LES PROBLÈMES GÉNÉRAUX 351
naturelles et des génies, c’est aussi le monde des saints
qui, de leur vivant, se sont distingués par des mérites
exceptionnels, fort différents de ceux de nos saints à
nous, et qui gardent une influence sur les destinées
humaines. Cultes agraires, anthropolâtrie, voilà ce qui
domine ordinairement les préoccupations religieuses de
ces peuplades, et il faut voir comme le Dieu de l'Islam
tient une petite place à côté de ces puissances innom-
brables du panthéon animiste : quand une mosquée
a trouvé le moyen de s'installer dans les environs,
elle sert de temple pour des rites agraires, où Allah ni
Mahomet n’ont rien à voir; l’animisme a domestiqué
l’Islam.
Bien entendu, toutes les institutions politiques, s0-
ciales, familiales, que l’on considère comme inséparables
de l’Islam, sont restées à la porte. Dans ces mêmes régions
du Moyen-Atlas que nous avons prises comme type, le
droit musulman, le « chraa », est plus que négligé, il est
abhorré, et ce n’est pas une des moindres raisons de résis-
tance à notre domination que la crainte de nous voir
suivis par des cadis et leurs tablettes ; on ne prétend régler
la vie du groupement que sur un droit coutumier, qui est
généralement séparé du droit coranique par des diffé
rences profondes. Le vrai musulman est polygame, au
moins en droit : ce mueulman de la montagne est mono-
game, il fait à la femme une large place dans la société,
il se réjouit de la naissance d’une fille autant que de la
naissance d’un garçon; c'est, en un mot, un tout autre
homme.
Même dans les villes les plus policées de ces régions,
l’islamisme simplement moyen est un fruit rare. On
n’imagine pas à quel point la masse de la population
reste sous l’emprise de l’animisme. Dira-t-on qu’il s’agit
là de superstitions, fort analogues à celles qui parasitent
nos religions à nous? S'il n’y a vraiment que différence
de degré, elle est si forte qu’elle vaut une différence de