il y a déjà longtemps que de telles intentions chez 
lui demeurent vaines; en tous cas, ces réformes ne pourront 
consister qu’en des libertés accordées aux diverses provinces 
de l’Asie turque, et, notamment, les populations arabes de 
la Syrie ont déjà commencé à revendiquer une sorte d’au 
tonomie ; il n’est pas difficile de percevoir les lignes, encore 
vagues, d’un démembrement territorial de la Turquie d’Asie, 
et aussi les positions prises par les puissances européennes 
du voisinage. Si l’Allemagne s’est fait concéder le chemin 
de fer de Bagdad, l’Angleterre s’en assure le terminus à 
Bassorah, Koweit, et règne sur le golfe Persique; la Russie 
tient les sources de l’Euphrate et du Tigre par l’Arménie ; 
la France a des intérêts financiers un peu partout, une grande 
influence matérielle et morale en Syrie. L’Italie s’approche 
et convoite Rhodes. Il n’y a que l’Autriche-Hongrie qui ne 
s’approi he pas ; elle a assez à faire d’assurer sa propre 
existence. 
Donc des chemins de fer sont projetés tout à travers la 
Turquie d’Asie; des routes vont s’ouvrir : chemins de fer 
fondés sur des capitaux européens, routes du commerce 
européen, à travers un pays qui déjà n’est plus turc que 
de nom. L’Islam non seulement recule, mais s’efface en 
son berceau même sous la domination économique de la 
Chrétienté. C’est la croisade moderne qui arrive aux tom 
beaux du Christ et de Mahomet. C’est l’Europe aux portes 
de l’Asie. 
Nous n’avons pas cessé en tout ce livre de définir la 
Question d'Orient par la retraite de l’Islam devant la pous 
sée des puissances chrétiennes : en vérité il n’y a pas moyen
        <pb n="412" />
        POSITION ACTUELLE DE LA QUESTION D’ORIENT. 397 
d’en comprendre autrement toute l’ampleur et toute la 
grandeur historique. 
Et s’il fallait, en conclusion, la replacer dans l’ensemble 
de l’histoire universelle, on noterait aisément ces grands 
phénomènes généraux qui sont en effet parmi les plus 
impressionnants de l’évolution de l’humanité : — Il y &amp; 
vingt-cinq siècles, l’hellénisme conduit par Alexandre le 
Grand, du Bosphore, d’Alexandrie, de Tyr, conquit l’Asie 
antérieure, les plateaux de la Perse, ouvrit pour des siècles 
les routes de l’Inde et de la Chine. — Il y a quinze siècles, 
depuis les Huns, que les peuples de l’Asie, Mongols, Finnois, 
Tartares, Turcs, ont commencé de refluer vers l’Occident, 
couvrant de leurs hordes redoutables la Russie, la Hongrie, 
toute l’Asie Occidentale, la péninsule des Balkans, pour 
s’établir le plus fortement à Constantinople. — Voici cinq 
siècles, depuis la bataille de Lépante, que les Européens 
reprennent vers TEst les traces d’Alexandre le Grand, 
refoulent les peuples de l’Asie sur l’Asie, cherchent les 
routes des marchés incomparables de l’Inde et delà Chine, 
pour achever vers le Toit du Monde la communion de toutes 
les races humaines. 
C’est presque toute l’histoire des hommes, et c’est l’his 
toire même de la Question d’Orient. 
Les hommes et les faits d’hier et d’aujourd’hui sont 
petits dans le tableau des siècles.
        <pb n="413" />
        m. 
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F;l 
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        <pb n="414" />
        TABLE DES MATIERES 
Pages 
Préface de M. Gabriel Monod i 
INTRODUCTION. — Définition de la Question d’Ohient. . . 1 
PREMIÈRE PARTIE. 
LES ORIGINES. 
CHAPITRE PREMIER. 
Byzance et Stamboul. 
I. — l’empire byzantin. 
Les conquêtes de Justinien. — Les Slaves du Danube ; les 
Bulgares. — Les Sassanides de la Perse. 
Héraclius. — Les Slaves au sud du Danube. — Défaite des 
Perses. — Apparition des Arabes. 
Les conquêtes arabes ; la course à ITndus, à l’Atlantique. — 
Léon risaurien et Charles Martel. — La décadence arabe. 
Renaissance de l’empire byzantin au x* siècle. — Conversion 
et organisation des Slaves du Danube. — Basile II le Bul- 
garoctone (xii® siècle). 
Les Mongols, Huns, Turcs. — Les Sedjoukides en Asie mi 
neure, à Bagdad # 
l’empire LATIN. 
Les Croisades. — Les Etats francs du Levant. — Baladin ; 
prise de Jérusalem (1187). 
L’empire byzantin ; ses dissensions. — Les intérêts des Véni 
tiens. — La Serbie. — La Bulgarie. — Les Latins à Cons 
tantinople ; l’empire latin, — Les Latins et les Chrétiens 
des Balkans. — Chute de l’empire latin (1261). 
Les Mongols ; Tchinguiz-Khan (xiii* siècle) 14 
in» — LA CHUTE DE l’eMPIRS GREC. 
Son étendue en 1261. — Les États chrétiens du Danube Infâ» 
rieur; Stéphane Douchan et la Grande-Serbie (1331-1333). 
— Les Turcs Ottomans. 
,La bataille de Kossovo (1389). — L’empire de Timour-Lenk,
        <pb n="415" />
        i 
400 
TABLE DES MATIÈRES 
— La bataille d’Angora (1402). — Prise de Constantinople 
(1453). 
