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CONCLUSION.
pays, et on ne distingue plus aujourd’hui, par exemple dans
la Hongrie proprement dite, plusieurs populations superpo
sées. Au contraire, les Turcs sont restés musulmans, ont été
par là longtemps réfractaires à toute fusion, à toute cul
ture européenne, le Coran leur en inspirant foncièrement
le mépris et la haine. Au contact plusieurs fois séculaire
des chrétiens, ils n’avaient fait qu’exalter leur fanatisme,
qu’accentuer leurs caractères asiatiques, et ils parurent
plus étrangers et plus barbares que jamais, à mesure
qu’aux croyances chrétiennes qui la séparaient déjà d’eux,
l’Europe ajoutait les principes révolutionnaires auxquels
ils semblaient ne rien pouvoir comprendre.
Le Turc était resté l’ardent « moslem » de jadis ; il le
prouvait chaque jour. La haine du « roumi » était toujours
le dogme essentiel de sa foi, et elle s’avivait d’année en
année ; elle s’exaspérait en une passion sanguinaire au
spectacle des irrésistibles progrès de son ennemi ; elle se
satisfaisait en abominables massacres. Cependant le Turc
trompait l’Europe sur ses vrais sentiments ; la ruse lui
semblait finesse d’intelligence et la marque de sa supério
rité sur les Occidentaux qu’il bernait avec des mots. Tous
ces sentiments se personnifièrent dans le sultan Abd-ul-
Hamid : c’est pourquoi il fut pour l’Islam tout entier le
padischah glorieux, vénéré, saint ; ils se complétèrent chez
lui d’une peur maladive, qui fut la principale raison de ses
crimes : il tua pour ne pas être tué. Car il savait que les
Turcs n’aiment pas les sultans réformateurs, et il se sou
venait des révolutions de 1807 et de 1876 : c’est une autre
tradition dans l'histoire de l’empire ottoman. Il avait rai
son, à son point de vue : l’Europe lui fut beaucoup moins
redoutable que les Derviches ; bien mieux, elle ne trouva
pas mauvais qu’il régnât ainsi, puisque, dans le temps où
il massacrait, elle proclamait hautement le principe de
l’intégrité de l’empire ottoman. Abd-ul-Hamid II fut un
habile homme ; il trouva le secret de vivre et de contenter
tout le monde ; il est vrai que l’Europe y mit beaucoup de
bonne volonté.
En vérité, la politique de la réforme ottomane était très
honorable ; mais elle avait échoué ; elle paraissait n’être
que la politique du néant.
Certains espérèrent que bientôt l’Europe, lasse d’êtr&
dupe, et effrayée d’un démembrement qui déchaînerait tou
tes les convoitises, se déciderait à réformer l’Empire otto-