249 L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS
Et croyez-vous qu’il existe un hymne à la France colo-
nisatrice plus beau que celui qui s’échappe du cœur de
ce même Lescarbot®... « France, bel œil de l’Univers,
ancienne nourrice des lettres et des armes, secours des
affligés, ferme appui de la religion chrétienne, très chère
mère ! Nos pères et majeurs ont jadis, par plusieurs siècles,
été les maîtres de la mer ;… ils ont avec grande puissance
occupé l’Asie ;… ils ont porté les armes et le nom français
en Orient et au Midi. Toutes ces choses sont marquées
de votre grandeur. Il faut, chère France, reprendre ces
vieux errements,. faire une alliance du Levant et du
Ponant, de la France orientale et de la Franée occiden-
tale ; de telle sorté que continuellement votre civilité,
votre justice, votre piété, bref votre lumière se trans-
portent là même par vos enfants. »
Quel admirable développement du génie national résul-
tant du simple fait que cet homme a parcouru les mers
et les terres lointaines et vu les choses dans l’espace et
dans le temps! Quel chant sublime, mais, aussi, quel
beau programme colonial! Non, il ne s’agit pas de con-
quérir de l’or, il s’agit de conquérir des âmes.
Notre sceptique Montaigne va donner soudain un autre
son de cloche. C’est lui qui, sans y prendre garde, intro-
duit, dans la littérature française, le thème, bientôt déve-
loppé à l’infini, de la pureté et de la moralité de « l’homme
sauvage », opposée à la corruption et à la décadence de
l’homme civilisé. La comparaison des mœurs s'impose aux
esprits réfléchis et qui jugent. Et voici, tout à coup, que
la vieille idée d’une étroite Europe, embourbée au sillon
de l’antiquité, apparaît comme désuète, mesquine, et
qu’un sillon nouveau s’enfonce vers des horizons infinis.
La morale et la philosophie s’annexent ces agrandisse-
ments ; elles les relèvent, les comparent, les exploitent,
idéalisés par l’imagination, par la critique, par l’ironie
même.
Et c’est Montaigne qui commence : il raconte le plaisir