Le « rassemblement de la terre russe ». — Fin de la domi 
nation mongole en Russie. — Le mariage d’Ivan 111 et de 
Sophie Paléülogue (1412) 1^ 
IV. — l’empire ottoman. 
Ses ennemis. — L’apogée de la puissance ottomane (xvi* s.). 
— Les conquêtes de Sélim en Asie (1512-1520). — Soliman 
le Magnifique : Belgrade, Rhodes. — Barberousse en Algérie. 
— L’alliance française. — Les Ottomans en Hongrie, à 
Bude, devant Vienne. — Extrême extension de leur empire. 
Caractères de la domination ottomane. — Vainqueurs et 
vaincus. — Les autonomies locales. — L’Islam dans l’Inde. 
— Les Grands Mongols de Delhi. — Les Portugais sur les 
côtes de l’Inde. 
La décadence ottomane. — La bataille de Lépante (1571). — 
Traité de Sitvatorok (1606). — Premières résistances des 
sujets chrétiens. — La Russie : les Romanof. — Décadence 
des Grands Mongols : les Européens dans l’Inde 2&amp; 
CHAPITRE II. 
La Question d’Orient au xvni* siècle. 
Politique nouvelle de l’Autriche vers le Danube inférieur. — 
Politique nouvelle de la Russie vers la mer Noire et le 
Danube inférieur. — Nouveaux intérêts de l’Angleterre 
vers l’Inde 38&gt; 
I. PROGRÈS DE L’AUTRICHE. 
Le sultan Mohammed IV et ses grands vizirs les Kœprilû. — 
La bataille de Saint-Gothard (!«'■ août 1664). — Les Turcs 
devant Vienne; intervention de Jean Sobieski : sa victoire 
au Kahlenberg (1683). — Victoires autrichiennes sur les 
Turcs. — Le prince Eugène. — Les Vénitiens en Morée. — 
Les Russes à Azov. — Le traité de Carlowitz (1699). 
Pacification de la Hongrie. — Les confins militaires. — La 
campagne de Pierre le Grand sur le Pruth (1711). — Le 
traité de Falksen : restitution d’Azov. — Le traité de Passa- 
rowitz (1718). 
La diplomatie française et le dogme de l’intégrité de l’empire 
ottouian. — L’ambassade du marquis de Villeneuve. — Les 
Turcs devant Belgrade. — Le traité de Belgrade (1®’’ sep 
tembre 1739). — Les capitulations de 1740. — Prestige de 
I la Fiance à Constantinople 4(y 
II. — PROGRÈS DES RUSSES. 
^«therine II. - La guerre turco-russe 
(1768-1774). - Les Russes en Grèce. — Destruction de la 
flotte turque a Tchesmé (3 juillet 1770). - L’enteute austro-
        <pb n="416" />
        1 
TABLE DES MATIÈRES. 
401 
prussienne. — Le premier partage de la Pologne (1712). — 
Le traité de Koutchouk-Kaïnardji (1774). 
Le projet grec (1772-1781). — M. de Ségur à Pétersbourg. — 
Potemkin : colonisation de la Russie méridionale. — Occu 
pation de la Crimée ; le voyage' de Kherson. — Nouvelle 
guerre turoo-russe (1787-1792). — Le plan piyseien du 
baron de Herzberg. — Les traités de Sistova et de Yassy 
(1791-1792) 50 
lU. — BN ASIE. — PROGRÈS DES ANGLAIS. 
Progrès des Anglais. — Les Russes en Sibérie. 
La Perse. — Fin de la dynastie des Sopliis (1722). — Le 
règne de Nadîr-shah (1736-1747). — Avènement de la dy 
nastie turcomane des Kadjars (1761). 
Les Grands Mongols de Delhi. — Aureng-Zeb. — Démembre 
ment de l’empire mongol de l’Inde. — Les Français dans 
l’Inde : Martin, Dumas, Dupleix. — Les Anglais dans l’Inde. 
— Le traité Godeheu (1754). — Robert Clive. — La bataille 
de Plassey (1757) et la conquête du Bengale. — Warren 
Hastings. 
La décadence des puissances musulmanes et les ambitions 
européennes à la fin du xviii® siècle 60 
CHAPITRE III. 
Le grand dessein de Napoléon. 
I. — LES APPROCHES ; BONAPARTE EN ÉGYPTE ; LES ANGLAIS DANS L’iNDE. 
Relations de la Convention avec le gouvernement ottoman. 
— Le général Aubert-Dubayet. - Les projets de Bonaparte 
sur l’Orient. — L’expédition d’Egypte. — La bataille du Nil. 
— L’Institut du Caire. — Perte de l’Egypte : Kléber et 
Menou. 
Bonaparte et le tsar Paul. — Le grand projet contre l’Inde. 
— La paix d’Amiens (1802). 
Les Anglais dans l’Inde. — La mort de Tippoo-Sahib ; la 
conquête du Mysore (1799). — Le gouvernement du mar 
quis de Wellesley. — La défaite des Mahrattes (1802-1805). 70 
n. — LE GRAND PLAN DE NAPOLÉON SUR l’obIENT. 
La mission Sébastiani en Orient (1802). — Le général Decaen 
dans l’Inde. — Le traité de Presbourg (1805). — Sébastiani 
à Constantinople. 
