Full text : La question d'Orient depuis ses origines jusqu' à nos jours

244  EN  EUROPE.  —  ARMENIE.  —  CRÈTE.  —  MACÉDOINE.

de  continuels  et  brusques  changements  dans  le  personnel
des  ministres,  et  même  au  grand-vizirat,  trahissaient  la  présence ­
  d’une  autorité  ombrageuse,  capricieuse  peut-être,
avec  laquelle  il  n’en  fallait  pas  moins  compter.  Pendant  une
dizaine  d’années,  la  physionomie  d’Abd-ul-Ilcmid  fut  ainsi
dissimulée,  comme  enveloppée  d’un  voile  impénétrable,  et
elle  restait,  à  distance,  sympathique  ;  car  on  racontait  qu’il
avait  reçu  peu  d’instruction,  mais  qu’il  aimait  à  lire,  qu’il
était  irréprochable  dans  ses  mœurs,  modéré  dans  ses  plaisirs, ­
  tout  différent  des  sultans  fainéants  de  jadis,  qui  ne
régnaient  qu’au  harem  et  y  perdaient  prématurément  toute
énergie  physique  et  morale.
Ce  n’est  pas  pourtant  qu’il  faille  voir  en  lui  un  souverain
de  valeur  exceptionnelle,  ni  même  un  caractère  remarquable. ­
  Élevé  au  pouvoir  par  une  révolution  qui  coûta  le  treue
à  son  frère  Mourad,  la  vie  à  son  oncle  Abd-ul-Aziz,  il
sembla  longtemps  être  resté  sous  l’impression  d’nne  terreur ­
  invincible  et  peut-être  assez  naturelle,  soumis  par
nécessité  autant  que  par  politique  à  un  entourage  qui  le
tenait  sous  la  menace  de  la  déposition  ou  de  la  mort,  et
qui  l’obligeait  à  agir.  Jusqu’à  quel  point  était-il  libre,  et
responsable  de  ses  ordres  ?  Quelle  part  revenait,  dans  les
manifestations  de  sa  volonté,  à  ses  favoris  ?  Il  apparut
seulement  que,  de  gré  ou  de  force,  Abd-ul-Hamid  était
devenu  le  chef  des  musulmans  fanatiques.
Le  rôle  était  dangereux,  non  pas  en  face  de  l’Europe
chrétienne,  mais  en  face  de  ses  sujets,  plus  exigeants  à
mesure  qu’ils  obtenaient  davantage  et  que  le  succès  venait
à  leur  politique.  Aussi  le  sultan  n’osait-il  trop  se  confier  à
l’un  ou  à  l’autre  de  ses  ministres  les  plus  écoutés,  et  de
temps  en  temps  le  bruit  courait  d’une  mystérieuse  révolution ­
  au  palais  d’Abd-ul-IIamid,  de  la  disgrâce  d’un  secrétaire ­
  jusque-là  très  intime,  de  la  disparition  d’un  conseiller ­
  qui  avait  eu  toute  sa  confiance.
Car  il  vécut  dans  la  crainte  continuelle  et  inguérissable
d’un  attentat  contre  sa  personne.  Il  sentait  autour  de  lui
la  haine  des  Jeunes-Turcs.  Il  craignait,  parce  qu’il  cédait
parfois  aux  conseils  de  1  Europe,  d’encourir  la  vengeance
des  Vieux-Turcs.  Il  se  montrait  rarement  et  très  vite  en
public  ;  quand  il  allait  à  la  grande  mosquée  de  Stamboul,
pour  baiser,  selon  le  rite,  le  manteau  du  prophète,  à  chaque ­
  fête  du  Beïram,  il  faisait  monter  près  de  lui  son  plus
jeune  enfant,  en  face  de  lui  Ghazi-Osman-pacha,  le  héros
            
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