L’APPORT INTELLECTUEL DES COLONIES 243
qu’il a eu à se faire instruire, par quelque homme « simple
et grossier », sur ces peuples inconnus, ces barbares :
« Or, je trouve, dit-il, qu’il n’y a rien de barbare et de
sauvage en cette nation, sinon qu’on appelle barbarie ce
qui n’est pas à son usage » ; et, s’élevant à son tour, mi-
éloquence, mi-plaisanterie, mi-bon sens, mi-paradoxe, à
sa manière ordinaire, il s’en prend au philosophe Platon :
« C’est une nation, dirais-je à Platon, en laquelle il n’y
a aucune espèce de trafique, nulle connaissance de lettres,
nulle science des nombres, nul nom de magistrat et de
supériorité politique, nul usage de service, de richesse ou
de pauvreté, nuls contrats, nulle concession, nuls par-
tages, nulles occupations qu’oysives, nul respect de
parenté que commun, nuls vêtements, nulle agriculture,
nul métal, nul usage de vin ou de bled ; les paroles même
qui signifient le mensonge, la trahison, la dissimulation,
l’avarice, l’envie, la détractation, le pardon, inouyes…
Combien trouverait-il que l’île qu’il a imaginée est éloi-
gnée de cette perfection !….. »
Or, cette phrase, c’est toute l’inspiration de l’œuvre de
Jean-Jacques : « L'homme est bon sortant des mains
du Créateur. »
Je ne m'’attarderai pas aux sophismes du Genevois qui
n’accomplit jamais plus ample navigation, il me semble,
que celle du lac Léman : le Contrat social, le Discours
sur l’inégalité parmi les hommes pèsent encore sur la so-
ciété présente et l’on peut se demander si elles n’achèvent
pas leur orbe funeste sur le triste champ moscovite. Quoi
qu'il en soit, il faut y reconnaître, à l’origine, la surprise
d’une importation, d’une épice coloniale. Souvenez-vous
que, dans l’œuvre de Montaigne, — le bon bourgeois de
Bordeaux, avide de nouveautés, — nous avons entendu
comme une première révélation du « communisme de la
nature ». « Nul respect de parenté que commun, nuls
vêtements, nulle agriculture, nul métal! » Bonté de
l’homme sauvage. que de crimes seront commis en ton