Les Anglais devant Constantinople. — Leur échec (février 
1807). — Les Anglais en Egypte. — Leur échec (septembre 
1807). — Le traité de Finkenstein entre Napoléon et la 
Perse (mai 1807). — L’entrevue de Tilsitt (juillet 1807). 
La Révolution du 29 mai 1807 à Constantinople. — Chute de 
Sélim III. — Nouvelle révolution : avènement de Mahmoud 
(28 juillet 1808). — Insurrection des provinces ottomanes: 
Djezzar-pacha ; les Wahabites; Pasvan Oglou; le Monté- 
E. ÜRiAULT. — Question d’Orient. 26
        <pb n="417" />
        402 
TABLE DES MATIÈRES. 
negro ; le patriote grec Rhigas ; Ali de Janina ; la Serbie ; 
, Kara-Georges et Miloch Obrenovitch. 
Le traité de Tilsitt. — Négociations franco-russes sur la 
question d’Orient. — La lettre du 2 février 1808. — Projet 
de partage de l’empire ottoman : la « langue de chat ». — 
Le grand dessein sur l’Inde 82 
III. — DÉFAITE DE NAPOLÉON. 
Baylen. — L’entrevue d’Erfurt (septembre 1808). — Le traité 
de Vienne (1809). — Le gouvernement français des pro 
vinces illyriennes. 
La guerre turco-russe (1806-1812) et le traité de Bucharest 
(28 mai 1812). — Le grand plan de Napoléon en 1812. — La 
défaite de Napoléon. 
L’Orient au moment du congrès de Vienne 93 
DEUXIÈME PARTIE. 
LA RÉFORME DE LA TURQUIE ET LES DÉMEMBREMENTS. 
CHAPITRE IV. 
L’indépendance de la Grèce. 
I. — LA RENAISSANCE DE LA NATIONALITÉ GRECQUE. 
Marchands, klephtes et marins des îles. — La politique du 
tsar Alexandre I". — Rapprochement avec la France. — 
L’Autriche et l’Angleterre. — Les Philhellènes, les Philo 
muses, les Hétairies. ... 104 
II. — l’insurrection et la répression. 
Alexandre Ypsilanti en Moldavie (1821). — L’insurrection en 
Grèce. — Mort d’Ali de Janina (1822). — Massacres à Cons 
tantinople, à Chio. — L’assemblée d’Epidaure (janvier 1822). 
— L’intervention du tsar Alexandre. 
La politique anglaise. — Canning. — Le sultan Mahmoud 
appelle l’armée égyptienne. — Dissensions intestines parmi 
les Grecs. — Ibrahim-pacha en Morée. — Le siège et la 
prise de Missolonghi par les Turcs et les Égyptiens (1823- 
1826). 109 
ni. — l’intervention européenne et l’indépendance (1826-1829). 
Destruction de la milice des Janissaires (juin 1826). — Débuts 
de la réforme militaire en Turquie. — L’agitation philhel- 
lénique en Europe. — Vigoureuse intervention du tsar 
Nicolas I®'. — La convention d’Akkermann (octobre 1826). 
Les inquiétudes de l’Angleterre. — La triple alliance de 
Londres (6 juillet 1827). — La bataille de Navarin (20 oct.).
        <pb n="418" />
        TABLE DES MATIÈRES. 
403 
Traité de Tourkmantchaï entre la Russie et la Perse 
(février 1828). — Le général Maison en Morée (1828). — Les 
Russes en Arménie et dans les Balkans (1828-18291. 
Le traité d’Andrinople (14 septembre 1829). — Le nouveau 
royaume de Grèce. — L’entente franco-russe en 1828-1830. 
— Le projet Polignac 117 
CHAPITRE V. 
Mahmoud et Méhémet. — La réforme de la Turquie. 
Le Tanzimât. — Nécessité et difficulté de la réforme de l’em 
pire ottoman. — Mahmoud 135 
I. — LB SULTAN ET LE PACHA. — MAHMOUD BT MÉHÉMET. 
Les réformes de Méhémet-Ali en Égypte. — « La confiscation 
universelle ». — Prospérité de l’Egypte. — Les forces mili 
taires et navales du pacha. — Les conquêtes : fondation de 
Khartoum ; expansion de l’islam en Afrique. 
La question de Syrie. — Conquête de la Syrie par Ibrahim. 
— Sa victoire à Konieh (21 décembre 1832). — Les Russes 
au Bosphore (février 1833). — L’amiral Roussin à Cons 
tantinople. — La convention de Kutayeh (5 mai 1833). — 
Le traité d’TJnkiar-Skélessi (8 juillet 1833) 137 
II. — LA CRISE DE 1840. 
Grandeur de Méhémet-Ali.—Puissance de la France en Égypte. 
— Inquiétudes de l’Angleterre. — Nouvelle guerre entre 
Mahmoud et Méhémet. — Victoire d’Ihrahim à Nézib (24 
juin 1839). — La flotte turque livrée au pacha d’Égypte. 
Intervention de l’Europe. — La note collective du 27 juillet 
1839. — Situation prépondérante de la France dans le 
Levant en 1839. — Rapprochement de l’Angleterre et de la 
Russie contre la France. — La politique de Thiers. — La 
quadruple alliance de Londres (15 juillet 1840). — Prépa 
ratifs de guerre en France, en Allemagne. 
