32 G. V. PLÉKHANOV
qui conditionne le penser, était capable de « mettre sur
ses pieds » la dialectique hégélienne.
Beaucoup de gens confondent la dialectique avec la doc-
trine de l’évolution. La dialectique est, en effet, une doc-
trine de l’évolution. Mais elle diffère essentiellement de la
vulgaire « théorie de l’évolution », qui repose essentielle-
ment sur ce principe que ni la nature, ni l’histoiré ne font
de bonds, et que tous les changements ne s’opèrent dans
le monde que graduellement. Déjà Hegel avait démontré
que, comprise ainsi, la doctrine de l’évolution était incon-
sistante et ridicule.
« Quand on veut se représenter l’apparition ou la dis-
parition de quelque chose — dit-il dans le premier tome
de sa Logique — on se les représente ordinairement comme
une apparition ou une disparition graduelles. Pourtant les
transformations de l’être sont non seulement le passage
d’une quantité à une autre, mais aussi le passage de la
quantité à la qualité et inversement, passage qui, entrai-
nant la substitution d’un phénomène à un autre, est une
rupture de la progressivité » (*). Et chaque fois qu’il y a
rupture de la progressivité, il se produit un bond dans le
cours du développement. Hegel montre ensuite par toute
une série d’exemples avec quelle fréquence des bonds se
produisent dans la nature aussi bien que dans l’histoire,
et il dévoile l’erreur ridicule qui est à la base de la vul-
gaire « théorie de l’évolution ». « A la base de la doctrine
de la progressivité, dit-il, se trouve l’idée que ce qui surgit
existe déjà effectivement, et reste imperceptible unique-
ment à cause de sa petitesse. De même, quand on parle de
disparition graduelle d’un phénomène, on se représente
que cette disparition est un fait accompli, et que le phé-
nomène qui prend la place du phénomène précédent existe
déjà, mais qu’ils ne sont encore perceptibles ni l’un ni
l’autre. Mais, de cette manière, on supprime en fait toute
apparition et toute disparition. Expliquer l’apparition ou
la disparition d’un phénomène donné par la progressivité
de la transformation, c’est tout ramener à une tautologie
fastidieuse, car c’est considérer comme prêt d’avance [c’est-
à-dire comme déjà apparu ou bien comme déjà disparu] ce
qui est en train d’apparaître ou de disparaître » (**).
() Wissenschaft der Logik, t. 1, Nuremberg, 1812, p. 313-314.
(*) En ce qui concerne da mostion des « bonds », voir notre
brochure L’infortune de M. Tikhomirov, Saint-Pétersbourg, édition
M. Malykh, p. 6-14 (v. l’annexe).