; DES « BONDS » DANS LA NATURE ET L’HISTOIRE = 93
par lui. Ils affirment que, dans son zèle réformateur, il
a oublié la nécessité de l’évolution, la lente « transfor-
mation du type » du régime social. Mais tout homme capa-
ble de penser comprendra facilement que le bouleversement
accompli par Pierre le Grand était lui-même imposé par
l’ « évolution » historique de la Russie, qui l’avait préparé.
Les changements quantitatifs, en s’accumulant peu à
peu, deviennent finalement des changements qualitatifs.
Ces transitions s’accomplissent par bonds et ne peuvent
pas s’accomplir autrement.
Les « gradualistes » de toutes nuances, les Moltcha-
line (*), qui font un dogme de la modération et de la
minutie dans l’ordre, ne peuvent pas comprendre ce fait
depuis longtemps mis en lumière par la philosophie alle-
mande. Dans ce cas comme dans bien d’autres, il est utile
de se rappeler la conception de Hegel, qu’il serait, certes,
difficile d’accuser de se passionner pour « l’activité révo-
lutionnaire >». « Quand on veut concevoir l’avènement ou
la disparition de quelque chose, dit-il, on s’imagine ordi-
nairement comprendre la question en se représentant cet
avènement et cette disparition comme se produisant gra-
duellement. Il est pourtant avéré que les transformations
de l’être s’accomplissent non seulement par le passage
d’une quantité à une autre, mais aussi par la transfor-
mation des différences quantitatives en différences quali-
tatives et inversement, transformation qui est une inter-
ruption du < devenir graduel » et une manière d’être quali-
tativement différente de la précédente. Et chaque fois qu’il
y a interruption du « devenir graduel », il se produit dans
le cours de l’évolution un bond, à la suite duquel la place
d’un phénomène est occupée par un autre. À la base de la
doctrine de la gradualité se trouve l’idée que ce qui est en
devenir existe déjà en fait, mais reste encore impercep-
tible à cause de ses petites dimensions. De même, lors de
la disparition graduelle d’un phénomène, on se repré-
sente l’inexistence de celui-ci ou l’existence de celui qui
prend sa place comme des faits qui ne sont pas encore
perceptibles. Mais, de cette manière, on supprime tout
avènement et toute disparition. Expliquer l’avènement ou
la disparition de quelque chose par la gradualité du chan-
(*) Personnage d’un drame de Griboïédov (N. du Tr.).