Défaites de Méhémet-Ali. — La note française du 8 octobre 
1840. — Le ministère Guizot. — La convention d’Alexandrie 
(25 novembre 1840). — Le hatti-shérif du 1«' juin 1841. — 
— La convention des détroits (13 juillet 1841). — Succès 
diplomatique de l’Angleterre - . 144 
III. — LA CHARTE DE 6ULHANÉ. 
Les puissances européennes garantes de l’intégrité de l’em 
pire ottoman. — Continuation de la réforme en Turquie : 
Abd-ul-Medjid ; Reschid-pacha. — La charte de Gulhané 
(3 novembre 1839). — Réorganisation de l’armée ottomane. 
— L’œuvre de Reschid-pacha. — Opposition des ulémas et 
des fanatiques musulmans. — Agitation des provinces chré 
tiennes : troubles en Serbie, en Palestine, dans le Liban. — 
Dissensions en Grèce : la Constitution de 1843 ; le ministère
        <pb n="419" />
        404 
TABLE DES MATIÈRES. 
Colettis ; Piscatory el Edmond Lyons. — La politique de la 
France dans le Levant 151 
CHAPITRE VI. 
La guerre de Crimée et ses suites. — Réformes et autonomies. 
I. — FRANCK, ANGLETERRE ET RUSSIE — LA GUERRE DE CRIMÉE. 
L’influence anglaise à Constantinople. 
La France et la Russie dans le Levant. —Le firman du 9 fé 
vrier 18S2 sur les lieux saints. — Le tsar Nicolas. — L’Au 
triche et la Prusse. — Prise d’armes au Monténégro. — Le 
tsar et sir Hamilton Seymour. — L’ambassade Menchikof 
(mars 1853). — L’ultimatum russe. — Résistance de la Porte. 
L’ingratitude de l’Autriche. — La politique prussienne. — 
L’enthousiasme belliqueux en Russie et dans les Balkans. 
— Destruction de la flotte turque à Sinope (30 novembre 
1853) . — L’ultimatum anglo-français. — La guerre (mars 
1854) . 
Les Anglo-Français à Gallipoli, à Varna, dans la Dobroudja. 
— L’occupation des Principautés par l’Autriche. — En 
Crimée : l’Alma, Balaklava, Inkermann. — Le siège de Sé 
bastopol (septembre 1854-septembre 1855). — Intervention 
du Piémont. — Mort du tsar Nicolas (2 mars 1855). — La 
prise de Sébastopol. — Prise de Kars (21 novembre 1855). 
Les négociations pour la paix. — Le Congrès de Paris (février- 
mars 1856). — Le traité du 30 mars 166 
II. — LA POLITIQUE DES RÉFORMES. 
L’influence française à Constantinople. — Insufiflsante appli 
cation de la charte de Gulhané. — La réforme militaire.— 
Le hatti-humayoun du 18 février 1856. — Avènement d’Abd- 
ul-Aziz (1861) ; ses ministres Ali pacha et Fuad pacha. — 
La loi sur les vilayets (1864). — Note française sur l’appli 
cation du hatti-humayoun (janvier 1867). — Le lycée fran 
çais de Galata-Seraï. — Le Conseil d’État et la Haute-Cour 
de justice (1868). — Projet de contruction de voies ferrées. 
— La guerre de 1870 184 
III. — LA POLITIQUE DE L’AUTONOMIE. 
Les oppositions aux réformes. — Inexécution des réformes. 
— La politique russe ; nécessité du démembrement ; auto 
nomie des diverses provinces. 
Fondation de la principauté de Roumanie par l’union de la 
Moldavie et de la Valachie (1859-1862). — La Serbie : Miloch 
Obrenovitch ; départ des dernières garnisons turques. — 
Les troubles du Liban : massacres de chrétiens Maronites ; 
massacres de Damas (avril-juillet 1860). — Intervention 
française ; expédition du général de Beaufort-d’Hautpoul. 
— Les Français dans la Montagne. — Départ des troupe'
        <pb n="420" />
        TABLE DES MATIÈRES. 
'1405 
françaises (juin 1861). Organisation nouvelle du Liban par 
le règlement du 9 juin 1861. — En Grèce: chute du roi 
O thon (1862) ; avènement de Georges I«' et annexion des 
lies Ioniennes (1863). — Insurrection de la Crète (1866-1869). 
— Répression de l’insurrection. — Le firman du 10 janvier 
1868. 
Querelles entre les chrétiens de l’empire ottoman : les üniates; 
le schisme bulgare (11 mars 1870) IHO 
CHAPITRE VU. 
La guerre des Balkans (1877-1878). 
I. — LA CONFÉRENCE DE LONDRES (1871). 
La circulaire Gortchakof (29 octobre 1870). — La confé 
rence de Londres et la convention du 13 mars 1871. — La 
nouvelle politique extérieure de l’Autriche-Hongrie et les 
intérêts de l’Allemagne prussienne. — L’alliance des trois 
empereurs. — Le chancelier Gortchakof et le panslavisme. 
— Le Congrès des Slavophiles à Moscou (1867). — Le 
panislamisme et la jeune Turquie. — La Renaissance mu 
sulmane 204 
II. — LES INSURRECTIONS ET hh. CONFÉRENCE DE CONSTANTINOPLE. 
(1875-1877). 
