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LA HONGRIE
prison. L’ondée flagellait les vitres de notre wagon et rebondissait sur le
toit de tôle avec un bruit de grosse grenaille. Il faisait un temps « à ne pas
mettre même un parapluie dehors » . Le train s’arrêta, au plus fort de
1 averse, à une petite gare perdue au milieu de la plaine, et où il me fallait
descendre pour" me rendre à Nagy-Atad, et de là à Nagy-Korpad, chez
M. L...
Suivant la recommandation de M. L..., qui m’avait écrit à Agram, je lui
avais télégraphié l’heure de mon arrivée à la station ; mais ce fut en vain que
je me fis connaître aux quelques paysans hongrois qui se tenaient à côté de
leurs chariots rustiques, enveloppés dans leur bunda, dont la peau de mouton
était retournée en dedans, et qui fumaient imperturbablement leur pipe,
comme si le ciel, au lieu de torrents de pluie, eût versé des flots de soleil.
Le chef de gare vint à mon secours et m expliqua que ces paysans étaient
des voituriers improvisés. N’ayant rien à faire chez eux, ils étaient venus à
la station dans l’espoir de trouver quelque voyageur.
— Combien demandent-ils pour aller jusqu’à Nagy-Korpad? fis-je.
Le chef de gare leur traduisit ma demande, à laquelle un seul d’entre
eux répondit :
— C’est huit florins.
— Et combien de temps faut-il?
— Six heures.
— C'est bien. Qu’il prenne ma valise.
Grimpant sur l’essieu de la roue, je montai dans le véhicule, dont le
panier d’osier était rempli de foin.
Nous allions partir, quand un char arriva à fond de train vers la gare;
les chevaux, frémissants, tachés de boue et d’écume, s’arrêtèrent droit
devant ceux du chariot, et un grand cocher en livrée bleu de ciel, tout
chamarré de brandebourgs, coiffé du petit chapeau hongrois et chaussé
de hautes bottes, sauta à terre, s’élança vers moi, me prit à bras-le-corps,
et me fit passer comme un sac de plumes de la voiture du paysan dans la
sienne. Il s’empara avec la même dextérité de ma valise, sauta à cheval,
et repartit au galop sans dire un mot. Le paysan fut tellement ébahi de
cette scène qu il resta la, bouche béante. Quant à moi, je riais tout seul,
et je trouvais cette petite aventure tout à fait charmante.
La pluie avait transformé la large route sablonneuse que nous suivions
en un fleuve de boue. Parfois les roues du véhicule s’enfoncaient d une
façon alarmante, mais les chevaux, par un violent effort, nous tiraient du
mauvais pas. Dans un pays où, comme en Hongrie, la pierre manque par
font, il n’v a pas moyen d entretenir les routes. Les pierres sont même si