LA HONGRIE, DE L’ADRIATIQUE AU DANUBE.
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Et déjà les capricieuses spirales de la fumée des cigares et des pipes s’envo
laient au plafond en jolis petits nuages azurés.
La chambre dans laquelle je m’éveillai le lendemain matin était vaste,
riante, garnie de tapis, meublée avec tout le confort et l’élégance modernes ;.
les murs étaient ornés de superbes tableaux, et ma fenêtre en encadrait un
autre, tel qu’aucun peintre n’en pourra jamais faire de semblable. C’était
une longue succession de paysages et de sites splendides : des collines si
doucement inclinées qu elles semblaient faites à main d’homme; des plans
harmonieux, bien étagés, fuyant et s’évanouissant comme dans une brume
de rêve ; des prairies à la trame sombre que des prés de trèfle relevaient
d’une broderie ornée de pompons rouges; c’étaient d immenses champs de
blé pareils à des lacs d’or fondu, des vignes, des métairies isolées au milieu
de la plaine, ou des villages groupés en amphithéâtre sur un coteau enso
leillé. On est là au centre de la vieille terre classique de la Hongrie. Au
nord, le regard s’étend jusqu’à Presbourg, et, de l’autre côté du Danube,
jusqu’aux Carpathes, dont les sommets découpés blanchissent au loin comme
les vagues d’une mer en furie. A l’est, ou voit la forteresse de Komorn et la
montagne de Aude ; au sud, la vue plonge sur la forêt de Bakony, qui s’étend
comme une longue muraille noire et impénétrable. Quatorze combats se
déroulent à vos pieds. Et à l’horizon, à une distance de huit à dix lieues,
vous voyez le Danube qui déroule, comme un gigantesque serpent, ses
anneaux verts et jaunes au milieu des herbes; plus près, la ville de Raab
apparaît avec ses bastions abandonnés, ses murailles fauves tigrées d’ombre
et de lumière. Une sérénité suprême, une paix immense tombait sur cette
étendue incommensurable, semée de villes et de villages, coupée de cours
d’eau et de grandes routes, de champs de blé, de champs de mais, de
trèfle et de colza, chatoyant comme des mosaïques incrustées de topazes et
de rubis. Moïse, découvrant du haut du Sinai la terre de Ghanaan, n’eut pas
la vision d’une terre plus fertile, plus vaste et plus belle. Une lumière tendre,
joyeuse, la lumière caressante d’une matinée d’été, faisait ressortir encore
mieux la magnificence de ce tableau.
Pendant le déjeuner, le Père qui me faisait les honneurs du couvent me
donna sur le mont Saint-Martin quelques renseignements historiques.
La montagne sur laquelle le monastère est bâti comme une forteresse,
s'appelait jadis le mont Pannonien ; les Romains qui habitaient la contrée
le vénéraient à l’égal de l’Olympe. Saint Martin, né de parents païens dans
une colonie voisine de la montagne, venait souvent y déposer des offrandes
aux faux dieux. Mais un jour, obéissant à une inspiration de son cœur, il se
dirigea vers 1 Italie, et, arrivé au Mont-Gassin, il se convertit et reçut le