Insurrection de l’Herzégovine (1875). — La note Andrassy 
(30 janvier 1876). — Insurrection de la Bosnie. — Insur 
rection de la Bulgarie. — Le mémorandum de Berlin. — 
Déposition et mort d’Abd-ul-Aziz ; avènement de Mourad 
(30 mai 1876). — Avènement d’Abd-ul-Ilamid H. — Guerre 
de la Turquie contre la Serbie et le Monténégro (juillet 
1876). — Les « atrocités » de Bulgarie. — Défaites des 
Serbes. — Le général Ignatief à Constantinople (octobre 
1876): armistice accordé à la Serbie. — La conférence de 
Constantinople (décembre 1876-janvier 1877). — Procla 
mation solennelle de la Constitution ottomane (24 décembre 
1876). — Echec de la conférence européenne. — Arrange 
ment austro-russe. — La note collective du 31 mars 1877; 
résistance de la Porte. — Convention militaire entre la 
Russie et la Roumanie. — La guerre 209 
m. — LA GUERRE. 
Gravité des circonstances. — Le passage du Danube. — La 
pointe du général Gourko à travers les Balkans. — L’armée 
de Suleïman pacha devant Andrinople. 
Osman pacha à Plevna ; échecs des Russes. — Echecs de# 
Russes en Asie. — Activité du généralissime turc Méhémet- 
Ali sur la ligne du Lom. 
Concentration des troupes russes devant Plevna. — Todlieben. 
— Capitulation de Plevna (28 novembre). — Prise de Kars
        <pb n="421" />
        406 
TABLE DES MATIÈRES. 
(18 novembre). — Passage des Balkans. — Les Russes à 
Andrinople. — Les Russes devant Constantinople, à San- 
Stefano. — L’armistice d’Andrinople 
lY. — LE TRAITÉ DE BERLIN ET SON EXÉCUTION. 
Le traité de San-Stefano (3 mars 1878). — La Grande-Bul 
garie. — Protestations de l’Angleterre. — La politique du 
prince de Bismarck. — Le Congrès de Berlin (juin-juillet 
1878). — Le traité du 13 juillet. — Le traité secret du 
4 juin 1878 entre l’Angleterre et la Porte: les Anglais à 
Chypre. — La nouvelle principauté de Bulgarie. 
Affaiblissement de la Turquie. — Les nouveaux royaumes de 
Roumanie et de Serbie (1881-1882). — Les Autrichiens en 
Bosnie et Herzégovine. — Le Monténégro et la ligue alba 
naise. — Les nouvelles frontières de la Grèce (1881). — La 
pi’incipauté de Bulgarie ; rupture avec la Russie '(1883). — 
La révolution de 1885 : union de la Bulgarie et de la Rou- 
mélie orientale. — Le blocus pacifique de la Grèce (1886). 
— La guerre entre la Serbie et la Bulgarie. — Enlèvement 
du prince Alexandre de Bulgarie (août 1886) : son abdica 
tion. — Ferdinand de Saxe-Cobourg élu prince de Bulgarie 
(juillet 1887) 
TROISIÈME PARTIE. 
LES QUESTIONS ACTUELLES. 
CHAPITRE VIII. 
En Europe. — Arménie. — Crète. — Macédoine. 
I. — LA POLITIQUE PERSONNELLE DU SULTAN ABD-UL-HAMID II. 
Les Vieux-Turcs et les Jeunes-Turcs. — L’entourage du sultan. 
— Les terreurs d’Abd-ul-Hamid. — Relations du sultan 
avec les confréries. — Réorganisation militaire et adminis 
tration financière . 
II. — LES MASSACRES D’ARMÉNIE (1894-1896). 
La politique arménienne. — L’église grégorienne d’Arménie. 
— La constitution arménienne de 1860. — Les Arméniens 
au service du sultan. 
Les traités de San-Stefano et de Berlin : clauses relatives à 
l’Arménie. — L’intervention anglaise en faveur des Armé 
niens. — Les plaintes des Arméniens. — La nouvelle poli 
tique russe contre les Arméniens : la centralisation sous le 
tsar Alexandre 111. — Les comités révolutionnaires. 
La persécution des Arméniens par le sultan. — La politique 
des massacres. — Les massacres du Sassoun (août-sep 
tembre 1894). — L’intervention de l’Europe. — Le premier
        <pb n="422" />
        table des matières. 
massacre de Constantinople (octobre 1895). — L’iradé du 
20 octobre 1895. — Le grand massacre (novembre-décembre 
1895) . — La question des seconds stationnaires. — Les 
massacres de Van (juin 1896). — L’affaire de la Banque 
ottomane: le second massacre de Constantinople (août 
1896) . — Le « sultan assassin », le « sultan rouge ». 
La politique européenne. — Les propositions anglaises. — La 
*ormule française de l’intégrité de l’empire ottoman. . . 
III. — LES AFFAIRES DE CRÈTE ET LE CONFLIT ORÉCO-TÜRC (1895-1898 
Les Cretois et le firman de 1868. — Le traité de Berlin et le 
pacte de Halepa (1878). — Le firman du 26 octobre 1889.— 
Plaintes des Crétois. — Nomination d’un gouverneur chré 
tien, Karatheodory-pacha. — Plaintes des musulmans. 
Conflits sanglants entre chrétiens et musulmans : musulmans 
dans les villes, chrétiens dans la montagne. — L’émotion à 
Athènes. — Concessions faites par le sultan : Georgis Bero- 
vitch pacha, gouverneur chrétien de la Crète. — L’arran 
gement du 25 août 1896. — Espérances et premières me 
sures de pacification. — Soulèvement des musulmans : 
mesures suspectes prises par le gouvernement ottoman. — 
Troubles à La Cauée (janvier 1897). — Intervention de la 
Grèce : le colonel Vassos en Crète (février 1897). — L en 
thousiasme à Athènes : réveil de la Grande-Idée. — Inquié 
tudes des Slaves des Balkans. — Proclamation de l’auto 
nomie de la Crète par les puissances. — Sommation à la 
Grèce de rappeler ses troupes de Crète. 
