LES MASSACRES D’ARMÉNIE.
247
arménienne était d’ailleurs particulièrement vivace. Les
misères subies, les révolutions traversées l’avaient fortement
trempée ; elle n’avait pas consenti, comme la plupart des
tribus du Caucase, à disparaître dans la masse des conqué
rants. Elle avait pris dans l’oppression une originalité plus
remarquable.
Les Arméniens ont leur église, distincte de l’église grecque
et de l’église latine, constituée au v* siècle par Saint Gré
goire rilluminateur. Ils ont leur pontife suprême, le Catho-
licos d’Etchmiadzin, leurs prêtres mariés, leurs moines
enfermés dans des monastères vénérés, leurs écoles que ce
clergé administre et dont il dirige l’enseignement, leurs
poètes qui recueillent les légendes et les chants populaires
de la montagne et évoquent les souvenirs de la gloire
passée. Il y a parmi eux des Arméniens catholiques, ou
Arméniens-Unis, qui reconnaissent la suprématie du pape
de Rome et sont ainsi directement protégés par la France ;
eux-mêmes sont fidèles à l’idée nationale, mettent leur acti
vité et leur fortune à son service, et, s’ils n’admettent pas
le catholicos comme chef spirituel, ils le reconnaissent
comme le représentant de la « patrie » ‘.
La nationalité arménienne manifesta sa renaissance d’une
éclatante façon par la rédaction de la Constitution de 1860.
Elle établissait d’abord les devoirs des nationaux : « parti
ciper aux frais de la nation, et la servir chacun selon son
pouvoir, obéir à ses ordres et à ses lois, » — et les devoirs
de la nation ; « veiller aux besoins moraux, intellectuels
et matériels des nationaux, conserver la tradition et la foi
de l’Église nationale grégorienne, propager l’instruction
sans distinction de classe ni de sexe, contribuer sans cesse
au progrès général ». Elle proclamait ensuite le suffrage
universel et l’élection à toutes les charges, instituait à
Constantinople une Assemblée nationale arménienne de 400
membres, élue pour 10 ans et chargée de contrôler toute
l’administration de la nation. Elle confiait le pouvoir au
eatholicos, assisté de deux conseils, l’un religieux, l’autre
laïque, tous deux nommés par l’Assemblée
Cette constitution fut ratifiée par la Porte le 17 mars
1863. En ce temps, le sultan, qui n’était pas Abd-ul-Hamid
1. P. Moräne, Au seuil de l’Europe, les Arméniens du Caucase. —
Correspondant du 10 avril 1897.
2. V. Bérard, La politique du sultan, p. 133-137.