LES MASSACRES D’ARMÉNIE.
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Pour en finir, le sultan obligea le patriarche arménien de
Constantinople, Izmirlian, a démissionner, en le mena
çant de terribles vengeances sur son peuple s’il s’y refusait.
Il fut remplacé par un indigne prélat, un certain Bartolomeo,
nommé en violation des règles séculaires que la Porte avait
toujours respectées. Poussés à bout, les Arméniens de
Constantinople voulurent obliger l’Europe, par une nouvelle
manifestation, à sortir de son inaction. Le 25 août 1896,
une vingtaine d’entre eux, armés de revolvers, entrèrent
dans les bureaux de la Banque Ottomane, firent prisonniers
les 120 employés qui s’y trouvaient, restèrent quelques
heures maîtres de l’établissement, n’y commirent d’ailleurs
aucun désordre. Cernés bientôt, ils n’en sortirent que sur
la promesse de la vie sauve, et, sous la protection des
ambassadeurs européens, ils furent embarqués sur la
Gironde, à destination de Marseille : ils avaient voulu seu
lement montrer que les Arméniens n’étaient pas tous morts
ou résignés.
La colère du sultan fut effroyable. Sa police avait décou
vert des bombes et de la dynamite dans certaines maisons,
notamment dans une école de filles fermée à cause des
vacances. Les auteurs de l’attentat sur la Banque arrachés
à sa vengeance, il en fit porter la peine aux innocents. Une
bande de fanatiques, armés de gourdins, conduits par des
officiers et des agents de police, se jeta sur le quartier
arménien d’IIas-Keui, et le transforma, en quelques ins
tants, en un « abattoir humain ». Pendant deux jours et
deux nuits, le 27 et le 28, les massacreurs travaillèrent. Ils
pillèrent les maisons arméniennes sans en oublier une; ils
n’en pillèrent pas d’autres ; ils respectèrent les femmes ;
on était trop près de l’Europe, on ne voulait pas donner de
soi une mauvaise opinion ; ils se contentèrent d’assommer
les hommes à coups de bâtons; du moins ils s’acquittèrent
en conscience de cette besogne. Pendant plusieurs jours,
on ne vit plus dans le quartier que des femmes, jeunes ou
vieilles, affolées par les terribles choses qu’elles avaient
vues, des mains d’Arméniens coupées et étalées aux bou
cheries avec cette étiquette ; « Pieds de cochons à vendre »,
de larges traînées de sang par les rues. Les eaux de la
Corne d’or portèrent au Bosphore les cadavres de plusieurs
centaines d’Arméniens. On compta environ 6.000 morts, le
contingent d’une grande bataille.
C’est pourquoi M. Gladstone a pu appeler Abd-ul-Hamid II
E. Driault. — Question d’Orienl. t 7