DE L’ADRIATIQUE AU DANUBE.
Ill
redire les vieilles piesmas héroïques, mais aussi à composer des chants nou
veaux, surtout des chansons de circonstance, on s’v prend de bonne heure
pour développer le sentiment poétique du jeune aveugle; à dix ans, on lui
achète une gusla, on le conduit le matin dans la forêt voisine, et on l’y
laisse jusqu’au soir, au pied d’un sapin, assis sur la mousse. L’enfant écoute
le murmure mélancolique du vent dans les branches, les rumeurs vagues
qui sillonnent la profondeur des bois, les chants des oiseaux, les bruisse
ments des feuilles et des insectes; puis, bientôt, pénétré de la grande poésie
de la nature, il s’étudie à reproduire sur sa gusla tous ces bruits harmo
nieux, pleins de poésie et de mystère.
Enfin, quand il sait faire vibrer sous son archet des sons qui remuent
lame et font rêver le cœur, on le mène à l’entrée d’un bourg ou d’une
ville, à côté d’un vrai guslar, de qui il apprend alors les vieilles rapsodies
héroïques, en l’écoutant à son insu. S’il a bonne mémoire, le voilà, au bout
de l’année, guslar à son tour; et désormais il gagnera sa vie en allant de
marché en marché et de village en village, chanter les fastes glorieux de la
patrie, les hauts faits des ancêtres, les combats héroïques contre l’ennemi
héréditaire, ballades de la plaine et de la montagne, du laboureur et du
brigand; et il improvisera aussi pour les festins de noce et de baptême des
chansons satiriques, qui enrichiront le répertoire des jeunes filles du village.
— C’est dommage, me dit le jeune étudiant de l’Université d’Agram qui
me servait d’interprète auprès du vieux rapsode, c’est dommage que Mirko
ne soit pas venu.
— Pourquoi?
— Parce que vous auriez vu un type de guslar bien curieux. On l’appelle
Mirko, le neveu du pendu.
— Ah !... Son oncle a été pendu ?
— Oui; c’était aussi un guslar.
— Mais je suppose qu’on ne l’a pas pendu pour le simple plaisir de voir
la mine qu’il ferait avec une corde au cou.
— C’était un assassin.
— Un aveugle assassin? Voilà une histoire qui doit être dramatique;
comme je voyage pour recueillir des faits intéressants, je vous déclare que
je ne vous quitterai pas que vous ne me l’ayez contée. Venez; allons nous
asseoir dans ce cabaret, à l’ombre de ces branches vertes, nous y serons a
l’aise; vous parlerez, vous boirez, et j écrirai.
— A votre service.
Nous allâmes nous attabler un peu à l’écart, car il y avait la des paveaos
qui mangeaient des têtes de porc et des quartiers d’agneau; nous nous