PROGRÈS DES RUSSES.
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La tsarine prendra seulement Otchakof et la petite Tartarie
comprise entre le Boug et le Dniester, avec deux îles de
l’Archipel pour les intérêts de son commerce. L’Autriche
aura la Petite Valachie jusqu’à l’Aluta, Widdin, Orsova,
Belgrade, à peu près ses acquisitions du traité de Passa-
rowitz, et en outre tout le pays situé le long de l’Adriatique
jusqu’à la ligne la plus droite de Belgrade à l’embouchure
du Drin et au lac de Scutari, c’est-à-dire la Bosnie et l’Her-
zégovine qu’elle a occupées depuis. Venise sera indemnisée
de ce qu’elle pourra perdre ainsi en Dalmatie par l’occu
pation de la Morée, de la Crète et de Chypre.
Les auteurs du projet grec se rendaient compte des em
barras que pouvait leur créer la France, forte de ses privi
lèges séculaires dans le Levant. Il leur parut bon de lui
faire sa part, au risque, si elle la refusait, de se passer de
son assentiment ; il fut question de lui réserver, par exemple,
l’Égypte et la Syrie. L’ambassadeur de France à Saint-
Pétersbourg, M. de Ségur, fut circonvenu par les ministres
de la tsarine; il comprit ce qu’on attendait de lui; il fut
séduit par la pensée d’une grande alliance des nations
chrétiennes qui refouleraient enfin en Asie « la barbarie mu
sulmane ». Son avis et son enthousiasme ne furent pas
partagés par le gouvernement français qui s’en tint à la
politique de l’intégrité de l’empire ottoman. Louis XVI
avait alors des préoccupations plus pressantes; les diffi
cultés financières où il se débattait l’obligèrent bientôt à la
convocation des États-Généraux, et la Révolution de 1789
interrompit brutalement le grand dessein de M. de Ségur.
Elle n’arrêta pas, au moins d’abord, l’exécution du projet
grec. Joseph II et Catherine II étaient d’appétit à se passer
d’un troisième complice dans le démembrement de l’Empire
turc. Dès le traité de 1774, la tsarine avait préparé active
ment les approches et n’avait laissé aucun doute au sultan
sur ses intentions. Potemkin, nommé au gouvernement de
la Russie méridionale, avec les pouvoirs extraordinaires
d’un vice-roi, avec une réelle souveraineté fortifiée par sa
situation personnelle auprès de Catherine II et par un tem
pérament très autoritaire, entreprit la colonisation de ces
vastes et fertiles provinces. Ce fut une œuvre gigantesque,
même en comparaison de la germanisation que dans le
même temps Frédéric II poursuivait dans les nouveaux
territoires de son royaume. Certes Potemkin ne l’acheva
pas ; une seule carrière n’y pouvait suffire. Mais il corn-