Surexcitation des passions patriotiques à Athènes. — Con 
centration des troupes grecques et des troupes turques à 
la frontière de Thessalie.— Nouveaux troubles en Asie Mi 
neure.— Explosion des haines religieuses. — Déclaration de 
guerre entre la Grèce et la Turquie. — La politique de la 
Serbie et de la Bulgarie. — La guerre (avril-mai 1897). — 
Premiers succès des Grecs en Epire. — L’invasion turaue 
en Thessalie : Tyrnavos, Larissa, Pharsale. — La médiation 
européenne. — La solution de la question crétoise. — La 
défaite de l’hellénisme. — Restauration du prestige du 
sultan parmi les musulmans 
IV. — LA DEUXIÈME GUERRE DES BALKANS (1912-1913). 
Les nationalités chrétiennes des Balkans. — Les Albanais : 
leurs anciens rapports avec l’Italie méridionale. — Leur 
conversion à l’Islam : leurs mœurs, leurs brigandages. — 
Les Grecs : la Grande Idée ; le domaine de l’hellénisme 
autour de la mer Égée. — Les Koutzo-Valaques. — Les 
Serbes : le souvenir de la Grande-Serbie. — Les Bulgares : 
la Grande-Bulgarie ; leurs fortes qualités ; leur propagande 
politique et religieuse 
Les troubles de Macédoine. — La Révolution jeune-turque de 
juillet 1908. — L’annexion de la Bosnie et de l’Herzégovine
        <pb n="423" />
        408 
TABLE DES MATIÈRES. 
par l’Autriche. — Le prince Ferdinand « tsar des Bulgares ». 
— La chute d’Abd-ul-Hamid II 
La France au Maroc. — Les Italiens en Tripolilaine : traité 
de Lausanne (1912) 
L’alliance balkanique (13 mars 1912). — Les défaites des Turcs 
parles Balkaniques.— Prise de Janina, Andrinople, Scutari. 
— Les préliminaires de Londres (30 mai 1913) 
La fin de l’alliance balkanique. — La guerre des alliés (juin- 
juillet 1913). — Défaites de la Bulgarie. — Les atrocités 
bulgares. — Le traité de Bucharest (10 août 1913): le par 
tage de la Macédoine 
Les questions en suspens: la question financière, la question 
d’Albanie, la question des Iles 
L’avènement des États Balkaniques à l'indépendance parfaite. 
— La prépondérance slave dans l’Europe orientale et cen 
trale 
CHAPITRE IX. 
En Asie. — Anglais et Russes. 
I. — LE PLATEAU DK L IMAN. 
Le recul de l’Islam en Asie. 
Le plateau de l’Iran. — Anarchie dans l’Afghanistan. — La 
Perse, son originalité parmi les peuples musulmans. — La 
dynastie turcomane des Kadjars : Nasr-ed-din (1848-1896). 
— Le Babisme. — Ses caractères nationaux 293 
II. — L’ANGLETERRE ET LA RUSSIE EN ASIE. 
Les premières approches. — Les Anglais dans l’Inde. — Fin 
de la conquête de la Péninsule. — La guerre de l’opium 
(1840-1842). 
Les Russes au delà de l’Oural. — Premiers projets de Pierre 
le Grand et de Catherine II. — Les pillards Kirghiz. — Le 
khan de Khiva. — Les Russes au sud du Caucase. . . , 298 
III. — LA CRISE DE 1840-1860. 
Désastre anglais dans l’Afghanistan (1842). — Soumission des 
Seykhs du Pendjab (1843-1848). — L’insurrection des 
«payes (1857). — L’administration de la Compagnie an 
glaise. — La révolte : Nana-Sahib. — Reprise de Delhi. — 
Sir Colin Campbell. — Reprise de Lucknow. — Fin de la 
révolte. — Nouvelle organisation du gouvernement de 
l’Inde — Victoria, impératrice des Indes (1877). 
L’agitation générale de l’Islam vers 1850. — Les musulmans 
du Caucase. — L’iman Schamyl. — Vingt-cinq ans de luttes. 
— Prise de la citadelle de Dargo. — Défaite de Schamyl 
(25 août 1839). — Soumission des Tcherkesses 30i 
IV. — LE GRAND EFFORT DES RUSSES. 
Expansion de la Russie en Asie après la guerre de Crimée.
        <pb n="424" />
        TABLE DES MATIERES 409 
— Le traité d’Aïgoun (1858) : les Russes sur l’Amour. — Les 
traités de Tien-tsin et de Pékin g. — Les Russes à Kouldja 
(1871). — Dans le Turkestan. — Tchernaïef. — Prise de 
Tachkent. — Le général Kaufmann, gouverneur du Tur 
kestan russe ; prise de Samarkand. — Soumission du khan 
de Boukhara (1868). — Soumission du khan de Khiva (1873). 
Les Anglais maîtres de la Birmanie (1885). — Dans ¡'Afgha 
nistan (1879-18801. 
Nouveaux efforts des Russes depuis la guerre des Balkans. 
