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geoisie. Elle est à tel point contraire à l’état d’esprit de
cette classe qu’elle se présente naturellement à ses idéolo-
gues comme quelque chose d’intolérable et d’inconvenant,
comme quelque chose qui n’est digne ni des « honnêtes
gens » en général, ni, en particulier, des « respectables »
hommes de science (*). Il n’est pas étonnant que chacun de
ces « respectables » savants se considère comme morale-
ment obligé d’écarter de lui tout soupçon de sympathie
pour le matérialisme. Et, très souvent, il le dénonce avec
d’autant plus de force qu’il met une certaine persistance,
dans ses recherches spéciales, à s’en tenir à un point de vue
matérialiste (**). Il en résulte une sorte de « mensonge
conventionnel » demi-conscient, qui, évidemment, ne peut
avoir qu’une influence des plus nuisibles sur la pensée
théorique,
XV
Le « mensonge conventionnel > d’une société divisée en
classes prend des proportions d’autant plus considérables
que l’ordre de choses existant est plus ébranlé par l’action
du développement économique et dè la lutte de classe
provoquée par ce développement. Märx a dit très juste-
ment que plus se développent les antagonismes entre les
forces productives croissantes, plus l’idéologie de la class:
dominante se pénètre d’hypocrisie. Et plus la vie dévoile
la nature mensongère de cette idéologie, plus le langage
de cette classe se fait sublime et vertueux (Sankt Max.
(") À ce sujet, voir entre autres, dans l’article d’Engels mentionné
plus haut : Ueber den historischen Materialismus.
(°”) Rappelez-vous avec quelle fougue Lamprecht se justifiait
du reproche de matérialisme. Voyez également comment s’en défen-
dait Ratzel (Die Erde und das Leben, p. 631). Et cependant, le même
Ratzel écrit : « Le total des acquisitions culturelles de chaque
peuple à chaque étape de son développement se compose d’élé-
ments matériels et spirituels. Ils ne sont pas acquis avec- des
moyens identiques, avec la même facilité et en même temps par
tous. A la base des acquisitions intellectuelles, il y a les acqui-
sitions matérielles. Les créations de l’esprit apparaissent, comme
un luxe, seulement après que les nécessités physiques ont été satis-
faites. Toute question posée sur l’avènement de la culture se ramène
par conséquent à celle des facteurs favorisant le développement
des bases matérielles de la culture » (Vôlkerkunde, t. 1, 1'e édition,
p: 17). Cela c’est du matérialisme historique le plus incontestable,
mais seulement d’une conception beaucoup moins profonde et, par-
Lans d’une qualité moins élevée que le matérialisme de Marx et
ngels.