7 G. V. PLÉKHANOV
bach — proclame l’unité de l’être et du penser. Et bien
qu’elle comprenne — ainsi que nous l’avons vu plus haut,
en parlant de Feuerbach — cette unité tout à fait autre-
ment que ne la comprenait l’idéalisme absolu, elle ne se
différencie cependant pas de la théorie de Hegel dans la
question qui nous occupe, à savoir celle du rapport de la
liberté à la nécessité.
Tout le problème est dans la question de savoir ce
qu’il faut entendre précisément par nécessité. Aristote (*)
avait déjà indiqué que le concept de la nécessité a beau-
coup de nuances : il est nécessaire de prendre le médica-
ment pour guérir ; il est nécessaire de respirer pour vivre ;
il est nécessaire de faire un voyage à Egine pour recouvrer
une somme d'argent. C’est une nécessité, pour ainsi dire,
conditionnelle : il faut que nous respirions, si nous voulons
vivre ; il faut que nous prenions un médicament, si nous
voulons nous débarrasser de la maladie, et ainsi de suite.
L'homme a constamment affaire à des nécessité de ce genre
dans le processus de son action sur la nature extérieure :
il lui est nécessaire de semer, s’il veut récolter ; de déco-
cher la flèche, s’il veut tuer le gibier : de s’approvisionner
en combustible, s’il veut mettre en marche une machine à
vapeur, et ainsi de suite. Si l’on se place au point de vue
de la « critique néo-kantienne de Marx », il faut admettre
que, dans cette nécessité conditionnelle, il y a également
un élément de soumission. L’homme serait plus libre s’il
pouvait satisfaire ses besoins sans dépenser aucun effort. Il
se soumet toujours à la nature, même quand il l’astreint
à le servir. Mais cette soumission est la condition de son
affranchissement : en se soumettant à la nature, il augmente
par là même son pouvoir sur elle, c’est-à-dire sa liberté.
Il en serait de même dans le cas où la production sociale
serait organisée d’une façon rationnelle. Tout en se sou-
mettant aux exigences de la nécessité technique et éconu-
mique, les hommes mettraient un terme à ce régime insensé
qui fait qu’ils sont dominés par leurs propres produits,
c’est-à-dire augmenteraient formidablement leur liberté,
Ici également, leur soumission deviendrait la source de leur
libération.
Ce n’est pas tout. S’étant faits à l’idée que le penser
est séparé par tout un abîme de l’être, les « critiques »
(°) Métaphysique, livre V, chap. 5.