LE TRAITÉ DE BERLIN.
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Enfin toutes les forteresses du Danube seraient démolies.
Le règlement de 1868 serait scrupuleusement appliqué en
Crète ; les autres provinces chrétiennes seraient dotées par
le sultan de règlements analogues, d’accord avec la Russie;
l’Arménie obtiendrait aussi, sous la protection russe, des
institutions propres à assurer son repos.
En somme, la Turquie était « dépecée, mise en lam
beaux, sans même conserver le libre usage de ses membres
épargnés ».‘Ce qui en restait était soumis à l’influence de
la Russie.
L’Autriche n’y pouvait donner son consentement; elle
voulait occuper la Bosnie et l’Herzégovine, exercer sur la
Serbie et le Monténégro une sorte de protectorat, analogue
à celui de la Russie sur la Bulgarie, conserver la disposi
tion de la route qui conduit à Salonique et à l’Archipel ; elle
voulait pouvoir faire équilibre à la domination russe dans
la péninsule des Balkans.
L’Angleterre ne fut pas moins opposée au traité de San
Stefano. Elle comptait désormais sur la France, où le minis
tère des affaires étrangères était dirigé par M. Waddington,
dont les sympathies pour elle n’étaient pas dissimulées. Elle
savait pouvoir compter sur l’Autriche. Lord Beaconsfield
proposa même au comte Andrassy l’établissement d’un
protectorat austro-anglais sur l’empire ottoman; le comte
fut effrayé de cette proposition, fertile en effet en complica
tions, Le gouvernement anglais offrit encore son appui au
sultan, lui garantit l’intégrité de ses possessions d’Asie
Mineure, s’il voulait permettre à l’Angleterre d’occuper l’île
de Chypre, afin qu’elle pût mieux surveiller les entreprises
de la Russie au sud du Caucase. Dans ces conditions, lord
Beaconsfield et son sécréta ire d’état aux affaires étrangères,
lord Salisbury, se crurent en mesure de parler haut à la
Russie.
Le l" avril, ils lancèrent une note très vive, où, consi
dérant que le traité de San Stefano mettait la mer Noire
sous l’absolue domination de la Russie et ne laissait à l’em
pire turc qu’une indépendance illusoire, ils déclaraient ce
pacte inconciliable avec les légitimes intérêts de la Grande
Bretagne. C’était un défi brutalement jeté à la face du
tsar.
S’il n’avait eu que l’Angleterre contre lui, le tsar l’aurait
1. Engelhardt, La Turquie et le Tanzimdt, II 90.