LE GRAND PLAN DE NAPOLÉON SUR L’ORIENT. 93
comme un défi. Il le releva et adressa au tsar Alexandre la
très éloquente lettre du 2 février 1808. Non seulement il l'y
encourageait à la conquête de la Finlande sur les Suédois ;
mais il y parlait de la marche d’une armée franco-austro-
russe sur Constantinople, sur l’Asie, sur l'Inde: « Il faut
être plus grands malgré nous, ... reconnaissons l’époque
arrivée de grands changements et de grands événements. »
L’ambassadeur français à Saint-Pétersbourg, M. de Cau-
laincourt, fut autorisé à négocier aussitôt le partage de
l’empire ottoman.
Le tsar fut enthousiasmé de ces dispositions nouvelles,
et des conférences furent aussitôt ouvertes entre Caulain-
court et Roumiantzof. Avant de s’engager vers l’Iran et
l’Inde, la Russie voulait régler d’abord le sort de la pénin
sule des Balkans. On se mit vite d’accord sur la distribution
territoriale de ce pays. La Russie devait prendre la Mol
davie, la Valachie, la Bulgarie; la France aurait la Bosnie,
l’Albanie et la Grèce. L’Autriche devait s’allonger entre les
deux par la Serbie et la Roumélie, jusqu’à Salonique. Il
fut plus difficile de s’entendre sur Constantinople et les Dé
troits; le tsar voulait absolument cette ville; il n’admettai
pas de partage sans elle; elle en était la raison d’être. Il
lui fallait aussi les Détroits qui sont la porte nécessaire
au développement économique de la Russie vers la Médi
terranée. Caulaincourt céda sur Constantinople, mais à
condition que la France aurait les Dardanelles: il y a deux,
clefs qui ouvrent la mer Noire, le Bosphore et les Darda
nelles ; il était Juste que la Russie et la France eussent
chacune la sienne. A quoi Roumiantzof objectait que la
mer Noire était aux Russes, non à la France, et qu’il ne
pouvait leur convenir de remettre une des clefs de leur
maison à un étranger, fût-il un ami ; en matière politique,,
la confiance ne peut aller à cet excès de naïveté.
On discuta longuement sur cette presqu’île des Darda
nelles qu’à cause de sa forme, les deux interlocuteurs
appelaient « la langue de chat». Roumiantzof offrait à la
France, en échange des Dardanelles, l'Égypte, la Syrie, les
Échelles du Levant; Napoléon ne pouvait se résoudre à
ouvrir la Méditerranée à la Russie; il comprenait très
clairement la gravité d’une pareille concession : il ne la
fit pas. Il fut entendu que les deux souverains auraient
une nouvelle entrevue, qu’on en finirait alors sur la question
du partage.