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LA HONGRIE, DE L’ADRIATIQUE AU DANURE.
le lendemain, on servait un chapon sans tête, dont les ailes et les pattes
étaient attachées avec un fil rouge. Les exécutions se font encore aujourd’hui
en plein air, avec une antique solennité. Le condamné est lié sur un
char à ridelles, la tête du côté opposé à la queue des chevaux, pour qu’il ne
puisse pas voir la potence qui l’attend. En face de lui se tient le prêtre qid
prie à haute voix. La voiture est entourée d’une escorte d hommes armés
de fusils, de piques et de fourches. A l’église, la cloche d’agonie tinte le glas.
Avant de partir de la prison, le bourreau, qui porte des culottes rouges,
va demander pardon au condamné d’être obligé de lui donner la mort.
Puis, accompagné des soldats qui doivent le protéger contre le peuple, si
par malheur il s’acquitte mal de sa besogne, il se rend par un autre chemin
au lieu de l’exécution. Dès qu’il a rempli son triste office, il prend son
chapeau à la main, et fait une quête pour la célébration des messes mortuaires
en faveur du défunt.
Il y a une trentaine d’années, les pendus restaient à la potence jusqu’à
ce qu’ils en tombassent d’eux-mêmes. Les gens superstitieux venaient
pendant la nuit leur arracher un lambeau de vêtement ou leur couper le
petit doigt ; quand on avait un petit doigt de pendu dans la poche, on
pouvait voler impunément sans être vu ni découvert.
Le soleil se couchait lorsque nous laissâmes derrière nous la route de
Nagy-Korpad, pour couper court à travers le steppe. Les paysans et les
paysannes qui s’en allaient du côté du village improvisaient de ces chansons
populaires, courtes, simples, expressives, bien plus humaines et plus
originales que les Heder allemands.
Voici une de ces chansons qui retentissaient sur la route, derrière nous,
et que la brise nous apportait en notes mélancoliques et sonores :
« Que ton mouchoir est sale! Gomme on voit bien que tu n’as pas d’amie!
— Donne-moi ton mouchoir, je te le laverai, et je serai ton amie! »
Parmi ces chants populaires qui célèbrent l’amitié, le vin, la guerre, la
chasse; parmi ces chants qui redisent la gloire et les désastres de la patrie,
les joies et les tristesses du cœur, les plaisirs et les dangers de la vie du
brigand; qui chantent le czikos perdu dans la puszta, au milieu de ses
escadrons de chevaux sauvages, il y en a qui sont de purs chefs-d’œuvre de
poésie lyrique et de mélodie musicale. Sur les lèvres du paysan magyar, la
poésie naît avec la musique ; et ces mélodies improvisées au retour d’une
foire, devant un bivouac de pâtres, au milieu d’une danse ou d’une nuit de
voyage sous le ciel étoilé du steppe, les Tziganes s’en sont emparés et
en ont fait une musique personnelle, originale, qu’ils traduisent avec mille
variations sur les cordes enchantées de leurs instruments.