CHAP. V. — DES SALAIRES.
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Et cependant, quoique l’ouvrier fût réellement moins bien payé,
cette augmentation de salaires diminuerait nécessairement les profits
bien-être répartis aux sociétés. Ricardo, frappé de la somme de douleurs et de
privations qui accable, au milieu des splendeurs de notre industrie, les mains
généreuses et fortes qui exécutent l’ccuvre de la production entière ; étonné de
'oir tant de baillons à coté de tant de luxe, et tant de crises à côté de tant de pro
grès, s est pris à désespérer de l’avenir, et, suivant son habitude, ce désespoir que
tant d’autres mettent en élégies et eu pbilippiques, il l’a mis en formules, ce qui
est plus net, mais tout aussi injuste, tout aussi réfutable. Et d’abord le résultat im
médiat, nécessaire de cette croyance au malheur futur des travailleurs, devrait être
'de suspendre tout à coup le mouvement social, de faire volte-face, et de repren
dre en sous-œuvre toutes les théories, toutes les données que les siècles semblent
avoir consacrée .11 n’est personne, eu effet, doué de quelque prévision, mu par
quelque générosité, qui ne frémisse devant cet avertissement sombre, dernier
mot de la science de Ricardo : Chaque jour abaisse le salaire réel de l'mirrier
et grandit le prix des subsistances : -ce qui équivaut à dire que chaque jour la
société doit s’anéantir par un supplice incessant, que chaque jour doit retrancher
un battement au cœur du pauvre et exagérer pour lui le supplice de Tantale en
éloignant de plus en plus les fruits et l’eau de ses lèvres avides. Le devoir de tout
penseur, e tout législateur, serait donc de faire prendre à la société d’autres
routes et de ne pas permettreque la subsistance des masses passAt dans le corps des
nches, comme passaient la chaleur et la vie des vierges dans les corps débiles et
disloques des vieux rois de la Bible. Mais il n’en est rien, et le bilan de notre so
ciété suffirait, sans autres considérations , pour combattre le pessimisme de
Ricardo. Ainsi le développement de l’industrie n’a-t-il pas mis à la portée de tous
es objets qui constituaient il y a cent ans un luxe ruineux, impossible? La guimpe
délicate qui entoure le sein de nos villageoises, les chauds vêtements qui couvrent
nos paysans et nos ouvriers sont d’institution toute récente et témoignent d’un
bien-être croisant. Des voies de communication plus parfaites ont permis aux
hommes, aux idées, aux choses, de rayonner de toutes parts et de moraliser les
populations : des écoles, des salles d’asile, des hôpitaux, des hospices, des crèches
s’ouvrent de toutes parts devant l’intelligence qui va éclore, l’enfant qui va naître,
le vieillard qui va mourir; l’air, la lumière, l’eau commencent à circuler dans
les rues, grâce à nos institutions municipales, et pour résumer tous ces faits en
un seul fait décisif, la moyenne de la vie humaine s’est accrue depuis cinquante
années, hâtons-nous de le dire, ailleurs que dans les colonnes élastiques et torses
de la statistique.
^ Et il n en saurait être autrement. L’évolution économique suit nécessairement
l’évolution politique, et l’influence que gagne chaque jour la démocratie, — cet
évangile systématisé et démontré,—doit se refléter et se reflète dans la prospérité
générale. Le premier mouvement d’une nation qui se sait indépendante est de se
vouloir heureuse, riche; d’organiser les intérêts et les individus en vue de ce
bien-être, et, par conséquent, de progresser, d’aller en avant. Or, la tendance mo
derne des peuples est vers l’indépendance, et ou ne saurait faire un procès à notre
époque, sous le rapport industriel, sans y joindre un procès politique, sans souffle-