— Sur la mer Caspienne. — Les Tekkés. — Le général 
Skobelef. — Prise de Géok-Tépé (1881). — Occupation de 
Merv, de Saraks, de Pendjeh (1884-1886) 312 
V. — LA SITUATION PRÉSENTE. 
Les Anglais et les Russes en présence. — L’empire anglais 
de l’Océan Indien. — Scs lignes stratégiques. — La guerre 
sino-japonaise (1894-1895). — Le traité de Simonosaki (avril 
1895). — L’influence russe en Corée et en Chine. — Les 
projets de voies ferrées dans l’Asie antérieure. — La situa 
tion de l’Inde. 
L’empire russe. — La politique russe ramenée de l’Extrême- 
Orient à l’Orient. — La réconciliation de l’Angleterre et de 
la Russie 320 
CHAPITRE X. 
En Afrique. — La question du Nil et la question du Niger. 
I. — l’islam EN AFRIQUE. 
La conquête arabe au vu« et au vni® siècle. — La décadence 
de la domination arabe. — Les Français dans l’Afrique oc 
cidentale. — Le percement de l’isthme de Suez. 
L’expansion de l’Islam en Afrique au xix® siècle. — La sim 
plicité de la morale et du dogme de l’Islam. — L’Islam et 
le commerce des esclaves : la puissance des négriers. — 
Les confréries musulmanes — Les Senoûsiya. — Extension 
et mode de l’action des Senoûsiya 329 
n. — l’Égypte depuis 1830. 
Les successeurs de Méhémet-Ali en Egypte. — Les conquêtes 
égyptiennes. — Fondation de Khartoum (1823). — La décou 
verte des sources du Nil. — Le khédive Ismaïl pacha (1863- 
1879). — La conquête du Soudan égyptien. — Guerres entre 
l’Egypte et l’Abyssinie. — La découverte des monuments 
de l’ancienne Egypte : Auguste Mariette et les égyptologues 
français. — Le canal de Suez. — L’opposition de l’Angle 
terre. — La compagnie du canal. — L’inauguration (18 no 
vembre 1869). 
Désastreuse politique financière d’Ismaïl pacha. — Il vend à 
l’Angleterre ses actions du canal (1875). — Le contrôle 
financier anglo-français (1878). — Le mécontentement en 
Egypte ; opposition du khédive aux contrôleurs européens.
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        410 
TABLE DES MATIÈRES 
— Déposition d’Ismaïl ; avènement de son fils Tewfik (juin 
1879). 
Le parti national égyptien, — Le colonel Arabi. — Les in 
surrections du parti militaire (1881-1882). — Arabi pacha 
ministre de la guerre. — La conférence de Constantinople. 
— L’émeute d’Alexandrie (11 juin 1882). — Abstention du 
gouvernement français: bombardement d’Alexandrie. — 
Violation de la neutralité du canal de Suez par les Anglais. 
— Bataille de Tell-el-Kébir ; prise du Caire. — Les Anglais 
maîtres de l’Egypte 336 
III. — LA GUERRE DU SOUDAN. 
L’agitation musulmane au Soudan. — Le Madhi Mohammed- 
Ahmed. — La proclamation de la guerre sainte (1881). — 
Les victoires du Mahdi. — Gordon pacha. — Prise de Khar 
toum (janvier 1883). — L’évacuation du Soudan par les 
Anglo-Egyptiens 347 
IV. — l’Éthiopie et les italiens. 
L’Ethiopie. — Ses origines. — L’anarchie féodale en Ethiopie. 
— Le négus Théodoros. — Sa guerre contre les Anglais. 
— Sa défaite et sa mort (1868). — Le négus Johannés (1872- 
1889). — Ménélik II, roi du Choa (1863). — Puissance et 
prospérité de ce royaume. 
Les établissements italiens sur les côtes de la mer Rouge. - 
Massouah. — Lutte des Italiens contre Johannés. — Leur 
alliance avec Ménélik. — Le traité d’Ucciali (mai 1889): 
affirmation du protectorat italien sur l’Ethiopie. — Occu 
pation de Kassala par le général Baratieri (juillet 1894); 
défaites des Madhistes. — L’empire italien de l’Afrique 
orientale. 
Réconciliation du négus Ménélik et du ras Mangascia. — Dé 
nonciation par Ménélik du traité d’Ucciali (1893). — L’ex 
pédition du cosaque Atchinof. — La guerre entre les Italiens 
et Ménélik. — Les victoires du général Baratieri sur le ras 
Mangascia. — La conquête du Tigré (1893). — Les victoires 
de Ménélik; l’Amba-Alaghi, Makallé, Adoua (décembre 1893- 
mars 1896). — Le traité de paix d’Addis-Abeba (octobre 
1896) 331 
V. — LES FRANÇAIS DANS L’AFRIQUE OCCIDENTALE. 
Les Espagnols sur la côte Barbaresque. — Le Maroc. — Les 
intérêts européens au Maroc. 
La France sur la côte Barbaresque. — Premières relations de 
la France avec Alger. — Prise d’Alger (juillet 1830). — Fin 
de la domination turque en Algérie. — Français et Arabes: 
Bugeaud et Abd-el-Kader. — La colonisation française en 
Algérie. 
La soumission des Berbères de la Kabylie (1837). — Faidherbe 
au Sénégal (1834-1865). 
L’expansion française depuis 1880. — Etablissement du pro 
tectorat français en Tunisie. — Savorgnan de Brazza au 
Congo. 
iLe grand effort de la colonisation française depuis 1892. —
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        TABLE DES MATIÈRES 411 
— Binger dans la bouche du Niger. — Bonnier à Tom 
bouctou. — Dodds au Dahomey, — Mizon, Crampel, Maistre 
dans le bassin du lac Tchad. — L’accord anglo-français. 
