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MAHMOUD ET MÉliÉMET.
raissait surtout en matière religieuse. Le Coran y était la
loi de l’État comme la doctrine des consciences ; le sul
tan était surtout le successeur du prophète et des khalifes,
le commandeur des croyants pour la guerre sainte à
toujours poursuivre contre les infidèles, le serviteur d’Allah,
Comment ainsi accorder l’empire musulman avec l'Europe
chrétienne? Cette question ne se posait pas, tant qu'il était
assez fort pour mépriser les infidèles et rester avec eux en
état de guerre; elle était pressante du jour où il n’était plus
capable de résister à la réaction chrétienne : il lui fallait se
soumettre aux conditions de son existence nouvelle, ou se
résoudre à la défaite, à la retraite en Asie, périr peut-être.
Il fallait donc renoncer au principe militant du Coran,
délier l’État de la loi religieuse, le séculariser en quelque
sorte, l’arracher à la théocratie des ulémas, comme l’Europe
moderne s’était arrachée à la théocratie pontificale, fermer
l’ère de la guerre et des persécutions, émanciper les
« raías », faire l’égalité des vainqueurs et des vaincus,
jeter enfin des racines profondes dans ce sol européen où
les Turcs n’étaient jusque-là que campés, comme des conqué
rants nomades. « Je ne veux, disait Mahmoud, reconnaître
désormais les musulmans qu’à la mosquée, les chrétiens
qu’à l’église, les juifs qu’à la synagogue. Je veux que, hors
de ces lieux où tous rendent également hommage à la divi
nité, ils jouissent uniformément des mêmes droits politiques
et de ma protection paternelle. »
L’œuvre était bien difficile. Est-elle possible? On a
parfois comparé, avec beaucoup de réserves évidemment.
Mahmoud et Pierre le Grand. Mais les Russes sont des Euro
péens ; le tsar n’avait eu à diriger, dans la voie de la civili
sation européenne, qu’un peuple attardé, mais préparé par
ses origines à la suivre. L’État ottoman est « un navire
dont il faut renouveler la carène, la mâture, les voiles et
l’équipage* ». Ce n’est pas assez dire; c’est comme s’il
s’agissait, selon un ministre de Mahmoud, « d’enseigner à
nos peuples une autre langue ». Et même n’est-ce pas, plus
encore, comme s’il s’agissait de changer la nature même
de ces peuples, et une telle transformation se peut-elle
obtenir? Ne mourront-ils pas de cette transfusion de sang
européen? Et d’ailleurs, parmi les puissances chrétiennes
qui s’y emploient, ne s’en trouve-t-il pas qui redoutent la
1. Engelhardt, La Turquie et le Tanzîmât, tomp î, p 5.