L’ÉCHANGE
contre heureuse puisse s’effectuer, que les deux objets à
échanger soient de valeur égale, c’est-à-dire répondent à des
désirs égaux et inverses, troisième improbabilité (1).
L'invention d’une marchandise tierce remédie en effet à ces
inconvénients. Elle suppose évidemment une certaine con-
vention préalable et tacite établie entre les hommes vivant
en société, à savoir que chacun consentira à recevoir en
échange de ses produits cette marchandise-tierce. Ceci admis,
l’opération marche à souhait. Soit le métal argent choisi à
cette fin. En échange de la marchandise que j'ai produite et
dont je veux me défaire, j'accepte volontiers une certaine
quantité d’argent, alors même que je n’en ai que faire : et
pourquoi cela? Parce que je sais que, lorsque je voudrai
acquérir l’objet dont j'ai besoin, je n’aurai qu’à offrir à son
possesseur cette même quantité d’argent et qu’il l’acceptera
par la même raison qui me l’a fait accepter à moi-mème.
H est clair que par là toute opération de troc va se trouver
décomposée en deux opérations distinctes. Au lieu d’échan-
ger ma marchandise À contre votre marchandise B, j'échange
ma marchandise À contre de l’argent, pour échanger ensuite
cet argent contre la marchandise B. La première opération
porte le nom de vente et la deuxième d’achat (du moins
quand la marchandise tierce se présente sous la forme de
monnaie proprement dite). H semble donc qu’il y ait là une
complication plutôt qu’une simplification. Mais le chemin le
plus court n’est pas toujours la ligne droite et ce détour
ingénieux supprime au contraire une quantité incalculable
de peine et de travail. Ce qui rendait en effet le troc impra-
(1) Le lieutenant Cameron, dans son voyage en Afrique (1884), nous raconte
comment il dut s’y prendre pour se procurer une barque : « L'homme de
Saïd voulait être payé en ivoire et je n'en avais pas. Je donnais donc à
Ibn Guérib le montant de la somme en fil de cuivre : il me paya en étoffe que
je passai à Ibn Sélib ; celui-ci en donna l'équivalent en ivoire à l'agent de Saïd
— et j'eus la barque! ».
Combien le troc est encore plus difficile quand il s'agit de troquer des
services ! L'Almanach des missions de Bâle de 1907 nous apprend que dans le
Groënland, à Godhab, chez les Esquimaux, il y à un journal fait par des mis-
sionnaires dont l'abonnement coûte une oie sauvage par trimestre ou un
phoque nour l’année.
VA41