282 L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS
cette fête de Moulay- Idriss, si éloigné que je fusse de tous
ces gens en délire, je ne me sentais pas pourtant si dé-
paysé que cela, je n'avais aucun effort à faire pour com-
prendre et me retrouver dans un pays de mon esprit.
A Fez comme à Moulay-Idriss, Homère, Théocrite et
Virgile vous apparaissent à tout moment, à chaque dé-
tour du chemin. Mais le vrai climat de cette ville, c’est
le climat de notre moyen âge. Cette capitale de l’Islam
offre peut-être l’image la plus approchée qui soit de ce
que pouvait être Paris au temps de saint Louis. Un Paris
sombre, étroit, avec son université, ses innombrables
chapelles, son organisation sociale, ses confréries, ses
corporations, ses métiers. À Fez, on prie, on étudie, on
trafique, comme on faisait en Europe, il y a dix siècles de
cela. De là l’intérêt prodigieux, unique, de cette cité où
respire tout familièrement un passé qu’il nous est impos-
sible d'imaginer autrement que par la rêverie et les livres.
Des villes, comme Fez, sont pour nous des témoignages
sans prix. Entre notre vie d’autrefois et notre vie d’au-
Jourd’hui, elles sont là comme des relais, des étapes où
nous pouvons voir de nos yeux, je ne dis pas naturelle-
ment, ce que nous avons été, mais quelque chose de ce
que nous avons été. Par là ces villes immobiles ont un
intérêt puissant. Hâtons-nous de les voir dans leur aspect
intact ! Essayons de n’y rien changer ! Quand il n’y aura
plus dans l’univers ces points du monde, dont les mœurs
et les usages permettent de se représenter sans effort de
très anciennes vies, un passé qu’on ne pourra plus combler
sera creusé dans l’histoire. L’humanité appauvrie, en-
laidie, abêtie par sa propre intelligence, ne sera même
plus capable de comprendre quel trésor elle a gaspillé.