Full text : La Hongrie de l'Adriatique au Danube

JG

LA  HONGRIE

—  Antonio  Scarpa,  me  répondit-il  en  souriant,  ce  n’est  pas  moi,  c’est
un  de  mes  cousins  qu’on  surnomme  Scarpeto;  il  demeure  à  Fiume,  tout
près  du  port.  Et  il  expliqua  au  cocher,  en  langue  croate,  où  se  trouvait  la
maison.
Nous  rebroussâmes  chemin,  ayant  toujours  à  nos  pieds  le  spectacle  de  la
mer  semée  de  petites  voiles  blanches  qui  ressemblaient  à  des  cygnes,  les
ailes  déployées,  nageant  à  toute  vitesse.  Fiume  esquissait  ses  murs  derrière
un  rideau  d’arbres.  Au  bout  d’une  demi-heure,  la  voiture  s’arrêta  de  nouveau, ­
  cette  fois  devant  une  belle  maison  neuve  dont  le  rez-de-chaussée
était  occupé  par  un  entrepôt  et  un  comptoir.
Je  tendis  ma  lettre  à  un  monsieur  qui  se  trouvait  sur  le  seuil  de  la  porte
encombrée  de  caisses  et  de  ballots  de  marchandises.
—  Ah!  s’écria-t-il,  Antonio  Scarpa,  ce  n’est  pas  moi,  c’est  mon  cousin,
celui  qu’on  surnomme  Scarpetino;  il  s’est  retiré  à  la  campagne.
J1  jeta  un  regard  sur  les  deux  chevaux  de  mon  véhicule,  et  reprit  :  «  Vous
en  aurez  pour  vingt  minutes.  »  Puis  traçant  à  l’aide  de  son  crayon  cinq  ou
six  lignes  sur  une  planche,  il  expliqua  F  itinéraire  au  cocher  :  «  Vous  prendrez ­
  à  gauche,  puis  à  droite,  et  encore  à  gauche,  et  alors  vous  irez  droit
devant  vous,  puis  vous  tournerez  de  nouveau  à  droite.  »
Un  véritable  voyage  d  exploration  et  de  découverte!  Le  cocher  fouetta
cependant  ses  chevaux  avec  une  indifférence  qui  me  rassura.  Je  me  dis
qu’il  avait  compris,  et  (pic  la  génération  des  Scarpa  s’arrêtait  peut-être  à
M.  Scarpetino.
Nous  reprîmes  la  rue  que  nous  venions  de  traverser  un  instant  auparavant; ­
  mais  au  lieu  de  suivre  la  côte,  nous  grimpâmes  sous  un  soleil  de  plomb
un  chemin  roide  comme  une  échelle,  qui  s’allongeait,  s’allongeait  à  perte
de  vue  entre  deux  grands  murs  tout  blancs,  aux  réverbérations  éblouissantes. ­
  L’allée  se  bifurqua  bientôt  en  plusieurs  chemins,  et  mon  cocher,
pas  plus  que  moi,  ne  savait  lequel  prendre.  De  quatre  côtés,  des  murs  uniformes ­
  se  prolongeaient  comme  les  hauts  corridors  d’un  cloître  désert.
Enfin  nous  avançâmes  au  hasard  et  nous  découvrîmes,  après  avoir  tourné  à
gauche,  puis  à  droite,  puis  à  gauche  et  encore  à  droite,  dans  un  enfoncement ­
  encombré  de  ronces  et  de  mauvaises  herbes  roussies  par  l’été,  la
grande  porte  délabrée  d’un  jardin.
—  Je  pense  que  nous  y  sommes,  inc  dit  le  cocher  avec  1  intuition  du
métier.
Il  n’y  avait  pas  de  sonnette.  Il  frappa  à  coups  de  poing,  mais  personne
ne  répondit.
Alors,  pour  varier  la  musique,  il  prit  une  pierre.
            
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