170 LA GUERRE DE CRIMÉE ET SES SUITES,
tenir la France dans l’isolement. Car il ne croyait pas à
la possibilité d’une entente entre la France et l’Angleterre ;
le nom seul de Napoléon III réveillerait sans doute la
haine de l’Angleterre et le souvenir de Waterloo : elle de
vait être toute disposée à s’entendre avec le tsar pour tenir
en échec comme jadis l’usurpateur impérial. Son avène
ment même n’était-il pas une violation des traités de 1815,
et n’eût-il pas justifié une nouvelle coalition européenne?
D’ailleurs le tsar avait lié une amitié personnelle avec
le premier ministre anglais lord Aberdeen, et une entente
lui semblait facile entre les cours de Londres et de Saint-
Pétersbourg.
Il pouvait donc résolument entrer dans l’action. Il en
était temps, s’il voulait laisser un grand nom dans l’histoire
de la Russie et réparer l’échec de 1841.
Il favorisa d’abord une prise d’armes du Montenegro
contre la Turquie. Ce pays était depuis des siècles gouverné
par des évêques ou vladikas élus par les plus nobles guer
riers et le plus souvent choisis dans la vieille famille des
Niegosch. En 1852, le vladika Danilo voulut se marier et
fonder une dynastie ; il obtint l’approbation du tsar, et,
pour donner une raison d’être à cette sorte d’usurpation,
de sécularisation, il fit la guerre aux Turcs et se jeta sur
quelques villes de la frontière. Le sultan envoya contre lui
une armée de 30.000 hommes, sous Omer-pacha; le tsar
massa des troupes en Bessarabie. Mais l’Autriche s’inquiéta
des complications qui pouvaient surgir, des desseins du
tsar: elle conseilla au sultan de faire quelques concessions
au Montenegro pour éteindre aussitôt ce foyer d’incendie
et ôter à la Russie tout prétexte d’intervention. Le sultan
hésitait; elle insista, elle menaça, elle l’emporta: le Mon
tenegro obtint une rectification de frontières et désarma.
Peu de temps après, le 9 janvier 1853, lors d’une soirée
au Palais d’hiver à Saint-Pétersbourg, le tsar prit à part
l’ambassadeur anglais. Sir Hamilton Seymour, et mit la
conversation sur la situation de l’empire turc : « La Tur
quie, dit-il, est dans un état critique et peut nous donner
beaucoup d’embarras ». Puis il ajouta : « Tenez, nous
avons sur les bras un homme malade, gravement malade ;
ce serait un grand malheur s’il devait nous échapper avant
que les dispositions nécessaires fussent prises ». L’am
bassadeur, pris au dépourvu, répondit: « Votre Majesté
dit que l’homme est malade; eh bien! Votre Majesté