La suprématie française dans l’Afrique occidentale 361 
VI. — LES EUROPÉENS DANS LA VALLÉE DU NIL. 
Les derniers progrès des Européens en Afrique. — La situa 
tion des Anglais en Egypte. — Echec de la convention de 
1887, — L’expédition anglaise contre Khartoum (1896-1898). 
— Les Italiens à Massouah. — Le rôle de l’Ethiopie. — La 
France en Egypte, à Obock. — Les intérêts et le rôle de la 
France dans l’Afrique musulmane 371 
CONCLUSION. 
I. — LE RECUL DE L'ISLAM. 
Nullité du rôle des Turcs dans l’histoire de la civilisation. — 
Les défaites de l’Islam en Asie, en Afrique, en Europe. — 
Les trois termes de la question d’Orient : le Pamir, le Nil, 
les Détroits. — La politique des sultans. — Les massacres. 
— L’impuissance du concert européen et les intérêts con 
tradictoires des puissances 377 
U. — INTÉGRITÉ ET RÉFORME DE L EMPIRE OTTOMAN. 
La politique française, — La tradition de l’alliance ottomane. 
— La formule de l’intégrité de l’empire ottoman. — La tra 
dition de la réforme ottomane. — Le Tanzimât (1826-1877). 
— Degré de sincérité des réformes ottomanes. — Incompa 
tibilité de l’Etat ottoman avec la civilisation européenne. 
— Le caractère des Turcs. — La réforme forcée. — L’iné 
vitable tradition du démembrement et de la destruction de 
l’empire turc 38t 
ni. — POSITION ACTUELLE DE LA QUESTION D’oRIENT. 
La renaissance des nationalités balkaniques. — L’expansion 
russe en Asie. — La soumission des Turcomans, — L’expan 
sion française en Afrique. — Les États arabes. — L’expan 
sion anglaisejde la Méditerranée à l’Inde. — L’accord anglo- 
franco-russe.— La poussée germanique vers le Sud-Est; le 
them in de Bagdad. — La question de la Turquie d’Asie. — 
L’Europe aux portes de l’Asie. — Les grandes migrations des 
peuples et la question d’Orient 389 
Table des Matières 399 
CHARTRES. — IMP. DURAND, RUE FULBERT.
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Bonaparte et les républiques italiennes, 
par P. Gaffarel. 1 vol. in-8. ... 5 fr. 
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(1912) par E. Lemonon. ln-8. . . 7 fr. 
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Le protestantisme au Japon (1859-1870), 
par Raoul Allier. 1 vol. in-lô. 3 fr. 50 
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374 EX AFRIQUE. — LA QUESTIOX DU NIL ET DU NIGER. 
aient enveloppée par les entreprises européennes. Depuis 
V ^ ^lahdi, 1 action des Derviches a perdu sa vigueur, 
vers J est, Osman-Digma fît encore quelques tentatives sur 
50ua un, en 1888 ; il fut repoussé, et les Anglais réoccu- 
perent Tokar, à quelque distance de la côte ; en 1889, il se 
leta sur Ouady-Alfa ; il fut battu le 3 août à Toski par le 
3 n ra Grenfeld. La meme année, Stanley délivra, un peu 
maigre lui Emin-pacha, gouverneur égyptien de la pro 
vince de 1 Equateur, resté enfermé dans le pays de Lado. 
Le boudan retomba alors pour quelque temps dans le 
silence, sauf quelques contacts entre les Musulmans et les 
Européens, Belges ou Français, le long de l’Oubanghi. 
Puis le mahdisme tomba en décadence : il ne faisait d’ail 
leurs que cacher sous des apparences religieuses les intérêts 
des marchands d’esclaves. Son ardeur s’éteignit ; il fut peu 
à peu resserré, traqué par les approches des chrétiens ; il 
omba en dissolution ; il ne trouva même pas dans l’immi 
nence du danger suprême un vigoureux accès de désespoir. 
s enferma dans la région de Khartoum et attendit le coup 
mortel que lui portèrent les Anglais. 
Les Anglais en effet se fortifîaient en Egypte. Le régime 
U contrôle anglo-français fut aboli dès le lendemain de 
occupation, et remplacé par une sorte de protectorat 
exclusif du gouvernement anglais, que représente un rési- 
ent général. Sir Eveling Baring, devenu lord Cromer. Les 
ministres de la reine déclarèrent longtemps en propres termes 
que 1 occupation de l’Egypte n’était que provisoire, qu’elle 
cesserait quand l’ordre y serait assuré dans l’administration 
et dans les fînanees, quand la sécurité y serait absolue pour 
les intérêts des Européens en général. 
- condition politique de l’Egypte ne fut pas 
définitivement réglée. Le 22 mai 1887, une convention fut 
iignee a Constantinople entre l’Angleterre et la Porte. Elle 
établissait la neutralité du canal de Suez, l’inviolabilité du 
witoire égyptien. Les troupes anglaises devaient quitter 
; mais si à ce moment il y 
quelque danger intérieur, l’occupation 
hritflTini ^ prolongée ; ou si, après le départ des troupes 
nnnrrnitT^^’ danger y reparaissait, l’Angleterre 
invlfppc ,Les grandes puissances seraient 
mvitees a adherer à cette convention ; si une seule d’entre 
es s y re usait dans le délai de trois années, l’occupation 
anglaise continuerait.
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